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Full text of "Oeuvres de Descartes"

I 



8ERKIL&Y 

LIBRARY 

UNIVERSITY Of 




THE LIBRARY 

OF 

THE UNIVERSITY 
OF CALIFORNIA 



GIFT OF 

Prof. G. C. Evans 




500 BEAUX VOLUMES IN-OCTAVO 



CHOISIS PAHMI 



LES MEILLEURS OUVRAGES ANC1ENS ET MODERNES 



PAR NAPOLEON CHA1X. 



COLLECTION NAPOLEON GHAIX. 



(EUVRES 



DE DESCARTES 



LES PHINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 



LES PASSIONS DE L AME, KTC. 



TOME SECOND. 




PARIS 

CHEZ NAPOLEON GHAIX ET O 



IN PRIMEURS - BDITEURS. 

186/4. 



13 I 35 



v. z 

MATH. 

STAT. 

LIBRARY 



LES PRINCIPES 



DE LA PHILOSOPHIE. 



DESCARTES T. II. 



334 



LETTRE DE L AUTEUR 

A CELTJI QUI A TRADU1T LE LIVRE, 



LAQUELLE PEUT ICI SERVIR DE PREFACE 1 . 



MONSIEUR , 

La version que vous avez pris la peine do t aire de mos 
Pnncipes cst si nette et si accomplie, qu ellc me fait espe- 
rer qu ils seront lus par plus de personnes en francais qu en 
latin, et qu ils seront mieux entendus. J apprehende seule- 
ment que le titre n en rebute plusieurs qui n ont point etc 
nourris aux lettres , ou bien qui ont mauvaise opinion de la 
philosophic , a cause que celle qu on leur a cnseignee ne les 
a pas contentes; et cela me fait croire qu il serait bon d y 
ajouter une preface qui leur declarat quel est le sujet du 
livre, quel dessein j ai eu en 1 ecrivant, et quelle utilite Ton 
en pent tirer. Mais encore que ce dut etre a moi a faire 
cette preface , a cause que je dois savoir ces choses-la mieux 
qu aucun autre, je ne puis neanmoins rien obtenir de moi 
autre chose sinon que je mettrai ici en abrege les princi- 

1 Les Principes de la philosophic ont ete ecrits en latin par Descartes 
et publics pour la premiere fois en 1644; mais il en a revu et approuve 
la (.reduction failu par Picot en 1647. 



4 PREFACE 

paux points qui me semblent y devoir etre traites; et je 
laisse a votre discretion d cn faire telle part au public que 
vous jugerez etre a propos. 

J aurais voulu premierement y expliquer ce que c est que 
la philosophic, en commencant par les choses les plus vul- 
guires, comme sont : que ce mot de philosophie signiiie 
IViude de la sagesse, et que par la sagesse on n entend pas 
seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite 
connaissance de toutes les choses que I homme peut sa- 
voir tant pour la conduite de sa vie que pour la conserva 
tion de sa sante et 1 invention de tous les arts, et qu alin 
que cette connaissance soil telle il est necessaire qu elle soit 
deduite des premieres causes; en sorte que pour etudier a 
1 acquerir, ce qui se nomine proprement philosopher , il faut 
commencer par la recherche de ces premieres causes, c est- 
a-dire des principes , et que ces principes doivent avoir deux 
conditions : Tune qu ils soient si clairs et si evidents que 
1 esprit liumain ne puisse douter de leur verite lorsqu il s ap- 
plique avec attention a les considerer; 1 autre que ce soit 
d eux que depende la connaissance des autres choses, en sorte 
qu ils puissent etre connus sans elles, mais non pas recipro- 
quement elles sans eux; et qu apres cela il faut tacher do 
deduire tellement de ces principes la connaissance des choses 
qui en dependent, qu il n y ait rien en toute la suite des 
deductions qu on en fait qui ne soit tres-manifeste. II n y a 
veritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c est- 
a-dire qui ait l entiere connaissance de la verite de toutes 
choses; mais on peut dire que les hommes out plus ou moins 
de sagesse a proportion qu ils out plus ou moins de connais 
sance des verites plus importantes. Et je crois qu il n y a 
rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d accord. 

J aurais ensuite fait considerer Futilite de cette philoso 
phie, et montre que, puisqu elle s etend a tout ce que 1 es 
prit humain peut savoir, on doit croire que c est elle seule 
qui nous distingue des plus sauvages et barbares, et que 



DES PRINCIPES. 5 

chaque nation est d autant plus civil isV et polic que les 
hommes y philosophent micux; et ainsi que c est le plus 
grand hien qui puisse t A> tre dans un Etat que d avoir de vrais 
philosophes. Et outre cela que, pour chaque horn mo en par- 
ticulier, il n est pas seulemont utilc de vivre avec ceux qui 
s appliquent a cette etude, mais qu il est incomparablement 
meilleur de s y appliquor soi-meme; comme sans doute il 
vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se 
conduire, et jouir par memo moyen de la beaute des cou- 
lours et de la lumiere, que non pas de les avoir formes et 
suivre la conduite d un autre, mais ce dernier est encore 
meilleur que de les tcnir fermes et n avoir que soi pour se 
conduire. Or c est proprement avoir les yeux fermes, sans 
tacher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher; 
et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue decouvre 
n est point comparable a la satisfaction que donne la con- 
naissance de celles qu on trouve par la philosophic; et, 
enfin , cette etude est plus necessaire pour regler nos moeurs 
ct nous conduire en cette vie, que n est 1 usage de nos yeux 
pour guider nos pas. Les betes brutes, qui n ont que lour 
corps a conserver, s occupent continuellement a chercher de 
quoi le nourrir; mais les hommes, dont la principale partie 
est 1 esprit, devraient employer lours principaux soins a la 
recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture; et je 
m assure aussi qu il y en a plusieurs qui n y manqucraient 
pas, s ils avaient esperance d y reussir, et qu ils sussent 
combien ils en sont capables. II n y a point d ame tant soit 
pc-u noble ([iii demeure si fort attach^e aux objets des sens 
(ju elle no s en detourne quelquefois pour souhaiter quekjue 
autre plus grand bien nonobstant qu elle ignore souvent en 
quoi il consiste. Geux que la fortune favorise le plus, qui 
out abondance de sante, d honneurs, de richesses, ne sont 
pas plus exempts de ce desir quo les autres; au contraire, 
je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus 
d ardeur apres un autre bien, plus souverain que tons ceux 



6 PREFACE 

qu ils possedent. Or ce souverain bien, considers par la 
raison naturelle sans la lumiere de la foi, n est uuhv chose 
que la connaissance de la verite par ses premieres causes, 
c est-a-dire la sagesse, dont la philosophie est 1 etude. Et, 
parce que toutes ces choses sont entierement vraies, elles 
ne seraient pas difficiles a persuader si elles etaient hicn 
deduites. 

Mais d autant (ju on est empeche de les croire, a cause de 
1 experience qui montre que ceux qui font profession d etre 
philosophes sont souvent moins sages et moins raisonnables 
que d autres qui ne se sont jamais appliques a cette etude , 
j aurais ici sommairement explique en quoi consiste toute la 
science qu on a maintenant, et quols sont les degres de sa 
gesse auxquels on est parvenu. Le premier ne contient que 
des notions qui sont si claires d elles-memes qu on les pent 
acquerir sans meditation; le second comprend tout ce que 
1 experience des sens fait connaitre; le troisieme, ce que la 
conversation des autres homines nous enseigne; a quoi Ton 
pent ajouter, pour le quatrieme, la lecture, 11011 de tons les 
livres, mais particulierement de ceux qui out ete ecrits par 
des personnes capables de nous donner de bonnes instruc 
tions, car c est une espece de conversation que nous avons 
avec leurs auteurs, et il me semble que toute la sagesse 
qu on a coutume d avoir n est acquise que par ces quatre 
moyens ; car je ne mets point ici en rang la revelation divine, 
parce qu elle rie nous conduit pas par degres, mais nous 
eleve tout d un coup a une croyance infaillible. 

Or il y a eu de tout temps de grands homines qui out 
tache de trouver un cinquieme degre pour parvenir a la 
sagesse , incomparablement plus haut et plus assure que les 
quatre autres : c est de chercher les premieres causes et les 
vrais principes dont on puisse deduire les raisons de tout ce 
qu on est capable de savoir; et ce sont particulierement ceux 
qui ont travaille a cela qu on a nommes philosophes. Tou- 
tefois je ne sache point qu il y en ait eu jusques a present a 



DBS PRINCIPES. 7 

<|ui ce dessein ait reussi. Les premiers el Ics prinripaux dorit 
nous ayons les ecrits sont Platon et Aristotc. cnlrc Icsquels 
il n y a eu autre difference sinon que le premier suivanl Ics 
traces de son maitre Socrate, a ingenument confesse qu il 
n avail encore rien pu Irouver de cerlain, el s est content/- 
d ccrire les choses qui lui onl semble elre vraisemblables, 
imaginant a eel elfel quelques principes par lesquels il tachait 
de rendre raison des autres choses : au lieu qu Arislole a eu 
moins de franchise; el bien qu il eiit ele vingt ans son dis 
ciple, el qu il n eut poinl d aulres principes que les siens, 
il a entitlement change la facon de les debiler, el les a 
proposes comme vrais et assures quoiqu il n y ait aucune 
apparence qu il les ail jamais estimes tels. Or ces deux 
homines avaienl beaucoup d esprit el beaucoup de la sagesse 
qui s acquierl par les quatre moyens precedents, ee qui Icur 
donnait beaucoup d autorile ; en sorte que ceux qui vinrenl 
apres eux s arrelerenl plus a suivre leurs opinions qu a 
chercher quehjue chose de meilleur, et la principale dispute 
que leurs disciples eurent entre eux fut pour savoir si on 
devait mellre toules choses en doule, ou bien s il y en avail 
quelques-unes qui fussent certaines, ce qrii les porla de parl 
et d aulre a des erreurs exlravaganles : car (juel(jiies-uns de 
mix qui elaient pour le doute 1 elendaienl meme jusques 
aux actions de la vie, en sorte qu ils negligeaient d user de 
prudence pour se conduire ; et ceux qui maintenaienl la 
certitude, supposant qu elle devail dependre des sens, se 
fiaienl entitlement a eux, jusque-la qu on dit qu Epicure 
osail assurer, contre tous les raisonnements des astronomes, 
que le soleil n esl pas plus grand qu il parait. 

C est iin defaul qu on peul remarquer en la plupart des 
disputes, que la verite etanl moyenne entre les deux 
opinions qu on soutienl, chacun s en eloigne d autant plus 
qu il a plus d affectiori a contredire. Mais Terreur rle ceux 
qui penchaient Irop du cote du doute ne fut pas longtemps 
suivie, el celle des aulres a etc (juelque peu corner, en ce 



8 PREFACE 

qu on a recoiinu quo les sens nous trompent en beaucoup 
de clioscs. Toutefois je ne sache point qu on Fait entiere- 
merit otee en faisarit voir que la certitude n est pas dans le 
sens, mais dans 1 entendement seul lorsqu il a des percep 
tions evidcntes; et que pendant qu on n a que les connais- 
sances qui s acquierent par les quatre premiers degres de sa- 
gesse on ne doit pas douter des choses qui semblent vraies 
en ce qui regarde la conduite de la vie, mais qu on ne doit 
pas aussi les estimer si certaines qu on ne; puisse changer 
d avis lorsqu on y est oblige par 1 evidence de quolque 
raison. 

Faute d* avoir connu cette verite, ou bien, s il y en a qui 
font connue, faute de s en etre servis, la plupart de coux 
de ces derniers siecles qui ont voulu etre pliilosoplies out 
suivi ateuglement Aristote; en sorte qu ils ont souvent cor- 
rompu le sens de ses ecrits, en lui attribuant diverses opi- 
uions qu il ne reconnaitrait pas etre siennes s il revenait en ce 
moude; et ceux qui ne 1 ont pas suivi, du nombre desquels 
ont ete plusieurs des meilleurs esprits, n ont pas laisse d a- 
voir ete imbus de ses opinions en leur jeunesse, parce que 
ee sont les seules (ju on cnseignc dans les ecoles : ce ({ui 
les a tellement preoccupes qu ils n ont pu parvenir a la con- 
naissance des vrais principes. Et bien que je les estime tous, 
ct <jue je ne veuille pas me rendre odieux en les reprenant, 
je puis donner une preuve de mon dire (que je ne crois pas 
qu aucun d eux desavoue) , qui est qu ils ont tous suppose 
pour principe quelque chose qu ils n ont point partai ten lent 
connue. Par exemple, je n en sache k aucun qui n ait sup- 
|>ose la pesanteur dans les corps terrestres; mais encore que 
I expej icnce nous mon I re bien claiivment que les corps qu on 
nomine pesants descendant vers le centre dejla terre, nous 
ne connaissons point pour cela quelle est la nature de <v 
qu on nomine pesanteur, c est-a-dire de |^la cause ou du 
principe qui les fait ainsi descendre, etjnous le devons ap- 
pi endre d ailleurs. On peut dire le meme du vide et des 



DES PKLNCII ES. 9 

atonies, cominc aussi du chaud et du t roid, du sec et de 
I humido, et du scl, du sout re et du mcrcure, et de toutes 
les choses semblables que quelques-uns ont supposees pour 
lours priiicipes. Or toutes les conclusions que Von dediiil 
d un prinoipe qui n est point evident ne peuvent pas etre 
evidentes, quand bien memo clles en seraient deduites evi- 
demmont : d oii il suit que tons les raisonnements qu ils out 
appuyes sur de tels principes n ont pu leur donncr la con- 
naissancc certaine d aucune chose, ni par consequent les 
taire avancer d un pas en la recherche de la sagesse. Et s ils 
out trouve quelque chose de vrai, ce n a ete que par quel 
ques-uns des quatro inoyens ci-dessus deduits. Toutetbis je 
no VOLIX rien diminuer de 1 honneur que chacun d eux pout 
pretendro; jo suis seulcment oblige de dire, pour la conso 
lation de oeux qui n ont point etudie, que tout de memo 
<|iiYn voyageant, pendant qu on tourne le dos au lieu ou 
Ton veut aller, on s en eloigne d autant plus qu on marche 
plus longtemps et plus vite , en sorte que , bien qu on soit 
mis par apres dans le droit chemiii, on no peut pas y ar- 
rivor shot que si on n avait point marohe auparavant; ainsi, 
lorsqu on a de mauvais principes, d autant qu on les cultivo 
davantage et qu on s applique avec plus de soin a en tirer 
diverges consequences, pensant que ce soit bien philosopher, 
d autant s eloigne- t-on davantage de la connaissance de la 
verito et do la sagesse : d ou il faut con.clure que ceux qui 
ont le inoins appris do tout co qui a ete nommo jusqu ici 
philosophic sont los plus capablos d apprendre la vraie. 

Apres avoir bien fait entendre cos choses, j aurais voulu 
inottro ici los raisons qui servent a prouvor que les vrais 
)riucipos par losqucls on peut parvonir a co plus haut dcgro 
le sagosso, auquel consiste le souverain bien de la vie hu- 
inaine, sont ceux que j ai mis en ce livre : et deux senlrs 
sont suttisantes a cola, donl la premiere ost qu ils sont tivs- 
clairs; ot la sccondo, qu on en peut deduire toutes les autres 
choses : car il n y a (juo cos deux conditions qui soient re- 



JO PREFACE 

quises en eux. Or je prouve aisement qu ils sont tres-clairs : 
premierement par la facon dont je les ai trouves, & savoir 
en rejetant toutes les choses auxquelles je pouvais rencon- 
trer la moindre occasion de douter; car il est certain que 
celles qui n ont pu en cette facon etre rejetees, lorsqu on 
s est applique a les considerer, sont les plus evidentes et les 
plus claires que 1 esprit humain puisse connaitre. Ainsi, en 
considerant que celui qui veut douter de tout ne peut toute- 
fois douter qu il ne soit pendant qu il doute, et que ce qui 
raisonne ainsi, en ne pouvant douter de soi-meme et dou- 
tant neanmoins de tout le reste, n est pas ce que nous di- 
sons etre notre corps, mais ce que nous appelons notre 
ame ou notre pensee, j ai pris 1 etre ou 1 existence de cette 
pensee pour le premier principe, duquel j ai deduit tres- 
clairement les suivants, 2i savoir qu il y a un Dieu qui est 
auteur de tout ce qui est au monde , et qui, etant la source 
de toute verite, n a point cree notre entendement de telle 
nature qu il se puisse tromper an jugement qu il fait des 
choses dont il a une perception fort claire et fort distiiicte. 
Ce sont la tous les principes dont je me sers touchant les 
choses irnmaterielles ou metaphysiques, desquels je deduis 
tres-clairement ceux des choses corporelles ou physiques, a 
savoir qu il y a des corps etendus en longueur, largeur et 
profondeur, qui out diverses figures et se meuvent en di- 
verses facons. Voila, en somme, tous les principes dont je 
deduis la verite des autres choses. L autre raison qui prouvi 1 - 
la clarte de ces principes est qu ils ont ett3 connus de tout 
temps, et meme recus pour vrais et indubitables par tous 
les homines, excepte seulement 1 existence de Dieu, qui a 
ete mise en doute par quelques-uns a cause qu ils ont trop 
attribue aux perceptions des sens, et que Dieu no peut etre 
vu ni touche. 

Mais encore que toutes les verites que je mets entre mes 
principes aient ete connues de tout temps de tout le monde, 
il n y a toutefois c i u personne juscjues a present, que je 



DES PIUNCII ES. ] 1 

sache, <|iii It s ait rcconnues pour les principes do la philo 
sophic, c cst-a-dire pour telles qu on en pent deduire la 
omiiaissance dc toutes les autres choses qui sont au monde : 
e est pourquoi il me reste ici a prouver qu elles sont telles; 
et il me semble ne le pouvoir mieux prouver qu en le t ai- 
sant voir par experience, c est-a-dire en conviant les lecteurs 
a lire ce livre. Car encore que je n aie pas traite de tonics 
choses, et ([ue cela soit impossible, je pense avoir tellement 
explique toutes celles dont j ai eu occasion de trailer, que 
eeux qui les liront avec attention auront sujet de se per 
suader qu il n est pas besoin de chercher d autres principes 
que ceux que j ai doimes pour parvenir a toutes les plus 
hautes connaissances dont 1 esprit humain soit capable; 
principalement si apres avoir lu mes ecrits ils prennent la 
peine de considerer combien de diverses questions y sont 
expliquees, et que, parcourant aussi ceux des autres, ils 
voient combien peu de raisons vraisemblables on a pu 
dormer pour expliquer les memes questions par des prin- 
cipes ditferents des miens. Et, afin qu ils entreprennent cela 
plus aisement, j aurais pu leur dire que ceux qui sont 
imbus de mes opinions out beaucoup moins de peine a 
entendre les ecrits des autres et a en connaitre la juste 
valeur que ceux qui n en sont point imbus ; tout au contraire 
de ce que j ai tantot dit de ceux qui out commence par 
1 ancienne philosophic, que d autant qu ils ont plus etudie, 
d autant ils ont coutume d etre moins ])ropres a bien ap- 
prendre la vraie. 

J aurais aussi ajoute un mot d avis touchant la facon < It- 
lire ce livre, qui est <}ue je voudrais qu on le parcouriit 
d abord tout entier ainsi qu uu roman, sans forcer beau- 
coup son attention ni s arreter aux dif ficultes qu on y peut 
rencontrer, aiin seulement de savoir en gros quelles sont 
les matieres dont j ai traite; et qu apres cela, si on troiw 
(ju elles meritent d etre examinees et qu on ait la curiosite 
d en connaitre les causes, on le peut lire une seconde t ois 



12 PREFACE 

pour remarquer la suite de mes raisons; mais qu il ne se 
faut pas derechef rebuter si on ne la peut assez connaitre 
partout, on qu on ne les entende pas toutes; il faut seule-. 
ment marquer d un trait de plume les lieux ou Ton trouvera 
de la difficulte et continuer de lire sans interruption jusqu a 
la fin ; puis , si on reprend le livre pour la troisieme fois , 
j ose croire qu on y trouvera la solution de la plupart des 
diftlcultes qu on aura marquees auparavant; et que s il en 
reste encore quelques-unes, on en trouvera enfin la solution 
en relisant. 

J ai pris garde, en examinant le naturel de plusieurs es- 
prits, qu il n y en a presque point de si grossiers ni de si 
tardifs qu ils ne fussent capables d entrer dans les bons sen 
timents et memo d acquerir toutes les plus hatttes sciences, 
s ils etaient conduits comme il faut. Et cela peut aussi etre 
prouve par raison : car, puisque les principes sont clairs et 
qu on n en doit rien deduire que par des raisonnements 
tres-evidents , on a toujours assez d esprit pour entendre les 
choses qui en dependent. Mais, outre 1 empechement des 
prejuges, dont aucun n est entierement exempt, bien que ce 
sont ceux qui ont le plus etudie les mauvaises sciences aux- 
(jiiels ils nuisent le plus, il arrive presque toujours que ceux 
qui ont 1 esprit modere negligent d etudier, parce qu ils n en 
pensent pas etre capables, et que les autres qui sont plus 
ardents se hatent trop : d ou vient qu ils recoivent souvent 
des principes qui ne sont pas evidents, et qu ils en tirent 
des consequences incertaines. C est pourquoi je voudrais as 
surer ceux qui se defient trop de leurs forces qu il n y a 
aucune chose en mes ecrits qu ils ne puissent entierement 
entendre s ils prennent la peine de les examiner ; et nean- 
moins aussi avertir les autres que memo les plus excellents 
esprits auront besoin de beaucoup de temps et d attention 
pour remarquer toutes les choses que j ai eu dessein d y 
comprendre. 

Ensuite de quoi, pour faire bien concevoir cjuel dessein 



DES PKINCII ES. 



j ai eu en les publiant, je voudrais ici expliqucr 1 ordre qu il 
me seinble qu on doit tenir pour s instruire. Premierement , 
mi homme qui n a encore que la connaissance vulgaire d 
imparfaitc ([ue Ton pent acquerir par les quatre moyens ci- 
dessus expliques doit, avant toutes choses, tacher de se 
former une morale qui puisse sufiire pour regler les actions 
de sa vie, a cause que cela ne souffre point de delai, et (jiie 
nous devons surtout tacher de bien vivre. Apres cela il doit 
aussi etudier la logique, non pas celle de Fecole , car die 
n est, a proprement parler, qu unc dialectique ([in enscignc 
les moyens de faire entendre a autrui les choses qu on sail 1 , 
ou meme aussi de dire sans jugement plusieurs paroles tou- 
chant celles qu on ne sait pas , et ainsi elle corrompt le bon 
sens plutot qu elle ne 1 augmente ; mais celle qui apprend a 
bien conduire sa raison pour decouvrir les verites qu on 
ignore; et, parce qu elle depend beaucoup de 1 usage, il 
est bon qu il s exerce longtemps a en pratiquer les regies 
touchant des questions faciles et simples, comme sont celles 
des mathematiques. Puis, lorsqu il s est acquis quelque ha 
bitude a trouver la verite en ces questions, il doit com- 
mencer tout de bon a s appliquer a la vraie philosophic, 
dont la premiere partie est la nietaphysique , qui contieut 
les principes de la connaissance, entre lesquels est 1 expli- 
cation des principaux attributs de Dieu, de I lmmaterialite 
de nos ames, et de toutes les notions claires et simples qui 
sont en nous ; la seconde est la physique, en laquelle, apres 
avoir trouve les vrais principes des choses materielles , on 
examine en general comment tout I univers est compose; 
puis en particulier quelle est la nature de cette terre et de 
tous les corps qui se trouvent le plus communement autour 
d elle, comme de 1 air, de 1 eau, du feu, de 1 aimant et des 
autres mineraux. En suite de quoi il est besoin aussi d exa- 



* Voyez Discours de la Methode, premiere partie, et Regies pour la 
direction de 1 esprit. 



14 PREFACE 

miner en particulier la nature des plantes, celle des ani- 
maux, et surtout celle de I homme; afin qu on soit capable 
par apres de trouver les autres sciences qui lui sont utiles. 
Ainsi toute la philosophic est comme un arbre, dont les ra- 
cines sont la metaphysique, le tronc est la physique, et les 
branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres 
sciences, qui se reduisent a trois principales, a savoir la 
medecine , la mecanique et la morale; j entends la plus 
haute et la plus parfaite morale, qui, presupposant une cn- 
tiere connaissance des autres sciences, est le dernier degre 
de la sagesse. 

Or comme ce n est pas des racines ni du tronc des arbres 
qu on cueille les fruits, mais seulement des extremites de 
leurs branches , ainsi la principale utilite de la philosophic 
depend de celles de ses parties qu on ne peut apprendre que 
les dernieres, Mais, bien que je les ignore presque toutes, 
le zele que j ai toujours eu pour tacher de rendre service au 
public est cause que je iis imprimer, il y a dix ou douze 
ans, quelques essais des choses qu il me semblait avoir ap 
prises. La premiere partie de ces essais fut un discours 
| touchant la me"thode pour bien conduire sa raison et cher- 
cher la verite dans les sciences, ou je mis sommairement 
les principales regies de la logique et d une morale impar- 
faite, qu on peut suivre par provision pendant qu on n en 
sait point encore de meilleure. Les autres parties furent 
trois traites : 1 un de la dioptrique, 1 autre des meteores, et 
le dernier de la geometric. Par la dioptrique, j eus dessein 
de faire voir qu on pouvait aller assez avant en la philoso- 
phie pour arriver par son moyen jusques a la connaissance 
des arts qui sont utiles a la vie, a cause que 1 invention 
des lunettes d approche, que j y expliquais, est 1 une des 
plus difliciles qui aient jamais ete cherchees. Par les me 
teores, je desirai qu on reconnut la difference qui est entre 
la philosophic que je cultive et celle qu on enseigne dans les 
ecoles oil Ton a coutume de traiter de la meme matiere. 



DES PRINCIPES. J5 

Eniiii, par la geometric, je prtendais d&nontrer <|iic j avuis 
trouve plusieurs clioses qui ont etc ci-devant i^norees, ct 
ainsi donner occasion de croire qu on en pent decouvrir 
encore plusieurs autres, alin d inciter par ce moyen tous les 
homines a la recherche de la verite. Depuis ce temps-la, 
prevoyant la difliculte que plusieurs auraient a concevoir les 
tbndements de la metaphysique, j ai tache d eri expliquer 
les principaux points dans un livre de Meditations qui n est 
pas Men grand, mais dont le volume a ete grossi ct la ma- 
tiere beaucoup eclaircie par les objections que plusieurs 
personnes tres-doctes m ont envoyees a leur sujet , et par les 
ivponses que je leur ai i aites. Puis, enlin, lorsqu il m a 
semble que ces traites precedents avaient assez prepare 1 es- 
prit des lecteurs a recevoir les Principes de la philosophic, 
je les ai aussi publics; et j en ai divise le livre en quatre 
parties, dont la premiere contient les principes de la con- 
naissance, qui est ce qu on peut nommer la premiere philo- 
sophie ou bien la metaphysique : c est pourquoi, alin de la 
bien entendre , il est a propos de lire auparavant les Medi 
tations que j ai ecrites sur le meme sujet. Les trois autres 
parties contiennent tout ce qu il y a de plus general en la 
physique, a savoir Fexplication des premieres lois ou des 
principes de la nature, et la fagon dont les cieux, les etoiles 
fixes, les planetes, les cometes, et generalement tout 1 uni- 
vers est compose ; puis en particulier la nature de cette terre, 
et de 1 air, de 1 eau, du feu, de raimant, qui sont les 
corps qu on peut trouver le plus communement partout 
autour d elle, et de toutes les qualites qu on remarque en 
ces corps, comme sont la lumiere, la chaleur, la pesanteur, 
et semblables : au moyen de quoi je pense avoir commence 
a expliquer toute la philosophic par ordre, sans avoir omis 
aucune des choses qui doivent preceder les dernieres dont 
j ai ecrit. 

Mais, afin de conduire ce dessein jusqu a sa lin, je devrais 
ci-apres expliquer en memo facon la nature de chacun des 



1 6 PREFACE 

autres corps plus partieuliers qui sont sur la terre , a suvoir 
des mineraux, dcs plantes, des aniniaux, et principalement 
de riiomme ; puis enfin trailer exactement de la medecine , 
de la morale, et des mecaniques. G est ce qu il faudrait que 
je fisse pour donner aux homines un corps de philosophic 
tout enticr ; et je ne me sens point encore si vieil , je ne 
me delie point taut de mes forces, je k ne me trouve pas si 
eloigne de la connaissance de ce qui reste, que je n osasse 
entreprendre d achever ce dessein si j avais la commodity de 
faire toutes les experiences dont j aurais besoin pour appuyer 
et justilier mes raisonnements. Mais voyant qu il faudrait 
pour cela de grandes depenses auxquclles un particulier 
comme moi ne saurait suffire s il n etait aide par le public, 
et ne voyant pas que je doive attendre cette aide, je crois 
devoir dorenavant me contenter d etudier pour mon instruc 
tion particuliere , et que la posterite m excusera si je manque 
a travailler desormais pour elle. 

Cependant, afin qu ou puisse voir en quoi je pense lui 
avoir deja servi, je dirai ici quels sont les fruits que je me 
persuade qu on peut lirer de mes principes. Le premier est 
la satisfaction qu on aura d y trouver plusieurs verites qui 
ont ete ci-devant ignorees; car bien que souvent la verite 
ne touche pas tant notre imagination que font les faussetes 
et les feintes , a cause qu elle parait moins admirable et plus 
simple, toutefois le contentement qu elle donne est toujours 
plus durable et plus solide. Le second fruit est qu en etu- 
diant ces principes on s accoutumera peu a pen a inieux 
juger de toutes les choses qui se rencontrent, et ainsi a 
etre plus sage; en quoi ils auront un effet tout contraire a 
celui de la philosophic commune ; car on peut aisement re- 
marquer en ceux qu on appelle pedants qu elle les rend 
moins capables de raison qu ils ne seraient s ils ne 1 avaient 
jamais apprise. Le troisieme est que les verites qu ils con- 
tiennent etant tres-claires et tres-certaines, ( A >teront tous su- 
jets de dispute, et ainsi disposeront les esprits a la douceur 



DES PRINCIPES. 17 

et a la concorde : tout au contraire des controverscs dc 1 e- 
cole, qui , rendant insensiblement ceux qui les apprennent 
plus pointilleux ct plus opiniatres, sont peut-etre la premiere 
cause des heresies et des dissensions qui travaillent mainte- 
n ant le monde. Le dernier et le principal fruit de ces prin- 
cipes est qu on pourra, en les cultivant, decouvrir plusieurs 
verites que je n ai point expliquees; et ainsi, passant peu a 
peu des unes aux autres, acquerir avec le temps une par- 
t aite connaissance de toute la philosophic et monter an plus 
haut degre de la sagesse. Car comme on voit en tous les 
arts que, bien qu ils soient au commencement rudes et im- 
pariaits, toutelbis, a cause qu ils contiennent quelque chose 
de vrai et dont 1 experience montre 1 effet, ils se perfec- 
tionnent peu a peu par 1 usage, ainsi, lorsqu on a de vrais 
principes en philosophie , on ne peut manquer en les suivant 
de rencontrer parfois d autres verites ; et on ne saurait mieux 
prouver la faussete de ceux d Aristote, qu en disant qu on 
n a su t aire aucun progres par leur moyen depuis plusieurs 
sieclos <|u on les a suivis. 

Je sais bien qu il y a des esprits qui se hatent tant et qui 
usent de si peu de circonspection en ce qu ils font, quo, 
meme ayant des fondements bien solides, ils ne sauraient 
rien batir d assure ; et parce que ce sont d ordinaire ceux-la 
qui sont les plus prompts a faire des livres, ils pourraient 
en peu de temps gater tout ce que j ai fait, et introduire 
1 incertitude et le doute en ma facon de philosopher, d ou 
j ai soigneusement tache de les bannir, si on recevait leurs 
ticrits comme miens ou comme remplis de mes opinions. 
J en ai vu depuis peu 1 experience en 1 un de ceux qu on a le 
plus crus me vouloir suivre 1 , et meme duquel j avais ecrit en 
quelque endroit que je m assurais tant sur son esprit, que je 
ne croyais pas qu il cut aucune opinion que je ne voulusse 
bien avouer pour mienne : car il publia Fanne e passee un 

1 Henri Leroy. 

DESCARTES T. 11. 



-J8 PREFACE DES PRINCIPES. 

livrc, intitule Fundamenta physicce, ou, encore qu il semble 
n avoir rien mis touchant la physique et la medecine qu il 
n ait tire denies ecrits , tant de ceux que j ai publies que d un 
autre encore imparfait touchant la nature des animaux, qui 
lui est tombe entre les mains, toutefois, a cause qu il a rnal 
transcrit et change Fordre, et nie quelques verites de meta- 
pliysique, sur qui toute la physique doit etre appuyee, je suis 
oblige de le desavouer entierement, et de prier ici les lec- 
leurs qu ils ne m attribuent jamais aucune opinion s ils ne la 
trouvent expressement en mes ecrits, et qu ils n en recoivent 
aucune pour vraie, ni dans mes ecrits ni ailleurs, s ils ne la 
voient tres-clairement etre deduite des vrais principes. 

Je sais bicn aussi qu il pourra se passer plusieurs siecles 
avant qu on ait ainsi deduit de ces principes toutes les veri 
tes qu on en pent deduire, tant parce que la plupart de celles 
qui restent a trouver dependent de quelques experiences 
particulieres qui ne se rencontreront jamais par hasard, 
mais qui doivent etre cherchees avec soin et depense par des 
hommes fort intelligents , que parce qu il arrivera difficile- 
ment que les memes qui auront 1 adresse de s en bien servir 
aient le pouvoir de les faire, et aussi parce que la plupart 
des meilleurs esprits ont concu une si mauvaise opinion de 
toute la philosophic, a cause des defauts qu ils ont remur- 
ques en celle qui a ete jusques a present en usage, qu ils 
ne pourront pas s appliquer a en chercher une meilleure. 

Mais, enlin, si la difference qu ils verront entre ces prin 
cipes et tons ceux des autres, et la grande suite des verites 
qu on en peut deduire, leur fait connaitre combien il est 
important de continuer en la recherche de ces verites, et 
jusques a quel degre de sagesse , a quelle perfection de vie 
et a quelle felicite elles peuvent conduire, j ose croire qu il 
n y en aura pas un qui ne tache de s employer a une etude 
si profitable, ou du moins qui ne favorise et ne veuille aider 
de tout son pouvoir ceux qui s y emploieront avec fruit. Je 
souhaite que nos neveux en voient le succes, etc. 



A LA SERENISSIME PRINCESSE 

ELISABETH, 

PREMIERE F1LLK I)K FREDERIC, ROI DE BOHEME , COMTE PALAT1N 
ET PRINCE-ELECTEUR DE l/EMPIRE. 

MADAME , 

Le plus grand avantage que j aie regu des eerits que 
j ai ci-devant publics a ete qu a leur occasion j ai eu 
I honneur d etre connu de Votre Altesse , et de lui pou- 
voir quelquefois parler , ce qui m a procure le bonheur 
de remarquer en elle des qualites si rares et si esti- 

lables , que je crois que c est rendre service au public 
le les proposer a la posterite pour exemple. J aurais 

lauvaise grace a vouloir flatter , ou bien a ecrire des 
choses dont je n aurais point de connaissance certainr , 
principalement aux premier-es pages de ce livre, dans 
lequel je tacherai de mettre les principes de toutes les 
verites que Fesprit humain peut savoir. Et la genereuse 
modestie que Ton voit reluire en toutes les actions de 
Votre Altesse m assure que les discours simples et 
francs d un liomme qui n ecrit quo co qu il croit lui se- 



20 EP1TKE 

rout plus agreables que ne seraient des louanges ornees 
de termes pompeux et recherches par ceux qui ont etu- 
die 1 art des compliments. C est pourquoi je ne mettrai 
rien en cette lettre dont 1 experience et la raison ne 
m ait rendu certain ; et j y ecrirai en philosophe ainsi 
que dans le reste du livre. 11 y a bien de la difference 
entre les vraies vertus et celles qui ne sont qu appa- 
rentes; et il y en a aussi beaucoup entre les vraies qui 
precedent d une exacte connaissance de la verite , et 
celles qui sont accompagnees d ignorance ou d erreur. 
Les vertus que je nomme apparentes ne sont, a propre- 
ment parler, que des vices, qui, n etant pas si frequents 
que d autres vices qui leur sont contraires, ont coutume 
d etre plus estimes que les vertus qui consistent en la 
mediocrite , dont ces vices opposes sont les exces. Ainsi, 
a cause qu il y a, bien plus de personnes qui craignent 
trop les dangers qu il n y en a qui les craignent trop 
pen, on prend souvent la temerite pour une vertu; et 
elle eclate bien plus aux occasions que ne fait le vrai 
courage. Ainsi les protligues ont coutume d etre plus 
loues que les liberaux; et ceux qui sont veritablement 
gens de bien n acquierent point tant la reputation d etre 
devots que font les superstitieux et les hypocrites. Pour 
ce qui est des vraies vertus, elles ne viennent pas toutes 
d une vraie connaissance , mais il y en a qui naissent 
aussi quelquefois du defaut ou de 1 erreur : ainsi la 
simplicite est souvent la cause de la bonte, souvent la 
peur donne de la devotion, et le desespoir du courage. 
Or les vertus qui sont ainsi accompagnees de quelque 
imperfection sont diiferentes entre elles , et on leur a 



A LA PRINCESSE ELISABETH. 21 

aussi donne divers noms. Mais celles qui sont si pures 
et si parfaites qu elles ne viennent que de la seulc con- 
naissancc du bien sont toutes de meme nature , et 
peuvent etre comprises sous le seul nom de la sagessc. 
Gar quiconque a une volonte ferme et constante d user 
tou jours de sa raison le mieux qu il est en son pouvoir, 
et de faire en toutes ses actions ce qu il juge etre le 
meilleur, est veritablement sage autant que sa nature 
permet qu il le soit; et par cela seul il est juste, cou- 
rageux, modere, et a toutes les autres vertus, mais 
tellement jointes ensemble qu il n y en a aucune qui 
paraisse plus que les autres : c est pourquoi encore 
qu elles soient beaucoup plus parfaites que celles que 
le melange de quelque defaut fait eclater, toutefois, a 
cause que le commun des hommes les remarque moin , 
on n a pas coutume de leur donner tant de louanges. 
Outre cela, de_deux choses qui sont requises a la sa- 
grsse ainsi decrite, a savoir <jue rentendomenl COM- 
naisse tout ce qui est bien et que la volonte soit tou- 
jours disposee a le suivre , il n y a que celle qui consiste 
en la volonte que tous les hommes puissent egalement 
avoir, d autant que 1 entendement de quelques-uns n est 
pas si bon que celui des autres. Mais encore que ceux 
qui n ont pas tant d esprit puissent etre aussi parfaite- 
ment sages que leur nature le permet, et se rendre 
tres-agreablcs a Dieu par leur vertu , si seulement ils 
out toujours une ferme resolution de faire tout le bien 
qu ils sauront", et de n omettre rien pour apprendre 
celui qu ils ignorent; toutefois ceux qui avec une cons 
tante volonte de bien faire et un soin tres-particulier 






22 EP1TIIE 

de s instruire out aussi un tres-excellent esprit , arrivent 
saris doute a un plus haul degre de sagesse que les 
autres. Et je vois que ces trois choses se trouvent tres- 
parfaitement en Votre Altesse. Gar pour le soin qu elle 
a eu de s instruire il parait assez de ce que ni les di 
vertissements de la cour, ni la fac,on dont les prin 
cesses ont coutume d etre nourries, qui les detournent 
entierement de la connaissance des lettres, n ont pu 
empecher que vous n ayez etudie avec beaucoup de soin 
tout ce qu il y a de meilleur dans les sciences : et on 
connait 1 excellence de votre esprit en ce que vous les 
avez parfaitement apprises en fort peu de temps. Mais 
j en ai encore une autre preuve qui m est particuliere , 
en ce que je n ai jamais rencontre personne qui ait si 
generalement et si bien entendu tout ce qui est con- 
tenu dans mes ecrits. Gar il y en a plusieurs qui les 
trouvent tres-obscurs , meme entre les meilleurs esprits 
et les plus doctes; et je remarque presque en tous que 
ceux qui conc.oivent aisement les choses qui appar- 
tiennent aux mathematiques ne sont nullement propres 
a entendre celles qui se rapportent a la metaphysique, 
et au contraire que ceux a qui celles-ci sont aisees ne 
peuvent comprendre les autres : en sorte que je puis 
dire avec verite que je n ai jamais rencontre que le 
seul esprit de Votre Altesse auquel Tun et 1 autre fut 
egalement facile; ce qui fait que j ai une tres-juste rai- 
son de Testimer incomparable. Mais ce qui augmente 
le plus mon admiration , c est qu une si parfaite et si 
diverse connaissance de toutes les sciences n est point 
en quelque vieux docteur qui ait employe beaucoup 



A LA PRINCESSE ELISABETH. 2: 

d annees a s instruire , mais en unc princesse encore 
jcune et dont le visage represente mieux celui que les 
poetes attribuent aux Graces que celui qu ils attribuent 
aux Muses ou a la savante Minerve. Enfin je ne remarque 
pas seulement en Votre Altesse tout ce qui est requis 
do la part de 1 esprit a la plus haute et plus excellent 
sagesse, mais aussi tout ce qui peut etre requis de la 
part de la volonte ou des mceurs, dans lesquelles on 
voit la magnanimite et la douceur jointes ensemble 
avec un tel temperament que, quoique la fortune, en 
vous attaquant par de continuelles injures, semble avoir 
fait tous ses efforts pour vous faire changer d humeur, 
elle n a jamais pu tant soit peu ni vous irriter ni vous 
abattre. Et cette sagesse si parfaite m oblige a tant de 
veneration , que non-seulement je pense lui devoir ce 
livre, puisqu il traite de la philosophic qui en est 1 e- 
tude, mais aussi je n ai pas plus de zele a philosopher, 
c est-a-dire a tacher d acquerir de la sagesse, que 
j on ai a etre, 

Madame, 

De Votre Altesse 
Le tres-humble , tres-obeissant et tres-devot serviteur. 

DESCARTES. 



LES 



PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE 1 



PREMIERE PARTIE. 



DES PRINCIPES DE LA CUNNAISSANCE HUMAINE. 



Que pour examiner la \erit6 il est besoin , une Ibis en sa vie, de mettre toutes 
choses en doute autant qu il se peut. 

Commc nous avons ete enfants avant que d etre homines, 
et que nous avons juge tantot bien et tan tot mal des choses 
qui se sont presentees a nos sens lorsque nous n avions pas 
encore 1 usage entier de notre raison , plusieurs jugemcnts 
ainsi precipites nous empechent de parvenir a la connais- 
sance de la verite, et nous previennent de telle sorte qu il 
n y a point d apparence que nous puissions nous en deli- 
vror, si nous n entreprenons de douter une fois en notre 



1 Nous avons supprime dans les Principes de la philosophic une 
^rande partie de ce qui concerne les sciences d observation. Les theories 
de Descartes touchant 1 astronomie et quelques points des sciences phy 
siques et naturelles ne sont plus au niveau des connaissances de notre 
epoqne. Nous n en avons conserve que ce qui se rattache directement a 
la philosophic memo de Descartes. 



26 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

vie de toutes les choses ou nous trouverons le moindre 
soupcon d incertitude * . 

Qu il est utile aussi de considerer comme fausses toutes les choses dont on peut 

douter. 

II sera meme fort utile que nous rejetions comme fausses 
toutes celles ou nous pourrons imaginer le moindre doute, 
aiin que si nous en decouvrons quelques-unes qui, nonob- 
stant cette precaution, nous semblent manifestement etre 
vraies, nous fassions etat qu elles sont aussi tres-certaines 
et les plus aisees qu il est possible de connaitre. 

Que nous ne devons point user de ce doute pour la conduite de nos actions. 

Cependant il est a remarquer que je n entends point (Hie 
nous nous servions d une facon de douter si general e , sinon 
lorsque nous commencons a nous appliquer a la contempla 
tion de la verite. Car il est certain qu en ce qui regarde la 
conduite de notre vie nous sommes obliges de suivre bien 
souvent des opinions qui ne sont que vraisemblables , a 
cause que les occasions d agir en nos affaires se passeraient 
presque toujours avant que nous pussions nous delivrer de 
tous nos doutes; et lorsqu il s en rencontre plusieurs de 
telles sur un meme sujet, encore que nous n apercevions 
peut-etre pas davantage de vraisemblance aux unes qu aux 
autres , si 1 action ne souffre aucun delai , la raison veut 
que nous en choisissions une, et qu apres 1 avoir choisie 
nous la suivions constamment, de meme que si nous I avions 
j ugee tres-certaine 2 . 

1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme parlie, et premiere Medi 
tation. 

^ Voyez Discours de la Methode , troisieme partie ; Reponses aux qua- 
triemes Objections ; Remarques sur la septieme Objection , et Abrepe 
dcs six Meditations. 



PREMIERE I ARTIE. 27 

Pourquoi on peut douter de la vdrite des choses sensibles. 

Mais, d autant quc nous n avons point maintenant d autre 
.dessein que de vaquer a la recherche de la verite, nous 
douterons en premier lieu si de toutes les choses qui sont 
tombees sous nos sens , ou que nous avons jamais imaginees, 
il y en a quelques-unes qui soient veritablement dans le 
inonde, tant a cause que nous savons par experience que 
nos sens nous out trompes en plusieurs rencontres, et qu il y 
aurait de 1 imprudence de nous trop iier a ceux qui nous ont 
trompes, quand meme ce n aurait ete qu une fois, com me 
aussi a cause que nous songeons presque toujours en dor 
mant, et que pour lors il nous semble que nous sen tons 
vivement et que nous imaginons clairement une infinite de 
choses qui ne sont point ailleurs, et que lorsqu on est 
ainsi resolu a douter de tout, il ne reste plus de marque 
par ou Ton puisse savoir si les pensees qui viennent en 
songe sont plutot fausses que les autres 1 . 

Pourquoi on peut aussi douter des demonstrations de mathematiques. 

Nous douterons aussi de toutes les autres choses qui nous 
ont semble autrefois tres-certaincs , meme des demonstra 
tions de mathematiques et de leurs principes, encore que 
d eux-memes ils soient assez manifestos, a cause qu il y a 
des hommes qui se sont mepris en raisonnant sur de telles 
matieres ; niais principalement parce que nous avons oui 
din; que Dieu, qui nous a crees, peut faire tout ce qu il lui 
plait, et que nous ne savons pas encore si peut-etre il n a 
point voulu nous faire tels que nous soyons toujours trompes, 
rneme dans les choses que nous pensons le mieux connaitre : 

1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie ; et premiere Medi 
tation. 



28 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPH1E. 

car, puisqu il a bien permis que nous soyons trompes quel- 
quefois, ainsi qu il a etc deja remarque , pourquoi ne pour- 
rait-il pas permettre que nous nous trompions toujours? Et 
si nous voulons feindre qu un Dieu tout-puissant n est point 
1 auteur de notrc etre , et que nous subsistons par nous- 
niemes ou par quelque autre moyen ; de ce que nous sup- 
poserons cet auteur moins puissant , nous aurons toujours 
d autant plus de sujet de croire que nous ne somines pas si 
parfaits que nous ne puissions etre continuellement abuses 1 . 



Que nous avons un libre arbilre qui fait que nous pouvons nous abstenir de croiiv 
les choses douteuses, et ainsi nous empScher d etre trompes. 

Mais quand celui qui nous a crees serait tout-puissant, et 
quand meme il prendrait plaisir a nous tromper, nous ne 
laissons pas d eprouver en nous une liberte qui est telle que, 
toutes les fois qu il nous plait , nous pouvons nous abstenir 
de recevoir en notre croyance les choses que nous ne con- 
naissons pas bien, et ainsi nous empecher d etre jamais 
trompes 2 . 

Que nous ne saurions douter sans fitre, et que cela est la premiere connaissance 
certaine qu on peut acquerir. 

Pendant que nous rejetons ainsi tout ce dont nous pou 
vons douter le moins du monde, et que nous feignons 
meme qu il est faux, nous supposons facilement qu il n y a 
point de Dieu , ni de ciel , ni de terre , et que nous n avons 
point de corps, mais nous ne saurions supposer de meme 
que nous ne sommes point pendant que nous doutons de la 
verite de toutes ces choses; car nous avons tant de repu 
gnance a concevoir que ce qui pense n est pas veritablement 

1 Voyez premiere Meditation. 

2 Voyez quatrieme Meditation. 



PREMIERE PARTIE. 29 

aii meme temps qu il pense, que, nonobstant Unites les plus 
extravagantes suppositions, nous ne saurions nous empecher 
de croire que cette conclusion : Je pense , done je suis , ne 
soit vraie , et par consequent la premiere et la plus certaine 
qui se presente a celui qui conduit ses pensees par ordre 1 . 

Qu on connait aussi ensuite la distinction qui cst entre Tame et le corps. 

11 me semble aussi que ce biais est tout le meilleur que 
nous puissions choisir pour connaitre la nature de 1 ame, 
et qu elle est une substance entierement distincte du corps : 
car, examinant ce que nous sommes, nous qui sommes per 
suades maintenant qu il n y a rien hors de notre pensee qui 
soit veritablement ou qui existe, nous connaissons manifes- 
tement que, pour etre, nous n avons pas besoin d extension, 
de figure , d etre en aucun lieu , ni d aucune autre semblable 
chose que Ton peut attribuer au corps , et que nous sommes 
par cela seul que nous pensons ; et par consequent que la 
notion que nous avons de notre ame ou de notre pensee 
precede celle que nous avons du corps, et qu elle est plus 
certaine, vu que nous doutons encore qu il y ait aucun ; 
corps an monde , et que nous savons certainement que nous 



pensons 2 . 



Ce que c est que penser. 



Par le mot de penser, j entends tout ce qui se fait en 
nous de telle sorte que nous 1 apercevons immediatemeiit 
par nous-memes; c est pourquoi non-seulement entendre, 
vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la meme chose ici 
que penser. Car si je dis que je vois ou que je marche, et 
que j infere de la que je suis : si j entends parler de Faction 

1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie, et deuxieme Medi 
tation. 

2 Idem. 



30 LES P1UNCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

qui se fait avcc mes yeux ou avec mes jambes , oette con 
clusion n est pas tellement infaillible que jc n aie quelque 
sujet d en douter, a cause qu il se pent faire que je pense 
voir ou marcher, encore que je n ouvre point les yeux et 
que je ne bouge de ma place ; car cela m arrive quelquefois 
en dormant, et le meme pourrait peut-etre m arriver encore 
(juc je n eusse point de corps : au lieu que si j entends 
parler seulement de 1 action de ma pensee ou du sen 
timent, c est-a-dire de la connaissance qui est en moi, qui 
fait qu il me semblc que je vois ou que je marche, cette 
meme conclusion est si absolument vraie que je n en puis 
douter, a cause qu elle se rapporte a Fame, qui seule a la 
faculte de sentir ou bien de penser en quelque autre facon 
que ce soit 1 . 



Qu il y a des notions d elles-memes si claires qu on les obscurcit en les voulant 
definir a la fagon de l 6cole, et qu elles ne s acquierent point par 1 etude, mais 
naissent avec nous. 



Je n explique pas ici plusieurs autrcs termes dont je me 
suis deja servi et dont je fais etat de me servir ci-apres; 
car je ne pense pas que, parmi ceux qui liront mes ecrits, 
il s en rencontre de si stupides qu ils ne puissent entendre 
d eux-memes ce que ces termes signiiient. Outre que j ai 
remarque que les philosophes , en tachant d expliquer par 
les regies de leur logique des choses qui sont manifestes 
d elles-memes , n ont rien fait que les obscurcir , et lorsque 
j ai dit que cette proposition : Je pense, done je suis, est 
la premiere et la plus certaine qui se presente a celui qui 
conduit ses pensees par ordrc, je n ai pas pour cela nie 
qu il ne fallut savoir auparavant ce que c est que pensee, 
certitude, existence, et que pour penser il faut etre, et 



Voyez deuxieme Meditation. 



PREMIERE PARTIE. 31 

autrcs choses semblables ; mais , a cause que ce sont la des 
notions si simples que d elles-memes elles nc nous font avoir 
la connaissance d aucune chose qui existe, je n ai pas juge 
qu on en dut faire ici aucun denombrement. 



romment nous pouvons plus clairement connaitre notre ame que notre corps. 



Or, alin de savoir comment la connaissance que nous 
avons de notre pensee precede celle que nous avons du 
corps, et qu elle est incomparablement plus evidente, et 
telle qu encore qu il ne fut point nous aurions raison de 
conclure qu elle ne laisserait pas d etre tout ce qu elle est, 
nous remarquerons qu il est manifesto, par une lumiere qui 
est naturellement en nos ames, que le neant n a aucunes 
qualites ni proprietes qui lui appartiennent , et qu ou nous 
en apercevons quelques-unes il se doit trouver necessa ire- 
men t une cliose ou substance dont elles dependent. Cette 
meme lumiere nous montre aussi que nous connaissons 
d autant rnieux une chose ou substance, que nous remar- 
quons en elle davantage de proprietes : or il est certain que 
nous en remarquerons beaucoup plus en notre pensee qu en 
aucune autre cliose que ce puisse etre; d autant qu il n y a 
rien qui nous fasse connaitre quoi que ce soil, qui ne nous * 
fasse encore plus certainement connaitre notre pensee. Par 
jxemple , si je me persuade qu il y a une terre a cause que 
je la touche ou que je la vois : de cela meme, par une 

lison encore plus forte, je dois etre persuade que ma pen- 
est ou existe, a cause qu il se peut faire que je pense 

mcher la terre encore qu il n y ait peut-etre aucune terre 
mondc; et qu il n est pas possible que moi, c est-a-dire 

ion ame, ne soit rien pendant qu elle a cctte pensee : 
lous pouvons conclure le meme de toutes les autrcs choses 
[ui nous vieiinent en la pensee, a savoir que nous, qui les 



32 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

pensons, existons, encore qu elles soient peut-etre fausses 
ou qu elles n aient aucune existence 1 . 

D oii vient que tout le raonde ne la connait pas en oette facon. 

Ceux qui n ont pas philosophe par ordre ont eu d autres 
opinions sur ce sujet, parce qu ils n ont jamais distingue 
assez soigneusement leur ame, ou ce qui pense, d avec le 
corps, ou ce qui est etendu en longueur, largeur et protbn- 
deur. Car encore qu ils ne fissent point difliculte de crohv 
qu ils etaient dans le monde, et qu ils en eussent une assu 
rance plus grande que d aucune autre chose, neanmoins, 
comme ils n ont pas pris garde que pour eux, lorsqu il etait 
question d une certitude metaphysique , ils devaient entendre 
seulement leur pensee, et qu au contraire, ils ont mieux 
aime croire que c etait leur corps qu ils voyaient de leurs 
yeux, qu ils touchaient de leurs mains, et auquel ils attri- 
buaient mal a propos la faculte de sentir , ils n ont pas 
connu distinctement la nature de leur ame. 

En quel sens on peut dire que si on ignore Dieu on ne peut avoir de connaissance 
certaine d aucune autre chose. 

Mais lorsque la pensee, qui se connait soi-meme en cette 
facon , nonobstant qu elle persiste encore a douter des autres 
choses, use de circonspection pour tacher d etendre sa con 
naissance plus avant , elle trouve en soi premierement les 
idees de plusieurs choses; et pendant qu elle les contemple 
simplement, et qu elle n assure pas qu il y ait rien hors de 
soi qui soit semblable a ces idees , et qu aussi elle ne le nie 
pas, elle est hors de danger de se meprendre. Elle ren 
contre aussi quelques notions communes dont elle compose 

1 Voyez deuxieme Meditation. 



PREMIERE P ARTIE. :W 

des demonstrations qui la persuadent si absolument quYllr 
nc saurait douter do leur verite pendant qu elle s y applique. 
Par exempli 1 , flic a en soi les idees des nombres ct dcs 
figures; die a aussi entre ses communes notions, que si on 
ajoute des quantity s egales a d autres quantites egales, les 
tous seront egaux , et beaucoup d autres aussi evidentes (jue 
celle-ci, par lesquelles il est aise de demontrer que les trois 
angles d un triangle sont egaux a deux droits, etc. Or tant 
qu elle apercoit ces notions et 1 ordre dont elle a deduit cette 
conclusion on d autres semblables , elle est tres-assuree de 
leur verite; mais, comme elle ne saurait y penser toujours 
avec tant d attention, lorsqu il arrive qu elte se souvient de 
quelque conclusion sans prendre garde a 1 ordre dont elle 
peut etre demontree, et que cependant elle pense que 1 Au- 
teur de son etre aurait pu la creer de telle nature qu elle se 
meprit en tout ce qui lui semble tres-evident , elle voit bien 
qu elle a un juste sujet de se defier de la verite de tout ce 
qu elle n apergoit pas distinctement, et qu elle ne saurait 
avoir aucune science certaine jusques a ce qu elle ait connu 
celui qui 1 a creee 1 . 

Uu on peut ddmontrcr qu il y a un Dieu de cela seul que la ne cessite d etre 
ou d exister ost comprise en la notion que nous avons de lui. 

Lorsque par apres elle fait une revue sur les di verses 
idees ou notions qui sont en soi, et qu elle y trouve <vl!c 
d un Etre tout connaissant, tout-puissant et extremement 
parlait, elle juge facilement, par ce qu elle apercoit en 
cette idee, que Dieu, qui est cet Etre tout parfait, est ou 
existe : car encore qu elle ait des idees distinctes de plu- 
sieurs autres clioses, elle n y remarque rien qur 1 assuiv ! 
Fexistence de leur objet; au lieu qu elle apercoit en celle-ci, 

1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie, et cinquieme Medi 
tation. 



DESCARTES T. II. 



3-1 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

non pas seulement une existence possible, comme dans les 
autres, mais une existence absolument necessaire et eter- 
nelle. Et comme, de ce qu elle voit qu il est necessairement 
compris dans 1 idee qu elle a du triangle que ses trois angles 
soient egaux a deux droits , elle se persuade absolument que 
le triangle a les trois angles egaux a deux droits ; de meme, 
de cela seul qu elle apercoit que 1 existence necessaire et 
eternelle est comprise dans 1 idee qu elle a d un Etre tout 
parl ait, elle doit conclure que cet Etre tout parfait est ou 
existe . 



Que la necessit6 d etre n est pas ainsi comprise en la notion quo nous avons 
des autres choses, mais seulement le pouvoir d etre. 

Elle pourra s assurer encore mieux de la verite de cette 
conclusion , si elle prend garde qu elle n a point en soi 
1 idee ou la notion d aucune autre chose ou elle puisse re- 
connaitre une existence qui soit ainsi absolument necessaire; 
car de cela seul elle saura que 1 idee d un Etre tout parfait 
n est point en elle par une fiction , comme celle qui repre- 
sente une chimere, mais qu au contraire elle y est empreinte 
par une nature immuable et vraie et qui doit necessairement 
exister, parce qu elle ne peut etre concue qu avec une exis 
tence necessaire. 

Que les prejuges empe chent que plusieurs ne connaissent claircment cette 
necessite d etre qui est en Dieu. 

Notre ame ou notre pensee n aurait pas de peine a se 
persuader cette verite, si elle etait libre de ses prejuges : 
mais, d autant que nous sonimes accoutumes a distinguer 
en toutes les autres choses 1 essence de Fexistence, et que 



i Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie, et cinquieme Medi 
tation. 



PREMIERE PA11TIE. IJ. i 

nous pouvons ieindre a plaisir plusieurs idees des choses 
qtii peul-elre n ont jaiuais etc et qui ne seront peul-etre 
jamais; lorsque nous n elevens pas connne il i aut notre 
esprit a la contemplation de cet Eire tout parfait, il se peut 
faire que nous doutions si 1 idee que nous avons de lui n est 
pas 1 une dc celles que nous tbignons quand bon nous 
semble , ou qui sont possibles encore que 1 existence ne soit 
pas necessairement comprise en leur nature. 

Que d autant que nous concevons plus de perfection en une chose, d autant 
devons-nous croire quo sa cause doit aussi etre plus parfait?. 

De plus, lorsque nous faisons reflexion sur les diverses 
idees qui sont en nous , il est aise d apercevoir qu il n y a 
pas beaucoup de difference entre elles en tant que nous les 
considerons simplement comme les dependances de notre 
ame ou de notre pensee, mais qu il y en a beaucoup en 
tant que 1 une represente une chose, et 1 autre une autre; 
et meine que leur cause doit etre d autant plus parfaite que 
ce qu elles representent de leur objet a plus de perfection. 
Car tout ainsi que, lorsqu on nous dit que quelqu un a 1 idee 
d une machine ou il y a beaucoup d artifice , nous avons 
raison de nous enquerir comment il a pu avoir cette idee , a 
savoir s il a vu quelque part une telle machine faite par un 
autre, ou s il a appris la science des mecaniques, ou s il est 
avantage d une telle vivacite d esprit que de lui-meme il ait 
pu 1 inventer sans avoir rien vu de semblable ailleurs, a 
cause que tout 1 artifice qui est represente dans 1 idee qu a 
cet homme , ainsi que dans un tableau , doit etre en sa pre 
miere et principale cause, non pas seulement par imitation, 
mais en effet de la meme sorte ou d une facon encore plus 
eminente qu il n est represents... 



36 LES PIUNC1PES DE LA PHILOSOPHIE. 

Qu on peut derechef demontrer par cela qu il y a un Dieu. 

De meme, parce que nous trouvons en nous 1 idee d un 
Dieu, ou d un Etre tout parfait, nous pouvons rechercher 
la cause qui fait que cette idee est en nous; mais, apres 
avoir considere avec attention combien sont immenses les 
perfections qu elle nous represente, nous sommes contraints 
d avouer que nous ne saurions la tenir que d un Etre tres- 
parfait, e est-a-dire d un Dieu, qui est veritablement ou qui 
existe, parce qu il est non-seulement manifeste par la lumiere 
naturelle que le neant ne peut etre auteur de quoi que ce 
soit, et que le plus parfait ne saurait etre une suite et une 
dependance du moins parfait, mais aussi parce que nous 
voyons par le moyeri de cette meme lumiere qu il est im 
possible que nous ayons 1 idee ou 1 image de quoi que ce 
soit, s il n y a en nous ou ailleurs un original qui com- 
prenne en effet toutes les perfections qui nous sont ainsi 
representees : mais comme nous savons que nous sommes 
sujets a beaucoup de defauts, et que nous ne possedons pas 
ces extremes perfections dont nous avons 1 idee, nous 
devons conclure qu elles sont en quelque nature qui est 
differente de la notre, et en effet tres-parfaite , c est-a-dire 
qui est Dieu, ou du moins qu elles out ete autrefois en cette 
chose, et il suit de ce qu elles etaient infinies qu elles y sont 
encore * . 



Qu encore que nous ne comprenions pas tout cc qui est en Dieu il n y a rien 
toutefois que nous commissions si clairement comme ses perfections. 

Je ne vois point en cela de difficulte pour ceux qui out 
accoutume leur esprit a la contemplation de la Divinite, et 
qui out pris garde a ses perfections infinies ; car encore que 

* Voyez troisieme Meditation. 



I REMIEP.K PARTIE. 37 

nous ne les comprenions pas, parce que la nature do 1 infmi 
est telle que des pensees fmies ne le sauraient comprendre, 
nous les concevons neanmoins plus clairement et plus dis- 
tinctement que les choses materielles, a cause qu etant plua 
simples et n etant point limitees ee que nous en concevons 
est beaucoup moins confus. Aussi il n y a point de specula 
tion qui puisse plus aider a perfectionner notre entendement 
et qui soit plus importante que celle-ci, d autant que la 
consideration d un objet qui n a point de bornes en ses per 
fections nous comble de satisfaction et d assurance. 



Que nous ne sommes pas la cause de nous-mfimes , mais que c est Dieu, et que 
par consequent il y a un Dieu. 

Mais tout le monde n y prcnd pas garde comme il faut , 
et parce que nous savons assez, lorsque nous avons une 
idee de quelque machine ou il y a beaucoup d artifice, la 
facon dont nous 1 avons cue, et que nous rie saurions nous 
souvenir dc memo quand 1 idee que nous avons d un Dieu 
nous a etc communiques de Dieu, a cause qu elle a tou- 
jours ete en nous , il faut que nous fassions encore cette 
revue, et que nous recherchions quel est done 1 auteur de 
notre ame ou de notre pensee qui a en soi 1 idee des per 
fections infmies qui sont en Dieu : parce qu il est evident 
que ce qui connait quelque chose de plus parfait que soi 
ne s est point donne 1 etre, a cause que par meme moyen 
il se serai t donne toutes les perfections dont il aurait eu 
connaissance ; et par consequent qu il ne saurait subsister 
par aucun autre que par celui qui possede en effet toutes 
ces perfections, c est-a-dire qui est Dieu 1 . 



Voyez Iroisieme Meditation. 



38 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

Que la seule durde de notre vie suflH pour d6montrer que Dicu cst. 

Je ne crois pas que Ton puisse douter de la verite de 
cette demonstration, pourvu qu on prenne garde a la nature 
du temps on de la duree de notre vie : car, etant telle que 
ses parties ne dependent point les unes des autres et n exis- 
tent jamais ensemble; de ce que nous sommes maintenant, 
il ne s ensuit pas necessairement que nous soyous un mo 
ment apres, si quelque cause, a savoir la meme qui nous a 
produits, ne continue a nous produire, c est-a-dire ne nous 
conserve : et nous connaissons aisement qu il n y a point 
de force en nous par laquelle nous puissions subsister ou 
nous conserver un seul moment, et que celui qui a tant de 
puissance qu il nous fait subsister hors de lui et qui nous 
conserve doit se conserver soi-meme, ou plutot n a besoin 
d etre conserve par qui que ce soit, et cnfin qu il est Dion. 



Qu en connaissant qu il y a un Bieu, en la facon ici expliquce , on connait aussi 
tous ses attributs , autant qu ils peuvent 6 tre connus par la scule lumiere natu- 
relle. 

