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ŒUVRES 



DE 



MACROBE. 



^ 



IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOÏ, 

RUK JACOB , n^ 24. 



. i ' » ' ' .< 



OEUVRES 



DE 



MACROBE, 



TRADUITES 



Par Ch. DE ROSOY, 



▲NCIEH CEVSEUR-ADJOIlfT AU PRTTANEE DE SAINT-CYR. 



m 9 



TOME PREMIER. 



A PARIS, 

CHEZ FIRMIN DIDOT, LIRRAIRE , 

RUE JACOB, h" a4. 



MDCCCXXVII. 



PRÉFACE. 



4- 

i 



>•»••••■• 



JNous offrons au public iostruit la prenûère 
traduction d'un auteur asses généralement re- 
gardé comme intraduisible; puisse-t-elle récon- 
9 cilier avec Macrobe beaucoup d'amateurs de la 

i littérature y qui , trop facilement rebutés par son 

style, se sont privés du plaisir de fouiller une 
mine féconde en débris de l'antiquité ! C'est un 
tort que n'ont pas eu les savants qui se sont em- 
pressés d'exploiter les riches et nombreux frag- 
ments qu'il nous a conservés. Aussi, dans leur 
reconnaissance, l'ont -ils proclamé le plus docte 
écrivain des derniers temps de Bome. 

Mais si les savants de choses ont rendu justice 
à Macrobe, il n'en a pas été de même des savants 



426147 



VI PRÉFACE. 

de mots; plusieurs commentateurs du XVP et 
• du XVII® siècle, classe d'hommes fort utile aux 
lettres, mais dont le zèle est quelquefois brutal 
et le goût peu sûr, Font cité à leur tribunal pé- 
dantesque, comme coupable de trois graves délits : 
ils l'ont accusé de mal parler latin, d'être pla* 
giaire, et de chercher à atténuer la gloire de 
Virgile. 

Pour faire sentir le ridicule du premier chef 
d'accusation , il suffit de mettre sous les yeux du 
lecteur la réclamation fondée de l'accusé : Je suis 
né y dit-il , sous un autre ciel; s* il arrive donc que 
quelqdun ait le loisir et la volonté de parcourir 
cet ouvrage^ je réclame son indulgence dans le cas 
où mon style n aurait pas cette élégance à laquelle 
on reconnaît V écrivain né Rorhain. (Introduction 
aux Saturnales. ) 

Et si l'on se dit qu'une demande aussi juste est 
celle d'un père qui, voulant offrir à son fils des 
moyens de comparaison entre Homère et Platon 
d'une part, et Cicéron'et Virgile de l'autre, fait 
à son amour-propre le sacrifice d'écrire dans une 



PRÉFACE. vu 

langue étrangère , et qui , de plus , était déjà fort 
altérée de son temps, on appréciera mieux encore 
la valeur des reproches , et la délicatesse des cri- 
tiques, qui ne montrent, relativement au second 
grief, celui de plagiat , ni plus de bonne foi , ni 
plus de jugement. 

£n effet , si Érasme , Yossius, Muret et quelques 
autres accusent Macrobe de piller les écrits des 
grands écrivains , et le comparent au geai de la fa- 
ble , c'est qu'ils n'ont pas vu , ou n'ont pas voulu voir 

ê 

la différence qu'il y a entre l'écrivain méprisable 
qui reproduit impudemment comme siennes les 
pensées des autres, et le littérateur estimable 
qui, formant avec goût une collection de ce que 
lui ont offert de plus intéressant des auteurs ac-. 
crédités, la donne pour ce qu'elle est en effet. 
Ce dernier cas est bien celui de l'illustre philo* 
sophe platonicien que nous allons laisser parler 
un instant : yai formé pour vous y écrit -il à son 
fils, un répertoire^ une sorte de dépôt littéraire^ 
dans lequel il vous sera facile de trouver au be- 
soin, soit des morceaux historiques exhumés de 



VI PRÉFACE. 

de mots; plusieurs commentateurs du XVF et 
du XVII® siècle, classe d'hommes fort utile aux 
lettres, mais dont le zèle est quelquefois brutal 
et le goût peu sur, l'ont cité à leur tribunal pé- 
dantesque, comme coupable de trois graves délits : 
ils l'ont accusé de mal parler latin, d'être pla- 
giaire, et de chercher à atténuer la gloire de 
Virgile. 

Pour faire sentir le ridicule du premier chef 
d'accusation , il suffît de mettre sous les yeux du 
lecteur la réclamation fondée de l'accusé : Je suis 
né y dit-il, sous un autre ciel; sHl arrive donc que 
quelqdun ait le loisir et la volonté de parcourir 
cet ouvrage^ je réclame son indulgence dans le cas 
où mon style n aurait pas cette élégance à laquelle 
on reconnaît V écrivain né Romain. ( Introduction 
aux Saturnales. ) 

Et si l'on se dit qu'une demande aussi juste est 
celle d'un père qui, voulant offrir à son fils des 
moyens de comparaison entre Homère et Platon 
d'une part, et Cicéron'et Virgile de l'autre, fait 
à son amour-propre le sacrifice d'écrire dans une 



PRÉFACE. vn 

langue étrangère, et qui, de plus, était déjà fort 
altérée de son temps, on appréciera mieux encore 
la valeur des reproches , et la délicatesse des cri- 
tiques, qui ne montrent, relativement au second 
grief, celui de plagiat, ni plus de bonne foi, ni 
plus de jugement. 

£n effet, si Érasme, Yossius, Muret et quelques 
autres accusent Macrobe de piller les écrits des 
grands écrivains , et le comparent au geai de la fa- 
ble , c'est qu'ils n'ont pas vu , ou n'ont pas voulu voir 
la différence qu'il y a entre l'écrivain méprisable 
qui reproduit impudemment comme siennes les 
pensées des autres, et le littérateur estimable 
qui, formant avec goût une collection de ce que 
lui ont offert de plus intéressant des auteurs ac-. 
crédités, la donne pour ce qu'elle est en effet. 
Ce dernier cas est bien celui de l'illustre philo-* 
sophe platonicien que nous allons laisser parler 
un instant : J^ai formé pour vousy écrit- il à son 
fils, un répertoire^ une sorte de dépôt littéraire^ 
dans lequel il vous sera facile de trouver au be- 
soin, soit des morceaux historiques exhumés de 



VI PRÉFACE. 

de mots; plusieurs coramentateurs du XVV et 
• du XVII® siècle , , classe d'hommes fort utile aux 
lettres, mais dont le zèle est quelquefois brutal 
et le goût peu sûr, Font cité à leur tribunal pé- 
dantesque, comme coupable de trois graves délits : 
ils l'ont accusé de mal parler latin, d'être pla- 
giaire, et de chercher à atténuer la gloire de 
Virgile. 

Pour faille sentir le ridicule du premier chef 
d'accusation , il suffit de mettre sous les yeux du 
lecteur la réclamation fondée de l'accusé : Je suis 
né, dit-il , sous un autre ciel; sHl arrive donc que 
quelqdun ait le loisir et la volonté de parcourir 
cet ouvrage^ je t^clame son indulgence dans le cas 
où mon style n aurait pas cette élégance à laquelle 
on reconnaît V écrivain né Ronudn. ( Introduction 
aux Saturnales. ) 

Et si l'on se dit qu'une demande aussi juste est 
celle d'un père qui, voulant offrir à son fils des 
moyens de comparaison entre Homère et Platon 
d'une part, et Cicéron'et Virgile de l'autre, fait 
à son amour-propre le sacrifice d'écrire dans une 



PRÉFACE. vu 

langue étrangère, et qui, de plus, était déjà fort 
altérée de son temps, on appréciera mieux encore 
la valeur des reproches , et la délicatesse des cri- 
tiques, qui ne montrent, relativement au second 
grief, celui de plagiat , ni plus de bonne foi , ni 
plus de jugement. 

£n effet , si Érasme , Vossius, Muret et quelques 
autres accusent Macrobe de piller les écrits des 
grands écrivains , et le comparent au geai de la fa- 
ble , c'est qu'ils n'ont pas vu , ou n'ont pas voulu voir 
la différence qu'il y a entre l'écrivain méprisable 
qui reproduit impudemment comme siennes les 
pensées des autres, et le littérateur estimable 
qui, formant avec goût une collection de ce que 
lui ont offert de plus intéressant des auteurs ac-. 
crédités, la donne pour ce qu'elle est en effet. 
Ce dernier cas est bien celui de l'illustre philo* 
sophe platonicien que nous allons laisser parler 
un instant : J*ai formé pour vous, écrit -il à son 
fils, un répertoire^ une sorte de dépôt littéraire^ 
dans lequel il vous sera facile de trouver au be- 
soin y soit des morceaux historiques exhumés de 



VIII PRÉFACE. 

livi^ Ignorés du vulgaire , soit des dits et faits 
mémorables. 3^ espère que vous ne me blâmerez 
point d'avoir souvent consefvéj dans mes divers 
emprunts y les expressions même des auteurs qm 
me les ont fournis; car mon but ici n*est pas de 
faire preuve d'éloquence^ mais de vous offrir un 
recueil ,de choses dignes détre connues. ( Intro- 
duction aux Saturnales.) 

Cette franche déclairation répond victorieuse* 
ment, nous le croyons du moins, à l'inculpation 
de plagiat ; et si Macrobe a beaucoup pris à Sé<- 
nèque, à Valère-Maxime , à Aulu-Gelle, à Plu- 
tarque et à d'autres sans les nommer, c'est pro- 
bablement parce qu'il pensait comme Montaigne. 
Je veux y dit l'ami de la Boètie, masser ma fai- 
blesse sous ces grands crédits , et j'aimerai quel-- 
quun qui me saura déplumer. 

Une partie de l'ouvrage que nous avons tra- 
duit est donc une compilation ; mais quels remer- 
ciments ne devons-nous pas au savant compilateur 
qui nous a conservé le Songe de Scipion, qui 
nous offre les moyens de suivre les Romains au 



I» 



PRÉFACE. IX 

forum, à taïUe, au théâtre, qui nous .donûe des 
renseignements précieax snr les doctrines se*- 
crêtes de {^antiquité , et dans lequel on trouve des 
sénatuS'^^onsultes, des citations de lois et de cou- 
tumes and^nnes, ainsi qu'une foule de pièces 
historiques et de fragments d'auteurs qui , sans 
lui , nous seraient inconnus? 

Le prunier livre des Saturnales nous montre 
Rome préludant, sous ses rdis, à sa grandeur fac- 
ture, au moyen de ses institutions civiles, poli- 
tiques et religieuses; et les derniers chapitres de 
ce même livre sont^ non pas une compilation, 
mais une dissertation à l'appui du système qui 
rapportait tous les dieux au soléîL Ce traité suc- 
cinct, dans lequel Maorobe déploie une immense 
érudition, nous fait conjecturer que, parmi Içs 
païens, la classe instruite se divisait en spirituâ- 
listes qui voyaient dans l'astre du jour l'emblème 
de la Divinité, et en matérialistes qui le regar^ 
daient comme la Divinité même. 

Le second livre est un choix d'anecdotes et de 
bons mots, dont la plupart seront nouveaux pour 



viii PRÉFACE. 

Iwnes ignorés du vulgaire , soit des dits et faits 
mémorables. J^espère que w>us ne me blâmerez 
point d^awir soufrent oonservéj dans mes divers 
emprunts y les expressions même des auteurs qui 
me les ont fournis; car mon but ici n^est pas de 
/aire preuve d'éloquence ^ mais de vous offrir un 
recueil jdè choses dignes détre connues. ( Intro- 
duction aux Saturnales.) 

Cette franche déclairation répond victorieuse-* 
ment, nous le croyons du moins, à l'inculpation 
de plagiat ; et si Macrobe a beaucoup pris à Sé«- 
nèque, à Valère-Maxime , à Aulu-Gelle, à Plu- 
tarque et à d'autres sans les nommer, c*est pro- 
bablement parce qu'il pensait comme Montaigne. 
Je veux y dit l'ami de la Boètie, masser ma fai- 
blesse sous ces grands crédits , et J'aimerai quel* 
qu'un qui me saura déplumer. 

Une partie de l'ouvrage que nous avons tra- 
duit est donc une compilation; mais quels remer- 
ciments ne devons-nous pas au savant compilateur 
qui nous a conservé le Songe de Scipion, qui 
nous offre les moyens de suivre les Romains au 



PRÉFACE. IX 

forum, à taiAe, au théâtre , qui nous domie d^ 
Tens^[Deinents précieux sur les doctrines $e<^ 
crêtes de ranticpiité, et dans lequel on trouve des 
sénatu8-<x>nsultes, des citations de lois et de cou- 
tumes anciennes, ainsi qu'une foule de pièces 
historiques et de fragments d'auteurs qui , sans 
lui, nous seraient inconnus ? 

Le prunier livre des Saturnales nous montre 
Rome préludant, sous ses nxLs, à sa grandeur fu- 
ture, au moyen de ses institutions civiles^ poli- 
tiques et religieuses ; et les derniers chapitres de 
ce même livre sont^ non pas une compilation, 
mais une dissertation à l'appui du système qui 
rapportait tous les dieux au soléiL Ce traité suc- 
cinct, dans lequel Macrobe déploie une immense 
érudition, nous fait conjecturer que, parmi les 
païens, la classe instruite se divisait en spirituâ- 
listes qui voyaient dans l'astre du jour l'emblèmi^ 
de la Divinité, et en matérialistes qui le regar- 
daient comme la Divinité même. 

Le second livre est un choix d'anecdotes et de 
bons mots, dont la plupart seront nouveaux pour 



vm PRÉFACE. 

liçr^s Ignorés du vulgaire , soit des dits et faàs 
mémorables. J^ espère que vous ne me blâmerez 
point d^av^oir sou^^ent oonsefvéj dans mes divers 
emprunts, les expressions même des auteurs cm 
me les ont fournis; cc^r mon but ici n^est pas de 
faire preuve (T éloquence^ mais de vous offrir un 
recueil ,dè choses dignes dêtre connues. ( Intro- 
duction aux Saturnales.) 

Cette iranche dédairation répond victorieuse-' 
ment, nous le croyons du moins, à l'inculpation 
de plagiat ; et si Macrobe a beaucoup pris à Sé- 
nèque, à Valère-Màxime , à Aulu-Gelle, à Plu- 
tarque et à d^autres sans les nommer, c'est pro- 
bablement parce qu'il pensait comme Montaigne. 
Je veux y dit l'ami de la Boëtie, masser ma /ai* 
blesse sous ces grands crédits , et j'aimerai quel- 
quUn qui me saura déplumer. 

Une partie de l'ouvrage que nous avons tra- 
duit est donc une compilation; mais quels remer* 
ciments ne devons-nous pas au savant compilateur 
qui nous a conservé le Songe de Scipion, qui 
nous offre les moyens de suivre les Romains au 



PRÉFACE. IX 

forum, à table, au théâtre, qui nous .donoe (le$ 
rens^gueinents précieux sur les doctrines se- 
crètes de l^autiquité, et dans lequel on trouve des 
sénatus-consultes, des citations de lois et de cou- 
tumes anciennes, ainsi qu'une foule de pièces 
historiques et de fragments d'auteurs qui , sans 
lui , nous seraient inconnus? 

Le premier livre des Saturnales nous montre 
Rome préludant, sous ses rois, à sa grandeur fu- 
ture, au moyen de ses institutions civiles^ polî^ 
tiques et religieuses; et le& derniers chapitres de 
ce même livre sont^ non pas une compilation, 
mais une dissertation à l'appui du système qui 
rapportait tous les dieux au soléiL Ce traité suc- 
cinct, daifô lequel Macrobe déploie une immense 
érudition, nous fait conjecturer que, parmi le$ 
païens, la classe instruite se divisait en spirituâ- 
listes qui voyaient dans l'astre du jour l'emblème 
de la Divinité, et en matérialistes qui le regar- 
daient comme la Divinité même. 

Le second livre est un choix d'anecdotes et de 
bons mots, dont la plupart seront nouveaux pour 



X PRÉFACE. 

ceux à qai notre auteur est inconnu. Il est ter- 
miné par des détails curieux sur les mœurs do- 
mestiques des Romains, sur leur cuisine, ainsi 
que sur les mets qui couvraient leur table. 

Les quatre livres qui suivent ont le mérite de 
présenter l'explication d'un grand nombre de 
passages des auteurs classiques. Ce n'est qu'après 
les avoir lus qu'on peut se flattpr de bien con- 
naître Virgile qui, dans le cinquième, est mis en 
parallèle avec Homère. 

Le septième et dernier livre est une discussion 
sur plusieurs questions de physique, de littérature 
et de physiologie. 

Le Commentaire du Songe de Scipion , qui pré- 
cède les Saturnales , et qui appartient .tout entier 
à Macrobe, est l'ouvrage d'un élève de beaucoup 
de mérite qui travaille d'après les esquisses d'un 
grand maître. Ce songe n'est, en effet, qu'une 
pensée de Cicéron relative aux sentiments des 
anciens sur le système du monde, sur la célèbre 
trinité de Platon, et sur l'indestructibilité de la 
matière. Le commentateur développe cette pensée 



PRÉFACE. XI 

avec beaucoup de sagacité , et fait preuve de pro- 
fondes connaissances astronomiques. 

Ces deux ouvrages sont suivis d'un petit Traité 
sur la concordance et sur la différence des verbes 
grecs et latins. 

Ce précis rapide des ouvrages de Macrobe ne 
nous a pas fait oublier qu'il a encore à se purger 
du crime d'avoir attenté à la gloire du prince des 
poètes latins. Pour savoir s'il a réellement en- 
couru le reproche amer^^que lui a fait à ce sujet le 
fougueux Scaliger ( Jul. Ces.), et qu'a renouvelé de 
nos jours un académicien très-distingué , qui ho- 
nore l'humanité comme homme , et la littérature 
comme écrivain, nous allons le faire comparaître 
devant son dernier accusateur. « J'aime à penser, lui 
dirait probablement Macrobe, que lorsque vous 
m'aurez entendu, vous reviendrez de l'opinion un 
peu précipitée que vous avez émise de moi dans 
vos remarques sur un poète qui nous est bien cher 
à tous deux. Je ne vous citerai pas une foule de 
passages, soit dans mon Songe de Scipion, soit 
dans mes Saturnales, qui prouvent mon admira- 



XII PRÉFACE. 

tion passionnée pour le cygae de Ma&toue; je me 
contenterai de vous rappeler ce que je fais dire à 
Symmaque, Tun des interlocuteurs de mon ban- 
quet : Telle est la gloire de Firgile qiiaucune 
louange ne peut V accroître ^ ni aucune critique 
V affaiblir. Voyez, je vous prie, mon XI® et XIl® 
chapitre du V® livre de œ même banquet; j'y 
prouve que le chantre d'Énée a quelquefois sur- 
passé et souvent égalé le chantre d'Achille {par 
utriusque splendor) : ce n'est pas ainsi qu'aurait 
parlé Zoïle. J'ai dit, il est vrai, dans d'autres ei> 
droits, qu'il est parfois au-dessous de son modèle , 
et dans d'autres encore j'ai rassemblé les em* 
prunts tacites ou avoués qu'il a faits chez plu^ 
sieurs poètes, ses prédécesseurs, et j'ai montré 
le parti qu'il en a su tirer. Suis -je donc, à cet 
égard , plus coupable que les critiques éclairés et 
enthousiastes de votre Boileau,de votre Racine, 
de votre La Fontaine , de votre Molière , etc. ? Et 
devais-je faire de mon fils, pour qui j'écrivais, un 
zélateur fanatique du plus beau génie de Rome, 
au lieu de le lui faire aimer en connaissance 



PRÉFACE. xTii 

de cause? jimicus FirgiliuSy sed mctgis amicus 

Ce petit plaidoyer terminé, que ferait le juge 
intègre dont il est question? Nous ne doutons 
pas qu'après avoir franchement avoué que sa 
tettdre vénération pour Virgile lui avait suggéré 
des préventions dont il est entièrement revenu, 
M. Michaud embrasserait cordialement Macrobe , 
annuUerait s.oii premier jugement , et que tous 
deux se quitteraient pénétrés d'estime Fun pour 
l'autre. 

Aux notions que nous venons de donner sur 
les écrits de notre auteur, nous ajouterions quel- 
ques lignes sur son pays et sa religion , si Fun et 
l'autre nous étaient parfaitement connus; mais, 
comme nous ne pourrions offrir à ce sujet que 
des conjectures fort hasardées, nous nous en 
tiendrons à dire qu'on présume qu'il occupait, 
à la cour d'Honorius ou à celle de Théodose le 
Jeune, une charge qui répond à celle de grand- 
chambellan dans les cours de l'Europe moderne. 

Qu'il nous soit permis maintenant d'ajouter 



VI PRÉFACE. 

de mots; plusieurs commentateurs du XVI® et 
• du XVII* siècle , classe d'hommes fort utile aux 
lettres, mais dont le zèle est quelquefois brutal 
et le goût peu sur, Font cité à leur tribunal pé- 
dantesque, comme coupable de trois graves délits : 
ils Font accusé de mal parler latin, d'être pla- 
giaire, et de chercher à atténuer la gloire de 
Virgile. 

Pour faire sentir le ridicule du premier chef 
d'accusation , il suffit de mettre sous les yeux du 
lecteur la réclamation fondée de l'accusé : Je suis 
né y dit-il, sous un autre ciel; s*il arrive donc que 
quelqdun ait le loisir et la volonté de parcourir 
cet ouvrage^ je réclame son indulgence dans le cas 
où mon style n aurait pas cette élégance à laquelle 
on reconnaît V écrivain né Romain. (Introduction 
aux Saturnales. ) 

Et si l'on se dit qu'une demande aussi juste est 
celle d'un père qui, voulant offrir à son fils des 
moyens de comparaison entre Homère et Platon 
d'une part, et Cicéron'et Virgile de l'autre, fait 
à son amour-propre le sacrifice d'écrire dans une 



PRÉFACE. vu 

langue étrangère , et qui , de plus , était déjà fort 
altérée de son temps, on appréciera mieux encore 
la valeur des reproches , et la délicatesse des cri- 
tiques, qui ne montrent, relativement au second 
grief, celui de plagiat, ni plus de bonne foi, ni 
plus de jugement. 

£n effet , si Érasme , Yossius, Muret et quelques 
autres accusent Macrobe de piller les écrits des 
grands écrivains , et le comparent au geai de la fa- 
ble , c'est qu'ils n'ont pas vu , ou n'ont pas voulu voir 
la différence qu'il y a entre l'écrivain méprisable 
qui reproduit impudemment comme siennes les 
pensées des autres, et le littérateur estimable 
qui, formant avec goût une collection de ce que 
lui ont offert de plus intéressant des auteurs ac-. 
crédités, la donne pour ce qu'elle est en effet. 
Ce dernier cas est bien celui de l'illustre philo* 
sophe platonicien que nous allons laisser parler 
un instant : J^ ai formé pour vous y écrit]- il à son 
fils, un répertoire^ une sorte de dépôt littéraire^ 
dans lequel il vous sera facile de troui^er au be- 
soin, soit des morceaux historiques exhumés de 



vm PRÉFACE. 

twnes ignorés du vulgaire , soit des dits et faits 
mémorables. J^espère que vous ne me blâmerez 
point d^Oifoir souvent conservé^ dans mes divers 
emprunts y les expressions même des auteurs qui 
Me les ont fournis; cc^r mon but ici n*est pas de 
faire preui*e d'éloquence^ mais de vous offrir un 
recueil (dé choses dignes dêtre connues. ( Intro- 
ductton aux Saturnales.) 

Cette franche déclairation répond victorieuse- 
ment, nous le croyons du moins, à l'inculpation 
de plagiat ; et si Macrobe a beaucoup pris à Se* 
nèque, à Valère-Maxime , à Aulu-Gelle, à Plu- 
tarque et à tf autres sans les nommer, c'est pro- 
bablement parce qu'il pensait comme Montaigne. 
Je veux 9 dit l'ami de la Boétie , musser ma fai- 
blesse sous ces grands crédits , et j'aimerai quel- 
quun qui me saura déplumer. 

Une partie de l'ouvrage que nous avons tra- 
duit est donc une compilation ; mais quels remer- 
ciments ne devons-nous pas au savant compilateur 
qui nous a conservé le Songe de Scipion, qui 
nous offre les moyens de suivre les Romains au 



PRÉFACE. IX 

forum, à table, au théâtre, qui nous .donne de$ 
renseignements précieux sur les doctrines se^ 
crêtes de rantiquité, et dans lequel on trouve des 
sénatusKX>nsultes, des citations de lois et de cou- 
tumes anciennes, ainsi qu'une foule de pièces 
historiques et de fragments d'auteurs qui , sans 
lui , nous seraient inconnus ? 

Le prunier livre des Saturnales nous montre 
Rome préludant, sous ses rois, à sa grandeur fac- 
ture, au moyen de ses institutions civiles^ poli*- 
tiques et religieuses ; et les derniers chapitres de 
ce même livre sont^ non pas une oompilation, 
mais une dissertation à l'appui du système qui 
rapportait tous les dieux au soléiL Ce traité suc- 
cinct , dans lequel Maorobe déploie une immense 
érudition, nous fait conjectui^r que, parmi 1q$ 
païens, la classe instruite se divisait en spirituâ- 
listes qui voyaient dans l'astre du jour l'emblème 
de la Divinité, et en matérialistes qui le regar^ 
daient comme la Divinité même. 

Le second livre est un choix d'anecdotes et de 
bons mots, dont la plupart seront nouveaux pour 



%\ 



I 



LE SONGE 



DE SCIPION, 



FRAGMENT DB LA REPUBLIQUE BE GICBRON QUE NOUS 

A CONSERYIS MACROBS. 



I. (Quoique le sage trouve dans le sentiment de ses 
nobles actions le plus haut prix de sa vertu , cepen- 
dant cette vertu qu'il tient des dieux n'en aspire pas 
moins à des récompenses d'un genre plus relevé et 
plus durable que celui d'une statue qu'un plomb vil 
retient sur sa base, ou d'un triomphe dont les lau- 
riers se flétrissent. Quelles sont donc ces récom- 
penses? lui dit Lélius. Permettez, reprit Scipion, 
puisque nous sommes libres encore pendant ce troi- 
sième jour de fête, que je continue ma narration. 

II. Dès que je fus arrivé en Afrique, où j'étais, 
comme vous le savez , tribun dans la quatrième lé- 
gion, sous le consul M'. Manilius, je m'empressai 
d'aller saluer le roi Masinissa , que la plus juste et 
la plus étroite amitié liait à notre famille. Aussitôt 
que je l'eus abordé, ce vieillard m'embrassa, versa 
des larmes ; puis , levant les yeux au ciel : O soleil , 



I. 



4 LE SONGE 

dit-il, roi des astres, et vous tous, esprits célestes, 
grâces vous soient rendues de ce que , avant de sortir 
de la vie, je vois dans mon royaume, et sous le toit 
de mes aïeux , Publius Cornélius Scipion , dont le 
nom seul ranime mes esprits : tel est l'effet du souve- 
nir ineffaçable que m'a laissé de lui votre vertueux 
et invincible aïeul. Je le questionnai ensuite sur ses 
états, lui me parla de notre république , et la lon- 
gueur de ces confidences mutuelles remplit le reste 
du jour. 

m. Après un repas digne du roi qui le donnait, 
notre entretien continua fort avant dans la nuit ; le 
vieillard ne parlait que de Scipion l'Africain , et avait 
présentes à la mémoire toutes, ses actions et même 
toutes ses paroles. Lorsque nous allâmes enfin nous 
reposer, la fatigue du voyage et d'une si longue veille 
me plongea dans un sommeil plus profond qu'à l'or- 
dinaire. Alors le sujet de notre conversation me re- 
vint à l'esprit; car je pense que les idées et les dis- 
cours de la journée agissent sur le sommeil , et que 
si Ënnius vit Homère en songe, comme il le dit, c'est 
que ce grand poète était, à n'en pas douter, l'objet 
habituel de ses pensées et de ses discours pendant le 
jour. Moi ) je crus voir Scipion l'Africain qui m'ap- 
parut sous des traits qui m'étaient familiers, moins 
pour l'avoir vu lui-même , que pour avoir contemplé 
ses images. A peine Teus-je reconnu , que je frisson- 
nai. c( Rassurez-vous , Émilien , me dit-il ; bannissez la 
crainte , et gravez mes paroles dans votre souvenir. 

IV. a Voyez-vous cette ville que j'ai forcée à recon- 



])£ SGiPiorr. 5 

naître pour maître le peuple romain ? la voilà cher- 
chant à renouveler d'anciennes guerres, et ne pou- 
vant rester en repos ; ( d'un lieu élevé , parsemé d'é- 
toiles et tout resplendissant de lumière, il me montrait 
Garthage. ) Vous venez aujourd'hui l'assiéger, revêtu 
d'un grade inférieur; dans deux ans vous serez con- 
sul, vous la renverserez, et vous aurez conquis par 
vous-même ce surnom que maintenant vous tenez de 
moi par héritage. Successivement destructeur de Gar- 
thage, triomphateur, censeur et député de Rome 
pour visiter l'Egypte, la Syrie, l'Asie et la Grèce, 
vous serez une seconde fois élu consul , quoique ab- 
sent , et vous terminerez une guerre opiniâtre par 
la ruine de Numance. Mais, de retour au Gapitole 
sur votre char de victoire, vous trouverez la répu- 
blique en proie aux divisions excitées par les projets 
de mon petit -fils. G'est alors que vous devrez dé- 
ployer, pour le service de la patrie, la vigueur éclai- 
rée de votre âme , et votre génie et votre prudence. 
Mais ici je n'aperçois plus aussi facilement la route 
que suivront vos destinées; car, lorsque votre vie 
mortelle aura parcouru un cercle composé de sept 
fois huit révolutions du soleil, et que du concours 
de ces nombres , tous deux réputés parfaits , mais par 
des causes différentes, la nature aura formé le nombre 
fatal qui vous est assigné , tous les yeux se tourne- 
ront vers vous , votre nom sera dans toutes les bou- 
ches; le sénat, les bons citoyens, les alliés, mettront 
en vous leurs espérances , et vous regarderont comme 
l'unique appui de l'état; en un mot , vous serez nommé 



6 LE SONCE 

dictateur, et chargé de réorganiser la république, si 
toutefois vous échappez aux mains parricides de vos 
proches. » 

Au cri d effroi que jeta alors Lélius , au soudain 
gémissement de tous les autres, Scipion, souriant 
doucement à ses amis : <f Ne me réveillez pas , je vous 
prie , leur dit-il ; calmez-vous , écoutez le reste. 

V. a Mais afin de vous inspirer plus d*ardeur à dé- 
fendre l'état , sachez , continua mon aïeul , qu'il est 
dans le ciel une place assurée et fixée d'avance pour 
ceux qui ont sauvé, défendu, agrandi leur patrie, et 
qu'ils doivent y jouir d'une éternité de bonheur; car, 
de tout ce qui se fait sur la terre, rien n'est plus 
agréable aux regards de ce Dieu suprême qui régit 
l'univers, que ces réunions, ces sociétés d'hommes 
formées sous l'empire des lois, et que l'on nomme 
cités. Ceux qui les gouvernent, ceux qui les conser- 
vent, sont partis de ce lieu; c'est dans ce lieu qu'ils 
reviennent. » 

A ce discours, moins troublé par la crainte de la 
mort, que par l'idée de la trahison des miens, je lui 
demandai si lui-même, si mon père Paulus vivait en- 
core , et tant d'autres qui , à nos yeux , ne sont plus. 
« Dites plutôt, me répondit-il, que ceux-là vivent qui 
se sont échappés des liens du corps comme d'une 
prison. Et en effet , ce que vous appelez la vie est 
réellement la mort: regardez, voici Paulus votre père 
qui vient à vous. » Quand je l'aperçus , je versai un 
torrent de larmes; mais lui me serra entre ses bras, 
m'embrassa tendrement, et me défendit de pleurer. 



DE SGIPfON. 7 

YI. Dès que je pus retenir mes saoglots , je lui 
dis : O le plus révéré et le meilleur des pères! puis- 
que c'est ici seulement que l'on existe , comme je l'ap- 
prends de mon aïeul, que fais -je donc plus long* 
temps sur ta terre ? pourquoi ne me hâterais- je pas 
de vous rejoindre ? « Gardez-vous-en , me répondit-il ; 
l'entrée de ces lieux ne vous sera permise que lorsque 
le Dieu dont tout ce que vous apercevez est le tem- 
ple aura fait tomber les chaînes qui vous garrottent; 
car les hommes sont nés sous la condition d'être les 
fidèles gardiens du globe que vous voyez au milieu de 
ce même temple, et qu'on appelle la terre. Leur âme 
est une émanation de ces feux éternels que vous nom* 
mez constellations , étoiles , et qui , corps sphériques 
et arrondis, animés par des esprits divins, font leurs 
révolutions et parcourent leurs orbites avec une in* 
croyable célérité. Ainsi, Publius, vous et tous les 
hommes religieux, devez laisser à cette âme son enve- 
loppe terrestre, et ne pas sortir de la vie sans l'ordre 
de celui qui vous l'a donnée; car ce serait vous sous- 
traire à la tâche que vous imposa Dieu lui-même. 
Pour bien la remplir, mon fils, imitez votre aïeul, 
imitez votre père; comme eux, cultivez la justice et 
la piété , cette piété , obligation sacrée envers nos 
parents et nos proches , et le plus saint des devoirs 
envers la patrie. Telle est la route qui doit vous con- 
duire au ciel, et vous donner place parmi ceux qui 
ont déjà vécu , et qui , délivrés du corps , habitent 
le lieu que vous voyez. » 

VIL C'était ce cercle dont la blanche lumière se 



8 LE SOVGE 

distingue entre les feux célestes , et que , d'après les 
Grecs, vous nommez voie lactée. De là, étendant 
mes regards sur l'univers, j'étais émerveillé de la ma- 
jesté des objets. J'admirais des étoiles que, de la terre 
où nous sommes , nos yeux n'aperçurent jamais : 
c'était partout des distances ou des grandeurs dont 
nous n'avons jamais pu nous douter. 

La plus petite de ces étoiles était celle qui , située 
au point le plus extrême des cieux et le plus rabaissé 
vers la terre , brillait d'une lumière empruntée : quant 
aux globes étoiles, ils surpassaient de beaucoup la 
grandeur du nôtre; et celui-ci me sembla si petit, 
que notre empire, qui ne couvre qu'un point de sa 
surface , me fit pitié. 

VIII. Comme je continuais à le regarder: « Jus- 
ques à quand , me dit l'Africain , votre âme restera- 
' t'elle attachée à la terre ? Ne voyez- vous pas au mi- 
lieu de quels temples vous êtes parvenu? Devant 
vous neuf cercles, ou plutôt neuf globes enlacés com- 
posent la chaîne universelle : le plus élevé , le plus 
lointain, celui qui enveloppe tous le reste, est le sou- 
verain Dieu lui-même qui dirige et qui contient tous 
les autres. A ce ciel sont attachées les étoiles fixes, 
qu'il entraine avec lui dans son éternelle révolution; 
plus bas, roulent sept astres, dont le mouvement 
rétrograde est contraire à celui de l'orbe céleste. Le 
premier de ces astres est appelé Saturne par les mor- 
tels ; vient ensuite la lumière propice et bienfaisante 
de Jupiter; puis le terrible et sanglant météore de 
Mars ; ensuite , presqu'au centre de cette région , 



DE SCIPION. 9 

domine le soleil, chef, roi, modérateur des autres 
flambeaux célestes, intelligence et principe régulateur 
du monde, qui , par son immensité , éclaire et remplit 
tout de sa lumière. Après lui , et comme à sa suite , 
se présentent Yénus et Mercure ; le dernier cercle est 
celui de la lune, qui reçoit sa clarté des rayons du 
soleil ; aurdessous , il n'y a plus rien que de mortel et 
de périssable, à Fexception des âmes données à la 
race humaine par le bienfait des dieux. Au-dessus de 
la lune tout est étemel. Pour votre terre , immobile 
et abaissée au milieu du monde, elle forme la neu- 
vième sphère, et tous les corps gravitent vers ce 
centre commun. » 

IX. Ce spectacle m'avait frappé de stupeur, et 
lorsque je repris possession de moi-même : a Qu'en- 
tends-je, dis«je, et quels sons puissants et doux rem- 
plissent la capacité de mes oreilles ?» a Vous entendez , 
me répondit-il, l'harmonie qui, formée d'intervalles 
inégaux, mais calculés suivant de justes proportions, 
résulté de l'impulsion et du mouvement des sphères , 
et dont les tons aigus , mêlés aux tons graves , pro- 
duisent régulièrement des accords variés; car de si 
grands mouvements ne peuvent s'accomplir en silence^ 
et la nature veut que , si les sons aigus retentissent à 
l'une des extrémités, les sons graves sortent de l'autre. 
Ainsi, ce premier monde stellifère, dont la révolution 
est plus rapide, se meut avec un son aigu et préci- 
pité , tandis que le cours inférieur de la lune ne rend 
qu'un son grave et lent; car, pour la terre, neuvième 
globe, dans son immuable station, elle reste toujours 



lO L£ SONGE 

fixe au point le plus abaissé, occupant le centre de 
l'univers. Ainsi , les mouvements de ces sphères , 
parmi lesquelles deux ont la même portée , produi- 
sent sept tons distincts, et le nombre septénaire est 
le ncmid de presque tout ce qui existe. Les hommes 
qui ont su imiter cette harmonie avec la lyre et la 
iroix se sont frayé le retour vers ces lieux, de même 
que ces autres personnages dont le sublime génie 
s'est élevé à la hauteur des connaissances divines; 
mais les oreilles des mdrtels sont assourdies par ce 
conceil céleste , car chez vous le sens de l'ouïe est le 
plus imparfait de tous : c'est ainsi que vers tes lieux 
où le Nil se précipite avec fracas du haut des monts , 
la peuplade voisine des cataractes est privée de cet 
organe , trop fortement ébranlé par la grandeur du 
bruit. L'harmonie de tout l'univers, dans la rapidité 
du mouv^nent qui l'emporte, est telle que l'oreille de 
l'homme ne peut la supporter, de même que vous 
ne pouvez regarder en fauce le soleil , dont les rayons 
vous offusquent et vous éblouissent. » Parmi tant de 
merveilles, je reportais cependant quelquefois mes 
yeux vers la terre. 

X. ce Je le vois, dit l'Africain,, vous regardez encore 
le çéjour et l'habitation des hommes; mais si la terre 
vous semble petite , comme elle l'est en effet , mépri- 
sez-la , et ne regardez que le ciel. £h ! quelle étendue 
de renommée, quelle gloire désirable pouvez -vous 
obtenir parmi les hommes ? Vous voyez sur la terre 
leurs habitations disséminées, rares, et n'occupant 
qu'un étroit espace; et même entre ces taches que 



DE SCIPIOIC. I 1 

forment les points habités s'étendent de vastes soli- 
tudes. Ces peuples divers sont tellement séparés , que 
rien ne peut se transmettre des uns aux autres ; que 
pourront faire, pour l'extension de votre gloire, les 
habitants de ces contrées, dont la situation, relati- 
vement à la vôtre, est oblique, ou transversale, ou 
diamétralement opposée? 

XI ce Vous .voyez encore ces zones qui semblent 
environner et ceindre la terre; il y en a deux qui , 
les plus éloignées l'une de l'autre , et appuyées dia- 
cune sur l'un des deux pôles , sont assiégées de glaces 
et de frimas : celle du centre, la plus étendue, est 
embrasée de tous les feux du soleil. Deux sont habi- 
tables , l'australe , occupée par vos antipodes , qui , 
conséquemment , vous sont4out-à-fait étrangers; 
et la septentrionale où vous êtes. Voyez dans quelle 
faible proportion elle vous appartient. Toute cette 
partie de la terre, fort resserrée du nord au midi, 
plus étendue de l'orient à l'occident, est comme une 
île étroite environnée de cette mer que vous appelez 
l'Atlantique , la grande mer , l'Océan , qui , malgré 
tous ces grands noms, est, comme vous le voyez, 
bien petit. Mais enfin , partant du point où sont ces 
terres cultivées et connues, votre gloire, ou celle 
de quelqu'un des nôtres , a-t^le pu franchir ce Cau- 
case que vous apercevez, ou traverser les flots du 
Gange? Qui, jamais, dans le reste de l'Orient ou 
de l'Occident, aux bornes du Septentrion ou du Midi , 
entendra votre nom ? Retranchez tout cela , et songez 
à quoi se réduit l'espace que vous voudriez remplir 



la LE SONGE 

de votre renommée. Ceux mêmes qui parlent de 
vous , combien de temps en parleront -ils ? 

Xn. ut £t quand même les races futures , recevant 
de leurs aïeux la renommée tle chacun d'entre nous, 
seraient jalouses de la transmettre à la postérité, ces 
inondations, ces embrasements de la terre, dont le 
retour est inévitable à certaines époques , ne permet- 
traient pas que cette gloire fût durable, bien loin 
d'être éternelle. Qui plus est, que vous importe d'être 
nommé dans les discours des hommes qui naîtront 
dans l'avenir, lorsque ceux qui vous ont précédé sur 
la terre, plus nombreux peut-être que leurs descen- 
dants, et qui certainement valaient mieux, n'ont ja- 
mais parlé de vous?- 

XIII. «Que dis -jet parmi ceux mêmes qui peu- 
vent répéter notre nom , il n'en est pas un qui puisse 
recueillir le souvenir d'une année. L'année , selon les 
calculs vulgaires , se mesure sur le retour du soleil , 
c'est-à-dire d'un seul astre ; mais il faut que tous les 
astres soient revenus au point d'où ils sont partis une 
première fois, et qu'ils aient ramené , après un long 
temps, la même face du ciel, pour que l'année véritable 
soit entièrement révolue; et je n'ose dire combien cette 
année comprend de vos siècles. Ainsi le soleil dispa- 
rut aux yeux des hommes et sembla s'éteindre, quand 
l'âme de Romulus entra dans nos saintes demeures ; 
lorsqu'il s'éclipsera du même coté du ciel , et au même 
instant, alors toutes lés étoiles, toutes les constella- 
tions se retrouveront dans la même position ; alors 
seulement, l'année sera complète. Mais sachez que 



DE SCIPIOIC. l3 

d'une telle année la vingtième partie n*est pas encore 
écoulée. 

XIV. «Si donc vous aviez perdu l'espoir d'être rap- 
pelé dans ces lieux , l'unique but des grandes âmes , 
de quel prix serait pour vous cette gloire humaine 
qui peut à peine s'étendre à une faible partie d'une 
seule année? Vos vœux, au contraire, se portent-ils 
plus haut? vos regards s'élèvent -ils vers cette de- 
meure éternelle? que les jugements du peuple ne 
fassent pas d'impression sur vous; que votre espé- 
rance ne s'arrête pas aux récompenses humaines; que 
l'attrait de la vertu seule vous entraîne sur le chemin 
de la vraie gloire. Laissez aux autres le soin de sa- 
voir comment ils parleront de vous, car ils en par- 
leront; mais tous ces discours, étouffés dans les bor* 
nés étroites de votre monde, ne se sont jamais per- 
pétués; ils passent, ils meurent avec les hommes, et 
s'éteignent dans l'oubli de la postérité. » 

XY. Lorsqu'il eut ainsi parlé , je lui dis : O 
vainqueur de Carthage! si les services rendus à la 
patrie ouvrent le chemin du ciel, je veux, après avoir 
marché dès mon enfance sur les traces de mon père 
et sur les vôtres , en cherchant à continuer votre 
gloire, je veux aujourd'hui, dans la vue d'un prix si 
beau, travailler avec plus de zèle encore. «Travaillez 
en effet, me dit -il, et sachez bien que vous n'êtes 
pas mortel , mais ce corps seulement ; cette forme 
sensible, ce n'est pas vous : Fâme de l'homme voilà 
l'homme, et non cette figure extérieure que l'on 
peut indiquer avec le doigt. Sachez donc que vous 



l4 LE SONGE 

êtes dîcu , car celui-là est dieu qui vit , qui sent , qui 
se souvient, qui prévoit, qui gouverne, régit et meut 
le corps confié à ses soins , comme le Dieu suprême 
gouverne toutes choses. De même que ce Dieu éter* 
nel meut un monde en partie corruptible, de même 
l'âme éternelle meut un corps périssable. 

XVI. « Un être qui se meut toujours, existera tou- 
jours; mais celui qui communique le mouvement 
qu'il a reçu lui-même d'un autre, doit cesser d'exis- 
ter quand il cesse d'être mu. L'être qui se meut spon- 
tanément est donc le seul qui soit toujours en mou- 
vement, parce qu'il ne se manque jamais à lui-même : 
qui plus est, il est pour tout mobile, source et prin- 
cipe d'impulsion. Or ce qui est principe n'a pas d'o- 
rigine : tout ce qui existe la tire de lui ; lui seul la 
trouve en lui-même; car s'il était engendre, il ne se- 
rait pas principe. N'ayant pas d'origine, il ne peut 
avoir de fin ; car un principe anéanti ne pourrait re- 
naître d'un autre principe , ni en créer lui-même un 
nouveau, puisqu'un principe n'a pas d'antérieur. Ainsi 
le principe du mouvement réside dans l'être qui se 
meut par lui-même ; il ne peut donc ni commencer, 
ni finir; autrement, le ciel s'écroulerait, la nature 
resterait en suspens, et ne trouverait aucune force qui. 
lui rendit l'impulsion primitive. Si donc il est évident 
que l'être qui se meut par lui-même est éternel , 
peut-on nier que cette faculté ne soit un attribut de 
l'âme? En effet, tout ce qui reçoit le mouvement 
d'ailleurs est inanimé ; l'être animé seul trouve en lui 
son principe moteur : telle est la nature de l'âme , 



DE SCIPIOIV. l5 

telle est son énergie. Que si , de tous les êtres , seule 
elle se meut sans cesse par elle-même, dès lors elle a 
toujours existé, elle existera toujours. 

XVn. a Exercez la votre, Scipion, à des actions 
nobles et grandes ; à celles surtout qui ont pour objet 
le salut de la patrie. Ainsi occupée, son retour sera 
plus facile vers le lieu de son origine. Elle y réussira 
d'autant plus vite, si, dès le temps présent, où elle 
est encore renfermée dans la prison du corps , elle en 
sort par la contemplation des êtres supérieurs au 
monde visible, et s'arrache à la matière. Quant à 
ceux qui se sont rendus esclaves des plaisirs du corps, 
et qui , à la voix des passions , fidèles ministres de la 
volupté , ont violé les lois sacrées de la religion et 
des sociétés , leurs âmes , une fois sorties du corps , 
roulent dans la matière grossière des régions terres- 
tres , et ne reviennent ici qu'après une expiation de 
plusieurs siècles. » 

Il disparut; et je m éveillai. 



] 6 COMMENTAIRE 



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COMMENTAIRE 



DU 



SONGE DE SCIPION. 



LIVRE PREMIER. 

CHAPITRE I. 

Différence et conformité entre la République de 
Platon et celle de Cicéron. Pourquoi ils ont 
inséré dans ces traités ^ le premier , V épisode de 
la révélation d'Her; le second, celui du Songe 
de Scipion. 

EusTATHE, mon cher fils, qui faites le charme et la 
gloire de ma vie, vous savez quelle différence nous 
avons d'abord rémarquée entre les deux traités de la 
République incontestablement écrits , l'un par Platon , 
l'autre par Cicéron. Le gouvernement du premier est 
idéal , celui du second est effectif; Platon discute des 
institutions spéculatives, et Cicéron celles de l'an- 
cienne Rome. Il est cependant un point où l'imita- 



DU SONGE DE SCÏPION. LIVRE I. l'J 

tion établit entre ces deux ouvrages une conformité 
bien marquée. Platon, sur la fin de son livre ^rap- 
pelle à la vie, qu'il semblait avoir perdue, un per- 
sonnage dont il emprunte l'organe pour nous révéler 
l'état des âmes dégagées de leurs corps, et pour nous 
donner, des sphères célestes ou, des astres, une des- 
cription liée à son système : Cicéron prête à Sci- 
pion un songe pendant lequel ce héros reçoit des 
communications du même genre. Mais pourquoi tous 
deux ont-ils jugé nécessaire d'admettre de pareilles 
fictions dans des écrits consacrés à la politique, et 
d'allier aux lois &ites pour régir les sociétés humai- 
nes, celles qui déterminent la marche des planètes 
dans leurs orbites , et le cours des étoiles fixes entraî- 
nées avec le ciel dans un mouvement commun? Leur 
intention, qu'il me semble intéressant de connaître, 
et cet intérêt sera sans doute partage, absoudra deux 
éminents philosophes , inspirés par la Divinité dans 
la recherche de la vérité, les absoudra, dis-je, du re- 
proche d'avoir ajouté un hors-d'œuvre à des produc- 
tions aussi parfaites. Nous allons d'abord exposer en 
peu de mots* le but de la fiction de Platon; ce sera 
faire connaître celui du Songe de Scipion. 

Observateur profond de la nature et du mobile 
des actions humaines, Platon ne perd jamais l'occa- 
sion , dans les divers règlements qui forment le code 
de sa République , d'imprégner nos cœurs de l'amour 
de la justice, sans laquelle, non-seulement un grand 
état, mais une réunion d'hommes peu nombreuse, 
mais la plus petite famille même, ne saurait subsis- 



l8 COMMENT AIRF. 

ter. Il jugea donc que le moyen le plus efficace de 
nous. inspirer cet amour du juste, était de nous per- 
suader que nous en recueillerions les fruits au-delà 
même du trépas; of, la certitude d'un tel avantage 
exigeait pour base celle de l'immortalité de l'âme (i). 
Ce dernier point de doctrine une fois établi , Platon 
dut affecter, par une conséquence nécessaire, des de* 
meures particulières aux âmes affranchies des liens 
du corps , à raison de leur conduite bonne ou mau- 
vaise. C'est ainsi que, dans le Phédon^ après avoir 
prouvé par des raisons sans réplique les droits de 
l'âme au privilège de l'immortalité, il parle des de- 
meures différentes qui seront irrévocablement assi- 
gnées à chacun de nous d'après la manière dont il aura 
vécu. C'est encore ainsi que, dans son Gorgias^ après 
une dissertation en faveur de la justice , il emprunte 
la morale douce et grave de son maître pour nous 
exposer l'état des âmes débarrassées des entraves du 
corps. Ce plan, qu'il suit constamment, se fait parti- 
culièrement remarquer dans sa République. Il com- 
mence par donner à la justice le premier rang parmi 
les vertus, ensuite il démontre que l'âme survit au 
corps ; puis à la faveur de cette fiction ( c'est l'ex- 
pression qu'emploient certaines personnes ) , il déter- 
mine, en finissant son traité, les lieux où se rend 
l'âme en quittant le corps , et le point d'où elle part 
quand elle vient l'habiter. Tels sont ses moyens pour 

(i) Selon Pausanias, ce dogme existait depuis long-temps 
chez les Chaldéens et chez les Indiens; Platon en fit un sys- 
tème philosophique. 



DU SOITGE D£ SCrPION. LIVRE I. ig 

nous persuader que nos âmes immortelles seront ju- 
gées, puis récompensées ou punies selon notre res- 
pect ou notre mépris pour la justice. 

Cicéron, qui montre, en adoptant cette marche, 
autant de goût que Platon a montré de génie en la 
traçant, établit d'abord , par une discussion en forme, 
que la justice est la première des vertus, soit dans 
la vie privée, soit dans le maniement des affaires 
publiques; puis il couronne son ouvrage en nous ini- 
tiant aux mystères des régions célestes et du séjour 
de l'immortalité, où doivent se rendre, ou plutôt re- 
tourner les âmes de ceux qui ont administré avec 
prudence, justice, fermeté et modération. 

Platon avait fait choix, pour raconter les secrets 
de l'autre vie, d'un certain Her, soldat pamphylien, 
laissé pour mort par suite de blessures reçues dans 
un combat. A l'instant mêirie où son corps , étendu 
depuis douze jours sur le champ de bataille , va re- 
cevoir les honneurs du bûcher ainsi que ceux de ses 
compagnons tombés en même temps que lui , ce guer- 
rier reçoit de nouveau ou ressaisit la vie; et, tel 
qu'un héraut chargé d'un rapport officiel, il déclare 
à la face du genre humain ce qu'il a fait et vu dans 
l'intervalle de l'une et l'autre existence. Mais Cicéron , 
qui souffre de voir des ignorants tourner en ridicule 
cette fiction qu'il semble regarder comme vraie, n'ose 
cependant pas leur donner prise sur lui; il aime 
mieux réveiller son interprète que de le ressusciter. 



!20 COMMEITTAIRE 

V 

CHAPITRE IL 

Réppnse qu'on pourrait faire à V épicurien Colo- 
tes 9 qui pense qu'un philosophe doit s'interdire 
toute espèce de jetions ; de celles admises par 
la philosophie , et des sujets dans lesquels elle 
les admet. 

Avant de commenter le Songe de Scipion , faisons 
connaître l'espèce d'hommes que Cicéron signale comme 
les détracteurs de la fiction de Platon, et dont il 
craint pour lui-même les sarcasmes. Ceux, qu'il a en 
vue, au-dessus du vulgaire par leur instruction à 
prétention , n'en sont pas moins éloignés de la route 
du vrai ; c'est ce qu'ils ont prouvé , en faisant choix 
d'un pareil sujet pour l'objet de leur dénigrement. 

Nous dirons d'abord, d'après Cicéron, quels sont 
les esprits superficiels qui ont osé censurer les ouvra- 
ges d'uu philosophe tel que Platon , et quel est celui 
d'entre ^ux qui l'a fait par écrit ; puis nous termine- 
rons par la réfutation de celles de leurs objections 
qui rejaillissent sur l'écrit dont nous nous occupons; 
ces objections détruites, et elles le seront sans peine , 
tout le venin déjà lancé par l'envie, et celui qu'elle 
pourrait darder encore contre l'opinion émise par 
Platon, et adoptée par Cicéron dans le Songe de Sci- 
pion , aura perdu sa force. 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE ï. , 2l 

La secte entière des épicuriens , toujours constante 
dans son antipathie pour la vérité , et prenant à tâ- 
che de ridicuHser les sujets au-dessus de sa portée, 
s'est moquée d'un ouvrage qui traite de ce qu'il y a 
de plus saint et de plus imposant dans la nature; et 
Colotès, le discoureur le plus brillant et le plus infati- 
gable de cette secte, a laissé par écrit une critique 
amère de cet ouvrage. Nous nous dispenserons de ré- 
fiiter ses mauvaises chicanes, lorsque le Songe de Sci- 
pion n'y sera pas intéressé ; mais nous repousserons 
avec le mépris qu'ils méritent tes traits <}ui , dirigés 
sur Platon, atteindraient Cicéron. 

Un philosophe, dit Colotès, doit s'interdire toute 
espèce de fictions , parce qu'il n'en est aucune que 
puisse admettre l'amant de la vérité. A quoi bon , 
ajoute-t«il, placer un être de raison dans une de ces 
situations extraordinaires que la scène seule a le droit 
de nous ofirir, pour nous donner une notion des phé- 
nomènes célestes et de la nature de l'âme? Ne valait- 
il pas mieux employer l'insinuation , dont les moyens 
sont si simples et si sûrs , que de placer le mensonge 
à l'entrée du temple de la vérité? Ces objections sur 
le ressuscité de Platon atteignent le songeur df Ci- 
céron , puisque tous deux sont des personnages mis 
en position convenable pour rapporter des faits ima- 
ginaires; faisons donc face à l'ennemi qui nous presse, 
et réduisons au néant ses vaines subtilités : la jus- 
tification de l'une de ces inventions les replacera 
toutes deux au rang distingué qu'elles méritent. 

Il est des fables que la philosophie rejette, il en est 



â2 COMMENTAIRE 

d'autres qu'elle accueille; eii les classant dans Tordre 
qui leur convient, nous pourrons plus aisément dis- 
tinguer celles dont elle aiiiie à faire un ^fréquent 
usage, de celles qu'elle repousse comme indignes 
d'entrer dans les nobles sujets dont elle s'occupe* 

La fable, qui est un mensonge convenu, comme 
l'indique son nom , fut inventée , soit pour charmer 
seulement nos oreilles, soit pour nous porter au bien. 
La première intention est remplie par les comédies 
de Ménandre et de ses imitateurs , ainsi que par ces 
aventures .supposées dans lesquelles l'amour joue un 
grand rôle : Pétrone s'est beaucoup exercé sur ces 
derniers sujets , qui ont aussi quelquefois égayé la 
plume d'Apulée. Toutes ces espèces de fictions, dont 
le but est le plaisir des oreilles, sont bannies du sanc- 
tuaire de la philosophie, et abandonnées aux nourri- 
ces. Quant au second genre , celui qui offre au lec- 
teur un but moral , nous en formerons deux sections : 
dans la première, nous mettrons les fables dont le 
sujet n'a pas plus de réalité que son développement, 
telles sont celles d'Esope, chez qui le mensonge a tant 
d'attraits; et dans la seconde, nous placerons celles 
dont le sujet est basé sur la vérité, qui cependant ne 
s'y montre que soiis une forme embellie par l'image 
nation. Panni ces écrits, qui sont plutôt des allégo- 
ries que des fables , nous rangerons la théogonie et 
les hauts faits des dieux par Hésiode, les poésies re- 
ligieuses d'Orphée et les maximes énigmatiques des 
pythagoriciens. 

Les sages se refusent à employer les fables de la 



DU SOTCGE DE SGIPION. LIVRE I. a 3 

première section , celles dont le fond n'est pas plus 
vrai que les accessoires. La seconde section veut être 
encore subdivisée; car, lorsque la vérité fait le fonds 
d'un sujet dont le développement seul est fabuleux , 
ce développement peut avoir lieu de plus d\ine ma- 
nière : il peut n'être qu'un tissu , en récit , d'actions 
honteuses , impies et monstrueuses , comme celles qui 
nous représentent les dieux adultères, Saturne pri- 
vant son père Cœlus des organes de la génération, et 
lui*méme détrôné et mis aux fers par son fils. La 
philosophie dédaigne de telles inventions; mais il en 
est d'autres qui couvrent d'un chaste voile l'intelli- 
gence des choses sacrées , et dans lesquelles on n'a à 
rougir ni des noms, ni des choses; ce sont les seules 
qu'emploie le sage, toujours réservé quand il s'agit 
de sujets religieux. Or, le révélateur Her et le songeur 
Scipion , dont on emprunte les noms pour développer 
des doctrines sacrées, n'affaiblissent nullement la 
majesté de ces doctrines; ainsi, la malveillance qui 
doit maintenant savoir faire la distinction entre une 
fable et une allégorie , n'a plus qu'à se taire. 

Il est bon de savoir cependant que les philosophes 
n'admettent pas indistinctement dans tous les sujets 
les fictions mêmes qu'ils ont adoptées; ils en usent 
seulement dans ceux où il est question de l'amc et 
des divinités secondaires célestes ou aériennes; mais 
lorsque , prenant un vol plus hardi , ils s'élèvent jus- 
qu'au Dieu tout-puissant, souverain des autres dieux, 
TayaGoç des Grecs, honoré chez eux sous le nom de 
cause première, ou lorsqu'ils parlent de Tentendcment, 



a4 COMMENTAIRE 

cette intelligence émanée de l'Être suprême, et qui 
comprend en soi les formes originelles des choses, 
pu les idées, alors ils évitent tout ce qui ressemble 
à la fiction, et leur génie, qui s'efforce de nous donner 
quelques notions sur des êtres que la parole ne peut 
peindre, que la pensée même ne peut saisir, est 
obligé de recourir à des images et des similitudes. 
C'est ainsi qu'en use Platon : lorsque, entraîné par son 
sujet, il veut parler de l'Être par excellence, n'osant 
le définir, il se contente de dire que tout ce qu'il sait 
à cet égard , c'est que cette définition n'est pas au 
pouvoir de l'homme; et ne trouvant pas d'image plus 
rapprochée de cet être invisible que le soleil qui 
éclaire le monde visible, il part de cette similitude 
pour prendre son essor vers les régions les plus inac- 
cessibles de la métaphysique. 

L'antiquité était si convaincue que des substances 
supérieures à l'âme , et conséquemment à la nature , 
n'offrent aucune prise à la fiction , qu'elle n'avait assi- 
gné aucun simulacre à la cause^première et à l'intelli- 
gence née d'elle, quoiqu'elle eût déterminé ceux des 
autres dieux. Au reste, quand la philosophie admet 
des récits fabuleux relatifs à l'âme et aux dieux en 
sous-ordre , ce n'est pas sans motif, ni dans l'inten- 
tion de s'égayer; elle sait que la nature redoute 
d'être exposée nue à tous les regards ; que , non- 
seulement elle aime à se travestir pour échapper 
aux yeux grossiers du vulgaire, mais qu'elle exige 
encore des sages un culte emblématique : voilà pour- 
quoi les initiés eux-mêmes n'arrivent à la connaissance 



BU SONGE DE SGIPIOK. LIVRE I* 2 5 

des mystères que par les routes détournées de Tallé- 
gorie. C'est aux sages seuls qu'appartient le droit de 
lever le voile de la vérité; il doit suffire aux autres 
hommes d'être amenés à la vénération des choses 
saintes par des figures symboliques. 

On raconte à ce sujet que le philosophe Numénius, 
investigateur trop ardent des secrets religieux, apprit 
en songe, des déesses honorées à Eleusis, qu'il les 
avait offensées pour avoir rendue publique l'interpré- 
tation de leurs mystères. Étonné de les voir revêtues 
du costume des courtisanes, et placées sur le seuil 
d'un lieu de prostitution, il leur demanda la cause 
d'un avilissement si peu convenable à leur caractère : 
Ne t'en prends qu'à toi , lui dirent-elles en courroux; 
tu nous a assimilées aux femmes publiques, en nous 
arrachant avec violence de l'asile sacré que setait 
ménagé notre pudeur. Tant il est vrai que les dieux 
se sont toujours plu à être connus et honorés sous 
ces formes que leur avait données l'antiquité pour 
imposer au vulgaire: c'est dans cette vue qu'elle avait 
prêté des corps et de riches vêtements à des êtres si 
supérieurs à l'homme , et qu'elle leur faisait parcou- 
rir toutes les périodes de notre existence. C'est sur 
ces premières notions que Pythagore, Empédocle, 
Parménide et Heraclite ont fondé le système de leur 
philosophie , et Timée , dans sa théogonie , ne s'est 
pas écarté de cette tradition. 



26 COMMENTAIRE 

CHAPITRE III. 

Il y a cinq genres de songes; celui de Scipion ren- 
ferme les trois premiers genres. 

A ces préliminaires de l'analyse du Songe de Sci- 
pion, joignons la définition des divers genres de son- 
ges reconnus par l'antiquité , qui a créé des méthodes 
pour interpréter toutes ces figures bizarres et confuses 
que nous apercevons en dormant; il nous sera fa- 
cile ensuite de fixer le genre du songe qui nous occupe. 

Tous les objets que nous voyons en dormant 
peuvent être rangés sous cinq genres différents dont 
voici les noms: le songe proprement dit, la vision, 
l'oracle, le rêve et le spectre. Les deux derniers gen- 
res ne méritent pas d'être expliqués , parce qu'ils ne 
se prêtent pas à la divination. 

Le rêve (i) a lieu lorsque nous éprouvons eu dor- 
mant les mêmes peines d'esprit ou de corps, et les 
mêmes inquiétudes sur notre position sociale que 
celles que nous éprouvions étant éveillés. L'esprit est 

( I ) Nam ckm prostrata sopore 

Urget memhra quies , et mens sine pondère iuclit, 
Quidquid luce fuity tenebris agit, 

PetroXius. 



DU SONGE DE SGIPIÔIf. LIVRE I. 37 

agité chez Tamant qui jouit ou qui est privé de la 
présence de l'objet aimé ; il l'est aussi chez celui qui , 
redoutant les embûches ou la puissance d'un ennoni, 
s'imagine le rencontrer à l'improviste, ou échapper 
à sa poursuite. Le corps est agité chez l'homme qui 
a fait excès de vin ou d'aliments solides ; il croit 
éprouver des suffocations, ou se débarrasser d'un far- 
deau incommode : celui qui , au contraire , a ressenti 
la faim on la soif, se figure qu'il désire, qu'il cher- 
che et même qu'il trouve le moyen de satisfaire ses 
besoins. Relativement à la fortune, avons-nous désiré 
des honneurs, des dignités, ou bien avons*nous craint 
de les perdre, nous rêvons que nos espérances ou 
nos craintes sont réalisées. 

Ces sortes d'agitations, et d'autres de même es- 
pèce, ne nous obsèdent pendant la nuit que parce 
qu'elles avaient fatigué nos organes pendant le jour : 
enfants du sommeil , elles disparaissent avec lui. 

Si les Latins ont apg^lé le rêve insomnium (objets 
vus en songe )^ ce n'est pas parce qu'il est annexé au 
songe d'une manière plus particulière que les autres 
modes énoncés ci-dessus, mais parce qu'il semble en 
faire partie aussi long-temps qu'il agit sur nous : le 
songe fini , le rêve ne nous offre aucun sens dont 
nous puissions faire notre profit ; sa nullité est carac- 
térisée par Virgile : 

Par là montent vers nous tons ces rêves légers, 
Des erreurs de la nuit prestiges mensongers. 

Par cœluniy le poète entend la région des vivants. 



a8 COMMENTAIRE 

placée à égale distance de Tempire des morts et du 
séjour des dieux. Lorsqu'il peint Tamour et. ses in- 
quiétudes toujours suivies de rêves, il s'exprime ainsi: 

Les charmes du héros sont gravés dans son cœur; 
La voix d'Énée encor résonne à son oreille, 
£t sa brûlante nuit n'est qu'une longue veille. 

Ensuite il fait dire à la reine : 

Anne , sœur bien-aimée. 
Par quel rêve effrayant mon âme est comprimée l 

Quant au spectre, il s'offre à nous dans ces instants 
où l'on n'est ni parfaitement éveillé, ni tout-à-fait 
endormi. Au moment oîi nous allons céder à l'in- 
fluence des vapeurs somnifères, nous nous croyons 
assaillis par des figures fantastiques dont les formes 
n'ont pas d'analogue dans la nature, ou bien nous 
les voyons errer çà et là autour de nous sous des as- 
pects divers qui nous inspirent la gaieté ou la tristesse. 
Le cauchemar appartient à ce genre. Le vulgaire est 
persuadé que cette forte pression sur l'estomac qu'on 
éprouve en dormant est une attaque de ce spectre 
qui nous accable de tout son poids. Nous avons dit 
que ces deux genres ne peuvent nous aider à lire dans 
l'avenir, mais les trois autres nous en offrent les 
moyens. 

L'oracle se manifeste lorsqu'un personnage véné- 
rable et imposant, tel qu'un père, une mère, un 
ministre de la religion , la Divinité elle-même , nous 
apparaît pendant notre sommeil pour nous instruire 
de ce que nous devons ou ne devons pas faire, de 
ce qui nous arrivera ou ne nous arrivera pas. 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 29 

La vision a lieu lorsque les personnes ou les choses 
que nous verrons en réalité plus tard, se présentent 
à nous telles qu elles seront alors. 

J'ai un ami qui voyage , et que je n'attends pas 
encore; une vision me l'offre, de retour. A mon ré- 
veil y je vais au-devant de lui , et nous tombons dans 
les bras l'un de l'autre. Il me semble que l'on me 
confie un dépôt, et le jour luit à peine, que la per- 
sonne que j'avais vue en dormant , vient me prier 
d'être dépositaire d'une somme d'argent qu'elle met 
sous la sauvegarde de ma loyauté. 

Le songe proprement dit ne nous fait ses commu- 
nications que dans un style figuré et tellement plein 
d'obscurités, qu'il exige le secours de l'interprétation. 
Nous ne définirons pas ses effets, parce qu'il n'est per- 
sonne qui ne les connaisse. 

Ce genre se subdivise en cinq espèces ; car un 
songe peut nous être particulier , ou étranger , ou 
commun avec d'autres ; il peut concerner la chose 
publique , ou l'universalité des choses. Dans le pre- 
mier cas, le songeur est agent ou patient; dans 
le second cas, il croit voir un autre que lui rem- 
plir l'un de ces deux rôles ; dans le troisième, il lui 
semble que d'autres partagent sa situation. Un songe 
concerne la chose publique, lorsqu'une cité, ses pla- 
ces, son marché, ses rues, son théâtre, ou telles au- 
tres parties de son enceinte ou de son territoire , 
nous paraissent être le lieu de la scène d'un événe- 
ment fâcheux ou satisfaisant. Il a un caractère de 
généralité, lorsque le ciel des fixes, le soleil, la lune 



3o COMMENTAIRE 

OU d'autres corps célestes, ainsi que notre globe, of- 
frent au songeur, sur un point quelconque, des ob- 
jets nouveaux pour lui. Or, dans la relation du Songe 
de Scipion, on trouve les trois seules manières de 
songer dont on puisse tirer des conséquences proba- 
bles, et , de plus,' les cinq espèces du genre. 

L'Émilien entend la voix de l'oracle , puisque son 
père Paulus et son aïeul l'Africain , tous deux per- 
soïinages imposants et vénérables , tous deux honorés 
du sacerdoce, l'instruisent de ce qui lui arrivera. Il 
a une vision, puisqu'il jouit de la vue des mêmes lieux 
qu'il habitera après sa mort. Il fait un songe, puisque, 
sans le secours de l'interprétation , il est impossible 
de leVer le voile étendu par la prudence sur les ré* 
vélations importantes dont on lui fait part. 

Dans ce même songe se trouvent comprises les 
cinq espèces dont nous venons de parler. Il est par- 
ticulier au jeune Scipion , car c'est lui qui est trans- 
porté dans les régions supérieures, et c'est son avenir 
qu'on lui dévoile; il lui est étranger, car on offre à 
ses yeux l'état des âm^s de ceux qui ne sont plus : ce 
qu'il croit voir lui sera commun avec d'autres, car 
c'est le séjour qui lui est destiné , ainsi qu'à ceux qui 
auront bien mérité de la patrie. Ce songe intéresse 
la chose publique, puisque la victoire de Rome sur 
Carthage, et la destruction de cette dernière ville, 
sont prédites à Scipion , ainsi que son triomphe au 
Capitole et la sédition qui lui causera tant d'inquié- 
tudes. I) embrasse la généralité des êtres , puisque le 
songeur, soit en élevant, soit en abaissant ses regards , 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE I. 3l 

aperçoit des objets jusqu'alors ignorés des mortels. 
Il suit les mouvements du ciel et ceux des sphères , 
dont la rapidité produit des sons harmonieux; ; et ses 
yeux, témoins du cours des astres et de celui des deux 
flambeaux célestes , découvrent la terre en son entier. 

On ne nous objectera pas qu'un songe qui em- 
brasse et la chose publique , et la généralité des êtres, 
ne peut convenir à Scipion , qui n'est pas encore re- 
vêtu de la première magistrature, puisque son grade, 
comme il en convient lui-même, le distingue à peine 
d'un simple soldat. Il est vrai que, d'après l'opinion 
générale, tout songe qui a rapport au corps politique 
ne fait autorité que lorsqu'il a été envoyé au chef de 
ce corps ou à ses premiers magistrats, ou bien en- 
core lorsqu'il est commun à un gi^and nombre de ci* 
toyens , qui tous doivent avoir vu les mêmes objets. 
Effectivement, on lit dans Homère qu'Agamemnon 
ayant fait part au conseil assemblé du songe qui lui 
intimait l'ordre de combattre l'ennemi, Nestor, dont 
la prudence n'était pas moins utile à l'armée que la 
force physique de ses jeunes guerriers , donne du 
poids au récit du roi de Mycènes, en disant que ce 
songe , où le corps social est intéressé , mérite toute 
confiance , comme ayant été envoyé au chef des Grecs ; 
sans quoi, ajoute-t-il, il serait pour nous de peu 
d'importance. 

Cependant on peut, sans blesser les convenances, 
supposer que Scipion, qui n'est encore, il est vrai, 
ni consul, ni général, rêve la destruction de Car- 
thage, qui, plus tard, aura lieu sous ses ordres, et la 



32 COMMENTAIRE 

victoire dont Rome lui sera redevable un jour. On 
peut également supposer qu'un personnage aussi dis- 
tingué Dar son savoir que par ses vertus , est initié 
pendant son sommeil à tous les secrets de la nature. 
Ceci posé, revenons au vers de Virgile cité précé- 
demment en témoignage de l'opinion du poète sur la 
futilité des rêves, et que nous avons extrait de sa des- 
cription des deux portes des enfers donnant issue aux 
songes. Ceux qui seraient curieux de savoir pourquoi 
la porte d'ivoire est réservée aux prestiges menson- 
gers , et celle de corne aux songes vrais, peuvent con- 
sulter Porphyre ; voici ce qu'il dit dans son commen- 
taire sur le passage d'Homère relatif à ces deux portes : 
(cLa vérité se tient cachée; cependant l'âme l'aper- 
çoit quelquefois lorsque le corps endormi lui laisse 
plus de liberté; quelquefois aussi elle fait de vains 
efforts pour la découvrir, et lors même qu'elle l'aper- 
çoit, les rayons du flambeau de la déesse n'arrivent 
jamais nettement ni directement à ses yeux, mais 
seulement à travers le tissu du sombre voile dont 
s'enveloppe la nature. » Tel est aussi le sentiment de 
"Virgile, qui dit: 

Viens : je vais dissiper les nuages obscurs 
X Dont, sur tes yeux mortels, la vapeur répandue 
Cache ce grand spectacle à ta débile vue. 

Ce voile qui, pendant le sommeil du corps, laisse 
arriver jusqu'aux yeux de l'âme les rayons de la vé- 
rité, est, dit-on, de la nature de la corne, qui peut 
être amincie jusqu'à la transparence; et celui qui se 
refuse à laisser passer ces mêmes rayons est de la na- 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 33 

ture de l'ivoire, tellement opaque que , quelque aminci 
qu'il soit , il ne se laisse jamais traverser par aucun 
corps. 



CHAPITRE IV. 

Du but ou de V intention de ce songe. 

Nous venons de discuter les genres et les espèces 
de songes qui rentrent dans celui de Scipion; essayons 
maintenant, avant de l'expliquer, d'en faire connaître 
l'esprit et le but. Démontrons que ce but n'est autre 
que celui annoncé au commencement de cet ouvrage; 
savoir, de nous apprendre que les âmes de ceux qui 
ont bien mérité des sociétés , retournent au ciel pour 
y jouir d'une félicité étemelle. Cela est prouvé par 
la circonstance même dont profite Scipion pour ra- 
conter ce songe, sur lequel il assure avoir gardé le 
secret depuis long-temps. Lélius se plaignait que le 
peuple romain n'eût pas encore élevé de statues à 
Nasica ; et Scipion , ayant répondu à cette plainte , 
avait terminé son discours par ces mots : a Quoique le 
sage trouve dans le sentiment de ses nobles actions 
la plus haute récompense de sa vertu, cependant cette 
vertu, qu'il tient des dieux, n'en aspire pas moins 
à des récompenses d'un genre plus relevé et plus 
durable que celui d'une statue,, qu'un plomb vil re- 
tient sur sa base, ou d'un triomphe dont les lau- 



I. 



34 GOMMEUTAIRE 

riers se -flétrissent. Quelles sont donc ces récom- 
penses? dit Lélius. Pennettez, reprit Scipion, puis- 
que nous sommes libres encore pendant ce troisième 
jour de fête , que je continue ma narration. » Amené 
insensiblement au récit du songe qu'il a eu , il arrive 
au passage suivant, dans lequel il insinue qu'il a vu 
au ciel ces récompenses moins passagères, et d'un 
éclat plus solide, réservées aux vertueux administra- 
teurs de la chose publique. 

« Mais afin de vous inspirer plus d'ardeur à dé- 
fendre- l'état , sachez , continua mon aïeul , qu'il est 
dans le ciel une place assurée et fixée d'avance pour 
ceux qui auront sauvé , défendu , agrandi leur patrie, 
et qu'ils doivent y jouir d'une éternité de bonheur.» 
Bientôt après , il désigne nettement ce séjolir du bon- 
heur en disant: 

«Imitez votre aïeul, imitez votre père; comme 
eux cultivez la justice et la piété ; cette piété, obli- 
gatioil envers nos parents et nos proches, et le plus 
saint des devoirs envers la patrie : telle est la route 
qui doit vous conduire au ciel, et vous donner place 
parnii ^céux qui ont déjà vécu, et qui, délivrés du 
cbrps , habitent le lieu que vous voyez.» Ce lieu était 
la voie lactée ; car c'est dans ce cercle , nommé ga- 
laxie par les Grecs, que Scipion s'imagine être pen^ 
dant son sonimeil, puisqu'il dit , en commençant son 
récit : 

«D'un lieu élevé, parsemé d'étoiles, et tout res- 
plendissant de lumière , il me montrait Carthage. » 
Et dans le passage qui suit l'avant^dernier cité, il 



DU SOIVGE D£ SCIPION. LIVRE I. 35 

S explique plus clairement encore, ce C'était ce cercle 
dont la blanche lumière se distingue entre les feux 
célestes^ et que, d'après les Grecs, vous nommez voie 
lactée. De là , étendant mes regards sur l'univ^ers , 
j'étais émerveillé de la majesté des objets. » 

En parlant des cercles, nous traiterons plus am- 
plement de la galaxie. 



^f^^%/^ ^ %>^%Ê - *^tfmi%^t/^^/m/^'%/m^%i/%^^>i/m/%/%im^Ê^i «'v^' 



CHAPITRE V. 

« 

Quoique tous les nombres puissent y en quelque 
sorte , être regardés comme parfaits , cependant 
le septième et le huitième sont particulièrement 
considérés comme tels. Propriétés qui méritent 
au huitième nombre la qualification de nom- 
bre parfait 

Nous avons fait connaître les rapports de dissem- 
blance et de conformité des deux traités de la Répu- 
blique écrits par Cicéron et son prédécesseur Platon, 
ainsi que le motif qu'ils ont eu pour Étire entrer dans 
ces traités, le premier, l'épisode du songe de Scipion, 
et le second , celui de la révélation d'Her. 

Nous avons ensuite rapporté les objections faites 
à Platon par les épicuriens , et la réAitation dont est 
susceptible leur insignifiante critique; puis nous 
avons dit quels sont les écrits philosophiques qui 
admettent la fiction, et ceux dont elle est entière* 



36 GOlfMENTÀIRE 

ment bannie ; de là nous avons été amenés à définir 
les divers genres de songes, vrais ou faux, enfantés 
par cette foule d'objets que nous voyons en dormant, 
afiu de reconnaître plus aisément ceux de ces genres 
auxquels appartient celui de Scipion. 

Nous avons dû aussi discuter s'il convenait de lui 
prêter un tel songe, et exposer le sentiment des an- 
ciens relativement aux deux, portes par où sortent les 
songes ; enfin , nous avons développé Tesprlt de celui 
dont il est ici question, et déterminé la partie du 
ciel où le second Africain , pendant son sommeil , a 
vu et entendu tout ce qu'il raconte. Maintenant nous 
allons interpréter, non pas la totalité de ce songe, 
mais les passages d'un intérêt marquant. Le premier 
qui se présente est celui relatif aux nombres; le voici : 
« Car , lorsque votre vie mortelle aura parcouru un 
cercle composé de sept fois huit révolutions du so- 
leil , et que du concours de ces nombres , tous deux 
réputés parfaits y mais par des causes différentes, la 
nature aura formé le nombre fatal qui vous est assi- 
gné, tous les yeux se tourneront vers vous, votre 
nom sera dans toutes les bouches ; le sénat , les bons 
citoyens, les alliés mettront en vous leurs espérances, 
et vous regarderont comme l'unique appui de l'état; 
en un mot , vous serez nommé dictateur , et chargé 
de réorganiser la république, si, toutefois, vous 
échappez aux mains parricides de vos proches. » 

C'est avec raison que le premier Africain attribue 
aux nombres une plénitude qui n'appartient, à pro- 
prement parler, qu'aux choses divines et d'un ordre 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 87 

supérieur. On ne peut, en effet, regarder convena- 
blement comme pleins des corps toujours prêts à lais- 
ser édiapper leurs molécules , et à s'emparer de celles 
des corps environnants. Il est vrai qu'il n'en est pas 
ainsi des corps métalliques; cependant on ne doit pas 
dire qu'ils sont pleins, puisqu'ils ont de nombreux 
interstices. 

Ce qui a fait regarder tous les nombres indistinc- 
tement comme parfaits, c'est qu'en nous élevant in- 
sensiblement par. la pensée^ de la nature de l'homme 
vers la nature des dieux, ce sont les nombres qui 
nous offrent le premier degré d'immatérialité; il en 
est cependant parmi eux qui présentent plus parti- 
culièrement le caractère de la perfection , dans le sens 
que nous devons attacher ici à ce mot; ce sont ceux 
qui ont la propriété d'enchaîner leurs parties, les 
nombres carrés multipliés par leurs racines, et ceux 
qui sont solides par eux-mêmes. Ces corps ou solides, 
qui ne tombent pas sous les sens, ne peuvent être 
conçus que par l'entendement; mais, pour nous ex- 
pliquer clairement, reprenons les choses d'un peu 
plus haut. 

Tous les corps sont terminés par des surfaces qui 
leur servent de limites, et ces limites, fixées immua- 
blement autour des corps qu'elles terminent, n'en 
sont pas moins considérées comme immatérielles; car, ' 
en considérant un corps, la pensée peut faire abstrac- 
tion de sa surface, et réciproquement; la surface est- 
donc la ligne de démarcation entre les êtres matériels 
et les êtres immatériels; cependant ce passage de la 



38 COMMENTAIRE 

matière à rimmatérialité n'est pas absolu, attendu 
^ue s'il est dans la nature de la surface d'être en 
dehors des corps, il l'est aussi de n'être qu'autour 
des corps; de plus, on ne peut parler d'un corps sans 
y comprendre sa surface : donc leur séparation ne 
peut être effectuée réellement, mais seulement par 
l'entendement. Cette surface, limite des corps, est.elb- 
même limitée par des lignes , et celles-ci par des points : 
tels sont les corps mathématiques sur lesquels s'exerce 
la sagacité des géomètres. Le nombre de lignes qui 
limitent la surface d'une partie quelconque d'un corps, 
est en raison de la forme sous laquelle se présente 
cette même partie : si cette portion de siirface est trian* 
gulaire, elle est terminée par trois lignes , par quatre si 
elle est carrée. Enfin , le nombre de lignes qui la li- 
mitent égale celui de ses angles , et ces lignes se tou^ 
chent par leurs extrémités. 

Nous devons rappeler ici au lecteur que tout corps 
a trois dimensions , longueur, largeur, profondeur ou 
épaisseur. La ligne n'a qu'une de ces dimensions, c'est 
la longueur; la surface en a deux,, IcHigueur et lar- 
geur. Nous vepons de parler de la quantité de lignes 
dont elle peut être limitée. La formation d'un solide , 
ou corps, exige la réunion des troia dimensions : tel 
^t le dé à jouer, nommé aussi cube ou carré solide. 
En considérant ia surface , non pas d'une paitie d'un 
corps, mais de ce corps tout entier, que nous sup- 
poserons , pour exemple, être un carré , nous lui trou- 
verons huit angles au lieu de quatre ; et cela se con- 
çoit si l'on imagine,^ au-dessus de la surface carrée 



DU SONGE DE SGIPiON. LIVRE I. 89 

dont il vient d'être question , autant d'autres surfaces 
de mêoies dimensions qu'il seira nécessaire pour que 
la profondeur ou épaisseur du tout égale sa longueur 
et sa largeur : ce sera alors un solide semblable au dé 
ou au cube. Il suit de là que le huitième nombre est un 
corps ou solide, et qu'il est considéré comme tel. En 
effet, l'unité est le point géométrique; deux unités re-» 
présentent la ligne, car elle est, comme noUs l'avons 
dit, limitée par deux points. Quatre points, pris deux 
à deujc , placés sur deux rangs , et se faisant Êice 
réciproquement à distances égales, deviennent une 
sur&ce carrée;^ si de chacun d'eux on conduit une 
ligne au point opposé. En doublant cette surface , on 
a huit lignes et deux carrés égaux, qui, superposés, 
donneront un cube ou solide, pourvu toutefois qu'on 
leur prête l'épaisseur convenable. On voit par là que 
la surface,. ainsi que les lignes dont elle se compose, 
et généralement tout ce qui tient à la forme des corps, 
est d'une origine moins ancienne que les nombres ; 
car il faut remonter des lignes aux nombres, pour 
détermina: la figure d'un corps, puisqu'elle ne peut 
être spécifiée que d'après le nombre de lignes qui la 
terminent. 

Nous avons dit qu'à partir des solides, la première 
substance immatérielle était la surface et ses lignes , 
mais qu'on ne pouvait la séparer des corps à cause 
de l'union à perpétuité qu'elle a contractée avec eux: 
donc en commençant par la surface et en remon- 
tait, tous les êtres sont parfaitement incorporels. 
Mais nous venons de démontrer qu'on remonte de 



4o COMMENTAIRE 

la surface aux nombres, ceux-ci sont donc les pre- 
miers êtres qui nous olïrent l'idée de l'immatérialité ; 
tous sont donc parfaits, ainsi qu'il a été dit plus 
haut; mais nous avons ajouté que plusieurs d'entre 
eux ont une perfection spéciale , ce sont les nombres 
cubiques , ceux qui le deviennent en opérant sur eux- 
mêmes, et ceux qui sont doués de la faculté d'en- 
chaîner leurs parties. Qu'il existe encore pour les 
nombres d'autres causes de perfection , c'est ce que 
je ne conteste pas. Quant au mode de solidité du 
huitième nombre , il est prouvé par les antécédents. 
Cette collection d'unités, prise en particulier, est 
donc, avec raison, mise au rang des solides. Ajou- 
tons qu'il n'est aucun nombre qui ait un rapport plus 
direct avec l'harmonie des corps célestes, puisque les 
sphères qui forment cet accord sont au nombre de 
huit, comme nous le verrons plus tard. Qui plus 
est, toutes les parties dont huit se compose sont 
telles qu'il résulte de leur assemblage un tout parfait. 
On peut, en effet, le former de la monade ou de 
l'unité, et du nombre sept, qui ne sont ni généra- 
teurs, ni engendrés. Nous développerons, lorsqu'il en 
sera temps, les propriétés de ces deux quantités. Il 
peut être aussi le résultat de deux fois quatre , qui 
est générateur et engendré; car deux fois deux en- 
gendrent quatre , comme deux fois quatre engendrent 
huit. Il peut encore être la somme de trois et cinq; 
l'un de ces deux composants est le premier des im- 
pairs ;) quant au nombre cinq , sa puissance sera dé- 
montrée immédiatement. 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE I. /^l 

Les pythagoriciens ont choisi le huitième nombre 
pour. symbole de l'ëquité, parce que, à partir de l'u- 
nité, il est le premier qui offre deux composants pairs 
et égaux, quatre plus quatre, qui peuvent être eux- 
mêmes décomposés en deux quantités paires et égales, 
ou deux plus deux. Ajoutons que sa recomposition 
peut avoir lieu au moyen de deux fois deux répétés 
deux fois. Un tel nombre , qui procède à sa puissance 
par facteurs égaux et pairs, et à sa décomposition 
par diviseurs égaux et pairs , jusqu'à la monade exclu- 
sivement qui ne peut avoir d'entier pour diviseur, 
méritait bien d'être considéré comme emblème de 
l'équité; et d'après ce que nous avons dit précédem- 
ment de la perfection de ses parties, et de celle de 
son entier, on ne peut lui contester le titre de nombre 
parfait. 



CHAPITRE VI. 

Des nombreuses propriétés qui méritent au sep^ 
tième nombre la qualification de nombre par- 
fait 

Il nous reste à faire connaître les droits du sep- 
tième nombre à la dénomination de nombre parfait. 
Mais ce qui doit avant tout nous pénétrer d'admira- 
tion , c'est que la durée de la vie mortelle d'un illus- 
tre personnage ait été exprimée par le produit de 



m. 



42 COMMENTAIRE 

deux nombres , dont Fun est pair et l'autre impair. Il 
n'existe effectivement rien de parfait qui ne soit le 
résultat de l'agrégation de ces deux sortes de nom- 
bres : l'impair regardé comme mâle ^ et le pair consi- 
déré comme femelle, sont l'objet de la vénération des 
partisans de la doctrine des nombres, le premier sous 
nom de père et le second sous celui de mère. Aussi 
le Tirhée de Platon dit -il que Dieu forma l'âme du 
monde de parties prises en nombre pair et en nom- 
bre impair, c'est-à-dire, de parties successivement 
doubles et triples, en alternant la duplication termi- 
née au nombre huit avec la triplication terminée au 
nombre vingt-sept. Or huit est le premier cube des 
nombres pairs, et vingt-sept le premier des impairs; 
car deux fois deux, ou quatre, donnent une surface; 
et deux fois deux répétés deux fois, ou huit, don- 
nent un solide ou cube ; trois fois trois, ou neuf, don- 
nent une surface ; et trois fois trois répétés trois fois , 
ou vingt-sept , donnent un solide. On peut inférer de 
là que le septième et le huitième nombre, assortis pour 
déterminer par leur produit le nombre des années de 
l'existence d'un politique accompli, ont été jugés les 
seuls propres à entrer dans la composition de l'âme 
universelle , parce qu'il n'est rien de plus parfait 
qu'eux, si ce n'est l'auteur de leur être (i). On peut 
aussi remarquer qu'en démontrant, au ^chapitre pré- 
cédent , l'excellence des nombres en général , nous 

(i) Macrobe ne distingue pas les nombres des idées ou 
espèces. 



ou SONGS DE SCIFION. LIVRE I. [{?t 

avons établi leur priorité sur la surface et ses limites^ 
ainsi que sur tous les corps , et qu'ici nous les trou- 
vons antérieurs même à l'âme du monde, puisque 
c'est de leur niéknge qu'elle fut formée par cette 
cause suUkne de Timée , confidente inséparable de la 
nature. Aussi les ancitsns philosophes n'ont-ils pas 
hésité à regarder cette âme comme un nombre qui 
se meut par lui-même! 

Examinons maintenant 1er droits du septième oom^ 
bre, pris en particulier, au titre de nmnbre parfait. 
Pour rendre cette perfection plus évidente, nous ana- 
lyserons d'abord les propriétés de ses parties, puis 
celles de son entier. La discussion des nombres pris 
deux à deux, dont il est le résultat, savoir, un et 
six , deux et cinq, trois et quatre, nous convaincra 
qu'aucun autre nombre ne renferme des propriétés 
plus variées et plus imposantes. Dans le premier 
couple un et six , la prefnière quantité , ou la mo- 
nade , c'est-à-dire l'unité , est tout à la fois mâle et 
femelle, réunit le pair et l'impair: ce n'est pas un 
nombre , mais c'est la source et l'origine des nom- 
bres. Commencement et fin de toutes choses , la mo- 
nade elle-même (i) n'a ni commencement ni fin ; elle 
représente le Dieu suprême , et sépare son intellect 
de la multiplicité des choses et des puissances qui le 
suivent; c'est elle qui marche immédiatement après 
lui. Cette intelligence , née du Dieu souverain , et 
affranchie des Vicissitudes des temps , subsiste dans le 

(i) Trinité de Pktoo. 



44 COMMEI^TAIHË 

temps toujours un. Une par sa nature , elle ne peut 
pas être nombrée ; cependant elle engendre et con- 
tient en elle la foule innombrable des types ou des 
idées des choses. En réfléchissant un peu^ on verra 
que la monade appartient aussi à l'âme universelle. 
En effet, cette âme, exempte du chaos tumultueux 
de la matière , ne se devant qu'à son auteur et à elle- 
même, simple par sa nature, lors même qu'elle se 
répand dans le corps immense de l'univers qu'elle 
anime , elle ne fait point divorce avec l'unité, iiinsi , 
vous voyez que cette monade, originelle de la pre- 
mière cause , se conserve entière et indivisible jusqu'à 
l'âme universelle, et ne perd rien de sa suprématie. 
Voilà sur la monade des détails plus précis que ne 
semblait le promettre l'abondaiïce du sujet, e( l'on 
ne trouvera pas déplacé l'éloge d'un être supérieur à 
tout nombre, surtout lorsqu'il s'agit du septénaire 
dont il fait partie. Il convenait , en effet , qu'une sub- 
stance aussi pure que la monade fût portion inté- 
grante d'une vierge: nous disons une vierge, parce 
que l'opinion de la virginité du septième nombre a 
pris tant de crédit, qu'on le nomme aussi PaUas. 
Cette opinion est fondée sur ce qu'étant doublée, il 
n'engendre aucun des nombres compris entre l'unité 
et le dénaire , regardé comme première limite des 
nombres. Quant au nom de Pallas , il lui vient de ce 
qu'il doit la naissance à la seule monade plusieurs 
fois ajoutée à elle-même , de même que Minerve ne 
doit la sienne, dit-on , qu'à Jupiter seul. 

Passons au nombre sénaire , qui , joint à l'unité , 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. J\S 

forme le septénaire, et dont les propriétés numériques 
et théurgiques sont nombreuses. D'abord, il est le 
seul des nombres au-dessous de dix qui soit le résul- 
tat de ses propres parties ; car sa moitié , son tiers et 
son sixième, ou bien trois, deux et un forment son 
entier. Nous pourrions spécifier ses autres droits au 
culte qu'on lui rend; mais, de crainte d'ennuyer le 
lecteur, nous ne parlerons que d'une seule de ses 
vertus. Celle dont nous faisons dioix, bien dévelop* 
pée , donnera une haute idée , non-seulement de son 
importance, mais encore de celle du septième nombre. 
La nature a fixé, d'après des rapports de nombres 
invariables, le terme le plus ordinaire de la gestation 
de la femme à neuf mois ; mais , d'après un produit 
numérique dans lequel le nombre six entre comme 
facteur, ce terme peut se réduire à sept mois. Nous 
redirons ici succinctement que les deux premiers cubes 
des nombres, soit pairs ou impairs, sont huit et vingt- 
sept, et nous avons dit ci-dessus que le nombre im- 
pair est mâle, et le nombre pair femelle. Si l'on mul- 
tiplie par six l'un et l'autre de ces nombres, on 
obtient un produit égal au nombre des jours conte- 
nus dans sept mois; car de l'union du mâle avec la 
femelle, ou de vingt- sept avec huit, résulte trente- 
cinq, et trente -cinq multiplié par six donne deux 
cent dix. Ce nombre est celui des jours que renferment 
sept mois. On ne peut donc qu'admirer la fécondité 
du nombre sénairé, que l'on croirait établi par la na- 
ture , juge du point de maturité du fœtus dans l'ac- 
couchement le plus précoce. 



46 COMMENTAIRE 

Voici , selon Hippocrate , comment on peut déter-» 
miner, pendant la grossesse, l'époque de l'accouche- 
ment. L'embryon se meut le soixante-dixième ou le 
quatre-vingt-dixième jour de la conception : l'un ou 
l'autre de ces nombres, multiplié par trois, donne 
un résultat égal au nombre de jours compris dans 
sept ou dans neuf mois. 

Nous venons de présenter l'esquisse des propriétés 
du premier couple dont se compose le septième nom- 
bre ; occupons-nous du second , qui est deux et cinq. 
La dyade , qui suit immédiatement la monade , est à 
la tête des nombres. Cette première émanation de la 
toute- puissance , qui se suffit à elle-même, nous re- 
présente la ligne dans un corps géométrique; son ana- 
logie avec les planètes et les deux flambeaux célestes 
est donc évidente, puisque ces astres ont été aussi 
séparés de la sphère des fixes selon des rapports har- 
moniques , et forcés d'obéir à deux directions diffé- 
reates. L'union de la dyade avec le cinquième nombre 
est conséqiiiemnient très-sortable, vu les rapports de la 
première avec les corps lumineux errants, et ceux du 
nombre cinq avec les zones du ciel. Ce sont, dans le 
premier cas, des rapports de scission; et, dans le 
second , des rapports numériques. Parmi les proprié- 
tés du cinquième nombre, il en est une bien*émi« 
nente : seul, il embrasse tout ce qui est, et tout ce 
qui paraît être. Nous entendons , par ce qui est, tous 
les êtres intellectuels, et par ce qui paraît être, tout 
ce qui est revêtu d'un corps périssable ou impéris* 
sable, il suit de là que ce nombre représente l'en- 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 4? 

semble de tout ce qui existe , soit au-dessus , soit au- 
dessous de nous ; il est le symbole de la cause pre* 
mière, ou de Tintelligence issue de cette cause, et qui 
comprend les formes originelles des dioses. Il figure 
Tâmç universelle , principe de toutes les âmes ; il ex* 
prime enfin tout ce qui est renfermé dans retendue 
des cieux et de l'espace sublunaire : il est donc le type 
de la< nature entière. La concision dont nous nous 
sommes fait une loi ne nous permet pas d'en dire 
davantage sur le second couple générateur du sep- 
tième nombre; nous allons faire connaître la puis- 
sance du troisième couple, ou des nombres trois et 
quatre. 

La première surface qui soit limitée par des lignes 
en nombre impair a la forme triangulaire; la pre-* 
mière que terminent des lignes en nombre pair a la 
forme quadrangulaire. Qui plus est , nous apprenons 
de Platon y c'est-à-dire du confident de la vérité, 
que deux corps sont solidement unis lorsque leur 
jcHictioû s'opère à l'aide d'un centre commun ; et que 
cette union des deux extrêmes est non-seulement so- 
lide, mais indissoluble y lorsque le centre est doublé. 
Le nombre ternaire jouit du premier de ces avan- 
tagés, et le quaternaire possède lé second. C'est de 
ce double intermédiaire du nombre quatre que fit 
usage le créateur et régulateur des mondes, afin d'en- 
chaîner pour toujours les élànents entre eux. Jamais, 
dit Platon, dans son Timée^ deux substances aussi 
opposées , aussi antipathiques que la terre et le feu 
n'eussent pu être amenées à former une union qui 



48 COMMENTAIRE 

répugne à leur nature , s'ils n'y avaient été contraints 
par deux intermédiaires tels que Tair et l'eau. L'ordre 
dans lequel Dieu rangea des éléments si divers faci- 
lita leur enchaînement. Chacun d'eux étant doué de 
deux propriétés, ils eurent en commun, pris dçux à 
deux , l'une de ces propriétés. 

I^ terre est sèche et froide, l'eau froide et hu- 
mide; la sécheresse de l'une et l'humidité de l'autre 
étant incompatibles , le froid devint leur centre d'u- 
nion. L'air est humide et chaud; cette dernière pro- 
priété étant en opposition avec la froideur de l'eau , 
l'humidité dut être le point de jonction de ces deux 
éléments. Au-dessus de l'air est placé le feu, qui est 
sec et chaud; sa sécheresse et l'humidité de l'air se 
repoussent mutuellement, mais la chaleur qui leur 
est commune cimente leur union : c'est ainsi que les 
deux propriétés de chaque élément sont autant de 
bras dont il étreint ses deux voisins. L'eau s'unit à 
la terre par le froid, à l'air par l'humidité; l'air s'u- 
nit à l'eau par l'humidité, au feu par la chaleur. Le 
feu se met en contact avec l'air par la chaleur, avec 
la terre par la sécheresse; enfin, la terre, qui adhère 
au feu par la sécheresse , adhère à l'eau par la froi- 
deur. Malgré ces liens divers, s'il n'y eût eu que deux 
éléments, ils auraient été faiblement unis : l'union de 
trois éléments aurait été solide , mais non indestruc- 
tible; il ne fallait pas moins que quatre éléments 
pour former un tout indissoluble, à cause des deux 
moyens qui lient les deux extrêmes. 

Un passage, extrait du Tintée de Platon, donnera 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 49 

plus, de force à ce que nous venons de dire. 11 couve* 
nait, dit ce philosophe, à la majesté divine de pro* 
duire un monde visible et tactile : or, sans le fluide 
igné, rien n'est visible; satis solidité, rien n'est tac- 
tile; et sans la terre, n'est rien solide. Dieu se dis* 
posait, donc à former cet univers au moyen du feu 
et de la terre, lorsqu'il prévit que ces deux corps ne 
s'uniraient qu'à l'aide d'un intermédiaire qui serait 
de nature à pouvoir lier et être lié; il prévit de plus 
qu'un seul intermédiaire suffirait pour lier deux sur- 
faces, mais qu'il en faudrait deux pour lier deux 
solides; .en conséquence, il inséra l'air et l'eau 
entre le feu et I^ terre ; alors il résulta de cet as- 
semblage des rapports si parfaits entre le tout et 
ses parties, que l'union d'éléments si dissemblables 
naquit de 1 égalité même de leurs différences. £n 
effet , il V a entre l'air et le feu la même différence de 
pesanteur et de densité qu'entre l'eau et l'air; d'autre 
part , il y a entre la terre et l'eau la même différence 
de rarité et de légèreté qu'entre l'air et l'eau; de plus, 
il existe entre l'air et l'eau une différence de pesan- 
teur et de densité égale à celle qu'on trouve entre 
l'eau et la terre, et, sous ces deux rapports , cette dif- 
férence est la même entre l'air et le feu qu'entre l'eau 
et l'air-; par opposition, il existe une même différence 
de rarité et de légèreté entre l'air et l'eau qu'entre 
l'air et le feu , . et cette relation qu'ils ont entre 
eux subsiste au même degré entre la terre et l'eau. 
Ces rapports de différences égales entre les éléments, 
relativement à leur adhérence respective , ont encore 
I. 4 



5o COMMENTAIRE 

lieu par aitirnation , car la terre est à l'air oomme 
l'eau est au feu ; ils ont lieu aussi par inversion : leur 
union résulte donc de l'égalité de leurs différences. 

D'après ce qui vient d'être dit , on voit clairement 
que la construction d'un plan exige une moyenne 
proportionnelle entre deux extrêmes, et que celle 
d'un solide veut de plus une seconde moyenne pro* 
portionnelle. Le septième nombre a donc en lui deux 
moyens coercitifs, par ses composants trois et quatre, 
qui ont été doués les premiers de la faculté d'enchaî- 
ner leurs parties, l'un avec un seul intermédiaire, 
et l'autre avec deux; aussi verrons- nous Cicéron as^ 
surer, dans un passage de ce songe, qu'il n'est près- 
•que aucune chose dont le nombre septénaire ne soit 
ie nœud. Ajoutons que tous les corps sont géométrie- 
ques ou physiques; les premiers sont le produit de 
trois degrés successifs d'accroissement. En se mou* 
Tant , le point décrit la ligne , celle-ci la surface , et 
]a surface le solide. Les seconds doivent leur nutri- 
tion et leur développement à l'affinité des particules 
alimentaires que fournissent en commun les quatre 
éléments; de plus, tous les corps ont trois dimen- 
sions, longueur, largeur et profondeur; ils ont qua- 
tre limites, y compris le résultai final; le point, la 
ligne , la surface et le solide lui-même. Ajoutons qu'en, 
tre les quatre éléments, principes de tous les corps, 
la terre, l'eau, l'air et le feu, il se trouve nécessaire- 
ment trois interstices, l'im entre la terre et l'eau, un 
autre entre l'eau et l'air, et un troisième entre l'air 
et le feu. Le premier interstice a reçu des physiciens 



t>U SONGE DE SaPrON. LIVRE I. 5l 

le nom de nécessité (i), parce qu'il a, dit -on, la 
vertu de lier et de consolider les parties fiingeuses des 
corps : Puissiez 'VOUS tous, dit en maudissant les 
Grecs un des personnages d'Homère , puissieZ'VOus 
tous être résous en terre et en eau! Il entend par là 
le limon , matière première du corps humain. L'in- 
terstice entre l'eau et l'air se nomme harmonie, c'est- 
à-dire convenance et rapport exact des choses , parce 
qu'il est le point de jonction des éléments inférieurs 
et supérieurs , et qu'il met d'accord des parties dis- 
corxlantes. On appelle obéissance l'interstice entre 
l'air et le feu ; car si la nécessité est un moyen d'u- 
nion entre les corps graves et limoneux, et les corps 
plus légers, c'est par obéissance que, ces derniers 
s'unissent aux premiers; l'harmonie est le point cen- 
tral auquel se rattache le tout. La perfection d'un 
coi;ps exige donc le concours des quatre éléments et 
de leurs trois interstices; donc aussi les nombres trois 
«t /quatre, unis entre eux par tant de rapports obligés, 
mettent en commun leurs propriétés pour la forma*- 
tion des corps. Indépendamment de l'association de 
ces deux nombres pour le développement des solides^ 
le quaternaire est, chez les pythagoriciens, un nom*' 
hce mystérieux, symbole de la perfection de l'âme; il 
entre dans la formule religieuse de leur serment, ainsi 
conçu : J.e ie le jure par celui qui a foruié notre 
âme du nombre quaternaire (2). A l'égard du nom-- 

(i) Du latin nectere. 

