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Full text of "Oeuvres de Guillaume de Machaut"

SOCIÉTÉ 



ANCIENS TEXTES FRANÇAIS 



ŒUVRES 



GUILLAUME DE MACHAUT 



TOME II 



Le Puy, imp. Marchessou. — Peyriller, Rouchon et Gainon, successeur*. 



OEUVRES 



r>E 



GUILLAUME DE MACHAUT 



PUBLIEES PAR 



Ernest HŒPFFNER 



TOME II 




VqtyjP V* 



PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET O 

RUE JACOB, 56 
M DCCCCXI 






Publication proposée à la Société le 3o mai 1906. 

Approuvée par le Conseil dans sa séance du 14 décembre 1906, 
sur le rapport d'une Commission composée de MM. Meyer, Raynaud 
et Thomas. 

Commissaire responsable : 

M. J. BÉDIER. 



INTRODUCTION 



I. — REMEDE DE FORTUNE 

Dans la plupart des manuscrits qui contiennent les 
œuvres de Guillaume de Machaut, le poème intitulé 
Remède de Fortune ' succède au Jugement dou Roy 
de Navarre 2 . Là où cette dernière œuvre fait défaut, 
il est placé directement après le Jugement dou Roy de 
Behaingne 3 . Et c'est bien là la place qui lui revient de 

i . C'est le titre que porte cet ouvrage dans tous les manus- 
crits, excepté E qui, seul, l'intitule VEscu bleu, de même qu'il 
nommera Livre des quatre oisiaus, le Dit de VAlerion et Livre 
de Morpheiïs, le Dit de la Fontaine amoureuse, et que le Juge- 
ment dou Roy de Behaingne s'appellera pour lui Le Livre du 
temps pascour. Ce n'est pas la seule singularité de ce manuscrit. 
Dans C la table seule donne Le confort de Fortune, d'une écri- 
ture assez récente; dans le corps du manuscrit, YExplicit dit 
très bien Remède de Fortune. 

2. C'est le cas dans les manuscrits AFMLIY. — Pour l'indica- 
tion des manuscrits voir t. 1 "', p. xliv. 

3. Dans CKJ. Remarquons cependant que C s'éloigne en gé- 
néral de l'ordre traditionnel des poèmes de Machaut, en plaçant 

T. II. a 



ë*îi 



II INTRODUCTION 

droit, car le Jugement dou Roy de Navarre, datant de 
l'année 1349, est d'une époque plus récente. La raison 
pour laquelle ce dernier poème a quitté la place qu'il 
devait occuper d'après l'ordre chronologique, a été 
exposée au tome I er , p. lxiv-lxvi. Par conséquent, le 
Remède de Fortune est le troisième dans la série des 
grands poèmes de Machaut. 

On ne trouve, malheureusement, dans l'ouvrage 
aucune indication qui permette de lui fixer une date 
même approximative. Mais dans une œuvre plus 
récente, le Confort d'ami, écrit en 1 357, Guillaume a ren- 
voyé à notre poème : Çniier en « Remède de Fortune », 
y dit-il à son seigneur, le roi de Navarre, lors de la 
captivité de ce dernier en 1 356-57 ( v - 22 48)- C'est donc 
avant cette date qu'il faut placer le Remède de Fortune. 
Un autre fait nous permet de remonter bien plus haut 
encore : Le Dit dou Lion qui suit généralement notre 
poème a probablement été écrit en 1 342 (voy. plus bas). 
Or, il est à peu près certain que dans les manuscrits 
les dits de Machaut se succèdent dans l'ordre chrono- 
logique. Par conséquent, le Remède de Fortune doit 
avoir été composé avant 1342. 

Cette question de la place qu'occupe ce poème dans 
l'ensemble des œuvres de Machaut prend une singu- 
lière importance, quand on le compare aux pièces 
qui le précèdent. Le Remède de Fortune constitue un 
progrès notable non seulement sur le Dit dou Vergier, 
œuvre de jeunesse presque sans originalité, mais encore 
sur le Jugement dou Roy de Behaingne, où les éléments 

le Dit dou Vergier à la suite du Dit de l'Alerion et en donnant 
ainsi à notre poème la deuxième place dans la série des dits de 
Guillaume. Seul, le manuscrit E s'écarte de nouveau de tous les 
autres, en faisant succéder le Livre de l'escu bleu au Dit dou 
Vergier, de môme qu'il intervertira la place du Confort d'ami et 
de la Fontaine amoureuse (Livre de Morpheus). Son témoignage 
n'est par conséquent d'aucune valeur. 



REMEDE DE FORTUNE III 

personnels n'ont encore qu'une part bien restreinte. 
Quant au poème si curieux et si original du Jugement 
dou Roy de Navarre, il n'a été écrit que quelques années 
après le Remède de Fortune. Cette œuvre reste donc 
dans l'ensemble des productions poétiques de notre 
auteur celle qui pour la première fois fait paraître son 
originalité propre, celle où enfin il semble avoir trouvé 
sa voie. Machaut ne serait certes pas un enfant de son 
siècle, s'il ne poursuivait pas dans ses dits un but di- 
dactique et ne faisait œuvre de moraliste, et ce travail 
revêt chez lui tout naturellement la forme de l'allégo- 
rie, comme chez ses prédécesseurs, chez ses contem- 
porains et chez ceux qui vinrent après lui. Mais — et 
c'est là l'invention originale de notre poète — il ne s'en 
tient pas uniquement au poème didactique et allégo- 
rique ; à cette partie de son œuvre, que lui-même aussi 
bien que ses lecteurs considéraient sans doute comme 
la partie la plus importante, il donne, dans chacun de 
ses dits, un cadre plein de vie et bien réel, cadre qu'il 
emprunte soit à son expérience personnelle, soit aux 
coutumes ou aux événements contemporains. Ce souci 
de la réalité dans la fiction poétique qui est, sans 
contredit, l'une des trouvailles les plus heureuses du 
poète et pour nous l'une des plus intéressantes, c'est 
à peine si on le trouve dans le Dit dou Vergier 1 ', 
il est un peu plus accusé dans le Jugement dou Roy 
de Bchaingne 2 ; ce n'est que dans le Jugement dou 
Roy de Navarre que nous l'avons vu s'épanouir le 
plus librement et produire ses plus heureux effets 3 . 
Mais, avant cette œuvre, nous le trouvons déjà nette- 
ment affirmé dans le Remède de Fortune qui au fond 
est un traité didactique sur Amour et Fortune, enca- 



r. Voy. T. I er , p. lvii-lix. 

2. Ibid., p. LXI-LXIH. 

3. Ibid., p. lxix-lxxii. 



IV INTRODUCTION 

dré dans le récit d'une aventure d'amour personnelle 
au poète. 

Après avoir énuméré dans une courte introduction 
(1-44) les douze règles que doit observer celui « qui 
vuet aucun art aprendre », le poète, passant immédia- 
tement à ses propres affaires, nous fait savoir quels 
étaient les maîtres chargés de son éducation : Amour et 
sa dame. L'un lui enseigne comment il pourra se rendre 
digne de l'amour de celle qu'il aime (45-166); les quali- 
tés, les paroles, le maintien de l'autre lui servent d'exem- 
ple et lui montrent les vertus qu'il devra s'efforcer d'ac- 
quérir lui-même (167-352). Mais, n'osant avouer ses 
sentiments de peur d'un refus, il se contente de les tra- 
duire en « ballades, rondeaux, virelais », voire même 
en lais, dont il nous communique un spécimen (353- 
680). 

Ce lai devient la cause de son infortune apparente. 
Un malin hasard veut qu'en la présence de l'auteur 
cette pièce tombe sous les yeux de la dame que le 
poète adorait en silence, et c'est lui-même qui est 
chargé d'en faire la lecture. Mais voici que la dame a 
la malencontreuse idée de chercher à savoir par lui 
quel en est l'auteur. Cruel dilemme! Se nommer, c'est 
avouer son amour et par là même risquer d'encourir ce 
refus qu'il redoute par-dessus tout. Mais déclarer ne 
rien en savoir, c'est mentir, grave offense envers celle 
qu'on aime. Guillaume perd la tête : il se sauve sans 
mot dire, en pleurant de douleur et de honte (681-770). 
Afin de se soustraire aux regards indiscrets, il se réfu- 
gie en un endroit isolé et écarté du monde, dans le 
Parc de Hesdin. Ici, se livrant à d'amères réflexions 
sur son sort, il compose une longue complainte dans 
laquelle il maudit d'abord l'inconstance et la cruauté de 
Fortune et accuse ensuite Amour, source de tous ses 
malheurs (771-1480). 

A peine a-t-il achevé ses lamentations, qu'un regard 



REMEDE DE FORTUNE V 

jeté autour de lui, lui fait voir à ses côtés une femme 
d'une beauté merveilleuse, sans doute quelque être sur- 
naturel. Sans peine l'inconnue devine la cause de sa 
tristesse, et aussitôt elle se prend à réfuter point par 
point les accusations que le poète vient de porter contre 
sa dame et contre Amour. Un point capital dans ses 
exhortations, c'est la description des armes des vrais 
amoureux qu'accompagne une explication allégorique. 
Un chant royal termine la première partie de son dis- 
cours (1481-2032). Guillaume ne demande pas mieux 
que de se laisser convaincre. Réconforté, il s'informe 
du nom de la belle inconnue : c'est Espérance qu'on 
l'appelle. Enhardi, il la prie alors de lui parler aussi 
de Fortune. La dame s'y prête volontiers et lui prouve 
que non seulement Fortune ne lui a pas été « amère », 
mais bien au contraire douce et bienveillante. Elle 
s'éloigne ensuite, après avoir chanté une baladele, lais- 
sant Guillaume plein d'espoir et de courage (2o33- 
2892). 

En chantant à son tour une ballade, il se met en 
route pour rejoindre celle qu'il adore. Une courte hési- 
tation l'arrête cependant au moment où il va l'appro- 
cher, et seuls les encouragements réitérés d'Espérance 
qu'il remercie dûment en une « prière », lui permettent 
d'arriver jusqu'à sa dame (2893-3348). Il la trouve dan- 
sant en joyeuse société, et invité par elle, il prend part 
à 1' « esbatement » et chante, son tour venu, une « chan- 
son baladée » (3349-3496). Puis, on rentre au château. 
La dame le prend alors à part; elle est intriguée de son 
attitude si bizarre et si inexplicable lors de la lecture du 
lai et elle en demande l'explication; il se décide en effet 
à tout lui confesser. La récompense ne se fait pas atten- 
dre : puisqu'Espérance le veut, la dame recevra Guil- 
laume comme « ami » (3497-3846). Machaut nous fait 
alors assister à une journée de la vie de château au 
xiv e siècle : messe, repas et amusements divers, jusqu'à 



VI INTRODUCTION 

l'heure de la séparation (3847-4018). Le poète est très 
aimablement congédié ; on procède même à un échange 
d'anneaux, sous le regard bienveillant d'Espérance sur- 
venue pour la circonstance. La joie inspire à Guillaume 
un « rondelet », qu'il entonne en s'éloignant (4019- 
41 14). 

Mais lorsqu'il revient, quelle déception! A peine si 
on lui accorde un regard indifférent. Le malheureux 
est au désespoir. La dame sait aussitôt le consoler d'une 
explication à peu près satisfaisante : sa froideur n'est 
qu'apparente, lui dit-elle, une attitude qu'elle se com- 
pose, afin de détourner les soupçons et de dépister les 
médisants, ces éternels ennemis des amants; et Guil- 
laume veut bien la croire, sans toutefois se montrer 
absolument convaincu (41 1 5-42 1 6). Après s'être nommé 
en un anagramme, il achève son poème par un hom- 
mage à Amour (4257-4298). 

Si brève qu'elle soit, cette analyse peut suffire pour 
faire voir clairement les deux éléments bien distincts 
que Guillaume a réunis dans ce même poème : les par- 
ties didactiques et la partie narrative. Cette dernière, en 
somme, se réduit à peu : la lecture du lai et la fuite du 
poète ; son retour; la journée passée avec sa dame jus- 
qu'à l'heure du congé; l'accueil indifférent qu'il trouve 
ensuite et l'explication qu'on lui en fournit, à peu 
près un millier de vers, à peine le quart du poème. 
C'est regrettable, car c'est là sans contredit pour nous 
la portion la plus vivante et la plus intéressante de 
cette œuvre. Le récit, simple et naturel, est conduit 
avec aisance; les dialogues, qui y occupent une place 
considérable, sont presque partout vifs, alertes et clairs ; 
les sentiments intimes, inspirés par les événements 
extérieurs, ont été finement analysés et témoignent 
d'une observation curieuse et pénétrante. Tout cela 
concourt à donner au lecteur l'impression d'un fait 
réel, comme d'une aventure personnelle que le poète 



REMEDE DE FORTUNE VII 

retracerait dans ses vers. Cette impression, l'auteur l'a 
encore accentuée, en émaillant son poème de nom- 
breux traits empruntés directement à la vie réelle, telle 
qu'il l'avait journellement sous les yeux. On trouve là 
de précieux renseignements sur une partie des coutu- 
mes et des moeurs de la vie féodale au xiv e siècle dont 
l'histoire de la civilisation pourra et devra tirer parti. 
C'est surtout la dernière portion du récit, qui, sous ce 
rapport, offre le plus grand intérêt (v. 3349 ss '• 

Ce sont d'abord quelques détails sur la danse à 
laquelle le poète, à son retour, trouve mêlée sa dame et 
où il prend lui-même une part active (3350,-3509). On 
danse en plein air, dans un parc à proximité du châ- 
teau, dames, chevaliers et pucelles et d'autres gens 
encore. A défaut d'instruments et de « ménestrels », les 
danseurs eux-mêmes accompagnaient la danse, en 
chantant à tour de rôle des « chansonnettes », par 
exemple un virelai que chante Guillaume, ou une autre 
chanson moins nettement définie, qui commence et 
finit avec un court refrain (soit donc encore un virelai, 
soit, plus probablement, un rondeau) qu'entonne une 
dame immédiatement après le poète. La danse consiste 
à se mouvoir en rond 2 , les danseurs se tenant par la 

i.Cela n'a pas échappé au premier éditeur de Machaut, Tarbé, 
qui, dans les extraits des œuvres de Machaut, a publié à peu 
près tout ce passage (les vers 3890-4018) avec quelques omis- 
sions et quelques fautes de lecture, sous le titre « Journée de ré- 
ception dans un château au xiv° siècle » (Œuvres de Machaut, 
p. 85 ss.). Les détails fournis par notre poète peuvent tantôt 
confirmer tantôt compléter les données tirées pour une époque 
un peu antérieure des chansons de geste par M. Zeller (Die 
tâglichenLebensgewohnheiten im altfran^ôsischen Karls-Epos,Aus- 
gaben und Abhandlungen 42) et des romans arturiens par Otto 
Mûller (Die tdglichen Lebensgewohnheiten in den altfran\. Artus- 
romanen, 188g). Voy. aussi Alvvin Schultz, Das hôfische Leben 
$ur Zeit der Minnesinger, 2 e éd. 1889. 

2. Cela ressort assez clairement des vers 3412-13 : la dame qui 
a vu venir le poète se trouve plus près de lui, après avoir fait 



VIII INTRODUCTION 

main. On reconnaît là très exactement les traits essentiels 
de la « carole » des xm e et xiv" siècles '. 

Plus tard, quand est venue l'heure de rentrer, 
dames et seigneurs s'en retournent au château en 
causant. Des « partures d'amours et de ses aventures » 
(3879-80), c'est-à-dire la discussion de sujets amou- 
reux, font, d'après Guillaume, les principaux frais de la 
conversation. On entend ensuite la messe en une cha- 
pelle peinte « d'or et des plus fines couleurs » (v. 3892- 
93). Aussitôt après, selon la coutume, un chambellan, 
d'un signal de trompette, donne Tordre de préparer le 
repas 2 . D'une manière bien vivante, comme nous ne 
l'avons rencontrée dans aucun autre texte du moyen 
âge, le poète nous fait assister au remue-ménage qui 
s'ensuit : on voit les serviteurs se précipiter vers les 
différents offices, la « paneterie », la « bouteillerie », la 
« cuisine », les « messagers et garçons d'étables » dresser 
« formes, tréteaux et tables », les « valets tranchants » 
faire leur toilette et s'occuper de leurs maîtres, tout 
cela avec force bousculades et à grand renfort de cris 
dans toutes les langues de la chrétienté. Les seigneurs, 
entre temps, ont enlevé le « corset », pour revêtir le 
« surcot ouvert 3 ». et on se retrouve dans la grande 



demi-tour. Donc, de vis-à-vis qu'elle devait être, elle s'est rappro- 
chée, après avoir parcouru la moitié du cercle des danseurs. 

1. La description de Machaut se rapproche et complète la scène 
connue décrite par Froissart dans la Prison amoureuse (v. 358 ss.). 
On y danse également la carole en se tenant par la main et en 
chantant, chacun à son tour, des virelais. Comp. aussi la descrip- 
tion de Jean Maillart dans le Comte d'Anjou (Hist. litt. de la 
France, xxxi, 335-6). Pour d'autres descriptions et citations, voy. 
Pfuhl, LJntersuchungen ùber die Rondeaux und Virelais (1887), 
p. 43 ss. et Jeanroy, Orig. de la poésie lyrique en France (2 e Ed., 
1904), p. 3go et 52b. 

2. C'est le signal bien connu des romans en vers du moyen 
âge qu'on appelait « corner l'eau » ; l'expression paraît au v. 3942 

3. Voy. YHist. de France de Lavisse, t. III 2, p. 33, note 1. 



REMEDE DE FORTUNE IX 

salle où a lieu le festin. A la fin du repas arrivent les 
musiciens, un orchestre complet dont Machaut énu- 
mère avec complaisance les divers instruments '. Au 
son de la musique on danse une « estampie 2 », puis, 
groupés par deux ou par trois, les convives se rendent 
dans une salle de jeu où ils passent leur temps à jouer 3 , 
à danser ou à chanter avec l'accompagnement de 
musiciens expérimentés 4 , jusqu'à ce qu'un chevalier 

i . Des énumérations de ce genre sont nombreuses dans les 
textes du moyen âge. Tout près de Machaut on a celle de Jean 
de Meun dans le Roman de la Rose (éd. F. Michel, II, 2201 3 ss.). 
Mais aucune n'est aussi complète que celle du Remède de For- 
tune. La variété d'instruments réunis en ce passage lui donnent 
une importance singulière pour l'histoire de la musique au xiv e 
siècle. Aussi le texte en a-t-il été signalé à différentes reprises. 
Roquefort notamment, dans son ouvrage sur YEtat de la poésie 
française dans les xn e et xm e siècles (i8o5), p. 104-131, en a 
tenté l'interprétation qui, à côté de remarques fort justes, con- 
tient et devait contenir des erreurs et des méprises. Sur plusieurs 
des instruments nommés dans ce passsage nous ne sommes 
d'ailleurs aujourd'hui pas mieux renseignés qu'on ne l'était du 
temps de Roquefort. Comp. E. Travers, Les instruments de 
musique au xiv e s. d'après G. de Machaut, Paris 1882 (commu- 
nication de M. Ludwig). 

2. Il faut rapprocher ces vers de Machaut du passage cité plus 
haut de la Prison amoureuse de Froissart qui, aux vers 354 ss -> 
distingue de même les « estampies » dansées aux sons de la 
musique, des « caroles » qu'on commence à danser, aussitôt que 
les ménestrels ont cessé de jouer. 

3. Parmi les jeux nommés par Machaut deux sont connus et 
souvent cités au moyen âge : le jeu d'échecs et le jeu de tables 
(une sorte de jeu de trictrac). Mais en plus il nomme le jeu de 
<■ parsons «.S'agit-il vraiment d'un jeu de ce nom dont nous n'en- 
tendons parler qu'ici ? Ou ce mot serait-il synonyme du terme 
de partures, employé au vers 3879 ? Machaut omet par contre le 
jeu des dés, très cultivé au moyen âge. 

4. On remarque l'expression « sciens en la viez et nouvele 
forge, » (v. 4000-4001), dont la dernière partie traduit certainement 
l'expression d' « ars nova » qui commence à paraître à cette 
époque, pour désigner le nouvel art musical dont Machaut tut 
l'un des principaux promoteurs. 



X INTRODUCTION 

vienne « hucher le vin et les épices » (v. 4009). On 
mange, on boit « de ce ver millet » que servent les 
écuyers, et enfin, l'après-midi étant venu sur ces entre- 
faites ', on prend congé de la maîtresse de maison. 

A côté de ce passage tout particulièrement intéressant 
on trouve, disséminés dans le corps de l'ouvrage, 
d'autres renseignements moins précis et moins détail- 
lés, mais non moins instructifs. C'est ainsi qu'on 
apprend que du temps de Guillaume, la société cour- 
toise connaissait et cultivait encore le jeu du « Roy qui 
ne ment » (v. 770), ce jeu qui à cette époque précisément 
semble même exercer une certaine influence sur la pro- 
duction poétique et littéraire 2 . Ailleurs, on accueille 
avec plaisir certains détails où l'auteur nous fait savoir 
la façon dont se répandaient au xiv e siècle les pièces 
lyriques nouvellement composées. Au dire du poète, 
elles circulaient comme pièces détachées non plus ora- 
lement, mais écrites, peut-être même avec la notation 
musicale, sans toutefois toujours porter le nom de l'au- 
teur; car la dame se fait lire le lai de Machaut qui est 
venu entre ses mains, mais elle en ignore l'origine 3 
(v. 688 ss.). 

Qu'on trouve des traits de ce genre, des descriptions 
aussi minutieuses et détaillées dans des œuvres pure- 
ment narratives de l'époque, ce fait n'a rien qui doive 
nous surprendre. Mais ils peuvent nous étonner dans 

1. C'est vers « nonne » (3 heures) qu'on s'en va, d'après 
Machaut, donc au moment où, en règle générale, commençait le 
second repas de la journée. Le vin et les épices marquaient ordi- 
nairement le moment de la séparation à l'heure du coucher. 

2. Voy. là-dessus notre étude Frage- und Antwortspiele in der 
fran\. Literatur des 14. Jahrhunderts dans la Zeitschr. fur 
roman. Philologie, xxxm (1909), 695-710. 

3. Il ne faudrait toutefois pas oublier que ce dernier trait était 
de la plus grande importance pour la suite du poème. Peut-être, 
n'est-ce donc qu'une fiction inventée par Guillaume pour les 
besoins de la cause. 



REMEDE DE FORTUNE XI 

un poème didactique et allégorique, comme Test le Re- 
mède de Fortune; car des détails de ce genre, quand ils 
paraissent dans des dits allégoriques, sont généralement 
transposés et mis au service de l'allégorie choisie par le 
poète. Ici, par contre, ils sont en quelque sorte des 
hors-d'œuvre indépendants du reste du poème, des épi- 
sodes qui n'ont aucune relation avec ce qui fait le fond 
de l'ouvrage. Il nous semble donc que Guillaume qui 
n'abandonne rien au hasard a certainement poursuivi 
quelque intention, en intercalant ces passages dans son 
oeuvre. Ce but ne peut être que celui-ci de donner 
précisément à sa fiction poétique un caractère de vérité 
et de réalité qui ne pouvait que la rendre plus intéres- 
sante pour son public. C'est pour cette même raison, 
qu'il se donne à lui-même le premier rôle dans le 
poème. L'aventure, telle qu'il la raconte, lui est-elle 
réellement arrivée? Nous pouvons en douter. On en 
verra les raisons plus tard. Mais en tout cas le poète a 
très habilement su donner au lecteur l'impression d'un 
fait véridique et absolument réel et il a par là réussi à 
rehausser et à augmenter l'intérêt qu'on pouvait prendre 
à cette œuvre '. 

Toutefois, si le récit de Machaut repose sur quelque 
aventure qui lui serait arrivée personnellement, cer- 
taines parties au moins en ont été arrangées et présen- 
tées d'une manière qui ne répondait sans doute plus à 
la stricte vérité. Ces modifications ont été dictées au 
poète par le souci qu'il avait d'instruire autant que 
d'amuser. Instruire, c'est même là le but principal que 
se propose Machaut dans le Remède de Fortune; il le 
fait clairement entendre dans les premiers vers du 

i. La question n'est pas sans importance. Elle se présente à 
l'occasion de presque tous les dits de Machaut, et l'on sait que 
pour le Voir Dit la question de savoir si l'œuvre est de pure in- 
vention ou si elle repose sur quelque fait réel, n'a pas encore été 
définitivement tranchée; elle ne le sera peut-être jamais. 



XII INTRODUCTION 

poème, et il dispose son récit de façon à en faire ressor- 
tir autant que possible les enseignements. C'est pour 
celte raison même qu'on peut douter de la réalité de 
l'aventure narrée dans cette œuvre. Ne l'aurait-il pas 
inventée de toutes pièces en vue môme de l'enseigne- 
ment qu'il se proposait d'y donner? On ne saurait don- 
ner à cette question une réponse précise, et c'est une 
appréciation toute personnelle, quand nous voyons 
ici, comme dans les œuvres postérieures du poète, 
un mélange de faits réels et de faits de pure inven- 
tion, dont la fusion habilement aménagée constitue 
un ensemble agréable et amusant. Peut-être Guil- 
laume a-t-il l'intention, comme cela se voit dans d'au- 
tres ouvrages analogues, de tracer à sa dame une ligne 
de conduite à suivre, en la faisant agir dans le poème, 
comme il voudrait qu'elle agît en réalité à son égard. Il 
y présente comme un fait accompli ce qui n'existe pour 
le moment que dans ses vœux et ses désirs. Il est par 
exemple possible, et fort probable même, que la scène 
où la dame accepte l'amour du poète et veut bien le 
recevoir comme « ami » (v. 3771-3846) soit de ce genre- 
là : ce qui n'est sans doute qu'un souhait du poète, il 
nous le donne comme chose réellement arrivée \ 

Mais, à côté du cas personnel, il y a aussi un intérêt 
plus haut et plus général. Machaut n'entend pas seule- 
ment indiquer à sa dame l'attitude qu'il voudrait lui 
voir prendre vis-à-vis de lui-même ; son ambition vise 
plus loin et c'est à tous ses contemporains et aux 
hommes en général que s'adressent ses leçons. Ce sont 
d'abord des théories de l'amour qu'il nous expose un 
peu partout dans son œuvre. On les trouve depuis le 

1. Ce qui peut nous confirmer dans cette supposition, c'est le 
fait que précisément ce discours de la dame est farci de proverbes 
et de sentences. Or c'est là toujours un signe évident de l'inten- 
tion didactique que poursuit le poète dans des passages de ce 
genre. 



REMEDE DE FORTUNE XIII 

commencement jusqu'à la fin du poème; elles sur- 
gissent toujours et se glissent partout, revêtant les 
formes les plus diverses : dictons, proverbes, sentences, 
exemplifications, longs développements ou même mises 
en action. 

La majeure partie de l'introduction (v. 49-352) est 
uniquement consacrée à ce sujet. Machaut y développe 
la théorie bien connue et chère aux poètes du moyen 
âge, de l'amour qui fait naître dans l'homme toutes les 
vertus sans lesquelles il ne saurait mériter l'amour de 
celle qu'il adore , et se prenant comme exemple, il 
démontre sur lui-même comment les nobles qualités de 
la dame aussi bien que ses paroles, ses recommanda- 
tions ou seulement son maintien réveillent en l'amant 
tous les bons instincts et deviennent pour lui un mo- 
dèle à suivre et un mobile à bien faire à son tour. Très 
habilement, Guillaume développe par la même occa- 
sion un autre thème non moins fréquent dans la poésie 
amoureuse : rémunération des qualités physiques et 
morales de celle à qui il a voué son amour. Enumérer 
ses vertus, parce qu'elles sont pour l'amant la cause de 
son perfectionnement, n'est-ce pas faire le portrait le 
plus élogieux de sa maîtresse? De cette façon, le poète 
varie assez adroitement et agréablement un sujet tradi- 
tionnel qui risquait fort de devenir d'une monotonie 
fastidieuse '. La profusion de sentences, de proverbes 



1. Les vers 107-125 méritent une mention particulière. Suivant 
un usage fréquent au moyen âge chaque vertu que nomme le 
poète est incarnée en un personnage biblique, mythologique et 
historique, depuis Abraham et Hector jusqu'à Godefroi de Bouil- 
lon, en passant par Salomon, Absalon, Job, Judith, Esther, So- 
crate et Alexandre. Or, on remarquera que dans le nombre figu- 
rent trois personnages qui font partie du groupe des Neuf Preux 
(Hector, Alexandre, Godefroid de Bouillon), groupement qui 
existait déjà, mais que Machaut ne semble pas encore connaître 
à cette époque. 



XIV INTRODUCTION 

et de dictons disséminés dans cette partie de son œuvre 
en font d'ailleurs de nouveau reconnaître la tendance 
didactique. 

Cet enseignement amoureux ' occupe surtout une 
place très large dans la partie centrale du poème. Guil- 
laume s'y ingénie à réfuter les accusations que les 
amoureux peuvent porter contre ce terrible dieu 
d'Amour qui est la source et la cause de tous leurs 
maux et de toutes leurs souffrances. Les griefs des 
amants, il les a formulés dans la seconde moitié de la 
grande Complainte par laquelle s'ouvre précisément 
cette partie de son œuvre. Excellent moyen d'ailleurs 
pour protester malgré tout de l'ardeur et de la sincérité 
des sentiments qu'il éprouve pour sa dame et traiter 
ainsi encore un nouveau thème d'amour. Dame Espé- 
rance alors répondra aux graves accusations du mal- 
heureux amant pour disculper brillamment l'Amour si 
injustement attaqué par le poète. Et d'abord, comment 
l'amant peut-il craindre de ne jamais recevoir la récom- 
pense qui lui est due? Mais le moindre don de la dame 
vaut plus que tout ce qu'il peut « desservir », et dût-il 
la servir, tant que durera « la monarchie de ce monde » 
(v. 1608 ss.). Et puis, du moment que toutes les vertus 
sont en elle, Pitié, Franchise et d'autres doivent bien 
se trouver dans le nombre, et elles lui feront certaine- 
ment obtenir ce qu'il désire (v. 1 67 1 ss.). Enfin, n'est-ce 
pas faire injure à la dame que de croire qu'elle n'ait pas 
reconnu dans l'attitude de l'amoureux timide tous les 
signes d'un profond et sincère amour (v. 1733 ss.) ? Et 
par la description de l'écu des loyaux amants et l'ingé- 
nieuse explication des couleurs héraldiques % dont 

1. Voy. au v. 1786 : Et pour ce chastoier te vueil, qu'on pourrait 
placer en tête du poème entier. 

2. La signification des différentes couleurs et des symboles 
qu'elles représentent avait déjà été expliquée d'une façon ana- 
logue avant Machaut, par exemple dans le « Roman de Fauvel » 



REMEDE DE FORTUNE XV 

Machaut nous semble être très fier, il énumère les traits 
caractéristiques des véritables amants '. La dernière 
consolation qu'il offre aux amants malheureux, c'est 
l'aide efficace et le soutien précieux d'Espérance, en 
quoi il développe encore un point important des théo- 
ries de l'Art d'amour (v. 2194 ss.). Le discours finit par 
une nouvelle recommandation aux amoureux, d'aimer 
loyalement 2 et d'attendre patiemment la récompense qui 
ne saurait leur manquer (v. 2797 ss.). 

Plus loin, c'est un essai de psychologie amoureuse : 
Guillaume décrit les sentiments divers et opposés que 
l'amant ressent tour à tour en présence de sa dame, et 
il s'efforce d'expliquer ce phénomène bizarre par une 
explication non moins étrange, à vrai dire (v. 3o53 ss.). 
La « prière » qui suit résume les conclusions de l'ensei- 
gnement d'Espérance : elle nous fait voir la confiance 
avec laquelle l'amant doit se soumettre aux volontés du 
dieu d'Amour et suivre ses lois sans murmurer et sans 



éd. Pey, Jahrbuch fur roman, nnd engl. Literatur, VII, 1866, 
320, v. 175-218); mais ce passage n'a certainement pas été uti- 
lisé par Machaut qui suit sans doute quelque tradition plus an- 
cienne. 

1. Dans le Dit dou Lyon Machaut a traité ce même sujet, en y 
ajoutant encore d'autres types d'amoureux. Ce fait vient appuyer 
notre opinion sur l'antériorité du Remède de Fortune. Si celui-ci 
avait été écrit après le Dit dou Lyon, Guillaume n'aurait certai- 
nement pas manqué de renvoyer à ce poème où il donne des dé- 
tails beaucoup plus précis et plus nombreux qu'ici, de même 
que dans le Cotifort d'ami il se contente d'un renvoi au Remède 
de Fortune. Dans le cas contraire, un renvoi était inutile. Il est 
bien possible que ce soit précisément ce passage de notre poème 
qui ait donné à l'auteur l'idée fondamentale de son Dit don Lyon. 

2. En faisant cette recommandation expresse de persévérer dans 
l'amour malgré tous ses déboires (v. 2797-2800), Machaut s'op- 
pose directement au Roman de la Rose, où Jean de Meun, par la 
bouche de Raison, conseille à l'amant de laisser sa « pensée foie 
Et le fol dieu qui si /' afole » (v. 7638-39). Il se pourrait que Ma- 
chaut ait songé à ce passage contre lequel il s'élèverait ici. 



XVI INTRODUCTION 

s'impatienter (v. 32o5). Enfin, pour conclure, Guil- 
laume, par son propre exemple, montre, non sans une 
pointe de malice, l'obéissance aveugle que l'amant doit 
à sa dame et la contenance qu'il prendra devant son 
indifférence ou réelle ou feinte (v. 4217 ss.J. 

On le voit, c'est bien un « Art d'amour » que Machaut 
a voulu écrire dans ce poème, ou tout au moins s'est-il 
proposé de développer certains points des théories émi- 
ses sur l'amour à son époque. Il avait déjà fait un essai 
de ce genre dans la première de ses œuvres, dans le Dit 
dou Vergier; mais là il avait servilement suivi les don- 
nées du Roman de la Rose. Dans le Remède de Fortune 
par contre, il a conquis son indépendance et il pré- 
sente d'une manière personnelle et assez originale les 
vieux thèmes amoureux, si souvent déjà traités avant lui, 
mais dont les contemporains, semble-t-il, ne pouvaient 
se rassasier. 

Si large que soit la place accordée à ce sujet, ce n'est 
cependant pas lui qui, dans notre poème, tient le rôle 
principal. Ce que Machaut se propose de dire en pre- 
mière ligne, le titre de l'ouvrage nous l'indique : après 
tant d'autres, Guillaume veut essayer à son tour d'ex- 
pliquer la fonction étrange, troublante et inquiétante de 
« dame Fortune » et énoncer les moyens qui permettent 
de supporter les coups dont elle se plaît à frapper les 
humains. Quelques dizaines d'années après le Remède 
de Fortune, l'auteur anonyme des Règles de seconde 
rhétorique fait remarquer à propos de Fortune, que 
« pluseurs poètes ont close sur cestc matière, pour ce 
que tousjours ara son cours » '. Et en effet, les poèmes 
et les traités relatifs à ce sujet pullulent littéralement, 
surtout depuis la fin du xin e siècle, dans la littérature 
française parmi les contemporains plus ou moins rap- 
prochés de Machaut. 

1. E. Langlois, Recueils d'Arts de seconde rhétorique, p. 40. 



REMEDE DE FORTUNE XVII 

C'est ainsi que la chute foudroyante de Pierre de la 
Broce, le favori du roi Philippe le Hardi, qui fut pendu 
en juin 1278 ', donne au trouvère Jean Moniot de Paris 
l'occasion d'écrire son Ditelet de Fortune 2 , et que le 
même événement inspire, à la même époque, à quelque 
poète anonyme un Dialogue entre Fortune et Pierre de 
la Broche par devant dame Raison ; . Certains arguments 
qui paraissent là se retrouveront sous la plume de 
Machaut, sans qu'il soit toutefois nécessaire d'admettre 
que celui-ci soit allé les chercher ici ; il est douteux 
même qu'il ait seulement connu ces productions éphé- 
mères. Mais il se souvenait certainement du passage 
du Roman de la Rose où Jean de Meun, bientôt après 
avoir pris la plume de la main de Guillaume de Lorris, 
consacre une vaste digression à Fortune, dont il 
démontre, à l'aide d'exemples tirés de l'histoire ancienne 
et contemporaine, l'inconstance et l'injustice, et dont il 
décrit longuement le lieu de résidence redoutable 
et merveilleux ''. Il connaissait probablement aussi le 
Roman de Fauvel dont le deuxième livre (de 1 3 14) est 
en première ligne consacré à cette même étude du rôle 
que dame Fortune, selon la volonté divine, doit remplir 
dans l'humanité et dont l'auteur, Gervais du Bus, pour- 
suit, par conséquent longtemps avant Machaut, le même 
but que celui-ci '. Ensuite ce sont les Dits de Fortune 

1. Ch.-V. Langlois, dans Y Histoire de France de Lavisse, III, 2 
(1901), p. 104-106. 

2. Jubinal, Nouv. Recueil de contes etc., I (i83g), p. 195-198; 
A. Dinaux, Trouvères artésiens, III (1843), p. 334 ss. 

3. Edité par Monmerqué et Michel, dans le Théâtre français au 
moyen âge (1839), p. 208-21 5. 

4. Ed. F. Michel, I (1864), p. 160-229. D'après certains vers du 
Dialogue, l'auteur de celui-ci paraît déjà avoir connu l'œuvre de 
Jean de Meun qui lui serait donc antérieure. Il semble même y 
faire une allusion directe. 

5. Dans la seule édition imprimée de ce poème, celle de Pey 
{Jahrbuch fUr rotnanische und englisclie Litcratitr, VIII, 1866, 

T. II. b 



XVIII INTRODUCTION 

de Jean de Condé ' et de Watriquet de Couvin 2 , 
auxquels nous ne pouvons attribuer une date précise, 
mais qui d'après l'activité poétique de leurs auteurs : 
sont certainement antérieurs au poème de Guil- 
laume 4 . 

Comme tous ceux-ci, ses prédécesseurs et ses contem- 
porains, Machaut, à son tour, écrit un traité philoso- 
phique et moral sur Fortune. Le sujet paraît lui avoir 
tenu tout particulièrement à cœur, car on le verra 
encore revenir là-dessus à différentes reprises, notam- 
ment dans le Voir Dit où il lui consacrera une ingé- 
nieuse digression fort appréciée à l'époque du poète \ 
Il ne semble pas qu'il ait puisé dans les œuvres fran- 
çaises qui avaient précédé la sienne. Quand il y a des 
rencontres avec celles-ci, elles sont sans doute pure- 
ment fortuites, causées tantôt par l'emploi de rimes 
pareilles, tantôt par la répétition de certains lieux com- 
muns qui se trouvent un peu partout et qui ne sauraient 
suffire pour établir quelque filiation directe entre le 



p. 3i6 ss. et 337 ss.), cette partie du roman manque; l'édition ne 
contient que le commencement du deuxième livre. Celui-ci est 
accessible aujourd'hui dans la reproduction photographique du 
ms. fr. 146 de la Bibliothèque nationale par P. Aubry (1907). 

1. Ed. Scheler, Dits et contes de Baudouin de Condé et de son 
fils Jean de Condé, III (1867), P- «5i-i56. 

2. Ed. Scheler, 1868, p. 73-75. 

3. Jean de Condé, 1314-1340; Watriquet, 1 3 ig- 1 829, d'après le 
Grundriss de Grôber, II, 1, p. 843 et 85 1. 

4. Un Liber Fortunae (inédit), de 1 345, d'après le Catalogue 
général des manuscrits, fr. 12460, [Âne. suppl. franc. II 1891, 
p. 532), est un peu plus récent que le Remède de Fortune. Rap- 
pelons qu'à la même époque, de 1 358 à 1 366, Pétrarque composa 
ses Remédia utriusque Fortunae, évidemment sans connaître 
l'œuvre de Machaut. 

5. Nous tirons cette conclusion du fait que les manuscrits K et 
J reproduisent précisément ce passage du Voir Dit, le seul qu'ils 
présentent de l'œuvre entière. C'est donc que cet épisode a dû être 
apprécié tout particulièrement. 



REMEDE DE FORTUNE XIX 

poème de Guillaume et ceux qui le précèdent '. Même 
le Roman de la Rose n'a pas été utilisé dans cette par- 
tie du poème : quoique traitant le même sujet, les 
questions sur lesquelles disserte Jean de Meun sont 
bien différentes de celles qui sont exposées dans le 
Remède de Fortune 2 . En dernier lieu les points de 
contact que peut présenter ce poème avec les ouvrages 
français antérieurs s'expliquent encore par cela qu'ils 
remontent tous, les uns directement, les autres indi- 
rectement, à la même source, le célèbre traité de 
Boèce, De consolatione Philosophiae. C'est laque s'ins- 
pirent les poètes et les moralistes qui se proposent d'en- 
tretenir leur public des désastres causés par Fortune et 
de lui apprendre à supporter ses coups redoutables. 
Jean de Meun renvoie à « Boëce de Confort » dans le 
Roman de la Rose, en souhaitant que quelqu'un en entre- 



i. Si par exemple la troisième strophe du poème de Watriquet 
offre quelque ressemblance avec la première strophe de la Com- 
plainte du Remède de Fortune, cela n'est dû qu'à cette circons- 
tance que les deux strophes riment en -ourne et cette rime est 
donnée tout naturellement par le verbe tourner, l'une des fonc- 
tions principales de Fortune. Ou encore la roe de Fortune, 
entraînant après elle des rimes telles que moe, boe, etc., établit un 
air de ressemblance entre la douzième strophe du Dialogue de 
Pierre de la Broche avec la dizième strophe de la Complainte . 
Quant aux lieux communs, ce sont les plaintes sur l'inconstance 
de Fortune, sa « mutacion soudeinne », sa « trahison »,sa faus- 
seté qui « oint » et « point » etc. 

2. Nous avons fait remarquer plus haut (p. xv, n. 3) que Guil- 
laume, en recommandant d'aimer malgré tout, fait une opposi- 
tion directe aux recommandations que Jean de Meun fait entendre 
aux amoureux par la bouche de Raison. Le ton même du pas- 
sage en question (v. 2797-2803) nous fait croire que Machaut 
avait vraiment en vue les vers du Roman de la Rose et qu'il les 
combat en effet, sans toutefois en faire expressément mention. 
Cela prouverait, ce qui était admissible a priori, qu'il se souve- 
nait de cette partie de l'œuvre de Jean de Meun, lorsqu'il écrivit 
le Remède de Fortune. 



XX 



INTRODUCTION 



prenne la traduction '. Gervais du Bus, dans le Roman 
de Fanvel, raconte brièvement l'histoire du philo- 
sophe et donne un compte rendu succinct de son 
traité 2 . Guillaume de Machaut lui-même, dans la 
Complainte, rappelle expressément les recommanda- 
tions de Boèce (v. 982). Il oublie par exemple de nous 
dire combien il doit au philosophe romain : toute la 
partie consacrée à Fortune est, non pas une traduction, 
mais une adaptation plus ou moins libre de plusieurs, 
chapitres choisis du traité latin. Pour la première fois 
nous observons chez Guillaume ce procédé, dont plus 
tard il usera encore souvent, de donner, intercalés 



1. Roman de la Rose [éd. F. Michel), v. 5757-61 : 

Ce puet l'en bien des clers enquerre 
Qui BoÊce de Confort lisent 
Et les sentences qui la gisent, 
Dont grans biens as gens laiz feroit 
Qui bien le lor translateroit. 

2. Ce passage ne figurant pas dans l'édition de Pey, nous 
croyons utile de le donner d'après le manuscrit français 146 de 
la Bibliothèque nationale (f° 20 v°-2i r°) : 



De Boëce bien me souvient 

Qui fu homme de bonne vie 

Et mestre de philosophie. 

Tant fu loial, sage et preudomme 

Que les empereeurs de Romme 

Entre touz sages le crëoient 

Et amoient et honnouroient. 

Mes par la traytresse envie 

Qui touz les jours se monteplie 

Boëce fu a tort tray, 

Si que de son estât chay, 

Et ma roe jus le porta, 

Si que trop se desconforta. 

Mes la bêle philo[so]phie 

Qui l'amoit ne le lessa mie, 

Ains le conforta doucement, 

Et si moustra moult clerement 

Ce que je sui et que sai fere, 

Et pourquoi sui douce et amere, 

Et li dist que pour mon ayr 



Ne se doit nul sage esbahir. 
Adont Boëce en sa pouverte 
Comment (/. Connut) se je sui 
[jaune ou verte ; 
Car quant les grans honneurs avoit, 
De moi nouveles ne savoit, 
Mes quant meschief li ala près, 
Lors me couvint (/. connut), et fu 
[après 
En sa tribulacion fort, 
Et fist Boecc de son Confort 
Un livre qui ceus reconforte 
Que ma roe en tristece porte. 
Ainsi par l'cssample Boëce 
Je t'ai assez desclare' ce 
Que maint sage et de bon afere 
Est moult souvent en grant misère 
Et en meschief, c'est chose aperte, 
Sanz sa coupe et sanz sa déserte. 



REMEDE DE FORTUNE XXI 

dans -ses poèmes, des remaniements assez libres de 
textes appartenant à la littérature de l'antiquité. 

C'est de très près que Machaut a suivi son modèle. Il 
ne se contente pas de lui emprunter ses observations et 
ses remarques sur l'essence et les effets de Fortune, il 
va jusqu'à reproduire assez exactement le cadre même 
dans lequel Boèce avait placé son traité. L'imita- 
tion commence à l'endroit où le poète nous dit être 
arrivé au Parc-de-Hesdin, c'est-à-dire au moment même 
où le récit de l'aventure personnelle va s'arrêter pour 
quelque temps et céder la place à la fiction allégorique. 
Ce nouveau chapitre commence par la longue Com- 
plainte qui contient les griefs de l'auteur contre Fortune 
et Amour. C'est là déjà une première analogie avec 
l'œuvre de Boèce : celle-ci débute par une courte pièce 
en vers contenant les plaintes du poète. La ressemblance, 
pour le moment, en reste là et se borne à cette idée 
générale; car, pour ce qui est du contenu, les lamenta- 
tions du philosophe latin n'ont de commun avec la 
complainte du poète français que l'idée fondamentale, 
les plaintes sur l'inconstance et les revers de Fortune ; 
dans le détail, ils diffèrent considérablement l'un de 
l'autre '. 

Leur complainte achevée, les deux poètes surpris 
aperçoivent tout à coup auprès d'eux une femme d'une 
beauté remarquable, d'essence surhumaine; chez 

i . On pourrait admettre que le mélange de pièces lyriques au 
récit même, comme le Remède de Fortune nous le présente pour 
la première fois dans les œuvres de Machaut, est également dû 
à l'influence de la Consolation de Boèce où des pièces en vers de 
caractère lyrique alternent régulièrement avec des parties de 
récit ou de dissertation philosophique en prose, et où les pièces 
chantées ne restent pas sans influence sur l'action et la mise en 
scène (voy. plus bas). Mais la poésie française connaissait et pra- 
tiquait ce mélange depuis longtemps déjà, et c'est plutôt elle 
qui a fourni à Guillaume un modèle pour la forme extérieure 
qu'il a donnée à son poème. 



XXII INTRODUCTION 

Boèce, c'est Philosophie, Espérance chez Machaut. 
Pleine de sollicitude, elle se penche vers ces malheu- 
reux, chasse les nuages qui obscurcissent leurs pensées 
et, comme le médecin, essaie de déterminer la maladie 
dont ils souffrent, afin de les réconforter et de les gué- 
rir. A cette fin, elle entame la discussion avec eux, 
posant des questions, exigeant des réponses et pesant 
la valeur de leurs arguments. Il va de soi que ce sont 
finalement ses raisonnements qui l'emportent, et en 
quittant ses interlocuteurs, elle les laisse consolés, ré- 
confortés, pleins de courage et d'espoir. Ou encore elle 
entonne des chants que les poètes écoutent avidement et 
dont la douceur calme leur chagrin : B. III i Pr. 
« Jam cantum illa finiverat, cum me audiendi avidum 
stupentemque arrectis adhuc auribus carminis mul- 
cedo defixerat ». De même Espérance chante à deux 
reprises des ballades dont le chant « plaisant et sade » 
remplit Guillaume d'une douce joie. Machaut a donc 
exactement reproduit, en partie jusque dans les détails ', 
les données que lui fournissait Boèce, pour en faire le 
cadre du principal épisode de son poème, la discussion 
sur Fortune. Seulement, il use librement des éléments 
qu'il emprunte à son modèle, les transposant à son 
gré, les modifiant selon les besoins de sa cause, les 
amplifiant ou laissant de côté ce qui ne pouvait lui 
être utile et ajoutant par contre, quand bon lui sem- 

i. Chez Boèce par exemple l'apparition est telle, ut nullo modo 
nostrae crederetur aetatis (I i Pr.); pour Machaut, il lui parut 
que ce n'était créature humeinne... ne qu'elle fust mondeinnc 
(i5i3-I4). — Boèce attend en silence (tacitus), ce que l'étrange et 
inconnue visiteuse va faire ou dire (I i Pr.) ; Machaut nulle riens 
ne li disoit (ib6-j). — Comme le médecin, Philosophie ausculte 
son malade : ammovit pectori meo leniter manum (I 2 Pr.); de 
même elle tâte le pouls de Guillaume : Et si me prist par la 
main destre De la sienne blanche et polie Pour mieus savoir ma 
maladie. Il serait facile d'augmenter encore le nombre de rap- 
prochements pareils. 



REMEDE DE FORTUNE XXIII 

blait. Il est évident qu'il ne tient aucun compte de 
tout ce qui ne concerne que la situation personnelle 
de Boèce, et que, d'un autre côté, il modifie ses em- 
prunts de façon à les adapter aux circonstances dans 
lesquelles il s'était placé lui-même. C'est ainsi qu'il est 
amené à opérer ce changement radical, de substituer 
au personnage principal de Boèce, la Philosophie, sa 
personnification d'Espérance, consolatrice bien plus 
appropriée aux maux d'amour dont il prétendait souf- 
frir. C'est en effet Espérance qui, dans les théories de 
l'amour courtois, soutient et réconforte l'amant malheu- 
reux : « Espérance confort li livre », nous enseigne le 
Roman de la Rose', ou encore : « Espérance par soffrir 
vaint » \ L'introduction de ce personnage, pour con- 
soler le malheureux amant qu'était le poète, était donc 
tout indiquée. La conséquence de cette substitution 
était que la longue description du personnage allégo- 
rique de Boèce a été supprimée par Guillaume qui ne 
nous dit rien sur l'apparence extérieure de sa consola- 
trice. 

Remplacer Philosophie par Espérance, c'était aussi 
moderniser le modèle antique, substituer des concep- 
tions plus neuves à celles de l'antiquité. C'est sans doute 
pour la même raison que Guillaume laisse de côté toute 
la scène imaginée par Boèce, où Philosophie chasse 
hors de la présence de son disciple les Muses larmoyan- 
tes et éplorées qui lui ont inspiré son chant plaintif. 

Par contre, la comparaison d'Espérance avec le méde- 
cin procédant à l'opération de la cataracte, comparaison 
que Boèce ne donne pas, est certainement prise d'un fait 
familier aux contemporains de Machaut, et c'est encore 
une invention personnelle de celui-ci que la façon dont 



i. Roman de la Rose (éd. F. Michel), v. 2627. Voy. le vers 2 1 5 1 
de notre poème : Je sui li confors des amans. 
2. Ibid., v. 263g. Voy. Remède, v. 1888 : Qui suejfre il veint. 



XXIV INTRODUCTION 

sa consolatrice découvre la maladie dont il souffre, en 
examinant tout particulièrement « la veine qui vient du 
coeur » (i58o). Ces quelques traits suffisent pour faire 
voir avec quelle liberté Guillaume de Machaut usait du 
modèle dont il s'inspirait et dans quel sens il y intro- 
duisait des modifications appropriées à son sujet parti- 
culier et à Tépoque où et pour laquelle il écrivait. 

L'examen du contenu même de sa discussion sur 
Fortune aboutit à un résultat absolument identique; 
presque tous ses arguments pour ou contre Fortune, 
Machaut les emprunte au traité de Boèce. Mais il 
change librement la suite des idées, leur donne une 
forme qui lui paraît sans doute plus appropriée au but 
qu'il veut atteindre, y ajoute parfois du sien et retranche 
tout ce qui ne lui semble pas rentrer dans le cadre de 
sa démonstration et ce qu'il ne juge pas nécessaire aux 
besoins de sa cause. Il se borne forcément aux cha- 
pitres que Boèce dans sa dissertation a consacrés à 
Fortune, ce qui n'occupe dans l'ensemble de l'œuvre 
qu'une place restreinte l , et môme là encore il choisit 
et ne prend que ce qui peut se rapporter à la situation 
spéciale dans laquelle il s'est placé lui-même, c'est- 
à-dire à son infortune en amour. 

C'est avant tout dans le discours par lequel Espé- 
rance, sur la demande du malheureux amant, défend et 
disculpe Fortune, la pièce de résistance du poème 
entier (v. 2379 ss.), que Machaut suit de près le texte 
même de Boèce : il commence par lui emprunter l'image 
du double visage de Fortune. Le texte latin ne donne 
qu'une courte indication : « Deprehendisti caeci numinis 
ambiguos vultus » (II 1 Pr.), complétée par cet autre 

1 . Ses principaux emprunts sont faits aux premiers chapitres 
du second livre (surtout II, 1, 2, 4); le premier livre, dans son 
début, fournit le cadre de l'épisode; les autres chapitres des 
deux premiers livres et quelques rares passages du troisième 
ont encore été utilisés. 



REMEDE DE FORTUNE XXV 

passage : « Nunc te primum liventi oculo praestrinxit » 
(II, 3 Pr.). De cette brève indication, Machaut a fait 
naître la longue description de Fortune aux deux visages 
qui inaugure le discours d'Espérance. Ensuite c'est, 
dans la forme (le dialogue où la dame questionne et 
discute les courtes réponses de l'amant) comme pour 
les idées, une reproduction assez exacte de certains 
chapitres de Boèce, mais encore traités librement et 
arrangés d'après les idées personnelles du poète. Ainsi 
Machaut commence par démontrer que les biens de 
Fortune, sujets à des variations subites et pleins d'in- 
constance, ne sauraient donner le vrai bonheur. Or 
cette démonstration se rattache étroitement au texte 
du traité latin ', mais ici elle se place à la suite d'autres 
raisonnements qui chez Machaut, au contraire, vont sui- 
vre. Après d'autres emprunts faits au même chapitre où 
le poète avec les mêmes arguments que Boèce recom- 
mande comme remède principal la patience et la « Souffi- 
sance » 2 il va être l'avocat, comme Boèce, de cette For- 
tune si injustement accusée et prouver qu'en changeant 
sans cesse elle ne fait que son devoir. Dans ce but, il 
reprend de nouveau des arguments de Boèce (II i Pr.), 
mais que celui-ci avait autrement disposés. 

Les passages qui sont directement traduits du texte 
latin sont nombreux. Fortune change et varie sans 
cesse : 

Hi semper eius mores sunt, ista C'est ses estas, c'est sa nature, 
natura, B II. i Pr. Ce sont ses meurs, c'est sa 

[droiture (2541-2), 

Servavit circa te propriam po- Comment que sa mobilité 
tius in ipsa sui mobilitate En mouvant soit estableté 
constantiam (ibid). (2539-40). 

1. II 4 Pr. : « Si beatitudo est summum naturae bonum ratione 
degentis » (voy. la traduction presque littérale aux vers 2467 ss.). 

2. Beata sors omnis est aequanimitate tolerantis = 2489-90; 
Quis est ille tam félix, etc. = 2487 ss. 



XXVI 



INTRODUCTION 



Ou encore : qui se fie à Fortune, doit obéir à ses 
lois, comme le bateau aux vents : 



Si ventis vêla committeres, non Se tu estens au vent ton voile... 

quo voluntas peteret, sed quo Tu scez bien que ta nef ira 

flatus impellerent, promove- La ou li vens la conduira 
res' (ibid.). (2577-80). 



Ou bien ce sont les arguments du deuxième chapitre 
du II* livre de Boèce que Guillaume reproduit presque 
textuellement : On se plaint de Fortune; mais on 
oublie ou ignore le bien qu'elle nous fait, en nous 
accordant ses dons dès l'heure de la naissance : 



Cum te matris utero natura 
produxit, nudum rébus omni- 
bus inopemque suscepi, meis 
opibus fovi et.... favore prona 
indulgentius educavi, om- 
nium quae mei juris sunt, 
affluentia et splendorc cir- 
cumdedi (II 2 Pr.). 



Quid igitur ingemescis? (ibid.). 

Jus est mari nunc strato ae- 
quore blandiri, nunc procel- 
lis ac fluctibus inhorrescere 
[ibid). 



.. Qu'a l'issir dou ventre ta 

[mère... 
[Car] de tous biens estoies nus, 
Et elle te prist erraument 
Et t'alaita diligenment 
De son lait, c'est de ses ri- 
chesses... 
El te fu norrisse et maistresse, 
Favorable admenisteresse 
De la gloire, t'environna 
De tous les biens ou raison a, 
C'est des biens qui sont de son 
[droit (26i3 ss.). 
Et tu t'en plains? (2628) 
Tu vois la mer quoie et pai- 
sible 
Aucune fois, et puis horrible 
La vois et pleinne de tour- 
[ment... (2663 ss.). 



Mais il ajoute à ce chapitre des souvenirs d'autres 
passages qu'il juge plus appropriés à l'endroit où il 
les place : c'est le quatrième chapitre du II e livre 
qui lui fournit cet argument qu'au moins Fortune a 



REMEDE DE FORTUNE XXVII 

laissé au malheureux ce qu'il a de plus précieux, la 
vie : 

Cum igitur praecipua sit mor- [... Elle t'a laissié] 
talibus vitae cura retinendae ..ce qu'aimmes plus et desires, 
(II 4 Pr.). C'est la vie dont tu yes sires 

(2685-88). 

Ou il intercale une pensée trouvée au premier cha- 
pitre, à savoir que la bonne Fortune annonce les 
malheurs à venir : 

Quid est aliud fugax (se. For- Et aussi je t'apreng et moustre 

tuna) quam futurae quod- Que proprement Fortune est 
dam calamitatis indicium [moustre 

(II i Pr.). De maleûrté a venir (2705-7). 

C'est là encore qu'il a puisé la maxime qui dit que 

... En tout ce que tu proposes Neque enim quod ante oculos 
Doisresgarder la fin des choses situm est, suffecerit intueri : 

(2717-18). rerum exitus prudentia me- 

titur (II 1 Pr.), 

pour revenir ensuite au deuxième chapitre par la des- 
cription de l'insatiabilité de la convoitise humaine 
(Boèce II 2 Metr.) à laquelle il oppose la « souffis- 
sance » de Nature [Je ne di mie que Nature De po de 
chose n'ait asse^ 2754-55) dont parle Boèce au cinquième 
chapitre du II e livre (paucis enim minimisque natura 
contenta est). 

Enfin, la conclusion de la démonstration d'Espé- 
rance s'inspire de quelques passages du III e livre. 
Revenant à sa définition de la beatitudo, Boèce démontre 
que rien de ce que les hommes ont l'habitude de comp- 
ter parmi les biens humains, opes, honores, gloriam, 
voluptatem (III 2 Pr.) ne peut être le vrai bonheur qui 



XXVIII INTRODUCTION 

cependant les contient tous. Sans suivre sa source dans 
ses hautes spéculations métaphysiques, Machaut se 
contente d'indiquer les voies qui mènent à « Bon- 
neiirté » : ce sont Souffissance et Patience, dont Boèce 
avait déjà parlé au II e livre. Or, possédant cette « Bon- 
« neiirté, ce bien suprême, on possède par là même 

« Gloire, Délit et Révérence, 

« Puissance, Honneur et Souffîsance » (2789-90); 

ce qui répond à peu près exactement à cette assertion 
de Boèce : Vera est et perfecta félicitas quae sufficien- 
tem patentent rêver endum célèbrent laetumque perficiat 
(III 9 Pr.). Et de même que Boèce finit par trouver en 
Dieu le souverain bien ' , de même Guillaume termine 
sa démonstration en déclarant que c'est de Dieu, « dou 
maistre premerain Qui est fin et commencement» etc. 
(2792 ss.), que vient le véritable bonheur. 

C'est à la même source qu'il emprunte une dernière 
réflexion ; il recommande au malheureux amant de per- 
sévérer dans l'amour malgré tous ses déboires, car 

Amy vray ne sont pas en compte 
Des biens Fortune, qui bien compte, 
Mais entre les biens de vertu (2801 -3). 

Or Boèce avait précisément démontré que c'était l'un 
des avantages de la mauvaise fortune, de montrer à 
l'homme quels sont ses vrais amis qui lui restent fidèles 
dans le malheur : pretiosissimum divitiarum genus est 
amicos invenisti (118 Pr.) \ 

On voit donc que notamment le discours tout entier 
de dame Espérance sur Fortune — c'est-à-dire le véri- 

1. Veram beatitutinem in summa deo sitam esse necesse est, 

in, 10. 

2. C'est sur ce point que Jean de Meun avait surtout insisté 
dans le Roman de la Rose. 



REMEDE DE FORNUNE XXIX 

table « Remède de Fortune » (vers 2403-28161 — est 
complètement inspiré des chapitres de la Consolation 
de Boèce où celui-ci disserte sur ce même sujet, les 
effets et l'essence de Fortune. Les idées principales 
émises par Guillaume se trouvent dans l'œuvre latine ; 
l'ordre et la succession des idées sont à peu près con- 
servés, à part quelques transpositions sans grande 
importance; certaines comparaisons sont soigneuse- 
ment reproduites, certains passages presque littérale- 
ment traduits; la manière d'argumenter et le fond des 
raisonnements restent les mêmes. Il n'y a jusqu'à la 
forme qui n'en soit pareille : la discussion sous forme de 
dialogue où la dame soutire à son interlocuteur les brè- 
ves réponses dont elle a besoin pour appuyer ses longs 
raisonnements. Il ne saurait donc subsister aucun 
doute à cet égard : dans la partie du Remède de Fortune 
qui contient les explications qu'Espérance donne sur 
Fortune et qui forme la partie centrale de l'œuvre 
entière, Guillaume suit de très près le traité de Boèce de 
la Consolation de Philosophie . Toutefois, il y ajoute 
aussi du sien, développant par moments avec plus 
d'ampleur ce que sa source n'avait que brièvement 
indiqué, ajoutant ici une nouvelle image, là un raison- 
nement personnel, et choisissant judicieusement ce qui, 
dans le traité de Boèce, lui semblait le plus approprié à 
son but. Ce n'est donc point une traduction ni une 
imitation servile qu'il nous en donne, mais une para- 
phrase raisonnée et d'un caractère personnel, malgré 
l'imitation évidente du modèle latin. 

On peut se demander si Guillaume dans son adap- 
tation a directement suivi l'original latin ou s'il ne s'est 
pas plutôt servi de l'une ou l'autre des traductions 
françaises qui en existaient déjà de son temps. A priori 
il n'y a pas de raison pour admettre que Machaut ne 
soit pas remonté jusqu'au texte latin : il connaissait 
cette langue et était à même de comprendre le traité de 



XXX INTRODUCTION 

Boècc dans l'original; il avait certainement dû lire cet 
ouvrage, très répandu dans les écoles, durant ses années 
d'études. Et, en effet, la comparaison du Remède de 
Fortune avec les traductions de Boèce qui nous sont 
conservées confirme cette supposition. Machaut n'a 
sans doute pas connu le Roman de philosophie de 
Simund de Freine '. Cette première adaptation faite en 
Angleterre était alors ignorée en France ; autrement 
Jean de Meun n'aurait pu regretter dans le Roman de 
la Rose l'absence d'une traduction de l'œuvre de Boèce. 
En tout cas, le poème de Guillaume contient plusieurs 
passages de la Consolation que le traducteur n'avait 
pas reproduits, et que notre poète n'aurait donc pas pu 
trouver ici \ 

La traduction en prose, attribuée à Jean de Meun, 
que je n'ai malheureusement pas pu consulter, ne paraît 
pas non plus avoir été la source de Machaut; cette 
version n'était certainement pas très répandue, puis- 
qu'on n'en connaît que très peu de manuscrits. Quant 
à l'autre, attribuée au même auteur et rédigée en 
vers et en prose et qui, d'après le nombre des manus- 



i. Voy. Les Œuvres de Simund de Freine., éd. par J. E. Matzke 
(1909), pour la Société des Anciens textes français. 

2. Notons cependant quelques ressemblances assez frappantes 
entre les vers de Simund et de Guillaume : 

Sim. 25i-52 : Et fet chascun mal et Guill. 919-20 : Et leplusjoieus mat 

[murne. [et mourne 

Fait en po d'eure. 

« 863-64 : Aussi di des duns « 2737-38: Que tu ne prises une 

[Fortune : [prune 

Tu; ne valent une Désormais les biens 

[prune. [de Fortune. 

Ces ressemblances, si curieuses qu'elles soient, peuvent être 
fortuites, étant amenées par l'identité des rimes. Ce qui est plus 
frappant, c'est qu'on trouve encore chez l'un et chez l'autre la 
môme comparaison de Fortune avec la lune qui, elle aussi, varie 
sans cesse (Sim. 1 1 5 - 1 2 1 ; Guill. 957 ss.). Cette comparaison ne 



REMEDE DE FORTUNE XXXI 

crits, a dû jouir d'une vogue beaucoup plus considé- 
rable (les versions II et III dans rénumération de 
L. Delisle), Machaut ne l'a certainement pas utilisée, 
car on trouve dans le Remède de Fortune des passages 
qui, non seulement dans le texte, mais jusque dans le 
mouvement oratoire de la phrase, reproduisent bien 
plus exactement que la traduction elle-même le contenu 
et le style de l'original et ne peuvent par conséquent 
dériver de cette version '. 

Enfin, il ne me semble pas non plus que Machaut 
ait profité d'une troisième traduction, la plus répandue 
de toutes au xiv e siècle, celle que Renaut de Louens 
acheva le 3i mai 1 336 \ D'abord, cette rédaction est- 

se trouve pas telle quelle dans la source commune; mais elle 
pourrait avoir été suggérée aux poètes par les vers suivants de 
Boèce (I 5 poésie) : 

. . Ut nunc pleno lucida cornu 
Fratris totis obvia Jlammis 
Condat stellas luna minores, 
Nunc obscuro pallida cornu 
Phoebo propior lumina perdat. 

Peut-être aussi remonte-t-elle aux commentaires qui accom- 
pagnèrent de bonne heure le texte si cher au moyen âge. 

i. Il suffira de citer l'exemple suivant : Les vers de Guillaume 
(2541-42) 

C'est ses estas, c'est sa nature, 

Ce sont ses meurs, c'est sa droiture 

rendent infiniment mieux la phrase latine : « Hi semper eius 
mores sunt, eius Natura » (II 1 Pr.), que la traduction : « c'est 
tousjours sa manière »; quant à la proposition qui la suit immé- 
diatement dans le texte latin, « Servavit circa te propriam potius 
in ipsa sui mobilitate constantiam », la traduction l'omet com- 
plètement; on la trouve par contre chez Machaut dans les vers 
2539-40 : 

Comment que sa mobilité 

En mouvant soit establetê. 

2. Cette version, encore inédite, n'est pour le moment qu'im- 
parfaitement connue grâce aux études indiquées plus haut (p. 32, 
n.i), et ce n'est donc qu'à un résultat approximatif que j'ai pu arri- 



XXXII INTRODUCTION 

elle réellement antérieure au Remède de Fortune ? Nous 
ne saurions le dire. Mais, cela fût-il prouvé, elle n'au- 
rait guère pu servir d'intermédiaire entre Machaut et 
Boèce, car cette version est en général très libre ; Guil- 
laume par contre, comme on l'a vu, suivait de près le 
texte même de la Consolation. De plus, d'après M. Ber- 
toni ', « il est hors de doute que Renaut a largement 
puisé dans la version III ». Nous devrions donc, si 
Guillaume avait utilisé le travail de Renaut, trouver 
aussi des traces de la traduction plus ancienne dans 
son poème. Or, ce n'est pas le cas. Il n'est par consé- 
quent guère probable que Machaut ait déjà connu cette 
traduction à peu près contemporaine de la paraphrase 
qu'il fit lui-même de l'œuvre latine. Nous sommes 
donc amenés à. cette conclusion que notre poète, dans 
son Remède de Fortune, est directement remonté à l'ori- 
ginal latin et nous en a donné une version neuve et 
personnelle qui mérite bien une place dans la liste des 
adaptations françaises du traité de Boèce. 

A côté de cet ouvrage, il faut encore nommer une 
autre source à laquelle Guillaume a emprunté un court 
passage de son poème : la Bible. C'est le livre de Daniel 
(ch. ii, v. 3 i-35) qui a fourni à Machaut le songe de « Na- 
bugodonosor » (v.1001-1016). On peut dire sans exagé- 
ration que le poète a rendu, avec une aisance et une 
facilité remarquable, presque mot à mot le récit tel qu'il 
le trouvait dans l'Ecriture Sainte. Ce qui par contre lui 



ver; mais j'espère un jour traiter la question des rapports de 
Machaut avec les traductions françaises de la Consolation avec 
plus de détails, sans qu'à mon avis cela puisse amener un résul- 
tat sensiblement différent. 

i. Notice sur deux manuscrits d'une traduction française de la 
Consol. de Boèce, 1910, p. 3g. Voy. aussi sur ce point l'étude 
de M. Nagel (Zeitschr. f. rom. Phil., XV p. 3.) qui constate éga- 
lement des rapports étroits entre Renaut de Louons et les traduc- 
tions 11-111. 



REMEDE DE FORTUNE XXXIII 

appartient en propre, c'est l'application de cette allé- 
gorie à Fortune, tandis que l'interprétation du songe 
dans le livre de Daniel lui-même suit une direction 
toute différente et porte sur un tout autre sujet. Au 
moyen âge, Nabugodonosor figure presque régulière- 
ment parmi les exemples fameux des étranges revers 
causés par dame Fortune : jadis roi tout-puissant, il 
fut condamné à vivre en bête sauvage et à se nourrir 
de l'herbe des champs. Machaut a donc dû trouver ce 
nom étroitement rattaché au sujet qui l'occupait, et 
c'est sans doute par cette voie qu'il fut amené au récit 
de ce songe. Ce qui doit être retenu, c'est le fait 
que nous voyons notre poète puiser ici pour la pre- 
mière fois à la source inépuisable de la Sainte Ecriture 
à laquelle il devait revenir plus d'une fois dans la suite 
et où il allait souvent encore chercher la matière de ses 
exemples, en accordant toujours, ici comme plus tard, 
une préférence marquée aux récits merveilleux de l'An- 
cien Testament. 

Le progrès que le Remède de Fortune, dans son con- 
tenu, marque sur les œuvres précédentes de notre poète, 
consiste donc, pour nous résumer, principalement en 
ceci : La personnalité de l'auteur, à peine accusée dans 
le Dit dou Vergier et le Jugement dou Roy de 
Behaingne, s'avance ici en pleine lumière et occupe, 
au moins dans certaines parties du poème, comme elle 
le fera désormais toujours, le premier plan. Ses œuvres 
deviennent soi-disant le récit d'aventures personnelles 
de l'auteur. En même temps, la réalité de la vie, des 
détails empruntés de préférence aux usages et coutumes 
de la société dans laquelle vivait notre poète, se mêlent 
de plus en plus intimement à la fiction poétique, 
contribuant ainsi encore à lui donner l'apparence d'un 
fait réel. Plus nettement qu'auparavant, cette tendance 
vers le réalisme se dessine dans le nouveau poème et en 
fait dans l'œuvre de Machaut le premier représentant de 
T. II. c 



XXXIV INTRODUCTION 

ces ouvrages singuliers et si caractéristiques de notre 
poète où la réalité est mêlée d'une façon curieuse à 
la pure fiction. Enfin, aux emprunts faits à la vie 
même s'ajoutent les emprunts faits aux livres, non seu- 
lement à certains genres de la littérature contemporaine 
connue jusqu'ici, mais encore, pour la première fois, à 
la littérature savante, en latin, que Machaut ne cessera 
guère désormais d'exploiter dans ses œuvres posté- 
rieures. 

C'est aussi dans sa forme extérieure que le Remède 
de Fortune diffère des oeuvres précédentes. Dans le 
nouveau poème, Guillaume abandonne à jamais ' la 
lourde armature de la forme strophique dont il avait 
fait un essai dans le Jugement dou Roy de Behaingne . 
Il revient ici aux couplets alertes et légers de deux vers 
octosyllabiques qui, souples et vivaces, s'adaptaient 
sans peine aux intentions du poète et le suivaient aisé- 
ment dans les tours et détours de sa pensée. C'est la 
forme qu'il adoptera désormais toujours dans ses œu- 
vres de longue haleine 2 . 

Mais chez Machaut, le poète était doublé d'un musi- 
cien, et c'est à ce dernier que nous le voyons ici faire 
appel, pour donner à son œuvreplus de variétéet d'agré- 
ment; car — c'est la nouveauté du Remède — de temps 
à autre le récit est interrompu par des pièces lyriques 

i. Ceci ne s'applique, bien entendu, qu'aux grandes pièces 
narratives, car on retrouve encore la forme en question dans 
une Complainte {Mon citer, rriamour, ma dame souvereinne) et 
dans un court poème, intitulé Dit de la Marguerite (J'aim une 
fleur qui s'ueuvre et qui s'encline), probablement postérieurs au 
Jugement dou Roy de Behaigne; mais là nous avons des stro- 
phes proprement dites, et non des strophes enchaînées comme 
ici. 

2. La seule exception est le Dit de la Harpe, court poème en 
vers décasyllabiques. Quant au Dit dou cerf blanc, dont la forme 
est celle du Jugement dou Roy de Behaingne, ce poème ne doit 
certainement pas être attribué à Machaut. 



REMEDE DE FORTUNE XXXV 

et des compositions musicales '. Cet usage d'intercaler 
des chansons dans un poème narratif est alors déjà 
ancien; on sait qu'il apparaît pour la première fois 
aux environs de 1200, dans le roman anonyme de 
Guillaume de Dôle, et bon nombre de poèmes des xm e 
et xiv e siècles, antérieurs à Machaut, avaient usé de ce 
même procédé. Mais aucun poète, que je sache, n'a agi 
en cela aussi méthodiquement que Guillaume dans le 
Remède de Fortune. Car Machaut a soin, non seule- 
ment de faire entrer dans cet ouvrage les principaux 
genres lyriques de l'époque, mais encore d'y représen- 
ter chacun de ces genres en un seul exemplaire. C'est-à- 
dire qu'il nous donne ici un tableau complet des prin- 
cipales formes lyriques qui étaient en usage dans la 
première moitié du xiv e siècle. Ceci est évidemment 
voulu et prémédité. Le but que poursuivait l'auteur me 
paraît avoir été plutôt didactique qu'artistique. Cette 
tendance didactique s'étend jusqu'à la forme du poème. 
Le poète-compositeur, bien entendu, veut mettre en 
lumière son talent et son savoir-faire; mais en maints 
endroits on voit nettement poindre le souci de faire 
œuvre de législateur en matière poétique. Doctorale- 
ment, Machaut nous apprend, par exemple au vers 43o, 
que le poème qui va suivre est 

Un dit qu'on claimme « lai ». 

Plus tard (v. 901) il annonce 

Un dit qu'on appelle « complainte ». 

Mais c'est surtout à propos du virelai que ce fait 



1. Pour la musique qui n'est pas de notre compétence, nous 
renvoyons à l'étude de notre collaborateur, M. Ludwig, ici-mème, 
p. 405. 



XXXVI INTRODUCTION 

devient frappant. Guillaume l'annonce dans les termes 
suivants (v. 3448-50) : 

Encommensay ce virelay 
Qu'on claîmme chanson baladée. 
Einsi doit elle estre nommée. 

Voilà bien, si je ne me trompe, les paroles d'un maître 
instruisant ses disciples, et il s'en dégage l'impression 
que le poète jouissait alors déjà d'une certaine noto- 
riété auprès de ses contemporains. 

Ces pièces lyriques paraissent avoir été composées 
tout spécialement pour le Remède de Fortune. Rien 
que par leur contenu, elles se rattachent si étroitement 
au récit qui les encadre, qu'on est nécessairement 
amené à admettre que les unes ont été créées pour 
l'autre. De plus, aucune de ces pièces ne paraît dans 
le recueil des poésies lyriques fait par Guillaume lui- 
même, ce qui écarte la possibilité que Machaut se 
soit contenté de reproduire dans son nouveau poème 
des pièces composées antérieurement. Enfin, nous 
avons pour la nouveauté de deux de ces poésies au 
moins, le propre témoignage de l'auteur : La chan- 
son royale est expressément qualifiée de chant non- 
velet (197D) et de chant nouvel (1984); une ballade 
est dite de chant et de dittié nouvelle (2852). Pour les 
autres pièces, le témoignage est moins précis. Toute- 
fois, le poète nous fait entendre que celles-ci aussi 
furent composées spécialement pour son nouveau 
poème. C'est à l'honneur de la dame à qui est con- 
sacré le Remède de Fortune qu'il fit ce dit qu'on claimme 
lajr (4.30). Après certaine mésaventure, il s'avise de faire 
un dit qu'on appelle complainte (901). La joie du retour 
vers la bien-aimée lui inspire une ballade (3oi 1-12) : 

Tantost fis en dit et en chant 
Ce ci que présentement chant, 



REMEDE DE FORTUNE XXXVII 

et c'est en quittant ma dame, dit-il, que (4105) 
Ce rondelet fis en ma voie. 

Seul le virelai n'est pas accompagné d'un témoi- 
gnage analogue. C'est bien Machaut qui en a fait le dit 
et le chant (3708) ; mais il ne dit pas expressément qu'il 
ait été composé pour le Remède de Fortune. Ce serait 
donc là la seule exception ; il n'en est pas moins permis 
d'admettre que cette poésie aussi fut écrite comme les 
autres tout particulièrement pour ce poème. 

Par conséquent, les chansons du Remède de Fortune 
offrent un double intérêt : outre qu'elles semblent devoir 
être des spécimens typiques des principaux genres lyri- 
ques de l'époque, nous pouvons, au moins approxima- 
tivement, fixer la date de leur composition. Comme le 
Remède lui-même, elles furent écrites avant 1342 et 
appartiennent encore à la première époque de l'activité 
littéraire de Machaut. 

Les pièces dont il s'agit sont les suivantes : 
1. D'abord un lay (v. 431-680). De tous les genres 
lyriques du xiv e siècle, le lay, d'après les témoignages 
de Froissart et de Deschamps, est réputé le plus artis- 
tique et le plus difficile. Machaut y excellait : l'auteur 
anonyme des Règles de seconde rhétorique le cite 
comme celui qui commencha tontes tailles nouvelles 
et les parfais lays d'amours (voir ci-dessus, t. I er , p. v). 
Notre lay se présente déjà dans la forme, en quelque 
sorte classique, du xiv e siècle, dont Deschamps donne 
la description détaillée '. Il se compose de douze cou- 
ples ou strophes, chascune partie en deux ou a deux 
paragrafes; ces strophes sont de 14 à 28 vers, tantôt 
isométriques, tantôt en vers de différentes tailles (vers 
entiers ou vers coppe(). Chaque strophe diffère de celles 

1. Œuvres complètes, VII, 287-291. 



XXXVIII INTRODUCTION 

qui l'environnent en mètre et en nombre devers et aussi 
en ryme, excepté la dernière, dont la forme et les 
rimes sont exactement pareilles à celles de la première 
strophe. Mais, outre ces règles fondamentales, nous 
pouvons encore constater les faits suivants : dans la 
plupart des strophes (8 sur 11), le poète a divisé cha- 
que demi-strophe en deux parties égales, de sorte que 
la strophe entière en arrive à être composée de quatre 
« quartiers » pareils. Ceci n'est pas encore érigé en 
loi, puisque trois strophes font exception; mais on voit 
déjà se préparer cette règle que formuleront bientôt les 
« Arts de seconde rhétorique » du xv e siècle. On remar- 
que encore que, de toutes les strophes, la première 
et la dernière, qui sont identiques, sont exécutées avec 
le plus de soin et le plus d'art. Non seulement le poète 
y emploie trois sortes de vers (de 3, 4 et 7 syllabes) — 
ceci se retrouve encore dans trois autres strophes — , 
mais il y introduit aussi trois espèces de rimes, tandis 
que tous les autres couplets n'en ont que deux, et 
l'enchaînement des vers y est plus compliqué et plus 
artistique — au goût de l'époque — que partout ailleurs. 
Cela ne peut être l'effet du hasard chez un poète scru- 
puleux comme Machaut; il y a là l'intention nettement 
perceptible de donner dès le début toute la mesure de 
sa virtuosité dans l'art de « métrifier ». Enfin, si l'on 
tient compte du fait que le poème demandait à être entiè- 
rement accompagné d'une composition musicale variant 
pour chaque strophe, on reconnaîtra aisément quel 
travail avait à fournir le compositeur aussi bien que 
le poète. C'est donc par le genre lyrique le plus difficile, 
exigeant le plus grand effort, que Machaut débute dans le 
Remède de Fortune. 

2. Vient ensuite une Complainte (v. 905-1480), vaste 
poème, exprimant, comme l'indique son nom, les 
plaintes et les lamentations du poète. Elle se compose 



REMEDE DE FORTUNE XXXIX 

de 36 strophes à 16 vers, disposés dans l'ordre sui- 
vant : 

a 8 a s a 8 b 1 a 8 a 8 a 8 b 1 b ij b 8 b 8 a 4 b 1J b 8 b 8 a4 ' . 

Les strophes étant toutes pareilles, l'accompagne- 
ment musical de la première reprend avec chacune des 
suivantes. A défaut d'Eustache Deschamps qui, dans 
V Art de dictier, ne nomme même pas ce genre lyrique 1 , 
Machaut lui-même nous fournit quelques renseigne- 
ments là-dessus. D'abord nul doute qu'il n'ait rangé 
la complainte parmi les genres lyriques. Dans le Pro- 
logue, il la cite avec les rondeaux, les virelais et les 
ballades, c'est-à-dire avec les autres genres de poésie 
lyrique \ et dans tous les manuscrits les autres com- 
plaintes de notre poète figurent au milieu des ballades 
et des rondeaux, dans la partie réservée exclusivement 
aux pièces lyriques 4 . La forme de la strophe étant des 

i. Dans l'étude de Naetebus (Die nicht-lyrischen Strophenfor- 
men des Altfran^ôsischen, 1891), cette forme n'est pas mentionnée. 
Serait-elle de l'invention de Machaut ? C'est bien possible. On 
reconnaît aisément comment elle fut constituée : elle est en 
quelque sorte le résultat d'une contamination de la forme stro- 
phique, si répandue au moyen âge, des Vers de la Mort avec la 
forme non moins usitée, que nous avons déjà rencontrée dans le 
Jugement dou Roy de Behaingyie. Guillaume l'emploie assez 
volontiers. On la trouve, avec des vers tantôt de huit, tantôt de 
dix syllabes, dans une autre Complainte lyrique, dans le Dit de 
la Marguerite, dans la Complainte et le Confort de la Fontaine 
amoureuse, dans une pièce de trois strophes qui figure à la suite 
des Ballades composées, et dans une Prière du Voir Dit. 

2. Deschamps lui-même, d'après l'unique Complainte que nous 
avons de lui [Œuvres compl., VII, p. 146, N° i357), ne paraît pas 
avoir eu une notion très claire de ce genre lyrique qu'il n'a guère 
cultivé lui-même. 

3. Tome I er , p. 6, N° V, 16. 

4. On trouve même là, à côté des complaintes lyriques à 
forme strophique, d'autres pièces de ce genre écrites dans la 
forme habituelle des dits, à rimes plates, et qui ne devaient pas 
être susceptibles de recevoir un accompagnement musical, qui, 
par conséquent, dans la forme au moins, n'ont rien de lyrique. 



XL INTRODUCTION 

plus simples et ne présentant guère de difficulté, l'effort 
du poète doit nécessairement porter sur les rimes. C'est 
bien cela que Guillaume veut nous faire entendre, en 
annonçant ici même que dans la pièce qui va suivre 

// averoit rime mainte (v. 902). 

En effet, on verra plus tard, par la Complainte insé- 
rée dans la Fontaine amoureuse, que la loi du genre 
était d'éviter toute « redite » dans le cours du poème, 
c'est-à-dire la répétition d'un même mot à la rime et, en 
général, la reprise d'une rime, une fois qu'elle a servi. 
Ce haut degré de perfection n'est pas encore atteint ici. 
Deux strophes successives (str. i5 et 16) ont exacte- 
ment les mêmes rimes (en -euse et -ê). Mais cela est 
voulu. L'auteur donne ici une série d'épithètes analo- 
gues qui servent à caractériser l'inconstance et les con- 
tradictions de Fortune. Un seul couplet n'y suffisant 
pas, il continue son énumération dans la strophe sui- 
vante. Celle-ci offre donc le même contenu et le même 
mouvement que la strophe précédente, et ceci, Guil- 
laume le rend manifeste par l'identité des rimes dans 
l'un et l'autre couplet. Mais la même rime en -é repa- 
raît encore une fois plus tard, dans la 24 e strophe, et ici 
nous ne voyons aucune explication pour cette répétition ; 
elle ne peut être qu'une négligence ou une inadvertance 
de la part du poète, à moins qu'à ce moment il ne se fût 
pas encore fait la loi sévère qu'il suivra plus tard. 
Mais que, dès ce moment déjà, Guillaume ait recherché 
la diversité des rimes dans sa complainte, cela ressort 
et de ses propres paroles et du poème lui-même, où la 
loi en question ne souffre en réalité qu'une seule 
exception '. 



1. An et en rimant généralement l'un avec l'autre dans la 
langue deMachaut, on pourrait admettre encore l'identité de an 



REMEDE DE FORTUNE XLI 

3. En troisième lieu, c'est une Chanson roial (v. 1 985- 
2032). Cette pièce offre un intérêt particulier en cela 
que, dans sa forme, elle diffère assez considérablement 
du Chant royal, tel que le décrit Deschamps [Œuvres 
compl., VII, p. 278). Elle nous donne une forme plus 
ancienne que celle que connut plus tard le poète 
champenois. C'est déjà, comme l'indique son nom, 
le grand chant solennel et majestueux, composé de 
cinq strophes, chacune ici de neuf vers \ L'enchaî- 
nement des rimes est également normal; la formule 
rythmique est la suivante : ababbeedd. Enfin, la 
pièce finit avec l'envoi qui, d'après Deschamps, était 
obligatoire « es chançons royaulx ». 

Voici maintenant les différences assez notables entre 
le chant royal de Machaut et les pièces analogues de son 
disciple. D'abord, le poème de Guillaume ne connaît 
point le refrain qui se trouve toujours chez Des- 
champs. Cette absence de refrain n'est pas un phéno- 
mène isolé dû au hasard : elle s'observe dans tous les 
chants royaux de Machaut à l'exception d'un seul, et 
de même dans toutes les pièces du même genre com- 
posées par Froissart. Il ressort de là qu'à l'origine 
la chanson royale, comme le serventois avant l'époque 
de Deschamps 3 , ignorait le refrain. L'introduction de 



(str. 6) et ent (str. 10). Mais dans la Complainte de la Fontaine 
amoureuse il y a également deux strophes avec ant et ent, et 
pourtant les rimes sont expressément qualifiées de « despa- 
reilles ». Le poète distingue donc dans ce cas ant et ent. 

r. D'après Deschamps, « chascune couple » était « de .x., .xi. 
ou .xii. vers », nombre qu'on ne doit pas dépasser. Si, en effet, 
jamais ses strophes ne dépassent le nombre de douze vers, il ne 
s'est pas privé d'écrire des strophes qui n'ont que huit et neuf 
vers (voy. le tableau des Chansons royales dans l'édition de 
Gaston Raynaud, t. XI, p. 122-124). En cela, il n'ya donc aucune 
différence entre Machaut et lui. 

2. Art de dictier (VII, 281) : « et n'y souloit on point faire de 
refrain, mais a présent on les y fait. » 



XLII INTRODUCTION 

celui-ci dans l'un et l'autre genre est évidemment due 
à l'influence de la ballade '. Une autre différence 
apparaît dans le choix des vers employés par Guil- 
laume. La solennité de ce genre lyrique exigeait 
l'emploi des vers décasyllabiques, auxquels on mêlait 
parfois un vers isolé de sept syllabes, ou bien on em- 
ployait les vers octosyllabiques. Mais jamais on ne ren- 
contre ailleurs la combinaisons de vers qu'offre le chant 
royal qui nous occupe : une première partie, normale- 
ment composée de quatre vers décasyllabiques, une 
queue de quatre vers de sept syllabes, et, pour finir, 
un vers de cinq syllabes. Cette forme est unique : on 
ne la trouve ni chez Deschamps, ni chez Froissart, ni 
dans les autres chansons royales de Machaut. Partout 
ailleurs nous avons le vers de dix ou, plus rarement, 
de huit syllabes. Cette divergence frappante s'explique 
sans doute par ce fait que, dans le Remède de Fortune, 
Machaut nous donne vraisemblablement le plus ancien 
de ses chants royaux, avant que les lois qui régi- 



i. Ce changement a dû se produire assez tard, sans doute pas 
avant la seconde moitié du xiv e siècle. C'est peut-être à Machaut 
lui-même que remonte cette modification de l'ancien chant royal; 
car l'une au moins de ses chansons royales est déjà munie d'un 
refrain, précisément la dernière dans la série de ces pièces lyri- 
ques. Il faut en conclure que ce n'est que très tard que Machaut 
adopta cette forme nouvelle, la seule que Deschamps connaisse 
encore. Cependant il faut relever que, dans le Dit de la Panthère 
d'amour de Nicole de Margival, antérieur aux poésies de 
Machaut, on trouve déjà une pièce lyrique appelée chanson, 
qui se compose de cinq strophes à refrain. Est-ce déjà le Chant 
voyait La pièce ne porte pas ce nom, et surtout elle ne possède 
pas l'envoi, partie indispensable de ce genre poétique. C'est donc, 
plutôt qu'un chant royal, un développement plus étendu de la 
ballade. En cela, elle n'est pas identique au chant royal qui, à 
l'origine, contrairement à l'opinion généralement reçue, n'a rien 
de commun avec la ballade et n'a été rapproché de celle-ci que 
plus tard, de même que la ballade, en adoptant l'envoi, s'assimi- 
lera de son côté au chant royal. 



REMEDE DE FORTUNE XL1II 

rent plus tard la construction de la strophe ne fussent 
nettement et définitivement fixées. C'est probablement 
Machaut lui-même qui les a établies dans ses poèmes 
postérieurs, telles qu'elles furent ensuite acceptées de 
ses imitateurs et disciples ; mais, au temps de ses débuts, 
ces règles fixes et absolues n'existaient guère encore et 
n'étaient qu'en voie de formation. 

Un dernier point enfin concerne Y Envoi. La chanson 
s'adressant à Amour, c'est en effet le mot Amours qui 
est placé en tête de l'envoi. CependantMachaut n'ignore 
pas la règle formulée plus tard par Deschamps, qui veut 
que « les envois d'icelles chansons... se commencent 
par Princes » ', car dans cinq cas sur sept, c'est bien le 
mot Princes [Princes d'amour) qui ouvre l'envoi. Mais 
Deschamps lui-même, dans ses Chansons royales, nous 
fait voir que le poète n'était pas absolument tenu à 
n'employer que cette seule formule sacramentelle. 

Composé de trois vers seulement, l'envoi de notre 
chant royal se distingue delà forme normale par cette 
brièveté même. Cependant ce n'est pas là un cas unique : 
dans une autre chanson royale de Machaut * l'envoi, si 
l'on en décompte le refrain, se réduit à deux vers, et un 
chant royal de Froissart' 1 ne se compose également que 
de trois vers; les nombreuses chansons royales de 
Deschamps par contre ont toujours pour le moins 
quatre vers. Ce fait n'a donc rien qui doive nous 
surprendre. On constatera simplement que notre 
poète, pour l'étendue qu'il veut donner à l'envoi, jouit 
d'une liberté plus grande que ne l'accorde l'époque 
postérieure qui — en théorie au moins — tend, 
ici comme ailleurs, vers une réglementation rigide et 
sévère, sans toutefois s'y soumettre toujours en pra- 



i. Art de dictier, loc. cit. 

2. N° CCLIV dans l'édition de M. Chichmaref (I, 224). 

3. N° III dans l'édition de Scheler (II, 35g). 



XLIV INTRODUCTION 

tique '. Par contre, il semble obéir encore à l'ancien 
principe qui voulait que dans le choix et dans l'enchaîne- 
ment des rimes l'envoi reproduisît exactement la fin de la 
dernière strophe, ou, au besoin, la strophe tout entière. 
Il en est de même dans les poèmes analogues de Frois- 
sart. Quant à Deschamps, l'envoi de ses chansons 
royales offre cette différence notable avec celui de ses 
prédécesseurs qu'à part la rime finale, qui doit néces- 
sairement reparaître par suite de l'admission obliga- 
toire du refrain, le choix des rimes aussi bien que leur 
enchaînement est abandonné au gré du poète, à condi- 
tion de choisir les rimes parmi celles des strophes pré- 
cédentes. Sous ce rapport donc, c'est à l'époque plus 
récente qu'on rencontre, exceptionnellement, une li- 
berté plus grande. 

4. La pièce lyrique qui vient ensuite porte deux dési- 
gnations légèrement différentes : baladelle (v. 285 1) et 
balade (v. 2893). Les deux termes sont appelés par la 
rime; il ne faudrait donc pas y attacher une grande 
importance. L'en-tête donne Balade; mais est-ce bien 
à Machaut lui-même que remonte cette désignation 

1. Cela ressort très nettement de l'exemple de Deschamps. Dans 
Y Art de dictier (vu, p. 278) il ne semble connaître qu'une seule 
forme pour l'envoi : d'après lui il doit « estre de cinq vers... 
sans rebrique » (refrain), formant donc avec le refrain final une 
courte strophe de six vers. C'est cette forme que paraît exiger 
une réglementation plus sévère, rapportant évidemment le 
nombre des vers de l'envoi au nombre des strophes du poème. 
Mais en réalité dans ses envois le nombre des vers varie de 4 à 
10. — Le passage en question de Y Art de dictier manque non seu- 
lement d'exactitude, mais encore de clarté. Un léger change- 
ment de ponctuation peut, je crois, remédier à ce dernier incon- 
vénient. On lira ainsi : l'envoi se compose de cinq vers : « c'est 
assavoir .ij. vers premiers, et puis un pareil de la rebriche; et 
les .ij. autres suyans les premiers deux, concluans {au lieu de: 
suyans les premiers, deux concluans) en substance l'effect de la 
dicte chançon et servens a la rebriche. » 



REMEDE DE FORTUNE XLV 

et ne serait-ce pas plutôt l'œuvre du copiste ou de 
l'enlumineur? Ce qui mérite d'attirer l'attention, c'est 
le fait que, de tous les genres lyriques représentés dans 
le Remède de Fortune, la ballade seule est représentée 
par deux exemples. On pressent que le poète va nous 
donner deux espèces de ballades différentes, désignées 
chacune par une dénomination particulière. L'étude de 
la forme va confirmer cette supposition. 

Le poème, au premier coup d'ceil, semble bien repré- 
senter le type normal de la ballade du xiv e siècle : trois 
strophes à rimes pareilles, terminées chacune par le 
même refrain. Mais la forme de la strophe même 
s'écarte assez sensiblement de la règle générale. On sait 
que la forme strophique de la ballade repose sur le 
principe de la tripartition, étant composée de deux cou- 
plets égaux de deux vers, rarement de trois, et d'une 
queue terminée par le refrain. Or, dans la strophe de 
notre baladelle, ce principe de la tripartition est violé ; 
en réalité la strophe est divisée en quatre parties, car 
la queue elle-même est formée de deux couplets égaux 
entre eux et elle répète avec une légère différence la pre- 
mière moitié de la strophe. Nous avons donc la forme 
suivante : 

2i' 7 a' :i b 7 , d' 7 a' :i b 7 b 7 b? 1 a' 7 b 7 b ? ,A.' 7 , 

c'est-à-dire la forme bien connue de la strophe des 
Vers de la Mort 1 , ramenée au type de la ballade uni- 
quement par ce fait que le dernier vers forme refrain. 
C'est une forme assez rare au xiv* siècle 2 et qui s'écarte 



i. Avec cette difiérence que là tous les vers ont le même nom- 
bre de syllabes. 

2. Elle ne paraît plus qu'une ("ois encore dans les œuvres de 
Machaut, dans la ballade 177 (= ballade 3i des pièces mises 
en musique), éd. Chichmarcf, I p. 160. C'est de plus l'une des 
sept formes de ballade qui figurent dans le Livre des cent bal- 



XLVI INTRODUCTION 

suffisamment de la forme normale des strophes de bal- 
lade, pour pouvoir mériter en effet un classement à 
part. Nous n'avons jamais rencontré cette forme dans 
les ballades antérieures à celles de Machaut. Il se pour- 
rait bien que ce fût là une innovation de notre poète, 
tentée ici-même pour la première fois. Ceci explique- 
rait alors pourquoi, à côté de la ballade de forme clas- 
sique, notre poème contiendrait exceptionnellement 
un second exemple de ballade : celui-ci représenterait 
une forme nouvelle, un essai poétique fait par Guil- 
laume lui-même. Se rendant bien compte qu'il s'agis- 
sait là de quelque chose de neuf et d'inusité, il a pu son- 
ger à donner à ce genre nouveau une désignation 
spéciale, afin de le distinguer de la ballade proprement 
dite '. Le diminutif baladelle est probablement motivé 
par la forme des vers : ceux-ci ne sont ici que de sept et 
de trois syllabes. Or, des ballades en vers de sept syllabes 
sont rares chez Machaut qui se sert de préférence des vers 
octosyllabiques ou décasyllabiques, tandis qu'avant lui 
le vers de sept syllabes dominait dans ce genre lyrique 2 . 
C'est donc sans doute cette brièveté du vers, devenue 
une particularité de ce genre de ballade, qui aura décidé 
l'auteur à choisir ce terme de « baladelle * ». 



ades ; elle y paraît 16 fois (N * i3-i6; 41-44; 69-72; 97-100; 
voy. l'édition de Gaston Raynaud 1905, Introduction, p. xxvn) 
et dans la réponse V de Jacquet d'Orléans (ibid. p. 209-210). 

1 . Le terme de baladele apparaît déjà dans le Dit de la Panthère 
d'amour, où il est également appelé par la rime (voy. P. Meyer, 
Romania, XIX, p. 28) ; cependant il y est mieus à sa place qu'ici, 
car là-bas il désigne en effet une petite ballade de 12 vers (3 stro- 
phes à quatre vers : a a a A). 

2. Voyez l'introduction de mon édition de la Prise amoureuse 
de Jean Acart de Hesdin (Gesellsch. fur roman. Literatur, 22 
(1910), p. lvii) et un article paru dans la Zeitschr. fur roman. 
Philologie, XXXV (1911), p. 157-159. 

3. Il est à remarquer que la ballade 177 de Machaut, de même 
que celles du Livre des Cent Ballades pareilles à notre bala- 



REMEDE DE FORTUNE XLVII 

5. La « baladelle » est suivie de près d'une balade 
(v. 3oi3-36) qui se présente cette fois dans la forme 
classique de la ballade du xiv e siècle telle qu'on la trouve 
bien souvent encore parmi les ballades de Machaut. 
La pièce se compose de trois strophes, terminées cha- 
cune par le même refrain. L'envoi manque ici, comme 
dans toutes les autres ballades de notre poète. La 
strophe est de huit vers disposés dans l'ordre suivant : 

a loblO a lot , 10 C 7 C 10 ( ^loDlu 

Les vers sont décasyllabiques, à l'exception du cin- 
quième qui introduit la seconde partie (la queue) de la 
strophe et qui amène en même temps une rime nou- 
velle. Il ne compte que sept syllabes. C'est à peu près 
le seul cas où la ballade, tendant de plus en plus à 
l'isométrie, admette encore le mélange de vers de diffé- 
rentes mesures '. 

6. En laissant de côté une longue prière de forme 
strophique non mise en musique (v. 3205-3348), nous 
rencontrons ensuite le virelai ou la chanson baladée 
(v. 3451-96). La forme de cette pièce est la suivante 2 : 
Elle débute par un couplet de sept vers répété en guise 
de refrain à la fin de chaque strophe. Celles-ci, au nom- 
bre de trois, pareilles de rimes et de rythme, se com- 
posent de deux parties, à trois vers chacune, et exacte- 
ment pareilles, et d'une troisième partie, dont la forme 



délie, ne se composent également que de vers de sept et de trois 
syllabes, tandis que toutes les autres pièces du môme recueil, 
quelle que soit leur forme, sont écrites en vers octosyllabiques. 
Il y a donc un rapport étroit et constant entre cette forme de 
strophe et la mesure des vers. Il se pourrait que l'exemple de 
Machaut eût été décisif pour l'auteur des Cent Ballades. 

1. Voy. Zeitschr. f. roman. Phil., XXXV, p. 07 et la note. 

2. Ce virelai a déjà été analysé par M. Jeanroy, dans Les Ori- 
gines de la Poésie lyrique en France (2 e éd., 1904, p. 428). 



XLVIII INTRODUCTION 

reproduit en rimes et en rythme le couplet-refrain. En 
voici donc la formule métrique (refrain initial et pre- 
mière strophe) : 

A 7 A 7 B 1 B 7 A 4 Â 7 B i b 7 b 7 a i |b 7 b 7 a i |a 7 a 7 b i b 7 a 4 a 7 b i |A 7 etc. 

C'est une forme que Machaut affectionne particulière- 
ment : dans la quarantaine de virelais qu'il nous a 
laissés, il n'y en a pas moins de six construits d'après 
cette formule, tandis que toutes les autres formes de 
virelais reparaissent au plus deux fois, ou même 
le plus souvent, une fois seulement. Cette forme 
répond en tous points à la définition du virelai 
donnée par Eustache Deschamps dans Y Art de Die- 
lier '. Ce n'est qu'un raffinement du poète, s'il donne 
aux deux premières parties de la strophe (le clos et 
l'ouvert) les rimes du refrain ; le plus souvent, celles-ci 
sont tout à fait indépendantes du couplet-refrain qui 
les précède. Le mélange de vers de mesure différente, 
tel que nous le trouvons ici, n'est pas précisément obli- 
gatoire, mais il est très fréquent, si bien qu'il peut être 
considéré comme l'un des traits caractéristiques du 
virelai et de ses dérivés à une époque où la ballade et 
le rondeau tendent par contre à l'isométrie. Le choix 
des vers donne lieu à une observation analogue : fidèle 
à son origine (une chanson de danse), le virelai garde 
et gardera le rythme léger et rapide des petits vers de 
tout au plus sept syllabes. Les vers octosyllabiques 
y sont rares, ceux de dix syllabes en sont à peu près 
exclus \ Sous ce rapport aussi, le virelai se sépare 

i. Œuvres comf1., VII p. 281. Voyez les légères corrections de 
M. Langlois {Recueil d'Arts de seconde rhétorique, 1902, p. G, 
n. 1) qui rendent le passage plus clair. 

2 . Dans les virelais de Machaut le vers octosyllabique ne paraît 
jamais seul ; il est toujours entremêlé à d'autres vers plus courts, 
et même ainsi il ne figure que dans sept pièces, tandis que 



REMEDE DE FORTUNE XI.IX 

de nouveau nettement de la ballade et du rondeau 
contemporains qui ont à peu près abandonné le vers 
de sept syllabes, si fréquent dans leur première époque, 
pour les vers de huit et de dix syllabes. 

Nous avons déjà relevé (p. xxxvi) la façon dont le 
poète annonce cette nouvelle pièce lyrique pour laquelle 
il revendique, à côté des termes généraux de chanson 
(v. 3497) et chansonnette (v. 3707), la double désignation 
de virelay ou chanson baladée. 

11 faut rapprocher de ce passage ces deux autres : 

virelais 

Qu'on claimme chansons baladées 

Voir Dit (v. 3574-75). 

virelais 

Qu'on claimme chansons baladées. 

Prologue N° V (x. 14-1 5). 

Ce n'est pas uniquement le souci de la versification 
qui a pu dicter au poète la répétition de ce même vers 
qu'il lui aurait certainement été facile de remplacer par 
autre chose. Pour reprendre ainsi, à des époques très 
différentes, au début aussi bien qu'à la fin de sa carrière 
poétique, cette même idée en termes absolument iden- 
tiques, Machaut doit avoir quelque raison particulière. 
Notre passage du Remède de Fortune ne laisse aucun 
doute là-dessus : il s'agit évidemment pour Guillaume 
d'imposer à son époque la désignation de chanson bala- 
dée qui lui semble préférable au mot de virelai '. Mais 

3i ont le vers de sept syllabes. Le décasyllabe ne paraît dans 
aucun des virelais de Machaut, mais on le trouve une fois, avant 
lui (?), chez Jehannot Lescurel. 

1. Deschamps, disciple de Machaut, marque cette même préfé- 
rence dans son/lrf de dictier (vu, p. 270); il parle de « chançoits 
baladées que aucuns appellent du temps présent virelays »; de 
même p. 281 : « cliançons baladées que l'on appelle virelais ». 
Donc, pour lui, chanson baladée est le terme correct. 

T. II. d 



L INTRODUCTION 

pourquoi et dans quelle intention? Voilà ce qu'il s'agit 
d'examiner de plus près. 

Le virelai, le mot aussi bien que la chose, sont 
antérieurs à Machaut; ils remontent au xm e siècle. 
Le terme de virelai paraît déjà dans une pastourelle 
de Jean de Renti dont les poésies doivent être placées 
vers le milieu du xm e siècle ' : le mot y désigne clai- 
rement une chanson destinée à accompagner la danse 2 . 
Mais rien ne nous dit que ce mot ait déjà désigné une 
forme lyrique particulière comme au xiv e siècle. Les piè- 
ces du manuscrit d'Oxford n'offrent pas, en tous cas, la 
forme normale du virelai de Machaut. Apparenté cer- 
tainement, et même peut-être emprunté, d'après M. P. 
Meyer 3 , à la dansa provençale, ce genre lyrique paraît 
dans le Nord de la France dans la seconde moitié du 
xin? siècle. On en trouve quelques spécimens avant 
Machaut parmi les pièces lyriques intercalées dans le 
Roman de Fauvel, dans les poésies de Jehannot Les- 
curel, et notamment parmi les ballettes du chanson- 
nier d'Oxford, dont beaucoup répondent très exacte- 
ment à la définition du virelai de Machaut, de Froissart 
et de Deschamps. Ces poèmes existaient donc, mais ils 
ne paraissent pas avoir porté une désignation spéciale : 
dans le Roman de Fauvel, le virelai est qualifié de bal- 
lade *; dans le recueil de Lescurel la table annonce 

i. Spanke, Zwei altfran^œs. Minnesinger (1907), p. 1-6. 

2. Spanke, loc. cit., p. 5i. Pour d'autres citations du mot vireli 
ou virelai au xiii° siècle, voy. O. Schultz, Literaturblatt fur ger- 
mon, und roman. Philologie, VIII, 444; Jeanroy, Orig. de la 
poésie lyr?, p. 426, n. 3 et p. 527. 

