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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/oeuvresfeval33fv 



^ 



C H B R 1 B! 



SEULE EDITION DES ŒUVRES DE 

PAUL FÉVAL 

SOIGNEUSEMENT REVUE ET CORRIGEE 

liCS Merveilles du Mont- Saint-Michel. 

Ijeg £tapes d'une Conversion : I. La Mort d'un père. 

— II. Pierre Blot. 

— III. La Première communion. 

3« récit de Jean. 

— IV. Le Coup de Chrâce, dernière étape. 
Jésuites ! 

Pas do divorce î 
La Fée des Grèves. 
A la plus Belle : I. 

— II. L'Homme de Fer. 

Château pauvre, voyage au dernier pays breton. 
Ii« dernier Chevalier. 
Frère Tranquille : I. 

— II. La Fête du Roi Balomon. 

l.a Fille du Juif Errant. — Le Carnaval des Enfants. 
liC Château de Velours. 
La Louve : I. 

— IL Valentine de Rohan. 

L'Oncle Louis : I. 

— II. Les Belles de Nuit. 

Le Loup Blanc. 
Le Mendiant noir. 
Le Poisson d'Or. 
Le Bégriment des Géants. 
Les Fanfarons du Roi. 
Le Chevalier de Kéramour : I. 

— II. La Bague de Chanvre. 
Le Chevalier Ténèbre. 

Les Couteaux d'or. 
Les Errants de Nuit. 
Fontaines-aux- Perles. 
Les Parvenus. 
La Reine des Epées : I. 

— II. Chérie ! 

Les Compagrnons du Silence : I. 

— II. Le Prince Coriolani. 

Une Histoire de Revenants : I. 

— II. L'Homme sans hras. 
Boffer Bontemps : I. 

— II. Le Rôdeur gris. 
La Chasse au Roi : I. 

— II. La Cavalière. 

Ire Capitaine Simon. — La Fille de l'Emisé. 
La Quittance de Minuit : I. 

— II. Les Li1)érateur8 de l'Irlande, 

L'Homme du Gaz. 
Corbeille d'Histoires. 
Chouans et Bleus. 
La Belle Etoile. 

La Première aventure de Corentin Qulmper. 
Contes de Bretagne. 
Romans enfantins. 
Veillées do la Famille. 
Rollan Pied-de-Fer. 
Le Maçon de Notre-Dame. 

Tous droits de reproductiom et de traduction réservés pour tous les 
pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollasde, le Danemark et ta 
Russie. 



PAUL RÊ.VAL, 



CHÉRIE! 



SEULE EDITION REVUE ET CORRIGEE 




ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 

PARIS - 22, RUE HUYGHENS 22 - PARIS 



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C H B R I B ! 



(1) 



LE RAPPORT D'HERMANN 



Presque tous les hôtes du château reposaient encore; 
les fenêtres étaient fermées, et pour tout bruit on enten- 
dait une sorte de grincement aigre dans la direction des 
appartements de Concordia. La lauréate se levait en effet 
de bonne heure; elle avait l'habitude de commencer sa 
journée par une petite étude de violon. 

iDu côté de la ferme, le mouvement et la vie régnaient 
déjà; les étables ouvertes donnaient passage aux bœufs 
de travail et aux belles vaches laitières qui s'en allaient 
d'un pas grave, frappant alternativement leurs flancs de 
la queue et du museau, vers le pâturage voisin. 

C'était une belle matinée; la brume qui s'élevait de la 
plaine rougissait les rayons du soleil levant et annonçait 



(i) L'épisode qui précède est intitulé La Reine des Epées. 



8 CHÉRIE I 

un jour pur. Au-dessus du château, les forêts de pins 
s'étageaient noires et tranchantes; le château lui-même 
dressait ses vieilles murailles et ses tourelles à plus de cent 
pieds au-dessus du brouillard; — puis c'était comme une 
grande mer de brume qui s'étendait à perte de vue, voi- 
lant le cours sinueux du Neckar et tout le riant paysage 
de la plaine. Au delà de cette mer, les rayons du soleil 
doraient faiblement les coteaux lointains qui fermaient 
l'horizon. 

Chérie demeura un instant silencieuse et pensive au 
seuil de la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur l'ancien bas- 
tion; son regard se noya dans le brumeux océan qui était 
à ses pieds. A gauche de la terrasse oii elle allait des- 
cendre, le corps du logis principal du château faisait 
retour et ménageait une courtine carrée sur laquelle don- 
naient d'un côté l'appartement de la comtesse Lenor, de 
l'autre celui du baron de Rosenthal. La fenêtre de la 
chambre à coucher du baron était justement située vis- 
à-vis de la terrasse. On ne voyait point les croisées de la 
dhambre à coucher de Lenor. Sans y songer, Chérie tourna 
ses regards vers la cour carrée : elle vit retomber le rideau 
de mousseline brodée qui se collait aux vitres de M. de 
Rosenthal. 

— Pauvre baron! murmura-t-elle. 

Comme cette exclamation s'échappait de ses lèvres, elle 
entendit le bruit d'une autre fenêtre qui se refermait de 
l'autre côté de la cour. 

— Et pauvre Lenor! ajouta-t-elle. 

Sa tête charmante s'inclina plus triste. Elle était en 



CHERIE 



9 



déshabillé du matin, vêtue d'une robe blanche flottante, 
et ses beaux cheveux blonds, sans liens, laissaient vol- 
tiger leurs boucles à la brise matinale; on l'aurait pu pren- 
dre, dans ce pays des légendes et des poétiques traditions, 
pour une de ces fées amies qui hantent les vieux châteaux 
et qui balancent, quand vient le crépuscule, leurs formes 
vaporeuses au-dessus des créneaux antiques. 

— Elle me déteste, dit-elle encore, moi qui l'aimerais 
de si bon cœur si elle voulait! mais comment le voudrait- 
elle? Je suis venue ici pour son malheur... Sait-elle 
comme je souffre? et si elle le sait, que lui importe? 

Elle s'achemina vers le télescope braqué dans le brouil- 
lard; machinalement elle mit son œil à la lentille et 
n'aperçut rien, sinon le champ circulaire qui était d'un 
blanc grisâtre. 

— Ainsi est l'avenir, pensa-t-elle en laissant retomber 
ses mains croisées sur son peignoir, un voile impénétrable 
et lourd, au delà duquel se cache l'inconnu 1 

Les troupeaux mugissaient dans l'herbe mouillée; les 
pâtres entonnaient leur chanson; du côté de l'ouest, de 
hautes colonnes de fumée commençaient à s'élever au- 
dessus de la forêt. Tout s'éveillait; Chérie s'était assise 
sur le parapet de pierre qui bornait la terrasse; elle ne 
voyait plus rien de ce qui se passait autour d'elle. La 
rêverie qui plane toujours dans l'atmosphère allemande 
l'avait prise; elle était loin, bien loin, avec ses souvenirs 
heureux. 

Tout en rêvant elle avait posé sa main sur le petit bout 
du télescope, qui bascula et releva son champ. Quand 



lO CHERIE I 

Chérie remit son œihà la lentille, le brouillard avait dis- 
paru pour elle, le télescope était braqué maintenant sur 
les coteaux vivement éclairés qui s'étageaient au-devant 
de Ramberg. 

Chérie poussa un cri et se rejeta tout à coup en arrière : 
elle venait d'avoir une vision. Sur le champ clair du téles- 
cope, deux jeunes hommes en costume d'étudiants lui 
étaient apparus, et dans l'un d'eux elle avait cru recon- 
naître Frédéric. 

Les deux jeunes hommes descendant précipitamment 
la pente de la colline semblaient marcher tout droit vers 
le château de Rosenthal. 

La vallée du Neckar a bien six lieues de large, mais per- 
sonne n'ignore qu'on perd facilement la notion de la dis- 
tance quand le télescope est là pour égarer l'imagination 
en centuplant le pouvoir des yeux. Chérie regarda devant 
elle, pour voir si les deux voyageurs n'entraient point 
dans l'avenue du château. 

Au-devant d'elle et dans les gazons semés de bouquets, 
il n'y avait personne; et quand son regard voulut aller 
au delà, elle rencontra l'océan de brume immobile, 
immense, qui couvrait toujours la vallée. 

— Folle que je suisi murmura-t-elle en souriant et en 
se rapprochant du télescope. 

C'était le télescope tout seul qui pouvait lui rendre sa 
vision et décider si elle avait été le jouet de son rêve. Mais 
le mouvement que lui avait arraché sa surprise avait 
dérangé le massif instrument; Chérie ne vit plus que le 



■ 



CHERIE I 1 1 

ciel dont l'azur brillant, chargé de vapeurs rosées, éblouit 
son regard. Elle pensait : 

— C'était lui! je suis bien sûre que c'était lui! la fatigue 
avait l'air de l'accabler. Il s'appuyait lourdement sur son 
bâton de voyage. Je ne l'ai vu qu'un instant, mais il me 
semble que son compagnon, hâtait la lenteur de sa 
marche... 

Tout en songeant ainsi, elle manœuvrait le télescope 
pour retrouver son point de mire, et son esprit travaillait 
bien plus encore que ses mains. 

— Une fuite! se disait-elle. Pourquoi fuirait-il? C'est 
un enfant qui n'a jamais eu la pensée de se mêler aux 
luttes politiques. Oh! non, il ne fuit pas... Il vient peut- 
être. Sa mère habite les montagnes, il vient pour sa mère. 

Elle s'arrêta et ajouta comme malgré elle : 

— Pour sa mère ou pour moi! 

Un sourire éclaira sa beauté; cette pensée la faisait heu- 
reuse si naïvement et si pleinement, qu'on eût cherché en 
vain sur son visage les traces de sa récente tristesse. Le 
télescope, cependant, pivotait, parcourait les coteaux loin- 
tains et fouillait les moindres replis des sentiers qui des- 
cendaient de la vallée. La vision ne se montrait plus, les 
deux voyageurs étaient désormais introuvables. 

Mais au lieu des deux voyageurs. Chérie rencontra tout 
à coup dans le champ du télescope une petite escouade de 
cavalerie qui galopait ventre à terre en se dirigeant aussi 
vers la Forêt-Noire. Les cavaliers étaient sur la route 
même qui venait de Ramberg au château de Rosenthal; 
Chérie pouvait voir scintiller aux rayons du soleil l'acier 



12 CHERIE ! 

poli de leurs casques et les canons brillants de leurs cara- 
bines. C'étaient des dragons de la garde, conduits par un 
officier qui poussait son cheval avec fureur et qui dési- 
gnait à l'aide de son épée un objet situé hors du champ de 
la lunette. 

Le cœur de Chérie se serra; elle devinait presque. Elle 
fit basculer le télescope vivement de haut en bas et 
retrouva enfin ses deux voyageurs qui couraient main- 
tenant à toutes jambes en regardant derrière eux avec 
effroi. 

— Frédéric! s'écria-t-elle, Frédéric I 

Et sa main se tendit en avant, comme si elle eût voulu 
lui offrir secours. Mais, cette fois encore, la vision ne 
dura qu'un instant; le télescope, qui s'abaissait toujours 
pour suivre la course des deux fugitifs, rencontra le 
niveau de la mer de brouillard. 

Les deux fugitifs, le prétendu Frédéric et son compa- 
gnon, disparurent dans cet océan où les dragons du roi 
vinrent se plonger à leur tour au grand galop de leurs 
chevaux. 

Désormais, le télescope était inutile; Chérie se laissa 
choir sur le parapet. Elle ne vit point une fenêtre de 
l'étage supérieur qui s'ouvrait discrètement; elle ne vit 
point la figure large et imposante de l'honnête Hermann 
qui se montrait à demi derrière les rideaux entre-bâillés. 
Elle était tout entière à son idée fixe; elle tâchait mainte- 
nant de croire qu'elle avait mal vu; ce ne pouvait être 
Frédéric, elle s'était trompée. 

Tout à coup, elle se prit à écouter attentivement. Le 



CHÉRIE I • l3 

violon de Concordia se lamentait toujours dans la partie 
la plus reculée du château; mais, en même temps, on 
entendait des voix empressées qui criaient au bas des 
murailles : 

— La voici, pour le coup! voici notre jeune damel 

Chérie, effrayée, regarda par l'ouverture d'un créneau : 
elle vit dans les fossés fleuris une armée entière de pay- 
sans et de paysannes qui s'avançaient en bon ordre avec 
de monstrueux bouquets. 

Une petite moue pleine d'espièglerie remplaça l'inquié- 
tude grave qui tout à l'heure altérait les traits de Chérie. 
Les bouquets, c'était son supplice : les vassaux du château 
de Rosenthal menaçaient de l'ensevelir sous leurs bou- 
quets comme autrefois les Sabins retors ensevelirent, sous 
leurs prétendus bracelets, la fille de Tarpeius. Chérie était 
traquée, Chérie était guettée; ces grosses bottes de fleurs 
sans parfum, qui croissent sous le climat froid de la 
Forêt-Noire, la poursuivaient par derrière et lui barraient 
le chemin par devant. Au détour de tout sentier par oii 
elle passait, il y avait un bouquet à l'affût; des tulipes 
lymphatiques et grasses, des renoncules pommées comme 
des choux, des pivoines obèses et des brassées de ce pauvre 
lilas qui déteint sous le soleil d'Allemagne. Derrière ces 
fleurs, le compliment perfide et gluant se cachait comme 
le limaçon sous les feuilles humides de la laitue... le com- 
pliment qui décuple l'injure du bouqueti 

La pauvre Chérie était aux abois; elle ne savait oii fuir 
ces bouquets qui se levaient avec l'aube et qui restaient 
debout tout rouges et tout contents après le crépuscule 



l4 CHÉRIE 1 

du soir; elle pensait souvent que c'était une vengeance, 
adroite mais cruelle, de la comtesse Lenor, sa charmante 
ennemie, 

— Sauve qui peut! s'écria-t-elle en apercevant par le 
trou du créneau la procession des renoncules, des tulipes 
et des pivoines. 

Elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa chambre, on elle s'en- 
ferma à double tour. 

A la porte du château, les pivoines, les renoncules et 
les tulipes rencontrèrent M. le comte Spurzeim en galant 
négligé du matin. 

— Soyez les bienvenus, mes amis, dit-il aux paysans 
et aux paysannes, ne ralentissez pas votre zèle, dussiez- 
vous défleurir tout le domaine. Songez que la future 
épouse de mon neveu a besoin de distraction et qu'il faut 
la divertir I 

Les paysans et les paysannes brandirent leurs paquets 
de verdure, en déclarant qu'ils faucheraient plutôt tout 
le pays pour être agréables à la fiancée de leur maître. Ils 
entrèrent pour présenter leurs hommages à Chérie, et le 
comte sortit par les fossés. Il gagna la partie du rempart 
qui était sous l'appartement de Chérie et leva la tête sans 
faire semblant de rien. Il est toujours bon de dissimuler 
son adresse. 

M. le comte aperçut Hermann à la fenêtre de l'étage 
supérieur, il lui fit un signe mystérieux. Un signe mysté- 
rieux ne coûte pas plus qu'un signe ordinaire. Hermann 
descendit aussitôt et rejoignit son maître dans les fossés. 

Hermann, il faut le dire, était bien changé à son avan- 



CHERIE I l5 

tage. Ces trois semaines lui avaient singulièrement pro- 
fité : sa démarche était digne, son œil discret et même un 
peu sournois; il portait sa main sous le revers de la livrée, 
et sa grosse bouche avait appris je ne sais quel sourire 
suffisant et matois qui allait bien au Sancho Pança du 
don Quichotte de la diplomatie. 

— Fais semblant de ne pas me voir, dit le comte du 
plus loin qu'il l'aperçut. 

Hermann se mit à ramasser des pâquerettes dans l'herbe 
et sifflota un petit air. 

— BienI murmura le comte. Seulement c'est un peu 
chargé. Tu ramasses trop de pâquerettes et tu siffles trop 
longtemps. On ramasse une pâquerette en passant, on 
siffle le quart d'un couplet : cela suffît. Le mieux est 
l'ennemi du bien. 

Hermann cessa de siffler et de cueillir des pâquerettes. 
Le comte se dirigea vers un bosquet voisin; Hermann le 
suivait en décrivant des courbes déjà savantes. 

— BienI dit le comte à travers le feuillage épais du bos- 
quet. Seulement tu fais trop de zigzags : ce n'est pas 
naturel. On va un peu à droite, un peu à gauche, pour ne 
pas se donner le ridicule de suivre la ligne droite, et c'est 
tout. 

Ayant ainsi parlé, il se rapprocha. 

— Je crois qu'il n'y a personne à portée de nous enten- 
dre, murmura-t-il. 

— Pas un chati répondit Hermann. 

— Regarde à gauche pendant que je regarderai à droite. 
L'examen des environs ayant été fait avec soin, le 



l6 CHÉRIE I 

comte revint vers Hermann, qui se tenait debout devant 
lui, le chapeau à la main. 

— Tu étais à ton poste? demanda le vieux Spurzeim. 

— Oui, monsieur le comte, depuis une grande demi- 
heure. 

— Fais-moi ton rapport. 

— Quant à ça, monsieur le comte, mon rapport ne sera 
pas long. 

— L'importance d'un rapport, dit Spurzeim senten- 
cieusement, n'est pas toujours en raison directe de sa 
longueur. Qu'as-tu vu.î^ 

— J'ai vu la demoiselle sortir de sa chambre, venir sur 
la terrasse et regarder au télescope. 

Le comte prit un air recueilli. 

— Halte 1 fit-il; donne-moi le temps de réfléchir. 

Il se rongea le bout des doigts en prenant, pour cette 
fois seulement, la physionomie impassible du diplomate 
militaire Wellington. 

— Après? dit-il ensuite, tu peux continuer. 

— C'est tout, répliqua Hermann. 
Spurzeim haussa les épaules. 

— Un rapport ne commence que quand il est fini! dit-il 
en secouant son jabot. 

Hermann sourit pour bien montrer qu'il avait compris, 
et Spurzeim fut content. L'univers entier sait bien que les 
diplomates ont coutume de trouver des mots remplis de j, 
profondeur. iDepuis sa plus tendre jeunesse, le comte ' 
Spurzeim cherchait un mot que l'on pût opposer h la 
sentence fameuse de M. de Talleyrand : « La langue a été 



CHÉRIE î * 17 

donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée. » Il ne 
l'avait pas encore trouvé; mais il rencontrait çà et là, 
comme on le voit, des maximes d'une valeur secondaire 
qui pouvaient le récompenser de ses efforts. 

Ainsi, les alchimistes du moyen âge, en poursuivant 
la pierre philosophale, mettaient la main par hasard, 
tantôt sur l'émétique, tantôt sur quelque autre bonne 
chose. Hermann s'était arrêté dans la position du soldat 
sans armes. 

— Mouche-toi 1 lui commanda le comte. 
Hermann obéit. 

— Trop forti trop forti grommela le diplomate. On se 
mouche pour prendre une contenance, et non point pour 
trompeter à l'univers entier : Me voilà, je suis ici, regar- 
dez-moi I 

Hermann remit son mouchoir dans sa poche. 

— Maintenant, reprit Spurzeim, bâille un petit peu en 
étirant tes bras et entre dans ce bosquet au hasard, 
comme si tu cherchais des nids de merle ou des noisettes. 

Quand le docile Hermann fut dans le centre du bou- 
quet d'arbres, M. le comte Spurzeim regarda tout autour 
de lui avec précaution. 

— Quel air avait-elle.^ demanda-t-il. 

— L'air de s'ennuyer, comme toujours, répondit Her- 
mann. 

— Ah çà! elle s'ennuie donc décidément, cette belle 
enfant-là? 

— Elle s'ennuie beaucoup, monsieur le comte. 

— Je tâche pourtant de me rendre agréable, dit Spur- 

2 



;i8 CHÉRIE I 

zeim en se grattant Toreille avec la main gauche, comme 
faisait notoirement le comte de Bernsorff, ambassadeur 
de Prusse, au congrès de Karlsbad. 

Hermann l'interrompit et lui dit avec une pleine fran- 
chise : 

— Monsieur le comte, vous l'ennuyez. 

— Comment, maraud 1 s'écria Spurzeim. 
Hermann s'inclina respectueusement. 

— Je fais mon rapport, dit-il. 

— Allons, allons, c'est juste. L'histoire raconte que le 
valet d'Horace Walpole disait souvent à son maître qu'il 
était bête comme une oie. Je t'engage à ne pas aller jus- 
que-là; mais, pour le bien du service, il faut une certaine 
liberté de parole. Mon neveu, d'ailleurs, est plus jeune 
que moi, et c'est à lui qu'incombe naturellement la charge 
d'amuser sa future. 

— Votre neveu l'ennuie, dit résolument Hermann. 

— Ehl eti eh! fit Spurzeim, le fait est que, de nos jours, 
la jeunesse ne sait plus divertir les dames. Mais la toilette, 
mais le luxe qui entoure notre jeune fille P 

— Que voulez-vous, monsieur le comte, tout cela l'en- 
nuie. 

— iDiable! diable! Ah çàl cette enfant-là n'a pas un bon 
caractère! Comment! les honneurs que je lui fais rendre 
par les vassaux, cette pluie de bouquets?... 

Hermann leva ses deux bras au ciel. 

— Vos bouquets l'ennuient plus que tout le reste, mon- 
sieur le comte! 

Le comte joignit ses mains sur son estomac. Il se sou- 



CHERIE I 19 

venait qu'au congrès de Troppau, un diplomate de sa 
connaissance avait fait ce geste significatif. 

— C'est grave! murmura-t-il, c'est excessivement 
grave! Et Rosenthal? 

— Monsieur le baron, répondit Hermann, se couche 
fort tard depuis quelque temps, parce qu'il reste à 
regarder les fenêtres de la comtesse Lenor. En revanche, 
il se lève de très grand matin, et le premier chant du coq 
le retrouve à son poste contemplant toujours les fenêtres 
de la comtesse Lenor. Partout 011 va la comtesse Lenor, 
monsieur le baron la suit. 

Spurzeim chercha dans sa mémoire quel signe ou quel 
geste M. Pozzo di Borgo avait coutume de faire pour 
témoigner sa mauvaise humeur. Ne trouvant point ce 
détail précieux dans son souvenir, il se tapa tout bonne- 
ment la cuisse comme M. le comte de Nesselrode. 

— Et ça continue depuis le matin jusqu'au soir, pour- 
suivait Hermann. Et il paraît que M. le baron n'est pas 
comme Mlle Chérie, que ce métier-là ne l'ennuie pas du 
tout. 

— Ah çà! dit le comte en fronçant le sourcil, je crois 
que le coquin a décidément le mot pour rire. 

— Je fais mon rapport, répliqua Hermann avec bon- 
homie. 

Spurzeim se rappela juste à point que M. Pozzo di 
Borgo avait l'habitude de se caresser le menton dans les 
circonstances difficiles; cela lui fit plaisir et il se caressa 
le menton. 

— H faut presser le mariage, pensa-t-il tout haut; je 



20 CHERIE! 

ne veux pas perdre les trésors de diplomatie que j'ai 
dépensés dans cette affaire-là... Hermannl 

— Monsieur le comte? 

— Abandonnons ce qui concerne la future de mon cher 
neveu et traçons ici une ligne de démarcation profonde 
afin de ne point mêler les dossiers, comme nous disons en 
chancellerie. As-tu vu les frères Braun.î^ 

— Les frères Braun, répondit Hermann, ont derrière 
eux une centaine de sauvages, et ils sont bien déterminés 
à casser le cou de quiconque voudra surenchérir à leur 
enlever la maison du Sparren. 

— Casser le cou! répéta Spurzeim, qui avait fait le tour 
des grimaces diplomatiques et qui revint franchement au 
bon petit sourire de Voltaire. C'est peut-être bien fortl 
Nous n'avons besoin que d'effrayer l'acquéreur. Mais on 
a vu historiquement des faits semblables, et la diplomatie, 
comme toute chose humaine, dépasse quelquefois le but. 
L'homme fort s'en lave les mains et dit : C'est malheu- 
reux! Qu'as-tu appris sur l'acquéreur.^ 

— J'ai appris que M. le comte ne s'était pas trompé : 
l'acquéreur est bien ce maître Hiob, de Stuttgard, qui 
s'est logé au village de Munz avec dame Barbel, son 
épouse. 

— Combien a-t-il offert? 

— Quatre-vingt mille thalers. 

— Cent mille écus, argent de France! s'écria le plus 
habile des diplomates. 

Et il se frotta les mains tout doucement. 

— Hermann, mon ami, reprit-il, traçons une seconde 



I 



CHÉRIE 1 21 

ligne de démarcation ici afin de garder toujours l'esprit 
libre et net. Nous passons du concret à l'abstrait : je vais 
te faire un petit bout de théorie. ïalleyrand, mon illustre 
ami, avait formé ainsi plusieurs gaillards qui n'étaient 
pas, dans le principe, beaucoup plus dégourdis que toi. 
Tu commences à posséder un peu les principes élémen- 
taires de la diplomatie. Continuons. La diplomatie appli- 
quée à la vie intime s'adresse aux deux actes les plus 
importants de la vie. Quels sont ces deux actes? 

— Boire et manger, parbleu! répondit Hermann après 
avoir suffisamment réfléchi. 

— Hériter et se marier, rectifia Spurzeim avec emphase. 
Suis-moi bien : nous allons aujourd'hui travailler pour 
l'un et pour l'autre de ces actes : mariage et succession. 
Notre instrument diplomatique pour le mariage est cette 
jeune fille que nous avons amenée à Ramberg. Notre 
instrument diplomatique pour la succession est le trio 
malpropre des frères Braun. Comprends-tu bien.^ 

— Pour le mariage, oui, répondit Hermann; pour la 
succession, je ne vois pas. 

Spurzeim eut un sourire content. 

— H faut avouer que c'est d'une certaine subtilité, 
dit-il avec complaisance. Mais nous allons débrouiller 
cela. Ce maître Hiob, ancien bedeau de l'université de 
Tubingue, n'a pas, en réalité, un sou vaillant; il était 
chargé par les étudiants de veiller aux intérêts de leur 
jeune pupille, et servait en quelque sorte de trésorier 
pour les dons volontaires que l'Université destinait à h 
fille de Franz Steibel. Je possède toute cette histoire sur 



22 CHÉRIE I 

le bout du doigt. Pendant seize ans qu*a duré cette étrange 
tutelle, maître Hiob a reçu des sommes fort importantes 
dont on ne songeait jamais à lui demander compte; la 
jeune fille vivait comme une princesse; c'était tout ce 
que voulaient messieurs les étudiants. Maître Hiob char- 
geait mon ami Muller d'acheter de la rente, maître Hiob 
faisait sa pelote si bel et si bien, qu'il a pu offrir pour 
le Sparren un capital de quatre-vingt mille thalers. Voici 
un fait acquis. Un autre fait non moins incontestable, 
c'est que cette somme appartient à Chérie. Or, Chérie ya 
devenir la femme de mon très cher neveu; Rosenthal sera 
donc propriétaire légitime des quatre-vingt mille thalers. 
Et comme je suis jusqu'à présent l'héritier unique de 
mon neveu Rosenthal.-.. 

Hermann avait suivi laborieusement les sinuosités 
ardues de cette argumentation; il poussa un long soupir 
de soulagement et frappa ses deux mains l'une contre 
l'autre. 

— C'est pourtant vrail s'écria-t-il. 
Puis il ajouta par réflexion : 

— Mais votre neveu se porte diablement bien, mon- 
sieur le comte. H va se marier, et cet héritage-là me 
semble un petit peu chanceux I 

Ce fut le propre regard de Talleyrand que Spurzeim 
choisit cette fois pour toiser son valet. 

— Assez pour aujourd'hui, dit-il; médite cette leçon, 
qui est bonne; je ne suis pas mécontent de tes progrès. 
Continue d'être alerte et vigilant; regarde à droite quand 



GHÉBIE I 23 

tu veux voir à gauche, et souviens-toi que l'œil a été 
donné à l'homme pour loucher. 

Spurzeim s'arrêta, suffoqué par la joie. Cette phrase 
échappée à son improvisation était un mot, un de ces 
mots qui prennent place d'autorité dans l'histoire. Il fit 
coup sur coup quatre ou cinq gestes empruntés à quatre 
ou cinq diplomates différents, tous bien posés, tous ayant 
assisté pour le moins à un Congrès historique; puis il 
tira ses tablettes de sa poche et inscrivit son mot afin de 
ne le point oublier. Qu'est-ce qui lui manquait pour être 
l'égal des aigles diplomatiques? Un mot! eh bien, désor- 
mais, il avait son mot. 

Il pensa tout de suite à faire faire une seconde édition 
de sa biographie et rédigea, séance tenante, ce para- 
graphe : 

<( On dit qu'à la suite de ces conférences, le chargé 
d'affaires de ***, qui était alors le comte Spurzeim, 
esprit fin, délicat, nature sceptique et supérieure, ne 
croyant à Dieu ni au diable, un véritable cousin des 
encyclopédistes, sur le visage de qui on voyait, suivant le 
dire de ses contemporains, comme un reflet du sourire 
de Voltaire, fut placé au grand dîner d'adieu à côté du 
marquis de Wellesley, et que le noble marquis vantant, 
avec sa partialité militaire, le coup d'œil d'Alexandre, 
de César et de Frédéric II, le comte Spurzeim se plut à 
opposer à ces grands hommes Philippe de Macédoine, 
l'empereur romain Auguste et Louis XI de France. 

« La discussion s'échauffa; il y eut, pour et contre, des 



2 A chérie! 

arguments de première force; mais le comte Spurzeim 
mit fin à la petite guerre par un mot qui fît longtemps le 
désespoir de M. le prince de Talleyrand. 

(( — Milord, dit-il au futur duc de Wellington, en fait 
de regard les goûts sont différents, et vous savez qu'il ne 
faut point discuter les goûts. Mon avis est que l'œil a été 
donné à l'homme... 

(( — Pour voir, interrompit le loyal Anglais. 

(( — Pour loucher! acheva le rusé Wurtembergeois. » 

Spurzeim remit ses tablettes dans sa poche. 

— Monsieur le comte n'a rien à m'ordonner.î^ dit 
Hermann. 

— Non, mon ami, non, répliqua le comte. Je suis 
satistait de toi et de moi. Les mariages auront lieu demain 
soir : nous n'avons plus que trente-six heures à passer, 
et ce serait bien le diable... 

Il n'acheva pas. Le maître et le valet tressaillirent tous 
deux à la fois : le bouquet d'arbres où ils étaient confinait 
à la muraille du parc, et ils venaient d'entendre un bruit 
de pas derrière eux. 

— Chut! fit le comte : nous avons peut-être parlé trop 
haut! 

— Ce sont des gens qui passent au dehors dans la 
campagne, dit Hermann. 

— Diable d'enfer! s'écria une voix en ce moment, ce 
coquin de mur n'a donc pas une seule brèche! 

— Mes jambes ne peuvent plus me soutenir! répliqua 
une autre voix; je crois que cette course forcée m'a rendu 
ma fièvre. 



CHÉRIE 1 25 

— Allons, mon frère, un peu de courage! Mieux vaut 
encore la fièvre que les dragons! 

La voix qui avait parlé la dernière s'interrompit pour 
jeter ce cri de triomphe : 

— Bravo! bravo! Gaudeamus! voici la brèche deman- 
dée! Nous allons enfin pénétrer dans ce castel antique. 

Quelques moellons roulèrent à l'intérieur du parc : 
Spurzeim et son fidèle valet, qui se tenaient cois, virent 
apparaître entre les buissons une tête rouge et bouffie. 

— Qu'est-ce que c'est que cela? murmura le comte. 

— Ceux-ci n'y mettent point de façons, dit Hermann, 

ils entrent sans se faire annoncer. 

Après la tête bouffie, apparurent un dolman en lam- 
beaux et couvert de poussière, puis de grosses jambes 
courtes qui s'accroupirent sur le haut de la brèche. 

— Allons, mon frère, dit le nouvel arrivant, un der- 
nier effort! 

Il tendit la main de l'autre côté du mur, et un second 
personnage parut à son tour sur la brèche. 

Celui-ci n'était pas beaucoup mieux couvert que le 
premier, mais ses cheveux en désordre, ses habits déchi- 
rés et poudreux ne pouvaient ôter à son visage son carac- 
tère de distinction calme et fière. C'était un tout jeune 
homme, à la figure pâle et amaigrie; sa marche embar- 
rassée indiquait de la souffrance. 

Le gros garçon regarda tout autour de lui d'un air 
joyeux. 

— Holà! s'écria-t-il d'une voix de stentor; à la 



20 CHÉRIE I 

boutique, s'il vous plaîtl n'y a-t-il personne dans ce 
vénérable séjour? 

Son compagnon s'était adossé contre un arbre et sem- 
blait près de céder à l'excès de sa fatigue. 

— Ce ne sont pas des voleurs, au moins? murmura 
Hermann. 

— Il me semble que j'ai vu ces figures-là quelque 
parti dit le vieux Spurzeim. 

Le gros garçon joufflu se dirigea tout droit vers le 
bosquet. 

— J'ai entendu des voix là-dedans, dit-il. Ce petit bois 
doit être plein de châtelains 1... Eh parbleu 1 ajouta-t-il en 
apercevant Spurzeim derrière les arbres, voici ma fameuse 
tête de conseiller privé honoraire 1 iDites-moi, noble vieil- 
lard, n'est-ce pas là que demeure mademoiselle Chérie? 



II 



FRÉDÉRIC ET BASTIAN 



C'était la première fois qu'on venait demander made- 
moiselle Chérie au château de Rosenthal. Le comte Spur- 
zeim et son valet se regardèrent; puis, pour mettre en 
pratique le grand principe de la diplomatie, le comte tira 
son foulard et se moucha; Hermann fit de même, et le 
nouveau venu n'obtint pas d'abord d'autre réponse. 

— Sais-tu, murmurait Spurzeim derrière son foulard, 
que ces gaillards-là ont bien mauvaise mine? 

— J'ai vu des bandits qui étaient plus proprement 
habillés, répliqua Hermann. 

Par le fait, nos deux camarades arrivaient en déplo- 
rable état. On eût dit qu'ils s'étaient frottés à toutes les 
broussailles du canton. Le plus jeune, celui qui avait des 
cheveux blonds et dont la figure pâle exprimait la fatigue 
et la souffrance, avait perdu sa coiffure en chemin; son 



28 chérie! 

dolman déchiré ne tenait plus sur ses épaules, et à tra- 
vers sa redingote ouverte on voyait des gouttelettes de 
sang plein sa chemise. L'autre avait sa casquette et son 
dolman à peu près entiers; mais son genou passait par 
une large déchirure qui fendait son pantalon du haut en 
bas. Cela ne l'empêchait point d'avoir l'air très content 
de lui-même et de se présenter comme un homme sûr de 
son fait. 