(7) Le quaternaire des pythagoriciens était B6 , formé de» 



52 COMMENTAIRE 

bre ternaire, il est le type de lame considérée comme 
formée, de trois parties, le raisonnement, la fougue 
impétueuse et les désirs ardents. 

Qui plus est , les anciens philosophes ont regardé 
l'âme du monde comme une échelle musicale. Dans 
la première classe des intervalles musicaux se trouve 
le diapason', ou l'octave, qui résulte du diatessaron 
et du diapentès ( de la quarte et de la quinte ). Le 
diatessaron est dans le rapport de 4 à 3 , et le dia- 
pentès dans celui de 3 à 2. Nous verrons plus tard (i) 
que le premier de ces rapports, nommé par les Grecs 
épitrite, égale un entier, plus son tiers; et que le se- 
cond, nommé hémiole, égale un entier, plus sa moitié; 
il nous suffît ici de démontrer que le diapentès et le 
diatessaron , d'où naît le diapason , se composent des 
nombres 3 et 4« O trois et quatre /bis heureux! 
dit Virgile, dont l'érudition était si vaste, lorsqu'il 
veut exprimer la plénitude du bonheur. 

Nous venons de traiter sommairement des parties 
du nombre sept; disons maintenant quelques mots 
de l'entier, ou de l'eptas des Grecs, que leurs ancê- 
très nommaient septas, c'est-à-dire vénérable. Ce titre 
lui est bien dû, puisque, selon le Timée de Platon, 
Torigine de l'âme du monde est renfermée dans les 
termes de ce nombre. En effet, plaçons la monade 
au sommet d'un triangle isocèle, nous voyons décou- 

« 
quatre premiers nombres pairs 2, 4, 6, 8, et des quatre pre- 
miers impairs i, 3, 5, 7. 

(i) Voyez le chap. 19 de ce livre, et le 1 du livre II* 



DU SONGE DE SCIPlOW. LIVRE I. 53* 

1er d'elle , de part et d'autre des deux cotés égaux , 
trois nombres pairs et trois nombres impairs, savoir: 
2, 4? 8; puis 3, 9 5 27. C'est de l'assemblage de ces 
nombres, que, d'après l'ordre du Tout-Puissant, na- 
quit l'âme universelle, et ces sept modules, admis 
dans sa composition, manifestent assez l'éminente vertu 
du nombre septénaire. Ne voyons-nous pas aussi que 
la providence, dirigée par l'éternel architecte, a placé 
dans un ordre réciproque, au-dessous du monde 
stellifère qui contient tous les autres, sept sphères 
errantes chargées de tempérer la rapidité des mou- 
vements de la sphère supérieure, et de régir les corps 
sublunaires? La lune elle-même, qui occupe le septième 
rang parmi ces sphères errantes, est soumise à l'ac- 
tion du septième nombre qui règle son cours. On 
peut en donner de nombreuses preuves; commençons 
par celle-ci: la lune emploie près de vingt-huit jours 
à parcourir le zodiaque; car, quoiqu'elle rentre en 
conjonction avec le soleil seulement au bout de trente 
jours, il n'en est pas moins vrai qu'elle n'en met 
qu'environ vingt-huit à faire le tour entier de la zone 
des signes, et ce n'est que deux jours après cette 
course qu'elle rejoint le soleil , parce que cet astre ne 
se retrouve plus au point où elle l'avait quitté : la 
raison en est qu'il reste un mois entier dans chacun 
des signes. Supposons donc que le soleil étant au 
premier degré du bélier, la lune se dégage du disque 
solaire, ou que nous avons nouvelle lune; environ 
vingt-huit jours après, elle arrive de nouveau à ce^ 
premier degré du bélier, mais elle n'y retrouve pliiSL 



54 COMMENTAIRE 

le soleil, qui s'est avancé progressivement dans son 
orbite selon les lois qui règlent sa marche. Si nous ne 
nous apercevcms pas du moment où la lune a achevé 
son cours périodique, c'est qu'elle nous a para le 
commencer, non à sa sortie du premier degré du bé- 
ber, mais à sa sortie du disque 'solaire ; il lui faut 
donc encore à peu près deux jours pour achever sa 
révolution synodique, ou rentrer en conjonction avec 
le soleil , d'où elle va sortir derechef, pour nous of- 
frir encore sa première phase. Il suit de là que cette 
phase n'a presque jamais lieu deux fois de suite dans 
le même signe; cependant, ce phénoiïiène arrive quel- 
quefois dans les gémeaux, parce que, à cause de la plus 
grande élévation de ce signe, le soleil emploie plus 
de temps à le visiter; mais cela arrive rarement dans 
les autres signes, lorsqu'il y a eu conjonction an pre- 
mier degré de l'un d'eux. 

!La période lunaire de vingt-»huit jours prend donc 
sa souree d'ans le nombre septénaire; car si l'on as- 
semble \e^ sept premiers nombres , et que l'on ajoute 
successivement le nombre qui suit à celui qui pré- 
cède , on a pour résultat vingt-huit. 

C'est encore à'^FinQuence cfe cette dtjrnièi^e qùâM- 
lité, divisée en qufatre fois sept parties égales, qu'o- 
béit la lune en traversant le zodiaque de haut en bas, 
et de bas en haut. Partie du point le plus septentrio- 
nal , elle arrive , après une marche oblique de sept 
jours, au milieu de ce cercle, c'est-à-dire à l'éclipti- 
que ; en continuant de descendre pendant sept autres 
jours, elle parvient au point le plus méridional; d© 



DU SONGE I>£ SCIPION. LIVRE I. 55 

là y par une ligne ascendante et toujours oblique, elle 
gagne le point central , directement opposé à celui 
cp'elle a visité quatorze jours auparavant, et sept 
jours après, elle se retrouve au point nord d'où elle 
était partie : ainsi, dans quatre fois sept jours, elle a 
parcouru le zodiaque en tous sens. C'est aussi en qua-r 
tre fois sept jours que la lune nous présente ses phasea 
diverses, mais invariables. Pendant les sept pre- 
miers jours, elle croh successivement, et se montre^ 
à la fin de cette période, sous la forme d'un cercle 
dont on aurait coupé la moitié; on la nomme alors 
dichotome. Après sept autres jours, pendant lesqueU 
sa figure et sa lumière augmentent, son disque se 
trouve entièrement éclairé, et nous avons alors pleine 
luae; après trois fois sept jours, elle redevient di- 
chotome, mais eii sens inverse; enfin, pendant les 
sept derniers jours, elle décroît successivement, et 
fioit par disparaître à n^os yeu:^.. 

Les Grecs ont reconnu à la lune, dans le cours, 
d'un mois entier, sept aspects divers : elte est successi-t 
vement nouvelle, dichotome, amphicyrteet pleine;^ 
sa cinquième phase est semblable à la troisième, 
sa sixième à la seconde, et la septième touche à sa 
disparkion totale, O^ l'appelle amphicyrte, lorsque,, 
dans son accroissement , elle est parvenue à éclairer 
les trois quarts de son disque, et lorsque, dans mu 
déeroissement , il n'y a qu'un quart de ce disque qui 
soit privé de lumière. 

Le solal lui^-méme , qui est l'âme de la nature ^ 
éprouve des variations périodiques à chaque septième 



56 COMMENTAIRE 

^>igne; car il est arrivé au septième, lorsque le sol- 
stice d'été succède à celui d'hiver ; il en est de même , 
lorsque l'équinoxe d'automne prend la place de celui 
du printemps. Le septième nombre influe aussi sur 
les trois révolutions de la lumière éthérée : la pre- 
mière et la plus grande est annuelle, d'après le cours 
du soleil ; la seconde ou moyenne est menstruelle, et 
d'après le cours de la lune; la troisième, qui est aussi 
là plus petite, est la révolution diurne, d'après le 
lever et le coucher de l'astre du jour. Chacune de ces- 
trois révolutions a quatre manières d'être difFérèntes, 
ce qui complète le nombre sept. Voici dans quel 
ordre se suivent ces quatre manières d'être : humi- 
dité, chaleur, sécheresse et froidure. La révolution 
annuelle est humide au printemps, chaude en été, 
sèche en automne et froide en hiver. La première 
semaine de la révolution menstruelle est humide; car 
la lune qui vient de naître met en mouvement les 
substances aqueuses. La seconde semaine est chaude, 
parce que ta lunQ reçoit alors du soleil une augmen- 
tation de lumière et de chaleur. La troisième est sèche : 
car la lune , pendant cette période , parcourt un arc 
de cercle entièrement opposé à celui qui l'a vue naî- 
tre. Enfin la quatrième semaine lîst froide, parce que 
la lune va cesser d'être éclairée. Quant à la révolu- 
tion diurne, l'air est humide pendant son premier 
quart, chaud pendant le second, sec pendant le troi- 
sième, et froid pendant le quatrième. 

L'Océan cède également à la puissance du septième 
pombre; ses eaux, arrivées le jour de la nouvelle 



DU SONGE DE SCiPION. LIVRE I. 67 

lune à leur plus haut point d'élévation, diminuent 
insensiblement chacun des jours qui suivent jusqu'au 
septième compris, qui amène leur plus grand abais- 
sement. Ces eaux , s'élevant alors de nouveau , sont 
à la fin du huitième jour ce qu'elles étaient au com- 
mencement du septième; à la fin du neuvième, ce 
qu'elles étaient au commencement du sixième; et ainsi 
de suite: en sorte qu'à la fin du quatorzième jour, 
elles sont à la même hauteur qu'à la naissance du pre- 
mier jour de la nouvelle lune. Ce phénomène suit, 
pendant la troisième semaine , la même marche que 
pendant la première, et pendant la quatrième, la 
même que pendant la seconde. 

C'est enfin d'après le nombre septénaire que sont 
réglées les séries de la vie de l'homme : sa conception, 
sa formation, sa naissance, sa nutrition , son déve- 
loppement. C'est lui qui nous conduit par tous les 
degrés de l'existence jusqu'à notre dernier terme, 
ïïous ne parlerons pas de l'évacuation à laquelle la 
femme est assujettie, à chaque période lunaire, lors- 
que l'utérus n'a pas été pénétré par la liqueur sémi- 
nale ; mais une circonstance que nous ne devons pas 
omettre est celle-ci : lorsqu'il s'est écoulé sept heures 
depuis l'éjaculation de la semence , et qu'elle ne s'est 
pas épandue hors du vase qui l'a reçue, la concep- 
tion a lieu ; et sept jours après , grâces aux soin de la 
nature, attentive à son travail, le. germe, presque 
fluide, se trouve enveloppé d'une vésicule membra^ 
neuse, dans laquelle il est enfermé de la même ma- 
nière que l'œuf dans sa coquille. A l'appui dé ce fait. 



58 COMMENTAIRE 

connu de tOQs les médecins , Hippocrate , aussi in- 
capable de tromper que de se tromper, certifie, dans 
son traité de l'éducation physique des enfants, l'ex- 
pulsion d'une semblable Tesicule, chez une femme 
qu'il avait reconnue grosse au septième jour de la 
conception. Le sperme ne s'était pas épandu, et cette 
femme priait Hippocrate de lui éviter les embarras 
d'une grossesse; il lui ordonna de sauter fréquemment,^ 
et sept jours après Tordonnance, l'ovule se détacha de 
la matrice avec le tégiunent dont nous venons de par<* 
1er. Tel est le récit de ce grand homme; mais Straton, 
le péripatéticien, et Dîoclès de Carystos^ ont observé 
que la manière dont se Conduit le fœtus varie de sept 
jours en sept jours. Ils disent que, pendant la. seconde 
semaine, on aperçoit à la surface de l'enveloppe men- 
ttomfiée ci^^des^ns des gouttes de sang, qui, dans le cour» 
de la troisième , pénètrent cette enveloppe pour se re« 
joindre au germe gélatineux ; que le kquide se coagule 
pentlant la quatrième semaine, et prend une consis**^ 
tance moyenne etrtre la diair et le sang; que, daos l'in*^ 
tervallc de la cinquième, il airrive quelcpiefois que 
les forme» de l'embryon , dont la grosseur est alors 
cdile (fume abeille , se prononcent , et qu'on peut dis- 
tinguer les premiers tinéamenitsi des parties du corpa 
biinmin. S'ils emploient ici le mot quelquefois, c'est 
parée que ceftte configuration précoce eat le prouoa^ 
tio de t'acooiicheiitent à sept mois ; car , dans \e ôasL 
d'unie gestation de neuf mois solaires , la forme exté^ 
Heure des membres n'est remarquable que vers la 
fin de la sixième semaine , si l'embryon est femelle ,. 



DU SONGE DE SCIPÏOlSr. LIVRE I. 69 

et sur la fin de la septième seulement, «'il est mâle. 
Sept heures après Faccouchement , on peut pronon- 
cer si Teii&nt vivra , ou si , étant mort-né , son pre^ 
mîer souf&e a été son dernier; car il n'est reconnu 
viable <, que lorsqu'il a pu supporter l'impression de 
Faîr pendant cet intervalle de temps; à partir de ce 
point, il n'a plus à craindre qu'un de ces accidents 
qu'on peut éprouver à tout autre âge. C'est au sep- 
tième jour de sa naissance, que se détache le reste du 
cordon ombilical. Après deux fois sept jours, se.^ 
yeux sont sensibles à l'aefion de la lumière, et après 
sept fois sept jours, il regarde fixement les objets, 
et cherche à connaître ce qui l'entoure. Sa première 
dentition commence à sept mois révolus , et à la fin 
do quatorzième mois , il s'assied sans crainte de tom«^ 
ber. Le vingt -unième mois est à peine fini, que sa 
voix est articulée; )e vingt-huitième vient de s'éeou- 
knr, déjà l'enfant se tient debout avec assurance , et 
ses pas sont décidés. Lorsqu'il a atteint trente-cinq 
mois, il éprouve un commencement de dégoût pour 
le lait de sa nourrice ; s'il use plus long-temps de ce 
liquide, ee n'est que par la force de l'habitude. A 
sept ans accomplis, ses premières dents sont rem- 
placées par d'autres plus propres à ta mastication d'a- 
liments solides ; c'est à cet âge aussi que sa pronon- 
ciation a toute sa perfection : et voilà ce qui a fait 
dire que la nature est l'inventrice des sept voyelles, 
bien que ce no^mbre se réduise à cinq chez les La- 
tins , ^i les font tantét brèves et tantôt longues. Ce- 
pendant ils en trouveraient sept , s'ils avaient égai*d , 



6o COMMENTAIRE 

pon pas à l'^ccentusition , mais aux sons qu'elles ren-^ 
dent. A la fin de la quatorzième année, la puberté 
se manifeste, par la faculté génératrice chez l'homme, 
et par la menstruation chez la femme. Ces symptô- 
mes de virilité font entrevoir à l'adolescent l'époque 
de sa majorité, que les lois ont avancée de deux ans 
en faveur de la jeune fille, à cause de la précocité de 
son organisation. La vingtrunième année accomplie, 
voit la barbe remplacer le duvet sur les joues du 
jeune homme, qui cesse alors de croître en longueur; 
à vingt-huit ans, son corps a fini de s'étendre en lar- 
geur; c'est à trente -cinq ans, qu'il est dans toute 
la plénitude de sa force musculaire. On remarque 
que ceux des athlètes de cet âge, que la victoire a 
couronnés , n'ont pas la prétention de devenir plus 
robustes , et que ceux qui n'ont pas encore été vain-t 
queurs , abandonnent cette profession. Depuis trente- 
cinq ans jusqu'à quarante -deux, l'homme n'éprouve 
dans ses forces aucune diminution , si cç n'est acci- 
dentellement; de quarante-deux à quî^rante-neuf, elles 
diminuent, mais d'une manière lente et insensible; 
et de là l'usage dans certains gouvernements de dis- 
penser du service militaire celui qui a quarante-deux 
ans révolus; mais, dans beaucoup d'autres, cette dis- 
pense n'a lieu qu'après quarante-neuf ans. Observons 
ici que cette époque de la vie, produit de sept par 
sept, est la plus parfaite de toutes. En effet, l'homme à 
cet âge, a atteint le plus haut point de . perfection 
dont il soit susceptible^ et ses facultés n'ayant pas 
^îicorç éprouvé d'altération, il est s^ussi propre a^ 



DÎT SONGÉ DE SCIPION. LIVRE I. 6t 

conseil qu'à l'action. Mais lorsque la décade, nombre 
si éminent entre tous les autres, multiplie un nombre 
aussi parfait que le septième, ce résultat de dix fois 
sept ans, -ou de sept fois dix ans, est, selon les méde- 
cins, la limite de notre existence; nous avons alors par- 
couru la carrière humaine tout entière. Passé cet âge, 
l'homme est exempt de toutes fonctions publiques, 
et ses devoirs sociaux, qui, de quarante-neuf à soixante- 
dix ans, variaient en raison des forces dont il pouvait 
disposer, se bornent à pratiquer les conseils de la 
sagesse , et à les départir aux autres. 

Les organes du corps humain sont également or-^ 
donnés selon le nombre septénaire. 

On en distingue sept intérieurs appelés noirs par 
les Grecs, savoir, la langue, le cœur, le poumon, le 
foie, la rate et les deux reins. Sept autres, y compris 
les veines et canaux aboutissants , servent à la nutri- 
tion, aux excrétions, à l'inspiration et à l'expiration, 
savoir, le gosier, l'estomac , le ventre et trois viscères 
principaux, dont l'un est le diaphragme, cloison qui 
sépare la poitrine du bas-ventre ; le second est le mé- 
sentère; et le troisième est le jéjunum, regardé comme 
le principal organe de l'excrétion des matières fécales. 
A l'égard de la respiration et de la nutrition , on a ob- 
servé que si le poumon est privé pendant sept heures 
du fluide aérien, la vie cesse, et qu'elle cesse aussi lors- 
que le corps a été privé d'aliments pendant sept jours. 

On compte pareillement sept substances formant 
répaisseiir du corps du centre à la surface; elles sont 
disposées dans' l'ordre qui suit : la moelle, les os, les 



62 GOMMElf TAIRE 

nerfs, les veines, les artères , la chair et la peau. Voilà 
pour l'intérieur. Quant à l'extérieur, on trouve aussi * 
sept organes divers: la tête, la poitrine, les mains, 
les pieds et les parties sexuelles. Entre la poitrine et 
la main sont placées sept intermédiaires : l'épaule, le 
bras, le coude, la pajume de la main, et les trois 
articulations des doigts ; sept autres entre la ceinture 
et le pied, savoir, la cuisse, le genou, le tibia, le pied 
lui-même, sa plante, et les trois jointures des doigts. 

La nature ayant placé les sens dans la tête, comme 
dans une forteresse qui est le siège de leurs fonc-* 
tions, leur a ouvert sept voies au moyen desquelles 
ils remplissent leur destination: la bouche, les deux 
yeux , les deux narines et les deux oreilles. 

C'est aussi sur le nombre sept que sont basés les 
pronostics de l'issue heureuse ou funeste des mala* 
dies. Cela devait être, puisque ce nombre est le soiar 
verain régulateur de l'économie animale. Qui pUis 
est , les mouvements extérieurs du corps humain sont 
au nombre de sept : il se porte en avant, en arrière, 
sur la droite , sur la gauche, vers le haut, vers le bas, 
et tourne sur lui-méipe. 

Possesseur de tant de propriétés qu'il trouve, ou d^ns 
son entier, ou dans ses parties, le nombre septénaire 
justifie bien sa dénomination de nombre par&it. Nous 
venons, je crois, de démontrer clairement pourquoi le 
septième et le huitième nombre,. tous depx accom- 
plis , le sont par des motifs divers ; donnons mainte- 
nant le sens du passage souligné au chapitre cin- 
quième : « Lorsque tu seras parvenu à l'âge de cin«- 



DU song:b de sapio^. livre i. 63 

quante^six ans , nombre qui porte en soi ton inévitable 
destinée, tu seras Fespoir du salut public et du réta* 
blissement de l'ordre; tu devras à tes vertus d'être 
appelé, par le choix des .gens de bien , à la charge de 
dictateur, si toutefois tu échappes à la traliison de 
tes proches. x> 

En effet, huit fois s^t révolutions du soleil équi* 
valent à cinquante-six années, puisque, dans le cours 
d'une année, cet astre fait le tour entier du zodiaque, 
et qu'il est astreint, par des lois immuables, à recom- 
mencer la même course l'année suivante. 

CHAPITRE VIL 

Les songes et les présages relatifs aux adversités 
ont toujours un sens obscur et mystérieux ; ils 
ren/èrment cependant des circonstances quipeu^ 
uent , d'une manière quelconque , conduire sur 
la route de la vérité r investigateur doué de 
perspicacité. 

Cette expression ambiguë , si toutefois vous échap* 
peZy etc. , est un sujet d'étonnement pour certaines 
personnes , qui ne cpuçoivent pas qu'une âme divine, 
rentrée depuis peu au céleste séjour, et conséquem* 
ment instruite de l'avenir, puisse ignorer si son petit' 
fils échappera ou n'échappera pas aux embûches qui 
lui seront dressées ; mais elles ne font pas attention 



64 COMMEifTAIBÊ 

qu'il est de règle que les prédictions, les menaces et 
les avis reçus en songe ou par présages, aient un sens 
équivoque, lorsqu'il s'agit d'adversités. Nous esqui- 
vons quelquefois cet avenir, soit en nous tenant sur 
nos gardes, soit en parvenant à apaiser les dieux 
par des prières et des libations ; mais il est des cas 
où toute notre adresse, tout notre esprit, ne parvien- 
nent pas à le détourner. En effet, si nous sommes 
avertis , une circonspection persévérante peut nous 
sauver; si nous sommes menacés, nous pouvons cal- 
mer les dieux par des offrandes propitiatoires : mais 
les prédictions ont toujours leur effet. Quels sont 
donc les signes, me direz- vous, auxquels nous pou- 
vons reconnaître qu'il faut être sur ses gardes , ou se 
rendre les dieux propices, ou bien se résigner? Notre 
tâche est ici de faire cesser l'étonnement auquel donne 
lieu l'ambiguïté des paroles du premier Africain , en 
démontrant que l'obscurité est de l'essence de la di- 
vination. Du reste, c'est à chacun de nous à s'occu- 
per, dans l'occasion, de la recherche de ces signes, 
pourvu qu'une puissance supérieure ne s'y oppose 
pas; car cette expression de Virgile: «Les Parques 
ne me permettent pas de pénétrer plus loin dans l'a- 
venir, » est une sentence qui appartient h la doctrine 
saclrée la plus abstruse. 

Cependant nous ne manquons pas d'exemples qui 
prouvent que, dans le langage équivoque de la divi- 
nation , un scrutateur habile découvre presque tou- 
jours la route de la vérité, quand toutefois les dieux 
ne sont pas contraires. Rappelons-nous ce songe que, 



D€ SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 65 

dans Homère, Jupiter envoie à Agamemnon pour 
l'engager à combattre les Troyens le lendemain , en 
lui promettant ouvertement la victoire. Encouragé 
par cet oracle, le roi engage le combat, perd un 
grand nombre des siens, et rentre avec peine au 
camp. Accuserons-nous les dieux de mensonge? Non , 
certes; mais comme il était dans les destinées que cet 
échec arriverait aux Grecs, les paroles du songe de- 
vaient offrir un sens caché qui, bien saisi, les eût 
rendus vainqueurs, ou du moins plus circonspects. 
Dans ritij onction qui lui était faite de rassembler 
toutes ses forces, Agamemnon ne vit que celle de 
combattre ; et , au lieu de le faire avec toutes les di- 
visions de l'armée, il négligea celle d'Achille, qui, 
outré d'une injustice récente , ne prenait, ni lui ni sa 
troupe, aucune part aux mouvements du camp. L'is- 
sue du combat fut ce qu'elle devait être, et le songe 
ne put être regardé comme mensonger, puisqu'on avait 
négligé une partie des indications. 

Non moins parfait qu'Homère son modèle, Vir- 
gile s'est montré aussi exact que lui dans une cir- 
constance semblable. Enée avait reçu de l'oracle de 
Délos d'amples instructions sur la contrée que lui 
avaient assignée les destins pour y fonder un nouvel 
empire ; un seul mot mal compris prolongea la course 
errante des Troyens, Cette contrée, il est vrai, n'é- 
tait pas nommée ; mais , comme il leur était prescrit 
de retourner aux lieux de leur origine , le choix à 
faire entre la Crète et l'Italie, qui avaient donné nais- 
sance , la première à Teucer, et la seconde à Dardanus, 



j. 



66 COMMENTAIRE 

tiges TuD et l'autre de la race troyenne, ce choix, dis- 
je, leur était indiqué par ces premiers mots de Toracle: 
Vaillants fils de Dardanus; car, en les appelant du 
nom de celui de leurs ancêtres qui était parti d'Ita- 
lie, Apollon désignait évidemment ce pays. De même, 
dans le songe de Scipion , sa fin lui est nettement 
annoncée, et le doute émis par son aïeul , pour lais- 
ser à la prédiction ce qu'elle doit avoir d'obscur, est 
levé dès le commencement de ce songe par ces mots, 
«Lorsque, du concours de ces nombres, la nature 
aura formé le nombre fatal qui vous est assigné. » 
C'était bien lui dire que ce terme était inévitable. Si 
dans la révélation qui lui est faite des autres événe- 
ments de sa vie, selon l'ordre où ils auront lieu, tout 
est clairement exprimé , et si la seule expression éqiii* 
voque est celle relative à sa mort, c'est parce les 
dieux veulent nous épargner, soit des peines, soit des 
craintes anticipées, ou parce qu'il nous est avantageux 
d'ignorer le terme de notre existence; et, dans ce 
cas , les oracles qui nous l'annoncent , s'expriment 
plus obscurément que dans toute autre circonstance. 



DU SOI^GE DE SCIPION.^ LIVRE 1. 67 



CHAPITRE VIIL 

Il y a quatre genres de vertus : vertus politiques , 
vertus épuratoires, vertus épurées, et vertus 
exemplaires. De ce que la vertu constitue le 
bonheur, et de ce que les vertus du premier 
genre appartiennent aux régulateurs des socié- 
tés politiques y il s^ ensuit qiiun jour ils seront 
heureux. 

Revenons à notre interprétation à peine commen- 
jcée : « Mais afin de vous inspirer plus d'ardeur à dé- 
fendre l'état^ sachez , mon fils , qu'il est dans le ciel 
une place assurée et fixée d'avance pour ceux qui ont 
sauvé, défendu et agrandi leur patrie, et qu'ils doi- 
vent y jouir d'une éternité de bonheur; car de tout 
ce qui se fait sur la terre , rien n'est plus agréable 
aux regards de ce Dieu suprême qui régit l'univers ^ 
que ces réunions , ces sociétés d'hommes formées 
sous l'empire des lois , et que l'on nomme cités. Ceux 
qui les gouvernent, ceux qui les conservent, sont 
partis de ce lieu, et c'est dans ce lieu qu'ils revien- 
nent, y» 

Rien de mieux dit , rien de plus convenable que 
de faire suivre immédiatement la prédiction de la 
mort du second Africain par celle des récompenses 
qui attendent l'homme de bien après sa mort. Cet 

5. 



68 COMMENTAIRE 

espoir produit sur lui un tel effet, que loin' de re- 
douter Tinstant fatal qui lui est annoncé , il le hâte 
de tous ses vœux , pour jouir plus tôt , au séjour 
céleste, de l'immeftsité de bonheur qu'on lui promet. 

Mais , avant de donner au passage entier que nous 
venons de citer tout son développement, disons quel- 
ques mots de la félicité réservée aux conservateurs 
de la patrie. 

Il n'y a de bonheur que dans la vertu , et celui-là 
seul mérite le nom d'heureux qui ne s'écarte point 
de la voie qu'elle lui trace. Voilà pourquoi ceux qui 
sont persuadés que la vertu n'appartient qu'aux sages, 
soutiennent que le sage seul est heureux. 

Ils nomment sagesse, la connaissance des choses 
divines , et sages ceux qui , s'élevant par la pensée 
vers le séjour de la Divinité, parviennent, après une 
recherche opiniâtre , à connaître son essence , et à se 
modeler sur elle, autant qu'il est en eux. Il n'est, 
disent ces philosophes , que ce moyen de pratiquer 
les vertus; et quant aux obligations qu'elles impo- 
sent , ils les classent dans l'ordre qui suit : la pru- 
dence exige que^ pleins de dédain pour cette terre 
que nous habitons, et pour tout ce qu'elle renferme, 
nous ne nous occupions que de la contemplation des 
choses du ciel, vers lequel nous devons diriger toutes 
nos pensées; la tempérance veut que nous ne don- 
nions au corps que ce qu'il lui faut indispensable- 
ment pour son entretien ; la force consiste à voir sans 
crainte notre âme faire, en quelque sorte, divorce 
avec notre corps sous les auspices de la sagesse , et 



BU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 69 

à ne pas nous effrayer de la hauteur immense que 
nous avons à gravir avant d'arriver au ciel. 

C'est à la justice qu'il appartient de faire marcher 
de front chacune de ces vertus vers le but proposé. 
D'après cette définition rigide de la route du bonheur, 
il est évident que les régulateurs des sociétés hu* 
maines ne peuvent être heureux. Mais Plotin, qui 
tient avec Platon le premier rang parmi les philosor 
phes , nous a laissé un traité des vertus qui les classe 
dans un ordre plus exact et plus naturel; chacune 
des quatre vertus cardinales se subdivise, dit- il, en. 
quatre genres. 

Le premier genre se compose des vertus politiques, 
le second des vertus épuratoires, le troisième des ver-, 
tus épurées, et le quatrième des vertus exemplaires. 
L'homme, animal né pour la société, doit avoir des 
vertus politiques. 

Ce sont elles qui font le bon citoyen , le bon ma- 
gistrat , le bon fils , le bon père et le bon parent : 
celui qui les pratique veille au bonheur de son pays , 
accorde une protection éclairée aux alliés de son gou- 
vernement, et le leur fait aimer par une générosité 
bien entendue. 

Aussi de ses bienfaits on garde la mémoire. 

La prudence politique consiste à régler sur la droite 
raison toutes s^s pensées, toutes ses actions; à ne 
rien vouloir, à ne rien faire que ce qui est juste , et 
à se conduire en toute occasion comme si l'on était 
en présence des dieux. Cette vertu comprend en soi 



«70 COMMENTAIRE 

la justesse d'esprit^ la perspicacité, la vigilance, la 
prévoyance, la douceur du caractère, et la réserve. 

Ija force politique consiste à ne pas laisser ofiîis* 
quer son esprit par la crainte des dangers, à ne re* 
douter que ce qui est honteux, à soutenir avec nne 
égale fermeté les épreuves de la prospérité et celles 
de l'adversité. Cette vertu renferme l'élévation de 
l'âme, la confiance en soi-même, le sang -froid, la 
dignité dans les manières, l'égalité de conduite, l'é- 
nergie de caractère, et la persévérance. 

La tempérance politique consiste à n'aspirer à rien 
de ce qui peut causer des regrets , à ne pas dépasser 
les bornes de la modération , à assujettir ses passions 
au joug de la raison. Elle a pour cortège la modes- 
tie , la délicatesse des sentiments , la retenue , la pu- 
reté des mœurs , la discrétion, l'économie, la sobriété, 
et la pudeur. 

La justice politique consiste à rendre à chacun ce 
qui lui appartient. A sa suite marchent la bonté 
d'âme, l'amitié, la concorde, la piété envers nos pa- 
rents et envers les dieux 9 les sentiments affectueux, 
et la bienveillance. 

G'est en s'appliquant d'abord à lui-même l'usage 
de ces vertus , que l'honnête homme parvient ensuite 
à les appliquer au maniement des affaires publiques, 
et qu'il conduit avec sagesse les choses de la terre, 
sans négliger celles du ciel. 

Les vertus du second genre, qu'on nomme épura- 
foires, sont celles de l'homme parvenu à l'intelligence 
de la Divinité ; elles ne conviennent qu'à celui qui a 



DU SONGE DE SGIPIOIT. LIVBE I. 7I 

pris la résolution de se dégager de son enveloppe 
terrestre pour vaquer, libre de tous soins humains, 
à la méditation des choses d'en-haut. Cet état de con- 
templation exclut toute occupation administrative. 

Nous avons dit plus haut en quoi consistent cies 
vertus du sage, et les seules qui méritent ce nom, s'il 
en faut croire quelques philosophes. 

liCS vertus du troisième genre, ou les vertus épu- 
rées , sont le partage d'un esprit purifié de toutes les 
souillures que communique à Tâme le contact du 
monde. Ici la prudence consiste, non -seulement à 
préférer les choses divines aux autres choses , mais à 
ne voir, à ne connaître et à ne contempler qu'elles, 
comme si elles étaient les seules au monde. 

La tempérance consiste, non -seulement à réprimer 
les passions terrestres, mais à les oublier entièrement; 
la force, non pas à les vaincre, mais à les ignorer, 
de manière à ne connaître ni la colère ni le désir ; 
enfin , la justice consiste à s'unir assez étroitement à 
l'intelligence supérieure et divine pour ne jamais 
rompre l'engagement que nous avons pris de l'imiter. 

Les vertus exemplaires résident dans Tintelligence 
divine elle-même, que nous appelons vouç, et d'où 
les autres vertus découlent par ordre successif et gra- 
dué; car si l'intelligence renferme les formes origi- 
nelles de tout ce qui est, à plus forte raison contient - 
elle le type des vertus. La prudence est ici l'intelli- 
gence divine elle-même. La tempérance consiste dans 
une attention toujours soutenue et tournée sur soi- 
même; la force, dans une immobilité que rien ne dé- 



7 a COlWytfENTAIRE 

ment; et la justice est ce qui, soumis à la loiétemelle, 

ne s'écarte point de la continuation de son ouvrage. 

Voilà les quatre ordres de vertus qui ont des effets 

différents à l'égard des passions, qui sont, comme on 

sait , 

La peine y le plaisir, l'espérance et la crainte. 

Les vertus politiques modifient ces passions ; les ver- 
tus épuratoires les anéantissent ; les vertus épurées 
en font perdre jusqu'au souvenir ; les vertus exem- 
plaires ne permettent pas de les nommer. Si donc le 
propre et l'effet des vertus est de nous rendre heu- 
reux , et nous venons de prouver que la politique a les 
siennes, il est clair que l'art de gouverner conduit au 
bonheur. Cicéron a donc raison, lorsque, en parlant 
des chefs des sociétés, il s'exprime ainsi : « Ils jouiront 
dans ce lieu d'une éternité de bonheur. » Pour nous 
donner à entendre qu'on peut également prétendre à 
ce bonheur, et par les vertus actives et par les ver- 
tus contemplatives , au lieu de dire dans un sens ab- 
solu que rien n'est plus agréable à l'Être suprême 
que les réunions d'hommes nommées cités, il dit que 
« de tout ce qui se fait sur la terre, rien, etc.» Il 
établit par là une distinction entre les contemplatifs 
et les hommes d'état qui se fraient une route au ciel 
par des moyens purement humains. Quoi de plus 
exact et de plus précis que cette définition des cités 
qu'il appelle des réunions , des sociétés d'hommes 
formées sous l'empire des lois ? En effet , jadis on vu 
des bandes d'esclaves , des troupes de gladiateurs se 
réunir, s'associer, mais non sous l'empire des lois« 



DU SONGE DE SCIPIOW. LIVRE I. 7 3 

Les collections d'hommes qui seules méritent le nom 
de cités, sont donc celles où chaque individu est régi 
par des lois consenties par tous. 



CHAPITRE IX. 

Dans quel sens on doit entendre que les direc^ 
teurs des corps politiques sont descendus du 
ciel y et quHls y retourneront 

A l'égard de ce que dit Cicéron , « Ceux qui gou- 
vernent les cités, ceux qui les conservent, sont partis 
de ce lieu ; c'est dans ce lieu qu'ils reviennent , » voici 
comme il faut l'entendre : l'âme tire son origine du 
ciel , c'est une opinion constante parmi les vrais phi- 
losophes ; et l'ouvrage de sa sagesse , tant qu'elle est 
unie au corps, est de porter ses regards vers sa source^ 
ou vers le lieu d'où elle est partie. Aussi, dans le 
nombre des dits notables, enjoués ou piquants, a- 
t-on regardé comme sentence morale celui qui suit : 

Connaissez-vous vous-même est un arrêt du ciel. 
Ce conseil fut donné, dit-on, par l'oracle de Delphes- 
à quelqu'un qui le consultait sur les moyens d'être 
heureux; il fut même inscrit sur le frontispice dir 
temple. L'homme acquiert donc, ainsi qu'on vient de- 
le dire, la connaissance de son être, en dirigeant ses 
regards vers les lieux de son origine première , et 
non ailleurs ; c'est alors seulement que son âme, pleine 



^4 COMMENTAIRE 

du sentiment de sa noble extraction, se pénètre des 
vertus qui la font remonter, après l'anéantissement 
du corps , vers son premier séjour. Elle retourne au 
ciel, qu'elle n'avait jamais perdu de vue, pure de 
toute tache matérielle dont elle s'est dégagée dans le 
canal limpide des vertus; mais, lorsqu'elle s'est ren- 
due l'esclave du corps, ce qui fait de l'homme une 
sorte de bête brute, elle frémit à l'idée de s'en sépa- 
rer; et quand elle y est forcée. 

Elle fuit en courroux vers le séjour des ombres. 

Et même alors ce n'est pas sans peine qu'elle quitte 

sou enveloppe. 

Du vice invétéré 
Elle conserve encor Tempreinte ineffaçable. 

Elle erre autour de son cadavre, ou cherche un 
nouveau domicile ; que ce soit un corps humain , ou 
celui d'une bête, peu lui importe^ son choix est pour 
celui dont les inclinations se rapprochent davantage 
de celles qu'elle a contractées dans sa dernière de- 
meure; elle se résigne à tout souffrir plutôt que.de 
rentrer au ciel, auquel elle a renoncé par ignorance 
réelle ou feinte , ou plutôt par une trahison ouverte. 
Mais les chefs des sociétés politiques, ainsi que les 
autres sages, rentrent, après leur mort, en posses- 
sion du séjour céleste qu'ils habitaient par la pensée, 
même lorsqu'ils vivaient parmi nous. 

Ce n'est point sans motif, ni par une vaine adu- 
lation, que l'antiquité admit au nombre des dieux 



DU SOITGE DE SCIPION. LIVRE I. jS 

plusieurs fondateurs de cités et d'autres grands per* 
fionnages. Ne voyons-nous pas Hésiode, auteur de la 
Théogonie, associer aux dieux les asôens rois, et 
conserver à ceux-ci leurs prérogatives , en leur don* 
nant une part dans la direction des affaires humaines. 
Pour ne pas fiiliguer le lecteur de citations grecques , 
nous ne rapporterons pas ici les vers de ce poète; 
nous nous conteniferons d'en donner la traduction. 

Le puissant Jupiter voulut placer aux cieux. 
Lçs illustres mortels qu'admit parmi les dieux 
L'homme recomiaissant ; la destinée humaine 
Est encore à présent soumise à leur domaine. 

Virgile n'ignorait pas cette ancienne tradition; 
mais il convenait à son sujet que les héros habitas- 
sent les Champs Éiysées ; cependant il ne les exclut 
pas du ciel; car, pour accorder les deux doctrines, 
c'est-à-dire la fiction poétique et la vérité philoso-. 
phique, il crée pour eux d'autres cieux, un autre 
soleil et d'autres astres. Comme , selon lui , ils con- 
servent les goûts qu'ils avaient pendant leur vie mor- 
telle. 

Ils aimèrent vivants les coursiers et les armes ; 

Morts I à ces jeux guerriers ils trouvent mille charmes,.. 

à plus forte raison les administrateurs des corps so- 
ciaux doivent-ils conserver au ciel la surveillance des 
dioses d'ici -bas. C'est, à ce que l'on croit, dans la 
sphère des fixes que ces âmes sont reçues, et cette 
opinion^ est fondée, puisque c'est de là qu'elles sont 
parties. L'empyrée est en effet la demeiu*e de celles 



76 COMMENTAIRE 

qui n'ont pas encore succombé au désir de revêtir un 
corps ; c'est donc là que doivent retourner celles qui 
s'en sont rendues dignes. Or l'entretien des deux Sci- 
pions ayant lieu dans la voie lactée' qu'embrasse la 
sphère aplane , rien n'est plus exact que cette expres- 
sion: «Ils sont partis de ce lieu, c'est dans ce lieu 
qu'ils reviennent. » JVIais poursuivons notre tâche. 



CHAPITRE X. 

Opinion des anciens théologiens sur les enfers ; et 
ce qu il faut entendre, selon eux, par la vie ou 
la mort de Famé. 

« A ce discours, moins troublé par la crainte de la 
mort, que par l'idée de la trahison des miens, je lui 
demandai si lui-même, si mon père Paulus vivait 
encore, et tant d'autres qui à nos yeux ne sont plus. » 

Dans les cas les plus imprévus, dans les fictions 
même , la vertu a son cachet. Voyez de quel éclat la 
fait briller Scipion dans son rêve ! Une seule circon- 
stance lui donne occasion de développer toutes les 
vertus politiques. Il se montre fort en ce que le calme 
de son âme n'est pas altéré par la prédiction de sa 
mort. S'il craint les embûches de ses proches , cette 
crainte est moins l'effet d'un retour sur lui-même, 
que de son horreur pour le crime qu'ils commettent; 
elle a sa source dans la piété et dans les sentiments 



DU SOI^GE DE SCIPIOrr. LIVRE 1. 77^ 

affectueux de ce héros pour ses parents. Or, ces dis- 
positions dérivent de la justice, qui veut qu'on rende 
à chacun ce qui lui est dû. 

Il donne une preuve non équivoque de sa prudence^ 
en ne regardant pas ses opinions comme des certi- 
tudes , et en cherchant à vérifier ce qui ne paraîtrait 
pas douteux à des esprits moins circonspects. Ne 
montre -t- il pas sa tempérance lorsque, modérant, 
réprimant et faisant taire le désir qu'il a d'en savoir 
davantage sur le bonheur sans fin réservé aux gens 
de bien , ainsi que sur le séjour céleste qu'il habite 
momentanément, il s'informe si son aïeul et son 
père vivent encore? Se conduirait -il autrement s'il 
était réellement habitant de ces lieux, qu'il ne voit 
qu'en songe ? Cette question d'Émilien touche à l'im- 
mortalité de l'âme ; en voici le sens : nous pensons 
que l'âme s'éteint avec le corps et qu'elle ne survit 
pas à l'homme; car cette expression, « qui à nos yeux 
ne sont plus , » implique l'idée d'un anéantissement 
total. Je voudrais savoir, dit-il à son aîçul , si vous, si 
mon père Paulus et tant d'autres sont encore exis- 
tants. A cette demande d'un tendre fils, relativement 
au sort de ses parents , et d'un sage qui veut lever le 
voile de la nature , relativement au sort des autres , 
que répond son aïeul? «Dites plutôt, ceux-là vivent 
qui se sont échappés des liens du corps comme d'une 
prison. Ce que vous appelez la vie, c'est réellement 
la mort. » 

Si la mort de l'âme consiste à être reléguée dans 
les lieux souterrains^ et si elle ne vit que dans les 



^^8 COMMENTAIRE 

régions supérieures, pour savoir en quoi consiste cette 
vie ou cette mort, il ne s'agit que de déterminer ce 
qu'on doit entendre par ces lieux souterrains dans 
lesquels l'âme meurt ; tandis qu elle jouit , loin de ces 
lieux, de toute la plénitude de la vie; et puisque le 
résultat de toutes les recherches faites à ce sujet par 
les sages de l'antiquité se trouve compris dans le peu 
de mots que vient de dire le premier Africain, nous 
allons, par amour pour la concision, donner, de leurs 
opinions, un extrait qui suffira pour résoudre la ques- 
tion que nous nous sommes proposée en commençant 
ce chapitre* 

La philosophie n'avait pas fait encore, dans l'étude 
de la nature, les pas immenses qu'elle a faits depuis, 
IcN^sque ceux de ses sectateurs qui s'étaient chargés 
de répandre, parmi les diverses nations, le culte et 
les rites religieux, assuraient qu il n'existait d'autres 
enfers que le corps humain, prison ténébreuse, fé- 
tide et sanguinolente, dans laquelle l'âme est retenue 
captive. Ils donnaient à ce corps les noms de tom- 
beau de l'âme, de manoir de Plu ton, de Tartare, et 
rapportaient à notre enveloppe tout ce que la fic- 
tion, prise par le vulgaire pour la vérité, avait dit 
des enfers. Le fleuve d'oubli était, selon eux, l'éga- 
rement de l'âme, qui a perdu de vue la dignité de 
l'existence dont elle jouissait avant sa captivité, et 
qui n'imagine pas qu'elle puisse vivre ailleurs que 
dans un corps. Par le Phlégéton , ils entendaient la 
violence des passions, les transports de la colère; 
par l'Achéron, les regrets amers que nous causent. 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 79 

dans certains cas, nos paroles et nos actions, par 
suite de l'inconstance de notre nature ; par le Cocyte, 
tous les événements qui sont pour riiomme un sujet 
de larmes et de gémissements; par le Styx enfin, ils 
entendaient tout ce qui occasionne parmi nous ces 
haines profondes qui font le tourment de nos âmes. 

Ces mêmes sages étaient [Persuadés que la descrip- 
tion des châtiments , dans les enfers, était empruntée 
des maux attachés aux passions humaines. Le vau- 
tour qui dévore éternellement le foie toujours renais- 
sant de Prométhée, est, disaient-ils, l'image des re* 
mords d'une conscience agitée, qui pénètrent dans 
les replis les plus profonds de l'âme du méchant, et 
la déchirent, en lui rappelant sans cesse le souvenir 
de ses crimes : en vain voudrait-il reposer; attachés à 
leur proie qui renaît sans cesse, ils ne lui font point 
de grâce; d'après cette loi, que le coupable est insé- 
parable de son juge, et qu'il ne peut se soustraire à 
sa sentence. 

Lie malheureux, tourmenté par la faim, et mourant 
d'inanition au milieu des mets dont il est environné, 
est le type de ceux que la soif, toujours croissante 
d'acquérir, rend insensibles aux biens qu'ils possèdent: 
pauvres dans l'abondance, ils éprouvent, au milieu 
du superflu, tous les malheurs de l'indigence, et 
croient ne rien avoir, parce qu'ils n'ont pas tout ce 
qu'ils voudraient avoir. Ceux-là sont attachés à la roue 
dixion, qui, ne montrant ni jugement, ni esprit de 
conduite, ni vertus dans aucune de leurs actions, 
abandonnent au hasard le soin de leurs affaires, et 



8o COMMENTAIRE 

sont les jouets des événements et de l'aveugle disstin. 
Ceux-là roulent sans fin leur rocher, qui consument 
leur vie dans des recherchés fatigantes et infructueu- 
ses. Le Lapithe, qui craint à chaque instant la chute 
de la roche noire suspendue sur sa tête, représente le 
tyran parvenu pour son malheur au sommet d'une 
puissance illégale; continuellement agité de terreurs, 
détesté de ceux dont il veut être craint, il a toujours 
sous les yeux la fin tragique qu'il mérite. 

Ces conjectures des plus anciens théologiens sont 
fondées; car Denys, le plus cruel des usurpateurs de 
la Sicile, voulant détromper un de ses courtisans, 
qui le croyait le plus heureux des hommes , et lui 
donner une idée juste de l'existence d'un tyran que 
la crainte agite à chaque instant, et que les dangers 
environnent de toutes parts , l'invita à un repas splen- 
dide, et fit placer au-dessus de sa tête une épée sus- 
pendue à un léger fil ; la situation pénible de Thomme 
de cour l'empêchant de prendre part à la joie du 
banquet : Telle est, lui dit Denys, cette vie qui vous 
paraissait si heureuse; jugez du bonheur de celui 
qui, toujours menacé de la perdre, ne peut jamais 
cesser de craindre. 

Selon ces assertions, s'il est vrai que chacun de 
nous sera traité selon ses œuvres, et qu'il n'y ait 
d'autres enfers que nos corps, que faut -il entendre 
par la mort de l'âme , si ce n'est son immersion dans 
l'antre ténébreux du corps ; et par sa vie , son retour 
au sein des astres, après qu'elle a brisé ses liens? 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE J. 8 f* 



CHAPITRE XL 

Opinion des platoniciens sur les enfers et sur leur 
emplacement. De quelle manière ils conçoivent 
la vie ou la mort de Vâme. 

Aux opinions que nous venons d'exposer, ajoutons 
celles de quelques philosophes ardents investigateurs 
de la vérité. Les sectateurs de Py thagore , et ensuite 
ceux âe Platon , ont admis deux sortes de morts ; 
celle de l'âme et celle de l'animal. L'animal meurt 
quand l'âme se sépare du corps, et Fâme meurt lors- 
qu'elle s'écarte de la source simple et indivisible où 
elle a pris naissance, pour se distribuer dans les mem- 
bres du corps. L'une de ces morts est évidente pour 
tous les hommes , l'autre ne l'est qu'aux yeux des sa- 
ges, car le vulgaire s'imagine qu'elle constitue la vie; 
.en conséquence, beaucoup de personnes ignorent 
pourquoi le Dieu des morts est invoqué, tantôt sous 
le nom de Dis (dieu des richesses), et tantôt sous 
celui d'implacable. Us ne savent pas que le premier de 
ces noms , d'heureux augure , est employé lorsque 
l'âme, à la mort de l'animal, rentre en possession 
des vraies richesses de sa nature , et recouvre sa li- 
berté; tandis que le second, de sinistre augure, est 
usité lorsque l'âme, en quittant le séjour éclatant de 
l'immortalité, vient s'enfoncer dans les ténèbres du 



I. 



82 COMMENTAIRE 

corps, genre de mort que le commun des hommes 
appelle la vie. Car l'animation exige l'enchaînement 
de l'âme au corps : or, dans la langue grecque, corps 
est synonyme de lien, et a beaucoup d'analogie avec 
un autre mot qui signifie tombeau de l'âme. C'est 
pourquoi Cicéron, voulant exprimer tout à la fois 
que le corps est pour l'âme un lien et un tombeau , 
dit : «Ceux-là vivent, qui se sont échappés des liens 
du corps comme d'une prison,» parce que la tombe 
est la prison des morts. 

Cependant les platoniciens n'assignent pas aux 
enfers des bornes aussi étroites que nos corps; ils 
appellent de ce nom la partie du monde qu'ils ont 
fixée pour l'empire de Pluton; mais ils ne sont pas 
d'accord sur les confins de cet empirer il existe chez 
eux, à ce sujet, trois opinions diverses. Les uns divi- 
sent le monde en deux parties, l'une active et l'autre 
passive ; la" partie active , où tout conserve des for- 
mes ëterneHes, contraint la partie passive à subir 
d'innombrables permutations. La première s'étend 
depuis la sphère des fixes jusqu'à celle de la lune 
exclusivement; et la seconde, depuis ia lune jusqu'à 
la terre. Ce n'est que dans la partie active que les 
âmes peuvent exister; elles meurent du moment où 
elles entrent dans la partie passive. C'est donc entre 
la lune et la terre que se trouvent situés les enfers; 
et , puisque la lune est la limite fixée entre la vie et 
la mort , on est fondé à croire que les âmes qui re- 
montent du globe lunaire vers le ciel étoile commen- 
cent une nouvelle vie, tandis que celles qui en des- 



m 

I)U SONGE 1>E SCIPJON. LIVRE ï. 83 

cendent cessent de vivre. En effet, dans l'espace 
subhmaire, tout est caduc et passager; le temps s'y 
mesure, et les jours s'y comptent. I^a lune a reçu des 
physiciens le nom de terre aérienne, et ses habitants, 
celui de peuple lunaire ; ils appuient cette opinion 
sur beaucoup de preuves, qu'il serait trop long de 
rapporter maintenant. On ne peut .douter que cet as- 
tre ne coopère à la formation et à l'entretien des sub- 
stances périssables, puisque plusieurs d'entre elles 
augmentent ou diminuent, selon.qu'il croît ou décroît; 
mais ce serait Je moyen d'ennuyer le lecteur que de 
s'étendre davantage sur des choses si connues; nous 
allons donc passer au second système des platoniciens 
sur l'emplacement des enfers. Les partisans de ce sys- 
tème divisent le monde en trois ordres d'éléments 
de quatre couches chacun ; dans l'ordre inférieur, ils 
sont ainsi rangés : la terre, l'eau, l'air et le feu formé 
de la partie la plus subtile de l'air qui touche à la lune. 
Dans l'ordre intermédiaire, les quatre éléments sont 
d'une nature plus pure, et rangés de la même ma- 
nière ; la lune ou la terre aérienne représente notre 
terre; au-dessus d'elle la sphère de Mercure tient la 
place de l'eau; vient ensuite Vénus ou l'air, puis le 
soleil ou le feu. Dans le troisième ordre, les rangs 
sont intervertis, et la terre occupe la plus haute ré- 
gion, de telle sorte que cette terre et celle de l'or- 
dre inférieur sont les deux extrêmes des trois ordres. 
On trouve d'abord la planète de Mars , qui est lé feu ; 
puis Jupiter ou l'air, dominé par Saturne ou l'eau ; 
et enfin la sphère des fixes ou la terre , qui renferme 

6. 



84 COMMENTAIRE 

les Champs Élysées , réservés aux âmes des justes, se- 
lon les traditions de l'antitjuité. L'âme qui part de 
ces lieux pour revêtir un corps a donc trois ordres 
d'éléments à traverser , et trois morts à subir pour 
arriver à sa destination. Tel est le second sentiment 
des platoniciens, relativement à la mort de Tâme exi- 
lée dans un corps. Les partisans de la troisième opi- 
nion divisent, comme ceux de la première, le monde 
en deux parties; mais les limites ne sont pas les mê- 
mes. Ils font de la sphère aplane la première partie; 
la seconde se compose des sept planètes, et de tout 
ce qui est au-dessous d'elles, y compris la terre elle- 
même. Selon ces philosophes , dont le sentiment est 
le plus probable, les âmes affranchies de toute conta- 
gion matérielle habitent le ciel; mais celles qui, de 
cette demeure élevée, où elles sont environnées d'une 
lumière éternelle, ont jeté un regard en bas vers les 
corps, et vers ce qu'on appelle ici-bas la vie, et qui 
ont conçu pour elle un secret désir, sont entraînées 
peu à peu vers les régions inférieures du monde , 
par le seul poids de cette pensée toute terrestre. Cette 
chute toutefois n'est point subite , mais graduée. 
L'âme parfaitement incorporelle ne se revêt pas tout 
de suite du limon grossier du corps, mais insensible- 
ment, et par des altérations successives qu'elle éprouve 
à mesure qu'elle s'éloigne de la substance simple et 
pure qu'elle habitait, pour s'entourer de la substance 
des astres dont elle se grossit. Car, dans chacune des 
sphères placées au-dessous du ciel des fixes, elle se 
revêt de plusieurs couches de matière éthérée qui , 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 85 

insensiblement, forment le lien intermédiaire par le- 
quel elle s'unit au corps terrestre , en sorte qu'elle 
éprouve autant de dégradations ou de morts qu'elle 
traverse de sphères. 



CHAPITRE XIL 

Route que parcourt F âme ^ en descendant de la 
partie la plus élet^ée du monde vers la partie 
inférieure que nous occupons. 

Voici le chemin que suit l'âme en descendant du 
ciel en terre. La voie lactée embrasse tellement le zo- 
diaque, dans la routç oblique qu'elle a dans les cieux, 
qu'elle le coupe en deux points opposés, au Cancer et 
au Capricorne , qui donnent leur nom aux deux tro- 
piques. Les physiciens nomment ces deux signes les 
portes du soleil, parce que, dans l'un et l'autre, les 
points solsticiaux limitent le cours de cet astre, qui 
revient sur ses pas dans l'écliptique , et ne le dépasse 
jamais. C'est, dit -on, par ces portes que les âmes 
descendent du ciel sur la terre, et remontent de la 
terre vers le ciel. On appelle l'une la porte des hommes, 
et l'autre la porte des dieux. C'est par celle des hommes, 
ou par le Cancer, que sortent les âmes qui font route 
vers la terre< c'est par le Capricorne , ou la porte des 
dieux, que remontent les âmes vers le siège de leur 
propre immortalité, et qu'elles vont se placer au nom- 



86 COMMEUTAIRE 

bre des dieux ; et c est ce qu'Homère a vouai figurer 
daas la description de l'autre d'Ithaque. C'est pourquoi 
Pythagore pense que c'est de la voie lactée que part 
la descente vers l'empire de Plutoa, parce que les 
âmes, en tombant de là, paraissent déjà déchues 
d'une partie de leurs célestes attributs. Le lait, dit-ii, 
est le premier aliment des nouveau -nés, parce que 
c'est de la zone de lait que les âmes reçoivent la pre- 
mière impulsion qui les pousse vers les corps ter- 
restres. Aussi le premier Africain dit -il au jeune 
Scipion , en parlant àds âmes des bienheureux , et en 
lui montrant la voie lactée : « Ces âmes sont parties 
de ce lieu , et c'est dans ce lieu qu'elles reviennent. » 
Ainsi celles qui doivent descendre, tant- qu'elles sont 
au Cancer, n'ont pas encore quitté la voie de lait, et 
conséquemment sont encore au nombre des dieux ; 
mais, lorsqu'elles sont descendues jusqu'au Lion, c'est 
alors qu'elles font l'apprentissage de leur condition 
future. Là commence le' noviciat du nouveau mode 
d'existence auquel va Les assujettir la nature humaine. 
Or le Verseau, diamétralement opposé au Lion, se 
couche lorsque celui-ci se lève ; de là est venu l'usage 
de sacrifier aux mânes quand le soleil entre au pre- 
mier de ces signes, regardé comme l'ennemi de la vie 
humaine. Ainsi l'âme, descendant des limites célestes, 
oïl le zodiaque et la voie lactée se touchent, quitte 
aussitôt sa forme sphérique, qui est celle de la na- 
ture divine , pour s'allonger et s'évaser en cône ; c'est 
comme le point qui décrit une ligne, et perd, en se 
prolongeant, son caractère d'individualité : il était 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 87 

remblèiAe de la monade; il devient, par son exten- 
sion, celui de la dyade. C'est là cette essence à qui 
Platon , dans le TiméCy donne les noms d'indivisible 
et de divisible, lorsqu'il parle de la formation de l'âme 
du monde. Car les âmes , tant celle du monde que 
celle de l'homme , se trouvent n'être pas susceptibles 
de division , quand on n'envisage que la simplidté de 
leur nature divine; mais aussi quelquefois elles en 
paraissent susceptibles, lorsqu'elles s'étendait et se 
partagent, l'une dans le corps du monde, l'autre dans 
celui de l'homme. Lors donc quç l'âme est entraînée 
vers le corps , dès l'instant où elle se prolonge hors 
de sa sphère originelle, elle commence à éprouver le 
désordre qui règne dans, la matière. C'est ca qu'a 
insinué Platon, dans son Phédon, lorsqu'il nous peint 
l'âme que l'ivresse fait chanceler» lorsqu'elle est, en-* 
traînée vers le corps. Il entend par là ce nouveau 
breuvage de matière plus* grossière qui l'oppresse 
et l'appesantit. Nous avons un symbole de cette ivresse 
mystérieuse dans la coupe céleste appelée coupe de 
Bacchus, et que l'on voit placée au ciel entre le 
Cancer et le Lion. On a désigné par cet emblème 
l'état d'enivrement que l'influence dé la matière , tu- 
multuairement agitée, cause aux âmes qui doivent 
descendre ici-bas. C'est là que déjà l'oubli , compa- 
gnon de l'ivresse, commence à se glisser en elles 
insensiblement; car, si elles portaient jusque dans 
le» corps la connaissance qu'elles avaient acquise' des 
choses divines dans leur séjour des cieux, il n'y aurait 
jamais, entre les hommes, de partage d'opinion sur 



88 COMMENTAIRE 

la Divinité; mais toutes, en venant ici-bas, "boivent 
à la coupe de l'oubli, les unes plus, et les autres 
moins. Il arrive de là que la vérité ne frappe pas 
tous les esprits, mais que tous ont une opinion, parce 
que l'opinion naît du défaut de mémoire. Cependant 
moins l'homme a bu , et plus il lui est aisé de recon- 
naître le vrai, parce qu'il se rappelle sans peine ce 
qu'il a su antérieurement. Cette faculté dé l'âme que 
les Latins nomment lectio, les Grecs l'appellent ré- 
miniscence, parce qu'au moment où la vérité se mon- 
tre à nous, les choses se représentent à notre enten- 
dement telles que nous les voyions avant que les 
influences de la matière eussent enivré les âmes dévo- 
lues à nos corps. C'est de ce composé de matière et 
d'idées qu'est formé l'être sensible ou le corps de l'u- 
nivers. La partie la plus élevée et la plus pure de cette 
substance, qui alimente et constitue les êtres divins, 
est ce qu'on appelle nectar : c'est le breuvage des 
dieux. La partie inférieure, plus trouble et plus gros- 
sière, c'est le breuvage des âmes; et c'est ce que les 
anciens ont désigné sous le nom de fleuve Léthé. 

Par Bacchus, les orphiques entendent la matière 
intelligente, ou la monade devenue dyade. Leurs lé- 
gendes sacrées disent que ce dieu , mis en pièces par 
les Titans furieux, qui avaient enterré les lambeaux de 
son corps , renaquit sain et entier ; ce qui signifie que 
rintelligence , se prêtant successivement aux deux 
modifications de divisibilité et d'indivisibilité, se ré- 
pand, au moyen de la première, dans tous les corps 



DU SONGE DE SCIPIOW. LIVRE T. 89 

de la nature, et redevient, au moyen de la seconde, 
le principe unique. 

L'âme , entraînée par le poids de la liqueur eni- 
vrante , coule le long du zodiaque et de la voie lac- 
tée jusqu'aux sphères inférieures; et.dans sa descente, 
non-seulement elle prend, comme on l'a dit plus haut, 
une nouvelle enveloppe de la matière de ces corps 
lumineux, mais elle y reçoit les différentes facultés 
qu'elle doit exercer durant son séjour dans le corps. 
Elle acquiert , dans Saturne , le raisonnement et l'in- 
telligence, ou ce qu'on appelle la faculté logistique 
et contemplative; elle reçoit de Jupiter la force d'agir, 
ou la force exécutrice; Mars lui donne la valeur né- 
cessaire pour entreprendre, et la fougue impétueuse; 
elle reçoit du soleil les facultés des sens et de l'tma- 
gination, qui la font sentir et imaginer; Vénus lui 
inspire le mouvement des désirs; elle prend dans la 
sphère de Mercure la faculté d'exprimer et d'énoncer 
ce qu'elle pense et ce qu'elle sent; enfin, dans la 
sphère de la lune, elle acquiert la force nécessaire, 
pour propager par la génération et accroître les corps. 
Cette sphère lunaire, qui est la dernière et la plus 
basse, relativement aux corps divins, est la première 
et la plus haute, relativement aux corps terrestres* 
Ce corps lunaire, en même temps qu'il est comme le 
sédiment de la matière céleste , se trouve être la plus 
pure substance de la matière animale. Voilà quelle 
est la différence qui se trouve entre les corps terres- 
Ires et les corps célestes; j'entends le ciel, les astres, 



90 COMMENTAIRE 

et les autres éléments divins ; c'est que ceux-ci sont 
attirés en haut vers le siège de lame et vers l'im- 
mortalité par la nature même de la région où ils 
sont, et par uu désir d'imitation qui les rappelle vers 
sa hauteur; au lieu que l'âme est entraînée vers les 
corps terrestres, et qu'elle est censée mourir, lors- 
qu'elle tombe dans cette région caduque, siège de la 
mortalité. 

Qu'on ne soit pas surpris. que nous parlions si sou- 
vent de la mort de l'âme, que nous avons dit être 
immortelle. L'âme n'est pas anéantie ni détruite par 
cette mort, elle n'est qu'accablée pour un temps; et 
cette oppression momentanée ne la prive pas des pré^ 
rogatives de l'immortalité, puisque, dégagée ensuite 
du corps, après avoir mérité d'être purifiée des souil- 
lures du vice qu'il lui avait communiquées , elle peut 
être rendue de nouveau au séjour lumineux de son 
immortalité. Nous venons , je crois , de déterminer 
clairement le sens de cette expression, vie et mort 
de l'âme , que le sage et docte Cicéron a puisée dans 
le sanctuaire de la philosophie. 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE f. 9I 



CHAPITRE XIII. 

// est pour V homme deux sortes de morts : Vunç 
a lieu quand Vâme quitte le corps ; la seconde^ 
lorsque Vâme restant unie au corps y elle se 
refuse aux plaisirs. des sens y et fait abnégation 
de toutes jouissances et sensations matérielles* 
Cette dernière mort doit être Vol^jef de nos 
v^œux ; nous ne datons pas hâter Iq première ^ 
mais attendre que Dieu lui-même brise les liens 
qui attachent Vâme au corps, 

Scipion, qui voit en songe le ciel^ récompense des 
élus, exalté par cet aspect, et par la promesse de 
rimmortalité, confirmé en outre dans cet espoir si 
brillant et si glorieux à la vue de son père, de Texisr 
tence duquel il s'était informé, et qui lui avait paru 
douteuse, voudrait déjà n'être plus, pour jouir d'une 
nouvelle vie. Il ne s'en tient pas à verser des larmes , 
lorsqu'il aperçoit l'auteur de ses jours qu'il avait cru 
mort; à peine est^il remis de son émotion, qu'il lui 
exprime le désir de ne le plus quitter : cependant ce 
désir est subordonné aux conseils qu'il attend de lui; 
ainsi la prudence s'unit ici à la piété filiale. Nous al- 
lons maintenant analyser la consultation et les avis 
auxquels elle donne lieu. « O le plus révéré et. le 
meilleur des pères! puisque c'est ici seulement que 



92 COMMENTAIRE 

l'on existe, comme je l'apprends de mon aïeul, que 
fais-je donc plus long-temps sur la terre? et pourquoi 
ne me hâterais- je pas de vous rejoindre? — Gardez- 
vous-en, me répondit-il ; l'entrée de ces lieux ne vous 
sera permise que lorsque le Dieu dont tout ce que 
vous apercevez est le temple aura fait tomber les 
chaînes qui vous garrottent; car les hommes sont nés 
sous la condition d'être les gardiens fidèles du globe 
que vous voyez au milieu de ce même temple, et 
qu'on appelle la terre : leur âme est une émanation 
de ces feux éternels que^vous nommez constellations, 
étoiles , et qui , corps arrondis et sphériques , animés 
par des esprits divins , font leurs révolutions et par- 
courent leurs orbites avec une incroyable célérité. 
Ainsi, Publius, vous et tous les hommes religieux, 
devez laisser à cette âme son enveloppe terrestre, et 
ne pas sortir de la vie sans l'ordre de celui qui vous 
l'a donnée, car ce serait vous soustraire à la tache 
que vous imposa Dieu lui-même. » 

Tel est le sentiment et le précepte de Platon , qui 
décide , dans son Phédon , que l'homme ne doit pas 
quitter la vie de son propre gré. Il dit, il est vrai, 
dans ce même dialogue, que le sage doit désirer la 
mort , et que philosopher , c'est apprendre à mourir. 
Mais ces deux propositions qui semblent contradic- 
toires ne le sont pas , par la raison que Platon dis- 
tingue dans l'homme deux sortes de morts. Il n'est 
pas ici question de la mort de l'âme et de celle de 
l'animal dont il a été question plus haut, mais de la 
double mort de l'être animé : l'une est du fait de la 



DU SONCK DE SCIPÏON. LIVRE I. 9^ 

nature, l'autre est le résultat des vertus. L'homme 
meurt, lorsque, au départ de l'âme, le corps cesse 
d'obéir aux lois de la* nature; il meurt encore, lorsque 
l'âme, sans abandonner le corps, docile aux leçons 
de la sagesse, renonce aux plaisirs des sens, et ré- 
siste à l'amorce si douce et si trompeuse des passions. 
Cet état de l'âme est l'effet des vertus du second 
genre , signalées plus haut comme étant du domaine 
de la seule philosophie. Voilà l'espèce de mort que , 
selon Platon , le sage doit désirer. Quant à celle à la- 
quelle nous sommes tous assujettis, il ne veut pas 
qu'on la prévienne , et nous défend mçme de l'appe- 
ler et d'aller au-devant d'elle. Il faut, ajoute-t-il , 
laisser agir la nature , et les raisons qu'il en donne 
sont puisées dans les lois sociales. 

Lorsque nous sommes détenus en prison par l'or- 
dre des magistrats, nous ne devons en sortir, dit ce 
philosophe, que par l'ordre de ceux qui nous y ont 
mis; car on n'évite pas un châtiment en s'y sous- 
trayant, on ne fait que l'aggraver. Qui plus est, 
ajoute-t-il, nous dépendons des dieux; c'est leur pro- 
vidence qui nous gouverne, et leur protection qui 
nous conserve; et, si l'on ne peut disposer des biens 
d'un maître sans son aveu , si l'on devient criminel 
en tuant l'esclave d'autrui, il est évident que celui 
qui sort de la vie sans attendre l'ordre de celui de 
qui il la tient, se met, non pas en liberté, mais en 
état d'accusation. 

Ces dogmes de l'école de Platon prennent plus d'é- 
tendue sous la plume de Plotin. Quand l'homme 



94 COMMENTA IRE 

n'existe plus , dit ce dernier, son âme devrait être af- 
franchie de toutes les passions du corps; mais il n'en 
est pas ainsi lorsque la séparation s'est faite violem- 
ment ; car celui qui attente à ses jours est conduit à 
cet excès, soit par la haine, soit par la crainte, soit 
par esprit de révolte contre les lois de la nécessité. 
Or ce sont là des passions , et l'âme eût-elle été pré- 
cédemment pure de toutes souillures, elle en con- 
tracte de nouvelles par sa sortie forcée du corps. La 
mort, continue Plotin , doit opérer la rupture des liens, 
qui attachent l'âme au corps , et n'être pas elle-même 
un lien; et cependant, lorsque la mort est violente, 
ce lien acquiert une nouvelle force, car alors les âmes 
errent autour des corps , ou de leurs tombes, ou des 
lieux témoins du suicide ; tandis que celles qui ont 
rompu leurs chaînes par une mort philosophique sont 
admises au sein des astres du vivant même de leur 
enveloppe : ainsi, la seule mort digne d'éloges est 
celle que nous nous donnons en employant, non le 
fer et le poison , mais les armes de la sagesse et de 
la raison. Il ajoute encore qu'il n'est qu'un seul genre 
de mort naturelle, c'est quand le corps quitte l'âme, 
et non quand l'âme quitte le corps. Il est en effet 
démontré que l'association des âmes avec les corps 
est établie. sur des rapports numériques invariables. 
Cette société subsiste aussi long-temps que ces va- 
leurs ne sont pas épuisées, mais elle est rompue du 
moment que les nombres mystérieux sont accomplis; 
c'est à cet ordre de choses que nous donnons le nom 
de fatalité. L'âme, substance immortelle et toujours 



DU SONGE DE SCIPfOJV. LIVRE I. g5 

«agissante 9 n'interrompt jamais ses fonctions; mais le 
corps se dissout quand les nombres sont épuisés. 
L'âme conserve toujours sa puissance vivifiante ; mais 
le corps se refuse à l'action de l'âme lorsqu'il ne peut 
plus être vivifié; et de là cette expression qui dénote 
la science profonde de Virgile : 

Je vais subir mon sort, et j'attendrai mon tour. 

La mort n'est donc vraiment naturelle que lors- 
qu'elle est l'effet de l'épuisement des quantités numé- 
riques assignées à l'existence du corps ; elle ne l'est 
pas lorsqu'on ôte à ce dernier les moyens d'épuiser 
ces quantités , et la différence est grande entre ces 
deux modes de dissolution; car l'âme, quittée par le 
corps , peut n'avoir rien conservé de matériel , si elle 
n'a pas perdu de vue la pureté de son origine: mais, 
lorsqu'elle est forcément expulsée de son domicile, et 
que ses chaînes se trouvent rompues et non détachées, 
cette rébellion contre la nécessité a une passion pour 
cause ; l'âme s'entache donc dès l'instant où elle brise 
ses liens. A ces raisons alléguées par Plotin contre le 
suicide , il en joint une autre. Puisque les récom- 
penses promises à l'âme sont réglées sur les degrés 
de perfection qu'elle aura acquise pendant son séjour 
ici-bas, nous ne devons pas, en hâtant notre fin, la 
priver de la faculté de les augmenter. Ce philosophe 
a raison ; car dans la doctrine secrète du retour dés 
âmes, on compare celles qui pèclient pendant leurs 
années d'exil à ceux qui, tombant sur un terrain uni, 
peuvent se relever promptement et facilement ; et 



96 COMMENTAIRE 

celles qui emportent avec elles , en sortant de la vie , 
les souiHures quelles ont contractées, à ceux qui, 
tombant d'un lieu élevé et escarpé dans un précipice, 
ne parviennent jamais à en sortir. Nous devons donc 
ne rien retrancher des jours qui nous sont accordés, 
si nous voulons que notre âme ait plus de temps à 
travailler à son épuration. Ainsi, direz -vous, celui 
qui a atteint toute la perfection possible peut se tuer, 
puisqu'il n'a plus de motifs pour rester sur terre; car 
un état assez parfait pour nous ouvrir le ciel n'est 
pas susceptible d'accroissement. C'est positivement, 
vous répondrai-je, cet empressement de l'âme à jouir 
de la félicité qui tend le piège où elle se prend; car 
l'espoir n'est pas moins une passion que la crainte; 
d'où il suit que cet homme se trouve dans la situa- 
tion dont il est fait mention ci-dessus. Voilà pour- 
quoi Patilus réprime l'ardeur que montre son fils à 
le rejoindre et à vivre de la véritable vie. Il craint 
que cet empressement à briser ses liens et à monter 
au ciel ne prenne chez son fils le caractère d'une pas- 
sion qui retarderait son bonheur. 11 ne lui dit pas .- 
Sans un ordre de la nature, vous ne pouvez mourir; 
mais il lui dit que sans cet ordre , il ne peut être ad- 
mis au ciel, a L'entrée de ces lieux ne vous sera per- 
mise que lorsque Dieu aura fait tomber les chaînes 
qui vous garrottent; » car en sa qualité d'habitant du 
céleste séjour, il sait que cette demeure n'est ouverte 
qu'aux âmes parfaitement pures. Il y a donc une égale 
force d'âme à ne pas craindre la mort qui vient na- 
turellement, et à ne pas la hâter quand elle tarde 



DU SOIVGE DE SGIPIOH. LIVRE I. g^ 

trop à venir. Cette exposition des sentiments de Pla- 
ton et de Plotin sur la mort volontaire éclaircit les 
expressions qu'emploie Cicéron pour nous Tinter- 
dire. 



CHAPITRE XIV. 

Pourquoi cet univers est appelé le temple de Dieu. 
Des diverses acceptions du mot âme. Dans quel 
sens il faut entendre que la partie intelligente 
de Vhomme est de même nature que celle des 
astres. Diverses opinions sur la nature de tâme. 
De la différence qu'il jr a entre une étoile et un 
astre. Ce que c'est quune sphère y un cercle y 
une ligne circulaire^ D'où vient le nom de corps 
errants donné aux planètes. 

Revenons maintenant sur un fragment du passage 
du songe de Scipion cité dans le dernier chapitre, 
et qui n'a pas été expliqué. « Car les hommes sont 
nés sous la condition d'être les gardiens fidèles du 
globe que vous voyez au milieu de ce même temple, 
et qu'on appelle la terre : leur âme est une émana- 
tion de ces feux éternels que vous nommez constel- 
lations , étoiles , et qui , corps arrondis et sphériques , 
animés par des esprits divins, font leurs révolutions 
et parcourent leurs orbites avec une incroyable cé- 
lérité. Ainsi, Publius, vous et tous les hommes reli- 



I. 



9â COMMENTAIRE 

gieu^, devez laisser à cette âme soo enveloppe ter* 
restre, et ne pas sortir de la vie sans l'ordre de celvi 
qui vous r^ donnée, car ce serait vous soustraire k 
la tâche que vous imposa Dieu lui-même. » 

En parlant des neuf sphères , et plus particulière- 
ment de la terre , nous dirons pourquoi ce globe est 
considéré comme le centre du monde. Quant au nom 
de temple de Dieu , que Cicéron donne à l'univers , 
il suit en cela l'opinion des philosophes qui croient 
que Dieu n'est autre que le ciel et les corps célestes 
exposés à notre vue. C'est donc pour nous faire en^ 
tendre que la toute ^ puissance divine ne peut être 
que difficilement comprise , et ne tombe jamais sous 
nos sens , qu'il désigne tout ce que nous voyons par 
le temple de celui que l'entendement seul peut con- 
cevoir ; c'est nous dire que ce temple mérite nos res- 
pects, que son fondateur a droit à tous nos homma- 
ges, et que l'homme qui habite ce temple doit s'en 
montrer le digne desservant. Il part de là pour décla- 
rer hautement que l'homme participe de la Divinité, 
puisque l'intelligence qui l'animç est de même nature 
que celle qui anime Içs astres. Remarquons que, dans 
ce passage, Cicéron emploie le mot âme et dans 
son vrai sens, et dans un sens abusif. A propre- 
ment parler, l'âme est l'intelligence, bien supérieure, 
sans contredit, au soujEQe qui nous auiiue, quoi- 
qu'on confonde quelquefois ce^ deu^^ mots. Ainsi, 
lorsqu'il dit : a Leur âme est ui^e émanation de ces 
feux éternels, etc. , >> il s'agit de cette intelligeqce qui 
nous est commune avec le ciel et tes astres ; et quaud 



DU SOJSGE D£ SGIPIOIC. LIVRE I. 99 

il dit : « Vous devez laisser à cette âme son enveloppe 
teire^tre^ » il est question du souffle de vie enfermé 
au corps de l'homme ^ mais qui ne participe pas de 
l'intelligence. 

Voyons à présent ce qu'entendent les théologiens 
quand ils affirment que nous avons une portion de 
l'intelligence qui anime les astres. Dieu , cause pre-^ 
mière, et honoré sous ce nom, est le principe et la 
source de tout ce qui est et de tout ce qui parait 
être (1). Il a engendré de lui*4nême, pat* la fécondité 
surabondante de sa majesté , l'intelligence appelée 
vouç che2 les Grecs» En tant que le vou^ regarde son 
père, il garde une entière ressemblance avec lui ; mais 
il produit à son tour l'âme en regardant en arrière. 
L'âme à son tour, en tant qu'elle regarde le vouç, 
réfléchit tous ses traits ; mais lorsqu'elle détourné ses 
regards, elle dégénère insensiblement, et, bien qu'in- 
corporelle, c'est d'elle qu'émanent les corps. Elle a 
donc une portion de la pure intelligence à laquelle 
elle doit son origine, et qu'on appelle Xoyixov (partie 
raisonnable); mais elle tient aussi de sa nature la 
faculté de donner les sens et l'accroissement aux corps< 
I^a première portion, celle de l'intelligence pure, 
qu'elle tient de son principe, est absolument divine, 
et ne convient qu'aux seuls êtres divins. Quant aux 
deux autres facultés, celle de sentir et celle de se 
développer insensiblement , elles peuvent être tran&- 



(i) En style platonicien, du inonde invisible et du monde 
visible. * - - 



1 OO COMMENTAIRE 

mises , comme moins pures , à des êtres périssables. 
L'âme donc, en créant et organisant les corps (sous 
ce rapport, elle n'est autre que la nature, qui, selon 
les philosophes, est issue de Dieu et de l'intelligence), 
employa la partie la plus pure de la substance tirée 
de la source dont elle émane , pour animer les corps 
sacrés et divins , c'est-à-dire le ciel et les astres , qui , 
les premiers, sortirent de son sein. Ainsi une portion 
de l'essence divine fut infusée dans ces corps de forme 
ronde ou sphérique. Aussi Paulus dit-il , en parlant 
des étoiles, quelles sont animées par des esprits 
divins, £n s'abaissant ensuite vers les corps inférieurs 
et terrestres, elle les jugea trop frêles et trop caducs 
pour pouvoir contenir un rayon de la Divinité ; et si 
le corps humain lui parut mériter seul cette faveur, 
c'est parce que sa position perpendiculaire semble 
l'éloigner de la terre et l'approcher du ciel vers le- 
quel nous pouvons facilenaent élever nos regards; 
c'est aussi parce que la tête de l'homme a la forme 
sphérique , qui est , comme nous l'avons dit , la seule 
propre à recevoir l'intelligence. La nature donna 
donc à l'homme seul la faculté intellectuelle qu'elle 
plaça dans son cerveau , et communiqua à son corps 
fragile celle de sentir et de croître. Ce n'est qu'à la 
première de ces facultés, celle d'une raison intelli- 
gente , que nous devons notre supériorité sur . les 
autres animaux. Ceux-ci, courbés vers la lerre^ et 
par cela même hors d'état de pouvoir facilement con- 
templer la voûte céleste, sont, en outre, privés de 
., toiit rapport de conformité avec les êtres divins; ainsi, 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE I. lOI 

ils n'ont pu avoir part au don de Tintelligence , et 
conséquemment ils sont privés de raison. Leurs fa- 
cultés se bornent à sentir et à végéter; car les déter- 
minations qui, chez eux, semblent appartenir à la 
raison, ne sont qu'une réminiscence d'impressions 
qu'ils ne peuvent comparer, et cette réminiscence est 
le résultat de sens très-imparfaits. Maïs terminons ici 
une question qui n'est pas de notre sujet. Les végé- 
taux à tiges et sans tiges qui occupent le troisième 
rang parmi les corps terrestres sont privés de raison et 
de sentiment ; ils n'ont que la seule faculté végétative. 
C'est cette doctrine qu'a suivie Virgile quand il 
donne au monde une âme dont la pureté lui paraît 
telle. qu'il la nomme intelligence ou souffle divin. 

Ce souffle créateur nourrit d'un feu divin 
£t la terre , et le ciel , et la plaine liquide , 
£t les globes brillants suspendus dans le vide. 

Il substitue ici le mot souffle au mot âme, comme 
ailleurs il substitue le mot âme au mot souffle: 

L'âme de mes soufQets et les feux de Lemnos. 

C'est en parlant de l'âme du monde, dont il célèbre 
la puissance, qu'il dit ; 

Et cette intelligence échauffant ces grands corps, etc. 

Il ajoute, pour prouver qu'elle est la source de tout 
ce qui existe : 

D*hommes et d'animaux elle peuple le monde, etc. 

Sa vigueur créatrice, dit- il, est toujours la même; 
mais l'éclat de ses rayons s'amortit , 



lOa COMMEIf TAIRE 

Quand ils sont enfermés dans la prison grossière 
D*un corps faible et rampant promis à la poussière. 

Puisque, dans celte hypothèse, l'intelligence est née 
du Dieu suprême, et que l'âiBe est née de l'intelli» 
gence ;* que c'est l'âme qui crée et qui remplit des 
principes de vie tout ee qui se trouve placé après 
etle; que son éclat lumineux brille partoat, et qu'il 
est réfléchi par tous les êtres, de même qu'un sent 
visage semble se multipUer milibe fois dans une foule 
de miroirs rangés exprès pour en répéter l'Image; 
puisque toul se suit par uae chaîne non interrompue 
d'êtres qui vont en se dégradant jusqu^au dernier chai- 
non, L'esprit, observateur doit veir qu'à partir du 
Dieu suprême, jusqu'au limon le plus bas et le 
plus grossier, tp^t se tient, s'unit et s'embrasse, par 
des liens mutuels et indissi^uhles. C'esH là cette fa- 
meuse chaîne d'Honière par laquelle l'Éternel ajcjnt 
le ciel à la terre. Il résulte de ce qu'on viient de lire^ 
que l'homme est le seul être sur la terre qui ait des 
rapports avec le ciel et les astres; c'est ce qui fait 
dire à Pauhis : « Leur âme est une émanation de ces 
feux éternels que vous nommez constellations, étoi- 
les. » Celte manière de parleir ne signifie pas que nous 
sommes animés par ces feux; car,, bien qu'éternek et 
divins, ils n'en sont pas moins des corps; et des corps,, 
si divins qu'ils soient, ne peuvent animer d'autres 
corps. H faut donc entendre par ïà que nous avons reçu 
en partage u^que ^Qrtiion (ie cette n>êine> kfo» (m, intelli- 
gence qui donne le. nuHivement à ces substances di- 



DU SONGE riÉ SCïPtùlfé. LIVRE f. 103 

vîfles; et ce qui le prouve, c'esi qii'afprès tes iiïofs , 
« Leur âme est une éiiianation dé cefâ {!bù% éiettifà^ 
que vous nommez constellations , étoiles , » il ajoute , 
« et q(li ^ont animés par des esprifs divins. i> On ne 
peut nofairïtetiant s^'y trofnper'; il est clair que les feux 
étafnels sotii les cforps ^ qUe les esprits diviiÈifs sont lés 
âm«s des planètes et des astres , et que la portion in- 
télNgente accordée k l'bomnf^ est tiné émanatk)^ èe 
ces esprits divins. 

No^$ croyons devoir terifainer cet examen de la 
niH:Bfé de YàrHe par Fetpôsitiofi des sentiifténts des' 
philosophes qui ont tràifé ces sujets. Sîeleyn Plaloiir, 
c^est ttne essence se^ mouvant de soÎMùiême; et, sé'lon 
Xéûwcrate , un ûûttfbrer mobile; Aristote l'apfpelle en- 
téléchie J Pythagore et Phîlolaite la rïoniment harâio^ 
nie; c'est une idée, seloa Possidonius ; Aselépiade* âk 
que lame est un exercice bien réglé des seiâs; Hip^ 
podrate la tegtttâe comme un esprit stibli! épandu 
daWïS tout le corps; Fâme, dît Héraclide de PcWrt, est 
un fayow de lurtiière; c'est, dit Hérâclke le physicien , 
une pai^celle de la siiibstance des astres; Zenon la 
croit de Féther condensé; et Démocrite un espi*it 
imprégiié d'âtotnes , et doué d'assez' de mobfHté poûi* 
pouvoir s'rnsinuei? dan^ toutes les parties' du corps; 
Critolaâs le péripatéticten voit en elle la qiiiïitesseiite 
des quatre éléments; Hipparque la cotnpôse de feu; 
Anaximène d'aii*; Empédbcle et Critiasde sartg; Pâr- 
ménide de terre et de feu ; Xénophane de terffe- et 
d'eau; Boëthus de feu et tfair; cHe est, suidât Épi*- 
cure, un coi^s fiietif cortposé d!e* fea, d-air et d'étber. 



iq4 commentaire 

Tous s'accordent cependant à.la regarder comme im- 
matérielle et comme immortelle. 

Discutons maintenant la valeur des deux mots con- 
stellations et étoiles que Paulus ne difTérencie pas. Ce 
n'est cependant pas ici une seule et même chose dé- 
signée sous deux noms divers , comme glaive et épée. 
On nomme étoiles des corps lumineux et isolés, tels 
que les cinq planètes et d'autres corps errants qui 
tracent dans l'espace leur marche solitaire ; et l'on 
appelle constellations des groupes d'étoiles fixes, dé- 
signés sous des noms particuliers, comme le Bélier, 
le Taureau, Andromède, Persée, la Couronne, et tant 
d'autres êtres de formes diverses, introduits au ciel 
par l'antiquité. Les Grecs ont également distingué les^ 
astres des constellations ; chez eux un astre est une 
' étoile , et l'assemblage de plusieurs étoiles est une 
constellation. 

Quant à la dénomination de corps sphériques et 
arrondis qu'emploie le père de Scipion en parlant des 
étoiles , elle appartient aussi bien aux corps lumineux 
faisant partie des constellations, qu'à ceux qui sont 
isolés ; car ces corps , qui différent entre eux de gran- 
deur, ont tous la même forme. Ces deux qualifica- 
tions désignent une sphère solide qui n'est sphérique 
que parce qu'elle est ronde , et qui ne doit sa rondeur 
qu'à sa sphéricité. C'est de l'une de ces propriétés 
qu'elle tient sa forme, et c'est à l'autre qu'elle est 
redevable de sa solidité. Nous donnons donc ici le 
nom de sphère aux étoiles elles-mêmes , qui toutes ont 
la figure sphérique. On donne encore ce nom au ciei 



DU SONGE DE SGIPIOIT. LIVRE I. lo5 

des fixes, qui est la plus grande de toutes les sphères, 
et aux sept orbites inférieures que parcourent les deux 
(lambeaux célestes et les cinq corps errants. Quant 
aux deux mots circus et orbis ( circonférence et cer- 
cle), qui ne peuvent être entendus ici que de la ré- 
volution et de Torbite d'un astre , ils expriment deux 
choses difSérentes , et nous verrons ailleurs que Pau- 
lus les détourne de leur vrai sens ; c'est ainsi qu'au 
lieu de dire la circonférence de lait, ou la voie lac- 
técy il dit le cercle lacté; et qu'au lieu de dire neiif 
sphères y il dit neuf cercles y ou plutôt neuf globes. 
On donne aussi le nom de cercle aux lignes circu- 
laires qui embrassent la plus grande des sphères , 
comme nous le verrons dans le chapitre qui suit. 
L'une de ces lignes circulaires est la zone de lait que 
le père de Scipion appelle un cercle que Von distin- 
gue parmi les feux célestes. Cette manière de ren- 
dre les deux mots orbis et circus serait tout-à-fait 
déplacée dans ce chapitre. Le premier signifie le che- 
min que fait un astre pQur revenir au même point 
d'où il était parti; et le second , la ligne circulaire que 
décrit dans les cieux cet astre par sou mouvement 
propre, et qu'il ne dépasse jamais. 

Les anciens ont donné aux planètes le nom de corps 
errants, parce qu'elles sont entraînées par un mou- 
vement particulier d'occident en orient en sens con- 
traire du cercle que parcourt la sphère des fixes. 
£lles ont toutes une vitesse égale, un mouvement 
semblable, et un même mode de s'avancer dans l'es- 
pace, et cependant elles font leurs révolutions et 



fo6 COMME9TAIRB 

décrivent leurs orbites en des tempâ inégaux. CcfM- 
ment se fait^il donc que, parcoofrant des espaces 
égaixx en des temps égaux , ces corp^ emploient des 
périodes plus ou moins longues à revenir an point 
de départ? Notis connaîtrons plus tard ta raison de 
ce phénomène. 



CHAPITÏiE XV. 

Des onze cercles gui entourent le ciel. 

Pauàrs , qui vient de donner à son fits une notion 
de la nature des astres, muâ par une intielligence (fi* 
vîne de kKfoetle fbotn-me participe , Fexhorte à ta 
piété envers les Dieux , à la justice' envers ses sen>^ 
biffbles, et lui montre, pour l'encourager, ains^ qu'a- 
vait fait son aïeul, là zone lactée, récompense de k 
vertu et séjour de&âmes heureuses; « C'était, dit Sci^ 
pion j. de cerde dont la blanche himière se distiïigtie 
entre les feux célestes, et que, diaprés ïes Grecs, 
vous mmim^z la voie lactée. » Rektivettient <V cette 
zone , les deux mots circon^férence et cercle ont ta 
même acception ; c'est une de ces courbes qui entewr- 
rent la voûte céleste. It en est encore* dix tfutres 
dont nous^ parierons* en tenvps ef lien; maié celle -^ ci 
est la seule qtii s'offre aux yeux , les* aueres sont ptu* 
tôt ê^ ressort de l'entendement que de celui de ta 



*DU SONGE DE SCIPrOIT. LIVRE I. IO7 

vue. Les opinions ont beaucoup varié sur la nature 
(le cette bande circulaire; les ones sont puisées dans 
la fable, tes autres dans la nature. Nous ne rapporte- 
rons que les dernières» Tbéopfaraste la regarde comme 
le point de suture des deux hémisphères ^ qui, ainsi 
réunis, forment la sphère céleste; il dit qn^au point 
de jonetiou des deux demi-globes, elle est plus bril^ 
ktnie qu'ailleurs. Dîodore (d'Alexandrie) croit que 
eette: zone est un feu d'ime nature dense et concrète, 
sous la forme d'un sentier curviligne, et qu'elle doit 
sa compacité à la réunion des deux den»F>spbères de 
la voûte éthérée ; qu'en conséquence l'ceil ^aperçoit , 
tandis qu'il ne peut distinguer, pendant te jour, lesf 
autres feux célestes, dont les raolécuksr sont l>ea«i^ 
coup plus, rares. Démocrite jifige que cette hkinchevr 
est le résultat d'uiae mnkitude de petites étoiles très- 
voisines les unes des autres , qui , en> forinant une 
épaisse traînée'dctnt la lai*geuv a peu d'étendue, et e» 
confondant leurs faibles clairtés , offrent aux regards 
l'aspect d'un eorps lumineux. Mai&Posstdonios,, dont 
l'opiné a beaucoup de partisans, prétendi que t« 
voie lactée; est une émanaUiom de la chaleur astrale. 
Cette bande circulaire^, en décrivant sa courbe dans 
un plan oblique à celui du zodiaque, échauffe les ré-* 
gions du ciel, que ne peu^t vi^Her le soleil, dbiit le 
centre ne* quitte jainais l'édipinque. Mous avons d^, 
plus haut, qiwk sont les deux poinl^ du zoAaqoe 
que coupe la zone de lait;- nous allons maintenant 
nous occuper des dix autres cercles , dont le zodiaque 
lui-piême fait partie, et qui est le seul d'entre eux 



1 o8 COMMÎîWTAIRE 

qu'on peut regarder comme une surface, par la rai- 
son que nous allons en donner. 

Chacun des cercles célestes peut être conçu comme 
une ligne immatérielle , n'ayant d'autre dimension 
que la longueur, et, conséquemment , privée de lar- 
geur : mais, sans cette seconde dimension, le zodiaque 
ne pouvait renfermer les douze signes ; on a donc res- 
serré les constellations qui forment ces signes entre 
deux lignes, et le vaste espace qu'ils occupent a été 
divisé en deux parties égales par une troisième ligne 
qu'on a nommée écliptique, parce qu'il y a éclipse 
de soleil ou de lune toutes les fois que ces deux as- 
tres la parcourent en même temps. Si la lune est en 
conjonction, il. y a éclipse de soleil; quand elle est 
en opposition, il y a éclipse de lune; il suit de là 
que le soleil ne peut être éclipsé que lorsque la lune 
achève sa révolution de trente jours, et qu'elle-même 
ne peut l'être qu'au quinzième jour de sa course. 
En effet , dans ce dernier cas , la lune , opposée au 
soleil, dont elle emprunte la lumière, se trouve ob- 
scurcie par l'ombre conique de la terre; et, dans le 
premier cas, son interposition entre la terre et le so- 
leil nous prive de la vue de ce dernier. Mais le so- 
leil, en se soustrayant à nos regards, ne perd rien de 
ses attributs; tandis que la lune, privée de son aspect, 
est dépouillée de la lumière d'emprunt au moyen de 
laquelle elle éclaire nos nuits. Ce sont ces phéno- 
mènes bien connus du docte Virgile qui lui ont fait 
dire : 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE 1. JO9 

Dites-moi quelle cause éclipse daus leur cour 

Le clair flambeau des nuits, l'astre pompeux des joprs. 

Quoique le zodiaque soit terminé par deux lignes 
et divisé également par une troisième, l'antiquité, in- 
ventrice de tous les noms, a jugé à propos d'en faire 
un cercle. Cinq autres sont parallèles entre eux; le 
plus grand occupe le centre, c'est le cercle équi- 
noxial. Les deux plus petits, placés aux extrémités, sont 
le cercle polaire boréal et le cercle polaire austral. 
Entre ceux-ci et la ligne équinoxiale, il en est deux 
intermédiaires, plus grands que les premiers et moin- 
dres que la. dernière, ce sont les deux tropiques; ils 
servent de limite à la zone torride. Aux sept cercles 
dont on vient de parler , joignons les deux colures , 
ainsi nommés d'un miot grec qui signifie tronqué, 
parce qu'on ne les voit jamais entiers dans l'horizon. 
Tous deux passent par le pôle boréal , s'y coupent à 
angles droits, et chacun d'eux, suivant une direction 
perpendiculaire, divise, en deux parties égales, les 
cinq parallèles ci-dessus mentionnés. L'un rencontre 
le zodiaque aux deux points du Bélier et de la Balance, 
l'autre le rencontre aux deux points du Cancer et du 
Capricorne; mais on ne croit pas qu'ils s'étendent 
jusqu'au pôle austral. Il nous reste à parler des deux 
derniers , le méridien et l'horizon , dont la position 
ne peut être déterminée sur la sphère, parce que 
chaque pays, chaque observateur a son méridien et 
son horizon. 

Le premier de ces deux cercles est ainsi nommé , 
parce qu'il nous indique le milieu du jour qusind 



I lO COHlTEIlfTAIJlE 

nous avons le soleil à notre zénith; or, la sphéricité 
de la terre s'opposant à ce que tous ses habitants 
aient le même zénith^ il s'ensuit qu'ils ne peuvent 
avoir le même méridien , et que le nombre de ces 
cercles est infini. Il en est de même de l'horizon 
dont nous changeons en changeant de place; ce cercle 
sépare la sphère céleste en deux moitiés, dont l'une 
est au-dessiis de notre tête. Mais, comme l'œil hu- 
main ne peut atteindre aux limites de cet hémisphère, 
' l'horizon est, pour chacun de nous, le cercle qui dé- 
termine la partie du ciel que nous pouvons découvrir 
de nos yeux. Le diamètre de Y^et horizon sensible ne 
s'étend pas au-delà de trois cent soixante stades, 
parce que notre vue n'aperçoit pas les objets éloi*- 
gnés de plus de cent quatre-vingts stades. Cette dis* 
tance , qu'elle ne peut dépasser, est donc le rayon du 
cercle au centre duquel nous nous trouvons; con- 
séquemment le diamètre de ce cercle est de trots cent 
soixante stades; et comme nous ne pouvons nous 
porter en avant sur cette ligne, sans la voir s'accour^^ 
cir dans la même proportion qu'elle s'allonge derrière 
nous, il suit que nous ne pouvons faire un pas sans 
changer d'horizon» Quant à cette extension dé notre 
vue à cent quatre-vingts stades , elle ne peut avoir 
lieu qu'au milieu d'une vaste plaine , ou sur la surface 
d'une mer calme. Ou ne doit pas nous objecter que 
l'œil atteint la cime d'une haute montagne, et qui 
plus est la voûte céleste; car, il faut distinguer l'é- 
tendue en hauteur ou profondeur, de l'étendue en 
longueur et largeur; c'est cette dernière qui, soumise 



DU SONGE l>£ SCîPiOlt. LJVBE I. III 

à oos regards , çoostitua Thorizoa sensible. Maïs c'est 
assez parler de^ cercles doat le ciel est entouré ; cou- 
tinuops noire commentaire. 

CHAPITRE XVI. 

Pourquoi nom ne pommons aperces^oir certaines 
étoiles^ et de leur grandeur en généraL 

a De là , étendant mes regards sur l'univers , j étais 
émerveillé de la majesté des objets. J admirais des 
étoiles que , de la terre où nous sommes ^ nos yeux 
n'aperçurent jamais. C'était partout des distances et 
des grandeurs dont nous n'avons jamais pu nous 
douter. La plus petite de ces étoiles était celle qui , 
fi^tuée sur le point le plus extrême des cieux et le 
plus rabaissé vers la terre, brillait d'une lumière em* 
pruntée : d'ailleurs les globes étoiles surpassaient de 
beaucoup la grandeur du nôtre. » 

Ces mots : « De là étendant mes regards sur l'uni- 
vers,» viennent à l'appui de ce que nous avons dit 
ci-dessus, savoir, que, dans le songe de Scipion, 
l'entretien qu'il a avec son père et son aïeul a lieu 
dans la voie lactée. Deux choses excitent plus parti- 
culièrement son admiration : d'abord, la vue nouvelle 
pour lui de plusieurs étoiles; puis la grandeur des 
corps célestes en général. Commençons par nous rendre 
raison de ces nouvelles étoiles ; plus tard , nous nous 



lia commëivtaire 

occuperons de la grandeur des astres. L-exactitude 
de la description de Scipion , et l'instruction dont il 
fait preuve en ajoutant , «j'admirais des étoiles que, 
de la terre où nous sommes , nos yeux n'aperçurent 
jamais,» nous font connaître la cause qui s'oppose à 
ce que ces étoiles soient visibles pour nous. La posi- 
tion que nous occupons sur le globe est telle , qu'elle 
ne nous permet pas de les apercevoir toutes, parce 
que la région du ciel où elles se trouvent ne peut 
jamais s'offrir à nos regards. En effet, la partie de la 
sphère terrestre , habitée par les diverses nations qu'il 
nous est donné de connaître , s'élève insensiblement 
vers le pôle septentrional; donc, par une suite de 
cette même sphéricité, le pôle méridional se trouve 
au-dessous de nous ; et comme le mouvement de la 
sphère céleste autour de la terre a toujours lieu d'o- 
rient en occident , quelle que soit la rapidité de- ce 
mouvement, nous voyons toujours au-dessus de notre 
tête le pôle nord , ainsi que 

Calisto dont le char craint les flots de Thétis. 

. De ce que le pôle austral ne peut jamais être visible 
pour nous, à cause de sa déclivité, il suit que nous 
ne pouvons apercevoir les astres qui éclairent indu- 
bitablement la partie des cieux sur laquelle il est ap- 
puyé. Virgile a savamment exprimé cette inclinaison 
de l'axe dans les vers suivants: 

Notre pôle des cieux voit la clarté sublime ; 
Du Tartare profond l'autre touche rabîme. 

Mais , si certaines régions du ciel sont toujours vi- 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. Il3 

sibles pour l'habitant d'une surface courbe , telle que 
la terre, et d'autres toujours invisibles , il n'en est pas 
de même pour l'observateur placé au ciel ; la voûte 
céleste se développe entièrement à sa vue qui ne peut 
être bornée par aucune partie de cette surface dont 
la totalité n'est qu'un point, relativement à l'immen- 
sité de la voûte éthérée. Il n'est donc pas étonnant 
que Scipion, qui n'avait pu, sur terre, voir les étoiles 
du pôle méridional , soit saisi d'admiration en les 
apercevant pour la première fois, et d'autant plus 
distinctement, qu'aucun corps terrestre ne s'interpose 
entre elles et lui. Il reconnaît alors la cause qui s'était 
opposée à ce qu'il les découvrît précédemment : « J'ad- 
mirais des étoiles que, de la terre où nous sommes, 
nos yeux n'aperçurent jamais,» dit-il à ses amis. 

