I
8ERKIL&Y
LIBRARY
UNIVERSITY Of
THE LIBRARY
OF
THE UNIVERSITY
OF CALIFORNIA
GIFT OF
Prof. G. C. Evans
500 BEAUX VOLUMES IN-OCTAVO
CHOISIS PAHMI
LES MEILLEURS OUVRAGES ANC1ENS ET MODERNES
PAR NAPOLEON CHA1X.
COLLECTION NAPOLEON GHAIX.
(EUVRES
DE DESCARTES
LES PHINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
LES PASSIONS DE L AME, KTC.
TOME SECOND.
PARIS
CHEZ NAPOLEON GHAIX ET O
IN PRIMEURS - BDITEURS.
186/4.
13 I 35
v. z
MATH.
STAT.
LIBRARY
LES PRINCIPES
DE LA PHILOSOPHIE.
DESCARTES T. II.
334
LETTRE DE L AUTEUR
A CELTJI QUI A TRADU1T LE LIVRE,
LAQUELLE PEUT ICI SERVIR DE PREFACE 1 .
MONSIEUR ,
La version que vous avez pris la peine do t aire de mos
Pnncipes cst si nette et si accomplie, qu ellc me fait espe-
rer qu ils seront lus par plus de personnes en francais qu en
latin, et qu ils seront mieux entendus. J apprehende seule-
ment que le titre n en rebute plusieurs qui n ont point etc
nourris aux lettres , ou bien qui ont mauvaise opinion de la
philosophic , a cause que celle qu on leur a cnseignee ne les
a pas contentes; et cela me fait croire qu il serait bon d y
ajouter une preface qui leur declarat quel est le sujet du
livre, quel dessein j ai eu en 1 ecrivant, et quelle utilite Ton
en pent tirer. Mais encore que ce dut etre a moi a faire
cette preface , a cause que je dois savoir ces choses-la mieux
qu aucun autre, je ne puis neanmoins rien obtenir de moi
autre chose sinon que je mettrai ici en abrege les princi-
1 Les Principes de la philosophic ont ete ecrits en latin par Descartes
et publics pour la premiere fois en 1644; mais il en a revu et approuve
la (.reduction failu par Picot en 1647.
4 PREFACE
paux points qui me semblent y devoir etre traites; et je
laisse a votre discretion d cn faire telle part au public que
vous jugerez etre a propos.
J aurais voulu premierement y expliquer ce que c est que
la philosophic, en commencant par les choses les plus vul-
guires, comme sont : que ce mot de philosophie signiiie
IViude de la sagesse, et que par la sagesse on n entend pas
seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite
connaissance de toutes les choses que I homme peut sa-
voir tant pour la conduite de sa vie que pour la conserva
tion de sa sante et 1 invention de tous les arts, et qu alin
que cette connaissance soil telle il est necessaire qu elle soit
deduite des premieres causes; en sorte que pour etudier a
1 acquerir, ce qui se nomine proprement philosopher , il faut
commencer par la recherche de ces premieres causes, c est-
a-dire des principes , et que ces principes doivent avoir deux
conditions : Tune qu ils soient si clairs et si evidents que
1 esprit liumain ne puisse douter de leur verite lorsqu il s ap-
plique avec attention a les considerer; 1 autre que ce soit
d eux que depende la connaissance des autres choses, en sorte
qu ils puissent etre connus sans elles, mais non pas recipro-
quement elles sans eux; et qu apres cela il faut tacher do
deduire tellement de ces principes la connaissance des choses
qui en dependent, qu il n y ait rien en toute la suite des
deductions qu on en fait qui ne soit tres-manifeste. II n y a
veritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c est-
a-dire qui ait l entiere connaissance de la verite de toutes
choses; mais on peut dire que les hommes out plus ou moins
de sagesse a proportion qu ils out plus ou moins de connais
sance des verites plus importantes. Et je crois qu il n y a
rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d accord.
J aurais ensuite fait considerer Futilite de cette philoso
phie, et montre que, puisqu elle s etend a tout ce que 1 es
prit humain peut savoir, on doit croire que c est elle seule
qui nous distingue des plus sauvages et barbares, et que
DES PRINCIPES. 5
chaque nation est d autant plus civil isV et polic que les
hommes y philosophent micux; et ainsi que c est le plus
grand hien qui puisse t A> tre dans un Etat que d avoir de vrais
philosophes. Et outre cela que, pour chaque horn mo en par-
ticulier, il n est pas seulemont utilc de vivre avec ceux qui
s appliquent a cette etude, mais qu il est incomparablement
meilleur de s y appliquor soi-meme; comme sans doute il
vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se
conduire, et jouir par memo moyen de la beaute des cou-
lours et de la lumiere, que non pas de les avoir formes et
suivre la conduite d un autre, mais ce dernier est encore
meilleur que de les tcnir fermes et n avoir que soi pour se
conduire. Or c est proprement avoir les yeux fermes, sans
tacher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher;
et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue decouvre
n est point comparable a la satisfaction que donne la con-
naissance de celles qu on trouve par la philosophic; et,
enfin , cette etude est plus necessaire pour regler nos moeurs
ct nous conduire en cette vie, que n est 1 usage de nos yeux
pour guider nos pas. Les betes brutes, qui n ont que lour
corps a conserver, s occupent continuellement a chercher de
quoi le nourrir; mais les hommes, dont la principale partie
est 1 esprit, devraient employer lours principaux soins a la
recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture; et je
m assure aussi qu il y en a plusieurs qui n y manqucraient
pas, s ils avaient esperance d y reussir, et qu ils sussent
combien ils en sont capables. II n y a point d ame tant soit
pc-u noble ([iii demeure si fort attach^e aux objets des sens
(ju elle no s en detourne quelquefois pour souhaiter quekjue
autre plus grand bien nonobstant qu elle ignore souvent en
quoi il consiste. Geux que la fortune favorise le plus, qui
out abondance de sante, d honneurs, de richesses, ne sont
pas plus exempts de ce desir quo les autres; au contraire,
je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus
d ardeur apres un autre bien, plus souverain que tons ceux
6 PREFACE
qu ils possedent. Or ce souverain bien, considers par la
raison naturelle sans la lumiere de la foi, n est uuhv chose
que la connaissance de la verite par ses premieres causes,
c est-a-dire la sagesse, dont la philosophie est 1 etude. Et,
parce que toutes ces choses sont entierement vraies, elles
ne seraient pas difficiles a persuader si elles etaient hicn
deduites.
Mais d autant (ju on est empeche de les croire, a cause de
1 experience qui montre que ceux qui font profession d etre
philosophes sont souvent moins sages et moins raisonnables
que d autres qui ne se sont jamais appliques a cette etude ,
j aurais ici sommairement explique en quoi consiste toute la
science qu on a maintenant, et quols sont les degres de sa
gesse auxquels on est parvenu. Le premier ne contient que
des notions qui sont si claires d elles-memes qu on les pent
acquerir sans meditation; le second comprend tout ce que
1 experience des sens fait connaitre; le troisieme, ce que la
conversation des autres homines nous enseigne; a quoi Ton
pent ajouter, pour le quatrieme, la lecture, 11011 de tons les
livres, mais particulierement de ceux qui out ete ecrits par
des personnes capables de nous donner de bonnes instruc
tions, car c est une espece de conversation que nous avons
avec leurs auteurs, et il me semble que toute la sagesse
qu on a coutume d avoir n est acquise que par ces quatre
moyens ; car je ne mets point ici en rang la revelation divine,
parce qu elle rie nous conduit pas par degres, mais nous
eleve tout d un coup a une croyance infaillible.
Or il y a eu de tout temps de grands homines qui out
tache de trouver un cinquieme degre pour parvenir a la
sagesse , incomparablement plus haut et plus assure que les
quatre autres : c est de chercher les premieres causes et les
vrais principes dont on puisse deduire les raisons de tout ce
qu on est capable de savoir; et ce sont particulierement ceux
qui ont travaille a cela qu on a nommes philosophes. Tou-
tefois je ne sache point qu il y en ait eu jusques a present a
DBS PRINCIPES. 7
<|ui ce dessein ait reussi. Les premiers el Ics prinripaux dorit
nous ayons les ecrits sont Platon et Aristotc. cnlrc Icsquels
il n y a eu autre difference sinon que le premier suivanl Ics
traces de son maitre Socrate, a ingenument confesse qu il
n avail encore rien pu Irouver de cerlain, el s est content/-
d ccrire les choses qui lui onl semble elre vraisemblables,
imaginant a eel elfel quelques principes par lesquels il tachait
de rendre raison des autres choses : au lieu qu Arislole a eu
moins de franchise; el bien qu il eiit ele vingt ans son dis
ciple, el qu il n eut poinl d aulres principes que les siens,
il a entitlement change la facon de les debiler, el les a
proposes comme vrais et assures quoiqu il n y ait aucune
apparence qu il les ail jamais estimes tels. Or ces deux
homines avaienl beaucoup d esprit el beaucoup de la sagesse
qui s acquierl par les quatre moyens precedents, ee qui Icur
donnait beaucoup d autorile ; en sorte que ceux qui vinrenl
apres eux s arrelerenl plus a suivre leurs opinions qu a
chercher quehjue chose de meilleur, et la principale dispute
que leurs disciples eurent entre eux fut pour savoir si on
devait mellre toules choses en doule, ou bien s il y en avail
quelques-unes qui fussent certaines, ce qrii les porla de parl
et d aulre a des erreurs exlravaganles : car (juel(jiies-uns de
mix qui elaient pour le doute 1 elendaienl meme jusques
aux actions de la vie, en sorte qu ils negligeaient d user de
prudence pour se conduire ; et ceux qui maintenaienl la
certitude, supposant qu elle devail dependre des sens, se
fiaienl entitlement a eux, jusque-la qu on dit qu Epicure
osail assurer, contre tous les raisonnements des astronomes,
que le soleil n esl pas plus grand qu il parait.
C est iin defaul qu on peul remarquer en la plupart des
disputes, que la verite etanl moyenne entre les deux
opinions qu on soutienl, chacun s en eloigne d autant plus
qu il a plus d affectiori a contredire. Mais Terreur rle ceux
qui penchaient Irop du cote du doute ne fut pas longtemps
suivie, el celle des aulres a etc (juelque peu corner, en ce
8 PREFACE
qu on a recoiinu quo les sens nous trompent en beaucoup
de clioscs. Toutefois je ne sache point qu on Fait entiere-
merit otee en faisarit voir que la certitude n est pas dans le
sens, mais dans 1 entendement seul lorsqu il a des percep
tions evidcntes; et que pendant qu on n a que les connais-
sances qui s acquierent par les quatre premiers degres de sa-
gesse on ne doit pas douter des choses qui semblent vraies
en ce qui regarde la conduite de la vie, mais qu on ne doit
pas aussi les estimer si certaines qu on ne; puisse changer
d avis lorsqu on y est oblige par 1 evidence de quolque
raison.
Faute d* avoir connu cette verite, ou bien, s il y en a qui
font connue, faute de s en etre servis, la plupart de coux
de ces derniers siecles qui ont voulu etre pliilosoplies out
suivi ateuglement Aristote; en sorte qu ils ont souvent cor-
rompu le sens de ses ecrits, en lui attribuant diverses opi-
uions qu il ne reconnaitrait pas etre siennes s il revenait en ce
moude; et ceux qui ne 1 ont pas suivi, du nombre desquels
ont ete plusieurs des meilleurs esprits, n ont pas laisse d a-
voir ete imbus de ses opinions en leur jeunesse, parce que
ee sont les seules (ju on cnseignc dans les ecoles : ce ({ui
les a tellement preoccupes qu ils n ont pu parvenir a la con-
naissance des vrais principes. Et bien que je les estime tous,
ct <jue je ne veuille pas me rendre odieux en les reprenant,
je puis donner une preuve de mon dire (que je ne crois pas
qu aucun d eux desavoue) , qui est qu ils ont tous suppose
pour principe quelque chose qu ils n ont point partai ten lent
connue. Par exemple, je n en sache k aucun qui n ait sup-
|>ose la pesanteur dans les corps terrestres; mais encore que
I expej icnce nous mon I re bien claiivment que les corps qu on
nomine pesants descendant vers le centre dejla terre, nous
ne connaissons point pour cela quelle est la nature de <v
qu on nomine pesanteur, c est-a-dire de |^la cause ou du
principe qui les fait ainsi descendre, etjnous le devons ap-
pi endre d ailleurs. On peut dire le meme du vide et des
DES PKLNCII ES. 9
atonies, cominc aussi du chaud et du t roid, du sec et de
I humido, et du scl, du sout re et du mcrcure, et de toutes
les choses semblables que quelques-uns ont supposees pour
lours priiicipes. Or toutes les conclusions que Von dediiil
d un prinoipe qui n est point evident ne peuvent pas etre
evidentes, quand bien memo clles en seraient deduites evi-
demmont : d oii il suit que tons les raisonnements qu ils out
appuyes sur de tels principes n ont pu leur donncr la con-
naissancc certaine d aucune chose, ni par consequent les
taire avancer d un pas en la recherche de la sagesse. Et s ils
out trouve quelque chose de vrai, ce n a ete que par quel
ques-uns des quatro inoyens ci-dessus deduits. Toutetbis je
no VOLIX rien diminuer de 1 honneur que chacun d eux pout
pretendro; jo suis seulcment oblige de dire, pour la conso
lation de oeux qui n ont point etudie, que tout de memo
<|iiYn voyageant, pendant qu on tourne le dos au lieu ou
Ton veut aller, on s en eloigne d autant plus qu on marche
plus longtemps et plus vite , en sorte que , bien qu on soit
mis par apres dans le droit chemiii, on no peut pas y ar-
rivor shot que si on n avait point marohe auparavant; ainsi,
lorsqu on a de mauvais principes, d autant qu on les cultivo
davantage et qu on s applique avec plus de soin a en tirer
diverges consequences, pensant que ce soit bien philosopher,
d autant s eloigne- t-on davantage de la connaissance de la
verito et do la sagesse : d ou il faut con.clure que ceux qui
ont le inoins appris do tout co qui a ete nommo jusqu ici
philosophic sont los plus capablos d apprendre la vraie.
Apres avoir bien fait entendre cos choses, j aurais voulu
inottro ici los raisons qui servent a prouvor que les vrais
)riucipos par losqucls on peut parvonir a co plus haut dcgro
le sagosso, auquel consiste le souverain bien de la vie hu-
inaine, sont ceux que j ai mis en ce livre : et deux senlrs
sont suttisantes a cola, donl la premiere ost qu ils sont tivs-
clairs; ot la sccondo, qu on en peut deduire toutes les autres
choses : car il n y a (juo cos deux conditions qui soient re-
JO PREFACE
quises en eux. Or je prouve aisement qu ils sont tres-clairs :
premierement par la facon dont je les ai trouves, & savoir
en rejetant toutes les choses auxquelles je pouvais rencon-
trer la moindre occasion de douter; car il est certain que
celles qui n ont pu en cette facon etre rejetees, lorsqu on
s est applique a les considerer, sont les plus evidentes et les
plus claires que 1 esprit humain puisse connaitre. Ainsi, en
considerant que celui qui veut douter de tout ne peut toute-
fois douter qu il ne soit pendant qu il doute, et que ce qui
raisonne ainsi, en ne pouvant douter de soi-meme et dou-
tant neanmoins de tout le reste, n est pas ce que nous di-
sons etre notre corps, mais ce que nous appelons notre
ame ou notre pensee, j ai pris 1 etre ou 1 existence de cette
pensee pour le premier principe, duquel j ai deduit tres-
clairement les suivants, 2i savoir qu il y a un Dieu qui est
auteur de tout ce qui est au monde , et qui, etant la source
de toute verite, n a point cree notre entendement de telle
nature qu il se puisse tromper an jugement qu il fait des
choses dont il a une perception fort claire et fort distiiicte.
Ce sont la tous les principes dont je me sers touchant les
choses irnmaterielles ou metaphysiques, desquels je deduis
tres-clairement ceux des choses corporelles ou physiques, a
savoir qu il y a des corps etendus en longueur, largeur et
profondeur, qui out diverses figures et se meuvent en di-
verses facons. Voila, en somme, tous les principes dont je
deduis la verite des autres choses. L autre raison qui prouvi 1 -
la clarte de ces principes est qu ils ont ett3 connus de tout
temps, et meme recus pour vrais et indubitables par tous
les homines, excepte seulement 1 existence de Dieu, qui a
ete mise en doute par quelques-uns a cause qu ils ont trop
attribue aux perceptions des sens, et que Dieu no peut etre
vu ni touche.
Mais encore que toutes les verites que je mets entre mes
principes aient ete connues de tout temps de tout le monde,
il n y a toutefois c i u personne juscjues a present, que je
DES PIUNCII ES. ] 1
sache, <|iii It s ait rcconnues pour les principes do la philo
sophic, c cst-a-dire pour telles qu on en pent deduire la
omiiaissance dc toutes les autres choses qui sont au monde :
e est pourquoi il me reste ici a prouver qu elles sont telles;
et il me semble ne le pouvoir mieux prouver qu en le t ai-
sant voir par experience, c est-a-dire en conviant les lecteurs
a lire ce livre. Car encore que je n aie pas traite de tonics
choses, et ([ue cela soit impossible, je pense avoir tellement
explique toutes celles dont j ai eu occasion de trailer, que
eeux qui les liront avec attention auront sujet de se per
suader qu il n est pas besoin de chercher d autres principes
que ceux que j ai doimes pour parvenir a toutes les plus
hautes connaissances dont 1 esprit humain soit capable;
principalement si apres avoir lu mes ecrits ils prennent la
peine de considerer combien de diverses questions y sont
expliquees, et que, parcourant aussi ceux des autres, ils
voient combien peu de raisons vraisemblables on a pu
dormer pour expliquer les memes questions par des prin-
cipes ditferents des miens. Et, afin qu ils entreprennent cela
plus aisement, j aurais pu leur dire que ceux qui sont
imbus de mes opinions out beaucoup moins de peine a
entendre les ecrits des autres et a en connaitre la juste
valeur que ceux qui n en sont point imbus ; tout au contraire
de ce que j ai tantot dit de ceux qui out commence par
1 ancienne philosophic, que d autant qu ils ont plus etudie,
d autant ils ont coutume d etre moins ])ropres a bien ap-
prendre la vraie.
J aurais aussi ajoute un mot d avis touchant la facon < It-
lire ce livre, qui est <}ue je voudrais qu on le parcouriit
d abord tout entier ainsi qu uu roman, sans forcer beau-
coup son attention ni s arreter aux dif ficultes qu on y peut
rencontrer, aiin seulement de savoir en gros quelles sont
les matieres dont j ai traite; et qu apres cela, si on troiw
(ju elles meritent d etre examinees et qu on ait la curiosite
d en connaitre les causes, on le peut lire une seconde t ois
12 PREFACE
pour remarquer la suite de mes raisons; mais qu il ne se
faut pas derechef rebuter si on ne la peut assez connaitre
partout, on qu on ne les entende pas toutes; il faut seule-.
ment marquer d un trait de plume les lieux ou Ton trouvera
de la difficulte et continuer de lire sans interruption jusqu a
la fin ; puis , si on reprend le livre pour la troisieme fois ,
j ose croire qu on y trouvera la solution de la plupart des
diftlcultes qu on aura marquees auparavant; et que s il en
reste encore quelques-unes, on en trouvera enfin la solution
en relisant.
J ai pris garde, en examinant le naturel de plusieurs es-
prits, qu il n y en a presque point de si grossiers ni de si
tardifs qu ils ne fussent capables d entrer dans les bons sen
timents et memo d acquerir toutes les plus hatttes sciences,
s ils etaient conduits comme il faut. Et cela peut aussi etre
prouve par raison : car, puisque les principes sont clairs et
qu on n en doit rien deduire que par des raisonnements
tres-evidents , on a toujours assez d esprit pour entendre les
choses qui en dependent. Mais, outre 1 empechement des
prejuges, dont aucun n est entierement exempt, bien que ce
sont ceux qui ont le plus etudie les mauvaises sciences aux-
(jiiels ils nuisent le plus, il arrive presque toujours que ceux
qui ont 1 esprit modere negligent d etudier, parce qu ils n en
pensent pas etre capables, et que les autres qui sont plus
ardents se hatent trop : d ou vient qu ils recoivent souvent
des principes qui ne sont pas evidents, et qu ils en tirent
des consequences incertaines. C est pourquoi je voudrais as
surer ceux qui se defient trop de leurs forces qu il n y a
aucune chose en mes ecrits qu ils ne puissent entierement
entendre s ils prennent la peine de les examiner ; et nean-
moins aussi avertir les autres que memo les plus excellents
esprits auront besoin de beaucoup de temps et d attention
pour remarquer toutes les choses que j ai eu dessein d y
comprendre.
Ensuite de quoi, pour faire bien concevoir cjuel dessein
DES PKINCII ES.
j ai eu en les publiant, je voudrais ici expliqucr 1 ordre qu il
me seinble qu on doit tenir pour s instruire. Premierement ,
mi homme qui n a encore que la connaissance vulgaire d
imparfaitc ([ue Ton pent acquerir par les quatre moyens ci-
dessus expliques doit, avant toutes choses, tacher de se
former une morale qui puisse sufiire pour regler les actions
de sa vie, a cause que cela ne souffre point de delai, et (jiie
nous devons surtout tacher de bien vivre. Apres cela il doit
aussi etudier la logique, non pas celle de Fecole , car die
n est, a proprement parler, qu unc dialectique ([in enscignc
les moyens de faire entendre a autrui les choses qu on sail 1 ,
ou meme aussi de dire sans jugement plusieurs paroles tou-
chant celles qu on ne sait pas , et ainsi elle corrompt le bon
sens plutot qu elle ne 1 augmente ; mais celle qui apprend a
bien conduire sa raison pour decouvrir les verites qu on
ignore; et, parce qu elle depend beaucoup de 1 usage, il
est bon qu il s exerce longtemps a en pratiquer les regies
touchant des questions faciles et simples, comme sont celles
des mathematiques. Puis, lorsqu il s est acquis quelque ha
bitude a trouver la verite en ces questions, il doit com-
mencer tout de bon a s appliquer a la vraie philosophic,
dont la premiere partie est la nietaphysique , qui contieut
les principes de la connaissance, entre lesquels est 1 expli-
cation des principaux attributs de Dieu, de I lmmaterialite
de nos ames, et de toutes les notions claires et simples qui
sont en nous ; la seconde est la physique, en laquelle, apres
avoir trouve les vrais principes des choses materielles , on
examine en general comment tout I univers est compose;
puis en particulier quelle est la nature de cette terre et de
tous les corps qui se trouvent le plus communement autour
d elle, comme de 1 air, de 1 eau, du feu, de 1 aimant et des
autres mineraux. En suite de quoi il est besoin aussi d exa-
* Voyez Discours de la Methode, premiere partie, et Regies pour la
direction de 1 esprit.
14 PREFACE
miner en particulier la nature des plantes, celle des ani-
maux, et surtout celle de I homme; afin qu on soit capable
par apres de trouver les autres sciences qui lui sont utiles.
Ainsi toute la philosophic est comme un arbre, dont les ra-
cines sont la metaphysique, le tronc est la physique, et les
branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres
sciences, qui se reduisent a trois principales, a savoir la
medecine , la mecanique et la morale; j entends la plus
haute et la plus parfaite morale, qui, presupposant une cn-
tiere connaissance des autres sciences, est le dernier degre
de la sagesse.
Or comme ce n est pas des racines ni du tronc des arbres
qu on cueille les fruits, mais seulement des extremites de
leurs branches , ainsi la principale utilite de la philosophic
depend de celles de ses parties qu on ne peut apprendre que
les dernieres, Mais, bien que je les ignore presque toutes,
le zele que j ai toujours eu pour tacher de rendre service au
public est cause que je iis imprimer, il y a dix ou douze
ans, quelques essais des choses qu il me semblait avoir ap
prises. La premiere partie de ces essais fut un discours
| touchant la me"thode pour bien conduire sa raison et cher-
cher la verite dans les sciences, ou je mis sommairement
les principales regies de la logique et d une morale impar-
faite, qu on peut suivre par provision pendant qu on n en
sait point encore de meilleure. Les autres parties furent
trois traites : 1 un de la dioptrique, 1 autre des meteores, et
le dernier de la geometric. Par la dioptrique, j eus dessein
de faire voir qu on pouvait aller assez avant en la philoso-
phie pour arriver par son moyen jusques a la connaissance
des arts qui sont utiles a la vie, a cause que 1 invention
des lunettes d approche, que j y expliquais, est 1 une des
plus difliciles qui aient jamais ete cherchees. Par les me
teores, je desirai qu on reconnut la difference qui est entre
la philosophic que je cultive et celle qu on enseigne dans les
ecoles oil Ton a coutume de traiter de la meme matiere.
DES PRINCIPES. J5
Eniiii, par la geometric, je prtendais d&nontrer <|iic j avuis
trouve plusieurs clioses qui ont etc ci-devant i^norees, ct
ainsi donner occasion de croire qu on en pent decouvrir
encore plusieurs autres, alin d inciter par ce moyen tous les
homines a la recherche de la verite. Depuis ce temps-la,
prevoyant la difliculte que plusieurs auraient a concevoir les
tbndements de la metaphysique, j ai tache d eri expliquer
les principaux points dans un livre de Meditations qui n est
pas Men grand, mais dont le volume a ete grossi ct la ma-
tiere beaucoup eclaircie par les objections que plusieurs
personnes tres-doctes m ont envoyees a leur sujet , et par les
ivponses que je leur ai i aites. Puis, enlin, lorsqu il m a
semble que ces traites precedents avaient assez prepare 1 es-
prit des lecteurs a recevoir les Principes de la philosophic,
je les ai aussi publics; et j en ai divise le livre en quatre
parties, dont la premiere contient les principes de la con-
naissance, qui est ce qu on peut nommer la premiere philo-
sophie ou bien la metaphysique : c est pourquoi, alin de la
bien entendre , il est a propos de lire auparavant les Medi
tations que j ai ecrites sur le meme sujet. Les trois autres
parties contiennent tout ce qu il y a de plus general en la
physique, a savoir Fexplication des premieres lois ou des
principes de la nature, et la fagon dont les cieux, les etoiles
fixes, les planetes, les cometes, et generalement tout 1 uni-
vers est compose ; puis en particulier la nature de cette terre,
et de 1 air, de 1 eau, du feu, de raimant, qui sont les
corps qu on peut trouver le plus communement partout
autour d elle, et de toutes les qualites qu on remarque en
ces corps, comme sont la lumiere, la chaleur, la pesanteur,
et semblables : au moyen de quoi je pense avoir commence
a expliquer toute la philosophic par ordre, sans avoir omis
aucune des choses qui doivent preceder les dernieres dont
j ai ecrit.
Mais, afin de conduire ce dessein jusqu a sa lin, je devrais
ci-apres expliquer en memo facon la nature de chacun des
1 6 PREFACE
autres corps plus partieuliers qui sont sur la terre , a suvoir
des mineraux, dcs plantes, des aniniaux, et principalement
de riiomme ; puis enfin trailer exactement de la medecine ,
de la morale, et des mecaniques. G est ce qu il faudrait que
je fisse pour donner aux homines un corps de philosophic
tout enticr ; et je ne me sens point encore si vieil , je ne
me delie point taut de mes forces, je k ne me trouve pas si
eloigne de la connaissance de ce qui reste, que je n osasse
entreprendre d achever ce dessein si j avais la commodity de
faire toutes les experiences dont j aurais besoin pour appuyer
et justilier mes raisonnements. Mais voyant qu il faudrait
pour cela de grandes depenses auxquclles un particulier
comme moi ne saurait suffire s il n etait aide par le public,
et ne voyant pas que je doive attendre cette aide, je crois
devoir dorenavant me contenter d etudier pour mon instruc
tion particuliere , et que la posterite m excusera si je manque
a travailler desormais pour elle.
Cependant, afin qu ou puisse voir en quoi je pense lui
avoir deja servi, je dirai ici quels sont les fruits que je me
persuade qu on peut lirer de mes principes. Le premier est
la satisfaction qu on aura d y trouver plusieurs verites qui
ont ete ci-devant ignorees; car bien que souvent la verite
ne touche pas tant notre imagination que font les faussetes
et les feintes , a cause qu elle parait moins admirable et plus
simple, toutefois le contentement qu elle donne est toujours
plus durable et plus solide. Le second fruit est qu en etu-
diant ces principes on s accoutumera peu a pen a inieux
juger de toutes les choses qui se rencontrent, et ainsi a
etre plus sage; en quoi ils auront un effet tout contraire a
celui de la philosophic commune ; car on peut aisement re-
marquer en ceux qu on appelle pedants qu elle les rend
moins capables de raison qu ils ne seraient s ils ne 1 avaient
jamais apprise. Le troisieme est que les verites qu ils con-
tiennent etant tres-claires et tres-certaines, ( A >teront tous su-
jets de dispute, et ainsi disposeront les esprits a la douceur
DES PRINCIPES. 17
et a la concorde : tout au contraire des controverscs dc 1 e-
cole, qui , rendant insensiblement ceux qui les apprennent
plus pointilleux ct plus opiniatres, sont peut-etre la premiere
cause des heresies et des dissensions qui travaillent mainte-
n ant le monde. Le dernier et le principal fruit de ces prin-
cipes est qu on pourra, en les cultivant, decouvrir plusieurs
verites que je n ai point expliquees; et ainsi, passant peu a
peu des unes aux autres, acquerir avec le temps une par-
t aite connaissance de toute la philosophic et monter an plus
haut degre de la sagesse. Car comme on voit en tous les
arts que, bien qu ils soient au commencement rudes et im-
pariaits, toutelbis, a cause qu ils contiennent quelque chose
de vrai et dont 1 experience montre 1 effet, ils se perfec-
tionnent peu a peu par 1 usage, ainsi, lorsqu on a de vrais
principes en philosophie , on ne peut manquer en les suivant
de rencontrer parfois d autres verites ; et on ne saurait mieux
prouver la faussete de ceux d Aristote, qu en disant qu on
n a su t aire aucun progres par leur moyen depuis plusieurs
sieclos <|u on les a suivis.
Je sais bien qu il y a des esprits qui se hatent tant et qui
usent de si peu de circonspection en ce qu ils font, quo,
meme ayant des fondements bien solides, ils ne sauraient
rien batir d assure ; et parce que ce sont d ordinaire ceux-la
qui sont les plus prompts a faire des livres, ils pourraient
en peu de temps gater tout ce que j ai fait, et introduire
1 incertitude et le doute en ma facon de philosopher, d ou
j ai soigneusement tache de les bannir, si on recevait leurs
ticrits comme miens ou comme remplis de mes opinions.
J en ai vu depuis peu 1 experience en 1 un de ceux qu on a le
plus crus me vouloir suivre 1 , et meme duquel j avais ecrit en
quelque endroit que je m assurais tant sur son esprit, que je
ne croyais pas qu il cut aucune opinion que je ne voulusse
bien avouer pour mienne : car il publia Fanne e passee un
1 Henri Leroy.
DESCARTES T. 11.
-J8 PREFACE DES PRINCIPES.
livrc, intitule Fundamenta physicce, ou, encore qu il semble
n avoir rien mis touchant la physique et la medecine qu il
n ait tire denies ecrits , tant de ceux que j ai publies que d un
autre encore imparfait touchant la nature des animaux, qui
lui est tombe entre les mains, toutefois, a cause qu il a rnal
transcrit et change Fordre, et nie quelques verites de meta-
pliysique, sur qui toute la physique doit etre appuyee, je suis
oblige de le desavouer entierement, et de prier ici les lec-
leurs qu ils ne m attribuent jamais aucune opinion s ils ne la
trouvent expressement en mes ecrits, et qu ils n en recoivent
aucune pour vraie, ni dans mes ecrits ni ailleurs, s ils ne la
voient tres-clairement etre deduite des vrais principes.
Je sais bicn aussi qu il pourra se passer plusieurs siecles
avant qu on ait ainsi deduit de ces principes toutes les veri
tes qu on en pent deduire, tant parce que la plupart de celles
qui restent a trouver dependent de quelques experiences
particulieres qui ne se rencontreront jamais par hasard,
mais qui doivent etre cherchees avec soin et depense par des
hommes fort intelligents , que parce qu il arrivera difficile-
ment que les memes qui auront 1 adresse de s en bien servir
aient le pouvoir de les faire, et aussi parce que la plupart
des meilleurs esprits ont concu une si mauvaise opinion de
toute la philosophic, a cause des defauts qu ils ont remur-
ques en celle qui a ete jusques a present en usage, qu ils
ne pourront pas s appliquer a en chercher une meilleure.
Mais, enlin, si la difference qu ils verront entre ces prin
cipes et tons ceux des autres, et la grande suite des verites
qu on en peut deduire, leur fait connaitre combien il est
important de continuer en la recherche de ces verites, et
jusques a quel degre de sagesse , a quelle perfection de vie
et a quelle felicite elles peuvent conduire, j ose croire qu il
n y en aura pas un qui ne tache de s employer a une etude
si profitable, ou du moins qui ne favorise et ne veuille aider
de tout son pouvoir ceux qui s y emploieront avec fruit. Je
souhaite que nos neveux en voient le succes, etc.
A LA SERENISSIME PRINCESSE
ELISABETH,
PREMIERE F1LLK I)K FREDERIC, ROI DE BOHEME , COMTE PALAT1N
ET PRINCE-ELECTEUR DE l/EMPIRE.
MADAME ,
Le plus grand avantage que j aie regu des eerits que
j ai ci-devant publics a ete qu a leur occasion j ai eu
I honneur d etre connu de Votre Altesse , et de lui pou-
voir quelquefois parler , ce qui m a procure le bonheur
de remarquer en elle des qualites si rares et si esti-
lables , que je crois que c est rendre service au public
le les proposer a la posterite pour exemple. J aurais
lauvaise grace a vouloir flatter , ou bien a ecrire des
choses dont je n aurais point de connaissance certainr ,
principalement aux premier-es pages de ce livre, dans
lequel je tacherai de mettre les principes de toutes les
verites que Fesprit humain peut savoir. Et la genereuse
modestie que Ton voit reluire en toutes les actions de
Votre Altesse m assure que les discours simples et
francs d un liomme qui n ecrit quo co qu il croit lui se-
20 EP1TKE
rout plus agreables que ne seraient des louanges ornees
de termes pompeux et recherches par ceux qui ont etu-
die 1 art des compliments. C est pourquoi je ne mettrai
rien en cette lettre dont 1 experience et la raison ne
m ait rendu certain ; et j y ecrirai en philosophe ainsi
que dans le reste du livre. 11 y a bien de la difference
entre les vraies vertus et celles qui ne sont qu appa-
rentes; et il y en a aussi beaucoup entre les vraies qui
precedent d une exacte connaissance de la verite , et
celles qui sont accompagnees d ignorance ou d erreur.
Les vertus que je nomme apparentes ne sont, a propre-
ment parler, que des vices, qui, n etant pas si frequents
que d autres vices qui leur sont contraires, ont coutume
d etre plus estimes que les vertus qui consistent en la
mediocrite , dont ces vices opposes sont les exces. Ainsi,
a cause qu il y a, bien plus de personnes qui craignent
trop les dangers qu il n y en a qui les craignent trop
pen, on prend souvent la temerite pour une vertu; et
elle eclate bien plus aux occasions que ne fait le vrai
courage. Ainsi les protligues ont coutume d etre plus
loues que les liberaux; et ceux qui sont veritablement
gens de bien n acquierent point tant la reputation d etre
devots que font les superstitieux et les hypocrites. Pour
ce qui est des vraies vertus, elles ne viennent pas toutes
d une vraie connaissance , mais il y en a qui naissent
aussi quelquefois du defaut ou de 1 erreur : ainsi la
simplicite est souvent la cause de la bonte, souvent la
peur donne de la devotion, et le desespoir du courage.
Or les vertus qui sont ainsi accompagnees de quelque
imperfection sont diiferentes entre elles , et on leur a
A LA PRINCESSE ELISABETH. 21
aussi donne divers noms. Mais celles qui sont si pures
et si parfaites qu elles ne viennent que de la seulc con-
naissancc du bien sont toutes de meme nature , et
peuvent etre comprises sous le seul nom de la sagessc.
Gar quiconque a une volonte ferme et constante d user
tou jours de sa raison le mieux qu il est en son pouvoir,
et de faire en toutes ses actions ce qu il juge etre le
meilleur, est veritablement sage autant que sa nature
permet qu il le soit; et par cela seul il est juste, cou-
rageux, modere, et a toutes les autres vertus, mais
tellement jointes ensemble qu il n y en a aucune qui
paraisse plus que les autres : c est pourquoi encore
qu elles soient beaucoup plus parfaites que celles que
le melange de quelque defaut fait eclater, toutefois, a
cause que le commun des hommes les remarque moin ,
on n a pas coutume de leur donner tant de louanges.
Outre cela, de_deux choses qui sont requises a la sa-
grsse ainsi decrite, a savoir <jue rentendomenl COM-
naisse tout ce qui est bien et que la volonte soit tou-
jours disposee a le suivre , il n y a que celle qui consiste
en la volonte que tous les hommes puissent egalement
avoir, d autant que 1 entendement de quelques-uns n est
pas si bon que celui des autres. Mais encore que ceux
qui n ont pas tant d esprit puissent etre aussi parfaite-
ment sages que leur nature le permet, et se rendre
tres-agreablcs a Dieu par leur vertu , si seulement ils
out toujours une ferme resolution de faire tout le bien
qu ils sauront", et de n omettre rien pour apprendre
celui qu ils ignorent; toutefois ceux qui avec une cons
tante volonte de bien faire et un soin tres-particulier
22 EP1TIIE
de s instruire out aussi un tres-excellent esprit , arrivent
saris doute a un plus haul degre de sagesse que les
autres. Et je vois que ces trois choses se trouvent tres-
parfaitement en Votre Altesse. Gar pour le soin qu elle
a eu de s instruire il parait assez de ce que ni les di
vertissements de la cour, ni la fac,on dont les prin
cesses ont coutume d etre nourries, qui les detournent
entierement de la connaissance des lettres, n ont pu
empecher que vous n ayez etudie avec beaucoup de soin
tout ce qu il y a de meilleur dans les sciences : et on
connait 1 excellence de votre esprit en ce que vous les
avez parfaitement apprises en fort peu de temps. Mais
j en ai encore une autre preuve qui m est particuliere ,
en ce que je n ai jamais rencontre personne qui ait si
generalement et si bien entendu tout ce qui est con-
tenu dans mes ecrits. Gar il y en a plusieurs qui les
trouvent tres-obscurs , meme entre les meilleurs esprits
et les plus doctes; et je remarque presque en tous que
ceux qui conc.oivent aisement les choses qui appar-
tiennent aux mathematiques ne sont nullement propres
a entendre celles qui se rapportent a la metaphysique,
et au contraire que ceux a qui celles-ci sont aisees ne
peuvent comprendre les autres : en sorte que je puis
dire avec verite que je n ai jamais rencontre que le
seul esprit de Votre Altesse auquel Tun et 1 autre fut
egalement facile; ce qui fait que j ai une tres-juste rai-
son de Testimer incomparable. Mais ce qui augmente
le plus mon admiration , c est qu une si parfaite et si
diverse connaissance de toutes les sciences n est point
en quelque vieux docteur qui ait employe beaucoup
A LA PRINCESSE ELISABETH. 2:
d annees a s instruire , mais en unc princesse encore
jcune et dont le visage represente mieux celui que les
poetes attribuent aux Graces que celui qu ils attribuent
aux Muses ou a la savante Minerve. Enfin je ne remarque
pas seulement en Votre Altesse tout ce qui est requis
do la part de 1 esprit a la plus haute et plus excellent
sagesse, mais aussi tout ce qui peut etre requis de la
part de la volonte ou des mceurs, dans lesquelles on
voit la magnanimite et la douceur jointes ensemble
avec un tel temperament que, quoique la fortune, en
vous attaquant par de continuelles injures, semble avoir
fait tous ses efforts pour vous faire changer d humeur,
elle n a jamais pu tant soit peu ni vous irriter ni vous
abattre. Et cette sagesse si parfaite m oblige a tant de
veneration , que non-seulement je pense lui devoir ce
livre, puisqu il traite de la philosophic qui en est 1 e-
tude, mais aussi je n ai pas plus de zele a philosopher,
c est-a-dire a tacher d acquerir de la sagesse, que
j on ai a etre,
Madame,
De Votre Altesse
Le tres-humble , tres-obeissant et tres-devot serviteur.
DESCARTES.
LES
PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE 1
PREMIERE PARTIE.
DES PRINCIPES DE LA CUNNAISSANCE HUMAINE.
Que pour examiner la \erit6 il est besoin , une Ibis en sa vie, de mettre toutes
choses en doute autant qu il se peut.
Commc nous avons ete enfants avant que d etre homines,
et que nous avons juge tantot bien et tan tot mal des choses
qui se sont presentees a nos sens lorsque nous n avions pas
encore 1 usage entier de notre raison , plusieurs jugemcnts
ainsi precipites nous empechent de parvenir a la connais-
sance de la verite, et nous previennent de telle sorte qu il
n y a point d apparence que nous puissions nous en deli-
vror, si nous n entreprenons de douter une fois en notre
1 Nous avons supprime dans les Principes de la philosophic une
^rande partie de ce qui concerne les sciences d observation. Les theories
de Descartes touchant 1 astronomie et quelques points des sciences phy
siques et naturelles ne sont plus au niveau des connaissances de notre
epoqne. Nous n en avons conserve que ce qui se rattache directement a
la philosophic memo de Descartes.
26 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
vie de toutes les choses ou nous trouverons le moindre
soupcon d incertitude * .
Qu il est utile aussi de considerer comme fausses toutes les choses dont on peut
douter.
II sera meme fort utile que nous rejetions comme fausses
toutes celles ou nous pourrons imaginer le moindre doute,
aiin que si nous en decouvrons quelques-unes qui, nonob-
stant cette precaution, nous semblent manifestement etre
vraies, nous fassions etat qu elles sont aussi tres-certaines
et les plus aisees qu il est possible de connaitre.
Que nous ne devons point user de ce doute pour la conduite de nos actions.
Cependant il est a remarquer que je n entends point (Hie
nous nous servions d une facon de douter si general e , sinon
lorsque nous commencons a nous appliquer a la contempla
tion de la verite. Car il est certain qu en ce qui regarde la
conduite de notre vie nous sommes obliges de suivre bien
souvent des opinions qui ne sont que vraisemblables , a
cause que les occasions d agir en nos affaires se passeraient
presque toujours avant que nous pussions nous delivrer de
tous nos doutes; et lorsqu il s en rencontre plusieurs de
telles sur un meme sujet, encore que nous n apercevions
peut-etre pas davantage de vraisemblance aux unes qu aux
autres , si 1 action ne souffre aucun delai , la raison veut
que nous en choisissions une, et qu apres 1 avoir choisie
nous la suivions constamment, de meme que si nous I avions
j ugee tres-certaine 2 .
1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme parlie, et premiere Medi
tation.
^ Voyez Discours de la Methode , troisieme partie ; Reponses aux qua-
triemes Objections ; Remarques sur la septieme Objection , et Abrepe
dcs six Meditations.
PREMIERE I ARTIE. 27
Pourquoi on peut douter de la vdrite des choses sensibles.
Mais, d autant quc nous n avons point maintenant d autre
.dessein que de vaquer a la recherche de la verite, nous
douterons en premier lieu si de toutes les choses qui sont
tombees sous nos sens , ou que nous avons jamais imaginees,
il y en a quelques-unes qui soient veritablement dans le
inonde, tant a cause que nous savons par experience que
nos sens nous out trompes en plusieurs rencontres, et qu il y
aurait de 1 imprudence de nous trop iier a ceux qui nous ont
trompes, quand meme ce n aurait ete qu une fois, com me
aussi a cause que nous songeons presque toujours en dor
mant, et que pour lors il nous semble que nous sen tons
vivement et que nous imaginons clairement une infinite de
choses qui ne sont point ailleurs, et que lorsqu on est
ainsi resolu a douter de tout, il ne reste plus de marque
par ou Ton puisse savoir si les pensees qui viennent en
songe sont plutot fausses que les autres 1 .
Pourquoi on peut aussi douter des demonstrations de mathematiques.
Nous douterons aussi de toutes les autres choses qui nous
ont semble autrefois tres-certaincs , meme des demonstra
tions de mathematiques et de leurs principes, encore que
d eux-memes ils soient assez manifestos, a cause qu il y a
des hommes qui se sont mepris en raisonnant sur de telles
matieres ; niais principalement parce que nous avons oui
din; que Dieu, qui nous a crees, peut faire tout ce qu il lui
plait, et que nous ne savons pas encore si peut-etre il n a
point voulu nous faire tels que nous soyons toujours trompes,
rneme dans les choses que nous pensons le mieux connaitre :
1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie ; et premiere Medi
tation.
28 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPH1E.
car, puisqu il a bien permis que nous soyons trompes quel-
quefois, ainsi qu il a etc deja remarque , pourquoi ne pour-
rait-il pas permettre que nous nous trompions toujours? Et
si nous voulons feindre qu un Dieu tout-puissant n est point
1 auteur de notrc etre , et que nous subsistons par nous-
niemes ou par quelque autre moyen ; de ce que nous sup-
poserons cet auteur moins puissant , nous aurons toujours
d autant plus de sujet de croire que nous ne somines pas si
parfaits que nous ne puissions etre continuellement abuses 1 .
Que nous avons un libre arbilre qui fait que nous pouvons nous abstenir de croiiv
les choses douteuses, et ainsi nous empScher d etre trompes.
Mais quand celui qui nous a crees serait tout-puissant, et
quand meme il prendrait plaisir a nous tromper, nous ne
laissons pas d eprouver en nous une liberte qui est telle que,
toutes les fois qu il nous plait , nous pouvons nous abstenir
de recevoir en notre croyance les choses que nous ne con-
naissons pas bien, et ainsi nous empecher d etre jamais
trompes 2 .
Que nous ne saurions douter sans fitre, et que cela est la premiere connaissance
certaine qu on peut acquerir.
Pendant que nous rejetons ainsi tout ce dont nous pou
vons douter le moins du monde, et que nous feignons
meme qu il est faux, nous supposons facilement qu il n y a
point de Dieu , ni de ciel , ni de terre , et que nous n avons
point de corps, mais nous ne saurions supposer de meme
que nous ne sommes point pendant que nous doutons de la
verite de toutes ces choses; car nous avons tant de repu
gnance a concevoir que ce qui pense n est pas veritablement
1 Voyez premiere Meditation.
2 Voyez quatrieme Meditation.
PREMIERE PARTIE. 29
aii meme temps qu il pense, que, nonobstant Unites les plus
extravagantes suppositions, nous ne saurions nous empecher
de croire que cette conclusion : Je pense , done je suis , ne
soit vraie , et par consequent la premiere et la plus certaine
qui se presente a celui qui conduit ses pensees par ordre 1 .
Qu on connait aussi ensuite la distinction qui cst entre Tame et le corps.
11 me semble aussi que ce biais est tout le meilleur que
nous puissions choisir pour connaitre la nature de 1 ame,
et qu elle est une substance entierement distincte du corps :
car, examinant ce que nous sommes, nous qui sommes per
suades maintenant qu il n y a rien hors de notre pensee qui
soit veritablement ou qui existe, nous connaissons manifes-
tement que, pour etre, nous n avons pas besoin d extension,
de figure , d etre en aucun lieu , ni d aucune autre semblable
chose que Ton peut attribuer au corps , et que nous sommes
par cela seul que nous pensons ; et par consequent que la
notion que nous avons de notre ame ou de notre pensee
precede celle que nous avons du corps, et qu elle est plus
certaine, vu que nous doutons encore qu il y ait aucun ;
corps an monde , et que nous savons certainement que nous
pensons 2 .
Ce que c est que penser.
Par le mot de penser, j entends tout ce qui se fait en
nous de telle sorte que nous 1 apercevons immediatemeiit
par nous-memes; c est pourquoi non-seulement entendre,
vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la meme chose ici
que penser. Car si je dis que je vois ou que je marche, et
que j infere de la que je suis : si j entends parler de Faction
1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie, et deuxieme Medi
tation.
2 Idem.
30 LES P1UNCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
qui se fait avcc mes yeux ou avec mes jambes , oette con
clusion n est pas tellement infaillible que jc n aie quelque
sujet d en douter, a cause qu il se pent faire que je pense
voir ou marcher, encore que je n ouvre point les yeux et
que je ne bouge de ma place ; car cela m arrive quelquefois
en dormant, et le meme pourrait peut-etre m arriver encore
(juc je n eusse point de corps : au lieu que si j entends
parler seulement de 1 action de ma pensee ou du sen
timent, c est-a-dire de la connaissance qui est en moi, qui
fait qu il me semblc que je vois ou que je marche, cette
meme conclusion est si absolument vraie que je n en puis
douter, a cause qu elle se rapporte a Fame, qui seule a la
faculte de sentir ou bien de penser en quelque autre facon
que ce soit 1 .
Qu il y a des notions d elles-memes si claires qu on les obscurcit en les voulant
definir a la fagon de l 6cole, et qu elles ne s acquierent point par 1 etude, mais
naissent avec nous.
Je n explique pas ici plusieurs autrcs termes dont je me
suis deja servi et dont je fais etat de me servir ci-apres;
car je ne pense pas que, parmi ceux qui liront mes ecrits,
il s en rencontre de si stupides qu ils ne puissent entendre
d eux-memes ce que ces termes signiiient. Outre que j ai
remarque que les philosophes , en tachant d expliquer par
les regies de leur logique des choses qui sont manifestes
d elles-memes , n ont rien fait que les obscurcir , et lorsque
j ai dit que cette proposition : Je pense, done je suis, est
la premiere et la plus certaine qui se presente a celui qui
conduit ses pensees par ordrc, je n ai pas pour cela nie
qu il ne fallut savoir auparavant ce que c est que pensee,
certitude, existence, et que pour penser il faut etre, et
Voyez deuxieme Meditation.
PREMIERE PARTIE. 31
autrcs choses semblables ; mais , a cause que ce sont la des
notions si simples que d elles-memes elles nc nous font avoir
la connaissance d aucune chose qui existe, je n ai pas juge
qu on en dut faire ici aucun denombrement.
romment nous pouvons plus clairement connaitre notre ame que notre corps.
Or, alin de savoir comment la connaissance que nous
avons de notre pensee precede celle que nous avons du
corps, et qu elle est incomparablement plus evidente, et
telle qu encore qu il ne fut point nous aurions raison de
conclure qu elle ne laisserait pas d etre tout ce qu elle est,
nous remarquerons qu il est manifesto, par une lumiere qui
est naturellement en nos ames, que le neant n a aucunes
qualites ni proprietes qui lui appartiennent , et qu ou nous
en apercevons quelques-unes il se doit trouver necessa ire-
men t une cliose ou substance dont elles dependent. Cette
meme lumiere nous montre aussi que nous connaissons
d autant rnieux une chose ou substance, que nous remar-
quons en elle davantage de proprietes : or il est certain que
nous en remarquerons beaucoup plus en notre pensee qu en
aucune autre cliose que ce puisse etre; d autant qu il n y a
rien qui nous fasse connaitre quoi que ce soil, qui ne nous *
fasse encore plus certainement connaitre notre pensee. Par
jxemple , si je me persuade qu il y a une terre a cause que
je la touche ou que je la vois : de cela meme, par une
lison encore plus forte, je dois etre persuade que ma pen-
est ou existe, a cause qu il se peut faire que je pense
mcher la terre encore qu il n y ait peut-etre aucune terre
mondc; et qu il n est pas possible que moi, c est-a-dire
ion ame, ne soit rien pendant qu elle a cctte pensee :
lous pouvons conclure le meme de toutes les autrcs choses
[ui nous vieiinent en la pensee, a savoir que nous, qui les
32 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
pensons, existons, encore qu elles soient peut-etre fausses
ou qu elles n aient aucune existence 1 .
D oii vient que tout le raonde ne la connait pas en oette facon.
Ceux qui n ont pas philosophe par ordre ont eu d autres
opinions sur ce sujet, parce qu ils n ont jamais distingue
assez soigneusement leur ame, ou ce qui pense, d avec le
corps, ou ce qui est etendu en longueur, largeur et protbn-
deur. Car encore qu ils ne fissent point difliculte de crohv
qu ils etaient dans le monde, et qu ils en eussent une assu
rance plus grande que d aucune autre chose, neanmoins,
comme ils n ont pas pris garde que pour eux, lorsqu il etait
question d une certitude metaphysique , ils devaient entendre
seulement leur pensee, et qu au contraire, ils ont mieux
aime croire que c etait leur corps qu ils voyaient de leurs
yeux, qu ils touchaient de leurs mains, et auquel ils attri-
buaient mal a propos la faculte de sentir , ils n ont pas
connu distinctement la nature de leur ame.
En quel sens on peut dire que si on ignore Dieu on ne peut avoir de connaissance
certaine d aucune autre chose.
Mais lorsque la pensee, qui se connait soi-meme en cette
facon , nonobstant qu elle persiste encore a douter des autres
choses, use de circonspection pour tacher d etendre sa con
naissance plus avant , elle trouve en soi premierement les
idees de plusieurs choses; et pendant qu elle les contemple
simplement, et qu elle n assure pas qu il y ait rien hors de
soi qui soit semblable a ces idees , et qu aussi elle ne le nie
pas, elle est hors de danger de se meprendre. Elle ren
contre aussi quelques notions communes dont elle compose
1 Voyez deuxieme Meditation.
PREMIERE P ARTIE. :W
des demonstrations qui la persuadent si absolument quYllr
nc saurait douter do leur verite pendant qu elle s y applique.
Par exempli 1 , flic a en soi les idees des nombres ct dcs
figures; die a aussi entre ses communes notions, que si on
ajoute des quantity s egales a d autres quantites egales, les
tous seront egaux , et beaucoup d autres aussi evidentes (jue
celle-ci, par lesquelles il est aise de demontrer que les trois
angles d un triangle sont egaux a deux droits, etc. Or tant
qu elle apercoit ces notions et 1 ordre dont elle a deduit cette
conclusion on d autres semblables , elle est tres-assuree de
leur verite; mais, comme elle ne saurait y penser toujours
avec tant d attention, lorsqu il arrive qu elte se souvient de
quelque conclusion sans prendre garde a 1 ordre dont elle
peut etre demontree, et que cependant elle pense que 1 Au-
teur de son etre aurait pu la creer de telle nature qu elle se
meprit en tout ce qui lui semble tres-evident , elle voit bien
qu elle a un juste sujet de se defier de la verite de tout ce
qu elle n apergoit pas distinctement, et qu elle ne saurait
avoir aucune science certaine jusques a ce qu elle ait connu
celui qui 1 a creee 1 .
Uu on peut ddmontrcr qu il y a un Dieu de cela seul que la ne cessite d etre
ou d exister ost comprise en la notion que nous avons de lui.
Lorsque par apres elle fait une revue sur les di verses
idees ou notions qui sont en soi, et qu elle y trouve <vl!c
d un Etre tout connaissant, tout-puissant et extremement
parlait, elle juge facilement, par ce qu elle apercoit en
cette idee, que Dieu, qui est cet Etre tout parfait, est ou
existe : car encore qu elle ait des idees distinctes de plu-
sieurs autres clioses, elle n y remarque rien qur 1 assuiv !
Fexistence de leur objet; au lieu qu elle apercoit en celle-ci,
1 Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie, et cinquieme Medi
tation.
DESCARTES T. II.
3-1 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
non pas seulement une existence possible, comme dans les
autres, mais une existence absolument necessaire et eter-
nelle. Et comme, de ce qu elle voit qu il est necessairement
compris dans 1 idee qu elle a du triangle que ses trois angles
soient egaux a deux droits , elle se persuade absolument que
le triangle a les trois angles egaux a deux droits ; de meme,
de cela seul qu elle apercoit que 1 existence necessaire et
eternelle est comprise dans 1 idee qu elle a d un Etre tout
parl ait, elle doit conclure que cet Etre tout parfait est ou
existe .
Que la necessit6 d etre n est pas ainsi comprise en la notion quo nous avons
des autres choses, mais seulement le pouvoir d etre.
Elle pourra s assurer encore mieux de la verite de cette
conclusion , si elle prend garde qu elle n a point en soi
1 idee ou la notion d aucune autre chose ou elle puisse re-
connaitre une existence qui soit ainsi absolument necessaire;
car de cela seul elle saura que 1 idee d un Etre tout parfait
n est point en elle par une fiction , comme celle qui repre-
sente une chimere, mais qu au contraire elle y est empreinte
par une nature immuable et vraie et qui doit necessairement
exister, parce qu elle ne peut etre concue qu avec une exis
tence necessaire.
Que les prejuges empe chent que plusieurs ne connaissent claircment cette
necessite d etre qui est en Dieu.
Notre ame ou notre pensee n aurait pas de peine a se
persuader cette verite, si elle etait libre de ses prejuges :
mais, d autant que nous sonimes accoutumes a distinguer
en toutes les autres choses 1 essence de Fexistence, et que
i Voyez Discours de la Methode, quatrieme partie, et cinquieme Medi
tation.
PREMIERE PA11TIE. IJ. i
nous pouvons ieindre a plaisir plusieurs idees des choses
qtii peul-elre n ont jaiuais etc et qui ne seront peul-etre
jamais; lorsque nous n elevens pas connne il i aut notre
esprit a la contemplation de cet Eire tout parfait, il se peut
faire que nous doutions si 1 idee que nous avons de lui n est
pas 1 une dc celles que nous tbignons quand bon nous
semble , ou qui sont possibles encore que 1 existence ne soit
pas necessairement comprise en leur nature.
Que d autant que nous concevons plus de perfection en une chose, d autant
devons-nous croire quo sa cause doit aussi etre plus parfait?.
De plus, lorsque nous faisons reflexion sur les diverses
idees qui sont en nous , il est aise d apercevoir qu il n y a
pas beaucoup de difference entre elles en tant que nous les
considerons simplement comme les dependances de notre
ame ou de notre pensee, mais qu il y en a beaucoup en
tant que 1 une represente une chose, et 1 autre une autre;
et meine que leur cause doit etre d autant plus parfaite que
ce qu elles representent de leur objet a plus de perfection.
Car tout ainsi que, lorsqu on nous dit que quelqu un a 1 idee
d une machine ou il y a beaucoup d artifice , nous avons
raison de nous enquerir comment il a pu avoir cette idee , a
savoir s il a vu quelque part une telle machine faite par un
autre, ou s il a appris la science des mecaniques, ou s il est
avantage d une telle vivacite d esprit que de lui-meme il ait
pu 1 inventer sans avoir rien vu de semblable ailleurs, a
cause que tout 1 artifice qui est represente dans 1 idee qu a
cet homme , ainsi que dans un tableau , doit etre en sa pre
miere et principale cause, non pas seulement par imitation,
mais en effet de la meme sorte ou d une facon encore plus
eminente qu il n est represents...
36 LES PIUNC1PES DE LA PHILOSOPHIE.
Qu on peut derechef demontrer par cela qu il y a un Dieu.
De meme, parce que nous trouvons en nous 1 idee d un
Dieu, ou d un Etre tout parfait, nous pouvons rechercher
la cause qui fait que cette idee est en nous; mais, apres
avoir considere avec attention combien sont immenses les
perfections qu elle nous represente, nous sommes contraints
d avouer que nous ne saurions la tenir que d un Etre tres-
parfait, e est-a-dire d un Dieu, qui est veritablement ou qui
existe, parce qu il est non-seulement manifeste par la lumiere
naturelle que le neant ne peut etre auteur de quoi que ce
soit, et que le plus parfait ne saurait etre une suite et une
dependance du moins parfait, mais aussi parce que nous
voyons par le moyeri de cette meme lumiere qu il est im
possible que nous ayons 1 idee ou 1 image de quoi que ce
soit, s il n y a en nous ou ailleurs un original qui com-
prenne en effet toutes les perfections qui nous sont ainsi
representees : mais comme nous savons que nous sommes
sujets a beaucoup de defauts, et que nous ne possedons pas
ces extremes perfections dont nous avons 1 idee, nous
devons conclure qu elles sont en quelque nature qui est
differente de la notre, et en effet tres-parfaite , c est-a-dire
qui est Dieu, ou du moins qu elles out ete autrefois en cette
chose, et il suit de ce qu elles etaient infinies qu elles y sont
encore * .
Qu encore que nous ne comprenions pas tout cc qui est en Dieu il n y a rien
toutefois que nous commissions si clairement comme ses perfections.
Je ne vois point en cela de difficulte pour ceux qui out
accoutume leur esprit a la contemplation de la Divinite, et
qui out pris garde a ses perfections infinies ; car encore que
* Voyez troisieme Meditation.
I REMIEP.K PARTIE. 37
nous ne les comprenions pas, parce que la nature do 1 infmi
est telle que des pensees fmies ne le sauraient comprendre,
nous les concevons neanmoins plus clairement et plus dis-
tinctement que les choses materielles, a cause qu etant plua
simples et n etant point limitees ee que nous en concevons
est beaucoup moins confus. Aussi il n y a point de specula
tion qui puisse plus aider a perfectionner notre entendement
et qui soit plus importante que celle-ci, d autant que la
consideration d un objet qui n a point de bornes en ses per
fections nous comble de satisfaction et d assurance.
Que nous ne sommes pas la cause de nous-mfimes , mais que c est Dieu, et que
par consequent il y a un Dieu.
Mais tout le monde n y prcnd pas garde comme il faut ,
et parce que nous savons assez, lorsque nous avons une
idee de quelque machine ou il y a beaucoup d artifice, la
facon dont nous 1 avons cue, et que nous rie saurions nous
souvenir dc memo quand 1 idee que nous avons d un Dieu
nous a etc communiques de Dieu, a cause qu elle a tou-
jours ete en nous , il faut que nous fassions encore cette
revue, et que nous recherchions quel est done 1 auteur de
notre ame ou de notre pensee qui a en soi 1 idee des per
fections infmies qui sont en Dieu : parce qu il est evident
que ce qui connait quelque chose de plus parfait que soi
ne s est point donne 1 etre, a cause que par meme moyen
il se serai t donne toutes les perfections dont il aurait eu
connaissance ; et par consequent qu il ne saurait subsister
par aucun autre que par celui qui possede en effet toutes
ces perfections, c est-a-dire qui est Dieu 1 .
Voyez Iroisieme Meditation.
38 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
Que la seule durde de notre vie suflH pour d6montrer que Dicu cst.
Je ne crois pas que Ton puisse douter de la verite de
cette demonstration, pourvu qu on prenne garde a la nature
du temps on de la duree de notre vie : car, etant telle que
ses parties ne dependent point les unes des autres et n exis-
tent jamais ensemble; de ce que nous sommes maintenant,
il ne s ensuit pas necessairement que nous soyous un mo
ment apres, si quelque cause, a savoir la meme qui nous a
produits, ne continue a nous produire, c est-a-dire ne nous
conserve : et nous connaissons aisement qu il n y a point
de force en nous par laquelle nous puissions subsister ou
nous conserver un seul moment, et que celui qui a tant de
puissance qu il nous fait subsister hors de lui et qui nous
conserve doit se conserver soi-meme, ou plutot n a besoin
d etre conserve par qui que ce soit, et cnfin qu il est Dion.
Qu en connaissant qu il y a un Bieu, en la facon ici expliquce , on connait aussi
tous ses attributs , autant qu ils peuvent 6 tre connus par la scule lumiere natu-
relle.
Nous recevons encore cet avantagc, en prouvaiit de cette
sorte 1 existence de Dieu, que nous connaissons par meme
moyen ce qu il est, autant que le permet la faiblesse de
notre nature; car, faisant reflexion sur 1 idee que nous
avons naturellement de lui, nous voyons qu il est eterncl,
tout connaissant, tout-puissant, source de toute bonte et
verite, createur de toutes choses, et qu enfm il a en soi
tout cc en quoi nous pouvons recormaitre quelque per
fection iniinie ou bien qui n est bornee d aucune imperfec
tion J .