— Je vous demande, répéta-t-il en caressant le vaste 
fourneau de sa pipe attachée à son cou par un cordon 
vert, je vous demande si c'est ici la demeure de made- 
moiselle Chérie .î^ 

— Oui, répondit Hermann sèchement. 

— Avance, Frédéric! dit le gros garçon en se tournant 
vers son compagnon, n'aie pas peur; nous voici au bout 
de nos peines. 

Frédéric restait appuyé contre son arbre, et ses regards, 
fixés sur le château, cherchaient à deviner déjà laquelle 
de ces gothiques croisées éclairait la chambre de Chérie. 

— Et que lui voulez-vous, à cette demoiselle.^ demanda 
Hermann, que son maître poussait en avant. 

— Nous voulons l'embrasser, répondit le gros garçon. 
Hermann fît un haut-le-corps. 

— Ça vous étonne, domestique? reprit le nouvel arri- 
vant. Moi, je vous avoue que j'aimerais mieux m'entre- 
tenir directement avec ce conseiller privé honoraire qui 
est là derrière vous, et dont la bonne tête ma frappé vive- 
ment il y a trois semaines... Oui, monsieur, ajouta-t-il 
avec volubilité en écartant de la main Hermann et en 



CHERIE I 29 

s'adressant au comte, j'ai eu l'honneur de vous voir aux 
fêtes de Ramberg. Je m'appelle Bastian et ce jeune 
homme a nom Frédéric. Je suis l'ami de Frédéric et Fré- 
déric est mon ami : c'est notre position dans le monde. 
Quant à mademoiselle Chérie, nous sommes ses oncles. 

— Ses oncles! répéta Spurzeim. 

— Ses tuteurs, si mieux vous aimez. 
Hermann s'était replié sur son maître. 

— Ce sont des étudiants, murmura-t-il. 

— Je le vois bien! répondit tout bas le comte. Il faut 
nous défaire d'eux et lestement, car nous avons déjà bien 
assez d'embarras comme celai 

Bastian avait fait une pirouette sur lui-même; il exé- 
cutait un moulinet avec son bâton de voyage et regardait 
tout autour de lui. 

— Ce n'est pas mal ici, disait-il, pas mal du touti 
comment trouves-tu ce parc, Frédéric .^* le site est beau et 
c'est en bon air : à tout prendre. Chérie est assez bien 
logée. 

Comme son compagnon ne répondait pas, il appuya 
ses deux mains sur son bâton et le regarda en face. Dans 
cette position, il tournait le dos aux deux diplomates, le 
maître et le valet, qui délibéraient à voix basse. 

— Ah çà! parle donc, toi, Frédéric, dit-il d'un ton de 
reproche; c'est étonnant comme tu as baissé, mon ami, 
toi à qui j'ai connu tant de talent! J'aimerais mieux voya- 
ger avec un simple Renard! 

— Laissez-moi faire, dit Hermann au comte, je vais 
arranger cçla, ^ 



3o CHÎêRIE I 

— Voyons, Frédéric, voyons, poursuivait Bastian qui 
lui secouait le bras, tu vas nous faire passer pour des gens 
du conimunl 

Hermann lui toucha l'épaule par derrière et Bastian se 
retourna. 

— C'est encore vous, domestique 1 s'écria-t-il. 

— Monsieur, interrompit Hermann, mademoiselle n'est 
pas visible. 

— Ah bah! fit Bastian; est-ce vrai, cela, monsieur le 
conseiller privé honoraire? 

Le comte inclina gravement sa tête poudrée. 

— Une migraine... commença Hermann. 

— Entends-tu ce qu'il dit, Frédéric? s'écria Bastian qui 
tira sa boîte à tabac pour bourrer sa pipe; Chérie a la mi- 
graine! iDu diable si elle savait ce que c'est que la mi- 
graine, autrefois! Veux-tu en bourrer une? Non! est-ce 
que tu as la migraine aussi, toi? Tu me laisses tout le 
poids de la conversation. 

n referma bruyamment la boîte et mit le tuyau^de sa 
pipe dans sa bouche. 

— Eh bien, domestique, reprit-il en cherchant son bri- 
quet, nous avons, Frédéric et moi, un remède contre la 
migraine. Emboîtez le pas, s'il vous plaît, et conduisez- 
nous chez mademoiselle notre nièce. 

n prit Hermann par les deux épaules et lui fit faire un 
demi-tour. Le comte avait eu le temps de préparer ses 
effets; il choisit ce moment pour intervenir, et se plaça 
en face de Bastian, qui mettait son amadou allumé sur le 
fourneau de sa pipe. 



CHÉRIE I 3l' 

— Monsieur, dit-il en s'inclinant avec raideur, je 
n'aurais eu, pour ma part, aucune répugnance à vous 
recevoir. . . 

— Attention I interrompit Bastian, qui se tourna vers 
Frédéric, ceci me paraît être V ultimatum. 

— Mais, poursuivit le vieux comte avec le plus incisif 
de tous ses sourires à la Voltaire, vous n'ignorez pas que 

cette demeure appartient à mon neveu, monsieur le baron 
de Rosenthal... 

— Qui est à StuttgardI interrompit joyeusement le 
gros Bastian. 

— Qui est ici, répliqua Spurzeim. 

— Tiens! tiens! fît Bastian un peu déconcerté. On nous 
avait dit pourtant... 

Puis il ajouta par habitude : 

— Parle donc, toi, Frédéric! que diable, c'est à ton 
tour! 

— Mon cher neveu, poursuivit le diplomate d'un 
accent patelin, a le tort de ne pas beaucoup aimer mes- 
sieurs les étudiants de l'Université de Tubingue. Il serait 
peut-être prudent pour ceux-ci de rester le moins de temps 
possible sur ses terres... particulièrement s'ils se trouvent 
dans certaine position... 

Il s'interrompit et sembla hésiter. 

— Quelle position? demanda Bastian non sans inquié- 
tude. 

— Cher monsieur, répliqua le diplomate, vous devez 
connaître cette position infiniment mieux que moi. Les 



32 CHÉRIE I 

dragons de Sa Majesté sont bien montés et vous êtes à 
pied... 

Bastian ôta sa pipe de sa bouche et les belles couleurs de 
ses joues disparurent. 

— Vous dites P.. . balbutia-t-il. 

— Je dis, adheva le vieux comte, que la frontière n'est 
pas loin, et qu'à un quart de lieue d'ici la montagne 
commence à êîre impraticable pour la cavalerie. Je n'ai, 
du reste, aucun conseil à vous donner, mes chers mes- 
sieurs, et je suis bien votre serviteur. 

Il s'inclina de nouveau et tourna les talons. Bastian, 
qui restait tout interdit, tenant à la main sa pipe en train 
de s'éteindre, le regarda s'éloigner et l'entendit crier à 
Hermann : 

— Va vite prévenir mon neveu, le colonel, de l'arrivée 
de ces messieurs. 

Hermann prit sa course. Bastian jeta un coup d'œil 
vers la brèche qui lui avait servi d'entrée et grommela 
entre ses dents : 

— Voilà un vieillard essentiellement désagréable! Moi, 
je ne comptais pas du tout sur le Rosenthal. On aura 
lâché de Tubingue des pigeons voyageurs, puisqu'ils 
savent déjà par ici que les dragons sont à notre pour- 
suite. As-tu entendu ce qu'il a dit, toi, Frédéric? 

Le jeune étudiant sembla s'éveiller. 

— Non, répondit-il. 

— Le pauvre garçon baisse, baisse! se dit Bastian; il 
n'a plus du tout de talent!... Eh bien! mon vieux, reprit-il 
tout haut, on nous a reçus ici à coups de pied ou peu s'en 



CHÉRIE I 33 

faut, et je crois que Je plus prudent est de déguerpir avec 
la rapidité de l'éclair. 

Frédéric fixa sur lui ses yeux mornes et tristes. 

— Je veux la voir! prononça-t-il lentement. 

— Tu veux la voir! tu veux la voir! répéta Bastian 
avec impatience et en contrefaisant sa voix; c'est bien 
facile à dire. Moi aussi, je voudrais la voir! 

Il se prit à se promener à grands pas sur le gazon et 
croisa ses bras sur sa poitrine. 

— Oh! oui, poursuivit-il, pendant que ses gros yeux 
réjouis prenaient une certaine expression de mélancolie; 
pour cela j'ai fait sept lieues à pied, j'ai sauté des fossés 
dont mon pantalon se souviendra, j'ai traversé des haies 
qui gardent de ma laine... 

— Mais il ne suffît pas de vouloir, continua-t-il tout 
haut; ce vieux singe de conseiller privé honoraire a parlé 
de dragons. Le Rosenthal est ici, et je n'adore pas l'idée 
d'entrer en relations suivies avec ce militaire. T'en 
viens-tu.*^ 

— Je veux la voir! prononça Frédéric à voix basse et 
comme s'il eût répété un refrain, 

Bastian fixa sur lui un regard de compassion. 

— Ça me fait de la peine, grommela-t-il, de le voir 
baisser comme cela! Voyons, Frédéric, mon bonhomme, 
quand tu auras radoté quinze cents fois cette bêtise-là : 
« Je veux la voir! je veux la voir! » penses-tu que ça 
t'avancera beaucoup.^ Au fond, si j'ai peur du Rosenthal, 
ce n'est pas pour moi, je ne suis pas criminel d'Etat, 

3 



3/i chîérieI 

ce n'est pas après moi que court la cavalerie. Mais dans 
ta position, quand on est poursuivi... 

Frédéric lui mit la main sur l'épaule; un rayon fugitif 
se ralluma dans ses yeux; il se redressa et son front eut 
comme un reflet de cette volonté indomptable qui le fai- 
sait jadis le premier et le maître parmi ses compagnons. 

— Je te dis que je yeux la yoir, répéta-t-il une troi- 
sième fois. 

Bastian changea de ton. 

— Eh bienl moi, je te dis, reprit-il en mettant de côté 
son accent protecteur, que tu risques ton cou, mon bon 
frère Frédéric, et que ce n'est pas spirituel! Quel était le 
programme des opérations quand nous sommes sortis 
de Tubingue.î^ Gagner la frontière, voir Chérie en passant, 
mais en passant seulement I Le temps de fumer une pipe 
et de boire une demi-douzaine de tasses à la santé de l'Uni- 
yersité. IDu moment que Chérie est invisible pour cause 
de migraine ou autre, du moment que la cave inhospita- 
lière nous refuse des flots de johannisberg, la partie est 
manquée et la fête remise indéfiniment. En conséquence, 
moi je dis : Bonsoir, les voisins, et je demande à con- 
templer les beautés de la nature en dehors de cet enclos 
féodal I T'en viens-tu? 

Au lieu de répondre, Frédéric s'assit sur l'herbe au 
pied de son arbre. 

— Diable d'enfer I s'écria Bastian, il paraît que j'en 
suis pour mes frais d'éloquence. 

— Va-t-en si tu veux, dit Frédéric avec fatigue. 

— Mais toi, mon bon frère? 



i 



CHÉBIE I 35! 

— Moi, je reste I 

— Longtemps? 

— Je ne sais. 

— Voyons, cinq minutes? 
Frédéric passa sa main sur son front. 

— Tiens, Bastian, laisse-moi 1 murmura-t-il. 

— Mais que veux-tu faire ici? 
Frédéric garda le silence. 

— Ecoute, reprit Bastian, je me suis chargé de toi, car 
les autres savent bien que tu es devenu moins raisonnable 
qu'un enfant. Si je te donne une demi-heure, viendras-tu 
me rejoindre? 

— Oui, répliqua Frédéric machinalement et sans 
songer à ce qu'il disait, j'irai te rejoindre. 

— Ta parole? 

— Ma parole! 

— Ehl bien, je vais t'attendre dans la forêt. A bientôt I 
Il jeta un dernier regard vers le château, et il lui sem- 
bla entendre les portes s'ouvrir et se fermer avec fracas. 
Il gagna précipitamment la brèche; sur la brèche, il resta 
deux ou trois secondes en équilibre. 

— Partir sans voir Chérie 1 pensa-t-il, et sans goûter le 
marcobrunner de ces caves du moyen âgel J'appelle cela 
du dévouement stupidel Mais il me semble que je vois 
grouiller une armée de valets dans les fossés, et l'idée de 
fréquenter ce grand coquin de Rosenthal n'éveille en moi 
que des sensations pénibles I 

Il sauta dans le chemin creux et disparut en sifflant. Un 
soupir de soulagement souleva la poitrine de Frédéric; il 



36 CHÉRIE 1 

était seul, et il était heureux d'être seul. Il voulait des- 
cendre tout au fond de son cœur pour y puiser un à un 
ses chers et poignants souvenirs. C'était un pauvre enfant. 

Dès qu'il s'agissait du glaive, c'était un héros; mais le 
désespoir avait pénétré, comme la pointe d'un poignard, 
jusqu'aux sources de sa vie. Son âme était plus changée 
encore que son visage. Si ses joues brillantes avaient pâli, 
si le feu de son regard s'était éteint, son âme engourdie 
dormait et n'aspirait même plus au réveil. C'était un 
pauvre enfant qui s'affaissait volontairement sous le poids 
de sa détresse et qui pleurait lâchement. 

C'était moins qu'un enfant, car au temps de son 
enfance, il savait parler à Dieu, et maintenant, il ne se 
souvenait plus de Dieu. Il n'y avait plus rien pour lui, ni 
présent ni avenir; le désir lui manquait comme l'espoir. 
Il se réfugiait dans l'inertie mortelle, comme les malades 
condamnés se réfugient dans l'opium. 

Lui qui naguère était le premier, sans comparaison ni 
conteste, parmi cette jeunesse ivre de vie, exubérante 
d'audace, de l'Université de Tubingue, lui qui était le 
maître, le roi, l'Epée, il se laissait tomber sans se plaindre 
et sans le savoir au dernier rang de ses camarades. 

Autour de lui, on disait : « Ce n'est plus que l'ombre 
de Frédéric! » Et l'ombre de Frédéric n'entendait pas. 

Il s'en allait mourant; et il ne voulait point se guérir. 

Frédéric était assis sur l'herbe et sa tête s'appuyait 
au tronc moussu du chêne dont les branches robustes 
étendaient au-dessus de lui leur feuillage; le jour avan- 
çait; un vent tiède montait de la plaine. Frédéric avait 



i 



CHÉRIE I 37 

devant lui le parc immense, dont les gazons s'entremê- 
laient de pièces d'eau et de bouquets de verdure. Au 
centre du parc et sur un plan incliné, se dressait le noble 
château de Rosenthal, avec sa ceinture de douves fleuries. 

Frédéric ne regardait ni le parc, ni les gazons riants, 
ni l'orgueilleux château; mais tout cela influait sur lui 
à son insu et changeait son découragement amer en une 
sorte de paresse molle qui avait son charme et sa douceur. 

Sous le feuillage, les oiseaux chantaient, la brise qui 
passait parmi les fleurs arrivait tout embaumée. Frédéric 
avait fermé les paupières; cet harmonieux repos de la 
nature le magnétisait comme la musique suave et lente 
qui appelle au sommeil les indolents Orientaux. Ce n'était 
pas encore le sommeil pourtant, mais c'était déjà le rêve: 
ses souvenirs prenaient une forme, il voyait Chérie avec sa 
robe blanche et sa tête nue. Chérie qui venait d'atteindre 
sa quinzième année. Non plus la jeune fille froide et fîère 
qui semblait le fuir, mais la Chérie des premiers jours, 
sa protectrice, son amie, qui le cherchait partout, qui 
venait vers lui en courant, qui écartait à deux mains les 
boucles folles de ses cheveux blonds pour lui tendre son 
front d'enfant et lui dire de sa voix, plus douce que la 
voix des anges : 

— Bonjour, mon frère Frédéric! 

Un bruit léger se fît; Frédéric ouvrit les yeux et poussa 
un grand cri. L'image qu'il avait vue en songe était 
devant lui, mais plus belle. Chérie le regardait avec ses 
grands yeux bleus souriants et humides. Elle avait une 
robe de mousseline blanche dont le vent soulevait les plis 
transparents. 



38 ghiérieI 

Elle se mit à genoux auprès du pauvre Frédéric, qui 
croyait rêver encore; et comme ses cheveux, rejetés en 
avant par ce mouvement, inondaient son visage, elle les 
prit à deux mains pour dégager son front, où montait 
une teinte rosée, et le tendit au jeune homme, en lui 
disant, comme autrefois, de sa voix plus douce que la voix 
des anges : 

— Bonjour, mon frère Frédéric I 



îll 



AU PIED D'UN CHENE 



J'ai vu souvent le lis royal, le lis dans sa jeunesse et 
dans sa beauté, porter fièrement à la rosée du matin sa 
haute couronne de fleurs : puis l'ardeur flétrissante du 
soleil du midi frappait sa tige, et ses corolles s'inclinaient 
une à une, tristes et comme humiliées; puis encore la 
tige, droite et flexible, s'inclinait vaincue. Et le lis allait 
mourir. 

J'ai vu l'orage bienfaisant déchirer la nuée eî verser 
l'eau du ciel au pi^d du pauvre lî^ royal. Et c'était plaisir 
de contempler la résurrection du beau lisl Une à une, ses 
corolles penchées se relevaient lentement; sa tige se redres- 
sait plus droite et plus flexible; et quand le nuage était 
passé, le lis royal, préparé pour une lutte nouvelle, sem- 
blait sourire orgueilleusement aux rayons du soleil. 

Si Frédéric mourait, c'était faute d'un peu de bonheur. 



4o CHÉRIE I 

Comme au lis royal que la sécheresse va coucher au milieu 
du parterre, pour revivre il ne lui fallait qu'une goutte de 
rosée. Son regard, ranimé tout à coup, brilla, et ses joues 
se colorèrent, et son cœur engourdi recommença à battre. 

— Chérie! Chérie! murmura-t-il, ô reine Chérie! 

— Voici le vingt et unième jour, Frédéric, dit la jeune 
fille, et aucun de vous n'a songé à m'écrire! 

— Aucun de nous, excepté moi. Chérie! J'étais encore 
bien malade quand j'ai tracé pour vous quelques lignes 
tremblantes... 

— C'est vrai, interrompit Chérie qui baissa les yeux, 
yous êtes bien changé, Frédéric! 

— Et depuis cette première fois, poursuivit le jeune 
homme, chaque jour j'ai repris la plume, malgré l'ordre 
du conseil des Anciens, malgré la volonté de mes frères. 

— Vos lettres ne me sont pas parvenues, dit Chérie. 

Une expression de doute était sur le visage de Frédéric. 
La jeune fille réfléchissait. « Le baron de Rosenthal est 
incapable d'une pareille bassesse! » pensait-elle. 

Assurément; mais les diplomates forts ne sont pas fiers, 
et c'était le comte Spurzeim qui avait mis dans la poche 
de son habit à la française les lettres de Frédéric. 

— Mes amis sont donc fâchés contre moi? reprit Chérie 
d'un accent timide, puisqu'il vous a fallu, pour m'écrire. 
aller contre leur volonté .î^ 

Frédéric baissa la tête et ne répondit point. 

— Quoi! tous ceux qui m'aimaient.î^ dit Chérie en l'in- 
terrogeant d'un regard avide. Arnold, qui m'a connue 



chérie! 4i 

enfant I Rudolphe, qui a tiré l'épée pour moi : et tous les 
autres? 

— Arnold, Rudolphe et tous les autres, répliqua Fré- 
déric lentement, ont juré sur le glaive de ne jamais pro- 
noncer votre nom. 

Une larme jaillit des yeux de la jeune fille. 

— Pour faire le serment des glaives, Frédéric, dit-elle, 
il faut que l'Université soit assemblée et que les trois 
Epées disent avant tous : « Je le jure! » Vous qui êtes la 
première Epée, vous avez donc juré le premier? 

Frédéric eut un sourire. 

— Mes frères m'ont retiré le glaive. Chérie, répondit- 
il; je ne suis plus la première Epée de l'Université de 
Tubingue. 

— Pourquoi? 

— Parce que la loi du Comment est formelle et que j'ai 
dégainé deux fois contre mes frères, une fois dans l'allée 
d'érables qui est sous le village de Ramberg, pour sauver 
la vie de l'homme que vous avez choisi, Chérie, l'autre 
fois pour défendre votre honneur. 

— Les deux fois pour moi! murmura la jeune fille. 
Puis elle ajouta tout à coup : 

— Mon honneur! vous avez parlé de mon honneur. Il 
faut vous expliquer, Frédéric! 

Frédéric obéit avec répugnance. 

— C'était huit jours après votre départ, dit-il; l'Uni- 
versité vint de Tubingue à Stuttgard et se rassembla dans 
la Maison de l'Ami. On parla de vous. Chérie, et l'Uni- 
versité monta l'escalier qui conduit à votre chambre, à 



[\2 CHÉRIE I 

la chambre qui vous appartenait jadis, quand vous étiez 
notre fille, notre reine. J'étais bien faible encore et je 
n'avais pu assister au conseil, mais quelque chose me 
disait que mon poste était là, et quand nos frères arri- 
vèrent devant votre porte, j'étais dans le corridor, adossé 
contre la muraille. 

« Arnold portait un marteau avec des clous; Rudolphe 
tenait à la main un écriteau, et ceux qui suivaient soule- 
y aient un grand voile noir au-dessus de leur tête. 

« Arnold cloua la porte de votre chambre contre ses 
montants et dit : « Cette porte est condamnée; nul désor- 
mais n'en passera le seuil I » Gela me plaisait, je laissai 
faire. Arnold étendit ensuite le voile noir au-devant de la 
porte et le cloua du haut en disant : « Que ce lieu soit 
triste ei consacré au deuil comme si c'était une tombe I » 
Cela me serra le cœur, mais je laissai faire... » 

Frédéric s'arrêta pour reprendre haleine. La poitrine de 
Chérie était oppressée; elle écoutait sans prononcer une 
parole. Frédéric reprit d'une voix plus émue : 

— Enfin Rudolphe déplia l' écriteau et voulut le fixer 
sur le drap noir. Je lus l'inscription qu'il contenait; je 
m'élançai, et l'écriteau tomba déchiré en mille pièces. 

— Que disait l'écriteau .î^ demanda Chérie avec agita- 
tion; que disait-il? 

— Vous voulez le savoir? prononça lentement Frédéric. 

— Je le veux! répliqua Chérie, qui croisa ses bras sur 
sa poitrine comme pour supporter mieux le coup qu'elle 
attendait. 

— L'écriteau contenait ces mots, reprit Frédéric après 



GHéRIE I 43 

un silence : « La fille de Franz Steibel, tué par un officier 
du roi, adoptée par les étudiants de Tubingue, a quitté 
les étudiants de Tubingue pour suivre un officier du roi. » 
Chérie se couvrit le visage de ses mains. 

— Y avait-il encore autre chose? murmura-t-elle à tra- 
vers ses sanglots. 

— Il y avait au-dessous deux épées en croix avec trois 
larmes dessinées, et au-dessous encore : « Ci-gît l'honneur 
de la reine Chérie. » 

La jeune fille se redressa et montra son visage baigné 
de pleurs. 

— Oh! fît-elle, il en a menti, celui qui a écrit celai 

— Je foulai aux pieds les débris de l'écriteau, continua 
Frédéric, et je touchai de la main mon frère Arnold en 
disant : Celui qui a écrit cela en a menti! 

— Merci, Frédéric, dit Chérie qui s'était assise au 
pied de l'arbre, à côté du jeune homme; que Dieu vous 
récompense, vous qui êtes mon seul ami en ce monde! 

— Ils vous aimaient bien, eux aussi, Chérie, et s'ils 
ont été cruels envers vous, c'est que leurs cœurs étaient 
profondément blessés!... Mais que vous importe tout cela 
maintenant? (Et tandis qu'il parlait ainsi, la voix de Fré- 
déric prenait malgré lui un accent d'amertume.) que vous 
importe? vous vivez une vie nouvelle, et ceux qui vous 
entourent sont les amis de votre choix. 

La jeune fille le regarda étonnée. 

— Vous aussi, Frédéric, dit-elle, vous me jugez donc 
comme ils m'ont jugée! Alors pourquoi m'avez-vous 
défendue? 



44 CHÉRIE 1 

— Pourquoi me suis-je placé au-devant du baron de 
Rosenlhal quand vous avez dit : « C'est celui-là que j'ai 
choisi? » 

— Je vous comprends, murmura Chérie avec tristesse, 
vous avez fait cela parce que vous avez un cœur généreux. 
Voilà tout, n'est-ce pas?... Mais s'il en est ainsi, je vous 
ferai encore une question, Frédéric : Pourquoi êtes-vous 
venu au château de Rosenthal? 

Chérie eût voulu reprendre la parole prononcée, tant 
fut amère et soudaine l'expression d'angoisse qui vint se 
peindre sur le visage du jeune homme. 

— Chérie 1 Chérie! dit-il des larmes aux yeuXj est-ce 
donc déjà le réveil? Hélas! je ne savais plus si c'était le 
domaine de Rosenthal qui m'entourait, et je ne voyais 
plus que vous! Mais vous avez bien fait de me rendre à 
moi-même, car le temps passe et le chemin est long d'ici 
à la frontière du pays dé Rade. 

Chérie l'interrogea d'un regard inquiet. 

— Avant de quitter ma patrie, pour toujours peut-être, 
continua Frédéric dont le front s'était redressé et qui 
tâchait de sourire, j'ai voulu embrasser ma vieille mère 
et lui dire un dernier adieu. C'est pour cela que je suis 
yenu. 

— Quitter votre patrie! répéta la jeune fille à voix 
basse; pourquoi vous exiler ainsi? 

Frédéric se leva et reprit son bâton de voyage. 

— Chérie, dit-il, les dragons du roi sont à ma pour- 
suite; je suis proscrit. 

— Vous, Frédéric! s'écria la jeune fille, vous qui bou- 



CnERIEl /|5 

chiez vos oreilles pour ne pas entendre parler politique : 
je me souviens bien de celai Vous qui étiez tout entier 
aux études et aux plaisirs de votre âgel Vous, poursuivi 
par les soldats du roi? vous, proscrit 1 

— J'étais ainsi, c'est vrai, répondit le jeune étudiant 
qui voulait garder un air calme et dont la voix se brisait 
malgré lui dans sa poitrine; j'étais ainsi, mais quand 
vous êtes partie, je crois bien que je suis devenu fou. 
Vous souvenez-vous, Chérie, de cette chanson satirique 
contre le roi et ses ministres, qui fit mettre le pauvre 
Goëts dans une forteresse? Le roi ne m'a rien fait, et je 
ne connais même pas ses ministres, mais je me dis : 
(( Puisqu'on a mis Goëtz dans un cachot pour avoir dhanté 
seulement cette satire, si moi je vais la clouer en plein 
jour à la porte du palais royal, on me tuera... 

— Et vous l'avez fait? balbutia Chérie, qui était plus 
pâle qu'une morte. 

— Oui, je l'ai fait, répondit Frédéric : je voulais 
mourir. 

La tête de Chérie s'inclina sur son sein. 

— Mais vous savez, reprit le jeune homme, nos frères 
m'aimaient et, malgré mes torts envers eux, ils m'aiment 
encore. Ils m'ont parlé de ma pauvre mère qui n'a plus 
que moi en ce monde, et j'ai consenti à fuir... Hélas 1 
Chérie, je mens, et que Dieu me pardonne! J'aime ma 
mère de toute mon âme, et vous le savez bien, mais je 
restai sombre et froid à son souvenir. Je m'obstinais dans 
la pensée de la mort. Et si j'ai consenti enfin à prendre 
la fuite, c'est qu'une idée a traversé mon esprit; je me 



46 CHÉRIE I 

suis dit : Sur cette route de l'exil, je trouverai le château 
de Rosenthal où elle est à présent, et quand je l'aurai yue 
encore une fois, il sera temps de mourir I 

Frédéric se tut. Chérie restait immobile et la tête bais- 
sée. Frédéric attendait un mot de consolation ; ce mot, 
Chérie ne le prononçait point. 

— Et maintenant, dit le jeune homme en faisant un 
effort pour assurer sa voix, je vous ai revue et je suis 
content, Chérie. Je vais voir ma mère, qui prie pour 
yous chaque jour, et je lui dirai que vous êtes heureuse. 
Adieu, Chérie, je souhaite du bonheur à celui que vous 
aimez, et je ne vous prie pas de me plaindre; car moi, 
désormais, je ne souffrirai pas longtemps. 

Il se pencha pour baiser la main de la jeune fille; mais 
celle-ci releva tout à coup son visage inondé de larmes. 

— Vous m'aimiez donc, Frédéric... mon pauvre Fré- 
déric? dit-elle. 

Il ne répondit pas, mais ses mains se joignirent et son 
regard monta vers le ciel. 

Chérie fut toute une minute avant de reprendre la 
parole. Elle n'avait que seize ans, mais elle se sentait la 
plus forte, et dans son âme elle se disait : Je veux qu'il 
soit heureux 1 

— Frédéric, dit-elle tout à coup; jusqu'à demain je 
suis encore la reine Chérie, et si vous le voulez je ne serai 
jamais la baronne de Rosenthal 1 

— Est-ce possible? s'écria Frédéric. Il n'est pas trop 
tard, mon Dieul 

— S'il était trop tard, dit Chérie qui rejeta en arrière 



chérie! 47 

d'un mouvement de tête résolu les riches anneaux de sa 
chevelure blonde, parlerais-je comme je le fais? puisque 
je ne suis pas encore mariée, pourquoi serait-il trop tard? 

— Là-bas, à Tubingue, balbutia le jeune homme, on 
a dit qu'il y avait fiançailles légales, par devant le ma- 
gistrat, et fiançailles valent mariage. 

Le pied mignon de la jeune fille frappa le gazon avec 
impatience. 

— Ohl quant à cela, s'écria-t-elle, si vous êtes ainsi 
fait, Frédéric, mettez votre paquet au bout de votre bâton 
et allez pleurer à Bade ou ailleurs, tandis qu'ici, moi je 
serai au désespoir. Si vous avez perdu tout votre courage... 

Les yeux du pauvre enfant brillèrent, et un éclat de 
fierté vint à son front. 

— Bienl s'écria Chérie, je crois que je yais retrouver 
mon Frédéric I 

— Faut-il combattre? demanda le jeune homme qui 
sentait renaître en lui son ardeur si longtemps engourdie. 

— Oui, certes, il faut combattre, et bravement, répon- 
dit Chérie, mais non pas avec l'épée, c'est trop facile. Les 
armes avec lesquelles il nous faut vaincre, c'est l'espoir, 
c'est la jeunesse, c'est la gaieté... Regardez-moi, Frédé- 
ric, et dites si vous voulez que je sois votre femme 1 

— Hélas I balbutia le pauvre enfant, s'il ne fallait don- 
ner pour cela que ma viel 

Chérie, pour le coup, se fâcha tout rouge. 

— Ehl que voulez-vous qu'on fasse de votre vîe, mon- 
sieur? s'écria-t-elle. 



/|8 CHÉRIE I 

Elle s'interrompit en voyant le blond étudiant baisser 
les yeux avec tristesse. 

— Frédéric, murmura- t-elle, mon pauvre Frédéric I je 
n'en sais pas beaucoup plus long que vous sur le monde; 
je ne l'ai jamais vu et jamais je ne me suis essayée à le 
deviner. Mais, enfin, puisque vous ne voulez pas ouvrir 
les yeux, il faut bien que je vous conduise... Avez-vous 
confiance en moi.î^ 

— Je n'ai confiance qu'en vousl répondit le jeune 
Homme. 

— Voilà déjà que vous prenez meilleure figure, dit 
Chérie en souriant; nous allons y arriver, peut-être... 
Voyons, Frédéric, je vous ai connu autrefois l'air si fan- 
faron, la tournure si crâne, l'œil si espiègle et si mutin : 
ne pouvez-vous retrouver tout cela? 

— Je tâcherai, dit Frédéric naïvement; mais pour quoi 
faire .^^ 

Et, sans qu'il y prît garde, la gaieté contagieuse de 
Chérie gagnait son esprit et son cœur; il n'osait pas encore 
se livrer, car la timidité était sa maladie; mais il sentait 
se réveiller en lui cette fougue de la jeunesse que le mal- 
heur avait matée. 

C'est égal, même dans cette voie de convalescence, il 
eût bien mieux aimé que l'arme choisie pour la lutte fût 
une de ces longues et bonnes épées pendues, là-bas, au 
râtelier de l' Honneur 1 

— Ecoutez-moi bien, reprit Chérie, je suis la fiancée 
de M. le baron de Rosenthal; nous ne pouvons plus rom- 
pre désormais, lui et moi, que par consentement mutuel. 



CHÉRIE I 49 

Moi, je consens d'avance; il s'agit donc de le faire con- 
sentir, lui. 

Frédéric leva les yeux au ciel. Chérie haussa les épaules. 
Comme il arrive toujours, elle devenait hardie à mesure 
qu'elle sentait son champion plus timide. 

— Pour obtenir le consentement de M. le baron, pour- 
suivit-elle, il n'y a qu'une chose : c'est de le dégoûter de 
moi. 

— Oh! grand iDieuI s'écria le pauvre Frédéric, si vous 
n'avez que ce moyen-là, Chérie I... 

— Merci du compliment, Frédéric, interrompit la 
jeune fille; mais mon moyen est bon; il est excellent, si 
vous jouez bien votre rôle. 

— Quel rôle? 

— Etes-vous prêt à tout? 

— A tout, répondit Frédéric d'un air très suffisam- 
ment décidé. 

— A la bonne heure 1 s'écria Chérie. Asseyez-vous donc 
là, et conspirons comme deux vrais camarades d'Univer- 
sité. C'est ici la maison de la diplomatie. Dans cette mai- 
son, il y a un bandeau sur tous les yeux; toutes les têtes 
sont à l'envers; tous les cœurs souffrent : un mauvais 
génie a passé par là. Pour vaincre ce mauvais génie, que 
je connais et que vous ne connaissez pas, la première 
chose à faire est de m'obéir en tout. 

— Je ne demande pas mieux. 

— Voyons si vous êtes bien obéissant 1 

Frédéric souriait maintenant comme Chérie. Assuré- 
ment, il ne songeait plus guère à la chanson politique 

4 



5o CHÉRIE I 

clouée sur la porte du palais royal, ni aux dragons qui 
le poursuivaient, ni à l'exil, ni à rien de ce qui n'était 
point Chérie. 