Voyons maintenant ce que signifient ces expres- 
sions : « C'était partout des distances et des grandeurs 
dont nous n'avons jamais pu nous douter. »Et pourquoi 
les hommes n'avaient- ils jamais pu se douter de la 
grandeur des étoiles qu'aperçoit Scipion ? Il en donne 
la raison : « D'ailleurs, les globes étoiles surpassaient 
de beaucoup la grandeur du nôtre. » Effectivement , 
quel est le mortel , si ce n'est celui que l'étude de la 
philosophie a élevé au-dessus de l'humanité, ou plu- 
tôt qu'elle a rendu vraiment homme, qui puisse juger 
par induction qu'une seule étoile est plus grande que 
toute la terre ? L'opinion vulgaire n'est-elle pas que 
la lumière d'un de ces astres égale à peine celle d'un 
flambeau? Mais, s'il est prouvé que cette grandeur 
de chacune des étoiles est réelle, leur grandeur en 



1 1 4 COMMENT A IRE 

général se trouvera démontrée. Établissons dcmc cette 
preuve. 

Le point, disent les géomètres, est indivi&ible, à 
cause de sa petitesse inBnie; ce n'est pas une quantité, 
mais seulement Findicateur d'une quantité. Ija physi- 
que nous apprend que la terre n'est qu'un poiut, si 
on la compare à l'orbite que décrit le soleil ; or, d'a- 
près les mesures les plus exactes, la circonférence du 
disque du soleil est à celle de son orbite comme 
l'unité est à deux cent seize. I^e volume de cet 
astre est donc une partie aliquote du cercle qu'il 
parcourt; mais nous venons de dire que la terre 
n'est qu'un point , relativement à l'orbite solaire , et 
qu'un point n'a pas de parties. On ne peut donc pas 
hésiter à rc^garder le soleil comme plus grand que 
la terre , puisque la partie d'un tout est plus grande 
que ce qui est privé dé parties par son excessive té- 
nuité. Or, d'après l'axiome que le contenant est plus 
grand que le coutenu , il est évident que les orbites 
des étoiles plus élevées que le soleil sont plus grandes 
que la sienne^ puisque, les corps célestes observant 
entre eux un ordre progressif de grandeur, chaque 
sphère supérieure enveloppe cc^le qui lui est infé- 
rieure ; c'est ce que confirine Scipion qui dit , ea 
parlant de la lune, que la plus petite de ces étoiles 
est située au point le plus extrême des cieux et le 
plus rabaissé vers la terre ; il ne dit rien de nc^re 
globe, qui, placé an dernier rang de l'écheUe des 
s]^ièires, s'of&e à peine à ses yeux. 

Puisqitve les orbites décrites par les étoiles supérieu- 



pu SONGE D£ . SGlHOir. LIVRE I. Il5 

res sont plus grandes que celle du soleil, et puisque 
le volume de chacune de ces étoiles est une partie 
aliquote de Torbite dans laquelle elle se meut, il est 
incontestable que l'un qlielconque de ces corps lumi-^ 
neux est plus grand que la terre qui n'eàt qu'un 
pointa 1 égard de l'orbite solaifê, plus petite elle-mênid 
que celle des étoiles supérieures. Nous saurons dans 
peu s'il est vrai que la lune brille d'une lumière 
empi'untée. 

CHAPITRE XVII. 

Pourquoi le ciel se meut sans cesse et toujours cir^ 
culairement. Dans quel sens on doit entendre 
qu'il est le Dieu soUi^erc^in; si les étoiles qu'on 
a nommées fixes ont un mouvement propre, 

Scipion, après avoir promené ses regards sur tous 
ces objets qu'il admire, les fixe enfin sur la terre 
d'une nifftiiète plus parti^lière ; mais son aïeul le 
rappelle bientôt à la contemplation des corps céles- 
tes, et lui dévoile, eo commençant par la voûte étoilée, 
la disposition et la convenance de toutes les parties 
du système du monde : «Devant verus, lui dit-il, neuf 
cercles ou plutôt neuf globes enlacés , composent la 
chaîne universelle; le plus élevé, le plus lointain, 
celui quT enveloppe tout le reste, est le souverain 
Dieu lui-même, qui drrige et qui contient tous les 

8. 



Il6 COMMENTAIRE 

autres. A ce ciel sont attachées les étoiles fixes , qu'il 
entraîne avec lui dans son éternelle révolution. Plus 
bas roulent sept astres dont le mouvement rétrograde 
est contraire à celui de l'orbe céleste. Le premier est 
appelé Saturne par les mortels; vient ensuite la lu- 
mière propice et bienfaisante de l'astre que vous nom- 
mez Jupiter; puis le terrible et sanglant météore de 
Mars; ensuite, presqu'au centre de cette région, do- 
mine le soleil, chef, roi, modérateur des autres flam- 
beaux, célestes, intelligence et principe régulateur du 
monde, qui, par son immensité, éclaire et remplit 
tout de sa lumière. Après lui, et comme à sa suite, 
se présentent Vénus et Mercure; le dernier cercle, 
est celui de la lune, qui reçoit sa clarté des rayons 
du soleil. Au-dessous, il n'y a plus rien que de mor- 
tel et de périssable, à l'exception des âmes données 
à la race humaine par le bienfait des dieux. Au-dessus 
de la lune, tout est éternel. Pour votre terre, immo- 
|}ile et abaissée au milieu du monde, elle forme la 
neuvième sphère, et tous les corps gravitent vers ce 
centre commun. » 

Voilà une description exacte du monde entier, de- 
puis le point le plus élevé jusqu'au point le plus bas; 
c'est, en quelque sorte, l'effigie de l'univers, ou du 
grand tout y selon l'expression de quelques philoso- 
phes*^ Aussi le premier Africain dit-il que c'est une 
chaîne universelle ^ et Virgile la nomme un vaste 
corps dans lequel s'insinue l'âme universelle. 

Cette définition succincte de Cicéron contient le 
germe de beaucoup de propositions dont il nous a 



DU SONGE DE SCIPJON. LIVRE I. II7 

abandonné le développement. Eu parlant des sept 
étoiles que domine la sphère œleste , il dit « que leur 
mouvement rétrograde est contraire à celui de l'orbe 
céleste.» C'est nous avertir de nous assurer d'abord 
du mouvement de rotation de celui-ci, puis de celui 
des sept corps errants. Nous aurons ensuite à vérifier 
si ce dernier mouvement a lieu en sens contraire , et 
si l'ordre auquel Cicéron assujettit les sept sphères 
est sanctionné par Platon. Dans le cas enfin où il 
serait prouvé qu'elles sont au-dessous du ciel des 
fixes, nous devrons examiner comment il se peut 
faire que chacune d'elles parcoure le zodiaque, cercle 
qui est le seul de son espèce, et qui est situé au plus 
haut des cieùx ; et , enfin , nous rendre raison de l'in- 
égalité du temps qu'elles emploient respectivement 
dans leur course autour de ce cercle. Toutes ces re- 
cherches doivent nécessairement faire partie de la 
description que nous allons donner des étoiles er- 
rantes. Nous dirons ensuite pourquoi tous les corps 
gravitent vers la terre leur centre commun. 

Quant au mouvement de rotation du ciel, il est 
démontré comme résultant de la nature, de la puis- 
sance et de l'intelligence de l'ame universelle. La per- 
pétuité de cette substance est inhérente à son mou- 
vement; car on ne peut la concevoir toujours exis- 
tante sans la concevoir toujours en mouvement, et 
réciproquement. x\insi, le corps céleste qu'elle a formé 
et qu'elle s'est associé, immortel comme elle, est mo- 
bile comme elle et ne s'arrête jamais. 

En effet, l'essence de cette âme incorporelle étant 



i I é GOMMENTÀiRÈ 

dans son mouvement , et sa première création étant 
le corps du ciel, les premières molécules immaté* 
rielles qui entrèrent dans ce corps furent celles du 
Inouvement spontané , dont l'action permanente et 
invariable n'abandonne jamais l'être qui en est doué. 

Ce mouveiiient du ciel est nécessairement un 
Inouvement de rotation; car, comme sa mobilité n'a 
pas d'arrêt, et qu'il n'eiiiste dans l'espace aucun point 
hors de lui vers lequel il puisse se diriger, il doit reve- 
nir sans cesse sur lui*méme. Sa course n'est donc qu'une 
tendance vers ses propres parties , et conséqueniment 
tii^e révolution sur son axe i en efTet, un corps qui 
f*emplit tous les lieux de sa substance ne peut en 
éprouver d'autres. Il semble ainsi s'attacher à la pour- 
suite de l'âme qui est répandue dans le monde entier. 
Dira-t-on que s'il la poursuit sans relâche, c'est qu'il 
ne la rencontre jamais? On aurait tort; car il doit sans 
cesse rencontrer une substance qui existe en tous 
lieux, toujours une et toujours entière. Mais pour- 
quoi ne s'arréte*t-il pas quand il a atteint l'objet de ses 
recherches ? Parce que cet objet est lui-même toujours 
en mouvement. Si l'âme du monde cessait de se mou- 
voir, le corps céleste s'arrêterait; mais la première 
s'inifilffant continuellement dans l'universalité des 
êtres , et le second tendant toujours à se combiner 
avec elle , il est évident que celui-ci doit toujours être 
entraîné vers elle et par elle. Mais terminons ici cet 
extrait des écrits de Plotin sur la rotation mystérieuse 
des substances célestes. 

A l'égard de la qualification de Dieu souverain 



DU SONGK BÈ SCfPIOir. LIVRE I. Iig 

donnée pAr Cicéroa à la s(>Iière aplane roulant sur 
elle-même, cda ne v^^ut pas dire que cette sphère soit 
la cause première et l'auteur de la nature, puisqu'elle 
est l'œuvre de l'âme du monde, qui est elle<-même 
engendrée par l'intelligence, laquelle est une émana* 
tton de l'être qui s<eul mérite le nom de Dieu souve- 
rain. Cette dénomination n'est relative qu'à la posi- 
tion de cette sphère qui domine tous les autres globes: 
on ne peut s'y tromper, puisque Cioéron ajoute tout 
de suite : « Qui dirige et qui contient tous les autres. » 
Cependant l'antiquité a regardé le ciel comme un 
dieu; elle a vu en lui, non-seulement une substance 
immortelle pénétrée de cette sublime raison que lui 
a communiquée l'intelligence la plus pure y mais en- 
core le canal d'où découlent toutes les vertus qui sont 
les attributs de la toute - puissance. Elle l'a nommé 
Jupiter; et chez les théologiens , Jupiter est 1 ame du 
monde, connne le prouvent ces vers: 

Muses , à Jupiter d'abord rendez hommage : 

Tout est plein de ce dieu ; le monde est son ouvrage. 

Tel est le début d'Aratus, que plusieurs autres 
poètes lui ont emprunté. Ayant à parler des astres, 
et voulant d'abord chanter le ciel, auquel ils sem- 
blent attachés, il entre en matière par une invocation 
à Jupiter. Le ciel étant invoqué sous le nom de Ju- 
piter, on a dû faire de Junon, ou de l'air, la sœur 
et l'épouse de ce dieu : sa sœur, parce que l'air est 
formé des mêmes molécules que le ciel; son épouse, 
parce que l'air est au-dessous du ciel. 



I20 GOMMENtAIRE 

Il nous reste à dire que, selon l'opinion de quel- 
ques philosophes, toutes les étoiles, à l'exception des 
sept corps mobiles, n'ont d'autre mouvement que 
celui dans lequel elles sont entraînées avec le ciel ; et 
que , suivant quelques autres , dont le sentiment pa« 
raît plus probable, les étoiles que nous nommons 
fixes ont , comme les planètes , un mouvement pro- 
pre, outre leur mouvement commun. Elles emploient, 
'• disent ces derniers, vu l'immensité de la voûte cé- 
leste, un nombre innombrable de siècles à revenir 
au point d'où elles sont parties ; c'est ce qui fait que 
leur mouvement particulier ne peut être sensible 
pour l'homme dont la courte existence ne lui permet 
pas de saisir le plus léger changement dans leur si- 
tuation respective. 

Cicéron, imbu des diverses doctrines philosophi- 
ques les plus approuvées de l'antiquité, partage l'une 
et l'autre opinion, quand il dit* a A ce ciel sont atta- 
chées les étoiles fixes, qu'il entraîne avec lui dans 
son éternelle révolution.» Il convient qu'elles sont 
fixes, et cependant il leur accorde la mobilité. 



DU SOITGE DE SCIPION. LIVRE I. 12 1 



CHAPITRE XVIIL 






Les étoiles errantes ont un mouvement propre 
contraire à celui des deux. 



Voyons maintenant si nous parviendrons à donner 
des preuves irrécusables du mouvement de rétrogra- 
dation que le premier Africain accorde aux sept 
sphères qu'embrasse le ciel. Non-seulement le vulgaire 
ignorant, mais aussi beaucoup de personnes instruites, 
ont regardé comme -incroyable , comme contraire à 
la nature des choses, ce mouvement propre d'occi- 
dent en orient, accordé au soleil, à la lune, et aux 
cinq sphères dites errantes , outre celui que , chaque 
jour, ces sept astres ont de commun avec le ciel 
d'orient en occident; mais un observateur attentif 
s'aperçoit bientôt de la réalité de ce second mouve- 
ment que l'entendement conçoit, et que même on 
peut suivre des yeux. Cependant, pour convaincre 
ceux qui le nient avec opiniâtreté , et qui se refusent 
à l'évidence, nous allons discuter ici les motifs sur 
lesquels ils s'appuient, et les raisons qui démontrent 
la vérité de notre assertion. 

Les cinq corps errants , l'astre du jour et le flam- 
beau de la nuit, sont fixés au ciel comme les autres 
astres; ils n'ont aucun mouvement apparent qui leur 



laa GOMMCNTAIRK 

soît propre, et sont entraînés dans l'espace avec tout 
le ciel , ou bien ils ont un mouvement particulier. 

Dans ce dernier cas, ils se meuvent avec le ciel, 
d'orient en occident, par un mouvement commun, et 
aussi par un mouvement propre, ou bien ils suivent 
une direction opposée d'occident en orient. Voilà, je 
crois, les seules propositions vraies ou fausses qu'on 
puisse admettre. Séparons maintenant la vérité de 
l'erreur. 

Si ces corps étaient fix^, immobiles aux mêmes 
points du ciel, on les apercevrait constamment à la 
mueme place, ainsi que les autres corps célestes. Ne 
voyons-^nous pas les Pléiades conserver toujours leur 
situation respective, et garder sans cesse une même 
distance avec les Hyades, dont elles sont voisines, 
ainsi qu'avec Orion, dont elles sont plus éloignées? 
I^s étoiles dont l'assemblage compose la petite et la 
grande Ourse observent toujours entre elles une 
même position , et les ondulations du Dragon , qui se 
promène entre ces deux constellations , ne varient 
jamais ; mais il n'en est pas ainsi des planètes , qui se 
montrent tantôt dans une région du ciel , et tantôt 
dans une autre. Souvent on voit deux ou plusieurs 
de ces corps se réunir, puis bientôt abandonner leur 
point de réunion, et s'éloigner les uns des autres. 
Ainsi le témoignage des yeux &uffit pour prouver 
qu'ils ne sont pas fixés au ciel; ils se meuvent dono^ 
car on ne peut nier ce que confirme la vue. Mais ce 
mouvement particulier s'opère-t-il d'orient en occi- 
dent , ou bien en sens contraire ? Des raisonnements 



DU SOKGÊ DE SGIPION. LIVRE I. 1 a3 

sans réplique, appuyés du rapport des yeux, vont 
résoudre eette question suivant l'ordre de signes du 
zodiaque , en commençant par Pun d'eux. Au lever 
du Bélier succède celui dq Taureau, que suit celui 
des (iémewx ; ceux-ci sont remplacés par le Cancer, 
et ainsi de suite. Si donc ces étoiles mpbile^ effec* 
tuaient leur mouvement d'orient en occident, elles ne 
se rendraient pas du Bélier dan^ le Taureau , situé h 
l'orient du premier, ni du Taureau dans les Gémeaux, 
dont la position est plus orientale encore que celle 
du Taureau ; elles passeraient des Gémeaux dans le 
Taureau, et du Taureau dans le Bélier, en suivant 
une marche directe et conforme au mouvement com-^ 
niun de tout le ciel ; mais , puisqu'elles suiveqt l'ordre 
des signes du zodiaque , en commençant par le Bélier, 
d'où elles se rendent dans le Taureau , etc. , ^es signes 
étant regardés comme fixes, on ne peut douter que les 
corps errants n'aient un mouvement contraire à celui 
de la sphère étoilée. Ce qui le démoiître clairement, 
c'est le cours de la lune si facile à suivre, vu la clarté 
de cette planète et la rapidité avec laquelle elle se 
meut. 

Deux jours enviî*on après sa sortie des rayons du 
soleil, nouvelle alors, elle parait non loin de cet 
astre qu'elle vient de quitter, et près des lieux où it 
va se coucher. A peine a-t41 abandonné notre hémi* 
sphère, qu'elle se montre au-dessus de lui, sur le 
hord occidental de l'horizon. Son com^her du troi- 
sième jour retarde sur le coucher du soleil plus que 
celui du second jour, et chacun des jours suivants 



1 24 COMMENTAIRE 

nous la fait voir plus avancée vers l'est. Enfin le 
septième jour, elle passe au méridien dans le moment 
oîi le soleil se couche; sept jours après, elle se lève 
à l'instant où le soleil disparaît sous l'horizon , en 
sorte qu'elle a employé la moitié d'un mois à parcou- 
rir la moitié du ciel , ou l'un des hémisphères , en 
rétrogradant d'occident en orient. Le vingt -unième 
jour de sa course la trouve au sommet de l'hémi- 
sphère opposé, lorsque le soleil se dispose à nous 
quitter ; ce qui le prouve , c'est qu'alors elle se mon- 
tre à l'horizon , au milieu de la nuit. Enfin le vingt- 
huitième jour, elle rentre en conjonction. Aussi 
long" temps qu'elle reste plongée dans le sein du so- 
leil , nous croyons voir ces deux astres se lever à peu 
de distance l'un de l'autre; mais insensiblement la 
lune s'éloigne du soleil en prenant la direction de 
l'orient. 

La marche du soleil a également lieu du couchant 
au levant; et, bien qu'elle soit plus lente que celle de 
la lune (puisque le premier met à visiter un signe du 
zodiaque autant de temps que l'autre en met à faire 
le tour entier de ce cercle), nos yeux peuvent cepen- 
dant le suivre dans sa course. Placons-le dans le Bé- 
lier, signe équinoxial qui rend le jour égal à la nuit. 
Aussitôt qu'il s'y couche, la balance, ou plutôt les 
pinces du Scorpion, se montrent dans la région op- 
posée de l'hémisphère , et le Taureau se fait voir non 
loin du point où le soleil a disparu ; car on aperçoit les 
Pléiades et les Hyades, brillant cortège de ce signe, peu 
de temps après le coucher de l'astre du jour. Le mois 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE I. laS 

suivant , le soleil rétrograde dans le Taureau. Dès ce 
moment, nous ne pouvons plus distinguer aucune des 
étoiles de cette constellation, pas même les Pléiades, 
parce qu'un signe cesse d'être visible quand il se lève 
et qu'il se couche en même temps que le soleil , dont 
réclat absorbe celui de tous les astres qui sont dans 
son voisinage. C'est effectivement ce qui arrive alors 
au brillant Sirius , peu distant du Taureau. En par* 
lant de ce phénomène , Virgile s'exprime ainsi : 

Lorsque Tastre du jour , 
Ouvrant dans le Taureau sa brillante carrière , 
Engloutit Sirius dans des flots de lumière. 

Cette disposition de Sirius est, comme on voit, 
l'effet de son coucher héliaque, et non celui de sa 
descente sous l'horizon ; car il est trop près du Tau- 
reau pour se coucher réellement quand celui-ci se 
lève. Lorsque le soleil termine sa course dans le Tau- 
reau, la Balance est assez élevée sur l'horizon pour 
que le Scorpion se montre tout entier; à peu de 
distance du lieu où le soleil s'est couché , on voit pa- 
raître les Gémeaux. Ce signe devient invisible du 
moment où le roi des astres y entre en sortant du 
Taureau. Des Gémeaux il passe au Cancer. Alors la 
Balance a atteint le plus haut point du ciel ; ce qui 
prouve que le soleil n'a pu parcourir entièrement le 
Bélier, le Taureau et les Gémeaux, sans rétrograder 
de 90 degrés. A la fin du trimestre qui suit, c'est- 
à-dire après sa visite faite dans le Cancer, le Lion 
et la Vierge , il est reçu dans la Balance , qui , comme 
le Bélier, établit l'égalité du jour et de la nuit; et 



ia6 GOMUrfiNTÂlRE 

quand il la quitte, on voit paraître^ dans la partie 
opposée de rhémisphere , 1^ Bélier qu'il avait quitté 
six mois auparavant. 

Nous avons choisi, pour cette démonstration, I0 
moment du coucher du soleil, préférablement à celui 
de son lever, parce que le signe qui le suit immédia- 
tement, et qu'on voit à l'horizon aussitôt après ion 
coucher, e&t celui-là même dans lequel nous venons de 
prouver qu'il se prépare à entrer. Or, cette preuve 
est aussi celle de son mouvement de rétrogradation. 
Ce qui vient d'être dit du soleil et de la lune s'ap- 
plique également aiix cinq planètes. Forcées , comme 
ces deux astres y d'obéir à l'impulsion générale, comme 
eux , elles ont un mouvement de rétrogradation vers 
les sigBes qui le^ suivent. 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. 12^ 



CHAPITRE XIX. 

De l'opinion de Platon et de celle de Cicéron sur 
le rang qu'occupe le soleil parmi les corps er^ 
rants. De la nécessité où se troui^e la lune d'em- 
prunter sa lumière du soleil^ en sorte qu'elle 
éclaire , mais n'échauffe pas. De la raison pour 
laquelle on dit que le soleil nest pas positi- 
vement au centre , mais presque au centre des 
planètes. Origine des noms des étoiles. Pourquoi 
il y a des planètes qui nous sont contraires, et 
d'autres favorables. 

\jà rétrogradation des sphères mobiles démontrée, 
nous allons à présent exposer en peu de mots l'ordre 
selon lequel elles sont rangées. Ici l'opinion de Ci- 
céron semble différer de celle de Platon, puisque le 
premier donne an soleil la quatrième place, c'est-à-^ 
dire^ qu'il lui fait occuper le centre des sept étoiles 
mobiles; tandis que le second le met immédiatement 
au-dessus delà lune, c'est-à-dire, au sixième rang 
en descendant* Cicéron a pour lui les calculs d'Ar- 
chimède et des astronomes cbaldéens ; le sentiment 
de Platon est celai des prêtres égyptiens, à qui nous 
devons toutes nos connaissances philosophiques. Se- 
lon- eU3& le soleil est entre Isa lune et Mercure; mais 
comme ils ont senti qu'ainsi placé il pourrait paraître 



128 COMMENTAIRE 

au-dessus de Mercure et de Vénus, ils ont indiqué 
la cause de celte apparence, qui est une réalité pour 
certaines personnes; et nous allons voir que cette 
dernière opinion n'est pas dénuée de vraisemblance. 
Voici ce qui Fa fait naître. 

La distance qui sépare la sphère de Saturne^ la 
plus élevée de toutes, de celle de Jupiter qui est au- 
dessous de lui, est si grande, que le pretnier emploie 
trente ans à faire sa révolution dans le zodiaque, pen- 
dant que le second n'en emploie que douze. Après la 
sphère de Jupiter vient celle de Mars qui achève en 
deux ans sa visite des douze signes, tant est grand 
l'intervalle qui l'éloigné de Jupiter; Vénus placée au- 
dessous de Mars est assez éloignée de lui pour la ter- 
miner en un an. Or, Mercure est si près de Vénus, 
et le soleil est si peu éloigné de Mercure, que cette 
période d'une année, ou à peu près, est la même 
pour ces trois astres. Cicéron a donc eu raison de 
donner pour escorte au soleil deux planètes qui , pen- 
dant une mesure de temps toujours la même, ne s'é- 
loignent jamais beaucoup l'une de l'autre. A l'égard 
de la lune qui occupe la région la plus basse , sa dis- 
tance des trois sphères dont nous venons de parler 
est telle qu'elle effectue en vingt-huit jours la même 
course que celles-ci n'accomplissent qu'en un an. L'an- 
tiquité a été parfaitemement d'accord sur le rang des 
trois planètes supérieures, et sur celui de la lune. La 
prodigieuse distance qu'observent entre elles les trois 
premières , et le grand éloignement où la dernière se 
trouve des autres corps errants, ne permettait pas 



DU SONGE DE SGIPION. LIVRE I. lag 

qu'on pût s'y tromper; mais Vénus, Mercure et le 
soleil sont tellement rapprochés, que leur situation 
réciproque ne put être aussi facilement déterminée , 
si ce n'est par les Égyptiens, trop habiles pour n'avoir 
pas trouvé le nœud de la difficulté. Voici eu quoi 
elle consiste : l'orbite du soleil est placée au-dessous de 
celle de Mercure, et celle-ci a au-dessus d'elle l'orbite 
devenus; d'où il suit que ces deux planètes parais-* 
sent tantôt au-dessus, tantôt au-dessous du soleil, selon 
qu elles occupent la partie supérieure ou inférieure 
de la ligne qu'elles doivent décrire. C'est dans cette 
dernière circonstance , bien remarquable , parce qu'a- 
lors elles ont plus d'éclat , que ces étoiles ont été ob- 
servées par ceux qui les placent au-dessous du soleil. 
Et voilà ce qui a mis en crédit cette dernière opinion , 
adoptée presque généralement. 

Cependant le sentiment des Égyptiens est plus sa- 
tisfaisant pour ceux qui ne se contentent pas des ap« 
parences; il est appuyé, comme l'autre, du témoi- 
gnage de la vue, et, de plus, il rend raison de la 
clarté de la lune, corps opaque qui doit nécessai- 
rement avoir au«dessus de lui la source dont il em- 
prunte son éclat. Ce système sert donc à démontrer 
que la lune ne brille pas de sa propre lumière, et 
que toutes les autres étoiles mobiles, situées au-delà 
du soleil , ont la leur propre qu'elles doivent à la pu- 
i^té de l'éther, qui communique à tous les corps ré-^ 
pandus dans son sein la propriété d'éclairer par eux- 
mêmes. Cette lumière éthérée pèse de toute la masse 
de ses feux sur la sphère du soleil, de manière que 

I- 9 



1 3o GOMM£irTi.f RB 

les zones du ciel éloignées de lui lanjguissent sous 
un froid rigoureux et perpétuel , aiosi qu'on le verra 
sous peu. Mais la lune étant la seule des planètes qui 
soit au-dessous du soleil , et dans )e voisinage d'une 
région qui n^est pas lumineuse par elle-mâme, et où 
tout est périssable, ne peut être éclairée que par 
l'astre du jour. On lui a donné le nom de terre 
éthérée , parce qu'elle occupe la partie la plus: basse 
de l'éther, comme la terre occupe la partie la plua 
basse de l'univers. La lune n'a point cependant l'im- 
mobilité de la terre , parce que dans une splière en 
mouvement , le centre seul est immobile. Or, la terre 
est le centre de la sphère universelle ; elle doit donc 
seule être immobile. Ajoutons que la terre brille de 
l'éclat qu'elle reçoit du soleil , mais ne peut le ren- 
voyer; au lieu que la lune a la propriété du miroir, 
celle de réfléchir les rayons lumineux. La terre , en 
effet, est tin composé des parties les plus grossières 
de l'air et de l'eau , substances concrètes et denses^ et 
par conséquent imperméables à la lumière, qui ne 
peut agir qu'à leur surface^ Il n'en est pa& de même 
de la lune; elle est, à la vérité, sur les confias de 
la région supérieure ; mais cette région est celte du 
fluide igné le plus subtil. Ainsi, quoique les isiolé* 
cules lunaires soient plus compactes que ceUe& des 
autres corps célestes, coB^me elles )e ^o^i beaucoup 
moins que celles de la terre ^ elles sont plus propres 
que CCS dernières à recevoir et à renvoyer la lu- 
mière. La lune ne peut néanmoins Jipous transmettre 
la sensation de la clialeur; cette prérogative n'appar- 



bu SONGE Dl SCIPlOBT. LIVRE I. l3l 

tient qu'aux rayons solaires, qui, arrivant immédiate- 
ment sur la terre, nous communiquent le feu dont se 
ceoipose leur essence ; tandis que la lune, qui se laisse 
pénétrer par ces mêmes rayons dont elle tire son 
éclat, absorbe leur chaleur, et nous renvoie seulement 
leur lumière. Elle est à notre égard cotnme un mi- 
roir qui réfléchit la clarté d'un feu allumé à quelque 
distance ; ce miroir offre bien l'image du feu , maiâ 
cette image est dénuée de toute chaleur. 

Le sentiment de Platon, ou plutôt des Égyptiens, 
relativement au rang qu'occupe le soleil , et œlui qu'a 
adopté Cicéron en assignant à cet astre la quatrième 
place, sont maintenant suffisamment connus^ ainsi 
que la cause qui a fait naître cette divei site dans leurs 
opinions. On sait aussi ce qui a engagé celui-H^i à. dire 
que <i le dernier cercle est celui de la lune , qui reçoit 
sa lumière des rayons du soleil ; » mais nous avons 
encore a nom rendre raison d'une expression de Ci- 
céron : dans l'ordre des sphères mobiles , celle du so- 
leil est , selon lui , la quatrième. Or, quatre est rigou* 
reusemçnt le nombre central entre sept et l'unité; 
pourquoi donc ne place-t-il pas le globe solaire jifete 
au centre des sept autres , et pourquoi dit-il : « En- 
suite, presqu'au centre de cette région domine le 
soleil »? Il est aisé de justifier cette tnanière de par- 
ler : le soleil peut occuper, numériquement parlant, 
le quatrième rang parmi les planètes, sans être le 
point centrai de l'espace dans lequel elles se meuvent. 
Il a en effet troi» de ces corps ati - dessus de lui , et 
trois au-dessous; mais, calcul fait de l'étendoe qu'em- 

9- 



l3a COMMENTAIRE 

brassent les sept sphères, la région de son mouve- 
ment n'en est pas le centre, car il est moins éloigné 
des trois étoiles inférieures qu'il ne Test des trois su- 
périeures. C'est ce que nous allons prouver clairement 
et succinctement. 

Saturne, la plus élevée de ces sept étoiles, met 
trente ans à parcourir le zodiaque; la lune, qui est 
la plus rabaissée vers la terre , achève sa course en 
moins d'un mois; et le soleil , leur intermédiaire, em- 
ploie un an à décrire son orbite : ainsi le mouvement 
périodique de Saturne est à celui du soleil comme 
trente est à un , et celui du soleil est à celui de la 
lune comme douze est à un. On voit par là que le 
soleil n'est pas positivement au centre de l'espace dans 
lequel ces corps errants font leurs révolutions : mais 
il était question de sept sphères; et, comme quatre 
est le terme moyen entre sept et un, Cicéron a pu 
faire du * soleil le centre du système planétaire; et 
parce qu'il ignore la distance relative des sept corps 
dont il s'agit, il modifie son expression au moyen du 
mot presque. 

Observons ici qu'il n'existe pas dans la nature plus 
de planète de Saturne que de planè|e de Mars, ou 
de Jupiter; ces noms, et tant d'autres, d'invention 
Jiumaine, furent imaginés pour pouvoir compter et 
coordonner les corps célestes; et ce qui prouve que 
ce sont des dénominations arbitraires dans lesquelles 
la nature n'est pour rien , c'est que l'aïeul de Scipion , 
au lieu de dire l'étoile de Saturne, de Jupiter, de 
Mars, etc., emploie ces expressions : ce Le premier est 



/ BU SONGE DE SGlPtON. LIVRE I. 1 33 

appelé Saturne par les mortels, puis l'astre que vous 
nommez Jupiter, le terrible et sanglant météore de 
Mars, etc. » Quand il dit que l'astre de Jupiter est 
propice et bienfaisant au genre humain, que le mé« 
téore de Mars est sanglant et terrible , il Êiit allusion 
à la blancheur éclatante de la première, et à la teinte 
roussatre de la seconde , ainsi qu'à l'opinion de ceux 
qui pensent que ces planètes influent , soit en bien , 
soit en mal sur le sort des hommes. Suivant eux, 
Mars présage généralement les phis grands malheurs, 
et Jupiter les événements les. plus fevorables. 

Si l'on est curieux de connaître la cause qui a fait 
attribuer un caractère de malignité à des substances 
divines (telle est l'opinion qu'on a de Mars et de Sa^- 
turne), et qui a mérité à Jupiter et à Vénus cette 
réputation de bénignité que leur ont donnée les prop 
fesseurs de la science généthliaque^, comme si la na-r 
ture des êtres divins n'était pas homogène, je vais 
l'exposer telle qu'on la trouve dans le seul auteur que 
je sache avoir traité cette -matière. Ce qu'on va lire 
est extrait des trois livres qu'a écrits Ptolémée sur 
l'harmonie. 

La tendance, dit ce géographe astronome, que 
montrent des substances diverses à se lier et à s'unir 
par d'étroits rapports , est l'effet de quelques nombres 
positifs sans l'intermédiaire desquels deux choses ne 
pourraient opérer leur jonction : ces nombres sont 
l'épitrite, l'hémiole, répogdous,^Ia raison double, triple 
et quadruple. Nous ne donnons ici que leurs noms; 
plus tard, en parlant de l'harmonie du ciel , nous au- 



l34 COMMEÎTTAIRB > 

rons une occasion favorable de faire connaître leurs 
valeurs et leurs propriété$.Tenons-nous-en, pour le 
moment, à savoir que sans ces nombres il n'y aurait 
dans la nature ni liaison ni union* 

lie soleil et la lune sont les deux astres qui ont le 
plus d'influence sur notre existence ; car, sentir et 
végéter sont deux qualités inbérentes à tous les 
êtres périssables : or, nous tenons la première du 
soleil, et la seconde du globe lunaire : nous de^ 
vons donc à l'une et à Tautre étoile le bienfait de la 
vie. Cependant les cinq autres sphères mobiles par» 
tagent avec le soleil et la lune le pouvoir de déter- 
miner nos' actions et leurs résultats. Parfois il arrive 
. que les calculs des nombres mentionnés ci-dessus, éta- 
blis sur la position relative de ces deux derniers 
globes et des cinq premiers, ont un rapport exact, 
et quelquefois aussi ce rapport est nul. Ces conve-* 
uances de nombres existent toujours entre Vénus et 
Jupiter, et entre le soleil et la lune, avec cette diffé- 
rence que l'union de Jupiter et du soleil est cimentée 
par la totalité des relations nun>ériques, tandis que 
celle de Jupiter avec la lune ne l'est que par plusieurs 
de ces rapports ; de même l'association de Vénus et 
de la lune est garantie par l'accord de tous les nom- 
bres, et celle de Vénus et du soleil l'est seulement 
par celui de plusieurs d'entre eux. Il suit de là que 
de ces deux planètes, réputées bénignes, savoir, Ju- 
piter et Vénus, la première a plus d'affinité avec le 
soleil , et la seconde avec la lune. Elles nous sont donc 
d'autant plus Ëivorables, qu'elles ont des liaisons de 



DU SONGE DE SCIPIOIT, LIVRE I. l35 

nombres plus intimes avec les deux astres qui nous 
ont donné Fêtre. Quant aux planètes de Saturne et 
de Mars, elles ne sont pas tellement privées de tous 
rapports avec les deux flatnbeaax du monde, qu'on 
ne puisse trouver au dernier degré de l'échelle nu- 
mérique l'aépect de Saturne avec le soleil, et celui de 
Mars avec la lune; d'où l'on voit qu'elles doivent être 
peu amies de l'homme, puisqu'elles ont avec les au- 
teurs de nos jours des relations de nombres trop in- 
directSv Nous dirokis ailleurs pourquoi ces deux astres 
sont considérés quelquefois comme dispensateurs dç 
la puissance et de la ridiesse; qu'on veuille bien 
se contenter à présent de l'explication que nous ve- 
nons de doitner sur les deux étoiles de Jupiter et de 
Mars^ l'une salutaire , et l'autre i^edoutable. Selon 
Plotin, dans son traité intitulé du Pouvoir (tes A S" 
ireSf les corps célestes n'ont aucun pouvoir, aucune 
imtorité sur l'homtne; mais il affirme que les événe- 
ments qui nous sont réservés par les décrets immua- 
bles du destin peuvent nous être prédits d'après le 
cours, la station et la rétrogradation des sept corps 
dont il est question, et qu'il en est de ces prédictions 
comme de celles des oiseaux qui , soit en mouvement , 
soit en repos , nous annoncent l'avenir qu'ils ignorent 
par leur vol ou par leur voix. C'est dans ce sens que 
Jupiter mérite le surnom de salutaire , et Mars celui 
de redoutable, puisque le premier nous pronostique 
le bonheur, et le second l'infortune. 



l36 COMMENTAIRE 



CHAPITRE XX. 

Des différents noms du soleil ^ et de sa grandeur. 

Ce n'est pas un abus de mots, ni une louange ou- 
trée de la part de Cicéron, que tous ces noms qu'il 
donne au soleil, de chef, de roi y de modérateur des 
autres flambeaux célestes j d* intelligence et de prin- 
cipe régulateur du monde; ces titres sont l'expres- 
sion vraie des attributs de cet astre. Voici ce que dit 
Platon, dans son Timée, en parlant des huit sphères: 
«Dieu, voulant assujettir à des règles immuables et 
faciles à connaître les révolutions plus ou moins 
promptes de ces gloj3es, alluma, dans la seconde ré- 
gion circulaire, en remontant de la terre, les feux de 
rétoile que nous nommons soleil. » Qui ne croirait , 
d'après cette manière de s'exprimer, que les autres 
corps mobiles empruntent leur lumière du flambeau 
du jour? Mais Cicéron, bien convaincu que tous bril- 
lent de leur propre éclat, et que la lune seule, comme 
souvent nous l'avons dit, est privée de cet avantage, 
donne un sens plus clair à l'énoncé de Platon, et 

■y 

fait entendre en même temps que le soleil est le grand 
réservoir de la lumière; car, non-^seulement il dit de 
cet astre, qu'il est le chef le roi^ et le modérateur 
des autres flambeaux célestes (ces derniers mots 
prouvent qu'il n'ignore pas que les planètes ont leur 



DU SONGE DE SCIPIOU. LJVRE I. J Sy 

lumière propre), mais cette qualification dé chef et 
de roi des autres corps lumineux a chez lui la même 
acception que celle de source de la lumière éthérée, 
qu'emploie Heraclite. 

Le soleil est le chef des astres, parce que sa ma- 
jestueuse splendeur lui assigne parmi eux le rang le 
plus distingué; il est leur roi, parce qu'il paraît seul 
grand entre tous : aussi son nom latin est-il dérivé 
d'un mot de cet idiome qui signifie seul. Il est le 
modérateur des autres ai»tres, parce qu'il fixe les li- 
mites dans lesquelles ils sont forcés d'opérer leurs 
mouvements directs et rétrogrades. En efiet, chaque 
étoile errante doit parcourir un espace déterminé, 
avant d'atteindre le point de son plus grand éloigne- 
ment du soleil. Arrivée à ce point qu'elle ne peut dé- 
passer, elle semble rétrograder; et lorsqu'elle est par- 
venue à la limite fixée pour son mouvement rétro- 
grade , elle reprend de nouveau son mouvement 
direct. Tous les corps lumineux voient donc dans le 
soleil le puissant modérateur de leur course circu- 
laire. Son nom d'intelligence du monde répond à 
celui de cœur du ciel, que lui ont donné lé^ physiciens; 
et ce nom lui est bien dû, car, ces phénomènes que 
nous voyons au ciel suivre des lois immuables, cette 
vicissitude des jours et des nuits , leur durée respec- 
tive, alternativement plus longue ou plus courte, leur 
parfaite égalité à certaines époques de l'année, cette 
chaleur modérée et bienfaisante du printemps, ces 
feux brûlants du Cancer et du Lion , la douce tiédeur 
des vents d'automne, et le froid rigoureux qui sépare 



1 38 COMMENTAIRE 

les deux saisons tempérées, tous ces effets sont le ré* 
sultat de la niarche régulière d'un être intelligent, 
(l'est donc avec raison qu'on a nommé cœur du ciel 
Tastre dont tous les actes sont eni))reint8 de l'enten* 
dément divin. 

Cette dénomination convient d'autant mieux qu'il 
est dans la nature du fluide igné d'être toujours en 
mouvement. Or, nous avons dit plus haut que le soleil 
avait reçu le nom de source de la lumière éthérée ; 
il est donc pour ce fluide ce que le cœur est pour 
l'être animé* Le mouvement est une propriété inhé- 
rente à ce viscère; et quelle que soit la cause qui sus- 
pende un seul instant ce mouvement, l'animal cesse 
d'exister» Ici finit ce que nous avions à dire sur ce 
titre d'intelligence du monde, donné au soleil par 
Cioéron. Quant à la raison pour laquelle il le nomme 
principe régulateur du monde, elle est aisée à trou- 
ver; car il est tellement vrai que le soleil règle la 
température, non -seulement de la terre, mais celle 
du ciel appelé avec raison sphère du monde, que 
Icâ deux extrémités de cette sphère, les plus éloignées 
de l'orbite claire, sont privées de toute chaleur, et 
languissent dans un continuel état de torpeur. Nous 
reviendrons incessamment sur cet objet, auquel nous 
donnerons plus de développement. 

Il nous reste maintenant à parler de la gi^andeur 
du soleil. Lç peu que nous avons à dire à ce sujet est 
appuyé sur des témoignages irrécusables, et ne sera 
pas sans intérêt. Le principal but des physiciens, 



DU SONGE 1>B SGIPION. LIVRE I. I Sq 

dans toutes leurs recherches sur la mesure de cet astre, 
a été de connaître l'excès de sa grandeur sur celle de 
la terre. D'après Ératosthènes , dans son traité des 
mesures^ celle de la terre, multipliée par vingt-sept, 
donne celle du soleil ; et selon Possidonius, ce mul-^ 
tiplicateur est infiniment trop faible. Ces deux sa- 
vants s'appuient, dans leurs hypothèses, sur les écli- 
pses de lune : c'est par ce phénomène qu'ils démon- 
trent que le soleil est plus grand que la terre, et c'est 
d^ la grandeur du soleil qu'ils déduisent la cause 
des éclipses de lune; en sorte que de ces deux propo- 
sitions qui doivent s'étayer réciproquement, aucune 
n'est démontrée, et que la question reste indécise; 
car, que peut-on prouver à l'aide d'une assertion qui 
a besoin d'être prouvée? Mais les Egyptiens, sans 
rien donner aux conjectures , sans chercher à s'aider 
des éclipses de lune, ont voulu d'abord établir par 
des preuves isolées, et se suffisant à elles-mêmes, 
l'excès de grandeur du soleil sur celle de la teri^ , 
afin d'en conclure ensuite la cause des éclipses de 
iune. .Or, il était évident que ce ne pourrait être 
qu'après avoir mesuré les deux sphères, qu'on arri- 
verait à cette conclusion, puisqu'elle devait être le 
résultat de la comparaison des deux grandeurs. T^ 
mesure de la terre pouvait être aisément déterminée 
par le calcul aidé du sens de la vue; mais, pour avoir 
celle du soleil , il &llait obtenir celle du ciel , à tra- 
vers lequel 11 fait sa révolution. Les astronomes égyp- 
tiens se décidèrent donc à mesurer d'abord le ciel , 



l4o GOMMEITTAIRE 

OU plutôt la courbe que le soleil y décrit dans sa 
course annuelle , afin d'arriver à la connaissance des 
dimensions de cet astre. 

C'est ici le moment d'engager ceux qui, n'ayant rien 
de mieux à faire, emploient leurs loisirs à feuilleter 
cet ouvrage, de les engager^ dis-je, à ne pas regarder 
cette entreprise de l'antiquité comme un acte de folie, 
fait pour exciter l'indignation ou la pitié. Ils verront 
bientôt que le génie sut se frayer la route à l'exécution 
d'un projet qui semble excéder les bornes de l'en- 
tendement humain, et qu'il parvint à découvrir la 
grandeur du ciel , au moyen de celle de la terre ; mais 
l'exposition des moyens qu'il employa doit être pré- 
cédée de quelques notions qui en faciliteront Fintelli- 
gence. 

Le milieu de tout cercle , ou de toute sphère-, se 
nomme centre, et ce centre n'est qu'un point qui sert 
à faire connaître, de manière à ce qu'on ne puisse s'y 
tromper, ce milieu du cercle ou de la sphère. En outre, 
toute droite menée d'un point quelconque de la circon- 
férence à un autre point de cette même circonférence 
donne nécessairement une portion de cercle; mais cette 
portion du cercle peut bien ne pas être sa moitié. Il 
n'est divisé en deux parties égales que lorsque la ligne 
est menée d'un point de la circonférence au point op- 
posé en passant par le centre. Dans ce cas , cette ligné 
se nomme diamètre. De plus, on obtient la mesure 
d'une circonféreiice quelconque, en multipliant par 
trois le diamètre du cercle, et en ajoutant à ce pro- 
duit le septième de ce même diamètre. Supposons- 



DU SONGE DE SGIPIOir. LIVRE I. l/^l 

le^de sept pieds ; le produit par trois sera vingt-un ; 
ajoutons à ce prod|uit le septième de sept pieds, c'est- 
à-dire un pied , nous aurons vingt-deux pieds pour la 
longueur de la circonférence. Nous pourrions donner 
à ces propositions la plus grande évidence , et les ap- 
puyer de démonstrations géométriques , si nous n'é- 
tipns persuadés qu'elles ne peuvent être l'objet d'un 
doute , et si nous ne craignions de nous étendre outre 
mesure. Nous croyons cependant devoir ajouter que 
l'ombre de la terre, occasionnée par l'absence du 
soleil, qui vient de passer dans l'autre hémisphère, 
et qui répand sur notre globe cette obscurité qu'on 
appelle la nuit, égale en hauteur le diamètre de la 
terre multiplié par soixante. Cette colonne d'ombre, 
qui s'étend jusqu'à l'orbite solaire, ferme tout passage 
à la lumière , et nous plonge dans les ténèbres. G)m- 
mençons donc par déterminer la longueur du diamètre 
terrestre, atin de connaître son produit par soixante: 
ces antécédents nous conduiront aux n^esures que 
nous cherchons. Suivant les dimensions les plus 
exactes et les mieux constatées , la circonférence de 
la terre entière, y compris ses parties habitées et 
celles inhabitables, est de deux cent cinquante-deux 
mille stades : ainsi son diamètre est de' quatre-vingt 
mille stades, et quelque chose de plus, selon ce qui 
a été dit plus haut , que la circonférence égale trois 
fois le diamètre, plus son septième; et comme ce n'est 
pas le circuit du globe, mais son diamètre qu'il s'agit 
de multiplier, pour obtenir la hauteur de l'ombre 
terrestre, prenons pour facteurs les deux quantités 



)4^ COMMEIf TAIRE 

80,006 et 60; elles nous donneront , pour Téiendue 
en élévation de l'ombre de la terre à l'orbite du so- 
leil, un produit de 49800,000 stades. Or, la terre oc- 
cupe le point central de l'orbite solaire; d'où, il suit 
que Torobre qu'elle projette égale en longueur le 
rayon du cercle que décrit le soleil. 11 ne s'agit donc 
que de doubler ce rayon pour avoir le diamètre de 
l'orbite solaire : ce diamètre est, par conséquent, de 
9,600,000 stades. Maintenant, rien n'est pliis aisé 
que de connaître la longueur de la ligne circulaire 
parcourue par l'astre du jour; il ne faut pour cela 
que tripier cette longueur, puis ajouter au produit la 
septième partie de cette même longueur, l'on trouvera 
pour résultat une quantité de 30,170,000 stades, ou 
environ. Nous venons de donner non ^seulement la 
circonférence et le diamètre de la terre , mais encore 
}a circonférence et le diamètre de la courbe, autour 
de laquelle le soleil se mieut annuellemait; nous alloos 
à présent donner la grandeur de cet astre, ou du 
moins exposer les moyens qu'employa la sagacité égyp-» 
tienne pour trouver cette grai^leur. Les dimensions 
de l'orbite solaire avaient été détet^minées au moyen 
de l'ombre de" la terre; ce fut d'après la mesure de 
cette orbite que le génie détermina celle du soleil. 
Voici comment il procéda. 

Le jour de l'équinoxe, avaM le lever de cet astre, 
on disposa sur un plan horizontal un vase de pierre, 
hémisphérique et concave. De son centre s'élevait un 
style parallèle à l'axe de la terre, dont l'omhre, diri- 
gée par la marche du soleil , devait indiquer chacune 



DU SONGE DE SCIFfOlf. LIVRE 1. l43 

des douze heures du jour figurées par autant de lignes 
tracées au-dedans de ce vase. Or, on sait que Tombre 
du style d'une semblable horloge emploie autant de 
temps à s'étendre de l'une à l'autre de ses extrémi- 
tés, que le soleil en («i ploie, depuis son lever jus- 
qu'à son coucher, à parcourir la moitié du de) , ou 
l'un des deux hémisphères; car il n'en achève le tour 
entier qu'en un jour et une nuit. Ainsi, les progrès de 
l'ombre dans le vase sont en raison de ceux du so- 
leil dans le ciel. Au moment donc où cet astre allait 
paraître, un observateur attentif se plaça près du 
cadran équinoxial parallèle à l'horizon, et les premiers 
rayons venaient d'atteindre les sommités du globe , 
lorsque l'ombre, tombant du haut du style, vint frap- 
per la partie supérieure du vase. Le point frappé par 
cette ombre fut aussitôt noté; et l'observation, con- 
tinuée aussi long- temps que le disque solaire se fit 
voir tout entier, cessa dès que la partie inférieure 
de son limbe toucha Thorizon; «lors la ligne jusqu'à 
laquelle l'ombre venait de parvenir dans le vase fut 
également uiarquée. L'on prit ensuite la mesure de 
l'espace renfermé entre les deux traits, et qui don- 
nait celle du diamètre du soleiL Elle fut trouvère égale 
à la neuvième partie de l'intervalle compris entre, la 
partie supérieure du vase et la ligne qui indiquait la 
première heure. Il fut ainsi démontré qu'à Tépoque 
de réquinoxe, le soleil présente neuf fois soa diamè- 
tre dans une heure; et comme son cours , daiis Tu» 
des hémisphères , ne s'achève qu'en douze heui:es , et 
que neuf fois douze égalent cent huit, il e&l évident que 



\ 



l44 COMMENTAIRE 

le diamètre du soleil est la cent huitième partie de la 
moitié du cercle équinoxial ^ ou la deux cent seizième 
du cercle entier. Mais nous avons démontré que la 
longueur de cette ligue circulaire est de 30,170,000 
stades : donc la deux cent seizième partie de cette 
quantité , ou environ 1 4o,ooo stades , est la mesure 
du diamètre solaire ; ce qui est presque le double de 
celui de la terre. Or, la géométrie nous apprend que 
de deux corps sphériques, celui dont le diamètre est 
le double de celui de l'autre a huit fois sa circonfé- 
rence : donc le soleil est huit fois plus grand que la 
terre. Cette mesure de la grandeur du soleil est un 
extrait fort succinct d'un grand nombre d'écrits sur 
cette matière. 



CHAPITRE XXL 

Pourquoi!! on dit que les étoiles mobiles parcourent 
les signes du zodiaque , bien que cela ne soit pas. 
De la cause de Vinégalité de temps qu'elles 
emploient respectivement à faire leurs révolu- 
tions. Des moyens qu'on a employés pour di- 
viser le zodiaque en douze parties. 

Nous avons dit qu'au - dessous du ciel des fixes , 
sept sphères ayant un centre commun font leurs ré- 
volutions à une grande distance de la voûte céleste ^ 
et dans des orbites bien éloignées les unes des autres. 
Pourquoi donc dit-on que toutes parcourent les signes 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE T. l45 

du zodiaque, seul cercle de ce nom, et formé de con- 
stellations fixées au ciel ? La réponse à cette question 
se déduit aisément de la question même. Il est bien 
vrai que ni le soleil , ni la lune , ni aucun des cinq 
corps errants, ne peut pénétrer dans le zodiaque, et 
circuler au milieu des constellations dont ses signes 
sont composés; mais on suppose chacune de ces 
sphères placée dans celui des signes qui se trouve 
au-dessus de l'arc de cercle qu'elle décrit actuelle- 
ment. Ce cercle parcouru par la planète étant, comme 
le zodiaque , divisé en douze parties , lorsque l'étoile 
mobile* est arrivée sur la portion de cercle correspon- 
dante à celle du zodiaque attribuée au Bélier, on dit 
qu'elle est dans le Bélier, et il en est de même pour 
toute autre partie corrélative de l'un et l'autre cercle. 

Au moyen de la figure ci -après, il sera facile de 
nous comprendre ; car l'entendement saisit mieux les 
objets quand il est aidé par la vue. 

Soient A, B, C, D, etc. (i) le cercle du zodiaque 
qui renferme les sept autres sphères; soit, à partir 
de A , le zodiaque divisé en douze parties désignées 
par autant de lettres de l'alphabet ; soit l'espace entre 
A et B occupé par le Bélier, celui entre B et C par 
le Taureau , celui entre C et D par les Gémeaux , et 
ainsi de suite ; de chacun des points A , B , C , D , etc. , 
abaissant des droites qui couperont tous les cercles 
jusqu'au dernier exclusivement, il est clair que notre 
surface circulaire renfermera douze portions égales, 

(i) Voyez la planche à la fin du vol. fig. i. 

I. lO 



1 46 GOMMENT AIR£ 

et que quâtid le soleil, ou la lune, ou l'un quelcon- 
que des corps errants, parcourra l'arc de cercle qui 
répond symétriquement à celui dont les deux extré'^ 
mités sont terminées par il et par B , on pourra sup» 
poser que ce corps se trouve au signe du Bélier, 
parce qu'une droite tirée d'un des points de l'espace 
attribué à ce signe, irait aboutir à l'arc de cercle que 
tracera alors l'étoile errante. On pourra en dire au<^ 
tant des onze autres parties, dont chacune prendra 
le notn du signe placé au-dessus d'elle. 

ISous nous servirons encore de cette figure pour 
rendre succinctement raison de l'inégalité de temps 
qu'emploient respectivement les sphères mobiles à se 
mouvoir autour d'un cercle tel que le zodiaque, dont 
la dimension est la même pour toutes, ainsi que celle 
de ses signes. Dans un nombre quelconque de cercles 
concentriques, le plus grand est le cercle extérieur 
qui les enveloppe tous , et le plus petit est le cercie 
intérieur enveloppé par tous» Quant aux cercles in- 
termédiaires , ils sont plus ou moins grands , suivant 
qu'ils sont plus Ou moins rapprochés du premier, ou 
plus ou moins éloignés du dernier. Il suit de là que 
la vitesse relative des sept sphères tient à leur situa- 
tion réciproque. Celles qui ont de plus petits cercles 
à décrire achèvent leur course circulaire en moins 
de temps que celles dont les oi4>ites sont plus éten- 
dues, car il est prouvé que leur vitesse absolue est la 
même; la différence des temps employés est donc une 
suite de la différence des espaces parcourus, et cela 
est prouvé par les révolutions de Saturne et de la 



BU SONG£ DE SClPiON. LIVRE I. 1^1 

lune; (nous laissons maintenant de coté les sphères 
intermédiaires, afin d'éviter les répétitions.) 

Saturne, dont l'orbite est la plus grande, emploie 
trente ans à la parcourir; et la lune, dont l'orbite 
est la plus petite, termine sa course en vingt -huit 
jours. La vitesse de chacune des autres sphères n'est 
de même que le rapport qui se trouve entre la gran- 
deur du cercle qu'elle décrit et le temps qu'elle met 
à le décrire. !N^ous devons nous attendre ici aux ob- 
jections de ceux qui ne veulent se rendre qp'à l'évi- 
dence. En voyant ces caractères du zodiaque sur la 
figure que nous avons donnée pour faciliter l'intelli- 
gence du sujet que nous traitons , qui donc a décou- 
vert, nous diront-ils, ou qui a pu imaginer dans un 
cercle du ciel ces douze compartiments, dont l'œil 
n'aperçoit pas la plus légère trace ? L'histoire se char- 
gera de répondre à une question qui certes n'est pas 
déplacée; c'est elle qui va nous instruire des tenta- 
tives pénibles et de la réussite de l'antiquité dans cette 
opération du partage du zodiaque. 

Les siècles les plus reculés nous montrent les 
Égyptiens comme les premiers mortels qui aient osé 
entreprendre d'observer les astres et de mesurer la 
voûte éthérée. Favorisés dans leurs travaux par un 
ciel toujours pur, ils s'aperçurent que de tous les 
corps lumineux, le soleil , la lune et les cinq planètes 
étaient les seuls qui errassent dans l'espace, tandis 
que les autres étaient attachés au firmament. Ils re- 
marquèrent aussi que ces corps mobiles , obéissant à 
des lois immuables, ne circulaient pas indistinctement 

lO. 



X48 COMMENTAIRE 

dans toutes les régions du ciel ; que jamais ils ne gra- 
vissaient jusqu'au sommet de Thémisphère boréal, et 
qu'ils ne descendaient jamais jusqu'aux confins de 
l'hémisphère austral ; mais que tous faisaient leurs 
révolutions autour d'un cercle obliquement situé, et 
qu'ils ne le dépassaient en aucun temps. Ils obser- 
vèrent encore que la marche directe ou rétrograde de 
ces astres n'était pas respectivement isochrone, et 
qu'on ne les voyait pas, en un même temps, à un 
même point du ciel ; que tel d'entre eux se montrait 
quelquefois en avant, quelquefois en arrière des 
autres , et parfois aussi semblait ^tationnaire. Ces di- 
vers mouvements ayant été bien saisis , les astronomes 
jugèrent convenable de se partager le cercle objet de 
leurs études, et de distinguer chacune des sections 
par un nom particulier. Ils devaient aussi, chacun 
pour la portion qui lui serait échue, observer l'en- 
trée, le séjour, la sortie et le retour de ces étoiles 
mobiles, et se faire part réciproquement de leurs 
observations, dont les plus intéressantes seraient 
transmises à la postérité. 

On disposa donc deux vases de cuivre; l'un d'eux, 
percé au fond comme l'est une clepsydre, était sup- 
porté par l'autre, dont la base était intacte. Le vase 
supérieur ayant été rempli d'eau , et l'orifice de son 
fond fermé pour le moment, on attendit le lever de 
l'une des étoiles fixes les plus remarquables par leur 
éclat et leur scintillation. Elle parut à peine à l'ho- 
rizon, qu'on déboucha l'orifice pour que l'eau du vase 
supérieur pût s'écouler dans le vase inférieur. L'é- 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. l49 

coulemeiit eut lieu pendant le reste de la nuit et pen- 
dant tout le jour suivant jusqu'au retour de la même 
étoile. Aussitôt qu'elle se montra, il fut arrêté. La 
présence du même astre au même point où la veille 
il s'était fait voir ne permettant pas de douter que 
le ciel n'eût fait sur lui-même une révolution entière, 
les observateurs se créèrent, de la quantité d'eau 
écoulée, un moyen pour le mesurer. A cet effet, le 
fluide ayant été divisé en douze parties parfaitement 
égales, on se procura deux autres vases tels que la 
capacité de chacun d'eux égalait une de ces douze 
parties; l'eau fut ensuite entièrement reverséç dans 
le vase qui la contenait primitivement, et dont on 
avait eu soin de fermer l'orifice; on posa ce même 
vase sur l'un des deux plus petits , et l'égal de celui-f 
ci fut mis à côté de lui , et tenu tout prêt à le rem- 
placer. 

Ces préparatifs terminés, nos astronomes, qui s'é-^ 
taient attachés pendant une des nuits suivantes à 
cette région du ciel dans laquelle ils avaient étudié 
long-temps les mouvements du soleil , de la lune et 
de$ cinq planètes (et que plus tard ils nommèrent 
zodiaque), observèrent le lever de l'étoile que depuis 
ils appelèrent le Bélier. A l'instant même l'eau du 
grand vase eut la liberté de couler dans le vase infé- 
rieur; ce dernier étant rempli fut à l'instant suppléé 
par son égal en contenance, et mis à sec. Pendant 
l'écoulement du premier douzième de l'eau, l'étoile 
observée avait nécessairement décrit la douzième 
partie de son arc, et les circonstances les plus re- 



1 5o COMMENTAIRE 

marquables de son ascension, depuis le lieu où elle 
s'était d'abord montrée jusqu'à celui où elle se trou- 
vait à l'instant où le premier vase fut plein, avaient 
été assez soigneusement suivies pour que le souvenir 
en fût durable. En conséquence , l'espace qu'elle avait 
parcouru fut considéré comme l'une des douze sec- 
tions du cercle décrit par les corps errants , ou comme 
un des signes de ce cercle. Lorsque le second vase 
fut empli , on mit à sa place celui qui avait été vidé 
précédemment ; et les observations ayant été faites 
pendant cette seconde station avec autant de soin que 
pendant la première, le second espace tracé dans le 
ciel par l'étoile, à partir de la ligne où finissait le 
premier signe jusqu'à celle qui bordait l'horizon au 
moment où le second vase s'était trouvé plein,. fut 
regardé comme la seconde section ou le second signe. 
En procédant de la sorte jusqu'à épuisement des 
douze douzièmes de l'eau , c'est-à-dire, en changeant 
successivement les deux petits vases, et en faisant, 
dans l'infervalie de ces changements , des remarques 
sur les différentes tranches du firmament qui s'étaient 
avancées de l'orient à l'occident, on se retrouva sur 
la ligne où l'opération avait commencé. Ainsi fut ter- 
minée cette noble entreprise de la division du ciel en 
douze parties, à chacune desquelles les astronomes 
avaient attaché des points de reconnaissance indélé- 
biles. Ce ne fut pas le travail d'une nuit, mais celui 
de deux, parce que la voûte céleste n'opère sa révo- 
lution entière qu'en vingt -quatre heures. Ajoutons 
que ces deux nuits ne se suivirent pas immédiate* 



BU SONGE DE SClPIOir* LIVRE I. l5l 

ment ; ce fut à une époque plus éloignée qu'eut lieu 
la seconde opération, qui compléta, par les mêmes 
moyens que la première , la mesure des deux hémi- 
sphères. 

Les douze sections reçurent le nom collectif de 
signes; mais on distingua chacun de ces signes par 
un nom particulier, et le cercle lui>*même prit le nom 
de zodiaque, c'est- à -dire porte -signe, du mot grec 
^(i&(ov, qui signifie signe ou indice. 

Voici maintenant le motif qui, suivant ces pre^ 
miers observateurs du ciel , les a engagés à assigner 
au Bélier le pi^emier rang sur un cercle qui ne peut 
offrir ni première ni dernière place (i). «Au mo- 
ment où commença le jour qui éclaira le premier 
l'univers, et où tous les éléments, sortis du chaos, 
prirent cette forme brillante qu'on admire dans les 
oieux, jour qu'on peut appeler avec raison le jour 
natal du monde, on dit que le Bélier se trouvait au 
milieu du ciel. Or, comme le point culminant est, en 
quelque sorte, le sommet de notre hémisphère, ce 
signe fut placé pour cette raison à la tête des autres 
signes, comme ayant occupé, pour ainsi dire, la tête 
du monde à l'instant où parut pour la première fois 
la lumière. » Ils nous disent aussi la raison qui fit as- 
signer un domicile à chacune des planètes. « A cet 
instant de la naissance du monde, ajoutent-ils , qui 
trouva le Bélier au sommet du ciel , le Cancer mon- 
tait à l'horizon , portant le croissant de la lune ; il 

(i) Thème gcnéthliaque du monde. 



I 5a COMMENTA IRE 

était immédiatement suivi du Lion , sur lequel était 
assis le soleil ; venait ensuite Mercure avec la Vierge, 
Vénus avec la Balance, et Mars avec le Scorpion; 
après eux paraissaient Jupiter et le Sagittaire, et 
enfin Saturne sur le Capricorne fermait la marche. » 

Chacune de ces divinités astrales présida donc au 
signe dans lequel on croyait qu'elle se trouvait quand 
l'univers sortit du chaos. Dans cette distribution des 
signes, l'antiquité, qui n'attribua au soleil et à la lune 
que celui seulement dans lequel chacun d'eux était 
originairement , en donna deux aux cinq autres étoi- 
les ; et cette seconde distribution , inverse de la pre* 
mière, commença oîi celle-ci avait fini. 

Nous avons vu plus haut que Saturne , domicilié 
au Capricorne , avait été le dernier partagé; cette fois- 
ci, il le fut le premier, et réunit au Capricorne le 
Verseau qui le suit; Jupiter, qui précède Saturne, 
«ut les Poissons; et Mars, qui précède Jupiter, eut 
le Bélier; le Taureau échut à Vénus, qui marche de- 
vant Mars; et les Gémeaux formèrent le second lot 
de Mercure , précurseur de Vénus. Remarquons que 
l'ordre observé ici par les planètes, soit que la nature 
l'eût ainsi réglé dans l'origine des choses, ou qu'il 
l'eût été par l'ingénieuse antiquité, est le même que 
celui assigné par Platon à leurs sphères. Selon ce phi- 
losophe , la lune occupe le premier rang en remon- 
tant de la terre ; au - dessus de la lune est le soleil ; 
viennent ensuite Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et 
Saturne. Mais ce système est assez solide pour n'avoir 
pas besoin d'un tel appui. 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. l53 

Nous avons rempli , je crois , et aussi brièvement 
que possible, l'engagement que nous avions pris (i) 
de développer quelques-unes des dernières expressions 
de Cicéron, en commençant par la sphère aplane, et 
en finissant par celle de la lune , limite des êtres im- 
matériels. Nous avons d'abord démontré le mouve- 
ment du ciel sur lui-même, et la nécessité de ce mou- 
vement; ensuite nous avons prouvé, par des raisons 
sans réplique, la marche rétrograde des sept sphères 
inférieures; puis nous avons fait connaître la diver- 
sité des opinions relativement au rang des planètes, 
la cause de cette diversité, et l'opinion la plus pro- 
bable à ce sujet. Nous avons aussi indiqué la raison 
pour laquelle la lune est la seule des étoiles mobiles 
qui ne brille qu'en empruntant les rayons du soleil , 
et nous n'avons pas laissé ignorer le motif qu'ont eu 
ceux qui ont donné le quatrième rang à l'astre du 
jour, pour dire qu'il se trouve, non pas au centre, 
mais presque au centre des autres corps errants. La 
définition que nous avons ensuite donnée des diverses 
qualifications du soleil a prouvé qu'elles ne sont pas 
exagérées; de là, passant à sa grandeur, à celle de 
son orbite, puis à celle du globe terrestre, nous avons 
exposé les moyens qu'employa l'antiquité pour déter- 
miner ces mesures. 

Nous n'avons pas oublié de dire dans quel sens il 
faut entendre que les étoiles errantes parcourent le 
zodiaque qui est si fort au-dessus d'elles, et nous avons 

(i) Au coramenceinent du chap. 17. 



1 54 GOMMEICTAIRE 

rendu raison du plus ou du moins de rapidité de leurs 
mouvements respectifs. £nfîn , nous avons terminé en 
expliquant la^manière dont le zodiaque Iui*même a 
été divisé en douze sections ; nous avons dit aussi 
pourquoi le Bélier a été reconnu pour le premier des 
signes ^ et quelles sont les divinités qui président à 
tels ou tels de ces signes. 

Tous les êtres compris entre le ciel des fixes et la 
lune sont purs, incorruptibles et divins, parce que 
la substance éthérée dont ils sont formés est une et 
immuable. Au*de$sous de la lune, tout, à commencer 
de Tair, subit des transmutatious; et le cercle qu'elle 
décrit est la ligne de partage entre l'éther et l'air, entre 
l'immortel et le mortel. Quant à ce que dit Cicéron , 
« qu'au«dessous de la lune il n'y a plus rien que de 
mortel et de périssable, à l'exception des âmes don- 
nées à la race humaine par le bienfait des dieux,» 
cela ne signifie pas que nos âmes soient nées sur 
cette terre qu'elles habitent; mais il en est d'elles 
comme des rayons que le soleil lious envoie et nous 
retire successivement : bien qu'elles aient une extrac- 
tion divine, elles n'en subissent pas moins ici -bas un 
exil momentané. Ainsi l'espace sublunaire n'a de divin 
que ce qu'il reçoit d'en-haut, et il ne le reçoit que 
pour le rendre; il ne peut donc regarder comme sa 
propriété ce qui ne lui est que prêté. On aurait tort , 
au reste , de s'étonner que l'ame ne tirât pas son ori- 
gine d'une région qui ne contient pas même tous les 
éléments des corps. En effet, la terre, l'air et l'eau, 
seules substances dont elle peut disposer, ne suffisent 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. l55 

pas pour vivifier les corps ; il feut de plus une étin- 
celle du feu éthéré pour donner aux membres formés 
de ce mélange la consistance, la force et la chaleur 
nécessaires à l'entretien du principe vital. 

Nous n'en dirons pas davantage sur les sphères 
supérieures et sur le fluide dont les couches s'éten- 
dent entre la lune et la terre ; c'est de ce neuvième 
et dernier globe dont nous allons maintenant nous 
occuper. 



CHAPITRE XXII. 

Pourquoi la terre est immobile , et pourquoi tous 
les corps gravitent vers elle par leur propre 
poids. 

€( Pour votre terre , immobile et abaissée au milieu 
du monde, elle forme là neuvième sphère, et tous 
les corps gravitent vers ce centre commun. » 

Il est des causes dans la nature qui , par leurs ef* 
fets réciproques, sont si étroitement liées les unes 
aux autf*es, qu'elles forment un tout indissoluble : al* 
ternativement génératrices et engendrées , l'étroite 
union qu'elles forment ne pourrait jamais être rom* 
pue. Telles elles sont relativement à la terre : tous 
les corps gravitent vers elle, parce qu'elle est.immo- 
bile comme centre. Elle est immobile, parce qu'elle 



1 56 GOMM£]VTAIRE 

occupe la partie la plus basse de la sphère univer- 
selle ; et elle devait occuper cette .partie la plus basse, 
pour que tous les corps pussent graviter vers elle. 

Analysons chacune de ces propriétés, dont la main 
de fer de la nécessité a formé un ensemble indestruc- 
tible. Elle est immobile. En effet, elle est centre, et 
l'on a vu plus haut que dans tout corps sphérique , 
le point central est fixe. Cela doit être , puisque c'est 
autour de ce point que se meut la sphère. Elle est 
abaissée. Rien de plus vrai ; car le centre d'un corps 
est également éloigné de ses extrémités. Or, dans une 
sphère, la partie la plus éloignée des extrémités en 
est aussi la partie la plus basse. Si doue la terre est 
la sphère la plus basse, il s'ensuit que Cicéron fait, 
avec raison , graviter tous les autres corps vers elle , 
puisque tous les graves tendent naturellement à des- 
cendre. C'est à cette propriété des graves que notre 
globe doit sa formation. Voici comment. 

Dans l'origine des choses , les parties de la matière 
les plus pures et les plus subtiles gagnèrent la plus 
haute région ; ce fut l'éther : celles d'un degré infé- 
rieur en pureté et en ténuité occupèrent la seconde 
région ; ce fut l'air : la matière offrait encore des mo- 
lécules fluides, mais formant des globules suscepti- 
bles d'affecter le sens du toucher. Leur ensemble 
donna l'élément de l'eau; il ne resta plus alors de 
cette masse tumultuairement agitée que ses parties 
les plus brutes et en même temps les plus pesantes et 
les plus impénétrables. Ce sédiment des autres élé- 
ments resta au bas de la sphère du monde : ainsi re- 



BU SONGE DE SCIPION. LIVRE I. l^^J 

légué dans la deruière région , et trop éloigné du so- 
leil pour n'être pas exposé aux. rigueurs d'un froid 
continuel^ ses particules se resserrèrent, s'agglomé- 
rèrent, et cette concrétion devint la terre. Un air 
épais, qui tient bien plus de la nature du froid ter- 
restre que de. celle de la chaleur solaire, l'enveloppe 
de toutes parts , et la maintient à sa place , en diri- 
geant sur elle ses exhalaisons denses et glaciales. Ainsi 
tout mouvement^ soit direct, soit rétrograde, lui est 
interdit par cette atmosphère qui agit en tous sens 
avec une égale force; elle est aussi contrainte au 
repos, parce que toutes ses parties pèsent vers son 
centre, qui, sans cette pression, se rapprocherait des 
extrémités , et ne serait plus alors également distant 
de tous les points de la circonférence. 

C'est donc vers la plus abaissée des sphères, vers 
celle placée au milieu du monde, et qui, comme 
centre, est immobile, que doivent tendre tous les 
corps graves , puisque son assiette est le résultat de 
sa gravité. 

Nous pouvons appuyer cette assertion d'une foule 
de preuves , parmi lesquelles nous choisirons la chute 
des pluies qui tombent sur la terre de tous les points 
de l'atmosphère. Elles ne se dirigent pas seulement 
vers la portion de surface que nous occupons, mais 
encore vers toutes les autres parties convexes tant de 
notre hémisphère que de l'hémisphère inférieur. 

Si donc l'air condensé par les vapeurs froides de 
notre globe se forme en nuages et se dijisout en pluies, 
et si ce fluide , comme on n'en peut doutei^nous en- 



l58 COMMENT AIHE 

veloppe de tous côtés , il est incontestable que le li- 
quide doit s'échapper de toutes parts (j'en excepte la 
zone torride), et se porter vers la terre, seul point 
de tendance des corps pesants. Ils ne reste à ceux 
qui rejetteraient avec dédain notre proposition d'autre 
parti à prendre que celui de faire tomber sur la 
voûte céleste ioute la pluie , la neige ou la grêle qui 
ne tombe pas sur la portion de la surface terrestre 
que nous habitons ; car le ciel est à une distance égale 
de tous les points de la terre, et la prodigieuse éten- 
due en hauteur qui les sépare est la même pour ceux 
qui fixent la voûte étoilée, soit de la région où nous 
sommes, soit de telle autre région boréale ou aus- 
trale de la sphère^ Il suit de là que si tous les corps 
ne gravitent pas vers notre globe, les pluies qui, ^^e- 
lativeraent à nous, ne suivent pas la perpendiculaire, 
tendent vers le ciel , assertion qui est plus que ridicule. 
Soit A, B, C,D(i)la terre, soit E,F,G,L, M, 
l'atmosphère; divisons l'une et l'autre en deux parties 
égales par la ligne EL, et plaçons-nous dans l'hé- 
misphère supérieur E,F, G,L, ou A, B, C; si tous les 
corps ne pesaient pas vers la terre , nous ne recevrions 
dans l'intervalle qu'une faible partie des pluies sor- 
ties du sein de l'atmosplière; celles qui viendraient 
de l'arc F, E et de l'arc G, L se dirigeraient sur les 
couches d'air supérieures au fluide qui nous entoure, 
ou vers le ciel ; et celles que laisserait échapper l'at- 
mosphère de riiémisphère inférieur prendraient une 

(i) Vo^^ la planche à la fin du vol. fig. 2. 



DU SOlfGE DS SCIMOH. LITRE I. l5g 

direction contraire à A, C, D, et tomberaient on ne 
sait ou. Il faudrait être fou pour réfuter sérieusement 
de telles absurdités. Il est donc incontestablement dé- 
montré que tous les corps gravitent vers la terre par 
leur propre poids. Cette démonstration nous servira 
quand nous agiterons la question des antipodes. Mais 
nous avons épuisé la matière qui était l'objet de la 
première partie de notre commentaire : ce qui nous 
reste à dire sera le sujet de la seconde partie. 



1 6o COMMENT AIH£ 



COMMENTAIRE 



DU 



SONGE DE SCIPION. 



LIVRE SECOND. 

CHAPITRE I. 

De Vharmonie produite par ' le mouvement des 
sphères^ et des moyens employés par Pyihagore 
pour connaître les rapports des sons de cette 
harmonie. Des valeurs numériques propres aux 
consonnances musicales ^ et du nombre de ces 
consonnances. 

JCiUSTATHE , fils bien-aimé , et que je chéris plus que 
la vie, rappelez-vous que dans la première partie de 
notre commentaire , nous avons traité des révolutions 
de la sphère étoilée, et des sept autres corps infé- 
rieurs; maintenant nous allons parler de leur modu- 
lation harmonique. « Qu'entends-je , dis-je, et quels 
sons puissants et doux remplissent la capacité de 



btl SONG£ DE SCIPIOV. LIVRE tt. l6f 

mes oreilles?» « Vous entendez , me répondit-il, Thar-^ 
monie qui^ formée d'intervalles inégaux, mais caU 
culés suivant de justes proportions, résulte de Tim-» 
pulsion et du mouvement des sphères, et dont les 
tons aigus, mêlés aux: tons graves, produisent régu- 
lièrement des accords variés; car de. si grands mour- 
vements ne peuvent ^'accomplir en silence, et la na- 
ture veut que, si les sons aigus retentissent à l'une 
des extrémités , les sons graves sortent de l'autre* 
Ainsi, ce premier monde stellifere, dont la révolu-* 
tion est plus rapide, se meut avec un son aigu et 
précipité , tandis que le cours inférieur de la lune ne 
rend qu'un son grave et lent; car pour la terre, 
neuvième globe, dans son immuable station, elle 
reste toujours fixe au point le plus abaissé, occupant 
le centre de Punivers. Ainsi les mouvements de ces 
astres, parmi lesquels deux ont la même portée, pro» 
duisent sept tons distincts , et le nombre septénaire 
est le nœud de presque tout ce qui existe. Les hom^ 
mes qui ont su imiter cette harmonie avec la lyre 
et la voix se sont frayé le retour vers ces lieux. » 

De ce que nous avons fait connaître l'ordre dans 
lequel sont disposées les sphères, et expliqué la course 
rétrograde des sept étoiles mobiles, en opposition à 
celle des cieux, il s'ensuit que nous devons faire des 
recherches sur la nature des sons produits par l'im- 
pulsion de ces puissantes masses; car ces orbes, en 
fournissant leur course circulaire, éprouvent un mou^ 
vement de vibration qui se communique au. fluide 
qui les environne ; c'est de ce mouvement commun'i- 

I. IX 



i6a coMitfiirTAfRK 

que que résulte le son. Tel est nécessairement l'ef- 
fet du choc occasionné par la rencontre impétueuse 
de deux corps» Mais ce son, né d'une commotion 
quelconque ressentie par l'air, et transmis à Toreillè, 
est doux et harmonieux, ou rude et discordant. Si la 
percussion a lieu suivant un rhythme déterminé, la ré- 
sonnance donne un accord parfait ; mais si elle s'est 
faite brusquement , et non d'après un mode régulier, 
un bruit confus affecte l'ouïe désagréablement. Or, 
il est sûr que dans le ciel rien ne se fait brusque- 
ment et sans dessein ; tout y est ordonné selon des 
}ois divines et des règles précises. Il est donc incon- 
testable que le mouvement circulaire des splières 
produit des sons harmonieux , puisque le son est le 
résultat du mouvement, et que l'harmonie des sons 
est le résultat de Tordre qui règne aux cieux. 

Pythagore est le premier dos Grecs qui ait attribué 
aux sphères cette propriété harmonique et obligée, 
d'après l'invariable régularité du mouvement des cho- 
ses célestes ; mais il ne lui était pas fiicile de décou-> 
vrir la nature des accords et les rapports des sons 
entre eux. De longues et profondes méditations' sur 
un sujet aussi abstrait ne lui avaient encore rien ap* 
pris , quaiid une heureuse occurrence lui offrit ce qui 
s'était refusé jusqu'alors à ses opiniâtres recherches. 
Il passait par hasard devant une forge dont les ou*^ 
vriers étaient occupés à battre un fer chaud , lorsque 
ses oreilles furent tout à coup frappées par des sons 
proportionnels, et dans lesquels la succession du 
grave à l'aigu était si bien observée, que chacun des 



BU SOITGE Sm SCIPIOir. LIVRE II. i63 

deux tons revenait ébranler le nerf auditif à des 
temps toujours égaux , en sorte qu'il résultait de ces» 
diverses consonnances un tout harmonique. Saisissant 
une occasion qui lui semblait propre à confirmer sa 
théorie par le sens de l'ouïe et par celui du toucher, 
il entre dans l'atelier, suit attentivement tous les pro- 
cédés de l'opération , et note les sons produits par les 
coups de chaque ouvrier. Persuadé d'abord que la 
différence d'intensité de ces sons était l'effet de la. 
différence des forces individuelles , il veut que les for<* 
gérons fessent un échange de leurs marteaux; l'é- 
change fait, les mêmes sons se font entendre sous les 
coups des mêmes marteaux, mus par des bras diffé- 
rents. Alors toutes ses observations se dirigent sur la 
pesanteur relative des marteaux; il prend le poids de 
ces instruments, et en fait faire d'autres qui diffèrent 
des premiers, soit en plus, soit en moins; mais les 
sons rendus par les coups des derniers marteaux 
n'étaient plus semblables à ceux qui s'étaient fait en- f 
tendre sous le choc des premiers, et ne donnaient 
que des accords imparfaits. Pythagore en conclut que 
les consonnances parfaites suivent la loi des poids; 
en conséquence, il rassembla les nombreux rapports 
que peuvent donner des poids inégaux , mais propor- 
tionnels , et passa des marteaux aux cordes sonores. 
Il tendit une corde sonore avec des poids différents, 
et dont le nombre égalait celui des divers marteaux ; 
Taccord de ces sons répondit à l'espoir que lui avaient 
donné ses précédentes observations , et offrit de plus 
cette douceur qui est le propre des corps sonores. 

II. 



l64 COMMENTAIRE 

Possesseur d'une aussi belle découverte, il put dès lors 
saisir les rapports des intervalles musicaux, et déter- 
miner, d'après eux, les différents degrés de grosseur, de 
longueur et de tension de ses cordes, de manière à ce 
que le mouvement de vibration imprimé à l'une d'elles 
pût se communiquer à telle autre éloignée de la pre- 
mière, mais en rapport de consonnance avec elle. 

Cependant, de cette infinité d'intervalles qui peu- 
vent diviser les sons , il n'y en a qu'un très-petit nom- 
bre qui servent à former des accords. A cet égard, ils 
se réduisent à six qui sont : l'épitrite, l'hémiole , le 
rapport double, triple, quadruple, et l'épogdoade. 

L'épitrite exprime la raison de deux quantités dont 
la plus' grande contient la plus petite une fois, plus 
son tiers , ou qui sont entre elles comme quatre est à 
trois; il donne la consonnance nommée diatessaron. 

L'hémiole a le même rapport que deux quantités 
dont la plus grande renferme la plus petite une fois , 
et sa moitié en sus; telle est la raison de trois à deux. 
C'est de ce rapport que naît la consonnance appelée 
diapentès. 

La raison double est celle de deux quantités dont 
l'une contient l'autre deux fois , ou qui sont entre 
elles comme quatre est à deux; on lui doit l'intervalle 
nommé diapason. 

La raison triple est le rapport de deux quantités , 
dont la plus grande renferme l'autre trois fois juste, 
ou qui sont l'une à l'autre comme trois est à un; 
c'est suivant cette raison que procède la consonnance 
appelée diapason, et diapentès. 



DU &ONGE DE SGIPIOIT. LIVRE IL 1 65 

La raison quadruple a lieu lorsque de deux gran- 
deurs, Tune contient l'autre quatre fois juste, ou lors- 
qu'elles sont entre elles comme quatre est à un; cettç 
raison donne le double diapason. 

L'épogdoade est le rapport de deux quantités dont 
la plus grande contient la plus petite une fois , plus 
son huitième, telle est la raison de neuf à huit; c'est 
cet intervalle que les musiciens désignent sous le nom 
de ton. Les anciens faisaient encore usage d'un son 
plus faible que le ton , et qu'ils appelaient demi-ton ; 
mais gardons-nous de croire qu'il soit la moitié du 
ton, car il n'y a pas plus de demi -tons que de demi- 
voyelles. D'ailleurs , le ton n'est pas de nature à pou- 
voir être divisé en deux parties égales, puisqu'il a pour 
base 9 dont les deux moitiés ne peuvent être deux en- 
tiers; donc le ton ne peut donner deux demi-tons. 
Ce son , nommé demi-ton par nos ancêtres , est au ton 
comme 2^3 est à 2 56; c'était le diésis des premiers 
pythagoriciens. Maintenant on appelle diésis un son 
qui est au-dessous du demi-ton ; et ce dernier, Platon 
le nomme limma. 

11 y a donc cinq consonnances musicales, savoir : 
le diatessaron , le diapentès , le diapason , le diapason 
et le diapentès, et le double diapason. C'est à ce nom- 
bre que se bornent les intervalles que peut parcourir 
la voix de l'homme, et que son oreille peut saisir; 
mais l'harmonie céleste va bien au-delà de cette por- 
tée, puisqu'elle donne quatre fois le diapason et le 
diapentès. Maintenant revenons à nos cinq accords : le 
diatessaron consiste en deux tons et un demi-ton (nous 



]66 COMMENTAIRE 

laissons de côté, pour éviter les difficultés, les tiers 
«t les quarts de ion ) ; il résulte de l'épitrite. Le dia- 
pentes consiste en trois tons et un demî«ton; il ré-^ 
suite de l'héniLole. Le diapason a six tons; il est né 
du rapport double. Quant au diapason et diapentès , 
qui est formé de neuf tons et d'un demi-ton , nous le 
devons à la raison triple. Enfin, le double diapason, 
qui renferme douze tons, est le résultat de la raison 
quadruple. 



CHAPITRE IL 

Dans quelle proportion , suwant Platon , Dieu em- 
ploya les nombres dans la composition de Vâme 
du monde. De cette organisation de Vâme umi^er- 
selle i doit résulter V harmonie des corps célestes. 

• 
Lorsque après avoir ajouté à la doctrine des nom- 
bres qu'il devait à l'école de Pythagore les créations 
profondes de son divin génie, Platon se fut convaincu 
qu'il ne pouvait exister d'accords parfaits sans les 
quantité^ dont nous venons de parler, il ^dmit en 
principe, dans son Timée, que l'ineffable providence 
de l'étemel architecte avait formé Tame du monde 
du mélange de ces mêmes quantités. Le développe^* 
ment de son opinion nous sera d'un grand secours 
pour l'intelligence des expressions de Cicéfon rela* 
tives à la partie théorique de la musique; et pour 



DU SONGE DE SCIPIOII. LJVRE II. 167 

qu'on ne dise pas que le coinmentaire n'est pas plus 
facile à entendre que le texte ^ nous crevons devait 
faire précéder l'un et l'autre de quelques proposi* 
tions qui serviront à les éclaircir. 

Tout solide a trois dimensions ^ longueur, largeur, 
profondeur ou épaisaeur; il n'est aucun corps dans 
la nature qui en ait une quatrième. Cependant les 
géomètres se proposait pour objet de leurs études 
d'autres grandeurs qu'ils nomment mathématiques, 
et qui, ne tombant pas sous les sens, n'appartiennent 
qu'à l'entendement Le point, suivant «ux, est une 
quantité qui n'a pas de parties; il est donc indivisi*- 
ble, et n'a par conséquent aucune des trois dimen*^ 
sions. Le point prolongé donne la ligne, qui n'a 
qu'une dimension appelée longueur; elle est terminée 
par deux points. Si vous tirez une seconde ligne cOn<^ 
tigue à la première, vous aurez une quantité mathé- 
matique de deux dimensions, longueur et largeur; 
on la nomme surface. Elle est terminée par quatre 
points, c'est-à-dire que chacune de ses extrémités est 
limitée par deux points. Doublez ces deux lignes, ou 
placez au-^dessus d'elles deux autres lignes, il en ré- 
sultera une grandeur ayant trois dimensions, longueur, 
krgenr et profondeur; ce sera un solide terminé par 
huit angles. Tel est le dé à jouer qui, chez les Grees^ 
s'appelle cube. 

I^ nature des nombres est applicable à ces ah* 
stractions de la géométrie.^ La monade ou l'unité 
peut être comparée au point mathématique. Celui* 
ci n'a pas d'étendue, et étendant y il donne naissance 



l68 GOMMEI^TAIRE 

à des substances étendues ; de même la monade n'est 
pas lin nombre, mais elle est le principe des nom- 
bres. Deux est donc la première quantité numérique, 
et représente la ligne née du point , et terminée par 
deux points. Ce nombre deux , ajouté à lui - même , 
donne le nombre quatre, qu'on peut assimiler à la 
sur&ce qui a deux dimensions, et qui est limitée par 
quatre points. En doublant quatre, on obtient le 
nombre huit, qui peut être comparé au solide, lequel 
se compose, comme nous l'avons dit, de deux lignes 
surmontées de deux autres lignes, et terminées par 
huit angles. Aussi les géomètres disent-ils qu'il suffit 
de doubler le double deux pour obtenir un solide. 
Deux donne donc un corps lorsque ses additions 
successives égalent huit. C'est pour cette raison qu'il 
e&t au premier rang des nombres parfaits. 

Voyons maintenant' comment le premier nombre 
impair parvient à engendrer un solide. Ce premier 
des impairs est trois , que nous assimilerons à la 
ligué; car de la monade découlent les nombres im- 
pairs, de même que les nombres pairs. 

En triplant trois, on obtient neuf; ce dernier nom- 
bre correspond à deux lignes réunies, et figure Té- 
tendue en longueur et largeur. Il en est ainsi de 
quatre , qui est le premier des nombres pairs. Neuf 
multiplié par trois donne la troisième dimension, ou 
la hauteur : ainsi , vingt-sept j produit de trois mul- 
tiplié deux fois par lui-même , a pour générateur le 
premier des nombres impairs; de même que huit, 
produit de deux niultiplié deux fois par lui-mêine, 



DU SONGE DE SCIPIOir. LIVRE II. 169 

a pour générateur le premier des nombres pairs. 

Il suit de là que la composition de ces deux solides 
exige le concours de la monade et de six autres nom- 
bres, dont trois pour le solide pair, qui sont deux, 
quatre et huit; et trois pour le solide impair, savoir, 
trois, neuf et vingt-sept. 

Platon qui nous explique, dans son Timée, la ma- 
nière dont rÉternel procéda à la formation de Tâme 
universelle, dit qu'elle est un agrégat des deux pre- 
miers cubes, l'un pair et l'autre impair, tous deux 
solides parfaits. Cette contexture de l'âme du monde' 
par le moyen des nombres solides ne doit point don- 
ner à entendre qu'elle participe de la corporéité, mais 
qu'elle a toutç la consistance nécessaire pour pénétrer 
de sa substance l'universalité des êtres et la masse 
entière du monde. Voici comment s'exprime Platon 
à ce sujet : « Dieu prit d'abord une première quantité 
sur tout le firmament , puis une seconde double de la 
première; il en prit une troisième qui était l'hémiole 
de la seconde et le triple de la première ; la quatrième 
était le double de la seconde; la cinquième égalait trois 
fois la troisième; la sixième contenait huit fois la 
première, et la septième la contenait vingt -sept 
fois (1). Il remplit ensuite chacun des intervalles que 
laissaient entre eux les nombres doubles et triples par 
deux termes moyens propres à lier les deux extrêmes, 
et à former avec eux les rapports de l'épitrite , de 
l'hémiole et de l'épogdoade. » 

(i) I, 2, 5, 4, 9, 8,^7. 



1 yo GOMMEKTAIRE 

plusieurs personnes interprètent comme il suit ces 
expressions de Platon : La première partie est la mo- 
nade ; la seconde est le nombre deux ; la troisième 
est le nombre ternaire, liémiole de deux, et triple de 
Tunité; la quatrième est le nombre quaternaire, dou- 
ble de deux ; la cinquième est le nombre ntuSj triple 
de trois; la sixième est le huitième nombre, qui con- 
tient huit fois l'unité ; la septième enfin est le nombre 
vingt-sept , produit de trois multiplié deux fois par 
lui-même. Il est aisé de voir que, dans ce mélange, 
les nombres pairs alternent avec les impairs. Après 
Funité, qui réunit le pair et l'impair, vient deux, pre- 
mier pair ; puis troi^^ premier impair; ensuite quatre^ 
second pair, qui est suivi de neuf^ second impair, 
lequel précède huit, troisième pair^ que suit vingt- 
sept, troisième impair; car.- le nombre impair étant 
mâle, et le nombre pair femelle, tous deux devaient 
entrer dans la composition d'une substance chargée 
d'engendrer tous les êtres, et en même temps ces 
quantités devaient avoir la plus grande solidité pour 
lui communiquer la force de vaincre toutes les ré* 
sistances. Il fallait, de plus, qu'elle fut formée des 
seuls nombres susceptibles de donner des accords 
parfaits, puisqu'elle devait entretenir l'harmonie et 
l'union entre toutes les parties de Fceuvre de sa créa* 
tion. Or, nous avons dit que le rapport de !2 à i 
donne le diapason ou l'oclave; que celui de 3 à a^ 
c'est-à-dire l'hémiole, donne le diapentès ou la quinte; 
que de la raison de 4 à 3 , qui est l'épitrite , naît le 
diatessaron ou la quarte; enfin, que de la raison de 



BU SOICGB DV 9GIPIOIF. LIVRE II. 171 

4 à I , nommée quadruple , procède le double diapa- 
son ou la double octave. 

L'âme universelle ^ ain^i formée de nombres har«> 
moniques, ne peut donner, en vertu de 9on mouve- 
ment propre , Timpulsion à tous les corps de la nature 
que nous voyons se mouvoir, sant^ qu'il résulte de 
cette impulsîoii des accords dont elle a le principe 
en elle «* même, puisqu'en la composant de nombres 
respectivement inégaux, Dieu, comme vient de nous 
le dire Platon , combla le vide que ces quantités nu- 
mériques laissaient entre elles par des hémioles, des 
épitrites et des épogdoades. 

La profondeur du dogme de ce philosophe est donc 
savamment exposée dans ces paroles de Cicéron : 
« Qu^entends-je, dis -je, et quels sons puissants et 
doux remplissent la capacité de mes oreilles? — Vous 
entendez, me répondit* il, Tharmonie qui, formée 
d'intervalles inégaux, mais calculés suivant de justes 
proportions^ résulte de l'impulsion et du mouvement 
des sphères. » 

Observez qu'il Ùlïï mention des intervalles , et 
qu'après avoir assuré qu'ils sont inégaux entre eux, 
il n'oublie pas d'ajouter que leur différence a lieu 
suivant des rapports précis. 11 entre donc dans l'idée 
de Platon , qui rapproche ces intervalles inégaux par 
des quantités proportionnelles, telles que des hémioles, 
des épitrites^ des épogdoades, et des demi-tons, qui 
sont la hase de l'harmonie. 

On conçoit maintenant qu'il serait impossible de 
bien saisir la valeur des expressions de Cicéron , si 



172 COMMENTAIRE 

nous ne les eussions fait précéder de l'explication des 
rhythmes musicaux dont il vient d'être question, ainsi 
que de celle des nombres qui , selon Platon , sont 
entrés dans la composition de Tâme du monde, et si 
nous n'eussions fait connaître la raison pour laquelle 
cette âme a été ourdie avec des quantités harmoniques. 
A l'aide de ces développements , on peut se faire une 
idée juste du branle général donné par la seule impul- 
sion de l'âme, et de la nécessité que de ce choc com- 
muniqué il résulte des accords harmonieux , puisque 
cette harmonie tient à l'essence du principe moteur. 



,%/y,^f^^'%r^ 



CHAPITRE III, 

On peut encore apporter d autres preuves et don-^ 
ner d autres raisons de la nécessité de V harmo- 
nie des sphères. Les inten^alles des sons dont la 
valeur ne peut être Jixée que par V entende- 
ment y relati\fement à Vâme du monde y peuvent 
être calculés matériellement dans le vaste corps 
qu'elle anime* 

C'est ce concert des orbes célestes qui a fait dire 
à Platon , dans l'endroit de sa République où il 
traite de la vélocité du mouvement circulaire des 
sphères, que sur chacune d'elles il y a une sirène 
qui, par son chant, réjouit les dieux; car Je mot 
sirène est, chez les Grecs, l'équivalent de déesse qui 



DU SOITGE "DE SGIPION. LIVRE II. 1^3 

chante. Les théologiens ont aussi entendu par les 
neuf muses les huit symphonies exécutées par les 
huit globes célestes ^ et une neuvième qui résulte de 
riiarmonie totale. Yoil^ pourquoi Hésiode, dans sa 
Théogonie , donne à la huitième muse le nom d'Ura- 
nie ; car la sphère stellaire au-dessous de laquelle sont 
placées les sept sphères mobiles, est le ciel propre- 
ment dit ; et , pour nous faire entendre qu'il en est 
une neuvième, la plus intéressante de toutes, parce 
quelle est la réunion de toutes les harmonies, il 
ajoute : « Calliope est l'ensemble de tout ce qu'il y a 
de parfait. » 

Par ce nom de Calliope, qui signifie très -belle 
voix, le poète veut dire qu'une voix sonore est la neu* 
vième des muses; et, pour exprimer énergiquement 
que cette muse est un tout harmonique par excel- 
lence, il la nomma l'ensemble de tout ce qu'il y a 
de parfait. C'est par suite de cette idée théologique 
qu'Apollon a reçu le nom de Musagète, c'est-à-dire 
de guide des muses, parce qu'il est, comme dit 
Cicéron , « chef, roi , modérateur des' autres flam- 
beaux célestes , intelligence et principe régulateur du 
monde. » 

Que par les muses on doive entendre l'harmonie 
des sphères, c'est ce que n'ignorent pas ceux qui les 
ont nommées Camènes, c'est-à-dire douces chan- 
teuses. Cette opinion de la musique céleste fut ac- 
créditée par les théologiens , qui cherchèrent à la 
peindre par les hymnes et les chants employés dans 
les sacrifices. On s'accompagnait en certaines con- 



1^4 GOMMSlfTAlKB 

trées de la 1 jre ou cithare , et dans d'autres de la 
flûte ou autres instruments à vent. Ces hymnes en 
l'honneur des dieux étaient des stances nommées 
strophes et anti- strophes. La strophe répondait au 
mouvement direct du ciel des fixes, et l'anti^strophe 
au mouvement contraire des corps errants ; et le pre^ 
mier hymne adressé à la Divinité eut pour objet de 
célébrer ce double mouvement (i). 

Le chant faisait aussi partie des cérémonies funé- 
raires chez plusieurs nations dont les législateurs 
étaient persuadés que l'âme, à la sortie du corps, 
retournait à la source de toute mélodie, c'est*à-^dire 
au ciel. Et en effet, si nous voyons qu'ici-bas tous les 
êtres animés sont sensibles aux charmes de la musi- 
que; si elle exerce son influence non «seulement sur 
les peuples civilisés, mais aussi sur les peuples bar- 
bares, qui ont des chants propres à exciter leur ar- 
deur guerrière , et d'autres qui leur font éprouver les 
douces langueurs de la volupté, c'est que notre Âme 
rapporte avec elle du céleste séjour le souvenir des 
concerts qu'elle y a entendus (a). Cette réminiscence 
produit sur elle un tel effet, que les caractères les 
plus sauvages et les cœurs les plus féroces sont forcés 
de céder à l'influence de l'harmonie. C'est là , je crois, 
ce qui a donné lieu à ces fictions poétiques sur Or* 
phée et Amphion , qui nous représentent le premier 

(i) Le cérémonial religieux des anciens était surtout fondé 
sur rimitation des phénomènes de la nature. 

(i) Les anciens comprenaient , dans l'idée générale de mu- 
sique , la danse , le rhythme et la mélodie. 



D0 SONGE DÉ SCIPIOK. LIVRE II. 1^5 

apprivoisant, au son de sa lyre, les animaux les plus 
sauvages, et le second faisant mouvoir les pierres 
mêmes. C'est sans doute parce que les premiers ils 
firent servir la poésie et la musique à amollir des 
peuplades sauvages, et jusqu'alors aussi brutes que 
la pierre. Effectivement, l'harmonie a tant d'empire 
sur nos âmes, qu'elle excite et modère le courage des 
guerriers. C'est elle qui donne le signal des combats 
et celui de la retraite ; elle provoque le sommeil , elle 
empêche de dormir; elle fait naître les inquiétudes et 
sait les calmer; elle inspire le courroux, et invite à 
la clémence. Qui plus est, elle agit sur les corps dont 
elle soulage les maux; et de là l'usage d'administrer 
aux malades des remèdes au son de la musique. 

Au surplus , on ne doit pas êtr^ surpris du grand 
empire que la musique exerce Sur l'homme, quand 
on voit les rossignols , les cygnes et d'autres oiseaux , 
mettre une certaine méthode dans leur chant. Et qui 
peut ignorer que, parmi les animaux qui vivent dans 
l'air, dans l'eau et sur la terre, il en est plusieurs 
qui , se laissant attirer par des sons modulés , vien- 
nent se jeter dans les filets qui leur sont tendus? Le 
chalumeau du berger ne maintient-il pas la tranquil- 
lité dans le troupeau qui se rend aux pâturages? Ces 
divers effets de la musique n'ont rien d'étonnant d'a- 
près ce que nous avons dit, savoir, qu'elle est la cause 
formelle de l'âme universelle , de cette âme 

Qui remplit , qui nourrit de sa flamme féconde 
Tout ce qui vit daus Tair , sur la terre et sous l'onde. 

Tout doit être, en effet, soumis au pouvoir de la 



I «yô COMMENTAIRE 

musique, puisque l'âme céleste, par qui tout est 
animé, lui doit son origine. 

Lorsqu'elle donne l'impulsion circulaire au corps 
de l'univers, il résulte de cette communication de 
mouvement des sons modifiés par des intervalles iné- 
gaux, mais ayant entre eux des rapports déterminés et 
tels que ceux des nombres qui ont servi à son organi- 
sation. Il s'agit de savoir si ces intervalles, que l'enten- 
dement seul est capable d'apprécier dans cette sub- 
stance immatérielle, peuvent être soumis au calcul 
dans le monde matériel. 

Archimède, il est vrai, croyait avoir trouvé le 
nombre de stades qu'il y a de la terre à la lune, de 
la lune à Vénus, de] Vénus à Mercure, de Mercure 
au soleil, du soleil à Mars, de Mars à Jupiter, et de 
Jupiter à Saturne. Il croyait également que l'analyse 
lui avait donné la mesure de l'intervalle qui sépare 
l'orbe de Saturne de la sphère aplane; mais l'école 
de Platon , rejetant avec dédain des calculs qui n'ad- 
mettaient pas de distances en nombre double et tri- 
ple, a établi, comme point de doctrine, que celle de 
la terre au soleil est double de celle de la terre à la 
lune; que la distance de la terre à Vénus est triple, 
de celle de la terre au soleil ; que la distance de la 
terre à Mercure est quadruple de celle de la terre à 
Vénus ; que la distance de la terre à Mars égale neuf 
fois celle de la terre à Mercure ; que la distance de 
la terre à Jupiter égale huit fois celle de la terre à 
Mars ; enfin , que la distance de la terre à Saturne 
égale vingt-sept fois celle de la terre à Jupiter. 



bu SONGE DE SCIPION* LIVRE II. I77 

Porphyre fait mention de cette opinion des plato-^ 
niciens, dabs un de ses traités qiii jette quelque jour 
sur les expressions peu intelligibles de Timée; il dit 
qu'ils sont persuadés que les intervalles que présente 
le corps de l'univers sont les analogues de ceux des 
nombres qui ont servi à la formation de Fâme du 
monde, et qu'ils sont de même remplis par des épi- 
trites , des hémioles ^ des épogdoades et des demi- 
tons; que de ces proportions naît l'harmonie, dont le 
principe, inhérent à la substance de l'âme, est ainsi 
transmis au corps qu'elle met en mouvement. Cicé- 
ron avance donc une proposition savante et vraie dans 
toutes ses parties , quand il dit que le son qui résulte 
du mouvement des sphères est marqué par des inter- 
valles inégaux , mais dont la différence est calculée. 