Voyez troisieme Meditation.
PREMIERE PARTIE. 39
Que Dieu n est point corporcl , et ne connait point par 1 aide des sens comme
nous, ct n est point auteur du p6che.
Car il y a dos clioscs dans le mondc qui sont limitees,
et en quelque facon imparfaites , encore que nous remar-
([iiions en elles quelques perfections; mais nous concevons
aisement qu il n est pas possible qu aucunes de celles-la
^oieiit en Dieu : ainsi , parce que I cxtension constitue la
nature du corps, et que ce qui est etendu pout etre divise
en plusieurs parties, et que cela marque du defaut, nous
concluons que Dieu n est point un corps. Et bien que ce
soit un avantagc aux liommes d avoir des sens, neanmoins,
a cause que les sentiments se font en nous par des impres
sions qui viennent d ailleurs, et que cela temoigne de la
dependance, nous concluons aussi quo Dieu n en a point;
mais qu il entend et veut, non pas encore comme nous par
des operations aucunement differentes, mais que toujours
par line meme ct Ires-simple action i! entend, vent et fait
tout, c est-a-dire toutes les choses qui sont en diet. Car il
ne veut point la malice du peclie, parce qu elle n est rien.
Qu apres avoir connu que Dieu est, pour passer a la connaissance des creatures,
il se faut souvenir que notre. entendement est fini, et la puissance de Dieu
infinie.
AJH-CS avoir ainsi connu que Dieu existe et qu il est 1 au-
teur de tout ce qui est ou qui peut etre, nous suivrons sans
doute la meilleure methode dont on se puisse servir pour
decouvrir la verite si, de la connaissance que nous avons
de sa nature, nous passons a 1 explication des choses qu il
a creees, et si nous essayons de la deduire en telle sorte des
notions qui sont naturellement en nos ames, que nous ayons
une science parfaite, c est-a-dire que nous connaissions les
diets par leurs causes. Mais, aiin quo nous puissions Ten-
tO LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE.
treprcndre avec plus de surete, toutes les fois quo nous
voudrons examiner la nature de quelque chose nous nous
souviendrons que Dieu, qui en est 1 autcur, est inlini, et
que nous sommes entierement finis.
Et qu il faut croire tout ce que Dieu a revele , encore qu il soil au-dessus de la
portee de noire esprit.
Tellement que s il nous fait la grace de nous reveler, ou
bien a quelques autres , des choses qui surpassent la portee
ordinaire de notre esprit, telles que sont les mysteres de
rincarnation et de la Trinite, nous ne ferons point difficulte
de les croire, encore que nous ne les entendions peut-etre
pas bien clairement. Car nous ne devons point trouver
etrange qu il y ait en sa nature, qui est immense, et en
ce qu il a fait, beaucoup de choses qui surpassent la capa-
cite de notre esprit.
Uu il ne faut point tacher de comprendre Finlini , mais seulement penser que tout
ce en quoi nous ne trouvons aucunes borncs est indefini. -.
Ainsi nous ne nous embarrasserons jarnais dans les dis
putes de rinlini ; d autant qu il serait ridicule que nous, qui
sommes finis, entreprissions d en determiner quelque chose,
et par ce moyen le supposer lini en tachant de le com
prendre ; c est pourquoi nous ne nous soucierons pas de
repondre a ceux qui demandent si la moitie d une ligne
infinie est infinie, et si le nombre inlini est pairounon pair,
et autres choses semblables, a cause qu il n y a que ceux
qui s iniaginent que leur esprit est infmi qui semblent devoir
examiner telles difficultes. Et, pour nous, en voyant des
choses dans lesquelles , selon certains sens , nous nc remar-
quons point de limites, nous n assurerons pas pour cela
qu elles soient infmies , mais nous les estimerons seulement
PREMIERE P ARTIE. 41
indelinies. Ainsi , parce que nous ne saurions imaginer line
etendue si Brando que nous ne concevions en meine temps
qu il y en pent avoir une plus grande, nous dirons que
lY tenduc des choses possibles est indefinie; et parce qu on
ne saurait diviser un corps en des parties si petites que
chacune de ces parties ne puisse etre divisee en d autres
plus petites, nous penserons que la quantite peut etre divisee
en des parties dont le nombre est indefini ; et parce que
nous ne saurions imaginer tant d etoiles que Dieu n en
puisse cre er davantage, nous supposerons que leur nombre
est indefini, et ainsi du rested
Quelle difference il y a entre indefini et inftni.
Et nous appellerons ces choses indetinies plutot qu inii-
nies, alin de reserver a Dieu seul le noni d iniini; tant a
cause quo nous ne remarquons point de bornes en ses per
fections, comme aussi a cause (jue nous somines tres-assures
qu il n y en peut avoir. Pour ce qui est des autres choses,
nous savons qu elles ne sont pas ainsi absolument partaites,
parce qu encore que nous y remarquions quelquefois des
proprietes qui nous semblent n avoir point de limites, nous
ne laissons pas de connaitre que cela procede du defaut de
notre entendement, et non point de leur nature.
Uu il ne faut point examiner pour quelle fin Dieu a fait chaque chose, mais seu-
lement par quel moyen il a voulu qu elle fut produite.
Nous ne nous arreterons pas aussi a examiner les fins que
Dieu s est [troposees en creant le monde, et nous rejetterons
entierenient de notre philosophic la recherche des causes
1 Voyez Reponses aux cinquiemes Objections.
42 LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE.
finales { ; car nous ne devons pas tant presumer de nous-
memes, quc de croire que Dieu nous ait voulu faire part de
ses conseils : mais, le considerant comme Fauteur de toutes
choses, nous tacherons seulement de trouver, par la faculte
de raisonncT qu il a mise en nous, comment celles que
nous apercevons par 1 entremise de nos sens out pu etre
produites; et nous serons assures, par ceux de ses attributs
dont il a voulu que nous ayons quelque connaissance , que
ce que nous aurons une fois apercu clairemcnt et distincte-
ment appartenir a la nature de ces choses a la perfection
d etre vrai.
Que Dieu n cst point la cause de nos erreurs.
Et le premier de ses attributs qui semble devoir etre ici
considere, consiste en ce qu il est tres-veritable et la source
de toute lumiere, de sorte qu il n est pas possible qu il nous
trompe, c est-a-dire qu il soit directement la cause des erreurs
aimjuelles nous sommes sujets, et que nous experimentons
en nous-memes; car encore ({ue 1 adressc a pouvoir trom-
per semble etre une marque de subtilite d esprit entre les
homines, neanmoins jamais la volonte de tromper ne pro-
cede que de malice ou de crainte et de faiblesse, et par
consequent ne peut etre attribute a Dieu.
Et quo par consequent tout cela est vrai que nous connaissons clairement tre vrai,
ce qui nous delivre des doutes ci-dessus proposes.
D oii il suit que la faculte de connaitre qu il nous a don-
nee, que nous appelons lumiere naturelle, n/apercoit jamais
aucun objet qui ne soit vrai en ce qu elle en apercoit, c est-
a-dire en ce qu elle en connait clairement et distinctement;
1 Voyez quatrieme Meditation.
PREMIERE PARTI E. W
parce que nous aurions sujet de croirc quo Dieu serai t trom-
pcur, s il nous 1 avail donnee telle que nous prissions le faux
pour le vrai lorsque nous en usons bien. Et cette conside
ration seule nous doil delivrer de ce doute hyperbolique ou
nous avons ete pendant que nous ne savions pas encore si
celui qui nous a crees avait pris plaisir a nous faire tels,
quo nous fussions trompes en toutes les clioses qui , nous
scmltlont tres-claires. Elle nous doit servir aussi contre
toutes les autres raisons que nous avions de douter, et que
j ai alleguees ci-dessus; meme les verites de mathematiques
ne nous scront plus suspectes, a cause qu elles sont tres-evi-
<lentes; ct si nous apercevons quelque chose par nos sens, soil
en veillant, soit en dormant, pourvu que nous separions ce
qu il y aura de clair et de distinct en la notion que nous au-
rons de cette chose de ce qui sera obscur et confus, nous
pourrons facilement nous assurer de ce qui sera vrai. Je ne
m etends pas ici davantage sur ce sujet parce que j en ai
amplement traite dans les Meditations de ma metaphysique,
et ce qui suivra tantot servira encore a 1 expliquer mieux.
Que nos crreurs au regard de Dieu ne sont que des negations, mais au regard
nous sont des privations ou des dcfauts.
Mais parce qu il arrive que nous nous meprenons souvent,
quoique Dieu ne soit pas trompeur; si nous desirous recher-
cher la cause de nos erreurs, et en decouvrir la source, afin
de les corriger, il faut que nous prenions garde qu elles ne
dependent pas taut de notre entendement comme de noire
volonte, et qu elles ne sont pas des choses ou des substances
qui aient besoin du concours acluel de Dieu pour etre pro-
duites : en sorte qu elles ne sont a son egard que des
negations, c est-a-dire qu il ne nous a pas donne tout ce
qu il pouvait nous donner, et que nous voyons par meme
H LES PRIXCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
moyen qu il n etait point term do nous donner ; au lieu qu a
notre egard elles sont cles defauts et dos imperfections 1 .
voUw
U ott .
Qu il n y a en nous que deux sortes de pense es, a savoir la perception de
1 entendement et 1 action de la volonte.
Car toutes les facons de penser que nous remarquons en
nous peuvent etre rapportees a deux generales, dont Tune
consiste a apercevoir par 1 entendement, 1 autre a se deter
miner par la volonte. Ainsi sentir , imaginer et meme con-
cevoir des choses purement intelligibles , ne sont que des
facons differentes d apercevoir ; mais desirer, avoir de 1 aver-
sion , assurer , nier , douter , sont des facons differentes de
YOU loir.
Que nous ne nous trompons que lorsque nous jugeons de quelque chose qui ne
nous est pas assez connue.
Lorsque nous apercevons quelque chose, nous ne sommes
pas en danger de nous meprendre si nous n en jugeons en
aucune facon; et quand meme nous en jugerions, pourvu
que nous ne donnions notre consentement qu a ce que nous
connaissons clairement et distinctement devoir etre compris
en ce dont nous jugeons, nous ne saurions non plus faillir;
mais ce qui fait que nous nous trompons ordinairement est
que nous jugeons bien souvcnt encore que nous n ayons
pas une connaissance bien exacte de ce dont nous ju
geons.
Que la volonte aussi bien que 1 entendement est requise pour juger.
J avoue que nous ne saurions juger de rien si notre en-
tendement n y intervient, parce qu il n y a pas d apparence
Voyez quatrieme Meditation.
PREMIERE PARTIE.
que notre volonte se determine sur ce quc notiv
ment n apercoit en aucune facon; mais comme la volonte
est absolumeut necessaire alin que nous donnioiis noliv
consenteinent a ce que nous avons aucuncmcnt apercu , et
qu il n est pas necessaire pour faire un jugement tol quel
quo nous ayons une connaissance entiere et partaito, de la
vient que bien sou vent nous donnons notre consentement
a des choses dont nous n avons jamais eu qu une connais
sance fort contuse.
Qu elle a plus d etendue que lui , et que de la viennent nos erreurs.
De plus , 1 entendement ne s etend qu a ce pen d objets
qui se presentent a lui; et sa connaissance est toujours fort
limitee : au lieu que la volonte en quelque sens pent sem-
bler infinic , parce que nous n apercevons rien qui puisse
rtiv 1 objet de quelque autre volonte, meme de cette im
mense qui est en Dieu, a quoi la notre ne puisse aussi s e-
tendre : ce qui est cause que nous la portons ordinairement
au-dela de ce que nous connaissons clairement et distincte-
inent : et lorsque nous en abusons de la sorte, ce n est pas
merveille s il nous arrive d(^ nous meprendre.
Lesquelles ue peuverit 6tre imputees a Dieu.
Or quoique Dieu ne nous ait pas donne un entendement
tout connaissant, nous ne devons pas croire pour cela qu il
soit 1 auteur de nos erreurs, parce que tout entendement
rive est ihii , et qu il est de la nature de 1 entendement fini
de n etre pas tout connaissant.
Que la principale perfection de 1 homme est d avoir un libre arbitre , et que c est
ce qui le rend digne de louange ou de blame.
Au contraire, la volonte etant de sa nature tres-etendue,
ce nous est un avantage tres-grand de pouvoir agir par son
i J LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPH1E.
moyen, c est-a-dire librcment; en sorte que nous soyons
tellement les maitres de nos actions, que nous sommes
dignes de louange lorsque nous les conduisons bien : car
tout ainsi qu on ne donne point aux machines qu on voit se
mouvoir en plusieurs facons diverses, aussi justement qu on
saurait desirer, des louanges qui se rapportent veritable-
mcnt a elles, parce que ces machines ne representent au-
cune action qu elles ne doivent faire par le moyen de leurs
ressorts, et qu on en donne a 1 ouvrier qui les a faites, parce
qu il a eu le pouvoir et la volonte de les composer avec
tant d artifice; de meme on doit nous attribuer quelque
chose de plus de ce que nous choisissons ce qui est vrai,
lorsque nous le distinguons d avec le faux, par une determi
nation de notre volonte, que si nous y etions determines et
contraints par un principe etranger.
Quo nos errcurs sont des defauts de notre fac,on d agir, mais non point de notrc
nature ; et que les fautes des sujets peuvent souvent etre attributes aux autres
maitres , mais non point a Dieu.
II est bien vrai que toutes les fois que nous faillons il y a
du deiaut en notre facon d agir ou en 1 usage de notre li-
berte; mais il n y a point pour cela de defaut en notre na
ture, a cause qu elle est toujours la meme quoique nos
jugements soient vrais ou faux. Et quand Dieu aurait pu
nous donner une connaissance si grande que nous n eussions
jamais ete sujets a faillir, nous n avons aucun droit pour
cela de nous plaindre de lui ; car encore que parmi nous
celui qui a pu empecher un mal et ne 1 a pas empeche en
soit blame et juge comme coupable, il n en est pas de
meme a 1 e gard de Dieu, d autant que le pouvoir que les
homines ont les uns sur les autres est institue afin qu ils
empechent de mal faire ceux qui leur sont iriferieurs , et
que la toute-puissance que Dieu a sur I uiiivers est tres-
absolue et tres-libre. G est pourquoi nous devons le remer-
PREMIERE PARTIE. 47
cicr des l)icns qu il nous a f aits, et 11011 point nous plaindre
de ce qu il nc nous a pas avantages de ceux que nous con-
naissons qui nous manquent et qu il aurait peut-etre pu nous
departir.
Que la libci te dc notre volonte se connait sans preuve, par la seulc experience
que nous en avons.
An reste il cst si evident que nous avons une volonte
libre, qui pent donncr son consentement ou ne le pas
dormer quand bon lui seinble, que cela peut etre compte
pour une de nos plus communes notions. Nous en avons
eu ci-devant une preuve bien claire ; car au memo temps
que nous doutions de tout, et que nous supposions meme
que celui qui nous a crees employait son pouvoir a nous
tromper en toutes facons, nous apercevions en nous une
liberte si grande, que nous pouvions nous empecher de
croire ce que nous ne commissions pas encore parfaitement
bien. Or ce que nous apercevions distinctement , et dont
nous ne pouvions douter pendant uric suspension si gene-
rale, est aussi certain qu aucune autre chose que nous puis-
sions jamais connaitre.
Que nous savons aussi tres-certainement quo Dieu a preoi donne toutes choses.
Mais a cause que ce que nous avons depuis connu de
Dieu nous assure que sa puissance est si grande que nous
lerions un crime de penser que nous cussions jamais ete ca-
pables de (aire aucune chose qu il ne 1 eut auparavant or-
donnee, nous pourrions aisement nous embarrasser en des
difficultes tivs-grandes si nous entreprenions d accorder la
liberte de notre volonte avec ses ordonnances, et si nous
tachions de comprendre, c est-a-dire d embrasser et comme
limiter avec notre entendemerit , toute 1 etendue de notre
libre arbitre et 1 ordrc de la Providence eternelle.
Y.S,
iS LES PR1NGIPES DE LA PHILOSOPHIE.
(Comment on peut accorder notre libre arbitre avec la preordination divine.
Au lieu que nous n aurons point du tout de peine a nous
en delivrer si nous remarquons que notre pensee est iinie,
et que la toute-puissance de Dieu, par laquelle il a non-
seulement connu de toute eternite ce qui est ou qui peut
etre, mais il 1 a aussi voulu, est intinie. Ce qui fait que nous
avons bien assez d intelligence pour connaitre clairement et
distinctement que cette puissance est en Dieu, mais que
nous n en avons pas assez pour comprendre tellement son
etendue que nous puissions savoir comment elle laisse les
actions des homines entitlement libres et indeterminees; et
que d autre cc A >te nous sommes aussi tellement assures de la
liberte et de [ indifference qui est en nous , qu il n y a rien
que nous coimaissions plus clairement : de facon que la toute-
puissance de Dieu ne nous doit point empecher de la croire.
Car nous aurions tort de douter de ce que nous apercevons
interieurement et que nous savons par experience etrc en
nous, parce que nous ne comprenons pas une autre
nous savons etre incomprehensible de sa nature.
Comment encore que nous ne voulions jamais faillir, c est neanmoins par notre
volonte que nous faillons.
Mais, parce que nous savons que 1 erreur depend de notre
volonte, et que personne n a la volonte de se tromper, on
s etonnera peut-etre qu il y ait de 1 erreur en nos jugements.
Mais il taut rcmarquer qu il y a bien de la difference entre
vouloir etre trompe et vouloir donner son consentement a
des opinions qui sont cause que nous nous trompons quel-
(|uefois. Car encore qu il n y ait personne qui veuille expresse-
ment se meprendre, il ne s en trouve presqtie pas un qui ne
veuille donner son consentement a des choses qu il ne connait
pas distinctement; et meme il arrive souventque c est ledesir
PREMIERE PARTIE. *49
de connaitre la verite qui fait quo ceux qui ne savcnt pas
1 ordre qu il taut tenir pour la rcchercher manqucnt de la
trouver et se trompent, a cause qu il les incite a precipiter
leurs jugements , et a prendre des choses pour vraics , des-
quelles ils n ont pas assez de connaissance.
Que nous ne saurions faiilir en ne jugeant que des choses que nous apercevons
clairement et distinctement.
Mais il est certain que nous ne prendrons jamais le faux
pour le vrai tant que nous ne jugerons que de ce que nous
apercevons clairement et distinctement; parce que Dieu
n etant point trompeur, la faculte de connaitre qu il nous a
donnee ne saurait faiilir, ni meme la faculte de vouloir,
lorsque nous ne 1 etendons point au-dela de ce que nous
connaissons. Et quand meme cette verite n aurait pas ete
demontree, nous sommes naturellement si enclins a donner
notre consentement aux choses que nous apercevons mani-
festement, que nous n en saurions douter pendant que nous
les apercevons de la sorte.
Que nous ne saurions que mal juger de ce que nous n apercevons pas clairement,
bien que notre jugement puisse 6tre vrai, et que c est souvent notre raemoire
qui nous trompe.
II est aussi tres-certain que toutes les Ibis que nous approu-
rons quelque raison dont nous n avons pas une connaissance
ien exacte, ou que nous nous trompons, ou si nous trouvons
verite, connne ce n est que par liasard, que nous ne sau-
ions etre assures de 1 avoir rencontree , et ne saurions sa-
)ir certainernent que nous ne nous trompons point. J avoue
[u il arrive rarement que nous jugions d une chose en meme
imps que nous remarquons que nous ne la connaissons pas
>sez distinctement; a cause que la raison naturellement
>us dicte que nous ne devons jamais juger de rien que de
DESCARTES T. II. 4
50 LES PRINC1PES DE LA PHILOSOPHIE.
cc quc nous connaissons distinctement avant que do j tiger.
Mais nous nous trompons souvcnt parcc que nous presu-
mons avoir autrefois connu plusieurs choscs, et que tout
aussitot qu il nous en souvient nous y donnons notre con-
sentement, cle meme que si nous les avions suffisarament
examinees, bien qu en effet nous n en ayons jamais eu une
connaissance bien exacte.
Ce que c est qu unc perception claire et distincte.
II y a memo cles personnes qui en toute lour vie n aper-
coivent rien comme il faut pour en bien jugcr; car la con
naissance sur laquelle on peut etablir un jugcment indubitable
doit etre non-seulement claire, mais aussi distincte : j appelle
claire celle qui est presente et manifesto a un esprit attcntif ,
de meme que nous disons voir clairement les objets lors-
qu etant presents a nos yeux ils agissent assez fort sur eux
et qu ils sont disposes a les regarder; et distincte celle qui
est tellement precise et differente de toutes les autres, qu elle
ne comprend en soi que ce qui parait manifestement a ce-
lui qui la considere comme il faut,
Qu elle peut tre claire sans etre distincte , mais non au contraire.
Par exemple lorsque quelqu un sent une douleur cuisante,
la connaissance qu il a de cette douleur est claire a son
egard, et n est pas pour cela toujours distincte, parce qu il la
contend ordinairement avec le faux jugement qu il fait sur
la nature de ce qu il pense etre en la parlie blessee, qu il
croit etre semblable a 1 idee ou au sentiment de la douleur
qui est en sa pensee, encore qu il n apercoive rien claire
ment que le sentiment ou la pensee confuse qui est en lui.
Ainsi la connaissance peut quelquefois etre claire sans etir
distincte, mais elle ne peut jamais etre distincte qu elle ne
soil claire par meme moyen.
PREMIERE PARTIE. 51
QUC pour oter les prejuges de notre enfance il faut considerer ce qu il y a dc
clair en chacunc de nos premieres notions.
Or, pendant nos premieres annees, notre ame ou notre
peiisee etait si fort offusquee du corps, qu elle ne eonnais-
sait rien distinctement, bien qu elle apercut plusieurs choses
assez clairement; et parce qu elle ne laissait pas de faire
cependant une reflexion telle quelle sur les choses qui se
presentaicnt, et d en juger temerairement , nous avons rem-
pli notre memoire de beaucoup de prejuges, dont nous n en-
treprenons presque jamais de nous delivrer, encore qu il
soit tres-certain que nous rie saurions autrement les bien
examiner. Mais alin que nous puissions maintenant nous
en delivrer sans beaucoup de peine , je ferai ici un denom-
brement de toutes les notions simples qui composent nos
pensees , et separerai ce qu il y a de clair en chacune d elles,
et ce qu il y a d obscur ou en quoi nous pouvons faillir.
Que tout ce dont nous avons quelque notion est considere comme une chose ou
comme une verite : et lo denombrement des choses.
..
Je distingue tout ce qui tombe sous notre connaissance
en deux genres : le premier contient toutes les choses qui out
quelque existence; et 1 autre, toutes les verites qui ne sont
rien hors de notre pensee. Touchant les choses, nous avons
premi&rement certaines notions generates qui se peuvent
rapporter a toutes, a savoir celles que nous avons de la
substance , de la duree , de 1 ordre et du nombre , et
peiil-f tiv MUSS I (juelques autres : puis nous en avons aussi
de plus particulieres , qui servent a les distinguer. Et la
principale distinction que je remarque entre toutes les
choses creees est que les unes sont intellectuelles , c est-
a-dire sont des substances intelligentes, ou bien des pro-
prietes qui appartiennent a ces substances; et les autres
,
; ,
- -
/
52 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
sont corporelles, c est-a-dire sont des corps, ou bien des
proprietes qui appartiennent au corps. Ainsi 1 entendement,
la volonte, et toutes les facons de connaitre et de vouloir,
appartiennent a la substance qui pense; la grandeur, ou
1 etendue en longueur, largeur et profondeur , la figure , le
mouvement, la situation des parties et la disposition qu elles
ont a etre divisees, et telles autres proprietes , se rapportent
au corps. II y a encore outre cela certaines choses que nous
experimentons en nous-memes qui ne doivent point etre
attributes a Tame seule, ni aussi au corps seul, mais a 1 e-
troite union qui est entre eux , ainsi que j expliquerai ci-
apres : tels sont les appetits de boire et de manger, etc.,
comme aussi les emotions ou les passions de Fame qui ne
dependent pas de Fa pensee seule, comme 1* emotion a la
colere, a la joie , a la tristesse, a 1* amour, etc.; tels sont,
enfin, tous les sentiments, comme la douleur, le chatouille-
ment, la lumiere, les couleurs, les sons, les odeurs, le gout,
la chaleur, la durete, et toutes les autres qualites qui ne
tomberit que sous le sens de I attouchement.
Que les verite s ne peuvent ainsi tre denombrees, et qu il n en est pas besoin.
Jusques ici j ai denombre tout ce que nous connaissons
comme des choses, il reste a parler de ce que nous connais
sons comme des verites. Par exemple lorsque nous pensons
qu on ne saurait faire quelque chose de rien, nous ne croyoris
point que cette proposition soit une chose qui existe ou la
propriete de quelque chose, mais nous la prenons pour
une certaine verite eternelle qui a son siege en notre pense*e ,
et que Ton nomme une notion commune ou une maxime :
tout de meme quand on dit qu il est impossible qu une meme
chose soit et ne soit pas en meme temps , que ce qui a etc
fait nc peut n etre pas fait, que celui qui pense ne peut
manquer d etre ou d exister pendant qu il pense, ct quantite
PREMIERE PARTIE. o3
d autres scmblabcs, cc sont sculcmcnt des ve rite s, et non
pas des clioses qui soicnt hors dc notre pensee, ct il y en
a un si grand nombre de telles qu il serait malaise de les
denombrer , mais aussi n est-il pas necessaire, parce que nous
ne saurions manquer de les savoir lorsque 1 occasion se pre-
sente de pcnscr a olles, et que nous n avons point de pre-
juges qui nous aveuglent.
Que toutes ces ve"rites peuvent etre clairement apcrgues ; mais non pas de tous,
& cause des pre"juges.
Pour ce (jui est des verites qu on nomine des notions
communes, il est certain qu elles peuvent etre connues de
plusieurs tres-clairement et tres-distinctement, car autre-
ment elles ne meriteraient pas d avoir ce nom; mais il est
vrai aussi qu il y en a qui le meritent au regard de quelques
personnes, ct qui ne le meritent point au regard des autres
a cause qu elles ne leur sont pas assez evideiites : non pas
que je croie que la faculte de connaitre qui est en quelques
homines s etende plus loin que celle qui est communement \J
en tous ; mais c est plutot qu il y a des personnes qui out
imprime de longue main des opinions en leur creance, qui
etant contraires a quelques-unes de ccs verites empechent
qu ils ne les puissent apercevoir, bien qu elles soient fort
manifestes a ceux qui ne sont point ainsi preoccupes.
Ce que c est quo la substance; ct que c est un nom qu on ne peut attribucr a Dieu
et aux creatures en m6me sens.
Pour ce qui est des choses que nous considerons comme
ayant quelquc existence, il est besoin que nous les exami-
nions ici 1 une apres 1 autre, afm de distinguer ce qui est
obscur d avec ce qui est evident en la notion que nous avons
de chacunc. Lorsque nous concevons la substance , nous con-
cevons seulement une chose qui existe en telle fagon qu elle
oi LES PIUNCIPES DE LA PHILOSOPH1E.
n a besoin que de soi-meme pour cxister. En quoi il peut y
avoir de 1 obscurite touchant 1 explicatioii de ce mot : N" avoir
besoin que de soi-me me; car, a proprement parler, il n y a
que Dieu qui soit tel, et il n y a aucune chose creee qui
puisse exister un seul moment sans etre soutenue et consent 1 *-
par sa puissance. C est pourquoi on a raison dans 1 ecole de
dire que le nom de substance n est pas univoque au regard
de Dieu et des creatures, c est-a-dire qu il n y a aucune si
gnification de ce mot que nous concevions distinctement ,
laquelle convienne en meme sens a lui et a elles; mais
parce qu entre les choses creees quelques-unes sont de telle
nature qu elles ne peuvent exister sans quelques autres : nous
les distinguons d avec celles qui n ont besoin que du concours
ordinaire de Dieu, en Dominant celles-ci des substances, et
celles-la des qualites ou des attributs de ces substances.
Qu il peut etre attribue a 1 ame et au corps en mgnie sens, et comment on connait
la substance.
Et la notion que nous avons ainsi de la substance creee se
rapporte en meme facon a toutes, c est-a-dire a celles qui
sont immaterielles comme a celles qui sont materielles ou
corporelles; car pour entendre que ce sont des substances
il faut seulement que nous apercevions qu elles peuvent
exister sans Faide d aucune chose creee. Mais lorsqu il est
question de savoir si quelqu une de ces substances ex isle
veritablement, c est-a-dire si elle est a present dans le monde ,
ce n est pas assez qu elle existe en cettc facon pour faire que
nous 1 apercevions : car cela seul ne nous decouvre rien (jui
excite quelque connaissance particuliere en notre pensee, il
faut outre cela qu elle ait quelques attributs que nous puissions
remarquer; et il n y en a aucun qui ne suffise pour cet cilet,
& cause que 1 une de nos notions communes est quo le ne ant
ne peut avoir aucuns attributs, ni proprietes ou qualites :
c est pourquoi, lorsquon en rencontre quelqu un, on a
PREMIERE PARTIE. 55
raisoH dc conclure qu il cst 1 attribut do quelquc substance,
ct que cette substance existe.
Que chaque substance a un attribut principal, et quo cclui de 1 ame est la pensee,
comme 1 cxtension est celui du corps.
Mais encore que tout attribut soit suffisant pour faire con-
naitre la substance, il y en a toutetbis un en cliacune <|ui
ecmstitue sa nature et son essence, et de qui tons les ant res
dependent. A savoir : 1 etendue en longueur, largeur et
protbndeur, constitue la nature de la substance corporelle;
et la pensee constitue la nature de la substance qui pense.
Car tout ce que d ailleurs on peut attribuer au corps presup
pose de 1 etendue, et n est qu une dependance de cc qui est
elendu; de ineme, toutes les proprietes que nous trouvons
en la chose qui pense ne sont que des facons differentes de
penser. Ainsi nous ne saurions concevoir, par cxemple, de
figure si ce n est en une chose etendue, ni de mouvement
qu en un espace qui est etendu ; ainsi I imagination, le sen
timent et la volonte dependent telleraent d une chose qui
pense que nous ne les pouvons concevoir sans elle. Mais, au
contraire, nous pouvons concevoir 1 etendue sans figure on
sans mouvement; et la chose qui pense sans imagination ou
sans sentiment, et ainsi du reste.
Comment nous pouvons avoir des pensees distinctes de la substance qui pense
de celle qui est corporelle, et de Dieu.
Nous pouvons done avoir deux notions on idees claires et
distinctes, 1 une d une substance creee qui pense, et 1 autre
d une substance etendue, pourvu que nous separions soi-
gneusement tous les attributs de la pensee d avec les attributs
de 1 etendue. Nous pouvons avoir aussi une idee claire et
distincte d une substance incr^ee qui pense et qui cst inde-
56 LES PR1NCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
pendante, c est-a-dire d un Dieu, pourvu que nous ne
pensions pas que cette idee nous represente tout ce qui est
en lui , et que nous n y melions rien par une fiction de notre
entendement ; mais que nous prenions garde seulement a ce
qui est compris veritablement en la notion distincte que nous
avons de lui et quo nous savons appartcnir a la nature d un
Etre tout parfait. Car il n y a personne qui puisse nier
qu une telle idee de Dieu soit en nous, s il ne veut croire
sans raison que 1 entendement humain ne saurait avoir au-
cune connaissance de la Divinite.
Comment nous en pouvons aussi avoir de la durde, de 1 ordre et du nombre.
Nous concevons aussi tres-distinctement ce que c est quo
la duree, 1 ordre et le nombre, si, au lieu de moler dans
Fidee que nous en avons ce qui appartiont proprement a
1 idee de la substance, nous pensons seulement que la duree
de chaque chose est un mode ou une facon dont nous consi-
derons cette chose en tant qu elle continue d etre; et que
pareillement 1 ordre et le nombre ne different pas en effet
des choses ordonnoes et nombrees, mais que ce sont seu
lement des facons sous lesquelles nous considerons diversc-
ment ces choses.
Ce que c est que quality et attribut, et fac,on ou mode.
Lorsque je dis ici facon ou mode, je n entends rien que
ce que je nomine ailleurs attribut ou qualite. Mais lorsquo
je considere que la substance en est autrement disposee
ou divcrsifioc, je me sers particuliercment du nom do
mode ou facon; et lorsque, de cette disposition ou chan-
gement, elle peut etre appelee tclle, je nomine qualites les
divorses facons qui font qu elle est ainsi nominee ; enfin ,
lorsque je pense plus generalement que cos modes ou qua-
PREMIERE PARTI E. r>7
litt -s sont en la substance, sans les considerer autrement
que comme les dependances de cette substance, je les
nomine attribute. Et parce que je ne dois concevoir en
Dieu aucune variete ni changement , je ne dis pas qu il y
ait en lui des modes ou des qualites, mais plutot des attri-
buts ; et memo dans les choses creees ce qui se trouve en
ellcs toujours de memo sorte, comme 1 existence et la duree
en la chose qui existe et qui dure, je le nomine attribut, et
non pas mode ou qualite.
Qu il y a des attributs qui appartiennent aux choses auxquelles ils sont attribues,
et d autres qui dependent de notre pensee.
De ces qualites ou attributs il y en a quelques-uns qui
sont dans les choses memes, et d autres qui ne sont qu en
notre pensee; ainsi, par exemple, le temps, que nous dis-
tinguons de la durec prise en general, et que nous disons
etre la mesure du mouvement, n est rien qu une certaine
facon dont nous pensons a cette duree, car nous ne conce-
vons point que la duree des choses qui sont mues soit autre
que celle des choses qui ne le sont point : comme il est
evident de cc que si deux corps sont mus pendant une
heure, Fun vite et 1 autre lentement, nous ne comptons pas
plus de temps en Tun qu en 1 autre, encore que nous suppo-
sions plus de mouvement en 1 un de ces deux corps. Mais
aim de comprendre la duree de toutes les choses sous une
meme mesure, nous nous servons ordinairement de la duree
de certains mouvements reguliers qui sont les jours et les
annees, et la nommons temps, apres 1 avoir ainsi comparee;
liicn qu en efFct ce que nous nommons ainsi ne soit rien,
hors de la veritable duree des choses, qu une facon de
penser.
58 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
Que les nombres et les univcrsaux dependent de notre pcnsde.
De meme le nombre quo nous considerons en general ,
sans faire reflexion sur aucune chose creee, n est point Jiors
de notre pensee, non plus que toutes ces autres idees gene-
rales quo dans 1 ecole on comprend sous lo nom d univer-
saux...
Quels sont les universaux.
Qui se font de cela seul que nous nous servons d une
mt ine idee pour penser a plusieurs choses parti culieres qui
out entre elles un certain rapport. Et lorsque nous compre-
nons sous un meme nom les choses qui sont representees
]>ar cette idee, ce nom est aussi universal. Par exempli
quand nous voyons deux pierres, et que, sans penser autre-
ment a ce qui est de leur nature, nous remarquons seule-
inent qu il y en a deux, nous formons en nous 1 idee d un
certain nombre que nous nommons le nombre de deux. Si
voyant ensuite deux oiseaux ou deux arbres nous remar-
( [uons (sans penser aussi a ce qui est de leur nature) qu il
y en a deux, nous reprenons par ce memo moyen la meme
idee que nous avions auparavant formee, et la rendons uni-
verselle, et le nombre aussi que nous nommons d un nom
universel le nombre de deux. DC meme, lorsque nous consi-
derons une figure de trois cotes, nous formons une cerlaine
idee quo nous nommons 1 idee du triangle , et nous nous en
servpiis ensuite a nous rcpresenter generalement toutes les
ligun-s (jui n ont que trois cotes. Mais quand nous remar
quons plus particulierement que, des figures de trois cotes,
les unes ont un angle droit et que les autres n en ont point,
nous formons en nous une idee universelle du triangle rec
tangle , qui , etant rapportee a la precedente qui est generale
PREMI&RE P ARTIE. .")!
et plus universelle , pent etre nominee espece; et 1 an-lc
droit, la difference universelle par ou les triangles rectangles
different de tous les autres; de plus, si nous remarquons
que le carre du cote qui soutient Tangle droit est egal aux
carres des deux autres cotes, et que cette propriete convient
seulement a cette espece de triangles, nous la pourrons
nommer propriete universelle des triangles rectangles. Enlin
si nous supposons que de ces triangles les uns se meuvent
et que les autres ne se meuvent point, nous prendrons cela
pour un accident universe! en ces triangles; et c est ainsi
qu on compte ordinairement cinq universaux, a savoir le
genre, 1 espece, la difference, le propre, ct 1 accident.
Des distinctions, et premierement de celle qui est reelle.
Pour ce qui est du nombre que nous remarquons dans
les choses memes, il vient de la distinction qui est entre
elles : or il y a des distinctions de trois sortes, a savoir,
une qui est reelle, une autre modale, et une autre qu on
appelle distinction de raison, et qui se fait par la pensee 1 .
La reelle se trouve proprement entre deux ou plusieurs
substances. Car nous pouvons conclure que deux substances
sput reellement distiuctes 1 uiic de 1 autiv de cela st-ul que
nous en pouvons concevoir une clairement et distinctement
sans penser a Y autre; parce que, suivant ce que nous con-
naissons de Dieu, nous sommes assures qu il pent faire tout
ce dont nous avons une idee claire et distincte. C est pour-
quoi, de ce que nous avons maintenant ! idee, par exempli ,
d une substance eteridue ou corporelle, bien que nous ne
sachions pas encore certainement si une telle chose est a
present dans le monde, neanmoins, parce que nous en
avons 1 idee, nous pouvons conclure qu elle peut etre; et
1 Voyez Reponses aux quatriemes Objections.
60 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
qu en cas qu elle existe, quelque partie que nous puissions
determiner par la pensee doit etre distincte reellement de
ses autres parties. De meme parce qu un chacun de nous
apercoit en soi qu il pense, et qu il peut en pensant exclure
de soi ou de son ame toute autre substance ou qui pense
ou qui est etendue , nous pouvons conclure aussi qu un
chacun de nous ainsi considere est reellement distinct de
toute autre substance qui pense, et de toute substance cor-
porelle. Et quand Dieu meme joindrait si ctroitcment un
corps a une ame qu il tut impossible de les unir davantage,
et ferait un compose de ces deux substances ainsi unies,
nous concevons aussi qu elles demeureraient toutes deux
reellement distinctes, nonobstant cette union; parce que
quelque liaison que Dieu ait mise entre elles , il n a pu se
defaire de la puissance qu il avait de les separer, ou bien
de les conserver 1 une sans 1 autre, et que les choses que
Dieu peut separer ou conserver separement les lines des
autres sont reellement distinctes.
De la distinction modale.
II y a deux sortes de distinction modale, & savoir, 1 une
entre le mode que nous avons appele facon et la substance
dont il depend et qu il diversifie ; et F autre entre deux ditfe-
rentes facons d une meme substance. La premiere est remar-
quable en cc que nous pouvons apercevoir clairement la
substance sans la facon qui differe d elle en cctte sorte;
mais que reciproquement nous ne pouvons avoir une idee
distincte d une telle facon sans penser a une telle substance.
II y a, par exemple, une distinction modale entre la figure
ou le mouvement et la substance corporelle dont ils de
pendent tous deux ; il y en a aussi entre assurer ou se res-
souvenir et la chose qui pense. Pour 1 autre sorte de distinc
tion, qui est entre deux differentes facons d une meme
PREMIERE PARTIE. 61
substance, elle est remarquable en ce quo nous pouvoris
connaitre Tune de ces f aeons sans 1 autre, comme la figure
sans le mouvement , et le mouvcment sans la figure ; mais
que nous no pouvons penser distinctement ni a Tune ni a
1 autre que nous ne sachions qu elles dependent toutes deux
d une meme substance. Par exemple si une pierre est mue ,
et avec cela carree , nous pouvons connaitre sa figure carree
sans savoir qu elle soit mue , et reciproquement nous pou
vons savoir qu elle est rnue sans savoir si elle est carree;
mais nous ne pouvons avoir une connaissance distincte de
ce mouvement et de cette figure si nous ne connaissons
qu ils sont tous deux en une meme chose , a savoir en la
substance de cette pierre. Pour ce qui est de la distinction
dont la facon d une substance est differente d une autre sub
stance ou bien de la facon d une autre substance, comme le
mouvement d un corps est different d un autre corps ou
d une chose qui pense, ou bien comme le mouvement est
different du doute, il me semble qu on la doit nommer
reelle plutot que modale , a cause que nous ne saurions con
naitre les modes sans les substances dont ils dependent, et
que les substances sont reellement distinctes les unes des
autres.
De la distinction qui se fait par la pensde.
Enfin, la distinction qui se fait par la pensee consiste en
ce que nous distinguons quelquefois une substance de quel-
qu un de ses attributs sans lequel neanmoins il n est pas
possible que nous en ayons une connaissance distincte; ou
bien en ce que nous tachons de separer d une meme sub
stance deux tels attributs, en pensant a 1 un sans penser a
1 autre. Gette distinction est remarquable en ce que nous ne
saurions avoir une idee claire et distincte d une telle sub
stance si nous lui otons un tel attribut ; ou bien en ce que
nous ne saurions avoir une ide"e claire et distincte do 1 un
02 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
de deux on plusieurs tcls attributs si nous le separons des
autres. Par excmple, a cause qu il n y a point de substance
qui ne cesse d exister lorsqu elle cesse de durer, la duree
n est distincte de la substance que par la pensee ; et genera-
lement tous les attributs qui font que nous avons des pen-
sees diverses d une memo chose, tcls que sont par excmple
l^etendue du corps et sa propriete d etre divisible en plusieurs
parties, ne different du corps qui nous sort d objet, et ivci-
proquement Fun de 1 autre, qu a cause que nous pensons
quelquelbis confusement a 1 un sans penser a Tautre. II me
souvient d avoir mele la distinction qui se fait par fe pensee
avec la modale, sur la fin des reponses que j ai faites aux
premieres objections qui m ont ete envoyees sur les Medita
tions de ma metaphysique ; mais cela ne repugne point a ce
que j ecris ici, parce que, n ayant pas dessein de traiter
pour lors fort amplement de cette matiere, il me suffisait
de les distinguer toutes deux de la reelle.
Comment on peut avoir des notions distinctes de 1 extension et de la pensee, en
tant que 1 une constitue la nature du corps, et 1 autrc celle de 1 ame.
Nous pouvons aussi considerer la pensee et Fetendue
comme les choses principales qui constituent la nature de la
substance intelligente et corporelle; et alors nous ne devons
point les concevoir autrement que comme la substance
meme qui pense et qui est etendue, c est-a-dire comme
1 aine et le corps : car nous les connaissons en cette sorte
tres-clairement et tres-distinctement. II est meme plus aise
de connaitre une substance qui pense ou une substance
etendue que la substance toute seule , laissant a part si elle
pense ou si elle est etendue; parce qu il y a quelque diffi-
culte a separer la notion que nous avons de la substance de
celle que nous avons de la pensee et de 1 etendue : car elles
ne different de la substance que par cela seul que nous
PREMIERE PART1E. 03
considerons quelquetbis la pensee ou 1 etendue sans fa ire
ivtlrxion sur la chose memo qui pense ou qui est etendue.
Et notre conception n est pas plus distincte parce qu elle
coniprend peu de choses, mais parce que nous discernons
soigneusement ce qu elle comprend, et que nous prenons
garde a ne le point confondre avec d autres notions qui la
rendraicnt plus obscure.
Comment on pout aussi les concevoir distinctement en les prenant pour des modes
ou attributs de ces substances.
Nous pouvons considerer aussi la pensee et 1 etendue
coinme des modes ou des facons differentes qui se trouvent
en la substance : c est-a-dire que lorsque nous considerons
qu une meme ame peut avoir plusieurs diverses pensees et
(jii iui meme corps avec sa meme grandeur pent etre etendu
en plusieurs facons, tantot plus en longueur et moins en
lurgeur ou en profondeur, et quelquetbis au contraire plus
en largeur et moins en longueur ; et que nous ne distinguons
la pensee et 1 etendue de ce qui pense et de ce qui est etendu
que comme les dependances d une chose, de la chose meme
dont elles dependent ; nous les connaissons aussi claire-
ment et aussi distinctement que leurs substances, pourvu
que nous ne pensions point qu elles subsistent d e les-memes,
mais qu elles sont seulement des facons ou des dependances
de quelques substances^ Car quand nous les considerons
comme les propretes des substances dont elles dependent,
nous les distinguons aisement de ces substances, ct les pre
nons pour telles qu elles sont veritablement : au lieu que si
nous voulions les considerer sans substance, cela pourrait
<H re cause que nous les prendrions pour des choses qui sub
sistent d ellcs-memes ; en sorte que nous confondrions 1 idee
que nous devons avoir de la substance avec celle que nous
devons avoir de ses proprietes.
64 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
Comment on congoit aussi leurs diverges proprietes ou attributs.
Nous pouvons aussi concevoir fort distinctement plusieurs
diverses facons de penser, comme entendre, vouloir, imagi-
ner, etc. ; et plusieurs diverses facons d etendue, ou qui
appartiennent a 1 etendue, comme ge"neralement toutes les
figures, la situation des parties et leurs mouvements, pourvu
que nous les considerions simplement comme les depen-
dances des substances ou elles sont; et quant a ce qui est
du mouvement, pourvu que nous pensions seulement a celui
qui se fait d un lieu en un autre, sans rechercher la force
qui le produit, laquelle toutefois j essayerai de faire connaitre
lorsqu il en sera temps.
Que nous avons aussi des notions distinctes de nos sentiments, de nos affections
et de nos appdtits, bien que souvent nous nous trompions aux jugements que
nous en faisons.
II ne reste plus que les sentiments, les affections et les
appetits, desquels nous pouvons avoir aussi une connaissance
claire et distincte, pourvu que nous prenions garde a ne
comprendre dans les jugements que nous en ferons que ce
que nous connaitrons precisement par la clarte de notre
perception, et dont nous serons assures par la raison. Mais
il est malaise d user continuellement d une telle precaution,
au moins a 1 egard de nos sens, a cause que nous avons
cru des le commencement de notre vie que toutes les choses
que nous sentions avaient une existence hors de notre pensee ,
et qu elles etaient eiitierement semblables aux sentiments ou
aux idees que nous avions a leur occasion. Ainsi lorsque
nous avons vu , par exemple , une certainc couleur, nous
avons cru voir une chose qui subsistait hors de nous, et qui
etait semblable a 1 idee que nous avions. Or nous avons
ainsi juge en tant de rencontres, et il nous a sembte voir
PREMIERE I AHTIE. <i;J
cfla si clairement et si distinctement, a cause que nous
etions accoutumes a juger de la sorte , qu on nc doit pas
trouver etrange que quelques-uns dcmeurent ensuite telle-
ment persuades de ce faux prejuge qu ils ne puissent pas
meme se resoudre a en douter.
Que souvent me me nous nous trompons eu jugeant que nous sentons cle la
douleur en quelque partie de notre corps.
La meme prevention a eu lieu en tous nos autres senti
ments, meme en ce qui est du chatouillement et de la dou
leur. Car encore que nous n ayons pas cru qu il y eut hors
de nous dans les objets exterieurs des clioses qui fussent
semblables au chatouillement ou a la douleur qu ils nous
faisaient sentir, nous n avons pourtant pas considere ces
sentiments comme des idees qui etaient seulement en notre
ame; mais aussi nous avons cru qu ils etaient dans nos
mains, dans nos pieds, et dans les autres parties de notre
corps : sans toutefois qu il y ait aucune raison qui nous
oblige a croire que la douleur que nous sentons, par
exemple au pied, soit quelque chose hors de notre pensee
qui soit dans notre pied, ni que la lumiere que nous pen-
sons voir dans le soleil soit dans le soleil ainsi qu elle est en
nous. Et si quelques-uns se laissent encore persuader a une
si fausse opinion, ce n est qu a cause qu ils font si grand
cas des jugements qu ils ont fails lorsqu ils etaient enfants,
qu ils ne sauraient les oublier pour en faire d autres plus
s olides, comme il paraitra encore plus manifestement par
ce qui suit.
Comment on doit distingucr en telles choses ce en quoi on peut se tromper d avec
ce qu on con^oit clairement.
Mais afin que nous puissions distinguer ici ce qu il y a
de clair en nos sentiments d avec ce qui est obscur, nous
DESCARTES. T. II. 5
66 LES PRINCIIfES DE LA PHILOSOPHIE.
remarquerons en premier lieu que nous connaissons claiiv-
ment et distinctement la douleur, la couleur, et les autres
sentiments , lorsque nous les considerons simplcmeut comme
des pensees ; mais que quand nous voulons juger que la cou
leur, la douleur, etc., sont des choses qui subsistent hors
de notre pensee , nous ne concevons en aucune facon quelle
chose c est que cette couleur, ou cette douleur, etc. II en
est de meme lorsque quelqu un nous dit qu il voit de la
couleur dans un corps, ou qu il sent de la douleur en quel
qu un de ses membres; car c est de meme que s il nous di-
sait qu il voit ou qu il sent quelque chose, mais qu il ignore
entitlement quelle est la nature de cette chose, ou bien
qu il n a pas une connaissance distincte de ce qu il voit et
de ce qu il sent : car encore que, lorsqu il n examine pas
ses pensees avec attention, il se persuade peut-etre qu il en
a quelque connaissance, a cause qu il suppose que la cou
leur qu il croit voir dans un objet a de la ressemblance a^ec
le sentiment qu il eprouve en soi, neanmoins, s il fait re
flexion sur ce qui lui est represente par la couleur ou par
la douleur en tant qu elles existent dans un corps colore ou
bien dans une partie blessee, il trouvera sans doute qu il
n en a pas de connaissance 1 ...
Qu on connait tout autrement les grandeurs, les figures, etc., que les couleurs,
les douleurs, etc.
Principalement s il considere qu il connait bien d une
autre facon ce que c est que la grandeur dans le corps qu il
apercoit, ou la figure, ou le mouvement, au moins celui
qui se fait d un lieu en un autre (car les philosophes , en
feignant d autres mouvements que celui-ci, ont fait voir
qu ils ne connaissaient pas bien sa vraie nature), ou la si
tuation des parties, ou la duree, ou le nombre, et les autres
i Voyez sixieme Meditation.
PREMIERE PARTIE. 67
proprietes que nous aperccvons clairement en tous les coq>6,
comme il a ete deja remarque 1 , que non pas ce que c estque
la couleur dans ce meme corps, ou la douleur, 1 odeur, le
gout, la saveur, et tout ce que j ai dit devoir etre attribue
aux sens. Car encore que voyant un corps nous ne soyons
pas moins assures de son existence par la couleur que nous
apercevons a son occasion que par la figure qui le termine,
toutefois il est certain que nous connaissons tout autrement
en lui cette propriete qui est cause que nous disons qu il
est figure que celle qui fait qu il nous semble qu il est
colore.
Que nous pouvons juger en deux fa^ons des choses sensibles, par 1 une desquelles
nous tombons en 1 erreur, et par 1 autre nous 1 dvitons.
11 est done evident, lorsque nous disons a quelqu un que
nous apercevons des couleurs dans les objets, qu il en est
de meme que si nous lui disions que nous apercevons en ces
objets je ne sais quoi dont nous ignorons la nature, mais
qui cause pourtant en nous un certain sentiment fort clair
et fort manifeste qu on nomme le sentiment des couleurs.
Mais il y a bien de la difference en nos jugements; car taut
que nous nous contentons de croire qu il y a je ne sais quoi
dans les objets (c est-a-dire dans les choses telles qu elles
soieiit)^ jjui cause en nous ces pensees confuses qu on
nomme sentiments, tant s en faut que nous nous mepre-
nions, qu au contraire nous evitons la surprise qui nous
pourrait faire meprendre, a cause que nous ne nous empor-
tons pas sitot a juger temerairement d une chose que nous
remarquons ne pas bien connaitre. Mais lorsque nous
croyons apercevoir une certaine couleur dans un objet, bien
que nous n ayons aucune connaissance distincte de ce que
nous appelons d un tel nom, et que notre raison ne nous
1 Voyez plus haul, ct sixieme Meditation.
68 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
fasse apercevoir aucune resscmblance entre la couleur que
nous supposons etre en cet objet et cclle qui est en notre
sens; neanmoins parce que nous nc prenons pas garde a
cela , et que nous remarquons en ces memes objets plusieurs
proprietes, comme la grandeur, la figure, le nombre, etc.,
qui existent en eux de la meme sorte que nos sens ou
plutot notre entendement nous les fait apercevoir, nous
nous laissons persuader aisement que ce qu on nomme cou
leur dans un objet est quelque chose qui existe en cet
objet et qui ressemble entierement a la couleur qui est en
notre pensee , et ensuite nous pensons apercevoir clairement
en cette chose ce que nous n apercevons en aucune facon
appartenir a sa nature.
Que la premiere et principale cause de nos erreurs sont les prejuges de notre
enfance.
C est ainsi que nous avons recu la plupart de nos erreurs.
A savoir pendant les premieres annees de notre vie, que
notre ame etait si etroitement liee au corps, qu elle ne
s appliquait a autre chose qu a ce qui causait en lui quelques
impressions, elle ne considerait pas encore si ces impres
sions etaient causees par des choses qui existassent hors de
soi , mais seulement elle sentait de la douleur lorsque le
corps en etait offense, ou du plaisir lorsqu il en recevait de
I utilite, ou bien, si elles etaient si legeres que le corps
n en recut point de commodite , ni aussi d incommodite qui
fut importante a sa conservation, elle avait des sentiments
tels que sont ceux qu on nomme gout, odeur, son, chaleur,
froid, lumiere, couleur, et autres semblables, qui veritable-
ment ne nous representent rien qui existe hors de notre
pensee, mais qui sont divers selon les diversites qui se reri-
contrent dans les mouvements qui passent de tons les en-
droits de notre corps jusques a Tendroit du cervcau auquel
elle est etroitement jointe et unie. Elle apercevait aussi des
PREMIERE PARTIE. G9
grandeurs, des figures et des mouvements qu elle ne pre-
nait pas pour des sentiments , mais pour des choses ou des
proprietes de certaines choses qui lui sernblaient exister
ou du moins pouvoir exister hors de soi, bien qu elle n y
remarquat pas encore cette difference. Mais lorsque nous
avons ete quelque pen plus avances en age, et que notre
corps, setournant fortuitcment de part et d autre par la dis
position de ses organes, a rencontre des choses utiles ou en
a evite de nuisibles, 1 ame, qui lui etait etroitement unie,
faisaut reflexion sur les choses qu il rencontrait ou evitait, a
remarque premierement qu elles existaient au dehors, et ne
leur a pas attribue seulement les grandeurs , les figures , les
mouvements , et les autres proprietes qui appartiennent veri-
tablement au corps, et qu elle concevait fort bien ou cdmme
des choses ou comme les dependances de quelques choses,
mais encore les couleurs , les odeurs , et toutes les autres
idees de ce genre qu elle apercevait aussi a leur occasion; et
comme elle etait si fort offusquee du corps qu elle ne consi-
derait les autres choses qu autant qu elles servaient a son
usage , elle jugeait qu il y avail plus ou moins de realitf3 en
chaque objet, selon que les impressions qu il causait lui sem-
blaient plus ou moins fortes. De la vient qu elle a cru qu il
y avait beaucoup plus de substance ou de corps dans les
picrres et dans les metaux que dans 1 air ou dans 1 eau,
parce qu elle y sentait plus de durete et de pesanteur; et
qu elle n a considere 1 air non plus que rien lorsqu il n etait
agitr d aucun vent, et qu il ne lui semblait ni chaud ni
froid. Et parce que les etoiles ne lui faisaient guere plus
sriitir de lumiere que des chandelles allumees, elle n ima-
tfinait pas que chaque etoile fut plus grande que la flamme
qui parait au bout d une chandelle qui brule. Et parce
(ju elle ne considerait pas encore si la terre pouvait tourner
sur son essieu, et si sa superficie est courbee comme celle
d une boule, elle a juge d abord qu elle etait immobile, et
que sa superficie etait plate. Et nous avons etc par co
70 LES PIUNCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
moycn si fort prevenus de mille autres prejuges , que , lors
meme que nous etions capables de bien user de notre
raison , nous les avons recus en notre creance ; et au lieu de
penserque nous avions fait ces jugements en uri temps que
nous n etions pas capables de bien juger, et par consequent
qu ils pouvaient etre plulot faux que vrais , nous les avons
recus pour aussi certains que si nous en avions eu une
connaissance distincte par 1 entremise de nos sens, et n en
avons non plus doute que s ils eussent etc des notions com
munes * .
Que la deuxieme est que nous ne pouvons oublier ces prejuges.
Enfm lorsque nous avons atteint 1 usage entier de notre
raison, et que notre ame n etant plus si sujette au corps
tache a bien juger des choses, et a connaitre leur nature;
bien que nous remarquions que les jugements que nous
avons fails lorsque nous etions encore enfants soul pleins
d erreur, nous avons toutefois assez de peine a nous en de-
livrer entitlement : el neamnoins il est certain que si nous
ne nous en delivrons et ne les considerons comme faux ou
incertains, nous serons toujours en danger de retomber en
quelque fausse prevention. Cela est tellement vrai, qu a cause
que des notre enfance nous avons imagine , par exemple ,
les etoiles fort peliles, nous ne saurions nous defaire encore
de cetle imagination, bien que nous commissions par les
raisons de 1 aslronomie qu elles sont fort grandes : tant a de
pouvoir sur nous une opinion deja recue !
La troisieme, que notre esprit se fatigue quand il se rend attentif a toutes
les- choses dont nous jugeons.
De plus, comme notre ame ne saurait s arreter a consi-
derer longtemps une mt*me chose avec attention sans se
1 Voyez Reponses aux sixiemes Objections.
PREMIERE PARTIE. 71
peiner et meme sans se fatiguer, et qu elle ne s applique a
rien avec tant de peine qu aux choses purement intclligibles ,
qui ne sont presentcs ni aux sens ni a ^imagination, soit
([lie naturellement elle ait ete faite ainsi a cause qu elle est
unie au corps, on que pendant les premieres annees de
notre vie nous nous soyons si fort accoutumes a sentir et a
imaginer, que nous ayons acquis une facilite plus grande a
penser de cette sorte, de la vient que beaucoup de per-
sonnes ne sauraient croire qu il y ait de substance si elle
n est imaginable et corporelle , et meme sensible ; car on ne
prend pas garde ordinairement qu il n y a que les choses
qui consistent en etendue , en mouvement et en figure , qui
soient imaginables, et qu il y en a quantite d autres que
celles-la qui sont intelligibles 1 : de la vient aussi que la plu-
part du monde se persuade qu il n y a rien qui puisse subsis-
ter sans corps, et meme qu il n y a point de corps qui ne soit
sensible 2 . Et d autant que ce ne sont point nos sens qui
nous font decouvrir la nature de quoi que ce soit, mais seu-
lement notre raison lorsqu elle y intervient, on ne doit pas
trouver etrange que la plupart des homines n apercoivent les
choses que fort conmsement, vu qu il n y en a que tres-peu
qui s etudient a la bien conduire.
La quatrieme, que nous attachons uos pensees a des paroles qui ne les expriment
pas exactement.
All reste , parce que nous attachons nos conceptions a cer-
taines paroles afm de les exprimer de bouche, et que nous
nous souvenons plutot des paroles que des choses, a peine
saimoiis-nous concevoir aucune chose si distinctement que f
nous separions entierement ce que nous concevons d avec
It s paroles qui avaient ete choisies pour rexprimer. Ainsi la
1 Voyez deuxieme Meditation.
2 Voyez lettres XXV-XXVIII de 1 edition in-4.
72 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
plupart des hommes donnent leur attention aux paroles plu-
tot qu aux choses ; ce qui est cause qu ils donnent bien sou-
vent leur consentement a des termes qu ils n entendent
point, et qu ils ne se soucient pas beaucoup d entendre, soil
parce qu ils croient les avoir autrefois entendus, soit parce
qu il leur a semble que ceux qui les leur ont cnseignes en
connaissaient la signification , et qu ils 1 ont apprise par
meme moyen. Et bien que ce ne soit pas ici le lieu de trai-
ter de cette matiere, a cause que je n ai pas enseigne quelle
est la nature du corps humain et que je n ai pas meme
encore prouve qu il y ait au moride aucun corps, il me
semble neanmoins que ce que j en ai dit nous pourra servir
a discerner celles de nos conceptions qui sont claires et dis-
tinctes d avec celles ou il y a de la confusion et qui nous
sont inconnues.
Abrege de tout cc qu on doit observer pour bien philosopher.
(Test pourquoi si nous desirous vaquer serieusement a
I etude de la philosophic et a la recherche de toutes les ve-
rites que nous sommes capables de connaitre, nous nous
delivrerons en premier lieu de nos prejuges, et ferons etat
de rejeter toutes les opinions que nous avons autrefois recues
en notre creance, jusques a ce que nous les ayons derechef
examinees; nous ferons ensuite une revue sur les notions
qui sont en nous, et nc recevrons pour vraies que celles qui
se presenteront claireinent et distinctement a notre enten-
dement. Par ce moyen nous connaitrons premierement que
nous sommes, en tant que notre nature est de penser, et
qu il y a un Dieu duquel nous dependons; et apres avoir
considere ses attributs nous pourrons rechercher la verite de
toutes les autres choses, parce qu il en est la cause. Outre
les notions que nous avons de Dieu et de notre pensee,
nous trouverons aussi en nous la connaissance de beaucoup
PREMIERE I ARTIE. 73
dc propositions qui sont perpetuellement vraies, comme,
par exemple, que le neant ne peut etre 1 auteur de quoi
que ce soil, etc. Nous y trouverons aussi 1 idee d une nature
corporelle on etendue, qui peut etre mue, divisee, etc., et
(les sentiments qui causent en nous certaines dispositions,
comme la doulcur, les couleurs, etc.; et, comparant ce que
nous venous d apprendre en examinant ces choses par
ordre , avec ce que nous en pensions avant que de les avoir
ainsi examinees, nous nous accoutumerons a former des
conceptions claires et distinctes sur tout ce que nous sommes
capables de connaitre. C est en ce peu de preceptes que je
pense avoir compris tous les principes les plus generaux et
les plus importants de la connaissance humaine.
Que nous devons preTerer I autoritc divine a nos raisonnements , et ne rien croire
de ce qui n est pas r^ve le que nous ne le connaissions fort clairement.
Surtout, nous tiendrons pour regie infaillible que ce que
Dieu a revele est incomparablement plus certain que tout le
reste ; aiin que , si quelque etincelle de raison semblait nous
suggerer quelque chose au contraire, nous soyons toujours
prets a soumettre notre jugement a ce qui vient de sa part;
mais, pour ce qui est des verites dont la theologie ne se
mele point, il n y aurait pas d apparence qu un homme qui
veut etre philosoplie recut pour vrai ce qu il n a point coimu
<Hre tel, et qu il aimat mieux se fier a ses sens, c est-a-dire
aux jug-enicnts inconsideres de son enfance, qu a sa raison,
lorsqu il est en etat de la bien conduire.
7i LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
DEUXIEME PARTIE.
DBS PRINCIPES DES CHOSES MATERIELLES.
Quelles raisons nous font savoir certainement qu il y a des corps.