— Mettez-moi à l'épreuve! s'écria-t-il. 

— Je vous ordonne d'être galant, assidu, passionné... 
commença la jeune fille. 

— Près de vous? interrompit Frédéric; voilà un ordre 
qui n'était pas nécessaire! 

Chérie le regarda en dessous et dit : 

— Ah çà! vous qui êtes si habile en escrime, est-ce que 
vous ne cherchez pas à tromper le fer de votre ennemi .►^ 

— Pas souvent, répliqua Frédéric. Toutes ces feintes 
de salle sont des jeux d'enfant. Moi, je pare tout uniment 
sur la première attaque, et je riposte droit. Ça me réussit 
généralement. 

Chérie fit une petite moue; sa tentative de démonstra- 
tion métaphorique n'avait pas eu de succès. 

— Eh bien, Frédéric, reprit-elle, je suis plus raffinée 
que cela : je ne dédaigne pas du tout les feintes. C'est à 
la belle comtesse Lenor qu'il vous faudra faire la cour. 

— Oh!... s'écria Frédéric scandalisé. 
Chérie leva le doigt d'un air impérieux. 

— C'est convenu? demanda-t-elle. 

— C'est convenu, répéta Frédéric. 

— Et vous vous installerez ici bravement, quand même 
r accueil ne serait pas des plus empressés? 

— Je veux bien, mais c'est que je ne suis pas seul. 

— Tant mieux! s'écria Chérie. Qui donc est avec vous? 

— Notre ami Bastian. 

Chérie frappa ses mains l'une contre Tautre.j 



chérie! 5i 

— Bastian! dit-elle en riant de tout son cœur, le roi 
les pipes et du hier scandai! Excellent I excellent! nous 
l'aurons pas besoin de lui souffler des folies, à celui-là. 
1 n'y aura qu'à le laisser faire, il se rendra insuppor- 
able tout naturellement. 

Elle s'interrompit soudain et prêta l'oreille. 

— Chut! dit-elle, n'entendez-vous rien.î^ 

— On marche derrière ce bosquet, répondit Frédéric. 
Il fît un mouvement pour s'éloigner. Chérie le retint 

ie force. 

— Nous allons entrer en scène, murmura-t-elle, je n'ai 
pas grande confiance en votre sang-froid, Frédéric, mais 
je serai brave pour deux. 

On vit la tête poudrée du comte Spurzeim qui dépas- 
sait les derniers arbres du bosquet. 

— Les voici! les voici! s'écria-t-il, en apercevant Chérie 
et son compagnon. 

Rosenthal et Lenor se montrèrent derrière le diplomate. 

— Ne restons pas ainsi, murmura Frédéric, qui avait la 
rougeur au front; car ils étaient toujours assis, l'un auprès 
de l'autre, sur l'herbe, au pied du chêne. 

A sa grande surprise, Chérie choisit justement cet ins- 
tant critique pour lui jeter ses bras autour du cou en 
riant comme une folle. 

— Bravo! dit le comte Spurzeim, qui eut son petit rire 
sec. 

Lenor détourna les yeux avec un suprême dédain. 
Rosenthal gardait le silence. Chérie fît lever Frédéric, tout 
rouge et tout confus, et se dirigea souriante, sans honte 
ni embarras, vers le noble groupe en disant : 



52 chérie! 

— C'est aujourd'hui fête au château de Rosenthal, 
monsieur le baron. Nous avons à dîner deux de mes chers 
tuteurs qui sont venus me voir, et je vous présente celui 
que j'aime le mieux parmi les étudiants de Tubingue. 



IV. 



/ 

PAPILLON 



C'était une vaste salle éclairée par trois fenêtres cin- 
trées. La voûte, peinte à fresque par un vieux maître alle- 
mand, représentait le premier repas d'Enée et de ses com- 
pagnons sur la terre latine : on voyait là grand carnage 
ie venaison, et ces fameux pains qui servirent de table, 
ifîn que fût accomplie la prophétie troyenne. La boiserie 
ie noyer noir portait, du sol à la voûte, les guirlandes de 
sa sculpture. Au centre de chaque panneau était suspendu 
un trophée de chasse. 

L'écusson parlant de Rosenthal : « de sinople semé de 
roses ou quintefeuilles d'or » (Rosenthal signifie vallée 
des roses), brillait, supporté par deux Mores armés de 
casse-tetes, au-dessus de la massive cheminée à manteau 
qui tenait presque tout un côté de la pièce. 

En face de la cheminée, il y avait un de ces dressoirs 



54 CHERIE I 

qui sont l'orgueil de l'art allemand, un édifice tout entier, 
un chef-d'œuvre de menuiserie et de découpure, portant 
sur ses profondes tablettes assez de vaisselle d'argent et 
d'or pour occuper un jour tout entier les balanciers de la 
monnaie du roi, 

A l'heure où nous entrons dans cette pièce, qui était 
la salle à manger du château, le soleil dépassant déjà le 
milieu de sa course, frappait obliquement les vitraux des 
croisées et réchauffait les teintes un peu effacées de la 
yoûte. La boiserie sombre faisait saillir les trophées qui 
projetaient au loin leur ombre. Il y avait là partout une 
couleur uniforme et respectable qui eût fait tressaillir 
d'aise un ami du passé. Là, plus qu'en tout autre lieu du 
château, on était forcé de reconnaître que ces Rosenthal 
avaient dû être de hauts et puissants seigneurs. 

La table, servie entre le dressoir et la cheminée, atten- 
dait les convives. Elle était en parfaite harmonie avec la 
magnificence sévère et rude de la salle; la nappe de Hol- 
lande damassée et de taille gigantesque allait d'un bout 
à l'autre; mais comme il n'y avait pas assez d'hôtes au 
château pour remplir toutes les places marquées autour 
de l'énorme table, les assiettes et le service s'arrêtaient au 
milieu. Le reste n'était pas vide cependant : on y voyait, 
sur son piédestal habillé de satin, une corbeille de 
mariage d'un goût exquis et d'une richesse véritablement 
royale. 

La cloche des repas vibrait encore; les convives venaient 
d'entrer et entouraient la corbeille qui faisait l'admira- 
tion de tous. La dame de compagnie de la comtesse Lenor, 



CHÉRIE 1 55 

récuyer de la lauréate Concordia, le bibliothécaire du 
vieux Spurzeini ne tarissaient pas en éloges. 

Chérie, qui venait d'entrer en grande toilette, au bras 
de Frédéric, n'accorda aux magnificences de la corbeille 
qu'un coup d'œil distrait, presque dédaigneux. 

— Elle croit que c'est pour la comtesse Lenor, se dirent 
la dame de compagnie, l'écuyer et le bibliothécaire en 
échangeant un regard d'intelligence. Quand elle va 
savoir que c'est pour ellel... 

'Comme ils parlaient ainsi, la comtesse Lenor passait 
justement le seuil de la porte qui donnait dans les appar- 
tements intérieurs. Elle détourna les yeux pour ne point 
voir la corbeille et gagna lentement la place qui lui était 
réservée au haut bout de la table. Elle avait les yeux 
baissés et son beau front triste se couvrait de rougeur. 

En ce moment, Rosenthal et le comte Spurzeim arri- 
vaient à leur tour par la porte du jardin. Derrière eux 
il se faisait un grand bruit et l'on entendait les éclats 
d'une voix provocante. 

— C'est mon autre tuteur, Bastian, dit Chérie en allant 
vers Rosenthal, le sourire aux lèvres. 

— Diable d'enfer 1 s'écriait le joyeux étudiant au 
dehors, je savais bien qu'on viendrait me chercher 1 Je 
n'ai pas de rancune, mais je demande qu'on me fasse 
des excuses catégoriques et complètes pour l'accueil mal- 
séant qui m'a été fait ici ce matin. 

Tous les regards s'étaient tournés du côté de la porte; 
Spurzeim jouait avec son jabot et affectait l'indifférence; 
Rosenthal baissait les yeux, et une nuance d'embarras se 



56 CHÉRIE I 

peignait sur le visage de Frédéric lui-même. Un sourire 
moqueur errait autour des lèvres de Lenor, qui cherchait, 
mais en vain, à rencontrer les yeux de Rosenthal. Chérie 
seule conservait son air d'imperturbable gaieté. Elle avait 
entamé la lutte d'un cœur vaillant. 

— Eh bien, monsieur le baron, murmura-t-elle, faut- 
il que j'aille recevoir mon oncle Bastian? 

Rosenthal s'inclina de bonne grâce et fit un pas vers 
la porte au moment même oii le gros étudiant paraissait 
sur le seuil avec sa redingote en lambeaux et sa grande 
pipe à la boutonnière. 

— Entrez, monsieur, dit-il; les amis de ma fiancée 
sont ici chez eux. 

— C'est bien ce que je pensais, répliqua Bastian d'un 
air capable. Dites donc, vous, monsieur le conseiller 
privé honoraire, témoignez-moi donc un peu les regrets 
que vous avez... le chagrin... enfin, une petite phrase 
polie, quoil 

— Je n'avais pas l'honneur de vous connaître, mon 
cher monsieur Bastian, répondit Spurzeim avec son plus 
séduisant sourire; veuillez agréer mes excuses, et croire 
que je regrette bien sincèrement... 

Bastian lui avait déjà tourné le dos. Le matin, en atten- 
dant Frédéric, il était entré dans un cabaret pour se bien 
assurer que le kirsch de la Forêt-Noire méritait sa vieille 
réputation. Il était superbe, et. Dieu merci! Chérie n'avait 
pas besoin de lui souffler son rôle. 

— C'est sombre ici, dit-il en promenant son regard 
autour de la chambre, mais je ne déteste pas cette vieille 



CHÉRIE I 57 

couleur de cathédrale. On mange consciencieusement au 
milieu de ces antiquités curieuses. Ah! bonjour, bonjour, 
vous voilà, reine Chérie I vous êtes crânement mignonne 
en duchesse, et je ne regrette pas le chemin que j'ai fait 
pour vous voir... C'est pour vous cette corbeille de noce.î^ 

— Oui, mon cher monsieur, répondit le diplomate 
fort, qui tâchait évidemment de se rendre agréable. 

— Fichtre! c'est du cossu! s'écria Bastian; c'est stylé I 
Rosenthal s'était approché. 

— Je serais heureux si ma fiancée la trouvait à son 
goût, dit-il en interrogeant Chérie du regard. 

Depuis le commencement de la scène, Lenor triom- 
phait, car elle se sentait déjà vengée. Chérie regarda la 
corbeille par-dessus l'épaule. 

— Pas mal, murmura-t-elle du bout des lèvres. 

— Pas mal! pensa Lenor. Cette créature est odieuse I 
Une corbeille de princesse! Le pauvre Rosenthal sera trop 
puni! 

— Voyons, à table! s'écria Chérie. 

— Toujours ravissante! dit Bastian attendri; toujours 
cousue d'idées spirituelles! A table! quel joli mot! Du 
talent, du talent! 

Rosenthal avait pris la main de Chérie. 

— Nous attendons ma tante, murmura-t-il. 

— Ah! fit Chérie; c'est qu'elle n'est pas vive la bonne 
dame! Et mes tuteurs ont faim. 

Pour la première fois, une nuance de dépit se refléta 
dans le yeux du baron, que le vieux Spurzeim surveillait 
avec inquiétude. 



58 CHÉRIE ! 

— Ça m'aurait bien surpris, s'écria Bastian avec un 
gros rire, s'il n'y avait pas eu ici de tante. La voilà, je 
suis sûr que la voilà! Tante, je vous offre mes civilités 
empressées I 

La lauréate Concordia venait en effet d'entrer, précédée 
de son chapelain; elle resta stupéfaite au-devant du seuil, 
regardant tour à tour Frédéric et Bastian. 

— Mon révérend, dit-elle enfin au chapelain, voyez 
comme cela se trouve bien que j'aie mis ma robe de 
velours, puisque voilà justement des étrangers au château 
de Rosenthal. 

Le chapelain ne put faire moins que d'approuver du 
bonnet, et Concordia exécuta deux révérences considé- 
rables en l'honneur des deux étudiants. 

Chérie était maîtresse de la maison; elle plaça Frédéric 
auprès de Lenor et Bastian à côté de la lauréate. Le cha- 
pelain récita la bénédiction latine, et le repas commença. 

Il faut se souvenir de ce que nous avons dit touchant 
l'étiquette compassée et toujours uniforme qui régnait 
d'ordinaire dans la salle à manger de Rosenthal. On peut 
affirmer que ces voûtes nobles n'avaient jamais entendu 
que des paroles rigoureusement convenables : aussi, tous 
les convives, depuis la dame de compagnie jusqu'au 
bibliothécaire, tressaillirent-ils d'un commun mouve- 
ment lorsque Bastian s'écria, en prenant place : 

— Diable d'enfer I je crois que je vais avoir aujour- 
d'hui un joli coup de fourchette 1... Et vous, ma véné- 
rable? 

La bonne Concordia jeta sur lui un regard plein de 



goérieI 59 

sérénité; elle ne s'était jamais beaucoup éloignée des 
tours de Rosenthal. Elle avait vu la cour, mais rarement 
et dans des occasions solennelles; elle était la naïveté 
même. En outre, elle avait cette politesse sincère des 
grandes races et cette bienveillance innée qui se refuse 
à deviner l'impertinence. 

— J'ai toujours eu, grâce à Dieu, répondit-elle avec 
un bon sourire, un excellent appétit, monsieur. 

Tous ceux qui avaient tremblé pour ce mot : ma véné- 
rable, si impudemment familier, durent se rassurer, car 
la digne lauréate pensa tout uniment que c'était quelque 
nouveau titre à la mode, et mangea son potage d'un 
cœur calme. 

Rosenthal évitait les œillades moqueuses et provocantes 
de Lenor. Le vieux Spurzeim causait comme une pie et 
semblait vouloir abriter derrière son babil les excentricités 
de Bastian. Mais celui-ci avait la voix bien timbrée. 

— C'est un moment à passer, se disait le diplomate 
fort; puisque mon cher neveu ne Fa pas mis dehors par 
les épaules, il faut qu'il ait ses raisons pour cela. Nous 
aurons, je l'espère, plus de peur que de mal. D'ailleurs, 
nous avons un de ces jeunes gens qui se conduit admira- 
blement bien, et c'est déjà quelque chose. 

On ne pouvait, en effet, accuser Frédéric de faire 
beaucoup de bruit. Le regard de Spurzeim se tourna vers 
lui comme pour le remercier de son excellente tenue, 
mais, pour le coup, le sourire à la Voltaire, qui était à 
demeure sur les lèvres du bonhomme, s'évanouit brus- 
quement. Il venait de voir Frédéric, penché tout contre 



6o CHÉRIE I 

l'oreille de Lenor, qui l'écoutait obligeamment. 

Spurzeim fit la grimace; décidément sa route était 
pavée de lames de rasoir. S'il fut jaloux, point n'est 
besoin de le dire, mais il fut surtout terrifié par l'idée que 
le baron allait être jaloux; car il connaissait l'état du 
cœur de Rosenthal mieux que Rosenthal lui-même, et 
tous ses espoirs se fondaient sur la rapidité du dénoûment 
matrimonial. Il savait bien que tout cela ne pouvait réus- 
sir qu'à la course et en quelque sorte par surprise; 
désormais Frédéric l'effrayait plus que Bastian lui-même. 

Heureusement pour lui, Rosenthal, humilié et à la 
gêne, n'osait point regarder du côté de Lenor, dont il 
craignait l'œil triomphant et railleur. 

— Eh bien, reine Chérie, s'écria Bastian à travers la 
table, je prendrais ma pension ici avec plaisir, moi. Vous 
ne devez pas vous plaindre I 

— Je ne me plains pas, répondit la jeune fille en riant. 
Fritz, servez à boire à mon tuteur I 

Bastian arrondit ses doigts sur ses lèvres et lui envoya 
un baiser reconnaissant. 

— Madame, madame, disait tout bas Frédéric à l'oreille 
de Lenor, au nom de votre bonheur, croyez moi, ne 
cédez pas à une rancune indigne de vousl 

— Mon Dieu! monsieur, répliquait Lenor, qui voulait 
jouer le dédain, mais qui déjà était indécise, que peut-il 
y avoir de commun, je vous prie, entre mademoiselle Ché- 
rie et moi? 

— Vous êtes une noble dame, elle n'est qu'une pauvre 



chérie! 6i 

fille, répliqua vivement Frédéric, mais je ne sais point 
de cœur plus haut placé que le sien! 

— Que peuvent-ils se dire ainsi? pensait le diplomate 
fort. 

— A votre santé, conseiller privé honoraire I s'écria 
Bastian, qui vida son verre rubis sur l'ongle. 

Mais il le tendit par-dessus son épaule au valet Fritz, 
qui l'emplit de nouveau. Spurzeim s'inclina gracieuse- 
ment. 

— A votre santé, vénérable dame! reprit Bastian, qui 
vida son second verre. Du talent, ce vin-là! du talent! 

— Me serait-il permis, monsieur, dit la lauréate, après 
l'avoir remercié fort sérieusement, de vous demander si 
vous êtes Grec ou Turc? 

— Plaît-il? fît Bastian scandalisé. Je suis chrétien, et 
natif de la rue Tulipe à Stuttgard! 

— Je me faisais l'honneur de vous demander, reprit 
Concordia, si vos préférences politiques sont pour la Porte 
Ottomane ou pour les illustres et malheureux descendants 
des Hellènes? 

Bastian éclata de rire et s'emplit la bouche jusqu'au 
gosier. 

— Moi, poursuivit Concordia, avec un commencement 
d'animation, mes opinions sont bien connues : je suis 
Grecque depuis la plante des pieds jusqu'à la racine des 
cheveux. 

— Eh bien, vénérable dame, dit Bastian qui ne se 
lassait point de la contempler, je me fais Grec aussi pour 
l'amour de vous. 



62 CHÉRIE I 

— Entendez-vous, comte? s'écria Concordia enthou- 
siasmée? j'ai conquis une recrue pour la cause des fils 
de Miltiade et de Thémistocle! 

— Est-ce que par hasard il serait Turc, le conseiller 
privé honoraire? demanda Bastian, qui fronça le sourcil. 

La lauréate prenait tout au grand sérieux; elle répondit : 

— Ah! monsieur, c'est une tristesse pour moi. Le 
comte approuve toutes les horreurs commises par la 
Sublime Porte. 

— Ça m'affecte aussi, moi, sensiblement, ma bonne 
dame, dit Bastian. Ergo^ buvons pour oublier nos cha- 
grins. Esclave, ajouta-t-il en s'adressant à Fritz, mets la 
cruche à côté de moi, afin que je me serve à ma fantaisie I 

Le valet Fritz hésita, tant ces mœurs étaient inconnues 
au château de Rosenthal; mais Chérie lui fît un signe 
impérieux et il fallut bien obéir. 

— A la bonne heure I s'écria le gros étudiant, qui 
emplit jusqu'aux bords le verre de la lauréate. Ma voi- 
sine, vous êtes une bonne âme, et je commence à vous 
trouver fort à mon grél 

— Monsieur... murmura Concordia, qui dans sa gra- 
titude se leva à demi pour ébaucher une révérence. 

— Eh bien, monsieur le baron, dit tout bas Chérie à 
Rosenthal, vous n'avez pas l'air content de voir ma 
famille? 

— Si fait, madame, répliqua le baron, si fait, 
assurément. 

Spurzeim guettait son cher neveu; il le voyait pâlir 
petit à petit et pensait : « Cela va se gâter I » 



CHÉRIE I 63 

— Sur mon honneur, madame, murmurait Frédéric, 
qui n'avait pas cessé de parler bas à la comtesse Lenor, 
elle est votre amie. 

— Mon amiel répéta l'orgueilleuse jeune fille avec 
mépris. 

— Et l'amitié de Chérie, poursuivit Frédéric dont la 
voix s'affermit, honorerait une reine 1 

Lenor eut un sourire amer., 

— Gomment serait-elle mon amie, dit-elle en tournant 
la tête pour cacher sa rougeur, puisqu'elle m'a pris tout 
le bonheur que j'attendais ici-bas? 

— Le bonheur qu'elle vous a pris, madame, elle veut 
vous le rendre. 

Lenor regarda Frédéric en face, tandis que le vieux 
Spurzeim, ébahi, pensait en les lorgnant tous deux : « Ah 
çàl ils ne se gênent même plus! Le diable est dans cette 
maison! » 

— Me. le rendre! répéta Lenor. 

Puis elle ajouta, emportée par un méchant élan de 
jalousie : 

— Suis-je tombée si bas que je puisse accepter la 
compassion de mademoiselle Chérie? 

— Hélas! madame, dit Frédéric, si vous voulez avoir 
compassion d'elle. Chérie vous remerciera de bon cœur! 

— Puisqu'elle est victorieuse, qu'a-t-elle besoin de 
pitié? 

— Elle est comme vous, madame : elle souffre. 
Pour la seconde fois, Lenor leva les yeux sur Frédéric, 

puis elle dit, gardant un doute : 



G4 CHÉRIE I 

— Si elle souffre, pourquoi ce joyeux sourire à ses 
lèvres, pourquoi cette gaieté bruyante dans sa voix? 

— C'est qu'elle espère en vous, madame, répondit, 
Frédéric, qui à son insu même était un diplomate bien 
autrement fort que Spurzeim; c'est qu'elle joue un jeu 
hardi, mais qui ne blesse point sa conscience, car elle 
sait bien que M. le baron de Rosenthal se trompe lui- 
même et que son cœur est toujours avec vous. 

Lenor rougit de plaisir, au grand dépit du vieux comte 
qui se tordait sur son siège et qui trouvait un goût de fiel 
à tous les plats. 

En ce moment, il y eut un coup de foudre. 

— iDis donc, toi, Frédéric, s'écria Bastian, quand tu 
auras fini de faire la cour à ta voisine, nous chanterons 
le Gaiideamus igitur, le Bihendum, ou le Trésor de Fan- 
chon... veux-tu .î^ 

Jugez! Le chapelain, l'écuyer, la dame de compagnie et 
le bibliothécaire restèrent la fourchette en arrêt, la bouche 
béante. L'écuyer tranchant, qui découpait un cuissot de 
chevreuil, laissa tomber son coutelas; le comte toussa 
énergiquement, la lauréate branla de la tête et chercha 
ses conserves pour voir cette voisine à qui on faisait la 
cour. 

Rosenthal avait enfin regardé Lenor; il était pâle et 
ses sourcils se fronçaient violemment. Il y eut un moment 
de silence; on eût entendu voler une mouche dans cette 
grande salle où chacun retenait son souffle, croyant qu'il 
allait se passer quelque violente tragédie. 

On était au château de Rosenthal, chez le colonel des 



CHÉRIE 1 65 

gardes du roi; il y avait là deux pauvres hères qui étaient 
venus on ne savait trop d'où et qui avaient éité reçus on 
ne savait trop pourquoi, par grâce sans doute, et pour ne 
point blesser la fiancée du maître. 

Soit dit en passant, c*était déjà une bien étrange his- 
toire que ces fiançailles, et la vieille domesticité du châ- 
teau, tout en trouvant que Chérie était merveilleusement 
belle, s'habituait difficilement à voir en elle la future 
baronne de Rosenthal. 

Or ces deux pauvres hères qui étaient venus, habillés 
Dieu sait comme, et gris de poussière de la tête aux pieds, 
s'étaient assis en conquérants à cette table où, de mé- 
moire d'homme, nul n'avait pris place qu'en frac noir et 
en bas de soie, hormis les jours de grande vénerie. 

L'un de ces deux intrus buvait comme un portefaix 
sinon mieux, et semblait se croire à la taverne. 

L'autre... mais que dire de plus fort que les paroles de 
Bastian lui-même .î^ Bastian accusait l'autre de faire la 
cour à la comtesse Lenor, absolument comme s'il se fût 
agi d'une petite grisette égarée dans une goguette d'étu- 
diants. 

Spurzeim ferma les yeux pour ne point voir le tonnerre 
tomber. Il en fut pour ses frais; le tonnerre ne tomba pas 
et chacun put remarquer cette circonstance plus étrange 
que tout le reste; c'est que la fière comtesse Lenor ne 
sembla pas même offensée. 

Par exemple, le pauvre Frédéric devint plus rose 
qu'une cerise et fut sur le point de perdre contenance. 



66 



CHERIE! 



— Mon frère Bastian, balbutia-t-il, je crois qu'on ne 
chante pas ici, ce n'est pas l'usage. 

Bastian se tenait les côtes. 

— Diable d' enfer I s'écria-t-il en étouffant de rire, la 
drôle de figure que tu fais, mon frère Frédéric I Moi, je 
trouve qu'il n'y a pas de quoi rougir. La petite comtesse 
est jolie comme un amour, et je voudrais être à ta place! 

Les lèvres de Rosenthal tremblaient. Le ridicule de la 
situation l'écrasait. Il eût donné une année de sa vie 
pour que le comte parlât. Mais le comte n'avait garde. 

La braVe Concordia qui avait trouvé ses conserves, jeta 
un regard tout bienveillant sur Frédéric et déclara, ne 
pouvant jamais songer à mal, que c'était un bien joli 
jeune homme. 

— Quant à l'usage de la maison, reprit Bastian, voilà, 
par exemple, une chose dont je me moque 1 Nous sommes 
ici chez Chérie, n'est-ce pas? et nous sommes les tuteurs 
de Chérie. Ergo, nous faisons tout ce qui nous passe par 
la tête! 

Chérie adressa un signe caressant à Bastian et lui dit : 

— Bien parlé, mon oncle! 

Rosenthal avait déjà laissé trop faire, sans doute, pour 
songer maintenant^à se révolter. Quand même il aurait 
eu cette idée-là, il lui vint un nouvel adversaire sur lequel 
assurément il ne comptait point. L'excellente Concordia 
à qui Bastian avait libéralement fait part de son flacon, 
et qui avait bu par distraction, sentait une douce chaleur 
se répandre dans son être; elle était gaie sans trop savoir 



GHéBIEl J67 

pourquoi, et un sourire heureux épanouissait son visage. 

— Nos nobles ancêtres chantaient volontiers pendant 
le repas, dit-elle, et nous avons eu grand tort de laisser 
tomber en désuétude ce respectable usage. Si quelqu'un 
veut dire une chanson, je ne me refuserai pas à en répéter 
le refrain. 

— Eh houpl cria Bastian enthousiasmé, voilà du talent! 
la vénérable parle comme un livre I Voyons, Chérie, il 
n'y a pas dans toute l'Allemagne un rossignol pareil à 
vous. Chantez-nous Papillon, si vous vous souvenez des 
gais enfants de Tubinguel 

— Si je me souviens de mes amis et de mes frères 1 
Monsieur le baron, permettez-vous? 

— De grâce, madame, dit Rosenthal avec une froideur 
polie, n'oubliez jamais que vous êtes ici l'absolue et sou- 
veraine maîtresse. 

Chérie glissa un coup d'œil vers la comtesse Lenor 
comme si elle eût voulu demander encore une permission. 
Frédéric avait bien joué son rôle, car Lenor baissa les 
yeux et se prit à sourire. 

Alors un éclair de gaieté illumina le visage de Chérie; 
ce sourire, c'était la paix signée entre elle et cette pauvre 
belle jeune fille à qui, sans le vouloir, elle avait fait tant 
de mal. La voix de Chérie, sonore et douce, vibra tout à 
coup dans la salle, et ce fut comme un bon vent de joie 
qui réchauffa le cœur de tous les convives. 

Sa chanson était ainsi : 



68 CHÉRIE I 



Papillon, ma légère, 
Ici-bas, on ne voit 
Marquise ni bergère 

Qui soit 
Si bonne que toi, 
Dans ton petit doigt I 

— Bravai bravai dit la lauréate en véritable amateur : 
mezzo soprano di cartello! 

— Oui, murmura Lenor sans regarder Frédéric; 
comme on doit l'aimer! ' 

Bastian était en extase. Il buvait son grand verre à petits 
coups et répétait entre chaque gorgée : 

— Du talent I du talent! ahl diable d'enfer! bien du 
talent I 

Chérie poursuivit, la tête haute et le sourire sur les 
lèvres : 

Le juif à la bourse qui sonne 

Le juif est venu 

Me dire : a Veux-tu 
De l'or et des bijoux, mignonne? 

Veux-tu la grandeur? 

M'a dit le seigneur; 
Je suis comte, à toi ma couronne. » 

Moi, je réponds : Non, 

Je suis Papillon, 
Papillon dont l'aile vole 
Libre et folle 

Grand merci, non, non. 
Je veux rester Papillon! 



CHÉRIE I 69 

Bastian reprit le refrain à tue-tête, et Chérie fit signe 
^ à Frédéric de l'appuyer. Concordia, qui avait eu de la 
; voix avant la révolution, fit chorus de bonne grâce. Chérie 
commença le second couplet : 

(( Veux-tu brillante renommée? » 
M'ont dit à genoux 

Les poètes, fous 
De mon haleine parfumée. 

Puis le général, 

Sur son beau cheval, 
M'a dit : « Veux-tu mon armée? » 

Moi, je réponds : Non, 

Je suis papillon, etc. 

Et Bastian de reprendre avec un enthousiasme nouveau : 
Papillon, ma légère, etc. 

Cette fois, la demoiselle de compagnie, l'écuyer, le 
bibliothécaire, encouragés par le bon exemple de la lau- 
réate, crurent devoir donner un peu de voix. Le chœur 
se formait; c'était mieux nourri. 

Chérie acheva : 

Mais j'ai rencontré, le soir môme, 

Un abandonné 

Qui m'a dit : « Je n'ai 
Trésor, esprit ni diadème; 

Je n'ai que la fleur 

De mon jeune cœur : 
Papillon, veux-tu qu'on t'aime? » 



70 CHÉRIE 1 

Comment dire non 

Pauvre Papillon? 
Depuis lors, mon aile folle 

Plus ne vole : 

Jamais ne dit non 
A la fleur le Papillon! (i) 

— Qui m'aime me suive! s'écria Bastian, qui entonna 
le refrain d'une voix de stentor. 

En même temps, il battit la mesure contre son verre 
avec son couteau. Pour le coup personne ne manqua à 
l'appel. On put entendre la voix diplomatique et chevro- 
tante du comte Spurzeim, qui jetait quelques notes fausses 
dans l'ensemble, et la jolie Lenor, frappant, ma foi, son 
yerre en mesure, fît gaillardement chorus. 

Jamais homme ne fut si complètement abandonné que 
ce pauvre baron de Rosenthal. 

— Eh houpi eh houpl criait Bastian hors des gonds, 
Gaudeamus, mes frères... du talent! du talent! Voilà une 
maison comme il faut, ou je ne m'y connais pas! 

— Mon voisin, dit la chanoinesse avec effusion, vous 
êtes d'un agréable caractère. 

Puis elle ajouta en élevant la voix : 
— Fritz, va me chercher mon violon. Je crois que mon 
devoir est de faire aussi quelque chose pour réjouir les 
hôtes du château de Rosenthal. 



(i) Le Liebvogel de Lappland. 



V 



LA TENTATION DE BASTIAN 



Rien ne saurait peindre l'aimable et inaccoutumée 
gaieté qui régnait dans la salle à manger du château de 
Rosenthal. C'étaient partout visages souriants, miroirs 
fidèles où se reflétait le consentement des âmes. Le cou- 
rant était établi, la bouteille circulait parmi les rires, et 
il semblait qu'un joyeux vent fût venu dégeler l'atmos- 
phère du vieux manoir. 

Le soleil jouait dans les vitraux comme s'il eût voulu 
embellir la fête. On causait bruyamment et à toute voix; 
l'étiquette, scandalisée, avait pris la fuite. L'écuyer, la 
dame de compagnie et le bibliothécaire faisaient, en 
vérité, des gorges chaudes; le chapelain venait de risquer 
un calembour. Hermann, qui était à son poste derrière 
son maître, regardait d'un air béat, parce qu'il avait 
trouvé moyen de faire une douzaine de visites au buffet, 
visites fructueuses I 



72 chérie! 



Lenor et Frédéric s'entretenaient comme de vieux ami§. 
Le comte Spurzeim, au moment où la lauréate demandait 
son violon, avait glissé à l'oreille d'Hermann, par un 
dernier effort : 

— Dis à ce coquin de Fritz que je lui donnerai quelque 
chose s'il casse une ou deux cordes. 

Mais le flot montait. Le diplomate fort, cherchant du 
courage au fond de son verre, perdit plante comme les 
autres, et se mit à folâtrer pour tout de bon. 

Quant à Chérie, elle était comme le centre d'où par- 
taient les rayons de cette gaîté; elle mettait tant de fran- 
chise à gourmander Rosenthal sur la triste figure qu'il 
faisait au milieu de l'allégresse commune, que le pauvre 
baron était à cent lieues de soupçonner une conspiration. 

Il prenait la chose au mélancolique; il disait : 

« Je suis engagé d'honneur; cette jeune fille est ma 
fiancée; je lui dois peut-être la vie, et rien dans sa con- 
duite ne peut motiver une rupture. » Mais tout en le 
disant, il sentait gronder en lui une colère sourde. Plus 
la joie de ses hôtes devenait expansive, plus l'embarras 
de sa situation augmentait, et le moment vint où il eût 
tordu le cou aux deux étudiants avec un sincère plaisir : 
à Bastian, pour le tapage indécent qu'il faisait; à Frédéric 
surtout, pour cette rougeur qui naissait sur le front de 
Lenor et pour ces jolis sourires qui épanouissaient comme 
une rose la bouche de la jeune fille. 

Il était furieux, et cela se voyait si bien que le vieux 
Spurzeim se grisait de parti pris, par la frayeur qu'il avait 
de son cher neveu. 



chébieI 73 

Mais c'était Bastian et Concordia qu'il fallait voir. Ils 
étaient d'autant plus beaux que personne ne leur avait 
soufflé leur rôle et qu'ils y allaient bon jeu, bon argent. 
C'était maintenant une paire d'amis : Bastian trouvait 
que la vénérable était la perle des baronnes, et Concordia 
s'avouait à elle-même avec candeur qu'elle n'avait jamais 
rencontré de roturier si agréable que le gros étudiant. Ils 
se trouvaient réciproquement d'autant plus aimables 
qu'ils parlaient tous deux à la fois et n'avaient garde de 
s'entre-écouter. 

Bastian racontait avec feu les victoires bachiques qu'il 
avait remportées; la lauréate défendait vigoureusement 
la cause des Hellènes contre la Porte Ottomane et incen- 
diait la flotte turque avant le combat de Navarin. 