Nous recevons encore cet avantagc, en prouvaiit de cette 
sorte 1 existence de Dieu, que nous connaissons par meme 
moyen ce qu il est, autant que le permet la faiblesse de 
notre nature; car, faisant reflexion sur 1 idee que nous 
avons naturellement de lui, nous voyons qu il est eterncl, 
tout connaissant, tout-puissant, source de toute bonte et 
verite, createur de toutes choses, et qu enfm il a en soi 
tout cc en quoi nous pouvons recormaitre quelque per 
fection iniinie ou bien qui n est bornee d aucune imperfec 
tion J . 



Voyez troisieme Meditation. 



PREMIERE PARTIE. 39 



Que Dieu n est point corporcl , et ne connait point par 1 aide des sens comme 
nous, ct n est point auteur du p6che. 

Car il y a dos clioscs dans le mondc qui sont limitees, 
et en quelque facon imparfaites , encore que nous remar- 
([iiions en elles quelques perfections; mais nous concevons 
aisement qu il n est pas possible qu aucunes de celles-la 
^oieiit en Dieu : ainsi , parce que I cxtension constitue la 
nature du corps, et que ce qui est etendu pout etre divise 
en plusieurs parties, et que cela marque du defaut, nous 
concluons que Dieu n est point un corps. Et bien que ce 
soit un avantagc aux liommes d avoir des sens, neanmoins, 
a cause que les sentiments se font en nous par des impres 
sions qui viennent d ailleurs, et que cela temoigne de la 
dependance, nous concluons aussi quo Dieu n en a point; 
mais qu il entend et veut, non pas encore comme nous par 
des operations aucunement differentes, mais que toujours 
par line meme ct Ires-simple action i! entend, vent et fait 
tout, c est-a-dire toutes les choses qui sont en diet. Car il 
ne veut point la malice du peclie, parce qu elle n est rien. 



Qu apres avoir connu que Dieu est, pour passer a la connaissance des creatures, 
il se faut souvenir que notre. entendement est fini, et la puissance de Dieu 
infinie. 

AJH-CS avoir ainsi connu que Dieu existe et qu il est 1 au- 
teur de tout ce qui est ou qui peut etre, nous suivrons sans 
doute la meilleure methode dont on se puisse servir pour 
decouvrir la verite si, de la connaissance que nous avons 
de sa nature, nous passons a 1 explication des choses qu il 
a creees, et si nous essayons de la deduire en telle sorte des 
notions qui sont naturellement en nos ames, que nous ayons 
une science parfaite, c est-a-dire que nous connaissions les 
diets par leurs causes. Mais, aiin quo nous puissions Ten- 



tO LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE. 

treprcndre avec plus de surete, toutes les fois quo nous 
voudrons examiner la nature de quelque chose nous nous 
souviendrons que Dieu, qui en est 1 autcur, est inlini, et 
que nous sommes entierement finis. 



Et qu il faut croire tout ce que Dieu a revele , encore qu il soil au-dessus de la 
portee de noire esprit. 

Tellement que s il nous fait la grace de nous reveler, ou 
bien a quelques autres , des choses qui surpassent la portee 
ordinaire de notre esprit, telles que sont les mysteres de 
rincarnation et de la Trinite, nous ne ferons point difficulte 
de les croire, encore que nous ne les entendions peut-etre 
pas bien clairement. Car nous ne devons point trouver 
etrange qu il y ait en sa nature, qui est immense, et en 
ce qu il a fait, beaucoup de choses qui surpassent la capa- 
cite de notre esprit. 

Uu il ne faut point tacher de comprendre Finlini , mais seulement penser que tout 
ce en quoi nous ne trouvons aucunes borncs est indefini. -. 

Ainsi nous ne nous embarrasserons jarnais dans les dis 
putes de rinlini ; d autant qu il serait ridicule que nous, qui 
sommes finis, entreprissions d en determiner quelque chose, 
et par ce moyen le supposer lini en tachant de le com 
prendre ; c est pourquoi nous ne nous soucierons pas de 
repondre a ceux qui demandent si la moitie d une ligne 
infinie est infinie, et si le nombre inlini est pairounon pair, 
et autres choses semblables, a cause qu il n y a que ceux 
qui s iniaginent que leur esprit est infmi qui semblent devoir 
examiner telles difficultes. Et, pour nous, en voyant des 
choses dans lesquelles , selon certains sens , nous nc remar- 
quons point de limites, nous n assurerons pas pour cela 
qu elles soient infmies , mais nous les estimerons seulement 









PREMIERE P ARTIE. 41 

indelinies. Ainsi , parce que nous ne saurions imaginer line 
etendue si Brando que nous ne concevions en meine temps 
qu il y en pent avoir une plus grande, nous dirons que 
lY tenduc des choses possibles est indefinie; et parce qu on 
ne saurait diviser un corps en des parties si petites que 
chacune de ces parties ne puisse etre divisee en d autres 
plus petites, nous penserons que la quantite peut etre divisee 
en des parties dont le nombre est indefini ; et parce que 
nous ne saurions imaginer tant d etoiles que Dieu n en 
puisse cre er davantage, nous supposerons que leur nombre 
est indefini, et ainsi du rested 



Quelle difference il y a entre indefini et inftni. 

Et nous appellerons ces choses indetinies plutot qu inii- 
nies, alin de reserver a Dieu seul le noni d iniini; tant a 
cause quo nous ne remarquons point de bornes en ses per 
fections, comme aussi a cause (jue nous somines tres-assures 
qu il n y en peut avoir. Pour ce qui est des autres choses, 
nous savons qu elles ne sont pas ainsi absolument partaites, 
parce qu encore que nous y remarquions quelquefois des 
proprietes qui nous semblent n avoir point de limites, nous 
ne laissons pas de connaitre que cela procede du defaut de 
notre entendement, et non point de leur nature. 



Uu il ne faut point examiner pour quelle fin Dieu a fait chaque chose, mais seu- 
lement par quel moyen il a voulu qu elle fut produite. 

Nous ne nous arreterons pas aussi a examiner les fins que 
Dieu s est [troposees en creant le monde, et nous rejetterons 
entierenient de notre philosophic la recherche des causes 

1 Voyez Reponses aux cinquiemes Objections. 



42 LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE. 

finales { ; car nous ne devons pas tant presumer de nous- 
memes, quc de croire que Dieu nous ait voulu faire part de 
ses conseils : mais, le considerant comme Fauteur de toutes 
choses, nous tacherons seulement de trouver, par la faculte 
de raisonncT qu il a mise en nous, comment celles que 
nous apercevons par 1 entremise de nos sens out pu etre 
produites; et nous serons assures, par ceux de ses attributs 
dont il a voulu que nous ayons quelque connaissance , que 
ce que nous aurons une fois apercu clairemcnt et distincte- 
ment appartenir a la nature de ces choses a la perfection 
d etre vrai. 

Que Dieu n cst point la cause de nos erreurs. 

Et le premier de ses attributs qui semble devoir etre ici 
considere, consiste en ce qu il est tres-veritable et la source 
de toute lumiere, de sorte qu il n est pas possible qu il nous 
trompe, c est-a-dire qu il soit directement la cause des erreurs 
aimjuelles nous sommes sujets, et que nous experimentons 
en nous-memes; car encore ({ue 1 adressc a pouvoir trom- 
per semble etre une marque de subtilite d esprit entre les 
homines, neanmoins jamais la volonte de tromper ne pro- 
cede que de malice ou de crainte et de faiblesse, et par 
consequent ne peut etre attribute a Dieu. 



Et quo par consequent tout cela est vrai que nous connaissons clairement tre vrai, 
ce qui nous delivre des doutes ci-dessus proposes. 

D oii il suit que la faculte de connaitre qu il nous a don- 
nee, que nous appelons lumiere naturelle, n/apercoit jamais 
aucun objet qui ne soit vrai en ce qu elle en apercoit, c est- 
a-dire en ce qu elle en connait clairement et distinctement; 

1 Voyez quatrieme Meditation. 



PREMIERE PARTI E. W 

parce que nous aurions sujet de croirc quo Dieu serai t trom- 
pcur, s il nous 1 avail donnee telle que nous prissions le faux 
pour le vrai lorsque nous en usons bien. Et cette conside 
ration seule nous doil delivrer de ce doute hyperbolique ou 
nous avons ete pendant que nous ne savions pas encore si 
celui qui nous a crees avait pris plaisir a nous faire tels, 
quo nous fussions trompes en toutes les clioses qui , nous 
scmltlont tres-claires. Elle nous doit servir aussi contre 
toutes les autres raisons que nous avions de douter, et que 
j ai alleguees ci-dessus; meme les verites de mathematiques 
ne nous scront plus suspectes, a cause qu elles sont tres-evi- 
<lentes; ct si nous apercevons quelque chose par nos sens, soil 
en veillant, soit en dormant, pourvu que nous separions ce 
qu il y aura de clair et de distinct en la notion que nous au- 
rons de cette chose de ce qui sera obscur et confus, nous 
pourrons facilement nous assurer de ce qui sera vrai. Je ne 
m etends pas ici davantage sur ce sujet parce que j en ai 
amplement traite dans les Meditations de ma metaphysique, 
et ce qui suivra tantot servira encore a 1 expliquer mieux. 



Que nos crreurs au regard de Dieu ne sont que des negations, mais au regard 
nous sont des privations ou des dcfauts. 



Mais parce qu il arrive que nous nous meprenons souvent, 
quoique Dieu ne soit pas trompeur; si nous desirous recher- 
cher la cause de nos erreurs, et en decouvrir la source, afin 
de les corriger, il faut que nous prenions garde qu elles ne 
dependent pas taut de notre entendement comme de noire 
volonte, et qu elles ne sont pas des choses ou des substances 
qui aient besoin du concours acluel de Dieu pour etre pro- 
duites : en sorte qu elles ne sont a son egard que des 
negations, c est-a-dire qu il ne nous a pas donne tout ce 
qu il pouvait nous donner, et que nous voyons par meme 



H LES PRIXCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

moyen qu il n etait point term do nous donner ; au lieu qu a 
notre egard elles sont cles defauts et dos imperfections 1 . 



voUw 

U ott . 



Qu il n y a en nous que deux sortes de pense es, a savoir la perception de 
1 entendement et 1 action de la volonte. 

Car toutes les facons de penser que nous remarquons en 
nous peuvent etre rapportees a deux generales, dont Tune 
consiste a apercevoir par 1 entendement, 1 autre a se deter 
miner par la volonte. Ainsi sentir , imaginer et meme con- 
cevoir des choses purement intelligibles , ne sont que des 
facons differentes d apercevoir ; mais desirer, avoir de 1 aver- 
sion , assurer , nier , douter , sont des facons differentes de 
YOU loir. 



Que nous ne nous trompons que lorsque nous jugeons de quelque chose qui ne 
nous est pas assez connue. 

Lorsque nous apercevons quelque chose, nous ne sommes 
pas en danger de nous meprendre si nous n en jugeons en 
aucune facon; et quand meme nous en jugerions, pourvu 
que nous ne donnions notre consentement qu a ce que nous 
connaissons clairement et distinctement devoir etre compris 
en ce dont nous jugeons, nous ne saurions non plus faillir; 
mais ce qui fait que nous nous trompons ordinairement est 
que nous jugeons bien souvcnt encore que nous n ayons 
pas une connaissance bien exacte de ce dont nous ju 
geons. 

Que la volonte aussi bien que 1 entendement est requise pour juger. 

J avoue que nous ne saurions juger de rien si notre en- 
tendement n y intervient, parce qu il n y a pas d apparence 



Voyez quatrieme Meditation. 






PREMIERE PARTIE. 

que notre volonte se determine sur ce quc notiv 
ment n apercoit en aucune facon; mais comme la volonte 
est absolumeut necessaire alin que nous donnioiis noliv 
consenteinent a ce que nous avons aucuncmcnt apercu , et 
qu il n est pas necessaire pour faire un jugement tol quel 
quo nous ayons une connaissance entiere et partaito, de la 
vient que bien sou vent nous donnons notre consentement 
a des choses dont nous n avons jamais eu qu une connais 
sance fort contuse. 

Qu elle a plus d etendue que lui , et que de la viennent nos erreurs. 

De plus , 1 entendement ne s etend qu a ce pen d objets 
qui se presentent a lui; et sa connaissance est toujours fort 
limitee : au lieu que la volonte en quelque sens pent sem- 
bler infinic , parce que nous n apercevons rien qui puisse 
rtiv 1 objet de quelque autre volonte, meme de cette im 
mense qui est en Dieu, a quoi la notre ne puisse aussi s e- 
tendre : ce qui est cause que nous la portons ordinairement 
au-dela de ce que nous connaissons clairement et distincte- 
inent : et lorsque nous en abusons de la sorte, ce n est pas 
merveille s il nous arrive d(^ nous meprendre. 

Lesquelles ue peuverit 6tre imputees a Dieu. 

Or quoique Dieu ne nous ait pas donne un entendement 
tout connaissant, nous ne devons pas croire pour cela qu il 
soit 1 auteur de nos erreurs, parce que tout entendement 
rive est ihii , et qu il est de la nature de 1 entendement fini 
de n etre pas tout connaissant. 

Que la principale perfection de 1 homme est d avoir un libre arbitre , et que c est 
ce qui le rend digne de louange ou de blame. 

Au contraire, la volonte etant de sa nature tres-etendue, 
ce nous est un avantage tres-grand de pouvoir agir par son 



i J LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPH1E. 

moyen, c est-a-dire librcment; en sorte que nous soyons 
tellement les maitres de nos actions, que nous sommes 
dignes de louange lorsque nous les conduisons bien : car 
tout ainsi qu on ne donne point aux machines qu on voit se 
mouvoir en plusieurs facons diverses, aussi justement qu on 
saurait desirer, des louanges qui se rapportent veritable- 
mcnt a elles, parce que ces machines ne representent au- 
cune action qu elles ne doivent faire par le moyen de leurs 
ressorts, et qu on en donne a 1 ouvrier qui les a faites, parce 
qu il a eu le pouvoir et la volonte de les composer avec 
tant d artifice; de meme on doit nous attribuer quelque 
chose de plus de ce que nous choisissons ce qui est vrai, 
lorsque nous le distinguons d avec le faux, par une determi 
nation de notre volonte, que si nous y etions determines et 
contraints par un principe etranger. 



Quo nos errcurs sont des defauts de notre fac,on d agir, mais non point de notrc 
nature ; et que les fautes des sujets peuvent souvent etre attributes aux autres 
maitres , mais non point a Dieu. 

II est bien vrai que toutes les fois que nous faillons il y a 
du deiaut en notre facon d agir ou en 1 usage de notre li- 
berte; mais il n y a point pour cela de defaut en notre na 
ture, a cause qu elle est toujours la meme quoique nos 
jugements soient vrais ou faux. Et quand Dieu aurait pu 
nous donner une connaissance si grande que nous n eussions 
jamais ete sujets a faillir, nous n avons aucun droit pour 
cela de nous plaindre de lui ; car encore que parmi nous 
celui qui a pu empecher un mal et ne 1 a pas empeche en 
soit blame et juge comme coupable, il n en est pas de 
meme a 1 e gard de Dieu, d autant que le pouvoir que les 
homines ont les uns sur les autres est institue afin qu ils 
empechent de mal faire ceux qui leur sont iriferieurs , et 
que la toute-puissance que Dieu a sur I uiiivers est tres- 
absolue et tres-libre. G est pourquoi nous devons le remer- 



PREMIERE PARTIE. 47 

cicr des l)icns qu il nous a f aits, et 11011 point nous plaindre 
de ce qu il nc nous a pas avantages de ceux que nous con- 
naissons qui nous manquent et qu il aurait peut-etre pu nous 
departir. 

Que la libci te dc notre volonte se connait sans preuve, par la seulc experience 
que nous en avons. 

An reste il cst si evident que nous avons une volonte 
libre, qui pent donncr son consentement ou ne le pas 
dormer quand bon lui seinble, que cela peut etre compte 
pour une de nos plus communes notions. Nous en avons 
eu ci-devant une preuve bien claire ; car au memo temps 
que nous doutions de tout, et que nous supposions meme 
que celui qui nous a crees employait son pouvoir a nous 
tromper en toutes facons, nous apercevions en nous une 
liberte si grande, que nous pouvions nous empecher de 
croire ce que nous ne commissions pas encore parfaitement 
bien. Or ce que nous apercevions distinctement , et dont 
nous ne pouvions douter pendant uric suspension si gene- 
rale, est aussi certain qu aucune autre chose que nous puis- 
sions jamais connaitre. 

Que nous savons aussi tres-certainement quo Dieu a preoi donne toutes choses. 

Mais a cause que ce que nous avons depuis connu de 
Dieu nous assure que sa puissance est si grande que nous 
lerions un crime de penser que nous cussions jamais ete ca- 
pables de (aire aucune chose qu il ne 1 eut auparavant or- 
donnee, nous pourrions aisement nous embarrasser en des 
difficultes tivs-grandes si nous entreprenions d accorder la 
liberte de notre volonte avec ses ordonnances, et si nous 
tachions de comprendre, c est-a-dire d embrasser et comme 
limiter avec notre entendemerit , toute 1 etendue de notre 
libre arbitre et 1 ordrc de la Providence eternelle. 

Y.S, 



iS LES PR1NGIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

(Comment on peut accorder notre libre arbitre avec la preordination divine. 

Au lieu que nous n aurons point du tout de peine a nous 
en delivrer si nous remarquons que notre pensee est iinie, 
et que la toute-puissance de Dieu, par laquelle il a non- 
seulement connu de toute eternite ce qui est ou qui peut 
etre, mais il 1 a aussi voulu, est intinie. Ce qui fait que nous 
avons bien assez d intelligence pour connaitre clairement et 
distinctement que cette puissance est en Dieu, mais que 
nous n en avons pas assez pour comprendre tellement son 
etendue que nous puissions savoir comment elle laisse les 
actions des homines entitlement libres et indeterminees; et 
que d autre cc A >te nous sommes aussi tellement assures de la 
liberte et de [ indifference qui est en nous , qu il n y a rien 
que nous coimaissions plus clairement : de facon que la toute- 
puissance de Dieu ne nous doit point empecher de la croire. 
Car nous aurions tort de douter de ce que nous apercevons 
interieurement et que nous savons par experience etrc en 
nous, parce que nous ne comprenons pas une autre 
nous savons etre incomprehensible de sa nature. 



Comment encore que nous ne voulions jamais faillir, c est neanmoins par notre 
volonte que nous faillons. 

Mais, parce que nous savons que 1 erreur depend de notre 
volonte, et que personne n a la volonte de se tromper, on 
s etonnera peut-etre qu il y ait de 1 erreur en nos jugements. 
Mais il taut rcmarquer qu il y a bien de la difference entre 
vouloir etre trompe et vouloir donner son consentement a 
des opinions qui sont cause que nous nous trompons quel- 
(|uefois. Car encore qu il n y ait personne qui veuille expresse- 
ment se meprendre, il ne s en trouve presqtie pas un qui ne 
veuille donner son consentement a des choses qu il ne connait 
pas distinctement; et meme il arrive souventque c est ledesir 



PREMIERE PARTIE. *49 

de connaitre la verite qui fait quo ceux qui ne savcnt pas 
1 ordre qu il taut tenir pour la rcchercher manqucnt de la 
trouver et se trompent, a cause qu il les incite a precipiter 
leurs jugements , et a prendre des choses pour vraics , des- 
quelles ils n ont pas assez de connaissance. 

Que nous ne saurions faiilir en ne jugeant que des choses que nous apercevons 
clairement et distinctement. 

Mais il est certain que nous ne prendrons jamais le faux 
pour le vrai tant que nous ne jugerons que de ce que nous 
apercevons clairement et distinctement; parce que Dieu 
n etant point trompeur, la faculte de connaitre qu il nous a 
donnee ne saurait faiilir, ni meme la faculte de vouloir, 
lorsque nous ne 1 etendons point au-dela de ce que nous 
connaissons. Et quand meme cette verite n aurait pas ete 
demontree, nous sommes naturellement si enclins a donner 
notre consentement aux choses que nous apercevons mani- 
festement, que nous n en saurions douter pendant que nous 
les apercevons de la sorte. 



Que nous ne saurions que mal juger de ce que nous n apercevons pas clairement, 
bien que notre jugement puisse 6tre vrai, et que c est souvent notre raemoire 
qui nous trompe. 

II est aussi tres-certain que toutes les Ibis que nous approu- 

rons quelque raison dont nous n avons pas une connaissance 

ien exacte, ou que nous nous trompons, ou si nous trouvons 

verite, connne ce n est que par liasard, que nous ne sau- 
ions etre assures de 1 avoir rencontree , et ne saurions sa- 

)ir certainernent que nous ne nous trompons point. J avoue 
[u il arrive rarement que nous jugions d une chose en meme 
imps que nous remarquons que nous ne la connaissons pas 

>sez distinctement; a cause que la raison naturellement 

>us dicte que nous ne devons jamais juger de rien que de 

DESCARTES T. II. 4 



50 LES PRINC1PES DE LA PHILOSOPHIE. 

cc quc nous connaissons distinctement avant que do j tiger. 
Mais nous nous trompons souvcnt parcc que nous presu- 
mons avoir autrefois connu plusieurs choscs, et que tout 
aussitot qu il nous en souvient nous y donnons notre con- 
sentement, cle meme que si nous les avions suffisarament 
examinees, bien qu en effet nous n en ayons jamais eu une 
connaissance bien exacte. 

Ce que c est qu unc perception claire et distincte. 

II y a memo cles personnes qui en toute lour vie n aper- 
coivent rien comme il faut pour en bien jugcr; car la con 
naissance sur laquelle on peut etablir un jugcment indubitable 
doit etre non-seulement claire, mais aussi distincte : j appelle 
claire celle qui est presente et manifesto a un esprit attcntif , 
de meme que nous disons voir clairement les objets lors- 
qu etant presents a nos yeux ils agissent assez fort sur eux 
et qu ils sont disposes a les regarder; et distincte celle qui 
est tellement precise et differente de toutes les autres, qu elle 
ne comprend en soi que ce qui parait manifestement a ce- 
lui qui la considere comme il faut, 

Qu elle peut tre claire sans etre distincte , mais non au contraire. 

Par exemple lorsque quelqu un sent une douleur cuisante, 
la connaissance qu il a de cette douleur est claire a son 
egard, et n est pas pour cela toujours distincte, parce qu il la 
contend ordinairement avec le faux jugement qu il fait sur 
la nature de ce qu il pense etre en la parlie blessee, qu il 
croit etre semblable a 1 idee ou au sentiment de la douleur 
qui est en sa pensee, encore qu il n apercoive rien claire 
ment que le sentiment ou la pensee confuse qui est en lui. 
Ainsi la connaissance peut quelquefois etre claire sans etir 
distincte, mais elle ne peut jamais etre distincte qu elle ne 
soil claire par meme moyen. 






PREMIERE PARTIE. 51 

QUC pour oter les prejuges de notre enfance il faut considerer ce qu il y a dc 
clair en chacunc de nos premieres notions. 

Or, pendant nos premieres annees, notre ame ou notre 
peiisee etait si fort offusquee du corps, qu elle ne eonnais- 
sait rien distinctement, bien qu elle apercut plusieurs choses 
assez clairement; et parce qu elle ne laissait pas de faire 
cependant une reflexion telle quelle sur les choses qui se 
presentaicnt, et d en juger temerairement , nous avons rem- 
pli notre memoire de beaucoup de prejuges, dont nous n en- 
treprenons presque jamais de nous delivrer, encore qu il 
soit tres-certain que nous rie saurions autrement les bien 
examiner. Mais alin que nous puissions maintenant nous 
en delivrer sans beaucoup de peine , je ferai ici un denom- 
brement de toutes les notions simples qui composent nos 
pensees , et separerai ce qu il y a de clair en chacune d elles, 
et ce qu il y a d obscur ou en quoi nous pouvons faillir. 

Que tout ce dont nous avons quelque notion est considere comme une chose ou 
comme une verite : et lo denombrement des choses. 

.. 

Je distingue tout ce qui tombe sous notre connaissance 
en deux genres : le premier contient toutes les choses qui out 
quelque existence; et 1 autre, toutes les verites qui ne sont 
rien hors de notre pensee. Touchant les choses, nous avons 
premi&rement certaines notions generates qui se peuvent 
rapporter a toutes, a savoir celles que nous avons de la 
substance , de la duree , de 1 ordre et du nombre , et 
peiil-f tiv MUSS I (juelques autres : puis nous en avons aussi 
de plus particulieres , qui servent a les distinguer. Et la 
principale distinction que je remarque entre toutes les 
choses creees est que les unes sont intellectuelles , c est- 
a-dire sont des substances intelligentes, ou bien des pro- 
prietes qui appartiennent a ces substances; et les autres 



, 



; , 



- - 



/ 



52 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

sont corporelles, c est-a-dire sont des corps, ou bien des 
proprietes qui appartiennent au corps. Ainsi 1 entendement, 
la volonte, et toutes les facons de connaitre et de vouloir, 
appartiennent a la substance qui pense; la grandeur, ou 
1 etendue en longueur, largeur et profondeur , la figure , le 
mouvement, la situation des parties et la disposition qu elles 
ont a etre divisees, et telles autres proprietes , se rapportent 
au corps. II y a encore outre cela certaines choses que nous 
experimentons en nous-memes qui ne doivent point etre 
attributes a Tame seule, ni aussi au corps seul, mais a 1 e- 
troite union qui est entre eux , ainsi que j expliquerai ci- 
apres : tels sont les appetits de boire et de manger, etc., 
comme aussi les emotions ou les passions de Fame qui ne 
dependent pas de Fa pensee seule, comme 1* emotion a la 
colere, a la joie , a la tristesse, a 1* amour, etc.; tels sont, 
enfin, tous les sentiments, comme la douleur, le chatouille- 
ment, la lumiere, les couleurs, les sons, les odeurs, le gout, 
la chaleur, la durete, et toutes les autres qualites qui ne 
tomberit que sous le sens de I attouchement. 



Que les verite s ne peuvent ainsi tre denombrees, et qu il n en est pas besoin. 

Jusques ici j ai denombre tout ce que nous connaissons 
comme des choses, il reste a parler de ce que nous connais 
sons comme des verites. Par exemple lorsque nous pensons 
qu on ne saurait faire quelque chose de rien, nous ne croyoris 
point que cette proposition soit une chose qui existe ou la 
propriete de quelque chose, mais nous la prenons pour 
une certaine verite eternelle qui a son siege en notre pense*e , 
et que Ton nomme une notion commune ou une maxime : 
tout de meme quand on dit qu il est impossible qu une meme 
chose soit et ne soit pas en meme temps , que ce qui a etc 
fait nc peut n etre pas fait, que celui qui pense ne peut 
manquer d etre ou d exister pendant qu il pense, ct quantite 






PREMIERE PARTIE. o3 

d autres scmblabcs, cc sont sculcmcnt des ve rite s, et non 
pas des clioses qui soicnt hors dc notre pensee, ct il y en 
a un si grand nombre de telles qu il serait malaise de les 
denombrer , mais aussi n est-il pas necessaire, parce que nous 
ne saurions manquer de les savoir lorsque 1 occasion se pre- 
sente de pcnscr a olles, et que nous n avons point de pre- 
juges qui nous aveuglent. 

Que toutes ces ve"rites peuvent etre clairement apcrgues ; mais non pas de tous, 
& cause des pre"juges. 

Pour ce (jui est des verites qu on nomine des notions 
communes, il est certain qu elles peuvent etre connues de 
plusieurs tres-clairement et tres-distinctement, car autre- 
ment elles ne meriteraient pas d avoir ce nom; mais il est 
vrai aussi qu il y en a qui le meritent au regard de quelques 
personnes, ct qui ne le meritent point au regard des autres 
a cause qu elles ne leur sont pas assez evideiites : non pas 
que je croie que la faculte de connaitre qui est en quelques 
homines s etende plus loin que celle qui est communement \J 
en tous ; mais c est plutot qu il y a des personnes qui out 
imprime de longue main des opinions en leur creance, qui 
etant contraires a quelques-unes de ccs verites empechent 
qu ils ne les puissent apercevoir, bien qu elles soient fort 
manifestes a ceux qui ne sont point ainsi preoccupes. 



Ce que c est quo la substance; ct que c est un nom qu on ne peut attribucr a Dieu 
et aux creatures en m6me sens. 

Pour ce qui est des choses que nous considerons comme 
ayant quelquc existence, il est besoin que nous les exami- 
nions ici 1 une apres 1 autre, afm de distinguer ce qui est 
obscur d avec ce qui est evident en la notion que nous avons 
de chacunc. Lorsque nous concevons la substance , nous con- 
cevons seulement une chose qui existe en telle fagon qu elle 



oi LES PIUNCIPES DE LA PHILOSOPH1E. 

n a besoin que de soi-meme pour cxister. En quoi il peut y 
avoir de 1 obscurite touchant 1 explicatioii de ce mot : N" avoir 
besoin que de soi-me me; car, a proprement parler, il n y a 
que Dieu qui soit tel, et il n y a aucune chose creee qui 
puisse exister un seul moment sans etre soutenue et consent 1 *- 
par sa puissance. C est pourquoi on a raison dans 1 ecole de 
dire que le nom de substance n est pas univoque au regard 
de Dieu et des creatures, c est-a-dire qu il n y a aucune si 
gnification de ce mot que nous concevions distinctement , 
laquelle convienne en meme sens a lui et a elles; mais 
parce qu entre les choses creees quelques-unes sont de telle 
nature qu elles ne peuvent exister sans quelques autres : nous 
les distinguons d avec celles qui n ont besoin que du concours 
ordinaire de Dieu, en Dominant celles-ci des substances, et 
celles-la des qualites ou des attributs de ces substances. 

Qu il peut etre attribue a 1 ame et au corps en mgnie sens, et comment on connait 

la substance. 

Et la notion que nous avons ainsi de la substance creee se 
rapporte en meme facon a toutes, c est-a-dire a celles qui 
sont immaterielles comme a celles qui sont materielles ou 
corporelles; car pour entendre que ce sont des substances 
il faut seulement que nous apercevions qu elles peuvent 
exister sans Faide d aucune chose creee. Mais lorsqu il est 
question de savoir si quelqu une de ces substances ex isle 
veritablement, c est-a-dire si elle est a present dans le monde , 
ce n est pas assez qu elle existe en cettc facon pour faire que 
nous 1 apercevions : car cela seul ne nous decouvre rien (jui 
excite quelque connaissance particuliere en notre pensee, il 
faut outre cela qu elle ait quelques attributs que nous puissions 
remarquer; et il n y en a aucun qui ne suffise pour cet cilet, 
& cause que 1 une de nos notions communes est quo le ne ant 
ne peut avoir aucuns attributs, ni proprietes ou qualites : 
c est pourquoi, lorsquon en rencontre quelqu un, on a 









PREMIERE PARTIE. 55 

raisoH dc conclure qu il cst 1 attribut do quelquc substance, 
ct que cette substance existe. 

Que chaque substance a un attribut principal, et quo cclui de 1 ame est la pensee, 
comme 1 cxtension est celui du corps. 

Mais encore que tout attribut soit suffisant pour faire con- 
naitre la substance, il y en a toutetbis un en cliacune <|ui 
ecmstitue sa nature et son essence, et de qui tons les ant res 
dependent. A savoir : 1 etendue en longueur, largeur et 
protbndeur, constitue la nature de la substance corporelle; 
et la pensee constitue la nature de la substance qui pense. 
Car tout ce que d ailleurs on peut attribuer au corps presup 
pose de 1 etendue, et n est qu une dependance de cc qui est 
elendu; de ineme, toutes les proprietes que nous trouvons 
en la chose qui pense ne sont que des facons differentes de 
penser. Ainsi nous ne saurions concevoir, par cxemple, de 
figure si ce n est en une chose etendue, ni de mouvement 
qu en un espace qui est etendu ; ainsi I imagination, le sen 
timent et la volonte dependent telleraent d une chose qui 
pense que nous ne les pouvons concevoir sans elle. Mais, au 
contraire, nous pouvons concevoir 1 etendue sans figure on 
sans mouvement; et la chose qui pense sans imagination ou 
sans sentiment, et ainsi du reste. 



Comment nous pouvons avoir des pensees distinctes de la substance qui pense 
de celle qui est corporelle, et de Dieu. 

Nous pouvons done avoir deux notions on idees claires et 
distinctes, 1 une d une substance creee qui pense, et 1 autre 
d une substance etendue, pourvu que nous separions soi- 
gneusement tous les attributs de la pensee d avec les attributs 
de 1 etendue. Nous pouvons avoir aussi une idee claire et 
distincte d une substance incr^ee qui pense et qui cst inde- 



56 LES PR1NCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

pendante, c est-a-dire d un Dieu, pourvu que nous ne 
pensions pas que cette idee nous represente tout ce qui est 
en lui , et que nous n y melions rien par une fiction de notre 
entendement ; mais que nous prenions garde seulement a ce 
qui est compris veritablement en la notion distincte que nous 
avons de lui et quo nous savons appartcnir a la nature d un 
Etre tout parfait. Car il n y a personne qui puisse nier 
qu une telle idee de Dieu soit en nous, s il ne veut croire 
sans raison que 1 entendement humain ne saurait avoir au- 
cune connaissance de la Divinite. 

Comment nous en pouvons aussi avoir de la durde, de 1 ordre et du nombre. 

Nous concevons aussi tres-distinctement ce que c est quo 
la duree, 1 ordre et le nombre, si, au lieu de moler dans 
Fidee que nous en avons ce qui appartiont proprement a 
1 idee de la substance, nous pensons seulement que la duree 
de chaque chose est un mode ou une facon dont nous consi- 
derons cette chose en tant qu elle continue d etre; et que 
pareillement 1 ordre et le nombre ne different pas en effet 
des choses ordonnoes et nombrees, mais que ce sont seu 
lement des facons sous lesquelles nous considerons diversc- 
ment ces choses. 

Ce que c est que quality et attribut, et fac,on ou mode. 

Lorsque je dis ici facon ou mode, je n entends rien que 
ce que je nomine ailleurs attribut ou qualite. Mais lorsquo 
je considere que la substance en est autrement disposee 
ou divcrsifioc, je me sers particuliercment du nom do 
mode ou facon; et lorsque, de cette disposition ou chan- 
gement, elle peut etre appelee tclle, je nomine qualites les 
divorses facons qui font qu elle est ainsi nominee ; enfin , 
lorsque je pense plus generalement que cos modes ou qua- 



PREMIERE PARTI E. r>7 

litt -s sont en la substance, sans les considerer autrement 
que comme les dependances de cette substance, je les 
nomine attribute. Et parce que je ne dois concevoir en 
Dieu aucune variete ni changement , je ne dis pas qu il y 
ait en lui des modes ou des qualites, mais plutot des attri- 
buts ; et memo dans les choses creees ce qui se trouve en 
ellcs toujours de memo sorte, comme 1 existence et la duree 
en la chose qui existe et qui dure, je le nomine attribut, et 
non pas mode ou qualite. 

Qu il y a des attributs qui appartiennent aux choses auxquelles ils sont attribues, 
et d autres qui dependent de notre pensee. 

De ces qualites ou attributs il y en a quelques-uns qui 
sont dans les choses memes, et d autres qui ne sont qu en 
notre pensee; ainsi, par exemple, le temps, que nous dis- 
tinguons de la durec prise en general, et que nous disons 
etre la mesure du mouvement, n est rien qu une certaine 
facon dont nous pensons a cette duree, car nous ne conce- 
vons point que la duree des choses qui sont mues soit autre 
que celle des choses qui ne le sont point : comme il est 
evident de cc que si deux corps sont mus pendant une 
heure, Fun vite et 1 autre lentement, nous ne comptons pas 
plus de temps en Tun qu en 1 autre, encore que nous suppo- 
sions plus de mouvement en 1 un de ces deux corps. Mais 
aim de comprendre la duree de toutes les choses sous une 
meme mesure, nous nous servons ordinairement de la duree 
de certains mouvements reguliers qui sont les jours et les 
annees, et la nommons temps, apres 1 avoir ainsi comparee; 
liicn qu en efFct ce que nous nommons ainsi ne soit rien, 
hors de la veritable duree des choses, qu une facon de 
penser. 



58 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 



Que les nombres et les univcrsaux dependent de notre pcnsde. 

De meme le nombre quo nous considerons en general , 
sans faire reflexion sur aucune chose creee, n est point Jiors 
de notre pensee, non plus que toutes ces autres idees gene- 
rales quo dans 1 ecole on comprend sous lo nom d univer- 
saux... 



Quels sont les universaux. 

Qui se font de cela seul que nous nous servons d une 
mt ine idee pour penser a plusieurs choses parti culieres qui 
out entre elles un certain rapport. Et lorsque nous compre- 
nons sous un meme nom les choses qui sont representees 
]>ar cette idee, ce nom est aussi universal. Par exempli 
quand nous voyons deux pierres, et que, sans penser autre- 
ment a ce qui est de leur nature, nous remarquons seule- 
inent qu il y en a deux, nous formons en nous 1 idee d un 
certain nombre que nous nommons le nombre de deux. Si 
voyant ensuite deux oiseaux ou deux arbres nous remar- 
( [uons (sans penser aussi a ce qui est de leur nature) qu il 
y en a deux, nous reprenons par ce memo moyen la meme 
idee que nous avions auparavant formee, et la rendons uni- 
verselle, et le nombre aussi que nous nommons d un nom 
universel le nombre de deux. DC meme, lorsque nous consi- 
derons une figure de trois cotes, nous formons une cerlaine 
idee quo nous nommons 1 idee du triangle , et nous nous en 
servpiis ensuite a nous rcpresenter generalement toutes les 
ligun-s (jui n ont que trois cotes. Mais quand nous remar 
quons plus particulierement que, des figures de trois cotes, 
les unes ont un angle droit et que les autres n en ont point, 
nous formons en nous une idee universelle du triangle rec 
tangle , qui , etant rapportee a la precedente qui est generale 



PREMI&RE P ARTIE. .")! 

et plus universelle , pent etre nominee espece; et 1 an-lc 
droit, la difference universelle par ou les triangles rectangles 
different de tous les autres; de plus, si nous remarquons 
que le carre du cote qui soutient Tangle droit est egal aux 
carres des deux autres cotes, et que cette propriete convient 
seulement a cette espece de triangles, nous la pourrons 
nommer propriete universelle des triangles rectangles. Enlin 
si nous supposons que de ces triangles les uns se meuvent 
et que les autres ne se meuvent point, nous prendrons cela 
pour un accident universe! en ces triangles; et c est ainsi 
qu on compte ordinairement cinq universaux, a savoir le 
genre, 1 espece, la difference, le propre, ct 1 accident. 

Des distinctions, et premierement de celle qui est reelle. 

Pour ce qui est du nombre que nous remarquons dans 
les choses memes, il vient de la distinction qui est entre 
elles : or il y a des distinctions de trois sortes, a savoir, 
une qui est reelle, une autre modale, et une autre qu on 
appelle distinction de raison, et qui se fait par la pensee 1 . 
La reelle se trouve proprement entre deux ou plusieurs 
substances. Car nous pouvons conclure que deux substances 
sput reellement distiuctes 1 uiic de 1 autiv de cela st-ul que 
nous en pouvons concevoir une clairement et distinctement 
sans penser a Y autre; parce que, suivant ce que nous con- 
naissons de Dieu, nous sommes assures qu il pent faire tout 
ce dont nous avons une idee claire et distincte. C est pour- 
quoi, de ce que nous avons maintenant ! idee, par exempli , 
d une substance eteridue ou corporelle, bien que nous ne 
sachions pas encore certainement si une telle chose est a 
present dans le monde, neanmoins, parce que nous en 
avons 1 idee, nous pouvons conclure qu elle peut etre; et 

1 Voyez Reponses aux quatriemes Objections. 



60 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

qu en cas qu elle existe, quelque partie que nous puissions 
determiner par la pensee doit etre distincte reellement de 
ses autres parties. De meme parce qu un chacun de nous 
apercoit en soi qu il pense, et qu il peut en pensant exclure 
de soi ou de son ame toute autre substance ou qui pense 
ou qui est etendue , nous pouvons conclure aussi qu un 
chacun de nous ainsi considere est reellement distinct de 
toute autre substance qui pense, et de toute substance cor- 
porelle. Et quand Dieu meme joindrait si ctroitcment un 
corps a une ame qu il tut impossible de les unir davantage, 
et ferait un compose de ces deux substances ainsi unies, 
nous concevons aussi qu elles demeureraient toutes deux 
reellement distinctes, nonobstant cette union; parce que 
quelque liaison que Dieu ait mise entre elles , il n a pu se 
defaire de la puissance qu il avait de les separer, ou bien 
de les conserver 1 une sans 1 autre, et que les choses que 
Dieu peut separer ou conserver separement les lines des 
autres sont reellement distinctes. 



De la distinction modale. 

II y a deux sortes de distinction modale, & savoir, 1 une 
entre le mode que nous avons appele facon et la substance 
dont il depend et qu il diversifie ; et F autre entre deux ditfe- 
rentes facons d une meme substance. La premiere est remar- 
quable en cc que nous pouvons apercevoir clairement la 
substance sans la facon qui differe d elle en cctte sorte; 
mais que reciproquement nous ne pouvons avoir une idee 
distincte d une telle facon sans penser a une telle substance. 
II y a, par exemple, une distinction modale entre la figure 
ou le mouvement et la substance corporelle dont ils de 
pendent tous deux ; il y en a aussi entre assurer ou se res- 
souvenir et la chose qui pense. Pour 1 autre sorte de distinc 
tion, qui est entre deux differentes facons d une meme 



PREMIERE PARTIE. 61 

substance, elle est remarquable en ce quo nous pouvoris 
connaitre Tune de ces f aeons sans 1 autre, comme la figure 
sans le mouvement , et le mouvcment sans la figure ; mais 
que nous no pouvons penser distinctement ni a Tune ni a 
1 autre que nous ne sachions qu elles dependent toutes deux 
d une meme substance. Par exemple si une pierre est mue , 
et avec cela carree , nous pouvons connaitre sa figure carree 
sans savoir qu elle soit mue , et reciproquement nous pou 
vons savoir qu elle est rnue sans savoir si elle est carree; 
mais nous ne pouvons avoir une connaissance distincte de 
ce mouvement et de cette figure si nous ne connaissons 
qu ils sont tous deux en une meme chose , a savoir en la 
substance de cette pierre. Pour ce qui est de la distinction 
dont la facon d une substance est differente d une autre sub 
stance ou bien de la facon d une autre substance, comme le 
mouvement d un corps est different d un autre corps ou 
d une chose qui pense, ou bien comme le mouvement est 
different du doute, il me semble qu on la doit nommer 
reelle plutot que modale , a cause que nous ne saurions con 
naitre les modes sans les substances dont ils dependent, et 
que les substances sont reellement distinctes les unes des 
autres. 

De la distinction qui se fait par la pensde. 

Enfin, la distinction qui se fait par la pensee consiste en 
ce que nous distinguons quelquefois une substance de quel- 
qu un de ses attributs sans lequel neanmoins il n est pas 
possible que nous en ayons une connaissance distincte; ou 
bien en ce que nous tachons de separer d une meme sub 
stance deux tels attributs, en pensant a 1 un sans penser a 
1 autre. Gette distinction est remarquable en ce que nous ne 
saurions avoir une idee claire et distincte d une telle sub 
stance si nous lui otons un tel attribut ; ou bien en ce que 
nous ne saurions avoir une ide"e claire et distincte do 1 un 



02 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

de deux on plusieurs tcls attributs si nous le separons des 
autres. Par excmple, a cause qu il n y a point de substance 
qui ne cesse d exister lorsqu elle cesse de durer, la duree 
n est distincte de la substance que par la pensee ; et genera- 
lement tous les attributs qui font que nous avons des pen- 
sees diverses d une memo chose, tcls que sont par excmple 
l^etendue du corps et sa propriete d etre divisible en plusieurs 
parties, ne different du corps qui nous sort d objet, et ivci- 
proquement Fun de 1 autre, qu a cause que nous pensons 
quelquelbis confusement a 1 un sans penser a Tautre. II me 
souvient d avoir mele la distinction qui se fait par fe pensee 
avec la modale, sur la fin des reponses que j ai faites aux 
premieres objections qui m ont ete envoyees sur les Medita 
tions de ma metaphysique ; mais cela ne repugne point a ce 
que j ecris ici, parce que, n ayant pas dessein de traiter 
pour lors fort amplement de cette matiere, il me suffisait 
de les distinguer toutes deux de la reelle. 



Comment on peut avoir des notions distinctes de 1 extension et de la pensee, en 
tant que 1 une constitue la nature du corps, et 1 autrc celle de 1 ame. 



Nous pouvons aussi considerer la pensee et Fetendue 
comme les choses principales qui constituent la nature de la 
substance intelligente et corporelle; et alors nous ne devons 
point les concevoir autrement que comme la substance 
meme qui pense et qui est etendue, c est-a-dire comme 
1 aine et le corps : car nous les connaissons en cette sorte 
tres-clairement et tres-distinctement. II est meme plus aise 
de connaitre une substance qui pense ou une substance 
etendue que la substance toute seule , laissant a part si elle 
pense ou si elle est etendue; parce qu il y a quelque diffi- 
culte a separer la notion que nous avons de la substance de 
celle que nous avons de la pensee et de 1 etendue : car elles 
ne different de la substance que par cela seul que nous 



PREMIERE PART1E. 03 

considerons quelquetbis la pensee ou 1 etendue sans fa ire 
ivtlrxion sur la chose memo qui pense ou qui est etendue. 
Et notre conception n est pas plus distincte parce qu elle 
coniprend peu de choses, mais parce que nous discernons 
soigneusement ce qu elle comprend, et que nous prenons 
garde a ne le point confondre avec d autres notions qui la 
rendraicnt plus obscure. 

Comment on pout aussi les concevoir distinctement en les prenant pour des modes 
ou attributs de ces substances. 

Nous pouvons considerer aussi la pensee et 1 etendue 
coinme des modes ou des facons differentes qui se trouvent 
en la substance : c est-a-dire que lorsque nous considerons 
qu une meme ame peut avoir plusieurs diverses pensees et 
(jii iui meme corps avec sa meme grandeur pent etre etendu 
en plusieurs facons, tantot plus en longueur et moins en 
lurgeur ou en profondeur, et quelquetbis au contraire plus 
en largeur et moins en longueur ; et que nous ne distinguons 
la pensee et 1 etendue de ce qui pense et de ce qui est etendu 
que comme les dependances d une chose, de la chose meme 
dont elles dependent ; nous les connaissons aussi claire- 
ment et aussi distinctement que leurs substances, pourvu 
que nous ne pensions point qu elles subsistent d e les-memes, 
mais qu elles sont seulement des facons ou des dependances 
de quelques substances^ Car quand nous les considerons 
comme les propretes des substances dont elles dependent, 
nous les distinguons aisement de ces substances, ct les pre 
nons pour telles qu elles sont veritablement : au lieu que si 
nous voulions les considerer sans substance, cela pourrait 
<H re cause que nous les prendrions pour des choses qui sub 
sistent d ellcs-memes ; en sorte que nous confondrions 1 idee 
que nous devons avoir de la substance avec celle que nous 
devons avoir de ses proprietes. 



64 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

Comment on congoit aussi leurs diverges proprietes ou attributs. 

Nous pouvons aussi concevoir fort distinctement plusieurs 
diverses facons de penser, comme entendre, vouloir, imagi- 
ner, etc. ; et plusieurs diverses facons d etendue, ou qui 
appartiennent a 1 etendue, comme ge"neralement toutes les 
figures, la situation des parties et leurs mouvements, pourvu 
que nous les considerions simplement comme les depen- 
dances des substances ou elles sont; et quant a ce qui est 
du mouvement, pourvu que nous pensions seulement a celui 
qui se fait d un lieu en un autre, sans rechercher la force 
qui le produit, laquelle toutefois j essayerai de faire connaitre 
lorsqu il en sera temps. 

Que nous avons aussi des notions distinctes de nos sentiments, de nos affections 
et de nos appdtits, bien que souvent nous nous trompions aux jugements que 
nous en faisons. 

II ne reste plus que les sentiments, les affections et les 
appetits, desquels nous pouvons avoir aussi une connaissance 
claire et distincte, pourvu que nous prenions garde a ne 
comprendre dans les jugements que nous en ferons que ce 
que nous connaitrons precisement par la clarte de notre 
perception, et dont nous serons assures par la raison. Mais 
il est malaise d user continuellement d une telle precaution, 
au moins a 1 egard de nos sens, a cause que nous avons 
cru des le commencement de notre vie que toutes les choses 
que nous sentions avaient une existence hors de notre pensee , 
et qu elles etaient eiitierement semblables aux sentiments ou 
aux idees que nous avions a leur occasion. Ainsi lorsque 
nous avons vu , par exemple , une certainc couleur, nous 
avons cru voir une chose qui subsistait hors de nous, et qui 
etait semblable a 1 idee que nous avions. Or nous avons 
ainsi juge en tant de rencontres, et il nous a sembte voir 






PREMIERE I AHTIE. <i;J 

cfla si clairement et si distinctement, a cause que nous 
etions accoutumes a juger de la sorte , qu on nc doit pas 
trouver etrange que quelques-uns dcmeurent ensuite telle- 
ment persuades de ce faux prejuge qu ils ne puissent pas 
meme se resoudre a en douter. 



Que souvent me me nous nous trompons eu jugeant que nous sentons cle la 
douleur en quelque partie de notre corps. 

La meme prevention a eu lieu en tous nos autres senti 
ments, meme en ce qui est du chatouillement et de la dou 
leur. Car encore que nous n ayons pas cru qu il y eut hors 
de nous dans les objets exterieurs des clioses qui fussent 
semblables au chatouillement ou a la douleur qu ils nous 
faisaient sentir, nous n avons pourtant pas considere ces 
sentiments comme des idees qui etaient seulement en notre 
ame; mais aussi nous avons cru qu ils etaient dans nos 
mains, dans nos pieds, et dans les autres parties de notre 
corps : sans toutefois qu il y ait aucune raison qui nous 
oblige a croire que la douleur que nous sentons, par 
exemple au pied, soit quelque chose hors de notre pensee 
qui soit dans notre pied, ni que la lumiere que nous pen- 
sons voir dans le soleil soit dans le soleil ainsi qu elle est en 
nous. Et si quelques-uns se laissent encore persuader a une 
si fausse opinion, ce n est qu a cause qu ils font si grand 
cas des jugements qu ils ont fails lorsqu ils etaient enfants, 
qu ils ne sauraient les oublier pour en faire d autres plus 
s olides, comme il paraitra encore plus manifestement par 
ce qui suit. 

Comment on doit distingucr en telles choses ce en quoi on peut se tromper d avec 
ce qu on con^oit clairement. 

Mais afin que nous puissions distinguer ici ce qu il y a 
de clair en nos sentiments d avec ce qui est obscur, nous 

DESCARTES. T. II. 5 



66 LES PRINCIIfES DE LA PHILOSOPHIE. 

remarquerons en premier lieu que nous connaissons claiiv- 
ment et distinctement la douleur, la couleur, et les autres 
sentiments , lorsque nous les considerons simplcmeut comme 
des pensees ; mais que quand nous voulons juger que la cou 
leur, la douleur, etc., sont des choses qui subsistent hors 
de notre pensee , nous ne concevons en aucune facon quelle 
chose c est que cette couleur, ou cette douleur, etc. II en 
est de meme lorsque quelqu un nous dit qu il voit de la 
couleur dans un corps, ou qu il sent de la douleur en quel 
qu un de ses membres; car c est de meme que s il nous di- 
sait qu il voit ou qu il sent quelque chose, mais qu il ignore 
entitlement quelle est la nature de cette chose, ou bien 
qu il n a pas une connaissance distincte de ce qu il voit et 
de ce qu il sent : car encore que, lorsqu il n examine pas 
ses pensees avec attention, il se persuade peut-etre qu il en 
a quelque connaissance, a cause qu il suppose que la cou 
leur qu il croit voir dans un objet a de la ressemblance a^ec 
le sentiment qu il eprouve en soi, neanmoins, s il fait re 
flexion sur ce qui lui est represente par la couleur ou par 
la douleur en tant qu elles existent dans un corps colore ou 
bien dans une partie blessee, il trouvera sans doute qu il 
n en a pas de connaissance 1 ... 

Qu on connait tout autrement les grandeurs, les figures, etc., que les couleurs, 
les douleurs, etc. 

Principalement s il considere qu il connait bien d une 
autre facon ce que c est que la grandeur dans le corps qu il 
apercoit, ou la figure, ou le mouvement, au moins celui 
qui se fait d un lieu en un autre (car les philosophes , en 
feignant d autres mouvements que celui-ci, ont fait voir 
qu ils ne connaissaient pas bien sa vraie nature), ou la si 
tuation des parties, ou la duree, ou le nombre, et les autres 

i Voyez sixieme Meditation. 






PREMIERE PARTIE. 67 

proprietes que nous aperccvons clairement en tous les coq>6, 
comme il a ete deja remarque 1 , que non pas ce que c estque 
la couleur dans ce meme corps, ou la douleur, 1 odeur, le 
gout, la saveur, et tout ce que j ai dit devoir etre attribue 
aux sens. Car encore que voyant un corps nous ne soyons 
pas moins assures de son existence par la couleur que nous 
apercevons a son occasion que par la figure qui le termine, 
toutefois il est certain que nous connaissons tout autrement 
en lui cette propriete qui est cause que nous disons qu il 
est figure que celle qui fait qu il nous semble qu il est 
colore. 

Que nous pouvons juger en deux fa^ons des choses sensibles, par 1 une desquelles 
nous tombons en 1 erreur, et par 1 autre nous 1 dvitons. 

11 est done evident, lorsque nous disons a quelqu un que 
nous apercevons des couleurs dans les objets, qu il en est 
de meme que si nous lui disions que nous apercevons en ces 
objets je ne sais quoi dont nous ignorons la nature, mais 
qui cause pourtant en nous un certain sentiment fort clair 
et fort manifeste qu on nomme le sentiment des couleurs. 
Mais il y a bien de la difference en nos jugements; car taut 
que nous nous contentons de croire qu il y a je ne sais quoi 
dans les objets (c est-a-dire dans les choses telles qu elles 
soieiit)^ jjui cause en nous ces pensees confuses qu on 
nomme sentiments, tant s en faut que nous nous mepre- 
nions, qu au contraire nous evitons la surprise qui nous 
pourrait faire meprendre, a cause que nous ne nous empor- 
tons pas sitot a juger temerairement d une chose que nous 
remarquons ne pas bien connaitre. Mais lorsque nous 
croyons apercevoir une certaine couleur dans un objet, bien 
que nous n ayons aucune connaissance distincte de ce que 
nous appelons d un tel nom, et que notre raison ne nous 

1 Voyez plus haul, ct sixieme Meditation. 



68 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

fasse apercevoir aucune resscmblance entre la couleur que 
nous supposons etre en cet objet et cclle qui est en notre 
sens; neanmoins parce que nous nc prenons pas garde a 
cela , et que nous remarquons en ces memes objets plusieurs 
proprietes, comme la grandeur, la figure, le nombre, etc., 
qui existent en eux de la meme sorte que nos sens ou 
plutot notre entendement nous les fait apercevoir, nous 
nous laissons persuader aisement que ce qu on nomme cou 
leur dans un objet est quelque chose qui existe en cet 
objet et qui ressemble entierement a la couleur qui est en 
notre pensee , et ensuite nous pensons apercevoir clairement 
en cette chose ce que nous n apercevons en aucune facon 
appartenir a sa nature. 

Que la premiere et principale cause de nos erreurs sont les prejuges de notre 

enfance. 

C est ainsi que nous avons recu la plupart de nos erreurs. 
A savoir pendant les premieres annees de notre vie, que 
notre ame etait si etroitement liee au corps, qu elle ne 
s appliquait a autre chose qu a ce qui causait en lui quelques 
impressions, elle ne considerait pas encore si ces impres 
sions etaient causees par des choses qui existassent hors de 
soi , mais seulement elle sentait de la douleur lorsque le 
corps en etait offense, ou du plaisir lorsqu il en recevait de 
I utilite, ou bien, si elles etaient si legeres que le corps 
n en recut point de commodite , ni aussi d incommodite qui 
fut importante a sa conservation, elle avait des sentiments 
tels que sont ceux qu on nomme gout, odeur, son, chaleur, 
froid, lumiere, couleur, et autres semblables, qui veritable- 
ment ne nous representent rien qui existe hors de notre 
pensee, mais qui sont divers selon les diversites qui se reri- 
contrent dans les mouvements qui passent de tons les en- 
droits de notre corps jusques a Tendroit du cervcau auquel 
elle est etroitement jointe et unie. Elle apercevait aussi des 



PREMIERE PARTIE. G9 

grandeurs, des figures et des mouvements qu elle ne pre- 
nait pas pour des sentiments , mais pour des choses ou des 
proprietes de certaines choses qui lui sernblaient exister 
ou du moins pouvoir exister hors de soi, bien qu elle n y 
remarquat pas encore cette difference. Mais lorsque nous 
avons ete quelque pen plus avances en age, et que notre 
corps, setournant fortuitcment de part et d autre par la dis 
position de ses organes, a rencontre des choses utiles ou en 
a evite de nuisibles, 1 ame, qui lui etait etroitement unie, 
faisaut reflexion sur les choses qu il rencontrait ou evitait, a 
remarque premierement qu elles existaient au dehors, et ne 
leur a pas attribue seulement les grandeurs , les figures , les 
mouvements , et les autres proprietes qui appartiennent veri- 
tablement au corps, et qu elle concevait fort bien ou cdmme 
des choses ou comme les dependances de quelques choses, 
mais encore les couleurs , les odeurs , et toutes les autres 
idees de ce genre qu elle apercevait aussi a leur occasion; et 
comme elle etait si fort offusquee du corps qu elle ne consi- 
derait les autres choses qu autant qu elles servaient a son 
usage , elle jugeait qu il y avail plus ou moins de realitf3 en 
chaque objet, selon que les impressions qu il causait lui sem- 
blaient plus ou moins fortes. De la vient qu elle a cru qu il 
y avait beaucoup plus de substance ou de corps dans les 
picrres et dans les metaux que dans 1 air ou dans 1 eau, 
parce qu elle y sentait plus de durete et de pesanteur; et 
qu elle n a considere 1 air non plus que rien lorsqu il n etait 
agitr d aucun vent, et qu il ne lui semblait ni chaud ni 
froid. Et parce que les etoiles ne lui faisaient guere plus 
sriitir de lumiere que des chandelles allumees, elle n ima- 
tfinait pas que chaque etoile fut plus grande que la flamme 
qui parait au bout d une chandelle qui brule. Et parce 
(ju elle ne considerait pas encore si la terre pouvait tourner 
sur son essieu, et si sa superficie est courbee comme celle 
d une boule, elle a juge d abord qu elle etait immobile, et 
que sa superficie etait plate. Et nous avons etc par co 



70 LES PIUNCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

moycn si fort prevenus de mille autres prejuges , que , lors 
meme que nous etions capables de bien user de notre 
raison , nous les avons recus en notre creance ; et au lieu de 
penserque nous avions fait ces jugements en uri temps que 
nous n etions pas capables de bien juger, et par consequent 
qu ils pouvaient etre plulot faux que vrais , nous les avons 
recus pour aussi certains que si nous en avions eu une 
connaissance distincte par 1 entremise de nos sens, et n en 
avons non plus doute que s ils eussent etc des notions com 
munes * . 

Que la deuxieme est que nous ne pouvons oublier ces prejuges. 

Enfm lorsque nous avons atteint 1 usage entier de notre 
raison, et que notre ame n etant plus si sujette au corps 
tache a bien juger des choses, et a connaitre leur nature; 
bien que nous remarquions que les jugements que nous 
avons fails lorsque nous etions encore enfants soul pleins 
d erreur, nous avons toutefois assez de peine a nous en de- 
livrer entitlement : el neamnoins il est certain que si nous 
ne nous en delivrons et ne les considerons comme faux ou 
incertains, nous serons toujours en danger de retomber en 
quelque fausse prevention. Cela est tellement vrai, qu a cause 
que des notre enfance nous avons imagine , par exemple , 
les etoiles fort peliles, nous ne saurions nous defaire encore 
de cetle imagination, bien que nous commissions par les 
raisons de 1 aslronomie qu elles sont fort grandes : tant a de 
pouvoir sur nous une opinion deja recue ! 

La troisieme, que notre esprit se fatigue quand il se rend attentif a toutes 
les- choses dont nous jugeons. 

De plus, comme notre ame ne saurait s arreter a consi- 
derer longtemps une mt*me chose avec attention sans se 

1 Voyez Reponses aux sixiemes Objections. 



PREMIERE PARTIE. 71 

peiner et meme sans se fatiguer, et qu elle ne s applique a 
rien avec tant de peine qu aux choses purement intclligibles , 
qui ne sont presentcs ni aux sens ni a ^imagination, soit 
([lie naturellement elle ait ete faite ainsi a cause qu elle est 
unie au corps, on que pendant les premieres annees de 
notre vie nous nous soyons si fort accoutumes a sentir et a 
imaginer, que nous ayons acquis une facilite plus grande a 
penser de cette sorte, de la vient que beaucoup de per- 
sonnes ne sauraient croire qu il y ait de substance si elle 
n est imaginable et corporelle , et meme sensible ; car on ne 
prend pas garde ordinairement qu il n y a que les choses 
qui consistent en etendue , en mouvement et en figure , qui 
soient imaginables, et qu il y en a quantite d autres que 
celles-la qui sont intelligibles 1 : de la vient aussi que la plu- 
part du monde se persuade qu il n y a rien qui puisse subsis- 
ter sans corps, et meme qu il n y a point de corps qui ne soit 
sensible 2 . Et d autant que ce ne sont point nos sens qui 
nous font decouvrir la nature de quoi que ce soit, mais seu- 
lement notre raison lorsqu elle y intervient, on ne doit pas 
trouver etrange que la plupart des homines n apercoivent les 
choses que fort conmsement, vu qu il n y en a que tres-peu 
qui s etudient a la bien conduire. 

La quatrieme, que nous attachons uos pensees a des paroles qui ne les expriment 
pas exactement. 

All reste , parce que nous attachons nos conceptions a cer- 
taines paroles afm de les exprimer de bouche, et que nous 
nous souvenons plutot des paroles que des choses, a peine 
saimoiis-nous concevoir aucune chose si distinctement que f 
nous separions entierement ce que nous concevons d avec 
It s paroles qui avaient ete choisies pour rexprimer. Ainsi la 

1 Voyez deuxieme Meditation. 

2 Voyez lettres XXV-XXVIII de 1 edition in-4. 



72 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

plupart des hommes donnent leur attention aux paroles plu- 
tot qu aux choses ; ce qui est cause qu ils donnent bien sou- 
vent leur consentement a des termes qu ils n entendent 
point, et qu ils ne se soucient pas beaucoup d entendre, soil 
parce qu ils croient les avoir autrefois entendus, soit parce 
qu il leur a semble que ceux qui les leur ont cnseignes en 
connaissaient la signification , et qu ils 1 ont apprise par 
meme moyen. Et bien que ce ne soit pas ici le lieu de trai- 
ter de cette matiere, a cause que je n ai pas enseigne quelle 
est la nature du corps humain et que je n ai pas meme 
encore prouve qu il y ait au moride aucun corps, il me 
semble neanmoins que ce que j en ai dit nous pourra servir 
a discerner celles de nos conceptions qui sont claires et dis- 
tinctes d avec celles ou il y a de la confusion et qui nous 
sont inconnues. 



Abrege de tout cc qu on doit observer pour bien philosopher. 

(Test pourquoi si nous desirous vaquer serieusement a 
I etude de la philosophic et a la recherche de toutes les ve- 
rites que nous sommes capables de connaitre, nous nous 
delivrerons en premier lieu de nos prejuges, et ferons etat 
de rejeter toutes les opinions que nous avons autrefois recues 
en notre creance, jusques a ce que nous les ayons derechef 
examinees; nous ferons ensuite une revue sur les notions 
qui sont en nous, et nc recevrons pour vraies que celles qui 
se presenteront claireinent et distinctement a notre enten- 
dement. Par ce moyen nous connaitrons premierement que 
nous sommes, en tant que notre nature est de penser, et 
qu il y a un Dieu duquel nous dependons; et apres avoir 
considere ses attributs nous pourrons rechercher la verite de 
toutes les autres choses, parce qu il en est la cause. Outre 
les notions que nous avons de Dieu et de notre pensee, 
nous trouverons aussi en nous la connaissance de beaucoup 



PREMIERE I ARTIE. 73 

dc propositions qui sont perpetuellement vraies, comme, 
par exemple, que le neant ne peut etre 1 auteur de quoi 
que ce soil, etc. Nous y trouverons aussi 1 idee d une nature 
corporelle on etendue, qui peut etre mue, divisee, etc., et 
(les sentiments qui causent en nous certaines dispositions, 
comme la doulcur, les couleurs, etc.; et, comparant ce que 
nous venous d apprendre en examinant ces choses par 
ordre , avec ce que nous en pensions avant que de les avoir 
ainsi examinees, nous nous accoutumerons a former des 
conceptions claires et distinctes sur tout ce que nous sommes 
capables de connaitre. C est en ce peu de preceptes que je 
pense avoir compris tous les principes les plus generaux et 
les plus importants de la connaissance humaine. 



Que nous devons preTerer I autoritc divine a nos raisonnements , et ne rien croire 
de ce qui n est pas r^ve le que nous ne le connaissions fort clairement. 

Surtout, nous tiendrons pour regie infaillible que ce que 
Dieu a revele est incomparablement plus certain que tout le 
reste ; aiin que , si quelque etincelle de raison semblait nous 
suggerer quelque chose au contraire, nous soyons toujours 
prets a soumettre notre jugement a ce qui vient de sa part; 
mais, pour ce qui est des verites dont la theologie ne se 
mele point, il n y aurait pas d apparence qu un homme qui 
veut etre philosoplie recut pour vrai ce qu il n a point coimu 
<Hre tel, et qu il aimat mieux se fier a ses sens, c est-a-dire 
aux jug-enicnts inconsideres de son enfance, qu a sa raison, 
lorsqu il est en etat de la bien conduire. 



7i LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 



DEUXIEME PARTIE. 



DBS PRINCIPES DES CHOSES MATERIELLES. 



Quelles raisons nous font savoir certainement qu il y a des corps. 