Bien que nous soyons suflisamment persuades qu il y a
des corps qui sont veritablement dans le monde , neanmoins,
comme nous en avons doute ci-devant, et que nous avons
mis cela au nombre des jugements que nous avons fails des
le commencement de notre vie, il est besoin que nous re-
cherchions ici des raisons qui nous en fassent avoir une
science certaine. Premierement , nous experimentons en
nous-memes que tout ce que nous sentons vient de quelque
autre chose que de notre pensee; car il n est pas en notre
pouvoir de faire que nous ayons un sentiment plutot qu un
autre, mais cela depend entitlement de cette chose, selon
qu elle touche nos sens. II est vrai que nous pourrions nous
enquerir si Dieu ou quelque autre que lui ne serait point
cette chose : mais , a cause que nous sentons , ou plutot que
nos sens nous excitent souvent a apercevoir clairement et
distinctement une matiere etendue en longueur, largeur et
profondeur dont les parties ont des figures et des mouve-
rnents divers , d ou precedent les sentiments que nous avon$
des couleurs, des odeurs, de la douleur, etc., si Dieu pre-
sentait a notre ame immediatement par lui-meme Fidee de
cette matiere etendue, ou seulement s il permettait qu elle
tut causee en nous par quelque chose qui n eut point d ex-
tension, de figure, ni de mouvement, nous ne pourrions
trouver aucune raison qui nous empechat de croire qu il
prend plaisir a nous tromper ; car nous concevons cette ma-
UEUXIEME PARTIE. 75
tiere comme une chose differente de Dieu ct de notre pensee,
et il noijs semble que 1 idee que nous en avons se forme en
nous a 1 occasion des corps de dehors, auxquels elle est
entierement semblable. Or, puisque Dieu ne nous trompe
point , parce que cela repugne & sa nature , comme il a ete
deja remarque , nous devons conclure qu il y a une certaine
substance etendue en longueur, largeur et profondeur, qui
existe a present dans le monde , avec toutes les proprietes
que nous connaissons manifestement lui appartenir. Et cette
substance etendue est ce qu on nomine proprement le corps,
on la substance des choses materielles.
Comment nous savons aussi que notre ame est jointe a un corps.
Nous devons conclure aussi qu un certain corps est plus
etroitement uni a notre ame que tous les autres qui sont
au monde, parce que nous apercevons clairement que la
douleur et plusieurs autres sentiments nous arrivent sans
que nous les ayons prevus, et que notre ame, par .une con-
naissance qui lui est naturelle, juge que ces sentiments ne
precedent point d elle seule, en tant qu elle est une chose
qui pense ? mais en tant qu elle est unie a une chose etendue
qui se meut par la disposition de ses organes, qu on nomme
proprement le corps d un homme. Mais ce n est pas ici 1 en-
droit ou je pretends trailer particulierement de ces choses 1 .
Que nos sens ne nous enseignent pas la nature des choses, mais seulement
ce en quoi elles nous sont utiles ou nuisibles.
II sul lira que nous remarquions seulement que tout ce
que nous apercevons par 1 entremise de nos sens se rap-
porte a 1 etroite union qu a 1 ame avec le corps, et que nous
connaissons ordinairement par leur moyen ce en quoi les
1 Voyez sixieme Meditation.
7(> LES PRLNCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
corps de deliors nous peuvent profiler ou nuire, mais non
pas quelle est leur nature , si ce n est peut-etre rarement et
par hasard. Car, apres cette reflexion, nous quitterons sans
peine tous les prejuges qui ne sont fondes que sur nos sens,
et ne nous servirons que de notre entendement pour en
examiner la nature, parce que c est en lui seul que les pre
mieres notions ou idees, qui sont comme les semences des
rente s que nous sommes capables de connaitre, se trouvent
naturellement.
Que ce n est pas la pesanteur, ni la durete, ni la couleur, etc., qui constitue
la nature du corps, mais 1 extension seule.
En ce faisant, nous saurons que la nature de la matiere
ou du corps pris en general ne consiste point en ce qu il est
une chose dure, ou pesante, ou coloree, ou qui touche nos
sens de quelque autre facon , mais seulement en ce qu il est
une substance etendue en longueur, largeur et profondeur.
Pour ce qui est de la durete, nous n en connaissons autre
chose par le moyen de rattouchement sinon que les parties
des corps durs resistent an mouvemerit de nos mains lors-
qu elles les rencontrent : mais si toutes les fois que nous
portons nos mains quelque part, les corps qui sont en cet
fiidroit-la se retiraicnt aussi vite comme elles en approchent,
il est certain que nous ne sentirions jamais de durete ; et
neanmoins nous n avons aucune raison qui nous puisse faire
croire que les corps qui se retirement de cette sorte per-
dissent pour cela ce qui les fait corps. D ou il suit que leur
nature ne consiste pas en la durete que nous sentons quel-
quefois a leur occasion, ni aussi en la pesanleur, chaleur et
autres qualites de ce genre ; car si nous examinons quelque
corps que ce soit, nous pouvons penser qu il n a en soi
aucune de ces qualites , et cependant nous connaissons clai-
rement et distinctement qu il a tout ce qui le fait corps,
pourvu qu il ait de 1 extension en longueur, largeur et pro-
DEUXIEME PARTIE. 77
t ondcur : d ou il suit aussi que pour etre il n a besoin
d elles en aucune facon, et_que sa nature consiste en <vla
seul qu il est une substance^ qui a dej extension.
Que cette ve"rite est obscurcie par les opinions dont on est preoccupe touchant
la rareTaction et le vide.
Pour rendre cette verite entitlement evidente, il ne reste
ici que deux difiicultes a eclaircir. La premiere consiste en
ce que quelques-uns , voyant proche de nous des corps qui
sont quelquefois plus et quelquefois moins rarefies, se sont
imagine qu un me me corps a plus d extejision lorsqu il est
rarefie que lorsqu il est condense; il y en a meme qui out
subtilise jusques a vouloir distinguer la substance d un corps
d avec sa propre grandeur , et la grandeur meme d avec
son extension. L autre n est fondee que sur une facon de
penser qui est en usage, a savoir qu on n entend pas qu il
y ait un corps ou Ton dit qu il n y a qu une etendue en
longueur, largeur et profondeur, mais seulement un espace,
et encore un espace vide, qu on se persuade aisement n etre
rien.
Comment se fait la rarefaction.
Pour ce qui est de la rarefaction et de la condensation,
quiconque voudra examiner ses pensees, et ne rien admettre
sur ce sujet que ce dont il aura une idee claire et distincte,
ne croira pas qu elles se fassent autrement que par un chan-
gement de figure qui arrive au corps, lequel est rarefie
ou condense : c est-a-dire que toutes fois et quantes que
nous voyons qu un corps est rarefie , nous devons penser
qu il y a plusieurs intervalles entre ses parties, lesquels sont
remplis de quelque autre corps, et que lorsqu il est con
dense, res ineines parties sont plus proches les unes des
autres qu elles n etaient, soit qu on ait rendu les intervalles
78 LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE.
qui etaient entre elles plus petits, ou qu on les ait entiere-
ment otes, auquel cas on ne saurait concevoir qu un corps
puisse etre davantage condense ; et toutefois il ne laisse pas
d avoir tout autant d extension que lorsque ces memes
parties etant eloignees les unes des autres, et comme eparses
en plusieurs branches, embrassaient un plus grand espace.
Car nous ne devons point lui attribuer 1 etendue qui est
dans les pores ou intervalles que ses parties n occupent
point lorsqu il est rarefie, mais aux autres corps qui rem-
plissent ces intervalles ; tout de meme que voyant une
eponge pleine d eau ou de quelque autre liqueur, nous
n entendons point que chaque partie de cette eponge ait
pour cela plus d etendue, mais seulement qu il y a des pores
ou intervalles entre ses parties qui sont plus grands que
lorsqu elle est seche et plus serree.
Qu elle ne peut etre intelligiblement explique e qu en la fagon ici proposee.
Je ne sais pourquoi, lorsqu on a voulu expliquer comment
un corps est rarefie, on a micux aime dire que c etait par
1 augmentation de sa quantite, que de se servir de Fexemple
de cette eponge. Car bien que nous ne voyions point,
lorsque 1 air ou 1 eau sont rarefies, les pores qui sont entre
les parties de ces corps, ni comment ils sont devenus plus
grands, ni meme le corps qui les remplit, il est toutefois
beaucoup moins raisonnable de feindre je ne sais quoi qui
n est pas intelligible, pour expliquer seulement en appa-
rence, et par des termes qui n ont aucun sens, la fagon
dont un corps est rarefie, que de conclure, en consequence
de ce qu il est rarefie, qu il y a des pores ou intervalles
entre ses parties qui sont devenus plus grands, et qui sont
pleins de quelque autre corps. Et nous ne devons pas faire
difficulte de croire que la rarefaction ne se fasse ainsi que
je dis , bien que nous n apercevions par aucun de nos sens
DEUXIEME PARTIE. 79
le corps qui les remplit, parce qu il n y a point de raison
qui nous oblige & croire que nous devions apercevoir par
nos sens tous les corps qui sont autour de nous, et que
nous voyons qu il est tres-aise de 1 expliquer en cette sorte,
et qu il est impossible de la concevoir autrement; car, eniin,
il y aurait, ce me semble, une contradiction manifeste
qu ime chose fut augmentee d une grandeur ou d une exten
sion qu elle n avait point, et qu elle ne fut pas accrue par
meme moyen d une nouvelle substance etendue ou bien
d un nouveau corps, a cause qu il n est pas possible de
concevoir qu on puisse ajouter de la grandeur ou de 1 exten-
sion a une chose par aucun autre moyen qu en y ajoutant
une chose grande et etendue , co mme il paraitra encore plus
clairement par ce qui suit...
Que la grandeur ne differe de ce qui est grand, ni le nombre des choses
nombr6es, que par notre pensee.
Uont la raison est que la grandeur ne differe de ce qui
est grand, et le nombre de ce qui est nombre, que par notre
pensee : c est-a-dire qu encore que nous puissions penser a
ce qui est de la nature d une chose etendue qui est com
prise en un espace de 10 pieds, sans prendre garde a cette
mesure de 10 pieds, a cause que cette chose est de meme
nature en chacune de ses parties comme dans le tout ; et
que nous puissions penser a un nombre de 10, ou bien a
une grandeur continue de 10 pieds, sans penser a une telle
chose, & cause que 1 idee que nous avons du nombre de 10
est la meme soit que nous considerions un nombre de
10 pieds ou quelque autre dizaine ; et que nous puissions
meme concevoir une grandeur continue de 10 pieds sans
faire reflexion sur telle ou telle chose, bien que nous ne
puissions la concevoir sans quelque chose d etendue : toute-
fois il est evident qu on ne saurait oter aucune partie d une
telle grandeur, ou d une telle extension, qu on ne retranche
80 LES PRINC1PES DE LA PHILOSOPHIE.
par meme moyen tout autant de la chose; et reciproque-
ment qu on ne saurait retrancher de la chose, qu on n ote
par meme moyen tout autant de la grandeur ou de 1 ex
tension.
Que la substance corporelle ne peut etre clairement concue sans son extension.
Si quelques-uns s expliquent autrement sur ce sujet, je
ne pense pourtant pas qu ils concoivent autre chose que ce
que je viens de dire : car lorsqu ils distinguent la substance
corporelle on materielle d avec 1 extension et la grandeur,
ou ils n entendent rien par le mot de substance corporelle ,
ou ils forment seulement en leur esprit une idee confuse de
la substance immaterielle, qu ils attribuent faussement a la
substance corporelle, et laissent a 1 extension la veritable
idee de cette substance corporelle; laquelle extension ils
nomment un accident, mais si improprement qu il est aise
de connaitre que leurs paroles n ont point de rapport aver
leurs pensees.
Ce que c est que 1 espace ou le lieu interieur.
L espace, ou le lieu interieur, et le corps qui est compris
en cet espace ne sont differents aussi que par notre pensee.
Car, en effet, la meme etendue en longueur, largeur et
profondeur qui constitue 1 espace , constitue le corps ; et la
difference qui est entre eux ne consiste qu en ce que nous
attribuons au corps une etendue particuliere , que nous
concevons changer de place avec lui toutes fois et quantes
qu il est transporte, et que nous en attribuons a 1 espace
une si generale et si vague, qu apres avoir ote d un
certain espace le corps qui 1 occupait nous ne pensons pas
avoir aussi transporte Fetendue de cet espace , a cause qu il
nous semble que la meme etendue y demeurc toujours pen
dant qu il est de meme grandeur et de meme figure, et qu i.
DEUXIEME PARTIE. 8J
n a point change do situation au regard des corps de dehors
par lesquels nous le determinons.
En quel sens on peut dire qu il n est point different du corps qu il contient.
Mais il sera aise de connaitre que la meme etendue ^u\
constitue la nature du corps constitue aussi la nature; de
1 espace, en sorte qu ils ne different entre eux que comnie
la nature du genre ou de 1 espece differe de la nature de
rindividu, si, pour inieux disceruer quelle est la veritable
idee que nous avons du corps , nous prenons pour exemple
une pierre et en otons tout ce que nous saurons ne point
appartenir a la nature du corps. Otons-en done premiere-
ment la durete, parce que, si on reduisait cette pierre en
poudre, elle n aurait plus de durete, et ne laisserait pas
pour cela d etre un corps; otons-en aussi la couleur, parce
que nous avons pu voir quelquefois des pierres si transpa-
rentes qu elles n avaient point de couleur ; otons-en la
pesanteur, parce que nous voyons que le feu, quoiqu il
soit tres-leger, ne laisse pas d etre un corps; otons-en le
froid , la clialeur, et toutes les autres qualites de ce genre,
parce que nous ne pensons point qu elles soient dans la
pierre, ou bien que cette pierre change de nature parce
qu elle nous semble tantot chaude et tantot froide. Apres
avoir ainsi examine cette pierre, nous trouvcrons que la
veritable idee qui nous fait concevoir qu elle est un corps
consiste en cela seul que nous apercevons distinctemerit
qu elle est une substance etendue en longueur, largeur et
prolbndeur : or cela meme est compris en 1 idee que nous
avons de 1 espace, non-seulement de celui qui est plein do
corps, mais encore de celui qu on appelle vide *.
i Voyez le debat entre Descartes et Henri Moms, lettres XXV-XXX dc )\
1 edition in-4.
DESCARTES T. II. r >
02 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
Et en quel sens il en est different
Jl est vrai qu il y a de la difference en notre faeon de
penser ; car si on a ote line pierre de 1 espace ou du lieu
ou elle etait, nous entendons qu on en a ote 1 etendue de
cette pierre , parce que nous les jugeons inseparables rune
de I autre : et toutefois nous pen sons que la meme etendue
du lieu ou etait cette pierre est demcuree , nonobstant que
le lieu qu elle occupait auparavant ait e"te rempli de bois,
ou d eau, ou d air, ou de quelque autre corps, ou que
meme il paraisse vide, parce que nous prenons 1 etendue en
general, et qu il nous semble que la meme peut etre com
mune aux pierres, au bois, a 1 eau, a 1 air, et a tous les
autres corps, et aussi au vide s il y en a, pourvu qu elle
soit de meme grandeur et de meme figure qu auparavant ,
et qu elle conserve une meme situation a 1 egard des corps
de dehors qui determinent cet espace.
Ce que c est que le lieu exterieur.
Dont la raison est que les mots de lieu et d espace ne
signifient rien qui differe veritablement du corps que nous
disons etre en quelque lieu, et nous marquent seulement sa
grandeur, sa figure , et comment il est situe entre les autres
corps. Car il faut, pour determiner cette situation, en
remarquer quelques autres que nous considerions comme
immobiles ; mais , selon que ceux que nous considerons
ainsi sont divers, nous pouvons dire qu une meme chose en
meme temps change de lieu et n en change point. Par
exemple si nous considerons un homme assis a la poupe
d un vaisseau que le vent emporte hors du port, et ne pre
nons garde qu a ce vaisseau , il nous semblera que cet
homme ne change point de lieu, parce que nous voyons
DEUXIEME 1 ARTIE. 83
qu il demeure toujours en une meme situation a 1 egard des
parties du vaisseau sur lequel il est; et si nous prenons
garde aux terres voisines, il nous scmblera aussi que cet
homme change incessamment de lieu, parce qu il s eloigne
de celles-ci, et qu il approche de quelques autres; si outre
cela nous supposons que la terre tourne sur son essieu, et
qu elle fait precisement autant de chemin du couchant au
levant comme ce vaisseau en fait du levant au couchant, il
nous semblera derechef que celui qui est assis a la poupe
ne change point de lieu, parce que nous determinerons ce
lieu par quelques points immobiles que nous imaginerons
etiv au ciel. Mais si nous pensons qu on ne saurait rencon-
trer en tout 1 univers aucun point qui soit veritablement
immobile, comme on conuaitra par ce qui suit que cela
peut etre demoritre, nous conclurons qu il n y a point de
lieu d aucune chose au monde qui soit ferme et arrete, sinon
en tant que nous 1 arretons en notre pensee.
Quelle difference il y a eutre le lieu et 1 espace.
Toutefois le lieu ei 1 espace sont ditfereuts en leurs noms,
parce que le lieu nous marque plus expressement la situation
quc la grandeur ou la figure, et qu au contraire nous pen-
sons plutot a celles-ci lorsqu on nous parle de 1 espace; car
nous disons qu une chose est entree en la place d une autre,
JbifciLJju i4te n en ait exactement ni la grandeur ni la figure,
et n entendons point qu elle occupe pour cela le meme es-
pace qu occupait cette autre chose; et lorsque la situation est
cliangee, nous disoris que le lieu est aussi change, quoiqu il
soit de meme grandeur et de meme figure qu auparavant :
de sorte que si nous disons qu une chose est en un tel lieu ,
nous entendons seulement qu elle est situee de telle facon a
regard de quelques autres choses; mais si nous ajoutons
qu elle occupe un tel espace ou un tel lieu, nous entendons
8i LES PRINCIPES DE LA PH1LOSOPHIE.
outre cela qu elle est de telle grandeur et de telle figure
qu elle peut le remplir tout justement.
Comment la superficie qui environne un corps peut etre prise pour son lieu
exterieur.
Ainsi nous ne distinguons jamais 1 espace d avec 1 etendue
en longueur, largeur et profondeur; mais nous considerons
quelquefois le lieu comme s il etait en la chose qui est pla-
cee, et quelquefois aussi comrne s il en etait dehors. L inte-
rieur ne differe en aucune facon de 1 espace; mais nous
prenons quelquefois 1 exterieur ou pour la superficie qui en
vironne immediatement la chose qui est placee (et il est a
remarquer que par la superficie on ne doit entendre aucune
partie du corps qui environne, mais seulement 1 extremite
qui est entre le corps qui environne et celui qui est envi
ronne, qui n est rien qu un mode ou une facon), ou bien
pour la superlicie en general, qui n est point partie d un
corps plutot que d un autre, et qui semble toujours la meme,
tant qu elle est de meme grandeur et de meme figure * : car
encore que nous voyions que le corps qui environne un autre
corps passe ailleurs avec sa superficie, nous n avons pas cou-
tume de dire que celui qui en etait environne ait pour cela
change de place lorsqu il demeure en la meme situation a
1 egard des autres corps que nous considerons comme immo-
biles. Ainsi nous disons qu un bateau qui est emporte par
le cours d une riviere, et qui en meme temps est repousse
par le vent d une force si egale qu il ne change point de si
tuation a fegard des rivages , demeure en meme lieu, bien
que nous voyions que toute la superficie qui 1 environne
change incessamment.
Voyez Reponses aux quatriemes Objections.
DEUXIEME I ARTIE. 8f)
Qu il ne peut y avoir aucun vide au sens que les philosophes prennent ce mot.
Pour ce qui est du vide au sens que les philosophes pren
nent ce mot, a savoir pour un espace ou il n y a point de
substance, il est evident qu il n y a point d espace en 1 uni-
vers qui soit tel, parce que 1 extension de 1 espace ou du
lieu interieur n est point differente de 1 extension du corps.
Et comme de cela seul qu un corps est etendu en longueur,
largeur et profondeur, nous avons raison de conclure qu il
est une substance, a cause que nous concevons qu il n est
pas possible que ce qui n est rien ait de 1 extension, nous
devons conclure le meme de 1 espace qu on suppose vide : a
savoir que puisqu il y a en lui de 1 extension, il y a neces-
sairement aussi de la substance.
Que le mot de vide pris selon 1 usage ordinaire n exclut point toute sorte
de corps.
Mais lorsque nous prenons ce mot selon 1 usage ordinaire,
et que nous disons qu un lieu est vide , il est constant que
nous ne voulons pas dire qu il n y a rien du tout en ce lieu
ou en cet espace , mais seulement qu il n y a rien de ce que
nous presumons y devoir etre. Ainsi parce qu une cruche est
t aite pour tenir de 1 eau, nous disons qu elle est vide lors-
qu elle ne contient que de Fair; et s il n y a point de poisson
dans un vivier, nous disons qu il n y a rien dedans, quoi-
qu il soit plein d eau; ainsi nous disons qu un vaisseau est
vide, lorsqu au lieu des marchandises dont on le charge
d ordinaire on ne 1 a charge que de sable , afm qu il put re-
sister a I iinpetuosite du vent : et c est en ce meme sens que
nous disons qu un espace est vide lorsqu il ne contient rien
qui nous soit sensible, encore qu il contienne une matiere
nveo et une substance etendue. Car nous ne considerons
ordinairernent les corps qui sont proches de nous qu en tant
qu ils causent dans les organes de nos sens dcs impressions
86 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
si fortes que nous les pouvons sentir. Et si, au lieu de nous
souvenir de ce que nous devons entendre par ces mots de
vide ou de rien , nous pensions par apres qu un tel espace ,
ou nos sens ne nous font rien apercevoir, ne contient aucune
chose creee, nous tomberions en une erreur aussi grossiere
que si, a cause qu on dit ordinairement qu une cruche est
vide dans laquelle il n y a que de 1 air, nous jugions que
1 air qu elle contient n est pas uno chose ou une substance.
Comment on peut corriger la fausse opinion dont on est preoccupe touchant
le vide.
Nous avons presque tous ete preoccupes de cette erreur
des le commencement de notre vie, parce que , voyant qu il
n y a point de liaison necessaire entre le vase et le corps
qu il contient, il nous a semble que Di eu pourrait oter tout
le corps qui est contenu dans un vase, et conserver ce vase
en son meme etat sans qu il fut besoin qu aucun autre corps
succedat en la place de celui qu il aurait ote. Mais, afin que
nous puissions maintenant corriger une si fausse opinion ,
nous remarquerons qu il n y a point de liaison necessaire
entre le vase et un tel corps qui le remplit , mais qu elle est
si absolument necessaire entre la figure concave qu a ce vase
et Fetendue qui doit etre comprise en cette concavite, qu il
n y a pas plus de repugnance a concevoir une montagnc
sans vallee qu une telle concavite sans 1 extension qu elle con
tient , et cette extension sans quelque chose d etendu , a cause
que le neant , comme il a ete deja remarque plusieurs fois ,
ne peut avoir d extension. C est pourquoi si on nous demand?
ce qui arriverait en cas que Dieu otat tout le corps qui est
dans un vase, sans qu il permit qu il en rentrat d autre,
nous repondrons que les cotes de ce vase se trouveraient si
proches qu ils se toucheraient immediatement. Car il faut
que deux corps s entre-tou client lorsqu il n y a rien entre
eux deux , parce qu il y aurait contradiction que deux corps
DEUX1EME I AKTIE. 87
t usseiit eloignes, c est-a-dire qu il y cut de la distance de
Fun a 1 autre, et que neanmoins cette distance ne flit rien :
car la distance est une propriete de raendue, qui ne sau-
rait subsister sans quelque chose d etendu.
Que cela confirme cc qui a ete dit de la rarefaction.
Apres qu on a remarque que la nature de la substance
niateriellc ou du corps ne consiste qu en ce qu il estjgueknje
chose d etendu , et que son extension ne differe point de
celle qu on attribue a 1 espace vide, il est aise de con-
naitre qu il n est pas possible qu en quelque facon que ce
soit aucune de ses parties occupe plus d espace une fois que
1 autre, et puisse etre autrement rarefiee qu en la facon qui
a ete exposee ci-dessus; ou bien qu il y ait plus de matiere
on de corps dans un vase lorsqu il est pie in d or ou de
plomb, ou de quelque autre corps pesant et dur, que lors
qu il ne contient que de 1 air et qu il parait vide : car la
grandeur des parties dont un corps est compose ne depend
point de la pesanteur ou de la durete que nous sentons a
son occasion, comme il a ete aussi remarque, mais seule-
ment de 1 etendue qui est toujours egale dans un meme
vase.
Qu il ne pent y avoir aucuns atomes ou petits corps indivisibles.
II est aussi tres-aise de connaitre qu il ne peut pas y avoir
d atomes, c est-a-dire de parties des corps ou de la matiere,
qui soient de leur nature indivisibles, ainsi que quelques
philosophes out imagine. D autant que, pour petites qu ou
suppose ces parties, neainnoins, parce qu il taut qu elles
soient etendues, nous concevons qu il n y en a pas une
d entre elles qui ne puisse etre encore divisee, en deux ou
un plus grand nombre d autres plus petites, d ou il suit
(jifelle est divisible. Car de ce que nous connaissons claire-
LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
merit et distinctement qu une chose peut etre divisee nous
devons juger qu elle est divisible, parce que si nous en ju-
gions autrement, le jugement que nous i erions de cette chose
serait contraire a la connaissance que nous en avons; et
quand ineme nous supposerions que Dieu eut reduit quelque
partie de la matiere a une petitesse si extreme qu elle ne put
etre divisee en d autres plus petites , nous ne pourrions con-
clure pour cela qu elle serait indivisible, parce que quand
Dieu aurait rendu cette partie si petite qu il ne serait pas au
pouvoir d aucune creature de la diviser, il n a pu se priver
soi-meme du pouvoir qu il a de la diviser, a cause qu il
n est pas possible qu il diminue sa toute-puissance , comme
il a etc deja remarque { . C est pourquoi nous dirons que la
plus petite partie etendue qui puisse etre au monde pent
toujours etre divisee, parce qu elle est telle de sa nature.
Que 1 etendue du monde est indeTmie.
Nous saurons aussi que ce monde, ou la matiere etendue
qui compose 1 univers. n a point de bornes, parce que quel
que part ou nous en voulions feindre, nous pouvons encore
imaginer au dela des espaces hideiiniment etcndus, que nous
n imaginons pas seulement, mais que nous concevons etre
tels en effet que nous les imaginons; de sorte qu ils con-
tiennent un corps indefiniment etendu , car Fidee de 1 eten
due que nous concevons en quelque espace que ce soit est
la vraie idee que nous devons avoir du corps.
Que la terre et les cieux ne sont fails que d une me me matiere, et qu il ne peut
y avoir plusieurs mondes.
Enfin, il n est pas malaise d interer de tout ceci que la
terre et les cieux sont faits d une rneme matiere; et que
1 Voyez lettre XXV 3", et lettre XXVI 3 de I edition in-4.
DElXliME 1 ARTIE. 89
quand memo il y aurait une infinite de mondes, ils ne seraient
fails que de cette matiere ; d ou il suit qu il ne peiit y en
avoir plusieurs, a cause que nous concevons manifestement
que la matiere, dont la nature consiste en cela seul qu elle
est une chose etendue , occupe maintenant tous les espaces
ima^iuables ou ces autres mondes pourraient etre, et que
nous ne saurions decouvrir en nous 1 idee d aucune autre
matiere.
Que toutes les variete"s qui sont en la matiere dependent du mouvement de
ses parties.
11 n y a done qu une memo matiere en tout 1 univers , et
nous ne la connaissons que par cela seul qu elle est etendue;
et toutes les proprietes que nous apercevons distinctement
en_elle se rapportent a cela seul qu elle peut etre divisee et
mue selon ses parties, et partant qu elle peut recevoir toutes
les diverses dispositions que nous remarquons pouvoir arriver
par le mouvement de ses parties. Car encore que nous puis-
sions feindre par la pensee des divisions en cette matiere,
neanmoins il est constant que notre pensee n a pas le pouvoir
d y rien changer, et que toute la diversite de formes qui s y
rencontre depend du mouvement local : ce que les philo-
sophes ont sans doute remarque, d autant qu ils ont dit en
beaucoup d endroits que la nature est le principe du mou
vement et du repos, et que par la nature ils entendaieht ce
qui fait que les corps se disposent ainsi que nous voyons
qu ils font par experience *.
Ce que c est que le mouvement pris selon 1 usagc c
commun.
Or, le mouvement (a savoir celui qui se fait d un lieu a
un autre , car je ne concois que celui-la , et je ne pense pas
1 Voyez lettre XXIV, an rnmmonremcnt. Edition in-4.
90 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
aussi qu il en faille supposer d autre en la nature), le mou-
vement done, selon qu on le prend d ordinaire, n est autre
chose que Vaction par laquelle un corps passe d un lieu en
un autre. Et partant, comme nous avons remarque ci-dessus,
<|ii une meme chose en meme temps change de lieu et n en
change point, de meme aussi nous pouvons dire qu en meme
temps elle se meut et ne se meut point. Car, par exemple,
celui qui est assis a la poupe d un vaisseau que le vent fait
aller croit se mouvoir quand il ne prend garde qu au rivage
duquel il est parti, et le considere comme immobile; et ne
croit pas se mouvoir quand il ne prend garde qu au vaisseau
sur lequel il est, parce qu il ne change point de situation au
regard de ses parties. Toutefois, a cause que nous sommes
accoutumes a penser qu il n y a point de mouvement sans
action, nous dirons que celui qui est ainsi assis est en repos,
puisqu il ne sent point (Faction en soi, et que cela est on
usage.
Ce que c est que le mouvement proprement dit.
Mais si, au lieu de nous arreter a ce qui n a point d autre
fondement que 1 usage ordinaire, nous desirous savoir ce
([lie c est que le mouvement selon la verite, nous dirons,
alin de lui attribuer une nature qui soit determinee, qu il
est le transport d une partie de la matiere ou d un corps du
voisinage de ceux qui le touchent immediatement, et que
nous considerons comme en repos, dans le voisinage de quel-
ques autres. Par un corps, ou bien par une partie de la
matiere, j en tends tout ce qui est transporte ensemble, quoi-
qu il soit peut-etre compose dc plusieurs parties qui em-
[)loient cependant leur agitation a faire d autres mouve-
ments; et je dis qu il est le transport et non pas la force
ou Faction qui transporte, alin de montrer que le mouvement
est toujours dans le mobile et non pas en celui qui meut;
car il me semble qu on n a pas coutumc de distinguer ces
TROIS1EME I AKTIE. OJ
deux choses asscz soigneusement. De plus, j enterids qu il
est une propriete du mobile et non pas une substance : de
meme que la figure est une propriete de la chose qui est fi-
guree; et le repos, de la chose qui est en rcpos.
TROIS1EME PARTIE.
DU MONDE VISIBLE.
Qu on ne saurait penser trop hautemcnt des ocuvres de Dieu.
Apres avoir rejete ce que nous avions autrefois recu en
notre creance avant que de 1 avoir suffisamment examine,
puisque la raison toute pure nous a fourni assez de lumiere
pour nous f aire decouvrir quelques principes des choses ma-
terielles, et qu elle nous les a presentes avec tant d evi-
dence que nous ne saurions plus douter de leur verite, il
taut maintenant essayer si nous pourrons deduire de ces
souls principes 1 explication de tous les phenomenes, c est-
a-dire des eifets qui sont en la nature, et que nous aperce-
vons par 1 entremise de nos sens. Nous commencerons par
ceux qui sont les plus generaux et dont tons les autres de
pendent, a savoir par 1 admirable structure de ce monde
visible. Mais aim que nous puissions nous garder de nous
nioprendre en les examinant, il me sensible que nous de-
vons soigncusement observer deux choses : la premiere est
que nous nous remettions toujours devant les yeux que la
puissance et la bonte de Dieu sont iniinies, afm que cela
nous fasse connaitre que nous ne devons point craindre de
taillir en irnaginant ses ouvrages trop grands, trop beaux
on trop parfaits ; mais que nous pouvons bien manquer ,
au contraire, si nous supposons en eux quelques borncs
)2 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
ou quelques limites dont nous n ayons aucune connaissance
certaine.
Uu on presumerait trop de soi-meme si on entreprenait de connaitre la fin que Dieu
s est proposed en creant le monde.
La seconde est que nous nous remettions aussi toujours
devant les yeux que la capacite de notre esprit est fort
mediocre, et que nous ne devons pas trop presumer de
nous-memes comme il semble que nous ferions si nous
supposions que 1 univers eut quelques limites, sans que cela
nous fut assure par revelation divine, ou du moius par des
raisons naturelles fort evidentes, parce que ce serait vouloir
(jue notre pensee put s imaginer quelque chose au-dela de
ce a quoi la puissance de Dieu s est etendue en creant le
monde ; mais aussi encore plus si nous nous persuadions
que ce n est que pour notre usage que Dieu a cree toutes
les choses , ou bien seulernent si nous pretendions de pou-
voir connaitre par la force de notre esprit quelles sont les
iins pour lesquelles il les a creees.
En quel sens on peut dire que Dieu a cree toutes choses
pour 1 homme.
Car encore que ce soit une pensee pieuse et bonne, en
ce qui regarde les mceurs, de croire que Dieu a fait toutes
choses pour nous, afm que cela nous excite d autant plus
a 1 aimer et a lui rendre graces de tant de bienfaits, encore
aussi qu elle soit vraie en quelque sens, a cause qu il n y a
rien de cree dont nous ne puissions tirer quelque usage,
(juand ce ne serait que celui d exercer notre esprit en le
considerant, et d etre incites a louer Dieu par son moyen,
il n est toutefois aucunement vraisemblable que toutes
choses aient etc faites pour nous, en telle facon que Dieu
n ait eu aucune autre iin en les creant; et ce serait, ce me
semble, etre impertinent de so vouloir servir de cette opi-
QUATR1EME PAKTIE. 93
nion pour appuyer des raisonnements de physique : car
nous ne saurions douter qu il n y ait unc infinite de choses
(|iii sont maintenant dans le monde, ou bien qui y out ete
autrefois, et ont deja entierement cesse d etre, sans qu au-
cun homme les ait jamais vues ou connues , et sans qu elles
lui aient jamais servi a aucun usage.
QUATRIEME PARTIE.
DE LA TERRE.
Quelles choses doivent encore etre expliquees, atin que ce traite soil complet.
Je fmirais ici cette quatrieme partie des Principes de la
philosophic, si je 1 accompagnais de deux autres, Tune tou-
chant la nature des animaux et des plantes ; 1 autre touchant
celle de riiomrne, ainsi que je m etais propose lorsque j ai
commence ce traite. Mais parce que je n ai pas encore assez
de connaissance de plusieurs choses que j avais envie de
mettre aux deux dernieres parties, et que par faute d expe-
rience ou de loisir je n aurai peut-etre jamais le moyen de
les achever; aiin que celles-ci ne laissent pas d etre com
pletes, et qu il n y manque rieii de ce que j aurais cru y
devoir mettre, si je ne me fusse point reserve a 1 expliqmT
dans les suivantes, j ajouterai ici quelque chose touchant les
objets de nos sens : car jusques ici j ai decrit cette terre, et
gnralement tout le monde visible, comme si c etait seule-
inent une machine en laquelle il n y eut rien du tout a con-
siderer que les figures et les mouvements de ses parties; et
toutefois il est certain que nos sens nous y font paraitre
plusieurs autres choses, a savoir des couleurs, des odeurs,
des sons, et toutes les autres qualites sensibles, desquelles
9-i LES PKINC1PES DE LA PHILOSOPHIE.
si je ne parlais point on pourrait penser que j aurais omis
1 explication de la plupart des choses qui sont en la nature.
Ce que c est que le sens, et en quelle fa^on nous sentons.
(Test pourquoi il est ici besoin que nous remarquions
qu encore que notre ame soit unie a tout le corps elle
exerce neanmoins ses principales fonctions dans le cerveau,
et que c est la non-seulement qu elle entend et qu elle ima
gine, mais aussi qu elle sent ; et ce par 1 entremise des nerf s
qui sont etendus, comme des filets tres-delies, depuis le
cerveau jusques a toutes les parties des autres membres,
auxquelles ils sont tellement attaches, qu on n en saurait
presque toucher aucune qu on ne fasse mouvoir les extremi-
tes de quelque nerf, et que ce mouvement ne passe, par le
moyen de ce nerf, jusques a cet endroit du cerveau ou est
le siege du sens commun, ainsi que j ai assez amplement
explique au quatrieme discours de la Dioptrique ; et que les
mouvements qui passent ainsi par 1 entremise des nerf s
jusques a cet endroit du cerveau auquel notre ame est
etroitement jointe et unie lui font avoir diverses pensees,
a raison des diversites qui sont en eux; et, enfm, que ce
sont ces diverses pensees de notre ame qui viennent imme-
diatement des mouvements qui sont excites par 1 entremise
des nerfs dans le cerveau, que nous appelons proprement
nos sentiments , ou bien les perceptions de nos sens.
Combieu il y a de divers sens , et quels sont les interieurs, c est-&-dire
les appetits naturels ct les passions.
11 est besoin aussi de considerer que toutes les varietes
de ces sentiments dependent preniierement de ce que nous
avons plusieurs nerfs, puis aussi de ce qu il y a divers mou
vements en chaque nerf; mais que neanmoins nous n avons
QUATK1EME PAUTIE. 95
pas autant de sens differents que nous avons de nerfs. Et
jc n en distingue principalement que sept, deux desquels
pen vent etre nommes interieurs, et les cinq autres exte-
rieurs. Le premier sens, que jc nomine interieur, comprend
la faim, la soit , et tons les autres appetits naturels; et il
est excite en Tame par les mouvements des nerfs de Festo-
mac, du gosier, et de toutes les autres parties qui servent
aux fonctions naturelles, pour lesquelles on a de tels appe
tits. Le deuxieme comprend la joie, la tristesse , F amour, la
colere, et toutes les autres passions, et il depend principa
lement d un petit nerf qui va vers le coeur, puis aussi de
ceux du diaphragme, et des autres parties interieures. Car,
par exemple , lorsqu il arrive que notre sang est fort pur et
bien tempere, en sorte qu il se dilate dans le coeur plus ai-
sement et plus fort que de coutume, cela fait tendre les
petits nerfs qui sont aux entrees de ses concavites, et les
meut d une certaine facon qui repond jusques au cerveau et
y excite notre ame a sentir naturellement de la joie. Et toutes
et quantes fois que ,ces memes nerfs sont mus de la meme
facon , bien que ce soit pour d autres causes, ils excitent_en
notre ame ce meme sentimentjde joie. Ainsi lorsque nous
pensons jouir de quelque bien, Fimagination de cette jouis-
sance ne contient pas en soi le sentiment de la joie, mais
elle fait que les esprits animaux passent du cerveau dans
les muscles auxquels ces nerfs sont inseres; et faisant par
ce moyen que les entrees du coeur se dilatent, elle fait aussi
que ces nerfs se meuvent en la facon qui est institute de
la nature pour donner le sentiment de la joie. Ainsi lors-
qu on nous dit quelque nouvelle, Fame juge premierement
si elle est bonne ou mauvaise ; et si elle la trouve bonne ,
elle s en rejouit en elle-meme, d une joie qui est purement
intellectuelle , et tellement independante des emotions du
corps, que les stoi qucs n ont pu la denier a leur sage, bien
qu ils aient voulu qu il fut exempt de toute passion. Mais
sitot que cette joie spirituelle vierit de Fentendement en Fima-
96 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
gination, elle fait que les esprits coulent du cerveau vers les
muscles qui sont autour du coeur, et la excitent le mouvt 1 -
ment des nerfs, par lequel est excite un autre mouvement
dans le cerveau, qui dorme a Tame le sentiment ou la pas
sion de la joie. Tout de meme, lorsque le sang est si gros-
sier qu il ne coule et ne se dilate qu a peine dans le coeur,
il excite dans les memes nerfs un mouvement tout autre
que le precedent, et qui est institue de la nature pour don-
ner a Tame le sentiment de la tristesse, bien que souvent
elle ne sache pas elle-meme ce que c est qui fait qu elle s at-
triste; et toutes les autres causes qui meuvent ces nerfs en
meme facon , donnent aussi a 1 ame le meme sentiment.
Mais les autres mouvements des memes nerfs lui font sentir
d autres passions, a savoir celles de 1 amour, de la haine,
de la crainte, de la colere, etc., en tant que ce sont des
sentiments ou passions de Tame; c est -a-dire en tant que ce
sont des pensees confuses que 1 ame n a pas de soi seule,
rnais de ce qu etant etroitement unie au corps elle recoit
1 impression des mouvements qui se font en lui : car il y a
une grande difference entre ces passions et les connaissances
ou pensees distinctes que nous avons de ce qui doit etre
aime, ou lia i, ou craint, etc., bien que souvent elles se.
trouvent ensemble. Les appetits naturels, comme la faim, la
soif, et tous les autres, sont aussi des sentiments excites en
Tame par le moyen des nerfs de 1 estomac, du gosier, et des
autres parties, et ils sont entitlement differents de 1 appetit
ou de la volonte qu on a de manger, de boire, et d avoir
tout ce que nous pensons etre propre a la conservation de
notre corps; mais a cause que cet appetit ou volonte les
accompagne presque toujours, on les a nommes des appetits.
QUATUIEME PARTIE. 07
Des sens extericurs , et en premier lieu de 1 attouchement.
Pour ce qui est dcs sens exterieurs , tout le mondc a
coutume d en compter cinq, a cause qu il y a autant de
divers genres d objets qui meuvent les nerfs, et que les
impressions qui vienncnt de ces objets excitent en I ame
cinq divers genres de perisees confuses. Le premier est
I attouchement , qui a pour objet tous les corps qui peuvent
mouvoir quelque partie de la chair ou de la peau dc
notre corps, et pour organe tous les nerfs qui, se trou-
vant en cettc partie de notre corps, participant a son
mouvement. Ainsi les divers corps qui touchent notre peau
meuvent les nerfs qui se terminent en elle, d une facon
par leur durete, d une autre par leur pesanteur, d une
an re par leur chaleur, d une autre par leur humidite, etc.,
et ces nerfs excitent autant de divers sentiments en Tame
qu il y a de di verses facons dont ils sont mus, on dont leur
mouvement ordinaire est empeche : a raison de quoi on a
aussi attribue autant de diverses qualites a ces corps ; et on
a donne a ces qualites les noms de durete, de pesanteur, de
chaleur, d humidite, et semblables, qui ne signiiient rieu
autre chose sinon qu il y a en ces corps ce qui est requis
pour faire que nos nerfs excitent en notre ame Les sentiments
de durete, de pesanteur, de chaleur, etc. Outre cela, lorsque
ces nerfs sont mus un peu plus fort que de coutume, et
toutefois en telle sorte que notre corps n en est aucunement
endommage, cela fait que I ame sent un chatouillement qui
est aussi en elle une pensee confuse; et cette pensee lui est
naturellement agreable , d autant qu elle lui rend temoignage
de la force du corps avec lequel elle est jointe , en ce qu il
pent souftVir 1 action qui cause ce chatouillement sans etre
offense. Mais si cette memo action a taut soit peu plus de
force, en sorte qu ellc offense notre corps en quelque facon,
cela donne a notre ame le sentiment de la douleur. Et ainsi
DESCARTES T. II.
98 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOI HIE.
Ton voit pourquoi la volupte du corps et la douleur sont en
Fame des sentiments entitlement contraires, nonobstant que
souvent Fun suive de Fautre, et que leurs causes soient
presque semblables.
Du gout.
Le sens qui cst le plus grossier apres 1 attouchement est
le gout, lequel a pour organe les nerfs de la langue et des
autres parties qui lui sont voisines; et pour objet les petites
parties des corps terrestres, lorsque, etant separees les unes
des autres, elles nagent dans la salive qui humecte le de
dans de la bouche : car, selon qu elles sont differentes en
iigure , en grosseur ou en mouvement , elles agitent diverse-
ment les extremites de ces nerfs, et par leur moyen font
sentir a Fame toutes sortes de gouts differents.
DC 1 odorat.
Le troisieme est 1 odorat, qui a pour organe deux nerfs,
lesquels ne semblent etre que des parties du cerveau qui
s avancent vcrs le nez, parce qu ils ne sortent point hors du
crane; et il a pour objet les petites parties des corps terrestres
qui, etant separees les unes des autres, voltigent par Fair,
non pas toutes indifferemment , mais seulement celles qui
sont assez subtiles et penetrantes pour entrer par les pores
de 1 os qu on nomine spongieux, lorsqu elles sont attirees
avec 1 aii de la respiration , et aller mouvoir les extremites
de ces nerfs, ce qu elles font en autant de differentes facons
que nous sentons de differentes odeurs.
De 1 oui e.
Le quatrieme est 1 oui e, qui n a pour objet que les divers
tremblements de Fair; car il y a des nerfs au-dedans des
QUATRIEME PARTIE. 0!)
oreilles telleincnt attaches a trois petits os qui se soutiennent
Tun 1 autre, et dont le premier est appuye centre la petite
peau qui couvre la concavite qu on nomme le tambour de
roreille, que tous les divers tremblements quo Fair de de-
iiors communique a cette peau sont rapportes a Fame par
ces nerfs, et lui font ouir autant de divers sons.
De la vuc.
Enlhi le plus subtil de tous les sens est celui de la vue:
car les nerfs optiques qui en sont les organes ne sont point
mus par 1 air, ni par les autres corps terrestres, mais seu-
lement par les parties du second element, qui, passant par
les pores de toiites les humeurs et peaux transparentes des
yeux, parviennent jusqu a ces nerfs, et, selon les diverses
facons qu elles se meuvent, elles font scntir a Fame toutes
les diversites des couleurs et de la lumiere, comme j ai
deja explique assez au long dans la Dioptrique et dans les
Meteores.
Comment on prouve que Fame nc sent qu en tant qu elle est dans le cerveau.
Et on pent aisement prouver que Fame ne sent pas en
tant qu elle est en chaque mcmbrc du corps, mais seule-
ment en tant qu elle est dans le cerveau ou les nerfs, par
leurs mouvements, lui rapportent les diverses actions des
objets exterieurs qui touchent les parties du corps dans les-
quelles ils sont inseres. Car, premierement, il y a plusieurs
maladies qui , bien qu elles n offensent que le cerveau seul ,
otent neaninoins Fusage de tous les sens , comme fait aussi
le sommcil , ainsi que nous experimentons tous les jours , et
toutefois il ne change rien que dans le cerveau. De plus , en
core qu il n y ait rien de mal dispose, ni dans le cerveau,
ni dans les membres ou sont les organes des sens exterieurs;
si seulement le mouvement de Fun des nerfs qui s etendent
100 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
du cerveau jusques a cesmembres est empeclie en quelque en-
droitde 1 espace qui est entredeux, cela suffit pour oterle sen
timent a la partie du corps ou sont les extremites de ces
nerfs. Et, outre cela, nous sentons quelquefois de la douleur
comme si elle etait en quelques-uns de nos mcmbres, dont
la cause n est pas en ces membres ou elle se sent, mais en
quelque lieu plus proche du cerveau par ou passent les
nerfs qui en donnent a Tame le sentiment : ce que je pour-
rais prouver par plusieurs experiences; mais je me conten-
terai ici d en rapporter une fort manifeste. On avait coutume
de bander les yeux a une jeune fille lorsque le chirurgien
]a venait panser d un mal qu elle avait a la main , a cause
qu elle n en pouvait supporter la vue, et, la gangrene s e-
tant mise a son mal , on tut contraint de lui couper jusques
a la moitie du bras, ce qu on fit sans Ten avertir, parce
qu on ne la voulait pas attrister ; et on lui attacha plusieurs
linges lies 1 un sur Fautre en la place de la partie qu on lui
avait coupee, en sorte qu elle demeura longtemps apres sans
le savoir, et, ce qui est en ceci fort remarquable, elle ne
laissait pas cependant d avoir diverses douleurs qu elle pensait
etre dans la main qu elle n avait plus, et de se plaindre de
ce qu elle sentait tantot en 1 un de ses doigts, et tantot a
1 autre : de quoi on ne saurait donner d autre raison sinon
que les nerfs de sa main , qui finissaient alors vers le coude ,
y etaient mus en la meme facon qu ils auraient du etre au-
paravant dans les extremites de ses doigts pour faire avoir
a Tame dans le cerveau le sentiment de semblables douleurs.
Et cela montre evidemment que la douleur de la main n est
pas sentie par Tame en tant qu elle est dans la main, mais
en tant qu elle est dans le cerveau.
Comment on prouve qu elle est de telle nature que le seul mouvement de quelque
corps suffit pour lui donner toute sorte dc sentiment.
On peut aussi prouver fort aisement que notre ame est de
telle nature que les seuls mouvements qui se font dans le
ri* $0 *fW
QUATR1EME PARTIE. 101
corps sont suffisants pour lui faire avoir toutes sortes de
pcnsees, sans qu il soil besoin qu il y ait en eu\ aucune
chose qui ivssi inblf a cc qu ils lui font conccvoir. et parti-
culierement qu ils peuvent exciter en elle ces pcnsees con
tuses qui s appellent des sentiments. Car, premierement ,
nous voyons quo les paroles, soit proferees de la voix, soit
ecrites sur du papier, lui font concevoir toutes les choses
qu elles signifient, et lui donncnt ensuite diverses passions.
Sur un meme papier, avec la meme plume et la memo
encre , en remnant tant soit peu le bout de la plume en cer-
taine facon , vous tracez des lettres qui font imaginer des
combats, des tempetes on des Furies, a ceux qui les lisent,
et qui les rcndent indignes on tristes ; au lieu que si vous
remuez la plume d une autre facon, presque semblable, la
seule difference qui sera en ce peu do mouvement leur peut
donner des pensees toutes contraires , comme de paix , de re-
pos , de douceur , et exciter en eux des passions d amour et de
joie. Quelqu un repondra peut-etre que 1 ecriture et les paroles
no represented immediatement a Tame que la figure des let
tres et leurs sons, ensuite de quoi elle, qui entend la signi
fication de ces paroles, excite en soi-meme les imaginations
et passions qui s y rapportent. Mais que dira-t-on du chatouil-
lement et de la douleur? Le seul mouvement d une epee
(;oupant quelque partie de notre peau nous fait sentir de la
douleur, sans nous faire sentir pour cela quel est le mouve
ment on la figure de cette epee. Et il est certain que 1 idee
({iic nous avons de cette douleur n est pas moins differente
du mouvement qui la cause, ou de celui de la partie de
notre corps que 1 epee coupe , que sont les idees que nous
avons des couleurs, des sons, des odcurs ou des gouts. C est
pourquoi on peut conclure que notre ame est de telle nature
(jiie les seuls mouvements de quelques corps peuvent aussi
bien exciter en elle tous ces divers sentiments que celui
d une epee y excite de la douleur.
102 LES PRINC1PES DE LA PHILOSOPHIE.
Qu il n y a rien dans les corps qui puissc exciter en nous quelque sentiment,
excepte le mouvement, la figure ou situation et grandeur de lours parties.
Outre cela nous ne saurions remarquer aucune difference
entre les nerfs qui nous fasse juger que les uns puissent
apporter au cerveau quelque autre chose que les autres,
bien qu ils causent en 1 ame d autres sentiments, ni aussi
qu ils y apportent aucune autre chose que les diverses facons
dont ils sont mus. Et 1 experience nous montre quelquefois
tres-clairement que les seuls mouvements excitent en nous
non-seulement du chatouillement et de la douleur, mais
aussi des sons et de la lumiere. Car si nous rccevons en
1 oeil quelque coup assez fort, en sorte que le nerf optique
en soit ebranle, cela nous fait voir mille etincelles de feu.
qui ne sont point toutefois hors de notre ceil ; ct quand
nous mettons le doigt un peu avant dans notre oreille,
nous entendons un bourdonnement dont la cause ne peut
etre attribute qu a 1 agitation de Fair que nous y tenons
enferme. Nous pouvons aussi souvent remarquer que la
chaleur, la durete, la pesanteur, et les autres qualites sen-
sibles, en tant qu elles sont dans les corps que nous appe-
lons chauds, durs, pesants, etc., et meme aussi les formes
de ces corps qui sont purement materielles, comme la
forme du feu, et semblables, y sont produites par le mou
vement de quelques autres corps, et qu elles produisent
aussi par apres d autres mouvements en d autres corps. Et
nous pouvons fort bien concevoir comment le mouvement
d un corps peut etre cause par celui d un autre, et diver-
silie par la grandeur, la figure et la situation de ses parties,
mais nous ne saurions concevoir en aucune facon comment
ces memes choses, a savoir la grandeur, la figure et le
mouvement, peuvent produire des natures entierement dif-
ferentes des leurs, telles que sont celles des qualites reelies
et des formes substantielles , que la plupart des philosophes
QUATRIEME PAIITIE. ItKI
out supposees etre dans les corps; ni aussi comment ces
formes ou qualites, etant dans un corps, peuvent avoir la
force d en mouvoir d autres. Or puisque nous savons que
notre ame est de telle nature que les divers mouvements
de quelque corps suffisent pour lui faire avoir tous les divers
sentiments qu elle a, et (me nous voyons bien p.r expe-
ricnce que plusieurs de ses sentiments sont veritablement
causes par de tels mouvements, mais que nous n apercevons
point qu aiicunc autre chose que ces mouvements passe
jamais par les organes des sens jusques au m-veaii , nous
avons sujet de conclure que nous n apercevons point aussi
en aucune facon que tout ce qui est dans les objets que
nous appelons leur lumiere, leurs couleurs, leurs odeurs,
.eurs gouts, leurs sons, leur chalcur ou froideur, et leurs
autres qualites qui se sentent par rattouchement , et aussi
ce que nous appelons leurs formes substantielles, soit en
eux autre chose que les diverses figures, situations, gran
deurs et mouvements de leurs parties, qui sont tellement
disposees qu elles peuvent mouvoir nos nerfs en toutes les
diverses facons qui sont requises pour exciter en notre ame
tous les divers sentiments qu ils y excitent.
Qu il n y a aucun phenomene en la nature qui nc soit compris en ce qui a etc
explique en ce traite.
Et ainsi je puis demontrer par un denombrement tres-
facile qu il n y a aucun phenomene en la nature dont
1 explication ait etc omise en ce traite; car il n y a rien
qu on puisse mettre au nombre de ces phenomenes sinon
cc que nous pouvons apercevoir par 1 entremise des sens;
mais, excepte le mouvement, la grandeur, la figure et la
situation des parties de chaque corps, qui sont des choses
que j ai ici expliquees le plus exactement qu il m a ete
possible , nous n apercevons rien hors de nous par le moyen
de nos sens que la lumiere, les couleurs, les odeurs, les
104 LES PIUNCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
gouts, les sons, et les qualites do I attouchement. Or jc
viens de prouver quo nous n aperccvons point que toutes
res sortes de qualites soicnt rien hors de notre pensee
sinon les mouvements, les grandeurs et les figures de
quelques corps, si bien que j ai prouve qu il n y a rien en
tout ce monde -visible, en taut qu il est seulement visible
on sensible , sinon les choses que j y ai expliquees.
Quo ce traite ne contient aussi aucuns principes qui n aient ete recus de tout
temps de tout le monde ; en sorte que cette philosophic n est pas nouvelle, mais
la plus ancienne et la plus commune qui puisse tre.
Mais je desire aussi que Ton remarque que , bien que j aie
ici tache de rendre raison de toutes les choses materiel les ,
je ne m y suis neanmoins servi d aucun principe qui n ait
ete recu et approuve par Aristote et par tons les autres
philosophes qui ont jamais ete au monde ; en sorte que cette
philosophic n est point nouvelle, mais la plus anciennfc et
hi plus vulgaire qui puisse etre : car je n ai rien du tout con-
sidere que la figure, le mouvement et la grandeur de chaqw
corps , ni examine aucune autre chose que ce que les lois
des mecaniques, dont la verite peut etre prouvee par une
infinite d expericnces , enseignent devoir suivre de ce que
des corps qui ont diverses grandeurs, ou figures, ou mou
vements, se rencontrent ensemble. Mais personne n a jamais
doute qu il n y eut des corps dans le monde qui ont diverses
grandeurs et figures, et se meuvcnt diversement, selon les
diverses facons qu ils se rencontrent, et meme qui quelque-
tbis se divisent, au moyen de quoi ils changent de figure et
de grandeur. Nous experimentons la verite de cela tous les
jours, non par le moyen d un seul sens, mais par le moyen
de plusieurs, savoir de rattouchement, de la vue et de
1 ou ie; noti-c imagination en recoit des idees tres-distinctes ,
et notre entendement le concoit tres-clairement. Ce qui ne
se peut dire d aucune des autres choses qui tombent sous
QLATKIEME PAUTIE. 105
nos sens, conimc sont les couleurs, les odours, les sons et
semhlables : car eliaeime do ccs choses ne louche qu un seul
do nos sons, ot n iinprimo en notro imagination qu une ideo
de soi qui osi for! confuse, et eniin no fait point connaitre
a noire entendenienl ce qu elle est.
est certain que les corps scnsibles sont composes de parties insensibles.
On dira peut-etre que je considere plusieurs parties en
cheque corps qui sont si petites qu elles ne peuvent etre
senties , et je sais bien que cela ne sera pas approuve par
ceux qui prennent leurs sens pour la mesure des clioses qui
so peuvent connaitre. 3Iais c est, ce me semble, faire grand
tort au raisonnemenl humain de ne vouloir pas qu il aille
plus loin que les yeux ; et il n y a personne qui puisse dou-
ter qu il n y ait des corps qui sont si petits qu ils ne peuvent
etre aperous par aucun de nos sens, pourvu seulement qu il
considere quels sont les corps qui sont ajoutes a chaque
fois aux clioses qui s augmentent continuclleinent pen a pen,
et quels sont ceux qui sont otes des clioses qui diminuent en
memo facon. On voit tous les jours croitre les plantes , et
il est impossible do concevoir comment elles deviennent plus
Brandos qu elles n orit ete, si on ne concoil que quelque
corps est ajoute au leur : mais qui est-ce qui a jamais pu
remarquer par I cntremise des sens quels sont les petits
corps qui sont ajoutes en chaque moment a chaque partie
d une planle qui croft? Pour le moins, cntre les philosophes,
<-t ux qui avouent que les parties de la quantite sont divi-
sibles a rinfini doivent avouer qu en se divisant elles
peuvent devenir si petites qu elles ne seront aucunement
sensibles. Et la raison qui nous empeche de pouvoir sentir
les corps <pii sont fort petits est evidente; car elle consiste
en ce que tous les objets que nous sentons doivent mouvoir
quelques-unes des parties de notro corps qui servent d or-
JOG LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
ganes a nos sens, c est-a-dire quelques petits filets de nos
neris, et que chacun de ces petits filets ayant queique gros-
seur, les corps qui sont beaucoup plus petits qu eux n ont
point la force de les mouvoir : ainsi, etant assures que
chacun des corps que nous sentons est compose de plusieurs
autres corps si petits que nous ne les saurions apercevoir, il
n y a, ce me semble, personne, pourvu qu il veuille user
de raison , qui ne doive avouer que c est beaucoup mieux
philosopher de juger de ce qui arrive en ces petits corps,
que leur seule petitesse nous empeche de pouvoir sentir,
par 1 exemple de ce que nous voyons arriver en ceux que
nous sentons , et de rendre raison par ce moyen de tout ce
qui est en la nature (ainsi que j ai tache de faire en ce
traite), que pour rendre raison des memes choses en
inventer je ne sais quelles autres qui n ont aucun rapport
avec celles que nous sentons , comme sont la matiere pre
miere, les formes substantielles , et tout ce grand attirail de
qualites que plusieurs ont coutume de supposer, chacune
desquelles peut plus difficilement etre connue que toutes les
choses qu on pretend expliquer par leur moyen.
Que ces principes ne s accordent pas mieux avec ceux de Democrite qu avec
ceux d Aristote on des autres.
Peut-etre aussi que quelqu un dira que Democrite a deja
ci-devant imagine de petits corps qui avaient diverses
iigures, grandeurs et mouvements, par le divers melange
desquels tous les corps serisibles etaient composes, et que
nearimoins sa philosophic est communement rejetee. A quoi
je reponds qu elle n a jamais ete rejetee de personne parce
qu il faisait considercr des corps plus petits que ceux qui
sont apercus de nos sens, et qu il leur attribuait diverses
grandeurs , diverses figures et divers mouvements ; car il n y
a personne qui puisse douter qu il n y en ait veritablement
de tels, ainsi qu il a deja ete prouve : mais elle a ete reje-
QUATRIEME PARTIE. 107
tec, premierement a cause qu elle supposait que ces petits
corps etaient indivisibles, re que je rejette aussi entiere-
ment; puis a cause qu il imaginait du vide entre deux, et
je demontre qu il est impossible qu il y en ait; puis aussi a
cause qu il leur attribuait de la pesanteur, et moi je nie
qu il y en ait en aucun corps, en tant qu il est considers
soul, parce quo c est une qualite qui depend du mutuel
rapport que plusieurs corps ont les uns aux autres; puis,
enlin, on a eu sujet de la rejeter a cause qu il n expliquait
}>oint en particulier comment toutes choses avaicnt ete for-
mees par la seule rencontre de ces petits corps , ou bien ,
s il 1 expliquait de quelques-unes , les raisons qu il en don-
nait ne dependaient pas tellemcnt les unes des autres que
ccla fit voir que toute la nature pouvait etre expliquee en
meme facon (au moins on ne peut le connakre de ce qui
nous a ete laisse par ecrit de ses opinions). Mais je laisse a
juger aux lecteurs si les raisons que j ai mises en ce traite
se suivent assez, et si on en peut deduire assez de choses :
et d autant que la consideration des figures, des grandeurs
et des mouvemcnts a ete recue par Aristote et par tous les
autres, aussi bien que par Democrite, et que je rejette
tout ce que ce dernier a suppose outre cela, ainsi que je
rejette generalement tout ce qui a ete suppose par les
autres , il est evident que cette facon de philosopher n a pas
plus d af finite avec celle de Democrite qu avec toutes les
autres sectes particulieres.
Comment on peut parvenir a la connaissance des figures, grandeurs et
mouvements des corps insensibles.
Enfin , quelqu un pourra aussi demander d ou j ai appris
quelles sont les figures, les grandeurs et les mouvements
des petites parties de chaque corps, plusieurs desquelles j ai
ici determinees tout de meme que si je les avais vues, bien
qu il soit certain que je n ai pu les apercevoir par 1 aide des
108 LES PRLNCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
sens, puisque j avoue qu elles sont irisensibles. A quoi je
reponds que j ai premierement considere en general toutes
les notions claires et distinctes qui peuvent etre en notre
entendement touchant les choses materielles, et que n en
ayant point trouve d autres sinon celles que nous avons des
figures, des grandeurs et des mouvements, et des regies
suiyant lesquelles ces trois choses peuvent etrc diversifiees
Tune par 1 autre, lesquelles regies sont les principes de la
geometric ct des mecaniques, j ai juge qu il fallait necessai-
rement que toute la connaissance que les hommes peuvent
avoir de la nature fut tiree de cela seul ; parce que toutes
les autres notions que nous avons des choses sensibles, etant
confuses et obscures, ne peuvent servir a nous donner la
connaissance d aucune chose hors de nous, mais plutot la
peuvent empecher. Ensuite de quoi j ai examine toutes les
principales differences qui se peuvent trouver entre les
figures, grandeurs et mouvements de divers corps que leur
seule petitesse rend insensibles , et quels effets sensibles
peuvent etre produits par les diverses facons dont ils se
melent ensemble, et, par apres, lorsque j ai rencontre de
semblablcs effets dans les corps que nos sens apercoiventj ai
pense qu ils avaient pu etre ainsi produits; puis j ai cru qu ils
1 avaient infailliblement ete, lorsqu il m a semble etre Impos
sible de trouver en toute 1 etendue de la nature aucune
autre cause capable de les produire. A quoi 1 exemple de
plusieurs corps composes par 1 artifice des hommes m a
beaucoup servi : car je ne reconnais aucune difference entre
les machines que font les artisans et les divers corps que la
nature seule compose, sinon que les effets des machines ne
dependent que de ragencement de certains tuyaux, ou res-
sorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque
proportion avec les mains de ceux qui les font, sont tou-
jours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent
voir; au lieu que les tuyaux, ou ressorts, qui causent les
effets des corps naturels sont ordinairement trop petits
QUATRIEME 1>ARTIE. Jll<)
pour etre apercus de nos sens. Et il est certain que toutes
les regies des mecaniques appartiennent a la physique , en
sorte que toutes les choses qui sont artificielles sont avec
cela naturelles : car, par exemple, lorsqu une montre
marque les lieures par le moyen des roues dont elle est
faite, cela ne lui est pas moins naturel qu il est a un arbre
de produire ses fruits. C est pourquoi tout de meme qu un
horloger en considerant une montre qu il n a pas faite pent
ordinairement juger, par le moyen de quelques-unes de ses
parties qu il regarde , quelles sont toutes les autres qu il ne
voit pas; ainsi, en considerant les effets et les parties sen-
sibles des corps naturcls, j ai tache de connaitre quelles
doivent etre celles de leurs parties qui sont insensibles.