— Je reviendrai ici deux ou trois jours par semaine, 
disait Bastian, et je vous amènerai de bons diables, qui 
ont tous du talent pour débrouiller un peu les mystères 
de votre cave. 

— Mon Dieu! répondait Concordia, puisque vous êtes 
amateur de littérature, je puis bien vous avouer que j'ai 
composé un nombre considérable de tragédies dont le 
style tient le milieu entre la meulière classique de Sophocle 
et les allures romantiques de Gœthe et de Schiller. 

— Nickel I s'écriait Bastian, vous pensez que Nickel 
e«t plus fort que moi... sérieusement .^^ Eh bien, madame, 
sur ma patrie allemande! je bois encore cinq cruchons 
après que Nickel a roulé sous la table I 

La lauréate baissa les yeux d'un air modeste. 

— Hélas! monsieur, murmura-t-clle, ce sont de bien 



74 CHÉRIE I 

faibles essais. iD'ailleurs, je n'aime pas beaucoup à réciter 
mes propres vers; je sais, voyez-vous, que c'est là un tra- 
vers où tombent tous les poètes. Cependant, vous avez 
une manière si galante d'exiger... 

— Allons, conseiller privé honoraire, s'écria Bastian, 
je vous propose un hier scandai, à coups de vin du RhinI 

Le conseiller privé sablait à petites gorgées un verre de 
johannisberg. 

— Eih gail gail gail fredonnait-il, coquette Lisette, 
amours, toujours, bouteille vermeille I chacun boit à sa 
manière... deri dera, làl 

Bastian le contemplait avec une admiration attendrie. 

— Dès la première fois que je l'ai vu, cet homme-là, 
pensa-t-il tout haut, j'ai dit : Voilà un farceur qui a une 
bonne têtel du talent 1 du talent 1 

— Elle est intitulée Rhamsès ou VEnigme égyptienne, 
reprenait la lauréate avec complaisance. Le théâtre repré- 
sente un obélisque au faîte duquel une cigogne s'est per- 
chée par hasard. Au loin, on voit le Nil qui se retire 
avec une majestueuse lenteur, laissant sur les guérets son 
limon bienfaisant. A droite du spectateur, de nombreux 
maçons, personnages muets, construisent une pyramide. 
A gauche, un sphinx propose des énigmes aux habitants 
de Memphis. 

Il y a des poisons dont l'odeur seule tue; Bastian n'écou- 
tait pas du tout, cependant il bâilla. 

— Le soleil se couche derrière l'obélisque, poursuivit 
jConcordia, et la lune est censée se lever au dos des spec- 



chérie! 75 

tateurs. Rhamsès entre avec son confident Artabar, 
homme brun, taciturne et sournois. 

SCÈNE PREMIÈRE 

RHAMSÈS, ARTABAR 

Rhamsès, avec humeur. 

Maudit soit le soleil, maudite soit la lunel 
Je n'ai plus de plaisir à voir l'autre ni l'unel 
Osiris m'éblouit; quant à la pâle Isis, 
Je crois, cher Artabar... 

— Le violon I s'écria Chérie, qui vit entrer Fritz avec 
le mélodieux instrument; voici le violon de madame la 
baronne! 

— Ergo, répondit Bastion, qui écrasa son verre contre 
la table, entonnons une chanson infernale et foudroyante 
qui fasse tourner cette voûte déteinte et danser ces solen- 
nelles murailles! 

Une preuve certaine que la lauréate avait un délicieux 
caractère, c'est qu'elle interrompit, sans murmurer, la 
récitation de sa tragédie; elle saisit le violon, qui grinça 
tout de suite entre ses mains exercées, et déclara qu'elle 
était prête à accompagner tout ce qu'on voudrait. 

— Attention! dit Bastian, qui prit une bouteille de 
johannisberg par le goulot, pour s'en servir conime d'un 
bâton de mesure; et du talent! 

Au moment où il entonnait, à la grande joie de tous, sa 
chanson infernale, M. le baron de Rosenthal se leva. Spur- 



76 chérie! 

zeim, Lenor et Frédéric crurent que la mine allait faire 
explosion; mais Rosenthal, gardant son calme héroïque, 
fit seulement signe à Chérie de le suivre et l'emmena dans 
l'embrasure d'une fenêtre. 

— Madame, lui dit-il avec une courtoisie qui eût certes 
attendri le bon cœur de la jeune fille en toute autre occa- 
sion, je n'ai point oublié ce que je vous dois et je vous 
prie de prendre mes paroles en bonne part. 

— Ce préambule est fait pour effrayer, monsieur le 
baron, répliqua Chérie qui fixa sur lui ses grands yeux 
clairs et riants. 

La chanson de Bastian était commencée; c'était dans la 
salle un tapage véritablement diabolique. Les sourcils du 
baron se froncèrent malgré lui. 

— Sur ma foil murmura-t-il avec plus de tristesse en- 
core que de colère, je ne pensais pas vivre assez pour voir 
la maison de mon père transformée en taverne I 

— Vous dites? demanda Chérie qui avait toujours son 
regard ouvert et franc. 

Rosenthal se mordit la lèvre. Sans exagérer en rien, 
nous pouvons affirmer qu'il eût mieux aimé voir en face 
de lui un ennemi mortel, outrageant à voix haute l'Hon- 
neur de son nom. Mais il n'y avait là qu'une femme à 
qui il était redevable; il attribuait tout ce qui se passait 
au hasard; c'était un soldat, celui-là, non point du tout 
un diplomate; c'était surtout un gentilhomme, poussant 
à l'excès le culte de la reconnaissance et de l'hospitalité. 

Nous le disons, bien peu de parvenus auraient su être 
ridicules à la manière de M. le baron de Rosenthal. 



CHÉRIE I 77 

— Veuillez m'excuser, madame, répliqua-t-il avec 
douceur, si je ne répète point mes paroles. Je voulais vous 
demander seulement si messieurs vos tuteurs viendront 
souvent vous rendre visite. 

Chérie avait envie de lui tendre la main et de lui dire : 
(( Nous sommes des fous qui jouons une folle comédie. » 
Mais il n'était pas encore temps, et Chérie répondit sans 
hésiter: 

— Le plus souvent que je pourrai, monsieur le baron. 

Son regard venait de se croiser avec le regard de chat 
du comte Spurzeim. Elle sentait vaguement qu'elle n'était 
pas à bout de peine. L'embarras du pauvre Rosenthal 
croissait visiblement. 

— Cependant, madame, balbutia-t-il, si vous avez 
comme cela trois cents tuteurs... 

— Trois cents I se récria la jeune fille en riant; y songez- 
vous.»^ 

La figure de Rosenthal se rasséréna un peu. 

— Les autres membres de l'Université de Tubingue ne 
sont pas vos tuteurs, dit-il vivement; vous n'avez que 
ceux-là ? 

— Mais si fait! repartit Chérie. 

— Vous disiez!... 

— Je disais que j'en ai bien plus de trois cents! 
-^ Ah! fît Rosenthal qui recula d'un pas. 

— Mais certainement! Chaque année il vient trois cents 
étudiants nouveaux, j'entends l'un dans l'autre, à l'Uni- 
versité de Tubingue. Mais comme voilà quinze ans que 



78 CHÉRIE ! 

je suis la pupille de messieurs les étudiants, cela fait juste 
quinze fois trois cents tuteurs. 

— Ah! répéta Rosenthal atterré. 

— Oui, monsieur." Et en supposant, ajouta Chérie avec 
sensibilité, que la mort m'en ait enlevé quelques cen- 
taines, ce qui n'est, hélas! que trop probable, il m'en reste 
toujours bien quatre mille, nombre rond. 

Rosenthal garda le silence. 

— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire, monsieur? 
demanda Chérie. 

Rosenthal s'inclina; il était littéralement abasourdi. 

— En ce cas, monsieur, excusez-moi, reprit la jeune 
fille, je vais faire les honneurs de votre maison. 

Elle s'enfuit, toujours souriant et plus légère qu'une 
sylphide. 

Faire les honneurs, grand Dieu! les honneurs de la 
maison de Rosenthal! Le baron avait été bien modéré 
quand il avait parlé de taverne : c'était désormais une 
belle et bonne goguette, un bacchanal à faire dresser les 
cheveux. 

Au moment où le baron se retournait, un nuage passa 
sur ses yeux : il venait de voir Frédéric baiser la main de 
Lenor. En même temps, une odeur acre le saisit à la 
gorge : une haute spirale de fumée s'échappait de la 
grande pipe de Rastian. 

La patience de Rosenthal était à bout; mais comme il 
allait s'élancer vers la table, il se trouva nez à nez avec 
son oncle Spurzeim. 

— Que voulez-vous, mon cher neveu? lui dit ce dernier 



CHÉRIE 1 79 

en lui barrant le passage, Concordia a déclaré qu'elle ne 
détestait pas l'odeur du tabacl 

Par le fait, Concordia jouait du violon au milieu d'une 
auréole de fumée. Le comte toussa. 

— Après tout, reprit-il, ce sont de bons jeunes gens. 
Chaque fois qu'on épouse quelqu'un, mon cher neveu, on 
se trouve en face d'une famille plus ou moins nombreuse, 
plus ou moins désagréable. Je ne vois pas pourquoi vous 
vous fâcheriez. 

— Mais LenorI s'écria le baron. 

— Plaît-il? fit le vieux comte avec un méchant sourire. 

— N'avez-vous pas \uP poursuivit Rosenthal dont les 
lèvres frémissaient de colère. 

— Quoi? demanda Spurzeim. 
Et il ajouta après un silence : 

— Ceci me regarde. Mon cher neveu, je trouve que 
vous prenez trop de souci de mes affaires. Croyez-moi, 
bornez-vous aux vôtres 1 

Il fît une pirouette, laissant Rosenthal chancelant et 
comme étourdi. A l'autre bout de la salle, Frédéric, Lenor 
et Chérie formaient un petit groupe au milieu du tumulte 
général. Chérie avait les larmes aux yeux et pressait sur 
son cœur la main de Lenor. 

— Si vous aviez voulu m'entendre, murmura-t-elle, il 
y a longtemps déjà que vous seriez mon amie. 

— J'étais si malheureuse I répliqua la jeune comtesse 
avec émotion. 

— Ohl s'écria Chérie en l'attirant dans ses bras, vous 
serez heureuse. 



8o CHÉRIE I 

Les deux jeunes filles demeurèrent un instant 
embrassées; puis Chérie essuya ses yeux lestement et 
s'échappa. Sa voix domina la bagarre. 

— Allons I mes tuteurs, s'écria-t-elle, on étouffe ici. 
Est-ce que vous ne voulez pas voir mes nouveaux 
domaines? 

— Si fait, répondit Frédéric. 

— Venez, dit la lauréate à Bastian, j'ai fait placer mon 
buste en Melpomène à l'entrée de la grotte. 

Bastian ne demandait pas mieux que de faire un petit 
tour. Le fameux violon fut accroché; tout le monde se 
leva de table et prit le chemin de la porte. 

— Voulez-vous m'offrir votre bras, monsieur le baron? 
dit Chérie au moment où Rosenthal s'approchait de 
Lenor. 

Rosenthal ne put refuser, et ce fut Frédéric qui prit le 
bras de Lenor. Le soleil descendait à l'horizon, le parc 
était vaste, et il ne restait plus guère qu'une heure de 
jour : il fallait se hâter; les convives sortirent gaiement et 
un peu en désordre. 

Au moment où Concordia passait le seuil, comptant 
bien que son cavalier la suivait, le diplomate fort mit la 
main sur Tépaute de Bastian et lui dit : 

— Deux mots, cher monsieur, je vous prie. 

— Non pas, conseiller privé honoraire, répliqua Bas- 
tian qui voulut l'écarter pour passer outre; après dîner, 
la promenade a de grands charmes pour mon estomac, 
et je ne vois plus rien sur la table. 



CHÉRIE I 8l 

— Hermannl appela Spurzeim sans lâcher le bras du 
gros étudiant. 

Hermann se présenta. 

— Va me chercher, lui dit le comte, deux bouteilles 
de johannisberg... de mon johannisberg à moi... de ce 
johannisberg que monsieur le Prince a eu la bonté de 
m'envoyer avec cette lettre si flatteuse qui... 

— Ohl la lettre, interrompit Bastian, je m'en bats 
l'œil I mais je ne suis pas mécontent de me rincer la 
bouche avec le nectar du prince Metternich. Allez, Her- 
mann, mon ami, et apportez quatre bouteilles, pour 
n'être pas obligé de faire un second voyage. Monsieur le 
conseiller privé honoraire, je vous écoute. 

Spurzeim fît deux ou trois petites grimaces prépara- 
toires, exorde muet dont les diplomates d'une certaine 
force ne se privent jamais. 

— Cher monsieur, dit-il ensuite en clignant de l'œil 
avec une étonnante finesse, je vous ai deviné. 

— Bahl fit Bastian. 

— Oui, cher monsieur : vous êtes percé ù jouri 

— Pas possible I 

— Vous avez du penchant pour la future baronne de 
Rosenthal, ma nièce en expectative. Ne vous en défendez 
pas, cher monsieur, je vous approuve. 

— Merci bieni dit Bastian. 

— C'est sur ce sujet-là que je voulais vous entretenir. 
Hermann venait de rentrer et le gros étudiant avait 

décoiffé un des longs flacons de vin du Rhin. 

— Diable d'enfer! s'écria-t-il en goûtant le contenu 

6 



82 chérie! 

clair et limpide de la bouteille, Metternich, ce vieil 
ancêtre, a décidément du talent. Entretenez-moi, con- 
seiller, je vous écoute 1 

Il s'était assis et bourrait de nouveau sa pipe, selon 
l'art. 

— Cher monsieur, reprit le comte en s 'asseyant auprès 
de lui, il me plaît que vous ayez du penchant pour ma 
future nièce, parce que je suis sur le point d'épouser la 
comtesse Lenor. 

— Si ça l'amuse, cette jeune fille, répliqua Bastian, 
chacun son goût, je n'ai rien à en dire. 

— J'espère que cela ne la contrarie pas. Mais je me 
trouve dans cette position difficile d'avoir à redouter yotre 
ami Frédéric. 

Bastian éclata de rire. 

— C'est vrai qu'il lui fait un énorme doigt de cour, 
s'écria-t-il, ce Frédéric chevaleresque et sentimental I moi 
qui le croyais mort! 

— Et d'avoir à redouter en même temps, poursuivit 
Spurzeim, mon propre neveu le colonel. 

— Tiens! tiens! fît Bastian; alors buvez! 

Il emplit jusqu'au bord le verre du conseiller privé, 
qui le vida par distraction. 

— Je suis bien sûr, continua ce dernier en secouant la 
tête, que la scène d' aujourd'hui a complètement dégoûté 
mon neveu de son mariage avec Chérie. 

— De quoiP s'écria Bastian : quelle scène? c'était 
pourtant stylé! 

— Vous n'avez pas vu quelle mine il faisait? 



CHÉRIE I 83 

— Si nous avions été une cinquantaine de Compa- 
triotes seulement, nous aurions chanté en chœur le 
Gaudeamus igitur, et la bicoque aurait croulé. Bibendum 
equidem! 

Il entama la seconde bouteille; malgré sa vaillance de 
buveur émérite, sa tête commençait à déménager; le 
vieux Spurzeim lui-même devenait plus communicatif. 

— Nos intérêts sont semblables, cher monsieur Bas- 
tian, continua-t-il; vous pouvez m'aider, je peux vous 
servir. Voulez-vous entrer dans mes combinaisons diplo- 
matiques.^ Voyons I Si l'on vous mettait à même d'épouser 
Chérie ? 

— Ça ferait mon bonheur I répliqua Bastian. Mais 
Frédéric et M. de Rosenthal? 

— Ce sont eux qui vous barrent le chemin, n'est-ce 
pas? interrompit le comte, enchanté de cet éclair de 
raison. Eh bien! ce sont eux qui embarrassent ma route. 
Il suit de là que notre intérêt à tous deux est d'éloigner 
à la fois Frédéric et M. de Rosenthal. 

Bastian le regarda en face curieusement; il se souvint 
d'avoir vu cette figure-ià chez bien des marchands d'es- 
tampes; seulement, il se demandait, avec ce pénible 
travail des ivrognes, si la lithographie de deux sous qu'il 
avai-t devant les yeux représentait monsieur de Voltaire, 
monsieur de Metternich ou monsieur de Talleyrand; car 
le diplomate fort, exalté par le johannisberg et la circons- 
tance, prodiguait à la fois tous ses moyens : il souriait 
à la Voltaire, il grimaçait à la Metternich, il regardait à 
la Talleyrandt 



84 CHÉRIE I 

— Vieux finaud I grommela Bastian, c'est pourtant 
cela, il a touché le joint. Moi, d'abord, mon faible pour 
Chérie touche au délire le plus extravagant. Mais com- 
ment les éloigner? 

— Pour ce qui est de Frédéric, répondit le comte en 
approchant son siège d'un air mystérieux, rien de plus 
simple. Nous sommes ici dans la Forêt-Noire. 

— Berceau des charbonniers, source du kirschwasser. 

— J'ai justement une centaine de charbonniers qui 
s«nt mes vassaux et qui m'obéissent comme des auto- 
mates; je n'ai qu'un mot à dire : mes charbonniers sai- 
sissent Frédéric et le transportent... 

— Où ça? 

— Au diable... ou part/out ailleurs! 
Bastian souffla dans ses joues et pensa : 

— Je trouve ça médiocrement gentil pour Frédéric! 

— Quant à mon cher neveu, reprit le diplomate qui 
s'animait à vue d'œil, c'est plus spécialement votre 
affaire. Voulez-vous lui proposer un duel? 

— Ahl du tout! s'écria Bastian. Je suis plus brave 
qu'un lion du désert, c'est connu, mais les saintes lois 
de l'hospitalité! 

— J'entends! interrompit le diplomate avec une 
nuance de dédain; faisons mieux. Vous autres étudiants, 
vous êtes organisés en frérie; je sais vos rubriques sur le 
bout du doigt. L'Université de Tubingue n'est pas loin, 
on peut aller et revenir en quelques heures avec un bon 
chWal. Ecrivez à vos camarades. 

— Quoi donc? 



CHERIE 



85 



— Par exemple, que Frédéric est en danger. 

— Hum! fit Bastian, si les dragons du roi trouvaient sa 
piste, ce serait vrail 

— Ou bien encore la reine Chérie, poursuivit le comte 
qui ne l'entendait point. 

— Savez-vous, vieillard, dit-il avec gravité, que vous 
êtes un Machiavel.^ 

Le visage ratatiné du diplomate s'éclaira d'un vif 
rayon d'orgueil. 

Bastian réfléchissait; il demanda conseil au troisième 
flacon. 

— Voyez r effet I s'écria-t-il en gesticulant : vos com- 
pagnons partent de Tubingue comme la foudre, car je 
crois savoir que Frédéric et Chérie sont leurs favoris .^^ 

— Quant à ça, ils les adorent! 

— Ils arrivent dans la montagne avec leurs épées 
d'une aune, et, ma foi, s'ils y trouvent mon cher neveu... 

— Vieillard, interrompit Bastian d'une voix creuse, 
vous êtes un Méphistophélèsl 

Spurzeim avait vu Méphistophélès dans une édition 
illustrée de Gœthe; il prit aussitôt la physionomie de ce 
personnage infernal. 

— Est-ce dit .5^ murmura- t-il. 

Bastian mit sa tête apoplectique dans ses mains, il 
chancelait sur son siège et ses pensées tournoyaient dans 
son cerveau. 

— Pensez donc, cher monsieur, lui disait le diplomate 
penché à son oreille comme le serpent tentateur, une fois 



86 CHÉRIE I 

débarrassé de Rosenthal, c'est le bonheur qui est devant 
vous! Chérie, si belle, si charmante I 

— Et qui sait toutes nos chansons! balbutia Bastian 
ébranlé; du talent à bouche que veux-tu! 

— Chérie, qui n'est pas si pauvre qu'on le croit! 
ajouta Spurzeim de ce ton qui donne beaucoup à enten- 
dre; je connais certains petits détails... 

— Aurait-elle un oncle d'Amérique? demanda Bastian 
qui se dressa comme un ressort. 

Spurzeim hocha la tête. 

— Mieux que cela, cher monsieur, dit-il. 

Puis il appela le fidèle Hermann et lui ordonna 
d'apporter tout ce qu'il fallait pour écrire. Quand cela 
fut fait, il tendit la plume à Bastian et prononça solen- 
nellement : 

— Chacun a une heure dans sa vie où il peut comman- 
der à la fortune, cette heure qui passe si vite est venue 
pour vous. Dans quelques minutes il sera trop tard. 

Bastian essuya du revers de sa main la sueur qui coulait 
de son front. Spurzeim emplit son verre. Bastian ne 
pouvait pas sentir auprès de lui un verre plein sans le 
boire. Il but et fît le geste historique de César, au moment 
de franchir le Rubicon. 

— Allons! s'écria-t-il de l'accent le plus dramatique 
qu'il put trouver, vieux démon, tu l'emportes! Puisque 
Chérie a mieux qu'un oncle d'Amérique, le sort en est 
jeté! 

Sa plume lourde et boiteuse trébucha sur le papier. Il 



chébieI 87 

écrivit deux lignes; Spurzeim lui évita le soin de cacheter 
sa lettre. 

— A Tubinguel s'écria-t-il en mettant la lettre dans 
les mains d'Hermann; crève ton cheval, s'il le faut. Val 

Hermann sortit. 

— Mon cher complice, dit le diplomate en se tournant 
vers Bastian, reste à trouver le moyen d'amener mon 
neveu et Frédéric, cette nuit même, dans la montagne. 
Nous avons, Dieu merci 1 toute la soirée pour cela. Mais, 
chuti les voici qui reviennent, sachons dissimuler I 

Il prit un air riant et secoua son jabot avec grâce. On 
entendait la voix des convives qui causaient dans le vesti- 
bule. Bastian se leva tout chancelant. 

— Sachons dissimuler I répéta-t-il en essayant de 
croiser ses bras sur sa poitrine. Je suis un traître, un 
infâme, un scélérat. Prenons-en les allures 1 

Il rabattit sa casquette sur ses yeux, et, au lieu de 
marcher à la rencontre des convives qui rentraient, il 
alla s'asseoir dans le coin le plus sombre de la salle. 
Spurzeim le regardait avec compassion. 

— Entre les mains d'un homme tel que moi, se 
disait-iî, l'instrument le plus vil devient un levier puis- 
sant ! 

Puis il ajouta, en consultant sa montre qui lui avait 
coûté très cher, mais qu'il montrait à tous comme un 
témoignage de l'estime de l'empereur d'Autriche : 

— Cinq heures! Avant minuit les Epées de l'Université 
peuvent être dans la montagne. 



VI 



LA FOUDRE 



Combien de soirées tristes et chargées d'ennui Chérie 
avait passées dans ce grand salon du château de Rosen- 
thal, dont les solennelles splendeurs ne faisaient qu'as- 
sombrir sa mélancolie! ce soir, tout était bien changé. 
Plus de tristesse et plus de regrets : Frédéric était là; l'aus- 
térité de l'antique demeure semblait sourire, et Chérie 
s'étonnait de n'avoir pas respiré plus tôt cette douce 
atmosphère de bonheur qui l'emplissait. 

Elle allait, gaie, vive, pétulante, tourmentée par sa 
joie; elle prenait çà et là une fleur de ces odieux bouquets 
présentés en cérémonie par les vassaux de Rosenthaî et 
qui étaient naguère son supplice, ces fleurs, tant dédai- 
gnées, elle en savourait le parfum. 

Elle s'éveillait après une léthargie. Elle revoyait le beau 
jour après une nuit désespérée. Elle était heureuse; elle 
eût voulu du bonheur pour tous. 

Que craindre encore.^ Quel malheur possible .^^ 



CHÉRIE ! 89 

Et n'était-ce pas une joie de plus, une joie bien grande, 
que de voir le-3 beaux yeux de Lenor se fixer sur elle, 
reconnaissants et humides, Lenor vers qui son cœur 
s'élançait déjà, alors même qu'elle la croyait sa mortelle 
ennemie! Rosenthal, il est vrai, semblait souffrir; mais 
cette souffrance ne devait-elle pas se changer en joie? 

Frédéric avait enfin pris le ton de son rôle et le jouait 
en perfection. Il s'empressait autour de la jeune comtesse, 
qui répondait à ses empressements avec tout plein de 
grâce et de décence. Pendant que Chérie présidait aux 
préparatifs du thé, chose presque aussi importante dans 
l'Allemagne du sud-ouest qu'en Angleterre même, les 
deux jeunes filles s'étaient un instant rapprochées, et 
Chérie avait dit à Lenor : 

— Tout va bien! la corbeille sera pour vous. 

A part ces personnages principaux, tout le reste de 
l'assistance faisait assaut de bonne humeur. Spurzeim 
était content de lui plus que nous ne saurions le dire; il 
se proclamait avec ivresse le coquin le plus fourbe de 
l'univers! Concordia causait avec son chapelain et n'avait 
pas perdu tout espoir de réciter sa tragédie à Bastian, ce 
cavalier de si bonnes manières. La dame de compagnie, 
récuyer, le bibliothécaire, les officiers de Rosenthal, ne 
s'étant jamais trouvés à pareille fête, jouissaient de l'au- 
baine du meilleur de leurs cœurs. 

Il n'y avait de tristes que Bastian, vaguement tour- 
menté par ses remords au milieu de son ivresse, et M. le 
baron de Rosenthal. 



9^ 



GHËHIB I 



Celui-ci était plus que triste, son regard sombre mena- 
çait comme un ciel de tempête. Pour quiconque le con- 
naissait, il était évident qu'il mettait toute sa force à 
réprimer sa colère et à se vaincre lui-même. 

La promenade n'avait fait que continuer pour lui le 
supplice du dîner. Pendant toute la promenade, il avait 
vu Lenor au bras de Frédéric, tour à tour émue et sou- 
riante; il n*y avait pas à s'y tromper, Frédéric et Lenor 
s'entendaient. Le baron, irrité contre lui-même, car il 
sentait bien qu'il était la cause première de ses propres 
embarras, irrité contre Chérie qu'il allait épouser, contre 
Lenor qui ne pouvait plus être sa femme, contre Frédéric 
dont chaque sourire lui semblait une bravade, contre tout 
le monde enfin, puisque tout le monde était heureux et 
joyeux, le baron arrivait à une de ces belles colères qui 
peuvent couver plus ou moins de temps, mais qui finis- 
sent par éclater à coup sûr et qui brisent tout quand elles 
éclatent. 

Il avait été patient précisément parce qu'il ne savait 
point faire les choses à demi. Pour lui le milieu n'existait 
point entre l'inertie et la violence. Outre la position fausse 
qu'il s'était faite vis-à-vis de Chérie, il y avait donc pour 
le retenir la frayeur qu'il avait de lui-même. 

Rosenthal, sans se rendre compte encore de l'état de 
son esprit, en était à se demander comment il assomme- 
rait son rival. Toutes ses colères, en effet, se concentraient 
sur Frédéric, parce que Frédéric lui volait le sourire de 
Lenor. Il n'avait pas dit une seule parole qui pût faire 
prévoir l'explosion de son courroux; mais c'est tant pis, 



GHims! 



91 



cela : les paroles sont des soupapes par où s'en va le trop 
plein de la fureur. 

Au milieu de ce salon 011 tout le monde riait et babil- 
lait, il n'y avait qu'une seule personne pour deviner ce 
qui se passait dans le cœur du baron; cette personne-là 
était Frédéric lui-même, qui savait bien à quel prix seu- 
lement on peut jouer avec un homme de la trempe de 
Rosenthal, et qui attendait l'attaque de pied ferme. 

Une voix résonna tout à coup aux oreilles du baron, 
une voix bien douce, mais qui, en ce moment, lui sembla 
tout imprégnée de sarcasmes amers. 

— Dansez-vous, monsieur le baron .î^ lui demanda 
Chérie, qui était à ses côtés et qui le regardait avec son 
gai sourire. 

La demoiselle de compagnie venait de s'asseoir au 
piano. Au lieu de répondre, Rosenthal tourna les yeux 
vivement vers la place que Lenor avait choisie en rentrant 
de la promenade; Lenor était déjà levée et donnait sa main 
à Frédéric. 

— Excusez-moi, madame, prononça le baron d'une 
voix étouffée. 

— BastianI appela Chérie. 

— Allons, mon complice, dit le diplomate au gros étu- 
diant qu'il avait été rejoindre dans un coin, vous voyez 
bien que voilà le paradis qui s'ouvre 1 profitez de votre 
veine. 

— Il vous regarde! murmura Chérie à l'oreille de 
Lenor, au moment où celle-ci allait partir au bras de 
Frédéric : portez le dernier coupi 



9^ CHÉRIE I 

Elles échangèrent un regard d'intelligence; car au bout 
de cette comédie bravement jouée, elles ne voyaient toutes 
deux que le bonheur. Quand Lenor passa devant le baron, 
celui-ci pressa son cœur à deux mains; s'il avait disposé 
du tonnerre, Frédéric eût été foudroyé sur place. 

— Cela va bien, pensait Chérie, qui rectifiait le pas 
incorrect et chancelant de son tuteur Bastian. 

A ce moment, il se fît un grand bruit au dehors de la 
salle; on entendait des pas retentissants et des voix 
effrayées qui criaient dans le corridor. Le baron avait 
appelé la foudre, c'était peut-être la foudre qui venait. 
Tout à coup, la porte du salon s'ouvrit avec fracas et le 
valet Fritz s'élança en s'écriant : 

— Le château est cerné I Les dragons du roi sont entrés 
de vive force. C'est une affaire de vie et de mort. Si Ton 
veut cacher les étudiants, qu'on se hâte, car l'officier 
vient sur mes pasl 

C'était la foudre. Le regard de Rosenthal scintilla 
comme si une flamme se fût allumée dans sa prunelle; 
il respira fortement et ses bras se croisèrent sur sa poi- 
trine. 

Frédéric s'était arrêté, tenant toujours Lenor par la 
main. Chérie, pâle comme une statue d'albâtre, cherchait 
à lire son arrêt sur le visage altier de Rosenthal. 

C'était la foudre, pour elle surtout, pour elle qui venait 
d'irriter à plaisir l'homme qui tenait entre ses mains le 
sort de Frédéric. C'était la foudre, car le crime de Fré- » 
déric était de ceux que ne pardonnent jamais les puis-| 
sances allemandes, incessamment menacées par la folie, 



chérie! gS 

des écoles. Chérie ne fit qu'un bond jusquà Rosenthal, 
dont elle saisit les deux mains. 

— C'est lui qu'on cherche, dit-elle d'une voix altérée. 
Rosenthal ne répondit pas. 

— Il a insulté le roi, poursuivit Chérie, dont les yeux 
se mouillèrent. 

— Ah 1 fit Rosenthal, il a insulté le roi? 

— Ayez pitié, monsieur! acheva Chérie dans un san- 
glot déchirant; ayez pitié, au nom de Dieul 

Rosenthal l'écarta froidement, parce que ses yeux 
venaient de rencontrer le regard suppliant de Lenor. Tout 
le monde, dans le salon, comprenait la gravité de la 
situation, mais personne ne la mesurait au juste, sinon 
Chérie, Rosenthal et les deux étudiants eux-mêmes. Il 
s'agissait peut-être, du moins on l'espérait, d« quelque 
escapade de jeune homme. 

Bastian demeurait tout abasourdi. Frédéric se tenait 
immobile, la tête haute. Le diplomate fort caressait son 
jabot tout doucement, et calculait déjà les avantages qu'il 
pourrait tirer de cet incident. 

— Le capitaine Spiegel, des dragons de Sa Majesté, 
dit un valet à la porte, demande à parler au colonel baron 
de Rosenthal. 

— Faites entrer, répliqua le baron. 

Le capitaine Spiegel passa le seuil aussitôt, car il était 
sur les talons du valet; son regard inquisiteur fit le tour 
de la chambre et il eut un sourire narquois en apercevant 
les deux étudiants. 



1 



i 



9^ CHÉRIE 1 

— Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine? demanda 
le baron. 

— Pour mon service, rien, colonel, répondit l'officier 
de dragons en faisant le salut militaire. Pour le service du 
roi, c'est autre chose. Et permettez-moi de vous dire 
qu'il ne fallait rien moins que cela pour me porter à 
franchir, sans invitation préalable, le seuil de votre châ- 
teau de Rosenthal. 

— Passons, monsieur 1 Que venez-vous chercher ici? 

— Je viens chercher le nommé Frédéric Horner, étu- 
diant de l'Université de Tubingue, coupable du crime 
de lèse-majesté. 

Il y eut un moment de stupeur dans le salon; Con- 
cordia, qui était bien le meilleur cœur du monde, fit un 
pas vers l'officier pour intercéder en faveur de Frédéric. 
Tous les commensaux du château tremblèrent, et les 
domestiques, dont on voyait les têtes effrayées derrière la j 
porte, se disaient : Il est perdu 1 Lenor soutenait Chérie, 
près de se trouver mal et qui balbutiait parmi ses larmes : 

— C'est nous qui l'avons tuél c'est nous qui l'avons 
tuél 

Le gros Bastian essayait de se cacher derrière le groupe 
formé par les deux jeunes filles, et le comte Spurzeim, 
qui s'était instinctivement rapproché de son neveu, pen- 
sait à part lui : 

— Je crois que nous n'aurons pas besoin de mes vas- 
saux de la montagne I |i 

Seuls, parmi le trouble, Rosenthal et Frédéric étaient 
calmes, en face l'un de l'autre, au milieu du salon. 1 



chérie! 95 

Frédéric était redevenu lui-même. Vous eussiez reconnu 
en lui l'enfant intrépide des premières pages de ce récit; 
son visage fier rayonnait de beauté; il fixait sur le baron 
son regard tranquille, sans défi mais sans frayeur. 

Rosenthal, qui avait les yeux baissés, releva lentement 
ses paupières; quand son regard rencontra celui de Fré- 
déric, une lueur jaillit de sa prunelle. Chérie se tordit 
dans les bras de Lenor, comme si un poignard lui eût 
traversé le cœur. 

— Il est condamné! murmura-t-elle en fermant les 
yeux. 

Rosenthal s'était tourné vers le capitaine Spiegel. 

— Je ne connais pas ce Frédéric Horner, prononça-t-il 
lentement. 

Un long soupir s'échappa de toutes les poitrines. La 
main de Chérie se crispa convulsivement sur celle de 
Lenor. 