Bien que nous soyons suflisamment persuades qu il y a 
des corps qui sont veritablement dans le monde , neanmoins, 
comme nous en avons doute ci-devant, et que nous avons 
mis cela au nombre des jugements que nous avons fails des 
le commencement de notre vie, il est besoin que nous re- 
cherchions ici des raisons qui nous en fassent avoir une 
science certaine. Premierement , nous experimentons en 
nous-memes que tout ce que nous sentons vient de quelque 
autre chose que de notre pensee; car il n est pas en notre 
pouvoir de faire que nous ayons un sentiment plutot qu un 
autre, mais cela depend entitlement de cette chose, selon 
qu elle touche nos sens. II est vrai que nous pourrions nous 
enquerir si Dieu ou quelque autre que lui ne serait point 
cette chose : mais , a cause que nous sentons , ou plutot que 
nos sens nous excitent souvent a apercevoir clairement et 
distinctement une matiere etendue en longueur, largeur et 
profondeur dont les parties ont des figures et des mouve- 
rnents divers , d ou precedent les sentiments que nous avon$ 
des couleurs, des odeurs, de la douleur, etc., si Dieu pre- 
sentait a notre ame immediatement par lui-meme Fidee de 
cette matiere etendue, ou seulement s il permettait qu elle 
tut causee en nous par quelque chose qui n eut point d ex- 
tension, de figure, ni de mouvement, nous ne pourrions 
trouver aucune raison qui nous empechat de croire qu il 
prend plaisir a nous tromper ; car nous concevons cette ma- 



UEUXIEME PARTIE. 75 

tiere comme une chose differente de Dieu ct de notre pensee, 
et il noijs semble que 1 idee que nous en avons se forme en 
nous a 1 occasion des corps de dehors, auxquels elle est 
entierement semblable. Or, puisque Dieu ne nous trompe 
point , parce que cela repugne & sa nature , comme il a ete 
deja remarque , nous devons conclure qu il y a une certaine 
substance etendue en longueur, largeur et profondeur, qui 
existe a present dans le monde , avec toutes les proprietes 
que nous connaissons manifestement lui appartenir. Et cette 
substance etendue est ce qu on nomine proprement le corps, 
on la substance des choses materielles. 

Comment nous savons aussi que notre ame est jointe a un corps. 

Nous devons conclure aussi qu un certain corps est plus 
etroitement uni a notre ame que tous les autres qui sont 
au monde, parce que nous apercevons clairement que la 
douleur et plusieurs autres sentiments nous arrivent sans 
que nous les ayons prevus, et que notre ame, par .une con- 
naissance qui lui est naturelle, juge que ces sentiments ne 
precedent point d elle seule, en tant qu elle est une chose 
qui pense ? mais en tant qu elle est unie a une chose etendue 
qui se meut par la disposition de ses organes, qu on nomme 
proprement le corps d un homme. Mais ce n est pas ici 1 en- 
droit ou je pretends trailer particulierement de ces choses 1 . 



Que nos sens ne nous enseignent pas la nature des choses, mais seulement 
ce en quoi elles nous sont utiles ou nuisibles. 

II sul lira que nous remarquions seulement que tout ce 
que nous apercevons par 1 entremise de nos sens se rap- 
porte a 1 etroite union qu a 1 ame avec le corps, et que nous 
connaissons ordinairement par leur moyen ce en quoi les 

1 Voyez sixieme Meditation. 



7(> LES PRLNCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

corps de deliors nous peuvent profiler ou nuire, mais non 
pas quelle est leur nature , si ce n est peut-etre rarement et 
par hasard. Car, apres cette reflexion, nous quitterons sans 
peine tous les prejuges qui ne sont fondes que sur nos sens, 
et ne nous servirons que de notre entendement pour en 
examiner la nature, parce que c est en lui seul que les pre 
mieres notions ou idees, qui sont comme les semences des 
rente s que nous sommes capables de connaitre, se trouvent 
naturellement. 



Que ce n est pas la pesanteur, ni la durete, ni la couleur, etc., qui constitue 
la nature du corps, mais 1 extension seule. 

En ce faisant, nous saurons que la nature de la matiere 
ou du corps pris en general ne consiste point en ce qu il est 
une chose dure, ou pesante, ou coloree, ou qui touche nos 
sens de quelque autre facon , mais seulement en ce qu il est 
une substance etendue en longueur, largeur et profondeur. 
Pour ce qui est de la durete, nous n en connaissons autre 
chose par le moyen de rattouchement sinon que les parties 
des corps durs resistent an mouvemerit de nos mains lors- 
qu elles les rencontrent : mais si toutes les fois que nous 
portons nos mains quelque part, les corps qui sont en cet 
fiidroit-la se retiraicnt aussi vite comme elles en approchent, 
il est certain que nous ne sentirions jamais de durete ; et 
neanmoins nous n avons aucune raison qui nous puisse faire 
croire que les corps qui se retirement de cette sorte per- 
dissent pour cela ce qui les fait corps. D ou il suit que leur 
nature ne consiste pas en la durete que nous sentons quel- 
quefois a leur occasion, ni aussi en la pesanleur, chaleur et 
autres qualites de ce genre ; car si nous examinons quelque 
corps que ce soit, nous pouvons penser qu il n a en soi 
aucune de ces qualites , et cependant nous connaissons clai- 
rement et distinctement qu il a tout ce qui le fait corps, 
pourvu qu il ait de 1 extension en longueur, largeur et pro- 






DEUXIEME PARTIE. 77 

t ondcur : d ou il suit aussi que pour etre il n a besoin 
d elles en aucune facon, et_que sa nature consiste en <vla 
seul qu il est une substance^ qui a dej extension. 



Que cette ve"rite est obscurcie par les opinions dont on est preoccupe touchant 
la rareTaction et le vide. 

Pour rendre cette verite entitlement evidente, il ne reste 
ici que deux difiicultes a eclaircir. La premiere consiste en 
ce que quelques-uns , voyant proche de nous des corps qui 
sont quelquefois plus et quelquefois moins rarefies, se sont 
imagine qu un me me corps a plus d extejision lorsqu il est 
rarefie que lorsqu il est condense; il y en a meme qui out 
subtilise jusques a vouloir distinguer la substance d un corps 
d avec sa propre grandeur , et la grandeur meme d avec 
son extension. L autre n est fondee que sur une facon de 
penser qui est en usage, a savoir qu on n entend pas qu il 
y ait un corps ou Ton dit qu il n y a qu une etendue en 
longueur, largeur et profondeur, mais seulement un espace, 
et encore un espace vide, qu on se persuade aisement n etre 
rien. 

Comment se fait la rarefaction. 

Pour ce qui est de la rarefaction et de la condensation, 
quiconque voudra examiner ses pensees, et ne rien admettre 
sur ce sujet que ce dont il aura une idee claire et distincte, 
ne croira pas qu elles se fassent autrement que par un chan- 
gement de figure qui arrive au corps, lequel est rarefie 
ou condense : c est-a-dire que toutes fois et quantes que 
nous voyons qu un corps est rarefie , nous devons penser 
qu il y a plusieurs intervalles entre ses parties, lesquels sont 
remplis de quelque autre corps, et que lorsqu il est con 
dense, res ineines parties sont plus proches les unes des 
autres qu elles n etaient, soit qu on ait rendu les intervalles 



78 LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE. 

qui etaient entre elles plus petits, ou qu on les ait entiere- 
ment otes, auquel cas on ne saurait concevoir qu un corps 
puisse etre davantage condense ; et toutefois il ne laisse pas 
d avoir tout autant d extension que lorsque ces memes 
parties etant eloignees les unes des autres, et comme eparses 
en plusieurs branches, embrassaient un plus grand espace. 
Car nous ne devons point lui attribuer 1 etendue qui est 
dans les pores ou intervalles que ses parties n occupent 
point lorsqu il est rarefie, mais aux autres corps qui rem- 
plissent ces intervalles ; tout de meme que voyant une 
eponge pleine d eau ou de quelque autre liqueur, nous 
n entendons point que chaque partie de cette eponge ait 
pour cela plus d etendue, mais seulement qu il y a des pores 
ou intervalles entre ses parties qui sont plus grands que 
lorsqu elle est seche et plus serree. 

Qu elle ne peut etre intelligiblement explique e qu en la fagon ici proposee. 

Je ne sais pourquoi, lorsqu on a voulu expliquer comment 
un corps est rarefie, on a micux aime dire que c etait par 
1 augmentation de sa quantite, que de se servir de Fexemple 
de cette eponge. Car bien que nous ne voyions point, 
lorsque 1 air ou 1 eau sont rarefies, les pores qui sont entre 
les parties de ces corps, ni comment ils sont devenus plus 
grands, ni meme le corps qui les remplit, il est toutefois 
beaucoup moins raisonnable de feindre je ne sais quoi qui 
n est pas intelligible, pour expliquer seulement en appa- 
rence, et par des termes qui n ont aucun sens, la fagon 
dont un corps est rarefie, que de conclure, en consequence 
de ce qu il est rarefie, qu il y a des pores ou intervalles 
entre ses parties qui sont devenus plus grands, et qui sont 
pleins de quelque autre corps. Et nous ne devons pas faire 
difficulte de croire que la rarefaction ne se fasse ainsi que 
je dis , bien que nous n apercevions par aucun de nos sens 






DEUXIEME PARTIE. 79 

le corps qui les remplit, parce qu il n y a point de raison 
qui nous oblige & croire que nous devions apercevoir par 
nos sens tous les corps qui sont autour de nous, et que 
nous voyons qu il est tres-aise de 1 expliquer en cette sorte, 
et qu il est impossible de la concevoir autrement; car, eniin, 
il y aurait, ce me semble, une contradiction manifeste 
qu ime chose fut augmentee d une grandeur ou d une exten 
sion qu elle n avait point, et qu elle ne fut pas accrue par 
meme moyen d une nouvelle substance etendue ou bien 
d un nouveau corps, a cause qu il n est pas possible de 
concevoir qu on puisse ajouter de la grandeur ou de 1 exten- 
sion a une chose par aucun autre moyen qu en y ajoutant 
une chose grande et etendue , co mme il paraitra encore plus 
clairement par ce qui suit... 

Que la grandeur ne differe de ce qui est grand, ni le nombre des choses 
nombr6es, que par notre pensee. 

Uont la raison est que la grandeur ne differe de ce qui 
est grand, et le nombre de ce qui est nombre, que par notre 
pensee : c est-a-dire qu encore que nous puissions penser a 
ce qui est de la nature d une chose etendue qui est com 
prise en un espace de 10 pieds, sans prendre garde a cette 
mesure de 10 pieds, a cause que cette chose est de meme 
nature en chacune de ses parties comme dans le tout ; et 
que nous puissions penser a un nombre de 10, ou bien a 
une grandeur continue de 10 pieds, sans penser a une telle 
chose, & cause que 1 idee que nous avons du nombre de 10 
est la meme soit que nous considerions un nombre de 
10 pieds ou quelque autre dizaine ; et que nous puissions 
meme concevoir une grandeur continue de 10 pieds sans 
faire reflexion sur telle ou telle chose, bien que nous ne 
puissions la concevoir sans quelque chose d etendue : toute- 
fois il est evident qu on ne saurait oter aucune partie d une 
telle grandeur, ou d une telle extension, qu on ne retranche 



80 LES PRINC1PES DE LA PHILOSOPHIE. 

par meme moyen tout autant de la chose; et reciproque- 
ment qu on ne saurait retrancher de la chose, qu on n ote 
par meme moyen tout autant de la grandeur ou de 1 ex 
tension. 

Que la substance corporelle ne peut etre clairement concue sans son extension. 

Si quelques-uns s expliquent autrement sur ce sujet, je 
ne pense pourtant pas qu ils concoivent autre chose que ce 
que je viens de dire : car lorsqu ils distinguent la substance 
corporelle on materielle d avec 1 extension et la grandeur, 
ou ils n entendent rien par le mot de substance corporelle , 
ou ils forment seulement en leur esprit une idee confuse de 
la substance immaterielle, qu ils attribuent faussement a la 
substance corporelle, et laissent a 1 extension la veritable 
idee de cette substance corporelle; laquelle extension ils 
nomment un accident, mais si improprement qu il est aise 
de connaitre que leurs paroles n ont point de rapport aver 
leurs pensees. 

Ce que c est que 1 espace ou le lieu interieur. 

L espace, ou le lieu interieur, et le corps qui est compris 
en cet espace ne sont differents aussi que par notre pensee. 
Car, en effet, la meme etendue en longueur, largeur et 
profondeur qui constitue 1 espace , constitue le corps ; et la 
difference qui est entre eux ne consiste qu en ce que nous 
attribuons au corps une etendue particuliere , que nous 
concevons changer de place avec lui toutes fois et quantes 
qu il est transporte, et que nous en attribuons a 1 espace 
une si generale et si vague, qu apres avoir ote d un 
certain espace le corps qui 1 occupait nous ne pensons pas 
avoir aussi transporte Fetendue de cet espace , a cause qu il 
nous semble que la meme etendue y demeurc toujours pen 
dant qu il est de meme grandeur et de meme figure, et qu i. 



DEUXIEME PARTIE. 8J 

n a point change do situation au regard des corps de dehors 
par lesquels nous le determinons. 

En quel sens on peut dire qu il n est point different du corps qu il contient. 

Mais il sera aise de connaitre que la meme etendue ^u\ 
constitue la nature du corps constitue aussi la nature; de 
1 espace, en sorte qu ils ne different entre eux que comnie 
la nature du genre ou de 1 espece differe de la nature de 
rindividu, si, pour inieux disceruer quelle est la veritable 
idee que nous avons du corps , nous prenons pour exemple 
une pierre et en otons tout ce que nous saurons ne point 
appartenir a la nature du corps. Otons-en done premiere- 
ment la durete, parce que, si on reduisait cette pierre en 
poudre, elle n aurait plus de durete, et ne laisserait pas 
pour cela d etre un corps; otons-en aussi la couleur, parce 
que nous avons pu voir quelquefois des pierres si transpa- 
rentes qu elles n avaient point de couleur ; otons-en la 
pesanteur, parce que nous voyons que le feu, quoiqu il 
soit tres-leger, ne laisse pas d etre un corps; otons-en le 
froid , la clialeur, et toutes les autres qualites de ce genre, 
parce que nous ne pensons point qu elles soient dans la 
pierre, ou bien que cette pierre change de nature parce 
qu elle nous semble tantot chaude et tantot froide. Apres 
avoir ainsi examine cette pierre, nous trouvcrons que la 
veritable idee qui nous fait concevoir qu elle est un corps 
consiste en cela seul que nous apercevons distinctemerit 
qu elle est une substance etendue en longueur, largeur et 
prolbndeur : or cela meme est compris en 1 idee que nous 
avons de 1 espace, non-seulement de celui qui est plein do 
corps, mais encore de celui qu on appelle vide *. 

i Voyez le debat entre Descartes et Henri Moms, lettres XXV-XXX dc )\ 
1 edition in-4. 

DESCARTES T. II. r > 



02 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

Et en quel sens il en est different 

Jl est vrai qu il y a de la difference en notre faeon de 
penser ; car si on a ote line pierre de 1 espace ou du lieu 
ou elle etait, nous entendons qu on en a ote 1 etendue de 
cette pierre , parce que nous les jugeons inseparables rune 
de I autre : et toutefois nous pen sons que la meme etendue 
du lieu ou etait cette pierre est demcuree , nonobstant que 
le lieu qu elle occupait auparavant ait e"te rempli de bois, 
ou d eau, ou d air, ou de quelque autre corps, ou que 
meme il paraisse vide, parce que nous prenons 1 etendue en 
general, et qu il nous semble que la meme peut etre com 
mune aux pierres, au bois, a 1 eau, a 1 air, et a tous les 
autres corps, et aussi au vide s il y en a, pourvu qu elle 
soit de meme grandeur et de meme figure qu auparavant , 
et qu elle conserve une meme situation a 1 egard des corps 
de dehors qui determinent cet espace. 

Ce que c est que le lieu exterieur. 

Dont la raison est que les mots de lieu et d espace ne 
signifient rien qui differe veritablement du corps que nous 
disons etre en quelque lieu, et nous marquent seulement sa 
grandeur, sa figure , et comment il est situe entre les autres 
corps. Car il faut, pour determiner cette situation, en 
remarquer quelques autres que nous considerions comme 
immobiles ; mais , selon que ceux que nous considerons 
ainsi sont divers, nous pouvons dire qu une meme chose en 
meme temps change de lieu et n en change point. Par 
exemple si nous considerons un homme assis a la poupe 
d un vaisseau que le vent emporte hors du port, et ne pre 
nons garde qu a ce vaisseau , il nous semblera que cet 
homme ne change point de lieu, parce que nous voyons 



DEUXIEME 1 ARTIE. 83 

qu il demeure toujours en une meme situation a 1 egard des 
parties du vaisseau sur lequel il est; et si nous prenons 
garde aux terres voisines, il nous scmblera aussi que cet 
homme change incessamment de lieu, parce qu il s eloigne 
de celles-ci, et qu il approche de quelques autres; si outre 
cela nous supposons que la terre tourne sur son essieu, et 
qu elle fait precisement autant de chemin du couchant au 
levant comme ce vaisseau en fait du levant au couchant, il 
nous semblera derechef que celui qui est assis a la poupe 
ne change point de lieu, parce que nous determinerons ce 
lieu par quelques points immobiles que nous imaginerons 
etiv au ciel. Mais si nous pensons qu on ne saurait rencon- 
trer en tout 1 univers aucun point qui soit veritablement 
immobile, comme on conuaitra par ce qui suit que cela 
peut etre demoritre, nous conclurons qu il n y a point de 
lieu d aucune chose au monde qui soit ferme et arrete, sinon 
en tant que nous 1 arretons en notre pensee. 



Quelle difference il y a eutre le lieu et 1 espace. 

Toutefois le lieu ei 1 espace sont ditfereuts en leurs noms, 
parce que le lieu nous marque plus expressement la situation 
quc la grandeur ou la figure, et qu au contraire nous pen- 
sons plutot a celles-ci lorsqu on nous parle de 1 espace; car 
nous disons qu une chose est entree en la place d une autre, 
JbifciLJju i4te n en ait exactement ni la grandeur ni la figure, 
et n entendons point qu elle occupe pour cela le meme es- 
pace qu occupait cette autre chose; et lorsque la situation est 
cliangee, nous disoris que le lieu est aussi change, quoiqu il 
soit de meme grandeur et de meme figure qu auparavant : 
de sorte que si nous disons qu une chose est en un tel lieu , 
nous entendons seulement qu elle est situee de telle facon a 
regard de quelques autres choses; mais si nous ajoutons 
qu elle occupe un tel espace ou un tel lieu, nous entendons 



8i LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE. 

outre cela qu elle est de telle grandeur et de telle figure 
qu elle peut le remplir tout justement. 



Comment la superficie qui environne un corps peut etre prise pour son lieu 
exterieur. 



Ainsi nous ne distinguons jamais 1 espace d avec 1 etendue 
en longueur, largeur et profondeur; mais nous considerons 
quelquefois le lieu comme s il etait en la chose qui est pla- 
cee, et quelquefois aussi comrne s il en etait dehors. L inte- 
rieur ne differe en aucune facon de 1 espace; mais nous 
prenons quelquefois 1 exterieur ou pour la superficie qui en 
vironne immediatement la chose qui est placee (et il est a 
remarquer que par la superficie on ne doit entendre aucune 
partie du corps qui environne, mais seulement 1 extremite 
qui est entre le corps qui environne et celui qui est envi 
ronne, qui n est rien qu un mode ou une facon), ou bien 
pour la superlicie en general, qui n est point partie d un 
corps plutot que d un autre, et qui semble toujours la meme, 
tant qu elle est de meme grandeur et de meme figure * : car 
encore que nous voyions que le corps qui environne un autre 
corps passe ailleurs avec sa superficie, nous n avons pas cou- 
tume de dire que celui qui en etait environne ait pour cela 
change de place lorsqu il demeure en la meme situation a 
1 egard des autres corps que nous considerons comme immo- 
biles. Ainsi nous disons qu un bateau qui est emporte par 
le cours d une riviere, et qui en meme temps est repousse 
par le vent d une force si egale qu il ne change point de si 
tuation a fegard des rivages , demeure en meme lieu, bien 
que nous voyions que toute la superficie qui 1 environne 
change incessamment. 



Voyez Reponses aux quatriemes Objections. 



DEUXIEME I ARTIE. 8f) 

Qu il ne peut y avoir aucun vide au sens que les philosophes prennent ce mot. 

Pour ce qui est du vide au sens que les philosophes pren 
nent ce mot, a savoir pour un espace ou il n y a point de 
substance, il est evident qu il n y a point d espace en 1 uni- 
vers qui soit tel, parce que 1 extension de 1 espace ou du 
lieu interieur n est point differente de 1 extension du corps. 
Et comme de cela seul qu un corps est etendu en longueur, 
largeur et profondeur, nous avons raison de conclure qu il 
est une substance, a cause que nous concevons qu il n est 
pas possible que ce qui n est rien ait de 1 extension, nous 
devons conclure le meme de 1 espace qu on suppose vide : a 
savoir que puisqu il y a en lui de 1 extension, il y a neces- 
sairement aussi de la substance. 

Que le mot de vide pris selon 1 usage ordinaire n exclut point toute sorte 
de corps. 

Mais lorsque nous prenons ce mot selon 1 usage ordinaire, 
et que nous disons qu un lieu est vide , il est constant que 
nous ne voulons pas dire qu il n y a rien du tout en ce lieu 
ou en cet espace , mais seulement qu il n y a rien de ce que 
nous presumons y devoir etre. Ainsi parce qu une cruche est 
t aite pour tenir de 1 eau, nous disons qu elle est vide lors- 
qu elle ne contient que de Fair; et s il n y a point de poisson 
dans un vivier, nous disons qu il n y a rien dedans, quoi- 
qu il soit plein d eau; ainsi nous disons qu un vaisseau est 
vide, lorsqu au lieu des marchandises dont on le charge 
d ordinaire on ne 1 a charge que de sable , afm qu il put re- 
sister a I iinpetuosite du vent : et c est en ce meme sens que 
nous disons qu un espace est vide lorsqu il ne contient rien 
qui nous soit sensible, encore qu il contienne une matiere 
nveo et une substance etendue. Car nous ne considerons 
ordinairernent les corps qui sont proches de nous qu en tant 
qu ils causent dans les organes de nos sens dcs impressions 



86 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

si fortes que nous les pouvons sentir. Et si, au lieu de nous 
souvenir de ce que nous devons entendre par ces mots de 
vide ou de rien , nous pensions par apres qu un tel espace , 
ou nos sens ne nous font rien apercevoir, ne contient aucune 
chose creee, nous tomberions en une erreur aussi grossiere 
que si, a cause qu on dit ordinairement qu une cruche est 
vide dans laquelle il n y a que de 1 air, nous jugions que 
1 air qu elle contient n est pas uno chose ou une substance. 



Comment on peut corriger la fausse opinion dont on est preoccupe touchant 

le vide. 

Nous avons presque tous ete preoccupes de cette erreur 
des le commencement de notre vie, parce que , voyant qu il 
n y a point de liaison necessaire entre le vase et le corps 
qu il contient, il nous a semble que Di eu pourrait oter tout 
le corps qui est contenu dans un vase, et conserver ce vase 
en son meme etat sans qu il fut besoin qu aucun autre corps 
succedat en la place de celui qu il aurait ote. Mais, afin que 
nous puissions maintenant corriger une si fausse opinion , 
nous remarquerons qu il n y a point de liaison necessaire 
entre le vase et un tel corps qui le remplit , mais qu elle est 
si absolument necessaire entre la figure concave qu a ce vase 
et Fetendue qui doit etre comprise en cette concavite, qu il 
n y a pas plus de repugnance a concevoir une montagnc 
sans vallee qu une telle concavite sans 1 extension qu elle con 
tient , et cette extension sans quelque chose d etendu , a cause 
que le neant , comme il a ete deja remarque plusieurs fois , 
ne peut avoir d extension. C est pourquoi si on nous demand? 
ce qui arriverait en cas que Dieu otat tout le corps qui est 
dans un vase, sans qu il permit qu il en rentrat d autre, 
nous repondrons que les cotes de ce vase se trouveraient si 
proches qu ils se toucheraient immediatement. Car il faut 
que deux corps s entre-tou client lorsqu il n y a rien entre 
eux deux , parce qu il y aurait contradiction que deux corps 






DEUX1EME I AKTIE. 87 

t usseiit eloignes, c est-a-dire qu il y cut de la distance de 
Fun a 1 autre, et que neanmoins cette distance ne flit rien : 
car la distance est une propriete de raendue, qui ne sau- 
rait subsister sans quelque chose d etendu. 

Que cela confirme cc qui a ete dit de la rarefaction. 

Apres qu on a remarque que la nature de la substance 

niateriellc ou du corps ne consiste qu en ce qu il estjgueknje 
chose d etendu , et que son extension ne differe point de 
celle qu on attribue a 1 espace vide, il est aise de con- 
naitre qu il n est pas possible qu en quelque facon que ce 
soit aucune de ses parties occupe plus d espace une fois que 
1 autre, et puisse etre autrement rarefiee qu en la facon qui 
a ete exposee ci-dessus; ou bien qu il y ait plus de matiere 
on de corps dans un vase lorsqu il est pie in d or ou de 
plomb, ou de quelque autre corps pesant et dur, que lors 
qu il ne contient que de 1 air et qu il parait vide : car la 
grandeur des parties dont un corps est compose ne depend 
point de la pesanteur ou de la durete que nous sentons a 
son occasion, comme il a ete aussi remarque, mais seule- 
ment de 1 etendue qui est toujours egale dans un meme 
vase. 

Qu il ne pent y avoir aucuns atomes ou petits corps indivisibles. 

II est aussi tres-aise de connaitre qu il ne peut pas y avoir 
d atomes, c est-a-dire de parties des corps ou de la matiere, 
qui soient de leur nature indivisibles, ainsi que quelques 
philosophes out imagine. D autant que, pour petites qu ou 
suppose ces parties, neainnoins, parce qu il taut qu elles 
soient etendues, nous concevons qu il n y en a pas une 
d entre elles qui ne puisse etre encore divisee, en deux ou 
un plus grand nombre d autres plus petites, d ou il suit 
(jifelle est divisible. Car de ce que nous connaissons claire- 



LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

merit et distinctement qu une chose peut etre divisee nous 
devons juger qu elle est divisible, parce que si nous en ju- 
gions autrement, le jugement que nous i erions de cette chose 
serait contraire a la connaissance que nous en avons; et 
quand ineme nous supposerions que Dieu eut reduit quelque 
partie de la matiere a une petitesse si extreme qu elle ne put 
etre divisee en d autres plus petites , nous ne pourrions con- 
clure pour cela qu elle serait indivisible, parce que quand 
Dieu aurait rendu cette partie si petite qu il ne serait pas au 
pouvoir d aucune creature de la diviser, il n a pu se priver 
soi-meme du pouvoir qu il a de la diviser, a cause qu il 
n est pas possible qu il diminue sa toute-puissance , comme 
il a etc deja remarque { . C est pourquoi nous dirons que la 
plus petite partie etendue qui puisse etre au monde pent 
toujours etre divisee, parce qu elle est telle de sa nature. 

Que 1 etendue du monde est indeTmie. 

Nous saurons aussi que ce monde, ou la matiere etendue 
qui compose 1 univers. n a point de bornes, parce que quel 
que part ou nous en voulions feindre, nous pouvons encore 
imaginer au dela des espaces hideiiniment etcndus, que nous 
n imaginons pas seulement, mais que nous concevons etre 
tels en effet que nous les imaginons; de sorte qu ils con- 
tiennent un corps indefiniment etendu , car Fidee de 1 eten 
due que nous concevons en quelque espace que ce soit est 
la vraie idee que nous devons avoir du corps. 

Que la terre et les cieux ne sont fails que d une me me matiere, et qu il ne peut 
y avoir plusieurs mondes. 

Enfin, il n est pas malaise d interer de tout ceci que la 
terre et les cieux sont faits d une rneme matiere; et que 

1 Voyez lettre XXV 3", et lettre XXVI 3 de I edition in-4. 



DElXliME 1 ARTIE. 89 

quand memo il y aurait une infinite de mondes, ils ne seraient 
fails que de cette matiere ; d ou il suit qu il ne peiit y en 
avoir plusieurs, a cause que nous concevons manifestement 
que la matiere, dont la nature consiste en cela seul qu elle 
est une chose etendue , occupe maintenant tous les espaces 
ima^iuables ou ces autres mondes pourraient etre, et que 
nous ne saurions decouvrir en nous 1 idee d aucune autre 
matiere. 

Que toutes les variete"s qui sont en la matiere dependent du mouvement de 
ses parties. 

11 n y a done qu une memo matiere en tout 1 univers , et 
nous ne la connaissons que par cela seul qu elle est etendue; 
et toutes les proprietes que nous apercevons distinctement 
en_elle se rapportent a cela seul qu elle peut etre divisee et 
mue selon ses parties, et partant qu elle peut recevoir toutes 
les diverses dispositions que nous remarquons pouvoir arriver 
par le mouvement de ses parties. Car encore que nous puis- 
sions feindre par la pensee des divisions en cette matiere, 
neanmoins il est constant que notre pensee n a pas le pouvoir 
d y rien changer, et que toute la diversite de formes qui s y 
rencontre depend du mouvement local : ce que les philo- 
sophes ont sans doute remarque, d autant qu ils ont dit en 
beaucoup d endroits que la nature est le principe du mou 
vement et du repos, et que par la nature ils entendaieht ce 
qui fait que les corps se disposent ainsi que nous voyons 
qu ils font par experience *. 



Ce que c est que le mouvement pris selon 1 usagc c 



commun. 



Or, le mouvement (a savoir celui qui se fait d un lieu a 
un autre , car je ne concois que celui-la , et je ne pense pas 

1 Voyez lettre XXIV, an rnmmonremcnt. Edition in-4. 



90 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

aussi qu il en faille supposer d autre en la nature), le mou- 
vement done, selon qu on le prend d ordinaire, n est autre 
chose que Vaction par laquelle un corps passe d un lieu en 
un autre. Et partant, comme nous avons remarque ci-dessus, 
<|ii une meme chose en meme temps change de lieu et n en 
change point, de meme aussi nous pouvons dire qu en meme 
temps elle se meut et ne se meut point. Car, par exemple, 
celui qui est assis a la poupe d un vaisseau que le vent fait 
aller croit se mouvoir quand il ne prend garde qu au rivage 
duquel il est parti, et le considere comme immobile; et ne 
croit pas se mouvoir quand il ne prend garde qu au vaisseau 
sur lequel il est, parce qu il ne change point de situation au 
regard de ses parties. Toutefois, a cause que nous sommes 
accoutumes a penser qu il n y a point de mouvement sans 
action, nous dirons que celui qui est ainsi assis est en repos, 
puisqu il ne sent point (Faction en soi, et que cela est on 

usage. 



Ce que c est que le mouvement proprement dit. 

Mais si, au lieu de nous arreter a ce qui n a point d autre 
fondement que 1 usage ordinaire, nous desirous savoir ce 
([lie c est que le mouvement selon la verite, nous dirons, 
alin de lui attribuer une nature qui soit determinee, qu il 
est le transport d une partie de la matiere ou d un corps du 
voisinage de ceux qui le touchent immediatement, et que 
nous considerons comme en repos, dans le voisinage de quel- 
ques autres. Par un corps, ou bien par une partie de la 
matiere, j en tends tout ce qui est transporte ensemble, quoi- 
qu il soit peut-etre compose dc plusieurs parties qui em- 
[)loient cependant leur agitation a faire d autres mouve- 
ments; et je dis qu il est le transport et non pas la force 
ou Faction qui transporte, alin de montrer que le mouvement 
est toujours dans le mobile et non pas en celui qui meut; 
car il me semble qu on n a pas coutumc de distinguer ces 



TROIS1EME I AKTIE. OJ 

deux choses asscz soigneusement. De plus, j enterids qu il 
est une propriete du mobile et non pas une substance : de 
meme que la figure est une propriete de la chose qui est fi- 
guree; et le repos, de la chose qui est en rcpos. 



TROIS1EME PARTIE. 

DU MONDE VISIBLE. 

Qu on ne saurait penser trop hautemcnt des ocuvres de Dieu. 

Apres avoir rejete ce que nous avions autrefois recu en 
notre creance avant que de 1 avoir suffisamment examine, 
puisque la raison toute pure nous a fourni assez de lumiere 
pour nous f aire decouvrir quelques principes des choses ma- 
terielles, et qu elle nous les a presentes avec tant d evi- 
dence que nous ne saurions plus douter de leur verite, il 
taut maintenant essayer si nous pourrons deduire de ces 
souls principes 1 explication de tous les phenomenes, c est- 
a-dire des eifets qui sont en la nature, et que nous aperce- 
vons par 1 entremise de nos sens. Nous commencerons par 
ceux qui sont les plus generaux et dont tons les autres de 
pendent, a savoir par 1 admirable structure de ce monde 
visible. Mais aim que nous puissions nous garder de nous 
nioprendre en les examinant, il me sensible que nous de- 
vons soigncusement observer deux choses : la premiere est 
que nous nous remettions toujours devant les yeux que la 
puissance et la bonte de Dieu sont iniinies, afm que cela 
nous fasse connaitre que nous ne devons point craindre de 
taillir en irnaginant ses ouvrages trop grands, trop beaux 
on trop parfaits ; mais que nous pouvons bien manquer , 
au contraire, si nous supposons en eux quelques borncs 



)2 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

ou quelques limites dont nous n ayons aucune connaissance 
certaine. 



Uu on presumerait trop de soi-meme si on entreprenait de connaitre la fin que Dieu 
s est proposed en creant le monde. 

La seconde est que nous nous remettions aussi toujours 
devant les yeux que la capacite de notre esprit est fort 
mediocre, et que nous ne devons pas trop presumer de 
nous-memes comme il semble que nous ferions si nous 
supposions que 1 univers eut quelques limites, sans que cela 
nous fut assure par revelation divine, ou du moius par des 
raisons naturelles fort evidentes, parce que ce serait vouloir 
(jue notre pensee put s imaginer quelque chose au-dela de 
ce a quoi la puissance de Dieu s est etendue en creant le 
monde ; mais aussi encore plus si nous nous persuadions 
que ce n est que pour notre usage que Dieu a cree toutes 
les choses , ou bien seulernent si nous pretendions de pou- 
voir connaitre par la force de notre esprit quelles sont les 
iins pour lesquelles il les a creees. 



En quel sens on peut dire que Dieu a cree toutes choses 



pour 1 homme. 



Car encore que ce soit une pensee pieuse et bonne, en 
ce qui regarde les mceurs, de croire que Dieu a fait toutes 
choses pour nous, afm que cela nous excite d autant plus 
a 1 aimer et a lui rendre graces de tant de bienfaits, encore 
aussi qu elle soit vraie en quelque sens, a cause qu il n y a 
rien de cree dont nous ne puissions tirer quelque usage, 
(juand ce ne serait que celui d exercer notre esprit en le 
considerant, et d etre incites a louer Dieu par son moyen, 
il n est toutefois aucunement vraisemblable que toutes 
choses aient etc faites pour nous, en telle facon que Dieu 
n ait eu aucune autre iin en les creant; et ce serait, ce me 
semble, etre impertinent de so vouloir servir de cette opi- 



QUATR1EME PAKTIE. 93 

nion pour appuyer des raisonnements de physique : car 
nous ne saurions douter qu il n y ait unc infinite de choses 
(|iii sont maintenant dans le monde, ou bien qui y out ete 
autrefois, et ont deja entierement cesse d etre, sans qu au- 
cun homme les ait jamais vues ou connues , et sans qu elles 
lui aient jamais servi a aucun usage. 



QUATRIEME PARTIE. 



DE LA TERRE. 



Quelles choses doivent encore etre expliquees, atin que ce traite soil complet. 

Je fmirais ici cette quatrieme partie des Principes de la 
philosophic, si je 1 accompagnais de deux autres, Tune tou- 
chant la nature des animaux et des plantes ; 1 autre touchant 
celle de riiomrne, ainsi que je m etais propose lorsque j ai 
commence ce traite. Mais parce que je n ai pas encore assez 
de connaissance de plusieurs choses que j avais envie de 
mettre aux deux dernieres parties, et que par faute d expe- 
rience ou de loisir je n aurai peut-etre jamais le moyen de 
les achever; aiin que celles-ci ne laissent pas d etre com 
pletes, et qu il n y manque rieii de ce que j aurais cru y 
devoir mettre, si je ne me fusse point reserve a 1 expliqmT 
dans les suivantes, j ajouterai ici quelque chose touchant les 
objets de nos sens : car jusques ici j ai decrit cette terre, et 
gnralement tout le monde visible, comme si c etait seule- 
inent une machine en laquelle il n y eut rien du tout a con- 
siderer que les figures et les mouvements de ses parties; et 
toutefois il est certain que nos sens nous y font paraitre 
plusieurs autres choses, a savoir des couleurs, des odeurs, 
des sons, et toutes les autres qualites sensibles, desquelles 



9-i LES PKINC1PES DE LA PHILOSOPHIE. 

si je ne parlais point on pourrait penser que j aurais omis 
1 explication de la plupart des choses qui sont en la nature. 

Ce que c est que le sens, et en quelle fa^on nous sentons. 

(Test pourquoi il est ici besoin que nous remarquions 
qu encore que notre ame soit unie a tout le corps elle 
exerce neanmoins ses principales fonctions dans le cerveau, 
et que c est la non-seulement qu elle entend et qu elle ima 
gine, mais aussi qu elle sent ; et ce par 1 entremise des nerf s 
qui sont etendus, comme des filets tres-delies, depuis le 
cerveau jusques a toutes les parties des autres membres, 
auxquelles ils sont tellement attaches, qu on n en saurait 
presque toucher aucune qu on ne fasse mouvoir les extremi- 
tes de quelque nerf, et que ce mouvement ne passe, par le 
moyen de ce nerf, jusques a cet endroit du cerveau ou est 
le siege du sens commun, ainsi que j ai assez amplement 
explique au quatrieme discours de la Dioptrique ; et que les 
mouvements qui passent ainsi par 1 entremise des nerf s 
jusques a cet endroit du cerveau auquel notre ame est 
etroitement jointe et unie lui font avoir diverses pensees, 
a raison des diversites qui sont en eux; et, enfm, que ce 
sont ces diverses pensees de notre ame qui viennent imme- 
diatement des mouvements qui sont excites par 1 entremise 
des nerfs dans le cerveau, que nous appelons proprement 
nos sentiments , ou bien les perceptions de nos sens. 



Combieu il y a de divers sens , et quels sont les interieurs, c est-&-dire 
les appetits naturels ct les passions. 

11 est besoin aussi de considerer que toutes les varietes 
de ces sentiments dependent preniierement de ce que nous 
avons plusieurs nerfs, puis aussi de ce qu il y a divers mou 
vements en chaque nerf; mais que neanmoins nous n avons 



QUATK1EME PAUTIE. 95 

pas autant de sens differents que nous avons de nerfs. Et 
jc n en distingue principalement que sept, deux desquels 
pen vent etre nommes interieurs, et les cinq autres exte- 
rieurs. Le premier sens, que jc nomine interieur, comprend 
la faim, la soit , et tons les autres appetits naturels; et il 
est excite en Tame par les mouvements des nerfs de Festo- 
mac, du gosier, et de toutes les autres parties qui servent 
aux fonctions naturelles, pour lesquelles on a de tels appe 
tits. Le deuxieme comprend la joie, la tristesse , F amour, la 
colere, et toutes les autres passions, et il depend principa 
lement d un petit nerf qui va vers le coeur, puis aussi de 
ceux du diaphragme, et des autres parties interieures. Car, 
par exemple , lorsqu il arrive que notre sang est fort pur et 
bien tempere, en sorte qu il se dilate dans le coeur plus ai- 
sement et plus fort que de coutume, cela fait tendre les 
petits nerfs qui sont aux entrees de ses concavites, et les 
meut d une certaine facon qui repond jusques au cerveau et 
y excite notre ame a sentir naturellement de la joie. Et toutes 
et quantes fois que ,ces memes nerfs sont mus de la meme 
facon , bien que ce soit pour d autres causes, ils excitent_en 
notre ame ce meme sentimentjde joie. Ainsi lorsque nous 
pensons jouir de quelque bien, Fimagination de cette jouis- 
sance ne contient pas en soi le sentiment de la joie, mais 
elle fait que les esprits animaux passent du cerveau dans 
les muscles auxquels ces nerfs sont inseres; et faisant par 
ce moyen que les entrees du coeur se dilatent, elle fait aussi 
que ces nerfs se meuvent en la facon qui est institute de 
la nature pour donner le sentiment de la joie. Ainsi lors- 
qu on nous dit quelque nouvelle, Fame juge premierement 
si elle est bonne ou mauvaise ; et si elle la trouve bonne , 
elle s en rejouit en elle-meme, d une joie qui est purement 
intellectuelle , et tellement independante des emotions du 
corps, que les stoi qucs n ont pu la denier a leur sage, bien 
qu ils aient voulu qu il fut exempt de toute passion. Mais 
sitot que cette joie spirituelle vierit de Fentendement en Fima- 



96 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

gination, elle fait que les esprits coulent du cerveau vers les 
muscles qui sont autour du coeur, et la excitent le mouvt 1 - 
ment des nerfs, par lequel est excite un autre mouvement 
dans le cerveau, qui dorme a Tame le sentiment ou la pas 
sion de la joie. Tout de meme, lorsque le sang est si gros- 
sier qu il ne coule et ne se dilate qu a peine dans le coeur, 
il excite dans les memes nerfs un mouvement tout autre 
que le precedent, et qui est institue de la nature pour don- 
ner a Tame le sentiment de la tristesse, bien que souvent 
elle ne sache pas elle-meme ce que c est qui fait qu elle s at- 
triste; et toutes les autres causes qui meuvent ces nerfs en 
meme facon , donnent aussi a 1 ame le meme sentiment. 
Mais les autres mouvements des memes nerfs lui font sentir 
d autres passions, a savoir celles de 1 amour, de la haine, 
de la crainte, de la colere, etc., en tant que ce sont des 
sentiments ou passions de Tame; c est -a-dire en tant que ce 
sont des pensees confuses que 1 ame n a pas de soi seule, 
rnais de ce qu etant etroitement unie au corps elle recoit 
1 impression des mouvements qui se font en lui : car il y a 
une grande difference entre ces passions et les connaissances 
ou pensees distinctes que nous avons de ce qui doit etre 
aime, ou lia i, ou craint, etc., bien que souvent elles se. 
trouvent ensemble. Les appetits naturels, comme la faim, la 
soif, et tous les autres, sont aussi des sentiments excites en 
Tame par le moyen des nerfs de 1 estomac, du gosier, et des 
autres parties, et ils sont entitlement differents de 1 appetit 
ou de la volonte qu on a de manger, de boire, et d avoir 
tout ce que nous pensons etre propre a la conservation de 
notre corps; mais a cause que cet appetit ou volonte les 
accompagne presque toujours, on les a nommes des appetits. 



QUATUIEME PARTIE. 07 

Des sens extericurs , et en premier lieu de 1 attouchement. 

Pour ce qui est dcs sens exterieurs , tout le mondc a 
coutume d en compter cinq, a cause qu il y a autant de 
divers genres d objets qui meuvent les nerfs, et que les 
impressions qui vienncnt de ces objets excitent en I ame 
cinq divers genres de perisees confuses. Le premier est 
I attouchement , qui a pour objet tous les corps qui peuvent 
mouvoir quelque partie de la chair ou de la peau dc 
notre corps, et pour organe tous les nerfs qui, se trou- 
vant en cettc partie de notre corps, participant a son 
mouvement. Ainsi les divers corps qui touchent notre peau 
meuvent les nerfs qui se terminent en elle, d une facon 
par leur durete, d une autre par leur pesanteur, d une 
an re par leur chaleur, d une autre par leur humidite, etc., 
et ces nerfs excitent autant de divers sentiments en Tame 
qu il y a de di verses facons dont ils sont mus, on dont leur 
mouvement ordinaire est empeche : a raison de quoi on a 
aussi attribue autant de diverses qualites a ces corps ; et on 
a donne a ces qualites les noms de durete, de pesanteur, de 
chaleur, d humidite, et semblables, qui ne signiiient rieu 
autre chose sinon qu il y a en ces corps ce qui est requis 
pour faire que nos nerfs excitent en notre ame Les sentiments 
de durete, de pesanteur, de chaleur, etc. Outre cela, lorsque 
ces nerfs sont mus un peu plus fort que de coutume, et 
toutefois en telle sorte que notre corps n en est aucunement 
endommage, cela fait que I ame sent un chatouillement qui 
est aussi en elle une pensee confuse; et cette pensee lui est 
naturellement agreable , d autant qu elle lui rend temoignage 
de la force du corps avec lequel elle est jointe , en ce qu il 
pent souftVir 1 action qui cause ce chatouillement sans etre 
offense. Mais si cette memo action a taut soit peu plus de 
force, en sorte qu ellc offense notre corps en quelque facon, 
cela donne a notre ame le sentiment de la douleur. Et ainsi 



DESCARTES T. II. 



98 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOI HIE. 

Ton voit pourquoi la volupte du corps et la douleur sont en 
Fame des sentiments entitlement contraires, nonobstant que 
souvent Fun suive de Fautre, et que leurs causes soient 
presque semblables. 

Du gout. 

Le sens qui cst le plus grossier apres 1 attouchement est 
le gout, lequel a pour organe les nerfs de la langue et des 
autres parties qui lui sont voisines; et pour objet les petites 
parties des corps terrestres, lorsque, etant separees les unes 
des autres, elles nagent dans la salive qui humecte le de 
dans de la bouche : car, selon qu elles sont differentes en 
iigure , en grosseur ou en mouvement , elles agitent diverse- 
ment les extremites de ces nerfs, et par leur moyen font 
sentir a Fame toutes sortes de gouts differents. 

DC 1 odorat. 

Le troisieme est 1 odorat, qui a pour organe deux nerfs, 
lesquels ne semblent etre que des parties du cerveau qui 
s avancent vcrs le nez, parce qu ils ne sortent point hors du 
crane; et il a pour objet les petites parties des corps terrestres 
qui, etant separees les unes des autres, voltigent par Fair, 
non pas toutes indifferemment , mais seulement celles qui 
sont assez subtiles et penetrantes pour entrer par les pores 
de 1 os qu on nomine spongieux, lorsqu elles sont attirees 
avec 1 aii de la respiration , et aller mouvoir les extremites 
de ces nerfs, ce qu elles font en autant de differentes facons 
que nous sentons de differentes odeurs. 

De 1 oui e. 

Le quatrieme est 1 oui e, qui n a pour objet que les divers 
tremblements de Fair; car il y a des nerfs au-dedans des 



QUATRIEME PARTIE. 0!) 

oreilles telleincnt attaches a trois petits os qui se soutiennent 
Tun 1 autre, et dont le premier est appuye centre la petite 
peau qui couvre la concavite qu on nomme le tambour de 
roreille, que tous les divers tremblements quo Fair de de- 
iiors communique a cette peau sont rapportes a Fame par 
ces nerfs, et lui font ouir autant de divers sons. 

De la vuc. 

Enlhi le plus subtil de tous les sens est celui de la vue: 
car les nerfs optiques qui en sont les organes ne sont point 
mus par 1 air, ni par les autres corps terrestres, mais seu- 
lement par les parties du second element, qui, passant par 
les pores de toiites les humeurs et peaux transparentes des 
yeux, parviennent jusqu a ces nerfs, et, selon les diverses 
facons qu elles se meuvent, elles font scntir a Fame toutes 
les diversites des couleurs et de la lumiere, comme j ai 
deja explique assez au long dans la Dioptrique et dans les 
Meteores. 

Comment on prouve que Fame nc sent qu en tant qu elle est dans le cerveau. 

Et on pent aisement prouver que Fame ne sent pas en 
tant qu elle est en chaque mcmbrc du corps, mais seule- 
ment en tant qu elle est dans le cerveau ou les nerfs, par 
leurs mouvements, lui rapportent les diverses actions des 
objets exterieurs qui touchent les parties du corps dans les- 
quelles ils sont inseres. Car, premierement, il y a plusieurs 
maladies qui , bien qu elles n offensent que le cerveau seul , 
otent neaninoins Fusage de tous les sens , comme fait aussi 
le sommcil , ainsi que nous experimentons tous les jours , et 
toutefois il ne change rien que dans le cerveau. De plus , en 
core qu il n y ait rien de mal dispose, ni dans le cerveau, 
ni dans les membres ou sont les organes des sens exterieurs; 
si seulement le mouvement de Fun des nerfs qui s etendent 



100 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

du cerveau jusques a cesmembres est empeclie en quelque en- 
droitde 1 espace qui est entredeux, cela suffit pour oterle sen 
timent a la partie du corps ou sont les extremites de ces 
nerfs. Et, outre cela, nous sentons quelquefois de la douleur 
comme si elle etait en quelques-uns de nos mcmbres, dont 
la cause n est pas en ces membres ou elle se sent, mais en 
quelque lieu plus proche du cerveau par ou passent les 
nerfs qui en donnent a Tame le sentiment : ce que je pour- 
rais prouver par plusieurs experiences; mais je me conten- 
terai ici d en rapporter une fort manifeste. On avait coutume 
de bander les yeux a une jeune fille lorsque le chirurgien 
]a venait panser d un mal qu elle avait a la main , a cause 
qu elle n en pouvait supporter la vue, et, la gangrene s e- 
tant mise a son mal , on tut contraint de lui couper jusques 
a la moitie du bras, ce qu on fit sans Ten avertir, parce 
qu on ne la voulait pas attrister ; et on lui attacha plusieurs 
linges lies 1 un sur Fautre en la place de la partie qu on lui 
avait coupee, en sorte qu elle demeura longtemps apres sans 
le savoir, et, ce qui est en ceci fort remarquable, elle ne 
laissait pas cependant d avoir diverses douleurs qu elle pensait 
etre dans la main qu elle n avait plus, et de se plaindre de 
ce qu elle sentait tantot en 1 un de ses doigts, et tantot a 
1 autre : de quoi on ne saurait donner d autre raison sinon 
que les nerfs de sa main , qui finissaient alors vers le coude , 
y etaient mus en la meme facon qu ils auraient du etre au- 
paravant dans les extremites de ses doigts pour faire avoir 
a Tame dans le cerveau le sentiment de semblables douleurs. 
Et cela montre evidemment que la douleur de la main n est 
pas sentie par Tame en tant qu elle est dans la main, mais 
en tant qu elle est dans le cerveau. 

Comment on prouve qu elle est de telle nature que le seul mouvement de quelque 
corps suffit pour lui donner toute sorte dc sentiment. 

On peut aussi prouver fort aisement que notre ame est de 
telle nature que les seuls mouvements qui se font dans le 



ri* $0 *fW 



QUATR1EME PARTIE. 101 

corps sont suffisants pour lui faire avoir toutes sortes de 
pcnsees, sans qu il soil besoin qu il y ait en eu\ aucune 
chose qui ivssi inblf a cc qu ils lui font conccvoir. et parti- 
culierement qu ils peuvent exciter en elle ces pcnsees con 
tuses qui s appellent des sentiments. Car, premierement , 
nous voyons quo les paroles, soit proferees de la voix, soit 
ecrites sur du papier, lui font concevoir toutes les choses 
qu elles signifient, et lui donncnt ensuite diverses passions. 
Sur un meme papier, avec la meme plume et la memo 
encre , en remnant tant soit peu le bout de la plume en cer- 
taine facon , vous tracez des lettres qui font imaginer des 
combats, des tempetes on des Furies, a ceux qui les lisent, 
et qui les rcndent indignes on tristes ; au lieu que si vous 
remuez la plume d une autre facon, presque semblable, la 
seule difference qui sera en ce peu do mouvement leur peut 
donner des pensees toutes contraires , comme de paix , de re- 
pos , de douceur , et exciter en eux des passions d amour et de 
joie. Quelqu un repondra peut-etre que 1 ecriture et les paroles 
no represented immediatement a Tame que la figure des let 
tres et leurs sons, ensuite de quoi elle, qui entend la signi 
fication de ces paroles, excite en soi-meme les imaginations 
et passions qui s y rapportent. Mais que dira-t-on du chatouil- 
lement et de la douleur? Le seul mouvement d une epee 
(;oupant quelque partie de notre peau nous fait sentir de la 
douleur, sans nous faire sentir pour cela quel est le mouve 
ment on la figure de cette epee. Et il est certain que 1 idee 
({iic nous avons de cette douleur n est pas moins differente 
du mouvement qui la cause, ou de celui de la partie de 
notre corps que 1 epee coupe , que sont les idees que nous 
avons des couleurs, des sons, des odcurs ou des gouts. C est 
pourquoi on peut conclure que notre ame est de telle nature 
(jiie les seuls mouvements de quelques corps peuvent aussi 
bien exciter en elle tous ces divers sentiments que celui 
d une epee y excite de la douleur. 



102 LES PRINC1PES DE LA PHILOSOPHIE. 

Qu il n y a rien dans les corps qui puissc exciter en nous quelque sentiment, 
excepte le mouvement, la figure ou situation et grandeur de lours parties. 

Outre cela nous ne saurions remarquer aucune difference 
entre les nerfs qui nous fasse juger que les uns puissent 
apporter au cerveau quelque autre chose que les autres, 
bien qu ils causent en 1 ame d autres sentiments, ni aussi 
qu ils y apportent aucune autre chose que les diverses facons 
dont ils sont mus. Et 1 experience nous montre quelquefois 
tres-clairement que les seuls mouvements excitent en nous 
non-seulement du chatouillement et de la douleur, mais 
aussi des sons et de la lumiere. Car si nous rccevons en 
1 oeil quelque coup assez fort, en sorte que le nerf optique 
en soit ebranle, cela nous fait voir mille etincelles de feu. 
qui ne sont point toutefois hors de notre ceil ; ct quand 
nous mettons le doigt un peu avant dans notre oreille, 
nous entendons un bourdonnement dont la cause ne peut 
etre attribute qu a 1 agitation de Fair que nous y tenons 
enferme. Nous pouvons aussi souvent remarquer que la 
chaleur, la durete, la pesanteur, et les autres qualites sen- 
sibles, en tant qu elles sont dans les corps que nous appe- 
lons chauds, durs, pesants, etc., et meme aussi les formes 
de ces corps qui sont purement materielles, comme la 
forme du feu, et semblables, y sont produites par le mou 
vement de quelques autres corps, et qu elles produisent 
aussi par apres d autres mouvements en d autres corps. Et 
nous pouvons fort bien concevoir comment le mouvement 
d un corps peut etre cause par celui d un autre, et diver- 
silie par la grandeur, la figure et la situation de ses parties, 
mais nous ne saurions concevoir en aucune facon comment 
ces memes choses, a savoir la grandeur, la figure et le 
mouvement, peuvent produire des natures entierement dif- 
ferentes des leurs, telles que sont celles des qualites reelies 
et des formes substantielles , que la plupart des philosophes 



QUATRIEME PAIITIE. ItKI 

out supposees etre dans les corps; ni aussi comment ces 
formes ou qualites, etant dans un corps, peuvent avoir la 
force d en mouvoir d autres. Or puisque nous savons que 
notre ame est de telle nature que les divers mouvements 
de quelque corps suffisent pour lui faire avoir tous les divers 
sentiments qu elle a, et (me nous voyons bien p.r expe- 
ricnce que plusieurs de ses sentiments sont veritablement 
causes par de tels mouvements, mais que nous n apercevons 
point qu aiicunc autre chose que ces mouvements passe 
jamais par les organes des sens jusques au m-veaii , nous 
avons sujet de conclure que nous n apercevons point aussi 
en aucune facon que tout ce qui est dans les objets que 
nous appelons leur lumiere, leurs couleurs, leurs odeurs, 
.eurs gouts, leurs sons, leur chalcur ou froideur, et leurs 
autres qualites qui se sentent par rattouchement , et aussi 
ce que nous appelons leurs formes substantielles, soit en 
eux autre chose que les diverses figures, situations, gran 
deurs et mouvements de leurs parties, qui sont tellement 
disposees qu elles peuvent mouvoir nos nerfs en toutes les 
diverses facons qui sont requises pour exciter en notre ame 
tous les divers sentiments qu ils y excitent. 

Qu il n y a aucun phenomene en la nature qui nc soit compris en ce qui a etc 
explique en ce traite. 

Et ainsi je puis demontrer par un denombrement tres- 
facile qu il n y a aucun phenomene en la nature dont 
1 explication ait etc omise en ce traite; car il n y a rien 
qu on puisse mettre au nombre de ces phenomenes sinon 
cc que nous pouvons apercevoir par 1 entremise des sens; 
mais, excepte le mouvement, la grandeur, la figure et la 
situation des parties de chaque corps, qui sont des choses 
que j ai ici expliquees le plus exactement qu il m a ete 
possible , nous n apercevons rien hors de nous par le moyen 
de nos sens que la lumiere, les couleurs, les odeurs, les 



104 LES PIUNCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

gouts, les sons, et les qualites do I attouchement. Or jc 
viens de prouver quo nous n aperccvons point que toutes 
res sortes de qualites soicnt rien hors de notre pensee 
sinon les mouvements, les grandeurs et les figures de 
quelques corps, si bien que j ai prouve qu il n y a rien en 
tout ce monde -visible, en taut qu il est seulement visible 
on sensible , sinon les choses que j y ai expliquees. 

Quo ce traite ne contient aussi aucuns principes qui n aient ete recus de tout 
temps de tout le monde ; en sorte que cette philosophic n est pas nouvelle, mais 
la plus ancienne et la plus commune qui puisse tre. 

Mais je desire aussi que Ton remarque que , bien que j aie 
ici tache de rendre raison de toutes les choses materiel les , 
je ne m y suis neanmoins servi d aucun principe qui n ait 
ete recu et approuve par Aristote et par tons les autres 
philosophes qui ont jamais ete au monde ; en sorte que cette 
philosophic n est point nouvelle, mais la plus anciennfc et 
hi plus vulgaire qui puisse etre : car je n ai rien du tout con- 
sidere que la figure, le mouvement et la grandeur de chaqw 
corps , ni examine aucune autre chose que ce que les lois 
des mecaniques, dont la verite peut etre prouvee par une 
infinite d expericnces , enseignent devoir suivre de ce que 
des corps qui ont diverses grandeurs, ou figures, ou mou 
vements, se rencontrent ensemble. Mais personne n a jamais 
doute qu il n y eut des corps dans le monde qui ont diverses 
grandeurs et figures, et se meuvcnt diversement, selon les 
diverses facons qu ils se rencontrent, et meme qui quelque- 
tbis se divisent, au moyen de quoi ils changent de figure et 
de grandeur. Nous experimentons la verite de cela tous les 
jours, non par le moyen d un seul sens, mais par le moyen 
de plusieurs, savoir de rattouchement, de la vue et de 
1 ou ie; noti-c imagination en recoit des idees tres-distinctes , 
et notre entendement le concoit tres-clairement. Ce qui ne 
se peut dire d aucune des autres choses qui tombent sous 



QLATKIEME PAUTIE. 105 

nos sens, conimc sont les couleurs, les odours, les sons et 
semhlables : car eliaeime do ccs choses ne louche qu un seul 
do nos sons, ot n iinprimo en notro imagination qu une ideo 
de soi qui osi for! confuse, et eniin no fait point connaitre 
a noire entendenienl ce qu elle est. 

est certain que les corps scnsibles sont composes de parties insensibles. 

On dira peut-etre que je considere plusieurs parties en 
cheque corps qui sont si petites qu elles ne peuvent etre 
senties , et je sais bien que cela ne sera pas approuve par 
ceux qui prennent leurs sens pour la mesure des clioses qui 
so peuvent connaitre. 3Iais c est, ce me semble, faire grand 
tort au raisonnemenl humain de ne vouloir pas qu il aille 
plus loin que les yeux ; et il n y a personne qui puisse dou- 
ter qu il n y ait des corps qui sont si petits qu ils ne peuvent 
etre aperous par aucun de nos sens, pourvu seulement qu il 
considere quels sont les corps qui sont ajoutes a chaque 
fois aux clioses qui s augmentent continuclleinent pen a pen, 
et quels sont ceux qui sont otes des clioses qui diminuent en 
memo facon. On voit tous les jours croitre les plantes , et 
il est impossible do concevoir comment elles deviennent plus 
Brandos qu elles n orit ete, si on ne concoil que quelque 
corps est ajoute au leur : mais qui est-ce qui a jamais pu 
remarquer par I cntremise des sens quels sont les petits 
corps qui sont ajoutes en chaque moment a chaque partie 
d une planle qui croft? Pour le moins, cntre les philosophes, 
<-t ux qui avouent que les parties de la quantite sont divi- 
sibles a rinfini doivent avouer qu en se divisant elles 
peuvent devenir si petites qu elles ne seront aucunement 
sensibles. Et la raison qui nous empeche de pouvoir sentir 
les corps <pii sont fort petits est evidente; car elle consiste 
en ce que tous les objets que nous sentons doivent mouvoir 
quelques-unes des parties de notro corps qui servent d or- 



JOG LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

ganes a nos sens, c est-a-dire quelques petits filets de nos 
neris, et que chacun de ces petits filets ayant queique gros- 
seur, les corps qui sont beaucoup plus petits qu eux n ont 
point la force de les mouvoir : ainsi, etant assures que 
chacun des corps que nous sentons est compose de plusieurs 
autres corps si petits que nous ne les saurions apercevoir, il 
n y a, ce me semble, personne, pourvu qu il veuille user 
de raison , qui ne doive avouer que c est beaucoup mieux 
philosopher de juger de ce qui arrive en ces petits corps, 
que leur seule petitesse nous empeche de pouvoir sentir, 
par 1 exemple de ce que nous voyons arriver en ceux que 
nous sentons , et de rendre raison par ce moyen de tout ce 
qui est en la nature (ainsi que j ai tache de faire en ce 
traite), que pour rendre raison des memes choses en 
inventer je ne sais quelles autres qui n ont aucun rapport 
avec celles que nous sentons , comme sont la matiere pre 
miere, les formes substantielles , et tout ce grand attirail de 
qualites que plusieurs ont coutume de supposer, chacune 
desquelles peut plus difficilement etre connue que toutes les 
choses qu on pretend expliquer par leur moyen. 

Que ces principes ne s accordent pas mieux avec ceux de Democrite qu avec 
ceux d Aristote on des autres. 

Peut-etre aussi que quelqu un dira que Democrite a deja 
ci-devant imagine de petits corps qui avaient diverses 
iigures, grandeurs et mouvements, par le divers melange 
desquels tous les corps serisibles etaient composes, et que 
nearimoins sa philosophic est communement rejetee. A quoi 
je reponds qu elle n a jamais ete rejetee de personne parce 
qu il faisait considercr des corps plus petits que ceux qui 
sont apercus de nos sens, et qu il leur attribuait diverses 
grandeurs , diverses figures et divers mouvements ; car il n y 
a personne qui puisse douter qu il n y en ait veritablement 
de tels, ainsi qu il a deja ete prouve : mais elle a ete reje- 



QUATRIEME PARTIE. 107 

tec, premierement a cause qu elle supposait que ces petits 
corps etaient indivisibles, re que je rejette aussi entiere- 
ment; puis a cause qu il imaginait du vide entre deux, et 
je demontre qu il est impossible qu il y en ait; puis aussi a 
cause qu il leur attribuait de la pesanteur, et moi je nie 
qu il y en ait en aucun corps, en tant qu il est considers 
soul, parce quo c est une qualite qui depend du mutuel 
rapport que plusieurs corps ont les uns aux autres; puis, 
enlin, on a eu sujet de la rejeter a cause qu il n expliquait 
}>oint en particulier comment toutes choses avaicnt ete for- 
mees par la seule rencontre de ces petits corps , ou bien , 
s il 1 expliquait de quelques-unes , les raisons qu il en don- 
nait ne dependaient pas tellemcnt les unes des autres que 
ccla fit voir que toute la nature pouvait etre expliquee en 
meme facon (au moins on ne peut le connakre de ce qui 
nous a ete laisse par ecrit de ses opinions). Mais je laisse a 
juger aux lecteurs si les raisons que j ai mises en ce traite 
se suivent assez, et si on en peut deduire assez de choses : 
et d autant que la consideration des figures, des grandeurs 
et des mouvemcnts a ete recue par Aristote et par tous les 
autres, aussi bien que par Democrite, et que je rejette 
tout ce que ce dernier a suppose outre cela, ainsi que je 
rejette generalement tout ce qui a ete suppose par les 
autres , il est evident que cette facon de philosopher n a pas 
plus d af finite avec celle de Democrite qu avec toutes les 
autres sectes particulieres. 

Comment on peut parvenir a la connaissance des figures, grandeurs et 
mouvements des corps insensibles. 

Enfin , quelqu un pourra aussi demander d ou j ai appris 
quelles sont les figures, les grandeurs et les mouvements 
des petites parties de chaque corps, plusieurs desquelles j ai 
ici determinees tout de meme que si je les avais vues, bien 
qu il soit certain que je n ai pu les apercevoir par 1 aide des 



108 LES PRLNCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

sens, puisque j avoue qu elles sont irisensibles. A quoi je 
reponds que j ai premierement considere en general toutes 
les notions claires et distinctes qui peuvent etre en notre 
entendement touchant les choses materielles, et que n en 
ayant point trouve d autres sinon celles que nous avons des 
figures, des grandeurs et des mouvements, et des regies 
suiyant lesquelles ces trois choses peuvent etrc diversifiees 
Tune par 1 autre, lesquelles regies sont les principes de la 
geometric ct des mecaniques, j ai juge qu il fallait necessai- 
rement que toute la connaissance que les hommes peuvent 
avoir de la nature fut tiree de cela seul ; parce que toutes 
les autres notions que nous avons des choses sensibles, etant 
confuses et obscures, ne peuvent servir a nous donner la 
connaissance d aucune chose hors de nous, mais plutot la 
peuvent empecher. Ensuite de quoi j ai examine toutes les 
principales differences qui se peuvent trouver entre les 
figures, grandeurs et mouvements de divers corps que leur 
seule petitesse rend insensibles , et quels effets sensibles 
peuvent etre produits par les diverses facons dont ils se 
melent ensemble, et, par apres, lorsque j ai rencontre de 
semblablcs effets dans les corps que nos sens apercoiventj ai 
pense qu ils avaient pu etre ainsi produits; puis j ai cru qu ils 
1 avaient infailliblement ete, lorsqu il m a semble etre Impos 
sible de trouver en toute 1 etendue de la nature aucune 
autre cause capable de les produire. A quoi 1 exemple de 
plusieurs corps composes par 1 artifice des hommes m a 
beaucoup servi : car je ne reconnais aucune difference entre 
les machines que font les artisans et les divers corps que la 
nature seule compose, sinon que les effets des machines ne 
dependent que de ragencement de certains tuyaux, ou res- 
sorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque 
proportion avec les mains de ceux qui les font, sont tou- 
jours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent 
voir; au lieu que les tuyaux, ou ressorts, qui causent les 
effets des corps naturels sont ordinairement trop petits 






QUATRIEME 1>ARTIE. Jll<) 

pour etre apercus de nos sens. Et il est certain que toutes 
les regies des mecaniques appartiennent a la physique , en 
sorte que toutes les choses qui sont artificielles sont avec 
cela naturelles : car, par exemple, lorsqu une montre 
marque les lieures par le moyen des roues dont elle est 
faite, cela ne lui est pas moins naturel qu il est a un arbre 
de produire ses fruits. C est pourquoi tout de meme qu un 
horloger en considerant une montre qu il n a pas faite pent 
ordinairement juger, par le moyen de quelques-unes de ses 
parties qu il regarde , quelles sont toutes les autres qu il ne 
voit pas; ainsi, en considerant les effets et les parties sen- 
sibles des corps naturcls, j ai tache de connaitre quelles 
doivent etre celles de leurs parties qui sont insensibles. 