CHAPITRE IV. 

De la cause pour laquelle^ parmi les sphères cé- 
lestes , il en est qui rendent des sons graves^ et 
d autres des sons aigus. Du genre de cette har- 
monie , et pourquoi F homme ne peut V entendre. 

C'est ici le moment de parler de la différence des 
sons graves et dés sons aigus dont il est question 
dans ce passage, a La nature veut que, si les sons ai- 
gus retentissent à Tune des extrémités, les sons graves 
sortent de l'autre. Ainsi le premier monde stellifere,. 
I. 12 



178 CO^ÏMEWtAIRE 

dont la révolution est plus rapîdie, se Iheut aVëc un 
son aigu etprécipité, tandis que le cours iAféri^uk* de 
la lune ne rend qu'un son grave et lent.» ÏToùs 
avons dit que la percussion de l'air produit le &on. 
Or, le plus ou le moins de gravité ou d'acuité dès 
sotis dépenâ dit la hianière dont l'air est ébrahlé. Si 
le choc qu'il reçoit est violent et brusque , le son sera 
aigu ; il sera grave, si le choc est lent et faible. Frap- 
pez rapidement Pair avec une baguette, vous enten- 
drez un son digu; vous en entendrez un grave, si l'air 
est frappé pluà lentement. Qu'une corde sonore soit 
fortement tendue, les sons produits par ses vibra- 
tions sel*ont aigus; relâche^ -la, ces sons deviendront 
graves. Il suit de là que les sphères supérieures , ayant 
une impulsion d'autant plu.^ rapide qu'elles ont plus 
de masse , et qu'elles sont plus rapprochées du centre 
du mouvement, doivent rendre des sons aigus, tan- 
dis que l'orbe inférieur de la lune doit faire enten- 
dre un son très -grave; d'abord, parce que le choc 
communiqué est fort affaibli quand elle le reçoit, et 
aussi parce que, entravée dans les étroites limites de 
son orbite, elle ne peut que circuler lentement. 

I^ flûte nous offre absolument les mêmes particu- 
larités : des trous les plus voisins de l'embouchure 
sortent des sons aigus; et des plus éloignés, ou de 
ceux qui a Voisinent l'autre extrémité dé l'instrument, 
sortent des sons gï'aves. Plus ces trous sont ouverts, 
et plus les sons auxquels ils donnent passage sont per- 
çants ; plus ils sont étroits, et plus les sons qui en 
sortent sont graves. Ce sont deux effets d'une même 



1>U SOI7GE DE SCIPtOir. LIVRE 11. ijg 

cause* I^ son est fort à sa naissance , il s'ftffkiblit à 
mesure qu'il approche de sa fin; il est éclataïit et 
précipité, si l'issue quW lui offre est large; il est 
sourd et lent, si cette issue est resserrée et éloignée 
de l'emboachure. 

Concluons de ce qui précède , que la plus élevée 
des sphères, qui n'a d'autres limites que immensité , 
et qui est très-près de la force motrice, fait sa révo- 
lution avec une extrême rapidité, et rend conséquem- 
ment des sons aigus. La raison des contraires exige 
que la lune rende des sons graves; et ceci est une 
nouvelle preuve que l'air m|s en mouvement a d'au- 
tant moins de forces qu'il s'éloigne davantage du lieu 
de son origine. Voilà la cau^e de la densité de l'atmo- 
sphère qui environne la dernière des sphères, ou 
la terre, et de l'immobilité de ce globe. Comprimé 
de tous côtés par le fluide pi*esque coagulé qui l'en* 
toure, il est hors d'état de se mouvoir en tel sens que 
ce soit; et cela devait être, d'après ce qui a été dé- 
montré plus haut , savoir, que la partie la plus basse 
d'une sphère est son centre , et que ce centre est im- 
mobile; car la sphère universelle se compose de neuf 
sphères particulières. Celle que nous nommons stel- 
lifere, et qui prend le nom de sphère àplane chez les 
Grecs, dirige et contient toutes les autres; elle se 
meut toujours d'orient en occident. Les sept sphères 
mobiles, placées au-dessous d'elle, sont emportées 
par leur mouvement propre d'occident en orient , et 
la neuvième, ou le globe terrestre, est immobile, 
comme centre dé l'univers. Cependant les huit sphères 

12. 



1 8o COMMENTAIRE 

en mouvement , ne produisent que sept tons harmo- 
niques, parce que Mercure et Vénus, tournant autour 
du soleil, dont ils sont lés satellites assidus, dans le 
même espace de temps, n'ont, selon plusieurs astro- 
nomes, que la même portée. Telle est aussi l'opinion 
du premier Africain, qui dit : «Le mouvement de 
ces huit sphères, parmi lesquelles deux ont la même 
portée, produisent sept tons distincts, et le nombre 
septénaire est le nœud de presque tout ce qui existé. >> 

La propriété du nombre septénaire a été pleine- 
ment démontrée au commencement de cet ouvrage. 
Quant à ce passage peu intelligible de Cicérou, il est, 
je crois, suffisamment éclairci par les notions élémen- 
taires, succinctes et précises^ que nous venons de don- 
ner sur la théorie de la musique. Nous n'avons pas 
cru devoir parler des liièses, des nètes, deshypates, 
et de plusieurs autres noms des cordes sonores , ni 
des tiers et des quarts de ton; et nous aurions fait 
parade d'érudition, sans aucun fruit pour le lecteur, 
si nous eussions dit que les notes représentent une 
lettre, une syllabe^ ou un mot entier, 

Pai-ùe que Cicéron parle ici du rapport et de l'ac- 
cord des sons, fallait-il profiter de cette occasion pour 
traiter de la diversité des modes musicaux? C'aurait 
été à n'en pas finir. Nous devons nous en tenir à 
rendre claires les expressions difficiles à entendre: dire 
plus qu'il ne faut en pareil cas , c'est épaissir les té- 
nèbres au lieu de tes dissiper. Nous n'irons donc pas 
plus loin sur ce sujet, que nous terminerons en ajou- 
tant seulement un fait qui, suivant nous, mérite d'ê-. 



DU SOKGB DE SCIPIOTT. LIVRE II. l8l 

tre connu, c'est que des trois genres de musique qui 
sont Tenharmonique , le diatonique et le chromati- 
que, le premier est abandonné à cause de son extrême 
difficulté, et le troisième décrié pour sa mollesse. 
C'est ce qui. a décidé Platon à assigner à l'harmonie 
des sphères le genre diatonique. 

Une chose encore que nous ne devons pas oublier 
de dire , c'est que si nous n'entendons pas distincte- 
ment l'harmonie produite par la rapidité du mouve- 
ment circulaire et perpétuel des corps célestes, cette 
privation a pour cause l'intensité des rayons sonores , 
et l'imperfection relative de Torgane chargé de les 
recevoir. Et en effet, si la grandeur du bruit des ca- 
taractes du Nil assourdit les habitans voisins, est-il 
étonnant que le retentissement de la masse du monde 
entier mise en mouvement anéantisse nos facultés 
auditives? Ce n'est donc pas sans intention que l'É- 
milien dit : « Quels sons puissants et doux remplissent 
la capacité de mes oreilles? 9 II nous &it entendre 
par là , que si le sens de l'ouïe est pleinement occupé 
chez le mortel admis aux concerts célestes , il s'ensuit 
que cette divine harmonie n'est pas appropriée à ce 
sens si imparfait chez les autres hommes. Mais con- 
tinuons le travail que nous avons entrepris. 



\ 



1 84 ' COMMENTAIRE 

» 

partie de la terre où yc|p êtes , est comme une île 
environnée», il nous dOTne de la divisioîi du globe 
terrestre une idée exacte qu'il laisse à développer à 
ceux qui sont jaloux de s'instruire. Nous reviendrons 
dans peu sur ce sujet. 

0uànt auK ceintures dont il parle, n^allez pas 
croire, je vous prie, que les deux grands maîtres de 
l'éloquence romaine, Cicéron et Virgile, diffèrent de 
sentiment à cet égard : le premier dit, il est Vrai, 
qu'elles environnent la terre, et le second assure que 
ce3 ceintures, qu'il nomme zones d'après les Grecs, 
environnent le ciel. Mais nous verrons par la suite 
que tous deux ont également raison , et qu'ils sont 
parfliitement d'accord. Commençons par faire connaî- 
tre la situation des cinq zones ; le reste de la période 
qui commence ce chapitre, et' que nous nous sommes 
chargés de commenter, en sera plus facile à enten- 
dre. Disons d'abord comment elles ceignent notre 
globe; nous dirons ensuite comment elles figurent au 
ciel. 

La terre est la neuvième et la dernière des sphè- 
res; l'horizon, ou le cercle finiteur, dont il a été déjà 
question , la divise en deux parties égales. Ainsi l'hé-» 
misphère dont nous occupons une partie a au-dessus 
de lui une moitié du ciel qui, vu la rapidité de son 
inouvement de rotation, va bientôt la faire disparaître 
à nos yeux pour nous montrer son autre moitié , 
maintenant exposée aux regitrds des habitants de 
rhémisphère opposé. En effet, placés au centre de 1^ 



pu SONGE DE SGIPION. LIVRE II. l85 

sphère universelle, nous devons être de tous cotés 
environnés par le ciel. 

Cette terre donc , qui n est qu'un point relative- 
ment au ciel, est pour nous un corps sphérique très- 
étendu, qu'occupent alternativement des régions brû- 
lées par un soleil ardent , et d'autres affaissées sous le 
poids des glaces. Cependant au centre de l'intervalle 
qui les sépare se trouvent des contrées d'une tem- 
pérature moyenne. Le cercle polaire boréal, ainsi que 
le cercle polaire austral , sont en tous temps attristés 
par les frimas. Ces deux zones ont peu de circonfé- 
rence, parce qu'elles sont situées presque aux extré- 
mités du globe , et les terres dont elles marquent la 
limite n'ont pas d'habitants , parce que la nature y est 
trop engourdie pour pouvoir donner l'être, soit aux 
animaux, soit aux végétaux; car le même climat qui 
entretient la vie des premiers est propre à la végé- 
tation des derniers. La zone centrale , et conséquem- 
ment la plus grande, est toujours embrasée des feux 
de l'astre du jour. Les contrées que borne de part 
et d'autre sa vaste circonférence sont inhabitables a 
cause de la chaleur excessive qu'elles éprouvent ; 
mais le milieu de l'espace que laissent entre elles cette 
zone torride et les deux zones glaciales appartient 
à deux autres zones moindres que l'une , plus gran- 
des que les autres , et jouissant d'une température qui 
est le terme moyen de l'excès de chaud ou de froid 
des trois autres. Ce n'est que sous ces deux dernières 
que la nature est en pleine activité. 



1 86 COMMENTAIRE 

La figure ci -après facilitera Tintelligciiee de notre 
description verbale. 

Sait le globe terrestre A, B, C, D (i); soient les 
droites G, I et £, F, limites des deux zones glaciales; 
soii^nt M, N, et K, L, limites des deux zpnes tem« 
pécées; soit enfin A, B, la ligne équinoxiale pu la 
zone torride. L'espace compris ^ntra G, C, Ij ou lai 
zone glaciale boréale, et celui co^^)ris entre £, D, 
F, ou la zone glaciale australe , sont couverts d'éter- 
nels frimas; les lieux situés entre M, B, K, et N^ 
A,L, sont sous la zone torride: il suit de là qaç 
Fespace renfermé entre G, M, et I, W, et celui entre 
K E , et F L , doivent jouir d'une température 
moyenne entre l'excès du chaud et l'excès du froid 
des zones qui les bornent. Il ne faut pas croire que 
ce^ lignes soient de notre invention; elles figurent 
exactement les deux cercles polaires dont il a été 
question ci «dessus (2), et les deux tropiques. Comme 
il ne s'agit ici que de la terre, nous ne nou3 occupe- 
rons pas du cercle équinoxial ^ mais npus reviendrons 
sur sa description dans un moment plus convenable. 

Des deux zones tempérées oîi les dieux ont placé 
les malheureux mortels , il n'en est qu'une qui soit 
habitée par des hommes de notre espèce, Romains, 
Grecjs ou Barbares; c'est la zone tempérée boréale 
qui occupe l'espace GI, M N. 

Quant à lia zone tempérée australe, située entre 

(i) Voyez à la fin du vol. la planche, fig. 3. 
(2) Chap. i5 du livre I. 



. DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. 187 

K L et £ F, la raison seule nous dit qu^elIe doit être 
aussi le séjour des humains, comme placée soua des 
latitudes semblables. Mais nous ne savons et ne pour- 
rons jamais savoir quelle est cette espèce d'hommes , 
parce que la zone torride est qn intermédiaire qui 
empêche que nous puissions comiquniquer avec eux. 
Des quatre points cardinaux de la sphère terrestre, 
trois seulement, l'orient, l'occident et le nord con-r 
servent leurs noms , par la raison que nous pouvons 
déterminer les lieux où ils prennent naissance; car, 
bien que le pôle nord soit inhabitable, il n'est pas 
très-éloigné de nous. A l'égard du quatrième point, 
on le nomme midi, et non pas sud ou auster, car le 
sud est diamétralement opposé au nord ou septen* 
trion, au lieu que le midi est la région du ciel oit, 
pour nous, commence le jour. Il prend son nom, qui 
signifie milieu du jour, du méridien ou de la ligne 
circulaire qui marque le milieu du jour quand le soleil 
y est arrivé. Nous ne devons pas laisser ignorer qu'au- 
tant le vent du nord est supportable, lorsqu'il arriva 
dans nos contrées , autant l'austei* ou le vent qui nou$ 
vient du quatrième des points cardinaux est glacial 
au moment de son départ. Mais, forcé par sa direc- 
tion de traverser l'air embrasé de la zone torride* 
ses molécules se pénètrent de feu, et sqn sogffle, si 
froid naguère , est chaud lorsqu'il nous parvient. En 
effet, la nature et la raison s'opposent à ce que de 
deux ?ones affectées d'un même degré de froid, il 
partç deux veqts d'inégale tempévature : nous ne pou- 
vons douter, par la même raison , que notre vent du 



l88 COMMENTAIRE 

nord ne soit chaud au moment de son arrivée chez 
les habitants de la zone tempérée australe , et que lès 
rigueurs de l'auster ne soient aussi tolérables pour 
eux que le sont pour nous celles du septentrion. Il 
est également hors de doute que chacune de nos 
zones tempérées complète son cercle chez nos pé* 
riéciens réciproques qui ont le même climat que le 
nôtre: d'où il suit que ces deux zones sont habitées 
dans toute leur circonférence. Est- il quelque incré- 
dule à cet égard? qu'il nous dise en quoi notre pro- 
position lui paraît erronée; car si notre existence, 
dans les régions que nous occupons , tient à ce que 
la terre est sous nos pieds , et le ciel au-dessus de nos 
têtes, à ce que nous voyons le soleil se lever et se 
coucher, enfin à ce que l'air qui nous environne et 
que nous aspirons entretient chez nous la vie , pour- 
quoi d'autres êtres n'existeraient-ils pas dans une po- 
sition de tout point semblable à la nôtre ? Ils doivent 
respirer le même air, puisque la même température 
règne sur toute la longueur de la même bande cir- 
culaire ; le même soleil qui se lève pour nous doit se 
coucher pour eux, et réciproquement; comme nous, 
ils ont leurs pieds tournés vers la terre et la tête 
élevée vers le ciel; nous ne devons cependant pas 
craindre qu'ils tombent de la terre dans le ciel, car 
rien ne tombe de bas en haut. Si, pour nous, le bas 
a sa direction vers la terre , et le haut vers le ciel 
(question qui ne veut pas être traitée sérieusement), 
le haut est également pour eux ce qu'ils aperçoivent 
en portant leurs regards dans une direction opposée 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE Il« 189 

à celle de la terre, et vers laquelle leurs -corps ne 
peuvent avoir de tendance. 

Je suis persuadé que ceux de nos périéciens qui 
ont peu d'instruction s'imaginent aussi que les pays 
situés au-dessous d'eux ne peuvent être habités par 
des êtrçs semblables à eux, et que si nos pieds re- 
gardaient les leurs , nous ne pourrions conserver notre 
aplomb. Cependant aucun de nous n'a jamais éprouvé 
la peur de tomber de la terre vers le ciel : nous de- 
vons donc être tranquilles à cet égard relativement 
h eux; car, comme nous l'avons démontré précédem- 
ment, tous les corps gravitent vers la terre par leur 
propre poids. De plus , oti ne nous contestera pas que 
deux points de la sphère terrestre, directement op- 
posés entre eux, ne soient l'un à l'autre, ce qu'est 
l'orient à l'égard de l'occident. La droite qui sépare 
les deux premiers, est un diamètre de même lon- 
gueur que celui qui sépare les deux derniers. Or il 
est prouvé que l'orient et l'occident sont tous deux 
habités. Quelle difficulté y a-t-il donc à croire que 
deux points opposés d'un même parallèle le soient 
aussi? Le germe de tout ce qu'on vient de dire existe, 
pour le lecteur intelligent , dans le petit nombre de 
lignes extraites de Cicéron au commencement de ce 
chapitre. 

Il ne peut nous- montrer la terre em^ironnée et 
ceinte par les zones , sans nous donner à entendre 
que, dans les deux hémisphères, l'état habituel de 
l'atmosphère, sous les deux zones tempérées, est le 
même sur toute la longueur du cercle qu'elles em- 



Igo GOSTMENTAIHE 

brassent; et lorsqu'il dit quecc les points habités par 
rhomme semblent former des taches , » cela n'a pas 
de rapport à ces taches partielles que présentent les 
habitations dans la partie du globe que nous occu- 
pons, lesquelles sont entrecoupées de quelques lieux 
inhabités, car il n'ajouterait pas que ce de vastes soli- 
tudes s'étendent entre ces taches, » s'il ne voulait 
parler que de ces espaces vides, au milieu desquels 
on distingue un certain nômbi^e détaches. Mais comme 
il entend parler de ces quatre taches (i), que nous 
savons être au nombre de deux sur chaque hémi- 
sphère, rien n'est pins juste que cette expression de 
solitudes interposées. En effet, si ta demi-zone sous 
laquelle nous vivons est séparée de la ligne équi- 
noxiale par d'immenses solitudes, il est vraisemblable 
que les habitants des trois autres demi-zoïies sont dans 
les mêmes rapports de distance que nous , relative- 
ment à la zone torride. Cicéron joint en outre à 
cette description celle des habitants de ces quatre 
régions. Il nous expose leur situation particulière et 
leur situation relative. Il commence par dire qu'il est 
sur la terre d'autres hommes que nous, et dont la 
position respective est telle qu'il ne peut exister entre 
eux aucun moyen de communication; et la manière 
dont il s'exprime prouve assez qu'il ne parle pas seu- 
lement de l'espèce d'hommes qui", sur notre hémi- 
sphère, est éloignée de nous de toute la zone tor- 
ride, car il aurait dit que ces hommes sont tellement 

I 

(i) Les quatre demi-zones tt^mpérées. 



DU SONGE DE SCÎPION. LIVRE II. I9I 

séparés de kioiis, que rien ne peut se transmettre de 
leuns coiltrées dans les nôtres, et non pas, comme il 
Ta feit , que « ces peuplés diverà sont tellement sé- 
parés que rien ne peut se transmettre des uns aux 
auti^es ; » ce qui indique suffisamment le genre de sé- 
paration qui e&iste entre ces diverses espèces d'hom- 
mes. Mais ce qui à vraiment rapport aux régions que 
nous babitoùs, c'est ce qu'il ajoute, lorsqu'en pei- 
gnant la situation de ces peuples à notre égard et 
entre eux , il dit « qu'elle est oblique, ou transversale , 
ou diamétralement opposée. ». Il ne s'agit donc pas de 
notre séparation avec une autre espèce d'hommes, 
mais de la séparation respective de toutes les espèces ; 
et voici comment elle a lieu. 

Nos antéciens sont éloignés de leurs périéciens 
de toute la largeur de la zone glaciale australe; 
ceux-ci sont séparés de leurs antéciens, qui sont 
nos périéciens , de toute la largeur de la zone tor- 
ride, et ces derniers le sont de nous de toute la lar- 
geur de la zone glaciale boréale. C'est parce qu'il j 
a solution de continuité entre les parties habitées, 
c'est parce quelles sont séparées les unes des autres 
par d'immenses espaces qu'une température brûlante 
ou froide à l'excès ne permet pas de traverser, que 
Cicéron donne le nom de taches aux parties du globe 
occupées par les quatre espèces d'hommes. Il n'a pas 
oublié non plus de décrire la manière dont les habi- 
tants des trois autres demi -zones ont leurs pieds 
placés par rapport à nous; il. désigne clairement nos 
antipodes en disant : « La zone australe dont les ha- 



19^ COMMENTAIRE 

bitants on£ les pieds diamétralement opposés aux 
nôtres. » Cela doit être, puisqu'ils occupent la por- 
tion de la sphère qui fait place à la nôtre. Reste à 
savoir ce qu'il entend par les peuples dont la position 
à notre égard est transversale ou oblique. A n'en 
pas douter, les premiers sont nos périéciens, c'est-à-» 
dire ceux qui habitent la partie inférieure de notre 
zone. Quant à ceux qui nous sont obliques, ce sont 
nos antéciens, ou les peuplades de la partie sud-est 
de la zone tempérée australe* 



^^m/^i%M/%%i^/^%/^^^^/%/%i^'^i%^^%^%/%/%^^^t%/^i%/^^^^/mi%^t/^% 



CHAPITRE VL 

De l'étendue des contrées habitées , et de celle des 

contrées inhabitables. 

Nous avons maintenant à parler de l'étendue des 
régions habitées du globe, et de celle des régions 
inhabitables, ou, ce qui revient au même, de la lar- 
geur de chacune des zones. Le lecteur nous entendra 
sans peine , s'il a sous les yeux la description de la 
sphère terrestre , donnée au chapitre précédent : au 
moyen de la figure jointe à cette description il lui, 
sera aisé de nous suivre. La terre entière, ou sa cir- 
conférence A, B, C, D, a été divisée, par les astro- 
nomes géographes qui l'avaient précédemment me- 
surée , en soixante parties. Son circuit est de deux 
cent cinquante -deux mille stades : d'où il suit que 



DU SONGE DE SCIPIOW. LIVRE II. ig3 

chaque soixantième égale quatre mille deux cents 
stades. L'espace de D à C en passant par B, ou du 
sud au nord en passant par l'ouest, renferme donc 
trente soixantièmes, et cent vingt-six mille stades : 
par conséquent, le quart du globe, à partir de B, 
centre de la zone torride, jusqu'à C, contient quinze 
soixantièmes, et soixante-trois mille stades. La mesure 
de ce quart de circonférence nous suffira pour établir 
celle de la circonférence entière. L'espace de B à M, 
moitié de la zone torride, comprend quatre soixan- 
tièmes, ou seize mille huit cents stades. Ainsi la zone 
torride entière a une étendue de huit soixantièmes, 
qui valent trente-trois mille' six cents stades. A l'é- 
gard de notre zone tempérée, elle a, dans sa lar- 
geur de M à G, cinq soixantièmes et vingt-un mille 
stades. Quant à la zone glaciale renfermée entre G et 
C , on lui donne six soixantièmes, ou vingt -cinq 
mille deux cents stades. Les dimensions exactes que 
nous venons de donner de la quatrième partie de 
notre sphère suffisent pour faire connaître celles [du 
second quart de B en D , puisqu'elles sont parfaite- 
ment les mêmes; et quand on a la mesure de la sur- 
face hémisphérique que nous habitons, on connaît 
celle de l'hémisphère inférieur, qui s'étend de D à G , 
en passant par A, ou du sud au nord en passant 
par l'est. 

Observons ici qu'en figurant la terre sur une sur- 
face plane, nous n'avons pu lui donner la sphéricité 
qui lui convient; mais nous avons cherché à Ëiire 
sentir cette sphéricité , en nous servant , pour uotte 
I. i3 



194 COMMENTAIRE 

démonstration, non des méridiens, mais de l'équa^ 
teur et de ses parallèles, parce que ce dernier cercle 
peut remplacer Thorizon. Cependant le lecteur n'en 
doit pas moins regarder lespace de D à G, en pas^ 
sant par B, comme Thémisphère supérieur dont nous 
occupons une partie ; et l'espace de D à G , en pas- 
sant par A, comme l'hémisphère inférieur. 



CHAPITRE VIL 

Le ciel a les mêmes zones que la terre. La marche 

du soleil^ à qui nous devons la chaleur ou la 

froidure y selon quil s* approche ou i éloigne 

de nous , a fait imaginer ces différentes zones. 

Nous venons d'exposer la situation et l'étendue en 
largeur des cinq zones; remplissoni» maintenant r«n<- 
gagement que nous avons pris de détliontrer queVir^ 
gile et Gicéron ont eu tous deux raison, le premier, 
en plaçant ces cercles dans le ciel, et le second, en 
les assignant à la. terre; et que tous deux n'ont eu, 
à cet égard, qu'une seule et même opinion. L'excès 
de froidure ou de chaleur,, ainsi que la modification 
de ces deux excès qu'éprouve notre globe , sont l'ef- 
fet du fluide éthéré, qui communique aux diverses 
parties correspondantes de la terre le& degi^és dé 
froid et de chaud qu'il éprouve lui-même; et cotniiM 
on a supposé dans le ciel des cercles qui limitent ces 



DU SONGE DÉ SClPïON. LIVRE IT. 1^5 

différente)» températures , on a dû les tracer aussi 
autour de ik)tbe sphère. Il eti e^t d'elle eômme d'un 
petit mirair qui, en réfliéchissattt un graiid objet, 
nous renvoie toutes ses partieâ sou^ urie plus petite 
dimension, mais dans le même ordre qu'elles obser- 
vent chez cet objet. Mais nous nous ferons mieux en- 
tendre au moyen de la figure ci-après. 

Soit la sphère céleste A, B, C, D (ï), renfermant 
la sphère céleste terrestre S , X , T, U ; soit le cercla 
polaire boréal céleste désigné par la droite I, O; le 
tropique du Cancer, par la droite G, P, et Tëquateur 
par la droite A, B. Représentans le tropique du Ca- 
pricorne par la droite F, Q ; le cercle polaire austral 
par la droite E, R; et le zodiaque par la trans- 
versale F, P. Sbient enfin les deux zones tempérées 
de la terre, figurées par les droites M et L; et les 
deux zones glaciale^, par les droites N et K. Il est 
aisé de Vdir maintenant que chacune des cinq di- 
visicids de la terre reçoit sa température de cha- 
cune des parties du ciel qifelle voit au-dessus 
d'elle. L'arc céleste D, R correspond à l'arc terrestre 
S,K; l'arc céleste R, Q correspond à Tare terrestre 
K, L; la portion du cercle Q, P est en rapport avec 
la portion du cercle L, M; O, P répond à M, N, 
etO, C à N, T. 

Les deux extrémités de la sphère céleste D , R et 
C, O sont toujours couvertes de frimas; il en est 
de même dés deux extrémité^ de la sphère terrestre 

(i) \ojez la planche à la fin du vol. fig. 4» 

i3. 



196 COMMENTAIRE 

S, K et N, T. La partie du ciel Q, P éprouve des 
chaleurs excessives ; la portion de notre globe L , M 
les éprouve également. IjCs régions tempérées du ciel 
s'étendent de O en P et de Q en R ; les régions tem- 
pérées de la terre sont situées de N en M,- et de L 
en K; enfin, l'équateur céleste A B, couvre l'équa- 
teur terrestre U, X. 

Cicéron n'ignorait certainement pas cette corres- 
pondance des cercles célestes et terrestres; on ne 
peut en douter d'après sa manière de s'exprimer: 
« Il y en a deux qui , les plus éloignées l'une de l'au- 
tre, et appuyées chacune sur l'un des deux pôles, 
sont assiégées de glaces et de frimas:» c'est nous 
dire que les frimas nous viennent de la voûte éthérée. 
C'est encore à elle que nous devons les chaleurs exces- 
sives, car Cicéron ajoute : « Celle du centre, la plus 
étendue, est embrasée de tous les feux du soleil. » 

Ces deux assertions sur l'excès de froidure et de 
chaleur, communiqué aux zones terrestres pa^^les 
pôles de l'éther et par le soleil, prouvent que l'ora- 
teur romain savait que les zones corrélatives existent 
primitivement dans le ciel. 

Maintenant qu'il est démontré que les deux sphères 
céleste et terrestre ont les mêmes ceintures ou zones 
( car ce sont deux noms d'une même chose), faisons 
connaître la cause de cette diversité de température 
dans l'éther. 

La zone torride est limitée par les deux tropiques , 
celui d'été de G en P, celui d'hiver de F en Q. La 
bande zodiacale se prolonge de F en P; nous pouvons 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. I97 

donc supposer le tropique du Cancer au point P, et 
le tropique du Capricorne au point F. On sait que Le 
soleil ne dépasse jamais ces deux signes, et que lors- 
qu'il est arrivé aux bornes qu'ils lui assignent, il 
revient sur ses pas; ce sont ces bornes qu'on a nom- 
mées solstices. L'astre du jour, parvenu au tropique 
du Cancer ou sur la frontière de notre zone tempérée, 
nous donne les chaleurs de l'été, parce qu'alors ses 
rayons plus directs pénètrent avec plus de force tous 
les corps soumis à leur influence. C'est alors aussi 
que les régions australes éprouvent les rigueurs de 
l'hiver, parce que le soleil est à son plus grand éloi- 
gnemeut du tropique du Capricorne; et réciproque- 
ment, quand il entre dans ce dernier signe, il ramène 
l'été à ces régions, et l'hiver devient notre partage. 
Il est bon d'observer qu'il n'arrive dans chacun des 
signes du zodiaque qu'en suivant la direction de 
trois points du ciel, savoir, de l'est, de l'ouest, et 
du midi, et que jamais il ne pénètre dans ce cercle 
par le septentrion. La raison en est que cet astre 
parvenu en P commence à rétrograder au lieu de 
s'avancer vers O : il n'atteint donc jamais les limites 
du pôle septentrional, et ne peut, par conséquent, 
nous envoyer ses rayons de ce point du ciel. Ainsi, 
ce n''est que par les points est et ouest ( puisque son 
mouvement propre se fait d'occident en orient), et 
par le midi (puisque sa route est tracée sur le méri- 
dien de chaque pays) , qu'il se rend dans le zodiaque* 
L'ombre que donnent les corps vient à l'appui de 
cette assertion : au lever du soleil , cette ombre est 



198 GOMH£XrTA.IH£ 

dirigée vers l'occident; à son coucher, elle esjt tournée 
vers l'orient, et lorsqu'il est à sa plus grande hau- 
teur elle se projette vers le nord; mais jamais, dans 
notre ajone, elle ne tend vers le sud; ce qui prouve 
bien que le. soleil ne visite point le pôle iiord, car 
l'ombre est toujours située derrière les corps , du côté 
opposé à la lumière. Quant aux contrées ^e la zone 
torride, les plus voisines de la nôtre, et qui probable- 
i;pent ne sont pas désertes., leurs habitants ont l'oiiibre 
dans la direction du s^d pendant tout le tem.ps que 
le soleil occupe le Cancer; car, dans, cette po^itiop, 
ils ont cet astre au nord, puisque cost vers ce point 
qu'il se dirige en les quittant. 

Syène , chef-lieu de la Thébaïde , que l'on rencontre 
après avoir suivi une longue chaîne de montagnes 
arides, est sityée sous ce mênçie tropique du Cancer, 
et le jour du solstice , vers la sixième heure., le spleil 
se trouvant au zénith de cette ville, j'oinbre dispuraît 
totalement, le style même du cadran solaire, pu 
son gnomon , n'en projette point. C'est de ce phéno- 
mène que parle Lucain, quand il dit qu'à Syène 
Tombre du soleil ne s'étend jamais ni à droite ni à 
gauche; ce qui n'est pas exact, puisque cette dispaj^i- 
tion de l'ombre n'a lieu que pe;ndant un intervalle de 
temps fort court , c'est-à-dire pendant le tçmps que le 
soleil est au zénith (i). 

(i) Macrobe se trompe. Lucain n'a pas dit que rombre ne 
s'étendait jamais, etc.; mais ii a dit que ce jour-ià elle ne 
s'étendait d^aucun côté. Le poète dit nusquam , et non -pas 
nfinqu4im. 



DU SOIfGE DE SGIPlOir. LJVRE II. igg 

Il suit de là que le soleil ne franchit jamais les 
bornes de la zone torride , parce que le cercle oblique 
du zodiaque ne s'étend que d'un tropique à l'autre. 
L'ardeur des feux que n^ssent cette zone est donc 
occasionnée par le séjour continuel qu'y fait ce so- 
leil , source et régulateur de la flamme éthérée. Par 
conséquent, les dciux zones les plus distantes de cet 
astre , privées de sa présence, sont constamment en- 
gourdies par les froids les plus rigoureux, tandis que 
les deux intermédiaires jouissent duoe température 
moyenne qu'eUes doivent à celles qui les avoi&inent. 
Cependapt, de qes deu^ zovtes dites tempérées, celle 
sous laquelle nous vivons a des parties où la chaleur 
est plus forte que dans d'iiutres, pairce qu'.elles sont 
plusprès de )fi zone torri4e : de ce nombre sont l'Éthio- 
pie, l'Arabie^ l'Egypte fit U Libye. L'atmosphère, dans 
ces contrées , est tellement dilatée par la chaleur, qu'il 
s'y forme .rarement des nuages, et que leursihabitants 
connaissent à peine la pluie. Par la raison contraire, 
les régions limitrophes de la zone glaciale boréale , 
telles que le Palus-Méotide, celles baignées par l'Ister 
et le Tanaïs, celles enfin qui se trouvent au-delà de 
la Scythie, et dont les naturels ont reçu de l'anti- 
quité le nom d'hyperboréens , comme ayant dépassé 
les limites naturelles du nord; ces contrées, dis -je, 
oot un hiver qui dure presque toute l'année, et Ton 
conçoit à, peine; la rigueur du climat sous lequel ils 
vifvent ; mais le centre de cette zone doit à sa posi- 
tion de jouir d'une tempéraHure uniforme et btea- 
feisanie. 



200 COMMENTAIRE 



CHAPITRE VIIL 

Où Von donne , en passant^ la manière d'inter-- 
prêter un passage des Géorgiques relatif au 
cercle du zodiaque. 

Nous avons posé pour fait incontestable que l'un 
et l'autre tropique sont les limites du zodiaque, et 
que jamais le soleil ne les dépasse, soit en s'avançant 
vers nous , soit en se dirigeant dans le sens opposé. 
Nous avons ajouté que les zones tempérées, dans l'un 
et l'autre hémisphère, commencent où finit le zodia- 
que, ou, si l'on veut, la zone torri de.. C'est donc pour 
nous une nécessité de chercher à savoir ce qu'entend 
Virgile, toujours si exact dans ses descriptions scien- 
tifiques , quand il dit en parlant de ces zones : 

Deux autres ont reçu les malheureux mortels,. 
, £t dans son cours brillant bornent l'oblique voie 
Où du dieu des saisons la marche se déploie. 

Ces expressions pourraient faire croire que le zo- 
diaque pénètre les zones tempérées, et que le soleil 
les traverse : ce qui n'est pas admissible , puisqu'il 
s'arrête aux tropiques. Peut-être Virgile regarde-t-il 
comme faisant partie de ces dernières zones les con- 
trées de la zone torride qui les avoisinent , et que 
nous avons dit être habitées. En effet, Syène est sous. 



DU SOJSGE DE SCIPION. LIVRE II. 20I 

le tropique , et à trois mille huit cents stades de cette 
\ille, en s'avançant vers la ligne équinoxiale^on ren- 
contre Méroé; plus loin encore^ à huit cents stades, 
on se trouve dans le pays d'où nous vient la cannelle. 
Toutes ces régions , situées sous la zone torride , sont 
faiblement peuplées , il est vrai , cependant l'existence 
y est supportable; mais au-delà, elle cesse de l'être 
à cause de l'excès des. feux du soleil. 

C'est vraisemblablement parce que la zone torride 
offre tant de terres habitées ( et il est probable qu'il 
en est de même vers l'autre extrémité voisine de nos 
antéciens), c'est, dis -je, par cette raison, que la 
poésie épique, qui a le droit de tout agrandir, se 
permet de prolonger le cours du soleil à travers les 
zones tempérées. Cette conformité de température 
qui se trouve entre leurs limites et celles de la zone 
torride peut autoriser cette licence du poète : sans 
doute , il se fût exprimé avec plus de précision , s'il 
eût dit qu'elles commencent où finit l'oblique voie, etc. 
Mais nous savons que Virgile et Homère son modèle 
ne se refusent pas ces sortes de libertés (i). Le pre- 
mier dit aussi , quelques vers plus loin : 

Le Dragon les traverse ainsi qu'un fleuve immense. 

Le Dragon ne coupe cependant point les deux 
Ourses ; il les embrasse l'une et l'autre par ses sinuo- 
sités, mais il ne passe pas au travers de ces constel- 

(i) Je n'ai pas cru devoir m'embarrasser dans cette discus- 
sion grammaticale de Macrobe sur les prépositions sous, à 
travers, et entre. 



203 GOM3»SNTAIR£ 

lations. Cependant ce vers est aisé à entendre si nous 
substituons , comme Va, fait Virgile , la préposition 
entre (p^r) à la préposition au irayer^ (inier). 

Nous n'avons rien à ajouter à œ que nous iV@aons 
de dire pour la défense du passage rapporté ci-dessus; 
et ^'après les noiipns que nous avons doqnées «sur les 
bornes de l'orbite solaire, il est impossible de ne pas 
entendre cet endroit d'un poète aussi correct que le 
cygne de Mantoue. Nous laissons à Ifespcitidu lecteur 
le soin de trouver ce qu'on pouirait i^éguer^e plus 
pour terBiiner cette discussion. 



*<V^^f*TV^f^»y;^fv^»^^*<*^%^>^yyfctyO^^*''*<^* 



CHAPITRE IX. 

Notre globe ^H et]Ly^loppé pç,r V Océan ^ non pas 
en WL ^enSy mais en deuçc différents sens. La 
partie g^e nous habitons e^t resseti^e vexs hs 
pôles y et plus large vers sou çenfre. J)a pe§i 
{[étendue .dfi VQcéan qyi nous paraît ^ grand. 

Les éclaircissements que nous venons de donner 
ont, je croi^, leur utilité; nous allons maintenant, 
ainsi que nous l'avons promis, démontrer que l'Océan 
entoure la terre, non pas en un seul sens, mais en 
deux sens divers. Son premier contour, celui qui mé- 
rite véritablement ce npm, est ignoré du vulgaire. 
Car cette xper, regardée généralement comme le seul 
Océan, n'est qu'une extension de l'Océaa primitif, que 



DU SONGE 0|s:,SGI|^IOir. LIVRE II. ao3 

le superQM de ses e^iux oblige à ceindra de OQuveaii 
la ter)*e. I^a première çeiature qu'il forme autour ^ 
Qotre globe s'étend à travers la zoae torride, eu sui- 
vant la directipo de la ligne équinôxiale, et fait le 
tour entier du globe. Vers l'orient, il se partage en 
deux bras dont l'un coule vers le nord, et l'autre vers 
le si^d. Lé mêoie partage se fait- à l'occident; .et ces 
deux dentiers bras vont à la rencontre de ceux qui 
sont partis de l'oi^ient. L'impétuosité et la violence 
avec lesquelles, sfentreçhoquent ces énotrmes sdasses 
avant de se mêler donnent U^u à une Mtion «et à 
une réaction, d'où résulte le pbénpmèoesi coxmu du 
flux et du reflux, qui se fait sentir dans toule l'éten^ 
due de notre mer^ EUe l'éprouve dans nés détroits , 
çompie daçs s^s parties les moins resserrées , par la 
raisop qu'c^Ue n'est qu'une émanation du véritable 
Océan. Cet Qcé^jçi donc , quâ suit la ligne que lui trace 
t'équateur tçrrestire,^ ses bras, qui se dirigent dans 
le seps, dç l'hoj^izpn , partagent le globe en quatre 
portions dpnt ils fout auita^t d'îles. Par son cours à 
travers, la zope .tori;ide , qu'il environne dans toute sa 
longueur, il nous sépare des régions australes, et au 
moyen de, ses bras, qui embyrassent l'un et l'autre hé- 
mîspbère, il forme quatre îles, doDt deux daps l'hé- 
mij^phère supérieur ^et deux dans l'hémisphère in£i- 
rieur. C'est ce que nous fait eatendre Cicéroi^ , quand 
il dit: «Toute cette partie de la terre occupée par 
vous n'est qu'une petite île;» au lieu djç diçe toute 
cette terre n'est qu'une pi^tite île : par la raison qu'en . 
entourant la tei^re en deux sens divers, l'Océan la 



204 COMMENTAIRE 

partage réellement en quatre îles. La figure (î) cî- 
après donnera une idée de ce partage. On y verra l'o- 
rigine de notre mer, qui n'est qu'une Êiible partie du 
tout, et aussi celle de la mer Rouge, de la mer des 
Indes et dé la mer Caspienne. Bien que je n'ignore 
pas que cette dernière n'a , selon l'opinion de plusieurs 
personnes , aucune communication avec l'Océan. Il 
est évident que les mers de la zone tempérée australe 
ont aussi leur source dans le grand Océan. Mais 
comme ces pays nous sont encore inconnus , nous ne 
devons pas garantir la certitude du fait. 

Relativement à ce que dit Cicéron, que «toute cette 
partie de la terre est fort resserrée du nord au midi , 
plus étendue de l'orient à l'occident,» nous pouvons 
nous en convaincre en jetant les yeux sur la figure 
précitée; car l'excès de la largeur de cette zone sur 
sa longueur est dans la même proportion que l'ex- 
cès de la longueur du tropique sur la longueur du 
cercle polaire boréal. En effet, bornée dans son ex- 
tension longitudinale par la rencontre du cercle po- 
laire si court lui-même, elle peut, au moyen de la 
longueur du tropique, donner à ses flancs un plus 
grand développement. Cette forme de la partie de la 
terre que nous habitons, l'a fait comparer par les 
anciens à une chlamyde (2) déployée; et c'est parce 
que le globe tout entier , y compris l'Océan , peut 

(i) Voyez la planche à la fin du vol. fig. 5. 

(2) Manteau des anciens retroussé sur l'épaule droite. Cet 
habit militaire des Romains était pour les patriciens, pendant 
la guerre , ce que ^a toge était pendant la paix. 



DU SONGE D£ SGIPION. UVRE II. 2o5 

être regardé, à raisou de son peu d'étendue, comme 
le point central de tel cercle céleste que ce soit, que 
notre auteur a dû ajouter en parlant de TÂtlantique : 
«Et malgré tous ces grands noms, il est, comme vous 
voyez, bien petit.» Sans doute l'Atlantique doit être 
pour nous une mer immense; mais elle doit paraître 
bien petite à ceux qui l'aperçoivent de la voûte éthé- 
rée, puisque la terre n'est, à l'égard du ciel, que l'in- 
dicateur d'une quantité, c'est-à-dire un point qu'il 
est impossible de diviser. 

En appuyant si soigneusement sur l'exiguïté de la 
sphère terrestre , le premier Africain a pour but , 
comme la suite nous le prouvera , de faire sentir à 
son petit-fils qu'une âme vraiment grande doit peu 
s'occuper d'étendre sa réputation, qui ne peut jamais 
être que très -bornée,* vu le peu d'espace qu'elle a 
pour circuler. 



5lo6 COMMEITTAfRE 



CHAPITRE X. 

Bien que lé mande soit étemel ^ Vhomme ne peut 
espérer de perpétuer, chez la postérité y sa gloire 
et sa renommée; car tout ce que contient ce 
monde j dont la durée n'aura pas de fin y est 
soumis à des vicissitudes de destruction et de 
reproduction, 

<t£t qudnd niéme les races futures, recevant de 
leuns aïeux la renomifiée de chacun d'entre nous, se- 
raient jalouses de la transmettre à la postérité , ces 
inondations, ces embrasements de la terre, dont le 
retour est inévitable à certaines époques marquées, 
ne permettraient pas que cette gloire fut durable, 
bien loin d'être étemelle. » 

C'est de sa conscience que le sage attend la récom- 
pense de ses belles actions ; l'homme moins parfait 
l'attend de la gloire ; et Scipion , qui désire que son 
petit -fils tende à la perfection, l'engage à ne pas 
ambitionner d'autre récompense que celle qu'il trouve 
en lui-même, et à dédaigner la gloire. 

Comme elle a deux puissants attraits, celui de 
pouvoir s'étendre au loin et celui de nous survivre 
long-temps , le premier Africain a d'abord mis sous 
les yeux de l'Émilien le tableau de notre globe, qui 
n'est qu'un point par rapport au ciel , et lui a ôté tout 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. IkO^ 

espoir d'étendre au loin le bruit de sa renommée , en 
lui faisant observer que les hommes de notre espède 
n'occupent qu'une bien faible partie de ce itaême 
globe, et que cette partie même ne peut être entiè- 
rement remplie de la célébrité d'un nom, puisque 
celui des Romains n'avait pas encore franchi \é Cau- 
case, ni travei*sé les flots du Gange. Maintenant il 
va lui prouver que la gloire a peu de durée, afin de 
le oonvainoré entièrement qu elle ne mérite pas d'être 
recherchée. «Quelque circonscrite que soit, lui dit- 
il, la carrière que peut parcourir la réputation du 
sag^ et de l'hmnm'e vraiment grand , cette réputation 
ne sçra pas étemelle, ni même de longue durée, vu 
que tout ce qui existe à présent doit être anéanti, 
soit par les embrasements?, soit par les inondations 
de la terre. » 

Mai# ce passage de Ctcéron veut être développé , 
parce qu'il décide implicitement la question de l'éter^ 
nité du monde qui^ pour beaucoup de peilsohnes, est 
l'objet d'un doute. Il n'est pas facile, en effet, de 
conoevoijc que cet univers n'ait pas eu de commence- 
ment; et, s'il en faut croire l'histoire, l'usage de la 
plupart dès dioses, leur perfectionnement, leur in- 
vention même est d'une date toute récente. Si l'on 
s'en rapporte aux traditions, ou bien aux fictions de 
l'antiquité, les premiers hommes, grossiers habitants 
dés bois, différaient peu des animaux féroces. Leurs 
aliments, a^oute-t-elle,. ne ressemblaient pas aux nô- 
tres; ilff se tatourrîssâient de glands et de fruits sau^- 
vages , ek ce ne fut que bieft tard qu'ils cultivèrent la 



2o8 COMMENTAIRE 

terre. Elle nous ramène ainsi à la naissance des 
choses , à celle de l'espèce humaine ^ et à la croyance 
de l'âge d'or, qui fut suivi de deux âges désignés par 
des métaux d'une pureté progressivement décrois- 
sante, lesquels âges firent place enfin aux temps si 
dégradés du siècle de fer. Mais, en laissant de côté 
]a fiction, comment ne croirait-on pas que le monde 
a commencé, et même depuis bien peu de temps, 
quand on voit que les faits les plus intéressants des 
annales grecques ne remontent pas au-delà de deux 
mille ans? car, avant Ninus que plusieurs historiens 
donnent pour père à Sémiramis, l'histoire ne relate 
aucun événement remarquable. Si l'on admet que cet 
univers a commencé avec les tenips, et même avant 
les temps , comme disent les philosophes , comment 
se fait -il qu'il ait fallu une suite innombrable de 
siècles pour amener le degré de civilisation où nous 
sommes parvenus ? Pourquoi l'invention des carac- 
tères alphabétiques, qui nous transmettent le souve-' 
nir des hommes et des choses , est-elle si nouvelle ? 
Enfin , pourquoi diverses nations n'ont - elles acquis 
que depuis peu des connaissances de première néces- 
sité ? Témoin les Gaulois qui n'ont connu la culture 
de la vigne et celle de l'olivier que vers les premiers 
siècles de Rome, sans parler de beaucoup d'autres 
peuples qui ne se doutent pas d'une foule de décou- 
vertes qui sont pour nous des jouissances. Tout cela 
semble exclure l'idée de l'éternité des choses, et pour- 
rait nous faire croire que la naissance du monde a 
une époque fixe , et que tous les êtres ont été pro- 



DU SOUGE DE SCIPIOIf. LIVRE II. 209 

duits successivement. Mais la philosophie nous ap- 
prend que ce monde a toujours été , et que l'Éternel 
l'a créé avant les temps. En effet, le temps ne peut 
être antérieur à l'univers, puisqu'il se mesure par le 
cours du soleil. Quant aux choses d'ici» bas, elles 
s'anéantissent en grande partie, bien que l'univers 
soit indestructible; puis elles rentrent de nouveau 
dans la vie. C'est l'effet de l'alternation des embra- 
sements et des inondations dont nous allons exposer 
la cause nécessaire. 

Selon les plus anciens physiciens, le feu éther se 
nourrit de vapeurs ; ils nous assurent que si la nature 
a placé, comme nous l'avons dit ci- dessus, l'Océan 
au-dessous de la zone torride que traverse le zodia- 
que, c'est afin que le soleil, la lune et les cinq corps 
errants qui parcourent cette zone en tous sens , puis- 
sent tirer leur aliment des particules qui s'élèvent 
du sein des eaux. Voilà , disent - ils , ce qu'Homère 
donne à entendre aux sages, quand ce génie créateur, 
qui nous rend témoins des actions des dieux sur toute 
la nature, feint que Jupiter, invité à un banquet par 
les Ethiopiens, se rend dans l'Océan avec les autres 
dieux, c'est-à-dire avec les autres planètes; ce qui ne 
veut dire autre chose sinon que les astres se nour- 
rissent de molécules aqueuses. Et quand ce même 
poète ajoute que les rois d'Ethiopie sont admis aux 
festins des dieux , il peint , par cette allégorie , les 
peuples de cette contrée de l'Afrique, seuls habitants 
des bords de l'Océan, et dont la peau, brûlée des 
feux du soleil, a une teinte presque noire. 

I. 14 



2 I O COJIf MXNTAIAË 

De ee que la cbaleur s'eiUretieDt par rhumiâité^ 
il suit que le feu H l'eau éprouvent altefiiativement 
un excès de réplétioo. Lorsque le feu est parvenu à 
cet excès, l'équilibre entre les deux éléments est dé* 
truit. Alors la température trop élevée de l'air pro-* 
duit un incendie qui pénètre jusqu'aux entrailles de 
la t«rre; mais bientôt l'ardeur dévorante du fluide 
igné se trouve ralentie, et l'eau recouvre insensible^ 
ment ses farces; car la matière du feu, épuisée en 
grande partie, absorbe peu de particules humides* 
C'est ainsi qu'à son tour l'élément aqueux, après une 
longue suile de siècles, acquiert un tel excédant qu'il 
est contraint dlncmder la terre; et pendant cette crue 
des eaux , le feu se remet des pertes qu'il a essujéesu 
Cette alternative de suprématie entre les deux élé- 
ments n'altère en rien le reste du monde, mais dé- 
truit souvent l'espèce humaine , les arts et l'industrie^ 
qui renaissent lorsque le calme est rétabli ; car celte 
dévastation causée, soit par les inondations, soit par 
les embrasements , n'est jamais générale. Ce qu'il y 
a de certain, c'est que l'Egypte est à l'abri de ces 
deux fléaux : Platon nous l'assure dans son Timée^ 
Aussi cette contrée est-elle la seule qui ait élevé de& 
monuments et recueilli des &its dont la date remonte 
à plusieurs myriades de siècles. U est donc quelques 
parties de la terre qui survivent au désastre commun, 
et qui servent à renouveler l'espèce humaine; voilà 
comment il arrive que la civilisation ayant ejacore uo 
asyle sur quelqties portions du globe, il existe des 
hordes sauvages qui ont perdu jusqu'à la trace des 



DU SONGE DB SCIPIOBT. LIVRE II. 311 

eannaissances de leurs ancêtres. Imensibleineitt leurs^ 
mœurs s'adoucbsent ; elles se réunissent sous lempire 
àe la loi naturelle : l'ignorance du mal et une fran«- 
chise grossière leur tiennent lieu de vertus. Cette 
époque est pour elles le siècle d'or. L'aceroîssement 
des arts et de l'industrie vient bientôt après donner 
plus d'activité à lemulation; mais ce sentiment si 
noble dans son origine produit bientôt l'envie qui 
ronge sourdement les cœurs. Dès lors commencent ^ 
pour cette société naissante, tons les maux qui l'afBi- 
gerottt un jour. 

Telle est l'alternative de destruction et de repro- 
duction à laquelle est assujetti le genre humain, sans 
que la stabilité du monde en souffre. 



CHAPITRE XL 

// est plus d'une manière de supputer Us années : 
la grande année ,. Tannée vraiment parfaite ^ 
comprend quinze mille de nos années. 

a Qui plus est , que vous importe d être nommé 
dans les discours des hommes qui naîtront dans l'a- 
venir, lorsque ceux qui vous ont précédé sur la terre, 
plus nombreux peut-^élre que leurs descendants, et 
qui certainement valaient mieux, n'ont jamais parlé 
de vous ? Que dis-je ? parmi ceux mêmes qui peuvoit 
répéter notre nom , il n'en est pas un qui puisse re* 

14. 



2|a COMMENTAIRE 

cueillir le souvenir d'une année. L'année, selon les 
calculs vulgaires, se mesure sur le retour du soleil, 
c'est-à*^dire d'un seul astre ; mais il faut que tous les 
astres soient revenus au point d'où ils sont partis une 
première fois, et qu'ils aient ramené, après un long 
temps, la même face du ciel, pour que l'année véri- 
table soit entièrement révolue ; et je n'ose dire com- 
bien cette année comprend de vos siècles. Ainsi, le 
soleil disparut aux yeux des hommes , et sembla s'é- 
teindre, quand l'âme de Romulus entra dans nos 
saintes demeures; lorsqu'il s'éclipsera du même coté 
du ciel et au même instant, alors toutes les étoiles, 
toutes les constellations se retrouveront dans la même 
position, alors seulement l'année sera complète. Mais 
sachez que, d'une telle année, la vingtième partie 
n'est pas encore écoulée. » 

Le premier Africain continue à insister sur les 
motifs qui doivent détourner son petit -fils d'ambi- 
tionner la gloire. Il vient de lui prouver que cette 
gloire, resserrée dans un champ bien étroit, ne pou- 
vait même le parcourir long-temps ; il lui démontre 
à présent -qu'elle ne peut embrasser la durée d'une 
seule année. Voici sur quoi est appuyée cette asser- 
tion. 

Il est d'autres années que celles vulgairement ap- 
pelées de ce nom: le soleil, la lune, les planètes et 
les autres astres ont aussi leur, année, qui se compose 
du temps que chacune de ces étoiles emploie à reve- 
nir au même point du ciel d'où elle était partie. C'est 
ainsi que le mois est une année lunaire, parce que 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. ai3 

la révolution synodique de la lune s'achève dans cet 
intervalle de temps. Aussi le mot latin mensis (mois) 
est-il dérivé de mené y mot grec qui signifie lune. 

Cependant le soleil ouvre la grande année , 

dit Virgile qui veut exprimer la différence de Tannée 
solaire à l'année lunaire. On conçoit que le mot grand 
n'est employé ici que comparativement ; car la révolu- 
tion de Vénus et celle de Mercure est à peu près de 
la même longueur que celle du soleil ; Mars met deux 
ans à tracer son orbite; Jupiter douze, et Saturne 
trente. Mais le retour de ces corps errants à leur 
point de départ doit être suffisamment connu. Quant 
à Tannée dite du monde, et qu'on nomme avec rai- 
son Tannée accomplie, parce que sa période rétablit 
dans les cieux les aspects primitifs de tous les astres, 
elle renferme un grand nombre de siècles , ainsi que 
nous allons le démontrer. 

Toutes les constellations , toutes les étoiles qui 
semblent attachées à la voûte céleste ont un mouve- 
ment propre que Tœil humain ne peut apercevoir. 
Non-seulement elles sont chaque jour entraînées avec 
tout le ciel , mais elles se meuvent encore sur elles-* 
mêmes ; et ce second mouvement est si lent que Tob- 
servâteur le plus assidu, quelque longue que soit 
son existence, les voit toujours dans la même situa- 
tion oïl il a commencé de les voir. Ce n'est donc que 
lorsque chacun de ces corps lumineux a retrouvé sa 
position primitive et relative que finit la révolution 
de la grande année, en sorte que l'un quelconque de 



214 COMH£STA.lJIE 

ces astres doit alors occuper, respectivement aux au- 
tres, et en même temps queux, le point du ciel 
qu'il occupait au commencement de cette même an- 
née; alors aussi les sept sphères errantes doivent être 
revenues à leur première place, et toutes ensemble. 
Cette restitution parfaite des aspects s'accomplit, di* 
sent les phy$icieus, en quinze mille ans. 

Ainsi, dt^même que l'anuée lunaire se compose 
d'un mois, l'année solaire de douze mois, et celle 
de chaque étoile errante du nombre de mois ou d'an- 
nées ci-dessus relatés, de même la grande année se 
compose de quinze mille années, On peut véritable^ 
ment l'appeler année accomplie , par la raison qu'elle 
ne se mesure poipt sur la révolution du soleil, c^st-^- 
à-dire d'un seul astre, mais sur la coïncidence, en 
un même temps, de la fin des huit révolutions si<» 
dérales,avec le point de départ de chacun des astres 
en particulier. Cette grande année se nomme encore 
l'année du monde, parce que le monde, à propre- 
ment parler, c'est le ciel. Il en est du commencement 
de l'apnée parfaite comme de celui de l'année- so- 
laire, que l'on compte, soit à partir des calendes de 
janvier, jusqu'aux mêmes calendes de l'apnée suivante; 
spit du jour qui suit ces calendes , jusqu'au jour an- 
niversaire; soit enfin de tel autre jour d'un mois 
quelconque, jusqu'au jour qui lui correspond à un 
an de date ; chacun est libre de commencer où il veut 
la période de quipze mille ans. Cicéron la fait com- 
mencer à l'éçlipse de soleil qui arriva au moment de 
1^ mort de Romulus; et quoique depuis cette époque 



DV SONGE DE SCIPlOJf. LIVRE II. 2l5 

l'astre du jour ait voilé plusieurs fois sa lumière, ces 
phénomènes souvent répétés n'ont pas complété la 
restitution périodique des huit sphères; elle jte sera 
accomplie que lorsque le soleil, nous privant de sa 
lumière dans la même partie du ciel où il se trouvait 
quand Romulus cessa de vivre , les autres planètes ^ 
ainsi que la sphère des fixes , offriront les mêmes as- 
pects qu'elles avaient alors. Donc , à dater du décès 
de Roroulus , il s'ëcoulera quinze mille ans ( tel est 
le sentiment des physiciens ) avant que le syncbix)* 
nisBie du mouvement des corps célestes les mppelld 
aux mêmes lieux du ciel qu'ils occupaient dans cet 
instant. ' 

On compte cinq cent soixante- treize ans depuis la 
disparition du premier roi des Romains jusqu'à l'ar^ 
rivée du second Scipton en Afrique; car, entre la 
fondation de Rome et le triomphe de l'Émilien après 
la ruine de Carthage^ il existe un intervalle de six 
cent sept ans. En soustrayant de ce nombre les trente- 
deux années du règne de Romulus, plus les deux 
années qui séparent le songe de Scipion de la fin de 
la troisième guerre punique, on trouvera un espace 
de temps égal à cinq cent soixante^treize ans. Cicérou a 
donc eu raison de dire que la vingtième partie de i'an^ 
née complète n'était pas encore écoulée. Cette asser- 
tion est facile à prouver, car il ne faut pas être un 
bien habile calculateur pour trouver la différence 
qu'il y a entre cinq cent soixante «-treize ans et la 
vingtième partie d'une période de quinze mille ans. 



a 1 6 GOMMENT AIR£ 



CHAPITRE XIL 

V homme n*est pas corps ^ mais esprit. Rien ne 
meurt dans ce mondcy rien ne se détruit. 

<c Travaillez en effet , et sachez bien que vous n'êtes 
pas mortel, mais ce corps seulement; cette forme 
sensible, ce n'est pas vous: l'âme de l'homme, voilà 
l'homme, et non cette figure extérieure que l'on peut 
indiquer avec le doigt. Sachez donc que vous êtes, 
dieu; car celui-là est dieu qui vit, qui sent, qui se 
souvient, qui prévoit^ qui gouverne, régit et meut 
le corps confié à ses soins, comme le Dieu suprême 
gouverne toutes choses. De même que ce Dieu éternel 
meut un monde en partie corruptible, de même l'âme 
éternelle meut un corps périssable. » 

On ne peut assez admirer la sagesse des avis que 
le premier Africain donne à son petit-fils par l'organe 
de Cicéron. En voici le précis depuis l'instant de 
l'apparition de ce personnage. 

Publius commence d'abord par révéler au jeune 
Seipion l'heure de sa mort, et la trahison de ses 
proches; il a pour but d'engager l'Émilien à faire peu 
de cas de cette vie mortelle et d'une si courte durée. 
Puis , afin de relever son courage que devait affaiblir 
une semblable prédiction, il lui annonce que, pour 
le sage et pour le bon citoyen, notre existence ici* 
bas est la route qui conduit à l'immortalité. Au mo^ 



DU SONGE DE SCmON. LIVRE II. ^l'J 

ment où Tattente d'une aussi haute récompense en- 
flamme son petiti-fils au point de lui faire désirer la 
mort, celui-ci voit arriver Paulus, son père, qui em- 
ploie les raisons les plus propres à le dissuader de 
hâter l'instant de son bonheur par une mort volon- 
taire. Son âme , ainsi modifiée par l'espoir d'une part , 
et par la résignation de l'autre , se trouve disposée à 
la contemplation des choses divines, vers lesquelles 
son aïeul veut qu'il dirige sa vue. S'il lui permet de 
porter ses regards vers la terre, ce n'est qu'après 
l'avoir instruit sur la nature, le mouvement et l'har- 
ïnonie des corps célestes : la jouissance de toutes ces 
merveilles, lui dît-il, est réservée à la vertu. 

L'Émilien vient de puiser de nouvelles forces dans 
l'enthousiasme qu'une telle promesse lui fait éprouver; 
c'est ce moment que choisit son grand-père pour lui 
inspirer le mépris de la gloire, envisagée par le com- 
mun des hommes comme la plus digne rétribution 
du mérite. 11 la lui montre resserrée par les lieux, 
bornée par les temps, à raison du peu d'espace qu'elle 
a à parcourir sur notre globe , et des catastrophes 
auxquelles la terre est exposée. 

Ainsi dépouillé de son enveloppe mortelle, et en 
quelque sorte spiritualisé, le jeune Scipion est jugé 
digne d'être admis à un important secret, celui de 
se regarder comme une portion de la Divinité. 

Ceci nous conduit tout naturellement à terminer 
notre traité par le développement de cette noble idée , 
que l'âme est non-seulement immortelle, mais même 
qu elle est dieu. 



2 1 8 GOMM EJSn^AIRE 

Le prunier Africain qui , dégagé naguère des liens 
du corps, avait été admis au céleste séjoiu-, et qui se 
disposait à dire à un mortel ^ Sachez donc que vous 
êtes dieu , ne veut lui feire cette sublime confidence 
qu'après s'être s^suré que ce mortel se connaît asi>ez 
bien lui-même pour être convaincu que ce qu'il y a 
de caduc et de périssable chez l'homme ne fait point 
partie de la Divinité. Ici , l'orateur romain , qui a pour 
principe d'encadrer les pensées les plus abstraites 
dans le moins de mots qu'il est possible, a tellement 
usé de cette méthode que Plotin, si concis lui*même, 
a écrit sur ce sujet un livre entier ayant pour titre : 
Qu'est-ce que l'animal? Quest^e que t homme? 
Il cherche, dans cet ouvrage, à remonter à ia source 
de nos plaisirs, de nos peines, de nos craintes, de 
nos désirs, de nos animosités ou de nos ressentiments, 
de la pensée et de l'intelligence. Il examine si ces 
diverses sensations sont réfléchies par l'âme seule, ou 
par l'âme agissant de concert avec le corps; puis, 
après une longue dissertation bien métaphysique, 
bien ténébreuse, et que nous ne mettrons pas sous 
Jes yeux du lecteur de crainte de l'ennuyer, il termine 
en disant que l'animal est un corps animé; mais ce 
n'est pas sans avoir discuté soigneusjément^ les bien- 
faits que l'âme répand sur ce corps , et le genre d'as- 
sociation quelle forme avec lui. Ce philosophe, qui 
assignée l'animal toutes les passions dénoncées ci-dessus, 
ne voit dans l'homme qu'une âme. Il suit de là que 
l'homme n'est pas ce qu'annonce sa forme extérieure, 
mais qu'il est réellement la substance à laquelle obéit 



ou SONGK DE SCIPIOH. LIVRE II. ^19 

cette forme extérieure; aussi le corps est-il abattu, lors* 
qu'au moment dé la mort de l'animal là partie vivi* 
fiante s éloigne de lui. Voilà ce qui arrive à l'apparence 
mortelle de l'homme; mais quant à son âme, qui est 
rhomme effectif, elle est tellement hors de toute at- 
teinte de mortalité, qu'à l'exemple du Dieu qui régît 
cet univers , elle régit le corps aussi long • temps 
qu'elle l'anime. C'est à quoi font allusion les physi- 
ciens quand iU appellent le monde un grand homme, 
et l'homme un petit monde. C'est donc parce que 
l'âme semble jouir des prérogatives de la Divinité que 
les philosophes lui ont donné, comme l'a fait Cicéron, 
le nom de Dieu. Si ce dernier parle d'un monde en 
partie corruptible, c'est pour se conformer à l'opi- 
nion du vulgaire qui s'imagine , en voyant un animal 
étendu sans vie, un feu éteint, une substance aqueuse 
réduite à siccite, que différents corps de la nature se 
réduisent au néant; mais la saine raison nous dit 
que rien ne meurt dans ce monde. Cette opinion était 
celle de Cicéron, celle aussi de Virgile , qui dit que la 
mort est un mot vide de sens. 

En effet, la matière qui paraît se dissoudre ne fait 
que changer de formes, et se résoudre eu ceux des 
éléments dont elle était le composé. 

Ce sujet est l'objet d'une autre dissertation de 
Plotin. En traitant de la destruction des corps, il 
affirme d'abord que tout ce qui est susceptible d'éva- 
poration, l'est aussi de réduction au néant; ensuite 
il se &it cette objection : Pourquoi donc les éléments 
dont révaporation est si sensible ne finissent-ils pas 



220 COMMENTAUIE 

par s'anéantir ? Mais il répond bientôt à cette diffi- 
culté et la résout de la manière qui suit : Les élé* 
ments, bien qu'effluents, ne se dissolvent pas, parce 
que les émanations des corpuscules organiques ne 
s'éloignent pas de leur centre; c'est une propriété 
des éléments, mais non des corps mixtes dont les 
évaporations s'écartent au loin. 

Il est donc démontré qu'aucune partie du vaste 
corps de l'univers n'est soumise à la destruction. 
Ainsi , cette expression de monde en partie corrup^ 
tibleviesty comme nousTavons dit, qu'une concession 
faite à l'opinion commune; et nous allons voir Cicé-. 
ron finir son ouvrage par un argument irrésistible 
en faveur de l'immortalité de l'âme; cet argument 
est fondé sur ce qu'elle donne l'impulsion au corps. 



CHAPITRE XIIL 

Des trois syllogismes qu'ont employés les plato- 
niciens pour prouver t immortalité de Vâme. 

c( Un être qui se meut toujoifrs existera toujours ; 
mais celui qui communique le mouvement qu'il a 
reçu lui-même d'un autre, doit cesser d'exister quand 
il cesse d'être mû. L'être qui se meut spontanément 
est donc le seul qui soit toujours en mouvement, 
parce qu'il ne se manque jamais à lui-même ; qui plus 
est^, il est pour tout mobile source et principe d'im- 



DU SONGE DE SCIPIOU. LIVRE II. 221 

pulsion. Or, ce qui est principe n'a pas d'origine; 
tout ce qui existe la tire de lui , lui seul la trouve 
en lui-même; car s'il était engendré, il ne serait pas 
principe. N'ayant pas d'origine, il ne peut avoir de 
fin. En effet, un principe anéanti ne pourrait ni re- 
naître d'un autre principe , ni en créer lui-même un 
nouveau , puisqu'un principe n'a pas d'antérieur. 

a Ainsi le principe du mouvement réside dans l'être 
qui se meut par lui*méme ; il ne peut donc ni com- 
mencer ni fiinr. Autrement le ciel s'écroulerait, la na- 
ture resterait en suspens, et ne trouverait aucune 
force qui lui rendît l'impulsion primitive. 

ce Si donc il est évident que l'être qui se meut par 
lui-même est éternel, peut-on nier que cette faculté 
ne soit un attribut de l'âme? Effectivement, tout ce 
qui reçoit le. mouvement d'ailleurs est inanimé. L'être 
animé seul trouve en lui son principe moteur: telle 
est la nature de l'âme , telle est son énergie que si , 
de tous les êtres, seule elle se meut sans cesse par 
elle-même, dès lors elle a toujours existé, elle exis- 
tera toujours. » 

Tout ce passage de Cicéron est extrait mot pour 
mot du Phédon de Platon , qui contient les arguments 
les plus puissants en faveur de l'immortalité de l'âme. 
Ces arguments concluent en somme que l'âme est 
immortelle parce qu'elle se iheut d'elle-même. Il con- 
vient ici de faire remarquer que le mot immortalité 
peut s'entendre de deux manières : une substance est 
immortelle quand, par elle-même, elle est hors des 
atteintes de la mprt; elle est immortelle aussi, lors- 



f 



232 G01fM£]fTÂ.lR£ 

qu'une autre substance la met à couvert de ces me* 
ines( atteinte». La première de ces &cuh^ appartient 
à rame, et la seconde au monde : celle-là, par sa 
propre nature, n'a rien à démêler avec la mort; ce* 
lui-ci tient des-bienfiiits de l'âme le privilège de l'im- 
mortalité. Nous devons ajouter que cette expression, 
se mouvoir sans cesse , a également deux acceptions : 
le mouvement est continuel chez l'être qui , depuis 
qu'il existe, n'a pas cessé d'être mû; il est continuel 
chez l'être principe qui se meut de toute éternité. Ce 
dernier mode de mouvement perpétuel appartient à 
l'âme. Il était nécessaire d'établir ces distinctions, 
avant de faire conuaître les syllogismes qu'ont em- 
ployés divers sectateurs de Platon pour démontrer 
le dogme de l'immortalité de l'âme. Les uns arrivent 
à leur but par une série de propositions tellement 
eDchaînées, que la conclusion déduite des deux pre- 
miers membres du syllogisme qui précède, devient 
le premier membre du syllogisme qui suit. Voici 
comment ils raisonnent: l'âme se meut d'elle-même; 
tout ce qui se meut de soi-même se meut sans cesse, 
donc rame se meut sans cesse. De cette conséquence 
nait un second syllogisme : l'âme se meut sans cesse; 
ce qui se meut sans cesse est immortel , donc l'âme 
est immortelle. C'est ainsi qu'au moyen de deux syl^ 
logismes, ils prouvent deux choses: l'une, que l'âme 
5e meut sans cesse, c'est la conséquence du premier 
raisonnement; l'autre qu'elle est immortelle ^ c'est la 
conséquence du second. D'autres platoniciens argu* 
mentent à l'aide d'un triple syllogisme. Voici comment 



DU SONGE DB SCIPIOST. LIVRE II. àLn'i 

lis procèdent : Tâme se meut par elle-même; ce qui 
se meut par soi-même est principe dlmpulsion , donc 
lame est principe d'impulsion. Ils continuent ainsi : 
l'âme est principe d'impulsion ; ce qui est principe 
d'impulsion n'a pas d'origine, donc l'âme n'a pas d'o* 
rigine. Puis îls ajoutent immédiatement : l'âme n'a pas 
d'origine; ce qui n'a pas d'origine estipiniortel, donc 
l'âme est immortelle. D'autres enfin ne forment qu'un 
seul syllogisme de cette suite de propositions : l'âme 
se meut d elle*même ; ce qui se meut de soi-même est 
principe d'impulsion; un principe d'impulsion n'a 
pas d'origine; ce qui n'a pas d'origine est immortel; 
donc l'âme est immortelle. 



CHAPITRE XIV. 

Arguments d^Aristote pour prouver^ contre le sen- 
timent de Platon j que l'âme na pas de mou- 
vement spontané, 

IjSl conclusion des différents raisonnements relatés 
ci-de^us, c'est-à-dire l'immortalité de l'âme, n'a de 
force qu'auprès de ceux qui admettait la première 
proposition, ou le mouvement spontané de cette sub- 
stance; mai^ si ce principe n'est pas reçu, toutes ses 
conséquences sont bien affaiblies. Il est vrai qu'il a 
pour lui l'assentiment des stoïciens; cependant Aris- 
tote est^si éloigné de le reconnaître, qu'il refuse à 



224 COMMEWTAIRl-: 

l'âme, non-seulement le mouvement spontané, mais 
même la propriété de se mouvoir. Ses arguments 
pour prouver que rien ne se meut de soi-même 
sont tellement subtils, qu'il en vient jusqu'à con- 
clure que s'il est une substance qui se meut d'elle- 
même , ce ne peut être l'âme. Admettons, dit ce phi- 
losophe, que l'âme est principe d'impulsion, je sou- 
tiens qu'un principe d'impulsion est privé de mouve^- 
ment. Puis sa manière de procéder le conduit d'abord 
à soutenir qu'il est, dans la nature, quelque chose 
d'immobile, et à démontrer ensuite que ce quelque 
chose est l'âme. 

Voici comment il argumente : Tout ce qui existe 
est immobile ou mobile; ou bien une partie des êtres 
se meut, et l'autre partie ne se meut pas. Si le mou- 
vement et le repos existent conjointement, tout ce 
qui se meul doit nécessairement se mouvoir sans 
cesse, et tout ce qui ne se meut pas doit toujours 
être en repos; ou bien tous les êtres à la fois sont 
tantôt immobiles , et tantôt en mouvementr Exami- 
nons maintenant laquelle de ces propositions est la 
plus vraisemblable. Tout n'est pas immobile, la vue 
seule nous le garantit, puisque nous apercevons des 
corps en mouvement. Elle nous dit aussi que tout ne 
se meut pas, puisque nous voyons des corps immo- 
biles. Il est également démontré que tous les êtres à 
la fois ne sont pas tantôt en mouvement , et tantôt 
immobiles, car il en est qui se meuvent sans cesse; 
tels sont incontestablement les corps célestes. D'où 
l'on doit conclure, continue Aristote , qu'il en est 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. 22 5 

aussi qui ne se meuvent jamais. Quant à cette der- 
nière assertion,. on ne peut lui opposer aucune ob- 
jection, aucune réfutation. Cette distinction est par- 
faitement exacte, et ne contrarie nullement lés sen- 
timents des platoniciens. Mais de ce que certains êtres 
sont immobiles, doit -on en conclure que l'âme le 
soit ? Lorsque les platoniciens disent que l'âme se 
meut d'elle-même, ils n'en infèrent pas que tout se 
meut; ils peignent seulement le mode de mouvement 
de cette substance : ainsi l'immobilité peut être le par- 
tage de plusieurs êtres, sans que cela porte atteinte 
au mouvement spontané de l'âme. Aristote , qui pres- 
sentait cette difficulté , n'a pas plutôt établi qu'il y a 
des êtres immobiles , qu'aussitôt il veut ranger l'âme 
dans cette catégorie. Il commence d'abord par af- 
firmer que rien ne se meut de soi-même , et que tout 
ce qui se meut reçoit une impulsion étrangère. Si 
cela pouvait être vrai, il ne resterait aucun moyen 
de défense aux sectateurs de Platon ; car comment 
admettre que l'âme se meut d'elle-même , si le mou- 
vement spontané n'existe pas ? 

Yoici la marche que suit Aristote dans son argu- 
mentation : de tous les êtres qui ont la faculté de se 
mouvoir, les uns se meuvent par eux-m*emes, les au- 
tres par accident. Ceux-là se meuvent par accident 
qui, ne se mouvant pas par eux-mêmes, sont placés 
sur un corps en mouvement : telle est la charge d'un 
navire, tel est aussi le pilote en repos. Le mouvement 
par accident a également lieu lorsqu'un tout se meut 
partiellement , et que son intégrité reste en repos ; 
1 . 1 5 



a 20 COMMENTAIRE 

je puis remuer le pied, la main, la tête, sans changer 
de place. Une substance se meut par elle-niême, quand 
son mouvement n'étant ni accidentel , ni partiel, toutes 
ses molécules intégrantes se meuvent à la fois: tel est 
le feu dont l'ensemble tend à s'élever, À l'égard des 
êtres qui se meuvent par accident j il est incontesta- 
ble que le mouvement leur vient d'ailleurs. Mainte- 
nant je vais prouver qail en est ainsi de céUx qui 
semblent se mouvoir par eux-mêmes. 

Parmi ces derniers, les uns ont en eux la cause de 
leur mouvement; tels sont les animaux, tels sont 
les arbres, qui certainement ne se meuvent pas d'eux* 
mêmes, mais soht mus par line cause interne; car 
la saine raison doit toujours distinguer l'être mû de 
là cause motrice. Les autres reçoivent visiblement une 
impulsion étrangère : celle de la force , ou celle de la 
nature. Le trait parti de la main qui l'a lancé sem- 
ble se mouvoir de lui-même, mais son principe d'im- 
pulsion n'est autre que la force. 

Si nous voyons quelquefois la terre tendre vers le 
haut , et le feu se porter vers le bas , cette direction 
est encore un -effet de la force; mais c'est la nature 
qui contraint les corps graves à descendre, et les corps 
légers à s'élever. Ils n'en sont pas moins, comme les 
autres êtres, privés d'un mouvement propre; et quoi- 
que leur principe d'impulsion ne nous soit pas connu, 
on sent cependant qu'ils obéissent à je ne sais quelle 
puissance. En effet , s'ils étaient doués d'un mouve* 
ment spontané, leur immobilité serait également 
spontanée. Ajoutons qu'au lieu de suivre toujours la 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE lï. 227 

même direction , ils se mouvraient erï tous sens. Ot 
cela leui- est impossible, puisque les corps légers sont 
toujours forcés de monter, et lés fcorps graves tou- 
jours forcés de descendre, it est donc évident qUe 
leuf mouvement est subordotiné aux lois iiùitiuables 
de k nécessité. 

Cest pair ces arguments et d autres semblables, 
qu'Aristote croit avoir démontré qUe rieft dé ce qui 
se meut ne se meut de soi-même. Maïs les platoni-- 
ciens ont prouvé, comme on le verra bientôt, qife 
ces raisônnemenfts sont plus èaptièUîè que solides. ■ 

Voyons à présent de qùetles assertions lie rival de 
Platon cherche à déduire que si certains êtres pou- 
vaient se mouvoir d'eux-mêmes, cette faculté n'appar- 
tiendrait pas à Tâme. La première proposition qu'il 
avance à ce sujet découle de celle-ci qu'il regarde 
comme incontestable, savoir, que rien ne se meut 
par son mouvement propre , et voici comment il dé- 
bute : Puisqu'il est -certain que tout ce qui se meut 
reçoit d'abord son impulsion , il est hôrrS de doute 
que le premier moteur , ne recevant l'impulsion que 
de Soi-même ( sans quoi il ne serait pas premier mo- 
teur)', doit nécessairement être en repos, ou' jouir 
d'un mouvement spontané; car si le mouvement lui 
était cominuniqué, l'être qui le lui coitimùniquerait 
serait lùî-même mû par un autre êfre qui , à son tour, 
réèevràit FimpUlsiôn d'uù autre, et ainsi de suite, 
en sorte que la série dés forces motrices ne s'arrête- 
rait jamais. Si donc on ne convient pas que le pre- 
mier moteur soit immobile , on doit demeurer d'ac- 

i5. 



228 COMMENTAIRE 

cord quHl se meut de lui-même : mais .alors un seul 
et même être renferme un moteur et un être mû; 
car tout mouvement exige le concours d'une force 
motrice, d'un levier et d'une substance mue. La sub- 
stance mue ne meut pas; le levier est mu et meut; 
la force motrice meut et n'est pas mue. Ainsi l'être 
intermédiaire participe des deux extrêmes, et ces deux 
extrêmes sont opposés, puisque l'un d'eux est mû et 
ne meut point , tandis que l'autre meut et n'est pas 
mû. Voilà ce qui nous a fait dire que tout ce qui se 
meut recevant son impulsion d'ailleups, si le moteur 
est mû lui-même , il faut remonter indéfiniment au 
principe de son mouvement, sans pouvoir jamais le 
trouver. De plus, s'il était vrai qu'un être pût se mou- 
voir par lui-même , il faudrait , de toute nécessité , que , 
chez cet être, le tout reçût l'impulsion du tout, ou 
bien qu'une partie la reçût de l'autre partie; ou bien 
encore que la partie la reçût du tout, ou le tout de 
la partie. Mais que cette impulsion vienne du tout 
ou de la partie, il s'ensuivra toujours que cet être 
n'a pas de mouvement propre. 

Tous ces arguments d'Aristote se réduisent au rai* 
sonnement suivant : Tout ce qui se meut a iin mo- 
teur; ainsi le premier moteur est immobile, ou re- 
çoit lui-même l'impulsion d'ailleurs. Mais, dans cette 
seconde hypothèse, il n'est plus principe d'impulsion, 
et dès lors la suite des forces impulsives se prolonge 
à l'infini. Il &ut donc s'en tenir à la première, et dire 
que la cause du mouvement est immobile. Voici donc 
par quel syllogisme l'antagoniste de Platon réfute le 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. îiag 

sentiment de ce dernier qui soutient que Tâme est le 
principe du mouvement : (i) L'âme est principe d'im- 
pulsion ; le principe d'impulsion ne se meut pas, 
donc l'âme ne se meut pas. Mais il ne s'en tient pas 
à cette première objection si pressante contre le 
mouvement de l'âme; il oppose encore à son adver- 
saire des raisonnements non moins énergiques (21). 
Une seule et même chose ne peut être principe et 
émanation : car, en géométrie, ce n'est pas la ligne, 
mais c'est le point qui est l'origine de la ligné ; en 
arithmétique, le principe des nombres n'est pas xm 
nombre; qui plus est, toute cause productive est im- 
productible; donc la cause du mouvement est sans 
mouvement, donc aussi l'âme principe du mouve- 
ment ne se meut pas. J'ajoute (3), continué Aristote, 
qu'il ne peut jamais se faire que les contraires se 
trouvent réunis en une seule et même chose, en un 
seul et même temps , sur un seul et même point. Or , 
on sait que mouvoir, c'est faire une action, et qu'ê- 
tre mû, c'est souffrir cette action. Ainsi l'être qui s'e 
meut par lui-même se trouve au même instant dans 
deux situations contraires; il fait une action, et la re- 
çoit , ce qui est impossible. Donc l'âme ne peut se 
mouvoir. H y a plus (4) : si l'essence de l'âme était 
le mouvement, cette substance ne serait jamais im^ 

(i) Première objection. 

(2) Deuxième objection. 

(3) Troisième objection. 

(4) Quatrième objection. 



aSo GOMMEITTAIRE 

mobile » car ï\\xl être ne .peut contrarier son essence. 
Jamais le fe^ n^e sera froid ; jatnais la nei^e ne sera 
çbaïude; .et cependant l'^irie est quelquefois en repos.: 
la pr^ijve ep est que le corps n'est pas toujours en 
mouvement. Donc l'essOTce de Tâme n'est pas le 
mouyieinent, puisqu'elle est susceptible d'immobilité. 
J'pbjecte encore (i)^ poursuit Arislote, i® que si 
râmje .est priqcjpe d'impulsion, ce principe ne peut 
avoir d'action sur lui-même; car une cause ne peut 
s'appliquer les effets qjn'elle produit. Un médecin 
rei>d la santé à ses malades ; un pédotribe enseigne 
aux lutteqrs )iss moyens de se rendre plus yigopreu^ ; 
mais ni l'un ni l'autre ne prend sa part des avantages 
qu'il procure (2). 2® Qu'il n'existe p^s de ipquye- 
ments s^ns rjsssori:, c'est un principe de mécanique. 
Voyons maintenant si l'on peut adipettre que l'âme 
ait besoin d'un ressort pour se mouvoir; si cette pro- 
positioi) n'est pas recevable, il est impossible que 
l'âme puisse se mouvoir (3). 3° Que si l'âme se meut , 
elle doit, indépendamment de ses autres mouvements, 
posséder celui de locon^ption, et conséquemment 
son entrée au corps et sa sortie (Jp cette enveloppe 
doivent se succédçr fréquemment. Mais nous ne 
voyons pas que cela puisse avoir lieu; donc elle 'ne 
se meut pas (4). 4° Qm© si l'âme a la propriété de se 

(1) Cinquième objection. 

(2) Sixième objection. 
(3j Septième objection. 
(4) Huitième objection. , 



DU SONGE D£ SCIPION. LIVRE II. 23 1 

mouvoir, soi) mouvement appartient à un genre quel* 
conque : cette substance se meut sur place ; ou bien 
elle se meut en se modifiant, soit qu'elle s'engendre 
elle-même, soit qu'elle s'épuise insensiblement, soit 
qu'elle s'accroisse, soit qu'elle se rapetisse. Car voilà 
quels sont les divers genres de mouvement. Exa- 
minons maintenant de quelle manière chacun de ces 
mouvements pourrait avoir lieu. En admettant que 
l'âme se meuve sur place, elle ne peut se mouvoir 
qu'en ligne droite, ou en ligne circulaire; mais il 
n'existcî pas de ligne droite ipfinie, car l'entendement 
ne conçoit paç de lignes sans extrémités. Si donc elle 
s^ meut en suivant qiie ligne dont la longueur est 
bornée, ell^ ne peut se mouvoir sans cesse; car une 
fois parvenue à l'une des extrémités, elle est bien for- 
cée de s'arrêter avant de revenir sur ses pas. Elle ne 
peut pas non plus se mouvoir en ligne circulaire, 
par la raison que toute sphère se meut autour d'un 
point immobile que nous nommons centre. L'âme ne 
peut donc se mouvoir de cette sorte sans avoir en 
elle un point fixe; mais alors ^ elle ne se meut pas 
tout entière. Si ce point central n'est pas en elle , 
il est hors d'elle; ce qui est aussi absurde qu'impossi- 
ble. Il suit de là que cette substance ne se meut pas 
sur p]ace. Veut-on qu'elle se meuve en s'engendrant 
elle-même, il en résultera qu'elle est, et qu'elle n'est 
pas la même. Se meut-elle en se consumant , dès lors 
elle n'est plus immortelle. Si elle s'accroît ou se ra- 
petisse, elle sera, dans un même temps, ou plus 
grande ou plus petite qu'elle-même. C'est de cet amas 



a 32 COMMENTAIRE 

de subtilités qu'Aristote déduit le syllogisme qui suit: 
Si l'ânie se meut, son mouvement doit appartenir à 
un genre quelconque. Mais on ne voit pas i de quel 
genre ce mouvement pourrait être; donc elle ne se 
meut pas. 



CHAPITRE XV. 

Arguments qu'emploient les platoniciens en fa- 
iseur de leur maître contre Aristote; ils dé- 
montrent quHl existe une substance qui se 
meut d'elle-même , et que cette substance nest 
autre que Vâme. Les preus^es quils en donnent 
détruisent la première objection d^ Aristote, 

Des arguments si subtils, si ingénieux, si vraisem- 
blables, exigent que nous nous rangions du côté des 
sectateurs de Platon qui ont fait échouer le dessein 
formé par Aristote de battre en ruine une définition 
aussi exacte, aussi inattaquable que celle que leur 
maître a donnée de l'âme. Cependant , comme la pas- 
sion ne m'aveugle pas au point de me faire accroire 
que je puisse , avec d'aussi faibles moyens que les 
miens, résister à l'un de ces philosophes, et- prendre 
parti pour l'autre, j'ai jugé convenable de réunir en 
masse les traités apologétiques que nous ont laissés, 
à l'appui de leurs opinions, les hommes illustres qui 
se sont fait gloire de reconnaître Platon pour leur 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. ^33 

chef; et j'ai pris la liberté d'exposer mes propres 
sentiments à la suite de ceux de ces grands person- 
nages. Munis de ces armes, nous allons réfuter les 
deux propositions qu'Aristote soutient vraies : l'une, 
que rien ne se meut de soi-même; l'autre, que s'il 
était une substance qui eût un mouvement propre , 
ce ne serait pas l'âme. Nous prouverons clairement 
que le mouvement spontané existe , et nous démon* 
trerons qu'il appartient à l'âme. 

Commençons d'abord par nous mettre en garde 
contre tous les sophismes de l'adversaire de Platon. 
Parce qu'il est parvenu à établir incontestablement 
que plusieurs substances qui semblent se mouvoir 
d'elles-mêmes reçoivent l'impulsion d'une cause in- 
terne et latente , il regarde comme accordé que tout 
ce qui ge meut , bien qu'il semble se mouvoir de soi- 
même, obéit cependant à un mouvement communiqué; 
cela est en partie vrai , mais la conséquence est fausse. 
Qu'il y ait des êtres dont le mouvement propre ne 
soit qu'apparent, c'est ce dont nous convenons; mais 
il ne suit pas de là nécessairement que tout ce qui se 
meut de soi-même , sôit mû d'ailleurs. Quand Platon 
dit que l'âme se meut d'elle-même, il n'entend pas 
la mettre au nombre des êtres qui n'ont qu'une moËi- 
lité d'emprunt , quoiqu'elle paraisse tenir à leur es- 
sence , telle que celle des animaux qui ont en eux 
un moteur secret (ce moteur est l'âme), ou telle que 
celle des arbres soumis à l'action d'une puissance 
( c'est la nature ) qui opère en eux mystérieusement. 
Le mouvement que ce philosophe attribue à l'âme 



a34 GOMMEJÎTA.IRE 

appartient en propre à cette substance, et n'est pas 
l'effet d'une c^se soit interne , soit externe. Nous al- 
lons fixer le sens de cette proposition. 

Nous disons du feu qu'il est chaud, nous disons 
aussi qu'un fer est chaud ; nous considérons la neige 
comme un corps froid, nous attribuons également h 
la pierre cette propriété de froideur; nous qualifions 
le miel de doux, et c'est par la même expression que 
nous désignons la saveur du vin miellé. Mai^ chs^cun 
de ces mots^ chaleur, froidpur, douceur, a. plus d!une 
acception. La chaleur du feu. et celle d'un fer chaud 
ne nous offrent pas la même idée ; car le feu , chaud 
par lui-même, ne doit pas sa chaleur à une autrç 
substance, tandis que le fer ne peut avoir qu'une 
chaleur empruntée. La froideur de la neigç, la dou- 
ceur du miel constituent la nature de ces porps; mais 
la pierre reçoit de la neige sa froideur, e( le vin 
miellé est redevable au miel de sa douceur. Il en est 
de même des mots repos et mouvements : nous atr 
tribuons ces deux états aux êtres dont le mouvement 
ou le repos sont spontanés, aussi bien qu'à ceux qui 
doivent leur mobilité ou leur immobilité à une cause 
étrangère. Mais, chez ces derniers, ni le mou veulent, 
ni le repos ne peuvent être perpétuels ; tandis que 
les premiers ne cessent de se mouvoir, parce que^ 
chez eux , se mouvoir et exister n'étant qu'une seule 
et même chose, ils ne peuvent contrarier leur essence. 
Le fer peut donc perdre de sa chaleur, mais le feu 
ne cessera jamais d'être chaud; donc aussi l'âme est 
la seule substance qui se meuve d'elle - même ; e( si 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. a35 

les animaux «t les arbres semblent jouir de cette 
propriété, ils nen jouissent qu'en apparence; car ils 
reçoivent l'impulsion d'une cause interne et latente, 
qui est l'âme ou la nature : ils peuvent donc perdre 
une faculté qui ne fait pas partie d'eux-mêmes. Il 
n'en est pas ainsi du mouvement de l'âme et de la 
chalepr du feu ; ces deux modes sont respectivement 
inhérents à ces deux substances. £n effet, quand ou 
dit que le feu est chaud , cette expression n'ofïre pas 
à l'esprit deux idées distinctes , celle d'un être 
échauffé et celle d'un être qui échauffe, mais l'idée 
simple du. fluide igné. Cette manière de parler , 
neige froide et miel doux, n'emporte pas avec elle 
l'idée d'un être qui donne et d'un être qui reçoit. 
De même, lorsque nous disons que l'âme se meut par 
elle-même, nous ne la considérons pas comme formée 
de deux substances , dont l'une meut et dont l'autre 
est mue , mais comme une substance simple dont 
l'essence est l^ mouvement; et comme on a spécifié 
le feu, la neige, le miel, par leurs qualités sensibles, 
on a aussi spécifié l'âme par l'appellatipn d'être qui 
est mû par soi - même ; et , bi|en i^xiêtre mu soit un 
verbe passif, il ne faut pas croire qu'il en soit de ce 
verbe comme de ceux-ci : être coupé, être manié, qui 
supposent deux actions, l'une faite et l'autre reçue. 
Être mû présente, il est vrai, une idée complexe, 
lorsqu'il s'agit des êtres qui sont mus par d'autres 
êtres, mais jamais lorsqu'il est question de l'âme qui 
ne peut, en aucun cas, être soumise à une action. Le 
verbe é arrêter n'est pas au nombre des verbes pas- 



a 36 COMMENTAIRE 

sifs, et cependant il exprime une action soufferte 
quand on l'emploie en parlant d'un corps forcé au 
repos par un autre corps, comme dans cet exemple: 
Les piques s'arrêtent sur le sol dans lequel on les 
a enfoncées. 

Il en est tout autrement du verbe être niû regardé 
comme passif, et qui cependant ne Test pas quand 
son sujet ne souffre pas d'action. Ce que nous al- 
lons dire prouve clairement que l'action reçue réside 
dans la chose elle-même et non dans le verbe qui 
l'exprime : quand le feu tend à s'élever, il ne souffre 
pas d'action; lorsqu'il tend à descendre, il en reçoit 
une, parce qu'il ne prend cette dernière direction 
qu'en cédant à la force d'un autre corps. C'est ce- 
pendant un seul et même verbe qui représente ces 
deux manières d'être si opposées. Ainsi, les verbes 
être mû^ être chaud , peuvent être pris tous deux 
soit activement, soit passivement. Si je dis qu'un 
fer est chaud, qu'un stylet est mû, j'exprime une ac- 
tion soufferte et non pas une action faite par ces deux 
êtres; mais quand je dis que le feu est chaud, que 
l'âme est mue, je ne puis concevoir ces deux sub- 
stances comme soumises à une action, puisque le 
mou veinent est l'essence de l'âme, comme la chaleur 
est l'essence du feu. 

Aristote emploie ici une subtilité captieuse pour 
avoir une occasion d'accuser Platon, et de lui sou- 
tenir qu'il fait de l'âme une substance tout à la fois 
active et passive ; ce dernier avait dit : « L'être qui 
se meut spontanément est donc le seul qui puisse 



irm 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. aSy 

toujours être mû, parce qu'il ne se manque jamais 
à lui-même. » Sur quoi le premier se récrie : a Une 
substance ne peut en même temps être mue et se 
mouvoir spontanément. » Mais ce n'est là qu'une 
chicane de mots, et ce ne peut être sérieusement 
qu'un aussi grand homme use de pareilles argu* 
ties; car quel est celui qui ne sent pas que se mou- 
voir n'est pas une action double ? Dira-t-on que se 
punir soi-même exige le concours de deux personnes, 
Tune qui punit, l'autre qui est punie? Se perdre, 
s'envelopper, s'affranchir, sont dans le même cas. 
Cette manière de s'énoncer ne fait entendre autre 
chose sinon que celui qui se punit, qui se perd, qui 
s'enveloppe, qui s'affranchit, agit sur lui-même sans 
la coopération d'une autre personne. Il en est de 
même de cette expression se mouvoir spontanément. 
Elle exclut l'idée d'un moteur étranger ; et c'est pour 
éloigner cette idée de l'esprit du lecteur que Platon a 
fait précéder notre dernière citation de ces mots : » Un 
être qui se meut toujours, existera toujours; mais 
celui qui communique le mouvement qu'il a reçu 
lui-même d'un autre, doit cesser d'exister quand il 
cesse d'être mû. » 

Pouvait-il s'exprimer d'une manière plus claire , et 
démontrer plus expressément que ce qui se meut de 
soi-même n'est pas soumis à une impulsion étran- 
gère, qu'en disant que si l'âme est éternelle, c'est 
parce qu'elle n'a d'autre moteur qu'elle-même? Donc, 
se mouvoir soi-même n'offre qu'un seul sens , celui 
de n'être mû par aucune autre substance. Et qu'on 



■j* 



238 COMMENTAIRE 

ne croie pas qu'un seul et mênie être puisse être mo- 
teur et être mû; car une substance ne se meut d'elle- 
même que parce qu'elle peut se passer de moteur. Il 
est donc incontestable que certains êtres peuvent se 
mouvoir sans être mus ; donc aussi cette faculté peut 
appartenir à l'âme; et pour qu'elle jouisse d'un mocH 
vement spontané, il n'est pas nécessaire qu'elle soit 
formée de deux èlres, Tan actif, et l'autre passif , ni 
que, chez elle, le tout reçoive l'impulsion du tout ou 
d'une partie du tout , comme le veut Arïstote ; il suffit , 
pour qu'eHe se meuve d'elle-même qu'elle n'ait pas 
de moteur. Quant à cette distinction qu'il établit entre 
les mouvements, lorsqu'il dit que comme il y a dés 
êtres qui sont mus et né meuvent point, de même 
il en est qui meuvent et rie sont pas mus, elle est 
plus subtile qne facile à démontrer; car il est évident 
que tout ce qui est mû , meut : le gouvernail meuÉ 
le navire, et le navire meut l'air environnant et l'onde 
qu'il sillonne. Est-il uri corps qui reçoive le mouve- 
ment sans le communiquer? Cette première assertion 
que ce qui est mû ne meut pas est donc détruife; 
et elle entraîne dans sa chiite cette secoilde^ que ce 
qui meut n'est pas mû. Il vaut infiniment mieux s'en 
tenir à la distinction de Platon , telle qu'on la trouve 
dans son dixième livre des lois : Tout être en mou- 
vement se meut , et en meut d'autres , ou bien il est 
tfiû , et en meut d'autres. Le premier cas est celui de 
l'âme , et le second celui de tous les corps de la na- 
ture ; il y a donc analogie et dissemblance entre ces 
deux sortes' de mouvement. Ils ont cela de commun 



DU SONGE DE SCIPIOIT. LIVRE II. aSg 

que tous deux donnent aux autres Timpulsion, et leur 
diflférencé consiste en ce que le premier existe par 
lui-niêilie, et que le secoiid existe par communication. 

De cet assemblage d'opinions émanées dti génie 
fécond des platoniciens, il résulte qu'il n'est pas vrai 
que tout ce qui se meut n'ait qu'un mouvement eîn- 
)>runté. Nous ne dirons donc pas , pour éviter la dif- 
ficulté de recourir à un autre moteur^ que le prin- 
cipe d'impulsion est immobile, car nous venons de 
prouver qu'il se meut de lui-même; et dès lors, ce 
syllogisme d'Aristote , résumé de diverses prémisses , 
et d'une complication de distinctions, n'a plus de 
force. «L'âme est le principe du mouvement; le prin- 
cipe du mouvement ne se meut pas, donc l'âme ne se 
meut pas. » 

Puisqu'il est incontestable que quelque chose se 
meut de soi-même , démontrons que ce quelque chose 
est l'âme. Cette démonstration sera d'autant plus ai- 
sée , que nous tirerons nos arguments d'assertions 
irréfragables. L'homme reçoit le mouvement de l'âme, 
ou du corps , ou bien de l'agrégat de ces deux êtres. 
Si nous discutons ces trois causes supposées du mou- 
vement , nous trouverons que les deux dernières ne 
sont pas admissibles, et nous serons forcés de con- 
clure que l'âme est le seul moteur de Phômme. Par- 
lons d'abord du corps : une masse inanimée n'a pas 
de mouvement propre; cette proposition peut se pas- 
ser de démonstration, car l'immobilité ne peut en- 
gendrer le mouvement; donc ce n'est pas le corps 
qui donne l'impulsion à l'homme. Voyons à présent 



^ 



*Jt[\0 COMMENTAIRE 

si l'agrégat de l'âme et du corps est doué du mouve* 
ment spontané ; mais c'est chose impossible , car le 
corps ne peut être mû si l'âme ne se meut point. 
Deux êtres en repos ne peuvent produire le mouve- 
ment; l'amertume ne naît point de la mixtion de deux 
substances douces , ni la douceur de deux substances 
amères : un froid dont l'intensité est doublée ne peut 
procurer la chaleur; et cette dernière, en doublant 
son degré de force, ne peut occasionner le froid; car 
toute qualité sensible, ajoutée une fois à elle-même, 
ne peut qu'augmenter ; mais de l'amalgame de deux 
substances dont les propriétés sont semblables, jamais 
il ne peut naître un mixte ayant des propriétés con- 
traires; donc le mouvement ne peut naître de l'a- 
grégat de deux êtres privés de mouvement , donc cet 
agrégat ne peut donner le mouvement à l'homme. 

Des propositions précédentes qui sont incontesta- 
bles, nous allons former un syllogisme qu'il est im- 
possible de réfuter : Tout être animé est mû ; il l'est , 
soit par l'âme , soit par le corps , soit enfin par l'a- 
grégat de l'âme et du corps. Mais les deux dernières 
suppositions ne peuvent être admises , donc l'âme est 
le seul moteur de l'être animé. Il suit de là que l'âme 
est principe d'impulsion; mais le principe d'impul-. 
sion se meut de lui-même , ainsi que nous l'avons dé- 
montré plus haut. Il est donc de toute certitude que 
l'âme se meut d'elle-même. 



DU SONGE DE SCIPfON. LIVRE H. ^/^l 



CHAPITRE XVI. 

Nouveaux arguments des platoniciens contre les 
autres objections (VAristote. 

t 

Aristote, qui ne se tient pas pour battu , fait ici de 
nouvelles objections relatives au principe d'impulsion. 
Nous les avons exposées ci-dessus dans l'ordre qui les 
lie, en voici maintenant le résumé. Un seul et même 
être , dit-il , ne peut être principe et émanation ; donc 
l'âme, principe du mouvement, n'est pas mue. Car 
alors le principe et ses conséquences seraient une 
seule et même chose ; ou , ce qui revient au même y 
le mouvement dériverait du mouvement. 