— Comment, comment! balbutia Spurzeim à l'oreille 
de son neveu. 

— Silence! fit impérieusement Rosenthal. 

— Pardon, colonel, dit l'officier de dragons sans cacher 
sa surprise, je crains d'avoir mal entendu. 

— Je vous ai dit, monsieur, répéta Rosenthal d'une 
voix ferme, que je ne connais pas ce Frédéric Horner. 

— Mais vous n'y pensez pas, mon neveu! insista le 
vieux comte, qui passa derrière Rosenthal. 

— Mon oncle, répliqua ce dernier d'un accent péremp- 
toire, c'est ici ma maison et je suis le maître! 

Spurzeim haussa les épaules et se tut. Dea larmes de 



96 CHÉRIE I 

reconnaissance et de joie coulaient sur les joues de Chérie^ 

— Quel cœuri disait-elle à Lenor, tremblante d'émo- 
tion et d'orgueil. Ohl vous le rendrez bien heureux, n'est- , 
ce pas! i 

Frédéric était toujours immobile, mais il avait le rouge 
au front et ses yeux étaient baissés maintenant. 

— Si vous ne le connaissez pas, colonel, dit le capi- 
taine Spiegel avec une certaine hésitation, puis-je, sans 
faillir au respect que je vous dois, vous demander quelj 
est cet homme? 

Il étendait la main vers Frédéric. 

— Cet homme, comme vous l'appelez, monsieur le 
capitaine, répondit Rosenthal en souriant, est mon parent 
et ami, le margrave de Buren. 

— Eh bieni grommela le capitaine, j'aurais juré que 
le margrave de Buren, qui est d'une famille très respec- î 
table, ne se serait pas amusé à se faire chasser pendant 
toute une journée comme un chevreuil par les dragons i 
de sa Majesté I Mais du moment que vous dites une chose, 
colonel, ce n'est pas à moi de conserver un doute. Je ferai 
mon rapport à mes chefs... Il me reste à vous offrir mes 
excuses. 

Il fit un grand salut et se dirigea vers la porte. 

— Le service du roi excuse tout, capitaine, répliqua 
Rosenthal en faisant quelques pas pour l'accompagner. 

A peine l'officier de dragons avait-il passé le seuil, que 
l'émotion de tous, longtemps comprimée, se fît jour. La 
bonne lauréate frappa ses mains l'une contre l'autre, en 
déclarant qu'elle placerait cette scène dans une de ses 



CHERIE! 97 

futures composilions dramuliques. Assurément, la ma- 
gnanimité de Rosenthal ne pouvait souhaiter une récom- 
pense plus flatteuse. 

Lenor et Chérie vinrent lui prendre les mains toutes 
les deux à la fois. 

— Merci! dirent-elles, vous êtes généreux et boni 
Rosenthal baisa froidement la main de Chérie et se 

détourna de Lenor, car l'émotion de la jeune comtesse 
lui faisait mal. 

— Gaudeamus! pensait Bastian; je crois que je l'ai 
échappé belle! 

— Monsieur le baron, dit Frédéric à Rosenthal en lui 
tendant la main, je n'espérais pas cela de vous, et je 
vous remercie. 

Rosenthal prit la main qu'on lui tendait et la serra 
fortement. 

— ?»Ionsieur Frédéric, répliqua-t-il d'une voix basse et 
concentrée, vous m'avez sauvé la vie il y a quelques jours; 
aujourd'hui je vous rends la pareille: nous sommes 
quittes. 

Frédéric s'inclina. 

— Monsieur Frédéric, reprit RosentiiHl en baissant \h 
voix davantage, connaissez-vous cette croix de bois qui est 
au carrefour de la forêt, derrière la cabane des frères 
Braun, et qu'on nomme le Wunder-Kreuz? 

— C'est sur le chemin qui mène à la maison de ma 
mère, répondit le jeune homme. 

— Eh bien, monsieur Frédéric, ajouta Rosenthal avec 
un dernier serrement de main, minuit sonnant, je vous 



gS chérie! 

attendrai au Wunder-Kreuz, et j'apporterai deux épées. 

Chérie et Lenor, qui s'étaient cachées dans l'embrasure 

d'une fenêtre voisine, parce que l'instinct de leurs cœurs 

les avait averties, tombèrent dans les bras l'une de l'autre. 

— J'y serai! dit Chérie, qui se releva forte et fière. 
La pauvre Lenor répéta en tremblant : 

— J'y serai! 

Le comte Spurzeîm glissait à l'oreille de Bastian, qui 
commençait à le fuir comme la peste; 

— Mdn complice, vous voyez que nous n'aurons pas 
besoin d'un grand effort de génie pour les attirer dans la 
montagne 1 



Yll 



TERREURS NOCTURNES 



Onze heures sonnaient à l'horloge du château de Rosen- 
thal. La nuit était sombre, la lune, à son déclin, passait 
toute pâle sous les grands nuages emportés par le vent. 
Quant son disque se montrait entre deux nuées, on voyait 
luire faiblement sur les feuilles des arbres l'eau de la der- 
nière ondée qui n'avait pas eu le temps de sécher. L'herbe 
humide de la campagne se couvrait d'un brouillard bas et 
léger. Le château était plongé dans le silence; tout y sem- 
blait dormir, et pas une lumière ne brillait le long de la 
façade. 

La poterne qui donnait sur les fossés fleuris s'ouvrit 
avec lenteur et précaution. Une femme voilée parut sur 
le seuil et jeta autou;' d'elle ses regards inquiets. Comme 
elle ne vit rien d'abord, elle referma sans bruit la poterne, 
traversa la douve et s'engagea dans le parc. A peine avait- 



lOO CHERIE! 

elle fait quelques pas dans l'allée principale, qu'elle 
s'arrêta toute tremblante. Au devant d'elle, dans les ténè- 
bres, une forme sombre se dessinait vaguement. Elle fit 
un mouvement pour rebrousser chemin; mais derrière 
elle, une autre ombre surgit de la douve comme pour lui 
barrer le passage. Un cri d'épouvante s'étouffa sous «on 
voile. Durant une seconde, elle resta indécise; puis, ras- 
semblant tout son courage, elle se jeta dans le gazon épais 
qui bordait l'allée et se mit à courir au travers de l'herbe 
mouillée. 

La première ombre, qui était celle d'un cavalier de 
haute taille, drapé dans son manteau, poursuivit son che- 
min d'un pas rapide; la seconde avait une taille moins 
héroïque et son dos se voûtait sous le double collet d'une 
douillette de soie piquée. Pour achever de rompre avec le 
fantastique, nous dirons que cette ombre était suivie par 
un valet qui avait toute l'encolure d'un valet de comédie. 

— Je suis sûre de l'avoir reconnue, dit la voix chevro- 
tante du vieux comte Spurzeim, qui s'enrouait à l'humi- 
dité de la nuit, c'est ma nièce LenorI 

— Je crois plutôt, répondit Fritz, que c'est mademoi- 
selle Chérie. 

Fritz remplaçait, pour cette fois seulement, le Cdèle 
Hermann, apprenti diplomate, employé à d'autres fonc- 
tions; Hermann, nous le savons, galopait sur la route de 
Tubingue. 

— Il fait noir comme dans une cave! grommela le 
comte, et je n'aime pas beaucoup ces excursions noc- 
turnes, toujours fécondes en rhumes et en sciatiques. 



CHERIE! lOI 

Mais le sort en est jeté! cette nuit va voir de grands événe- 
ments, et demain matin, si Hermann n'a pas manqué le 
coche, on pourra mesurer les effets prodigieux de mes 
combinaisons diplomatiques. 

— Brrr! fît le valet Fritz en soufflant dans ses doigts, la 
pluie a rafraîchi le temps, monsieur le comte. Peut-être 
qu'ils n'iront pas au rendez-vous. 

Spurzeim s'était posé vis-à-vis de Fritz en homme qui 
veut prévenir un grand malheur. 

— Plût à Dieu! soupira-t-il en levant ses petits yeux 
gris au ciel. 

Mais il ajouta à part lui : 

— Heureusement que j'ai vu passer mon cher neveu, 
ainsi que l'autre qui semblait avoir des bottes de sept 
lieues. Ils doivent être déjà au delà du Sparren. Ah ça! 
reprit-il en se tournant vers le château avec impatience, 
ce sac à vin du Rhin de Bastian se sera endormi! Va-t-en 
sous sa fenêtre, Fritz, et lance des petits cailloux dans ses 
carreaux. Si tes petits cailloux ne réveillent pas l'étudiant 
ivrogne, monte dans sa chambre, morbleu! et tire-le hors 
de son lit par les pieds! 

Fritz s'éloigna en grognant. 

Si nous comptons sur nos doigts, nous trouvons debout 
le comte et son valet, Rosenthal qui a déjà dépassé le 
Sparren, et un autre, dont Spurzeim n'a pas dit le nom, 
mais qui est sans doute Frédéric, le pauvre Bastian qu'on 
va tirer violemment de son sommeil, et cette femme 
voilée qui court à travers l'herbe humide. C'en est assez 



I02 CHÉRIE I 

pour que nous puissions dire que le château de Rosenthal 
ne dormait pas si bien qu'il en avait l'air. 

Au moment où Fritz obéissait aux ordres de son maître, 
et comme le comte faisait les cent pas en frappant du 
pied pour se réchauffer, la poterne de la douve tourna de 
nouveau sur ses gonds, et une seconde femme, voilée 
comme la première, se glissa parmi les arbustes. De sorte 
qu'il ne restait plus guère au château que la digne lau- 
réate avec son violon, l'écuyer, la dame de compagnie, le 
bibliothécaire et le chapelain. Tous les autres couraient 
la prétentaine, malgré le vent glacial, malgré la pluie 
menaçante, comme si le diable eût été maître des âraes 
dans cette nuit d'aventure. Soit effet du hasard, soit qu'il 
y eût accord entre elles, les costumes de ces deux femmes, 
qui étaient sorties l'une après l'autre du château avec 
précaution et mystère, se ressemblaient exactement; cha- 
cune d'elles portait une robe et une mantille noires, cha- 
cune d'elles était coiffée d'un chapeau de couleur sombre 
où s'attachait un voile épais. 

En voyant passer la première, le comte et Fritz avaient 
bien pu discuter la question de savoir si c'était Chérie ou 
la comtesse Lenor; car les deux jeunes filles étaient à peu 
près de la même taille, et dans cette nuit profonde, il 
était aisé de prendre l'une pour l'autre. Du reste, le comte 
et Fritz ne pouvaient pas se tromper de beaucoup, puisque 
la seconde apparition donnait raison nécessairement à 
celui des deux qui avait tort. 

La seconde apparition n'avait pas l'air d'être très ras- 
surée; ce fut d'un pas timide qu'elle s'engagea dans l'allée 



chérieI io3 

principale. Comme elle ne rencontra personne qui fît 
obstacle à son passage, au lieu de quitter l'allée comme 
avait fait l'autre apparition, elle suivit tout uniment le 
chemin tracé, hâtant sa marche à mesure qu'elle avançait 
davantage. L'autre, la première, avait bien de l'avance. 
Forcée de couper court à travers les pièces de gazon, elle 
avait trouvé au bout de quelques minutes le mur d'en- 
ceinte du parc, qu'elle avait franchi par cette même brèche 
qui, le matin même, avait donné entrée aux deux étu- 
diants fugitifs. 

Une fois dehors, elle s'arrêta et se prit à écouter. La 
campagne était silencieuse; on n'entendait que le bruit 
des rafales qui passaient en gémissant dans les grands 
arbres du parc. La jeune fille s'assit sur une pierre adossée 
au mur et attendit. 

— Elle connaît le chemin mieux que moi, pensait-elle, 
ce manoir est son berceau; elle ne peut pas s'égarer sur 
son propre domaine. J'ai devancé l'heure; elle va venir. 

!De ce côté, le parc était bordé par une route assez large. 
C'était le chemin de Freudenstadt au village de Munz, et 
son prolongement atteignait la frontière de Bade en tour- 
nant les sommets du Kniebis. 

Le village de Munz, pauvre et composé d'une centaine 
de familles vivant toutes des diverses industries fores- 
tières, était situé à une forte lieue du château de Rosen- 
thal, dans la direction des montagnes. Le château et le 
village ne se voyaient point, parce qu'entre eux s'élevait 
la croupe ronde d'une colline couverte de sapins, et con- 
nue dans le pays sous le nom du Rouge (Roth), à cause 



I04 CHERIE! 

de la couleur des rochers de grès qui en formaient la 
base. Le Wunder-Kreuz (ou Croix-Miracle), au pied duquel 
Rosenthal et Frédéric avaient pris rendez-vous pour cette 
nuit, se dressait au revers du Rouge, dans une vallée sau- 
vage où venaient se couper les diverses routes de la mon- 
tagne. A l'ouest de cette vallée, le mont Kni^bis dressait 
à pic ses rampes escarpées et impraticables. 

Il y avait bien dix minutes que notre jeune fille atten- 
dait, assise sur sa pierre; un bruit léger se fit de l'autre 
côté de la muraille, à l'intérieur du parc. La jeune fille 
souleva son voile. A la lueur faible de la lune dont le 
disque, entouré de vapeurs, touchait déjà le profil des 
montagnes, nous eussions reconnu le doux et charmant 
visage de la reine Chérie. 

— Lenor! murmura-t-elle en se tournant vers la brèche, 
Lenor, est-ce vous.»^ 

On ne répondit pas, mais le bruit continua; le feuillage 
des buissons voisins s'agita et Chérie n'eut que le temps 
de se jeter de côté, parce qu'une forme humaine se 
montra sur la brèche. Ce n'était point Lenor. Chérie 
reconnut le cavalier de haute taille qui, une fois déjà, 
l'avait forcée à changer la direction de sa course, alors 
qu'elle suivait l'allée principale du parc. Le cavalier était 
drapé dans un ample manteau que relevaient par derrière 
les lames de deux épées. 

Il resta un instant debout sur la brèche et sauta ensuite 
dans le chemin en pensant tout haut : 

— Il m'avait semblé la voir se diriger de ce côté... 

Il s'interrompit pour regarder tout autour de lui, Chérie 



/]hérie! io5 

était cachée derrière la haie d'épines qui bordait la route. 

— Personne! reprit le cavalier avec tristesse; si je l'ap- 
pelle, c'est le moyen de la mettre en fuite. Et pourtant il 
faut que je lui parle! 

11 hésita pendant une seconde, puis il prononça par 
deux fois le nom de Chérie. Celle-ci ne bougea pas. Le 
cavalier secoua la tête brusquement, comme pour chasser 
une préoccupation importune, et prit à grands pas le 
chemin de la montagne. Au bout de trois ou quatre 
enjambées, il avait déjà disparu dans l'ombre. 

— Pauvre Rosenthal! murmura Chérie qui sortit de sa 
cachette, c'est pour lui aussi que je combats cette nuit! 

Elle eut un frisson en pensant à ces deux longues épées 
qui relevaient le bord du manteau. 

— Lenor! LenorI dit-elle. Pourquoi Lenor ne vient-elle 
pas.»^ Nous aurions dû être les premières au rendez-vous. 

Sa tête se montait, car Frédéric avait pu prendre un 
autre chemin, et, en ce cas, le retard de Lenor était un 
danger mortel. Elle attendit deux ou trois minutes encore. 
Une seconde fois, elle appela; puis, cédant tout à coup à 
son inquiétude, elle s'élança sur les traces du baron. 
Chérie regrettait maintenant de n'avoir pas répondu à 
son appel; maintenant, elle eût voulu le rejoindre, pour 
le supplier à deux genoux et lui demander la vie de Fré- 
déric. Car l'imagination va vite dans la nuit et dans la 
solitude : Chérie, tout à l'heure si vaillante, venait de 
sentir un frisson, et un poids de glace était sur son cœur. 

Ces épées! un éblouissement avait passé devant les yeux 
de Chérie : elle venait de voir Frédéric, couché dans 



io6 chérie! 

l'herbe, avec une blessure saignante au milieu de la poi- 
trine. Elle courait de toute sa force; elle avait peur d'ar- 
river trop tard. Mais la lune avait disparu derrière ]es 
sommets de Kniebis et une couche plus épaisse de nuages 
chargeait le ciel orageux. Quand Chérie eut dépassé la 
maison du Sparren, qui s'élevait riante et gaie au milieu 
de sa petite clairière; quand Chérie se fut engagée dans 
la forêt, la nuit était si obscure que le tracé de la route 
disparaissait à quelques pas. 

La coutume parmi les bûcherons allemands est de com- 
mencer les coupes en marchant droit devant eux comme 
fait le sanglier, perçant sa trouée sous le couvert. Tout 
autour du Sparren, il y avait des coupes commencées par 
l'ancien propriétaire, de sorte que, çà et là, le long de la 
route, des éclaircies s'ouvraient toutes semblables à la 
route elle-même. Et il faisait si noir! Chérie n'était pas 
bien loin du Sparren, puisqu'elle songeait encore à la 
petite maison si gaie sous les grands arbres. On ne sait 
pas dire comment se mêlent dans nos rêveries la crainte 
qui oppresse, l'espoir qui console; mais ils se mêlent. 
Chérie allait souriant à ses espérances, frissonnant devant 
ses terreurs; instinctivement, elle hâtait sa course et déjà 
elle avait fait bien du chemin lorsque son pauvre petit 
pied mignon heurta un obstacle placé en travers de la 
route tracée. Ses yeux, habitués aux ténèbres, virent de- 
vant elle une haute barrière de grands troncs élancés; 
l'obstacle qui lui barrait le chemin était le dernier arbre 
jeté bas par la cognée du bûcheron. Elle avait pris, à son 
insu, une de ces percées qui s'ouvraient le long de la 



CHÉRIE I 107 

route; elle était en pleine forêt, et quand elle eut tourné 
deux ou trois fois sur elle-même, comme font imprudem- 
ment tous ceux qui s'égarent, elle était aussi complète- 
ment perdue que le naufragé abandonné sur un radeau 
et privé de boussole, qui flotte au milieu de l'immense 
Océan, sous un ciel sans étoiles. 

Elle voulut revenir sur ses pas, mais de nombreuses 
percées coupaient celle oii elle se trouvait, et ses efforts 
pour retrouver la route ne faisaient que l'égarer davan- 
tage. Et l'heure passait impitoyable! Et peut-être qu'à ce 
moment même Frédéric et Rosenthal se rencontraient, 
l'épée à la main, au pied de la Croix-Miracle. Chérie sen- 
tait ses genoux plier sous le poids de son corps. 

A mesure qu'elle avançait, la forêt devenait plus som- 
bre et plus sauvage. C'est à peine si elle apercevait le ciel 
tempétueux à travers les cimes des arbres que fatiguait le 
vent du nord. Elle avait essayé d'appeler au secours; mais 
le sourd fracas de l'orage étouffait sa voix, et d'ailleurs, 
qui Teût entendue .►> 

Chérie se laissa choir enfin sur le sol, éplorée et brisée; 
elle se couvrit le visage de ses deux mains et sanglota 
comme un enfant. Mais la pensée qui toujours la pour- 
suivait, la pensée terrible et navrante, revint aiguillonner 
sa détresse : « Frédéric! Frédéric! » Le vent qui sifflait 
autour d'elle lui apportait ce grincement aigu des épées 
qui se croisent. Elle leva ses mains jointes au ciel, et sa 
prière désolée monta vers Dieu. En ce moment, une lueur 
faible scintilla au travers du feuillage, et son âme s'emplit 
de reconnaissance, comme si l'ardeur de sa prière eût 



Io8 CHÉRIE I 

provoqué un miracle. Chérie sauta sur ses pieds, le cou-; 
rage lui était revenu. 

Elle se dirigea le plus vite qu'elle put vers cette lueurl 
qui brillait derrière le feuillage. C'était sans doute la 
chandelle de résine allumée dans la demeure de quelque 
bûcheron. A tout le moins, Chérie allait pouvoir de- 
mander son chemin. Elle avançait; les arbres s'éclaircis- 
saient peu à peu, mais aucune silhouette de maison ne 
se montrait, quoique la lueur semblât jaillir d'un troU; 
carré en forme de fenêtre. | 

Quand Chérie eut dépassé les derniers arbres, elle vit 
enfin au devant d'elle une roche de cent à cent cinquante 
pieds de haut, contre laquelle se collait une hutte bâtie 
en troncs d'arbres. Elle s'arrêta frémissante; elle n'avait 
plus besoin de demander sa route; ce lieu lui était connu. 
Plus d'une fois, dans ses excursions capricieuses, elle 
avait visité cette partie de la forêt, dont l'aspect était par- 
ticulièrement mystérieux et lugubre. La chronique des 
villages voisins attachait à ce lieu de funestes souvenirs. 
Les bûcherons, interrogés par Chérie, lui avaient raconté, 
avec de grandes marques de frayeur, plus d'une longue 
histoire de meurtre dont les environs de ce roc avaient été 
le théâtre. Et toujours le nom des trois frères Braun était 
prononcé, à la fin de ces histoires, par les bûcherons, qui 
se signaient. Le roc contre lequel s'adossait la cabane 
était une masse énorme de grès couleur de brique qui for- 
mait la base orientale du Rouge. La cabane servait d'habi- 
tation aux trois frères Braun. 

Le premier mouvement de Chérie fut de fuir; mais 



CHERIE I 109 

quelque chose de plus fort qu'elle-même la retint à la 
même place. Elle venait d'apercevoir, par l'ouverture 
carrée, qui était grande ouverte, Elias Braun, l'aîné des 
trois frères, occupé à aiguiser sa cognée sur un fragment 
de grès. Il chantait d'une voix sourde une ballade du 
pays, et la lumière de la résine qui frappait en plein son 
visage barbu montrait sous les grandes mèches de ses 
cheveux un sourire avide. 

— Holàl Hugol petit frère 1 cria-t-il en éprouvant du 
doigt le tranchant de sa hache, ma cognée a désormais 
le fil et ce serait dommage de l'ébrécher contre un tronc 
de sapin! Allons, petit frère, debout : voici l'heure où 
Werner va revenir I 

On entendit un bâillement sonore et Chérie vit une 
masse énorme qui se mouvait confusément dans l'ombre 
de la cahute. C'était Hugo, le petit frère, qui s'étirait en 
sortant de son sommeil. Hugo leva sur Elias son regard 
engourdi. 

— Pourquoi repasses-tu ta cognée, demanda-t-il, puis- 
que le graf a dit qu'il fallait seulement leur faire peur. 

Chérie savait parfaitement que dans cette partie de la 
Forêt-Noire le titre de graf (comte) n'était donné qu'au 
vieux Spurzeim, de même qu'on appelait Rosenthal le 
freiherr (baron). 

— Le graf a dit cela hier, répliqua Elias en souriant; 
je repasse ma cognée, petit frère, parce que j'ai vu le 
graf ce soir, pendant que tu dormais. 

— Ahl fit Hugo, qui se mit sur ses pieds et toucha 



IIO CHERIE I 5. 

:*i 
l 

presque du front, tant sa taille était haute, la toiture de la 
cabane; le graf t'a ordonné?... 

Il n'acheva pas; mais il montra du doigt le tranchant 
effilé de la hache. Elias secoua ses grands cheveux en 
riant plus fort. 

— Le graf ne parle jamais la bouche ouverte, tu sais 
bien, petit frère, répondit-il; il m'a dit seulement que les 
deux vieilles gens avaient fait marché pour le Sparren. '"^ 

Hugo ferma ses gros poings et sa figure prit une expres- 
sion de menace. 

— Voilà qui est bon! grommela-t-il. 

— Ce n'est pas tout, petit frère. Les vieilles gens vont 
porter, cette nuit, au notaire de Freudenstadt, un papier 
qui vaut plus de cent mille florins... 

— Le prix de la maison du Sparren? interrompit Hugo. 

— Juste 1 Werner est à Munz pour savoir la route qu'ils 
prendront, car le vieil homme est rusé comme un renard, 
et sa femme deux fois plus que luil 

Chérie écoutait tout cela, plongée dans une sorte de 
stupeur; elle n'en pouvait point croire ses oreilles. Un 
bruit sourd se fit entendre à l'intérieur de la cahute, et 
un troisième personnage se montra tout à coup entre 
Elias et Hugo. Chérie reconnut Werner, le second desj 
frères Braun; elle n'eut pas le temps de se demandel"; 
comment il avait pu entrer par l'autre côté de la cabane, 
adossé au roc même, car son attention fut violemment, 
attirée par les premières paroles du nouvel arrivant.,] 
C'était un grand gaillard, taillé en hercule, comme ses 
frères, chevelu, barbu, et portant la castjquç des habi- 



CHEIUEl III 

tants de la forêt avec le bonnet de laine; seulement, 
comme il était charbonnier de son état, il avait la figure 
plus noire que de l'encre. 

— En route I s'écria-t-il; les vieilles gens vont passer 
le ravin dans dix minutes. Je les ai vus monter dans leur 
carriole, et c'est le bonhomme qui conduit, pour ne pas 
payer un postillon. 

— En route I répéta Hugo, qui saisit dans l'angle de la 
cabane un gourdin énorme ou plutôt une manière de 
massue. 

Elias mit sa cognée sur son épaule. 

— Petit frère, dit-il, tu ne viens pas avec nous. 

— Pourquoi cela.^^ demanda Hugo étonné. 

— Ton poste est là-haut sur la montagne... 

— Sur la montagac, interrompit Werner, il y a un feu 
de j*ie et tous les charbonniers du Rouge dansent alen- 
tour comme des damnés. 

Hugo se frappa le front : 

— Allez donc vous deux faire peur aux vieilles gens, 
s'écria-t-il en appuyant sur ces mots : faire peur^ et en 
laissant éclater un rire brutal. J'avais oublié Tétudiant, 
mais il n'y a pas de temps perdu et nous allons régler 
son affaire 1 

Les trois frères Braun se donnèrent la main, puis ce 
bruit sourd que Chérie avait entendu déjà lors de l'arrivée 
de Werner retentit de nouveau et les trois frères dispa- 
rurent. Le flambeau de résine continuait d'éclairer la 
cabane déserte. Pour sortir de la cabane, il n'y avait pas 
d'autre issue apparente que la porte, et Chérie était debout 



112 CHERIE! 

devant la porte; il fallait que le roc lui-même se lût 
ouvert pour donner passage aux trois frères. On eût dit 
qu'une barrière impénétrable était retombée sur eux; 
Chérie n'entendait plus ni leur voix ni le bruit de leurs 
pas. Elle était là, comme anéantie sous le poids d'un rêve 
affreux. Ces paroles de meurtre bourdonnaient autour de 
son oreille; cet étudiant dont Hugo Braun avait parlé, 
c'était Frédéric, Chérie n'en pouvait douter; sur la \èle 
bien^aimée de Frédéric, les menaces de mort s'accumu- 
laient. t| 

Et l'heure s'écoulait! et Chérie demeurait écrasée dé- 
sormais sous la conscience de sa faiblesse I Chacun de 
ses pas heurtait un danger nouveau dans les ténèbres de 
cette terrible nuit. Le vent qui secouait avec une violence 
croissante les hautes cimes des arbres apporta tout à coup 
l'écho d'un chant lointain et rauque. En même temps, 
le sommet du rocher contre lequel s'appuyait la cabane 
des trois frères Braun s'illumina d'une lueur rougeâtre. 
Sur ce fond ardent une silhouette humaine se dessina en 
noir, et Chérie poussa un grand cri, appelant : 

— Frédéric! Frédéric! 

Le sommet du roc était loin; la voix de Chérie se perdit 
dans le fracas de l'orage. Comme elle s'élançait pour 
rejoindre la vision, un cri qui semblait répondre au sien 
sortit des profondeurs de la forêt, déchirant, haletant, 
étranglé comme un râle d'agonie. 



VIII 



LES TROIS FRÈRES BRAUN 



A trois cents pas de la cabane des frères Braun, dans 
la direction du Midi, le sol de la forêt cédait tout à coup. 
Au bas de cette pente, la route de Munz à Freudenstadt 
passait. Quelques minutes après que les trois frères eurent 
quitté leur cabane, on eût pu entendre au loin, sur la 
route, les cahots d'une carriole qui arrivait au trot de 
deux chevaux du pays. Dans la carriole, il y avait un 
homme et une femme : deux vieillards. 

— Non, dame Barbel, disait l'homme, je n'ai pas eu 
tort de ne point allumer la lanterne. Dans ce diable de 
pays, ce ne sont pas les fondrières qui me semblent le plus 
à craindre. 

— Tal tal tal maître Hiob, répondit la vieille femme, 
je ne crois pas un mot de toutes vos histoires de brigands. 
C'est bon dans les livres, cela, maître Hiob, les oisifs 



Il4 CHÉRIE I 

s'amusent à ces contes de ma mère Toiel Et puis, si nous 
rencontrions des voleurs, ils seraient plus penauds que 
nous, puisque nous avons laissé notre petit avoir à Stutt- 
gard. 

— Tout cela est bel et bon, ma femme; croyez ou ne 
croyez pas, je m'en lave les mains. Mais je vous dis, moi, 
que ces trois hommes sont des diables, et qu'ils ont juré 
de mettre à mort quiconque achèterait le Sparrenl 

La vieille femme eut un petit rire sec, coupé par les 
cahots de la voiture. 

— Et vous vous laissez prendre à cel^, Hiob, mon 
pauvre ami? s'écria-t-elle. Vous ne savez donc pas l'his- 
toire de l'intendant de Pfaffenheim, qui joua le rôle du 
malin esprit pendant cinq ans pour éloigner les acqué- 
reurs du château de son maître, et qui finit par acheter 
pour un morceau de pain le plus riche domaine du 
royaume de Bavière! Allez, allez, nous connaissons cela; 
chaque finaud qui veut acheter à bon compte commence 
par dégoûter les voisins de la marchandise. Voyez seule- B 
ment à ne point nous verser dans quelque trou, maître 
Hiob, et je vous tiens garanti pour tout le reste I « 

Cette excellente argumentation n'avait aucun empire 
sur l'esprit de l'ancien bedeau. Sa femme avait pris pour 
elle toute la bravoure; chaque fois qu'un bruit se faisait 
entendre sur la route, maître Hiob ne se cachait pas pour 
Irembler comme un fiévreux. Mais l'avarice était en lui 
plus forte encore que la poltronnerie. Précisément parce 
que les trois frères Braun avaient jusqu'alors éloigné les , 
acquéreurs, l'achat du Sparren était une affaire d'or, 



CHÉRIE I Il5 

Maître Hiob avait eu la chair de poule en signant le con- 
trat; mais il l'avait signé; son capital, doublé d'un seul 
coup, le consolait de ses terreurs. 

En arrivant dans le pays, maître Hiob et sa femme 
Barbel avaient pris leurs quartiers dans le village de Munz. 
Une fois leur affaire faite, l'ancien bedeau n'avait plus 
songé qu'à regagner les latitudes civilisées, mais la peur 
le tenait bloqué à Munz; il n'osait point braver les dan- 
gers de cette route, qui passait à quelques cents toises de 
la redoutable cabane des frères Braun. Un instant même, 
il eut l'idée de faire le grand tour par le duché de Bade et 
le cercle du Bas-Rhin pour retourner à Stuttgard. Mais 
une lettre qu'il avait reçue la veille et qui mettait dans 
ses affaires un embarras inopiné, avait dû changer sa 
résolution. La lettre était de l'inspecteur Muller, son 
excellent patron. L'inspecteur Muller était, nous le savons, 
receveur-général et faisait la banque. On prétendait même 
que, grâce à l'entremise de maître Hiob, l'inspecteur 
Muller servait de providence aux étudiants de l'Université 
qui voulaient bien lui payer cinquante pour cent d'intérêt 
par an. 

C'était chez l'inspecteur Muller que maître Hiob avait 
naturellement placé son pécule; or, ce pécule était assez 
rond, et l'inspecteur Muller en savait l'origine. Pendant 
longtemps, l'inspecteur avait nourri l'espoir de conférer 
à la reine Chérie le titre d'inspectrice. H pouvait être fort 
tendrement épris, mais nous devons avouer que les éco- 
nomies de l'ancien bedeau, dont il connaissait la source, 
n'étaient pas étrangères à cette résolution. Une fois marié, 



ii6 chérie! 

il eût fait un procès pour réclamer le patrimoine que 
l'orpheline devait à la munificence de ses quatre mille 
tuteurs, et ce mariage se serait changé en une très bonne 
affaire. Tel était le plan de l'inspecteur Muller, diplomate 
de ménage encore assez fort, bien qu*il fût loin de notre 
radieux Spurzeim. Le départ de Chérie l'avait brusque- 
ment éveillé de son rêve; le mariage était désormais 
impossible. Restait le patrimoine, et c'est à ce sÉjet que 
l'inspecteur Muller avait écrit à maître Hiob une lettre^ 
importante. 1 

Maître Hiob, pour dissimuler sa fuite et contre l'avis? 
exprès de dame Barbel, était parti de Munz à la tombée 
de la nuit. S'il avait évité jusque-là les fondrières que le 
bon sens de sa compagne redoutait bien plus que les 
volcfurs, il fallait en rendre le mérite aux deux petits che- 
vaux de montagne, car maître Hiob était forcé, au milieu 
de cette obscurité profonde, de s'en remettre exclusive- 
ment à leur instinct. Hs étaient maintenant, sa femme et 
lui, à moitié route; aucun accident ne leur était encore 
arrivé. 

— C'est comme l'affaire de l'inspecteur Muller, le scé- 
lérat maudit I reprenait dame Barbel par une de ces 
transitions fourchues que son sexe tient en si grande 
affection. Si je portais les culottes, maître Hiob, il n'aurait 
pas de nous un rouge liard, ce vampire! 

— Songez qu'il a une position, et qu'il pourrait nous 
causer bien de la peine! 

— C'est justement pour la position qu'il a, maître 
Hiob. Nous le tiendrons par sa position, si vous voulez. 



CHERIE I 117 

Kt quand on lui aura dit tout net, en bon allemand : 
« Monsieur l'inspecteur, si vous bougez, toute la ville de 
Stuttgard saura demain que vous prêtez à la petite 
semaine 1 », M. l'inspecteur deviendra doux comme un 
agneau! 

— Ne vaudrait-il pas mieux faire un sacrifice? mur- 
mura le bedeau conciliant. 

— Jour de Dieu! s'écria dame Barbel en frappant de 
son poing maigre le tablier de la carriole, j'aimerais 
mieux restituer le tout à la reine Chérie! 

Maître Hiob fit un geste d'effroi : 

— Ne parlez pas si haut, ma chère femme! balbutia-t-il. 