Quetouchant les choses que nos sens n apercoivent point, il suffit d expliquer
comment elles peuvent etre : et que c est tout ce qu Aristote a tach6 de fairc.
On repliquera peut-etre encore a ceci que bien que j aie
imagine des causes qui pourraient produire des effets sem-
blables a ceux que nous voyons, nous ne devons pas pour
cela conclure que ceux que nous voyons soient produits par
elles; parce que comme un horloger industrieux peut faire
deux montres qui marquent les heurcs en meme facon, et
entre lesquelles il n y ait aucune difference en ce qui parait
a 1 exterieur, qui n aient toutefois rien de semblable en la
composition de leurs roues, ainsi il est certain que Dieu a
une infinite de divers moyens par chacun desquels il peut
avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles
que maintenant elles paraissent , sans qu il soit possible a
1 esprit humain de connaitre lequel de tous ces moyens il a
voulu employer a les faire : ce que je ne fais aucune ditfi-
culte d accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes
que j ai expliquees sont telles que tons les effets quYlles
peuvent produire se trouvent semblables a ceux que nous
voyons dans le monde, sans m informer si c est par elles
HO LES PRIXCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
ou par d autres qu ils sont produits. Memo je crois qu il est
aiissi utilc pour la vie do rounaiUr dt-s causes ainsi imagi-
nees, quo si on avail la coimaissance des vraies : car la
medecine, les mecaniques, et generalement tous les arts a
quoi la connaissancc de la physique peut servir, n ont pour
lin que d appliquer tellement quelques corps sensibles les
ims aux autres que, par la suite des causes naturelles,
quelques eftets sensibles soicnt produits ; ce que Ton pourra
faire tout aussi bien en considerant la suite dc quelques
causes ainsi imaginees, quoique lausses, que si elles etaient
les vraies, puisque cette suite est supposee semblable en ce
qui regarde les effets sensibles. Et afin qu on ne puisse pas
s imaginer qu Aristote ait jamais pretendu rien faire de plus
que cela, il dit lui-meme, au commencement du septieme
chapitre du premier livre de ses Meteores, que, pour ce qui
est des clioses qui ne sont pas manifestos aux sens, il pense
les demontrer suffisamment et autant qu on peut desirer
avec raison, s il fait seulement voir qu elles peuvent etre telles
qu il les explique.
Que ne"anmoins on a une certitude morale que toutes les choses de ce monde
sont telles qu il a etc" ici demontre qu elles peuvent 6tre.
Mais , neamnoins , aiin que je ne fasse point de tort a la
verite, en la supposant moins certaine qu elle n est, je dis-
tinguerai ici deux sortes de certitude. La premiere est
appelee morale , c est-a-dire suffisante pour regler nos
moeurs; ou aussi grande que celle des choses dont nous
n avons point coutume de douter touchant la conduite de la
vie, bien que nous sachions qu il se peut faire, absolument
parlant, qu elles soient fausses. Ainsi ceux qui n ont jamais
ete a Rome ne doutent point que ce ne soit une ville en
Italic, bien qu il se pourrait faire que tous ceux desquels ils
1 ont appris les eussent trompes. Et si quelqu un, pour deviner
un chiffre ecrit avec les lettres ordinaires, s aviso de lire un
QIATUIEME PARTIE. Ill
B partout ou il y aura un A, ct de lire un C partout ou il
y aura un B, ct ainsi de substitucr en la place de chaque
Icttre cellc (|ui la suit en 1 ordrc de J alphabct, ct que, le
lisant en cette facon , il y trouve des paroles qui aient du
sens, il ne doutera point que ce ne soit le vrai sens de ce
chiffre qu il aura ainsi trouve, bien qu il so pourrait tain;
que celui qui Fa ecrit y en ait mis un autre tout different
en donnant une autre signification a chaque lettre : car cela
peut si difficilement arriver, principalement lorsque le chiffre
contient beaucoup de mots, qu il n est pas moralement
croyable. Or si on considere combien de diverses proprietes
de 1 aimant, du feu, et de toutes les autres choses qui sont
au monde, ont etc tres-evidemment deduites d un fort petit
nombre de causes que j ai proposees au commencement de
ce traite, quand bien meme on voudrait s imaginer que je
les ai supposees par hasard et sans que la raison me les ait
persuadees, on ne laissera pas d avoir pour le moins autant
de raison de juger qu elles sont les vraies causes de tout ce
que j en ai dcduit, qu on en a de croire qu on a trouve le
vrai sens d un cliiffre lorsqu on le voit suivre de la signifi
cation qu on a donnee par conjecture a chaque lettre; car
le nombre des lettres de 1 alphabet est beaucoup plus grand
que celui des premieres causes que j ai supposees, et on n a
pas coutumc de mettre tant de mots ni meme tant de
lettres dans un chiffre que j ai deduit de divers effets de ces
causes.
Et meme qu on en a une certitude plus que morale.
L autre sorte de certitude est lorsque nous pensons qu il
n est aucunement possible que la chose soit autre que nous la
jugeons. Et elle est fondee sur un principe de metaphysiquc
tres-assure, qui est que Dieu etant souverainement bon et
la source de toute verite, puisque c est lui qui nous a crees,
il est certain que la puissance ou faculte qu il nous a donnee
112 LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
pour distinguer le vrai d avec le faux ne se trompe point
lorsque nous en usons bien, et qu elle nous montre evidem-
ment qu une chose est vraie. Ainsi cette certitude s etend
a tout ce qui est demontre dans la mathematique; car nous
voyons clairement qu il est impossible que deux et trois
joints ensemble fassent plus ou moins que cinq , ou qu un
carre n ait que trois cotes, et choses semblables. Elle s etend
aussi a la connaissance que nous avons qu il y a des corps
dans le monde, pour les raisons ci-dessus expliquees au
commencement de la deuxieme partie; puis ensuite elle
s etend a toutes les choses qui peuvent etre demon trees ton-
chant ces corps, par les principes de la mathematique ou
par d autres aussi evidents et certains, au nombre desquelles
il me semble que celles que j ai ecrites en ce traite doivent
etre recues, au moins les principales et plus generates : et
j espere qu elles le seront en effet par ceux qui les auront
examinees avec tant de soin, qu ils verront clairement toute
la suite des deductions que j ai faites, et combien sont evi
dents tons les principes desquels je me suis servi ; principa-
lement s ils comprennent bien qu il ne se peut faire que
nous ne sentions aucun objet sinon par le moyen de quelque
mouvement local que cet objet excite en nous , et que les
etoiles iixes ne peuvent exciter ainsi aucun mouvement en
nos yeux sans mouvoir aussi en quelque t acon toute la ma-
tiere qui est entre elles et nous. D ou il suit tres-evidem-
ment que les cieiix doivent etre lluides, c est-a-dire composes
de petites parties qui se meuvent separement les unes des
autres , ou du moins qu il doit y avoir en eux de telles
parties; car tout ce qu on peut dire que j ai suppose, peut
etre reduit a cela seul que les cieux sont lluides. En sorte
que ce seul point etant reconnu pour suffisamment demontiv
par tous les effets de la lumiere, et par la suite de toutes
les autres choses que j ai expliquees, je pense qu on doit
aussi reconnaitre que j ai prouve par demonstration mathe-
matique (suivant les principes que j ai etablis) toutes les
QUATR1EME PAKT1E. ]];{
chosos quo j ai ecrites, au moins les plus generates qui
ooiicernent la i abrique du ciel et de la terre; et meme dc la
facon que je les ai ecrites : car j ai eu soin de proposer
connne douteuses toutes celles que j ai pensees 1 etre.
Mais que jc soumets toutes mes opinions au jugement des plus sages,
ct a 1 autorite de 1 Eglise.
Toutetbis , a cause que je ne veux pas me tier trop a moi-
meme , je n* assure ici aucune chose, et je soumets toutes
mes opinions au jugement des plus sages et a 1 autorite de
1 Eglise. Meme je prie les lecteurs de n ajouter point du tout
de tbi a tout ce qu ils trouverout ici ecrit, mais seulement
de Texaminer et de n en recevoir que ce que la force et
1 evidence de la raison les pourra contraindre de croire.
FIN DES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
DESCARTES T. II.
LES
PASSIONS DE L AME
LETTRES
TRAITE DES PASSIONS,
LETTRE PREMIERE.
A M. DESCARTES.
MONSIEUR ,
J avals ete bien aise de vous voir a Paris cet ete dernier pour ce
que je pensais que vous y etiez venu a dessein de vous y arreter,
et qu y ayant plus de commodite qu en aucun autre lieu pour
laire les experiences dont vous avez temoigne avoir besoin 1 afm
d achever les traites que vous avez promis au public , vous ne
manqueriez pas de tenir votre promesse , et que nous les vorrions
bient( A )t imprimes. Mais vous m avez entierement ote cette joie
lorsque vous etes retourne en Hollande; etje ne puis m abstenir
ici de vous dire que je suis encore fache contre vous de ce que
vous n avez pas voulu, avant votre depart, me laisser voir le
Traite dcs passions qu on m a dit que vous avez compose : outre
que, faisant reflexion sur les paroles que j ai lues en une preface
qui fut jointe il y a deux ans a la version francaise de vos Prin-
cipcs , ou , apri s avf>ir parle succinctement des parties de la phi
losophic qui doivent etre trouvees avant qu on puisse recueillir ses
principaux fruits, et avoir dit que vous ne vous defiez pas tant
do vos forces que vous n osassiez entreprendre de les expliquer
l Voyez Methode, sixieme partie.
H8 LETTUES
toutes si vous aviez la commodite de faire les experiences qui
sont requises pour appuyer et justifier vos raisonnements, >>
vous ajoutez qu il faudrait a cela de grandes depenses, aux-
quelles un particulier comme vous ne saurait suffire s il n ctait
aide par le public; mais que, ne voyant pas que vous devicz
attendre cette aide, vous pensez vous devoir contenter d ctudier
dorcnavant pour votre instruction partieuliere , et que la pos-
terite vous excusera si vous manquez a travailler desormais pour
elle : je crains que ce ne soit maintenant tout de bon que
vous voulez envier au public le reste de vos inventions, et que
nous n aurons jamais plus rien de vous si nous vous laissons suivre
votre inclination. Ce qui est cause que je IDC suis propose de vous
tourmenter un pen par celte lettre, et de me venger de ce que
vous m avez refuse votre Traite dcs passions, en vous rcprochant
librement la negligence et les autres defauts que je juge empecher
que vous ne fassiez valoir votre talent autant que vous pouvez ei
que votre devoir vous y oblige. En effet , je ne puis croire que ce
soit autre chose que volre negligence ct le pen de soin que vous avcz
d etre utile an reste des homines qui fait que vous ne continuez
pas votre Physique; car encore que je comprenne fort bien qu il
est impossible que vous 1 acheviez si vous n avez plusieurs expe
riences, et que ces experiences doivcnt etre faites aux frais du
public a cause que 1 utilite lui en rcviendra, et que les biens d un
particulier n y peuvent suffire, je ne crois pas toutcfois que <r
soit cela qui vous arrete, pour ce que vous ne pourriez manqucr
d obtenir de ceux qui disposent dcs biens du public tout ce que
vous sauriez souhaiter pour ce sujet , si vous daignez leur faire
entendre la chose comme elle est, et comme vous la pourriez faci-
lement reprcsenter si vous en aviez la volonte. Mais vous avez
toujours vecu d une facon si contraire a cela , qu on a sujet de se
persuader que vous ne voudriez pas meme recevoir aucune aide
d autrui , encore qu on vous 1 offrirait; et neanmoins vous pre-
tendez que la posterite vous excusera de ce que vous ne voulez plus
travailler pour elle, sur ce que vous supposez que cettc aide vous y
est necessairc , et que vous ne la pouvez obtcnir. Ce qui me domic
sujet de penser non-seulement que vous etes trop negligent, mais
peut-etre aussi que vous n avez pas assez de courage pour espcrcr
de parachever ce que ceux qui ont lu vos ecrits attendent de
SUK LE TRAITE DES PASSIONS. I HI
vous, et quo neanmoins vous ctes asscz vain pour vouloir per
suader a ccux qui vicndront apres nous quo vous n y avez point
manque par votre faute, mais pour ce qu on n a pas reconnu
votrc vertu com me on devait, ct qu on a refuse de vous assister
en vos desseins. En quoi je vois que votre ambition trouve son
compte, a cause que ceux qui verront vos ecrits a 1 avenir juge-
ront, par ee que vous avez publie il y a plus de douze ans, que
vous aviez trouve des cc temps-la tout ee qui a jusques a present
ete vu de vous, et que ce qui vous reste a inventer touchant la
physique est moins difficile que ce que vous en avez deja explique,
en sorte que vous auriez pu depuis nous donner tout cc qu on petit
attendre du raisonnement humain pour la medecine et les autros
usages de la vie, si vous aviez en la commodite de faire les
experiences requises a cet egard; et meme que vous n avez pas
sans doute laisse d en trouver une grande partie , mais qu une
juste indignation eontrc 1 ingratitude des hommes vous a empo-
che de leur faire part de vos inventions. Ainsi vous pensez que
desormais, en vous reposant, vous pourrez acquerir autant de
reputation que si vous travailliez bcaucoup, et m( A| me peut-etre im
pen davantage, a cause qu ordinairement le bien qu on possede
est moins estime que celui qu on desire ou bien qu on regrette.
Mais je vous veux oter le moyen d acquerir ainsi de la reputation
sans la meriter : et bien que je ne doute pas que vous ne sachiez
re qu il faudrait que vous eussiez fait si vous aviez voulu etre
aide par le public, jc le vcux neanmoins ici ecrire ; et meme je
feral imprimer cette lettrc, afin que vous ne puissiez pretendre
de 1 ignorer, et que, si vous manquez ei-apres a nous satisfaire,
vous ne puissiez plus vous excuser sur le sieclc. Sachez done que
re n est pas asscz pour obtenir quelque cbosc du public (jue d en
avoir louche un mot en passant en la preface d un livre, sans
din; expressement que vous la desirez etl attendez, ni expliquer
les raisons qui pcuvent prouver non-seulement que vous la
meritez , mais aussi qu on a tres-grand interet de vous 1 accorder ,
et (m on en doit attendre beaucoup de protit. On est accoutume de
voir que tons ccux qui s imaginent qu ils valent quelque cbose
en font taut de bruit, et demandent avec tant d importunite ce
qu ils pretendent, et promettent tant au-dcla de ce qu ils peuvent,
<iue lorsque (]iiel({ii un ne parle de soi qu avec modestie, et qu il
120 LETTRES
ne requiert ricn do personne , ni ne promet ricn avec assurance ,
quelque prcuvc qu il donne d ailleurs de ce qu il pent, on n y fait
pas de reflexion, et on ne pense aueuncment a lui.
Yous dircz peut-etre que votre huineur ne vous porte pas a
rien demander, ni a parler avantageusement de vous-meme,
pour ce que run semble ( A tre unc marque dc bassesse, et 1 autrc
d orgueil. Mais je pretends que cette humeur se doit corriger, et
qu elle vient d erreur et de faiblesse plutot que d une honnete
pudeur et modestie : car pour ce qui est des demandes , il n y a
que celles qu on fait pour son propre besoin a ceux de qui on n a
aucun droit de rien exiger desquelles on ait sujet d avoir quelque
bonte ; et tant s en faut qu on en doive avoir de celles qui tendent
a Futilite et an profit de ceux a qui on les fait, qu au contraire
on en pent tirer de la gloire, principalement lorsqu on leur a
deja donne des choses qui valent plus que celles qu on veut
obtenir d eux. Et pour ce qui est de parler av an tageu semen t de
soi-meme, il est vrai que c est mi orgucil tres-ridicule et trc-s-
blamable lorsqu on dit de soi des choses qui sont fausses, et
mcme que c est unc vanite mcprisable encore qu on n en dise
que de vraies, lorsqu on le fait par ostentation et sans qu il en
revienne aucun bien a personne; mais lorsquc ces choses sont
telles qu il importe aux autres de les savoir, il est certain qu on
ne les pent taire que par une humilite vicieuse, qui est unc
espece de lachete et de faiblesse. Or il importe beaucoup au public
d etre avert! de ce que vous avez trouve dans les sciences, alin
que jugeant par la de ce que vous y pouvez encore trouver, il soil
incite a contribuer tout ce qu il peut pour vous y aider, comme
un travail qui a pour but le bien general de tons les homines. E;
les choses que vous avez de"ja donnees , a savoir les verites impor-
tantes que vous avez expliquees dans vos ecrits, valent incompa-
rablemcnt davantage (|uc tout ce que vous sauriez demandor
pour ce sujet.
Yous pouvez dire aussi que vos ceuvres parlent assez, sans
qu il soit besoin que vous y ajouticz les promesses et les van-
teries, lesquelles, etant ordinaires aux cliarlatans qui veulent
tromper, semblent ne pouvoir elre bienseantes a un homme
d honneur qui cherche seulement la verite. Mais ce qui fait quo
les charlatans sont blamables n est pas que les choses qu ils disent
SUl LE TRAITE DES PASSIONS. 121
d eux-memes sont grandes et bonnes, c est seulcmcnt qu elles
sont fausses et qu ils ne les peuvent prouver ; au lieu que celles
quo je pretends que vous devez dire de vous sont si vraies , et si
rvidemment prouvees par vos ecrits, que toutes les regies de la
bienseance vous permettent de les assurer, ct celles de la charitt -
vous y obligent, a cause qu il iinporte aux autres de les savoir.
Car encore que vos ecrits parlent assez an regard de ceux qui
les cxaminent avec soin et qui sont capablcs de les entendre, tou-
tefois cela ne suffit pas pour le dessein que je vcux que vous ayez,
a cause qu un cliacun ne les pent pas lire, et que ceux qui
manient les affaires publiques n en peuvent guere avoir le loisir.
11 arrive peut-ctre bien que quelques-uns de ceux qui les ont lus
en parlent; mais, quoi qifon leur en puisse dire, le peu de bruit
qu ils savent que vous faites, et la trop grande modestie que vous
avez toujours observee en parlant de vous, ne permet pas qu ils
y fassent beaucoup de reflexion : meme, a cause qu on use sou-
vent aupres d eux de tons les termes les plus avantageux qu on
puisse imaginer pour louer des personnes qui ne sont que fort
mediocres, ils n ont pas sujet de prendre les louanges immenses
qui vous sont donnees par ceux qui vous connaissent pour des
verites bien exactes. An lieu que lorsquc quelqu un parle de soi-
meme et qu il dit des cboses tres-extraordinaires , on 1 ecoute avec
plus d attention ,principalement lorsque c cst un homme de bonne
naissance et qu on sait n etre point d humcur ni de condition a
vouloir faire le charlatan, et, pour ce qu il se rendrait ridicule
s il usait d hyperboles en telle occasion , ses paroles sont prises
en leur vrai sens ; et ceux qui ne les veulent pas croire sont an
inoins invites par leur curiosite, ou par leur jalousie, a examiner
si elles sont vraies. C est pourquoi etant tres-certain et le public
ayant grand interet de savoir qu il n y a jamais eu au monde
quo vous sen! (au moins dont nous ayons les ecrits) qui ait decou-
vert les vrais principes ct reconnu les premieres causes de tout ce
qui est produit en la nature, et qu ayant deja rendu raison par
principes de toutes les choses qui paraissent et s observent le plus
communement dans le monde il vous faut seulement avoir des
observations plus particulieres pour trouver en meme fa^on les
raisons de tout ce qui peut etre utile aux homines en cette vie, et
ainsi nous donner une tres-parlaite connaissance de la nature de
LETTIIES
tons Ics mineraux, des vertus de toutes les plantes , des proprictes
des animaux, et generalement de tout cc qui pent servir pour la
mcdceine of Ics autres arts; et cnfin que , ccs observations parti-
eulieres nc pouvant etre toutes faites en pen de temps sans
grande depense, tons les peuples de la terre y devraient a Fenvi
contribucr comme a la chose du monde la plus importante, ct a
laquelle ils ont tous egal interet : cela etant, dis-je, tres-eertain ,
et pouvant assez etre prouve par Ics cents que vous avez deja fait
imprimer, vous devriez le dire si liaut, le publier avec tant de
soin , et le mcttrc si cxpressemcnt dans tons les litres de vos
livres, qu il ne put dorenavant y avoir personne qui 1 ignorat.
Ainsi vous feriez an moins d abord naitre 1 euvie a pluseiurs
d examiner ce qui en est; et d autant qu ils s en enquerraient
davantage et liraient vos ecrits avec plus de soin , d autant eon-
naitraient-ils plus elairement que vous ne vous seriez point vantc
a faux.
Et il y a principalement trois points que je voudrais que vous
fissiez bien concevoir a tout le monde. Lc premier est qu il y a
une infinite de ehoscs a trouver en la physique qui peuvent
etre extrememcnt utiles a la vie; le second, qu on a grand sujet
d aUendre de vous 1 invention de ces choses; et le troisiemc, que
vous en pourrez d autant plus trouver que vous aurez plus de
commodites pour faire quantite d experiences. II est a propos
qu on soit averti du premier point, a cause que la phi part des
homines ne pensent pas qu on puisse rien trouver dans les
sciences qui vaillc mieux que ce qui a ete trouve par les anciens ,
at meme que plusieurs ne concoivent point ce que c cst que la
physique, ni a quoi elle pent servir. Or il est aise de prouver
que le troj* grand respect qu on porte a 1 antiquitc est une erreur
qui prejudicie cxtrcmement a 1 avancement des sciences; car on
voit que les peuples sauvages de rAmerique, et aussi plusieurs
autres qui habitent des lieux moins eloignes, ont beaucoup moins
de commodites pour la vie que nous n en avons, et toutefois
qu ils sont d unc origine aussi ancienne que la notre : en soilc
<iu ils ont autant dc raison que nous de dire qu ils se eoutcntenl
de la sagesse de leurs peres, et qu ils ne croient point que per
sonne leur puisse rien enseigner de meilleur que ce qui a etc su
et pratique de toute antiquite parmi eux. Et cette opinion est si
SUR LE TRA1TE DES PASSIONS. I^i
prejudiciable quo , pendant qu on nc la qtiittc point, il est cer
tain qu on ne pent acquerir auctine nouvellc capacite : aussi voil-
on par experience que Ics peuples en 1 csprit dcsquels clle est le
plus enracinee sont ceux qui sont demeures les plus ignorants et
les plus rudcs; et pour ce qu elle est encore assez frequente parmi
nous, cela pent servir de raison pour prouver qu il s en faut.
bcaucoup quc nous sachions tout ce que nous sommes capablcs
de savoir. Ce qui pent aussi fort clairement etre prouve par plu-
sieurs inventions tros-utiles, comme sont r usage de la boussole,
Tart d imprimer, les lunettes d approche, et semblables, qui
n ont etc trouvees qu aux derniers siecles , bien qu elles semblent
rnaintcnant assez facilcs a ceux qui les savcnt. Mais il n y a rien
en quoi le besoin que nous avons d acquerir de nouvelles connais-
sanccs paraissc mieux qu en ce qui regarde la medecine. Car
bien qu on ne doute point que Dieu n ait pourvu cette terre de
toutes les choses qui sont necessaires aux homines pour s y con-
server en parfaite sante jusques a une extreme vicillesse, et bien
qu il n y ait rien an monde si desirable quc la connaissance de
ces choses , en sorte qu elle a ete autrefois la principale etude des
rois et des sages , toutefois 1 experiencc montre qu on est encore si
oloigne de 1 avoir toute, que sou vent on est arrete au lit par de
pctits maux , et que tons les plus savants medecins ne peuvent
connaitre , ct qu ils ne font qu aigrir par leurs remedes lorsqu ils
entreprennent de les chasser. En quoi le defaut de leur art et le
besoin qu on a de le perfectionner sont si evidents , que , pour ceux
<jui ne conroivent pas ce que c est que la physique, il suffit de
leur dire qu elle est la science qui doit enseigner a connaitre si
parfaitement la nature de 1 homme et dc toutes les choses qui lui
peuvent servir d aliments on de remedes , qu il lui soit aise de
s excmptcr par son moyen de toutes sortes de maladies. Car , sans
parler de ses autres usages , celui-la seul est assez important pour
obliger les plus inscnsibles a favoriser les desseins d un homme
qui a deja prouve par les choses qu il a inventees qu on a grand
sujet d attendrc de lui tout ce qui reste encore a trouver en cette
icience.
Mais il est principalcment besoin que le monde sache que vous
avcz prouv<! cela dc vous ; et a cet effet il est necessaire que vous
iassiez un pen de violence a votre humeur, et que vous chassic/.
124 LETTRES
cette trop grande modcstic, qui vous a empeche jusqucs ici de
dire de vous et des autres tout ce quo vous etes oblige de dire.
Je ne veux point pour cela vous commettrc avec les doctes de ce
siecle : la plupart de ceux auxquels on donne ce nom, a savoir
tons ceux qui cultivent ce qu on appelle eommunement les belles-
lettres, et tons les jurisconsultes, n ont aucun interet a ce que je
pretends que vous devez dire ; les theologiens aussi et les mede-
cins n y en outpoint, si ce n est en tant que philosophes : car la
theologie ne depend aucunement de la physique, ni meme la
medccine, en la facon qu elle est aujourd hui pratiquec par les
plus doctes et les plus prudcnts en cet art ; ils se contentcnt de
suivre les maximes ou les regies qu une longue experience a en-
seignees, et ils ne meprisent pas tant la vie des homines que
d appuyer leurs jugcmcnts, desqucls souvent elle depend, sur les
raisonnements incertains de la philosophic de 1 ecole : il ne reste
que les philosophes , entrc lesquels tous ceux qui ont de 1 esprit
sont deja pour vous, ct seront tres-aises de voir que vous produi-
siez la verite en telle sorte que la malignite des pedants ne la
puisse opprimer, de facon que ce ne soit que les seuls pedants
qui se puissent offenser de ce que vous aurez a dire ; et pour ce
qu ils sont la risee et le mepris de tous les plus honnetes gens ,
vous ne devez pas fort vous soucier de leur plairc : outre que
votre reputation vous les a deja rendus an tant ennemis qu ils
sauraient etre ; et au lieu que votre modcstie est cause que main-
tenant quelques-uns d eux ne craignent pas dc vous attaquer , je
m assure que si vous vous iaisiez an tant valoir que vous pouvez et
que vous devez, ils se verraient si has au-dessous de vous qu il n y
en aurait aucun qui n eut honte de rentreprendre. Je ne vois
done point, qu il y ait rien qui vous doive empecher de publier
hardiment tout ce que vous jugerez pouvoir servir a votre des-
sein; et rien ne me scmble y etre plus utilc que ce que vous
avez deja mis en une lettre adressee an R. P. Dinet, laquelle vous
fites imprimcr il y a sept ans, pendant qu il etait provincial des
jesuites de France. Vous disiez en parlant des Essais que vous
aviez publics cinq ou six ans auparavant : Je n y ai pas traite
une question ou deux settlement, mais j en ai traite plus de
> six cents qui n avaient point encore ainsi ete expliquees par
personne avant moi. Et bien que jusqucs ici plusieurs aicnt re-
SIR LE TRAITE DES PASSIONS. J2")
garde mes Merits de travers, et qu ils aient essaye par toules
sortes dc nioyens de les refuter, personne loutcfois, quo je
sache, n y a encore pu rien trouver que de vrai. Que Ton fasse
le denombrement de toutes les questions qui, depuis tant de
siecles que les autres philosophies ont eu cours, ont ete rcsolucs
par leur moyen , et peut-etre s etonnera-t-on de voir qu elles ne
sont pas en si grand nombre ni si celebres que celles qui sont
contcnues dans mes Essais; mais, bien davantage je dis har-
diment que Ton n a jamais donne la solution d aucunc ques-
tion, suivant les principes de la philosophies peripateticienne,
que je ne puisse demontrer ctre fausse ou non recevable. Qu on
en fasse 1 epreuve ; qu on me les propose , non pas toutes , car
je n estime pas qu elles vaillcnt la peine qu on y emploie beau-
coup de temps , mais quelques-unes des plus belles et des plus ce-
lebres , et Ton verra 1 effet de ma promesse , etc. Ainsi , malgre
toutc votre modeslie, la force de la verite vous a contraint d ecrirc
en cet endroit-la que vous avez deja explique dans vos premiers
Essais, qui ne contiennent quasi que la Dioptrique et les Meteores,
plus de six cents questions de philosophic que personne avant
vous n avait su si bien expliquer; qu encore que plusicurs eussent
regarde vos ecrits de travers, et cherche toutes sortes de moyens
pour les refuter, vous ne sauriez point toutefois que personne y
eiit encore pu rien remarquer qui ne fiit pas vrai; a quoi vous
ajoutez que si on veut compter une par une les questions qui ont
pu (Hrc resolues par toutes les autres facons de philosopher qui
ont eu cours depuis que le monde est, on ne troiuera peut-etre
pas qu elles soient en si grand nombre ni si notables. Outre cela
vous assurez que les principes qui sont particuliers a la philoso
phic qu on attribue a Aristote , et qui est la seule qu on enseigne
niaintenant dans les ecoles, n ont jamais su trouver la vraie solu
tion d aucune question; et vous defiez expressementtous ceux qui
enseignent d en nommer quelqu une qui ait ete si bien resolue par
eux que vous ne puissiez montrer aucune erreur en leurs solu
tions. Or ccs choses ay ant ete ecrites a un provincial des jesuites,
et publiccs il y a deja plus de sept ans, il n y a point de doute
que quelqucs-uns des plus capables de ces grands corps auraient
tache de les refuter si elles n etaient pas entirrement vraies, on
seulcment si elles pouvaicnt < A tre disputecs avcc quclque appa-
J2G LETTIIES
mice de raison. Car, nonobstant le pen de bruit que vous faites,
ehacun salt que votre reputation cst deja si grande, et qu ils ont
taut d interet a maintenir que ce qu ils enseignent n est point
mauvais , qu ils ne peuvent dire qu ils Font neglige. Mais tous les
doctes savent assez qu il n y a rien en la physique de 1 ecole qui
ne soit douteux ; et ils savent aussi qu en telle matiere etre dou-
teux n est guere mcilleur qu etre faux, a cause qu une science
doit etre certaine et demonstrative : de facon qu ils ne peuvent
trouver etrange que vous ayez assure que leur physique ne con-
tient la vraie solution d aucune question, car cela ne signifie
autre chose sinon qu elle ne contient la demonstration d aucune
verite que les autres ignorent; et si quelqu un d eux examine
vos ecrits pour les refuter, il trouve tout au contraire qu ils ne
contiennent que des demonstrations touchant des matieres qui
<>taient auparavant ignorees de tout le monde. C est pourquoi,
etant sages et avises comme ils sont, je ne m etonne pas qu ils
se taisent ; mais je m etonne que vous n ayez encore daigne tirer
aucun avantage de leur silence, a cause que vous ne sauriez rien
souhaiter qui fasse mieux voir combien votre physique differe de
celle des autres. Et il importe qu on remarquc leur difference,
afin que la mauvaise opinion que ceux qui sont employes dans
les affaires et qui y reussissent le mieux ont coutumc d avoir
pour la philosophic n empcche pas qu ils ne connaissent le prix
de la votre; car ils nc jugent ordinairement de cc qui arrivera
que par ce qu ils ont deja vu arriver : et pour ce qu ils n ont
jamais apercu que le public ait recueilli aucun autrc fruit de la
philosophic de 1 ecole sinon qu elle a rcndu quantite d hommes
pedants, ils ne sauraient pas s imaginer qu on en doive attcndre
de meilleurs de la v6tre , si ce n est qu on leur fasse considerer
quo celle-ci etant toute vraie, et 1 autre etant toute faussc, leurs
fruits doi vent rtre entierement differents . En effet, c est un grand
argument pour prouver qu il n y a point de verite en la physique
de 1 ecole que de dire qu elle est institute pour.enseigner toutes
les inventions utiles a la vie; et que, neanmoins, bien qu il en
j^il ete trouvo pltisieurs de temps en temps, ce n a jamais ete
par le moyen de cette physique, mais seulement par hasard
et par usage, on bien, si quelque science y a contribue, ce n a
ete que la mathematiquc, et elle est aussi la seule de toutes les
SUR LE TIIAITE DES PASSIONS. 127
sciences humaincs en laqucllc on ait ci-devant pu trouver
qudques verites qui ne pcuvcnt etre miscs en doutc. Je sais bion
que les philosophes la veulent recevoir pour une partie de leur
physique; niais pour ce qu ils ignorcnt presque tons qu il n est
pas vrai qu elle en soit une partie, mais au contraire que la
vraie physique est une partie de la mathematique, cela ne pent
rien faire pour eux. Mais la certitude qu on a deja reconnue
dans la matlu inatiquc fait beaucoup pour vous, car c est une
science en laquello il est constant que vous excellez; et vous
avez tellemcnt en cela surmonte 1 cnvie, que ceux memo qui
sont jaloux de 1 estime qu on fait de vous pour les autres
sciences ont coutume de dire que vous surpassez tons les
autres en celle-ci, afin qu en vous accordant une louange qu ils
savent ne vous pouvoir ( A tre disputee, ils soient moins soupconnes
de calomnie lorsqu ils tachent de vous en oter quelques autres :
et on voit, en ce que vous avez publie de geometric, que vous y
determinez tellcment jusques ou Fesprit humain pent aller, et
quelles sont les solutions qu on pent donner a chaque sorte de
difficulte , qu il semble que vous avez recueilli toute la moisson
dont les autres qui ont ecrit avant vous ont seulement pris
quelques epis qui n etaient pas encore murs, et tons ceux qui
viendront apres ne peuvent etre que comme des glaneurs qui
ramasseront ceux que vous leur avez voulu laisser; outre que
vous avez montre , par la solution prompte et facile de toutes les
questions que ceux qui vous ont voulu tenter ont proposees , que
la methodc dont vous usez a cet effet est tellemcnt infaillible que
vous ne manquez jamais de trouver par son moyen, touchant les
d loses que vous cxaminez, tout ce que 1 esprit humain pent
trouver : de facon que, pour faire qu on ne puisse douter que
vous soyez capable de mettre la physique en sa derniere perfec
tion, il faut seulement que vous prouviez qu elle n est autre
chose qu une partie de la mathematique. Et vous 1 avez deja tres-
dairement prouve dans vos Principes , lorsqu en y expliquant
toutes les qualites sensibles, sans rien eonsiderer que les gran
deurs, les figures et les mouvements, vous avez montre que cc
monde visible, qui est tout 1 objet de la physique, ne contient
qu une petite partie des corps in finis dont on pent imaginer que
toutes les proprietes ou qualites ne consistent qu en c?s memes
128 LETTRES
choses , an lieu que 1 objet de la mathematique les contient tons.
Le meme peut aussi etre prouve par 1 experiencc de tous les
siecles : car encore qu il y ait eu de tout temps plusieurs des
meilleurs esprits qui se sont employes a la recherche de la phy
sique, on ne saurait dire que jamais personne y ait trouve
quelque principe (c est-a-dire soil parvenu a aucune vraie con-
naissance touchant la nature des choses corporelles) qui n appar-
tienne pas a la mathematique ; au lieu que par ceux qui lui ap-
partiennent on a de ja trouve une infinite de choses tres-utiles, a
savoir : presque tout ce qui est connu en 1 astronomie, en la
chirurgje, et en tous les arts mecaniques; dans lesquels s il y a
quelque chose de plus que ce qui appartient a cette science, il
n est pas tire d aucune autre, mais settlement de certaines obser
vations dont on ne connail point les vraies causes. Ce qu on ne
saurait considerer avec attention sans etre contraint d avouer que
c est par la mathematique seule qu on peut parvenir a la con-
naissance de la vraie physique; et d autant qu on ne doute point
que vous n excclliez en celle-la, il n y a rien qu on ne doive
altendre de vous en celle-ci. Toutefois il reste encore un pen de
scrupule, en ce qu on voit que tous ceux qui ont acquis quelque
reputation par la mathematique ne sont pas pour cela capables
de rien trouver en la physique , et meme que quelques-uns d eux
comprennent moins les choses que vous en avez ecrites que plu
sieurs qui n ont jamais ci-devant appris aucune science. Mais on
pent repondre a cela que bien que sans doute ce soicnt ceux qui
ont 1 esprit le plus propre a concevoir les verites de la mathema
tique qui cntendent le plus facilement votre physique, a cause
que tous les raisonnements de celle-ci sont tires de 1 autre, il
n arrive pas toujours que ces memes aient la reputation d etre les
plus savants en mathematiques; a cause que, pour acquerir cette
reputation , il est besoin d ctudier les livres de ceux qui ont deja
c -crit de cette science, ce que la plupart ne font pas, et souvent
ceux qui les etudient tachent d obtenir par travail ce que la
force de leur esprit ne leur peut donner, fatigucnt trop leur ima
gination et meme la blcssent, et acquiercnt avec cela plusieurs
prejuges : ce qui les empeche bien plus de concevoir les verites
que vous ecrivez que de passer pour grands mathematiciens ; a
cause qu il y a si pen de personnes qui s appliquent a cette
SDR LE TRAITE DES PASSIONS. !:>!)
science, que souvent il n y a qu eux en tout un pays : et encore
que quelquefois il y en ail d autres, ils ne laissent pas de faire
beaucoup de bruit, d autant que le peu qu ils savent leur a coute
beaucoup de peine. Au reste, il n est pas malaise de concevoir
les verites qu un autre a trouvees ; il suffit a cela d avoir 1 esprit
degage de toutes sortes de faux prejuges, et d y vouloir appliquer
assez son attention. II n est pas aussi fort difficile d en rencontrer
quelques-unes de tachees des autres , ainsi qu ont fait autrefbis
Thales, Pythagore, Archimede, et en notre siecle Gilbert, Kepler,
Galilee , Hervaeus et quelques autres. Enfm on pent , sans beau-
coup de peine, imaginer un corps de philosophic moins mons-
trneux, et appuye sur des conjectures plus vraisemblables, que
n est celui qu on tire des ecrils d Aristote ; ce qui a ete fait aussi
par quelques-uns en ce siecle : mais d en former un qui ne con-
tie nne que des verites prouvees par demonstrations aussi claires
et aussi certaines que celles des malhemaliques , c est chose si
difficile et si rare, que, depuis plus de cinquante siecles que le
monde a deja dure, il ne s est trouve que vous seul qui ayez
fait voir par vos ecrits que vous en pouvez venir a bout. Mais
com me lorsqu im architecte a pose tons les fondements et eleve
les principales murailles de quelque grand bailment, on ne doute
point qu il ne puisse conduire son dessein jusques a la fin, a
cause qu on voit qu il a deja fait ce qui elail le plus difficile,
ainsi ceux qui ont lu avec atlenlion le livre de vos Principes
considerent comment vous avez pose les fondemenls de toule la
philosophic naturelle , et combien sont grandes les suites des ve
rites que vous en avez deduites, et ne peuvenl douter que la
methode dont vous usez ne soil suffisante pour faire que vous
acheviez de Irouver tout ce qui pcut etre Irouve en la physique :
a cause que les choses que vous avez deja expliquees , a savoir la
nature de 1 aimant, du feu, de 1 air, de 1 eau, de la terre, el de
ce qui parait dans les cieux, ne semblenl poinl etre moins diffi-
ciles que celles qui peuvent encore elre desirees.
Toulefois il faul ici ajouter que lanl experl qu un architecle soii
en son art, il esl impossible qu il acheve le balimenl qu il a
commence si les maleriaux qui doivenl y etre employes lui man-
quenl; et en meme fagon : que tant parfaite que puisse etre votre
methode, elle ne pent faire que vous poursuiviez en 1 explication
DESCARTES T. II
130 LETTRES
des causes naturelles si vous n avcz point les experiences qui sont
requises pour determiner leurs effels; ce qui est le dernier dcs
trois points que je crois devoir fare principalement expliquos,
a cause que la plupart des hommes ne concoivent pas combien
ces experiences sont necessaires, ni quelle depense y est requise.
Ceux qui sans sortir de leur cabinet, ni jetcr les yeux aillcurs
que sur leurs livres, entreprennent de discourir de la nature
peuvent bien dire en quelle facon ils auraient voulu creer le
monde si Dieu leur en avait donne la charge et le pouvoir, c est-
a-dire ils peuvent ecrire des chimeres qui ont autant de rapport
avec la faiblesse de leur esprit que 1 admirable beaute de cet
univers avec la puissance infinie de son auteur; mais, a moins
que d avoir un esprit vraiment divin , ils ne peuvent ainsi former
d eux-memes une idee des choses qui soit semblable a celle que
Dieu a eue pour les creer. Et quoique votre methode promette
tout ce qui peut fare espere de 1 esprit hum am touchant la re
cherche de la verite des sciences, elle ne promet pas neanmoins
d enseigner a deviner, mais seulement a deduire de certaines
choses donnees toutes les verites qui peuvent etre deduites; et
ces choses donnees, en la physique, ne peuvent etre que dcs
experiences. Meme a cause que ces experiences sont de deux
sortes, les unes faciles et qui ne dependent que de la reflexion
qu on fait sur les choses qui se presentent au sens d elles-memes ;
les autres plus rares et difficiles, auxquelles on ne parvient point
sans quelque etude et quelque depense, on peut remarquer que
vous avez deja mis dans vos ecrits tout ce qui semble pouvoir
fare deduit des experiences faciles, et meme aussi de celles des
plus rares que vous avez pu apprendre des livres. Car outre qne
vous y avez explique la nature de toutes les qualites qui meuvent
les sens, et de tons les corps qui sont les plus communs sur
cette terre, comme du feu, de Fair, de 1 eau, et de quelques
autres , vous y avez aussi rendu raison de tout ce qui a ete
observe jusques a present dans les cieux, de toutes les proprietes
de 1 aimant, et de plusieurs observations de la chimie. De facon
qu on n a point de raison d attendre rien davantage de vous,
touchant la physique , jusques a ce que vous ayez davantage d ex-
periences, desquelles vous puissiez rechercher les causes. Et je
ne m etonne pas que vous n entrepreniez point de faire ces expe-
SIR LE TRAITE DES PASSIONS. \\\\
riences a vos depens, car je sais que la recherche des moindres
choses coutc beaucoup; et sans mettre en cause les alchimistes,
ni tous les autres cherchcurs de secrets, qui ont coutumc de se
ruiner a cc metier, j ai oui dire que la seule pierre d aimant a
fait depenser plus de 50,000 ecus a Gilbert , quoiqu il fut homme
de tres-bon esprit, comme il a montre, en ce qu il a ete le
premier qui a decouvert les principales proprietes de cette
pierre. J ai vu aussi YInstauratio magna ct le Novus Atlas * du
ehancelier Bacon, qui me semble etre de tous ceux qui ont ecrit
avant vous celui qui a eu les meilleures pensees touchant la
methode qu on doit tenir pour conduire la physique a sa perfec
tion : mais tous les revenus de deux ou trois rois des plus puis-
sants de la terre ne suffiraient pas pour mettre en execution
toutes les choses qu il requiert a cet effet. Et bien que je ne
pense point que vous ayez besoin de tant de sortcs d experiences
qu il en imagine, a cause que vous pouvez suppleer a plusieurs
tant par votre adresse que par la connaissance des verites que
vous avez deja trouvees, toutefois, considerant que le nombre des
corps particuliers qui vous restent encore a examiner est presque
infmi; qu il n y en a aucun qui n ait assez de diverses proprietes
et dont on ne puisse faire assez grand nombre d epreuves pour y
employer tout le loisir et tout le travail de plusieurs hommes;
que , suivant les regies de votre methode , il est besoin que vous
examiniez en memo temps toutes les choses qui ont entre elles
quelque affinite, afin de remarquer mieux leurs differences, et
de faire des denombrements qui vous assurent que vous pouvez
ainsi utilement vous servir en un meme temps de plus de diverses
experiences que le travail d un tres-grand nombre d hommes
adroits n en saurait fournir, et , enfin, que vous ne sauriez avoii
ces hommes adroits qu a force d argent , a cause que si quelques-
uns s y voulaient gratuitement employer, ils ne s assujettiraient
pas assez a suivre vos ordres, et ne feraient que vous donner occa
sion de perdre du temps : considerant , dis-je , toi\tes ces choses ,
je comprends aisement que vous ne pouvez achever dignement le
dessein que vons avez commence dans vos Principes , c est-a-dire
expliquer en particulier tous les mineraux, les plantes , les ani-
(Sic.
132 LETTRES
maux et 1 homme, en la meme facon que vous y avez deja cxpli-
que tons les elements de la terre, et tout ce qui s observe dans
les cieux , si ce n est que le public fournisse les frais qui sont
requis a cet effet, et que d autant qu ils vous seront plus libe-
ralement fournis, d autant pourree-vous mieux executer votre
dessein .
Or a cause que ces memes choses peuvent aussi fort aisement
etre comprises par un chacun , et sont toutes si vraies qu elles ne
peuvent etre mises en doute, je m assure que si vous les represen-
tiez en telle sorte qu elles vinssent a la connaissance de ceux a
qui Dieu ayant donne le pouvoir de commander aux peuples de
la terre a aussi donne la charge et le soin de faire tons leurs
efforts pour avancer le bien public, il n y aurait aucun qui ne
voulut contribuer a un dessein si manifestement utile a tout le
monde. Et bien que notre France, qui est votre patrie, soit un
Etat si puissant qu il semble que vous pourriez obtenir d elle
seule tout ce qui est requis a cet effet; toutefois, a cause que les
autres nations n y ont pas moins d interet qu elle, je m assure que
plusieurs seraient assez genereuses pour ne lui pas ceder cet office,
et qu il n y en aurait aucune qui fut si barbare que de ne vouloir
point y avoir part.
Mais si lout ce que j ai ecrit ici ne suffit pas pour faire que
vous changiez d humeur, je vous prie au moins de m obliger tant
que de m envoyer votre Traite des passions et de trouver bon que
j y ajoute une preface avec laquelle il soit imprime : je tacherai
de la faire en telle sorte qu il n y aura rien que vous puissiez
desapprouver, et qui ne soit si conforme au sentiment de tons
ceux qui ont de 1 csprit et de la vertu, qu il n y en aura aucun
qui, apres F avoir lue, ne participe au zele quc j ai pour Faccrois-
De Paris, le 6 novombre 1648.
SUR LE TRAITE DES PASSIONS. 133
REPONSE A LA PREMIERE LETTRE.
MONSIEUR ,
Parmi les injures et les reproches que je trouve en la
grande lettre que vous avez pris la peine de m ecrire, j y
remarque tant de clioses a mon avantage, que si vous la
faisiez imprimer , ainsi que vous declarez vouloir faire , j au-
rais peur qu on ne s imaginat qu il y a plus d intelligence
en ire nous qu il n y en a , et que je vous ai prie d y mettre
plusieurs choses que la bienseance ne permcttait pas que je
tisse moi-meme savoir au public. G est pourquoi je ne m ar-
reterai pas ici a y repondre de point en point : je vous dirai
seulement deux raisons qui me semblent vous devoir empe-
cher de la publier. La premiere est que je n ai aucune opi
nion que le dessein que je juge que vous avez eu en 1 ecri-
vant puisse reussir. La seconde , que je ne suis nullement de
rimmeur que vous vous imaginez; que je n ai aucune indi
gnation ni aucun degout qui m ote le desir de faire tout ce
qui sera en mon pouvoir pour rendre service au public,
auquel je m estime tres-oblige de ce que les ecrits que j ai
publics ont etc favoi ablement recus de plusieurs, et que je
ne vous ai ci-devant refuse ce que j avais ecrit des passions
qu afm de n etre point oblige de le faire voir a quclques
autres qui n en eussont pas fait leur profit : car, d autant
que je ne 1 avais compose que pour etre lu par une princesse
dont 1 esprit est tellement au-dessus du commun qu elle
concoit sans aucune peine ce qui semble etre le plus diffi
cile a nos docteurs, je ne m etais arrete a y expliquer
(juc ce quo je pensais etre nouveau; et, afin que vous ne
131 LETTRES
doutiez pas dc mon dire , je \ ous promets de revoir cet
ecrit des passions, et d y ajouter ce que je jugerai etre
necessaire pour le rendre plus intelligible , et qu apres cela
je vous 1 enverrai pour en faire ce qu il vous plaira : car je
suis, etc.
D Egmont, le 4 decembre 1648.
LETTRE SECONDE.
A M. DESCARTES.
MONSIEUR,
11 y a si longtemps que vous m avez fait attcndre votre Traite
dcs passions, que je commence a ne le plus esperer, et a m ima-
giner que vous ne me Faviez promis que pour m empecher de
publier la lettre que je vous avais ci-devant ecrite; car j ai sujet
de croire que vous seriez fache qu on vous otat 1 excuse que vous
prenez pour ne point achever votre Physique : et mon dessein
etait de vous Foter par cette lettre; d autant que les raisons que
j y avais deduites sont tclles, qu il ne me semble pas qu elles
puissent etre lues d aucune personne qui ait tant soit pen Fhon-
neur et la vertu en recommandation qu elles ne Fincitent a desirer
com me rnoi que vous obteniez du public ce qui est requis pour les
experiences que vous dites vous etre necessaires : et j esperais
qu elle tomberait aisement entre les mains de quelques-uns qui
auraient le pouvoir de rendre ce desir efficace, soit a cause
qu ils ont de Faeces aupres de ceux qui disposent des biens du
public, soit a cause qu ils en disposent eux-memes. Ainsi je
me promettais de faire en sorte que vous auriez malgre vous de
Fexercice; car je sais que vous avez tant de coeur, que vous ne
voudriez pas manquer de rendre avec usure ce qui vous serait
donne en cette facon, et que cela vous ferait entierement quitter
la negligence dont je ne puis a present m abstenir de vous accuser,
bien que je sois , etc.
Le 24 juillet 1649.
SIR LE TRAITE DES PASSIONS. 135
KEPONSE A LA SECONDS LETTRE.
MONSIEUR,
Je suis fort innocent do 1 artilice dont vous voulez croire
([lie j ai use pour empecher que la grande lettre que vous
ni aviez ecrite Tan passe ne soit publiee. Je n ai eu aucun
besoin d en user; car, outre que je ne crois imllcment
(jii elle put produire 1 effet que vous pretendez , je ne suis
pas si enclin a 1 oisivete que la crainte du travail auquel je
serais oblige pour examiner plusieurs experiences, si j avais
recu du public la commodite de les faire, puisse prevaloir
au desir que j ai de m instruire et de mettre par ecrit
quelque chose qui soit utile aux autres hommes. Je ne puis
pas si bien m excuser de la negligence dont vous me blamez,
car j avoue que j ai ete plus longtemps a revoir ce petit
traite que je n avais ete ci-devant a le composer, et que
neaninoins je n y ai ajoute que peu de choses, et n ai rien
change au discours, lequel est si simple et si bref, qu il fera
connaitre que mon dessein n a pas ete d expliquer les pas
sions en orateur ui meme en philosophe moral, mais seule-
nicut en phvsicien. Ainsi je prevois que cc traite n aura pas
rneilleure fortune que mes autres ecrits; et bien que son titre
convie peut-etre davantagc de personne a le lire, il n y aura
neannioins que ceux qui prendront la peine de I examiner
avec soin auxquels il puisse satisfaire. Tel qu il est , je le
mt ts entre vos mains, etc.
D Egmont, le U aout 1649.
LES PASSIONS DE L AME
PREMIERE PARTIE.
DES PASSIONS EN GENERAL, ET PAR OCCASION DE TOUTE LA NATURE
DE L HOMME.
I. Quc cc qui est passion au regard d un sujet est toujours action a quelquo
autre egard.
11 n y a rien en quoi paraisse inieux combien les sciences
que nous avons des anciens sont defectueuses qu en ce
qu ils ont ecrit des passions; car bien que ce soit une ma-
tiere dont la connaissance a toujours ete fort recherchee, et
qu elle ne semble pas etre des plus difficiles, cause que
ehacun les sen taut en soi-meme on n a point besoin d em-
prunter d ailleurs aucune observation pour en decouvrir la
nature, toutefois ce que les anciens en ont enseignc est si
pen de chose, et pour la plupart si peu croyable, que je ne
puis avoir aucune esperance d approcher de la verite qu en
m eloignant des chemins qu ils ont suivis. C est pourquoi je
serai oblige dYerire ici en interne facon que si je traitais
d une matiere que jamais personne avant moi n eut touchee :
et pour commencer je considere que tout ce qui se fait ou
1 Le Traite des passions de VCune a ete ecrit en franrais par Descartes
pour la princesse Elisabeth, et publie pour la premiere fois a Amsterdam,
en 1649. Les quatre lettres dont il est precede sont relatives a I liistoire
tic re traite, et lui servent d introduclion.
J38 LES PASSIONS DE L*AME.
qui arrive de nouveau est generalement appele par les phi-
losophes une passion au regard du sujet auquel il arrive, et
une action au regard de celui qui fait qu il arrive; en sorte
que, bien que 1 agent et le patient soient souvent fort
differents, 1 action et la passion ne laissent pas d etre tou-
jour^s une meme chose qui a ces deux noms, a raison des
deux divers sujets auxquels on la peut rapporter.
ii. Que pour connaitre les passions de I ame il faut distinguer ses fractions
d avec celles du corps.
Puis aussi je considere que nous ne remarquons point
cju il y ait aucun sujet qui agisse plus immediatemeut centre
notre ame que le corps auquel elle est jointe, et que par
consequent nous devons penser que ce qui est en elle une
passion est communement en lui une action; en sorte qu il
n y a point de meilleur chemin pour venir a la connaissance
de nos passions, que d examiner la difference qui est entre
Tame et le corps, alin de connaitre auquel des deux on doit
attribuer chacune des fonctions qui sont en nous.
in. Quelle regie on doit suivre pour cet eflfet.
A quoi on ne trouvera pas grande difficulte si on prend
garde que tout ce que nous experimentons etre en nous, et
que nous voyons aussi pouvoir etre en des corps tout a fait
inanimes, ne doit etre attribue qu a notre corps; et, au
contraire , que tout ce qui est en nous, et que nous ne con-
cevons en aucune facon pouvoir appartenir a un corps, doit
etre attribue a notre ame.
iv. Que la chaleur et le mouvement des membres procedent du corps;
les pensees, de 1 Sme.
Ainsi, a cause que nous ne concevons point que le corps
pensc en aucune facon, nous avons raison de croire que
PREM1EKE PARTIE. III!)
toutes sortes de pensees qui sont en nous appartiennenl ;i
Panic; ct a cause que nous ne doutons point qu il n y ait des
corps inan imes qui se peuvent mouvoir en autant ou plus
de diverses facons que les notres, et qui ont autant ou plus
de chaleur (ce que 1 experience fait voir en la flamme, qui
seule a beaucoup plus de chaleur et de mouvement qu aucun
de nos membres), nous devons croire que toute la chaleur
et tons les mouvements qui sont en nous, en tant qu ils ne
dependent point de la pensee, n appartiennent qu au corps.
v. Que c est crreur de croire que 1 ame donne le mouvement et la chaleur
au corps.
Au moyen de quoi nous eviterons une erreur tres-consi-
derable , en laquelle plusieurs sont tombes, en sorte que
j estime qu elle est la premiere cause qui a empeche qifon
n ait pu bien expliquer jusques ici les passions, et les autres
choses qui appartiennent a 1 ame. Elle consiste en ce que,
voyant que tous les corps morts sont prives de chaleur, et
ensuite de mouvement, on s est imagine que c etait 1 absence
de Fame qui t aisait cesser ces mouvements et cette i_chaleur ;
et ainsi on a cru , sans raison, que notre chaleur naturelle
et tous les mouvements de nos corps dependent de 1 ame :
au lieu qu on devait penser au contraire que Tame ne
s absente lorsqu on ineurt qu a cause que cette chaleur cesse,
et que les organes qui servent a mouvoir le corps se cor-
rompent.
vi. Quelle difference il y a entre un corps vivant et un corps mort.
Alin done que nous evitions cette erreur, considerons (jue
la mort if arrive jamais par la faute de Tame, mais seule-
nient parce que quelqu une des principals parties du corps
se corrornpt; et jugeons que le corps d uii hoimne vivant
dittere autant de celui d un homme mort que fait une
140 LES PASSIONS DE L AME.
montre, ou autre automate (c est-a-dire autrc machine qui
se meut de soi-meme), lorsqu elle est montee, et qu elle a
en soi le principe corporel des mouvements pour lesquels
elle est institute , avec tout ce qui est requis pour son action,
et la meme montre, ou autrc machine lorsqu elle est
rompue , et que le principe de son mouvement cesse d agir.
vii. Brieve explication des parties du corps, et de quelques-unes de ses
fonctions.
Pour rendre cela plus intelligible, j expliquerai ici en peu
de mots toute la facon dont la machine de notre corps est
eomposee. II n y a personne qui ne sache deja qu il y a en
nous un cceur, un cerveau, un estomac, des muscles, des
nerfs, des arteres, des veines, et choses semblables; on sait
aussi que les viandes qu on mange descendent dans 1 estomac
et dans les boyaux, d ou leur sue, coulant dans le foie et
dans toutes les veines, se mele avec le sang qu elles con-
tiennent, et par ce moyen en augmente la quantite. Ceux
qui out tant soit peu ou i parler de la medecine savent, outre
cela, comment le coeur est compose, et comment tout le
sang des veines peut facilement couler de la veine cave en
son cote droit, et de la passer dans le poumon, par le vais-
seau qu on nomme la veine arterieuse, puis retourner du
poumon dans le cote gauche du coeur, par le vaisseau
nomine 1 artere veineuse, et enfin passer de la dans la grand e
artere, dont les branches se repandent par tout le corps,
Meme tous ceux que Fautorite des anciens n a point entirre-
ment aveugles, et qui ont voulu ouvrir les yeux pour exa
miner Fopinion d Hervseus touchant la circulation du sang,
ne doutent point que toutes les veines et les arteres du
corps ne soient comme des ruisseaux par ou le sang coule
sans cesse fort promptement en prenant son cours de la
cavite droite du cceur par la veine arterieuse, dont les
branches sont eparses a tout le poumon et jointes a celle <l< 1
I KEMIEKE I AUTIE. 14J
veincuse, par laquelle il passe du poumon dans le
cote gauche du cceur; puis de la il va dans la grande artere
dont les branches, eparses par tout le reste du corps, sont
jointes aux tranches de la veine, qui portent derechef le
ineme sang en la cavite droite du coeur : en sorte que ces
deux cavites sont comme des ecluses par chacune desquelles
passe tout le sang a chaque tour qu il fait dans le corps. De
plus on sait que tous les mouvements des membres de
pendent des muscles, et que ces muscles sont opposes les
uns aux autres, en telle sorte que lorsque 1 un deux s ac-
courcit , il tire vers soi la partie du corps a laquelle il est
attache, ce qui fait allonger au memo temps le muscle qui
lui est oppose; puis s il arrive en un autre temps que ce
dernier s accourcisse, il fait que le premier se rallonge, et il
retire vers soi la partie a laquelle ils sont attaches. Enlin on
sait que tous ces mouvements des muscles, comme aussi tous
les sens, dependent des nerfs, qui sont comme de petits
lilets ou comme de petits tuyaux qui viennent tous du cer-
veau, et contiennent ainsi que lui un certain air ou vent tres-
subtil qu on nomine les esprits animaux.
vni. Quel est le principe de toutes ces fonctions.
Mais on ne sait pas communement en quelle facon ces
esprits animaux et ces nerfs contribuent aux mouvements et
aux sens, ni quel est le principe corporel qui les fait agir;
c est pourquoi , encore que j en aie deja louche quelque
chose en d autres ecrits 1 , je ne laisserai pas de dire ici suc-
cinctement que, pendant que nous vivons, il y a une chaleur
continuelle en notre coeur, qui est une espece de feu que le
sang des veines y entretient , et que ce feu est le principe
corporel de tous les mouvements de nos membres.
Voyez le Discours de la Methode, cinquieme panic.
H L 2 LES PASSIONS DE I/AME.
ix. Comment se fait Ic mouvement du coeur.
Son premier ertet est qu il dilate le sang dont les cavites
du coeur sont remplies; ce qui est cause que ce sang, ayant
besoin d occuper un plus grand lieu, passe avec impe-
tuosite de la cavite droite dans la veine arterieuse, et de la
gauche dans la grande artere; puis, cette dilatation cessant,
il entre incontinent de nouveau sang de la veine cave en la
cavite droite du cosur et de 1 artere veineuse en la gauche :
car il y a de petites peaux aux entrees de ces quatre vais-
seaux, tellement disposees qu elles font que le sang ne peut
entrer dans le coeur que par les deux derniers, ni en sortir
que par les deux autres. Le nouveau sang entre dans le
cosur y est incontinent apres raretie en meme faeon que le
precedent, et c est en cela seul que consiste le pouls ou
battement du coeur et des arteres ; en sorte que ce batte-
ment se reitere autant de fois qu il entre de nouveau sang
dans le coeur. C est aussi cela seul qui donne au sang son
mouvement , et fait qu il coule sans cesse tres-vite en toutes
les arteres et les veines; au moyen de quoi il porte la cha-
leur qu il acquiert dans le coeur a toutes les autres parties
du corps, et il leur sert de nourriture.
x. Comment les esprits animaux sont produits dans le cervcau.
Mais ce qu il y a ici de plus considerable, c est que toutes
les plus vives et les plus subtiles parties du sang que la
chaleur a rarefiees dans le coeur entrent sans cesse en
grande quantite dans les cavites du cerveau. Et la raison qui
fait qu elles y vont plutot qu en aucun autre lieu est que
tout le sang qui sort du coeur par la grande artere prend
1 HEMIEKE PARTIE. 1 iU
son cours on ligne droite vers ce lieu-la, et quo, n y pou-
vant pas lout entrer a cause qu il n y a que des passa.u-x
fort etroits, celles de ses parties qui sont les plus agitees et
les plus subtiles y passent seules , pendant que le reste se
repand on tons les autres endroits du corps. Or ces parties
du sang tres-subtiles composent les csprits animaux ; et elles
n ont besoin a cet effet de recevoir aucun autre changement
dans le corveau, sinon qu elles y sont separees des autres
parties du sang moins subtiles : car ce que je nomine ici
desjesprits no sont que des corps, et ils n ont point d autre
propriete, sinon que ce sont des corps tres-petits et qui se
meuvent livs-vito, ainsi (juo los parties d<- la llamnn qui
sort d un flambeau; en sorte qu ils ne s arretent en aucun
lieu, et qu a mesure qu il en entre quelques-uns dans les
oavites du cerveau il en sort aussi quelques autres par les
pores qui sont en sa substance , lesquels pores les conduisent
dans los rierfs, et de la dans les muscles, au moyen de quo!
ils meuvent le corps en toutes les diverses facons qu il peut
etre mu.
xi. Comment se font les mouvements des muscles.