Quetouchant les choses que nos sens n apercoivent point, il suffit d expliquer 
comment elles peuvent etre : et que c est tout ce qu Aristote a tach6 de fairc. 

On repliquera peut-etre encore a ceci que bien que j aie 
imagine des causes qui pourraient produire des effets sem- 
blables a ceux que nous voyons, nous ne devons pas pour 
cela conclure que ceux que nous voyons soient produits par 
elles; parce que comme un horloger industrieux peut faire 
deux montres qui marquent les heurcs en meme facon, et 
entre lesquelles il n y ait aucune difference en ce qui parait 
a 1 exterieur, qui n aient toutefois rien de semblable en la 
composition de leurs roues, ainsi il est certain que Dieu a 
une infinite de divers moyens par chacun desquels il peut 
avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles 
que maintenant elles paraissent , sans qu il soit possible a 
1 esprit humain de connaitre lequel de tous ces moyens il a 
voulu employer a les faire : ce que je ne fais aucune ditfi- 
culte d accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes 
que j ai expliquees sont telles que tons les effets quYlles 
peuvent produire se trouvent semblables a ceux que nous 
voyons dans le monde, sans m informer si c est par elles 






HO LES PRIXCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

ou par d autres qu ils sont produits. Memo je crois qu il est 
aiissi utilc pour la vie do rounaiUr dt-s causes ainsi imagi- 
nees, quo si on avail la coimaissance des vraies : car la 
medecine, les mecaniques, et generalement tous les arts a 
quoi la connaissancc de la physique peut servir, n ont pour 
lin que d appliquer tellement quelques corps sensibles les 
ims aux autres que, par la suite des causes naturelles, 
quelques eftets sensibles soicnt produits ; ce que Ton pourra 
faire tout aussi bien en considerant la suite dc quelques 
causes ainsi imaginees, quoique lausses, que si elles etaient 
les vraies, puisque cette suite est supposee semblable en ce 
qui regarde les effets sensibles. Et afin qu on ne puisse pas 
s imaginer qu Aristote ait jamais pretendu rien faire de plus 
que cela, il dit lui-meme, au commencement du septieme 
chapitre du premier livre de ses Meteores, que, pour ce qui 
est des clioses qui ne sont pas manifestos aux sens, il pense 
les demontrer suffisamment et autant qu on peut desirer 
avec raison, s il fait seulement voir qu elles peuvent etre telles 
qu il les explique. 

Que ne"anmoins on a une certitude morale que toutes les choses de ce monde 
sont telles qu il a etc" ici demontre qu elles peuvent 6tre. 

Mais , neamnoins , aiin que je ne fasse point de tort a la 
verite, en la supposant moins certaine qu elle n est, je dis- 
tinguerai ici deux sortes de certitude. La premiere est 
appelee morale , c est-a-dire suffisante pour regler nos 
moeurs; ou aussi grande que celle des choses dont nous 
n avons point coutume de douter touchant la conduite de la 
vie, bien que nous sachions qu il se peut faire, absolument 
parlant, qu elles soient fausses. Ainsi ceux qui n ont jamais 
ete a Rome ne doutent point que ce ne soit une ville en 
Italic, bien qu il se pourrait faire que tous ceux desquels ils 
1 ont appris les eussent trompes. Et si quelqu un, pour deviner 
un chiffre ecrit avec les lettres ordinaires, s aviso de lire un 



QIATUIEME PARTIE. Ill 

B partout ou il y aura un A, ct de lire un C partout ou il 
y aura un B, ct ainsi de substitucr en la place de chaque 
Icttre cellc (|ui la suit en 1 ordrc de J alphabct, ct que, le 
lisant en cette facon , il y trouve des paroles qui aient du 
sens, il ne doutera point que ce ne soit le vrai sens de ce 
chiffre qu il aura ainsi trouve, bien qu il so pourrait tain; 
que celui qui Fa ecrit y en ait mis un autre tout different 
en donnant une autre signification a chaque lettre : car cela 
peut si difficilement arriver, principalement lorsque le chiffre 
contient beaucoup de mots, qu il n est pas moralement 
croyable. Or si on considere combien de diverses proprietes 
de 1 aimant, du feu, et de toutes les autres choses qui sont 
au monde, ont etc tres-evidemment deduites d un fort petit 
nombre de causes que j ai proposees au commencement de 
ce traite, quand bien meme on voudrait s imaginer que je 
les ai supposees par hasard et sans que la raison me les ait 
persuadees, on ne laissera pas d avoir pour le moins autant 
de raison de juger qu elles sont les vraies causes de tout ce 
que j en ai dcduit, qu on en a de croire qu on a trouve le 
vrai sens d un cliiffre lorsqu on le voit suivre de la signifi 
cation qu on a donnee par conjecture a chaque lettre; car 
le nombre des lettres de 1 alphabet est beaucoup plus grand 
que celui des premieres causes que j ai supposees, et on n a 
pas coutumc de mettre tant de mots ni meme tant de 
lettres dans un chiffre que j ai deduit de divers effets de ces 
causes. 

Et meme qu on en a une certitude plus que morale. 

L autre sorte de certitude est lorsque nous pensons qu il 
n est aucunement possible que la chose soit autre que nous la 
jugeons. Et elle est fondee sur un principe de metaphysiquc 
tres-assure, qui est que Dieu etant souverainement bon et 
la source de toute verite, puisque c est lui qui nous a crees, 
il est certain que la puissance ou faculte qu il nous a donnee 



112 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 

pour distinguer le vrai d avec le faux ne se trompe point 
lorsque nous en usons bien, et qu elle nous montre evidem- 
ment qu une chose est vraie. Ainsi cette certitude s etend 
a tout ce qui est demontre dans la mathematique; car nous 
voyons clairement qu il est impossible que deux et trois 
joints ensemble fassent plus ou moins que cinq , ou qu un 
carre n ait que trois cotes, et choses semblables. Elle s etend 
aussi a la connaissance que nous avons qu il y a des corps 
dans le monde, pour les raisons ci-dessus expliquees au 
commencement de la deuxieme partie; puis ensuite elle 
s etend a toutes les choses qui peuvent etre demon trees ton- 
chant ces corps, par les principes de la mathematique ou 
par d autres aussi evidents et certains, au nombre desquelles 
il me semble que celles que j ai ecrites en ce traite doivent 
etre recues, au moins les principales et plus generates : et 
j espere qu elles le seront en effet par ceux qui les auront 
examinees avec tant de soin, qu ils verront clairement toute 
la suite des deductions que j ai faites, et combien sont evi 
dents tons les principes desquels je me suis servi ; principa- 
lement s ils comprennent bien qu il ne se peut faire que 
nous ne sentions aucun objet sinon par le moyen de quelque 
mouvement local que cet objet excite en nous , et que les 
etoiles iixes ne peuvent exciter ainsi aucun mouvement en 
nos yeux sans mouvoir aussi en quelque t acon toute la ma- 
tiere qui est entre elles et nous. D ou il suit tres-evidem- 
ment que les cieiix doivent etre lluides, c est-a-dire composes 
de petites parties qui se meuvent separement les unes des 
autres , ou du moins qu il doit y avoir en eux de telles 
parties; car tout ce qu on peut dire que j ai suppose, peut 
etre reduit a cela seul que les cieux sont lluides. En sorte 
que ce seul point etant reconnu pour suffisamment demontiv 
par tous les effets de la lumiere, et par la suite de toutes 
les autres choses que j ai expliquees, je pense qu on doit 
aussi reconnaitre que j ai prouve par demonstration mathe- 
matique (suivant les principes que j ai etablis) toutes les 



QUATR1EME PAKT1E. ]];{ 

chosos quo j ai ecrites, au moins les plus generates qui 
ooiicernent la i abrique du ciel et de la terre; et meme dc la 
facon que je les ai ecrites : car j ai eu soin de proposer 
connne douteuses toutes celles que j ai pensees 1 etre. 



Mais que jc soumets toutes mes opinions au jugement des plus sages, 
ct a 1 autorite de 1 Eglise. 



Toutetbis , a cause que je ne veux pas me tier trop a moi- 
meme , je n* assure ici aucune chose, et je soumets toutes 
mes opinions au jugement des plus sages et a 1 autorite de 
1 Eglise. Meme je prie les lecteurs de n ajouter point du tout 
de tbi a tout ce qu ils trouverout ici ecrit, mais seulement 
de Texaminer et de n en recevoir que ce que la force et 
1 evidence de la raison les pourra contraindre de croire. 



FIN DES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE. 



DESCARTES T. II. 



LES 



PASSIONS DE L AME 



LETTRES 



TRAITE DES PASSIONS, 



LETTRE PREMIERE. 



A M. DESCARTES. 

MONSIEUR , 

J avals ete bien aise de vous voir a Paris cet ete dernier pour ce 
que je pensais que vous y etiez venu a dessein de vous y arreter, 
et qu y ayant plus de commodite qu en aucun autre lieu pour 
laire les experiences dont vous avez temoigne avoir besoin 1 afm 
d achever les traites que vous avez promis au public , vous ne 
manqueriez pas de tenir votre promesse , et que nous les vorrions 
bient( A )t imprimes. Mais vous m avez entierement ote cette joie 
lorsque vous etes retourne en Hollande; etje ne puis m abstenir 
ici de vous dire que je suis encore fache contre vous de ce que 
vous n avez pas voulu, avant votre depart, me laisser voir le 
Traite dcs passions qu on m a dit que vous avez compose : outre 
que, faisant reflexion sur les paroles que j ai lues en une preface 
qui fut jointe il y a deux ans a la version francaise de vos Prin- 
cipcs , ou , apri s avf>ir parle succinctement des parties de la phi 
losophic qui doivent etre trouvees avant qu on puisse recueillir ses 
principaux fruits, et avoir dit que vous ne vous defiez pas tant 
do vos forces que vous n osassiez entreprendre de les expliquer 

l Voyez Methode, sixieme partie. 



H8 LETTUES 

toutes si vous aviez la commodite de faire les experiences qui 
sont requises pour appuyer et justifier vos raisonnements, >> 
vous ajoutez qu il faudrait a cela de grandes depenses, aux- 
quelles un particulier comme vous ne saurait suffire s il n ctait 
aide par le public; mais que, ne voyant pas que vous devicz 
attendre cette aide, vous pensez vous devoir contenter d ctudier 
dorcnavant pour votre instruction partieuliere , et que la pos- 
terite vous excusera si vous manquez a travailler desormais pour 
elle : je crains que ce ne soit maintenant tout de bon que 
vous voulez envier au public le reste de vos inventions, et que 
nous n aurons jamais plus rien de vous si nous vous laissons suivre 
votre inclination. Ce qui est cause que je IDC suis propose de vous 
tourmenter un pen par celte lettre, et de me venger de ce que 
vous m avez refuse votre Traite dcs passions, en vous rcprochant 
librement la negligence et les autres defauts que je juge empecher 
que vous ne fassiez valoir votre talent autant que vous pouvez ei 
que votre devoir vous y oblige. En effet , je ne puis croire que ce 
soit autre chose que volre negligence ct le pen de soin que vous avcz 
d etre utile an reste des homines qui fait que vous ne continuez 
pas votre Physique; car encore que je comprenne fort bien qu il 
est impossible que vous 1 acheviez si vous n avez plusieurs expe 
riences, et que ces experiences doivcnt etre faites aux frais du 
public a cause que 1 utilite lui en rcviendra, et que les biens d un 
particulier n y peuvent suffire, je ne crois pas toutcfois que <r 
soit cela qui vous arrete, pour ce que vous ne pourriez manqucr 
d obtenir de ceux qui disposent dcs biens du public tout ce que 
vous sauriez souhaiter pour ce sujet , si vous daignez leur faire 
entendre la chose comme elle est, et comme vous la pourriez faci- 
lement reprcsenter si vous en aviez la volonte. Mais vous avez 
toujours vecu d une facon si contraire a cela , qu on a sujet de se 
persuader que vous ne voudriez pas meme recevoir aucune aide 
d autrui , encore qu on vous 1 offrirait; et neanmoins vous pre- 
tendez que la posterite vous excusera de ce que vous ne voulez plus 
travailler pour elle, sur ce que vous supposez que cettc aide vous y 
est necessairc , et que vous ne la pouvez obtcnir. Ce qui me domic 
sujet de penser non-seulement que vous etes trop negligent, mais 
peut-etre aussi que vous n avez pas assez de courage pour espcrcr 
de parachever ce que ceux qui ont lu vos ecrits attendent de 



SUK LE TRAITE DES PASSIONS. I HI 

vous, et quo neanmoins vous ctes asscz vain pour vouloir per 
suader a ccux qui vicndront apres nous quo vous n y avez point 
manque par votre faute, mais pour ce qu on n a pas reconnu 
votrc vertu com me on devait, ct qu on a refuse de vous assister 
en vos desseins. En quoi je vois que votre ambition trouve son 
compte, a cause que ceux qui verront vos ecrits a 1 avenir juge- 
ront, par ee que vous avez publie il y a plus de douze ans, que 
vous aviez trouve des cc temps-la tout ee qui a jusques a present 
ete vu de vous, et que ce qui vous reste a inventer touchant la 
physique est moins difficile que ce que vous en avez deja explique, 
en sorte que vous auriez pu depuis nous donner tout cc qu on petit 
attendre du raisonnement humain pour la medecine et les autros 
usages de la vie, si vous aviez en la commodite de faire les 
experiences requises a cet egard; et meme que vous n avez pas 
sans doute laisse d en trouver une grande partie , mais qu une 
juste indignation eontrc 1 ingratitude des hommes vous a empo- 
che de leur faire part de vos inventions. Ainsi vous pensez que 
desormais, en vous reposant, vous pourrez acquerir autant de 
reputation que si vous travailliez bcaucoup, et m( A| me peut-etre im 
pen davantage, a cause qu ordinairement le bien qu on possede 
est moins estime que celui qu on desire ou bien qu on regrette. 
Mais je vous veux oter le moyen d acquerir ainsi de la reputation 
sans la meriter : et bien que je ne doute pas que vous ne sachiez 
re qu il faudrait que vous eussiez fait si vous aviez voulu etre 
aide par le public, jc le vcux neanmoins ici ecrire ; et meme je 
feral imprimer cette lettrc, afin que vous ne puissiez pretendre 
de 1 ignorer, et que, si vous manquez ei-apres a nous satisfaire, 
vous ne puissiez plus vous excuser sur le sieclc. Sachez done que 
re n est pas asscz pour obtenir quelque cbosc du public (jue d en 
avoir louche un mot en passant en la preface d un livre, sans 
din; expressement que vous la desirez etl attendez, ni expliquer 
les raisons qui pcuvent prouver non-seulement que vous la 
meritez , mais aussi qu on a tres-grand interet de vous 1 accorder , 
et (m on en doit attendre beaucoup de protit. On est accoutume de 
voir que tons ccux qui s imaginent qu ils valent quelque cbose 
en font taut de bruit, et demandent avec tant d importunite ce 
qu ils pretendent, et promettent tant au-dcla de ce qu ils peuvent, 
<iue lorsque (]iiel({ii un ne parle de soi qu avec modestie, et qu il 






120 LETTRES 

ne requiert ricn do personne , ni ne promet ricn avec assurance , 
quelque prcuvc qu il donne d ailleurs de ce qu il pent, on n y fait 
pas de reflexion, et on ne pense aueuncment a lui. 

Yous dircz peut-etre que votre huineur ne vous porte pas a 
rien demander, ni a parler avantageusement de vous-meme, 
pour ce que run semble ( A tre unc marque dc bassesse, et 1 autrc 
d orgueil. Mais je pretends que cette humeur se doit corriger, et 
qu elle vient d erreur et de faiblesse plutot que d une honnete 
pudeur et modestie : car pour ce qui est des demandes , il n y a 
que celles qu on fait pour son propre besoin a ceux de qui on n a 
aucun droit de rien exiger desquelles on ait sujet d avoir quelque 
bonte ; et tant s en faut qu on en doive avoir de celles qui tendent 
a Futilite et an profit de ceux a qui on les fait, qu au contraire 
on en pent tirer de la gloire, principalement lorsqu on leur a 
deja donne des choses qui valent plus que celles qu on veut 
obtenir d eux. Et pour ce qui est de parler av an tageu semen t de 
soi-meme, il est vrai que c est mi orgucil tres-ridicule et trc-s- 
blamable lorsqu on dit de soi des choses qui sont fausses, et 
mcme que c est unc vanite mcprisable encore qu on n en dise 
que de vraies, lorsqu on le fait par ostentation et sans qu il en 
revienne aucun bien a personne; mais lorsquc ces choses sont 
telles qu il importe aux autres de les savoir, il est certain qu on 
ne les pent taire que par une humilite vicieuse, qui est unc 
espece de lachete et de faiblesse. Or il importe beaucoup au public 
d etre avert! de ce que vous avez trouve dans les sciences, alin 
que jugeant par la de ce que vous y pouvez encore trouver, il soil 
incite a contribuer tout ce qu il peut pour vous y aider, comme 
un travail qui a pour but le bien general de tons les homines. E; 
les choses que vous avez de"ja donnees , a savoir les verites impor- 
tantes que vous avez expliquees dans vos ecrits, valent incompa- 
rablemcnt davantage (|uc tout ce que vous sauriez demandor 
pour ce sujet. 

Yous pouvez dire aussi que vos ceuvres parlent assez, sans 
qu il soit besoin que vous y ajouticz les promesses et les van- 
teries, lesquelles, etant ordinaires aux cliarlatans qui veulent 
tromper, semblent ne pouvoir elre bienseantes a un homme 
d honneur qui cherche seulement la verite. Mais ce qui fait quo 
les charlatans sont blamables n est pas que les choses qu ils disent 



SUl LE TRAITE DES PASSIONS. 121 

d eux-memes sont grandes et bonnes, c est seulcmcnt qu elles 
sont fausses et qu ils ne les peuvent prouver ; au lieu que celles 
quo je pretends que vous devez dire de vous sont si vraies , et si 
rvidemment prouvees par vos ecrits, que toutes les regies de la 
bienseance vous permettent de les assurer, ct celles de la charitt - 
vous y obligent, a cause qu il iinporte aux autres de les savoir. 
Car encore que vos ecrits parlent assez an regard de ceux qui 
les cxaminent avec soin et qui sont capablcs de les entendre, tou- 
tefois cela ne suffit pas pour le dessein que je vcux que vous ayez, 
a cause qu un cliacun ne les pent pas lire, et que ceux qui 
manient les affaires publiques n en peuvent guere avoir le loisir. 
11 arrive peut-ctre bien que quelques-uns de ceux qui les ont lus 
en parlent; mais, quoi qifon leur en puisse dire, le peu de bruit 
qu ils savent que vous faites, et la trop grande modestie que vous 
avez toujours observee en parlant de vous, ne permet pas qu ils 
y fassent beaucoup de reflexion : meme, a cause qu on use sou- 
vent aupres d eux de tons les termes les plus avantageux qu on 
puisse imaginer pour louer des personnes qui ne sont que fort 
mediocres, ils n ont pas sujet de prendre les louanges immenses 
qui vous sont donnees par ceux qui vous connaissent pour des 
verites bien exactes. An lieu que lorsquc quelqu un parle de soi- 
meme et qu il dit des cboses tres-extraordinaires , on 1 ecoute avec 
plus d attention ,principalement lorsque c cst un homme de bonne 
naissance et qu on sait n etre point d humcur ni de condition a 
vouloir faire le charlatan, et, pour ce qu il se rendrait ridicule 
s il usait d hyperboles en telle occasion , ses paroles sont prises 
en leur vrai sens ; et ceux qui ne les veulent pas croire sont an 
inoins invites par leur curiosite, ou par leur jalousie, a examiner 
si elles sont vraies. C est pourquoi etant tres-certain et le public 
ayant grand interet de savoir qu il n y a jamais eu au monde 
quo vous sen! (au moins dont nous ayons les ecrits) qui ait decou- 
vert les vrais principes ct reconnu les premieres causes de tout ce 
qui est produit en la nature, et qu ayant deja rendu raison par 
principes de toutes les choses qui paraissent et s observent le plus 
communement dans le monde il vous faut seulement avoir des 
observations plus particulieres pour trouver en meme fa^on les 
raisons de tout ce qui peut etre utile aux homines en cette vie, et 
ainsi nous donner une tres-parlaite connaissance de la nature de 



LETTIIES 

tons Ics mineraux, des vertus de toutes les plantes , des proprictes 
des animaux, et generalement de tout cc qui pent servir pour la 
mcdceine of Ics autres arts; et cnfin que , ccs observations parti- 
eulieres nc pouvant etre toutes faites en pen de temps sans 
grande depense, tons les peuples de la terre y devraient a Fenvi 
contribucr comme a la chose du monde la plus importante, ct a 
laquelle ils ont tous egal interet : cela etant, dis-je, tres-eertain , 
et pouvant assez etre prouve par Ics cents que vous avez deja fait 
imprimer, vous devriez le dire si liaut, le publier avec tant de 
soin , et le mcttrc si cxpressemcnt dans tons les litres de vos 
livres, qu il ne put dorenavant y avoir personne qui 1 ignorat. 
Ainsi vous feriez an moins d abord naitre 1 euvie a pluseiurs 
d examiner ce qui en est; et d autant qu ils s en enquerraient 
davantage et liraient vos ecrits avec plus de soin , d autant eon- 
naitraient-ils plus elairement que vous ne vous seriez point vantc 
a faux. 

Et il y a principalement trois points que je voudrais que vous 
fissiez bien concevoir a tout le monde. Lc premier est qu il y a 
une infinite de ehoscs a trouver en la physique qui peuvent 
etre extrememcnt utiles a la vie; le second, qu on a grand sujet 
d aUendre de vous 1 invention de ces choses; et le troisiemc, que 
vous en pourrez d autant plus trouver que vous aurez plus de 
commodites pour faire quantite d experiences. II est a propos 
qu on soit averti du premier point, a cause que la phi part des 
homines ne pensent pas qu on puisse rien trouver dans les 
sciences qui vaillc mieux que ce qui a ete trouve par les anciens , 
at meme que plusieurs ne concoivent point ce que c cst que la 
physique, ni a quoi elle pent servir. Or il est aise de prouver 
que le troj* grand respect qu on porte a 1 antiquitc est une erreur 
qui prejudicie cxtrcmement a 1 avancement des sciences; car on 
voit que les peuples sauvages de rAmerique, et aussi plusieurs 
autres qui habitent des lieux moins eloignes, ont beaucoup moins 
de commodites pour la vie que nous n en avons, et toutefois 
qu ils sont d unc origine aussi ancienne que la notre : en soilc 
<iu ils ont autant dc raison que nous de dire qu ils se eoutcntenl 
de la sagesse de leurs peres, et qu ils ne croient point que per 
sonne leur puisse rien enseigner de meilleur que ce qui a etc su 
et pratique de toute antiquite parmi eux. Et cette opinion est si 



SUR LE TRA1TE DES PASSIONS. I^i 

prejudiciable quo , pendant qu on nc la qtiittc point, il est cer 
tain qu on ne pent acquerir auctine nouvellc capacite : aussi voil- 
on par experience que Ics peuples en 1 csprit dcsquels clle est le 
plus enracinee sont ceux qui sont demeures les plus ignorants et 
les plus rudcs; et pour ce qu elle est encore assez frequente parmi 
nous, cela pent servir de raison pour prouver qu il s en faut. 
bcaucoup quc nous sachions tout ce que nous sommes capablcs 
de savoir. Ce qui pent aussi fort clairement etre prouve par plu- 
sieurs inventions tros-utiles, comme sont r usage de la boussole, 
Tart d imprimer, les lunettes d approche, et semblables, qui 
n ont etc trouvees qu aux derniers siecles , bien qu elles semblent 
rnaintcnant assez facilcs a ceux qui les savcnt. Mais il n y a rien 
en quoi le besoin que nous avons d acquerir de nouvelles connais- 
sanccs paraissc mieux qu en ce qui regarde la medecine. Car 
bien qu on ne doute point que Dieu n ait pourvu cette terre de 
toutes les choses qui sont necessaires aux homines pour s y con- 
server en parfaite sante jusques a une extreme vicillesse, et bien 
qu il n y ait rien an monde si desirable quc la connaissance de 
ces choses , en sorte qu elle a ete autrefois la principale etude des 
rois et des sages , toutefois 1 experiencc montre qu on est encore si 
oloigne de 1 avoir toute, que sou vent on est arrete au lit par de 
pctits maux , et que tons les plus savants medecins ne peuvent 
connaitre , ct qu ils ne font qu aigrir par leurs remedes lorsqu ils 
entreprennent de les chasser. En quoi le defaut de leur art et le 
besoin qu on a de le perfectionner sont si evidents , que , pour ceux 
<jui ne conroivent pas ce que c est que la physique, il suffit de 
leur dire qu elle est la science qui doit enseigner a connaitre si 
parfaitement la nature de 1 homme et dc toutes les choses qui lui 
peuvent servir d aliments on de remedes , qu il lui soit aise de 
s excmptcr par son moyen de toutes sortes de maladies. Car , sans 
parler de ses autres usages , celui-la seul est assez important pour 
obliger les plus inscnsibles a favoriser les desseins d un homme 
qui a deja prouve par les choses qu il a inventees qu on a grand 
sujet d attendrc de lui tout ce qui reste encore a trouver en cette 
icience. 

Mais il est principalcment besoin que le monde sache que vous 
avcz prouv<! cela dc vous ; et a cet effet il est necessaire que vous 
iassiez un pen de violence a votre humeur, et que vous chassic/. 



124 LETTRES 

cette trop grande modcstic, qui vous a empeche jusqucs ici de 
dire de vous et des autres tout ce quo vous etes oblige de dire. 
Je ne veux point pour cela vous commettrc avec les doctes de ce 
siecle : la plupart de ceux auxquels on donne ce nom, a savoir 
tons ceux qui cultivent ce qu on appelle eommunement les belles- 
lettres, et tons les jurisconsultes, n ont aucun interet a ce que je 
pretends que vous devez dire ; les theologiens aussi et les mede- 
cins n y en outpoint, si ce n est en tant que philosophes : car la 
theologie ne depend aucunement de la physique, ni meme la 
medccine, en la facon qu elle est aujourd hui pratiquec par les 
plus doctes et les plus prudcnts en cet art ; ils se contentcnt de 
suivre les maximes ou les regies qu une longue experience a en- 
seignees, et ils ne meprisent pas tant la vie des homines que 
d appuyer leurs jugcmcnts, desqucls souvent elle depend, sur les 
raisonnements incertains de la philosophic de 1 ecole : il ne reste 
que les philosophes , entrc lesquels tous ceux qui ont de 1 esprit 
sont deja pour vous, ct seront tres-aises de voir que vous produi- 
siez la verite en telle sorte que la malignite des pedants ne la 
puisse opprimer, de facon que ce ne soit que les seuls pedants 
qui se puissent offenser de ce que vous aurez a dire ; et pour ce 
qu ils sont la risee et le mepris de tous les plus honnetes gens , 
vous ne devez pas fort vous soucier de leur plairc : outre que 
votre reputation vous les a deja rendus an tant ennemis qu ils 
sauraient etre ; et au lieu que votre modcstie est cause que main- 
tenant quelques-uns d eux ne craignent pas dc vous attaquer , je 
m assure que si vous vous iaisiez an tant valoir que vous pouvez et 
que vous devez, ils se verraient si has au-dessous de vous qu il n y 
en aurait aucun qui n eut honte de rentreprendre. Je ne vois 
done point, qu il y ait rien qui vous doive empecher de publier 
hardiment tout ce que vous jugerez pouvoir servir a votre des- 
sein; et rien ne me scmble y etre plus utilc que ce que vous 
avez deja mis en une lettre adressee an R. P. Dinet, laquelle vous 
fites imprimcr il y a sept ans, pendant qu il etait provincial des 
jesuites de France. Vous disiez en parlant des Essais que vous 
aviez publics cinq ou six ans auparavant : Je n y ai pas traite 
une question ou deux settlement, mais j en ai traite plus de 
> six cents qui n avaient point encore ainsi ete expliquees par 
personne avant moi. Et bien que jusqucs ici plusieurs aicnt re- 



SIR LE TRAITE DES PASSIONS. J2") 

garde mes Merits de travers, et qu ils aient essaye par toules 
sortes dc nioyens de les refuter, personne loutcfois, quo je 
sache, n y a encore pu rien trouver que de vrai. Que Ton fasse 
le denombrement de toutes les questions qui, depuis tant de 
siecles que les autres philosophies ont eu cours, ont ete rcsolucs 
par leur moyen , et peut-etre s etonnera-t-on de voir qu elles ne 
sont pas en si grand nombre ni si celebres que celles qui sont 
contcnues dans mes Essais; mais, bien davantage je dis har- 
diment que Ton n a jamais donne la solution d aucunc ques- 
tion, suivant les principes de la philosophies peripateticienne, 
que je ne puisse demontrer ctre fausse ou non recevable. Qu on 
en fasse 1 epreuve ; qu on me les propose , non pas toutes , car 
je n estime pas qu elles vaillcnt la peine qu on y emploie beau- 
coup de temps , mais quelques-unes des plus belles et des plus ce- 
lebres , et Ton verra 1 effet de ma promesse , etc. Ainsi , malgre 
toutc votre modeslie, la force de la verite vous a contraint d ecrirc 
en cet endroit-la que vous avez deja explique dans vos premiers 
Essais, qui ne contiennent quasi que la Dioptrique et les Meteores, 
plus de six cents questions de philosophic que personne avant 
vous n avait su si bien expliquer; qu encore que plusicurs eussent 
regarde vos ecrits de travers, et cherche toutes sortes de moyens 
pour les refuter, vous ne sauriez point toutefois que personne y 
eiit encore pu rien remarquer qui ne fiit pas vrai; a quoi vous 
ajoutez que si on veut compter une par une les questions qui ont 
pu (Hrc resolues par toutes les autres facons de philosopher qui 
ont eu cours depuis que le monde est, on ne troiuera peut-etre 
pas qu elles soient en si grand nombre ni si notables. Outre cela 
vous assurez que les principes qui sont particuliers a la philoso 
phic qu on attribue a Aristote , et qui est la seule qu on enseigne 
niaintenant dans les ecoles, n ont jamais su trouver la vraie solu 
tion d aucune question; et vous defiez expressementtous ceux qui 
enseignent d en nommer quelqu une qui ait ete si bien resolue par 
eux que vous ne puissiez montrer aucune erreur en leurs solu 
tions. Or ccs choses ay ant ete ecrites a un provincial des jesuites, 
et publiccs il y a deja plus de sept ans, il n y a point de doute 
que quelqucs-uns des plus capables de ces grands corps auraient 
tache de les refuter si elles n etaient pas entirrement vraies, on 
seulcment si elles pouvaicnt < A tre disputecs avcc quclque appa- 



J2G LETTIIES 

mice de raison. Car, nonobstant le pen de bruit que vous faites, 
ehacun salt que votre reputation cst deja si grande, et qu ils ont 
taut d interet a maintenir que ce qu ils enseignent n est point 
mauvais , qu ils ne peuvent dire qu ils Font neglige. Mais tous les 
doctes savent assez qu il n y a rien en la physique de 1 ecole qui 
ne soit douteux ; et ils savent aussi qu en telle matiere etre dou- 
teux n est guere mcilleur qu etre faux, a cause qu une science 
doit etre certaine et demonstrative : de facon qu ils ne peuvent 
trouver etrange que vous ayez assure que leur physique ne con- 
tient la vraie solution d aucune question, car cela ne signifie 
autre chose sinon qu elle ne contient la demonstration d aucune 
verite que les autres ignorent; et si quelqu un d eux examine 
vos ecrits pour les refuter, il trouve tout au contraire qu ils ne 
contiennent que des demonstrations touchant des matieres qui 
<>taient auparavant ignorees de tout le monde. C est pourquoi, 
etant sages et avises comme ils sont, je ne m etonne pas qu ils 
se taisent ; mais je m etonne que vous n ayez encore daigne tirer 
aucun avantage de leur silence, a cause que vous ne sauriez rien 
souhaiter qui fasse mieux voir combien votre physique differe de 
celle des autres. Et il importe qu on remarquc leur difference, 
afin que la mauvaise opinion que ceux qui sont employes dans 
les affaires et qui y reussissent le mieux ont coutumc d avoir 
pour la philosophic n empcche pas qu ils ne connaissent le prix 
de la votre; car ils nc jugent ordinairement de cc qui arrivera 
que par ce qu ils ont deja vu arriver : et pour ce qu ils n ont 
jamais apercu que le public ait recueilli aucun autrc fruit de la 
philosophic de 1 ecole sinon qu elle a rcndu quantite d hommes 
pedants, ils ne sauraient pas s imaginer qu on en doive attcndre 
de meilleurs de la v6tre , si ce n est qu on leur fasse considerer 
quo celle-ci etant toute vraie, et 1 autre etant toute faussc, leurs 
fruits doi vent rtre entierement differents . En effet, c est un grand 
argument pour prouver qu il n y a point de verite en la physique 
de 1 ecole que de dire qu elle est institute pour.enseigner toutes 
les inventions utiles a la vie; et que, neanmoins, bien qu il en 
j^il ete trouvo pltisieurs de temps en temps, ce n a jamais ete 
par le moyen de cette physique, mais seulement par hasard 
et par usage, on bien, si quelque science y a contribue, ce n a 
ete que la mathematiquc, et elle est aussi la seule de toutes les 



SUR LE TIIAITE DES PASSIONS. 127 

sciences humaincs en laqucllc on ait ci-devant pu trouver 
qudques verites qui ne pcuvcnt etre miscs en doutc. Je sais bion 
que les philosophes la veulent recevoir pour une partie de leur 
physique; niais pour ce qu ils ignorcnt presque tons qu il n est 
pas vrai qu elle en soit une partie, mais au contraire que la 
vraie physique est une partie de la mathematique, cela ne pent 
rien faire pour eux. Mais la certitude qu on a deja reconnue 
dans la matlu inatiquc fait beaucoup pour vous, car c est une 
science en laquello il est constant que vous excellez; et vous 
avez tellemcnt en cela surmonte 1 cnvie, que ceux memo qui 
sont jaloux de 1 estime qu on fait de vous pour les autres 
sciences ont coutume de dire que vous surpassez tons les 
autres en celle-ci, afin qu en vous accordant une louange qu ils 
savent ne vous pouvoir ( A tre disputee, ils soient moins soupconnes 
de calomnie lorsqu ils tachent de vous en oter quelques autres : 
et on voit, en ce que vous avez publie de geometric, que vous y 
determinez tellcment jusques ou Fesprit humain pent aller, et 
quelles sont les solutions qu on pent donner a chaque sorte de 
difficulte , qu il semble que vous avez recueilli toute la moisson 
dont les autres qui ont ecrit avant vous ont seulement pris 
quelques epis qui n etaient pas encore murs, et tons ceux qui 
viendront apres ne peuvent etre que comme des glaneurs qui 
ramasseront ceux que vous leur avez voulu laisser; outre que 
vous avez montre , par la solution prompte et facile de toutes les 
questions que ceux qui vous ont voulu tenter ont proposees , que 
la methodc dont vous usez a cet effet est tellemcnt infaillible que 
vous ne manquez jamais de trouver par son moyen, touchant les 
d loses que vous cxaminez, tout ce que 1 esprit humain pent 
trouver : de facon que, pour faire qu on ne puisse douter que 
vous soyez capable de mettre la physique en sa derniere perfec 
tion, il faut seulement que vous prouviez qu elle n est autre 
chose qu une partie de la mathematique. Et vous 1 avez deja tres- 
dairement prouve dans vos Principes , lorsqu en y expliquant 
toutes les qualites sensibles, sans rien eonsiderer que les gran 
deurs, les figures et les mouvements, vous avez montre que cc 
monde visible, qui est tout 1 objet de la physique, ne contient 
qu une petite partie des corps in finis dont on pent imaginer que 
toutes les proprietes ou qualites ne consistent qu en c?s memes 



128 LETTRES 

choses , an lieu que 1 objet de la mathematique les contient tons. 
Le meme peut aussi etre prouve par 1 experiencc de tous les 
siecles : car encore qu il y ait eu de tout temps plusieurs des 
meilleurs esprits qui se sont employes a la recherche de la phy 
sique, on ne saurait dire que jamais personne y ait trouve 
quelque principe (c est-a-dire soil parvenu a aucune vraie con- 
naissance touchant la nature des choses corporelles) qui n appar- 
tienne pas a la mathematique ; au lieu que par ceux qui lui ap- 
partiennent on a de ja trouve une infinite de choses tres-utiles, a 
savoir : presque tout ce qui est connu en 1 astronomie, en la 
chirurgje, et en tous les arts mecaniques; dans lesquels s il y a 
quelque chose de plus que ce qui appartient a cette science, il 
n est pas tire d aucune autre, mais settlement de certaines obser 
vations dont on ne connail point les vraies causes. Ce qu on ne 
saurait considerer avec attention sans etre contraint d avouer que 
c est par la mathematique seule qu on peut parvenir a la con- 
naissance de la vraie physique; et d autant qu on ne doute point 
que vous n excclliez en celle-la, il n y a rien qu on ne doive 
altendre de vous en celle-ci. Toutefois il reste encore un pen de 
scrupule, en ce qu on voit que tous ceux qui ont acquis quelque 
reputation par la mathematique ne sont pas pour cela capables 
de rien trouver en la physique , et meme que quelques-uns d eux 
comprennent moins les choses que vous en avez ecrites que plu 
sieurs qui n ont jamais ci-devant appris aucune science. Mais on 
pent repondre a cela que bien que sans doute ce soicnt ceux qui 
ont 1 esprit le plus propre a concevoir les verites de la mathema 
tique qui cntendent le plus facilement votre physique, a cause 
que tous les raisonnements de celle-ci sont tires de 1 autre, il 
n arrive pas toujours que ces memes aient la reputation d etre les 
plus savants en mathematiques; a cause que, pour acquerir cette 
reputation , il est besoin d ctudier les livres de ceux qui ont deja 
c -crit de cette science, ce que la plupart ne font pas, et souvent 
ceux qui les etudient tachent d obtenir par travail ce que la 
force de leur esprit ne leur peut donner, fatigucnt trop leur ima 
gination et meme la blcssent, et acquiercnt avec cela plusieurs 
prejuges : ce qui les empeche bien plus de concevoir les verites 
que vous ecrivez que de passer pour grands mathematiciens ; a 
cause qu il y a si pen de personnes qui s appliquent a cette 



SDR LE TRAITE DES PASSIONS. !:>!) 

science, que souvent il n y a qu eux en tout un pays : et encore 
que quelquefois il y en ail d autres, ils ne laissent pas de faire 
beaucoup de bruit, d autant que le peu qu ils savent leur a coute 
beaucoup de peine. Au reste, il n est pas malaise de concevoir 
les verites qu un autre a trouvees ; il suffit a cela d avoir 1 esprit 
degage de toutes sortes de faux prejuges, et d y vouloir appliquer 
assez son attention. II n est pas aussi fort difficile d en rencontrer 
quelques-unes de tachees des autres , ainsi qu ont fait autrefbis 
Thales, Pythagore, Archimede, et en notre siecle Gilbert, Kepler, 
Galilee , Hervaeus et quelques autres. Enfm on pent , sans beau- 
coup de peine, imaginer un corps de philosophic moins mons- 
trneux, et appuye sur des conjectures plus vraisemblables, que 
n est celui qu on tire des ecrils d Aristote ; ce qui a ete fait aussi 
par quelques-uns en ce siecle : mais d en former un qui ne con- 
tie nne que des verites prouvees par demonstrations aussi claires 
et aussi certaines que celles des malhemaliques , c est chose si 
difficile et si rare, que, depuis plus de cinquante siecles que le 
monde a deja dure, il ne s est trouve que vous seul qui ayez 
fait voir par vos ecrits que vous en pouvez venir a bout. Mais 
com me lorsqu im architecte a pose tons les fondements et eleve 
les principales murailles de quelque grand bailment, on ne doute 
point qu il ne puisse conduire son dessein jusques a la fin, a 
cause qu on voit qu il a deja fait ce qui elail le plus difficile, 
ainsi ceux qui ont lu avec atlenlion le livre de vos Principes 
considerent comment vous avez pose les fondemenls de toule la 
philosophic naturelle , et combien sont grandes les suites des ve 
rites que vous en avez deduites, et ne peuvenl douter que la 
methode dont vous usez ne soil suffisante pour faire que vous 
acheviez de Irouver tout ce qui pcut etre Irouve en la physique : 
a cause que les choses que vous avez deja expliquees , a savoir la 
nature de 1 aimant, du feu, de 1 air, de 1 eau, de la terre, el de 
ce qui parait dans les cieux, ne semblenl poinl etre moins diffi- 
ciles que celles qui peuvent encore elre desirees. 

Toulefois il faul ici ajouter que lanl experl qu un architecle soii 
en son art, il esl impossible qu il acheve le balimenl qu il a 
commence si les maleriaux qui doivenl y etre employes lui man- 
quenl; et en meme fagon : que tant parfaite que puisse etre votre 
methode, elle ne pent faire que vous poursuiviez en 1 explication 

DESCARTES T. II 






130 LETTRES 

des causes naturelles si vous n avcz point les experiences qui sont 
requises pour determiner leurs effels; ce qui est le dernier dcs 
trois points que je crois devoir fare principalement expliquos, 
a cause que la plupart des hommes ne concoivent pas combien 
ces experiences sont necessaires, ni quelle depense y est requise. 
Ceux qui sans sortir de leur cabinet, ni jetcr les yeux aillcurs 
que sur leurs livres, entreprennent de discourir de la nature 
peuvent bien dire en quelle facon ils auraient voulu creer le 
monde si Dieu leur en avait donne la charge et le pouvoir, c est- 
a-dire ils peuvent ecrire des chimeres qui ont autant de rapport 
avec la faiblesse de leur esprit que 1 admirable beaute de cet 
univers avec la puissance infinie de son auteur; mais, a moins 
que d avoir un esprit vraiment divin , ils ne peuvent ainsi former 
d eux-memes une idee des choses qui soit semblable a celle que 
Dieu a eue pour les creer. Et quoique votre methode promette 
tout ce qui peut fare espere de 1 esprit hum am touchant la re 
cherche de la verite des sciences, elle ne promet pas neanmoins 
d enseigner a deviner, mais seulement a deduire de certaines 
choses donnees toutes les verites qui peuvent etre deduites; et 
ces choses donnees, en la physique, ne peuvent etre que dcs 
experiences. Meme a cause que ces experiences sont de deux 
sortes, les unes faciles et qui ne dependent que de la reflexion 
qu on fait sur les choses qui se presentent au sens d elles-memes ; 
les autres plus rares et difficiles, auxquelles on ne parvient point 
sans quelque etude et quelque depense, on peut remarquer que 
vous avez deja mis dans vos ecrits tout ce qui semble pouvoir 
fare deduit des experiences faciles, et meme aussi de celles des 
plus rares que vous avez pu apprendre des livres. Car outre qne 
vous y avez explique la nature de toutes les qualites qui meuvent 
les sens, et de tons les corps qui sont les plus communs sur 
cette terre, comme du feu, de Fair, de 1 eau, et de quelques 
autres , vous y avez aussi rendu raison de tout ce qui a ete 
observe jusques a present dans les cieux, de toutes les proprietes 
de 1 aimant, et de plusieurs observations de la chimie. De facon 
qu on n a point de raison d attendre rien davantage de vous, 
touchant la physique , jusques a ce que vous ayez davantage d ex- 
periences, desquelles vous puissiez rechercher les causes. Et je 
ne m etonne pas que vous n entrepreniez point de faire ces expe- 



SIR LE TRAITE DES PASSIONS. \\\\ 

riences a vos depens, car je sais que la recherche des moindres 
choses coutc beaucoup; et sans mettre en cause les alchimistes, 
ni tous les autres cherchcurs de secrets, qui ont coutumc de se 
ruiner a cc metier, j ai oui dire que la seule pierre d aimant a 
fait depenser plus de 50,000 ecus a Gilbert , quoiqu il fut homme 
de tres-bon esprit, comme il a montre, en ce qu il a ete le 
premier qui a decouvert les principales proprietes de cette 
pierre. J ai vu aussi YInstauratio magna ct le Novus Atlas * du 
ehancelier Bacon, qui me semble etre de tous ceux qui ont ecrit 
avant vous celui qui a eu les meilleures pensees touchant la 
methode qu on doit tenir pour conduire la physique a sa perfec 
tion : mais tous les revenus de deux ou trois rois des plus puis- 
sants de la terre ne suffiraient pas pour mettre en execution 
toutes les choses qu il requiert a cet effet. Et bien que je ne 
pense point que vous ayez besoin de tant de sortcs d experiences 
qu il en imagine, a cause que vous pouvez suppleer a plusieurs 
tant par votre adresse que par la connaissance des verites que 
vous avez deja trouvees, toutefois, considerant que le nombre des 
corps particuliers qui vous restent encore a examiner est presque 
infmi; qu il n y en a aucun qui n ait assez de diverses proprietes 
et dont on ne puisse faire assez grand nombre d epreuves pour y 
employer tout le loisir et tout le travail de plusieurs hommes; 
que , suivant les regies de votre methode , il est besoin que vous 
examiniez en memo temps toutes les choses qui ont entre elles 
quelque affinite, afin de remarquer mieux leurs differences, et 
de faire des denombrements qui vous assurent que vous pouvez 
ainsi utilement vous servir en un meme temps de plus de diverses 
experiences que le travail d un tres-grand nombre d hommes 
adroits n en saurait fournir, et , enfin, que vous ne sauriez avoii 
ces hommes adroits qu a force d argent , a cause que si quelques- 
uns s y voulaient gratuitement employer, ils ne s assujettiraient 
pas assez a suivre vos ordres, et ne feraient que vous donner occa 
sion de perdre du temps : considerant , dis-je , toi\tes ces choses , 
je comprends aisement que vous ne pouvez achever dignement le 
dessein que vons avez commence dans vos Principes , c est-a-dire 
expliquer en particulier tous les mineraux, les plantes , les ani- 



(Sic. 



132 LETTRES 

maux et 1 homme, en la meme facon que vous y avez deja cxpli- 
que tons les elements de la terre, et tout ce qui s observe dans 
les cieux , si ce n est que le public fournisse les frais qui sont 
requis a cet effet, et que d autant qu ils vous seront plus libe- 
ralement fournis, d autant pourree-vous mieux executer votre 
dessein . 

Or a cause que ces memes choses peuvent aussi fort aisement 
etre comprises par un chacun , et sont toutes si vraies qu elles ne 
peuvent etre mises en doute, je m assure que si vous les represen- 
tiez en telle sorte qu elles vinssent a la connaissance de ceux a 
qui Dieu ayant donne le pouvoir de commander aux peuples de 
la terre a aussi donne la charge et le soin de faire tons leurs 
efforts pour avancer le bien public, il n y aurait aucun qui ne 
voulut contribuer a un dessein si manifestement utile a tout le 
monde. Et bien que notre France, qui est votre patrie, soit un 
Etat si puissant qu il semble que vous pourriez obtenir d elle 
seule tout ce qui est requis a cet effet; toutefois, a cause que les 
autres nations n y ont pas moins d interet qu elle, je m assure que 
plusieurs seraient assez genereuses pour ne lui pas ceder cet office, 
et qu il n y en aurait aucune qui fut si barbare que de ne vouloir 
point y avoir part. 

Mais si lout ce que j ai ecrit ici ne suffit pas pour faire que 
vous changiez d humeur, je vous prie au moins de m obliger tant 
que de m envoyer votre Traite des passions et de trouver bon que 
j y ajoute une preface avec laquelle il soit imprime : je tacherai 
de la faire en telle sorte qu il n y aura rien que vous puissiez 
desapprouver, et qui ne soit si conforme au sentiment de tons 
ceux qui ont de 1 csprit et de la vertu, qu il n y en aura aucun 
qui, apres F avoir lue, ne participe au zele quc j ai pour Faccrois- 



De Paris, le 6 novombre 1648. 






SUR LE TRAITE DES PASSIONS. 133 



REPONSE A LA PREMIERE LETTRE. 



MONSIEUR , 

Parmi les injures et les reproches que je trouve en la 
grande lettre que vous avez pris la peine de m ecrire, j y 
remarque tant de clioses a mon avantage, que si vous la 
faisiez imprimer , ainsi que vous declarez vouloir faire , j au- 
rais peur qu on ne s imaginat qu il y a plus d intelligence 
en ire nous qu il n y en a , et que je vous ai prie d y mettre 
plusieurs choses que la bienseance ne permcttait pas que je 
tisse moi-meme savoir au public. G est pourquoi je ne m ar- 
reterai pas ici a y repondre de point en point : je vous dirai 
seulement deux raisons qui me semblent vous devoir empe- 
cher de la publier. La premiere est que je n ai aucune opi 
nion que le dessein que je juge que vous avez eu en 1 ecri- 
vant puisse reussir. La seconde , que je ne suis nullement de 
rimmeur que vous vous imaginez; que je n ai aucune indi 
gnation ni aucun degout qui m ote le desir de faire tout ce 
qui sera en mon pouvoir pour rendre service au public, 
auquel je m estime tres-oblige de ce que les ecrits que j ai 
publics ont etc favoi ablement recus de plusieurs, et que je 
ne vous ai ci-devant refuse ce que j avais ecrit des passions 
qu afm de n etre point oblige de le faire voir a quclques 
autres qui n en eussont pas fait leur profit : car, d autant 
que je ne 1 avais compose que pour etre lu par une princesse 
dont 1 esprit est tellement au-dessus du commun qu elle 
concoit sans aucune peine ce qui semble etre le plus diffi 
cile a nos docteurs, je ne m etais arrete a y expliquer 
(juc ce quo je pensais etre nouveau; et, afin que vous ne 



131 LETTRES 

doutiez pas dc mon dire , je \ ous promets de revoir cet 
ecrit des passions, et d y ajouter ce que je jugerai etre 
necessaire pour le rendre plus intelligible , et qu apres cela 
je vous 1 enverrai pour en faire ce qu il vous plaira : car je 
suis, etc. 

D Egmont, le 4 decembre 1648. 



LETTRE SECONDE. 

A M. DESCARTES. 
MONSIEUR, 

11 y a si longtemps que vous m avez fait attcndre votre Traite 
dcs passions, que je commence a ne le plus esperer, et a m ima- 
giner que vous ne me Faviez promis que pour m empecher de 
publier la lettre que je vous avais ci-devant ecrite; car j ai sujet 
de croire que vous seriez fache qu on vous otat 1 excuse que vous 
prenez pour ne point achever votre Physique : et mon dessein 
etait de vous Foter par cette lettre; d autant que les raisons que 
j y avais deduites sont tclles, qu il ne me semble pas qu elles 
puissent etre lues d aucune personne qui ait tant soit pen Fhon- 
neur et la vertu en recommandation qu elles ne Fincitent a desirer 
com me rnoi que vous obteniez du public ce qui est requis pour les 
experiences que vous dites vous etre necessaires : et j esperais 
qu elle tomberait aisement entre les mains de quelques-uns qui 
auraient le pouvoir de rendre ce desir efficace, soit a cause 
qu ils ont de Faeces aupres de ceux qui disposent des biens du 
public, soit a cause qu ils en disposent eux-memes. Ainsi je 
me promettais de faire en sorte que vous auriez malgre vous de 
Fexercice; car je sais que vous avez tant de coeur, que vous ne 
voudriez pas manquer de rendre avec usure ce qui vous serait 
donne en cette facon, et que cela vous ferait entierement quitter 
la negligence dont je ne puis a present m abstenir de vous accuser, 
bien que je sois , etc. 

Le 24 juillet 1649. 






SIR LE TRAITE DES PASSIONS. 135 

KEPONSE A LA SECONDS LETTRE. 
MONSIEUR, 

Je suis fort innocent do 1 artilice dont vous voulez croire 
([lie j ai use pour empecher que la grande lettre que vous 
ni aviez ecrite Tan passe ne soit publiee. Je n ai eu aucun 
besoin d en user; car, outre que je ne crois imllcment 
(jii elle put produire 1 effet que vous pretendez , je ne suis 
pas si enclin a 1 oisivete que la crainte du travail auquel je 
serais oblige pour examiner plusieurs experiences, si j avais 
recu du public la commodite de les faire, puisse prevaloir 
au desir que j ai de m instruire et de mettre par ecrit 
quelque chose qui soit utile aux autres hommes. Je ne puis 
pas si bien m excuser de la negligence dont vous me blamez, 
car j avoue que j ai ete plus longtemps a revoir ce petit 
traite que je n avais ete ci-devant a le composer, et que 
neaninoins je n y ai ajoute que peu de choses, et n ai rien 
change au discours, lequel est si simple et si bref, qu il fera 
connaitre que mon dessein n a pas ete d expliquer les pas 
sions en orateur ui meme en philosophe moral, mais seule- 
nicut en phvsicien. Ainsi je prevois que cc traite n aura pas 
rneilleure fortune que mes autres ecrits; et bien que son titre 
convie peut-etre davantagc de personne a le lire, il n y aura 
neannioins que ceux qui prendront la peine de I examiner 
avec soin auxquels il puisse satisfaire. Tel qu il est , je le 
mt ts entre vos mains, etc. 

D Egmont, le U aout 1649. 



LES PASSIONS DE L AME 



PREMIERE PARTIE. 



DES PASSIONS EN GENERAL, ET PAR OCCASION DE TOUTE LA NATURE 
DE L HOMME. 



I. Quc cc qui est passion au regard d un sujet est toujours action a quelquo 
autre egard. 

11 n y a rien en quoi paraisse inieux combien les sciences 
que nous avons des anciens sont defectueuses qu en ce 
qu ils ont ecrit des passions; car bien que ce soit une ma- 
tiere dont la connaissance a toujours ete fort recherchee, et 
qu elle ne semble pas etre des plus difficiles, cause que 
ehacun les sen taut en soi-meme on n a point besoin d em- 
prunter d ailleurs aucune observation pour en decouvrir la 
nature, toutefois ce que les anciens en ont enseignc est si 
pen de chose, et pour la plupart si peu croyable, que je ne 
puis avoir aucune esperance d approcher de la verite qu en 
m eloignant des chemins qu ils ont suivis. C est pourquoi je 
serai oblige dYerire ici en interne facon que si je traitais 
d une matiere que jamais personne avant moi n eut touchee : 
et pour commencer je considere que tout ce qui se fait ou 



1 Le Traite des passions de VCune a ete ecrit en franrais par Descartes 
pour la princesse Elisabeth, et publie pour la premiere fois a Amsterdam, 
en 1649. Les quatre lettres dont il est precede sont relatives a I liistoire 
tic re traite, et lui servent d introduclion. 



J38 LES PASSIONS DE L*AME. 

qui arrive de nouveau est generalement appele par les phi- 
losophes une passion au regard du sujet auquel il arrive, et 
une action au regard de celui qui fait qu il arrive; en sorte 
que, bien que 1 agent et le patient soient souvent fort 
differents, 1 action et la passion ne laissent pas d etre tou- 
jour^s une meme chose qui a ces deux noms, a raison des 
deux divers sujets auxquels on la peut rapporter. 

ii. Que pour connaitre les passions de I ame il faut distinguer ses fractions 
d avec celles du corps. 

Puis aussi je considere que nous ne remarquons point 
cju il y ait aucun sujet qui agisse plus immediatemeut centre 
notre ame que le corps auquel elle est jointe, et que par 
consequent nous devons penser que ce qui est en elle une 
passion est communement en lui une action; en sorte qu il 
n y a point de meilleur chemin pour venir a la connaissance 
de nos passions, que d examiner la difference qui est entre 
Tame et le corps, alin de connaitre auquel des deux on doit 
attribuer chacune des fonctions qui sont en nous. 

in. Quelle regie on doit suivre pour cet eflfet. 

A quoi on ne trouvera pas grande difficulte si on prend 
garde que tout ce que nous experimentons etre en nous, et 
que nous voyons aussi pouvoir etre en des corps tout a fait 
inanimes, ne doit etre attribue qu a notre corps; et, au 
contraire , que tout ce qui est en nous, et que nous ne con- 
cevons en aucune facon pouvoir appartenir a un corps, doit 
etre attribue a notre ame. 

iv. Que la chaleur et le mouvement des membres procedent du corps; 
les pensees, de 1 Sme. 

Ainsi, a cause que nous ne concevons point que le corps 
pensc en aucune facon, nous avons raison de croire que 



PREM1EKE PARTIE. III!) 

toutes sortes de pensees qui sont en nous appartiennenl ;i 
Panic; ct a cause que nous ne doutons point qu il n y ait des 
corps inan imes qui se peuvent mouvoir en autant ou plus 
de diverses facons que les notres, et qui ont autant ou plus 
de chaleur (ce que 1 experience fait voir en la flamme, qui 
seule a beaucoup plus de chaleur et de mouvement qu aucun 
de nos membres), nous devons croire que toute la chaleur 
et tons les mouvements qui sont en nous, en tant qu ils ne 
dependent point de la pensee, n appartiennent qu au corps. 

v. Que c est crreur de croire que 1 ame donne le mouvement et la chaleur 
au corps. 

Au moyen de quoi nous eviterons une erreur tres-consi- 
derable , en laquelle plusieurs sont tombes, en sorte que 
j estime qu elle est la premiere cause qui a empeche qifon 
n ait pu bien expliquer jusques ici les passions, et les autres 
choses qui appartiennent a 1 ame. Elle consiste en ce que, 
voyant que tous les corps morts sont prives de chaleur, et 
ensuite de mouvement, on s est imagine que c etait 1 absence 
de Fame qui t aisait cesser ces mouvements et cette i_chaleur ; 
et ainsi on a cru , sans raison, que notre chaleur naturelle 
et tous les mouvements de nos corps dependent de 1 ame : 
au lieu qu on devait penser au contraire que Tame ne 
s absente lorsqu on ineurt qu a cause que cette chaleur cesse, 
et que les organes qui servent a mouvoir le corps se cor- 
rompent. 

vi. Quelle difference il y a entre un corps vivant et un corps mort. 

Alin done que nous evitions cette erreur, considerons (jue 
la mort if arrive jamais par la faute de Tame, mais seule- 
nient parce que quelqu une des principals parties du corps 
se corrornpt; et jugeons que le corps d uii hoimne vivant 
dittere autant de celui d un homme mort que fait une 



140 LES PASSIONS DE L AME. 

montre, ou autre automate (c est-a-dire autrc machine qui 
se meut de soi-meme), lorsqu elle est montee, et qu elle a 
en soi le principe corporel des mouvements pour lesquels 
elle est institute , avec tout ce qui est requis pour son action, 
et la meme montre, ou autrc machine lorsqu elle est 
rompue , et que le principe de son mouvement cesse d agir. 

vii. Brieve explication des parties du corps, et de quelques-unes de ses 
fonctions. 

Pour rendre cela plus intelligible, j expliquerai ici en peu 
de mots toute la facon dont la machine de notre corps est 
eomposee. II n y a personne qui ne sache deja qu il y a en 
nous un cceur, un cerveau, un estomac, des muscles, des 
nerfs, des arteres, des veines, et choses semblables; on sait 
aussi que les viandes qu on mange descendent dans 1 estomac 
et dans les boyaux, d ou leur sue, coulant dans le foie et 
dans toutes les veines, se mele avec le sang qu elles con- 
tiennent, et par ce moyen en augmente la quantite. Ceux 
qui out tant soit peu ou i parler de la medecine savent, outre 
cela, comment le coeur est compose, et comment tout le 
sang des veines peut facilement couler de la veine cave en 
son cote droit, et de la passer dans le poumon, par le vais- 
seau qu on nomme la veine arterieuse, puis retourner du 
poumon dans le cote gauche du coeur, par le vaisseau 
nomine 1 artere veineuse, et enfin passer de la dans la grand e 
artere, dont les branches se repandent par tout le corps, 
Meme tous ceux que Fautorite des anciens n a point entirre- 
ment aveugles, et qui ont voulu ouvrir les yeux pour exa 
miner Fopinion d Hervseus touchant la circulation du sang, 
ne doutent point que toutes les veines et les arteres du 
corps ne soient comme des ruisseaux par ou le sang coule 
sans cesse fort promptement en prenant son cours de la 
cavite droite du cceur par la veine arterieuse, dont les 
branches sont eparses a tout le poumon et jointes a celle <l< 1 



I KEMIEKE I AUTIE. 14J 

veincuse, par laquelle il passe du poumon dans le 
cote gauche du cceur; puis de la il va dans la grande artere 
dont les branches, eparses par tout le reste du corps, sont 
jointes aux tranches de la veine, qui portent derechef le 
ineme sang en la cavite droite du coeur : en sorte que ces 
deux cavites sont comme des ecluses par chacune desquelles 
passe tout le sang a chaque tour qu il fait dans le corps. De 
plus on sait que tous les mouvements des membres de 
pendent des muscles, et que ces muscles sont opposes les 
uns aux autres, en telle sorte que lorsque 1 un deux s ac- 
courcit , il tire vers soi la partie du corps a laquelle il est 
attache, ce qui fait allonger au memo temps le muscle qui 
lui est oppose; puis s il arrive en un autre temps que ce 
dernier s accourcisse, il fait que le premier se rallonge, et il 
retire vers soi la partie a laquelle ils sont attaches. Enlin on 
sait que tous ces mouvements des muscles, comme aussi tous 
les sens, dependent des nerfs, qui sont comme de petits 
lilets ou comme de petits tuyaux qui viennent tous du cer- 
veau, et contiennent ainsi que lui un certain air ou vent tres- 
subtil qu on nomine les esprits animaux. 

vni. Quel est le principe de toutes ces fonctions. 

Mais on ne sait pas communement en quelle facon ces 
esprits animaux et ces nerfs contribuent aux mouvements et 
aux sens, ni quel est le principe corporel qui les fait agir; 
c est pourquoi , encore que j en aie deja louche quelque 
chose en d autres ecrits 1 , je ne laisserai pas de dire ici suc- 
cinctement que, pendant que nous vivons, il y a une chaleur 
continuelle en notre coeur, qui est une espece de feu que le 
sang des veines y entretient , et que ce feu est le principe 
corporel de tous les mouvements de nos membres. 



Voyez le Discours de la Methode, cinquieme panic. 



H L 2 LES PASSIONS DE I/AME. 



ix. Comment se fait Ic mouvement du coeur. 

Son premier ertet est qu il dilate le sang dont les cavites 
du coeur sont remplies; ce qui est cause que ce sang, ayant 
besoin d occuper un plus grand lieu, passe avec impe- 
tuosite de la cavite droite dans la veine arterieuse, et de la 
gauche dans la grande artere; puis, cette dilatation cessant, 
il entre incontinent de nouveau sang de la veine cave en la 
cavite droite du cosur et de 1 artere veineuse en la gauche : 
car il y a de petites peaux aux entrees de ces quatre vais- 
seaux, tellement disposees qu elles font que le sang ne peut 
entrer dans le coeur que par les deux derniers, ni en sortir 
que par les deux autres. Le nouveau sang entre dans le 
cosur y est incontinent apres raretie en meme faeon que le 
precedent, et c est en cela seul que consiste le pouls ou 
battement du coeur et des arteres ; en sorte que ce batte- 
ment se reitere autant de fois qu il entre de nouveau sang 
dans le coeur. C est aussi cela seul qui donne au sang son 
mouvement , et fait qu il coule sans cesse tres-vite en toutes 
les arteres et les veines; au moyen de quoi il porte la cha- 
leur qu il acquiert dans le coeur a toutes les autres parties 
du corps, et il leur sert de nourriture. 



x. Comment les esprits animaux sont produits dans le cervcau. 

Mais ce qu il y a ici de plus considerable, c est que toutes 
les plus vives et les plus subtiles parties du sang que la 
chaleur a rarefiees dans le coeur entrent sans cesse en 
grande quantite dans les cavites du cerveau. Et la raison qui 
fait qu elles y vont plutot qu en aucun autre lieu est que 
tout le sang qui sort du coeur par la grande artere prend 



1 HEMIEKE PARTIE. 1 iU 

son cours on ligne droite vers ce lieu-la, et quo, n y pou- 
vant pas lout entrer a cause qu il n y a que des passa.u-x 
fort etroits, celles de ses parties qui sont les plus agitees et 
les plus subtiles y passent seules , pendant que le reste se 
repand on tons les autres endroits du corps. Or ces parties 
du sang tres-subtiles composent les csprits animaux ; et elles 
n ont besoin a cet effet de recevoir aucun autre changement 
dans le corveau, sinon qu elles y sont separees des autres 
parties du sang moins subtiles : car ce que je nomine ici 
desjesprits no sont que des corps, et ils n ont point d autre 
propriete, sinon que ce sont des corps tres-petits et qui se 
meuvent livs-vito, ainsi (juo los parties d<- la llamnn qui 
sort d un flambeau; en sorte qu ils ne s arretent en aucun 
lieu, et qu a mesure qu il en entre quelques-uns dans les 
oavites du cerveau il en sort aussi quelques autres par les 
pores qui sont en sa substance , lesquels pores les conduisent 
dans los rierfs, et de la dans les muscles, au moyen de quo! 
ils meuvent le corps en toutes les diverses facons qu il peut 
etre mu. 

xi. Comment se font les mouvements des muscles. 