3. Romania, XIX (1890), p. 21-26. Voy. aussi Stengel, Zeitschr. 
.franc. Sprache und Literatur, XVI, p. 94-108. 

4. Lors a Fauvel cette balade 
Mise en avant de cuer malade. 

La formule de cette « balade » est la suivante : A' 7 B 7 A' 7 B 7 c 7 d 5 
c 7 d i a' 7 b 7 a' 7 b 7 [A' 7 B 7 A' 7 B 7 ] etc., c'est-à-dire que c'est bel et bien un 
virelai. 



REMEDE DE FORTUNE LI 

« Balades, rondeaux et diz entez sur refroiz de ron- 
deaux »; dans le chansonnier d'Oxford les virelais se 
trouvent pêle-mêle au milieu des ballettes, sans qu'au- 
cune distinction soit faite entre ces genres divers. 
D'un autre côté, les pièces qui se qualifient elles- 
mêmes de vireli ou virelai ne répondent pas absolu- 
ment à ce que le xiv e siècle entendait sous ce nom, ni 
la ballette 52 du manuscrit d'Oxford, ni la pièce du 
Roman de Cleomadès, faite a la manière de vireli 
(v. 5529 ss.), qui est en réalité un rondeau. Nous 
aboutissons par conséquent au résultat suivant : la 
forme lyrique que Machaut, ses contemporains et ses 
successeurs, appellent, soit virelai, soit chanson bala- 
dée, existe dans la poésie française au moins depuis la 
fin du xm c siècle, mais elle n'est point alors considérée 
comme un genre lyrique particulier ; on la confond 
avec les ballades ou ballettes. Le terme de virelai, de 
son côté, existe également, mais ne paraît pas encore 
avoir désigné la forme lyrique spéciale qu'on entend 
par ce mot au xiv e siècle; il reste un terme assez vague, 
désignant probablement tout simplement une chanson 
à danser (ballette et même rondeau), sans en préciser 
en rien la forme. 

C'est même, sans doute, l'école de Machaut qui a 
enfin nettement séparé les ballades et les virelais con- 
fondus jusqu'alors sous une même désignation, le 
virelai n'étant au fond qu'une variété de la ballade '. 
Mais le terme de « virelai » ne convient pas à notre 
poète; il réclame celui de « chanson baladée » qui fait 
mieux ressortir la parenté de ces deux genres lyriques. 

1. Voy. P. Meyer, Romania XIX p. 25. Il faut décidément écar- 
ter l'opinion, souvent répétée, selon laquelle il y aurait une 
relation étroite entre le rondeau et le virelai : ils ont sans doute 
une origine commune; mais dans leur développement ils ont 
suivi des voies très différentes. Ils ne se rapprochent de nouveau 
l'un de l'autre qu'au xv e siècle. 



LII INTRODUCTION 

C'est aussi, à notre avis, la raison pourquoi il exige si 
impérieusement pour sa chanson baladée le nombre de 
trois strophes ' qui est en effet la règle dans les virelais 
plus anciens. Les seules différences entre la ballade et le 
virelai sont celles-ci : Le refrain de la ballade, réduit à 
un ou deux vers, ne paraît plus qu'à la fin de chaque stro- 
phe et n'exerce plus d'influence sur la forme de la stro- 
phe proprement dite; dans le virelai, il forme lui-même 
un couplet de plusieurs vers, précède le poème tout 
entier et détermine en rimes et en mètres la « queue » 
de chaque couplet \ La ballade, tendant à l'isométrie, a 
une allure plus solennelle; le virelai, par contre, reste 
plus vif, plus alerte, plus varié en ses mètres. Il a évi- 
demment subi à un moindre degré l'influence de la 
poésie courtoise que la ballade et mieux conservé son 
caractère primitif de chanson à danser. Malgré son 
autorité, Machaut n'a pas réussi à imposer la désigna- 
tion de chanson baladée. Ce terme ne pouvait avoir de 
raison d'être que tant que le virelai était composé 
de trois strophes. La réduction à un ou deux couplets, 
que nous trouvons déjà chez Froissart \ détruisit sa 
ressemblance avec la ballade qui seule justifiait le terme 
proposé par notre poète. Le xv e siècle, comme on sait, 
ne connaît plus pour ce genre lyrique d'autres noms 
que bergerette et carole. 

i. Voy. Voir Dit p. 344 et Jugem. doit Roy de Nav. v. 4184-87 
(où il ne peut s'agir que d'une chanson baladée). Comp. aussi 
Deschamps [Art de dictier VII p. 281) qui est l'écho hdèle des 
théories de Machaut, contre lesquelles il pèche d'ailleurs sou- 
vent lui-même. , . 

2 .Voy., sur la relation entrelace queue » et le refrain, la théorie 
de M. Stengel [Zeitschr.f. fran^. Sprache itnd Literatur, XVIII, 
p. 85 ss.) que nous n'acceptons pas dans toute son^ étendue, 
mais qui contient certainement des vues justes confirmées par les 

faits. 
3. Voy. un cas significatif chez Froissart, Espinette amour. 

v. 2452 ss. et Prison amoureuse v. 383o ss. 



REMEDE DE FORTUNE LUI 

7. En dernier lieu, c'est un rondeau (rondelet, v. 4105 
et 41 14), dans la forme la plus simple, celle du « rondet 
de carole » du xm e siècle : AB a A ab AB. Comme tous 
les rondeaux de Machaut, celui-ci est isome'trique, à 
rencontre des rondeaux plus anciens'. C'est la forme 
préférée de notre poète : elle figure dans les deux tiers 
des poésies de cette catégorie. 

Outre ces pièces, qui sont toutes mises en musique, 
nous en avons deux sans accompagnement musical. 

8. La première est une prière à douze strophes de 
douze vers dont la formule rythmique est la suivante : 

a s a 8 a s a 8 a 8 b 4 a 8 a 8 a 8 a 8 a 8 b 4 . 

a varie de strophe en strophe, b présente partout la 
même rime. Ce n'est, à notre avis, qu'une variante de 
la Complainte. On comprend, dans ce cas, pourquoi 
Machaut ne l'a pas mise en musique. 

9. L'autre pièce sans accompagnement musical est 
un refrain (v. 35o2-3) : 

Dieus, quant venra li temps et Veure 
Que je voie ce que faim si ? 

L'idée exprimée dans ces vers paraît fréquemment 
dans nos refrains du xm e siècle, quelquefois sous une 
forme qui ne diffère pas sensiblement de celle-ci 2 , et 
l'usage que Guillaume fait de ce passage (commence- 
ment et fin d'une chanson qu'une dame chante en dan- 
sant) répond bien à la définition du « refrain » comme 

1. Voy. mon édition de la Prise amoureuse, p. XLIX. 

2. Voy. par exemple G. Raynaud, Recueil de motets franc., II, 

p. 87: 

Et Dieus ! et Dieus ! verrai je ja le jour 
Ke l'aie en ma baillie ? 



LIV INTRODUCTION 

dernier reste d'une chanson à danser. Il est intéressant 
de voir le refrain, à l'époque de Machaut, remplir 
encore son ancien office de chanson accompagnant la 
danse, et de trouver vivante, au xiv e siècle, la tradition 
littéraire du siècle précédent d'intercaler les refrains 
dans une pièce narrative. Remarquons cependant que, 
d'après Machaut, il n'est plus question d'un chant 
alternant entre un soliste et un chœur. 

Comme on le voit, non seulement Machaut nous 
donne de chaque genre lyrique un spécimen typique, 
mais encore il en arrange savamment la succession, 
allant du genre le plus compliqué, le lay, jusqu'à la 
forme la plus simple, le rondeau. Cela confirme notre 
supposition qu'en donnant ainsi un tableau succinct et 
presque complet de la poésie lyrique de son époque, 
notre poète entendait bien faire œuvre de législateur 
en matière poétique et musicale, et voilà précisément 
ce qui donne leur importance aux pièces lyriques du 
Remède de Fortune. 



II. — LE DIT DOU LYON. 

C'est en 1342, et très précisément le 2 et le 3 avril, 
qu'arriva à Guillaume de Machaut la surprenante aven- 
ture racontée dans son Dit dou Lyon. Il désirait depuis 
longtemps pénétrer en un certain verger, dont une 
rivière rapide, sans pont ni gué, défendait l'accès. 
Réveillé par les oiseaux qui chantaient la venue du 
printemps, il va vers la rivière, cherche longuement, 
trouve enfin à la rive une barque sans voile ni rame. 
Sans hésiter il y monte, et la barque le porte d'elle- 
même au verger. Il y pénètre joyeux. Mais bientôt, pris 
d'un « amoureux pensement », il s'égare dans un fourré 
de ronces et d'épines, et voici qu'un lion horrible 
s'élance contre lui. Se croyant perdu, Guillaume envoie 



LE DIT DOU LYON LV 

à haute voix sa dernière pensée à sa dame ; à peine le 
lion l'a-t-il entendu, qu'il s'apaise ; doucement, hum- 
blement, « com se fust un petit chiennet », il s'approche 
du poète et s'offre à le guider. Ils traversent d'abord des 
lieux sauvages, où des bêtes féroces les menacent et les 
poursuivent de leurs hurlements. Enfin le verger se fait 
plus hospitalier : dans une verte prairie, près d'une fon- 
taine, devant une riche tente, est assise une dame d'une 
beauté remarquable. Dès qu'il la voit, le lion s'humilie 
devant elle comme ferait un amant respectueux. Tandis 
qu'il exprime ainsi son amour, une laide bête « cornue » 
réussit par un cri sauvage à détourner sur elle le regard 
de la dame; aussitôt le lion, saisi de désespoir, court 
autour du « pourpris », cherchant à se tuer; mais la 
dame a reporté sur lui ses doux yeux; il se calme et 
reprend espoir et joie. 

Surpris, Guillaume demande à la dame le sens de ces 
étranges incidents. C'est un vieux chevalier qui les lui 
explique d'abord. Jadis entrait qui voulait dans ce ver- 
ger: les amants déloyaux aussi bien que les loyaux, et 
même les rustiques et les vilains. Mais le roi, maître de 
ces lieux, y avait remédié : à sa demande, un homme 
habile aux enchantements avait entouré le verger d'une 
rivière : nul faux amant ne pouvait impunément s'aven- 
turer sur la barque et pénétrer dans le verger ; la barque 
versait, ou bien le lion mettait à mal le téméraire. 
Depuis, le jardin s'appelle l'« Épreuve des fines 
amours ». 

« Quant au lion, dit la dame, qui prend à son tour 
la parole, je l'ai élevé et nourri moi-même : de là son 
obéissance et l'amour qu'il me témoigne. Mais les 
autres bêtes lui portent envie : c'est pourquoi vous les 
avez vues le harceler de leurs cris. — Pourquoi, de- 
mande Guillaume, ne pas le protéger, le séparer d'elles 
par quelque cloison? — Le maître de ces lieux a voulu, 
répond la dame, que le verger restât sans mur ni tour ; 



LVI INTRODUCTION 

il convient que le lion supporte avec patience les atta- 
ques des envieux ; c'est le moyen de vaincre. » 

Renseigné, Guillaume prend congé de la dame. Les 
bêtes désormais ont beau gronder et hurler, le lion, qui 
a compris les paroles de sa maîtresse, n'a plus souci 
d'elles. Plein de reconnaissance pour le poète qui a 
pris sa défense, le lion le reconduit jusqu'à la rivière, 
et ne s'éloigne que lorsqu'il l'a vu débarquer sur l'autre 
rive. Revenu parmi les siens, Guillaume leur raconte 
ses aventures : elles les exciteront à imiter son exemple. 
Une prière à sa dame et un anagramme où il cache son 
nom ' terminent ce court poème. 

Il offre, sous plusieurs rapports, un véritable intérêt. 
D'abord, parce que, de tous les longs ouvrages de Ma- 
chaut qui contiennent une date précise, c'est lui qui 
nous offre la plus ancienne. Car le Dit dou Lyon 
ayant pour objet de faire connaître à une dame réelle 
les sentiments que Machaut lui porte, la date de 1342, 
où il place son aventure fabuleuse, est, selon toute appa- 
rence, la date réelle où il composa son poème. 

Si on l'admet, on obtient en outre un point de repère 
assuré pour la datation d'autres œuvres. Comme les 
manuscrits rangent les Dits selon l'ordre chronolo- 
gique et qu'ils donnent, avant le Dit dou Lyon, le Dit 
dou Vergier, le Jugement dou Roy de Behaingne et le 
Remède de Fortune, ces trois poèmes sont donc anté- 
rieurs au Dit dou Lyon et antérieurs à 1342 2 . On voit 

1. Cet anagramme offre certaines difficultés. A moins que le 
poète, contre son habitude, n'ait admis l'emploi répété d'une 
même lettre, nous pouvons à la rigueur obtenir Giiilermus de Ma- 
chot, en lisant décelai pour deceil, en tirant m du signe d'abré- 
viation dans û ou gét, et en remplaçant au par o (Voy. Overgne 
pour Auvergne dans l'anagramme de la Fontaine amoureuse). Le 
poète se serait contenté d'un « à peu près ». Plusieurs lettres 
restent sans emploi. 

2. Comme on sait, le Jugement dou roy de Navarre ne se trouve 
pas dans les manuscrits à la place qui lui revient dans l'ordre 



LE DIT DOU LYON LVII 

en outre que le Dit dou Lyon et le Dit doit Vergier ne 
sont pas, comme l'a cru Tarbé ' et comme le croit encore 
M. Chichmaref, les plus anciennes compositions de 
longue haleine de Machaut : d'autres ont précédé, et 
notamment l'important Remède de Fortune. 

Par son sujet, le Dit don Lyon se rattache d'assez 
près au Remède de Fortune, qui le précède immédiate- 
ment. Ici et là, l'intention du poète est surtout didacti- 
que. Elle se marque avant tout dans le discours du che- 
valier et dans celui de la dame, qui expliquent l'un les 
merveilles du verger, l'autre le rôle du lion. C'est sans 
doute à ces deux discours et aux « enseignements » qui 
s'y trouvent que le poète a le plus tenu. 

Le discours du chevalier est le plus intéressant des 
deux et le morceau le plus original du poème. C'est 
une véritable « scène des portraits » : il nous offre une 
galerie des divers types d'amants, peints avec réalisme : 
amants parjures, amants timides et peureux, faux 
amants, petits-maîtres mignons et coquets et preux che- 
valiers, enfin — c'est l'un des tableaux les plus curieux 
— les vilains et leurs amours rustiques. De même, dif- 
férents types d'amantes. 

Quant aux explications, bien moins intéressantes, de 
la dame, elles se réduisent à enseigner comment 
l'amant favorisé doit opposer à Envie sa patience et 
son mépris. 

Ces deux discours, Machaut les a sans doute tirés de 



chronologique, mais avant le Dit doit lyon, immédiatement après 
le Jugement dou roy de Behaigne. Pour expliquer cette transpo- 
sition, M. Chichmaref [ouvr. cité, I, p. xl) suppose qu'on aura 
voulu rapprocher le Dit don lyon du Dit de l'Alerion, « à cause 
de l'analogie des titres ». Nous croyons plus plausible l'explica- 
tion que nous avons proposée (t. I, p. lxvi) : ce sont les deux'Jw- 
gements que l'on a voulu rapprocher, à cause de l'identité des 
sujets. 

i. Tarbé, loc. cit., p. xi. 



LVIII INTRODUCTION 

son propre fonds. Evidemment, on rencontre dans la 
littérature antérieure bien des développements sur En- 
vie, et aussi des énumérations analogues à celles du 
chevalier (il suffit de se rappeler celles des poèmes sur 
les « états du monde »). Mais le discours de la dame 
est trop banal, d'invention trop facile, pour que Ma- 
chaut ait eu besoin de recourir à des sources écrites ; 
et, au contraire, le discours du chevalier n'a, semble-t- 
il, aucun précédent. Le poète y communique ses obser- 
vations, ses réflexions personnelles '; c'est ce qui en 
fait le prix. 

Mais, en d'autres parties du poème, Guillaume a uti- 
lisé des souvenirs d'oeuvres plus anciennes. On l'a 
vu, dans ses poèmes antérieurs, exploiter, parmi les 
genres littéraires en vogue de son temps, le roman allé- 
gorique, le débat amoureux, le traité moral; on le 
verra, pour le Dit dou Lyon, recourir à d'autres genres 
encore. 

D'abord, on retrouve dans la trame de son Dit, des 
thèmes de romans d'aventures. Tel est le thème du lion 
devenu ami d'un héros qu'il accompagne et protège : 
avant Machaut, il avait été traité dans le Chevalier au 
lion, dans Gilles de Chin, dans la Dame a la licorne. 

Tels sont encore le thème du verger merveilleux, 
plein d'oiseaux et de fleurs, ou règne un printemps 
éternel, et qui ne s'ouvre qu'à de rares élus; et le mo- 
tif de la barque sans rame ni voile, qui va d'elle-même 
au but qu'elle sait ; et la donnée du voyageur qui doit 
traverser un pays sauvage et inhospitalier avant de dé- 

i. Pourtant, au v. 1257, on est tenté de croire que le poète 
renvoie à une source étrangère, quand il dit : 
Et sambloit, ce me dit l'acteur, 
Que de la boite a l'enchanteur 
Fussent sailli. 
Mais Vacteur est ici certainement le chevalier, qui est censé 
parler à Machaut, et de qui Machaut rapporte le discours. 



LE DIT DOU LYON LIX 

couvrir enfin dans un pré vert, sous une riche tente, 
quelque belle princesse '. 

Mais ces thèmes, motifs et traits merveilleux, étaient 
devenu le bien commun de tous les poètes d'alors : est- 
il possible de déterminer plus précisément quels romans 
d'aventures Machaut a exploités ? Il ne nomme jamais 
Chrétien de Troyes ; mais les noms des héros de 
Chrétien reviennent souvent dans ses vers, et il est 
certain qu'il connaissait, et sans doute pour les avoir 
lues, les œuvres de son grand compatriote. Tous les 
éléments merveilleux que nous venons de rencontrer 
dans le Dit dou Lyon se retrouvent dans les romans de 
Chrétien : le verger du Dit ressemble à celui d'Erec 
(v. 5/39 ss.) ; ici une rivière pour interdire l'entrée, là 
une muraille d'air, et, ce qui ne saurait être une simple 
coïncidence, les deux vergers portent un nom : ici la 
Joie de la Court, là V Epreuve des fines amours. De plus, 
il est assuré que c'est précisément par le Chevalier au 
lion de Chrétien que Machaut connaissait le thème du 
lion guide du héros. En effet, dans l'un de ses motets, 
il a donné, sous une forme légèrement modifiée, le 
nom même du héros de Chrétien : 

Et s'est tout cler que monsigneur Yvon 
Par bien servir, non pas par vasselage, 
Conquist l'amour d'un grant lion sauvage \ 



i . Machaut emploie quelques expressions qui appartiennent en 
propre à ce genre de romans : par exemple « prendre l'aven- 
ture », v. 1 58 . 

2. Motet V, v. 26-8, dans l'édition Chichmaref. M. Chichmaref 
a déjà fait ce rapprochement (voyez son Index des noms propres, 
où il renvoie d'YvoN à Ivain). La forme Yvon, au lieu d'Yvain, 
semble provoquée par le besoin de rimer à garison. — On peut 
noter ici qu'un contemporain de Machaut, assurément bien 
moins cultivé que lui, l'auteur du Roman de la dame a la ly corne, 
a également exploité Chrétien de Troyes (voyez Gennrich, dans 



LX INTRODUCTION 

Mais aux thèmes des romans d'aventures, notre poète 
mêle de ces allégories dont la littérature de son temps 
était farcie : et ce mélange est une innovation. Son lion 
lui-même est un personnage allégorique : il est le type 
du parfait amant, comme les bêtes malfaisantes qui l'en- 
tourent représentent les « losengiers», les « médisants ». 

Le type du héros lui-même, de celui qui vient à bout 
de l'aventure, subit dans le poème de Machaut une légère 
modification. Dans l'ancien roman arthurien il était, 
en même temps que le plus courtois, le plus vaillant 
aux armes. Guillaume n'exige plus de son héros cette 
dernière qualité. La loyauté en amour est à elle seule 
suffisante, pour le faire triompher des dangers : seul 
pourra franchir la rivière celui qui aime sans fausseté, 
et le lion se soumet à celui qui, en son danger, invoque 
le nom de sa dame. Sans doute cette conception paraît 
déjà chez Chrétien de Troyes (Lancelot) et chez 
d'autres, mais jamais sous cette forme outrée où l'une 
des conditions principales, le « vasselage », est net- 
tement écartée. Rappelons-nous que c'est l'époque qui 
vit éclore la « Cour amoureuse » de Charles VI et les 
ordres de chevalerie à l'honneur et à la défense des 
dames. 

Notre poète avait ses raisons pour ne plus exiger de 
son héros la prouesse des anciens romans : c'est que 
— fait significatif — son héros n'est plus un person- 
nage imaginaire, un Yvain, un Gauvain ; c'est le poète 
lui-même. Par une habitude que nous lui avons vu 
prendre dès ses premiers poèmes, il se met lui-même 
en scène, en une action parfaitement fantastique, mais 
à laquelle, plaisamment, il donne une apparence de réa- 
lité et d'authenticité par quelques détails précis : date 



sa préface à l'édition de ce roman, p. 49-56). On voit par là que 
les auteurs des romans d'aventures, au xiv e siècle encore, puisaient 
à cette riche source. 



LE DIT DOU LYON LXI 

exacte de l'aventure, durée, mention de sa fatigue 
(il n'avait pas son cheval), heure de son retour, etc. 
Le contraste amusant de ce réalisme et de cette fan- 
taisie, contraste évidemment voulu, nous porte à croire 
que ce n'est peut-être pas sans quelque ironie qu'il 
a ainsi fait servir les données du roman d'aventures 
à des fins personnelles : car ce sont bien, ici comme 
dans les dits précédents, des fins personnelles qu'il 
poursuit : il veut surtout assurer sa dame de son amour 
et de sa loyauté. 

Outre l'exploitation des romans d'aventures, on peut 
çà et là découvrir, dans le Dit dou Lion, la trace de quel- 
ques autres souvenirs littéraires. Aux vers 1 3 1 5 ss., 
une liste des Neuf Preux ', suivis de Troïlus, Gauvain, 
Tristan et Lancelot. 

Aux vers 141 6 ss., une énumération des contrées où 
les chevaliers exerçaient leur vaillance. On y remarque 
d'une part des pays que le poète avait lui-même visités 
à la suite de Jean de Luxembourg (Bohême, Hongrie, 
Tartarie, Lithuanie, etc.) % d'autre part des noms de 
localités orientales, empruntés, semble-t-il, soit à la 
Bible (Gelboë, Taraban, etc.), soit, quand il s'agit de 



1 . Cette liste paraît pour la première fois, semble-t-il, dans les 
Vœux du Paon de Jacques de Longuyon, vers Tan 1 3 1 3 (voyez 
P. Meyer, dans le Bulletin de la Soc . des A. 7\, i883, p. 45-54). 
Machaut y revient par deux fois, dans le Confort d'Ami, v. 
2797 ss., et au début de la Prise d'Alexandrie. Si c'est bien dans 
les Vœux du paon dont la vogue au xiv c siècle est bien attestée 
que Guillaume a appris à connaître cette énumération fameuse, 
nous aurions là un nouvel ouvrage à ajouter à la liste des sour- 
ces de Machaut. 

2. Presque tous ces noms reparaîtront dans le Confort d'ami, 
quand Guillaume rappellera les faits d'armes de son ancien 
maître (éd. Tarbé, p. io3). On peut conclure de là que, dans le 
Dit dou Lyon aussi, ce sont les campagnes de'Jean de Luxem- 
bourg, auxquelles lui-même avait pris part, qui lui ont fourni 
les termes de son énumération. 



LXII INTRODUCTION 

noms plus récents, à des récits de voyageurs et de pè- 
lerins (Sardinay, le Champ flori, etc.). 

Enfin, il faut mentionner encore, à titre d'emprunts 
littéraires, certaines réminiscences des bestiaires ' 
(39-44; 380-92). Guillaume dit, par exemple, que la 
calendre, selon qu'elle regarde un malade ou se dé- 
tourne de lui, prédit sa guérison ou sa mort. Tous les 
bestiaires le disent aussi. Mais Guillaume compare sa 
dame à la calendre : qu'elle daigne le regarder, il sera 
guéri. Avant lui déjà, Richard de Fournival, en son 
Bestiaire d'Amour, avait donné des interprétations ana- 
logues des récits merveilleux des bestiaires : il est pro- 
bable que Machaut a connu, directement ou indirecte- 
ment, cette œuvre, si goûtée au moyen âge 2 . 

Une autre liste d'animaux plus étranges encore 
(v. 383 ss.) semble indiquer que G. de Machaut a uti- 
lisé des livres tels que le De proprietatibus rerum de 
Barthélémy l'Anglais et le De natura rerum de Tho- 
mas de Cantimpré 3 . 

Comme le fait voir cette brève énumération des em- 
prunts étrangers dans le Dit dou Lyon, ce poème se 
distingue des œuvres antérieures tant par le nombre 

1. Voy. t. I er , p. lxxxiii ss. 

2. Quand on sait combien Machaut soignait la composition de 
ses œuvres, on est frappé de trouver à deux reprises dans le 
même poème le thème de la puissance miraculeuse du regard 
de la dame (calendre et lion, v. 44 ss. et 607 ss.). Il y a là cer- 
tainement une intention de la part de l'auteur, et nous suppo- 
sons que la première mention, par l'allégorie de la calendre, de- 
vait servir de preuve anticipée, d' exemple », à l'appui de l'exac- 
titude de l'épisode principal. 

3. Ces livres étaient aussi répandus l'un que l'autre (Delisle, 
Hist. litt. de la France, t. XXX, p. 353, 363, 38o). Si toutefois 
nous tenons compte des « exemples » du Jugement don Roy de 
Navarre, nous constatons que certains détails, donnés dans ce 
poème, ne paraissent que chez Thomas, et non chez Barthé- 
lémy. C'est donc le premier qui paraît avoir été la source de 
notre poète. (Voy. aussi plus loin p. lxviii n. 2). 



LE DIT DE L ALERION LXIII 

que parla variété des sources. La littérature populaire 
y est exploitée aussi bien que la littérature savante. 
Plus le poète se développe, plus il étend le domaine de 
ses connaissances littéraires et scientifiques, et plus il 
aime à en faire usage dans ses productions poétiques. 



III. — LE DIT DE l'aLERION. 

Comme nous l'avons déjà plusieurs fois indiqué, les 
manuscrits rangent, en règle générale, les grands dits 
de Machaut selon l'ordre chronologique. Or ils s'ac- 
cordent ' à placer le Dit de VAlerion entre le Dit dou 
Lyon, écrit en 1342, et le Confort d'ami, écrit en \Z5j. 
Il est donc probable que Machaut composa VAlerion 
entre ces deux dates. Peut-être est-il possible de préci- 
ser davantage. En effet, le manuscrit C, qui ne contient 
que les compositions les plus anciennes de Machaut, 
donne VAlerion, mais non pas le Jugement dou Roy de 
Navarre : on peut par suite admettre que VAlerion est 
antérieur au Jugement, c'est-à-dire antérieur à 1349. 
D'autres indices confirmeront d'ailleurs plus loin l'hy- 
pothèse de cette priorité. 

A l'exception du manuscrit E tous les manuscrits 
intitulent notre poème le Dit de VAlerion ; mais Ma- 
chaut, au dernier vers, l'appelle le Dit des quatre oi- 
seaus, et ce titre répond bien mieux au sujet. Un fait 
analogue se produit ailleurs : tous les manuscrits (sauf 
E) s'accordent à intituler La Fontaine amoureuse un 
poème que Machaut, en son Voir Dit, dénomme par 
deux fois le Dit de Morpheiis ; seulement, la seconde 
fois qu'il en parle, il ajoute : « on l'appelle la Fontaine 
amoureuse ». Il semble qu'on le voie ici accepter un 

1. Sauf le ms. C, qui ne fait pas autorité (voy. ci-dessus, 
p. n, note). 



LX1V INTRODUCTION 

titre substitué par ses lecteurs au titre primitif, et que 
l'usage avait accrédité. Il peut en avoir été de même 
dans le cas du Dit de VAlerion, et c'est pourquoi nous 
nous croyons autorisé à conserver ce titre. 

Nos devanciers ont à peine parlé de VAlerion, mal- 
gré son importance parmi les Dits de Machaut. Une 
analyse un peu détaillée ne paraîtra donc pas inutile. 

Les dispositions qui paraissent dans l'enfant font 
prévoir ce que sera un jour l'homme fait : c'est sur- 
tout cette pensée que développe un long prologue ' 
(v. i - 1 1 8) ; puis, se donnant lui-même en exemple, le 
poète raconte comment son amour pour les oiseaux, 
qui s'était révélé dès sa première enfance, le porta plus 
tard à se faire initier dans l'art délicat et difficile de 
capturer et d'élever les nobles oiseaux de chasse. Ce 
qu'il dira de cet art, Machaut nous avertit aussitôt 
qu'on devra l'entendre aussi de l'état 

D'amours, d'amie et d'amant, 

et, en effet, son poème, comme le définissait fort bien 
le comte de Caylus, sera « une allégorie tirée de la 
chasse du vol, et continuellement appliquée au génie 
et aux caractères des quatre maîtresses qu'a eues l'au- 
teur. » En un récit très détaillé, à maintes reprises in- 
terrompu par des applications aux choses de l'amour, 
Machaut raconte donc les expériences qu'il fit tour à 
tour avec quatre oiseaux de chasse. 

Ce fut d'abord un épervier. Il dit pourquoi l'épervier 
ramage, c'est-à-dire sauvage % est préférable à l'éper- 
vier déjà éduqué, et c'est pour lui une occasion de 

i. Nous n'avons pas retrouve les sources écrites de ces pen- 
sées, si tant est qu'elles en aient, banales comme elles sont. 

2. Brunetto Latini définit de même l'épervier « ramain » : « cil 
qui a ja volé et vené selonc sa nature ; mais il est puis pris en 
raim d'arbre ou en autre leu par engin » {Trcsor, I, 5, ch. 149). 



LE DIT DE L ALERION LXV 

discuter des avantages et des désavantages qu'offre en 
amour la jeunesse de la dame. Il dit ensuite comment 
il rît l'éducation de son épervier, comment l'oiseau se 
comporta à la chasse, enfin comment il fut perdu par 
la mue, après avoir fait longtemps la joie de son 
maître. 

Exhorté par Amour et par Raison à oublier l'éper- 
vier infidèle et à le remplacer au plus vite, le poète, 
pour avoir entendu des amateurs d'oiseaux causer 
entre eux, est pris du désir de se procurer un alérion. 
Mais l'entreprise est malaisée, et l'on entend bien que 
cette difficulté sera un nouveau prétexte à débattre des 
questions d'amour : Chose « acquise à peine et à des- 
pens»a-t-elle plus de valeur que celle qui serait «acquise 
sans travail et sans désirée»? autrement dit, lequel 
vaut mieux, un amour obtenu après de longs efforts, 
ou un amour aussitôt gagné ? L'alérion est un oiseau 
de telle valeur et de telle noblesse qu'on ne saurait 
songera l'acheter; seul Amour peut le donner, comme 
jadis ce fut Amour, non pas Fortune, qui donna à 
Guillaume Longue-Épée le cheval de saint Louis. En 
effet c'est en pur don que les gardiens de l'alérion, 
gagnés par les assiduités du poète, finirent par le lui 
confier, sans que le seul opposant, Dangier, ait pu les 
en empêcher. Description des mœurs de l'oiseau ; nou- 
velles applications allégoriques. On voit le procédé 
constant : il nous suffira désormais de résumer les 
incidents qui forment la trame du poème. Un jour, 
Guillaume perd son alérion, sans nous raconter com- 
ment. De nouveau réconforté par Amour et par Avis, 
il le remplace par un aigle. 

Gomment se le procura-t-il ? et comment l'aigle fut-il 
perdu à son tour? Il ne nous le dit pas, se bornant, 
en cette troisième aventure, à décrire les mœurs de 
l'oiseau et à les interpréter allégoriquemcnt. 

Enfin, l'aigle fut remplacé par un gerfaut, obtenu 
T. II. e 



LXV1 INTRODUCTION 

après d'humbles prières. Hélas ! Ce fut une malheu- 
reuse épreuve. Le gerfaut, après s'être assez bien com- 
porté d'abord, montra bientôt des dispositions à l'in- 
constance : symbole des amantes volages, il abandonnait 
facilement son maître. Il finit même par se jeter un 
jour sur un chat-huant, oiseau « lait, vil et puant » que 
nul noble oiseau de chasse ne daignerait poursuivre. 
Après de vains efforts pour le reprendre, Guillaume, 
honteux des bas instincts du gerfaut, renonce à lui 
définitivement. 

Un jour qu'assis dans un verger, il songeait au cas 
d'une dame qui, pareille à son gerfaut, abandonnerait 
son mari ou son amant pour un indigne, et comme il 
prêtait l'oreille aux exhortations de Raison, il fut dis- 
trait par une verdière que le hasard lui livra : c'était 
jadis la proie préférée de son alérion. Or, voici qu'au 
même instant, un oiseau de proie fond sur son poing, 
et s'y pose. A sa surprise, Guillaume reconnaît le cher 
alérion qu'il a jadis perdu. Le doute n'est pas possible : 
l'oiseau répond à son nom, et il porte encore à la patte 
une perle que Guillaume y a jadis fixée. Aussitôt, ils 
reprennent leurs anciennes amours. L'explication allé- 
gorique de cette aventure et un épilogue où l'auteur se 
nomme terminent ce long poème. 

Si sommaire qu'elle soit, cette analyse permet de 
reconnaître dans le Dit de V Alérion les mêmes élé- 
ments que nous avons remarqués déjà dans les œuvres 
précédentes : le souci de raconter des aventures per- 
sonnelles ou soi-disant telles ; — un certain étalage 
d'érudition ; - le goût de l'allégorie; - et des préoccu- 
pations didactiques. Ce dernier caractère est ici très 
frappant. Le Dit de V Alérion est un Art d'Amour : il 
enseigne comment on conquiert l'amour et comment 
on le conserve ; il établit le code des lois qui doivent 
régir les rapports entre dame et amant et définit leurs 
devoirs mutuels; tout particulièrement, il apprend à 



LE DIT DE L ALERION LXVII 

l'homme raisonnable à se consoler de la perte ou de la 
trahison de sa dame. Ce n'est pas une répétition de 
ÏArt d'aimer d'Ovide ou de celui du Roman de la 
Rose : le poète y donne le résultat de ses propres 
observations et un tableau curieux des mœurs galantes 
dans les milieux courtois du xiv e siècle. 

Jamais l'influence des études savantes de Machaut ne 
s'était fait sentir ni ne se fera sentir plus nettement que 
dans le Dit de V 'Alerion. Les réflexions philosophiques 
y abondent, et les développements scolastiques, les 
discussions, subtiles et minutieuses, y sont prolongées 
indéfiniment. Il semble que la clarté de la langue et la 
netteté du style en ont souffert. 

C'est le procédé habituel de Machaut que d'étayer de 
preuves particulières ses préceptes généraux : il tire ici 
les unes de son expérience personnelle, d'autres de ses 
lectures, d'autres enfin d' « exemples », c'est-à-dire 
d'anecdotes ou de courtes nouvelles. 

Pour ce qui est de l'expérience personnelle de Ma- 
chaut, Tarbé a pu se demander avec raison s'il ne 
faudrait pas voir dans le Dit de l'Alerion le tome pre- 
mier de « confessions » dont le Voir dit formerait le 
second. On ne peut répondre avec précision. Pourtant 
l'analogie d'autres œuvres, le Remède de Fortune, le 
Roy de Navarre, le Confort d'Ami, invite à croire 
que ÏAlerion repose sur quelque réalité. De plus, si 
le poète avait inventé ses récits de toutes pièces, 
ils eussent été, semble-t-il, plus flatteurs pour son 
amour-propre, et nous sommes donc porté à admettre 
que Machaut, tout chanoine qu'il fût, a pu courir 
quelques-unes des aventures dont il se fait le héros. 
Toutefois ses peintures sont ici plus vagues que dans 
le Roy de Navarre, les traits de la vie réelle plus rares 
et moins marqués que dans le Remède de Fortune. 

Par contre, Machaut a largement étalé dans son Dit 
de r Alerion ses connaissances littéraires et scientifiques. 



LXVIII INTRODUCTION 

Son sujet le portait tout naturellement à exploiter les 
traités sur les « Propriétés des choses ». 

Ainsi, c'est chez Vincent de Beauvais sans doute 
qu'il a trouvé cette coutume de l'épervier de garder, 
pour se tenir les pattes chaudes durant la nuit, entre 
ses serres un oiseau qu'il relâche au matin, en lui pro- 
mettant l'immunité pour toute la journée '. C'est encore 
à Vincent de Beauvais qu'il doit peut-être le trait que 
l'alérion vole si haut que le regard humain ne peut le 
suivre, et cet autre détail qu'à la vue d'un aigle tous les 
autres oiseaux nobles perdent leur audace et n'osent 
plus, ce jour-là, attaquer une proie 2 . Et s'il a choisi 
pour l'amante infidèle l'image du gerfaut, serait-ce 
parce que dans le De natura rerum il a pu trouver 
mentionné un falco ignobilis qui abandonne la chasse 
pour quelque proie indigne? 

Mais d'où sait-il que l'alérion est un oiseau « de 
taille pas moult grant », tandis que les traités latins 
sont d'accord à le supposer plus grand même qu'un 
aigle? D'où tient-il le détail de ses ailes tranchantes 
comme fins rasoirs qu'aucun de ces ouvrages ne 
donne 3 ? Et quand les Bestiaires vantent tous la puis- 
sance du regard de l'aigle qui soutient l'éclat du soleil, 
aucun d'eux ne nous dit, comme Machaut, que sa vue 

i. Spéculum naturelle (éd. de Venise, i5gi), 1. XVI, ch. 21. 

2. Ouvr. cité, XVI, 2 3. 33. Dans les deux cas, Vincent reproduit 
textuellement Thomas de Cantimpré (consulté par nous dans le 
manuscrit Hamiiton, 114, aimablement mis à notre disposition 
par la Bibl. Royale de Berlin). Machaut semble bien être remonté 
directement à Thomas, car c'est là qu'il a encore pu trouver cer- 
tains détails sur l'élevage des oiseaux que Vincent n'a pas repro- 
duits. 

3. Il est curieux de voir figurer ce détail, inconnu, semble-t-il, 
aux traités latins, dans une traduction française de la lettre du 
prêtre Jean (voir Jubinal, éd. de Rutebeuf, II, p. 456; 2' éd., III, 
358) et dans le Bestiaire d'amour de Rich. de Fournival (éd. 
Hippeau, p. 39). C'est peut-ôtre là que Machaut l'a trouvé. 



LE DIT DE L ALERION LXIX 

en devient meilleure, et on n'y trouve pas plus le pré- 
tendu droit que l'aigle s'arroge de saisir la proie prise 
par un autre ou bien l'oiseau chasseur lui-même. Faut- 
il croire que, faute de sources écrites, Machaut doive 
ces traits à des traditions orales ? 

Enfin, Machaut rapporte quelques « exemples ». 
C'est d'abord l'histoire d'un roi de France qui punit 
comme coupable de lèse-majesté son oiseau, lequel a 
osé s'attaquer à un aigle. Machaut dit l'avoir entendu 
« conter » (v. 3399) : selon toute apparence, en effet, il 
la tient d'une source orale '. 

C'est aussi sans doute dans une tradition orale, à 
moins que ce ne soit dans un recueil de contes que 
nous n'avons pu identifier, qu'il a dû prendre (v. 2091 
et suiv.) l'anecdote de Guillaume Longue-Épée et du 
cheval de saint Louis 2 . 

Le nombre des « exemples » est bien plus restreint 
dans le Dit de VAlerion et ils y sont introduits avec 
moins d'art que dans le Roy de Navarre : c'est une rai- 
son de plus pour croire à la priorité de VAlerion. Nous 
devons admettre que c'est dans ce poème que Machaut 

1. Il y a bien quelque chose d'analogue chez Alex. Neckam 
[De naturis rerum, 1, 24), mais les détails diffèrent. D'autre part, 
le De natiira rerum, et avec lui Vincent de Beauvais, racontent 
l'histoire, mais si brièvement qu'on ne saurait voir là la source 
de Guillaume. 

2. Le récit de Machaut offre quelques vagues ressemblances 
avec la Chronique de Mathieu de Paris à qui nous devons les 
renseignements les plus explicites sur l'expédition de Guillaume 
I.ongue-Épée (éd. Luard, V, p. i3o ss.). Mais d'un autre côté, 
son « exemple » contient des erreurs assez graves, et surtout, si 
vraiment il avait utilisé une chronique, aurait-il passé sous si- 
lence la mort glorieuse de son héros à la Mansourah que relatent 
la plupart des historiens contemporains et qui fut l'objet de plu- 
sieurs poèmes? (Voyez Jean de Garlande, dans VHist. litt. de la 
France, XXIII, p. 429-433, et le poème anonyme publié par Jubi- 
nal, Nouv. Recueil, II, 33o,; cf. Fr. Michel, Mémoires de Jean, 
sire de Joinville (i856), p. 327). 



LXX INTRODUCTION 

a pour la première fois employé ce procédé dont les 
auteurs du Roman de la Rose et d'autres lui avaient 
donné l'exemple. On le retrouvera désormais dans 
toutes ses œuvres et dans celles de son imitateur, Frois- 
sart. Ainsi Guillaume nous apparaît ici non point 
comme un novateur, mais comme un poète qui utilise 
avec goût et mesure les procédés de ses devanciers et 
qui servira de modèle à ses successeurs. 



Ce volume était presque achevé, quand M. Gaston 
Raynaud, qui en qualité de commissaire responsable 
en avait surveillé l'impression, nous fut brusquement 
enlevé par une mort prématurée. Qu'il nous soit per- 
mis de lui donner ici un dernier témoignage de la pro- 
fonde reconnaissance que nous lui devons pour sa 
grande bonté et le dévouement avec lequel il s'est 
acquitté de sa tâche, nous aidant, au besoin, de ses pré- 
cieux conseils dus à une longue expérience et à des 
connaissances étendues. Nous remercions aussi M. Paul 
Meyer qui, malgré son état de santé et ses lourdes char- 
ges, a bien encore voulu assumer celle de revoir les 
dernières épreuves du présent volume, et M. J. Bédier 
qui sera dorénavant notre commissaire responsable '. 

i. M. P. Meyer a bien voulu nous faire remarquer que, dans 
la note de la page 408 de ce volume, le nom de Miguel del Verms 
(donné par Buchon) doit être corrigé en Miquel del Bernis, 
comme l'a montré M. Henri Courteault, Annales du Midi, VI 
(1894), 272 ss. 




REMEDE DE FORTUNE' 



Cils qui vuet aucun art aprendre 

A douze choses doit entendre : 

La première est qu'il doit eslire 
4 Celui ou ses cuers mieus se tire 

Et ou sa nature l'encline; 

Car la chose envis bien define 

Qu'on vuet encontre son cuer faire, 
8 Quant Nature li est contraire. 

Aimme son maistre et son mestier 

Seur tout ; et ce li est mestier 

Qu'il l'onneure, oubeïsse, serve ; 
12 Et ne cuide pas qu'il s'asserve, 

Car s'il les aimme, il l'ameront, 

Et s'il les het, il le harront : 

i. AFMBKJ Ci commence R. de F.; E Ci commence lecu 
bleu ; C sans titre. 

4 E Celi ; C le — 5 E Ou s. n. — 6 J b. se fine — 7 CE Qucn... 
son gre — 10 E et celui est m. — 11 EK Quil honnoure ; J et 
serue — i3 A' C. cil — 14 K Et si les h.; EF hairont ; KJ her 
ront. 

Tome II. 1 



2 REMEDE DE FORTUNE 

Pourfiter ne puet autrement. 
16 Doctrine reçoive humblement; 

Mais bien se gart qu'il continue, 

Car science envis retenue 

Est et de legier oubliée, 
20 Quant elle n'est continuée. 

Soing, penser, désir de savoir 

Ait, si porra science avoir. 

Et l'entreprengne en juene aage, 
24 Eins qu'en malice son corage 

Mue par trop grant congnoissance. 

Car le droit estât d'innocence 

Ressamble proprement la table 
28 Blanche, polie, qui est able 

A recevoir, sans nui contraire, 

Ce qu'on y vuet peindre et pourtraire ; 

Et est aussi comme la cire 
32 Qui sueffre dedens li escrire, 

Ou qui retient fourme ou empreinte, 

Si comme on l'a en li empreinte. 

Einsi est il certeinnement 

36 De vray humein entendement 

Qui est ables a recevoir 
Tout ce qu'on vuet et concevoir 
Puet tout c'a quoy on le vuet mettre, 

40 Armes, amours, autre art ou lettre. 

Car chose ne puet si forte estre, 
S'il vuet, qu'il n'en deveingne mestre, 

17 C Et — 19 et manque dans KJ — 21 JS. désir penser; C 
désir et sauoir — 22 KJ Ait il p.; AFM sil — 23 KJ Et lautre 
prengne ; A eage — 24 E sen — 25 E Que par trop gr. c. — 26 
KJ de jouuence — 28 E et polie ; J poli — 3o K prindre ; CKJ 
ou pourtr. — 32 BEK lui — 34 C corn ; EJ lui — "i-j C able 
— 39 tout manque dans KJ; E en quoy en le v. — 41 E peuent ; 
MK fort. 



REMEDE DE FORTUNE 3 

Mais qu'il vueille faire et labeure 
44 Ad ce que j'ay dit ci desseure. 

Pour ce l'ay dit que, quant j'estoie 

De Testât qu'innocence avoie, 

Que juenesse me gouvernoit 
48 Et en oiseuse me tenoit, 

Mes ouevres estoient volages : 

Varians estoit mes corages; 

Tout m'estoit un, quanque vëoie, 
52 Fors tant que toudis enclinoie 

Mon cuer et toute ma pensée 

Vers ma dame, qui est clamée 

De tous seur toutes belle et bonne. 
56 Chascuns par droit ce nom li donne; 

Et de tous les biens que Nature 

Puet ottroier a créature 

A tant qu'elle est fleur souvereinne 
60 Seur toute créature humeinne. 

Pour c'a li mes cuers s'enclinoit, 

Et Nature li aprenoit, 

Ce m'est vis; car certeinnement 
64 Selonc mon juene entendement 

La vëoie moult volentiers. 

Car mes voies et mes sentiers, 

Mi gieu, mi penser, mi retour 
68 Estoient en son noble atour 

Tout adès, n'avoir ne pooie, 

Sans li vëoir, parfaite joie. 

Et quant Amours vit qu'en ce point 

43 KJ face — 46 KJ De jouuencc quant (J que) je y estoie — 
5o KJ Variaux — 52 KJ t. menclinoie — 56 K p. dr. en nom — 
60 B toutes — 65 et 66 Ces vers sont intervertis dans KJ — 69 E 
mauoir — 70 E pour faire joie. 



4 REMEDE DE FORTUNE 

72 Estoie, elle n'atendi point, 

Eins s'i mesla par tel manière 

Que puis ne fu, ne jamais n'iere, 

Que seur tout quanque Dieus a fait 
76 Ne l'aimme de cuer et de fait, 

Oubeïsse, serve et honneure, 

Et qu'en tous tans et en toute heure 

Ne soie tous siens sans demi 
80 A loy de très loial ami. 

Car c'a esté m'amour première, 

Et si sera la darreniere. 

Pour c'en li servant fineray, 
84 Ne jamais autre n'ameray. 

Or doint Dieus que s'amour soit moie, 

Qu'en ce monde plus ne vorroie. 

Einsi fist Amours par son art 
88 Qui maint franc cuer doucement art 

Que, quant premiers ma dame vi, 

Sa grant biauté mon cuer ravi. 

Et quant de s'amour fui espris, 
92 Juenes estoie et desapris, 

S'avoie bien mestier d'aprendre, 

Quant tel fais voloie entreprendre. 

Que di je? Eins l'avoie entrepris. 
96 Qu'einc congié ne conseil n'en pris 

Fors a mon cuer et a ses yeus 

Qui en riant m'ont en mains lieus 

Prié que par amour l'amasse 
100 Si doucement, que je n'osasse 

73 BCE se m. — 74 B ny erre — y5 B quanques — 76 M et 
de cuer— 78 E en tout t. — 81 AFMBKJ Car sa este — 85 F 
qui samour soie — 86 KJ En — 87 E fu amours — 91 à i5o Ces 
vers manquent dans KJ — g3 E bien besoing — 94 C fait — g5 
MC dis; lauoie manque dans F — 96 BCE Queins; C conseil ne 
congie — 98 ME maint. 



REMEDE DE FORTUNE 5 

Leur vueil refuser, ne peùsse. 

Et mes cuers voloit que je fusse 

Tous siens, et j'aussi le voloie, 
104 Et pour c'a eaus m'en consilloie. 

Si qu'einsi fui, se Dieus me gart, 

Pris par dous ris et dous regart. 

Et certeinnement, se j'eusse 
108 Tant de bien en moy que je fusse 

Aussi sages com Salemons, 

Et fust miens quittes tous li mons, 

Et aussi preus comme Alixandres 
1 12 Ou comme'i-iector, qui gueres mendres 

Ne fu de li quant a valour, 

Et s'eûsse autretant d'onnour 

Comme ot Godefroy de Buillon, 
116 Et la biauté qu'ot Absalon, 

Et de Job la grant pacience, 

L'estableté et la constance 

De Judit et de Socratès, 
120 Qui en un point estoit adès, 

Car pour gaaingne ne pour perte 

Ne se mouvoit, tant fust aperte, 

Et avec ce l'umilité 
124 Qu'Ester ot, et la loiauté 

D'Abraham, a vérité dire, 

Ne peûsse je pas souffire 

Pour dame amer de tel affaire. 
128 Mais Amours le me firent faire 

Qui m'i donnèrent ligement, 

Quant je la vi premièrement; 

101 E ne ne p. — 104 C me conseilloie — 106 E de doulz 
regart — 107 E ce je eusse — 108 FMBE my — 1 12 M com ; 
B' guieres — 114 MCE Et sceusse — u5 E eust — 118 C Lest. 
la contestance — 119 ME judic ; C judich — 120 E estoient — 
— 121 C Que — 123 FE aueucj £ humilité — 124 B Que hestor; 
E eust — 129 C liegement. 



6 REMEDE DE FORTUNE 

Si que siens sans riens retenir 
1 32 Sui, que qu'il m'en doie avenir, 

Et seray, tant com je vivray, 
Ne jamais autre n'ameray. 

Et quant Amours m'ot a ce mis 
1 36 Que pris fui et loiaus amis, 

Elle congnut bien ma juenesse, 

Mon innocence, ma simplesse. 

Et pour ce qu'estoie en enfance, 
140 Me prist elle en sa gouvernance; 

Si me moustra la droite voie, 

Comment ma dame amer dévoie, 

Servir, oubeïr, honnourer, 
144 Humblement croire et aourer 

Et cremir seur toute autre rien 

Com m'amour et mon dieu terrien, 

Et que toudis eusse l'ueil 
148 A faire son bon et son vueil, 

En gardant s'onneur et sa pais, 

Et que, se de l'amoureus fais 

Me venoit peinne, ne dolour, 
1 52 Ou merencolie, ou tristour, 

Que tout humblement recueillisse, 

Et qu'a grevez ne m'en tenisse; 

Et aussi que bien me gardasse 
1 56 Que ceste amour continuasse, 

Et qu'adès, de près et de loing, 

Désir, penser eusse et soing 

1 3 1 A retollir — i3a C quoy quil — 1 34 EC autre amour 
nauray (E naray) — i35 E a. mont a ce mis — i36 E sui — 
1 38 E Mon juuence; B ingnocence — 145 F c. se toute — 146 
E Comme — 149 E g. samour -ôo5ce- i5iONe nauoie 
nulle d. — 02 KJ Mirancolie ne tr. — i53 KJ Que humblement 
ne r. — \b\ A que agreuez; KJ qua gueriz; E que agreure ne 
me t. 



REMEDE DE FORTUNE 

De s'amour et sa grâce acquerre, 
160 Sans autre désirer ne querre, 
Et que loiaus fusse et secrez. 
Ce sont les poins et les degrez 
Qu'Amours m'enseingna et aprist, 
164 Quant en gouvernance me prist 1 ; 

Et je les ay si bien apris 
Que puis en un seul ne mespris. 

Et aussi ma très douce dame, 
168 Que je désir et aim, par m'ame, 

De cuer, sans pensée vileinne, 
Plus que Paris ne fist Heleinne, 
M'estoit miroir et exemplaire 
172 De tous biens désirer et faire. 

Et pour le bien qu'en li vëoie, 
De tout bien faire me penoie 
Et me gardoie de mesprendre, 
176 Si qu'on ne me peùst reprendre, 

A mon pooir, car sa bonté 
M'en donnoit cuer et volenté. 

Et son humilité parfaite 
180 M'estoit escuz, deffense et gaite 

Qu'orguieus ne me peiist sousprendre, 
Qui mains maus norrist et engendre, 
Et qu'envers tous très doucement 
184 Me maintenisse et humblement. 

Et vraiement bien dire puis 
Que d'umblesse est fonteinne et puis; 
Qu'onques turtre ne turterelle, 



164 J gouuernement — 171 CKJ mireoir — 174 AT tous biens 
— 181 B'EKJ Quorgueil; CK seurprendre; A sourprendre — 
182 MB'EKJC maint mal; A norrit — 184 C Me tenisse — 
186 J f . a puis — 187 KJ turte; E tourturelle. 



O REMEDE DE FORTUNE 

1 88 Aingnaus, coulons, ne coulombelle, 

Damoiselle, ne pucelette 

Ne pot estre d'orgueil plus nette, 

Ne plus pleinne d'umilité, 
192 Acompaingnie de pité, 

En tous cas et en tous endrois, 

De li. Certes, et c'est bien drois, 

Car il li vient de droite ligne; 
196 Pour c'en ce cas pas ne forligne. 

Et sa manière asseiirée, 

De tous et de toutes loée, 

Son biau port, son gentil maintieng 
200 Qui pareil n'ont, si com je tieng, 

Tout aussi com l'enfant le mestre 

Aprent, m'aprenoient a estre. 

Car, sans plus, de leur ramembrance 
204 Maintieng, manière et contenance 

Loing de li souvent me venoit 

Milleur, quant il m'en souvenoit. 

Si que dont, quant je la vëoie 
208 Vis a vis et que remiroie 

Son port, son maintieng, sa manière, 

Qui plus est estable et entière 

Que nulle qu'onques mais veïsse, 
212 Bien estoit drois qu'en retenisse 

Aucun notable enseingnement, 

Quant dou souvenir seulement 

Meintes fois par Douce Pensée 
216 Ma manière estoit amendée. 

Et sa gracieuse parole, 

192 EK pitié — 196 M ce tas; pas manque dans F — 200 E 
p. not — 201 C T. ainsi — 202 C maprenoit; E maprenoie — 2o3 
E sen plus— 2o5 C Lors— 212 J que r. — 2i5 FMBC Meinte; 
E par mainte p. 



REMEDE DE FORTUNE 9 

Qui n'estoit diverse ne foie, 

Estrange ne mal ordenée, 
220 Hauteinne, mais bien affrenée, 

Cueillie a point et de saison, 

Fondée seur toute raison, 

Tant plaisant et douce a o'ir, 
224 Que chascun faisoit resjoïr, 

Me metoit un frein en la bouche 

Pour moy taire de ce qui touche 

A tout ce qu'on claimme mesdire. 
228 Mais laisse avoit pour le bien dire, 

Car nuls ne doit dire d'autrui 

Ce qu'il ne vuet oïr de lui. 

Le trop parler me deffendoit; 
232 Parler a point me commandoit, 

Sans baudour et sans venterie, 

Sans mentir et sans flaterie; 

Car c'est chose moult honnourable 
236 D'estre en son parler véritable, 

Et vérité ne quiert nuls angles, 

N'elle n'a que faire de jangles. 

S'onneur et sa grant courtoisie 
240 Me deffendoient villonnie 

Et voloient que j'honnourasse 

Chascun, et que po me prisasse; 

Car cils a l'onneur qui la fait, 
244 Nom pas cils a qui on la fait. 

Et se l'Evangile n'est fausse, 

Humiliez est qui s'essausse, 

220 C affremee; E affermée; J aferuee — 221 E de raison — 
224 M chascuns — 226 KJ taire a tout ce qui t. — 228 E laissie ; 
KJ M. laissier {K lessiez) le et le b. d.; C auoir — 23o B qui; 
K li — 23 1 A me commandoit — 235 J C. est— 236 son manque 
dans C — 237 M veritez — 243 CE le — 244 M cui; EK le — 
246 FM iert. 



10 REMEDE DE FORTUNE 

Et qui s'umilie essaussiez. 
248 Pour c'est li noms si essaussiez 

De ma dame par tout le monde, 

Qui en humilité habonde, 

En honneur et en courtoisie, 
252 Plus qu'en dame qui soit en vie; 

Et comment que chascuns li donne 

Le pris d'onneur et la coronne, 

Estre cuide, tant a d'onnour, 
256 Entre les autres la menour. 

Ne congnoissoit foie largesse, 

Ne d'escharseté la simplesse, 

Ne la destresse d'avarice, 
260 Qui est en cuer humain grant vice. 

Mais toudis, quant elle donnoit, 

Ses dons sagement ordonnoit 

Et savoit certeinnement quoy, 
264 Quant, comment, a qui et pour quoy. 

Tost le faisoit, et volentiers, 

S'en estoit ses dons plus entiers; 

Car qui tost donne, deus fois donne. 
268 De ce m'estoit maistresse bonne 

Qui m'aprenoit a bonne escole 

Que n'eusse largesse foie, 

Avarice, n'escharseté 
272 Que largesse het sans pité, 

Et seur tout qu'en moy fer ne fust 

Dou dart d'avarice ne fust, 

Qui tout autre bien fait périr 

247 Les mss. (sauf E) donnent tous : Et qui sessausse humiliez 
— 248 est manque dans B; A li mons; M a corrigé li mons en li 
noms — 25o E sabonde — 252 CE P. que d. — 258 Fdescher- 
sete ; B de chersete; K deschertete; J derchiercete — 264 J ne 
pour — 266 B ces — 271 FMB neschersete ; KJ neschassete — 
272 KJ Qui; E ait; KJ pitié — 273 E moy ferme fust — 274 E 
ne sceust — 273 E porrir. 



REMEDE DE FORTUNE I I 

276 Par tout ou il se puet ferir. 

Car ja homs n'iert tant honnourez, 
Que ses biens n'en soit devourez 
Et qu'il n'en perde, s'il a pris, 

280 Scens, honneur, ame, los et pris. 

Et sa grant douceur a nul fuer 

Ne se departoitde moncuer, 

Car sa demeure et son séjour 
284 Y faisoit de nuit et de jour. 

Et aussi com le dous entrait 

La doleur d'une plaie trait 

Et adoucist, sa grant douçour 
288 Faisoit adoucir la dolour 

Qu'Amours et Désirs me faisoient, 

Qui maint grief estour me donnoient, 

Desquels je ne me pleing ne dueil, 

292 Car je n'en ai peinne ne dueil, 
Einsoisles recueil humblement, 
Bonnement et joieusement. 

Et son très dous plaisant regart 
296 Attraioit mon cuer de sa part 

Tout aussi, par son dous attrait, 

Com l'aimant le fer attrait. 

Et ce tenoit mon cuer en joie, 
3oo Car quant ce dous regart vëoie, 

En moy ne prenoit son repaire 

Riens qui fust a joie contraire. 

Et sa biauté, qui toutes passe, 

277 K si h. — 278 CE ne; E soient; K demorez — 279 C sil 
la; KJ si la — 280 E S. honnour laime et pris — 283 E d. a 
son s. — 284 KJ II — 286 E pi. entrait — 290 E gr. assault — 

293 EKJ le — 296 E Atroit; EKJ a sa part — 298 B' Comme... 
trait — 299 MCE se — 3oo K son d. r. — 3o2 E quil — 3o3 
ME toute. 



12 REMEDE DE FORTUNE 

304 Enlaçoit mon cuer et enlasse 

De plus en plus de jour en jour 
En son service et en s'amour, 
Et m'aprenoit, par sa puissance, 

3o8 A congnoistre Douce Espérance, 
Et a désirer la mercy 
D'Amours, dont moult la remercy. 
Car certes, je ne congnoissoie 

3i2 Espoir ne Désir, quant en voie 

Me mist sa biauté dou congnoistre, 
Pour m'amour et ma joie acroistre, 
Qu'Amours croist Désir et enorte, 

3 16 Et Espérance joie aporte. 

Et son noble atour bel et gent, 
Qui est, au dit de toute gent, 
Simple, faitis, apert et cointe, 

320 M'acointoit et encor acointe 
Que me tenisse cointement, 
Nettement et joliement, 
Trop ne po; car qui se desguise, 

324 Certes, ce n'est pas belle guise; 
Mais qui puet au moien venir, 
C'est le plus seiir a tenir. 

Einsi son exellent bonté 

328 Et sa parfaite humilité, 

Sa manière qui n'est volage, 

Son gentil port, son maintieng sage, 

Son biau parler, sa haute honnour, 

332 Sa courtoisie sans errour, 



307 E en sa p. — 309 E desirier — 3 14 E P. amour — 3i5 
F désirs; C cr. et désirs; E cr. et désir — 3 18 K toutes — 3 19 E 
S. fait appert — 320 E encore ; K macointe — 3î3 C c. qui trop 
se d.; E car sui se déguise — 326 F au t. 



REMEDE DE FORTUNE l3 

Sa franche libéralité, 

Sa douceur pleinne cTamisté, 

Son dous regart, sa biauté fine 
336 Et son atour belle doctrine 

Me demoustroient et maint bien, 

Se je les retenisse bien. 

Et ja soit ce qu'en li veïsse 
340 Tous biens, et po en retenisse, 

Ne puet estre que mieus n'en vaille, 

Ou ce seroit mal fait sans faille. 

Et se retenu les avoie, 
344 Volentiers pas ne les diroie, 

Pour ce que loange assourdist 

En bouche qui de li la dist. 

Et nompourquant tant en vueil dire 
348 Sans venterie et sans mesdire 

A sa loange seulement, 

Que de livenra proprement, 

S'en toute ma vie riens vail, 
352 A qui cuer, corps et ame bail. 

Einsi la très noble doctrine 

Qui tant est précieuse et fine 

De la belle me doctrina, 
356 Qui toute bonne doctrine a. 

Et je la servi longuement 

De cuer si amoureusement, 

Qu'a nulle autre rien n'entendoie 
36o Fors a s'amour ou je tendoie. 

Mais de tout ce riens ne savoit, 



334.4 damite; KJ damitie; E damistie — 337 KJ Me mons " 
troient et moult de bien; E d. a maint bien — 343 BK ce; E 
retenus — 344 K disoie — 345 FMCB absourdist; KJ ensourdist 
— 346 CE le — 352 KJ En cuer en corps en ame en vail — 35g 
FMEKJ riens — 36o M sonnour ; E jentendoie. 



14 REMEDE DE FORTUNE 

Ne comment elle pris m'avoit; 
Car pour riens ne li descouvrisse 

364 L'amour de mon cuer, ne deïsse, 
Ne descouvrir ne li peiïsse, 
Se je vosisse ne sceiisse ; 
Eins portoie couvertement 

368 Ceste amour et celeement, 

Sans faire en plainte ne clamour, 
Tant estoie espris de s'amour. 
Nompourquant, quant de son regart 

372 Sentoie le très dous espart, 
Je perdoie toute vigour 
Par sa force et par sa rigour, 
Et me faisoit teindre et pâlir, 

376 Frémir, trambler et tressaillir. 
Lors pooit bien apercevoir 
Que l'amoie sans décevoir 
Plus cinq cens mille fois que mi, 

38o Sans feintise et de cuer d'ami. 
S'usoie ensement ma jouvente 
Pour ma très douce dame gente 
En dous penser, en souvenir, 

384 En espérance d'avenir 

A sa grâce que tant désir 
Que je n'ay nul autre désir. 

Si sentoie maintes pointures, 
388 Une heure douces, l'autre sures, 

L'autre plaisant, l'autre enuieuse, 
L'autre triste, l'autre joieuse. 



363 ABE rien — 364 KJ ne li deisse — 369 en manque dans E 
— 370 B sonnour — 372 E esgart — 374 KJ Par la force de sa 
vigour {dans K vigour est corrigé en rigour) — 38 1 KJ Vsoie — 
387 E mainte pointure — 388 FE douce ; J les autres; E sure — 
390 BEC tristre. 



REMEDE DE FORTUNE l5 

Car cuers qui sent d'Amours le point 
392 N'est mie toudis en un point, 

N'asseiir de joie ou de peinne; 

Einsois couvient qu'il se demeinne 

Selonc la fortune d'Amours. 
3g6 Mais la teste encline comme ours 

Recevoie son dous voloir, 

Fust de joie, fust de doloir, 

Humblement comme amis parfais 
400 Amoureus par dis et par fais. 

Et pour ce que n'estoie mie 

Toudis en un point, m'estudie 

Mis en faire chansons et lais, 
404 Balades, rondiaus, virelais 

Et chans, selonc mon sentement, 

Amoureus et non autrement; 

Car qui de sentement ne fait, 
408 Son ouevre et son chant contrefait. 

Ne moustrer aussi ne pooie 

Les maus d'amours que je sentoie 

A ma dame qui en chantant 
412 Me va si bel comme enchantant. 

Et tous les chans que je ditoie, 

A sa loange les faisoie 

En pensant que, s'il avenist 
416 Que mes chans devant li venist, 

Qu'elle porroit savoir comment 

Je l'aim et sui en son comment. 

Et mes cuers moult s'y deduisoit, 

3g3 K j. ne de p. — 3g6 E teste enth'ue comme bours — 397 
E R. sans tresdoulz valloir — 3gg et 400 Ces vers sont intervertis 
dans FM (dans M l'ordre est rétabli par correction) — 400 CE 
Etloyaus — 403 KJ a faire — 405 KJ chant — 410 ATJTelz — 412 
manque dans KJ; E Mena — 41 3 KJ les maux — 416 KJ deuers 
— 41g manquait dans B, ajouté au dessous de la colonne par B'\ 
M se d. 



l6 REMEDE DE FORTUNE 

420 Quant ma dame a ce me duisoit 
Qu'a sa loange et a s'onnour 
Me faisoit chanter pour samour. 
Car chanters est nez de leéce 

424 De cuer, et plours vient de tristece. 
Et seur ce que Douce Pensée 
S'est dedens mon cuer enfermée, 
Souvenirs et Bonne Espérance 

428 Et Loiauté, ou ma fiance 

Ay si toute qu'ailleurs ne l'ay, 
Fis je ce dit qu'on claimme lay : 



I 



Qui n'aroit autre déport 
432 En amer 

Fors dous Penser 
Et Souvenir 
Avec l'Espoir de joïr, 
436 S'aroit il tort, 

Se le port 
D'autre confort 
Voloit rouver; 
440 Car pour un cuer saouler 

Et soustenir, 
Plus quérir 
Ne doit merir 
444 Qui aimme fort. 

Encor y a maint ressort : 
Ramembrer, 

421 C et samour; KJ a samour — 424 KJ nest ; de manque 
dans M — 425 KJ que deusse chanter — 426 E Est ; KJ Cest 
mon cuer dedens — 431 Dans KJ le lay est intitulé : Lay de 
bon espoir — 433 J d. espoir — 439 F Voloir. 



REMEDE DE FORTUNE 17 



Ymaginer 
448 En dous plaisir 

Sa dame vëoir, oïr, 

Son gentil port, 
Le recort 
45 2 Dou bien qui sort 

De son parler 
Et de son dous regarder, 
Dont l'entrouvrir 
456 Puet garir 

Et garentir 
Amant de mort. 



Il 



Et qui vorroit plus souhaidier, 
400 Je n'os cuidier 

Si fol cuidier 
Que cils aimme de cuer entier 
Qui de tels biens n'a souffisance; 
464 Car qui plus quiert, il vuet trichier, 

S'Amours tant chier 
L'a que fichier 
Deingne par l'ueil de son archier 
468 En son cuer d'eaus la congnoissance. 

Car on ne les puet esprisier, 
Ne trop prisier, 
Quant de legier 
472 Puelent de tous maus alegier, 



448 CEKJ Et — 449 KJ v. et oir — 450 KJ Et son gent port 
— 45 1 KJ reçoit — 458 E Auant — 463 KJ de ces b. — 466 M 
quafichier — 4G8 KJ c. dous ; E c. de deux (sur rature) — 469 K 
espuisier. 

Tome II. 2 



15 REMEDE DE FORTUNE 

Et faire par leur grant puissance 
Un cuer navré sain et legier, 
Sans nul dangier, 
476 Et eslongier 

De mal, et de joie aprochier. 
Seulement de leur ramembrance. 



III 

Et pour c'engendrée 
480 S'est Douce Pensée 

En mon cuer et enfermée, 
Qu'adès me souvient 
De la désirée, 
484 Dont ma joie est née 

Et l'espérance doublée 
Qui de li me vient. 

S'en yen honnourée, 
488 Servie, loée, 

Crainte, obeïe et amée, 
Faire le couvient ; 
Car s'il li agrée, 
492 J'aray destinée 

Bonne ou mort désespérée 
Dou tout a li tient. 



IV 

Mais quant je voy 
496 Le très bel arroy 



473 leur manque dans KJ — 474 C s. de legier — 483 FA 
488 EKJ et loee — 491 CE si li ; KJ si lui. 



REMEDE DE FORTUNE 19 



Simple et coy, 
Sans desroy, 
De son corps, le gai, 
5oo Et que je l'oy 

Parler sans effroy, 
Par ma foy, 
Si m'esjoy 
504 Que toute joie ay. 

Faire le doy, 
Se je l'ai m et croy ; 
Car de moy 
5o8 A l'ottroy 

Et de mon cuer vray, 
Qui maint en soy, 
Dont tel bien reçoy 
5 1 2 Que puis n'oy 

Grief anoy 
Que je l'enamay. 



Et se par Désir recueil 
5 1 6 Aucun grief, pas ne m'en dueil, 

Car son très dous riant oueil 

Tout adoucist 
Le grief qui de Désir ist; 
520 Si me plaist et abelist 

Tant qu'au porter me delist, 
Plus que ne sueil, 

Pour sa biauté sans orgueil 

497-8 Ces vers manquent dans KJ — 504 E joi; A aie — 507 
CEKJ en moy — 5o8 CEKJ Joie en croy — 5og CEKJ Pour ce 
mon c. —5 10 CE Remaint; KJ Demeure — 5 16 E me — 5io,Fque. 



20 REMEDE DE FORTUNE 

524 Qui toutes passe, a mon vueil, 

Et pour son très bel acueil 

Qui toudis rist, 
Si qu'en plaisance norrist 
528 Mon cuer et tant m'enrichist 

Qu'ainsi vivre me souffist, 
Ne plus ne vueil, 



VI 

Fors tant, qu'en aucune manière 
532 Ma dame chiere, 

Qui de mon cuer la tresoriere 

Est et portière, 
Sceûst qu'elle est m'amour première 
536 Et darreniere. 

Et plus l'aim qu'autrui ne mon bien, 
Nom pas d'amour veinne et legiere, 
Mais si entière, 
540 Que mieus ameroie estre en bière 

Qu'a parsonniere 
Fust, n'en moy pensée doubliere. 
Tels toudis iere, 
544 Comment qu'elle n'en sache rien. 

Car ne sui tels qu'a moy arrière 

Que s'amour quiere, 
Ne que de son vueil tant enquiere 
548 Que li requière ; 

Car moult porroit comparer chiere 

524 K Que; KJ toute; passe manque dans KJ — 525 E son 
doulz bel a. — 52g E Si quainsi si viure me s. — 536 E darraine 
— 537 CKJ Iaim que moy ne mon b. — 538-544 Ces vers sont 
intervertis dans K avec les vers 545-55 1 — 541 EKJ Que p. — 
542 EKJ Fust en moy — 544 KJ Combien. 



REMEDE DE FORTUNE 2 1 

Tele prière 
Mes cuers qui gist en son lien. 
552 Pour ce n'en fais samblant ne chierc, 

Que je n'aquiere 
Refus qui me déboute ou fiere 
De li arrière ; 
556 Car se sa douceur m'estoit fiere, 
Amours murtriere 
Seroit de moy, ce say je bien. 



VII 

Si n'est voie 
56o Qui m'avoie 

Comment descouvrir li doie 
Par nul tour ; 
Car sans retour 
564 Je morroie, 

Se j'avoie 
Refus, et, se je vivoie, 
Ma baudour 
568 Seroit tristour. 

Fols seroie, 
Se rouvoie 
Riens plus, fors qu'en li emploie 
572 Corps, honnour, 

Cuer et amour ; 
Qu'autre joie 
Ne devroie 
576 Voloir, s'assez remiroie 



55o K Celle — 533 C macquiere — 558 AV ce scet on bien 
— 559-680 Cette fin du lay manque dans KJ — b~]b A deue- 
roie. 



22 REMEDE DE FORTUNE 

Sa douçour 
Et sa valour. 



VIII 

Dont la bonne et belle, 
58o Comment sara elle 

Que de li véoir 
En mon cuer s'ostelle 
Une amour nouvelle 
584 Qui me renouvelle 

Et me fait avoir 
Joieuse nouvelle, 

De quoy l'estincelle 
588 Fait sous la mamelle 

Mon fin cuer ardoir? 
S'en frit et sautelle, 
Qu'homs ne damoiselle, 
592 Dame ne pucelle, 

Ne lepuet savoir, 
Si le port et selle. 



IX 



Amours que j'en pri, 
596 Qui volt et souffri 

Qu'a li, sans detri, 
Quant premiers la vi, m'offri, 

Li porra bien dire 
600 Que pour s'amour fri 

Sans plainte et sans cri, 

Et qu'a li m'ottri, 

587 C estancelle — 596 F vost; E vault. 



REMEDE DE FORTUNE 23 



Comme au plus très noble tri 
604 Que peiisse eslire, 

Et qu'autre ne tri ; 

Einsois a l'ottri 

Qu'onc ne descouvri, 
608 Dont maint souspir ay murtri 

Qui puis n'orent mire. 

Mais s'en mon depri 

M'est amours estri, 
612 Je n'en brai ne cri, 

N'autrement ne m'en defri, 

Ne pense a defrire. 



X 



Car ensement 
616 Vueilliement, 

Joliement 
Et gaiement, 
En ma dame amer loyaumen 
620 User toute ma vie 

Si franchement, 
Que vraiement, 
Se j'ay tourment, 
624 Aligement 

N'en vueil, fors souffrir humblement 
Ma douce maladie. 

Celeement 
628 Et sagement, 



6o3 très manque dans M — 6o5 E cry — 607 E Conques — 609 
E morent — 610 C sen moy ; B sen monde pri — 611 E Met ; 
C Mot; F escri — 614 E peusse. 



2 j. REMEDE DE FORTUNE 

Patienmènt 

Et nettement 
Iert et très amoureusement 
6?2 Dedens mon cuer norrie ; 

Car bonnement 
Et doucement, 
Procheinnement, 
636 S'Espoirs ne ment, 

M'iert ma peinne très hautement 
A cent doubles merie. 



XI 



Car comment que Désirs m'assaille 
640 Et me face mainte bataille 

Et poingne de Tamoureus dart, 

Qui souvent d'estoc et de taille 

Celeement mon cuer détaille, 
644 Certes bien en vain se travaille, 

Car tout garist son dous regart 

Qui paist d'amoureuse vitaille 
Mon cuer et dedens li entaille 

648 Sa biauté fine par tel art 

Qu'autre n'est de quoi il me chaille, 
Et des biens amoureus me baille 
Tant qu'il n'est joie qui me faille 

652 Que n'aie de li que Dieus gart. 

XII 

Et pour ce, sans nul descort, 

63 1 B tressauoureusement — 638 E double — 644 B le 
trauaille; E me tr. — 649 F Contre. 



REMEDE DE FORTUNE 2 D 

Endurer 
Vueil et celer 
656 L'ardant désir 

Qui vuet ma joie amenrir 
Par soutil sort ; 
Si le port 
660 Sans desconfort 

Et vueil porter ; 
Car s'il fait mon cuer trambler, 
Taindre et pâlir 
664 Et frémir, 

A bien souffrir 
Dou tout m'acort. 

Il me fait par son enort 
668 Honnourer, 

Servir, doubter, 
Et oubeïr 
Ma dame et li tant chierir 
672 Qu'en son effort 

Me déport, 
Quant il me mort 
Et vuet grever, 
676 Mais qu'a li vueille penser 

Qu'aim et désir 

Sans partir, 
Ne repentir; 
680 La me confort. 



Einsi me fist ma dame faire 
Ce lay qu'oy m'avez retraire, 

654-5 E Veul celer sanz faulx penser — 657 A anientir — 666 
M Dont — 669 C S. celer; E Celeement — 670 E Et tendrement 
obéir - 676 C vueul — 681 E fait — 682 m manque dans B. 



26 REMEDE DE FORTUNE 

.Ta soit ce que riens n'en sceûst 
684 Qu'elle fait faire le m'eùst. 

Mais selonc le sens que j'avoie, 

A sa loange le faisoie, 

Et si près de mon sentement 
688 Com je pooie bonnement, 

Tant que par aventure avint 

Qu'en sa présence cils lais vint 

(Et venus y estoie aussi, 
692 Dont j'os puis assez de soussi) 

Qu'elle me commanda au lire. 

Si ne li osay escondire, 

Eins li lus tout de chief en chief , 
696 A cuer tramblant, enclin le chief, 

Doubtans qu'il n'i eûst meffait, 

Pour ce que je l'avoie fait. 

Et quant je li os tout leû 
700 Et elle l'ot bien conceû, 

Me demanda qui fait l'avoit, 

Pour ce qu'elle ne le savoit. 

Et si tost qu'elle dit le m'ot, 
704 Je n'eusse dit un seul mot 

Pour toute l'empire de Romme; 

Car nuls cuers ne penseroit comme 

Je perdi manière et vigour ; 
708 Car honte, amour, biauté, paour, 

Et ce que celer li voloie 

L'amoureus mal que je sentoie, 

Me tollirent si le mémoire 
712 Et les cinq sens, que ne puis croire 

Qu'onques amans fust en tel point, 

683 E r. en; nen manque dans C — 684 E Q. faire faire— 692 
C joy ; E asses puis— 693 B' a lire — 695 C Ains la lui-, E le 
leu; B' leu — 696 KJ De — 699 A eus — 700 J leut ; dans K leut 
est ajouté par une seconde main entre bien et conseu — 706 C 
pensoit — 709 KJ le — 710 KJ pensnie. 



REMEDE DE FORTUNE 27 

Ne de parler si mal a point. 

Car je n'i savoie moien, 
716 Tant estoit en estroit loien 

Mes cuers qui de paour trambloit. 

Et vraiement, il me sambloit, 

Se j'eusse dit : « Je le fis », 
720 Que trop me fusse desconfis 

Et mis, espoir, en aventure 

De mort crueuse, amere et dure, 

Pour ce que li eusse ouvert 
724 Comment je l'aim, et descouvert. 

Et s'un po de durette chiere, 

Ou de regart, ou de manière, 

Ou de parler, ou autrement, 
728 M'eiist fait, je say vraiement 

Qu'eusse esté mors en la place 

Pour paour de perdre sa grâce, 

Nom pas pour ce qu'elle fust moie, 
732 Mais en esperence en estoie ; 

Et pour ce n'osoie respondre 

Sa demande, n'a li respondre. 

Mais encor plus me deceusse 
736 Assez, se menti li eusse ; 

Car mentir ne doit a sa dame 

Amans pour mort de corps ne d'ame, 

Eins li doit toudis dire voir 
740 Au plus près qu'on le puet savoir. 

Et certes, si bonne et si sage 

Est ma dame, qu'a mon visage 

Sceiist tantost se je bourdasse, 



719 KJ Que se (K ce) j'eusse — 721 F Et uns e. —722 J amere 
crueuse — 725 s manque dans E — 727 manque dans KJ — 733 
CE despondre ; KJ espondre — 734 manque dans J — 738 
MBEKJ c. ou dame — 740 A près qui le p.; C près quil le p. 



2 8 REMEDE DE FORTUNE 

744 Ja si bien ne H coulourasse. 

Et ce faisoit mon cuer defrire 

Que ne savoie le quel dire, 

De vérité ou de mansonge. 
748 Et pour ç 1 aussi, com se fust songe, 

Ravis en parfonde pensée, 

De devant ma dame honnourée, 

Sans respondre et sans plus atendre, 
j52 Me départi, sans congié prendre, 

En tel point que je ne savoie 

Qu'il me failloit, ne ou j'estoie. 

Et au partir soupiranment 
j56 Pris a plourer si fondanment 

Qu'en plours et en larmes fondoit 

Mes cuers qui tous s'en confondoit. 

Et pour gaaingnier tout le monde, 
760 Je n'eusse retenu l'onde 

De ce plour, que par mi le vis 

Ne me coulast a son devis. 

Mais de ce fu trop eùreus 

764 Qu'âme n'i avoit, fors nous deus, 
Qui s'en peùst apercevoir, 

Ne qui riens en peiist savoir. 
Car tuit li autre assez longnet 
768 Estoient mis en un congnet 

Et s'esbatoient bonnement 
A jouer au « Roy qui ne ment». 

Einsi laissai ma dame chiere, 
772 Et m'en parti a simple chiere, 

745 KJ Et si f. — 748 CE aussi que; Mss. ce — 749 ABE 
Raui ; E R. ou — 750 CKJ Deuant — 754 A ne que jauoie — 
755 K Car; CJ souspiraument — 756 E au pi.; C fondaument; B 
fondement — 757 E pleurs et larmes — 760 K Ne n. retenue — 

765 E puist — 767 F autres — 768 un manque dans C; A coin- 
gnet. 



REMEDE DE FORTUNE -H 

Tristes, pensis et souspirans, 

Merancolieus, desirans 

De venir en aucun destour 
776 Ou finer peûsse mon plour, 

Tant qu'a moy fusse revenus. 

Si m'en alay les saus menus, 

Pour ce que, s'aucun encontrasse, 
780 Que tant ne quant n'i arrestassc, 

Et par quoy on n'aperceùst 

Qu'en moy plour ou tristece eiist. 

S'alai einsi moult longuement, 
784 Sans issir de mon pensement, 

Tant que vi un trop biau jardin 

Qu'on claimme le Parc de Hedin. 

Lors celle part m'acheminay 
788 Et de cheminer ne finay, 

Tant que j'y vins; mais je n'y pos 

Entrer ; car il estoit enclos 

De haus murs et environnez, 
792 Ne li chemins abandonnez 

N'estoit pas a tous et a toutes. 

Nompourquant je sieui les routes 

Qu'a terre vi et les esclos 
790 Jusqu'à un huis qui estoit clos, 

Qui trop bel sëoit et trop gent 

En un destour et loing de gent. 

S'i avoit un petit guichet, 
800 De quoy je levay le clichet; 

Et quant levé l'eus, j'entrai ens ; 

Mais je ne vi ame laiens, 

773 -EJTristres — 774 E deffrians — 781 KJ pour quoy on 
apperceust — 782 E pi. ne tr. — 786 MK part — 789 KJ que y 
vins mais ny pas — 790 K Encler — 791 KJ meurs — 793 CE 
t. ne a t. — 794 C Et nonpourquant; C siui; M sui; KJ je en 
vy les rotes — 797 K Que; B seioit — 800 K cliclet; ce vers qui 
manquait dans B a été' ajoute' par B' au bas delà colonne. 



3o REMEDE DE FORTUNE 

Dont plus liez fu, car je voloie 
804 Estre tous seuls, se je pooie. 

Et quant j'eus mon vueil assevi 

D'entrer ens, et tous seus me vi, 

Le guichet fermai au verrueil. 
808 Si m'en alai parmi le brueil 

Qui estoit si biaus qu'onques mais 

Nevi, ne ne verrai jamais 

Si bel, si gent, si aggreable, 
812 Si plaisant, ne si delitable; 

Et les merveilles, les déduis, 

Les ars, les engins, les conduis, 

Les esbas ; les estranges choses 
816 Qui estoient dedens encloses, 

Nesaroie jamais descrire. 

Et nompourquant je puis bien dire 

Qu'homme ne saroit déduit querre 
820 En l'air, en l'iaue, n'en la terre, 

Qu'on n'i trouvast prest a toute heure 

A son vueil, sans faire demeure. 

S'alay tant amont et aval 
824 Que je m'embati en un val 

Ou je vi une fontenelle 

Qui estoit moult clere et moult bêle, 

D'arbres et d'erbe environnée; 
828 Et si estoit environ née 

Une haiette d'esglentier. 

Mais n'i vi voie ne sentier 

Qui fust froïe ne batue, 

8o3 EKJ que je v. — 804 je manque dans E — 8o5 KJ assui 

— 806 E ens a tous ceulz que vy — 807 C fremay ; B vuerueil — 
809 KJ si biaus {J biaux) estoit — 814 FMB engiens — 817 KJ 
escrire — 820 KJ En lair en la mer nen — 82 1 E Quen ; M près 

— 822 £De; KJ et sans; K s. grant demeure — 827 E Et dar- 
bres — 83o E ne vy; K ni a voie; J ni auoit ne voie — 83 1 BKJ 
froiee. 



REMEDE DE FORTUNE 3 I 

832 Fors l'erbette poingnant et drue. 

Si pensay que petit repaire 

Avoit la ; pour ce m'i vos traire. 

Si me mis outre la haiette 
836 Sus la fonteinne clere et nette 

Ou mon vis lavay et mes yeus ; 

Et puis je m'assis ; car li lieus 

Ou einsi m'estoie arrivez 
840 Me sambloit estre moult privez. 

Lors pris a penser durement, 

En moy blasmant, quant tellement 

De ma dame estoie partis. 
844 Car se li cuers me fust partis 

Pour s'amour et en sa présence, 

Il me vausist mieus, sans doubtance. 

Qu'avoir fait telle niceté, 
848 Com j'ay ci devant recité, 

Ce m'estoit vis, puis que ce fust 

Pour li, et elle le sceùst. 

Nompourquant je ne le peiïsse 
852 Amender, se sires deiïsse 

Estre de quanque Dieus a fait. 

Si n'est pas si grant le meffait, 

Car outre pooir ne puet nus; 
856 Ne cils meffais n'est pas venus 

De moy, car je ne le fis pas, 

Eins le fist Amours qui compas, 

Règle, ordre, raison, ne mesure 
860 Es cuers amoureus ne mesure, 



842 E En blâmant moy — 845 et manque dans KJ — 846 ,4 
Y me venist — 848 E ci deuant ay; jay manque dans C — 849 C 
Et — 85o EKJ et quelle — 852 K seres — 853 E quanques; AV 
quanquil — 855 ABKJ contre p. — 85o, ne manque dans KJ — 
860 manque dans KJ. 



7- 



32 REMEDE DE FORTUNE 

Je m'en vois bien apercevant 
Mieus que n'avoie fait devant. 
Car gueres n'a que je disoie 

S64 Qu'adès estoit amans en joie; 

Or sen et voy tout le contraire 
En moy, ne je n'en puis plus faire. 
Mais pas n'avoie bien apris 

868 Tous ses tours, quant l'amer empris ; 
Si faurra que je les aprengne 
Et que le frein a mes dens prengne, 
Se je vueil vivre en son servage. 
Je n'y voy plus seùr passage, 
Car je sens et voy clerement 
Par mon fait, et non autrement, 
Que cuer d'amant qui aimme fort 

876 Or a joie, or a desconfort, 

Or rit, or pleure, or chante, or plaint, 
Or se délite en son complaint, 
Or tramble, or tressue, or a chaut, 

880 Or a froit, et puis ne li chaut 

D'assaut qu'Amours li puisse faire; 
Or li plaist; or ne li puet plaire; 
Car selonc ce qu'Amours le vuet 

884 Déduire, il s'esjoïst ou duet, 

Et selonc Testât de Fortune 
Qui les amans souvent fortune, 
L'un bien, l'un mal, l'autre a sa guise, 

888 Selonc ce qu'elle se desguise. 

Car sans faute, ce qu'elle.fait 
Moult soudeinnement le deffait, 



861 E Je le voy bien; J me vois — 863 K guicres — 865 KJ Or 
en voy bien tout ; CE sent — 866 K mais je ne puis ; J ne puis — 
868 E ces — 8y3 A clément — 876 E Ore. . . ore ; K Que a j . ou 
ad.; J Quil a j. ou a d. — 877 E ch. et plaint — 878 J d. or se 
complaint — 8S1 E Dassaut damours; B puissent. 



REMEDE DE FORTUNE 33 

Car en li n'a estableté, 
892 Amour, pité, ne fermeté, 

Einsois est toudis sa coustume 

Que ceaus qu'elle fait tonde et plume 

Et sousmette en subjection 
896 Tele corne a destruction. 

Et en ce penser ou festoie 

Je m'avisay que je feroie 

De Fortune et de mes dolours, 
900 De mes pensers et de mes plours, 

Un dit qu'on appelle complainte, 

Ou il averoit rime mainte, 

Qui seroit de triste matière. 
904 Si commensai en tel manière : 

Tels rit au main qui au soir pleure, 
Et tels cuide qu'Amours labeure 
Pour son bien, qu'elle li court seure 

908 Et mal l'atourne ; 

Et tels cuide que joie aqueure 
Pour li aidier, qu'elle demeure. 
Car Fortune tout ce deveure, 

912 Quant elle tourne, 

Qui n'atent mie qu'il adjourne 
Pour tourner ; qu'elle ne séjourne, 
Eins tourne, retourne et bestourne, 

916 Tant qu'au desseure 

Mest celui qui gist mas en Tourne; 
Le sormonté au bas retourne, 



892 EKJ pilic — 894 KJ couuc et pi. — 895 KJ soubz met 
— 897 KJ Entente penser — 900 E pensées — 902 E aroit; 
K il y auroit — 903-904 Ces vers manquent dans KJ — 907 
KJ queurt — 909 K qua — 913 F Quil — 914 manque dans 
KJ ; M t. ne quelle seiourne — 916-918 Ces vers manquent 
dans KJ. 

Tome II. 3 



34 REMEDE DE FORTUNE 

Et le plus joieus mat et mournc 
920 Fait en po d'eure. 

Car elle n'est ferme n'estable, 

Juste, loyal, ne véritable; 

Quant on la cuide charitable, 
924 Elle est avère, 

Dure, diverse, espouentable, 

Traître, poignant, decevable ; 

Et quant on la cuide amiable, 
928 Lors est amere. 

Car jasoit ce qu'amie appere, 

Douce com miel, vraie com mère, 

La pointure d'une vipère 
932 Qu'est incurable 

En riens a li ne se compère, 

Car elle traïroit son père 

Et mettroit d'onneur en misère 
936 Desraisonnable. 

Se Fortune aimme, c'est de loing; 
Elle faut toudis au besoing, 
N'elle n'a de personne soing, 

940 Soit vil ou monde. 

Et pour si fausse la tesmoing, 
Qu'elle porteroit faus tesmoing 
Pour le mieudre amy mettre en coing 

944 Qu'elle ait en monde. 

Plus escorche qu'elle ne tonde, 



920 M pau; BE poy — 924 BE amerc — 926 A Traite; F 
Traiste; C Traistre — 929 ce manque dans E — 932-33 Ces vers 
manquent dans J — 935 M metteroit — 938 et 939 Ces vers sont 
intervertis dans M — 940 ÀTJ Scie vit ou m.; M vile; E vif — 
943 Dans K meindre est corrigé en mieudre; C en soing — 944 
MBCEKJ tu — 945 E escorce; AT que corrigé en quele. 



REMEDE DE FORTUNE 35 

Et en mauvais malice habonde, 

Par quoy sa norriçon confonde ; 
948 Un pourri coing 

Ne prise chose qu'elle fonde, 

Qui vuet que ses ouvrages fonde, 

En ce n'a pareil ne seconde. 
952 Ce nom li doing : 

« Lorde, borgne, fausse et enfrune. » 

De mal faire onques n'est geiine. 

Tout le mont ne prise une prune, 
956 Eins le demeinne 

A la samblance de la lune 

Qui ore est pleinne, clere et brune, 

Et fourme ne clarté nesune 
960 N'a en quinseinne, 

Fors tant que n'a mois ne semainne, 

Jour prefix, ne heure certeinne, 

Eins est sa venjance soudeinne ; 
964 Chose est commune, 

Car quant la personne est plus pleinne 

D'onneur, de richesse mondeinne, 

De son tour a niant la meinne. 
968 Tele est Fortune. 

Pren moy deus sëaus en un puis, 
Qu'assez bien comparer li puis : 
Li uns est pleins, li autres vuis ; 
972 Et se l'un monte, 

L'autre descent; tout einsi truis 



948-1263 Ces vers manquent dans K avec les feuillets 48 et 49 
— 950 E ces — 954 J ne fut jeune — g55 E monde ; J Ne prise le 
monde une prune — 958 C Or — 960,4 quiseinne; .Equisaine — 
962 J profix — 963 A veingence — 966 E Damour — 970 J le — 
971 EJ et lautrc vuis. 



36 REMEDE DE FORTUNE 

Que Fortune par ses conduis 

Monte l'un, l'autre avale, et puis 
976 Rien n'i aconte 

A roy, a duc, a per, n'a conte : 

L'un donne honneur, et l'autre honte; 

L'un desgrade; l'autre seurmonte; 
980 C'est ses déduis; 

Tout orgueil amolie et donte. 

Mais Boëces si nous raconte 

Qu'on ne doit mie faire conte 
984 De ses anuis. 

Fortune scet plus de pratique 

Que ne font maistre de fisique, 

De divinité, de logique, 
988 Et mendiant, 

Pour trouver une voie oblique ; 

Elle oint, elle point, elle pique, 

Elle fait a chascun la nique, 
992 En sousriant. 

L'un fait petit, l'autre fait grant ; 

L'un met arrier et l'autre avant; 

Or rit, or pleure, or ne scet quant 
996 Elle aimme, si que 

Si attrait sont trop décevant. 

Riens ne tient qu'elle ait en couvent, 

Et, pour conclure, en trébuchant 
1000 Toudis s'aplique. 

Nabugodonosor figure 

974 C ces — 976 E acoute— 977 J na duc ; FJ na. per — 978 
Eh. alautre —979 J desgarde — 980 J Et cest; B ces — 981 
E double — 982 E boetes — 984 C amis — 980 J soit ; FJ plus 
que p. — 9 $6BJ fusique — 987 E Ne — 988 J Ne— 989 A oubli- 
que — 992 E senriant — 994 J arrière ; et manque dans E — 998 
J quelle est — 999 F conduire ; J tresbuchant. 



REMEDE DE FORTUNE 3 7 

Qu'il vit en songe une estature 

Grande et haute, qui la figure 
1004 Horrible avoit, 

Et la teste d'or riche et pure, 

Les bras, le pis d'argenteùre, 

Ventre, cuisses de la faiture 
1008 D'arein portoit, 

James de fer sus qu'elle estoit, 

Des piez Tune part fer estoit, 

L'autre terre. Et encor vëoit 
1012 Que d'aventure 

Une pierre sans main venoit 

Qui parmi les piez la feroit, 

Si qu'en pourre la craventoit 
1016 Et en ordure. 

L'estature que ci propose 

Estre ne me samble autre chose 

Que Fortune qui ne repose 
1020 Heure ne jour. 

La teste a d'or, se dire l'ose, 

Ou toute richesse est enclose, 

Ce samble aus musars qu'elle alose, 
1024 Qui en errour 

Vivent tele qu'il n'est gringnour ; 

Qu'elle n'a pooir ne vigour 

De donner, fors peinne et labour. 
1028 Retien et glose; 

Car ses joies ne sont que plour, 

Et ses richesses glace en four. 



1002 FJ Qui — 1006 B' ajoute et entre le et pis — 1007 CJ 
sa — 1009 MCBEJ Jambes — ioi3 J p. en sa main tenoit 
— ioi5 J les — 1022 E tout — 1023 E Se; B Et — 1026 
J Quelle ait p. — 1028 et manque dans B, ajouté par B' — 1029 
E ces. 



38 REMEDE DE FORTUNE 

Pour ce fait cils trop le millour 
io32 Qui s'i oppose. 

Car se tu yes en grant richesse, 

Jamais n'avras vraie leèsse, 

Fors peinne, misère et tristesse, 
io36 Et en doubtance 

Seras dou perdre, qui trop blesse, 

Ou l'ardeur aras et Faspresse 

D'avarice qui est maistresse 
1040 De pestilence. 

Et se tu gis enmendience, 

Tu n'avras mie pacience, 

Eins sera la main en balance 
1044 D'estre larnesse. 

Si ne pris riens telle puissance 

Ou pais, seiirté, souffissance 

N'a, forsdoleur et meschëance, 
1048 Pleur et destresse. 

Les bras et le pis a d'argent, 

Mais ce n'est que decevement, 

Car ce qu'il luisent clerement, 
io52 Les yeus esbloe 

Et aveugle de mainte gent 

Cui elle promet largement, 

Et en son pis couvertement 
io56 Traïson noe. 

D'un des bras les met sus sa roe 

Plus legierement qu'une aloe ; 

1034 E grande leesse — 1037 C qui tout b. — io38 M ou 
lapresse — io3o, C est la m. — 1044 CEJ larrenesse — 1045 J 
prise rien tel p. — 1047 F Qua; M doleurs — 1049 E Ses; C les 
pis; £ les pies — io5i J Car qui le vise cl.; AFMBDE ce qui lui- 
sent, corrigé en quilz par B' ; C qui reluist — io52 E esboe — io53 
A auuglc — io55 E pis est couuertement — 1057 E le. 



REMEDE DE FORTUNE 3o, 

De l'autre lesfiert en la joe 
1060 Si fièrement 

Qu'elle les trébuche en la boe, 

Et puis elle leur fait la moe. 

Einsi Fortune tous ceaus doe 
1064 Qu'elle entreprent. 

Ventre et cuisses porte d'arein ; 
Mais c'est pour moustrer plus a plain 
A tous ceaus qui li sont prochain 
1068 Qu'elle se change 

En pis. Ci vois tu le certain, 
Que d'or est son chief premerain, 
Après d'argent, nom pas d'estain. 

1072 Di le voir : Men ge? 
Or est d'arein vil et estrange. 
Certes, ce n'est mie bon change. 
Fols est qui a tels dons s'arrange, 

1076 Ne tent sa main. 

Car par tel change elle se vange 

De ceaus qu'elle flate et losange, 

Et leur oste honneur et loange 
1080 D'ui a demain. 

Seur james de fer est assise, 
En moustrant que par nulle guise 
Tempeste, orage, vent de bise, 
1084 Fait ne parole, 

Ne crient cils ou elle s'est mise. 
Mais c'est couverture et feintise, 

1059 E roe — 1062 B moee — 1066 plus manque dans J — 
1067 M prochains — 1069 C si ; E voy — 1072 CE ment je — 

1073 C vil est estrange — 1075 J a ces doulz seruage — 1077 par 
manque dans CB, ajouté par B' — 1081 F Leur; B'CEJ jambes 
— io83 E ne vent — io85 C craint; CJ elle cest mise — 1080 
J M. est. 



40 REMEDE DE FORTUNE 

Car les piez a de terre glise 
1088 Gliant et mole. 

Et quant sus pierre ne sus mole 

N'est fondée, fors seur frivole, 

Cils se honnist bien et affole 
1092 Qui tant la prise 

Qu'il retient riens de son escole; 

Qu'adès ses escoliers rigole 

Et partout leur meschief flajole 
1096 Et les desprise. 

Je ne tien pas celui pour kaut 

Qui vuet faire un ouvrage haut 

Seur fondement qui riens ne vaut, 
1100 Sans grant damage. 

Car quant il est en plus grant saut 

D'ouvrer, li fondemens deffaut, 

Dont trebuchier et chëoir faut 
11 04 Tout le meinnage. 

Einsi Fortune, la sauvage, 

Quant elle a fait aucun ouvrage, 

Et on est en plus haut estage, 
1 108 Fait en tressaut 

Venir un vent et un orage 

D'aversité qui tout esrage, 

Fondement, comble et massonnage, 
1 1 12 D'un seul assaut. 

Fortune a plus de mil engiens, 

1087 J Car cilz les piez de t. — 1088 J Gluiant — 1090 C 
fondu que seur — 1091 M saffole — 1089 Dans J ce vers suit les 
vers 1090 et 1091 — 1095 M leurs meschies; E flagolle — 1097 C 
baut; E pour quant — 1 100 CEJ dommage — 1 101 J gr. haut 

— 1104 B meingnage; C meegnage; E mesnage — iio5 J le 

— 1 107 MC au; BE ou — 1 108 F Faicentresaut — 1 109 E ouiage 

— 1 1 1 1 C massouage — 1 1 1 3 M mille. 



REMEDE DE FORTUNE 41 

Pour penre et décevoir les siens ; 

Mais la dolente, elle n'a riens 
11 16 Que donner puist. 

Promettre assez puet de ses biens, 

Mais tu yes trop fols, se tu tiens 

Qu'il en y ait nul qui soit tiens. 
1 120 En séant fuit; 

Son droit lés est dous, l'autre cuit; 

Le droit porte fleur, fueille et fruit, 

L'autre est désert, brehaingne et vuit 
1 124 Des biens terriens; 

Le droit moult clerement reluit, 

L'autre samble a l'oscure nuit, 

Et mi partie est par déduit 
11 28 D'or et de tiens. 

Fortune est amour haineuse, 

Bonneûrté maleiireuse; 

C'est largesse advaricieuse; 
1 132 C'est orphenté; 

C'est santé triste etdolereuse; 

C'est richesse la soufferteuse ; 

C'est noblesse povre, honteuse, 
1 1 36 Sans loiauté; 

C'est l'orguilleuse humilité; 

C'est l'envieuse charité; 

C'est périlleuse seiirté; 
1 140 Trop est douteuse; 

C'est puissance en mendicité; 

C'est repos en adversité; 

1114 M decoiure — 1 1 16 J Que puist donner— 1 1 17 C Promette 
— 11 19 M en ait; C aist; J est; E nulz — 1121 BE Son droit lun 
est; Cestdô; J Son don doulzestet lautre cuit — 1 126^/J ressam- 
ble; J a obscure — 1 i3o B'E Beneurte — 1 1 3 1 E largiessce auans- 
cieuse — 1 1 33 C tristre; J s. maie et — 1 1 34 BJ souffreteuse; 
MCE souflraiteuse — 1 135 J Cest richesse; CB'EJ p. et honteuse. 



42 REMEDE DE FORTUNE 

C'est famine en cuer saoulé; 
1144 C'est joie ireuse. 

C'est souffrance la rigoreuse; 

C'est souffissance couvoiteuse; 

C'est pais dolente et rioteuse; 
1 148 C'est vanité; 

C'est pacience dongereuse; 

C'est diligence paresseuse; 

C'est oubliance la soingneuse 
1 152 Contre amité; 

C'est l'arbre d'inhumanité, 

Enraciné seur fausseté; 

L'estoc est qu'en sa vérité 
11 56 Soit mansongeuse; 

Les fleurs sont de desloyauté, 

Et les feuilles d'iniquité, 

Mais li fruis est de povreté 
1 160 Dure et crueuse. 

La teste a pelée a moitié; 

D'un oueil rit, de l'autre larmie; 

L'une joe a couleur de vie, 

1 164 L'autre est com morte; 
S'une de ses mains t'est amie, 
L'autre t 'iert mortel anémie; 
Un piet a droit, l'autre clopie, 

1 168 La droite torte. 

Sa force est qu'en chëant est forte; 
En desconfort se reconforte ; 

1 1 52 B x Cointe; C amiste ; E amistie; J amilie — 1 1 53 E de 
humanité — 1 1 .S4 J sanz — 1 1 55 J Lescot quen sa v. — 1 1 56 E 
mencongueuse — 1 162 C lermie; J lermoie — 1 164 C comme — 

11 65 t manque dans E — 11 66 EJ test — n 70 Ce vers manque 
dans CE, où il est remplacé par le suivant : Sa foy est qua nul 
foy ne porte, placé avant le vers 1 169. 



REMEDE DE FORTUNE 43 

En riant meschëance aporte, 
1 172 Pleur et hachie; 

En confortant se desconforte; 

En foulant les siens entreporte; 

En tous maus faire se déporte, 
1 176 Quoy que nuls die. 

Fortune est par dessus les drois; 

Ses estatus fait et ses lois 

Seur empereurs, papes et rois, 
1 180 Que nuls débat 

N'i porroit mettre de ces trois, 

Tant fust fiers, orguilleus ou rois, 

Car Fortune tous leurs desrois 
1 184 Freint et abat. 

Bien est voirs qu'elle se débat 

Pour eaus avancier, et combat, 

Et leur preste honneur et estât 
1 1 88 Ne sai quens mois. 

Mais partout ou elle s'embat, 

De ses gieus telement s'esbat 

Qu'en veinquant dit : « Eschac et mat! » 
1 192 De fiere vois. 

Einsi m'a fait, ce m'est avis, 
Fortune que ci vous devis. 
Car je soloie estre assevis 
11 96 De toute joie. 

1 171 A/meschance; J mescheant — 1 172 CE haschie; J haitie 
— 1 1 74 A folant ; J volant ; E siens autres porte — 1 1 75 J Et les 
assiest jouste la porte — 11 78 A fais; J ses drois — 11 79 J em- 
periere pape; et a été effacé par B' — 1 1 8 1 M ses; E m. nulz 
de ces trois — 1 182 J fiers ou contes ou rois ; M et rois — 1 184 
E débat — 1 185 A est drois {sur rature) — 1 186 E débat — 1 188 
C queus; J quen — 1 190 E gens — 1191 A eschat; C eschech ; 
EJ eschec — ng3 B amis — 1 194 J qui cy. 



44 REMEDE DE FORTUNE 

Or m'a d'un seul tour si bas mis 
Qu'en grief plour est mué mon ris, 
Et que tous li biens est remis 

1200 Qu'avoir soloie. 

Car la bêle ou mes cuers s'ottroie, 
Que tant aim que plus ne porroie, 
Maintenant véoir n'oseroie 

1204 En mi le vis. 

Et se désir tant que la voie 

Que mes dolens cuers s'en desvoie, 

Pour ce ne say que faire doie, 

1208 Tant sui despris. 

Amours, Amours, ce m'as tu fait 

Qui m'as fait faire le meffait 

Qui toute ma joie deffait ! 
1212 Car bien puis dire 

Que si estraingnis de ton trait 

Mon cuer, qu'on n'en eust mot trait, 

S'avoir deiisse sans retrait 
1216 Toute l'empire. 

Pourquoy me feïs tu eslire 

Dame pour qui mes cuers soupire 

Tant, qu'il ne congnoist joie d'ire, 
1220 Et tout a fait 

Me vues pour s'amour desconfîre? 

Quant mon dolent cuer fais defrire 

Et fondre en amoureus martire, 

1224 Est ce bien fait? 

Helas! que me demandes tu? 

1 198 J grief et plour tourne — 1 199 E tous mes biens sont r. 
— 1205 J ce; E que tant — 1206 J cuers dolens— 1210.E le mal 
fait — I2i3 C estrangis; E estranguis — 1214.E ne neust — 1220 
J de fait — 1221 Ce vers est remplacé dans J par le vers \iib — 

1225 A Le las. 



REMEDE DE FORTUNE 45 

Je t'aim de toute ma vertu. 