Car la soule cause de tous les mouvements des membres
est que quelques muscles s accourcissent et quo leurs opposes
s allongent, ainsi qu il a deja ete dit; et la seule cause qui
fait qu un muscle s accourcit plutot que son oppose est qu il
vient tant soit peu plus d esprits du cerveau vers lui que
vers 1 autre, Non pas que les esprits qui viennent imme-
diatement du cerveau suffisent seuls pour mouvoir ces
muscles, mais ils determinent les autres esprits qui sont deja
dans ces deux muscles a sortir tous fort promptement do
Vim d oux et passer dans 1 autre : au moyen de quoi celui
d ou ils sortent devient plus long et plus lache ; et celui dans
loquol ils ontrent, otant promptement enflo par etix, s ac-
144 LES PASSIONS DE 1/AME.
courcit , et tire le membre auquel il est attache. Ce qui est
facile a concevoir, pourvu quo Ton sache qu il n y a que
fort peu d esprits animaux qui viennent continuellement du
cerveau vers chaque muscle, mais qu il y en a toujours
quantite d autres enfermes dans le meme muscle qui s y
meuvent tres-vite, quelquefois en tournoyant settlement dans
le lieu ou ils sont, a savoir lorsqu ils ne trouvent point de
passages ouverts pour en sortir, et quelquefois en coulant
dans le muscle oppose;, et d autant qu il y a de petites ou-
vertures en chacun de ces muscles, par ou ces esprits
peuvent couler de I un dans 1 autre, et qui sont tellement
disposees que lorsque les esprits qui viennent du cerveau
vers Fun d eux ont tant soit peu plus de force que ceux qui
vont vers 1 autre, ils ouvrent toutes les entrees par ou les
esprits de 1 autre muscle peuvent passer en celui-ci, et
ferment en meme temps toutes celles par ou les esprits de
celui-ci peuvent passer en 1 autre : au moyen de quoi tous
les esprits contenus auparavant en ces deux muscles s as-
semblent en I un d eux fort promptement, et ainsi 1 enflent
et 1 accourcissent , pendant que 1 autre s allonge et se re-
laclie.
xii. Comment les objets de jdehors agissent centre les organes des sens.
II reste encore ici a savoir les causes qui font que les
esprits ne coulent pas toujours du cerveau dans les muscles
en meme facon, et qu il en vient quelquefois plus vers les
0( , uns que vers les autres. Car outre Faction de Fame, qui
v entablement est en nous Fune de ces causes, ainsi que je
dirai ci-apres, il y en a encore deux autres qui ne dependent
que du corps, lesquelles il est besoin de remarquer. La
premiere consiste en la diversite des mouvements qui sont
excites dans les organes des sens par leurs objets, laquelle
j ai deja expliquee assez amplement en la Dioptrique ; mais ,
afm que ceux qui verront cet ecrit n aient pas besoin d en
PREMIERE PARTIE. Ii3
avoir lu d autres, je repeterai ici qu il y a trois chos s fi
considerer dans les nerfs, a savoir : leur moelle ou substance
interieure, qui s etend en forme de petits filets depuis le
cerveau, d ou elle prend son origine, jusques aux extremites
des autres membres auxquelles ces iilets sont attaches; puis
les peaux qui les environnent, et qui, etant continues avec
relies qui enveloppent le cerveau , composent de petits
tuyaux dans lesquels ces petits iilets sont enfermes; puis
enlin les esprits animaux, qui, etant portes par ces memes
tuyaux depuis le cerveau jusques aux muscles, sont cause
que ces iilets y demeurent entitlement libres et etendus,
en telle sorte que la moindre chose qui meut la partie du
corps ou I extremite de quelqu un d eux est attachee fait
mouvoir par ce meme moyen la partie du cerveau d ou il
vient : en meme facon que lorsqu on tire un des bouts d une
oorde on fait mouvoir 1 autre.
xni. Que cette action des objets du dehors peut conduire diversemcnt
les esprits dans les muscles.
Et j ai explique en la Dioptrique comment tous les objets
de la vue ne se communiquent a nous que par cela seul
qu ils meuvent localement, par 1 entremise des corps trans-
parents qui sont entre eux et nous , les petits filets des neris
optiques qui sont au fond de nos yeux , et ensuite les en-
droits du cerveau d ou viennent ces nerfs; qu ils les meuvent,
dis-je , en autant de diverses facons qu ils nous font voir de
diversites dans les choses ; et que ce ne sont pas immedia-
tcment les mouvements qui se font en 1 oeil , mais ceux qui
se font dans le cerveau, qui representent a Tame ces objets.
A 1 exemple de quoi il est aise de concevoir que les sons,
les odeurs , lessaveurs, la chaleur, la douleur, la faim, la
soif, et generalement tous les objets, tant de nos autres
sens exte>ieurs que de nos appetits interieurs, excitent aussi
DESCARTES T. II. <0
146 LES PASSIONS DE I/AME.
quelque mouvement en nos nerfs , qui passe par leur moyen
jusqu au cerveau; et outre que ces divers mouvements du
cerveau font voir a notre ame divers sentiments, ils peuvent
aussi faire sans elle que les esprits prennent leur cours vers
certains muscles plutot que vers d autres, et ainsi qu ils
ineuvent nos membres, ce que je prouverai seulement ici
par un exemple. Si quelqu un avance promptement sa main
centre nos yeux , comme pour nous frapper , quoique nous
sachions qu il est notre ami , qu il ne fait cela que par jeu ,
et qu il se gardera bien de nous faire aucun mal, nous
avons toutefois de la peine a nous empecher de les fermer :
ce qui montre que ce n est point par 1 entremise de notre
ame qu ils se ferment, puisque c est contre notre propre
volonte, laquelle est sa seule ou du moins sa principale
action ; mais c est a cause que la machine de notre corps
est tellement composee que le mouvement de cette main
vers nos yeux excite un autre mouvement en notre cerveau,
qui conduit les esprits animaux dans les muscles qui font
abaisser les paupieres.
xiv. Que la diversite qui est entrc les esprits peut aussi diversifier
leur cours.
L autre cause qui sert a conduire diversemcnt les esprits
animaux dans les muscles est 1 inegale agitation de ces
esprits, et la diversite de leurs parties. Gar lorsque quelques-
unes de leurs parties sont plus grosses et plus agitees quo
les autres. elles passent plus avant en ligne droite dans
les cavites , et dans les pores du cerveau , et par ce moyen
sont conduites en d autres muscles qu elles ne le seraient si
elles avaient moins de force.
PREMIERE PARTIE. 1 i7
xv. Quelles sont les causes do leur diversity.
Et cette inegalite pent proceder des diverses matieres dont
ils sont composes, coimue on voit en ceux qui out bu beau-
coup de vin quo les vapours de ce vin entrant promptement
dans le sang- montent du coeur au cerveau ou elles se con-
vertissent en esprits qui, etant plus forts et plus abondants
([ue ceux qui y sont d ordinaire , sont capables de mouvoir
le corps en plusieurs etranges facons. Cette inegalite des
esprits peut aussi proceder des diverses dispositions du coeur,
du foie, de 1 estomac, de la rate, et de toutes les autres
parties qui contribuent a leur production ; car il faut prin-
ripalement ici remarquer certains petits nerfs inseres dans
la base du coeur, qui servent a elargir et etrecir les entrees
de ses concavites, au moyen de quoi le sang- s y dilatant
plus ou moins fort produit des esprits diversement disposes.
11 faut aussi remarquer que bien que le sang qui ontre dans
le coeur y vienne de tous les autres endroits du corps, il
arrive souvent neanmoins qu il y est davantage pousse de
quelques parties que des autres, a cause que les nerfs et les
muscles qui repondent a ces parties-la le pressent ou 1 agitent
davantage; et que, selon la diversite des parties desquelles
il vient le plus, il se dilate diversement dans le coeur, et
ensuite produit des esprits qui out des qualites differentes.
Ainsi , par exemple, celui qui vient de la partie inferieure
du foie , ou est le liel , se dilate d autre facon dans le coeur
que celui qui vient de la rate, et celui-ci autrement que
celui qui vient des veines des bras ou des jambes, et enfin
celui-ci tout autrement que le sue des viandes lorsqu etant
nouvellement sorti de 1 estomac et des boyaux il passe
proinptemeiU par le foie jusques au coeur.
148 LES PASSIONS DE I/AME.
xvi. Comment tous les membres peuvcnt etrc mus par les objets des sens
et par les esprits sans 1 aide de 1 ame.
Enfin il taut remarquer que la machine de notre corps est
tellement composee que tous les changements qui arrivent au
mouvement des esprits peuvent faire qu ils ouvrent quelques
pores du cerveau plus que les autres, et reciproquement
que lorsque quelqu un de ces pores est tant soit peu plus ou
moins ouvert que de coutume par Faction des nerfs qui servent
au sens cela change quelque chose au mouvement des esprits,
et fait qu ils sont conduits dans les muscles qui servent a
mouvoir le corps en la facon qu il est ordinairement mu a
1 occasion d une telle action ; en sorte que tous les mouve-
ments que nous faisons sans que notre volonte y contribue
(comme il arrive souvent que nous respirons, que nous
marchons, que nous mangeons, et enfin que nous faisons
toutes les actions qui nous sont communes avec les betes)
ne dependent que de la conformation de nos membres et du
cours que les esprits excites par la chaleur du coeur suivent
naturellement dans le cerveau, dans les nerfs et dans les
muscles, en meme facon que le mouvement d une montre
est produit par la seule force de son ressort et la figure de
ses roues.
xvn. Quelles sont les fonctions de Fame.
Apres avoir ainsi considere toutes les fonctions qui appar-
tiennent au corps seul, il est aise de connaitre qu il ne reste
rien en nous que nous devions attribuer a notre ame sinon
nos pensees , lesquelles sont principalement de deux genres :
a savoir les unes sont les actions de Tame, les autres sont
ses passions. Celles que je nomine ses actions sont toutes
nos volontes, a cause que nous experimentons qu elles
PREMIERE PARTIE. 150
vieiment dircctcment de notre ame, et scmblcnt ne d^pendre
que d elle ; comme, an contraire, on peut generalement
nommer ses passions toutes les sortes de perceptions ou
connaissances qui se trouvent en nous , a cause que souvent
ce n est pas notre ame qui les fait telles qu elles sont, et
<|iu> toujours elle les recoit des choses qui sont representees
par elles.
xvni. De la volonte.
Derechef nos volontes sont de deux sortes : car les unes
sont des actions de Fame , qui se terminent en Fame meme,
comine lorsque nous voulons aimer Dieu, on generalement
appliquer notre pensee a quelque objet qui n est point ma
teriel ; les autres sont des actions qui se terminent en notre
corps , comme lorsque de cela seul que nous avons la volonte
de nous promener il suit que nos jambes se remuent et que
nous marchons.
xix. Des perceptions.
Nos perceptions sont aussi de deux sortes, et les unes
ont Fame pour cause, les autres le corps. Celles qui ont
1 ame pour cause sont les perceptions de nos volontes et de
toutes les imaginations ou autres pensees qui en dependent :
car il est certain que nous ne saurions vouloir aucune chose
< I ne nous n apercevions par meme moyen que nous la vou
lons ; et bien qu au regard de notre ame ce soit une action
de vouloir quelque chose, on peut dire que c est aussi en
die une passion d apercevoir qu elle veut : toutefois, a
cause que cette perception et cette volonte ne sont en effet
qu une meme chose , la denomination se fait toujours par
ce qui est le plus noble , et ainsi on n a point coutume de
la nommer une passion mais seulement une action.
150 LES PASSIONS DE I/AME.
xx. Des imaginations et autres pens6es qui sont forme es par 1 arne.
Lorsque notre ame s applique a imaglner quelque chose
qui n est point, comme a se representer un palais enchante
ou une chimere, et aussi lorsqu elle s applique a considerer
quelque chose qui est seulement intelligible et non point
imaginable, par exemple a considerer sa propre nature, les
perceptions qu elle a de ces choses dependent principalement
de la volonte qui fait qu elle les apercoit : c est pourquoi on
a coutume de les considerer comme des actions plutot que
comme des passions.
xxi. Des imaginations qui n ont pour cause que le corps.
Entre les perceptions qui sont causees par le corps, la
plupart dependent des nerfs; mais il y en a aussi quelques-
unes qui n en dependent point, et qu on nomine des imagi
nations, ainsi que celles dont je viens de parler, desquclles
neanmoins elles different en ce que notre volonte ne s em-
ploie point a les former, ce qui fait qu elles ne peuvent etre
mises au nombre des actions de 1 ame , et elles ne precedent
que de ce que les esprits etant diversement agites, et ren-
contrant les traces de diverses impressions qui ont precede
dans le cerveau, ils y prennent leur cours fortuitement par
certains pores plutot que par d autres. Telles sont les illu
sions de nos songes et aussi les reveries que nous avons
souvent etant eveilles, lorsque notre pensee erre nonchalam-
merit sans s appliquer a rien de soi-meme. Or encore que
quelques-unes de ces imaginations soient des passions <lc
Tame, en prenant ce mot en sa plus propre et plus parfaite
signification , ct qu elles puissent etre toutes ainsi nomniees
si on le prend en une signification plus generale, toutefois,
pour ce qu elles n ont pas une cause si notable et si deter-
PREMIERE PARTIE. Kil
minee que les perceptions que 1 ame recoit par rentremi si
des nerfs, et qu elles seniblent n en etre que I ombre et la
peinture; avant que nous les puissions bien distinguer , il
taut considerer la difference qui est entre ces autres.
xxn. De la difference qui est entre les autres perceptions.
Toutes les perceptions que je n ai pas encore expliquees
viennent a 1 ame par 1 entremise des nerfs , et il y a entre
elles cette difference que nous les rapportons, les unes aux
objets de dehors qui frappent nos sens, les autres a notre
ame.
xxiii. Des perceptions que nous rapportons aux objets qui sont hors de nous.
Celles que nous rapportons a des choses qui sont hors de
nous, a savoir aux objets de nos sens, sont causees, au
moms lorsque notre opinion n est point fausse , par ces objets
qui, excitant quelques mouvements dans les organes des
sens exterieurs, en excitent aussi par I entremise des nerfs
dans le cerveau, lesquels font que 1 ame les sent. Ainsi
lorsque nous voyons la lumiere d un flambeau, et que nous
oyons le son d une cloche , ce son et cette lumiere sont deux
diverses actions, qui, par cela seul qu elles excitent deux
divers mouvements en quelques-uns de nos nerfs, et par leur
inoyen dans le cerveau, donncnt a 1 ame deux sentiments
differents, lesquels nous rapportons tellement aux sujets
que nous supposons etre leurs causes, que nous pensons
voir le flambeau meme, et omr la cloche, non pas sentir
seulement des, mouvements qui viennent d eux.
152 LES PASSIONS DE I/AME.
xxiv. Des perceptions que nous rapportons a notre corps.
Les perceptions que nous rapportons a notre corps, ou a
quelques-unes de ses parties , sont celles que nous avons de
la faim, de la soif et de nos autres appetits naturels, a quoi
on peut joindre la douleur. la chaleur et les autres affections
que nous sentons comme dans nos membres, et non pas
conime dans les objets qui sont hors de nous ; ainsi nous
pouvons sentir en meme temps, et par Fentremise des
memes nerfs, la froideur de notre main et la chaleur de la
ilammc dont elle s approche, ou bien au contraire la chaleur
de la main et le froid de Fair auquel elle est exposee, sans
qu il y ait aucune difference entre les actions qui nous font
sentir le chaud ou le froid qui est en notre main, et colics
qui nous font sentir celui qui est hors de nous, sinon que
Fune de ces actions survenant a Fautre, nous jugeons que
la premiere est deja en nous, et que celle qui survient n y
est pas encore, mais en Fobjet qui la cause.
xxv. Des perceptions que nous rapportons a notre ame.
Les perceptions qu on rapporte seulement & Fame sont
celles dont on sent les effets comme en Fame meme, et des-
quelles on ne connait communement aucune cause prochaine
a laquelle on les puisse rapporter : tels sont les sentiments
de joie , de colere , et autres semblables , qui sont quelquefois
excites en nous par les objets qui meuvent nos nerfs, et
quelquefois aussi par d autres causes. Or encore que toutes
nos perceptions, tant celles qu on rapporte aux objets qui
sont hors de nous que celles qu on rapporte aux diverses
affections de notre corps, soient veritablement des passions
au regard de notre ame lorsqu on prend ce mot en sa plus
PKEMIEUE 1 ARTIE. |:i:j
generale signification, toutefbis on a coutume de le res-
treindre 11 signilier seulement celles qui se rapportcnt a
1 ame meine; et ce ne sont que ces dernieres que j ai en-
trepris ici d oxpliquer sous le nom de passions de 1 ame.
xxvi. Quo les imaginations qui ne dependent que du mouvement fortuit des
esprits peuvent ctre d aussi veritables passions que les perceptions qui dependent
des nerfs.
II resle ici a remarquer que toutes les memes choses que
1 ame apercoit par 1 entremise des nerfs lui peuvent aussi
etre representees par le cours Ibrtuit des esprits, sans qu il
y ait autre difference sinon que les impressions qui viennent
dans le cerveau par les nerfs ont coutume d etre plus vives
et plus expresses que celles que les esprits y excitent ; ce
qui m a fait dire en 1 article xxi que celles-ci sont comme
1 ombre et la peinture des autres. II faut aussi remarquer
([u il arrive quelquefois que cette peinture est si semblable a
la chose qu elle represente, qu on peut y etre trompe tou-
cliant les perceptions qui se rapportent aux objets qui sont
hors de nous, ou bien celles qui se rapportent a quelques
parties de notre corps, mais qu on ne peut pas 1 etre en
ineme facon touchant les passions, d autant qu elles sont si
proclies et si interieures a notre ame , qu il est impossible
qu elle les sente sans qu elles soient veritablement telles
([Ujcllc les sent. Ainsi souvent lorsque Ton dort, et meine
quelquefois etant eveille, on imagine si fortement certaines
choses, qu on pense les voir devant soi ou les sentir en son
corps , bien qu elles n y soient aucunement ; mais , encore
qu on soit endormi et qu on reve, on ne saurait se sentir
triste ou emu de quelque autre passion, qu il ne soit tres-
vrai que 1 ame a en soi cette passion.
J54 LES PASSIONS DE I/AME.
xxvii. La definition des passions de 1 ame.
Apres avoir considere en quoi les passions de Tame dif
ferent de toutes ses autres pensees , il me semble qu on peut
generalement les definir des perceptions ou des sentiments ,
ou des emotions de Tame, qu on rapporte particulierement
a elle, et qui sont causees, et entretenues, et fortiiiees par
quelque mouvement des esprits.
xxvin. Explication de la premiere partie de cette definition.
On les peut nommer des perceptions lorsqu on se sert ge-
neralement de ce mot pour signifier toutes les pensees qui
ne sont point des actions de Fame, ou des volontes , mais
noil point lorsqu on ne s en sert que pour signifier des con-
naissances evidentes; car 1 experience fait voir que ceux qui
sont le plus agites par leurs passions ne sont pas ceux qui
les connaissent le mieux, et qu elles sont du nombre des
perceptions que 1 etroite alliance qui est entre 1 ame et le
corps rend confuses et obscures. On^ les peut aussi nommer
des sentiments, a cause qu elles sont recues en 1 ame en
meme facon que les objets des sens exterieurs , et ne sont
pas autrement connues par elle; mais on peut encore mieux
les nommer des emotions de 1 ame, non-seulement a cause
que ce nom peut etre attribue a tous les changements ([ui
arrivent en elle, c est-a-dire a toutes les diverses pensees
qui lui viennent, mais particulierement pour ce que, de
toutes les sortes de pensees qu elle peut avoir, il n y en a
point d autres qui 1 agitent et 1 ebranlent si fort que font ces
passions.
PREMIERE PARTIE. 135
xxix. Explication de son autre partie.
4 ajoute qu elles se rapportent particulierement a Fame,
pour les distinguer des autres sentiments qu on rapporte ,
les uns aux objets exterieurs, comme les odeurs, les sons,
les couleurs ; les autres a notre corps , comme la faim , la
soif, la douleur. J ajoute aussi qu elles sont causees, entre-
teriues et fortifiees par quelque mouvement des esprits , alin
de les distinguer de nos volontes, qu on peut nommer des
emotions de Tame qui se rapportent a elle , mais qui sont
causees par elle-meme, et aussi afin d expliquer leur der-
niere et plus prochaine cause, qui les distingue derechef
des autres sentiments.
xxx. Que Fame est unie a toutes les parties du corps conjointement.
Mais , pour entendre plus parfaitement toutes ces choses ,
il est besoin de savoir que Fame est veritablement jointe a
tout le corps, et qu on ne peut pas proprement _dire_ qu elle
soit en quelqu une de ses parties a 1 exclusion des autres, a
cause qu il est un , et en quelque facon indivisible , a raison
de la disposition de ses organes qui se rapportent tellement
tous 1 un a Fautre, que lorsque quelqu un d eux est ote,
cela rend tout le corps defectueux ; et a cause qu elle est
d une nature qui n a aucun rapport a 1 etendue, ni aux di
mensions , ou autres proprietes de la rnatiere dont le corps
est compose, mais seulement a tout 1 assemblage dc ses or
ganes, comme il parait de ce qu on ne saurait aucunement
concevoir la moitie ou le tiers d une ame, ni quelle etendue
elle occupe; et qu elle ne devient point plus petite de ce
qu on retranche quelque partie du corps , mais qu elle s en
separe entierernent lorsqu on dissout [ assemblage de ses
organes.
156 LES PASSIONS DE I/AME.
xxxi. Qu il y a une petite glande dans le cerveau en laquelle 1 ame exerce ses
fonctions plus parliculierement que dans les autres parties.
II est besoin aussi de savoir que bien que Tame soit jointe
a tout le corps, il y a neanmoins en lui quelque partie en
laquelle elle exerce ses fonctions plus particulierement qu en
toutes les autres ; et on croit communement que cette jpartie
est le cerveau, ou peut-etre le coeur : le cerveau, a cause
que c est a lui que se rapportent les organes des sens; et le
coeur, a cause que c est comme en lui qu on sent les pas
sions. Mais en examinant la chose avec soin, il me semblc
avoir evidemment reconnu que la partie du corps en la-
quelfe 1 ame exerce immediatement ses fonctions n est nulle-
ment le coeur ; ni aussi tout le cerveau, mais seulement la
plus interieure de ses parties, qui est une certaine glande
fort petite, situee dans le milieu de sa substance, et telle-
ment suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits
de ses cavites anterieures ont communication avec ceux de la
posterieure, que les moindres mouvements qui sont en elle
peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et
reciproquement que les moindres changements qui arrivent
au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les
mouvements de cette glande.
xxxn. Comment on connait que cette glande est le principal si6ge de 1 ame.
La raison qui me persuade que 1 ame ne peut avoir en
tout le corps aucun autre lieu que cette glande ou elle
exerce immediatement ses fonctions est que je considere que
les autres parties de notre cerveau sont toutes doubles ,
comme aussi nous avons deux yeux, deux mains, deux
oreilles , et enfin tqus les organes de nos sens exterieurs sont
doubles ; et que , d autant que nous n avons qu une seule et
PREMIERE PART1E. !>
simple pensee d uhe meme chose en meme temps, il taut
necessairement qu il y ait quelque lieu ou les deux images
qui vionnent par les deux yeux, ou les deux autres impres
sions (jui viennent d un seul objet par les doubles organes
des autres sens , se puissent assembler en une avant qu elles
parviennent a Tame, afin qu elles ne lui representent pas deux
objets au lieu d un : et on peut aisement concevoir que ces
images ou autres impressions se reunissent en cette glande
par I entremise des esprits qui remplissent les cavites du cer-
veau , mais il n y a aucjin^utr^^ndroit dans _lg .cojrps_pu
elles puissent ainsi etre unies sinon ensuite o^ce qu/ellejje_
sont en cette glande.
. Que le siege des passions n est pas dans le coeur.
Pour 1* opinion de ceux qui pensent que Tame recoit ses
passions dans le coeur, elle n est aucunement considerable,
car elle n est fondee que sur ce que les passions y font sen-
tir quelque alteration ; et il est aise a remarquer que cette
alteration n est sentie, comme dans le coeur, que par I en
tremise d un petit nerf qui descend du cerveau vers lui,
ainsi que la douleur est sentie comme dans le pied par I en
tremise des nerfs du pied, et les astres sont apercus comme
dans le ciel par I entremise de leur lumiere et des nerfs
optiques : en sorte qu il n est pas plus necessaire que notre
ame exerce immediatement ses fonctions dans le coeur pour
y sentir les passions, qu il est necessaire qu elle soit dans le
ciel pour y voir les astres.
xxxiv. Comme I ame et le corps agissent 1 un cohtre 1 autre.
Concevons done ici que Tame a son siege principal dans
la petite glande qui est au milieu du cerveau, d ou elle
158 LES PASSIONS DE I/AME .
rayonne en tout le reste du corps par 1 entremise des esprits,
des nerfs et meme du sang, qui, participant aux impres
sions des esprits, Ics peut porter par les arteres en tous les
membres, et, nous souvenant de ce qui a ete dit ci-dessus
de la machine de notre corps, a savoir que les petits filets
de nos nerfs sont tellement distribues en toutes ses parties ,
qu a 1 occasion des divers mouvements qui y sont excites par les
objets sensibles ils ouvrent diversement les pores du cerveau,
ce qui fait que les esprits animaux contenus en ces cavites
entrent diversement dans les muscles , au moyen de quoi ils
peuvent mouvoir les membres en toutes les diverscs facons
qu ils sont capables d etre mus , et aussi que toutes les autres
causes qui peuvent diversement mouvoir les esprits suffisent
pour les conduire en divers muscles , ajoutons ici que la pe
tite glande qui est le principal siege de Fame est tellement
suspendue entre les cavites qui contiennent ces esprits , qu elle
peut etre mue par eux en autant de diverses facons qu il y
a de diversites sensibles dans les objets ; mais qu elle peut
aussi etre diversement mue par Tame , laquelle est de telle
nature qu elle recoit autant de diverses impressions en elle,
c est-a-dire qu elle a autant de diverses perceptions qu il ar
rive de divers mouvements en cette glande , comme aussi
reciproquement la machine du corps est tellement composee
que de cela seul que cette glande est diversement mue par
1 ame , ou par telle autre cause que ce puisse etre , elle pousse
les esprits qui I environnent vers les pores du cerveau , qui
les conduisent par les nerfs dans les muscles , au moyen de
quoi elle leur fait mouvoir les membres.
xxxv. Exemple de la facon que les impressions des objets s unissent en
la glande qui est au milieu du cerveau.
Ainsi, par exemple, si nous voyons quelque animal venir
vers nous, la lumiere reflechie de son corps en peint deux
1 REMiEKE 1 ARTIE. I. )!)
images, une en cliacun de nos ycux, et ces deux images en
torment deux autres , par 1 entremise des nerf s optiques ,
dans la superlicie interieure du cerveau qui regarde ces cavi-
tes; puis de la, par rentremise des esprits dont ces cavites
sont remplies, ces images rayonuent en telle sorte vers la
petite glandc que ces esprits environnent , que le mouve-
ment qui compose chaque point de 1 une des images tend
vers le meme point de la glande vers lequel tend le mouve-
ment qui forme le point de 1 autre image, laquelle repre-
sente la meme partie de cet animal : au moyen de quoi les
deux images qui sont dans le cerveau n en composent qu une
seule sur la glande, qui, agissant immediatement centre
Fame , lui fait voir la figure de cet animal.
xxxvi. Exemple de la facon que les passions sont exciters en Fame.
Et , outre cela , si cette figure est fort etrange et fort ef-
froyable , c est-a-dire si elle a beaucoup de rapport avec les
choses qui ont ete auparavant nuisibles au corps, cela ex
cite en l ame_ la passion de la crainte , et ensuite celle de la
liardiesse, ou bien celle de la peur et de 1 epouvante, selon
le divers temperament du corps ou la force de Tame, et
selon qu on s est auparavant garanti par la defense ou par
la fuite centre les choses nuisibles auxquelles 1 impression
presentc a du rapport; car cela rend le cerveau tellement
dispose en quelques hommes, que les esprits reflechis de
T image ainsi formee sur la glande vont de la se rendre partie
dans les nerf s qui servent a tourner le dos et remuer les
jambes pour s enfuir, et partie en ceux qui elargissent ou
etrecissent tellement les orifices du coeur ou bien qui agi-
tent tellement les autres parties d ou le sang lui est envoye,
(jue , ce sang y etant rarefie d autre facon que de coutume ,
il envoie des esprits au cerveau qui sont propres a entre-
tenir et fortifier la passion de la peur, c est-a-dire qui sont
100 LES PASSIONS DE I/AME.
propres & tenir ouverts ou bien a ouvrir derechef les pores
du cerveau qui les conduisent dans les memes nerfs : car
de cela seul que ces esprits entrent en ces pores ils excitent
un mouvement particulier en cette glande, lequel est insti-
tue de la nature pour faire sentir a 1 ame cette passion; et
pour ce que ces pores se rapportent principalement aux pe-
tits nerfs qui serverit & resserrer ou elargir les orifices du
coeur, cela fait que Fame la sent principalement comme
dans le coeur.
xxxvii. Comme il parait qu elles sont toutcs causees par quelque mouvement
des esprits.
Et pour ce que le semblable arrive a toutes les autres pas
sions, a savoir qu elles sont principalement causees par les
esprits qui sont contenus dans les cavites du cerveau, en
tant qu ils prennent leur cours vers les nerfs qui servent a
elargir ou etrecir les orilices du coeur ou a pousser diver-
sement vers lui le sang qui est dans les autres parties, ou,
en quelque autre facon que ce soit , a entretenir la meme
passion , on peut clairement entendre de ceci pourquoi j ai
mis ci-dessus en leur definition qu elles sont causees par
quelque mouvement particulier des esprits.
xxxvni. Exemple des mouvements du corps qui accompagnent les passions
et ne dependent point de Tame.
Au reste, en meme facon que le cours que prennent ces
esprits vers les nerfs du cceur suffit pour donner le mouve
ment a la glande par lequel la peur est mise dans 1 ame,
ainsi aussi , par cela seul que quelques esprits vont en meme
temps vers les nerfs qui servent a remuer les jambes pour
t uir, ils causent un autre mouvement en la meme glande
par le moyen duquel Tame sent et apercoit cette fuite, la-
/ li>
,
PREMIERE PARTIE.
quelle peut en celte t acon eHre excitee dans le corps par la
seule disposition des orpines et sans que Tame y eoiitribue.
i
xxxix. Comment une inline cause peut exciter diverses passions en divers
homines.
La meme impression que la presence d un objet effroyable
fait sur la glande , et qui cause la peur en quelques liommes ,
peut exciter en d autres le courage et la liardiesse, dont la
raison est que tous les cerveaux ne sont pas disposes en
meme facon, et que le meme mouvement de la glande qui
en quelques-uns excite la peur fait dans les autres que les
esprits entrent dans les pores du cerveau qui les conduisent
partie dans les nerfs qui servent a remuer les mains pour se
defendre, et partie en ceux qui agitent et poussent le sang
vers le coeur, en la facon qui est requise pour produire des
esprits propres a continuer cette defense et en retenir la
volonte.
XL. Quel est le principal effet des passions.
Car il est besoin de remarquer que le principal effet de
toutes les passions dans les hommes est qu elles incitent et
disposent leur ame a vouloir les choses auxquelles elles pre-
parent leur corps : en sorte que le sentiment de la peur Tin-
cite a vouloir fuir, celui de la liardiesse a vouloir combattre,
et ainsi des autres.
XLI. Quel est le pouvoir de 1 aine au regard du corps.
Mais la volonte est tellement libre de sa nature, qu elle ne
peut jamais etre contrainte : et des deux sortes de pens^es
quej ai distinguees en Tame, dont les unes sont ses* actions ,
DESCARTES T. II.
102 LES PASSIONS DE 1/AME.
a savoir ses volontes, Ics autres ses passions, en prcnant ce
mot en sa plus generate signification, qui comprend toutes
sortes de perceptions , les premieres sont absolumenf en son
pouvoir, et ne peuvent qu indirectement etre changees par
le corps, comme au contraire les dernieres dependent abso-
lument des actions qui les conduisent, et elles ne peuvent
qu indirectement etre changees par Tame , excepte lorsqu elle
est elle-meme leur cause. Et toute 1 action de 1 ame consiste
en .ce que par cela seul qu elle veut quelque chose , elle
fait que la petite glande a qui elle est etroitement jointe se
meut en la facon qui est requise pour produire 1 effet qui se
rapporte a cette volonte.
Kin. Comment on trouveen samemoireles choscs dont on veut se souvenir.
Ainsi lorsque 1 ame veut se souvenir de quelque chose ,
cette volonte fait que la glande se penchant successivement
vers divers cotes pousse les esprits vers divers endroits <lu
cerveau , jusques a ce qu ils rencontrent celui ou sont les
traces que 1 objet dont on veut se souvenir y a laissees : car
ces traces ne sont autre chose sinon que les pores du cer
veau, par ou les esprits ont auparavant pris leurs cours a
cause de la presence de cet objet, out acquis par cela une
plus grande facilite que les autres a etre ouverts derechef en
meme facon par les esprits qui viennent vers eux; en sorte
que ces esprits rencontrant ces pores entrent dedans plus
facilement que dans les. autres, au moyen de quoi ils ex-
citent un inouvement particulier en la glande, lequel repi e-
sente a rame le meme objet et lui fait connaitre qu il est
celui duquel elle voulait se souvenir.
PREMIERE PARTIE. |r,:|
XLIII. Comment 1 ame peut imaginer, etre attentive et mouvoir le corps.
Ainsi quand on veut imaginer quelque chose qu on n a
jamais vue , cette volonte a la force de faire que la glande
so meut en la facon qui est requise pour pousser les esprits
vers les pores du cerveau par 1 ouverture desquels cette
chose peut etre represented ; ainsi quand on veut arreter son
attention a considerer quelque temps un meme objet, cette
volonte rctient la glande pendant ce temps-la penchee vers
un meme cote; ainsi, enfin, quand on veut marcher ou
mouvoir son corps en quelque facon , cette volonte fait que
la glande pousse les esprits vers les muscles qui servent a
cet effet.
XLIV. Que chaque volonte est naturellement jointe a quelque mouvement
de la glande ; mais que , par Industrie ou par habitude , on la peut joindre &
d autres.
Toutefois ce n est pas toujours la volonte; d exciter en nous
quelque mouvement, ou quelque autre effet, qui peut faire
que nous 1 excitons : mais cela change selon que la nature
ou 1 habi tude ont diversement joint chaque mouvement de
la glande a chaque pensee. Ainsi, par exemple, si on veut
disposer ses yeux a regarder un objet fort eloigne, cette
volonte fait que leur prunelle s elargit; et si on les veut
disposer a regarder un objet fort proche, cette volonte fait
qu ellc s etrecit : mais si on pense seulement a elargir la
prunelle, on a beau en avoir la volonte, on ne 1 elargit
point pour cela , d autant que la nature n a pas joint le
mouvement de la glande qui sert a pousser les esprits vers
le nerf optiquc en la facon qui est requise pour elargir ou
(Hi vcir la prunelle avcc la volonte dc 1 elargir ou etrecir,
mais bicn avcc celle de regarder des objets eloignes ou
464- LES PASSIONS DE L AME.
proclies. Et lorsqu en parlant nous ne pensons qu au sens
de ce que nous voulons dire, cela fait que nous remuons
la langue et les levres beaucoup plus promptement et beau-
coup mieux que si nous pensions a les remuer en toutesles
facons qui sont requises pour proferer les memes paroles,
d autant que I liabitude que nous avons acquise en apprenant
a parler a fait que nous avons joint Faction de Tame, qui,
par 1 entremise de la glande, peut mouvoir la langue el
les levres, avec la signification des paroles qui suivent de
ces mouvements , plutot qu avec les mouvements memes.
XLV. Quel est le pouvoir de 1 ame au regard de ses passions.
Nos passions ne peuvent pas aussi directement etre exci-
tees ni otees par Faction de notre volonte, mais elles peuvent
Fetre indirectement par la representation des choses qui out
coutume d etre jointes avec les passions que nous vouloris
avoir, ct qui sont contraires a celles que nous voulons reje-
ter. Ainsi pour exciter en soi la hardiesse et oter la peur, il
ne suffit pas d en avoir la volonte, mais il faut s appliquer
a considerer les raisons , les objets ou les exemples qui per-
suadent que le peril n est pas grand ; qu il y a toujours plus
de surete en la defense qu en la fuite ; qu on aura de la
gloire et de la joie d avoir vaincu, au lieu qu on ne peut
attendre que du regret et de la honte d avoir fui , et choses
semblables.
XLVI. Quelle est la raison qui empeche que 1 ame ne puisse entierement
disposer de ses passions.
Et il y a une raison particuliere qui empeche Tame de
pouvoir promptement changer ou arreter ses passions, la-
quelle m a donne sujet de mettre ci-dessus en leur defini
tion qu elles sont non-seulement causees mais aussi entiv-
PREMIERE PARTIE. llTi
tenues et fortifiees par quelque mouvoincnt particulicr des
esprits. Cettc raison cst qu elles sont presque toutes accom-
pagnees de quclquc emotion qui se fait dans le coeur, et
par consequent aussi en tout le sang et les esprits, en sorte
que, jusqu a ce quo cette emotion aitcesse, elles demeurent
presentes a notre pensee en meme facon que les objets sen-
sibles y sont presents pendant qu ils agissent centre les or-
ganes de nos sens. Et comme Tame, en se rendant fort
attentive a quelquc autre chose, peut s empecher d oui r un
petit bruit on de sentir une petite douleur, mais ne peut
s empecher en meme facon d oui r le tonnerre ou de sentir
le feu qui brule la main, ainsi elle peut aisement surmonter
les moindres passions mais non pas les plus violentes et les
plus fortes , sinon apres que I emotion du sang et des esprits
est apaisee. Le plus que la volonte puisse faire pendant que
cette emotion est en sa vigueur, c est de ne pas consentir
a ses effets , et de retenir plusieurs des mouvements auxquels
elle dispose le corps. Par exemple si la colerc fait lever la
main pour frapper, la volonte peut ordinairement la rete
nir; si la peur incite les jambes a tuir, la volonte les peut
arreter, et ainsi des autres.
XLVII. En quoi consistent les combats qu on a coutume d imaginer entre la
partie ijiferieure et sup6rieure de 1 ame.
Et ce n est qu en la repugnance qui est entre les mouve
ments que le corps par ses esprits et Fame par sa volonte
tendent a exciter en meme temps dans la glande , que con
sistent tous les combats qu on a coutume d imaginer entre
la partie inferieure de 1 ame, qu on nomme sensitive, et la
superifcure qui est raisonnable, ou bien entre les appetits na-
turels et la volonte; car il n y a en nous qu une seule ame,
et cette ame n a en soi aucune diversite de parties : la meme
** _ J /w*
(jui cst sensitive csl raisonnable , et (ous siis appetits sont des
166 LES PASSIONS DE I/AME.
volontes. L errcur qu on a commise en lui faisant jouer
divers personnages qui sont ordinairement contraires les uns
aux autres ne vient que de ce qu on n a pas bien distingue
ses fonctions d avec celles du corps, auquel seul on doit at-
tribuer tout ce qui peut etre remarque en nous qui repugne
a notre raison; en sorte qu il n y a point en ceci d autre
combat sinon que la petite glande qui est au milieu du cer-
veau pouvant etre poussee d un cote par Fame et de 1 autre
par les esprits animaux, qui ne sont que des corps ainsi
que j ai dit ci-dessus, il arrive souvent que ces deux impul
sions sont contraires , et que la plus forte empeche 1 effet do
Tautre. Or on peut distinguer deux sortes de mouvements
excites par les esprits dans la glande : les uns representent
a Fame les objets qui meuvent les sens ou les impressions
qui se rencontrent dans le cerveau et ne font aucun effort
sur sa volonte ; les autres y font quelque effort , a savoir
ceux qui causent les passions ou les mouvements du corps
qui les accompagnent : et pour les premiers, encore qu ils
empechent souvent les actions de Fame, ou bien qu ils
soient empeches par elles, toutefois, a cause qu ils ne sont
pas directement contraires, on n y remarque point de com
bats. On en remarque seulement entre les derniers ct les
volontes qui leur repugnent; par exemple entre Feffort dont
les esprits poussent la glande pour causer en Fame le desir
de quelque chose, et celui dont Fame la repousse par la vo
lonte qu elle a de fuir la meme chose : et ce qui fait prin-
cipalement paraitre ce combat, c est que la volonte n ayant
pas le pouvoir d excitcr directement les passions , ainsi qu il
a dcja etc dit, elle est contrainte d user d industrie et de
s appliquer a considerer successivement diverses choses dont
s il arrive que Fune ait la force de changer pour un mo
ment le cours des esprits, il peut arriver que celle qui suit
ne Fa pas, et qu ils le reprennent aussitot apres, a cause
que la disposition qui a precede dans les nerfs, dans le
coeur et dans le sang, n est pas changee, ce qui fait que
PREMIERE PARTIE. 107
1 anie se sent poussee prcsquc en memo temps a desirer et
ne pas desirer une memo chose; et c est de la qu on a pris
occasion d imaginer en elle deux puissances qui se coui-
battent. Toutcfois on peut encore concevoir quelque combat
en ce que souvent la meme cause qui excite en 1 ame quelque
passion excite aussi certains inouvements dans le corps aux-
quels Tame ne contribue point, et lesquels elle arrete ou
tache d arreter sitot qu elle les apercoit; comme on eprouve
lorsque ce qui excite la peur fait aussi que les esprits entrant
dans les muscles qui servent a remuer les jambes pour
tiiir, et que la volonte qu on a d etre hardi les arrete.
XLVJII. En quoi on connait la force ou la faiblcsse des ames, et quel est
le mal des plus faibles.
Or c est par le succes de ces combats que chacun peut
connaitre la force ou la faiblesse de son ame; car ceux en
qui naturellement la volonte peut le plus aisement vaincre
les passions et arreter les mouvements du corps qui les ac-
compagnent out sans doute les ames les plus fortes: mais il
y en a qui ne peuvent eprouver leur force, pour ce qu ils
ne font jamais combat tre leur volonte avec ses propres
armes , mais seulement avec celles que lui fournissen*
quelques passions pour resister a quelques autres. Ce que je
nomme ses propres armes sont des jugements fermes et de
termines touchant la connaissance du bien et du mal, sui-
vant les([iiels elle a resolu de conduire les actions de sa vie;
et les ames les plus faibles de toutes sont celles dont la vo
lonte ne se determine point ainsi a suivre certains juge
ments, mais se laisse continuellement emporter aux passions
presentes, lesquelles etant souvent contraires les unes aux
autres la tirent tour a tour a leur parti, et, I employant a
combattre contre elle-meme, mettent rame au plus deplo
rable etat qu elle puisse (*tre. Ainsi lorsque la peur repre-
168 LES PASSIONS DE J/AME.
sente la mort comme un mal extreme et qui ne pout etre
evite que par la fuite, F ambition , d autre cote , represente
Finfamie de cette fuite comme un mal pire que la mort; ces
deux passions agitent diversement la volonte, laquelle obeis-
sant tantot a Furie, tantot a Fautre, s oppose continuelle-
ment a soi-meme, et ainsi rend Fame esclave et malheu-
reuse.
XLIX. Que la force de 1 arnc ne suffit pas sans la connaissance de laverite.
II est vrai qu il y a fort peu d hommes si faibles et irreso-
lus qu ils ne veulent rien que ce que leur passion leur dicte.
La plupart ont des jugements determines, suivant lesquels
ils reglent une partie de leurs actions; et bien que souvent
ces jugements soient faux, et meme fondes sur quelques
passions par lesquelles la volonte s est auparavant laisse
vaincre ou seduire, toutefois, a cause qu elle continue de
les suivre lorsque la passion qui les a causes est absente, on
les pent considerer comme ses propres armes, et penser que
les ames sont plus fortes ou plus faibles a raison de ce
qu elles peuvent plus ou moins suivre ces jugements et resis-
ter aux passions presentes qui leur sont contraires. Mais il
y a pourtant grande difference entre les resolutions qui pre
cedent de quelque fausse opinion, et celles qui ne sont ap-
puyees que sur la connaissance de la verite; d autant que si
on suit ces dernieres, on est assure de n en avoir jamais de
regret ni de repentir, au lieu qu on en a toujours d avoir
suivi les premieres lorsqu on en decouvre Ferreur.
i,. Qu il n y a point d ame si faible qu elle ne puisse, etant bien conduite,
acqu6rir un pouvoir absolu sur ses passions.
Et il est utile ici de savoir que, comme il a deja ete diL
ci-dessus, encore que chaque mouvement de la glandc
PREMIERE PARTIE. III!)
semblr avoir etc joint par la nature a chacune de nos pen-
sees des le commencement de notre vie, on les peut toutr-
fois joindiv a d autres par habitude, ainsi que 1 experience
fait voir aux paroles, qui excitent des mouvcmcnls en la
glande, lesquels, selon 1 institution de la nature, ne repre-
sentent a Tame que leur son lorsqu elles sont proferees de la
voix, on la figure de leurs lettres, lorsqu elles sont ecrites,
<>t qui, neanmoins, par 1 habitude qu on a acquise en pen-
sant a ce qu elles signifient lorsqu on a oui leur son ou
bien qu on a vu leurs lettres, ont coutume de faire con-
cevoir cette signification plutot que la figure dc leurs lettres
ou bien le son de leurs syllabes. II est utile aussi de savoir
qu encore que les mouvements, tant de la glande que des
esprits du corveau, qui representent a Fame certains objets,
soient naturellement joints avec ceux qui excitent en elle
certaines passions, ils peuvent toutefois par habitude en etre
separes et joints a d autres fort differents, et memo que
cette habitude peut etre acquise par une seule action, et ne
requiert point un long usage. Ainsi lorsqu on rencontre ino-
pinement quelque chose de fort sale en une viande qu on
mange avec appetit, la surprise de cette rencontre peut tel-
lement changer la disposition du cerveau qu on ne pourra
plus voir par apres de telle viande qu avec horreur, au lieu
qu on la mangeait auparavant avec plaisir. Et on peut re-
marquer la memo chose dans les betes; car encore qu elles
n aienl point de raison, ni peul-rlre aussi aiiciinc pcnsiv.
tous les mouvements des esprits et de la glande, qui excitent
en nous les passions, ne laissent pas d etre en elles et d y
servir a entretenir et fortifier, et non pas comme en nous
les passions , mais les mouvements des nerfs et des muscles ,
<jui out coutume de les accompagner. Ainsi lorsqu un chien
voit une perdrix , il est naturellement port a courir vers
die, et lorsqu il voit tirer un fusil, ce bruit 1 incite naturel
lement a s enfuir; mais neanmoins on dresse ordinairement
les cliiens couchants en telle sorte, que la vue d une perdrix
170 LES PASSIONS DE I/AME.
fait qu ils s arretent , et que le bruit qu ils oient apres lors-
({u on tire sur elle fait qu ils y accourent. Or ces choscs sont
utiles a savoir pour donner le courage a un chacun d etu-
dier a regarder ses passions : car puisqu on pent, avec un
peu d industrie, changer les mouvements du cerveau dans
les animaux depourvus de raison , il est evident qu ou le
pent encore mieux dans les hommes; et que ceux meine
qui ont les plus faibles ames pourraient acquerir un empire
tres-absolu sur toutes leurs passions , si on employait assez
d industrie a les dresser et a les conduire.
DEUXIEME PARTIE.
DU NOMBRE ET DE L ORDRE DES PASSIONS, ET I/EXPLICATION
DES SIX PRIMITIVES.
LI. Quelles sont les premieres causes des passions.
On connait , de ce qui a ete dit ci-dessus, que la derniere
et plus prochaine cause des passions de Fame n est autre que
1 agitation dont les esprits meuvent la petite glande qui est
au milieu du cerveau. Mais cela ne suftit pas pour les pou-
voir distinguer les unes des autres ; il est besoin de recher-
cher leurs sources, et d examiner leurs premieres causes :
or encore qu elles puissent quelquefois etre causees par 1 ac-
tion de 1 ame qui se determine a concevoir tels ou tcls
objets, et aussi par le seul temperament du corps ou par les
impressions qui se rencontrent ibrtuitement dans le cerveau,
comme il arrive lorsqu on se sent triste ou joyeux sans en
pouvoir dire aucun sujet, il parait neanmoins, par ce qui a
ete dit , que toutes les memes peuvent aussi etre excitees par
les objets qui meuvent les sens, et que ces objets sont leurs
DEUXIEME PARTIE. 171
causes les plus ordinaires ot prinoipales : d ou il suit <|iir
pour les trouver toutes il suflit de considerer tons les eil ds
de ces objets.
LII. Quel est leur usage, et comment on les peut denombrer.
Je remarquc, outre cela, que les objets qui meuvent les
sens, n excitent pas en nous diverses passions a raison de
toutes les diversites qui sont en eux, mais seulement a raison
des diverses fafons qu ils nous peuvent nuire ou profiler, on
bien en general etre importants ; et que 1 usage de toutes les
passions consiste en cela seul qu elles disposent Tame a
vouloir les choses que la nature dicte nous etre utiles, et a
persister en cette volonte, comme aussi la meme agitation
des esprits qui a coutume de les causer dispose le corps aux
mouvements qui servent a 1 execution de ces choses : c/est
pourquoi , afin de les denombrer, il faut seulement examiner
par ordre en combien de diverses facons qui nous importent
nos sens peuvent etre mus par leurs objets; et je ferai ici
le denombrement de toutes les principales passions selon
1 ordre qu elles peuvent ainsi etre trouvees.
L ORDRE ET LE DENOMBREMENT DES PASSIONS.
LUI. L adrniration.
Lorsque la premiere rencontre de quelque objet nous sur-
prend, et que nous le jugeons etre nouveau, ou fort different
de ce que nous connaissions auparavant, ou bien de ce que
nous supposions qu il devait etre, cela fait que nous 1 ad-
mirons et en sommes etonnes ; et pour ce que cela peut
arriver avant que nous connaissions aucunement si cet objet
nous est convenable ou s il ne Test pas, il me semble que
172 LES PASSIONS DE I/AME .
V admiration est la premiere de toutes les passions : et elle
if a point de contraire, a cause que si 1 objet qui se present*?
ri a rien en soi qui nous surprenne, nous n en sommes au-
eunement emus, et nous le considerons sans passion.
LIV. L estime et le mepris, la generosit6 ou 1 orgueil, et 1 humilite ou la
bassesse.
A 1 admii ation est jointe 1 estime ou le mepris , selon que
c est la grandeur d un objet ou sa petitesse que nous admi-
rons. Et nous pouvons ainsi nous estimer ou nous mepriser
nous-memes : d ou viennent les passions , et ensuite les
habitudes de magnanimite ou d orgueil, et d humilite ou de
bassesse.
LV. La veneration et le detain.
Mais quand nous estimons ou meprisons d autres objets,
que nous considerons comme des causes libres capables de
faire du bien ou du mal, de 1 estime vient la veneration, et
du simple mepris le dedain.
LVI. L amour et la hainc.
Or toutes les passions precedentes peuvent etre excitees en
nous sans que nous apercevions en aucune facon si 1 objet
qui les cause est bon ou mauvais. Mais lorsqu une chose
nous est representee comme bonne a notre egard, c est-a-dire
comme nous etant convenabie , cela nous fait avoir pour elle
de Tamour ; et lorsqu elle nous est representee comme mau-
vaise ou nuisible, cela nous excite a la haine.
DEUXIEME PARTI S. 173
LVII. Le desir.
DC la meme consideration du bien et du mal naisscnt
toutcs les autres passions; mais, atin de les mettre par
ordre , je distingue les temps , et , considerant qu elles nous
portent bien plus a regarder 1 avenir que le present ou le
passe, je commence par le desir. Car non-seulement lors-
(ju on desire acquerir uii bien qu on n a pas encore, ou bien
eviter un mal qu on juge pouvoir arriver, mais aussi lors-
qu on ne souhaite que la conservation d un bien, ou 1 absence
d un mal , qui est tout ce a quoi se peut etendre cette pas
sion, il est evident qu elle regarde toujours 1 avenir.
LVIII. L espe rance, la crainte, la jalousie, la securite et le d^sespoir.
11 sutlit de penser que 1 acquisition d un bien ou la fuite
d un mal est possible pour etre incite a la desirer. Mais
quand on considere, outre cela, s il y a beaucoup ou peu
d apparence qu on obtienne ce qu on desire, ce qui nous
represente qu il y en a beaucoup excite en nous 1 esperance,
et ce qui nous represente qu il y en a peu excite la crainte,
dont la jalousie est une espece, Lorsque 1 esperance est
extreme, elle change de nature et se nomme securite ou
assurance ; comme au contraire Fextreme crainte devient
desespoir.
LIX. L irresolution , le courage, la hardiesse, l 6mulation, la Iachet6 et
1 epouvante.
Et nous pouvons ainsi esperer et craindre encore que
Tevenement de ce que nous attendons ne depende aucune-
ment de nous; mais quand il nous est represente comme
17 i LES PASSIONS DE I/AME.
dependant, il pent y avoir de la difficulte en Telection des
moyens ou en 1 execution. DC la premiere vient 1 irresolution,
qui nous dispose a deliberer et prendre conseil. A la der-
niere s oppose le courage ou la hardiesse, dont I einulation
est une espece. Et la lachete est contraire au courage comme
la peur ou 1 epouvante a la hardiesse.
LX. Le remords.
Et si on s est determine a quelque action avant que 1 irre
solution fut otee, cela fait naitre le remords de conscience,
lequel ne regarde pas le temps a venir, comme les passions
precedentes, mais le present ou le passe.
LXI. La joie et la tristesse.
Et la consideration du bien present excite en nous de la
joie, celle du mal de la tristesse, lorsque c est un bien ou
un mal qui nous est represente comme nous appartenant.
LXII. La moquerie, 1 envie, la piti6.
Mais lorsqu il nous est represente comme appartenant a
d autres homines, nous pouvons les en estimer dignes ou
indignes; et lorsque nous les en estimons dignes, cela
n excite point en nous d autre passion que la joie en tant
que c est pour nous quelque bien de voir que les choses
arrivent comme elles doivent. II y a seulement cette diffe
rence, que la joie qui vient du bien est serieuse, au lieu que
celle qui vient du mal est accompagnee de ris et de mo
querie. Mais si nous les en estimons indignes, le bien excite
Tenvie , et le mal la pitie , qui sont des especes de tristesse.
Et il est a remarquer que les memes passions qui se rap-
DEUXIEME PARTIE. 175
portent aux bicns on aux nmux presents peuvent souvent
aussi etre rapportees a ceux qui sont a venir, en taut que
( opinion qu on a qu ils adviendront les represente comme
presents.
LXIII. La satisfaction de soi-m6me et le repeutir.
Nous pouvons aussi considerer la cause du bien ou du mal ,
taut present que passe, et le bien qui a ete fait par nous-
inemes nous donne une satisfaction interieure qui est la
plus douce de toutes les passions; au lieu que le mal excite
le repentir, qui est la plus amere.
LXIV. La faveur et la reconnaissance.
Mais le bien qui a ete fait par d autres est cause que nous
avons pour eux de la faveur, encore que ce ne soit point a
nous qu il ait ete fait; et si c est a nous, a la faveur nous
joi^nons la reconnaissance.
xv. L indignation et la colere.
Tout de ineme le mal fait par d autres, n etant point
rapporte a nous, fait seulement que nous avons pour eux de
( indignation ; et lorsqu il y est rapporte , il emetit aussi la
colere.
LXVI. La gloire et la honte.
De plus, le bien qui est ou qui a ete en nous, etant
rapporte a Fopinion que les autres en peuvent avoir, excite
en nous de la gloire; et le mal , de la honte.
176 LES PASSIONS DE I/AME.
LXVII. Le degout, le regret et 1 allegresse.
Et quelquefois la duree du bien cause 1 ennui ou le de-
gout, au lieu que celle du mal diminue la tristesse. Enfin
du bien passe vient le regret, qui est une espece de tris
tesse ; et du mal passe vient 1 allegresse , qui est une espece
de joie.
LXVIII. Pourquoi ce denombrement des passions est different de celui
qui est communement regu.
Voila 1 ordre qui me semble etre le meilleur pour de-
nombrer les passions. En quoi je sais bien que je m eloigne
de 1 opinion de tous ceux qui en ont ci-devant ecrit, mais
ce n est pas sans grande raison. Car ils tirent leur denom
brement de ce qu ils distinguent en la partie sensitive de
1 ame deux appetits, qu ils nomment, 1 un concupiscible ,
1 autre irascible. Et pour ce que je ne connais en 1 ame au-
cune distinction de parties, ainsi que j ai dit ci-dessus, cela
me semble ne signiiier autre chose sinon qu elle a deux la-
cultes, Tune de desirer, Tautre de se facher; et a cause
qu elle a en meme facon les facultes d admirer, d aimer,
d esperer , de craindre , et ainsi de recevoir en soi chacune
des autres passions, ou de faire les actions auxquelles ces
passions la poussent, je ne vois pas pourquoi ils ont voulu
les rapporter toutes a la concupiscence ou a la colere. Outre
que leur denombrement ne comprend point toutes les prin-
cipales passions, comme je crois que fait celui-ci. Je park?
seulement des principales, a cause qu on en pourrait encore
distinguer plusieurs autres plus particuli^res, et leur nombre
est indefini.
DEUXIEME PAHTIE. 177
LXIX. Qu il n y a quo six passions primitives.
Mais le nombre de celles qui sont simples et primitives
n cst pas fort grand. Car, en faisant une revue sur toutes
celles ([lie j ai denombrees, on peut aisement remarquer
(ju il n y en a que six qui soient telles; a savoir : Fadmi-
ration, I amour, la baine, le desir, la joie et la tristesse, et
que toutes les autres sont composees de quelques-unes de
ccs six, ou bien en sont des especes. C est pourquoi, atin
quo leur multitude n embarrasse point les lecteurs, je trai-
terai ici separement des six primitives; et par apres je ferai
voir en quelle faeon toutes les autres en tirent leur origine.
LXX. De 1 admiration ; sa definition et sa cause.
L admiration est une subite surprise de Tame qui fait
qifellese porte a considerer avec attention les objets qui lui
sciublent rares et extraordinaires. Ainsi elle est causee pre-
micrement par 1 impression qu on a dans le cerveau, qui
rcpresente 1 objet comme rare et par consequent digne d etre
fort considere; puis ensuite par le mouvement des esprits,
qui sont disposes par cette impression a tendre avec grande
force vers Tendroit du cerveau ou elle est pour 1 y fortifier
et conserver : comme aussi ils sont disposes par olle a
passc r de la dans les muscles qui servent a retenir les or-
ganes des sens en la mSine situation qu ils sont, af in qu elle
soil encore enlretenue par eux, si c est par eux qu elle a ete
formee.
DESCARTES T. II.
178 LES PASSIONS DE L AME.
LXXI. Qu il n arrive aucun changement dans le coeur ni dans le sang en cette
passion.
Et cette passion a cela de particulier, qu on ne reniarque
point qu elle soit accompagnee d aucun changement qui
arrive dans le coeur et dans le sang, ainsi que les autres
passions, dont la raison est que n ayant pas le bien ni le
inal pour objet, mais seulement la connaissance de la chose
qu on admire, elle n a point de rapport avec le coeur et le
sang, desquels depend tout le bien du corps, mais seulement
avec le cerveau, oil sont les organes des sens qui servent a
cette connaissance.
LXXI i. En quoi consiste la force de 1 admiration.
Ce qui n empeche pas qu elle n ait beaucoup de force, a
cause de la surprise ; c est-a-dire de Tarrivemerit subit et
inopine de r impression qui change le mouvement des esprits,
laquelle surprise est propre et particuliere a cette passion :
en sorte que lorsqu elle se rencontre en d autres, comme elle
a coutume de se rencontrer presque en toutes et de les
augmenter, c est que 1 admiration est jointe avec elle. Et sa
force depend de deux choses , a savoir : de la nouveaute, et
de ce que le mouvement qu elle cause a des son commen
cement toute sa force. Car il est certain qu un tel mouve
ment a plus d effet que ceux qui etant faibles d abord, et ne
croissant que peu a pen, peuvent aisement etre detournes.
II est certain aussi que les objets des sens qui sont nouveaux
touchent le cerveau en certaines parties auxquelles il n a
point coutume d etre touche, et que ces parties etant plus
tendres on moins fermes que celles qu une agitation fre-
quente a endurcies cela auginente 1 effet des mouvements
DEUXIEME PABTIK. 17!)
qu ils y excitent. Ce qu ori ne trouvera pas incroyablc si on
considere que c est uue pareille raison qui fait que les
plantes de nos pieds etant accoutumees a un attouchement
assez rude par la pesanteur du corps qu elles portent, nous
ne sentons que fort peu cet attouchement quand nous mar-
chons ; au lieu qu un autre beaucoup moindre et plus doux
dont on les chatouille nous est presque insupportable, a
cause qu il ne nous est pas ordinaire.
LXXIII. Ce que c est que 1 etonnement.
Et cette surprise a taut de pouvoir pour faire que les
esprits qui sont dans les cavites du cerveau y prennent leurs
cours vers le lieu ou est Y impress ion de 1 objet qu on admire,
qu clle les y pousse quelquefois tous, et fait qu ils sont telle-
ment occupes a conserver cette impression , qu il n y en a
aucuns qui passent de la dans les muscles, ni meme qui se
detournent en aucunc facon des premieres traces qu ils out
suivies dans le cerveau : ce qui fait que tout le corps de-
meure immobile comme une statue, et qu on ne peut aper-
cevoir de 1 objet que la premiere face qui s est presentee, ni
par consequent en acquerir une plus particuliere connais-
sance. C est cela qu on appelle communement etre etonne;
et I etonnement est un exces d admiration qui ne peut
jamais etre que mauvais.
LXXIV. A quoi servent toutes les passions, et a quoi elles jiuisent.
Or il est aise a connaitre, de ce qui a ete dit ci-dessus,
que 1 utilite de toutes les passions ne consiste qu en ce
qu elles fortifient et font durer en 1 ame des pensees, les-
quelles il est bon qu elle conserve, et qui pourraient facile-
mcnt sans cela en etre cffacecs. Gomme aussi tout le inal
180 LES PASSIONS DE b AME.
qu elles peuvent causer consiste en ce qu elles fortificnt et
conservent ces pensees plus qu il n est besom; ou bien
qu elles en fortifient et conservent d autres auxquelles il
n est pas bon de s arreter.
LXXV. En quoi consiste particulierement 1 admiration.
Et on peut dire en particulier de 1 admiration, qu elle est
utile en ce qu elle fait que nous apprenons et retenons en
notre memoire les choses que nous avons auparavant igno-
rees ; car nous n admirons que ce qui nous parait rare et
extraordinaire : et rien ne nous peut paraitre tel que pour
ce que nous 1 avons ignore, ou meme aussi pour ce qu il est
different des choses que nous avons sues ; car c est cette
difference qui fait qu on le nomme extraordinaire. Or encore
qu une chose qui nous etait inconnue se presente de nou-
veau a notre entendement ou a nos sens, nous ne la rete
nons point pour cela en notre memoire, si ce n est que
1 idee que nous en avons soit fortifiee en notre cerveau par
quelque passion, ou bien aussi par 1 application de notre
entendement que notre volonte determine a une attention
et reflexion particuliere. Et les autres passions peuvent servir
pour faire qu on remarque les choses qui paraissent bonnes
ou mauvaises, mais nous n avons que 1 admiration pour
celles qui paraissent seulement rares. Aussi voyons-nous que
ceux qui n ont aucune inclination naturelle a cette passion
sont ordinairement fort ignorants.