— Je suis faite comme cela! riposta la vieille, qui s'ani- 
mait à vue d'œil; et n'avez-vous pas peur que les loups 
3t les chouettes aillent redire nos paroles à Stuttgard? Si 
i^ous ne voulez pas parler d'usure, parce que ce serait 
::racher en l'air, comme on dit, et qu'il vous en retom- 
berait bien quelque chos» sur le nez, gardez seulement, 
3royez-moi, la lettre de Muller. Que je perde mon nom 
>i cette lettre-là ne vaut pas cent mille florins comme un 
pfennig! 

La carriole s'arrêta tout à coup. 

— Allons, maître Hiob, dit dame Barbel, allongée un 
30up de fouet à vos chevaux, si vous ne voulez pas que 
lous couchions ici! 

Maître Hiob ne répondit pas. Dame Barbel sentit son 
3ras trembler violemment conti*e le sien. 

— Eh bien! eh bien! fit-elle, qu'avez-vous donc, maître 
iiob? 



Il8 CHÉRIE 1 

Les dents de l'ancien bedeau claquèrent : 

— Seigneur iDieu! balbutia-t-il, ayez compassion de 
moi, misérable créature I 

— Ohl ohl fit une grosse voix dans la nuit, et dame 
Barbel sauta comme un ressort sur sa banquette, c'est 
du bien volé, à ce qu'il paraît, ces cent mille Qorins-làî 

— Vous voyez, femme, vous voyez I murmurait Hiob, 
affolé par l'épouvante. Vous avez trop parlé! " 

Dame Barbel venait d'apercevoir dans l'ombre, à la 
tête des chevaux, deux grands fantômes noirs. | 

— Donnez le papier qui vaut cent mille florins, dit 
l'un d'eux, et nous vous laisserons continuer votre route. 

— A vos pistolets, maître HiobI s'écria dame Barbel, 
qui était l'intrépidité même, et montrez que vous êtes un 
homme I 

La poitrine de l'ancien bedeau rendit un gémissement, 
car il devina que c'était là son arrêt : 

— Mes bons amis, essaya-t-il de dire, je n'ai ni pisto- 
lets, ni florins... 

Mais à la menace de la dame Barbel, un des fantômes 
noirs avait bondi en avant, et la phrase commencée du 
pauvre bedeau se termina par ce long cri d'agonie que 
Chérie avait entendu dans la clairière. La cognée d'Elias 
lui avait fracassé le crâne et dame Barbel était inondée 
de son sang. L'ancien bedeau étendit ses deux bras en 
avant et s'affaissa au fond de la carriole. <? 

— Hiobl s'écria dame Barbel, qui aimait véritable- 
ment son mari, Hiob, mon cher homme, êtes-vous blessé? 



CHÉRIE 1 119 

Relevez-vous et défendez-vous pendant que je vais pousser 
les chevaux. 

Elle avait saisi le fouet que le pauvre bedeau venait de 
laisser échapper; celui-ci n'avait garde d'obéir ou même 
de répondre. 

— La paix, harpie I dit Elias Braun au moment oh 
dame Barbel fouettait les deux chevaux, qui se cabrèrent : 
veux-tu qu'on t'en fasse autant qu'à ce vieux fou.»^ 

— Et que lui a-t-on fait, Seigneur Dieu? s'écria la 
bonne femme, qui fut frappée comme d'un trait die 
lumière, car jusqu'à ce moment elle ne se doutait de rien. 

Malgré le sang qui avait jailli sur ses vêtements, elle 
pensait tout au plus que maître Hiob avait pu recevoir 
un coup de poing ou un coup de bâton. Ses mains trem- 
blantes se prirent à tâtonner au fond de la carriole et 
rencontrèrent la tête ouverte du vieillard qui était mort. 

— Hiob! s'écria-t-elle en se jetant sur lui tout éplorée. 
Hiob, mon cher mari, vous ont-ils tuép Hiob, au nom 
de Dieu, prononcez une parole pour rassurer votre femme! 

— Ça ne va donc pas finir, Elias? demanda Werner, 
qui tenait toujours la tête des chevaux. 

Elias essuya du revers de sa main la sueur froide qui 
lui coulait du front, car cette voix désolée remuait quelque 
chose au fond de sa poitrine. 

— Allons! la vieille, dit-il cependant, fais ce que ton 
mari aurait dû faire : donne la lettre et tu n'auras pas 
de mal. 

Barbel se leva toute droite. 

— n est mort! murmura-t-elle; Hiob est mort! 



I20 



CHERIE 



L'homme qui m'épousa quand j'avais quinze ans et qui 
m'a aimée jusqu'aux jours de ma vieillesse I 

Elias penchait sa tête en avant pour voir à l'intérieur 
de la carriole; Barbel le saisit aux cheveux en poussant 
des cris de rage folle et le front du bandit saigna, labouré 
du haut en bas par les ongles de la vieille femme. Alors 
ce fut quelque chose d'horrible, une lutte inégale et bar- 
bare que l'obscurité de la nuit prolongeait. Elias frappait 
la vieille femme à coups de hache, mais les ténèbres éga- 
raient le tranchant de son arme, et dame Barbel, arrivée 
au paroxysme de la fureur, se défendait avec ses dents 
et avec ses ongles comme une lionne. Elias blasphémait; 
la vieille femme, râlant sourdement à chaque blessure, 
déchirait et mordait toujours. 

Il fallut, pour la jeter morte sur le corps de son mari, 
le couteau de Werner, qui vint la poignarder lâchement 
par derrière. Le silence se fît. Les deux bandits arrachèrent 
la veste du bedeau et prirent la seule lettre qu'il eût sur 
lui, la lettre valant cent mille florins. Puis Elias allongea 
un grand coup de fouet au cheval de droite pendant que 
Werner piquait de son couteau le flanc du cheval de 
gauche. Les deux animaux partirent à pleine course et la 
carriole se remit à cahoter durement sur les pierres du 
chemin. Elias et Werner demeurèrent un instant immo- 
biles, écoutant de loin le roulement de ce char funèbre. 

— Ceux-là n'achèteront pas le Sparren! dit Werner. 
Elias enfonça deux ou trois fois sa cognée dans la terre 

fraîche pour essuyer le sang. 

— Le graf avait dit de leur faire peur, grommela-t-il, 



GHEBIEl 12 1 

comme s'il eût essayé de plaider contre un vague 
remords. Pourquoi la vieille femme a-t-elle parlé de 
pistolets et de florins? 

Anciennement on avait tiré de la pierre au sommet de 
la montagne, appelée le Rouge, qui gardait une forme 
d'entonnoir comme un volcan éteint; les traces de 
l'exploitation, abandonnée depuis longtemps, se mon- 
traient çà et là; on voyait l'entrée des puits demi-comblés 
et des trous en forme de voûtes qui devaient donner 
passage dans les galeries. Au fond de l'entonnoir régnait 
une grande flaque d'eau qui déversait son trop-plein par 
une coupure taillée de main d'homme dans le roc vif. A 
l'époque des pluies, ou lorsqu'un orage crevait sur la 
montagne, cela formait un torrent qui descendait à grand 
fracas le flanc pierreux du Rouge et s'en allait rejoindre 
la rivière non loin du Wunder-Kreuz, à quelques cents 
pas de la cabane des Braun. On appelait ce torrent le 
Raub. Le rocher à pic qui formait l'ados de la cabane se 
prolongeait jusqu'aux lèvres de l'entonnoir. 

Les deux ou trois galeries, percées à son revers, prou- 
vaient que les mineurs de l'ancien temps avaient cherché, 
là surtout, ces belles pierres de grès rouge qui donnent 
tant de couleur à certaines ruines de la Souabe occiden- 
tale. 

C'était au moment oi^ la Reine Chérie, égarée dans la 
forêt, s'arrêtait devant la cabane des trois frères. Tandis 
que tout le reste du pays était plongé dans les ténèbres, 
de violentes lueurs éclairaient le dedans de l'entonnoir. La 



122 chérie! 

flaque d'eau, protégée par les bords du cratère, restait 
unie comme une glace, malgré le vent qui faisait rage 
aux alentours; la flamme ardente d'un foyer de bois 
résineux venait s'y mirer et faisait jaillir comme une 
rivière d'étincelles au bas de la coupure qui livrait pas- 
sage à la chute du Raub. Ce feu était allumé au bord de 
la mare, en un endroit où la végétation avait essayé de 
yaincre l'infécondité du sol rocheux; il y avait là quelques 
pins rabougris, des sorbiers à la tige tourmentée et une j 
douzaine de frênes malades dont les hautes branches 
étaient mortes. Tout alentour la pente de l'entonnoir se j 
relevait aride et absolument nue. ' 

Dans cette maigre oasis, autour du feu qu'alimentaient 
sans cesse de nouvelles branches de sapin, un branle ^ 
désordonné se mouvait : quarante ou cinquante monta- î 
gnards, tous charbonniers ou charbonnières, noirs 
comme des démons, se tenaient par la main et formaient 
une ronde sauvage. Auprès du feu, il y avait un petit 
baril de kirsch qui révélait le secret de leur gaieté j 
bruyante. Sous le masque de poussière de charbon qui 
couvrait leurs visages, on devinait la rougeur de 
l'ivresse; leurs yeux allumés brillaient; à la fin de chaque 
reprise de la ronde, un hurlement frénétique s'élevait de 
leurs rangs et portait à l'écho le hourra national. Par 
un contraste qui est dans toutes les joies allemandes, la 
ronde était une psalmodie lente et triste, moins triste 
cependant que le sens des paroles. La poésie de ce peuple 
s'embourbe toujours dans la philosophie; ses chansons 
populaires ne sont pas idiotes à l'égal des nôtres, car il 



CHÉRIE I 123 

n'est aucun peuple au monde qui puisse, sur ce sujet, 
soutenir la lutte contre nous, mais elles déraisonnent 
gravement, comme si un professeur les eût bourrées 
d'antithèses à plaisir. 

Du haut en bas de l'échelle lyrique, en Allemagne, 
c'est toujours le même procédé matérialiste et païen. Les 
étudiants ivres de bière s'écrient : « Réjouissons-nous 
pour mourir I » Les paysans, abrutis par le kirsch, 
hurlent : « Puisque nous souffrons, buvons I » 

C'était une belle jeune fille aux cheveux noirs dénoués, 
à la taille haute et libre, qui menait la ronde et chantait 
les couplets de l'hymne montagnard. Une écharpe bleue 
se nouait sur ses épaules; son corsage, lacé par devant, 
dessinait les lignes hardies de son buste, et, pour danser 
mieux, elle avait relevé sa jupe éclatante. La belle fille 
disait : 

Ceci est la chanson des malheureux (i). Je suis jeune homme; 
l'âge va venir d'être soldat : je quitterai mon père et ma 
mère, ma fiancée aussi. 

Quand je reviendrai, avec une manche vide, attachée à ma 
poitrine, je trouverai la tombe de mon père et dans la men- 
diante du chemin je reconnaîtrai ma mère. 

Les enfants me diront : — Ta fiancée est la femme de ton 
ennemi. 

Buvons! 

Ceci est la chanson des malheureux. Je suis jeune fille; le 



(i) Recueil des chants moraves. Iglau 1828. Elend Lieschen 
La Chansonnette de la Misère. 



124 chériï;! 

seigneur a vu mes cheveux blonds et l'azur de mes yeux. 
Adieu, ma mère! 

Quelques jours ont passé. J'étais fraîche et je souriais. Me 
voilà pâle; ma mère ne m'a pas reconnue. 

Celui qui m'aimait a détourné de moi son regard. 

Le cimetière est plein de celles qui sont mortes à force de 
pleurer! 

Buvons! 

Ceci est la chanson des malheureux. Je suis mère; l'aîné 
s'en est allé au-delà de l'Océan. Sa sœur est à la ville et on ne 
prononce plus son nom autour de l'âtre. 

Il y a un pauvre enfant dans le berceau, un enfant présent 
de Dieu, qui est beau, qui sera bon et qui restera au village. 
Il ne faut qu'un peu de pain chaque jour pour qu'il soit un 
homme dans quinze ans. 

Je disais cela le printemps passé. Le berceau est vide et la 
tombe pleine. Hélas! hélas! l'enfant est resté au village! 

Buvons! 

La belle fille chantait cela d'une voix admirablement 
douce et sonore. Chaque fois que le couplet finissait, 
montagnards et montagnardes accéléraient le mouvement 
de la ronde en répétant : « Buvons! hourra! buvons! 
buvons! » Puis la ronde entourait le baril de kirsch; la 
belle fille emplissait une coupe de bois large et profonde; 
ses lèvres roses s'y trempaient avidement et la coupe 
passait après cela de bouche en bouche. L'ivresse montait. 

Au moment oii le refrain du dernier couplet retentis- 
sait, enflé par l'écho de la rampe circulaire, une voix 
puissante domina tout à coup le chant des montagnards, 
en poussant un hourra formidable. Un homme était 



CHÉRIE I 125 

debout devant un de ces passages en forme de voûtes qui 
pénétraient à l'intérieur du roc. Il avait presque la taille 
d'un géant et s'appuyait sur une sorte de massue. 

— Hugo! s'écria-t-on de toutes parts. Hugo qui sort de 
chez lui! 

Les rangs se rompirent, et la belle chanteuse s'élança 
vers le géant, qui l'enleva dans ses bras musculeux. 

— Nous avons bu sans toi, Hugo, dit-elle. 

Hugo lui mit sur le front un baiser robuste qui laissa 
une trace noire, car Hugo avait au visage autant de poudre 
de charbon qu'une ingénue de théâtre a de blanc et de 
rouge sur le satin éraillé de ses joues. 

— Si vous avez bu sans moi, dit-il, je vais me rattraper. 
Emplis la coupe, Grete. 

La jeune fille obéit en souriant, et le géant vida d'un 
seul trait l'énorme vase. 

— Gretchen, ma mignonne, reprit-il en faisant cla- 
quer sa langue, tu as chanté comme une fauvette! 
Attention, vous! Il y a trois barils comme celui-là pour 
nous si nous faisons de la bonne besogne! 

— Et qui nous donnera les trois barils.^ demanda l'un 
des charbonniers. 

— Le graf, répondit Hugo. 

Il y eut un murmure de contentement dans le cercle; 
le graf était bon pour trois barils de kirsdhwasser. 

— Et quelle besogne allons-nous faire? demanda 
encore le charbonnier. 

— Voilà! répliqua Hugo Braun en se recueillant, car 
l'éloquence n'était pas son fort. IJ s'agit de faire la chasse 



126 CHÉRIE 1 

dans la montagne tout autour de la Croix-Miracle. En 
cherchant bien, nous trouverons un coquin d'étudiant qui 
rôde dans le pays comme un loup depuis hier. 

— Comment est-il habillé, l'étudiant? s'écrièrent 
plusieurs voix. 

— Un dolman bleu et une petite casquette à visière 
tombante. 

— Nous l'avons vu! nous l'avons vul dit-on de toutes 
parts. 

— Là-bas, dans la forêt, ajoutèrent les uns. 

— Le long du clos de Rosenthall firent les autres. 
Et d'autres encore : 

— Sur la route du village de Munz; une casquette à 
visière rabattue et un dolman déchiré. 

— Eh bien, mes bons enfants, reprit Hugo qui but une 
seconde tasse pour éclaircir sa voix, mettez-vous en quête 
tout de suite, et souvenez-vous bien que celui qui amènera 
le coquin d'étudiant dans notre cabane aura une douzaine 
de rixdales pour sa peine. 

— C'est le graf qui paye? 

— Toujours le graf. 

On n'en attendit pas davantage. L'instant d'après, 
hommes et femmes grimpaient comme des chats le long 
des bords de l'entonnoir. La foule se dispersa dans toutes 
les directions, et bientôt il ne resta plus auprès du feu 
qu'Hugo Braun et la belle Gretchen. 

— Hugo, dit la jeune fille, tu m'as promis que tu 
m'épouserais si nous avions de quoi payer le prêtre et 
acheter l'anneau de mariage. 



CHÉRIE 1 127 

— Oui, répartit le petit frère; mais nous n'avons pas 
de quoi, Grete. 

— Avec une douzaine de rixdales, nous aurions de 
quoi, Hugo. 

— C'est vrai. Sais-tu 011 les prendre .^> 

— Je sais où est l'étudiant, repartit la jeune fille en 
baissant la voix. 

Hugo brandit joyeusement sa massue. 

— Tu seras une bonne femme, Gretchen! s'écria-t-il. 
Conduis-moi ce soir à l'affût; moi, dans huit jours, je 
te conduirai à l'église. 

Grete tendit sa main, que Braun secoua rudement et 
avec une sorte de solennité. C'étaient les fiançailles. Puis 
la jeune fille gravit d'un pas rapide la pente de l'enton- 
noir et se dirigea sans hésiter vers cette partie du Rouge 
qui servait d'ados à la cabane des trois frères, et où la 
reine Chérie avait cru voir quelques instants auparavant, 
à la lueur lointaine et vague du feu des charbonniers, 
la silhouette de Frédéric. 



I\ 



LA CROIX-MIRACLE 



La route de Freudenstadt au village de Munz, après 
avoir traversé le ravin où Elias et Werner Braun s'étaient 
cachés pour attendre la carriole de l'ancien bedeau, tour- 
nait la base du Rouge, franchissait sur un pont de bois le 
torrent du Raub et venait passer auprès de la Croix- 
Miracle, dans la vallée du Kniebis. Tout le paysage envi- 
ronnant avait emprunté son nom à la croix; on l'appelait 
généralement le Wunder-Kreuz, et il n'était point permis 
à un touriste de parcourir la Forêt-Noire sans admirer les 
sites merveilleux qui se groupaient à l'entour. Le versant 
occidental du Rouge, où le torrent précipitait ses cascades 
écumeuses, était aride et presque entièrement dépourvu 
de verdure; entre les troncs clairsemés des sapins, on 
voyait partout la teinte sanglante du grès, qui formait 
comme la charpente osseuse de la montagne. 



chérie! 129 

A droite et à gauche, au contraire, la vallée fertile 
étendait ses prairies entremêlées de bosquets gracieux. 
Les affluents du Neckar qui n'ont point de nom avant de 
se réunir, et qui serpentent comme un réseau de veines 
entre les montagnes, découpaient leurs filets bleuâtres 
sur le vert sombre du vallon. 

A l'ouest, le grand mont Kniebis étageait régulièrement 
ses sapins jusqu'à cette ligne tranchée où commencent 
les frimas. Là, toute végétation cessait, et c'était comme 
un chapeau d'hermine qui coiffait la tête du noir géant. 

Immédiatement derrière la Croix-Miracle, la base du 
Rouge amoncelait l'un sur l'autre d'énormes blocs de 
grès qui semblaient avoir été jetés là par une convulsion 
de la terre. Deux routes coupaient le chemin de Freu- 
denstadt et formaient avec lui une étoile à six branches, 
disposées symétriquement. Entre les branches qui 
embrassaient le Rouge, le torrent franchissait par un 
dernier bond une hauteur de quinze à vingt toises et 
lançait ses eaux, blanches comme l'écume du savon, à 
travers la prairie. 

Le Wunder-Kreuz lui-même n'était qu'une pauvre 
croix de bois plantée non loin des ruines d'une petite 
chapelle, et qui gardait au centre de ses quatre bras une 
niche vide, qui avait dû contenir des reliques de la Terre- 
Sainte. La chronique disait que Philippe de Souabe, reve- 
nant de Jérusalem, avait rencontré là un saint ermite 
qui, par ses prières, lui avait rendu la jeunesse et la santé. 
En récompense, Philippe avait donné au saint ermite son 
reliquaire précieux. Par la suite des temps, après la mort 

9 



l3o CHÉRIE I 

de Philippe de Souabe, une chapelle avait été bâtie pour 
abriter le reliquaire. Et les vieillards disaient que leurs 
pères avaient vu la chapelle intacte avec ses fines den- 
telles taillées dans le grès rouge, et ses vitraux qui bril- 
laient au soleil comme des pierreries. 

Quand un chrétien se mourait dans le pays, qu'il fût 
juste ou qu'il fût pécheur, ses amis pieux l'apportaient 
sur un brancard au seuil de la chapelle. On priait Dieu 
de le guérir ou de le sauver pour l'éternité. Parfois le 
moribond se levait comme si une force divine eût circulé 
tout à coup dans le froid de ses veines. Parfois il rendait | 
son âme en louant le saint nom de Dieu. Alors le lit 
mortuaire passait le seuil de la chapelle, et les cierges 
s'allumaient sur l'autel pour le chrétien défunt. La nuit 
qui suivait, quelque chose de blanc comme un oiseau sans 
tache planait au-dessus du clocher, et chacun savait bien 
que c'était l'âme chrétienne qui déployait ses ailes pour 
monter aux pieds du Sauveur. 

Une fois, au temps du grand Frédéric et de la grande 
Catherine, quand la philosophie léchait le talon des sou- 
verains avant de leur couper la tête, un philosophe cour- 
tisan (ils l'étaient tous) vint dans le pays et acheta je ne 
sais quel petit Ferney qui lui donna titre de baron ou de 
marquis, à la façon de M. de Voltaire. 

La chapelle était sur le domaine du philosophe, on la 
mit bas pour tuer d'autant V infâme. Le philosophe étant 
allé se faire guillotiner en France par d'autres philosophes 
que lui, on éleva une croix de bois auprès de la chapelle 
afin de donner un asile au reliquaire retrouvé. Mais le 



CHÉRIE I l3l3 

siècle avait marché. Comme l'enveloppe du reliquaire 
était en argent et valait bien deux ducats, il se trouva 
un philosophe en sabots pour prendre le reliquaire dans 
sa niche, et la pauvre Croix-Miracle, ainsi dépouillée, ne 
garda que son nom. L'eau des orages pénétrait les pores 
de son bois vermoulu : elle chancelait sur sa base. 

Hier, enfin, est venu un quatrième philosophe, qui a 
bâti un palais en plâtre sur les ruines de la chapelle, pour 
exploiter une mine d'eau chaude, découverte au pied 
même de la croix. Cela s'appelle toujours la Croix-Miracle. 
On y joue le trente-et-quarante; on y joue la roulette. De 
sorte qu'un banquier filou a recueilli l'héritage de Phi- 
lippe de Souabe et de l'ermite pieux. Ainsi va le monde I 

Nous ne pouvons faire agir et parler à la fois tous nos 
personnages disséminés dans la montagne. Ces diverses 
scènes qui passent l'une après l'autre sous les yeux du 
lecteur, avaient lieu en réalité contemporainement, et 
c'est à peine si une demi-heure s'était écoulée depuis que 
Chérie avait franchi la brèche du parc de Rosenthal. Les 
premiers arrivés à ce Wunder-Kreuz qui devait être, cette 
nuit, le rendez- vous de tant de gens, furent le comte 
Spurzeim et son complice Bastian. 

On avait littéralement tiré le gros étudiant hors de son 
lit par les pieds, le comte s'était emparé de lui et l'avait 
entraîné bon gré, mal gré vers la forêt. Autour du 
Wunder-Kreuz, l'obscurité était un peu moins profonde 
que sur l'autre versant du Rouge, oii Chérie s'égarait en 
ce moment, parce que tout le pays se trouvait à découvert, 
et que rien n'interceptait la lumière réfractée qui tombait 



i32 CHÉRIE I 

des nuages. On eût pu voir le diplomate et l'étudiant 
arriver à pas de loup sur la lisière de la forêt et regarder 
autour d'eux avec défiance. 

— Ils ne sont pas encore arrivés, dit le comte; nous 
avons le temps de causer un peu tous deux. Figurez-vous 
bien une chose, mon jeune camarade, c'est que vous êtes 
trop avancé pour reculer. Je vous tiens, je ne vous lâche 
pasi 

— Mais que diable voulez-vous faire de moi? demanda 
Bastian d'un ton de mauvaise humeur. 

— Je ne vous dis plus que je veux vous faire épouser 
Chérie, réplique, le comte, qui redressait sa courte taille 
et qui avait en vérité un air d'empereur. Entre les mains 
d'un diplomate tel que moi, tous les hommes sont des 
instruments. 

— Est-ce comme cela! s*écria Bastian. Savez-vous bien, 
monsieur le comte, qu'un diplomate tel que vous ne serait 
pas très difficile à casser en trois ou quatre morceaux? 

Spurzeim se mit à rire; il étendit son doigt sec et 
maigre vers le sommet du Rouge, où se montraient les 
lueurs confuses du feu caché au fond de l'entonnoir. 

— Si je poussais un cri, dit-il, vous verriez bondir 
cinquante sauvages le long de cette rampe, et cinquante 
cognées vous hacheraient comme chair à pâtél 

Bastian n'était pas très brave; c'est rare parmi les 
étudiants allemands, mais cela se rencontre. Cette 
lumière, dont le foyer mystérieux restait invisible, lui 
faisait peur, et son imagination lui représentait parfaite- 
ment les cinquante sauvages tout noirs, avec leurs 



CHERIE 



l33 



cognées coupant comme des rasoirs anglais. Son ivresse 
était passée : il se trouvait dans le moment de la réaction 
et se sentait froid jusqu'à la moelle de ses os. 

— Vous ne voulez pas me comprendre, poursuivit le 
comte d'un ton résolu. J'ai vu ma nièce Lenor sortir du 
château. Où va-t-elle.î^ Ma tête est montée, mon jeune 
camarade, montée excessivement! C'est mon va-tout que 
je risque, et je ne reculerai devant rien. Hermann est 
revenu; vos amis de l'Université doivent être maintenant 
bien près d'ici. 

— Je leur ai dit d'apporter leurs épées, murmura Bas- 
tian : s'il arrivait un malheur... 

— Un malheur, c'est le motl interrompit le vieux 
comte, dont le sourire à la Voltaire disparut cette fois dans 
la nuit. Nous autres diplomates, nous ne pouvons répon- 
dre des accidents. En politique comme en famille, nous 
agissons correctement; c'est tout ce qu'on peut demander, 
car la correction n'est autre chose que la conscience 
même. Et ne savez-vous pas, mon jeune camarade, 
ajouta-t-il avec une certaine onction, qu'un galant 
homme, appuyé sur sa conscience, se moque des méfaits 
du hasard et des brutalités de la force majeure? 

— Mais M. de Rosenthal est votre neveu I dit Bastian 
indigné. 

— Soyez tranquille, son titre et son domaine, en cas 
de mésaventure, ne resteraient pas sans héritier. 

Bastian devenait tout petit devant les combinaisons de 
ce bonhomme, qui grandissait à vue d'œil et dont la 
manie, jusqu'alors ridicule, prenait tout à coup des pro- 



l34 CHÉRIE I 

portions terribles. Pden ne repousse et rien n'effraie 
comme ces bouffons qui tournent au tragique. Si le vieux 
comte eût été réduit à ses propres ressources, on aurait 
pu rire encore; mais il ne s'agissait plus de ces griffes 
félines que les diplomates portent au bout des doigts : il 
y avait d'un côté les haches des gens du Schwartzwald, 
de l'autre les glaives de l'Université. Quelque chose disait 
à Bastian que le meurtre était dans l'air, cette nuit, sous 
ce vent de tempête, au milieu de ces sombres solitudes. 

— Ainsi, balbutia-t-il, ce sont deux assassinats que 
l^ous allez commettre froidement? 

— Deux assassinats 1 s'écria le comte qui parut très 
fcandalisé; d'oii sortez-vous, jeune homme? Ai-je la 
tournure d'un pleutre? L'art véritable ne descend 
jamais à ces expédients grossiers. Si vous allez au fond 
des choses, vous verrez que la position prise par moi dans 
Itout ceci est aussi simple qu'honorable. Deux jeunes 
gens, dont l'un est mon neveu, se provoquent mutuel- 
lement; un rendez-vous est fixé, je l'apprends; aussitôt 
toutes mes pensées se concentrent sur un seul objet : 
empêcher le duel. Pour arriver à ce but, je rassemble mes 
yassaux et je convoque les amis de l'adversaire de mon 
neveu, de telle sorte que la rencontre devient impossible. 
Je sauve la vie des deux jeunes imprudents... 

— A coups de hache et à coups de glaive, vieux chat- 
tigre! pensa Bastian. 

— Est-ce ma faute, à moi, poursuivit le diplomate fort, 
si dans la pratique, cette généreuse idée n'a pas tout le 
succès désirable? Les étudiants de Tubingue abusent de 



CHERIE 



l35 



leur nombre contre mon neveu; les montagnards 
emmènent Frédéric Horner pieds et poings liés à Freu- 
denstadt pour le livrer au capitaine Spiegel. Ma foi, ce 
sont là, mon jeune camarade, des accidents malaisés à 
prévoir. On fait ce que l'on peut, si le diable s'en mêle, 
tant pisi 

— Sur mon salut, comte, grommela Bastian, je crois 
que c'est vous qui êtes le diable I 

Spurzeim eut grand'peine à cacher la joie que lui cau- 
sait ce compliment si flatteur. 

— Non, non, mon jeune ami, répliqua-t-il avec 
modestie, le diable est encore plus méchant que moi. 

Puis, se rapprochant et prenant les deux mains du 
gros étudiant malgré la répugnance manifeste de ce der- 
nier, il ajouta confidentiellement : 

— J'aime deux choses en ce monde : ma jolie nièce 
Lenor et le beau château de Rosenihal, j'entends avec les 
domaines qui en dépendent. J'aurai le château et j'aurai 
la jeune fille : c'est une chose arrêtée, souvenez-vous de 
cela. Avez-vous vu, à gauche du parc, une maison blan- 
che qui se nomme le Sparren.^ J'aime tant mon vieux 
château que je l'ai prise en haine, cette maison toute 
neuve. L'homme qui l'a fait bâtir est mort à la tâche 
sans savoir quelle main mystérieuse amoncelait les mal- 
heurs sur sa tête. Bien des gens sont venus pour l'acheter 
et tous ont quitté le pays découragés et abattus. Croyez- 
vous que je purgerais ainsi les environs du beau château, 
s'il n'était pas à moi déjà dans ma pensée, si je n'étais pas 
bien certain d'en devenir le maître.^... Vous voilà étonnél 



i36 chérieI 

vous éprouvez un double sentiment : l'admiration et la 
frayeur... 

Sa voix prit une expression de fatuité enfantine, tandis 
qu'il poursuivait : 

— C'est l'effet que je produis sur tous ceux qui sont 
admis à sonder les profondeurs de ma pensée. 

Il lâcha les mains de Bastian, qui maintenant se 
demandait si ce vieil homme était idiot ou fou. 

— Jeune homme, reprit le comte dont la voix s'enfla i 
jusqu'à l'emphase, vous entrez dans la vie; vous êtes 
neufl Regardez-moi bien, je suis ce que le vulgaire pro- 
fane appelle un monstre, c'est-à-dire que ma pensée a J 
déchiré le voile des préjugés et des superstitions. Avez- 
vous lu ma biographie, publiée en 1819 dans l'Almanach 
de Stuttgard.î^ L'homme éminent qui s'est chargé de 
reproduire les principaux traits de ma carrière a fait de 
moi un portrait fort ressemblant. Il dit en propres 
termes que je suis un esprit du dix-huitième siècle, un- 
cousin de Voltaire, un fils adoptif de l'Encyclopédie : 
c'est imprimé I Jeune homme, l'Almanach de Stuttgard 
ne va pas assez loin; je suis du dix-huitième siècle comme 
le fruit est de l'arbre; ce qui est en moi, c'est la sève 
fermentée et condensée des grands systèmes philoso- 
phiques. On dit que Voltaire revenait à iDieu quand la 
foudre grondait dans les nuages; moi, me voilà au milieu 
de cette nuit de tempête, calme et froid, jeune homme, 
vous êtes forcé d'en convenir, et vous disant du ton 
léger qu'on prend pour raconter une historiette frivole : 
Je méprise et je brave toutes les vieilles idées qui sont 



CHÉRIE I 187 

la morale et la religion des hommes; je dédaigne ces 
vains mots de vice et de vertu, d'héroïsme et de crime, 
qui abrutissent le commun des mortels, et, me plaçant 
au-dessus de l'humanité trompée, comme l'aigle qui 
plane dans les nuages, je dis sans frayeur ni faiblesse : Il 
n'y a rien ici-bas que l'intérêt; le désir est la loi : Dieu 
n'existe pas. Je suis l'athée! 

Ce n'était pas un chrétien bien rigoureux ni bien fer- 
vent que Bastian, notre gros ivrogne; ce n'était pas non 
plus un sot, et peut-être qu'au cabaret il se fût amusé 
comme il faut de ce vieil homme et de ses blasphèmes 
amphigouriques. En plein jour, Bastian eût très certaine- 
ment démêlé ce qu'il y avait de théâtral et de forcé dans 
l'audace de ce nouvel Encelade, qui escaladait le ciel la 
main au jabot, avec un œil de poudre à sa perruque. 

Mais Bastian était un Allemand, et ces montagnes du 
Schwartzwald suent d'étranges terreurs. La Croix-Miracle 
s'élevait à son côté dans la nuit comme un long fantôme. 
La voix du torrent répondait par un murmure plaintif 
aux gémissements lointains du vent dans les arbres de la 
forêt. Bastian tremblait pour tout de bon; l'obscurité lui 
cachait la burlesque grimace du blasphémateur et ne 
l'empêchait pas d'entendre le blasphème. Il fît le signe 
de la croix, oublié depuis longtemps, et chercha dans son 
souvenir les prières de son enfance. Spurzeim se frottait 
les mains tout doucement, bien assuré qu'il était d'avoir 
fasciné cet esprit vulgaire; il se comparait, non sans un 
orgueilleux plaisir, à ces démons qui viennent tenter les 
ténors avec des voix de basse-taille, au cinquième acte des 
tragédies lyriques. 



i38 chérie! 

— Regardez, continua-t-il, mortifié de ne pouvoir faire 
jaillir une fusée en frappant du pied le sol, regardez si la 
terre s'entr'ouvre pour m'engloutir, regardez si les fou- | 
dres de là-haut s'allument pour me réduire en poussière! 
Enfant, j'ai mordu la pomme mystique qui pend à l'arbre 
du bien et du mal! C'est moi qui suis le Puissant; cette 
nuit m'appartient, il faut m'obéir ou mourir! 

Bastian aurait volontiers promis sous serment de ne 
pas boire durant trois jours une gorgée de bière pour se 
trouver à cent lieues de ce vampire. 

— Vous êtes à moi, reprit le comte; mes yeux percent 
les ténèbres et je lis l'obéissance sur la pâleur de votre 
front! Vos camarades, les étudiants de Tubingue, doivent 
avoir dépassé maintenant le château de Rosenthal; il s'agit 
de les guider vers ce lieu. C'est votre rôle; en avant! 