La réponse à cette objection est facile et pérem- 
ptoire. Nous convenons qu'il peut exister une diffé- 
rence entre le principe et ses conséquences, mais cette 
différence ne va jamais jusqu'au contraste, ou jus- 
qu'à l'opposition qu'on remarque entre le repos et le 
mouvement. Car si le principe du blanc était le noir, 
si le principe dç l'humidité était la sécheresse, le bien 
naîtrait du mal, et la douceur de l'amertume. Mais 
il n'en est pas ainsi , parce qu'il n'est pas dans la na- 
ture des choses que le principe et ses conséquences 
soient entièrement opposés. Il peut arriver cepen- 
dant qu'il y ait entre eux une différence telle que 
doit l'offrir une source et ses dérivations ; ressem- 
I. i6 



a/jîi COMMENTAIIIE 

blance si analogue à celle qui se trouve entre le mou- 
vement inhérent à l'âme, et celui qu'elle transmet à 
tous les corps de l'univers. Aussi Platon désigne-t-il 
le premier de ces mouvements par le nom de spon- 
tané, et le second, il l'appelle purement et simple- 
ment mouvement. D'après cette distinction , on peut 
juger de la diversité, de ces deux mouvements, dont 
Tun est cause, et l'autre effet d'impulsion. Il est donc 
évident qu'un principe et ses conséquences ne peuvent 
différer au point d'être directement opposés, et que, 
dans le cas dont il s'agit, la différence n'est pas très- 
grande. Ainsi se trouve anéantie cette conséquence 
si adroitement déduite par Aristote, que la cause du 
mouvement est sans^ mouvement. 

Passons à sa troisième objection : Les contraires , 
dit-il , ne peuvent se rencontrer h la fois dans un seul 
et même être. Or , mouvoii* et être mû , sont deux 
choses contraires; donc l'âme ne peut se mouvoir, 
car alors cette substance serait en même temps mue 
et motrice. Mais nous avons pulvérisé ce syllogisme, 
en démontrant plus haut que le mouvement de l'âme 
ne peut offrir l'idée d'une actian faite et d'une action 
reçue, puisque se mouvoir de soi-même n'est autre 
chose qu'être mû sans le secours d'un' moteur. C'est 
donc ici une unité d'action qui ne peut admettre les 
contraires ; car il ne s'agit pas d'un être agiissant sur 
un autre être, mais d'une substance dont l'essence 
est le mouvement. 

Cette assertion de Platon offre à son antagoniste 
Toccasion d'élever une quatrième objection : Si l'es- 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE II. a^^ 

sence de Tâme est le mouvement, poursuit Aristote^ 
pourquoi donc s'arrête-t-elle de temps en temps ? Le 
feu dont l'essence est la chaleur né la perd jamais ; 
la neige, essentiellement froide, ne cesse jamais de 
l'être, donc l'âme devrait toujours être en mouve-^ 
ment. Mais dans quelle circonstance suppose-t-il que 
l'âme est immobile? Nous allons bientôt le savoir. 
Si le mouvement de l'âme , dit ce philosophe, en- 
traîne celui du corps, nécessairement le repos du 
corps force l'âme à être immobile. Il se présente sur- 
Je-champ un double moyen de défense contre un tel 
sophisme. D'abord , le corps peut être en mouvement 
sans qu'on doive en conclure que l'âme se meut; il 
peut aussi sembler conserver la plus parfaite immo- 
bilité, sans que la pensée, l'ouïe, l'odorat et les au- 
tres sensations cessent d'être en action. Pendant le 
sommeil même , nous songeons , nous respirons ; or 
toutes ces opérations n'auraient pas lieu si l'âme était 
immobile. Ajoutons qu'on ne peut pias dire que le 
corps est en repos, lors même qu'il ne paraît pas se 
mouvoir. L'accroissement des membres, et sans par- 
ler de cet accroissement qui n'a qu'une époque , le 
mouvement alternatif de contraction et de dilatation 
du cœur, la conversion des substances alimentaires en 
un suc distribué par le canal thorachique à la masse 
du sang, cf la circulation des humeurs, attestent suf- 
fisamment l'agitation perpétuelle de cette substance. 
Ainsi l'âme et le corps se meuvent sans cesse : la pre- 
mière, parce qu'il lui est donné de se mouvoir par 
elle-même de toute éternité; et le second, parce que 

i6. 



5à44 COMMENTAIRE 

depuis qu'il existe, il n'a pas cessé de recevoir Tiin- 
pulsion de la cause motrice. 

Aristote trouve ici la matière de sa cinquième ob- 
jection. «Si l'âme, dit-il, est le principe d'impulsion 
des autres êtres, elle ne peut se donner à elle-même 
l'impulsion; car une cause ne peut s'appliquer les 
effets qu'elle produit. » Il me serait aisé de démontrer 
que la causalité de plusieurs substances s'étend non- 
seulement sur ces mêmes substances, mais encore 
sur d'autres qu elles. Quoi qu'il en soit , je veux bien 
' lui accorder ce point, pour que l'on ne croie pas que 
je prends plaisir à détruire toutes ses assertions : cette 
concession ne nuira pas à notre démonstration du 
mouvement de l'âme. ^ 

. Nous avons dit que cette substance est principe et 
cause du mouvement: parlons du principe, nous re- 
viendrons bientôt sur la cause. 

11 est évident que tout principe est inhérent à l'être 
dont il est le principe; donc tout ce qui, dans une 
substance t dérive de son principe, doit se trouver 
dans ce principe : c'est ainsi que le principe de la 
chaleur ne peut pas n'être point chaud. Dira-t-on 
que le feu qui communique sa chaleur à d'autres 
corps n'est pas chaud? «Mais le feu, dit Aristote, ne 
s'échauffe pas lui-même, puisque toutes ses molécules 
sont naturellement chaudes. » C'est ici où je l'atten- 
dais : car ce qu'il dit du feu s'applique à l'âme, chez la- 
quelle le moteur et la substance mue sont si étroitement 
unis que tous deux sont confondus dans son mouve- 
ment. Mais en voilà assez sur le principe. Quant à la 



DU SONGE DE SCIPION. LIVRE ir. ^45 

cause, comme nous avons accordé de plein gré qu'au- 
cun être ne peut s'appliquer à lui-même les effets 
qu'il produit sur les autres êtres, nous conviendrons 
.volontiers que l'âme, cause du mouvement de tout 
ce qui existe, ne peut être, pour elle-même, prin- 
cipe d'impulsion, et nous nous contenterons de dire 
qu'elle feit mouvoir tout ce qui, sans elle, serait 
inunobile. Nous ajouterons qu'elle ne peut se donner 
à elle-même le mouvement , mais qu'elle le tient de 
son essence. Cela suffira pour paralyser la sixième 
objection d'Aristote. 

On pourrait peut-être lui accorder qu'il n'est- pas 
de mouvement sans ressort, lorsque le moteur et le 
corps mis en mouvement sont deux êtres différents ; 
mais vouloir qu'il en soit ainsi relativement à Tâme 
dont l'essence est le mouvement, c'est une bien mau- 
vaise plaisanterie. Si le feu, que meut une» cause 
interne, n'a pas besoin de ressort pour prendre une 
direction ascendante, à plus forte raison l'âme, es- 
sentiellement mobile, peut-elle s'en passer. 

Nous allons voir que, dans ses dernières objec- 
tions, cet illustre philosophe, d'une gravité si remar- 
quable dans ses autres écrits, a recours à des finesses 
peu dignes de lui. «Si l'âme se meut, dit-il, elle doit, 
indépendamment de ses autres mouvements, posséder 
celui de locomotion; elle doit, successivement et fré- 
quemment, entrer au corps et en sortir: mais cela 
n'a pas lieu, donc elle ne se meut pas. Le premier 
venu lui répondra sans hésiter, qu'il est des corps 
doués de mouvement qui cependant ne changent pas. 



246 COMMENTAIRE 

de place. On lui opposerait encore fort à propos Tun 
de ses arguments, en lui adressant la question sui- 
vante : Ne dites- vous pas que les arbres se meuvent? 
Il en conviendrait, je pense; et alors on le battrait 
avec ses propres armes. 

Si les arbres se meuvent, il est clair que, nonob- 
stant leurs autres mouvements, ils doivent avoir, ainsi 
que vous le dites, la faculté de changer de place; 
cependant elle leur est refusée : donc les arbres ne se 
meuvent pas. A quoi l'on ajouterait, pour donner à 
ce syllogisme le ton de gravité convenable : Mais ifs 
se meuvent : donc tout ce qui se meut ne change pas 
de place. Et de là résulterait cette conclusion judi- 
cieuse : S'il est démontré que les arbres se meuvent 
d'un mouvement qui leur est propre, pouvons-nous 
refuser à l'âme la propriété de se mouvoir d'un mou- 
vement conforme à son essence? cette réplique, et 
d'autres encore, ne manqueraient pas de force, lors 
niéme que le mouvement ne serait pas l'essence de 
l'âme. En effet, puisqu'elle anime le corps en s'unis- 
sant avec lui , et puisqu'elle l'abandonne à une épo- 
que préfixe, on ne peut lut refuser la faculté de lo- 
comobilité. Il est vrai que ce mouvement d'entrée et 
de sortie est souvent irréguliér, parce qu'il n'a lieu 
qu'en vertu des décrets mystérieux et raisonnes de la 
nature, qui, pour enchaîner la vie au sein de l'être 
animé, inspire à l'âme un tel amouf pour le corps 
qu'elle se plaît dans les liens qui la retiennent , et 
qu'elle ne voit pres<|ue toujours arriver qu'avec peine 
le moment de quitter sa station. 



DU SONGE DE SÇIPION. LIVRE II. 1^^ 

Nous venons de répondre , je crois , d'une manière 
péremptoire à la septième objection; passons aux 
dernières questions qu'accumule Aristote afin de nous 
embarrasser, a Si l'âme se meut , continue-t-il , ce 
mouvement appartient à un mode quelconque : si elle 
se meut sur place, elle ne peut se mouvoir qu'en ligne 
droite ou en ligne circulaire. Se meut-elle en s'engen- 
drant elle-même, ou bien en s'épuisant insensible- 
ment? S'accroit-elle ou diminue^t*elle ? Qu'on nous 
dise s'il est pour elle quelque autre manière de se 
mouvoir. Mais tout cet amas indigeste de questions 
découle d'un seul et même argument captieux dont 
Aristote a tiré de fausses conséquences. H part du 
principe qu'il n'y a pas de mouvement spontané, et 
veut trouver dans l'âme ce que lui offrent toutes les 
autres substances, l'être mû et l'être moteur; comme 
s'il pouvait y avoir en elle une différence entre ce qui 
meut et ce qui est mû. Mais , me dira-t-on , si cette 
distinction n'existe pas , de quelle espèce est ce mou- 
vement de l'âme et comment le comprendre ? Ma ré- 
ponse à cette question est de renvoyer les curieux, 
soit à Platon, soit à Gicéron. Je dirai plus : c'est qu'elle 
est la source et le principe de tout mouvement , et 
Ton concevra sans peine la valeur de cette qualifica- 
tion de principe du mouvement attribuée à l'âme, si 
on la conçoit comme un être invisible se mouvant 
sans moteur, et dont l'impulsion sur lui-même et sur 
tous lés autres êtres n'd ni commencement ni fin. De 
tous lés objets sensibles, le seul qu'on puisse, lui com- 
parer est une source d'eau vive dont les fleuves et les 



248 COMM£NTAlB£ 

lacs tirent leur origine, bien qu'elle-même semble 
n'en avoir aucune ; ôar si elle en avait une , elle ne 
serait pas source: et bien qu'il ne soit pas toujours 
aisé de la découvrir, elle n'en donne pas moins nais- 
sance, soit au Nil, soit à TÉridan, soit à l'ïster, soit 
au Tanaïs. Lorsqu'en admirant la rapidité du cours 
de ces fleuves et la masse de leurs eaux, on se de- 
mande d'où elles sortent , la pensée remonte vers les 
lieux où elles ont pris naissance, et qui sont l'origine 
du mouvement que l'on a sous les yeux. De même, 
lorsqu'en observant le mouvement des corps , soit di- 
vins, soit terrestres, vous voulez remonter à son au- 
teur, que votre entendement arrive jusqu'à l'âme, qui 
sait nous faire mouvoir sans le ministère du corps. C'est 
ce qu'attestent nos peines, nos plaisirs, nos craintes et 
nos espérances ; car son mouvement consiste dans la 
distinction du bien et du mal , dans l'amour de la 
vertu y'dans un penchant violent pour le vice : et de 
là découlent toutes les passions. C'est elle qui fait 
mouvoir chez nous l'irascibilité , et cette ardeur que 
nous montrons à nous armer les uns contre les autres, 
d'où dérive insensiblement cette fureur inquiète des 
combats. C'est elle encore qui nous inspire les ar- 
dents désirs et les affections véhémentes : mouvements 
salutaires quand la raison les gouverne, mais qui 
nous entraînent avec eux dans l'abîme, s'ils ne la 
prennent pas pour guide. Tels sont les mouvements 
de l'âme qu'elle exécute quelquefois sans le ministère 
du corps, et quelquefois aussi de concert avec lui. Si 
maintenant on veut connaître ceux de l'âme univer- 



pu SONGE DE SCIPION. LIVRE II. ^49 

selle, que l'on jette les yeux sur le mouvement rapide 
du ciel et sur la circulation impétueuse des sphères 
planétaires placées au-dessous de lui, sur le lever, 
sur le coucber du soleil, sur le cours et le retour des 
autres astres, mouvements qui sont tous produits par 
lactîvité de Tâme du monde. S'il pouvait donc être 
permis à quelqu'un de regarder comme immobile celle 
qui met tout en mouvement, ce ne serait pas à un 
aussi puissant génie qu'Aristote, mais à celui qui ne 
se rend ni à la puissance de la nature , ni à l'évidence 
des raisonnements. . 



CHAPITRE XVII. 

Les conseils du premier Africain à son petit -fils 
ont eu également pour objet les^ vertus contem- 
platives et les vertus actiç^es. Cicéron , dans le 
Songe de Scipion, n^a négligé aucune des trois 
parties de la philosophie. 

Après avoir appris et démontré à l'Émilien que 
l'âme se meut, son aïeul lui enjoint d'exercer la sienne, 
et lui en indique les moyens. 

a Exercez la yotre , Scipion , à des actions nobles 
et grandes; à celles surtout qui ont pour objet le salut 
de la patrie : ainsi occupée, son retour sera plus facile 
vers le lieu de son origine. Elle y réussira d'autant 
plus vite , si , dès le temps présent , où elle est encore 



^So COMMEVTAIBE 

reaknûée dams la prison da corps, die ea sort par 
la oonteBiplatkm des êtres sopérieius au monde YÎsi- 
fale, et s'arrache à la matière. Quant à ceux qui se 
sont rrados esdaves des {daisirs du €x>rps, et qui, à 
la ¥oix des passions, fidèles ministres de la Tokiplp, 
ont violé les lois sacrées de la religion et des sociétés, 
leurs âmes, une fois sorties, du corps, roulent dans 
la matière grossière des régions terrestres, et ne rc* 
viennent ici cpi'après une expiation de plusieurs siè* 
clés.» 

Nous avons dit plus haut qu'il y a des vertus cou* 
templatives et des vertus politiques; que les premières 
conviennent aux philosophes, et les secondes aux 
che& des nations ; et que , par les unes comme par 
les autres, on peut arriver au bonheur. Ces deux 
genres de vertus sont quelquefois le partage de deux 
sujets différents; quelquefois aussi elles se trouvent 
réunies dans un seul homme assez favorisé par la na- 
ture et par l'éducation pour pouvoir les pratiquer 
tous deux. Tel citoyen peut être étranger aux scien- 
ces, et cependant réunir les talents d'un bon admi- 
nistrateur, la prudence, la justice, la force et la tem- 
pérance ; et , bien qu'il ne joigne pas à la pratique 
des vertus actives celle des vertus contemplatives , il 
n'en sera pas moins admis au séjour de l'immortalité. 
Tel autre , né avec l'amour du repos et peu d'apti- 
tude aux affaires, se sentira porté par son heu- 
reux naturel vers les choses d'en-haut, et , négligeant 
les affaires temporelles pour s'occuper des spiri- 
tuelles , dirigera les moyens que lui fournit la science 



DTJ SONGE DTE SCIPION. LIVRE If. a5l 

vers l'étude de la Divinité : celui-là aussi se fraierai 
une routé au ciel par ses vertus spéculatives. Cepeii- 
dant il n'est pas rare de voir une même personne 
posséder à Un haut degré Tart d'agir et celui de phi- 
losopher. Notre Romulus doit être placé parmi ceux 
dont les vertus furent seulement actives : sa vie ne 
fut qu'un continuel exercice de ces vertus. Nous met- 
trons dans la seconde classe Pythagore, qui, peu fait 
pour agir, se renferma dans l'étude et l'enseignement 
des choses divines et de la morale; nous placerons 
dans la troisième, celle des vertus mixtes, Lycurgue 
et Solon chez les Grecs , Numa chez les Romains , 
ainsi que les deux Gâtons , et beaucoup d'autres for- 
tement imbus des principes de la philosophie , et en 
même temps solides appuis de l'état; car il n'en a 
pas été de Romte comme de la Grèce qui a 'fourni un 
si grand nombre de sa^es contemplatifs* Notre Sci- 
piou, que son aïeul se charge d'endoctriner, réunis- 
sant les deux genres de vertus, doit, en conséquence, 
recevoir des avis sur les moyens de perfectionner Fuh 
et l'autre genre; et, comme dans ce moment il porte 
les armes pour le service de son pays, les premières 
vertus qu'on lui inculque sont les vertus politiques. 
« Exercez surtout votre âme aux actions qui ont pour 
objet le salut de la patrie : ainsi occupée, son retour 
sera plus facile vers le lieu de son origine. » Vien- 
nent ensuite les principes philosophiques, parce que 
Scipion est également recommandable comme lettré 
et comme guerrier. « Elle y réussira d'autant plus 
vite , si dès le temps présent , où elle est encore rèn- 



a 5^ COMMENTAIRE 

fermée dans sa prison du corps, elle en sort par la 
contemplation des êtres supérieurs au monde visible; 
et s'arrache à la matière. » Voilà l'espèce de mort 
que doit rechercher celui qui est imbu des leçons de 
la sagesse; et c'est ainsi qu'il parvient à dédaigner, 
autant que le permet la nature^ son enveloppe mor- 
telle qui lui semble un fardeau étranger. Une fois que 
le premier Africain a mis sous les yeux de son petit- 
fils les récompenses qui attendent l'homme de bien , 
il le trouve favorablement disposé à aspirer aux ver- 
tus du plus haut genre» 

Mais comme un code de lois qui oublierait de 
prescrire des châtiments pour les coupables serait 
imparfait, Cicéron termine son traité par rexposition 
des peines infligées à ceux qui ne se sont pas bien 
conduits. C'est un sujet sur lequel s'est beaucoup plus 
étendu le personnage que met en avant Platon. Le ré- 
vélateur Her assure que pendant des milliers d'années 
les âmes des coupables éprouveront les mêmes peines , 
et qu'après s'être purifiées pendant un long séjour 
dans le Tartare , il leur sera permis de retourner à la 
source de leur origine, c'est-à-dire au ciel. Il est e» 
effet de toute nécessité que l'âme rejoigne les lieux 
qui l'ont vue naître. Mais celles qui habitent le corps 
comme un lieu de passage ne tardent pas à revoir 
leur patrie; tandis que celles qui le regardent comme 
leur véritable demeure , et s'abandonnent aux char- 
mes qu'il leur offre, sont d'autant plus de temps à 
remonter aux cieux, qu'elles ont eu plus de peine à 
quitter la terre. Mais terminons cette dissertation suc 



DU SOIfGE DE SCIPION. LIVRE II. 2 53 

le Songe de Scipioji par le morceau suivant qui ne 
sera pas déplacé. 

La philosophie a trois parties , la morale , la phy- 
sique et la métaphysique. La première a pour but 
d'épurer parfaitement nos mœurs, la seconde s'oc- 
cupe de recherches sur les corps d'une nature supé- 
rieure, et la troisième a pour objet les êtres immaté- 
riels qui ne tombent que sous l'entendement. Cicéron 
les emploie toutes trois. Que sont, en effet, ces con- 
seils d'aimer la vertu, la patrie, et de mépriser la 
gloire , sinon des préceptes de philosophie morale ? 
Quand Scipion parle des sphères, de la grandeur, 
nouvelle pour l'Émilien, des astres qu'il a sous les 
yeux, du soleil, prince des flambeaux célestes, des 
cercles du ciel , des zones de la terre , et de la place 
qu'y occupe l'Océan ; quand il découvre à son petit- 
fils le secret de l'harmonie de l'empyrée, n'est-ce pas 
là de la haute physique? Et lorsqu'il traite du mou- 
vement et de l'immortalité de l'âme qui n'a rien de 
matériel , et dont l'essence , qui n'est pas du domaine 
des sens, ne peut être comprise que par l'entende- 
ment, ne plane-t-il pas dans les hauteurs de la mé- 
taphysique ? Convenons donc que rien n'est plus par- 
fait que cet ouvrage, qui renferme tous les éléments 
de la philosophie. 



FIN DU COMMENTAIRE DU SOWGE DE SCIPION. 



SATURNALES 



SATURNALES 



LIVRE PREMIER. 



MiUSTATHE, mon cher fils, de tous les liens qu'a 
tissus la nature pour unir les hommes entre eux, le 
plus fort est celui de la tendresse que nous inspirent 
ceux qui nous doivent le jour; et la preuve de l'in- 
térêt que cette même nature attache à ce que les 
parents s'occupent du soin d'élever et d'instruire leurs 
enfants ^ c'est qu'il n'est pas de satisfaction plus vive 
que celle dont ils jouissent quand le succès couronne 
leurs peines, ni de chagrins plus amers que ceux 
qu'ils ressentent quand ils les ont prises en pure 
perte; aussi me suis -je particulièrement occupé de 
votre éducation. Pour la perfectionner par les moyens 
les plus prompts, je ne me. repose pas uniquement, 
tant j'ai hâte d'arriver à mon but, sur le genre 
d'études qui fait l'objet de votre constante applica- 
tion, je veux encore y contribuer pour ma part, en 
vous offrant un choix de lectures composé de tout 
I. 17 



ce que j'ai extrait, soit avant ^ soit depuis votre nais- 
sance, des difFérents ouvrages que nous ont laissés 
les Grecs et les Romains : ce sera pour vous un ré- 
pertoire de connaissances utiles, une sorte de dépôt 
littéraire dans lequel il vous sera facile de trouver 
au besoin, soit des morceaux historiques exhumés 
de livres ignorés du vulgaire, Soit des dits et faits 
mémorables. 

Je n'ai pas fait un amas indigeste de tant de pas* 
sages qui méritent d'être conservés ; mais j'ai formé 
de toutes ces pièces disparates, relativement à leurs 
auteurs, ainsi qu'aux époques auxquelles. elles appar- 
tiennent, et que j'avais rassemblées sans ordre pour 
le soulagement de ma mémoire, j'ai formé, dis^-je, 
un o^rps d'ouvrage dont tous les membres sont a&- 
éortis. J'espère que vous ne me blâmerez pas d'avoir 
-Conservé dans mes divers emprunts les expressions 
métees des auteurs qui me les ont fournis ; car ici mmi 
intention n'est pas de faire preuve d'éloquence, mais 
de vous offrir un recueil de choses mémorables; et 
vous devez être satisfait si vous reconnaissez le cachet 
de t'aptiquité, soit que je m'exprime clairement dans 
le style qui m'est propre, soitqueje rapporte textuel» 
lement celui des anciens écrivains, selon que je racon» 
terai ou que je traduirai. IHous devons , en quelque 
sort«, imiter les abeilles qui, s'écartaut çà et là pour 
pomper lé nectaire des fleurs, disposent ensuite par 
rayons le butin qu'elles ont fait, et composent, do 
cette diversité de sucs élaborés dans leur eâtomaCy 
un suc d'une saveur unique. Comme elles, je veux 



LIVRE I. a 59 

mettre en ordre les matériaux de toute espèce que 
j'ai amassés. La rédaction leur donnera plus de va- 
leur; car, au moyen de l'ordre, l'esprit conserve 
mieux ce qu'on lui confie; c'est un ferment qui, agis- 
sant sur la totalité des connaissances , forme un tout 
homogène d'une foule de morceaux détachés et de 
nature diverse. Si parfois on reconnaît le terroir qui 
les a produits, je veux qu'on s'aperçoive aussi qu'ils' 
en ont perdu le goût. Telle est la marche que suit 
en nous la nature sans notre intervention : aussi 
long-temps que le bol alimentaire conserve ses qua- 
lités et sa solidité, il fatigue l'estomac; mais aussitôt 
que sa dissolution est opérée , il passe dans la masse 
du sang, et entretient les forces vitales. Qu'il en soit 
ainsi pour la nourriture de l'esprit; soumettons à 
l'appareil de la digestion les aliments que nous lui 
confions , de crainte qu'ils ne lui nuisent. Sans cette 
préparation, ils pourraient arriver jusqu'à la mé^ 
moire, mais non parvenir à l'entendement. Il &ut, 
de leur assemblage, faire une seule pâte nutritive^ 
de même que tel nombre se compose des unités de 
plusieurs autres. Notre esprit doit cacher les rouages 
de son mécanisme, et n'en montrer que le jeu. 
Voyez les parfumeurs : leur premier soin est de faire 
en sorte qu'aucune odeur ne domine dans leurs pré- 
parations; c'est ainsi que, du mélange de plusieurs 
essences, ils parviennent à en composer une seule. 
Un chœur ne se forme-t-il pas de plusieurs voix? 
Toutes cependant semblent n'en faire qu'une; au ton 
aigu se joint le ton grave, tous deux s'unissent au 

17- 



a6o SA.TURNALES. 

médium. La voix des hommes se marie à celle des 
femmes^ et la flûte forme Taccompagnement; aucune 
de ces voix n'est distincte, l'ensemble seul arrive à 
l'oreille, et de la dissonance naît l'harmonie. Tel je 
veux que soit cet ouvrage; il renferme beaucoup dç 
connaissances usuelles, beaucoup de préceptes, quan- 
tité d'exemples puisés dans une longue suite de siècles, 
et tous tendant au même but. Si vous ne craignez 
pas de revenir sur ce que vous savez déjà, et si vous 
ne dédaignez pas d'apprendre ce que vous ignorez, 
vous trouverez une infinité de passages qui sont ou 
agréables à lire, ou propres à enrichir la mémoire, 
ou faits pour orner l'esprit ; car je crois n'avoir rien 
inséré dans ce recueil qui ne mérite d'être connu , 
et qu'il ne soit aisé d'entendre. Tout, dans cette col- 
lection, doit contribuer à rendre votre esprit plus 
vigoureux, votre mémoire plus sûre, votre style plus 
animé, et votre langage plus pur; si toutefois l'idiome 
latin n'a pas dédaigné de se prêter aux vœux d'un 
étranger. S'il arrive donc que quelqu'un ait le loisir 
et la volonté de parcourir cet ouvrage, je réclame 
son indulgence dans le cas où mon style n'aurait pas 
cette élégance à laquelle on reconnaît l'écrivain né 
romain. 

Mais quelle maladresse à moi d'encourir le re- 
proche si spirituel que fît un jour M. Caton à A. Al- 
binus, qui fut consul avec L. Lucullus, et qui écrivit 
en grec l'histoire romaine ! Voici comme il débute : 
«J'espère, dit -il, qu'on aura de h'indulgepce pour 
cet ouvrage, et qu'on n'exigera pas d'un étranger 



LIVRE r. 16 1 

I m 

Tatticisme et la pureté d'un écrivain national. Je 
suis Romain , né dans le Latium ; le tour de notre 
langue est très - différent de celui de la langue 
grecque; je demande donc grâce pour les fautes 
qui auraient pu m'échapper dans la composition. » 
M. Caton ayant lu cette espèce de préface, dit à 
l'auteur : En vérité, vous êtes plaisant, mon cher Au- 
lus , d'aimer mieux demander pardon que de ne pas 
faire de fautes ; car nous n avons coutume de deman- 
der excuse que lorsque l'imprudence ou la force nous 
ont fait faillir. Or, dites-moi ce qui vous oblige à 
vous mettre dans le cas de demander pardon avant 
de vous être rendu coupable. 

Maintenant faisons connaître le plan de cet ou-» 
vrage dans une espèce d'avant-propos. 



CHAPITRE I. 

Plan de tout Vouç^rage. 

La première noblesse de Rome et plusieurs savants 
se réunissent pendant les Saturnales chez Yettius 
Praetextatus , et le temps qu'exige la solennité tles 
fêtes, ils le consacrent à des entretiens dignes d'une 
telle société: une politesse exquise préside. aux repas 
qu'ils se donnent réciproquement, et ils ne se quittent 
que quand la nuit les invite a'u repos. De& discus- 
sions graves occupent la plus grande partie de ces 



26a SATURWAtES. 

jour^ de fëries termines par un souper qu égaient 
des propca de table ^ en sorte que la journée entière 
se passe eh conversations savantes. ou enjouées; mais 
ee sotiper a d'autant plus de charmes que Tenjoue* 
ment lemporte sur la gravité. Je suis en cela non<* 
seulement l'exemple dés divers écrivains qui ont dé- 
crit des banquets, mais encore celui de Platon* qui, 
dans le sien , ne nous offre pas des convives agitant 
des questions sérieuses, mais peignant des situations 
variées où l'amour joue un rôle galant et gai ; on y 
voit figurer Socrate qui ne cherche pas, seIo|;i sa 
coutume, à enlacer son adversaire dans des filets qui 
se resserrent de plus en plus, mais qui paraît plutôt 
vouloir éviter le combat, et donner à son antago- 
niste le moyen de lui échapper des mains. Les 
grâces, en effet, ainsi que la décence doivent, dans 
un repas, présider à la conversation. Celle du matin 
sera plus forte en raisonnements, et telle qu'elle doit 
être entre d'illustres et doctes personnages. Aussi 
long-temps que vivront les écrits des Romains, l'an- 
tiquité nous présentera les Lelius, les Cotta , les Sci- 
pions dissertant sur des sujets du plus haut intérêt; 
accordons la même prérogative aux Praatextatus, 
aux Flavius, aux Albinus, aux Symmaques et aux 
Eustathes, qui ne le cèdent aux premiers ni pour 
l'éclat du rang , ni pour la vertu. J'espère qu'on ne 
m'objectera pas que j'introduis dans cette société un 
ou deux membres beaucoup trop jeunes pour .y figu- 
rer du vivant de Praetextatus, car les dialogues de 
Platon autorisent cette liberté. Il n'est pas sûr, ejn 



LIVHB I. 1|63 

effet, que Socrate, dans son eti&nce, ait pu voir le 
vieillard Parméiiion, et cependant il lés met aux 
prises sur des matières ardues. Une dissertation entre 
Socrate et Timée qu'on sait n'avoir pas été contem* 
porainSylui a fourni son sublime dialogue: c'est i 
l'époque du second voyage de Frotagoras a Athènes 
qu'il nous montre ce riiéteur disputant avec Paralus 
et Xantippe , tous deux fiis de Périclès , et que l'af- 
freuse perte de TAttique avait enlevés longwtemps 
auparavant. J'ai donc pu , d'après l'exemple de Platon , 
ne pas soumettre au calcul l'âge de ceux que je mets 
en scène : cependant pour qu'on puisse plus aisément 
distinguer les différents interlocuteurs, je suppose 
que Postumianus, sur l'invitation de Decius, rend 
compte à ce dernier des conversations qui ont eu 
lieu, et lui fait connaître les personnes qui y ont pris 
part. Mais n'abusons pas plus long-temps de l'impa- 
tience du lecteur, et mettons Decius et Postumianus 
à même de lui £iire connaître la naissance et la suite 
de ces entretiens. 



CHAPITRE II. 

DudéàuCet de renchainement de ces conversations 

de table. * 

Decius. Les fériés qui ont lieu pendant plusieurs 
jours du mois consacré à Janus, m'offrent , docte Pos- 



264 SATURNALES. 

tumianus, une occasion bien favorable de vous voir 
et de m'entretenir avec vous. En effet, durant la 
plus grande partie du reste de l'année oîi le barreau 
est ouvert, tous vos moments sont employés . soit à 
défendre vos clients, soit à étudier leurs causes chez 
vous. Maintenant, si vous en avez le loisir, car les 
fêtes ne sont pas pour vous des jours futilement em- 
ployés, vous m'obligerez beaucoup de répondre aux 
questions que je viens vous faire, et qui, je crois, ne 
vous déplairont pas. D'abord, j'ai à vous demander 
si vous avez assisté à ce banquet qu'une politesse mu- 
tuelle a prolongé pendant plusieurs jours, et si vous 
avez assisté à ces réunions que vous citez avec tant 
de complaisance, et dont vous faites un si grand 
éloge. Mon père m'en aurait sans doute parlé s'il 
n'eût pas quitté Rome, aussitôt après la séparation 
des convives, pour séjourner à Naples. Je me suis 
trouvé dernièrement chez des personnes qui sont 
émerveillées de votre mémoire assez fortement orga- 
nisée, pour se retracer toutes les matières traitées 
pendant la durée des fêtes, et l'ordre dans lequel 
elles l'ont été. 

PosTUMiANUs. Quoique jeune encore, mon cher De- 
cius, vous avez pu juger par vous-même, et Albinus 
votre père vous aura dit que j'ai toujours cru n'avoir 
rien de mieux à faire, pour employer utilement le 
temps, que de rechercher la société des personnes 
aussi instruites que vous, lorsque les affaires litigieuses 
me laissent quelque repos. Il n'est pas, pour un 



LIVRE I. 265 

bon esprit, de délassement plus utile et plus conve^ 
nabte qu'une conversation où régnent la liberté et l'in- 
struction , et dans laquelle la politesse assaisonne les 
demandes ainsi que les réponses. Mais de quel ban- 
quet parlez-vous? c'est sans doute de celui pour le- 
quel se rassemblèrent chez V. Praetextatus les nobles 
les plus instruits, ainsi que d'autres savants, et qui, 
rendu ensuite par chacun des invités, eut d'autant 
plus de charmes qu'il offrit plus de variétés. Decius. 
C'est positivement de celui-là que je parle, et sur 
lequel je suis venu vous demander des détails; car 
vous en étiez, si j'en juge par l'amitié qui vous lie à 
chacun des convives. 

— Certes , j'aurais désiré en augmenter le nombre ; 
et ma présence, je crois, ne leur eût pas été désa- 
gréable; mais j'avais précisément à m'occuper, pen- 
dant ces jours-là , des causes de plusieurs personne» 
que j'aime: je déclinai donc l'invitation , en donnant 
pour raison qu'un travail qui exigeait une attention 
réfléchie , ne s'accordait pas avec les plaisirs de la 
table; et je priai qu'on voulût bien choisir à ma 
place quelqu'un qui fut parfaitement libre de toute 
occupation sérieuse. Ma demande fut agréée, et Prae- 
textatus fit inviter je rhéteur Eusèbe , bien supérieur, 
par son éloquence et son érudition , à tous les Grecs 
de notre âge, et possédant de plus la littérature du 
Latiiim. 

— Qui donc alors vous a fait connaître ces entre- 
tiens dans lesquels la grâce et l'urbanité ont dicté des 



266 SATUBlffAUS. 

règles de conduite appuyées de nombreux e&emples, 
et qui sont le fruit de Tinstruction la plus féconde 
et la plus yariée ? 

— Le jour du solstice^ ou le lendemain des Satur- 
nales qui Tirent donner ces repas , j'étais chez moi ^ 
l'esprit satis£ût et dégagé de toute affaire contentieuae^ 
lorsque je vis entrer Ëusèbe accompagné de quel-^ 
ques^uns de ses disciples : De toutes les fiiveura que 
vous m*avez Élites^ mon cher Postumianus, iM dit^l 
en souriant, la plus grande est celle de m'avoir offert 
l'occasion d'aocepter, à votre refus, l'invitation de 
Praetextatus* Sans doute que, d'accord avee vous, la 
fortune , instruite de la bienveillance dont voiis 
m'honorez, vous a offert le moyen de m'obliger. 
Désirez-vous, lui dis «je, acquitter cette dette que 
vous reconnaissez d'une manière si franche et si 
gracieuse? daignez charmer le loisir dcmt je jouis si 
rarement en me Êdsant, en quelque sorte, assiister, 
à mon tour, à ces repas que vous avez partagés. Vo- 
lontiers, me répondit*il; je ne vous parlerai ni des 
mets ni des vins servis abondamment, quoique sans 
profusion; mais je vous rapporterai aussi exactement 
que je le pourrai tout ce qui s'est dit, soit à table, 
soit surtXMit hors de table, pendant la durée defi> fêtes. 
£n écoutant ces conversations, je croyais participer 
au bonheur du sage dont parie la philosophie. Avienus 
m'avait mis au fait de ce qui avait été dit la veille du 
jour où je vins m'asseotr parmi les convives; j'ai tout 
écrit pour ne rien oublier; mais si vous désirez m'en- 
tendre, ne croyez pas que je puisse, en un seul jour, 



LivnB I. a67 

vous répéter un entretiea qui en a duré plusieurs^ 

— Avez-Yous su de lui quels sujets furent agi- 
tésy ce qui y donna lieu, et quels furent les înter« 
locuteurs? Je vous écoute avec la plus vive attention. 

— La veille des Saturnales, me dit Eusèbe , le jour 
commençait à baisser lorsque Y. Praetextatus reçut 
les personnes qui avaient désiré se réunir chez lui: 
d abord parurent Âurèle Sjmmaque et Gœcina Albi** 
nus, étroitement unis par les rapports de l'âge, du 
caractère et des goûts. Ils étaient suivis de Servius, 
récemment admis au nombre des grammairiens en- 
seignants, et cachant son étonnant savoir sous une 
aimable modestie. Il s'avançait les yeux baissés, et 
paraissait vouloir échapper aux regards. D'aussi loin 
qu'il les aperçut, Praetextatus vint au-devant d'eux , 
les salua affectueusement, puis se retournant vers 
Furius Albinus qu'accompagnait Avienus, Me per* 
mettrez -vous y lui dit* il, de faire connaître aux ci^ 
toyens illustres qui arrivent si à propos , et qu'on 
pourrait à bon droit nommer les lumières de notre 
cité, de leur faire connaître, dis*}e, le sujet que nous 
commencions à traiter ? Sans contredit , répoi:idit Al* 
binus : est-il pour nous, comme pour eux , d'entretiens 
plus agréables que ceux qui ont pour objet de sa* 
vantes discussions? Dès qu'on fut assis, j'ignore en- 
core, dit Cécina, ce dont il est question; mais je 
ne doute pas que ce ne soit un sujet intéressant, 
puisqu'il faisait la matière de votre conversation , et 
que vous désirez nous eli faire part. Il est bon que 
vous sachiez, reprit Praetextatus, que demain étant le 



Îi68 SATURNA.LES. 

premier jour des Saturnales, nous agitions la ques- 
tion de savoir à quel instant précis commencent ces 
fêtes, c'est-à-dire à quel instant commence précisé- 
ment le lendemain d'un jour quelconque. Nous avions 
déjà effleuré cette discussion; mais votre immense 
érudition, trop connue pour que votre modestie 
puisse s'en défendre, me fait désirer que vous nous 
fassiez connaître tout ce que vous savez à cet égard. 



CHAPITRE III. 

Du commencement et de la dwision du jour ciyiL 

Engagé, dit alors Çécina, à traiter un pareil sujet 
par des savants nourris de la lecture des anciens , il 
me semble superflu dé rappeler des choses que vous 
ne pouvez avoir oubliées. Cependant , pour que vous 
n'imaginiez pas que l'honneur que vous me faites me 
soit à charge, je vais résumer en peu de mots ce que 
ma mémoire peu fidèle me fournira à ce sujet. Voyant 
alors que chacun attendait en silence qu'il commen- 
çât, il débuta ainsi : M. Varron, dans son livre des 
Choses humaines, parlant de la division des jours, 
dit : « Tous les enfants qui naissent dans l'esjpace des 
vingt -quatre heures qui séparent la moitié d'une 
nuit d'avec la moitié de la suivante , sont censés être 
nés le même jour. » Ce passage fait voir que Varron 
fixe la division des jours de manière à ce que l'enfant 



LIVRE I. aôq 

né après le coucher du soleil , mais avant minuit , 
compte son jour natal de celui qui a précédé la nuit; 
tandis que celui qui est né pendant les six dernières 
heures de la nuit , ne doit dater sa naissance que du 
jour qui succède à cette nuit. Il ajoute dans le même 
livre que les Athéniens comptaient autrement; chez 
eux, l'intervalle d'un soir à l'autre donnait la durée 
du jour. Le calcul babylonien était encore différent ; 
ce peuple appelait un jour l'espace compris entre le 
lever du soleil et son retour. Les Ombriens comptaient 
un jour d'un midi à l'autre. Cette manière de compter 
est absurde, continue le même écrivain; car celui qui 
en Ombrie commence à voir la lumière aux calen- 
des, et à la sixième heure du jour, serait né moitié 
dans les calendes et moitié dans le jour qui les suit. 
Quant à l'usage des Romains , rapporté par Varron , 
de compter les jours du milieu d'une nuit à celui de 
la nuit suivante, il est confirmé par beaucoup de 
preuves. Ils avaient des sacrifices de jour et de nuit; 
les sacrifices diurnes avaient lieu depuis le point du 
jour jusqu'à minuit; les sacrifices nocturnes étaient 
ceux qui commençaient à minuit. Les cérémonies et 
les rites de l'aruspication confirment cette vérité; car, 
lorsque les magistrats députés à cet office doivent le 
remplir dans un seul jour, et qu'il est question de dé- 
libérer sur leurs observations , ils les commencent au 
milieu de la nuit, et les continuent après le lever du 
soleil. Ils disent alors qu'ils ont observé et prononcé 
dans la même journée. Nouvelle preuve : les tribuns 
du peuple qui, pour aucuuç raison, ne peuvent 



:k'JO SATURNALES. 

s'absenter de la ville un jour entier , sont censés n'a- 
voir point violé cette loi, lorsque, sortis après mi- 
nuit, ils rentrent avant le milieu de la nuit suivante; 
U suffit absolument qu'ils soient dans quelque quar- 
li(T de Home avant la sixième beure de la nuit. J'ai 
lu quelque part que le jurisconsulte Q. Mucius avait 
coutume de dire que les lois n'adjugeaient pas à un 
citoyen la possession d'une femme qui , pour cause 
de mariage , aurait demeuré avec cet homme depuis 
les calendes de janvier, et qui l'aurait quitté avant 
le quatre des calendes du même mois de l'année sui- 
vante; car, disait-il, elle ne peut, dans ce cas, s'être 
absentée trois nuits de la maison de cet homme; ce 
que la loi des douze tables requiert pour valider son 
usurpation, puisque dans la dernière nuit qu'on la 
suppose absente, il y a six heures qui appartiennent 
à l'année suivante qui commence aux calendes. Vir- 
gile a aussi traité ce sujet , non pas formellement , 
mais de la manière qui convient à un poète, sous des 
termes cachés et allégoriques , et faisant allusion aux 
mœurs du premier âge. 

Mais déjà la nuit touche au milieu de son cours , 
Des chevaux du soleil j'ai ressenti l'haleine. / 

Ces vers ne disent-ils pas implicitement que, chez les 
Romains, le jour civil commence avec la septième 
heure de nuit ? Dans son sixième chant , le même 
poète nous indique aussi le moment où commence la 
nuit. Après avoir dit : 

Pendant cet entretien , le soleil achevait 
La seconde moitié de sa vaste carrière , 



Il ajoute lûentât après : 

Prince , la nuit arrive , et vos regrets stériles 
Consument un temps cher en larmes inutiles. 

Tant il montre d'eiiactitude dans la description du 
commencement de la nuit et du jour conformément 
à la division civile* Voici quelle est cette division. ]> 
temps qui suit immédiatement minuit se nomme le 
déclin du milieu de la nuit« Vient eaasuite le gfaZftci* 
uium ( chant du coq ), puis le conticinium (silence 
universel )• Ce temps où le coq cesse de chanter est 
celui où le sommeil est le plus calme ; il est suivi du 
point du jour. C'est alors que la lumière commence 
à percer les, ténèbres ; bientôt le jour paraît dans 
toute sa clarté. On appelle matin cet instant de la 
journée. Ce nom lui a été^ donné parce qu'alors le 
soleil nous apporte la lumière des régions inférieu- 
res, séjour des mânes, ou, ce qui me paraît plus 
vraisemblable, comme un présage de bon augure. 
Car à Lanuvium le mot mane ( matin ) est pris dans 
le même sens que le mot honum (bon ) ; et le même 
mot, précédé de im^ est pris chez nous dans le sens 
inverse ; nous disons immanis beUma ( une bête 
féroce)^ immaf^facinus (un crime atroce). Après 
le matin ^ vient le midi ou le milieu du jour auquel 
succède la chute du jour; puis enBn sa dernière par* 
tie, ou la disparition du soleil nommée dans la loi 
des douise tables supr^ma tempestas ( derniers in- 
stants du jour); solis occusus supr&na tempes tas 
esto» Cette période est suivie du soir appelé par les 



27a SATURKA-LES. 

Latins vesper, mot emprunté du grec ïcirspa (étoile 
du soir) : c'est de là que Tltalie a reçu le nom d'Hes- 
périe, parce qu'elle est située au couchant de la Grèce. 
Au soir succèdent trois autres mesures de la journée 
nommées prima fax y nox concubia^ nox intem- 
pesta ; c'est-à-dire l'heure où l'on allume les flam- 
beaux, celle du coucher, et l'heure indue, ou qui 
n'est pas employée au travail. Telle est, chez les Ro- 
mains, la division du jour civil. D'où il suit que 
lorsque la nuit prochaine aura parcouru la moitié de 
sa course , les Saturnales commenceront, puisque cet 
instant sera pour nous la naissance du jour de de- 
main. 



CHAPITRE IV. 

Les expressions saturnaliorum , noctu futura , et 

die crastini sont latines. 

Pendant que la société félicitait Albinus sur sa mé- 
moire qui semblait être le répertoire de l'antiquité, 
Praetextatus s'étant aperçu qu'Avienus parlait bas à 
Furius, Pourquoi, lui dit-il, serions -nous privés, 
mon ami, des communications que vous faites au seul 
Furius? Caecina, répondit Avienus, est pour moi une 
autorité ; et je sais qu'un aussi docte personnage ne 
peut errer. Cependant mes oreilles ont été étonnées 
de la nouveauté de ces expressions : noctu futura , 



LIVRE I. 273 

die crastini (nuit prochaine et lendemain ), qu'il em* 
ploie au lieu dé dire, d'après les règles, noctefuturaj 
die crastino ; car noctu n'est pas un nom , mais un 
adverbe; ov Jutura étant un nom, ne peut s'accorder 
avec un adverbe. Noctu et nocte sont dans le même 
rapport que diu et die. J'ajoute que die et crcLStini 
ne sont pas au même cas, et que cette condition est 
nécessaire pour l'union de deux noms : je demanderai 
ensuite s'il est mieux de dire Saturnaliorum que Sa- 
tumalium. Comme Caeoina souriait et ne répondait 
pas, Symmaque demanda à Servius quelle était son 
opinion à cet égard. Je sais, dit ce dernier, que dans 
une société dont les membres sont également recom- 
mandâmes par l'éclat de la naissance et par celui des 
talents, je devrais me contenter d'apprendre, et non 
me mêler d'enseigner. Je me rendrai cependant à l'in- 
vitation qui m'est faite, et je dirai d'abord du mot 
Saturnaliorum y puis des autres expression^', que 
cette manière de parler, loin d'être nouvelle, est pui- 
sée dans l'antiquité. Celui qui dit Satumalium parle 
d'après les règles; car dans tous les noms termiiiés 
en bus au datif pluriel , le génitif pluriel n'a jamais 
une syllabe de plus que le datif, mais il peut en avoir 
le même nombre comme monilibus y monilium; se- 
dilibusy sedilium : ou bien une de moins, comme 
carminibus y carminum; luminibusy luminum; par 
conséc^eni ^ Saturnalibus y Saturnalium qui est plus 
régulier que Saturnaliorum, Mais ceux qui emploient 
cette dernière manière de parler ont pour eux l'au- 
torité de plusieurs grands écrivains. Dans son troi- 
I. 18 



a 74 SATDRNALES. 

sîème livre, Sallustese sert du mot Bax^chanàliorunty 
et Masurius , dans le second de ses Fastes, s'exprime 
ainsi : Vinaliorum dies Joi^i sacer est^ etc. (le jour 
que commencent les vendanges est consacré à Jupiter 
et non pas à Vénus, quoi qu'en disent quelques per- 
sonnes). Je puis même emprunter le témoignage des 
grammairiens; car Yerrius Flaceus, dans son opus- 
cule intitulé Saturne, dit, Saturnaliorum dies, etc. 
( les Grecs célèbrent aussi les Saturnales) ; et dans un 
autre passage du même ouvrage, de consHtutione 
Saturnaliorum^ etc. (je crois m'étre clairement expli- 
qué relativement à l'institution des Saturnales). Dans 
le traité de Julius Modestus sur les fériés, on trouve 
ces mots ^feriœ Saturnaliorum ( les fériés des Satur- 
nales); puis ceux-ci , Agonaliorum repertorem^ etc. 
(Autias regarde Numa comme l'inventeur des Ago- 
nales). Mais, me direz- vous, pourrait-on justifier 
de semblables expressions? Très- aisément, vous ré- 
pondrai -je; et comme les discussions analogiques 
sont du ressort des grammairiens, je vais essayer de 
découvrir le motif qui a pu déterminer les anciens à 
sortir de la règle en disant Saturnaliorum au lieu de 
Saturnalium. D'abord, je pense qu'ils ont voulu dif- 
férencier ces noms neutres de fêtes , et qui n'ont pas 
de singulier, des noms neutres ayant les deux nom- 
bres. En effet, CompitoLia^ Bacchanalia^ Agonalia^ 
Vinalia , etc. , sont privés de singulier ; et lorsqu'on 
les emploie à ce nombre, ils n'ont plus la même si- 
gnification , à moins qu'on n'y ajoute le mot festum 
( Ote) c^mme Bacchanale y Agonale {festum ) ( la 



LIVttE I. 1^5 

fête des Bacchanales , des Agonaies ) , en sorte que ces 
mots, de. positifs qu'ils étaient, deviennent adjectifs, 
ou bien épithètes , comme disent les Grées. Nos an- 
cêtres ont donc eu pour but, en faisant ces change- 
ments dans la déclinaison des génitifs pluriels neutres, 
de spécifier les noms des fêtes solennelles , sachant 
bien que plusieurs noms qui sont terminés en bus au 
datif, ont leur génitif en rum^ comme domibus ^ do- 
morum; duobus, duorum; ambobus^ amborum. 
C'est ainsi que viridia^ considéré comme adjectif, a 
son génitif en ium ; viridia prata, viridium prato- 
mm. Mais si nous voulons exprimer la verdure d'un 

' lieu quelconque, viridia devient positif^ et nous di- 
sons \fbrmosa faciès viridiorum ( l'aspect charmant 
de la verdure ). Les anciens se sont tellement mis à 
l'aise à cet égard , qu'Âsinius Pollion emploie fré- 
quemment le mot vectigaliorum , parce que vectigal 
(impôt) est aussi usité que veciigalia. Nous trou- 
vons aussi anciliorum employé comme génitif pluriel 
Candie (bçuclier). Voyons donc si cette terminaison 
que nous venons de dire être affectée aux noms des 
jours de fêtes, n'est pas plutôt un effet du goût des 
anciens pour la variété des expressions; ce qui le 
prouverait, c'est que, outre ces noms de fêtes dont 
la désinence est en orum^ nous venons de trouver les 
mots viridiorum y vectigaliorum y anciliorum. Il y 
a plus, c'est que l'antiquité nous offre aussi les noms 
de fêtes déclinés d'après la règle. Varron assure que 

Jèrcdium diem ( jour consacré à la mémoire des 
morts ) dérive Aejerendis in sepulcra epulis (porter 

i8. ^ 



276 SATURNALES. 

à manger daus les tombeaux ) ; il ne dit paLs/erialio- 
rum. Dans un autre endroit, il se sert du mot Jlora- 
lium , et non àe^oraliorum , parce qu'il s'agit de la 
fête dite ^orale (de Flore), et non pas de ludiflora-- 
les (les jeux floraux). Dans le second livre de ses 
Fastes , Masurius nous apprend que Uberalium dies 
(fête de Bacchus), est appelée par les pontifes ago- 
nium martiale (jeux en l'honneur de Mars). On 
trouve dans le même livre eam noctem^ etc., qui est 
lucariwn (cette nuit et le jour suivant, on célèbre 
la fête du bois, sacré), au lieu Ae lucariorum. Plu- 
sieurs auteurs ont dit aussi liberaUum au lieu de li- 
beraUorum. Nous en conclurons que nos ancêtres 
en ont ainsi usé pour varier leurs expressions; on 
trouve chez eux exanimos ,eX exanimes (privés de 
vie ) ; inermos et inermes ( désarmés ) ; hilaros et hi- 
lares (gais). Il est donc démontré qu'on peut dire 
Saturhalium et Saturnaliorum, Le premier de ces 
mots a pour lui la règle unie à l'autorité; le second 
n'est appuyé que sur des autorités, mais elles sont 
nombreuses. 

Passons maintenant aux autres mots que notre cher 
Avienus regarde comme nouveaux, et dont l'usage est 
appuyé sur le témoignage de l'antiquité; citons En- 
nius, s^il est permis d'en appeler à lui dans ce siècle 
si poli. Voici un passage dans lequel il fait entrer 
noctu concubia (milieu de la nuit.) Qua Galli/ur^ 
tint noctu summa arcis adortimœnia concubia, etc. 
(les Gaulois ayant, à la dérobée, attaqué, vers mi« 
nuit, les hauteurs de la citadelle , tombent tout à coup 



LIVRE I. 277 

sur les sentinelles) : remarquons en outre qu'il dit 
qua noctu. Ce passage se trouve dans le septième li- 
vre de ses Annales , et dans le troisième , le même 
mot noctu se fait voir encore dans ce vers , qua noctu 
filo , etc. (cette nuit le sort de l'Étrurie ne tiendra 
qu'à un fil ). On trouve également chez Claudius Qua- 
drigarius, senatus autem de noctu ^ etc. (il était nuit 
quand le sénat s'assembla , et il ne se sépara que bien 
avant dans la nuit). Disons une chose qui ne sera 
pas déplacée ici ; c'est que les décemvirs , dans les lois 
des douze tables, ont employé le mot nox^ ce qui 
est contre l'usage du temps , au lieu du mot noctu : 
sei nox furtum factum y etc. (si un vol est fait de 
nuit, si quelqu'un tue le voleur, qu'il soit tué léga- 
lement). Il convient d'observer encore que les décem- 
virs ont dit im pour eum accusatif de w. Quant à 
die crastini (le lendemain), le docte Caecina a pour lui 
l'exemple des anciens qui tantôt disaient die quinti, 
et tantôt die quinte (le cinquième jour) en faisant 
un adverbe /le ces deux mots réunis; la preuve en est 
que la seconde syllabe de die est longue quand ce mot 
est isolé, et qu'ici' elle est brève. Nos ancêtres termi- 
naient indifféremment, soit par e, soit par /, les 
mots finissant par l'une ou l'autre de ces lettres. Ils 
disaient également prœfiscine et prœjiscini ( soit dit 
sans vanité), /?roc//Ve etproclii^i (qui va en pente). 
Je me rappelle à ce sujet un vers de Pomponianus 
dans son atellane intitulée Mjevia. : Dies hic sextus 
cum nihil egi^ die quarte moriar famé ( voici je 
sixième jour que je ne fais rien ; dans quatre jours je 



278 SATORJJTAEES. 

serai mort de faim). On disait aussi diepristine pour 
die pristino ( la veille ) ; maintenant , nous disons 
pri(Ue par transposition , ce qui équivaut à pristino 
die. Je conviens qu^on trouve chez les anciens die 
quarto^ mais seulement au passé, et non pas au futur. 
On voit dans les mimiambes de Cn. Mattius, homme 
{prodigieusement savant, que notre médius quartus 
( il y a quatre jours ) devient chez lui die quarto. 
JNuper die quarto ^ etc. ( il y a quatre jours, autant 
qu'il m'en souvient, il a cassé le seul vase destiné à 
Feau que j'avais à la maison). Peut-être devrait-on 
dire die quarto en parlant d'un temps écoulé , et die^ 
quarti en parlant d'un temps ^ venir. Je ne termine- 
rai pas sans rapporter, à l'appui de die crastini j 
ce passage que j'ai lu dans le second livre des Histoi- 
res de Celius : Si vismihi, etc., die quinti Romœy etc. 
( SI vous voulez me confier la cavalerie , et me suivre 
avec le reste de l'armée , dans cinq jours , je vous fais 
souper au Capitole). Celius que vous citez, dit Sym- 
maque à Servius, a trouvé ce trait d'histoire ainsi que 
l'expression die quinti dans le traité des Origines de 
Caton qui ^'exprime ainsi : Igitur dictatorem Car- 
thaginiensium ^ etc. , die quinti in CapitoliOy etc. (le 
général de la cavalerie dit au dictateur des Cartha- 
ginois: Envoyez- moi à Rome avec la cavalerie, et dans 
cinq jours votre souper sera prêt au Capitole). 

Ce qui pourra servir à confirmer encore, dit alors 
Praetextatus,que telle était la manière de parler jadis, 
c'est l'ancienne formule dont se sert le préteur pour 
indiquer les fériés compitales : Die nonipopolo ro- 



LIVAE I. 279 

manOy etc. ( le neuvième jour le peuple romain célé- 
brera les Gompitales. Toute affaire doit être alors sus* 
pendue). 



CHAPITRE V, 

Des mots vieillis et hors d^ usage. U ex pression 
mille verborum est correcte et latine. 

Âvienus s'adressant alors à Servius : « Curius , lui 
dit-il y et Fabricius, ainsi que Coruncanius, qui 
vivaient dans un siècle bien antérieur au nôtre, et 
les Horaces, ces trois illustres jumeaux nés long- 
temps avant eux , parlaient nettement et intelligible^ 
ment à leurs concitoyens. Ils n'employaient le lan- 
gage ni des Arunciens , ni des Sicaniens , ni des Pé- 
lasges qui les premiers, dit -on, ont habit« l'Italie, 
mais ils se servaient de celui de l^ur siècle ; et voua, 
comme si vous conversiez avec la mère du vieil 
Évandre, vous employez des expressions depuis long- 
temps tombées en désuétude. Qui plus est, vous en- 
couragez d'illustres personnages , qui font de la lec- 
ture leur délassement habituel , à charger leur mé- 
moire de tout ce fatras. C'est, dites -vous, parce que 
cette antiquité a pour vous des charmes , et que vous 
aimez ses mœurs pures , graves et simples. Soit : 
adoptons ses mœurs antiques , mais parlonsMa langue 
de notre siècle. Quant à moi, j'ai gravé profond^^ 



I 



!l8o SATURNALES. 

ment dans mon esprit le conseil que donne, dans le 
premier livre de ses Analogies, C. César, ce génie 
si brillant et si sage. «Fuyez, disait-il, une expres- 
sion surannée et inusitée comme on fuit à Taspect 
d'un écueil. n II est mille de ces mots (mille verbo- 
rum est) qui, employés fréquemment par nos ancê- 
tres, ont été mis au rebut par leurs descendants. J'en 
pourrais citer une foule, si la nuit qui s'approche 
n'était l'annonce du départ, et Un instant, je vous 
prie , dit Praetextatus avec cette dignité qui ne l'a- 
bandonnait jamais, ne manquons pas au respect que 
nous devons à l'antiquité mère des arts , et que vous 
chérissez d'autant plus, Avienus, cpie vous affectez 
un sentiment contraire ; car, lorsque vous dites, mille 
verborum est (il est mille de ces mots), n'est-ce 
pas là une locution antique? Cicéron a dit, il est 
vrai, dans son oraison pour Milon, ante fiindum 
Chdiij etc., maille hominum versabatur^ etc. (il 
se trouvait alors à la maison de campagne de Clo- 
dius au moins mille ouvriers robustes, à cause des 
folles constructions qu'il y faisait élever); il n'a pas 
dit versabantur qu'on trouve dans les copies peu 
soignées; et dans sa sixième Philippique, quis un- 
quam, etc., qui mille nummûm (qui donc, dans 
cette rue de Janus, voudrait prêter à Antoine mille 
sesterces)? Dans le dix-septième livre des Choses hu- 
maines, écrit par Yarron , contemporain de Cicéron, 
on lit aussi , plus mille et centum annorum est ( il 
y a plus de onze cents ans). Mais ils n'ont pu parr 
ier ainsi qu'appuyés de l'autorité des écrivains leurs 



LIVRE l. â8l 

prédécesseurs, et Quadrigarius , avant eux, avait dit, 
dans le troisième livre de ses Annales , ibi occiditur 
mille hominum (là furent tués mille hommes). On 
trouve, dans le troisième livre des satires de Lucilius, 
ad portam mille, etc. (de là à la porte on compte 
un mille, et de la porte à Salerne six milles). Dans 
un autre endroit , c'est dans le quinzième livre , il 
décline mille, hune milli passûm y etc. (si un che- 
val campanien a trois mille pas d'avance, aucun autre 
coursier ne le suivra à une moindre distance, et l'in- 
tervalle sera gardé). 

Dans son neuvième, on lit, tu milli nummûniy etc. 
(avec mille sesterces, tu peux en gagner cent mille). 
Milli passûm, est ici pour mille passibus, et m,ille 
nummûm pour mille nummis. Il fait, comme on 
voit, un nom positif de mille, ayant un singulier, un 
ablatif et un pluriel qui est millia. Mille ne repré- 
sente pas ici les chilia des Grecs, mais leur chiliade; 
et comme on dit une chiliade, deux chiliades, etc., 
de même nos ancêtres disaient avec beaucoup de jus- 
tesse, et par analogie, unum mille, duo millia (un 
mille, deux milles, etc. ). Voudriez-vous donc, Avie- 
nus, priver du droit de suffrage, dans les comices du 
langage , de doctes écrivains que Cicéron et Varron 
se sont fait gloire d'imiter, et en agir avec eux comme 
en agit la loi à l'égard des vieillards âgés de soixante 
ans? 

Ce sujet nous mènerait plus loin, si l'heure ne nous 
forçait, vous et moi, de nous séparer à notre grand 
regret ; mais désirez-vous employer la journée de de- 



nSl SATURNALES. 

main, depuis le matin jusqu'à l'heure du souper, à 
des entretiens de la nature de celui-ci , au lieu de la 
passer, suivant l'usage, à jouer aux dames ou aux 
échecs? et même, pendant notre repas qui ne sera 
point une orgie , nous nous occuperons de questions 
intéressantes, et nous nous communiquerons mutuel- 
lement le fruit de nos lectures; c'est ainsi que le loisir 
des fériés nous offrira la plus intéressante des occu- 
pations. Nous donnerons de cette manière à notre 
esprit, non pas du relâche, car, comme le dit Muso- 
nius, ce relâche est pour lui une perte réelle, et nous 
l'égaierons par des conversations agréables et dé- 
centes. Si vous pensez comme moi, vous ferez, en 
vous rassemblant ici, le plus grand plaisir à mes 
dieux pénates. Quiconque se croit digne de cette 
réunion , dit alors Symmaque , ne peut en récuser ni 
les membres, ni le chef qui la préside; mais, pour 
qu'elle soit parfaite, je suis d'avis que nous devons 
y inviter, ainsi qu'au repas, Flavien, qui, supérieur 
même à son père par ses talents et ses grâces exté- 
rieures, joint à ces avantages une élégance et une 
pureté de mœurs que relève encore sa profonde éru- 
dition. Nous engagerons aussi Postumianus, qui ho- 
nore le barreau par l'emploi qu'il fait de ses talents; 
ainsi qu'Eustathe, si versé dans tous les genres de 
philosophie, et qui s'est rendu propre le mérite 
des trois philosophes que nos ancêtres se sont glo- 
rifiés d'avoir vus : je parle de ceux que les Athéniens 
députèrent au sénat romain pour demander la re- 
mise de l'amende de cinq cents talents à laquelle ils 



LIVRS t. 283 

avaient été condamnés pour le pillage de la ville d'O- 
rope. C'étaient Carnéade Tacadéniicien , Diogène le 
stoïcien, et Critolaûs le péripatéticien , qui, chacun 
en particulier, déployèrent leur éloquence en pré- 
sence d'un peuple nombreux , et dans les quartiers de 
Rome les plus fréquentés. Celle de Carnéade était, 
dit-on, nerveuse et entraînante; celle de Critolaûs 
gracieuse et facile ; celle de Diogène simple et sévère. 
Mais quand ils furent introduits au sénat , il fallut que 
le sénateur Cecilius leur servît d'interprète. Quant à 
notre Ëustathe qui , s'étant approprié les principes 
des diverses sectes, s'est attaché à ceux qui lui offrent 
le plus de probabilité , et possède à lui seul les divers 
genres de l'éloquence grecque, il est tellement riche 
de son propre fonds, qu'il se sert à lui-même d'inter^ 
prête avec une aisance qui ne permet pas de distin- 
guer laquelle des deux langues a pour lui plus de 
charmes et de facilité. Chacun applaudit au goût que 
montra Symmaque dans ce choix. Cette affaire réglée, 
la société prit congé de Prœtextatus ; et chacun des 
membres, après les adieux respectifs, s'en retourna 
chez soi. 



284 SATURNALES. 



CHAPITRE VI. 

Origine et usage de la prétexte. Comment de ce 
mot Von fit un nom propre y et de Vétymologie 
de plusieurs autres noms. 

Le lendemain de bon matin , chacun se rendit chez 
Praetextatus , ainsi qu'on en était convenu la veille. 
Lorsqu'il eut reçu les arrivants dans sa bibliothèque, 
a Voici, leur dit-il, un beau jour pour moi; déjà je 
vous possède, et j'ai la certitude que nous aurons 
bientôt les nouveaux membres de notre société. Pos- 
tumianus seul a cru devoir nous préférer la rédaction 
de ses plaidoyers, et j'ai fait inviter, à son refus, 
Eusèbe, rhéteur distingué par son savoir et ce charme 
d'élocution qui appartient aux Grecs. Je les ai enga- 
gés à se livrer à nous au lever du soleil , puisque au- 
jourd'hui toute fonction publique est interdite; car 
certainement personne n'endossera , dans ce jour, soit 
la toge ou la trabée, soit le paludamentum ou la pré- 
texte (^prœtextatus videtur nulliis).j> A ces mots, 
Avienus l'interrompant, selon sa coutume, «Puisque 
votre nom , lui dit-il , qui ne m'est pas moins cher 
qu'il l'est à l'état, se trouve, mon cher Praetextatus , 
parmi ceux des divers costumes que vous venez de 
citer, cela me donne l'idée de vous faire une ques- 
tion que je crois intéressante; je voudrais vous de- 



LIVRE I. 285 

mander pourquoi de ces quatre sortes d'habillements, 
le dernier est le seul dont l'antiquité ait dérivé un 
nom propre, et quelle est l'origine de ce nom?» A vie- 
nus en était là quand on vit entrer Flavien et £us- 
tathe, couple uni d'une étroite amitié. Eusèbe les 
suivait de près. 

Leur arrivée augmenta la satisfaction de la com- 
pagnie , et lorsque les politesses d'usage furent termi- 
nées,, ils s'informèrent du sujet de la conversation, 
a Vous venez fort à propos pour moi , leur dit Prœ- 
textatus , car j'ai grand besoin d'appui ; Avienus fait 
une enquête sur mon nom, et veut connaître son 
origine, comme s'il était chargé d'en vérifier l'ex- 
traction. Parce que personne ne se nomme Togatus , 
ou Trabeatus, ou Paludatus, il veut qu'on lui expli- 
que pourquoi Prœtextatus est employé comme nom 
propre. Or, d'après cette sentence d'un des sept sages 
de la Grèce , et qu'on lit sur le frontispice du temple 
de Delphes, Connais-toi toi-même ^ €^^\e connais- 
sance pourrait-on supposer que j'aie de moi, si de- 
vant maintenant rendre raison de mon nom , j'igno- 
rais quelle est sa source et la circonstance qui le fit 
naître ? 

Tullus Hostilius, fils d'Hostus et troisième roi de 
Rome, ayant vaincu les Étrusques, fut le premier 
qui introduisit la chaise curuie, les licteurs, la tuni- 
que brodée et la robe prétexte, qui étaient les insi- 
gnes des magistrats étrusques. Ce dernier vêtement 
n'était pas alors à l'usage des enfants; il était, ainsi 
que les trois autres dont il a été dernièrement ques- 



286 SA.TURNALES. 

tion, affecté aux dignitaires de l'état; mais plus tard, 
Tarquin l'ancien , nommé aussi Lucumon , fils d'un 
exilé de Corinthe appelé Démarate , et qui fut le cin- 
quième roi de Rome depuis Romulus , ou le troisième 
depuis Hostilius, triompha des Sabins, et dans le 
combat qui lui mérita le triomphe , son fils ayant ter- 
rassé un ennemi , Tarquin fit son éloge dans une ha- 
rangue adressée aux soldats , et le décora de la bulle 
d'or et de la prétexte. C'était donner à cet enfant , 
d'une valeur au-dessus de son âge , le prix de Thon- 
neur et le vêtement de l'âge mûr; car la prétexte 
était la robe des magistrats, et la bulle d'or était la 
décoration des triomphateurs. Cette bulle renfermait 
un talisman regardé comme un puissant préservatif 
contre Tenvie. De là est venu l'usage de réserver, 
pour les seuls enfants des nobles, la huilent la pré- 
texte, comme une sorte d'augure et de garantie qu'un 
jour ils auront le courage de celui qui, le premier, 
en fut décoré dans son jeune âge. D'autres pensent 
que ce même Tarquin l'ancien, s'occupant à régler 
l'état des citoyens avec toute la prévoyance d\m 
prince habile , prit particulièrement en considération 
le costume de la jeune noblesse, et voulut que les 
patriciens dont les pères avaient rempli une charge 
curule portassent la bulle d'or et la tunique brodée; 
il accorda seulement aux autres la prétexte, en limi- 
tant ce privilège à ceux dont les pères auraient servi 
dans la cavalerie le temps exigé par la loi; mais elle 
fut interdite aux affranchis, et à plus forte raison 
aux étrangers que les liens du sang n'unissaient pas 



Livre !. 287 

aux Jftomains. Cependant, par la suite, les fils d'af- 
franchis obtinrent aussi le droit de porter la prétexte; 
Taugure M. Lelius nou6 fait connaître le motif de 
cette concession. Il rapporte que, pendant la seconde 
guerre punique, les duumvirs furent chargés, en 
vertu d'une décision du sénat , de consulter les livres 
sibyllins sur divers prodiges; la consultation faite, ils 
déclarèrent qu il fallait se rendre en procession au 
Capitole, et dresser un lectisterne du produit d'une 
collecte à laquelle contribueraient aussi les femmes 
d'affranchis autorisées à porter la robe longue. Les 
prières ordonnées eurent donc lieu, et les hymnes 
furent chantés par des enfants de l'un et l'autre sexe, 
nés de parents libres ou affranchis, mais ayant en- 
core leurs pères et leurs mères. C'est depuis cette 
époque que les fils d'affranchis , nés en légitime ma- 
riage, ont le droit de porter la prétexte et la courroie 

au lieu de la bulle d'or. 

> 

Verrius Flaccus dit que l'oracle , consulté par les 
Romains affligés d'une épidémie, avait répondu qu'ils 
étaient punis parce que les dieux étaient vus de haut 
en bas; que cette réponse, qui semblait inintelligible, 
inquiétait tous les esprits, et qu'un jour où l'on cé- 
lébrait dans le cirque les jeux plébéiens, il arriva 
qu'un enfant ayant regardé la pompe religieuse de 
l'endroit le plus élevé de la maison de son père, lui 
avait rapporté Tordre dans lequel étaient rangés, au 
fond du coffre placé sur un -char, les objets servant 
au culte secret; que le père ayant dénoncé ce fait au 
sénat , il avait été décidé que désormais toutes les 



288 SATURNALES. 

vues des maisons situées dans les rues où passait le 
cortège seraient fermées, et que l'épidémie ayant alors 
cessé, l'enfant à qui Ton devait la solution de la ré- 
ponse du dieu avait été autorisé à porter la pré- 
texte. 

Les personnes versées dans l'antiquité rapportent 
que, pendant l'enlèvement des Sabines, une femme 
nommée Hersilie , qu'on n'avait pu séparer de sa fille, 
avait été enlevée avec elle ; que Romulus l'ayant don- 
née en mariage à un vaillant homme nommé Hostus, 
qui, du territoire des Latins, s'était enfui dans l'asile 
ouvert par ce roi , elle avait été la première des Sa- 
bines qui eût rendu père son nouveau mari, et que 
ce premier-né sur un territoire ennemi {^primus pro-- 
creatus in hosiico) avait reçu de sa mère le nom 
d'Hostus Hostilius , et avait été décoré par Romulus 
de la bulle d'or et de la prétexte ; car ce roi s'était 
engagé, dit-on, pour consoler les Sabines, à accorder 
une éclatante prérogative au fils de .celle de ces 
femmes qui la première accoucherait d'un citoyen 
romain. 

D'autres croient que l'on accorda aux enfants de 
condition libre le droit de porter sur la poitrine un 
ornement en forme de cœur, afin qu'en le regardant 
ils s'entretinssent, dans l'idée qu'on n'est vraiment 
homme que par le cœur, et qu'on y ajouta la prétexte 
pour que la bande de pourpre les avertît de ne point 
perdre cette pudeur ornement de l'enfant bien né. 

Nous venons de faire connaître l'origine de la pré- 
texte, ainsi que les causes présumées qui.en ont fait 



LIVRE I. 289 

la robe de Tenfance; maintenant nous allons dire en 
peu de mots comment du nom de ce vêtement l'on 
fit un nom d'homme. 

Autrefois à Rome les sénateurs avaient coutume 
d'entrer au sénat avec ceux de leurs enfants qui 
étaient revêtus de la robe de l'adolescence. Lorsqu'on 
avait délibéré sur une matière importante , et que la 
décision en avait été remise au jour suivant , il était 
expressément défendu d'en parler avant qu'elle eût 
été décrétée. Un jour que le jeune Papirius avait ac- 
compagné son père au sénat, sa mère le prend en 
particulier : Mon fils , lui dit-elle , sur quel objet les 
pères conscrits ont-ils délibéré ? Je ne puis , repartit 
le jeune homme, enfreindre la défense qui me lie la 
langue. Cette réponse enflamme la curiosité de la 
dame qui revient à la charge , et le silence que con- 
tinue de garder son fils ne contribue qu'à rendre ses 
instances plus vives et plus pressantes. Alors Papi- 
rius semble céder, et se tire d'embarras par une ruse 
fort plaisante : Voici tout le secret , lui dit-il ; le sénat 
a délibéré lequel était le plus utile et le plus con- 
forme aux intérêts de la république qu'une femme 
fut mariée à deux hommes, ou qu'un homme épou- 
sât deux femmes. A ces mots , la mère interdite sort 
en tremblant de sa maison, et court chez les dames 
de sa connaissance leur apprendre cette nouvelle. Le 
lendemain, une troupe de femmes éplorées entrent 
en tumulte au sénat, se jettent en pleurant aux pieds 
des sénateurs. Plutôt mille fois, s'écrient-elles, être 
unies à deux hommes que de voir un homme se par- 

I. 19 



tager entre deux femmes. Les sénateurs étonnés ne 
comprenaient rien à ce vacarme, et moins encore à 
la prière de ces femmes : c'était un prodige dont ils 
s'alarmaient qu'une requête aussi immorale de la part 
d'un sexe naturellement retenu. IjO jeune homme les 
tira d'inquiétude, et s'avapçant au milieu de l£| salle, 
il raconta ce qu'il avait eu à souffrir des instances de 
sa mère, et la manière dont il les avait éludées. Le 
sénat admira la présence d'esprit du jeune citoyen, 
et touché de sa fidélité à garder un secret , il or* 
donna que désormais, de tous les adolescents , Papi- 
rius seul pourrait entrer au lieu de l'assemblée des 
pères, et le surnom de Praetextatus fut la récompense 
dont la république honora cette prudence singulière, 
dans un âge si tendre , de savoir parler et se taire à 
propos. Ce surnom est devenu par la suite le nom dç 
notre famille. Telle est aussi l'origine du nom des 
Scipions, qui leur vient de ce qu'un Cornélius qui gui- 
dait les pas de son père aveugle, et de même nom 
que lui , fut surnommé Scipio ( bâton ) ^ et ce surnom 
devint le nom de ses descendants. J'ajoute, Avienus^ 
que le nom de votre ami Messala lui vient du sur- 
nom donné à son ancêtre Yalerius Maximus , qui le 
reçut lorsqu'il eut prit Messana , l'une des principales 
villes de la Sicile. Au reste , il n'est pas étonnant que 
des surnoms soient devenus des noms , puisque sou* 
vent ils dérivent des noms propres; c'est ainsi que 
d'Emilius on a fait Emilianus, et de Sçrvilius Ser- 
vilianus , etc. « Messala et Sçipion , dit alors Ëusèbe , 
ont dû ces surnoms, le premier à son courage, et 



UVRE I. 291 

le second a sa piété filiale. Mais d'où viennent aux 
Scropha et aux Asina, familles distinguées, ces noms 
plus injurieux qu'honorables? — Ni Thonneur, ni l'in- 
jure , répondit Prsetextatus, n'ont influé sur ces noms 
dus au pur hasard. Le surnom d'Âsina donné aux 
Cornélius leur fut transmis par le chef de leur race 
qui, ayant acheté un fonds de terre ou marié sa fille, 
conduisit sur la place publique une ânesse (asina) 
chargée d'argent pour représenter les garants qu'exi- 
geait la loi. Quant à celui de Scropha (truie), voici 
comment il fut donné à un TrebeUîus. Ce citoyen 
étant à sa maison des champs avec sa femme , ses 
€9ifants et ses esclaves , ces derniers saisirent et tuè- 
rent la truie d'un voisin qui s'était écartée du logis 
de son maître. Celui*ci , pour s'assurer que l'animal 
ne sera pas emmené au-dehors, fait entourer de sur- 
veillants ta maison de Trebellius , et le somme de lui 
rendre sa truie. Trebellius, prévenu par son fermier, 
^^ après avoir caché \é corps sous la garniture du lit 

qu'occupait sa femme , permit au voisin de feire ses 
recherches; et lorsqu'on fut arrivé à la chambre à 
coucher. Je jure, dit -il en montrant le Ht, que je 
n'ai, dans ma maison, d'autre truie qt^ celle qui est 
étendue là. C'est ce facétieux serment qui valut à 
Trebellius le surnom de Scropha. » 



'9- 



ags SATURNALES. 



CHAPITRE VII. 

De V origine et de V ancienneté des Saturnales; 
puis y en passant y de quelques autres sujets. 

On en était là, lorsque le serviteur chargé d'ad- 
mettre les personnes qui venaient saluer le maître de 
la maison annonça la vi$ke d'Evangelus et celle de 
Dysarius, qui passait alors pour le..premier médecin 
de Rome. La figure refrognée de plusieurs des mem- 
bres de la société annonça que cette visite d'Evan- 
gelus allait troubler les doux loisirs de cette paisible 
réunion. C'était, en effet, un railleur amer, sans rer 
tenue, toujours prêt à quereller, et s'inquiétant peu 
des inimitiés que lui attiraient les propos offensants 
qu'il tenait indistinctement sur ses amis et sur ses en- 
nemis; mais Prœtextatus , d'un caractère indulgent et 
facile, envoya au-devant d'eux pour qu'on les intro- 
duisît. Ils étaient accompagnés d'Horus , qui arrivait 
au moment où ils entraient. Ce dernier, non moins 
remarquable par sa force physique que par celle de 
ses facultés intellectuelles , après de nombreuses pal- 
mes remportées au pugilat, s'était tourné vers l'étude 
de la philosophie, et, sectateur d'Antisthène, de 
Cratès et de Diogène, on le citait pai*mi les cyniques. 
<c Serait-ce le hasard , Prœtextatus , dit Evangelus en 



LIVRE I. agS 

apercevant le nombre de ceux qui se levaient à son 
arrivée , qui a rassemblé chez vous uue si nombreuse 
société ? ou cette réunion aurait-elle pour but d'agi- 
ter, loin des témoins , des questions d'une haute im- 
portance? Si cela est, comme je le crois, je préfère 
m'en aller- que de m'immiscer à des secrets que je 
me garderais bien de vouloir pénétrer lors même que 
j'en aurais l'occasion, d Cette impertinente apostrophe 
ne laissa pas d'émouvoir Praetextatus , malgré toute sa 
patience et son calme philosophique. « Si vous con- 
naissiez la loyauté de ces personnages et la mienne , 
lui répondit- il, vous ne penseriez pas qu'il puisse 
exister entre nous un secret tel qu'il ne puisse être 
communiqué, soit à vous, soit au commun des hom- 
mes; car ni mes amis, ni moi , n'ignorons ce précepte 
sacré de la philosophei : <c Parlez aux dieux comme si 
les hommes vous entendaient, et aux hommes comme 
si vous étiez entendu des dieux. » La première partie 
de cet axiome ordonne de ne jamais adresser aux 
dieux des vœux que nous rougirions de faire con- 
naître à nos semblables. Voulant témoigner notre res- 
pect pour les fériés, et cependant éviter l'ennui acca- 
blant qu'elles amènent , en rendant utiles nos loisirs , 
nous avons jugé à propos de nous réunir, et d'em- 
ployer la journée entière à des conversations instruc- 
tives où chacun paierait de sa personne; car, <rs'il 
est permis, pendant les fêtes solennelles, de rafraî- 
chir ses prés et de baigner ses brebis dans une eau 
salutaire, » n'est-ce pas se montrer religieux que d'af- 
fecter spécialement à l'étude des lettres les jours con- 



1^94 SÂTUftlfALES. 

sacrés par la religion? £t puisqu'un dieu semble vous 
avoir adressé ici, veuillez, si cela vous convient, passer 
avec nous la journée ^ et prendre part à nos entre- 
tiens et à notre banquet; je vous réponds du con* 
sentement de toutes les personnes que vous voyez. — 
Prendre part, reprit £vangelus, à des entretiens sai» 
être attendu, je ne vois rien là d'inconvenant; mais 
ibndre , en quelque sorte 9 sur un repas pr^aré pour 
d'autres , voilà ce qu'Homère blâme de la part méine 
d'un frère : et voyez s'il n'y aurait pas de présomption 
de votre part à recevoir trois Ma^iélas au lieu d'un 
seul qu'admit à sa table un grand roi,» Alors les amis 
de Prsetextatus, s'unissant à lui, prièrent et pressè- 
rent d'une manière flatteuse les nouveaux arrivés, et 
particulièrement Ëvangelus , de partager avec eux le 
sort de la journée. « Il n'est aucun de vous', dit alors 
celut*ci flatté à,e cet .empressement unanime, qui ne 
connaisse ce livre faisant partie des satires Ménippées 
de Varron, et portant pour titre, f^ous ne sa9ez ee 
que le soir vous. prépare. L'auteur dit que le nombre 
des personnes invitées doit égaler celui de& Grâces , 
et qe pas excéder celui des Muses. Or, je vois que 
le votre est le même que celui des savantes sœurs, 
car je ne compte pas le toi du festin. Pourquoi vou- 
loir outrepasser un nombre aussi parfait ? -^-^ £h bien ! 
lui dit Praete?f;tatus , nous devrons à l'avantage que 
nous procure votre présence celui d'unir le nombre 
des Muses à celui des Grâces , qui doivent être les 
bien-venues à la fête du premier de tous les dieux. » 
Lorsqu'on eut pris place, Horus s'adressant à Avie- 



LIVRE I. 295 

nus qu'il connaissait plus particulièrement, « Les 
rites, lui dit^il , que vous observeSE dans le culte rendu 
à Saturne , que vous dites être le premier des dieux , 
diffèrent de ceux de la religieuse Egypte, qui n'a 
admis à son hommage secret ni Saturne, ni Sérapis , 
qu'après la mort d'Alexandre* le* Grand. Forcés, à 
cette époque, de plier sous le joug tyrannique des 
Ptotémees , les Égyptiens reçurent ces dieux , et leur 
rendirent les mêmes honneurs que les habitants d'A- 
lexandrie , qui avaient pour eux une vénération peu 
commune; mais leur obéissance n'alla pas jusqu'à 
amalgamer les deux cultes. Comme il ne leur était 
pas permis d'ensanglanter les autels de leurs divinités, 
qui ne voulaient pour tout hommage que de l'encens 
et des prières , et que les nouveaux venus exigeaient 
qu'on leur immolât des victimes , on éleva à ces der- 
niers , hûr$ de l'enceinte des villes , des temples dans 
lesquels on fit ruisseler en lettr honneur le sang des 
animaux , qui jamais ne souilla le pavé des autels de 
l'intérieur des cités. Je sais que les Romains ne sont 
point partisans du culte de Sérapis, et que, chez vous , 
Saturne est celui de tous les dieux qui a de plus fer- 
vents adorateurs : veuilles, si rien ne s'y oppose, me 
donner quelque, instruction à ce sujet. » Avienus , qui 
désirait que Prdetextatus satisfît à la demande d'Ho- 
rus, tf Quoique toutes les personnes ici présentes, lui 
dit-il , soient également instruites , cependant Vettius, 
en sa qualité d^nitié au culte secret des dieux, peut 
seul vous instruire de l'origine de celui qu'on rend à 
Saturne , et des motifs des solennités de sa fête. » Mal- 



gré le désir qa'aTak Praetextatns qu'on autre se char- 
geât de oe soin^ 3 se rendit aux instances ({uon lui 
fit, et rfiacnn gardant le silence, il commença en 
ces termes: 

Je TOUS dirai, sur Forigine des Saturnales, non 
ce qui concerne la nature secrète de la divinité, mais 
ce €fpLea rapporte lliistoire altâ:ée par la £ible, ou 
ce que la physique a jugé à propos d'en apprendre 
au vulgaire. Quant aux moti& secrets de ce culte, et 
qui découlent de la source la plus pure de la vérité, 
nous devons les taire même en célébrant les mystères, 
et tout adepte est tenu d'observer, à cet égard, le 
plus profond silence. Ce que je vais dire est tout ce 
je puis apprendre à notre ami Honis. 

Janus régna sur ce pays que maintenant on ap- 
pelle lltalie ; et , d'après Hygin qui a suivi Protar- 
chus Tralliahus , par suite du partage que fit Janus 
de son autorité avec un nommé Camèse, comme lui 
né dans cette contrée, ce territoire fîit nommé Ca- 
mesène , et la ville prit le nom de Janicule. Dans la 
suite, le pouvoir resta au seul Janus, qui avait, dit- 
on^ deux visages, en sorte qu'il voyait devant et der- 
rière lui : c'est sans doute une allégorie par laquelle 
il Êiut entendre que la perspicacité et la prudence de 
ce roi lui faisaient envisager en même temps et le 
passé et l'avenir. Cet attribut est aussi celui d'Ante- 
vorta et de Postvorta que les Romains honorent 
comme compagnes de la providence. Janus donc ayant 
accueilli favorablement Saturne qui venait d'arriver 
en Italie sur un vaisseau, apprit de lui l'art de cul- 



LIVRE I. 297 

tiver la terre , et d'en obtenir, au lieu d*aliihents 
grossiers , des produits savoureux et jusqu'alors in* 
connus. En reconnaissance de ce bienfait, le roi 
l'admit au partage de la souveraineté. Ce fut aussi 
Janus qui, le premier, fit frapper de la monnaie de 
cuivre, et qui, dans cette occasion, rendit hommage 
à Saturne ; car ayant fait graver d'un coté sa propre 
effigie, il voulut que l'autre côté portât l'empreinte 
du vaisseau de Saturne, afin que le. nom de celui-ci 
parvînt aussi à la postérité; et ce qui prouve que 
cette empreinte fut celle de la première monnaie, 
c'est le jeu de hasard dans lequel les enfants jettent 
en l'air une pièce de cuivre en s'écriant. Tête ou 
navire. On convient aussi que l'union régna con- 
stamment entre les deux souverains , qui bâtirent en 
commun deux villes voisines; et cette assertion est 
confirmée non-seulement par le vers de Virgile ^ 

L'une est Janiculum, et Tautre Satumie, 

mais aussi parce que la postérité leur a dédié deux 
mois qui se suivent, décembre à Saturne, et janvier 
à Janus. Saturne ayant tout à coup disparu, Janus 
s'occupa des moyens d'accroître la vénération due à * 
son nom ; il voulut d'abord que tout le territoire qui 
lui obéissait prît le nom de Saturnie ; ensuite il lui 
éleva un autel , et institua en son honneur des fêtes 
qu'il nomma Saturnales. Cette époque est antérieure 
de bien des siècles à la fondation de Rome; ce fut 
au bienfaiteur de l'humanité que Janus décerna ce 
culte religieux, ainsi que la statue armée d'une faux, 



^g/à SATUltlVAL£S. 

emblème de la moisson. On attribue à Saturne l'in- 
yentîon de la greffe et de ta taille des arbres fruitiers , 
et toutes les pratiques d'agriculture de ce genre. 
Quand les Cyrénéens sacrifient à ce dieu^ à qui ils 
reconnaissent devoir le miel et la culture des fruits, 
ils se couronnent de feuilles nouvelles du figuier , et 
s'envoient réciproquement des gâteaux. Les Romains 
l'honorent aussi sous le nom de Stercutus ( de siereus, 
fumier), parce qu'il trouva le premier la méthode 
de fertiliser les terres avec te fumier. Le siècle qui 
te vit régner fut le siècle par. excellence; non-seule- 
ment la terre était prodigue de ses richesses, mais la 
Kberté n'offrait pas encore de contraste avec l'escla- 
vage; la preuve en est que, pendant les fêtes con-^ 
sacrées à Saturne, tout est permis aux esclaves. 

L'on donne encore aux Saturnales une autre ori« 
gine. Hercule, disent les uns, avait abandonné en 
Italie plusieurs des siens pour les punir de ce que 
ses troupeaux avaient été mal gardés; il les y avait 
laisses, disent les autres, pour mettre son autel et 
son temple à l'abri des incursions des brigands; mais, 
assaillis par ces derniers , les soldats d'Hercule sie re- 
tirèrent sur une haute colline consacrée à Saturne, 
d'où ils prirent le nom de Saturniens. Se croyant 
redevables de leur salut au nom du dieu et à la véné- 
ration qu'on lui portait, ils instituèrent les Satnr- 
nale&y afin qu'une fête en l'honneur de leur protec- 
teur augmentât la crainte respectueuse qu'il inspirait 
aux peuplades agrestes d'alentour. 

Je ne tairai pas non plus oette autre origine assi- 



LIVRE I. 299 

goée aux Saturnales , ^ rapportée par Yarron. Les 
Pélasges, dit-il, chassés de leurs foyers ^ paj^coururent 
divers pays, et se réuuireat eufin presque tous à 
DodoQe: là^ ils coosultèrent l'orade sur la contrée 
que le sort leur destinait; voici ce qui leur fut ré* 
pondu: 

■ c< Allez chercher la terre des Siciliens, oHisacrée 
à Saturne et à Cotyla des Aborigènes q& flotte une 
île ; quand vous en aurez pris possession , oilrez la 
diœe à Phébus, des têtes à Adès, et des hommes à 
son père. » 

Satisfaits de cette réponse , ils se mirent de nou<- 
veau en route; et, après avoir erré long-temps, îis 
prirent terre dans le Latium, et découvrirent une 
île sortie du sein du lac Cutyliai : c'était un gazon 
très-étendu, produit d'un limon coagulé, ou d'un 
marécage devenu compacte; des arbres et des brous- 
sailles disséminés sur sa surface frisaient de ce ter- 
rain une espèce de forêt que les vagues agitaient en 
tous sens. Ce prodige rend vraiseD[iblable celui de File 
de Délos, qui, couverte de montagi^s élevées et de 
vastes plaines 9 n'en était pas moins le, j<»iet des 
ondes de la mer. A la vue de ce phénomène , les Pé- 
lasges reconnurent la contrée qui leur était annoncée; 
ils en chassèrent les Siciliens qui l'occupaient, s'y 
installèrent , puis^ conformément auiL ordres de l'oracle, 
ils consacrèrent la dixième partie du butin à Apollon , 
éngèrent un petit temple à Pluton el un autel à Sa- 
turne, dont ils célébrèrent la fêle sous le nom de Sa- 
turnales. Long-temps ils crurent se rendre favorables 



3oO SATURNALES. 

Pluton et Saturne, en offrant au premier des têtes 
d'hommes, et au second des victimes humaines, 
d'après ces mots de l'oracle: <c Offrez des têtes à 
Adès, et des hommes à son père. » Mais, lorsque Her^ 
cule, après s'être emparé des bœufs de Gérion, re- 
vint en Italie, il persuada , dit-on, à leurs descendants 
de remplacer ces sinistres offrandes par des sacri- 
fices d'un plus heureux augure : Offrez à Pluton, leur 
dit-il, au lieu de têtes humaines, de petites figures 
d'hommes , et honorez les autels de Saturne , non par 
des sacrifices humains, mais en les parant avec des 
torches allumées. £n effet, fûTa signifie également 
homme ou flambeau. C'est de là qu'est venu l'usage 
de s'envoyer réciproquement, pendant les Satur- 
nales, des flambeaux de cire. Si l'on en croit d'autres 
personnes, cet usage a lieu en mémoire de ce que les 
hommes, plongés auparavant dans les ténèbres de 
l'ignorance, acquirent, depuis le règne de Saturne, 
des lumières et de l'instruction. J'ai lu aussi quelque 
part que plusieurs patrons avides, profitant de l'oc- 
casion des Saturnales pour extorquer des présents 
considérables de leurs clients, ce qui engageait ceux-ci 
à de trop fortes dépenses, le tribun du peuple Pu- 
blicius décida qu'on n'enverrait aux gens plus riches 
que soi que des flambeaux de cire. Albinus Caecina 
prenant alors la parole : Ces sacrifices humains' de 
l'abolition desquels vous venez de nous parler, mon 
cher Praetextatus , je les retrouve dans les Compitales , 
fêtes pendant lesquelles on célébrait dans les carre- 
fours des jeux rétablis par Tarquin-le-Superbe, en 



LIVRE I. 3oi 

rhonneur des Lares et de la déesse Mania, d'après 
une réponse d'Apollon, qui ordonnait que le salut des 
têtes les plus chères fût racheté par le sacrifice d'autres 
têtes. Chaque iamille, pour sa propre conservation, 
immola donc, pendant quelque temps, des enfants 
à Mania, mère des Lares; mais, après l'expulsion de 
Tarquin, le consul Junius Brutus ordonna que ces 
sacrifices n'auraient plus lieu de cette manière; et,' 
pour qu'on ne se souillât plus du crime d'un aussi 
abominable sacrifice , sans cependant désobéir à Apol- 
lon qui voulait des têtes , il décida qu'on offrirait au 
dieu des têtes d'ail et de pavot, et que, lorsqu'une 
maison serait menacée de quelque danger, on le con- 
jurerait en exposant, au-dessus de la porte, le simu- 
lacre de Mania. Quant aux jeux, ils furent appelés 
Compitales, des carrefours (^compila) où on les célé- 
brait. Mais continuez , je vous prie. Votre observa- 
tion sur les sacrifices, reprit alors Prœtextatus, est 
extrêmement convenable; mais, d'après les causes que 
nous venons d'assigner, comme ayant donné naissance 
aux Saturnales, il paraît que ces fêtes sont plus an- 
ciennes que Rome. Le passage suivant, tiré des An- 
nales de L. Accius , fait foi qu'elles nous sont venues 
de la Grèce : 

« C'est un usage général en Grèce, et particulîè-. 
rement à Athènes, de célébrer, en l'honneur de Sa- 
turne, des fêtes nommées Cronies. Soit aux champs, 
soit à la ville, ce jour-là se passe en joyeux festins; 
chaque maître, ainsi que nous le faisons ici, soigne 
avec bonté ses esclaves; et c'est d'Athènes qu'est venue 



302 SÀTUIiyA.LES. 

là coutume de ces banquets où les domestiques sont 
assis à la même table que leurs mattres. » 

CHAPITRE VIII. 

Du temple de Saturne; des attributs qui distinguent 
ce temple j ainsi que le simulacre du dieu. Quel 
sens il faut donner aux fictions poétiques rela* 
tives à cette divinité. 

Nous allons maintenant dire quelques mots du 
temple de Saturne. Tullus Hostilius, après avoir, sui- 
vant la chronique, triomphé deux fois des Albains, 
et trois fois des Sabins, dédia un temple à ce dieu, 
en exécution d^un vœu qu il avait fait; ce fut l'époque 
de l'institution des Saturnales. C^>endant Yarron, 
dans son sixième livre qui traite des édifices sacrés, 
dit que ce fut le roi L. Tarquin qui passa un marché 
pour la construction du temple de Saturne qu'on voit 
s^r le ForiJm,^et que le dictateur Titus Largius en 
fit la dédicace pendant les Saturnales» Je sais aussi 
que, selon Gellius, le sénat avait décrété un temple 
à cette même divinité, et que le tribun militaire 
L. Farius avait été chargé de l'exécution de ce décret. 
Le dieu a aussi un autel en face du palais du sénat; 
on y sacrifie la tête découverte selon le rit grec. Ce 
fut ainsi , ditH)n ^ que sacrifièreiM: d'abord les Pélasges , 
qui furent ensuite imités p^r Hercule; c'est dans le 



Livac I. 3o3 

temple de Saturne que les Roniains ont voulu placer 
le trésor, parce que 9 pendant son séjour en Italie, il 
ne se fit aucun vol dans la contrée qu'il gouvernait , 
ou bien, parce que, sous son règne, tous les biens 
étaient en commun: 

De son temps point d'enclos, de bornes , de partage; 
La terre était de tous le commun héritage. 

C'était en effet 3ou$ les auspices de celni qui n'avait 
pas connu de propriétés particulières, que devait être 
placée la masse des deniers publics. Je ne passerai 
pas sous silence les Tritons embouchant la trompette , 
et placés sur le faîte de son temple; c'est l'allégorie 
de l'histoire qui fut muette, obscure et inconnue jus- 
qu'à lui, ainsi que l'indiquent les queues de ces dieux 
marins, cachées en terre, et qui, depuis son règne 
jusqu'à nos jours , n'a cessé de faire entendre sa voix 
sonore* Quant aux entraves que l'on donne à ce dieu , 
Yerrius Flaccus dit en ignorer la cause, mais Apol^ 
lodore me met au fait. Des cordons de laine, dit ce 
mythologue, enchaînent Saturne pendant toute l'an- 
née ; on ne l'en débarrasse que pendant un jour en 
décembre , c'est celui de ^ fête que nous célébrons 
aujourd'hui; et de là, le dicton populaire que les 
dieux ont des pieds de laine. Ces chaînes sont l'em- 
blème de celles qui retiennent dans le sein de sa mère 
le fotus toujours croissant, jusqu's^u dixième mois 
qu'il feit son entrée dans la vie , « brisant les liens 
délicats qui le retenaient captif. Saturne n'est autre 
que le temps ; si la &ble s'est plu à étendre un voile 



3o4 SAtURKALES. 

sur les faits qui le concernent , la pl^sique s'est oc- 
cupéedu soin de le soulever. Ce dieu , suivant les poètes, 
priva son père des organes de la génération ; et de 
l'écume que produisit leur chute dans la mer, naquit 
Vénus qui en prit Je nom d'Aphrodite. 

Ils nous donnent à entendre par cette fiction que , 
pendant le mélange des éléments , le temps n'existait 
pas ; et , en effet , le temps est une mesure déterminée , 
et prise sur les- révolutions du ciel. De celui-ci, fils 
de Chaos et père du Temps ou de Chronos , décou- 
lèrent tous les germes renfermant en eux les premiers 
principes de l'universalité des êtres. Au moment précis 
où l'univers eut acquis toutes les perfections dont ses 
divers membres et ses parties étaient susceptibles, le 
ciel cessa de faire jaillir de son sein les causes gé- 
nératrices des éléments qui furent doués eux-mêmes 
de toutes les propriétés fécondantes. Quant aux 
moyens de perpétuer la race des animaux , l'acte vé- 
nérien, ou l'accouplement des sexes y pourvut au lieu 
de la rosée céleste. C'est par allusion à cette fable 
de l'amputation des parties génitales .de son père, 
que Saturne fut ainsi nommé par les Romains , qui 
dérivèrent ce nom de acân, mot grec qui signifie 
membre viril ; et c'est de ce même mot que dérive 
le nom des satyres si connus par leur pétulante lu- 
bricité. La faux dont le dieu est armé signifie , disent 
certaines personnes , que le Temps coupe , tranche et 
moissonne tout. On dit qu'il est dans l'usage de dé- 
vorer et de rendre ensuite ses enfants , parce que le 
temps produit , anéantit et reproduit successivement 



LIVRE I. 3o5 

^ ' tous les êtres : l'on ajoute qu'il fut détrôné par son 



fils; c'est parce qu'aux siècles anciens succèdent 
de nouveaux siècles. On le représente enchaîné, parce 
que les temps sont assujettis aux lois immuables de 
la nature, ou peut-être à cause des nœuds ou liens 
dont sont espacées les tiges des végétaux. La fable 
dit encore que sa faux tomba dans la Sicile; c'est 
par allusion à la fertilité de cette île. 



CHAPITRE IX. 

"s 

Du dieu Janus , de ses noms divers et de sa 

puissance. 

Nous avons dit que Janus et Saturne régnèrent 
conjointement; nous avons ensuite rapporté ce qu'ont 
dit de- Saturne et la fable et l;i physique; maintenant 
nous allons exposer ce que toutes deux ont dit de 
Janus. Sous son règne, si l'on en croit les poètes, 
chaque habitation était l'asile de la piété et de l'é- 
quité ; en conséquence ^ on lui rendit les honneurs 
divins, et la reconnaissance publique lui consacra 
les portes des maisons. 