Or me hez et m'as abatu 
1228 De haut en bas 

Et de tes verges si batu 

En ta chartre ou m'as embatu 

Que je me rens dessous l'escu 
1232 Veincus et mas. 

Si fais trop mal, se tu me bas, 

Quant je me ren et que pris m'as, 

Car prisonnier on ne doit pas, 
1236 S'on l'a vaincu, 

Batre ne ferir en nul cas, 

Eins doit on voloir son respas. 

Helas! or me bas en tes las, 
1240 Pris et rendu! 

Ce n'est pas ton honneur, ce croy, 

Quant je te ser en tele foy 

Qu'humblement a morir m'ottroy, 
1244 Se c'est tes grez, 

Pour ma dame que plus ne voy. 

Car doubte ay, dont je me marvoy, 

Que ses gentis cuers envers moy 
1248 Ne soit irez. 

Dont je sui trop mal atournez, 

Tristes, pensis, desconfortez, 

Quant tous mes biens as destournez, 
1252 Ne say pourquoy. 

S'en est mes vis descoulourez 

Et mes cuers de plours saoulez, 

1228 J Que me subas — 1229 J Et de verges si fort batu; FC 
ces v. — i23i J Que je met cuer d. — 1 235 J Son — 1 236 J Sen 

— 1238 on manque dans A ; BJ repas — 1 23g J me as ; M en ces 

— 1242 J en bonne foy — 1243 F a amour mottroy; J a toy 
moctroy — 1 246 A manoy ; E meruoy ; J meruay — 1 249 J arriuez 

— i2 5o C Tristres — 1 25 1 J Quen touz... mas destornez. 



46 REMEDE DE FORTUNE 

De griés souspirs entrcmeslez, 
1256 Et tout par toy. 

Nompourquant pas ne m'en merveil, 
Quant le regart de son dous oueil 
Et son cler vis blanc et vermeil 

1260 Qui resplendist 

De biauté plus qu'or en soleil 
Et son corps gent qui n'a pareil 
De douceur, de cointe appareil 

1264 Vers moy guenchist, 

Se mes regars s'en esbloïst, 
Se la parole m'en tarist, 
Se ma vigour en amenrist. 

1 268 Car par ton vueil 

Nature en moy s'en esbahist 

Et mes sens s'en esvanuïst, 

Dont li cuers me tramble et fremist. 

1272 De ce me dueil. 

Einsi sa parfaite biauté, 

Fresche et douce com fleur d'esté, 

Et la mervilleuse clarté 

1276 De son viaire 

Dont je me vi enluminé, 
Le ray de son oueil que plus n'é, 
Mes cinc sens orent tost maté; 

1280 Plus n'en pos faire. 

Helas! s'en ay tant de contraire 



!2 56 E pour — 1257 E ne mesmerucil; MCJ me m. — 1261 
J au s. — 1262 ./gent corps — I2Ô5 E r. ses esbloist; AVesbahist 
— 1266 K Et ; KJ ma parole sen t. — 1268 E par trop vueil — 
1269 E sanz estanchist — 1 270 E mes cuers sen esmanuit — 1271 
B' froumit — 1273 E E. fu p. — 1277 J me sui — 1279 E Maiz; 
E tout mate — 1280 B' peut; E ne peu: K pou: J po. 



REMEDE DE FORTUNE 47 

Que je ne say quele part traire, 

N'en moy joie plus ne repaire, 
1284 Ne gaieté. 

Car pour ce que j'aim sans meffaire, 

Tu me vues de tous poins deffaire, 

Se la très douce débonnaire 
1288 N'en a pité. 

En toy en est, bien t'en couveingne, 
Car je sui tiens, comment qu'il prengne. 
Mais jeté pri qu'il te souveingne 

1292 Comment je port 

En mon cuer l'amoureuse enseigne 
Dou mal d'amours qui me mehaigne, 
Et qu'il n'est lieu dont il me veingne 

1296 Aucun confort. 

Et se ma dame est en acort 
De moy grever, je te pri fort 
Que tu li moustres qu'elle a tort 

i3oo Et qu'elle teingne 

Tant de moy que, s'elle s'amort 
A moy grever, elle m'a mort, 
Et qu'elle est ma vie et ma mort, 

i3o4 Que qu'il aveingne. 

Je n'i say autre conseil mestre, 
Se je ne vueil l'amer demestre. 
Mais c'est chose qui ne puet estre, 
i3o8 Car sans mentir, 

Se tous ceaus que Dieus a fait nestre 



1284 KJ lcesse — 1288 EKJ pitié — 1289 E conuiengne — 
1293-1294 Ces vers sont intervertis dans KJ — 1294 J De — 1295 
E Si; E viengne — 1297 E si — i3oo CEJ tiengne — i3o3 B 
mamie, corr. par B' en ma uie — i3o4 CE Quoy qui! auiengne 
— i3o5 C meittre — i3o6 KJ dcsmetrc. 



48 REMEDE DE FORTUNE 

Estoient tout aussi grant mestre 

Com Seneques d'art et de lettre, 
1 3 1 2 Li déguerpir 

Ne me feroient pour morir, 

Car seur toutes l'aim et désir. 

C'est celle ou sont tuit mi plaisir; 
1 3 1 6 C'est ma main destre; 

C'est celle qui me puet garir 

Et faire en joie revenir, 

Se de son regart mon désir 
i320 Deingnoit repestre. 

Las ! dolens ! or ne m'ose attendre 
Qu'envers moy fust jamais si tendre 
Qu'elle seur moy deingnast descendre 

1324 Son dous regart ; 

Car tu me feïs tant mesprendre, 
De moy partir sans congié prendre 
Et sans nulle autre raison rendre, 

i328 Que tempre et tart 

Me fait ce dolereus départ 
Pleindre, plourer, et par son art 
Fait de cent mil a meins dou quart 

i332 Mon espoir mendre; 

Dont je morray, se Dieus me gart, 
S'elle par toy ne me départ 
De ses douceurs aucune part 

1 336 Pour moy deffendre. 

Carmes dolens cuers tant s'esmaie, 

i3io MCK tuit — i3ii K scnesques; A lcstre — 1 3 1 2 E deguer- 
pist — 1 3 1 3 E feroie — 1 3 1 5 C mon; KJ désir — 1 3 ig C Se 
son doulz r. — 1 325 C fais — i32g E fait ses dolereus; KJ des- 
part — i33o J P. et pi. — i33i E mille; KJ dun quart — i332 
BKJ Son — 1 333 Dans M ce vers est placé après le vers 1 335 
— 1 334 KJ Selle de soy — i33j KJ trop sesmaie. 



REMEDE DE FORTUNE 49 

Pour ce que m'esperence vraie 

N'est pas, qu'il n'est joie que j'aie. 
1340 Ce me tourmente; 

Ce me fait meinte mortel plaie; 

Ce me confont; ce me deplaie ; 

Si qu'il n'est maus que je ne traie 
1344 Qu'autre amis sente. 

Car m'amour donnay en jouvente, 

Cuer, corps, ame, vie et entente, 

A ma très douce dame gente, 
1348 Plaisant et gaie. 

Las ! or langui en grief attente 

Et vif en pensée dolente : 

C'est le guerredon, c'est la rente 
i352 Qu'Amours me paie. 

Amours, ce n'est mie raison 

De moy donner tristece en don 

En lieu de joieus guerredon, 
1 356 Eins est péchiez, 

Quant je suis sans condition 

Tous mis en ta subjection. 

Or me mes a destruction 
i36o Et entrepiez 

Qui deusses estre mes chiés, 

Et par toy m'est li dez changiez, 

Et par toy de joie essilliez 
!3b4 Sans occoison 

Sui et de ma dame eslongiez. 

Mais s'auques einsi dure m'iez 



1342 E Se... se; CE confort; EJ desplaie — 1346 K C. et 
corps ; ame manque dans KJ - 1 3 4 y KJ entente - i35o E Car 
je vif — 1354 MCE tristresce — i35y J sus condition — i358 E 
Tout; AFM sa — 1364 EKJ achoison - 1 365 KJ esloigniez — 
f36G E se onques. 

Tome II. 



50 REMEDE DE FORTUNE 

Confort n'espoir de mes meschiés, 
1 368 Ne garison. 

Et quant Esperence ne joint 

A mon cuer, einsois s'en desjoint, 

Se Fol Espoir a li se joint, 
1372 N'est pas merveille, 

Puis que tu fais si mal a point 

Que tu m'as maté et empoint 

Par ton meffait en l'angle point, 
1376 Vueille ou ne vueille. 

La n'est il biens que je recueille ; 

La mon vis de larmes se mueille ; 

La n'est il riens qui me conseille, 
i38o Ne qui me doint 

Confort dou mal qui me traveille ; 

La sens je doleur nom pareille ; 

La Pitez dort ; la Désirs veille 
1384 Qui trop me point. 

La suis je pis qu'en continue ; 

La sens je doleur qui m'argue; 

La tramble mes cuers et tressue; 
1 388 La m'asseur 

Que m'esperence est esperdue, 

Se la grief doleur continue 

Qui tant s'est en mon cuer tenue 
1392 Que bon eùr 

1 367 KJ Confort naray — 1370 C En; E destaint — 071 BEKJ 
lui — 1 374 KJ mate en tel point — i3yb E non v. — 1 377 B'CE 
bien — 1378 EJ Las — 1379 J Las — 1 38 1 ME que je traueille 
— i382 M sen ; C san ; E sent — 1 383 K Las... las ; EKJ pitié; 
C pytie; BE et désirs ; E vueille — 1 385 K Las; je manque dans 
A — 1 386 K Las — 1387 K Las — 1 388 K Las — i38g KJ mest 
perdue — 1390 CEKJ Et — 139 1 B cest; KJ Qui tient mon cuer 
en continue. 



REMEDE DE FORTUNE 5l 

N'arai jamais ; et se j'en jur, 
Dieus scet que je ne m'en parjur. 
Pour ce toute joie forjur, 

1 396 Qu'estre perdue 

Doit en moy, quant j'aim de cuer pur ; 
Et tous adès me sont plus dur 
Li mal que pour ma dame endur : 

1400 Ce me partue. 

Las ! dolens ! c'est ce qui efface 

En moy d'esperence la grâce ; 

C'est ce qui a la mort me chace 
1404 Et fait penser 

Qu'ensement comme uns chiens de chace 

Après sa beste fuit et chace 

Et la sieut partout a la trace 
1408 Pour li tuer, 

Einsi Désirs de saouler 

Mes fols yeus d'assez remirer 

De la bêle et bonne sans per 
141 2 La douce face 

Me berse et chasse sans cesser 

Et me cuide a la mort mener. 

Mais humblement vueil endurer 
141 6 Quoy qu'il me face. 

Mais il n'a pas si grant pooir 
De moy faire doleur avoir, 
Com j'ay bon cuer dou recevoir. 
1420 Or y parra : 

1393 et manque dans B; KJ si en — 1398 J tout asses; K sont 
perdur; J sont perdue — 1399 C Li mauls — 1402 J désespérance 
— 1405 E chiens deschacc — 1406 KJ la beste ; AB trace — 1407 
KJ suit; E suist — 1408 E lui — 1409 E E. desseus; KJ E. 
dessus — 1410 C sos iex — 141 1 J bonne et belle — 141 2 KJ à. 
chiere — 1416 KJ qui me fiere — 1420 B perra. 



52 REMEDE DE FORTUNE 

Se pour ce que j'ay povre espoir 

De ma douce dame vëoir 

Et qu'Amours m'a en nonchaloir, 
1424 Qu'il me fera? 

M'ocira il ? Il ne porra, 

Car ma loiauté m'aidera. 

Qu'ai je dit? Einsois me sera 
1428 Contraire, espoir. 

Car puisqu'Amours me grèvera 

Et Fortune qui honni m'a, 

Ma grant loiauté m'ocira, 
1432 Si com j'espoir. 

Car mes cuers ne se porroit feindre 

D'amer ma dame ne refreindre ; 

Einsois est toudis l'amour greindre 
1436 Qui en moy maint, 

Ne riens ne la porroit esteindre ; 

Car quant elle me fait plus teindre, 

Dementer, gémir et compleindre, 
H.4.0 Tant plus m'enseint. 

J'ay oï recorder a meint 

Que quant uns malades se pleint, 

Que sa doleur fait de son pleint 
1444 Un po remeindre. 

Las! et c'est ce qui mon cuer teint; 

C'est ce qui plus griefment l'ateint; 

C'est ce qui tout mon bien esteint, 
1448 Sans joie ateindre, 

Pour ce que riens de ma pensée 

1427 J aincois maydera — 1429 KJ Quamours qui puis me 
g. — 1436 C vient — Ï4Z7 KJ Ne ce pourroit de rien estaindre — 
1438 K Que ; plus manque dans E — 1440 E mentaint — 1441 
KJ raconter — 1445 E Las cest... ataint - 1446 manque dans J; 
C Cest celle qui; qui manque dans F. 



REMEDE DE FORTUNE 53 

Ne scet ma dame désirée, 

Seur toute créature amée 
1452 Dou cuer de mi, 

Ne la très dure destinée 

Qui m'est pour li amer donnée, 

Et comment samour embrasée 
1 456 Est tout en mi 

Mon cuer qui est siens sans demi, 

Ne comment je pleure et gémi 

Souvent pour s'amour et frémi, 
1460 Qui enflamée 

Est en moy, dont je di : « Aymi ! 

Occirez vous dont vostre ami 

Entre les mains son annemi, 
1464 Dame honnourée? » 

C'est de Désir qui mon cuer flame 
Et point de si diverse flame, 
Qu'en monde n'a homme ne famé 

14G8 Qui médecine 

Y sceiist, se ce n'est ma dame, 

Qui l'art, qui l'esprent, qui l'enflame 

Et bruïst d'amoureuse flame, 

1472 N'elle ne fine. 

Fortune est sa dure voisine, 
Et Amours l'assaut et le mine, 
Dont morir cuit en brief termine 

1476 Sans autre blasme. 

Mais s'einsi ma vie define, 
A ma dame qu'aim d'amour fine, 



1452 KJ dami — 1454 CEKJ lui — 1456 KJ Et; CE toute — 
1457 B detry — 1458 F Et — 1463 E Cest désirs; B' cuer 
enflamme — 1467 KJ Quou ; B' Quau — 1469 K 11 — 1473 KJ sa 
droite v. — 1475 K D. mort cuit — 1476 C blaume — 1477 
KJ Mais ainssi. 



54 REMEDE DE FORTUNE 

Les mains jointes, la chiere encline, 
1480 Vueil rendre l'ame. 

Et quant a par moy debatus 

Me fui assez et combatus, 

Et fait ma pleinte et ma clamour 

1484 De Fortune amere et d'Amour, 

Des grans doleurs et des meschiés 
Dont j'estoie et sui entichiés, 
Qui m'orent volu travillier 

1488 De geûner et de veillier, 

De soupirs en larmes noiez, 
Aussi fui com tous desvoiez 
De scens, de mémoire et de force 

1492 Et de toute autre vigour. Pour ce 
Estoie je cheiïs en transe 
Aussi com cils qui voit et pense 
Sa mort devant li toute preste. 

1496 Si tournay un petit ma teste 
En gettant un plaint dolereus, 
Comme homs veins, mas et langoreus, 
Et entrouvri l'un de mes yeus 

1 5oo Un petit, — car je ne pos mieus, — 
Pour ce que voloie véoir 
Entour moy. Mais je vi seoir 
Dalés moy la plus bêle dame 

1 504 Qu'onques mais veïsse, par m'ame, 
Fors ma dame tant seulement. 



1481 B debastu — 1482 BCKJ fu ; E fus; B combastu — i486 
manque dans KJ ; ME entechies ; B'C entechiez — 1487 KJ Qui 
mauient;/! volut— 1489 B soupir; C baigniez; E baillies — 1490 
KJ A. com touz desauoiez (J desauouez); B fu; com manque dans 
C; E fui je t. — 1492 autre manque dans KJ — 1493 B Pour ce 
estoie cheus; la bonne leçon a été rétablie par B' — 1497 KJ 
gitant — 1498 B'CK Com; E mas vains — 1499 KJ entrouri un 
— i5oo£X/po— i5o2 ABKJ my — i5o3 B'CEK Delez. 



REMEDE DE FORTUNE 55 

Car tant estoit parfaitement 

Bêle, gente et bien acesmée, 
t5o8 Que se Dieus de ses mains fourmée 

L'eiist; s'estoit elle d'affaire 

Bel, bon, gent, dous et débonnaire. 

Mais il ne me fu mie avis, 
i5i2 Quant je l'esgardai vis a vis, 

Que ce fust créature humeinne 

De li, ne qu'elle fust mondeinne, 

Dont j'avoie moult grant merveille. 
1 5 1 6 Car sa face blanche et vermeille, 

Par juste compas faite a point, 

Si que meffaçon n'i a point, 

Si clerement resplendissoit 
i520 Que sa clarté esclarissoit 

Les ténèbres, la nuit obscure 

De ma dolereuse aventure, 

Et de son ray persoit la nue 
i524 Qui longuement s'estoit tenue 

Tourble, noire, anuble et ombrage 

Seur mon cuer et seur mon visage, 

Si que, comment qu'a meschief fusse 
i 528 Tel que de mort pâour eusse, 

Moult volentiers la resgardoie, 

Pour ce qu'en vëoir me sentoie 

Un petitet reconfortez 
1 532 De mes dures maleùrtez. 

Car tout aussi com d'une drame 



1307 EKJ Bêle et g. — 1509 MK cestoit — 1 5 1 1 A' fut; J fust 
— i5i2 KJ Q. la regarday — 1 5 1 3 M se — 1 5 14 E lui — i5 17 
MER. fait — 1 5 1 S F mefFacont ; CE ot — i520 E esclairissoit; C 
esclarcissoit — 1 5ï3 C perchoit — 1524 KJ cesroit -r- 1 525 
B'CEKJ Trouble; Conuble; KJ n. obscure et ombrage — 1527 
KJ Si comment ... feusse ; A meschie — 1 528 E Telle — 1 529 C 
le — i53o ce manque dans E; ÀVquau; B' quou; C qua — i53i 
J5 1 petiot. 



56 REMEDE DE FORTUNE 

Le bon maistre garist et drame 

L'ueil empeschié de catharacte, 
i 536 Dou quel il couvient qu'il abate 

Par soutil engien une toie 

Qui la clarté tient et desvoie, 

Et li rent sa clarté première, 
1540 Tout einsi me rendoit lumière 

De cuer, de mémoire et de l'ueil, 

Et me metoit d'umbre en soleil 

Sa clarté et sa resplendeur. 
1 544 Et aussi venoit une odeur 

De sa douceur tant précieuse 

Et de saveur si gracieuse 

Qu'onques ne fu plus douce chose 
1548 En ciel, en mer, n'en terre enclose, 

N'onques odeur ne fu si fine, 

Ne douceur, tant fust entérine, 

Qui n'eùst encontre li blasme, 
1 552 Tel com le fiel contre le basme; 

Si que li pourpris ou j'estoie 

En estoit pleins, et bien sentoie 

Qu'odeur de li tant douce issoit 
1 5 56 Que ma dolour adoucissoit, 

Comment que nature esbahie 

Fust en moy, plus que je ne die. 

Lors, comme homs qui souvent souspir, 
i56o Gettay un plaint et un souspir 
De parfont cuer, acompaingniés 

i535 j4Fempeechie; K en c; B'KJ catharate; M catharatthe 
— 1 537 KJ engin; C enging — i538 E Qui la char retient — 
i539 KJ la c. — Ô40 KJ aussi — 1541 KJ Du — 1542 B del 
umbre ou s. — 1546 A sauer — 1548 BE nen mer; K mer en t.; 
£ terre close— 1549 A oudeur — 1 55 1 E nest ; A lui ; AM 
blaume — i552.E le fil; KJ balme — i557 KJ Combien — i55g 
M com. 



REMEDE DE FORTUNE 5^ 

De plours et en larmes baingniés, 
Et tournai vers li a grant peinne 

1564 Ma chiere teinte, pale et pleinne 
De manière desconfortée, 
Triste, dolente et esplourée. 
Mais nulle riens ne li disoie, 

1 568 Pour ce que parler ne pooie, 

Eins la regardoie a estât. 

Et quant elle vit mon estât, 

Si en sousrist moult doucement. 
1 572 Lors se treï courtoisement 

Vers moy pour savoir de mon estre, 

Et si me prist par la main destre 

De la sienne, blanche et polie, 
1576 Pour mieus savoir ma maladie ; 

Si senti mon pous et ma veinne 

Qui estoit foible, mate et veinne. 

Mais sa main n'ostoit a nul fuer 
1 58o De la veinne qui vient dou cuer, 

Car bien savoit, la bonne et sage, 

Que dou cuer me venoit la rage 

Qui si griefment me demenoit, 
1 584 Et que d'ailleurs ne me venoit. 

Et quant elle ot a son plaisir 
Veù mon estre, et a loisir, 
Et qu'elle sot sans couverture 
1 588 De mon mal toute l'encloùre, 
Et qu'en tele doleur estoie 

i562 CKJ lermes — 1 563 BEKJ lui — i564 E t. mate et p. — 

1 565 E La marrie — i56G C Tristre — 1 56g la manque dans E ; 
KJ en estât — 1 5y 1 E souffrist — 1 572 KJ Lors et trehi (J trahi) ; 
MB'E tray — \b-]b K La sienne; CE et onnie — 1577- 1606 
Ces vers manquent dans KJ — 1578 s floibe; C foieble — 1579 & 
nostuet; C en nul f. — 1 58 1 CE pensoit — i582 E de ; C nage 
— 1 588 F Dou mal; C lencloeure. 



58 REMEDE DE FORTUNE 

Des maus d'amours que je sentoie, 

Com celle qui la théorique 
1592 Toute savoit et la pratique 

Qu'il failloit a ma médecine, 

Et qui bien congnoissoit l'orine 

Des yeus dou cuer, qui fondanment 
1 596 Estoit faite amoureusement, 

Et qui plus savoit de confort 

Que Fortune de desconfort, 

Et qui conforter me voloit 
1600 Des maus dont mes cuers se doloit, 

Car il n'est viande si sade 

Com bon confort a un malade, 

Com fisicienne soutive, 
1604 Sage, aperte et confortative, 

D'une bêle vois, clere et seinne, 

Plus douce que nulle douceinne, 

Me dist, quant elle m'ot sentu : 

1608 « Dous amis, comment te sens tu ? 
Et d'où te vient ceste dolour 

Qui einsi desteint ta coulour ? 

Certes, je croy qu'elle te teingne 
161 2 Au cuer et que d'amer te veingne. 

Si ne te dois pas desconfire 

Einsi, ne toy mettre a martyre, 

Car c'est grant honte et grans deffaus, 
16 16 Puis que tu n'ies mauvais ne faus 

Envers ta dame que tu aimmes, 

Quant pour li amer las te claimmes. 

Je t'ay pluseurs fois oy dire 

1090 C De maulz — i5g6 E E. forte — i6o3 ME fusicienne 

— 1606 3/ dousainne ; E fontaine — 1608 A Dou; KJ sen — 

1609 CEKJ dont — 16 10 E estaint; KJ destraint — 161 1 CEKJ 
tiengne — 1612 CEKJ viengne — i6i3 B desconsire — 16 1 5 A 
la place de cest, il y a une rature dans B; grant manque dans E 

— 1616 K niers ; CE nés — 1618 C Qui; K claimez. 



REMEDE DE FORTUNE 5o, 

1620 Que tu ne vosisses eslire 

Autre bien n'autre souffissance, 

Fors que de sa douce sanlance 

Souvenirs et douce Pensée 
1624 Fussent en toy sans dessevrée, 

Et que cil dui te garissoient 

De tous les maus qui te venoient. 

A qui tient il que ne les aies ? 
1628 II tient a toy qui trop t'esmaies ; 

Car ta dame, de jour en jour, 

Croist en biauté, sans nul séjour, 

En douceur et en tout le bien 
i632 Qu'on puet penser, ce sai je bien. 

Et quant elle croist et abunde 

Plus que dame qui soit ou munde 

En tout ce qu'on puet bon nommer, 
1 636 Tu ne te dois pas las clamer, 

Se tu l'aimmes bien, n'esmaier 

Qu'elle ne te doie paier 

Plus mille fois que ne dessers 
1640 En ce que tu l'aimmes et sers. 

Et aussi c'est chose petite 

A li de rendre a toy mérite. 

Car tout le menre guerredon 
1644 De qu'elle te puist faire don, 

Dont elle a sans fin et sans nombre, 

Vaut cinc cens fois, s'a droit le nombre, 

Plus que desservir ne porroies, 
(648 Se tu l'amoies et servoies, 

Nom pas tous les jours de ta vie, 



1622 E ta — 1624 FMBK deceuree — 1625 KJ Et cil dui qui 
te g. — 1628 KJ en toy — 1 632 KJ prisier; M se — 1634 A P. 
quen dame... en munde — i635 E bien n. — 1 636 E point — 
1639 A mil — 1644 E De quoy; B' Dont — 1645- 1646 Ces vers 
sont intervertis dans KJ — 1647 E pourries. 



Go REMEDE DE FORTUNE 

Mais autant com la monarchie 

De ce monde porra durer ; 
i652 Et loiaument te puis jurer 

Que tous les jours en mil manières, 

Riches, précieuses et chieres, 

Elle te guerredonneroiî, 
1 656 Que ja plus povre n'en seroit; 

Que biens en li tant s'abandonne 

Que plus a, quant elle plus donne, 

Mais que bonne Amour s'i consente. 
1660 Et quant Amours t'a mis en sente 

De sa bonne grâce espérer, 

Tu ne te dois pas desperer 

Pour un petit de mesprison, 
1664 Car mauvaistié ne traïson 

N'i ot, quant a la vérité, 

Fors paour, honte et nisseté 

Avec Amours qui s'i mesla, 
1668 Quant servis fus de ce mes la 

Qui te mist en cuer l'apostume 

Dont ta douceur en amer tume. 

Encor dois tu penser aussi, 
1672 Pour toy mettre hors de soussi, 

Non mie penser, mais savoir, 

Se tu vues joie et pais ravoir, 

Que puis qu'elle a parfaitement 
1676 Tous les biens qu'on puet bonnement 

i65o B^JMais tant comme {J comment); K monachie — i654 
J Richies — i655 B'CEKJ guerredonnera — i656 B'CEKJ 
sera — 1657 MCEKJ Car; KJ bien ; E sabonde — i658 B'C 
plus en a quant plus en d. — 1659 E se — 1660 KJ En — 1661 
sa manque dans J — 1662 EKJ désespérer; M deseperer; pas 
manque dans KJ — 1664 E ne mesprison — 1666 FMBK nicete 

— 1667 K ce ; J se — 1669 E la coustume — 1671 E E. tu dois 

— 1674 AEKJ pais et joie auoir — 1676 K pout. 



REMEDE DE FORTUNE 6l 

Ymaginer, dire, ou penser, 

Qui croissent en li sans cesser, 

Et qu'elle est des vertus parée, 
1680 Et de tous vices séparée, 

Qu'il couvient de neccessité 

Qu'en li soit Franchise et Pité, 

Humblesse et Charité, s'amie ; 
1684 Et pour ce tu ne te dois mie 

Einsi mettre a desconfiture, 

Car Pitez est dessus droiture, 

Qui jamais ne porroit souffrir 
1688 Toy vëoir a la mort offrir 

Pour amer, c'est chose certeinne, 

Ne Franchise qui moult procheinne 

Est de Charité et d'Umblesse. 
1692 Et se tu dis qu'Amours te blesse, 

Tu vues ressambler a celui 

Qui ne se loe de nelui, 

Eins se tourmente et se courresse., 
1696 Quant sa besongne bien adresse. 

Et certes, tu li fais injure 

De dire a li qu'elle t'est dure, 

Et c'est péchiez d'ingratitude 
1700 Et manière mauvaise et rude. 

N'as tu mie dit en ton lay — 

Si as, se bien retenu l'ay — 

Qu'Amours, que tu en supplioies, 
1704 A ta dame que tu amoies 

Porroit bien dire ton martyre, 

Car tu ne li savoies dire ? 

1679 E de vertu — 1682 J Que li— 1687 KJQue;E pourra — 
1688 KJ souffrir — iGg3 KJ Tu me ressembles; E rassambler — 
1694 K ce; EKJ nului ; B' nulli — 1695 K ce t.; se (devant cour- 
resse) manque dans KJ ; E se retourne — 1696 B' a bien; KJ 
sadresse — 1702 K ce — 1703 E supploies; C supplioiez — 1704 
C amoiez. 



62 REMEDE DE FORTUNE 

Et elle, com franche et honneste, 
1 708 A oy et fait ta requeste, 

Car elle a dit et descouvert 

L'amour que tu as tant couvert 

A ta dame si sagement 
1712 Et de si très bon sentement, 

Qu'onques ne fu, ne jamais n'iere 

Personne qui en tel manière, 

Si bien, si bel, ne si a point, 
1716 Li peiist dire que dou point 

De fine amour sens la pointure 

Pour sa biauté plaisant et pure, 

Ja soit ce qu'elle li deïst, 
1720 Sans ce que parole en feïst. 

Mais bêle chose oy tesmongnier 

Po parler et bien besongnier. 

Si ne say que tu li demandes; 
1724 Qu'elle a acompli tes demandes 

Et fait plus que tu ne voloies 

De ce que tu li requeroies. 

Mais chien qu'on nage, en lieu de paie, 
1 728 Quant il est passez, il abaie. 

Biaus dous amis, einsi fais tu, 

Et tout ce ne vaut un festu, 

Car il n'est chose si perdue 
1732 Com bonté qui n'est congneiie. 

Cuides tu que dame honnourée, 
Sage, loial et avisée, 
Prise celui qui s'amour rueve 
1736 Par mos polis, pleins de contrueve, 
Et qui, en priant, son langage 

1 7 1 7 E sanz — 1722 CAT Pou; J paler — 1724 E Quelle acom- 
plisse — 1727 C liu ; KJ n. est bien du paie — 1729 E aussi — 
1730 K vaust — 1732 C Que — 1734 C S. et loyal — 1737 J qui 
empraint son 1. 



REMEDE DE FORTUNE 63 

Farde pour micus faire le sage, 
Ou qui la requiert baudement 
1740 De s'amour, et hardiement? 

Certes, nennil ! Ce ne puet estre, 
Eins laisse tels gens a senestre 
Com celle qui riens n'i aconte. 

1744 Mais il n'ont vergongne, ne honte, 
Ne courrous, s'il sont refusé ; 
Car si mauvais et si rusé 

Sont qu'il ne doubtent ce qu'on dit 
1748 A eaus, quant on les escondit, 

Einsois ailleurs merci rouver 

Vont pour les dames esprouver. 

Mais quant une dame de pris 
1752 Voit l'amant qui est entrepris, 

Qui n'use pas de faus samblant, 

Eins a membres et cuer tramblant, 

De pâour desteint et nerci, 
1 756 Quant il li vuet rouver merci, 

Et qu'elle le voit si estreint 

Qu'Amours de li par force espreint 

La liqueur qui des yeus dégoûte 
1760 Parmi sa face goûte a goûte, 

Et qu'il li couvient recoper 

Ses paroles et sincoper 

Par souspirs puisiez en parfont 
1 764 Qui mut et taisant le parfont, 

Et qu'il l'estuet par force taire 

Et de honte ensus de li traire, 

1 738 C miulz — 1 742 JK laira ; E telz jus — 1 743 E acoute — 

1745 K cil — 1747 C ce quil dist; F dist — 1748 K eulz ce com 
les; J eulz et corn les ; FC escondist — 1 749 K a. aicy trouuer ; J 
a. aicy r. — 1755 KJ destraint — 1756 A rouer— 1758 J estraint 
— 1762 KJ Des — 1763 FB'K puisez — 1764 manque dans J; CK 
mu; E mis; B mut (B' muet) entaisant; E les — 1765 C Si; E 
quil estent; FMBKJ qui lestuet. 



64 REMEDE DE FORTUNE 

Et qu'elle voit qu'en petit d'eure 

1768 Qu'Amours son visage couleure 
De trois ou de quatre couleurs 
Pour les amoureuses doleurs 
Qu'il reçoit, dont ses esperis 

1772 Par force d'Amours est péris, 
Saches que tantost a sa guise 
Congnoist qu'il aimme sans feintise 
De vrai cuer d'ami; c'est la somme. 

1776 N'en monde n'a si soutil homme, 
Tant soit apers, qui sans meffaire 
Sceiïst un amant contrefaire, 
Qu'il n'i eust trop a reprendre; 

1780 Ne riens ne me feroit entendre 
Que il peiist soudeinnement 
Sa couleur muer proprement 
En quatre manières diverses, 

1784 Blanches, rouges, noires, ou perses. 
Mais Amours le fait a son vueil. 
Et pour ce chastoier te vueil, 
En toi moustrant que tu fais mal 

1788 Qui te pleins de l'amoureus mal, 
Ne de chose qu'Amours te face; 
Car elle t'a fait plus de grâce 
Que ne porroies desservir 
1792 En li cinc cens mille ans servir. 
Et si te vueil dire comment : 
Amours t'a fait loial amant 
A la milleur et la plus bêle 
1796 Qui vive ; mais encor t'a elle 



1767 CE v. en petit - 1771 KJ Qui — 1772 KJ espris - 1776 
M Nau; B'E Nou — 1777 KJ aspres; B' aspers - 1779 J ni est 
— 1783 E En quantes m. — 1784 4 rouges jaunes ou p.; CEKJ 
B. noires rouges - 1792 KJ En la ; J mil - 1794 E te fait - 1795 
BEJ m. a la plus b. 



REMK DE DE FORTUNE 65 

Fait une moult grant courtoisie 

Laquele tu ne congnois mie, 

Qu'elle li a par sa puissance 
1800 Donné certeinne congnoissance 

Par manière sage et soutive 

De l'amour qui en toy s'avive, 

En approuvant par son décret 
1804 Que cuer as loial et secret, 

Par la manière dessus ditte 

Qui est celle qui plus profite 

Et qui doit estre receùe 
1 808 Plus en gré et plus chier tenue ; 

Car en ce cas, quoy que nuls die, 

Homs ne diroit sa maladie 

Jamais si proprement de bouche, 
181 2 Com fait cilz a qui elle touche 

Au cuer, si que dire ne puet 

Qu'il a, ne de quoy il se duet; 

Et einsi t'est il avenu. 
181 6 Or dis qu'il t'est mesavenu, 

Quant ta besongne bien te vient 

Et qu'Amours t'amie devient, 

Qui se deust mieus de toy pleindre 
1820 Que tu ne t'en doies compleindre. 

Après tu ne fais chose nulle 
Dont joie en ton cuer tant s'anulle, 
Ne dont tu aies tant d'irour, 
1824 Comme de vivre en telle errour 
Que tu tiens ta dame pour foie ; 



i8o3 E apprenant; KJ deprouuant par son secret — 1804 as 
manque dans E — 1806 E pourrite — 1809 J que que n. — 18 12 
A cil — 1 8 1 3 E A — 1814 K Quil la — 1818 JEt quamours taime 
de ce vient — 1820 C dois ; KJ te deuroies — 1822 M a ton c; 
E t. anulle — 1824 M Com. 

Tome II. i 



66 REMEDE DE FORTUNE 

Et ce te destruit et affole ; 

Car tu penses et ymagines, 
1828 Ce m'est vis, songes ou devines, 

Qu'elle pas n'entende ou congnoisse 

L'amour qui en ton cuer s'engroisse, 

Et crois qu'elle ne voie goûte. 
1 832 Mais si fait; de ce ne te doubte. 

Car elle est sage et parcevant 

De congnoistre un cuer décevant 

Au maintieng et a la parole; 
1 836 Ne ja si soutil parabole 

Ne dira qu'elle ne l'entende; 

Et s'elle en voit un qui se rende 

En amours de vray sentement 
1840 Pour vivre et morir loiaument, 

Si com tu le fais et as fait, 

De cuer, de penser, et de fait, 

Legierement le congnoistra, 
1844 Comment que fort a congnoistre a 

Cils qui vuet avoir sans doubtance 

La juste et vraie congnoissance 

Pour congnoistre le cuer loiai 
1 848 Dou mauvais et dou desloial, 

Car c'est chose moult reponnue. 

Mais ta dame, qui est tenue 

Pour la millour et la plus sage 
i852 Des dames, scet tout ton corage, 

Qu'Amours li aprent et enseingne 

Par la vraie et loyal enseingne 

1827 AMC Que — 1828 E Cest vis — i83o E sengrosse — i83i 
^ ni — i832 F ci — i833 est manque dans K — 1834 J cuer 
damant— 1 835 A maintient — i836 CEKJ soutiue(£" soubtille) 
parole — 1837 EKJ diras; C quelle nentende — i838en manque 
dans E — 1842 ABE pensée — 1843 AFMD la — 1846 M con- 
gnissance — 1848 manque dans J \ A deloial — i852 ton manque 
dans £— 1 853 A ensengne — 1854 Les mss.[sanf F) donnent Pour. 



REMEDE DE FORTUNE 67 

Que nuls faus amoureus ne porte ; 
1 85 6 Qu'en cuer desloial elle est morte, 

Et en cuer loial liement 

Règne et resplendist clerement. 

La congnois tu? Certes, nennil ; 
1860 Car tu n'ies mie si soutil. 

Pour ce me vueil mettre a l'essay 

Dou dire, si com je le say. 

C'est un escut dont la matière 
1864 Est de souffrir a humble chiere, 

Et le champ est de fin asur. 

Mais il est si monde et si pur 

Qu'il n'i a d'autre couleur tache 
1868 Qui le descouleure ne tache. 

Un cuer de gueules a enmi, 

Féru d'une flesche par mi 

De sable; mais onques ne fu 
1872 Tel fer qu'elle a, qu'il est de fu, 

A cinc labiaus de fin argent ; 

Et trop y affiert bel et gent 

Ce qu'il est tous semés de larmes. 
1876 Ce sont les droites pleinnes armes 

Dou fin amant sans différence; 

Mais enarmez est d'esperence. 

Se tu ne scez que c'est a dire, 
1880 Monstrer le te vueil et descrire : 

On recorde, et s'est avenu 



i855 E ny — iS56 E cuer de desloyal est m. — 1857 KJ loyal 
el rement — 1 858 et manque dans KJ — 1866 M si tins et si pur 

— 1867 KJ ni a taint coleur ne tache — 1869 E guelles; B g. et 
emmi — 1870 FBC flèche — 1872 CE qui est; KJ feu— 1873 E 
Aux labiaux qui sont dargent — 187D KJ Mes (J Mais) quil soit 

— 1877 E De - 188 1 EJ En; C Au ; J recorder; BCEKJ cest. 



68 REMEDE DE FORTUNE 

Souvent, que pluseurs sont venu 
A leur entente seulement 

1884 Par souffrir bien et humblement; 
Qu'humblement souffrir a la rie 
Maint dur cuer veint et amolie, 
Et li proverbes qui recorde : 

1888 « Qui suerîre, il veint », bien s'i acorde. 
Après des couleurs de l'escu, 
Pour ce que n'as pas tant vescu 
Que tu en saches l'ordenance, 

1892 Te diray la signeriance : 

Saches de vray qu'en tout endroit 
Ou on descript armes a droit 
La couleur de pers est clamée 

1896 Asur, s'elle est a droit nommée, 
Le rouge gueules, le noir sable, 
Et le blanc argent; mais sans fable 
Je te di qu'on appelle encor 

1900 Le vert sinople et le jaune or. 

Or te vueil ces couleurs aprendre, 
Comme en Amours les dois entendre : 
Saches que le pers signefie 
1904 Loiauté qui het tricherie, 

Et le rouge amoureuse ardure 
Naissant d'amour loial et pure ; 
Le noir te moustre en sa couleur 
iqo8 Signefiance de douleur, 



i885 ME Qui... suetï're — 1886 C humelic — 1890 F na — 
1892 BM signiffiance ; A' signifiancc ; E scgnetïance; C sene- 
fiance — 1893 E de veoir; AV que ; ,4 quen tu e. — 1894 manque 
dans KJ ; E Ou en escript armes est droit; A descrip — 1896 
FB celle — 1898 Ii m. cest fable — 1899 E appel — 1900 M 
cynoble; KJ si noble; C sineple; C garnie — 1901 E v. des cou- 
lours — 1902 CE Corn; E le — 190J ME segnefie ; K segnilie ; J 
senifie; Csenefie— 1904 A? heit — 1907 MB ce monstre ; K n. 
demonstre — 1908 MBKJ Signitîance ; CE Segnehancc. 



REMEDE DE FORTUNE 6"q 

Blanc joie, vert nouveleté, 

Et le jaune, c'est fausseté. 

Mais retien les quatre premiers 
1912 Et laisse les deus darreniers; 

Car s'en l'escu fussent posées, 

Les armes en fussent faussées. 

Mais le fer ardant de la flesche 
1 9 1 6 Qui le cuer toudis art et sèche, 

Saches certeinnement qu'il art 

Et bruïst par si soutil art 

Qu'il n'i pert tache ne arsure. 
1920 Trace, plaie, ne blesseiire, 

Et einsi se keuve et engendre 

Corn li charbons dessous la cendre. 

Mais comment que cils feus sensibles 
1924 Soit au cuer, il est invisibles, 

Et aussi est cils qui l'alume . 

C'est Désirs qui lape et qui hume 

Le sanc dou cuer et la substance 
1928 Qui en tel feu fait sa penance. 

Nompourquant c'est chose certeinne 

Qu'en ce feu n'a doleur ne peinne 

Uns cuers qu'est de bonne nature, 
1932 Eins y prent douce norriture 

Et s'i délite en tel manière 

Com li poissons en la rivière. 

Or t'ay devisé et apris, 
1936 Se retenu l'as et compris, 

Comment ta dame puet savoir 

igio E '). faitf. — 1911 E M. je tien; C premières— 1912 C 
derrenieres — 19 1 3 E Et; F fusses — 1917 ABE Sachies; B' 
Saiches — 1918 si manque dans E — 19 1 9 A.' Qui ; BKJ arseure ; 
E mesure — 192 1 BCEKJ Et aussi ; KJ se lieuue — 1926 KJ 
qui happe — rg3o E Que ce fu ne d. — 19? 1 E cuers qui est 
domme nature — 1933 E Et se délite. 



-O REMEDE DE FORTUNE 

Que tu l'aimmes sans décevoir, 
Car les armes portes entières 
1940 En cuer, en vis et en manières, 
Fors tant que les enarmes toutes 
Sont sans cause en l'escut déroutes, 
Pour ce qu'Esperence te faut, 

1944 Ce te samble, par ton deffaut. 
Mais se tu me vues avouer, 
Je suis ci pour les renouer; 
Si les ferai milleurs que nueves, 

1948 Ne qu'autres que saches ne trueves, 
Mais que tu teingnes le propos 
Que de toy ci dessus propos : 
C'est qu'en toy n'aies si grant vice 

1952 Que ta dame cuides si nice 
Qu'elle n'ait bien aperceû 
Qu'Amours t'a pris et receii 
En sa douce religion 

1956 Pour parfaire profession, 

Sans penser avoir, ne remort, 
Que n'i soies jusqu'à la mort, 
Et qu'il li plaist bien que siens soies. 

i960 Pour ce te pri que tu me croies, 
Car je te jur seur ma créance, 
S'estre vues en ma gouvernance, 
Qu'a tous besoins te porteray, 

1964 Aiderai et conforteray, 

Très loiaument et de bon vueil, 



1941 CE les armes — 1942 MEKJ desroutes; C desroutez — 
1944 E Se... pour— 1945 FM. ce; C tu lesvueus; E tu leveulz 
— 1946 C rauoier — 1947 E que miennes — 1948 E sachies ne 
ne tiennes — 1950 C Qui je tay ci d. — 1 g5 1 K naiez — 1 g53 KJ 
nest — 1954 KJ test pris — ig56 E parfaite; KJ parfection — 
1937 CE pensée; ne manque dans E — 1908 F soiez; C jusques 
1959 K Qui li plaist; ./que tout siens soies; F soicz — 1961 C 
crniance — 1964 et a été effacé par B' . 



REMEDE DE FORTUNE "] \ 

Ne jamais laissier ne te vueil, 
Sain, malade, lié ne mari, 

1968 Ne que la femme son mari. 
Or pren cuer et te reconforte, 
Biaus dous amis, car je t'aporte 
La santé dont tu as désir; 

1972 Et vraiement, je la désir. 

Mais pour toy un petit déduire 

Et pour tes maus a joie duire, 

Te vueil dire un chant nouvelet ; 
1976 Car chose plaist qui nouvele est. 

L'Amant. 

Lors d'une vois douce et série, 

Clere, seinne, en tel mélodie 

Commensa son chant dalés mi 
1980 C'un petitet m'i endormi, 

Mais ne fu pas si fermement 

Que n'entendisse proprement 

Qu'einsi commensa par revel 
1984 Joliement son chant nouvel : 

Chanson roial. 

Joie, plaisence et douce norriture, 
Vie d'onnour prennent maint en amer; 
Et pluseurs sont qui ni ont fors pointure, 
1988 Ardour, dolour, plour, tristece et amer. 
Se dient; mais acorder 

1967 E liée; lie manque dans J — 1968 C Nés; E la dame — 

1969 B pren ton cuer et te comforte — 1976 Après ce vers BK 
mettent la dame, ce que B' corrige en lacteur; l'indication manque 
dans E — 1977 £ voie — 1978 C Douce — 1984 Après ce vers M 
met espérance chancon royal — 1987 M fort; A poinre — 1988 
C Doulour ardour; E tristrece — 1989 E Le. 



72 REMEDE DE FORTUNE 

Ne me puis, qu'en la souffrence 
D'amours ait nulle grevance, 
1992 Car tout ce qui vient de li 

Plaist a cuer d'ami. 

Car vraie Amour en cuer d'amant figure 
Très dous Espoir et gracieus Penser : 
1996 Espoirs attrait Joie et bonne Aventure ; 

Dous Pensers fait Plaisence en cuer entrer ; 
Si ne doit plus demander 
Cils qui a bonne Esperence, 
2000 Dous Penser, Joie et Plaisence, 

Car qui plus requiert, je di 
Qu'Amours l'a guerpi. 

Dont cils qui vit de si douce pasture 
2004 Vie d'onneur puet bien et doit mener, 
Car de tous biens a a comble mesure, 
Plus qu'autres cuers ne saroit désirer, 
Ne d'autre merci rouver 
2008 N'a désir, cuer, ne bëance, 

Pour ce qu'il a souffissance; 
Et je ne say nommer ci 
Nulle autre merci. 

2012 Mais ceaus qui sont en tristesse, en ardure, 
En plours, en plains, en dolour sans cesser, 
Et qui dient qu'Amours leur est si dure 
Qu'il ne puelent sans morir plus durer, 



1990 B que la s. — 1988-93 Ces vers manquent dans KJ — 
1998 E Se ne doy — 2000 et manque dans KJ — 2002 E guéri — 

2oo3 E Corn — 2008 B Ne ne biaute — 2010 A Et se ne — 

2012 KJ Mais cil; E tristrecc; CE et en ardure — 201 3 E En 
plains en plours; KJ En plours plaintis en dolour; B doulours 
— 2or5 K ne le pueent ; E puet: KJ morir endurer. 



REMEDE DE FORTUNE 7 3 

2016 Je ne puis ymaginer 

Qu'il aimment sans decevance 
Et qu'en eaus trop ne s'avance 
Désirs; pour ce sont einsi, 

2020 Qu'il l'ont desservi. 

Qu'Amours, qui est de si noble nature 
Qu'elle scet bien qui aimme sans fausser, 
Scet bien paier aus amans leur droiture : 
2025 C'est les loiaus de joie saouler 
Et d'eaus faire savourer 
Ses douceurs en habundance ; 
Et les mauvais par sentence 
2028 Sont corn traître failli 

De sa court bani. 



L'Envoy. 

Amours, je say sans doubtance 
Qu'a cent doubles as meri 
»o32 Ceaus qui t'ont servi. 



L'Amant. 

Et quant elle ot son chant fine, 
Vers moy a son chief encline' 
En riant doucement, com celle 
2o36 Que je tieng pour vierge et pucelle ; 



2016 A Ne je ne puis — 2018 KJ eulz point sauance — 2019 
C soit — 2020 EK Qui lont; J Quil ont — 2022 E sot — 2025 E 
Et des biens faire; B Et a eulz — 2026 E Les d. et habundance 
— 2028 C comme; J traistre; E Sont contraites — 202g E De 
secours bani — 2o3i A merci — 2o33-38 Ces vers manquent 
dans E — 2o35 C comme — 2o36 et manque dans J. 



74 REMEDE DE FORTUNE 

Si mist sa main dessus mon chief 
Et me demanda derechief : 



La Dame. 

« Comment t'est ? Que me diras tu 
2040 Ay je ton chief bien debatu ? 

Que te samble de ma chanson ? 

Y a il noise ne tenson 

Qui te plaise ou qui te desplaise 
2044 Ou dont tu soies plus uaise ? 

Que c'est? Ne me diras tu rien, 

Se je say chanter mal ou bien ? 

Se ce n'estoit pour moy vanter, 
2048 Je diroie de mon chanter 

Que c'est bien dit. Quant tu ne vues 

Respondre, ne say se tu pues. 

Mais je pense que tu te feingnes 
2o52 De parler et que tu ne deingnes. 

Je te pri, biaus très dous amis, 

Que tu ne soies si remis 

Que tu te laisses einsi perdre ; 
2o5ô Car tu te dois penre et aerdre 

A ce que j'ay dit ci devant, 

Nom pas le temps tenir devant 

En oiseuse et en trufferie. 
2060 Laisse toute merencolie 

Et tout ce qui t'i puet mouvoir 

Fors l'amer; qu'on ne puet avoir 

De bon temps fors ce qu'on en prent. 

2o38 Après ce vers E met lamant; la dame manque dans M 
— 2042 E A y il — 2043 E et qui — 2049 M sest — 2o5i KJ 
tu refreignes {J refraingnes) — 2o53 E Si — 2o56 E aardre — 
2o58 E tenir le temps — 2o5g M oiseuses ; K oyreuse — 2060 M 
mélancolie - 20C1 MCBEKJ te puet - 2o63 J ce con 
empvent. 



REMEDE DE FORTUNE 7 5 

2064 Et s'est trop fols qui entreprent 

Pour une foie oppinion 

Sa mort et sa destruction, 

Puis qu'il le puet bien amender. 
2068 Et pour ce te vueil commander, 

Deprier, enjoindre et requerre, 

Que pais faces de ceste guerre 

Qu' empris as contre toy meèsmes, 
2072 Car c'est foie emprise et fols esmes. 

Et je te promet et te jur 

Que je te feray asseur 

De ce dont yes en si grant doubte. 
2076 Or te conforte et ne te doubte, 

Car se tu vues, tu yes garis, 

Et se ce non, tu yes honnis. 

Pren le grain et laisse la paille; 
2080 De tristece plus ne te chaille, 

Car cils qui bien voit et mal prent, 

C'est a bon droit, s'il s'en repent. 

Et je t'offre toute m'aie, 
2084 Com ta bonne et parfaite amie. 

Si ne dois pas ci tant muser 

Que tu la doies refuser ; 

Qu'on dit : « Qui ne fait, quant il puet, 
2088 II ne fait mie, quant il vuet; 

Et le fer chaut, on le doit batre. » 

A toy ne m'en quier plus debatre; 

Mais je vueil bien que certeins soies 
2092 Que tes besongnes seront moies, 

Car je t'aim et faire le doi . » 

2o65 F Par — 2071 E Quemprise. . . moy meismes — 2072 KJ 
aismes — 2073 E promet et tenir — 2074 E asseuir — 2077 M 
se vues — 2078 M Et ce se non ; A nom — 2080 MCE tristresse 

— 2082 E si ; F reprent — 2o85 FKJ si tant; E pas yci muser 

— 2086 E le — 2087 FE dist ; BEK quil — 2089 J chaust ; K 
bastrc — 2090 M nen men ; KJ ne me: K debastre. 



7^ REMEDE DE FORTUNE 



L'Amant. 

Lors prist un anel en son doy, 
Bel, bon, chier, precieus et riche, 
2096 Et doucement en mien le fiche. 

Et je qui encor sommilloie, 

Nom pas fort, car bien entendoie 

Ce qu'elle avoit chanté et dit 
2100 En rime, en musique et en dit, 

Senti la froideur de Tanel ; 

Et lors d'esperit po inel 

Me tournai au mieus que je pos 
2104 Vers li et laissai le repos 

Ou sa belle vois clere et seinne, 

Plus douce que nulle sereinne, 

Qui les hommes scet enchanter 
2108 Par la douceur de son chanter, 

M'avoit mis, si corn dit vous av. 

Et en moy tournant arrousay 

De larmes mon cuer et mes yeus 
21 12 Et ma poitrine en pluseurs lieus, 

En gettant un dolereus plaint 

Com cils qui moult se duet et plaint. 

Mais tout aussi com la clarté 
21 16 De ceste dame l'obscurté 

De mon cuer avoit esclarci 

Qu'Amours avoit teint et nercy, 

2094 C pris — 2095 E Bel et bon : chier manque dans CE — 
2096 CBE KJ ou — 2097 CKJ soumilloie — 2098 E que bien 
— 21 01 K lennel — 2 102 CE desperit plus ysnel — 2io5 AFMB 
O ; Fseigne — 2106 E que vois de s. — 2 107 F seit — Les vers 
2111-12 manquent dans CE — 21 12 KJ Et maportant — 211 3 
K gestant — 2 1 1 5 la manquait dans B et a été ajouté par B' — 
2116 KJ locurte — 2118 FBE noirci. 



REMEDE DE FORTUNE 77 

Et que sa douceur doucement 
21 20 Avoit adouci mon tourment, 

Tout einsi le très dous parler 

De li, quant je l'oy parler, 

Me remist en cuer la parole, 
2124 Dont ci présentement parole, 

Car de tous poins perdu l'avoie. 

Lors parlai, si corn je pooie, 

Et li dis, sans faire demeure : 
2128 « Dame, ce fu a la bonne heure 

Que fustes née et concetie 

Et que vous estes ci venue, 

Quant li bien dont estes garnie 
21 32 M'ont rendu santé, joie et vie. 

Car présente m'estoit la mors, 

Dont vraiement j'estoie mors, 

Ma dame, se vous ne fussiez 
21 36 Et s'esgardé ne m'eussiez 

Des yeus de vo cuer en pité. 

Mais vous m'avez ressuscité. 

Se vous depri dévotement 
2 140 Et tant com je puis humblement, 

Ma dame, qu'il vous vueille plaire 

Que je sache de vostre affaire 

Vostre nom et vostre venue, 
2144 Et comment estes ci venue, 

Ne par ou; qu'onques mais, par m'ame, 

Se ce n'est l'amour de ma dame, 

Nulle riens tant ne desirai. » 

2123 C ou; KJ sa — 212b CEKJ perdue — 2127 KJ dis si 
com je pouoie — 2 i3i J Car — 21 32 KJ Moult— 21 33 A pr. mes- 
toit a mors; E présentée — 21 36 E Et esgarde; KJ se [K ce) 
regarde ne mussies —2139 EK Si ; C vous prie — 2140 Et man- 
que dans C — 2 141 E qui; K plaise — 2147 K desuay. Après ce 
vers E met Espérance; La Dame manque dans C, se trouve dans K 
après le v. 2 [48. 



j$ REMEDE DE FORTUNE 



La Dame. 

2148 « Amis, et je le te diray 

Volentiers, sans faire lonc plait; 

Car ce qui te plaist, il me plait. 

Je sui li confors des amans 
2 1 5 2 Qui font les amoureus commans ; 

Je les aide ; je les conseil; 

Je sui de leur estroit conseil ; 

Je les deffen ; je les déporte; 
21 56 Je les secour; je les conforte 

Contre Désir qui les assaut 

Et fait maint dolereus assaut ; 

Je leur sui chastiaus et fortresse ; 
2160 Je leur sui servante et maistresse; 

Je leur sui dame et chamberiere; 

Je porte partout leur baniere; 

Je les tieng jolis et en joie; 
2164 Je les met d'onneur en la voie; 

Je leur doing cuer et hardement 

D'entreprendre hardiement; 

A haute honneur les fais venir; 
2168 Amoureus les fais devenir; 

Je les fais sagement parler, 

Rire, jouer, chanter, baler; 

Je les tieng gais et envoisiez; 
2 1 72 Je rapaise les despaisiez; 

Je les norri ; je les alaite ; 

Je leur sui mère, amie et gaite ; 

- 148 4 te ]e-2i5o C Car ce qui me plait il te plaist ; FCBEKJ 
plaist - 2i53 B' aide et les- 2i53-2i5 4 Ces vers sont inter- 
vertis dans C - 2.55 ME détiens ; BK et les déporte - 21 56 E 
secours ; K scour ; B et les - 2 i58 A aussaut - 2 160 E sergens 
-2 161 M chambreriere - 2162 CE la baniere - 2 163 CE tiens 
- 2164 ME lcs mes— 2170 E Riere — 2\j1 A noms. 



REMEDE DE FORTUNE 79 

Je leur sui phisicienne et garde; 
2 1 76 De tous maus les deffen et garde ; 

Il m'aourent; je les honneure; 

Il me prient, et je demeure; 

Je sui leur ressort, leur recours 
2180 Par coustume et par entrecours; 

A tous besoins me truevent preste 

Par penser, sans autre requeste, 

Car j'oubei a leurs pensées, 
2184 Se trop ne sont desordcnées. 

Mais tant sont de foible marrien 

Que sans moy il ne puelent rien. 

Et quant il ont mestier de mi, 
2188 Je te di comme a mon ami 

Qu'aler ne me faut ne courir 

Loing ne près, pour euls secourir; 

Et se te dirai sans attendre 
2192 Comment, se tu y vues entendre. » 

L'Amant. 
« Oïl, dame ; et je vous en pri. » 

La Dame. 

« Oi dont ; je ferai ton depri. 
Je te di, et le moustre a l'ueil, 
2196 Que tout aussi com le soleil 

De ses rais le monde enlumine 



2175 F phisitienne; E fusiciennc — £2176 defens — 2182 E 
pensée— 2i83 FMCB je obéi; CK leur; KJ pensez — 2184 3/5 
desmesurees; KJ desmesurez — 21 85 E M. tous; B floibe ; C 
heble — 2186 E moy eulz ne; rien manque dans F — 2189 J 
faust — 2ig3 et manque dans EKJ — 2194 KJ detri — 2 ig5 E 
Je di et monstre bien a lueil — 2196 G comme — 2197 AV Des 
rais; CE raies. 



So REMEDE DE FORTUNE 

Et de sa clarté pure et fine, 
Et qu'encontre le temps d'esté 
2200 La terre, qui moult a esté 

En yver brehaingne et déserte, 
De noif et de glaee couverte, 
Se resjoïst et se cointoie, 
2204 Germe, adoucist et renverdoie 

Pour la grant chaleur qu'elle sent 
Dou soleil qui seur li descent, 
Si qu'adont Nature la bêle 
2208 Li vest une robe nouvele 

De la couleur d'une panthère 
Dont contre le printemps se père, 
— A dire est qu'elle est dyaprée 
■j2i2 De toutes coulours et parée, 
Car racine n'est tant diverse 
Qui a ce printemps ne s'aërse 
A geter, selonc sa nature, 
2216 Fleur, fruit, feuilles, greinne ou verdure, 
Se tele n'est que plus ne sime 
Et qu'il n'i ait verdeur ne sime, 
Et pour c'est la terre si cointe, 
2220 Si belle, si gente et si jointe, 
Qu'elle a sa robe despouillie, 
De l'iver crotée et mouillie; 
Et sans plus pour l'acointement 
2224 Dou printemps est si cointement, — 
Einsi, di je, en samblant manière 

2199 KJ Et quant entre le t. - 2202 E Des nets; C nois... 
glaces - 2204 KJ Terre; EKJ reuerdoie - 22o5 AB^ De - 
->2o6 E qui dessus descent — 2210 E sapere — 221 1 B' Cest a 
dire quelle; KJ Et diries; E dire quelle - 2212 E couleurs est 
. parée - 2214 £saarse- 22Ô C la - 2 2I 6 E feuille : ou verdure ; 
AVgreine verdure; A germe ou verdure— 2217 A' Se celle nest ; 
E suiue— 2218 KJ Et qui;Jnait; C chime; E suiue - 2223 E 
Sans plus et pour— 2224 CE printemps ainssi cointement. 



REMEDE DE FORTUNE 8l 

Que tout aussi corn k lumière 
Dou soleil donne par le monde, 
2228 Tant comme il tient a la réonde, 
Clarté, chalour, joie, plaisence 
De ses rais qui parleur puissance 
Font que la terre qui s'esgaie 
2232 En rit et devient cointe et gaie, 
Qu'ensement de mov le resplent 
Qui ci présentement resplent 
Donne clarté par tout le siècle, 
2236 Par tout s'espant et par tout siècle 
Es amans vivans en amer 
Tant deçà mercom delà mer, 
Et leur donne clarté, chalour, 
2240 Joie et plaisence en leur amour. 
Mais je qui sui leur droite mère 
Leur doing une clarté si clere, 
Si a point, si bien ordenée, 
2244 Que la racine qui entée 

Est dedens leur cuer d'amours germe 
Fleur, fueille, fruit et nouviau germe, 
Et les fais plus cointes vint tans 
2248 Que la terre n'est au printemps. 
Si qu'einsi com le soleil donne 
Sa clarté loing et près, sans bonne, 
Einsi fait mon resplent roial 

22-6 A'JQuaussi comme; E ainsi - 2228 E com ; EKJ ronde 
— 2229 £ joie et pi. — 2220 E raies qui pour I. — 22 3i KJ terre 
si sesgaie — 2233 Tous les mss. {sauf M) donnent li resplent — 
2236 E sespent par tout le siècle — 2237 E Et — 2238 E deçà 
comme de la mer; C Tant com deçà mer coin delà mer; B des. 
samer - 22 3 9 BCE cl. et chalour; et a été efface par B' - 2240 
etmanque dans CKJ-2241 AV vraie- 224321 apoint et si ord. - 
2244 KJ entrée — 2246 E F. fruit noel et germe; C fruit nouuel 
et germe; K fueillez - 2247 J Qui les fait; A vint temps — 2248 
E a pr.; CJ en pr. — 2249 E queinsi que le — 225 1 B fait 
moult r. 

Tome II. & 



g 2 REMEDE DE FORTUNE 

2252 Partout en cucr d'ami loial. 
Et se Nature soutille ouevre 
Dont la terre reveste et cuevre, 
Pour ce que sa robe crotée 
2256 De l'iver tans li est ostée, 
Et li donne robe a parer, 
Trop bien me puis ci comparer 
A li, car je fais un amant 
2260 Cointe et joli. Scez tu commant ? 
Tu le saras sans contredit. 
Recorde ce qu'ay devant dit. 
Et s'elle fait d'une racine 
2264 Yssir fleur, et rose d'espine, 
Tout einsi fais j'un cuer florir 
En toute joie, et fais morir 
En li doleur; car je l'esserbe, 
2268 Si que de mal n'i demeure herbe. 
Et de ma douceur que tu sens, 
Qui moult est plus douce qu'ensens, 
L'adouci, le conforte et l'oing, 
2272 S'il le dessert, soit près ou loing. 
Et pour ce que je te savoie 
Desconforté et nut de joie 
Et qu'a conforter sui tenue 
2276 Les amans, suis je ci venue. 

Mais c'est a ta propre personne, 

,453 M soublil; KJ s. dueuure - »5 4 E reuest; KJ rouesce 
_ 22 55 E ce vi sa ; C crostee ; K crocie; J croicie- 2256 _ KJ e s 
ascie- 2238 A' puis je comparer- 2260 et, nanque dansFCEKJ, 
KJ mettent Lamant; KJ Di moy comment ; K met ensuite: Espé- 
rance - 2262 M ce que jay - 2.63 X».\ Et celle ;£ E 
le f - 2264 KJ robe - MÔ5 CE aussi - 2266 AFM Et - 2267 
KJ laserbe! E je Icesse erbc - 227: C la conforte; A et long 
Z 7*73 ABCEKJ Si le ; KJ le sert; E dessers ou près ou lomg 
C soit près ou loing; KJ soit près ou soit loing - 2274 J ues- 
C soit près ou iu ë p Mr aK nu - 2277 FM en ta propre ; 

confortez et nuz; E nue, tML.a^. nu **u 

CEKJ en ma pr. 



REMEDE DE FORTUNE 83 



Com ta ceneinne amie et bonne, 

Par tel manière queveii 
2280 Ne m'avoies, n'aperceu, 

Pour ce que je sui invisible, 

Et quant je vueil, je sui visible. 

Et de mon nom que vues savoir, 
2284 De legier pues apercevoir. 

Qu'a toy ne vueil estre celée : 

Esperence sui appellée. » 

Quant je vi que c'iert Esperence, 
2288 Je pris confort et espoir en ce 

Plus que devant n'avoie fait, 

Si que mes esperis a fait 

Tous ensamble mis a force ay, 
2292 Et lors de parler m'efforsay 

Et li dis de plus vive chiere : 

« Ma dame révèrent et chiere, 

Digne deloange et d'onnour, 
2296 Excellent en toute valour 

Que cuers porroit ymaginer, 

Yeus vëoir, oreille escouter, 

Main figurer, ne bouche dire, 
23oo Soutils entendemensdescrire, 

Goust savourer, ne tast sentir, 

Désirs, voloirs, cuers asentir, 

De Dieu amie et de Nature 
2304 Et de toute autre créature, 

Exemples vrais, miroirs de joie, 

Estoile clere qui ravoie 

2279 KJ Par celle m. — 2281 je manque dans A — 2286 M fui; 
ME mettent lamant - 2288 KJ pris au fort espoir - 2291 J 
ensamble et mis - 22 g3 KJ lie chiere; E viure (sic) chiere - 
2294 E reuerence - 23oo C Soultis — 23oi E tas- 2?02 E va- 
loir — 23o5 KJ mireoirs; C mireour. 



84 REMEDE DE FORTUNE 

Les cuers desvoiez a droit poil, 
2'3o8 Contredoleur, santé, déport, 

Retour de mort et médecine, 

Fleur, estoc et droite racine, 

Dont joie et toute douceur vient 
23 12 Ou vo ramembrance seurvient, 

Se tuit cil que Dieus a fait estre 

Et cil qui sont encor a nestre 

Estoient chascun plus soutil, 
23 16 Nom pas une fois, mais cent mil, 

En bien nombrer qu'Arismetique 

Et Pytagoras et Musique, 

Michalus et Milesius 
2320 Et que li soutils Orpheus, 

Et se vosissent encombrer 

Des biens et des douceurs nombrer, 

Dame, dont vous avez sans nombre, 
2324 S'abaieroient il leur ombre ; 

Car jamais n'i asseveroient, 

Ne que la mer espuiseroient. 

Et pour ce, dame de vaillance, 
2328 Qu'en moy n'a pas sens ou science 

Pour vos biens et douceurs retraire, 

Si com je le deùsse faire 

Et com volentiers le feroie, 
2332 Mais en vain me travilleroie, 

Ma dame, très humblement ren ge 

A vous grâce, mercis, loange 

2807 E auoyez — 23io KJ escot ; B estoc a droite — 1Ï12 E 
En; ÀVOnnor embrance suruient — 23 1 3 C Et tuit; K Se tint 
cil; J qui; E naistre — 2317 qu manque dans E; K arimestique 

— 23io. M Micalus ; B nubesius; K mibcsius — 2322 E decours 

— 2324 KJ Si oublieroient (K oublieroit) il leur nombre — 2325 
BKJ asseneroient — 2329 M douceur — 233o E comme; C les 

— 233 1 KJ Si — 2332 B tramelleroie — 2333 E Ma dame a vous 
doucement rcnge — 2334 E Treshumblement grâce et loange; 
M grâces; CKJ merci. 



REMEDE DE FORTUNE 85 

Cent mille fois, et vous salu. 
2336 Car je suis au port de salu, 

Ce m'est vis, quant je vous regarde. 

S-i met dou tout en vostre garde 

Cuer, corps, ame ; car il n'est lieus 
2340 Ou mettre les peusse mieus, 

Pour mon temps user liement. 

Et se vous promet loiaument 

Qu'en vostre douce compaingnie 
2344 Vueil mon temps user et ma vie. 

Quar je voy bien tout en appert 

Que cils qui vous pert, il se pert. 

Pour ce jamais partir n'en quier. 
2348 Mais je vous depri et requier, 

Ma dame, qu'il ne vous desplaise, 

Se de ce qui moult me mesaise 

Vous fais encor une demande. » 

Esperence. 
2352 « Nennil ; seùrement demande ! » 

L'Amant. 

« Volentiers, dame. Dit m'avez, 

Si com bien faire le savez, 

Comment je me doy maintenir, 
2356 Se je vueil a santé venir, 

Comment Amours m'a secouru, 

Comment vous avez acouru 

Pour moy aidier et conforter, 
236o Les armes qu'amans doit porter, 



2335 E mil - 2336 FMBCJ sui — 2340 MC le — 2342 E Et 
ce vous prengne — 2345 bien manque dans E — 2346 F vous 
sert — 235o E Et dece — 2358 C Et comment. 



86 REMEDE DE FORTUNE 

Et quel fust la signefiance 
Des couleurs et de leur samblance, 
Dont moult bon gré sceii vous é, 
2364 Comment vous m'avez espousé 
De vostre anelet savoureus 
Et chanté vos chans amoureus, 
Comment li amant riens ne puelent 
2368 Qui départir de vous se vuelent, 
Car vous estes tous leurs effors, 
Leurs murs, leurs chastiaus, leurs confors, 
Comment vo clarté loing et près 
2372 Esclarcist les amans, après 

Comment vostre douceur, plus douce 
Qu'autre douceur, leurs maus adouce, 
Vostre venue et vostre non 
23j6 Qui est de moult noble renon, 
Et quele chose est de merci, 
Dont cent mille fois vous merci. 
Mais riens n'avez dit de Fortune 
238o Qui einsi le monde fortune, 

Qui n'est, n'onques ne fu seure, 
Mais quant les siens plus asseiire, 
Ceaus sont qu'elle plus griefment bat 
2384 Et qu'en bas de plus haut abat. 
Je m'en say bien a quoy tenir, 
Car seulement dou souvenir 

236t Mss. De quel — 2362 A couleur — 2363 F vou he; K 
vous sceu ey ; E gre sen vous e; B' sceu vous ay bon gre — 2364 
KJ espousey — 2365 A sauuoureus — 2366 FMKJvo; BKJ 
chant — 2367 KJ C. lamoureux — 2369 C Que... tour; .4 tous 
leur effort — 2370 CKJ meurs; A leur ch.; CM leur confors — 
2371 C vos; E clartés — 2374 C les; K leur; E doucour amans 
adouce — 2375 et manque dans B — 2377 chose manque dans KJ 
— 2379 C ne mauez — 238o KJ Que — 238i E nest onques ; E 
feust; J fust; K fut — 2383 A plus assenre (asseure a été rayé 
sans avoir été remplacé par la bonne leçon) — 2384 Ce vers a clé 
ajouté au bas de la colonne dans B. 



REMEDE DE FORTUNE 87 

De ses assaus, de ses estours, 

2388 De ses faus ris, de ses faus tours 
Ay tel paour que tuit mi membre 
En frémissent, quant il m'en membre. 
Pour ce, dame, jevousdemant 

23q2 Qu'a moy vueilliez dire commant 
Je me porrayde li deffendre, 
Car si gieu sont pour un cuer fendre, 
Mais qu'il soit de loial amant, 

2396 Et fust plus dur que dyamant, 
Et s'aus autres est si diverse 
Et de nature si perverse 
Comme a moy, qu'elle eust occi, 

2400 Se Dieus ne vous eust tostci 
Amenée, pour moy destordre 
Dou mors dont elle me volt mordre. » 

ESPERENCE. 

« Biaus dous amis, que te diroie 
2404 De Fortune? Ne t'en saroie 

Plus dire que tu en dit as 

En ta complainte que ditas, 

Fors tant que jadis fu usages 
2408 Que li ancien deus visages 

Li faisoient sa enarrier, 

L'un devant et l'autre darrier. 

Ce te demoustre chose clere, 



2387 E et de ses tours; KJ atours — 2 388 C et de ses tours — 
238g E tout — 2390 A Men ; E Me — 2393 KJ Me pourroie — 
2395 E dun — 2396 KJ daymant — 2398 KJ paruerse — 2399 
A Come a mo {sic) quelle hest occi; K Corn — 2401 CE estordre 
— 2402 M voloit; C vueut; E veult — 2404 E te s. — 2403 F 
diras ; E tu en as dit — 2406 M Et ; E que tu as dit — 2407 E tu 
vn sages — 2409 EJ arrière — 2410 E derrière; J darriere — 
241 1 E Ccste demonstre. 



88 REMEDE DE FORTUNE 

2412 Que Fortune est douce et arrière : 

Car adont douce te sera, 

Quant elle te resgardera 

Dou visage qu'elle a devant, 
2416 Et largement t'avra couvent, 

Douceur, joie, bonneiirté, 

Affublez de maleurté. 

Car einsi le dois tu entendre, 

2420 Ja soit ce que li mundes prendre 
Ne le vueille mie ensement; 
Mais c'est le droit entendement, 
Dont maint ont esté deceii 

2424 Qui trop ont son couvent creù, 
Et tant s'en faisoient afin 
Qu'il s'en perdoienta la fin. 

Et se resgardés yes de l'autre, 
2428 Garde toy ; car lance seur fautre, 

Se vient encontre toy combatre, 

Pour toy de toute honneur abatre, 

Sans menasse et sans deffier; 
2432 Si que tu ne t'i dois fier, 

Ne qu'en baston d'un champion. 

Et, selonc mon oppinion, 

Des biens qu'elle donne et envoie, 
2436 De l'un pren ne de l'autre joie. 

Si qu'einsi vois par sa figure 

La douce fortune et la sure. 

Car tele fourme li donnoient 

2415 MCE Dun ; C mcsage — 2417 E joie et debonnairete — 

242 1 le manque dans KJ — 2424 E son comment — 2425 E se — 
2426 E Quil souspendoient — 2428 C sous — 2429 E embatre — 
2432 E doies — 2433 B'KJ quou ; E de ch. — 2434 E Selon ce 
mon — 2437 KJ la — 2438 C seure — 2439 C celle ; le vers man- 
que dans KJ ; il est remplacé dans J par ce vers, place' après le 
vers 2440 : A ce samblant la congnoissoient. 



REMEDE DE FORTUNE , 89 

2440 Li ancien qui la figuroient. 

Et pour ce que je t'ai acquis, 

Et que d'umble cuer m'as enquis 

Quelle deffense il te faudra 
2444 Avoir, quant elle t'assaudra 

De l'ueil de sa darreinne face 

Qui fiert, einsois qu'elle menace, 

Si qu'il n'est homs qui amender 
2448 Le puist, je te vueil demander, 

A ton avis, le quel tu tiens 

Estre milleur de ces deus biens, 

Ou le bien que tu ne porroies 
2452 Perdre, ou celui que bien perdroies. » 

L'Amant. 
« Dame, la response est legiere. » 

Esperence. 
a Di la dont. » 

L'Amant, 

« Certes, dame chiere, 
Le bien qu'on ne pert est milleur. » 

Esperence, 
2436 « Dont est cils qu'on pert le pieur. » 



2443 E deflaulte — 2445 K la; C derraienne — 2446 E fiert 
auant quelle; F manace — 2448 E Ni — 2451 A pordroies (sic) 
— 2453 la manque dans B ; KJ Response dame est legiere — 
2454 E Di donques; dont manque dans KJ ; CKJ mg dame. 



90 REMEDE DE FORTUNE 

L'Amant. 
« Dame, c'est voirs; je m'i acort. » 

Esperence. 

« Or sommes nous donc en acort ; 

Si te vueil moustrer clerement 
2460 Que tu as fait bon jugement. 

Cuides tu, se prospérité 

Est en li, que félicité 

Avec la boneiirté vraie 
2464 Y soient ? De ce ne t'esmaie ; 

Car c'est chose qui ne se puet 

Joindre. Et vez ci ce qui me muet: 

La bonneûrté souvereinne 
2468 Et la félicité certeinne 

Sont souverein bien de Nature 

Qui use de Raison la pure ; 

Et tels biens, on ne les puet perdre. 
2472 Pour ce comparer ne aërdre 

Ne s'i puelent cil de Fortune. 

Car on voit — et chose est commune 

Que qui plus en a, plus en pert. 
2476 Si que je te moustre en appert 

Que Fortune n'a riens seiir, 

Félicité ne boneùr. 

Et se deli garder te vues, 
2480 Je te dirai que faire pues, 

Et pour estre boneùreus. 



2458 E somme... a acort — 2439 E Je — 2463 KJ Auecques; 
FE Aueuc — 2464 B tesmoie — 2466 ce manque dans ME; C 
meuet — 2470 BKJ usent — 2471 B tieulz — 24.73 B' KJ Ne cilz 
p. — 24.77 E Quen — 2478 CE F. en bon eur — 2480 KJ diroie 
que ne puez — 2481 E bien eureus. 



REMEDE DE FORTUNE QI 

Dont n'as tu riens si precieus 
Comme toy? » 

L'Amant. 

« Ma dame, nennil! » 

Esperence. 

2484 « Or tien dont son pooir si vil 

Qu'aies de toy la signourie. 

Garde que Raisons te maistrie 

Et qu'aies en toy pacience 
2488 Et la vertu de souffissance, 

Car bonneurtez vraiement 

Vient de souffrir pacienment, 

N'il n'est homme, a mon essient, 
2492 Que quant il est impacient, 

Qui ne vosist avoir fait change 

De son estât a un estrange ; 

Et ce le fait maleûreus 
2496 Et vivre en estât perilleus. 

Aussi ne dois tu la puissance 

De Fortune, ne samuance 

En ton cuer amer ne prisier, 
25oo Mais haïr, fuir, desprisier, 

Ne tels biens ne désire en toy. 

Et se tu retiens mon chastoy, 

Tu aras le bien sans faillir 

2504 Qu'elle ne te porroit tollir. 

Et comment que moult fort te plaingnes 

2482 K na — 2482 Après ce vers AFMC ajoutent : Esperence 
— 2483 E Com — 2486 CE Gardes — 2487 F quaiez — 2488 A 
vertuz — 249 1 E en mon ensiant ; C enscient — 2495 E Et se le ! 
BKJ les — 2499 CE douter ne pr.; FB priser; KJ penser — 25oo 
FBKJ despriser — 25oi CE Ne ses biens; KJ ne dire en toy — 

2505 Eicn; A plangnes. 



Q2 



REMEDE DE FORTUNE 



En ta complainte et que tu teingnes 

Que Fortune t'a esté dure, 
25o8 Amere, diverse et obscure, 

Et que maintes fois appeilée 

L'as fausse, traître prouvée 

Et ton anémie en tous cas, 
25 12 Je vueil estre ses advocas 

Et te vueil prouver par raison 

Qu'onques ne te fïst traïson, 

N'onques ne te fu annemie, 
25i6 Einsois t'a esté bonne amie, 

Selonc ce qu'elle scet amer 

Et estre douce en son amer. 

Et pour mieus prouver ton contraire, 
2 520 Te vueil ceste demande faire : 

Fait cils mal qui fait son devoir? » 

L'Amant. 

« Nennil, ma dame. » 

Esperence. 

« Tu dis voir. 
Mais encor avec ton tesmoing 
2524 Je di par raison et tesmoing 
Que, se Fortune t'a osté 
De la joie ou tu as esté, 
Dont tu as receii maint mal, 

2528 Que traïson ne fait, ne mal ; 
Car elle fait ce qu'elle doit, 

25o6 E et tu tiengnes — 2609 E mainte — 25 10 E faulte tris- 
trece; C fausse tristre priuec — ib\-] J soit; E veult — 25 18 E 
Estre douice — 2520 B Je. Après ce vers A met Esperence — 
252! KJ Méfiait cilz qui — 2523 FB aueuc ; CEKJ auant ton (.E 
te) tesmoing — 3525 E este — 2P28 CE ne fist; KJ na fait — 

2529 KJ eUe a fait. 



REMEDE DE FORTUNE y3 

Et ce te mousterrai j'au doit : 

S'elle estoit toudis en un point 
2532 Et de raison usoit a point, 

Si qu'envers tous fust juste et une, 

Elle ne seroit pas Fortune. 

Mais pour ce qu'elle ne séjourne, 
2536 Eins se change, mue et bestourne 

En fait, en dit, en renommée, 

Est elle Fortune nommée. 

Comment que sa mobilité 
2540 En mouvant soit estableté, 

C'est ses estas, c'est sa nature, 

Ce sont ses meurs, c'est sa droiture. 

Dont, puis qu'elle fait son deii, 
2544 Je di que tu as tort eu 

De lilaidengier, ne blasmer, 

Ne de ses ouevres diffamer ; 

Car se tu yes cheiïs en peinne 
2548 Par sa mutation soudeinne, 

Estrange, diverse et sauvage, 

Qui fist chanseller ton corage, 

Certes, amis, tu n'ies pas seuls ; 
2552 Car autant en fait elle a ceuls 

Qui demeurent en paiennime, 

Sans resgarder raison ne rime, 

Ne pour toy seul ne fu pas faite, 
2556 Ne pour toy ne sera deffaite 

Sa roe qui se fait congnoistre 

Entre les mondeins et en cloistre. 

253o K monstray; J moustrai; j manque dans C; E Et en 
ce le monstray je au doit — 2538 C Et elle est fortune nommée 
— 2539 E nobilite — 2540 E m. est abilite — 2542 A' murs — 
2543 F De puis — 2544 E dis — 2548 E Pour; KJ la — 2552 
atant — 2553 MB paiemine; AVpaieinnie; C paiennie; E en 
sa doctrine— 2554 C raison nermie — 2555 C seule ne fu faite; 
pas manque dans E. 



94 REMEDE DE FORTUNE 

Et quant tu bien la congnoissoies, 

256o Di moy pour quoy tu y montoies ? 
Se tu en as le vis pâli, 
C'est plus par toy que n'est parli. 
Et quant tu empreis l'amer, 

2564 Tu te meïs enmi la mer 

Entre les périlleuses ondes 
Cornues et plates et rondes 
Qui se transportent en po d'eure, 

2568 L'une au dessous, l'autre au desseure, 
Dont la mer s'engroisse et se trouble, 
Si que toute l'iaue en est trouble; 
Et si te meïs en servage 

2272 De Fortune qui tant est sage 

Que nuls ne devient de sa court, 
Qu'il ne couveingne brief et court 
Qu'il face sa franchise serve, 

2576 Puis qu'il face tant qu'il la serve. 

Se tu estens au vent ton voile, 
Fait de main de maistre et de toile, 
Tu scez bien que ta nef ira 

258o La ou li vens la conduira, 

Pour ce, sans plus, que la franchise 
De ta nef au vent sera mise. 
Einsi est, puis que tant t'assers 

2584 A. Fortune que tu la sers 
Et yes mis en sa servitute, 
Il couvient par force que tu te 



^563 E empris; C en pris — 2566 EC plates — 2567 manquait 
dans B, a été ajouté par B' au bas de la colonne — 2 568 E 
Lune au dessus — 256g se manque dans C — 2573 E remaint — 
2576 C quil fera; E quil sera temps qui la s. — 2578 manque 
dans C; et manque dans E — 2579 M naue — 258o A conduire 
— 2582 C se rauise — 2583 E tant assers — 2586 AFMB Y. 



REMEDE DE FORTUNE 9 5 

Mettes a nagier et a rime, 
2588 Selonc ce qu'elle nage et rime, 

Et qu'a ses meurs tu te conformes 

En tous cas et en toutes formes, 

Puis que tu yes de ses maisnies. 
2592 Prouvé le t'ay, se tu le nies. 

Mais or me respon sans muser, 

Car encor la vueil excuser 

De ce que devant as prouvé 
2596 Que tu l'as amere trouvé, 

Et c'a demander m'a meii : 

Di, douquel tu as plus eu 

De li, ou de mal ou de bien? » 

L'Amant. 
2600 « Dame, de mal. Ce sai je bien. » 

Esperence. 

« Certes, tu ne sces que tu dis. 
Il m'est vis que tu arrudis, 
Que tes cuers le contraire en sent, 
2604 Nom pas en un cas, mais en cent. » 

L'Amant. 

« Fait, dame? » 



2587 E a nage a la riue; KJ riue — 2588 Jna et riue; EK riue 

— 258g M meurs ne te c; C qua ce tu te c; E quassez faiz tu 
teconfourmes— 2 5gi manque dans KJ; C maignies — 2094 AVle 

— 2596 M la amere — 2597 J Et se... mas meu — 2598 F Li 
don quel; E Di tu que tu as; AT Di don duquel as; tu manque 
dans J — 2699 Après ce vers A met Esperence; M donne la 
première moitié du vers 2600 à lamant, l'autre à Esperence — 
2602 AF Y ; K anudis — 26o3 B' Car ton cuer; en sent manque 
dans A. 



C)6 KliMHbE bE FORTUNE 

ESPERENCE. 

« Oïl, je le te prueve. » 

L'Amant. 

« Je vous en pri; car je ne trueve 
Riens en moy dont loër me doie, 
2608 Fors dou bien et de la grant joie 

Qui me vient de vostre présence. » 

Esperence. 

« C'est par deffaut de congnoissance ; 

Car se tu fusses bien apris, 
2612 En ton cuer eusses compris 

Qu'a l'issir dou ventre ta mère 

Elle ne te fu pas amere, 

Einsois te fu moult amiable, 
2616 Douce, courtoise et charitable ; 

Si n'ies pas au blasmer tenus. 

Car de tous biens estoies nus, 

Et elle te prist erraument 
2620 Et t'alaita diligenment 

De son lait, c'est de ses richesses, 

De ses honneurs, de ses noblesses, 

Et te fu norrisse et maistressc, 
2624 Favorable admenisteresse 

De la gloire, t'environna 

26o5 te manque dans F — 2606 K pri que je — 2G07 K Biens; 
C men — 2609 M Quil — 2612 £ Et ton — 2614 A amerere; 
E feust — 261 5 E fust — 2617 MB a blasmer; pas manque dans 
C ; E Si nés au blasmer la tenus — 2618 E nulz — 2619 E celle ; 
EK erranment — 2620 C diligaument — 2623 E Et se fu — 2624 
EKJ administreresse; le vers a été ajouté au bas de la colonne 
dans C — 262? C tauironna; E ten cnuironna. 



REMEDE DE FORTUNE 97 

De tous les biens ou raison a, 

C'est des biens qui sont de son droit. 
2628 Et tu ten plains? Fais tu a droit? 

Que vues tu qu'elle plus te face ? 

Ne ta elle fait assez grâce, 

Quant elle t'a, se bien le gloses, 
2632 Fait user des estranges choses? 

Car elles ne sont mie tiennes, 

Einsois sont de son droit et siennes. 

Et quant riens n'i a qui soit tiens, 
2Ô36 Fols yes, s'a mal paiez te tiens, 

S'elle vuet ravoir en sa main 

Ce qui sien est, d'ui a demain. 

Tu sambles trop bien a celui 
2640 Qui a emprunté de l'autrui, 

Et quant il est temps qu'il le rende, 

Il a courrous, s'on li demande. 

Einsi fais tu, ne plus, ne mains. 
2644 Mais pour ce que tu yes es mains 

De Fortune dont je parole, 

Je te pri, retien de m'escole 

Que la ou elle est, si bien sont, 
2648 Et s'elle s'en part, il s'en vont, 

Et cui elle aide, il est aidiés, 

Cui elle laist, il est laissiez, 

Ce m'est avis ; car par son cerne 



2626 E biens en raison a — 2628 K au droit — 262g vues qui 
manquait dans B a été ajouté par B' — 263 1 E si bien les gloses ; 
KJ si bien ses choses — 2632 manque dans K; J Moustrees par 
tieute (= texte?) et par gloses — 2633 A tennes — 2634 et manque 
dans CE — 2635 E ni a riens — 2636 E ten — 2637 C Elle — 
2640 a manquait dans B, a été ajouté par B' ; de manque dans E 
— 2641 E est tenus de le rendre — 2642 manque dans K; J Un 
autre vient qui le li emble — 2643 E Ains — 2646 E retiens — 
2648 KJ Elle sempart (K sen part) et il — 265o C il lest — 265 1 
C mest vis. 

Tome II 7 



gg REMEDE DE FORTUNE 

2652 Au jour d'ui chascuns se gouverne. 
Mais il samble, a bien discerner, 
Que tu la vueilles gouverner 
Et que tu la vueilles contraindre, 
2b56 Si qu'estable doie remeindre, 

Ou autrement tu t'en pleindras. 
Mais certes, assés a pleindre as, 
S'oster la vues de sa nature 
2660 Qui tous jours a duré et dure, 
Ne jamais autre ne sera, 
Tant que li siècles finera. 
Tu vois la mer quoie et paisible 
2664 Aucune fois, et puis horrible 

La vois et pleinne de tourment, 
Pour ce que le vent si forment 
Y fiert, que ce sont mons et vaus, 
2668 Plus tosteourans que nuls chevaus, 
Ne tous li mondes contrester 
Ne porroit pas pour l'arrester. 
Tout einsi Fortune se mue, 
2672 Ne jamais ne seroit tenue 

Par force, ne par biau parler, 
Si tost qu'elle s'en vuet aler. 
Mais richesse et honneur emporte 
2676 Et tous biens qui sunt de tel sorte 
Corn siens propres, ou nuls ne part, 
Se sa grâce ne l'en repart; 
Si ne t'en deûsses pas pleindre. 
2680 Mais pour la vérité ateindre 

Dou mal que dis qu'elle t'a fait, 

2 656 J doies-, dans A remeindre a été ajouté f^™^' 
.657 B autretant; E Quautrctant tu complamderas - 662 AU 
T 5 c 7 o m ; A durera ; E le -nde fenira C fen.ra ; , C pla, 
sible- 2664 B* Aucunes; h est - 266? E est 2009 
treter; J contrecter - 2670 1 manque dans KJ - -b 7 > m 
richesses - 2677 E pert - 2678 E repert. 



REMEDE DE FORTUNE 99 

Je di que riens ne t'a meffait, 
Einsois a fait assés pour toy. » 

L'Amant. 
2684 « Dame, comment ? Dites le moy. » 

Esperence. 

« Volentiers ! Elle t'a laissié 

Ton sens qu'elle n'a point blecié, 

Et ce qu'aimmes plus et desires, 
2688 C'est la vie dont tu yes sires. 

Après, s'elle a sa face double, 

Qui en fait et en dit se double, 

Tourné vers toy a meins dou quart 
2692 Et fait de travers un regart, 

T'en faut il einsi dementer, 

Pleindre, plourer et tourmenter? 

Tu deùsses en sa muence 
2696 Penre cuer et bonne esperence 

De mieus avoir, se fusses sages. 

Ne dit on que li homs sauvages 

S'esjoïst, quant il voit plouvoir, 
2700 Et chante? Qui l'i fait mouvoir ? 

L'espoir qu'il prent en son revel 

Qu'après le lait il fera bel. 

Ne tu n'as pooir de savoir 
2704 Que c'est joie, sans mal avoir. 

Et aussi je t'apreng et moustre 

Que proprement Fortune est moustre 

2G86 E Tous ceulz — 2687 F queimme; K quaimez — 2688 
manque dans KJ; E Cest lame — 2689 C A. ce elle ; sa manque 
dans E — 2692 E fay dentrauers — 2693 J demander — 2693 B 
en ta juuence — 2696 EKJ Prenre — 2698 AFM dist — 2703 J 
pouair — 2704 E cest de joie. 



lOO REMEDE DE FORTUNE 

De maleûrté a venir. 
2708 Si te deust bien souvenir, 

Quant en si haut degré estoics, 

Qu'en aucun temps descenderoies. 

Mais Amour qui maint cuer aveugle 
2712 D'yeus et de cuer te fist aveugle, 

Si que tu ne pensoies mie 

A mener jamais autre vie, 

Qu'elle ne te faisoit présent, 
2716 Fors seulement dou temps présent. 

Mais en tout ce que tu proposes 

Dois resgarder la fin des choses; 

Et s'aucune fois en meschiet, 
2720 Pour une, cent fois bien en chiet, 

Car il n'est règle qui ne faille. 

Pour ce ce proverbe te baille, 

Que d'ore en avant bien te gardes 
2724 Qu'a la fin des choses regardes. 

Et se bien pris garde y eusses, 

Ja de Fortune ne te fusses 

Einsi pleins, ne de bonne Amour, 
2728 Car c'a esté pour ton millour 

Quanqu'elles ont fait, et tout pour toy. 

Pour c'escuser les vueil et doy, 

Que donné t'ont par leur douçour 
2732 Cent joies pour une dolour. 

Et tu meintiens tout le contraire, 

Ce que pas ne deûsses faire. 

2709 C haus degrés — 27 11 EKJ auugle — 2712 C Dex ; B' 
yex du cuer; EKJ auugle — 2716 BK de; dou manque dans C 
— 2719 CE fois mal en chiet — 2722 C Pour ce prouuer le te 
baille — 2723 FBC dor; E dores — 2724 C Que la — 2725 C 
prins — 2727 M Einssis ; B plaings — 2729 AFM elle ; KJ elle 
a ; E Car quanquelle a fait cest pour toy — 2730 E le; KJ la — 
2731 KJ Quelle donne par sa d. — 2?33 E Et qui m. — 2734 E 
Que tu pas. 



REMEDE DE FORTUNE IOI 

Se te pri que plus ne t'aveingne, 
2j36 Et qu'il te ramembre et souveingne 

Que tu ne prises une prune 

Désormais les biens de Fortune. 

Ne te chaille, s'il vont et viennent ; 
2740 Et se avec toy ne se tiennent, 

N'en dois estre liez ne dolens, 

Car plus qu'oiselès sont volens. 

Cils qui plus en a, plus li faut. 
2744 Dont ont li roy plus grant deffaut 

Que n'ont la povre gent menue, 

D'or, d'argent et de joiaus nue, 

Et par deffaut de souffissance, 
2748 Car en leur cuer se boute et lance 

Un ardant rain de convoitise 

Qui si les ambrase et atise 

Qu'il les art jusques es entrailles; 
2762 Et si sont tous leurs esplois failles, 

Tant comme il sont en telle ardure. 

Je ne di mie que Nature 

De po de chose n'ait assez ; 
2756 Mais se li mondes entassez 

Estoit dou ciel jusqu'à la terre 

De quanque cuers porroit requerre, 

Dire et ymaginer d'avoir, 

2760 N'en y porroit il tant avoir 
Qu'il peiist jamais, a droit dire, 
A un cuer couvoiteus souffire, 

2735 F Je — 2706 C et te souueingne — 2740 M sauecqucs — 
2742 C Que; E Ne ; KJ plus dun oysel sont v.; A son; sont 
manque dans E ; B' plus sont quosillons voulens — 2743 B' plus 
ont et plus leur fault — 2745 C menus — 2746 M et dargent; C 
nus— 2748 E cuer sa bonté lance — 2750 EJ Qui les — 2732 E 

font frailles; C espoirs — 2757 CE jusques a — 2758 B 

acquerre {peu lisible) — 2759 et manque dans CE ; C sauoir — 

2761 £peut... a bien dire — 2762 Jamoureus. 



I02 REMEDE DE FORTUNE 

Non certes cinc cens mille mondes 
2-64 Qui par cinc cens mille fois combles 

Fussent, si com je le devis. 

Scez tu pour quoy ? 11 m'est avis 

Que, selonc mon jugement nice, 
2768 Riens ne souffist aadvarice ; 

De quoy on voit tout en apert 

Que qui tout couvoite tout pert, 

Car on en pert Famé et le corps, 
2772 Joie, honneur. Et c'est mes acors. 

Encor te pri je trop de cuer 

Que tu n'oublies a nul fuer 

Les deus précieuses vertus 
2776 Que je t'ay nommé ci dessus : 

L'une est Souffissance la belle, 

L'autre est Pacience, s'encelle. 

Se tu les as, tu n'as regart 
2780 De Fortune au double regart, 

Car elles sont si vertueuses, 

Si dignes et si précieuses, 

Que riens ne prisent le dangier 
2784 De Fortune, ne son changier, 

Eins mettent Tomme a seurté 

En chemin de Bonneurté. 

Bonneurté est, ce me samble, 
2788 Ce qui donne ces sis ensamble : 

Gloire, Délit et Révérence, 

Puissance, Honneur et Souffissance. 

2 7 63 E Non pas a. V. c. — 2764 C milles — 2765 C corrige le 
en les — 2766 F y mest; il manque dans J — 2770 KJ Qui tout 
couuoite tretout pert; E plus pert — 2772 J Joie et h.; et manque 
dans E — 2773 E prie je de c. — 2781 MKJ elle — 2785 KJ 
Ains lomme (J some) mectent a s.; 1 manque dans E — 2786 E 
Et en ch. — 2787 FMCE Bonneurtes — 2788 B Est qui — 2789 
AJAeW. 



REMEDE DE FORTUNE 103 

C'est bien parfait et souverain 
2792 Qui vient dou maistre premerain 

Qui est fin et commancement, 

Trebles en un conjointement, 

Uns en trois et un tout seul bien, 
2796 Ou il ne failli onques rien. 

Je ne vueil mie que tu penses 

Que d'amer te face deffenses ; 

Eins vueil et te pri chierement 
2800 Que tu aimmes très loiaument; 

Qu'amy vray ne sont pas en compte 

Des biens Fortune, qui bien compte, 

Mais entre les biens de vertu. 
2804 Et pour ce t'enseingne que tu 

Aies cuer vray, tant com vivras, 

Car grant joie et gloire en avras; 

Et loiauté ja ne despite, 
2808 Se sa jus n'en as la mérite, 

Qu'elle ne puet estre perdue 

Qu'a cent doubles ne soit rendue. 

Se ci ne l'est, c'est chose voire, 
2812 Se l'iert elle en siège de gloire. 

Je t'ai dit ce que tu feras 

Et qu'en vérité trouveras ; 

Se tu le fais, bien t'en venra, 
2816 Et se non, il te mescherra. 

Je te lairay, si m'en iray. 

Mais au partir tant te diray 

2792 E de nre (nostre) premerain — 2794 A Tresbles; K com- 
mencement — 2795 E Ou — 2797 A Le — 2801 E Quamis vrais ; 
CE sans conte — 2802 E de fortune — 28o5 E Aras — 2806 KJ 
Car tresgrant joie en auras (très dans K a été ajouté après coup); 
B amas — 2808 KJ Se heu nen — 2812 A sige; AV en sieccle de 
(de manque dans J) gloire; C en haut de gloire — 28i5 F biens 
— - 2816 CE ten — 2817 M 1. je men — 2818 manque dans J. 



104 REMEDE DE FORTUNE 

Que, se tu as mestier de my, 
2820 Amie entière, sans demy, 

Me trouveras a toutes heures. 

Si n'est pas bon que plus demeures, 

Que vers ta dame ne te traies. 
2824 Mais garde bien que ne t'esmaies; 

Car ja ne te sera si fiere 

Qu'elle te laidenge ne fiere, 

Se ce n'est de ses très dous yeus 
2828 Rians, attraians et soutieus. 

Mais je les tesmongne pour tels 

Que leurs cops ne sont pas mortels; 

Car douce en est la blesseûre 

2832 Et aggreable la pointure. 
Et se tu estoies si pris 
De vëoir ta dame de pris 
Que ne peiisses endurer 

2836 Ses dous yeus, ne contre eaus durer, 

Et qu'entrepris de fine amour 

Fusses, de honte et de piiour, 

Si que coulour et contenance 
2840 Perdisses, aies ramembrance 

De moy toudis, comment qu'il aille; 

Car ja n'iert si fort leur bataille 

Qu'elles ne soient desconfies 

2844 Dou tout, mais que tu ne m'oublies, 
Car onques mes amis n'oubli. 

Et se tu me mes en oubli, 

2822 C bien — 2823 E te retraies — 2828 C Biaux arraians — 
283o MEKJ leur; E cos; K corps; E mortieulz; J mortielz — 

2833 KJ Et se estoies si fort pris — 2835 ne manque dans B — 
2836 C nencontre — 2838 CE de cremour — 2842 B bastalle — 
2843 E desconfites — 2844 KJ Nen doubt; tu manque dans M 
— 2845 manque dans KJ; B Quades mes amis pas noubli ; CE 
Quadont. . . pas noubli ; FM Quonqucs mes bons amis noubli — 

2845 et 2846 Ces vers sont intervertis dans E — 2846 F nie/. 



REMEDE DE FORTUNE Iû5 

Soies tous seurs et tous fis 
2848 Qu'en l'eure seras desconfis. 

A Dieu te commant; je m'en vois. 

Mais einsois de ma clere vois 

Te diray une baladelle, 
2852 De chant et de ditté nouvelle, 

La quele tu emporteras, 

Et en alant la chanteras, 

Afin que tes cuers s'i déduise, 
2856 S'il a pensée qui li nuise. 

Balade. 

En amer a douce vie 

Et jolie, 
Qui bien la scet maintenir, 
2860 Car tant plaist la maladie, 

Quant norrie 
Est en amoureus désir, 
Que l'amant fait esbaudir 
2864 Et quérir 

Comment elle monteplie. 
C'est dous maus a soustenir, 
Qu'esjoir 
2868 Fait cuer d'ami et d'amie ; 

Qu'Amours par sa signourie 

Humelie 
L'amoureus cuer a souffrir, 
2872 Et par sa noble maistrie 

Le maistrie, 



2847 F Soiez ; E tout seur et fis — 2849 E ten ; J commans — 
2852 E de dit n.; FM dittie : C et ditte — 2855 ME se — 2860 KJ 
mélodie — 2861 KJ Que — 2863 KJ Quer — 2865 B multeplie; 
E moulteplie ; KJ multiplie — 2870 A" humile. 



IOÔ REMEDE DE FORTUNE 

Si qu'il ne puet riens sentir, 

Que tout au goust de joïr 
2876 Par plaisir 

Ne prengne, je n'en doubt mie. 

Einsi sàous de merir, 
Sans merir, 
2880 Fait cuer d'ami et d'amie. 

Si doit bien estre chérie 

Et servie, 
Quant elle puet assevir 
2884 Chascun qui li rueve et prie 

De s'aïe, 
Sans son trésor amenrir. 
De la mort puet garentir 
2888 Et garir 

Cuer qui de santé mendie; 
De souffissance enrichir 
Et franchir 
2892 Fait cuer d'ami et d'amie. 

Quant elle ot fine sa balade, 
Qui moult me fu plaisant et sade 
Dedens le cuer et a l'oie, 

2896 Pour ce qu'onques mais armonie 
Si très douce n'avoie oy, 
Moult durement m'en esjoy. 
Mais se li dous chans me plaisoit, 

2900 Tei joie le dit me faisoit 

Que ne savoie auquel entendre. 



2877 E prendre — 2879 ^ mourir — 2884 AB la; E quil 
roeuue ou prie — 2891 manque dans KJ — 2892 AVPuet — 2896 
manque dans KJ — 2898 E M. doucement me resioy — 2899 K 
mem — 2900 KJ Tele {J Telle) joie le dit faisoit; M men — 2901 
ne manque dans E. 



REMEDE DE FORTUNE I 07 

Si mis moult grant peinne a l'aprendre, 

Et la sceus en si po d'espace 
2904 Qu'eins qu'elle partist de la place, 

Ne que toute l'eûst pardit, 

Je la sceus par chant et par dit. 

Et pour ce que ne l'oubliasse, 
2908 Failloit il que la recordasse. 

Mais si com je l'imaginoie 

En mon cuer, et la recordoie 

De si très bonne affection 
2912 Que toute l'inclination 

Des cinc sens que Dieus m'a donné 

Y estoient si ordonné 

Que n'avoie cuer ne penser 
2916 Que lors peiisse ailleurs penser, 

Fors tant qu'adès me souvenoit 

De celle dont mes biens venoit, 

La dame fu esvanoïe. 
2920 Mais onques en jour de ma vie 

Ne vi chose si tost perdue; 

Car j'en perdi si la veiie 

Que je ne sceus qu'elle devint. 
2924 Lors plus de dis fois ou de vint 

Resgardai entour la haiette, 

Mais je ne vi riens fors herbette, 

Arbres, fueilles, fleurs et verdure. 
2928 Car il n'i avoit créature 

Fors moy seulet. Et quant je vi 



2902 moult manque dans C — 2903 FMEKJ sos; C soûls — 
2904 E Quauis — 2905 F perdit — 2906 FMEKJ sos; C soulz; 
M et par chant — 2908 M Failloit que je la r. — 2909 E comme; 
CE je ymaginoie — 2913 E De; KJ Des .v". que... donnez — 
2914 KJ ordonnez — 2917 K Fort — 2919 La dans A avec une 
grande initiale — 2920 J a jour — 2922 E si tost la veue — 2923 
FMCEKJ sos — 2925 B en tout ; KJ chambrete — 2926 K ni ; 
KJ lerbete — 2927 E fleur; C flour — 2928 FMBKJ Car y ni. 



108 REMEDE DE FORTUNE 

Qu'Esperence avoit assevi 
Tout ce que dire me voloit, 

2932 Et qu'einsi elle s'en voloit 
Soudeinnement a recelée, 
Je cheï en moult grant pensée 
Et par ordre a recorder pris 

2936 Tout ce qu'elle m'avoit apris 

De point en point, car bien pensoie 
Qu'encor grant mestier en aroie. 
Et par manière de mémoire 

2940 Tout le fait de li et l'istoire, 
Si com je l'ai devant escript, 
Estoit en mon cuer en escript 
Par vray certein entendement 

2944 Mieus cent fois et plus proprement 
Que clers ne le porroit escrire 
De main en parchemin n'en cire. 
Et c'estoit chose nécessaire, 

2948 Puis que je me voloie traire 

Vers celle que Raisons doctrine, 
Que j'ensieuisse sa doctrine 
Et que souvent m'en souvenist, 

2952 Par quoy, se li cas avenist 

Qu'Amours fust vers moy dongereuse 
Et Biauté fine desdaingneuse, 
Honte dame, Paour maistresse, 

29D6 Et Dous Resgars en tele aspresse 
Fust qu'il ne me deingnast vëoir, 
Qu'encontre leur puissant pooir 
Fusse viguereus et vassaus 



2930 KJ assouy — 2932 E vouloit — 2934 B chei moult en 
grant pensée — 2g35 a manque dans E — 2942 E Estoy — 2g5o 
A jesuisse; M jensegnisse; KJ Que nenfrenisse ; le vers dans M 
a étéajouté au bas de la colonne — 2952 K Pour — 2g53 C dange- 
reuse — 2955 E Paour dame — 2g5g KJ versaus. 



REMEDE DE FORTUNE IOO, 

2960 Pour recevoir tous leurs assaus, 

Pour tout souffrir en pacience. 

Car grant vertus et grant vaillencc 

Est de vaincre son adversaire 
2964 Par souffrir de cuer débonnaire. 

Quant j'eus tout recordé par ordre, 

Si qu'il n'i avoit que remordre, 

Et en mon cuer la douce empreinte 
2968 De ses enseingnemens empreinte, 

Je m'en senti trop plus seiir, 

Plus fort, plus rassis, plus meur. 

Lors en mon estant me dressay 
2972 Et vers le guichet m'adressay 

Par ou j'estoie la venus. 