Car la soule cause de tous les mouvements des membres 
est que quelques muscles s accourcissent et quo leurs opposes 
s allongent, ainsi qu il a deja ete dit; et la seule cause qui 
fait qu un muscle s accourcit plutot que son oppose est qu il 
vient tant soit peu plus d esprits du cerveau vers lui que 
vers 1 autre, Non pas que les esprits qui viennent imme- 
diatement du cerveau suffisent seuls pour mouvoir ces 
muscles, mais ils determinent les autres esprits qui sont deja 
dans ces deux muscles a sortir tous fort promptement do 
Vim d oux et passer dans 1 autre : au moyen de quoi celui 
d ou ils sortent devient plus long et plus lache ; et celui dans 
loquol ils ontrent, otant promptement enflo par etix, s ac- 



144 LES PASSIONS DE 1/AME. 

courcit , et tire le membre auquel il est attache. Ce qui est 
facile a concevoir, pourvu quo Ton sache qu il n y a que 
fort peu d esprits animaux qui viennent continuellement du 
cerveau vers chaque muscle, mais qu il y en a toujours 
quantite d autres enfermes dans le meme muscle qui s y 
meuvent tres-vite, quelquefois en tournoyant settlement dans 
le lieu ou ils sont, a savoir lorsqu ils ne trouvent point de 
passages ouverts pour en sortir, et quelquefois en coulant 
dans le muscle oppose;, et d autant qu il y a de petites ou- 
vertures en chacun de ces muscles, par ou ces esprits 
peuvent couler de I un dans 1 autre, et qui sont tellement 
disposees que lorsque les esprits qui viennent du cerveau 
vers Fun d eux ont tant soit peu plus de force que ceux qui 
vont vers 1 autre, ils ouvrent toutes les entrees par ou les 
esprits de 1 autre muscle peuvent passer en celui-ci, et 
ferment en meme temps toutes celles par ou les esprits de 
celui-ci peuvent passer en 1 autre : au moyen de quoi tous 
les esprits contenus auparavant en ces deux muscles s as- 
semblent en I un d eux fort promptement, et ainsi 1 enflent 
et 1 accourcissent , pendant que 1 autre s allonge et se re- 
laclie. 

xii. Comment les objets de jdehors agissent centre les organes des sens. 

II reste encore ici a savoir les causes qui font que les 
esprits ne coulent pas toujours du cerveau dans les muscles 
en meme facon, et qu il en vient quelquefois plus vers les 
0( , uns que vers les autres. Car outre Faction de Fame, qui 
v entablement est en nous Fune de ces causes, ainsi que je 
dirai ci-apres, il y en a encore deux autres qui ne dependent 
que du corps, lesquelles il est besoin de remarquer. La 
premiere consiste en la diversite des mouvements qui sont 
excites dans les organes des sens par leurs objets, laquelle 
j ai deja expliquee assez amplement en la Dioptrique ; mais , 
afm que ceux qui verront cet ecrit n aient pas besoin d en 



PREMIERE PARTIE. Ii3 

avoir lu d autres, je repeterai ici qu il y a trois chos s fi 
considerer dans les nerfs, a savoir : leur moelle ou substance 
interieure, qui s etend en forme de petits filets depuis le 
cerveau, d ou elle prend son origine, jusques aux extremites 
des autres membres auxquelles ces iilets sont attaches; puis 
les peaux qui les environnent, et qui, etant continues avec 
relies qui enveloppent le cerveau , composent de petits 
tuyaux dans lesquels ces petits iilets sont enfermes; puis 
enlin les esprits animaux, qui, etant portes par ces memes 
tuyaux depuis le cerveau jusques aux muscles, sont cause 
que ces iilets y demeurent entitlement libres et etendus, 
en telle sorte que la moindre chose qui meut la partie du 
corps ou I extremite de quelqu un d eux est attachee fait 
mouvoir par ce meme moyen la partie du cerveau d ou il 
vient : en meme facon que lorsqu on tire un des bouts d une 
oorde on fait mouvoir 1 autre. 



xni. Que cette action des objets du dehors peut conduire diversemcnt 
les esprits dans les muscles. 



Et j ai explique en la Dioptrique comment tous les objets 
de la vue ne se communiquent a nous que par cela seul 
qu ils meuvent localement, par 1 entremise des corps trans- 
parents qui sont entre eux et nous , les petits filets des neris 
optiques qui sont au fond de nos yeux , et ensuite les en- 
droits du cerveau d ou viennent ces nerfs; qu ils les meuvent, 
dis-je , en autant de diverses facons qu ils nous font voir de 
diversites dans les choses ; et que ce ne sont pas immedia- 
tcment les mouvements qui se font en 1 oeil , mais ceux qui 
se font dans le cerveau, qui representent a Tame ces objets. 
A 1 exemple de quoi il est aise de concevoir que les sons, 
les odeurs , lessaveurs, la chaleur, la douleur, la faim, la 
soif, et generalement tous les objets, tant de nos autres 
sens exte>ieurs que de nos appetits interieurs, excitent aussi 

DESCARTES T. II. <0 



146 LES PASSIONS DE I/AME. 

quelque mouvement en nos nerfs , qui passe par leur moyen 
jusqu au cerveau; et outre que ces divers mouvements du 
cerveau font voir a notre ame divers sentiments, ils peuvent 
aussi faire sans elle que les esprits prennent leur cours vers 
certains muscles plutot que vers d autres, et ainsi qu ils 
ineuvent nos membres, ce que je prouverai seulement ici 
par un exemple. Si quelqu un avance promptement sa main 
centre nos yeux , comme pour nous frapper , quoique nous 
sachions qu il est notre ami , qu il ne fait cela que par jeu , 
et qu il se gardera bien de nous faire aucun mal, nous 
avons toutefois de la peine a nous empecher de les fermer : 
ce qui montre que ce n est point par 1 entremise de notre 
ame qu ils se ferment, puisque c est contre notre propre 
volonte, laquelle est sa seule ou du moins sa principale 
action ; mais c est a cause que la machine de notre corps 
est tellement composee que le mouvement de cette main 
vers nos yeux excite un autre mouvement en notre cerveau, 
qui conduit les esprits animaux dans les muscles qui font 
abaisser les paupieres. 



xiv. Que la diversite qui est entrc les esprits peut aussi diversifier 
leur cours. 



L autre cause qui sert a conduire diversemcnt les esprits 
animaux dans les muscles est 1 inegale agitation de ces 
esprits, et la diversite de leurs parties. Gar lorsque quelques- 
unes de leurs parties sont plus grosses et plus agitees quo 
les autres. elles passent plus avant en ligne droite dans 
les cavites , et dans les pores du cerveau , et par ce moyen 
sont conduites en d autres muscles qu elles ne le seraient si 
elles avaient moins de force. 



PREMIERE PARTIE. 1 i7 



xv. Quelles sont les causes do leur diversity. 

Et cette inegalite pent proceder des diverses matieres dont 
ils sont composes, coimue on voit en ceux qui out bu beau- 
coup de vin quo les vapours de ce vin entrant promptement 
dans le sang- montent du coeur au cerveau ou elles se con- 
vertissent en esprits qui, etant plus forts et plus abondants 
([ue ceux qui y sont d ordinaire , sont capables de mouvoir 
le corps en plusieurs etranges facons. Cette inegalite des 
esprits peut aussi proceder des diverses dispositions du coeur, 
du foie, de 1 estomac, de la rate, et de toutes les autres 
parties qui contribuent a leur production ; car il faut prin- 
ripalement ici remarquer certains petits nerfs inseres dans 
la base du coeur, qui servent a elargir et etrecir les entrees 
de ses concavites, au moyen de quoi le sang- s y dilatant 
plus ou moins fort produit des esprits diversement disposes. 
11 faut aussi remarquer que bien que le sang qui ontre dans 
le coeur y vienne de tous les autres endroits du corps, il 
arrive souvent neanmoins qu il y est davantage pousse de 
quelques parties que des autres, a cause que les nerfs et les 
muscles qui repondent a ces parties-la le pressent ou 1 agitent 
davantage; et que, selon la diversite des parties desquelles 
il vient le plus, il se dilate diversement dans le coeur, et 
ensuite produit des esprits qui out des qualites differentes. 
Ainsi , par exemple, celui qui vient de la partie inferieure 
du foie , ou est le liel , se dilate d autre facon dans le coeur 
que celui qui vient de la rate, et celui-ci autrement que 
celui qui vient des veines des bras ou des jambes, et enfin 
celui-ci tout autrement que le sue des viandes lorsqu etant 
nouvellement sorti de 1 estomac et des boyaux il passe 
proinptemeiU par le foie jusques au coeur. 



148 LES PASSIONS DE I/AME. 



xvi. Comment tous les membres peuvcnt etrc mus par les objets des sens 
et par les esprits sans 1 aide de 1 ame. 

Enfin il taut remarquer que la machine de notre corps est 
tellement composee que tous les changements qui arrivent au 
mouvement des esprits peuvent faire qu ils ouvrent quelques 
pores du cerveau plus que les autres, et reciproquement 
que lorsque quelqu un de ces pores est tant soit peu plus ou 
moins ouvert que de coutume par Faction des nerfs qui servent 
au sens cela change quelque chose au mouvement des esprits, 
et fait qu ils sont conduits dans les muscles qui servent a 
mouvoir le corps en la facon qu il est ordinairement mu a 
1 occasion d une telle action ; en sorte que tous les mouve- 
ments que nous faisons sans que notre volonte y contribue 
(comme il arrive souvent que nous respirons, que nous 
marchons, que nous mangeons, et enfin que nous faisons 
toutes les actions qui nous sont communes avec les betes) 
ne dependent que de la conformation de nos membres et du 
cours que les esprits excites par la chaleur du coeur suivent 
naturellement dans le cerveau, dans les nerfs et dans les 
muscles, en meme facon que le mouvement d une montre 
est produit par la seule force de son ressort et la figure de 
ses roues. 



xvn. Quelles sont les fonctions de Fame. 

Apres avoir ainsi considere toutes les fonctions qui appar- 
tiennent au corps seul, il est aise de connaitre qu il ne reste 
rien en nous que nous devions attribuer a notre ame sinon 
nos pensees , lesquelles sont principalement de deux genres : 
a savoir les unes sont les actions de Tame, les autres sont 
ses passions. Celles que je nomine ses actions sont toutes 
nos volontes, a cause que nous experimentons qu elles 



PREMIERE PARTIE. 150 

vieiment dircctcment de notre ame, et scmblcnt ne d^pendre 
que d elle ; comme, an contraire, on peut generalement 
nommer ses passions toutes les sortes de perceptions ou 
connaissances qui se trouvent en nous , a cause que souvent 
ce n est pas notre ame qui les fait telles qu elles sont, et 
<|iu> toujours elle les recoit des choses qui sont representees 
par elles. 

xvni. De la volonte. 

Derechef nos volontes sont de deux sortes : car les unes 
sont des actions de Fame , qui se terminent en Fame meme, 
comine lorsque nous voulons aimer Dieu, on generalement 
appliquer notre pensee a quelque objet qui n est point ma 
teriel ; les autres sont des actions qui se terminent en notre 
corps , comme lorsque de cela seul que nous avons la volonte 
de nous promener il suit que nos jambes se remuent et que 
nous marchons. 

xix. Des perceptions. 

Nos perceptions sont aussi de deux sortes, et les unes 
ont Fame pour cause, les autres le corps. Celles qui ont 
1 ame pour cause sont les perceptions de nos volontes et de 
toutes les imaginations ou autres pensees qui en dependent : 
car il est certain que nous ne saurions vouloir aucune chose 
< I ne nous n apercevions par meme moyen que nous la vou 
lons ; et bien qu au regard de notre ame ce soit une action 
de vouloir quelque chose, on peut dire que c est aussi en 
die une passion d apercevoir qu elle veut : toutefois, a 
cause que cette perception et cette volonte ne sont en effet 
qu une meme chose , la denomination se fait toujours par 
ce qui est le plus noble , et ainsi on n a point coutume de 
la nommer une passion mais seulement une action. 



150 LES PASSIONS DE I/AME. 



xx. Des imaginations et autres pens6es qui sont forme es par 1 arne. 

Lorsque notre ame s applique a imaglner quelque chose 
qui n est point, comme a se representer un palais enchante 
ou une chimere, et aussi lorsqu elle s applique a considerer 
quelque chose qui est seulement intelligible et non point 
imaginable, par exemple a considerer sa propre nature, les 
perceptions qu elle a de ces choses dependent principalement 
de la volonte qui fait qu elle les apercoit : c est pourquoi on 
a coutume de les considerer comme des actions plutot que 
comme des passions. 



xxi. Des imaginations qui n ont pour cause que le corps. 

Entre les perceptions qui sont causees par le corps, la 
plupart dependent des nerfs; mais il y en a aussi quelques- 
unes qui n en dependent point, et qu on nomine des imagi 
nations, ainsi que celles dont je viens de parler, desquclles 
neanmoins elles different en ce que notre volonte ne s em- 
ploie point a les former, ce qui fait qu elles ne peuvent etre 
mises au nombre des actions de 1 ame , et elles ne precedent 
que de ce que les esprits etant diversement agites, et ren- 
contrant les traces de diverses impressions qui ont precede 
dans le cerveau, ils y prennent leur cours fortuitement par 
certains pores plutot que par d autres. Telles sont les illu 
sions de nos songes et aussi les reveries que nous avons 
souvent etant eveilles, lorsque notre pensee erre nonchalam- 
merit sans s appliquer a rien de soi-meme. Or encore que 
quelques-unes de ces imaginations soient des passions <lc 
Tame, en prenant ce mot en sa plus propre et plus parfaite 
signification , ct qu elles puissent etre toutes ainsi nomniees 
si on le prend en une signification plus generale, toutefois, 
pour ce qu elles n ont pas une cause si notable et si deter- 



PREMIERE PARTIE. Kil 

minee que les perceptions que 1 ame recoit par rentremi si 
des nerfs, et qu elles seniblent n en etre que I ombre et la 
peinture; avant que nous les puissions bien distinguer , il 
taut considerer la difference qui est entre ces autres. 

xxn. De la difference qui est entre les autres perceptions. 

Toutes les perceptions que je n ai pas encore expliquees 
viennent a 1 ame par 1 entremise des nerfs , et il y a entre 
elles cette difference que nous les rapportons, les unes aux 
objets de dehors qui frappent nos sens, les autres a notre 
ame. 

xxiii. Des perceptions que nous rapportons aux objets qui sont hors de nous. 

Celles que nous rapportons a des choses qui sont hors de 
nous, a savoir aux objets de nos sens, sont causees, au 
moms lorsque notre opinion n est point fausse , par ces objets 
qui, excitant quelques mouvements dans les organes des 
sens exterieurs, en excitent aussi par I entremise des nerfs 
dans le cerveau, lesquels font que 1 ame les sent. Ainsi 
lorsque nous voyons la lumiere d un flambeau, et que nous 
oyons le son d une cloche , ce son et cette lumiere sont deux 
diverses actions, qui, par cela seul qu elles excitent deux 
divers mouvements en quelques-uns de nos nerfs, et par leur 
inoyen dans le cerveau, donncnt a 1 ame deux sentiments 
differents, lesquels nous rapportons tellement aux sujets 
que nous supposons etre leurs causes, que nous pensons 
voir le flambeau meme, et omr la cloche, non pas sentir 
seulement des, mouvements qui viennent d eux. 



152 LES PASSIONS DE I/AME. 



xxiv. Des perceptions que nous rapportons a notre corps. 

Les perceptions que nous rapportons a notre corps, ou a 
quelques-unes de ses parties , sont celles que nous avons de 
la faim, de la soif et de nos autres appetits naturels, a quoi 
on peut joindre la douleur. la chaleur et les autres affections 
que nous sentons comme dans nos membres, et non pas 
conime dans les objets qui sont hors de nous ; ainsi nous 
pouvons sentir en meme temps, et par Fentremise des 
memes nerfs, la froideur de notre main et la chaleur de la 
ilammc dont elle s approche, ou bien au contraire la chaleur 
de la main et le froid de Fair auquel elle est exposee, sans 
qu il y ait aucune difference entre les actions qui nous font 
sentir le chaud ou le froid qui est en notre main, et colics 
qui nous font sentir celui qui est hors de nous, sinon que 
Fune de ces actions survenant a Fautre, nous jugeons que 
la premiere est deja en nous, et que celle qui survient n y 
est pas encore, mais en Fobjet qui la cause. 



xxv. Des perceptions que nous rapportons a notre ame. 

Les perceptions qu on rapporte seulement & Fame sont 
celles dont on sent les effets comme en Fame meme, et des- 
quelles on ne connait communement aucune cause prochaine 
a laquelle on les puisse rapporter : tels sont les sentiments 
de joie , de colere , et autres semblables , qui sont quelquefois 
excites en nous par les objets qui meuvent nos nerfs, et 
quelquefois aussi par d autres causes. Or encore que toutes 
nos perceptions, tant celles qu on rapporte aux objets qui 
sont hors de nous que celles qu on rapporte aux diverses 
affections de notre corps, soient veritablement des passions 
au regard de notre ame lorsqu on prend ce mot en sa plus 






PKEMIEUE 1 ARTIE. |:i:j 

generale signification, toutefbis on a coutume de le res- 
treindre 11 signilier seulement celles qui se rapportcnt a 
1 ame meine; et ce ne sont que ces dernieres que j ai en- 
trepris ici d oxpliquer sous le nom de passions de 1 ame. 



xxvi. Quo les imaginations qui ne dependent que du mouvement fortuit des 
esprits peuvent ctre d aussi veritables passions que les perceptions qui dependent 
des nerfs. 

II resle ici a remarquer que toutes les memes choses que 
1 ame apercoit par 1 entremise des nerfs lui peuvent aussi 
etre representees par le cours Ibrtuit des esprits, sans qu il 
y ait autre difference sinon que les impressions qui viennent 
dans le cerveau par les nerfs ont coutume d etre plus vives 
et plus expresses que celles que les esprits y excitent ; ce 
qui m a fait dire en 1 article xxi que celles-ci sont comme 
1 ombre et la peinture des autres. II faut aussi remarquer 
([u il arrive quelquefois que cette peinture est si semblable a 
la chose qu elle represente, qu on peut y etre trompe tou- 
cliant les perceptions qui se rapportent aux objets qui sont 
hors de nous, ou bien celles qui se rapportent a quelques 
parties de notre corps, mais qu on ne peut pas 1 etre en 
ineme facon touchant les passions, d autant qu elles sont si 
proclies et si interieures a notre ame , qu il est impossible 
qu elle les sente sans qu elles soient veritablement telles 
([Ujcllc les sent. Ainsi souvent lorsque Ton dort, et meine 
quelquefois etant eveille, on imagine si fortement certaines 
choses, qu on pense les voir devant soi ou les sentir en son 
corps , bien qu elles n y soient aucunement ; mais , encore 
qu on soit endormi et qu on reve, on ne saurait se sentir 
triste ou emu de quelque autre passion, qu il ne soit tres- 
vrai que 1 ame a en soi cette passion. 



J54 LES PASSIONS DE I/AME. 



xxvii. La definition des passions de 1 ame. 

Apres avoir considere en quoi les passions de Tame dif 
ferent de toutes ses autres pensees , il me semble qu on peut 
generalement les definir des perceptions ou des sentiments , 
ou des emotions de Tame, qu on rapporte particulierement 
a elle, et qui sont causees, et entretenues, et fortiiiees par 
quelque mouvement des esprits. 

xxvin. Explication de la premiere partie de cette definition. 

On les peut nommer des perceptions lorsqu on se sert ge- 
neralement de ce mot pour signifier toutes les pensees qui 
ne sont point des actions de Fame, ou des volontes , mais 
noil point lorsqu on ne s en sert que pour signifier des con- 
naissances evidentes; car 1 experience fait voir que ceux qui 
sont le plus agites par leurs passions ne sont pas ceux qui 
les connaissent le mieux, et qu elles sont du nombre des 
perceptions que 1 etroite alliance qui est entre 1 ame et le 
corps rend confuses et obscures. On^ les peut aussi nommer 
des sentiments, a cause qu elles sont recues en 1 ame en 
meme facon que les objets des sens exterieurs , et ne sont 
pas autrement connues par elle; mais on peut encore mieux 
les nommer des emotions de 1 ame, non-seulement a cause 
que ce nom peut etre attribue a tous les changements ([ui 
arrivent en elle, c est-a-dire a toutes les diverses pensees 
qui lui viennent, mais particulierement pour ce que, de 
toutes les sortes de pensees qu elle peut avoir, il n y en a 
point d autres qui 1 agitent et 1 ebranlent si fort que font ces 
passions. 



PREMIERE PARTIE. 135 



xxix. Explication de son autre partie. 

4 ajoute qu elles se rapportent particulierement a Fame, 
pour les distinguer des autres sentiments qu on rapporte , 
les uns aux objets exterieurs, comme les odeurs, les sons, 
les couleurs ; les autres a notre corps , comme la faim , la 
soif, la douleur. J ajoute aussi qu elles sont causees, entre- 
teriues et fortifiees par quelque mouvement des esprits , alin 
de les distinguer de nos volontes, qu on peut nommer des 
emotions de Tame qui se rapportent a elle , mais qui sont 
causees par elle-meme, et aussi afin d expliquer leur der- 
niere et plus prochaine cause, qui les distingue derechef 
des autres sentiments. 



xxx. Que Fame est unie a toutes les parties du corps conjointement. 

Mais , pour entendre plus parfaitement toutes ces choses , 
il est besoin de savoir que Fame est veritablement jointe a 
tout le corps, et qu on ne peut pas proprement _dire_ qu elle 
soit en quelqu une de ses parties a 1 exclusion des autres, a 
cause qu il est un , et en quelque facon indivisible , a raison 
de la disposition de ses organes qui se rapportent tellement 
tous 1 un a Fautre, que lorsque quelqu un d eux est ote, 
cela rend tout le corps defectueux ; et a cause qu elle est 
d une nature qui n a aucun rapport a 1 etendue, ni aux di 
mensions , ou autres proprietes de la rnatiere dont le corps 
est compose, mais seulement a tout 1 assemblage dc ses or 
ganes, comme il parait de ce qu on ne saurait aucunement 
concevoir la moitie ou le tiers d une ame, ni quelle etendue 
elle occupe; et qu elle ne devient point plus petite de ce 
qu on retranche quelque partie du corps , mais qu elle s en 
separe entierernent lorsqu on dissout [ assemblage de ses 
organes. 



156 LES PASSIONS DE I/AME. 



xxxi. Qu il y a une petite glande dans le cerveau en laquelle 1 ame exerce ses 
fonctions plus parliculierement que dans les autres parties. 

II est besoin aussi de savoir que bien que Tame soit jointe 
a tout le corps, il y a neanmoins en lui quelque partie en 
laquelle elle exerce ses fonctions plus particulierement qu en 
toutes les autres ; et on croit communement que cette jpartie 
est le cerveau, ou peut-etre le coeur : le cerveau, a cause 
que c est a lui que se rapportent les organes des sens; et le 
coeur, a cause que c est comme en lui qu on sent les pas 
sions. Mais en examinant la chose avec soin, il me semblc 
avoir evidemment reconnu que la partie du corps en la- 
quelfe 1 ame exerce immediatement ses fonctions n est nulle- 
ment le coeur ; ni aussi tout le cerveau, mais seulement la 
plus interieure de ses parties, qui est une certaine glande 
fort petite, situee dans le milieu de sa substance, et telle- 
ment suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits 
de ses cavites anterieures ont communication avec ceux de la 
posterieure, que les moindres mouvements qui sont en elle 
peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et 
reciproquement que les moindres changements qui arrivent 
au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les 
mouvements de cette glande. 



xxxn. Comment on connait que cette glande est le principal si6ge de 1 ame. 

La raison qui me persuade que 1 ame ne peut avoir en 
tout le corps aucun autre lieu que cette glande ou elle 
exerce immediatement ses fonctions est que je considere que 
les autres parties de notre cerveau sont toutes doubles , 
comme aussi nous avons deux yeux, deux mains, deux 
oreilles , et enfin tqus les organes de nos sens exterieurs sont 
doubles ; et que , d autant que nous n avons qu une seule et 






PREMIERE PART1E. !> 

simple pensee d uhe meme chose en meme temps, il taut 
necessairement qu il y ait quelque lieu ou les deux images 
qui vionnent par les deux yeux, ou les deux autres impres 
sions (jui viennent d un seul objet par les doubles organes 
des autres sens , se puissent assembler en une avant qu elles 
parviennent a Tame, afin qu elles ne lui representent pas deux 
objets au lieu d un : et on peut aisement concevoir que ces 
images ou autres impressions se reunissent en cette glande 
par I entremise des esprits qui remplissent les cavites du cer- 
veau , mais il n y a aucjin^utr^^ndroit dans _lg .cojrps_pu 
elles puissent ainsi etre unies sinon ensuite o^ce qu/ellejje_ 
sont en cette glande. 



. Que le siege des passions n est pas dans le coeur. 

Pour 1* opinion de ceux qui pensent que Tame recoit ses 
passions dans le coeur, elle n est aucunement considerable, 
car elle n est fondee que sur ce que les passions y font sen- 
tir quelque alteration ; et il est aise a remarquer que cette 
alteration n est sentie, comme dans le coeur, que par I en 
tremise d un petit nerf qui descend du cerveau vers lui, 
ainsi que la douleur est sentie comme dans le pied par I en 
tremise des nerfs du pied, et les astres sont apercus comme 
dans le ciel par I entremise de leur lumiere et des nerfs 
optiques : en sorte qu il n est pas plus necessaire que notre 
ame exerce immediatement ses fonctions dans le coeur pour 
y sentir les passions, qu il est necessaire qu elle soit dans le 
ciel pour y voir les astres. 

xxxiv. Comme I ame et le corps agissent 1 un cohtre 1 autre. 

Concevons done ici que Tame a son siege principal dans 
la petite glande qui est au milieu du cerveau, d ou elle 



158 LES PASSIONS DE I/AME . 

rayonne en tout le reste du corps par 1 entremise des esprits, 
des nerfs et meme du sang, qui, participant aux impres 
sions des esprits, Ics peut porter par les arteres en tous les 
membres, et, nous souvenant de ce qui a ete dit ci-dessus 
de la machine de notre corps, a savoir que les petits filets 
de nos nerfs sont tellement distribues en toutes ses parties , 
qu a 1 occasion des divers mouvements qui y sont excites par les 
objets sensibles ils ouvrent diversement les pores du cerveau, 
ce qui fait que les esprits animaux contenus en ces cavites 
entrent diversement dans les muscles , au moyen de quoi ils 
peuvent mouvoir les membres en toutes les diverscs facons 
qu ils sont capables d etre mus , et aussi que toutes les autres 
causes qui peuvent diversement mouvoir les esprits suffisent 
pour les conduire en divers muscles , ajoutons ici que la pe 
tite glande qui est le principal siege de Fame est tellement 
suspendue entre les cavites qui contiennent ces esprits , qu elle 
peut etre mue par eux en autant de diverses facons qu il y 
a de diversites sensibles dans les objets ; mais qu elle peut 
aussi etre diversement mue par Tame , laquelle est de telle 
nature qu elle recoit autant de diverses impressions en elle, 
c est-a-dire qu elle a autant de diverses perceptions qu il ar 
rive de divers mouvements en cette glande , comme aussi 
reciproquement la machine du corps est tellement composee 
que de cela seul que cette glande est diversement mue par 
1 ame , ou par telle autre cause que ce puisse etre , elle pousse 
les esprits qui I environnent vers les pores du cerveau , qui 
les conduisent par les nerfs dans les muscles , au moyen de 
quoi elle leur fait mouvoir les membres. 



xxxv. Exemple de la facon que les impressions des objets s unissent en 
la glande qui est au milieu du cerveau. 



Ainsi, par exemple, si nous voyons quelque animal venir 
vers nous, la lumiere reflechie de son corps en peint deux 



1 REMiEKE 1 ARTIE. I. )!) 

images, une en cliacun de nos ycux, et ces deux images en 
torment deux autres , par 1 entremise des nerf s optiques , 
dans la superlicie interieure du cerveau qui regarde ces cavi- 
tes; puis de la, par rentremise des esprits dont ces cavites 
sont remplies, ces images rayonuent en telle sorte vers la 
petite glandc que ces esprits environnent , que le mouve- 
ment qui compose chaque point de 1 une des images tend 
vers le meme point de la glande vers lequel tend le mouve- 
ment qui forme le point de 1 autre image, laquelle repre- 
sente la meme partie de cet animal : au moyen de quoi les 
deux images qui sont dans le cerveau n en composent qu une 
seule sur la glande, qui, agissant immediatement centre 
Fame , lui fait voir la figure de cet animal. 



xxxvi. Exemple de la facon que les passions sont exciters en Fame. 

Et , outre cela , si cette figure est fort etrange et fort ef- 
froyable , c est-a-dire si elle a beaucoup de rapport avec les 
choses qui ont ete auparavant nuisibles au corps, cela ex 
cite en l ame_ la passion de la crainte , et ensuite celle de la 
liardiesse, ou bien celle de la peur et de 1 epouvante, selon 
le divers temperament du corps ou la force de Tame, et 
selon qu on s est auparavant garanti par la defense ou par 
la fuite centre les choses nuisibles auxquelles 1 impression 
presentc a du rapport; car cela rend le cerveau tellement 
dispose en quelques hommes, que les esprits reflechis de 
T image ainsi formee sur la glande vont de la se rendre partie 
dans les nerf s qui servent a tourner le dos et remuer les 
jambes pour s enfuir, et partie en ceux qui elargissent ou 
etrecissent tellement les orifices du coeur ou bien qui agi- 
tent tellement les autres parties d ou le sang lui est envoye, 
(jue , ce sang y etant rarefie d autre facon que de coutume , 
il envoie des esprits au cerveau qui sont propres a entre- 
tenir et fortifier la passion de la peur, c est-a-dire qui sont 



100 LES PASSIONS DE I/AME. 

propres & tenir ouverts ou bien a ouvrir derechef les pores 
du cerveau qui les conduisent dans les memes nerfs : car 
de cela seul que ces esprits entrent en ces pores ils excitent 
un mouvement particulier en cette glande, lequel est insti- 
tue de la nature pour faire sentir a 1 ame cette passion; et 
pour ce que ces pores se rapportent principalement aux pe- 
tits nerfs qui serverit & resserrer ou elargir les orifices du 
coeur, cela fait que Fame la sent principalement comme 
dans le coeur. 



xxxvii. Comme il parait qu elles sont toutcs causees par quelque mouvement 

des esprits. 

Et pour ce que le semblable arrive a toutes les autres pas 
sions, a savoir qu elles sont principalement causees par les 
esprits qui sont contenus dans les cavites du cerveau, en 
tant qu ils prennent leur cours vers les nerfs qui servent a 
elargir ou etrecir les orilices du coeur ou a pousser diver- 
sement vers lui le sang qui est dans les autres parties, ou, 
en quelque autre facon que ce soit , a entretenir la meme 
passion , on peut clairement entendre de ceci pourquoi j ai 
mis ci-dessus en leur definition qu elles sont causees par 
quelque mouvement particulier des esprits. 



xxxvni. Exemple des mouvements du corps qui accompagnent les passions 
et ne dependent point de Tame. 

Au reste, en meme facon que le cours que prennent ces 
esprits vers les nerfs du cceur suffit pour donner le mouve 
ment a la glande par lequel la peur est mise dans 1 ame, 
ainsi aussi , par cela seul que quelques esprits vont en meme 
temps vers les nerfs qui servent a remuer les jambes pour 
t uir, ils causent un autre mouvement en la meme glande 
par le moyen duquel Tame sent et apercoit cette fuite, la- 



/ li> 



, 

PREMIERE PARTIE. 

quelle peut en celte t acon eHre excitee dans le corps par la 

seule disposition des orpines et sans que Tame y eoiitribue. 

i 

xxxix. Comment une inline cause peut exciter diverses passions en divers 
homines. 

La meme impression que la presence d un objet effroyable 
fait sur la glande , et qui cause la peur en quelques liommes , 
peut exciter en d autres le courage et la liardiesse, dont la 
raison est que tous les cerveaux ne sont pas disposes en 
meme facon, et que le meme mouvement de la glande qui 
en quelques-uns excite la peur fait dans les autres que les 
esprits entrent dans les pores du cerveau qui les conduisent 
partie dans les nerfs qui servent a remuer les mains pour se 
defendre, et partie en ceux qui agitent et poussent le sang 
vers le coeur, en la facon qui est requise pour produire des 
esprits propres a continuer cette defense et en retenir la 
volonte. 



XL. Quel est le principal effet des passions. 

Car il est besoin de remarquer que le principal effet de 
toutes les passions dans les hommes est qu elles incitent et 
disposent leur ame a vouloir les choses auxquelles elles pre- 
parent leur corps : en sorte que le sentiment de la peur Tin- 
cite a vouloir fuir, celui de la liardiesse a vouloir combattre, 
et ainsi des autres. 



XLI. Quel est le pouvoir de 1 aine au regard du corps. 

Mais la volonte est tellement libre de sa nature, qu elle ne 
peut jamais etre contrainte : et des deux sortes de pens^es 
quej ai distinguees en Tame, dont les unes sont ses* actions , 



DESCARTES T. II. 



102 LES PASSIONS DE 1/AME. 

a savoir ses volontes, Ics autres ses passions, en prcnant ce 
mot en sa plus generate signification, qui comprend toutes 
sortes de perceptions , les premieres sont absolumenf en son 
pouvoir, et ne peuvent qu indirectement etre changees par 
le corps, comme au contraire les dernieres dependent abso- 
lument des actions qui les conduisent, et elles ne peuvent 
qu indirectement etre changees par Tame , excepte lorsqu elle 
est elle-meme leur cause. Et toute 1 action de 1 ame consiste 
en .ce que par cela seul qu elle veut quelque chose , elle 
fait que la petite glande a qui elle est etroitement jointe se 
meut en la facon qui est requise pour produire 1 effet qui se 
rapporte a cette volonte. 



Kin. Comment on trouveen samemoireles choscs dont on veut se souvenir. 

Ainsi lorsque 1 ame veut se souvenir de quelque chose , 
cette volonte fait que la glande se penchant successivement 
vers divers cotes pousse les esprits vers divers endroits <lu 
cerveau , jusques a ce qu ils rencontrent celui ou sont les 
traces que 1 objet dont on veut se souvenir y a laissees : car 
ces traces ne sont autre chose sinon que les pores du cer 
veau, par ou les esprits ont auparavant pris leurs cours a 
cause de la presence de cet objet, out acquis par cela une 
plus grande facilite que les autres a etre ouverts derechef en 
meme facon par les esprits qui viennent vers eux; en sorte 
que ces esprits rencontrant ces pores entrent dedans plus 
facilement que dans les. autres, au moyen de quoi ils ex- 
citent un inouvement particulier en la glande, lequel repi e- 
sente a rame le meme objet et lui fait connaitre qu il est 
celui duquel elle voulait se souvenir. 



PREMIERE PARTIE. |r,:| 



XLIII. Comment 1 ame peut imaginer, etre attentive et mouvoir le corps. 



Ainsi quand on veut imaginer quelque chose qu on n a 
jamais vue , cette volonte a la force de faire que la glande 
so meut en la facon qui est requise pour pousser les esprits 
vers les pores du cerveau par 1 ouverture desquels cette 
chose peut etre represented ; ainsi quand on veut arreter son 
attention a considerer quelque temps un meme objet, cette 
volonte rctient la glande pendant ce temps-la penchee vers 
un meme cote; ainsi, enfin, quand on veut marcher ou 
mouvoir son corps en quelque facon , cette volonte fait que 
la glande pousse les esprits vers les muscles qui servent a 
cet effet. 



XLIV. Que chaque volonte est naturellement jointe a quelque mouvement 
de la glande ; mais que , par Industrie ou par habitude , on la peut joindre & 
d autres. 



Toutefois ce n est pas toujours la volonte; d exciter en nous 
quelque mouvement, ou quelque autre effet, qui peut faire 
que nous 1 excitons : mais cela change selon que la nature 
ou 1 habi tude ont diversement joint chaque mouvement de 
la glande a chaque pensee. Ainsi, par exemple, si on veut 
disposer ses yeux a regarder un objet fort eloigne, cette 
volonte fait que leur prunelle s elargit; et si on les veut 
disposer a regarder un objet fort proche, cette volonte fait 
qu ellc s etrecit : mais si on pense seulement a elargir la 
prunelle, on a beau en avoir la volonte, on ne 1 elargit 
point pour cela , d autant que la nature n a pas joint le 

mouvement de la glande qui sert a pousser les esprits vers 
le nerf optiquc en la facon qui est requise pour elargir ou 
(Hi vcir la prunelle avcc la volonte dc 1 elargir ou etrecir, 
mais bicn avcc celle de regarder des objets eloignes ou 



464- LES PASSIONS DE L AME. 

proclies. Et lorsqu en parlant nous ne pensons qu au sens 
de ce que nous voulons dire, cela fait que nous remuons 
la langue et les levres beaucoup plus promptement et beau- 
coup mieux que si nous pensions a les remuer en toutesles 
facons qui sont requises pour proferer les memes paroles, 
d autant que I liabitude que nous avons acquise en apprenant 
a parler a fait que nous avons joint Faction de Tame, qui, 
par 1 entremise de la glande, peut mouvoir la langue el 
les levres, avec la signification des paroles qui suivent de 
ces mouvements , plutot qu avec les mouvements memes. 

XLV. Quel est le pouvoir de 1 ame au regard de ses passions. 

Nos passions ne peuvent pas aussi directement etre exci- 
tees ni otees par Faction de notre volonte, mais elles peuvent 
Fetre indirectement par la representation des choses qui out 
coutume d etre jointes avec les passions que nous vouloris 
avoir, ct qui sont contraires a celles que nous voulons reje- 
ter. Ainsi pour exciter en soi la hardiesse et oter la peur, il 
ne suffit pas d en avoir la volonte, mais il faut s appliquer 
a considerer les raisons , les objets ou les exemples qui per- 
suadent que le peril n est pas grand ; qu il y a toujours plus 
de surete en la defense qu en la fuite ; qu on aura de la 
gloire et de la joie d avoir vaincu, au lieu qu on ne peut 
attendre que du regret et de la honte d avoir fui , et choses 
semblables. 



XLVI. Quelle est la raison qui empeche que 1 ame ne puisse entierement 
disposer de ses passions. 

Et il y a une raison particuliere qui empeche Tame de 
pouvoir promptement changer ou arreter ses passions, la- 
quelle m a donne sujet de mettre ci-dessus en leur defini 
tion qu elles sont non-seulement causees mais aussi entiv- 



PREMIERE PARTIE. llTi 

tenues et fortifiees par quelque mouvoincnt particulicr des 
esprits. Cettc raison cst qu elles sont presque toutes accom- 
pagnees de quclquc emotion qui se fait dans le coeur, et 
par consequent aussi en tout le sang et les esprits, en sorte 
que, jusqu a ce quo cette emotion aitcesse, elles demeurent 
presentes a notre pensee en meme facon que les objets sen- 
sibles y sont presents pendant qu ils agissent centre les or- 
ganes de nos sens. Et comme Tame, en se rendant fort 
attentive a quelquc autre chose, peut s empecher d oui r un 
petit bruit on de sentir une petite douleur, mais ne peut 
s empecher en meme facon d oui r le tonnerre ou de sentir 
le feu qui brule la main, ainsi elle peut aisement surmonter 
les moindres passions mais non pas les plus violentes et les 
plus fortes , sinon apres que I emotion du sang et des esprits 
est apaisee. Le plus que la volonte puisse faire pendant que 
cette emotion est en sa vigueur, c est de ne pas consentir 
a ses effets , et de retenir plusieurs des mouvements auxquels 
elle dispose le corps. Par exemple si la colerc fait lever la 
main pour frapper, la volonte peut ordinairement la rete 
nir; si la peur incite les jambes a tuir, la volonte les peut 
arreter, et ainsi des autres. 



XLVII. En quoi consistent les combats qu on a coutume d imaginer entre la 
partie ijiferieure et sup6rieure de 1 ame. 

Et ce n est qu en la repugnance qui est entre les mouve 
ments que le corps par ses esprits et Fame par sa volonte 
tendent a exciter en meme temps dans la glande , que con 
sistent tous les combats qu on a coutume d imaginer entre 
la partie inferieure de 1 ame, qu on nomme sensitive, et la 
superifcure qui est raisonnable, ou bien entre les appetits na- 
turels et la volonte; car il n y a en nous qu une seule ame, 
et cette ame n a en soi aucune diversite de parties : la meme 

** _ J /w* 

(jui cst sensitive csl raisonnable , et (ous siis appetits sont des 



166 LES PASSIONS DE I/AME. 

volontes. L errcur qu on a commise en lui faisant jouer 
divers personnages qui sont ordinairement contraires les uns 
aux autres ne vient que de ce qu on n a pas bien distingue 
ses fonctions d avec celles du corps, auquel seul on doit at- 
tribuer tout ce qui peut etre remarque en nous qui repugne 
a notre raison; en sorte qu il n y a point en ceci d autre 
combat sinon que la petite glande qui est au milieu du cer- 
veau pouvant etre poussee d un cote par Fame et de 1 autre 
par les esprits animaux, qui ne sont que des corps ainsi 
que j ai dit ci-dessus, il arrive souvent que ces deux impul 
sions sont contraires , et que la plus forte empeche 1 effet do 
Tautre. Or on peut distinguer deux sortes de mouvements 
excites par les esprits dans la glande : les uns representent 
a Fame les objets qui meuvent les sens ou les impressions 
qui se rencontrent dans le cerveau et ne font aucun effort 
sur sa volonte ; les autres y font quelque effort , a savoir 
ceux qui causent les passions ou les mouvements du corps 
qui les accompagnent : et pour les premiers, encore qu ils 
empechent souvent les actions de Fame, ou bien qu ils 
soient empeches par elles, toutefois, a cause qu ils ne sont 
pas directement contraires, on n y remarque point de com 
bats. On en remarque seulement entre les derniers ct les 
volontes qui leur repugnent; par exemple entre Feffort dont 
les esprits poussent la glande pour causer en Fame le desir 
de quelque chose, et celui dont Fame la repousse par la vo 
lonte qu elle a de fuir la meme chose : et ce qui fait prin- 
cipalement paraitre ce combat, c est que la volonte n ayant 
pas le pouvoir d excitcr directement les passions , ainsi qu il 
a dcja etc dit, elle est contrainte d user d industrie et de 
s appliquer a considerer successivement diverses choses dont 
s il arrive que Fune ait la force de changer pour un mo 
ment le cours des esprits, il peut arriver que celle qui suit 
ne Fa pas, et qu ils le reprennent aussitot apres, a cause 
que la disposition qui a precede dans les nerfs, dans le 
coeur et dans le sang, n est pas changee, ce qui fait que 






PREMIERE PARTIE. 107 

1 anie se sent poussee prcsquc en memo temps a desirer et 
ne pas desirer une memo chose; et c est de la qu on a pris 
occasion d imaginer en elle deux puissances qui se coui- 
battent. Toutcfois on peut encore concevoir quelque combat 
en ce que souvent la meme cause qui excite en 1 ame quelque 
passion excite aussi certains inouvements dans le corps aux- 
quels Tame ne contribue point, et lesquels elle arrete ou 
tache d arreter sitot qu elle les apercoit; comme on eprouve 
lorsque ce qui excite la peur fait aussi que les esprits entrant 
dans les muscles qui servent a remuer les jambes pour 
tiiir, et que la volonte qu on a d etre hardi les arrete. 



XLVJII. En quoi on connait la force ou la faiblcsse des ames, et quel est 
le mal des plus faibles. 



Or c est par le succes de ces combats que chacun peut 
connaitre la force ou la faiblesse de son ame; car ceux en 
qui naturellement la volonte peut le plus aisement vaincre 
les passions et arreter les mouvements du corps qui les ac- 
compagnent out sans doute les ames les plus fortes: mais il 
y en a qui ne peuvent eprouver leur force, pour ce qu ils 
ne font jamais combat tre leur volonte avec ses propres 
armes , mais seulement avec celles que lui fournissen* 
quelques passions pour resister a quelques autres. Ce que je 
nomme ses propres armes sont des jugements fermes et de 
termines touchant la connaissance du bien et du mal, sui- 
vant les([iiels elle a resolu de conduire les actions de sa vie; 
et les ames les plus faibles de toutes sont celles dont la vo 
lonte ne se determine point ainsi a suivre certains juge 
ments, mais se laisse continuellement emporter aux passions 
presentes, lesquelles etant souvent contraires les unes aux 
autres la tirent tour a tour a leur parti, et, I employant a 
combattre contre elle-meme, mettent rame au plus deplo 
rable etat qu elle puisse (*tre. Ainsi lorsque la peur repre- 



168 LES PASSIONS DE J/AME. 

sente la mort comme un mal extreme et qui ne pout etre 
evite que par la fuite, F ambition , d autre cote , represente 
Finfamie de cette fuite comme un mal pire que la mort; ces 
deux passions agitent diversement la volonte, laquelle obeis- 
sant tantot a Furie, tantot a Fautre, s oppose continuelle- 
ment a soi-meme, et ainsi rend Fame esclave et malheu- 
reuse. 



XLIX. Que la force de 1 arnc ne suffit pas sans la connaissance de laverite. 

II est vrai qu il y a fort peu d hommes si faibles et irreso- 
lus qu ils ne veulent rien que ce que leur passion leur dicte. 
La plupart ont des jugements determines, suivant lesquels 
ils reglent une partie de leurs actions; et bien que souvent 
ces jugements soient faux, et meme fondes sur quelques 
passions par lesquelles la volonte s est auparavant laisse 
vaincre ou seduire, toutefois, a cause qu elle continue de 
les suivre lorsque la passion qui les a causes est absente, on 
les pent considerer comme ses propres armes, et penser que 
les ames sont plus fortes ou plus faibles a raison de ce 
qu elles peuvent plus ou moins suivre ces jugements et resis- 
ter aux passions presentes qui leur sont contraires. Mais il 
y a pourtant grande difference entre les resolutions qui pre 
cedent de quelque fausse opinion, et celles qui ne sont ap- 
puyees que sur la connaissance de la verite; d autant que si 
on suit ces dernieres, on est assure de n en avoir jamais de 
regret ni de repentir, au lieu qu on en a toujours d avoir 
suivi les premieres lorsqu on en decouvre Ferreur. 

i,. Qu il n y a point d ame si faible qu elle ne puisse, etant bien conduite, 
acqu6rir un pouvoir absolu sur ses passions. 

Et il est utile ici de savoir que, comme il a deja ete diL 
ci-dessus, encore que chaque mouvement de la glandc 



PREMIERE PARTIE. III!) 

semblr avoir etc joint par la nature a chacune de nos pen- 
sees des le commencement de notre vie, on les peut toutr- 
fois joindiv a d autres par habitude, ainsi que 1 experience 
fait voir aux paroles, qui excitent des mouvcmcnls en la 
glande, lesquels, selon 1 institution de la nature, ne repre- 
sentent a Tame que leur son lorsqu elles sont proferees de la 
voix, on la figure de leurs lettres, lorsqu elles sont ecrites, 
<>t qui, neanmoins, par 1 habitude qu on a acquise en pen- 
sant a ce qu elles signifient lorsqu on a oui leur son ou 
bien qu on a vu leurs lettres, ont coutume de faire con- 
cevoir cette signification plutot que la figure dc leurs lettres 
ou bien le son de leurs syllabes. II est utile aussi de savoir 
qu encore que les mouvements, tant de la glande que des 
esprits du corveau, qui representent a Fame certains objets, 
soient naturellement joints avec ceux qui excitent en elle 
certaines passions, ils peuvent toutefois par habitude en etre 
separes et joints a d autres fort differents, et memo que 
cette habitude peut etre acquise par une seule action, et ne 
requiert point un long usage. Ainsi lorsqu on rencontre ino- 
pinement quelque chose de fort sale en une viande qu on 
mange avec appetit, la surprise de cette rencontre peut tel- 
lement changer la disposition du cerveau qu on ne pourra 
plus voir par apres de telle viande qu avec horreur, au lieu 
qu on la mangeait auparavant avec plaisir. Et on peut re- 
marquer la memo chose dans les betes; car encore qu elles 
n aienl point de raison, ni peul-rlre aussi aiiciinc pcnsiv. 
tous les mouvements des esprits et de la glande, qui excitent 
en nous les passions, ne laissent pas d etre en elles et d y 
servir a entretenir et fortifier, et non pas comme en nous 
les passions , mais les mouvements des nerfs et des muscles , 
<jui out coutume de les accompagner. Ainsi lorsqu un chien 
voit une perdrix , il est naturellement port a courir vers 
die, et lorsqu il voit tirer un fusil, ce bruit 1 incite naturel 
lement a s enfuir; mais neanmoins on dresse ordinairement 
les cliiens couchants en telle sorte, que la vue d une perdrix 



170 LES PASSIONS DE I/AME. 

fait qu ils s arretent , et que le bruit qu ils oient apres lors- 
({u on tire sur elle fait qu ils y accourent. Or ces choscs sont 
utiles a savoir pour donner le courage a un chacun d etu- 
dier a regarder ses passions : car puisqu on pent, avec un 
peu d industrie, changer les mouvements du cerveau dans 
les animaux depourvus de raison , il est evident qu ou le 
pent encore mieux dans les hommes; et que ceux meine 
qui ont les plus faibles ames pourraient acquerir un empire 
tres-absolu sur toutes leurs passions , si on employait assez 
d industrie a les dresser et a les conduire. 



DEUXIEME PARTIE. 



DU NOMBRE ET DE L ORDRE DES PASSIONS, ET I/EXPLICATION 
DES SIX PRIMITIVES. 



LI. Quelles sont les premieres causes des passions. 

On connait , de ce qui a ete dit ci-dessus, que la derniere 
et plus prochaine cause des passions de Fame n est autre que 
1 agitation dont les esprits meuvent la petite glande qui est 
au milieu du cerveau. Mais cela ne suftit pas pour les pou- 
voir distinguer les unes des autres ; il est besoin de recher- 
cher leurs sources, et d examiner leurs premieres causes : 
or encore qu elles puissent quelquefois etre causees par 1 ac- 
tion de 1 ame qui se determine a concevoir tels ou tcls 
objets, et aussi par le seul temperament du corps ou par les 
impressions qui se rencontrent ibrtuitement dans le cerveau, 
comme il arrive lorsqu on se sent triste ou joyeux sans en 
pouvoir dire aucun sujet, il parait neanmoins, par ce qui a 
ete dit , que toutes les memes peuvent aussi etre excitees par 
les objets qui meuvent les sens, et que ces objets sont leurs 



DEUXIEME PARTIE. 171 

causes les plus ordinaires ot prinoipales : d ou il suit <|iir 
pour les trouver toutes il suflit de considerer tons les eil ds 
de ces objets. 

LII. Quel est leur usage, et comment on les peut denombrer. 

Je remarquc, outre cela, que les objets qui meuvent les 
sens, n excitent pas en nous diverses passions a raison de 
toutes les diversites qui sont en eux, mais seulement a raison 
des diverses fafons qu ils nous peuvent nuire ou profiler, on 
bien en general etre importants ; et que 1 usage de toutes les 
passions consiste en cela seul qu elles disposent Tame a 
vouloir les choses que la nature dicte nous etre utiles, et a 
persister en cette volonte, comme aussi la meme agitation 
des esprits qui a coutume de les causer dispose le corps aux 
mouvements qui servent a 1 execution de ces choses : c/est 
pourquoi , afin de les denombrer, il faut seulement examiner 
par ordre en combien de diverses facons qui nous importent 
nos sens peuvent etre mus par leurs objets; et je ferai ici 
le denombrement de toutes les principales passions selon 
1 ordre qu elles peuvent ainsi etre trouvees. 



L ORDRE ET LE DENOMBREMENT DES PASSIONS. 

LUI. L adrniration. 

Lorsque la premiere rencontre de quelque objet nous sur- 
prend, et que nous le jugeons etre nouveau, ou fort different 
de ce que nous connaissions auparavant, ou bien de ce que 
nous supposions qu il devait etre, cela fait que nous 1 ad- 
mirons et en sommes etonnes ; et pour ce que cela peut 
arriver avant que nous connaissions aucunement si cet objet 
nous est convenable ou s il ne Test pas, il me semble que 



172 LES PASSIONS DE I/AME . 

V admiration est la premiere de toutes les passions : et elle 
if a point de contraire, a cause que si 1 objet qui se present*? 
ri a rien en soi qui nous surprenne, nous n en sommes au- 
eunement emus, et nous le considerons sans passion. 



LIV. L estime et le mepris, la generosit6 ou 1 orgueil, et 1 humilite ou la 
bassesse. 



A 1 admii ation est jointe 1 estime ou le mepris , selon que 
c est la grandeur d un objet ou sa petitesse que nous admi- 
rons. Et nous pouvons ainsi nous estimer ou nous mepriser 
nous-memes : d ou viennent les passions , et ensuite les 
habitudes de magnanimite ou d orgueil, et d humilite ou de 
bassesse. 

LV. La veneration et le detain. 

Mais quand nous estimons ou meprisons d autres objets, 
que nous considerons comme des causes libres capables de 
faire du bien ou du mal, de 1 estime vient la veneration, et 
du simple mepris le dedain. 



LVI. L amour et la hainc. 

Or toutes les passions precedentes peuvent etre excitees en 
nous sans que nous apercevions en aucune facon si 1 objet 
qui les cause est bon ou mauvais. Mais lorsqu une chose 
nous est representee comme bonne a notre egard, c est-a-dire 
comme nous etant convenabie , cela nous fait avoir pour elle 
de Tamour ; et lorsqu elle nous est representee comme mau- 
vaise ou nuisible, cela nous excite a la haine. 



DEUXIEME PARTI S. 173 



LVII. Le desir. 

DC la meme consideration du bien et du mal naisscnt 
toutcs les autres passions; mais, atin de les mettre par 
ordre , je distingue les temps , et , considerant qu elles nous 
portent bien plus a regarder 1 avenir que le present ou le 
passe, je commence par le desir. Car non-seulement lors- 
(ju on desire acquerir uii bien qu on n a pas encore, ou bien 
eviter un mal qu on juge pouvoir arriver, mais aussi lors- 
qu on ne souhaite que la conservation d un bien, ou 1 absence 
d un mal , qui est tout ce a quoi se peut etendre cette pas 
sion, il est evident qu elle regarde toujours 1 avenir. 



LVIII. L espe rance, la crainte, la jalousie, la securite et le d^sespoir. 

11 sutlit de penser que 1 acquisition d un bien ou la fuite 
d un mal est possible pour etre incite a la desirer. Mais 
quand on considere, outre cela, s il y a beaucoup ou peu 
d apparence qu on obtienne ce qu on desire, ce qui nous 
represente qu il y en a beaucoup excite en nous 1 esperance, 
et ce qui nous represente qu il y en a peu excite la crainte, 
dont la jalousie est une espece, Lorsque 1 esperance est 
extreme, elle change de nature et se nomme securite ou 
assurance ; comme au contraire Fextreme crainte devient 
desespoir. 



LIX. L irresolution , le courage, la hardiesse, l 6mulation, la Iachet6 et 
1 epouvante. 

Et nous pouvons ainsi esperer et craindre encore que 
Tevenement de ce que nous attendons ne depende aucune- 
ment de nous; mais quand il nous est represente comme 



17 i LES PASSIONS DE I/AME. 

dependant, il pent y avoir de la difficulte en Telection des 
moyens ou en 1 execution. DC la premiere vient 1 irresolution, 
qui nous dispose a deliberer et prendre conseil. A la der- 
niere s oppose le courage ou la hardiesse, dont I einulation 
est une espece. Et la lachete est contraire au courage comme 
la peur ou 1 epouvante a la hardiesse. 

LX. Le remords. 

Et si on s est determine a quelque action avant que 1 irre 
solution fut otee, cela fait naitre le remords de conscience, 
lequel ne regarde pas le temps a venir, comme les passions 
precedentes, mais le present ou le passe. 

LXI. La joie et la tristesse. 

Et la consideration du bien present excite en nous de la 
joie, celle du mal de la tristesse, lorsque c est un bien ou 
un mal qui nous est represente comme nous appartenant. 

LXII. La moquerie, 1 envie, la piti6. 

Mais lorsqu il nous est represente comme appartenant a 
d autres homines, nous pouvons les en estimer dignes ou 
indignes; et lorsque nous les en estimons dignes, cela 
n excite point en nous d autre passion que la joie en tant 
que c est pour nous quelque bien de voir que les choses 
arrivent comme elles doivent. II y a seulement cette diffe 
rence, que la joie qui vient du bien est serieuse, au lieu que 
celle qui vient du mal est accompagnee de ris et de mo 
querie. Mais si nous les en estimons indignes, le bien excite 
Tenvie , et le mal la pitie , qui sont des especes de tristesse. 
Et il est a remarquer que les memes passions qui se rap- 



DEUXIEME PARTIE. 175 

portent aux bicns on aux nmux presents peuvent souvent 
aussi etre rapportees a ceux qui sont a venir, en taut que 
( opinion qu on a qu ils adviendront les represente comme 
presents. 

LXIII. La satisfaction de soi-m6me et le repeutir. 

Nous pouvons aussi considerer la cause du bien ou du mal , 
taut present que passe, et le bien qui a ete fait par nous- 
inemes nous donne une satisfaction interieure qui est la 
plus douce de toutes les passions; au lieu que le mal excite 
le repentir, qui est la plus amere. 

LXIV. La faveur et la reconnaissance. 

Mais le bien qui a ete fait par d autres est cause que nous 
avons pour eux de la faveur, encore que ce ne soit point a 
nous qu il ait ete fait; et si c est a nous, a la faveur nous 
joi^nons la reconnaissance. 



xv. L indignation et la colere. 

Tout de ineme le mal fait par d autres, n etant point 
rapporte a nous, fait seulement que nous avons pour eux de 
( indignation ; et lorsqu il y est rapporte , il emetit aussi la 
colere. 

LXVI. La gloire et la honte. 

De plus, le bien qui est ou qui a ete en nous, etant 
rapporte a Fopinion que les autres en peuvent avoir, excite 
en nous de la gloire; et le mal , de la honte. 



176 LES PASSIONS DE I/AME. 



LXVII. Le degout, le regret et 1 allegresse. 

Et quelquefois la duree du bien cause 1 ennui ou le de- 
gout, au lieu que celle du mal diminue la tristesse. Enfin 
du bien passe vient le regret, qui est une espece de tris 
tesse ; et du mal passe vient 1 allegresse , qui est une espece 
de joie. 



LXVIII. Pourquoi ce denombrement des passions est different de celui 
qui est communement regu. 

Voila 1 ordre qui me semble etre le meilleur pour de- 
nombrer les passions. En quoi je sais bien que je m eloigne 
de 1 opinion de tous ceux qui en ont ci-devant ecrit, mais 
ce n est pas sans grande raison. Car ils tirent leur denom 
brement de ce qu ils distinguent en la partie sensitive de 
1 ame deux appetits, qu ils nomment, 1 un concupiscible , 
1 autre irascible. Et pour ce que je ne connais en 1 ame au- 
cune distinction de parties, ainsi que j ai dit ci-dessus, cela 
me semble ne signiiier autre chose sinon qu elle a deux la- 
cultes, Tune de desirer, Tautre de se facher; et a cause 
qu elle a en meme facon les facultes d admirer, d aimer, 
d esperer , de craindre , et ainsi de recevoir en soi chacune 
des autres passions, ou de faire les actions auxquelles ces 
passions la poussent, je ne vois pas pourquoi ils ont voulu 
les rapporter toutes a la concupiscence ou a la colere. Outre 
que leur denombrement ne comprend point toutes les prin- 
cipales passions, comme je crois que fait celui-ci. Je park? 
seulement des principales, a cause qu on en pourrait encore 
distinguer plusieurs autres plus particuli^res, et leur nombre 
est indefini. 



DEUXIEME PAHTIE. 177 



LXIX. Qu il n y a quo six passions primitives. 

Mais le nombre de celles qui sont simples et primitives 
n cst pas fort grand. Car, en faisant une revue sur toutes 
celles ([lie j ai denombrees, on peut aisement remarquer 
(ju il n y en a que six qui soient telles; a savoir : Fadmi- 
ration, I amour, la baine, le desir, la joie et la tristesse, et 
que toutes les autres sont composees de quelques-unes de 
ccs six, ou bien en sont des especes. C est pourquoi, atin 
quo leur multitude n embarrasse point les lecteurs, je trai- 
terai ici separement des six primitives; et par apres je ferai 
voir en quelle faeon toutes les autres en tirent leur origine. 



LXX. De 1 admiration ; sa definition et sa cause. 

L admiration est une subite surprise de Tame qui fait 
qifellese porte a considerer avec attention les objets qui lui 
sciublent rares et extraordinaires. Ainsi elle est causee pre- 
micrement par 1 impression qu on a dans le cerveau, qui 
rcpresente 1 objet comme rare et par consequent digne d etre 
fort considere; puis ensuite par le mouvement des esprits, 
qui sont disposes par cette impression a tendre avec grande 
force vers Tendroit du cerveau ou elle est pour 1 y fortifier 
et conserver : comme aussi ils sont disposes par olle a 
passc r de la dans les muscles qui servent a retenir les or- 
ganes des sens en la mSine situation qu ils sont, af in qu elle 
soil encore enlretenue par eux, si c est par eux qu elle a ete 
formee. 



DESCARTES T. II. 



178 LES PASSIONS DE L AME. 



LXXI. Qu il n arrive aucun changement dans le coeur ni dans le sang en cette 

passion. 



Et cette passion a cela de particulier, qu on ne reniarque 
point qu elle soit accompagnee d aucun changement qui 
arrive dans le coeur et dans le sang, ainsi que les autres 
passions, dont la raison est que n ayant pas le bien ni le 
inal pour objet, mais seulement la connaissance de la chose 
qu on admire, elle n a point de rapport avec le coeur et le 
sang, desquels depend tout le bien du corps, mais seulement 
avec le cerveau, oil sont les organes des sens qui servent a 
cette connaissance. 



LXXI i. En quoi consiste la force de 1 admiration. 

Ce qui n empeche pas qu elle n ait beaucoup de force, a 
cause de la surprise ; c est-a-dire de Tarrivemerit subit et 
inopine de r impression qui change le mouvement des esprits, 
laquelle surprise est propre et particuliere a cette passion : 
en sorte que lorsqu elle se rencontre en d autres, comme elle 
a coutume de se rencontrer presque en toutes et de les 
augmenter, c est que 1 admiration est jointe avec elle. Et sa 
force depend de deux choses , a savoir : de la nouveaute, et 
de ce que le mouvement qu elle cause a des son commen 
cement toute sa force. Car il est certain qu un tel mouve 
ment a plus d effet que ceux qui etant faibles d abord, et ne 
croissant que peu a pen, peuvent aisement etre detournes. 
II est certain aussi que les objets des sens qui sont nouveaux 
touchent le cerveau en certaines parties auxquelles il n a 
point coutume d etre touche, et que ces parties etant plus 
tendres on moins fermes que celles qu une agitation fre- 
quente a endurcies cela auginente 1 effet des mouvements 



DEUXIEME PABTIK. 17!) 

qu ils y excitent. Ce qu ori ne trouvera pas incroyablc si on 
considere que c est uue pareille raison qui fait que les 
plantes de nos pieds etant accoutumees a un attouchement 
assez rude par la pesanteur du corps qu elles portent, nous 
ne sentons que fort peu cet attouchement quand nous mar- 
chons ; au lieu qu un autre beaucoup moindre et plus doux 
dont on les chatouille nous est presque insupportable, a 
cause qu il ne nous est pas ordinaire. 



LXXIII. Ce que c est que 1 etonnement. 

Et cette surprise a taut de pouvoir pour faire que les 
esprits qui sont dans les cavites du cerveau y prennent leurs 
cours vers le lieu ou est Y impress ion de 1 objet qu on admire, 
qu clle les y pousse quelquefois tous, et fait qu ils sont telle- 
ment occupes a conserver cette impression , qu il n y en a 
aucuns qui passent de la dans les muscles, ni meme qui se 
detournent en aucunc facon des premieres traces qu ils out 
suivies dans le cerveau : ce qui fait que tout le corps de- 
meure immobile comme une statue, et qu on ne peut aper- 
cevoir de 1 objet que la premiere face qui s est presentee, ni 
par consequent en acquerir une plus particuliere connais- 
sance. C est cela qu on appelle communement etre etonne; 
et I etonnement est un exces d admiration qui ne peut 
jamais etre que mauvais. 



LXXIV. A quoi servent toutes les passions, et a quoi elles jiuisent. 

Or il est aise a connaitre, de ce qui a ete dit ci-dessus, 
que 1 utilite de toutes les passions ne consiste qu en ce 
qu elles fortifient et font durer en 1 ame des pensees, les- 
quelles il est bon qu elle conserve, et qui pourraient facile- 
mcnt sans cela en etre cffacecs. Gomme aussi tout le inal 



180 LES PASSIONS DE b AME. 

qu elles peuvent causer consiste en ce qu elles fortificnt et 
conservent ces pensees plus qu il n est besom; ou bien 
qu elles en fortifient et conservent d autres auxquelles il 
n est pas bon de s arreter. 



LXXV. En quoi consiste particulierement 1 admiration. 

Et on peut dire en particulier de 1 admiration, qu elle est 
utile en ce qu elle fait que nous apprenons et retenons en 
notre memoire les choses que nous avons auparavant igno- 
rees ; car nous n admirons que ce qui nous parait rare et 
extraordinaire : et rien ne nous peut paraitre tel que pour 
ce que nous 1 avons ignore, ou meme aussi pour ce qu il est 
different des choses que nous avons sues ; car c est cette 
difference qui fait qu on le nomme extraordinaire. Or encore 
qu une chose qui nous etait inconnue se presente de nou- 
veau a notre entendement ou a nos sens, nous ne la rete 
nons point pour cela en notre memoire, si ce n est que 
1 idee que nous en avons soit fortifiee en notre cerveau par 
quelque passion, ou bien aussi par 1 application de notre 
entendement que notre volonte determine a une attention 
et reflexion particuliere. Et les autres passions peuvent servir 
pour faire qu on remarque les choses qui paraissent bonnes 
ou mauvaises, mais nous n avons que 1 admiration pour 
celles qui paraissent seulement rares. Aussi voyons-nous que 
ceux qui n ont aucune inclination naturelle a cette passion 
sont ordinairement fort ignorants. 