Il fut le premier, dit Zenon l'historien, au com- 
mencement de ses Annales italiques , qui éleva des 
temples aux dieux, et prescrivit la forme des céré-, 
monies religieuses, ce qui lui mérita l'honneur d^ctre 
invoqué le premier dans toutes les fêtes. On le re- 
I. . 20 



3o6 SATURNALES. 

présente avec deux visages, parce que le passé lur 
était connu , et qu'il prévoyait l'avenir. Mais les phy- 
siciens établissent sa divinité sur des fondements plus 
solides; car il y en a qui disent qu'il est le même 
qu'Apollon et Diane, et. qu'il comprend en lui seul 
l'une et l'autre de ces divinités. En çffet, comme le 
rapporte Nigidius, les Grecs honorent Apollon sous 
le nom de Thyrœus ( hors de la porte), parce qu'ils 
placent ses autels devant les portes , pour indiquer 
que l'entrée et la sortie des maisons sont sous sa pro-^ 
tection; ils le vénèrent aussi sous celui ii Agyieus y 
de agjria ( rue ) , comme dieu tutélaire des rues 
renfermées dans l'enceinte des villes. Ils reconnais- 
sent aussi Diane, sous le nom de Trwia (route 
fourchue ) , comme protectrice des chemins ; mais 
chez nous , c'est Janus qui préside aux portes , ainsi 
que le prouve son nom, synonyme de Thyrœus. 
La baguette et la clef font partie de ses attributs , 
comme gardien de l'entrée des maisons , et guide des 
chemins. Nigidius décide qu'il y a identité entre Janus 
et Apollon, entre Jatia et Diana; le seule différence 
des deux derniers noms consiste dans la lettre ^que, 
pour l'euphonie, on met souvent devant la lettre i, 
comme dans reditur^ redhibctur^ redintegrcUur^ etc. 
D'autres physiciens prétendent que Janus est le 
même que le soleil. On lui donne double visage, 
diseut«ils, parce qu'il préside aux* deux portes du 
ciel : à son lever le jour commence, il finit à son 
coucher. Si on l'invoque le premier, quand on sacrifie 
à quelque divinité, c'est parce que nos vœux ne peu- 



LIVRE I. • 3o7 

vent être transmis que par lui à l'objet -de notre culte. 
On le représente fréquemnient tenant de la main 
droite le nombre 36o, et de là gauche le nombre 65, 
pour figurer la mesure de l'année réglée sur le cours 
du soleil. U en est d'autres encore qui veulent que 
Janus soit le monde ou le ciel ; ils dérivent son nom 
de eundus (devant toujours aller), parce que le 
monde va sans ces^ en faisant un cercle et revenant 
sur lui-même. Cicéron, comme l'observe Gornificius, 
au troisième livre de ses Étymologies , ne dit pas Ja- 
nus, mais £anus, dérivé de eundus. Aussi les Phéni- 
ciens représentent-ils ce dieu sous la forme d'un 
dragon roulé en cercle et rongeant sa queue; ce qui 
signifie que le monde s'alimente de sa propre sub- 
stance, et se replie sur lui-même. Nous l«i donnons 
aussi quatre visages, comme on le voit par son simu- 
lacre venu de Paierie. Dans sa Théogonie, Gavius 
Bassus dit qu'on lui en donne deux comme au portier 
du ciel et de l'enfer, et qu'on lui en donne quatre 
parce qu'il embrasse de ses regards les quatre points 
du monde. Les vers saliens les plus anciens lui don- 
nent le titre de dieu des dieux; et Marcus Messala, 
collègue du consul G. Domitius, et qui fut augure 
pendant cinquante-cinq ans, débute ainsi en parlant 
de ce dieu : « Tout est créé, tout est gouverné par 
lui ; la terre et l'eau , corps pesants de leur nature , 
et tendant toujours à descendre ; l'air et le feu , corps 
légers, tendant toujours à monter, ont été forcés de 
s'unir sous sa main puissante; et la pression du ciel 
dont il les environna a contenu ces éléments si oppo- 

20. 



3o8 SATURNALES. 

ses. » Nous invoquons aussi Janus sous le nom de 
Geminus, sous celui de Père, de Junonius, de Con-* 
sivius, de Quirinus, de Patulcius et de Clusivius. 
Nous avons dit d'où îui vient le premier de ces sur- 
noms; on lui donne le second, celui de Père, parce 
qu'il est considéré comme le dieu par excellence; celui 
de Junonius, parce qu'il fait l'ouverture non*seule- 
ment du mois de janvier, mais des douze mois de 
l'année dont les calendes sont dédiées à Junon. Aussi 
lisons-nous au livre cinquième de Varron, qui traite 
des choses divines, qu'on met à ses pieds douze au- 
tels, parce qu'il ouvre la carrière des douze mois. Ou 
l'appelle Consivius, de conserere (semer), comme 
père du genre humain. Son surnom de Quirinus 
(puissant à la guerre) lui vient du mot curis ^ es- 
pèce de pique chez les Sabins ; ceux de Patulcius et 
de Clusivius, qui dérivent de patere (être ouvert) 
et de cludi (être fermé), lui ont été donnés parce que 
son temple est ouvert pendant la guerre, et fermé 
pendant la paix. Voici, dit-on, l'origine de cette 
coutume. Dans la guerre que les Sabins firent aux 
Romains pour venger l'enlèvement de leurs filles, 
les Romains se hâtèrent de fermer la porte qui était 
au pied de la colline Viminale (et qui depuis fut ap- 
pelée Januale), parce que les ennemis faisaient les 
derniers efforts pour s'en emparer; mais à peine fut- 
elle fermée qu'elle se rouvrit d'elle-même , et la même 
chose arriva jusqu'à trois fois. Alors des soldats se 
tinrent en armes pour la garder, puisqu'ils ne pou- 
vaient la fermer; et, comme dans le même temps on 



LIVRE I. 309 

livrait de l'autre côté un combat très-sanglant, le 
bruit courut que les Romains avaient été vaincus par 
Tatius. A cette nouvelle, les glirdiens de la porte 
s'enfuirent, et lorsque les Sabins se hâtèrent d'en 
gagner Feutrée, il sortit du temple de Janus des 
torrents d'eau bouillante qui étouffèrent une partie 
des ennemis par leur chaleur, et noyèrent l'autre. 
Depuis ce temps -là, on ordonna qu'en temps de 
guerre, on ouvrirait cette porte, comme pour donner 
entrée à ce dieu qui venait au secours des Romains. 
Voilà ce que nous avions à dire de Janus. 



CHAPITRE X. 

Date de la célébration des Saturnales, Cette fête 
ne dura d'abord qu'un jour; plus tard on la 
célébra pendant plusieurs jours. 

» 
Mais revenons aux Saturnales : pendant ces fêtes, 

les lois divines défendent de prendre les armes, et la 

punition d'un coupable, à cette époque, exige un 

sacrifice expiatoire. L'antiquité ne leur avait consacré 

qu'un seul jour, qui était le quatorze des calendes 

de janvier; mais César ayant ajouté deux jours à ce 

mois, elles eurent lieu le 16. Il arriva de là que 

beaucoup de personnes ignorant la date précise de 

leur célébration, les unes fêtaient selon l'ancien style, 

et les autres suivant le nouveau , ce qui augmenta 



3lÔ SA.TURNArîES. 

le nombre dés jours chômés. Cepeodânt, d'après 
l'opinion de nos ancêtres, la durée desi Saturnales fut 
fixée à. sept jours; si l'on peut appeler opinion ce 
qui est appuyé des autorités les plus respectables. 
Voici comment s'exprime Novius dont les atellanes 
sont si estimées : 

Les sept jours que Ton fête en Vhonneur de Saturne 
Arrivent donc enfin. 

Et voilà ce que dit Memmius à qui l'on doit la re- 
naissance de ces pièces qui semblaient perdues pour 
l'art depuis la mort de Novius et de Pomponius : 
«Nous devons à nos ancêtres d'excellentes institutions; 
mais ce qu'ils ont fait de mieux , c'est d'avoir placé 
les sept jours des Saturnales aux moments des plus 
grands froids. » Cependant, selon Mallius, ceux qui 
s'étaient mis, comme il a été dit plus haut, sous la 
protection du nom et du culte de Saturne, établirent, 
dans cette circonstance, trois jours de fêtes qu'ils 
nommèrent Saturnales, et Auguste, en se conformant 
à cette tradition dans ses lois judiciaires , assigna à 
ces fériés le même nombre de jours. Masurius pense, 
ainsi que plusieurs autres, que le quatorze des calèn-i^ 
des de janvier était le seul jour fêté , et ce sentiment 
est appuyé par Fenestella qui dit que la vestale Emilie 
fut condamnée le quinze de ces mêmes calendes, ce 
qui n'aurait pas eu lieu, s'il y eût eu plus d'un jour 
de fête. 11 ajoute : «Le lendemain de cette condamna- 
tion, on célèbre les Saturnales, et le surlendemain, 
ou le treize des calendes, la vestale Licinie fut mise 



LIVRE I. 3l I 

en état d'accusation. » Ce qui prouve que le treize 
des calendes n'est pas un jour de férié. Mais le douze, 
on célèbre la fête d'Angeronia , et les pontifes lui ^- 
crifient dans la chapelle de Volupia. On la nomme 
Angeronia, dit Yalerius Flaccus, parce qu'elle délivre 
ceux qui se la rendent propice des inquiétudes et 
des chagrins poignants. Masurius dit de plus que le 
simulacre de cette déesse, qu'on représente ayant la 
boudie couverte d'un bandeau et scellée, est placé 
sur l'autel de Volupia , parce que ceux qui sont assez 
patients pour dissimuler les peines et les tourments 
de leur esprit, parviennent à éprouver les sensations lôs 
plus agréables. Selon Julius Modestus, l'usage de sa* 
crifîer à cette déesse vient de ce que le peuple romain, 
attaqué delà maladie nommée angina (esquinancie), 
se lia divers elle par un vœu , et fut aussitôt délivré 
de ce mal. Le onze de ces mêmes calendes est dédié 
* aux Lares, et le temple qu'ils ont dans le Champ-de* 
Mars leur Ait voué par le préteur Emilius Regillus 
pendant la guerre contre Antiochus. Le dix est une 
férié en l'honneur de Jupiter; on célèbre ce jour^là 
les fêtes larentinales , sur l'origine desquelles il y a 
diverses opinions que je vais ra{>porter, puisque la 
circonstance m'y autorise. 

Sous le règne d'Ancus, le sacristain du temple 
d'Hercule, un jour qu'il 'était de loisir*, provoqua, dit- 
on , ce dieu à jouer aux dés, et se chargea de les . 
jeter pour lui. La condition fut que le pei*dant don- 
nerait à l'autre un bon souper et une fille pour la 
nuit. Hercule ayant gagné, le sacristain lui fit servir 



3ia SATURNALES. 

un repas, et enferma dans le temple pendant la nuit 
une célèbre courtisane de ce temps-là , nommée Acca 
Liarentia. Le lendemain matin, cette femme répandit 
le bruit qu'Hercule en sortant de ses bras lui avait 
conseillé, en témoignage de sa satisfaction , de ne pas 
laisser échapper Tavantage que lui offrirait le pre- 
mier objet qu elle rencontrerait en rentrant chez elle. 
Ce premier objet fut Carutius qui , charmé de sa 
beauté, lui fit des propositions qu'elle accepta. Bientôt 
après il l'épousa, et à sa mort, lui laissa tous ses 
biens. Acca , à la sienne , institua le peuple romain 
son héritier , et par reconnaissance , Ancus voulut 
qu'elle fût enterrée dans le Velabrum qui était alors 
le plus beau quartier de Rome. Il ordonna aussi que 
chaque année un sacrifice à ses mânes serait offert 
par un flamine quirinal. Cette férié a lieu en l'hon- 
neur de Jupiter, parce que les anciens étaient persua- 
dés que les âmes sont un don de ce dieu , et que nous 
les lui rendons à notre mort. Caton prétend que Laren- 
tia' s'enrichit tellement du prix de ses faveurs , qu'à sa 
mort, elle légua au peuple romain les champs appelés 
Turax, Semurius, Lincerius, et Solinius, et que ces 
bienfaits lui méritèrent l'honneur d'un tombeau ma- 
gnifique et d'un sacrifice annuel. Macer assure , au 
premier livre de ses Annales , qu Acca Larentia , 
femme de Faustulus, fut nourrice de Remus et de 
Romulus. Il dit que sous le règne de celui-ci , elle 
épousa un riche Toscan nommé Carutius^ et qu'ayant 
hérité de son mari , elle laissa , à sa mort ^ ses biens 



LIVBE I. 3l3 

a son nourrisson qui , par gratitude , institua en son 
honneur une fête et un sacrifice annuel. 

Il résulte de tout ce qui vient d'être dit, que les 
Saturnales ne duraient qu'un jour fixé au quatorze 
des calendes de janvier. C'était ce jour même (dont 
les Opalies sont maintenant une dépendance, parce 
que, dans l'origine, il était consacré à Saturne et à 
Ops) qu'au milieu du repas donné selon l'usage de- 
vant le temple de Saturne, on proclamait les Satur- 
nales. Nos ancêtres regardaient Ops comme la femme 
de Saturne , et si dans le même mois on fête les Sa- 
turnales et les Opalies, c'est parce que les deux époux;, 
passent pour avoir introduit l'agriculture. Aussi , 
lorsque toute la récolte est faite , on rend hommage à 
ces divinités , auxquelles ou. est redevable des douceurs 
de la vie, et qui ne sont autres, selon certains au- 
teurs, que le ciel et la terre. Car, disent-ils, Saturne 
vient de satus (production), dont le principe est au 
ciel , et l'on a donné à la terre le nom à^ops ( secours ) , 
parce qu'elle vient au secours des hommes en leur of- 
frant les aliments nécessaires à la vie; ou bien ce 
mot dérive de opus (travail), parce qu'en la travail- 
lant, on obtient d'elle ces mêmes aliments. Pendant 
les prières qu'on adresse à cette déesse, on doit être 
assis et toucher la terre, en signe que tout mortel 
doit la chérir comme une mère. Cécrops , dit Philo- 
cojrus , fut le premier qui , dans l'Attique , éleva un 
autel à Saturne et à Ops ; il honorait en eux Jupiter 
et la terre. Ce roi voulut que les pères de famille. 



3 1 4 SATURNALES. 

assis à une même table avec leurs esclaves, parta- 
geassent avec eux , après la récolte , les productions 
dont {a terre avait réccmipensé leurs soins communs. 
La divinité, disait-il, se plaît à voir honorer les es- 
claves en considération de leurs travaux. C'est pour 
BOUS conformer à ce rit étranger que nous sacrifions 
à &iturtie la tête découverte. 

Je crois avoir suffisamment prouvé que les Satur- 
nales se réduisaient jadis à un seul jour de fête bélé- 
bré le quatorze des calendes de janvier , et qUe plus 
tard cette fête dura trois jours ; d'abord , à cause des 
deux jours ajoutés par César au nlois de janvier , 
puis ensuite en exécution de Fédit d'Auguste qui la 
limita à ce nombre de jours. Elle commence donc le 
seize et se termine le qmitorze qui jadis la voyait 
commencer et finir. Mais le concours occasionné par 
celle des sigillaires (marmousets) qui la suit immé- 
diatement , donne aux Saturnales une durée effective 
de sept jours égayés par le mouvement général et les 
pompes religieuses. 



LIVRE I. 3l5 



CHAPITRE. XI. 

Il ne faut pas mépriser les esclaves , d'abord 
parce que les dieux 7>eillent siir eux , et ensuite 
parce qu'il s'est trouvé parmi eux un grand 
nombre d* hommes fidèles y prévoyants^ courar 
geux , et même plusieurs philosophes. De Vorir 
gine des sigillaires. 

Je ne puis m^empêcher^dit alors Evangelus, de ré- 
damer contre ce que vient de dire Praetextatus. Pour 
développer son beau génie et sa brillante faconde, 
il a voulu tout à l'heure faire honneur à un dieu 
de la coutume qui veut qu'à une certaine époque 
les esclaves mangent avec leurs maîtres; comme si 
les dieux prenaient intérêt à des êtres de cette es- 
pèce, et comme si l'homme qui se respecte pouvait, 
sans rougir , admettre chez lui une aussi ignoble so- 
ciété; et maintenant il vient d'assigner à un usage 
religieux l'enVoi de ces p^ites figures de terre nom- 
mées sigillaires qui servent de jouets aux enfants en 
bas âge. Pense-t-il que nous devons l'en croire sur sa 
parole, lorsqu'il mêle des pratiques superstitieuses 
aux rites sacrés qu'il possède , dit-on , au plus haut 
degré ? Chacun , à ces mots , frémit d'indignatidn ; 
mais Praetextatuslui répondit en souriant : Je consens, 
£vangelus, à ce que vous me regardiez comme su- 



3l6 SA.TUBNALES. 

perstitieux et peu digne de foi si je ne vous prouve ^ 
par des raisons sans réplique, ce que je viens d'avan- 
cer; et, pour commencer par les esclaves, je vous de- 
manderai si c'est sérieusemei^t, ou par plaisanterie , 
que vous avancez qu'il est une espèce d'hommes sur 
laquelle les dieux dédaignent d'étendre leur provi- 
dence? Iriez-vous jusqu'à ne pas mettre les esclaves 
au nombre des hommes? Apprenez donc de quelle 
indignation furent saisis les immortels en apprenant 
le châtiment de l'un de ces malheureux. 

L'an deux cent soixante-quatre de la fondation de 
Bome, un nommé Autronius Maximus, après avoir 
frappé de verges son esclave, et lui avoir attaché la 
fourche au cou , le promena autour du cirque avant 
l'ouverture des jeux. Jupiter, indigné , ordonna en 
songe à un certain Annius d'aller annoncer de sa part 
au sénat qu'une pareille atrocité lui avait déplu. 
Anniu^ n'en ayant rien fait, vit son fils frappé de 
mort subite. Une seconde injonction qu'il négligea 
également, lui attira une paralysie sur tous les mem- 
bres. Alors enfin , prenant conseil de ses amis, il se 
fit transporter en litière au sénat , et sa révélation fut 
à peine achevée qu'il recouvra la santé, et sortit à 
pied du lieu de l'assemblée. Un sénatus-consulte et la 
loi Mevia ordonnèrent ensuite que pour apaiser Ju- 
piter on ajouterait un jour à la célébration des jeux 
plébéiens. Ce jour fut nommé instauratitius qui n'est 
pas dérivé, comme le croient quelques personnes, 
du grec CTaupoç (fourche ou croix), mais du latin 
redintegratio ^ renouvellement. Telle est l'opinion de 



tlVRE 1. 3l7 

Varron qui dit que instaurare est la même chose 
que instar novare. Jugez par là de la sollicitude du 
souverain des dieux pour un esclave. Mais d'où vous 
vient donc ce profond et cruel mépris pour cette 
classe d'hommes? Vous et eux n'êtes-vous pas formés 
et entretenus par les mêmes éléments ? Avez-vous un 
principe de vie différent du leur ? Songez que ,ceux 
que vous regardez comme votre propriété n'ont pas 
une autre origine que la vôtre, qu'ils jouissent du 
même ciel, vivent et meurent comme vous. Ils sont 
esclaves, mais ils sont hommes; ils sont esclaves, 
mais nous le sommes aussi. Croyez que la fortune n'a 
pas moins de droits sur vous que sur eux, et que 
celui que vous voyez esclave maintenant peut, de- 
venu libre, vous voir esclave à son tour. Ignorez-vous 
à quel âge Hécube, Crésus, la mère de Darius, Dio- 
gène et Platon lui-même furent réduits à l'esclavage? 
Qu'a donc enfin de si affreux ce nom d'esclave ? Tel 
est forcé de l'être qui n'en conserve pas moins l'âme 
d'un homme libre; et montrez*moi quelqu'un qui ne 
soit pas esclave! N'avons-nous pas pour maîtres les 
uns la luxure, d'autres l'avarice, d'autres l'ambition, 
et tous l'espérance et la crainte? Et certes, la servi- 
tude volontaire est de toutes la plus honteuse. Ce- 
pendant, nous foulons aux pieds, comme un objet 
de rebut, celui que la fortune a soumis à son joug, 
tandis que nous ne pouvons briser les entraves que 
nous nous imposons à nous-mêmes. On voit des es- 
claves désintéressés, et l'on voit des maîtres baiser, 
par l'appât du gain, la main d'un esclave qui ne leur 



3l8 S/iTURNAJL£S. 

appartient pas. Ce ne sera donc pas d'après leur.con*- 
dkion , niais d'après leur caractère que j'apprécierai 
les hommes. Les mœurs , on se les donne ; quant à 
la condition , la fortune en dispose. Celui qui voulant 
acheter un.chevul, ne regarde que la housse et le 
frein, sans songer à l'animal, est bien fou; mais bien 
plus fou encore est celui qui juge les hommes d'après 
leur liabit , ou d'après leur condition qui n'est qu'une 
espèce de vêtement moral. Pourquoi, Ëvangelus, ne 
chercheriez -vous un ami qu'au sénat ou au forum ? 
en y regardant bien, vous en. trouverez aussi chez 
vous. Traitez votre esclave avec douceur ; poussez la 
bonté jusqu'à l'admettre à votre conversation,. et per, 
mettez quelquefois qu'il vous aide de ses conseils. 
Voyez ce qu'ont fait nos ancêtres ; pour sauver aux 
maîtres l'odieux de la domination, et aux esclaves 
l'humiliation de la servitude , ils ont donné aux pre- 
miers le nom de pères de famille, et aux seconds 
celui de membres de la famille. Soyez plutôt, croyez- 
moi, l'objet de leur vénération que celui de leur crainte. 
Mais, me dira-t-on, en substituant le respect à la 
crainte, vous faites descendre les maîtres de leur 
rang, et vous affranchissez les esclaves. Celui qui 
penserait ainsi, oublierait que l'homme ne doit pas 
être plus difficile que les dieux. Qui plus est, l'on 
n'est pas vénéré sans être aimé, mais la crainte exclut 
rattachement. D'où peut être venue cette maxime 
vulgaire pleine d'arrogance : Autant d'esclaves , autant 
d'ennemis? Non, ils ne sont pas nos ennemis; c'est 
nous qui les rendons tels en portant , à leur égard , 



r 



LIVRE I. 3l9 

la fierté, le dédain et laxruauté ani plus haut degré; 
et notre délicatesse efféminée est poussée à un tel 
excès , que la plus légère opposition à notre volonté 
excite notre courroux et même notre fureur. Despotes 
dans notre intérieur, nous agissons envers nos es- 
claves, non selon la raison, mais selon l'arbitraire. 
Car, sans parler des autres genres de cruauté , on 
voit des maîtres assis à une table couverte de mets 
dont ils se remplissent avidement, défendre aux es- 
claves dont ils sont entourés, je ne dirai pas de par- 
ler, mais dei^muer les lèvres. Le moindre bruit est 
puni du fouet, un accident même est sans excuse : 
tousser, éternuer, sangloter, sont des crimes qui ne 
peuvent être ass^ punis. Qu'arrive-t-il ? Celui qui ne 
peut parler devant son maître, parle de lui en ar« 
rière. Mais jadis, les esclaves qui n'avaient pas la 
bouche cousue, et qui pouvaient non -seulement s'en- 
tretenir entre eux, mais avec leur maUre, étaient 
prêts à partager ses dangers, et à sacrifier leur vie 
pour sauver la sienne. Us parlaient à table, ils se tai- 
saient à la torture. 

Voulez-vous des exemples de faits héroïques exécu- 
tés par des esclaves? Le premier qui se présente con- 
cerne Urbinus : caché à Réate pour sauver sa tête 
mise à prix, sa retraite fut éventée; un de ses escla- 
ves prit ses habits et son anneau, et attendit les as- 
sassins sur le lit de son maître. Aussitôt qu'ils furent 
entrés, il leur présenta son cou, et fut égorgé sous 
le nom d'Urbinus. Lorsque la proscription fut finie, 
celui-ci ayant été réhabilité, fit élever à son esclave 



3aO SATURlfA.L£S. 

un monument avec une inscription qui attestait ce 
noble dévouement. Ésopus^ afFranchi de Démosthène, 
et qui était dans le secret de son commerce illégitime 
avec Julie, persévéra, au milieu des tortures, à ne 
point trahir son maître, jusqu'au moment où celui-ci 
fut forcé de s'avouer coupable, par suite des déposi- 
tions de ses autres confidents. Et qu'on ne m'objçcte 
pas qu'il n'est pas étonnant qu'un seul homme puisse 
garder un secret, car je citerai les affranchis de I^- 
bienus qui , ayant aidé à le cacher, ne purent être 
amenés, par des tounnents de toute espèce, à le tra- 
hir; et si l'on me dit que la conduite de ces affran- 
chis était plutôt l'effet de leur reconnaissance pour 
le bienfait de la liberté, qu'une impulsion de leur 
caractère, je rappellerai le trait de générosité d'un es- 
clave à l'égard de son maître qui venait de le punir. 
Antius Restio, dont la tête avait été mise à prix, 
s'était enfui seul pendant la nuit , tandis que ses es- 
claves pillaient ses propriétés. Un seul d'entre eux, 
qu'il avait fait mettre aux fers , et marquer sur le front 
d'un fer chaud, se trouvant, après la condamnation 
de son maître, redevable de sa liberté à la pitié de 
l'étranger, se mit à la recherche du fugitif, l'engagea 
à lui accorder sa confiance, en l'assurant qu'il reje- 
tait sur la fortune, et non ^ur lui, le malheur.de sa 
situation, et se chargea de lui apporter des vivres 
dans sa retraite. Mais apprenant que les meurtriers 
n'étaient pas loin , il égorgea un vieillard qui se trou- 
vait alors à sa portée, éleva un bûcher, le jeta des- 
sus , y mit le feu , et courut à la rencontre des assas- 



LIVRE I. 3a ï 

sins en leur disant qu'il venait d'infliger à son maître 
un châtiment plus terrible que celui qu'il en avait 
reçu. On lé crut, et Restion fîit sauvé. 

Cépion, qui avait conspiré contre Auguste, ayant 
été condamné à mort après la découverte de son 
x^rime , un de ses esclaves le porta de nuit dans \xnt 
corbeille jusqu'au. Tibre, descendit à Ostie, et arrivé 
sur le territoire de Laurentium, le déposa dans la 
maison de campagne de son père. Ensuite ils parti- 
rent pour Cumes ; mais un naufrage les ayant empê- 
chés d'y aborder , il cacha son maître à Naples , et 
tombé aux mains d'un centurion, ni l'argent ni les 
menaces ne purent ébranler sa fidélité. Asinius Pol-^ 
lion eniployant tous les moyens de rigueur pour for^ 
cer les habitants de Padoue à livrer leurs armes et 
leur argent, les maîtres s'étaient cachés , et pas un 
seul de leurs esclaves ne les trahit, quoiqu'on leur 
offrît et leur liberté et de l'aident. Voici un autre 
exemple, non-seulement de fidélité, mais d'esprit d'in- 
vention tourné au bien. Pendant le siège de Grumen. 
tum, des esclaves, ayant quitté leur maîtresse, pas- 
sèrent à l'ennemi. La ville prise, ils se précipitèrent 
dans sa maison suivant le plan qu'ils s'étaient tracé , 
l'en arrachèrent d'un air menaçant, en disant à ceux 
qu'ils rencontraient que le moment était enfin véiiu 
pour eux dé se venger de leur cruelle maîtresse. 
L'ayant ainsi enlevée , comme pour la coiiduire au 
supplice, ils la mirent en lieu de sûreté avec toutes 
les marques du plus respectueux dévouement. 

Écoutez maintenant un autre trait d'un esclave 
•I. * ai 



322 SATURNALES. 

dont la grande âme préféra une mort volontaire à no 
supplice ignominieux. C. Yettius, de la contrée des 
Péligniens en Italie,. allait être livré par ses propres 
soldats à Pompée y lorsque son esclave le tua et se 
tua ensuite lui-même pour ne pas survivre à son maî<- 
tre. Euporus, ou selon d'autres Philocrates, esclave 
de G. Gracchus qui fuyait du mont Aventin , lui tint 
fidèle compagnie et le protégea aussi long-temps qu'il 
eut quelque espoir de le sauver, puis il le tua, et se 
perçant ensuite lui-même, il rendit les derniers spu* 
pirs sur le corps de son maître expiré. Pubiius Sci-* 
pion, père du premier Africain, avait été blessé dans 
un combat contre Annibal ; son esclave le plaça sur 
un cheval , et seul ramena au camp ce général que 
tous avaient abandonné. 

Des esclaves ont fait plus encore que de sauver la 
vie de leurs maîtres, ils se sont montrés pleins de zèle 
pour venger leur mort. Un esclave du roi Séleucus 
était devenu celui de l'ami de l'assassin de ce roi ; 
pendant qu'il le servait à table, il le tua pour venger 
son premier maître. Ajouterai«-je qu'un esclave a pos- 
sédé deux vertus qui brillent même parmi celles du 
premier rang, la science de régner, et la grandeur 
d'âme qui sait dédaigner un trône ? Anaxilaûa le Mes» 
sénien , qui fut le fondateur de Messine en Sicile t 
était tyran de Rhegium. A sa mort, il laissa des en- 
fants en bas âge, et crut faire assez pour eux en les 
recommandant à son esclave Mycithus. Celuis^i rem- 
plit dignonent sa charge de tuteur , et gouverna si 
sagement que les habitants de RKegium n'eurent au- 



LIVRK I. 3^3 

cutie répugnadôe à obéir à un esclave. Ses pupilles 
ayant atteint Tâge convenable, îl les mit en posses- 
sion des biens et du pouvoir de leur père. Puis, 
muni d'une faible somme d'argent , il partit pour 
Olympie, et y vieillit dans une tranquillité profonde. 
Nous avons aussi de nombreux exemples des sei*- 
vices rendus h l'état par des esclaves. Pendant la 
guerre punique, les levées d'bommes libres ne pouvant 
être complétées , les esclaves qui s'étaient engagés à 
servir pour leurs maîtres furent admis au droit de 
cité , et prirent le nom de volones ( volontaires ) , 
parce qu'ils s*étaient offerts de leur plein gré. Après 
ta désastreuse bataille de Cannes, on enrôla huit 
raille esclaves achetés, et dans la crise violente qu^elle 
éprouvait, Rome préféra leurs services à ceux des 
prisonniers dont le rachat lui eût moins coûté. Après 
le malheureux cx>mbat de Thrasymène, les affranchis 
forent appelés sous les drapeaux, et pendant la guerre 
sociale , douze cohortes de ces mêmes affranchis se 
signalèrent par les plus beaux faits d'armes. On sait 
que C. César, voulant remplacer les soldats qu*il avait 
perdus , accepta de ses amis leurs esclaves qui se mon- 
trèrent dignes de combattre sous ses ordres. Auguste , 
dans ses guerres de Germanie et d'Illyfie , forma plu- 
sieurs cohortes d ajflfiranchîs sous le nom de volontai- 
res. Et qu'on ne croie pas que Rome seule ait usé de 
semblables expédients : les Borysthéiiiens , assiégés 
par Zopirion , vinrent à bout de lui résister en don- 
nant la liberté à leuts esclaves, le droit de cité aux 
étrangers, et en abolissant les dettes. Voyant que 



3a4 SATDRNALES. 

Laoédémone n'avait plus que quinze cents Spartiates 
en état de porter les armes, Cléomène enrôla neuf 
mille esclaves rendus libres. Athènes, ayant épuisé 
toutes ses ressources , donna aussi la liberté à ses 
esclaves. Ne croyons pas, cependant , qu'il n'y ait eu de 
vertus que parmi les esclaves mâles. Les femmes de 
cette condition vont nous offrir un trait mémorable, 
et tel que la classe noble n'en of&e pas un qui ait 
été plus utile à l'état. 

La fête des servantes, qui a lieu le jour des nones 
de juillet, est tellement connue que personne n'ignore 
ni son origine, ni la cause de sa célébrité. On sait 
que ce jour-là les femmes libres ou esclaves sacrifient 
sous un figuier sauvage, en mémoire du généreux 
dévouement que montrèrent les servantes pour le 
maintien de l'honneur national. Après la prise de 
Rome et la retraite des Gaulois, la république se 
trouvait bien affaiblie, et les peuples voisins, qui 
épiaient l'occasion d'anéantir le nom romain, mirent 
à leur tête Postumius Livius dictateur des Fidénates. 
Celui-ci fit savoir au sénat que s'il voulait conserver, 
ce qui lui restait de Rome, il devait remettre entre 
ses mains les dames romaines ainsi que leurs filles. 
Les sénateurs délibéraient sur ce message et ne sa* 
vaient quel parti prendre, lorsqu'une servante nommée 
Tutela ou Philotis, s'offrit pour être livrée à l'ennemi, 
ainsi que ses compagnes, sous le nom de leurs maî- 
tresses. En conséquence, revêtues du costume • des 
dames romaines et de celui de leurs filles, elles fu- 
rent conduites au camp de Livius, accompagnées d'un 



LIVRE I. SaS 

cortège dont les larmes semblaient attester la dou- 
leur. Après que le dictateur les eut distribuées par ten* 
tes , elles excitèrent à boire leurs nouveaux commen- 
saux , comme si ce jour était pour elles un jour de 
fête ; puis , quand ceux - ci furent endormis , d'un 
figuier, voisin du camp elles firent un signal aux Ro- 
mains qui vinrent à l'improviste surprendre et battre 
lennemi. Le sénat reconnaissant affranchit toutes ces 
servantes, les dota aux frais de l'état, leur permit 
de porter le costume dont elles s'étaient servies en 
cette occasion , et voulut que ce jour fut spécifié sous 
le nom de nones caprotines, à cause du figuier sau- 
vage d'où le signal de la victoire avait été donné. Il 
décida aussi qu'on solennisei*ait annuellement cet 
événement par un sacrifice dans lequel on ferait usagé 
du lait que donne ce figuier. 

Ajoutons que plusieurs esclaves se sont élevés jus* 
qu'aux hauteurs de la philosophie. Phédon, disciple 
de Socrate , ainsi que de Platon , qui lui a dédié soii 
sublime traité de l'immortalité de l'âme , était un es- 
clave d'un extérieur noble et d'un esprit distingué. 
Ce fut , dit-on , d'après l'avis de Socrate que Cébès , 
autre disciple de ce philosophe, acheta Phédon, et 
l'admit au nombre de ses auditeurs. Celui-ci devint 
par la suite un philosophe célèbre, et nous avons 
de lui des entretiens sur Socrate qui sont pleins de 
goût. Cette classe d'hommes a donné à la philosophie 
beaucoup d'autres sujets d'un mérite éminent. On 
compte parmi eux Ménippe : ses écrits ont servi de 
modèle à Yarron quand ce dernier écrivit les satires 



3a6 SATURNALES. 

qu'il appelle laénippées, el que d'autre» noiniUent 
i;yniques. Ce même siècle vit naître trois autres es- 
claves ^ Pompohis, Perseus et Mys, qui ont eu de la 
réputation comme philosophes : le premier eut pour 
maître le péripatéticien Philostrate , le second le stoï-» 
cien 2^non , et . le troisième fut esclave d^picure. 
N'oublions pas Diogène le cynique qui , né libre , fut 
soumis à l'esclavage. Chéntade de G>rintke, qui le 
marchandait, lui ayant demandé ce qu'il savait faire: 
Commander à des hommes^ répondit Diogène» Frappé 
d'admiration , Cbéniade l'acheta , t'affranchît , et lui 
confia ses enfants en lui disant : Voici des êtres libres 
à qui .vous pouvez commander. Que dirai*J6 d'Épié* 
tète? mais la mémoire de cet illustre philosophe esl 
trop récente pour qu'il soit nécessaire de larapfieler. 
On cite de lui deux vers qu'il fit sur lui-même, et qui 
donnent à entendre que l'infortuné condamné à lut- 
ter dans cette vie contre le sort n^en est pas moins»/ 
aimé des dieux ; mais que s^ situatioii tient- à des 
causes secrètes que peu de mortds peuvent pénétrer : 
a Épictète est né esclave, son corps est mutilé; il est 
pauvre comme Irus, el néanmoins cher aux immor** 
tels. » 

Je viens 9 je crois, de vous démontrer que le nom 
d'esclave ne doit inspirer ni le mépris ni le dégoût ^ 
puisque ces malheureux ont été l'objet de la sollicitude 
de Jupiter, et que beaucoup d'entre eux se sont mion-* 
très fidèles , habiles , courageux et même philosophes. 
Maintenant je vais résumer en peu de mots ce qui 
c^^ncerne les, sigillaires , pour vous prouver que jw 



J 



LIVRE I. 3^17 

dû traiter c6 sujet sur le ton religimix et non sur le 
ion plaisant. Hercule, dit Ëptcadus , après avoir tué 
Gërion et s'être emparé de ses bœufs , les conduisit à 
travers l'Italie, et ayant construit à la hâte le pont;, 
maintenant nommé Sublicius, jeta, de dessus ce pont 
dans le Tihre , autant de petites figures d'hommes 
qu'il avait perdu de compagnons dans ses voyages. 
Ne pouvant renvoyer dans leur patrie les corps des 
défunts, il les remplaçait par ces simulacres que le 
cours du fleuve portait à la mer; et de là cet usage 
des sigillaires adopté comme pratique religieuse. 
Quant à moi , l'origine de ces figures telle que je l'ai 
rapportée ci -^ dessus me parait plus vraisemblable 9 
savoir, que les Pélasges, profitant d'une heureuse 
intetprétation qui leur permettait de sacrifier deS' 
têtes d'argile au lieu de têtes d'hommes, et d'offrir des 
flambeaux au lieu de victimes humaines, brûlèrentf 
des torches en l'honneur d^ Saturne, et déposèrent 
dans la cjiapelle de Dis, contigué à l'autel de Sa- 
turne son père, de petites figures en échange de 
leurs propres têtes. Yoità d'où liaquit la coutume de 
s'envoyer réciproquement, pendant les Saturnales, 
des chandelles de cire, de modeler et de vendre des 
marmousets en terre cuite, destinés à être offerts en 
sacrifice expiatoire à Dis -Saturne pour soi et les 
siens. 

La vogue de cette branche de commerce donna 
aux Saturnales une durée de sept jours tous fériés , 
mais non tous fêtés, car il n'en est qu'un seul qtj^i soit 
sotennîsé, et c'est celui qui en est le \^vxt\^ moyen. 



3aS SATURNALES. 

c'est'à-dire le treize des calendes. Toi pour inoi • à 
cet égard , le témoignage de ceux qui ont traité plus 
au long de la division de Tannée , des mois , des 
jours, et de la réforme du calendrier par C César. 

CHAPITRE XII. 

Division de Vannée par Romidus^ 

» 

, PraetextatQs allait terminer son discours , lorsque 
Aurèle Symmaque , prenant la parole, lui dit: «Con- 
tinuez , mon ami ; que le charme de votre entretien 
apprenne à ceux d'entre nous qui pourraient l'igno- 
rer et vous fatiguer de leurs questions, quelle fut^ 
chez no^ smcétres , la division de l'année et les chan* 
gements que lui firent éprouver, par la suite, les 
progrès de la science. Vous vous y êtes engagé lors-^ 
qu'en parlant des jours ajoutés aux Saturnales , vous 
nous avez inspiré l'envie d'en savoir davantage. —Les 
Egyptiens, reprit alors Praetextatus du même ton, 
furent les seuls qui réglèrent l'année d'une manière 
invariable; les supputations des autres peuples, bien 
que différentes, étaient également erronées; et,' pour 
ne citer que quelques contrées , je dirai que les Arca- 
diens faisaient leur année de trois mois, les Acamaniens 
de six , et que les autres Grecs avaient fixé la leur à 
trois cent cinquante-quatre jours. D'après une telle 
diversité de calculs, on ne trouvera pas étonnant que 



UVRE I. , 3^9 

Romulus ait donné dix mois à Tannée des Romains. 
Elle commettait à mars, et renfermait trois cent 
quatre jours : avril , juin , août , septembre , novembre 
et décembre étaient de trente jours, et les quatre 
autres, mars, mai, juillet et octobre, de trente «un 
jours. Ces derniers mois ont encore aujourd'hui leurs 
nones au septième jour, et les premiers au cinquième. 
Ceux-ci comptaient dix-huit jours d'intervalle des ides 
aux calendes; ceux-là en comptaient dix-sept. 

Telle fut la division de Bomulus, qui dédia à Mars 
son père le premier mois de l'année; et ce qui le 
prouve, c'est qu'à partir de mars, juillet ou quintilis 
est. le cinquième, août ou sextilis le sixième, et que 
les noms des mois qui suivent indiquent leur ordre 
numérique. Le premier de mars, on renouvelait le 
feu sacré sur les autels de Yesta , afin qu'avec l'aiinée 
recommençât le soin de le conserver. On renouvelait 
également le même jour les lauriers autour du palais du 
roi , autour des temples de chaque curie , et des maisons 
des flamines. C'est encore aux ides de'mars qu'on sacri- 
fie en public et en particulier à Anna Perenna (i) pour 
obtenir de passer heureusement l'année et d'en voir 
plusieurs autres. A cette époque, les écoliers payaient 
aux maîtres leurs honoraires échus à la fin de l'an- 
née précédente, les comices s'ouvraient, on affer- 
mait les revenus de l'état , et les dames romaines ser- 
vaient à table leurs esclaves, comme faisaient les 



(i) Nom allégorique par lequel les Romains désignaient la 
révolution de Tannée, et la personnifiaient. 



33o SATURKA'LES. 

maîtres pendant les Saturnales. Les dames avaient 
pour but d'exciter^ par cet honneur, le zèle de leurs 
gens pour le reste de l'année , et les komtnes celui de 
reconnaître les preuves acquises de ce même zèle. 
Romulus donna au second mois le nom d'avril , ou 
d'aphril avec aspiration , en le dérivant , suivant 
quelques personnes, du mot grec ârppàç (écume ) , d'où 
naquit , dit-on , Vénus. Ayant donné au premier mois 
le nom de son père, il voulut que le second portât 
celui de Vénus, mère d'Énée, afin que ceux à qui 
Rome devait son origine fussent les premiers à ouvrir 
Tannée, et aujourd'hui encore nous invoquons, dans 
les sacrifices. Mars sous le nom de père, et Vénus 
sous celui de mère. D'autres pensait que ce fut par 
une sorte <fe prévision, ou par une inspiration de la 
Divinité , que Romulus assigna ces noms aux deux 
mois qui ouvrent l'année. Il avait consacré le pre^ 
mier à Mars, ce grand meurtrier des hommes qu'Ho-* 
mère, confident de la nature, apostrophe ainsi : «O 
Mars, sanglant fléau dés humains, destructeur des 
murailles ! » il voulut consacrer le second à Vénus , 
dont l'influence bienfaisante tempère les. fureurs de 
Mars, &i effet , parmi les douze signes du zodiaque , 
dont chacun est regardé comme le domicile d'une 
divinité particulière: le Bélier est attribué à Mars, 
et le signe suivant, ou le Taureau, l'est à Vénus. 
Ajoutez que le Scorpion, placé en regard, est divisé 
de manière à être commun aux deux divinités. On 
croirait que cette division est l'œuvre d^un être supé- 
rieur à l'homme ; car la partie postérieure du Scor- 



uvjtE 1. 33 1 

pion , année d*un aiguillon semblabie à un trait ra» 
douuUe f est une annexe de la demeure de Mars, de 
même que la partie antérieure que les Grecs nom-» 
ment ^uytiç, et que nous appelons la Balance, appar- 
tient à Vénus, qui place sous un levier partagé en 
deux bras égaux les époux et les amants* Mais Gin^* 
cius , dans, les fastes qui nous restent de lui , assure 
que c'est à tort qu'on croit que les anciens ont déc- 
rive le mois d'avril du nom grec donné à Vénus, 
puisque nos ancêtres n'ont institué pendant ce mois 
ni fêtes ni sacrifices solennels en faveur de Ta déesse ^ 
et que même , dans les vers des Saliens , elle n'est 
pas célébrée comme, le sont tous les autres dieux. 
Varron , qui est du sentiment de Gincius , affirme 
que le nom de Vénus n'était connu des Bomains, du 
temps des roîs , ni en grec , ni en latin , eb qu'en com 
séquenoe elle n'a pu donner ce nàm à l'un des mois 
de l'année. Mais, ajoute»t*il, on sait qu'ordinairement 
le ciel est triste et nébuleux avant l'équinoxe du prin-» 
temps, que la mer n'est pas navigable, et que la terre 
elle-même est couverte d'eau , de frimas ou de neige* 
Or, comme à l'ouverture de cette riante saison , c'est* 
à^ire pendant le mois dont il s'agit , les arbres et 
tous les végétaux que renferme la terre laissent échap- 
per de leur sein les germes reproducteurs, voilà ce 
qui lui a nkérité le nom d'avril, du latin aperire 
(ouvrir); de même que le mois correspondant ohez 
1^ Atlbéniens se nomme ovO&ç'mpCov, parce qu'à cette 
époque toutes les plantes fleurissent. Cependant Ver* 
rius Flacons ne disconvient pas que plus tard il fttt 



33a SATURNALES. 

arrêté que le premier jour de ce mois les dames ro^ 
maines offriraient un sacrifice à Vénus. Le motif de 
cette institution ne pouvant trouver ici sa plaœ ^ je 
le passerai sous silence. Les opinions sont partagées 
sur le nom de mai que donna Romulus à son troi- 
sième mois. 

Si Ton en croit Fulvius Nobilior qui déposa ses 
Fastes dans le temple d'Hercule musagète, Romulus, 
qui avait fait deux parts de son peuple sous les noms 
d'anciens (^majores) et de jeunes (jumores^^ les 
premiers destinés à servir l'état par leurs conseils ^ et 
les seconds par leur vaillance, voulut honorer ces 
deux classes en donnant au troisième mois le nom 
de mai, et au quatrième celui de juin. D'autres pré- 
tendent que le mois de mai a passé du calendrier 
des habitants de Tusculum dans le nôtre ; car, au* 
jourd'hui encore, Jupiter est honoré chez eux sous 
le nom de Deus rnajus ( Dieu suprême ) , à cause 
de sa grandeur et de sa majesté ; mais Cincius veut 
que ce nom vienne de Maia qui, suivant lui, est 
l'épouse de Vulcain ; il s'appuie sur ce que le flàmine 
du dieu sacrifie à cette déesse aux calendes de mai. 
Pison soutient que l'épouse de Vulcain se nomme 
Majesta et non Maia. 

Il en est qui assurent que mai vient de Maia mère 
de Mercure. Ce qui le prouve, disent- ils, c'est. que 
pendant ce mois tous les marchands sacrifient à 
Mercure ainsi qu'à Maia. D'autres, qui ont pour eux 
l'assentiment de Cornélius Labeo , prétendent que 
Maia , dont on célèbre la fête pendant le mois de 



r 



LIVRE. I. 333 

t 

mai, n'est autre que la terre qui doit ce nom à son^ 
étendue, de même qu'on l'appelle magna mat^r (la 
grande mère) dans les sacrifices qu'on lui oifre. Ils 
fondent leur opinion sur ce qu'on offre à Maia une 
truie pleine, victime spécialement consacrée à la terre, 
et si on lui adjoint Mercure, c'est, disent-ils, pafce 
que la voix des nouveau- nés se fait entendre aussi- 
tôt qu'ils touchent la terre. Or chacun sait que Mer- 
cure est le dieu de la parole et de l'éloquence. Nous 
tenons de Cornélius Labeo qu^à l'époque des calendes 
de mai, on dédia un temple à. cette Maia sous le nom 
de la Bonne Déesse. Qu'elle soit adorée sous ce der- 
nier nom et sous celui de la Terre , c'est ce dont on 
peut se convaincre , nous dît-il , par le culte mysté- 
rieux qu'on lui rend. 11 ajoute que dans les livres des 
pontifes , elle est désignée sous les noms de Bonne. 
Déesse, de Fauna, d'Ops et de Fatua. . 

On la nomme Bonne parce qu'elle procure aux^ 
hommes tous les biens nécessaires à la vie; Fauna 
(de/àf'er^, favoriser), parce qu'elle se prête à tout 
ce qui est utile aux êtres animés; Ops (secours) parce 
que sans son aide, nous n'existerions pas; Fatua (de 
Jari\^ parler) , parce que la voix du nouveau^né , ainsi 
qu'il a été dit plus haut, ne se. fait entendre que 
quand il a touché la terre. Les uns disent qu'elle 
réunit tous les attributs de Junon, et que c'est pour 
cette raison qu'elle tient un sceptre de la main gau- 
che ; les autres assurent qu'elle est la même que Pro- 
serpine, et qu'on lui immole une truie parce que cet ^ 
animal est nuisible aux dons de Cérès; quelques per- 



334 SATUnNALES. 

sonnés la croient l*Hécate teitestre ; pour lès Beôtîens, 
elle est Semélé ou bien la fille de Faunus. Ils disent 
que son père, amoureux d'elle, la fustigea avec une 
branche de myrte pour la contraindre à céàet* à ses 
désirs, qu'elle s'y refusa même lorsqu'il l'eut enivrée; 
qu'enfin il se métamorphosa en serpent et parvint 
à jouir d'elle. Ils donnent pour preuves de ces asser- 
tions que le myrte est proscrit de son temple ; que 
sa tête est ombragée d'une vigne, en mémoire des 
moyens qu'employa son père pour tâcher de la sé- 
duire; qu'on ne peut introduire du vin dans son sanc- 
tuaire que sous le nom de lait, et que le vase qui le 
contient prend celui de vase à miel ; enfin , que les 
serpents qu'on voit dans ce sanctuaire sont apprivoi- 
sés. Pour quelques personnes, cette déesse est Médée^ 
parce que ses prêtres tiennent des herbes de toute 
espèce dont ils composent des médicaments , et parce 
que l'entrée de son temple est intei^dite aux hommes 
à cause de l'infidélité de l'ingrat Jason. 

Honorée chez les Grecs sous le nom de divinité des 
femmes, elle était, selon Yarron, fille de Faunus , et 
si chaste que jamais elle ne sortit du gynécée, que 
jamais son nom ne fut prononcé en public , et que 
jamais homme ne la vit, ni ne fut vu d'elle. Voilà 
pourquoi les hommes ne sont pas admis à ses fêtes. 
Réciproquement, les femmes, en Italie, ne peuvent 
assister à la célébration des mystères d'Hercule , parce 
qu'un jour ce héros ayant eu soif, dans le temps qu'il 
traversait l'Italie avec les bœufs de Gérion, la femme 
à laquelle il s'adressa lui refusa de l'eau sous pré* 



LIVRE I. 335 

texte qu'on célébrait ce jour-là la fête de la Bonne 
Déesse, ou de la déesse des femmes, et qu'il n'était 
pas permis aux hommes de rien goûter de ce qui ap- 
partenait aux préparatifs de cette fête. En conséquence. 
Hercule, instituant aussi une fête, se vengea des fem- 
mes en leur donnant l'exclusion , et en ordonnant à 
Pinarius et à Potîtius, gardiens de son temple, de leur 
en défendre l'entrée. C'est le nom de Maia que nous 
avons dit être la même que la terre, et la même aussi 
que la Bonne Déesse, qui nous a amené à dire tout 
ce que nous savons de cette dernière. 

Au mois de mai succède celui de juin, nom qui 
lui fut donné en Thonneur d'une portion du peuple 
romain, comme il a été dit ci-dessus; ou, selon Cin- 
cius, parce que chez les Latins on l'appelait Junonius^ 
dénomination qu'il conserva long-^-temps dans le ca- 
lendrier des habitants d' Aricie et de Préneste, et aussi 
dans le nôtre, à 'ce que dit Nisus dans ses commen- 
taires des Fastes. Il ajoute que de Junonius, on fit 
par la suite Junius en supprimant quelques lettres. 
£t en effet , le temple de Junon Moneta lui fut dédié 
le jour des calendes de juin. Ce mois , suivant quel- 
ques anciens écrivains , reçut son nom de Junius 
Brutus qui le premier fut consul à Bome, et qui ayant 
chassé Tarquin le jour des calendes, sacrifia sur le 
mont Caelius à la déesse Carna pour s'acquitter d'un 
vœu qu'il avait fait dans cette journée. Comme cette 
déesse préside aux viscères du corps humain , on re- 
commande à sa protection le cœur, le foie et les au* 
très organes intérieurs ; et parce que ce fut en dissi- 



336 SATURNALES. 

mutant ce qu'il avait dans le cœur que Brutus fut en 
état d'opérer les bienfaits de la restauration , il érigea 
un temple à cette divinité, à laquelle on sacrifie une 
purée faite de farine de haricots et de lard, par la 
raison que ces aliments restaurent puissamment les 
forces du corps. Remarquons que les calendes de 
juin sont vulgairement nommées fabarias, parce que 
les fèves, mûres alors, sont employées dans les sa- 
crifices. 

Après juin vient juillet qui, selon la division de 
Rômulus dont l'année commence par mars, s'appelait 
quintilis ( cinquième ) , et qui a conservé ce nom 
même après que Numa eut ouvert l'année par deux 
nouveaux mois , janvier et février ; changement qui 
assignait à ce mois non le cinquième, mais le septième 
rang. Par la suite , et sur la proposition du consul 
M. Antoine, il fut nommé juillet (Julius) en l'hon- 
neur du dictateur Jules César, parce que ce fut le 
quatre des ides de quintilis que ce grand homme vint 
au monde. 

Le mois qui suit, appelé d'abord sextiUs (sixième), 
fut ensuite nommé août (^\Jiigustus) en l'honneur de 
César Auguste, et d'après un sénatus- consulte dont 
voici le texte : 

César Auguste imperator (général victorieux) 
ayant été nommé consul pour la première /ois 
dans le mois de sextilis, et ce même mois V ayant 
vu trois Jois triompher dans Rome et descendre du 
Janicule à la tête des légions qui marchaient > , 
pleines de confiance y sous ses auspices; comme 



LIVfiE 1. 537 

de plus il a soumis V Egypte à la domination du 
peuple romain , et mis fin à la guerre cinle dans 
le cours de sextilis; d* après toutes ces causes qui 
ont rendu et rendent ce mois très^heureux pour 
r empire romain , il a plu au sénat de lui donner 
le nom d^ Auguste. Il y eut aussi un plébiscite à ce 
sujet, rendu sur la proposition du tribun. Sextus Pa- 
cubius. 

Septembre a gardé, son premier nom , quoique Do- 
mkien ait voulu qu'il s'appelât Germanicus, et que 
la mois qui le suit fut nommé Domitianus. Mais quand 
. on eut rayé le nom odieux de ce tyran de dessus 
tous les monuments de son règne, ces deux mois re- 
prirent leurs anciens noms, et ses successeurs redou- 
tant de fupestes présages, les noms de$ quatre der- 
niers mois de l'année n'éprouvèrent plus d'innovation. 

Telle fut la division de l'année établie par Romu- 
lus. Elle était composée, comme on l'a dit, de trois 
cent quatre jours , ou de quatre mois de trente-un 
jours , et de six mois de trente jours. Mais comme 
cette division ne s'accordait ni avec le cours du so- 
leil, ni avec les phases de la lune, il arrivait quel- 
qujefois que les plus grands froids se faisaient sentir 
dans les mois consacrés à l'été^ et réciproquement. Dans 
ce cas^ on laissait écouler, sans les assigner à aucun 
mois , autant dé jours qu'il était nécessaire pour ar- 
river à celui de ces mois qui devait coïncider ayec 
la saison. 



I. 12 



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oomrcauE mois, yamtr et Sêmer^ tiuu i guau rt: qui 
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rang^ Par la suite, et sur la propositicm do oonsid 
IL Antoine, il fat noouné juillet {Jmlàis) en rhon- 
neur du dictateur Jules César, parce que œ fut le 
quatre des ides de qnintilis que ce grand hoaune vint 
au monde» 

Le mois qui suit, appelé d'abord sextiSs (sixième), 
fut eosttite nommé août {^jâugustus) en l'honneur de 
César Auguste, et d'après un sénatus-consulle dimt 
viMci le texte ; 

César Auguste imperator (général viciorioix) 
ayant été nommé consul pour la première /ois 
dans le mois de sextiliSj et ce même mois Voyant 
vu trois /ois triompher dans Rome et descendre du 
Janicule h la tête des légions qui marchaient y ^ 
pleines de confiance ^ sous ses auspices; comme 



LIVflE 1. 537 

Je plus il a soumis l'Egypte à la domination du 
peuple romain , et mis fin à la guerre ciçile dans 
le cours de sextilis; d'après toutes ces causes qui 
ont rendu et rendent ce mois très^heureux pour 
r empire romain y il a plu au sénat de lui donner 
le nom d'Auguste. Il y eut aussi un plébiscite à ce 
sujet, rendu sur la proposition du tribun Sextus Pa- 
cubius. 

Septembre a gardé son premier nom , quoique Do- 
m.itien ait voulu qu'il s'appelât Germanicus, et que 
le mois qui le suit fut nommé Domitianus. Mais quand 
on eut rayé le nom odieux de ce tyran de dessus 
tous les monuments de son règne, ces deux moi$ re- 
prirent leurs anciens noms, et ses successeurs redou- 
tant de funestes présages, les noms des quatre der- 
niers mois de Tannée n'éprouvèrent plus d'innovation. 

Telle fut la division de l'année établie par Romu- 
lus. Elle était composée, comme on l'a dit, de trois 
cent quatre jours , ou de quatre mois de trente-un 
jours , et de six mois de trente jours. Mais comme 
cette division ne s'accordait ni avec le cours du so- 
leil, ni avec les phases de la lune, il arrivait quel- 
quiefois que les plus grands froids se faisaient sentir 
dans les mois consacrés à l'été, et réciproquement. Dans 
ce cas^ on laissait écouler, sans les assigner à aucun 
mois , autant dé jours qu'il était nécessaire pour ar- 
river à celui de ces mois qui devait coïncider avec 
la saison. 



I. ^2 



338 SATUHHALES. 

CHAPITRE XIII. 

Division de Cannée par Numa. Cause de Tinter- 
calation ^ et à quelle époque elle conuneïïiça. 

Numa , successeur de Romulns, aussi éclairé que 
peut Têtre celui qui , né dans une contrée agreste et 
dans un siècle grossier, n'a d'autre maître que son 
génie ( peut-être aussi n'ignorait-i) pas* la méthode 
des Grecs) , ajouta dnquante jours à l'année. Elle se 
composa donc alors de 354 jours, période que Numa 
croyait être celle de douze lunaisons. Aux cinquante 
jours ajoutés , il en joignit six autres pris sur chacun 
des six mois de trente jours, puis il divisa ce nom- 
bre de 56 jours en deux parties égales dont il forma 
deux nouveaux mois. Il voulut que le premier qu'il 
nomma Januarius (janvier) fît l'ouverture de l'année. 
Il convenait en effet qu'un mois consacré à Janus 
au double visage touchât à l'année expirée et com- 
mençât l'année suivante. Il dédia le second de ces 
mois à Februus, divinité. qui préside aux lustrations. 
En conséquence, il statua qu'on procéderait en février 
à une purification générale du peuple , et qu'on of* 
frirait des sacrifices pour apaiser les dieux mânes. 

Bientôt les peuples voisins , adoptant la division 
faite par ce prince, réglèrent leur année sur la sienne, 
tant pour les mois que pour les jours , avec cette seule 



diflPéreiice quUk alternateot ka in<M« de trenle jours 
avec «eux de vingt-neuf jour$i Peu cb iemp$ aprà$, 
Nuina doima à janvier un jour de p\m en l'honneur 
du nombre impair dont la nature, avant P^thagore, 
avait indiqué le» propriétés. Il voulait que co norobt^ 
fut affecté non* seulement à l'année^ mais à chacun 
de$ moh^ février seul excepté. En effet, douze mois, 
tous formés de jours en nombre pair ou impair, dont- 
neraient u» nombre de jours pairs ; mais qu'un aeul 
de ces mois soit composé de jdurs pairs, le nombre 
total de ceux de l'année sera impair. Janvier, avrils 
juin, août^ septembre, novembre et décembre furent 
donc réglés à vingt^neuf jcHirs. Us avaient leurs nones 
le cinq^ et comptaient dix*sept jours depuis les ides 
jusqu'aux calendes. 

A l'égard de mars, de mai, de juillet et d'octobte, 
chacun d'eux était composé de treiite-tun jour». Ils 
avaient leurs nones le sept , et comptaient également 
dix-^ept jours depuis les ides jusqu'aux cal^des; fé** 
vrter seul n'eut que vingt-huil jours. Un mois consa* 
cré aux mânes devait effectivement présenter le sym- , 
bole de diminutioa et d'égalité qui convient à ces 
divinités. £n suivant le calendrier de Numa basé, 
comme celui des Grecs, sur le cours de la lune, les 
Romains durent aussi nécessairement adopter leur, 
manière d'intercaler. Car la Grèce, qui s'était aperçue 
qu'elle avait eu le tort de ne donner à son année que 
trois cent cinquante-quatre jours , tandis que le spteil 
emploie trois cent soixante-^cinq jours et un quart à 
parcourir le zodiaque ^^ avait eu recours au^ interea* 



22. 



34^ SATUBMALES. 

e 

ignorait danf^quel mois, on les célébrait toutas; mais 
ItB pontifes , chargés 4m ealendrîer^ craignant que d« 
semblables fêles ne dissent , pour la nrakitude^ une 
occaaicm de remuer en feveur des rois, prirent 'des 
anesures pour que les marchés ne tinssent pas les 
jiMfs des nones.* On laissa donc à leur diepositîon le 
jour sttp^fki «aentionné ^i- dessus pour qu'ils Tinsé- 
Fassent à volonté , mais seulement au milieu des Ter- 
minales ou dp mots intercalaire, et de manière à 
éirtter, dans le oours de l'année, la rencontre des 
jours de marché Avec cemt des nones. Voilà ce qui 
a fart dire à quelques anciens écrivains que les Rou- 
mains avaient non*seulement un mois, mais eticoii^ 
un jour intercalaire. 

Leâ sentiments sont partagés sur l'époque où eom- 
inençarintercalatiop; Licinius Maeer la fait remonter 
à Romutus. Âtittas, «a second livre de ses Atmatea, 
aISrme que Numa imagina cet expédient h l'oecasion 
de ses rites religieux. Junîus veut que i^e soit le roi 
Servius Tullius qui ait employé le premier cette mé^ 
thode, et Varron attribue de plus au même rot l'in-^ 
stk^tion des joors de matx^é. Tuditanas rapporte, 
du troisième livre de son Traité des ms^gistri^s, que 
les décetnvirs, qui ajoutèrent deux tables de lois^ ^^3^ 
dix premières, provoquèrent un plébiscite pOfurl'iiitem 
«alation ; e^est aussi le sentiment de Gassius.. Fulvius^ 
impute ce fett au iximul Mantus , l'an de Rome &^% , 
peu av«mt la guerre d'Étolie ; mais il est oontre^ît 
par Vairon qui soutient qu'une très '«aneienne «toi, 
faisant mention de l'interoalation, fut g4*av4e sur une 



colonne d'airain , sous le consulat de L. Pioarius et 
de Furius. Mais en voilà assez sut ce sujet. 



CHAPITRE XIV. 

Des corrections faites au calendrier y d abord par 
Cèsary ensuite par Auguste. 

On vit cependant des temps où la superstition 
s'opposa à toute espèce d'iotercalation. Quelquefois 
aussi le colléjje des pontifes voulant favoriser les 
publicains, faisait subir à Tannée, tantôt une aug- 
joaentation, tantôt une din\inution de jours; et, sous 
\^ prétexte de régulariser le calendrier, ils ajoutaient 
à son imperfection. Mais ce mode si vague et si irré- 
gllUer de supputation disparut par les soins de 
C. Qâs^r qui {e détermina invariablement, à l'aide 
dq tabi^u qu^ lui présenta le scribe M. Flavius, et 
dans lequel l'orç^rfs çX, la suite des jours de l'année 
étaient Êiciles à saisir, et une fois bien saisis ne pou- 
vaient plus être ewosés à aucune variation. César 
donc, voulant procéder à ui^e nouvelle division , laissa 
écouler tous les jours qui auraient pu causer du dé- 
rangement dans le nouveau comput, en sorte que 
cette année, avec laquelle devait finir le désordre, 
fut composée de 44^ jours. Puis, à l'imitation des 
Égyptiens, seul peuple instruit de la marche des 
corps célestes, il régla l'année d'après le cours du 



344 SATDRITALES. 

soleil, qui fait sa révolution en 365 jours \j^. En 
effet, l'année lunaire n'a qu'un mois, puisque la lune 
n'emploie pas tout-à-fait cet espace de temps à par- 
courir le zodiaque ; il est donc convenable de régler 
l'année solaire d'après le nombre de jours que met le 
soleil à revenir au point d'où il était parti. Celle-ci 
est l'anoée révolue, la grande année, et l'année lu- 
naire la petite année. Virgile les indique toutes deux 
quand il dit : 

Le soleil dans son cours trace (a grande anii^. 

Ateius Capito infère de là que le mot an/ze» (année) 
est dérivé de la révolution circulaire du temps, parce 
que les anciens se servaient de an au lieu de circum 
(autour), comme l'a fait Caton dans ses Origines; il 
dit: an terminum^ pour circum terminum (autour 
de la limite ) , et ainhire pour circumire ( environner). 

César ajouta donc dix jours à l'ancien calendrier pour 
compléter les 365 jours de station que fait le soleil dans 
le zodiaque. Quant au quart de jour restant, il décida 
que les pontifes chargés du calendrier intercaleraient 
un jour à la fin de chaque quatrième année, dans 
le même mois et à la même place que le faisaient 
les anciens, c'est-à-dire avant les cinq derniers jours^ 
de février ou avant le sixième des calendes de mars; 
d'où cette quatrième année fut nommée bissextile. 

A l'égard des dix jours ^ajoutés, voici comme il 
les distribua: il ajouta deux jours à janvier, autant 
à août {sexiilis)^ autant à décembre, et un seul aux 
mois d'avril, juin, septembre et novembre; il ne 



r 



LIVRE I. 345 

toucha pas à février par respect pour le culte des 
dieux mânes, et laissa tels qu'ils étaient mars, mai, 
juillet ( guintilis ) et octobre, parce qu'ils avaient leur 
complément. TiCurs nones, fixées par Numa au sep- 
tième jour, ne changèrent pas ; celles mêmes de jan- 
vier, aoât et décembre, placées au cinquième mois, 
n'éprouvèrent pas de mutation , bien que chacun de 
ces mois eût été augmenté de deux jours: seulement 
ou compta dix-neuf jours des ides aux calendes; car 
César ne voulut insérer les jours ajoutés ni avant les 
nones, ni avant les ides, afin que ces institutions 
religieuses pussent conserver leurs dates, que cette 
insertion aurait déplacées. Le même motif l'engagea 
à ne pas les insérer non plus immédiatement après les 
ides, mais il les intercala après les fériés de chaque 
mois. Les deux jours donnés à janvier devinrent, en 
conséquence, le quatre et te trois des calendes de 
février; le jour supplémentaire d'avril devint le trois 
des calendes de mai; celui de juin, le trois des ca- 
lendes de juillet; ceux du mois d'août, le quatre et 
le trois des calendes de septembre; celui de septembre 
le trois des calendes d'octobre; celui de novembre^ le 
trois des calendes de décembre; enfin ceux de dé- 
cembre , le quatre et le trois des calendes de janvier. 
Il arriva de là que des divers mois augmentés par 
César, et qui offraient auparavant un intervalle de 
dix-sept jours entre leurs ides et les calendes sui- 
vantes, les uns, ceux augmentés de deux jours, pré- 
sentèrent entre ces mêmes ides et les calendes du 
mois suivant un intervalle de dix -neuf jours; et les 



34^ SATimKAUS. 

autres, ceui^ augmentés seulement d*un jour, un in* 
tervâUe de dix-buit jours. Cependant l'ordre des fériés 
de chacun de ces mois ne fut pas interrompu. Par 
exemple, Tusage étjiit, avant la réforme du caleo'- 
drier, lorsqu'un mois avait une fête ou une férié 
placée trois jours après ses ides, de la d^ter du i6 
avant les calendes. Ce même mode subsista apr^ la 
réforme, quoique cette fête ou férié tombait alors 
le 17 ou le 18 avant les calendes, s^on qu'oji avait 
ajouté SL\x p^ois un ou deux jours. L'intention de 
César, en insérant ces jours supplémentaires à la fin 
de chaque mois , après toutes les fêtes qui pouvaient 
^'y trouver, et eu les mettant au nombre des jours 
fastes, était de donner plus d'extension aux relations 
de la vie sociale. Non -seulement il ne permit pas 
qu'un seul de ces jours fût néfaste, il ne souffrit pas 
même qu'il fût jour d'assemblée , tant il craignait de 
donner un aliment à l'ambition des magistrats. Ayant 
ainsi réglé l'année civile , qu'il mit en concordance 
avec les phases de la lune. César prescrivit, par un 
édit , l'usage du nouveau calendrier. L'erreur se serait 
arrêtée là si les pontifes n'en eussent commis une 
nouvelle, ba^e sur la correction elle-même; car, au 
lieu d'intercaler le jour résultant des quatre quarts 
de jour à la fin de la quatrième année, et avant le 
commencement de la cinquième, ils intercalèrent au 
commencement de la quatrième année. Cette méprise 
dura trente-six ans, en sorte qu'au lieu de neuf jours, 
il y en eut douze d'intercalés; mais Auguste y re- 
média en laissant écouler douze années sans interca- 



LIVRE I. 347 

latioH, pour £itve disparaître les trois jours excé* 
daiits; ensuite il ordoona qu'on intercalerait au corn*- 
mencement de chaque cinquième année ^ comme César 
l'avait établi; et poîur perpétuer la durée des nou* 
veaux fastes, il les fit graver sur des tables d'airain. 

CHAPITRE XV. 

Des calendes, des ides et des nones. 

Cette méthode d'intercaler avant le commencement 
de la cinquième année, dit alors Horus, s'accorde 
avec celle de l'Egypte , mère des sciences et des arts. 
Mais il n'y a iden de compliqué dans l'année des 
Égyptiens, dont tous les mois sont de trente jours, 
ek lorsque douze de ces mois sont écoulés, c'est-a- 
dit» au bout de 36o jours, ils ajoutent à leur année 
les cinq jours complémentaires qu'ils placent entre 
août et ^eptfffiabre. C'est encore entre ces deux mois 
qu'ils intercalent, à la fin de chaque quatrième année, 
le jour résultant des quatre quarts de jour ; au lieu 
«|ue chez vous la manière de compter les jours de^ 
puis le commencement d'un m<;»s jusqu'à sa fin n'est 
pas uniforme. Des calendes vous passea aux nonies , 
puis de là à une autre sorte de jours que vous nom- 
mez ides; ensuite vous revenez, si j'ai bien eateiidu 
ceque vous venez de dire, aux calendes du mois sui- 
vie. Je désirerais bi^i connaître la valeur de ces 



348 SiLTURNALES. 

expressions, et j'avoue que je ne comprends pas da« 
vantage les noms que vous donnez à chacun de vos 
jours qui sont désignés^ soit par le mot fastes, soit 
par telle ou telle autre dénomination. Je conviens 
encore que je ne sais ce que c'est que vos nundines, 
dont l'observation exige de vous tant de régularité et 
de précaution. Comme étranger, je n'ai pas à rougir 
de mon ignorance ; je serais même citoyen romain 
que je n'aurais pas honte de recevoir des leçons de 
Praetextatus. Nous ne devons certainement pas rougir, 
repartit celui-ci, iii vous Horus, qui êtes Egyptien 
d'origine, ni nous qui sommes Romains, de nous oc- 
cuper de recherches sur lesquelles l'antiquité ellcr- 
même s'est exercée. 

Un nombre infini d'écrivains dont nous allons ras^ 
sembler succinctement les diverses opinions ont agité 
des questions relatives aux calendes, aux nones, aux 
ides , aux fêtes et fériés. Quand Romulus , génie puis- 
sant mais agreste, organisa son petit état, il voulut 
que chaque mois commençât avec la nouvelle lune; 
mais comme cette phase loin d'être régulière, éprouve 
des variations soit de retard, soit d'avance, basées 
sur des causes invariables, on était obligé d'ajouter 
ou d'oter des jours au mois qui venait de finir, selon 
qu'elle retardait ou qu'elle avançait. Ce fut donc le 
hasard qui fixa le nombre de jours de chaque mois, 
en sorte que les uns en eurent 29 et les autres 3i. 
Cependant il fut décidé que des nones aux ides, il y 
aurait neuf jours d'intervalle, et seize des ides aux ca- 
lendes prochaines. Les plus longs mois eurent donc 



LIVRE I. 349 

leurs dieux jours d'augmentation placés entre leurs 
calendes et leurs nones. Voilà pourquoi les uns ont 
leurs nones le cinquième jour à partir des calendes 9 
et les autres le septième jour. Cependant César ^ comme 
nous l'avons dit plus haut , voulant conserver aux in- 
stitutions religieuses la fixité de leurs dates , n'opéra 
pas de changement dans celle des nones, même dans 
les mois auxquels il ajoute deux jours, que, par res- 
pect pour le culte, il plaça après les fériés de chaque 
mois. 

Anciennement, et avant que le scribe Cn. Flavius 
eut, contre le gré du sénat, rendu les fastes publics, 
un pontife d'un ordre inférieur était chargé d'obser- 
ver le moment de la nouvelle lune, et d'en informer 
le roi des sacrifices. Tous deux faisaient alors des li- 
bations aux dieux; ensuite le pontife convoquait le 
peuple au Capitole, près de la curie Calabra, voisine 
de la cabane qu'habita Romulus, et proclamait corn* 
bien de jours devaient s'écouler des calendes aux 
nones; si c'était cinq jours, il répétait cinq fois le mot 
grec xaXô (j'appelle); et sept fois si l'intervalle était 
de sept jours. C'est ce qui fit donner le nom de ca- 
lendes au premier de ces jours ainsi proclamés, et 
de là vient aussi le tiom de Calabra, donné à la curie 
où Ton se rassemblait. 

Cette proclamation du pontife en sous-ordre, faite 
le jour de la nouvelle lune, avait pour but d'indi- 
quer la date des nones aux habitants des campagnes, 
qui devaient, ce jour-là, se rendre à la ville pour 
apprendre du roi des sacrifices le motif des fériés, 



35o SA.TUAlfAUS. 

ainsi que les devoirs à remplir dans le cours du 
mois ; c'est ce qui a fait croire à quelques personnes 
que les nones sont ainsi appelées parce qu'elles com- 
meiicent un nouvel ordre de choses ( nopos res inci" 
piunt)j ou parce que neuf jours {novem dies) les 
séparent des ides* Chez les Toscans ^ les nones rêve-* 
naient plus souvent, puisque de neuf jours en neuf 
jours, ils venaient saluer leur roi, et s'occuper de 
leurs affaires particulières. Le nom des ides nous vient 
aussi des Toscans qui appellent ce jour itiSy mot qui 
équivaut chez eux à celui de gage de Jupiter. 

£n effet, Jupiter, regardé comme auteur de la lu- 
mière, est célébré dans les vers saliens soUs le nom 
de dieu de la clarté ; il Test chez les Cretois sous celui 
de dieu du jour; et nous-mêmes, nous l'invoquons 
sous le nom de Diespiter^ c'est*à«dire diei pQter 
(père de la lumière )« C'est donc avec raison qtie le 
jour des ides est appelé gage de Jupiter, puisqu'à 
cette date du mois, le coucher du soleil ne fait pas 
disparaître la lumière, et que la lune , alors dans son 
plein, remplace celle que nous devions à l'astre du 
jour. Ainsi les Toscans ont eu raison de nommer 
gage de Jupiter le jour dont la nuit n'a pas de té- 
nèbres: aussi l'antiquité a-t-elle voulu que les ides de 
chaque mois fussent consacrées à ce dieu. Quelques 
personnes croient que idus vient de viduSy dérivé de 
videre ( voir) , en retranchant le v, parce que ce jour- 
là on voit la lune dans son plein ; et qu'an contraire , 
du mot grec liiiA (je vois) , on a fait video en ajou- 
tant un V. D'autres aiment mieux dériver le mot idus 



LIVKE I. 35 1 

du Grec «vîoç (beHe forme), parce que la lune dé- 
couvre alors sa face entière. Il en est qui pensent que 
idus vient de idulis , nom donné à la brebis blanche 
que, chez les Toscans, le flamine offre à Jupiter aux 
ides de chaque mois. Une étymologie, suivant nous 
plus vraisemblable, c'est iduarCy qui, en langue 
étrusque, signifie partager, parce quVn effet les ides 
partagent le mois ; et de là vient vidua ( veuve ) , 
pour valde idua , ou valde divisa ( fortement sépa- 
rée): on peut aussi entendre par vidua une femme 
a viro dii^isa ( séparée de son tnari ). 

De même que les ides étaient consacrées à Jupiter, 
les calendes l'étaient à Junon : c'est un fait garanti 
par Varron et par les pontifes ; il l'est également par 
les Laurentins qui , fidèles à leurs antiques institu- 
tions religieuses, ont conservé à Junon le surnom de 
Calendaire. Ajoutons qu'ils invoquent cette divinité 
le jour des caleqdes de chaque mois, depuis celles de 
mars jusqu'à celles de décembre inclusivement. Il en 
est de même chez nous ; car, outre le sacrifice que le 
premier jour de chaque mois le pontife en sous-ordre 
offre à Junon dans la curie Calabra, la grande-pré- 
tresse, à la même époque, lui immole, dans son pa- 
lais , soit une brebis, soit une truie. C'est du nom de 
cette déesse que Janus a reçu le surnom de Junonius, 
parce qu'il préside à l'ouverture de chaque mois, 
comme Junon à toutes les calendes; et c'est encore 
parce que nos ancêtres commençaient leurs mois à la 
nouvelle lune, qu'ils lui consacrèrent les calendes, la 
lune et Junon étant pour eux la même divinité; ou 



35i ' SATURNALES. 

peut*être parce que la lune, circule dans les airs , ce 
qui lui a fait donner chez les Grecs le surnom d'Arté- 
inis , contraction Xaerotomès (qui fend les airs ); et, 
coQfime Tair est sous le domaine de Junon, c'est avec 
raison que l'antiquité lui a dédié le premier jour de 
chaque mois. Je ne dois pas omettre que nos aïeux 
ont décidé qu'il n'est pas permis de procéder à la 
consommation du mariage pendant les calendes, les 
ides et les nones qui, à l'exception des dernières, 
sont des fériés; or, c'est une impiété d'agir à force 
ouverte contre qui que ce soit pendant les fériés. Aussi 
ne se marie-t-on pas ces jours-là, afin de ne pas sem- 
bler faire violence aux vierges. Nous tenons de Varron 
que Verrius Flaccus , habile interprète du code reli- 
gieux, avait coutume de dire que comme on peut, 
pendant les fériés, nettoyer les anciens fossés, mais 
non pas en creuser de nouveaux, de même on peut 
épouser une veuve et non pas une vierge. Mais 
dira-t-on , pourquoi donc ne peut-on se marier pen- 
dant les nones qui ne sont pas des fériés? £n voici Ja 
raison qui est évidente : le premier jour des noces 
est donné à la pudeur; le lendemain la nouvelle 
mariée doit être mise en possession de son autorité 
dans la maison de son mari, et offrir un sacrifice; 
mais tous les lendemains des calendes, des ides ou 
des nones sont également regardés comme des jours 
funestes; ainsi ce serait sous de malheureux auspices 
que l'épousée entrerait dans ses nouvelles fonctions, 
ou qu'elle offrirait son hommage à la Divinité; c'est 



LIVRET I. 353 

donc avec raison que le mariage est interdit le jour 
des nones. 



CHAPITRE XVI. 

Distinction des jours chez les Romains, et leurs 

diverses dénominations. 

L'ordre des matières nous ayant conduit à parler 
des jours, nous allons maintenant répondre en peu 
de mots aux questions que nous a Élites notre cher 
Horus. Numa qui avait divisé l'année en mois , divisa 
aussi le mois en jours, et distingua ceux-ci sous les 
noms de jours de fête, jours de travail et jours mi- 
partis. Les premiers sont consacrés aux dieux ; pen- 
dant les seconds, chacun peut vaquer à ses affaires 
de quelque nature qu'elles soient; et les troisièmes 
sont communs aux dieux et aux hommes. Aux jours 
de fêtes appartiennent les sacrifices, les banquets of- 
ferts aux dieux, la célébration des jeux, et les fériés. 
On distingue les jours de travail en jours fastes, jours 
comiciales, jours nommés comperendini j en jours 
fixés ( sous-entendez pour régler les discussions avec 
l'étranger), et en jours dits prœliares. Quant aux 
jours mi-partis, c'est sur lui-même que chacun d'eux 
opère sa division. On peut, à certainejs heures, rendre 
la justice , et à d'autres heures on ne le peut pas; on 
ne le peut pas pendant l'immolation de la victime, 
I. ii3 



354 SATtrtlNALES. 

on le peut pendant qu'on ouvre et qu'on examine ses 
entrailles; et de rechef on ne le peut pas lorsqu'on la 
brûle. 

Il convient donc de s'étendre un peu sur les jours 
de fêtes, et sur les jours de travail. C'est un jour de 
fête quand on sacrifie aux dieux, quand on les invite 
à un festin solennel, quand on célèbre des jeux en 
leur honneur, et lorsqu'on observe les fériés. Or, les 
fériés communes à tout le peuple sont de quatre 
sortes : les unes sont à date fixe, d'autres sont indi- 
quées chaque année ; ajoutez- y les fériés de circon- 
stance et les nundines. Les premières, inamovibles, 
ont lieu le même jour tous les ans ; les principales 

sont les Agonales, les Carmentales et les Lupercales. 

• 

Les secondes sont mobiles , et le jour de leur célé- 
bration est fixé par quelque pontife ou magistrat; 
telles sont les fériés latines^ celles des semailles, les 
Paganaleset les Compi taies. Les fériés de circonstance 
sont celles ordonnées par les consuls ou les préteurs 
en vertu du pouvoir dont ils sont investis. Les nun- 
dines sont établies en faveur des habitants de la 
campagne qui se rendent à la ville tous les neuf joursT 
poup af&ires particulières ou commerciales. Il est 
aussi des fériés propres à certaines familles: les mai- 
sons Claudia, Julia, Emilia, Cornelia, etc., ont les 
leurs ; telle autre famille peut avoir les siennes qu'elle 
observe d'après ses usages domestiques. Tout parti- 
culier a aussi les siennes, comme les jours de nais- 
sance , de funérailles , d'expiations ; ceux oîi la foudre 
a tombé chez lui; et chez nos ancêtres, il suffisait 



LIVRE I. 355 

de prononcer le nom de la déesse de la santé, des 
divinités qui président aux semailles, aux champs en- 
semencés, aux grains levés, à ceux recueillis et ser- 
rés, pour être en férié. Toutes les fois que la flami- 
nique entendait le tonnerre, elle était en férié jusqu'à 
ce qu'elle eût apaisé les dieux. Les prêtres assuraient 
que les fériés étaient profanées, si l'on travaillait 
après qu'elles avaient été proclamées dans les tenues 
prescrits. 

Qui plus est , la vue de toute occupation mécani- 
que pendant les fériés était interdite au roi des sa- 
crifices et aux flaniines. En conséquence , un officier 
public les précédait pour avertir les ouvriers de s'abs- 
tenir du travail ; et la contravention était punie d'une 
amende. Outre l'amende, celui qui avait péché par 
ignorance ne pouvait être expié qu'en offrant un 
porc; mais il n'y avait pas d'expiation, selon le pon- 
tife Scœvola, pour celui qui avait travaillé sciemment; 
cependant Umbro dit que celui qui s'occupait d'ou- 
vrages relatifs au culte des dieux , ou d'uii travail ur- 
gent pour lui-même, n'était pas coupable; et Scaevola 
lui-même, consulté sur ce qu'il était permis de faire 
les jours de fériés, répondit qu'on pouvait faire ce 
dont l'omission serait nuisible. D'après cette décision , 
lin particulier retirant un de ses bœufs d'une fosse 
profonde , ou étayant son toit près de tomber , n'était 
pas en faute; et Virgile, si versé dans toiis les genres 
d'instruction, n'ignorant pas qu'on lave les brebis, 
ou pour nettoyer leur laine, ou pour les guérir de 
la clavelée, assure que, pendant les fériés, et pour 

• a3. 



356 SATURNALES. 

raison de santé, le berger 

. Peut baigner ses brebis dans une eau salutaire. 

Le mot salutaire dit assez que le bain ne doit avoir 
lieu que dans la vue de guérir ou de prévenir la ma- 
ladie, et non dans celle de faire un gain quelconque 
par le lavage de la laine. Voilà pour ce qui regarde 
les fêtes, ainsi que les jours néfastes qui n'en sont que 
des subdivisions. Passons maintenant aux jours de 
travail qui se subdivisent en jours fastes , jours co- 
miciales, jours nommés comperendini ^ en jours 
fixés, et en jours Aï\^ prœliares. 

Les jours fastes, opposés aux néfastes, sont ceux 
pendant lesquels le préteur a le droit de prouver sa 
juridiction par les trois mots no, subaudi judices ^ 
(je vous donne des juges); dico, subaudi jus^ (je 
rends justice); addico, subaudi bona^ (j'adjuge les 
biens). Les jours comiciales sont ceux pendant les- 
quels on peut proposer des lois au peuple. Les jours 
fastes on peut plaider, mais non proposer dès lois, 
tandis que les jours comiciales on peut faire l'un et 
l'autre. Les jours appelés comperendini ( jours de 
renvoi à une autre audience), on peut exiger du dé- 
fendeur qu'il s'engage sous caution à paraître au mo- 
ment indiqué par le préteur. Les jours fixés ont été 
institués pour régler par un jugement les différends 
avec l'étranger, témoin Plante qui dit dans son Cur- 
cùlion : Si status condictus cian hoste intercessit 
dies (quand même le jour fixé pour plaider avec 
l'étranger serait arrivé). Remarquons que, chez les 



LIVRE I. 357 

anciens, hostis (ennemi) était l'équivalent de notre 
peregrinus (étranger). Je ne ferai pas de distinc- 
tion entre les jours où l'on peut attaquer Tennemi 
{dies prœliares) , et les jours: de àéXzx {dies justi{iy 
Pendant" ces derniers, qui sont au nombre de trente 
et se suivent sans interruption , l'armée est prête à 
marcher, et l'on voit flotter le drapeau rouge au haiit 
du Janicule; pendant les premiers, on peut réclamer 
son bien ou attaquer l'ennemi iqui nous refuse jus- 
tice. Mais lorsque les fériés latines sont proclamées , 
lorsqu'on célèbre les Saturnales, et lorsque le monde 
est ouvert ( mundus (a) pcUet ) , il n'est pas permis 
de combattre. Il serait en effet inconvenant d'en 
venir aux mains pendant l'anniversaire de la trêve» 
faite jadis entre les Latins et le peuple romain, pen- 
dant les fêtes de Saturne, dont le règne, dit-on, ne 
fut jamais troublé par le bruit des armes, et pendant 
l'ouverture d'un temple dédié à Pluton et à Proser- 
pine. Il est plus à propos, disaient les anciens, de 
marcher au combat lorsque l'avenue des enfers est 
fermée. « Le monde ouvert, dit à ce sujet Varron, 
est l'emblème de la porte du manoir des divinités 
inTemales; en conséquence, c'est un acte d'impiété, 
non seulement de livrer bataille à cette époque, mais 
aussi d'enrôler des soldats, de les faire partir pour 
l'armée, de s'embarquer et de se marier. » Nos aïeux ne 

(i) Dies justi étaient les trente jours complets accordés au 
condamné pour qu'il pût satisfaire à la sentence du juge. 

(a) Petit temple dédié aux dieux infernaux. 



358 SATURNALES. 

faisaient pas d'enrôlement pendant les jours réputés 
malheureux; ils s'en abstenaient également pendant 
les fériés : ce fait est attesté par le même Varron dans 
son livre des augures : ce Sous peine d'expiation , il 
est défendu, pendant les fériés, d'appeler les citoyens 
sous les drapeaux. » Cependant il est bon de savoir 
que lorsque les Romains déclaraient la guerre , le jour 
du combat était à leur choix; mais lorsqu'on la leur 
déclarait, comme alors il s'agissait de leur propre 
sûreté ou de l'honneur de la république, ils ne fai- 
saient acception d'aucun jour. Comment, en effet, 
avoir égard à telle ou telle circonstance, quand on 
n'est pas le maître de s'y conformer ? Nos pères vou- 
laient qu'en toute occasion on se gardât des lende- 
mains des fériés, qu'ils désignaient par un nom de 
mauvais augure , celui de jours noirs , que quelques 
écrivains ont modifié en lui substituant celui de jours 
communs. Voici la raison qu'en donnent Aulu- 
Gelle(i), au quinzième livre de ses Annales, et 
Cassius Hemina au second livre de son Histoire. 

L'an de Rome 363 , leà tribuns militaires Virginius , 
Manlius, Emilius, Posthumius et leurs collègues, 
ayant agité dans le sénat la question de savoir pour- 
quoi la république avait éprouvé tant de malheurs 
depuis un petit nombre d'années , les pères conscrits 
mandèrent l'aruspice L. Aquinius, pour s'informer 
de lui en quoi les dieux avaient été offensés; celui-ci 
répondit que le tribun militaire Q. Sulpicius, avant 

(i) C'est au cinquième livre, chapitre 17. 



LIVRE 1. 359 

de combattre les Gaulois sur les bords de l'Allia, 
avait offert un sacrifice le lendemaiu des ides de 
juillet pour obtenir la victoire; il ajouta qu'auprès du 
(leuve Cremera et dans beaucoup d'autres lieux, et 
circonstances où l'on avait sacrifié aux dieux la veille 
des fériés, les Romains avaient été battus. Le sénat, 
frappé de ces remarques, voulut que l'affaire fût 
portée au tribunal des pontifes, qui décidèrent que 
. tous les lendemains des calendes, des ides et dés 
nones, devaient être regardés comme des jours noirs, 
et ne pouvaient faire partie de ceux connus sous les 
noms de prœliares , puri , vel comitiales ( de jours 
oïl l'on peut attaquer l'ennemi, de jolirs purs, c'est- 
à-dire exempts de toute influence dangereuse, et de 
jours comiciales). âu livre douzième des Annales 
pontificales , on lit quelque chose de plus fort encore : 
le grand-pontife Fabius Maximus Servilianus ne veut 
pas qu'on sacrifie aux mânes de ses parents dans les 
jours regardés comme funestes, parce que, dit-il, il 
faut, dans ce cas, commencer par invoquer Janus et 
Jupiter, dont les noms ne doivent pas être prononcés 
à pareils jours. Bien des personnes redoutent aussi 
comme pernicieux le quatrième jour des calendes, 
des nones et des ides. On demande si cette opinion 
est appuyée sur quelque tradition religieuse; quant 
à moi, je n'ai rien trouvé à cet égard dans les écrits 
des anciens, sinon que Q. Claudius, au cinquième 
livre de ses Annales, rapporte que la bataille de 
Cannes, si funeste à la république, fut livrée le quatre 
des nones du mois d'août. Varrôn observe qu'il n'im- 



36o SATURNALES. 

porte en rien, dans les choses purement militaires, 
que les jours soient fastes ou néfastes, mais qu'il 
n'en est pas de même pour les actions privées. 

On pourrait me blâmer d'avoir placé les nundines 
au nombre des fériés, parce que Titius, qui a fait un 
traité à ce sujet, ne les met pas dans cette catégorie^ 
et se contente de les appeler des jours solennels. Je 
sais aussi que Julius Modestus assure que l'augure 
Messala ayant consulté les pontifes pour savoir si les 
nundines et les nones étaient des fériés, ceux-ci ré- 
pondirent négativement relativement aux premières; 
et je n'ignore pas que Trebatius, au premier livre de 
ses Observances religieuses, dit que les magistrats peu- 
vent affranchir et adjuger le jour des nundines ; mais 
j'ai pour moi Julius César qui soutient qu'on ne peut 
convoquer le peuple ou lui proposer des lois, ces 
jours-là , ni par conséquent ouvrir les comices. 

Cornélius Labeo décide aussi , au livre premier de 
ses Fastes, que les nundines sont des fériés. Le lecteur 
curieux de connaître d'où vient cette différence dans 
les opinions, peut consulter le second livre de Gra- 
iiius Licinianus, qui dit qu'eu effet les nundines' sont 
consacrées à Jupiter, puisque la flaminique lui sacrifie 
ce jour- là une brebis dans son palais; mais que la 
loi Hortensia fît changer cette disposition , et mettre 
au nombre des jours fastes les jours de marché , afin 
que les habitants des campagnes qui venaient trafi- 
quer à la ville pussent aussi terminer leurs affaires 
litigieuses , car le préteur ne pouvait rendre la justice 
pendant les jours néfastes. Ainsi, ceux qui tiennent 



LIVRE I. 36 1 

que les nundines sont des fériés ont pour eux Tauto- 
rité de l'antiquité; et ceux qui pensent autrement 
ont en leur faveur le laps de temps écoulé depuis la 
loi précitée. 

' G^tte institution, disent quelques personnes, est 
due à Romulus qui, après son association avec 
T. Tatius , et l'institution de divers sacrifices et com- 
munautés , aurait aussi établi les nundines : c'est du 
moins l'opinion de Tudîtanus; mais Cassius les at<- 
tribue à Servius TuUius, qui voulut faciliter aux 
tribus de la campagne les moyens de régler leurs af- 
faires tant de la ville que des champs. I^es nundines, 
suivant Geminus, ne furent instituées qu'après l'ex- 
pulsion des Tarquins. C'était une occasion pour tous 
les citoyens de célébrer en commun la mémoire de 
Servius Tullius: c'est aussi le sentiment de Varron. 
Ceux , dit Rutilius, qui les établirent, voulaient qu'a- 
près huit jours de travaux agricoles, le villageois 
pût les interrompre le neuvième, jet venir à Rome 
commercer et prendre connaissance des lois. Ils pen> 
saient que les décrets et ordonnances rendus en pré- 
sence d'une assemblée plus nombreuse, et proposés 
pendant trois nundines consécutives, se graveraient 
plus faciletnent dans la mémoire de tous les citoyens, 
et de chacun d'eux en particulier: et de là l'usage 
de promulguer les lois pendant trois marchés de 
suite; de là aussi est venue la coutume pour les can- 
didats aux magistratures de se rendre aux comices , 
à ces mêmes époques, et de se placer sur une émi- 
nence afin d'être aperçus de tous les citoyens. . 



36a. SATURNALES. 

Mais ces usages, négligés par la suite, se perdirent 
entièrement lorsque raccroissement de la population 
dispensa de recourir à l'affluence occasionnée par 
ces fériés. 

Nundina est aussi une déesse invoquée des Ro- 
mains le neuvième jour de la naissance de leurs en- 
fants mâles qui reçoivent alors. un nom et sont purifiés : 
aussi l'appelle^t-on Lustriciis (de purification). Cette 
cérémonie a lieu pour les filles le huitième et non 
pas le neuvième jour. 

Par ce développement de l'organisation de notre 
année et de nos mois, j'ai satisfait pleinement, je 
crois, à ce que désirait savoir notre ami Horus sur 
les dénominations et lemploi de nos jours. Mainte- 
nant je désirerais savoir s'il est quelque chose , dans 
ce que je viens d'avancer, qui puisse prêter aux plai- 
santeries d'un ingénieux riverain du Nil, dont la 
contrée a produit tant de savants calculateurs, et s'il 
trouve bon que quelques institutions de son pays 
se soient naturalisées sur les bords du Tibre. Sans 
parler ici d'Horus, dont le jugement est si sain, et 
l'esprit si cultivé, je ne puis croire, dit alors £ustathe, 
qu'il existe un homme assez peu réfléchi pour ne pas 
approuver la marche régulière de l'année romaine, 
qui vient de recevoir un nouveau lustre de l'imper- 
turbable mémoire et de l'éloquence de celui qui s'est 
chargé de l'analyser. 

Il n'est pas étonnant que cette organisation soit à 
l'abri de la critique, puisque la réforme qu'elle a 
subie nous est venue d'Egypte; car c est aux Egyptiens 



LIVRE I. 363 

que César dut la connaissance du mouvement des 
corps célestes], dont il a laissé un traité estimé. Il 
apprit aussi d^eux la manière de régler l'année sur le 
cours du soleil. Mais les anciens habitants du La- 
tium , qui , n'ayant aucune communication avec 
l'Egypte, ne purent rien apprendre de ses habitmts, 
adoptèrent le calendrier des Grecs, et, comme eux, 
comptèrent les jours en rétrogradant, en sorte que, 
partant du plus haut nombre^ ils descendaient à 
l'unité. Notre mode de supputation va donc en dé- 
croissant comme celui des Â^théniens, et comme eux 
nous disons dix, neuf, huit, sept, etc. 

Un mois sur son déclin et l'antre s'approchant , 

dit Homère; le mot çOivovtoç n'indique-t-il pas le dé- 
croîssement d'un mois qui vient se fondre dans le 
mois qui suit, tandis que le prot larafAevoç désigne 
une nouvelle numération succédant à celle qui s'éteint ? 
C'est dans le même sens que votre Homère mantouan 
a dit r Stat sua cuique dies ( les jours nous sont 
comptés). Son expression stare marque l'immobilité 
du but vers lequel nous tendons. Ce même poète, 
aussi savant que réservé, et qui n'ignorait pas que 
les premiers Romains avaient réglé l'année sur le 
cours de la lune, et leurs descendants sur celui du 
soleil, crut devoir rendre hommage à l'opinion des 
deux époques dans ces vers : 

Astres majestueux qui , dans votre carrière , 
Nous dispensez les ans , nous versez la lumière , 
Protecteur des raisins, déesse des moissons, etc. 



364 SATURNA.LES. 

On voit que , dans cette invocation , le soleil et la 
lune sont tous deux regardés comme les régulateurs 
de l'année. 



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CHAPITRE XVIL 

Toute la théologie se réduit au culte du soleil. 
Les différents noms d^ Apollon démontrent son 
identité avec le dieu soleil. 

Je me suis souvent demandé, dit alors Avienus, 
pourquoi nous honorons le soleil tantôt sous le nom 
d'Apollon, tantôt sous celui de Bacchus, et tantôt 
sous diverses autres dénominations; et puisque les 
dieux ont voulu, Prœtextatus, que vous fussiez le 
premier ministre de leur culte, veuillez m'expliquer 
la cause de cette multitude de noms donnés à une 
seule et même divinité. 

Soyez persuadé , mon ami , lui répondit Praetextatus , 
que les poètes ont puisé les sujets de leurs fictions 
, sur les dieux dans les sanctuaires de la philosophie ; 
et quand ils rapportent au soleil presque toutes les 
divinités, cen'est pas l'effet d'une vaine superstition, 
mais le résultat d'une raison divine. 

En effet , si cet astre est le chef et le modérateur 
des autres corps célestes, comme l'a cru l'antiquité; 
s'il règle seul la marche des planètes; et si, d'après 
l'opinion de plusieurs personnes , le cours de ces me- 



LIVRE 1. 365 

mes planètes a le pouvoir de diriger les choses d'ici- 
bas, ou de les pronostiquer, comme le pense Plotin , 
il faut bien que nous reconnaissions pour auteur de 
tout ce que nous voyons l'astre régulateur des astres 
dont nous dépendons. Quand Virgile, en parlant de 
Junon seule, s'exprime ainsi: 

quo numiriQ lœso. 
Quel attribut divin fut en elle offensé ? 

il nous donne à entendre que les diverses qualités 
d'un même dieu doivent être considérées comme au- 
tant de divinités. C'est ainsi que les différentes pro- 
priétés du soleil ont donné naissance à des dieux dif- 
férents : aussi les plus grands philosophes n'ont-ils 
admis qu'un seul tout. Comme dieu de la divination 
et de la médecine , cet astre a reçu le nom d'Apollon , 
et celui de Mercure comme dieu de la parole. Ce fut 
avec raison que les Grecs l'appelèrent Hermès,'nom dé- 
rivé d'un mot grec qui signifie interpréter, car la parole 
sert à interpréter les plus secrètes pensées. Les effets 
nombreux de l'influence du soleil sur les fruits et sur 
tous tes végétaux, le firent adorer sous une infinité 
d'autres noms qui rentrent tous dans le culte secret 
qu'on lui adresse ; et comme une révélation de cette 
importance exige plus qu'une simple assertion , nous 
croyons devoir nous appuyer de l'autorité des an- 
ciens, et nous allons exposer un grand nombre d'opi- 
nions sur l'étymologie du nom d'Apollon, qui toutes 
le rapportent au soleiL Platon le dérive d'une ex- 
pression grecque qui signifie lancer continuellement 
desrxiyons, Apollon , dit Chrysippe, est ainsi nommé, 



366 SATURNALES. 

parce que le feu du soleil n'est pas de la même sub- 
stance que les autres feux. £n effet, la première 
lettre du nom de ce dieu est une particule négative 
indiquant qu'il possède un feu particulier; aussi s'ap- 
pelle-t-il en latin sol (de solus , seul ) , comme étant 
unique par sa clarté. Speusippe croit qu'on le nomme 
Apollon, parce qu'il tire sa force de la diversité et 
de la quantité de ses feux. Cléanthe veut qu'on en- 
tende par ce nom que le lieu du lever du soleil est 
variable. Cornificius le dérive de deux mots grecs 
qu'on peut rendre par intra polos (entre les pôles), 
parce qu'emporté rapidement entre les bornes du 
monde, il revient au point de son départ. D autres 
assurent qu'Apollon vient d'Àwo^Wo) (je tue), parce 
qu'il fait périr les animaux , lorsque sa chaleur ex-^ 
cessive engendre la peste. « O toi qui as l'éclat de 
l'or, puisque tu m'as donné la mort, tu mérites bien 
le nom d'Apollon que te donnent les mortels», dit 
Euripide dans sa tragédie de Phaéton. « Puissant 
Apollon , punis les coupables , et fais-les périr comme 
tu en as le pouvoir,» s'écrie Archiloque. Enfin, on 
donne indifféremment aux aliénés le nom d'ÀTCo^XcDVo • 
êXtItouç et d'âXioêXTjTouç (frappés par Apollon, ou 
frappés par le soleil ) ; et comme les propriétés bien- 
faisantes ou nuisibles du soleil et de la lune sont 
semblables , on appelle les femmes affectées d'indis- 
positions périodiques €eX7ivo6X7iTouçouapT8(At^oêXY(TOuç 
( frappées par la lune, ou frappées par Diane). Tous 
les simulacres d'Apollon sont décorés d'arcs et de 
flèches ; c'est l'emblème de la force de ses rayons , 



LIVRE I. 367 

c'est ce qui fait dire à Homère parlant des Grecs : 
« Mais ensuite il les frappe en leur lançant un trait 
mortel. » Les effets du soleil sur la température ont 
mérité à Apollon le nom de conservateur des êtres 
animés; et parce que l'astre du jour verse sur les 
humains plus de biens que de maux, on représente 
le dieu portant les graôes dans sa main droite, et 
dans sa gauche un arc et des flèches , ce qui signifie 
qu'il est plus disposé à nous être utile qu'à nous 
nuire. On attribue à Apollon le pouvoir de guérir, 
parce que la chaleur modérée du soleil est un remède 
universel. 11 en est qui croient que ce nom vient de 
âiTfi^.auvovTa Taç voaouç (détournant les maladies), 
dont on aurait fait ÀiroXXwva; cette opinion s'accor- 
dant avec la signification latine de ce nom, nous a 
dispensé de le traduire du grec. Apollo équivaut chez 
nous à Aspello {^subaudi mala^ j'éloigne les maux), 
et répond à l'aXe^ixa^cov des Athéniens (qui détourne 
les maladies). Les Lindiens l'honorent sous le nom 
de Aoi(Atoç, parce qu'il fit cesser la peste dans leur 
contrée. Nos rites sacrés favorisent aussi l'opinion 
qui le regarde comme le dieu de la santé et de la 
médecine, car nos vestales l'invoquent en ces termes : 
Apollon médecin , Apollon Pœan. 

Le soleil ayant donc deux effets principaux , une 
chaleur tempérée propice à la vie des mortels, et un 
virus pestilentiel que nous envoient quelquefois ses 
brûlants rayons, on donne h Apollon deux surnoms 
qui désignent cette double propriété, savoir, ifjitoç 
etHatàv: dans le premier cas, on les fait dériver de 



368 SATURNALES. 

îa^Oai (guérir), et de irauetv Taç otvtaç (faire cesser 
les chagrins ) ; et dans le second cas de levai, sous- 
entendu ^Ckoç é^^eireuxèç (envoyer des traits mortels), 
et de iraieiv (frapper). Cependant l'usage a prévalu 
de dire in Ilatàv ( guéris, Paean ), lorsqu^on demande 
la santé, et u Ilaiàv, avec aspiration de l'i dans i8, 
lorsqu'on fait une imprécation contre quelqu'un; c'est 
comme si l'on disait : frappe, Paean. C'est ^ dit -on, 
de cette dernière expression que Diane se servit pour 
encourager Apollon dans son combat contre lé ser- 
pent Python. Je ferai connaître en temps et lieu la 
véritable étymologie de cette formule que l'oracle de 
Delphes consacra , dit-on , lorsque les Athéniens, sous 
le règne de Thésée, implorèrent l'aide d'Apollon contre 
les Amazones; c'est le dieu lui-même qui leur en- 
joignit de la prononcer, lorsqu'au moment d'engager 
le combat, ils l'inviteraient à venir à leur secours. 