Mais je m'aperçu bien que nuls 

N'estoit alez par ceste voie, 
2976 Depuis que venus y estoie ; 

Qu'en riens n'i estoit dépassée 

L'erbe poingnant, et la rousée 

Clere et luisant seur l'erbe drue 
2980 N'estoit pas encor abatue, 

Et cil oisillon qui mieus mieus 

En plus de trente mille lieus 

Tout aussi com par estrivées 
2984 Chantoient, les gueules baées, 

Si qu'il faisoient restentir 

Tout le vergier; et sans mentir, 

Eins qu'Esperence viseté 
2988 M'eiist en ma neccessité, 

2960 E les assaus — 2961 C Par — 2g63 E Et — 2964 E Pour 

— 2968 E empraindre — 2070 KJ fors — 2974.4 inaperçus; bien 
manque dans E — 2977 M Que; E Qui; B despacee; KJ repas- 
see — 2979 E lerbre — 2980 M encor pas; E encore; K abastue 

— 2982 KJ .xxv.; K mil — 2Q$3 EJ ainsi; E pour estriues — 
2984 CJ becs; A.' bcez — 2985 MKJ Et. 



I i o REMEDE DE FORTUNE 

Mes scens estoit si pervertis 
Qu'encor ne m'estoie avertis 
Des oisillons, ne de leur noise, 

2992 Ne comment chascuns se degoise. 
Mais c'a mal ne me doit tourner; 
Car deus choses font bestourner 
Le scens et miïer en folour : 

2996 Ce sont grant joie et grant dolour. 
Et grant dolour tel m'atournoit 
Que mon mémoire bestournoit 
Et qu'a nulle riens n'entendoie, 

3ooo Fors au grief mal que je sentoie. 
Si m'abelli tant leur dous chans 
Qu'einsois qu'il fust soleil couchans, 
Je m'en senti a volenté 

3004 De cuer, de corps et de santé, 

Tant pour la douce ramembrance 
Que j'avoie en bonne Esperence, 
Comme de ce que je pensoie 

3oo8 Que briefment ma dame verroie. 
Et pour ce qu'estoie au retour 
De vëoir son très noble atour, 
Tantost fis en dit et en chant 
3oi2 Ce ci que présentement chant : 

Balade. 

Dame, de qui toute ma joie vient, 
Je ne vous puis trop amer, ne chierir, 
N'assés loër, si corn il apartient, 



2989 KJ paruertis — 2990 E ce mal; C mal me deuoit; ce 
manque dans K — 2994 C me font — 2995 E ou muer — 2996 
C Cest — 2999 C Si.. . ne tendoie — 3ooi A leurs; KJ li — 3oo2 
M fu — 3oo3 CKJ me — 3oo5 E par — 3oog A qustoie {sic) — 
3oi2 E Ccsti — 3oi5 EKJ comme. 



REMEDE DE FORTUNE 1 I l 

3oi6 Servir, doubter, honnourer, n'obeïr; 
Car le gracieus espoir, 
Douce dame, que j'ay de vous vëoir, 
Me fait cent fois plus de bien et de joie, 

3o2o Qu'en cent mille ans desservir ne porroie. 

Cils dous espoirs en vie me soustient 

Et me norrist en amoureus désir, 

Et dedens moy met tout ce qui couvient 

3024 Pour conforter mon cuer et resjoïr; 

N'il ne s'en part main ne soir, 
Einsois me fait doucement recevoir 
Plus des dous biens qu'Amours aus siens ottroie, 

3028 Qu'en cent mille ans desservir ne porroie. 

Et quant Espoir qui en mon cuer se tient 
Fait dedens moy si grant joie venir, 
Lonteins de vous, ma dame, s'il avient 

3o32 Que vo biauté voie que moult désir, 
Ma joie, si com j'espoir, 
Ymaginer, penser, ne concevoir 
Ne porroit nuls, car trop plus en aroie, 

3o36 Qu'en cent mille ans desservir ne porroie. 

Einsi fis mon chant et finay 
Et au guichet m'acheminay 
Par le chemin qui fu tout vert ; 
3040 Mais ne le trouvay pas ouvert, 
Car einsi com je le fermay, 



3oi6 A noubeir — 3oi8 J veir — 3oig AFMB font; B cent 
temps — 3o22 A norrit; B nourrit — 3o23 KJ quil — 3027 E de; 
C enuoie — 3o28 A mil — 3o2g K s'arrête ici; tout le cahier 
suivant, les f. 61 à 68, a été enlevé — 3o3i E de moy... si avient 
— 3o32 J que tant d. — 3o34 E reccuoir — 3o3g E Pour; fu 
manque dans J — 3041 C t'remai. 



I I 2 REMEDE DE FORTUNE 

Estoit; adont le deffermay. 

Quant ouvers fu, je passay outre 
3044 Et le refermay bien au ploutre. 

Ce fait, je me mis a la voie. 

Mais trop durement liés estoie 

De ce que nulle créature 
3048 Ne savoit riens de m'aventure. 

Si m'en aloie tout chantant 

Et déduisant en mon chant tant 

Que je vi en assez po d'eure 
3o52 Le lieu ou ma dame demeure. 

Quant je le vi, je m'arrestay 

Et pensé en mon arrest ay 

Un petitet, que je feroie, 
3o56 Ne comment je me cheviroie. 

Car li cuers en corps me trambloit 

Si très forment qu'il me sambloit 

Qu'en deus partir deùst ou fendre. 
3o6o Si n'en savoie conseil prendre, 

Car j'estoie tous estahis 

Dou vëoir, et si esbahis, 

Que vraiement retournez fusse, 

3064 S'Esperence avec moy n'eusse. 
Mais Esperence qui a soing 
D'aidier ses amis au besoing 

Et qui ne dort pas ne sommeille 
3o68 Pour eaus conforter, einsois veille, 
A celle heure ne dormi pas, 
Eins me dist : « Biaus amis, mi pas 

3042 C deffremay — 3o43 C passe — 3044 C refremay; E poul- 
tre — 3o5i manquait dans B, a été ajouté par B' au bas de la 
colonne — 3o55 B' petiot; J Un petit bien que — 3o57 BCEJ 
ou — 3o5o, CE deust partir — 3o6o CJ ne — 3o6i M estaihis ; 
CEJ esbahis — 3ob2 M esbaihis; C escahis; J estahis — 3o63 M 
recouronez — 3064 FBE aueuc; J Sauec moy esperence neusse 

3065 A song — 3o66 A besong — Soyo B dit. 



REMEDE DE FORTUNE I j 3 

Ne sont pas ci endroit perdu. 
3oj2 Di : qui t'a einsi esperdu? 

Que te faut? Ne que te demandes ? 

Il couvient que raison m'en rendes, 

Dont viennent ces pensées veinnes, 
3o;o Que sans cause einsi te demeinnes! » 



L'Am 



ANT. 



« Je ne say, dame, par ma foy, 

Fors que je sui en grant effroy, 

Et en doubte m'estuet manoir, 
3o8o Pour ce qu'ay veu le manoir 

Ou mes cuers et ma dame meint. 

Si pri Dieu qu'a joie m'i meint, 

Car se je n'ay milleur conduit 
3084 Que de Pâour qui me conduit, 

Je ne voy pas comment j'y aille. » 

ESPERENCE. 

« Comment? Crois tu que je te faille 
Et que je fausse le couvent 
3o88 Que je t'ay eu en couvent ? » 

L'Amant. 
« Dame, nennil. » 

Esperence. 

« Certes, si fais, 
Ce m'est avis, quant einsi fais. 

3074 AFMBC Y — 3079 E me fait manoir — 3o8i E ou ma 
d. — 3082 C prie — 3o8 7 A fausses — 3o88 E Que tay eu en 
couuenant; A heut. 

Tome II. v 



ii4 



REMEDE DE FORTUNE 



Di moy dont te vient la paour 
3092 Que tu as, ne celle frëour. 

As tu doubtance de ton ombre ? 

Je croy que c'est ce qui t'encombre. » 

L'Amant. 

« Dame, sauf vostre révérence, 
3096 De mon ombre n'ai pas doubtance. 

Mais je ne say quele chalour 

Qui s'est convertie en froidour 

M'a seurpris et me tient au cuer 
3 1 00 Si soudeinnement qu'a nul fuer 

Ne porroie dire en quel point 

Sui, ne comment elle me point, 

Car j'ay chaut et froit si ensamble 
3 104 Que tout a un cop sue et tramble, 

Et s'ay toute vigour perdue, 

Et aussi comme beste mue 

Sui estahis enmi ces chans; 
3 108 Dont mes ris, ma joie et mes chans 

Sont si feni, ne say pourquoy, 

Qu'il me couvient taire tout quoy, 

Se ce n'est pour ceste raison 
3 1 1 2 Que j'ay veùe la maison 

Qui trop plus belle est de tout estre, 

Que ne soit paradis terrestre. 

C'est li lieus ou ma douce amour 
3 1 1 6 Et mes cuers aussi font demour : 

Autre raison n'i say trouver. 

Et pour ce vous vueil je rouver, 

3ogi C poour — 3092 J fraour — 3098 E couuerte de fr. — 
3099 F Mais; CE souspris — 3 100 £ fondanment — 3io3 •/ 
froit et chaut — 3107 J esbahis en me ces chans — 3 109 M cy 

— 3 1 1 1 £" Et — 3ii2 F voue — 3i 16 J cuers tout aussi demour 

— 3 1 18 je manque dans J. 



REMEDE DE FORTUNE IID 

Dame, que vous me consilliez, 
3 120 Ou perdus suis et essilliez, 

Qu'en monde riens tant ne désir 

Com vëoir ma dame a loisir ; 

Mais je n'i voy tour ne ateinte 
3 124 Sans vous, dont ma coulour est teinte. » 

Espercnce. 

« Et comment te conseilleroie? 

Pour néant me travilleroie, 

Car je pers en toy mon langage. 
3i28 Uns oiselès en une cage 

N'a pas l'entendement si dur 

Com tu as. Juré t'ay, et jur, 

Qu'a tous besoins me trouveras 
3 1 3s Preste, quant mestier en aras, 

Biaus amis, et tu ne m'en crois, 

Dont tes maus durement acrois. 

Tu le vois par expérience, 
3 1 36 Car pour alegier la grevence 

Qui moult te grieve et a neii, 

Aussi tost com je l'ay sceu, 

Tu m'as plus tost pour toy aidier 
3140 Que ne peùsses soushaidier. 

Je t'avoie dit et enjoint 

Que ton cuer fust a moy si joint 

Qu'adès de moy te souvenist 
3144 Loing et près, quoy qu'il avenist. 

3 121 CJ Quou; B' Quau ; B tant riens — 3 122 E voir — 3 126 
E nient — 3 128 B Ung oisillet; E Un oisellon en vn boscage — 
3i32 B Prestie — 3 134 manque dans J — 3 1 36 F aligier ; CE 
ta — 3 1 37 F ta. et grieue ; A et aneu; E et as veu; J et anue — 
3 1 38 A je la sceu; J seue ; E A. com je lay tost sceu — 3140 C 
Que tu ne — 3142 E en moy — 3144 et près est ajouté par B' 
dans B. 



, jô REMEDE DE FORTUNE 

Or voy bien qu'il ne t'en souvient, 
Et pour c'estre einsi te convient, 
Car s'il t'en fust bien souvenu, 
3148 Ja ce ne te fust avenu. 

Pren cuer et va seiirement 
Vers ta dame, que vraiement 
Gaite, escuz, deffense et fortresse 
3 1 52 Te seray bonne, et la promesse 
Que je t'ay promis, te tenrai, 
Et sans prière a toy venray, 
Com celle qui serai tes chiés 
3 1 56 En tes biens et en tes meschiés. 
Si dois estre moult asseiir, 
Quant partout einsi t'asseiir. 
Et la chalour qui en froidure 
3 160 Est couvertie, c'est l'ardure 

Qui s'est moult longuement couverte 
En ton cuer. Or est descouverte 
Et parmi ton corps espandue, 
3164 Dont a un cop tramble et tressue. 
Et pour ce que le feu aproches 
D'Amours qui te point de ses broches, 
Pers tu manière et contenence, 
3 168 Scens, joie, vigour et puissance. 
Et aussi retien de mon art; 
« Qui plus est près dou feu, plus s'art. » 
Orendroit plus ne t'en diray. 
3172 A Dieu; je me departiray, 

Sans ce que de toy me départe ; 
Car il couvient que je me parte 

3i 4 6£ ainsi estre - 3 147 M te fust - 3i5i B'Guarde; E Grâce 
_ 3 1 33 A tendrai - 3 1 5 4 J prier - 3 1 58 J ainssi partout - j 160 
Je. en lardure: E laidure - 3i63 E cuer; B' ajoute et entre corps 
et espandue - 3 164 J cop trop tramble et sue - 3 166 AM Damour 
_ 3i 7 o s manque dans MB'EJ - 3 171 M te diray - 3i 7 2 CEJ 
men - 3 173 J de moy te d. - 3174 F V, E q uc men Reparte. 



REMEDE HE FORTUNE I 1 

En plus de cent mille parties 
3 176 Qui aus amans sont départies. 

Et quant de ci départiras, 

Droitement celle part iras 

Que tu verras ta dame gente, 
3 180 Et tu yes en la droite sente. » 

L'Amant. 

Lors s'en parti ; je demouray 

Et moult doucement savouray 

En mon cuer ce que dit m'avoit; 
3184 Et si très bon goust me savoit, 

Que je fui tous asseoirez 

Des mouvemens qui figurez 

Estoient en mon cuer si fort 
3 1 88 Qu'en moy ne savoie confort. 

Et quant riens plus ne ressongnay, 

A deus genous m'agelongnay 

Emmi la sentelette estroite, 
3192 Les mains jointes, la face droite 

Vers le lieu precieus et digne 

Qui m'estoit apparence et signe 

A l'esperence que j'avoie 
3196 Que la ma dame trouveroie. 

Et pour ce qu'il n'afferoit pas 

Qu'avent alasse un tout seul pas, 

Que ne me meïsse en la garde 
3 200 D'Amours et d'Espoir qui me garde, 

De cuer devost, a humble chiere, 



3177 EJ te partiras — 3179 MC Ou — 3 181 parti a été ajouté 
par B' dans B — 3184 FC Car; F sanoit ; E sambloit ; J si 
bon goust me sauouroit — 3i85 C f u ; J fus — 3 190 AE mage- 
nouillay; B magenoulay; CJ magenoillay — 3 1 9 1 J En las. — 
3192 E doite — 3 194 J espérance — 3196 CE Que ja ma d. — 
3198 manque dansJ. 



I i 8 REMEDE HE FORTUNE 

Encommensai ceste prière, 
En eaus merciant doucement 
3204 De leurs biens tout premièrement 

L'Amant. 

« Amours, je te lo et graci 
Cent mille fois et remerci, 
Quant mon cuer qu'avoies nerci, 

3208 Tourblé, desteint et obscurcy 
Et en ton martire adurci, 
Par ta puissance 
As amé et vues amer si 

3212 Que de ta douceur adouci 
Et de ta clarté esclarci 
L'as et fait dous son amer si 
Que désirer me fais merci 

32 16 En esperence. 

Amours, je te vueil âourer 
Com mon dieu secont et doutef, 
De toutes mes vertus loèr, 

3220 Servir, obeïr, honnourer 

De cuer, de corps et de penser. 

Car en m'enfance 
Me feïs loiaument amer, 

3224 Et les biens de toy désirer, 



32o3 E humblement — 32o5 E je vous lo — 3206 B' et rens 
merci — 8207 C quauies — 32o8 CEJ Trouble ; J destraint — 
3209 AFMBJ adouci; E adourci ; C aduerti (adurci est la leçon 
de B') — 32i 1 E Mas; J et vois amer ; Mss. {sauf C) amer ci — 

— 3214 E sanz amer; Mss. amer ci — 32 1 5 B mes fais: E fait 

— 3219 E tous mes v. — 3220 A oubeir — 3223 CEJ fais; J 
tresloyaument — 3224 M les dous biens — 3225 77 manque un 
vers dans AFBJ; M ajoute après le vers 3223; De tout mon 
cuer sans point damer ; CE ajoutent après le vers 3224 : Apres les 
(E le) me fais espérer. 



REMEDE DE FORTUNE I I 9 

Et si doucement savourer 
Qu'en vraie foy te vueil porter 
3228 Obéissance. 

Amours, je ne savoie rien, 

Nés différer le mal dou bien, 

Quant a mon vrai cuer, que je tien, 
3232 Sans riens retenir, pour tout tien, 

Donnas par ton soutil engien 
La congnoissance 

D'amer et d'estre en ton lien, 
3236 Et le présentas sans moien 

Avec le corps et tout le mien 

A ma dame, ce say je bien ; 

Car tout li otriay corn sien 
3240 Pour sa vaillance. 

Et se folement me sui pleins, 

En moy démentez et compleins 

De toy et des amoureus pleins 
3244 Dont j'estoie chargiez et plains, 

Je te depri a jointes mains 
Que a grevence 

Ne metourt, et que plus ne meins 
3248 Ne t'en soit, car tiens suis remeins. 

Si m'en dois estre plus humeins ; 

Et se vois bien et yes certeins 

Que tu yes mes chiés souvereins 
3252 Et ma créance. 

Aussi doi je, se trop ne fail, 

3228 4 Oubeissance; C Obédience — 3233 C Donnans — 3237 
FBE Aueuc; le corps a été ajouté par B' dans B — 3238 E dame 
que je say bien — 3239 B octroy; A pour sien — 3242 E Et; J 
demanter — 3245 C te pri — 3246 MCE Que ce a gr. — 3247 F 
tours; B tour; E court — 3248 E tieng — 3249 men manque 
dans E — 3a5o E Et si veux bien — 325i A tu es.... premerains. 



120 REMEDE DE FORTUNE 

Locr Esperence, a qui bail 

De moy et de mon cuer le bail, 
3256 Et mercier; car se riens vail 

Et s'a bien faire me travail, 

C'iert sans doubtance 

Par li; car en mortel travail 
3260 Fui entre le coing et le mail, 

Si que je ne donnasse un ail 

De ma vie; mais soustenail 

Me fu, dame, amie et murail, 
3264 Tour et deffense. 

Douce Esperence, c'est le port 

De ma joie et de mon déport; 

C'est ma richesse, mon ressort ; 
J268 C'est celle en qui je me déport; 

Car es maus d'amours que je port 
Ay tel plaisence, 

Car quant il font plus leur effort 
3272 De moy grever, plus me confort, 

Et tout par son noble confort 

Suis je respitez de la mort 

Qui m'eiist, s'elle ne fust, mort 

3276 Sans deffiance. 

Elle m'a fait trop plus d'amour, 
De courtoisie, de douçour, 
D'onneur, de profit, de tenrour, 
3280 Qu'a nul autre ; car nuit et jour 
Contre Désir soustient l'estour 
Qui point et lance 

32?7 E Ne a bien f. — 325g J li qui en — ?26o J Sui — 3263 
et a été ajouté par B' dans D; E mirail — 32Ô6 J et mon déport 
— 3267 BCEJ raport — 3269 J Car aus maus damer — 3270 J 
puissance — 3271 CE Et; .7 font tout leur — 3275 B celle — 

3277 E Celle — 3278 E et de — 3279 A Donner. 



REMEDE DE FORTUNE I 2 I 

Mon cuer d'une amoureuse ardour. 
3284 C'est ce qui garit madolour ; 

C'est ce qui me tient en vigour; 

C'est mon refuge; c'est ma tour; 

C'est celle ou sont mit mi retour; 
3288 C'est ma fiance. 

C'est celle qui m'a congneù 

Par tout ou elle m'a sceii 

Nu de joie et depourveii. 
3292 La doucement m'a repeû 

De tous les biens qu'elle a peu, 
Et d'aligence. 

C'est celle qui a descreu 
3296 Mon mal, et ma joie acreii; 

De dous confort m'a pourveii, 

Sans salaire avoir ne treiï, 

Et des yeus de son cuer veii 
33oo En ma souffrance. 

Et quant par vous tel bien recueil 

Que de toute joie en l'escueil 

Sui, plus assez que je ne sueil, 
33o4 D'umble cuer et d'amoureus vueil 

Vous pri, com cils qui aimme et vueil 
Vostre acointance, 

Que vous me menez jusqu'au sueil 
33o8 Ou je verray le dous acueil 

De ma dame; et se lors me dueil, 

Se vous n'avez le cuer et l'ueil 



3289 E Car cest celle — 8290 E veu — 8291 A Nut; B des- 
proueu — 32ç5 manque dans J ; B Qest; C qui ma d. — 3296 J 
escreu — 3298 J Sans auoir salaire ne treu ; E ne receu — 33o4 
F Humblement et — 33o5 manque dans J — 33oy E jusques — 
33o8 J verray .1. bel acueil. 



122 REMEDE DE FORTUNE 

Vers moy, je serai mors de dueil 
33! 2 En sa présence. 

Et se ma dame, que Dieus gart, 

Deingne descendre son regart 

Seur moy, a moitié ou a quart, 
33 1 6 Je vous pri qu'aie scens ou art 

Pour congnoistre de son espart 
La différence, 

S'il vient d'amours ou d'autre part 
3320 Car se son dousoueil me repart 

Par amours de l'amoureus dart, 

De riens n'arai jamais regart. 

Se non, en moy sera trop tart 
3324 Desesperence. 

Vous savez aussi qu'humblement 

L'aim, serf, crein, désir loyaument 

Plus qu'autre, ne moy proprement, 
3328 Et que siens sui si ligement 

Que c'est sans nul département 
Et sans muence. 

Si devez mouvoir doucement 
3332 Son cuer et amoureusement, 

Pour moy donner aligement, 

Et li faire avoir sentement 

Tel corn je l'ay, ou autrement 
3336 C'iert decevence. 

Or en soit a vostre plaisir, 
Car sans vous ne puis avenir 

33i4 A Deingnoit — 33i5 CE ou au quart — 33i6 J quaiez 
— 332o B' reguart; J regart — 3322 J Dautre naray — 3323 
AMBEJ Ce non — 3324 E De sesperence — 3326 FMB ser — 
3327 C quautrui — 3328 B legement; C liegement — 3332 C 
Mon — 3333 E alegement ; C allégement — 3336 J Cest. 



REMEDE DE FORTUNE 123 

A la joie que tant désir ; 
3340 Mais je vous vueil tant oubeïr 

Que pour ma dame vueil morir 
En pacience, 

Se c'est vos grez ; et se merir, 
3344 Sans l'onneur ma dame amenrir, 

Me volez, vueilliez m'enrichir 

D'assez li vëoir et oïr. 

S'arai pais, merci, mon désir 
3348 Et souffissance. » 

Et quant j'eus fine mon depri, 

La ne lis pas moult lonc detri : 

Eins me levay en mon estant. 
3352 Si m'aloient amonnestant 

Amours, Désirs et dous Espoir 

De ma chiere dame vëoir, 

Tant que tantost m'acheminay 
3356 Par la sente, et mon chemin ay 

Pris, en bon espoir, vers la tour 

Ou maint ma dame au gent atour. 

Mais n'alay pas le trait d'un arc 
336o Que près de la tour vi un parc 

Ou prëaus ot et fonteneles, 

Dames, chevaliers et pucelles, 

Et d'autre gent grant compaingnie, 
3364 Moult joieuse et moult envoisie 

Qui dansoient joliement; 

N'il n'avoient la instrument, 

3343 M Ce — 3345 C moy enrichir; E v. et moy enrichir — 
3346 E la — 3347 CE merci pais — 335o J pas trop lonc — 3352 
E malerent; J maloie esbanoiant — 3353 A Amour désir et bon 
espoir — 3357 M tours — 3359 FB art — 336o J tour et .1. parc ; 
FB part — 336 1 ot manque dans E — 3363 C dautres gens — 
3366 E Ny ny auoit nul instrument; C nauoient nul instru- 
ment; B estrument. 



124 REMEDE DE FORTUNE 

Ne ménestrels, fors chansonnettes 

3368 Deduisans, courtoises et nettes. 
Quant je les vi, moult m'esjoy, 
Et plus, quant je les entroï. 
Lors alai tantost celle part. 

33j2 Mais Amours qui de moy ne part, 
N'Esperence, ma chiere amie, 
De moy ne s'eslongierent mie, 
Eins me tenoient par le frein. 

3376 Et je, qui pas ne me refrein 
D'aler vers euls, si me hastay 
Qu'outre une haiette hatay, 
Et puis tantost fu en la place, 

338o Ou Dieus me fist si belle grâce 
Que je vi que c'estoit ma dame. 
Mais je n'os corps, ne cuer, ne jame, 
Ne sanc, qui ne fremist en mi, 

3384 Quant je la vi ; car si frémi, 

Que, se Dieus de li me doint joie, 
Grant pàour de chëoir avoie. 
Mais d'Esperence me souvint; 

3388 Et vraiement, adont couvint, 
Se je voloie avoir victoire, 
Que je recourisse au mémoire 
Que j'avoie escript en mon cuer, 

3392 Et que je ne gettasse en puer 

Nuls de ses dous commandemens, 



3367 B' Nulz; E menestries; J manetrez ; M menestrez mais 
ch. — 3369 E Q. ce les vi ; C vi je mesioy — 3372 M ne départ ; 
J moy départ — 3373 A douce — 3374 E mesloingnerent ; Jses- 
loignierent — 3377 CE men — 3378 E Contre ; B haiettie ; J 
haie; B'J passay — 3379 E fui tantost — 3382 £Jcuer ne corps; 
CEJ ne (J ni) ame; M a corrigé ame en jame — 3383 E qui me 
fr. — 3384 EJ que si — 3386 A choir; J chaoir — 3388 E auant 

— 3390 CE recourusse— 33gi CE Quesperance mot dit de cuer 

— 3392 je manque dans EJ. 



REMEDE DE FORTUNE 12? 

Ne de ses bons ensengnemens. 

Si recordai si ma leçon 
3396 Qu'eins qu'on eust dit la chançon 

Qu'une pucelette chantoit, 

Mes cuers plus seùrs se sentoit ; 

Car douce Esperence asseur 
3400 Le faisoit d'aucun boneiir. 

Si me tray près de la danse 

Com cils qui a sa dame pense. 

Mais la bonne et bien enseignie 
3404 Que Raison gouverne et maistrie, 

Qui tant scet, tant puet et tant vaut 

Que riens de bien en li ne faut, 

De sa bonté tant m'enrichist 
3408 Que ses dous yeus vers moy guenchist. 

Mais ce fu si très doucement 

Qu'il me sambla, se Dieus m'ament, 

Qu'elle m'amast de fine amour. 
3412 Et quant elle ot fait demi tour, 

Que plus de moy fu aprochie, 

En riant de sa courtoisie, 

Moult courtoisement m'apella, 
3416 En disant : « Que faites vous la, 

Biau sire? Danciez avec nous! » 

Et tantost me mis a genous 

Et humblement la saluay. 
3420 Mais coulour pluseurs fois muay, 

Einsi com je parloie a li, 

Dont j'eus le vis teint et pâli. 

Et vraiement, il me fu vis 

3396 J une ch. — 3397 manque dans J; E pucelle — 33g8 A 
cuer... seur; J a plus seur — 3400 CE Me — 3401 A trei — 34o3 
E est — 34o5 J t. puet t. scet; et a été ajouté par B' dans B; E 
tant plus et tant vault — 3407 J menrichi — 3408 J guenchi — 
3410 E semble — 341 1 E foie — 3417 F aueuc — 3418 E Et 
atant me mis — 3423 AFMBC y. 



126 REMEDE DE FORTUNE 

3424 Qu'elle congnut bien a mon vis 
L'amour, le désir et l'ardure 
De moy, et toute l'encloure, 
Comment siens a tous jours estoie 
3428 Et comment par amours l'amoie. 
Si me rendi courtoisement 
Mon salu, et assez briefment, 
Pour ce qu'on ne s'aperceùst 
3432 Que pour s'amour einsi me fust; 
Si me tendi son petit doy. 
Et je, qui faire vueil et doy 
Son voloir, ne fui pas remis 
3436 Dou penre, et a dancier me mis. 
Mais dancié n'os pas longuement, 
Quant elle me dist doucement 
Qu'il couvenoit que je chantasse 
3440 Et que de chanter m'avisasse ; 
Car venu estoit a mon tour. 
Je li respondi sans demour : 
« Ma dame, vo commandement 
3444 Vueil faire; mais petitement 

Me say de chanter entremestre. 
Mais c'est chose qui couvient estre, 
Puis qu'il vous plaist. » Lors sans delay 
3448 Encommensai ce virelay 

Qu'on claimme chanson baladée. 
Einsi doit elle estre nommée. 

Dame, a vous sans retollir 
3462 Dong cuer, pensée, désir, 

Corps et amour, 



3426 5 lencloeurc; Clcncloueure ; J lenclouture — 3433 MBEJ 
Et — 3434 manque dans J — 3437 E dancay non pas — 3441 CE 
venus estoie — 3446 CEJ quil — 343o CE clamée — "451-3470 
Ces vers manquent dans J — 3^.52 C Doins. 



REMEDE DE FORTUNE 1 27 

Comme a toute la millour 
Qu'on puist choisir, 
3456 Ne qui vivre ne morir 

Puist a ce jour. 

I. Si ne me doit a folour 
Tourner, se je vous aour, 

3460 Car sans mentir, 

Bonté passés en valour, 

Toute flour en douce odour 
Qu'on puet sentir. 
3464 Vostre biauté fait tarir 

Toute autre et anientir, 
Et vo douçour 

Passe tout; rose en coulour 
3468 Vous doi tenir, 

Et vos regars puet garir 
3470 Toute dolour. 

Dame, a vous, etc. 

II. Pour ce, dame, je m'atour 
De très toute ma vigour 

A vous servir,, 
3474 Et met, sans nul villain tour, 

Mon cuer, ma vie et m'onnour 

En vo plaisir. 
Et se Pité consentir 
3478 Vuet que me daingniez oïr 

En ma clamour, 
Je ne quier de mon labour 
Autre merir, 
3482 Qu'il ne me porroit venir 

3462 E Et toute — 3463 B puest; ME puist — 346? F amen- 
rir — 3474 E Et aussi met sanz nul tour — 3475 M mon honnour 
— 3480 E nen — 3482 E Qui. 



I 28 REMEDE DE FORTUNE 

Joie gringnour. 
Dame, a vous, etc. 

III. Dame, ou sont mit mi retour, 
Souvent m'estuet en destour 
3486 Pleindre et gémir, 

Et, présent vous, descoulour, 
Quant vous ne savez l'ardour 
Qu'ay a souffrir 
3490 Pour vous qu'aim tant et désir, 

Que plus ne le puis couvrir. 

Et se tenrour 
N'en avez, en grant tristour 
34^4 M'estuet fenir. 

Nompourquant jusqu'au morir 
3496 Vostres demour. 

Dame, a vous, etc. 

Après ma chanson commansa 

Une dame qui la dansa, 

Qui moult me sambloit envoisie, 
35oo Car elle estoit cointe et jolie. 

Si prist a chanter sans demeure : 

« Dieus, quant venra li temps et Veure 

Que je voie ce que j'aim si ? » 
35o4 Et sa chanson fina einsi. 

Quant fine l'ot, ma dame dit : 

« C'est bien et joliement dit, 

Mais il est temps de nous retraire. » 
35o8 Et lors se mirent au repaire 

Vers le manoir tuit après li, 

3 4 85-7 Ces vers manquent dans E — 3488 lardour manque 
dans ,4—3491 le manque dans J — 3495 FBJ jusqua ; C dusqua 
— 3498 E deussa — 35®3 ABEJ verra — 35o8 J mistrent — 
35og E tuut. 



REMEDE DE FORTUNE i 2f) 

N'il n'ot en la place celi 

Ne celle qui contredeïst 
35 12 Chose que ma dame deïst. 

Si laissierent tuit le dancier 

Et s'en alerent sans tancier, 

Ci un, ci deus, ci trois, ci quatre, 
35 16 Pour eaus soulacier et esbatre. 

Et ma dame m'arraisonna 

Et d'encoste li me mena, 

En demandant de mon affaire, 
3520 Einsi comme elle soloit faire, 

Et m'enquist moult dont je venoie, 

Et comment tant tenus m'estoie 

Que je ne l'avoie veù, 
3524 Et aussi que j'avoie eu, 

Quant je parti darreinnement 

De li; car moult soudeinnement 

M'en parti, sans penre congié, 
35 28 Ne onques mais si eslongié, 

Ce dist, ne me vit de raison 

Com la, et pour quele occoison 

Ce fu que ne li vos despondre 
35 32 Sa demande, n'a li respondre, 

Et que toute la vérité 

Li deïsse, ou j'avoie esté, 

Sans mentir et sans couverture, 
3536 Et dont venoit ceste aventure. 

Quant elle m'ot fait sa requeste 
Qui fu raisonnable et honneste, 
Car dame a loy de demander 



35io E II not; BCEJ celui — 35i4 FBJ aloient — 35i5 F Si 
— 35 18 BJ de costc — 3523 je manque dans E — 3525 B derre- 
nierement — 3527 A congi — 35a8 EJ esloingnie — 353o B'EJ 

achoison — 353 1 C respondre. 

Tcmc II. 9 



l30 REMEDE DE FORTUNE 

3540 Seur amant et de commander, 
Je, qui souvent de cuer souspir, 
Gettai un plaint et un souspir, 
Car bien vi qu'il me couvenoit 

3544 Respondre, et il appartenoit. 
Lors recouri je sans paresse 
A Esperence, ma deësse, 
Qui me mist en cuer et en bouche 

3548 De dire ce qui plus me touche. 
Si que moult pàoureusement 
Respondi assez simplement : 
« Ma dame, refuser ne puis 

355 2 Vostre commandement, et puis 

Qu'il vous plaist, je vous en diray 
Le voir, ne ja n'en mentiray, 
Qu'a vous vérité n'iert couverte 

3556 De moy, pour gaaing ne pour perte ; 
Mais volentiers m'en déportasse, 
S'il vous pleiïst, dame, et j'osasse. 
Si vous pri, ma dame, pour Dieu, 

356o Que, se je di en aucun lieu 

Chose qui vous puist anuier, 
Vueilliés mon deffaut supplier, 
Et vous pri qu'escusez en soie; 

3564 Car volentiers pas ne diroie 

Chose qui vous deiist desplaire. 
De ce Dieu vueil a tesmong traire. 

Ma dame, tout premièrement 
3568 Vous dirai le commencement, 



3542 CE Jetai un moult parfont souspir — 3544 manque dans J 
— 3545 CE recouuri ; E peresse — 3552 C Vo c. — 3556 F 
gaing; B gaeingne; CEJ gaaigne: M ne pour gaaing — 3557 & 
me — 3558 dame manque dans C — 355g ma manque da>is E — 
3563 pri manque dans C; J ^uescuser — 3566 CEJ vueil dieu. 



REMEDE DE FORTUNE 1 5 I 

L'estat, le fons et la racine 

Qui la vérité détermine 

De ce que vous me demandez, 
3572 Puis que vous le me commandez. 

J'estoie juenes et petis, 

Nices, enfes et enfantis, 

Nus de scens et pleins d'innocence, 
35j6 D'assez petite congnoissance, 

D'estre en oiseuse coustumiers, 

Dame, quant je vous vi premiers, 

Ja soit einsi qu'encor en soie 
358o Mieus garnis que je ne vorroie. 

Si que l'imagination 

De moy et l'inclination 

Si mis et toute ma plaisence 
3584 En vous, dame; que, sans doubtance, 

Vous m'estiés exemplaire et voie 

De tout ce que faire dévoie ; 

Ne il ne m'estoit mie avis 
3588 Que sans vous vëoir fusse vis, 

Et en vous si toute m'entente, 

Mon cuer mettoie, et ma jouvente, 

Que vostre oueil, vos fais et vos dis 
3592 Estoient mon droit paradis. 

Si m'avisay que je feroie 

Selonc ce que je sentiroie 

Pour vous et a vostre loange 
3596 Lay, complainte ou chanson estrange ; 

Qu'a vous n'osasse, ne sceiisse 

Dire autrement ce que j'eusse, 

Et me sambloit chose plus bêle 

3569^3570 Ces vers sont intervertis dans E — 3573 Cjoines; 
E joncs; J jeunes — 35j4 C Nices en fes ; B enffancis — 3bjb 
E dignorance ; J de jouence — 3577 E oiseuses; J oyscure — 
3579 E que encor soie — 358i M Et — 3583 J mit — 35go J 
jouence. 



l3'2 REMEDE DE FORTUNE 

36oo De dire en ma chanson nouvelle 
Ce qui mon cuer estreint et serre, 
Que par autre guise requerre. 
Si ris un lay dou sentement 

3604 Que j'avoie au commancement, 
Et fu devant vous aportez, 
Dont puis fu si desconfortez 
Que je cuidai bien que la mort 

3 608 M'eûst sans remède la mort. 

Car, ma dame, vous m'apellastes 
Et lui lire me commandastes. 
Si le vous lus de point en point, 

36 12 Rudettement et mal a point, 

Comme cils qui en grant frisson 
Fu qu'il n'i eust mesprison ; 
Et pour ce que nuls ne savoit 

36 16 Encor qui ce lay fait avoit, 

Ma dame, vous me demandastes 
Qui l'avoit fait, et me priastes 
Que sans mentir le vous deïsse. 

3b2o Et je, qui jamais ne feïsse 

Riens qui desplaire vous deiist, 
Fors ce qui plaire vous peùst, 
Et qui mentir ne vous voloie, 

3624 Et aussi, dame, je n'osoie 

Dire que ce fust de mon fait, 
Pour ce que je Tavoie fait 
Et que je vous eusse ouvert 

3628 L'amour que tant vous ay couvert 
Que plus ne la vous puis couvrir, 



36oi C estaint; J destraint — 36o8 la manque dans C;Jv. mis 
mon— 3Gio E le lire — 36i 1 FE lu ; M lui ; C leu — 36r 2 J 
Rudement et le mis a point — 36i3 E Con — 36i4 J qui ni — 
3Ô2o J deisse — 3Ô22 manque dans J; E vous pleust — 3Ô23 J 
que — 3627 ./ que jeusse — 36^9 J celer. 



REMEDE DE FORTUNE I 33 

Einsois la m'estuel descouvrir; 

S'estoit mes cuers en fait contraire 
3632 Ou de respondre ou de moy taire ; 

Car lequel faire ne savoie. 

Pour ce pris la moienne voie 

Et me parti de présent vous 
3636 En tel dueil et en tel courrous 

Qu'a po que mes cuers ne partoit, 

Quant mes corps einsi s'en partoit. 

Et certes, pour très tout l'avoir 
3640 Qu'on porroit désirer n'avoir, 

Ne vous eusse respondu, 

Tant me senti je confondu 

De scens, de force et de parler. 
3644 Et pour ce m'en couvint aler 

Plaingnant, plourant et soupirant, 

La mort querant et désirant, 

Tant que je vins par aventure 
3648 En une trop belle closture. 

Si m'en alai en un destour, 

Et la fis je de ma tristour 

Et de Fortune une compleinte, 
3652 Par qui ma joie estoit esteinte. 

Et vraiement, j'estoie mors, 

Sans avoir de vie remors ; 

Mais Douce Esperence acouri 
3656 Qui au besoing me secouri 

Et vint en trop plus belle fourme 

Mil fois, que Nature ne fourme. 

Car, a briés mos, elle fu telle 

363o J descombrcr— 363 1 C Estueut ; E Estoit; F fais— 3632 
E de rendre ou — 3635 C Et départir; E parti présent de vous 
— 3638 corps est corrigé en cuers dans ME — 3643 et manque 
dans CE — 3644 E me ; C c. il aler — 3647 E vin S — 3653 man ~ 
que dans J ; une lacune est indiquée après le vers 3654 — 3656 
C ma — 365y plus a été ajouté par B' dans D — 3658 M Mille. 



l34 REMEDE DE FORTUNE 

366o Qu'elle sambla esperituele, 

N'onques mais riens si bel ne vi, 
Ne si cler; et la me plevi 
Amour, loiauté, compaingnie, 
3664 Foy, secours, confort et aie, 
Se je la voloie ensuïr 
Et desesperence fuir. 
La doucement me conforta ; 
3668 La me gari ; la m'aporta 

Pais, joie, honneur, santé, richesse, 
Et m'osta doleur et tristesse. 
Les armes qui sont en l'escu 
3672 Des vrais amans, et la vertu 

Des coulours m'aprist a congnoistre, 
Sans oublier ne descongnoistre, 
Et comment Fortune a constance 
3676 En li mouvant; ceste doubtance 
M'osta et dist par raison clere 
Comment en douceur est amere. 
Après, dame, elle m'a si duit 
368o Qu'elle m'a jusqu'à vous conduit, 
Car, par m'ame, jamais n'i fusse 
Venus, s'avec moy ne l'eusse. 
Se vous suppli de cuer devost, 
368q Chiere dame, puis qu'elle vost 
Et vuet encor que sans partie 
Aies mon cuer, mon corps, ma vie, 
Que vous ne la vueilliez desdire 

366o M espiritele — 366i E Conques — 3663 C et compaingnie 
— 3664 ./ confors — 3665 FMBCE ensieuir ; J ensuiuir — 3666 
C desperance — 3668 J gari et conforta — 3669 C hounour et 
richesse; E santé leesse — 3670 CE tristresse ; J d. de tr. — 
3671 CE La demoustrance de lescu — 3674 £ sans descongnois- 
tre— 3675 J Et forment fortune; E comme ; C coustance — 3676 
E nommant — 3677 E Moste — 3679 E ma séduit — 368o J 
Elle; E jusques a vous duit — 3683 J v. depri. 



REMEDE DE FORTUNE I 35 

3688 De ce qu'elle m'a volu dire. 

Car, dame, se vous l'avouez, 

La serai ou je sui vouez; 

Et ce non, il i'aurra partir 
3692 Mon cuer et morir com martir 

Pour vous très dolereusement, 

Qu'a moy n'apartient nullement, 

Dame, que je face depri 
3696 A vous de joie ne d'ottri ; 

Car refus de dame périt 

En amant cuer et esperit, 

Chiere dame, et se je l'avoie, 
3joo Certes, bien sai que je morroie. 

S'aim mieus qu'elle soit refusée 

Que moy, et s'elle est avouée, 

J'arai quanque mes cuers désire; 
3704 Si me devra plus que souffire. 

Et s'il vous plaist, madame chiere, 

A resgarder la darreniere 

Chansonnette que je chantay, 
3708 Que fait en dit et en chant ay, 

Vous porrez de legier savoir 

Se je mens ou se je di voir. 

Se vous pri qu'il vous en souveingne 
3712 Et que pité de moy vous preingne, 

Car si vostres sui et serai ^ 

Que jamais autre n'amerai. » 

Quant j'os parfiné ma response, 
3716 Ma dame, qui rest et qui ponse 

Mes maus, mes anuis, mes durtds 



3688 manque dans J — 3698 CE corps — 3700 J bien croy — 
3702 M Qua — 3703 C Je tay; E quanques — 3704 F men — 
3709 et 3710 manquent dans C — 3j i 3 E li vostres; FM suis — 
371 5 MC fine ; E jeus parfaite — 3716 M reyst; E rct. 



l36 REMEDE HE FORTUNE 

Et toutes mes maleiirtez 
Seulement de son dous regart, 

3720 Me respondi : « Se Dieus me gart, 
Ceste aventure est gracieuse, 
Comment qu'elle soit mervilleuse. 
Mais de ce lay que vous me dites. 

3724 Est ce voirs que vous le feïstes? » 

L'Amant. 

« Certeinnement, ma dame, oïl. » 

La Dame. 
« Vous aida nuls? » 

L'Amant. 

« Dame, nennil, 
Fors vous seule en qui je prenoie 
3728 Chant, rime et matere de joie. » 

La Dame. 
« Et pour qui le feïstes vous? » 

L'Amant. 
« Pour vous, dame, a qui je sui tous. » 



3yi8Ftoutez; B maluretez — 3y2i AFME Cest — 3722 Après 
ce vers M CE J ajoutent : 

Quonques mais noy la pareille 

Et pour ce en ai (Mai je) grant merueille. 

3723 A distes — 3724 E Esse voir; F feites — 3726 E Certes 
nenil — 3-27 E vous dame en qui. 



remede de fortune i 3 7 

La Dame. 

« Estes? » 

L'Amant. 
« Oïl. » 

La Dame. 

« C'est fort a croire. » 

L'Amant. 

3j32 « Par m'ame, c'est parole voire, 
Einsi comme est la patenostre, 
Que le ris et que je sui vostre, 
Ma dame, et vostre honneur soit sauve 

3736 Que j'aim, vueil, désir, quier et sauve, 
Com celle que je vueil sauver 
Tant com m'ame qu'ay a sauver. » 

La Dame. 

« El veïstes vous Esperence 
3740 En la fourme et en la samblancc 
Que ci le m'avez devisé? » 

L'Amant. 

« Ma dame, oïl. Et se visé 
Y avoie et pensé cent ans, 



3731 Après ce vers L'Amant manque dans AF MB — 3j33 E 
Aussi ; ME partrenostre — 3734 A fui — 3736 C désir vueil — 
3740 A et la s. — 3741 .7 Que vous mauez ci d.; après ce vers 
A met La dame — 3742 et manque dans C — 3743 F auoit. 



I 38 REMEDE DE FORTUNE 

3744 Ne diroie je de cent tans 

Sa bonté, ne sa grant biauté, 

Ne la parfaite loiauté 

Qu'elle m'a promis a tenir. 
3748 Et pour ce m'a fait ci venir 

Et m'a promis vie joieuse, 

Et qu'a moy sériés gracieuse. 

Si vous devez moult aviser 
3j52 Que sa requeste refuser 

Ne vueilliés; et mentir n'en quier : 

Se riens vous depri ou requier, 

C'est de par li et en son nom 
3/56 Qui est de si noble renom 

Qu'en monde n'a pais ne règne 

Qu'elle n'i soit, qu'elle n'i règne, 

Et que chascuns ne se resjoie, 
3760 Que de li vuet avoir la joie. 

Nompourquant vous estes si sage, 

Dame, et de si noble corage, 

Que vëoir pouez a mon plaint 
3764 Qu'assez rueve qui se complaint. 

Mais riens demander ne vous ose, 

Amour, merci, ne autre chose, 

Qu'a moy n'apartient nullement, 
3768 Et on dit que communément 

Demander vient de villonnie, 

Et loange de courtoisie. » 

La Dame. 

« Vous dites voir; c'est ce qu'on dist. 

3746 C sa — 3748 J tenir; J ajoute après ce vers: Et ma promis 
vie jolie — Sybo E seres; J serez — 3751 E deuez bien auiser — 
3754 BC et requier; F. ne requier — 3755 J en mon nom — 3 7 5 7 
MC Quau ; EJ Quou — 3760 E Qui ; CE puet — 3762 et manque 
dans C — 3770 CE Et donner nest de c. — 3771 C cest que on. 



REMEDE DE FORTUNE I 3o, 

3-72 Et aussi cils qu'on escondist 

Doit estre honteus, s'il est sages, 

Soit grans, petis, vallès ou pages. 

Il couvient que pour fol se rende 
3776 Qui ne s'avise, eins qu'il demande; 

Et aussi vient souvent contraire 

De parler, quant on se doit taire, 

Car on dit que trop parler cuit. 
3780 Et vraiement, si corn je cuit. 

Qui plus couvoite qu'il ne doit, 

Sa couvoitise le déçoit. 

Et demander de couvoitise 
3784 Est engenrez contre franchise ; 

N'on ne doit pas si haut monter 

Qu'on ait honte dou desvaler, 

Eins doit on le moien eslire, 
3788 Car meintes fois ay oï dire, 

Qui plus haut monte qu'il ne doit 

De plus haut chiet qu'il ne vorroit. 

Pour ce fait bon parler a point 
3792 Par scens, par avis et par point, 

Doucement, sans manière ruste, 

Et demander ce qui est juste, 

Car encontre bon demandeur 
3796 Appartient bon escondisseur. 

Et, biau sire, Bonne Esperence 

Qui moult a valour et puissance, 

Comme sage et bien doctrinée, 
38oo Loial, juste et bien avisée, 
Vous a consillié sagement, 

Ce m'est avis. Et vraiement, 

3774 E varlct — 3j-S se a été ajouté par B' dans B — 3779 
^FŒdist; E nuit — 3/83 J courtoisie — 3784 J engenrez de fr. 
— 3ygo C plus bas — 3793 E Justement ; J par manière juste ; E 
rude — 3797 A biaus sire — 3799 E Cointe. 



14° REMEDE DE FORTUNE 

Tant vaut, tant scet, tant a pooir, 
3804 Tant puct aidier, tant puet valoir, 
Tant est pour chascun nécessaire, 
Tant est courtoise, débonnaire, 
Bonne, gentil, franche, amiable, 
38o8 Loial, noble, honneste, crëable, 
Large de joie et de confort, 
Abandonnée en reconfort, 
A bien faire et raison encline, 
38 12 Tant par est nette, pure et fine 

En fais et en meurs, que son ouevre 
Bonne appert partout ou elle ouevre. 
Tant est bonne en condicion 
38 16 Et vraie, qu'a m'entention 

On ne devroit riens escondire 
Qu'elle vosist faire ne dire. 
Si ne seroie pas vaillant, 
3820 Se je li estoie faillant, 

Ne s'en riens la desavouoie. 
Pour ce dou tout mes cuers s'ottroie 
A son plaisir et a son vueil, 
3824 Car tout ce qu'elle vuet je vueil ; 
N'a ce mon cuer n'iert anemi 
Qu'elle a dit et promis de mi, 
Eins yert bonnement avouée, 
3828 Sans penre terme ne journée. 
Si que, biaus dous loiaus amis, 
Tout ce qu'elle vous a promis 
Aveu, ratefi et tenray, 
3832 Si que ja contre ne venrav. 

3804 J aidier et valoir — 3So6 ACJ courtoise (C courtaise) et 
débonnaire — 38o8 E et creable — 38 1 3 J et en mains — 3814 
Bonne manque dans E — 38 1 6 E quen — 3817 A deueroit — 38i8 
CE penser ne dire — 3820 J Se joli — 382 1 F Ne sens ; C li — 
3822 C P. ce don tous; J c. otroie — 3826 E De ce quelle a pro- 
mis de mi — 3827 EJ est — 383 1 E Aueu je de sy; Ccertefi. 



REMEDE DE PORTBNE 141 

Pour ce vous pri que des or mais 

Soiez cointes, jolis et gais, 

Loiaus, secrez sans venterie, 
3836 Car vous avez loial amie. 

Et certes, amis, bien pensoie 

Que la vostre amour estoit moie, 

Comment que riens n'en deïssiez 
3840 Et que samblant n'en feïssiez. 

Mais quant Esperence s'en mesle, 

Je ne doy pas estre rebelle 

A son voloir, einsvous ottroy 
3844 Loiaument de m'amour l'ottroy ; 

Qu'elle m'a dit que vous m'amez 

Et vuet qu'amis soiez clamez. » 

L'Amant. 

Adont me mis sans detrier 
3848 A genous pour li mercier. 

Mais elle tantost s'abaissa 

Vers moy et pas ne m'i laissa, 

Einsois volt que je me dressasse 
3852 Et qu'en alant a li parlasse. 

Si que je me levay tous drois 

Et la merciay, ce fu drois, 

Nom pas einsi com je dévoie, 
3856 Mais si com faire le savoie. 

Et quant je l'os remercié 

Cent mille fois et gracié 

De l'onneur qu'elle me faisoit, 
386o Quant mon cuer einsi appaisoit, 



3833 E desoremais; J pri desoremais — 38. p E nmuues — 
3847-3888 Ces vers manquent dans J — 385 1 FC vost; M vot; E 
voult — 3852 E a lui me parlasse — 3855 M comme — 385; M 
remerciée — 3858 M graciée — 385q CE lamour. 



142 REMEDE DE FORTUNE 

Comment que, sans riens retenir, 

Siens fusse, et siens me vueil tenir, 

Einsi corn ci dessus dit l'ay. 
3864 Encores li renouvelay 

Et li donnay le cuer de my, 

Corps, foy et loiauté d'amy 

A tous jours mais, sans dessevrer, 
3868 Tant que mors m'en fera sevrer. 

Et elle les reçut et prist, 

Dont mon cuer de grant joie esprist. 

Et pour ce qu'on n'aperceust 
3872 Riens de nos amours ou sceiist, 

Une damoiselle appella, 

Qui tost oy son appel a. 

Si li parla d'autre matière ; 
3876 Et lors je me treï arrière 

Devers dames et damoiselles 

Qui enquirent de mes nouvelles 

Et me firent pluseurs partures 
388o D'amours et de ses aventures. 

Certes, et je leur respondoie 

Moult long de ce que je pensoie, 

Car toudis leur fis dou blanc noir, 
3884 Tant que nous fumes au manoir 

De quoy nous estiens assez près. 

Si y venimes tuit après 

Ma dame qui devant aloit. 
3888 Drois fu, car Raisons le voloit. 

Quant la fumes, ce fu mes grez. 

386 1 E Comme — 3863 E Aussi — 3864 £ Encore lui; B le — 
3869 B'E le; les manque dans C — 38yi C on aperceust — 3872 E 
et sceust — 38y5 E De lui parla ; li manque dans M — 3876 E lors 
si men ; M trahi; CE trai — 3878 CE enquierent — 388o A de 
leurs auentures — 3882 je manque dans C; /tsentoie — 3883 B' feis 
— 3885 BCE estions — 388g A fîmes : C si fumes grès; B' grefz. 



REMEDE DE FORTUNE I -p 

Si montâmes par les degrez 

En une chapelle moult cointe, 
3892 D'or et de main de maistre pointe 

Et des plus très fines coulours 

Qu'onques mais veisse quelours. 

Si fu la messe apparillie, 
3896 Dévotement ditte et oye. 

Et la fis je mes orisons 

A Dieu, et mes afflictions, 

Qu'il me vosist sauver ma dame 
3900 En honneur, en corps et en ame, 

Et qu'eur, scens, grâce et vigour 

De garder sa pais et s'onnour 

Me donnast, et de li servir 
3904 Pouoir, si corn je le désir, 

Et qu'elle eiist com raisonnable 

Mon petit service aggreable. 

Ce fu la fin de ma prière. 
3908 Quant la messe fu dite entière, 

J'o'i sonner une trompette 

Dont uns chambellains haut trompette. 

Qui adont veist gent de court! 
3912 Chascuns a son office accourt, 

L'un devers la paneterie, 

Et l'autre en la boutillerie, 

Li autre vont en la cuisine, 
3916 Selonc ce que chascuns cuisine. 

Messagiers et garsons d'estables 

Dressent fourmes, trestiaus et tables. 

3892 J ûori de main ; C de mente ; E painte — 38g3 A plous — 
0894 CE lors — 38g6 E Doucement, Joiee — 3897 je manque dans 
C — 3899 E garder — 3901 BE sans ; CE et honour — 3904 M 
comme — 3903 E coup rasonnable (sic) — 3910 J chambellans; 
C chambrelans; M chambrelains; E chambrelenc — 3gii B 
gens; A cour — 3qi2 CJ court — 3gi3 J penetiere — 3g 14 J 
peueliere — 3g 1 5 E veint. 



144 REMEDE DE FORTUNE 

Qui les veist troter et courre, 
3920 Herbe aporter, tapis escourre, 

Braire, crier et ramonner 

Et l'un a l'autre araisonner, 

François, breton et alemant, 
3924 Lombart, anglois, oc et norment 

Et meint autre divers langage, 

G'estoit a oïr droite rage. 

Qui d'autre part veïst pingnier, 
3928 Polir, cointoier, alignier 

Vallès tranchants et eaus parer 

Et pour leur maistre pain parer, 

Faire tailloirs, demander napes 
3932 Et de leurs mains oster les râpes, 

L'un seoir jus, l'autre troter, 

Et l'autre ses crotes froter, 

Laver et nettoier leurs mains, 
3936 A l'un plus et a l'autre mains, 

Einsois qu'on alast asseoir, 

G'estoit merveilles aveoir. 

Car il menoient moult grant noise, 
3940 Einsi com chascuns crie et noise : 

« Faites tost; la messe est chantée, 

Et l'iaue est grant piessa cornée. » 

Quant on ot chanté tout attrait, 
3944 Chascuns ala a son retrait, 

Qui dut son corset desvestir, 
Pour le seurcot ouvert vestir. 

3922 ABCE raisonner — 392;» et manque dans C — 3924 oc 
manque dans E — 3928 F contier — 39 2 9 F Varies — 3g3o B 
mettre; J maistre bien parer — 3g3 1 F taloirs; M tailloir; C 
taillours — 3g32 C leur — 3934 A crêtes — 3g35 M nestoier; 
A leur; E ses — 3g38 CJ Estoit — 3942 «/Et leure... tournée; 
grant manque dans CE; C corne — 3943 E eust — 3945 E son 
surcot — 3946 E surcot; C sercot ; M sercost. 



REMEDE DE FORTUNE 1 45 

Après vint chascuns en la sale 
3948 Qui ne f-u vileinne ne sale, 

Ou chascuns fu, ce m'est avis, 

A point honnourez et servis 

Einsi de vin et de viande 
3952 Com corps et appetis demande. 

Et la pris je ma soustenance, 

En regardant la contenance, 

L'estat, le maintieng et le port 
3936 De celle ou sont tuit mi déport. 

Mais qui veïst après mengier 

Venir ménestrels sans dangier, 

Pingniez et mis en pure corps! 
3960 La firent mains divers acors. 

Car je vi la tout en un cerne 

Viële, rubebe, guiterne, 

Leii, morache, michanon, 
3964 Citole et le psalterion, 

Harpe, tabour, trompes, naquaires, 

Orgues, cornes, plus de dis paires, 

Cornemuses, flajos, chevrettes, 
3968 Douceinnes, simbales, clochettes, 

Tymbre, la flaiiste brehaingne, 

Et le grant cornet d'Alemaingne, 

Flajos de saus, fistule, pipe, 
3972 Muse d'Aussay, trompe petite, 



3948 J Qui nestoit — 3g54 F constenance ; M soustenance — 
3955 J Lestât de m. — 3g58 C menestreuls ; E menestries; J mana- 
trez — 3g5g J Pigne; E pur — 3960 E maint — 3962 C Violle; 
CJ rubelle; E rebebe et gu. ; J quinterne — 3963 J Leust; E 
La murache; B moccache ; M monarche ; FM micanon ; C mi- 
canum ; E et le mitautun — 3964 ie manque dans CE; E salte- 
rion ; J certherion — 3g65 A corrige Harpe en Harpes ; A tabours 
— 3966 E deus — 3967 E flngos et cheurestes ; C et ch. — 3g68 
E Domaines; E et cl. — 3969 E de brehaingne — 3971 E Plagos 
dessus et sculepiquc ; C F. de scens: ./ pite. 

Tome II. 10 



1 |i) REMEDE DE FORTUNE 

Buisines, eles, monocorde 

Ou il n'a c'une seule corde, 

Et muse de bief tout ensemble. 
3976 Et certeinnement, il me semble 

Qu'onques mais tele mélodie 

Ne fu veiie ne oie, 

Car chascuns d'eaus, selonc l'acort 
3g8o De son instrument, sans descort, 

Viéle, guiterne, citole, 

Harpe, trompe, corne, flajule, 

Pipe, souffle, muse, naquaire, 
3984 Taboure, et quanque on puet faire 

De dois, de penne et de l'archet 

Oy j'et vi en ce parchet. 

Quant fait eurent une estampie, 
3988 Les dames et leur compaignie 

S'en alerent, ci deus, ci trois, 

En elles tenant par les dois, 

Jusqu'en une chambre moult belle; 
3992 Et la n'ot il celui ne celle, 

Qui se vosist esbanier, 

Dancier, chanter ou festier 

De tables, d'eschaz. de parsons, 
3996 Par gieus, par notes ou par sons, 

Qui la ne trouvast sans arrest 

A son vueil l'esbatement prest. 

Et si ot des musiciens 
4000 Milleurs assez et plus sciens 

IÎ973 EJ B. et les (./ Je) monocorde — 3973 et 3974 Ces vers 
sont intervertis dans E — 3976 AF y — 3979 E ch. danse selonc 
— 3981 C Viole ; J V. quinter c. — 3982 E Herpe. . . flagolle — 
3g83 A mule — 3984 B'E Tabour — 3989 E Si alerent — 3990 
E Et; A eles — 3991 E J. a; belle manque dans A — 3992 EJ 
ny ot celui — 3993 B' Qui ne voulsit — 3994 E Danser jouer — 
3995 CE desches; J ou parsons — 3998 J labastement. 



REMEDE Dlï FORTUNE 14; 

En la vica et nouvele forge 

Que Musique qui les chans forge, 

N'Orpheus, qui si bien chanta 
4004 Que tous ceaus d'enfer enchanta 

Par la douceur de son chanter, 

Devant eaus ne sceust chanter. 

Quant on ot rusé longuement, 
4008 Uns chevaliers isnelement 

Hucha le vin et les espices. 

Bien croy que ce fu ses offices, 

Car en l'eure, sans delaier, 
4012 V coururent li escuier. 

Quant on ot espices eu 

Et de ce vermillet beu, 

Midi passa; la nonne vint. 
4016 Pour ce penre congié convint ; 

Si le prist chascuns et chascune 

Selonc la manière commune. 

Mais j'atendi tous des darriens, 
4020 Gom cils qui ne pensoie a riens, 

Fors a ma douce dame gente 

Que je véoie la présente. 

Et quant je vi qu'il fu a point 
4024 D'aler vers li, n'atendi point, 

Einsois m'alai recommander 

A li et congié demander. 

Se li dis d'une vois bassette 
4028 Et de manière assez simplette : 

« Moy et mon cuer vous recommant, 



4<jo6 C sot — 4007 J chante — 4008 A isncslement — 4<j iu .1 
tust — 4012 J II ; C courirent — 4013 CEJ Q. en ot [J out; — 
401 1 CEJ de vermeillet; E v. vin beu — 4018 M manie — 4019 
J touzdis li derrains; E les daerrains; M darrains ; C desrains 
— 4022 J ma — 4029 J rencommans. 



I4§ REMEDE DE FORTUNE 

Ma dame, et a Dieu vous commant, 

Corn cils qui vivre ne porroie, 
4o32 Se par amours ne vous amoie, 

Car l'amour de vous me soustient 

En vie et en joie me tient. » 

Elle, com vaillant et courtoise, 
4o'36 Bonne et sage, sans faire noise, 

Me respondi : 

La Dame. 

« Mes chiers amis, 

Puis qu'Amours ad ce nous a mis 

Que nos deus cuers ensamble joindre 
4040 Vuet sans partir et sans desjoindre, 

Et que faire vuet un de deus, 

Pour Dieu, ne faisons paire d'euls. 

Car il sont perdu et honni, 
4044 Se si pareil et si onni 

Ne sont qu'en bien et mal commun 

Soient, et en tous cas comme un, 

Sans pensée avoir de maistrie, 
4048 De haussage ou de signourie. 

Qu'adès a tençon et rumour 

Entre signourie et amour. 

Et seurtout que chascuns regarde 
4052 Qu'onneur et pais a l'autre garde. 

Et pour ma pais je vueil savoir 

Dont cilz anelès vint, qu'avoir 

Ne vous vi onques mais anel. » 

4o3o et manque dans ME; J commans — 4o38 CEJ vous; 
mis manque dans A — 4039 E no — 4041 E des — 4042 A faison ; 
E perte deux — 4044 E Et — 4045 J que bien — 4046 E S. entre 
tous cas ; et manque dans FC — 4047 E penser — 4048 CE et de 
s. — 4049 M ou r. ; E rancour — 4050 J Quadcs s. est amour — 
4o5i FMJ seur tant: E se garde — 4032 E Quamour — 4054 .4 
cil ; E ennelez. 



REMEDE 1>E FORTUNE 149 



L'Amant. 

4o56 Je dis : « Ma dame, ce m'est bel 
Que le sachiés ; si le sarez, 
Et se vous volez, vous Tarez. 
Esperence le me donna, 

4060 Quant a moy tant s'abandonna 
Que foy et amour me promist, 
Et de son doi en mien le mist. » 

La Dame. 
« Fist ? » 

L'Amant. 
« Ma dame, oïl, vraiement. » 

La Dame. 

4064 « Et je vueil qu'amiablement 

De vostre anel au mien changons, 
Et que ce soient nos changons. » 

L'Amant 

Et je, qui de ce grant joie eus, 
4068 Li respondi com moult joieus : 

« Chiere dame, Dieus le vous mire. » 
Lors prist doucement a sousrire 
Et de sa blanche main polie, 
4072 Poteleuse, nette et onnie, 



4o56 B' di — 4058 M v. le volez; C voulois — 40G0 J sumelia 
— 4062 CEJ ou — 4063 Après ce vers La Dame manque dans 
les mss. — 4064 qu manque dans EJ — 4066 manque dans F — 
4068 M comme — 4072 E Petelleuse ; J jolie. 



[ DO REMEDE DE EORTTXE 

En signe d'eiireus amant 

Me mist un trop biau diamant 

En mon doy, et prist l'anelet 

4076 D'Esperenee, tel comme il est. 
Mais tout einsi qu'elle tenoit 
Mon doy, soudeinnement venoit 
Entre nous deus Douce Esperence, 

4080 Pour parfaire ceste aliénée, 

Dont moult lié et moult joieus fumes, 
Quant a nostre conseil l'eûmes, 
Pour ce que, se li uns deïst 

4084 Riens contre l'autre ou meffeïst, 
Qu'elle le peùst corrigier 
Et selonc son meffait jugier 
Avec amour et loiauté 

4088 Qui ont la souvereinneté 

Et qui sont des amoureus juge, 
Pour ce que chascuns a droit juge, 
Et qu'elle peiïst tesmongnage 

4092 Porter que de loial corage 
Me donna s'amour et je li. 
Si que de nous n'i ot celi 
Qui adont par dit et par fait 

4096 Ne l'acordast de cuer parfait. 
Atant de ma dame parti; 
Mais d'un regart me reparti 
Si vray et d'un si dous langage, 

4100 Qu'elle retint mon cuer en gage. 
Dont si liez fu et si joians 
Que de tous les biens fu joians, 



4073 E Et en signe de vray amant — 4076 E Espérance — 4077 
E venoit — 4079 J bonne esperence — 4083 J vousist — 4084 J 
ne merteist — 4087 C Auant — 4088 J sont — 4092 que manque 
dans E; E ouurage — 4093 E je a lui — 4098 B départi — 4101 
E joyaux — 4102 manque dans J ; E joyaux. 



REMEDE DE FORTUNE I 5 1 

Quant Esperence ot asscvi 
4104 Si bien ce qu'elle m'ot plevi, 
Et pour la joie que j'avoie 
Ce rondelet fis en ma voie : 

« Dame, mon cuer en vous remaint. 

4108 Comment que de vous me départe. 
De fine amour qui en moy maint, 
Dame, mon cuer en vous remaint. 
Or pri Dieu que li vostres m'aint, 

41 12 Sans ce qu'en nulle autre amour parte. 
Dame, mon cuer en vous remaint, 
Comment que de vous me départe. » 

Quant j'eus fine' mon rondelet, 
4116 Je me mis en un sentelet 

Qui me mena en une marche 

Ou toute joie maint et marche, 

D'armes, d"amours, de festoier, 
4120 De jouster et de tournoier, 

Et de toute autre bonne vie. 

Si me mis en la compaingnie 

Et fis a mon petit pooir 
4124 Selonc ce que je pos vëoir 

Que li autre se demenoient, 

Et vos faire ce qu'il faisoient, 

Comment qu'a droit ne le feïsse; 
4128 Mais il failloit que j'aprenisse, 

Car qui n'aprent en sa juenesse, 



4to3 J enseui — 4106 J Un — 4108 F déporte — 4109 E ' >ar '- 
F De bonne a. — 41 11 A li vostre ; F que vostre cuer maint — 
4112F Sente qua nulle ; amour manque dans J — 41 1 5 C ce r.; 
F cest r. — 4120 et manque dans C — 4128 J Et feis mon petit p. 

— 4124 E je y pos; J pou — 4126 F Se; B Sy; J Si vouli faire 

— 4127 F droit je le f. — 4128 FM y; il manque dans J. 



102 REMEDE DE FORTUNE 

Il s'en repent en sa vieillesse, 

S'il est tels qu'il le sache entendre : 
41 32 Car trop noble chose est d'aprendre. 

Pour ce mes cuers s'i deduisoit, 

Car ma dame ad ce me duisoit. 

La demouray longuettement 
4 1 36 En joie et en esbatement, 

Tant qu'il fu temps de repairier 

Vers celle ou sont mi desirier. 

Si me mis briefment au retour 
4140 Vers son gent et faitis atour 

Cointe et bel; si vins a tele heure 

Que je cuidai, se Dieus m'onneure, 

Que li cuers me deiïst partir. 
4144 Car je vi de moy départir 

Ses tre's dous yeus, et autre part 

Traire et lancier leur dous espart; 

Et ne sceus se ce fu a certes ; 
4148 Mais j'en fui près de morir, certes; 

Car de samblant et de manière, 

De cuer, de regart et de chiere 

Qu'amis doit recevoir d'amie, 
4152 Me fu vis qu'elle estoit changie, 

Et pensay qu'elle le faisoit 

Pour autre qui mieus li plaisoit. 

Lors renouvela ma pesence, 
41 56 Et che'i en une doubtance 

Si grief, si pesant et si pesme, 

Que de joie ne que de cresme 

Dedens mon cuer ne demouroit 

41 3o E reprent — 41 33 J se d. — 41 34 CE Que — 41 35 J d. 
moult longuement — 4141 C et si vins ; F vis; J a celle heure — 
4143 deust partir manque dans C — 4144 départir manque dans 
C — 4146 J regart — 4147 FCE so ; M sos ; B sce ; J say — 4148 
CE je fu — 4i53 C li — 4154 M que — 41^7 E presme — 4i58 
M nés; E crisme. 



REMEDE DE FORTUNE I 53 

4160 Pour la doubte qui l'acouroit. 

Lors fu en grant merencolie 

Comme cils qui pense et colie, 

Contrepense, estudie et muse, 
4164 S'a certes estoit, ou par ruse, 

Ou se ses cuers einsi plaier 

Me voloit, pour moy essaier. 

Mais si très aviseement 
4168 Le faisoit et si soutieument 

Que je ne pos onques le voir 

De la mansonge concevoir. 

Si m'avisai que je feroie, 
4172 Et pensai que je li diroie : 

« Ma chiere dame, vous savez 

Comment moy et mon cuer avez, 

Comment je vous aim sans retraire, 
4176 Comment vous me poëz deffaire 

Et mettre a mort, se vous volez, 

Se vo dous regart me tolés. 

Dame, et se vous avez corage 
4180 D'autre recevoir en hommage, 

Ou de moy tenir en penser, 

Qu'envers moy daingnissiés fausser, 

Ou de moy de vous estrangier 
4184 Qui sui en vostre dous dangier, 

Pour Dieu, dame, tant vous fiez 

De moy, las! que vous m'ociez, 

En moy disant sans couverture 
4188 Que vous n'avez mais de moy cure. 

Car il me vaut trop mieus morir 



4160 CE la doulour — 41G4 J muse — 4165 se manque dans E 
— 41G7 B'J très amiablement; le vers est ajouté par B' au bas 
de la colonne — 4168 CE soutiuement — 4169 EJ veoir — 41 79 
E se lors aucs — 4185 J fier — 4186 J car vous mocier — 4189 
A F y. 



I 54 REMEDE DE FORTUNE 

Pour vous a un cop que languir. » 
Si que tout einsi, sans attente, 
4192 Li dis tout mon cueret m'entente. 

Si m'escouta diligenment 

Et me respondi erranment : 

« Biaus dous amis, soiez en pais 
4196 De tout ce que je di et fais ; 

Car je le fais pour le millour 

Et pour mieus celer nostre amour. 

Car qui en amours ne scet feindre, 
4200 II ne puet a grant joie ateindre, 

N'il n'a pooir de bien celer 

Ce qu'il ne vorroit révéler ; 

Car li mondes est si divers, 
4204 Si mesdisans et si pervers 

Et pleins de si fausse contrueve 

Qu'au jour d'ui on dit et contrueve 

Ce qui onques ne fu pensé. 
4208 Amis, et pour ç'ay je pensé 

De faire un samblant gênerai 

A tous, sans riens d'especial, 

Fors a vous seul, quant poins sera; 
42 1 2 Ne ja vos cuers ne trouvera 

En moy, dont doiez avoir doubte 

Que m'amour ne soit vostre toute, 

En honneur et en loiauté, 
4216 Sans nul rain de desloiauté. » 

L'Amant. 
Ma dame einsi m'asseûra 

4190 a manque dans J — 4193 C diligaument — 4194 E errau- 
ment — 4198 CE vostre —4199 J soit —4200 a manque dans E : 
E attendre — 4201 E Quil — 4206 F dist — 421 3 J honte - 
42 1 5-4254 Ces vers manquent dans J — 42 17 C La. 



REMEDE DE FORTUNE [55 

Et de ce moult fort me jura. 

Comment que puis mainte pàour, 
4220 Maint dur assaut et maint estour, 

Meinte dolour, meinte morsure 

Et meinte soudeinne pointure, 

Maint grief souspir, mainte hachie 
4224 Et mainte grant merencoîie 

M'en ait couvenu soustenir, 

Nompourquant je me vos tenir 

De tous poins a' fermement croire 
4228 Qu'elle disoit parole voire. 

Car cils qui encontre lui pense 

A par lui se rïote et tense, 

N'a droit ne se puet resjoïr, 
4232 Qu'il ne puet de joie joïr. 

Et d'autre part, loiauté pure, 

Bonté, raison, scens et droiture, 

Franchise, honneur et gentillesse. 
4236 Honte, vérité et noblesse, 

Avec toutes bonnes vertus 

Dont ses gens corps est revestus 

Qui a toute heure l'acompaignent, 
4240 Gardent, nourrissent et enseingnent, 

Ne se deingnassent assentir 

Qu'en riens la laissassent mentir. 

Et aussi qui aimme sans blâme 
4244 En tous cas doit croire sa dame, 

Einsi comme il vuet qu'on le croie. 

Si que pour ce je la crëoie, 

Et qu'il m'iert vis qu'en amité 



4221 et 4222 Ces vers sont intervertis dans E — 4223 E M. 
dur souspir — 4227 C p. afferment — 4230 E tente — 4234 C ou 
droiture — 4235 et manque dans E — 4238 gens manque dans E 
— 4239 E le compaingnent — 4242 E Que rien lui laissassent — 
4247 E mest vis. 



I 56 REMEDE DE FORTUNE 

4248 Me disoit pure vérité, 

Que j'estoie en sa bonne grâce. 
Or doint Dieus que jamais ne face 
Chose de quoi perdre la puisse, 

4252 Et qu'amie et dame la truisse, 
Einsi com je li suis amis, 
Qui a li sui donnez et mis, 
Sans partir en, n'a mort, n'a vie : 

4256 Car qui bien aimme, a tart oublie. 

Mais en la fin de ce traitié 
Que j'ay compilé et traitié 
Vueil mon nom et mon seurnom mettre, 

4260 Sans sillabe oublier, ne lettre ; 
Et cils qui savoir le vorra 
De legier savoir le porra : 
Car le quart ver, si com je fin, 

4264 Commencement, moien et fin 

Est de mon nom, qui tous entiers 
Y est, sans faillir quars ne tiers. 
Mais il ne couvient adjouster 

4268 En ce quart ver lettre, n'oster, 
Car qui riens y adjousteroit, 
Mon nom jamais ne trouveroit, 
Qu'il n'i eiist ou plus ou mains. 

4272 Et pour ce que je suis es mains 
De loyal Amour que j'aim si, 
Li fais hommage et di einsi : 

« Bonne Amour, je te fais hommage 
4276 De mains, de bouche, de corage, 



4249 A Si estoie ; E sa pure g. — 425o F ja mains — 423 1 E le 
— 4252 E tenisse — 4260 B silable — 4264 E ne fin — 4268 J 
mettre — 4270 FCEJ ni — 4276 E Des. . . et de courage. 



REMEDE L>E FORTUNE I 0"j 

Com tes liges sers redevables, 

Fins, loiaus, secrez et estables, 

Et met cuer, corps, ame, vigour, 
4280 Désir, penser, plaisence, honnour 

Dou tout en toy avec mon vivre, 

Com cils qui vueil morir et vivre 

En ton service, sans retraire. 
4284 Et certes, je le doi bien faire, 

Quant tu me donnes tel espoir 

Qu'adès mieus recevoir espoir, 

Et que ma douce dame chiere 
4288 De bon cuer et a lie chiere 

Verra ce dit qu'ai mis en rime, 

Comment qu'assez nicement rime. 

Et cils espoirs qui en moy maint 
4292 Qu'encor ma chiere dame m'aint 

Mon cuer si doucement resjoie 

Qu'en grant santé et en grant joie 

Li change mal, u tu me dis 
4296 Que pris en gré sera mes dis. 

Or doint Dieus^qu'en bon gré le pregne, 

Et qu'en li servant ne mesprengne. » 

Explicit Remède de Fortune. 

4278 E Suis — 4279 CJ ame et vigour — 4281 AFen tout — 
4282 C vueut; E veult — 4285 J tel pouair — 4286 manque dans 
./— 4287 B' Et quant ma — 428g C a rime — 4290 J sotement 
— 4292 E Quencore: J Quant tout ma — 4294^ secre; C grant 
se ten et. 

Var. de V Explicit : C Amen. Ci fenist r. 



LE DIT DOU LYON ' 



12 



Quant la saison d'iver décline, 

Que par droit toute riens s'enclinc 

Selonc nature a faire joie, 

Si qu'il n'est riens qui ne s'esjoie, 

Tant soit assis en cuer villain, 

Car maint aimment — et j'aussi l'aim 

Trop plus le printemps que l'iver, 

Car neis les bestes et li ver 

Qui contre lui de la terre issent 

De sa venue s'esjoïssent, 

Et li oisillon s'en esgaient, 

Qui a faire joie s'essaient 

Et li paient en leur latin 

Toudis, au soir et au matin, 

Joliement sa droite rente, 



i. Les manuscrits ajoutent devant le titre : Ci commence. 

i K encline — 4 C nest cuers qui — Dans K la succession des 
vers est la suivante : 6. 9. 7. 8. 10—6 C laimment; K maint 
ver et; E aussi je laim - 7 A T. mieus— 8 FM nés; E nis — 1 1 
Et manque dans B — 12 s manque dans BK. 



l(5o LE DIT DOU LYON 

16 C'est que chascuns chante ou deschante 

Et face feste en sa venue, 

Pour ce qu'il a esté en mue, 

Car Nature si leur commande 
20 Que chascuns a chanter entende, 

Si que par prés et par rivages, 

Par plains, par aunois, par boscages, 

Par montaingnes et par valées, 
24 Chantent tuit, les gueules baées, 

Si font maint son et maint hoquet ; 

Car quant il voient le bosquet 

Vert et flouri et l'aube espine, 
28 Qui leur gorgette pas n'espine, 

Quant il en menguent la greinne, 

Chascuns de bien chanter se peinne. 

En ce dous temps dont je vous cont, 
32 Dou mois d'avril le jour secont, 

L'an mil trois cens quarante deus, 

Forment estoie sommilleus, 

Si qu'en un lit couchiez estoie, 
36 Pour ce que mestier en avoie. 

Mais n'i fis pas moult lonc séjour, 

Car grant pièce devant le jour 

M'esveilla li dous rossignos, 
40 Qui jolis estoit et mignos, 

Li tarins avec l'alouette, 

Le chardonnerel, la linnette, 

Le papegaut, la salemendre, 
44 Et le dous chant de la calendre, 

16 Cest manque dans C ; E et deschante — 17 A" a sa v. — iS 
E Pour la froideur quil ont perdue — 21 A K Et que — 22 A.' 
ennois — 28 M Que; E leurs gorgettes — 29 K il len — 33 EKM 
qu. et deus — 34 K soumeilleus — 35 E mestoie — 3g C rous- 
signuuls — 42 K Li jardonnereulz ; E Li chardonnereul — 4^ C 
psal moudre. 



LE DIT DOU LYON 1 1> I 

Qui est de si noble nature 

Que, quant aucune créature 

Malades gist, et on li porte, 
48 On scet a li tantost, se morte 

Sera de ceste maladie 

Ou s'elle en doit estre garie, 

Car se la kalendre l'esgarde, 
52 On est certeins qu'elle n'a garde; 

Et s'elle li tourne la teste, 

On scet bien que sa mort est preste 

Et que mais garir ne porra 
56 De ce mal, einsois en morra. 

Einsi est il, se Dieus me gart, 

De ma dame et de son regart : 

Car je sui de tous maus gardez, 
60 Quant je suis de li regardez, 

Ne doubtance n'ay de morir. 

Helas ! et je ne puis garir, 

Eins suis en paour de ma vie, 
64 Quant ses dous regars signefie 

Ma mort : c'est quant elle le tourne 

Ailleurs, dont trop griefment m'atourne. 

Mais laissier vueil ceste matière 
68 Et revenir a la première, 

N'orendroit plus n"en rimeray, 

Pour ce qu'ailleurs a rimer ay. 

Si vous di que de tous oisiaus 
72 Ooit on la les chans nouviaus. 

Car chascuns rendoit a sa guise 



45 manque dans K — 47 K et en li — 48 ACE scet tantost a 
li ; M par li — 49 E celle — bi-02 manquent dans E — 52 K En 
— 54 C la — 55 C que jamais — 64 dous manque dans K — 65 
cest manque dans C ; C elle ce t. - 66 E dont très gr.; K trop 
mal matourne; M natourne — 70 C ce que trop a r. — 72 C 
Loit ; A' Oit on la les doulz chans n.: C les sons les chans. 
Tome II. 1 , 



IÔ2 LE DIT DOU LYON 

Au printemps loange et servise. 

Si les escoutai longuement 
76 Moult volentiers, et vraiement, 

J'y prenoie moult grant délit, 

Car leur chanter tant m'abelit 

Qu'endormir depuis ne me pos, 
80 Dont j'entroubliav mon repos. 

Car le manoir ou je gisoie 

Estoit loing de gens et de voie, 

Assis dessus une rivière 
84 Douce, clere, seinne et legicre, 

Qui couroit entour un vergier 

Si bel, si gent, qu'a droit jugier, 

Qui sagement souhaideroit, 
88 Souhaidast assez, perderoit, 

Car de tous tïuis, de toutes entes, 

De tous arbres, de toutes plantes, 

De toutes fleurs, de toutes greinnes, 
92 De toutes bonnes herbes sainnes, 

De toutes fonteinnes estranges 

Qui doivent recevoir loanges, 

De toutes les bestes les genres, 
96 Les grans, les moiennes, les menres, 

De tout ce qu'on doit bon clamer, 

Soit deçà mer, soit delà mer, 

Avoit assés et a devis 
100 En vergier que ci vous devis. 

N'onques n'i plouvoit, ne ventoit, 

Qu'adès printemps y habitoit, 

74 C Du — 77 moult manque dans K — 78 K en. moult 
mabelit — 80 A le repos; B propos — 84 C D. et clere — 88 
C Et souhaidast: E assez il perdroit — q3 et 94 Ces vers 
sont intervertis dans C — 96 BK moiens ; B'K ci les menres 
— 97 K De ce com doit treshon clamer — 98 K mer ou 
de la mer — 100 BCEK Ou; A." qui — 10 1 A' ne ventoit 
ne plouuoit. 



LE DIT DOU LYON l63 

Ne le soleil pour sa chalour 
104 N"amenrissoit point la coulour 

De l'erbe, qu'adès ne fust verte, 
De l'ombre des arbres couverte. 

Et je qui la venus estoie, 
108 Pour ce qu'oy parler avoie 

Dou vergier et de la merveille 

Qui de toutes se despareille, 

Car tant est sauvage et diverse 
1 12 Que nuls faus n'i va qui n'i verse, 

Sans plus atendre me levay, 

Et moy levé, mes mains lavay; 

Moy lavé, sans plus atargier, 
1 16 M'en alai devers le vergier 

Qui fu de la rivière enclos 

Tout environ sans autre clos, 

Qu'autre fortresce n'ot entour, 
120 Donjon, muraille nature tour. 

Et quant je vins seur le rivage, 

N'i vi pont, planche ne passage 

Par ou je peusse passer. 
124 Si pris durement a penser 

Comment et par ou passeroie 

En vergier, et rapasscroie, 

Car l'eaue estoit parfonde et large, 
128 Si n'i choisi batel ne barge, 

Dont moult forment me desplaisoit; 



io3 A soleir; CE la ch. — io5 M verde — 10G C Et ; K couuoitc 
— 108 FM oir — 109 F Ou — 1 10 K Que — 1 1 1 K Que —112 
C nulz fruis; B ne verse — 1 13 et 1 14 manquent dans K — u3 
E mi — 1 14 C leuai mes m. 1. — n5 K leue — 1 16 C dedens — 
1 iS E sanz entreelos — 1 19 A forteresce — 122 E Ne vi — 126 
BCEK Ou — 128 C Ne si ni vi b. 



164 LE D1T D0U LY0N 

Car le vergier tant me plaisoit 
Qu'onques tant riens ne desiray 

1 3 2 Com d'estre y, dont moult souspiray ; 

S'alay longuement et assez 
Et tant que je fui tous lassez, 
Car j'aloie amont et aval 

1 36 Et n'avoie point de cheval. 

Mais en la parfin tant alay 
Qu'en un trop biau lieu m'avalay; 
Sivi en l'ombre d'un arbril, 

140 Droitement le tiers jour d'avril, 

Un batel si bel et si riche 
Que s'il fust au duc d'Osteriche, 
Ou le pape, ou le roy de France. 

144 S'estoit il biaus, car sans doubtance, 

Il estoit si bien abilliez, 
Si garnis, si apparilliez 
Et si joliement couvert 

148 D'un fin drap de soie tout vert 

Qu'on ne porroit mieus souhaidier, 
Ce croy, se Dieus me puist aidier. 

Si fui trop liez, quant je m'i vi. 

152 Et savez com je me chevi? 

Celle part couri sans demeure, 
Car ja vëoir ne cuidai l'eure 
Que je fusse outre la rivière, 

1 56 S'entray dedens a lie chiere. 

Mais je n'i trouvay créature 



i3o manque dans K — i3i CK riens tant — 02 C doistrc — 
1 34 K que tous en fu 1.; je manque dans FB, ajouté par B' — 1 35 
M jaloie et amont — 1 38 F lui; BK. lieu mcn alay — i3o, FBEK 
abril — 142 F fu; E fust le duc — 144 il manque dans E ; car 
manque dans C — i5i FMB je me vi ; KE je le vi — 1 53 CEK 
couru — 1 $4 MB v. ni cuidai. 



LE DIT DOU LYON 1 65 

Fors moy seul; si pris l'aventure. 

Adont le batel destachay 
160 Et la corde dedens sachay, 

Si resgardai tout environ 

Et y trouvai un aviron 

De quoy conduire le dévoie. 
164 Mais vraiement, riens n'en savoie, 

Ne ne m'en deiisse entremettre, 

Car pas n'en estoie bon mestre. 

Nompourquant tant fis et rivay 
168 Que passé a l'autre rive ay, 

Dont je fu si liez que sans doute 

Se j'eusse l'empire toute, 

Je n'eusse pas si grant joie 
172 Com j'eus, quant passé me vëoie, 

Pour vëoir les estranges choses 

Qui en ce vergier sont encloses. 

Lors sailli hors de la nacelle 
176 Qui tant fu gracieuse et bêle, 

Si l'atachay a une saus 

Bien et fort. Tels fu mes consaus, 

Pour ce que trouver la peiisse, 
180 S'au retour mestier en eusse. 

Et quant je l'os bien atachie, 

Par le vergier, sans compaingnie, 

Moult liés de cuer m'acheminay 



160 AM hachai; C lâchai — 161 C Et — 162 manque dans K; 
BC Si; y manque dans B, ajoute' par B'; E Et ny trouuai quun 
auiron — 1 65 C Que; F entremestre — 166 M nen nestoie — 167 
E Nepourquant ; et manque dans E— 168 3/ Quoutrepasset a 
lautre riue ay — 169 AT fus si tresliez sans doubte — 170 K 
deusse — 171 manque dans K — 1 77 E Et ; K lestachay — 1 78 C 
Rien et bien (sic) — 180 E Sau retourner mestier eusse. 



l6Ô LE DIT DOU LYON 

184 Et tout droit pris mon chemin ay 

A une sente po batue, 
Pleinne d'erbe poingnant et drue, 
Toute arousée de rousée, 
1 88 Car douce estoit la matinée. 

Si cheminay longuettement, 
En regardant corn gentement 
Li vergiers estoit compassés ; 
192 Car d'arbres y avoit assés, 

Mais de groisseur et de hautesse 
Furent pareil et par noblesse 
Planté, si que nuls ne savoit 
196 Com plus de Tun a l'autre avoit. 

Et aussi com par erramie, 
Pour faire grigneur mélodie, 
Furent sus li oisel assis, 
200 Sa un, sa deus, sa cinc, sa sis; 

Si qu'en escoutant le déduit 
Des oisiaus, Amours qui nie duit 
A faire son très dous plaisir 
204 De fin cuer et de vray désir 

Me fist a ma dame penser 
Bonnement, sans villain penser; 
Car la très douce imprecion 
208 De son ymagination 

Est en mon cuer si fort empreinte 
Qu'encor y est et yert l'empreinte, 
Ne jamais ne s'en partira, 
212 Jusques a tant qu'il partira; 

Et je suis tous siens sans départ, 

N'autre fors li en moy ne part. 

Car c'est mes cuers; c'est ma créance 



186 FPleingne — 197 A esramic ; C aramie — 207 très man- 
que dans C — 210 A et ert ; C et pert — 214 EK na part; B pert 
— 2t5 REK cners et ma c. 



LE DIT DOU LYON 1 67 

2 1 6 C'est mes désirs ; c'est m'esperence ; 

C'est ma santé; c'est ma baudour; 

C'est mes confors; c'est ma valour; 

C'est ma dolour ; c'est ma durté; 
220 C'est toute ma bonneùrté; 

C'est ma pais; c'est ma soustenence; 

C'est mes recours ; c'est ma fiance ; 

C'est ma mort; c'est ma maladie; 
22_| C'est ce qui me soustient en vie ; 

C'est quanque j'aim; c'est quanque vueil : 

C'est celle qui puet a son vueil 

Moi, qui siens sui, faire et deffaire 
228 Et d'un tout seul regart refaire. 

Tout quanque j'ay de li me vient; 

Tout adès de li me souvient; 

Toudis lavoy; toudis l'aour; 
232 Toudis la ser; toudis l'onnour; 

Tout mon penser, tout mon plaisir, 

Tout mon voloir,tout mon désir 

A si que riens ne me destourne 
236 Qu'a li ne pense, ou que je tourne; 

Ne je ne fais celle part tour 

Qu'adès ne voie son atour 

Et que sa grant douceur ne sente 
240 Toudis dedens mon cuer présente. 

Rriefment, c'est quanque je puis dire : 
Elle me fait plourer et rire 
Et resjoïr a son voloir, 
244 Ne son vueil ne puis desvoloir, 

217 C langour — 222 K retours — 225 C jaimme — 227 Kl- 
qui sui sien {E siens) — 228 E delïaire — 232 MK sers; E sert 
— 233 K désir — 234 K plaisir — 235 C Na. . . retourne — 243 
C Tant resjouir — 244 B De. 



1 |58 LE DIT DOU LYON 

Eins ne vueil fors ce qu'elle vuet; 
Vivre ou morir faire me puet. 
C'est tout. Or en face a sa guise, 
248 Car tous suis mis en sa franchise. 

Et se Dieus me doint nom d'ami 

De li que j'aim trop mieus que mi, 

Que s'il estoit a ma devise 
2 52 Qu'en lui de mon petit servise 

Deiïsse avoir aucune joie, 

Riens plus ne li demanderoie 

Fors tant qu'a son très dous viaire 
256 Peùst bien mes services plaire 

Et qu'elle sceùst que siens sui, 

Si que mieus l'aim que mi n'autrui, 

De cuer, sans pensée villeinne, 
260 Plus que Paris ne fist Heleinne. 

C'est ce qu'avoir de li voudroie, 

Comment que po dignes en soie 

Et que pas n'aie tant servi 
264 Que j'aie tel bien desservi ; 

Car se cent mil ans la servoie, 

Les cent pars n'en desserviroie. 

Nompourquant soit toute certeinne 
268 Que mes cuers nuit et jour se peinne 

A fin qu'elle sache de vray 

Que loiaument, tant com vivray, 

Serai siens de volenté vraie ; 
272 Car la plus grant piiour que j'aie 

Est celle que trop po ne dure 

Pour li servir; car j'ay ma cure, 

Mon cucr et quanque je puis faire, 

247 M en sa g. — 25o C de mi — 252 E Quen lieu — 233 Deust 
— 255 K quan — 265 K mile — 266 C Des ; A ne d. — 2-]3 C 
('est celé qui — 274 jay manque dans K — 2y5 F quanques. 



LE DIT DOU LYON 1 6q 

276 Mis en li servir sans retraire, 

Et je li doy que soit servie 
De moy tous les jours de ma vie. 

Einsi pensoie et repensoie 
280 Comment ma dame serviroie. 

Si pensai si parfondement 

Qu'ailleurs n'avoie entendement, 

Et si forment y entendi 
284 Qu'en vergier ma sente perdi. 

Si m'embati en une pleinne 

De ronces et d'espines pleinne ; 

Et enmi avoit un buisson 
288 Moult espès, dont j'eus grant frisson, 

Car uns lions, hure levée, 

En sailli, qui de ma pensée 

Me geta, sans plus demourer, 
292 Car je cuiday que devourer 

Me deiist. Pour ce ne savoie 

Comment de moy faire dévoie, 

Car je n'eus coustel ne espée, 
296 Hache, guisarme, ne riens née 

Dont je me peusse deffendre; 

Et li lions, sans plus atendre, 

S'en est par devers moy venus 
3oo Legierement, les saus menus. 

Mais comment que moult le doubtassc 

Et que trop mieus ailleurs l'amasse, 

Ne fu je pas si esperdus, 
304 Ne de manière si perdus, 



276 M meftaire — 277 B que ce soit (la leçon est rectifiée dans 
le manuscrit même): E quel — 281 si manque dans F — 283 CCar 
— 288 E jo — 289 K use leuee — 290 E pense— 295 C nou ; E 
no; B' ny — 296 B' guiserne ; E grisarme : K girerme — 299 C 
deuant — 3o3 je manque dans E. 



170 



LE DIT DOU LYON 



Que n'eusse le souvenir, 

Qu'Amours l'aisoit en moy venir. 

De ma très douce chiere dame 
3o8 Que j'aim de cuer, de corps et d'ame. 

Mais lors que de moy s'aprocha, 

Fièrement la teste hocha. 

Et quant je me vi en tel point, 
3i2 Je dis trop durement a point : 

« Chiere dame, a vous me commant ! » 

Si ne sos pourquoy ne commant, 

Se ce ne fu par la puissance 
3 1 6 De ma dame ; car sans doubtance, 

Aussi tost corn j'eus dit le mot, 

Talent de mal faire ne m'ot, 

Einsois devant moy s'arresta 
320 Et me resgardoit a esta. 

S'en merciay dévotement 

Ma dame et Amours ensement, 

Car j'estoie a ma fin venu, 
324 Se d'eaus ne me fust souvenu. 

Lors vint vers moy tout bêlement 

Li lions, aussi humblement 

Com se fust un petit chiennet. 
328 Et quant ce vi, je dis : « Bien est. » 

Si li mis ma main sus la teste. 

Mais plus doucement qu'autre beste 

Le souffri et joint les oreilles, 
332 Dont j'avoie trop grant merveilles 

Comment une beste si riere 

Estoit de si douce manière. 

Si regarday que ce seroit 

S07 très manque dans C— 3i3 C a dieu vous c. — 3 14 C Et — 
3 1 5 C plaisance — 3 1 7 A/ comme ; F jen dist - 3 2 7 Mss. Com ce 
f. _ 3 2 8 C je lui dis — 329 F seur — 332 M gr.ms. 



LE DIT DOU LYON 17 I 

336 Et ce que li lions feroit, 

Car il tist, se Dieus me consaut, 

Entour moy maint tour et maint saut, 

Et longuement me conjoy, 
340 Dont mes cuers moult se resjoy. 

Il me regarda environ 

Et prist le pan de mon giron 

A ses dens, aussi sagement 
344 Com s'il eùst entendement; 

S'aloit devant et je après. 

Mais il me tenoit si de près 

Qu'il sambloit qu'il me vosist dire : 
348 « Venez hardiement, biau sire ! 

Car vous estes en mon conduit. » 

Si prenoie moult grant déduit, 

Car j'estoie tout asseur 
352 Que c'estoit aucun bon eûr, 

Si le su! moult volontiers. 

Mais sans voies et sans sentiers 

Me mena plus de trois archies 
356 Parmi ronces, parmi orties 

Et par espines plus agues 

Que ne sont aguilles molues, 

Qui en pluseurs lieus me pongnirent, 
36o Si que le sanc saillir en rirent. 

Ne je ne cuidasse jamais 

Qu'en vergier eiist tel lieu, mais 

C'estoit pour les sauvages bestes 
364 Qui n'aimment pas les lieus honnestes. 

Mais pour ce ne laissay je pas 

Que n'alasse plus que le pas 



340 E sen esjoy — 342 E pant — 345 M Sen aloit — 353 B siuy 
— 356 M et parmi; ACK oucrtics; B ourtics — 36o C saillir le 
sanc faisoient — 362 E Quel v. — 363 C les bestes sauuages — 
364 C Qui ne vont pas es lieux hnnuestes — 3f>6 CE Que jenalasse. 



I72 LE DIT DOU LYON 

Piet a pict avec le lion, 
368 Car toute estoit m'entention 

A savoir ce qu'il voloit faire. 

Mais a l'issue dou repaire 

Ou tant ot ronces et espines, 
372 Orties et niaises racines, 

Os je bien mestier de ma dame ; 

Car se dit n'eusse, par m'ame, 

Einsi qu'avoie dit devant : 
376 « Chiere dame, a vous me commant! » 

Je sui tous certeins que mors fusse, 

Ne qu'estre eschapés n'en peùsse. 

Car j'y vi de maintes manières 

380 De bestes crueuses et fieres, 
Dragons, serpens, escorpions, 
De toutes générations, 

Buglos, chameus, tygres, panthères, 
384 De tous genres, pères et mères, 

Olifans, liepars et liepardes, 

Ourses, lins, renars et renardes, 

Loiemiers, grans alans d'Espaingne, 
388 Et pluseurs matins d'Alemagne, 

Castors, aspis et unicornes, 

Et une autre beste a deus cornes, 

Trop diverse et trop périlleuse, 
392 Trop estrange et trop venimeuse ; 

Car plus des autres la doubtay, 

Et encor de li grant doubte ay. 

369 AK vorroit — 370 C dun repaire — 372 ACK Ouerties; 
C maintes; M mauuaises — 3y3 AFMEK O; C Oi ; B' Eu — 
375 manque dans C — 377 tous manque dans C — 379 C je vi — 

38 1 C scorpions — 383 FMB'C Bugles — 384 C toutes ; pères 
manquait dans B, a été ajouté par B' — 387 manque dans C — 
388 Après ce vers C ajoute : Horribles voirs hure griffaingne — 
38g M aspes ; B jaspis ; E jaspirs vincornes (sic) — 391 B Qui 
tmp d.; M Car trop diucrse et trop crueuse — 3g3 C redoubtai. 



LE DIT DOU LYON i;3 

Son nom ne saroie nommer. 
396 Je croy qu'elle vint d'outre mer, 

Si vorroie bien qu'elle y fust 

Et que retourner n'en peiist, 

Et s'elle en voloit retourner, 
400 Que maus tempes telle atourner 

La peiist que, se la mer toute 

Jusqu'à la darreniere goûte 

Ne buvoit, qu'elle y fust noie 
404 Pour faire aus poissons compaignie, 

Et toutes les autres aussi, 

Si vivroie a meins de soussi. 

Mais toutes ces bestes ensamble 
408 Estoient d'acort, ce me samble, 

Pour faire grevance au lion, 

Chascune en sa condition, 

Car toutes après li braioient 
41 2 En leur jargon et glatissoient, 

Et bien croi qu'elles l'estranglassent, 

S'elles peussent ou osassent, 

En traison ou autrement, 
416 Sans atendre autre jugement; 

Et d'aucunes bien s'en vengast 

Li gentils lions, s'il deignast. 

Mais je vi bien a sa samblancc 
420 Qu'il n'en voloit autre vengence; 

Et si faisoient tel tempeste 

Que j'en eus grant mal en la teste, 

Et au lion trop desplaisoit; 
424 Car si maise chiere faisoit 

3g8 M ne — 400 E tempestes; C tel ; A toile — 401 il sa — 
402 M darrainne — 404 aus manquait dans B et a été ajouté par 
B'; F as — 410 C Chascuns — 414 F ne osassent — 419 C je sai 
bien — 420 C nulle — 421 C sil — 422 A en ma teste — 42 | C 
mauuaise; E maie. 



174 



LE DIT DOU LYON 



Que, s'il fust en cent lieus plaiez, 
Ne fust il pas si esmaiez. 
Car je le vi deus fois ou trois 

428 Qu'il estoit si forment destrois 

Que par un po qu'il ne moroit. 
Mais pour ce pas ne demouroit 
Qu'il n'en alast toudis son erre, 

432 Le chief enclin devers la terre. 

Einsi longuement me mena 
Li lions qui moult se pena 
De venir ou il voloit estre ; 

436 Si trouva une voie a destre 

Et entra en un sentelet 
Séant dessus un ruisselet 
Qui descendoit d'une fonteinne. 

440 Mais li lions a longue alainne 

En lapa et en but assez. 
Et j'aussi qui fu tous lassez 
En bu, car mestier en avoie. 

444 Si nous meïsmes a la voie 

Et finablement tant alames 
Sus le ruissel, que nous trouvâmes 
Une fonteinne bêle et gente, 

448 Et dalés avoit une tente 

Bêle et riche et trop bien tendue, 
Environnée d'erbe drue, 
Qu'elle sëoit en un praiel 

452 Si bel qu'onques ne vi plus bel. 

Entre la tente et la fonteinne, 



429 C par bien pou — 43 1 C Que il nalast... en erre — 435 C 
la ou; E deuoit — 438 B Beau dessus — 443 C bu qui m. — 
449 C Bonne — 400 B darbre — 4^1 E brael — 4^2 M Si gent 
C vi pareil. 



LE DIT DOU LYON iyD 

Ou venus estoie a grant peinne, 

En grant doubtc et en grant péril 
456 Aveques le lion gentil, 

Ot un tapis d'uevre sauvage, 

Fait a la guise de Cartage, 

Ou il avoit pluseurs coussins 
460 De soie et d'or, riches et fins. 

La sëoit la plus gente dame 

Et la plus gaie qu'homs ne famé 

Veïst onques, a mon devis, 
464 De corps, de manière et de vis, 

De dous regart, de simple chiere, 

De maintieng, de sage manière, 

De rire et jouer gentement 
468 Et de tout autre esbatement 

Que bonne dame doit savoir. 

Et pour ce que n'ay pas savoir 

Tel que bien pelisse a droit dire 
472 Les biens, ne la biauté descrire, 

Qui sont en sa douce figure, 

M'en tairay; qu'il n'est créature, 

Ne fu, ne jamais ne sera, 
476 Ja tant n'i estudiera, 

Qui bien la sceust deviser, 

Tant parfont y sceust viser ; 

Et pour ce m'en tais et tairai. 
480 Mais nompourquant tant en dirai 

Que je say bien que Dieus li donne 

Tout ce qu'il faut a belle et bonne. 

Mais trop bien fu acompaingnie 
484 De chevaliers, d'escuerie, 

456 B Aueuc, corrigé par B' en Aueuques — 427 C Et — 409 
B coyssins — 461 C gentil — 462 C belle — 463 M esgart — 466 
C De m. coy de douce manière — 469^ auoir — 474 C Mainten- 
drai — 4<S3 fu manque dans K ; F t'ust — 4S4 K ch. et descuie- 
ric; B descuirie; M descuierie. 



iyt> LE DIT DOU LYON 

De clames et de damoiselles, 
Juenes, gentis, gaies et bêles, 
Et tout fu de si bel arroy 

488 Com ce qu'elle fust fille a roy . 

Et bien croy qu'elle fu royne, 
Car une couronne d'or fine 
De la plus riche perrerie 

492 Que veïsse onques en ma vie 
Avoit assis dessus son chief, 
Ne je n'i vi plus de meschief, 
Fors tant que la couronne d'or 

496 Qui valoit trop mieus d'un trésor 

Milleur et plus belle apparoit 
Pour sa biauté qui la paroit. 

Et quant li lions l'a veù, 
5oo Onques n'ot si grant joie eu. 

Il dressa maintenant la teste 

Et commensa a faire feste. 

Moult avoit droites les oreilles ; 
504 De sa queue faisoit merveilles. 

De courir estoit moult engrans ; 

11 faisoit les saus si très grans 

Que durement m'en mervilloie. 
5o8 Bien vi qu'il avoit trop grant joie. 

De ses ongles gratoit en terre. 

Il prisoit moult petit la guerre 

Des bestes qui li vuelent nuire 
5 1 2 Et qui le pensent a destruire ; 



487 C tant ; tout manque dans E — 488 CEK Com celle (E 
selle) fust fille de roy ; fust manque dans M — 489-498 Ces vers 
manquent dans C — 489 E fust — 491 ZSiTA'pierrerie — 498 ACE 
P. la — 499 E i. a veu — 504 C De quoy ce me f. m. — 5o5 F 
couurir; B mont — 507 E me — 5o8 C que il auoit grant joie 
— 509 CEK gr. la terre — 5i 1 AFMB le. 



LE DIT DOU LYON 17 



/ / 



Qu'elles Pespioient de long. 
Bien le vi ; pour ce le tesmong. 

Einsi lu li lions joieus 

5 1 6 Et j'avec li moult grant joie eus, 

Quant je pos vëoirvis a vis 
La dame que ci vous devis. 
Car cent fois plus que je ne die 

520 Estoit belle et bien enseingnie. 

Mais encor fait un eslais a 
Li lions, et puis me laissa 
Et sans attendre, doucement, 

524 Humblement et courtoisement, 

Devers la dame se trey 
Qu'il ama moult et oubey, 
Et devant li s'ageloigna : 

528 Bien vi que moult la ressoingna, 

S'avoit sa queue entre ses gemmes. 
Mais de toutes les autres dames 
Ne faisoit chiere ne samblant. 

532 Mais bêlement, a cuer tremblant, 

Devers la dame s'aprochoit, 
Si que sa robe a li touchoit, 
Si coucha sa teste desseure. 

536 Et la dame, que Dieus honneuiv, 

De sa blanchette main polie 
Le poil de son chief aplanie 
Et li demande dont il vient, 



3 1 5 F f'ust — 5 16 C aueuques; moult manque dans K — 5i 7 
FBEK po — 5 18 A" qui — 52 1 KM. encore fait un saut a — 522 
E Et puis le lyon me laissa — 525 K trahi — '26 M ama et 
moult oubey — 527 ACEK sagenouilla — 528 B mont; AE lar- 
raisonna — 529 C Sa queue auoit; CEK jambes — 532 K de — 
534 C Siques a la dame atouchoit — 535 F toj:ha — 53; -V 
blanche — 538 C Son ; E de sa teste. 