LXXVI. En quoi elle peut nuire, et comment on peut suppleer a son defaut 
et corriger son exces. 

Mais il arrive bien plus souvent qu on admire trop, et 
qu on s etonne en apercevant des choses qui ne meritent que 



DEUXIEME PARTIE. J81 

peu jd point d etre considerees , que non pas qu on admire 
trop peu; et cola pent entierement oter ou pervertir 1 usage 
de la raison. C est pourquoi encore qu il soit bon d etre ne" 
avec quelque inclination a cette passion, pour ce que cela 
nous dispose a 1 acquisition des sciences, nous devons tou- 
tefois tacher par apres de nous en delivrer le plus qu il est 
possible. Car il est aise de suppleer a son defaut par une 
reflexion et attention particuliere , a laquelle notre volonte 
peut toujours obliger notre entendement lorsque nous ju- 
geons que la chose qui se presente en vaut la peine; mais 
il n y a point d autre remede pour s empecher d admirer avec 
exees, que d acquerir la connaissance de plusieurs choses, 
et de s exercer en la consideration de toutes celles qui 
peuvent sembler les plus rares et les plus etranges. 



i.xxvii. Que ce ne sont ni les plus stupides ni les plus habiles qui sont 
le plus portes a 1 admiration. 

Au reste, encore qu il n y ait que ceux qui sont hebetes et 
stupides qui no sont point portes de leur naturel a 1 admi- 
ration , ce n est pas a dire que ceux qui ont le plus d esprit 
y soient toujours le plus enclins; mais ce sont principale- 
ment ceux qui , bien qu ils aient un sens commun assez 
bon, n ont pas toutefois grande opinion de leur suffisance. 



i.xxvui. Que son exces peut passer en habitude lorsqu on manque 
de le corriger. 

Et bien que cette passion semble se diminuer par 1 usage, 
a cause que plus on rencontre de choses rares , qu on ad 
mire, plus on s accoutume a cesser de les admirer, et a 
penser que toutes celles qui se peuvent presenter par apres 
sont vulgaircs, toutefois lorsqu elle est excessive et qu elle 
fait qu on arrete seulement son attention sur la premiere 



182 LES PASSIONS DE I/AME. 

image dcs objets qui se sont presentes, sans en acquerir 
d autre connaissance, elle laisse apres soi une habitude qui 
dispose Tame a s arreter en meme facon sur tous les autres 
objets qui se presentent, pourvu qu ils lui paraissent taut 
soit peu nouveaux. Et c est ce qui fait durer la maladie de 
ceux qui sont aveuglement curieux; c est-a-dire qui re- 
cherchent les raretes seulement pour les admirer, et non 
point pour les connaitre : car ils deviennerit peu a peu si 
admiratifs, que des choses de nulle importance ne sont pas 
moins capables de les arreter que celles dont la recherche 
est plus utile. 



LXXIX. Les definitions de 1 amour et de la haine. 

L amour est une emotion de Tame, causee par le mouve- 
ment des esprits, qui 1 incite a se joindre de volonte aux 
objets qui paraissent lui etre convenables. Et la haine est 
une emotion , causee par les esprits , qui incite Fame a vou- 
loir etre separee des objets qui se presentent a elle comme 
nuisibles. Je dis que ces emotions sont causees par les es 
prits, afin de distinguer 1 amour et la haine, qui sont des 
passions et dependent du corps, tant des jugements qui 
portent aussi Tame a se joindre de volonte avec les choses 
qu elle estime bonnes et a se separer de celles qu elle estime 
mauvaises, que des emotions que ces seuls jugements cx- 
citent en 1 ame. 



LXXX. Ce que c est que se joindre ou se separer de volonte. 

Au reste, par le mot de volonte, je n entends pas ici 
parler du desir, qui est une passion a part, et se rapporte 
a 1 avenir, mais du consentement par lequel on se considere 
des a present comme joint avec ce qu on aime, en sorte 



DEUXIKME I ARTIE. 183 

(ju on imagine un tout duquel on pense etre seulement une 
partie, et que la chose aimee en est une autre. Comme au 
contraire en la haine on se considere seul comme un tout, 
entitlement separe de la chose pour laquelle on a de 1 aver- 
sion. 



LXXXI. De la distinction qu on a coutume de faire entre 1 amour de 
concupiscence et de bienveillance. 

Or on distingue cornmunement deux sortes d amour, 
rune desquelles est nommee amour de bienveillance , c est- 
a-dire qui incite a vouloir du bien a ce qu on aime; r autre 
est nommee amour de concupiscence, c est-a-dire qui fait 
desirer la chose qu on aime. Mais il me scmble que cette 
distinction regarde seulement les effets de 1 amour, et non 
point son essence; car sitot qu on s est joint de volonte a 
(juelque objet, de quelque nature qu il soit, on a pour lui 
de la bienveillance, c est-a-dire on joint aussi a lui de vo 
lonte les choses qu on croit lui etre convenables : ce qui est 
un des principaux effets de 1 amour. Et si on juge que ce 
soit un bien de le posseder, ou d etre associe avec lui 
d autre fagon que de volonte , on le desire : ce qui est aussi 
run des plus ordinaires effets de 1 amour. 



i.xxxu. Comment des passions fort diflerentes conviennent en ce qu elles 
participant de 1 amour. 

II n est pas besoin aussi de distinguer autant d especes 
d amour qu il y a de divers objets qu on peut aimer; car, 
par exemple, encore que les passions qu un ambitieux a 
pour la gloire, un avaricieux pour 1 argent, un ivrogne 
pour le vin , un brutal pour une femme qu il veut violei , 
un homme d honneur pour son ami ou pour sa maitresse, 
el un bon pere pour scs ent ants, soient bien differentes 



181 LES PASSIONS 1)E L*AME. 

outre elles , toutefois en ce qu elles participent de rumour 
elles sont semblables. Mais les quatre premiers n ont de 
1 amour que pour la possession des objets auxquels se rap- 
porte leur passion, et n en ont point pour les objets menies 
pour lesquels ils ont seulement du desir mele avec d autres 
passions particulieres , au lieu que 1 amour qu un bon pere 
a pour ses enfants est si pur qu il ne desire rien avoir 
d eux, et ne vcut point les posseder autrement qu il 
fait, ni etre joint a eux plus etroitement qu il est deja; 
mais, les corisiderant comme d autres soi-meme, il re 
cherche leur bien comme le sien propre, on meme avec 
plus de soin pour ce que, se representant que lui et eux 
font un tout dont il n est pas la meilleure partie, il prefere 
sou vent leurs interets aux siens, et ne craint pas de se 
perdre pour les sauver. L affection que les gens d honneur 
ont pour leurs amis est de cette nature, bien qu elle soit 
rarement si parfaite; et celle qu ils ont pour leur maitresse 
en participe beaucoup, mais elle participe aussi un peu de 
1 autre. 



i.xxxni. De la difference qui est entre la simple affection, 1 amitie 
et la devotion. 



On peut, ce me semble, avec meilleure raison distinguer 
1 amour par 1 estime qu on fait de ce qu on aime , a com- 
paraison de soi-memc : car lorsqu on estime 1 objet de son 
amour moins que soi, on n a pour lui qu une simple affec 
tion; lorsqu on 1 estime a 1 egal de soi, cela se nomine 
amitie; et lorsqu on 1 estime davantage, la passion qu on a 
peut etre nominee devotion. Ainsi on peut avoir de 1 af- 
fection pour une fleur, pour un oiseau ; pour un cheval; 
mais a moins que d avoir 1 esprit fort deregle, on ne peut 
avoir de 1 amitie que pour des homines. Et ils sont telle- 
ment 1 objet dc cette passion , qu il n y a point d homme s 



DEUX1EME PAIITIE. 185 

imparfait qu on nc puisse avoir pour lui line amitie tres-par- 
t aite lorsqu on en est aime et qu on a 1 clme veritablement 
noble et genereuse, suivant ce qui sera explique ci-apres en 
1 article CLIV et CLVI. Pour ce qui est de la devotion, son 
principal objet est sans doute la souveraine Divinite a la- 
quelle on no saurait manquer d etre devot lorsqu on la con- 
nait coinnie il taut; mais on peut avoir aussi de la devo 
tion pour son prince, pour son pays, pour sa ville, et meme 
pour un homme particulier, lorsqu on 1 estime beaucoup 
plus que soi. Or la difference qui est entre ces trois sortes 
d amour, parait principalement parleurs effets; car d autant 
qu en toutes on se considere comme joint et uni a la chose 
aimee , on est toujours pret d abandonner la moindre partie 
du tout qu on compose avec elle pour conserver 1 autre. Ce 
qui fait qu en la simple affection 1 on se prefere toujours a 
ce qu on aime, et qu au contraire en la devotion Ton pre 
fere tellement la chose aimee a soi-meme qu on ne craint 
pas de mourir pour la conserver. De quoi on a vu souvent 
des excmples en ceux qui se sont exposes a une mort cer- 
taine pour la defense de leur prince, ou de leur ville, et 
meme aussi quelquefois pour des personnes particulieres 
auxquelles ils s etaient devoues. 



LXXXIV. Qu il n y a pas tant d especes de haine que d amour. 

Au reste , encore que la haine soit directement opposee a 
l f amour, on ne la distingue pas toutefois en autant d es 
peces, a cause qu on ne remarque pas tant la difference qui 
est entre les maux desqucls on est separe de volonte , qu on 
fait celle qui est entre les biens auxquels on est joint. 






I8() LES PASSIONS DE L AME. 



LXXXV. De I agr&nent et de 1 horreur. 

Et je ne trouve qu une seule distinction considerable qui 
soit pareille en Tune et en 1 autre. Elle consiste en ce que 
les objets tant de 1 amour que de la haine peuvent etre re- 
presentes a 1 ame par les sens exterieurs , ou bien par les in- 
terieurs et par sa propre raison : car nous appelons commu- 
nement bien ou mal ce que nos sens interieurs ou notre 
raison nous font juger convenable ou contraire a notre na 
ture ; mais nous appelons beau ou laid ce qui nous est ainsi 
represente par nos sens exterieurs , principalement par celui 
de la vue, lequel seul est plus considere que tous les autres : 
d ou naissent deux especes d amour, a savoir celle qu on a 
pour les choses bonnes, et celle qu on a pour les belles, a 
laquelle on peut donner le nom d agrement, afin de ne la 
pas confondre avec 1 autre, ni aussi avec le desir, auquel on 
attribue souvent le nom d amour : et de la naissent en meme 
facon deux especes de haine , 1 une desquelles se rapporte 
aux choses mauvaises, Fautre a celles qui sont laides; et 
cette derniere peut etre appelee horreur ou aversion, afin de 
la distinguer. Mais ce qu il y a ici de plus remarquable, c est 
que ces passions d agrement et d horreur ont coutume d etre 
plus violentes que les autres especes d amour ou de haine, a 
cause que ce qui vient a Tame par les sens la touche plus 
fort que ce qui lui est represente par sa raison, et que tou- 
tefois elles ont ordinairement moins de verite; en- sorte que 
de toutes les passions ce sont celles-ci qui trompent le plus, 
et dont on doit le plus soigneusement se garder. 



DEUXIEME PARTIE. IS7 



LXXXVI. La definition du desir. 

La passion du desir est une agitation de Tame causee par 
les esprits qui la disposent a vouloir pour 1 avenir les choses 
qu elle se represente lui etre convenables. Ainsi on ne de 
sire pas settlement la presence du bien absent, mais aussi la 
conservation du present, et de plus 1 absence du mal, tant 
de celui qu on a deja que de celui qu on croit pouvoir re- 
cevoir au temps a venir. 



LXXXVII. Que c est une passion qui n a point de contraire. 



Je sais bien que communement dans 1 ecole on oppose la 
passion qui tend a la recherche du bien, laquelle seule on 
nomme desir, a celle qui tend a la fuite du mal, laquelle 
on nomme aversion. Mais d autant qu il n y a aucun bien 
dont la privation ne soit un mal , ni aucun mal considere 
comme une chose positive dont la privation ne soit un 
bien, et qu en recherchant , par exemple, les richesses on 
t uit necessairement lapauvrete, en fuyant les maladies on 
recherche la sante, et ainsi des autres, il me sernble que 
c est toujours un meme mouvement qui porte a la recherche 
du bien, et ensemble a la fuite du mal qui lui est contraire. 
J y remarque seulement cette difference, que le desir qu on a 
lorsqu on tend vers quelque bien est accompagne d amour, et 
ensuite d esperance et de joie, au lieu que le meme desir 
lorsqu on tend a s eloigner du mal contraire a ce bien est 
accompagne" de haine, de crainte et de tristesse; ce qui est 
cause qu on le juge contraire a soi-meme. Mais si on veut 
le considerer lorsqu il se rapporte egalement en meme temps 
a quelque bien pour le rechercher, et au mal oppose pour 
1 eviter, on peut voir tres-^videmment que ce n est qu une 
seule passion qui fait Tun et Tautre. 



188 LES PASSIONS DE 1/AME. 



LXXXVHI. Quelles sont ses diverses especes. 

II y aurait plus de raison de distinguer le desir en autant 
de diverses especes qu il y a de divers objets qu on re 
cherche; car, par exemple, la curiosite, qui n est autre 
chose qu un desir de connaitre, differe beaucoup du desir 
de gloire , et celui-ci du desir de vengeance, et ainsi des 
autres. Mais il suffit ici de savoir qu il y en a autant que 
d especes d amour ou de haine, et que les plus considerables 
et les plus forts sont ceux qui naissent de 1 agrement et de 
Fhorreur. 



LXXXIX. Quel est le desir qui nait de Thorreur. 

Or encore que ce ne soit qu un meme desir qui tend a la 
recherche d un bien et a la fuite du mal qui lui est con- 
traire, ainsi qu il a ete dit, le desir qui nait de 1 agrement 
ne laisse pas d etre fort different de celui qui nait de riior- 
reur; car cet agrement et cette horreur, qui veritablcment 
sont contraires , ne sont pas le bien et le mal , qui servent 
d objets a ces desirs, mais seulement deux emotions de 
Tame, qui la disposent a rechercher deux choses fort diffe- 
rentes. A savoir : Fhorreur est institute de la nature pour 
representer a 1 ame une mort subite et inopinee, en sorte 
que bien que ce ne soit quelquefois que Fattouchement d un 
vennisseau , on le bruit d une feuille tremblante on son 
ombre, qui fait avoir de I horreur, on sent d abord autant 
d f emotion que si un peril de mort tres-evident s offrait aux 
sens, ce qui fait subitement naitre 1 agitation qui porte 1 ame 
a employer toutes ses forces pour eviter un mal si present; 
et c est cette espece de desir qu on appelle communement 
la fuite et 1 aversion. 



DEUX1EME PARTIE. 180 



xc. Quel est celui qui nail de I agr6ment. 

Au contraire 1 agrement cst particulierement institue de la 
nature pour representer la jouissance de ce qui agree conime 
le plus grand de tous les biens qui appartiennent a 1 homme, 
ce qui fait qu on desire tres-ardemment cette jouissance. II 
est vrai qu il y a diverses sortes d agrements, et que les de- 
sirs qui en naissent ne sont pas tous egalement puissants; 
car, par exemple, la beaute des fleurs nous incite seule- 
ment a les regardcr, et celle des fruits a les manger. Mais 
le principal est celui qui vient des perfections qu on ima 
gine en une personne qu on pense pouvoir devenir un autre 
soi-meme ; car avec la difference du sexe , que la nature a 
inise dans les homines ainsi que dans les animaux sans 
raison, elle a mis aussi certaines impressions dans le cer- 
veau qui font qu en certain age et en certain temps on se 
considere comme defectueux, et comme si on n etait que la 
moitie d un tout dont une personne de Tautre sexe doit etre 
1 autre moitie, en sorte que 1 acquisition de cette moitie est 
confusement representee par la nature comme le plus grand 
de tous les biens imaginables. Et encore qu on voie pin- 
sieurs personnes de cet autre sexe, on n en souhaite pas 
pour cela plusieurs en meme temps , d autant que la nature 
ne fait point imaginer qu on ait besoin de plus d une moitie. 
Mais lorsqu on remarque quelque chose en une qui agree 
davantage que ce qu on remarque au meme temps dans 
les autres, cela determine Fame a sentir pour celle-la seule 
toute 1 inclination que la nature lui donne a rechercher le 
bien qu elle lui represente comme le plus grand qu on puisse 
posseder ; et cette inclination ou ce desir qui nait ainsi de 
1 agrement est appele du nom d amour, plus ordinairement 
que la passion d amour qui a ci-dessus ete decrite. Aussi 



190 LES PASSIONS DE 1/AME. 

a-t-il de plus etranges effets, et c est lui qui sert de princi- 
pale matiere aux faiseurs de romans et aux poetes. 

xci. La definition de la joic. 

La joie est une agreable emotion de 1 ame, en laquelle 
consiste la jouissance qu elle a du bien que les impressions 
du cerveau lui represented comme sien. Je dis que c est en 
cette emotion que consiste la jouissance du bien, car en effet 
Fame ne recoit aucun autre fruit de tous les biens qu elle 
possede; et pendant qu elle n en a aucune joie, on peut 
dire qu elle n en jouit pas plus que si elle ne possedait point. 
J ajoute aussi que c est du bien que les impressions du cer 
veau lui representent comme sien , afin de ne pas confondre 
cette joie, qui est une passion, avec la joie purement intel- 
lectuelle, qui vient en Tame par la seule action de 1 ame, 
et qu on peut dire etre une agreable emotion excitee en 
elle-meme, en laquelle consiste la jouissance qu elle a du 
bien que son entendement lui represente comme sien. II est 
vrai que pendant que 1 ame est jointe au corps cette joie 
intellectuelle ne peut guere manquer d etre accompagnee 
de celle qui est une passion ; car sitot que notre entende 
ment s apercoit que nous possedons quelque bien, encore 
que ce bien puisse etre si different de tout ce qui appartient. 
au corps qu il ne soit point du tout imaginable , 1 imagina 
tion ne laisse pas de faire incontinent quelque impression 
dans le cerveau , de laquelle suit le mouvement des esprits 
qui excite la passion de la joie. 

xcn. La definition de la tristesse. 

La tristesse est une langueur desagreable , en laquelle 
consiste 1 incommodite que 1 ame recoit du mal, ou du 



DEIXIEME PARTIE. 191 

defaut que les impressions du cerveau lui representent 
comme lui appartenant. Et il y a aussi une tristesse intellec- 
tuclle qui n est pas la passion , mais qui ne manque guere 
d en etre accompagnee. 

xoiii. Quelles sont les causes de ces deux passions. 

Or, lorsque la joie ou la tristesse intellectuelle excite ainsi 
celle qui est une passion , leur cause est assez evidente ; et 
on voit de leurs definitions que la joie vient de 1 opinion 
qu on a de posseder quelque bien , et la tristesse de 1 opi 
nion qu on a d avoir quelque mal on quelque defaut. Mais 
il arrive souvent qu on se sent triste ou joyeux sans qu on 
puisse ainsi distinctement remarquer le bien ou le mal qui 
en sont les causes : a savoir lorsque ce bien ou ce mal font 
leurs impressions dans le cerveau sans 1 entremise de Tame , 
quelquefois a cause qu ils n appartiennent qu au corps; et 
quelquefois aussi, encore qu ils appartiennent a 1 ame , a 
cause qu elle ne les considere pas comme bien et mal , mais 
sous quelque autre forme dont 1 impression est jointe avec 
celle du bien et du mal dans le cerveau. 



xciv. Comment ces passions sont excite"es par des biens et des maux qui 
ne regardent que le corps, et en quoi consistent le chatouillement et la dou- 
leur. 



Ainsi lorsqu on est en pleine sante, et que le temps est 
plus serein que de coutume, on sent en soi une gaiete qui 
ne vient d aucune fonction de Tentendement, mais seulement 
des impressions que le mouvement des esprits fait dans le 
cerveau ; et Ton ne se sent triste en meine facon que lors 
que le corps est indispose, encore qu on ne sache point qu il 
le soit. Ainsi le chatouillement des sens est sum de si pres 
par la joie, et la douleur par la tristesse, que la plupart 



192 LES PASSIONS DE 1/AME. 

des hommes ne les distinguent point : toutefois ils different 
si fort qu on peut quelquetbis souffrir dcs douleurs avec 
joie , et recevoir des chatouillements qui deplaisent. Mais la 
cause qui fait que pour 1 ordinaire la joie suit du chatouil- 
lement est que tout ce qu on nomme chatouillement ou sen 
timent agreable consiste en ce que les objets des sens exci- 
tent quelque mouvement dans les nerfs qui serait capable 
de leur nuire s ils n avaient pas assez de force pour lui 
resistor, ou que le corps ne tut pas bien dispose; ce qui 
fait une impression dans le cerveau, laquelle etant institute 
de la nature pour temoigner cette bonne disposition, et 
cette force, la represente a Fame comme un bien qui Jui 
appartient en tant qu elle est unie avec le corps, et ainsi 
excite en elle la joie. C est presque la meme raison qui fait 
qu on prend naturellement plaisir a se sentir emouvoir a 
toutes sortes de passions, meme a la tristesse et a la liaine , 
lorsque ces passions ne sont causees que par les aventures 
etrauges qu on voit representer sur un theatre, ou par 
d autres pareils sujets , qui , ne pouvant nous nuire en 
aucune t acon , semblent chatouiller notre ame en la touchant. 
Et la cause qui fait que la douleur produit ordinairement la 
tristesse est que le sentiment qu on nomme douleur vient 
toujours de quelque action si violente qu elle offense les 
nerfs ; en sorte qu etant institue de la nature pour signifier 
a 1 aine le dommagc que recoit le corps par cette action , 
et sa faiblesse en ce qu il ne lui a pu resister, il lui repre 
sente 1 un et 1 autre comme des maux qui lui sont toujours 
desagreables , excepte lorsqu ils causent quelques biens qu elle 
estime plus qu eux. 



DEUXIEME PART1E. I9;{ 



xcv. Comment elles peuvent aussi etre excitecs par des biens et des maux que 
1 ame ne remarque point, encore qu ils lui apparticnnent, comme est le plaisir 
qu on prend a se hasarder ou a se souvenir du mal passe". 

Ainsi le plaisir que prerment souvent les jeunes gens a 
entreprendre des choses difficiles et a s exposer a de grands 
perils, encore memo qu ils n en esperent aucun profit ni au- 
cune gloire, vienten eux de ce que la pensee qu ils ont que ce 
qu ils entreprennent est difficile fait une impression dans 
leur cerveau qui, etant jointe avec celle qu ils pourraient 
former s ils pensaient que c est un bien de se sentir assez 
courageux, assez heureux, assez adroit ou assez fort pour 
oser se hasarder a tel point, est cause qu ils y prennent 
plaisir. Et le contentement qu ont les vieillards lorsqu ils se 
souviennent des maux qu ils ont soufferts vicnt de ce qu ils 
se representent que c est un bien d avoir pu nonobstant cela 
subsister. 



xcvi. Quels sont les mouvements du sang et des esprits qui causent les cinq 
passions precedentes. 



Les cinq passions que j ai ici commence a expliquer sont 
tcllement jointes ou opposees les unes aux autres, qu il est 
plus aise de les considerer toutes ensemble que de traitor 
separement dc chacune, ainsi qu il a ete traite de 1 admi- 
ration ; et leur cause n est pas comme la sienne dans le 
cerveau seul , mais aussi dans le coeur , dans la rate , dans 
le foie , et dans toutes les autres parties du corps en tant 
qu elles servent a la production du sang, et ensuite des 
esprits : car encore que toutes les veines conduisent le sang 
(lu elles contiennent vers le coeur, il arrive neanmoins quel- 
quefois que celui de quelques-unes y est pousse" avec plus 
de force que celui des autres; il arrive aussi que les ouvcr- 

DESCARTES T. II. 13 



104 LES PASSIONS DE I/AME. 

tures par ou il entre dans le coeur , ou bien celles par ou il 
en sort , sont plus elargies ou plus resserrees une fois que 
1 autre. 



xcvn. Les principals experiences qui servent a connaitre ces mouvements 
en 1 amour. 



Or, en considerant les diverses alterations que 1 experience 
fait voir de notre corps pendant que notre ame est agitee 
de diverses passions, jc remarque en 1 amour quand elle 
est seule , c est-a-dire quand elle n est accompagnee d aucune 
forte joie , ou desir , ou tristesse, que le battement du pouls 
est egal , et beaucoup plus grand et plus fort que de cou- 
tume ; qu on sent une douce chaleur dans la poitrine , et 
que la digestion des viandes se fait fort promptement dans 
1 estomac , en sorte que cette passion est utile pour la sante. 



xcvin. En la haine. 

Je remarque au contraire en la haine que le pouls est 
inegal et plus petit , et souvent plus vite ; qu on sent des 
froideurs entremelees de je ne sais quelle chaleur apre et 
piquante dans la poitrine; que 1 estomac cesse de faire son 
office , et est enclin a yomir et rejeter les viandes qu on a 
mangees , ou du moins a les corrompre et convertir en 
mauvaises humeurs. 



xcix. En la joie. 



En la joie, que le pouls est egal et plus vite qu a 1 ordi- 
naire, mais qu il n est pas si fort ou si grand qu en 1 amour; 
et qu on sent une chaleur agreable qui n cst pas seulement 
en la poitrine , mais qui se repand aussi en toutes les par- 



DEUXIEME PARTIE. 195 

ties exterieures du corps avec le sang qu on y voit venir 
en abondance; et que cependant on perd quelquefois 1 ap- 
petit, a cause que la digestion se fait moins que de cou- 
tume. 

c. En la tristesse. 

En la tristesse, que le pouls est faible et lent, et qu on 
sent comme des liens autour du coeur, qui le serrent, et 
des glacons qui le gelent, et communiquent leur froideur 
au reste du corps ; et que cependant on ne laissc pas d avoir 
quelquefois bon appetit, et de sentir que 1 estomac ne 
manque point a faire son devoir, pourvu qu il n y ait point 
de haine melee avec la tristesse. 



ci. Au d6sir. 

Eniin je remarque cela de particulier dans le desir, qu il 
agite le coeur plus violemment qu aucune des autres pas 
sions et fournit au cerveau plus d esprits, lesquels, passant 
de la dans les muscles , rendent tous les sens plus aigus et 
toutes les parties du corps plus mobiles. 



en. Le mouvement du sang et des esprits en 1 amour. 

Ces observations , et plusieurs autres qui seraient trop 
lon^ues a ecrire , m ont donne sujet de juger que lorsque 
l entendement se represcnte quelque objet d amour, 1 im- 
pression que cette pensee fait dans le cerveau conduit 
les esprits animaux , par les nerfs de la sixieme paire , 
vers les muscles qui sont autour des intestiris et de 1 es 
tomac, en la facon qui est requise pour faire que le sue des 
viandes , qui se convertit en nouveau sang, passe promp- 



196 LES PASSIONS DE I/AME. 

tement vers le coeur sans s arreter dans le foie , et qu y 
etant pousse avec plus de force quo celui qui est dans les 
autres parties du corps, il y entre en plus grande abon- 
dance et y excite une chaleur plus forte, a cause qu il est 
plus grossier que celui qui a deja ete rarefie plusieurs fois 
en passant et repassant par le coeur ; ce qui fait qu il envoie 
aussi des esprits vers le cerveau, dont les parties sont plus 
grosses et plus agitees qu a 1 ordinaire : et ces esprits , forti- 
iiant riinprcssion que la premiere pensee de Fobjet aimable 
y a faite , obligent Tame a s arreter sur cette pensee ; et c est 
en cela que consiste la passion d amour. 



<:m. En la haine. 

Au contraire, en la haine, la premiere pensee de 1 objet 
qui donne de Faversion conduit tellement les esprits qui 
sont dans le cerveau vers les muscles de Festomac et des 
intestins, qu ils empechent que le sue des viandes ne se 
mele avec le sang , en resserrant toutes les ouvertures par 
ou il a coutume d y couler; et elle les conduit aussi telle 
ment vers les petits nerfs de la rate et de la partie inferieure 
du foie, ou est le receptacle de la bile, que les parties du 
sang qui ont coutume d etre rejetees vers ces endroits-la en 
sortent et coulent avec celui qui est dans les rameaux de la 
veine cave vers le cceur : ce qui cause beaucoup d inegalites 
en sa chaleur, d autant que le sang qui vient de la rate ne 
s echaulfe et se rarefie qu a peine, et qu au contraire celui 
qui vient de la partie inferieure du foie, ou est toujours le 
fiel, s enibrase et se dilate fort promptement ; ensuite de 
quoi les esprits qui vont au cerveau ont aussi des parties 
fort inegales et des mouvements fort extraordinaires, d ou 
vient qu ils y fortifient les idees de haine qui s y trouvent 
deja imprimees, et disposent Fame a des pensees qui sont 
pleines d aigrcur et d amertume. 



DEUXIEME PARTIE. 197 



civ. En la joie. 

En la joie ce nc sont pas taut les nerfs de la rate , du 
foie , de 1 estomac, ou des intestins , qui agissent, que ceux 
qui sont en tout le reste du corps, et parti culierement celui 
qui est autour des orifices du coeur, lequel ouvrant et elar- 
gissant ces orifices donne moyen au sang que les autres 
nerf s chassent des veines vers le coeur d y entrer et d en 
sortir en plus grande quantite que de coutume; et pour ce 
que le sang qui entre alors dans le coeur y a deja passe et 
repasse plusieurs fois, etant venu des arteres dans les veines, 
il se dilate fort aisement, et produit des esprits dont les 
parties etant fort egales et subtiles sont propres a former et 
fortifier les impressions du cerveau qui donnent a Tame 
des pensees gaies et tranquilles. 



cv. En la tristesse. 

Au contraire en la tristesse les ouvertures du coeur sont 
fort retrecies par le petit nerf qui les environne , et le sang 
des veines n est aucunement agite, ce qui fait qu il en va 
fort peu vers le coeur ; et cependant les passages par ou le 
sue des viandes coule de Festomac et des intestins vers le 
foie demeurent ouverts , ce qui fait que 1 appetit ne diminue 
point , excepte lorsque la haine , laquelle est souvent jointe 
a la tristesse , les ferme. 

cvi. Au desir. 

Eniin la passion du desir a cela de propre, que la vo- 
lonte qu on a d obtenir quelque bien, ou de fuir quelque mal, 
envoie promptement les esprits du cerveau vers toutes les par- 



198 LES PASSIONS DE L AME . 

ties du corps qui peuvent servir aux actions requises pour cet 
effet, et particulierement vers le coeur et Ics parties qui lui 
fournissent le plus de sang , afm qu en reccvant plus grande 
abondance que de coutume il envoie plus grande quantite 
d esprits vers le cerveau , tant pour y entretenir et fortifier 
1 idee de cette volonte , que pour passer de 1& dans tous les 
organes des sens et tous les muscles qui peuvent etre em 
ployes pour obtenir ce qu on desire. 



cvn. Quelle est la cause de ses mouvements en 1 amour. 

Et je deduis les raisoris de tout ceci de ce qui a ete dit 
ci-dessus, qu il y a telle liaison entre notre ame et notre 
corps , que lorsque nous avons une fois joint quelque action 
corporelle avec quelque pensee, 1 une des deux ne se pre- 
sente point & nous par apres que 1 autre ne s y presente 
aussi : comme on voit en ceux qui ont pris avec grande 
aversion quelque breuvage etant malades , qu ils ne peuvent 
rien boire ou manger par apres qui en approche du gout, 
sans avoir derechef la meme aversion ; et pareillement qu ils 
ne peuvent penser a 1 aversion qu on a des medecines, que le 
meme gout ne leur revienne en la pensee. Car il me semble 
que les premieres passions que notre ame a eues lorsqu elle 
a commence d etre jointe a notre corps ont du etre que 
quelquefois le sang, ou autre sue qui entrait dans le coeur, 
etait un aliment plus convenable que 1 ordinaire pour y 
entretenir la chaleur , qui est le principe de la vie , ce qui 
etait cause que Fame joignait a soi de volonte cet aliment, 
c est-a-dire 1 aimait, et en meme temps les esprits coulaient du 
cerveau vers les muscles qui pouvaient presser ou agiter les 
parties d ou il etait venu vers le coeur, pour faire qu elles 
lui en envoyassent davantage ; et ces parties etaient restomac 
et les intestins, dont ragitation augmente 1 appetit, ou bien 
aussi le foie et le poumori, que les muscles du diaphragme 






DEUXIEME PARTIE. 199 

peuvent presser : c est pourquoi ce meme mouvement des 
esprits a toujours accompagne dcpuis la passion d amour. 



cvin. En la haine. 

Quelquefois au contraire il venait quelque sue etranger 
vers Ic cceur, qui n etait pas propre a entretenir la chaleur, 
on meme ([ui la pouvait eteindre, ce qui etait cause que les 
esprits qui montaient du coeur au cerveati excitaient en 
Fame la passion de la haine; et en meme temps aussi ces 
esprits allaient du cerveau vers les nerfs qui pouvaient 
pousser du sang de la rate et des petites veines du foie vers 
le coeur, pour empecher ce sue nuisible d y entrer; et de 
plus vers ceux qui pouvaient repousser ce meme sue vers 
les intestins et vers 1 estomac, ou aussi quelquefois obliger 
1 estomac a le vomir : d ou vient que ces inemes mouve- 
mcnts out coutume d accompagner la passion de la haine. 
Et on peut voir a 1 oeil qu il y a dans le foie quantite de 
veines, ou conduits assez larges, par ou le sue des viandes 
peut passer de la veine porte en la veine cave , et de la au 
coeur, sans s arreter aucunement au foie; mais il y en a 
aussi une infinite d autres plus petites , ou il peut s arreter , 
et qui contiennent toujours du sang de reserve, ainsi que 
fait aussi la rate, lequel sang etant plus grossier que celui 
qui est dans les autres parties du corps peut mieux servir 
d aliment au feu qui est dans le coeur, quand 1 estomac et 
les intestins manquent de lui en fournir. 



cix. En la joie. 

II est aussi quelquefois arrive au commencement de notre 
vie que le sang contenu dans les veines etait un aliment 
assez convenable pour entretenir la chalcur du coeur, et 



2(K) LES PASSIONS DE I/AME. 

qu elles en contenaient en telle quantite qu il n avait point 
Besoin de tirer aucune nourriture d ailleurs ; ce qui a excite 
en Tame la passion de la joie, et a fait en meme temps que 
les orilices du coeur se sont plus ouverts que de continue , 
et que les esprits coulant abondamment du cerveau, 11011- 
seulement dans les nerfs qui servent a ouvrir ces orifices, 
mais aussi generalement en tons les autres qui poussent le 
sang des veines vers le coeur, empechent qu il n y en vienne 
de nouveau du foie, de la rate, des intestins et de 1 estoinac : 
c est pourquoi ces monies mouvements accompagnent la joie. 



ex. En la tristesse. 

Quelquefois an contraire il est arrive que le corps a eu 
faute de nourriture, et c est ce qui doit faire sentir a Tame 
sa premiere tristesse, au inoins qui n a point ete jointe a la 
haine : cela meme a fait aussi que les orilices du cceur se 
sont etrecis, a cause qu ils ne recoivent que peu de sang; 
et qu une assez notable partie de sang est venue de la rate, 
a cause qu elle est comme le dernier reservoir qui sert a en 
fournir au cceur lorsqu il ne lui en vient pas assez d ail 
leurs : c est pourquoi les mouvements des esprits et des 
nerfs qui servent a etrecir ainsi les orilices du cceur et a y 
conduire du sang de la rate accompagnent toujours la 
tristesse. 

cxi. Au d6sir. 

Enfin, tons les premiers desirs que Tame peut avoir eus 
lorsqu elle etait nouvcllement jointe au corps ont etc de iv- 
cevoir les choses qui lui etaient convenables, et de repousser 
celles qui lui etaient nuisibles; et c a etc pour ces monies 
ett ets que Jes esprits ont commence des lors a mouvoir tous 
les muscles et tous les organes des sens, en toutes les fa- 



DEUXIEME PARTIE. 201 

cons qu ils les peuvent mouvoir, ce qui est cause que main- 
tenant, lorsque 1 ame desire quelque chose, tout le corps 
devient plus agile et plus dispose a se mouvoir qu il n a 
coutume d etre sans cela. Et lorsqu il arrive d ailleurs que 
le corps est ainsi dispose, cela rend les desirs de 1 ame plus 
torts et plus ardents. 

cxu. Quels sont les signes exterieurs de ces passions. 

Ce que j ai mis ici fait assez entendre la cause des diffe 
rences du pouls et de toutes les autres proprietes que j ai 
ci-dessus attributes a ces passions , sans qu il soit besoin que 
je m arrete a les expliquer davantage ; mais pour ce que j ai 
seulement remarque en chacune ce qui s y peut observer 
lorsqu elle est seule, et qui sert a connaitre les mouvements 
du sang et des esprits qui les produisent, il me reste encore 
a traiter de plusieurs signes exterieurs qui out coutume de 
les accompagner, et qui se remarquent bien mieux lors- 
qu elles sont melees plusieurs ensemble, ainsi qu elles ont 
coutume d etre, que lorsqu elles sont separees. Les princi- 
paux de ces signes sont les actions des yeux et du visage, 
les changements de couleur, les tremblements , la langueur, 
la pamoison, les ris, les larmes, les gemissements et les 
soupirs. 

cxiu. Des actions des yeux et du visage. 

II n y a aucune passion que quelque particuliere action 
des yeux ne declare : et cela est si manifesto en quelques- 
unes, que meme les valets les plus stupides peuvent re- 
marquer a 1 ceil de leur maitre s il est fache contre eux ou 
s il ne 1 est pas. Mais encore qu on apercoive aisement ces 
actions des yeux, et qu on saclie ce qu elles signiiient, il 
n est pas aise poiir cela de les decrire, a cause que chacune 



202 LES PASSIONS DE I/AME. 

est composee de plusieurs changements qui arrivent au 
rnouvement et en la figure de 1 oeil, lesquelles sont si parti- 
eulieres et si petites, que chacune d elles ne peut etre aper- 
oue separement, bien que ce qui resulte de leur conjonction 
soit fort aise a rcmarquer. On peut dire quasi le meme des 
actions du visage qui accompagnent aussi les passions : car 
bien qu elles soient plus grandes que celles des yeux, il est 
toutefois malaise de les distmguer ; et elles sont si peu diffe- 
rentes, qu il y a des hommes qui font presque la meme 
mine lorsqu ils pleurent que les autres lorsqu ils rient. II est 
vrai qu il y en a quelques-unes qui sont assez remarquables , 
corame sont les rides du front en la colere, et certains mou- 
vements du nez et des levres en 1 indignation et en la mo- 
querie ; inais elles ne semblent pas tant etre naturelles que 
volontaires. Et generalement toutes les actions, tant du visage 
que des yeux , : peuvent etre changees par Fame, lorsque, 
voulant cacher sa passion, elle en imagine fortement une 
contraire : en sorte qu on s en peut aussi bien servir a dis- 
simuler ses passions qu a les declarer. 



cxiv. Dos changements de couleur. 

On ne peut pas si facilement s empecher de rougir ou de 
palir lorsque quelque passion y dispose, pour ce que ces 
changements ne dependent pas des nerfs et des muscles, 
ainsi que les precedents, et qu ils vienrient plus immediate- 
ment du coeur, lequel on peut nommer la source des pas 
sions, en tant qu il prepare le sang et les esprits a les pro- 
duire. Or il est certain que la couleur du visage ne vient 
que du sang, lequel coulant continuellement du coeur par 
les arteres en toutes les veines, et de toutes les veines dans 
le coeur, colore plus ou moins le visage, selon qu il rem- 
plit plus ou moins les petites veines qui sont vers sa su- 
perficie. 



DEUXIEME PARTIE. 203 

cxv. Comment la joie fait rougir. 

Ainsi la joie rend la coulcur plus vive et plus vermeille, 
pour ce qu en ouvrant les ecluses du coeur elle fait que le 
sang coule plus vite en toutes les veines, et que, devenant 
plus chaud et plus subtil, il enfle mediocrement toutes les 
parties du visage, ce qui en rend Fair plus riant et plus gai. 

cxvi. Comment la tristesse fait palir. 

La tristesse, au contraire, en etrecissarit les orifices du 
cceur, lait que le sang coule plus lentement dans les veines, 
et que, devenant plus froid et plus epais, il a besoin d y oc- 
cuper inoins de place : en sorte que se retirant dans les plus 
larges, qui .sont les plus proches du coeur, il quitte les plus 
eloignees, dont les plus apparentes etant celles du visage, 
cela le fait paraitre pale et decharne, principalement lors- 
que la tristesse est grande ou qu elle survient promptement : 
comme on voit en 1 epouvante, dont la surprise augmente 
1 action qui serre le coeur. 

cxvn. Comment on rougit souvent etant triste. 

Mais il arrive souvent qu on ne palit point etant triste et 
qu au contraire on devient rouge, ce qui doit etre attribue 
aux autres passions qui se joignent a la tristesse, a savoir, 
ou au desir, et quelquefois aussi a la haine . ces passions 
echauffant ou agitant le sang qui vient du foie, des intes- 
tins et des autres parties interieurcs, le poussent vers le 
coeur et de la par la grande artere vers les veines du vi 
sage; sans que la tristesse qui serre de part et d autre les 
orifices du coeur le puisse empecher, excepte lorsqu ellc est 



204 LES PASSIONS DE I/AME. 

tort excessive. Mais, encore qu elle ne soit que mediocre, 
elle empeche aisement que le sang ainsi venu dans les veines 
du visage ne descende vers le coeur pendant que 1 amour, 
le desir ou la haine y en poussent d autres des parties in- 
terieures : c est pourquoi ce sang etant arrete autour de la 
face, il la rend rouge; et meme plus rouge que pendant la 
joie, a cause que la couleur du sang parait d autant mieux 
qu il coule moins vite, et aussi a cause qu il s en peut ainsi 
assembler davantage dans les veines de la face que lorsque 
les orifices du coeur sont plus ouverts. Ceci parait principa- 
lement en la honte, laquelle est composee de 1 amour de soi- 
meme et d un desir pressant d eviter I infamie presente, ce 
qui fait venir le sang des parties interieures vers le coeur, 
puis de la par les arteres vers la face; et avec cela d une 
mediocre tristesse, qui empeche ce sang de retourner vers 
le coeur. Le meme parait aussi ordinairement lorsqu oii 
pleure : car, comme je dirai ci-apres, c est 1 amour jointe 
a la tristesse qui cause la plupart des larmes; et le meme 
parait en la colere, ou souvent un prompt desir de ven 
geance est mele avec 1 amour, la haine et la tristesse. 



cxvin. DCS tremblements. 

Les tremblements ont deux di verses causes : 1 une est 
qu il vient quelquefois trop peu d esprits du cerveau dans 
les nerfs, et 1 autre qu il y en vient quelquefois trop, pour 
pouvoir fermer bien justement les petits passages des 
muscles qui, suivant ce qui a ete dit en Farticle xi, doivent 
t A tre fermes pour determiner les mouvements des membres. 
La premiere cause parait en la tristesse et en la peur, 
comme aussi lorsqu on tremble de froid; car ces passions 
peuvent aussi bien que la froideur de Fair tellement epaissir 
le sang qu il ne fournisse pas assez d esprits au cerveau pour 
en envoy er dans les nerfs. L autre cause parait souvent en 



DEUXliME PARTIE. 205 

crux qui desirent ardeniment quelque chose, ct en ceux 
qui sont fort emus de colere , comme aussi en ceux qui 
sont ivres : car ces deux passions, aussi bien que le vin, 
font aller quelquefois tant d esprits dans le cerveau qu ils 
ne peuvent pas etre reglement conduits de la dans les 
muscles. 

cxix. De la langueur. 

La langueur est une disposition a se relacher et etre sans 
mouvement, qui est sentie en tous les membres; elle vient, 
ainsi que le tremblement, de ce qu il ne va pas assez d es 
prits dans les nerfs, mais d une facon differente : car la 
cause du tremblement est qu il n y en a pas assez dans le 
cerveau pour obeir aux determinations de la glande lors- 
qu elle les pousse vers quelque muscle, au lieu que la lan 
gueur vient dc ce que la glande ne les determine point a 
aller vers aucuns muscles plutot que vers d autres. 



cxx. Comment elle est causee par 1 amour et par le desir. 

Et la passion qui cause le plus ordinairement cet effet est 
1 amour jointe au desir d une chose dont 1 acquisition n est 
pas imaginee comme possible pour le temps present; car 
1 amour occupe tellement Fame a considerer Fobjet aime, 
qu elle emploie tous les esprits qui sont dans le cerveau a 
lui on representer 1 image, et arrete tous les mouvements 
de la glande qui ne servent point a cet effet. Et il faut re- 
marquer touchant le desir, que la propriete que je lui ai 
attribute de rendre le corps plus mobile ne lui convient que 
lorsqu on imagine 1 objet desire etre tel qu on peut des ce 
temps-la faire (luclque chose qui serve; a racquerir; car si 
au contraire on imagine ({u il est impossible pour lors de 
rien faire qui y soit utile, toute 1 agitation du desir dcmcure 



206 LES PASSIONS DE I/AME. 

dans le cerveau, sans passer aucunement dans les nerfs, et, 
etant entierement employee a y fortifier 1 idee de 1 objet de*- 
sire , elle laisse le reste du corps languissant. 



cxxi. Qu elle peut aussi etre causee par d autres passions. 

II est vrai que la haine, la tristesse et meme la joie, 
peuvent causer aussi quelque langueur lorsqu elles sont fort 
violentes, a cause qu elles occupent entierement Tame a 
considerer leur objet. principalement lorsque le desir d une 
chose a 1 acquisition de laquelle on ne peut rien contribuer 
au temps present est joint avec elle. Mais pour ce qu on 
s arrete bien plus a considerer les objets qu on joint a soi 
de volonte que ceux qu on en separe , et qu aucuns autres , 
et que la langueur ne depend point d une surprise, mais a 
besoin de quelque temps pour etre formee, elle se rencontre 
bien plus en 1 amour qu en toutes les autres passions. 



cxxn. De la pamoison. 

La pamoison n est pas fort eloignee de la mort, car on 
meurt lorsque le feu qui est dans le coeur s eteint tout a fait, 
et on tombe seulement en pamoison lorsqu il est e*touffe en 
telle sorte qu il demeure encore quelques restes de chalcur 
qui peuvent par apres le rallumcr. Or il y a plusieurs indis 
positions du corps qui peuvent faire qu on tombe ainsi en 
de faillance , mais entre les passions il n y a que 1 extreme 
joie qu on remarque en avoir le pouvoir : et la facon dont 
je crois qu elle cause cet effet est qu ouvrant extraordinaire- 
ment les orifices du coeur le sang des veines y entre si a 
coup et en si grande quantite qu il n y peut etre rarelie par 
la chaleur assez promptement pour lever les petites peaux 
qui ferment les entrees de ces veines : au moyen de quoi 



DEUXIEME PARTIE. 207 

il etouffe le feu, lequcl il a coutumc d entretenir lorsqu il 
n entre dans le cceur que par mesure. 

cxxin. Pourquoi on ne pame point de tristesse. 

11 semblc qu une grande tristesse qui survienl inopine- 
ment doit tellement serrer les orifices du coeur qu elle en 
peut aussi eteindre le feu, mais neanmoins on n observe 
point que cela arrive, ou, s il arrive, c est tres-rarement ; 
dont je crois que la raison est qu il ne peut guere y avoir 
si peu de sang dans le coeur qu il ne suffise pour entretenir 
la chaleur lorsque ses orifices sont presque fermes. 

oxxiv. Du ris. 

Le ris corisiste en ce que le sang qui vient de la cavite 
droite du coeur par la veine arterieuse , enflant les poumons 
subitement et a diverses reprises, fait que 1 air qu ils con- 
tiennent est contraint d en sortir avec impetuosity par le 
sifflet, ou il forme une voix inarticulee et eclatante, et tant 
les poumons en s enflant, que cet air en sortant, poussent 
tous les muscles dii diaphragme, de la poitrine et de la 
gorge, au moyen de quoi ils font mouvoir ceux du visage 
qui ont quelque connexion avec eux ; et ce n est que cette 
action du visage, avec cette voix inarticulee et eclatante, 
qu on nomme le ris. 



cxxv. Pourquoi il n accompagne point les plus grandes joies. 

Or encore qu il semble que le ris soit un des principaux 
signes de la joie , elle ne peut toutefois le causer que lors- 
qu elle est seulement mediocre et qu il y a quelque admira- 



208 LES PASSIONS DE I/AME. 

tion ou quelque haine melee avec elle : car on trouve par 
experience que lorsqu on est extraordinairement joyeux, 
jamais le sujet de cette joie ne fait qu on eclate de rire, et 
meme on ne peut pas si aisement y etre invite par quelque 
autre cause que lorsqu on est triste ; dont la raison est que, 
dans les grandes joies, le poumon est toujours si plein de 
sang qu il ne peut etre davantage enfle par reprises. 



cxxvi. Quelles sont ses principales causes. 

Et je ne puis remarquer que deux causes qui fassent 
ainsi subitement enfler le poumon. La premiere est la sur 
prise de 1 admiration , laquelle , etant jointe a la joie , peut 
ouvrir si promptement les orifices du coeur, qu une grande 
abondance de sang , entrant tout a coup en son cote droit 
par la veine cave, s y rarefie, et, passant de la par la veine 
arterieuse, enlle le poumon. L autre est le melange de 
quelque liqueur qui augmente la rarefaction du sang ; et je 
n en trouve point de propre a cela que la plus coulante 
partie de celui qui vient de la rate, laquelle partie du sang 
etant poussee vers le coeur par quelque legere emotion de 
haine , aidee par la surprise de 1 admiration , et s y melant 
avec le sang qui vient des autres endroits du corps, lequel 
la joie y fait entrer en abondance , peut faire que ce sang 
s y dilate beaucoup plus que 1 ordinaire : en meme facon 
qu on voit quantite" d autres liqueurs s enfler tout a coup 
etant sur le feu lorsqu on jette un peu de vinaigre dans le 
vaisseau ou elles sont ; car la plus coulante partie du sang 
qui vient de la rate est de nature semblable au vinaigre. 
L experience aussi nous fait voir qu en toutes les rencontres 
qui peuvent produire ce ris eclatant qui vient du poumon, 
il y a toujours quelque petit sujet de haine, ou du moins 
d admiration. Et ceux dont la rate n est pas bien saine sont 
sujets a etre non-seulement plus tristes , mais aussi , par 



DEUXIEME PAKTIE. 209 

iiitervallcs , plus gais et plus disposes & rire que les autres , 
d autant que la rate envoie deux sortes de sang vers le 
cceur, Tun fort epais et grossier, qui cause la tristesse, 
1 autre fort fluide et subtil , qui cause la joie. Et souvent 
apres avoir beaucoup ri on se sent naturellement enclin a la 
tristesse, pour ce que la plus fluide partie du sang de la 
rate etant epuisee, 1 autre, plus grossiere, la suit vers le 
cceur, 



cxxvii. Quelle est sa cause en 1 indignation. 

Pour le ris qui accompagne quelquefois 1 indignatioii , il 
est ordinairement artificiel et feint; mais, lorsqu il est natu- 
rel , il semble venir de la joie qu on a de ce qu on voit ne 
pouvoir etre offense par le mal dorit on est indigne, et, 
aveccela, de ce qu on se trouve surpris par la nouveaute 
ou par la rencontre inopinee de ce mal : de facon que la 
joie, la haine et r admiration y contribuent. Toutefois je 
veux croire qu il peut aussi etre produit, sans aucune joie, 
par le seul mouvement de 1 aversion , qui envoie du sang 
de la rate vers le coeur, ou il est rarefie et pousse de la 
dans le poumon, lequel il entle facilemcnt lorsqu il le ren 
contre presque vide ; et generalement tout ce qui peut 
culler subitement le poumon en cette fagon cause 1 action 
exterieure du ris, excepte lorsque la tristesse la change en 
celle des gemissements et des cris qui accompagnent les 
larmes. A propos de quoi Vives ecrit de soi-meme que 
lorsqu il avait ete longtemps sans manger, les premiers 
moiveaux qu il mettait en sa bouche 1 obligeaient k rire, ce 
qui pouvait venir de ce que son poumon, vide de sang par 
faute de nourriture, etait promptement enfle par le premier 
sue ([iii passait de son estomac vers le coeur, et que la seule 
imagination de manger y pouvait conduire avant meme qnc 
(vlui des viandes qu il mangeait y fut parvenn. 

DKSCARTES T. II. 1 I 



210 LES PASSIONS DE 1/AME. 



cxxvin. DC 1 origine des larmes. 

Comme le ris n est jamais cause par les plus grandes 
joies, ainsi les larmes ne viennent point d une extreme tris- 
tesse, mais seulement de celle qui est mediocre et accom- 
pagnee ou suivie de quelque sentiment d amour, ou aussi de 
joie. Et, pour bien entendre leur origine, il faut remarquer 
que bien qu il sorte continuellement quantite de vapeurs de 
toutes les parties de notre corps, il n y en a toutefois 
aucune dont il en sorte tant que des yeux, a cause de la 
grandeur des nerfs optiques et de la multitude des petites 
arteres par ou elles y viennent ; et que comme la sueur 
n est composee que des vapeurs qui, sortant des autres 
parties , se convertissent en eau sur leur superficie , ainsi les 
larmes se font des vapeurs qui sortent des yeux. 



cxxix. De la facon que les vapeurs se changent en eau. 

Or comme j ai ecrit dans les Meteores, en expliquant en 
quelle facon les vapeurs de 1 air se convertissent en pluie , 
que cela vient de ce qu elles sont moins agitees ou plus 
abondantes qu a Fordinaire, ainsi je crois que lorsque celles 
qui sortent du corps sont beaucoup moins agitees que de 
coutume, encore qu elles ne soient pas si abondantes, elles ne 
laissent pas de se convertir en eau , ce qui cause les sueurs 
froides qui viennent quelquefois de faiblesse quand on est 
malade; et je crois que lorsqu elles sont beaucoup plus abon 
dantes, pourvu qu elles ne soient pas avec cela plus agi 
tees , elles se convertissent aussi en eau , ce qui est cause de 
la sueur qui vient quand on fait quelque exercice. Mais alors 
les yeux ne suent point , pour ce que pendant les exercices 
du corps , la plupart des esprits allant dans les muscles qui 



DEUXIEME PAKTIE. 211 

servent a le mouvoir, il en va moins par le nerf optique 
vers les yeux. Et ce n est qu une meme matiere qui com 
pose le sang pendant qu elle est dans les veincs ou dans les 
arteres, et les esprits lorsqu elle est dans le cerveau, dans 
les nerfs ou dans les muscles, et les vapeurs lorsqu elle en 
sort en forme d air, et, enfin, la sueur ou les larmes 
lorsqu elle s epaissit en eau sur la superficie du corps ou des 
yeux. 



cxxx. Comment ce qui fait de la douleur a Focil 1 excite a pleurer. 

Et je ne puis remarquer que deux causes qui f assent que 
les vapeurs qui sortent des yeux se changent en larmes. La 
premiere est quand la figure des pores par ou elles passent 
est changee par quelque accident que ce puisse etre : car 
cela retardant le mouvement de ces vapeurs, et changeant 
leur ordre , peut faire qu elles se convertissent en eau. Ainsi 
il ne faut qu un fetu qui tombe dans Toeil pour en tirer 
quelques larmes , a cause qu en y excitant de la douleur il 
change la disposition de ses pores : en sorte que, quelques- 
uns devenant plus etroits, les petites parties de vapeurs y 
passent moins vite, et qu au lieu qu elles en sortaient aupa- 
ravant egalement distantes les unes des autres, et ainsi 
demeuraient separees, elles viennent a se rencontrer, a 
cause que 1 ordre de ces pores est trouble, au moyen de 
quoi elles se joignent, et ainsi se convertissent en larmes. 



cxxxi. Comment on pleure de tristesso. 

L autre cause est la tristesse suivie d amour ou de joie , 
ou generalement de quelque cause qui fait que le coeur 
pousse beaucoup de sang par les arteres. La tristesse y 
est requise, a cause que, refroidissant tout le sang, elle 



212 LES PASSIONS DE 1/AME. 

etrecit les pores des yeux : mais, pour ce qu a mesure 
qu elle les etrecit elle diminue aussi la quantite des vapeurs 
auxquelles ils doivent donner passage , cela ne suffit pas 
pour produire des larmes, si la quantite de ces vapeurs 
n est a meme temps augmentee par quelque autre cause ; 
et il n y a rien qui 1 augmente davantage que le sang qui 
est envoye vers le coeur en la passion de 1 amour : aussi 
voyons-nous que ceux qui sont tristes ne jettent pas conti- 
nuellement des larmes , mais seulement par intervalles , 
lorsqu ils font quelque nouvelle reflexion sur les objets qu ils 
affectionnent. 



cxxxn. Des gdmissements qui accompagnent les larmes. 

Et alors les poumons sont aussi quelquefois enfles tout a 
coup par 1 abondance du sang qui entre dedans et qui en 
chasse 1 air qu ils contenaient, lequel sortant par le sifflet 
engendre les gemissements et les cris qui out coutume 
d accompagner les larmes ; et ces cris sont ordinairement 
plus aigus que ceux qui accompagnent le ris, bien qu ils 
soient produits quasi en meme facon : dont la raison est 
que les nerfs qui servent a elargir ou etrecir les organes de 
la voix, pour la rendre plus grosse ou plus aigue, etant 
joints avec ceux qui ouvrent les orifices du coeur pendant 
la joie et les etrecissent pendant la tristesse, ils font que 
ces organes s elargissent ou s etrecissent au meme temps. 



GXXXIII. Pourquoi les eni ants et les vieillards pleurent aisdment. 

Les enfants et les vieillards sont plus cnclins a pleurer 
que ceux de moyen age, mais c est pour diverses raisons. 
Les vieillards pleurent souvent d affection et de joie : car 
ces deux passions jointes ensemble envoient beaucoup de 



DEUXIEME PARTIE. 213 

sang & leur coeur, et de la beaucoup de vapeurs a leurs 
yeux ; et 1 agitation de ces vapeurs est tellement retardee 
par la froideur de leur naturel qu elles se convertissent aise"- 
ment en larmes, encore qu aucune tristesse n ait precede. 
Que si quelques vieillards pleurent aussi fort aisement de 
facherie, ce n est pas tant le temperament de leur corps que 
celui de leur esprit qui les y dispose ; et cela n arrive qu a 
ceux qui sont si faibles qu ils se laissent entieremerit sur- 
monter par de petits sujets de douleur, de crainte ou de 
pitie. Le meme arrive aux enfants, lesquels ne pleurent 
guere de joie, mais bien plus de tristesse, meme quand elle 
n est point accompagnee d amour : car ils ont toujour-s assez 
de sang pour produire beaucoup de vapeurs ; le mouvement 
desquelles e tant retarde par la tristesse, elles se conver 
tissent en larmes. 



cxxxiv. Pourquoi quelques enfants palissent au lieu de pleurer. 

Toutefois il y en a quelques-uns qui palissent au lieu de 
pleurer quand ils sont faches, ce qui peut temoigner en eux 
un jugement et tin courage extraordinaire , a savoir lorsque 
cela vient de ce qu ils considerent la grandeur du mal et se 
preparent a une forte resistance, en meme facon que ceux 
qui sont plus ages ; mais c est plus ordinairement une 
marque de mauvais naturel , a savoir lorsque cela vient de 
ce qu ils sont enclins a la haine ou a la peur : car ce sont 
des passions qui diminuent la matiere des larmes. Et on 
voit au contraire que ceux qui pleurent fort aisement sont 
enclins a 1 amour et a la pitie. 

cxxxv. Des soupirs. 

La cause des soupirs est fort difierente de celle des 
larmes, encore qu ils presupposent comme elle la tristesse : 



214 LES PASSIONS DE I/AME. 

car au lieu qu on est incite a pleurer quand les poumons 
sont pleins de sang, on est incite a soupirer quand ils en 
sont presque vides , et que quelque imagination d esperance 
ou de joie ouvre 1 orifice de Fartere veineuse que la tristesse 
avait etre ci, pour ce qu alors le peu de sang qui reste dans 
les poumons tombant tout a coup dans le cote gauche du 
coeur par cette artere veineuse et y etant pousse par le desir 
de parvenir a cette joie, lequel agite en meme temps tons 
les muscles du diaphragme et de la poitrine, 1 air est pousse 
promptement par la bouche dans les poumons pour y remplir 
la place que laisse ce sang ; et c est cela qu on nomme 
soupirer. 



cxxxvi. D oii viennent les effets des passions qui sont particulieres 
a certains hommes. 



Au reste, alin de suppleer ici en peu de mots a tout ce 
qui pourrait y etre ajoute touchant les divers effets ou les 
diverses causes des passions, je me contenterai de repeter le 
principe sur lequel tout ce que j en ai ecrit est appuye, a 
savoir qu il y a telle liaison enlre notre ame et notre corps, 
que lorsque nous avons une fois joint quelque action corpo- 
relle avec quelque pensee, 1 une des deux ne se presente 
point a nous par apres que 1 autre ne s y presente aussi, et 
que ce ne sont pas toujours les memes actions qu on joint 
aux memes pensees ; car cela suffit pour rendre raison de 
tout ce qu un chacun peut remarquer de particulier en soi 
ou en d autres , touchant cette matiere , qui n a point ete ici 
expliquee. Et, pour exemple, il est aise de penser que les 
etranges aversions de quelques-uns , qui les empechent de 
souffrir 1 odcur des roses, ou la presence d un chat, ou 
choses semblables , ne viennent que de ce qu au commence 
ment de leur vie ils ont ete fort offenses par quelques pareils 
objets, ou bien qu ils ont compati au sentiment de leur mm 1 



DEUXIEME PAKTIE. 215 

qui en a etc offense e etant grosse : car il est certain qu il y 
a du rapport entre tous les mouvements de la mere et ceux 
de Fenfant qui est en son ventre , en sorte que ce qui est 
contraire a Tun nuit a 1 autre. Et 1 odeur des roses peut 
avoir cause un grand mal de tete a un enfant lorsqu il etait 
encore au berceau, ou bien un chat le peut avoir tort 
epouvante, sans que personne y ait pris garde, ni qu il en 
ait eu apres aucune memoire, bien que Fidee de 1 aversion 
qu il avait alors pour ces roses ou pour ce chat demeure 
imprimee en son cerveau jusques a la fin de sa vie. 



r.xxxvn. De 1 usage des cinq passions ici expliquees en tant qu elles se 
rapportent au corps. 

Apres avoir donne les definitions de Famour, dc la haine, 
du desir, de la joie , de la tristesse , et traite de tous les 
mouvements corporels qui les causent ou accompagnent , 
nous n avons plus ici a considerer que leur linage. Touch ant 
quoi il est a remarquer que , selon F institution de la nature, 
elles se rapportent toutes au corps, et ne sont donnees a 
Fame qu en tant qu elle est jointe avec lui : en sorte que 
leur usage naturel est d inciter Fame a consentir et contri- 
buer aux actions qui peuvent servir a conserver le corps, 
ou a le rendre en quelque facon plus parfait ; et en ce sens, 
la tristesse et la joie sont les deux premieres qui sont em 
ployees. Car Fame n est immediatement avertie des choses 
qui nuisent au corps que par le sentiment qu elle a de la 
douleur, lequel produit en elle premierement la passion de 
la tristesse, puis ensuite la haine de ce qui cause cette 
douleur, et en troisieme lieu le desir de s en delivrer; comme 
aussi Fame n est immediatement avertie des choses utiles au 
corps que par quelque sorte de chatouillement qui excite en 
elle de la joie, fait ensuite naitre Famour de ce qu on croft 
en etre la cause, et enfin le de"sir d acquerir ce qui pent 



210 LES PASSIONS DE I/AME. 

faire qu on continue en cette joie ou bien qu on jouisse 
encore apres d une semblable. Ce qui fait voir qu elles sont 
toutes cinq tres-utiles au regard du corps, et meme que la 
tristesse est en quelque facon premiere et [)lus necessaire 
quo la joie , et la liaine que 1 amour , a cause qu il importe 
davantage de repousser les choses qui nuisent et peuvent 
detruire, que d acquerir celles qui ajoutent quelque perfec 
tion sans laquelle on peut subsisted 



cxxxvm. De leurs defauts et des moyens de les corriger. 

Mais encore que cet usage des passions soit le plus natu- 
rel qu elles puissent avoir , et que tous les animaux sans rai- 
son ne conduisent leur vie que par des mouvements cor- 
porels semblables a ceux qui out coutume en nous de les 
suivre, et auxquels elles incitent notre ame a consentir, il 
n est pas neanmoins toujours bon, d autant qu il y a plu- 
sieurs choses nuisibles au corps qui ne causent au commen 
cement aucune tristesse, ou meme qui donnent de la joie; et 
d autres qui lui sont utiles, bien que d abord elles soient in 
commodes. Et outre cela elles font paraitre presque toujours 
tant les biens que les maux qu elles rcpresentent , beaucoup 
plus grands et plus importants qu ils ne sont ; en sorte 
qu elles nous incitent a rechercher les uns et fuir les autres 
avec plus d ardeur et plus de soin qu il n est convenable, 
comme nous voyons aussi que les betes sont souvent trom- 
pees par des appats , et que pour eviter de petits maux elles 
se precipitent en de plus grands; c est pourquoi nous devons 
nous servir de 1 experience et de la raison pour distinguer 
le bien d avec le mal, et connaitre leur juste valeur, alin 
de ne prendre pas 1 un pour 1 autre, et de ne nous porter 
a rien avec exces. 