Le soleil , dit Apollodore au quatorzième livre de 
sa Théogonie, est appelé ïv)ïoç ou Apollon, de teoOai 
xal levai, à cause de sa course rapide autour du 
monde. Timothée s'adresse à lui en ces termes : « Et 
toi , soleil , qui toujours éclaires le ciel par tes rayons, 
darde et lance contre tes ennemis un trait de ton arc 
qui frappe au loin. » Comme principe de la santé, on 
le vénère sous le nom d'Ou>.ioç (auteur de la santé). 
OuXc Te, etc., bonne santé et grande joie, dit Ho- 
mère. Nous lisons dans Meandrius que les Milésieiis 
malades sacrifiaient à Apollon Oukioç , et Phérécide 
rapporte que Thésée, conduit en Crète pour être livré 
au Minotaure, adressa des vœux poui^ sa conserva- 



LIVRE I. 369 

tion et pour son retour, au même dieu, ainsi qu'à 
Diane OùXta. 

On ne peut s'étonner que deux effets divers soient 
spécifiés sous des noms différents, lorsqu'on voit at- 
tribuer au contraire à d'autres divinités une double 
puissance, et un double nom relativement à un même 
effet. On donne à Neptune quelquefois le nom 
d'Èvoffty^ôcûv (ébranlant la terre), et quelquefois celui 
de À<r9a>.iov , affermissant la terre); et si Mercure, 
dont Homère a dit : Il prend sa verge et fascine les 
jeux des mortels ^ peut également assoupir et tenir 
éveillés les yeux et l'esprit des hommes , on peut 
bien honorer Apollon, c'est-à-dire le soleil, sous 
des dénominations qui le peignent tantôt comme 
conservateur de la santé , et tantôt comme répandant 
la contagion. Au reste, lorsque, dans ce dernier cas, 
il sévit contre les coupables, cela prouve évidem- 
ment que ce dieu protège les hommes de bien; aussi 
lui rend-on à Pachinum, promontoire de la Sicile, 
un culte solennel sous le nom de Libystinus. Voici à 
quelle occasion : les Libyens, voulant s'emparer de 
la Sicile, avaient pris terre à ce promontoire sur le- 
quel le dieu a des autels; imploré par les habitants, 
il envoya la peste chez les ennemis , qui furent pres- 
que tous frappés de mort subite; c'est ce qui lui fît 
donner le nom de Libystinus. Nos annales offrent 
un trait semblable de la puissance de ce dieu. Pen- 
dant qu'on célébrait à Rome, pour la première fois, 
des jeux en son honneur , d'après l'avis prophétique 
du poète Marcius, et celui des livres sibyllins, l'arrivée 
I. 24 



3*JO SATTTBVALES. 

subite 4è l'ennemi fit courir le peuple aux armes , et 
l'on vit au même instant une nuée de flèches se dirî*- 
ger sur le» assaillants; ils furent bientôt mis en dé- 
route j et les Romains vainqueurs retournèrent à la 
fête du dieu leur libérateur. L'établissement de ces 
jeu¥ a donc pour cause l'aide do dieu dans une 
mêlée, et non pas son secours dans une peste, comme 
l'ont dit quelques écrivains. Voici ce qui a donné lieu 
à cette dernière opinion : à l'époque de ces jeux (i), 
nou$ avons le soleil vertical , car il vient d'entrer au 
tropique du Cancer, et, pendant qu'il parcourt ce 
signe, le climat sous lequel nous sommes reçoit ses 
rayons directement, et non pas obliquement; d^oii 
quelques personnes ont induit qu'en célébrant les 
jeux apollinairas, Rome avait pour but de se rendre 
propice le dieu de la chaleur. Mais l'histoire me dit 
qu'ils furent institués pour célébrer l'anniversaire 
d'une victoire, et non pour des causes sanitaires, 
comme rassurent certains annalistes. 

Ces jeux ^ qui datent de la deuxième guerre pu- 
nique, furent établis sur l'avis du décemvir Corné- 
lius Rufus, qui avait été diargé de consulter les livres 
sibyllins, d'où il prit le nom Sibylla, changé depuis, 
par contraction , en celui de Sylla qu'il porta le pre^ 
mier;et cette consultation eut lieu à la suite d'une 
prédiction du devin Marcius dont les livres furent 
présentés au sénat; elle était conçue en ces termes : 
Romains , si vous voulez chasser l'ennemi de votre 

(i) XjC 4 des noncs de juillet. 



LIVRE ï, 371 

territûire^ et ce débordement des nations étrange fes^ 
je suis d'ams que vous votiez des jeux en Vhonnèur 
d'Apollon; ils dei^ront avoir lieii chague année aux 
frais de l'État^ et seront sous la direction du préteur 
chargé de rendre la justice au peuple. Les décem- 
pirs offriront des sacrifices saluant le rit grec. Si 
vous suivez ponctuellement mon conseil^ vous vous 
en troui^rez bien^ et la république s* améliorera pny 
gressiifement ^ car le dieu anéantira vos ennemis 
qui jouissent en paix des fruits de vos campagnes. 

Lorsqu^en conséquence de cette prophétie, les 
pontifes eurent employé un jour aux céréniûniès i:^«- 
iigieuseâ qui devaient fléchir les dieu!x ^ une ord^i^ 
nance du sénat chargea les décemvirs de consulter les 
livres sibyllins, afin de connaître le meilleur mode à 
employer dans l'institution des jeux et dans la manière 
de sacrifier. Sur leur rapport qu'il y avait conformité 
entfe les livres de la sibylle et ceux de Marcius , le 
sénat décida qu'il serait voté et célébré des jeux en 
l'honneur d'Apollon ; qu'à cet effet , on remettrait 
au préteur douze mille livres de cuivre et deux 
grandes victimes. Il fut enjoint aux décemvirs de sa-^ 
crifier selon le rit grec , et d'offrir à Apollon un tau- 
reau et deux chèvres, dont les cornes seraient dorées^ 
et à Latone sa mère, une génisse ayafit aussi les 
cornes dorées. Le peuple devait assister à ces jeux 
donnés dans le cirque, la tête couronnée de lauriers». 
Telle est l'opinion la plus accréditée de l'origine des 
jeux apoUinaires. 

Prouvons maintenant, d'après leâ autres noms 

24. 



372 SATURNALES. 

d'Apollon, que ce dieu et le soleil sont une seule et 
même divinité. On le nomme Loxias (de loxoSy obli- 
que), dit Ënopide, parce qu'il suit, pour se rendre 
d'occident en orient, une ligne obliquement circu- 
laire ; ou, selon Cléanthe, parce qu'ainsi que la grande 
Ourse, il tourne en spirale; ou bien encore parce 
que, dans la position que nous occupons relativement 
à lui, ses rayons nous viennent transversalement du 
midi. On l'appelle Delius, de ^y)>.oç (manifeste), parce 
que sa lumière rend toute chose évidente, et foîëoç, 
selon Cornificius, de foiTav ^èa, à cause de la rapi- 
dité de son mouvement. D'autres disent qu'il doit ce 
nom à sa pureté, à son éclat. Il est aussi surnommé 
Phanès , de çaiveiv ( luire ) , et de çavato; vfoç ( qui 
brille de nouveau ) , parce qu'il luit et se renouvelle 
chaque jour: aussi Virgile l'appelle-t-il mane no\fum 
( nouveau chaque matin ). Les Camiriens, qui habitent 
une île consacrée au soleil, sacrifient à Apollon, 
âatyeviTYiç (éternel), de âet (toujours), et yivof^ai 
(engendrer), parce que, chaque jour , paraissant en- 
gendré, il engendre tous les êtres à son tour; car 
c'est par lui que la semence échauffée devient tige , 
se nourrit et s'accroît. Son surnom de Lycius a plu- 
sieurs causes; il est ainsi appelé, dit Antipater le 
stoïcien , de Xeuxaivetv ( blanchir ) , parce que le soleil 
blanchit tout ce qu'il éclaire. Cléanthe observe que 
ce nom de Lycius a été donné à Apollon de Xuxoç 
(loup), parce que de même que le loup enlève les 
brebis, de même le soleil enlève l'humidité au moyen 
de ses rayons. Lies anciens habitants de la Grèce ap- 



r 



r 



LIVRE I. 3^3 

pelaient Wxy) ( lumière crépusculaire ) ce qu'ils nom- 
ment aujourd'hui Lycophos. C'est de cet instant de 
la journée qu'Homère a dit: « Lorsque l'aurore ne 
paraît pas encore, et qu'il n'est ni nuit ni jour.» 
Ailleurs Te même poète dit encore : « Vouez à Apol^ 
Ion, générateur de la lumière, et célèbre par son- 
arc, etc., » parce que son lever nous donne la lumière. 
En effet , par l'éclat des rayons épars en tous sens- 
qui précèdent son arrivée sur l'horizon, U dissipe 
insensiblement Fépàisseur des ténèbres et nous- donne 
la lumière. Paierai beaucoup d'autres emprunts que 
les Romains ont faits aux Grecs , on reconnaît le 
mot lux (lumière), qui vient de \tiXYi. L'année, chez 
les premiers habitants de la Grèce , se nommait Xu- 
xaêaç, de Wxoç (soleil), et de patvofxgvoç xal (xerpoujAcvoç 
(qui gravit et mesure). La preuve que Wxoç est un , 
des noms du soleil , c'est que les habitants de Lycopo- 
lis , ville de la Thébaïde , honorent au même degré 
Apollon et le loup , parce qu'ils voient dans l'un et 
l'autre l'emblème du soleil. Effectivement, le loup, 
de même que cet astre , ravit et dévore sa proie , et 
son regard perçant triomphe en quelque sorte des 
ténèbres de la nuit. C'est de Xuxti (crépuscule) que 
quelques étymologistes dérivent Wjcoç, nom donné 
au loup, parce que c'est l'instant que choisit cet ani- 
mal , comme le plus favorable pour enlever les bes- 
tiaux qui sortent alors de l'étable pour réparer le 
jeûne de la nuit. 

Ce n'est pas à la piété religieuse d'une cité ou 
d'une nation particulière qu'Apollon doit le surnom 



de n^Tpâoç ( paternel ), mais à i'opiaicm qu'il est Tau- 
teur de toute génération ; parce qu'à la naissance du 
nH>nde, cet astre, en desséchant le limon de la terre, 
fut la première cause de toute génération , comme 
le dit Orphée : // a V intelligence et la sagesse d'un 
kon père. De là est venu l'usage de donner à Janus 
le nom père, parce que, sons son nom, c'est au so- 
leil que nous rendons hommage. Quant au surnom 
de No'ffcto; (berger) que porte aussi Apollon, ce n'est 
pas, comme le dit la fable, parce qu'il a gardé les 
troupeau^it du roi Admète, mais parce que le soleil 
nourrit toutes les productions de la terre , ce qui hû 
a valu d'être célébré, nou comme le pasteur d'une, 
espèce particulière d'animaux, mais comme celui de 
tous les êtres animés en général. 

« Phébus, lui dit Neptune dans Homère, tu faisais 
paître les bœ^s à la marche tortueuse, et aux cornes, 
en forme de croissant » 

Le même poète nous le montre pasteur de ju- 
ments, quand il dit: « Ces deux juments, foudres 
de guerre, qu'Apollon, portant un arc d'argent, a 
élevées sur le mont Pieria. >> 

Apollon a, en outre, comme berger, un temple 
chez, les Camiriens, sous le nom de Vigilant. Les 
Naxiens l'honorent sous le nojp de pasteur et de 
dieu à chevelure d'agneau, et les Lesbiens comme 
dieu des pâturages. Il a , chez divers peuples , beau- 
coup d'autres surnoms qui , tous , donnent l'idée d'un 
rod berger. Il est donc reconnu généralement comme 
le pasteur par excellence. On le nomme encore ÈXeX&ùç, 



LIVRE I. 375 

de iXiTTCottoa ittpi tiiv y^v (qui tourae autour de la 
terre), à cause du cercle continuel qu'il trace dans 
sa marche autour de la terre. « O soleil, dit Euri* 
pide, dont les rapides coursiers répandent circulai^ 
rement la lumière, i> par allusion à sa course orbicu* 
laira et à la masâe de feu dont il est forme* « Ainsi 
c<»npo8é de subàtances réunies, il parcourt circulai- 
reiioœnt, dit Ëmpédocle, laivaste étendue des cieux.. » 
D'autres voient, dans le mot ivoXiatsU, la propriété 
qu a le soleil , en se levant , de donner aux humains 
le signal de se rassembler. 

Le surnom de Chrysocomes (aux cheveux d'or) a 
été donné à Apollon à cause de l'éclat de ses rayons 
que l'on nomme les cheveux d'or du soleil, et celui 
d'Acersecomes (qui ne se Eût pas tondre), parce 
que les rayons à^ l'astre du jour ne peuvent jamais 
être ^ilevés à cette source de lumière. Il a été appelé 
Atgyrotoxos (qui a un arc d'argent), parce qu'à son 
lever, on le voit à l'extrémité de l'Iiorizon , sous la 
forme d'un arc d'un blanc éclatant : ses rayons sem- 
blent des flèches lancées par cet arc brillant. Son 
nom de Smyutheus dérive de ^eW Oe? (qui court en- 
flammé); celui de xapveioç^ de KOtofAevoç ôporat vêoc 
(toujours brûlant et toujours jeune); ou peut-être 
l'appelle-t^on ainsi parce qu'au lieu de se consumer 
insensiblement comme toutes les substances enflam- 
mées, il se renouvelle sans cesse. On l'a nommé 
dxiaXXioç, de âXXotaç ipotei maoLKkioç ( produire l'ombre 
ailleurs), parce qu'il nous arrive du midi. Apollon est 
appelé 6u|i.ëpaiQç, parce qu'il amène la pluie, et 



376 ^ SATURNALES. 

$t>.7l<noç (aimable), parce que nous saluons sa clarté 
chérie avec une teîidre vénération. Le surnom de 
Iluâioç que lui ont donné les physiciens, ne vient pas 
de ireiïenç (interrogation), parce que l'on consulte ses 
oracles, mais de miOeaOat (je putréfie), parce que la 
putréfaction ne se développe qu'à l'aide d'une forte 
chaleur. Telle est l'étymologie de luuôtoç, quoique les 
Grecs feignent qu'Apollon le reçut pour avoir tué le 
serpent Python. Cependant cette fiction exprime assez 
bien les procédés secrets de la nature; l'on en con- 
viendra lorsque j'aurai exposé, comme je m'y suis 
engagé ci-dessus, la série des faits concernant la nais- 
sance d'Apollon, 

On raconte que Junon voulut s'opposer à l'accou- 
chement de Latone à l'instant où elle allait mettre 
au monde ce dieu et Diane sa sœur. On ajoute qu'au 
moment où ces enfants virent le jour, un serpent 
nommé Python s'empara de leur berceau, et qu'A- 
pollon , qui ne faisait que de naître , tua le monstre à 
coups de flèches. Voici le sens naturel de cette allé- 
gorie. 

Lorsque le chaos fut débrouillé , ou lorsque la ma- 
tière, jusqu'alors informe et confuse, eut commencé 
à revêtir des formes divei*ses, et à faire place aux 
éléments, la terre encore humide vacillait sur sa base 
molle et peu stable ; mais la chaleur éthérée acquérait 
progressivement des forces , et bientôt elle versa dans 
le sein de la terre des semences embrasées. C'est 
alors que le soleil et la lune furent créés. IjC premier, 
formé de molécules brûlantes, prit sa place dans la 



LIVRE I. » 377 

plus haute région ; la seconde, composée de particules 
humides telles que celles qui entrent dans l'organi- 
sation du sexe féminin, resta dans la région inférieure. 
Cette situation réciproque convenait au soleil consi- 
déré comme mâle, et à la lune considérée comme fe- 
melle. Pour les physiciens, Latone est la terre; et, 
par Junon qui s'oppose à ce que la première mette 
au monde ses deux enfants, ils entendent l'air qui, 
alors, pesant et humide, voilait l'éther, et s'opposait, 
par l'épaisseur de sa couche, à ce que les deux flam- 
beaux du ciel sortissent, par une sorte d'enfantement, 
du sein de ses vapeurs fuligineuses ; mais la sagesse 
suprême fit exécuter les décrets de la nécessité, et 
l'obstacle cessa. Le temple élevé dans l'île de Délos à 
la Providence, ou bien à la sagesse de Minerve , et 
qui est si fréquenté, confirme cette interprétation. 
Ces enfants sont nés dans une île , parce -que les deux 
astres semblent sortir du sein de la mer, et cette île 
est nommée Délos, parce qu'au moment où les flam- 
beaux du ciel naissent, c'est-à-dire se lèvent, tous 
les corps de la nature s'offrent à nos regards. Voici 
maintenant, d'après Antipater le stoïcien, l'explica- 
tion physique de la mort violente du serpent. 

Les exhalaisons de la terre encore humide s'éle- 
vaient dans l'air en ondes sinueuses, puis, après s'être 
échauffées , retombaient vers la terre en se déroulant 
comme un serpent venimeux, et introduisaient dans 
toutes ses substance^ la putréfaction qui n'est pro- 
duite que par la chaleur et par l'humidité. Elles ca- 
^chaient le soleil lui-même par leurs épaisses vapeurs, 



378 - sa.tubvai.es. 

et paraiscaîent en <|iaek|iie sorte anéantir sa lumière. 
Mais enfin elles forent pompées, desséchées, absor- 
bées par Tardeur des rayons célestes; œ qui donna 
Uea i b fable da dragon toé par Apollon. U est 
encore une antre interprétation de la mort violente 
du dragon : la coorse du soleil, quoiqu'elle ne quitte 
jamais h ligne de réclipti<iue;rt^ea« oLnie 
la mardie dn serpent. C'est Teffet des variatioos qu'il 
imprime aux vents, en sorte qu'ils soufflent tant&l 
vers le haut et tantôt vers le bas; œ qui Eût dire à 
Euripide : 

« Le dragon enflammé conduit les quatre saisons , 
et son char, sous les pas duquel naissent les fruits, 
roule avec harmonie. >» 

On appdait donc dragon cette carrière céleste, et 
lorsque le soleil l'avait terminée, on disait qu'il avait 
tué le dragen. Par les flèches , il Ëiut entendre les 
rayons qu'il darde, et qui paraissent extrêmement at 
longés à l'époque où le soleil , dans son apogée, par- 
courant sa carrière annuelle, donne lieu aux plus 
longs jours du solstice d'été. De là vient qu'il est ap- 
pelé ÈxuSoXoç et ÈxarnêoXoç, c'est^à*dire , lançant ses 
rayons sur la terre de très-haut et de très-loin. Nous 
en aurions assez dit sur le surnom de Pythîus, s'il ne 
s'en offrait encore une autre origine. Le solstice d'été 
a lieu y lorsque le soleil étant dans le signe du Can» 
cer, les jours les plus longs finissent, et qu'ils oom- 
mencent à tendre insensiblement vers leur plus courte 
durée. C'est alors que le. soleil est appelé Pythiiis , 
ce qui signifie qu'il est parvenu a 1 extrémité dé sa 



LIVRE I. 379- 

carrière. Ce même nom lui convient aussi lorsqu'il 
rentre dans le Capricorne après avoir donné le jour 
le plus court de l'année. Il a alors parcouru sa car* 
rière annuelle dans l'un et l'autre signe. En consé- 
quence, on dit qu'il a tué le dragon, c'est-à-dire 
achevé sa course oblique. Telle est l'opinion que ma*' 
nifeste Gornificius dans ses Étymologies. Yoici les 
motifs qui 09t fait donner ans deux signes que uqus 
appelons les portes du soleil les noms de Chèvre sau- 
vage et d'Écrevisse. L'écrevisse est un animal qui mar- 
che à reculons et obliquement; de même le soleil, 
parvenu dans ce signe, commence à rétrograder et 
>à descendre obliquement. Quant à la chèvre, sa mé- 
thode de paître est de monter toujours en brojitant ; 
de même le soleil, arrivé au Capricorne, commence 
à gravir du point le plus bas au plus élevé. 

On appelle Apollon Didymaios (jumeau), parce 
qu'il reproduit une seconde image de sa divinité en 
illuminant et en rendant visible la lune, et parce que 
ces deux astres éclairent les jours et les nuits par une 
double lumière qui découle de la même source. C est 
pourquoi les Romains honorent le soleil sous le nom 
et sous la figure de Janus et d'Apollon Didyme. On 
nomme Apollon Delphios, parce qu'il fait ressortir 
par la clarté de sa lumière les choses obscures. Ce 
nom dérive de ^tj^^o^ et ôf avYjç ( manifestant ce qui 
est obscur); ou signifie, comme le veut Numenius, 
que le soleil est seul et unique. Car, dit-il, en vieux 
grec, un se dit ^^foç; c'est pourquoi frère se dit 
ô^eXf oç , c'est-à-dire qui n'est pas un. Les Hiérapoli- 



38o SATURNALES. 

tains, qui sont Assyriens de nation, ramènent toutes 
les vertus et les attributs du soleil à une statue bar- 
bue qu'ils appellent Apollon. Sa tête, d'une forme 
allongée , est terminée par une barbe pointue et sur- 
montée d'un boisseau. Son corps est couvert d'une 
cuirasse; âe la main droite elle élève une pique au- 
dessus de laquelle est placée une petite statue de la 
Victoire ; et de la gauche , elle semble présenter une 
fleur. De la partie supérieure de ses épaules pend 
un voile comme celui des Gorgones, et bordé de 
serpents. Auprès d'elle sont des aigles qui sem- 
blent prêts à s'envoler. A ses pieds est l'image d'une 
femme qui a deux autres simulacres de femmes placés 
l'un à sa droite , l'autre à sa gauche. Un dragon les 
entoure des replis de son corps. La barbe pendante 
désigne que les rayons sont lancés d'en -haut sur la 
terre; le boisseau d'or qui s'élève au-dessus de la 
tête désigne la masse de l'éther, qu'on croit être la 
substance du soleil; par la pique et la cuirasse, on 
veut représenter Mars, que nous prouverons dans la 
suite être le même que le soleil. L'image de la Vic- 
toire témoigne que toutes choses sont soumises à la 
puissance du soleil. La fleur figure les fleurs de tous 
les végétaux que ce dieu met en terre, fait germer, 
protège, nourrit et mûrit. La figure de femme est 
l'image de la terre que le soleil éclaire d'eri-haut; les 
deux autres statues de femmes qui entourent la pre- 
mière sont la Nature et la Matière qui la servent de 
concert, et le dragon représente la carrière lumi- 
neuse que parcourt l'astre du jour. Les aigles, par la 



r 



LIVK£ I. 38 1 

vélocité et la hauteur de leur vol , indiquent 1 éléva- 
tion du soleil. La statue porte un vêtement de Gor- 
gone, parce que, comme on sait , c'est l'attribut de 
Minerve, laquelle est encore une vertu du soleil; car 
Porphyre dit que Minerve est cette vertu du soleil 
qui donne la prudence à l'esprit humain. C'est à cause 
de cela qu'on l'a dite sortie de la tête de Jupiter, c'est- 
à-dire de ta partie supérieure de l'éther d'où le soleil 
tire son origine. 



CHAPITRE XyiII. 

Bacchus est aussi le même que le soleil. 

Ce que nous avons dit d'Apollon peut être rap- 
porté à Bacchus. En effet, Aristote, qui a écrit les 
Théologumènes , entre plusieurs arguments par les- 
quels il prouve qu'Apollon et Bacchus ne font qu'un 
seul et même dieu , raconte qu'il y a en Thrace, chez 
les Ligyriens,un temple consacré à ce dernier, où l'on 
rend des oracles. Dans ce temple on ne prédit l'avenir 
qu'après avoir bu beaucoup de vin , de même que 
dans celui d'Apollon de Claros, ce n'est qu'après avoir 
bu beaucoup d'eau. Les Lacédémoniens, pendant les 
fêtes appelées Hyacinthies qu'ils célèbrent en l'hon- 
neur d'Apollon , se couronnent de lierre, comme cela 
se pratique dans le culte de Baôchus. Les Béotiens, 
tout en reconnaissant que le Parnasse est une mon- 



38^ SATURNALES. 

lagno consacrée à Apollon, y révèrent à la fois, 
comme étant sous la tutelle du même dieu, et Toracle 
de Delphes et l'antre mystique de Bacdius. C'est 
pourquoi on sacrifie sur ce mont à la même divi* 
nité sous le nom de l'une et de l'autre divinité. 
C'est ce qu'affirment Yarron et Granius Flaccus , et 
ce qu'Euripide nous apprend avec eux : « Bacchus, 
portant des thyrses et des peaux de faon, danse sur 
le Parnasse au milieu des torches de pins. » Cest sur 
ce mont Parnasse qu'une fois tous les deux ans on 
célèbre les Bacchanales, où l'on voit, à ce qu'on assure, 
de nombreux rassemblements de satyres, et où sou- 
vent on entend leur voix. Un retentissement de cym- 
bales vient aussi, de cette montagne, frapper fré- 
quemment les oreilles des hommes : et que personne 
ne croie que le Parnasse est consacré à des dieux 
différents; car le même Euripide, cité plus haut, nous 
apprend, dans son Licymnius , qu'Apollon et Bacchus 
ne désignent qu'un seul et même Dieu. 

<K O dieu amant du laurier, Bacchus , Paean , Apol- 
lon habile à jouer de la lyre. » 

Eschyle dit dans le même sens : 

« O Apollon qui portes le lierre, ô Cabaios, ô devin ! n 

Puis donc qu'il a été prouvé peu auparavant qu'A- 
pollon et le soleil ne font qu'un , et que nous a{^r&« 
nons après cela que Bacchus est le même qu'Apollon y 
on ne doit nullement douter que le soleil et Bacchus 
ne soient la même divinité. C'est ce qui va être rigou^ 
reusement prouvé par des arguments encore plus 
clairs. 



C'6st un dogme sacré des "mystères religieux des 
ancienis, que tandis que le soleil parcourt l'hémisphère 
supérieur, c'est-à-dire pendant le jour, on Fappelle 
Apollon ; et que tandis qu'il est dans l'hémisphère 
inférieur, c'est-à-dire pendant la nuit, on l'appelle 
Dionysîus, qui est le même que Bacchus. De plus 
les simulacres de ce dieu le représentent, les uns sous 
la figure d'un enfant , les autres sous celle d'un ado- 
lescent , d'autres sous celle d'un homme fait, et d'au- 
tres enfin sous celle d'un vieillard. Les Grecs le nom- 
ment Bassareus et Briseus, et dans la Campanie les 
Napolitains l'honorent sous le nom de Hébon. Ces 
différences d'âge se rapportent au soleil. Il est consi- 
déré comme un enfant au solstice d'hiver ,' époque à 
laquelle les Égyptiens le portent sous cette figure 
hors de son temple. Alors, en effet, à cause de la 
brièveté du jour, le soleil paraît être dons son en- 
fanoe. Ensuite, lorsque vers l'équinoxe du printemps 
les jours augmentent, semblable à un adolescent, il 
acquiert des forces, et on le représente sous la figure 
d'un jeune honmie^ Enfin , au solstice d'été, il entre 
dans la plénitude de l'âge représenté par la barbe, 
et alors aussi le jour est parvenu à son plus grand 
accroissement. lie décroissement des jours le fait en- 
suite ressembler à un homme qui vieillit. Nous savons 
aussi que, chez les Thraces, le soleil est regardé 
comme étant le même que Bacchus Ils l'appellent Se- 
baaius, et ils l'honorent, au rapport d'Alexandre, avec 
la plus grande solennité. Un temple de forme ronde, 
éclairé par le milieu du toit, lui est consacré sur la 



384 SATURNALES. 

colline Zelmissus. La rondeur de cet édifice repré- 
sente la fonne de Tastre; il est éclairé par le sommet 
de la voûte, pour indiquer que le soleil éclaire tout 
par les rayons qu'il lance du haut du ciel, et que son 
lever rend perceptibles tous les objets. Voici un extrait 
de ce que dit Orphée, lorsqu'il veut désigner poéti- 
quement le soleil : 

c(Zeus ayant liquéfié lether, qui était auparavant 
solide , rendit visible aux dieux le plus beau phéno- 
mène de la nature. On l'a appelé Phanès Dionysos , 
seigneur, sage conseiller, éclatant procréateur de soi- 
même. Enfin, les hommes lui donnent des dénomina- 
tions diverses. Il fut le premier qui se montra avec la 
lumière, et s'avança sous le nom de Dionysos, pour 
parcourir le contour sans bornes de l'Olympe. Mais 
il change ses dénominations et ses formes selon les 
époques et les saisons. » 

Orphée appelle le soleil Phanès, de fcoroç et f avepoç , 
c'est-à-dire manifeste et brillant, parce qu'en effet, 
voyant tout, il est vu partout. Orphée l'appelle en- 
core Dionysos , de ^iveîOat et ireptçepIffOat à cause de sa 
marche circulaire ; ce qui a fait dire à Cléanthe que 
le soleil était surnommé Dionysius , de ^tavucat ( qui 
termine une marche), parce que, dans sa course de 
chaque jour d'orient en occident, qui forme le jour 
et la nuit, il parcourt l'étendue du ciel. Les physiciens 
l'ont appelé Airfvu(yoç, ^foç voOv (intelligence divine), 
parce qu'ils disent que le soleil est l'âme du monde , 
et le monde est compris sous la dénomination de ciel 



■ * 

Ï.IVRE I. 385 

auquel ils donnent le nom de Jupiter. C'est pourquoi 
Aratus , s'apprétant à chanter le ciel , a dit : 
<x Commençons par Jupiter. >» 
Les Romains appellent le soleil Liber, parce qu'il 
est libre et vagabond (yagus), comme dit Nevius : 

«Le soleil vagabond retire à soi les rênes de feu 
et dirige son char vers la terre. » 

Les vers d'Orphée que nous avons cités , en don- 
nant à Apollon l'épithète d'EùêouX^a ( qui conseille 
bien j, prouvent que ce dieu préside aux bons con- 
seils. Car SI les conseils naissent des conceptions de 
l'esprit, et si le soleil, comme le pensent plusieurs 
personnes, est cette âme du monde d'où émane le 
principe de l'intelligence humaine, c'est avec raison 
qu'on a cru que le soleil présidait aux bons conseils. 
Orphée prononce clairement , dans le vers suivant ^ 
que le soleil est le même que Bacchus. 

c( Le soleil qu'on a appelé du surnom de Diony- 
sos» >» 

Ce vers est positif; en voici un du même poète 
<lont le sens est plus difficile : 

ce Un Zeus, un Adès,un soleil ^ un Dionysos.» 
Ce vers a pour garantl'oracle d'Apollon de Claros, 
dont les poésies sacrées ajoutent aux autres noms du 
soleil celui de \ol(ù. Car Apollon de Claros, consulté pour 
savoir quel était ce dieu appelé law, répondit ainsi : 
(( Il faut après avoir été initié dans les mystères , 
les tenir cachés sans en parler à personne. Car l'in- 
telligence de l'homme est étroite , sujette à l'erreur, 



386 SATURNALES. 

et son esprit est faible. Je déclare que le plus grand 
de tous les dieux est laoi, lequel est Pluton en hiver, 
Jupiter au printemps, le soleil en été, et laoi en au- 
tomne. 

Cornélius Labeo, dans son livre intitulé de l'Ora- 
cle d'Apollon de Claros, a développé le sens de cet 
oracle, et la force de ce nom et de cette divinité; d'où 
il résulte que le nom d'Iaco était commun au soleil et 
à Bacchus. Orphée, en démontrant que Bacchus et le 
soleil ne sont qu'un seul et même Dieu , a décrit ainsi 
ses ornements et son costume pendant les fêtes ap- 
pelées Libérales : 

a Voici les vêtements sacrés dont on doit revêtir 
la statue éclatante du soleil. D'abord, un péplos cou- 
leur de pourpre et de feu; et sur l'épaule droite, la 
peau tachetée d'un faon aux diverses couleurs, à l'imi- 
tation de l'admirable disposition des étoiles et du sa- 
cré firmament. Ensuite, il faut mettre par-dessus la 
peau du faon une ceinture d'or brillant, passée au« 
tour de la poitrine de la statue, symbole du soleil, 
qui , lorsqu'il vient à paraître et à briller aux extré- 
mités de la terre, frappe de ses rayons d'or les ondes 
de l'Océan. Dans cet instant, sa splendeur immense, 
se mêlant avec la rosée, fait rouler devant lui la lu- 
mière en tourbillons. Et alors (chose merveilleuse à 
voir), la vaste circonférence de la mer paraît une 
ceinture placée sous sa poitrine. » 

Virgile, sachant que Bacchus est le soleil, et Cérès 
la lune , lesquels influent également et sur la fertilité 
de la terre et sur la maturité des fruits , l'une par la 



LIVRE I. 387 ' 

température douce de la nuit, et l'autre par la chaleur 
du jour, a dit : 

Si l'homme encor sauvage, instruit par vos leçons. 
Quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes. 

Le même poète prouve bientôt après, par un 
exemple puisé hors du culte sacré, que le soleil est 
le principe de la fécondité de la terre , lorsqu'il dit : 

Gérés approuve encor que des chaumes flétris 
La flamme en pétillant dévore les débris. 

£n effet, si le feu que découvrit le génie de 
Thomme est d'une grande utilité, quelle doit être 
l'influence de la chaleur éthérée du soleil ? 



CHAPITRE XIX. 

Mars et Mercure sont encore la même divinité 

que le soleiL 

Ce que nous venons de dire de Bacchus prouve 
que Mars et le soleil ne font qu'un , puisque assez gé- 
néralement Mars et Bacchus sont considérés comme 
une seule et même divinité. En effet, Bacchus est 
surnommé ÈvuocXioç qui est un des noms particuliers 
de Mars. Chez les Lacédémoniens , la statue de Bac- 
chus est représentée avec une pique et non point avec 
un thyrse. Lors même qu'il tient un thyrse^ quelle est 
cette arme ? sinon une lance masquée , dont le fer est 

25. 



388 SATURNALES. 

couvert par le lierre qui lentortille ; ce qui signifie 
que la modération doit servir de frein à Timpétuosité 
guerrière. Effectivement, si le lierre a la propriété de 
lier et d'étreindre; d'un autre coté, la chaleur du vin, 
dont Bacchus est le principe, pousse souvent les 
hommes à la fureur des combats. 

C'est donc à cause du rapport qui existe entre ces 
deux effets qu'on n'a voulu faire qu'un même dieu de 
Mars et de Bacchus. Aussi les Romains les hono- 
raient-ils tous deux du nom de Père, appelant l'un 
Liber-Pater et l'autre Mars-Piter, c'est-à-dire Mars 
Père. Ce qui prouve encore que Bacchus est 1^ dieu 
de la guerre, c'est qu'on le regarde comme le premier 
inventeur de la cérémonie du triomphe. Puis donc 
que ce dieu est le même que le soleil, et puisque 
Mars est le même que Bacchus , qui peut douter que 
Mars ne soit le même que le soleil ? De plus, les Ac- 
citains, nation espagnole, honorent très -religieuse- 
ment, sous le nom de Néton, la statue de Mars dont 
la tête est ornée de rayons. D'ailleurs la raison veut 
que les dieux, principes de la céleste chaleur, dis- 
tingués par le nom , ne soient en effet qu'un seul et 
même être, une seule et même substance. Ainsi donc, 
on a nommé Mars cette ardeur, qui embrasant 
l'âme, la pousse tantôt à la colère, tantôt à l'intré- 
pidité, quelquefois aux excès passagers de la fureur, 
toutes sensations génératrices des combats. C'est elle 
dont Homère , voulant exprimer la force en la com- 
parant au feu , a dit : 

« Sa fureur (d'Hector) était semblable à celle de 



LIYKE I. 389 

Mars, lorsqu'il fait vibrer sa lance, ou bien à celle 
du feu destructeur. » 

De tout cela, on peut conclure qu'on appelle Mars 
cet effet du soleil qui produit l'ardeur des esprits et 
excite la chaleur du sang ; et de ce qui a été dit plus 
haut, il résulte aussi que Mercure est le même que 
le soleil. En effet, on peut croire qu'Apollon est le 
même que Mercure, soit parce que, chez plusieui^ na- 
tions, l'astre de Mercure porte le nom d'Apollon ; soit 
parce qu'Apollon préside le chœur des Muses, et que 
Mercure est le dieu de la parole qui est aussi l'attri- 
but des Muses. Il est , en outre, plusiears motifs de 
croire que Mercure n'est autre que le soleil : d'abord, 
les statues de Mercure ont des ailes , ce qui fait allu- 
sion à la vélocité du soleil. En effet, nous regardons 
Mercure comme le dieu de l'intelligence , et nous 
pensons que son nom vient de ép[j(.y)veiieiv (interpréter). 
D'un autre côté, le soleil est l'intelligence du monde, 
et la vélocité de l'intelligence est extrême ; car elle 
est, ainsi que le dit Homère : « Rapide comme l'oiseau. » 

Voilà pourquoi on donne à Mercure des ailes qui 
sont les attributs de l'essence du soleil. Les Egyptiens 
rendent cette preuve plus évidente , en représentant 
le soleil sous la forme d'une statue ailée. Ces simu- 
lacres n'cmt pas tous la même couleur ; les uns sont 
bleus, les autres d'une couleur claire. Ils appellent 
ceux d'une couleur claire, supérieurs, et ceux de 
couleur bleue, inférieurs. Or, le soleil est qualifié 
inférieur, lorsqu'il parcourt l'hémisphère inférieur, 
c'est-à-dire les signes de l'hiver; et il est qualifié su- 



390 SATURNALES. 

périeur, lorsqu'il parcourt dans le zodiaqne les signes 
de Tété. Tja même fiction, sous une autre forme, 
existe à l'égard de Mercure considéré comme mi- 
nistre et messager des dieux du ciel, ainsi que de ceux 
de l'enfer. De plus, il est surnommé Argiphontès, 
non pour avoir tué Argus qui, dit-on, ayant la tète 
couverte d'yeux, gardait, |!>ar ordre de Junon, lo fille 
d'Inachus,sa rivale, métamorphosée en vache; mai» 
parce que, dans cette fiction, Argus figure le ciel qui 
est parsemé d'étoiles, lesquelles paraissent , en quelque 
sorte , être ses yeux. Le ciel a été appelé ainsi des 
mots grecs Xeuxoç et Ta^^Gfç (serein et rapide). Par 
sa position supérieure, il a l'air de considérer la 
terre que les Égyptiens désignent dans leurs carac- 
tères hiéroglyphiques sous la figure d'une vache. 
Argus tué par Mercure signifie la voâte du ciel, 
ornée d'étoiles que le ciel tue, pour ainsi parler, en 
les obscurcissant, et en les dérobant par l'éclat de sa 
lumière aux yeux des mortels. On représente aussi 
Mercure sous la forme d'un bloc carré, n'ayant de 
modelé que la tête et le membre viril en érection. 
Cette figure signifie que le soleil est la tête du monde 
et le procréateur des choses, et que toute sa force 
réside dans l'intelligence, dont la tête est le siège, 
et non dans les fonctions réparties entre les divers 
membres. On donne à cette figure quatre côtés^ par 
la même raison que Ton place le tétrachorde entre 
les attributs de Mercure. Le nombre quatre fait allu- 
sion aux quatre points du monde, ou bien aux quatre 
saisons qui embrassent la durée de l'année, ou enfin 



UVBE I. 391 

à la division du zodiaque en deux équinoxes et en 
deux solstices. C'est ainsi que la lyre à sept cordes 
d'Apollon est considérée comme Femblème du mou- 
vement des sphères célestes , à qui la nature a donné 
le soleil pour modérateur. Il est encore évident que 
c'est le soleil qu'on honore sons le nom de Mercure ^ 
d'après le caducée que les Égyptiens ont consacré à 
ce dieu sous la figure de deux serpents , mâle et fe- 
melle, entrelacés. Ces serpents se lient ensemble par le 
milieu du corps, au moyen d'un nœud , dit nœud d'Her» 
cule. Leurs extrémités supérieures se replient en rond,^ 
et forment un cercle en se baisant; tandis que leurs 
queues, après avoir formé le nœud, viennent aboutir 
à la poignée du caducée, et sont surmontées d'ailes 
qui sortent de cette partie àe la baguette. Les Égyp- 
tiens appliquent la fiction du caducée à la généra- 
tion des hommes appelés en grec yaveaiç. Ils disent 
qu'il y a quatite dieux qui président à la naissance 
de l'homme: ^aipiov (le bon génie), T^jy\ (la bonne 
fortune), 8poç( l'amour), âvayjcvj (la nécessité). Par 
les deux premiers, ils entendent- le soleil et ta lune; 
parce que le soleil , principe de la chaleur et de la 
lumière, est Fauteur et le conservateur de la vie hu- 
maine : en conséquence, il est regardé comme le bon 
génie , c'est-à-dire le die» protecteur des nouveau-nés. 
La lune est appelée tu^^ ( 1^ bonne fortune ) , parce 
qu'elle est la divinité des corps, lesquels sont sujets 
aux chances fortuites des événements. L'amour est 
figuré par le baiser des serpents, la nécessité par le 
nœud qu'ils forment. Nous avons expliqué plus haut 



' 



392 SATUBITALES. 

pourquoi on leur donne des ailes. En suivant cette 
interprétation, le motif qui avait fait choisir pour al* 
légorie des serpents au corps onduleux doit être le 
cours sinueux des deux astres.. 



CHAPITRE XX. 

EsculapCy Hercule, Hygie ^ Isis et Sérapis n& 
sont autres que le dieu soleiL 

CVst parce qu'ËscuIape et Hygie sont les mêmes: 
divinités que le soleil et la lune, qu'on doime un ser- 
pent pour attribut à leurs statues. Effectivement, Es- 
culape est cette vigueur salutaire émanant de la sub* 
stance du soleil, qui alimente les esprits el les corps 
des mortels. Hygie est cet effet propre à la lune , qui 
maintient les corps animés dans un état de santé. 
On joint à leurs statues des figures de serpents, 
parce que ce sont ces divinités qui font que le corps 
humain , dépouillant , pour ainsi parler, la peau de 
la maladie, recouvre sa primitive ardeur, de même 
que lés serpents rajeunissent chaque année en se dé* 
pouillant de leur peau. La raison qui a fait regarder 
le serpent comme l'emblème du soleil, c'est que cet 
astre est toujours ramené du point de sa plus grande 
déclinaison, qui est en quelque sorte sa vieillesse, à 
celui de sa plus grande hauteur, où il semble recou- 
vrer la force de la jeunesse. On prouve aussi que le 



LIVRE I. 393 

serpent est un des principaux attributs du soleil, 
parce que ^paxov (serpent ou dragon ) vient de ^epxeiv 
(voir). L'œil perçant et vigilant de cet animal parti- 
cipe, dit-on, de la nature du soleil; aussi désigne- 
t-on le dragon comme gardien des temples, des oracles, 
^es édifices publics et des trésors. Quant à Esculape, 
ce qui prouve qu'il jest le même qu'Apollon, c'est 
qu'il est nbri-seulement regardé comme son fils , mais 
encore qu'il partage la prérogative de la divination. 
Car Apollodore, dans l'ouvrage intitulé des Dieux ^ 
dit qu'Ësculape préside aux divinations et aux au- 
gures; ce qui n'est point surprenant, puisque l'art de 
la médecine et celiii de la divination ont les mêmes 
bases. En effet, le médecin prévoit les biens et les 
maux qui doivent survenir au corps. Aussi, dit Hip- 
pocrate, le médecin doit pouvoir dire du malade « ce 
qui est , ce qui a été, ce qui doit être. » Cela est rendu 
par ce vers de Virgile : 

Embrasse le passé , le présent , Tavenir» 

Il en est de même de la divination qui fait cou* 
naître les choses présentes , futures et passées^ 

Hercule n'est pas non plus une divinité différente 
du soleil; c'est cette propriété de l'astre du jour qui 
donne à l'espèce humaine un courage qui l'élève à la 
ressemblance des dieux. Et que l'on ne croie pas 
que le fils d'Alcmène, né à Thèbes en Béotie, soit le 
seul ou même le premier qui se soit appelé Hercule; 
Il fut au contraire le dernier qui ait été jugé digne 
et honoré de ce noni : c'est son invincible courage 



394 SATURNALES. 

qui lui mérita d'être assimilé au dieu qui préside 
aux opérations de la force. La divinité d'Hercule est 
soigneusement honorée auprès de Tyr. Les Égyptiens 
lui rendent un culte des plus solennels et des plus 
mystérieux; et quelle que soit la haute antiquité de 
leurs traditions , l'hommage religieux qu'ils lui adres- 
sent remonte encore au-delà. Emblème de la force 
des dieux, il tua, dit-on, les géants qui faisaient la 
guerre au cieK 

Mais que devons-nous croire de cette espèce d'hom- 
mes appelés géants ? si ce n'est que c'était une race 
d'hommes impies qui méconnaissaient les dieux : 
voilà ce qui a fait croire qu'ils ont voulu les chasser 
des célestes demeures. Les extrémités de leurs pieds 
avaieut la forme de serpents roulés, sur eux-mêmes, 
ce qui signifie qu'ils n'avaient aucun sentiment droit 
ni élevé, et que tous leurs pas, toutes leurs démarches 
étaient dirigées par la bassesse. Le soleil punit avec 
justice cette race par le violent effet d'une chaleur 
* pestilentielle. Le nom même d'Hercule montre clai- 
rement qu'il n'est autre que le soleil, car âpoxXriç 
n'est-il pas formé de lopotç tùJoç (gloire de l'air)? Or, 
qu'est-ce que la gloire de l'air, si ce n'est la lumière 
du soleil, en l'absence de laquelle l'air est couvert 
de ténèbres profondes ? Les cérémonies sacrées des 
Égyptiens représentent dans leurs divers détails les 
dijfférentes puissances du dieu , et prouvent qu'Her- 
cule est cet Hélios (soleil) gui est en tout et circule 
partout. Un fait arrivé dans une autre contrée dépose 
assez fortement en faveur des pouvoirs multiples de 



LIVRE I. 595 

cette divinité. Théron, roi de l'Espagne cttérieure^ 
voulant, dans sa fureur, s'emparer du temple d'Her- 
cule pour le piller, les Gadîtains, montés sur des vais- 
seaux longs, vinrent à la rencontre de sa flotte, et 
le combat s'engagea. La victoire fut long-temps ba- 
lancée; mais enfin les bâtiments du roi prirent la 
fuite, et furent consumés à l'improviste par un rapide 
incendie. Le peu d'ennemis qui se sauvèrent furent 
pris , et déclarèrent que des lions leur étaient apparus 
sur la proue des vaisseaux gaditains, et qu'au même 
instant leurs vaisseaux avaient été brûlés par des 
rayons tels que ceux qu'on figure autour de la tête 
du soleil. Une ville voisine de l'Egypte, et qui se 
glorifie d'avoir pour fondateur Alexandre de Macé- 
doine, professe une bien grande vénération pour 
Sérapis et pour Isis; mais elle témoigne que, sous 
ces noms, tout ce culte se rapporte au soleil, soit 
lorsqu'elle place sur la tête de la statue un boisseau, 
soit lorsqu'elle met auprès de ce simulacre l'image 
d'un animal à trois têtes : celle du milieu , qui est 
aussi la plus élevée, appartient à un lion; celle qui 
est à droite est une tête de chien, à l'air doux et 
caressant; et celle qui est à gauche est la tête d'un 
loup rapace. Un dragon entoure de ses nœuds le 
corps de ces animaux, et sa tête vient s'abaisser sous 
la main droite du dieu. Or, la tête du lion figure le 
temps présent, qui, placé entre le passé et l'avenir, 
jouit d'une force énergique par le fait de son action 
actuelle. Le temps passé est figuré par la tête du 
loup, parce que le souvenir des choses passées est 



396 s A.TU ANALES. 

enlevé est dévoré. La tête caressante du chien désigne 
les événements futurs, sur lesquels Tespérance , bien 
qu incertaine, nous flatte, â qui les temps obéiraient-ils 
en effet, si ce n'est à l'auteur de leur être? Le boisseau , 
qui surmonte la tête de la statue, figure la hauteur du 
soleil et son immensité, telle que tous les corps ter- 
restres sont attirés vers lui par la force de la chaleur 
qui émane de son sein. Voici maintenant ce qu'un 
oracle a prononcé touchant le soleil ou Sérapis. Cette 
divinité, que les Égyptiens proclamèrent le plus 
grand des dieux, consultée pai- Nicocréon, roi de 
Chypre, sur le rang qu'elle tenait au ciel, satisfit 
par les vers suivants à la religieuse curiosité de ce 
roi : 

c< Je vais te Êiire connaître la nature de ma divinité : 
le cercle élevé des cieux couronne ma tête; mes 
oreilles sont dans l'air; le bassin des mers est mon 
^rentre; la terre forme mes pieds; mes yeux sont 
dans le disque brillant du soleil. » 

Il suit de là que Sérapis et le soleil sont une seule 
et même divinité. On joint à son culte celui dlsis , 
qui est ou la terre, ou la nature des choses qui sont 
sous le soleil. De là vient que tout le corps de la 
déesse est couvert de mamelles pressées les unes 
contre les autres, parce que la nature ou la terre 
nourrit toutes choses. 



LIVRE I. ^97 



CHAPITRE XXI. 

Adonis y Attis^ Osiris et Horus ne différent pas 
du soleil; et les douze signes du zodiaque se 
rapportent à la nature de cet astre. 

On ne doutera pas non plus qu'Adonis ne soit le 
soleil, si Ton considère la religion des Assyriens chez 
lesquels florissait autrefois le culte de Vénus Architis 
et d'Adonis, qui est passé maintenant chez les Plié- 
niciens. En effet, les physiciens ont donné le nom 
de Vénus à l'hémisphère supérieur dont nous occu- 
pons une partie; et ils ont appelé Proserpine l'hémi- 
sphère inférieur. Voilà pourquoi Vénus, chez les 
Assyriens et chez les Phéniciens, est en pleurs lors- 
que le soleil, parcourant dans sa course annuelle les 
douze signes du zodiaque, passe chez nos anti- 
podes. Car, de ces douze signes, six sont dits infé- 
rieurs, et six supérieurs. Lorsque le soleil est dans 
les signes inférieurs,, et que, par conséquent, les 
jours sont plus courts, la déesse est censée pleurer 
la mort temporaire et la privation du soleil, enlevé 
et retenu par Proserpine, que nous regardons comme 
la divinité des régions australes ou de nos antipodes. 
On dit qu'Adonis est rendu à Vénus, lorsque le so-^ 
leil , ayant traversé les six signes inférieurs, com- 
mence à parcourir ceux de notre hémisphère, en 



398 SATUnVALES. 

nous apportant une lumière plus vive et des jours 
plus longs. Le sanglier que l'on suppose avoir tué 
Adonis est Temblème de l'hiver ; car cet animal , à 
poils rudes et hérissés, se plaît dans les lieux hu- 
mides, fangeux , couverts de gelée, et se nourrit de 
gland, fruit particulier à l'hiver. Or, l'hiver est une 
sorte de blessure pour le soleil, dont il nous enlève 
la lumière et la chaleur; effet que produit la mort 
sur les êtres animés. Vénus est représentée sur le 
mont Liban avec toute l'expression de la douleur; 
sa tête, penchée et couverte d'un voile, est soutenue 
par sa main gauche près de sa poitrine, et son visage 
semble baigné de ses larmes. Cette image, qui repré- 
sente la déesse pleurant pour le motif que nous avons 
dit plus haut, figure aussi la terre pendant l'hiver, 
époque à laquelle , voilée par les nuages et privée du 
soleil, elle est dans l'engourdissement. Les fontaines, 
qui sont comme ses yeux, coulent abondamment, et 
les champs dépouillés de leurs ornements n'ofïreat 
qu'un triste aspect. Mais, lorsque le soleil s'élève au- 
dessus des régions inférieures de la terre, lorsqu'il 
franchit Téquinoxe du printemps , et prolonge la 
durée du jour, alors Vénus est dans la joie; les champs 
s'embellissent de leurs moissons, les prés de leurs 
herbes, les arbres de leurs feuillages. Aussi nos an- 
cêtres ont-ils consacré le mois d'avril à Vénus. Bien 
que les traditions et les diverses cérémonies religieuses 
des Phrygiens ne soient pas les mêmes que celles des 
Assyriens, le fond en est le même relativement à la 
mère des dieux et à Attis. Qui doute en effet que 



tIVRE I. 399 

cette mère des dieux ne soit la terre? La déesse est 
portée par des lions, animaux pleins de force et d'ar- 
deur; ce qui est le caractère du ciel, dans le contour 
duquel est contenu Tair qui porte la terre. On donne 
pour attributs au soleil, sous le nom d'Attis,une 
verge et une flûte; les trous de la flûte modifient iné- 
galement Tair, ce qui désigne l'irrégularité des vents, 
dont la substance émane de celle du soleil. La verge 
témoigne la puissance de cet astre qui régit toutes 
choses. De toutes les cérémonies des Phrygiens, celle 
dont on peut plus particulièrement conclure qu'elles 
se rapportent au soleil, c'est que, d'après les rites 
de ce peuple, lorsque l'astre du jour se dispose à re- 
venir vers eux, et que le deuil simulé a cessé, la joie 
renaît, et l'on célèbre la fête desHilaries le huit des 
calendes d'avril, parce qu'à cette époque, le soleil 
assure au jour l'empire sur la nuit. Cette cérémonie 
religieuse est la même sous d'autres noms que celle 
qui a lieu en Egypte lorsque Isis pleure Osiris; car 
on n'ignore pas qu'Osiris est le soleil, et qu'Isis est, 
comme nous l'avons dit, la terre ou la nature. Ainsi 
les motifs concernant Adonis et Attis , pour lesquels 
la joie succède annuellement à la tristesse , sont les 
mêmes pour Osiris; et quand les Égyptiens veulent 
exprimer hiéroglyphiquement qu'Osiris est le soleil, 
ils peignent un sceptre surmonté d'un œil. Cet em- 
blème représente Osiris ou le soleil qui , du haut des 
cieux , exerce son pouvoir royal , et porte ses regards 
sur toute la nature. En effet, l'antiquité appelle le 
soleil l'œil de Jupiter. Chez les mêmes Égyptiens, 



4oO SATURNALES. 

Apollon, c'est-à-dire le soleil, est appelé Horus. C'est 
de lui que les vingt -quatre parties dont le jour et 
la nuit sont composés ont tiré leur nom; ainsi que 
les quatre saisons qui forment le cercle de l'année et 
qui sont aussi appelées heures. Ces peuples voulant, 
sous ce nom, consacrer une statue au soleil, l'ont 
représenté la tête rasée, à l'exception d'un toupet de 
cheveux qu'ils lui ont laissé au coté droit. I^es che- 
veux qui restent indiquent que le soleil n'est jamais 
caché à la nature. Les cheveux coupés , iDais dont 
cependant la racine existe, désignent que cet astre ^ 
même lorsqu'il n'est pas visible pour nous, conserve^ 
comme les cheveux, la faculté de revenir. 

Cette fiction désigne aussi le temps où le jour est 
le plus court, et où il a perdu tous les accroissements 
qu'il avait reçus , le soleil étant parvenu au terme le 
plus étroit de sa carrière diurne; c'est ce que les an* 
ciens ont appelé le solstice brumal , car bnima ( hiver) 
est dérivé de ^pa^ù ^{^ap (court jour). Mais ensuite, 
cet astre sortant de la prison étroite et obscure dans 
laquelle il avait été renfermé, s'achemine vers le 
solstice d'été, accroît sans cesse les jours, et c'est 
alors qu'il semble avoir regagné son empire. Aussi 
les Egyptiens lui ont-ils consacré un animal dans le 
zodiaque, et dans cette partie du ciel où sa révolu- 
tion annuelle nous le. montre animé de la clialeur la 
plus ardente. Ils appelèrent cette demeure du soleil 
le signe du Lion , parce que la nature de cet anîmal 
paraît émaner de la substance du soleil, et que son 
ardeur et son impétuosité lui donnent sur les autres 



LIVRE I. 4oî 

animaux une supériorité égale à celle du soleil sur 
1^ autres astres. La vigueur du lion, remarquable 
surtout dans sa poitrine et dans la partie antérieure 
de son corps, est moindre dans la partie postérieure; 
de même l'ardeur du soleil va toujours croissant, 
depuis la première partie du jour jusquà midi, ou 
depuis la première partie de l'année, qui est le prin- 
temps, jusqu'à l'été; ensuite elle s'afiaiblit insensi- 
blement depuis midi jusqu'au soir, ou depuis l'été 
jusqu'à l'hiver, dernière partie de l'année. L'œil du 
lion est toujours ouvert et toujours étincelant; de 
même l'œil du soleil , toujours ouvert et toujours écla- 
tant, est constamment et infatigablement dirigé sur 
la terre. Ce n'est point seulement le lion, mais en- 
core tous les signes du zodiaque qu'on peut à bon 
droit rapporter à la nature du soleil; et , pour com- 
mencer par le Bélier, ne trouve-t-on pas entre eux un 
grand rapport ? car cet animai , pendant les six mois de 
l'hiver, se couche sur le côté gauche; tandis qu'il se 
couche sur le côté droit, à partir de l'équinoxe du 
printemps; de même le soleil, pendant la première 
de ces époques , parcourt l'hémisphère qu'il a à sa 
droite; et pendant la seconde, celui qui est à sa 
gauche. C'est pour cela que les Libyens représentent 
Hammon, qu'ils regardent comme le soleil couchant, 
avec des cornes de bélier, dans lesquelles réside la 
principale force de cet animal, comme le soleil a la 
sienne daQS ses rayons. Aussi est-il appelé, chez les^ 
Grecs, Corne de Bélier. IjaL religion des Égyptiens 
fournit aussi plusieurs preuves du rapport qui existe 

I. 26 



4a:i SiLTURNAL£S. 

entre le taureau et le soleil , soit parde qu'ils rendent 
un culte solennel dans la ville d^HéliopoIis à un tau- 
reau consacré au soleil, et qu'ils appellent Néton; 
soit parce que le bœuf Apis est reçu à Memjdiis-avec 
autant de vénération que le dieu ^leil; soit enfin 
parce qn'à Hermuntbis , dans un magnifique temple 
d'Apollon , on honore un taureau nommé PacB, pré- 
sentant l'image de plusieurs attributs qui tiennent 
à la nature du soleil. Car on assure qu'à diaque 
heure du jour, on voit changer tes nuances de son 
poil hérissé , dont la direction est contraire à celle 
du poil des autres animaux; ce qui le £aiit ressem- 
bler au soleil qui va en rebroussant contre l'ordre 
des signes. Les Gémeaux qui vivent alternativement 
aux dépens l'un de l'autre, que figUrent^ils? sinon le 
soleil, qui seul, et toujours tin, tantôt descend au 
point le plus bas du monde, et tantôt remonte ao 
point le plus élevé. Que signifie la démarche oblique 
du Cancer? si ce n'est la route du soleil qui n'est ja- 
mais en droite ligne, parce qu'il fiuit que cet astre 

suive Toblique voie 
Du zodiaque où toujours sa marche se déploie; 

r 

et c'est principalement dans ce signe que le soleil 
commence à dériver obliquement de la partie supé- 
rieure de sa carrière* vers la partie inférieure. Noos 
avons déjà parlé du lion. Quel emblème offi« la 
Vierge qui dans sa main tient un qiP ITest-ce pas 
cette puissance du soleil qui préside aux biens de la 



LIVRE ï. 4^3 

terre ? Cette même Vierge est aussi le symbole de la 
justice, qui veut que ces biens soient à l'usage de 
tous les hommes. 

Le Scorpion qui, dans son entier, renferme la ba- 
lance, est le type de la nature du soleil; car, en- 
gourdi pendant l'hiver, après cette saison, il relève 
de lui-même 6on aiguillon , sans se ressentir aucune- 
ment de sa torpeur passagère. Le Sagittaire est la 
dernière et la plus basse des douze demeures du zo- 
diaque : homme dans la partie supérieure de son 
corps, ses formes inférieures sont celles d'un animal, 
comme si la première partie de lui-même refoulait 
la dernière vers les lieux bas. Il lance cependant sa 
flèche, ce qui indique que tout tire sa vie des rayons 
du soleil, alors même qu'ils viennent du point le plus 
abaissé. Le Capricorne qui ramène le soleil des signes 
inférieurs vers les signes supérieurs, paraît imiter 
le caractère de la chèvre, qui, en paissant, tend tou- 
jours des lieux les plus bas vers la cime des rochers 
les plus élevés. Le Verseau désigne spécialement la 
puissance du soleil; car, comment les terres seraient- 
elles arrosées, si le soleil; par sa chaleur, n'aspirait 
les vapeurs pour nous les rendre ensuite en eaux 
pluviales? Au dernier rang dans l'ordre du zodiaque 
sont placés les Poissons consacrés au soleil, non pas 
qu'il y ait quelque conformité entre eux et la nature 
de cet astre, mais en témoignage de sa puissance 
qiii donne la vie, non-seulement aux animaux de l'air 
et de la terre, mais encore à ceux qui, rdégués au 

26. 



4o4 SATURirA.L£S. 

fond des eaux, semblent bannis de sa présence, tant 
est grande cette puissance qui pénètre et vivifie les 
êtres même qui se cachent à ses regards. 



CHAPITRE XXII. 

NémésiSy Pan qu'on appelle aussi Inus, ainsi 
que Saturne^ ne sont que des emblèmes du 
soleil. 

Je reviens aux divers effets de la puissance du so- 
leil. Némésis qui punit l'orgueil , ne figure-t-elle pas 
la puissance du soleil qui obscurcit et dérobe à la 
vue les objets. brillants, tandis qu'il fait ressortir et 
apercevoir ceux qui sont dans l'obscurité? Les esprits 
doués de sagacité n'ont pas de peine à reconnaître le 
soleil soCMk|e costume que l'on donne à Pan surnommé 
Inus. Les Arcadîens honorent ce dieu sous le nom 
de seigneur de la matière (uxtiç xvptov). Us n'enten- 
dent pas par le mot Skm les bois ou les forêts , mais 
la matière universelle sur laquelle s'étend sa puis- 
sance. C'est elle dont les propriétés forment l'essence 
de tous les corps soit terrestres, soit divins. Ainsi les 
cornes d'Inus et sa longue barbe pendante sont le 
type de la lumière du soleil qui éclaire et la voûte 
élevée des cieux, et les parties inférieures du monde. 
Ce qui a fait dire à Homère, en parlant de cet astre : 



LIVRE I. 4oS 

<c Qu'il se levait pour porter la lumière aux mor- 
tels , comme aux immortels. » 

Nous avons dit plus haut, en parlant des attributs 
d'Attis, ce que signifient la flûte et la verge. Voici 
l'explication des pieds de chèvre qu'on donne à la 
statue de Pân : La matière qui , par l'intermédiaire 
du soleil, entre dans la composition de toutes^ lés 
substances, après avoir donné naissance à des corpSv 
divins, a fini par former l'élément de- la terre^ El 
pour figurer cette dernière destination de la matière, 
on a choisi des pieds de chèvre, animal terrestre qui y, 
cependant, tend toujours en paissant vers les lieux, 
élevés: à l'exemple du solieil qui lance, il est vrai, sur 
la terre ses rayons du haut du ciel , mais qui se repose 
aussi sur les montagnes. L'invisible écho passe pour 
être l'amour et les délices d'Inus ; ce qui désigne 
Fharmonie des cieux. Cette amie du soleil qui est le 
premier régulateur des sphères, auxquelles elle doit 
sa naissance, ne peut jamais tomber sous nos sens. 
Saturne lui-même, type des temps, et que pour cette 
raison les Grecs ont appelé xpovoç, en substituant la 
lettre x à la lettre x, est-il autre que le soleil ? et la 
tradition ne nous montre- 1- elle pas l'ordre établi 
parmi les éléments, diversifié par la série de temps, ^ 
et rendu visible par la lumière? toutes choses oii se 
manifeste l'action du soleil. 



4o6 SATURNALES. 

CHAPITRE XXIIL 

Jupiter et Vjâdad des assyriens ne font qu^un 
avec le soleil. On peut démontrer^ d après l'au- 
torité des anciens théologiens et celle d'Orphée ^ 
que le culte de tous les dieux n'est que le culte 
du soleil, 

» 

Jupiter luv-méme, ce roi des dieux, n'est point tm 
être supérieur au soleil ; tous deux ne sont qu'une 
seule et même divinité. C'est une assertion qui peut 
être clairement démontrée. Par exemple, au sujet de 
ces vers d'Homère : 

(c Hier Jupiter , suivi de tous les autres dieux , est 
allé dans l'Océan souper chez les irréprochables 
.Éthiopiens, et dans douze heures, il retournera dans 
le ciel. » 

Cornificius dit que , sous le nom de Jupiter, il faut 
entendre le soleil auquel l'Océan fournit ses eaux en 
guise d'alinientç. Voilà pourquoi cet astre dans sa 
carrière, ainsi que l'afïinnent Possidonius et Cléan- 
the , ne s'écarte pas de la zone dite torride , parce 
que le lit de l'Océan , qui embrasse et divise la terre, 
est placé sous cette zone. En effet, selon tous les 
physiciens , la chaleur s'entretient par l'humidité , et 
quand Homère dit : 

v Jupiter suivi de tous les autres dieux , ôeq^ ». i) 



LIVRE 1. 4^7 

désigne les astres qui , avec le soleil , sont portés par 
le mouvement diurne du ciel vers le levant et vers 
le couchant, et comme lui s'alimentent de la même 
substance humide. Car par Osoù^ on entend les étoiles 
et les astres en général. Ce mot est dérivé de %uvé 
qui est la même chose que Tpe^ew (courir)^ parce que 
les astres sont toujours en course ; ou bien il est dé* 
rivé de Owpucttai (être contemplé) , et quand le poète 
ajo.ute : 

Aco&xecriQ èi toi ouOiç, 

il entend parl^, non pas du nombre, des jours, mats 
de celui des heures qui ramènent les astres aundessus 
de rhén^i$phère supérieur. Les paroles suivantes du 
Timée de Platon nous conduisent à la même opinion 
sur le soj^il : 

a Jupiter , le grand sQuyerain def» cieux , s'avance 
le premier conduisant un char ailé et gouvernant et 
embellissait toutes choses. Le cortège des dieux et 
des démons (génies) rangés en onze groupes 1^ ^uit. 
Hestia seule reste fixe dans la demeure de^ dieux. »^ 

Par ces paroles, Platon établit que le soleil, sur un 
char ailé qui désigne la vélocité de l'astt^, est le sou-^ 
verain i^égulateur du ciel, sous le nom de Jupiter. 
£n effet, comme, dans qi^elque $igne qu'il se trouve^ 
il éclipse tous les signes çt tpus les astres , ainsi quo 
les dieux qui y président, il semble marcher ^Urde- 
v^nt de toqs les dieiix , et les condqit ^n ordonnant 
et embellissant toutes choses ; et parce qu'en quelque 
signe qu'il se trouve, il occupe le douzième rang , à 



4o8 SATUfiNALES. 

cause de leur disposition circulaire, les autres dieux 
distribués dans les onze autres paraissent former son 
armée. Platon unit ici les dieux aux démons, parce 
que les premiers sont ^aiofiioveç , c'est-à-dire instruits 
de l'avenir ; ou , comme Ta dit Possidonius dans l'ou- 
vrage intitulé des Dieux et des Héros , parce qu'ils 
ont été admis à la participation de la substance 
éthérée ; ce qui ferait dériver ce mot de ^60(ji^voç qui 
signifie la même chose que xato[jievoç (enflammé), ou 
de ^at|JL6voç qui revient à (jiepi^o[j(.£voç (divisé). Ce que 
Platon ajoute ensuite , «c qu'Hestia reste fixe dans la 
demeure des dieux ^ » signifie que la terre , que nous 
savons être cette Hestia, reste seule immobile au mi- 
lieu de la demeure des dieux, c'est-à-dire du monde. 
Cela est confoime à ce que dit Euripide : 

«O terre, notre mère, que les sages d'entre les 
mortels appellent Hestia, et qui es assise dans l'é- 
ther! » 

Nous apprenons aussi dans les deux passages sui- 
vants ce qu'il faut penser du soleil et de Jupiter. On 
lit dans le premier que , 

« L'œil de Jupiter voit et pénètre toutes choses. » 
Dans l'autre : 

« Que le soleil voit et entend toutes choses. » 

Il résulte de ces deux passages que le soleil et Ju- 
piter sont tous deux une même puissance. Aussi les 
Assyriens rendent au soleil dans la ville d'Héliopolis 
un culte solennel sous le nom de Jupiter qu'ils nom- 
ment Dia Heliopolites. La statue de ce dieu fut ti- 
rée, sous le règne de Sénémure, qui peut-être est le 



LIVRE I. 409 

même que Sénépos, d'une ville d'Egypte nommée 
Héliopolis. Elle y avait été primitivement apportée 
par Opias , ambassadeur de Déliboris roi des Assy- 
riens, et par des prêtres égyptiens dont le chef se 
nommait Partémétis. 

Après avoir long-temps séjourné chez les Assyriens , 
elle fut de nouveau transférée à Héliopolis. Je remets 
à un autre moment, parce que cela est étranger au 
sujet actuel, de dire comment tout cela arriva, com- 
ment cette statue est venue d'Egypte au lieu oii elle 
est maintenant, et pourquoi elle y est honorée con- 
formément aux rites du culte des Assyriens, plutôt 
que suivant les formes égyptiennes. Mais on reconnaît 
aux cérémonies de son culte et à ses attributs que ce 
dieu est le même que Jupiter et que le soleil. En effet, 
sa statue est en or , et représente un jeune homme sans 
barbe, qui élève la main droite, dont il tient un fouet, 
dans l'attitude d'un co<:her ; de la gauche , il tient la 
foudre et des épis , attributs caractéristiques de la, 
force du soleil et de Jupiter. Son temple est principa- 
lement consacré à la divination , objet qui rentre dans 
les attributions du pouvoir d'Apollon , que nous sa- 
vons être le même que le soleil. On porte l'idole du 
dieu d'Héliopolis sur un brancard, de la même ma- 
nière qu'on porte les simulacres des dieux dans les 
fêtes du cirque.^ Ce brancard est placé sur les épaules 
des hommes de la première distinction , qui , la tête 
rasée, ont mérité cet honneur par une longue conti- 
nence. Courbés sous ce fardeau , ils sont agités par 
l'esprit divin et forcés de suivre la direction qu'il leur 



4lO SATURJBTALES. 

donne, de wâme qu'on voit se mouvoir les sorts d'Au- 
tium lorsqu'ils rendent leurs oracles. I^es absents 
consultent aussi le dieu par des écrits cachetés aux- 
quels il répond en suivant l'ordre des demandes qui 
y sont consignées. C'est ce qui eut lieu lorsque Tra- 
jan se disposait à passer avec son armée de l'Assyrie 
dans la Partbie. Plusieurs de ses amis d'une piété so- 
lide ^ et qui avaient acquis des preuves firapp^mtes de 
la puissance de la divinité d'HéliopoliS;, i^yant engagé 
l'empereur à la consulter sur le sort futur de son 
entcepriae , il vi^ukit ^ confori^ément à la prudeuce 
remaine , se mettre d'abord ea garde cautre i'impos- 
Uu*e des hommes. En conséquence ^ il adressa au dieCl 
de^ tablettes cachetées , en l'invitant à lui faire ré- 
ponse. Le dieu fit apporter du papier, ordonna qu'oa 
le pliât et qu'on le cachetât sans y rien écrire, et 
l'envoya en cet état, au grand étonnement des prêtres 
qui ignoraient le contenu des tablettes de l'empereur. 
Trajan reçut le papier avec une surprise externe ^ 
car il avait lui-miéme envoyé au dieu des tablettes eu 
blanc. Alors il écrivit et scella d'autres lettres dansk 
lesquelles il demanda s'il était destiné à retourner à 
Borne après la fin de la guerre. Le dieu ordanna 
qu'on prît parmi les objets consacrés dans le temple 
un sarment de vigne, et qu'après l'avoir divisé en 
plusieurs morceaux , on l'enveloppât dans un suaire 
et qu'on l'envoyât à l'empereur. Le sens de cette allé- 
gorie fut expliqué par la mort de Trajan et la transla- 
tion de ses os à Roque. Les sarments divisés en ntor-^ 



LIVRE I. 4>< 

ceaux désigQiuent l'état des re$tes de Trajan ; et ia 
vigne l'époque de l'événeinent. 

Mainteiiant, sarits parcourir* les noms de tous le» 
dieu^ , je vais dire quelle était l'opinioii des Assyriens 
sur la puissance du soleil. Ils ont donné le nom d'Adad 
au dieu qu'ils honorent comme le premier et le plus 
grand de tous. Ce mot signifie unique. Ils honorent 
donc ce dieueomme la divinité suprême ; mais ils lui 
adjoignent une déesse nommée Atargatis, et regardent 
ces deux divinités comme les arbitres souverains de 
toutes choses. Sous ces deux noms ils entendent le 
soleil et la terre , et, sans énoncer par une foule de 
dénominations les attributs de leur puissance y ils ex- 
priment leur prééminence par les symboles dont ils 
les décorent. Ces symboles désignent le soleil , car la 
tête d'Adad est entourée de rayons inclinés qui indi- 
quent que la force du ciel réside dans ceux que le so^ 
leil envoie sur la terre. Les rayons de la statue d'A- 
tergatls tendent vers le haut, ce qui marque que c'est 
par la force des rayons envoyés d'en-haut que naît 
tout ce que produit la terre. Aux pieds de cette der> 
nière statue sont des figures de lions, par la même 
raison qui fit atteler ces animaux au char de la mère 
des dieux, emblème de la t^re. Enfin, les théologiens 
enseignent que la suprématie de toute puissance se 
rapporte à la puissance du soleil, d'après cette courte 
invocation en usage dans les sacrifices : a O soleil 
tout-puissant, âme du monde, puissance du monde. » 
Orphée aussi, dans .les vers suivants, rend témoi-^ 
gnage que le soleil est tout. 



4 T 2 SATURNALES. 

(c Écoute-moi, ô toi qui parcours dans l'espace un 
cercle brillant autour des sphères célestes, et qui 
poursuis ta course en faisant de nombreux circuits , 
brillant Jupiter, Dionysos, ^ère de la mer, père de 
la terre, soleil à la lumière dorée et aux couleurs di- 
verses, toi qui as tout engendré.... » 



CHAPITRE XXIV. 

Éloge de Firgile, et son érudition variée. Des sur- 
jets qui seront traités par ordre dans les lii^res 
suii^ants. 

liOrsque Praetextatus eut cessé de parler, ses audi- 
teurs, les yeux fixés sur lui, témoignèrent leur ad- 
miration par leur silencieux étonnement. Ensuite Tua; 
se mit à louer sa mémoire, Tautre sa science, tous 
son instruction religieuse, en proclamant que lui seul 
était initié au secret de la nature des dieux , et que 
seul il avait l'intelligence des choses divines et le dou 
de les traiter convenablement. Je suis , dit alors Evan-- 
gelus, aussi émerveillé que vous de l'art avec tequel 
Praetextatus a ^su différencier le genre de puissance 
attribué à tant de divinités différentes ; mais si toutes 
les fois qu'il s'agit de religion vous appelez en té- 
moignage notre poète de Mantoue, c'est, je pense, 
plutôt pour l'ornement du discours que par un motif 
fondé en raison. Croirai-}e, par exemple, que lors- 



LIVRE I. 4l3 

qu'il a dit : 

Protecteur des raisins , déesse des moissons , etc. 

il n'ait pas en cela copié quelque autre poète, sans 
s'être rendu raison de la valeur de cette invocation ? 
Et voulons-nous, à l'imitation des Grecs qui exagèrent 
tout ce qui a rapport à leur pays, faire aussi de nos 
poètes des philosophes? Voyez Cicéron, qui cultiva 
avec une égale ardeur l'art de la parole et la philo* 
Sophie; toutes les fois qu'il parle de la nature des 
dieux, de la divination ou du destin, le peu d'ordre 
qu'il met dans ces matières affaiblit la gloire que lui 
a méritée son éloquence. Plus tard , lui dit Symmaque, 
nous nous occuperons de Cicéron qui, du reste, 
Evangelus, est au-dessus du blâme. Maintenant, 
puisqu'il s'agit de Virgile, dites-moi, je vous prie, 
si vous pensez que les ouvrages de ce poète ne soient 
propres uniquement qu'à instruire les enfants , ou si 
vous convenez qu'ils renferment des sujets bien au- 
dessus de la portée de cet âge? On dirait que ses 
vers ne sont encore à présent pour vous que ce qu'ils 
étaient pour nous, lorsque, dans notre enfance, nous 
les répétions d'après nos maîtres. Lorsque nous étions 
enfants, Symmaque, lui répondit Evangelus, nous 
admirions Virgile sans connaissance de cause, car ni 
nos maîtres ni notre âge ne nous permettaient d'aper- 
cevoir ses défauts. Qui pourrait cependant les nier, 
lorsque l'auteur lui-même les a reconnus? En lé- 
guant, avant de mourir, son poème aux flammes, 
n'a-t-il pas voulu sauver sa mémoire des affronts de 



I 



4l6 SATURNALES. 

l'art oratoire; il s'en acquittera mieux que moi et par 
son savoir et par l'habitude qu'il a d'enseigner. Enfin, 
je prie instamment chacun de ceux qui sont ici pré- 
sents de nous faire part de ses observations parti- 
culières sur le génie de Virgile : que ce soit une co* 
tisation dans laquelle tous entrent également. 

Cette proposition fut accueillie de la société avec 
la plus vive satisfaction ; et chaque membre, entraîné 
par le désir d'entendre les autres, semblait s'exclure 
du nombre des interlocuteurs. Mais l'accord régna 
aussitôt qu'on se fut donné le mot : tous alors jetèrent 
les yeux sur Praetextatus, qui fut prié de donner le 
premier son opinion sur Virgile, les autres se réser- 
vant de la donner ensuite, d'après l'ordre dans le- 
quel chacun d'euiç se trouverait placé. En consé- 
quence , Praetextatus débuta ainsi : 

Parmi tant de motifs que nous avons pour célébrer 
les louanges de Virgile dont je fais ma lecture habi- 
tuelle', il en est un que j'admire toujours; c'est que, 
dans une infinité de passages de ses écrits relatifs au 
droit des pontifes , il en observe les règles aussi sa- 
vamment que s'il l'eût été lui-même. Et si nous re- 
venons sur un sujet aussi important, je m'engage à 
démontrer que ce poète a droit à la dignité de grand 
pontife. 

Flavien dit à son tour : Je trouve notre poète si 
profondément versé dans la science du droit augurai 
que, quand même il manquerait de savoir en d'au- 
tres sciences, celle-là seule suffirait pour le placer à 
un rang fort élevé. 



LJVRE I. 4^7 

Quant à moi, dit Eustathe, je vanterais particu- 
lièrement l'art avec lequel, sans paraître s'occuper 
dés écrits des Grecs, il sait se les approprier, tantôt 
en masquant ses emprunts , et tantôt en les avouant 
ouvertement, si je n'admirais encore davantage les 
réflexions philosophiques et les connaissances astro- 
nomiques qu'il a semées dans son ouvrage avec une 
réserve et une sobriété dignes d'éloges. 

Furius Albinus, assis à côté de Praetextatus , et son 
voisin Albinus Caecina, louèrent tous deux dans Vir- 
gile le goût de l'antiquité que l'un avait remarqué 
dans la facture de ses vers* et l'autre dans ses ex- 
pressions. 

Pour moi, dit Avienus, je ne m'engagerais pas à 
démontrer en particulier quelqu'une des qualités de 
Virgile; mais si j'ai l'occasion de faire des remarques, 
soit d'après vos discours , soit d'après mes propres 
lectures, je vous les soumettrai, pourvu que vous 
n'oubliiez pas d'exiger de notre ami Servius qu'il nous 
explique, lui qui est le premier des grammairiens, 
tout ce qui paraîtra obscur. 

Les sentiments étaient unanimes sur ce qui venait 
d'être dit, lorsque Praetextatus, qui voyait tous les 
yeux fixés sur lui, s'exprima ainsi: La philosophie, 
ce don par excellence que nous ont fait les dieux, 
cette règle des règles , doit être traitée la première. 
Ainsi Eustathe voudra bien se souvenir qu'il a le 
premier la parole; tout autre sujet devant céder au 
sien. Vous lui succéderez , mon cher Flavien , d'a- 
bord pour que je jouisse du plaisir de vous entendre 



4l8 SATURNALES. 

tous .deux, et aussi pour que je reprenne haleine 
quelques instants.^ 

.. Sur ces entrefaites, l'intendant chargé des détails 
de l'intérieur vint. avertir son maître que le repas 
d'usage donné annuellement à la domesticité pour la 
fête des Saturnales, était terminé. Car ce jour-là on 
fait aux esclaves, dans toutes les maisons bien ré* 
glées, l'honneur ^e les faire asseoir à une table aussi 
bien servie que celle du maître qui , lorsqu'ils ont 
fini 9 s'assied avec sa famille à one autre que Ton 
di^esste pour lui. L'intendant était donc venu annoncer 
à Praetextatus que le moment de son souper était ar- 
rivé. Puisque c'est ainsi , dit celui-ci à ses amis , ré- 
Sjeryons notre Virgile pour un moment plus favorable 
de la JQurnée, et consacrons «lui une matinée pour 
parjcourir son poème avec ordre. Maintenant l'heure 
nous convie de nous placer autour de cette table 
qpe vous allez honorer de votre présence; mais Eus- 
tathe et, après lui, Avieous n'oublieront pas qu'ils 
sont les premiers en date pour nos dissertations de 
demain. 

Je ,dois, dit alors Flavien, vous rappeler qu'il a 
été décidé qu'après -demain, mes pénates auront le 
bonheur de posséder l'illustre compagnie ici présente. 
Cette réclamation accueillie unanimement, ils allè- 
rent prendre le repas du soir avec beaucoup de 
gaieté, chacun d'eux se rappelant quelques-unes des 
questions précédemment traitées, et y donnant son 
assentiment. 



LIVRE II. 419 



SATURNALES. 



LIVRE SECOND, 



CHAPITRE L 



Lia. table venait d'être débarrassée du petit nombre 
de mets dont s'était contentée la sobriété des con- 
vives; et la coupe à demi pleine inspirait , en circu- 
lant, une douce gaieté, lorsque Avienus prit la pa- 
role. Virgile, dit -il, dans un seul vers, auquel il a 
fait de légers changements, a décrit avec beaucoup 
de goût et de justesse la différence d'une orgie et 
d'un modeste banquet; car, pour exprimer le luxe 
d'un repas magnifique qui dégénère en orgie, il s'ex- 
prime ainsi : 

Lorsqu'on eut desservi ,, le t^alme renaissant , etc. 

Mais , pendant le repas frugal des compagnons d'Énée, 
il ne ramène pas le calme, parce que là joie bruyante 



420 SATURNALES. 

n'a pas eu lieu, il dit simplement : 

Lorsqu'aux premiers besoins ils eurent satisfait , etc. 

Quant à celui auquel nous assistons, et qui réu- 
nit, à la simplicité des siècles héroïques, l'élégance 
des temps où nous vivons; à une propreté recher- 
chée, une économie bien entendue, je n'hésite pas, 
malgré la jactance sublime de Platon , non-seulement 
à le comparer, mais à le préférer à celui d'Agathon. 
D'abord nous avons un roi du festin qui ne le cède 
pas en sagesse à Socl'ate, et dont les talents sont plus 
utiles à l'Etat que ceux de ce philosophe; à l'égard 
des autres membres de cette société, les principes 
sublimes qu'ils professent ne permettent pas qu'on 
les compare à des poètes comiques , à Alcibiade dont 
les mœurs furent si déréglées , ni k tel autre des nom- 
breux convives de ce banquet. Doucement, je vous 
prie, dit alors Prœtextatus ; conservons le respect dû 
au grand nom de Socrate : pour les autres, on ne 
pourrait, sans injustice, établir un parallèle entre 
eux et les illustres personnages ici présents; mais où 
tend ce discours, mon cher Avienus? Je veux dire, 
répondit celui-ci, que, malgré la gravité des con- 
vives d'Agathon, j'en vois qui demandent qu'on in- 
troduise une joueuse d'instruments, afin que cette 
jeune fille, savante dans l'art des mouvements lascifs , 
exerce, au moyen de sa danse lubrique, et de la 
mollesse de ses sons, la sagesse des philosophes; et 
cela , pour avoir occasion de célébrer la victoire que 
remporte Agathon. Il n'en est pas ainsi de nous qui 



LIVRE II. 4^1 

honorons Saturne et célébrons sa fête sans la souiller 
par l'apparence de la volupté. Et cependant je sais 
que vous ne vous targuez pas de montrer un front 
sombre et soucieux, et que vous faites assez peu de 
cas de ce Crassus qui, dit Cicéron d'après Lucilius, 
n'a ri qu'une seule fois en sa vie. Sur quoi Praetexta- 
tus prenant la parole : Mes pénates, dit-il, n'admet- 
tent que des plaisirs chastes et seuls dignes d'une 
assemblée telle que la nôtre. Eh bien! reprit Sym- 
inaque, si, selon l'expression du poète de Vérone, 

Ce jour, plus qu'aucun autre, appartient à Saturne; 

puisque nous ne sommes ni assez stoïciens pour 
fuir la volupté comme on évite un ennemi, ni assez 
épicuriens pour la considérer comme le souverain 
bien, imaginons quelque passe-temps dont la décence 
n'ait pas à rougir; en voici un qui me paraît fort 
convenable : faisons un choix dans les recueils nom- 
breux qui nous restent des bons mots des hommes 
illustres de l'antiquité, et citons-les alternativement. 
Cet amusement littéraire, et ces doctes badinages qui 
ne blessent ni l'honnêteté, ni les convenances, rem- 
placeront, pour nous, lès facéties grossières fami- 
lières aux bouffons. Nos ancêtres n'ont pas dédaigné 
ce genre d'amusement; parmi eux j'aperçois Plante 
et Cicéron, tous deux très -éloquents, et tous deux 
célèbres par le sel et les grâces de leurs plaisanteries. 
Le premier fut si habile en ce genre, qu'après sa 
mort, les. comédies sans nom d'auteurs, mais rem- 
plies de sel attique, lui furent attribuées. Quant au 



422 SATURNALES. 

mérite dé Cicéron à cet égard, pour l'ignorer, il 
faut n'avoir pas lu le recueil Ëiit par Tiron des mots 
plaisants de son patron , et que quelques personnes 
attribuent à Cicéron lui-même. On n'ignore pas non 
plus que les ennemis de ce grand homme l'appelaient 
le bouffon consulaire, ce dont fait foi l'oraison de 
Vatinius ; et, si je ne craignais d'être trop long , je 
citerais les causes dans lesquelles, en défendant les 
. accusés les plus coupables , ses plaisanteries lui don- 
nèrent gain de cause. Je m'en tiendrai à l'affaire de 
L. Flaccus mis en jugement pour concussion; un 
mot piquant dit à propos par son défenseur le blan- 
chit des crimes les plus évidents. Ce bon mot {dicte- 
rium)^ qui n'existe pas dans l'oraison, m'est connu 
par l'ouvrage de Fusius Bibaculus, et passe pour un 
des meilleurs de Cicéron. Ce n'est pas sans dessein 
que j'ai employé ici l'expriession dictetium^ consacrée 
par nos ancêtres pour un certain genre de plaisan- 
terie, comme nous l'apprend Cicéron lui-même qui, 
en écrivant à Cornélius Nepos, lui dit : «Nos an- 
cêtres qui ont appelé dicta les mots au moyen des- 
quels nous rendons nos pensées, ont nommé dicteria 
ceux de ces mots qui sont concis , enjoués et piquants. » 
Nonius et Pomponius manquent rarement de donner 
ce nom aux boïis mots tels qu'en disait Caton le Cen- 
seur lui-même. L'autorité des grands hommes nous 
servirait donc d'excuse, lors même que cfes plaisante- 
ries seraient tirées de notre propre fonds; mais, en 
rapportant celles des anciens, nous aurons de plus 
en notre faveur l'importance des personnages. Si 



LIVRE II. 43^3. 

cette idée vous plaît, que chacun de nous cite à son 
tour les traits de ce genre que lui fournira sa nié'^ 
moire. Cet emploi du temps ,-- aussi gai quUnnocent, 
ayant obtenu ressentiment géiiéral, Praetexthtus fut 
engagé à commencer, pour encourager Tes autres 
par son exemple. '-. 



CHAPITRE II. 

Plaisanteries et mots piquants de diverses 

personnes.', » 

Je vais, dit alors Praetextatus , vous rapporter une 
bonne plaisanterie d^un ennemi qu'ont Vaincu les Ro- 
mains , maiâ dont le nom ajoute beaucoup à leur 
gloire. Annibal, retiré auprès d'Antiochus,'Ie railla 
bien finement. Ce roi lui montrait dans une plaine 
les nombreuses troupes qu'ir destinait à porter la 
guerre en Italie y et affectait dé' lui -faire remarquer 
l'or et l'argent qui éclataient sur les armures , les 
chars garnis de faux, les éléphants chargés de tours, 
les freins, leà colliers précieux, les harziois et Tes ca- 
paraçons de la cavalerie. «Pensezi-vous, lui disait An* 
tiochus , ébloui du spectacle d'une armée aussi magni- 
fique, et composée d'une si grande quantité d'hommes, 
que c'en soit assez pour les Romains? — Oui, Sei- 
gneur, répondit le rusé Carthaginois qui connaissisiit 
la mollesse et la lâcheté de ces brillantes cohortes; 



4^4 SATUB«AL£S. 

c'en est assez pour les Romains , quelque avares qu'ils 
soient. » Il n'y a pas de repartie plus plaisante et plus 
ironique en même temps. Le roi questionnait Anni- 
bal sur le nombre et la bonne tenue de ses troupes ; 
celui-ci lui répondit en faisant allusion au butin 
qu'elles offraient. 

Flavius prenant la parole: Nos ancêtres, dit-il, 
avaient une sorte de sacrifice qu'ils appelaient prop^ 
ter viam ( pour cause de voyage ). La coutume, en 
ce cas, était de faire consumer par le feu ce qu'on 
n'avait pu manger. C'est sur cette coutume que re- 
pose le bon mot de Caton. Un nommé Q. Albudius 
avait dépensé tout son patrimoine , et la seule maison 
qui lui restait venait d'être détruite par les flammes. 
« Albudius, dit Caton, a offert un sacrifice propter 
viam; ce qu'il n'a pu manger, il l'a brûlé. » 

Servilie , mère de Brutus y dit alors Symmaque y 
venait d'obtenir à bas prix une fort belle terre que 
lui avait adjugée César qui mettait à l'encan^ les pro- 
priétés de ses ennemis. « Il est si vrai , dit Cicéron , 
que Servilie a acheté cette terre , qu'elle l'a payée 
tertia deducta» {un tiers au-dessous de sa valeur), 
ou Tertia deducta ( au prix du déshonneur de sa 
fille Tertia). Cette Junia Tertia , fille de Servilie, était 
femme de C. Cassius , et le dictateur était aussi étroi- 
tement lié avec la fille qu'avec la mère. I^e peuple 
romain égayait alors quelquefois ses maux en plai- 
santant sur l'incontinence et les adultères de César 
déjà avancé eu âge. 



■ 1 



LIVRE II. 42i5 

A Symmaque succéda Albinus Caecina : Plancus, 
dit celui-ci, voulant, dans le jugement d'un de ses 
amis , exclure un témoin incommode , demanda à ce 
dernier, qu'il savait être cordonnier, quels étaient ses 
moyens d'existence : Gallam^ subigo^ répondit plai- 
samment le cordonnier, c'est-à-dire je manie l'alêne, 
ou je dispose de Galla. Par cette repartie équivoque, 
il reprochait finement à Plancus ses liaisons illégales 
avec Maevia Galla, femme mariée. 

Après le combat de Modène , continua Furius Al- 
binus, on demandait ce que faisait Antoine: ail fart, 
répondit un des amis de ce général , ce que font les 
chiens en Egypte ; il boit toujours courant. » C'est 
effectivement ce que font les chiens sur les bords du 
J^il , par la crainte des crocodiles. 

Publius , reprit ensuite Eustathe , voyant Mucius , 
envieux fort connu , plus triste que de coutume , ce II 
faut, dit- il , qu'il lui soit arrivé quelque malheur, 
ou quelque bonheur à un autre. » 

Faustus , fils de Sylla , poursuivit Avienus , sachant 

, que sa sœur avait deux amants, Fulvius, fils d'un 

foulon, et Pompée surnommé Macula (tache), disait: 

r< Je m'étonne que ma sœur ait une tache, elle qui a 

un foulon à son service. » 

Le tour d'Ëvangelus étant venu, il s'exprima ainsi : 
Servilius Geminus soupait chez L. Mallius , qui pas- 
sait pour le plus habile peintre de Rome; comme il 
s'aperçut que les enfants de son bote étaient fort laids : 
Vous ne réussissez pas, lui dit-il, aussi bien dans la 



4^6 SA.TURNALES. 

sculpture que daiis la peinture. — La raison en est, 
repartit Mallius , que je sculpte pendant ta nuit , et 
que je peins au grand jour. y> 

Après Evangelus » Ëùsèbe s'énonça de la sorte : 
a Démosthène , sur le bruit de la beauté de Laïs dont 
parlait toute la Grèce, voulut aussi obtenir ses fa« 
veurs; mais, lorsqu'il sut que le prix d'une nuit de 
cette courtisane était d'un denii*talent : « Je n'achète 
pas si cher un repentir,» lui dit-iPen se retapant» 

C'était à Servius à parler, et comme il se taisait 
par discrétion. Ne voyez-vous pas, lui dit Evangelus, 
qu'en refusant de suivre notre exemple par la crainte 
de manquer à la bienséance , vous nous accusez nous-- 
mêmes clairement d'en avoir violé les lois; vous devez 
donc imiter Prœtextatus, ainsi que nous, si vous, Disa* 
rius et Horus, ne voulez pas être- taxés d'orgueil'. Ser- 
vius, voyant qu'il lui en coûterait plus de se taire 
que de parler, se décida à payer de sa personne eh 
ces mots : Caninius Revilius n'ayant été consul qu'un 
seul jour, Marcus Otàcilius Pitholaus di^t à ce sujet: 
«C'étaient autrefois les flamines qui étaient diales, 
maintenant ce sont les consuls» (dialis si^hiûe de Ju- 
piter, ou d'un jour), î : ' î 

Disarius , ne voulant pas qu'on lui reprochât son 
silence, parla ainsi. (Ce qu'il dit ne nous est point 
parvenu..)- ' « . j i 

Je vais vous rapporter, dit Horus qui prit la pa- 
role après Disarius, des vers que fit Platon -dans sa 
jeunesse, et lorsqu'il s'occupait de poésie drama- 
tique. 



LIVRE II. 4^7 

Quand je baise Agathon , mon âme au même instant 
Sur mes lèvres accourt, je la sens qui m'échappe, 
Et voudrait s'exhaler au sein du bel enfant. 

Ces diverses anecdotes avaient excité la gaieté et 
amené le sourire sur les lèvres des auditeurs, qui re- 
vinrent ensuite sur chacun des traits rapportés. 
Quant aux jolis vers de Platon, dit alors Symmaque , 
qui unissent à un égal degré la grâce et la concision, 
je me rappelle en avoir lu la traduction latine, ou 
plutôt la paraphrase, tant est pauvre notre langue 
comparée à celle des Grecs. La voici : 

^c Lorsque je baise amoureusement mon Agathon, 
et que j'aspire la douce haleine qui s'échappe de son 
sein,m.on âme, ivre d'amour, vient à l'instant se 
placer sur mes lèvres , et cherche à se frayer un pas- 
sage à travers celles du bel enfant. Si je prolongeais 
un peu plus mes caresses, elle ne tarderait pas, vu 
l'ardeur qui la consume, à changer de demeure. Il 
arriverait alors une chose bien étonnante ; je cesserais 
d'exister pour me survivre dans l'objet de mes affec- 
tions. » 



428 SATCRWALES. 

CHAPITRE ni. 

Bons mots de Cicéron. 

Ce qui m'étonne, continua Symmaque, c'est qu'au- 
cun de vous ne nous ait rappelé les bons mots de Ci- 
céron; c'est un sujet dans lequel il n'excelle pas moins 
que dans tout autre. Tel que le ministre d'un dieu, 
charge de rapporter ses oracles, je serai, si vous le 
trouvez bon , celui de Cicéron, autant que le permettra 
ma mémoire. L'auditoire bien disposé , il entra ainsi 
en matière: 

Il soupait chez Damasippe, qui lui servit du vin 
assez médiocre : « Buvez de ce Falerne , lui dit son 
hôte; il a quarante ans. — Je le crois sans peine, 
repartit Cicéron, il porte bieù son âge. » 

Un jour qu'il voyait Cn. Lentulus Dolabella , son 
gendre, porter, malgré sa petite taille, une longue 
opée à son côté : « Qui donc, s'écria-t-il, a ainsi atta- 
ché mon gendre à cette épée ? » 

Il ne faisait pas grâce, même à son frère Quintus , 
de ses railleries piquantes. Dans la province d'Asie 
que ce dernier avait gouvernée comme préteur, on 
montrait à Cicéron le buste colossal de Quintus gravé 
sur un bouclier votif: « Voici, dit-il, une partie une 
fois plus grande que le tout. » 

A l'occasion du consulat de Yatinius , dont la durée 



LIVRE lï. 4î^9 

fut de quelques jours seulement, on citait une fort 
bonne plaisanterie de Cicéron. « Il est arrivé, disait-il , 
un grand phénomène pendant Tannée du consulat de 
Vatinius, nous n'avons eu ni hiver, ni printemps, ni 
été , ni automne. » Sur ce que le même Vatinius lui 
reprochait de n'être pas venu le voir pendant qu'il 
était malade , « J'avais bien l'intention d'y venir pen* 
dant votre consulat , lui répondit-il, mais la nuit m'a 
surpris en chemin. » Sans doute Cicéron avait encore 
sur le cœur une certaine repartie de Vatinius. L'ora- 
^ teur romain se vantait d'être revenu d'exil , porté dans 
les bras de toute l'Italie: « Comment se fait -il donc 
que vous ayez des varices? » lui dit Vatinius. 

Caninius Revilius avait été, comme l'a rapporté 
Servius, consul pendant un jour seulement ; et le 
même instant , pour ainsi dire , qui le vit honoré de 
cette dignité, le vit aussi s'en démettre. C'est ce qui 
fît dire à Cicéron qui ne perdait jamais l'occasion de 
plaisanter : « Caninius consul est un être de raison. » 
11 ajoutait : « Revilius a si bien fait , qnon se de- 
mande sous quels consuls il a été consul. » « La vigi- 
lance de Caninius, ajoutait-il encore, a été si mer- 
veilleuse, qu'il n'a pas fermé l'œil pendant son 
consulat. » 

Les sarcasmes de Cicéron donnaient de l'humeur à 
Pompée; et celui-ci surtout qui était fort répandu : 
a Je sais bien qui fuir, mais je ne sais qui suivre. » 

On lui reprochait de venir bien tard se ranger sous 
les drapeaux de Pompée. « Je ne viens pas trop tard^ 
dit-il, puisqu'il n'y a encore rien de prêt.» Pompée, 



43o SATURNALES. 

lui demandant OÙ était son gendre Dolabella , ec Avec 
votre beau^père , j» répondit-il* Le même général ayant 
donné le droit de cité romaine à un traïasfuge gau- 
lois^ (c O le plaisant homme! s'écria Cicéron, il offre 
à des étrangers une nouvelle patrie , et ne peut n^is 
rendre. la notre. » Pompée, fatigué de ces railleries, 
n'eut donc pas tort de lui dire un jour : « Passez à 
l'ennemi, et vous nous craindrez.» 

Sa piquante ironie n'épargna pas même César. On 
lui demandait, après la bataille de Pharsale, com- 
ment il avait, pu errer dans le choix du parti à em« 
brasser : « C'est sa ceinture qui m'a trompé , » disait- 
il en faisant allusion à la robe flottante et à la dé- 
marche efféminée du vainqueur de Pompée, à iqui 
Sylla avait dit, comme par inspiration.. Méfiez -vous 
de ce jeune homme à la robe traînante.^ 

. A la fin des jeux donnés au peuple par César, La- 
berius, ayant reçu du dictateur l'anneau d'or, se 
plaça sur-le^hamp dans les rangs assignés aux che- 
valiers, dont l'ordre se trouvait blessé, et parce qu'un 
de ses membres avait été avili, et parce qu'il ren- 
trait au miheu d'eux. Au moment où Laberius passait 
devant Cicéron, « Je vous ferais place, dit celui-ci, 
si j'étais moins à l'étroit. » C'était tout à la fois té- 
moigner son mépris pour Laberius, et plaisanter sur 
le grand nombre d'intrus que César avait admis dans 
le sénat. Mais la repartie de Laberius ne se fit pas 
attendre: « Je m'étonne, dit celui-ci, que vous soyez 
à l'étroit , vous qui avez toujours deux sièges à votre 



LIVRE 11. 43 1 

service. » Il reprochait à Cicéron une légèreté dont 
cet excellent citoyen était accusé bien injustement. 

Une autre fois Cicéron se moqua ouvertement du 
pe^ de soin < qu'apportait César dans le choix des 
nouveaux sénateurs. P. Mallius, son hôte, le priait 
de Élire nommer son beau - fils décurion (cette di- 
gnité répondait à celle de sénateur) : a Volontiers, si 
c'est à Rome, lui répondit Cicéron, devant beaucoup 
de témoins; mais à Pompéii, cela devient plus dif- 
ficije. » i . 

Il ne s'en tint pas à ces épigrammes, car un cer- 
tain Aitdron, citoyen de Laodicée, étant venu le sa- 
luer, et lui ayapt appris que ses concitoyens l'envoyaient 
à César pour obtenir du dictateur la liberté de leur 
patrie, il protesta en ces termes contre la servitude 
publique : « Si vous réussissez , sollicitez aussi pour 
nous.» 

On voit paF une de ses lettres à Cassius, l'un des 
meurtriers de César, que son goût pour la raillerie 
ne se renfermait pas toujours dans les bornes d'une 
simple plaisanterie. « Que ne m'invitiez -vous , lui 
écrivait-il, à votre souper des ides de Mars? il n'y 
aurait certainement pas eu de restes: ce sont ces 
restes qui me chagrinent. » ^ 

On raconte aussi de lui de fort bonnes plaisan- 
teries sur Pison , le premier mari de^ sa fille , et sur 
M. Lepidus. Symmaque allait continuer, lorsqu'il fut 
interrompu par Avienus, comme il est d'usage dans 
les propos de table. César Auguste, dit celui-ci, ne le 



432 SATURNALES. 

céda à personne pour la bonne plaisanterie, pas même 
peut-être à Cicéron; et si vous le désirez^ je vous 
dirai tout ce que je sais sur ce sujet. 

Permettez, mon cher Avienus, lui dit Horus, que 
Symmaque achève ce qui lui reste à dire des plaisan- 
teries de Cicéron sur les deux personnes qu'il nous 
a nommées. Celles d'Auguste, dont vous voudrez 
bien nous faire part , n'en seront que mieux à leur 
place. 