Tome II 12 



I78 LE DIT DOU LYON 

540 Que rendre raison l'en couvient. 
Li lions, qui tant la conjoit 
Que bien pert que moult s'en esjoit, 
Car de bien et de joie a tant 

544 Que plus ne puet, la dame entent, 

Ce me fu vis, a sa manière; 
Car doucement leva la chiere 
Et sambloit qu'il li vosist dire 

548 La grant doleur, le grief martyre 

Que les autres bestes li font, 
Dont li cuers en ventre li font, 
Et comment elles ne le puelent, 

552 Comment mettre a la mort le vuelent, 

Com le diffament, com l'abaient, 
Poingnent, espient et detraient, 
Comment il ne s'ose vangier, 

556 Comment il vit en tel dangier 

Qu'il li couvient feindre estre amis 
A ses plus mortels anemis, 
Comment humblement les endure, 

56o Comment il met toute sa cure 
Si qu'il les puist en gré servir, 
Comment il se vuet asservir 
Devers elles, si qu'elles l'aimment, 

564 Comment elles de li se claimment 
En traïson et faussement, 
Comment leur jangle faussé ment, 
Comment tour, murail ne fortresse 

568 N'a, fors de sa haute noblesse, 

540 CEK Car; FMB Qua; C raison rendre; K li c. — 542 E 
pert comment sen c; K que bien sen e. — 548 E le grant m. — 
552 B Comment mettre a mort; cette leçon a été corrigée par B' 
en Soufrir et mettre a mort — 553 Kâ. et labaient ; C laliment — 
554 K détaillent — 556 K a tel — 557 K le ; E et estre — 558 C 
mortiex — 56 1 AC puisse — 566 FB faussement — 567 C mur; 
les mss. commencent ici un nouvel alinéa — 568 E la. 



LE DIT DOU LYON 1 79 

Retour, refuge ne ressort, 

Comment elle est fonteinne et sort 

Dont toute sa joie descent, 
572 Comment, s'elle ne le deffent 

Vers les bestes, qu'il est destruis. 

Comment elle est l'ente et li fruis 

Dont doit venir la médecine 
576 Pour li garir, s'elle s'encline 

Tant seulement qu'elle ne croie 

Chose qif encontre lui dire oie, 

Comment il ne puet riens valoir, 
58o Se ne vient de son dous voloir, 

Comment sa vigour et sa force 

A dis doubles croist et efforce 

Sans plus de son très dous regart. 
584 Mais li lions, se Dieus me gart, 

Pluseurs fois vers moy regarda, 

Car il moy pris en sa garde a, 

Et me sambloit a son corage 
588 Qu'il me traisist en tesmognagc 

Pour tesmongnier la vérité 

De ce que j'ay ci recité. 

Mais einsi com je remiroie 
592 La dame en qui je me miroie 

Et la manière dou lion, 

J'entrevi un escorpion 

Et pluseurs bestes en la place 
596 De celles qui mieus vont par trace 

Qui volentiers râlassent poindre, 

56g M Retours — 071 K la — 577 A' croient — 58o AMCE 
Sil; K valoir — 582 E enforcc — 586 K Que — 588 E a tes- 
moingnage — 592 BK je remiroie — 594 K Jencontrc — 5gb et 
596 Ces vers manquent dans E — 5g6 mieus manque dans C; C 
par la trace — 596 Après ce vers C ajoute : Le lyon suiuoient par 
trace. 



l8o LE DIT DOU LYON 

S'clles s'osassent a li joindre. 
S'i fu une beste cornue 

600 Qui a peinnes s'en est tenue ; 

Et quant elle ne pot pis faire, 
De courrous commensa a braire. 
Mais la dame plus n'atendi, 

604 Qu'aussi tost qu'elle l'entendi, 

Devers li ses dous yeus tourna, 
Dont le lion mal atourna, 
Car quant il vit que li espars 

608 De ses dous yeus estoit espars 

Sus li et sus les autres bestes 
Qui de li destruire sont prestes, 
Il se parti de sa présence 

612 A tel meschief que sans doubtance 

A po que ses cuers ne partoit, 
Quant de la dame se partoit. 
Car il estoit si forsenez, 

616 Si dolereus, si mal menez, 

Li las, qu'il se desesperoit 
Et parmi le pourpris queroit 
Yaue, feu ou fosse parfonde, 

620 Pour finer sa vie en ce monde. 

Mais ja ne fust si despaisiez 
Qu'il ne soit tantost rapaisiez, 
Car la dame le rapaisoit 

624 Toutes les fois qu'il li plaisoit. 

Si vous dirai par quele guise 

La dame, ou moult ot de franchise, 



598 C Sil — 599 C Si y fu — 604 K tost comme el — 6o5 C ses 
.11. yex — 608 dous manque dans C — G12 E En — 617 K Si; C 
desperoit — 618 M les — 619 K ou feu — 621 F fu; K Si ne fu si 
desapaisiez — 622 C fust — 624 FK qui li; C que li — 6j5 C et 
par — 626 E ot franchise. 



LE OIT DOU LYON I°l 

Avoit le lion si donté : 
628 Par son sens et par sa bonté ; 

Qu'en riens son vueil ne desvoloit, 
Eins faisoit quanquelle voloit, 
Ne riens ne li pooit desplaire 
632 Qui a la dame peiist plaire. 

Si que quant einsi en son ire 
Estoit li lions, sans plus dire, 
Quant la dame le regardoit 
636 De ses doits yeus, plus n atendoit, 

Eins retournoit legierement 
Vers sa dame si liement 
Qu'il n'avoit doleur, ne tristesse, 
640 Ne chose contraire a leesse, 

Tant corn cils regars li duroit 
Qui de tous ses maus le curoit; 
Si se couchoit moult doucement 
644 Aus piez la dame, et humblement 
Resgardoit son très dous viaire. 
Mais qui oist les bestes braire 
Et la noise qu'elles faisoient, 
648 Quant einsi le lion vëoient, 

C'estoit hideur a escouter. 
Car moult faisoient a doubter. 
[Mais li lions les escoutoit 
652 Si pou que riens ne les doubtoit, ] 

Quant il vëoit la douce face 
Qui toutes ses dolours efface. 

Einsi li lions se déduit, 
656 Et prenf sa joie et son déduit, 

629 C Que riens - 636 C ses .... ycx - 638 manque ****£> 
C la dame - 63g F Qui nauoit - 6 4 3 C si doucement - 644 t M 
As- K Au ; C Empres - 647 FK quelle - 648 K le lion ainsi - 
649 K Estoit - 65o C a redoubler - 65. et 652 Ces vers ne se 
trouvent que dans C - 65 1 C li escoutoit - 65 4 C toute sa dolour. 



1 82 LE DIT DOU LYON 

En regardant la douceur fine 
Qui le donte, qui le doctrine, 
Qui rire le fait et chanter, 

660 Qui le fait pleindre et dementer, 

Qui le fait frémir et doloir 
Et resjoïr a son voloir, 
Qui aussi com la chantepleure 

664 Fait que moult souvent chante et pleure; 
Quar quant la dame se consent 
Que son très dous regart descent 
Seur les bestes qui eu pourpris 

668 Sont, li lions est si despris, 

Si las, si tristes, si dolens 
Qu'il n'est faucons, tant soit volens, 
Qui volast de vol si legier 

672 Comme il court parmi le vergier, 

Com cils qui n'a de riens envie 
Fors de briefment finer sa vie. 
Et quant sa dame le regarde, 

676 En l'eure est garis, n'il n'a garde 

Qu'il soit ja si desconfortez 
Qu'il ne soit tous reconfortés 
Et qu'il ne face son retour 

680 Devers son gracieus atour. 

Einsi par sa noble maistrie 
La dame le lion maistrie 
Seulement par son dous regart, 
684 Car il n'a paour ne regart 

Qu'il ne soit de tous maus gardez, 



657 C r. sa dame fine — 663 K ainsi — 664 K qui — 666 K 
Qui _ 668 C Sont dont — 674 F tiner de sa vie — 676 K gari 
plus na g. — 677 Ce vers manque dans C; il y est remplacé après 
le vers 678 par Et si est tous rasseures — 681 C par la n. — 
684 C pouooir. 



LE DIT DOU LYON l83 

Quant il est de li regardez. 
Mais aussi tost comme il le pert, 
688 A son samblant trop bien appert, 
Tant est desconfis et perdus, 
Tristes, dolens et esperdus. 

Einsi le vi .ix. fois ou dis 
692 En tel point qu'il sambloit toudis 

Qu'il deust morir sans demeure, 

N'onques mais, se Dieus me sequeure, 

Ne vi beste, grant ne petite, 
696 Si mate ne si desconfite. 

Mais ja ne fust en si mais point, 

Qu'en l'eure ne fust mis a point, 

Sains et haitiez et pleins de joie 
700 Par ce regart. Que vous diroie? 

Souvent estoit dolens et liez, 

Dont je fui trop esmervilliez, 

Comment de si très grant tourment 
704 11 pooit si soudeinnement 

Avoir joie si souvereinne, 

Car la mutation soudeinne 

Si est moult malaisie a faire, 
708 Si com je l'ay oy retraire. 

Si cheï en moult grant pensée 
Comment a moy ne fust celée 
La vérité de pluseurs choses 
712 Qui eu vergier furent encloses, 

Especiaument dou lion 



686 M de tous r.; E est délie r. — 687 tost manque dans C; 
K part — 6S8 E bien y pert ; K a part — 690 C et perdus — 697 
MB'E mal — 69S C mise — 702 E sui; B trop merueilliez ; K 
esmeilliez — 705 si est ajouté par B' dans B — 706 AT En — 707 
3/malasie; K malaise — 708 B oir. 



x 84 LE DIT D0U '' Y0N 

Qui cstoit en subjection 

Tele qu'onques mais beste mue 
716 Ne fu si subjette veiie, 

Des bestes qui si fort le heent 

Que toutes a li honnir béent, 

Et de la nacelle legiere 
-20 Qui tant fu belle, bonne et chicrc 

Qu'on ne la pooit esprisier, 

Tant la sceiist on bien prisier. 

Et en ce penser ou j'estoie 
724 M'avisai que je me trairoie 

Devers la dame, pour savoir 
De toutes ces choses le voir, 
S'a moy le li plaisoit a dire. 
728 Et bien pensoie qu'escondire 

Ne me vorroit pas ma requeste, 
Car tant fu courtoise et honneste, 
Bêle, bonne, sage, honnourable, 
-32 Humble, sans orgueil, raisonnable, 

Douce, débonnaire, po fiere, 
D'atour, de port simple et de chiere, 
Que je me commensay a traire 
736 Vers son dous gracieus viaire. 

Et quant je fu en sa présence, 
Je n'os pas dou lion doubtance, 
Ne des autres bestes sauvages 
740 Qui divers orent les corages, 

Ne riens qui fust ne ressongnay, 
Mais tantost je m'agelongnay 

yi5 5 meue — 718 MEK Qui; E a honnir le béent — 720 M 
belle et bonne; E bonne belle — 721 .4 peust; C pourroit — 
724 me manque dans M — 727 C les li— y3 1 K Bonne belle; C 
et honourable — 734 et manque dans B; K de port de simple 
chiere — y38 K neus; C noy — 741 M fu ; C naraisonnai — 
742 BCK magenoillay. 



I.E DIT DOU LYON 1 85 

Et la saluay sans demeure. 
-44 Et elle respondi en l'eure 
D'une vois série et seiire 
Que j'eusse bonne aventure. 

Si ne vost qu'einsi demourasse, 
748 Eins me dist que sus me levasse, 

Car elle estoit en son estant. 

Dont mes cuers ot de joie tant 

Qu'eins n'ot joie qui ceste vaille. 
7 5 2 Car quant je vi la gente taille 

De son corps faitis et adroit, 

Cointe, joli, gent, joint et droit, 

Assés longuet, grasset a point, 
j56 En qui de meffaçon n'a point, 

Il ne me vint pas a merveille 

Se li lions pour amer veille 

Celle qu'on doit clamer « Tout passe », 
760 Qui toutes dames veint et passe 

De quanqu'on puet penser ne dire, 

Peindre, pourtraire ne escrire. 

Ne meins n'en dit noms qui la voit, 
-64 Se plus non : « Dieu pri qu'il l'avoit! » 

Si fait il, voir, je n'en doubt mie, 

Qu'il ne la teingne pour amie. 

Lors au resgarder m'oubliay, 
768 Si que tout mis en oubli ay 
Ce que li dévoie requerre; 



744 C elle me respondi — 748 E Et., que je me 1. — 7Î1 A 
Queinc ; C Quonc ; E noy ; K neus; C qua ceste — 764 C j. 
mignot et — yb5 C crasset — 769 C quelle doit amer — 760 E 
vain — 76 r puet manque dans M — 764 manque dans K; C dieu 
puisquil; Mss. qui la voit — 765 il manque dans E; C je ne ; 
BK ne ne — 767 C Mais. 



l86 LE DIT DOU LYON 

Car sa douceur faisoit tel guerre 

Par sa force et par sa rigour 
772 A moy, que n'os scens ne vigour 

Que la sceusse arraisonner, 

Ne que peûsse un mot sonner, 

Eins estoie tous estahis 
776 Et aussi com tous esbahis, 

Car au goust de ma chiere dame, 

Qui a mon cuer, mon corps et m'ame 

Conquis par son regart soutil, 
780 Remiroie son corps gentil 

Par un gracieus souvenir 

Qu'Amours faisoit en moy venir. 

Si qu'einsi ravis regardoie 
784 Son gent corps; mais la simple et coie 

S'en perçut, et par sa franchise, 

Com bonne, sage et bien aprise, 

M'araisonna courtoisement 
788 Et me demanda doucement 

Par ou j'estoie venus la. 

Et quant je vi qu'a moy parla, 

Je fui honteus, si tressailli, 
792 Car mespris avoie et failli, 

Quant devant li venus estoie 

Et nulle riens ne li disoie, 

Si que tantost m'en excusai 
796 Mieus que pos, ne plus ne musay, 

Eins li dis toute la manière, 

Comment je vins sus la rivière, 

Comment outre la traversay 

770 K sa col'eur — 771 et manque dans K; E vigour; K dou- 
ceur — 772 C qui nou; FK sans — 776 C Aussi comme ; M 
comme — 778 BK corps par marne — 783 K einsi son vis — 784 
et manque dans E — 785 F Sen partue; .K Saperait — 786 E b. 
et sage — 791 Cet tressailli — 796 CM.nepoy; K que plus ; AM 
et plus — 797 B di. 



LE DIT DOU LYON 1 87 



800 Eu batel et pas ne versay, 

Comment le lyon seur moy vint, 
Com de ma dame me souvint 
Qui deus fois me sauva la vie 

804 En meins assez d'une huchie, 

Comment li lions me mena 
Vers li, comme il se démena 
Pour les bestes, quant il les vit. 

808 Et quant je li eus tout ce dit, 

Je li priai dévotement 
Que de la joie et dou tourment 
Que li lions avoit eu, 

812 Si com je l'avoie veu, 

Et des bestes qui sont entour 
Qui li font meint pesant estour 
Me vosist dire l'ocoison — 

816 Car ce n'estoit pas sans raison — 

Et l'ordenance dou pourpris 
Ou je me tenoie pour pris, 
Se n'estoie a port de salu 

820 Par le lion qui m'ot valu, 

Et la vertu de la nacelle. 
Mais elle me respondi qu'elle 
Ne me saroit de ce respondre, 

824 Ne ma demande bien despondre, 

Mais bien avoit laiens personne 
Discrète, raisonnable et bonne 
Qui moult bien tout ce me diroit, 

828 Si que ja ne m'en mentiroit. 



800 C En .1. batel pas ne versay — 807 F vint — 809 C Si — 
814 C Lui dont il a si grant cretour ; K atour — 8i5 BCEK 
lachoison — 818 F tenoie ou pourpris — 819 C au port; F part 
— 822 C Et; me manque dans K — 824 manque dans K; C 
espondre — 827 K Qui ce moult tost bien me diroit — 828 E Ne 
de riens ne men mentiroit. 



IÔO LE DIT DOU LYON 

Adonques la dame appella 

Un chevalier qui estoit la, 

Vieil, ancien, honneste et sage; 
832 De trop biau corps, et de corsage 

Estoit il Ions et grans et drois 

Et en son parler moult adrois. 

Si sailli avant sans attendre 
836 Pour escouter et pour entendre 

Ce que la dame li voloit. 

Mais il me sambla qu'il voloit, 

Tant vint vers li legierement. 
840 Et elle tout entièrement 

Li a descouvert ma demande 

Et moult li prie qu'il entende, 

Par quoy il me puist dire tout 
844 Dou commencement jusqu'au bout 

Ce que demandé li avoie. 

Et il respont : « Se Dieus me voie, 

Dame, volentiers le feray 
848 Et moult bien l'en enfourmeray 

De chief en chief, mais qu'il m'escoute; 

Car j'en say la vérité toute. » 

Lors encommensa a parler 
852 Et dist einsi en son parler : 

« Amis, je te di sans doubtance 
Que la manière et l'ordenance 
De ce vergier qui est ma dame 
856 Est tele qu'onques homs ne famé 

Qui ot corage de fausser 



S32 C biau port — 833 C II estoit grans et Ions et drois — 834 
K bien adrois — 835 C Et — 838 me manque dans M — 842 A.' 
atende — 844 E du quau bout — 84D C Et que — 849 E Di — 
85o BK je say — 852 manque dans K — 853 C je vous di: FM 
dis — 856 K Et — 85; C ait; E ont. 



LE DIT DOU LYON 1 8q 

En fait, en désir, n'en penser 

Vers amant, vers dame ou amour 
860 Ne pot sëans faire demour, 

N'il n'i est, ne fu, ne sera, 

Ne la rivière passera, 

Puis qu'il soit en riens desloiaus, 
864 Car li lions qui est loiaus 

Le chemin li contrediroit. 

Et qui de ce ne vous diroit 

La vérité de gré en gré, 
868 Ne say se le penriés en gré. 

Pour ce vous di certeinnement 

Que la nacelle entièrement 

Fu faite par moult grant devis, 
872 Par grant scens et par grant avis. 

Car jadis uns Roys la fist faire 

Qui fu homs de moult grant affaire, 

Dou quel ceste dame est venue 
876 Par droite ligne et descendue. 

Sages, loiaus, et de haut pris 

Fu, et sires de ce pourpris 

Qui est tous li plus biaus dou monde. 
880 Et ceste rivière parfonde 

Qui va entour fist faire aussi. 
Mais elle est faite par tel si 

Que qui une autre y meteroit 



858 C nen désir — 859 M dame vers amour— 860 C peuent; E 
puet; FBK saiens — 861 C Nen vie est; K Ni niert ne fu ; .Eest 
fa — 862 C Ne par la nef ne p.; E Ne riuiere ny p. — 864-865 
C Ne nul ni vient sil nest loiaus Car leaue ce contrediroit — 864 
M Car li hons — 865 F le — 867 B en degré — 868 BE penrez ; 
B' prenres — 871 E moult deuis ; C auis — 872 C Ainssi corn ci 
le vous deuis; E Tout ainsi corn je vous deuis — 873 A uns homs 

— 874 moult manque dans C — 875 M cest — 876 K est — 877 M 
haus ; E de grant pris - 878 CE cest — 880 A' celle — 881 C vait 

— 882 C'a tel — 883 une manque dans BEKC; Cqui autre nef y m. 



IQO LE DIT DOU LYON 

884 De folie s'entremettroit, 

Car enl'eure seroit perie 

Avec ce dont seroit chargie, 

S'on ne pooit de chascun dire : 
888 « C'est ce ou il n'a que redire. » 

Mais se tele gent y venoient, 

Comment que molt cler semé soient, 

Toudis leur seroit au devent 
892 La nacelle pleinne de vent 

Et d'aviron pour eaus nagier, 

Tant qu'il fussent en ce vergier. 

Car tout aussi com l'aimant 
896 Attrait le fer, attrait l'amant 

Et l'amie celle nacelle, 

Quant loiauté leur est ancelle. 

Et s'il avient qu'il soient vuit 
900 De loiauté, elle les fuit, 

Ne ja l'ueil n'aront si visible 

Qu'elle ne leur soit invisible, 

Comment qu'il soient près de li. 
904 Et sachiez aussi que celi 

Qui la nacelle et la rivière 

Fist ordener en tel manière, 

Largement de son or donna 
908 A celui qui les ordonna, 

Par quoy la nacelle fust faite 

Si que jamais ne fust deffaite, 

Ne qu'elle ne peust périr, 
912 N'empirer, ne l'iaue tarir, 

884 FM De folour sentremeteroit — 885 C Quant — 886 C A. 
cculz — 888 C Cest cil — 889 E celle; K gens il v. ; M tel gent 
y soruenoient — 890 C Comme — 8g3 BEK auirons; C de 
amours; K ceulz ; C vengier — 896 C Sache le fer en attraiant 
— 897 M Et la riue; MBEK ceste — 899 C sil auteur — 902 ne 
manque dans M — 904 C aussi com celui — 909 CK fu — 910 
A ni — 912 C Nemperier. 



LE DIT DOU LYON 1 9 1 

Mais toudis fust et large et roide, 

Bêle et clere com glace froide, 

Sans amenuisier nullement, 
916 Et que la nef sans finement 

En sa première biauté fust, 

Si que jamais n'i fausist fust, 

Bende, ne clo, n'autre matière, 
920 Mais toudis fust seinne et entière. 

Einsi l'ordena li preudons 

Qui au faire donna preu dons. 

Mais encor pas ne me souffist, 
924 Eins vous diray pour quoy ce fist, 

Car ja ne le vous quier celer. 

Je vous di que maint bacheler, 

Maint chevalier, meinte pucelle, 
928 Maint bourgois, meinte damoiselle, 

Dames, bourgoises, a eslais, 

Prelaz, moinnes et clers et lais, 

Brief et de tous autres estas, 
932 Venoient cëans a grans tas 

Pour eaus soulacier et esbatre, 

Car chascuns s'i pooit embatre, 

Eins que cils vergiers fust fermez 
936 De la rivière et enfermez, 

Pour la très grant joliveté 

Qu'on y trueve yver et esté. 

Et disoit on moult de paroles 

91 3 A fu; F fut large et r.; B toudis large et r. {B' ajoute 
nette après large) ; C touldis grande large et r.; E tous jours fust 
large et r.; K toudis est large et r. — 914 et manque dans K — 
918 C Sans y faillir planche ne fust — 921 B' preux dons — 922 
F a faire; C au maistre — 923 manque dans K — 929 BK b. et 
eslais — 93o CEK P. et moines clers ; B moines cheualiers (enrs) 
— 93 1 iCBriefment de — 932 FBK saiens; K c. si grant tas; C 
estas — 934 C se — 936 manque dans K — 939 KM Si. 



K)2 LE DIT DOU I.YON 

040 Qui estoient toutes frivoles, 

Car pluseurs hommes y venoient 
Qui juroient et parjuroient 
Aus dames leurs fois et leur ame 

944 Qu'il les amoient sans nul blâme, 

Et feroient jusqu'au morir, 
Et mieus cent mille fois morir 
Vorroient tout apertement 

948 Que faire en le département, 

Et disoient : « Je muir pour vous, 
Chiere dame, a qui je sui tous, 
Et langui en trop grief martyre 

952 Pourvostre amour qui me martyre, 

Si qu'einsi ne puis plus durer, 
Car trop ay dur a endurer. 
Si ne me soiez pas plus dure, 

956 Pour ce que liement l'endure, 

Très douce dame; car en my 
Avez un très loial ami 
Qui jusques a la mort fera, 

960 S'il puet, quanque bon vous sera, 

Ne ja ne m'en verrez recroire. 
Par ma foy, c'est parole voire. 
Et quant einsi les maus d'amer 
964 Sen pour vous, dame, point d'amer 

Ne me devez faire sentir, 
Ne ne vous devez assentir 
Que vos cuers se doie envaïr 
968 A moy, pour vous amer, haïr. 

Chiere dame, et vous savez bien 



943 K Au dames leur foy; B leur foy — 944 Mss. (sauf M) Qui 

— 950 M fui — 951 M très grief — 956 E Pour se se 1. : K I. 
endure — 938 F Auez ton; MCB un fin loial — 961 CE retraire 

— 964 K sans amer — 966 manque dans A — 967 Dans A cnuair 
a été remplacé par assentir; K vous cuers. 



LE DIT DOU LYON' I()3 

Que qui rent le mal pour le bien, 

Que c'est uns horribles péchiez 
972 Pour ceaus qui en sont entechiez. » 

Einsi prouvoient par raison 

Qu'elles faisoient desraison, 

Quant ami n'estoient clamé, 
976 Mais plus encor, très bien amé, 

Et si proposoient leurs cas 

Qu'en parlement n'a advocas 

Qui sceiist maintenir son droit 
980 Plus sagement ne plus a droit. 

Si leur disoient tant de ruses, 

Tant de fatras, tant de babuses, 

Que maintes fois, par tels escoles, 
984 Tenoit on les dames pour foies ; 

Car de tels gens tuit ou pluseur 

N'estoient fors que droit ruseur, 

Pleins de fausseté, car leurs fais 
988 Estoit a leur dis contrefais. 

S'en y avoit d'autre manière 

Qui estoient simple de cbiere, 

Po emparlé, souple et taisant, 
992 Et qui n'aloient pas faisant 

Tels rlatemens, teles chipoes, 

N'en leurs prières teles moes ; 

Einsois leur failloit recoper 
996 Leurs paroles et sincoper 

Par grans souspirs, acompaingniés 

97 j> C preuoie — 976 M M. plus encor trop plus ame — 977 
K cil — 978 C Quouc p. ne a. — 979 C leur — 982 C et tant 
dabuses; K babures — 983 K Qui — 985 /•-' tel gent; FB t. ont 
pi. — 986 droit manque dans BEK ; CE que ruseeur (C rusceurs) 

— 988 A dit — 989 C rauoit — 990 MK estoient de simple chiere 

— 991 K simple taisant — 992 E datant — 99H C cypoes — 994 
C Ne — 995 FK faisoit. 

Tome II. i3 



194 LE DIT D0U LYON 

De plours et en larmes baingniés, 
Qui par leurs flajos le dous vent 

iooo Envoient menu et souvent 

Aus fins cuers que Désirs enflame 

Et art de l'amoureuse flame. 

Car quant grans Désirs par son art 

1004 Sage et soutil un fin cuer art 
Ou loiauté est enfermée, 
Il art sans feu et sans fumée 
Et le keuve, tapist et cuevre 

1008 Si sagement, que de son ouevre 
Ne se puet nuls apercevoir. 
Et qui vuet dire de ce voir, 
Tel feu celéement s'avive 

1012 Et est pleins de chalour si vive 
Que li cuers qui enmi demeure 
Bruis et esteins sans demeure 
Seroit, s'il n'estoit àaisiez 

1016 De souspirs, en parfont puisiez, 
Et rafreschis et ventousez 
De plours dont il est arrousez. 
Si qu'adonques ceste rousée 

1020 Dont sa chaleur est arrousée 
Le vent de ses soupirs abat 
Legierement et sans débat, 
Par quoy li cuers en feu s'apaise 

1024 Et est un petit plus a aise. 

Car einsi comme on voit a l'ueil 



1000 E Auoient — 1001 A" qui ; C desus — 1002 C De lars ; K 
Es las — ioo3 quant manque dans C; C par son doulz art — 1004 
et manque dans K — 10 14. 4 donnait d'abord Bruist, qu'il a corrigé 
en Bruis; C estais — 1017 et 1018 Ces vers manquent dans E 
— 1017 F rafreschios — 1018 C Et tous de lermes esrousez — 
1020 C coulour — 1023 M c. le feu — 1024 plus manque dans E; 
B plus aise, corrige par B' en plus a aise — 1025 CEK aussi ; 
M coin; K en voit; C on dit de loeil. 



LE DIT DOU I.YOX IÇ)5 

Que la grant chaleur dou soleil 

N'iert ja si chaude a desmesure, 
1028 Ne pleinne de si grant ardure, 

Qu'un petit de vent ne l'abate 

Et qu'il ne la rende pour mate, 

Dont on dit que ja ne fera 
io32 Trop grant chaut, puis qu'il ventera, 

Et si voit on qu'un po de pluie 

Souvent un grant vent chace en fuie, 

Dont on recorde moult souvent 
io36 Qu'a pou de pluie chiet grant vent, 

Et fait qu'atemprez et seris 

Est li airs, dont tant est chieris 

Qu'a peinnes est nuls qui n'i queure, 
1040 Tout einsi, se Dieus me sequeure, 

Est il dou cuer, quant il souspire : 

Car li vens des soupirs l'espire 

Et li rentvigour et alainne 
1044 Qui moult li alege sa peinne ; 

Et les larmes amenassent 

Le vent des souspirs et nourrissent 

Le cuer ou feu ; car autrement 

1048 Cuers qui soit humeins nullement 
Ne porroit vivre par nature, 
S'Amours dont de sa grâce pure 
Ne le faisoit ; mais Amours puet 

io52 Sans nul moien quanqu'elle vuet. 

En ceste gent dont je vous conte 

1026 C ardour; A solueil — 1027 E a des {le reste manque) — 
1029 K de temps — io3o C rende plus mate — io3i F Sont — 
io32 E chaut quant il ventera — 1034 K met en fuie; MBC 
chace et fuie — io35 K regarde — io36 C Que de pou de pluie 
— io38 MC est tant; E dont tout — io3g CK nest — 1041 A 
dun cuer — 1042 C Que... espire — 1044 C Que; BK ahge — 

1049 MBE Ni — io5o F dont et sa grâce — io5i E li — it>53 
FMK nulz moiens; -4 quant quelle. 



I96 LE DIT DOU LYON 

Demouroient Paours et Honte ; 
Car einsi com la fueille en tramble 

io56 Contre le vent fremist et tramble, 
Leur trambloit li corps et les james 
En la présence de leurs dames, 
Voire, dès le piet jusqu'en chief, 

1060 Tant avoient il de meschief ; 
Et si très parfont soupiroient 
Qu'un seul mot dire ne pooient, 
N'il ne les regardoient point, 

1064 Car au cuer estoient si point 

D'Amour et de Biauté ensamble 
Par Dous Regart qui un cuer emble 
Moult tost, quant Amours l'en semont, 

1068 Que les larmes encontre mont 

Dou cuer aus yeus, se Dieus me saut, 
Avoient moult tost fait un saut ; 
Si que la estoient si plains 

1072 De plours, de souspirs et de plains, 
Si enlaciez, si entrepris 
Et d'Amours telement espris 
Que de flair, de vëoir, d'oïr, 

1076 D'odourer, de tast le joïr 

Perdoient ; car transi estoient, 
Ne nulle chose ne sentoient, 
Qu'Amour leur tolloit leurs cinc sens ; 

1080 Et s'il en y eùst cinc cens, 

Si leur fausist il tous jours mettre, 
S'elle s'en vosist entremettre. 



1054 K Demeurent — io55 CE aussi ; E fueille de tramble — 
1057 C cuer; les manque dans C — 1059 C Voire du pie jusques 
au chef; E des les piez; MK jusquau — 1067 BK le; C leur — 
1071 C que ja; K si pris — 1072 manque dans K — 1075 C de 
vois et doir — 1076 E de joir; K t. resioir — 1077 C P. tant 
transi — 1080 C Se il — 10S1 C tous dis — 10S2 manque dans K. 



LE DIT DOU LYON I97 

Dont aucune fois avenoit 
1084 Pour le milleur qu'il couvenoit 

Que les dames les arraisnassent 

Tellement qu'elles les ostassent 

De ce tourment, de ceste rage 
1088 Qui tant est diverse et sauvage, 

Et qu'il en portassent espoir 

Tel qu'il n'eussent pas, espoir, 

Jusqu'à dis ans, se ce ne fust, 
1092 Pour ce qu'on s'en aperceiist. 

Et quant les dames leur avoient 

Rendu leur sens, il ne savoient 

Qu'il dévoient faire ne dire, 
1096 Pour la doubtance d'escondire, 

Eins s'en departoient atant 

Moult honteus, a cuer debatant, 

Le chief enclin, les yeus en terre, 
1 100 Sans nulle autre chose requerre. 

Mais bien leur sambloit au partir 

Que le cuer leur deiist partir 

Et que moult bien fust esploitié, 

1 104 S'il eussent dit au congié 
Seulement : « Douce dame, a Dieu! » 
Et que ce leur tenist bon lieu. 

Et de tels y avoit aussi 

1 108 Qui estoient en tel soussi, 

Com dit vous ay; mais il disoient 
Bien et bel, quant il se partoient, 
A leurs dames moult humblement : 

1 1 1 2 « Ma dame, a vo commandement 

io85 K arrestasscnt — 1087 C cest; E celle — 1092 C que sen 
iog3 C leur dames — 1098 C M. paoureulz — 1099 C enclin 
deuers la terre; K a terre — 1100 B querre, corrigé par B' — 

1 105 K aploitie — 1 1 1 1 BK leur dame : C hardiement — 1 1 1 2 E 
en vo. 



I98 LE DIT DOU LYON 

Sui, et se riens faire savoie 
Qui vous pleiist, je le feroie 
Moult volentiers, se Dieus m'amant; 
1 1 16 Car je sui vo loyal amant. 

Et tout ce pouez vous prouver, 

S'il vous plaist, par moy esprouver. » 

S'en y avoit d'une autre guise, 
1 120 Que Loyauté het et desprise, 

Si fait Dieus, je ne m'en doubt mie, 
Qu'en eaus denrée ne demie 
N'ot de bien ne de loiauté, 

1 124 Fors traïson et fausseté. 

Et chascuns les devroit haïr, 

Car il ne sont fors pour traïr 

Les dames et deshonnourer 
1 128 Par faussement pleindre et plourer. 

Car nulle amer, ne tant ne quant, 

Ne vosissent ; et nompourquant 

L'amant savoient trop bien feindre, 
1 1 3 2 Sans mal sentir gémir et pleindre, 

Et si savoient trop bien faire 

Faus samblant et eaus contrefaire, 

Com mauvais desloial truant. 
1 1 36 Mais li faus traître puant 

En un cas trop se decevoient, 

Car muer coulour ne savoient. 

La les peiist on décevoir, 

1 1 18 C pour; A Quant vous plaira moy essaier — 1 120 A' Qui 

— 1 1 2 1 dieus manque dans A; A doubte — 1122 E deure — 
1 123 FE Nont — 112b et \ 126 Ces vers sont intervertis dans C — 

1 125 F le ; A fuir — 1 126 A font; E font que pour trair — 1 128 
C Pour — 1 129 C nul — 1 i3o manque dans C; E Nen — n3i 
C Li amant — u32 M sentil ; E ou pleindre — n33 K Et cil — 
1 1 35 C de loial ; A' amant — 1 1 36 A traite ; F traistre ; B traistes 

— 1 1 38 C coulour muer — 1 1 39 A Et la. 



LE DIT DOU LYON 1 99 

1 140 Qui s'en sceùst apercevoir. 
Car fins amis en petit d'eure 
En mainte guise se couleure 

Pour les grietez, pour les pointures 
1 144 Qu'il sent au cuer pesmes et dures. 

Mais chascune n'est pas si sage 

Qu'elle congnoisse leur corage; 

Car tels aimme en très bonne foy 
1 148 Qu'on cuide le contraire en soy; 

Et tels aimme desloyaument 

Qu'on dit qu'il aimme loyaument. 

Si n'est homs, tant soit esleiis, 
1 1 5 2. Qui n'en fust moult tost deceiis. 

Et savez queles gens c'estoient? 

Ceaus furent qui contrefaisoient 

Les amans dont j'ay ci parlé, 
1 1 56 Qui si po furent emparlé 

Qu'un mot ne pooient sonner, 

Ne leurs dames arraisonner, 

Si faisoient si proprement 
1 160 Tout leur maintieng que vraiement 

Nuls noms qui soit ne les veïst 

Qui certeir.nement ne deïst : 

« Cils aimme de loyal cuer fin. » 
1 164 Las! et on vëoit a la fin 

Tout le contraire d'amour fine 

Qui mainte dame eins ses jours fine; 

Car pluseurs dames la mort sure 

I 168 Ont receu par la morsure 

1140 E peust — 1141 C amans — 1144 A Qui sont au cuer 
pesans et dures — 1 146 K cognoissent — 1 147 très manque dans 
C — 1 1 5 3 MK quele (K quelle) gent — 1 1 56 E si furent pou — 

I I 57 E Qui mot — 1 160 M Tour — 1 161 homs manque dans K\ 
K quil; A le; B' corrige lez en le — 1 r 63 E ayment — 1 164 CE 
Lasse et len veoit en la fin; et manque dans K — 1 167 E la mor- 
sure — 1 168 C par lamour sure. 



200 LE DIT DOU LYON 

Dou grant deffaut qu'elles trouvoient 

En ceaus que fins loiaus cuidoient. 

Et de ceaus qui tant se deffont 
1 1 72 Que les fins amans contrefont, 

Par maintes fois est avenu 

Qu'en ce se sont si contenu 

Que par deffaut de congnoissance 
1 176 Et par leur fausse contenence, 

Par négligence et par errour, 

Par leur faus plaint, par leur faus plour 

Et par leur faus contenement, 
1 180 Que les dames moult bonnement 

Pour leurs amis les recevoient, 

Pour ce qu'a loiaus les tenoient, 

S'en portoient le guerredon, 
11 84 Et li loial de guerre don. 

Car li très fin loial ami 

Qui disoient : « Aimy ! Aimi ! » 

Et qui souffroient les estours 
1 188 D'amours fines en mains destours 

Y estoient descongneu, 

Et li faus pour bon congneii 

Par leur fausseté qui enerbe. 
1 192 Et pour ce dit bien le proverbe 

Qui dit que qui loiaument sert, 

Il n'a pas le bien qu'il dessert, 

Mais cils cui Dieus l'eiir en donne. 
1 196 Et se j'estoie tel personne 

Que j'en deiisse vengement 

1 169 K quelle — 1 172 E Qui ; C Et — 1 176 CEK leur tresfausse 
semblance; dans B la leçon primitive par leur fausse sanlance 
a été corrigée en par leur inaluaise samblance — 1 177 et manque 
dans CK— 1 178 FMCEK plains — 1 181 B le — 1 182 .4CA'que 
loiaus — 1 1 83 C leur — 1 188 MEK maint — 1 1 9 1 en dans enerbe 
a été gratté dans B — 1 iq3 que manque dans E — 1 19? K que ; 
C liiex souuent en donne — 1 197 C je deusse. 



LE DIT DOU LYON 201 

Prendre ou faire d'eaus jugement, 

Les dames bien en vangeroie. 
1200 Mais ne m'afficrt; et toute voie, 

Qui les penderoit par la gorge 

Ou de coustiaus de bonne forge 

Corps et membres leur escorchast 
1204 Et de bon sel les arrochast, 

Et puis fussent de chiens mengiez, 

N'en seroit il pas bien vangiez? 

N'en parlons plus, car l'air empire 
1 208 De parler de si vil matire, 

Car il valent, tant vous en di, 

Pis que Judas qui se pandi. 

Grant meschéance leur avcngne ! 
1 2 1 2 Dites : « Amen ! Dieu en souveingne ! » 

Or en y avoit d'autre port 

Qui moult amoient le déport 

De jouster et de tournoier, 
12 16 De caroler, de festoier, 

De mener joie, de chanter, 

De souvent leurs dames hanter. 

Et s'il amoient le mestier 
1 220 Des armes, il n'est pas mestier, 

N'il ne s'ensieut en nul pais, 

Que il fust des autres haïs 

Qui a leurs dames ne savoient 
1224 Dire comment il les amoient, 

1198 E ou deulz faire— 1200 F joie — 1201 B'CKE penciroit ; 
CE parmi la gorge ; B' corrige par en parmi — 1 2o3 C et âmes — 
1204 FM seil : E arrousast — 1 2o5 CE des— 1206 C seroie je — 
1207 BNe; .Kquelcn empire— 1208 3/ martire — 12 14.E auoient 
— 1 2 17 FMC et de chanter — 12 19 E Et amoient moult le mes- 
tier; F auoient; C auient — 1220 A y nest — 1221 C senfuist; 
nul manque dans C — 1222 FMK Quil fussent; C Quil ne fust; 
AFM des dames — 1 224 F leur dame. 



202 LE DIT DOU LYON 

Et que bien et bel nel feissent, 

Et que les armes ne queïssent 

Loing et près, comme bonne gent, 
i 228 A leur frais et a leur argent. 

Mais ceste gent dont parler vueil 

N'avoient pensée ne vueil 

Que de leurs dames se partissent 
1232 Et que souvent ne les veïssent ; 

Car péril est de l'esloingnier, 

Si le doit on moult ressongnier, 

Pour ce que longue demourée 
1 236 Fait bien qu'amour est oubliée 

A la fois et changier amy, 

Dont maint ont plouré et gémi, 

Si com l'ay oï recorder. 
1240 Mais a ce jamais acorder 

Ne porroit son vueil a nul fuer 

Dame qui eiist vaillant cuer, 

Car frans cuers ce faire ne deingne. 
1 244 Nompourquant riens n'est qui n'aveingne . 

Atant m'en tais, car qui fera 

Le bien adès le trouvera. 

Si revenray a mon propos, 
1248 Car ceste gent dont ci propos 

Furent moult joint et moult poli, 

Gent, cointe, faitis et joli, 

Si espincié, si crespelet, 
1252 Si bien pingné, si blondelet, 

Si tressaillant, si très mignot, 

1225 CE ne feissent; BK le feissent — 1226 E querissent — 
i23o F Nauoie — 1282 E souuent les reueissent — 1233 A les- 
longier — 1234 E Si les; K Si si doit — i23o. M com jay oi — 
1240 a ce manque dans C — «244 M nest riens; nest manque 
dans E — 1246 K toudis — 1249 C moult gent — i25o K Gent 
jeune cointe et joli — 1 25 1 K espinciel — 1222 bien manque 
dans C. 



LE DIT DOU LYON 2 ° 3 

Si estroit chaucié au Hgnot, 
Si virole, si envoisié, 
12 56 Qu'il avoient non Frère aisié, 
Et sambloit, ce me dit L'acteur, 
Que de la boite a l'enchanteur 
Fussent sailli, quant il venoient 
1 2 6o En chambres ou dames estoient . 
Et si vivoient a tous aises; 
Ne savoient qu'estoit mesaises ; 
Onques n'avoient eu fain, 
1264 N'esté couchié sus pou d'estrain, 
Qu'onques n'avoient mal geii, 
Ne point de vin trop chaut beû ; 
N'il ne doublassent nul preudomme, 
1268 Prince, roy, ne pape de Romme, 
D'estre bien aise, a pance pleinne, 
.vin. jours ou .ix. en la semainne. 
Je soushaide que tels gens fussent 
12-2 En pais ou il ne sceussent 

Chemin, ne voie, ne sentier ; 
Si n'eussent housel entier, 
Gant, mouffle, mitte, n'esperon, 
1 276 Housse, chapel ne chaperon ; 
Et si feïst si grant froidure, 
Comme il doit faire par nature 
A Noël, pour vëoir la guise ; 
1280 Et si ventast li vens de bise 

Taillans, bruians, fort, roide et sec, 

1054 C a; A' si lignot - i256£ Que non auoicnt frère aisic ; 
A aaisie - 1237 M lautteur ; C lauctour - 1258 A bomte — 
1260 MBCEK Es; F dames on estoient— 1261 A aaises — 1265 
E Nonques; K mal nauoient eu - .268 FM Princes - 1269 B 
aisie _ I27 o E .viij. foiz; M ou .vij.; A' ou ia sepmainc — 1271 
tels manque dans B - . 272 K Ou - 1274 C Nil - 1 2 7 5 E mitainne 
esperon— 1277 E Et feist si tresgrant froidure — 1278 F Coin; 
AFBCKy doit- 1279 C Au nouel - 1281 C fort fret et cec. 



204 LE DIT aou LYON 

Et l'eussent enmi le bec, 

Par qu'il fussent bien esgroé; 
1284 Et que leur cheval encloé 

Fussent tuit d'un piet ou de deus, 

Et que tuit li mauvais piet d'eus 

Fussent defferré tuit ensamble ; 
1288 Si n'i eiïst chesne ne tramble, 

Homme, femme, ami, ne parent 

Ou il treïssent a garent; 

Et qu'il fust noire nuit serrée, 
1292 Pleinne de froit et de jalée, 

Si ne peùssent chevauchier; 

N'il n'eùst ville ne clochier 

Près a trois lieues ou a quatre, 
1296 Par quoy il s'alassent esbatre ; 

Et que d'aucune mortel guerre 

Fussent espandu par la terre 

Tout environ li annemi, 
i3oo Et ceste gent fussent enmi, 

Et que les feus de toutes pars 

Boutassent, si que des espars 

Veïssent en lieu de lanterne. 
1304 Si verriez conseil de taverne, 

Grant avis et grant seiirté, 

Grant science, grant meurté, 

Grant hardement, grant entreprise, 
i3o8 Cuer qui riens ne doubte ne prise, 

Mort, ne prison, n'autre hachie ; 

Se c'est voirs, dont ne mens je mie. 

1282 K par mi — 1283 E Pour; A Et; C Par quoy ; E cngroe 

— 1284 A leurs cheuaus — 1285 C tout; F deulz — 1287 C tout 

— i288.Kchiene — 1289 C nami — 1290 E traisissent — 1292 
C dégeler — 129D FBEK liues — 1296 C Pour ; C il alassent ; 
K abatrc — i3oi AI le — i3o2 K que toutes pars — i3o4 C 
Com ses verrières de tauerne — i3o6 BC et grant — i3o8 
FMBK Cuers — i3io K Et pour ce que cest voir et je ne mie. 



LE DIT DOU LYON 2o5 

El ce pourquoy je leur souhaide, 
i 3 1 2 C'est pour ce que c'est chose laide, 

Quar quant il sont dessus la couche, 

Tels rages dient de leur bouche 

Qu'Artus, Godelroy, Charlemainne 
1 3 1 6 Qui l'empire ot en son demainne, 

Hector, Julius, Alixandres, 

Qui ne furent de gueres mendres, 

David, Judas Macabeûs, 
i32o Josué, li bons Troïllus, 

Gauvains, Tristans, ne Lancelos 

Ne valurent, bien dire l'os, 

Que cil ne cuident bien valoir 
1324 Autant. Mais ne m'en doit chaloir; 

Car il sont tuit vaillant et riche 

De cuidier; ce n'est pas grant vice ; 

Et si scevent bien requérir 
i 328 Les dames et merci quérir. 

Mais se l'une n'i vuet entendre, 

Il prient l'autre sans attendre. 

Nompourquant il ont des regars 
1 332 Et des biaus parlers bonnes pars, 

Dous ris et bel acointement, 

Plus que n'en aroit vraiement 

Uns vaillans homs qui la bannière 
1 3 36 Porterait d'onneur toute entière. 

Mais ce n'est pas de mon conseil, 

Ne telle ouevre pas ne conseil, 

1 3 14 C dient rages — i320 C croulleus — i32i C et lancelos 
— i322 M valirent; B vaillirent; C Nen vouloient et dire los — 
1 323 B Ce — 1 325 E puissant — 1 327 E si souuent bien — i32g 
K ne veult — i33o M prie — i33i il ont manque dans K — 
i332 C des Ions parlers; K bonne part — 1 3?4 A auoroit {sic); B 
ne naroif, C naroit communément; E naroit dacointement — 
i335 C lumière— i33j K Et... pas ne mon conseil — 1 338 
C seuure. 



206 LE DIT DOU LYON 

Qu'adès doit estre sus sa garde 
1340 Dame, comment elle regarde 

Si qu'on n'i puist pinsier ne mordre, 
Ne que nuls ne se doie amordre 
A parler en, fors en tout bien. 
1344 Facent einsi, si feront bien. 

S'en y avoit d'un autre affaire 
Dont je ne me vueil mie taire, 
Car bien font a ramentevoir : 

1348 C'estoient une gent, pour voir, 

Dous, humble, courtois, amiable, 
Entreprenant et véritable, 
Po emparlé, fier et hardi. 

1 352 Et ceste gent dont je vous di 

Dieu, raison, honneur et tout bien 
Et les dames sus toute rien 
Amoient et tenoient chier, 

1 3 56 Ne il ne savoient preschier 

Les dames, quant il les amoient, 
Einsois humblement les servoient, 
Sans descouvrir qu'il les amassent. 

i36o Et s'einsi fust qu'il leur moustrassent 
Aucun samblam de leur amour, 
C'estoit sans pleindre et sans clamour 
Et se elles leur enqueïssent, 

1 364 Tout le contraire leur deïssent, 



i339 M soulz — 1340 E c. quelle — 1 341 E puet ; M penser; 
E morde — 1 342 manque dans K; E doit — 1 343 M tous biens — 
1344 C Quil ni ait a redire en rien — 1845 K dune — 1347 E 
amenteuoir — 1348 B Estoient, corrigé par B' en Sestoient ; 
K Sestoient humble gent — 1349 E et amiables — i35o E Entre- 
prenans et véritables — 1 352 E gent que je — 1 353 C Bien rai- 
son honnour — 1 354 K l es poures; FMK toutes — i356 manque 
dans K; £ Nil... preeschier — 1 357 C Et — i36oC le— i3Ô2 CE 
plainte — 1 363 K Et celles; E enquérissent. 



LE DIT DOU LYON 207 

Sans faire d'amour autre signe, 
Pour ce qu'il estoient po digne, 
Ce leur sambloit, d'elles amer, 
i 368 Lors s'en aloient outre mer, 

En Chypre, en Terre de Labour, 
A grans frais et a grant labour, 
Pour demourer deus ans ou trois; 
i3j2 Si cerchoient tous les destrois 
Des pais et des aventures, 
Dont il y avoit de moult dures. 
Ets'ilyavoit poingne'is, 
i3/6 Bataille ou paleteïs, 

Chastiaus assis ou guerre ouverte, 
Ne doubtoient giiaing ne perte, 
Qu'adès ne fussent des premiers. 
i38o De c'estoient il coustumiers. 
Si qu'il estoient si vassaus 
Es batailles et es assaus, 
Si hardi, si entreprenant, 
1384 Si viguereus, si avenant 

Et si fier en très tous fais d'armes 
Que les nouveles a leurs dames 
De leurs entreprises venoient, 
1 388 Dont assés plus chier les tenoient. 
Et quant estoient revenu, 
Les dames souvent et menu 
Les appelloient doucement 
1392 Et prioient courtoisement 

Qu'il leur deïssent des nouveles ; 

i3jo ABC grant ; B' frait — i3j3 C et grans auentures — i3j4 
AM il auoient; K y li auoit — " 1373 FK si li — 1377 C Chas- 
tiaus acas — 1378 FME Ni {E Ny); K Nil; C ne gaing; E ou 
perte — 1 379 E les — i38o il manque dans F; C Et de ce 
ierent c. — i382 FB aus — i3S 7 FMCK leur ; M entreprise — 
i388 C auoient — i3g3 Dans Fia leçon primitive Qui a été cor- 
rigée en Que ; MEK Qui. 



208 LE DIT DOU LYON 

Mais janc deïssent a elles 

Chose qui touchast a leur fait, 
1396 Ne que riens nulle eussent fait, 

Mais sagement leur respondoient 

Selonc ce qu'elles demandoient ; 

Com sage et plein de bon avis. 
1400 La les vëoient vis a vis 

Longuement et a bon loisir, 

Si qu'elles pouoient choisir 

Grant partie de leur pensée ; 
1404 Ne ja autrement demoustrée 

Ne leur fust leur amour, ne dite 

Par parole grant ne petite. 

Et quant venoit au congié prendre, 
1408 II n'estoient pas a aprendre, 

Eins disoient, savés comment ? 

« Ma dame, a vous me recommant ! 

Vous poués seur moy commender 
141 2 Et moy penre sens demender ; 

Car vostre sui entièrement 

Pour faire vo commendement. » 

Atant se partoient de la. 
141 6 Après chascuns disoit : « Vêla 

Celui qui vainqui la bataille 

Entre Irlande et Cornuaille. » 

L'autre disoit : « Par saint Thommas! 
1420 Mais plus : il revient de Damas, 

D'Anthioche, de Damiette, 

D'Acre, de Baruch, de Sajette, 

1 396 C nulle rien eussent fin — 1397 E responnoient — 1399 
FMBK plains ; et a été effacé dans B; BK bons — 1400 manque 
dans K; B veioit on — 1408 C au : BCK reprendre — 141 5 M 
sen — 1416 C Chascune disoit aprez vez la ; K vez la — 1418 C 
Oultre; MK illande ; i^cornoaille — 142 1 A/ ou de — 1422 K De 
crece ; C Dache de harlu; BK de brul que B 1 corrige en bruil ; 
E barul; E sagette. 



LE DIT DOU LYON 20Q 

De Sardinay, de Siloë, 
1424 De la monteingne Gelboë, 

De Sion, dou mont de Liban, 

De Nazareth, de Taraban, 

De Josaphat, de Champ Flori, 
1428 Et d'Escauvaire ou Dieu mori, 

Tout droit, et de Jherusalem. 

Dieu pri qu'il le gart de mal an. 

Car s'il vit, c'iert un Alixandre. » 
1432 — « Aussi fu il en Alixandre, » 

Dit l'autre, « et en mont Synai. » 

Et l'autre disoit : « Si n'a y 

Homme qui a li se compère, 
1436 Ne dont tant de bien nous appere. 

Car il fu jusqu'à l'Aubre Sec 

Ou li oisel pendent au bec. » 

Et quant les dames en ôoient 
1440 Le bien dire, et si l'i trouvoient, 

Plus les en dévoient par droit 

Enchérir selonc leur endroit. 

Mais courte estoit leur demourée, 
1444 Car s'il sceûssent une armée 

Ou une guerre en Alemaingne, 

En Osteriche ou en Behaingne, 

En Hongrie ou en Danemarche 
1448 Ou en aucune estrange marche, 



1423 K sadinay; C et de aloc — H 2 4 C geluoe — 1420 K 
moult; C moult elban — 1426 K thalaban; C De tir troie dou 
pais heliban — i4 2 7 -^ josaphar — 1428 E Du mont cauuairc ; 
B' de cauuaire — 1429 F Toudroit — i^So Les tnss. (sauf E) qui 
le— 143 1 AFB si vit; K cest — 1432 M fust — 1433 C moult; 
K du moult synay ; M mont de synay — 1414 C Si puis dife ou 
monte nai; B' dire y nay — 1439 K et veoint ; C oient ; B veioient 
— 1440 et manque dans C — 1441 C Trop plus len — 1442 C 
selon mon endroit — 1443 K est — 1444 M sil y deussent — 1446 
C osterisse — 1447 MB honguerie. 

Tome IL 14 



2 10 LE DIT DOU LYON 

En Pruce, en Pouleinne, en Cracoe, 
En Tartarie ou en Letoe, 
En Lifflant ou en Lombardie, 

1452 En Atenes et en Rommenie, 

Ou en France ou en Angleterre, 
Il y alassent honneur querre; 
Puis s'en raloient en Grenade, 

1456 L'une heure sain, l'autre malade, 
L'une heure a cheval, l'autre a pie. 
Il avoient trop de meschié ; 
Trop avoient de dures fins, 

1460 De durs lis, de mauvais coussins; 
Souvent estoient mal peu. 
Nulz ne scet, s'il ne l'a veii, 
Ce qu'il leur couvenoit souffrir. 

1464 Et toudis voloient offrir 

Le corps a peinne pour honneur, 
N'il ne pensassent deshonneur 
Envers leurs dames nullement, 

1468 Eins les amoient loyalment ; 
N'il ne voloient pas avoir 
Merci par scens, ne par avoir, 
Par jousteries, par karoles, 

1472 Ne par grant force de paroles, 
Ne par leur dames anoier 
De requérir et de proier, 



1449 £ E n puille en calarbre en cracoue; K tracoe — ipo K 
tarcharie; M lestoe; BK lectoe — 145 1 C lifant — 1432 Cacthe- 
nes; K acteines ; K ou en rommerie ; F roumenie — 1453 Ou 
manque dans C — 1455 BK aloient ; C greuace ; K garnade — 
1458 E tant — 1429 et 1460 Ces vers sont intervertis dans C — 
1460.4 cousins; BEK coissins — 1462 MEnel; K ne le — 1463 
À." que leur — 1464 C souffrir — 1466 C peussent ad. — 1470 
E pour scens ne pour auoir; K sauoir — 1471 K jousterie ; 
BCK ne par; B' a effacé ne — i47 2 K force ne paroles — 
1474 E ne de. 



LE DIT DOU LYON 2 I I 

Einsoisles voloient servir, 
1476 Tant qu'il peussent deservir, 

Sans plus, qu'il eussent leur grâce, 

Et que partout alast la trace 

De leur valour, de leur bonté, 
1480 De leur pris, de leur loyalté, 

Ne nulle merci ne voloient 

Recevoir, s'il ne le valoient. 

Pour ce tendoient a valoir 
1484 Et mettoient en nonchaloir 

Tout fors l'amer, par quoy valour 

Eussent qu'on a a dolour. 

Car commant qu'honneur soit et preus, 
1488 S'est ce grant peinne d'estre preus, 

Et moult y couvient travillier, 

Moult jeûner et moult veillier, 

Meinte chaleur, meinte froidure, 
1492 Meint grant péril, meinte aventure, 

Meinte dolour, meinte pensée, 

Pour garder bonne renommée. 

Et ceste gent, sans penser blâme, 
1496 L'avoir, le cuer, le corps et l'ame 

Mettoient jusques a la fin 

En servir Amours de cuer fin. 

Dont aucunes fois avenoit 
1 5oo Que joie et bien leur en venoit 

Et qu'il estoient receii 

1475 K Einsi — 1478 C grâce — 148 1 C Nesunc; K nulles — 
1482 manque dans K ; MBC la — 1483 F valour — 1484 FM 
nonchalour — 1485 C lamour ; K pour quoy — i486 a manque 
dans AFB ; C a de dolour — 1487 C Quant comment connourez 
et preus; ME soit preus — 1488 Les mss. Cest; C Soit ceste 
peinne — 1490 E Moult germer — 1493 K Et mainte diuerse 
pensée — 1496 C Lauoir le temps le corps — 1497 CE en la fin 
— 1498 C amours sans defln — 1499 EK aucune — i5oo K leur 
auenoit. 



212 LE DIT DOU LYON 

Com loyal ami esleii, 
De leur dame amé et chéri 
1504 Et sus tous autres enchéri. 

Or en y avoit qui prioient 

Toutes les dames qu'il trouvoient, 

N'il ne vosissent pas avoir 
1 5o8 Tous biens d'Amours et recevoir, 

Se ne s'en peûssent venter, 

Par foi mentir et crëanter. 

Rien nedoubtoient escondire, 
1 5 1 2 Ne chose qu'on leur peiist dire; 

Ne portoient foy a nelui; 

Il n'amoient eaus ne autrui, 

Einssois des dames se ventoient 
1 5 1 6 Meintes fois, dont il se mentoient. 

De parler d'eaus ne me puis taire, 

Car tant estoient de pute aire 

Et tant faisoient a blâmer 
i52o Que delà mer ne desa mer 

N'avoit gent qui fust si maudite, 

Plus vil, pieur, ne plus despite. 

S'en y avoit d'autre façon 
1524 Telle que paintre ne maçon, 

Ouvrier de pincel, entailleur, 

Escrivein ne enlumineur, 

Ouvrier de fourme ne d'empreinte, 
ID28 De mole, de ouevre desteinte, 

i5o6 Les mss. {sauf E) qui — i5o8 E ne receuoir — i5og CE Sil 

— i5io Mss. fois — 1 5 1 2 M quon les peust; C que on leur sceust 

— 1 5 14 E namoient moy; Cneulz; AT ni — 1 5 1 6 C Car autre chose 
nen portoient; E il en mentoient; .K ventoient— 1 5 1 8 M de put 
affaire — ibio CCar; C de sa., de la — 1 52 1 A fut — 1524 A 
Teille; K pointre — 1 525 C Enluminer... taillier — i526 E 
nenlumineeur; C enluminier — 1527 C de paintre — i528 FK De 
viole; E mousle; B'E ne doueure; C de mirte destaindre. 



LE DIT DOU LYON 21 3 

Nés Pimalion li soutis, 

S'il y fust a tous ses outis, 

Ne sceussent il les figures, 
i 532 Ne les estranges pourtraitures, 

Les très estranges contenences, 

Ne les desguisées sanlances 

Paindre, pourtraire, n'entaillier, 
1 5 36 Qui leur deiist les poins taillier. 

Et s'estoient gens de vilages, 

Norris de lais et de frommages, 

De chos, de fèves, de naviaus; 
i 540 N'avoient pas tous leur aviaus ; 

De vin estoient si délivre 

Que po en y a qui s'enyvre, 

Eins buvoient de la fonteinne 
1544 Et dou puis jusqu'à pense pleinne. 

La disoit Robin a Marote : 

« Par le cuer bien, je t'aimme, sote, 

Et se n'i say raison pour quoy. 
1 548 Mais mes cuers ne me laisse quoy 

Pour t'amour au soir et au main. » 

Adonc la prenoit par la main 

Et faisoit une ranverdie 
1 5 52 Devant toute la compeingnie 

Au flajol et au taburel, 

A tout son sercot de burel. 

L'autre si ne faisoit que rire 
1 5 56 A s'amie, sans riens plus dire, 

Et tout adès aloit après, 

Ô29 C Ne — i53o AE atout — 1 53 1 C Ncn — 1 533 C 
sauuages — 1 535 C ne tailler — 1 537 Les mss - Et cestoient — 
1 53g A/ chaus — 1546 FB le cuer buen; M cuer bieu; E le 
corps dieu ; C le cul bien ; K le cul dieu — 1 548 E ne my laisse ; 
C ne men laisse— i55i C renardie; M rauerdie — i554^4£' seur- 
cot; M sercost — 1 556 A sans riens dire; CE riens li dire; B' 
riens lui dire; K sans li riens dire. 



214 LE DIT D0U LY0N 

En riant, de loing et de près, 
Ne contenence ne savoit 

i56o Pour la grant joie qu'il avoit, 
Li autre regardoit s'amie 
De travers et ne rioit mie, 
Einsois li moustroit par sa chiere 

1 564 Que moult l'amoit et avoit chiere. 
Mais se s'amie l'apelast, 
Li nices tantost s'en alast, 
Le dos li tournast et l'espaule, 

1 568 Et s'en alast penre a la baule, 

Pour li moustrer comme il baloit 
Et comment contremont saloit. 
L'autre toloit le queuvrechief 

i5j2 A s'amie dessus son chief, 

Moufles, gans, houlette ou sainture, 
Et s'en fuioit grant aleûre. 
Mais s'elle après li ne couroit 

076 Tantost, a po qu'il n'en plouroit, 

Et disoit : « Tu ne m'eimmes point. 
Je l'ay bien veù a ce point. » 
Si que chascuns se demenoit 

i58o Selonc ce qu'au cuer li venoit, 
Et faisoient leur resveries, 
Leur karoles, leur chanteries, 
Leur regars, leur ris, leur manières, 

1584 Leur demendes et leur prières. 
Einsi chascuns se deduisoit 
Selonc ce qu'Amours le duisoit. 

Après des dames vous diray, 



1567 B' ou lespaule — i56S C plaindre — 1570 BCEK sailloit 
— 1671 K queuurechier — 1573 K Moufle gant — 1574 sen man- 
que dans C — 1576 AFMEK qui; CEK ne plouroit — 1 58 1 A 
leurs — 1 585 B se duisoit, corrigé par B' — 1 586 A se duisoit. 



LE DIT DOU LYON 2 I 5 

1 588 Puis que commencié a dire ay, 

Comment elles se chevissoient : 

De ceaus qui si très bien savoient 

Requérir, flater, losangier 
1592 Et leur paroles arrengier, 

Aucunes en y avoit d'elles 

Qui savoient tours et cautelles 

Et faindre si très proprement 
1596 Qu'il cuidoient certainnement 

Meinte fois qu'elles les amassent 

La ou penser ne le deingnassent, 

N'il ne pouoient de parler 
1600 Tant savoir, ne de bas voler, 

Qu'il ne fussent d'elles rusé, 

Acornardi et amusé; 

Car on doit ruser les ruseurs, 
1604 Qui puet, et moquer les moqueurs, 

Les mauvais haïr et blâmer, 

Et les amans loyaus amer. 

Les autres savoient congnoistre, 
1608 Fust seculers ou fust de cloistre, 

Li quels pensoit a fausseté, 

Et li quels voloit loyauté — 

Nom pas chascune vraiement; 
161 2 Car li mauvais si sagement 

En leur folour se gouvernoient 

Qu'aucune fois amé estoient, 

Et aucune fois li loial 
1 61 6 Avoient pour l'amoureus mal ' 



1 i58gCdeduisoient — 1590 C faisoient — 1 5g3 en manque dans 
C — 1 597 MEK Maintes — 1 5g8 A pense — Ô99 K Sil — 1600 
K bauoler — 1602 C Acouardi — 1607 C Lautre — 1608 EK 
séculiers — i6l3 K valour — 16 14 C Aucunes fois âmes 
estoient. 



2l6 LE DIT DOU LYON 

Joie, guerrcdon et mérite, 
Et li faus mauvais ypocrite 
Estoient d'elles sans pité 
1620 Laidangié, haï, despité. 

S'en y avoit qui renoier 

Le jouster, ne le tournoier, 

Le dancier, ne le caroler 
1624 Ne pooient, ne le baler, 

Mais si forment se delitoient 

Qu'en tous lieus ou elles estoient 

Ne leur chaloit d'autres reviaus, 
1628 Tant fust estranges ne nouviaus; 

Et vosissent que leurs amis 

A ç'ordené fussent et mis 

Que pour honneur ne pour vaillance 
i632 Ne partissent de ceste danse, 

Et qu'einsi usassent leur vie, 

Sans avoir d'autre honneur envie. 

Les autres toutes leurs plaisences 
1 636 Avoient et leurs souvenances 

En ceaus qui cerchoient les guerres 

Par toutes les estranges terres. 

Comment que samblant n'en feïssent 
1640 Et que po souvent les veïssent, 

N'estoient il pas mis en puer, 

Mais bien amé dou bon dou cuer, 

1618 K li mauuais faulx — 1619 C delez — 1620 FA' Lesdenge 
— 1621 K renuoisier — 1622 K De ; MC et; K de t. — 1623 K 
De d... ne de c. ; C et — 1624 E voutoient — 1625 CE si deli- 
toient — 1626 E Que tous les lieux ou il estoient — 1627 BCEK 
sembloit autres; F samblent autres; yl ch. autres; M dautre 
reuiaus — i63o et manque dans CK; E fussent tous diz — i632 
et i633 Entre ces deux vers C ajoute Nautre rien tant ne leur 
pleust mie et supprime le vers 16.34 — i63y E hantoient. 



LE DIT DOU LYON 217 

Sans villonnie et sans folour 
1644 Pour leur bien et pour leur valour. 

Quar quant on les tenoit pour tels 

Qu'il estoient en fais mortels, 

Es batailles et es assaus, 
1648 Fiers, hardis, puissans et vassaus, 

Sans riens doubter ne ressongnier 

Qui fust, eins s'aloient baignier 

En sanc, en sueur, en cerveles, 
i652 Tels ouevres leur estoient belles; 

C'estoit tout ce qu'elles voloient; 

Autre chose ne demandoient. 

Et je m'i acort, car sans faille, 
i656 Trop mieus vaut le grain que la paille. 

L'autre faisoit un chapelet 

Et entre gieu et gabelet, 

Quant il estoit fais, le donnoit 
1660 A celui qui l'arraisonnoit 

Et requeroit d'avoir s'amour, 

Ja fust einsi que la clamour 

N'en parvenist a ses oreilles 
1664 Et qu'autre part feïst ses veilles 

Ses cuers qui gueres n'i pensoit, 

Mais atant de li se passoit. 

L'autre le paissoit de regart 
1668 Ou d'estre amez n'avoit regart, 



1644 AE le bien — 1648 MCK Fier; E Fors; CK hardi — 
1649 M doute — l65 ° K Q ui1 ' C Ains salloient esbanoier; K 
soisloient — i652 A Tel — 1654 C Nautre — i658 Et manque 
dans C; C et en gabelet— 1660 K la raisonnent; C la receuoit — 
1662 C Et ja fust einsi que lamour; A Ja soit — i663 M Ne 
paruenist — 1664 M quautres pars — i665 C Mes — 1666 F 
partoit — 1667 K paroit — 1668 K uautre amer; F dautre âmes ; 
E nauoies regars. 



2l8 LE DIT DOU LYON 

Et ainssi le tenoit, espoir, 
Tout son temps en ce fol espoir. 
L'autre l'apaissoit d'un dous ris 

1672 Qui tant li estoit signoris 

Que parmi le cuer le poingnoit. 
L'autre le doi li estraingnoit; 
L'autre li marchoit sus le pié, 

1676 Nom pas en samblant de congié, 
Mais en signe de retenue, 
Comment que de s'amour fust nue. 
L'autre parloit moult doucement 

1680 A li pour son adoucement; 

L'autre li faisoit bonne chiere 
Et dous samblant de cuer ariere. 
Einsi moustroient les pluseurs 

1684 Faus samblant a leurs requereurs, 
Car pour ce qu'elles se doubtoient 
D'estre rusées, les rusoient, 
Et leur donnoient a entendre 

1688 Que merci dévoient attendre 
Et que leur cuer estoient sien, 
Comment qu'il ne leur en fust rien. 
Mais toutes pas teles n'estoient, 

1692 Car maintes dames le faisoient 
Einsi comme Amours le devise, 
Sans mal engien et sans feintise, 
De fin cuer loial, sans meffaire, 



1669 AFCE aussi — 1670 C En tout... en fol espoir; M en 
son fol; K ce bel espoir — 1671 FC le paissoit ; C de dous — 
1672 K Qui de li — 1673 A li — 1674 M le — 1675 Dans C 
ce vers vient après le vers 16S6 — 1676 C par samblant — 1678 
C soit — 1681 M Li autre; C belle — 1682 K damour entière; 
ACEK amere — i683 E li — 1688 C entendre — 1689 F cuers — 
1690 BK C. que ne; A soit — 1691 FMK toutes pars; dans B 
pars a été corrigé en pas; MK celles — 1693 F deuisoit — 1694 
B et par {correction de B') franchise. 



LE DIT DOU LYON 210, 

1696 Dous, humble, courtois, débonnaire, 
Par franche libéralité 
Et de fine pure amité. 

Einsi prenoient leur esbat 
1700 En ce vergier, sans nul débat, 

Les gens qui venir y voloient, 

Ne créature ne trouvoient 

Qui leur vëast plein ne destour, 
1704 Einsois que l'iaue alast entour. 

Si estoit Amours honnourez 

Et de mains frans cuers aourez, 

Servis, loës, regraciés 
1708 Et cent mille fois merciés, 

Car chascuns le glorefioit 

Qui bons yere et qui s'i fioit. 

Et aussi pluseur y venoient 
171 2 Qui tout le contraire faisoient, 

Car il estoient d'eaus parjures, 

Renoiés, trais et injures, 

Servis de faus cuer et de vain, 
17 16 Einsi comme on torche Fauvain. 

S'i avoit un trop grant meschief, 

Car il n'estoit qui sceùst chief 

D'oster Terreur et la doubtance, 
1720 Ne de savoir la différence, 

Li quel estoient fin amy 



1696 M humbles; B et débonnaire — 1700 F cel — 1701 K 
qui venoie voloient — 1702 M ni — 1703 AM Qui le veast ; FBK 
plains (B 1 rétablit plain) — 1704 A leaue — 1702 F honnourees 
— 1706 C Et de mains cuers bien aornez — 1707 K Seruir; C et 
graciez — 1708 F remercies — 1709 F chascune la glorefioit; 
K les — 1710 K qui ce fioit; F qui sesioioit — 1 7 1 3 BE estoit; 
M pariurez — 1714FMMA' et jures — 171 5 K Trai — 17 16 CE 
Aussi; C com len — 17 17 E estoit — 1718 E Car nulz estoit — 
1 7 19 E ne. 



220 LE DIT DOU LYON 

D'Amours, ne li quel anemy. 
Car trop est reponnue chose 
1724 Pensée en cuer secret enclose. 

Pour ce li preudons de jadis, 

Dont l'ame soit en paradis, 

Qui fu de vaillance gringnour 
1728 Que ne fu puis autre signour, 

Car honneur, pris et loiauté, 

Largesse, prouesse, bonté 

Avoit, avec tout ce qu'il faut 
1732 A preudomme sans nul deffaut, 

N'il ne se pot onques lasser 

De bien faire et de bien penser, 

Car toutes bonnes gens ama, 
1736 Les mauvais haï et blasma, 

Si avoit trop grant desplaisence 

En soi, de ce que congnoissance 

N'avoit des loiaus et des faus, 
1740 Et trop li sambloit grans deffaus, 

Dont si forment li anoia 

Que par tout le monde envoia 

Certeins messages, pour savoir 
1744 Se pour argent ne pour avoir 

On peust trouver créature 

Qui sceiist faire une closture 

Estant environ ce vergier 
1 748 Tele que jamais herbergier, 

Entrer, habiter, ne venir, 

1722 A et — 1723 K estoit reposte ch. — 1724 K P. de cuer; 
F secree — 1723 A n'a pas de majuscule initiale— 1727 F fut 
— 1728 C Quil... railleur; F entre seignour — 1729 K Car 
loyauté honneur biaute — 1730 C et bonté — 1737 C Qui — 1738 
CEnce — 1739 A'Auoit; CK de 1. et de faus— 1740 CQue; K 
blamoit — 1741 E Dont il f . ; A'torment — 1742 F Qui — 1744 C 
Ne — 1743 C pourroit — 1748 K hergier. 



LE DIT DOU LYON 22 1 

Pour riens qui peiist avenir, 

Homme ne femme n'i peussent 
1752 Qui talent de fausser eussent 

Envers Amours, ou qui faussé 

Y eussent en temps passé. 

Si que tant de pais serchierent 
ij56 Si message qu'il pourchacierent 

Par scens, par dons et par promesses 

D'or, d'argent et d'autres richesses, 

Qu'il trouvèrent qui le ferma 
1760 Et qui la closture afferma, 

Si qu'elle doit sans fin durer. 

N'on ne la vost mie murer 

De murs, de tours ne de perriere, 
1764 Fors seulement de la rivière 

Qui est parfonde et mervilleuse 

Aus faus amans et périlleuse; 

Et la nacelette petite, 
1768 Qui aus loiaus amans pourfite 

Et au port de salu les meinne, 

Sans mal, sans péril et sans peinne, 

Firent faire aussi sans delay, 
1772 Tout einsi com devisé l'ay. 

Et quant l'uevre fu assevie, 
Li preudons qui estoit en vie 
L'ama durement et prisa 
1776 Et ce vergier ci baptisaj 

Qu'il fust appeliez a tous jours : 

i75oFsceust — 1701 K ne peussent — 17.S2 C Que — 1754 K 
Qui — i 7 56 A Li; FCE Cil: B' corrige Si en Silz; K messagier 

— 1 760 M enferma — 1 76 1 K Et quelle sans fin doit durer ; F soit 

— 1762 FC vueult — 1763 K meurs; E tour — 1766 FA' Au — 
1 767 B sa — 1 768 aus manque dans F — 1 769 E a port — 1 77 1 AT 
Furent fait; M ainssi — 1772 C aussi— i773£leure; Clamurec; 
K assuie — 1776 Fcest; K le; FCK si. 



222 LE DIT DOU LYON 

« L'Esprueve de fines amours », 

Pour ce qu'il n'est nuls qui compassé 
1780 Si bien son erre qu'il y passe, 

Puis qu'a fausseté penseroit, 

Et li loiaus y passeroit ; 

Car nuls n'i vient qui ne se prueve 
1784 Tous tels comme il est, sans contrueve. 

Si que je vous lo moult et pris, 

Quant tant valour avez et pris, 

Cuer loial, volenté seiire, 
1788 Vray désir et pensée pure, 

Et quant vo dame avez servi 

Si que vous avez desservi 

La grâce d'estre receiis 
1792 Et mis avec les esleiis 

Qui de loyauté sont paré 

Et de fausseté séparé. 

Si qu'on vous laira convenir 
1796 Désormais d'aler et venir, 

Toutes les fois qu'il vous plaira, 

Saiens, qu'a nul ne desplaira, 

Pour ce qu'on scet certeinnement 
1800 Que de cuer amez loyalment. » 

Et quant tout ce m'ot esclairié, 
La dame a cuer moult esclairié 



1778 CK des; C fins amoureus — 1780 E sen oeuvre — 1781 
K Puis que fausseté — 1783 C ne sespreuue; K se paire — 1784 
iiTsans retraire — 1786 E los — 1786 C auez valour — 1787 M 
Cuers — 1790 K Et — 1792 B auecques les esluz — 1793 C paie 
— 1794 C si paie — 1795 C Si vous en lairai c.; K lairay ; F laira 
cheuir — 1 796 C et de venir — 1 797 K Tous ; C que vous — 1 798 
BEK nen — 1799 à 1954 Ces vers manquent dans K avec le feuil- 
let 80 — 1799 A sceit — 1800 A amer — 1S01 F desclairie; E 
desch (le reste du mot manque) — 1802 F Sassist a cuer; CE au 
cuer ; C trop est lamie. 



LE DIT DOU LYON 223 

S'assist sus un coussin de soie. 
1804 Et pourquoy vous en menteroie? 

Il nous couvint seoir aussi, 

Qu'elle le commenda einsi. 

Mais si tost qu'elle fu assise, 
1808 Li lions qui moult l'aimme et prise 

Sus ses quatre pies se coucha, 

Et la dame li atoucha 

De sa belle main sus la teste. 
181 2 Mais tantost la diverse beste 

A deus cornes prist a glatir 

Et se vint redement fîatir 

En ce brait assés près de nous. 
1 8 1 6 Lors me dreçay sus mes genous, 

Et la dame prist a sourrire 

Et dist : « N'aies doubte, biau sire, 

Eins vous seés; car cilz courrous 
1820 N'est pas encommenciés pour vous. » 

Si me rassis; mais il me samble 

De toutes les bestes ensamble 

Que chascune est avant venue 
1824 Au braist de la beste cornue 

Seulement en entention 

De faire grevence au lion. 

Et quant li lions les parçut, 
1828 Certes, moult grant doleur reçut 

Et commença son dueil a faire, 

Si corn oy m'avés retraire. 

Mais la dame, ou toute pais a, 
1 832 De ses dous ieus le rapaisa, 

Si que tost en joie revint 

i8o5 F vous couuient — 1806 C me commenda aussi — 1807 
Les mss. (sauf CE) fust — 1809 FE les — 1810 M sa — 181 1 F 
main sa teste — 1814 FB roidement ; E rudement — 1818 A beau 
— 1825 C lentencion — 1826 C faire la guerre — i832 F ces — 
i833 C tout. 



2 24 LE DIT D0U LY0N 

Et de son dueil ne li souvint. 

Lors demandé encor pourquoy 
1 836 Devant les gens et a requoy 

Li lions si grant dueil faisoit, 

Etcommant si tost s'apaisoit, 

Et que les bestes li demendent 
1840 Qui toutes a li honnir tendent. 

Et la dame me respondi, 

Dont liés fu, quant je l'entendi, 

Que de ce me voloit respondre 
1844 Et ma demende bien despondre. 

Si me dit : « Amis, vous savez, 

Et bien oi dire l'avez, 

Qu'Envie si ne puet morir 
1848 Et que partout vuet signourir, 

Si qu'en tout le monde n'a règne 

Qu'elle n'i soit, qu'elle n'i règne, 

Et qu'elle n'i face la dame; 
1 852 Si que maint cuer d'omme et de famé 

En sont honni et deceû 

Et de leur honneur descreu; 

Car Envie si n'est pas seule, 
1 856 Eins vomist souvent par sa gueule 

Contrueves, baras, jengleries, 

Meffais, traïsons, tricheries, 

Murtres, detractions, haines, 
1860 Ou tant a de maises racines 

Qu'onques nul n'en dit bon exemple, 

1 835 C demandoi — i836 F Et comment ce demainne en soy ; 
CE en requoy— 1837 AF dueil li faisoit; M grant joie faisoit — 
1844 C Sans le voir celer ne repondre — 1846 MBE dist — 1847 
si manque dans E — i85o C scet — i85i C Et quel ne li face — 
i852 E Et — i853 AB Qui — i855 si manque dans F — i856 F 
Eins bourde souuent; Cla — 1859 Cet haines— 1860C mauuaises; 
E maies — 1861 nul manque dans A; A ne dit; FCE bonne. 



LE DIT DOU LYON 2 2D 

N'en siècle n'a ordre ne temple 

Ne seculer qu'elle ne triche. 
1864 Partout se met; partout se fiche; 

Partout vuet estre; partout rampe; 

Elle n'a pas eu pié la crampe, 

Eins est viguereuse et aperte, 
1868 Nom pas a pourfit, mais a perte. 

De bien d'autrui est si dolente 

Qu'adès s'en complaint et démente; 

Soi mesme het et deshonneure; 
1872 Toudis rechigne ; toudis pleure. 

Elle a ses elles estendues, 

Si que dedens les bestes mues 

Qui n'ont raison n'entendement 
1876 La voit on tout appertement. 

Et vous pouez apparcevoir, 

Se je men, ou se je di voir. 

Il n'est beste, tant soit sauvage, 
1880 Qui l'aroit en son juene eage 

Si la vosist aprevisier, 

Que son fier corage brisier 

Ne li feïst et sa nature 
1884 Un po muer par norriture, 

Commant c'on die le contraire. 

Mais je le sçay par l'exemplaire 

De ce lion que j'ai norri : 
1888 Qu'aussi tost com je li sourri 

Ou que mon regart li envoy, 

Tantost a moy venir le voy; 

1862 ME Nau; FC orde; C neut; BCE nen temple — 1866 
M es pies — 1868 FC au pourfit (C prouftt) — 1869 M Douj 
CE Du — 1870 CE se complaint — 1871 ACE meesme; M 
meisme; Fheit — 1872 A rechine — 1874 A Et — 1877 C Et pour 
tantost a.; E appertement— 1881 £Et; £voust; MBCE apriuoi- 
sier — 1888 M le; E luy souffry. 

Tome II i5 



226 LE DIT DOU LYON" 

N'il ne sera ja si dolens 
1892 Qu'il ne soit legiers et volans 

Et que joie n'ait a son vueil, 

Tantost com regarder le vueil. 

Et savez pourquoy ne commant 
1896 II est einssi en mon commant ? 

Je l'eus si juene et si petit 

Que pour fain, ne pour appétit, 

Ne pour destresse qu'il eûist 
1900 De famine, il ne se sceiist 

Rapaistre ne mangier par li ; 

Si vos qu'il n'i eûst celi 

Ne celle par tout ce vergier 
1904 Qui riens li donnast a mengier 

N'a boire, se ne li donnoie; 

Si que jour et nuit le paissoie, 

Sans fallir, de ma propre main 
1908 Toutes les fois qu'il avoit fain. 

Einsi l'ay nouri longuement 

Et endoctriné tellement 

Qu'il est toudis en volenté 
191 2 D'acomplir ce dont talent hé, 

N'il n'oseroit désobéir, 

Tant est desirans d'obeïr 

Et de faire quanqu'il saroit 
1916 Qui bon et plaisant me seroit. 

Et pour ce qu'on dit que cremour 
N'est pas volentiers sans amour, 

1892 A et dolens; B et nalant — i8g3 F joie nara son v.; C 
Et que ne le resioisse a son vueil — 1896 .4.B Elle — 1900 C De 
fain ne il — 1902 C vueil ; E voil ; A qui — 1905 A Ne boire — 
1906 A passoie — 1909 C le nourit — 1910 C endoctrinai — 1 9 1 3 
CE ne saroit {dans B noseroit a été rétabli par B') — 191 5 C ce 
quil — 1916 CE Que; F bien — 1917 C Pour ce je di que cre- 
mour — 1918 A Net. 



LE DIT DOU LYON 227 

Et il me crient tant comme il puet, 
1 920 Et croy qu'Amours a ce l'esmuet, 

Et si l'ay longuement au doy 

Peii et norri, je le doy 

Mieus amer c'une beste estrange ; 
1924 Car volentiers fui et m'estrange 

Des bestes qui ne sont privées, 

Pour ce que condicionnées 

Sont de si divers esperis 
1928 Qu'il y a tout pleins de péris; 

Car l'une mort, l'autre esgratine, 

L'autre point, l'autre a mal s'encline, 

L'autre regibe, l'autre brait, 
1932 L'autre envenime de son brait ; 

Et on doit l'erbe a son ueil mestre 

Qu'on congnoist, ce dient li mestre. 

Nom pas que de moy près le mette, 
1936 Ne que, se po non, m'entremette 

De son bien ne de son anoy ; 

Mais souvent ali m'esbanoy 

Et y preng mon esbatement 
1940 Sans doubte, aussi hardiement, 

Com se fust un petit chiennet. 

Et sachiez que si se tient net 

Qu'onques beste ne vi plus nette. 
1944 Ne say qui ce li amonette ; 

Mais je l'en voy plus volentiers. 

Dont vous orriés par ces sentiers, 



1920 E Bien — 1924 A volentier; C et estrange — 1922 C qui 
me sont — 1926 A cendicionnees ; F condition nées — ig3o C 
mal encline — ig3 1 M et lautre ; F point — ig32 F point — 
1933 C en son — 1935 C de mi ; E les — 1936 C se pou ne 
mentremette — 1940 et aussi dans tous les mss., sauf dans 
C; B hardiment — 1941 Mss. ce — 1942-43 Ces vers manquent 
dans C — 1944 C Et ne seu qui li amonest; M que — 1945 
BC le voy — 1946 M orrez. 



228 LE DIT DOU LYON 

Par cesprëaus, par ces gaudines, 
1948 Par ces ronces, par ces espines 

Aucune fois grant huerie 

Des bestes qui en ont envie 

Si très grant qu'elles l'ociroient 
1952 Moult volentiers, s'elles pooient. 

Et de la vient la grant destresse 

Qui le cuer li destraint et blesse. 

Et pourc'einsi corn jel'ay dit, 
1956 Péchiez d'envie si laidit 

Celui qui en li le reçoit, 

Que trop fort l'empire et déçoit. 

Car nés les bestes qui s'enclinent 
i960 Ali de mal faire ne finent; 

Et veii l'avez au jour d'ui, 

Que pour ce que je me dedui 

Au lion, ces bestes venues 
1964 Sont et près de nous acourues, 

D'envie et de courrous enflées, 

Aussi com toutes forcenées. 

Mais li lions s'en vengeroit, 
1968 Et espoir qu'il en mengeroit, 

Se ce n'estoit que moult ressongne 

Que plus a mengier ne li dongne, 

Car il seroit en aventure 
1972 De mort, s'il perdoit la pasture, 

Pour ce que saiens n'a personne, 

Fors moy seule, qui riens li donne. 

Or vous ay desclos et ouvert, 

1949 M Aucunes., huicrie — 1954 C Que; A estraint; C tant 
et blesse — 1957 F que o li ; C que qui ; EK la — i960 C et de 
— 1963 F Du — 19C4 K Sont ci près — 1965 et a été effacé 
dans B par B' — 1968 K quil les mengeroit — 1969 C que il 
ressoigne — 1972 M sa — 1974 C qui chose li donne — 1973 K 
desglos. 



LE DIT DOU LYON 22Q 

1976 Ce m'est vis, tout a descouvert, 

De chief en chief, vostre prière. » 

Lors li dis : « Douce dame chicre, 

Je vous en merci bonnement, 
1980 Car moult bien et moult sagement 

M'avez enseingnié et prouvé 

Tout ce que je vous ay rouvé. 

Mais puis que li lions s'assert 
1984 Pour vous qu'il aimme, crient et sert, 

Pour li humblement vous depri 

Que vous entendez son depri ; 

Car plus volentiers le déist 
1988 A vous, que dire nel feïst, 

Ce m'est vis, mais parler ne scet, 

N'a vous demoustrer qui le het, 

Dont, par m'ame, j'ay grant pité. 
1992 Se vous suppli qu'umilité 

Avec franchise et le cuer tendre 

Aiez, pour sa prière entendre, 

S'elle vous samble de raison : 
1996 C'est qu'on face aucune cloison, 

Si que ces bestes aprochier 

Ne le puissent plus n'arrochier, 

Poindre, pincier, grever, ne mordre, 
2000 Et que d'elles se puist estordre; 

Car il ne leur demande rien, 



1976 F auis — 1978 F Lors di je; M di — 1979 C vous mer- 
cye; F meray — ig83 F Mais pour le lyon qui sassert; E Mais 
pour que; BK Mais pour ce que; pour a été biffé par B' — 1984 
MB et crient — 1985 AM De cuer humblement; E Et vous prie 
dame mercy — 1989 F paroles; E nen — 1991 C par manière 

— 1992 E Si vous pri par humilité — r 9ÇP et manque dans M 

— 1994 F Auec ; K sa pitié — 1995 F Sil — 1996 F choison — 
1998 K peussent ; B' plus arrochier ; A aprochier; F accro- 
chier — 1999 K greucr pincez — 2000 K délie ; K peust ; KE 
destordre — 2001 F ne len demende. 



230 LE DIT DOU DYON 

Ne meffait, ce savez vous bien. 

Si vous y devez condescendre 
2004 Assez legierement et tendre 

Que procheinnement on la face, 

Non de droit, mais de pure grâce. 

Car il est vostres tous entiers, 
2008 Et si fait bien et volentiers 

Tout ce qu'il pense qui vous plaise, 

Et li las vit en grant mesaise, 

En grant dolour, en grant tristesce, 
2012 En grant doubtance, en grant destresce, 

Ne nulle fois n'est asseur ; 

Et j'aussi pas ne l'asseûr, 

Car asseùrés ne puet estre 
2016 Sans vous, qui estes sa main destre, 

Qui estes toute s'esperence, 

Ses reconfors, sa soustenance. 

Des bestes le poëz deffendre, 
2020 S'il vous plaist, et si ferez fendre 

Son dolent cuer en deus parties, 

Se vous estes de leurs parties. 

Or en soit a vostre voloir 
2024 De sa joie et de son doloir. » 

Et quant j'eus fine ma parole, 
La dame, qui ne fu pas foie, 
Mais sage et bien endoctrinée 
2028 Et de tous les biens aournée, 
Dist : « Amis, se saiens faisoie 
Closture de pierre ou de croie, 

2oo3 F tout descendre; C dont descendre; K constertendre 
— 2oo5 FMBC en la face ; K en la place — 2007 F est vers tous 
2009 AMBCE quil v. — 2010 K a grant — 201 3 et 2014 Ces 
vers sont intervertis dans C — 201g F la — 2022 C En vous sont 
toutes les ayes — 2024 £ ou — 2025 F nnee — 2029 F Dit — 
2o3o C C. ou de pierre ; F de paire ; C cloie. 



LE DIT DOU LYON 23 I 

De mur, de haie ou de palis, 
2o32 Li scens me seroit trop faillis; 

Car li vaillans homs qui fist faire 

L'ordenance de ce repaire 

Et de Tiaue qui va entour 
2o36 L'ordena sans mur et sans tour, 

Et s'est la closture moult forte, 

Comment qu'il n'i ait mur ne porte, 

Barbacane, tour, clef ne serre; 
2040 Mais par souffrir l'estuet conquerre 

D'aucun bon cuer qui soit si frans 

Qu'adès soit humbles et souffrans ; 

Car autrement estre conquise 
2044 Ne puet, tant soit bien entreprise. 

Ne je n'i vueil mettre n'oster 

En l'ordenance, n'ajouster 

Riens, ne ja ne la defferay, 
2048 N'autre closture n'i feray. 

Mais se les bestes ont envie 

Dou lyon, je ne le doy mie 

D'elles garentir ne deffendre. 
2o52 Nompourquant je li vueil aprendre 

Comment il se deffendera 

Et comment trop les grèvera, 

Sans elles batre ne ferir, 
2o56 Car c'a li ne doit afferir : 

Face samblant qu'il ne li chaille 

D'elles, ne de leur controuvaille; 



2o3i C palais — 2o32 K tost faillis; C failais — 2o35 MBE vat 
— 2037 La leçon primitive de B Et si est a été corrigée par B' 
en Si est — 2040 K mcstuet — 2041 A Daucuns bons cucrs qui 
sont si frans ; CK soit souffrans — 2042 manque dans C — 2044 
bien manque dans C — 2047 CK Riens ne sa; C ni ferai — 
2048 C ni mettrai — 2049 E M. celés bestes; K nont — 2o5i 
C et — 20D2 E le — 2o56 manque dans K; F Car a li — 2057 
C que ne. 



232 I-E DIT DOU LYON 

Toutes leurs jangles mette en puer, 
2060 Soit revelens et liez de cuer, 

S'il le puet faire nullement. 

Et s'il ne puet faire autrement, 

De neccessité vertu face; 
2064 Car ce leur joie trop efface, 

N'il ne les porroit plus grever. 

Et s'il les vuet de dueil crever, 

Il doit son corps dou tout offrir 
2068 A elles humblement souffrir, 

Car cils qui vit et souffrir puet 

Fait partie de ce qu'il vuet; 

Et se dit on : « Qui sueffre, il veint » ; 
2072 Et s'est vertueus qui bien feint. 

Einsi toutes les veinquera 

Par souffrir, n'il ne trouvera 

Donjon, closture ne muraille, 
2076 N'autre voie, qui mieus y vaille. » 

Et quant elle m'ot escondit, 
Assez m'acorday a son dit; 
Car bien la response ordenée 

2080 Estoit, et seur raison fondée. 
Si la merciay humblement, 
Et le chevalier ensement, 
De ce que par eaus deus savoie 

2084 Ce que demandé leur avoie. 
Si me fu avis que par tans 



2o5g F Toute leur ; M T. les ; C Tous leurs geus ; K jangle ; A 
motte ; M mettre ; C ou pueur ; F ou puer — 2060 C ou — 2062 
FMK face — 2o63 F neccessit — 2066 C Sil les; K veulz faire 
creuer — 2068 C offrir; E seruir — 2070 C II fait assez de — 
2071 C vaut — 2072 C sest vérités qui bien faut — 2075 E De 
m0 y _ 2077 E el — 2079 MBK sa; K responde — 2081 A Et — 
2082 F eaus deulz — 2085 K Ce; MCE par temps. 



LE DIT DOU LYON 233 

Seroit poins que fusse partans 

Dou vergier ou j'avoie esté 
2088 Presque jour et demi d'esté. 

Si que congié leur demandai 

Et a li me recommendai. 

Mais elle volentiers m'eust 
2092 Plus retenu, s'il me pleiïst. 

S'alay des autres congié prendre, 

Et puis m'en parti sans atendre. 

Mais li lyons me convoia, 
2096 Sans moy laissier, et m'avoia 

Tout droit par devers la nacelle 

Par une petite semelle, 

Pour laissier le lieu a senestre 
2100 Ou les bestes soloient estre. 

Si me mena plus droit que lingne, 

Com cils qui se joint et alingne, 

Polist, deleche, amenevist, 
2104 Si qu'onques mais ame ne vist 

Beste plus gente ne plus jointe, 

Plus esveillie ne plus cointe. 

Et je croy, se Dieus me doint joie, 
2108 Que tout ce qu'a la dame avoie 

Dit de li, que bien l'entendi 

Et tout ce qu'elle respondi ; 

Car quant il se dut départir 
21 12 De la dame, j'oy glatir 

Les bestes et faire grant noise; 

Mais il ne li en chaut ne poise, 

2086 FEstoitque je fusse p.; K Seroit temps; C que je fusse 
par temps — 2089 C li — 2091 K elles — 2092 A' Plus tenu ; F 
selle peust — 2093 E ma — 2098 K Fu — 2099 M laissier lez 
lui: A.' laissier ly la — 2100 E sembloient — 2101 MBEK mi — 
2io3 A ameuist — 2104 C Si corne mors ame ne muist ; FBE 
vit — 21 06 F esmeree — 2109 K de bien — 2 1 1 1 B' se deubt — 
21 12 E je vi glatir. 



234 LE DIT D0U LY0N 

Eins fist samblant qu'il en fust liez, 
21 16 Dont je me sui trop mervilliez. 

Et liez estoit il sans doubtance; 

Tout pour faire aus bestes grevance, 

Fist de neccessité vertu, 
2120 Quant il moustra que liez en fu. 

Si me mena jusqu'à la rive 

De l'iaue qui fu roide et vive. 

Mais si tost com j'y fu venu, 
2124 II me fu si bien avenu 

Que la nacelle vers moy vint, 

Si que riens plus ne me couvint 

Fors entrer dedens, si entray. 
2128 Et quant j'y fu — ja n'en mentray — 

Li lions vers moy s'enclina, 

Et je vers li, n'il ne fina 

De moy resgarder, et je li, 
21 32 Tant que hors de la nef sailli. 

Et quant je fu a l'autre port, 

Li lyons s'en fui si fort 

Qu'en l'eure en perdi la veùe. 
21 36 Et j'ay pris ma voie et tenue 

Vers le lieu dont partis estoie, 

Qu'adès devant moy le vëoie. 

S'i vins d'eure si couvenable 

2140 Qu'on voloit asseoir a table. 
Mais il y avoit compaingnie 
Bêle, bonne et bien enseingnie 

21 i5 F fu — 21 16 K sui esmerucillez — 21 18 K Et; MB Ou; 
C Quar li lyons par grant vertu — 21 21 E Si ma mené; C a la 
riuiere — 2122 F fust; C fiere — 2123 et 2124 Ces vers man- 
quent dans F — 2125 F Et — 2 127 C si y entray — 2128 M Quant 
je y fui ; ja manque dans K, a été effacé par B' dans B ; FBEK 
menti ray — 21 32 K que de la nef jus sailli — 21 33 AT quant y fut 
— 2 1 34 M foui — 2 1 35 F perdis — 2 1 3y F le lyon ; C mestoie — 

2 141 K Mais y li auoit — 2142 E Belle et bonne; C Bonne belle. 



LE DIT DOU LYON 235 

Qui m'ot perdu jour et demi, 
2144 Sans nulle riens savoir de mi, 

Comment qu'elle m'eiist moult quis. 

Si m'a trop durement enquis 

Que c'estoit, et dont je venoie, 
2148 Ne comment einsi me perdoie. 

Si leur ay toute m'aventure 

Compté, sans nulle couverture, 

Ce qu'avoie oy et veù. 
21 52 S'en ont trop grant merveille eu ; 

Dont pluseurs y ot qui juroient 

Que le passage essaieroient, 

Car bien cuidoient estre tel 
21 56 Qu'il feroient tout autretel. 

S'il y passèrent, plus n'en say. 

Mais tels se porroit a l'essay 

Mettre, qui s'en repentiroit 
2160 Et qui jamais n'i passeroit. 

Car tels jure de son marchié 

Qui puis en laisse la moitié; 

Et tels cuide amer sans mesprendre 
2164 Ou il a assez a reprendre. 

Si que d'eaus me tairay a tant ; 

Car je croy que chascuns a tant 

Loyauté, valour et savoir, 
2168 Qu'il en feront bien leur devoir. 

Si feray ma conclusion, 

En finant le « Dit dou Lyon ». 

2143 A perdut — 2145 M quelle mest — 2147 A ne dont 

— 2148 BCEK Et — 2149 A Et; ME ay compte mauenture — 
2i5o ME Toute — 2 1 5 1 CK Et; A quauoit — 21 52 trop 
manque dans K — 21 53 F pluseurs moult forment juroient 

— 2154 K assaieroient — 2i56 C Si; tout manque dans F — 
2 1 58 C tels si porroit lessay — 2 1 59 AFCE qui 1 — 2 160 A que 

— 2166 C Que — 2167 F valoir — 2168 C fera — 2169 
A M Ci. 



2 36 LE DIT DOU LYON 

Et pour ce qu'il n'apartient mie, 

2172 S'on nel demande, que je die 
Que ce livre ay mis en rime, 
Prenez tout le ver penultimc 
Et les lettres desassamblez, 

2176 Puis autrement les rassamblez, 
Et dou darrein la premereinne. 
Adont porrez savoir sans peinne 
Mon nom et mon seurnom sans faille, 

2180 Car lettre n'i a qui y faille. 
Autrement dire ne le quier, 
Mais dévotement vous requier 
Qu'Amours priez qu'elle me teingne 

2184 Pour sien, et que ma dame deigne 
Mon petit service en gré prendre; 
Car je ne puis a rien entendre, 
Fors seulement que si la serve 

2188 Que sa bonne grâce desserve. 
Or pri Amours que si le face 
Que n'i mesprengne, ne mefface, 
Car il n'est riens dont tant m'esmaie, 

2192 Ne de quoy si grant doubtance aie, 
Que de ce que trop po ne dure 
Pour li servir sans mespresure; 
Et j'en ay bonne volenté. 

2196 Or me doint Dieus vie et santé 
Pour maintenir son dous service 
Sans villain penser et sans vice. 



2172 K Son veult demandez; C Se nel — 2173 FCE Qui; C 
cest liuret a mis; M aye; BE aie — 2174 A Si prenez le ver — 

2175 BK lettres en dessembles (dans B en a été ajouté par B') — 

2176 C assambles — 2 177 F derrien ; B darrien — 2178 C Dont 
pouez vous sauoir; K pouez — 2189 et 2190 Ces vers sont 
transcrits deux fois dans K — 2189 AFE qui — 2191 AT riens qui 
tant — 2194 K le ; B' la — 2196 C dieus joie et — 2198 E Que 
je vueil faire sans mesprise. 



LE DIT DOU LYON 



237 



Et quant je le vueil desvoloir, 
2200 Ne doit pas Amour non voloir, 

Quant je le fais sans deshonnour, 
Ne ce ne seroit pas s'onnour, 
Se d'un gent voloir deceù 
2204 Avoit mon cuer qui l'a creti. 

Explicit le Dit don Lyon. 



2200 K Nen ; MBCK mon voloir; E mais vouloir — 2201 E 
fois — 2202 Dans A la leçon primitive sonnour a été corrigée en 
honnour — 2204 Après ce vers K ajoute : 

Diex nous doint a tous bonne vie 
Ensemble, sans faire partie. 

Explicit : C Ci fenist le dit du lyon. 




f-a^?.*<\ 




LE DIT DE L'ALERION 



12 



En tout le monde entièrement, 
Pour vivre seculerement, 
N'a seulement que .mi. poins ; 
Et il est adès temps et poins 
De ces .un. poins maintenir, 
Qui vuet droite sa main tenir ; 
Et qui a droit en useroit 
Plus justement en viveroit. 
Il sont a nommer moult legier, 
Mais il sont fort a esligier. 
Nompourquant qui les ameroit 
Legierement en useroit. 
Bien penser, bien dire, bien faire 
Et eschuer tout le contraire, 



i. AFMCB Ci commence le dit de lalerion; E Ci commence le 
dit des .mi. oysiaulx. {Le poème manque dans KJ). 

2 B seculierement — 4 A tems — 6 F droit — 7 A qui ades en 
— 9Fligier — 10 Ffors — 12 F Ligierement — 14 F Et est liuer 
tout. 



240 LE DIT DE L ALERION 

Cils .1111. poins, je n'en doubt mie, 
16 Attraient toute bonne vie. 

Or dit on en une autre fourme 
De quoi ma pensée s'enfourme, 
Que chascune chose a .111. temps, 
20 Dont s'aucuns puet venir a temps 
Au premier, cils temps li enseingne 
Le secont ; lors voit il l'ensengne 
Dou tiers temps, selonc la besongne 
24 Qui parmi trois temps l'embesongne. 
Des .111. dis prouverai je fin 
Commencement, moien et fin. 
De ces .111. se doit enfourmer 
28 Qui bon ouvrage vuet fourmer. 
Et s'aucuns pense mauvaisté, 
Gart bien, selonc la vérité, 
Que commencemens ne li tart ; 
32 Car il n'i puet venir trop tart. 

Mais qui vuet bonne ouevre avancier, 
Trop tost ne puet encommancier, 
Pour ce que temps adès s'en court. 
36 Et qui fait ouvrage trop court, 
Je ne puis vëoir ne penser 
Qu'on li doie recompenser, 
Que selonc l'uevre le salaire. 
40 Je ne doubt mie le contraire. 

Mais qui commence temprement 

i5 FM Ci; M ne — 17 M Or redit on en autre f . ; une manque 
dans BE — 19 E De... poins temps — 20 F v. atans — 2 1 A 
tans (id. 23 et 24); E t. lembesoigne — 22 F s. la voit; B voit 
et lenseigne — 23 £ sa b. — 24 E Que; FC le besongne — 
2 3 FM commencent ici un nouvel alinéa — 29 B mauuaistie 
— 3i B' corrige ne en bien — $4. F acommencier — 35 ce est 
omis dans A; A tans; F sencour — 36 Fouuraige; F cour — 
39 A salalaire — 41 F c. le contraire. 



LE DIT DE L ALERION 24 1 

Et il a bon commancemcnt, 

Mais qu'il ne rompe le loien, 
44 II doit venir a bon moien. 

Et quant au moien est venus, 

De bien en mieus bons devenus, 

Envis puet estre qu'il ne traie 
48 Dou tiers temps très souffissant paie. 

Or vëons a une autre chose 

Qui contre le premier s'oppose ; 

Uns enfes de petit aage 
52 Qui a le cuer gay et volage, 

Si comme de .x. ans ou douse, 

Que Juenesse en son cuer arrouse, 

En ouevre de getter s'enfanse, 
56 Et on n'i met point de deffense, 

Eins conjoit en tout son affaire, 

En quanqu'il fait et qu'il vuet faire, 

A quoy il se puet adrecier 
60 Pour une bonne ouevre drecier. 

A ce puet on moult bien respondre 

Et la clarté dou temps espondre : 

Dès qu'il est einsi conjoïs, 
64 Comme je l'ay dit, et joïs, 

On puet bien auques près vèoir 

Comment il se puet pourvëoir, 

Au mains en aucune partie, 
68 Dès que la chose est si partie 

Qu'il n'a encor point de science 

En li, raison, ne conscience, 

46 M micx tous d. — 48 FDiuers tans — 49 F v. en une — 
53 M corn; F ME ou de .xn. — 56 E En on — 57 FM c. on 
tout — 58 E Et. . . et qui vuet f. — 59 il est omis dans E — 61 
AF En ce — 62 C dou scens — 63 F conioins — 64 F joins — 
69 F encore. 

T«me II. 15 



242 LE DIT DE L ALERION 

Ne cause dont il puist ouvrer 
72 Pour un petit bien recouvrer, 

Et n'a encor point de malice 

Qui soit cause de maléfice. 

Je di pour voir certeinnement, 
76 Et croy qu'il ne soit autrement, 

Que ce qu'il fait, c'est aventure 

Et vient de sa propre nature. 

Dont on voit souvent avenir, 
80 Quant on en laist un couvenir, 

Qu'on perçoit que dou tout s'encline 

A ouevre de mauvais couvine 

Et devient dès lors despiteus, 
84 Fols, desdaingneus et po piteus, 

Et het, tel fois est, ceus qui l'aiment, 

Qui biau très dous enfant le claiment ; 

Tel fois est qu'il se vuet combatre 
88 Et vuet les autres enfans batre ; 

S'il n'i puet avenir, il rue ; 

S'en fait tant qu'il ne vient en rue 

Qu'il ne soit de la gent haïs. 
92 De ce doit on estre esbahis, 
Et doubte que si ne s'enlace 
Qu'en son moien temps pis ne face 
Et qu'il ne voist adès tirant 
96 De jour en jour en empirant. 