Bastian ne bougea pas. 

— Eh bien! répéta Spurzeim d'une voix qu'il voulait 
faire terrible. 

A ce moment, le premier éclair déchira la nue et jeta sa 
lueur blafarde sur le paysage, qui sembla surgir tout à 
coup hors des ténèbres. La forêt, la vallée, les montagnes 
s'agitèrent durant une seconde d'un mouvement confus 
pour se replonger immobiles dans la nuit. En même 
temps, les échos du Kniebis renvoyèrent un sourd roule- 
ment de tonnerre. Les jambes de Bastian faiblirent; il 
tomba sur son séant dans l'herbe. 

— Ma foi, dit-il d'une voix altérée, c'est payer trop 
cher un bon dîner et deux ou trois chansons! Si j'ai com- 
mis une faute en essayant d'enlever la reine Chérie à 



CHERIE 



iSg 



mon ami Frédéric, j'en fais cruellement pénitence. 
Appelez vos cannibales si vous voulez, monsieur le comte, 
et dites-leur de me manger. Quant à faire un pas, impos- 
sible! 

— J'ai dépassé le buti pensa Spurzeim, j'ai anéanti 
cette pauvre créature au lieu de la fasciner simplement, 
et pourtant, il faut bien un guide à ces étudiants qui 
arrivent. Allons, mon cerveau, un expédient! 

Il se frappa le front avec un geste familier à tous les 
diplomates dans l'embarras, et de son cerveau, fécond 
comme le rocher de Moïse, une idée jaillit aussitôt. 

— C'est celai s'écria-t-il; il y a dans cette tête des 
ressources inépuisables. Allons, jeune jhomme! ajouta-t-il 
en se penchant vers Bastian, puisque vous n'êtes bon à 
rien, prêtez-moi, du moins, votre casquette et votre dol- 
man. Par une nuit semblable, avec ce costume, les étu- 
diants me prendront pour un des leurs et je ferai mes 
affaires moi-même. 

Bastian n'essaya même pas de défendre sa défroque; il 
se laissa décoiffer et dépouiller par le vieux comte, qui 
jeta le dolman sur ses épaules, couvrit sa perruque de la 
casquette et retourna en arrière à grands pas. Dès que 
Bastian fut seul, son épouvante grandit tout à coup et 
serra sa poitrine comme une main de fer. Ce qui venait 
de se passer là près de lui, était-ce un cauchemar ou la 
réalité même? Bastian avait comme tout le monde la 
notion claire et précise du bandit, du scélérat, de l'as- 
sassin; mais ce fantastique vieillard, dont la voix de cré- 
celle grinçait autour de lui dans l'ombre, ne rentrait dans 



l4o CHÉRIE 1 



I 



aucune catégorie. Avant de faire peur, il faisait rire, et 
pendant qu'il faisait peur, on sentait vaguement que tout 
à l'heure il allait faire pitié. C'était à la fois un impudent 
coquin, qui parlait de ses méfaits avec science et méthode, 
un fou misérable qui divaguait, et un histrion de bas 
étage qui jouait mal un triste rôle. A bien prendre, c'était* 
surtout un histrion : comédien de diplomatie, comédien 
d'impiété, comédien d'assassinat. ^ 

Il avait l'air de reproduire en caricature sa propre pen-l 
sée : c'était un vilain petit homme pour rire, soit qu'on le ' 
prît en diplomate, en athée ou en meurtrier. Seulement 
les épées ne rient point, les haches non plus, et cette folie 
avait eu le pouvoir de mettre en branle, au milieu de la 
nuit aveugle, les haches et les épées. 

Le pauvre Bastian n'avait garde de se perdre dans cette" 
analyse métaphysique; mais il sentait vaguement ce que 
nous tâchons d'expliquer avec clarté. Sa lassitude allait 
tout de suite à la conclusion, et la conclusion était le 
danger mortel qui pesait sur Rosenthal comme sur Fré- 
déric. Peu importait que les prémisses fussent bouffonnes, 
si la conclusion était terrible. Bastian était au fond le plus 
honnête garçon du monde, la chair de poule lui venait | 
en songeant au rôle qu'il avait joué lui-même, au début 
de cette farce qui allait se dénouer dans le sang. ^ 

N'était-ce pas lui qui avait écrit à ses camarades les 
étudiants de Tubingue? Il se mit sur ses pieds; la bonne J 
pensée lui vint de chercher Frédéric ou Rosenthal pour 
les prévenir; puis il se demanda si mieux ne valait pas 
courir au-devant de la famille des Compatriotes. 



CHÉRIE 1 l4l 

Pendant que Bastian se consultait ainsi, un bruit se fît 
entendre au delà du pont jeté sur le torrent, dans les 
Duissons qui bordaient la route de Munz. Toutes les excel- 
entes intentions du pauvre étudiant s'évanouirent aussi- 
tôt; son épouvante le ressaisit à la gorge; il crut voir à 
travers l'obscurité cinquante charbonniers de six pieds 
ie haut, armés de gigantesques cognées. Il prit sa course 
3t disparut à toutes jambes à travers les rochers, au risque 
ie se briser dix fois le cou. Le bruit léger s'approchait, 
de ne pouvait pas être certainement le pas de cinquante 
charbonniers foulant le sable du chemin; vous eussiez dit 
bien plutôt des pas de sylphides. Deux voix douces et 
tremblantes s'élevèrent à la fois, qui ne pouvaient, du 
reste, laisser l'ombre d'un doute. 

— LenorI murmura une de ces voix. 

— Chérie! répondit l'autre. 

Et l'on put voir glisser dans les ténèbres qui couvraient 
le pont de bois deux ombres sveltes et gracieuses qui se 
tenaient par la main. 



I 



X 



COLIN-MAILLARtD 



Chérie et Lenor étaient dans les bras l'une de l'autre 
au pied de la Croix-Miracle. Elles venaient de se rencon- 
trer dans la montagne. 1 

— Mon Dieu, soyez bénil disait Chérie; nous sommes 
arrivées à temps, et puisque nous voilà toutes deux, leur 
combat est au moins impossible I 

— Que je suis heureuse de vous avoir trouvée! mur- 
murait la jeune comtesse qui ne pouvait dominer encore 
le tremblement de sa voix. Tout le long du chemin, j'en- 
tendais des pas derrière moi, devant moi, autour de moi. 
Oh! l'horrible nuit! 

Elle se serrait, frémissante, contre la poitrine de Chérie. 
Celle-ci, plus forte, la soutenait. 

— Et vous êtes venue, dit-elle, malgré la route si 
longue! Merci, madame, merci pour eux que vous allez 
«auverl 1 



M 



CHÉRIE I 1^3 

— Moi qui vous détestais 1 balbutia Lenor. 

— Cela prouve que vous l'aimez bien, répliqua Chérie, 
et vous m'en êtes plus chère, madame. 

— Ne m'appelez plus madame, s'écria la jeune com- 
tesse en appuyant la main de Chérie contre son cœur; je 
veux expier ma haine folle, je veux vous aimer comme si 
vous étiez ma sœurl 

— Ma sœurl répéta Chérie en l'attirant sur son sein, il 
y a si longtemps, moi, que j'ai pour vous le cœur d'une 
amie î 

Un instant elles restèrent embrassées, émues toutes deux 
et toutes deux souriant parmi leurs larmes; la nuit cou- 
vrait le groupe charmant qu'elles formaient au pied de 
la vieille croix penchée. Dans cette obscurité profonde de 
la campagne où tant de pensées de mort s'agitaient, elles 
étaient, les deux belles jeunes filles, comme deux anges 
de paix envoyés par la miséricorde de Dieu. 

Chérie s'arracha la première à cette étreinte qui la fai- 
sait si heureuse; sa voix prit soudain une expression de 
tristesse, tandis qu'elle disait : 

— Il faut nous séparer, ma sœur. 

— Pourquoi .î^ s'écria Lenor; n'est-ce pas ici qu'ils doi- 
vent se rencontrer? 

— J'ai entendu de menaçantes paroles dans la mon- 
tagne, répondit Chérie; je n'ai pu comprendre tout à fait 
le sens... mais ma pauvre âme se déchire chaque fois 
qu'un danger le menace. 

— Un danger 1 répéta Lenor; et Rosenthal.î* 

— Ce danger-là n'est pas pour M. de Rosenthal. Il va 



i/j4 chérie! 

venir le premier, car j'ai aperçu Frédéric au somrnet d 
Rouge tout à l'heure, et puisqu'il n'est pas ici déjà, c'est 
qu'il a dépassé sans le savoir le lieu du rendez-vous. Dieu 
veuille que je puisse le rejoindre! 

— Vous m'abandonnez, ma sœur! murmura la jeune 
comtesse à qui son effroi revenait. 

— Chut! fit Chérie en prêtant l'oreille. 
Un pas sonore et ferme retentissait sur les cailloux du 

chemin. 

— C'est Rosenthal! dit Lenor. 
Chérie lui mit un baiser sur le front. 

— Au revoir donc, ma sœur, dit-elle tout bas; je vous 
laisse heureuse. 

Elle disparut dans les ténèbres, au moment oii la haute 
taille de Rosenthal se montrait à la tête du pont de bois 

— Qui est Ik? demanda-t-il en s' arrêtant, car si léger 
que fût le pas de Chérie, il l'avait entendu. 

Soit par hasard, soit à dessein, Lenor garda le silence. 
Rosenthal qui allait en tâtonnant, aperçut la jeune fille 
immobile au pied de la croix. Il marcha droit à elle. 

— Vous avez tort de vous cacher de moi, madame, 
dit-il; je vous ai reconnue, ce soir, quand vous êtes sortie , 
du château; je vous ai reconnue une seconde fois à la 
brèche du parc, et je vous reconnais encore maintenant. 

Lenor comprit qu'il la prenait pour Chérie; elle ouvrait 
la bouche pour le tirer de son erreur; mais elle était 
femme. Pendant trois longues semaines elle s'était crue 
abandonnée et trahie, et c'était une occasion de lire à livre 
ouvert dans le cœur de Rosenthal. Lenor eut grand 'peur; 



CHÉRIE I l45 

mais les jeunes filles ont beau trembler, jamais elles ne 
reculent devant une pareille épreuve. 

— Monsieur, balbutia-t-elle en déguisant sa voix de 
son mieux, je savais que vous deviez vous battre, et je 
suis venue. 

Or c'était seulement le son de sa voix qui aurait pu 
mettre fin au quiproquo, car les deux jeunes filles étaient 
de la même taille et portaient des costumes semblables. 
Par une nuit ordinaire, on aurait pu les confondre l'une 
avec l'autre, et les nuages qui s'amoncelaient au ciel 
interceptaient jusqu'à ces faibles lueurs qui éclairent les 
nuits ordinaires. Rosenthal, d'ailleurs, était prévenu; il 
se croyait certain d'être en face de Chérie. Et comme 
c'était une chose délicate au plus haut point qu'il voulait 
dire à Chérie, son embarras ne lui laissait point le loisir 
de concevoir des soupçons. Il rendait grâce à ces ténèbres 
qui cachaient le trouble de sa physionomie. A la diffé- 
rence du commun des poltrons, l'obscurité lui donnait 
du courage. 

— Cet intérêt, dit-il, que vous voulez bien me porter, 
m'est sans doute infiniment précieux, cependant... vous 
êtes bonne, je connais votre excellent cœur, et j'espère 
que vous me pardonnerez ma franchise. 

Il s'arrêta pour attendre une réplique ou un encoura- 
gement. Lenor n'avait garde. Quand il se fût agi de sa 
vie, elle eût été incapable de prononcer un seul mot. 

Rosenthal pensait, bourrelé par son remords : « Misé- 
rable fou que je suis! Pour un caprice, voilà que je vais 
briser l'âme de cette pauvre jeune fille I Qui sait, peut-être 

lU 



l46 CHÉRIE I 

son existence ne sera-t-elle désormais qu'un long mal- 
heur 1 » Mais l'image de Lenor passait devant ses yeux. 

— Ayez pitié de moi, madame, reprit-il; je ne sais 
point de charmes que l'on puisse comparer aux vôtres. 
Mais avant de vous connaître, j'étais engagé... une affec- 
tion d'enfance et de famille, que la mort seule peut étein- 
dre. Celle que j'aimais en ce temps-là, j'ai peur de l'aimer 
encore. 

La jeune comtesse posa ses deux mains sur son cœur : 

— Et c'est à moi que vous venez dire celai murmura- 
t-élle d'une voix pleine de larmes; car la joie pleure 
comme le désespoir. 

— Madame, madame I s'écria Rosenthal qui était au 
supplice, vous êtes belle, vous serez aimée... 

— Pas par vous, à ce qu'il paraît, monsieur I repartit 
Lenor, trop heureuse pour jouer adroitement son rôle. 

Cette réponse, qui sortait brusquement du diapason oii 
doit se tenir la douleur d'Ariane délaissée, calma un peu 
les reproches amers que Rosenthal se faisait dans sa cons- 
cience. Il tira de son doigt la bague de saphir qu'il avait 
gagnée à la fête des Arquebuses et qui était comme l'an- 
neau d'alliance entre lui et Chérie. 

— Reprenez ceci, madame, je n'en suis pas digne eï 
j'aurais dû vous la rendre plus tôt. 

Lenor tendit sa blanche main sans répondre. Rosen- 
thal voulut la prendre et la baiser respectueusement, mais 
la jeune fille la retira. Elle devait être bien en colère... 

— Vous êtes irritée contre moi, balbutia le pauvre 
baron d'un ton sentimental. Faut-il yous répéter, 



CHERIE ; 



i47 



madame, qu'il y a en tout ceci de la fatalité? Je me suis 
trompé; vous voyant si digne d'être aimée, j'ai cru... 

Il se creusait la cervelle pour trouver des consolations. 
Puis, emporté tout à coup par la loyauté de son caractère 
et par la passion véritable qui l'entraînait vers Lenor, il 
ajouta : 

— Je suis à votre merci, madame... vous avez reçu 
ma foi et vous seule pouvez me rendn le droit d'être heu- 
reux I 

Vers le sommet du Rouge, à cet instant, un fracas 
confus s'éleva comme si une grande foule d'hommes se 
dispersait sur le flanc de la montagne. En même temps, 
on aurait pu entendre au lointain comme un chant mâle 
et grave. Mais la tempête a de si inconcevables bruits; 
elle sait donner à sa grande voix des intonations si 
bizarres 1 C'était peut-être le vent sonore qui chantait 
parmi les arbres de la forêt : orgue immense aux cent 
mille tuyaux. Rosenthal n'écoutait pas; il était à genoux 
et la main de Lenor frémissait entre les siennes. 

— Puisque vous parlez de merci et de pitié, disait la 
jeune fille, j'aurai pitié, mais à une condition... 

— Laquelle? s'écria Rosenthal avec une vivacité qui 
aurait été peu flatteuse pour la véritable Chérie. 

— Vous portez deux épées sous votre manteau, 
répondit la jeune comtesse; je ne veux pas que vous 
fassiez usage de ces épées. 

Rosenthal se leva et sa voix devint sombre. 

— Vous ne m'avez donc pas compris? prononça-t-il 



i/i8 chérie! 

tandis que dans son accent on devinait l'éclair brûlant 
de son regard. 

Une rafale leur apporta si distinctement ces deux 
bruits : la course sur la montagne et le chant lointain, 
qu'ils furent obligés de prêter l'oreille. 

— Qu'est-ce que cela? demanda Lenor effrayée. 

Quelques voix s'élevèrent dans la direction de l'enton- 
noir, où la lueur rougeâtre apparaissait toujours; elles 
s'appelaient et se répondaient. Les pas couraient en tous 
sens dans l'ombre. Tout à coup, un cri de terreur retentit 
de l'autre côté du pont de bois : les planches résonnèrent, 
et un homme se montra courant à toutes jambes. 

— Que Dieu ait pitié de moil murmurait-il; tous les 
démons de l'enfer sont déchaînés cette nuit. 

Il allait au hasard et en aveugle; son pied s'embarrassa 
dans les cailloux du chemin, il trébucha, puis il vint 
tomber comme une masse inerte entre Rosenthal et Lenor. 

— On ne meurt qu'une fois, balbutia-t-il sans essayer 
de se relever. Coupez-moi la gorge avec vos cognées et 
n'en parlons plus! 

— Mais c'est un de nos hôtes! dit Rosenthal en se pen- 
chant vers Bastian; car c'était Bastian, à qui l'excès de sa 
terreur inspirait cette résignation sublime. 

— Hein! fît-il en dressant l'oreille; est-ce que ce serait 
vous, monsieur le baron .î*... 

— Gaudeamus! Gaudeamus! s'écria-t-il lorsque Rosen- 
thal lui eut répondu affirmativement. Je vous trouve enfin 
dans ce dédale hideux! Tiens! tiens! tiens! je me recon- 
nais! je me reconnais : c'est ici que j'ai causé avec le 



CHÉRIE I 149 

vieil anthropophage. Or donc, laissez-moi souffler un 
peu, car je suis aux trois quarts défunt; après cela je 
vous en apprendrai de belles! 

Personne ne l'empêchait de souffler, mais il lui fut 
impossible de garder ce qu'il avait sur le cœur. 

— Des haches larges comme des guillotines 1 reprit-il; 
des coquins endiablés qui bondissent là-bas, dans les 
buissons comme des bêtes fauves. Savez-vous que vous 
allez être assassiné cette nuit, ainsi que ce pauvre Fré- 
déric ? 

Lenor poussa un cri étouffé. 

— Ah I fît Bastian, il y a une dame ici! C'est justement 
pour une dame que ce boa de vieux comte fait ses fre- 
daines. Pour une dame et pour un château. 

— Si vous pouviez vous expliquer .î>... commença Rosen- 
thal. 

— Vous, interrompit Bastian, c'est très bien, vous voilà 
et vous êtes averti. Mais Frédéric, mon pauvre ami Fré- 
déric! Quand je pense que le vin du Rhin a pu me rendre 
un instant complice de cet amateur forcené de succes- 
sions! de cet homme du dix-huitième siècle qui ne croit 
pas en iDieu, et qui accomplit correctement toutes sortes 
de turpitudes, en gardant la paix de la conscience et en 
souriant comme une lithographie à bon marché... 

— Que disiez-vous de Frédéric Horner? demanda le 
baron, pour qui tout ce bavardage incohérent était de 
l'hébreu. 

— Frédéric! répéta Bastian : Dieu sait où il est à cette 
heure! Frédéric a fait pour vous, monsieur de Rosenthal, 



l5o CHÉRIE I 

ce que vous ne feriez peut-être pas pour lui. Quand je l'ai 
rencontré tout à l'heure, par miracle, de l'autre côté de 
la montagne, je lui ai raconté la chose en deux mots, et 
j'ai ajouté : Sauve qui peut I à la frontière I Mais j'avais 
eu l'imprudence de lui dire que votre vie était menacée; 
il s'est élancé dans la forêt, oii l'on entendait grouiller 
les vassaux de monsieur le comte, et il s'est écrié : « A 
tout prix, je le sauverai! » 
Rosenthal frappu du pied avec impatience : 

— Avez-vous juré de ne parler qu'en énigme? 
s'écria-t-il. Comment ma vie peut-elle être menacée? 

— Ecoutez I fit Bastian; ce sont les charbonniers qui 
hurlent dans le taillis, et peut-être ont-ils trouvé la trace || 
de Frédéric, qui vous cherche... Quant à ce qui vous 
regarde, ne vous ai-je pas dit que les Epées de l'Université jj 
sont dans la montagne? 

Lenor comprenait mieux que Rosenthal lui-même; elle 
écoutait à la fois les révélations de Bastian et les rumeurs 
sinistres qui venaient de la forêt; son cœur défaillait dans 
sa poitrine. 

— Les Epées de l'Université, dit Rosenthal, doivent 
savoir que je ne les crains pas. Mais sous quel prétexte 
messieurs les étudiants viennent-ils me chercher jus- 
qu'ici? 

— Ah çàl vous ne voulez donc pas m'entendrel s'écria 
Bastian; les charbonniers et leurs haches sont pour Fré- 
déric; les étudiants et les glaives sont pour vous. C'est 
une conspiration montée avec soin par un homme qui en 
fait son métier. . . 



CHÉRIE I l5l 

— Et vous prétendez accuser rpon oncle, le comte Spur- 
zeiml 

— A moi, petit frère 1 cria une voix de stentor dans 
les buissons qui couvraient la base du Rouge; barre le 
passage, Hugol Le coquin d'étudiant ne peut nous 
échapper 1 

Rosenthal se débarrassa vivement de son manteau. 

— Restez ici, madame, dit-il. 

— Au nom de Dieu! s'écria Lenor emportée par la 
terreur, ne vous éloignez pasi 

Rosenthal s'arrêta, étonné, car la jeune fille n'avait pas 
déguisé sa voix. Mais une longue plainte s'éleva dans les 
halliers; il n'était pas temps de s'expliquer. Rosenthal mit 
l'épée à la main, franchit d'un seul bond le torrent et 
s'élança au travers des buissons. 

— Suivons-le, dit Lenor en saisissant le bras de Bastian. 

— Y songez-vous, madame .î^ exclama ce dernier. 
Lenor lui lâcha le bras aussitôt, et, sans ajouter une 

parole, elle courut vers le pont de bois afin de traverser 
le Raub à son tour. Ne pouvant faire autrement, Bastiaii 
ramassa la seconde épée que Rosenthal avait laissée tom- 
ber au pied de la croix, et suivit les traces de la jeune fille. 
Ils s'engagèrent tous deux dans les sentiers étroits et à 
peine tracés qui gravissaient tortueusement le flanc occi- 
dental du Rouge. Les jambes de la pauvre jeune comtesse 
chancelaient sous le poids de son corps; mais elle allait 
toujours, et si elle s'arrêtait parfois, c'était pour prêter 
l'oreille à ces bruits menaçants qui emplissaient les ténè- 
bres. De temps en temps, sa voix faible s'élevait pour 



i52 chérie! 

prononcer le nom de Rosenthal. On n'entendait plus rien 
dans les lialliers; la chasse humaine s'était éloignée. 

— Hâtons-nous I hâtons-nous! disait Lenor. J'ai comme 
un pressentiment qui m'étreint le cœur! 

Ils avançaient; Lenor allait tout droit devant elle comme 
si un secret instinct l'eût guidée. Ils arrivèrent au milieu 
des roches nues qui s'amoncellent tumultueusement au 
sommet du Rouge et qui soutiennent les lèvres de cet 
entonnoir dont nous avons parlé déjà plusieurs fois. 

En cet endroit, une lueur tremblante et confuse luttait 
contre les ténèbres; le bûcher allumé par les charbonniers 
au fond du cratère n'était pas encore éteint. Ses flammes 
mourantes, protégées contre le vent par la rampe circu- 
laire, prêtaient aux rochers immobiles des formes capri- 
cieuses. On eût dit des fantômes de géants menant leur 
danse muette et mesurée. Aux alentours, aucune créature 
humaine ne se montrait; l'entonnoir lui-même était com- 
plètement désert. Lenor s'assit sur une pierre; elle n'avait 
plus de force et le souffle lui manquait. 

En ce moment ce chant mâle et grave que nous avons 
entendu auprès de la Croix-Miracle éclata tout à coup de 
l'autre côté du cratère. Vous eussiez pu reconnaître, tant 
le chœur des exécutants s'était rapproché, la mélodie 
ronflante et même les paroles latines du Gaudeamus igitur. 

Frères, réjouissons-nous 

Pendant que nous sommes jeunes; 

Après la douce jeunesse, 

Après la triste vieillesse, 

La terre nous prendra; 

Donc, réjouissons-nous! 



CHÉRIE 1 l53 

Mais la belle mélodie et la poésie matérialiste sonnaient 
i milieu de cette nuit comme un chant de guerre. A la 
n du couplet, le silence régna de nouveau, et parmi le 
lence un hourra sauvage s'éleva du côté de la cabane des 
raun. 

— Dieu nous assiste! murmura Bastian qui était pâle 
)mme un mort. 

Lenor n'avait plus de paroles. Désormais le dénoûment 
3 ce noir imbroglio était entre les mains de Dieu seul. 
3s charbonniers avaient-ils leur proie .^^ et pourquoi ce 
lence menaçant qui succédait tout à coup à la chanson 
3S Compatriotes .î^ 

Une minute s'écoula, un long siècle pour la pauvre 
Bnor! Puis, dans le demi-jour qui régnait parmi les 
)chers, une sorte de tourbillon passa, rapide comme 
éclair : des hommes, des femmes échevelées. Hourra I 
Durra! hourra! Un homme, en costume d'étudiant, avec 

dolman et la casquette, précédait d'une cinquantaine 
i pas cette meute hurlante et lancée à pleine course. 

— Frédéric! Frédéric! cria une voix déchirante sur 
îtte partie du rocher oii s'adossait la cabane des frères 
raun; pitié pour Frédéric! 

Lenor et Bastian tournèrent les yeux de ce côté et recon- 
Lirent Chérie, qui était à genoux, les bras tendus en 
''ant dans une attitude de supplication. Une autre voix 
élança de la partie opposée du cratère, une voix forte et 
Qpérieuse qui disait : 

— Arrêtez! sur votre vie, arrêtez! 

Et la haute taille de Bosenthal se dessina sur le bord 



l54 GHiÊRIEl 

même de l'entonnoir. Mais les charbonniers n^entendirei 
pas ou ne voulurent pas entendre; car, loin de s'arrête 
ils précipitèrent leur course folle sur le versant orient 
du Rouge où bientôt après on put ouïr un grand cri ( 
triomphe. 

Chérie se laissa choir la face contre terre. C'en éta 
fait sans doute. Cependant, à cette sauvage clameur d. 
charbonniers, une autre clameur répondit. Un cerc 
d'ombres noires entoura Rosenthal par derrière; les épéi 
brillèrent : un cliquetis d'acier se fît, et parmi le tumul 
ces paroles dominèrent : ? 

— A mort l'assassin de Frédéric 1 

Lenor se leva toute droite et comme galvanisée; pu 
elle retomba sans mouvement sur le rocher. 



XI 



LE GAUDEAMUS 



Quand le fidèle Hermann, obéissant à l'ordre donné par 
Spurzeim, arriva devant la porte de la maison de l'Ami 
à Tubingue, il était environ sept heures du soir. Quelques 
(étudiants se trouvaient déjà réunis dans la grande salle, 
mais la plupart étaient encore disséminés par la ville, et 
il fallut perdre une demi-heure pour rassembler le con- 
seil des Compatriotes. Hermann exhiba la lettre que Bas- 
tian avait écrite dans son ivresse, sous la dictée du vieux 
comte. Cette lettre disait que Frédéric et Chérie étaient 
en danger. Les étudiants ne savaient que trop quelle sorte 
de danger pouvait menacer Frédéric, accusé du crime de 
lèse-majesté. Il n'en était pas de même de Chérie, et pour- 
tant, à ce nom de Chérie, chacun se sentit frémir jus- 
qu'au fond de l'âme. L'enfant prodigue est toujours le 
mieux aimé. Chérie, ingrate et fugitive, Chérie que tous 



l56 CHÉRIE I 

les étudiants de Tubingue avaient maudite l'un après 
l'autre, Chérie était encore l'idole. Un mot devait suffire 
pour éteindre cette grande colère, et vous eussiez vu mes- 
sieurs les étudiants de Tubingue se lever tous à la fois, 
pâles, tremblants, agités d'un même sentiment de solli- 
citude et s'élancer vers le râtelier de l'honneur. 

Tous, depuis le Renard imberbe qui n'avait vu Chérie 
qu'une seule fois, le jour de la fête des Arquebuses, jus- 
qu'au vieux Camarade, jusqu'à la Maison moussue qui 
avait eu deux ou trois ans pour apprendre à idolâtrer la 
reine, il n'y eut qu'un cri : « En avant! en avant ! » 

Quelques minutes après, trente ou quarante étudiants 
couraient au grand galop sur la route de Tubingue à la 
frontière de Bade. Ceux-là étaient les heureux et les élus; 
les autres n'avaient pu trouver de monture. S'il y avait 
eu cinq cents chevaux disponibles à Tubingue, cinq cents 
étudiants auraient brûlé le pavé de la route. Le long du 
chemin, Arnold et Rudolphe, qui marchaient en tête, 
essayèrent de faire parler Hermann, mais ce digne valet 
avait fait déjà trop de progrès dans l'art diplomatique 
pour se laisser aller à des indiscrétions. Il demeura ferme 
et mueît comme un roc. Il est juste de dire qu'il ne savait 
rien du tout. 

Pendant les deux premières heures, la cavalcade dévora 
l'espace. Le voyageur attardé, qui sentit la terre trembler 
sous ses pas avant de voir ce tourbillon passer dans 
l'ombre tempétueuse et profonde, dut songer aux courses 
fantastiques des ballades et croire que les démons des 
ténèbres étaient déchaînés cette nuit. Hermann, qui ser- 



CHÉRIE I 167 

vait de guide, laissa Freudenstadt sur sa gauche et se 
dirigea vers la montagne par les chemins de traverse. Il 
y avait sur la lisière de la forêt une auberge isolée. Mes- 
sieurs les étudiants mirent pied à terre en ce lieu, avant 
de s'engager dans les sentiers difficiles de la montagne. Il 
leur fallait encore une demi-heure de chemin pour gagner 
le Wunder-Kreuz, où Hermann leur avait dit qu'ils trou- 
veraient Bastian, Frédéric et Chérie. 

Messieurs les étudiants avaient quitté l'auberge depuis 
dix minutes environ, et depuis le même espace de temps 
ils marchaient à pied dans les sentiers inconnus, lorsque 
Rudolphe appela Hermann, qu'il ne voyait plus auprès 
de lui. Hermann ne répondit point Hermann avait pris 
ses jambes à son cou pour aller rendre compte à Spurzeim 
de sa mission diplomatique. 

Il y eut un instant d'hésitation parmi les étudiants de 
Tubingue. Pourquoi cette fuite? Valait-il mieux retourner 
en arrière pour prendre un guide à l'hôtellerie? Valait-il 
mieux pousser en avant? L'heure pressait; peut-être qu'à 
ce moment même Frédéric et Chérie appelaient des sau- 
veurs! Arnold commanda tout à coup le silence; on enten- 
dait sur la route le bruit lointain d'une voiture qui 
avançait. 

— Attendons, dit RudolpHe, nous demanderons notre 
chemin à ceux qui viennent. 

A gauche du chemin, les arbres de la forêt se dressaient 
comme une muraille impénétrable. A droite, c'était une 
grande clairière qui laissait voir le ciel. La voiture sem- 
blait venir lentement; les chevaux allaient au pas, bien 



i58 cséuieI 

qu'ils suivissent la pente de la route. La voiture apparut 
enfin comme une masse sombre au coin de la clairière. 

— HolàP cria Rudolphe, le chemin de Wunder-Kreuz! 
Il n'y eut point de réponse et la voiture avançait tou-, 

jours. 

Quand elle fut tout près des étudiants, ceux-ci entre- 
virent à l'intérieur un homme et une femme qui parais- 
saient dormir. On ne dort guère cependant par les sen- 
tiers escarpés de la Forêt-Noire. Les deux chevaux, que 
nulle main ne guidait, voyant la route barrée, tournèrent 
court et entrèrent dans la clairière. 

— Holà! cria encore Arnold, réveillez-vçus, mes 
bonnes gens, et dites-nous le chemin de Wunder-Kreuzl 

Les bonnes gens ne répondirent pas plus cette fois que 
l'autre. Le bras de l'homme passait par-dessus le tablier 
où il semblait s'appuyer mollement. Comme la carriole 
achevait de tourner avec lenteur, Rudolphe saisit ce bras 
pour éveiller le dormeur. A peine eut-il touché la main 
qu'il poussa un cri et lâcha prise. Le bras retomba inerte 
sur le tablier, «t les deux chevaux, effrayés par les cris 
de Rudolphe, prirent le galop en même temps. Rudolphe 
était entouré par les étudiants, qui demandaient : 

— Qu'y a-t-il? 

— Ce bras n'appartient pas à un homme vivant, 
répondit Rudolphe d'une voix altérée; ceux-là qu'emporte 
la carriole ne dorment point, mes frères, ils sont morts I 

Après le premier instant de stupeur, toute la troupe 
s'élança dans la clairière, car la même pensée était venue 
à l'esprit de chacun; les noms de Frédéric et de Chérie 



CHÉRIE I iBg 

Frétaient sur toutes les lèvres. Il y avait dans la carriole 

homme et une femme. Un meurtre venait d'être com- 
s; au dire de Rudolphe, ce bras de cadavre qu'il avait 
iché gardait encore un reste de chaleur. Etaient-ils 
ivés trop tard? Ils eurent bientôt parcouru la clairière 

tous sens; mais leur hésitation avait donné un peu 
ivance à la carriole, et le pas des chevaux ainsi que le 
lit des roues s 'étouffant maintenant sur le gazon épais, 
carriole avait disparu comme par enchantement; il n'en 
tait plus trace et les étudiants, le cœur oppressé par un 
îssentiment sinistre, battaient en vain la prairie et les 
llis environnants. Arnold, Rudolphe et deux autres 
talent aventurés jusque sous le couvert; comme ils 
lient retourner sur leurs pas pour rejoindre le gros des 
mpatriotes, Arnold serra vivement le bras de Rudolphe, 
i s'arrêta pour écouter 

n'était dans le fourré voisin, comme le choc aigu et 

du briquet contre le caillou. Les quatre étudiants 

inrent leur souffle et regardèrent de tous leurs yeux. 

second choc se fit et les étudiants virent l'étincelle 
Hissante. Puis un point lumineux apparut dans la nuit; 

quatre étudiants, fumeurs intrépides, reconnurent la 
ur faible et sombre de l'amadou qui prend feu. La 
ur disparut pour un instant et brilla bientôt plus vive- 
nt, excitée par un souffle vigoureux. Un pétillement 
fît; la flamme fumeuse sortit d'un tas de feuilles, et 
IX figures barbues surgirent hors de l'ombre. A mesure 
e la flamme victorieuse chassait la fumée, les étudiants 
iivaient distinguer mieux des hommes de taille hercu- 



l6o CHÉRIE I 

léenne, dont l'un portait une hache qui semblait souillt 
de terre et de sang; l'autre avait un papier à la main, i 

— Allons, Werner, dit celui qui tenait la hache, voi< 
une belle chandelle, je pense I Puisque tu as appris à lir( 
vois comment ce chiffon peut compter pour cent mill 
florins. 