LXXVI. En quoi elle peut nuire, et comment on peut suppleer a son defaut
et corriger son exces.
Mais il arrive bien plus souvent qu on admire trop, et
qu on s etonne en apercevant des choses qui ne meritent que
DEUXIEME PARTIE. J81
peu jd point d etre considerees , que non pas qu on admire
trop peu; et cola pent entierement oter ou pervertir 1 usage
de la raison. C est pourquoi encore qu il soit bon d etre ne"
avec quelque inclination a cette passion, pour ce que cela
nous dispose a 1 acquisition des sciences, nous devons tou-
tefois tacher par apres de nous en delivrer le plus qu il est
possible. Car il est aise de suppleer a son defaut par une
reflexion et attention particuliere , a laquelle notre volonte
peut toujours obliger notre entendement lorsque nous ju-
geons que la chose qui se presente en vaut la peine; mais
il n y a point d autre remede pour s empecher d admirer avec
exees, que d acquerir la connaissance de plusieurs choses,
et de s exercer en la consideration de toutes celles qui
peuvent sembler les plus rares et les plus etranges.
i.xxvii. Que ce ne sont ni les plus stupides ni les plus habiles qui sont
le plus portes a 1 admiration.
Au reste, encore qu il n y ait que ceux qui sont hebetes et
stupides qui no sont point portes de leur naturel a 1 admi-
ration , ce n est pas a dire que ceux qui ont le plus d esprit
y soient toujours le plus enclins; mais ce sont principale-
ment ceux qui , bien qu ils aient un sens commun assez
bon, n ont pas toutefois grande opinion de leur suffisance.
i.xxvui. Que son exces peut passer en habitude lorsqu on manque
de le corriger.
Et bien que cette passion semble se diminuer par 1 usage,
a cause que plus on rencontre de choses rares , qu on ad
mire, plus on s accoutume a cesser de les admirer, et a
penser que toutes celles qui se peuvent presenter par apres
sont vulgaircs, toutefois lorsqu elle est excessive et qu elle
fait qu on arrete seulement son attention sur la premiere
182 LES PASSIONS DE I/AME.
image dcs objets qui se sont presentes, sans en acquerir
d autre connaissance, elle laisse apres soi une habitude qui
dispose Tame a s arreter en meme facon sur tous les autres
objets qui se presentent, pourvu qu ils lui paraissent taut
soit peu nouveaux. Et c est ce qui fait durer la maladie de
ceux qui sont aveuglement curieux; c est-a-dire qui re-
cherchent les raretes seulement pour les admirer, et non
point pour les connaitre : car ils deviennerit peu a peu si
admiratifs, que des choses de nulle importance ne sont pas
moins capables de les arreter que celles dont la recherche
est plus utile.
LXXIX. Les definitions de 1 amour et de la haine.
L amour est une emotion de Tame, causee par le mouve-
ment des esprits, qui 1 incite a se joindre de volonte aux
objets qui paraissent lui etre convenables. Et la haine est
une emotion , causee par les esprits , qui incite Fame a vou-
loir etre separee des objets qui se presentent a elle comme
nuisibles. Je dis que ces emotions sont causees par les es
prits, afin de distinguer 1 amour et la haine, qui sont des
passions et dependent du corps, tant des jugements qui
portent aussi Tame a se joindre de volonte avec les choses
qu elle estime bonnes et a se separer de celles qu elle estime
mauvaises, que des emotions que ces seuls jugements cx-
citent en 1 ame.
LXXX. Ce que c est que se joindre ou se separer de volonte.
Au reste, par le mot de volonte, je n entends pas ici
parler du desir, qui est une passion a part, et se rapporte
a 1 avenir, mais du consentement par lequel on se considere
des a present comme joint avec ce qu on aime, en sorte
DEUXIKME I ARTIE. 183
(ju on imagine un tout duquel on pense etre seulement une
partie, et que la chose aimee en est une autre. Comme au
contraire en la haine on se considere seul comme un tout,
entitlement separe de la chose pour laquelle on a de 1 aver-
sion.
LXXXI. De la distinction qu on a coutume de faire entre 1 amour de
concupiscence et de bienveillance.
Or on distingue cornmunement deux sortes d amour,
rune desquelles est nommee amour de bienveillance , c est-
a-dire qui incite a vouloir du bien a ce qu on aime; r autre
est nommee amour de concupiscence, c est-a-dire qui fait
desirer la chose qu on aime. Mais il me scmble que cette
distinction regarde seulement les effets de 1 amour, et non
point son essence; car sitot qu on s est joint de volonte a
(juelque objet, de quelque nature qu il soit, on a pour lui
de la bienveillance, c est-a-dire on joint aussi a lui de vo
lonte les choses qu on croit lui etre convenables : ce qui est
un des principaux effets de 1 amour. Et si on juge que ce
soit un bien de le posseder, ou d etre associe avec lui
d autre fagon que de volonte , on le desire : ce qui est aussi
run des plus ordinaires effets de 1 amour.
i.xxxu. Comment des passions fort diflerentes conviennent en ce qu elles
participant de 1 amour.
II n est pas besoin aussi de distinguer autant d especes
d amour qu il y a de divers objets qu on peut aimer; car,
par exemple, encore que les passions qu un ambitieux a
pour la gloire, un avaricieux pour 1 argent, un ivrogne
pour le vin , un brutal pour une femme qu il veut violei ,
un homme d honneur pour son ami ou pour sa maitresse,
el un bon pere pour scs ent ants, soient bien differentes
181 LES PASSIONS 1)E L*AME.
outre elles , toutefois en ce qu elles participent de rumour
elles sont semblables. Mais les quatre premiers n ont de
1 amour que pour la possession des objets auxquels se rap-
porte leur passion, et n en ont point pour les objets menies
pour lesquels ils ont seulement du desir mele avec d autres
passions particulieres , au lieu que 1 amour qu un bon pere
a pour ses enfants est si pur qu il ne desire rien avoir
d eux, et ne vcut point les posseder autrement qu il
fait, ni etre joint a eux plus etroitement qu il est deja;
mais, les corisiderant comme d autres soi-meme, il re
cherche leur bien comme le sien propre, on meme avec
plus de soin pour ce que, se representant que lui et eux
font un tout dont il n est pas la meilleure partie, il prefere
sou vent leurs interets aux siens, et ne craint pas de se
perdre pour les sauver. L affection que les gens d honneur
ont pour leurs amis est de cette nature, bien qu elle soit
rarement si parfaite; et celle qu ils ont pour leur maitresse
en participe beaucoup, mais elle participe aussi un peu de
1 autre.
i.xxxni. De la difference qui est entre la simple affection, 1 amitie
et la devotion.
On peut, ce me semble, avec meilleure raison distinguer
1 amour par 1 estime qu on fait de ce qu on aime , a com-
paraison de soi-memc : car lorsqu on estime 1 objet de son
amour moins que soi, on n a pour lui qu une simple affec
tion; lorsqu on 1 estime a 1 egal de soi, cela se nomine
amitie; et lorsqu on 1 estime davantage, la passion qu on a
peut etre nominee devotion. Ainsi on peut avoir de 1 af-
fection pour une fleur, pour un oiseau ; pour un cheval;
mais a moins que d avoir 1 esprit fort deregle, on ne peut
avoir de 1 amitie que pour des homines. Et ils sont telle-
ment 1 objet dc cette passion , qu il n y a point d homme s
DEUX1EME PAIITIE. 185
imparfait qu on nc puisse avoir pour lui line amitie tres-par-
t aite lorsqu on en est aime et qu on a 1 clme veritablement
noble et genereuse, suivant ce qui sera explique ci-apres en
1 article CLIV et CLVI. Pour ce qui est de la devotion, son
principal objet est sans doute la souveraine Divinite a la-
quelle on no saurait manquer d etre devot lorsqu on la con-
nait coinnie il taut; mais on peut avoir aussi de la devo
tion pour son prince, pour son pays, pour sa ville, et meme
pour un homme particulier, lorsqu on 1 estime beaucoup
plus que soi. Or la difference qui est entre ces trois sortes
d amour, parait principalement parleurs effets; car d autant
qu en toutes on se considere comme joint et uni a la chose
aimee , on est toujours pret d abandonner la moindre partie
du tout qu on compose avec elle pour conserver 1 autre. Ce
qui fait qu en la simple affection 1 on se prefere toujours a
ce qu on aime, et qu au contraire en la devotion Ton pre
fere tellement la chose aimee a soi-meme qu on ne craint
pas de mourir pour la conserver. De quoi on a vu souvent
des excmples en ceux qui se sont exposes a une mort cer-
taine pour la defense de leur prince, ou de leur ville, et
meme aussi quelquefois pour des personnes particulieres
auxquelles ils s etaient devoues.
LXXXIV. Qu il n y a pas tant d especes de haine que d amour.
Au reste , encore que la haine soit directement opposee a
l f amour, on ne la distingue pas toutefois en autant d es
peces, a cause qu on ne remarque pas tant la difference qui
est entre les maux desqucls on est separe de volonte , qu on
fait celle qui est entre les biens auxquels on est joint.
I8() LES PASSIONS DE L AME.
LXXXV. De I agr&nent et de 1 horreur.
Et je ne trouve qu une seule distinction considerable qui
soit pareille en Tune et en 1 autre. Elle consiste en ce que
les objets tant de 1 amour que de la haine peuvent etre re-
presentes a 1 ame par les sens exterieurs , ou bien par les in-
terieurs et par sa propre raison : car nous appelons commu-
nement bien ou mal ce que nos sens interieurs ou notre
raison nous font juger convenable ou contraire a notre na
ture ; mais nous appelons beau ou laid ce qui nous est ainsi
represente par nos sens exterieurs , principalement par celui
de la vue, lequel seul est plus considere que tous les autres :
d ou naissent deux especes d amour, a savoir celle qu on a
pour les choses bonnes, et celle qu on a pour les belles, a
laquelle on peut donner le nom d agrement, afin de ne la
pas confondre avec 1 autre, ni aussi avec le desir, auquel on
attribue souvent le nom d amour : et de la naissent en meme
facon deux especes de haine , 1 une desquelles se rapporte
aux choses mauvaises, Fautre a celles qui sont laides; et
cette derniere peut etre appelee horreur ou aversion, afin de
la distinguer. Mais ce qu il y a ici de plus remarquable, c est
que ces passions d agrement et d horreur ont coutume d etre
plus violentes que les autres especes d amour ou de haine, a
cause que ce qui vient a Tame par les sens la touche plus
fort que ce qui lui est represente par sa raison, et que tou-
tefois elles ont ordinairement moins de verite; en- sorte que
de toutes les passions ce sont celles-ci qui trompent le plus,
et dont on doit le plus soigneusement se garder.
DEUXIEME PARTIE. IS7
LXXXVI. La definition du desir.
La passion du desir est une agitation de Tame causee par
les esprits qui la disposent a vouloir pour 1 avenir les choses
qu elle se represente lui etre convenables. Ainsi on ne de
sire pas settlement la presence du bien absent, mais aussi la
conservation du present, et de plus 1 absence du mal, tant
de celui qu on a deja que de celui qu on croit pouvoir re-
cevoir au temps a venir.
LXXXVII. Que c est une passion qui n a point de contraire.
Je sais bien que communement dans 1 ecole on oppose la
passion qui tend a la recherche du bien, laquelle seule on
nomme desir, a celle qui tend a la fuite du mal, laquelle
on nomme aversion. Mais d autant qu il n y a aucun bien
dont la privation ne soit un mal , ni aucun mal considere
comme une chose positive dont la privation ne soit un
bien, et qu en recherchant , par exemple, les richesses on
t uit necessairement lapauvrete, en fuyant les maladies on
recherche la sante, et ainsi des autres, il me sernble que
c est toujours un meme mouvement qui porte a la recherche
du bien, et ensemble a la fuite du mal qui lui est contraire.
J y remarque seulement cette difference, que le desir qu on a
lorsqu on tend vers quelque bien est accompagne d amour, et
ensuite d esperance et de joie, au lieu que le meme desir
lorsqu on tend a s eloigner du mal contraire a ce bien est
accompagne" de haine, de crainte et de tristesse; ce qui est
cause qu on le juge contraire a soi-meme. Mais si on veut
le considerer lorsqu il se rapporte egalement en meme temps
a quelque bien pour le rechercher, et au mal oppose pour
1 eviter, on peut voir tres-^videmment que ce n est qu une
seule passion qui fait Tun et Tautre.
188 LES PASSIONS DE 1/AME.
LXXXVHI. Quelles sont ses diverses especes.
II y aurait plus de raison de distinguer le desir en autant
de diverses especes qu il y a de divers objets qu on re
cherche; car, par exemple, la curiosite, qui n est autre
chose qu un desir de connaitre, differe beaucoup du desir
de gloire , et celui-ci du desir de vengeance, et ainsi des
autres. Mais il suffit ici de savoir qu il y en a autant que
d especes d amour ou de haine, et que les plus considerables
et les plus forts sont ceux qui naissent de 1 agrement et de
Fhorreur.
LXXXIX. Quel est le desir qui nait de Thorreur.
Or encore que ce ne soit qu un meme desir qui tend a la
recherche d un bien et a la fuite du mal qui lui est con-
traire, ainsi qu il a ete dit, le desir qui nait de 1 agrement
ne laisse pas d etre fort different de celui qui nait de riior-
reur; car cet agrement et cette horreur, qui veritablcment
sont contraires , ne sont pas le bien et le mal , qui servent
d objets a ces desirs, mais seulement deux emotions de
Tame, qui la disposent a rechercher deux choses fort diffe-
rentes. A savoir : Fhorreur est institute de la nature pour
representer a 1 ame une mort subite et inopinee, en sorte
que bien que ce ne soit quelquefois que Fattouchement d un
vennisseau , on le bruit d une feuille tremblante on son
ombre, qui fait avoir de I horreur, on sent d abord autant
d f emotion que si un peril de mort tres-evident s offrait aux
sens, ce qui fait subitement naitre 1 agitation qui porte 1 ame
a employer toutes ses forces pour eviter un mal si present;
et c est cette espece de desir qu on appelle communement
la fuite et 1 aversion.
DEUX1EME PARTIE. 180
xc. Quel est celui qui nail de I agr6ment.
Au contraire 1 agrement cst particulierement institue de la
nature pour representer la jouissance de ce qui agree conime
le plus grand de tous les biens qui appartiennent a 1 homme,
ce qui fait qu on desire tres-ardemment cette jouissance. II
est vrai qu il y a diverses sortes d agrements, et que les de-
sirs qui en naissent ne sont pas tous egalement puissants;
car, par exemple, la beaute des fleurs nous incite seule-
ment a les regardcr, et celle des fruits a les manger. Mais
le principal est celui qui vient des perfections qu on ima
gine en une personne qu on pense pouvoir devenir un autre
soi-meme ; car avec la difference du sexe , que la nature a
inise dans les homines ainsi que dans les animaux sans
raison, elle a mis aussi certaines impressions dans le cer-
veau qui font qu en certain age et en certain temps on se
considere comme defectueux, et comme si on n etait que la
moitie d un tout dont une personne de Tautre sexe doit etre
1 autre moitie, en sorte que 1 acquisition de cette moitie est
confusement representee par la nature comme le plus grand
de tous les biens imaginables. Et encore qu on voie pin-
sieurs personnes de cet autre sexe, on n en souhaite pas
pour cela plusieurs en meme temps , d autant que la nature
ne fait point imaginer qu on ait besoin de plus d une moitie.
Mais lorsqu on remarque quelque chose en une qui agree
davantage que ce qu on remarque au meme temps dans
les autres, cela determine Fame a sentir pour celle-la seule
toute 1 inclination que la nature lui donne a rechercher le
bien qu elle lui represente comme le plus grand qu on puisse
posseder ; et cette inclination ou ce desir qui nait ainsi de
1 agrement est appele du nom d amour, plus ordinairement
que la passion d amour qui a ci-dessus ete decrite. Aussi
190 LES PASSIONS DE 1/AME.
a-t-il de plus etranges effets, et c est lui qui sert de princi-
pale matiere aux faiseurs de romans et aux poetes.
xci. La definition de la joic.
La joie est une agreable emotion de 1 ame, en laquelle
consiste la jouissance qu elle a du bien que les impressions
du cerveau lui represented comme sien. Je dis que c est en
cette emotion que consiste la jouissance du bien, car en effet
Fame ne recoit aucun autre fruit de tous les biens qu elle
possede; et pendant qu elle n en a aucune joie, on peut
dire qu elle n en jouit pas plus que si elle ne possedait point.
J ajoute aussi que c est du bien que les impressions du cer
veau lui representent comme sien , afin de ne pas confondre
cette joie, qui est une passion, avec la joie purement intel-
lectuelle, qui vient en Tame par la seule action de 1 ame,
et qu on peut dire etre une agreable emotion excitee en
elle-meme, en laquelle consiste la jouissance qu elle a du
bien que son entendement lui represente comme sien. II est
vrai que pendant que 1 ame est jointe au corps cette joie
intellectuelle ne peut guere manquer d etre accompagnee
de celle qui est une passion ; car sitot que notre entende
ment s apercoit que nous possedons quelque bien, encore
que ce bien puisse etre si different de tout ce qui appartient.
au corps qu il ne soit point du tout imaginable , 1 imagina
tion ne laisse pas de faire incontinent quelque impression
dans le cerveau , de laquelle suit le mouvement des esprits
qui excite la passion de la joie.
xcn. La definition de la tristesse.
La tristesse est une langueur desagreable , en laquelle
consiste 1 incommodite que 1 ame recoit du mal, ou du
DEIXIEME PARTIE. 191
defaut que les impressions du cerveau lui representent
comme lui appartenant. Et il y a aussi une tristesse intellec-
tuclle qui n est pas la passion , mais qui ne manque guere
d en etre accompagnee.
xoiii. Quelles sont les causes de ces deux passions.
Or, lorsque la joie ou la tristesse intellectuelle excite ainsi
celle qui est une passion , leur cause est assez evidente ; et
on voit de leurs definitions que la joie vient de 1 opinion
qu on a de posseder quelque bien , et la tristesse de 1 opi
nion qu on a d avoir quelque mal on quelque defaut. Mais
il arrive souvent qu on se sent triste ou joyeux sans qu on
puisse ainsi distinctement remarquer le bien ou le mal qui
en sont les causes : a savoir lorsque ce bien ou ce mal font
leurs impressions dans le cerveau sans 1 entremise de Tame ,
quelquefois a cause qu ils n appartiennent qu au corps; et
quelquefois aussi, encore qu ils appartiennent a 1 ame , a
cause qu elle ne les considere pas comme bien et mal , mais
sous quelque autre forme dont 1 impression est jointe avec
celle du bien et du mal dans le cerveau.
xciv. Comment ces passions sont excite"es par des biens et des maux qui
ne regardent que le corps, et en quoi consistent le chatouillement et la dou-
leur.
Ainsi lorsqu on est en pleine sante, et que le temps est
plus serein que de coutume, on sent en soi une gaiete qui
ne vient d aucune fonction de Tentendement, mais seulement
des impressions que le mouvement des esprits fait dans le
cerveau ; et Ton ne se sent triste en meine facon que lors
que le corps est indispose, encore qu on ne sache point qu il
le soit. Ainsi le chatouillement des sens est sum de si pres
par la joie, et la douleur par la tristesse, que la plupart
192 LES PASSIONS DE 1/AME.
des hommes ne les distinguent point : toutefois ils different
si fort qu on peut quelquetbis souffrir dcs douleurs avec
joie , et recevoir des chatouillements qui deplaisent. Mais la
cause qui fait que pour 1 ordinaire la joie suit du chatouil-
lement est que tout ce qu on nomme chatouillement ou sen
timent agreable consiste en ce que les objets des sens exci-
tent quelque mouvement dans les nerfs qui serait capable
de leur nuire s ils n avaient pas assez de force pour lui
resistor, ou que le corps ne tut pas bien dispose; ce qui
fait une impression dans le cerveau, laquelle etant institute
de la nature pour temoigner cette bonne disposition, et
cette force, la represente a Fame comme un bien qui Jui
appartient en tant qu elle est unie avec le corps, et ainsi
excite en elle la joie. C est presque la meme raison qui fait
qu on prend naturellement plaisir a se sentir emouvoir a
toutes sortes de passions, meme a la tristesse et a la liaine ,
lorsque ces passions ne sont causees que par les aventures
etrauges qu on voit representer sur un theatre, ou par
d autres pareils sujets , qui , ne pouvant nous nuire en
aucune t acon , semblent chatouiller notre ame en la touchant.
Et la cause qui fait que la douleur produit ordinairement la
tristesse est que le sentiment qu on nomme douleur vient
toujours de quelque action si violente qu elle offense les
nerfs ; en sorte qu etant institue de la nature pour signifier
a 1 aine le dommagc que recoit le corps par cette action ,
et sa faiblesse en ce qu il ne lui a pu resister, il lui repre
sente 1 un et 1 autre comme des maux qui lui sont toujours
desagreables , excepte lorsqu ils causent quelques biens qu elle
estime plus qu eux.
DEUXIEME PART1E. I9;{
xcv. Comment elles peuvent aussi etre excitecs par des biens et des maux que
1 ame ne remarque point, encore qu ils lui apparticnnent, comme est le plaisir
qu on prend a se hasarder ou a se souvenir du mal passe".
Ainsi le plaisir que prerment souvent les jeunes gens a
entreprendre des choses difficiles et a s exposer a de grands
perils, encore memo qu ils n en esperent aucun profit ni au-
cune gloire, vienten eux de ce que la pensee qu ils ont que ce
qu ils entreprennent est difficile fait une impression dans
leur cerveau qui, etant jointe avec celle qu ils pourraient
former s ils pensaient que c est un bien de se sentir assez
courageux, assez heureux, assez adroit ou assez fort pour
oser se hasarder a tel point, est cause qu ils y prennent
plaisir. Et le contentement qu ont les vieillards lorsqu ils se
souviennent des maux qu ils ont soufferts vicnt de ce qu ils
se representent que c est un bien d avoir pu nonobstant cela
subsister.
xcvi. Quels sont les mouvements du sang et des esprits qui causent les cinq
passions precedentes.
Les cinq passions que j ai ici commence a expliquer sont
tcllement jointes ou opposees les unes aux autres, qu il est
plus aise de les considerer toutes ensemble que de traitor
separement dc chacune, ainsi qu il a ete traite de 1 admi-
ration ; et leur cause n est pas comme la sienne dans le
cerveau seul , mais aussi dans le coeur , dans la rate , dans
le foie , et dans toutes les autres parties du corps en tant
qu elles servent a la production du sang, et ensuite des
esprits : car encore que toutes les veines conduisent le sang
(lu elles contiennent vers le coeur, il arrive neanmoins quel-
quefois que celui de quelques-unes y est pousse" avec plus
de force que celui des autres; il arrive aussi que les ouvcr-
DESCARTES T. II. 13
104 LES PASSIONS DE I/AME.
tures par ou il entre dans le coeur , ou bien celles par ou il
en sort , sont plus elargies ou plus resserrees une fois que
1 autre.
xcvn. Les principals experiences qui servent a connaitre ces mouvements
en 1 amour.
Or, en considerant les diverses alterations que 1 experience
fait voir de notre corps pendant que notre ame est agitee
de diverses passions, jc remarque en 1 amour quand elle
est seule , c est-a-dire quand elle n est accompagnee d aucune
forte joie , ou desir , ou tristesse, que le battement du pouls
est egal , et beaucoup plus grand et plus fort que de cou-
tume ; qu on sent une douce chaleur dans la poitrine , et
que la digestion des viandes se fait fort promptement dans
1 estomac , en sorte que cette passion est utile pour la sante.
xcvin. En la haine.
Je remarque au contraire en la haine que le pouls est
inegal et plus petit , et souvent plus vite ; qu on sent des
froideurs entremelees de je ne sais quelle chaleur apre et
piquante dans la poitrine; que 1 estomac cesse de faire son
office , et est enclin a yomir et rejeter les viandes qu on a
mangees , ou du moins a les corrompre et convertir en
mauvaises humeurs.
xcix. En la joie.
En la joie, que le pouls est egal et plus vite qu a 1 ordi-
naire, mais qu il n est pas si fort ou si grand qu en 1 amour;
et qu on sent une chaleur agreable qui n cst pas seulement
en la poitrine , mais qui se repand aussi en toutes les par-
DEUXIEME PARTIE. 195
ties exterieures du corps avec le sang qu on y voit venir
en abondance; et que cependant on perd quelquefois 1 ap-
petit, a cause que la digestion se fait moins que de cou-
tume.
c. En la tristesse.
En la tristesse, que le pouls est faible et lent, et qu on
sent comme des liens autour du coeur, qui le serrent, et
des glacons qui le gelent, et communiquent leur froideur
au reste du corps ; et que cependant on ne laissc pas d avoir
quelquefois bon appetit, et de sentir que 1 estomac ne
manque point a faire son devoir, pourvu qu il n y ait point
de haine melee avec la tristesse.
ci. Au d6sir.
Eniin je remarque cela de particulier dans le desir, qu il
agite le coeur plus violemment qu aucune des autres pas
sions et fournit au cerveau plus d esprits, lesquels, passant
de la dans les muscles , rendent tous les sens plus aigus et
toutes les parties du corps plus mobiles.
en. Le mouvement du sang et des esprits en 1 amour.
Ces observations , et plusieurs autres qui seraient trop
lon^ues a ecrire , m ont donne sujet de juger que lorsque
l entendement se represcnte quelque objet d amour, 1 im-
pression que cette pensee fait dans le cerveau conduit
les esprits animaux , par les nerfs de la sixieme paire ,
vers les muscles qui sont autour des intestiris et de 1 es
tomac, en la facon qui est requise pour faire que le sue des
viandes , qui se convertit en nouveau sang, passe promp-
196 LES PASSIONS DE I/AME.
tement vers le coeur sans s arreter dans le foie , et qu y
etant pousse avec plus de force quo celui qui est dans les
autres parties du corps, il y entre en plus grande abon-
dance et y excite une chaleur plus forte, a cause qu il est
plus grossier que celui qui a deja ete rarefie plusieurs fois
en passant et repassant par le coeur ; ce qui fait qu il envoie
aussi des esprits vers le cerveau, dont les parties sont plus
grosses et plus agitees qu a 1 ordinaire : et ces esprits , forti-
iiant riinprcssion que la premiere pensee de Fobjet aimable
y a faite , obligent Tame a s arreter sur cette pensee ; et c est
en cela que consiste la passion d amour.
<:m. En la haine.
Au contraire, en la haine, la premiere pensee de 1 objet
qui donne de Faversion conduit tellement les esprits qui
sont dans le cerveau vers les muscles de Festomac et des
intestins, qu ils empechent que le sue des viandes ne se
mele avec le sang , en resserrant toutes les ouvertures par
ou il a coutume d y couler; et elle les conduit aussi telle
ment vers les petits nerfs de la rate et de la partie inferieure
du foie, ou est le receptacle de la bile, que les parties du
sang qui ont coutume d etre rejetees vers ces endroits-la en
sortent et coulent avec celui qui est dans les rameaux de la
veine cave vers le cceur : ce qui cause beaucoup d inegalites
en sa chaleur, d autant que le sang qui vient de la rate ne
s echaulfe et se rarefie qu a peine, et qu au contraire celui
qui vient de la partie inferieure du foie, ou est toujours le
fiel, s enibrase et se dilate fort promptement ; ensuite de
quoi les esprits qui vont au cerveau ont aussi des parties
fort inegales et des mouvements fort extraordinaires, d ou
vient qu ils y fortifient les idees de haine qui s y trouvent
deja imprimees, et disposent Fame a des pensees qui sont
pleines d aigrcur et d amertume.
DEUXIEME PARTIE. 197
civ. En la joie.
En la joie ce nc sont pas taut les nerfs de la rate , du
foie , de 1 estomac, ou des intestins , qui agissent, que ceux
qui sont en tout le reste du corps, et parti culierement celui
qui est autour des orifices du coeur, lequel ouvrant et elar-
gissant ces orifices donne moyen au sang que les autres
nerf s chassent des veines vers le coeur d y entrer et d en
sortir en plus grande quantite que de coutume; et pour ce
que le sang qui entre alors dans le coeur y a deja passe et
repasse plusieurs fois, etant venu des arteres dans les veines,
il se dilate fort aisement, et produit des esprits dont les
parties etant fort egales et subtiles sont propres a former et
fortifier les impressions du cerveau qui donnent a Tame
des pensees gaies et tranquilles.
cv. En la tristesse.
Au contraire en la tristesse les ouvertures du coeur sont
fort retrecies par le petit nerf qui les environne , et le sang
des veines n est aucunement agite, ce qui fait qu il en va
fort peu vers le coeur ; et cependant les passages par ou le
sue des viandes coule de Festomac et des intestins vers le
foie demeurent ouverts , ce qui fait que 1 appetit ne diminue
point , excepte lorsque la haine , laquelle est souvent jointe
a la tristesse , les ferme.
cvi. Au desir.
Eniin la passion du desir a cela de propre, que la vo-
lonte qu on a d obtenir quelque bien, ou de fuir quelque mal,
envoie promptement les esprits du cerveau vers toutes les par-
198 LES PASSIONS DE L AME .
ties du corps qui peuvent servir aux actions requises pour cet
effet, et particulierement vers le coeur et Ics parties qui lui
fournissent le plus de sang , afm qu en reccvant plus grande
abondance que de coutume il envoie plus grande quantite
d esprits vers le cerveau , tant pour y entretenir et fortifier
1 idee de cette volonte , que pour passer de 1& dans tous les
organes des sens et tous les muscles qui peuvent etre em
ployes pour obtenir ce qu on desire.
cvn. Quelle est la cause de ses mouvements en 1 amour.
Et je deduis les raisoris de tout ceci de ce qui a ete dit
ci-dessus, qu il y a telle liaison entre notre ame et notre
corps , que lorsque nous avons une fois joint quelque action
corporelle avec quelque pensee, 1 une des deux ne se pre-
sente point & nous par apres que 1 autre ne s y presente
aussi : comme on voit en ceux qui ont pris avec grande
aversion quelque breuvage etant malades , qu ils ne peuvent
rien boire ou manger par apres qui en approche du gout,
sans avoir derechef la meme aversion ; et pareillement qu ils
ne peuvent penser a 1 aversion qu on a des medecines, que le
meme gout ne leur revienne en la pensee. Car il me semble
que les premieres passions que notre ame a eues lorsqu elle
a commence d etre jointe a notre corps ont du etre que
quelquefois le sang, ou autre sue qui entrait dans le coeur,
etait un aliment plus convenable que 1 ordinaire pour y
entretenir la chaleur , qui est le principe de la vie , ce qui
etait cause que Fame joignait a soi de volonte cet aliment,
c est-a-dire 1 aimait, et en meme temps les esprits coulaient du
cerveau vers les muscles qui pouvaient presser ou agiter les
parties d ou il etait venu vers le coeur, pour faire qu elles
lui en envoyassent davantage ; et ces parties etaient restomac
et les intestins, dont ragitation augmente 1 appetit, ou bien
aussi le foie et le poumori, que les muscles du diaphragme
DEUXIEME PARTIE. 199
peuvent presser : c est pourquoi ce meme mouvement des
esprits a toujours accompagne dcpuis la passion d amour.
cvin. En la haine.
Quelquefois au contraire il venait quelque sue etranger
vers Ic cceur, qui n etait pas propre a entretenir la chaleur,
on meme ([ui la pouvait eteindre, ce qui etait cause que les
esprits qui montaient du coeur au cerveati excitaient en
Fame la passion de la haine; et en meme temps aussi ces
esprits allaient du cerveau vers les nerfs qui pouvaient
pousser du sang de la rate et des petites veines du foie vers
le coeur, pour empecher ce sue nuisible d y entrer; et de
plus vers ceux qui pouvaient repousser ce meme sue vers
les intestins et vers 1 estomac, ou aussi quelquefois obliger
1 estomac a le vomir : d ou vient que ces inemes mouve-
mcnts out coutume d accompagner la passion de la haine.
Et on peut voir a 1 oeil qu il y a dans le foie quantite de
veines, ou conduits assez larges, par ou le sue des viandes
peut passer de la veine porte en la veine cave , et de la au
coeur, sans s arreter aucunement au foie; mais il y en a
aussi une infinite d autres plus petites , ou il peut s arreter ,
et qui contiennent toujours du sang de reserve, ainsi que
fait aussi la rate, lequel sang etant plus grossier que celui
qui est dans les autres parties du corps peut mieux servir
d aliment au feu qui est dans le coeur, quand 1 estomac et
les intestins manquent de lui en fournir.
cix. En la joie.
II est aussi quelquefois arrive au commencement de notre
vie que le sang contenu dans les veines etait un aliment
assez convenable pour entretenir la chalcur du coeur, et
2(K) LES PASSIONS DE I/AME.
qu elles en contenaient en telle quantite qu il n avait point
Besoin de tirer aucune nourriture d ailleurs ; ce qui a excite
en Tame la passion de la joie, et a fait en meme temps que
les orilices du coeur se sont plus ouverts que de continue ,
et que les esprits coulant abondamment du cerveau, 11011-
seulement dans les nerfs qui servent a ouvrir ces orifices,
mais aussi generalement en tons les autres qui poussent le
sang des veines vers le coeur, empechent qu il n y en vienne
de nouveau du foie, de la rate, des intestins et de 1 estoinac :
c est pourquoi ces monies mouvements accompagnent la joie.
ex. En la tristesse.
Quelquefois an contraire il est arrive que le corps a eu
faute de nourriture, et c est ce qui doit faire sentir a Tame
sa premiere tristesse, au inoins qui n a point ete jointe a la
haine : cela meme a fait aussi que les orilices du cceur se
sont etrecis, a cause qu ils ne recoivent que peu de sang;
et qu une assez notable partie de sang est venue de la rate,
a cause qu elle est comme le dernier reservoir qui sert a en
fournir au cceur lorsqu il ne lui en vient pas assez d ail
leurs : c est pourquoi les mouvements des esprits et des
nerfs qui servent a etrecir ainsi les orilices du cceur et a y
conduire du sang de la rate accompagnent toujours la
tristesse.
cxi. Au d6sir.
Enfin, tons les premiers desirs que Tame peut avoir eus
lorsqu elle etait nouvcllement jointe au corps ont etc de iv-
cevoir les choses qui lui etaient convenables, et de repousser
celles qui lui etaient nuisibles; et c a etc pour ces monies
ett ets que Jes esprits ont commence des lors a mouvoir tous
les muscles et tous les organes des sens, en toutes les fa-
DEUXIEME PARTIE. 201
cons qu ils les peuvent mouvoir, ce qui est cause que main-
tenant, lorsque 1 ame desire quelque chose, tout le corps
devient plus agile et plus dispose a se mouvoir qu il n a
coutume d etre sans cela. Et lorsqu il arrive d ailleurs que
le corps est ainsi dispose, cela rend les desirs de 1 ame plus
torts et plus ardents.
cxu. Quels sont les signes exterieurs de ces passions.
Ce que j ai mis ici fait assez entendre la cause des diffe
rences du pouls et de toutes les autres proprietes que j ai
ci-dessus attributes a ces passions , sans qu il soit besoin que
je m arrete a les expliquer davantage ; mais pour ce que j ai
seulement remarque en chacune ce qui s y peut observer
lorsqu elle est seule, et qui sert a connaitre les mouvements
du sang et des esprits qui les produisent, il me reste encore
a traiter de plusieurs signes exterieurs qui out coutume de
les accompagner, et qui se remarquent bien mieux lors-
qu elles sont melees plusieurs ensemble, ainsi qu elles ont
coutume d etre, que lorsqu elles sont separees. Les princi-
paux de ces signes sont les actions des yeux et du visage,
les changements de couleur, les tremblements , la langueur,
la pamoison, les ris, les larmes, les gemissements et les
soupirs.
cxiu. Des actions des yeux et du visage.
II n y a aucune passion que quelque particuliere action
des yeux ne declare : et cela est si manifesto en quelques-
unes, que meme les valets les plus stupides peuvent re-
marquer a 1 ceil de leur maitre s il est fache contre eux ou
s il ne 1 est pas. Mais encore qu on apercoive aisement ces
actions des yeux, et qu on saclie ce qu elles signiiient, il
n est pas aise poiir cela de les decrire, a cause que chacune
202 LES PASSIONS DE I/AME.
est composee de plusieurs changements qui arrivent au
rnouvement et en la figure de 1 oeil, lesquelles sont si parti-
eulieres et si petites, que chacune d elles ne peut etre aper-
oue separement, bien que ce qui resulte de leur conjonction
soit fort aise a rcmarquer. On peut dire quasi le meme des
actions du visage qui accompagnent aussi les passions : car
bien qu elles soient plus grandes que celles des yeux, il est
toutefois malaise de les distmguer ; et elles sont si peu diffe-
rentes, qu il y a des hommes qui font presque la meme
mine lorsqu ils pleurent que les autres lorsqu ils rient. II est
vrai qu il y en a quelques-unes qui sont assez remarquables ,
corame sont les rides du front en la colere, et certains mou-
vements du nez et des levres en 1 indignation et en la mo-
querie ; inais elles ne semblent pas tant etre naturelles que
volontaires. Et generalement toutes les actions, tant du visage
que des yeux , : peuvent etre changees par Fame, lorsque,
voulant cacher sa passion, elle en imagine fortement une
contraire : en sorte qu on s en peut aussi bien servir a dis-
simuler ses passions qu a les declarer.
cxiv. Dos changements de couleur.
On ne peut pas si facilement s empecher de rougir ou de
palir lorsque quelque passion y dispose, pour ce que ces
changements ne dependent pas des nerfs et des muscles,
ainsi que les precedents, et qu ils vienrient plus immediate-
ment du coeur, lequel on peut nommer la source des pas
sions, en tant qu il prepare le sang et les esprits a les pro-
duire. Or il est certain que la couleur du visage ne vient
que du sang, lequel coulant continuellement du coeur par
les arteres en toutes les veines, et de toutes les veines dans
le coeur, colore plus ou moins le visage, selon qu il rem-
plit plus ou moins les petites veines qui sont vers sa su-
perficie.
DEUXIEME PARTIE. 203
cxv. Comment la joie fait rougir.
Ainsi la joie rend la coulcur plus vive et plus vermeille,
pour ce qu en ouvrant les ecluses du coeur elle fait que le
sang coule plus vite en toutes les veines, et que, devenant
plus chaud et plus subtil, il enfle mediocrement toutes les
parties du visage, ce qui en rend Fair plus riant et plus gai.
cxvi. Comment la tristesse fait palir.
La tristesse, au contraire, en etrecissarit les orifices du
cceur, lait que le sang coule plus lentement dans les veines,
et que, devenant plus froid et plus epais, il a besoin d y oc-
cuper inoins de place : en sorte que se retirant dans les plus
larges, qui .sont les plus proches du coeur, il quitte les plus
eloignees, dont les plus apparentes etant celles du visage,
cela le fait paraitre pale et decharne, principalement lors-
que la tristesse est grande ou qu elle survient promptement :
comme on voit en 1 epouvante, dont la surprise augmente
1 action qui serre le coeur.
cxvn. Comment on rougit souvent etant triste.
Mais il arrive souvent qu on ne palit point etant triste et
qu au contraire on devient rouge, ce qui doit etre attribue
aux autres passions qui se joignent a la tristesse, a savoir,
ou au desir, et quelquefois aussi a la haine . ces passions
echauffant ou agitant le sang qui vient du foie, des intes-
tins et des autres parties interieurcs, le poussent vers le
coeur et de la par la grande artere vers les veines du vi
sage; sans que la tristesse qui serre de part et d autre les
orifices du coeur le puisse empecher, excepte lorsqu ellc est
204 LES PASSIONS DE I/AME.
tort excessive. Mais, encore qu elle ne soit que mediocre,
elle empeche aisement que le sang ainsi venu dans les veines
du visage ne descende vers le coeur pendant que 1 amour,
le desir ou la haine y en poussent d autres des parties in-
terieures : c est pourquoi ce sang etant arrete autour de la
face, il la rend rouge; et meme plus rouge que pendant la
joie, a cause que la couleur du sang parait d autant mieux
qu il coule moins vite, et aussi a cause qu il s en peut ainsi
assembler davantage dans les veines de la face que lorsque
les orifices du coeur sont plus ouverts. Ceci parait principa-
lement en la honte, laquelle est composee de 1 amour de soi-
meme et d un desir pressant d eviter I infamie presente, ce
qui fait venir le sang des parties interieures vers le coeur,
puis de la par les arteres vers la face; et avec cela d une
mediocre tristesse, qui empeche ce sang de retourner vers
le coeur. Le meme parait aussi ordinairement lorsqu oii
pleure : car, comme je dirai ci-apres, c est 1 amour jointe
a la tristesse qui cause la plupart des larmes; et le meme
parait en la colere, ou souvent un prompt desir de ven
geance est mele avec 1 amour, la haine et la tristesse.
cxvin. DCS tremblements.
Les tremblements ont deux di verses causes : 1 une est
qu il vient quelquefois trop peu d esprits du cerveau dans
les nerfs, et 1 autre qu il y en vient quelquefois trop, pour
pouvoir fermer bien justement les petits passages des
muscles qui, suivant ce qui a ete dit en Farticle xi, doivent
t A tre fermes pour determiner les mouvements des membres.
La premiere cause parait en la tristesse et en la peur,
comme aussi lorsqu on tremble de froid; car ces passions
peuvent aussi bien que la froideur de Fair tellement epaissir
le sang qu il ne fournisse pas assez d esprits au cerveau pour
en envoy er dans les nerfs. L autre cause parait souvent en
DEUXliME PARTIE. 205
crux qui desirent ardeniment quelque chose, ct en ceux
qui sont fort emus de colere , comme aussi en ceux qui
sont ivres : car ces deux passions, aussi bien que le vin,
font aller quelquefois tant d esprits dans le cerveau qu ils
ne peuvent pas etre reglement conduits de la dans les
muscles.
cxix. De la langueur.
La langueur est une disposition a se relacher et etre sans
mouvement, qui est sentie en tous les membres; elle vient,
ainsi que le tremblement, de ce qu il ne va pas assez d es
prits dans les nerfs, mais d une facon differente : car la
cause du tremblement est qu il n y en a pas assez dans le
cerveau pour obeir aux determinations de la glande lors-
qu elle les pousse vers quelque muscle, au lieu que la lan
gueur vient dc ce que la glande ne les determine point a
aller vers aucuns muscles plutot que vers d autres.
cxx. Comment elle est causee par 1 amour et par le desir.
Et la passion qui cause le plus ordinairement cet effet est
1 amour jointe au desir d une chose dont 1 acquisition n est
pas imaginee comme possible pour le temps present; car
1 amour occupe tellement Fame a considerer Fobjet aime,
qu elle emploie tous les esprits qui sont dans le cerveau a
lui on representer 1 image, et arrete tous les mouvements
de la glande qui ne servent point a cet effet. Et il faut re-
marquer touchant le desir, que la propriete que je lui ai
attribute de rendre le corps plus mobile ne lui convient que
lorsqu on imagine 1 objet desire etre tel qu on peut des ce
temps-la faire (luclque chose qui serve; a racquerir; car si
au contraire on imagine ({u il est impossible pour lors de
rien faire qui y soit utile, toute 1 agitation du desir dcmcure
206 LES PASSIONS DE I/AME.
dans le cerveau, sans passer aucunement dans les nerfs, et,
etant entierement employee a y fortifier 1 idee de 1 objet de*-
sire , elle laisse le reste du corps languissant.
cxxi. Qu elle peut aussi etre causee par d autres passions.
II est vrai que la haine, la tristesse et meme la joie,
peuvent causer aussi quelque langueur lorsqu elles sont fort
violentes, a cause qu elles occupent entierement Tame a
considerer leur objet. principalement lorsque le desir d une
chose a 1 acquisition de laquelle on ne peut rien contribuer
au temps present est joint avec elle. Mais pour ce qu on
s arrete bien plus a considerer les objets qu on joint a soi
de volonte que ceux qu on en separe , et qu aucuns autres ,
et que la langueur ne depend point d une surprise, mais a
besoin de quelque temps pour etre formee, elle se rencontre
bien plus en 1 amour qu en toutes les autres passions.
cxxn. De la pamoison.
La pamoison n est pas fort eloignee de la mort, car on
meurt lorsque le feu qui est dans le coeur s eteint tout a fait,
et on tombe seulement en pamoison lorsqu il est e*touffe en
telle sorte qu il demeure encore quelques restes de chalcur
qui peuvent par apres le rallumcr. Or il y a plusieurs indis
positions du corps qui peuvent faire qu on tombe ainsi en
de faillance , mais entre les passions il n y a que 1 extreme
joie qu on remarque en avoir le pouvoir : et la facon dont
je crois qu elle cause cet effet est qu ouvrant extraordinaire-
ment les orifices du coeur le sang des veines y entre si a
coup et en si grande quantite qu il n y peut etre rarelie par
la chaleur assez promptement pour lever les petites peaux
qui ferment les entrees de ces veines : au moyen de quoi
DEUXIEME PARTIE. 207
il etouffe le feu, lequcl il a coutumc d entretenir lorsqu il
n entre dans le cceur que par mesure.
cxxin. Pourquoi on ne pame point de tristesse.
11 semblc qu une grande tristesse qui survienl inopine-
ment doit tellement serrer les orifices du coeur qu elle en
peut aussi eteindre le feu, mais neanmoins on n observe
point que cela arrive, ou, s il arrive, c est tres-rarement ;
dont je crois que la raison est qu il ne peut guere y avoir
si peu de sang dans le coeur qu il ne suffise pour entretenir
la chaleur lorsque ses orifices sont presque fermes.
oxxiv. Du ris.
Le ris corisiste en ce que le sang qui vient de la cavite
droite du coeur par la veine arterieuse , enflant les poumons
subitement et a diverses reprises, fait que 1 air qu ils con-
tiennent est contraint d en sortir avec impetuosity par le
sifflet, ou il forme une voix inarticulee et eclatante, et tant
les poumons en s enflant, que cet air en sortant, poussent
tous les muscles dii diaphragme, de la poitrine et de la
gorge, au moyen de quoi ils font mouvoir ceux du visage
qui ont quelque connexion avec eux ; et ce n est que cette
action du visage, avec cette voix inarticulee et eclatante,
qu on nomme le ris.
cxxv. Pourquoi il n accompagne point les plus grandes joies.
Or encore qu il semble que le ris soit un des principaux
signes de la joie , elle ne peut toutefois le causer que lors-
qu elle est seulement mediocre et qu il y a quelque admira-
208 LES PASSIONS DE I/AME.
tion ou quelque haine melee avec elle : car on trouve par
experience que lorsqu on est extraordinairement joyeux,
jamais le sujet de cette joie ne fait qu on eclate de rire, et
meme on ne peut pas si aisement y etre invite par quelque
autre cause que lorsqu on est triste ; dont la raison est que,
dans les grandes joies, le poumon est toujours si plein de
sang qu il ne peut etre davantage enfle par reprises.
cxxvi. Quelles sont ses principales causes.
Et je ne puis remarquer que deux causes qui fassent
ainsi subitement enfler le poumon. La premiere est la sur
prise de 1 admiration , laquelle , etant jointe a la joie , peut
ouvrir si promptement les orifices du coeur, qu une grande
abondance de sang , entrant tout a coup en son cote droit
par la veine cave, s y rarefie, et, passant de la par la veine
arterieuse, enlle le poumon. L autre est le melange de
quelque liqueur qui augmente la rarefaction du sang ; et je
n en trouve point de propre a cela que la plus coulante
partie de celui qui vient de la rate, laquelle partie du sang
etant poussee vers le coeur par quelque legere emotion de
haine , aidee par la surprise de 1 admiration , et s y melant
avec le sang qui vient des autres endroits du corps, lequel
la joie y fait entrer en abondance , peut faire que ce sang
s y dilate beaucoup plus que 1 ordinaire : en meme facon
qu on voit quantite" d autres liqueurs s enfler tout a coup
etant sur le feu lorsqu on jette un peu de vinaigre dans le
vaisseau ou elles sont ; car la plus coulante partie du sang
qui vient de la rate est de nature semblable au vinaigre.
L experience aussi nous fait voir qu en toutes les rencontres
qui peuvent produire ce ris eclatant qui vient du poumon,
il y a toujours quelque petit sujet de haine, ou du moins
d admiration. Et ceux dont la rate n est pas bien saine sont
sujets a etre non-seulement plus tristes , mais aussi , par
DEUXIEME PAKTIE. 209
iiitervallcs , plus gais et plus disposes & rire que les autres ,
d autant que la rate envoie deux sortes de sang vers le
cceur, Tun fort epais et grossier, qui cause la tristesse,
1 autre fort fluide et subtil , qui cause la joie. Et souvent
apres avoir beaucoup ri on se sent naturellement enclin a la
tristesse, pour ce que la plus fluide partie du sang de la
rate etant epuisee, 1 autre, plus grossiere, la suit vers le
cceur,
cxxvii. Quelle est sa cause en 1 indignation.
Pour le ris qui accompagne quelquefois 1 indignatioii , il
est ordinairement artificiel et feint; mais, lorsqu il est natu-
rel , il semble venir de la joie qu on a de ce qu on voit ne
pouvoir etre offense par le mal dorit on est indigne, et,
aveccela, de ce qu on se trouve surpris par la nouveaute
ou par la rencontre inopinee de ce mal : de facon que la
joie, la haine et r admiration y contribuent. Toutefois je
veux croire qu il peut aussi etre produit, sans aucune joie,
par le seul mouvement de 1 aversion , qui envoie du sang
de la rate vers le coeur, ou il est rarefie et pousse de la
dans le poumon, lequel il entle facilemcnt lorsqu il le ren
contre presque vide ; et generalement tout ce qui peut
culler subitement le poumon en cette fagon cause 1 action
exterieure du ris, excepte lorsque la tristesse la change en
celle des gemissements et des cris qui accompagnent les
larmes. A propos de quoi Vives ecrit de soi-meme que
lorsqu il avait ete longtemps sans manger, les premiers
moiveaux qu il mettait en sa bouche 1 obligeaient k rire, ce
qui pouvait venir de ce que son poumon, vide de sang par
faute de nourriture, etait promptement enfle par le premier
sue ([iii passait de son estomac vers le coeur, et que la seule
imagination de manger y pouvait conduire avant meme qnc
(vlui des viandes qu il mangeait y fut parvenn.
DKSCARTES T. II. 1 I
210 LES PASSIONS DE 1/AME.
cxxvin. DC 1 origine des larmes.
Comme le ris n est jamais cause par les plus grandes
joies, ainsi les larmes ne viennent point d une extreme tris-
tesse, mais seulement de celle qui est mediocre et accom-
pagnee ou suivie de quelque sentiment d amour, ou aussi de
joie. Et, pour bien entendre leur origine, il faut remarquer
que bien qu il sorte continuellement quantite de vapeurs de
toutes les parties de notre corps, il n y en a toutefois
aucune dont il en sorte tant que des yeux, a cause de la
grandeur des nerfs optiques et de la multitude des petites
arteres par ou elles y viennent ; et que comme la sueur
n est composee que des vapeurs qui, sortant des autres
parties , se convertissent en eau sur leur superficie , ainsi les
larmes se font des vapeurs qui sortent des yeux.
cxxix. De la facon que les vapeurs se changent en eau.
Or comme j ai ecrit dans les Meteores, en expliquant en
quelle facon les vapeurs de 1 air se convertissent en pluie ,
que cela vient de ce qu elles sont moins agitees ou plus
abondantes qu a Fordinaire, ainsi je crois que lorsque celles
qui sortent du corps sont beaucoup moins agitees que de
coutume, encore qu elles ne soient pas si abondantes, elles ne
laissent pas de se convertir en eau , ce qui cause les sueurs
froides qui viennent quelquefois de faiblesse quand on est
malade; et je crois que lorsqu elles sont beaucoup plus abon
dantes, pourvu qu elles ne soient pas avec cela plus agi
tees , elles se convertissent aussi en eau , ce qui est cause de
la sueur qui vient quand on fait quelque exercice. Mais alors
les yeux ne suent point , pour ce que pendant les exercices
du corps , la plupart des esprits allant dans les muscles qui
DEUXIEME PAKTIE. 211
servent a le mouvoir, il en va moins par le nerf optique
vers les yeux. Et ce n est qu une meme matiere qui com
pose le sang pendant qu elle est dans les veincs ou dans les
arteres, et les esprits lorsqu elle est dans le cerveau, dans
les nerfs ou dans les muscles, et les vapeurs lorsqu elle en
sort en forme d air, et, enfin, la sueur ou les larmes
lorsqu elle s epaissit en eau sur la superficie du corps ou des
yeux.
cxxx. Comment ce qui fait de la douleur a Focil 1 excite a pleurer.
Et je ne puis remarquer que deux causes qui f assent que
les vapeurs qui sortent des yeux se changent en larmes. La
premiere est quand la figure des pores par ou elles passent
est changee par quelque accident que ce puisse etre : car
cela retardant le mouvement de ces vapeurs, et changeant
leur ordre , peut faire qu elles se convertissent en eau. Ainsi
il ne faut qu un fetu qui tombe dans Toeil pour en tirer
quelques larmes , a cause qu en y excitant de la douleur il
change la disposition de ses pores : en sorte que, quelques-
uns devenant plus etroits, les petites parties de vapeurs y
passent moins vite, et qu au lieu qu elles en sortaient aupa-
ravant egalement distantes les unes des autres, et ainsi
demeuraient separees, elles viennent a se rencontrer, a
cause que 1 ordre de ces pores est trouble, au moyen de
quoi elles se joignent, et ainsi se convertissent en larmes.
cxxxi. Comment on pleure de tristesso.
L autre cause est la tristesse suivie d amour ou de joie ,
ou generalement de quelque cause qui fait que le coeur
pousse beaucoup de sang par les arteres. La tristesse y
est requise, a cause que, refroidissant tout le sang, elle
212 LES PASSIONS DE 1/AME.
etrecit les pores des yeux : mais, pour ce qu a mesure
qu elle les etrecit elle diminue aussi la quantite des vapeurs
auxquelles ils doivent donner passage , cela ne suffit pas
pour produire des larmes, si la quantite de ces vapeurs
n est a meme temps augmentee par quelque autre cause ;
et il n y a rien qui 1 augmente davantage que le sang qui
est envoye vers le coeur en la passion de 1 amour : aussi
voyons-nous que ceux qui sont tristes ne jettent pas conti-
nuellement des larmes , mais seulement par intervalles ,
lorsqu ils font quelque nouvelle reflexion sur les objets qu ils
affectionnent.
cxxxn. Des gdmissements qui accompagnent les larmes.
Et alors les poumons sont aussi quelquefois enfles tout a
coup par 1 abondance du sang qui entre dedans et qui en
chasse 1 air qu ils contenaient, lequel sortant par le sifflet
engendre les gemissements et les cris qui out coutume
d accompagner les larmes ; et ces cris sont ordinairement
plus aigus que ceux qui accompagnent le ris, bien qu ils
soient produits quasi en meme facon : dont la raison est
que les nerfs qui servent a elargir ou etrecir les organes de
la voix, pour la rendre plus grosse ou plus aigue, etant
joints avec ceux qui ouvrent les orifices du coeur pendant
la joie et les etrecissent pendant la tristesse, ils font que
ces organes s elargissent ou s etrecissent au meme temps.
GXXXIII. Pourquoi les eni ants et les vieillards pleurent aisdment.
Les enfants et les vieillards sont plus cnclins a pleurer
que ceux de moyen age, mais c est pour diverses raisons.
Les vieillards pleurent souvent d affection et de joie : car
ces deux passions jointes ensemble envoient beaucoup de
DEUXIEME PARTIE. 213
sang & leur coeur, et de la beaucoup de vapeurs a leurs
yeux ; et 1 agitation de ces vapeurs est tellement retardee
par la froideur de leur naturel qu elles se convertissent aise"-
ment en larmes, encore qu aucune tristesse n ait precede.
Que si quelques vieillards pleurent aussi fort aisement de
facherie, ce n est pas tant le temperament de leur corps que
celui de leur esprit qui les y dispose ; et cela n arrive qu a
ceux qui sont si faibles qu ils se laissent entieremerit sur-
monter par de petits sujets de douleur, de crainte ou de
pitie. Le meme arrive aux enfants, lesquels ne pleurent
guere de joie, mais bien plus de tristesse, meme quand elle
n est point accompagnee d amour : car ils ont toujour-s assez
de sang pour produire beaucoup de vapeurs ; le mouvement
desquelles e tant retarde par la tristesse, elles se conver
tissent en larmes.
cxxxiv. Pourquoi quelques enfants palissent au lieu de pleurer.
Toutefois il y en a quelques-uns qui palissent au lieu de
pleurer quand ils sont faches, ce qui peut temoigner en eux
un jugement et tin courage extraordinaire , a savoir lorsque
cela vient de ce qu ils considerent la grandeur du mal et se
preparent a une forte resistance, en meme facon que ceux
qui sont plus ages ; mais c est plus ordinairement une
marque de mauvais naturel , a savoir lorsque cela vient de
ce qu ils sont enclins a la haine ou a la peur : car ce sont
des passions qui diminuent la matiere des larmes. Et on
voit au contraire que ceux qui pleurent fort aisement sont
enclins a 1 amour et a la pitie.
cxxxv. Des soupirs.
La cause des soupirs est fort difierente de celle des
larmes, encore qu ils presupposent comme elle la tristesse :
214 LES PASSIONS DE I/AME.
car au lieu qu on est incite a pleurer quand les poumons
sont pleins de sang, on est incite a soupirer quand ils en
sont presque vides , et que quelque imagination d esperance
ou de joie ouvre 1 orifice de Fartere veineuse que la tristesse
avait etre ci, pour ce qu alors le peu de sang qui reste dans
les poumons tombant tout a coup dans le cote gauche du
coeur par cette artere veineuse et y etant pousse par le desir
de parvenir a cette joie, lequel agite en meme temps tons
les muscles du diaphragme et de la poitrine, 1 air est pousse
promptement par la bouche dans les poumons pour y remplir
la place que laisse ce sang ; et c est cela qu on nomme
soupirer.
cxxxvi. D oii viennent les effets des passions qui sont particulieres
a certains hommes.
Au reste, alin de suppleer ici en peu de mots a tout ce
qui pourrait y etre ajoute touchant les divers effets ou les
diverses causes des passions, je me contenterai de repeter le
principe sur lequel tout ce que j en ai ecrit est appuye, a
savoir qu il y a telle liaison enlre notre ame et notre corps,
que lorsque nous avons une fois joint quelque action corpo-
relle avec quelque pensee, 1 une des deux ne se presente
point a nous par apres que 1 autre ne s y presente aussi, et
que ce ne sont pas toujours les memes actions qu on joint
aux memes pensees ; car cela suffit pour rendre raison de
tout ce qu un chacun peut remarquer de particulier en soi
ou en d autres , touchant cette matiere , qui n a point ete ici
expliquee. Et, pour exemple, il est aise de penser que les
etranges aversions de quelques-uns , qui les empechent de
souffrir 1 odcur des roses, ou la presence d un chat, ou
choses semblables , ne viennent que de ce qu au commence
ment de leur vie ils ont ete fort offenses par quelques pareils
objets, ou bien qu ils ont compati au sentiment de leur mm 1
DEUXIEME PAKTIE. 215
qui en a etc offense e etant grosse : car il est certain qu il y
a du rapport entre tous les mouvements de la mere et ceux
de Fenfant qui est en son ventre , en sorte que ce qui est
contraire a Tun nuit a 1 autre. Et 1 odeur des roses peut
avoir cause un grand mal de tete a un enfant lorsqu il etait
encore au berceau, ou bien un chat le peut avoir tort
epouvante, sans que personne y ait pris garde, ni qu il en
ait eu apres aucune memoire, bien que Fidee de 1 aversion
qu il avait alors pour ces roses ou pour ce chat demeure
imprimee en son cerveau jusques a la fin de sa vie.
r.xxxvn. De 1 usage des cinq passions ici expliquees en tant qu elles se
rapportent au corps.
Apres avoir donne les definitions de Famour, dc la haine,
du desir, de la joie , de la tristesse , et traite de tous les
mouvements corporels qui les causent ou accompagnent ,
nous n avons plus ici a considerer que leur linage. Touch ant
quoi il est a remarquer que , selon F institution de la nature,
elles se rapportent toutes au corps, et ne sont donnees a
Fame qu en tant qu elle est jointe avec lui : en sorte que
leur usage naturel est d inciter Fame a consentir et contri-
buer aux actions qui peuvent servir a conserver le corps,
ou a le rendre en quelque facon plus parfait ; et en ce sens,
la tristesse et la joie sont les deux premieres qui sont em
ployees. Car Fame n est immediatement avertie des choses
qui nuisent au corps que par le sentiment qu elle a de la
douleur, lequel produit en elle premierement la passion de
la tristesse, puis ensuite la haine de ce qui cause cette
douleur, et en troisieme lieu le desir de s en delivrer; comme
aussi Fame n est immediatement avertie des choses utiles au
corps que par quelque sorte de chatouillement qui excite en
elle de la joie, fait ensuite naitre Famour de ce qu on croft
en etre la cause, et enfin le de"sir d acquerir ce qui pent
210 LES PASSIONS DE I/AME.
faire qu on continue en cette joie ou bien qu on jouisse
encore apres d une semblable. Ce qui fait voir qu elles sont
toutes cinq tres-utiles au regard du corps, et meme que la
tristesse est en quelque facon premiere et [)lus necessaire
quo la joie , et la liaine que 1 amour , a cause qu il importe
davantage de repousser les choses qui nuisent et peuvent
detruire, que d acquerir celles qui ajoutent quelque perfec
tion sans laquelle on peut subsisted
cxxxvm. De leurs defauts et des moyens de les corriger.
Mais encore que cet usage des passions soit le plus natu-
rel qu elles puissent avoir , et que tous les animaux sans rai-
son ne conduisent leur vie que par des mouvements cor-
porels semblables a ceux qui out coutume en nous de les
suivre, et auxquels elles incitent notre ame a consentir, il
n est pas neanmoins toujours bon, d autant qu il y a plu-
sieurs choses nuisibles au corps qui ne causent au commen
cement aucune tristesse, ou meme qui donnent de la joie; et
d autres qui lui sont utiles, bien que d abord elles soient in
commodes. Et outre cela elles font paraitre presque toujours
tant les biens que les maux qu elles rcpresentent , beaucoup
plus grands et plus importants qu ils ne sont ; en sorte
qu elles nous incitent a rechercher les uns et fuir les autres
avec plus d ardeur et plus de soin qu il n est convenable,
comme nous voyons aussi que les betes sont souvent trom-
pees par des appats , et que pour eviter de petits maux elles
se precipitent en de plus grands; c est pourquoi nous devons
nous servir de 1 experience et de la raison pour distinguer
le bien d avec le mal, et connaitre leur juste valeur, alin
de ne prendre pas 1 un pour 1 autre, et de ne nous porter
a rien avec exces.