Or y a enfans esbatans, 
Gais, gens, jolis et embatans, 
Amoureus, dous et amiables 

71 F peust ouurir — 72 F recouurir — -j3 F encore — j5 F 
veoir — 78 F auenture — 80 FBE lait — 84 CE Fel — 85 est 
manque dans FC — 86 F Que; les mss. (sauf C) biaus; MCBE 
enfes — 87 est est omis dans F — 91 F gens — g3 C En ; F sen 
lace — 94 F cens — g5 ME voit; F voite destitant — 97 F ay 
— '98.4 F esbatans. 



LE DIT DE l'aLERION 243 

ioo Et en tous leurs fais aggreables, 

Si pleins de debonnaireté 

Qu'il ont a chascun amité 

Et ne se scevent adrecier 
104 Nulle fois a euls courrecier, 

Ne jouer de gieu deshonneste, 

Et se font adès joie et feste. 

Et si a des enfans aisans, 
108 Très paisibles et appaisans, 

Et si se jouent et esbatent, 

Mais de parler po se debatent. 

S'on voit enfans einsi jouer 
112 Qui riens ne vuelent desnouer 

En leurs gieus fors que courtoisie, 

Très bien appert que villonnie 

N'est pas dedens leur cuer enclose, 
1 16 Car dès ce temps seroit esclose, 

Se jamais jour le devoit estre. 

Désormais dirai de mon estre, 

Comment en juenesse jouay 
120 Et quele enfance desnouay. 

J'amay les menus oiselès, 

Gens, gais, jolis et nouvelès, 

Hui .1., puis un autre demain. 
124 Quant j'en tenoie un en ma main, 

Bien cuidoie valoir un roy. 

Je ne faisoie autre desroy. 

Einsi trespassay ignorance, 

102 Font en ch. — io3 se manque dans E, a été ajouté par B' 
dans B; A Et si ne sceuent — io5 A geu ; F deshonnestes — 106 
F festes — 107 C si y a; Fde; C taisans — 109 se est omis dans 
FCE, a été ajouté par B' dans B — 112 E Que ; BE desuoier — 
1 13 Fleur — 1 16 FE enclose — 120 FC jonesse; F demenay — 
121 A les juenes o. — 12D F estre. 



244 



LE DIT DE L ALERION 



128 Tant que je vins a congnoissance, 
Mon cuer de bien entalenté. 
Lors muay je ma volenté 
Des menuz oiselès aus grans, 
1 32 Si fui desirans et engrans 

Et pensans comment j'aprendroie 
A garder un oisel de proie, 
L'esprivier especiaument. 
1 36 Et j'eus tantostapris comment 
J'ensuiroie ce gent mestier 
Douquel j'avoie grant mestier, 
Car Nature m'i enclinoit, 
140 Qui a nulle heure ne finoit, 
Et Amour souvereinnement 
M'argûoit gracieusement, 
Pour mieus mon cuer entalenter, 
144 Que la gent vosisse hanter 

Qui de ce mestier se mesloient 
Et ceaus qui le plus en savoient, 
Et cil me porroient aprendre 
148 Tant comme j'en porroie entendre. 
Et si fis je : Je les hantay 
Et de pluseurs poinsles temptay, 
Selonc ce que j'avoie a faire, 
1 52 En celant si bien mon affaire 

Que j'estoie adès seur ma garde 
Qu'il ne se donnassent en garde 
Comment j'estoie talentis 
1 56 Dou savoir ; si qu'un po lentis 
En enquestant me maintenoie, 

129 F atalente — i3o A Lors remuay je volente — 1 33 CBE je 
penroie; B' prenroie — i36 C tost — i3 7 F Jensieuroie; AFBE 
ce grant m. - 140 C fuioit — 147 MCE Car ; 4 sil; B cilz ; E 
Et si; C nen; M ne — i5o F trompay — 04 M sen — 07 C 
aquestant. 



LE DIT DE I.'aLERION 246 

Par quoy ce que je desiroie 

Me moustrerent ouvertement, 
160 Et je l'apris couvertement ; 

Car ce qu'il moustroient ouvert, 

Je l'avoie tantost couvert 

Soubz une estrange couverture, 
164 Non contrestant leur ouverture, 

Pour ce qu'a leurs mos respondoie 

Par une moult simplette voie 

Et d'un parler de tel marrien 
168 Qu'il sambloit qu'il ne m'en fust rien. 

Et s'avoie aussi ordené 

D'un scens qu'Amours m'avoit donné, 

A savoir, empruntay manière, 
172 Dont j'avoie mis en ma chiere 

Selonc mes parlers le samblant. 

Si qu'einsi leur alay emblant 

Le scens de savoir la noblesce 
176 L'esprivier et sa gentillesce 

Et de sa gaie norriture, 

Selonc sa très franche nature, 

Tant que j'en sceus auques l'usage, 
180 Sans avoir paie lonc musage, 

Car briefment m'en tins pour content. 

Moult bien m'en pos tenir atant, 

Car j'en apris après assés 
184 Tout par moy, sans estre lassés, 

A l'aide d'un très gentil 

Esprivier cui je par soutil 

160 M Et la pris — 161 F moustroit — 164 F couuerture — 
i65 F leur mot repondoie — 166 E simplece — 167 C merrien ; 
A moien — 168 F qui ne; C nen — 171 et 172 Ces vers sont in- 
tervertis dans F — 171 F jenpruntai — 173 C S. le parlers; F 
les emblant — 173 M sa — 176 C la — 178 A treffranche — 179 
F say — 18 1 F tient — 182 E Mon ; A atatant — 186 M que ; F 
sentil. 



246 LE DIT DE l'alERION 

Engin l'amay et le tins près. 
188 Je le diray bien ci après; 

Mais einsois averay compté 
Un exemplaire de bonté. 

Quant de ceaus me fu départis, 
192 De leur science très gentis 

Que j'aquis de fait avisé, 

Einsi comme j'ay devisé, 

D'une autre chose me souvint, 
196 Dont je croy que bien m'en avint. 

Car ce fu de cause apensée 

Que j'entray en une pensée 

D'amours et d'amie et d'amant 
200 Qui sont norri en bien amant, 

En pensant que, s'uns vrais amis 

Qui tout son cuer en dame a mis 

Vuet autres amans fréquenter 
204 Pour entr'eus science aquester, 

S'il faisoit einsi que je fis, 

Je croy que ce seroit profis, 

S'il les savoit si bel attraire 
208 Qu'il peiist de leur bouche traire 

La clef pour leurs frans cuers ouvrir, 

Et puis, se ce sceùst couvrir 

Tant en son fait comme en parole, 
212 Je croy qu'il seroit a l'escole 

Qui le metteroit en la voie 

187 F tin — 189 FC aurai ; M ainsois vous auray — 190 AF 
Un exemple ; A de vérité — 191 me est omis dans F — 192 
MCBE se. bien partis — 193 F Que jai quis ; BE Que jenquis 

— 194 F je lay d. — 196 C biens — 197 A ce fat (sic); FBC fut 

— 199 M Damours damie — 2o3 F autre amant — 2o5 M Si — 
206 F ce soit — 207 MCBE Si les — 209 M leur franc cuer ; F 
cuer — 210 se est omis une fois dans C; A p. si se s. ; Al se se 
sceust ; C sceuent. 



LE DIT DE L ALERION 247 

D'onnour, de soulaz et de joie, 
Pour li vivre amoureusement, 
216 Ou la vie amoureuse ment. 

Je ne di pas qu'en tel attrait 

Que ce fust par engingneus trait, 

Pour eaus sousprendre ne sousduire, 
220 Mais pour li aviser et duire 

Aus amiables poins discrés, 

Nompas pour savoir leurs secrez 

Selonc especialité, 
224 Mais en la généralité 

De ce qu'on porroit bonnement 

Dire a tous bonsgeneralment. 

Si leur puet il bien requérir, 
228 Sans euls grever ne sousquerir; 

Et d'autre part de sa science, 

C'est qu'il doit mettre en ordenence 

Son penser, son fait, son parler 
232 En la fourme de bien celer, 

C'est assavoir des poins estrois 

Ou Amours tient mains cuers estrois 

Et meins autres liez et joians, 
236 Quant sont de leur amour joians. 

Seur ces poins se doit si garder 

Qu'il ne s'en face regarder 

Et que sa dame en soit gardée, 
240 Si qu'elle n'en soit resgardée. 

2 14 B Donnour et soûlas ; F soucis — 2 1 5 MCB lui ; FE la 

— 216 F On; FE amoureusement — 218 E engiens — 220 
FMCE lui — 221 F poins et discres — 222 FME leur — 227 E 
Se ; MC Ce ; E peust ; MCE aquerir ; B' enquérir (sans doute 
correction pour aquerir) — 229 MCE silence — 23o Fqui doit — 
232 BE bien parler — 234 F Quamours; E maint; C destrois 

— 236 FBE leurs ; amour est omis dans F ; B amans — 237 F 
Sur ; FMC ci - 2 38 BE Que ne. 



248 LE DIT DE l'aI.ERION 

Et de ce que porra il faire ? 

Tout aussi comme il s'en doit taire, 

D'un po de manière empruntée 
244 Seroit la chose si celée 

Que ja jour ne seroit sceùe, 

Sousposée, n'aperceùe. 

Mais s'aucun de son fait se tait 
248 Et il a le courage entait 

De moustrer a plain sa tristesce, 

Quant elle vient en sa leesce, 

En manière ou en contenance, 
252 II met en autrui congnoissance 

Sa cause ; ce puet il bien dire. 

Car hui plourer et demain rire, 

Par tel chose est il accusez, 
256 Et se n'en puet estre excusez. 

Car en autel dangier se couche 

Comme s'il l'avoit dit de bouche, 

Pour tant qu'on y puet sousposer, 
260 Croire, penser et pourposer 

Les escondis et les ottris, 

Les briés dons et lésions detris, 

De quoy bonne Amour ceaus demainne 
264 Qui elle tient en son demainne. 

Mais avoir manière envoisie, 

Ne trop ne po, adès onnie, 

C'est bien emprunté sagement 
268 Manière a li tant seulement. 

Et cils qui n'emprunte qu'a lui, 

Il n'est en dangier de nelui. 

244 F colee — 246 FMC Supposée — 247 F fai — 248 BE en 
taist — 249 E Se — 25o Fen sassesse — 25 1 F En meintieng ; 
M et en c. — 253 MBE puet on b. — 255 MC tele ; E celle — 
256 F ce — 257 F en aute (sic) congies — 259 AFC on ni p.; A 
sosposer; FMBE supposer — 260 A Croir p. et proser — 262 F 
Les unes tours; A bries tours — 269 F cil — 270 A dongier. 



LE DIT DE l'aLERIOX 249 

Plus n'en di; mais j'ay en propos 
272 Que tel vie est pais et repos. 

Grant pièce fu en ce penser, 

Et puis si me couvint penser 

A l'autre cause premereinne 
276 Qui estoit de mon cuer procheinne, 

Pour le déduit et l'esbanoy 

Que j'atendoie sans anoy 

Dou gent esprivier débonnaire, 
280 Qui estoit a gent débonnaire, 

Maintenir, tenir et porter, 

Pour li et pour moy déporter. 

Dont seur ce penser m'avisay, 
284 Et en avisant devisay 

Seur .m. poins, li quels valoit mieus 

Choisir et prendre pour le mieus. 

Si fis mon propos premerain, 
288 Ce m'iert vis, a plus souverain, 

C'est assavoir d'un très joly 

Esprevier courtois et poly, 

De plumage et de corps haitiez, 
292 En tous endrois bien afaitiés, 

Si qu'il fu tenus pour parfais, 

Et très bien esprouvez par fais, 

De tels fais comme il escouvient 
296 Esprivier qui parfais devient, — 

Ou d'un autre, faitis et gent, 

Bon et bel au gré de la gent, 

Non parfais, mais encommenciez 



272 FA/C telle; F celle — 280 MB Qui affiert; CE qui assiert; 
F estoit corn gent d. ; MB de bonne aire — 288 BE miert nuis ; 
a manque dans B — 289 F Cest asses dun — 294 FE parfais — 
295 MBCE il les couuient — 296 F deuint — 299 F mais .".com- 
menciez. 



2 50 LE DIT DE l'aLERION 

3oo D'affaitier, et si avanciez 
Qu'on deïst, il se prouvera 
Moult bien, quant on l'esprouvera 
Et qu'on l'eiist, pour escoler, 

304 .un. fois ou .v. fait voler, — 

Ou d'un autre, de nouvel pris, 

Qui n'eiist encore autre pris, 

Sans plus, qu'on le nommast ramage, 

3o8 Mais qu'on ve'ist a son plumage, 
A sa manière et a son port 
Et a son gracieus déport 
Qu'il seroit de bêle venue. 

3 12 Lors m'acorday je de venue 
A l'esprivier pris de nouvel, 
Pour avoir son juene revel 
Et son moien temps ensement 

3 1 6 Qui me menroit joieusement 
A la noble conclusion 
De sa haute perfection. 

Pour tant seur ce point m'arrestay 
32o Qu'en mon cuer pensai et notay 
Que ce seroit plus grans déduis 
D'un qui seroit de ma main duis 
Que de .ni. autres parfourmez. 
324 De ce fu tantost enfourniez, 

Combien qu'il ait au norrir peinne. 
Car cils qui volentiers se peinne, 
Dès qu'en la peinne se déduit, 



3oo B' corrige Daff'aitier en Affaitie — Soi FE Que on dist ; 
BE il le prouera — 3o3 C Et sen leust — 304 BE .v. fois voler — 
3o6 F qui vuest ; A encore este pris — 307 A quon le veist r. ; F 
com le cuida r. — 3o8 E quen — 3 16 B mouroit — 32o A pensa 
— 3î3 F autres part fourme — 325 F Comment — 3î6 F sil — 
327 F De que. 



LE DIT DE L'ALERION 25 I 

328 II trueve présent ou déduit 

Aparillié son paiement 

Pour sa peinne si largement 

Que de nulle part ne li nuit 
332 Peinne qu'il ait, ne jour, ne nuit. 

Aussi di je qu'en dame amer 

Qu'il n'i a ne peinne n'amer 

Quigriet ce qui hante en juenesse 
336 En Testât de douce simplesse. 

Voirs est que juenesse amoureuse 

Puet estre souvent dongereuse 

En dame moult legierement, 
340 Pour tant qu'en dous commancement 

Amans doit servir de prier, 

Et la dame puet ottrier 

Et refuser, quant il li plait ; 
344 Li amans n'i a autre plait. 

Et s'il avient par aventure 

Qu'Amours face tant et procure 

Qu'amans soit d'un ottri servis, 
348 Pour tant qu'il n'est pas desservis, 

Il li couvient près resgarder 

Comment il le puistbien garder, 

Pour tant que la dame est si chiere 
352 Qu'amans n'i a riens que prière, 

Se li couvient plus travillier, 

Ou li estas puet perillier, 

Se li amans ne le norrit. 



328 C en déduit — 334 B' Il — 335 F Qui cuet; C Qui griet si 
commence en jonnesce — 337 FB Voir; ME qui — 338 F dan- 
gereuse — 33g F ligierement — 340 F Pour tant deulz quen 
commencement — 341 F seruir et prier — 343 A A refuser — 
344 B' ont — 347 A dunt ottri — 348 F pas de desseruis — 349 
^IFIlyc. - 355 A Et. 



2 52 LE DIT DE l'aLERION 

356 Car juenesse pleure et se rit 

Tout d'une cause et en un point. 
Pour ce couvient baillier a point 
A juenesse sa norriture 

36o De douce amoureuse peuture. 
Or feroit il bon savoir l'eure 
Que juenesse rit et se pleure ; 
Amant le puelent bien prouver. 

364 Maintes fois, tout sans esprouver, 
Il avient qu'une juene dame, 
Pour li garder d'aucun diffame 
Ou pour ce qu'il li plaist a faire, 

368 Que quanqu'elle a fait vuet deffaire 
Envers son dous loial amy, 
Dont maint souvent dient : « Aimmy ! » 
Et li met sus aucun reprouche 

372 Le quel elle li dit de bouche. 
Et lors que de bouche le dit, 
Un dous regart le contredit 
Qui va dedens le cuer coulant 

376 Son dous amy en rapellant 

Par dous et par plaisant retrait. 
Et il volentiers s'i retrait, 
Aproche et se remet avant, 

38o En priant si comme devant. 
Dont je di que si fais descors 



— 36o CBE pasture — 3Ô2 B' si — 363 CBE puent — 358 à 364 
A la place de ces vers, on lit dans F: A vn et queust sa norriture 
a point De douce amoureuse pointure Amant le puelent bien 
prouuer — 365 Les mss. ne commencent qu'ici le nouvel alinéa — 
368 E quanque el ; F veust — 370 C D. moult souuent — 3yi F 
mest — 372 F dist — 374 CBE li — 375 F vat — 377 C atrait ; 
F regart — 378 C se retrait — 37g se est omis dans BE; F et 
si reuient atrait — 38o F c. y doient — 38 1 F fait. 



LE DIT DE l'aLEKION 2 33 

Sont propres causes des racors 

Qui font les larges paiemens 
384 De très dous assouagemens 

Des quels amans est appaiez, 

Tant qu'il s'en tient pour bien paiez. 

Einsi Amours la dame acquite 
388 Vers l'amy, tant qu'elle est bien quitte 

Et li amans en est meurs 

Plus que devant et plus setirs. 

Or vueil revenir au propos 
392 Pour quoy ces raisons ci propos, 

Pour fourmer lacomparison 

De ceste douce garison 

De quoy li amans est garis 
396 Et li estas d'amours norris 

Qui est dis par voie assentie 

Amours, vrais amans et amie. 

Il est vrais que li très gentis 
400 Espriviers nobles et faitis 

Vuet estre portez et tenus 

Et courtoisement maintenus 

Et a heures déterminées 
404 Qui y sont toutes ordenées. 

Et tout aussi comme il avient 

Que l'esprevier porter couvient, 

Couvient qu'amans sa dame port, 
408 C'est a dire qu'il la déport 



382 E de recors — 383 AF leur large paiement — 384 B' 
Des ; AFC assouagement — 385 F est a paier — 386 F tient 
bien a paier ; AI se — 38g F est plus meurs — 397 dis est omis 
dans AF— 3ç8 vrais manque dans F; B' vraie — 3o,q C voirs — 
400 F noble — 401 F Vueust ; C Doit — 403 F heure — 407 Mss. 
Comment; sa est omis dans FCE, rétabli par B' dans B;Az. darne 
— 408 E qui la déport ; /IFquil a déport. 



254 LE DIT DE L ' ALERI0N 

En quanqu'elle vuet faire et dire, 
Bonnement, sans li contredire, 
Sans les poins d'aucun des degrez, 

412 Ou il puet estre lieus et grez 

Qu'amans a sa dame responde, 
Et que justement li responde 
Par raison ce qu'ele demande, 

416 En esclarcissant sa demande, 
Non son gré, mais la vérité 
Selonc aucune qualité. 
Et se li amans fait einsi 

420 Comme je l'ay proposé ci, 

Penser puet qu'Amours le menra 
Ou il en dame trouvera 
Tous les poins qui par amité 

424 Truevent .11. cuers en unité, 
Si a point et si justement, 
En afinant fiablement 
Qu'einsi adès se meintenront 

428 Tant comme faire le porront, 
Sans ja jour faire départie, 
S'il n'en vient d'estrange partie, 
Nom pas par voie de rancune, 

432 Mais selonc nature ou fortune. 

Désormais est temps que je die 
La noblesse et la mélodie 
De Tesprevier que tant amay 



409 Les mss {excepté C) donnent Et — 411 MB daucuns — 414 
C esponde — 415-416 Ces vers manquent dans F — 41 5 AT raison 
de quelled. — 417 A mais sa volente — 418 A F vol en te — 419 F 
Et se fait li auint ainsi — 421 A mena — 423 B' que — 424 A 
Truue [sic) ; F Trouuer; M Tiennent — 426 AC affermant; M 
finablement — 427 BE meintenroit — 428 BE porroit — 43o 
C ne. 



LE DIT DE i/ALERION 255 

436 Moult paisiblement, sans esmay. 

Maintes fois en avoie un quis, 

En mains lieus serchié et enquis. 

Orendroit des lieus me tairay, 
440 Fors d'un seul ou je repairay, 

Ou j'en fui moult bien recouvrez 

Et dou prendre bien aovrez. 

Dou lieu dont j'eus entention 
444 A faire déclaration 

Des parties de sa biauté 

Et de sa grant jolieté, 

Je mis premiers en mon avis 
448 Que j'en feroie un lonc devis, 

Et puis tantost m'amesuray, 

Car en mon cuer consideray 

Que trop y couvenroit viser, 
452 Quant aus parties deviser. 

Si que, pour la chose abregier 

Et pour oster le prolongier, 

Par quoy trop Ions n'en fust li comptes, 
456 Je dis quïl n'est rois, duz ne contes 

A qui li lieus ne fust plaisans 

Et pour esbatre souffissans, 

Gens, gais, jolis, faitis et cointes. 
460 Et j'en estoie si acointes 

Que g'i estoie a grant loisir 

Toutes heures a mon plaisir, 

Car nuls ne le me debatoit; 
464 Dont quant mes corps s'i embatoit, 

436 FBE sans desmai (£' rétablit esmai); Csans point desmay; 
A san —437 un est omis dans F — 439 M men taray — 441 FMBE 
fu; moult a été omis dans F — 442 F aournes — 443 A jay — 446 
E la — 45 1 AME couuenoit — 452 M as — 455 C Pour; F f u — 
461 FMBE Que gais {BM gay) estoie; B' corrige : Que je y estoie 
— 462 F heure. 



236 le dit de l'alerion 

Il y prenoit si grant solas 
Qu'il n'en estoit nulle heure las; 
Et quant mes corps s'en departoit, 

468 Mes cuers qui au soûlas partoit 
Vosist bien adès demourer, 
Car trop ne pouoit savourer 
Dou lieu la très douce plaisence, 

472 Tant y avoit grant souffissance. 
S'i lis grant pièce mon repaire 
Par moy tout seul, sans autre paire, 
Jusqu'à un jour que je diray, 

476 Et croy que point n'en mentiray. 

Il avint une matinée, 

Un po plus près de la levée 

Dou soleil que dou point dou jour, 

480 Que je fu la a grant séjour, 

Aussi comme jusques vers tierce 
Que li jours enterins se tierce, 
Qui en vuet faire .111. parties. 

484 La fis je moult de départies, 
Pensant a meintes avenues 
Trespassées et avenues, 
Et puis repensay aus présentes 

488 Par moult de moult diverses sentes, 
Lors a celles a avenir 
Qu'elles porroient devenir. 
C'estoient diverses pensées, 

492 Toutes a mon gré compassées, 
Car li lieus m'estoit deduisans, 



470 F ni; A porroit— 474 F Pour; E Que — 475 MC Jusques 
a un j. — 480 la est omis dans F — 483-84 Ces vers sont inter- 
vertis dans AF — 486 BE Pensant et m. ; a est omis dans C — 
487 F as — 488 F intercale mont entre de et diverses ; B' Par 
pluseurs et diuerscs voies. 



LE DIT DE L'ALERION 2 57 

Et si n'avoie nuls nuisans 

Qui de riens me peûst grever 
496 A mes pensées eschever. 

Einsi m'aloie esbanoiant, 

Que point ne m'aloie anoiant 

En ce biau lieu de toutes pars 
5oo Ou li clers jours estoit espars. 

Si fis environs meins biaus tours, 

Des traverses et des retours, 

Et puis si m'adressay au chief. 
504 La m'assis et clinay mon chief 

Pour moy reposer un petit, 

Et j'en avoie l'apetit 

Qui m'estoit venus de veillier, 
5o8 Si pris tantost a sommillier. 

Et si tost com je m'i fu mis, 

Einsois que bien fusse endormis, 

J'oy dessus un arbrissel 
5 12 Maintes branches et maint rainsel 

Au son d'un oiselet debatre 

Et la rousée jus abatre, 

Dont je fu en l'eure esvilliés 
5 16 Et moult forment esmervilliez. 

Car quant j'eus mon vis descouvert 

Et que mi oueil furent ouvert, 

Je ne vi fors que papillons, 
520 Car moult grant plenté d'oisillons 

Qui devant entour moy chantoient 

Tuit de la départi s'estoient 

496 E Et; ME eschiuer; FBC eschuer; A acheuer — 498 C 
maloit; F en oyant — 499 FME Et — 5oi M maint ; E menus 
— 5o2 E recours — 504 AF La clinay et tournay ; M clignay — 
507 A venu — 5o8 FE Et — 5og FME comme ; MCB fui — 5 10 
M que fusse bien endormis — 5 12 ACE Mainte branche — 5i3 
C* Aus sons — 5 1 5 B ou leure ; M fuis; C fui — big F vis — 
520 F plainte ; M plantes — 522 C la partis. 

Tome II. , 7 



2 58 LE DIT DE L'ALERION 

En volant effreéement. 

524 Or ne savoie je comment 

Ne pourquoy c'estoit avenu, 
Ne qu'il estoient devenu. 
S'en pris une merencolie 

528 Que sans raison n'estoit ce mie. 
Lors en mon estant me dressay, 
Et puis mon regart adressay 
Vers l'aubre qui se debatoit. 

532 Si vi que dessus s'esbatoit 

Uns gentils espriviers ramages, 
Et se vi bien que ses plumages 
Ne tenoit nul affaitement, 

536 Fors que de li tant seulement, 

Combien qu'il fust moult agensis. 
Et je qui estoie pensis 
Vi aussi que d'un oiselet 

540 Qu'il avoit pris tout nouvelet 
Qu'un petit s'en estoit peùs. 
Après ce fu moult esmeiis, 
Car de son corps qui estoit biaus 

544 Faisoit moult de faitis sambiaus, 
En li déporter cointement 
Et son plumage jointement 
Mettre a point et aparillier. 

548 Dont moult me pris a mervillier 
Et l'enamay de droite amour. 
Dont je fis a Amours clamour, 
En disant : « Amours, ce fais tu ! 

552 Car riens n'a force ne vertu 



523 A/effraeement; A efforciement — 528 F Qui — 53o A Et 
poins (pouis?)— 53 1 C larbre— 532 FM vis — 537 MEhx\ FC 
fut; M fu bien agencis; £agentis — 53g AFC Vi que aussi — 542 
FA. se fut — 545 C Et luy — 546 AF En - 55i F a. se fai tu — 
552 M corrige 11a en nas. 



LE DIT DE l'aLERION 2ÔQ 

De faire nulle chose amer 

Ou il ait ne douçour n'amer, 

Se de toy ne vient proprement; 
556 Ce cy croy je certeinnement. 

Dont se tu a ce point m'as mis 

Que je soie a l'oisel amis, 

Fay m'en dont, s'il te plaist, joïr 
56o Pour faire mon cuer esjoïr, 

Ou je serai a grant meschief, 

Et se n'en venrai hui a chief ; 

Et c'est tout quanque je désir. 

564 Or m'en acompli mon désir, 
Amours ; tu le pues einsi faire, 
Je ne doubt mie le contraire. » 
Seur ce propos me debatoie 

568 A Amours si m'en esbatoie. 

Nompourquant en l'esbatement 

Cuidiers y ouvroit telement, 

Pensant qu'Amours en ordenast 
572 Et qu'en l'eure le me donnast : 

Si estoie en Cuidier ravis. 

Lors me fist percevoir Avis 

Qu'estre ne pooit nullement 
576 Et estoit pensé folement. 

Dont je m'en tins pour deceiis, 

Quant je m'en fu aperceiis. 

Se pensay pluseurs autres voies 
58o Non samblables, et toutes voies 

Seur une voie m'arrestay, 

554-5 Ces vers sont intervertis dans C — 556 F Et si ; A a cor- 
rige' Et en Ce — 557 F point mamis — 558 Les mss. (excepté C) 
ont omis je — 55g F Fais; FME si te plaist — 5Ô2 C Et li ncn — 

565 C aussi — 568 BE me esbatoie ; F debatoie — 5y3 FMCDE 
ou cuidier — 574 F amis — 576 F pense estoit; M Et cestoit 
— 578 F fus; E suis — 579 F autre voie — 58o C s. mesl ; F 
toute voie. 



2Ô0 LE DIT DE L ALERION 

Car je vi, si m'en guermentay, 

Que lors ne le porroie prendre 
584 Et qu'il me couvenoit atendre 

Une autre fois, mieus pourveûs, 

Mieus avisés et mieus métis 

Et dou prendre un po plus soutils 
588 Et garnis de soutis outis 

Pour haut lever ou pour estendre, 

Pour a ce gent esprivier tendre. 

Puis vinrent pensées diverses, 
592 Assés contre mon cuer parverses, 

Qui moult malement m'argûoient 

Et moult forment me contraignoient 

Que de ce lieu me destournasse, 
596 Afin que je Fentroubliasse, 

Car jamais jour ne le verroie, 

Quant de la me departiroie. 

Lors un autre propos fourmay 
600 Le quel dedens mon cuer fermay. 

Par celi me gettay hors d'ire, 

Aussi que je vosisse dire : 

« Amours, Amours, quel part iray ? 
604 De ci ne me departiray, 

Se sache je quel part ira, ' 

Quant de la se départira.» 

Quant cils pensers fu affermez 
608 Et dedens mon cuer bien fermez, 

Je dis en moy : « Ho la ! » tout coy, 

Et puis m'assis en un recoy, 

582 C Que ; C me — 583 M pouoie - 588 A soutis auis — 
58g C et pour — 590 AF Pour ce a ce — 5g3 C mont — 601 M 
gettrai —602 C A. con se; Fveusisse; M vausisse — 6o3 B'C A 
amours quel ; E omet une fois amours — 6o5 F saiche de quel; 
AC iray (£' corrige iray en ira) — 606 C departiray ; A corrige 
départira en departiray — 606- 607 Ces vers sont intervertis da>ts 
C — 607 BE Q. si p.; FB penser; E fust — 609 BE di. 



LE DIT DE L'ALERION 2Ôl 

Pour cel esprivier espier 
612 Qui bel se savoit cointier, 

Pour vëoir quel part il iroit, 

Quant de la se departiroit. 

Moult grant pièce en ce lieu me ting 
616 Et si coiement me mainting 

Con je pooie, et c'estoit drois 

Pour ma besongne en tous endrois, 

Car li lieus estoit solitaires, 
620 Dont li tenirs cois et li taires 

G'estoient .11. poins souffissans, 

Et li contraires fust nuisans. 

Moult bien l'esprivier resgardoie, 
624 Mais de moy moustrer me gardoie, 

Et c'estoit ce qu'il couvenoit, 

Car de bon avis me venoit 

Qui me moustroit apertement 
628 Que, se je faisoie autrement, 

Par la plume le perderoie 

Et puet estre je li torroie 

Une autre fois le revenir. 
632 Dont je le laissay couvenir 

Bonne pièce, tant qu'il avint 

Que de la partir le couvint — 

Couvint, pour ce qu'il li plaisoit, 
636 Qu'autre chose ne le faisoit. 

Et quant ce vint qu'il s'en vola, 

Je resgarday qu'il s'en ala 

Tout volant devers oriant ; 
640 Mais il aloit plus costiant 

Le midi que septentrion. 



61 3 C sauoir ; il est omis dans CBE, rétabli dans B par B' — 
61 5 F memting (sic) — 620 F li temps; M tenir — 622 Fin 
neuissans — 624 F gaitoie — 632 BE laisse — 634 E li — 636 
E li — 640 F aloit tout costiant. 



2Ô2 LE DIT DE L ALERION 

Lors visay a m'entention 
Que le lendemain revenroie 
644 Et que par la le gaiteroie. 

Einsi est il d'aucun, s'il aimme 
Et que loiaus amis se claimme, 
Li quels moult bien le prouveroit 
648 En tous cas, qui l'esprouveroit, 
Si se sent ardemment espris 
D'une douce dame de pris 
Qui s'est sus l'arbrissel assise 
652 De scens, d'onneur et de franchise, 
Et dessus l'aubrissel si franche 
Qu'elle saute de branche en branche, 
Abatant la douce rousée 
656 Des dous biens dont elle est ornée . 
S'il ne se sent de li amez, 
Gart que de li ne soit blâmez, 
Afin que contre li s'efforce ; 
660 Car riens ne li vaurroit la force, 
Quetantost s'enseroit volée 
Si long tout a une volée 
Que de tous poins la perderoit, 
664 Ne jamais n'i recouvreroit. 

Mais si gentement se maintegne 
Qu'adès honneur en sa main teingne, 
Humbles, amiables et cois 
668 A toutes gens. Et li recois 
Ou quel il se doit reposer, 
C'est qu'il doit son cuer disposer 

644 CE gueteroie— 645 A est id (sic) — 646 C Qui loyal; amis 
est omis dans E — 648 C tous car — 649 AFC Sil — 65 1 C Qui 
est — 652 E Se ; franchise est omis dans C — 656 C amee — 657 
M lie [id. 658 et 65g) — 661 E Qui — 662 FM toute — 664 FMB 
recouueroit — 665 FC meintiengne — 666 FB tiengne — 668 AF 
gens a li r. — 670 F Ce sont. 



LE DIT DE L'ALERION 263 

En une amoureuse doubtance, 
672 Attendans par douce affiance 

D'Amours et de dame le gré, 

Assis tous cois en ce degré. 

Par ces raisons vëoir porra 
676 Quel part sa dame tournera. 

Et quant il voit qu'elle s'adresce 

Vers oriant la haute adresse, 

Qui sont gentde tout bon affaire, 
680 Pour li en ses honneurs parfaire, 

Et il perçoit qu'elle costie 

Plus midi que l'autre partie. 

Septentrion, qu'elle guerpit, 
684 C'est qu'elle puet avoir despit 

De gentqui mainnent vie obscure, 

Qui n'ont de nulles honneurs cure — 

Despit, non quant a despiter, 
688 Mais leurs ouevres soupediter, 

Eschuer et bouter arrière, 

Sans faire a euls samblant ne chiere ; 

Et le midi dont je parole, 
692 Que je ne faille a ma parole, 

Ce sont toutes gens amiables, 

Dames et hommes honnourables 

Qui scevent adès la clarté 
696 De raison et de vérité, 

Honneur, pais, scens et courtoisie 

Et tous les poins de bonne vie. 

De tels gens est dame honnourée 
700 Selonc la bonne renommée. 



673 de est omis dans C; FE dames — 677 FMBE commencent 
ici un nouvel alinéa ; E quelle adresse — 679 F son ; M gens — 
081 FC cotie — 684 F quel — 686 5 Que; M Quil — 691 FMBE 
commencent ici un nouvel alinéa ; FMCB li ; C midis — 6g5 M 
siuent —699 M est la dame — 700 MB'E sa. 



264 LE DIT DE L'ALERION 

Et quant vers tels gens la voit traite, 

Il puet penser qu'a sa retraite 

Que de celle part renvenra 
704 Et qu'encore la reverra 

En tous endrois mieus affaitie 

Descens et d'onneur mieus garnie. 

Si que par la la puet gaitier. 
708 Et il se doit si affaitier 

Que, quant droit sera revenue 

Seur l'aubrissel, qu'en sa venue 

Il puist de droit lever sa tente, 
712 C'est qu'il mette cuer et entente 

A li servir et honnourer 

Pour son cuer par énamourer. 

Einsi porroit bien estre pris 
716 Cils gentils espreviers de pris. 

Pris ! Comment ? Quant en sa plaisence, 

Pour vraie amoureuse substance 

D'entre eaus deus, sans autre moien 
720 Que d'Amours qui tient le loien 

De quoy .11. frans cuers em pais lie, 

Conjoint, conferme et ralie. 

En ce penser fui longuement, 
724 Mais ce fu si paisiblement 

Qu'en joie adès me deportay, 

Pour ce que mon penser portay 

En l'espoir que prendre porroie 
728 L'esprevier que tant desiroie. 

701 FBE traire — 702 B penser a son retraire ; E retraire — 
704 M quencores ; C le — 706 et est omis dans F ; E donner ; A 
damour — 707 F a omis une fois la — 708 si est omis dans F — 
710 B' qua sa v. — 717 quant manque dans F ; MC a sa pi. — 
719 F Dautre eaus deulz; C euls deulz — 721-22 Ces vers man- 
quent dans F — 722 BC C. par conferme; MEC. par confermer ; 
MCE alie — 727 F En le poir. 



LE DIT DE L'ALERION 2Ô5 

Quant en ce propos me senti, 

Joieusement me départi, 

Que plus n'i vos faire demeure. 
732 Or ne me chaut de dire l'eure 

De cel jour, ne quel part tournay. 

Mais mon cuer si bien atournay 

Qu'il remaint en douce plaisance, 
736 Fourmée de douce attemprance, 

Que dedens mon cuer compassay, 

Par quoy le remenant passay 

Adès bien de celle journée, 
740 Que bel fust elle ore ajournée 

Pour moy, car moult de biens me fit 

A m'onneur et a mon profit. 

Quoy qu'il me fust joieusement, 
744 Me couvint il songneusement 

Penser, viser et travillier 

De ma besongne apparillier. 

Mais si volentiers le faisoie, 
748 Qu'adès en acroissoit ma joie. 

Si fis tant que j'eus une prise 

Qui fu en un certein lieu prise 

Au conseil d'un de mes amis 
752 Et fu dedens uns oiseaus mis, 

Tous afaitiez et tous privez. 

Lors f u a bon port arrivez, 

Quant einsi me vi assevis 
756 A mon gré et a mon devis, 

Si bien comme il le couvenoit. 

Lors pensay que bien m'en venoit, 



733 FMC Dicel — 736 F Fourme — 740 B' Qui; E Que fust 
elle ; M belle — 743 ME fu — 745 F viser ne tr. — 747 si est 
omis dans F — 748 AMCB acroissant; F en croisoit — 753 A T. 
faitiez — 704 F a son port — 755 F vis — 757 le est omis dans C 
— 758 C me ; F verroit. 



266 LE DIT DE l'aLERION 

Car selonc mon entendement 
760 J'aroie bel commencement. 

Or m'en alay le landemain ; 

Mais la vins grant pièce plus main 

Que le jour devant fait n'avoie, 
764 Car temps me couvenoit et voie 

Pour mes besongnes adrecier 

Et pour ma prise a point drecier; 

Et fis tant qu'elle fu drecie, 
768 Mise a point et bien adrescie, 

Eins que li espreviers venist ; 

Ou autrement me couvenist 

Le landemain recommencier. 
772 Si fis bien de moy avancier. 

Et pour ce si bien m'avansay 

Que temprement encommensay. 

Or me couvient une autre chose 
776 Qui s'ensuit a ceste parclose : 

Des oysiaus qui la s'assambloient, 

Qui de toutes pars avoloient, 

Adonques tous les enchassay; 
780 A mon pooir nuls n'en laissay, 

Pensant que, se li espriviers 

Venist, familleus et louviers 

De prendre seur eaus sa pasture, 
784 Qu'il n'aroit d'autre chose cure, 

Dont il metteroit en oubli 

760 F encommencement — 761 C alay la lendemain — 762 F 
vis;Mvi — 764 C temps men venoit — 765 F me besoingne 
— 767 MC Si; jF fi — 773 A par ce; A mauesay — 774 F acom- 
mensai — 775 A sans nouvel alinéa — 776 F sensieut; E sen- 
tresuit en c; B ceste parole — 779 Ce vers manque dans F; 
MCB De ce (B cel) lieu tous; £ De celui — 780 M nul — 782 M 
f. ou louuiers ; F lanniers — 783 E la — 785 F mettoit. 



LE DIT DE L'ALERION 267 

L'oisel que j'avoie establi 

A li prendre, a grant amité, 
788 Par courtoise subtilité, 

Et que si s'en siiouleroit 

Que sans plus faire s'en iroit. 

Einsi aroie je perdu 
792 Ce a quoy j'avoie tendu. 

Einsi deveroit amans faire 

Qui averoit en son affaire 

Tendu la prise de manière, 
796 Tant en bel samblant comme en chiere, 

Drecie emmy acoustumance 

De porter adès révérence 

A sa dame especiaument 
800 Et a toutes generaument, 

S'eiïst ens mis le gent oysel 

Dou quel usent maint damoisel, 

Qu'on dit : « Dous amoureus regart, » 
804 Duit et nourri de bon esgart, 

Ou un autre qui est plus gens 

Ou qui plaist a moult plus de gens, 

S'est droit; il se fait appeller : 
808 « Bel et courtoisement parler, » 

Ou cas qu'il soit duis et norris 

De gieus, d'esbanois et de ris, 

Et affaitiez par amité 
812 De douce debonnaireté. 



787 a est omis dans M ; E en grant — 788 E courtoisie — 790 
E Qui ; CBE riroit — 791 je est omis dans F — 792 A jaroie — 
793 FMBE deuroit — 794 FME auroit — 796 F comme chiere 
— 797 C amy — 801 F Sceust sceust mis (sic) — 802 A main — 
8o3 F dit deulz a. ; A dit souhs a. — 804 A mourri — 8o5 
AFMBE En — 807 Tous les mss. Cest; Fdrois — 809 A En; 
jB' fut; E seroit — 810 F Et dou gentil mestier apris; B De 
gens esbanois; E gieus esbenois. 



268 LE DIT DE i/ALERION 

Quant cils en sa prise le sent 
Et entierement'se consent 
Que volentiers en li le sente, 

816 Avec couvient il qu'il s'assente 
Comment il le porra garder. 
Se doit environ regarder 
S'il y a un oisel estrange, 

820 Par quoy sa dame ne s'estrange 
Dou faitis oisel aprochier 
Par les estranges reprochier. 
Quels oyseaus? vuiseuses paroles, 

824 Bourdes, mensonges et frivoles, 
Arrangies et attroppées, 
Malicieusement comptées, 
Ruses avec losangeries, 

828 Presumptions et vanteries 
Et toutes paroles volages. 
Car de tant que seroit plus sages 
Le cuer d'une dame envoisie, 

832 Qui d'amours seroit adrecie 
Vers le gent oisel débonnaire, 
Et elle verroit le contraire 
Des autres oisiaus dis devant 

836 Qui li venroient au devant, 

De tant mieus les congnoisteroit, 
Si tost comme elle les verroit, 
S'en porroit prendre tel goulée 

840 Que tost s'en seroit saoulée 
Et s'en iroit a son esduit, 



8i3 AF il — 8i5 AFME Qui; F se sente — 816 C Auant; 
FCE comment; A qui— 819 MBCE nul — 822 C Pour— 823 C 
vuisuies; F voy sen ses paroles — 825 F Arrangiees — 826 F 
composées — 83o A quil; F soit — 832 A enuoisie — 834 B 
vorroit — 837 FM congnoistroit — 838 M com; elle est omis 
dans E — 839 MC telle — 840 BCE t. en — 841 BCE droit. 



LE DIT DE L'ALERION 269 

Sans estre prise, a grant déduit. 

Et de quel arc porra dont traire 
844 Amans pour cuer de dame attraire 

En sa prise paisiblement, 

Sans y trouver empeschement ? 

Dès que dou prendre s'embesongne, 
848 Je li lo selonc la besongne 

Pour li a point embesongnier 

Po parler et bien besongnier, 

Car on dit que trop parler nuist. 
8.52 Dont je diray, cui qu'il anuist, 

Que cils qui en tient la coustume, 

Qu'il avient envis qu'il ne tume 

De son parler en trébuchant, 
856 Dont il mue en grief plaint son chant 

Maintes fois par droit couvenir. 

On le voit souvent avenir. 

Plus n'en di; qui vuet, si l'entende, 
860 Car dès ore est temps que je tende 

A l'esprivier ou j'entendi, 

Quant la prise pour li tendi . 

Je me vi la en ce lieu seuls. 
[ 864 Bon fu ; que po amasse ceuls 

Qui vers moy se vosissent traire, 
Car trop me feïssent contraire. 
Lors m'assis et se m'acoutay, 
868 Se resgarday et escoutay 

Celle part ou mes cuers tendoit 

843 MBE art — 846 y est omis dans E; C trouuer y; MB 
sans trouuer nul empeschement; A empeeschement — 847 F 
sen besoingne — 848 E Et; FM CE los; MBC sa — 85 1 C len 

— 852 M dira; AF que quil ; FE ennuist — 853 F Qui sil qui 

— 854 M Quil enuient — 855 F p. entrebuchant — 856 F Car; 
M gries plains; BCE griefs pleurs — 860 FE jentende — 863 
Fceulz — 867 ME macontay — 868 FM Et. 



27O LE DIT DE L ALERION 

De l'esprivier qu'il atendoit. 
Si fis une grant demourée, 

872 Mais elle estoit énamourée 

D'un moult très gracieus plaisir 
Qui tenoit en pais mon désir, 
Au conseil de bonne esperence 

876 Qui m'affioit par couvenance, 
A grant délibération, 
De venir a m'entention. 

Quant j'eus la bonne pièce esté, 
880 Comment que ce fust en esté, 

Mes corps trambloit et fremissoit. 

Mais moult forment m'abelissoit 

Et abelist, quant m'en souvient. 
884 Car adont me pensay, s'il vient 

Pour qui il me couvient frémir. 

Lors n'eus je talent de dormir, 

Car je mis mes yeus en agait 
888 Qui faisoient adès le gait, 

Et mes corps estoit attendans, 

Mes cuers desirans et tendans 

De celle part ou je pensoie 
892 Que l'esprevier venir verroie, 

Par quoy mon resgart avansay. 

Einsi comme je le pensay, 

Je le vi venir avolant 
896 Et de ses eles acolant 

L'air de quoy il se conduisoit, 

Esbanioit et deduisoit: 



876 C mesioit — 880 F f u — 882 F membelissoit — 883 F 
embelist — 884 ME cilz; C cis — 885 MBCE cui; Ffenir — 886 
F neu ; M nos — 889 M estoit ades attendans — 893 A Par qui 

— 894 MBCE Et ainssi; MB' corn — 896 de est omis dans F 

— 898 F et duisoit. 



LE DIT DE L ALERION 27 I 

S'en faisoit de moult grans ponnées 
900 Et de si très hautes volées 

Que souvent la veue en perdoie. 

Mais en l'eure le revëoie. 

Quant il ot volé ça et la, 
904 Moult courtoisement s'avala, 

Tant qu'il fu seur l'arbre rassis 

Ou le jour devant avoit sis. 

La le vis je moult volentiers, 
908 Car il estoit sains et entiers 

De corps, d'eles et de plumage. 

Et je par dedens mon corage 

Avoie un mervilleus talent, 
912 De cuer hastif et de corps lent; 

Car mes corps ne s'osoit crosler, 

Et se mes cuers peiist voler, 

Jusques a ses piez s'en volast, 
916 Et, s'il vosist, se l'afolast, 

Que ja ne s'en querist deffendre, 

Et le deûst on par mi fendre, 

Tant amoureusement l'amoie. 
920 Dont souvent en mon cuer disoie : 

« Amis, se je te puis avoir, 

Je n'en penroie nul avoir. » 

Et il, li très dous savoureus 
924 Espriviers, gens et amoureus, 

Prist entour li a colier, 

Et je a merencolier, 

Pensant qu'il estoit familleus ; 
928 Car il n'estoit pas sommilleus 

899 MBCE f. moult de; de est omis dans F; Fgrant — 900 F 
tresgrant — 902 F la — 904 E sen ala — 907 E Car la vie je 
moult v.; M vi — 908 ME et haities; B' a corrigé haisties en 
entiers — 912 F De cuers hatis; A De corps h. et de cuer 1. — 
91 5 FE Duques — 916 C Et il; BE Et si v. ; M vaussist — 917 
£ Et ja; F ja querist — 918 C deust tout par mi. 



272 LE DIT DE L'ALERION 

De quérir se trouver peùst 

Oysel dont il se repeiist. 

Mais il n'avoit oisel que li 
932 En tout le contour, et celi 

Qui en la prise estoit posez, 

Ou il s'estoit po reposez, 

Mais longue pièce debatus, 
936 Esbaniez et esbatuz. 

Et li gens espriviers l'oy, 

Se croy que moult s'en esjoy. 

Aussi ont bien pluseur usage 
940 D'eaus esjoïr a leur damage. 

Nompourquant, s'il fu dommagiez, 

Assez tost fu assouagiez ; 

Quar il ne tarja pas granment 
944 Qu'il ne vosist mie autrement. 

Quant cils espriviers ot assez 

Golié, point ne fu lassez, 

Einsois se prist a pourvéoir 
948 Comment il le porroit vëoir. 

Dont moult asprement se hasta, 

Si que d'un arbre seul monta 

Des branches toutes les plus hautes. 
952 Et je, pour doubte des deffautes, 

Des yeuls adès le convoiay 

Et moult m'i merencoliay, 

Car très justement et a point — 
956 Et bien di qu'il n'i failloit point — 

929 C querre — 932 FC Entour le c. — g33 B Quen; E Quant 
la p. — 934 BE cestoit; A il estoit — 937 F loay — g38 C resioy 

— g3g Font pluseurs bon usage; M usages — 940 M damaiges 

— 941 F si fu damagies — 943 AB' tarda; M tarza — 944 F 
veusist; M vausist; A v. pas nullement, corrigé en pas autre- 
ment — g5 1 plus est omis dans F — 952 ME doutes — g53 F la 

— g56 A bien vi j F faloit. 



LE DIT DE l'aLERION 2y3 

Tourna vers la prise sa chiere 

Qui la estoit de tel manière 

Mise a point et aparillie 
900 Et couverte de la fueillie 

Qu'il ne la pooit percevoir. 

C'estoit bon pour li décevoir 

D'une courtoise decevance, 
964 Car tels déceptions avance 

Mains cuers pour eaus a bien tourner 

Et pour eaus de mal destourner; 

Dont cilz n'est de mal pourveiïs 
968 Qui en tel cas est deceiis. 

Aussi qui un esprivier prent, 

Ou cas qu'il le duit et aprent 

Au courtois et noble mestier 
972 Qui aus gentis cuers a mestier, 

Li apris et aprivesiez, 

Il en est plus auctorisiez 

Que s'il estoit adès chassans, 
976 Aus chans sa proie pourchassans. 

Quoy que la prise fust couverte, 

Soubs la fueillie estoit ouverte, 

Mais on n'en vëoit l'ouverture 
980 Pour cause de la couverture. 

Dont li espriviers s'arresta, 

Mais adès celle part gaita, 

S'oï l'oiselet sauteler 
984 Et les fueillettes venteler 



958 C telle — 960 F fouilie — 961 F deceuoir — 964 F Car 
celle déception a. — g65 B' Maint cuer — 967 A Dont nest pas 
de mal p.; FBE nest pas de mal; AIC pas mal — 968 M pour- 
ueus — 970 A En; M le déduit — 972 CE au; F au gentil cuer 
— 973 BE Lui; B' aprivoisie — 97(3 F Au ; M As — 977 F (a — 
978 AFBCE fueille; B' corrige en fueillie; M fauillie — 979 
FMBC on en v. — 984 F fouilettes; B tueilliez; E fueilles. 

Tome II. ,s 



274 LE DIT DE L ALERION 

Aus sons que li gens oiselès 
Faisoit, qui si apertelès 
Estoit que point n'estoit vuiseus, 
988 Et s'estoit un petit noiseus, 
Si comme pour li esjoïr, 
Se se faisoit adès oïr. 
Dont li espriviers ses dettes 
992 Choisi par entre les fueillettes. 
Lors vola si appertement 
Que sans avis, inellement, 
Dedens la prise se bouta. 
996 Li oiselès ne le doubta, 

Car la prise estoit de tel guise 
Faite a point et soutilment mise 
Qu'il y avoit un entredeus 

1000 Qui faisoit esconse entr'eaus deus, 
Si qu'il ne le pouoit touchier. 
Cependant j'oy desclichier 
La prise; a ce sceus que fu pris 

1004 Li gentils espriviers de pris. 
Lors me levay, si l'aprochay 
Et a l'esprivier reprochay : 
« Amis, pour vous ay travillié. 

1008 Nompourquant, se j'en ay veillié, 
Encor pour vous travilleray, 
Dont maintes nuis en veilleray; 
Car désormais commence peinne, 

1012 Mais c'est peinne qui joie mainne, 



985 F Aus saus; ME Au son — 986 BE appertelle — 987 vui- 
seus manque dans E; F huiseus; C voiseus — 990 M Ne — 991 
BE ses colettes; F se colettes ; Al sescolettes — 992 F entres 
les foulettes— 993 FBCE L. sen vola; sen a été rayé dans B — 
994 F Qui — 997 C telle — 1002 CE Si pendant ; j est omis dans 
F — ioo3 A en ce; M sceus je quil fu; E quil — 1012 AC 
ameinne. 



LE DIT DE I.'aLERION 27 5 

Pour moy déduire et déporter. 
Se la porray aise porter. » 

Lors deffis je tout ce hourdis 
1016 Qui la estoit fais et ourdis, 

Si qu'atout la prise emportay 

L'esprevier, si m'en deportay, 

Tant que je vins a mon refui 
1020 Joieusement ; et quant j'y fui, 

Lors pris joie a recommencier ; 

Car je me pris a avancier 

Dou gent esprivier mettre a plain. 
1024 Et quant je le parvi de plain 

Et seur mon poing le pos tenir, 

Je congnus a son maintenir, 

Au plumage et a sa façon, 
1028 Qu'il seroit de bonne duiçon, 

Car tout très bien li avenoit. 

Lors pensay qu'il me couvenoit 

Faire pour son corps pourvëance; 
io32 Si que tantost par ordenance 

En la pourvëance en entray. 

Dont briefment li amenistray 

Longes et prolonges jolies. 
io36 Et puis toutes merencolies 

Quelsquonques mis arrier pour lui, 

N'il ne me chaloit de nelui, 

Ne de nesuns estranges fais, 
1040 Presens, ou a venir, ou fais. 



1014 FMBCE a aise; F corrige déporter en porter — 1019 
FM vin — 1020 C Joyeuse — 1022 Ce vers manque dans F — 
1024 C a plain — 1029 F C. si très bien — io3i A pencance — 
io33 en est omis dans C — io35 F Longues et prolongues jolies 
— 1037 F arrière; A li — 1039 A nesun estrange fait; C nus — 
1040 A Présent ou a venir ou fait. 



276 LE DIT DE L'ALERION 

Avec ce pris dou tout la cure 

De li amenistrer pasture, 

De baillier par condition 
1044 De certeinne proportion, 

A point et ordenéement, 

Ne trop ne po, rieugléement, 

Une fois plus, une autre meins, 
1048 Et tout passer par mi mes mains. 

Mais de piessa l'avoie apris, 

Se ne pooie estre sourpris. 

Et il de sa propre nature 
io52 Se metoit a sa norriture 

Si a point que riens n'i failloit. 

Pour quoy son pesant d'or valoit 

Plus de cent fois, ce m'iert avis. 
io56 Se m'en raporte a un devis 

Le quel de bonne amour reclaim : 

« Tant vaut mes chevaus com je l'aim, » 

Pour moy, dès que j'en fais prisie 
1060 D'une prisie auctorisie, 

Estraite de noble chierté, 

Nom pas de la fainte chierté 

Qui est dite trop achetée, 
1064 Mais d'une, par dame moustrée, 

Si comme on dit : « Ma dame chiere, 

Estre ne me poëz trop chiere, 

Tant vous aim de cuer chierement. » 
1068 Einsi avoie entièrement 

L'esprevier qui si cherissoie 

Que bien tant, et plus, le prisoie. 

1042 F pointure; M peuture — 1043 E Et b.; B Et bailli — 
1044 FC Certaine — 1046 E ricleement — io5o C nen ; AFC 
pouoit — 1004. ME Par — io55 F ce met auis; A mest — icôo. C 
tins — 1060 F prise — 1062 E Or nest de la sainte chierté ; FB 
sainte — 1064 AFCE part — 1066 ne est omis dans F — 1068 F 
a voie — 1069 MBE que. 



LE DIT DE L ALERION 277 

Prisoic ! pour quoy? C'estoit drois, 
1072 Car en tous amoureus endrois, 

Avec ce que j'en ay conté, 

Estoit il pleins de grant bonté. 

Premiers il estoit drois, gentis, 
1076 Et de toute grâce plantis 

Qui a esprivier apartient 

Qui gentillece en sa part tient, 

De plumage joins et polis, 
1080 De manière gais et jolis ; 

N'oncques mais esprivier ne vi 

Plus gent ne plus amenevi, 

Plus joiant ne plus esclatier, 
1084 Meins dongereus ne meins ratier, 

Ne qui eiist meins d'estoutie ; 

Mais adès toute courtoisie 

Qu'on puet d'esprivier esprouver 
1088 Pouoie adès en li trouver, 

Si que volentiers le tenoie. 

Et aussi moult bien me tenoie 

D'enchëoiren cause contraire 
1092 De tout ce qui li devoit plaire, 

Sans nulle heure estre negligens, 

Mais toutes heures diligens 

De très tous ses bons acomplir, 
1096 Entériner et raëmplir, 

Quant il en estoit lieus et temps, 

A toutes heures competans, 

Fust tost, fust tart, fust jours, fust nuis, 

1071 Prisoie est omis dans C — 1075 drois est omis dans F — 
1076 A toutes grâces — 1078 MB Cui — 1079 F jolis— 1081 F 
vis — 1082 A P. joint ne plus amaui — io83 FC P. joieus — 
1084 F dangereus — io85 F eust descontie ; A mein; E de 
scousie — 1086 F toutes — 1091 BE De cheoir — 1092 A quil 
— 1 094 F heure — 1 095 M trestout ; E ses vous — 1 099 F (par- 
tout) fil. 



278 LE DIT DE L'ALERION 

1 100 Car ce ne m'estoit pas annuis. 

Dont meintes fois a grant séjour 
Le tenoie, devant le jour, 
Paisiblement et volentiers, 

1 104 Car c'estoit li propres sentiers 
Pour moy de joie et de solas. 
Pour quoy dont en fusse je las 
De si faite peinne endurer, 

11 08 Combien qu'elle peùst durer ? 
Car encor tien j'en mon propos 
Que ma peinne, c'estoit repos. 

Quant le tins en tele manière, 

1 1 1 2 Liement et a bonne chiere, 
Que temps fust de li escoler, 
Pour li a plain faire voler, 
Dont je li portay liement. 

11 16 Et il moult gracieusement 
Se mist a ce mestier gentil; 
Car oncques n'i vi plus soutil 
Esprivier de li mettre a point, 

1 1 20 D'eure en heure et de point en point. 
Mais lonc compte ci n'en tenray, 
Car d'autre chose parleray. 
Voirs est que bien fu reclamez 

11 24 Et de voler si enflamez 

Que de son très gentil affaire 

Ne vosist autre chose faire 

Pour le grant déduit qu'il prenoit 



1 107 F De ceste peinne — 1 1 10 c est omis dans M — 1 1 1 1 F 
la; F tiens ; en est omis dans M ; F tel — 1 n3 C f u ; B'M fut — 
1114F a point — 1 1 17 F mint — 1 1 18 BE ne vi; F si soubtil 
— 1 1 2 1 BE lonc temps compte; corrigé par B' en lonc c. — 11 22 
F chose si parlerai; dans B une rature entre chose et parleray 
{B avait sans doute la leçon de F) — 11 24 A enflamer. 



LE DIT DE L ALERION 279 

11 28 Ou gibier qu'il y aprenoit. 

Dont il aprist sans nulle doubte 

Dou gibier la manière toute, 

Prendre haut et bas sa volée, 
11 32 Et de sa proie l'assamblée, 

Et sa proie de près sieuir, 

Quant elle s'en cuidoit fuir. 

De tout ce estoit il si duis 
1 1 36 Que ce n'estoit c'uns drois déduis 

De li vëoir esbanier. 

Jamais ne li peust anuier, 

Car il en aprist tout le cours, 
1 140 Guanches, traverses et retours, 

Pour le gibier et pour la prise. 

Car meintes fois aucuns plus prise 

Le gibier que les oyseaus prendre. 
1144 Pour ce fait bon de tout aprendre. 

Car il par moy tant en aprist 

Qu'onques nuls tors ne m'en reprist. 

Car onques ne fist si lonc trait 
1 148 De voler, fust tost ou attrait, 

Que de quelque part qu'il tournast, 

Qu'adès vers moy ne retournast. 

Amours, autel puet il bien estre 
1 1 52 En ton très dous gracieus estre, 

Quant une dame est bien amée, 

Ou cas qu'elle s'est adonnée 

De bon cuer a celi qui l'aimme 
n 56 Et très douce dame la claimme, 

1 128 y est omis dans F; A quil li aprenoit — 1 129 FM aprint — 
11 32 A lassamble — 1 i3g E en prist ; M tous; C tous les tours 
— 1140 F Garanches; MB' Guaanches; E Gaianches ; FMBCE 
trauers; A recours — 1 143 F gibier et les — 1 147 F fi — 1 149 
AF De q. — 11 52 M En tous tresdous; C tresdous sauoureus ; 
dous est omis dans E — 1 1 54 AFM En — 1 1 56 MC le. 



28o LE DIT DE i/ALERION 

Quant elle de li se départ 
Et elle se tourne autre part 
Vers gens de debonnaireté, 
1160 Dont elle par jolieté 

Entr'eaus joieusement s'embat 
Et la se déduit et esbat 
Amiablement etenvoise, 
1 164 Dont elle est par voie courtoise 
Volentiers veùe et oye 
Et en tous ses fais conjoye, 
Lors puet l'esprivier ressambler. 
11 68 Car la se puelent assambler 

Oiseaus a moult grant quantité, 
Cuers d'amans qui par amité 
Dès puisali amer entendent, 
1 172 Li quel a s'amour avoir tendent. 
Or sont si fais oiseaus sa proie, 
Car chascuns endroit soy s'aproie 
De li servir et honnourer, 
1176 Considérant son amourer. 

Au gré de chascun la vorroit 
Amours, qui faire le porroit. 
Et la quant l'onneurent et servent, 
1 1S0 Ytant de sa grâce desservent 
Qu'elle leur doit regracier 
Et chascun pour li mercier. 
Et quant elle les en mercie, 
1 184 S'en preingne chascuns tel partie 
Comme il li plaist pour son solas, 
Par quoy cause de dire: helas! 



1162E séduit— 1168 BC peuent; E pueut — 1170^ damours 

— 1 172 C Le — 117-" A Or sent; C si fins; E oiseaulx si fais 
aproie - ïijôAFE G. sans a. — 1177 A chaschun; FE verroit 

— 11 79 MBE Et quant la honneurent — 1 182 MBE par — 1184 
CE telle — 1 186 A Par quo. 



LE DIT DE i/aLERION 28 1 

Ne passe de son cuer la porte. 
1188 Car s'elle de la se transporte, 

De quelque part qu'elle se tourne, 

Son cuer vers son ami atourne, 

Entièrement entalenté 
1 192 Vers li de bonne volenté. 

De ce ci ne diray je plus. 

Qui vuet, s'entende le seurplus 

En toute honneur courtoisement ; 
1 196 Car je ne l'entens autrement. 

Or ay je bien ce fait paré, 

Quant j'ay a dame comparé 

L'esprivier qui adès faisoit 
1200 Sans faillir ce qu'il me plaisoit. 

Mais je croy bien que ma plaisance 

Se nourrissoit de souffissance, 

Car jamais jour ne sceiist faire 
1204 Chose qui me deùst desplaire, 

Au mains si comme il me sambloit, 

Si soutilment mon cuer ambloit. 

S'en estoit plus aise portez, 
1208 De moy souffers et déportez. 

Car tuit si gracieus dangier 

M'estoient a porter legier. 

Lonc temps fu en ce dous plaisir 
121 2 A mon gré et a mon loisir, 

Jusqu'à tant que certeins temps vint 

Que par nature me couvint 

1 187 la porte est omis dans C — 1 188 Ce vers manque dans F 
(lacune indiquée); transporte est omis dans C — 1190J? enuers 

— 1 193 E Et cecy — 1 194 M vuet se die le s. — 1 198 F a ma 
dame — i2o5 A Einsois si — 1206 Ce vers manque dans F — 
1207 A a aise — 1208 E s. a déportez— 12 10 F Mestoit. .. ligier 

— 1 2 1 1 MBC fui — 1 2 1 2 F grès — 1 2 1 3 BCE Jusques ; B' que 
le temps. 



282 LE DIT DE L'ALERION 

A son plumage percevoir 
12 16 Qu'il couvenoit par estouvoir 

Ce gent esprivier mettre en mue. 

Car aussi que Nature mue 

Le temps, le couvenoit muer 
1220 Et de sa plume desnuër 

Pour avoir plumage nouvel, 

Nouvel temps et nouvel revel. 

Et quant je m'en fu perceûs, 
1224 Que je ne fusse deceiis, 

Je le fis voler un petit, 

Pour vèoir, s'en son apetit 

De voler, li radresseroient 
1228 Les plumes qui se forvëoient. 

Mais je vi bien apertement 

Qu'estre ne pooit autrement 

Que muer ne le couvenist, 

1232 Quelque grief qu'il m'en avenist. 
Dont quant je vi qu'il fu ainsi 
Que muez seroit sans nul si, 

En tel point le gratefiay, 
1236 Que, vosisse ou non, l'ottriay. 

Vosisse ou non ! Cause pour quoy? 

Je pensay en secret recoy, 

Selonc contrainte oubeissance, 
1240 Entremeslée de doubtance, 

Que s'il muoit de son plumage, 

Qu'il ne muast de son corage 

Et qu'il ne fust plus dongereus 
1244 Que devant, et meins amoureus. 

1219 Fie couuient il muer — 1221 C rauoir — 1223 F fus; 
MBC fui; E sui — 1224 C Je nen f.; F parceus — 1225 F fi — 
1228 BE Des — 123 1 F li — 1232 F Que les gries qui men a. — 

1233 ME Dont que; quant est omis dans F — 1 235 C ce; M cel; 
C grâce fiay ; M ratefiay — 1237-38 Ces vers sont intervertis dans 
AF — 1237 F Vaussisse — 1238 Ce vers manque dans E. 



LE DIT DE l'aLERION 283 

Mais n'i pooie contrester, 

Si ne m'i vos plus arrester, 

Eins fis tant, comme bons amis, 
1248 Que briefment fu en mue mis 

Si bien, si bel, si nettement 

Qu'on ne peust mieus bonnement 

Et de tous ses bons assevis 
1252 Toutes heures a grant devis. 

Dont moult bien et moult bel mua, 

Et la mue continua 

Jusqu'à tant qu'il fu tous muez, 
1256 De sa vieil plume desmuéz 

Et de nouvelle revestis. 

Mais il en fu si parvertis 

Qu'arrier de moy fu transportez. 
1260 S'en fu forment desconfortez, 

Quant par la mue le perdi. 

Car uns griés en moy s'aërdi 

Que mes cuers par force endura, 
1264 Et moult longuement li dura. 

Car quant je vi qu'il fu perdus, 

Je demouray si esperdus 

Que je ne sos que devenir. 
1268 Se m'aprochay de Souvenir, 

Afin que les choses passées 

Me fussent par li répétées ; 

Et il les me ramentevoit. 
1272 De son droit faire le devoit. 

Mais onques puis n'en pos avoir 

Sans plus que le ramentevoir ; 

Dont je fui dolens et pleins d'ire. 

1247 F û — 1248 B Qui; C fut— i2 5o E Que ne — 12 56 M De 
la v. p. desnuez; F viele; C viez — 1227 B nouuel reuestis; B' 
ajoute (n.) fu (reuestis) — 1239 FE Quariere ; C Quartier — 
1262 FBCE grief ennoy saerdi; M un grief a moy — 127D F 
fu ; E suis. 



284 LE DIT DE l'aLERION 

1276 Nompourquant se vueil j'encor dire 

De l'esprivier la vérité 

Selonc sa noble qualité. 

Mais ce n'est qu'en un tout seul point 
1280 Qui vient a mon propos a point, 

Non de celi tant seulement, 

Mais de tous qui communément 

Sont esprivier gentil nommé, 
1284 De leur droit chieri et amé. 

Je di par raison agréable, 

Qui n'est pas a oïr coustable, 

Qu'uns espriviers, chose est seûre, 
1288 A frois les piez de sa nature. 

Dont quant il se vuet disposer 

Vers le vespre, pour reposer, 

S'il puet aucun oisel choisir 
1292 Et il le puet prendre et saisir, 

Il a tantost en son propos 

De li porter a son repos. 

Dont au plus tost qu'il puet, li porte 
1296 Et la s'en déduit et déporte, 

Nom pas pour l'oisel abuser, 

Mais pour li ses piez eschaufer. 

Adont dessous ses piez le tient 
i3oo Et si doucement le maintient 

Comme il puet, que mal ne li face. 

Et non obstant ycelle grâce 

Que li dous espriviers li fait, 
1304 Est il en grant doubte de fait 

Qui adès en son cuer remort; 

1278 AF la — 1279 F ce net — 1280 E Qui bien a ; F en mon 
— 1282 F de celi qui — 128? C agreabre — 1286 F pas si cous- 
table — 1290 C li — 1293 C a son— 12961a est omis dans F; F 
et sen déporte — i3o4 Les mss. {excepté M) Et; AF le fait — i3o5 
F Que ; B' Quil a ades ou cuer remort; son manque dans E. 



LE DIT DE L'ALERION 283 

Car il a paour de la mort. 

Einsi toute nuit le demeinne, 
i3o8 Jusqu'à tant que Nature ameinne 

Le jour; et quant il est venus, 

Li espriviers qui n'est pas nus 

De courtoisie et de noblesce 
1 3 1 2 S'avise que l'oisel ne blesse 

En eslargissant sa prison, 

Par quoy moult l'esprivier prise on. 

Comment prison li eslargist? 
i 3 1 6 Celui oisel qui la se gist, 

D'entre ses piez le laist aler. 

Et s'il ne puet si tost voler, 

Pour ce qu'il a souffert assez, 
1 32o Par quoy il puet estre lassez, 

Il se puet sus ses piez drecier 

Et ses plumettes adrecier 

Lés l'esprevier privéement. 
1324 Lors li espreviers doucement, 

Pour li congnoistre, le regarde 

Et le prent aussi comme en garde 

De pais pour ycelle journée. 
i328 Car depuis qu'elle est ajournée, 

Adès le recongnoistera 

Et ja nul mal ne li fera 

Ce jour, et le veïst cent fois. 
1 332 Par ce point est gardée fois 

De l'esprivier par loyauté, 

Pour ce qu'il congnoist vérité 



1307 E se d. — i3i3 E alargissant — 1 3 14 C lespreuier 
moult prison; moult est omis dans F — 1 3 1 6 MCE Cel; F Ce li 
— 1 3 1 8 E aler — 1 319-24 Ces vers manquent dans A F — i32i E 
Il ne puet — 1 32 5 li est omis dans FBC, a été ajouté par B' ; ME 
P. le c. — 1327 F De puis — 1 329 F recongnoistra — 1 332 AF 
Pour. 



286 LE DIT DE L'ALERION 

De l'oiselet qui l'a servi, 
1 336 S'en a mérite desservi, 

Dont il li tient loial couvent, 

Car ce n'est pas couvent de vent, 

Eins est couvent a point tenus. 
1340 S'ainsi bien estoit maintenus 

Couvent de loial amité, 

Sans point de variableté, 

De dame a son amy loial, 
1 344 Mieus en vaurroit la court roial 

D'Amours, sans aler en decours, 

Et s'en seroit plus Ions li cours 

De pais entre amie et amy, 
1348 Et s'en diroit on mains : « Aymy ! » 

Or vëons comment ce seroit 
Qu'une dame ressambleroit 
L'esprivier qui l'oiselet prent 

1 352 Et vers le vespre le sourprent, 
Pour les piez tenir en chaleur, 
En signe d'aucune valeur. 

Je di, quant amans dame sert, 
1 356 Par ceste raison ne dessert 

Qu'il doie avoir nul don d'amie, 

Afin que merci li ottrie, 

Tant l'en face expresse demande, 
i36o Se bonne amour ne le commande. 

Et si fait de son cuer présent 

A sa dame et a son présent. 

Cils cuers, a l'eure qu'il li donne 

1 335 A De loisel qui la desserui ; M loisel et qui; FE loisel 

— 1 336 F vérité — 1 33g BE Einssois, corrigé par B' en Ains ; F 
Ainsi — 1340 M estoit bien; F tenus — i344 E loyal — 047 M 
amis — 1348 C Et en; AFME miex — 1 35 1 E loysel esprent — 

1353 BE ses ; M ces — 1 355 FM dis — i358 E merci ne lottrie 

— i362 M et en son — i363 MBCE qui li {B' quil). 



LE DIT DE L'ALERION 287 

1 364 Et franchement li abandonne, 

C'est li gens oiselès petis, 

Qui est d'eschaufer apetis 

Celle part ou elle est plus froide. 
1 368 Or puet estre dame si roide 

Vers les piez de s'affection 

De declairier s'entention, 

Quant a li son cuer descouvrir, 
1372 Que sa bouche n'en ose ouvrir, 

Ja soit ce qu'il en soit amez 

Et li gentils cuers entamez 

De la dame par tel manière 
1376 Qu'elle li est bonne et entière, 

Fors tant que plus faire n'en ose. 

Pour ceste raison se tient close 

En son secret couvertement 
i38o Toute la nuit entièrement. 

Aimy! qui est ore la nuit 

Qui a fin cuer d'amant tant nuit ? 

C'est li temps, et tant comme il dure, 
1384 Ou quel dame li est si dure, 

Comme on puet ci devant entendre ; 

Car il n'a nul bien qu'en atendre. 

Par quoy c'est la nuit d'oscurté 
1 388 Ou il ne trueve que durté. 

Car entre les piez est fichiés 

Dou gent esprivier et couchiez 

En la grant paour de refus 
1392 Ou il seroit dou tout confus, 

1370 F De déclamer — 1372 E nen ost — 1 38 1 F Amis; A 
ores — i382 C au fin cuer — r 383 C temps en tant — 1 384 F 
On — 1 386 MB que dattendre; A a corrigé que datendre en 
quen atendre — 1387 Ai descurte; E déserte; ^4Fde santé — 1 388 
F Quil — i38g F entres — i3go F espriuier touchies — i3g2 A 
s. de tant. 



288 LE DIT DE l'ALERION 

Se ce n'estoit bonne esperence 

Qui li fait une couvenance 

Que celle nuit a jour traira, 
1396 Et de ce grief hors le traira. 

Et quant la nuit a tant duré 

Ou il a les griés enduré, 

Li jours qui pour li esclarcist, 
1400 C'est quant sa dame le guerist 

Après une douce clamour, 

Qui le fait en signe d'amour, 

Et elle ne vuet plus souffrir 
1404 Qu'il ait grief, si li vient offrir 

Un très dous regart amoureus 

Ou autre signe savoureus, 

Soit de bon samblant ou de bouche. 
1408 Lors li oiselès se descouche 

D'entrepiez ou il a geû 

En grant paour qu'il a eii. 

Adont en son estant se dresce 
141 2 Et lez l'esprevier se radresce, 

Pour dou tout issir de doubtance 

Et voler en douce plaisence 

Celi jour ou il est entrez 
141 6 Qui la li est amenistrez. 

Et cils jours clers, de dous plaisir, 

Est si biaus, et de tel loisir 

Que, se la chose est si partie 
1420 Qu'il plaist a chascune partie 

Par le gré d'Amours maintenir 

i3g5 AM au jour — 096 F fors — i3g8 A ou il a gries maus 
endure; F Ou il a les gieus mauuais endure — 1400 F guerpit ; 
B guercit — 1402 C Quil li ; B' Que elle fait — 1404 F Qui lart 
grief; E Qui est grief— 1406 .F En— 1412 A Et li espriuiers; 
F El lespreuier — 1414.B.E en toute plaisence — 1417^ clers et 
bons plaisir ; F clers de douce plaisance ; E jours chiers de doulz 
plaisir — 1418 Les mss. Et; F tel plaisance. 



LE DIT DE l'aLERION 289 

A leur pooir et soustenir 

L'estat de l'amoureuse vie, 
1424 Amiablement, sans envie, 

Riens ne les porroit assaillir 

Qui ce jour leur feïst faillir, 

Einsois leur seroit pardurables 
1428 Trestous leur temps et delitables. 

Que vous yroie je contant! 

Il a bien de noblesse tant, 

De scens, d'onneur et d'onnesté, 
1432 De gieus et de jolieté 

Ou gent esprivier et en dame 

Et en bonne amour sans diffame 

Et en amant d'amour espris, 
1436 Cui ses cuers est de dame pris, 

Que trop se porroit encombrer 

Cils qui les cuideroit nombrer. 

Car c'est chose qui est sans nombre ; 
1440 Et aussi est elle sans ombre, 

Mais toutes heures en clarté, 

Tant comme on y tient loyauté. 

Mais orendroit plus n'en diray, 
1444 Car a mon propos revenray, 

Pour ramentevoir derechief 

Un petitet de mon meschief, 

Dont j'eus moult le cuer esperdu, 
1448 Quant j'eus mon esprevier perdu, 

Le quel la mue le m'osta. 



1437 Ce vers manque dans F; A parmanables — 1429 F Que 
vous voi je tant contant — 1431 F damours — 14^2 A Dit; C 
joliuete — 1433 F On — 1435 F mespris — 1436 FM Qui; A 
espris — 1437 F Qui — 1439 Ce vers manque dans F — 1440 C 
sous ombre — 1441 A heures ont clarté — 1442 C Tant comme 
en tient I. — H44 F en mon — 1447 F jeu ; C le cuer moult 
— 1449 -4F Si que ma mue. 



Tome II. 



"9 



2()0 LE DIT DE L ALERION 

Si puet on bien dire : « Nota ! » 
Car onques puis bien ne me fist, 
1452 Joie ne solas ne profist. 

Il est bien chose véritable, 

Et se le fais ferme et estable, 

Que, quant je m'en vi esseulés, 
1456 Je me trouvay si adolez 

Que je ne savoie que faire, 

Ne riens jugier de mon affaire, 

Fors que tristeces et dolours 
1460 De moult de diverses coulours. 

Mais lonc compte ne vueil tenir, 

Car je vueil au propos venir 

Par le quel je fu confortez 

1464 Et de grief en pais transportez. 
Voirs est que forment regretoie 
Les solas que perdu avoie, 

Et s'estoie en tous mes regrès 
1468 Adès desirans et engrès 

De penser as passez déduis 

En quoy je m'estoie déduis, 

Li quel m'estoient tuit failli. 
1472 Par ce m'avoient assailli 

Maies et crueuses pensées, 

Dont mes joies furent cassées. 

Mais quant ce vint tout au plus fort 
1476 Regret, en moy mis un effort, 

1460 AF Ci ; C en — 145 1 me est omis dans E — 14545' Et si 
la — 1455 E Et quant; vi esseulés est omis dans F — 1466 Cesdolez 

— H5g .Ftristesse et dolour — 1460 Fcoulour — 1461 M nen — 

1465 C regretee — 1466 C Le — 1467 E segres — 1469 AF 
a passer d.; E au passer — 1470 Ce vers manque dans F; M Es 
quelz; après ce vers E ajoute : Quauoie eu de jours et de nuis 

— 1471 Les mss. Li quels... faillis; AFBE tous — 1472 ce 
est omis dans E; les mss. assaillis — 1476 B mist. 



LE DIT DE LALERION 2g I 

Par quoy d'erreur me destournay 

Et vers bonne Amour me tournay, 

Pour fuir lamentations. 
1480 Si li fis proclamations, 

En complaingnant moult bellement : 

« Amours, par ton art doucement 

Me feïs l'esprivier amer, 
1484 Dont j'ay orendroit moult d'amer, 

Amer qu'on appelle amertume, 

Par quoy mes cuers en amer tume. 

Tume ? mes y est ja tumés 
1488 Et malement amertume's, 

Qu'il morra de dueil entumis, 

Se briefment ne le destumis. 

Si te pri que tu le destournes 
1492 A tel fin que tu le retournes 

Des dolours ou il est tournez, 

Car il est forment bestournez. » 

Lors Amours qui les siens n'oublie 
1496 Et qui les bons a bien alie, 

En l'eure un po me dellia 

Et a un propos m'alia 

Dont je grëay bien loiauté, 
1 5oo QuAmours me moustra par feauté 

Qu'il estoit des oiseaus assez, 

Et que point ne fusse lassez 

D'entre les oiseaus pourquerir 



1478 F bonne erreur — 1479 F Pour fouir la mententions — 
1482 F pour; AFB son — 1483 AE Me fist a lespriuier amer; 
F fis a Iespr.; B fis lespr. — 1487 C mais il est— 1488 F a mort 
tûmes— 1489 F enturmis — 1490 Fdesturmis — 1491 BE les 
— 1492 MBE les; F destournes — 1493 M couleurs — 1495 F 
Fors damours — 1498 AE me lia — 1499 F je cru bien — i5oo 
par est omis dans A; B frante ; M faute — i5o2 AFC nen. 



2g2 LE DIT DE L ALERIUN 

i5o4 Aucun qui me peust garir, 
Et loe qu'einsi le face on, 
Car point n'i a maie façon, 
Dès qu'on ne puet, par bien ouvrer, 

1 5o8 Ce qu'on a perdu recouvrer. 
Et dès qu'Amours le me loa, 
J'eus droit, se mes cuers l'avoua. 

Quant d'Amours me vi conseilliez, 

1 5 1 2 Mes cuers, qui estoit travilliez 
En pensée de grief tristesse, 
Se mist tantost a une adresse 
D'entrer en un courtois propos 

1 5 1 6 Qui estoit voie de repos, 

Nonjepos, quant a reposer, 
Mais mettre a point et disposer 
Mes souvenirs et mes pensées 

i520 Pour guerpir les choses passées 
Et entrer en nouveles sentes, 
Si comme des choses présentes 
Et d'ycelles a avenir, 

024 Pour oster de mon souvenir 

Et dou tout mettre en nonchaloir 
Ce qui ne me pooit valoir. 
Seur ce propos ci m'acorday 

ID28 Et par raison m'en recorday, 

Qui avec Amours me moustroit 
Les causes et amenistroit, 
Pour mes souffrances abaissier, 

1 532 Comment je dévoie laissier 



1504 A porroit — i5o6 F Car po ni — i5io £ et mes; A lon- 
noura — 1 5 1 1 C damis — 1 5 1 3 F pensées — 1 5 1 5 BE a un c. ; 
un est omis dans C — i5i6 AF vie — i52i M es — 1 523 B* de 
celles — Ô25 E de tout — Ô26 F chaloir — i53o F choses — 
1 53 1 F me; C sousfretes — i5?2 Flaissie; E baissier. 



LE DIT DE L ALERION 2Q3 

Le gémir et le guermenter. 

Pour ce me pris a fréquenter 

Aucuns des faitis damoiseaus 
1 536 Qui se mesloient des oiseaus, 

Pour vëoir, oir et entendre, 

Car on ne puet pas trop aprendre. 

Se vi tels choses et oy 
i 540 Dont j'eus le cuer tost esjoy . 

Car j'y vi des oiseaus faitis, 

Grans et moiens et de petis. 

Très tous gentis oiseaus de proie — 
1544 Et c'estoit ce que je queroie — 

Et s'oy tenir parlement 

Moult bel et assentiement, 

Comment on les devoit tenir, 
1 548 Porter, garder et maintenir, 

Et norriture admenistrer, 

Duire, mettre a point et moustrer 

Chascun endroit lui son mestier, 
1 552 Selonc ce qu'on en a mestier, 

S'i prenoie moult d'esbanoy. 

Pour moy oster de tout anoy, 

Grant pièce hantay celle gent, 
1 556 Dont moult me fu et bel et gent, 

Car volentiers m'i esbati. 

Or avint que je m'embati 

Un jour en une compaingnie, 
1 56o Pour les oiseaus acompaingnie. 

La ot il a ma bienvenue 

Mainte parole respondue, 

Et tout de la grant gentillece 
1 564 Des oiseaus selonc leur noblece. 



1 533 C grcmenter — 1 534 Ce vers manque dans A — 1 53g B' 
veis ; C ces — 1 540 M tous esiois — 1 541 F je vi ; B' veis — 1 562 
FMC Maintes; FM paroles; BE respandue — 1 563 E En. 



294 LE DIT DE L ALERION 

Tant qu'on cheï en un acort 
De faire un gracieus recort 
De grant délibération 

1 568 De parler de l'alerion 

Qui est uns oiseaus gentilles, 
Gais, gens, jolis, joins et quilles. 
La fu il hautement loés, 

1572 Et fu cis moult bien avoués 
Qui le loa premièrement. 
Car selonc mon entendement, 
A la guise qu'il le looit 

1576 Chascuns moult volentiers l'ooit, 
Et gracioient la loange, 
Pour ce qu'elle estoit si estrange, 
D'une estrangeté nompareille, 

1 58o Que c'estoit une grant merveille 
D'escouter les divisions 
Qu'on faisoit des alerions. 
Car ce n'est pas chose commune, 

1 584 Eins est très tout aussi comme une 
Chose des autres séparée, 
Dont elle est assez mieus parée 
De plaisir en audition 

1 588 Pour l'estrange condition 
Qui est ditte nouvelleté. 
Mais je l'appelle estrangeté, 
Pour ce qu'elle genroit plaisance 

1592 De nouvel en ma congnoissance. 
Car aucune chose nouvelle, 
Ou cas qu'elle soit bonne et belle, 



1570 A jolis et gentilles; FME quiles — 1 571 FMBC fut; E 
fust — i5j2 B' cil mot bien ; E cis mos bien — 1 578 si est omis 
dans M — 1579 CiS estrange — i58a B' Que len fait ; BE fait 
— 1 585 M séparées — 1 586 est est omis dans A; C assez bien — 
1 5g 1 B' quelle engenroit — 1594 FM On; A En. 



LE DIT DE l'aLERION 2C)5 

Et il avient qu'on en parole, 
i5q6 II est certeins que la parole 

En est moult volentiers oye 

Des entendens, et conjoye; 

Et quant elle vient en veue, 
1600 Elle est plus volentiers veûe 

Assés, que ne seroient celles, 

Quoy que bonnes soient et belles, 

De quoy on puet assez vëoir, 
1604 Qui un po s'en vuet pourvéoir. 

Et il est vérité certeinne 

Qu'on puet moult po vëoir sans peinne 

Des alerions ne leurs fais, 
1608 Car il est po d'oiseaus si fais, 

Si qu'il en couvient peinne avoir 

De scens, de travail ou d'avoir, 

Moult longue pièce, sans cesser, 
161 2 Qui en vorroit un possesser. 

Et ce n'estoit par aventure, 

Einsi comme aucuns s'aventure 

En tel lieu ou riens ne demande 
16 16 Par prière, ne par commande, 

Et s'avient bien qu'il y recuevre, 

Sans parler, sans penser, sans ouevre, 

Sans prolongier et sans attendre 
1620 Et sans nulle chose despendre, 

Tel chose que c'est ses profis. 

De ce suis je certeins et fis. 

Et puet estre, s'il la queroit, 
1624 Trop a envis la trouveroit. 

Aussi porroit on, sans ouvrer, 



161 2 £ verroit; B' vuelt; F po cesser; C un po possesser — 
i6i3 C Ce nestoit — 1614 M Aussi — 1616 A non — 1618 E S. 
penser sans parler — 1622 £ fins — 1623 C si la requeroit — 1624 
a est omis dans FME; C Que trop enuis. 



2Ç)t> LB 1HT DE L ALER10N 

D'un alerion recouvrer. 

Mais c'est chose qui po avient ; 

1628 Dont de nécessité couvient, 

Cui il couvient tele besongne, 
Qu'il se travaille et embesongne, 
Si qu'il soit souvent aouvrez, 

1 632 Afin qu'il en soit recouvrez. 

Or poons nous ci regarder, 

Pour aucuns poins de droit garder, 

En faisant un po d'argument, 

1 636 Pour moustrer plus évidemment 
De ce que j'ay ci devant dit 
Les entencions de mon dit, 
Dont je moustre par exemplaire, 

1640 A ce qu'on dit, que mieus doit plaire 
Chose désirée et requise, 
Lonc temps pourchacie et pourquise, 
Acquise a peinne et a despens, 

1644 A grant scens et a grant pourpens, 
Que celle qui en un moment 
Seroit acquise ligement, 
Sans travail et sans consirée 

1648 Et sans point estre désirée; 

Et aucun tiennent le contraire, 
Si que j'en vueil un po retraire 
De ce qui aus deus appartient 

i652 Et que chascune en soy contient, 
Pour prouver qu'elle soit valable 
De son bon droit et pourfitable. 
S'en diray a point de chascune 

1 656 Pour raporter très tout a une 



i632 M A faire — 1634 A Par — 1642 E pourchace — 1646 FB 
liegement; E legierement — 1649 ^ aucuns — i65o C je vueil 
— i65i F deulz — 1 G55 B'C Si dirav: F. Se d. 



LE DIT DE L ALERION 2c)7 

Voie de pais et de repos, 

Au meins selonc le mien propos. 

Dont je di tout premièrement 
1660 Pour celle de grant coustement 

Qui seroit a avoir penable, 

Pour quoy je l'apelle doutable, 

Et qu'on aroit peinne au quérir 
1664 Et trop plus grande a l'aquerir ; 

Et encor s'elle estoit bien quise 

Et selon aucun droit acquise, 

Si averoit il tant a faire 
1668 Que li cuers viveroit en haire 

Par une fort et tirant tente, 

Baillie d'une longue attente, 

De quoy li cuers seroit destrains 
1672 Et de désir adès contrains, 

Quant lonc temps aroit atendu 

Et son pooir forestendu, 

Tant qu'il seroit près de mourir, 
1676 S'il avenoit pour lui garir 

Que grâce pour lui descendist 

Qui de son grief le deffendist, 

Tant qu'il fust de son mal senez, 
1680 Avec ce si bien assenez 

Que ses grez seroit acomplis 

Et ses cuers de pais raëmplis. 

Cil qui ceste cause maintiennent 
1684 Afferment pour voir et soustiennent 

Que la joie en est si parfaite 



1O59 CE trestout; dans B il y a une rature devant tout — 1GG0 
AFM sentement; E consentement — 1669 FB' fois; M fors — 
1674 E A; M fors estendu ; B' et fort tendu — 1676 B gairir — 
i(>79 AFCE fu; A sanez — 1680 si est omis dans E ; B' transforme 
si en fut — 1681 E griefs; B' son grief — 1684 Fveoir. 



2()8 LE DIT DE l'aLERION 

Qu'estre n'en puet nulle si faite 

En très tout ce monde terrestre, 
1 688 Et n'en porroit autrement estre, 

Et bien moustrent cause pourquoy. 

Dont je m'acordasse au pourquoy 

Dou loër et pour le bien dire. 
1692 Mais quant vient a autrui despire, 

Je n'acort pas bien le loër, 

Qui autrui en vuet emboër. 

Il dient, et il ont bon droit, 
1696 Pour le loër en bon endroit, 

Que qui de grief s'est départis 

Et il se sent a point partis 

De la joie ou il est entrez, 
1700 Par souffissance admenistrez, 

Qu'il congnoist trop mieus ce qu'il sent 

De la joie qu'en li descent, 

Que cils qui onques n'en senti 
1704 Grieté en lui, ne consenti, 

Car raisons li moustre a congnoistre 

Ce qu'il sent, pour sa joie acroistre 

Par le grief ou il a esté. 
1708 II ist d'iver, s'entre en esté, 

De povreté entre en richesse 

Et de fiesve hostel en fortresse, 

De ténèbres vient a clarté, 
1712 Et de paour en seiirté, 

D'amertume en douce liqueur, 

De fragilité en vigueur; 



1686 E ne puet — 1690 E au jour quoy — i6g3 BE bien 
blecier — 1697 s est omis dans C — 1708 AFM Car — 1704 M 
Grieftez — 170D BE le — 1706 FBE Cil qui; M Ci quil — 1707 
C Pour — 1 7 1 o C De ; CE fleue ; F flueue ; B' floibe ; M foible ; 
CE h. entre en f. — 171 1 E en — 171 2 E en sente. 



LE DIT DE L ALERION 299 

De la mer vient en sèche terre; 
1716 II vient en pais, s'ist hors de guerre. 

Aussi est il hors de cuidier, 

Par quoy vérité fait vuidier 

Son cuer de toutes vanitez 
1720 Et mettre en lieu fiabletez 

D'autrui croire et d'estre creûs, 

Sans estre mas ne recreus. 

Et par ces contrariétés 
1724 Se perçoit de ses qualitez 

Qui viennent en sa congnoissance 

Pour garir et donner substance 

Des grietez dont il est venus 
1728 Tout attrait joieus devenus, 

D'une joie si a point faite, 

Car trop envis seroit défaite. 

Tous ces poins ci mettent avant 
1732 Li loiaus que j'ay dit devant. 

Que bon soit, très bien m'i acort, 

Dont je suis bien de leur acort. 

Mais de blasmer l'autre partie, 
1736 A ce point ne m'acort je mie. 

Il dient pour voir, et afferment, 

Et droit sus ce propos se ferment, 

Que qui aucune chose atent, 
1740 Et a celle heure qu'il y tent, 

Droit sus le point qu'il la désire, 

Il l'a tantost sans contredire, 

Sans peinne avoir et sans mal traire 

171 5 E a seiche terre — 1716 FC pais si hors — 17 17 C yst ; 
il est omis dans BE, rétabli par B' — 1720 CE lieu de fiabletez; 
dans B il y a une rature devant fiabletez — 1724 C paisoit; B'C 
p. il des qu.; E des qu. — 1725 C Que; A la — 1727 C dou — 
1730 C Que — 1734 E de mon acort — 1738 FM drois — 174J M 
Il ha; £11 a. 



JOO LE DIT DE L ALERION 

1744 Et sans nulle chose contraire, 

Qu'elle est de petite value, 

Pour ce qu'elle est si tost venue 

Pour lui ; car trop po puet durer, 
1748 Dès qu'il l'a sans peinne endurer. 

Car ce^ne";vient que de Fortune 

Qui flevement sa gent fortune, 

Et tout aussi comme la pluie 
1752 Qui tost vient et qui tost anuie. 

S'en diray un petit argu 

D'un po d'aucun bos bien agu 

Dedens mole terre fichiez : 
1756 II seroit plus tost arrachiez 

C'uns qui seroit a grant effort 

Fichiez en un lieu dur et fort. 

Et dient, dont moult me desplest, 
1760 Mais je n'en quier faire lonc plest, 

Que cils qui est tost a son gré 

Venus a souverein degré 

De son plaisir, legierement, 
1764 Sans trouver empeechement, 

Que mieus vaurroit qu'il le laissast 

Aler, et puis le pourchassast, 

Pour quérir le commencement 
1768 Dou fichier en lui^fermement, 

Afin que lonc tans li durast, 

Quelque grief qu'il en endurast. 

A ce ci ne m'acort je point, 
1772 Car je say bien un autre point 

Qui ce point ci dou tout desment, 

1748 M quil ha; CE quil a — 1730 FCE flueuement; B' 
floibement; A fermement — 1 75 1 tout manque dans BCE — 1724 
BC boys — 1759 C dou; F mont — 1761 BE est tout a — 
1762 BE en ; C ou ; M au ; F segre — 1764 A trouuer y empee- 
chement; B' tr. nul emp. — 176? FME vorroit; M laissait — 
1771 ci est omis dans C — 1 773 M ci trestout desment. 



LE DIT DE LALERION Joi 

Dont cils qui le maintient se ment, 
Et tantost li reprouveray, 
1776 Car selonc raison prouveray 

Pour moy droit et contre lui tort, 
Car de la vérité se tort. 

J'ay ci devant tenu mon conte, 
1780 Dou quel je ne doy avoir honte, 

Car c'est sans nul villain excès, 

Et s'en sui encor en procès, 

D'un oisel qui est renommez 
1784 Et est alerions nommez. 

De droit hautement le loames ; 

Dont si tost que nous en parlâmes, 

En tel manière desiray 
1788 En mon cuer, et consideray, 

Que bien en vosisse un avoir 

Pour partie de mon avoir 

Ou tel peinne qui fust solable 
1792 Pour celui et bien pourritable, 

De cui cis biens a moy venront, 

Car en lui en apartenront. 

Sousposons que, l'eure présente, 
1796 Que sans travail et sans attente, 

Qu'a un alerion pensay, 

Et si tost com je commensay 

Le penser, qu'uns m'en fust moustrés, 
1800 En tous endrois si bien outrez 

De quanqu'il affiert a biauté 

Et bien esprouvez de bonté, 



1773 BCE le — 1777 A P. quoy ; F fort — 1779 C Lay — 1780 
BE ny — 1786 C t. com — 1791 B' O; E tu — 1798 M comme; 
.4 commensa — 1799 E P- a i ns me fust; M fu — 1802 FM Est ; 
B' rétablit Et. 



302 LE DIT DE l'aLERION 

Et que si bien m'en avenist 

1804 Que celle heure miens devenist, 
Couvenroit il pour ces paroles 
Devant dittes, qui sont frivoles, 
Que pour perdre hors li chassasse 

1808 Et puis après ce pourchassasse, 
Quant je l'en veïsse voler, 
Lui chassier, pour lui rapeller, 
Aus champs et après lui huier? 

181 2 Trop fort me porroit anuier. 
Et qui en ce point le feroit, 
Je croy que folie seroit, 
Nom pas folie seulement, 

1 81 6 Mais on diroit apertement 

Que ce seroit grant derverie, 
En sousposant forsennerie. 

Or nous taisons ci de l'oisel, 
1820 Se parlons d'aucun damoisel 
Qui sera gens et débonnaires 
Et courtois en tous ses affaires. 
Entre dames s'embatera 
1824 Et si bel s'i esbatera 

Qu'il plaira a toutes parties, 
Et si seront si bien parties 
Les honneurs qu'il y sara faire 
1828 Et celles qu'il en sara traire, 

Que très tout venra a plaisence, 
Sans passer les poins d'ordenance. 
Avec ce porra avenir 



1804 B' Qua — 1807 E prendre; Fbors; BE le — 1808 B l 
après sy; A après li — 1809 C Que — 1S10 C le — 18 14 A feroit 
— 1816 E en — 1818 A forsonnerie— 1822 B son affaire— 1824 
A Et si bien si embatera ; F embatra — 1 828 FMBCE retraire ; 
dans B il y a une rature entre quil et sara. 



LE DÎT DE L'ALERION 3o3 

i832 Par vray amoureus couvenir 

Que de ces dames la plus sage 

Concevera en son corage 

Un dous amoureus sentement 
1 836 Qui sera par consentement 

En son cuer d'un gracieus trait 

Que cis damoiseaus ara trait 

De si près qu'il ne faurra mie, 
1840 Eins devenra tantost s'amie 

Dedens son cuer secrètement. 

Dont elle tenra closement 

Son secret, sans point révéler, 
1844 Fors d'un point, qu'on ne puet celer, 

En la partie de manière : 

Car il apparra en sa chiere 

Un po de manière avivée ; 
1848 Aussi comme un po de nuée 

Par dessus le soleil trespasse, 

Porra il paroir en sa face. 

Dont cils s'en porra percevoir 
i852 Et un tel plaisir concevoir 

Que tous sera d'amours espris 

Et s'en rendera dou tout pris. 

Lors Amours qui les siens alie 
1 856 A tous biens faire, et les deslie 

Maintes fois de mauvais loien, 

Puet faire que, sans nul moien, 

Cil prent en lui un hardement 
1860 De parler a luy humblement, 

Si que de lui s'aprochera 

Et doucement li touchera 



1842 A venra — 1847 BCE muée — 1848 M nue — 1849 M 
dcsoulz ; E Pardessus le pou cil trespasse — i85o F parooir; M 
apparoir; E paroit — 1862 Les mss. En; B' Et — 1854 M se 
rendera; A sentendera — i85o, E Si— 1 86 1 Zsques. 



304 LE DIT DE l'aLERION 

Comment elle est de lui amée, 

1864 Non présent gens, mais a celée ; 
Car il penra lieu et espace 
Arrier des gens de celle place. 
Lors seront il couvertement, 

1868 Mais il porront ouvertement 

Parler entr'eaus de leurs secrez. 
Et se l'autre gent sont discrez, 
De riens a eaus n'entenderont, 

1872 Mais d'autre chose parleront. 
Or li porra faire requestes 
Belles, courtoises et honnestes, 
Afin que merci ottroiie 

1876 Li soit de li par courtoisie. 

C'est li haus dons qu'amans désirent, 
Dont moult en y a qui y tirent 
Tout leur vivant a grant meschief, 

1880 Et si n'en venront ja a chief. 
Or puet estre qu'il avenra 
Que celle le refusera, 
Nom pas pour cause de dongier, 

1884 Ne pour lui de li eslongier, 

Mais par raison, qui li enseingne 
D'abstinence la droite enseingne, 
Assise delés sobreté, 
Qui tient dame en sa liberté, 
Afin qu'elle soit sus sa garde. 
Se li amans s'en donne garde, 
Il ne se tient pas pour confus, 



1864 FNompourquant— 1866 FBCE Arrière; B' rétablit Ar- 
rier — 1870 £ Et de lautre — 1871 Fnentendront — iHj3 AFE 
requeste — 1874 AFE Belle courtoise et honneste — i883 B' 
dangier — 1884 M lie— 1 885 Ce vers manque dans BE; il est 
remplacé dans E après le vers 1886 par : Qui dame raitraint et 
rerreingne — 1887 M sobrietez — 1890 G en garde. 



LE DIT DE L ALERION 3oD 

1892 Mais prent en bon gré le refus, 

Ou cas qu'en lui ait loiauté ; 

Car il congnoist la vérité 

Que sobretez appert en bouche 
1896 Assez plus que nulle autre touche. 

Dont celle est sobre en sa parole, 

Si qu'on ne la tiengne pour foie 

De li trop tost amollier, 
1900 Quanta sa merci ottrier; 

Et puet estre qu'elle est doubteuse 

Et avec sa doubte honteuse. 

Quant par ce se sent refusez, 
1904 Pas ne se tient pour abusez 

De son droit ; car il voit la voie 

Qui droit le conduit et avoie, 

Si qu'il ne se puet desvoier, 
1908 De li doucement reprier 

Par Amours, de tous biens habonde, 

Une fois qu'on dit la seconde 

Qui vient après la fois première. 
191 2 Et s'il faut a celle prière, 

Se prie la tierce et la quarte. 

Se porra, eins qu'il s'en départe, 

Par son amiable recort 
1 916 Faire tant qu'il seront d'acort 

Et meteront par amité 

Leurs deus voloirs en unité. 

Plus ne porroit homs demander, 
1920 Ne deprier, ne commander. 

Nompourquant nulz commandement 

N'a en tel cas certeinnement, 



1897 M se elle — 1899 FBE trop est (B 1 tost) amollier — 1902 
E auant — 1907 se est omis dans E — 1909 BE dont; C dou — 
1917 Fadmiste; CE amiste — 1918 F deulz — 1921 F nul. 

Tome II. î» 



3o6 LE DIT DE L'ALERION 

Tant y ait longuement servi ; 

1924 N'onques nuls homs ne desservi 
Tant qu'il peust de dame traire 
Merci pour cause de salaire, 
Jusqu'à tant qu'Amours en ordonne 

1928 Qui tout franc et quite le donne. 
Tout autant y est desservans 
Non servans comme li servans. 

Quant einsi seront acordé, 
1932 Gomme devant ay recorde', 
Dont cis sera moult enrichis 
Et des servages affranchis 
Ou cil sont qui par Amours n'aimment, 
1936 Dont maint amant chetis les claimment, 
Très grans biens li sera venus 
Et en l'eure siens devenus. 
Cils biens qui est en l'eure nez 
1940 Et en la propre heure donnez 
Se puet tout aussi bien fourmer 
Dedens un cuer et affremer 
Comme s'il avoit .x. ans mis 
1944 A devenir ses vrais amis, 

Et est biens aussi bien parfais, 
Comme s'il fust acquis par fais. 
Ses cuers qui est liez et joians 
1948 Devient la de merci joians, 
Joians qu'on appelle joir, 
Quant on puet de merci joïr. 



1923 E est — 1924 ne est omis dans C — 1927 FBE Jusques 
atant (B' Jusque) — 1928 M li — 1933 moult est omis dans BE; 
B' sera bien enrichi; C se verra enrichis — ig35 FB pour; AC 
amours aimment — 1937 B' seront — 1939 5' sont — 1941 B' 
Se peuent aussi (sur rature) — 1942 CE affermer — 1944 CE 
mes amis ; B' deuenir loyaulx amis — 1948 BE las. 



LE DIT DE l'aLERION 3o~ 

Or vient en lui joie seur joie; 
19D2 Dont je ne vois en lieu ou j'oie 

Raison qui me peiist aprendre 

Que tels biens ne soit bons a prendre. 

Dont cils trop folement mesprent, 
1956 Quant biens li vient, s'il ne le prent. 

Et qui bien sent a lui aherdre, 

Encor est il plus fos dou perdre 

Et parfais fols tout en appert 
i960 Qui bien a son esciant pert. 

Quant cils sera saisis et pris 

Joians en l'amoureus pourpris, 

Lors li doit peinne encommencier, 
1964 Pour lui en honneur avancier. 

Car plus puet a peinne durer, 

Et s'est plus fort a endurer, 

Plus amanevis et meins lens 
1968 Que ne seroit uns cuers dolens. 

J'ay fait une allégation 

Qui porra a m'entention 

Venir a propos ci après. 
1972 Mais pas ne sera de si près 

Qu'einsois n'aie un petit conté 

De l'alerion la bonté, 

Pour un seul especiaument 
1976 Qui fu en mon commandement, 

Bien aprivisiez et bien duis 

Ou quel je pris moult de déduis. 

Il est tout vray, sans nulle doubte, 
1980 Que je sceus la manière toute 

Des alerions, et leur guise, 



ig5i Les mss. (excepté M) en lieu — 1957 E set — 1959 FM 
faus — 1966 FM fors — 1971 E propos et après — 1972 C cy 
depres. 



3o8 LE DIT DE L'ALERION 

La naturele avec l'aquise, 
Dou gibier la grant mélodie, 
1984 Et de raffaitier la maistrie, 

Au meins de ce que m'en moustrercnt 
Cil damoisel qui m'en parlèrent, 
Dont li pluseur maistre en estoient, 
1988 Si que mieus parler en savoient. 
Riens n'i ot que je n'aprenisse, 
Eins que de la me départisse, 
Tant que j'en fu bien enfourniez 
1992 Et si asprement enfourmez 

Que g' i mis cuer, corps et pensée, 
De fait avisé apensée. 
Car j'avoie, bien dire l'os, 
199G D'especial geté mon los 
De tenir voie couvenable 
En lieu certein et delitable, 
Ou mes cuers estoit assenez 
2000 Et tous entièrement donnez. 
Car de vérité y savoie 
Un alerion que j'avoie 
Autre fois veu volentiers. 
2004 Lors y parfu mes cuers entiers, 
Car lui vëoir premièrement, 
Et puis oïr secondement 
Lui loër en bonne manière, 
2008 Par ce conferma joie entière. 
Si m'en alay seùrement 
Celle part, et plus liement, 
Ou li alerions estoit 

1984 FM affaitie ; C de affaitie ; E de la festier; A del affaire ; 
M mastrie — îgSb E Amours — '987 li a été rayé par B' ; FB 
pluseurs maistres ; en est omis dans E — 1989 FAI naprinsse; 
B' napreisse; E napprisse — 1991 FC fuy ; M quen — 1992 C 
affermez — 1 996 C gouie — '997 -^ j°' e — 2oo3 F Autres — 
2004 •Fparfut; ME parfust — 2008 ce est omis dans BCE. 