Cicéron, reprit alors Symmaque, voyant Tullia, sa 
fille, marcher avec trop de vitesse, et son gendre 
Pison avec trop de lenteur, « Ma fille, dit-il, mar- 
chez comme votre mari; et vous, mon gendre, mar- 
chez comme votre femme. » 

Lepidus, devant le sénat assemblé, disait: «Je 
n'aurais pas fait tant de bruit pour une action de ce 
genre (il s'agissait du meurtre de César). — Ni moi 
pour son équivalent , » répondit Cicéron ( Lepidus était 
général de la cavalerie). Mais, continuez, Avienus, 
que je ne vous arrête pas plus long-temps. 



LIVRE II. 4*^3 

CHAPITRE IV. 

Bons mots d'Auguste sur quelques particuliers ^ 
et de quelques particuliers sur Auguste. 

Auguste, dit Avienus, aimait beaucoup à plaisan- 
ter; mais jamais ses plaisanteries ne choquèrent la 
bienséance, ni ce qu'il devait à son rang, et ne dé- 
générèrent jamais en bouffonneries. Il avait fait une 
tragédie intitulée Ajax ^ et, mécontent de son ou- 
vrage, il avait passé Téponge sur ses tablettes. Quel- 
que temps après , Lucius , poète tragique très-distin- 
gué, lui ayant demandé ce qu'étaif devenu son Ajax: 
« Il s'est percé de son éponge, » lui répondit-il {in 
spongiam incubuit). 

Un particulier qui lui présentait une requête en 
tremblant, tantôt avançait la main et tantôt la reti- 
rait :« Croyez-vous , lui dit-il, présenter une pièce 
de monnaie à un éléphant ? » 

Pacuvius Taurus sollicitait une largesse de l'empe- 
reur, et lui disait: « On ne parle dans le inonde que 
du présent considérable que je dois attendre de vous. 
— N'en croyez pas un mot, lui dit Auguste, ce sont 
de faux bruits. » 

Un officier de cavalerie, qu'il venait de destituer, 
lui demandait une gratification: orCe n'est pas dans des 
vues d'intérêt que je la sollicite, mais afin que le 
I. a8 



434 SATtJRlfALES. 

public croie qu'elle m'est accordée en échange de la 
place que vous m'ôtez. — Affirmez, lui dit Auguste^ 
que j'ai satisfait à votre demande; ce n'est pas moi 
qui vous démentirai. » 

On connaît la repartie pleine d'esprit qu'il fît à 
Herennius : ce jeune homme , très-dérang.é , avait reçu 
d'Auguste l'ordre de quitter l'armée , et le suppliait 
instamment de lui pardonner : c< Comment oserai-je , 
lui disait-il, retourner à la maison paternelle? et que 
dirai -je à mon père? — Que vous étiez mécontent 
de moi, » dit l'empereur. 

Un particulier qui, dans une expédition militaire, 
avait été atteint au front d'un coup de pierre dont 
la cicatrice le défigurait , se vantait de ses hauts Êiits 
avec trop d'ostentation : « Une autre fois , lut dit Au- 
guste, qui voulait lui donner une leçon peu sévère, 
lorsque vous fuirez, ne vous avisez pas de regarder 
derrière vous. » 

L'orateur Galba était bossu : un jour qu'il plaidait 
devant l'empereur : « Redressez - moi , répétait-il fré- 
quemment , si je m'écarte de la question. — Je ne 
puis que vous avertir, mais non vous redresser, » dit 
Auguste. 

Comme beaucoup de ceux qu'accusait Cassius Se- 
verus étaient absous par les juges , Auguste, fatigué 
des lenteurs de l'architecte chargé de la construction 
à\x forum Augustin disait , en jouant sur le mot ab* 
soheri ( être absous , ou bien être terminé ) : « Plût 
au ciel que Cassius se portât pour accusateur de 
mon forum!» 



LtVRE II. 435 

Vettius ayant labouré le terrain qui couvrait le 
monument sépulcral de son père: «Voilà, dit Au- 
guste, ce qui s'appelle honorer la mémoire de son 
père. » ( 11 jouait sur les deux mots monumentwn et 
colère: le premier signifie monument, ou bien sou- 
venir; et le second, cultiver, ou honorer.) 

Ayant appris qu'au nombre des enfants au-dessous 
de deux ans qu'Hérode avait fait tuer, se trouvait le 
fils de ce roi des 'Juifs: « Il vaut mieux, dit Tempe* 
reur, être le porc que le fils d'Hérode. » 

Pour se moquer du style peu nerveux, peu concis^ 
et plein d'afféteries de son favori Mecenas, Auguste 
lui écrivait souvent dans le même goût; il oubliait 
alors cette pureté d'expression dont il se piquait dans 
toute autre occasion. Voici un modèle de ce genre. 
a Adieu , délices du genre humain , lui disait-il ; adieu , 
mon petit cœur, ivoire d'Etrurie, benjoin d'Arezzo, 
diamant du Samnium, perle du Tibre, émeraude des 
Gilniens , jaspe des potiers, béryl de Porsenna, es- 
carboucle d'Italie, et, pour tout dire, délices des 
courtisanes. » 

Engagé à souper chez un particulier , car il était 
rare qu'il refusât une invitation, le repas fut sans 
apprêt: c'était, comme on dit vulgairement, la for- 
tune du pot. Lorsque le repas fut fini, il se leva à 
jeun et à bas bruit , en se contentant de dire à l'oreille 
de son hôte qui lui faisait ses adieux : « Je ne croyais 
pas que nous fussions aussi bien ensemble. » 

* Il avait fait acheter de la pourpre dé Tyr dont la 
couleur lui paraissait trop sombre : « Elevez l'étoffe , 

28. 



436 SATURNALES. 

lui dit le marchand , à la hauteur de vos yeux , et 
regardez - la. — Comment donc ! repartit Auguste , 
sera-t-il nécessaire que je me promène sur une ter- 
rasse, afin que les Romains admirent ma robe? » 

Son nomenclateur, de la mémoire duquel il avait 
à se plaindre, lui demandait ses ordres avant de 
partir pour le forum: «Attendez, dit l'empereur; 
comme vous n'y connaissez personne, je vais vous 
donner des lettres de recommandation. » 

Il était bien jeune encore lorsqu'il persifla Vati- 
nius fort agréablement. Celui-ci, rongé par la goutte , 
dissimulait $dn mal, et se vantait de pouvoir faire 
un mille en se promenant: « Je le crois, lui répondit 
Octave , les jours sont déjà un peu plus longs qu'ils 



n'étaient. » 



Ayant entendu dire qu'un chevalier romain venait 
de mourir en laissant des dettes énormes , et qui ex- 
cédaient vingt millions de sesterces, il fit acheter son 
lit , et dit à ceux qui semblaient surpris d'un ordre 
semblable : « Un coucher sur lequel pouvait dormir 
un homme aussi endetté, doit être bien favorable au 
sommeil. » 

Nous ne passerons pas sous silence ce qu'il dit à 
l'honneur de Caton. Il se trouvait dans la maison 
qu'avait habitée ce grand homme , dont Strabon , 
par flatterie , blâmait l'inébranlable fermeté. « C'est le 
fait de l'homme de bien et du bon citoyen, dit l'em- 
pereur, de s'opposer à tout changement dans l'état 
a<;tuel de la chose pubUque. n En blâmant les novateuis, 



LIVRE II. 4^7 

il louait dignement Caton, et parlait en même temps 
dans son propre intérêt. 

J'admire plus encore dans Auguste la patience 
avec laquelle il endura les mots piquants lancés 
contre lui que sa facilité à en dire , parce que l'art 
de bien parler ne peut entrer en comparaison avec 
l'égalité d'âme dont il fit preuve, surtout lorsque les 
traits dirigés sur lui passaient la plaisanterie. On 
connaît celui de ce provincial qui s'était fait remar- 
quer par sa ressemblance parfaite avec l'empereur. 
Auguste ayant désiré le voir: «Votre mère, lui dit-il, 
jeune- homme, n'est -elle jamais venue à Rome ? 
— Jamais , répondit l'étranger, mais mon père y est 
venu souvent. » 

Dans le temps du triumvirat, Auguste avait fait 
contre Pollion des vers fescennins : « Je ne lui répon- 
drai pas, dit ce dernier, il n'est pas aisé d'écrire 
contre celui qui peut proscrire. » 

A la table de l'empereur, une grive maigre venait 
, de tomber en partage à Curtius, chevalier romain et 
gastronome célèbre : « Puis-je laisser aller ce que je 
tiens {^licetne mittere) ? dit-il à Auguste. — Et pour- 
quoi non ? » répondit le prince. Aussitôt il lança la 
grive par la fenêtre. ( On sait que mittere , qui si- 
gnifie envoyer, laisser aller, etc., signifie aussi jeter, 
lancer , etc.) 

Auguste, sans en être prié, avait payé les dettes 
d'un sénateur qu'il aimait, lesquelles se montaient à 
quatre millions de sesterces. Pour tout remercîment, 
le sénateur lui écrivit : « Et à moi rien. » 



438 SATURNALES. 

Lorsqu'il faisait construire, il avait coutume de 
s'adresser à Licinius, l'un de ses affranchis, qui lui 
avançait de très-fortes sommes. Celui-ci lui avait fait, un 
jour, un bon de dix millions de sesterces, et avait pro- 
longé le trait placé au-dessus des valeurs numériques, 
de manière à laisser un vide sur la droite de ces 
quantités ; Auguste , profitant de l'occasion , remplit 
soigneusement le vide en ajoutant une somme égale à 
la première, avec la précaution de bien imiter les ca- 
ractères de celle-ci, et reçut.ainsi de son affranchi le 
double de la somme promise. Quelque temps après, et 
dans une circonstance semblable , Licinius lui fit sen- 
tir qu'il n'était pas dupe , en lui adressant un bon 
ainsi conçu : « Je vous offre , seigneur, pour vos nou- 
velles constructions, tout l'argent dont vous aurez^ 
besoin. » 

On ne peut assez admirer la modération qu'il mon- 
tra en remplissant les fonctions de censeur. Il répri* 
mandait un chevalier romain pour avoir dissipé son 
patrimoine : celui-ci lui prouva clairement qu'il l'avait 
augmenté. Auguste le tança ensuite pour n'avoir pas 
obéi aux lois concernant le mariage : ce Je suis époux et 
père de trois enfants , » répondit le chevalier, qui en- 
suite ajouta : « Lorsque vous aurez à prendre des in- 
formations sur d'honnêtes gens, adressez-vous, sei- 
gneur, à d'honnêtes gens.» 

Il sut excuser, non pas la franchise, mais la brus- 
querie d'un simple soldat. Il était à la campagne, et 
les cris d'un hibou lui causant de fréquentes insomnies, 
il donna ordre qu'on le saisît. Un soldat, habile oise- 



L1V]|£ II. 4^9 

leur et animé par l'espoir d'une grande récompense , 
prit l'oiseau et le présenta à l'empereur, qui lui fit 
donner mille sesterces: «N'est-ce que cela? dit le sol- 
dat; j'aime mieux qu'il vive, » et aussitôt il le lâcha. 
Qui croirait qu'Auguste ne parut pas affecté d'une 
pareille audace ? 

Un vétéran , assigné pour une affaire qu'il craignait 
de perdre , s'adressa à Auguste et le pria de se char- 
ger de sa caus«. L'empereur lui donna sur-le-champ 
pour défenseur une des personnes de sa suite: t<Je 
ne me suis pas fait représenter, lui dit le vieux soldat, 
lorsque vous étiez en danger à la bataille d'Âctium; 
moi-même j'ai combattu pour vous. £h voici la preuve,» 
âjouta-t-il, en découvrant sa poitrine couverte de ci-^ 
catrices. César rougit, et craignant d'être accusé, 
non-seulement de fierté, mais encore d'ingratitude, 
il se chargea lui-même de l'affaire du vétéran. 

Auguste charmé d'un concert que lui avaient donné 
pendant son souper des esclaves de Toronius Flaccus 
qui en était marchand, leur avait fait donner quelques 
mesures de blé au lieu d'argent qu'en pareil cas il 
leur donnait assez libéralement. Quelque temps après, 
il s'adressa de nouveau à Toronius pour avoir ses es- 
claves. « Ils sont au moulin , » répondit ce dernier. 

Au moment où il rentrait dans Rome environné 
de tout l'éclat de la victoire remportée à Actium , 
parmi ceux qui venaient au-devant de lui pour le fé- 
liciter, se trouvait uu artisan tenant un corbeau à 
qui il avait appris ces mots : «Salut à César, au vain- 
queur, à rillustre général.» Flatté du compliment, 



44o SATURKALES. . 

César acheta loiseau vingt mille sesterces. Un cama- 
rade de cet artisan, jaloux de sa bonne fortune, as- 
sura le général que son compagnon avait encore un 
autre corbeau , et le supplia de l'envoyer chercher. 
Le nouveau venu s'annonça en disant : a Salut à An- 
toine, au vainqueur, à Tillustre général. » Sans pa- 
raître offensé , Octave se contenta d'ordonner que la 
somme fût partagée entre les deux ouvriers. 

11 répondit aussi aux félicitations d'un perroquet 
et d'une pie en les achetant tous deux. Encouragé 
par ces exemples , un pauvre cordonnier entreprit 
l'éducation d'un autre corbeau; mais désespéré de 
l'inutilité de ses peines, il disait fréquemment en s'a- 
dressant à l'oiseau muet : «J'ai perdu mon temps et 
mon argent. » Cependant il réussit quelque temps 
après, et alla se mettre sur le passage de César, qui 
dit en entendant l'oiseau : ail ne me manque pas de 
pareils complimenteurs.» A l'instant le corbeau, se 
rappelant les doléances fréquentes de son maitre , 
ajouta : a J'ai perdu mon temps et mon argent.» César 
se mit à rire, et paya l'oiseau plus cher qu'aucun de 
ceux qu'on lui avait présentés jusqu'alors. 

Un Grec avait coutume d'offrir à Auguste des vers 
à sa louange, chaque fois qu'il le voyait sortir de son 
palais; mais cela lui avait rarement réussi. L'empe- 
reur le voyant un jour se disposer à faire la même 
manœuvre, traça rapidement quelques vers dans la 
même langue, et les lui fit remettre au moment où 
le Grec s'avançait vers lui. Notre homme ne manqua 
pas de s'extasier en les lisant, et d'applaudir de la 



LIVRE II. 44' 

voix et du geste. Puis s'approchant de la litière, et 
fouillant dans sa bourse peu garnie, il en tira quelque 
petite monnaie qu'il ofFrit au prince, en ajoutant : 
« Cette récompense est peu digne de vous , sans doute; 
mais si j'avais plus, je vous le donnerais. » Cette saillie 
fut accueillie d'un rire général, et César lui fit compter 
par son trésorier cent mille sesterces. 



CHAPITRE V. 

Bons mots et mœurs de Julie , fille d'Auguste. 

s 

Désirez-vous, continua Avienus, que je cite quel- 
ques-uns des bons mots de Julie, fille d'Auguste? Mais 
ne m'accusez pas de loquacité si je commence par 
une exposition succincte des mœurs de cette femme; 
ce ne sera toutefois qu'à condition qu'aucun de vous 
ne croira devoir traiter un sujet plus grave et plus 
intéressant. Puis, avec l'assentiment de toute la so- 
ciété, il débuta ainsi : Je vous présente Julie âgée de 
trente -huit ans. Si elle eût eu un jugement sain, 
elle aurait senti qu'à 'cette époque de la vie ses beaux 
jours étaient passés , et qu'elle devait cesser d'abuser 
des dons de la fortune et de la tendresse paternelle. 
Cependant son goût pour les belles- lettres, ses con- 
naissances étendues (ce qui ne doit pas étonner de 
la fille d'Auguste), son affabilité , son heureux natu- 
rel , lui avaient concilié la faveur générale , et ceux 



44^ SATURNA.LES. 

qui connaissaient le dérèglement de ses mœurs avaient 
peine à se rendre raison d'une telle disparate. 

Souvent son père , unissant l'indulgence à la sévé- 
rité, l'avait réprimandée sur l'excès de son luxe et sur 
le brillant cortège dont elle s'entourait; mais, frappé 
de la ressemblance de ses nombreux petits-enfants 
avec Agrippa leur père, il n'osait élever des doutes 
sur la sagesse de sa fille , et se complaisait dans l'idée 
que, malgré la légèreté de sa conduite, les mœurs 
de Julie étaient sans reproche. Il la comparait à cette 
Claudia des premiers siècles de Rome, et disait à ses 
amis que ses deux filles, la république et Julie, exi-* 
geaient de sa part de grands ménagements. 

Un jour elle s'était présentée devant son père avec 
une mise peu décente; Auguste en fut choqué, et 
ne lui parla pas. Le lendemain elle revint le voir et 
l'embrasser dans un costume qu'aurait avoué la plus 
sévère matrone. Ce père, dont la douleur avait été 
muette la veille, ne put commander à sa joie. «Oh: 
combien cette simplicité, lui dit-il, est plus digne de 
la fille d'Auguste ! — Aujourd'hui , lui répondit-elle , 
pour se disculper, je me suis parée pour plaire à mon 
père; hier, c^était pour plaire à mon époux. » 

Cette repartie de Julie est bien connue : elle as- 
sistait avec Livie à un combat de gladiateurs, et la 
différence de leur cortège frappait tous les specta- 
teurs. Livie était environnée de graves personnages, 
et Julie n'avait autour d'elle que des jeunes gens dis- 
sipés et insouciants. Un billet de son père lui ayant 
fait sentir combien la comparaison lui était peu fa- 



LIVRE II. 44^ 

vorable: «Ces jeunes gens, lui récrivit-elle, vieilliront 
aussi avec moi.» 

Julie avait eu de bonne heure des cheveux blancs, 
qu'elle avait bien soin de faire arracher par ses fem- 
mes. Un jour son père les surprit dans cette occu- 
pation , et remarqua même sur les habits de sa fille 
quelques uns de ces cheveux. Il n'en dit rien , parla 
de choses indifTérentes , puis, ayant amené la con- 
versation sur lage, il detnanda à Julie si elle aime- 
rait mieux, dans quelques années, avoir les cheveux 
blancs, ou bien être chauve. «Je préférerais, lui dit- 
elle, avoir des cheveux blancs. — Eh! pourquoi donc 
vos femmes se pressent- elles tant de vous rendre 
chauve ? » 

Un des amis de Julie , personnage respectable , 
cherchait à lui persuader qu elle gagnerait à imiter 
la modeste simplicité de son père : « S'il oublie qu'il 
est César, répondit-elle , je ne dois pas oublier que 
je suis la fille de César. » 

Les confidents de ses intrigues s'étonnaient que , 
malgré ses nombreuses infidélités, elle donnât à Agrippa 
des enfants si ressemblants à leur père. «C'est, leur 
dit-elle, parce que je ne prends de passagers que 
lorsque le navire est plein. » 

On cite de Populie, fille de Marcus, une réponse 
aussi leste. Quelqu'un remarquait que les femelles 
des autres animaux ne désirent le mâle que lors- 
qu'elles veuleht devenir mères. « Cela ne m'étonne pas, 
dit-elle , ce sont des bêtes. » 



444 SATURWALES. 



CHAPITRE VI. 

Autres citations de mots heureux et de reparties 
fines de quelques Romains. 

Des propos un peu lestes de quelques Romaines , 
revenons aux bons mots décents de quelques Romains. 
Ceux du jurisconsulte Cascellius étaient un modèle 
de bonne plaisanterie et de franche gaieté. L'un des 
plus connus est celui-ci : Vatinius venait d'être assailli 
à coups de pierres par le peuple à qui il donnait un 
combat de gladiateurs , et avait obtenu des édiles une 
ordonnance qui défendait de lancer dans l'arène 
autre chose que des fruits. Dans le même temps , il 
arriva par hasard qu'un particulier vint demander à 
Cascellius si la pomme de pin était un fruit: f<Oui, 
sans doute, dit le jurisconsulte, si vous avez l'intention 
de la lancer sur Vatinius. » 

Un commerçant le consultait sur les moyens de 
partager son navire avec son associé* «Si vous parta- 
gez le navire, lui répondit-il, que deviendra votre 
part et celle de votre associé?» 

«Uesprit de Galba est mal logé,» disait M. LoUius 
en parlant du célèbre orateur si mal fait dont il a 
déjà été question. 

Le grammairien Orbilius railla ce même Galba bien 
plus durement* Le premier paraissait devant lui comme 



LIVRE lï. 44^ 

témoin à charge contre un accusé. Galba, qui voulait 
l'embarrasser, feignit de ne pas le connaître , et lui 
demanda quelle était sa profession : « Je frotte les 
bossus au soleil , » répondit Orbilius. 

C. César avait fait donjier cent mille sesterces à 
chacun de ceux qui venaient de jouer à la paume 
avec lui , et cinquante mille seulement à L. Cœcilius, 
Tun de ces joueurs: «César, dit-il, en agit avec moi 
comme si j'étais manchot.» 

On disait à D. Laberius que P. Clodius était cour- 
roucé contre lui parce qu'il lui avait refusé un de ses 
mimes: «Le pis qui puisse m'en arriver, dit Laberius, 
est de faire le voyage de Dyrrachium » (par allusion 
à l'exil de Cicéron). 



CHAPITRE VIL 

Maximes et mots heureux des deux mimographes 
Laberius et Publius. ï>es deux histriotis Pylade 
et Hjrlas. 

Ce que je viens de dire de Laberius, et ce qu'en 
avait dit avant moi Symmaque, m'amène naturellement 
à citer quelques apophthegmes de ce mimograplie et 
de Publius son rival. Nous pourrons jouir ainsi de 
tout le plaisir que procur^.dans un repas la présence 
des mimes, sans offenser la bienséance qui ne permet 
pas de les admettre à table. 



44^ SATURNALES. 

Laberius, chevalier romain, connu par son austère 
franchise, avait été invité par César, qui lui offrit cinq 
cent mille sesterces, à parsutre sur la scène, et à jouer 
lui-même les mimes dont il était l'aiiteur. Mais l'invi- 
tation, la prière même d'un homme puissant est un 
ordre; aussi Laberius protesta-t-il contre cette violence 
dans le prologue qui suit : 

O nécessité! combien peu de mortels ont su vain^ 
cre les obstacles que leur a opposés ton cours im^ 
pétueux, et à quelles extrémités ni as-tu réduit? 
Celui que ni V ambition^ ni V amour des richesses y 
ni la crainte^ ni la force j ni l'autorité^ n'ont pu 
faire broncher d'un pas dans sa jeunesse ^ se voit 
réduit dans sa vieillesse à déifier de sa route , et 
à se rendre aux sollicitations flatteuses d'un illus- 
tre personnage que la générosité de son caractère 
engage à descendre jusqu'à la prière» Comment ne 
complairais je pas à celui à qui les dieux mêmes 
n'ont rien pu refuser? Me voici donc y après soixante 
ans d'une vie sans tache y contraint de sortir de 
chez moi cha^aliery pour y rentrer mime. Mal- 
heureux que je suis , j^ai vécu trop d'un jour] 
Et toi ^fortune , qui ne sais t' arrêter ni dans le bieny 
ni dans le mal y puisqu'il t'était donné de me faire 
descendre du poste éle^^é où m'auait placé la gloire 
littéraire, que ne le faisais-tu lorsque mon talent 
plus flexible et mon extérieur plus gracieux au- 
raient pu me mériter la faveur de César et celle 
des Romains ? De quel coup tu m' a^ frappé , et de 
quelle utilité puis-je être sur la scène ? J'ai tout 



LIVRE II. 44? 

perdu; les cliarmes de la figure, les grâces du 
maintien^ V énergie du sentiment^ et les avantages 
d'un bel organe. Je succombe sous les étreintes des 
années^ comme V arbre sous celles du lierre qui 
r embrasse. Semblable à un cénotaphe , je n'ai 
d'homme que le nom. 

Dans sa pièce , il se vengeait de César autant qu'il 
était en lui , sous le rôle d'un esclave qui , venant de 
recevoir les étrivières, s'échappait des mains de ses 
bourreaux, et s'écriait: «C'en est fait, Romains, il 
n'y a plus de liberté.» Bientôt après il ajoutait : «Qui 
se fait craindre de beaucoup d'hommes , doit néces- 
sairement en craindre beaucoup. » 

On eût vu alors tous les spectateurs, les yeux diri- 
gés sur César, lui faire sentir qu'ils avaient saisi la 
mordante allusion faite à sa tyrannie. Depuis ce mo- 
ment , la faveur du dictateur se porta sur Publius. 
Celui-ci, Syrien de nation, ayant été présenté, jeune 
encore, au patron de son maître, avait su gagner ses 
bonnes grâces, autant par ses ingénieuses reparties 
que par sa beauté. Ce patron demandait un jour du* 
rement à l'un de ses esclaves attaqué d'hydropisie, et 
couché au soleil dans la cour, ce qu'il faisait là : « Il 
fait chauffer de l'eau,» dit Publius. 

Parmi plusieurs propos de table, on agitait la 
question de savoir quel était le repos le plus pénible. 
Chacun disait son mot , lorsque Publius assura que 
c'était celui d'un goutteux. Plusieurs traits sembla- 
bles lui firent obtenir sa liberté, et le soin qu'on prit 
de son instruction le mit en état de composer des 



448 SATURITALSS. 

mimes dont la représentation fut accueillie avec en- 
thousiasme dans les principales villes d'Italie. Appelé 
à Rome à l'époque où César se disposait à donner 
des jeux au peuple, il provoqua tous ceux qui tra- 
vaillaient alors pour la scène. Chacun d'eux devait , 
à son tour, concourir avec lui sur un sujet convenu, 
et le remplir daus un temps donné. Tous acceptèrent, 
et tous furent vaincus, y compris Laberius. Sur quoi 
César dit ironiquement à ce dernier : ce Eh quoi ! La* 
berius, un Syrien vous a vaincu, quoique je fusse 
pour vous ! » et sur-le-champ il donna la palme à 
Publius, et cinq cent mille sesterces à Laberius, ainsi 
que l'anneau d'or. «Veuillez, dit alors Publius à ce 
dernier, accueillir avec bienveillance comme specta- 
teur , celui que yous avez combattu comme auteur. » 

Pour le concours suivant, Laberius fit un nouveau 
mime dans lequel il sema les réflexions qui suivent. 

On ne peut primer tous en même temps. Dès 
quon est arrivé au plus haut degré d'illustration j 
on s'y soutient difficilement y et la descente est une 
chute. Je suis tombée mon successeur tombera plus 
tard; la gloire est un bien commun. 

Quant aux maximes de Publius, elles sont ingé- 
nieuses et susceptibles d'être citées dans maintes cir- 
constances. J'ai retenu chacune de celles qui suivent 
à la faveur de leur concision. 

Un plan est vicieux quand on n'y peut rien 
changer. 

.. On s'oblige soi-même en obligeant l'homme de 
bien. 



LIVRE II. 449 

Souffrez , sans vous plaindre , un mal inévitable. 

Celui qui peut franchir impunément les bornes 
de V équité y V entreprend bientôt. 

Un compagnon de voyage qui cause bien y sou- 
lage autant qu^une voiture. 

La modestie relève V éclat d'une bonne réputa- 
tion. 

Les larmes d'un héritier sont des ris sous le 
masque. 

La patience poussée à bout se change en fureur. 

Celui qui fait naufrage une seconde fois a tort 
den accuser Neptune. 

Une longue contestation fait perdre de vue la 
vérité. 

Cest presau^ accorder une grâce que de n'en 
parfaire aWendre le refus. 

Conduisez-vous avec votre ami comme s'il de- 
vait un jour être votre ennemi. 

N^ point se venger d'une injure y c'est s'en at- 
tirer une nouvelle. 

On ne surmonte pas un danger sans en encourir 
un autre. 

Mais puisque j'ai commencé à parler du théâtre, 
je ne dois oublier ni Pylade , histrion célèbre du temps 
d'Auguste y ni son élève Hylas dont il parvint à faire 
un autre lui-même , et qui partagea avec lui les suf- 
frages du public. 

Dans une pantomime dont le sujet finissait par ces 
mots , Le grand Agamemnony Hylas cherchait à 



45o SàTURWALBS. 

donner à sa taille le plus d'extension possible. « Ce 
n'est pas cela, lui cria du parterre son maître Py- 
lade, vous vous faites long , et non pas grand.» Puis, 
sur l'injonction des spectateurs, il remplaça Hylas; 
et quand il fut arrivé au passage qu'il avait blâmé 
dans son élève , il prit l'attitude d'un homme enfoncé 
dans ses réflexions, persuadé que l'air méditatif est 
l'attribut par excellence de l'homme d'état. 

Hylas représentait Œdipe aveugle ; l'assurance de 
sa démarche ne put échapper à Pylade, qui lui cria : 
Vous voyez clair. 

Ce dernier jouait le rôle d'Hercule en fureur, et 
son jeu semblait à beaucoup de spectateurs peu con- 
forme aux règles de la pantomime; sur-le-champ il 
ôte son masque et apostrophe les censeurs en ces 
termes : « Insensés, ne voyez- vous pas que je repré- 
sente un fou?» Dans ce même rôle, il lançait des 
flèches sur le peuple. 

Un jour qu'il représentait le même personnage en 
présence de l'empereur et dans sa salle à manger, il 
tendit aussi son arc et lança des traits; Auguste ne 
s'offensa pas de voir Pylade en user avec lui comme 
avec le public. 

Ce comédien passait pour avoir perfectionné la 
danse pantomimique depuis long-temps connue , mais 
grossièrement exécutée avant lui. Auguste lui de- 
mandant quelles améliorations lui devait cet' art: 
« J'ai , lui dit-'il , substitué aux cris le son de la flûte, 
de la syringe et les voix des chœurs. » Un jour que 
l'empereur lui témoignait son indignation au sujet de 



LIVRE II. 4^1 

la multitude qui prenait parti entre Hylas et lui: 
« Seigneur, vous êtes ingrat, lui dit Pylade, souffrez 
pour vous-même que le peuple s'occupe de nous. » 



k%/%t'^^^u^%^,i^^f^<'%t%^^mitt'%/^i^^^/^ff%*^i^^it^ 



CHAPITRE VIII. 

Ce qu'entend Platon quand il dit qu'on peut user 
des dons de Bacchus. Des dangers et de la honte 
quily a à se rendre esclave des plaisirs du tact 
et du goût. 

Au moment où Avianus terminait sou récit qui 
avait excité la gaieté des convives , et lui avait mérité 
des éloges sur sa mémoire si agréablement meublée 
et sur les grâces de son esprit, le second service 
parut. Je crois, dit alors Flavien, que beaucoup de 
personnes diffèrent de l'opinion de Yarron qui, dans 
sa charmante satire ménippée, intitulée: Vous ne 
savez ce que le soir vous prépare^ exclut le» gâ- 
teaux du second service. Votre mémoire, plus fidèle 
que la mienne, mon cher Caecina, se rappelle sans 
doute ce qu'il dit à ce sujet; veuillez nous en faire part. 
Voici à peu près, dit Caecina, comment s'exprime ce 
savant : a Parmi les mets qui font partie du dessert , 
les plus sains sont ceux dont la saveur naturelle n'a 
élé corrompue par aucun assaisonnement étranger; 
car tes raffinements de la sensualité nuisent à l'esto- 
mac. Au reste, ie mot bellaria (friandises) signifie 

29. 



45s SATURITALES. 

en général tout ce qui a rapport aux secondes tables, 
car c'est le terme qu'employaient nos ancêtres pour 
rendre ce que les Grecs appelaient irepLpiaTa ou TpayiQ- 
(taTa. La vieille comédie s'en servait aussi pour dé- 
signer les vins doux et liquoreux qu'elle nomme bel- 
laria Liberi (les douceurs de Bacchus).» 

Allons, mes amis, dit Evangelus, il faut, avant de 
quitter la table, fêter les dons de Baqchus; ainsi l'a 
décidé Platon , qui pensait que lorsque l'esprit et le 
corps sont échauffés par le vin, la pénétration du 
premier et la vigueur du second atteignent leur plus 
grand développement. Que dites -vous, Evangelus? 
reprit Ëustathe, pensez- vous que Platon ait conseillé 
l'abus du vin? ne vaut-il pas mieux croire qu'il ne 
désapprouve pas ces plaisirs délicats de la table et 
cette liberté décente et aimable que maintient la so- 
briété des arbitres du festin ? Voilà les délassements 
que , dans le second et le troisième livre des Lois , il 
regarde comme utiles; car il pensait que ces récréa- 
tions honnêtes, dont le vin anime la joie, rendent à 
l'âme ce degré d'élasticité qui fait vaquer avec, aisance 
aux devoirs de la société , et à l'esprit cette gaieté vive 
qui le rappelle à l'étude et l'y rend plus propre. 

Selon lui , ces banquets innocents étaient pour l'ado- 
lescent brûlé des premiers feux de l'amour, et qui, 
par prudence, cache son émotion, le moment le plus 
favorable pour découvrir sans danger sa flamme se- 
crète, et trouver, dans les conseils de l'amitié, les 
moyens d'en arrêter les ravages. Il faut, continue 
Platon , d'autant moins éviter ces rendez-vous char- 



LIVRE II. 453 

mants, que c'est là qu'on apprend à se rendre maître 
du vin ; et qu'il n'est pas de sage constamment so- 
bre et tempérant dont la vertu ne se soit exercée 
contre les erreurs des passions au milieu même des 
attraits du plaisir. Qu'arrive -t- il en effet à l'homme 
qui jamais n'eut de commerce avec les grâces aima- 
bles qui président aux festins ? Si la nécessité , la fan- 
taisie ou l'occasion lui mettent la coupe à la main , 
' il se laisse amollir, et le voilà pris. Frappé d'un coup 
imprévu, sa raison, son énergie l'ont abandonné. Il 
faut donc combattre de près les voluptés, et s'aguerrir 
de bonne heure contre les séductions de Bacchus. La 
fuite et l'absence ne garantiront pas du danger ; la 
vigueur de l'âme, la constance et la modération, voilà 
l'égide dont il faut se couvrir, et ne pas craindre de 
réchauffer notre cœur, lorsque la froide langueur ou 
la mauvaise honte cherchent à le flétrir. 

Mais puisque nous parlons des voluptés, voyons 
quelles sont, suivant Aristote, celles qu'il convient 
de fuir. La nature a doué l'homme de cinq sens : le 
goût, le tact, l'odorat , la vue et l'oule, qui parais- 
sent être pour le corps et pour l'âme les sources du 
plaisir. La raison réprouve et déclare malhonnêtes 
les jouissances immodérées que l'on se procure en 
abusant de l'un quelconque de ces organes. Mais les 
excès que l'on se permet dans le goût et dans le tact 
ont toujours paru, aux yeux des sages, le plus bon-, 
teux des vices. Leur indignation a surtout éclaté 
contre ces hommes vils qui dégradent ainsi la dignité, 
de leur nature, et les Grecs les ont signalés par deux 



454 SATURNALES. 

noms qui répondent chez nous à ceux d'intempérants 
et d'impudiques. Les appétits déréglés de ces deux 
sens, pour le coït et pour les aliments, sont les seuls 
qui soient communs à Thomme et à l'animal. On a 
donc raison d'assimiler aux brutes celui qui partage 
leurs passions. Je vais transcrire ici un passage d'Aiîs- 
tote à ce sujet; nous verrons quelle opinion ce grand 
homme avait de ces honteux plaisirs. 

a C'est pourquoi , dit ce grand homme , ceux qui 
se livrent sans modération aux plaisirs du tact et du 
goût sont appelés intempérants, et ceux qui ne met- 
tent aucun frein aux iouissances de l'amour sont 
nommés dissolus ou impudiques. Les aliments offrent 
deux moyens de sensualité : chez les uns, c'est la 
langue qui jouit ^ et chez d'autres, c'est le gosier; 
aussi Philoxène désirait- il avoir le cou aussi long 
que celui de la grue. Si l'on ne fait pas les mêmes re.^ 
proches àt^ux qui abusent des plaisirs de l'ouie et de 
la vue, c'est parce que les autres animaux ne parta- 
gent pas ces plaisirs avec nous. C'est donc parce 
que les premiers établissent une communauté entre 
l'homme et l'animal qu'ils méritent tout notre mé- 
pris, et qu'on les a plus particulièrement notés d'in- 
famie* En effet , ceux qui se laissent vaincre par les 
passions les plus avilissantes sont, à juste titre, nom* 
mes lasciÊ et intempérants. Des cinq sens que pos- 
sèdent, ainsi que nous,- les autres animaux, le tact 
et le goût sont les seuls qui leur offrent des jouis- 
sances. Quant aux trois autres, ils ne leur en pro- 
curent aucune, si ce n'est par hasard. » 



LIVRE II. 455 

Quel est donc l'homme , s'i{ lui re^te quelque pu^ 
deur, qui puisse se livrer. sans retenue à des plaisirs 
que partagent avec lui l'âne et le pourceau ? Beaucoup 
de personnes, disait Socrate, ne semblent vivre que 
pour boire et manger ; quant à moi , je ne mange et 
ne bois que pour vivre. Hippocrate, cet homme in- 
spiré par le ciel même , disait que Tacte vénérien te* 
nait de près à un mal affreux que nous appelons 
l'épilepsie. Voici ses propres expressions : Le coït est 
un diminutif du mal caduc, 

CHAPITRE IX. 

Luxe de Ç). Hortensias , de Fabius Gurges , de Me^ 
tellus Pius et du grand-pontife Metellus. Du porc 
de Troie , des lièvres et des escargots mis en mue. 

Voici ce que dit Varron au livre troisième de son 
Traité d'Agriculture, en parlant des paons qu'on 
élevait dans les métairies : (c Quintus Hortensius est 
le premier qui en (it servir sur sa table , quand il fut 
reçu au;^ure; ce qui fut alors regardé par tous les 
gens de bien comme un luxe blâmable. » Cet exemple 
eut bientôt tant d'imitateurs, que ces oiseaux se vendi- 
rent deux cents sesterces , et leurs œufs vingt sestercëîj. 
Le prix de ces œufs doit nous paraître d'autant plus 
étonnant, qu'aujourd'hui il n'y a rien de plus commun, 
et qu'on ne trouve pas même à les vendre. Ce même Hor- 



456 SATURNALES. 

tensîus était dans l'usage d arroser se« platanes avec du 
vin. Un jour il devait plaider dans une cause que lui et 
Cicéron étaient chargés conjointement de défendre; 
mais contraint, disait-il , de se rendre à sa campa^e 
de Tusculum pour arroser des platanes nouvellement 
mis en terre, il pria son collègue d'échanger avec 
lui le jour de l'audience. On me dira peut-être que 
ces travers d'Hortensius ne suffisent pas pour asseoir 
un jugement sur son siècle, bien qu'il se fil gloire 
d'être efféminé, et de briller par Télégance de sa 
mise. Il était en effet si curieux de sa toilette, qu'il 
lui fallait un miroir pour s'habiller, et qu'il le con- 
sultait pour faille à sa robe des plis onduleux, assu- 
jettis par une ceinture artistemevit nouée sur le côté, 
et marquant la hauteur à laquelle il relevait le bord 
de son vêtement. Ajusté de la sorte, il lui arriva une 
fois d'assigner pour cause d'injures un autre séna- 
teur qui, en le rencontrant dans un chemin étroit, 
avait froissé par mégarde son habillement : c'était 
pour lui une afEaire essentielle qu'un pli dérangé sur 
son épaule* Je ne m'occuperai donc plus d'Hortensius; 
mais je citerai des triomphateurs, des vainqueurs 
des nations que le luxe a vaincus. Je ne dirai rien de 
Fabius, surnommé Gurges, pour avoir dévoré son 
patrimoine , parce que , chez lui , les vertus de l'âge 
mûr firent oublier les torts de ja jeunesse. Mais à 
quels excès de luxe et d'orgueil les succès continuels 
de Metelhis Pius ne le poussèrent-ils pas? Je m'arrête 
pour laisser parler Salluste : Metellus^ dé retour 



LIVRE II. 4^7 

£ians l'Espagne ultérieure après une année d'ab- 
sence^ /ut reçu aux acclamations de toute la po- 
pulation des deux sexes , qui se portait en foule y 
pour le voir y sur les routes et sur les toits des mai- 
sons. Son questeur C. Vrbinus et d'autres amis^ 
sûrs de son assentiment^ V invitèrent a un souper 
dont la recherche surpassa tout ce qui s'était vu 
jusqu'alors à Rome et dans le reste de la terre. 
Des tapisseries et des décorations de toute espèce 
cousf raient les murs de la salle à manger dans la- 
quelle était dressé un théâtre pour lui donner la 
comédie ; des eaux parfumées arrosaient Je pavé , 
ainsi que cela se pratique dans les lieux saints les 
plusjameux. Quand il eut pris place , une statue 
de la Victoire , descendant y au bruit de la foudre , 
dune ouverture pratiquée au plafond^ déposa, 
une couronne sur la tête du général^ qui avait été 
encensé y à son entrée^ comme une divinité. Au 
moment de se mettre à table , il revêtit une robe 
de pourpre tissue dor. Cette table était couverte des 
mets les plus recherchés. Non-seulement la pro- 
vince avait été mise à contribution ,. mais on avait 
envoyé au-delà des mers y et la Mauritanie avait 
fourni des oiseaux et des hêtes fauves dont plus 
d'une espèce était restée jusqu'alors inconnue. En 
agissant ainsi ^ Metellus perdit une partie de sa 
renommée , dans l'opinion surtout des anciens et 
graves personnages , qui jugèrent cette conduite 
pleine d'orgueil^ dun exemple pernicieux et in- 
digne du nom romain. 



45d SATURNALES. 

C'est ainsi que s'exprime Salluste, ce censeur si 
rigide du luxe chez tout autre que chez lui. 

J'ajoute que les personnes les plus imposantes par 
leur rang ne furent pas à l'épreuve de ce luxe ef- 
fréné. Voici le menu d'un repas donné pour la ré- 
ception d'un pontife. Ce détail est tiré du quatrième 
livre des Annales du grand-pontife Metellus. Le neuf 
des calendes de septembre , jour de V inauguration 
de Lentulus^ nommé flamine de Mars , la maison 
fut décorée , et trois tables j autour de cliacune des- 
quelles étaient disposés des lits dHvoirCj furent 
dressées dans la salle du festin. Les pontifes Q. Ca- 
tulus , M, Emilius Lepidus , D. Silanus^^ C. César ^ 
roi des sacrifices y P. Scœvola Sextus^ Q. Cornélius^ 
P. Folumnius y P. Albinovanus^ et V augure L. Ju- 
lius César ^ chargé de V inauguration ^prirent place 
aux deux premières. La troisième reçut les ves- 
tales Popilia , Perpennia , Licinia , Arruntia , la 
Jlaminique Publicia , épouse de Lentulus , et sa 
belle-mère Sempronia. 

Pour Centrée de table on servit des hérissons 
de. mer, des huîtres crues en quantité^ des pa- 
lourdes , des spondyles , des grives et des asperges. 
Venaient ensuite une poule grasse j un bassin 
d'huîtres^ un de palourdes; des glands de mer 
noirs et blancs; puis encore des spondyles ^ des 
glycymérides y des orties de mer^ des becs-figues; 
des rognons de chevreuil et de sanglier^ des vo- 
lailles grasses saupoudrées de farine , et des coquil- 
lages de V espèce du murex. 



LIVRE II. 4% 

Le fond du dîner se composa de tétines de 
truie, dune hure de sanglier^ d'un bassin de 
poissons , d'un autre de tétines de truie , de ca- 
nards, de sarcelles bouillies y de lièures^ de vo^ 
lailles rôties , de fleur de farine et de pains du 
Picenum. Peut -on se récrier sur le luxe actuel de 
nos tables, quand on voit que celle des pontifes 
était surchargée jadis de tant de mets ? Et n'est-ce 
pas une honte que la diversité de ces mets ? Aussi Cin- 
cius, qui persuada au peuple assemblé de recevoir 
la loi Fannia, reprochait-il à ses contemporains l'ad- 
mission sur leurs tables du porc de Troie; on le 
nommait ainsi , parce qu'à l'imitation du cheval de 
Troie, qui renfermait dans ses concavités une troupe de 
Grecs armés, ce sanglier cachait dans ses flancs des 
animaux comestibles de tous genres. On portait le 
raffinement jusqu'à engraisser des lièvres. Nous allons 
rapporter ce que dit , à ce sujet , Varron au troisième 
livre de son Traité d'Agriculture : « On vient d'ima- 
giner un moyen de mettre les lièvres en mue ; on les 
retire des parcs, puis on les enferme dans des fosses; 
ainsi détenus et privés de mouvement , il faut qu'ils 
engraissent. » Ce procédé pour engraisser des lièvres 
ne peut causer autant d'étonnement que celui d'en- 
graisser des escargots. Les curieux pourront le lire 
dans le livre de Varron que nous venons de citer. Je 
me contente d'indiquer la source où le lecteur pourra 
puiser. 

Il ne résulte pas de ce que je viens de dire que 
nous valons mieux que nos ancêtres, ou que nous 



n 



460 SATURNALES. 

les égalons ; j'ai seulement voulu répondre aux re- 
proches qu'Horus fait à notre siècle, et lui prouver, 
comme cela est en effet;, que les Romains étaient 
jadis beaucoup plus voluptueux qu'à présent. 



V »^%^<^%<%^<K'%^«%^<^« 



CHAPITRE X. 

Vart de la danse , celui du chant , la profession 
même de comédien y na\f aient rien de déshono- 
rant chez nos ancêtres. 

Je suis étonné , dit alors à Caecina Furius Albinus, 
non moins versé que lui dans la. connaissance des 
mœurs et coutumes anciennes , que vous n'ayez rien 
dit de cette quantité de mets qu'offrait à nos an- 
cêtres le voisinage de la mer; c'eût été une preuve de 
plus en faveur de la sobriété de notre siècle. Veuillez, 
lui répondit Caecina, nous faire part de ce que vous 
savez à ce sujet, car votre mémoire est un. trésor d'anti- 
quités. Cette antiquité, reprit Furius, doit être l'objet 
de l'admiration de tous les bons esprits. En effet, notre 
empire fut cimenté parle sang et la sueur de nos aïeux; 
ce qui exigeait le développement de grandes et nom- 
breuses vertus : mais, convenons -en, ces siècles si 
riches en vertus furent souillés par des vices dont 
nous met à l'abri notre manière actuelle de vivre. 

Je pourrais, à l'appui de cette assertion, parler, 
ainsi que j'en avais d'abord l'intention, de ce luxe de 



LIVRE II. 4^J 

table que déployaient nos pères dans la recherche 
des poissons de mer de toute espèce ; mais ayant en- 
core d'autres preuves à donner de notre amélioration, 
je reviendrai plus tard sur ce sujet, et je vais main- 
tenant vous entretenir d'un genre de dissolution que 
nous ne connaissons pas. 

Dites-moi, Horus, vous qui nous offrez toujours 
pour modèles les anciens Romains, dans quielle salle 
à manger avez-vous vu, de notre temps, introduire 
une danseuse ou un danseur ? Vous savez cependant 
quel intérêt attachaient à cette sorte de plaisir ceux 
d'entre eux qui se respectaient le plus. Et pour partir 
de l'époque où régnait dans les mœurs la plus grande 
austérité, c'est-à-dire de l'intervalle entre les deux, 
dernières guerres puniques , n'a-t-on pas vu des en- 
fants de condition libre, que dis-je, des fils de séna- 
teurs, se rendre aux académies de danse, et là, 
prendre leurs leçons en jouant des cymbales ? Ajou- 
terai-je que les dames romaines ne voyaient rien de 
messéant dans un art que les plus honnêtes d'entre elles 
se contentaient de ne pas pousser jusqu'à la perfection? 
<f Elle jouait du luth, elle dansait, dit Salluste, avec 
plus de perfection qu'il n'appartient à une honnête 
femme. » Il ne blâme pas Sempronia de danser, mais 
de trop bien danser. Croyons-en le second Scipion 
qui, dans sa harangue contre la loi de Tib. Gracchus, 
laquelle attribuait aux chevaliers seuls le droit de ju- 
ger, parle des fils, et, ce qui est plus pénible encore 
à dire, des filles nobles qui mettaient au nombre de 
leurs études les plus sérieuses l'application à bien 



46a SATURNALES. 

danser. Écoutons*le parler : « On leur enseigne des 
attitudes immodestes; on les voit dans les salles de 
danse, pêle-mêle avec de vils bateleurs, et jouant 
du luth et de la sambuque. C'est là que la jeunesse 
apprend à chanter sur un mode efféminé, que nos 
pères réputaient déshonorant pour des enfants bien 
nés. C'est dans ces tripots, je le répète, qu'on trouve 
les fils et les filles de nos meilleures familles. On avait 
beau me le dire, ajoute-t-il, je ne^ pouvais croire que 
des personnes d'un haut rang donnassent à leurs en-* 
fants une semblable éducation ; mais on m'a conduit 
dans ces académies, oîi j'ai vu, j'en jure, plus de 
cinq cents enfants des deux sexes; et, ce qui m'afflige 
encore plus pour mon pays, j'y ai trouvé un enfant 
de douze ans, qui, décoré de la bulle et fils d'un 
prétendant aux magistratures, dansait en s'acconipa* 
gnant avec des cymbales, et prenait des attitudes 
dont aurait eu honte l'esclave le plus corrompu. » 

Jugez de la douleur du second Africain en voyant 
figurer ainsi le fils d'un candidat qui , dans une cir* 
constance oii le désir et l'espoir d'obtenir une magis- 
trature auraient dû l'engager à se mettre, ainsi que les 
siens, à l'abri de tout reproche, ne peut prendre sur lui 
de ne pas faire une chose honteuse, quoique non repu» 
tée telle alors; et remarquons queScipion se plaint que 
la plus grande partie des nobles est entachée de cette 
infamie. Ne voyons-nous pas aussi M. Caton traiter 
le sénateur Ccecilius, d'une ancienne famille, d^ cou- 
reur et de bouffon? « Il descend de cheval, dit-il , ges- 
ticule sans changer de place, et dit des quolibets. » 



LIVRE H. 4^3 

Puis, dans un autre endroit, parlant toujours du 
même sénateur : « Il chante partout où cela lui plaît; 
quelquefois il déclame des vers grecs, fait de mau- 
vaises pointes , donne à sa voix diverses inflexions , 
et joue la pantomime. » Observons ici que Caton 
pense que Thomme qui se respecte ne doit pas chanter; 
et cependant l'art du chant n'était pas alors consi- 
déré comme infamant, puisque L. Sylla, ce grand 
personnage, eut la réputation d'un habile chanteur. 
Qui plus est , l'opinion publique ne flétrissait pas 
les histrions ; nous en avons pour garant Cicéron, qui 
fut si étroitement lié avec Roscius et JE^pus , qu'on 
le voit employer ses talents à défendre leurs intérêts. 
Ses lettres, parmi beaucoup d'autres preuves, vien- 
nent à l'appui de ce que je dis; et qui n'a pas lu 
cette harangue dans laquelle il réprimande le peuple 
romain de troubler le spectacle pendant que Boscius 
est sur la scène ? Il est constant que ce comédien et 
lui faisaient assaut : il s'agissait entre eux de savoir 
si Roscius varierait autant de fois ses attitudes pour 
représenter un même sujet que Cicéron trouverait 
de tours divers pour l'exprimer. Cette lutte inspira 
tant de confiance à Roscius dans son art, qu'il fit 
un livre dans lequel il l'égalait à l'éloquence. C'est 
ce même Roscius dont le dictateur Sylla faisait tant 
de cas qu'il lui donna l'anneau d'or. Il était si honore 
et si aimé que chaque jour il tirait du trésor public, 
pour sa part , quatre mille sesterces. On sait que le 
grand tragique i£sopus laissa à son fils vingt millions 
de sesterces. Mais qu'ai-je besoin de citer des corné- 



464 SATURNALES.* 

diens? Appius Claudius, honoré du triomphe ^ et qui 
fut membre du collège des Saliens jusqu'à l'âge le 
plus avancé , n'a-t-il pas été cité honorablement comme 
dansant mieux que ses collègues? J'ajouterai, avant 
de quitter ce sujet, qu'on a vu trois des premiers 
citoyens de Rome, tous trois contemporains, se faire 
honneur, non-seulement de leur goût pour la danse, 
mais , qui pis est , de leur habileté dans cet art. L'un 
d'eux est Gabinius, personnage consulaire, et l'en- 
nemi de Cicéron , qui lui en fit hautement des repro- 
ches ; le second , M. Cœlius , si connu à l'époque de 
la guerre civile, et dont Cicéron prit la défense; et 
le troisième, Licinius Crassus, fils de celui qui périt 
chez les Parthes. 



CHAPITRE XL 

Du prix qu attachaient les Romains des derniers 
temps de la république aux poissons ^ et parti- 
culièrement à la murène. 

Je ne puis parler des Licinius sans être amené bien 
naturellement à passer de la danse des anciens à leur 
engouement pour les poissons de mer, et l'on sait 
que le surnom de Murœna donné à. cette famille lui 
vient de sa prédilection pour ce poisson. C'est l'opi- 
nion deVarron , qui soutient qu'il en est de ce surnom 
comme de celui d'Orata donné à Sergius , parce qu'il 



LIVRE il. 465 

aimait beaucoup lès truites dorées. Ce même Sergîus 
imagina les bains suspendus , eut le premier un parc 
aux huîtres, et adjugea le prix à celles du lac Lucrin. 
Il était contemporain de L. Crassus, cet orateur 
célèbre que Cicéron nous représente comme si grave 
et si sérieux; et cependant ce même Crassus, qui 
avait exercé la dignité de censeur conjointement avec 
Cn. Domitius , qui passait pour Thomme le plus élo- 
quent de son temps, et qui occupait le premier rang 
parmi les personnages les plus distingués de cette 
époque, prit le deuil pour une murène morte dans 
son vivier, et la pleura comme il eût pleuré sa fille. 
Cette faiblesse ne put être cachée, car son collègue 
Domitius lui en fit un crime en plein sénat. Crassus 
ne rougit pas d'en convenir, et, qui pis est, de s'en 
faire gloire comme d'un acte de piété et de sensibilité. 
Que les Lucilius, les Philippus, les Hortensius, ces 
premiers personnages de Rome, auxquels Cicéron 
donne le nom de piscinaires^ aient eu des réservoirs 
remplis de poissons les plus rares , c'est un fait dé- 
montré par Varron_[qui, dans son Traité de l'Agricul- 
ture, rapporte que Caton d'Utique, héritier de Lu- 
cilius, trouva dans les viviers et fit vendre quarante 
mille de ces poissons. 

Quant aux murènes, on les amenait depuis le dé- 
troit de Sicile qui sépare Messine de Rhegium , jus- 
que dans les réservoirs de Rome. Les gourmands 
regardent comm^ également délicates les murènes et 
les anguilles de ce détroit. Les Grecs leur donnent le 
nom de wXûrai, et les Latins celui de flûtes (dey&/c-. 
I. 3o 



466 SATURNALES. 

tuare ). On les nomme ainsi, parce que, lorsqu'elles 
viennent à la surface de l'eau, la force du soleil, en 
les desséchant, les met hors d'état de se replier et 
de replonger, en sorte qu'elles sont aisément prises.» 
Si je voulais citer tous Içs écrivain^ distingués qui 
ont célébré les murènes du détroit, de; Siple, j'aurais 
beaucoup à faire. Je nie contenterai dC: rapporter ce 
que dit Var^'on dans son. traité intitulé , Gallus de 
admirandis* « En Sicile, ou prend aussi à la m?HP 
des murènes ou flûtes , parce quei leur embonppint 
les force à surnager. » Quelle passion, effrénée pour la 
table, et, comme 1^ dit Co^ilius, qqel excès de goiir- 
mandî^ chez ces Rpinainsvqui tiraie;]^t de si Içiin. les 

moyens de l'assouvir! Cependant: ce poisson ,. aiiQt^Qé 
de parages lointains, était fort comfpufi à i^pine,. 
puisque Pline nous dit que lor^ue le dictateur César 
donna, des repas au : peuple, à l'occasion d^ ses triom* 
phes, il reçut de C* Hir^^s une quantité, de ipurènçs 
du poids de six mille livres; et l'on s^it que la mé^ 
tairie de c^t Hirrius, q^i. n'avait que peu. d'étendue, 
fut, à cause de ses viviers, vendue quatre: ipilljqi^s 
de sesterces. 



® 



LIVRE II. 4^7 



CHAPITRE XIL 

De l'esturgeon^. du mulet , du scare et du loup. 

L'esturgeon fut aussi compté, dans ce siècle, 
parmi les mets délicieux' que la mer offm aux gour- 
mands.- Pour juger du prix qu'on attachait à cepoi^ 
son pendant la seconde guerre punique, il suffit de 
lire ce que Plaute fait dire à son parasite dans sa co* 
médie ayant pour titre Baccharia : « Quel mortel fut 
jamais plus heureux que je le suis maintenant, et- 
quelle aubaine pour mon ventre! Cet esturgeon, que 
le sein des mers tenait naguère en dépôt pour moi, 
va maintenant être englouti dans le repaire de mes 
entrailles , à l'aide de mes dents et de mes mains; » 
Si le témoignage A\m poète ne suffit pas, Cicéron 
va nous dire quelle estime faisait de l'esturgeon le 
vainqueur de Garthage et deNumance. « Scipion, dît- 
l'orateur romain dans son dialogue dejhto (du des- 
tin), était à sa campagne de Lavemium, avec Pon* 
tins, lorsqu'on lui apporta par hasard un esturgeon, 
poisson l'are et très-délicat. Parmi les personnes qui ■ 
étaient venues lui rendre visite, deux étaient déjà in- 
vitées à dîner, et il allait en inviter encore d'autres , 
quand Pontius lui dit à Toreille : « Prenez garde à ce 
que vous allez faire, Scipion, ce poisson n'est pas 
assez gros pour tant de convives. » 

3o. 



468 SATURNA.LES. 

Je coaviens que du temps de Trajan on faisait peu 
de cas de l'esturgeon. Voici comment, à ce sujet, 
s'exprime Pline le naturaliste: <c Je suis étonné que 
ce poisson, vu sa rareté, soit si peu recherché. » Mais 
sa disgrâce ne fut pas de longue durée , car, sous le 
règne de Septime Sévère, qui affectait une grande 
austérité de mœurs, Sammonicus Serenus, person- 
nage fort savant pour son siècle , en parlant à Tem- 
pereur de ce poisson dans une de ses lettres, cite 
d'abord les expressions de Pline mentionnées ci- 
dessus, puis ajoute: « Pline, comme vous le savez, 
vivait du temps de l'empereur Trajan, et il est sûr 
qu'il ne s'est pas écarté de la vérité , quand il a dit 
qu'à cette époque l'esturgeon était peu recherché; 
mais l'estime qu'on en faisait dans les siècles précé- 
dents n'est pas douteuse : c'est ce que je prouverai 
par de nombreux témoignages, et d'autant plus aisé- 
ment que je le vois reprendre faveur maintenant sur 
nos tables; car lorsque vous me faites l'honneur de 
me mettre au nombre de vos convives, je remarque 
que ce poisson fait son entrée dans la salle à manger 
au son de la flûte, et escorté par vos gens couronnés 
de fleurs. Quant à ses écailles , ce qu'en dit Pline est 
conflniié par Nigidius Figulus, grand scrutateur de 
la nature , et qui , dans son quatrième livre des Ani- 
maux, donne la raison pour laquelle les écailles de 
lesturgeon sont placées en sens contraire de celles des 
autres poissons. » Ainsi parle Sammonicus, et l'éloge 
qu'il fait de ce qu'il y a de honteux dans le banquet 
donné par son prince , n'en prouve que mieux le cas 



LIVRE JI. 469 

que Ton faisait d'un poisson qu'on servait sur la table 
avec toute la pompe usitée dans les cérémonies reli- 
gieuses. Quoi qu'il en soit, on ne doit pas être étonné 
du prix exorbitant de l'esturgeon , quand on ap- 
prend du même Sammonicus qu'Asinius Celer, per- 
sonnage consulaire, paya un mulet sept mille sesterces ; 
et ce qui peut donner une idée du luxe de la table à 
cette époque, c'est que, selon Pline, il n'y avait pas, 
de son temps , de mulet qui pesât plus de deux livres. 
Maintenant on en trouve quelquefois de plus pesants 
qui sont loin de coûter un prix aussi énorme. La 
gourmandise de nos ancêtres ne se contentait pas des 
poissons que lui oflraient les côtes voisines; car 
Octave, commandant de la station maritime de Mi- 
sène, sachant que le scare était si peu connu dans les 
parages de l'Italie, qu'à présent même ce poisson n'a 
pas encore de nom chez nous, en amena sur ses 
vaisseaux une immense quantité, qu'il fit jeter le long 
des côtes, entre Hostie et la Campanie. Il donna 
ainsi le premier l'exemple de semer des poissons dans 
la mer de même qu'on sème des grains dans la terre ; 
et, comme si cette importation eût été d'un intérêt ma- 
jeur pour la chose publique , il la surveilla tellement 
pendant cinq ans, que quiconque prenait un scare, 
parmi d'autres poissons, était obligé de le rendre sur- 
le-champ sain et sauf à son élément. 

Est -il étonnant que la sensualité des Romains de 
ce temps les ait asservis aux produits des mers , lors- 
qu'on les voit attacher, je ne dis pas un certain prix, 
mais le plus grand, prix au loup du Tibre et autres 



470 SATURKALES. 

poissons de œ fleuve? J'ignore les motifs de cette pré^ 
-férenoe qui n'en exista pas moiiis , puisque M. ¥apron, 
dans le recensement qu'il fait de ce que chaque can- 
ton de l'Italie produit de plus délicat pour la table, 
-s'exprime ainsi: tf Les plaines de^Capoue donnent le 
meilleur froment, les coteaux def alerne le meilleur 
vin; Cassinumest renommé pour ses huilas, Tusculum 
pour ses figues , Tarente pour son mîal , et le Tibt^ 
pour ses poissons. » Yarron, comme on imt, ne £aiit 
:pas de choix parmi ces ^poissons, maïs il n'en est -pas 
'moins vrai que le loup, comme je viens de le dire, 
obtint la préférence, et celui surtout qu'on péchait 
entre les deux ponts. Parmi beaucoup de garants de 
ce que j'avance, je choisirai Cincius , contemporain 
de Lucilius, et je citerai un fragment de la harangue 
qu'il prononça pour engager le peuple romain à re- 
cevoir la loi Fannia. Non-seulement ce fragment vient 
à l'appui de ce que j'ai dit du loup pêche entre les 
deux ponts, mais il oHVe encore un tableau des 
mœurs du temps. Quand il veut peindre les volup- 
tueux déjà ivres avant de se rendre au forum où ils 
doivent prononcer des jugements, et nous faire con- 
naître les sujets les plus ordinaires de leurs entretiens, 
voici comment il s'exprime : ce Ils jouent aux dés, se 
parfument d'essence et s'entourent de prostituées. 
Lorsque dix heures sonnent , ils appellent un esclave 
et iui donnent ordre d'aller voir ce qui se passe sur- 
la place des comices , de s'informer des noms de ceux 
qui ont parlé pour ou contre telle loi , et du nombre 
des <tribus qui ont accepté ou refusé cette même loi ; 



ÏXVR-E 11. 471 

puis ils partent pour le foruip , afin de n'être pas 
responsables des procédures faites en leur absence. 
Il nVst pas d'urinal sur leiir route dans lequel ils 
ne soulagent îeur vessie. Ils arrivent au comice de 
mauvaise humeur, et appellent la cause : l'avocat la 
défend; le juge demande les témoins, va épancher 
de l'eau, revient, dit qu'il est parfaitement instruit 
de l'affaire, et se fait présenter les pièces du procès, 
quoiqu'il ^puiôise à péifte ou'V^ir lés yeux. Que rti'im- 
'poi^tënt, dit-il à ses cdllègues en entrant dans la salle 
d'audifetiice, lotîtes ^es niaiseries ? Que h'airdns-hdtis 
]pliît6t boire du vimttîellé,' coupé avec du vin grec? 
que tie mangédhs-'noils une grive bien grasse et un 
de ces boiislpoissoris, de ces vrais loups du Tfere, 
{)êdhés eiiljrfe les dètfx pbtats? » 

^Qiiant à LùtliKùs , ce poète si éûërgît^ue et si fou- 
gùêilx, il pr'otrve lq[u'il ebnnàît aus^i le prix de ce 
poisson d'un excellent jjoût qu'il appelle gourmand 
et sensuel {îiguntor, catHlb). En effet, le loup du 
Tîbre est âvidc des îfttmdhdices que fléchàrrgë le grand 
clbacjUë'ehtre les deux ponts. Ce "norti de catiUo (iseïi- 
sùël) était celui que Ton donnait à Ceux qui, arri- 
vant trdp'tîird aîix festins donnés eh l'honneur d'Her- 
cule , étëriënt téduîts à lécher les plats. Voici ce que 
dit LûCilios : « Il feignait de faire apporter ce que 
chacun aim&it le mieux; l'tin 'préférait les tétines 
ài^rïe truie et une voïkille bien grasse; un autre 
faisait choix du loup friand pêche entre les deux 
pdhts du Tibre. » 



47^ SATURNALES. 



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CHAPITRE XIIL 

Des lois rendues pour restreindre le luxe de la 
table chez les anciens Romains. 

Il serait trop long de faire le dénombrement des 
mets que le raffinement de la sensualité imagina ou 
perfectionna. Cette sensualité donna naissance aux 
nombreuses lois qui eurent pour objet de régler les 
dépenses de la table, auxquelles on crut mettre un 
frein en ordonnant aux citoyens de prendre leurs 
repas les portes ouvertes. On présuma que, se trou- 
vant ainsi sous les yeux les uns des autres , ils seraient 
forcés de borner leur luxe. La première en date de ces 
lois somptuaires fut celle nommée Orchia, proposée au 
peuple, de l'avis du sénat, par le tribun Orchius, la 
troisième année de la censure de Caton. Je n'en don- 
nerai pas le texte qui est trop étendu, mais en sub- 
stance elle réglait le nombre des convives, et donna 
souvent lieu à Caton de se plaindre qu'on la trans- 
gressait relativement à la quantité des personnes in- 
vitées. Ces infractions nécessitant l'autorité d'une loi 
nouvelle , vingt-deux ans après , et l'an de Rome 092 , 
selon Aulu-Gelle, parut la loij^'annia. Voici ce que dit 
à ce sujet Sammonicus Serenus: « La loi Fannia, 
très-vénérable empereur, fut reçue du peuple, ay.ec 
l'approbation unanime des trois ordres. Il n'en est 



LIVRE II. 473 

pas de cette loi comme de la plupart des autres qui 
furent proposées par les préteurs ou les tribuns ; elle 
fut rendue par les consuls, de l'avis et du consente- 
ment de tous les gens de bien, pour obvier aux 
maux infinis que causait à Tétat l'abus des dépenses 
de la table. Il était tel , que pour satisfaire leur gour- 
mandise effrénée, les jeunes gens des meilleures &- 
milles vendaient leur honneur et leur liberté, et que 
les citoyens d'un ordre inférieur étaient presque tous 
plongés dans l'ivresse lorsqu'ils se rendaient aux co- 
mices. C'est dans cet état qu'ils délibéraient sur les 
intérêts de la république* ^ 

Ce qui donnait à la loi Fannia un caractère de 
sévérité que n'avait pas la loi Orcbia, c'est que la 
dernière s'était contentée de régler le nombre des 
convives, en laissant à chacun la liberté de faire 
manger son bien à peu de personnes, tandis que la 
première réglait à cent as les frais d'un repas. Aussi 
Lucilius l'appelle-t-il plaisamment la loi Centussis. 
Elle fut suivie, à dix-huit ans d'intervalle, de la loi 
Didia , qui eut deux objets : le premier et le plus in- 
téressant était d'assujettir à ses règlements, non-seu- 
lement Rome, mais toute lltalie, dont les habitants 
étaient persuadés que la loi Fannia n'avait pas été 
faite pour eux, mais pour les seuls citoyens habitant 
la capitale; son second objet était de soumettre aux 
peines qu'elle infligeait , non-seulement ceux qui don- 
naient des repas somptueux, mais encore ceux qui y 
assistaient. A la loi Didia succéda celle dite Licinia , 
parce que ce fut P. Licinius Crassus le riche qui la 



474 SAOnM^ALBS. 

proposa. ËUe fut reçue avec rant d\i{^pkudisMnient 
par les pefrsokitiages les phis eoitsîdérabtes, qu'ai 
vtsrtad'tin sénattis-consuite,elle fut promulguée avant 
d avoir été exposée, selon la coutume, pendant trois 
jours de marché cottôéditifs, et Cbmme si elle eût été 
-sanctiomiée par te peqpfe as^mblé. Elle contenait, 
à quelques différences près., les mêmes chosies qttë la 
>loi Fannîa^ et avait pour but de remettre en vigueur 
Iss lois précédentes qui tombaient eti désuétude. C'était 
•le sort qu'avaient eu celtes des Etoûze Tables : vn le 
déeri qu'elle^s éprouv«Liiétit à eaus'e die leur ancienneté, 
on les rajeunissait en leur donnant le nom de ceux 
•qui les proposaient de nouveau. Tja loi Licitiia portait 
en substance qu'aux calendes et aux ndnés, ainsi 
qu'aux jours de foire et demardhë, il serait pë^is 
•de dépenser pour sa tdble trente as de plus qu'aux 
autres' jours, et qu'en tout autre temps , ôh se conten- 
terait de trois livres de 'Viande Sans atpprêt, d'une 
'livre de *viàtîdfe salée ou fumée, avefe toutte liberté 
'pour chacun d'user dfes fruits de ses terres, de ses 
lignes 6\i de ses plants. 

•Oti m'objectera sans doute que les lois coercîtives 
précitées prouvent la sobriété du siècle où elles ont 
été faites; mittis on ^ti jugera aiftremetit si l'on fait 
titteution que ces lois, résultat de la volonté de quel- 
queis particuKers , aVÉderit pour but de réprimer les 
vices de là totf^lîté dés citoyens, et qu'elles evissent 
été sans objet si la corruption des moeurs n'eût pas 
été aussi géûéra4e. On connaît cet axiome: L^i^bùmtés 
iôis dérivent des mctu^aises mœurs. 



•t^avcftensaite la loi^Got tielîia , ég^ahment somptuanr e, 
lèt reiïdoe parole dtdtâiterar GorneBus "Sytla ; ellein'inter- 
dîsait pas le luaedes festins, ne pres^.a;*îpvait pas debor- 
nesàia sensualité, mai^ elle diniinuait le prix desobjets 
-de ^consommation ; et quvls objets , .grands dieux !«oe- 
4»it:toutœ qu'il y^avait-'alorB die phisrTeo}]»nché-ot>de 
"moins .looanu'tant eh ohair qu'en rpoisscxa : et edpeti- 
dant jil «u baissa la^valeuc. Il vbulfiit>&aaB doute que 
le bonimarché excitât île -Bomain rriiriie iou pauvre à 
se iitrer à 'tous les^excès de la table; et, pôiJtà* dire 
ici 'franchement ce que je pense , je mets au premier 
Tang despfôdigues et des gotirtnands celui qui se fait 
servir des mets d'une pareille valeur, lors même qu'ils 
•ne lui coâteraieilt rien. J'ai donc ^une idée d'autant 
-plus haute delà tempémncede^nosconoîtoyens, qu'ils 
ignorait jusqu'aux noms desiproduits alim%ntetpx>spé- 
•cffiés dans la loi de Sylla, et 'par couséqu^iift connus 
généralement à «ette époque. Après sa mort, le consul 
Lepidus adressa nusrsi au peuple une loi alin^entai^e , 
c'est tle nom que Gafton donne aux lois «omptuairés 
qui regardent la table. Elle fut suivie , peu d'années 
après, de la loi Antia, proposée par Antius Restio'. 
Cette dernière, quoique parfaitement 'bien faite, tomba 
sans avoir été abrogée, tant le luxe était invétéré, et 
les vices étroitement ^unis. Où rapporte d' Antius, que 
de crainte d'être témoin des infractions faîtes à une 
Joi proposée dans l'intérêt général, jamais, depuhi îsa 
publication , il ne mangea hors de chez hii. Je join- 
&*ais à ces divers règlements l'édit d'Atftoine qui lut 
depuis triumvir, s'il n'était souverainement ridicule 



476 SATURir^LES. 

de mettre au nombre des fléaux du luxe celui dont 
les dépenses pour la table ne furent surpassées que 
par celles de Cléopàtre, son épouse, lorsqu'elle avala 
une perle dissoute. Antoine , persuadé que tous les 
produits des eaux , de la terre et de Tair étaient des- 
tinés à assouvir sa gloutonnerie, et à passer sous ses 
dents et dans son gosier, avait voulu, pour cette 
raison, transférer l'empire romain eu Egypte; et 
Cléopâtre, ne voulant pas être en reste, à cet égard, 
avec un Romain, avait parié avec lui qu'elle pourrait 
consommer en un seul repas la valeur de dix millions 
de sesterces. Antoine émerveillé n'hésita pas à*soutenir 
la gageure, en s'en remettant à l'arbitrage de Mu- 
natius Plancus , nommé juge de cet extravagant défi. 
Le lendemain, Cléopâtre, qui voulait prolonger les 
doutes d'Antoine , fit servir un repas magnifique à la 
vérité, mais qui n'offrait rien d'extraordinaire à un 
homme familiarisé avec tous les mets dont ce souper 
se composait. Enfin la reine, en. souriant, se fît ap- 
porter un vase dans lequel elle versa de fort vinaigre, 
et détachant une des deux perles qu'elle portait aux 
oreilles, elle la jeta dans ce vinaigre, et quand elle fiit 
dissoute, ce qui ne tarda pas , vu la nature de cette 
concrétion pierreuse, elle lavala. La reine avait gagné 
la gageure, puisque ce pendant d'oreille valait au 
moins dix millions de sesterces. Cependant elle se dis- 
posait à en faire autant de l'autre, si Munatius, juge 
intègre, ne se fût hâté d'affirmer qu'Antoine avait 
perdu. On pourra se faire une idée de la grosseur de 
cette perle quand on saura que celle restée intacte 



LIVRE n. 477 

ayant été apportée à Rome après la défaite de cette 
reine et la conquête de l'Egypte, fut sciée en deux, et 
que chacune de ses moitiés fut jugée assez grosse 
pour mériter d'orner le simulacre de Vénus placé au 
Panthéon. 



CHAPITRE XIV. 

Des diverses espèces de noix. 

Furius parlait encore lorsqu'on apporta le dessert, 
qui donna un autre cours à la conversation. Je dési- 
rerais, mon cher Servius, dit alors Symmaque, en 
portant la main sur des noix, que vous nous fissiez 
connaître la cause ou l'origine de tous ces noms 
divers donnés aux noix, et pourquoi ces autres fruits, 
d'espèces et de saveurs si différentes, sont classés 
parmi les pommes. Mais d'abord dites-nous sur les 
noix tout ce que vous fournira votre mémoire enri- 
chie' par une immense lecture. Cette noix, dite ju- 
glans, reprit Servius, tire son nom, selon quelques 
personnes, deyi/f^are (être utile) et deglans (gland). 
Voici ce que dit Gavius Bassus dans son Traité de la 
Signification des Mots : «En nommant juglans l'arbre 
qui porte ce fruit, c'est comme si l'on eût dit Jovis 
glans ( gland de Jupiter). La noix du noyer offre en 
effet une saveur plus délicate que le gland; et nos 
ancêtres, en la voyant si supérieure à ce dernier 



47^ SATUHKALES. 

fruit auqueli elle ressemble, Font jugée. digne dj^re 
consacrée à un dieu, et l'ont appelée Joyis gians , 
dont^ par S3mcope,. on a- fait juglans. » On. lit aussi 
dans Clontius Yerus, qui a fait un livre sur. lesimots^ 
tirés du grec , que de di-juglans, qui équivaut aDios 
balanos^ on a fait juglans, par la suppression de la 
syllabe di. Écoutons maintenant Théophraste. Les 
productions particulières aux lieux montagneux, et 
qui ne naissent pas dans la plaine, sont, le téré- 
binthe, le chêne vert, le tilleul, le noisetier, et le 
noyer ou le gland de Jupiter. Cette noix, chez les 
Grecs, se nomme aussi basilique : celle-ci, nommée 
aveline ou prénestine,''est le fruittdu noisetier dont 
Yirgile recommande la plantation. Les Caisitains, 
peuplade des environs de Préneste, tirent leur nomde 
)c«pva, mot'greoqui' signifie-petite noix»; c'est^ dleux^ 
dont* parle Varron dans son livre de& dits remar^* 
quables, iniïivlè Marius et sa</brtune* Voilà inooH- 
testablement la raison pourquoi ces noix sont> ap- 
pelées préhestines. On lit aussi, dans Vjiriolus (le 
devin ) de N^aeviuS', ce passage : a Quels furent vos 
hôtes hier? des habitants de Préneste et de Lanu-* 
vium; il fallut donner aux uns et aux autres des mets 
qui leur convinssent*: aux seconds des oignons .onhs 
dans Feau, aux premiers des noix en quantité.» 

La noix que je tiens est nomméq ponttque chez les 
Grecs -, parce que chaque peuple donne à ce fruit le 
nom du pays où il croît le plus abondamment; c'est 
ainsi que la noix du. châtaignier (caslanea nua:)^ 
citée par Virgile, s'appelle encore noix Héracléotique, 



LIVRE II, 479 

Le savant: Oppius , dau& son. Traité >des<Sftuvag^onSi, 
s'ex()rime ainsi : « La noix Heraclêotique, connue aussi 
souslf^ nom de châtaigne, celle appelée pontique, et 
celle aussi dite basilique, germent- et fleurissent à la 
mêoie époque que l^s. noix grecques^ » 

Parlons maintenant de ces dernières. En^ disant 
cela, il. prit une amande dans Tassiette. (Dette noix 
grecque^ appelée aussi amygdale, prend' encore lé 
nom de noix deXhasos. J'en ai pour garant Cloatius 
qui dit, dans son ouvrage cité plus-haut: « La noix 
grecque est l'amygdale.» EtAtta (Çuinctius)^ dans 
sa supplication aux dieux, s'exprime ainsi : «N'épar- 
gnez, ni. les noix gnecquefi, ni les rayons de mieL » 

Puisqu'il est. question de noixv, je ne dois pas ^ou** 
blier celle dite mollusque, quoique l'hiver nous prive 
de ce fruit dpnt Plante fait mention dans son Céil^ 
ceolus : « Sur son toit, dit-il, on voyait un. noyer 
mollusque. » Mais il se contente de le nomiwr sans 
nous en donner la description. C'est celui connu sous^ 
le nom de noyer per8iq^e,(le pêcher), dont le fruit 
se nomme mollusque^ parce que sa chair est extrê- 
mement tendre. Nous ne pouvons suivre à cet égard 
de meilleur guide que Saevius, écrivain profondément 
instruit , qui en parle dans son idylle intitulée More- 
tum (sorte de gâteau), et. fait dire au jardinier, qui 
veut que', parmi les autres ingrédients, on y fasse 
entrer le fruit du pêcher : 

« Joins, Acca, aux basiliques une partie de ces 
fruits , puis de ceux que donne l'arbre de Perse : 
c'est ainsi qu'on les appelle depuis que les Macédo- 



48o SATURNALES. 

nîeas , de retour de la Perse où ils ont livré de san- 
glants combats sous les ordres du grand' Alexandre, 
ont rapporté aux champs de la Grèce cet étranger 
qui les a enrichis d'un fhiit jusqu'alors inconnu, et 
qu'on nomme noix mollusque, pour que personne 
n'en ignore. » 

On nomme noix térentine celle dont l'enveloppe 
est si faible qu'elle se brise lorsqu'on la touche. Voici 
l'origine de ce mot, selon Favorinus. « On entend, 
remarque ce philosophe, quelques personnes, en par- 
lant de certaines brebis ou noix, dire des noix où 
des brebis tarentines; elles devraient dire térentines, 
du sabin terenuSj qui signifie mou. C'est de ce mot 
que la famille des Terentius a pris son nom. Telle 
est l'opinion de Varron qui s'adresse à Libon. » Ho- 
race paraît avoir fait la même faute quand il a dit : 
ce Et la molle Tarente. » 

C'est à la noix de pin que nous devons l'amande 
que voici: 

« Qui veut manger le pignon doit en briser la 
coque , » dit Plaute dans son Curculion, 



LIVRE II. 481 

CHAPITRE XVI. 

Des dwer.iés espèces de pommes et de poires. 

Puisque les pommes forment une partie de notre 
dessert, parlons de leurs diverses espèces, ainsi que 
nouis Tavons fait des noix. 

Parmi les auteurs qui ont écrit sur l'agriculture, 
il en est qui établissent entre les noix et les pommes 
cette distinction : ils rangent parmi les noix tous les 
fruits dont l'enveloppe^ est dure, et dont l'intérieur 
est bon à manger; et, paiTni les pommes, ceux dont 
l'extérieur est bon à manger , et dont l'intérieur ren- 
ferme un corps dur. D'après cette définition , le fruit 
que Saevius range parmi les noix doit être mis au 
rang des pommes. 

Ce préambule terminé, je reviens à l'énumération 
des différentes espèces de pommes, telle que l'a don- 
née le soigneux observateur Cloatius, dans son qua- 
trième livre des mots tirés du grec. Malum Amerir 
num^ cotoniumy citreum, coccymelum j conditi- 
fffum., èm[Jt.v)Viç, musteum^ Mattianum, orbiculatumy 
ogratianum , prœcox , pannuceum , Punicumj Per- 
sicum, quirianumj proswum,^ rubrum^ scandia- 
mim^ sihestre f struthium f Scantianum, Tibur , 
Ferianum, 

Remarquez que Cloatius met la pèche ( Persicum 
I. 3i 



48a SATURNALES. 

/nalum)2LU nombre des pommes; et qu'il lui conserve 
son nom , quoique depuis long-temps elle soit natu- 
ralisée chez nous. Quant à son citreum malum ( le 
citron), c'est aussi un fruit de la Perse dont parle 
Virgile : 

Et ce fruit bienfaisant que peu d'autres Calent. 

Il est hors de doute que c'est du citronnier que parle 
Virgile , puisque Oppius ^ dans son Traité des Sauva- 
geons , dit : tf I^ citronnier n'est autre que le pom- 
mier de Perse; le premier croit en Italie, le second 
en Médie. » Peu après il ajoute : <k Sa pomme est 
très -odorante; placée parmi les vêtements, elle tue 
les teignes ; c'est aussi un ale;Lipharmaque , car, 
broyée dans du vin , elle a la propriété d'expulser le 
venin. C'est, dans la Perse, un fruit de toutes les 
saisons; les uns mûrissent pendant que l'on ciietlle 
les autres. » Vous voyez qu'il est ici désigné par son 
nom avec tous les caractères que lui reconnaît Vir- 
gile, sans le nommer. Homère, qui le nomme' 6uov, 
reconnaît son odeur suave, quand il dit : «c II s'exhale 
de ce fruit une odeur agréable. » Et lorsque Oppius 
dit qu'on place cette pomme parmi les vêtements, il 
s'accorde avec Homère , qui s'exprime ainsi : a £lle 
enferme ses vêtements dans le citronnier odoriférant.» 
C'est ce qui a fourni à Naevius, dans sa Guerre puni- 
que, l'expression de robe citronnée. 

Ce genre de fruit, continua Servius, en parlant 
des poires, se subdivise en un grand nombre d'espèces 
décrites également par Cloatius : pirum cmciamtm , 



LIVRE If. ' , 433 

curcubtiii^umj cirràumfCen^iscayealculo^um^ crus- 
tuminum^ decimaniim^ Grœculurn^ LolUanun^p 
Lanuvinumy Utureum^ lateresiaimm , murapium^ 
Milesium^ murteum^ Nœvianum^orbiculatumyprci^ 
cianum , rubile , Signinum , Jullianum ^ $itianuni , 
Turrimanum^ timosum^prœcox^ volemum^ ffi^-* 
pilunt^ sérum ^ sementivum sérum ^ Se^jptiUanum 
sérum , Val^rianum sérum , Tarentinum sérum- 

CHAPITRE XVII. 

Des di^rses espèces de figues^ d'olwes^ et de 

raisins. 

£0 Toyant ces figues sècbiss, y^ m p^is oublier 
que je vous dois la nomenclature de leurs difïeiienle$ 
e^èees; c'est toujours l'^act observateur Gloatius 
qui me servita de guide : fieiÂS Africa^ albiUa, ha- 
rimdinca , asinastra , atra , palusca , augusJta , bi^ 
fera.carica, caJdica , alba nigra, Chia albç, mgra, 
Calpurniana tUba nigra^ cucwbitivii^ duriçorUst^ 
Herculanea , LUfiana , ludia , leptoludia , Mar^icg, , 
Numidica^ pulla Pompeiana ^ prcecasp j Tellçma 
atra. 

Il est bon de savoir que 9 aelon le^ livres des ppp- 
iifes, le figuier blanc est au nombre des arbres heu- 
reux, et que le figuier noir lest réputé noalbeureuK. 
Écoutons à ce sujet Veranius : « On regardé comme 

3i. 



484 SATURNALES. 

des arbres heureux le chêne commun , celui de Jupi- 
ter, l'yeuse, le liège, le hêtre, le noisetier, le cor- 
mier, le figuier blanc, le poirier, le pommier, le cep 
de vigne, le prunier, le cornouiller, et le lotus. » 
Voici ce que dit Tarquitius Priscus dans son Cata- 
logue des arbres servant aux présages : c< Les arbres 
qui sont sous la protection des dieux infernaux, et 
de ceux dont on cherche à détourner le courroux^ 
sont nommés malheureux ; voici leurs noms : Tala- 
terne, la fougère, le figuier noir, ainsi que tous les 
arbres à baies noires, ou à fruits noirs; le poirier sau- 
vage, le petit houx, la ronce et le buissou, qu'il faut 
brûler quand il s'agit de détourner de funestes pré- 
sages. » Ajouterai-je que les bons écrivains semblent 
distinguer le figuier des autres arbres fruitiers ? La 
pomme, l'olive, la figue, le raisin, dit Afranius dans 
une de ses pièces intitulée Sella; et Cicéron, au 
troisième livre de ses Économiques, s'exprime ainsi: 
«Il ne plante pas de vignes, et néglige celles qui 
sont plantées; il li'a ni oliviers, ni figuiers, ni pont- 
miers. » 

Une chose qu'il ne faut pas ignorer, c'est que de 
tous les arbres le figuier est le seul qui ne porte pas 
de fleurs. Son lait extravasé donne des figues vertes 
appelées grossi, qui ne mûrissent pas, et que les 
Grecs nomment ôWvôouç; c'est ce qui fait dire à 
Mattius : « Parmi ces milliers de figues , vous ne trou- 
verez pas un grossus; » et peu après : «f Prenez de ces 
figues vertes (ou grossi) qui sont d'un autre lait. » 



LIVRE II. 4^5 

On lit aussi dans le premier livre des Annales de 
Postumius Albinus : « Voilà pourquoi Brutus jouait 
le rôle de stupide et d'idiot ; il affectait de manger des 
figues vertes couvertes de miel. » 

Voici les noms des diverses espèces d'olives : 
olea AJricana^ Alhigerus , Aquilia^ Alexandrina , 
JEgyptia^ culmineay conditha^ Liciniana ^ Orchas ^ 
oleaster^ pausia ^ Paulia^ radius^ Sallentina, Ser- 
giaruiy Termutia. Et voici ceux des diverses espèces 
de raisins : Ui^a Aminea ( ce nom lui vient du can- 
ton d'Aminée, maintenant appelée Falerne); uva 
asinuscay atrusca, albwerus ^ albena y apiana^ 
apicia^ bumammaj ou, comme disent les Grecs, 
PoufjLaaôo;, duracina^ labrusca^ melampsithia y ma- 
ronia y mareotiSy numentana ^ precia^ pranniay 
psiihia ^pilleolata , rhodia , stephanitis , venucula , 
variola, lagea. 

Je voudrais, dit ici Praetextatus , que le temps 
nous permît d'écouter plus long -temps notre ami 
Servius; mais l'heure du repos est arrivé, et de- 
main, au lever du soleil, nous devons/ jouir, chez 
Symmaque (i), du charme de sa conversation. A ces. 
mots, la société se sépara. 

(i) Nous verrons, au commencement du troisième livre, 
que la société se rassemble encore chez Praetextatus , et non 
chez Symmaque ; nous' verrons aussi qu'un passage dû sixième 
livre nous donne l'espoir d'entendre le lendemain Flavieu 
disserter sur les connaissances de Virgile dans la science des 
augures, et que cet espoir ne se réalise pas. D'autres remar- 



486 SATURNALJBS. LIVRE II. 

quei encore que fera le lecteur lui démontreront que Vmt- 
vrage de Bfacrobe ne nous est pas parvenu en entier. Nous 
en avons eu déjà la preuve à la fin du neuvième chapitre de 
ce livre , où il est question des reproches qu*Horus fait à son 
siècle sur le luxe et la somptuosité des tables : or, on ne 
connaît pas ce passage où Horu5 déclame contré les abus de 
son temps. 



FIN DU PREMIER VOLUMI:. 



►*^^^!:\%. 



TABLE DES CHAPITRES 



DU PREMIER VOLUME. 



I^E Songe de Scipion page 

COMMENTAIRE DU SONCE. 



LIVRE PREMIER. 

CHAPITRE I. Différence et conforiBité entre la Répu- 
blique de Platon et celle de Cicéron. Pourquoi ils ont 
inséré dans ces traités, le premier, l'épisode de la révé- 
lation d'Her; le second, celui du Sppge de Scipion. . i6 

CHAP. II. Réponse qu'on pourrait faire à l'épicurien 
Colotès , qui pense qu'un philosophe doit s'interdire 
toute espèce de fictions; de celles admises par la phi- 
losophie, et des sujets dans lesquels elle les admet. . . 20 

CHAPk III, n y a cinq genres de songes ; celui de Scipion 
renferme les trois {iremiers genres 16 

CHAP. lY. Du but ou de l'intention de ce songe 33 

CHAP. y. Quoique tous les nombres puissent, en quel- 
que sorte, être regardés comme parfaits, cependant 
le septième et le huitième sont particulièrement consi- 
dérés comme tels. Propriétés qui méritent au huitième 
nombre la qualification de nombre parfait 'V> 

CHAP. VI. Des nombreuses propriétés qui méritent au 
septième nombre la qualification de nombre parfait. . 4 ^ 



488 TABLS 

CHAP. YII. Les songes et les. présages relatife aux adver- 
sités ont toujours un sens, obscur et mystérieux; ils 
renferment cependant des circonstances qui peuvent, 
d'une manière quelconque, conduire sur la route de 
la vérité l'investigateur doué de perspicacité. . . . page 63 

CHA.P. YIII. Il y a quatre genres de vertus : vertus poli- 
tiques, vertus épuratoires, vertus épurées, et vertus 
exemplaires. De ce que la vertu constitue le bonheur, 
et de ce qlie les vertus du premier genre appartiennent 
aux régulateurs des sociétés politiques, il s'ensuit qu'un 
jour ils seront heureux. 67. 

CHAP. IX. Dans quel sens on (k>it entendre que les di- 
recteurs des corps politiques sont descendus du ciel , 
et qu'ils y retourneront 7-^ 

CHAP. X. Opinion des anciens théologiens sur les enfers; 
et ce qu'il faut entendre, selon eux, par la vie ou la 
mort de l'âme 76 

CHAP. XI. Opinion des platoniciens sur les enfers et sur 
leur emplacement. De quelle manière ils conçoivent 
la vie ou la mort de l'âme 81 

CHAP. XII. Route que parcourt l'âme , en descendant de 
la partie la plus élevée du monde vers la partie in- 
férieure que nous occupons 85 

CHAP. XIII. Il est pour l'homme deux sortes de morts : 
l'une a lieu quand l'âme quitte le corps; la seconde, 
lorsque l'âme restant unie au corps, elle se refuse aux 
plaisirs des sens, et fait abnégation* de toutes jouis- 
sances et sensations matérielles.. Cette dernière mort 
doit être l'objet de nos vœux ; nous ne devons pas 
hâter la première, mais attendre que Dieu lui-même 
brise les liens qui attachent Tâme au corps 91 

CHAP. XIV. Pourquoi cet univers est appelé le temple 
de Dieu. Des diverses acceptions du mot âme. Dans 
quel sens il faut entendre que la partie intelligente de 
l'homme est de même nature que celle des astres. 



DES CHAPITRES. 4^9 

Diverses opinions sur la nature de Tàme. De la dif- 
férence qu'il y a entre une étoile et un astre. Ce que 
c'est qu'une sphère, un cercle, une ligne circulaire. 
D'où vient le nom de corps errants donné aux pla- 
nètes PAGE 97 

CHAP. XV. Des onze cercles qui entourent le ciel. .... ïo6 

ÇHAP. XVI. Pourquoi nous ne pouvons apercevoir cer- 
taines étoiles, et de leur grandeur en général m 

CHAP. XVII. Pourquoi le ciel se meut sans cesse et tou- 
jours circulairement. Dans quel sens on doit entendre 
qu'il est le Dieu souverain. Si les étoiles qu'on a nom- 
mées fixes ont un mouvement propre ii5 

CHAP. XVIII. Les étoiles errantes ont un mouvement 
propre contraire à celui des cieux 121 

ÇHAP. XIX. De l'opinion de Platon et de celle de Cicéron 
sur le rang qu'occupe le soleil parmi les corps errants. 
De la nécessité où se trouve la lune d'emprunter sa 
lumièrie du soleil , en sorte qu'elle éclaire , mais n'é- 
chauffe pas. De Ja raison pour laquelle on dit que le 
soleil n'est pas positivement au centre, mais presque 
au centre des planètes. Origine des noms des étoiles. 
Pourquoi il y a des .planètes qui nous sont contraires, 
et d'autres favorables 127 

CHAP. XX. Des différents noms du soleil, et de sa gran- 
deur. A i36 

CHAP. XXI. Pourquoi l'on dit que les étoiles mobiles 
parcourent les signes du zodiaque, bien que cela ne 
soit pas. De la pause de l'inégalité de temps qu'elles 
emploient respectivement à faire leurs révolutions. 
Des moyens qu'on a imaginés pour diviser le zodiaque 
en douze parties 1 44 

CHAP. XXII. Pourquoi la terre est immobile, et pour- 
quoi tous les corps gravitent vers elle par leur propre 
poids * .^ *î>5 



49Û TABLB 

LIVRE SECOTfD. 

CHAP. i. De rbarmonie prodaite par le mouvement des 
sphères , et des moyens employéspar Pythagore pour 
connaître les l'apports des sons de cette harmonie. 
Des valeurs numériques propres aux consonnances 
musicales y et du nombre de ces ccmsonnances. . page 160 

CHAP. II. Dans quelle proportion , suivant Platon ^ P^^^ 
employa le^ nombres dans la composition de T^e 4^ 
monde. De cette organisation de l'àme universelle 
doit résulter l'harmonie des corps célestes 1 66^ 

CHAP. III. On peut encore apporter d'autres preuves et 
donner d'autres raisons de la nécessité de l'harmonie 
des sphères. Les intervalles des sons dont la valeur ne 
peut être fixée que par l'enten^ment, relativement à 
l'âme du monde $ peuvent être calculés matérielle- 
ment dans le vaste corps qu'elle anime 172. 

CHAP. IV. De la cause pour laquelle^ parmi les sphères 
célestes 9 il en est qui rendent des sons graves » et d'au> 
très des sons aigus. Du genre de cette harmonie, et 
pourquoi Thomme ne peut l'entendre 177 

ÇHAP. y. Notre hémisphère est divisé en cinq zones, 
deux seulement sont habitables; l'une d'elles est ocr 
çupée par nous, l'autre l'est par des hommes dont 
l'espèce nous est inconnuev L'hémisphère opposé a les 
mêmes zones que le nôtre; il n'y en a également que 
deux qui soient le séjour des hommes 182 

CHAP4 VI. De l'étendue des contrées habitées, et de 
celle des contrées inhabitables 1 92 

CHAP. y II. Le ciel a les mêmes zones que la terre. La 
marche du soleil , à qui nous devons la chaleur ou la 
froidure, selon qu'il s'approche ou s'éloigne de nOus, 
a fait imaginer ces différentes zones 194 

CHAP. VIII. Où l'on donne, en passant, la manière 



DES CHAPITRES. 49 < 

d'interpréter un {>assage des Géorgiqiies relatif au 
cercle du zodiaque page 200 

CHAP. IX. Notre globe est enveloppé par t'Océan, non 
pas en un sens, mais en deux différents sens. La partie 
que nous habitons est resserrée vers les p61e&, et plus 

■ large vers son centre. Du peu d'étendue de l'Océan, 
qui nous parait si grand 202 

CHAP. X. Bien que le mionde soit éternel, Thomme ne 
peut espérer de perpétuer, chez la postérité, sa gloire 
et sa renommée; car tout ce que contient ce monde, 
dont la durée n'aura pas de fin , est soumis à des vicis- 
situdes de destruction et de reproduction 206 

CHAP. XI. 11 est plus d'une manière de supputer les 
années: la grande année, l'année vraiment parfaite, 
comprend quinze mille de nos années 211 

CHAP. Xll. L'homme n'est pas corps , mais esprit. 
Rien ne meurt dans ce monde, rien ne se détruit. ... 216 

CHAP. XIII. Des trois syllogismes qu'ont employés les 
platoniciens pour prouver l'immortalité de l'âme. ... 220 

CHAP. XIV. Arguments d'Aristote pour prouver, contre 
le sentiment de Platon , que l'âme n'a pas de mouve- 
ment spontané . . . ." 22^. 

' CHAP. XV. Arguments qu'emploient les platoniciens en 
faveur de leur m^tre contre Aristote; ils démontrent 
qu'il existe une substance qui se meut d'elle-même , et 
que cette substance n'est autre que l'âme. Les preuves 
qu'ils en donnent détruisent ta première objection 
d'Aristote 232 

CHAP. XVI. Nouveaux arguments des platoniciens con- 
tre les autres objections d'Aristote 242 

CHAP. XVII. Les conseils du premier Africain à son 
petit-fils ont eu également pour objet les vertus con- 
templatives et les vertus actives. Cicéron, dans le 
Songe de Scipion, n'a négligé aucune des trois parties 
de la philosophie 249 



49^ TABLE 

SATURNALES. 

LIVRE PREMIER. 

INTROmUCTIOIf. 

CHAP. I. Plan de tout l'ouvrage page %6i 

CHAP. II. Du début et de renchaîoement des conversa- 
tions de table. — a63 

CHAP. III. Du commencement et de la division du jour 
civil 268 

CHAP. IV. Les expressions saturnaliorum , noctufutura 

et die cristini sont latines 372 

CHAP. y. Des mots vieillis et hors d'usage. L'expression 
mille verborum est correcte et latine 279 

CHAP. YI. Origine et usage de la prétexte. Comment de 
ce mot l'on fit un nom propre, et de l'étymologie 
de plusieurs autres noms 284 

CHAP. VIL De l'origine et de l'ancienneté des Satur- 
nales; puis, en passant, de quelques ai^tres sujets. . . 292 

CHAP. YIII. Du temple de Saturne; des attributs qui 
distinguent ce temple , ainsi que le simulacre du dieu. 
Quel sens il faut donner aux fictions poétiques rela- 
tives à cette divinité 3o^ 

» 

CHAP. IX. Du dieu Jamis , de ses noms divers et de sa, 
puissance » 3o5 

CHAP. X. Date de la célébration des Saturnales. Cette 
fête ne dura d'abord qu'un jour; plus tard on la cé- 
lébra pendant plusieurs jours 809 

CHAP. XL II ne faut pas mépriser les esclaves, d'abord 
parce que les dieux veillent sur eux, et ensuite parce 
qu'il s'est trouvé parmi eux un grand nombre d'hom- 
mes fidèles, prévoyants, courageux, et même plu- 
sieurs philosophes. De l'origine des sigillaires 3 1 5 

CHAP. XXL Division de l'année par Romulus 328 

CHAP. XllI. Division de l'année par Numa. Cause de 



DES CHAPITRES. 49^ 

rintercalation, et à quelle époque elle commença . page 338 

CHAP. XIV. Des corrections faites au calendrier, d'a- 
bord par César, ensuite par Auguste 343 

CHAP. XV. Des calendes , des ides et des nones ; . 34^ 

CHAP. XVI. Distinction des jours chez les Romains, et 
leurs diverses dénominations ; . . . . 353 

CHAP. XVII. Toute la théologie se réduit au culte du 
soleil. Les différents noms d'Apollon démontrent son 
identité avec le dieu soleil : 364 

CHAP. XVIII. Bacchus est aussi le même que le soleil . . 38 1 

CHAP. XIX. Mars et Mercure sont encore la même di- 
vinité que le soleil 387 

CHAP. XX. Esculape , Hercule , Hygie , Isis et Sérapis 
ne sont autres que le dieu soleil 391 

CHAP. XXI. Adonis , Attis , Osiris et Horus ne diffèrent 
pas du soleil ; et les douze signes du zodiaque se rap- 
portent à la nature de cet astre ' 397 

CHAP. XXII. Némésis , Pan qu'on appelle aussi' Inus, 
ainsi que Saturne, ne sont que des emblèmes du soleil. 4o4 

CHAP. XXIII. Jupiter et l'Adad des Assyriens ne font 
qu'un avec le soleil. On peut démontrer, d'après l'au- 
torité des anciens théologiens et celle d'Orphée , que 
le culte de tous les dieux n'est que le culte du soleil . . 406 

CHAP. XIV. Éloge de Virgile , et son érudition variée. 
Des sujets qui seront traités par ordre dans les livres 
suivants > ^12, 

LIVRE SECOND. 

CHAP. I. Comment les convives furent amenés à citer 
les bons mots et les plaisanteries des anciens 419 

CHAP. II. Plaisanteries et mots piquants de diverses 
personnes . . : , 4^^ 

CHAP. III. Bons mots de Cicéron .\ . 428 

CHAP. IV. Bons mots d'Auguste sur quelques particu- 
liers, et de quelques particuliers sur Auguste 433 



494 TABLE DES CHAP1T|1£.4. 

CHAP. y. Bons mots et mœurs de Julie , fille d'Auguste. . 44 1 

CHAP. VI. Autres citations de mots heureux et de re- 
parties fines de quelques Romains page 444 

^ CHAP. VII. Maximes et mots heureux des deux mimo- 
graphes Laberius et Publius. Des deux histrions Py> 
lade et Hylas 445 

CHAP. Vlil. Ce qu'entend Platon quand il dit qu'on 
peut user des dons de Bacchus. Des dangers et de la 
honte qu'il y a à se rendre esdaTe des plaisirs du tact 
et du goût > 45 1 

CHAP. IX. Luxe de Q« Hortensius, de Fabius Gurges, 
de Metellus Pius et du grand-pontife Metellus. Du porc 
de Troie, des lièvres et des êscas^ots mis en mue. . . 4SS 

CHAP. X. L'art de la danse, celui du chant» la profes- 
sion même de comédien, n'étaient pas, chez nos an- 
cêtres, regardés comme déshonorants 604 

CHAP. XI. Du prix qu'attachaient les Romains des der- 
niers temps de la république aux poissons, et particu- 
lièrement à la murène. . w 464 

CHAP. XII. De l'esturgeon , du mulet, du i^care et du 
loup^ 467 

CHAP. XIII. Des lois rendues pour rejstreindre le luxe 
de la table chez les anciens Romains 472 

CHAP. XIV. Des diverses espèces de noix 477 

CHAP. XV. Des diverses espèces de pommes et de 
poires 481 

CHAP. XVI. Des diverses espèces de figues , d'olives et 
de raisins 4o3 



t|N DE LA TABLE. 



4