DEUX1EME PARTIE. 217
cxxxix. De 1 usagc des memes passions en tant qu elles appartiennent a
1 amc, et premierement de 1 amour
Ce qui suffirait si nous n avions en nous que le corps, ou
qu il fut notre mcilleure partie; mais d autant qu il n est que
la moindre, nous dcvous principalement considerer les pas
sions en tant qu elles appartiennent a Tame, au regard de
laquelle 1 amour et la haine vieiment de la connaissance , et
precedent la joie et la tristesse, excepte lorsque ces deux der-
nieres tiennent le lieu de la connaissance, dont elles sont des
especes. Et lorsque cette connaissance est vraie, c est-a-dire
que les choses qu elle nous porte a aimer sont veritable-
men t bonnes, et celles qu elle nous porte a hair sont verita-
blement mauvaises, 1 amour est incomparablement meilleure
que la haine; elle ne saurait etre trop grande, et elle ne
manque jamais de produire la joie. Je dis que cette amour
est extremement bonne , pour ce que , joignant a nous de
vrais biens , elle nous perfectionne d autant. Je dis aussi
qu elle ne saurait etre trop grande, car tout ce que la plus
excessive peut faire c est de nous joindre si parfaitement a
ces biens , que 1 amour que nous avons particulierement
pour nous-memes n y mette aucune distinction; ce que je
crois ne pouvoir jamais etre mauvais : et elle est necessaire-
nient suivie de la joie, a cause qu elle nous represente ce
que nous aimons comme un bien qui nous appartient,
CXL. De la haine.
La haine , au contraire , ne saurait etre si petite qu elle ne
nuise; et elle n est jarnais sans tristesse. Je dis qu elle ne
saurait etre trop petite , a cause que nous ne sommcs incites
a aucune action par la haine du mal, que nous ne le puis-
sions etre encore mieux par 1 amour du bien, auquel il est
218 LES PASSIONS DE L*AME.
contraire, au moins lorsque ce. bien et ce rnal sont assez
connus : car j avoue que la haine du mal qui n est mani-
feste que par la douleur est necessaire au regard du corps ;
mais je ne parle ici que de celle qui vient d une connais-
sance plus claire , et je ne la rapporte qu a Fame. Je dis
aussi qu elle n est jamais sans tristesse, a cause que le mal
ijuetant qu une privation, il ne peut etre coiicu sans quelqnr
sujet reel dans lequel il soit ; et il n y a rien de reel qui
n ait en soi quelque bonte, de fagon que la haine qui nous
eloigne de quelque mal nous eloigne par meme moyen du
bien auquel il est joint, et la privation de ce bien etant re-
presentee a notre ame comme un defaut qui lui appartient
excite en elle la tristesse : par example la haine qui nous
eloigne des mauvaises moeurs de quelqu un nous eloigne
par meme moyen de sa conversation , en laquelle nous pour-
rions sans cela trouver quelque bien , duquel nous sommes
laches d etre prives. Et ainsi en toutes les autres haines on
peut remarquer quelque sujet de tristesse.
CXLI. Du desir, de la joie et de la tristesse.
Pour le desir, il est evident que lorsqu il procede d une
vraie connaissance il ne peut etre mauvais , pourvu qu il ne
soit point excessif, et que cette connaissance le regie. II est
evident aussi que la joie ne peut manquer d etre bonne, ni
la tristesse d etre mauvaise, au regard de Tame, pour ce
que c est en la derniere que consiste toute 1 incommodite
que Tame recoit du mal, et en la premiere que consiste
toute la jouissance du bien qui lui appartient : de facon que
si nous n avions point de corps, j oserais dire que nous ne
pourrions trop nous abandonner a I amour et a la joie, ni
trop eviter la haine et la tristesse ; mais les mouvements cor-
porels qui les accompagnent peuvent tous etre nuisibles a
DEUXIEME PART IE. 219
la sante lorsqu ils sont fort violents, et au contraire lui etre
u tiles lorsqu ils ne sont que moderes.
r.xiii. De la joie et de 1 amour comparees avec la tristesse ct la haine.
Au reste , puisque la haine et la tristesse doivent etre reje-
tees par 1 ame, lors meme qu clles precedent d une vraie con-
naissance , elles doivent 1 etre a plus forte raison lorsqu elles
viennent de quelque fausse opinion. Mais on peut douter si
1 amour et la joie sont bonnes ou non lorsqu elles sont ainsi
mal fondees ; et il semble que si on ne les considerc precise-
ment que ce qu elles sont en elles-memes , au regard de
Tame , on peut dire que bien que la joie soit moins solide
et 1 amour moins avantageuse que lorsqu elles ont un meil-
leur fondement, elles ne laissent pas d etre preferables a la
tristesse et a la haine aussi mal fondees : en sorte que dans
les rencontres de la vie ou nous ne pouvons eviter le ha-
sard d etre trompes nous faisons toujours beaucoup mieux de
pencher vers les passions qui tendent au bien que vers celles
qui regardent le mal , encore que ce ne soit que pour 1 eviter ;
et memo souvent une fausse joie vaut mieux qu une tristesse
dont la cause est vraie. Mais je ri ose pas dire de meme de
1 amour au regard de la haine; car lorsque la haine est
juste, elle ne nous eloigne que du sujet qui contient le mal
dont il est bon d etre separe , au lieu que 1 amour qui est in-
juste nous joint a des choses qui peuvent nuire ou du moins
qui ne meritent pas d etre tant considerees par nous qu elles
sont, ce qui nous avilit et nous abaisse.
CXLIII. DCS m&nes passions en tant qu elles se rapportent au ddsir.
Et il faut exactement remarquer que ce que je viens de
dire de ces quatre passions n a lieu que lorsqu elles sont
220 LES PASSIONS DE J/AME .
considerees precisement en elles-memes , et qu elles ne nous
portent aucune action : car en tant qu elles excitent en
nous le desir , par 1 entremise duquel elles reglent nos moeurs ,
il est certain que toutes celles dont la cause est fausse peu-
vent nuire , et qu au contraire toutes celles dont la cause est
juste peuvent servir, et meme que, lorsqu elles sont ega-
lement mal fondees, la joie est ordinairement plus nuisible
que la tristesse, pour ce que celle-ci donnant de la retenue
et de la crainte dispose en quelque facon & la prudence, au
lieu que 1 autre rend inconsideres et temeraires ceux qui
s abandonnent & elle.
CXLIV. Des desirs dont 1 dveriement ne depend que de nous.
Mais pour ce que ces passions ne nous peuvent porter a
aucune action que par 1 entremise du desir qu elles excitent ,
c est particulierement ce desir que nous devons avoir soin de
regler; et c est en cela que consiste la principale utilite de
la morale : or comme j ai tantot dit qu il est toujours bon
lorsqu il suit une vraie connaissance , ainsi il ne peut man-
quer d etre mauvais lorsqu il est fonde sur quelque erreur.
Et il me semble que 1 erreur qu on commet le plus ordinai
rement touchant les desirs est qu on ne distingue pas assez
les choses qui dependent entitlement de nous de celles qui
n en dependent point : car pour celles qui ne dependent que
de nous , c est-a-dire de notre libre arbitre , il suffit de savoir
qu elles sont bonnes pour ne les pouvoir desirer avec trop
d ardeur, a cause que c est suivre la vertu que de faire les
choses bonnes qui dependent de nous , et il est certain
qu on ne saurait avoir un desir trop ardent pour la vertu ;
outre que ce que nous desirons en cette facon ne pouvant
manquer de nous reussir, puisque c est de nous seuls qu il
depend, nous en recevrons toujours toute la satisfaction que
nous en avons attendue. Mais la faute qu on a coutume de
DEUX1EME I AHTIE. 2]
oommettre en ceci n est jamais qu on desire trop, c est
seulement qu on desire trop pen; et le souverain remede
centre cela est de se delivrer 1 esprit autant qu il se peut
de toutes sortes d autres desirs moins utiles , puis de
tacher de connaitre bien clairement et de considerer avec
attention la bonte de ce qui est a desirer.
CXLV. De ceux qui ne dependent que des autres choses, et ce que c est
que la fortune.
Pour les choses qui ne dependent aucunement de nous ,
tant bonnes qu elles puissent etre , on ne les doit jamais de
sirer avec passion, non-seulement a cause qu elles peuvent
n arriver pas, et par ce moyen nous affliger d autant plus que
nous les aurons plus souhaitees , mais principalement a
cause qu en occupant notre pensee elles nous detournent de
porter notre affection a d autres choses dont Facquisition
depend de nous. Et il y a deux remedes generaux contre
ces vains desirs : le premier est la generosite, de laquelle
je parlerai ci-apres *; le second est que nous devons sou-
vent faire reflexion sur la Providence divine , et nous repre-
senter qu il est impossible qu aucune chose arrive d autre
facon qu elle a ete determinee de toute eternite par cette
Providence -, on sortc qu elle est comme une fatalite ou
vine necessite immuable qu il taut opposer a la fortune pour
la dclniiiv commr isnc chimere ([iii DC vicul <|uc dc rri rcur
de notre entendcmcnt. (lar nous ne pouvons desirer que ce
(jue nous estimons en cmelque facon etre possible, et nous
ne pouvons cstimcr possibles les choses qui ne dependent
point de nous qu en tant que nous pensons qu elles depen
dent de la fortune, c est-a-dire que nous jugeons qu elles
1 Voyez troisierne partie, 153-155.
2 Voyez les lettres a la princesse Elisabeth sur la morale.
222 LES PASSIONS DE L AME.
peuvent arriver, et qu il en est arrive autrefois de sem-
blables. Or cette opinion n est fondee que sur ce que nous ne
connaissons pas toutes les choses qui contribuent a chaque
effet ; car lorsqu une chose que nous avons estimee de-
pendre de la fortune n* arrive pas, cela temoigrie que quel-
qu une des causes qui etaient necessaires pour la produire a
manque, et par consequent qu elle etait absolument impos
sible, et qu il n en est jamais arrive de semblable, c est-a-
dire a la production de laquelle une pareille cause ait aussi
manque : en sorte que si nous n eussions point ignore cela
auparavant , nous ne Feussions jamais estimee possible , ni
par consequent ne 1 eussions desiree.
CXLVI. De ceux qui dependent de nous et d autrui.
II taut done entitlement rejeter 1 opinion vulgaire qu il y
a hors de nous une fortune qui fait que les choses arrivent
ou n arrivent pas, selon son plaisir, et savoir que tout est
conduit par la Providence divine , dont le decret eternel est
tellement infaillible et immuable, qu excepte les choses que
ce meme decret a voulues dependre de notre libre arbitre
nous devons ponser qu a notre egard il n arrive rien qui ne
soit necessaire et comme fatal, en sorte que nous ne pou-
vons sans erreur desirer qu il arrive d autre facon. Mais
pour ce que la plupart de nos desirs s etendent & des choses
qui ne dependent pas toutes de nous, ni toutes d autrui,
nous devons exactement distinguer en elles ce qui ne de
pend que de nous , afm de n etendre notre desir qu & cela
seul ; et pour le surplus, encore que nous en devions estimer
le succes entierement fatal et immuable, afm que notre de-
sir ne s y occupe point, nous ne devons pas laisser de conside-
rer les raisons qui le font plus ou moins esperer, alin qu elles
servent a regler nos actions : car , par exemple , si nous
avons affaire en quelque lieu ou nous puissions aller par
DEUXIEME PART1E. 2^3
deux divers chemins, 1 un desquels ait coutume d etre beau-
coup plus sur que 1 autre, bien que peut-etre le decret de la
Providence soit tel, que si nous allons par le cliemin qu on
estime le plus sur nous ne manquerons pas d y etre vole s ,
et qu au contraire nous pourrons passer par 1 autre sans au-
cun danger , nous ne devons pas pour cela etre indifferents
a choisir 1 un ou 1 autre, ni nous reposer sur la fatalite im-
muable de ce decret ; mais la raison veut que nous choisis-
sions le cliemin qui a coutume d etre le plus sur, et notre
desir doit etre accompli touchant cela lorsque nous 1 avons
suivi, quelque mal qu il nous en soit arrive, a cause que ce
mal ay ant ete a notre egard inevitable nous n avons eu au-
cun sujet de souhaiter d en etre exempts, mais seulement
de faire tout le mieux que notre entendement a pu cori-
naitre, ainsi que je suppose que nous avons fait. Et il est
certain que, lorsqu on s exerce a distinguer ainsi la fatalite
de la fortune, on s accoutume aisement a regler ses desirs
en telle sorte que, d autant que leur accomplissement ne de
pend que de nous, ils peuvent toujours nous donner une
entiere satisfaction.
CXLVII. Des emotions int^rieurcs de 1 ame.
J ajouterai seulement encore ici une consideration qui me
semble beaucoup servir pour nous empecher de recevoir au-
cune incommodite des passions, c est que notre bien et
notre mal depend principalement des emotions interieures
qu^ ne sont excitees en 1 ame que par 1 ame meme, en
quoi elles different de ses passions qui dependent toujours
de quelque mouvement des esprits; et bien que ces emotions
de 1 ame soient souvent jointes avec les passions qui leur
sont semblables, elles peuvent souvent aussi se rencontrer
avec d autres , et meme naitre de celles qui leur sont
contraires. Par exemple lorsqu un mari pleure sa femme
224 LES PASSIONS DE L AME.
morte, laquelle (ainsi qu il arrive quelquefois) il scrait fach
de voir ressuscitee, il se peut faire que son coeur est serre
par la tristesse que 1 appareil des funerailles et 1 absence
(Tune personne a la conversation de laquelle il etait accou-
tume excitent en lui ; et il se peut faire que quelques restes
d amour ou de pitie qui se presentent a son imagination
tirent de veritables larmes de ses yeux, nonobstant qu il
sente cependant une joie secrete dans le plus interieur de
son ame, 1 emotion de laquelle a tant de pouvoir, que la
tristesse et les larmes qui 1 accompagnent ne peuvent rien
diminuer de sa force. Et lorsque nous lisons des aventures
etranges dans un livre, ou que nous les voyons representer
sur un theatre, cela excite quelquefois en nous la tristesse,
quelquefois la joie, ou 1 amour, ou la haine, et genera-
lenient toutes les passions, selon la diversite des objets qui
s offrent a notre imagination ; mais avec cela nous avons du
plaisir de les sentir exciter en nous, et ce plaisir est une
joie intellectuelle qui peut aussi bien naitre de la tristesse
que de toutes les autres passions.
CXLVIII. Que 1 exercice de la vertu est un souverain remede centre
les passions.
Or, d autant que ces emotions interieures nous touchent
de plus pres et ont par consequent beaucoup plus de pou
voir sur nous que les passions dont elles different, qui se
rencontrent avec elles, il est certain que pourvu que notre
ame ait toujours de quoi se contenter en son interieur, tous
les troubles qui viennent d ailleurs n ont aucun pouvoir de
lui nuire , mais plutot ils servent a augmenter sa joie , en
ce que, voyant qu elle ne peut etre offensee par eux, cela lui
fait connaitre sa perfection. Et afin que notre ame ait ainsi
de quoi etre contente, elle n a besoin que de suivre exac-
tement la vertu. Car quiconque a vecu en telle sorte que sa
TROISIEME P ARTIE. -_>j:,
miiscirnn-. nc lui peut reprocher qu il ait jamais manque
a faire toutes les cliosos qu il a jugrcs (Hre los meilleuivs
(qui est ce que je nommc ici suivrc la vertu 1 ), il en revolt
une satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux,
que les plus violents efforts des passions n ont jamais assez
de pouvoir pour troubler la tranquillite de son ame.
TROISIEME PARTIE.
DES PASSIONS P A R T I C U L I E R E S.
CXLIX. De 1 estime et du mepris.
Apres avoir explique les six passions primitives, qui sont
com me les genres dont toutes les autres sont des especes,je
remarquerai ici succinctement ce qu il y a de particulier en
chacune de ces autres , et je tiendrai le meme ordre suivant
lequel je les ai ci-dessus denombrees. Les deux premieres
sont 1 estime et le mepris; car bien que ces noms ne si-
piilient ordinairement que les opinions qu on a sans pas
sion de la valeur de chaque chose , toutefois , a cause que ,
<!e ces opinions, il nait souvent des passions auxqtielles on
n a point donne de noms particuliers , il me semble que
ceux-ci leur peuvent etre attribues. Et Testime, en tant
(ju elle est une passion, est une inclination qu a Tame a so
representer la valeur de la chose estimee, laquclle inclina
tion est causee par un mouvement particulier des esprits,
tellement conduits dans le cerveau, qu ils fortifient les im
pressions qui servent & ce sujet; comme, au contrairo, la
1 Voyez les letlres a la princesse Elisabeth sur la morale.
DESCARTES T. II. j ">
226 LES PASSIONS DE L/AHE.
passion du mepris est unc inclination qu a Tame a conside-
rer la bassesse ou petitesse de ce qu elle meprise , causee
par le mouvement des esprits qui fortifient Fidee de cette
petitesse.
CL. Que ces deux passions ne sent que des especes d admiration.
Ainsi ces deux passions ne sont que des especes d admira
tion; car lorsque nous n admirons point la grandeur ni la
petitesse d un objet, nous n en faisons ni plus ni moins
d etat que la raison nous dicte que nous en devons faire,
de facon que nous 1 estimons ou le meprisons alors sans pas
sion : et bien que souvent 1 estime soit excitee en nous par
1 amour, et le mepris par la haine, cela n est pas universe!,
et ne vient que de ce qu on est plus ou moins enclin a con-
siderer la grandeur ou la petitesse d un objet a raison de ce
qu on a plus ou moins d* affection pour lui.
CLI. Qu elles sont plus remarquables quand nous les rapportons
a nous-mmes.
Or ces deux passions se peuveiit generalement rapporter
toutes sortes d objets; mais elles sont principalement remai
quables quand nous les rapportons a nous-memes, c est-a-
dire quand c est notre propre merite que nous estimons 01
meprisons : et le mouvement des esprits qui les cause est
alors si manifesto qu il change meme la mine, lesgestes, It
demarche et generalemcnt toutes les actions de ceux qui
concoivent une meilleure ou une plus mauvaise 0])inioi
d eux-inemes qu a 1 ordinairo.
TR01S1EME PAHTIE. 227
CLII. Pour quollo cause on pent s ostimer.
Et pour ce que Time des principals parties de la sagesse
(vsi de savoir en quelle iacon et pour quelle cause chacun se
doit estinuT ou mepriser, je tacherai ici d en dire mon opi
nion. Je ne remarque en nous qu une seule" chose qui nous
puisse donner juste raison de nous estimer , a savoir 1 usage
de notre libre arbitrc et 1 empire que nous avons sur nos
volontes : car il n y a que les seules actions qui dependent
de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec
raison etre loues ou blames; et il nous rend en quelque
t aron soniblables a Dieu, en nous faisant maitres de nous-
mrines, pourvu (jue nous ne perdions point par lachete les
di-oits qu il nous donne.
CLJII. En quoi cousiste la g6nrosite.
Ainsi je crois que la vraie generosite, qui fait qu un
homme s estime au plus haut point qu il se peut legitime-
ment estimer, consiste seulement partie en ce qu il connait
qu il n y a rien qui veritablement lui appartienne que cette
libre disposition de ses volontes, ni pourquoi il doive etre
loue ou blame sinon pour ce qu il en use bien ou mal; et
pa i-tie en ce qu il sent en soi-meme une ferme et constante
resolution d en bien user , c est-a-dire de ne manquer jamais
de volonte pour entreprendre et executor toutes les choses
qu il jugera etre les rneilleures : ce qui est suivre parfaite-
ment la vertu 1 .
Voyez les lettres a la princesse Elisabetli sur la morale.
<2 28 LES PASSIONS DE J/AME.
CLIV. Qu elle empSche qu on ne m^prise les autres.
Ceux qui ont cette coimaissance et sentiment d eux-memes,
se persuadent facilcment que chacun des autres hommes les
peut aussi avoir dc soi, pour ce qu il n y a rien en cela qui
depende d autrtii : c est pourquoi ils ne meprisent jamais
personne; et bien qu ils voient souvent que les autres com-
mettent des f antes qui font paraitre leur faiblesse, ils sont
toutefois plus enclins a les excuser qu a les blamer, et a
croire (]ue c est plutot par manque de coimaissance que par
manque de bonne volonte qu ils les commettent ; et comme
ils ne pensent point etre de beaucoup inferieurs a ceux qui
ont plus de biens ou d honneurs, ou meme qui ont plus
d esprit, plus de savoir, plus de beaute, ou generalement
qui les surpassent en quelques autres perfections , aussi ne
s estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu ils sur
passent, a cause que toutes ces choses leur semblent etre
fort peu considerables a comparaison de la bonne volonte
pour laquelle seule ils s estiment, et laquelle ils supposenl
aussi etre ou du moins pouvoir etre en chacun des autres
hommes.
CLV. En quoi consiste 1 humilit^ vertueuse.
Ainsi les plus genereux ont coutume d etre les plus
humbles; et 1 lmmilite vertueuse ne consiste qu en ce que la
reflexion que nous faisons sur I inlirmite de notre nature et
sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou
sommes capables de commettre , qui ne sont pas moindres
que celles qui peuvent etre commises par d autres, est cause
que nous ne nous preferons a personne, et que nous pensons
que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous,
ils en peuvent aussi bien user.
TROISIEME PARTIE. 220
LVI. Quellcs sont les proprietes de la generosite", ct comment elle sert
de rcmedc centre tous les dereglements des passions.
Ceux (fiii sont genereux en cette facon sont naturellement
portes a faire de grandes choses, et toutefois a ne rien en-
treprendre dont ils ne se sentent capables; et pour ce qu ils
n estiment rien de plus grand que de faire du bien aux
autres hommes, et de mepriser son propre interet, pour ce
sujet ils sont toujours parfaitement courtois , aflables et ofti-
rieux envers un chacun. Et avec cela ils sont entitlement
maitres de leurs passions : particulierement des desirs, de
la jalousie et de 1 envie, a cause qu il n y a aucune chose
dont 1 acquisition ne depende pas d eux qu ils pensent valoir
assez pour meriter d etre beaucoup souhaitee; et de la haiiie
envers les hommes, a cause qu ils les estiment tous; et de
la pcur, a cause que la conliance (ju ils ont en leur vertu les
assure; et, enfm, de la colere , a cause que, n estimant que
fort peu toutes les choses qui dependent d autrui, jamais ils
ne donnent tant d a vantage a leurs ennemis que de recon-
naitre qu ils en sont offenses.
CLVII. De 1 orgueil.
Tous ccux qui concoivent bonne opinion d eux-memes
pour quelque autre cause, telle qu elle puisse etre, n ont
pas une vraie generosite, mais settlement un orgueil qui est
toujours fort vicieux, encore qu il le soit d autant plus que
la cause pour laquelle on s estime est plus injuste ; et la
plus injuste de toutes est lorsqu on est orgueilleux sans au-
cun sujet , c est-a-dire sans qu on pense pour cela qu il y ait
en soi aucun meritc pour lequel on doive etre prise", mais
seulement pour ce qu on ne fait point d etat du merite et
230 LES PASSIONS DE I/AME.
que, s imaginant quo la gloire n est autre chose qu une usur
pation, Ton croit que ceux qui s en attribucnt le plus en out
le plus. Ce vice est si deraisonnable et si absurde que j au-
rais de la peine a croire qu il y eut des hommes qui s y
laissassent aller, si jamais personne n etait loue injustement ;
mais la flatterie est si commune partout, qu il n y a point
d homme si defectueux qu il ne se voie souvent estimer pour
des choses qui ne meritent aucune louange, ou meme qui
meritent du blame, ce qui donne occasion aux plus igno-
rants et aux plus stupides de tomber en cette csptVe d or-
guefl.
CLVIII. Que ses elTets sont contraires a ceux de la generosity.
Mais quelle que puisse etre la cause pour laquelle on s es-
time, si elle est autre que la volonte qu on sent en soi-
meme d user toujours bien de son libre arbitre, de laquelle
j ai dit que vient la generosite, elle produit toujours un
orgueil tres-blamable , et qui est si different de cette vraie
generosite qu il a des effets entierement contraires; car tous
les autres bions, comme 1 esprit, la beaute, les richesses,
les honneurs, etc., ayant coutume d etre d autant plus esti-
nu s (jiTils sc Irouvent cu nioins dc pri-sonnes, el ineiuc
etant pour la plupart de telle nature qu ils ne peuvent etre
communiques a plusieurs, cela fait que les crgueilleux
tachent d abaisser tous les autres homines, et qu etant es-
claves de leurs desirs, ils ont 1 ame incessamment agit( i e de
haine, d envie, de jalousie ou de colere.
CLIX. De I humilit6 vicieuse.
Pour la bassesse ou humilite vicieuse , elle consiste prim
palement en ce qu on se sent faible ou peu resolu, et qi
TROISIEME 1 ARTIE. >l
comme si on n avait pas 1 usage entier de son librc arbihv,
on ne se pcut empecher de fairc dos choses dont on sail
qu on sc repentira par apres; puis aussi en ce ([u on croit
iif pouvoir subsister par soi-meme, ni se passer de plusieurs
ohoses dont 1 acquisition depend d autrui. Ainsi elle est di-
ivtement opposee a la generosite, et il arrive souvent que
mix qui out 1 esprit le plus bas sont les plus arrogants et
superbcs, en meme facon que les plus genereux sont les
plus modestes et les plus humbles. Mais au lieu que ceux
qui out 1 esprit fort et genereux ne changent point d humeur
pour les prosperity ou adversites qui leur arrivent, ceux qui
Font faible et abject ne sont conduits que par la fortune, et la
prosperite ne les enfle pas moins que 1 adversite les rend
humbles. Meme on voit souvent qu ils s abaissent honteuse-
nicnt aupres de ceux dont ils attendent quelque profit ou
craignent quelque mal , et qu au memo temps ils s elevent
insolemment au-dessus de ceux desquels ils n esperent ni ne
craignent aucune chose.
CLX. Qucl est le mouvement des esjirits en ces passions.
Au ivste, il est aise a connaitre que 1 orgueil et la bas-
sesse ne sont pas seulement des vices, mais aussi des pas
sions, a cause que leur emotion parait fort a 1 exterieur en
ceux qui sont subitement enfles ou abattus par quelque nou-
vellc occasion : mais on pcut douter si la generosite et 1 hu-
milite, (jui sont des vertus, peuvent aussi etre des passions,
po t ur ce que leurs mouvements paraissent moins, et qu il
semble (jue la vertu ne sympathise pas tant avec la passion
que, fait le vice. Toutefois je ne vois point de raison qui
empeche que le ineme mouvement des esprits qui sert a
ibrtiiier une pensee lorsqu elle a un fondement qui est mau-
vais, ne la puisse aussi fortifier lorsqu elle en a un qui est
juste; et pour ce que 1 orgueil et la generosite ne consistent
232 LES PASSIONS DE I/ANE.
qu en la bonne opinion qu on a de soi-meme , et ne different
qu en ce que cette opinion est injuste en 1 un et juste en
1 autre, il me semble qu on les peut rapporter a une meme
passion , laquelle est excitee par un mouvement compose de
ceux de 1 admiration, de la joie et de 1 amour, tant de celle
qu on a pour soi que de celle qu on a pour la chose qui fait
qu on s estime : comme au contraire le mouvement qui ex
cite I humilite , soit vcrtueuse , soit vicieuse, est compose de
ceux de 1 admiration, de la tristesse, et de l ainour qu on a
pour soi-meme , melee avec la haine qu on a pour ses de-
fauts qui font qu on se meprise; et toute la difference que
je remarque en ces mouvements, est que celui de 1 admira
tion a deux proprietes : la premiere que la surprise le rend
fort des son commencement; et 1 autre, qu il est egal en sa
continuation, c est-a-dire que les esprits contmuent a se
mouvoir d une meme teneur dans le cerveau : desquelles
proprietes la premiere se rencontre bien plus en 1 orgueil et
en la bassesse qu en la generosite et en I humilite vertueuse ;
et au contraire, la derniere se remarque mieux en celles-ci
qu aux deux autres : dont la raison est que le vice vient
ordinairement do 1 ignorance, et que ce sont ceux qui se
connaissent le moins qui sont le plus sujets & s enorgueillir
et a s humilier plus qu ils ne doivent a cause que tout ce
qui leur arrive de nouveau les surprend, et fait que, se
1 attribuant a eux-memes, ils s admirent, et qu ils s estiint iit
ou se meprisent selon qu ils jugent que ce qui leur arrive est
& leur avantage ou n y est pas. Mais pour ce que sou vent apres
une chose qui les a enorgueillis il en survient une autre qui
les humilie , le mouvement de leurs passions est variable ;
au contraire il n y a rien en la generosite qui ne soit compa
tible avec riiumilite vertueuse , ni rien ailleurs qui les puisse
changer, ce qui fait que leurs mouvements sont fermes,
constants, et toujours fort semblables & eux-memes. Mais
ils ne viennent pas tant de surprise, pour ce que ceux qui
s estiment en cette facon connaissent assez quelles sont les
TKOISI&MK PARTIE. 2M
causes qui font qu ils s estiment; toutefois on pout dire qui
res causes sont si merveilleuses (a savoir la puissance d user
de son libre arbitre, qui fait qu on se prise soi-meme ,
et les infirmites du sujet en qui est cette puissance, qui font
qu on ne s estime pas trop), qu a toutes les fois qu on se les
represente de nouveau, elles donnent toujours une nouvelle
admiration.
CLXI. Comment la yonerosite peut Stre acquise.
Et il faut remarquer que ce qu on nomme communement
des vertus sont des habitudes en Tame qui la disposent a
certaines pensees, en sorte qu elles sont differentes de ces
peiisees, mais qu elles les peuvent produire, et recipro-
(|uoincnt etre produites par elles. II faut remarquer aussi
que ces pensees peuvent t A tre produites par 1 ame seule, mais
qu il arrive souvent que quelque mouvement des esprits les
fortiiie, et que pour lors elles sont des actions de vertu, et
ensemble des passions de Fame; ainsi encore qu il n y ait
point de vertu a laquelle il semble que la bonne naissance
contribue taut qu a celle qui fait qu on ne s estime que selon
sa juste valeur, et qu il soit aise a croire que toutes les ames
quo Dion met en nos corps ne sont pas egalement nobles el
fortes (ce qui est cause que j ai nomme cette vertu generosite,
suivant 1 usa^e de notre langue , plutot que magnanimite,
suivant 1 usage de 1 ecole, ou elle n est pas fort conmie),
il est certain neanmoins que la bonne institution sert beau-
coup pour corriger les defauts de la naissance , et que si on
s occupe souvent a considerer ce que c est que le libre ar
bitre , et combien sont grands les avantages qui viennent de
ce qu on a une ferine resolution d en bien user, conmie
aussi, d autre cote, combien sont vains et inutiles tous les
soins qui travaillent les ambitieux, on peut exciter en soi la
passion et ensuite acquerir la vertu de generosite, laquelle
234 LES PASSIONS DE L*AME.
( taut commc la clef d<> Ionics les autres vertus , et un re-
ruede general centre tons les dereglements des passions,
il me semble que cette consideration merite bien d etre
remarquee.
CLXII. De la veneration.
La veneration ou le respect est une inclination de Fame
non-seulemcnt a estimer Fobjet qu elle revere, mais aussi a
se soumettre ci lui avec quelque crainte, pour tacher de se le
rendre favorable; de facon que nous n avons de la vene
ration que pour les causes libres que nous jugeons capables
de nous faire du bien ou du mal, sans que nous sachions
lequel des deux elles feront : car nous avons "de 1 amour et
de la devotion plutot qu une simple veneration pour celles
de qui nous n attendons que du bien, et nous avons de la
haine pour celles de qui nous n attendons que du mal; et
si nous ne jugeons point que la cause de ce bien ou de ce
mal soit libre, nous ne nous soumettons point a elle pour
taclier de 1 avoir favorable. Ainsi quand les pai ens avaient
de la veneration pour des bois, des fontaines ou des mon-
tagnes, ce n etait pas proprement ces choses mortes qu ils
reveraient, mais les divinites qu ils pensaient y presider. Et
le mouvement des esprits qui excite la veneration est com
pose de celui qui excite F admiration et de celui qui excite
la crainte, de laquelle je parlerai ci-apres.
CLXIII. Du dedain.
Tout dc meme, ce que je nomme le dedain est 1 incli-
nation qu a Fame a mepriser une cause libre ; en jugeant
(jue bien que de sa nature elle soit capable de faire du bien
et du mal, elle est neanmoins si fort au-dessous de nous
qu elle ne nous pent faire ni Fun ni 1 autre. Et le mouve-
TROISIEMK PARTIE. L>:!:i
ment des esprits qui 1 excitc est compose dc mix qui
excitent 1 admiration et la securite ou la liardiesse.
CLXIV. De 1 usage de ces deux passions.
Et c est la generosite et la faiblessc de 1 esprit ou la bas-
sesse qui determinent le bon et le mauvais usage de ces
deux passions : car d autant qu on a 1 ame plus noble et plus
i>vnereuse, d autant a-t-on plus d inclination a rendre a
chacun ce qui lui appartient; et ainsi on n a pas seulement
une tres-profonde humilite aux regards de Dieu, mais aussi
on rend sans repugnance tout riionneur et le respect qui
est du aux homines, a chacun selon le rang et 1 autorite
qu il a dans le monde , et on ne meprise rien que les vices.
Aucontraire ceux qui out lYsprit bas et faible sont sujets a
pecher par exces , quelquetbis en cc qu ils reverent et
craignent des choses qui ne sont dignes que de mepris, et
quelquefois en ce qu ils dedaignent insolemmcnt celles qui
meritent le plus d etre reverees ; et ils passent souvent fort
promptement de 1 extreme impiete a la superstition, puis de
la superstition a 1 impiete, en sorte qu il n y a aucun vice
ni aucun dereglement d esprit dont ils ne soient capables.
onv. De 1 esperance et de la crainte.
L esperance est une disposition de 1 ame a se persuader
que ce qu elle desire adviendra, laquelle est causee par uri
mouvement particulier des esprits, a savoir par celui de la
joie et du desir meles ensemble; et la crainte est une autre
disposition de 1 ame, qui lui persuade qu il n adviendra pas :
et il est a remarquer que bien que ces deux passions soient
contraires, on les peut neanmoins avoir toutes deux en
semble, a savoir lorsqu on se represente en memo temps
236 LES PASSIONS DE I/AME.
diverses raisons dont les unes font juger que I accoraplisse-
nient du desir est facile, les autres le font paraitre difficile.
CLXVI. De la se curite et du desespoir.
Et jamais Tune de ces passions n accompagne le desir ,
qu elle ne laisse quelque place a 1 autre : car lorsque 1 espe-
rance est si forte qu elle chasse entitlement la crainte, elle
change de nature et se nornmc securite on assurance; et
quand on est assure que ce qu on desire adviendra, qu on
continue a vouloir qu il advienne , on cesse neanmoins d etre
agite de la passion du desir, qui en faisait rechercher 1 evtv
nement avec inquietude : tout de meme lorsque la crainte
est si extreme qu elle ote tout lieu a 1 esperance, elle se
convertit en desespoir; et ce desespoir, representant la
chose comme impossible , eteint entieremerit le desir , lequel
ne se porte qu aux choses possibles.
CLXVII. De la jalousie.
La jalousie est une espece de crainte qui se rapporte au
desir qu on a de se conserver la possession de quelque bien ;
et elle ne vient pas tant de la force des raisons qui font
juger qu on le peut perdre, que de la grande estime qu on
en fait, laquelle est cause qu on examine jusques aux
moindres sujets de soupcon, et qu on les prend pour des
raisons fort considerables.
CLXVIII. En quoi cette passion peut etre honnete.
Et pour ce qu on doit avoir plus de soin de conserver les
biens qui sont fort grands que ceux qui sont moindres , cette
passion peut etre juste et honnete en quelques occasions.
TROISIEME PART IE. ^{7
Ainsi, par exemple, un capitaine qui garde une place de
grande importance, a droit d en etre jaloux, c est-a-dire de
se deiier de tous les moyens par lesquels elle pourrait etre
surprise ; et une honnete t emme n est pas blamee d etre ja-
louse de son honneur, c est-a-dire de ne se garder pas seu-
lement de mal faire, mais aussi d eviter jusques aux moindres
sujets de medisance.
<:LXIX. En quoi elle est blamable.
Mais on se moque d un avaricieux lorsqu il est jaloux de
son tresor, c est-a-dire lorsqu il le couve des yeux et ne s en
vent jamais eloigner de peur qu il lui soit derobe; car Tar-
gent ne vaut pas la peine d etre garde avec tant de soin :
et on meprise un homme qui est jaloux de sa femme, pour
ce (jue c est un temoignage qu il ne 1 aime pas de la bonne
sorte, et qu il a mauvaise opinion de soi ou d elle. le dis
qu il ne Faime pas de la bonne sorte; car, s il avait une
vraie amour pour elle , il n aurait aucune inclination a s en
deiier : mais ce n est pas proprement elle qu il aime , c est
seulement le bien qu il imagine consister a en avoir seul la
possession- et il ne craindrait pas de perdre ce bien, s il
ne jugeait pas qu il en est indigne ou bien que sa femme
est inlidele. Au reste cette passion ne se rapporte qu aux
sou peons et aux deiiances, car ce n est pas proprement tUre
jaloux que de tacher d eviter quelque mal lorsqu on a juste
suj(!t de le craindre.
CLXX. De 1 irresolution.
L irresolution est aussi une espece de crainte qui retenant
Tame comme en balance entre plusieurs actions qu elle pent
faire, est cause qu elle n en execute aucune, et ainsi qu elle
238 LES PASSIONS DE L ? AME.
a du temps pour choisir avant que de se determiner, en
quoi veritablement elle a quelque usage qui est bon; mais
lorsqu elle dure plus qu il ne faut, et qu elle fait employer
a deliberer le temps qui est requis pour agir, elle est fort
mauvaise. Or je dis qu elle est une espeee de crainte , no-
nobstant qu il puisse arriver, lorsqu on a le clioix de plu-
sieurs clioses dont la bonte parait fort egale, qu on demeure
incertain et irresolu sans qu on ait pour cela aucuno crainte;
car cette sorte d irresolution vient seulement du sujet qui se
presente, et non point d aucune emotion des esprits : c est
pourquoi elle n est pas une passion, si ce n est que la
crainte qu on a de manquer en son clioix en augmente Tin-
certitude. Mais cette crainte est si ordinaire et si forte en
quelques-uns , que sou vent encore qu ils n aient point a
choisir , et qu ils ne voient qu une seule chose a prendre ou
a laisser, elles les retient et fait qu ils s arretent inutilement
a en chercher d autres; et lors c est un exces d irresolution
qui vient d un trop grand desir de bien faire, et d une fai-
blesse de Fentendement lequel n ayant point de notions
claires et distinctes en a seulement beaucoup de confuses :
c est pourquoi le remede contre cet exces est de s accou-
tumer a former des jugements certains et determines, tou-
chant toutes les choses qui se presentent, et a croire qu on
s acquitte toujours de son devoir lorsqu on fait ce qu on
juge etre le meilleur, encore que peut-etre on juge tres-
mal.
CLXXI. Du courage et de la hardiesse.
Le courage, lorsque c est une passion el non point une
habitude ou inclination naturelle, est une certaine chaleur
ou agitation qui dispose 1 ame a se porter puissamment a
1 execution des choses qu elle veut faire, de quelle nature
qu elles soierit; et la hardiesse est une espeee de courage
TR01SIEME PARTIE. 239
i |in dispose Tame a 1 execution des chosos qui sont les plus
dangereuses.
CLXXII. De regulation.
Et ( emulation en est aussi une espece, mais en un autre
sons; car on peut considerer le courage comme un genre
qui se divise en autant d especes qu il y a d objets differents,
el en autant d autres qu il a de causes : en la premiere
facon la hardiesse est une espece, en 1 autre 1 emulation ; et
cette derniere n est autre chose qu une chaleur qui dispose
Tame a entreprendre des choses qu elle espere lui pouvoir
reussir pour ce qu elle les voit reussir a d autres, et ainsi
c est une espece de courage duquel la cause externe est
1 exeinple. Je dis la cause externe, pour ce qu il doit outre
cela y en avoir toujours une interne qui consiste en ce qu on
a le corps tellement dispose que le desir et 1 esperance ont
plus de force a faire aller quantite de sang vers le cceur,
que la crainte on le desespoir a I empecher.
CLXXIII. Comment la hardiesse depend de i esperance.
Car il est a remarquer que bien que 1 objet de la har
diesse soit la difficulte , de laquelle suit ordinairement la
crainte ou ineme le desespoir, en sorte que c est dans les
affaires les plus dangereuses et les plus desesperees qu on
inploie le plus de hardiesse et de courage, il est besoin
neanmoins cju on espere ou meme qu on soit assure que la
lin qu on se propose reussira, pour s opposer avec vigueur
aux difficultes qu on rencontre; mais cette lin est differente
de cet objet, car on ne saurait etre assure et desespere
d une meme chose en meme temps. Ainsi quand les Decies
se jetaient au travers des ennemis et couraient a une morl
certaine, 1 objet de leur hardiesse etait la difficulte de con-
240 LES PASSIONS DE 1/AME.
server leur vie pendant cette action , pour laquelle difficult^
ils n avaient quo du desespoir, car ils etaient certains de
mourir; mais leur iin etait d animer leurs soldats par leur
exemple , et de leur faire gagner la victoire pour laquelle ils
avaient de 1 esperarice ; ou bien aussi leur fin etait d avoir
de la gloire apres leur mort, de laquelle ils etaient assures.
CLXXIV. De la lachete et de la peur
La lachete est directement opposee au courage, et c est
une langueur ou froideur qui empeche Tame de se porter a
1 execution des choses qu elle t erait si elle etait exempte de
cette passion; et la peur ou 1 epouvante, qui est contraire a
la hardiesse, n est pas seulement une froideur, mais aussi
mi trouble et un etonnement de Fame, qui lui 6te le pou-
voir de resister aux maux qu elle pense etre proches.
CLXXV. De 1 usage de la lachete.
Or encore que je ne me puisse persuader que la nature
ait donne aux homines quelque passion qui soit toujours
vicieuse, et n ait aucun usage bon et louable, j ai toutetbis
bien de la peine a deviner a ({iioi ces deux peuvent servir.
, 11 me semble seulement que la lachete a quelque usage lors-
qu elle fait qu on est exempt des peines qu on pourrait (Hre
incite a prendre par des raisons vraisemblables , si d autres
raisons plus certaines, qui les out fait juger inutiles,
iravaient excite cette passion; car outre qu elle exempte
1 ame de ces peines, elle sert aussi alors pour le corps, en
ce que, retardant le mouvement des esprits, elle empeche
qu on ne dissipe ses forces. Mais ordinairement elle est tres-
nuisible, a cause qu elle detourne la volonte des actions
utiles; et pour ce qu elle ne vient que de ce qu on n a pas
TROISIEME PARTIE. 2 U
assez d espe>ance on de desir, il ne faut qu augmcntcr en
soi ces deux passions pour la corriger.
CLXXVI. De 1 usage de la peur.
Pour ce qui est de la peur ou de 1 epouvante, je ne vois point
qu elle puisse jamais etre louable ni utile: aussi n est-ce pas
une passion particuliere , c est seulement un exces de lachete ,
d etonnement et de crainte, lequel est toujours vicieux,
ainsi quo la hardiesse est un exces de courage, qui est tou
jours bon pourvu que la lin qu on se propose soit bonne ;
et pour ce que la principale cause de la peur est la sur
prise, il n y a rien de meilleur pour s en exempter que
d user de premeditation et de se preparer a tous les evene-
ments, la crainte desquels la peut causer.
CLXXVJI. Du reinords.
Le remords de conscience est une espece de tristesse qui
vient du doute qu on a qu une chose qu on fait ou qu on a
faite n est pas bonne; et il presuppose necessairement le
doute : car si on etait enticement assure que ce qu on fait
flit mauvais, on s abstiendrait de le faire, d autant que la
volonte ne se porte qu aux choses qui out quelque appa-
rence de borite; et si on etait assure que ce qu on a deja
fait fut mauvais, on en aurait du repentir, non pas seule
ment du remords. Or 1 usage de cette passion est de faire
qu on examine si la chose dont on doute est bonne ou non ,
ou d empecher qu on ne la fasse une autre fois pendant
qu on n est pas assure qu elle soit bonne. Mais, pour ce
qifelle presuppose le mal, le meilleur serait qu on if cut
jamais sujet de la sentir ; et on la peut prevenir par les
DESCARTES T. 11. JG
242 LES PASSIONS DE L AME.
memes moyens par lesquels on se pent exempter de V irre
solution.
CLXXVIII. De la moquerie.
La derision ou moquerie est une espece de joie melee de
haine, qui vient de ce qu on apercoit quelque petit mal en
une personne qu on en pense etre digne : on a de la haine
pour ce mal, on a de la joie de le voir en celui qui en est
digne; et lorsque cela survient inopinement, la surprise de
I admiration est cause qu on s eclate de rire , suivant ce qui
a ete dit ci-dessus de la nature du ris. Mais ce mal doit etre
petit; car s il est grand, on ne peut croire que celui qui 1 a
en soit digne, si ce n est qu on soit de fort mauvais naturel
ou qu on lui porte beaucoup de haine.
CLXXIX. Pourquoi les plus imparfaits ont coutume d etre les plus moqueurs.
Et on voit que ceux qui ont des defauts fort apparents,
par exemple qui sont boiteux , borgnes , bossus , ou qui ont
recu quelque affront en public , sont particulierement enclins
a la moquerie ; car de* sir ant voir tous les autres aussi disgra-
cies qu eux , ils sont bien aises des maux qui leur am vent,
et ils les en estiment dignes.
CLXXX. De 1 usage de la raillerie.
Pour ce qui est de la raillerie modeste, qui reprend utile-
ment les vices en les faisant paraitre ridicules, sans toute-
fois qu on en rie soi-meme ni qu on temoigne aucune haine
contre les personnes, elle n est pas une passion, mais une
qualite d honnete homme, laquelle fait paraitre la gaiete de
son humeur et la tranquillite de son ame , qui sont des
TROISIEME [ ARTIE. 2i3
marques tie vcrtu, et souvent aussi 1 adresse de son esprit,
en ce qu il salt donner une apparence agreable aux choses
dont il se moque.
CLXXXI. De 1 usago clu ris ea la raillerie.
Et il n est pas deshonnete de rire lorsqu on enterid les
railleries d un autre; meme elles peuvent etre telles quo ce
serait etre chagrin de n en rire pas : mais lorsqu on raille soi-
meme , il est plus seant de s en absteriir , afin de ne sembler
pas etre surpris par les choses qu on dit , ni admirer 1 adresse
qu on a de les inventer; et cela fait qu elles surprennent
d autant plus ceux qui les oient.
CLXXXII. De 1 envie.
Ce qu on nomme communement en vie est un vice qui
consiste en une perversite de nature qui fait que certaines
gens se fachent du bien qu ils voient arriver aux autres
homines, mais je me sers ici de ce mot pour signifier une
passion qui n est pas toujours vicieuse. L envie done , en
tant qu elle est une passion , est une espece de tristesse me-
le"e de haine, qui vient de ce qu on voit arriver du bien a
ceux qu on pense en etre indignes; ce qu on ne peut pen-
ser avec raison que des biens de fortune : car pour ceux
de 1 ame ou meme du corps, en tant qu on les a de nais-
sance , c est assez en etre digne que de les avoir recus de
Dieu avant qu on flit capable de commettre aucun mal.
CLXXXIII. Comment elle peut 6tre juste ou injuste.
Mais lorsque la fortune envoie des biens a quelqu un dont
il est veritablement indigne ct que 1 envie n est excitee en
244 LES PASSIONS DE L AME.
nous que pour ce qu aimant haturellement la justice nous
sommes faches qu elle ne soil pas observee en la distribu
tion de ces biens, c est un zele qui peut etre excusable,
principalement lorsque le bien qu on envie a d autres est de
telle nature qu il se peut convertir en mal entre leurs
mains ; comme si c est quelque charge ou office en 1 exercice
duquel ils se puissent mal comporter, meme lorsqu on desire
pour soi le meme bien et qu on est empeche de 1 avoir parce
que d autres qui en sont moiris dignes le possedent, cela
rend cette passion plus violente, et elle ne laisse pas d etre
excusable pourvu que la haine qu elle contient se rapporte
seulement a la mauvaise distribution du bien qu on envie ,
et non point aux personnes qui le possedent ou le distri-
buent. Mais il y en a peu qui soient si justes et si genereux
que de n avoir point de haine pour ceux qui les previennent
en 1 acquisition d un bien qui n est pas communicable a plu-
sieurs, et qu ils avaient desire pour eux-memes, bien que
ceux qui 1 ont acquis en soient autant ou plus dignes. Et
ce qui est ordinajrement le plus envie, c est la gloire ; car
encore que celle des autres n empeche pas que nous n y
puissions aspirer, elle en rend toutefois 1 acces plus difficile
ct en rencherit le prix.
CLXXXIV. D oii vient que les envieux sont sujets a avoir le teint plombe.
Au reste, il n y a aucun vice qui nuise tant a la felicite
des hommes que celui de 1 envie : car outre que ceux qui
en sont entaches s affligent eux-memes, ils troublent aussi
de tout leur pouvoir le plaisir des autres; et ils ont ordinai-
rement le teint plombe, c est-a-dire mele de jaune et de
noir et comme de sang meurlri; d ou vient que 1 envie est
nominee livor en latin : ce qui s accorde fort bien avec ce
qui a ete dit ci-dessus des mouvements du sang en la tris-
tesse et en la haine; car celle-ci fait que la bile jaune, qui
TROISIEME PARTIE. 245
vient de la partie inferieure dtt foie, et la noire, qui vient
do la rate, se repandent du coeur par les arteres en toutes
les veines, et celle-la fait que le sang des veines a moins de
chaleur et coule plus lentement qu a 1 ordinaire , ce qui suf-
lit pour rendre la coulcur lividc. Mais pour ce que la bile,
tant jaune que noire, peut aussi etreenvoyee dans les veines
par plusieurs autres causes, et que Ten vie ne lesy pousse pas
en assez grande quantite pour changer la couleur du teint, si
ce n est qu elle soit fort grande et de longue duree, on ne
doit pas penser que tous ceux en qui on voit cette couleur
y soient enclins.
OLXXXV. De la pitie.
La pitie est une espece de tristesse melee d amour ou de
bonne volonte envers ceux a qui nous voyons souffrir quelque
inal duquel nous les estimons indignes. Ainsi elle est con-
traire a Fen vie, a raison de son objet, et a la moquerie, a
cause qu elle le considere d autre facon.
CLXXXVI. Qui sont les plus pitoyables.
jjui se sentent fort faibles et fort sujets aux adversi-
tes de la fortune semblent elre plus enclins a cette passion
que les autres, a cause qu ils se represented le mal d autrui
comme leur pouvant arriver; et ainsi ils sont emus a la pitie
plutot par 1 amour qu ils se portent a eux-memes que par
celle qu ils ont pour les autres.
CLXXXVII. Comment les plus geneYeux sont touches de cette passion.
Mais neamnoins ceux qui sont les plus genereux, et qui
ont 1 esprit le plus fort, en sorte qu ils ne craigneiit aucun
216 LES PASSIONS DE I/AME.
mal pour eux, et se tiennent au-dela du pouvoir de la tor-
tune, ne sont pas exempts de compassion lorsqu ils voient
1 infirmite des autres hommes, et qu ils entendent lours
plaintes ; car c est une partie de la generosite que d avoir
de la bonne volonte pour un chacun. Mais la tristesse de
cette pitie n est plus amere, et comme celle que causent les
actions funestes qu on voit representer sur un theatre, elle
est plus dans 1 exterieur et dans le sens que dans 1 interieur
de 1 ame, laquelle a cependant la satisfaction de penser
qu elle fait ce qui est de son devoir, en ce qu elle compatit
avec des affliges. Et il y a en cela de la difference, qu au
lieu que le vulgaire a compassion de ceux qui se plaignent,
a cause qu il pense que les maux qu ils souffrent sont fort
facheux, le principal objet de la pitie des plus grands
hommes est la faiblesse de ceux qu ils voient se plaindro, a
cause qu ils n estiment point qu aucun accident qui puisso
arriver soit un si grand mal qu est la lachete de ceux qui
ne le peuvent souffrir avec Constance; et bien qu ils haissent
les vices, ils ne haissent point pour cela ceux qu ils y voient
sujets, ils ont seulement pour eux de la pitie.
CLXXXVIII. Qui sont ceux qui n en ?ont point touches.
Mais il n y a que les esprits malins et envieux qui haissent
naturellement tous les hommes, ou bieri ceux qui sont si
brutaux, et tellement aveugles par la bonne fortune, ou cle-
sesperes par la mauvaise, qu ils ne pensent point qu aucun
mal leur puisse arriver, qui soient insensibles a la pitie.
CLXXXIX. Pourquoi cette passion excite & pleurer.
Au reste on pleure fort aisement en cette passion , a cause
que Tamour, envoyant beaucoup de sang vers le coeur, fait
TROISIEME PARTIE. 247
qu il sort beaucoup de vapeurs par les yeux, et que la froi-
deur de la tristessc, retardant 1 agitation de ces vapeurs, fait
quVlles se changent en larmcs, suivant ce qui a ete dit ci-
dessus.
cxc. De la satisfaction de soi-m6me.
La satisfaction qu ont toujours ceux qui suivent cons-
tamment la vertu est une habitude en leur &me, qui se
nomme tranquillite et repos de conscience; mais celle qu on
acquiert de nouveau , lorsqu on a fraicliement fait quelque
action qu on pensc bonne, est une passion, a savoir une
espece de joie, laquelle je crois etre la plus douce de toutes,
pour ce que sa cause ne depend que de nous-memes. Tou-
tefois lorsque cette cause n est pas juste, c est-a-dire lorsque
les actions dont on tire beaucoup de satisfaction ne sont pas
de grande importance ou meme qu elles sont vicieuses, elle
est ridicule et ne sert qu a produire un orgueil et une arro
gance impertinente : ce qu on peut particulierement remar-
quer en ceux qui , croyant etre devots , sont seulement bigots
et superstitieux, c est-a-dire qui sous ombre qu ils vont sou-
vent a 1 eglise, qu ils recitent force prieres, qu ils portent les
cheveux courts, qu ils jeunent, qu ils donnent I aumone,
pensent etre entierement parfaits, et s imaginent qu ils sont
si grands amis de Dieu, qu ils ne sauraient rien faire qui lui
deplaise, et que tout ce que leur dicte leur passion est un
bon zele, bien qu elle leur dicte quelquefois les plus grands
crimes qui puissent etre commis par des liommes, comme
de trahir des villes, de tuer des princes, d exterminer des
peuples entiers, pour cela seul qu ils ne suivent pas leurs
opinions.
248 LES PASSIONS DE 1/AME.
cxci. Du repentir.
Le repentir est directement contraire la satisfaction de
soi-meme, et c est une espece de tristesse qui vient de ce
qu on croit avoir fait quelque mauvaise action; et elle est
tres-amere, pour ce que sa cause ne vient que de nous : ce
qui n empeche pas nearimoins qu elle soit fort utile lorsqu il
est vrai que Faction dont nous nous repentons est mauvaise,
et que nous en avons une connaissance certaine , pour ce
qu elle nous incite a mieux faire une autre fois, Mais il arrive
souvent que les esprits faibles se repentent des choses qu ils
ont faites, sans savoir assurement qu elles soient mauvaises;
ils se le persuadent seulement, a cause qu ils le craignent ;
et s ils avaient fait le contraire, ils s en repentiraient en
memo facon : ce qui est en eux une imperfection digne de
pitie; et les remedes centre ce defaut sont les memes qui
servent a otcr 1 irresolution.
cxcn. De la favour.
La favour est proprement un desir de voir arriver du
bien a quelqu un pour qui on a de la bonne volonte; mais
je me sers ici de ce mot pour signilier cette volonte en taut
qu elle est excitee en nous par quelque bonne action de ce-
lui pour qui nous 1 avons : car nous sommes naturellement
j)ortes a aimer ceux qui font des choses que nous estimons
bonnes, encore qu il ne nous en revienne aucun bien. La
favour , en cette signification , est une espece d amour , non
point de desir, encore que le desir de voir du bien a celui
qu on favorise Taccompagnc toujours ; et elle est ordinaire-
mont jointe a la pitie, a cause que les disgraces que nous
TKOISIEME PARTIE. 2 19
voyons arriver aux malheureux sont cause que nous faisons
plus de reflexion sur leurs merites.
cxcin. DC la reconnaissance.
La reconnaissance est aussi une espece d amour excitee
en nous par quelque action de celui pour qui nous 1 avons ,
et par laquelle nous croyons qu il nous a fait quelque bien,
ou du moins qu il en a eu intention. Ainsi elle contient tout
le meme que la faveur , et cela de plus : qu elle est fondee
sur une action qui nous louche, et dont nous avons desir
de nous revancher ; c est pourquoi elle a beaucoup plus de
force, principalemenl dans les ames tant soil peu nobles et
genereuses.
cxciv. De 1 ingratitude.
Pour 1 ingratitude, elle n est pas une passion , car la nature
n a mis en nous aucun mouvement des esprits qui 1 excite;
inais elle est seulement un vice directement oppose a la
reconnaissance, en tant que celle-ci est toujours vertueuse et
1 un des principaux liens de la societe humaine : c est pour-
quoi ce vice n appartient qu aux hommes brutaux et forte-
menl arrogants qui pen sent que toutes choses leur sont dues ,
ou aux stupides qui ne font aucune reflexion sur les bienfaits
qu ils recoivent, ou aux faibles et abjects qui sentant leur
inlirmite et leur besoin reclierchent bassement le secours
des autres, et, apres qu ils 1 ont recu, ils les hai ssent, pour
ce que , n ayant pas la volonte de leur rendre la pareille, ou
desesperant de le pouvoir, et s imaginant que tout le moride
est mercenaire coinme eux, et qu on ne fail aucun bien
qu avec esperance d cn etro recompense, ils pensent les
avoir trornpes.
250 LES PASSIONS DE I/AME.
cxcv. De 1 indignation.
L indignation estune espece de haine ou d aversion qu on
a naturellement centre ceux qui font quelque mal, de quelque
nature qu il soit ; et elle est souvent melee avec 1 envie ou
avec la pitie, mais elle a neanmoins un objet tout different:
car on n est indigne que centre ceux qui font du bien ou
du mal aux personnes qui n en sont pas dignes, mais on
porte envie a ceux qui recoivent ce bien et on a pitie de
ceux qui recoivent ce mal. II est vrai que c est en quelque
facon faire du mal que de posseder un bien dont on n est
pas digne ; ce qui peut etre la cause pourquoi Aristote et ses
suivants, supposant que 1 envie est toujours un vice, ont
appele du nom d indignation celle qui n est pas vicieuse.
cxcvi. Pourquoi elle est quelquefois jointe a la pitie, et quelquefois
a la moquerie.
C est aussi en quelque facon recevoir du mal que d en
faire : d ou vient que quelques-uns joignent a lour indigna
tion la pitie, et quelques autres la moquerie, selon qu ils
sont portes de bonne ou de mauvaise volonte envers ceux
auxquels ils voient commettre des fautes, et c est ainsi que
le ris de Democrite et les pleurs d Heraclite ont pu proceder
de meme cause.
c.xcvn. Qu olle est souvent accompagnee d admiratioa , et n est pas
incompatible avec la joie.
L indignation est souvent aussi accompagnee d admira
tion : car nous avons coutume de supposer que toutes
choses seront faites en la facon que nous jugeons qu elles
TKOISIEME I AKTIE. i,"i|
doivcnt etre, c est-a-dire en la faoon que nous ostimons
bonne; c est pourquoi lorsqu il en arrive autrement, cela
nous surprend, et nous 1 admirons. Elle n est pas incompa
tible aussi avec la joie, bien qu elle soit plus ordinairement
jointe & la tristesse : car lorsque le mal dont nous sommes
indignes ne nous peut nuire, et que nous considerons que
nous n en voudrions pas faire de semblable, cela nous
clonne quelque plaisir; et c est peut-etre Tune des causes
du ris qui accompagne quelquelbis cette passion.
cxcvni. De son usage.
Au_restc , 1 indignation se remarque bien plus en ceux qui
veulent paraitre vertueux qu en ceux qui le soiit veritable-
ment; car bien que ceux qui aiment la vertu ne puissent
voir sans quelque aversion les vices des autrcs, ils ne se
passionnent que contre les plus grands et extraordinaires.
C est etre difficile et chagrin que d avoir beaucoup d indigna-
tion pour des choses de peu d importance , c est etre injuste
que d en avoir pour celles qui ne sont point blamables, et
c est etre impertinent et absurde de ne restreindre pas cette
passion aux actions des homines, et de Fetendre jusques
aux ceuvres de Dieu on de la nature, ainsi que font ceux
qui, n etant jainais contents de leur condition ni de leur
fortune, osent trouver a redire en la conduite du monde et
aux secrets de la Providence.
cxcix. De la colere.
La colere est aussi une espece de haine ou d aversion que
nous avons contre ceux (|ui ont quelque mal , ou qui out
tache de nuire, non pas indifferennnent a qui que ce soit,
mais parliculierement a nous. Ainsi elle contient tout le
252 LES PASSIONS DE l/ANE.
meme quo ] iiidignation , et cela de plus : qu elle est foiidee
sur une action qui nous touche et dont nous avons desir de
nous venger, car ce desir 1 accompagne presque toujours,
et elle est dircctement opposee a la reconnaissance, coinme
1 indignation a la faveur; mais elle est incomparablernent
plus violente que ces trois autres passions, a cause que le
desir de repousser .les choses nuisibles et de se venger est
le plus pressant de tous. C est le desir joint a 1 amour qu on
a pour soi-meme, qui fournit a la colere toute 1 agitation
du sang que le courage et la hardiesse peuvent causer; et
la haine fait que c est principalement le sang bilieux qui
vient de la rate et des petites veines du foie qui recoit cette
agitation et entre dans le coeur, ou, a cause de son abon-
dance et de la nature de la bile dont il est mele, il excite
une chaleur plus apre et plus ardente que n est celle qui
pent y etre excitee par 1 amour ou par la joie.
cc. Pourquoi ceux qu elle fait rougir sont moins k craindre que ceux
qu elle fait palir.
Et les signes exterieurs de cette passion sont differents ,
selon les divers temperaments des personnes et la diversite
des autres passions qui la composent ou se joignent a elle :
ainsi on en voit qui palissent ou qui tremblent lorsqu ils se
mettent en colere, et on en voit d autres qui rougissent ou
meme qui pleurent; et on juge ordinairement que la colere
de ceux qui palissent est plus a craindre que n est la colere
de ceux qui rougissent : dont la raison est que lorsqu on ne
veut ou qu on ne peut se venger autrement que de mine et
de paroles , on emploie toute sa chaleur et toute sa force des
le commencement qu on est emu , ce qui est cause qu on
devient rouge, outre que quelquefois le regret et la pitie
qu on a de soi-meme, pour ce qu on ne peut se venger
d autre facon , est cause qu on pleure ; et, au contraire,
TROISIEME PARTIE. 253
ceux qui se reservent et se determinent a une plus grandc
vengeance deviennent tristes, de ce qu ils pensent y etre
obliges par Faction qui les met en colere, et ils ont aussi
quelquetbis de la craintc des maux qui peuvent suivre de la
resolution qu ils ont prise, ce qui les rend d abord pales,
froids et tremblants : mais quand ils viennent apres a exe-
cuter leur vengeance, ils se rechauffent d autant plus qu ils
ont ete plus froids au commencement , ainsi qu on voit que
les fievres qui commencent par le f roid ont coutume d etre
les plus fortes.
cci. Qu il y a deux sortes de colere, et que ceux qui ont le plus do
bonte sont les plus sujets k la premiere.