LE DIT DE l'àLERION 3o9 



2012 A qui mes cuers tous se getoit. 
Je vins la, si fui bien venus, 
De ceaus prisiez et chier tenus 
Qui ce gentil lieu frequentoicnt 

2016 Ou quel mes pensées estoient. 
Mais j'avoie un po fort a faire : 
Assez bien pooie l'affaire 
De Talerion regarder; 

2020 Mais il me couvenoit garder 

Qu'a vendre ne le demandasse, 
Car jamais ne l'apropriasse 
A moy par si faite manière. 

2024 Car c'estoit une chose chiere, 
Voire d'une double chierté, 
Car aveques l'auctorité 
De Toisel estoit il gardez 

2028 Et songneusement resgardez 
En lien d'onnourable hautesse, 
Si que pour cause de noblesse 
Dou requérir fust villenie. 

2o32 Or couvenoit que courtoisie 
Si mon affaire amesurast 
Que bons talens en moy durast 
De poursieuir la belle emprise 

2o36 Qui de mon cuer estoit emprise. 
Encor y avoit autre point 
Qui me venoit trop mal a point 
Pour venir a m'entention : 

2040 Oisel de tel condition, 

De tel affaire et de tel pris, 
Norris en ce noble pourpris, 



2oi3 M senjii la je f u — 20i5 M lui — 2016 M On — 2017 E 
jauoie et pou fort — 2020 me est omis dans BE\ B' ajoute mi 
— 2025 M chierete — 2o3i F Don; M De; F villonnie — 20^4 M 
Qui — 2o3g E mencion — 2040 C celle — 2042 C en si noble. 



.3 10 LE DIT DE L ALERION 

Comme j'ay compté ci devant, 
2044 Comment m'osasse traire avant 

De demander fiablement 

Qu'on le me donnast franchement? 

Ce fust fort, quant je m'acordasse 
2048 Qu'en tel point demander l'osasse. 

Autel puet il estre d'amant 

Qui sert Amours, en dame amant, 

Qu'il li semble moult haute chose, 

2052 Quant merci demander li ose, 
Pour tant qu'il n'a pas tant servi 
Qu'il ait si haut don desservi. 
Ainsi n'est ce pas, a m'entente, 

2o56 Uns oiseaus qui doie estre en vente, 
Car il est a si grant signeur 
Qu'il le tient et garde a honneur 
Et de tous servages l'aquite, 

2060 Tant qu'il le donne franc et quitte. 

Or vueil parler de ma besongne 

Qui au cuer me touche et besongne. 

Il est vray c'un propos formay, 
2064 Et dedens mon cuer l'enfermay, 

De l'alerion que j'amoie, 

Qu'a personne ne requerroie 

Qu'il me fust vendus ne donnez; 
2068 Mais s'il m'estoit abandonnez 

De lui vëoir a mon loisir, 

S'i penroie moult grant plaisir 

2043 A comte si trouue — 2047 Les mss. (excepté M) fu ; B'C 
que je — 2048 E Quant tel — 2o5 1 A Qui — 2o53 C pas deserui 

— 2o56 B' Cun oisel sy doie ; C joyaus; AC doit — 2o58 C en h. 

— 2059 M tous seruaige — 2o63 A voirs — 2064 BE lenfourmay 

— 2o65 Les mss. jauoie — 2066 Les mss. (excepté B) requeroie 

— 2069 C plaisir — 2070 MCE Gi. 



LE DIT DE L'ALERION 3 I I 

Et se tenroie la plaisence, 
2072 Quant a présent, a souffissance. 

Et j'avoie a mon cuer couvent 

Que vëoir l'iroie souvent. 

Nompourquant s'il fust de si bas 
2076 Qu'osé l'eusse sans debas 

Baudement requérir a vendre, 

Et on en vosist dou mien prendre, 

J'en vosisse trop plus baillier 
2080 Que drois ne m'en osast taillier. 

Mais il n'estoit pas ensement, 

Se couvint ouvrer autrement. 

J'en laissay Amours couvenir, 

2084 Pour ce que bien puet avenir 
Qu'Amours fait tele chose avoir 
Qu'on n'averoit pour nul avoir. 
A ce cop ci l'esprouveray 

2088 Et par raison le prouveray 

D'un moult gracieus exemplaire 
Qui bien doit a bonnes gens plaire. 

Il ot jadis un roy en France, 
2092 Homs vaillans et de grant puissance, 

Et fu messires sains Loys, 

Qui ne fu prenans ne loys, 

Mais vesqui adès justement 
2096 Et en son secret saintement, 

Dont par justification 

Avec saintification 

Fu il si bien justifiés 
2100 Qu'en gloire en est saintefiez. 

2075 F cil ; lesmss. (excepté C) fu — 2081 C M. y nestoit — 

2085 BE celle — 2086 FM nauroit — 2088 C lesprouueray — 
2090 C Qui moult doit — 2091 C J ot — 2092 C Uns — 2093 E 
monseigneur — 2094 F preenans ne louis ; M louuis; BE louys 
— 2098 A sanctification — 2100 F ost. 



3 12 LE DIT DE I. ALERION 

Cils sains rois ot un tel cheval 
Que qui l'en donnast plein un val 
De fin or, il ne l'eùst pas, 

2 104 Car bien le getast de tel pas 

Qu'Amours ne l'en peiïst geter, 
Ne ses royaumes racheter : 
Il le pooit tenser de mort. 

2108 Ceste raison ci me remort 

Qu'il estoit dont cause de vie. 

Or ne puet on faire prisie 

De fin or par certeinne somme 

2 1 12 Qui vaille la vie d'un homme. 

Cils chevaus estoit blans, sans tache. 
Et, pour ce que je riens n'atache 
A mes parlers fors que raison, 

21 16 II avoit en celle saison 

Un chevalier noble et gentil 
Ou royaume, sage et soutil, 
Et de moult haute renommée : 

•2 1 20 Ce fu Guillaumes Longue Espée, 
Qui fu chevaliers moult parfais, 
Bien esprouvez en mains bons fais, 
Et n'avoit en tout le roiaume 

2124 Chevalier qui portast heaume, 

Qui mieus bons chevaus congneiist, 
Ne qui mieus parler en sceiist. 
Se looit souvereinnement 

2128 Ce blanc cheval, et telement 
Que qui l'en vosist escouter, 
Adès en vosist il conter 
Par paroles bien agencies, 



2101 C Sil — 2io3 B ne leust il pas — 2io5 C Quauoirs — 
2109 C estoit tout cause — 211 5 BE paroles; dans B il y a une 
rature entre fors et raison — 21 20 £ Et — 2122 C espr. et mains 
— 2128 ME Se — 2i3i C p. si agencies; BE agensees. 



LE DIT DE i/ALERION 3l3 

21 32 Aus- fais dou cheval adrecies. 

Et quant il avoit bien conté 

Les parties de sa bonté, 

Par dedens son cuer souspiroit. 
21 36 Souposons qu'il consideroit 

Que mieus en vosist un avoir 

Si fait que grant somme d'avoir, 

Tant le prisoit et tenoit chier. 
2140 Mais a son cuer n'osast touchier 

Pensée que point avenist 

Que ja nuls jours siens devenist. 

Se fu il puis de lui sceù 
2144 Que son cuer avoit esmeii 

Toutes fois qu'il l'en souvenoit, 

Car par force le couvenoit, 

N'estre ne pooit autrement. 
2148 Dont je croy bien certeinnement 

Que de très bonne amour l'amoit, 

Dès qu'en son cuer le reclamoit. 

Or avint que cils gentils rois 
21 52 Ou il n'ot onques nuls desrois 

Prist seur Sarrasins son voiage. 

La esprouvoit il son barnage 

Et s'en ala sans nul séjour, 
21 56 Tant qu'il vint a un certein jour 

En un lieu de certeinneté 

Ou il avoit son cuer geté, 

Pour un fort chastel assegier. 
2160 Si fist son ost devant logier, 

21 32 FC Au fais; M Au fait ; B' Aux — 2142 A nul jour; B' 
change nuls jours en nul jour; E siens ne deuenist — 2143 M 
Ce fust; CE Si fut — 2149 B^ Quen tresbonne — 21 52 B' nul 
desroi — 21 53 CE sarrasins sus voiage; dans F il ne reste que s 
de son (correction de sus?) — 2154 BCE bernage — 21 55 .Fnulz 
— 2160 F legier. 



3 14 LE DIT DE L'ALERION 

Et dressa on la mainte tente 

A grant force et a grant entente. 

Et quant cis os fu bien logiés 
2164 Et cis fors chastiaus assegiés, 

Lors venirent au roy nouveles 

Qui ne furent bonnes ne belles, 

A sa personne seulement, 
2168 Contre s'onneur villeinnement; 

Car c'estoit grant descouvenue ; 

Mais encor n'estoit avenue 

Chose pour lui deshonnourer 
2172 Qui bien ne peust demourer. 

Mais c'estoit chose mervilleuse 

Et avec ce très périlleuse, 

Dont ses corps fremist et trambla. 
2176 Adont son conseil assambla 

Si leur conta tout cest affaire 

Pour savoir qu'on en porroit faire. 

La ot il a ceste assamblée 
2180 Mainte parole devisée. 

Lors uns chevaliers se dressa 

Et ses paroles adressa 

Droit au roy et li a conté ; 
2184 Li roys l'a moult bien escouté. 

Cils dist : « Chiers sires, entendez : 

Pour la fin a quoy vous tendes, 

Il n'i couvenroit point de force, 
2188 Et c'est folie qui s'efforce 

Ou il ne couvient que science, 

2 161 la est omis dans BCE; C endressa; B' ajoute y entre Et 
et dressa — 2162 entente est omis dans C — 21 63 FBE ost — 
2164 F Et si fors; CE Et cilz chastiaux fors a. — 21 65 BE vin- 
rent; B' ajoute droit après vinrent — 2175 A frémit — 2178 E 
com — 2179 C celle — 2181 FBE sadressa — 2187 Les mss. 
^excepté M) Y — 2188 M Et fait f. 



LE DIT DE L'ALERION 3 I 5 

Amour et bonne conscience, 

Subtillesse avec hardement, 
2192 Et d'un seul homme simplement. 

Se vous volez bien besongnier, 

Plus n'en couvient embesongnier ; 

Car ou plus, a m'entention, 
2196 Porroit estre confusion. 

Or en a un tel en vostre ost 

Qu'onques, ce croy, milleur n'i ost 

Chevalier, d'onneur renommez, 
2200 De tous les bons preudons nommez, 

Et s'a avant son bon renom 

Guillaume Longue Espée a nom. 

De vostre royaume est banis. 
2204 Mais adès s'est tenus garnis 

De vous amer si loyaument 

Qu'il vous sert sans commandement. 

En tous lieus ou il saveroit 
2208 Votre deshonneur, il iroit 

Liement et de bon corage, 

Pour abaissier vostre damage 

Et essaussier vostre profit, 
2212 Qu'onques chevaliers mieus ne fit, 

Nés qu'il fait, ne qu'il le feroit 

Toutes fois que besoins seroit. 

Et vous nomme son droit signeur, 
2216 En vous portant grâce et honneur. 

Se vous lo que vous le mandez 

Et baudement li commandez 



2191 M Subtilité et hardement — 2ig3 M bien li soingnier — 
2194 FM ne c. — 2193 F on plus; BE au plus — 2196 BCE 
auoir; E P. on auoir; dans B il y a une rature entre P. et auoir 
— 2197 BC Ou — 2201 A Et cils auant — 2207 B ajoute Car 
devant En ; B sauroit; M il vous saueroit — 2212 C Onques — 
22i3 E Ne — 2216 vous est omis dans M — 2217 C Et. 



3l6 LE DIT DE L'ALERION 

Vostre besongne ; il la fera, 
2220 Que ja peinne n'en doubtera. 

Li roys respondi doucement : 

« C'est bien amé certeinnement, 

Dès qu'il est adès vrais amis 
2224 A moy qui suis ses anemis ; 

S'en a bien m'amour desservi, 

Dès qu'il m'a en tel cas servi. 

Et vraiement, je vous en croy, 
2228 Ne dou croire point ne recroy, 

Et bien m'en doy en lui fier. 

Dont dès ci vous vueil arïïer 

Que de cuerl'aim et l'ameray 
2232 Tous les jours que je viveray. » 

Lors li roys Guillaume manda 

Et le fait li recommanda 

Ou gisoit s'onneur et sa honte. 
2236 Mais pas n'en vueil tenir lonc conte, 

Pour au droit propos revenir 

Douquel me doit bien souvenir. 

Guillaumes le fait entreprist, 
2240 Qu'onques un seul mot n'en reprist, 

Fors tant qu'il dist : « Biaus sires chiers, 

Quoy que li fais soit griés et chiers, 

Vraiement, je l'acheveray 
2244 Ou de tous poins y demourray, 

Se vo blanc cheval me prestez. 

Or faites qu'il soit aprestez. 

Et se Dieus me donne tel grâce 

2229 C me doy; A men vueil — 2281 M et ameray — 2a32 
FMB viuray — 2241 A biau sire — 2242 E ou chiers — 2?43 M 
je la cheuiray; FE je le cheuirai — 2244 M demouray — 2245 
E Se vous blanc — 2247 FME tele. 



LE DIT DE l'âLERION 3 I 7 

2248 Que vostre besongne bien face, 

Vostre bon cheval reprenez; 

Car n'est drois que le me donnez. 

Et j'en cheviray a vos dis 
2252 Bonnement, sans nuls contredis. » 

— « Mon cheval? » li rois respondi, 

« Guillaume, ne le contredi; 

Car moult volentiers le vous doing 
2256 Et très tous meffais vous pardoing. 

Or en faites comme dou vostre, 

Et se vous donrons tant dou nostre, 

Quant par devers nous revenrez, 
2260 Que jamais povres ne serez. 

Mais li chevaus seiirement 

Est vostres dès ci ligement. » 

Guillaumes se mist en conroy 
2264 De bien besongner pour le roy, 

Et si bel s'en embesongna 

Qu'au gré dou roy bien besongna, 

Si qu'il en fu bien apaiez. 
2268 Dont Guillaumes fu bien paiez. 

N'ay cure de dire le fait, 

Car il n'y ot point de meffait, 

N'a nul contraire ne tourna, 
2272 Car Guillaumes le destourna. 

Ci vueil de Guillaume finer 
Et la cause déterminer 
Pour quoy a parler de lui pris : 
2276 Moult ama ce cheval de pris 



2î5o C remplace ce vers par cet autre : Se jay tort si me 
reprenez — 225 1 AF jenclineray — 2253 A roy — 2262 FE de 
cy — 2262 A bien— 2267 E Sil qui; F appaisies — 2268 E fust 
— 2276 M le. 



3l8 LE DIT DE I.'aLERION 

Et en son cuer le goulousa, 
Dont maintes fois s'en doulousa, 
Nom pas que point en soy touchast 

2280 Que ja nul jour le chevauchast. 
Or diroit aucun ou aucune 
Qu'il l'ot par le droit de Fortune. 
Mais j'argu dou tout le contraire, 

2284 Car bonne Amour, la débonnaire. 
Tout sans Fortune en ordena, 
Quant li gentis rois li donna, 
Par douce et riglée plaisence. 

2288 Car Fortune sans ordenance 

De son tour meïsmes s'en tort, 
Car trop po donne riens, sans tort 
Faire, quele part que ce soit; 

2292 Qu'en donnant faussement déçoit. 
Li bons par Fortune dechiet, 
Et souvent au mauvais eschiet 
Li biens qui dou bon est cheûs, 

2296 Quant par Fortune est decheùs. 
Mais chose, par Amours donnée, 
Par bonne Amour prise et gardée, 
En ordenance se soustient, 

23oo Tant comme Amour avec se tient. 
Et s'on la pert d'aucun meschief, 
Bonne Amour tient adès le chief 
Dedens le cuer de la personne 

2304 Qui la chose a trouvée bonne. 

Sus ceste raison m'affiay, 



2277 E Et a son — 2278 fois est omis dans M — 2280 ABCE 
jour ne ch. {B 1 rétablit le) — 2282 BE quil ot; FM lost — 2285 
E ordonna — 2287 F rieuglee — 2288 MBCE Et — 2289 F mesme 
— 2291 C quelque — 2295 M Li bons — 2297 M donne — 23oi 
C sen; A daucum. 



LE DIT DE l'aLERION 3 19 

Dont tant bien d'Amours me fiay 

Qu'en li pris certeinne esperence, 
23o8 Que bien porroit de sa puissance 

Faire tant pour moy que j'aroie 

L'oisel que tant bien desiroie. 

Par ce point me pris a servir, 
23 12 Nom pas de mon corps asservir 

En subjection de servage, 

Mais d'avoir coustume et usage 

De savoir la gent honnourer, 
23 16 Pour eaus a moy énamourer, 

Et d'iceaus especiaument 

Qui bien et honnourablement 

Cel alerion gouvernoient 
2320 Auquel mi désirer estoient, 

Tant que j'en fui très bien acointes. 

Dont j'en fui plus gais et plus cointes 

D'une gracieuse cointise, 
2324 Dou droit de bonne amour acquise. 

Dont quant j'en fui bien acointiez 

Et d'eaus honnourer apointiez, 

Il meïrent grant diligence 
2328 De moy porter tel révérence 

Que tous li lieus abandonnez 

Me fu, et plain congié donnez 

De cel alerion porter, 
2332 Pour moy déduire et déporter, 

Toutes les fois qu'il me plairoit, 

Dont quant bons talens m'en penroit 

Que je m'en vorroie entremettre, 
2336 Prendre, porter, et puis jus mettre, 

Quant je m'en vorroie partir. 



23o8 A paroit a sa — 2309 C jauoye — 23i6 M en moy — 2817 
B'E de ceulz — 232 1 E sui — 2322 M sui — 233o E et plainges 
donnez — 2335 M jen. 



320 LE DIT DE L ALERION 

On ne m'en pooit mieus partir, 
S'on ne le me voloit donner. 

2340 Mais mot n'en osasse sonner 

Pour paour de ceaus courrecier 
Qui m'en pooient adrecier. 
Pour ce me couvint garde prendre 

2344 Aviseement, sans mesprendre, 
En quoy je penroie manière 
Pour eaus donner cause et matière 
Par quoy bonnement s'acordassent 

2348 A tel fin que le me donnassent 
Paisiblement, sans demander. 
Car je ne peùsse amender 
Le meffait, ce m'estoit avis, 

2352 Dont trop le demandasse envis. 
Se resgarday que de prisier 
Cel oisel et auctorisier 
Toutes fois que je le verroie, 

2356 Que c'estoit une bonne voie 
Et sans point de dérision 
Pour venir a m'entention. 
Et pour quoy dont ne le prisasse, 

236o Quant de mes yeus le regardasse ? 
•Je ne m'en peusse tenir, 
Tant se savoit bel maintenir, 
Et avec son gay maintieng gent 

2364 Estoit il biaus a toute gent, 

Tant de corps comme de plumage. 
Dont j'affermay en mon corage 
De lui prisier, et c'estoit drois, 



2342 Les manuscrits {excepté C) nen — 2848 B' quilz; M A 
cel fin — 235o C nen — 235 1 C Le me fait — 2352 C Dou — 
2353 F que dou prisier — 236o BE les — 23Ô2 E T. selle s.; A 
contenir — 2 363 C son bel m. — 2364 il est omis dans A ; FM 
toutes; M gens — 2366 A a mon. 



LE DIT DE LALERION 321 

2368 Et moustrer en tous bons endrois 

Signes et samblans amoureus 

Et souspirs dous et savoureus, 

Quant de l'oisel me departoie ; 
2372 De ce souffrir ne me pooie. 

Et celle gent qui le gardoient 

M'ooient et me regardoient 

Démener einsi faitement, 
2376 S'en tenirent un parlement 

Pour resgarder, se bon seroit, 

Qui l'alerion me donroit. 

S'en feïrent meins biaus recors, 
238o Et s'i ot moult po de descors. 

Dont ce fu pour moy bêle chose, 

Car acors fu a leur parclose 

Que moult seroit bien emploies, 
2384 Se par gré m'estoit ottroiez, 

Einsi m'a il esté puis dit, 

Et que nuls n'i mist contredit, 

Fors qu'un seul, li menres de tous, 
2388 Mais il estoit fel et estous, 

Si qu'on ne faisoit de lui force 

Et n'avoit contre euls point de force. 

Et toutevoies une dame, 
2392 Cui Amours gart de tout diffame, 

Ne tint ses parlers fors qu'a truffe, 

Et se li donna tele buffe 

Que jus a ses piez l'abati. 
23g6 Eins puis cils mot n'en debati, 

Car il fu d'avoir pis doubteus, 
Et s'en fui très tous honteus 



2368 E En -- 2377 E De — 238o FB mont po — 2383 bien 
est omis dans BCE, ajouté par B' — 23g 1 F touteuoie — 23o3 
BE paroles; B' bijje fors — 2196 E ne d. — 23g8 BE sen f u ; 
B' ajoute cil entre fu et très. 

Tome II. si 



322 LE DIT DE l'aLERION 

De ce qu'il se fu debatus, 
2400 Pour la quel chose il fu batus. 

Autel puet on d'un amant dire 

Qui puct parler sans contredire 

A sa dame et prendre loisir 
2404 Toutes heures a son plaisir, 

Sans trouver empeechement, 

C'est assavoir honnestement 

Prendre déduis et esbanois 
2408 Et très tous amoureus denois. 

Mais merci li est si couverte, 

Qu'onques pour lui ne fu ouverte 

La noble chambre ou merci maint. 
2412 Et point pour ce la ne remaint 

Que cils amans toudis ne serve 

Et qu'autel grâce ne desserve, 

Comme li plus parfais dessert. 
2416 Dont est sages qui dame sert 

Et la gent dont elle est gardée, 

Par les quels elle est honnourée. 

Qui sont la gent qui dames gardent 
2420 Et qui le vray amant resgardent 

En très tous ses amoureus fais, 

Et li merissent ses biens fais? 

C'est Amours tout premièrement, 
2424 Et Raison qui est hautement 

Très tout decoste li assise, 

Grâce, Pais, Honneur et Franchise, 

Mesure, Foy et Vérité, 

2400 B debatus; B' rétablit batus — 2402 A Quon — 2405 AF 
trouuer y emp,; B' ajoute nul entre trouuer et emp. — 2408 BC 
donois — 2410 FC fut ; ME fust — 2414 /l quen tel — 2416 E est 
signes — 2418 FE quelles — 2425 A dencoste. 



LE DIT DE L'ALERION 323 

2428 Attemprance et Humilité, 

Et tant qu'on ne les puet nombrer, 

Qui trop ne s'en vuet encombrer. 

Quant Amours celle gent assamble, 
2432 II s'acordent très tuit ensamble 

Que cils amans, loyaus veiis, 

Soit tost de merci pourveus. 

Lors vient Dongiers li despiteus, 
2436 Fel, desdaingneus et po piteus, 

Qui volentiers occist et tue 

Amans cui Amours esvertue, 

Et contredit la compaingnie 
2440 Et ne vuet pas que courtoisie 

Soit a ce loial amant faite. 

Puis une dame très parfaite 

De quanqu'a vray amant couvient, 
2444 Qui pour Dangier desdire vient, 

Lors son contredit tout efface 

Et tel cop li donne en la face 

Que devant li chiet estendus, 
2448 Ne plus ne puet estre entendus, 

Car on ne le vuet plus oïr. 

Adont l'en couvient il fuir. 

Celle dame qui fait Dongier 
2452 Dou secret d'amours eslongier, 

On l'apelle Douce Plaisence. 

C'est une dame de vaillance 

En cui bonne Amour tant se fie 
2456 Que donné li a la baillie 

Des souffissans lieus ordonner 

Ou Amours vuet merci donner ; 

2430 B Cui; E ne' se v. — 2438 C A. ou amours — 2409 C 
Ce — 2448 C ny — 2449 FM li — 2450 B le c; E li c; M fouir 
— 2451 AFM Se la dame faisoit dongier; qui est aussi omis dans 
BE; B' dame sy fait — 2453 C En — 2455 CE A - 2456 M 
donneit. 



32A LE DIT DE l'aLERION 

Et de tous les biens qu'Amours donne, 
2460 Plaisance les lieus en ordonne, 
Tant qu'il sont net et affranchi 

Et des dons d'Amours enrichi. 

Et en faisant sa départie 
2464 Affranchist chascune partie, 

Premiers ceuls de qui li dons viennent, 

Puis ceuls qui riches en deviennent. 

Car c'est en l'amoureuse guise 
2468 De donner moult noble franchise, 

Et bêle aussi de recevoir 

Les dons d'Amours sans décevoir. 

Einsi eus je l'alerion 
2472 Qui me fu par commission 

De très bonne Amour envoiez 
Et de la gent aconvoiez 
Qui bonne Amour en enorta, 
2476 Et Plaisence le présenta, 
Et par Plaisence le reçui. 
Adont peus je dire : « Je sui 
En Testât que je desiroie 
2480 Venus par l'amoureuse voie. 
Par autre voie ja n'i fusse 
Parvenus, car ja ne peùsse. 
Autel di que li bons Guillaumes 
2484 Argent, fin or, mirre ne baumes, 
Dras d'or, ne pierres précieuses, 
Supplications scienteuses, 
Ne force de charnels amis 
2488 Ne l'eussent ja ad ce mis 

2465 E P. de ceulz de cui — 2469 BE bel — 2470 C Li ~» 
2476 BE li — 2477 E ressui ; C refui — 2482 AI je ne — 24S4 F 
Argens; E or fin; C fins ors mirtes ; FMBE mierre ; F basmes ; 
B'E bausme — 2485 M pierre — 2487 B' namis — 2488 C 
leuissent. 



LE DIT DE L'ALERION 32D 

Dou cheval qu'il avoit, einsois 

Qui estoit le roy des François, 

Que ja jour eûst sus monté, 
2492 Afin que siens eiist esté. 

Et bonne Amour li envoia 

Qui ou cuer dou roy convoia 

Plaisence qui en fist présent 
2496 De bouche de roy en présent 

Comme roys dous, humbles et sages, 

Se fu moult souffissans et sages. 

Dont je di pour voir et afferme, 
25oo Et se tieng ce propos a ferme, 

Qu'Amours a pooir en droiture 

Plus que Fortune ne Nature. 

Par ce fui liez et esbaudis, 
2504 Quant pas ne me fu escondis 

Li alerions, mais l'avoie 

Dou droit que bonne Amour envoie, 

Pour mes desiriers raemplir 
25o8 Et les drois d'Amours acomplir, 

Estoit de moy esleëssier 

Et l'alerion soulacier, 

De lui porter songneusement 
25 12 Et faire son vueil baudement. 

Comme mien porter le pooie, 

Et aussi faire le dévoie 

Dou droit d'Amours qui nous aprent 
25 16 Que qui aucun don d Amours prent, 
Il doit son plein pooir estendre 
Dou desservir et grâce rendre 



2490 E li — 2494 M en cuer — 2495 F Plasance — 2498 E 
Cy; C souff. messages — 25oo FM Et le tieng — 2504 AFBC 
fui; E sui; M fut — 25 12 C faire voler b.; BE faire baudement; 
B' f. son bon liement — 25i3 E la — 25 18 F Don de seruir; 
BCE Dou seruir ; B' et de grâce. 



326 LE DIT DE l'aLERION 

A ceus de qui cis biens li vient ; 

2520 De neccessité le couvient. 
Et mieus ne le puis gracier 
Que de l'oisel esbanier. 
De ce faire ne fui pas lens, 

2524 Mais il fu si bien mes talens 
Que cil qui le m'avient donné 
Le tinrent pour bien assené. 
Plus ne di de celle matière ; 

2528 Car je me vueil de la manière 
Des alerions aviser 
Pour les parties deviser. 
Ce n'est pas uns oiseaus moult grans, 

2532 Et s'est de voler si engrans, 

Comme gentils oiseaus puet estre ; 
Et prent de voler si haut estre 
Qu'on en puet perdre la veùe. 

2536 C'est chose de pluseurs sceùe. 

Dont quant il est si haut montez, 
En cas qu'il soit fais et dontez, 
Li autre oisel qui le voient 

2540 Et haut de leurs yeus le convoient, 
Ont de son ravaller paour 
Et en entrent en tel frëour, 
Quant vers euls le voient venir, 

2544 II ne scevent que devenir : 
Il s'en fuient et se tapissent, 
Et cil qui puelent le guenchissent, 
C'est assavoir cils ou il tent 

2548 Et sus cuises pooirs s'estent. 
Il est biaus, gais, jolis et gens 



2523 FBE sui ; M sui je pas lens — 2524 C Mais y fu — 2525 
FM meurent — 253o A deuisier — 253g F autres — 2540 E En 
— 2541 A aualer — 2542 FMC fraour ; E firour — 2545 A capis- 
sent — 2546 CE puent — 2547 A cils cui il tent — 2549 C et jolis. 



LE DIT DE L'ALERION 327 

Et gracieus a toutes gens 

De façon avec sa couleur 
2552 Tout en nombre de sa valeur. 

Et s'a aussi parmi ses eles 

Les plumes qu'on appelle pelles, 

Sont comme fins rasoirs taillans ; 
2556 Que je ne soie defaillans 

De voir dire, il est bien prouvé 

Par pluseurs qui l'ont esprouvé. 

Or arrestons ci un petit 
256o Pour penre amoureus appétit 

En un po de comparison 

Qui porroit faire garison 

A aucun qui seroit malades 
2564 P ar desespoir, vains, vois et fades. 

Prenons c'uns amans est espris 

D'amer une dame de pris, 

Et elle aussi de vray cuer l'aimme. 
2568 II si hautement la reclaimme 

Que trop ne la porroit prisier, 

Et se vorroit apetisier, 

Se celle li voloit souffrir, 
2572 Quant ce vient a son cuer offrir; 

Et celle parçoit sa bonté, 

Se s'atrait a humilité 

Et dou tout a lui s'umelie. 
25j6 Einsi Amours leurs cuers alie, 

Tant qu'il ont par ceste aliance 

Li uns a l'autre grant fiance. 



255 r E faucon — 255à M Dont — 2553 C Et aussi — 2557 M 
De voir est il bien prouuez — 2558 M Car; E a omis Par — 255g 
A ci on petit — 256i E vn pour de — 2563 E Daucun — 2564 F 
vois si fades — 2567 E fin cuer — 2568 C le — 2571 C le — 
2572 A prant — 25;3 AB portoit — 2576 BE les. 



3 2 8 le D1T DE l'alerion 

Quant uns amans ces poins regarde, 
258o II s'avise et se donne en garde 

Et pense, prise, note et poise, 

Comment sa dame est très courtoise 
Vers lui, et pleinne d'onnesté; 
2584 Se li tourne a auctorité 

S'umilité, en lui prisant 

Et lui toudis appetisant, 

Pour ce qu'il ne li samble mie 
2588 Qu'il soit dignes pour tele amie. 

Lors par ymagination 

Perçoit dedens s'entention 

Sa dame monter par humblesse 
2592 Tout au plus haut air de noblesse. 

Quant monter la voit telement 

Des yeus de son entendement 

Et bien parfaitement y pense, 
2596 H meïsmes a son cuer tense, 

Que les vertus dou cuer procheinnes 

Ont moult grant débat aus foreinnes. 

Volentés qui est par dedens 
2600 Est si a Amour aërdans 

Qu'elle est en un moment volée 

En l'air ou sa dame est montée, 

Non d'estat, mais de mélodie ; 
2604 Dont mémoire est si esbahie 

Et sa veùe si troublée 

Et d'entendement la visée, 

Qu'entendemens ne puet comprendre 
2608 Ce que volentez vuet emprendre. 

25 7 q BE Q. aux amans - a58o M sen — 2584 a est omis dans 
E - 2585 A Dumilite - 2 58 7 FMCE le; B' lui - 2588 E de 
tele - 25go B' Perfait — 25 9 i BE monte - 2592 M haut car 
de — 25g3 F le — 2D96 FB mesme; C maisme — 2598 MC as 
— 2C01 en est omis dans F— 2604 si est omis dans E — 2606 
BE lauisce — 2608 C comprendre. 



LE DIT DE L'ALERION 32Q 

Et quel chose puet demander 

Volentés pour li amender 

Avecques le don de merci ? 
2612 Qu'aucuns maintiennent sans nul sy 

Qu'onques volentés si garnie 

Ne fu qu'elle fust assevie. 

Et est certain qu'Amours le fait 
2616 En cas de pourfitable fait 

Par voie soutille et viseuse. 

Pour ce qu'en li ne veingne vuiseuse. 

Car se li grez est assevis 
2620 De volenté a son devis, 

Vray désir partir en couvient, 

Et puis vuiseuse en son lieu vient 

Qui les bonnes vertus en chasse 
2624 Et eslieve parmi sa chasse 

Maintes choses vuides et vainnes, 

Causes de dolours et de peinnes, 

Resistans et contrarieuses 
2628 Aus douces choses amoureuses. 

Et cui bonne Amour asseure 

Que merci est pour li meure, 

Tant qu'il en joit paisiblement 
2632 Au gré de dame bonnement, 

Doit il plus avant désirer? 

Oïl! Il doit considérer 

Que qui grant bien est possessans, 
2b36 Désirs ne doit estre cessans 

En lui, mais doit estre plus grans, 

Plus artilleus et plus engrans 



2609 BE amender — 2610 FMC lie — 2616 M pourfable — 
2617 FMBE Pour; E P. une soubtille — 2618 Fvengne; F voi- 
seuse — 2622 F oiseuse — 2624 E la — 2629 FMB commencent 
ici un nouvel alinéa — 2Ô3o C Ou; M mercis — 2634 BE Ou il 
doit; B consider. 



330 LE DIT DE L'ALERION 

En cuer d'onneur entalenté, 
2040 Prians de bonne volenté 

Qu'Amours la vueille resgarder, 

Si que scens li doint dou garder. 

Et quant dame est einsi amée 
2644 D'amant, prisie et honnourée, 

Il d'amours pris et elle prise, 

C'est une savoureuse prise; 

Car la dame est, d'onneur parée, 
2648 A l'alerion comparée, 

Selon la très noble prisie, 

Dont elle est de l'amant prisie. 

Il la voit par voie ordonnée 
2652 Comme alerion eslevée 

En haut air de grâce et d'onneur 

Avec Amours, son droit signeur, 

Si haut que li entendemens 
2656 De l'amant en ses jugemens 

Ne scet desclairier vérité, 

Tant y a haute quantité 

De noblesses et de vertus, 
2660 Dont li corps la dame est vestus 

Des biens qu'elle y prent et aprent, 

Des quels bonne Amour la pourprent. 

Mais loial Volenté d'amy 
2664 Et Désirs qui est tout emmy 

Le cuer d'ami, volent après, 

Et se le sieuent de si près 

Qu'adès a il d'eaus congnoissance, 
2668 Et se les puet sous sa puissance 



2639 B atalente — 2649 ^ prisée ; FC prisiee — 2Ô5o Ce vers 
manque dans E; A prisée; FC prisiee; M est dalamant — 2653 
C Ou ; C ou donneur — 2657 FM sceit — 2661 biens est omis 
dans BE — 2662 M li — 2665 C de my ; M vaillant; les mss. 
volant — 2666 M si de près — 2668 FM peust; A sans sa p. 



LE DIT DE L'ALERION 33 I 

Choisir, saisir, prendre et mener 

Et a son plaisir démener. 

Quoy que Volentés mueve avant, 
2672 Désirs se metteroit devant, 

Mais de tant grant honneur li porte 

Que d'aler devant se déporte, 

Et s'en vont, si comme il me samble, 
2676 Par acort ambedui ensamble. 

Chascuns ouevre de son office 

Sans mal engin et sans malice. 

Volentez vuet perceverer, 
2680 Et vrais Désirs vuet avérer 

A son pooir persévérance, 

En gardant adès reverance; 

Car vrais Désirs ne se puet faindre; 
2684 En bonnes volentez vuet maindre. 

Ce sont dui oisel moult hardis, 

Dès que d'Amours sont esbaudis, 

Qui ne doubtent pluie, ne vent, 
2688 Ne griez qu'Amours leur ait couvent. 

Or y a autres oiselès, 

Biaus, gais, jolis et gentelès, 

Qui n'ont pas en eaus hardement 
2692 D'aler avant si baudement 

Vers Talerion débonnaire, 

Quoy qu'il soit dous et débonnaire : 

Ce sont souvenirs et pensées, 
2696 Plaisirs et joies tost passées; 

Si a des cogitations 

Qui dedens les entendons 



2672 BE le ; M mestroit — 2673 FBE il le me s. ; A y me s. ; 
B' a rayé le — 2677 C ouurages; Zsouurage; B' ouure [sur 
rature) — 2678 E ne — 2680 BE auouer — 2684 B bonne — 
2687 Les mss. [sauf E) doubte; FB plueue; M plume — 2688 
AMB' grief; M corrige en griefz — 2690 BE gentilles. 



332 LE DIT DE l'aLERION 

Font maintes fois les cuers frémir 
2700 En la partie de cremir. 

Or ne scevent a point voler, 

Ne l'air de merci acoler ; 

Dont il couvient par ordenance 
2704 De toutes pars mettre attemprance. 

Et s'en y a qui n'ont victoire 

Qu'en la partie de mémoire, 

Mais leur victoire est bonne et belle, 
2708 Quant besoins est, preus et isnelle : 

Sentir, vëoir, oïr, entendre, 

Souffrir a point et garde prendre 

Aus choses chetives et lentes, 
2712 Aus passées et aus présentes 

Et a celles a avenir ; 

S'on en porroit bien couvenir. 

Cil oisel ont bien leur volée 
2716 Au descendant de la montée 

Ou cils alerions descent, 

Quant a merci donner s'assent. 

S'en y a une autre partie 
2720 Qui, ou mercis est départie, 

Puelent voler a leur talent, 

Se sont fol cil qui en sont lent : 

Maintiens, parlers et dous regars. 
2724 De ceuls doit couvenir egars 

Qui doit les yeus amesurer, 

Et doit la bouche meiirer 

A tel fin que chose ne die 
2728 De quoy Raisons le contredie ; 

Maintiens doit paroir en manière, 

2708 B' Q. aux besoings preux — 27 11 M As; C hastiues — 
2714 E Son nen porroit on couuenir — 2 71 5 FBE SU — 2718 
M Qua a m.; C merci donnour - 2720 M Qui en mercis -2721 
CE Puent — 2722 AM Ce — 2724 Fcouucnirs — 2725 £Cui. 



LE DIT DE l'aLERION 333 

Tant au corps comme a bonne chiere, 
Et doit estre la chiere lie 
2732 Le plus qu'on puet adès onnie. 

J'ay ci assez, ce m'est avis, 

Fait de l'alerion devis, 

Comparé aus honneurs de dame 
2736 Et d'amant qui sans nul diffame 

Vorroit amoureusement vivre. 

Se vorray parler de mon vivre 

Et de l'alerion briefment, 
2740 Qui me fu donnez liement. 

Se l'emportay a moult grant joie, 

Si joieus que je ne savoie 

La joie que j'avoie ou mettre, 
2744 Et moult bel me sos entremettre 

De luy faire son vueil a plain. 

Lors pos je bien vëoir de plain 

Que c'estoit uns oiseaus parfais, 
2748 Car il le me moustra par fais. 

Par fais? Voire, parfaitement, 

Au meins selonc mon jugement, 

Et cil qui voler le vëoient 
2732 A parfait oisel le jugoient. 

Il prenoit a point ses volées 

Et faisoit si hautes montées 

Que chascuns s'en esbaïssoit, 
2756 Mais a moy moult abeiissoit; 

Car quant ce venoit au descendre, 

Il ne se hastoit pas de prendre 

2780 E Quant — 2732 MC Li — 2786 E Et de maint qui — 
2739 AFMBC De Ialerion; B ajoute Et à la marge ; AF et 
briefment — 2740 C fuy — 2742 F mestre — 2743 C f. voler a 
plain — 2746 bien est omis dans B ; M po ; E pos je je (sic) 
veoir — 2732 BC Pour (ajouté par B à la marge); ME Parfait 
oisel; A tenoient — 2755 -i chascunt. 



*n* 



334 LE DIT DE L'ALERION 

Sa proie, quant il la vëoit, 
2760 Mais un po s'en esbanioit, 

Et tel fois estoit longuement. 

S'en prenoie moult plaisemment 

Le gibier a si grant solas 
2764 Que je ne peùsse estre las 

D'einsi lui vëoir solacier. 

Et quant il se voloit lancier 

A sa proie pour lui haper, 
2768 Elle ne pooit eschaper. 

Car quant proie prendre voloit, 

Si asprement après voloit 

Que jamais ne li eschapast, 

Qu'a son plaisir ne la hapast. 

Lors selonc le droit de nature, 

Fust par sa chace ou d'aventure, 

Autres oiseaus a grant planté, 
2776 Tant fussent bien entalenté, 

Mervilleusement le doubtoient, 

Quant vers eaus venir le vëoient, 

Et les faisoit si esbaïr 
2780 Qu'il ne l'osoient envaïr. 

Quant li gibiers estoit passez 
Et qu'il s'estoit jouez assez, 
Volentiers vers moy revenoit 
2784 Toutes fois qu'il le couvenoit. 
Aussi s'une dame jolie, 
Gaie, rians, jouans et lie, 

2762 FM prenoit — 2763 si est omis dans BE ; B' ajoute et 
entre gibier et a — 2764 C nen — 2769 A Et; BCE prendre le 
voloit; B' biffe le — 2770 Ce vers manque dans C — 2772 BE 
les; Aie — 2774 F Fut; AMB Fu — 2779 si est omis dans BE, 
rétabli par B' — 2780 C Quil les en couvenoit fuir ; A ne sosoient 
— 2782 s est omis dans E — 2785 C A. dune — 2786 C Gaie 
joyans rians et lie. 



LE DIT DE l'aLERION 335 

S'embat en lieu ou il ait feste 
2788 De gens qui mainnent vie honneste, 

Elle y puet bien tant dire et faire 

De son faitis courtois affaire, 

Qu'elle est tout par grâce montée 
2792 En l'air de bonne renommée. 

La puet voler de toutes pars 

Tant que ses bons los est espars. 

Lors li amenistre Amours proie, 
2796 Quant elle s'efforce et asproie 

De garder s'onneur et son pris, 

S'a tantost un cuer d'amant pris, 

Et Amours sans subjection 
2800 Le met en sa protection, 

S'en tient son affaire plus gent. 

Et s'il y a aucune gent 

En celle gente compaingnie 
2804 Ou la dame est acompaingnie, 

C'est a dire aucune personne 

Qui pense autre chose que bonne 

De sa nature ou par folie 
2808 Qui mainte gent en erreur lie, 

Amours qui ne fait que chacier 

Honneur de dame et pourchacier 

Que tous les contraires en chace, 
2812 Fait de son droit tant et pourchace 

Que foies pensées s'en fuient. 

Ce sont oisel qui moult anuient 

A Amours, et trop greveroient, 
2816 Se longuement y demouroient, 

Quant au cuer fait énamourer, 

2791 B'C tost; BE par grant montée — 2798 F damans — 
2799 M sans sus subiettion — 2800 E La ; sa est omis dans C 
— 2808 B maintes gens; M a corrigé amour en errour — 281 1 
E Ce; E huchasse — 281 5 CE Amours; M greuoient — 2817 
C faire. 



33b LE DIT DE l'aLERION 

Se n'i puelent plus demourer, 
Dès qu'Amours vuet la chose emprendre, 
2820 Car son pooir n'osent attendre. 

J'ay ci tenu mains parlemens 
Qui sont, ce m'est vis, paremens 
De quoy l'alerion paroie, 

2824 Quant a dame l'acomparoie. 
Mieus ne le porroie parer 
Que lui a dame comparer. 
Or ne l'ay pas dou tout paré, 

2828 Quant je ne l'ay pas comparé, 
Selonc ce que Raison me baille, 
Des pelles dont chascune taille 
Com durs rasoirs bien affilez, 

2832 Et sont assises de deus lés, 

Einsi comme elles doivent estre, 
Devers destre et devers senestre. 
Celle de destre signefie 

2836 Scens, honnesté et courtoisie, 
De la senestre le contraire, 
Et s'en doit on d'autel dart traire 
Com de la destre, sans ruser, 

2840 Qui en vuet bien a point user, 
C'est assavoir de diligence 
Ou il n'ait point de négligence. 
Je di que li amy loial 

2844 Qui viennent a la court roial 



2818 E pucelle — 2821 F tenus— 2822 M parlemens — 2824 
MCE le comparoie ; A lacompaingnoie (-ingnoie, d'une encre 
plus pâle, devait sans doute être corrigé) — 2826 E Que de lui 
— 2827 C mie — 2828 CE nay mie ; B' pas (sur rature) — 283 1 
BE Comme — 2832 E Cy sont; B' des deux lez — 2835 E Elle ; 
F senefie — 2837 MC Et — 2838 C en dautel art — 2840 BCE 
ont omis bien, ajouté par B' — 2843 F si ami — 2844 E vient. 



LE DIT DE L ALERIGN ô3j 

D'Amours et a son mandement, 

Quant elle en fait commandement, 

Viennent a la destre partie 
.848 Amer et désirer amie. 

La puelent merci demander, 

Quant Amours le vuet commander. 

Et cil qui ou nombre se mettent 
:852 Des amans, tant qu'il s'entremettent 

De prier, et moult se guermentent, 

Et se voit bien Amours qu'il mentent, 

Car Amours les voit par dedens 
i856 Et les desment par mi les dens; 

Cil sont a la senestre mis 

Pour estre amez, et non amis. 

Lors samble il qu'Amours vueille dire : 
1860 « Faus prians, bien vous puis desdire, 

Quant merci aus dames querez 

Et que sans moy leur requérez. 

S'elles l'ottroient, si feray, 
1864 Mais par tel point l'acorderay 

Que ja nul bien ne vous fera. 

Savez vous comment ce sera? 

Quant aucuns pourchace et procure 
>868 Viande de quoy il n'a cure, 

Et elle li est bien baillie 

Et très honnestement taillie, 

Il ne la fait que devourer, 
1872 Car il ne la scet savourer. 

Moût bien passe parmi la bouche, 



2845 BE ou — 2846 E elle eust fait ; dans B eust a été biffé, 
puis rétabli — 2849 E peuent — 2801 ^1C en; M on; F ont 
nombre — 2855 F les point — 2856 C Si — 2807 B' Silz — 2862 
A les {sur rature) — 2863 AFMB Celles; C gy feray, B' je y seray; 
MBE seray — 2<S65 ja est omis dans E — 2867 C ou — 2869 
E celle; F baillée — 2870 F taillée— 2873 B sa. 

Tome II. 22 



338 LE DIT DE LALERION 

Mais au cuer de riens ne li touche, 
Afin que nul profit li face. 

2876 Tout einsi est il de ma grâce 

Que cil qui n'en ont cure quierent, 
Quant merci aus dames requièrent. 
S'il l'ont, il n'en scevent que faire, 

2880 N'il leur desplaist, n'il leur puet plaire, 
N'il ne scevent de quoy il vivent. 
Adont dedens leurs cuers s'avivent 
Foies pensées couvoiteuses, 

2884 De bien pointes et souffraiteuses. 
La ont il planté de deffaut 
Et si ne scevent qu'il leur faut. 
Et s'on les sert de brief refus, 

2888 Estre n'en puelent que confus, 
Car parmi le refus s'aïrent, 
Pour ce qu'a senestre se tirent. 
Et quant dou tout s'i sont tiré, 

2892 II y sont de mal atiré, 

Que joie ne leur puet durer. 
Et quant vient a mal endurer, 
A painnes leur puet il faillir, 

2896 Et se ne les fait qu'assaillir. 
Et cil qui a destre se tiennent, 
Si qu'amant loial se maintiennent, 
N'ont chose qui bien ne leur plaise. 

2900 S'il ont merci, il sont moult aise ; 
S'il ne l'ont, il prennent substance 



2874 A rien; F la - 28 7 5 BCE ne li face; B' a rayé nul - 
2877 CE nont — 2879 FE Si lont ; C Sil ont — 2880 B' Nil ne 
leur d.; BC nil ne leur {B' efface le second leur) - 2881 Ail 
vient - 2882 B leur cuer ; A sen vient — 2882 FMB on il ; C 
ou il a; £ ou il; 5 plantent - 2888 C ne puent; E peuent — 
2899 E que — 2900 F mont; A aaise; B aese — 2901 F ne 
sont ; ME ne le sont. 



LE DIT DE L'ALERION 33c) 

De par moy et bonne Esperence, 

De quoy il sont si bien chevi 
2904 Qu'il sont tout adès assevi. » 

Qui porroit bien ces poins entendre 

Et il y voloit garde prendre, 

Il porroit vëoir clerement 
2908 D'Amours le juste paiement 

Sus ceste comparison faite, 

Qui de l'alerion est traite, 

Des pelés qui tranchamment taillent, 
2912 Tant que juste partie baillent 

A chascun selonc ce qu'il pense, 

Dont Amours de droit recompense 

Ce qu'on a fait ou qu'on vuet faire, 
2916 Et selonc l'uevre le salaire. 

Se cil a destre sont paie, 

Si qu'il ne sont point delaié, 

Cil de la senestre partie 
2920 Ont aussi tost leur départie, 

Si desservent et si reçoivent 

De quoy malement se déçoivent, 

Quant dames cuident décevoir. 
2924 Je croy bien dire de ce voir. 

De ces pelés ay assez dit, 
Si que, pour abregier mon dit, 
Je m'en puis bien dès or mais taire 
2928 Et a la besongne retraire 
De mon fait especiaument, 



2902 BC moy en bonne e.; et est omis dans E — 2912 E vail- 
lent — 2918 C Cil ne — 2920 F la d. — 2921 M Cil; CE Ci; 
B' Silz; C et ci ; E et sil; B' et silz ; A decoiuent — 2922 F 
vilment; A meesmement — 2925 A sans alinéa — 2926 F abri- 
gier — 2927 F ore — 2928 C traire. 



340 LE D,T DE l'alerion 

Tout pour mettre legierement 
Mon procès a conclusion, 

2932 Sans trop longue division. 

Il est vray que par amour fine 
Fui paisiblement en saisine 
De l'alerion tellement 

2936 Que je le garday bonnement, 
Et par maintes fois le portay. 
Si m'en déduis et deportay 
A grant délibération, 

2940 Si que par bonne entention 
En fu ligement acomplie 
Ma volenté et raemplie, 
Par ordenance en tel endroit 

2944 Que je puis bien dire de droit 

Que mes cuers nul mal n'endura, 
Tant comme cils tans me dura; 
Et fu un tans que moult amay. 

2948 Mais je cheï en grant esmay, 
Si tost comme il me fu faillis, 
Car de mains griés fui assaillis. 
S'est temps de la manière dire 

2952 Comment j'entray en tel martyre. 

Il est bien vérité certeinne 
Que de moy a grief et a peinne 
Fu cis alerions pourquis 
2956 Et par soustillité acquis, 
Et fu legierement perdus, 
Dont moût demouray esperdus. 



2 9 33 que est omis dans E - 2 9 3 4 M Qui - 2g36 A loiau- 
ment — 2941 C ligemementf FME ligiercment — 2942 A et 
acomplie - 3947 C Ce - 2 9 5i M Ce est; M marne - 2932 BE 
matire - 2 9 53 FM veritez — 2954 FM gries — 2 9 55 F cils - 
2956 MC subtilité. 



LE DIT DE l'aLERION 34 1 

Perdus fu; je n'en pos plus faire; 
2960 Mais j'en demouray en grant haire, 

Dont j'eusse esté a mort mis. 

Mais je trouvay de mes amis 

Bonne Amour qui m'amenistra 
2964 Avis qui me dist et moustra : 

« Amis, tu fus d'amer espris 

Le gentil esprivier de pris. 

Tu le perdis, chose est seûre, 
2968 Par la mue de sa nature. 

Or as l'alerion perdu. 

N'en aies le cuer esperdu, 

Mais pense et pourvoy garnison 
2972 Ou tu en preïs garison, 

Et si tost com tu y seras, 

Ta garison y trouveras. » 

Je crus Avis et ses usages, 
2976 Dont je bien sçay que fis que sages, 

Se m'adressay ou il disoit, 

Et il mon cuer y conduisoit. 

Et Amours qui les bons conduit 
2980 Fu tout adès en ce conduit 

Et me tint tele compaingnie, 

Quant elle y fu acompaingnie, 

Que po ne point ne me laissa, 
2984 Et de tant pour moy s'abaissa 

Qu'elle me prist a chastïer, 

Pour mon cuer d'erreur eslongier, 

En moustrant : « Amis, tu perdis 
2988 L'esprevier ; dont tu aérdis 

2959 C fui — 2960 MBCE je demouray — 2961 a est omis 
dans C — 2963 A manistra — 2964 MCE Ains; qui est omis dans 
C ; C et me moustra — 2965 E Ains que tu fus — 2975 M amis 
— 2976 M Dont bien je say ; A Dont je croy bien que — 2977 M 
Et— 2981 BE celle — .2983 E Ce pou — 2986 BE eschiuer; C 
nestier. 



342 LE DIT DE L'ALERION 

A ton cuer une grant doleur, 
Et je te blasmay ta foleur. 
Voirs est : tu me creiis assez, 

2992 Tant que tes griés fu tous passez. 
Tu scez plus que tu ne savoies, 
Quant l'esprivier perdu avoies. 
Or use dont de ta science 

2996 Et met en pais ta conscience, 

S'en oste hors erreurs et doubtes, 
Et saches une fois pour toutes, 
Se tu aucune chose pers, 

3ooo Soiez avisiez et apers 

Que tu puisses par bien ouvrer 
A point ta perte recouvrer 
Ou chose qui ta perte vaille. 

3004 Ad ce ne pues tu faire faille. 

Pren le temps si com il te vient! 
Je le lo, et se le couvient, 
Ou tels griés te porra venir 

3oo8 Que tu ne porras soustenir, 
Qui par tel point se metera 
Que jamais ne s'en partira. 
Or pense ouhre hardiement, 

3oi2 En faisant mon commandement. 
Se tu pers, je le paieray. 
Or enten ce que je diray : 
S'aucuns oiseaus de grant noblesse 

3oi6 Te plaist_, tant soit de grant hautesse, 
Ne doubte point que tu y failles, 
Pour chose que tu ne le vailles. 



[ 2992 C ses — 2995 ta est omis dans A — 2996 C met a point 
— 2998 C sachiez — 3ooo B' Soies — 3oo5 M ainssi com; A einsi 
quil — 3007 E tes gries — 3009 M Que; F mettra — 3on C 
passe — 3014 A Or enten que je te diray ; C Et ton cueur bien 
apaieray. 



LE DIT DE l'aLERION 343 

Se tu as cuer entalenté 
3o20 Adès de bonne volenté, 

Tu souffis bien pour tant valoir; 

Si pues bien mettre en nonchaloir 

Ceste doubte. Je n/en di plus. 
3024 Pense, se tu vues, dou seurplus, 

Et te tray vers Bonne Esperence, 

Et t'aten a ma grant puissance 

Qui t'en porra faire joïr. 
?028 Einsi te pues tu esjoïr. » 

Quant le conseil de Bonne Amour 

Senti, je ne fis pas demour, 

Mais au gré de mon consilleur 
3o32 Pris de deus voies la milleur, 

Se laissay les tourbles pensées, 

Qui a moy furent amassées, 

Pour moy tenir trop solitaire 
3o36 En estre cois et de moy taire, 

Se compaingnay les damoiseaus 

Qui amoient gentils oiseaus, 

Pour mettre jus merencolie 
3040 Et reprendre volenté lie. 

La trouvay ce que je queroie, 

De quoy je me remis en joie. 

J'y vi une aigle soufnssant, 
3044 Roy des oiseaus, noble et puissant, 

De biau port et de bel arroy. 

Cause pour quoy on le dit roy? 

Il puet tous oiseaus seurmonter, 
3048 Qui bien en vuet le vray compter. 

Une autre fois en conteray, 

3026 C Si - 3027 C te porra - 3o3 4 E en moy; BE enmas- 
sees — 3o36 BE de bon taire - 3o43 F vis; E un — 3044 t 
Roy s; M fors et p, 



344 LE DIT DE L ' ALERI0N 

Quant un po plus avant seray. 

Je vi celle aigle a mon loisir, 
3o52 Qui moult me vint a grant plaisir. 

Or me vint Amours chastïer 

Et mon cuer a point nettïer, 

En moustrant que riens ne doubtasse 
3o56 Et que baudement m'aprochasse 

De la chose que j'ameroie. 

Car pour folie doubteroie 

Puissance, force, ne maistrie, 
3o6o Noblesse, ne grant signourie, 

Pour ce qu'on y est mieus venus 

Qu'en autres lieus, de tous biens nus. 

Si fis je. Je m'en aprochay 
3064 Et par tel manière y touchay 

Que je fui volentiers ois, 

Dont je fui liez et esjoïs. 

Esjoïs ! Je le deus bien estre, 
3o68 Car, assez tost est, en tel estre 

Ou je le vi premièrement 

Devint il miens tout ligement. 

Or me porroit on demander 
3072 Par prier ou par commander 

Comment cel oisel pos avoir, 

Ou franchement ou pour avoir, 

S'il me fu vendus ou donnez 
3076 Ou d'aucun droit abandonnez, 

Et par quel aquisition 

J'en fui mis en possession. 

J'en responderoie briefment 

3o52 C a mon plaisir — 3o5g A Puissant de force — 3o6o M 
Noblesse de grant s. — 3oÔ2 M autre — 3o65 Cgy fu; F je y fu ; 
E fus — 3o68 F cel — 3069 C Que — 3071 AC sans alinéa; A 
ont — 3oy3 BE tel — 3074 M par — 3077 BE quelque — 3079 
F respondroie ; E respondoie. 



LE DIT DE L'ALERIOX 345 

3o8o Le vray un po couvertement, 

Mais qu'on me vosist escouter : 

Puet estre qu'il me pot couster, 

Et nompourquant, s'il me cousta, 
3084 Nuls riens fors moy n'i escota, 

S'en faut po tenir parlement. 

Voirs est qu'il y ot coustement, 

Non en cause pécuniaire, 
3o88 Mais par voie si débonnaire 

Que la chose fu si partie 

Qu'il plust a chascune partie. 

Plus n'en di je quant orendroit. 
3092 Mais il fu miens en tel endroit 

Que nuls vivans, a droit jugier, 

N'avoit cause de chalengier. 

Dès qu'il fu miens par tel manière, 
3096 Loër le doy a lie chiere, 

Si que je m'en avanseray 

Au plus bel que je saveray. 

Nompourquant li aigle honnourée 
3 100 Est assez de son droit loée 

Partout ou on congnoist noblesse, 

Franchise, honneur et gentillesse. 

Se m'en passeray plus briefment 
3104 Entre la gent d'entendement. 

L'aigle a mainte condition 

De si noble division 

Que les cuers fait moult esjoïr 
3 108 Seulement des parlers oïr. 



3o83 FM si me — 3087 -^ Non par voie pécuniaire — 3090 A 
plut a (sur rature) — 3091 A di quant a orendroit ; B' ajoute a 
devant orendroit — 3092 F mieus; BE fut veu — 3094 M del — 
3095 C en tel m. — 3og6 Flierc chiere — 3ioi ou est omis dans 
BCE — 3107 C resjoir. 



346 LE DIT DE L'ALERION 

Et se bêle en est la devise, 
Encor doit mieus plaire la guise 
De vëoir Testât de son corps 

3 1 1 2 Assez que ne fait li recors. 

Nompourquant li recors plaisans 
Est a vëoir et deduisans, 
Attraians de porter honneur, 

3i 16 Chascuns endroit soy, son signeur 
En toutes dames honnourer, 
Pour les frans cuers énamourer. 
Si diray dès or mais m'entente 

3 120 De l'aigle; car moult m'atalente. 
C'est uns frans oiseaus et gentis, 
Gais, biaus, fors, puissans et soutils, 
Soutils d'une soutilité 

3124 Qui est de grant utilité. 

En son cuer en est la noblesse, 
Et par ses yeus la subtiilesse 
A esté maintes fois veiie ; 

3128 Car de si soutille sceiie 

N'a en nul oueil de créature 
Par dessous le cours de nature, 
Si agûe, ne si taillant, 

3 1 32 Meins tourble, ne meins défaillant. 
Li aigle puet a grant séjour 
En la plus grant clarté dou jour 
Contre le soleil justement 

3 1 36 Resgarder, et si vivement 

Que point si oueil n'en mueront, 
Tant comme la regarderont, 



3 1 1 1 Les mss. De oir — 3i 14 -4 veoir si deduisans — 3 122 CGais 
fors biaus puissans; A et gentils — 3i23 FMBC Subtis dune 
subtilité — 3 1 24 utilité est omis dans E — 3 1 27 F mainte — 3 1 28 
FMBCE subtille — 3i3o F le murs; BE les murs — 3i32 F 
tourbles.. defaillans ; E tourbe. 



LE DIT DE i/ALERION 347 

Tant y resgardent longuement 

3i.fO Tout adès efforciement. 

Car de tant plus que s'en efforce, 
Ont adès si oueil plus grant force, 
Plus juste et plus vive en clarté, 

3 144 Et mieus en ont la vérité 

Dou soleil en leur congnoissance 
Que cil qui n'ont pas tel puissance 
Des clers rais dou soleil souffrir, 

3148 Ne de leurs yeus a lui offrir. 

Sus ce point me puis aviser 

Pour un petitet deviser 

Comment Bonne Amour hautement 
3 1 5s Est uns clers solaus, telement 

Qu'engiens, avis, appensemens, 

Ne nuls humains entendemens, 

S'il n'estoient purefïé 
3 1 56 Et de toute erreur nettïé, 

Les rais resgarder ne porroient, 

Et que plus s'en efforceroient, 

Plus trouveroient leur contraire. 
3 160 Amours puet ses rais partout traire, 

Mais qui n'a souffissant regart, 

Dou regarder moult bien se gart. 

Tant soit biaus, fors, soutils et sages, 
3164 S'il n'ensieut les propres usages 

D'Amours, il s'en repentira ; 

Car sa veue li troublera, 

Quant il cuidera resgarder 



3140 FB efforceement — 3143 A viuue — 3146 CE telle — 
3i 47 F tais — 3148 F leur deulz a — 3i52 C Cest ; E Et — 
3 1 53 A napensemens — 3 1 57 F fais — 3i6o C sans rais; E 
rains — 3i63 A soit bien fors — 3164 C Si nen sieut; F nen 
sieut; E le propres — 3i66 AC la veue ; FM tourblera, 



348 LE DIT DE L'ALERION 

3 1 68 Les rais ; ne s'en porra garder. 
Car li rais est chose très chiere, 
Et li oueil, c'est rude matière 
D'un cuer, s'il n'est bien ententis 

3172 A Bonne Amour, atalentis 
De faire son commandement 
Toutes heures entièrement. 
Einsi s'i doit on oubligier, 

3176 Qui vuet avoir cler et legier 

Le cuer ou li oueil sont planté 
D'entendement, de volenté. 
Lors puet on bien seùrement 

3 180 Resgarder amoureusement 

Le soleil de Bonne Amour fine 
Qui les loiaus cuers enlumine, 
Et des yeus les rais recevoir, 

3184 Pour vëoir et pour concevoir 
Le soleil d'Amours clerement, 
Sans y trouver empeschement. 

De ce vray soleil amoureus, 
3 1 88 Pour les yeus dou cuer savoureus, 

Ne vueil je pas encor finer ; 

Mais einsois le déterminer 

Fais ci un po ma garnison 
3192 De commune comparison, 

Se dire le puis sans diffame, 

Tant pour homme comme pour dame. 

Mais quant a souverainneté, 
3196 Baillie par auctorité, 



3 169 C cest; MC clere — 3170 MB matere — 3 171 A Dou — 
3172 BE entalentis; C et talentis — 3176 E clier (sic) — 3177 
E Li cuer et ou — 3178 £ et de v.; C et volente — 3 186 y est 
omis dans C ; AFCE empeechement — 3 190 le est omis dans M 
— 3194 M famé — 3196 A poar. 



LE DIT DE L'ALERION 349 

Elle est de bonne amour taillie 

Et de droit a dame baillie, 

Ja soit ce que société 
3200 Veingne de très grant amité, 

Sans amenrir les drois d'onneur, 

Ne pour dame, ne pour signeur. 

Li rois a s'onneur acompaingne, 
3204 S'il vuet, compaingnon ou compaingne. 

Il est tel fois que il demande 

A ceuls qui sontsoubs sa commande 

En signe d'amour entérine : 
3208 « Ou est ma dame la royne? » 

Einsi est dou roy honnourée. 

Et elle, par voie ordenée, 

Selon droit et sans nuls desrois, 
3212 Doit dire : « Mes sires li rois. » 

Cil dui point de leur droit conferment 

Vray amité, et se defferment 

Les dis, les signes et les fais, 
32i6 Par amours dis, monstrez et fais. 

Or diray un po de ce point, 

Pour ce qu'il me vient bien a point : 

Quant li roysla royne honneure, 
3220 Et elle, sans faire demeure, 

Fait adès aussi son devoir 

D'onneur faire et de recevoir 

L'onneur dou signeur humblement, 
3224 Je maintieng en cest argument 

Que ceste honneur n'est pas perdue, 



3197 E par bonne; F taillée — 3198 F baillée — 3199 Les 
mss. societez — 3200 F amistez; AMBCE amitez — 32o3 E a 
sauueur — 3204 ou compaingne est omis dans F; C c. acompai- 
gne — 3îo5 BC est bien tel ; M telz — 32 1 1 F nul ; E de frois — 
32i 3 F Cil dur p. — 3221 ades est omis dans A — 3224 E Le; 
MB arguement — 3225 M cest. 



35û LE DIT DE L'ALERION 

Ne societez esperdue, 

Pour estre de haut abaissie, 
3228 Ne dou bas trop haut avancie. 

Car Amours en est drois moiens, 

Appaisans et estrois loiens, 

Qui le haut et le bas acorde, 
3232 Si comme raison le recorde, 

Qui bien joue d'un point plus fort, 

Quant mettre y vuet son grant effort. 

Car bien scet de droit raporter, 
3236 Quant il est temps d'onneur porter 

A aucun souvereinnement 

D'especial commandement. 

Et Bonne Amour m'a commandé 
3240 D'especial, nom pas mandé, 

Qu'a loisir ma pensée avise 

Sus la grâce et sus la franchise 

De l'aigle, qui est haute chose, 
3244 Et que si a point me dispose, 

Pour la chose estre mieus parée, 

Que dame a li soit comparée. 

Dont, se je le fais volentiers, 
3248 J'ay droit, car c'est li drois sentiers 

Par lequel viennent a honneur 

Tant li grant comme li meneur, 

Voire cil qui a honneur tendent 
3252 Et songneusement y entendent. 

Je di que dame débonnaire 
Qui a adressié son affaire 
A loyaument amour amer, 
3256 Et que forfais li soit amer, 

3228 C essaucie — 3235 F sceit — 3241 E Que loisir — 3242 
la est omis dans BE, a été ajouté par B' — 325o A le grant — 
325i FMBE cilz; A a bon eur. 



LE DIT DE l'aLERION 35 I 

Despis et villeinnes paroles, 

Bourdes, mensonges et frivoles, 

Tant qu'on la dit courtoise et sage, 
3260 Elle est vestue de plumage 

L'aigle par voie d'onnesté, 

Quant les eles de loiauté 

Y sont, elle est auques parfaite, 
3264 Voire, quant la keue est bien faite, 

C'est assavoir de maintieng gent 

Au los de toute bonne gent. 

Car de très tous oiseaus quelconques, 
3268 Autrement n'est, ne ne fu onques, 

La queue est au darrier posée. 

Aussi bien dame disposée 

De maintieng courtois et honneste, 
3272 Attraians de joie et de feste 

Ou elle ne puet avoir honte, 

On en tient meins, présent li, compte, 

Qu'on ne fait autre part assez. 
3276 Mais on ne puet estre lassez 

Dou loër, non cil qui la voient 

Bel maintenir, et cil qui l'oient 

Loër aus bons loiaus s'acordent ; 
3280 Lors de commun acort recordent 

Qu'elle est digne d'estre loée. 

Celle est par ce point honnourée. 

Sa queue est ja près drecie, 
3284 Darrier li de gent adressie 

Qui en parlent si en parfont 

Que la queue dou tout parfont 

3258 A B. maudites — 3260 C dou — 3262 M eeles ; C relcs 

— 3267 FMBCE quelconques — 326g FMB derrier — 3270 C A. 
dame bien d. — 3272 A Aurais — 3279 C as — 3280 E rapportent 

— 3281 BE loe — 3285 E em; CE parolent; en manque dans C 

— 3286 Après ce vers C ajoute : Aussi puet estre aigle volant, et 
supprime le vers 3288. 



332 LE DIT DE L ALER10N 

L'air de toute honneur acolant. 

3288 La conquiert honneur en volant, 
En tous bons endrois assevie, 
Voire, se li autre partie, 
Piez, bec et tuit li remenant, 

3292 Sont disposé a l'avenant. 

Pour la fin a quoy je vueil tendre, 
Se li diray, pour mieus entendre, 
Qu'elle ne soit trop en alée, 

3296 Ne vers le bec trop emparlée. 

Nompourquant je ne blasme point 
De dame le parler a point, 
Ne d'aler ou qu'il li besongne 

33oo Par tout en honneste besongne. 
Mais bonne chose est de mesure, 
S'est sages qui s'i amesure. 
Or ay le plumage et le corps, 

33o4 Eles et queue en mes recors 
De l'aigle a dame comparé, 
Et Testât de l'aigle paré 
De Testât de dame ensement, 

33o8 On ne puet plus bel parement. 
Dont, quant par si faite devise 
Dame, en Testât de l'aigle assise, 
D'onneur, de grâce enluminée 

33 12 Et de tous vices séparée, 

Je di qu'elle a tantost monté 
Tout au plus haut air de bonté. 
La luist li solaus clerement 

33 16 D'Amours, et si parfaitement 
Qu'il n'i est a nulle heure nuit, 
Ne nulle chose ne li nuit 



3289 EX — 3297 A ne parle point— 33o3 C ay je — 33o5 BE 
comparée — 33o6 BE parce — 33oy E Et lestât de laigle parée 
— 3309E Donner qua dame vraiement — 33 12 B'Est— 33 18 C De. 



LE DIT DE L'ALERION 353 

Que li rais sus lui ne descendent; 
332o Et si oueil si bien les atendent 

Que li ray les truevent ouvert 

Et entrent ens a descouvert. 

Et li oueil si bien les reçoivent 
3324 Que li ray point ne les déçoivent, 

Mais puelent vëoir clerement 

D'Amours adès congnoissamment 

La voie dou soleil entière, 
3328 Sans point affoiblir la lumière 

Des yeus ; eins est norrissemens 

Et uns drois assouagemens 

Qui les deus yeus dou cuer norrit. 
3332 Premiers entendemens en rist, 

Uns beaus yeus gais, vairs et faitis 

Qui n'est trop gros ne trop petis; 

Et volentés par compaingnie 
3336 Rit aussi ; dont c'est courtoisie 

De deus yeus, si comme il me samble, 

Quant il sont d'un acort ensamble, 

Ou autrement la gent diroient 
3340 Que de regart varieroient. 

Si couvient que dame regart, 

Si qu'elle adresse son regart 

De l'ueil de son entendement 
3344 En amer bien et loiaument, 

Pour avoir levray nom d'amie. 

Et volentés de sa partie 

Regart aussi sus ce droit point 
3348 Si droit qu'elle ne faille point. 

33 19 A li fais; M descende— 332 1 E li oueil — 3324 E Ce; 
C li roy — 332 5 E puent — 3326 A congnoissement — 3327 A 
La raie ; C La roe; BE La veue — 333 1 F deuz — 3332 A tist 
— 3333 FE vrais; B' vray — 333.). C trop grans — 3335 A Et 
volentiers ; E compaingnee — 3336 BE Fist — 333y C Des; F 
deulz — 3346 A Et volentiers. 

Tome II. a3 



0?4 LE DIT DE L ALERION 

Einsi sont li dui oueil onni, 
Si vray, si ferme et si furny 
Que tous rais, tant soient ardant, 

3352 Puelent souffrir en regardant 
Aucuns des rais pour recevoir 
Et ce qu'il moustrent concevoir, 
Et pour contre autres résister. 

3356 Ceuls ne vueil je point reciter, 

Car rais y a qui d'Amours viennent, 
Li quels aus dames ne couviennent 
Aucune fois, s'il ne leur plet. 

336o Pour ce n'en vueil tenir lonc plet. 

Cil oueil, dont j'ay dit vérité, 
Quant il sont vair d'umilité, 
Il sont entièrement parfait, 

3364 Car vraie humilitez parfait 

Mains biens qui sont encommanciez, 
Et telz qui sont si avanciez 
Qu'il tendent a conclusion 

3368 De venir a perfection. 

Plus ne vueil de ces yeus parler, 

Mais j'adresserai mon parler 

A un fait qui forment me touche, 

33/2 Se l'ay mis en cuer et en bouche : 
C'est comment l'aigle proie prent, 
Qui enseingne, moustre et aprent 
L'estat de très grant poésté, 

33/6 De noblesse et de roiauté. 



3349 AFC font; C si dui oueil ; F deulz — 3352 CE Puent — 
3353 MB Aucun; E deceuoir — 3355 FM autre — 3356 A resi- 
ter — ■ 335g A fois il; C cil — 336o AFE ne — 3365 M Maint 
bien — 3366 A Et cils — 336g CE ses — 33ji B souuent, cor- 
rigé par B' en forment — 33y3 C comme; E praie — 3376 C 
realte. 



LE DIT DE L'ALERION 355 

Je di que li aigles volans 

Fait souvent mains oiseaus dolans, 

Car quant il la voient voler, 
338o II ne scevent quel part aler, 

Tant sont de li espouenté. 

Et se ne sont mie tenté 

Li simple oisel tant seulement, 
3384 Mais cil de proie proprement, 

Dont chascuns en fait si grant doubte 

Qu'oisel n'i a qui ne le doubte 

Pour sa noblesse et sa puissance. 
3388 Et se leur vient tele doubtance, 

Ce dit on, dou droit de nature, 

Car li oiseaus se desnature, 

Tant soit grans, ne tant ait de force, 
3392 Qui encontre l'aigle s'efforce. 

S'il le cuide soupediter, 

Folie li vient enditer, 

Car envis en puet bien chëoir, 
3396 Et se l'en puet bien meschëoir 

Pour cause de la mespresure. 

S'en conteray une aventure 

Qui me fu en un lieu contée 
3400 Ou elle fu bien escoutée. 

Il ot jadis en France un roy 
Qui un jour ot mis son arroy 
Pour aler jouer en rivière. 
3404 Oiseaus ot de mainte manière 
Qu'il fist aveques lui porter, 
Pour soy déduire et déporter. 



33 7 8 BE volans — 3379 M Qua — 338i M lie ; E lui — 3382 
C nen — 3383 F sanlement — 3386 E Quoise — 338g C de 
droit — 3390 C Que — 33g 1 de omis dans BE, a été ajouté dans 
B — 33g3 C Cil; E Si me — 33gg Les mss. (excepté A) fut. 



356 LE DIT DE L'ALERION 

Dont il ot par un damoisel 
3408 Fait la porter un tel oisel 

Que tuit cil qui le congnoissoient 

Bien cinc cens livres le prisoient, 

Et plus le prisoient en somme 
3412 Que cinc mars d'or pour un riche homme. 

Car une chose nompareille, 

A cui autre ne s'apareille 

Quant a souverainne biauté, 
3416 Bien assevie de bonté, 

Trop ne porroit couster d'avoir, 

S'uns riches homs la puet avoir. 

Et cils s'estoit si bien prouvez 
3420 Qu'il estoit si bien esprouvez 

Qu'onques mais n'avoient veù 

Nul oisel si bien esleù 

En quanqu'on pooit deviser, 
3424 Tant y sceùst on près viser. 

Et fu getez premièrement, 

Et il vola si hautement 

Qu'on ne sot quel part il tourna. 
3428 Mais assez briefment retourna, 

De quoy il fist a son retour 

Un fort et mervilleus estour. 

Car a son retour s'embati 
3432 Vers une aigle, se l'abati. 

Mais on dit qu'elle fu sousprise; 

Pour ce fu elle a mort sousmise. 

Car il s'estoit mis en office 
3436 Avec sa force de malice. 

Quant ceste aigle fu la veiïe 



3408 F le; A bel — 3417 F conter — J420 A a corrigé sestoit 
en estoit — 3423 M Et — 3424 FMC y sceussent bien — 3425 
C Si — 3427 C part y tourna — 343o E atour — 3434 FC fut — 
3436 A la. 



LE DIT DE L'ALERION- 35 7 

Mise a mort et jus abatue, 

Pluseurs le fait regracierent 
3440 Et vers l'empereur raporterent 

Moult joieuse relation. 

Mais li roys a s'entention, 

Qui n'avoit mie scens de beste, 
3444 N'en ot talent de faire feste, 

Mais par dedens son cuer nota 

Ce que chascuns l'en promota, 

Et dist un po en closement : 
3448 « Seigneurs, vous avez liement 

Donné l'oisel moult grant loange 

Pour le grant fait fort et estrange 

Dont il a maintenant ouvré, 
3462 S'en a grant grâce recouvré, 

Au meins si comme vous le dites. 

Pas ne vueil que vous le desdites. 

Mais je le vueil un po tenir, 
3456 Se verrez a lui maintenir 

Comment le fait de l'oisel pris, 

Et puis s'en jugerez le pris. » 

Li oisiaus fu aparilliez 
3460 Et en la main dou roy bailliez, 

Et li roys en l'eure le prist. 

Or diroit aucuns qu'il mesprist, 

Car en tel manière en ouvra 
3464 Que la teste li dessevra 

Tantost en l'eure de son corps — 

Einsi m'en fu fais li recors — 

8438 C mort toute jus; et manque dans E — 3441 BCE 
Moult jousement r.; Moult a été rayé dans B — 3443 C 
Qui nauoient scens de beste mie — 3444 BE Nen not; AFE 
den — 3455 le est omis dans C — 3457 BE Corn il a fait (dans 
B rature derrière Com) — 3460 Et est omis dans C — 3^63 
M cel. 



358 LE DIT DE l'aLERION 

Et le geta sans nul respit 

3468 Jus a la terre par despit. 

Dont tuit cil qui ce fait veïrent 
A merveilles s'en esbahirent, 
Et moult le damage pesèrent. 

3472 Si ot de telz qui en parlèrent, 

Nom pas qu'il eiist fait outrage, 
Mais en regretant le damage. 

Lors li roys en haut respondi, 

3476 Se fu sages, qui l'entendi ; 
Car il leur bailla un notable 
D'une parole espouentable 
Et dist : « Foy que doy mes amis 

3480 Et quanque Dieus en moy a mis, 
Je vorroie que très tuit cil 
Fussent livré a tel essil 
Qui pourchassent a leur signeur 

3484 Son damage et sa deshonneur, 
Einsi com cils oiseaus a mort 
Son signeur et livré a mort. 
Dont selonc ce qu'il a servi 

3488 A il ce qu'il a desservi. » 
Après ces paroles li rois 
Prist a parler de biaus arrois 
De l'aigle et de sa signourie 

3492 Et comment elle est signourie 
Des autres oiseaus et doubtée, 
Quant elle est haut en l'air montée; 
Et dist qu'oiseaus qui n'a doubtance 

3496 De l'aigle selonc sa puissance, 
Qu'il est fols et desmesurez 



3467-68 Ces vers manquent dans A — 8472 C de ceulz — 3479 
M que je doy — 3484 C son d. — 3489 MBE ce — 3490 C des 
— 3493 FMCE est — 3495 qu est omis dans E. 



LE DIT DE l'aLERION 3Ô9 

Ou il est tous desnaturez, 

Aussi com uns homs hors dou scens 
35oo Qui oseroit par son forsens 

Un roy ou le pape assaillir, 

S'il pooit jusqu'à euls saillir, 

Et a la mort les metteroit, 
35o4 Qui contre ne resisteroit. 

Puis dist des oiseaus débonnaires 

Qui acueillent en leurs affaires 

L'aigle, de Nature ordenée, 
35o8 Qui fait par voie mesurée 

Les oiseaus leurs signeurs cremir 

Et sous sa puissance frémir. 

« Li gentil especiaument 
35 12 Le doubtent si parfaitement 

Que cis qui une aigle verra 

Ja puis ce jour ne volera, 

S'on ne le fait voler a force. 
35 16 Et s'il avient qu'on l'en efforce, 

N'i fera il chose qui vaille 

Dou scens que Nature li baille, 

Et samble qu'en signe d'amour 
3520 Vueille dire en sa reclamour : 

« Dès que mes sires par ci chace, 

Pas ne doy chacier sus sa chace. » 

Et puis Nature li ensengne 
3524 Tant qu'il en congnoist bien l'enseingne. 

Dont cils moult se desnatura, 

Quant ad ce se desmesura 

De l'aigle sousprendre et trair. 
3528 Se je l'en moustray mon air, 



3498 est est omis dans C — 3499 BCE comme — 35oo FMBE 
fors sens — 35o2 FM jusques — 35o6 E a — 3 507 C Règle; E 
Rigle — 35o9 M leur signeur — 352 1 E mesire — 3522 F chasser 
— 3525 M moult cilz. 



3Ô0 LE DIT DE l'aLERION 

Je ne voy tort qui m'en repregne. 
S'il y giiaingna, si le prengne. » 

Ci endroit vueil dou roy finer, 
3532 Pour moustrer et déterminer 

Ne say quans mos en cas semblable 

Qui sont aus dis dou roy notable. 

Je di que la très douce vie 
3536 D'amours et d'amant et d'amie, 

C'est estas ou une aigle vole 

Qui mesdisans tue et affole, 

Li quel volent par grant envie, 
3540 Tous empanez de felonnie. 

Celle aigle, je l'appelle honneur 

Qui tient le grant et le meneur, 

Gens d'Amours, sous sa rëauté 
3544 En paisible société. 

Or viennent cil faus traïtour 

Qui de leurs langues par faus tour 

Vuelent tel estât desnuer 
3548 D'onneur, par celle aigle tuer ; 

Dont bien y a tel qui la tue, 

Car sa langue s'i s'esvertue 

Que pluseurs y a qui le croient ; 

3552 Et cil qui point ne le croiroient 
Font tant que vengence en est faite. 
Car leur pensée est tantost traite 
En Amours, et Amours en euls, 

3556 Qui est vrais des vrais amoureus, 
Qui puet les bons d'onneur garnir 

353o FMBCE gaingna — 35^4 F au — 3536 MB damans — 
3538 C ou — 3539-40 Ces vers sont intervertis dans E — 3541 
C Cel — 3542 E li... li — 3543 A sus — 3545 F cils — 3546 A 
jangues; F cour— 3547 AC cel — 3548 C cel — 3549 Ma assez 
qui; C le — 355o M Qua — 355 1 E Se — 3552 M creoient — 

3553 en est omis dans E. 



LE DIT DE l'àLESION 36 1 

Et tous leurs contraires punir. 

Cis roys ce faus oisel demande 
356o Qui avoit contre sa commande 

Celle aigle d'onneur mise a mort 

Par langue qui trop griefment mort. 

Lors la teste dou corps li tire 
3564 Et le met a mortel martyre : 

Sa teste, ce sont ses paroles, 

Nom pas tant seulement frivoles, 

Mais parlers de detraction 
3568 Qui met gens a destruction. 

Celle teste est tost esrachie, 

Par parole bien affichie 

A Tonneur dou seurdit briefment. 
3572 Car bons parlers, dis loiaument, 

Fait tant que cils n'est plus creûs, 

Eins est tenus pour recreus, 

Faus, mauvais, glassans et traites. 
35j6 Et se n'en est pas pour ce quites, 

Car il meïsmes s'en attrait 

En doieur, deveure et detrait. 

Dès or mais est temps que je die 
358o De l'aigle en une autre partie 

Que cils qui est dit ci devant. 

J'en diray dès or en avant. 

Quant l'aigle, seur tous couronnée 
3584 Des oiseaus, est en l'air montée 

3558 C les — 355g FBCE Cil ; A Cis fais ; G cel — 356o E 
Que; BE auoit toute sa c. — 356y E destruction — 3568 E Dont 
nen vient a punission — 356g M est si tost; FM esragie — 35yo 
Les mss. paroles — 35yi FMC surdit — 35y2 E Car vous p.; F 
parles — 3574 M deceus — 35y5 FMC glacens ; BE glatens; 
MC traîtres — 3 576 A par pour — 3577 FB mesmes; C mai- 
mes — 3578 C attrait — 3579 Fores; E ore — 358 1 C Que 
ci qui — 3584 A De; BCE Oiseaus ; C est haut en l'air; B' en 
lair haut montée. 



362 LE DIT DE L'ALERION 

Pour quérir et viser sa proie, 
Il est bien voir qu'elle s'asproie 
Fort et droit et deligemment 

3588 Et se conduit en l'élément 

De l'air haut et bas a sa guise, 
Sans doubter galerne ne bise, 
Et si gaiement s'i déduit 

3592 Qu'on a dou vëoir grant déduit. 
Et se proie li est moustrée 
Qui soit d'un autre oisel levée, 
Elle la prent moult volentiers 

3596 De son droit, et c'est ses mestiers. 
Outre plus se cils vient avant 
Qui lieve la proie devant, 
L'aigle par devers lui s'adresse, 

36oo Se laist de la proie l'adresse 

Et le prent, s'elle le puet prendre. 
Ci puet on des deus scens aprendre : 
Au premier ne puis je faillir : 

3604 Bon reculer pour mieus saillir 
Fait souvent, ce dient la gent. 
Ce scens tieng pour bel, et pour gent 
L'autre scens : a bien besongnier, 

36o8 S'en y a cause d'engingnier 
Aucun et l'aire le couvient, 
Je di et croy que trop mieus vient 
Engingnier le propre engingneur, 

36i2 Pour faire engingnement gringneur, 
Que le simple qui ne barguigne 
Engingnement et riens n'engingne. 



358y A Fort de droit et de ligement — 3588 C si ; C en belle- 
ment — 35gi M se — 35g3 A moustre — 3596 F sest — 3598 C 
leua — 36o2 C on bien deus; F deulz; A sans — 3604 A Dou, 
corrigé en Bon; E Que nen aye tout mon plaisir — 36o5 Les 
mss. se — 36o6 M tien je — 36o8 FB denginner. 



LE DIT DE L'ALERION 363 

Ces deus scens bon tenir feroit, 
36 1 6 En cas qu'engingnier couvenroit. 
Or vueil prouver les autres poins,' 
Tandis qu'il en est temps et poins. 

L'aigle, de vertus souvereinne, 
3620 Qui Bonne Amour conduit et meinne, 

C'est l'onneur dont dame est garnie, 

De grâce si bien assevie 

Qu'elle est de tous les bons nommée 
3624 Dame honnourans et honnourée. 

Cils estas puet prendre et saisir 

Simples oiseaus d'un tel plaisir 

Que tels est pris qui ne s'en garde, 
3628 Quant une dame ou vjs regarde 

Tele, comme j'ay devisé. 

L'aigle l'a tantost avisé, 

Se le prent, emporte ou emmeinne 
3632 En très dous savoureus demainne 

Ou li courtois loial amant 

Sont gouverné en bien amant. 

Autres oiseaus y a qui tendent 

3636 A proie quérir, et entendent, 

Qui honnestement se cointoient 
Et qui de riens ne se hontoient, 
Mais entre les dames s'embatent 

3640 Baudement, jouent et esbatent, 
Et la font moult le savoureus, 
En moustrant gais ris amoureus, 
Biaus samblans et humbles prières, 

36i6 FMCE Ou - 36i8 MBC Tant dis — 3619 5'C vertu - 
362i M Cest honneur; A prisie — 3626 B Simple — 3629 E je 
deuise — 363 1 A et emmeinne — 3632 C Ou — 3634 -<* en dieu 
amant — 3636 E venir — 3643 AF humble ; et humbles manque 
dans C. 



364 I-E DIT DE l'alERION 

3644 Pour vëoir se par tels manières 
Aucune dame seroit prise. 
Mais Amours les dames tant prise 
Que l'aigle fait avant saillir 

3648 Qui les fait de tous poins faillir. 
Einsi est par sa chace pris 
A l'honneur de dame de pris. 
De quel pris ? Je di que les dames 

3652 Ont honneur, et hors de diffames 
Sont de pris grandes et petites ; 
Et de plus grant les plus eslites 
En honneur, et non autrement, 

3656 C'est l'aigle volant hautement. 
Si vueil ceste division 
Amener a conclusion, 
Pour au droit procès revenir 

366o Douquel me doit bien souvenir. 

Je di que l'aigle de puissance, 
Que j'ay a dame de vaillance 
Comparé en mainte manière, 

3664 Me fu gaie, douce et manière, 
Tant comme je la possessay ; 
Et cependant je ne cessay 
De courtoise honneur maintenir 

3668 En tous cas, et de moy tenir 
De très toute chose contraire, 
Pour l'amour de li a moy traire, 
Car de li moult bel me paroie. 

3672 Pour ce des maus me separoie, 



3646 les est omis dans BE, a été ajoute dans B — 3647 E faillir 
— 3648 E Que; C Qui voet cel oysel assaillir — 3652 C En — 
3654 -Bfi 1 des plus grans; M grans — 365g C propos — 366o bien 
est omis dans C — 3664 E gaie et doulce — 3666 M je me ces- 
say — 3671 BE bien. 



le dit de i/alerion 365 

Car quant uns noms est bien parez, 
Se des vices n'est séparez, 
Po li valent si parement, 
3676 Au meins selonc mon jugement. 
Dont se des maus me separay, 
A m'onneur moult bel me portay, 
Quant a moy garder de tous vices 
368o Et des ocoisons des malices, 
Pour l'aigle qui bien le valoit, 
Et si bien que riens n'i failloit. 
Je croy que je lis moult que sages, 
3684 Car nous fermasmes nos usages 
Entre li et moy si d'acort 
Qu'encor m'en plaisent li recort. 
Elle moult debonnairement 
3688 Estoit a mon commandement 
Toutes heures apparillie. 
Et je, de volenté très lie, 
A grant solas m'en deportoie 
3692 Toutes fois que je la portoie. 
Et quant je m'en voloie aler 
En gibier, pour faire voler, 
Elle se metoit en conroy 
3696 D'un si très gracieus arroy 

Que très tuit cil qui la vëoient 
En tel estât moult la prisoient. 
N'onques ne fist si grant volée, 
3700 Ne de l'air si haute acolée 

Après proie, ne si lonc tour, 
Qu'adès ne feïst son retour 

3675 F cil; AF paiement — 3676 F moins — 3677 se manque 
dans C — 3678 BE moult bien; E le p.; C paray — 368o C 
octroisons — 3684 nos usages est omis dans BE ; B' ajoute dans B 
par bons guaiges — 3694 A Au — 3699 F fit — 3700 BE si 
grant. 



366 LE DIT DE L'ALERIOX 

Devers moy amiablement, 
3704 Et je tout adès liement 

Courtoisement le recevoie. 
C'estoit drois ; faire le dévoie. 

Tout autel seroit il de dame 
3708 Qui ameroit de corps et d'ame 
Son amy, et il li aussi. 
Jamais ne se porroient si 
Eslongier, qu'il ne retournassent, 
3712 C'est a dire qu'il ne s'amassent 
Autant comme devant ou plus, 
Car l'atente y met le seurplus, 
Parmi les poins de loyauté 
3716 Qui soustiennent vraie amité. 

Ainsi de celle aigle volans 
Que pas ne me fu defaillans 
Courtoisement me demenay, 

3720 Tant que li et moy amenay 
Par son gré a conclusion 
D'amiable perfection. 
Or dit uns proverbes communs 

3724 Lequel je ramentois comme uns 
Seuls amans en signe d'umblesse, 
Qu'il n'est cours, tant soit de noblesse, 
Qu'il ne couvegne départir. 

3728 Dont quant Amours nous vuet partir 
D'une occoison de départie, 
J'en fis si a point ma partie 



3709 AFM lie — 370 C p. la loyauté — 3716 AFBCE vray — 
3717 C vaillans — 3718 C Qui — 3720 M lie — 3724 F ramen- 
toy — 3723 MCE Ceulz; B' Ceul — 3726 FMBE Qui — 3727 
BE Qui; FBE couuiengne — 3728 C vost — 3729 de est omis 
dans tous les mss., excepté C; B' ajoute de — 373o C Sen. 



LE DIT DE l'aLERION 36^ 

Qu'onques nuls tors ne m'en reprist 
3j32 Par le bon scens qu'Amours m'aprist 

Et autres fois avoit apris, 

Dès que premiers l'amer empris 

L'esprevier, de cuer, loiaument, 
3j36 Puis l'alerion ensement : 

Li commencement bon en furent 

Et si bel que bien me pleurent, 

Et aussi furent li moien. 
3740 Mais au départir li loien 

De grieté forment me loierent 

Qui malement me formenerent, 

Et bonne Amour me chastia, 
3744 Qui dès lors mon cuer deslia 

Des pensers qui mains bons cuers lient 

Et aus grans grietés les alient. 

Dont je mis mes pensées toutes 
3-48 A oster de mon cuer les doubtes 

Et mettre en leur lieus pais seiire 

Qui bons cuers de bien asseure, 

En pensant que, quant j'ameroie 
3752 Un oisel, se je le perdoie 

Et aucuns griés m'en assailloit, 

Qu'autre chose ne me failloit 

Que viser comment j'en raroie 
3756 Un au plus tost que je porroie, 

Pour plus tost mes griés alegier 

Et pour issir hors dou dangier 

De merencolie la foie 
3760 Qui mains amans tue et afole. 

3782 E Car — 3733 ME autre — 3737 C Le — 3 738 M plu- 
rent — 3741 Les mss. (sauf C) De grâce; F loerent; M loioient; 
IiCE loient — 3742 MBCE formenoient; F formèrent — 3743 
C men — 3745 BE pensées ; B' a rayé bons — 3748 M A penser 
— 3749 FM leurs — 3757 F aligier — 3y58 MBE Je dongier 
{M dangier). 



368 LE DIT DE I.'aLKRION 

Or fera il moult bel entendre 
A quel fin je ten et vueil tendre. 
C'est de mon gré que je le die, 

3764 Pour moustrer que merencolie 
Est une chose nient valable, 
Et se puet estre moult coustable. 
L'aigle que si forment amoie 

3768 Que tous oiseaus que je vëoie 
M'estient nient au regart de li, 
Tant bien m'avoient abeli 
Ses fais, ses plumages, ses corps 

3772 Et les très gracieus recors 

Qui si souvent m'estoient fait, 

Car cil disoient tuit, a fait, 

Qui en oiseaus se congnoissoient, 

3776 Qu'onques milleur veù n'avoient, 
Plus bêle de corps, ne plus gente, 
Mieus avisée, ne meins lente... 
Or avint que je la perdi, 

3780 Dont grans griés a moy s'aërdi 

Pour mon cuer forment travillier. 
On ne s'en doit pas mervillier ; 
Non, car j'estoie tous certeins, 

3784 Dont mes cuers estoit fort ateins, 
Que jamais ne le reverroie. 
S'acueilli la plus courte voie 
Pour issir hors apertement 

3788 De grief, de dueil et de tourment 
Et de volenté esbahie 



3761 C feroit — 3762 M tend — 3765 A moult valable — Î768 
ECe — 3769 C néant; A a regart — 3770 M embeli — 3773 si est 
omis dans BCE ; B' ajoute men (estoient) — 3774 .-1 CE tout — 
3778 BE ne miex lante — 3780 B Sun; CE Suns — 3782 E 
amerueillier — 3785 BE verroie; B 1 ajoute je entre jamais et ne 
— 3787 hors est omis dans C. 



le dit de l'alerion 36g 

Ou avoir ne puet que folie. 
Premiers en issi ma pensée 
3792 Comme sage et bien apensée; 
Et quant elle fu hors issue, 
Elle tourna droit a l'issue 
De joie la première entrée. 
3796 Et quant elle fu ens entrée 
Et elle vint un po avant, 
Plaisance li vint au devant 
Et l'en mena comme s'amie 
38oo En pais tout dalés Courtoisie. 
La eus je de moult bel chastoy, 
Car Raison dist : « Je te chastoy, 
Se tu te vues en moy fier, 
3804 De par moy t'estuet oublier 
Ce que jamais ne pues ravoir 
Par biau prier, ne par avoir. » 
Au chastoy Raison m'acorday 
38o8 Et par Amours me recorday ; 
Se li priay moult doucement 
Qu'a son gré debonnairement 
M'en vosist donner tel propos 
38 12 Que je demourasse en repos. 
Tant priay Amours a celée 
Que li aigle fu oubliée : 
Non oubliée es biens passez, 
38 16 Car jamais ne fusse lassez 
De penser aus gracieus fais 
Que de par li avoie fais. 
Mais a ce point me consenti 

3796 Dans C ce vers se trouve après le vers 3804 — 38o2 ELors 
dist raison foy que te doy — 3804 FBE testoit — 38o5 AFC puis; 
E auoir — 38o6 BE P. bien; FBE pour auoir — 3807 A chas- 
toy damours — 3809 moult est omis dans E — 38 12 A Qui; E 
Ou — 38i3 C en - 3.814 F fut; MC fust ; M oublie — 38i6 A 
nen ; F fuisse — 38 18 M lie. 

Tome II. 24 



3jO LE DIT DE L ALERION 

3820 Qu'ains puis pour li mal ne senti, 

Dont je fui liez, jolis et gais; 

Par quoy je me mis en csgais 

Ou maint gentil oisel estoient 
3824 Pour savoir se mi oueil porroient 

Aucun gentil oisel choisir, 

Voire qui fust a mon plaisir, 

Li quels peiist miens devenir 
3828 Par aucun loial couvenir. 

Si m'en alay vers celle gent 

Ou il avoit maint oisel gent, 

Tuit oisel de proie gentis, 
3832 Grans et moiens et de petis. 

Dont cils qui ces oiseaus gardoient 

Auques très tuit me congnoissoient, 

Si me virent moult volontiers. 
3836 Bien savoient que li mestiers 

Des oiseaus moult nVabelissoit, 

Si que chascuns d'eaus s'avansoit 

De moy présenter courtoisie. 
3840 Ad ce ne renonsay je mie, 

Mais moult les en remercioie 

Et autel leur representoie. 

Et puis s'i ot une risée, 
3844 Car uns drois faus a la volée 

Qui jus sëoit, si se dressa 

Et ces mos a moy adressa, 

En disant : « Sire, que vous faut? » 

38ai F fuis — 3822 A esgaais — 3823 F main — 3825 F 
oiseil — 38a8 FMBCE Pour — 3829 FBE telle — 383o C oisel 
maint gent — 3S35 CE Et; BC vcircnt; moult est omis dans 
BCE — 3841 BCE Mais moult bel les en mercioie — 3842 E 
En; ispresentoie — 3843 Fpuit — 3843 C intercale entre ce vers 
et le vers 3844 le vers suivant : De tous ensambîe bien auisec, et 
supprime le vers 3845 — 3844 ME folz; B foui; C faus si se 
dressa — 3846 A ses. 



LE DIT DE LALERION D7I 

3848 A ces mos choisi un gerfaut 

Qui la estoit a perche mis, 

Et je li respondi : « Amis, 

Ce qui me faut, je ne l'ay mie, 
3852 Mais foy que je doy compaignie 

Que moult bien le vorroie avoir, 

Fust par amour, fust par avoir. 

Et se par bonne amour l'avoie, 
3856 Soies certeins que tant feroie 

Qu'il seroit a point desservis, 

Qu'autrement le feroie envis. d 

Atant de parler me souffri, 
386o Mais au gerfaut m'amour offri, 

Pensers, désirs, sens et entente 

En l'eure, sans plus faire attente, 

Dedens mon cuer celeement. 
3864 Faire ne l'osai autrement, 

Fors sans plus que de regarder ; 

De ce ne me peus je garder. 

Dont cils qui l'avoïent en garde 
3868 Se prenirent bien de moy garde 

Que volentiers le regardoie. 

Mais de ce point ne me gardoie ; 

Par quoy d'une part se tournèrent. 
3872 Dont je sceus bien qu'il s'acorderent 

Que cils gerfaus me fust donnez. 

Ou sus le mains abandonnez, 

Si qu'adès le trouvasse prest, 
3876 Aussi que par voie de prest. 

De ce furent il bien d'acort, 



384.8 B' ccst mot — 3852 F fois ; F dois — 3853 C je le vorroie 
— 3856 Fseroie — 3857 ABCE poins — 3865 Fsemplus — 3868 
E Si; FMB prinrent; B' prinrent si bien — 3874 BE les mains; 
M soulz — 3875 E trouuassent — 38?6 C corn. 



372 LE DIT DE l'aLERION 

Fors un qui en fu en descort, 
Si que tantost le contredit, 

388o Et se moustra bien a son dit 
Et par paroles de saison 
Que ce n'estoit pas de raison 
Que si briefment le me donnassent 

3884 Ne pour prest le m'abandonnassent, 
Et sans moy blasmer nullement, 
Mais il dist bien et sagement : 
« Il ne nous a riens demandé, 

3888 Ne deprié, ne commandé. 

Que savons nous, s'il li plairoit, 
Qui sans demander li donroit ? 
Mais je lo bien, s'il le demande, 

3892 Qu'il soit dou tout en sa commande, 
Et li faisons ci en présent 
Un courtois gênerai présent 
De tout quanque nous poons faire : 

3896 En ce ne poons nous meffaire. » 
Voirs est qu'il fu ensement fait, 
Et j'en graciay moult le fait ; 
Mais moult bien vosisse autrement, 

3900 Car l'oisel especiaument 

N'osay par tels mos demander. 

Or ne pos je la amender 

Les griés que souffrir me couvint. 

3904 Adont d'un propos me souvint 
Ou je fourmay une samblance 
Qui me vint a moult grant plaisance. 
Et s'ensieut a la vérité 



3879 F contredist — 3S84 E Et — 3887 BE vous— 3St)i FMC 
los; bien est omis dans BCE; BE lo que sil — 3892 M de — 3894 
M courtois gentil présent — 3902 FMB peus je lamender, corrige 
par B' en la amander; A ne le pos je amender — 3904 C dou 
— 3907 E Et sainsi eust a la v. 



LE DIT de l'alerion 3y3 

3908 Au fait que j'ay devant compté 
Dou gerfaut, selonc mon avis, 
Se vueil faire un po de devis. 

Sousposons qu'uns homs est espris 
3qi2 D'amer une dame de pris : 

Moût bien ose jouer et rire 

Présent li, mais riens n'ose dire 

Quant a sa merci requérir, 
3916 Et se ne fine de quérir 

Biaus tours de solas et de joie, 

A tel fin que de merci joie ; 

Et celle bien l'ottrieroit, 
3920 Se par Amours li requeroit. 

Sus ce point a un grant débat, 

Car quant cils se joue et esbat 

Et requiert merci par regars, 
3924 Lors vient uns avisez esgars 

De la partie de la dame 

Qui, pour li garder de diffame, 

La boute dedens l'oseroie 
3928 Ou ses cuers dit : « Je n'oseroie 

Ce que je désir acomplir 

Pour le gré d'amant raëmplir. » 

Et se sont toutes les parties 
3932 De li pour lui apparillies 

Qui douce merci li donroient, 

Tout sans demander, s'ilosoient. 

Voloirs li feroit volentiers ; 
3936 Désirs y est très tous entiers; 

Quanqu'il a en son cuer y tire : 



3gio MCE Sen — 3gn F et; E soit — 3g20 E Et ; CE le — 
3924 BE regars — 3927 AF Par bonté — 3g3o AFMBE le gre 
devant r. — 3932 AFME De lie; B' Dellc; FMCE appareillies 
— 3g35 B'C le — 3937 Les mss. il tire. 



3y4 LE n,T DE L A, - ER,0X 

La bouche est sus le point dou dire; 

Et quant cils esgars vient en place, 
3q40 Tous ces poins devant dis efface 

Et par sa force leur deffent, 

Dont a po li cuers ne li fent, 

Et se leur dit de sa science : 
3944 « Pour quoy avez vous conscience 

De donner le haut don d'amie, 

Et se ne le demande mie ? 

Trop le metez en abandon, 
3948 Se pour si po en faites don. 

S'on vous en presse, resgardez 

Et encor moult bien vous gardez 

A cui vos resgars lanceriés, 
3q32 Car de po vous avanceriés, 

S'avant donniez esperence 

De resgart, se par grant fiance 

N'estiés de li bien enfourmée 
3936 Que vous en fussiez bienamée. » 

Par cel esgart qui einsi vient 

En dames maintes fois avient 

Que merci en detri demeure 
3q6o Jusqu'à point et a certeinne heure, 

Qu'Amours donne le hardement 

Dou demander nablement 

L'amant, et la dame a avis 
3964 Dou donner, et par tel devis 

Qu'elle ne puist estre blasmée 

Et bonne Amour en soit loée. 

Sus ceste raison me fermay 

3g3g A resgars — J941 FMC derYaut — 3942 BCE po que li 
cuers ne fent; F faut — 3947 A li ; M mettrez — 3949 C Sen 
vous resgarde regardez; E Se vous empresse — 3g5i MBE lan- 
cerez — 3952 MBE auencerez — 3953 C Sa amant; B' Sauant que 
donniez; A donnez en esperence — 3937 BCE tel — 3q63 A Par 
amant et la dame auis: M dame bon auis — 39G? C nen. 



LE HIT DE l'aLERION SfS 

3q68 Et en mon penser affermay 

Que le gerfaut dcmanderoie 

Tout au plus tost que je porroic. 

Mais bien me couvint aviser 
3972 Et en avisant deviser 

Comment, pour quoy, et si a point 

Qu'a l'avoir ne fausisse point. 

Dont je fis tout premièrement 
3976 Pour demander commencement 

Dou lieu courtoisement hanter 

Et mon service présenter; 

Et puis aussi, comme uns amis 
3980 Qui tout son cuer en dame a mis 

La prise et loe volentiers, 

Pris les voies et les sentiers 

Dou loër, si corn je savoie : 
3984 C'estoit la plus souffissant voie 

Pour mieus avoir audition 

De demander m'entention. 

Quant vint a la demande faire, 
3p88 Je moustray chiere débonnaire, 

Si qu'umblement le demanday, 

De quoy ma besongne amenday, 

Car la cause d'umilité 
3992 Trait gens a debonnaireté. 

Debonnairetez par humblesse 

Est uns poins de noble largesse 

Qui appert par ouevre de fait. 
3996 En ce point fu il par moy fait, 

Car de rien ne s'en excusèrent, 

Mais liement le me donnèrent. 

396g A Que je gerfaut — 3981 M loee — 3989 qu est omis dans 
M; A Fiablement le — 3992 A Tient; M Toutes cens — 3994 •/".' 
Cest: M Et — 3oqG C pour. 



376 LE DIT DE L'ALERION 

Et je dis et fis vers euls tant 
4000 Qu'il s'en tinrent pour bien contant. 

Li gerfaus fu miens ligement, 

Et je le garday liement, 

Car je fui moult au cuer joieus, 

4004 Quant je me vi de lui joieus, 
C'est a dire quant j'en joy. 
J'en eus moult le cuer esjoy, 
Car moult l'avoie oy loër. 