DEUX1EME PARTIE. 217 



cxxxix. De 1 usagc des memes passions en tant qu elles appartiennent a 
1 amc, et premierement de 1 amour 

Ce qui suffirait si nous n avions en nous que le corps, ou 
qu il fut notre mcilleure partie; mais d autant qu il n est que 
la moindre, nous dcvous principalement considerer les pas 
sions en tant qu elles appartiennent a Tame, au regard de 
laquelle 1 amour et la haine vieiment de la connaissance , et 
precedent la joie et la tristesse, excepte lorsque ces deux der- 
nieres tiennent le lieu de la connaissance, dont elles sont des 
especes. Et lorsque cette connaissance est vraie, c est-a-dire 
que les choses qu elle nous porte a aimer sont veritable- 
men t bonnes, et celles qu elle nous porte a hair sont verita- 
blement mauvaises, 1 amour est incomparablement meilleure 
que la haine; elle ne saurait etre trop grande, et elle ne 
manque jamais de produire la joie. Je dis que cette amour 
est extremement bonne , pour ce que , joignant a nous de 
vrais biens , elle nous perfectionne d autant. Je dis aussi 
qu elle ne saurait etre trop grande, car tout ce que la plus 
excessive peut faire c est de nous joindre si parfaitement a 
ces biens , que 1 amour que nous avons particulierement 
pour nous-memes n y mette aucune distinction; ce que je 
crois ne pouvoir jamais etre mauvais : et elle est necessaire- 
nient suivie de la joie, a cause qu elle nous represente ce 
que nous aimons comme un bien qui nous appartient, 



CXL. De la haine. 

La haine , au contraire , ne saurait etre si petite qu elle ne 
nuise; et elle n est jarnais sans tristesse. Je dis qu elle ne 
saurait etre trop petite , a cause que nous ne sommcs incites 
a aucune action par la haine du mal, que nous ne le puis- 
sions etre encore mieux par 1 amour du bien, auquel il est 



218 LES PASSIONS DE L*AME. 

contraire, au moins lorsque ce. bien et ce rnal sont assez 
connus : car j avoue que la haine du mal qui n est mani- 
feste que par la douleur est necessaire au regard du corps ; 
mais je ne parle ici que de celle qui vient d une connais- 
sance plus claire , et je ne la rapporte qu a Fame. Je dis 
aussi qu elle n est jamais sans tristesse, a cause que le mal 
ijuetant qu une privation, il ne peut etre coiicu sans quelqnr 
sujet reel dans lequel il soit ; et il n y a rien de reel qui 
n ait en soi quelque bonte, de fagon que la haine qui nous 
eloigne de quelque mal nous eloigne par meme moyen du 
bien auquel il est joint, et la privation de ce bien etant re- 
presentee a notre ame comme un defaut qui lui appartient 
excite en elle la tristesse : par example la haine qui nous 
eloigne des mauvaises moeurs de quelqu un nous eloigne 
par meme moyen de sa conversation , en laquelle nous pour- 
rions sans cela trouver quelque bien , duquel nous sommes 
laches d etre prives. Et ainsi en toutes les autres haines on 
peut remarquer quelque sujet de tristesse. 



CXLI. Du desir, de la joie et de la tristesse. 



Pour le desir, il est evident que lorsqu il procede d une 
vraie connaissance il ne peut etre mauvais , pourvu qu il ne 
soit point excessif, et que cette connaissance le regie. II est 
evident aussi que la joie ne peut manquer d etre bonne, ni 
la tristesse d etre mauvaise, au regard de Tame, pour ce 
que c est en la derniere que consiste toute 1 incommodite 
que Tame recoit du mal, et en la premiere que consiste 
toute la jouissance du bien qui lui appartient : de facon que 
si nous n avions point de corps, j oserais dire que nous ne 
pourrions trop nous abandonner a I amour et a la joie, ni 
trop eviter la haine et la tristesse ; mais les mouvements cor- 
porels qui les accompagnent peuvent tous etre nuisibles a 



DEUXIEME PART IE. 219 

la sante lorsqu ils sont fort violents, et au contraire lui etre 
u tiles lorsqu ils ne sont que moderes. 

r.xiii. De la joie et de 1 amour comparees avec la tristesse ct la haine. 

Au reste , puisque la haine et la tristesse doivent etre reje- 
tees par 1 ame, lors meme qu clles precedent d une vraie con- 
naissance , elles doivent 1 etre a plus forte raison lorsqu elles 
viennent de quelque fausse opinion. Mais on peut douter si 
1 amour et la joie sont bonnes ou non lorsqu elles sont ainsi 
mal fondees ; et il semble que si on ne les considerc precise- 
ment que ce qu elles sont en elles-memes , au regard de 
Tame , on peut dire que bien que la joie soit moins solide 
et 1 amour moins avantageuse que lorsqu elles ont un meil- 
leur fondement, elles ne laissent pas d etre preferables a la 
tristesse et a la haine aussi mal fondees : en sorte que dans 
les rencontres de la vie ou nous ne pouvons eviter le ha- 
sard d etre trompes nous faisons toujours beaucoup mieux de 
pencher vers les passions qui tendent au bien que vers celles 
qui regardent le mal , encore que ce ne soit que pour 1 eviter ; 
et memo souvent une fausse joie vaut mieux qu une tristesse 
dont la cause est vraie. Mais je ri ose pas dire de meme de 
1 amour au regard de la haine; car lorsque la haine est 
juste, elle ne nous eloigne que du sujet qui contient le mal 
dont il est bon d etre separe , au lieu que 1 amour qui est in- 
juste nous joint a des choses qui peuvent nuire ou du moins 
qui ne meritent pas d etre tant considerees par nous qu elles 
sont, ce qui nous avilit et nous abaisse. 



CXLIII. DCS m&nes passions en tant qu elles se rapportent au ddsir. 

Et il faut exactement remarquer que ce que je viens de 
dire de ces quatre passions n a lieu que lorsqu elles sont 



220 LES PASSIONS DE J/AME . 

considerees precisement en elles-memes , et qu elles ne nous 
portent aucune action : car en tant qu elles excitent en 
nous le desir , par 1 entremise duquel elles reglent nos moeurs , 
il est certain que toutes celles dont la cause est fausse peu- 
vent nuire , et qu au contraire toutes celles dont la cause est 
juste peuvent servir, et meme que, lorsqu elles sont ega- 
lement mal fondees, la joie est ordinairement plus nuisible 
que la tristesse, pour ce que celle-ci donnant de la retenue 
et de la crainte dispose en quelque facon & la prudence, au 
lieu que 1 autre rend inconsideres et temeraires ceux qui 
s abandonnent & elle. 



CXLIV. Des desirs dont 1 dveriement ne depend que de nous. 

Mais pour ce que ces passions ne nous peuvent porter a 
aucune action que par 1 entremise du desir qu elles excitent , 
c est particulierement ce desir que nous devons avoir soin de 
regler; et c est en cela que consiste la principale utilite de 
la morale : or comme j ai tantot dit qu il est toujours bon 
lorsqu il suit une vraie connaissance , ainsi il ne peut man- 
quer d etre mauvais lorsqu il est fonde sur quelque erreur. 
Et il me semble que 1 erreur qu on commet le plus ordinai 
rement touchant les desirs est qu on ne distingue pas assez 
les choses qui dependent entitlement de nous de celles qui 
n en dependent point : car pour celles qui ne dependent que 
de nous , c est-a-dire de notre libre arbitre , il suffit de savoir 
qu elles sont bonnes pour ne les pouvoir desirer avec trop 
d ardeur, a cause que c est suivre la vertu que de faire les 
choses bonnes qui dependent de nous , et il est certain 
qu on ne saurait avoir un desir trop ardent pour la vertu ; 
outre que ce que nous desirons en cette facon ne pouvant 
manquer de nous reussir, puisque c est de nous seuls qu il 
depend, nous en recevrons toujours toute la satisfaction que 
nous en avons attendue. Mais la faute qu on a coutume de 






DEUX1EME I AHTIE. 2] 

oommettre en ceci n est jamais qu on desire trop, c est 
seulement qu on desire trop pen; et le souverain remede 
centre cela est de se delivrer 1 esprit autant qu il se peut 
de toutes sortes d autres desirs moins utiles , puis de 
tacher de connaitre bien clairement et de considerer avec 
attention la bonte de ce qui est a desirer. 



CXLV. De ceux qui ne dependent que des autres choses, et ce que c est 
que la fortune. 

Pour les choses qui ne dependent aucunement de nous , 
tant bonnes qu elles puissent etre , on ne les doit jamais de 
sirer avec passion, non-seulement a cause qu elles peuvent 
n arriver pas, et par ce moyen nous affliger d autant plus que 
nous les aurons plus souhaitees , mais principalement a 
cause qu en occupant notre pensee elles nous detournent de 
porter notre affection a d autres choses dont Facquisition 
depend de nous. Et il y a deux remedes generaux contre 
ces vains desirs : le premier est la generosite, de laquelle 
je parlerai ci-apres *; le second est que nous devons sou- 
vent faire reflexion sur la Providence divine , et nous repre- 
senter qu il est impossible qu aucune chose arrive d autre 
facon qu elle a ete determinee de toute eternite par cette 
Providence -, on sortc qu elle est comme une fatalite ou 
vine necessite immuable qu il taut opposer a la fortune pour 
la dclniiiv commr isnc chimere ([iii DC vicul <|uc dc rri rcur 
de notre entendcmcnt. (lar nous ne pouvons desirer que ce 
(jue nous estimons en cmelque facon etre possible, et nous 
ne pouvons cstimcr possibles les choses qui ne dependent 
point de nous qu en tant que nous pensons qu elles depen 
dent de la fortune, c est-a-dire que nous jugeons qu elles 



1 Voyez troisierne partie, 153-155. 

2 Voyez les lettres a la princesse Elisabeth sur la morale. 



222 LES PASSIONS DE L AME. 

peuvent arriver, et qu il en est arrive autrefois de sem- 
blables. Or cette opinion n est fondee que sur ce que nous ne 
connaissons pas toutes les choses qui contribuent a chaque 
effet ; car lorsqu une chose que nous avons estimee de- 
pendre de la fortune n* arrive pas, cela temoigrie que quel- 
qu une des causes qui etaient necessaires pour la produire a 
manque, et par consequent qu elle etait absolument impos 
sible, et qu il n en est jamais arrive de semblable, c est-a- 
dire a la production de laquelle une pareille cause ait aussi 
manque : en sorte que si nous n eussions point ignore cela 
auparavant , nous ne Feussions jamais estimee possible , ni 
par consequent ne 1 eussions desiree. 



CXLVI. De ceux qui dependent de nous et d autrui. 

II taut done entitlement rejeter 1 opinion vulgaire qu il y 
a hors de nous une fortune qui fait que les choses arrivent 
ou n arrivent pas, selon son plaisir, et savoir que tout est 
conduit par la Providence divine , dont le decret eternel est 
tellement infaillible et immuable, qu excepte les choses que 
ce meme decret a voulues dependre de notre libre arbitre 
nous devons ponser qu a notre egard il n arrive rien qui ne 
soit necessaire et comme fatal, en sorte que nous ne pou- 
vons sans erreur desirer qu il arrive d autre facon. Mais 
pour ce que la plupart de nos desirs s etendent & des choses 
qui ne dependent pas toutes de nous, ni toutes d autrui, 
nous devons exactement distinguer en elles ce qui ne de 
pend que de nous , afm de n etendre notre desir qu & cela 
seul ; et pour le surplus, encore que nous en devions estimer 
le succes entierement fatal et immuable, afm que notre de- 
sir ne s y occupe point, nous ne devons pas laisser de conside- 
rer les raisons qui le font plus ou moins esperer, alin qu elles 
servent a regler nos actions : car , par exemple , si nous 
avons affaire en quelque lieu ou nous puissions aller par 



DEUXIEME PART1E. 2^3 

deux divers chemins, 1 un desquels ait coutume d etre beau- 
coup plus sur que 1 autre, bien que peut-etre le decret de la 
Providence soit tel, que si nous allons par le cliemin qu on 
estime le plus sur nous ne manquerons pas d y etre vole s , 
et qu au contraire nous pourrons passer par 1 autre sans au- 
cun danger , nous ne devons pas pour cela etre indifferents 
a choisir 1 un ou 1 autre, ni nous reposer sur la fatalite im- 
muable de ce decret ; mais la raison veut que nous choisis- 
sions le cliemin qui a coutume d etre le plus sur, et notre 
desir doit etre accompli touchant cela lorsque nous 1 avons 
suivi, quelque mal qu il nous en soit arrive, a cause que ce 
mal ay ant ete a notre egard inevitable nous n avons eu au- 
cun sujet de souhaiter d en etre exempts, mais seulement 
de faire tout le mieux que notre entendement a pu cori- 
naitre, ainsi que je suppose que nous avons fait. Et il est 
certain que, lorsqu on s exerce a distinguer ainsi la fatalite 
de la fortune, on s accoutume aisement a regler ses desirs 
en telle sorte que, d autant que leur accomplissement ne de 
pend que de nous, ils peuvent toujours nous donner une 
entiere satisfaction. 



CXLVII. Des emotions int^rieurcs de 1 ame. 

J ajouterai seulement encore ici une consideration qui me 
semble beaucoup servir pour nous empecher de recevoir au- 
cune incommodite des passions, c est que notre bien et 
notre mal depend principalement des emotions interieures 
qu^ ne sont excitees en 1 ame que par 1 ame meme, en 
quoi elles different de ses passions qui dependent toujours 
de quelque mouvement des esprits; et bien que ces emotions 
de 1 ame soient souvent jointes avec les passions qui leur 
sont semblables, elles peuvent souvent aussi se rencontrer 
avec d autres , et meme naitre de celles qui leur sont 
contraires. Par exemple lorsqu un mari pleure sa femme 



224 LES PASSIONS DE L AME. 

morte, laquelle (ainsi qu il arrive quelquefois) il scrait fach 
de voir ressuscitee, il se peut faire que son coeur est serre 
par la tristesse que 1 appareil des funerailles et 1 absence 
(Tune personne a la conversation de laquelle il etait accou- 
tume excitent en lui ; et il se peut faire que quelques restes 
d amour ou de pitie qui se presentent a son imagination 
tirent de veritables larmes de ses yeux, nonobstant qu il 
sente cependant une joie secrete dans le plus interieur de 
son ame, 1 emotion de laquelle a tant de pouvoir, que la 
tristesse et les larmes qui 1 accompagnent ne peuvent rien 
diminuer de sa force. Et lorsque nous lisons des aventures 
etranges dans un livre, ou que nous les voyons representer 
sur un theatre, cela excite quelquefois en nous la tristesse, 
quelquefois la joie, ou 1 amour, ou la haine, et genera- 
lenient toutes les passions, selon la diversite des objets qui 
s offrent a notre imagination ; mais avec cela nous avons du 
plaisir de les sentir exciter en nous, et ce plaisir est une 
joie intellectuelle qui peut aussi bien naitre de la tristesse 
que de toutes les autres passions. 



CXLVIII. Que 1 exercice de la vertu est un souverain remede centre 
les passions. 

Or, d autant que ces emotions interieures nous touchent 
de plus pres et ont par consequent beaucoup plus de pou 
voir sur nous que les passions dont elles different, qui se 
rencontrent avec elles, il est certain que pourvu que notre 
ame ait toujours de quoi se contenter en son interieur, tous 
les troubles qui viennent d ailleurs n ont aucun pouvoir de 
lui nuire , mais plutot ils servent a augmenter sa joie , en 
ce que, voyant qu elle ne peut etre offensee par eux, cela lui 
fait connaitre sa perfection. Et afin que notre ame ait ainsi 
de quoi etre contente, elle n a besoin que de suivre exac- 
tement la vertu. Car quiconque a vecu en telle sorte que sa 



TROISIEME P ARTIE. -_>j:, 

miiscirnn-. nc lui peut reprocher qu il ait jamais manque 
a faire toutes les cliosos qu il a jugrcs (Hre los meilleuivs 
(qui est ce que je nommc ici suivrc la vertu 1 ), il en revolt 
une satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux, 
que les plus violents efforts des passions n ont jamais assez 
de pouvoir pour troubler la tranquillite de son ame. 



TROISIEME PARTIE. 



DES PASSIONS P A R T I C U L I E R E S. 



CXLIX. De 1 estime et du mepris. 

Apres avoir explique les six passions primitives, qui sont 
com me les genres dont toutes les autres sont des especes,je 
remarquerai ici succinctement ce qu il y a de particulier en 
chacune de ces autres , et je tiendrai le meme ordre suivant 
lequel je les ai ci-dessus denombrees. Les deux premieres 
sont 1 estime et le mepris; car bien que ces noms ne si- 
piilient ordinairement que les opinions qu on a sans pas 
sion de la valeur de chaque chose , toutefois , a cause que , 
<!e ces opinions, il nait souvent des passions auxqtielles on 
n a point donne de noms particuliers , il me semble que 
ceux-ci leur peuvent etre attribues. Et Testime, en tant 
(ju elle est une passion, est une inclination qu a Tame a so 
representer la valeur de la chose estimee, laquclle inclina 
tion est causee par un mouvement particulier des esprits, 
tellement conduits dans le cerveau, qu ils fortifient les im 
pressions qui servent & ce sujet; comme, au contrairo, la 

1 Voyez les letlres a la princesse Elisabeth sur la morale. 

DESCARTES T. II. j "> 



226 LES PASSIONS DE L/AHE. 

passion du mepris est unc inclination qu a Tame a conside- 
rer la bassesse ou petitesse de ce qu elle meprise , causee 
par le mouvement des esprits qui fortifient Fidee de cette 
petitesse. 

CL. Que ces deux passions ne sent que des especes d admiration. 

Ainsi ces deux passions ne sont que des especes d admira 
tion; car lorsque nous n admirons point la grandeur ni la 
petitesse d un objet, nous n en faisons ni plus ni moins 
d etat que la raison nous dicte que nous en devons faire, 
de facon que nous 1 estimons ou le meprisons alors sans pas 
sion : et bien que souvent 1 estime soit excitee en nous par 
1 amour, et le mepris par la haine, cela n est pas universe!, 
et ne vient que de ce qu on est plus ou moins enclin a con- 
siderer la grandeur ou la petitesse d un objet a raison de ce 
qu on a plus ou moins d* affection pour lui. 



CLI. Qu elles sont plus remarquables quand nous les rapportons 
a nous-mmes. 



Or ces deux passions se peuveiit generalement rapporter 
toutes sortes d objets; mais elles sont principalement remai 
quables quand nous les rapportons a nous-memes, c est-a- 
dire quand c est notre propre merite que nous estimons 01 
meprisons : et le mouvement des esprits qui les cause est 
alors si manifesto qu il change meme la mine, lesgestes, It 
demarche et generalemcnt toutes les actions de ceux qui 
concoivent une meilleure ou une plus mauvaise 0])inioi 
d eux-inemes qu a 1 ordinairo. 






TR01S1EME PAHTIE. 227 



CLII. Pour quollo cause on pent s ostimer. 

Et pour ce que Time des principals parties de la sagesse 
(vsi de savoir en quelle iacon et pour quelle cause chacun se 
doit estinuT ou mepriser, je tacherai ici d en dire mon opi 
nion. Je ne remarque en nous qu une seule" chose qui nous 
puisse donner juste raison de nous estimer , a savoir 1 usage 
de notre libre arbitrc et 1 empire que nous avons sur nos 
volontes : car il n y a que les seules actions qui dependent 
de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec 
raison etre loues ou blames; et il nous rend en quelque 
t aron soniblables a Dieu, en nous faisant maitres de nous- 
mrines, pourvu (jue nous ne perdions point par lachete les 
di-oits qu il nous donne. 



CLJII. En quoi cousiste la g6nrosite. 

Ainsi je crois que la vraie generosite, qui fait qu un 
homme s estime au plus haut point qu il se peut legitime- 
ment estimer, consiste seulement partie en ce qu il connait 
qu il n y a rien qui veritablement lui appartienne que cette 
libre disposition de ses volontes, ni pourquoi il doive etre 
loue ou blame sinon pour ce qu il en use bien ou mal; et 
pa i-tie en ce qu il sent en soi-meme une ferme et constante 
resolution d en bien user , c est-a-dire de ne manquer jamais 
de volonte pour entreprendre et executor toutes les choses 
qu il jugera etre les rneilleures : ce qui est suivre parfaite- 
ment la vertu 1 . 



Voyez les lettres a la princesse Elisabetli sur la morale. 



<2 28 LES PASSIONS DE J/AME. 



CLIV. Qu elle empSche qu on ne m^prise les autres. 

Ceux qui ont cette coimaissance et sentiment d eux-memes, 
se persuadent facilcment que chacun des autres hommes les 
peut aussi avoir dc soi, pour ce qu il n y a rien en cela qui 
depende d autrtii : c est pourquoi ils ne meprisent jamais 
personne; et bien qu ils voient souvent que les autres com- 
mettent des f antes qui font paraitre leur faiblesse, ils sont 
toutefois plus enclins a les excuser qu a les blamer, et a 
croire (]ue c est plutot par manque de coimaissance que par 
manque de bonne volonte qu ils les commettent ; et comme 
ils ne pensent point etre de beaucoup inferieurs a ceux qui 
ont plus de biens ou d honneurs, ou meme qui ont plus 
d esprit, plus de savoir, plus de beaute, ou generalement 
qui les surpassent en quelques autres perfections , aussi ne 
s estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu ils sur 
passent, a cause que toutes ces choses leur semblent etre 
fort peu considerables a comparaison de la bonne volonte 
pour laquelle seule ils s estiment, et laquelle ils supposenl 
aussi etre ou du moins pouvoir etre en chacun des autres 
hommes. 

CLV. En quoi consiste 1 humilit^ vertueuse. 

Ainsi les plus genereux ont coutume d etre les plus 
humbles; et 1 lmmilite vertueuse ne consiste qu en ce que la 
reflexion que nous faisons sur I inlirmite de notre nature et 
sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou 
sommes capables de commettre , qui ne sont pas moindres 
que celles qui peuvent etre commises par d autres, est cause 
que nous ne nous preferons a personne, et que nous pensons 
que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous, 
ils en peuvent aussi bien user. 



TROISIEME PARTIE. 220 



LVI. Quellcs sont les proprietes de la generosite", ct comment elle sert 
de rcmedc centre tous les dereglements des passions. 

Ceux (fiii sont genereux en cette facon sont naturellement 
portes a faire de grandes choses, et toutefois a ne rien en- 
treprendre dont ils ne se sentent capables; et pour ce qu ils 
n estiment rien de plus grand que de faire du bien aux 
autres hommes, et de mepriser son propre interet, pour ce 
sujet ils sont toujours parfaitement courtois , aflables et ofti- 
rieux envers un chacun. Et avec cela ils sont entitlement 
maitres de leurs passions : particulierement des desirs, de 
la jalousie et de 1 envie, a cause qu il n y a aucune chose 
dont 1 acquisition ne depende pas d eux qu ils pensent valoir 
assez pour meriter d etre beaucoup souhaitee; et de la haiiie 
envers les hommes, a cause qu ils les estiment tous; et de 
la pcur, a cause que la conliance (ju ils ont en leur vertu les 
assure; et, enfm, de la colere , a cause que, n estimant que 
fort peu toutes les choses qui dependent d autrui, jamais ils 
ne donnent tant d a vantage a leurs ennemis que de recon- 
naitre qu ils en sont offenses. 



CLVII. De 1 orgueil. 

Tous ccux qui concoivent bonne opinion d eux-memes 
pour quelque autre cause, telle qu elle puisse etre, n ont 
pas une vraie generosite, mais settlement un orgueil qui est 
toujours fort vicieux, encore qu il le soit d autant plus que 
la cause pour laquelle on s estime est plus injuste ; et la 
plus injuste de toutes est lorsqu on est orgueilleux sans au- 
cun sujet , c est-a-dire sans qu on pense pour cela qu il y ait 
en soi aucun meritc pour lequel on doive etre prise", mais 
seulement pour ce qu on ne fait point d etat du merite et 



230 LES PASSIONS DE I/AME. 

que, s imaginant quo la gloire n est autre chose qu une usur 
pation, Ton croit que ceux qui s en attribucnt le plus en out 
le plus. Ce vice est si deraisonnable et si absurde que j au- 
rais de la peine a croire qu il y eut des hommes qui s y 
laissassent aller, si jamais personne n etait loue injustement ; 
mais la flatterie est si commune partout, qu il n y a point 
d homme si defectueux qu il ne se voie souvent estimer pour 
des choses qui ne meritent aucune louange, ou meme qui 
meritent du blame, ce qui donne occasion aux plus igno- 
rants et aux plus stupides de tomber en cette csptVe d or- 
guefl. 

CLVIII. Que ses elTets sont contraires a ceux de la generosity. 

Mais quelle que puisse etre la cause pour laquelle on s es- 
time, si elle est autre que la volonte qu on sent en soi- 
meme d user toujours bien de son libre arbitre, de laquelle 
j ai dit que vient la generosite, elle produit toujours un 
orgueil tres-blamable , et qui est si different de cette vraie 
generosite qu il a des effets entierement contraires; car tous 
les autres bions, comme 1 esprit, la beaute, les richesses, 
les honneurs, etc., ayant coutume d etre d autant plus esti- 
nu s (jiTils sc Irouvent cu nioins dc pri-sonnes, el ineiuc 
etant pour la plupart de telle nature qu ils ne peuvent etre 
communiques a plusieurs, cela fait que les crgueilleux 
tachent d abaisser tous les autres homines, et qu etant es- 
claves de leurs desirs, ils ont 1 ame incessamment agit( i e de 
haine, d envie, de jalousie ou de colere. 



CLIX. De I humilit6 vicieuse. 

Pour la bassesse ou humilite vicieuse , elle consiste prim 
palement en ce qu on se sent faible ou peu resolu, et qi 



TROISIEME 1 ARTIE. >l 

comme si on n avait pas 1 usage entier de son librc arbihv, 
on ne se pcut empecher de fairc dos choses dont on sail 
qu on sc repentira par apres; puis aussi en ce ([u on croit 
iif pouvoir subsister par soi-meme, ni se passer de plusieurs 
ohoses dont 1 acquisition depend d autrui. Ainsi elle est di- 
ivtement opposee a la generosite, et il arrive souvent que 
mix qui out 1 esprit le plus bas sont les plus arrogants et 
superbcs, en meme facon que les plus genereux sont les 
plus modestes et les plus humbles. Mais au lieu que ceux 
qui out 1 esprit fort et genereux ne changent point d humeur 
pour les prosperity ou adversites qui leur arrivent, ceux qui 
Font faible et abject ne sont conduits que par la fortune, et la 
prosperite ne les enfle pas moins que 1 adversite les rend 
humbles. Meme on voit souvent qu ils s abaissent honteuse- 
nicnt aupres de ceux dont ils attendent quelque profit ou 
craignent quelque mal , et qu au memo temps ils s elevent 
insolemment au-dessus de ceux desquels ils n esperent ni ne 
craignent aucune chose. 



CLX. Qucl est le mouvement des esjirits en ces passions. 

Au ivste, il est aise a connaitre que 1 orgueil et la bas- 
sesse ne sont pas seulement des vices, mais aussi des pas 
sions, a cause que leur emotion parait fort a 1 exterieur en 
ceux qui sont subitement enfles ou abattus par quelque nou- 
vellc occasion : mais on pcut douter si la generosite et 1 hu- 
milite, (jui sont des vertus, peuvent aussi etre des passions, 
po t ur ce que leurs mouvements paraissent moins, et qu il 
semble (jue la vertu ne sympathise pas tant avec la passion 
que, fait le vice. Toutefois je ne vois point de raison qui 
empeche que le ineme mouvement des esprits qui sert a 
ibrtiiier une pensee lorsqu elle a un fondement qui est mau- 
vais, ne la puisse aussi fortifier lorsqu elle en a un qui est 
juste; et pour ce que 1 orgueil et la generosite ne consistent 



232 LES PASSIONS DE I/ANE. 

qu en la bonne opinion qu on a de soi-meme , et ne different 
qu en ce que cette opinion est injuste en 1 un et juste en 
1 autre, il me semble qu on les peut rapporter a une meme 
passion , laquelle est excitee par un mouvement compose de 
ceux de 1 admiration, de la joie et de 1 amour, tant de celle 
qu on a pour soi que de celle qu on a pour la chose qui fait 
qu on s estime : comme au contraire le mouvement qui ex 
cite I humilite , soit vcrtueuse , soit vicieuse, est compose de 
ceux de 1 admiration, de la tristesse, et de l ainour qu on a 
pour soi-meme , melee avec la haine qu on a pour ses de- 
fauts qui font qu on se meprise; et toute la difference que 
je remarque en ces mouvements, est que celui de 1 admira 
tion a deux proprietes : la premiere que la surprise le rend 
fort des son commencement; et 1 autre, qu il est egal en sa 
continuation, c est-a-dire que les esprits contmuent a se 
mouvoir d une meme teneur dans le cerveau : desquelles 
proprietes la premiere se rencontre bien plus en 1 orgueil et 
en la bassesse qu en la generosite et en I humilite vertueuse ; 
et au contraire, la derniere se remarque mieux en celles-ci 
qu aux deux autres : dont la raison est que le vice vient 
ordinairement do 1 ignorance, et que ce sont ceux qui se 
connaissent le moins qui sont le plus sujets & s enorgueillir 
et a s humilier plus qu ils ne doivent a cause que tout ce 
qui leur arrive de nouveau les surprend, et fait que, se 
1 attribuant a eux-memes, ils s admirent, et qu ils s estiint iit 
ou se meprisent selon qu ils jugent que ce qui leur arrive est 
& leur avantage ou n y est pas. Mais pour ce que sou vent apres 
une chose qui les a enorgueillis il en survient une autre qui 
les humilie , le mouvement de leurs passions est variable ; 
au contraire il n y a rien en la generosite qui ne soit compa 
tible avec riiumilite vertueuse , ni rien ailleurs qui les puisse 
changer, ce qui fait que leurs mouvements sont fermes, 
constants, et toujours fort semblables & eux-memes. Mais 
ils ne viennent pas tant de surprise, pour ce que ceux qui 
s estiment en cette facon connaissent assez quelles sont les 






TKOISI&MK PARTIE. 2M 

causes qui font qu ils s estiment; toutefois on pout dire qui 
res causes sont si merveilleuses (a savoir la puissance d user 
de son libre arbitre, qui fait qu on se prise soi-meme , 
et les infirmites du sujet en qui est cette puissance, qui font 
qu on ne s estime pas trop), qu a toutes les fois qu on se les 
represente de nouveau, elles donnent toujours une nouvelle 
admiration. 



CLXI. Comment la yonerosite peut Stre acquise. 

Et il faut remarquer que ce qu on nomme communement 
des vertus sont des habitudes en Tame qui la disposent a 
certaines pensees, en sorte qu elles sont differentes de ces 
peiisees, mais qu elles les peuvent produire, et recipro- 
(|uoincnt etre produites par elles. II faut remarquer aussi 
que ces pensees peuvent t A tre produites par 1 ame seule, mais 
qu il arrive souvent que quelque mouvement des esprits les 
fortiiie, et que pour lors elles sont des actions de vertu, et 
ensemble des passions de Fame; ainsi encore qu il n y ait 
point de vertu a laquelle il semble que la bonne naissance 
contribue taut qu a celle qui fait qu on ne s estime que selon 
sa juste valeur, et qu il soit aise a croire que toutes les ames 
quo Dion met en nos corps ne sont pas egalement nobles el 
fortes (ce qui est cause que j ai nomme cette vertu generosite, 
suivant 1 usa^e de notre langue , plutot que magnanimite, 
suivant 1 usage de 1 ecole, ou elle n est pas fort conmie), 
il est certain neanmoins que la bonne institution sert beau- 
coup pour corriger les defauts de la naissance , et que si on 
s occupe souvent a considerer ce que c est que le libre ar 
bitre , et combien sont grands les avantages qui viennent de 
ce qu on a une ferine resolution d en bien user, conmie 
aussi, d autre cote, combien sont vains et inutiles tous les 
soins qui travaillent les ambitieux, on peut exciter en soi la 
passion et ensuite acquerir la vertu de generosite, laquelle 



234 LES PASSIONS DE L*AME. 

( taut commc la clef d<> Ionics les autres vertus , et un re- 
ruede general centre tons les dereglements des passions, 
il me semble que cette consideration merite bien d etre 
remarquee. 

CLXII. De la veneration. 

La veneration ou le respect est une inclination de Fame 
non-seulemcnt a estimer Fobjet qu elle revere, mais aussi a 
se soumettre ci lui avec quelque crainte, pour tacher de se le 
rendre favorable; de facon que nous n avons de la vene 
ration que pour les causes libres que nous jugeons capables 
de nous faire du bien ou du mal, sans que nous sachions 
lequel des deux elles feront : car nous avons "de 1 amour et 
de la devotion plutot qu une simple veneration pour celles 
de qui nous n attendons que du bien, et nous avons de la 
haine pour celles de qui nous n attendons que du mal; et 
si nous ne jugeons point que la cause de ce bien ou de ce 
mal soit libre, nous ne nous soumettons point a elle pour 
taclier de 1 avoir favorable. Ainsi quand les pai ens avaient 
de la veneration pour des bois, des fontaines ou des mon- 
tagnes, ce n etait pas proprement ces choses mortes qu ils 
reveraient, mais les divinites qu ils pensaient y presider. Et 
le mouvement des esprits qui excite la veneration est com 
pose de celui qui excite F admiration et de celui qui excite 
la crainte, de laquelle je parlerai ci-apres. 



CLXIII. Du dedain. 

Tout dc meme, ce que je nomme le dedain est 1 incli- 
nation qu a Fame a mepriser une cause libre ; en jugeant 
(jue bien que de sa nature elle soit capable de faire du bien 
et du mal, elle est neanmoins si fort au-dessous de nous 
qu elle ne nous pent faire ni Fun ni 1 autre. Et le mouve- 



TROISIEMK PARTIE. L>:!:i 

ment des esprits qui 1 excitc est compose dc mix qui 
excitent 1 admiration et la securite ou la liardiesse. 



CLXIV. De 1 usage de ces deux passions. 

Et c est la generosite et la faiblessc de 1 esprit ou la bas- 
sesse qui determinent le bon et le mauvais usage de ces 
deux passions : car d autant qu on a 1 ame plus noble et plus 
i>vnereuse, d autant a-t-on plus d inclination a rendre a 
chacun ce qui lui appartient; et ainsi on n a pas seulement 
une tres-profonde humilite aux regards de Dieu, mais aussi 
on rend sans repugnance tout riionneur et le respect qui 
est du aux homines, a chacun selon le rang et 1 autorite 
qu il a dans le monde , et on ne meprise rien que les vices. 
Aucontraire ceux qui out lYsprit bas et faible sont sujets a 
pecher par exces , quelquetbis en cc qu ils reverent et 
craignent des choses qui ne sont dignes que de mepris, et 
quelquefois en ce qu ils dedaignent insolemmcnt celles qui 
meritent le plus d etre reverees ; et ils passent souvent fort 
promptement de 1 extreme impiete a la superstition, puis de 
la superstition a 1 impiete, en sorte qu il n y a aucun vice 
ni aucun dereglement d esprit dont ils ne soient capables. 



onv. De 1 esperance et de la crainte. 

L esperance est une disposition de 1 ame a se persuader 
que ce qu elle desire adviendra, laquelle est causee par uri 
mouvement particulier des esprits, a savoir par celui de la 
joie et du desir meles ensemble; et la crainte est une autre 
disposition de 1 ame, qui lui persuade qu il n adviendra pas : 
et il est a remarquer que bien que ces deux passions soient 
contraires, on les peut neanmoins avoir toutes deux en 
semble, a savoir lorsqu on se represente en memo temps 



236 LES PASSIONS DE I/AME. 

diverses raisons dont les unes font juger que I accoraplisse- 
nient du desir est facile, les autres le font paraitre difficile. 



CLXVI. De la se curite et du desespoir. 

Et jamais Tune de ces passions n accompagne le desir , 
qu elle ne laisse quelque place a 1 autre : car lorsque 1 espe- 
rance est si forte qu elle chasse entitlement la crainte, elle 
change de nature et se nornmc securite on assurance; et 
quand on est assure que ce qu on desire adviendra, qu on 
continue a vouloir qu il advienne , on cesse neanmoins d etre 
agite de la passion du desir, qui en faisait rechercher 1 evtv 
nement avec inquietude : tout de meme lorsque la crainte 
est si extreme qu elle ote tout lieu a 1 esperance, elle se 
convertit en desespoir; et ce desespoir, representant la 
chose comme impossible , eteint entieremerit le desir , lequel 
ne se porte qu aux choses possibles. 



CLXVII. De la jalousie. 

La jalousie est une espece de crainte qui se rapporte au 
desir qu on a de se conserver la possession de quelque bien ; 
et elle ne vient pas tant de la force des raisons qui font 
juger qu on le peut perdre, que de la grande estime qu on 
en fait, laquelle est cause qu on examine jusques aux 
moindres sujets de soupcon, et qu on les prend pour des 
raisons fort considerables. 



CLXVIII. En quoi cette passion peut etre honnete. 

Et pour ce qu on doit avoir plus de soin de conserver les 
biens qui sont fort grands que ceux qui sont moindres , cette 
passion peut etre juste et honnete en quelques occasions. 



TROISIEME PART IE. ^{7 

Ainsi, par exemple, un capitaine qui garde une place de 
grande importance, a droit d en etre jaloux, c est-a-dire de 
se deiier de tous les moyens par lesquels elle pourrait etre 
surprise ; et une honnete t emme n est pas blamee d etre ja- 
louse de son honneur, c est-a-dire de ne se garder pas seu- 
lement de mal faire, mais aussi d eviter jusques aux moindres 
sujets de medisance. 



<:LXIX. En quoi elle est blamable. 

Mais on se moque d un avaricieux lorsqu il est jaloux de 
son tresor, c est-a-dire lorsqu il le couve des yeux et ne s en 
vent jamais eloigner de peur qu il lui soit derobe; car Tar- 
gent ne vaut pas la peine d etre garde avec tant de soin : 
et on meprise un homme qui est jaloux de sa femme, pour 
ce (jue c est un temoignage qu il ne 1 aime pas de la bonne 
sorte, et qu il a mauvaise opinion de soi ou d elle. le dis 
qu il ne Faime pas de la bonne sorte; car, s il avait une 
vraie amour pour elle , il n aurait aucune inclination a s en 
deiier : mais ce n est pas proprement elle qu il aime , c est 
seulement le bien qu il imagine consister a en avoir seul la 
possession- et il ne craindrait pas de perdre ce bien, s il 
ne jugeait pas qu il en est indigne ou bien que sa femme 
est inlidele. Au reste cette passion ne se rapporte qu aux 
sou peons et aux deiiances, car ce n est pas proprement tUre 
jaloux que de tacher d eviter quelque mal lorsqu on a juste 
suj(!t de le craindre. 



CLXX. De 1 irresolution. 

L irresolution est aussi une espece de crainte qui retenant 
Tame comme en balance entre plusieurs actions qu elle pent 
faire, est cause qu elle n en execute aucune, et ainsi qu elle 



238 LES PASSIONS DE L ? AME. 

a du temps pour choisir avant que de se determiner, en 
quoi veritablement elle a quelque usage qui est bon; mais 
lorsqu elle dure plus qu il ne faut, et qu elle fait employer 
a deliberer le temps qui est requis pour agir, elle est fort 
mauvaise. Or je dis qu elle est une espeee de crainte , no- 
nobstant qu il puisse arriver, lorsqu on a le clioix de plu- 
sieurs clioses dont la bonte parait fort egale, qu on demeure 
incertain et irresolu sans qu on ait pour cela aucuno crainte; 
car cette sorte d irresolution vient seulement du sujet qui se 
presente, et non point d aucune emotion des esprits : c est 
pourquoi elle n est pas une passion, si ce n est que la 
crainte qu on a de manquer en son clioix en augmente Tin- 
certitude. Mais cette crainte est si ordinaire et si forte en 
quelques-uns , que sou vent encore qu ils n aient point a 
choisir , et qu ils ne voient qu une seule chose a prendre ou 
a laisser, elles les retient et fait qu ils s arretent inutilement 
a en chercher d autres; et lors c est un exces d irresolution 
qui vient d un trop grand desir de bien faire, et d une fai- 
blesse de Fentendement lequel n ayant point de notions 
claires et distinctes en a seulement beaucoup de confuses : 
c est pourquoi le remede contre cet exces est de s accou- 
tumer a former des jugements certains et determines, tou- 
chant toutes les choses qui se presentent, et a croire qu on 
s acquitte toujours de son devoir lorsqu on fait ce qu on 
juge etre le meilleur, encore que peut-etre on juge tres- 
mal. 



CLXXI. Du courage et de la hardiesse. 

Le courage, lorsque c est une passion el non point une 
habitude ou inclination naturelle, est une certaine chaleur 
ou agitation qui dispose 1 ame a se porter puissamment a 
1 execution des choses qu elle veut faire, de quelle nature 
qu elles soierit; et la hardiesse est une espeee de courage 



TR01SIEME PARTIE. 239 

i |in dispose Tame a 1 execution des chosos qui sont les plus 
dangereuses. 

CLXXII. De regulation. 

Et ( emulation en est aussi une espece, mais en un autre 
sons; car on peut considerer le courage comme un genre 
qui se divise en autant d especes qu il y a d objets differents, 
el en autant d autres qu il a de causes : en la premiere 
facon la hardiesse est une espece, en 1 autre 1 emulation ; et 
cette derniere n est autre chose qu une chaleur qui dispose 
Tame a entreprendre des choses qu elle espere lui pouvoir 
reussir pour ce qu elle les voit reussir a d autres, et ainsi 
c est une espece de courage duquel la cause externe est 
1 exeinple. Je dis la cause externe, pour ce qu il doit outre 
cela y en avoir toujours une interne qui consiste en ce qu on 
a le corps tellement dispose que le desir et 1 esperance ont 
plus de force a faire aller quantite de sang vers le cceur, 
que la crainte on le desespoir a I empecher. 



CLXXIII. Comment la hardiesse depend de i esperance. 

Car il est a remarquer que bien que 1 objet de la har 
diesse soit la difficulte , de laquelle suit ordinairement la 
crainte ou ineme le desespoir, en sorte que c est dans les 
affaires les plus dangereuses et les plus desesperees qu on 
inploie le plus de hardiesse et de courage, il est besoin 
neanmoins cju on espere ou meme qu on soit assure que la 
lin qu on se propose reussira, pour s opposer avec vigueur 
aux difficultes qu on rencontre; mais cette lin est differente 
de cet objet, car on ne saurait etre assure et desespere 
d une meme chose en meme temps. Ainsi quand les Decies 
se jetaient au travers des ennemis et couraient a une morl 
certaine, 1 objet de leur hardiesse etait la difficulte de con- 



240 LES PASSIONS DE 1/AME. 

server leur vie pendant cette action , pour laquelle difficult^ 
ils n avaient quo du desespoir, car ils etaient certains de 
mourir; mais leur iin etait d animer leurs soldats par leur 
exemple , et de leur faire gagner la victoire pour laquelle ils 
avaient de 1 esperarice ; ou bien aussi leur fin etait d avoir 
de la gloire apres leur mort, de laquelle ils etaient assures. 



CLXXIV. De la lachete et de la peur 

La lachete est directement opposee au courage, et c est 
une langueur ou froideur qui empeche Tame de se porter a 
1 execution des choses qu elle t erait si elle etait exempte de 
cette passion; et la peur ou 1 epouvante, qui est contraire a 
la hardiesse, n est pas seulement une froideur, mais aussi 
mi trouble et un etonnement de Fame, qui lui 6te le pou- 
voir de resister aux maux qu elle pense etre proches. 



CLXXV. De 1 usage de la lachete. 

Or encore que je ne me puisse persuader que la nature 
ait donne aux homines quelque passion qui soit toujours 
vicieuse, et n ait aucun usage bon et louable, j ai toutetbis 
bien de la peine a deviner a ({iioi ces deux peuvent servir. 
, 11 me semble seulement que la lachete a quelque usage lors- 
qu elle fait qu on est exempt des peines qu on pourrait (Hre 
incite a prendre par des raisons vraisemblables , si d autres 
raisons plus certaines, qui les out fait juger inutiles, 
iravaient excite cette passion; car outre qu elle exempte 
1 ame de ces peines, elle sert aussi alors pour le corps, en 
ce que, retardant le mouvement des esprits, elle empeche 
qu on ne dissipe ses forces. Mais ordinairement elle est tres- 
nuisible, a cause qu elle detourne la volonte des actions 
utiles; et pour ce qu elle ne vient que de ce qu on n a pas 



TROISIEME PARTIE. 2 U 

assez d espe>ance on de desir, il ne faut qu augmcntcr en 
soi ces deux passions pour la corriger. 



CLXXVI. De 1 usage de la peur. 

Pour ce qui est de la peur ou de 1 epouvante, je ne vois point 
qu elle puisse jamais etre louable ni utile: aussi n est-ce pas 
une passion particuliere , c est seulement un exces de lachete , 
d etonnement et de crainte, lequel est toujours vicieux, 
ainsi quo la hardiesse est un exces de courage, qui est tou 
jours bon pourvu que la lin qu on se propose soit bonne ; 
et pour ce que la principale cause de la peur est la sur 
prise, il n y a rien de meilleur pour s en exempter que 
d user de premeditation et de se preparer a tous les evene- 
ments, la crainte desquels la peut causer. 



CLXXVJI. Du reinords. 

Le remords de conscience est une espece de tristesse qui 
vient du doute qu on a qu une chose qu on fait ou qu on a 
faite n est pas bonne; et il presuppose necessairement le 
doute : car si on etait enticement assure que ce qu on fait 
flit mauvais, on s abstiendrait de le faire, d autant que la 
volonte ne se porte qu aux choses qui out quelque appa- 
rence de borite; et si on etait assure que ce qu on a deja 
fait fut mauvais, on en aurait du repentir, non pas seule 
ment du remords. Or 1 usage de cette passion est de faire 
qu on examine si la chose dont on doute est bonne ou non , 
ou d empecher qu on ne la fasse une autre fois pendant 
qu on n est pas assure qu elle soit bonne. Mais, pour ce 
qifelle presuppose le mal, le meilleur serait qu on if cut 
jamais sujet de la sentir ; et on la peut prevenir par les 

DESCARTES T. 11. JG 



242 LES PASSIONS DE L AME. 

memes moyens par lesquels on se pent exempter de V irre 
solution. 



CLXXVIII. De la moquerie. 

La derision ou moquerie est une espece de joie melee de 
haine, qui vient de ce qu on apercoit quelque petit mal en 
une personne qu on en pense etre digne : on a de la haine 
pour ce mal, on a de la joie de le voir en celui qui en est 
digne; et lorsque cela survient inopinement, la surprise de 
I admiration est cause qu on s eclate de rire , suivant ce qui 
a ete dit ci-dessus de la nature du ris. Mais ce mal doit etre 
petit; car s il est grand, on ne peut croire que celui qui 1 a 
en soit digne, si ce n est qu on soit de fort mauvais naturel 
ou qu on lui porte beaucoup de haine. 



CLXXIX. Pourquoi les plus imparfaits ont coutume d etre les plus moqueurs. 

Et on voit que ceux qui ont des defauts fort apparents, 
par exemple qui sont boiteux , borgnes , bossus , ou qui ont 
recu quelque affront en public , sont particulierement enclins 
a la moquerie ; car de* sir ant voir tous les autres aussi disgra- 
cies qu eux , ils sont bien aises des maux qui leur am vent, 
et ils les en estiment dignes. 



CLXXX. De 1 usage de la raillerie. 

Pour ce qui est de la raillerie modeste, qui reprend utile- 
ment les vices en les faisant paraitre ridicules, sans toute- 
fois qu on en rie soi-meme ni qu on temoigne aucune haine 
contre les personnes, elle n est pas une passion, mais une 
qualite d honnete homme, laquelle fait paraitre la gaiete de 
son humeur et la tranquillite de son ame , qui sont des 



TROISIEME [ ARTIE. 2i3 

marques tie vcrtu, et souvent aussi 1 adresse de son esprit, 
en ce qu il salt donner une apparence agreable aux choses 
dont il se moque. 

CLXXXI. De 1 usago clu ris ea la raillerie. 

Et il n est pas deshonnete de rire lorsqu on enterid les 
railleries d un autre; meme elles peuvent etre telles quo ce 
serait etre chagrin de n en rire pas : mais lorsqu on raille soi- 
meme , il est plus seant de s en absteriir , afin de ne sembler 
pas etre surpris par les choses qu on dit , ni admirer 1 adresse 
qu on a de les inventer; et cela fait qu elles surprennent 
d autant plus ceux qui les oient. 

CLXXXII. De 1 envie. 

Ce qu on nomme communement en vie est un vice qui 
consiste en une perversite de nature qui fait que certaines 
gens se fachent du bien qu ils voient arriver aux autres 
homines, mais je me sers ici de ce mot pour signifier une 
passion qui n est pas toujours vicieuse. L envie done , en 
tant qu elle est une passion , est une espece de tristesse me- 
le"e de haine, qui vient de ce qu on voit arriver du bien a 
ceux qu on pense en etre indignes; ce qu on ne peut pen- 
ser avec raison que des biens de fortune : car pour ceux 
de 1 ame ou meme du corps, en tant qu on les a de nais- 
sance , c est assez en etre digne que de les avoir recus de 
Dieu avant qu on flit capable de commettre aucun mal. 

CLXXXIII. Comment elle peut 6tre juste ou injuste. 

Mais lorsque la fortune envoie des biens a quelqu un dont 
il est veritablement indigne ct que 1 envie n est excitee en 



244 LES PASSIONS DE L AME. 

nous que pour ce qu aimant haturellement la justice nous 
sommes faches qu elle ne soil pas observee en la distribu 
tion de ces biens, c est un zele qui peut etre excusable, 
principalement lorsque le bien qu on envie a d autres est de 
telle nature qu il se peut convertir en mal entre leurs 
mains ; comme si c est quelque charge ou office en 1 exercice 
duquel ils se puissent mal comporter, meme lorsqu on desire 
pour soi le meme bien et qu on est empeche de 1 avoir parce 
que d autres qui en sont moiris dignes le possedent, cela 
rend cette passion plus violente, et elle ne laisse pas d etre 
excusable pourvu que la haine qu elle contient se rapporte 
seulement a la mauvaise distribution du bien qu on envie , 
et non point aux personnes qui le possedent ou le distri- 
buent. Mais il y en a peu qui soient si justes et si genereux 
que de n avoir point de haine pour ceux qui les previennent 
en 1 acquisition d un bien qui n est pas communicable a plu- 
sieurs, et qu ils avaient desire pour eux-memes, bien que 
ceux qui 1 ont acquis en soient autant ou plus dignes. Et 
ce qui est ordinajrement le plus envie, c est la gloire ; car 
encore que celle des autres n empeche pas que nous n y 
puissions aspirer, elle en rend toutefois 1 acces plus difficile 
ct en rencherit le prix. 



CLXXXIV. D oii vient que les envieux sont sujets a avoir le teint plombe. 

Au reste, il n y a aucun vice qui nuise tant a la felicite 
des hommes que celui de 1 envie : car outre que ceux qui 
en sont entaches s affligent eux-memes, ils troublent aussi 
de tout leur pouvoir le plaisir des autres; et ils ont ordinai- 
rement le teint plombe, c est-a-dire mele de jaune et de 
noir et comme de sang meurlri; d ou vient que 1 envie est 
nominee livor en latin : ce qui s accorde fort bien avec ce 
qui a ete dit ci-dessus des mouvements du sang en la tris- 
tesse et en la haine; car celle-ci fait que la bile jaune, qui 



TROISIEME PARTIE. 245 

vient de la partie inferieure dtt foie, et la noire, qui vient 
do la rate, se repandent du coeur par les arteres en toutes 
les veines, et celle-la fait que le sang des veines a moins de 
chaleur et coule plus lentement qu a 1 ordinaire , ce qui suf- 
lit pour rendre la coulcur lividc. Mais pour ce que la bile, 
tant jaune que noire, peut aussi etreenvoyee dans les veines 
par plusieurs autres causes, et que Ten vie ne lesy pousse pas 
en assez grande quantite pour changer la couleur du teint, si 
ce n est qu elle soit fort grande et de longue duree, on ne 
doit pas penser que tous ceux en qui on voit cette couleur 
y soient enclins. 

OLXXXV. De la pitie. 

La pitie est une espece de tristesse melee d amour ou de 
bonne volonte envers ceux a qui nous voyons souffrir quelque 
inal duquel nous les estimons indignes. Ainsi elle est con- 
traire a Fen vie, a raison de son objet, et a la moquerie, a 
cause qu elle le considere d autre facon. 



CLXXXVI. Qui sont les plus pitoyables. 

jjui se sentent fort faibles et fort sujets aux adversi- 
tes de la fortune semblent elre plus enclins a cette passion 
que les autres, a cause qu ils se represented le mal d autrui 
comme leur pouvant arriver; et ainsi ils sont emus a la pitie 
plutot par 1 amour qu ils se portent a eux-memes que par 
celle qu ils ont pour les autres. 

CLXXXVII. Comment les plus geneYeux sont touches de cette passion. 

Mais neamnoins ceux qui sont les plus genereux, et qui 
ont 1 esprit le plus fort, en sorte qu ils ne craigneiit aucun 



216 LES PASSIONS DE I/AME. 

mal pour eux, et se tiennent au-dela du pouvoir de la tor- 
tune, ne sont pas exempts de compassion lorsqu ils voient 
1 infirmite des autres hommes, et qu ils entendent lours 
plaintes ; car c est une partie de la generosite que d avoir 
de la bonne volonte pour un chacun. Mais la tristesse de 
cette pitie n est plus amere, et comme celle que causent les 
actions funestes qu on voit representer sur un theatre, elle 
est plus dans 1 exterieur et dans le sens que dans 1 interieur 
de 1 ame, laquelle a cependant la satisfaction de penser 
qu elle fait ce qui est de son devoir, en ce qu elle compatit 
avec des affliges. Et il y a en cela de la difference, qu au 
lieu que le vulgaire a compassion de ceux qui se plaignent, 
a cause qu il pense que les maux qu ils souffrent sont fort 
facheux, le principal objet de la pitie des plus grands 
hommes est la faiblesse de ceux qu ils voient se plaindro, a 
cause qu ils n estiment point qu aucun accident qui puisso 
arriver soit un si grand mal qu est la lachete de ceux qui 
ne le peuvent souffrir avec Constance; et bien qu ils haissent 
les vices, ils ne haissent point pour cela ceux qu ils y voient 
sujets, ils ont seulement pour eux de la pitie. 



CLXXXVIII. Qui sont ceux qui n en ?ont point touches. 

Mais il n y a que les esprits malins et envieux qui haissent 
naturellement tous les hommes, ou bieri ceux qui sont si 
brutaux, et tellement aveugles par la bonne fortune, ou cle- 
sesperes par la mauvaise, qu ils ne pensent point qu aucun 
mal leur puisse arriver, qui soient insensibles a la pitie. 



CLXXXIX. Pourquoi cette passion excite & pleurer. 

Au reste on pleure fort aisement en cette passion , a cause 
que Tamour, envoyant beaucoup de sang vers le coeur, fait 






TROISIEME PARTIE. 247 

qu il sort beaucoup de vapeurs par les yeux, et que la froi- 
deur de la tristessc, retardant 1 agitation de ces vapeurs, fait 
quVlles se changent en larmcs, suivant ce qui a ete dit ci- 
dessus. 

cxc. De la satisfaction de soi-m6me. 

La satisfaction qu ont toujours ceux qui suivent cons- 
tamment la vertu est une habitude en leur &me, qui se 
nomme tranquillite et repos de conscience; mais celle qu on 
acquiert de nouveau , lorsqu on a fraicliement fait quelque 
action qu on pensc bonne, est une passion, a savoir une 
espece de joie, laquelle je crois etre la plus douce de toutes, 
pour ce que sa cause ne depend que de nous-memes. Tou- 
tefois lorsque cette cause n est pas juste, c est-a-dire lorsque 
les actions dont on tire beaucoup de satisfaction ne sont pas 
de grande importance ou meme qu elles sont vicieuses, elle 
est ridicule et ne sert qu a produire un orgueil et une arro 
gance impertinente : ce qu on peut particulierement remar- 
quer en ceux qui , croyant etre devots , sont seulement bigots 
et superstitieux, c est-a-dire qui sous ombre qu ils vont sou- 
vent a 1 eglise, qu ils recitent force prieres, qu ils portent les 
cheveux courts, qu ils jeunent, qu ils donnent I aumone, 
pensent etre entierement parfaits, et s imaginent qu ils sont 
si grands amis de Dieu, qu ils ne sauraient rien faire qui lui 
deplaise, et que tout ce que leur dicte leur passion est un 
bon zele, bien qu elle leur dicte quelquefois les plus grands 
crimes qui puissent etre commis par des liommes, comme 
de trahir des villes, de tuer des princes, d exterminer des 
peuples entiers, pour cela seul qu ils ne suivent pas leurs 
opinions. 



248 LES PASSIONS DE 1/AME. 



cxci. Du repentir. 

Le repentir est directement contraire la satisfaction de 
soi-meme, et c est une espece de tristesse qui vient de ce 
qu on croit avoir fait quelque mauvaise action; et elle est 
tres-amere, pour ce que sa cause ne vient que de nous : ce 
qui n empeche pas nearimoins qu elle soit fort utile lorsqu il 
est vrai que Faction dont nous nous repentons est mauvaise, 
et que nous en avons une connaissance certaine , pour ce 
qu elle nous incite a mieux faire une autre fois, Mais il arrive 
souvent que les esprits faibles se repentent des choses qu ils 
ont faites, sans savoir assurement qu elles soient mauvaises; 
ils se le persuadent seulement, a cause qu ils le craignent ; 
et s ils avaient fait le contraire, ils s en repentiraient en 
memo facon : ce qui est en eux une imperfection digne de 
pitie; et les remedes centre ce defaut sont les memes qui 
servent a otcr 1 irresolution. 



cxcn. De la favour. 

La favour est proprement un desir de voir arriver du 
bien a quelqu un pour qui on a de la bonne volonte; mais 
je me sers ici de ce mot pour signilier cette volonte en taut 
qu elle est excitee en nous par quelque bonne action de ce- 
lui pour qui nous 1 avons : car nous sommes naturellement 
j)ortes a aimer ceux qui font des choses que nous estimons 
bonnes, encore qu il ne nous en revienne aucun bien. La 
favour , en cette signification , est une espece d amour , non 
point de desir, encore que le desir de voir du bien a celui 
qu on favorise Taccompagnc toujours ; et elle est ordinaire- 
mont jointe a la pitie, a cause que les disgraces que nous 



TKOISIEME PARTIE. 2 19 

voyons arriver aux malheureux sont cause que nous faisons 
plus de reflexion sur leurs merites. 



cxcin. DC la reconnaissance. 

La reconnaissance est aussi une espece d amour excitee 
en nous par quelque action de celui pour qui nous 1 avons , 
et par laquelle nous croyons qu il nous a fait quelque bien, 
ou du moins qu il en a eu intention. Ainsi elle contient tout 
le meme que la faveur , et cela de plus : qu elle est fondee 
sur une action qui nous louche, et dont nous avons desir 
de nous revancher ; c est pourquoi elle a beaucoup plus de 
force, principalemenl dans les ames tant soil peu nobles et 
genereuses. 

cxciv. De 1 ingratitude. 

Pour 1 ingratitude, elle n est pas une passion , car la nature 
n a mis en nous aucun mouvement des esprits qui 1 excite; 
inais elle est seulement un vice directement oppose a la 
reconnaissance, en tant que celle-ci est toujours vertueuse et 
1 un des principaux liens de la societe humaine : c est pour- 
quoi ce vice n appartient qu aux hommes brutaux et forte- 
menl arrogants qui pen sent que toutes choses leur sont dues , 
ou aux stupides qui ne font aucune reflexion sur les bienfaits 
qu ils recoivent, ou aux faibles et abjects qui sentant leur 
inlirmite et leur besoin reclierchent bassement le secours 
des autres, et, apres qu ils 1 ont recu, ils les hai ssent, pour 
ce que , n ayant pas la volonte de leur rendre la pareille, ou 
desesperant de le pouvoir, et s imaginant que tout le moride 
est mercenaire coinme eux, et qu on ne fail aucun bien 
qu avec esperance d cn etro recompense, ils pensent les 
avoir trornpes. 



250 LES PASSIONS DE I/AME. 



cxcv. De 1 indignation. 

L indignation estune espece de haine ou d aversion qu on 
a naturellement centre ceux qui font quelque mal, de quelque 
nature qu il soit ; et elle est souvent melee avec 1 envie ou 
avec la pitie, mais elle a neanmoins un objet tout different: 
car on n est indigne que centre ceux qui font du bien ou 
du mal aux personnes qui n en sont pas dignes, mais on 
porte envie a ceux qui recoivent ce bien et on a pitie de 
ceux qui recoivent ce mal. II est vrai que c est en quelque 
facon faire du mal que de posseder un bien dont on n est 
pas digne ; ce qui peut etre la cause pourquoi Aristote et ses 
suivants, supposant que 1 envie est toujours un vice, ont 
appele du nom d indignation celle qui n est pas vicieuse. 



cxcvi. Pourquoi elle est quelquefois jointe a la pitie, et quelquefois 
a la moquerie. 

C est aussi en quelque facon recevoir du mal que d en 
faire : d ou vient que quelques-uns joignent a lour indigna 
tion la pitie, et quelques autres la moquerie, selon qu ils 
sont portes de bonne ou de mauvaise volonte envers ceux 
auxquels ils voient commettre des fautes, et c est ainsi que 
le ris de Democrite et les pleurs d Heraclite ont pu proceder 
de meme cause. 



c.xcvn. Qu olle est souvent accompagnee d admiratioa , et n est pas 
incompatible avec la joie. 

L indignation est souvent aussi accompagnee d admira 
tion : car nous avons coutume de supposer que toutes 
choses seront faites en la facon que nous jugeons qu elles 



TKOISIEME I AKTIE. i,"i| 

doivcnt etre, c est-a-dire en la faoon que nous ostimons 
bonne; c est pourquoi lorsqu il en arrive autrement, cela 
nous surprend, et nous 1 admirons. Elle n est pas incompa 
tible aussi avec la joie, bien qu elle soit plus ordinairement 
jointe & la tristesse : car lorsque le mal dont nous sommes 
indignes ne nous peut nuire, et que nous considerons que 
nous n en voudrions pas faire de semblable, cela nous 
clonne quelque plaisir; et c est peut-etre Tune des causes 
du ris qui accompagne quelquelbis cette passion. 



cxcvni. De son usage. 

Au_restc , 1 indignation se remarque bien plus en ceux qui 
veulent paraitre vertueux qu en ceux qui le soiit veritable- 
ment; car bien que ceux qui aiment la vertu ne puissent 
voir sans quelque aversion les vices des autrcs, ils ne se 
passionnent que contre les plus grands et extraordinaires. 
C est etre difficile et chagrin que d avoir beaucoup d indigna- 
tion pour des choses de peu d importance , c est etre injuste 
que d en avoir pour celles qui ne sont point blamables, et 
c est etre impertinent et absurde de ne restreindre pas cette 
passion aux actions des homines, et de Fetendre jusques 
aux ceuvres de Dieu on de la nature, ainsi que font ceux 
qui, n etant jainais contents de leur condition ni de leur 
fortune, osent trouver a redire en la conduite du monde et 
aux secrets de la Providence. 



cxcix. De la colere. 

La colere est aussi une espece de haine ou d aversion que 
nous avons contre ceux (|ui ont quelque mal , ou qui out 
tache de nuire, non pas indifferennnent a qui que ce soit, 
mais parliculierement a nous. Ainsi elle contient tout le 



252 LES PASSIONS DE l/ANE. 

meme quo ] iiidignation , et cela de plus : qu elle est foiidee 
sur une action qui nous touche et dont nous avons desir de 
nous venger, car ce desir 1 accompagne presque toujours, 
et elle est dircctement opposee a la reconnaissance, coinme 
1 indignation a la faveur; mais elle est incomparablernent 
plus violente que ces trois autres passions, a cause que le 
desir de repousser .les choses nuisibles et de se venger est 
le plus pressant de tous. C est le desir joint a 1 amour qu on 
a pour soi-meme, qui fournit a la colere toute 1 agitation 
du sang que le courage et la hardiesse peuvent causer; et 
la haine fait que c est principalement le sang bilieux qui 
vient de la rate et des petites veines du foie qui recoit cette 
agitation et entre dans le coeur, ou, a cause de son abon- 
dance et de la nature de la bile dont il est mele, il excite 
une chaleur plus apre et plus ardente que n est celle qui 
pent y etre excitee par 1 amour ou par la joie. 



cc. Pourquoi ceux qu elle fait rougir sont moins k craindre que ceux 
qu elle fait palir. 

Et les signes exterieurs de cette passion sont differents , 
selon les divers temperaments des personnes et la diversite 
des autres passions qui la composent ou se joignent a elle : 
ainsi on en voit qui palissent ou qui tremblent lorsqu ils se 
mettent en colere, et on en voit d autres qui rougissent ou 
meme qui pleurent; et on juge ordinairement que la colere 
de ceux qui palissent est plus a craindre que n est la colere 
de ceux qui rougissent : dont la raison est que lorsqu on ne 
veut ou qu on ne peut se venger autrement que de mine et 
de paroles , on emploie toute sa chaleur et toute sa force des 
le commencement qu on est emu , ce qui est cause qu on 
devient rouge, outre que quelquefois le regret et la pitie 
qu on a de soi-meme, pour ce qu on ne peut se venger 
d autre facon , est cause qu on pleure ; et, au contraire, 



TROISIEME PARTIE. 253 

ceux qui se reservent et se determinent a une plus grandc 
vengeance deviennent tristes, de ce qu ils pensent y etre 
obliges par Faction qui les met en colere, et ils ont aussi 
quelquetbis de la craintc des maux qui peuvent suivre de la 
resolution qu ils ont prise, ce qui les rend d abord pales, 
froids et tremblants : mais quand ils viennent apres a exe- 
cuter leur vengeance, ils se rechauffent d autant plus qu ils 
ont ete plus froids au commencement , ainsi qu on voit que 
les fievres qui commencent par le f roid ont coutume d etre 
les plus fortes. 



cci. Qu il y a deux sortes de colere, et que ceux qui ont le plus do 
bonte sont les plus sujets k la premiere. 