Ceci nous avertit qu on peut distinguer deux especes de
colere : 1 une qui est fort prompte et se manifests fort a
1 exterieur, mais neanmoins qui a peu d effet et peut facile-
ment etre apaisee ; 1 autre qui ne parait pas tant a 1 abord ,
mais qui ronge davantage le coeur et qui a des effets dan-
gereux. Ceux qui ont beaucoup de bonte et beaucoup
d amour sont les plus sujets a la premiere ; car elle ne
vient pas d une profonde haine, mais d une prompte
aversion qui les surprend, a cause qu etant portes a ima-
giner que toutes choses doivent aller en la facon qu ils
jugent etre la meilleure, sitot qu il en arrive autrement ils
admirent et s en offensent, souvent meme sans que la
chose les touche en leur particulier, a cause qu ayant beau-
coup d affection ils s interessent pour ceux qu ils aiment en
meme facon que pour eux-memes : ainsi ce qui ne serait
qu un sujet d indignation pour un autre, est pour eux un
sujet de colere; et pour ce que { inclination qu ils ont a
aimer fait qu ils ont beaucoup de chaleur et beaucoup de
sang dans le coeur, 1 aversion qui les surprend ne peut y
pousser si peu de bile que cela ne cause d abord une grande
25 i LES PASSIONS DE I/AME.
emotion dans ce sang : mais cette emotion ne dure guere ,
a cause que la force do la surprise ne continue pas ; et que
sitot qu ils s apercoivent que le sujet qui les a faches ne les
devait pas tant emouvoir, ils s en repentent.
ecu. Que ce sont les ames faibles et basses qui se laissent le plus
emporter a 1 autre.
L autre espece de colere, en laquelle predomine la haine
et la tristesse, n est pas si apparente d abord sinon peut-etre
en ce qu elle fait palir le visage ; mais sa force est augmen-
tee peu a peu par 1 agitation d un ardent desir de se venger
excite dans le sang , lequel , etant mele avec la bile qui est
poussee vers le coeur de la partie inferieure du foie et de la
rate, y excite une chaleur fort apre et fort piquante. Et
comme ce sont les ames les plus genereuses qui ont le plus
de reconnaissance, ainsi ce sont celles qui ont le plus d or-
gueil et qui sont les plus basses et les plus infirmes qui se
laissent le plus emporter a cette espece de colere ; car les
injures paraissent d autant plus grandes que 1 orgueil fait
qu on s estime davantage , et aussi d autant qu on estime
davantage les biens qu elles otent, lesquels on estime d au
tant plus qu on a Tame plus faible et plus basse, a cause
qu ils dependent d autrui.
ccin. Que la generosite" sert de remede centre ses exces.
Au reste, encore que cette passion soit utile pour nous
donner de la vigueur a repousser les injures, il n y en a
toutefois aucune dont on doive eviter les exces avec plus de
soin , pour ce que, troublant le jugement, ils font souvent
commettre des fautes dont on a par apres du repentir, et
meme que quelquefois ils empechent qu on ne repousse si
TROISIEME PARTIE. 253
bien ces injures qu on pourrait fain; si on avail moius
d emotion. Mais comme il n y a rien qui la rende plus
excessive que 1 org-ueil , ainsi je crois que la generosite est
le meilleur remede qu on puisse trouver centre ses exces,
pour ce que faisant qu on estime fort peu tous les biens qui
peuvent etre otes, et qu au contraire on estime beaucoup la
liberte et 1 empire absolu sur soi-meme , qu on cesse d avoir
lorsqu on peut etre offense par quelqu un , elle fait qu on n a
que du mepris ou tout an plus de 1 indignation pour les
injures dont les autres out coutume de s offenser.
cciv. De Ja gloire.
Ce que j appelle ici du nom de gloire est une espece de
joie fondee sur 1 amour qu on a pour soi-meme, et qui
vient de 1 opinion ou de 1 esperance qu on a d etre loue par
quelques autres. Ainsi elle est differente de la satisfaction
interieure, qui vient de l opinion qu on a d avoir fait
quelque bonne action ; car on est quelquefois loue pour des
choses qu on ne croit point etre bonnes, et blame pour
celles qu on croit etre meilleures : mais elles sont 1 une et
1 autre des especes de 1 estime qu on fait de soi-meme, aussi
bien que des especes de joie; car c est un sujet pour s esti-
mer que de voir qu on est estime par les autres.
ccv. De la honte.
La honte , au contraire , est une espece de tristesse fondee
aussi sur 1 amour de soi-meme , et qui vient de l opinion ou
de la crainte qu on a d etre blame" ; elle est, outre cela, une
espece de modestie ou d humilite et defiance de soi-meme :
car lorsqu on s estime si fort qu on ne se peut imaginer
256 LES PASSIONS DE l/AME.
d etre meprise par personne, on ne pent pas aisement etre
honteux.
ccvi. De 1 usage de ces deux passions.
Or la gloire et la horite ont memo usage en ce qu elles
nous incitent 5 la vertu, Tune par 1 esperance, 1 autre par
la crainte ; il est seulement besoin d instruire son jugement
touchant ce qui est veritablement digne de blame ou de
louange, aim de n etre pas honteux de bien faire, et no
tirer point de vanite de ses vices , ainsi qu il arrive a plu-
sieurs. Mais il n est pas bon de se depouiller entierement do
ces passions, ainsi que faisaient autrefois les cyniques; car
encore que le peuple juge tres-mal, toutelbis, a cause que
nous ne pouvons vivre sans lui , et qu il nous importe d en
etre estimes, nous devons souvent suivre ses opinions pi u tut
que les nutres , touchant 1 exterieur de nos actions.
ccvii. De 1 impudence.
L impudence ou 1 effronterie , qui est un mepris de honte,
et souvent aussi de gloire , n est pas une passion , pour ce
qu il n y a en nous aucun mouvement particulier des esprits
qui 1 excite : mais c est un vice oppose a la honte , et aussi a
la gloire, en tant que 1 une et 1 autre sont bonnes, ainsi que
1 ingratitude est opposee a la reconnaissance, et la cruaute
a la pitie. Et la principale cause de 1 effronterie vient de ce
qu on a recu plusieurs fois de grands affronts; car il n y a
personne qui ne s imagine , etant jeune , que la louange est
un bien, et 1 infamie un mal, beaucoup plus importants a
la vie qu on ne trouve par experience qu ils sont, lors-
qu ayant recu quelques affronts signales on se voit entim;-
ment prive d honneur, et meprise par un chacun. C est pour-
quoi ceux-la deviennent effrontes , qui , ne mesurant le bien
TROIS1EME P ARTIE. 2,77
et le mal que par les commodites du corps, voient qu ils
en jouissent apres ces affronts tout aussi bien qu auparavant,
ou memo quclquefbis l)caucoup mieux, a cause qu ils sont
dt rliurges de plusieurs contraintes auxquelles 1 honneur les
obligeait; et que si la perte des bicns est jointe a leur
disgrace il se trouve des personnes charitables qui leur
donnent.
ccvin. Du degout.
Le degout est une espece de tristesse qui vient de la
meme cause dont la joie est venue auparavant ; car nous
sonimes tellement composes, (jue la plupart des choses dont
nous jouissons ne sont bonnes a notre egard que pour mi
temps, et deviennent par apres incommodes : ce qui parait
principalement au boire et au manger, qui ne sont utiles
quo pendant qu on a de I appetit , et qui sont nuisibles
lorsqu on n en a plus; et pour ce qu elles cessent alors
d etre agreables au goiit, on a nomme cette passion deyoiit.
ccix. Du regret.
Le regret est aussi une espece de tristesse , laquelle a une
particuliere amertume , en ce qu elle est toujours jointe a
quelque desespoir et a la memoire du plaisir que nous a
donne la jouissance ; car nous ne regrettons jamais que les
biens dont nous avons joui , et qui sont tellement perdus
(juc nous n avons aucune esperance de les recouvrer an
temps et en la facon quo nous les regrettons.
ccx. DC 1 alle^rc sse.
Enfin , ce (jut? je nomme alle gresse est une espece de joic
en laquelle il y a cela de particulier : que sa douceur est
DESCARTES T. II. M
238 LES PASSIONS DE I/AME.
augmentee par la souvenaiice des maux ([u on a soufferts,
et desqucls on se sent allege en inerne facon que si on se
sentait decliarge de quelque pesant fardcau qu on cut long-
temps porte sur ses epaules. Et je no vois rien de fort
remarquable en ces trois passions, aussi ne les ai-je mises
iri (jue pour suivre 1 ordre du denombrement que j ai fait
ei-dessus; mais il me semble que ce denombrement a etc
utile, pour faire voir que nous n en omettions aucune qui
fut digue de quelque particuliere consideration.
ccxi. Un remede general centre les passions.
Et maiutenaut que nous les connaissons toutes, nous
avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous
n avions auparavant; car nous yoyons qu elles sont toutes
bonnes de leur nature, et que nous n avons ricn a eviter
4noe_leuTS inauvais usages ou leurs exces, centre lesquels
les remedes que j ai expliques pourraient suffire, si chaciin
avail assez de soin de les pratiquer. Mais pour ce que j ai
mis entre ces remedes la premeditation et Tmdustrie par
laquelle on pent corrigcr les defauts de son naturel, en
sYxercunt a separer en soi les mouvements du sang et des
esprits d avec les perisees auxquelles ils out con tunic d etre
joints, j avouc qu il y a peu dc personnes (jui se soient assc/
preparees en cette facon coutrc toutes sortes de rencontres,
et que ces mouvements excites dans le sang par les objets
des passions snivcut d abord si promptement des sculcs im
pressions qui se font dans le cerveau, et de la disposition des
organes , encore que Fame n y contribuc en aucune facon ,
qu il n y a point de sagesse humaine qui soit capable dc
leur resister lorsqu on n y est pas assez prepare. Aiusi
plusieurs nc sauraient s abstenir de rire etaut chatouilles ,
c ncore qu ils n y prennent point de plaisir ; car rimpression
d(> la joie et de la surprise, qui les a fait rire autrefois pour
TK01SIEME PARTIE. 2;i!>
le meme sujet , etant reveillee en leur fantaisie, i ait que leur
pouinon est subitement entle malgre eux par le sang que le
cuMir lui envoie. Ainsi ceux qui sent fort portes de leur
uaturel aux emotions de la joie et de la pitie , ou de la peur,
on de la colere, ne peuvent. s empecher de pamer, ou de
pleurer, ou de trembler, ou d avoir le sang tout emu, en
meme facon que s ils avaient la iievre, lorsque leur fantaisie
est fortement touchee par 1 objet de quelqu une de ces pas
sions. Mais ce qu on peut toujours faire en telle occasion, et
que je pense pouvoir inettre ici comme le remede le plus
general et le plus aise a pratiquer contre tons les exces des
passions, c est que, lorsqu on se sent le sang ainsi emu, on
doit etre avert! et se souvenir que tout ce qui se presente
a ("imagination tend a tromper Tame et a lui faire paraitre
les raisons qui servent a persuader 1 objet de sa passion
beaucoup plus fortes qu elles ne sont, et celles qui servent a
la dissuader beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne
persuade que des choses dont 1 execution souffre quelque
delai, il laut s abstenir d en porter sur I heure aucun
jugement, et se divertir par d autres pensees jusqu a
ce que le temps et le repos aient entierement apaise [ emo
tion qui est dans le sang. Et, enlin, lorsqu elle incite a des
actions touchant lesquelles il est necessaire qu on premie
resolution sur-le-champ, il taut erne la volonte se porte prin-
ci])alement a considerer et a suivre les raisons ([iii sont
contraires a celles que la passion represente , encore qu elle*
l>araissent moins fortes : comme lorsqu on est inopinemenl
attiKjue j>ar quelque ennemi, 1 occasion ne permet pas qu on
cmploie aucun temps a deliberer. Mais ce qu il me semble
(jue ceux qui sont accoutumes a faire reflexion sur leurs
actions peuvent toujours , c est que , lorsqu ils se sentiront
saisis de la peur, ils taclieront a detourner leur pensee de la
consideration du danger, en se representant les raisons pour
lescjuelles il y a beaucoup plus de surcte et plus d homuuir
en la resistance (|u en la fuile ; < i t, an coulraiiv, lorsqu ils
260 LES PASSIONS DE J/AME.
sentiront que le desir de vengeance et la colere les incite u
courir inconsiderement vers eeux qui les attaquent, ils se
souviendront de penser que c est imprudence de se perdre
quand on peut sans deshonneur se sauver, et que si la partie
est fort inegale il vaut mieux faire une honnete retraite on
prendre quartier que de s exposer brutalcment a une mort
certaine.
ccxn. Que c est d elles seules que depend tout le bien et le mal de cette vie.
Au reste, Fame peut avoir ses plaisirs a part : mais pour
ceux qui lui sont communs avec le corps, ils dependent
entierement des passions; en sorte que les liommes qu elles
peuvent le plus emouvoir sont capables de gouter le plus de
douceur en cette vie : il est vrai qu ils y peuvent aussi
trouver le plus d amertume , lorsqu ils ne les savent pas bien
employer, et que la fortune leur est contraire; mais la
sagessc est principalement utile en ce point, qu elle enseigne
a s en rendre tellement maitre, et a les menager avec tant
d adresse, (jue les maux qu elles causent sont fort suppor-
tables , et memo qu on tire de la joie de tons.
FIN DES PASSIONS DE LAVE.
LETTRES
ET FRAGMENTS DE LETTRES
SUR LA CONDUITE DE LA VIE.
LETTRES
ET FRAGMENTS DE LETTRES
SUK LA CONDU1TE 1)E LA VIE.
FRAGMENT 1 .
La philosophic que nous cherclions , moi et tons ceux qui
Faiment, n est rien autre chose que la connaissance des ve-
rites qui peuvent etre saisies par la lumiere naturelle et
appliquees aux choses humaines, de sorte quo nulle etude
no peut etre plus honnete , plus digne d un homme et menu*
plus utile en cette vie. . .
C est chose odieuse de vouloir innover en matiere de relfc-
gion , parce que chacun croyant celle qu il embrasse institute
par Dieu memo, qui ne peut se tromper, croit par conse
quent qu il n y peut rien introduire de nouveau qui ne soit
mauvais : mais pour la philosophic, que tout le monde
avoue n etre pas encore assez connuc des homines et pouvoir
s agrandir par de belles decouvertes , il n y a rien de plus
louable que d y etre novateur.
1 Lettre a (1. Yoet, l re [)ailio.
LETTRES
II.
A MADAME ELISABETH, PRINCESSE PALATINE 1 .
15 mars 1655.
MADAME ,
Je n ai pu lire la lettre que Votre Altesse m a fait I honncur
de m ecrire sans avoir des ressentiments extremes de voir
qu une vertu si rare et si accomplie ne soit pas accompagnei
de la sante ni des prosper! tes qu elle merite, et je concois
aisement la multitude des deplaisirs qui se presentent coiiti-
nuellcment a elle , et qui sont d autant plus difficiles a sur-
monter que souvent ils sont de telle nature que la vraie
raison n ordonne pas qu on s oppose directement a eux et
qu on tache de les chasser ; ce sont des ennemis domestiques
avec lesquels , etant contraint de converser , on est oblige
de se tenir sans cesse sur ses gardes, afin d empecher qu ils
ne nuisent; et je ne trouve a cela qu un seul remede, qui est
d en divertir son imagination et ses sens le plus qu il est
possible, et de n employer que 1 entendement seul a les
considerer lorsqu on y est oblige par la prudence. On peut,
ee me semble, aisement remarquer ici la difference qui est
cntre I entendement et I imagination ou le sens; car elle est
telle que je crois qu une personne qui aurait d ailleurs toute
sorte de sujet d etre contente , mais qui verrait continuelle-
ment representer devant soi des tragedies dont tous les actes
1 Lettre xxnr du tome I 01 de 1 edition in-4.
KT FRAGMENTS Dt LKTTKKS. i>f>:>
I nssent iunestes, ct qui no s occuperait qu a considerer des
objets dc tristesse et dc pitie qtfelle sut etre feints ou fabu-
leux, en sorte qu ils nc lissent que tirer des larmcs de ses
yeux et emouvoir son imagination sans toucher son enten-
dement, je crois, dis-je, que cela seul suffirait pour accou-
tuiner son coeur a se resserrer et a jeter des soupirs; en-
suile de quoi la circulation du sang etant retardee et ralentie,
les plus grossieres parties de ce sang, s attachant les unes
aux autrcs, pourraient facilement lui opiler la rate, en
s embarrassant et s arretant dans ses pores; et les plus
subtiles, retenant leur agitation, lui pourraient alterer le
poumon et causer une toux qui a la longue serai t fort a
craindre. Et au contraire, une personne qui aurait une infi
nite de veritables sujets de deplaisir, mais qui s etudierait
aver tant de soin a en detourner son imagination qu elle ne
pensat jamais a eux que lorsque la neccssite des affaires 1 y
obligerait, et qu elle employat tout le reste de son temps a
ne considerer que des objets qui lui pussent apporter du
contentement et de la joie , outre que cela lui serait gran-
dement utile pour juger plus sainemcnt des choses qui lui
importeraient, pour ce qu elle les regarderait sans passion, je
ne doute point que cela seul ne tut capable de la remettre
en sante, bien que sa rate et ses poumons fussent deja fort
mal disposes par le mauvais temperament du sang que cause
la tristesse; principalement si elle se servait aussi des remedes
de la medecine pour resoudre cette partic du sang qui cause
des obstructions; a quoi je juge que les eaux de Spa sont
tres-propres , surtout si Votre Altesse observe en les prenant
<-e (jue les medecins ont coutume de recoinmander, qui est
qu il se faut entierement delivrer 1 esprit de toutes sortes de
pensees tristes , et meme aussi de toutes sortes de medita
tions serieuses touchant les sciences, et ne s occuper qu a
imiter ceux qui, en regardant la verdeur d un bois, les
couleurs d une fleur, le vol d un oiseau, et telles choses
qui ne recjuiercnt aucune attejilion, se persuadent qu ils in-
3IQ iT-l ui. Ml
2GG LETTRES
pensent a rien ; cc qui n est pas perdre le temps , mais le
bicn employer; ear on pent eependant se satisf airc, par 1 es-
perance que par ce moycn on recouvrera une parfaite sante,
laquelle est le fondement de tous les autres biens qu on peat
avoir en cette vie. Je sais bien que je n ecris rien ici qne
Votre Altesse ne sache mieux (fiie moi , et que ce n est pas
tant la theorie que la pratique qui est difficile en ceci; mais
la faveur extreme qu elle me fait de temoigner qu elle n a
pas desagreable d entendre mes sentiments me fait prendre
la liberte de les ecrire tels qu ils sont, et me donne encore
celle d aj outer ici que j ai experiment^ en moi-meme qu un
mal presque semblable, et meme plus dangereux, s cst gueri
par le remede que je viens de dire; car etant ne d une mere
qui mourut pen de jours apres ma naissance d un mal de
poumon cause par quelques deplaisirs, j avais herite d elle
une toux seche et une couleur pale que j ai gardees jusques a
Fage de plus de vingt ans, et qui faisaient que tous les me-
decins qui m ont vu avant ce temps-la me condamnaient a
inourir jeune; mais je crois que 1 inclination que j ai tou-
jours eue a regarder les choses qui se presentaient du biais
qui me les pouvait rendre le plus agreables, et a faire que
mon principal contentement ne dependit que de moi seul, est
cause que cette indisposition, qui m etait comme naturelle,
s est peu a peu entierement passee. J ai beaucoup d obliga-
tion a Votre Altesse de ce qu il lui a plu me mander son
sentiment du livre de M. le chevalier d Igby, lequel je ne
serai point capable de lire jusqu a ce qu on 1 ait traduit
en latin, ce que M. Jouson 1 , cjui etait hier ici, m a dit que
quelques-uns veulent faire. II m a dit aussi que je pouvais
adresser mes lettres pour Votre Altesse par les messagers or-
dinaires, ce que je n eusse ose faire sans lui, et j avais differe
d ecrire celle-ci pour ce que j attendais qu un de mes amis allat
1 Samson Jouson, predicateur de la reine de Boheme, mere de la
princesse Elisabeth.
ET FRAGMENTS DE LET TUBS. 2()7
a la Haye pour la lui donner. Je re^rette iiifinimcnt 1 ab-
sencc dc M. de Pollot, pour ce que je pouvais apprendre par
lui 1 etat de votre disposition; mais les lettres qu on envoie
pour moi au messager d Alcmar ne manqueiit point dc
m etre rendues , ct comme il n y a rien au mondc que je
desire avec tant de passion que de pouvoir rendre service a
Votre Altesse, il n y a rien aussi qui me puisse rendre plus
heureux. que d avoir riionneur de recevoir ses commande-
rnents. Je suis, etc.
III.
A LA PR1KCESSE ELISABETH { .
|cr avril 1645.
MADAME ,
,fe supplie tres-humblement Votre Altesse de me pardonncr
si je ne puis plaindre son indisposition lorsque j ai riionneur
de recevoir de ses lettres, car j y remarque toujours des
pensees si nettes et des raisonnements si fermes qu il ne
m est pas possible de me persuader qu un esprit capable de
les concevoir soit logo dans un corps faible et malade. Quoi
(ju il en soit, la connaissance que Votre Altesse temoiguc
avoir du mal et des remedes qui le peuvent surmonter m as-
sure (ju elle ne manquera pas d avoir aussi 1 adresse qui est
requise pour les employer. Je sais bien qu il est presque im
possible de resister aux premiers troubles que les nouveaux
1 Lettre xxiv du tome I" de 1 edition in-4.
268 LETTRES
malheurs excitent en nous, et meme que ce sont ordinaire-
ment les meilleurs esprits dont les passions sont plus vio-
lentes et agissent plus fort sur leur corps; mais il me
semble que le lendemain, lorsque le sommeil a calme 1 emo-
tion qui arrive dans le sang en telles rencontres, on peut
commencer a se remettre 1 esprit et le rendre tranquille ; ce
qui se fait en s etudiant a considerer tous les avantages
qu on peut tirer de la chose qu on avait prise le jour prece
dent pour un grand malheur, et a delourner son attention
des maux qu on y avait imagines. Car il n y a point d eve-
nements si funestes ni si absolument mauvais au jugement
du peuplc, qu une personne d esprit ne les puisse regarder
de quelque biais qui fera qu ils lui paraitront favorables. Et
Votre Altesse peut tirer cette consolation generale des dis-
graces de la fortune , qu elles out peut-etre beaucoup contri-
hiu> a lui faire cultiver son esprit au point qu elle a fait;
c est un bicn qu elle doit estimer plus qu un empire. Les
grandes prosperites eblouissent et enivrent souvent de telle
sorte qu elles possedent plutot ceux qui les ont qu elles ne
sont possedees par eux; et bien que cela n arrive pas aux
esprits de la trempe du votre, elles leur foLirnissent toujours
moins d occasions de s exercer que ne font les adversites; et
je crois que comme il n y a aucun bien au monde, excepte
le bon sens, qu on puisse absolument nonimer bien, il n y
a aussi aucun mal dont on ne puisse tirer quelque avantage,
ayant le bon sens. J ai taehe ci-devant de persuader la non
chalance a Votre Altesse, pensant que les occupations trop
serieuses affaiblissent le corps en fatiguant 1 esprit; mais je
ne lui voudrais pas pour cela dissuader les soins qui sont
necessaircs pour detourner sa pensee des objets qui la
peuvent attrister, et je ne doute point que les divertisse
ments d etude, qui seraient fort penibles a d autres, ne lui
puissent quelquefois scrvir de relache. Je m estimerais extre-
mcment hcureux si je pouvais contribuer a les lui rendre
plus faciles, et j ai bien plus de desir d aller apprendre a
ET FRAGMENTS DE LETTKES. 2<)U
la Have quelles sont les vertus dcs caux de Spa que de
connaitre ici celles des plantes de mon jardin, et bien plus
aussi que je n ai soin de ce qui se passe a Groningue ou a
Utrecht, a mon avantage ou desavantage; cela m obligera
df suivre dans quatre ou cinq jours cette lettre, et je serai
tons les jours de ma vie , etc.
rv.
A LA PRLNCESSE ELISABETH 1 .
20 avril 1645.
MADAME ,
L/air a toujours ete si inconstant depuis que je n ai eu
1 hoimeur de voir Votre Altesse, et il y a eu des journees si
Iroides pour la saison, que j ai eu souvent de 1 inquietude
et de la crainte que les eaux de Spa ne fussent pas aussi
saines et aussi utiles qu elles auraient ete en un temps plus
serein; et pour ce que vous m avez fait rhonneur de me te-
moigner que mes lettres vous pourraient servir de quelque
divertissement, pendant que les medecins vous recommandent
de n occuper votre esprit a aucune chose quo le travail, je
serais mauvais menager de la i aveur qu il vous a plu me
faire en me permettant de vous ecrire, si je manquais d en
prendre les premieres occasions. Je m imagine que la plu-
part des lettres que vous recevez d ailleurs vous donnent de
I emotion, et qu avant meme que de les lire vous apprehen-
1 Lettre in du tome I er de 1 edition in-4".
270 LETTRES
dez d y trouver quelques nouvelles qui vous deplaisent, a
cause que la malignite de la fortune vous a des longteinps
accoutumee a en recevoir souvcnt de telles ; mais pour cellos
qui viennent d ici, vous etes au moins assuree que si elles
no vous donnent aucun sujet de joie, elles ne vous en don-
noront point aussi de tristesse , et que vous les pourrcz ou-
vrir a toute heure , sans craindre qu elles troublent la diges
tion des eaux que vous prenez. Car, n apprenant en ce
desert aucune chose de ce qui so i ait au reste du mondo,
et n ayant aucunes pensees plus frequentes que celles qui,
me representant les vertus de Votre Altesse, me font souhai-
ter de la voir aussi heureuse et aussi contente qu elle merite,
jo n ai point d autre sujet pour vous entretenir que de parler
des moyens que la philosophic nous enseigne pour obtenir
cette souveraine felicite que les ames vulgaires attendent en
vain de la fortune, et que nous ne saurions avoir que de
nous-memes. L un de ces moyens, qui me semble des plus
utiles, est d examiner ce que les anciens en ont ecrit, et
tacher a rencherir par-dessus eux , en ajoutant quelque chose
a leurs preceptes; car ainsi on peut rendre ces preceptes
parfaitement siens, et se disposer a les mettre en pratique.
C est pourquoi, aim de suppleer au defaut de mon esprit,
qui ne peut rien produire de soi-meme que je juge meriter
d etre lu par Votre Altesse, et aiin que mes lettres ne soient
pas entierement vides et inutiles, je me propose de les rem-
plir dorenavant des considerations que je tirerai dc la lec
ture de quelque livre, a savoir de celui que Seneque a ecrit,
De vita beata, si ce n est que vous aimiez mieux en choisir
un autre, ou bien que ce dessein vous soit desagrt3able. Mais
si je vois que vous 1 approuviez, ainsi que je 1 espere, ot
principalement aussi s il vous plait de m obliger tant que de
me faire part de vos remarques touchant le meme livre,
outre qu elles scr\ iront de beaucoup a m instruire , elles me
donneront occasion de rendre les miennes plus exactcs , et
je les cultivcrai avec d autant plus de soin que je jugerai
ET FRAGMENTS DE LETTRES. 271
quo cot ontrcticn vous sera plus agreable; car il n y a rien
au monde quo jo desire avcc plus do zoic quo do toiuoij;uor
on tout cc qui pout etre do iiiou pouvoir (juo jo suis, etc.
V.
A LA PR1NCESSE ELISABETH 1 .
i<-<- niai Kii. i.
MADAME ,
Lorsquc j ai choisi le livre do Seneque De vita beata pour
le proposer a Votre Altesse comme un entretien qui lui pour-
rait otro agreable, j ai on seulcment egard a la reputation
do 1 autcur et a la dignite do la matiere, sans penser a la
faeon dont il la traite ; laquello ayant depuis consideree, je no
In trouve pas assez exacte pour meriter d etre suivie. Mais
alin quo Votre Altesse en puisse juger plus aisement, je
tacherai ici d expliquer en quelle sorte il me semble quo
cette matiere eut dii etre traitee par un philosophe tel (juo
lui, qui, n otant point eclaire de la foi, n avait que la
raison naturelle pour guide. II dit fort bien au commence
ment que vivere omnes beate volunt , sed ad pervidendum
quid sit quod beatam vitam efjiciat, caligant. Mais il est be-
soin do savoir ce que c est que vivere beaie , je dirais on
t rancais vivre heureusement , sinon qu il y a de la difference
eiitre 1 lieur et la beatitude, en ce que 1 heur ne depend que
des choses qui sont hors de nous, d ou vient que ceux-la
sont estiines plus lieureux que sages, auxquels il est arrive
1 Lcttre iv du tome I cr de 1 edition in-4.
1% LETTRES
quelque bieri qu ils ne so sont point procure ; au lieu quc
la beatitude cousiste, ce me semble, en un parfait conten-
tement d esprit et une satisfaction interieure que n ont pas
d ordinaire ceux qui sont les plus favorises de la fortune,
et que les sages acquierent sans elle. Ainsi vivere beate,
vivre en beatitude, ce n est autre chose qu avoir 1* esprit
parfaitement content et satisfait. Considerant apres cela ce
que c est quod beatam vitam official, e est-a-dire quelles sont
les choses qui nous peuvent donner ce souverain contente-
inent, je remarque qu il y en a de deux sortes, a savoir de
celles qui dependent de nous , comme la vertu et la sagesse,
et de celles qui n en dependent point , comme les honneurs,
les richesses et la sante; car il est certain qu un homme
bien ne , qui n est point malade , qui ne manque de rien ,
et qui avec cela est aussi sage et aussi vertueux qu un autiv
(jui est pauvre, malsain et contrefait, peut jouir d un plus
parfait conten lenient que lui. Toutefois, comme un petit
vaisseau peut etre aussi plein qu un plus grand , encore
qu il contienne moins de liqueur , ainsi prenant le contente-
ment d un chacun pour la plenitude et 1 accomplissement de
ses desirs regies selon la raison, je ne doute point que les
plus pauvres et les plus disgracies de la fortune ou de la
nature ne puissent etre entitlement contents et satisfaits
aussi bien que les autres, encore qu ils ne jouissent pas de
tant de biens. Et ce n est que de cette sorte de contentement
dont il est ici question; car puisque 1 autre n est aucune-
ment en notre pouvoir, la recherche en serait superfine. Or
il me semble qu un chacun se peut rendre content de soi-
meme, et sans rien attendre d ailleurs, pourvu seulement
qu il observe trois choses, auxquelles se rapportent les trois
regies de morale que j ai mises dans le Discours de la Me-
thode.
Laj)remiere est qu il tache toujours de se servir le mieux.
<ju il lui csf possible, de sou esprit, pour coimailre ce (|ii il
doit faire ou rie pas faire en toutes les occurrences de la vie.
ET FRAGMENTS DE LETTIIES. 273
La seconde est qu il ait une fermc et constantc resolution
d executer tout ce que sa raison lui conseillera, sans que
ses passions ou ses appetits Ten detournent; et c cst la fer-
mete de cette resolution que je crois devoir etre prise pour
la vertu, bien que je ne sache point que personne 1 ait
jamais ainsi expliquee; mais on 1 a divisee en plusieurs es-
peces, a qui Ton a donne divers noms a cause des divers
objets auxquels elle s etend.
La troisieme, qu il considere que pendant qu il se conduit
ainsi autant qu il peut selon la raison, tons les biens qu il
ne possede point sont aussi entierement hors de son pouvoir
les uns que les autres, et que par ce moyen il s accoutume
a ne les point desirer ; car il n y a rien que le desir et le
regret ou le repentir qui nous puissent empecher d etre con
tents. Mais si nous faisons toujours ce que nous dicte notre
raison, nous n aurons jamais aucun sujet de nous repentir,
encore que les evenements nous iissent voir par apres que
nous nous sommes trompes, pour ce que cc n est point par
notre faute. Et ce qui fait que nous ne desirous point d a-
voir, par exemple, plus de bras ou plus de langues que
nous n en avons, mais que nous desirous bien d avoir plus
de sante ou plus de richesses, c est seulement que nous
imaginons que ces choses-ci pourraient etre acquiscs par
notre conduite, ou bien qu elles sout dues a notre nature et
que ce n est pas le meme des autres. De laquelle opinion
nous pouvons nous depouiller, en considerant que, puisque
nous avons toujours suivi le conseil de notre raison, nous
n avons rien omis de ce qui etait en notre pouvoir, et que
les maladies et les infortunes ne sont pas nioins naturelles
a 1 homme que les prosper ites et la sante. Au reste toutes
sortes de desirs ne sont pas incompatibles avec la beatitude,
il n y a que ceux qui sont accompanies d impatiencc et de
tristesse. II n est pas necessaire aussi que notre raison ne se
trompe point, il suffit que notre conscience nous temoignc
que nous n avons jamais manque de resolution et de vertu
DESCARTES T. II. 18
274 LETTKES
pour executer toutes les choses que nous avons juge etre
les meilleures, et ainsi la vertu seule est suffisante pour
nous rendre contents en cette vie.
Mais neamnoins pour ce que notre vertu, lorsqu elle n est
pas assez eclairee par 1 entendement , peut etre fausse ,
c est-a-dire que la resolution et la volonte de bien faire nous
peut porter a des choses mauvaises quand nous les croyons
bonnes, le contenternent qui en revient n est pas solide, et
pour ce qu on oppose ordinairement cette vertu aux plaisirs,
aux appetits et aux passions, elle est tres-difficile a mettre
en pratique ; au lieu que le droit usage de la raison , don-
nant une vraie connaissance du bien , empeche que la vertu
ne soit fausse, et meme, Faccordant avec les plaisirs licites,
il en rend 1 usage si aise, et, nous faisant connaitre la con
dition de notre nature, il borne tellement nos desirs qu il
faut avouer que la plus grande felicite de I liomme depend
de ce droit usage de la raison, et par consequent que 1 e-
tude qui sert a 1 acquerir est la plus utile occupation qu on
peut avoir , comme elle est aussi sans doute la plus agreable
et la plus douce. Ensuite de quoi il me semble que Seneque
eut du nous enseigner toutes les principals verites dont la
connaissance est requise pour faciliter 1 usage de la vertu
et regler nos desirs et nos passions, et ainsi jouir de la
beatitude naturelle, ce qui aurait rendu son livre le meilleur
et le plus utile qu un philosophe pai en eut su ecrire. Toute-
Ibis ce n est ici que mon opinion, laquelle je soumets au
jugement de Votre Altesse; et si elle me fait tant de faveur
que de m avertir en quoi je manque, je lui en aurai une
tres-grande obligation et je temoignerai en me corrigeant
que je suis, etc.
ET FRAGMENTS DE LETTRES. 275
FRAGMENT 1 .
Nonobstant qu il soit tres-vrai qu aucune chose exterieure
n est en notre pouvoir qu en tant qu elle depend de la di
rection de notre ame, et quo rien n y est absolument que
nos pensees, et qu il n y ait, ce me semble, personne qui
puisse faire difficulte de 1 accorder, lorsqu il y pensera ex-
pressement, j ai dit neanmoins qu il faut s accoutumer a le
croire, et meme qu il est besoin a cet effet d un long exer-
cice et d une meditation souvent repetee, dont la raison est
que nos appetits et nos passions nous dictent continuelle-
ment le contraire, ct que nous avons tant de fois eprouve,
des notre enfance, qu en pleurant ou commandant, etc.,
nous nous sommes fait obeir par nos nourrices, et avons
obtenu les choses que nous desirions , que nous nous sommes
insensiblement persuades que le monde n etait fait que pour
nous, et que toutes choses nous etaient dues. En quo!
ceux qui sont nes grands et heureux ont le plus d occasions
de se tromper, et Ton voit aussi que ce sont ordinairement
ceux qui supportent le plus impatiemment les disgraces de
la fortune. Mais il n y a point, ce me semble, de plus dignes
occupations pour im philosophe que de s accoutumer a
croire ce que lui dicte la vraie raison et a se garder des
fausses opinions que ses appetits naturels lui persuadent.
FRAGMENT 2.
Ce que vous me mandez de saint Augustin et de saint
Ambroise, que notre coeur et nos pensees ne sont pas
en notre pouvoir, et que mentem confundunt alioque tra-
* Lettre H du tome II de 1 edition in-4", a un inconnu.
2 Lettre xiv du tome III de 1 edition in-4", au R. P. Mersenne.
216 LETTRES
hunt, etc., ne s entend que de la partie sensitive de 1 ame,
qui recoit les impressions des objets, soit exterieurs, soit
interieurs, comme les sensations, etc., et en cecije suis bien
d accord avec eux, et je n ai jamais dit que toutes nos pen-
sees fussent en notre pouvoir, mais seulement que s il y a
quelque chose absolument en notre pouvoir, ce sont nos pen-
sees, a savoir celles qui viennent de la volonte et du libre
arbitre, en quoi ils ne me contredisent aucunement, et ce qui
m a fait ecrire cela n a ete que pour faire entendre que la
juridiction de notre libre arbitre n etait point absoluc sur
aucune chose corporelle, ce qui est vrai sans contredit.
FRAGMENT
Pour le libre arbitre , je n ai point vu ce que le R. P. Pc-
tau en a ecrit; mais de la facon que vous expliquez votre
opinion sur ce sujet, il ne me semble pas que la mienne en
soit fort eloignee. Car premierement je vous supplie de re-
marquer que je n ai point dit que riiomme ne fut indifferent
que la ou il manque de connaissance , mais bien qu il est
d autant plus indifferent qu il commit moins de raisons qui
le_poussent a clioisir un parti plutot que Fautre; ce qui ne
peut, ce me semble, etre nie de personne. Et je suis d ac
cord avec vous en ce que vous dites qu on peut suspendre
son jugement; mais j ai tache d expliquer le moyen par le-
quel on le peut suspendre ; car il est , ce me semble, certain
que ex magna luce in intellects, sequitur magna propensio in
voluntate; en sorte que, voyant tres-clairement qu unc chose
nous est propre, il est tres - malaise , et meme, comme jc
, impossible, pendant qu on demeure en cette .pejisee.
d arreter le cours de notre desir. Mais pour ce que la nature
de Tame est de n etre quasi qu uri moment attentive a une
i Lettre cxv du tome I" de 1 edition in-4, a un R. P. jesuite.
ET FRAGMENTS DE LETTRES. 277
memo chose, sitot que notre attention se detourne des rai-
sons qui nous font connaitre que cette chose nous est propre,
et que nous retenons settlement en notre memoire qu elle
nous a paru desirable, nous pouvons representer a notre
esprit quelque autre raison qui nous en fasse douter et ainsi
suspendre notre jugement , et memo aussi peut-etre en
former un contraire. Ainsi, puisque vous ne mettez pas la
liberte dans 1 indifference precisement , mais dans une puis
sance reelle et positive de se determiner, il n y a de diffe
rence entre nos opinions que pour le nom; car j avoue que
cette puissance est en la volonte; mais pour ce que je ne
vois point qu elle soit autre quand elle est accompagnee de
1 indifference, laquelle vous avouez etre une imperfection,
(jiit quand elle n en est point accompagnee et qu il n y a rien
dans rcntcndemcnt que de la lumiere, comme dans celui
des bienheureux qui sont continues en grace, je nomme
generalement libre tout ce qui est volontaire, et vous voulez
restreindre ce nom a la puissance de se determiner, qui est
accompagnee de 1 indifference. Mais je ne desire rien tant,
touchant les noms, que de suivre 1 usage et 1 exemple.
Pour les animaux sans raison , il est evident qu ils ne sont
pas librcs, a cause qu ils n ont pas cette puissance positive,
de se determiner; mais c est en eux une pure negation de
n etre pas forces ni con train ts. Rien ne m a empeche de
parler de la liberte que nous avons a suivre le bien ou le
mal, sinon que j ai voulu eviter autant que j ai pu les con-
troverses de la theologie et me tenir dans les bornes de la
philosophic naturelle. Mais je vous avoue qu en tout ce ou
il y a occasion de pecher, il y a de 1 indifference; et je ne
crois point que pour mal faire il soit besoin de voir claire-
ment que ce que nous faisons est mauvais; il suffit de le
voir confusement , ou seulement de se souvenir qu on a juge
autrefois que cela 1 etait, sans le voir en aucune fagon, c est-
a-dire sans avoir attention aux raisons qui le prouvent; car
si nous le voyions clairement, il nous serait impossible de
278 LETTRES
pecher pendant le temps que nous le verrions en cette sorte;
c est pourquoi on dit que omnis peccans est ignorans. Et on
ne laisse pas de meriter, bien que, voyant tres-clairement
ce qu il faut faire , on le fasse infailliblement et sans aucune
indifference, comme a fait Jtisus-CtmiST en cette vie; car
1 homme pouvant n avoir pas toujours une parfaite attention
aux choses qu il doit faire, c est une bonne action que de
1 avoir, et de faire par son moyen que notre volonte suive
si fort la lumiere de notre entendement qu elle ne soit point
du tout indifferente. Au reste, jc n ai point ecrit que la
grace cmpechat entierement 1 indifference, mais seulement
qu elle nous fait pencher davantage vers un cote que vers
1 autre, et ainsi qu elle la diminue, bien qu elle ne diminue
pas la liberte ; d ou il suit , ce me semble , que cette liberte
ne consiste point en 1 indifference.
FRAGMENT 1 .
... Vous rejetez ce que j ai dit, qu il suffit de bien juger
pour bien faire; et toutefois il me semble que la doctrine
ordinaire de 1 ecole est que voluntas non fertur in malum
nisi quatenus ei sub aliqua ratione boni reprcesentatur ab in-
tellectu, d ou vient ce mot, omnis peccans est ignorans; en
sorte que si_jamais I entendement ne representait rien a la
volonte comme bien, qui ne le fut, elle ne pourrait man-
quer en son election. Mais il lui represente souvent diverses
choses en meme temps , d ou vient le mot video meliora pro-
boque , qui n est que pour les esprits faibles ; et le bien faire
dont jo parle ne se peut entendre en terme de theologie ou
il est parle de la grace, mais seulement de philosophic mo
rale et naturelle ou cette grace n est point consideree...
i Lettre ex du tome I cr de 1 edition in-4, a M***. Elle est adressee a
des amis du P. Mersenne.
ET FRAGMENTS DE LETTRES. 279
VI.
A LA PRLNCESSE ELISABETH 1 .
15 mai 1045.
MADAME ,
Encore que je ne sache point si nies dernieres out ete
renducs a Votre Altesse et que je ne puisse rien ecrire tou-
chant le sujet que j avais pris pour avoir 1 honneur de vous
entretenir que je ne doive penser que vous savez mieux que
moi, je ne laisse pas toutetbis de continuer, sur la creance
que j ai que mes lettres ne vous seront pas plus importunes
que les livres qui sont en votre bibliotheque. Car d autant
qu elles TIC contiennent aucunes nou voiles que vous ayez in-
kMvt de savoir promptetnent, rien ne vous conviera de les
lire aux heures que vous aurez quelques affaires, et je tien-
drai le temps que je mets a les ecrire tres-bien employe si
vous leur donnez seulement celui que vous aurez envie de
perdre. J ai dit ci-devant ce qu il me semblait que Seneque
eiit du trailer en son livre; j examinerai main ten ant ce qu il
y traite. Je n y remarque en general (juo trois choses : la
premiere est qu il taclie d expliquer ce que c est que le sou-
veruin bien et qu il en domic dtverses definitions; la se-
conde, qu il dispute centre 1 opinion d Epicure; et la troi-
sirme, qu il repond a ceux qui objectent aux philosophes
(m ils ne vivent pas selon les regies qu ils prescrivent. Mais
alin de voir plus particulierement en quelle facon il traite
1 Lettre v du tome I" cle I edition in-4".
280 LETTRES
ces choses, jo m arreterai un pcu sur cbacun de ces cha-
pitres. An premier, il reprend ceux qui suivent la coutume
et 1 exemple plutot que la raison : nunquam de vita judi-
catur, dit-il , semper creditur. II approuve bien pourtant quo
Ton prenne conseil de ceux qu on croit etre les plus sages,
inais il veut qu on use aussi de son propre jugement pour
examiner leurs opinions, en quoi je suis fort de son avis;
car encore que plusieurs ne soient pas capables de trouver
d eux-memes le droit chcmhi, il y en a peu toutefois qui ne
le puissent assez reconnaitre lorsqu il leur est clairement re-
montre par quelque autre; et quoi qu il en soit, on a sujet
d etre satisfait eri sa conscience et de s assurer que les opi
nions que Ton a touchant la morale sont les meilleures qu on
puisse avoir, lorsque, an lieu de se laisser conduire aveugle-
nient par 1 exemple, on a eu soin de rechercher le conseil des
plus habiles et qu on a employe toutes les forces de son esprit
a examiner ce qu on devait suivre. Mais pendant que Seneque
s etudie ici a orner son elocution, il n est pas toujours assez
exact en I expression de sa pensee; commc lorsqu il dit sa-
nabimur si modo scparcmur a cwtu, il semble enseigner qu il
suffit d etre extravagant pour etre sage, ce qui n est pas
toutefois son intention. Au second chapitre il ne fait que re-
dire en d autres termes ce qu il a dit an premier; il ajoute
seulement que ce qu on esthne communement etre bien ne
1 est pas. Puis au troisieme , apres avoir encore use de beau-
coup de mots superflus, il dit enfm son opinion touchant le
souverain bien , a savoir que rerum naturce assentitur, et
que ad illius legem exemplumque formari sapientia est, et
que beata vita est conveniens naturce suce. Toutes lesquelles
explications me semblent fort obscures; car sans doute que
par la nature il ne veut pas entendre nos inclinations natu-
relles, vu qu elles nous portent ordinairement a suivre la
j volupte contre laquellc il dispute, inais la suite de son dis-
cours fait juger que par rerum natumrn il entend 1 ordre etabli
de Dieu en toutes les choses qui sont au inondc, et que,
J;T HiACMK.vrs DK LETTRES. 281
considerant cot ordre comme infaillible ct independant do
notre volonte, il dit que rerum naturce assentiri et ad illius
leyem c.remplumque formari sapientia est. C est-a-dire que
e est sa^essr d acquiesccr a 1 ordro des ehoses ct do faire ce
pourquoi nous croyons etre lies, ou bien, pour parler en
chretien, que c est sagesse de sc soumcttre a la volonte de
Dicu, et de la suivre en toutes nos actions; et que beata vita est
convenient natures suce, c est-a-dire que la beatitude consiste
a suivre ainsi 1 ordre du monde, et a prendre en bonne
part toutes les choses qui nous arrivent, ce qui n explique
presque rien; et on ne voit pas assez la connexion avec ce
qu il ajoute incontinent apres, que cette beatitude ne pent
arriver nisi sana mens est, etc., si ce n est qu il entende
aussi que secundum naturam vivere , c est vivre suivant la
\raie raisori. Aux quatrieme et cinquieme chapitres il donne
quelquos autres definitions du souverain bien, qui out toutes
quelque rapport avec le sens de la premiere, mais dont au-
ciinc ne 1 explique suffisamment, et elles font paraitre par
leur diversite que Seneque n a pas clairement entendu ce
qu il voulait dire; car d autant mieux qu on concoit une
chose , d autant plus est-on determine a ne 1 exprimer qu en
/ \ w
une sciile [agon. Cello ou il me semble avoir le mieux ren
contre est au cinquieme chapitre, ou il dit que beatus est
qui nee cupit nee timet beneficio rationis , et (|ue beata vita
est in recto certoque judicio stabilita. Mais pendant qu il n en-
seigne point les raisons pour lesquelles nous ne devons rien
craindre ni desirer, tout cela nous aide fort peu. II com
mence en ces monies chapitres a disputer contre ceux qui
mcttent la beatitude en la volupto , et il continue dans les
suivants ; c est pourquoi avant que de les examiner je dirai
ici mon sentiment touchant cette question.
Jo rcmar([iie premierement qu il y a de la difference entre
la beatitude, le souverain_bien, et la derniere lin ou le but
auquel doivent tendre nos actions; car la beatitude n est pas
le souverain bien, mais elle le presuppose, et elle est le
282 LETTRES
contentement on la satisfaction d esprit qui vient de ce qu on
le possede. Mais par la fin de nos actions on peut entendre
1 un et 1 autre; car le souverain bien est sans doute la chose
que nous devons nous proposer pour but en toutes nos ac
tions, et le contentement d esprit qui en revient etant 1 at-
trait qui fait que nous le recherchons, est aussi a bon droit
nomme notre fin.
Je remarque outre cela que le mot de volupte a ete pris
en un autre sens par Epicure que par ceux qui ont dispute
contre lui; car tous ses adversaires ont restreint la signifi
cation de ce mot atix plaisirs des sens ; lui au contraire
1 a etendue a tous les contentements de 1 esprit, comme on
peut aisement juger de ce que Seneque et quelques autivs
ont ecrit de lui.
Or il y a eu trois principales opinions entre les philosophes
pai ens touchant le souverain bien et la fin de nos actions,
a savoir: celle d Epicure, qui a dit que c etait la volupte;
celle de Zenon, qui a voulu que ce fut la vertu; et celle
d Aristote, qui 1 a compose de toutes les perfections taut du
corps que de 1 esprit. Lesquelles trois opinions pen vent, ce
me semble, etre recues pour vraies et accordees entre elles,
pourvu qu on les interprete favorablement. Car Aristote
ayant considere le souverain bien de toute la nature 1m-
maine en general, c est-a-dire celui que peut avoir le plus
accompli de tous les homines , il a raison de le composer de
toutes les perfections dont la nature humaine est capable ;
mais cola no sort pnint a notre usage. Zenon, an contraire, a
considere cclui que chacun en son particulier peut posseder;
c est pourquoi il a eu aussi tres-bonne raison de dire qu il
no consiste qu en la vertu, pour ce qu il n y a qu elle seule,
entre les biens que nous pouvons avoir, qui depende entie-
rement de notre libre arbitre. Mais il a represente cette
vertu si severe et si ennemie de la volupte, en faisant tous
les vices egaux, qu il n y a eu, ce me semble, que des me-
lancoliques ou des esprits entierement detaches du corps qui
ET FRAGMENTS I)E l.ETTRES. 28li
aicnt pu etre dc ses sectatcurs. Eniin Epicure n a pas eu
tort, considerant en quoi consiste la beatitude et quel est le
motif ou la lin a laquelle tendent nos actions , de dire que
c est la volupte en general, c est-a-dire le contentement de
1 esprit: car encore que la seule connaissance de notre devoir
nous pourrait obliger a faire de bonnes actions, cela ne
nous ferait toutefois jouir d aucune beatitude s il ne nous
en revenait aucun plaisir. Mais parce qu on attribue souvent
le nom de volupte a de faux plaisirs qui sont accompagnes
ou suivis d inquietudes, d ennuis et de repentirs, plusieurs
ont cru que cctte opinion d Epicure enseignait le vice; et en
cH i t elle n enseigne pas la vertu. Mais comme lorsqu il y a
quelque part un prix pour tirer au blaric, on fait voir envie
d y tirer a ceux a qui Ton montre ce prix, et qu ils ne le
peuvent gagner pour cela s ils ne voient le blanc; et que ceux
qui voient le blanc ne sont pas pour cela induits a tirer s ils
ne savent qu il y ait un prix a gagner, ainsi la vertu, qui
est le blanc, ne se fait pas desirer lorsqu on la voit toute
scuk 1 , et le contentement, qui est le prix, ne peut etre ac-
quis si ce n est qu on la suive. C est pourquoi je crois pou-
voir ici conclure que la beatitude ne consiste qu au conten
tement de 1 esprit (c est-a-dire au contentement general :
car bicn qu il y ait des contentements qui dependent du
corps et d autres qui n en dependent point, il n y en a tou
tefois aucun que dans Fesprit); mais que pour avoir un
contentement qui soit solide il est bcsoin de suivrc la vertu,
c est-a-dire d avoir une volonte ferme et constante d executer
tout ce que nous jugerons etre le meilleur, et d employer
toute la force de notre entendement a en bien juger. Je re-,
serve pour une autre fois a considerer ce que Seneque a
ecrit de ceci, car ma lettre est deja trop longue, et tout ce
que j y puis ajouter est que je suis, etc.
284 LETTRES
VII.
A LA PRINCESSE ELISABETH { .
IT juia 1645.
MADAME ,
Etant dernierement incertain si Votre Altesse etait a la
Have , ou a Rhenest , j adressai ma lettre par Leyde , et
celle que vous m avez fait 1 honneur de m ecrire ne me
fut reriduc qu apres que le messager qui 1 avait apportee a
Alcmar fut parti, ce qui m a empeche de vous pouvoir te
rn oigner plus tot combien je suis glorieux de ce que le ju-
gement que j ai fait du livre que vous avez pris la peine de
lire n est pas different du votre, et que ma facon de raison-
ner vous parait assez naturelle. Je m assure quo si vous
aviez eu le loisir de penser autant que j ai fait aux choses
dont il traite, je ne pourrais rien ecrire que vous n eussiez
mieux remarque que moi; mais pour ce que Tage, la nais-
sance et les occupations de Votre Altesse ne 1 ont pu per-
mettre, peut-etre que ce que j ecris pourra servir a vous
epargner un peu de temps, et que mes fautes memes vous
fourniront des occasions pour remarquer la verite. Comme
lorsque j ai parle d une beatitude qui depend entierement de
notre libre arbitre, et que tous les hommes peuvent acque-
rir sans aucune assistance d ailleurs, vous remarquerez fort
bien qu il y a des maladies qui, otant le pouvoir de raison-
ncr, otent aussi celui de jouir d une satisfaction d esprit rai-
1 Lettre vi du tome I CI de 1 edition in-4".
J
ET FRAGMENTS DE LETTRES. 285
sonnable ; et ccla m apprend quo ce quc j avais dit genera-
lement de tous les homines ne doit etre entendu quc de
ceux qui out 1 usage libre de leur raison, et avec cela qui
savent le chcmin qu il taut tenir pour parvenir a cette beati
tude : car il n y a personne qui ne desire se rendre heureux,
mais plusieurs n en savent pas le moyen, et souvent 1* indis
position qui est dans le corps empeche que la volonte ne
soit libre: comme il arrive aussi quand nous dormons : car
le plus philosophe du monde ne saurait s empecher d avoir
de mauvais songes, lorsque son temperament 1 y dispose.
Toutefois 1 experience fait voir que si Ton a eu souvent quel-
que pensee pendant qu on a eu 1 esprit en liberte, elle
revient encore apres, quelque indisposition qu ait le corps.
Ainsi je me puis vanter que mes songes ne me representent
jamais rien de facheux ; et sans doute qu on a grand avan-
tage de s etre des longtemps accoutume a n avoir point de
tristes pensees. Mais nous ne pouvoris repondre absolument de
nous-memes que pendant que nous sommes a nous, et c est
moins de perdre la vie que de perdre 1 usage de la raison ;
car meme, sans les enseignements de la foi, la seule philo-
sopbie naturelle fait esperer a notre ame un etat plus heu
reux apres la mort que celtii ou elle est a present, et elle
ne lui fait rien crainclre de plus facheux que d etre attachee
a un corps qui lui 6tc entierement sa liberte. Pour les autres
indispositions qui ne troublent pas tout a fait le sens, mais
qui alterent seulement les humours et font qu on se trouve
extraordinairement enclin ^ la tristesse, ou a la colere, ou a
([uelque autre passion, elles donnent sans doute de la peine :
mais elles peuvent pourtant etre surmontees, et meme elles
donnent matiere a Tame d une satisfaction d autant plus
grande qu elles ont ete plus difificiles a vaincre. Je crois aussi
le semblable de tous les empechements de dehors, comme
de 1 eclat d une grande naissance, des cajoleries de la cour,
des adversites de la fortune et aussi de ses grandes pros-
perites, lesquelles ordinairement empechent plus qu on ne
280 LETTRES
puisse jouer le role de philosophe que ne font ses disgraces :
car lorsqu on a toutes choses a souhait, on s oublie de pen-
ser a soi, et quand par apres la fortune change, on se trouve
d autant plus surpris qu on s etait plus fie en elle. Enfm on
peut dire generalement qu il n y a aucune chose qui nous
puisse entierement oter le moyen de nous rendre heureux,
pourvu qu elle ne trouble point notre raison , et que ce ne
sont pas toujours celles qui paraissent les plus facheuses qui
nuisent le plus.
Mais aim de savoir exactement combien chaque chose
peut contribuer a notre contentement , il taut considerer
quelles sont les causes qui le produisent, et c est aussi Tune
des principales connaissances qui peuvent servir a faciliter
1 usage de la vertu; car toutes les actions de notre ame qui
nous acquierent quelque perfection sont vertueuses , et tout
notre contentement ne consiste qu au temoignage interieur
que nous avons d avoir quelque perfection. Ainsi, nous ne
saurions jamais pratiquer aucune vertu, c est-a-dire faire ce
que notre raison nous persuade que nous devons faire , que
nous n en recevions de la satisfaction et du plaisir. Mais il
y a deux sortes de plaisirs, les uns qui appartiennent a
1 esprit seul , et les autres qui appartiennent a riiomme ,
c est-a-dire a 1 esprit en tant qu il est uni an corps ; et
ces derniers se presentant confusement a l imagination pa
raissent souvent beaucoup plus Brands qu ils ne sont , prin-
cipalement avant qu on les possede, ce qui est la source de
tous les maux et de toutes les erreurs de la vie. Car selon
la regie de la raison, chaque plaisir se devrait mesurer par
la grandeur de la perfection qui le produit, et c est ainsi
que nous mesurons ceux dont les causes nous sont claire-
ment connues. Mais souvent la passion nous fait croire
certaines choses beaucoup meill cures et plus desirables
qu elles ne sont ; puis , quand nous avons pris bien de la
peine a les acquerir et perdu cependant 1 occasion de pos-
seder d autres biens plus veritables, la jouisrance nous en
ET FRAGMENTS DE LETTRES. 287
fait connaitre le defaut : do la viennent les dedains, les
regrets et les repentirs. (vest pourquoi le vrai office de la
raison est d examiner la juste valeur de tous les biens dont
[ acquisition senible dependre en quelque facon de notre
conduite, afin que nous ne manquions jamais d employer
tous nos soins a tacher de nous procurer ceux qui sont en
effet les plus desirables : en quoi si la fortune s oppose a
nos desseins et les empeche de reussir, nous aurons au
inoins la satisfaction de n avoir rien perdu par notre faute,
et ne laisserons pas de jouir de toute la beatitude naturelle
dont racquisition aura ete en notre pouvoir. Ainsi, par
exeinple, la colere peut quelquefois exciter en nous des
desirs de vengeance si violents qu elle nous fera imaginer
plus de plaisir a chatier notre ennemi qu a conserver notre
honneur ou notre vie, et nous fera exposcr imprudemment
1 un et 1 autre pour ce sujet ; au lieu que si la raison exa
mine quel est le bien ou la perfection sur laquelle est fonde ce
plaisir qu on tire de la vengeance , elle n en trouvera aucune
autre (au moins quand cette vengeance ne sert point pour
empecher qu on ne nous offense derechef), sinon que cela
nous fait imaginer cfue nous avons quelque sorte de supe-
riorite ct quelque avantage au-dessus de celui dont nous
nous vengeons : ce qui n est souvent qu une vaine imagina
tion qui ne merite point d etre estimee, a comparaison de
riioimeur on de la vie; ni meme a comparaison de la satis
faction qu on aurait de se voir maitre de sa colere , en
s abstenant de se venger. Et le semblable arrive en toutes les
autres passions : car il n y en a aucune qui ne nous repre-
sente le bien auquel elle tend avec plus d eclat qu il n en
merite, et qui ne nous fasse imaginer des plaisirs beaucoup
plus grands avant que nous les possedions que nous ne les
trouvons par apres quand nous les avons. Cc qui fait qu on
blame communemeiit la volupte, pour ce qu on ne se sert de
ce mot ([lie pour signilier de tuiix jilaisiirs, qui nous
trompent souvent par leur apparence, et qui nous en font
288 LETTRES
cependant negliger d autres beaucoup plus solides, mais
dont 1 attentc ne louche pas taut, tels quo sont ordinaire-
ment ceux de 1 esprit seul; je dis ordinairement, car tous
ceux de 1 esprit ne sont pas louables, pour ce qu ils pen vent
etre fondes sur quelque fausse opinion , comme le plaisir
qu on prend a medire, qui n est fonde que sur ce qu on
pense devoir etre d autant plus estime que les autres le
seront moins; et ils nous peuvent aussi tromper par leur
apparence, lorsque quelque forte passion les accompagne,
comme on voit en celui que donne 1 ambition. Mais la prin-
cipale difference qui est entre les plaisirs du corps et ceux
de 1 esprit consiste en ce que le corps etant sujet a 1111
changement perpetuel, et meme sa conservation et son
bien-etre dependant de ce changement , tous les plaisirs qui
le regardent ne durent guere; car ils ne precedent que de
1 acquisition de quelque chose qui est utile an corps au mo
ment qu on la recoit, et sitot qu elle cesse de lui etre utile,
ils cessent aussi ; au lieu que ceux de Fame peuvent etre
immortels comme elle, pourvu qu ils aient un foiidement si
solide que ni la connaissance de la verite ni aucune fausse
persuasion ne le detruisent.
Au reste le vrai usage de notre raison pour la conduite
de la vie ne consiste qu a examiner et considerer sans pas
sion la valeur de toutes les perfections, tant du corps que
de 1 esprit, qui peuvent etre acquises par notre Industrie,
alin qu etant ordinairement obliges de nous priver de quel-
ques-unes pour avoir les autres, nous choisissions toujours
les meilleures; et pour ce que celles du corps sont les
moindres, on peut dire generalement que sans elles il y a
moyen de se rendre heureux. Toutefois je ne suis point
d opinion qu on les doive entitlement mepriser, ni meme
qu on doive s exempter d avoir des passions, il suflit qu on
les__rende sujettes a la raison ; et lorsqu on les a ainsi appri-
voisees, ellcs sont quelquefois d autant plus utiles qu elles
penchent plus vers 1 exces. Je n en aurai jamais de plus
ET FRAGMENTS DE LETTRES. 289
excessive que celle qui me porte au respect et a la venera
tion que je dois a Votre Altesse, de qui je suis, etc.
FRAGMENT 1 .
. . . Les principaux motifs des actions des princes sont
sou vent des circonstances si particulieres que si ce n est
qu on soit prince soi-meme, ou bien qu on ait ete fort long-
temps participant de leurs secrets , on ne les saurait ima-
giuer. C est pourquoi je meriterais d etre moque si je pensais
pouvoir enseigner quelque chose a Votre Altesse en cette
matiere; aussi n est-ce pas mon dessein, mais seulement
de faire que mes lettres lui donnent quelque sorte de diver
tissement qui soit different de ceux que je m imagine qu elle
a en son voyage, lequel je lui souhaite parfaitement heu-
reux , comme sans doute il le sera si Votre Altesse se resout
de pratiquer ces maximes qui enseignent que la felicite d un
cliacun depend de lui-meme , et qu il taut tellement se tenir
liors de I einpire de la fortune que, bien qu on ne perd
pas les occasions de re tenir les a vantages qu elle pent
donner, on ne pense pas toutefois etre malheureux lors-
qu elle les refuse, et pour ce qu en toutes les affaires du
monde, il y a quantite de raisons pour et contre, qu on
s arrete principalement a considerer celles qui servent a faire
qu on approuve les choses qu on voit arriver. Tout ce que
j estime le plus inevitable sont les maladies du corps, des-
quclles je prie Dieu qu il vous preserve...
1 Lettre xm du tome I ci de 1 edition in-4, u M IUC Llisabeth.
DKSOARTES . T. II. 19
290
LETTRES
FRAGMENT 1 .
Pour les prerogatives que la religion attribue a 1 homme,
et qui semblent difficiles a croire, si 1 etendue de I univers
est supposee indefinie , elles meritent quelque explication :
car bien que nous puissions dire que toutes les choses
cieees sont faites pour nous , en tant que nous en pouvons
tirer quelque usage, je ne saclie point neanmoins que nous
soyons obliges de croire que Thomme soit la iin de la crea
tion. Mais il est dit que omnia propter ipswn ( Deum ) facia
sunt, que c est Dieu seul qui est la cause finale, aussi bien
que la cause efficients de I univers; et pour les creatures,
d autant qu elles servent reciproquement les