4008 Et pour la loange avoër, 
Avec les loans le looie 
Toutes fois que loër l'ooie, 
Et par mi ce, bien dire l'os, 

4012 Li donnay je un si bon los 

Que tuit cil qui de moy l'ooient 
Loër moult forment m'en looient. 
Et ne pooie estre assevis 

4016 Dou loër, ce m'estoit avis, 
Car abstenir ne m'en pooie, 
Tant doucement de cuer l'amoie. 

Or dit aucuns ceste raison 
4020 Que chascune chose a saison 
D'estre selonc son temps loée, 
Car quant loange est affermée 
D'une chose, s'elle en dechiet, 
4024 Au loant malement meschiet, 
Dont il puet estre diffamez 
Et meins prisiez et meins amez, 
Car trop a esté deceiïs, 



3999 M par deucrs — 4000 E furent; bien est. omis dans C — 
4006 BE Jeus — 4008 E aloer — 4017 A pooit — 4019 BE en 
ceste (en rayé dans B) ; C et ceste — 4022 Les mss. grant— 4024 
E Eu — 4027 C estre. 



LE DIT DE L'ALERION 377 

4028 Quant li contraires est sceûs 

De qui il avoit mis avant, 

Se li puet on mettre au devant 

Et par manière de reproche. 
4032 Ceste raison de fait m'aproche, 

Pour ce que le gerfaut loay 

Et que la loange avouay, 

Einsois que l'eusse esprouvé 
4o36 Ou c'on le m'eust vray prouve 

Et dit que grant folie fis. 

Mais je fui bien certeins et fis 

Dou contraire en une autre chose 
4040 Qui contre ceste ci s'oppose 

Et de quoy raisons me reprent, 

Qui m'enseingne, duit et aprent 

Pour certein — et est chose voire — 
4044 Qu'on puet assez bien dire et croire 

Que chascuns soit ou bons ou bonne 

Deviseement en personne, 

Tant que soit prouvez li contraires 
4048 Vivement en aucuns affaires. 

Dont se li gerfaus fu prisiez 

De moy, et bien auctorisiez, 

Einsois que je le congneiisse 
4062 Et que bien esprouvé l'eusse, 

Dès qu'on puet ce point traire et dire, 

Et je le pos pour bon descrire 

Par créance, et pour bien le fis, 
4o56 Je croy que de rien ne meffis 

Dont je deiisse blasmés estre 



4029 B' De ce quil — 4o33 E lo — 4034 M auoya — 4o35 BCE 
Eins — 4037 B' di — 4o38 C sui — 4048 B' aucun affaire — 4049 
E fust; F fut prisez — 4o5o F auctorises — 40D2 MBCE Ne — 
4o53 F De; C croire et dire — 4054 BC pos bien pour (bien est 
rayé dans B\ 



SyB le mT de t.'alhrion 

Des gens dou dous amoureus estre, 
Et se fu bien chascuns certeins 
4060 Que dou contraire fusse ateins. 

Or vëons a quoy mes cuers tent, 
Pense, considère et entent, 
Dou gerfaut que je moult amay : 

4064 Je cuiday vivre sans esmay 
Et estre gais, jolis et cointes, 
Dès lors que de li fui acointes, 
Tous les jours que je viveroie, 

4068 Tant comme je le garderoie. 

Mais il fu bien tout autrement : 
Bien moustra au commancement 
Un po d'amiable samblant, 

4072 Et puis se m'ala assamblant 
Conditions entremeslées 
De dongiers, estranges ponées, 
Signes et maintiens orguilleus, 

4076 Dont j'estoie moult mervilleus. 
Et quant pour voler le gettoie 
A aucune certeinne proie, 
Tant que voler le couvenoit, 

4080 Trop envis vers moy revenoit, 
Einsois de sa manière estrange 
Aloit volentiers au rechange. 
Or ne savoie le quel faire, 

4084 Quant je le vi de tel affaire. 
Mais j'atendoie bonnement 
Adès de lui l'amendement, 
Aussi comme uns vrais amans fait 



4o5S dou est omis dans BE (B' ajoute du) — 4060 C contrains 
fussent a. — 4067 B Tretous; FMB viuroie — 4069 C Mais y 
f u — 4074 M destranges; E prouees — 4078 FE Aucune — 40S3 
EMC snuoie je que faire — 4084 C jel vi. 



LE DIT DE l'àLERION SjQ 

4088 Qui aimme de fin cuer parfait 

Sa dame, et a adès amé, 

Et elle, comme a son amé, 

L'a receu a bonne chierc; 
4092 Et puis après li ert si chiere 

Qu'en li ne puet par bien amer 

Trouver nulle riens fors qu'amer, 

Paroles et fais de durté, 
4096 Qui ne viennent a meùrté, 

Se ce n'est par merencolie, 

Quant elle se merencolie, 

Se le rapelle doucement ; 
4100 Et il qui l'aimme loiaument 

Volentiers devers li se trait, 

Paisiblement et tout a trait, 

Dès qu'il a le cuer amoureus. 
4104 Or li est ce point savoureus 

Qui doucement li rassouage. 

Voire, mais c'est a son damage, 

Et pour ce moult petit li dure 
4108 Et aussi tost redevient dure 

Comme elle li a douce esté. 

Lors n'i voit riens de seûrté, 

Si que ses griés maus le reprent 
41 12 Qui plus agiiement le prent 

Que se douceurs n'i fust venue 

Qui tantost est niens devenue. 



4089 a, omis dans B, est ajouté par B' — 4090 a est omis 
dans C — 4092 M est — 409? B pas — 4096 AFMC Qui me v. 

— 4100 M cilz — 4101 M Dcuers li volentiers se trait; JBC.E vers; 
B' vers elle; C retrait — 4102 A tout attrait — 4104 C ci — 
4io5 MC le — 4106 M domage — 4107 BCE Pour ce ; Z$' ajoute 
que — 4108 C Car — 4109 elle, omis dans B, a été ajouté par B' 

— 4110 B a omis riens ; B 1 ajoute point entre voit et de ; CE voit 
point de — 41 1 1 A li — 4112 A aigrement le reprent ; C lesprent 

— 411 3 douceur est omis dans B ; J5' le remplace par douleur. 



38o LE DIT DE L'ALERION 

Encor y puet il pis avoir, 

41 1 6 Quant il puet ou croire ou savoir 
Qu'elle n'est mie véritable, 
Eins est de volenté muable, 
De cuer volage et nouveliere, 

4120 Par quoy on l'apelle doubliere, 
Qui n'est pas d'ami en dongier, 
Mais ne cesse de rechangier, 
Hui un, puis un autre demain. 

4124 Quant elle en a un bon a main, 
Elle le laist pour un meneur, 
Dont elle chiet en deshonneur. 
Et cils qui de loial cuer l'aimme, 

4128 Las, chetis et dolans se claimme 

Pour la grieté qu'en son cuer sent ; 

Et pour ce qu'elle se descent 

De s'onneur. C'est li plus fors poins, 

41 32 Et de quoy il est plus fort poins 
En son cuer, car si fort le grieve 
Qu'a po que tout par mi ne crieve. 
Cause y a, c'est quant dame amée 

41 36 Est devant prisie et loée, 

Si la voit d'onneur dechéoir 
Et en grant deshonneur chéoir, 
Et se voit bien tout en appert 

4140 Que par ceste raison la pert. 
De ce ci naissent deus parties 
Qui contre lui se sont parties, 
Aus quelles il couvient champir, 



411 5 BCE il puet il : A il bien auoir; FMBCE il puis a. — 
4120 C Pour — 4124 A un bien a; F au main — 4129 A la 
grâce; BE que son — 4i3o ce, omis dans B, est ajouté par B' — 
41 32 FC fors — 41 33 B li ; E fort agrieue — 41 35 AFM dune 
amee;5' transforme Aune en dame —4136 C Est damant — 41 3y 
MB'CE Sil la — 41 38 M on — 4140 B lappert. 



LE DIT DE L'ALERION 38 1 

4144 Eins que d'elles se puist partir : 

Premiers de la perte qu'il fait, 

Et puis si a un autre l'ait, 

C'est ce que sa dame est cheiie 
4148 De s'onneur en descouvenue. 

De ces deus poins forment li poise ; 

Mais trop plus expressément poise 

Le bien que sa dame a perdu 
41 52 Et plus a son cuer esperdu 

De la perte de sa partie, 

Qu'il ne soit de la départie. 

Mais se départie estoit faite 
41 56 D'une gracieuse retraite, 

En cas que li amans verroit 

Qu'Amours sa dame pourverroit 

D'un autre amant qui fust solables 
4160 Envers li et si honnourables 

Que mieus amender n'i saroit 

Et sa dame bien l'ameroit 

Et s'en seroit nommez amis 
4164 Et il dou tout arrière mis, 

Je di qu'il seroit alegiez 

De ce qu'il seroit solagiez 

Pour l'onneur sa dame honnourcc 
4168 Ou elle seroit demourée. 

Car de celle honneur, j'en sui fis, 

Qui seroit solas et profis 

Pour mieus oublier ses meschie's, 
4172 En son cuer en seroit li chiés 



4144 B dclle — 4143 L'a la; FC perde ; E qui ; C fist — 4146 
BE sil — 4147 ce est omis dans A — 41 5o plus est omis dans A — 
4Ô2 a manque dans M — 41 53 FC perde; BE de la partie — 
4154 E nestoit — 4.1 58 Les mss. (excepté M) prouueroit — 4161 
C Que nulz — 4164 il est omis dans C — 4167 C Par; BE de sa 
dame. 



382 LE DIT DE i/ALERION 

Qui ses maus assouagcroit 
Toutes fois qu'il l'en souvenroit. 
Et s'il prenoit tele aligence 

4176 Paisiblement a souffissance, 
Il ne porroit mal endurer 
Qui lonc temps li peust durer. 
C'est assez quant a présent dit 

4180 Selonc la fourme de mon dit, 
Voire s'on l'a bien entendu, 
Pour la fin a quoy j'ay tendu. 
Se vueil au propos revenir 

4184 Qui bien en fera souvenir. 

Je di que li gerfaus volans 
Pour cui je fui liez et dolens, 
Liez, quant j'en eus m'entention, 

4188 Dolans de sa condition 

Qui estoit estrange et diverse, 
Encontre moy maie et perverse, 
Me fist avoir tant de meschief, 

4192 Que je n'en pos venir au chief. 

Devant qu'Amours m'en secouri 
Qui doucement y acouri. 
Il avint a un certein jour 

4196 Qu'il me plut qu'a moult grant séjour 
Prenisse un traitis esbanoy, 
Paisiblement, sans point d'anoy, 
Et je savoie un lieu quillet, 

4200 Noble, faitis et gentillet 

Pour le déduit des damoiseaus 

Qui bien aimment chiens et oiseaus, 



|i;3 E Que — 4174 BCE qui! en — 4175 C cil; AFMBÉ Et 
il : C celle — 4179 E assez auant en pr. — 4186 C Par; DE fus 
— 4192 A a chief — 4196 A qua un certein jour — 4197 E P. 
qui traitis : AM traitif. 



le dit »]-: l'alerion 383 

Si accueilli tantost ma voie 
4204 Atout le gerfaut que j'avoie. 

Quant je vins la bien tost après, 

Je vi d'iluecques assez près 

Proie a mon gré bien honnourable 
4208 Et pour le gerfaut couvenable. 

Si le laissay tantost aler 

Et il prist si bien a voler 

Et si bel que riens n'i failli, 
42 1 2 Et si asprement l'assailli 

Qu'a bien po qu'il ne l'ateingnoit. 

Mais je croy bien qu'il se feingnoit, 

Car briefment sa proie laissa 
42 1 6 Et devers terre s'abaissa, 

Si s'adressa isnellement, 

Dont je fui esbahis forment. 

Ou il choisi un chahuant, 
4220 Un oisel lait, vil et puant, 

Dont li gentil oisel n'ont cure. 

Et pour sa villainne nature 

Qui fait forment a reprochier 
4224 Se ne le deingnent aprochier. 

Et le gerfaut (mar fust il nez !) 

\ fu si forment encharnez 

Qu'il nie s'enpooit desaërdre. 
4228 Par ce le me couvint il perdre, 

Car vers lui aler ne pooie. 

Mais hautement le rapelloie 

Selonc la guise dou mestier 
4232 Qui par maintes fois a mestier. 

Et il estoit si entrepris 



4203 E la - 42 18 M jcn ; E fus — 4219 AM chat huant - 
4220.4 vil lait; B lait moult et p.; E lait et moult p. — 4221 E 
not - 4222 A la - 4224 C reprochier — 4225 C mal : E mau 
— 4226 Les mss. 'excepté B) I!. 



384 LE D,T DE l'alerion 

Qu'il n'acontoit riens a son pris, 
Si ne volt vers moy revenir. 

42'5G Lors le laissay je couvenir 

Aussi comme amans qui s'amie 
Ne porroit traire de folie. 
La le laissay je, le gerfaut, 

4240 Mais ce fu par son grant défaut, 
Car volentiers repris l'eusse, 
S'a m'onneur ravoir le peùsse. 
Mais je perdi si mon savoir 

4244 Qu'a m'onneur ne le pos ravoir, 

Dont je demourai moult pleins d'ire 
Que je ne savoie que dire, 
Ne que faire, ne que penser, 

4248 Pour mon cuer de doleur tenser. 

Or pensay pour mon reconfort 
Que j'avoie bien aussi fort 
Autre fois esté entrapez, 

4252 Dont j'estoie bien eschapez. 
S'en entray en une pensée, 
Sus le tans passé apensée, 
Ou je pris un courtois déport, 

4256 Li quels me mena au droit port 
Pour passer de doleur en joie, 
Si comme autre fois fait avoie. 
Quant ce dous passage senti 

4260 Et que mes cuers se consenti 



4234 E na contoit; A nacoutoutoit {sic) — 4285 E Qui; FBE 
vost — 4238 FM taire — 423g BE Lasse laissay je ; C Laissay 
je ainsi le g.; je est omis dans A — 4240 BE par moult grant; 
grant manque dans C — 4245 E demeure ; C si plains — 4 2 49 -A 
pensa; C de mon —423 1 FMC Autres; M entrepris; CE atrapes 
— 4253 B' entray jen; A persee — 4254 E Damours et de joie 
enlassee — 4255 E Ou ja pris — 4256 M a — 4258 E lauoie. 



LE DIT DE LALERION 385 

Au penser debonnairement, 

Je congnu mon aligemeni. 

Si m'en alay sans point d'atente, 
4264 Ou j'eus mis pensée et entente, 

En un moult gracieus vergier, 

Pour plus tost mes maus aligier. 

La entray je moult dolereus. 
4268 Mais li lieus fu si savoureus, 

Si biaus, si gens et si faitis, 

Que mes maus fu tous anientis, 

Eins que de la me départisse, 
4272 Quelque doleur que j'en sentisse, 

Car tele chose m'i avint 

Que mes cuers joieus en devint, 

Qui s'ensieut de fait d'Aventure, 
4276 Ou de Fortune, ou de Nature. 

Et puet estre que tuit cil troy 

Furent a moy donner Tottroy 

De pais, quant Amours en ouvra 
4280 Qui doucement m'en recouvra. 

Qu'Aventure y fust, il est vray, 

Quant de ma joie recouvray, 

Qui fu plaisant et amoureuse, 
4284 Et me fu si aventureuse 

Que je ne sceus a sa venue 

De quel part elle fu venue. 

Dont ma joie amoureusement 
4288 Me vint aventureusement. 

Et que Nature y fust aussi, 
Ce puis je prouver sans nul si, 



4261 M A — 4262 C congnui ; B' congneux — 4264 E Du; BE 
attente — 4272 C je sentisse — 4275 BE sen tient — 4277 A cil 
roy — 4281 BCE il fust; M Fut — 4289 M Fat; A ausse — 4290 
je est omis dans M. 

T. II. »5 



386 LE DIT DE l'aLBRION 

Car Nature avoit ordené 
4292 Le lieu et très bien aourné 
De mainte diverse couleur, 
Et toutes coulours de valeur, 
De ce que puet faire Nature, 
4296 Dont la champaigne estoit verdure, 
Et les couleurs abelissans 
Contre le vert resplendissans. 
Mais pas ne les vueil deviser, 
4300 Car trop y aroit a viser. 

Et Fortune nVi amena 
Qui de l'eure détermina, 
Car je vins la si bien a point 

4304 Qu'il n'i ot de deffaute point. 
La m'assis pour prendre repos 
Et pour mettre a point mon propos 
Qui estoit tous entremêliez 

4308 Et si entrepris de tous lez 
De pensées contrarieuses, 
Unes douces, autres grieteuses, 
Que par maintes fois ne savoie 

4312 Aus queles tenir me dévoie, 
Car trop m'anuioit malement 
De ce gerfaut qui tellement 
M'avoit honteusement laissié 

4316 Et l'onneur de lui abaissié, 

Dès qu'il n'avoit d'onnesté cure 
Et s'estoit pris a tel laidure, 
Pour la bonne proie laissier. 

4320 Plus ne se pooit abaissier : 



4293 F maintes diuerscs — 4294 C En; E De; B A ; ACE 
toute couleur — 4299 pas est omis dans C — 43oi A sans alinéa 
— 4002 E Ou — 43 10 .4 Une ; BE greueuscs — 43 1 5 F laisse — 
43 16 .F abaisse. 



le dit de l'alerion 38y 

Cis poins ci plus me desplaisoit 
Que le remenant ne faisoit, 
Et tout pour cause de despit, 
4324 Qu'avis m'estoit que sans respit 
Devoit bien estre despitez, 
Quant einsi s'estoit hors getez. 

Or fui la assis en pensant 
4328 Et a moy meïsmes tensant 

De tant de diverses tensons 

Qu'onques faisierres de chansons, 

Tant fust cheùs en grant pensée 
4332 Pour faire chanson apensée, 

Plus agiiement ne pensa, 

Ne tous seuls par lui ne tensa, 

Ce m'est vis, ne que je tensoie, 
4336 Quant a ce mal gerfaut pensoie. 

Tant pensay que moult m'anoia, 

Dont mes cuers doucement pria 

Qu'Amours m'en vosist délivrer 
4340 Et autres pensées livrer. 

Lors Amours qui les siens n'oublie 

M'envoia bonne compaingnie : 

Raison qui vers moy se tourna 
4344 Et de mes maus me destourna 

Par une si courtoise voie 

Qu'encor m'est vis que je la voie 

Toutes les fois qu'il m'en souvient 
4348 Pour le bien qui m'en vint et vient. 

Raison me prist a chastoier, 



4322 F li remenans — 4325 C respitez — 4327 CE fu — 4332 
A FM chansons — 4334 C Ne plus a par lui — 4333 M nés — 
4336 C mau — 434J A sans alinéa — 4342 FM Enuoya — 4348 
FM me vint. 



388 LE DIT DE i/aLERION 

Pour moy au droit point avoier 

Dou quel j'ay ci devant compté, 
4352 Pour trouver pais et seiirté, 

Et me fist sa devision 

Par voie de dilection, 

Aussi que s'elle vosist dire : 
4356 « Amis, tu gardes trop ton ire. 

Tu as esté trop mal métis 

Et dou gerfaut fus deceus, 

Et ne fu mie par ton fait, 
4360 Eins a esté par son meffait, 

Dont il est souilliez et honnis 

Et de souilleure punis. 

Or pren ci un bel reconfort 
4364 Par un point samblable aussi fort, 

Que cils son tans ne gaste mie 

Qui par autrui fait se chastie. 

Aucuns homs sara que sa famé 
4368 Se gettera en un diffame 

Par sa folie et son outrage, 

Dont elle ara honte et damage, 

Ou d'un amant sa bien amée 
4372 Qui porra estre diffamée 

Par la manière devant dite 

Que j'ay en sousposant descrite. 

Et cil par bien s'efforceront 
4376 Dou retraire ce qu'il porront. 

Mais elles ne se vorront traire 

A nul bien, pour elles retraire. 

435o C port rauoicr — 4352 M et santé — 4353 AE la — 4354 
E deliccion — 4355 E A. com; AF que celle — 4356 FM garde 

— 4358 C Ce — 4359 C Ce — 4360 A ton — 4361 C scst — 4362 
C de sa souilleure — 4364 A Pour — 4365 C Et — 4367 AC sera 

— 4373 F Pour — 4375 M cil qui bien — 4377 A Mais elle ne 
se porroit traire. 



LE DIT DE l'-VLERION 38q 

Quant de ce point ci les remort, 
4380 S'en mèneront il a la mort ? 

Je di qu'il feroient folie; 

Mais facent d'elles départie, 

Plus qu'il puelent, courtoisement. 
4^84 C'est de droit, et non autrement, 

Quant ne le puelent amender. 

Ce point te vueil je commander, 

Qu'il soit mis en ton souvenir, 
4?88 Pour si justement retenir 

Qu'il ne soit mis en nonchaloir, 

Car il te porra bien valoir, 

Se bonne Amour ne t'en voit las, 
4392 Pour toy degrieté en solas 

Faire passer le port tout outre. 

Enten bien ce que je te moustre 

Autant a .1. mot corne a .vi. : 
4396 Pren bien garde ou tu es assis. 

Considère ce que tu vois. 

Tu as veùe ; tu as vois ; 

Tu pues sentir; tu pues oïr. 
4400 Pour faire ton cuer esjoïr, 

Or me croy, si feras que sages 

Pour maintenir tous bons usages. » 

Au conseil Raison m'ottroiay 
4404 Et doucement li depriay 

Qu'elle me tenist compaingnie, 
Par quoy je ne fausisse mie 
De tenir son commandement 

4383 CE puent — 4385 MC ne le me p.; CE puent — 4386 
F veuil recommander — 4391 M nen — 4392 M P. coy : M gre- 
tez; E de grief mettre'en s. — 4393 E Faites; passer est omis dans 
F; M le poit — 4396 M ies ; C tu y es — 4397 A dois — 4398 A 
drois; M dois — 4399 C Tu pues oir tu pues sentir — 4401 BJE 
crois — 44o3 A macorday. 



390 LE DIT DE L'ALERION 

4408 Pour vivre en pais et sagement. 

Raisons baudement respondi : 

« Je le feray; mais je te di, 

Dès que de moy as congnoissance, 
4412 Tu saveras de ma puissance, 

De ma recepte et de ma paie 

Dont tu verras comment je paie : 

Li biens est pour bonsreceiis, 
4416 Mais pour mal, quant il est sceûs. 

Je tais pour bien mon paiement, 

Pour mal très cruel jugement, 

Car je sui de tout jugeresse, 
4420 De ce te fais je bien promesse, 

S'ay a chascun vraye amité, 

Mais je n'ay de nullui pité, 

Non qui chiesse en punition, 
4424 Dont il dessert correction. 

Et cils malement le dessert 

Qui a merencolie sert. 

Tu Tas servi; se plus la sers, 
4428 De plus en plus seras ses sers, 

Et je meïsmes y seray 

Qui tout adès te puniray. 

Et se tu vues outre passer, 
4432 Je te feray tout repasser. 

Aide toy ; je t'aideray. 

Honnis toy ; je te honniray. 

Fais dès or mais ce qui te plait. 
4436 Je ne t'en quier plus faire plait. » 

Ce point tout outre je passay; 

4410 E Je te f. — 44i5 C pour biens — 4416 CE Mauls; B 
Mal — 4423 £ a p. — 4424 ABE correption — 4425 E Et telz; B' 
Et cel; C la — 4426 M saert — 4427 1 est omis dans AF; M le 
— 4429 E mesmes — 4432 AE rapasser ; C respasser — 4434 F 
Honni — 4435 B quil — 4437 C A ce point ; BE trestout; je est 
omis dans BCE. 



LE DIT DE l/ALERION 3q I 

Par raison point ne me lassay, 

Et s'avoie souffert assez. 
4440 Dont quant je fui outre passez 

Le crueus chemin de tristesse, 

Raison m'amenistra leësse, 

Joie, pais, solas et déduit, 
4444 Et je me mis en leur conduit, 

Li quels de riens ne m'asservirent, 

Mais moult gaiement me servirent. 

Adont mis je mes yeus en ouevre 
4448 Pour vëoir comment Nature ouevre, 

Et aussi fis je mes oyes 

Pour escouter les mélodies, 

Et pris tout mon entendement 
4452 Pour bien congnoistre clerement 

Les biens que j'ooye et vëoie, 

Des quels je ne me parcevoie, 

Eins que Raisons m'eùst retrait 
4456 De grieté et en joie trait. 

Voirs est, je le vëoie bien, 

Mais ne savoie pour combien 

Que c'estoit, ne que ce valoit, 
4460 Car congnoissance me faloit. 

Mais lors congnu bien les biautez 

Doit lieu et les jolivetez; 

Se les vi si très volentiers 
44Ô4 Que mes cuers estoit tous entiers 

A considérer les parties. 

S'en faisoie mes départies 

Des choses deviseement 



4445 C Le — 445o les est effacé dans C ; E maladies — 443:> 
BE joye; M joioie — 4454 C parceuoit; A ne maperceuoie — 
4456 M joie refait — 4460 MBCE failloit — 4461 A congnus; 
BE congneu ; E c. je les b.; C c. je bien — 4463 FM vis — | (.66 
BC Si ; E Qui estoicnt ou lieu parties. 



3û2 tE niT nr: l ai.ïïrion 

4468 En pensant avisccment : 

Je sentoie très douce odour, 

Je vëoie cointe verdour 

Et parmi planté de flourettes, 
4472 Vermeilles, blanches et yndettes. 

Et s'estoit environ poursains 

Li lieus, dont il estoit plus sains, 

Plus biaus, plus gens, plus gracieus, 
4476 Odorans et melodieus, 

De haies de belles devises 

Enracinées et reprises, 

Pommiers de paradis, rosiers, 
4480 Franche aube espine et esglenticrs ; 

Groselier aussi y estoient 

Qui bien et bel y afferoient. 

Que vous yroie je contant ? 
4484 II y avoit de biauté tant 

Qu'onques mais en jour de ma vie 

Ne vi haie mieus assevie 

En tous endrois, ne mieus ouvrée, 
4488 Plus cointe, ne mieus ordenée; 

Tant estoit bêle a grant devis, 

Si qu'on ne puet. ce m'est avis, 

Nulle chose mieus ordener. 
4492 S'avoit au piet pour ramposner 

Herbes de diverses manières, 

Toutes bonnes, bêles et chieres, 

Et de gerofles, violiers, 
4406 Mente, sainnemonde, frasiers; 

Et s'avoit environ planté 

4470 AB Et — 4471 AF des — 4478 E Et cest ; A pourscns 

— 4477 M h. et de; C h. par b. — 4480 M Blanche ; et est omis 
dans A —4481 FGroiselier — 4483 B yroi — 4484 BE II lui auoit ; 
C bonté — 4485 mais est omis dans E — 4486 C haie si bien a. 

— 4490 FMC miert — 4493 C des; Fgirofles — 449G F sauue- 
nmnde ; M samemonde: BF. salcmonde. 



le dit nn l'alerion 3q3 

D'aubres qui y furent planté, 

Assis a ligne et a compas 
4300 Je les mesuray pas a pas) : 

Caurriers, figuiers et chastingniers, 

Amendeliers et frans meuriers 

Qui moult bel la haie paroient, 
4504 Pour ce que très bien y paroient. 

S'avoit par le vergier espars 

Moût cointement de toutes pars 

Arbres et petis arbrissiaus 
4508 Et oiselès sus les rainsiaus 

Qui faitissement s'esbatoient, 

Li quel moult gaiement chantoient 

Selonc le temps de bonne assise, 
_pi2 Chascuns endroit li a sa guise. 

Et je qui la me reposoie 

Par dedens mon cuer proposoie 

Que, qui einsi seroit toudis, 
4516 Que c'estoit uns drois paradis, 

Et que jamais jour ne porroie 

Avoir en monde plus grant joie, 

Einsi comme il le me sambla. 
4520 Mais Amours ma joie doubla 

Plus de cent fois la proprement, 

Sans faire nul département; 

Et ma joie estoit assez près, 
4324 Si comme il s'ensieut ci après. 

Quant grant pièce fui reposés, 
En pais fui et bien disposez, 



4498 BE Derbes ; Ai qui furent a plante — 4501 C Caurrcs; 
RE Coudriez — 4502 BCE Almandiers; M Amendreliers; F 
mûriers; M mouriers — 4507 F Aubres et p. aubrissiaus — 45oS 
F. ruisiaux — 45 10 F mont — 4D 1 5 E feroit; F tous dis — 4? 18 
M au: BCE ou — 4P23 C Car: E Que — 4526 F Em. 



394 LE DIT DE l'aLERION 

Si qu'a mon assouagement 

4528 Escoutay apenseement 

Oiselès qui se debatoient ; 

Et croy bien qu'il se combatoient, 

Car bien vint auques environ 

4532 Cheïrent tuit en mon giron. 

Mais assez tost s'en départirent, 
Car de toutes pars s'en fuirent, 
Fors seulement une verdiere 

4536 Qui demoura par tel manière 

Qu'en mon giron remeint pasmée. 
Lors quant je la vi demourée, 
Je la pris moult douillettement ; 

4540 Lors la boutay moult doucement 
Dedens mon sein un bien petit, 
Pour reprendre son appétit 
De joie, car pour la froidure 

4544 Peiist morir en la verdure. 
Quant un petit fu revenus 
Ses povres cuers las et menus, 
En mon sein prist a fretillier. 

4548 Je qui la senti resvillier, 
La repris amiablement 
Et li loiay moult bêlement 
L'un des piez d'un filet de soie. 

4552 Et tandis que je li lassoie, 

Me vint uns pensers amoureus 
Qui au cuer me fu savoureus, 
Et tout par un dous souvenir, 

4556 Car il me prist a souvenir 



4528 AB Escouta — 453 1 C bien .ix. auques — 4537 A remeit ; 
C chay — 4539 F duillettement; B' doulcettement — 4540 A 
bouta — 4544 A Peur — 4547 C A; B A En (sic) — 455o F loay ; 
E lye —4554 F fut— 4556 Après ce vers E ajoute : Que jauoie 
eu et du plaisir. 



LE DIT DE L ALERION 3QD 

De l'alerion débonnaire 

Qui tant me fu de bon affaire : 

Par la verdiere m'en souvint. 
456o Et quant uns si grans biens me vint. 

De ce que vers moy fu venue, 

J'en graciay moult sa venue. 

11 me souvint que, quant j'avoie 
4564 Mon alerion, je vëoie 

Que moult très volentiers prenoit 

Verdieres, quant a point venoit, 

Et les prenoit de sa nature, 
4568 Pour deintier a sa norriture. 

Lors en mon estant me dressay, 

Se vi, ou mes yeus adressay, 

Un oisel de proie volant, 
4572 L'air devers midi acolant, 

Si haut vers les nues fichiez 

Qu'il y sambloit estre atachiez. 

Mais de ce moult bien vanter m'os 
45-6 Qu'eins qu'on peust fourmer .vi. mos, 

Il fu sus mon poing descendus, 

De quoy je fu moult esperdus. 

Esperdus? Mais ce fu de joie. 
4580 Et pour quoy donc? Quant je sentoie 

Acomplir mes ententions? 

Car c'estoit uns alerions 

Si bel et si amanevi 
4584 Qu'onques plus gracieus ne vi, 

Fors celui qui miens ot esté. 

Or eus tantost mon cuer geté, 



456o uns est omis dans M — 4563 AFMC Y — 4264 je veoie 
manque dans C — 4568 BE deintiez ; C deuicicr — 4575 F 
mont — 4576 E siex — 4578 FMB'C fui — 4583 F ameneui — 
4585 M que — 4586 M mon cuer tantost. 



3c)6 LE DIT DE I.'aLERION 

Pensant se c'estoit cils ou non. 
4588 Lors l'appellay je par un non, 
Le quel non si bien entendi 

Que son bec devers moy tendi 
En signe de recongnoissance. 
4592 Sus ce point eus je grant fiance 

Que ce fust li miens proprement. 

Encor l'esprouvai j'autrement 

Par une voie plus certeinne, 
4596 Et se n'i couvint pas grant peinne, 

Pour ce qu'il estoit en ma garde. 

Lors pris a l'un de ses piez garde, 

Car autre fois loié l'avoie, 
4600 A l'alerion que j'avoie, 

Au piet, en moy esbaniant, 

Un moult bel pelle d'Oriant, 

Enchassonné en bon or fin. 
4604 Au piet li mis a telle fin 

Que, s'en aucun lieu fust trouvez, 

Si que de moy fust destournez 

Par lonc temps et le couvenist, 
4608 Eins que devers moy revenist, 

Et puis après se le reùsse, 

Que par la le recongneûsse. 

La pelle quis, se la trouvay 
4612 Et en l'eure li reprouvay, 

En disant : « Biaus très dous amis, 

Ce pelle, a vostre piet le mis, 

Mais ce fu pour vous recongnoistre 

4.S93 E fu — 459D C doie — 4598 M pris je a — 4599 F autres 
fois ; F lye; E lye auoie — 4602 E Une perle fine oriant — 4603 
A Eschasonne; C Enchasconne; E Enchastoniee; F En chas- 
cune ; B Et chascune en très bon or fin — 4604 E celle — 4605 
AC tournez — 4609 CE si — 461 1 BE La perle que sur lui 
trouuay; C le — 4612 Et est omis dans C — 4614 E Ceste : 
BE perle: E pie mis. 



LE DIT DE L ALERION J>97 

4616 Et pour Tonneur de vous acroistre. 

Ne vous chaut, se le vous reprueve, 

Car en reprouvant vous apruevc 

Pour bon, pour vray et pour loial 
4620 Et digne d'estre en court roial. 

Einsi le irfaprent courtoisie. 

S'ay bien chier que je le vous die, 

Car si bel ne li puis mander. » 
4624 Or me porroit on demander 

Combien ma joie fu doublée 

A faire ceste rassamblée. 

Nom pour quant son temps perderoit 
4628 Qui a moy le demanderoit, 

Car vraiement, je ne le sçay, 

Et se m'en suis mis a Fessay 

Pluseurs fois, et pour le savoir, 
4632 Et trouver n'en puis le savoir 

Qui en peûst déterminer, 

Tant me sceiisse examiner 

De toutes pars ou gist science, 
4Ô36 Fust a plain ou en conscience. 

Si estoie de joie pleins. 

Or furent bien doleurs et pleins 

De moy tuit arrière bouté, 
4640 Et se remeins en volenté 

Que l'alerion garderoie 

Près de moy, tant com je porroie 

Vivans en ce siècle durer 
4644 Et il le vorroit endurer; 

Outre plus, quant il couvenroit 

Que de moy se departiroit, 



461 S E reprouuant et vous — 4622 B Sest, corrigé par B' en 
Say; A cier — 4623 FB'C le — 4680 F sui — 4633 A Qui men 
— 4634 A T. y sceusse — 4637 AFMC estoient — 4<î38 E Et de 
leesse bien procheins. 



3y8 LE DIT DE L'ALERION 

Que nul autre oisel n'averoie 
4648 Jamais, tant com je viveroie. 

Or puis je moult bien sus ces dis 

Qui ci devant ont esté dis 

Faire un po de comparison 
4652 A mon pooir sans mesprison. 

Pour certein, le cas le désire, 

Et d'autre part mes cuers y tire. 

Quant uns amans et une amie, 
4656 Conjoint par volenté onnie, 

Se sont par amours acordé, 

Et leur acort bien recordé 

Entre euls deus si riablement 
46Ô0 Qu'il viennent amiablement 

Et si entièrement se croient 

Que d'euls croire point ne recroient, 

Or puet il estre qu'il avient 
4664 Que de neccessité couvient 

Que d'euls soit faite départie, 

S'en porte chascuns sa partie 

De grieté qui moult leur anuie. 
4668 Or couvient que chascuns s'apuie 

A bonne Amour secrètement, 

Se viveront discrètement 

A la soubreté de souffrance. 
4672 La trouveront il Espérance 

De cui il seront pourveu, 

Quant a ce point seront veu. 

Et puet estre qu'il avenra 

4676 Que cils amans s'embatera 
En moult d'aventures diverses, 

4648 MB comme — 4Ô5o A Que — 465 1 M pauc —4656 
ABCE Conioins; BE honnie; M unie — 4608 A recors — 4659 
FC deulz — 4660 E Qui v.; £' Quilz viuent — 4662 E Que 
dieux c. — 4671 BE A sobretc {E soubriete) de souffisance — 

4677 BE A. 



LE DIT DE L'ALERION 399. 

Unes douces, autres perverses, 

Ou il trouvera des durtez 
4680 Et mcintes fois des meurtez, 

Et venront sus s'entention 

Les durtez a conclusion 

Ou il trouvera maint défaut, 
4Ô84 Si comme je fis ou gerfaut. 

Lors ne sara il quel part traire 

Fors vers Amours la débonnaire, 

La ou Raisons l'entroduira 
4688 Et doucement le conduira 

Ou très dous vergier amoureus 

Qui est plaisans et savoureus. 

Cils vergiers dont je ci raconte, 
4692 Par quoy je ne faille a mon compte, 

C'est Amours especiaument 

Qui cuers rapelle doucement 

A la haie dont il est clos 
4696 Dont cils puet sieuir les esclos. 

Ce sont bons fais, bonnes paroles 

Sans vanitez et sans frivoles ; 

Après, les herbes odorans 
4700 Qui tient cuers en pais demourans, 

Ce sont les très douces pensées 

Selonc l'art dAmours apensées ; 

Li aubre qui le lieu parfont, 
4704 Qui bien y vuet penser parfont, 

Ce sont toutes bonnes vertus 

Dont ses cuers doit estre vestus. 

Et puis les menus oiselès 
4708 Qui sont dessus les raincelès, 



4679 C duretés — 4G80 M de; B meuretes — 4682 M dureiez 

— 4Ô83 A trouueront — 4684 M en g. — 4GS6 A Fors de amours 

— 4692 Bfail, corrige par B' en faille — 469^ CE especialement 

— (.6g5 C Et — 4'3ijtî E il — 4699 E adorans — 4708 C ruisselles. 



400 LE DIT DE L ALER10N 

Ce sont aucunes circonstances 
Des grietez et les résistances 
De joie qui la se debatent 

47 1 2 Aus grietez et fort se combatent, 
S'en chieent en son giron maint. 
La verdiere qui y remaint, 
C'est sa très bonne renommée, 

4716 De quoy s'amie est enfourmée 
Qu'il s'est adès bien maintenus, 
Sans point estre d'onnesté nus. 
Dont plus volentiers se radresse 

4720 Vers lui par l'amoureuse adresse 
Que li alerions gentis 
Qui est montez par poins soutis. 
Ce puet estre sa douce dame 

4724 Qui est montée sans diffame 

En haut vers les nues d'onneur, 
Par quoy li grant et li meneur 
Moût de révérence l'en portent 

4728 Et au vray amant en raportent 
Par paroles teles nouveles 
Qui li sont et bonnes et belles. 
Et quant la dame se consent 

4732 Que pour la verdiere descent 
Tout parmi l'air d'umilité, 
Amours qui garde loiauté 
Debonnairement lesassamble. 

4736 Et quant il se verront ensamble, 
Moult hautement s'esjoïront 
Et par regart le moustreront. 



4709 A constances — 4712 M et lu se; FC si — 471 3 C Sen- 
ehient; BE cheent ; A giront — 4715 AC la — 4716 AF est 
samie; C De quoy dame est enfourmée — 4717 BE Qui cest — 
4721 C Et — 47'3o C sont bonnes — 4732 JSverdiarc; AFCE 
verdure — 47?* M mestreront. 



LE DIT DE I. ALERION 40 1 

Lors la porra en son parler 
4740 Par le très dous non appeller 

Qui est dis « ma très douce amie ». 

Si elle n'en yert esbahie, 

Eins li respondera a point. 
4744 II porra vëoir par ce point 

Qu'elle ne s'est de riens muée, 

Mais est amée demourée. 

Encor en est il plus certeins 
4748 Par un point qui n'est pas lonteins, 

C'est quant elle n'est point contraire 

A tout ce qu'il vuet dire et faire 

La ou Raisons se puet estendre — 
4752 Autrement ne le vueil entendre — 

Et s'est adès ferme et estable 

De propos, sans estre muable, 

En gardant franche loyauté 
4756 Par la vertu de vérité. 

C'est li pelles qu'il li lia, 

Quant devers li s'esbania, 

Au piet de ses affections, 
4760 Afin que ses entendons 

Fussent a plain recongneùes 

Au besong par voies dettes. 

Plus n'en di, car qui bien l'entent, 
4764 II voit bien a quoy mes cuers tent. 

J'eus l'alerion de bonté, 
Si comme j'ay devant conté, 
A mon gré et a ma devise 
4708 Par sa grâce et par sa franchise. 



.1742 M Celle — 4743 BE Eincois y rcspondra — 4744 EM Y 
— 4731 se est otnis dans C; A r. la puet — 4757 B la perle qui 
li lia ; E la parole qui li lia — 4762 M voie deuc ; .1 dehucs — 
47Ô3 M ncn diray qui — 4765 F lalcrion déboute. 

T. II. 2 f J 



402 LE DIT DE L ALERION 

Dont moult volentiers le gardole 
Et doucement le regardoie ; 
Et il aussi me regardoit 

4772 Et songneusement se gardoit 
Toutesfois de moy courroucier. 
Et je, pour s'onnour avancier, 
Qui encoren suis possessans, 

4776 Jamais jour ne seray cessans 
De tout adès son plaisir faire 
Entièrement, sans riens retraire, 
Qu'il a adès mon plaisir fait, 

4780 Et se le me moustre de fait; 

Car de quelque part qu'il se tourne, 
Tout adès devers moy retourne, 
Si que je l'aimme et ameray 

4784 Tous les jours que je viveray. 

Si que, dames et damoiselles, 

Anciennes et jouvencelles, 

Tous et toutes, petis et grans, 
4788 Qui de bien faire estes engrans, 

Amez, si comme j'ay amé. 

Vous n'en porrez estre blasmé, 

Mais bonnement vous loera 
4792 Qui Bonne Amour congnoistera. 

Dont qui est amans, si se tiengne ; 

Et qui ne Test, si le devegne ; 

Et qui ne le puet devenir 
4796 Vueille mettre en son souvenir 

Des loiaus amans fréquenter, 



4769 M lesgardoie — 4775 F sui; BE fu — 4777 F ades a son 
plaisir — 4778 B E. et sans retraire ; C Entérinement sans retraire 

— 4779 BE Qui la ades ; AC Car il ades — 4784 FBE viuray 

— 4786 FM et nouuelles ; A et nouuclettes — 4793 BE si si 
tiengne. 



LE DIT DE LALERION 4o3 

Car il porra par eus enter 
Faire si noble pourvëance 
4800 Com pour parvenir a vaillance. 

Et se savoir volez sans doubte 

Qui a fait ceste rime toute, 

C'est chose legiere et si pleinne 
4804 Que le sarez a po de peinne, 

S'un petit vous volez esbatre 

En .xvm., .11., .xxim., 

Quarante, .x. et .xxir., 
4808 Mais qu'il soient partis en deus, 

Et en .xiii., vu., xvm., 

•xix., .1111., m. et .vin. 

Sans faire nul adjoustement. 
48 1 2 Par ce verrez tout clerement 

Se cils est clers ou damoiseaus 

Qui fist ce « Dit des quatre oiseaus ». 

Explicit le Dit de VAlerion. 



4798 B entrer — 4801 E vouler — 4804 C la — 4808 FC en 
deulz — 4809 M en .vin, — 4811 faire est omis dans M — 4814 
PME le dit; F de. 

Variantes de l'Explicit : E Explicit le dit des quatre oisiaux; 
V Explicit manque dans C. 






LA MUSIQUE DES INTERMÈDES LYRIQUES 



DANS LE 



REMEDE DE FORTUNE 

Par F. Ludwig 
[traduction de M. E. Hoepffner). 



Dans le « Remède de Fortune », sept pièces lyri- 
ques ', dont le texte représente six formes différentes 
de la poésie française du xiv e siècle, nous sont trans- 
mises par les meilleurs manuscrits de Machaut avec 
les compositions du poète-musicien, et nous donnent 
ainsi, vu que les deux ballades sont différemment cons- 
truites sous le rapport musical, sept formes différentes 
de composition musicale. Les deux ballades (comme 
beaucoup d'autres pièces, surtout des ballades, de 
Machaut dont on reconnaissait alors partout l'esprit 
d'initiative dans le domaine de la musique) ont aussi 
franchi la limite des manuscrits spéciaux des oeuvres 
de Guillaume. 

Les manuscrits A (Paris, B. N. fr. 1584), V (appar- 
tenant à M. le Marquis de Vogué), F (Paris, B. N. fr. 
22545), C (ib. 1 586) et E fib. 9221) ont conservé la 

1. Lai v. 43 1 ss. ; Complainte v. 903 ss. ; Chanson roial v. 
iq85 ss. ; Balade v. 28.S7 ss.; Balade v. 3oi3 ss.; Chanson bala- 
dée v. 3451 ss.: Rnndelct v. 41075s. 



406 REMEDE DE FORTUNE 

musique de toutes les sept pièces avec le même nombre 
de voix, à l'exception de la deuxième ballade, qui dans 
C n'a que deux voix et quatre dans les autres manus- 
crits : le Lai, la Complainte, la Chanson roial et la 
Chanson baladée aune voix, les deux Ballades à quatre 
voix (se composant de Cantus, Ténor, Contratenor et 
Triplum)ei le Rondeau à trois voix (composé de Cantus, 
Ténor et Triplum). M (Paris, B. N. fr. 843) ne donne 
pas la musique, mais ajoute au lai, aux deux ballades et 
au rondeau la remarque : « et y a chant ». K (Berne 
218) ne contient que la musique des deux ballades, et 
celle-ci même sous une forme réduite, la première man- 
quant du Triplum et l'autre (comme C) du Triplum et 
du Contratenor ; les trois premières pièces sont ici 
complètement sans musique ; quant aux deux dernières, 
nous ne savons comment elles y étaient transcrites, la 
fin du poème ayant disparu dans le manuscrit avec les 
feuillets 61-68. Les deux ballades se trouvent en outre 
anonymes, à quatre voix, dans le ms. X (Paris, B. N. 
nouv. acq. fr. 6771), l'un des manuscrits les plus impor- 
tants pour l'histoire de la musique au xiv e siècle, le 
seul dans lequel la musique contemporaine à plusieurs 
voix française et italienne soit également bien représen- 
tée. La première ballade figure encore à trois voix sous 
forme réduite (sans Triplum) dans Y (Florence, Bibl. 
Nat. Panciatich. 26) et Z (Paris, B. N. ital. 568), deux 
manuscrits qui ont surtout recueilli des compositions 
italiennes du xiv e siècle et ajoutent en appendice une 
petite collection d'oeuvres françaises, où Machaut est 
représenté dans y avec cinq, dans Zavec trois pièces. 
Enfin le texte de la deuxième ballade se trouve encore 
anonyme (avec sept autres textes de « ballades notées » 
de Machaut) à Paris (B. N. nouv. acq. fr. 6221 ; anc. 
Ashburnh. f. Barrois 523, f° 20), dans un groupe de 
textes qui contient principalement les paroles de com- 
positions musicales très répandues de Machaut et d'au- 



MUSIQUE DES INTERMÈDES LYRIQUES 407 

très maîtres français du xiv c siècle, réunies dans ce ma- 
nuscrit qui donne pour le reste surtout des oeuvres 
d'Eustache Deschamps non destinées à la composition 
musicale. 

Les meilleures leçons pour la musique sont données 
par trois manuscrits qui sont aussi les plus impor- 
tants pour la constitution du texte, à savoir A, F et V. 
A mériterait partout la plus grande confiance, tant pour 
la transmission des compositions du Remède de For- 
tune que dans la grande collection des compositions 
musicales de Machaut (f. 36j ss.), s'il n'avait omis la 
musique de la première ligne du Tripîum de la 2 e 
ballade qu'a ajoutée une autre main d'une manière 
très fautive. F-G, dont l'importance pour le texte vaut 
celle d"A y lui est passablement inférieur sous le rap- 
port de la musique ; car le copiste s'est évidemment 
efforcé de copier fidèlement un excellent modèle et il 
mérite d'être considéré comme une source excellente 
notamment pour la hauteur des degrés des notes et le pla- 
cement du texte, mais d'un autre côté on reconnaît aux 
fautes qu'il commet qu'il ne possédait guère lui-même 
de connaissances musicales, et ses nombreuses erreurs 
dont la plupart d'ailleurs sont facilement reconnaissa- 
bles et aisées à corriger (p. ex. quand elles concernent 
des impossibilités musicales comme, fait très fréquent, 
le placement fautif des signes d'altération) diminuent 
cependant quelque peu la valeur de la tradition musi- 
cale dans F-G. La tradition musicale du magnifique 
manuscrit V 1 est partout excellente. Je profite de cette 

1. Le ms. V contient sur le recto du deuxième feuillet de garde 
en grandes lettres du xv* siècle la devise suivante qui finit avec 
la première lettre de la deuxième ligne : 

« J'ay belle dame assouvie 
t.... •» 

Dans B cette devise n'a pas été copiée. Il serait très intéressant 



408 REMEDE DE FORTUNE 

circonstance pour remercier ici chaleureusement et 
respectueusement Monsieur le Marquis de Vogué de 
son extrême bonté et de l'amabilité avec laquelle il m'a 
permis de prendre connaissance du manuscrit, me 
rendant ainsi possible l'examen et la collation de toute 
l'œuvre musicale de Machaut. Comme le font voir 
les variantes que nous donnons au complet, il y a un 
passage particulièrement intéressant au point de vue 
musical que V est seul à donner d'une façon absolu- 
ment correcte et sans malentendu possible '. Un exa- 



de pouvoir déterminer par ce moyen le premier possesseur du 
ms. V; il paraît d'ailleurs avoir été grand amateur de musique, 
comme en témoignent les traces d'usure notamment dans la par- 
tie musicale (f° 219 ss.). M. le comte Durrieu a eu l'obligeance de 
nous faire remarquer que « J'ay belle dame » était la devise de 
Jean de Grailli, comte de Foix (-J- 1436). On peut voir à ce sujet 
le Catalogue des Mss. de la Bibl. Ste-Geneviève, I, 476 : la devise 
est citée comme telle par Miguel del Verms (Citron, béant., éd. 
Buchon 590) et par Al. Chartier (G. Paris, dans la Romania,X\ T , 
612) et se trouve comme inscription au château de Mauvesin, pris 
eni4i2 (Flourac, Jean I" comte de Foix, 1884, 184) et comme 
devise du possesseur dans les mss. Paris, B. N. fr. 619, ib. 28082, 
Paris Bibl. Ste-Genev. 1029 et Troyes 269 (P. Meyer, dans la 
Romania, XIV, 226 ss.). Mais dans tous ces sept cas la devise du 
comte de Foix n'est que « l'ay belle dame » ou « J'ay bêla dama». 
N'ayant pas de preuve que la forme plus longue de la devise dans 
V puisse être rapportée au comte de Foix, je dois laisser la ques- 
tion ouverte de savoir si le ms. V appartenait jadis à la biblio- 
thèque de ce grand seigneur méridional. 

1. Première ballade, Cantus, 4 e mesure (voy. p. 1 1 et 14). Il 
s'agit d'une petite suite de syncopes qui doit remplacer la succes- 
sion rythmiquement simple de trois semibrèves. Quoique la syn- 
copation de Machaut ne soit qu'assez modeste en cet endroit, si 
on la compare aux syncopations extrêmement compliquées que 
formait et aimait peu après la génération plus jeune de l'école 
de Machaut représentée surtout par le ms. de Chantilly (Musée 
Condé 1047), elle ouvre cependant la voie à ces particularités 
rythmiques qui devaient caractériser la musique à plusieurs voix 
en France dans la seconde moitié du xiv e siècle. 



MUSIQUE DES INTERMÈDES LYRIQUES 409 

m en détaillé ' du rapport du ms. sur papier B (Paris, 
B. N. fr. 1 585) avec le ms. Va donné le résultat que 
B n'est qu'une copie de F qui s'efforce de reproduire 
exactement l'original (sauf dans la dernière partie, la 
« Prise d'Alexandrie ») jusque dans la formation abso- 
lument identique des cahiers, des pages et des lignes, 
mais qui contient de nombreuses fautes d'inadvertance, 
en partie corrigées après coup. Quand les leçons musi- 
cales de B diffèrent de V, elles sont sans valeur et 
pouvaient par conséquent ne pas être prises en consi- 
dération (à l'exception du passage syncopé susdit au 
début du Cantus delà première ballade). 

Les variantes des autres mss. ont été données au 
complet. Les variantes du ms. E font voir que ce 
ms., qui ornait autrefois la bibliothèque de Jean de 
Berry, extérieurement le plus beau des mss. de Machaut, 
classe pour la musique (comme pour le texte), d'après la 
valeur de ses leçons, parmi les moins bons mss. C, À', 
Y et Z, en donnant des sonores ballades originales à 
quatre voix les formes réduites à deux et à trois voix, sui- 
vent en cela une coutume de l'époque qui permettait 
cette adaptation de compositions à plusieurs voix à des 
moyens d'exécution plus modestes ou à quelque autre 
orientation du goût. Que cela ait aussi lieu dans le beau 
ms. C, où seule la 2 e ballade est réduite, tandis que la 
première conserve sa forme pleine, c'est là un fait frap- 
pant. Les mss. italiens Y et Z omettent le Triplum, 
puisque le goût italien de cette époque n'aimait pas les 
compositions à quatre voix (parmi les compositions 
italiennes du xiv* siècle à plusieurs voix, dont le nom- 
bre dépasse 5oo, il n'y en a pas une seule à quatre 
voix); mais comme, d'un autre côté, le répertoire ita- 
lien ne voulait pas renoncer à un choix de compositions 
du plus célèbre maître français du xiv e siècle, celles-ci, 

1. J'espère pouvoir le publier plus tard ailleurs. 



410 REMEDE DE FORTUNE 

quand elles étaient à quatre voix, durent subir une 
réduction. 

Du point de vue rythmique, le philologue pourra 
s'intéresser à la manière dont Machaut rythme ses 
vers dans les compositions à une voix. Je fais donc 
suivre toutes ces strophes de l'énumération des « for- 
mules rythmiques » qui y figurent. Dans l'indication du 
nombre de syllabes des vers je compte les rimes fémi- 
nines pour deux syllabes et désigne par * les vers à 
terminaison féminine. Dans le Lai, la Complainte et la 
Chanson roial Machaut suit des conceptions rythmiques 
plus anciennes, de plus modernes dans la Chanson 
baladée (de même dans les formes à plusieurs voix). 
Ceci apparaît extérieurement dans les formes de la 
notation musicale : dans les trois premières pièces, 
l'unité de temps est formée par la longa perfecta, dans 
les quatre dernières par la brevis perfecta (IV, V) ou 
imperfecta (VI, VII). Afin de donner une transcription 
également commode à lire des deux groupes, dans I-III 
la longa est transcrite par une blanche, la brevis recta 
par une noire et la semibrevis par une croche, dans IV- 
VII la brevis par une blanche, la semibrevis par une 
noire et la minima par une croche. 

Dans le premier groupe, la Complainte (p. 9), com- 
position musicale importante, offre, en un mouvement 
mélodique très étendu, dans ses deux moitiés le rythme 
le plus régulier, de même que Machaut emploie la for- 
mation strophique la plus régulière pour la strophe 
composée de quatre parties égales de ce poème à 36 
strophes ; ses cadences énergiques restent les mêmes 
pour les deux moitiés de la strophe, à la fin de la pre- 
mière partie (« vert ») comme de la seconde (« clos »), 
en produisant dans l'ensemble le même bon effet. La 
Chanson roial (p. 10) présente dans les deux moitiés de 
ses strophes quelques faits frappants du point de vue 



MUSIQUE DES INTERMÈDES LYRIQUES 411 

rythmique ; cette mélodie étant jusqu'ici la seule mélo- 
die connue d'une « Chanson roial », la question, 
commentl'expliquer, reste ouverte, si peut-être Machaut 
suit les particularités stylistiques de mélodies de « chan- 
son roial » : dans la première partie de la strophe 
l'ancienne déclamation dactylique est conservée pour les 
vers décasyllabiques, qui, très répandue au xm e siècle, 
produit au xiv e uneffetd'archaïsme;danslaseconde par- 
tie qui finit avec la même cadence que les deux moitiés 
de la première partie de la strophe, la déclamation est 
plus vive, mais les fausses accentuations des terminai- 
sons féminines (mes. i3 et i5) qui ne paraissent jamais 
ailleurs dans des mélodies à une voix sont assez étranges. 
Le Lai (p. 1) précipite son mouvement rythmique et 
mélodique de strophe en strophe;s'adaptant sans peine, 
la déclamation musicale suit la gracieuse variation des 
vers ; à partir de la septième strophe la mélodie préfère 
les positions supérieures, pour reprendre dans la stro- 
phe finale (strophe 12) l'air delà première strophe, 
mais plus élevé d'une quinte', donnant ainsi au tout 
une dispositioncyclique. Lamême fraîcheuret souplesse 
dans la formation de la mélodie qui se rencontre dans 
la composition de ce lai distingue aussi les nombreuses 
autres mélodies de lais de Machaut. En cela que 
Machaut, d'un côté, reste partout fidèle au principe de 
rendre d'une manière précise et claire le rythme des vers 
en une déclamation essentiellement syllabique, mais 
que, d'un autre côté, il modifie ces rythmes en détail 
de la façon la plus diverse et la plus exquise, il tient 
avec un sens artistique admirable le milieu entre le 

1. S'il faut prendre à la lettre la notation de la deuxième partie 
du lai (depuis la septième strophe plus haute d'une quinte que la 
première) et si le lai tout entier, qui exige une étendue de deux 
octaves, était chanté par le même chanteur, on s'aidait probable- 
ment dans la 2» partie de la voix de fausset (« in falso » ou 
« falseto »). 



412 REMEDE DE FORTUNE 

schématisme de l'ancienne déclamation rythmique par 
trop uniforme, que, depuis la fin du xm e siècle et le 
commencement du xiv e siècle, on trouvait trop mono- 
tone même pour les mélodies à une voix, et l'autre 
extrême, une trop grande liberté rythmique comme 
celle qui règne dans les compositions à plusieurs voix 
souvent déjà depuis la seconde moitié du xm e siècle, 
où elle nous fait un effet si étrange. 

La lai se compose de 12 strophes dont la première et 
la dernière sont de construction identique et se chan- 
tent aussi d'après la même mélodie (la strophe 12 plus 
haut d'une quinte). Chaque strophe se divise en deux 
moitiés qui suivent la même mélodie (I etXII en a et b; 
II-XI en a-b et c-d). Dans les strophes II-X chacune de 
ces moitiés se compose de deux parties de même forme 
qui, sauf pour la fin, sont aussi musicalement pareilles; 
à la fin, les premières parties (a et c) se terminent par 
une cadence préparatoire (« vert »), les deuxièmes [b et 
d) par la cadence pléniaire (« clos »); la strophe XI aug- 
mente en plus chacune des parties b et d d'un vers avant 
le « clos » (v. 644 et 65 1). En règle générale, les manus- 
crits placent deux lignes de texte sous la notation musi- 
cale. En I et XII, b est partout placé au-dessous d'à; 
en II-XI les mss. AFV écrivent complètement une 
fois la mélodie qui se termine par le « vert » et une fois 
celle qui finit avec le «clos»; ils placent c au-dessous 
d'à, et d au-dessous de b. E par contre écrit deux fois la 
mélodie finissant avec le «vert » [a et c), n'ajoute pour 
b et d que la différence du « clos » et place pour le reste 
b sous a et d sous c. C, pour gagner de la place, met 
dans II-XI tous les quatre textes sous une seule nota- 
tion musicale et ne fait suivre que les déviations du 
« clos » (incomplet dans II et VII ; voy. les var. p. 2 
et 5). 

Descompositionscommecelledulai, de la complainte 
et la mélodie très simple de la Chanson baladée (p. 20) 



MUSIQUE DES INTERMÈDES LYRIQUES 4 I S 

sont facilement compréhensibles, et seul le manque de 
la formation d'une tonalité fixe dans le sens moderne 
parait un peu étrange au premier abord; mais il faut 
bien plus faire abstraction des acquisitions du dévelop- 
pement postérieur de la musique, pour saisir et com- 
prendre les trois pièces à plusieurs voix, les deux balla- 
des (p. 1 1 et i5) et le rondeau (p. 21) ; et pourtant la 
grande importance de Machaut comme créateur dans le 
domaine de la musique repose surtout sur le progrès 
que ses compositions polyphones représentent sous bien 
des rapports sur les œuvres polyphonesplus anciennes. 
Donc l'historien dans son jugement ne devra pas consi- 
dérer et juger tout d'abord ce qui, d'après les concep- 
tions de l'harmonie d'époques plus avancées, manque 
à ces œuvres sous le rapport de la perfection harmoni- 
que, mais plutôt ce qui marque en elles un progrès et 
ouvre des voies nouvelles. Ceci, nous ne pouvons le 
faire ici, non seulement fautede place, mais encore pour 
cette autre raison que la jeune science des études histo- 
riques de musicologie ancienne qui à présent n'en est 
qu'à ses premiers commencements n'est pas encore arri- 
vée à des résultats assurés ou plus généralement connus 
ni sur les époques avant ni sur celles après Machaut, 
et par conséquent, on ne saurait y rattacher l'essai 
d'exposer brièvement les considérables progrès particu- 
liers à Machaut et d'expliquer l'influence extraordinaire 
qu'il a exercée sur toute la musique de l'Occident de 
son temps et des générations suivantes. Qu'il me soit 
permis de renvoyer à mon essai de 1902, où j'ai tenté 
d'esquisser la position de Machaut dans l'histoire de la 
musique à plusieurs voix '. 

1 . Die mehrstimmige Musik des 14 . Jahrhunderts {Sammelbàndc 
der Internationale» Musikgesellschaft 4, notamment p. 33-46). 

— »»>HK«<— 



TABLE DE LA MUSIQUE 

DES INTERMEDES LYRIQUES 



I (p. i). Lai (v. 43i ss): A f . 5a; Vf. 92'; F f. 42; C f. 
26 ; E f. 23 . 

II (p. 9). Complainte (v. 905 ss.) : A f. 55'; V f. 96 '; F f. 
45; G f. 3o; Ef. 25. 

III (p. 10). Chanson roial (v. i 9 85 ss): A f.63 '; Vf. io3'; 
Ff. 5o; Cf.3 9 ;Ef. 28'. 

IV (p. n). Balade (v. 2857 ss) : A f. 68 ' ; V f. 109'; F f. 
54'; C f. 46; E f. 3i;Kf. 59'; Xf. 63; Y f. 97; Z f. 122. 

V(p. i5). Balade (v. 3oi3 ss) : A f. 70'; V f. m '; F f. 
56'; Cf. 47*;Ef. 3 2 ; Kf.6o'; X f. 68 r . 

VI (p. 20). Chanson baladée (v. 345 1 ss) : A f. 74 ; V f. 1 1 5 ; 
Ff. 5 9 ; Cf. 5i ; Ef. 33'. 

VII (p. 21). Rondelet (v. 4107 ss): A f . 78'; Vf. 119'; F f. 
62; C f. 57; E f. 35'. 



"£S<5 <$*£)& 



^fe^ 




FAC-SIMILÉS 



On trouvera à la suite de la transcription musicale 
deux fac-similés des commencements du Lai et de la 
Chanson baladée empruntés aux ms. fr. 1584 et 9221 
de la Bibliothèque nationale de Paris. Le lecteur 
pourra ainsi se rendre plus facilement compte de la 
façon dont a été faite la transcription. 

On remarquera que pour plus decommodité on a dû, 
pour l'un des fac-similés du ms. fr. 1584, mettre sur 
2 colonnes la musique qui n'en occupe qu'une dans 
l'original. 



WMM&sm 




I — Lay (v. 431-680) 



I XII 



~Jr/ïJ 



ïffiï 






I. a. Quin'a-roit au - tre de - port' en a- mer' fors dous Pen - 

b. En -cor y a maint res - sort : ra - mem-brer, y - ma - gi - 

XII. a. Et pour ce, sans nul des - cort, en- du - rer vueil et ce - 

b. Il me fait par son en - ort hon-nou-rer, ser-vir, doub- 






ser' et Sou - ve 
ner en dous plai 
1er l'ar - dant de 
ter, et ou - be 



-&*-> 



S 



534^: 



ZÊ^Z 



nir' a - vec l'Es-poir de jo - ir', s'a- 
sir sa da - me ve - oir, o - ir, son 
sir qui vuet ma joie a- men - rir par 
ir ma dame et li tant chie - rir qu'en 




roit il tort', se le port' d'au-tre con-fort' vo - loit rou - 

gen - til port, le re - cort dou bien qui sort de son par - 

sou - til sort; si le port sans des -con-fort et vueil por - 

son ef - fort me de - port, quant il me mort et vuet gre - 



14 



z^kz 



-é-~& 



^E^ 



^ 



ver'; car pour un cuer sa - ou - 1er' et sous - te - nir', 

1er et de son dous re - gar- der, dont l'entr'-ou - vrir 

ter; car s'il fait mon cuer tram-bler, taindre et pa - lir 

ver, mais qu'a li vueil- le pen -ser qu'aim et de - sir 

16 



m 



Jè^^ 



plus que - rir' 
puet ga - rir 

et fre - mir, 
sans par - tir, 

Chansons 



doit me - rir' 

ga - ren - tir 

bien souf-frir 

re - pen - tir; 



qui aim - me fort. 

a - mant de mort, 

dou tout m'a - cort. 

la me con - fort. 

1 



— 2 — 



Va». 



-c- 



XII 4 



ACEFV 



XII 7 



m 



XII 14 



c- ^gi : 

ACF(V J;J gratté) 



I. 9 t> manque AFV; 10 # ACEFV; io |) CEFV ; 16 do au lieu de rc' E. — XII. La mélo- 
die se chante une quinte plus haut que le couplet I (note finale ri); <). fa ACEFV; 10 # manque 
ACEFV; is # manque AFV.— Form. btthm. : 7 syll. sJJJsHJaJfiir | ; 7 + 4 syll. 
JJJJI'JJJ'JIJJ J-|;î+4+4syll. J j / j J j| J'J J J| J. -. |ou 

J J/J J Jl J' r J jd| J-l 




II. a. Et qui vor - roit plus 

b. car qui plus quiert, il 

c. Car on ne les puet 

d. un cuer na - vré sain 



sou - hai - dier', 

vuet tri - chier, 

es - pri - sier, 

et le - gier, 



je n os cui- 
s'A-mours tant 
ne trop pri- 
sans nul dan- 



S 



Ï^Ë 



=J=* 



dier' si fol cui - dier' 

chier l'a que fi - chier 

sier, q^iant de le - gier 

gier, et es - Ion - gier 



j£ 



que cils aim - me de cuer en - 

dein - gne par l'ueil de son ar - 

pue - lent de tous maus a - le - 

de mal, et de joie a - pro- 




tier' qui de tels biens n'a souf-fi - san 

chier en son cuerd'eausla congnois - 

gier, et fai - re par leurgrantpuis-san 

chier, seu-le-ment de leur ra-mem - 



bran 



Va*. 



m 



Ut 



^=F 



xq 



AFerr. 



E erronément 



a J-f t> manque AFV; r # manque C ; a 2 # manque ACFV; 6 # manque E; a 6 
# manque F; S $ manque AFV ; 10 C n'indique comme « clos » que la note sol sans 
la variation précédente. — For-m. ryth». : 8 syll. J. JJIJJ J aH d r ou JJJ I 
à J Ja)l«|.;4+4syll. J J J| J'ai J è \ J f ; •* sylh J j. jl | J j J J | «!. J. | 




i^^ 



lit, a. Et pour c'en-gen - ïïre 

b. de la de - si - ré 

c. S'en yert hon-nou • ré 
à. car s'il li a - gré 



e' s'est Dou -ce Pen - se - e* 

e, dont ma joie est né - e 

e, ser - vi - e, lo - é - e, 

e, j'a- ray des-ti - né - e 




A 



SlllII 



en moncueret en -fer-mc-e', qu'adèsme sou - vient 

et l'es-pe-ran - ce doublé-e qui de li me vient. 

crainte, o-be-ie et a-mé-e, fai-re le cou - vient; 

bonne ou mondes -es- pe-ré-e ; doutout a li tient. 



Var. 



7 *7 



i f!Ë c g ^g g=pF^i 



jbE ;/'»'* C- Form. rythh. s * 6 syll. J J J J | J. J- | ou J J J J | J. I - 1; 

S syll. sf J J é I û ; * 8 syll. ^JJJI^JJJi 



-C- 






gg ^f | p r r r^b^uir rr^ ^ 



IV. a. Mais quant je voy' 

b. et que je l'oy 

c. Fai - re le doy, 

d. qui maint en soy, 



le trésbel ar-roy' simple etcoy',sans desroy', 
par - lersansef-froy, par ma foy, si m'es-joy 

se jel'aimet croy; car de moy a l'ot-troy 
dont tel bien re - çoy quepuisn'oygriefa-noy 




i-j?7ïrj . 



le gay, 

mon cuer vray, 



te 
l'en 



joie 

a 



ay. 
may. 



Var. 



«4 



8 



glM4--=^g 



a } # manque F. — Form. rythm. : 4 syll. J. J J | J.\; 5 syll. J J J J | J r f , 

3 + 3 + Ssyll. j j J'j j J'| jj JJID 



4 — 



b4 



^g^^^^JË^p 



V.a. Et se par De -sir re - cueil ! 

b. le grief qui de De - sir ist; 

c. pour sa biau-té sans or - gueil 
à. si qu'en plai-san- ce nor - rist 



au-cun grief, pas 
si meplaist et 
quitou-tes passe, 
moncuer et tant 



ne m'en dueil,' 
a - be - list 
a mon vueil, 
m'en - ri - chist 



8 



---F- 



^J3 p^^ ^^^g j gj 



car son très dous ri-ant oueil'tout a - dou - cist 

tant qu'au por-ter me de - list, plus que ne sueil, 

et pour son très bel a - cueil qui tou - dis rist, 

qu'ain-si vi-vre mesouf - fist, ne plus ne vueil, 




A err. 



AV 



AEFV 



CE 



CF (var. im- E 
portante) 

3 tt manque CE ; b 7 # manque AFV ; S et 9 # manque AV. — Form. rythM. : 7 syll. 

J.|J-JJIJJJ-I°« è J J JU J J-l; 7 + 4 «y".// J Jl Jdd'JI JJcI-l 



^E 



^ ^î i ^Sg 



T-7tr 



=t 



¥ 



VI. a. fors tant, qu'en au - eu -ne 

b. nom pas d'a-mourveinneet 

c. Car ne sui tels qu'a moy 

d. Pour ce n'en fais samblant 



ma - nie- re' 

le - gie-re, 

af - fie - re 

ne chie-re, 



ma da - me chie-re,' 
mais si en - tie-re, 
que s'a-mour quie-re, 

que je n'a -quie-re 




qui de mon cuer la tre - so 

que mieus a - me- roie estre en 

ne que de son vueil tant en 

re - fus qui me de-boute ou 



rie - re' est et por-tie-re,' 

bie - re qu'a par-son- nie - re 

quie-re que li re-quie-re; 

fie - re de li ar - rie - re ; 



-C- 



I^ISiÉS 



-s> — P- 



ÊEEêEÊH 



sce - ust qu'elle est m'a-mour pre 
fust, n'en moy pen - se - e dou 
car moult por- roit com - pa - rer 
car se sa dou-ceur m'es-toit 



mie-re' et dar - re - nie-re. : 

blie-re. Tels tou -dis ie - re, 

chie-re te - le pri - e - re 

fie-re, A-mours mur -trie -re 



— 5 — 



10 



i r 



' ta, al 



^-^ 1 I£j I 141 



Et plus l'aim qu'au - trui 

com-mentqu'el- le n'en 

mescuers qui gist en 

se - roit de moy, ce 



bien. 



sa - che rien, 

say je bien. 



Var. 



*S 



*J 



I 1 f= 



^^ 



-»— f«- 






<©-#- 



E err. E 
b6 



CEE 



£? 



^î± 



J^ ^J j L^ -^^ 



F err. 



E 



AF E 



J # manque E ; a S # manaue F ; " 7 et 8 # manque E ; b S # manque FV. — Form. 
RYTHM.:* 9 syll. JJJJJNJJ/I|°u J j j JJ[jJj;i|i*S syll. 
J J JJ ^ TU Ssyll. J.J J|J J jj|a 




VII. a. Si n'est voi •■ e' 

b. je mor-roi - e, 

c. Fols se - roi - e, 
à. qu'au -tre joi - e 



qui 



m a - voi - e 

j'a - voi - e 

rou - voi - e 

de - vroi - e 



com - ment des - cou - 

re - fus, et se 

riens plus, fors qu'en 

vo - loir, s'as - sez 




li 



doi-e' 



par nul tour'; carsans re - tour 

je vi - voi-e, ma bau-dour se - roit tris - tour, 

li em - ploi-e corps, hon-nour, cuer et a-raour; 

re - mi - roi-e sa dou-çour et sa va - lour. 



Var. a } j/f manque E ; b } # manque AEFV ; 7 C n'indique comme « clos » que la note ri 
sans la variation précédente. — Form. rythm. : * 4 syll. JJJJr|ouJJJJr|; 
* » syll. J Jd JIJ J J Jr |; 3 +4«y". J J JT Jl J Jel-I 



i 



^ 



~S- 



fev P~ 



35= 



VIII. a. Dont la bonne et bel - le', 

b. une a - mour nou - vel - le 

c. de quoy l'e - stin - cel - le 

d. qu'homsne da - moi - sel - le, 



com - ment sa - ra el - le' 

qui me re - nou - vel - le 

fait sous la 1 ma - mel - le 

da - me ne pu - cel - le, 



— 6 — 



b b 1 1 ' ^ j 4! 1 2 # 



que de li ve - oir* en mon cuer s'os-tel-le 
et méfait a - voir 
mon fin cuerar-doir? S'en frit et sau-tel-le, 
ne lepuetsa-voir, 



joi-eu-se nou-vel-le, 
si le port et sel-le. 



Var. b 3 



a fl manque V { h a # manque E. — Form. rythm. : * 6 syll. J* J J J J J r h i syll. 
/ / J J J- I 



fe =£^= Ël^ gS=a^ ^^g 



IX. a. Amours que j'en pri>, qui volt et souf-fri' qu'a li, sans de- 

b. que pour s'a-mour fri sans plainte et sans cri, et qu'a li m'ot- 

e. etqu'au-tre ne tri, ein-sois a l'ot - tri qu'onc ne des-cou- 

d. Mais s'en mon de - pri mest A-mours es - tri, je n'en brai ne 



m 



-(=-— 1 — 



1 



i=j— 1 =£ 



m 



1 



» « 



-<■— *- 



tri', quant pre - miers la vi, 

tri, comme au plus très no • 

vri, dont maint sou - spir ay 

cri, n'au - tre - ment ne m'en 



m'of 
ble 
mur 
de 



*~ 



fri', 
tri 
tri 
fri, 



IlJ 



Eg^ 



-Z& 



g^^ 



li por - ra 


bien 


di - re 


que pe 


- 


- 


qui puis n'o 


rent 


mi - re. 


ne pense 







s^Q: 



lï^t- 



usse 
a 



es - li - re, 
de - fri - re. 



Var.ui 



\ =§r= F%*ï 



S 



^=?= 



«-»- 



« } t manque AEFV ; b 3 g manque EV ; 3 et 7 \> manque ACFV. — Form. rythm. : 
J syll J j J JIJ lou / J J J| J 1 oa J.|j 7 syll. J j j j J J| J.|; * 6 syll. 

d à àà\à>à-r\ 



7 — 



t#£pE5ëEfc 



3ï=f=^£ 



X. a. Car en - se-ment' vueil li - e - ment', jo - li - e-ment' et 

b. si fran-che-ment, que vrai - e - ment, se j'ay tour-ment, a - 

c. Ce - le - e - ment et sa - ge - ment, pa - ti - en - ment et 

d. car bon -ne -ment et dou - ce - ment, pro-chein-ne-ment, s'Es- 



«I 



W £& tt# Ê£œ^*s ^fî=a 



gai - e-ment', en ma dame a - mer loy - au - ment' u- 

li - ge-ment n'envueil, fors souf-frir hum - ble - ment ma 

net - te-ment iert et très a- mou - reu - se - ment de- 

poirs ne ment, m'iertma pein - ne très hau - te - ment a 




ser 

dou - ce 

dens mon 

cent dou 



Var. 4 4 5 7 8 



2 # manque E ; } le deuxième # manque CE ; b ) le deuxième # manque A ; $ les deux $ 
manquent C ; S ' e deuxième # manque E ; b J le premier # manque AFV ; le deuxième 
# manque FV ; 6 # manque V ; b 6 # manque AF ; 7 $ manque E ; a 7 # manque FV ; 
d«| manque ACEFV ; b S # manque V. — Form. rythm. : 4 syll. J | J J J r ; 8 syll. 
Jl Jel J Jlcf J Jï*7 sy»- Jl J J J Jl J- J-l ouj. J. | 



-C- 



ï^^^^^^«^^^^ 



XI. a. Car com - ment que De - sirs 

b. qui sou - vent d'es - toc et 

c. qui paist d'à -mou -reu - se 

d. qu'au - tre n'est de quoi il 



m'as 


- sail-le' 


et me fa- 


de 


tail - le 


ce - le - e - 


VI ■ 


tail - le 


mon cuer et 


me 


chail-le, 


et des biens 




ce main - 

ment mon 

de - dens 

a - mou - reus 



— 8 






de l'a- mou - reus dart, 
fi - ne par tel art 



cer - tes bien en vain se tra- 

tant qu'il n'est joie qui me 



12 



^ 



m 



'W 



~c 



g^Pil 



vail - le', car tout ga - rist son dous re - gart 

fail - le que n'ai - e de li que Dieus gart. 



Var. a I le premier # manque ACFV ; b i le premier # manque AF ; 2 # manque CE ; 
b 2 if manque AFV ; 9 # manque V; 12 mi F erronément. — Form. rythm. : * 9 syll. 

jj a )-U*)J^UJ'-oujjjijjj a iijjr ou jjj;;;:ujri 



II — Complainte (V. 905-1480) 



&^®!E^ E^Î^3 JEEE^ ^m 



I. a. 
b. 



Tels rit au main 
et tels cui-de, 



qui 
que 



au soir pieu - re', 

joie a - queu-re 



c= — * * *- 






-f* 



i 



s 



et tels cui-de qu'A-mours la - beu - re' pour son bien, 
pour li ai-dier, qu'el - le de - meu - re. Car For -tu- 



G ï 



I^siilISSilSte 



** 



^ 



qu'el - le li court seu - re' et mal l'a-tour-ne; 
ne tout ce de - veu - re, quant el - le 



mm^m 




c. qui n'a-tent mi - e qu'il ad - jour-ne' pour tour-ner; 

tour-ne, à. mest ce- lui quigistmas en l'our-ne; le sor-mon- 
1 

% b \ 20 



F-_ir- p ?— F— — ^ FtrrFî— 



:^ = t 



2É3E=^* 



qu'el - le ne se - jour-ne', einstourne, re- tourne et bes 
té au bas re - tour-ne, et le plus joi - eus mat et 



"~~~1 



:Ëfc 



J-J -4J -J I - ^ ^ bH^te gj 



tour-ne', tant qu'au des - seu - re 
mour-ne 



fait en po d'eu - re. 



CHANSONS 



10 



V/lR. 2 



^^m 



ssë 



E err. au lieu de 
9 



E err 
13 



^p^sg^g 



E err. au lieu de 



tet 



ij k i ^ ,? 



4 -^— 1- 



AEFVerr. V E E 

il et 21 # manque AEFV ; 20 t) manque C. C omet la plupart des puncta perfeotionia. 
— Form. rythm. : * 9 syll. V. i et 2 = 5 et 6 J J J | J J J J | J. J - |; V. 9 et 10 = 
'3 «14 J J J1J J JJIfil- J-|;V.} = 7 et 11 = 15 J J JIJ J J Jle) Jî»S«yU. 
V. 4= 12 et 8 =16 J j JIJ. J-| 



III — Chanson roial (V. 1985-2032) 






-^-r-P^ 



EEêjSE^gj^g; 



4 



t- 



I. a. Joi - e, plai-sence et dou-ce nor- ri - tu - re', 
b. et plu - seurs sont qui n'i ont fors poin - tu - re, 

6 8 



£=Êa^^i^ §^p 



10 



S2 



±= 



vi - e d'on - nour pren-nent maint en a - mer'; c. Se di - ent;mais 
ar-dour, do - lour, plour, tri - stece et a - mer. 

b 12 14 



*-+ 



ifcs: 



^=F?5 



^ 



^ 



2^ 



=^ 



a - cor - der' ne me puis, qu'en la souf-fren-ce' d'amours ait nulle 

16 18 



- ty f p j » 



^T7 r?7^t ^ 



5 



-<s^- 



gre- van-ce', car tout ce qui vient de li' plaist a cuerd'a-mi. 



Var. 



■&-r 






16 



17 



^ 



V V C C C 

5-6 |J manque A ; 5-4 t> manque C ; 6 \> manque F ; 10 A et F indiquent S expressément ; 
lé f manque AFV ; dans E f se trouve généralement. — Form. rythm. : * i i syll. J" 1 J* J \ 

J- J J I J- J J U-J- 1 -I; •• «y»- à- J è\ à- J è \ è- J J I è- -• I; 7 sj*. J 1 / J J | 

J J J r | ou j J j J | J j J. |; * 8 syll. JJJJJ|JJJr|ouJJJJJ| 
. J J r | ; S syll. J J J JIJ- ! 



IV — Balade (V. 2857-2892) 



C—4r 



Triplum 



grg=g± 



^+ 



mm 



^m 



ffx 



F-Y- 






I. a. En 

b. car 



mer 
plaist 



dou - ce 
ma - la 



di- 



D€r 



ZSL 



P 



3_ 1 & 



Contratenor 



-IHZ-g-J- 

- 4-g. 



Ténor* 



v jr l r, 



x=p: 



£iz: 



•ZHI- 



■ZKL—<S>*- 



6 _ 

-3- 



là 



*^~ — * — 1' 



et jo- li<- e', 
quant nor- ri - e 

1 ?T 



ï^m 



mm 






qui bien la 

est en a 



3tzz 



^ 



g^g5z^ ^ 



a". T_ 



ï^iS 



scet 

mou 



', 



£ 



T2 



g=f=±=p=i=3E: 



Ê4=tfc=£ 



'ffiS3 



W a- — -a- 



main 
rcus 



-D-C- 



10 | 1 

-a- a— 



12, 



^fez^SË 



^S 



S^ 



+-3 -M— =~ 



£->- 



» * « * »— ^- 



ë 



-^- 



=J=32 



a-c-*— ss- 



^ — f 



rz=p: 



S 



1 H- 



ifnr*: 



2 ^ ^ 14 
-a a 



is=^ — g f rv =t-t- 



c — i 



£çg£fat|^ 



^ 



î=i^ 



g^Ëg-- 



^ 



c. que 
d. C'est 






^t 



±=a 



^=^ 



-ut- 



^=*= 



rb: 



•Dt- 



$E£=t5 



32: 



^ J UJU 



l'a- 
dous 



ife 



Ï=P^ 



-K^ 






6»- 



Ê=i 



J ,Z±7 



^ 



3=^F 






* =3=ï 



fait 



maus 
I 1 



H^ I 



S 



^gg 



ggg 






g 



es - bau 
sous - te ■ 



dir» 
nir. 



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— 14 - 

Var. Triplum (le Triplum manque dans KYZ) 








^ ^rT^^ 



Verr. 



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S 



^=i^T 



T-r-i 1- 



X au lieu de 28 X E 

l) # manque EV ; 16 # manque EVX ; 20 $ manque C; 21 s corrompues F X; la mes. 
2/ manque X ; Jl $ manque C, 



Cantus 




CEKXYZ 



Z err. 




Ê£ 



^= r^^t ^=^^ n 



XY 



K err. 



E err. 



F err. 



KYZ 




KÏZ X X Kerr. Y E Z X err. 

4 Le punctum syncopationis entre la pausa minima et les trois semibreves suivantes 
n'est placé correctement que dans V et manque dans ACEKYZ ; il est même omis par le 
copiste du manuscrit V dans B ; X écrit le premier sol comme minima altéra. Dans X 
les H manquent et \f ne se trouve que 29 ss ; 7 et <)-l} t> manque V ; 17 et 29 \> devant si 
manque F; 27-50 \) devant mi et si manque Y ; 29 t> devant si manque K ; }I \> devant si (indi- 
qué expressément dans FV) manque ACEKYZ. — Les variantes relatives à l'emplacement du 
texte, surtout dans CEKXY, manuscrits peu soigneux à cet égard, ne sont pas mentionnées ; 
Z ne donne que le commencement du texte : En amer la douce vie. 



Contratenor 



W- 



_£° 



=&s 



:t 



x 

Tous les \), U et # manquent X. 4 <H indiqué expressément ACEFK ; 7 # manque FKZ ; 
1} # manque EY ; 17 t> manque partout; 18 t> manque CEFKVYZ ; 20 # manque KVZ ; 
24. t) manque V. 



i5 — 



Ténor 



m 



-P=r 



^ 



-g h 



2^3 



■ I J 



X Ferr.X 

) la pause manque C ; 9 # manque XYZ ; 1/ 5 manque VX ; 32 \> K ; 26 t> devant si manque 
XYZ ; t) devant mi manque CFV ; 29 \> manque CFVXY ; indiqué expressément K. — Sur 
les variantes relatives à l'étendue des ligatures voy. V. 



Balade (v. 3013-3036) 



~ ^=£ 



52: 



Triplum 



I. a. Da 
b. n'as 



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5ËÉ 



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i?c=^=f=p: 



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me, 
ses 






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Contratenor 



Ténor 



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3^ 



V- 



de 



qui 
o - er, 



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tou - te ma 
si com il 



joi - e 
a - par- 



vient,' 
tient, 



3= 



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ter. 



-zm-g-g»- 



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E 



trop amer, ne chie- 
lion- non - rer, 



àst 



s 



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i=?ztZ9i: 



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3C: 



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— 17 — 

26 



28 



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3ÉÉ 



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3g^? 



poir',dou-ce da- 



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30 



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f 


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^ J -f-J- 

me, que 


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vous ve - 


oir', 


d. me 


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1 


•', 1 


(• <*? 


Sl 


-G> 


-tK 




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1 


1 


1 


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1 


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1 


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34 



.36 



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-^r^vT 



3Z 



f; 



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38 






-C4? P é s 



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■*—&— 



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fait cent 

l 



fois 



plus debien et de 



joi- e 7 



r2Ç=fe-^ 



■Jîé^a'. 



-«»- 



P 



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-<&-- 



-• G 



CHANSONS 



40 



42 



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b 



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25 



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cent mille 



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des 



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^21 



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44 



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46 



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3 



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VaR. Trlplttlîl (le Triplum manque dans CK). 8 
4 



ij r6 




□ZzN ^_^ ris=z = j=rZjëHZ -LJ 



EX AEFV 



E err. A EX 



E 



La première ligne du Triplum dans A (s'étendant jusqu'à la mesure 9) est omise par le 
copiste et ajoutée d'une main postérieure qui a commis les quatre erreurs citées. 22 t> manque 
X j 37 longa au lieu de brevis F ; s s s h manque AFV. 



— 19 — 



Cantus io 



H s 



glE^ S 




Kerr.X 



CEX 



t> est indiqué généralement dans EK; pour la dcuxièmeet la troisième partie ACj au contraire 
D pour la première partie X; tous les t> manquent X- En outre : J s et /2 t> manque AFV ; 
i; l> manque C ; 16 # manque X ; /S t> manque FV ; 21 ss \) manque FV ; 26 t> manque 
CSFKV; if t> manque V ; ii t) répété expressément C; 4* t> manque F; 4/ l> manque EFV. — 
11 j corrompues dans K; 14 la queue de la deuxième minima est à peine visible dans K; 
}6 C corrige la en soZ. — Malgré les rimes différentes, la même clausule termine (comme 
d'ordinaire) le clos de la première partie et le refrain (mes. 22-24 = 46"4 8 ); la syllabe roie, 
dont le placement correct ne se trouve que dans FV, se chante donc à l'unisson ^^(comme 
joie mes. 37). — Sur les variantes relatives à l'emplacement du texte voy. IV. 

Contratenor (le Contratenor manque dans CK). 
13 H 34 



AfJsrrattélX EX 



A(Jgratté)X 



fr généralement EX ; les t) indiqués pour la plupart dan: 
k T ; 12 H X; ni t> ni q AFV ; 17 t> indiqué expressémei 

. ^ r>fr - —! K ~: * \ . -> -» «: h «; h A W\~ . 1,1 h mon/111 



is X manquent dans E. 4 t> manque 



(>fr "ene eraent Jj/A ; les îj indiques pour ia piupttii uau> jl. iujuijucui u«u i>. f v uuuijuc 
AFV; J.2 q X; ni 1) ni q AFV; 17 t> indiqué expressément AFV; I* t> manque AFV ; W 
B X ; l> FV ; ni t> ni U A ; 2.? ni b ni fi AFV ; 29 ft manque X ; ni t> ni q AF ; t> V ; « t) X; 
ni t>. ni t) AFV ; i/ J, 3^ et 40 fi manque X ; ni t> ni t) AFV ; 4/ 1} AFV ; q manque X. 

Ténor 34 



t>t> généralement EKX; |#manqueE; 51a pause manque E ; \> manque ACFV ; lï I) manque 
EKX • ni t> ni q ACFV ; l8\f manque CFV; 2} punctum au lieu de la pause V; 2* t) manque C ; 
34 t> manque CF; 40 devant/a 2 pausœ minimse X err. ; 4} \> manque F; 47 punotum au lieu 
de la pause FV. — Les variantes relatives à l'étendue des ligatures ne sont pas mentionnées 
(p. ex. : l$-17 le copiste de K écrit la quatrième note de la ligatura quaternaria séparée 
et les trois premières seules réunies dans une ligature, mais erronément cum au lieu de sine 
perfectione ; dans X les semibreves restent à l'ordinaire notœ eimplices, etc.). 



VI 



Chanson baladée (v. 3451-3496) 



^77— ^T - 






I. a et e. Dame, a vous sans re - toi - lir' dongcuer, pen -se - e, de-sir', corps 
à. Vo-strebiau -té fait ta - rir toute autre et a-ni-en-tir, et 
a R 

& 



^ n^ff m^^E^m^S^ 



et amour', comme a tou-te la 
vo douçour pas - se tout; rose en 



mil-lour' qu'on puistchoi - sir', 
cou-lour vous doi te - nir, 



IO 



-c-p — 



gp^^ëa^^ 



ne qui vi - vre ne mo - rir' puist a ce jour. b. Si ne me doit 
et vos re - gars puet ga - rir tou-te do -lour. c. bon -té pas - ses 

14 16 



7^ ê fi 


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— *• — » — a # *■ a »-' — 

— I h — r~ — I " — ." ■ 






^ 1? E— 


-L- V Vf I l. [j, u_^. 



a fo - lour' tour-ner, se je vous a-our',car sans men - tir, 
en va - lour, tou-te flour en douce o-dourqu'on puet sen - tir. 



Var.a 3 



I 



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a 4 



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«j 7 



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>.: 



feŒBJE^ESitSBa 



E err. 
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F 

d 9 



F err. 

rf 10 



E err. 
15 15 ié 



^gE^gg^ ^^gEjE^Eg 



Cerr. 



C err. 



a f la pause manque C ; 9 b manque E ; <* 9 t| manque aussi ACV. Les puncta divisionis 
et perfectionis manquent parfois dans C et E ; dans E, en outre, le placement du texte sous 
les notes est assez défectueux. — Form. rythm. : 7 svll. JJ'J^JIJ^J J • I ou J* J J S\ 
/J Jou/J J -T I J -T -T ° u JSXJ\Jffi 4 syll. f\fj J -, loujl/j j. | 
«Jl JJJ-I 



VII — Rondelet (v. 4107-41 14) 



rzSt 



Tripium 
— -fj — <S>- 



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4 



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4 _> 
a _ 



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r. 4. 7. Da- 
;. De 

j. Or 



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Teaor 



- »73 J j J 






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* * J it J 


12 


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14 




— I..-I .1 


16 


■-T-1 J — 


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~i — 


me, mon 
fine a - 
pri Dieu 

— 1 0%i — 


cuer 

raour 
que 

-u — sa 




en 

qui 

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— aâ- â-jp 


1/— 

vous 
en 
vo 


— 7— 


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20 



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- 3 !— K— pq 



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-D *-*-*- 



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maint, 
maint 
m'aiut, 



24 



26 



,28, 



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2.0. com 
6. sans 



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qu'en nulle 



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vous 
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me de - 
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S 



par - 
par - 



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3, 3 



.3 ^ 



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SI 



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3 J 



— 25 

il 6 s (') ? 8 * 



I 




Var. Triplum 

i 25 



30 



3i 3$ 






E err. 



EV 



Eau 
lieu de 



Il # manque ACEV ; 12 * longa avec point AV ; JI-3S une tierce trop haut E ; 35 # manque 
C. Les puncta divisionis et perfectionia manquent parfois dans E. 



Cantus 



40 



* 



/- 



E 



E 



-f— » f~J 



F err. 



F 



10 ^ manque E ; il t) manque AF ; 12 r la queue de la longa est grattée par erreur dans A ; 
brevis au lieu de longa C; 16 t> indiqué expressément ACEFV ; 17$ manque C; 20$ 
manque CE ; 26 s leçons corrompues dans E ; 29 t> manque F î 32 la pause manque A; 33 
et _J7 # manque E. Le placement du texte de la première partie est assez inexact dans E. 



Ténor 



16 



^^^ 



C err. 



E 



7 $ manque C ; 10-14 et 29 manquent E ; 14, 2b, 30 et 34 \> manque F ; 19 et 25 Jf manque CE. 



(') Voy. aussi la bonne var. dans C. 



Nancy, impr. Bcrger-Levrault. 



.11). 

_$ otutcmrô ctlxmuc cfpcittucc 
^JÀ tloyaittconma-nftnœ 
■ \ vutoittcqttaïUcitfenctay 
v jf- 'tfilCgbi tqiiô Hamtclft)) 




^m 



iinwir mure ôcnotr on n 
(Fticmy n mmT-rcfTotr-njtn 



'~\ mer- fine boiiôpcnferetfbmicmr-flitcc 
i Intr-y mn gi ntrcnoonsplmfirffloa 









:o: 



Icfpoir t>c ion- • fàroit il trot- • ftlc pâ- 
me \)coiv on- • roiigctmtrpaît-^itwit- 



^=^ *t~ 



t> autre a>nfiMt-\)olotr voimcr • onrpouM- 
-•m ^ttqm-foîrùjfon parler- et îicfbn 



flierfaoïilerctfouftctrir- plus qucnr.ttc 
"Dont? rtgnrocr. 3ot Icnttpnnr- pnet gnnr et 



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Bibl. tuit.. Mss. //■. 1584, fol. )2 r° tt i)22i,fol.2] r 



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A otite flour Ot coure iùku roupuUr fouir- 



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Bihl. nat.. Mss.fr. 1584, fol. 7./ r« f/ 922/. /<>/. ?j 7" 



TABLE DES MATIÈRES 



DU DEUXIEME VOLUME 



Introduction i 

I. — Remède de Fortune i 

II. — Le Dit Dou Lyon liv 

III. — Le Dit de l'Alerion lviii 

Remède de Fortune l 

Le Dit dou Lyon 1 5o, 

Le Dit de l'Alerion 23g 

Musique des intermèdes lyriques dans le Remède de 

Fortune 4°5 

Table de la musique 4*4 

Fac-similés 4*5 

Table des matières du second volume 4 l 7 



•£S#i&- 



Tome II. 



27 



Publications de la Société des Anciens Textes Français 
(En vente à la librairie Firmin-Didot et O, 56, rue 
Jacob, à Paris.) 



Bulletin de la Société des Anciens Textes Français (années 1875 à 191 1). 
N'est vendu qu'aux membres de la Société au prix de 3 fr. par année, en 
papier de Hollande, et de 6 fr. en papier Whatman. 

Chansons françaises du xv« siècle publiées d'après le manuscrit de la Biblio- 
thèque nationale de Paris par Gaston Paris, et accompagnées de la musi- 
que transcrite en notation moderne par Auguste Gevaert (1875). Epuisé. 

Les plus anciens Monuments de la langue française (ix«, x« siècles) pu- 
bliés par Gaston Paris. Album de neuf planchés exécutées par la photo- 
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Brun delà Montaigne, roman d'aventure publié pour la première fois, d'a- 
près le manuscrit unique de Paris, par Paul Mever (1875) 5 fr. 

Miracles de Nostre Dame par personnages publiés d'après le manuscrit de 
la Bibliothèque nationale par Gaston Paris et Ulysse Robert; texte com- 
plet 1. 1 à VII (1876. 1877, 1878, 1879, 1880, 1881, i883), le vol. . 10 fr. 

Le t. VIII, dû à M. François Bonnardot, comprend le vocabulaire, la 
table des noms et celle des citations bibliques (1893) i5 fr. 

Guillaume de Paterne publié d'après le manuscrit,de la bibliothèque de l'Ar- 
senal à Paris, par Henri Michelant (1876). Epuisé sur papier ordinaire. 
L'ouvrage sur papier Whatman 20 fr. 

Deux Rédactions du Roman des Sept Sages de Rome publiées par Gaston 
Paris (1876) Epuisé sur papier ordinaire. 

L'ouvrage sur papier Whatman 16 fr. 

Aiol, chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Paris par 

Jacques Normand et Gaston Raynaud (1877). Epuisé sur papier ordinaire. 

L'ouvrage sur papier Whatman 24 fr. 

Le Débat des Hérauts de France et d'Angleterre, suivi de The Debate be- 
tween the Heralds ofEngland and France, by John Coke, édition commen- 
cée par L Pannier et achevée par Paul Meyer (1877) 10 fr. 

Œuvres complètes d'Eustache Deschamps publiées d'après le manuscrit de 
la Bibliothèque nationale par le marquis de Queux de Saint-Hilaire, 
t. I à VI, et par Gaston Raynaud, t. VII à XI (1878, 1880, 1882, 1884, 
1887, 1889, 1891, 1893, 1894, 1901, 1903), ouvrage terminé, le vol. 12 fr. 

Le saint Voyage de Jherusalem du seigneur d'Anglure publié par François 
Bonnardot et Auguste Longnon (1878) 10 fr. 

Chronique du Mont-Saint-Michel (1 34.3- 1468) publiée avec notes et pièces 
diverses par Siméon Luce, t. I et II (1879, i»83), le vol 12 fr. 

Elie de Saint-Gille, chanson de geste publiée avec introduction, glossaire 
et index, par Gaston Raynaud, accompagnée de la rédaction norvégienne 
traduite par Eugène Koelbing (1879) 8 fr. 

Daurel et Béton, chanson de geste provençale publiée pour la première fois 
d'après le manuscrit unique appartenant à M. F. Didot par Paul Meyer 
I1880) 8 fr. 

La Vie de saint Gilles, par Guillaume de Berneville, poème du xn« siècle 
publié d'après le manuscrit unique de Florence par Gaston Paris et 
Alphonse Bos (1881) 10 fr. 



L'Amant rendu cordelier à l'observance d'amour, poème attribué à Martial 
d'AuvERGNE, publié d'après les mss. et les anciennes éditions par A. de 
Montaiglon ( 1 88 1 ) io fr. 

Raoul de Cambrai, chanson de geste publiée par Paul Meyer et Auguste 
Longnon (1882) i5 fr. 

Le Dit de la Panthère d'Amours, par Nicole de Margival, poème du xin» siè- 
cle publié par Henry A. Todd (i883) 6 fr. 

Les Œuvres poétiques de Philippe de Rémi, sire de Beaumanoir, publiées par 

H. Suchier, t. I et II (1884-85) 25 fr. 

Le premier volume ne se vend pas séparément ; le second volume seul 1 5 fr. 

La Mort Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée par J. Couraye 
du Parc (1884) 10 fr. 

Trois Versions rimées de l'Évangile de Nicodème publiées par G. Paris et 
A. Bos (i885) 8 fr. 

Fragments d'une Vie de saint Thomas de Cantorbéry publiés pour la première 
fois d'après les feuillets appartenant à la collection Goethals Vercruysse, 
avec fac-similé en héliogravure de l'original, par Paul Meyer (i885). 10 fr. 

Œuvres poétiques de Christine de Pisan publiées par Maurice Roy, 1. 1, II et 
III (1886, 1891, 1896), le vol 10 fr. 

Merlin, roman en prose du xin« siècle publié d'après le ms. appartenant à 
M. A. Huth, par G. Paris et J. Ulrich, t. I et II (1886) 20 fr. 

Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée par Louis Demaison, t. I et 
II (1887) 20 fr. 

Le Mystère de saint Bernard de Menthon publié d'après le ms. unique appar- 
tenant à M. le comte de Menthon par A. Lecoy delà Marche (1888). 8 fr. 

Les quatre Ages de l'homme, traité moral de Philippe de Navarre, publié 
par Marcel de Fréville (1888) 7 fr. 

Le Couronnement de Louis, chanson de geste, publiée par E. Langlois, 

(1888). Epuisé sur papier ordinaire. 

L'ouvrage sur papier Whatman 3o fr. 

Les Contes moralises de Nicole Bo\on publiés par Miss L. Toulmin Smith 
et M. Paul Meyer (1889) i5 fr. 

Rondeaux et autres Poésies du XV' siècle publiés d'après le manuscrit de la 
Bibliothèque nationale, par Gaston Raynaud (1889) 8 fr. 

Le Roman de Thèbes, édition critique d'après tous les manuscrits connus, 

par Léopold Constans, t. I et II (1890) 3o fr. 

Ces deux volumes ne se vendent pas séparément. 

Le Chansonnier français de Saint-Germain-des-Prés (Bibl. nat. fr. 2oo5o), 
reproduction phototypique avec transcription, par Paul Meyer et Gaston 
Raynaud, t. I (1892) 40 fr. 

Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole publié d'après le manuscrit 
du Vatican par G. Servois (1893) 10 fr. 

L'Escoufle, roman d'aventure, publié pour la première fois d'après le manus- 
crit unique de l'Arsenal, par H. Michelant et P. Meyer (1894). . i5 fr. 

Guillaume de la Barre, roman d'aventures, par Arnaut Vidal de Castel- 
naudari, publié par Paul Meyer (1893) 10 fr. 

Meliador, par Jean Froissart, publié par A. Longnon, t. I, II et III 
(1895- 1899), le vol 10 fr. 

La Prise de Cordres et de Sebille, chanson de geste publiée, d'après le 
ms. unique de la Bibliothèque nationale, par Ovide Densusianu 
(1896) 10 fr. 

Œuvres poétiques de Guillaume Alexis, prieur de Bucy, publiées par 
Arthur Piaget et Emile Picot, t. I, II et III (1896, 1899, 1908), 
le volume 10 fr. 

L'Art de Chevalerie, traduction du De re militari de Végèce par Jean de 
Meun, publié, avec une étude sur cette traduction et sur Li Abrejance de 
l'Ordre de Chevalerie de Jean Priorat, par Ulysse Robert (1897). 10 fr. 

Li Abrejance de l'Ordre de Chevalerie, mise en vers de la traduction de 
Végèce par Jean de Meun, par Jean Priorat de Besançon, publiée avec 
un glossaire par Ulysse Robert (1897) .* 10 fr. 



La Chirurgie de Maître Henri de Mondeville, traduction contemporaine 
de l'auteur, publiée d'après le ms. unique de la Bibliothèque nationale 
par le Docteur A. Bos, t. I et II (1897, 1898) 20 fr. 

Les Narbonnais. chanson de geste publiée pour la première fois par Her- 
mann Suchier, t. I et II (1898) 20 fr. 

Orson de Beauvais, chanson de geste du «i« siècle publiée d'après le ma- 
nuscrit unique de Cheltenham par Gaston Paris (1899) 10 fr. 

L'Apocalypse en français au XIII* siècle (Bibl. nat. fr. 403), publiée par 

L. Delisle et P. Meyer. Reproduction phototypique (1900) 40 fr. 

— Texte et introduction (1901) i5 fr. 

Les Chansons de Gace Brûlé, publiées par G. Huet (1902) 10 fr. 

Le Roman de Tristan, par Thomas, poème du xn« siècle publié par Joseph 
Bédier, t. I et II (1902-1905), le vol.... 12 fr. 

Recueil général des Sotties, publié par Ém. Picot, t. I et 11(1902, 1904), 
le vol 10 fr. 

Robert le Diable, roman d'aventures publié par E. Lôseth C1903)... 10 fr. 

Le Roman de Tristan, par Béroul et un anonyme, poème du xii» siècle, 
publié par Ernest Muret (igo3) 10 fr. 

Maistre Pierre Pathelin hystorié, reproduction en fac-similé de l'édition 
imprimée vers i5oo par Marion de Malaunoy, veuve de Pierre Le Caron 
( 1 904) 6 fr . 

Le Roman de Troie, par Benoit de Sainte-Maure, publié d'après tous les 
manuscrits connus, par L. Constans, t. I, II, III, IV, V (1904, 1906, 
1907, 1908, 1909), le vol .' i5 fr. 

Les Vers de la Mort, par Hélinant, moine de Froidmont, publiés d'après tous 
les manuscrits connus, par Fr. Wulff et Em. Walberg (1905) 6 fr. 

Les Cent Ballades, poème du xiv siècle, publié avec deux reproductions 
phototypiques, par Gaston Raynaud (1905) 10 fr. 

Le Moniage Guillaume, chansons de geste du xn» siècle, publiées par W. 
Cloetta, t. I et II (1906, 191 1), le vol i5 fr. 

Florence de Rome, chanson d'aventure du premier quart du xni' siècle, 
publiée par A. Wallenskôld, t. I et II (1907, 1909), le vol 12 fr. 

Les deux Poèmes de La Folie Tristan, publiés par Joseph Bédier (1907). 5 fr. 

Les Œuvres de Guillaume de Machaut, publiées par E. Hœpffner, t. I 
(1908) 12 fr. 

— t. Il(igii) i5 fr. 

Les Œuvresde Simund de Freine, publiées par John E. Matzke(i909). 10 fr. 

Le Jardin de Plaisance et Fleur de Rethorique, reproduction en fac-similé 
de l'édition publiée par Antoine Verard vers i5oi (1910) 40 fr. 

Le Mistére du Viel Testament, publié avec introduction, notes et glossaire, 
par le baron James de Rothschild, t. I-VI (1878-1891), ouvrage terminé, 

le vol 1 o fr. 

(Ouvrage imprimé aux frais du baron James de Rothschild et offert aux 

membres de la Société.) 

Tous ces ouvrages sont in-8", excepté Les plus anciens Monuments de la 
langue française et la reproduction de l'Apocalypse, qui sont grand in-folio, 
et la reproduction du Jardin de Plaisance, qui est in-4«. 

Il a été fait de chaque ouvrage un tirage à petit nombre sur papier What- 
man. Le prix des exemplaires sur ce papier est double de celui des exemplaires 
sur papier ordinaire. 

Les membres de la Société ont droit à une remise de 23 p. 100 sur tous 
les prix indiqués ci-dessus. 

La Société des Anciens Textes français a obtenu pour ses pu- 
blications le prix Archon-Despe'rouses,'à l'Académie française, en 
1882, et le prix La Grange, à l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres, en i883, i8g5, iyoi et igo8. 

Le Pay-en-Velay. — Imprimerie Peyriller, Rouchon et Garaon. 



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ç f p 9.S 1985 

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