Ceci nous avertit qu on peut distinguer deux especes de 
colere : 1 une qui est fort prompte et se manifests fort a 
1 exterieur, mais neanmoins qui a peu d effet et peut facile- 
ment etre apaisee ; 1 autre qui ne parait pas tant a 1 abord , 
mais qui ronge davantage le coeur et qui a des effets dan- 
gereux. Ceux qui ont beaucoup de bonte et beaucoup 
d amour sont les plus sujets a la premiere ; car elle ne 
vient pas d une profonde haine, mais d une prompte 
aversion qui les surprend, a cause qu etant portes a ima- 
giner que toutes choses doivent aller en la facon qu ils 
jugent etre la meilleure, sitot qu il en arrive autrement ils 
admirent et s en offensent, souvent meme sans que la 
chose les touche en leur particulier, a cause qu ayant beau- 
coup d affection ils s interessent pour ceux qu ils aiment en 
meme facon que pour eux-memes : ainsi ce qui ne serait 
qu un sujet d indignation pour un autre, est pour eux un 
sujet de colere; et pour ce que { inclination qu ils ont a 
aimer fait qu ils ont beaucoup de chaleur et beaucoup de 
sang dans le coeur, 1 aversion qui les surprend ne peut y 
pousser si peu de bile que cela ne cause d abord une grande 



25 i LES PASSIONS DE I/AME. 

emotion dans ce sang : mais cette emotion ne dure guere , 
a cause que la force do la surprise ne continue pas ; et que 
sitot qu ils s apercoivent que le sujet qui les a faches ne les 
devait pas tant emouvoir, ils s en repentent. 



ecu. Que ce sont les ames faibles et basses qui se laissent le plus 
emporter a 1 autre. 

L autre espece de colere, en laquelle predomine la haine 
et la tristesse, n est pas si apparente d abord sinon peut-etre 
en ce qu elle fait palir le visage ; mais sa force est augmen- 
tee peu a peu par 1 agitation d un ardent desir de se venger 
excite dans le sang , lequel , etant mele avec la bile qui est 
poussee vers le coeur de la partie inferieure du foie et de la 
rate, y excite une chaleur fort apre et fort piquante. Et 
comme ce sont les ames les plus genereuses qui ont le plus 
de reconnaissance, ainsi ce sont celles qui ont le plus d or- 
gueil et qui sont les plus basses et les plus infirmes qui se 
laissent le plus emporter a cette espece de colere ; car les 
injures paraissent d autant plus grandes que 1 orgueil fait 
qu on s estime davantage , et aussi d autant qu on estime 
davantage les biens qu elles otent, lesquels on estime d au 
tant plus qu on a Tame plus faible et plus basse, a cause 
qu ils dependent d autrui. 



ccin. Que la generosite" sert de remede centre ses exces. 

Au reste, encore que cette passion soit utile pour nous 
donner de la vigueur a repousser les injures, il n y en a 
toutefois aucune dont on doive eviter les exces avec plus de 
soin , pour ce que, troublant le jugement, ils font souvent 
commettre des fautes dont on a par apres du repentir, et 
meme que quelquefois ils empechent qu on ne repousse si 



TROISIEME PARTIE. 253 

bien ces injures qu on pourrait fain; si on avail moius 
d emotion. Mais comme il n y a rien qui la rende plus 
excessive que 1 org-ueil , ainsi je crois que la generosite est 
le meilleur remede qu on puisse trouver centre ses exces, 
pour ce que faisant qu on estime fort peu tous les biens qui 
peuvent etre otes, et qu au contraire on estime beaucoup la 
liberte et 1 empire absolu sur soi-meme , qu on cesse d avoir 
lorsqu on peut etre offense par quelqu un , elle fait qu on n a 
que du mepris ou tout an plus de 1 indignation pour les 
injures dont les autres out coutume de s offenser. 



cciv. De Ja gloire. 

Ce que j appelle ici du nom de gloire est une espece de 
joie fondee sur 1 amour qu on a pour soi-meme, et qui 
vient de 1 opinion ou de 1 esperance qu on a d etre loue par 
quelques autres. Ainsi elle est differente de la satisfaction 
interieure, qui vient de l opinion qu on a d avoir fait 
quelque bonne action ; car on est quelquefois loue pour des 
choses qu on ne croit point etre bonnes, et blame pour 
celles qu on croit etre meilleures : mais elles sont 1 une et 
1 autre des especes de 1 estime qu on fait de soi-meme, aussi 
bien que des especes de joie; car c est un sujet pour s esti- 
mer que de voir qu on est estime par les autres. 



ccv. De la honte. 

La honte , au contraire , est une espece de tristesse fondee 
aussi sur 1 amour de soi-meme , et qui vient de l opinion ou 
de la crainte qu on a d etre blame" ; elle est, outre cela, une 
espece de modestie ou d humilite et defiance de soi-meme : 
car lorsqu on s estime si fort qu on ne se peut imaginer 



256 LES PASSIONS DE l/AME. 

d etre meprise par personne, on ne pent pas aisement etre 
honteux. 

ccvi. De 1 usage de ces deux passions. 

Or la gloire et la horite ont memo usage en ce qu elles 
nous incitent 5 la vertu, Tune par 1 esperance, 1 autre par 
la crainte ; il est seulement besoin d instruire son jugement 
touchant ce qui est veritablement digne de blame ou de 
louange, aim de n etre pas honteux de bien faire, et no 
tirer point de vanite de ses vices , ainsi qu il arrive a plu- 
sieurs. Mais il n est pas bon de se depouiller entierement do 
ces passions, ainsi que faisaient autrefois les cyniques; car 
encore que le peuple juge tres-mal, toutelbis, a cause que 
nous ne pouvons vivre sans lui , et qu il nous importe d en 
etre estimes, nous devons souvent suivre ses opinions pi u tut 
que les nutres , touchant 1 exterieur de nos actions. 



ccvii. De 1 impudence. 

L impudence ou 1 effronterie , qui est un mepris de honte, 
et souvent aussi de gloire , n est pas une passion , pour ce 
qu il n y a en nous aucun mouvement particulier des esprits 
qui 1 excite : mais c est un vice oppose a la honte , et aussi a 
la gloire, en tant que 1 une et 1 autre sont bonnes, ainsi que 
1 ingratitude est opposee a la reconnaissance, et la cruaute 
a la pitie. Et la principale cause de 1 effronterie vient de ce 
qu on a recu plusieurs fois de grands affronts; car il n y a 
personne qui ne s imagine , etant jeune , que la louange est 
un bien, et 1 infamie un mal, beaucoup plus importants a 
la vie qu on ne trouve par experience qu ils sont, lors- 
qu ayant recu quelques affronts signales on se voit entim;- 
ment prive d honneur, et meprise par un chacun. C est pour- 
quoi ceux-la deviennent effrontes , qui , ne mesurant le bien 



TROIS1EME P ARTIE. 2,77 

et le mal que par les commodites du corps, voient qu ils 
en jouissent apres ces affronts tout aussi bien qu auparavant, 
ou memo quclquefbis l)caucoup mieux, a cause qu ils sont 
dt rliurges de plusieurs contraintes auxquelles 1 honneur les 
obligeait; et que si la perte des bicns est jointe a leur 
disgrace il se trouve des personnes charitables qui leur 
donnent. 

ccvin. Du degout. 

Le degout est une espece de tristesse qui vient de la 
meme cause dont la joie est venue auparavant ; car nous 
sonimes tellement composes, (jue la plupart des choses dont 
nous jouissons ne sont bonnes a notre egard que pour mi 
temps, et deviennent par apres incommodes : ce qui parait 
principalement au boire et au manger, qui ne sont utiles 
quo pendant qu on a de I appetit , et qui sont nuisibles 
lorsqu on n en a plus; et pour ce qu elles cessent alors 
d etre agreables au goiit, on a nomme cette passion deyoiit. 



ccix. Du regret. 

Le regret est aussi une espece de tristesse , laquelle a une 
particuliere amertume , en ce qu elle est toujours jointe a 
quelque desespoir et a la memoire du plaisir que nous a 
donne la jouissance ; car nous ne regrettons jamais que les 
biens dont nous avons joui , et qui sont tellement perdus 
(juc nous n avons aucune esperance de les recouvrer an 
temps et en la facon quo nous les regrettons. 

ccx. DC 1 alle^rc sse. 

Enfin , ce (jut? je nomme alle gresse est une espece de joic 
en laquelle il y a cela de particulier : que sa douceur est 

DESCARTES T. II. M 



238 LES PASSIONS DE I/AME. 

augmentee par la souvenaiice des maux ([u on a soufferts, 
et desqucls on se sent allege en inerne facon que si on se 
sentait decliarge de quelque pesant fardcau qu on cut long- 
temps porte sur ses epaules. Et je no vois rien de fort 
remarquable en ces trois passions, aussi ne les ai-je mises 
iri (jue pour suivre 1 ordre du denombrement que j ai fait 
ei-dessus; mais il me semble que ce denombrement a etc 
utile, pour faire voir que nous n en omettions aucune qui 
fut digue de quelque particuliere consideration. 



ccxi. Un remede general centre les passions. 

Et maiutenaut que nous les connaissons toutes, nous 
avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous 
n avions auparavant; car nous yoyons qu elles sont toutes 
bonnes de leur nature, et que nous n avons ricn a eviter 
4noe_leuTS inauvais usages ou leurs exces, centre lesquels 
les remedes que j ai expliques pourraient suffire, si chaciin 
avail assez de soin de les pratiquer. Mais pour ce que j ai 
mis entre ces remedes la premeditation et Tmdustrie par 
laquelle on pent corrigcr les defauts de son naturel, en 
sYxercunt a separer en soi les mouvements du sang et des 
esprits d avec les perisees auxquelles ils out con tunic d etre 
joints, j avouc qu il y a peu dc personnes (jui se soient assc/ 
preparees en cette facon coutrc toutes sortes de rencontres, 
et que ces mouvements excites dans le sang par les objets 
des passions snivcut d abord si promptement des sculcs im 
pressions qui se font dans le cerveau, et de la disposition des 
organes , encore que Fame n y contribuc en aucune facon , 
qu il n y a point de sagesse humaine qui soit capable dc 
leur resister lorsqu on n y est pas assez prepare. Aiusi 
plusieurs nc sauraient s abstenir de rire etaut chatouilles , 
c ncore qu ils n y prennent point de plaisir ; car rimpression 
d(> la joie et de la surprise, qui les a fait rire autrefois pour 






TK01SIEME PARTIE. 2;i!> 

le meme sujet , etant reveillee en leur fantaisie, i ait que leur 
pouinon est subitement entle malgre eux par le sang que le 
cuMir lui envoie. Ainsi ceux qui sent fort portes de leur 
uaturel aux emotions de la joie et de la pitie , ou de la peur, 
on de la colere, ne peuvent. s empecher de pamer, ou de 
pleurer, ou de trembler, ou d avoir le sang tout emu, en 
meme facon que s ils avaient la iievre, lorsque leur fantaisie 
est fortement touchee par 1 objet de quelqu une de ces pas 
sions. Mais ce qu on peut toujours faire en telle occasion, et 
que je pense pouvoir inettre ici comme le remede le plus 
general et le plus aise a pratiquer contre tons les exces des 
passions, c est que, lorsqu on se sent le sang ainsi emu, on 
doit etre avert! et se souvenir que tout ce qui se presente 
a ("imagination tend a tromper Tame et a lui faire paraitre 
les raisons qui servent a persuader 1 objet de sa passion 
beaucoup plus fortes qu elles ne sont, et celles qui servent a 
la dissuader beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne 
persuade que des choses dont 1 execution souffre quelque 
delai, il laut s abstenir d en porter sur I heure aucun 
jugement, et se divertir par d autres pensees jusqu a 
ce que le temps et le repos aient entierement apaise [ emo 
tion qui est dans le sang. Et, enlin, lorsqu elle incite a des 
actions touchant lesquelles il est necessaire qu on premie 
resolution sur-le-champ, il taut erne la volonte se porte prin- 
ci])alement a considerer et a suivre les raisons ([iii sont 
contraires a celles que la passion represente , encore qu elle* 
l>araissent moins fortes : comme lorsqu on est inopinemenl 
attiKjue j>ar quelque ennemi, 1 occasion ne permet pas qu on 
cmploie aucun temps a deliberer. Mais ce qu il me semble 
(jue ceux qui sont accoutumes a faire reflexion sur leurs 
actions peuvent toujours , c est que , lorsqu ils se sentiront 
saisis de la peur, ils taclieront a detourner leur pensee de la 
consideration du danger, en se representant les raisons pour 
lescjuelles il y a beaucoup plus de surcte et plus d homuuir 
en la resistance (|u en la fuile ; < i t, an coulraiiv, lorsqu ils 



260 LES PASSIONS DE J/AME. 

sentiront que le desir de vengeance et la colere les incite u 
courir inconsiderement vers eeux qui les attaquent, ils se 
souviendront de penser que c est imprudence de se perdre 
quand on peut sans deshonneur se sauver, et que si la partie 
est fort inegale il vaut mieux faire une honnete retraite on 
prendre quartier que de s exposer brutalcment a une mort 
certaine. 



ccxn. Que c est d elles seules que depend tout le bien et le mal de cette vie. 

Au reste, Fame peut avoir ses plaisirs a part : mais pour 
ceux qui lui sont communs avec le corps, ils dependent 
entierement des passions; en sorte que les liommes qu elles 
peuvent le plus emouvoir sont capables de gouter le plus de 
douceur en cette vie : il est vrai qu ils y peuvent aussi 
trouver le plus d amertume , lorsqu ils ne les savent pas bien 
employer, et que la fortune leur est contraire; mais la 
sagessc est principalement utile en ce point, qu elle enseigne 
a s en rendre tellement maitre, et a les menager avec tant 
d adresse, (jue les maux qu elles causent sont fort suppor- 
tables , et memo qu on tire de la joie de tons. 






FIN DES PASSIONS DE LAVE. 



LETTRES 



ET FRAGMENTS DE LETTRES 



SUR LA CONDUITE DE LA VIE. 



LETTRES 



ET FRAGMENTS DE LETTRES 



SUK LA CONDU1TE 1)E LA VIE. 



FRAGMENT 1 . 

La philosophic que nous cherclions , moi et tons ceux qui 
Faiment, n est rien autre chose que la connaissance des ve- 
rites qui peuvent etre saisies par la lumiere naturelle et 
appliquees aux choses humaines, de sorte quo nulle etude 
no peut etre plus honnete , plus digne d un homme et menu* 
plus utile en cette vie. . . 

C est chose odieuse de vouloir innover en matiere de relfc- 
gion , parce que chacun croyant celle qu il embrasse institute 
par Dieu memo, qui ne peut se tromper, croit par conse 
quent qu il n y peut rien introduire de nouveau qui ne soit 
mauvais : mais pour la philosophic, que tout le monde 
avoue n etre pas encore assez connuc des homines et pouvoir 
s agrandir par de belles decouvertes , il n y a rien de plus 
louable que d y etre novateur. 









1 Lettre a (1. Yoet, l re [)ailio. 



LETTRES 



II. 



A MADAME ELISABETH, PRINCESSE PALATINE 1 . 

15 mars 1655. 

MADAME , 

Je n ai pu lire la lettre que Votre Altesse m a fait I honncur 
de m ecrire sans avoir des ressentiments extremes de voir 
qu une vertu si rare et si accomplie ne soit pas accompagnei 
de la sante ni des prosper! tes qu elle merite, et je concois 
aisement la multitude des deplaisirs qui se presentent coiiti- 
nuellcment a elle , et qui sont d autant plus difficiles a sur- 
monter que souvent ils sont de telle nature que la vraie 
raison n ordonne pas qu on s oppose directement a eux et 
qu on tache de les chasser ; ce sont des ennemis domestiques 
avec lesquels , etant contraint de converser , on est oblige 
de se tenir sans cesse sur ses gardes, afin d empecher qu ils 
ne nuisent; et je ne trouve a cela qu un seul remede, qui est 
d en divertir son imagination et ses sens le plus qu il est 
possible, et de n employer que 1 entendement seul a les 
considerer lorsqu on y est oblige par la prudence. On peut, 
ee me semble, aisement remarquer ici la difference qui est 
cntre I entendement et I imagination ou le sens; car elle est 
telle que je crois qu une personne qui aurait d ailleurs toute 
sorte de sujet d etre contente , mais qui verrait continuelle- 
ment representer devant soi des tragedies dont tous les actes 

1 Lettre xxnr du tome I 01 de 1 edition in-4. 



KT FRAGMENTS Dt LKTTKKS. i>f>:> 

I nssent iunestes, ct qui no s occuperait qu a considerer des 
objets dc tristesse et dc pitie qtfelle sut etre feints ou fabu- 
leux, en sorte qu ils nc lissent que tirer des larmcs de ses 
yeux et emouvoir son imagination sans toucher son enten- 
dement, je crois, dis-je, que cela seul suffirait pour accou- 
tuiner son coeur a se resserrer et a jeter des soupirs; en- 
suile de quoi la circulation du sang etant retardee et ralentie, 
les plus grossieres parties de ce sang, s attachant les unes 
aux autrcs, pourraient facilement lui opiler la rate, en 
s embarrassant et s arretant dans ses pores; et les plus 
subtiles, retenant leur agitation, lui pourraient alterer le 
poumon et causer une toux qui a la longue serai t fort a 
craindre. Et au contraire, une personne qui aurait une infi 
nite de veritables sujets de deplaisir, mais qui s etudierait 
aver tant de soin a en detourner son imagination qu elle ne 
pensat jamais a eux que lorsque la neccssite des affaires 1 y 
obligerait, et qu elle employat tout le reste de son temps a 
ne considerer que des objets qui lui pussent apporter du 
contentement et de la joie , outre que cela lui serait gran- 
dement utile pour juger plus sainemcnt des choses qui lui 
importeraient, pour ce qu elle les regarderait sans passion, je 
ne doute point que cela seul ne tut capable de la remettre 
en sante, bien que sa rate et ses poumons fussent deja fort 
mal disposes par le mauvais temperament du sang que cause 
la tristesse; principalement si elle se servait aussi des remedes 
de la medecine pour resoudre cette partic du sang qui cause 
des obstructions; a quoi je juge que les eaux de Spa sont 
tres-propres , surtout si Votre Altesse observe en les prenant 
<-e (jue les medecins ont coutume de recoinmander, qui est 
qu il se faut entierement delivrer 1 esprit de toutes sortes de 
pensees tristes , et meme aussi de toutes sortes de medita 
tions serieuses touchant les sciences, et ne s occuper qu a 
imiter ceux qui, en regardant la verdeur d un bois, les 
couleurs d une fleur, le vol d un oiseau, et telles choses 
qui ne recjuiercnt aucune attejilion, se persuadent qu ils in- 



3IQ iT-l ui. Ml 

2GG LETTRES 

pensent a rien ; cc qui n est pas perdre le temps , mais le 
bicn employer; ear on pent eependant se satisf airc, par 1 es- 
perance que par ce moycn on recouvrera une parfaite sante, 
laquelle est le fondement de tous les autres biens qu on peat 
avoir en cette vie. Je sais bien que je n ecris rien ici qne 
Votre Altesse ne sache mieux (fiie moi , et que ce n est pas 
tant la theorie que la pratique qui est difficile en ceci; mais 
la faveur extreme qu elle me fait de temoigner qu elle n a 
pas desagreable d entendre mes sentiments me fait prendre 
la liberte de les ecrire tels qu ils sont, et me donne encore 
celle d aj outer ici que j ai experiment^ en moi-meme qu un 
mal presque semblable, et meme plus dangereux, s cst gueri 
par le remede que je viens de dire; car etant ne d une mere 
qui mourut pen de jours apres ma naissance d un mal de 
poumon cause par quelques deplaisirs, j avais herite d elle 
une toux seche et une couleur pale que j ai gardees jusques a 
Fage de plus de vingt ans, et qui faisaient que tous les me- 
decins qui m ont vu avant ce temps-la me condamnaient a 
inourir jeune; mais je crois que 1 inclination que j ai tou- 
jours eue a regarder les choses qui se presentaient du biais 
qui me les pouvait rendre le plus agreables, et a faire que 
mon principal contentement ne dependit que de moi seul, est 
cause que cette indisposition, qui m etait comme naturelle, 
s est peu a peu entierement passee. J ai beaucoup d obliga- 
tion a Votre Altesse de ce qu il lui a plu me mander son 
sentiment du livre de M. le chevalier d Igby, lequel je ne 
serai point capable de lire jusqu a ce qu on 1 ait traduit 
en latin, ce que M. Jouson 1 , cjui etait hier ici, m a dit que 
quelques-uns veulent faire. II m a dit aussi que je pouvais 
adresser mes lettres pour Votre Altesse par les messagers or- 
dinaires, ce que je n eusse ose faire sans lui, et j avais differe 
d ecrire celle-ci pour ce que j attendais qu un de mes amis allat 

1 Samson Jouson, predicateur de la reine de Boheme, mere de la 
princesse Elisabeth. 



ET FRAGMENTS DE LET TUBS. 2()7 

a la Haye pour la lui donner. Je re^rette iiifinimcnt 1 ab- 
sencc dc M. de Pollot, pour ce que je pouvais apprendre par 
lui 1 etat de votre disposition; mais les lettres qu on envoie 
pour moi au messager d Alcmar ne manqueiit point dc 
m etre rendues , ct comme il n y a rien au mondc que je 
desire avec tant de passion que de pouvoir rendre service a 
Votre Altesse, il n y a rien aussi qui me puisse rendre plus 
heureux. que d avoir riionneur de recevoir ses commande- 
rnents. Je suis, etc. 



III. 



A LA PR1KCESSE ELISABETH { . 

|cr avril 1645. 

MADAME , 

,fe supplie tres-humblement Votre Altesse de me pardonncr 
si je ne puis plaindre son indisposition lorsque j ai riionneur 
de recevoir de ses lettres, car j y remarque toujours des 
pensees si nettes et des raisonnements si fermes qu il ne 
m est pas possible de me persuader qu un esprit capable de 
les concevoir soit logo dans un corps faible et malade. Quoi 
(ju il en soit, la connaissance que Votre Altesse temoiguc 
avoir du mal et des remedes qui le peuvent surmonter m as- 
sure (ju elle ne manquera pas d avoir aussi 1 adresse qui est 
requise pour les employer. Je sais bien qu il est presque im 
possible de resister aux premiers troubles que les nouveaux 

1 Lettre xxiv du tome I" de 1 edition in-4. 



268 LETTRES 

malheurs excitent en nous, et meme que ce sont ordinaire- 
ment les meilleurs esprits dont les passions sont plus vio- 
lentes et agissent plus fort sur leur corps; mais il me 
semble que le lendemain, lorsque le sommeil a calme 1 emo- 
tion qui arrive dans le sang en telles rencontres, on peut 
commencer a se remettre 1 esprit et le rendre tranquille ; ce 
qui se fait en s etudiant a considerer tous les avantages 
qu on peut tirer de la chose qu on avait prise le jour prece 
dent pour un grand malheur, et a delourner son attention 
des maux qu on y avait imagines. Car il n y a point d eve- 
nements si funestes ni si absolument mauvais au jugement 
du peuplc, qu une personne d esprit ne les puisse regarder 
de quelque biais qui fera qu ils lui paraitront favorables. Et 
Votre Altesse peut tirer cette consolation generale des dis- 
graces de la fortune , qu elles out peut-etre beaucoup contri- 
hiu> a lui faire cultiver son esprit au point qu elle a fait; 
c est un bicn qu elle doit estimer plus qu un empire. Les 
grandes prosperites eblouissent et enivrent souvent de telle 
sorte qu elles possedent plutot ceux qui les ont qu elles ne 
sont possedees par eux; et bien que cela n arrive pas aux 
esprits de la trempe du votre, elles leur foLirnissent toujours 
moins d occasions de s exercer que ne font les adversites; et 
je crois que comme il n y a aucun bien au monde, excepte 
le bon sens, qu on puisse absolument nonimer bien, il n y 
a aussi aucun mal dont on ne puisse tirer quelque avantage, 
ayant le bon sens. J ai taehe ci-devant de persuader la non 
chalance a Votre Altesse, pensant que les occupations trop 
serieuses affaiblissent le corps en fatiguant 1 esprit; mais je 
ne lui voudrais pas pour cela dissuader les soins qui sont 
necessaircs pour detourner sa pensee des objets qui la 
peuvent attrister, et je ne doute point que les divertisse 
ments d etude, qui seraient fort penibles a d autres, ne lui 
puissent quelquefois scrvir de relache. Je m estimerais extre- 
mcment hcureux si je pouvais contribuer a les lui rendre 
plus faciles, et j ai bien plus de desir d aller apprendre a 



ET FRAGMENTS DE LETTKES. 2<)U 

la Have quelles sont les vertus dcs caux de Spa que de 
connaitre ici celles des plantes de mon jardin, et bien plus 
aussi que je n ai soin de ce qui se passe a Groningue ou a 
Utrecht, a mon avantage ou desavantage; cela m obligera 
df suivre dans quatre ou cinq jours cette lettre, et je serai 
tons les jours de ma vie , etc. 



rv. 



A LA PRLNCESSE ELISABETH 1 . 

20 avril 1645. 

MADAME , 

L/air a toujours ete si inconstant depuis que je n ai eu 
1 hoimeur de voir Votre Altesse, et il y a eu des journees si 
Iroides pour la saison, que j ai eu souvent de 1 inquietude 
et de la crainte que les eaux de Spa ne fussent pas aussi 
saines et aussi utiles qu elles auraient ete en un temps plus 
serein; et pour ce que vous m avez fait rhonneur de me te- 
moigner que mes lettres vous pourraient servir de quelque 
divertissement, pendant que les medecins vous recommandent 
de n occuper votre esprit a aucune chose quo le travail, je 
serais mauvais menager de la i aveur qu il vous a plu me 
faire en me permettant de vous ecrire, si je manquais d en 
prendre les premieres occasions. Je m imagine que la plu- 
part des lettres que vous recevez d ailleurs vous donnent de 
I emotion, et qu avant meme que de les lire vous apprehen- 

1 Lettre in du tome I er de 1 edition in-4". 



270 LETTRES 

dez d y trouver quelques nouvelles qui vous deplaisent, a 
cause que la malignite de la fortune vous a des longteinps 
accoutumee a en recevoir souvcnt de telles ; mais pour cellos 
qui viennent d ici, vous etes au moins assuree que si elles 
no vous donnent aucun sujet de joie, elles ne vous en don- 
noront point aussi de tristesse , et que vous les pourrcz ou- 
vrir a toute heure , sans craindre qu elles troublent la diges 
tion des eaux que vous prenez. Car, n apprenant en ce 
desert aucune chose de ce qui so i ait au reste du mondo, 
et n ayant aucunes pensees plus frequentes que celles qui, 
me representant les vertus de Votre Altesse, me font souhai- 
ter de la voir aussi heureuse et aussi contente qu elle merite, 
jo n ai point d autre sujet pour vous entretenir que de parler 
des moyens que la philosophic nous enseigne pour obtenir 
cette souveraine felicite que les ames vulgaires attendent en 
vain de la fortune, et que nous ne saurions avoir que de 
nous-memes. L un de ces moyens, qui me semble des plus 
utiles, est d examiner ce que les anciens en ont ecrit, et 
tacher a rencherir par-dessus eux , en ajoutant quelque chose 
a leurs preceptes; car ainsi on peut rendre ces preceptes 
parfaitement siens, et se disposer a les mettre en pratique. 
C est pourquoi, aim de suppleer au defaut de mon esprit, 
qui ne peut rien produire de soi-meme que je juge meriter 
d etre lu par Votre Altesse, et aiin que mes lettres ne soient 
pas entierement vides et inutiles, je me propose de les rem- 
plir dorenavant des considerations que je tirerai dc la lec 
ture de quelque livre, a savoir de celui que Seneque a ecrit, 
De vita beata, si ce n est que vous aimiez mieux en choisir 
un autre, ou bien que ce dessein vous soit desagrt3able. Mais 
si je vois que vous 1 approuviez, ainsi que je 1 espere, ot 
principalement aussi s il vous plait de m obliger tant que de 
me faire part de vos remarques touchant le meme livre, 
outre qu elles scr\ iront de beaucoup a m instruire , elles me 
donneront occasion de rendre les miennes plus exactcs , et 
je les cultivcrai avec d autant plus de soin que je jugerai 



ET FRAGMENTS DE LETTRES. 271 

quo cot ontrcticn vous sera plus agreable; car il n y a rien 
au monde quo jo desire avcc plus do zoic quo do toiuoij;uor 
on tout cc qui pout etre do iiiou pouvoir (juo jo suis, etc. 



V. 

A LA PR1NCESSE ELISABETH 1 . 

i<-<- niai Kii. i. 

MADAME , 

Lorsquc j ai choisi le livre do Seneque De vita beata pour 
le proposer a Votre Altesse comme un entretien qui lui pour- 
rait otro agreable, j ai on seulcment egard a la reputation 
do 1 autcur et a la dignite do la matiere, sans penser a la 
faeon dont il la traite ; laquello ayant depuis consideree, je no 
In trouve pas assez exacte pour meriter d etre suivie. Mais 
alin quo Votre Altesse en puisse juger plus aisement, je 
tacherai ici d expliquer en quelle sorte il me semble quo 
cette matiere eut dii etre traitee par un philosophe tel (juo 
lui, qui, n otant point eclaire de la foi, n avait que la 
raison naturelle pour guide. II dit fort bien au commence 
ment que vivere omnes beate volunt , sed ad pervidendum 
quid sit quod beatam vitam efjiciat, caligant. Mais il est be- 
soin do savoir ce que c est que vivere beaie , je dirais on 
t rancais vivre heureusement , sinon qu il y a de la difference 
eiitre 1 lieur et la beatitude, en ce que 1 heur ne depend que 
des choses qui sont hors de nous, d ou vient que ceux-la 
sont estiines plus lieureux que sages, auxquels il est arrive 

1 Lcttre iv du tome I cr de 1 edition in-4. 



1% LETTRES 

quelque bieri qu ils ne so sont point procure ; au lieu quc 
la beatitude cousiste, ce me semble, en un parfait conten- 
tement d esprit et une satisfaction interieure que n ont pas 
d ordinaire ceux qui sont les plus favorises de la fortune, 
et que les sages acquierent sans elle. Ainsi vivere beate, 
vivre en beatitude, ce n est autre chose qu avoir 1* esprit 
parfaitement content et satisfait. Considerant apres cela ce 
que c est quod beatam vitam official, e est-a-dire quelles sont 
les choses qui nous peuvent donner ce souverain contente- 
inent, je remarque qu il y en a de deux sortes, a savoir de 
celles qui dependent de nous , comme la vertu et la sagesse, 
et de celles qui n en dependent point , comme les honneurs, 
les richesses et la sante; car il est certain qu un homme 
bien ne , qui n est point malade , qui ne manque de rien , 
et qui avec cela est aussi sage et aussi vertueux qu un autiv 
(jui est pauvre, malsain et contrefait, peut jouir d un plus 
parfait conten lenient que lui. Toutefois, comme un petit 
vaisseau peut etre aussi plein qu un plus grand , encore 
qu il contienne moins de liqueur , ainsi prenant le contente- 
ment d un chacun pour la plenitude et 1 accomplissement de 
ses desirs regies selon la raison, je ne doute point que les 
plus pauvres et les plus disgracies de la fortune ou de la 
nature ne puissent etre entitlement contents et satisfaits 
aussi bien que les autres, encore qu ils ne jouissent pas de 
tant de biens. Et ce n est que de cette sorte de contentement 
dont il est ici question; car puisque 1 autre n est aucune- 
ment en notre pouvoir, la recherche en serait superfine. Or 
il me semble qu un chacun se peut rendre content de soi- 
meme, et sans rien attendre d ailleurs, pourvu seulement 
qu il observe trois choses, auxquelles se rapportent les trois 
regies de morale que j ai mises dans le Discours de la Me- 
thode. 

Laj)remiere est qu il tache toujours de se servir le mieux. 
<ju il lui csf possible, de sou esprit, pour coimailre ce (|ii il 
doit faire ou rie pas faire en toutes les occurrences de la vie. 




ET FRAGMENTS DE LETTIIES. 273 

La seconde est qu il ait une fermc et constantc resolution 
d executer tout ce que sa raison lui conseillera, sans que 
ses passions ou ses appetits Ten detournent; et c cst la fer- 
mete de cette resolution que je crois devoir etre prise pour 
la vertu, bien que je ne sache point que personne 1 ait 
jamais ainsi expliquee; mais on 1 a divisee en plusieurs es- 
peces, a qui Ton a donne divers noms a cause des divers 
objets auxquels elle s etend. 

La troisieme, qu il considere que pendant qu il se conduit 
ainsi autant qu il peut selon la raison, tons les biens qu il 
ne possede point sont aussi entierement hors de son pouvoir 
les uns que les autres, et que par ce moyen il s accoutume 
a ne les point desirer ; car il n y a rien que le desir et le 
regret ou le repentir qui nous puissent empecher d etre con 
tents. Mais si nous faisons toujours ce que nous dicte notre 
raison, nous n aurons jamais aucun sujet de nous repentir, 
encore que les evenements nous iissent voir par apres que 
nous nous sommes trompes, pour ce que cc n est point par 
notre faute. Et ce qui fait que nous ne desirous point d a- 
voir, par exemple, plus de bras ou plus de langues que 
nous n en avons, mais que nous desirous bien d avoir plus 
de sante ou plus de richesses, c est seulement que nous 
imaginons que ces choses-ci pourraient etre acquiscs par 
notre conduite, ou bien qu elles sout dues a notre nature et 
que ce n est pas le meme des autres. De laquelle opinion 
nous pouvons nous depouiller, en considerant que, puisque 
nous avons toujours suivi le conseil de notre raison, nous 
n avons rien omis de ce qui etait en notre pouvoir, et que 
les maladies et les infortunes ne sont pas nioins naturelles 
a 1 homme que les prosper ites et la sante. Au reste toutes 
sortes de desirs ne sont pas incompatibles avec la beatitude, 
il n y a que ceux qui sont accompanies d impatiencc et de 
tristesse. II n est pas necessaire aussi que notre raison ne se 
trompe point, il suffit que notre conscience nous temoignc 
que nous n avons jamais manque de resolution et de vertu 

DESCARTES T. II. 18 



274 LETTKES 

pour executer toutes les choses que nous avons juge etre 
les meilleures, et ainsi la vertu seule est suffisante pour 
nous rendre contents en cette vie. 

Mais neamnoins pour ce que notre vertu, lorsqu elle n est 
pas assez eclairee par 1 entendement , peut etre fausse , 
c est-a-dire que la resolution et la volonte de bien faire nous 
peut porter a des choses mauvaises quand nous les croyons 
bonnes, le contenternent qui en revient n est pas solide, et 
pour ce qu on oppose ordinairement cette vertu aux plaisirs, 
aux appetits et aux passions, elle est tres-difficile a mettre 
en pratique ; au lieu que le droit usage de la raison , don- 
nant une vraie connaissance du bien , empeche que la vertu 
ne soit fausse, et meme, Faccordant avec les plaisirs licites, 
il en rend 1 usage si aise, et, nous faisant connaitre la con 
dition de notre nature, il borne tellement nos desirs qu il 
faut avouer que la plus grande felicite de I liomme depend 
de ce droit usage de la raison, et par consequent que 1 e- 
tude qui sert a 1 acquerir est la plus utile occupation qu on 
peut avoir , comme elle est aussi sans doute la plus agreable 
et la plus douce. Ensuite de quoi il me semble que Seneque 
eut du nous enseigner toutes les principals verites dont la 
connaissance est requise pour faciliter 1 usage de la vertu 
et regler nos desirs et nos passions, et ainsi jouir de la 
beatitude naturelle, ce qui aurait rendu son livre le meilleur 
et le plus utile qu un philosophe pai en eut su ecrire. Toute- 
Ibis ce n est ici que mon opinion, laquelle je soumets au 
jugement de Votre Altesse; et si elle me fait tant de faveur 
que de m avertir en quoi je manque, je lui en aurai une 
tres-grande obligation et je temoignerai en me corrigeant 
que je suis, etc. 






ET FRAGMENTS DE LETTRES. 275 



FRAGMENT 1 . 

Nonobstant qu il soit tres-vrai qu aucune chose exterieure 
n est en notre pouvoir qu en tant qu elle depend de la di 
rection de notre ame, et quo rien n y est absolument que 
nos pensees, et qu il n y ait, ce me semble, personne qui 
puisse faire difficulte de 1 accorder, lorsqu il y pensera ex- 
pressement, j ai dit neanmoins qu il faut s accoutumer a le 
croire, et meme qu il est besoin a cet effet d un long exer- 
cice et d une meditation souvent repetee, dont la raison est 
que nos appetits et nos passions nous dictent continuelle- 
ment le contraire, ct que nous avons tant de fois eprouve, 
des notre enfance, qu en pleurant ou commandant, etc., 
nous nous sommes fait obeir par nos nourrices, et avons 
obtenu les choses que nous desirions , que nous nous sommes 
insensiblement persuades que le monde n etait fait que pour 
nous, et que toutes choses nous etaient dues. En quo! 
ceux qui sont nes grands et heureux ont le plus d occasions 
de se tromper, et Ton voit aussi que ce sont ordinairement 
ceux qui supportent le plus impatiemment les disgraces de 
la fortune. Mais il n y a point, ce me semble, de plus dignes 
occupations pour im philosophe que de s accoutumer a 
croire ce que lui dicte la vraie raison et a se garder des 
fausses opinions que ses appetits naturels lui persuadent. 

FRAGMENT 2. 

Ce que vous me mandez de saint Augustin et de saint 
Ambroise, que notre coeur et nos pensees ne sont pas 
en notre pouvoir, et que mentem confundunt alioque tra- 

* Lettre H du tome II de 1 edition in-4", a un inconnu. 

2 Lettre xiv du tome III de 1 edition in-4", au R. P. Mersenne. 



216 LETTRES 

hunt, etc., ne s entend que de la partie sensitive de 1 ame, 
qui recoit les impressions des objets, soit exterieurs, soit 
interieurs, comme les sensations, etc., et en cecije suis bien 
d accord avec eux, et je n ai jamais dit que toutes nos pen- 
sees fussent en notre pouvoir, mais seulement que s il y a 
quelque chose absolument en notre pouvoir, ce sont nos pen- 
sees, a savoir celles qui viennent de la volonte et du libre 
arbitre, en quoi ils ne me contredisent aucunement, et ce qui 
m a fait ecrire cela n a ete que pour faire entendre que la 
juridiction de notre libre arbitre n etait point absoluc sur 
aucune chose corporelle, ce qui est vrai sans contredit. 



FRAGMENT 



Pour le libre arbitre , je n ai point vu ce que le R. P. Pc- 
tau en a ecrit; mais de la facon que vous expliquez votre 
opinion sur ce sujet, il ne me semble pas que la mienne en 
soit fort eloignee. Car premierement je vous supplie de re- 
marquer que je n ai point dit que riiomme ne fut indifferent 
que la ou il manque de connaissance , mais bien qu il est 
d autant plus indifferent qu il commit moins de raisons qui 
le_poussent a clioisir un parti plutot que Fautre; ce qui ne 
peut, ce me semble, etre nie de personne. Et je suis d ac 
cord avec vous en ce que vous dites qu on peut suspendre 
son jugement; mais j ai tache d expliquer le moyen par le- 
quel on le peut suspendre ; car il est , ce me semble, certain 
que ex magna luce in intellects, sequitur magna propensio in 
voluntate; en sorte que, voyant tres-clairement qu unc chose 
nous est propre, il est tres - malaise , et meme, comme jc 
, impossible, pendant qu on demeure en cette .pejisee. 



d arreter le cours de notre desir. Mais pour ce que la nature 
de Tame est de n etre quasi qu uri moment attentive a une 

i Lettre cxv du tome I" de 1 edition in-4, a un R. P. jesuite. 



ET FRAGMENTS DE LETTRES. 277 

memo chose, sitot que notre attention se detourne des rai- 
sons qui nous font connaitre que cette chose nous est propre, 
et que nous retenons settlement en notre memoire qu elle 
nous a paru desirable, nous pouvons representer a notre 
esprit quelque autre raison qui nous en fasse douter et ainsi 
suspendre notre jugement , et memo aussi peut-etre en 
former un contraire. Ainsi, puisque vous ne mettez pas la 
liberte dans 1 indifference precisement , mais dans une puis 
sance reelle et positive de se determiner, il n y a de diffe 
rence entre nos opinions que pour le nom; car j avoue que 
cette puissance est en la volonte; mais pour ce que je ne 
vois point qu elle soit autre quand elle est accompagnee de 
1 indifference, laquelle vous avouez etre une imperfection, 
(jiit quand elle n en est point accompagnee et qu il n y a rien 
dans rcntcndemcnt que de la lumiere, comme dans celui 
des bienheureux qui sont continues en grace, je nomme 
generalement libre tout ce qui est volontaire, et vous voulez 
restreindre ce nom a la puissance de se determiner, qui est 
accompagnee de 1 indifference. Mais je ne desire rien tant, 
touchant les noms, que de suivre 1 usage et 1 exemple. 

Pour les animaux sans raison , il est evident qu ils ne sont 
pas librcs, a cause qu ils n ont pas cette puissance positive, 
de se determiner; mais c est en eux une pure negation de 
n etre pas forces ni con train ts. Rien ne m a empeche de 
parler de la liberte que nous avons a suivre le bien ou le 
mal, sinon que j ai voulu eviter autant que j ai pu les con- 
troverses de la theologie et me tenir dans les bornes de la 
philosophic naturelle. Mais je vous avoue qu en tout ce ou 
il y a occasion de pecher, il y a de 1 indifference; et je ne 
crois point que pour mal faire il soit besoin de voir claire- 
ment que ce que nous faisons est mauvais; il suffit de le 
voir confusement , ou seulement de se souvenir qu on a juge 
autrefois que cela 1 etait, sans le voir en aucune fagon, c est- 
a-dire sans avoir attention aux raisons qui le prouvent; car 
si nous le voyions clairement, il nous serait impossible de 



278 LETTRES 

pecher pendant le temps que nous le verrions en cette sorte; 
c est pourquoi on dit que omnis peccans est ignorans. Et on 
ne laisse pas de meriter, bien que, voyant tres-clairement 
ce qu il faut faire , on le fasse infailliblement et sans aucune 
indifference, comme a fait Jtisus-CtmiST en cette vie; car 
1 homme pouvant n avoir pas toujours une parfaite attention 
aux choses qu il doit faire, c est une bonne action que de 
1 avoir, et de faire par son moyen que notre volonte suive 
si fort la lumiere de notre entendement qu elle ne soit point 
du tout indifferente. Au reste, jc n ai point ecrit que la 
grace cmpechat entierement 1 indifference, mais seulement 
qu elle nous fait pencher davantage vers un cote que vers 
1 autre, et ainsi qu elle la diminue, bien qu elle ne diminue 
pas la liberte ; d ou il suit , ce me semble , que cette liberte 
ne consiste point en 1 indifference. 



FRAGMENT 1 . 

... Vous rejetez ce que j ai dit, qu il suffit de bien juger 
pour bien faire; et toutefois il me semble que la doctrine 
ordinaire de 1 ecole est que voluntas non fertur in malum 
nisi quatenus ei sub aliqua ratione boni reprcesentatur ab in- 
tellectu, d ou vient ce mot, omnis peccans est ignorans; en 
sorte que si_jamais I entendement ne representait rien a la 
volonte comme bien, qui ne le fut, elle ne pourrait man- 
quer en son election. Mais il lui represente souvent diverses 
choses en meme temps , d ou vient le mot video meliora pro- 
boque , qui n est que pour les esprits faibles ; et le bien faire 
dont jo parle ne se peut entendre en terme de theologie ou 
il est parle de la grace, mais seulement de philosophic mo 
rale et naturelle ou cette grace n est point consideree... 



i Lettre ex du tome I cr de 1 edition in-4, a M***. Elle est adressee a 
des amis du P. Mersenne. 



ET FRAGMENTS DE LETTRES. 279 



VI. 

A LA PRLNCESSE ELISABETH 1 . 

15 mai 1045. 

MADAME , 

Encore que je ne sache point si nies dernieres out ete 
renducs a Votre Altesse et que je ne puisse rien ecrire tou- 
chant le sujet que j avais pris pour avoir 1 honneur de vous 
entretenir que je ne doive penser que vous savez mieux que 
moi, je ne laisse pas toutetbis de continuer, sur la creance 
que j ai que mes lettres ne vous seront pas plus importunes 
que les livres qui sont en votre bibliotheque. Car d autant 
qu elles TIC contiennent aucunes nou voiles que vous ayez in- 
kMvt de savoir promptetnent, rien ne vous conviera de les 
lire aux heures que vous aurez quelques affaires, et je tien- 
drai le temps que je mets a les ecrire tres-bien employe si 
vous leur donnez seulement celui que vous aurez envie de 
perdre. J ai dit ci-devant ce qu il me semblait que Seneque 
eiit du trailer en son livre; j examinerai main ten ant ce qu il 
y traite. Je n y remarque en general (juo trois choses : la 
premiere est qu il taclie d expliquer ce que c est que le sou- 
veruin bien et qu il en domic dtverses definitions; la se- 
conde, qu il dispute centre 1 opinion d Epicure; et la troi- 
sirme, qu il repond a ceux qui objectent aux philosophes 
(m ils ne vivent pas selon les regies qu ils prescrivent. Mais 
alin de voir plus particulierement en quelle facon il traite 

1 Lettre v du tome I" cle I edition in-4". 



280 LETTRES 

ces choses, jo m arreterai un pcu sur cbacun de ces cha- 
pitres. An premier, il reprend ceux qui suivent la coutume 
et 1 exemple plutot que la raison : nunquam de vita judi- 
catur, dit-il , semper creditur. II approuve bien pourtant quo 
Ton prenne conseil de ceux qu on croit etre les plus sages, 
inais il veut qu on use aussi de son propre jugement pour 
examiner leurs opinions, en quoi je suis fort de son avis; 
car encore que plusieurs ne soient pas capables de trouver 
d eux-memes le droit chcmhi, il y en a peu toutefois qui ne 
le puissent assez reconnaitre lorsqu il leur est clairement re- 
montre par quelque autre; et quoi qu il en soit, on a sujet 
d etre satisfait eri sa conscience et de s assurer que les opi 
nions que Ton a touchant la morale sont les meilleures qu on 
puisse avoir, lorsque, an lieu de se laisser conduire aveugle- 
nient par 1 exemple, on a eu soin de rechercher le conseil des 
plus habiles et qu on a employe toutes les forces de son esprit 
a examiner ce qu on devait suivre. Mais pendant que Seneque 
s etudie ici a orner son elocution, il n est pas toujours assez 
exact en I expression de sa pensee; commc lorsqu il dit sa- 
nabimur si modo scparcmur a cwtu, il semble enseigner qu il 
suffit d etre extravagant pour etre sage, ce qui n est pas 
toutefois son intention. Au second chapitre il ne fait que re- 
dire en d autres termes ce qu il a dit an premier; il ajoute 
seulement que ce qu on esthne communement etre bien ne 
1 est pas. Puis au troisieme , apres avoir encore use de beau- 
coup de mots superflus, il dit enfm son opinion touchant le 
souverain bien , a savoir que rerum naturce assentitur, et 
que ad illius legem exemplumque formari sapientia est, et 
que beata vita est conveniens naturce suce. Toutes lesquelles 
explications me semblent fort obscures; car sans doute que 
par la nature il ne veut pas entendre nos inclinations natu- 
relles, vu qu elles nous portent ordinairement a suivre la 
j volupte contre laquellc il dispute, inais la suite de son dis- 
cours fait juger que par rerum natumrn il entend 1 ordre etabli 
de Dieu en toutes les choses qui sont au inondc, et que, 



J;T HiACMK.vrs DK LETTRES. 281 

considerant cot ordre comme infaillible ct independant do 
notre volonte, il dit que rerum naturce assentiri et ad illius 
leyem c.remplumque formari sapientia est. C est-a-dire que 
e est sa^essr d acquiesccr a 1 ordro des ehoses ct do faire ce 
pourquoi nous croyons etre lies, ou bien, pour parler en 
chretien, que c est sagesse de sc soumcttre a la volonte de 
Dicu, et de la suivre en toutes nos actions; et que beata vita est 
convenient natures suce, c est-a-dire que la beatitude consiste 
a suivre ainsi 1 ordre du monde, et a prendre en bonne 
part toutes les choses qui nous arrivent, ce qui n explique 
presque rien; et on ne voit pas assez la connexion avec ce 
qu il ajoute incontinent apres, que cette beatitude ne pent 
arriver nisi sana mens est, etc., si ce n est qu il entende 
aussi que secundum naturam vivere , c est vivre suivant la 
\raie raisori. Aux quatrieme et cinquieme chapitres il donne 
quelquos autres definitions du souverain bien, qui out toutes 
quelque rapport avec le sens de la premiere, mais dont au- 
ciinc ne 1 explique suffisamment, et elles font paraitre par 
leur diversite que Seneque n a pas clairement entendu ce 
qu il voulait dire; car d autant mieux qu on concoit une 

chose , d autant plus est-on determine a ne 1 exprimer qu en 

/ \ w 

une sciile [agon. Cello ou il me semble avoir le mieux ren 
contre est au cinquieme chapitre, ou il dit que beatus est 
qui nee cupit nee timet beneficio rationis , et (|ue beata vita 
est in recto certoque judicio stabilita. Mais pendant qu il n en- 
seigne point les raisons pour lesquelles nous ne devons rien 
craindre ni desirer, tout cela nous aide fort peu. II com 
mence en ces monies chapitres a disputer contre ceux qui 
mcttent la beatitude en la volupto , et il continue dans les 
suivants ; c est pourquoi avant que de les examiner je dirai 
ici mon sentiment touchant cette question. 

Jo rcmar([iie premierement qu il y a de la difference entre 
la beatitude, le souverain_bien, et la derniere lin ou le but 
auquel doivent tendre nos actions; car la beatitude n est pas 
le souverain bien, mais elle le presuppose, et elle est le 



282 LETTRES 

contentement on la satisfaction d esprit qui vient de ce qu on 
le possede. Mais par la fin de nos actions on peut entendre 
1 un et 1 autre; car le souverain bien est sans doute la chose 
que nous devons nous proposer pour but en toutes nos ac 
tions, et le contentement d esprit qui en revient etant 1 at- 
trait qui fait que nous le recherchons, est aussi a bon droit 
nomme notre fin. 

Je remarque outre cela que le mot de volupte a ete pris 
en un autre sens par Epicure que par ceux qui ont dispute 
contre lui; car tous ses adversaires ont restreint la signifi 
cation de ce mot atix plaisirs des sens ; lui au contraire 
1 a etendue a tous les contentements de 1 esprit, comme on 
peut aisement juger de ce que Seneque et quelques autivs 
ont ecrit de lui. 

Or il y a eu trois principales opinions entre les philosophes 
pai ens touchant le souverain bien et la fin de nos actions, 
a savoir: celle d Epicure, qui a dit que c etait la volupte; 
celle de Zenon, qui a voulu que ce fut la vertu; et celle 
d Aristote, qui 1 a compose de toutes les perfections taut du 
corps que de 1 esprit. Lesquelles trois opinions pen vent, ce 
me semble, etre recues pour vraies et accordees entre elles, 
pourvu qu on les interprete favorablement. Car Aristote 
ayant considere le souverain bien de toute la nature 1m- 
maine en general, c est-a-dire celui que peut avoir le plus 
accompli de tous les homines , il a raison de le composer de 
toutes les perfections dont la nature humaine est capable ; 
mais cola no sort pnint a notre usage. Zenon, an contraire, a 
considere cclui que chacun en son particulier peut posseder; 
c est pourquoi il a eu aussi tres-bonne raison de dire qu il 
no consiste qu en la vertu, pour ce qu il n y a qu elle seule, 
entre les biens que nous pouvons avoir, qui depende entie- 
rement de notre libre arbitre. Mais il a represente cette 
vertu si severe et si ennemie de la volupte, en faisant tous 
les vices egaux, qu il n y a eu, ce me semble, que des me- 
lancoliques ou des esprits entierement detaches du corps qui 



ET FRAGMENTS I)E l.ETTRES. 28li 

aicnt pu etre dc ses sectatcurs. Eniin Epicure n a pas eu 
tort, considerant en quoi consiste la beatitude et quel est le 
motif ou la lin a laquelle tendent nos actions , de dire que 
c est la volupte en general, c est-a-dire le contentement de 
1 esprit: car encore que la seule connaissance de notre devoir 
nous pourrait obliger a faire de bonnes actions, cela ne 
nous ferait toutefois jouir d aucune beatitude s il ne nous 
en revenait aucun plaisir. Mais parce qu on attribue souvent 
le nom de volupte a de faux plaisirs qui sont accompagnes 
ou suivis d inquietudes, d ennuis et de repentirs, plusieurs 
ont cru que cctte opinion d Epicure enseignait le vice; et en 
cH i t elle n enseigne pas la vertu. Mais comme lorsqu il y a 
quelque part un prix pour tirer au blaric, on fait voir envie 
d y tirer a ceux a qui Ton montre ce prix, et qu ils ne le 
peuvent gagner pour cela s ils ne voient le blanc; et que ceux 
qui voient le blanc ne sont pas pour cela induits a tirer s ils 
ne savent qu il y ait un prix a gagner, ainsi la vertu, qui 
est le blanc, ne se fait pas desirer lorsqu on la voit toute 
scuk 1 , et le contentement, qui est le prix, ne peut etre ac- 
quis si ce n est qu on la suive. C est pourquoi je crois pou- 
voir ici conclure que la beatitude ne consiste qu au conten 
tement de 1 esprit (c est-a-dire au contentement general : 
car bicn qu il y ait des contentements qui dependent du 
corps et d autres qui n en dependent point, il n y en a tou 
tefois aucun que dans Fesprit); mais que pour avoir un 
contentement qui soit solide il est bcsoin de suivrc la vertu, 
c est-a-dire d avoir une volonte ferme et constante d executer 
tout ce que nous jugerons etre le meilleur, et d employer 
toute la force de notre entendement a en bien juger. Je re-, 
serve pour une autre fois a considerer ce que Seneque a 
ecrit de ceci, car ma lettre est deja trop longue, et tout ce 
que j y puis ajouter est que je suis, etc. 



284 LETTRES 



VII. 

A LA PRINCESSE ELISABETH { . 

IT juia 1645. 

MADAME , 

Etant dernierement incertain si Votre Altesse etait a la 
Have , ou a Rhenest , j adressai ma lettre par Leyde , et 
celle que vous m avez fait 1 honneur de m ecrire ne me 
fut reriduc qu apres que le messager qui 1 avait apportee a 
Alcmar fut parti, ce qui m a empeche de vous pouvoir te 
rn oigner plus tot combien je suis glorieux de ce que le ju- 
gement que j ai fait du livre que vous avez pris la peine de 
lire n est pas different du votre, et que ma facon de raison- 
ner vous parait assez naturelle. Je m assure quo si vous 
aviez eu le loisir de penser autant que j ai fait aux choses 
dont il traite, je ne pourrais rien ecrire que vous n eussiez 
mieux remarque que moi; mais pour ce que Tage, la nais- 
sance et les occupations de Votre Altesse ne 1 ont pu per- 
mettre, peut-etre que ce que j ecris pourra servir a vous 
epargner un peu de temps, et que mes fautes memes vous 
fourniront des occasions pour remarquer la verite. Comme 
lorsque j ai parle d une beatitude qui depend entierement de 
notre libre arbitre, et que tous les hommes peuvent acque- 
rir sans aucune assistance d ailleurs, vous remarquerez fort 
bien qu il y a des maladies qui, otant le pouvoir de raison- 
ncr, otent aussi celui de jouir d une satisfaction d esprit rai- 

1 Lettre vi du tome I CI de 1 edition in-4". 



J 

ET FRAGMENTS DE LETTRES. 285 

sonnable ; et ccla m apprend quo ce quc j avais dit genera- 
lement de tous les homines ne doit etre entendu quc de 
ceux qui out 1 usage libre de leur raison, et avec cela qui 
savent le chcmin qu il taut tenir pour parvenir a cette beati 
tude : car il n y a personne qui ne desire se rendre heureux, 
mais plusieurs n en savent pas le moyen, et souvent 1* indis 
position qui est dans le corps empeche que la volonte ne 
soit libre: comme il arrive aussi quand nous dormons : car 
le plus philosophe du monde ne saurait s empecher d avoir 
de mauvais songes, lorsque son temperament 1 y dispose. 
Toutefois 1 experience fait voir que si Ton a eu souvent quel- 
que pensee pendant qu on a eu 1 esprit en liberte, elle 
revient encore apres, quelque indisposition qu ait le corps. 
Ainsi je me puis vanter que mes songes ne me representent 
jamais rien de facheux ; et sans doute qu on a grand avan- 
tage de s etre des longtemps accoutume a n avoir point de 
tristes pensees. Mais nous ne pouvoris repondre absolument de 
nous-memes que pendant que nous sommes a nous, et c est 
moins de perdre la vie que de perdre 1 usage de la raison ; 
car meme, sans les enseignements de la foi, la seule philo- 
sopbie naturelle fait esperer a notre ame un etat plus heu 
reux apres la mort que celtii ou elle est a present, et elle 
ne lui fait rien crainclre de plus facheux que d etre attachee 
a un corps qui lui 6tc entierement sa liberte. Pour les autres 
indispositions qui ne troublent pas tout a fait le sens, mais 
qui alterent seulement les humours et font qu on se trouve 
extraordinairement enclin ^ la tristesse, ou a la colere, ou a 
([uelque autre passion, elles donnent sans doute de la peine : 
mais elles peuvent pourtant etre surmontees, et meme elles 
donnent matiere a Tame d une satisfaction d autant plus 
grande qu elles ont ete plus difificiles a vaincre. Je crois aussi 
le semblable de tous les empechements de dehors, comme 
de 1 eclat d une grande naissance, des cajoleries de la cour, 
des adversites de la fortune et aussi de ses grandes pros- 
perites, lesquelles ordinairement empechent plus qu on ne 



280 LETTRES 

puisse jouer le role de philosophe que ne font ses disgraces : 
car lorsqu on a toutes choses a souhait, on s oublie de pen- 
ser a soi, et quand par apres la fortune change, on se trouve 
d autant plus surpris qu on s etait plus fie en elle. Enfm on 
peut dire generalement qu il n y a aucune chose qui nous 
puisse entierement oter le moyen de nous rendre heureux, 
pourvu qu elle ne trouble point notre raison , et que ce ne 
sont pas toujours celles qui paraissent les plus facheuses qui 
nuisent le plus. 

Mais aim de savoir exactement combien chaque chose 
peut contribuer a notre contentement , il taut considerer 
quelles sont les causes qui le produisent, et c est aussi Tune 
des principales connaissances qui peuvent servir a faciliter 
1 usage de la vertu; car toutes les actions de notre ame qui 
nous acquierent quelque perfection sont vertueuses , et tout 
notre contentement ne consiste qu au temoignage interieur 
que nous avons d avoir quelque perfection. Ainsi, nous ne 
saurions jamais pratiquer aucune vertu, c est-a-dire faire ce 
que notre raison nous persuade que nous devons faire , que 
nous n en recevions de la satisfaction et du plaisir. Mais il 
y a deux sortes de plaisirs, les uns qui appartiennent a 
1 esprit seul , et les autres qui appartiennent a riiomme , 
c est-a-dire a 1 esprit en tant qu il est uni an corps ; et 
ces derniers se presentant confusement a l imagination pa 
raissent souvent beaucoup plus Brands qu ils ne sont , prin- 
cipalement avant qu on les possede, ce qui est la source de 
tous les maux et de toutes les erreurs de la vie. Car selon 
la regie de la raison, chaque plaisir se devrait mesurer par 
la grandeur de la perfection qui le produit, et c est ainsi 
que nous mesurons ceux dont les causes nous sont claire- 
ment connues. Mais souvent la passion nous fait croire 
certaines choses beaucoup meill cures et plus desirables 
qu elles ne sont ; puis , quand nous avons pris bien de la 
peine a les acquerir et perdu cependant 1 occasion de pos- 
seder d autres biens plus veritables, la jouisrance nous en 



ET FRAGMENTS DE LETTRES. 287 

fait connaitre le defaut : do la viennent les dedains, les 
regrets et les repentirs. (vest pourquoi le vrai office de la 
raison est d examiner la juste valeur de tous les biens dont 
[ acquisition senible dependre en quelque facon de notre 
conduite, afin que nous ne manquions jamais d employer 
tous nos soins a tacher de nous procurer ceux qui sont en 
effet les plus desirables : en quoi si la fortune s oppose a 
nos desseins et les empeche de reussir, nous aurons au 
inoins la satisfaction de n avoir rien perdu par notre faute, 
et ne laisserons pas de jouir de toute la beatitude naturelle 
dont racquisition aura ete en notre pouvoir. Ainsi, par 
exeinple, la colere peut quelquefois exciter en nous des 
desirs de vengeance si violents qu elle nous fera imaginer 
plus de plaisir a chatier notre ennemi qu a conserver notre 
honneur ou notre vie, et nous fera exposcr imprudemment 
1 un et 1 autre pour ce sujet ; au lieu que si la raison exa 
mine quel est le bien ou la perfection sur laquelle est fonde ce 
plaisir qu on tire de la vengeance , elle n en trouvera aucune 
autre (au moins quand cette vengeance ne sert point pour 
empecher qu on ne nous offense derechef), sinon que cela 
nous fait imaginer cfue nous avons quelque sorte de supe- 
riorite ct quelque avantage au-dessus de celui dont nous 
nous vengeons : ce qui n est souvent qu une vaine imagina 
tion qui ne merite point d etre estimee, a comparaison de 
riioimeur on de la vie; ni meme a comparaison de la satis 
faction qu on aurait de se voir maitre de sa colere , en 
s abstenant de se venger. Et le semblable arrive en toutes les 
autres passions : car il n y en a aucune qui ne nous repre- 
sente le bien auquel elle tend avec plus d eclat qu il n en 
merite, et qui ne nous fasse imaginer des plaisirs beaucoup 
plus grands avant que nous les possedions que nous ne les 
trouvons par apres quand nous les avons. Cc qui fait qu on 
blame communemeiit la volupte, pour ce qu on ne se sert de 
ce mot ([lie pour signilier de tuiix jilaisiirs, qui nous 
trompent souvent par leur apparence, et qui nous en font 



288 LETTRES 

cependant negliger d autres beaucoup plus solides, mais 
dont 1 attentc ne louche pas taut, tels quo sont ordinaire- 
ment ceux de 1 esprit seul; je dis ordinairement, car tous 
ceux de 1 esprit ne sont pas louables, pour ce qu ils pen vent 
etre fondes sur quelque fausse opinion , comme le plaisir 
qu on prend a medire, qui n est fonde que sur ce qu on 
pense devoir etre d autant plus estime que les autres le 
seront moins; et ils nous peuvent aussi tromper par leur 
apparence, lorsque quelque forte passion les accompagne, 
comme on voit en celui que donne 1 ambition. Mais la prin- 
cipale difference qui est entre les plaisirs du corps et ceux 
de 1 esprit consiste en ce que le corps etant sujet a 1111 
changement perpetuel, et meme sa conservation et son 
bien-etre dependant de ce changement , tous les plaisirs qui 
le regardent ne durent guere; car ils ne precedent que de 
1 acquisition de quelque chose qui est utile an corps au mo 
ment qu on la recoit, et sitot qu elle cesse de lui etre utile, 
ils cessent aussi ; au lieu que ceux de Fame peuvent etre 
immortels comme elle, pourvu qu ils aient un foiidement si 
solide que ni la connaissance de la verite ni aucune fausse 
persuasion ne le detruisent. 

Au reste le vrai usage de notre raison pour la conduite 
de la vie ne consiste qu a examiner et considerer sans pas 
sion la valeur de toutes les perfections, tant du corps que 
de 1 esprit, qui peuvent etre acquises par notre Industrie, 
alin qu etant ordinairement obliges de nous priver de quel- 
ques-unes pour avoir les autres, nous choisissions toujours 
les meilleures; et pour ce que celles du corps sont les 
moindres, on peut dire generalement que sans elles il y a 
moyen de se rendre heureux. Toutefois je ne suis point 
d opinion qu on les doive entitlement mepriser, ni meme 
qu on doive s exempter d avoir des passions, il suflit qu on 
les__rende sujettes a la raison ; et lorsqu on les a ainsi appri- 
voisees, ellcs sont quelquefois d autant plus utiles qu elles 
penchent plus vers 1 exces. Je n en aurai jamais de plus 



ET FRAGMENTS DE LETTRES. 289 

excessive que celle qui me porte au respect et a la venera 
tion que je dois a Votre Altesse, de qui je suis, etc. 

FRAGMENT 1 . 

. . . Les principaux motifs des actions des princes sont 
sou vent des circonstances si particulieres que si ce n est 
qu on soit prince soi-meme, ou bien qu on ait ete fort long- 
temps participant de leurs secrets , on ne les saurait ima- 
giuer. C est pourquoi je meriterais d etre moque si je pensais 
pouvoir enseigner quelque chose a Votre Altesse en cette 
matiere; aussi n est-ce pas mon dessein, mais seulement 
de faire que mes lettres lui donnent quelque sorte de diver 
tissement qui soit different de ceux que je m imagine qu elle 
a en son voyage, lequel je lui souhaite parfaitement heu- 
reux , comme sans doute il le sera si Votre Altesse se resout 
de pratiquer ces maximes qui enseignent que la felicite d un 
cliacun depend de lui-meme , et qu il taut tellement se tenir 
liors de I einpire de la fortune que, bien qu on ne perd 
pas les occasions de re tenir les a vantages qu elle pent 
donner, on ne pense pas toutefois etre malheureux lors- 
qu elle les refuse, et pour ce qu en toutes les affaires du 
monde, il y a quantite de raisons pour et contre, qu on 
s arrete principalement a considerer celles qui servent a faire 
qu on approuve les choses qu on voit arriver. Tout ce que 
j estime le plus inevitable sont les maladies du corps, des- 
quclles je prie Dieu qu il vous preserve... 



1 Lettre xm du tome I ci de 1 edition in-4, u M IUC Llisabeth. 

DKSOARTES . T. II. 19 



290 



LETTRES 



FRAGMENT 1 . 



Pour les prerogatives que la religion attribue a 1 homme, 
et qui semblent difficiles a croire, si 1 etendue de I univers 
est supposee indefinie , elles meritent quelque explication : 
car bien que nous puissions dire que toutes les choses 
cieees sont faites pour nous , en tant que nous en pouvons 
tirer quelque usage, je ne saclie point neanmoins que nous 
soyons obliges de croire que Thomme soit la iin de la crea 
tion. Mais il est dit que omnia propter ipswn ( Deum ) facia 
sunt, que c est Dieu seul qui est la cause finale, aussi bien 
que la cause efficients de I univers; et pour les creatures, 
d autant qu elles servent reciproquement les