Werner se mit à genoux et approcha le papier de 1 
flamme. 

— C'est écrit fin, grommela-t-il, et ces feuilles sèche 
me font mal aux yeux. C'est égal, je vais tâcher d 
débrouiller çal... 

Il se mit à épeler laborieusement : 

(( Mon cher maître Hiob... » 

— C'était bien le nom du vieux coquin qui voulai 
acheter le Sparren! interrompit l'homme à la cognée. 

Arnold et Rudolphe se regardèrent à ce nom. 
Werner continuait : 

(( Vous n'avez point fait de réponse à ma dernière 
dans laquelle je vous marquais que l'avoir de Chéri 
Steibel, placé sous votre nom, se montait maintenant ; 
cent cinquante mille florins. Messieurs les étudiants d 
Tubingue et la jeune fille elle-même ne se doutaient guèr 
de ce résultat. Vous savez quels étaient mes sentiment 
pour Chérie Steibel, qui aurait pu, si elle l'avait voulu 
devenir madame Muller. . . » 

— Qu'est-ce que c'est que tout ça.^ fit Elias Braun. - 



chérie! i6 



IDI 



Les quatre étudiants se faisaient in petto la même ques- 
tion. En ce moment, leurs camarades, qui s'étaient ralliés 
sur la route, les appelèrent par leurs noms à grands cris. 

Werner se releva. et voulut cacher sa lettre : 

— Ils sont loin, dit Elias, et le sentier ne passe pas par 
ici. Achève-moi ça. Si le vieux graf nous a trompés, il 
aura son compte I i 

Le docile Werner continua : 

({ Cette affaire, où le cœur avait plus de part que l'in- 
térêt, étant manquée, je vous préviens, mon cher maître 
Hiob, que si vous ne m'admettez pas de bon gré au par- 
tage de la somme, je vous dénoncerai à messieurs les 
étudiants, dont vous avez trahi la confiance, m'offrant à 
eux pour être témoin à charge contre vous devant le tri- 
bunal criminel. 

(( Offrez, je vous prie, mes hommages à madame, et 
croyez-moi bien, mon cher Hiob, votre tout dévoué. 

<( MULLER. » 

— Après .►^ dit Elias, dont les gros sourcils étaient 
froncés avec violence. 

— C'est tout, répondit Werner. 

Un blasphème s'échappa des lèvres d'Elias Braun. 

— Et c'est pour ce chiffon de papier que nous avons 
deux fois versé le sang! s'écria-t-il. 

La parole s'étouffa dans sa gorge, qu'étreignait la 
robuste main de Rudolphe; Arnold avait le pied sur la 

11 



i62 cuérieI 

poitrine do Werner. Ils devinaient maintenant le secret 
de la carriole funèbre, qui errait par les sentiers de la 
forêt, suivant le caprice des chevaux abandonnés. 

— Arnold! Rudolphe! criaient au loin les Compatriotes. 

Cette fois, rien n'empêchait plus les deux Epées de 
répondre, la troupe entière fut bientôt réunie autour des 
assassins. Ceux-ci n'avaient pas même essayé de se défen- 
dre; on leur lia solidement les mains derrière le dos, 
quitte à prononcer plus tard sur leur sort, et on leur 
ordonna de marcher vers le Wunder-Kreuz. j 

Ceci se passait à peu près au moment oii le baron de] 
Rosenthal s'entretenait au pied de la croix avec la pré-| 
tendue Chérie. i 

La route se fit d'abord silencieusement. Les membres 
de la Famille étaient sous l'impression du double assas- 
sinat et poussaient devant eux les frères Braun, qui;| 
allaient à contre-cœur et la tête basse. Au bout de quelques 
minutes, ils arrivèrent à la base du Rouge et ils commen- 
cèrent d'entendre tous ces bruits qui emplissaient la mon- 
tagne : les voix rauques des charbonniers qui s'excitaient 
de loin; la course invisible au fond des taillis, parmi les 
rochers. 

— Le Wunder-Kreuz est-il encore bien loin.î^ demanda 
Rudolphe à l'aîné des frères Braun. 

— Non, répondit celui-ci. 

— Tous ces gens qui courent dans la forêt et que nous 
ne voyons point, reprit Rudolphe, ne donnent-ils pas la 
chasse à l'étudiant Frédéric HornerP 

— Je ne sais pas le nom de l'étudiant, répliqua Elias. 



CHÉRIE I l63 

— Mais tu sais bien que c'est un étudiant? reprit 
Arnold. 

— Oui, c'est un étudiant. 

— Et ceux qui le poursuivent ont-ils l'uniforme des 
dragons du roi.î^ 

— Les dragons du roi ont passé par ici, repartit Elias, 
mais ils sont maintenant au village de Munz. Ce sont 
les charbonniers de Rosenthal qui font leur besogne. 

— Rosenthal! répéta le chœur des étudiants, car ils 
attendaient tous ce nom ennemi. 

— Silence, dit Arnold, qui ajouta en s'adressant aux 
deux bandits: Rosenthal est-il à la tête de ses vassaux P 

Les deux frères semblèrent hésiter; puis Werner 
répondit : 

— Quant à cela, le freiherr (baron) doit être aussi dans 
la montagne. 

Alors les étudiants de Tubingue ne virent plus que la 
lutte prochaine, sorte de bataille rangée, oii le freiherr, 
comme l'appelaient les Braun, le seigneur du pays allait 
venir contre eux à la tête de ses vassaux rassemblés. Dans 
ces sauvages montagnes, il n'y a pas déjà tant de chemin 
à faire pour rétrograder jusqu'aux mœurs du xv'' siècle. 

— Il faut que M. de Rosenthal sache où trouver ses 
adversaires! s'écria Rudolphe en brandissant son épée; 
il faut que Frédéric sache oii trouver ses amis! Les étu- 
diants de Tubingue ne se cachent pas plus la nuit que le 
jour. Chantons le Gaudeamus, mes frères, et que le som- 
met du Kniabis nous entende! 

Ils étaient tous jeunes et ardents, ils étaient tous sans 



l64 CHÉRIE I 

peur. Pas un ne fit cette objection qu'en révélant leur 
présence aux ennemis qui restaient à couvert, ils per- 
draient l'avantage. 

Le Gaudeamus éveilla les échos de la montagne et par- 
vint jusqu'à la Croix-Miracle, où nous l'avons entendu 
pour la première fois, Elias et Werner écoutaient avec 
stupéfaction cette inutile bravade. Pendant que les étu- 
diants chantaient à pleins gosiers, ils échangeaient, eux, 
quelques paroles rapides et combinaient un projet d'éva- 
sion. Le rendez-vous des charbonniers était au sommet du 
Rouge; Elias et Werner le savaient. Au lieu de conduire 
les étudiants par la route battue jusqu'à l'étoile du Wun- 
der-Kreuz, ils gravirent la montagne par des sentiers dé- 
tournés. Quand la lueur faible qui montait du fond de 
l'entonnoir éclaira pour eux le faîte des rochers et la 
cime des arbres environnantes, les étudiants cessèrent de 
chanter et s'arrêtèrent. 

— Qu'est cela.î^ demanda Rudolphe. 

Au lieu de répondre, Elias et Werner élevèrent la voix 
en même temps et crièrent ; 

— A nous, Hugol à nous, petit frère I 

Ce fut à ce moment que la pauvre Lenor appela Rosen- 
thal, dont la silhouette venait de se détacher au-dessus 
du foyer presque éteint. Ce fut à ce moment que la cohue 
des charbonniers, poursuivant un ihomme revêtu du cos- 
tume des étudiants, passa comme un tourbillon et que 
Chérie prononça d'une voix mourante le nom de Frédéric. 
Les deux jeunes filles venaient de mesurer à la fois la pro- 
fondeur du danger. Chérie avait cherché en vain Frédéric 



chérie! i65 

aux environs de la cabane des frères Braun et sur les 
flancs du Rouge; maintenant elle l'apercevait tout à coup 
fuyant devant ces démons déchaînés qui brandissaient 
leurs haches en criant. Lenor, de son côté, savait ce que 
Rosenthal devait attendre des étudiants de Tubinguel 

Le feu des charbonniers, près de s'éteindre, jeta une 
dernière lueur qui éclaira la scène, telle que nous l'avons 
montrée à la fin du dernier chapitre; puis la flamme 
mourut et le sommet du Rouge rentra dans l'ombre. Il 
y eut un moment d'angoisse terrible; des menaces et des 
blasphèmes se croisaient dans la nuit qui, sans doute, 
couvrait une lutte acharnée. Chérie s'était élancée à la 
suite des charbonniers de la Forêt-Noire, qui tournaient 
la montagne dans la direction de Wunder-Kreuz, mais ses 
forces la trahirent; au bout de quelques pas, elle s'affaissa 
sur elle-même auprès de Lenor agenouillée. Elles étaient 
toutes deux immobiles, les deux pauvres jeunes filles, 
retenant leur souffle pour saisir, au milieu du fracas 
confus qui se faisait autour d'elles, le premier cri 
d'agonie. iDe seconde en seconde, elles attendaient cette 
plainte suprême qui, pour Lenor, devait tomber des 
sommets voisins et lui dire : Rosenthal n'est plus! qui, 
pour Chérie, devait monter des profondeurs de la vallée 
et annoncer que Frédéric avait succombé sous la cognée 
des sauvages montagnards. 

La voix de Frédéric s'éleva en effet, mais non point 
pour rendre une plainte; elle s'éleva parmi le tumulte 
confus comme l'appel clair et vaillant du cor qui sonne 
dans les bois. 



i66 ghébieI 

— Où êtes-vous, monsieur de Rosenthalp s'écria-t-elle.; 
Les deux jeunes filles tressaillirent dans les bras l'une 

de l'autre. La voix de Frédéric ne venait pas du Wunder- 
Kreuz, où la cohue des charbonniers hurlait en ce 
moment; mais elle semblait sortir de ces rochers où 
s'adossait la cabane des frères Braun. Les étudiants de 
Tubingue avaient dû s'éloigner déjà du lieu où Rosenthal 
s'était montré aux dernières lueurs du feu, car sa réponse 
arriva aux deux jeunes filles comme un écho affaibli. 

— Si vous êtes en danger, que iDieu vous aide, disait 
le baron, je ne peux plus rien pour vous! 

Le sommet du roc montra en ce moment le grès rouge 
«t déchiré de son arête; une torche apparut derrière les 
capricieuses dentelures et se prit à courir sur le rebord 
tnême de l'entonnoir, laissant flotter au loin derrière 
elle sa chevelure de flamme et de fumée. La torche éclai- 
rait le pâle visage de Frédéric, qui allait comme le vent. 
Les deux jeunes filles élevèrent leurs mains jointes vers 
\e ciel. 



XII 



LE SUICIDE D'UN PHILOSOPHE 



Le vent avait chassé les nuages dont les derniers 
couraient encore, comme des fuyards attardés, au-dessus 
du mont Kniebis; des myriades d'étoiles pendaient au 
firmament, dégagé de toute vapeur, et brillaient de cet 
éclat plus vif que la tempête calmée semble prêter aux 
astres de la nuit, comme si ces purs diamants, semés 
sur l'azur du ciel, renouvelaient leurs feux au contact de 
la foudre. 

Le versant occidental du Rouge présentait un aspect 
étrange et inattendu : vous eussiez dit qu'un coup de 
théâtre s'était fait parmi la sombre beauté de ces solitudes. 
A partir du milieu de la rampe, on voyait des torches 
étagées qui éclairaient d'abord le valet Hermann, entouré 
des serviteurs du château; puis la cohorte des étudiants de 
Tubingue, le glaive sur l'épaule; puis Frédéric et Rosen- 



i68 chérie! 

ihal, qui se tenaient embrassés, puis la jeune comtesse 
Lenor et Chérie, les mains unies, les yeux pleins de i 
larmes heureuses. Entre ces derniers groupes et les étu- 
diants, Elias et Werner, toujours garrottés, étaient accrou- 
pis sur le sol. 

Tout en bas de la rampe, une vingtaine de charbon- 
niers, hommes et femmes, portaient des rameaux de pins \ 
enflammés, dont la lueur ardente éclairait à revers la 
Croix-Miracle, la chute écumante du Raub et les ruines ) 
de la chapelle fondée par Philippe de Souabe. ,9 

Entre tous ces personnages, il y avait eu bien peu de ' 
paroles échangées, et pourtant la paix était faite. Que 
fallait-il pour débrouiller cet écheveau, emmêlé si péni- || 
blement par la diplomatie du comte? un peu de lumière. " 
La lumière était venue et chacun s'étonnait maintenant 
de sa propre colère. 

Cependant, les montagnards rassemblés au pied de la 
Croix-Miracle étaient loin de se trouver au grand complet. 

Une heure auparavant, autour du bûcher allumé 
là-haut dans l'entonnoir, il y en avait au moins le double. 
Hugo Braun, le petit frère, manquait notamment à 
l'appel avec sa fiancée Gretchen, et l'on pouvait entendre 
que la chasse nocturne se poursuivait dans les halliers 
qui bordaient la vallée. 

Pendant que Bastian donnait à messieurs les étudiants, 
d'un air encore effrayé, mais déjà important, l'explica- 
tion confuse de tout ce qui s'était passé, pendant que 
Rosenthal et Frédéric se serraient la main du meilleur de 
leur cœur et que les deux jeunes filles se recueillaient dans 



chérie! 169 

leur allégresse muette, la chasse se rapprochait, et Dieu 
sait que l'homme ou la bête, objet de cette poursuite 
acharnée, devait être bien las ou bien lasse! On entendait 
distinctement les charbonniers, qui s'excitaient entre eux 
de l'autre côté de la Cfoix-Miracle. 

— J'y pense, s'écria tout à coup Rosenthal, exprimant 
une idée qui était sur les lèvres de Chérie, puisque vous 
vous êtes trouvé ici pour me sauver la vie, suivant votre 
habitude, ami Frédéric, qui donc poursuit-on là-bas dans 
le vallon? 

— C'est l'étudiant! répondirent les charbonniers au 
bas de la montagne, le coquin d'étudiant! 

Les membres de la famille des Compatriotes se comp- 
tèrent du regard et se prirent à rire : personne ne man- 
quait dans leurs rangs. 

— Diable d'enfer! grommela Bastian qui se gratta 
l'oreille, j'ai peur pour mon dolman et pour ma cas- 
quette! 

— Tayaut! tayaut! cria la voix de Hugo Braun dont 
on devinait déjà la grande taille dans l'ombre, barrez-lui 
le passage! Il est à nous cette fois, à moins qu'il n'ait fait 
un pacte avec Satan! 

La casquette et le dolman bleu franchirent le ruisseau 
d'un bond désespéré et passèrent à droite de la croix, tan- 
dis que les cris des charbonniers redoublaient. Puis l'étu- 
diant qui jouait le rôle de lièvre dans cette chasse mémo- 
rable, et qui le jouait parfaitement, se jeta tout à coup 
sur la gauche, gravit la rampe avec une agilité de chat 



lyo 



CHERIE 



et vint tomber épuisé à quelques pieds du groupe formé 
par Rosenthal et ses compagnons. 

Il était dans un état déplorable. Le dolman ne présen- 
tait plus qu'un lambeau informe, et la partie inférieure 
du costume était enduite de boue depuis les talons jusqu'à 
la ceinture. Quant au personnage lui-même, tout le monde 
a pu voir un renard forcé et rendu qui attend les dents de 
la meute. Le pauvre animal, pantelant, haletant, essaye 
de regarder derrière lui sans oser tourner la tête, ses yeux 
sortent de leurs orbites, tandis que ses côtes fument et que 
ses jambes tremblent. 

— Ahl ah! s'écria Hugo Braun en s'avançant dans la 
lumière, je dis que nous avons bien gagné les florins du 
graf! Il avait beau geindre et crier : « Ce n'est pas moi! 
ce n'est pas moi! », nous l'avons mené de la bonne ma- 
nière! A-t-il été battu, le coquin d'étudiant! et il faut qu'il 
ait le diable au corps pour s'être relevé vivant de toutes 
les fondrières où il a fait le plongeon! 

Hugo s'arrêta court à la vue de ses deux frères garrottés. 
Le prétendu étudiant était couché par terre, oii il trem- 
blait en gémissant. Rosenthal avait un peu de pâleur au 
front et détournait les yeux de ce tableau. 

Bastian fît le tour du cercle à pas de loup et s'approcha 
de l'homme-renard par derrière. Comprimant à grand' 
peine l'envie de rire qu'il avait, ce gros garçon impi- 
toyable arracha prestement la casquette de l'inconnu et 
découvrit la titus dépoudrée du vieux comte Spurzeim, 
homme du dix-huitième siècle, esprit sans préjugés, cou- 
sin de l'Encyclopédie et l'un des diplomates les plus véri- 
tablement forts du royaume de Wurtemberg. 



chérieI 171 

— Le graf I gronda Hugo stupéfait en reculant de plu- 
sieurs pas. 

— Le graf! répétèrent les charbonniers et les char- 
bonnières, qui n'en pouvaient croire leurs yeux. 

La cohorte des étudiants éclata de rire, et Bastian, 
levant au bout d'un bâton la fameuse casquette, s'écria 
de ce ton plein d'emphase que prennent chez nous les 
affiches pour inviter le peuple spirituel entre tous à 
gagner quatre cent mille francs pour vingt sous : 

— Prodige de la diplomatie! !I 

C'était frapper un cadavre; le malheureux Spurzeim 
resta immobile et comme abêti. Rosenthal fit un pas pour 
le relever. 

— Monsieur le baron, dit Bastian, qui s'indemnisait' 
de la terreur très sérieuse que le bonhomme lui avait 
faite, je crois devoir vous répéter que votre oncle véné- 
rable avait fait venir ici mes frères de Tubingue pour 
vous envoyer rejoindre vos aïeux. 

— Je ne crois pas cela, dit Rosenthal. 
Et la jeune comtesse indignée ajouta : 

— C'est impossible I 

— De même que, poursuivit imperturbablement Bas- 
tian, il avait mis sur pied cette population malpropre et 
féroce, pour extirper notre ami Frédéric 1 Diable d'enfer I 
ne touchez pas à ce serpent I 

Rosenthal s'était arrêté. 

— Est-ce vrai .5^ demanda-t-il aux charbonniers. 

— Quant à cela, freiherr, répliqua Hugo Braun, qui 
regardait ses deux frères du coin de l'œil, le graf nous 



172 



CHERIE 



avait dit qu'il y avait un coquin d'étudiant qui voulait i 
vous prendre votre fiancée. Et il avait promis de donner 
des florins à celui qui l'attraperait. 

— Et que deviez-vous faire de l'étudiant? demanda' 
encore Rosenthal, qui a son insu, prenait le ton sévère * 
d'un juge. 

— On devait l'emmener au village de Munz, répondit 
le petit frère Hugo, 011 sont les dragons du roi qui le 
cherchent. 

Rosenthal fit un geste d'énergique dégoût. Le vieux 
comte semblait avoir perdu tout à fait l'usage de la parole. 
Ses yeux éteints se ranimèrent un peu, parce qu'il vit 
approcher Hermann, son valet fidèle, et qu'il pensa bien 
que celui-là du moins allait témoigner en sa faveur. Her-j 
mann montra son visage gros et fleuri à la lueur des 
torches; il avait le sourire aux lèvres, et dans ce sourire 
épais, on aurait pu retrouver une réminiscence carica- 
turale de la grimace spirituellement diabolique de M. de 
Talleyrand. C'était pourtant le pauvre Spurzeim qui lui 
avait appris ce joli jeu de physionomie 1 

— Monsieur le baron, dit Hermann d'un accent dis- 
cret, c'est moi qui suis allé, sur l'ordre de monsieur le 
comte, chercher à Tubingue messieurs les étudiants. Je 
dois déclarer que M. le comte se vantait à toute heure 
d'être votre héritier présomptif, et que le diable lui-même, 
si croire au diable n'est point une superstition, ne peut 
avoir, en fait de morale, des opinions plus avancées que 
monsieur le comte.. 



CHÉRIE I 1^3 

Ayant prononcé ces paroles avec modestie, l'excellent 
Hermann salua et se tut. 

— Ahl pensa le malheureux Spurzeim avec mélancolie, 
il n'a encore qu'un mois de leçons I Quels progrès! 

• — Comte, dit Rosenthal, n'aurez-vous pas un mot pour 
vous défendre? 

— Que monsieur le comte attende! s'écria Rudolphe; 
il y a d'autres accusations contre lui. 

En même temps, il fit lever Elias et Werner. 

— Parlez! leur dit-il. 

Les deux brigands jetèrent autour d'eux leurs regards 
sournois. 

— Le graf nous avait dit, murmura Elias d'une voix à 
peine intelligible, que le vieil homme et la vieille femme 
passeraient sur la route à onze heures de la nuit. 

Il faut constater que personne, excepté les étudiants de 
Tubingue, ne connaissait le triste sort de maître Hiob et 
de sa femme Barbel; et cependant, au son de la voix 
d'Elias, Rosenthal et les deux jeunes filles se sentirent 
frissonner. Il y avait du sang dans le bredouillement 
sinistre qui râlait au fond de la gorge du bandit. Spurzeim 
se souleva sur le coude et regarda Elias en face avec 
inquiétude. 

— Eh bien? fît Rosenthal. 

— A onze heures de nuit, reprit Elias, le vieil homme 
et la vieille femme sont passés dans leur carriole. Ils 
étaient venus pour acheter le Sparren, et le graf ne vou- 
lait pas que le Sparren fût vendu... 

— Sur mon honneur, s'écria Spurzeim qui tremblait 



17^ CHÉRIE I 

de tous ses membres, j'avais dit seulement qu'on leur fî 
peurl 

— Le graf avait dit, grommela Elias en baissant la <! 
tête, qu'ils portaient sur eux un papier qui valait cent 
mille florins. 

Un silence glacial régna du haut en bas de la montagne, 
et au milieu de ce silence on entendit comme le roulement 
sourd d'une charrette, arrivant au pas, derrière le détour 
du chemin. 

— Et qu' est-il advenu? s'écria le vieux comte éperdu, 
car la théorie du mal allait peut-être plus loin chez lui 
que la pratique. 

Elias Braun ne répondit point; il avait tourné les 
yeux vers le coude de la route où le bruit se faisait enten- 
dre. Sa main crispée s'étendit dans cette direction, puis 
il laissa retomber ses deux bras, et sa tête s'inclina sur sa 
poitrine... 

Le long de la route, une carriole attelée de deux che- 
vaux approchait lentement et comme à l'aventure. De 
temps en temps, les chevaux, que nulle main ne guidait, 
s'arrêtaient pour brouter l'herbe ou les basses branches 
des buissons. Puis ils reprenaient leur marche indolente 
et les roues de la carriole criaient sur leur essieu. Ils vin- 
rent ainsi jusqu'au bas de la rampe oij la route passait. 
Quand la lueur des torches éclaira l'intérieur de la car- 
riole, un cri sourd s'échappa de toutes les poitrines. Spur- 
zeim, dont les cheveux se hérissaient sur son crâne, ne 
demanda plus ce qui était arrivé. Les chevaux passèrent 
tantôt broutant, tantôt reprenant leur marche somno- 



CHÉRIE I 175 

lente, tantôt se mordant à la crinière et échangeant quel- 
que caresse fatiguée. La carriole fit le tour de la Crois- 
Miracle, montrant une dernière fois les cadavres qu'elle 
emportait, puis elle disparut avec lenteur dans les ténè- 
bres de la vallée. 

Tout était tumulte au château de Rosenthal; les domes- 
tiques, éveillés en sursaut, allaient et venaient par les 
grands corridors; le chapelain, la demoiselle de compa- 
gnie, le bibliothécaire et l'écuyer se hâtaient vers le salon 
d'apparat, où, depuis bien longtemps, si nombreuse 
société ne s'était trouvée réunie. Le baron avait offert 
hospitalité à messieurs les étudiants de Tubingue. 

La lauréate Concordia était assurément la seule qui 
n'eût aucune notion des événements de cette nuit. Elle 
se levait en hâte parce qu'on lui avait dit que les étu- 
diants de Tubingue étaient au salon. Bastian lui avait 
donné une haute idée de l'Université. Parmi tant de 
jeunes gens aux cœurs généreux et chauds, elle était bien 
sûre d'ailleurs de recruter quelques partisans à la cause 
sacrée des Hellènes. Une grave question était de savoir si 
elle mettrait sa robe de moire ou sa robe de lampas à 
ramages, pour faire honneur au nom de Rosenthal. Quant 
à la robe de velours, il n'y fallait point songer, sous peine 
de voir naître dans l'esprit de Bastian et de Frédéric cette 
pensée que la lauréate n'était pas suffisamment montée 
en robes d'apparat. 

Pendant que Concordia hésitait entre le lampas et la 
moire, l'homme qui avait fait battre son cœur décemment 



176 CHÉRIE 1 

et modestement, une trentaine d'années en ça, se trou- 
yait dans une position bien affligeante. 

Hélas! l'auriez-vous reconnu, ce brillant diplomate qui 
possédait naguère à lui tout seul le regard de Talleyrand, 
la grimace de Metternich et le sourire de Voltaire? Il 
n'avait plus rien de tout cela; il était assis sur le pied de 
son lit, dans sa chambre à coucher, les mains croisées sur 
ses genoux et le regard fixé dans le vide. Vis-à-vis de lui 
était son portrait, glorieux et pimpant, celui de ses por- 
traits qui avait quelque chose de Wellington et de Pozzo 
di Borgo; il n'osait pas même le contempler, tant il avait 
grande honte de lui ressembler désormais si peu. 

C'était un diplomate déchu dans toute la force du 
terme! Et personne ne l'avait suivi dans son malheur; il 
était là, seul, sombre, découragé. Auprès de lui, sur la 
table de nuit deux pistolets tout armés et amorcés sem- 
blaient pronostiquer un dénoûment funeste. Outre les 
pistolets, il y avait une paire de rasoirs, et, comme si ce 
n'était pas assez d'agents de destruction, un couteau- 
poignard ouvert complétait cette panoplie du suicide. 

— Allons, murmura-t-il d'une voix très altérée, la 
mort est le seuil du néant! Je ne suis pas de ceux qui 
croient à une autre vie. Je n'aurais jamais cru qu'il fût 
possible d'en finir avec autant de stoïcisme! 

Il prit le couteau-poignard, qu'il remit sur la table, 
trouvant sans doute que le rasoir valait mieux. Quand il 
eût bien regardé le rasoir, il se décida pour les pistolets. 

— C'est que je ne tremble pas! murmurait-il émerveillé 
de son propre courage; il y en a qui se presseraient et qui 



CHÉRIE I 177 

se précipiteraient les yeux fermés dans la mort; moi, je 
regarde tous ces instruments avec la curiosité d'un philo- 
sophe. 

Son caractère revenait grand train; il cherchait déjà 
au fond de ses souvenirs quelle figure historique et connue 
il était convenable de prendre dans une circonstance aussi 
solennelle. La porte de sa chambre s'ouvrit en ce moment, 
et le visage bouffi d'Hermann parut sur le seuil. 

— Vous avez sonné .î^ prononça Je digne valet du bout 
des lèvres. 

Spurzeim laissa de côté son poignard, ses rasoirs et ses 
pistolets pour le regarder curieusement. 

— Oui, mon ami, répondit-il avec douceur, j'ai sonné. 
Je désirais te voir une dernière fois pour te témoigner ma 
satisfaction. 

— Ahl ahl fit Hermann en riant, vous êtes content de 
moil 

— Bien, mon amil interrompit le comte d'un accent 
pénétré. Tu es insolent parce que tu me vois réduit à 
l'extrémité; c'est le cas; je t'approuve I je ne peux pas te 
dire combien ta conduite dans la montagne m'a inspiré 
de considération pour ta personnel 

Hermann était un peu interdit; il ne savait plus sur 
quel pied danser. 

— Quand j'ai commencé ton éducation, reprit le vieux 
Spurzeim, je n'espérais pas que tu ferais si vite des progrès 
pareils. Tu me sembîais un peu rond, un peu lourd, un 
peu bonasse, mais quand on cache sous cet aspect charnu 
id véritable coquinerie, le mot est do toi, tu t'en souviens, 

12 



Î78 chéiheI 

cela produit un effet excellent 1 Continue, mon cHer ami 
Hermann; tu sais déjà être ingrat et abandonner les mal 
heureux : c'est le fond de la science I 

— Ma foil monsieur le comte, balbutia Hermann 
déconcerté, si j'avais espéré vous sauver... 

— Tais-toi, interrompit précipitamment Spurzeim, ne 
gâte pas ton action. Je suis perdu sans ressource : tu n'as 
absolument rien à craindre ni à espérer de moi. 

— Sans cette affaire diabolique, reprit Hermann, 
l'affaire du vieux bedeau Hiob et de sa femme... 

Un tic nerveux agita la face de Spurzeim, qui lui 
imposa silence d'un geste. 

— J'avais agi correctement, balbutia-t-il; c'était un 
petit chef-d'œuvre d'arrangement et d'entente. Cela n'a 
pas réussi, n'en parlons plus. 

Il se redressa et mit sa main dans son jabot avec fierté. 

— Mon ami, dit-il en changeant de ton, tu connais 
mes idées sur la philosophie en général. Je vais mettre fin 
à mes jours, sans forfanterie comme sans peur. Ce n'est 
point une prouesse, ce n'est point une faute; c'est comme 
toutes les actions de la vie, une chose indifférente en soi, 
sous le rapport du bien et du mal. 

Hermann se sentait pris d'une certaine émotion. Le 
froid courage de son maître en cet instant suprême l'émer- 
veillait et l'attendrissait. 

— Si on ne peut pas arranger cette maudite affaire, 
murmurait-il, et je ne sais pas trop comment on pourrait 
l'arranger, je suis bien sûr que monsieur le baron, votre 
neveu, vous donnerait les moyens de fuir. 



CHERIE! 179 

Spurzeim secoua la tête lentement. 

— Mon ami, dit-il avec un sourire en montrant le poi- 
gnard, le rasoir et les pistolets, si une chose me fâche, 
c'est de n'avoir pas là deux ou trois variétés de poisons 
pour que mon choix soit plus libre. Une corde, cela se pro- 
cure facilement... 

La pendule de la cheminée sonna minuit. 

— Va-t'en, mon brave Hermann, dit Spurzeim à son 
ancien valet; ne reviens pas ici avant le jour. Tout ce que 
lu trouveras dans ce secrétaire est à toi, je te le donne 
pour tes fidèles services. Ne parle point de moi à mon 
neveu cette nuit : ce serait troubler son bonheur. Demain, 
tu seras bien forcé de lui dire quel a été mon sort, et je 
te prie de lui faire en même temps mes meilleurs compli- 
ments. Adieu, mon ami Hermann, je ne suis plus de ce 
monde. 

Il désigna la porte d'un geste calme, mais péremptoire, 
et le gros valet s'éloigna les larmes aux yeux. 

— Après tout, pensait-il en refermant la porte, il n'y 
a pas d'autre manière d'en sortir 1 Mais c'est égal, ces phi- 
losophes sont de fameux gaillards, au fondi 

Une fois seul, Spurzeim se frotta les mains tout douce- 
ment. Il posa son arsenal sur la tablette de la cheminée et 
se regarda successivement dans la glace avec la pointe du 
poignard au cœur, avec la lame du rasoir à la gorge, avec 
le pistolet au front. Rien de tout cela ne le fit sourciller, 
mais rien de tout cela ne le satisfit sans doute, car il 
croisa ses bras sur sa poitrine en murmurant : 



i8o chérie! 

— Il y a encore le Raub, qui est profond à la chute du 
Wunder-Kreuz I m 

Il ouvrit son secrétaire et remplit ses poches de rou- " 
leaux d'or et de billets de banque. A la place de ces 
valeurs, il mit la vieille casquette de Bastian et les débris 
du dolman. Hermann, le légataire, avait raison : ces phi- 
losophes sont des gaillards! Spurzeim ouvrit sa fenêtre 
qui était au rez-de-chaussée et donnait sur les fossés 
fleuris. 

Sans doute, il voulait contempler une dernière fois le 
bel azur du firmament. Mais l'air tiède et doux invitait à 
la promenade : Spurzeim jeta un manteau sur ses épaules, 
enjamba l'appui de la fenêtre et traversa le parc dans la 
direction du Wunder-Kreuz. Chemin faisant, il tâtait ses 
poches pleines avec un certain plaisir, ce qui ne l'empê- 
chait pas de réciter des tirades encyclopédiques sur le 
droit que possède l'homme d'en appeler à la mort. Il ne 
s'arrêta qu'au bord du Raub, dont il contempla la chute 
écumante avec un sang-froid véritablement héroïque. 

Hermann, cependant, accomplissait l'ordre de son maî- 
tre; il gardait le silence sur sa fatale résolution. iDans le 
grand salon de Rosenthal, personne ne se doutait de ce 
drame solitaire qui s'accomplissait au pied du Wunder- 
Kreuz. La salle était illuminée comme pour une fête;" 
Concordia, qui avait décidément choisi sa robe de lampas 
à ramages, s'était d'abord donné beaucoup de peine pour 
comprendre les motifs du brusque changement survenu 
dans les dispositions matrimoniales de son neveu. Il était 
le fiancé de Chérie, et la lauréate entendait dire de tous 



chéivieI ' i8i 

côtés autour d'elle qu'il allait épouser la jeune comtesse 
Lenor. Chérie, de son côté, choisissait pour époux l'étu- 
diant Frédéric Horner. 

Les doutes de Goncordia cessèrent quand Rosenthal, 
prenant Lenor par la main, vint lui faire officiellement 
part de son mariage. La lauréate baisa sa nièce au front et 
dit : « Je donne mon consentement avec d'autant plus de 
plaisir, que ceci ressemble au dénouement d'une de mes 
tragédies. Sylvio, qui devait épouser Rosemonde, se 
trouve être le mari de Stella, tandis que Théodebald, après 
avoir fait sa cour à Stella, allume pour Rosemonde le 
flambeau de l'hyménée. » 

Les étudiants de Tubingue entouraient Frédéric et 
Chérie. C'étaient des caresses et des transports sans fin. 

L'Université retrouvait sa pupille plus belle, plus tendre 
et mille fois mieux aimée. Le bonheur de Frédéric avait 
peut-être plus d'un jaloux, mais la joie se montrait toute 
seule et c'était une véritable fête de famille. 

— Lenor, dit Rosenthal en un moment où sa nouvelle 
fiancée et lui se trouvait à l'écart, vous ne m'avez pas 
demandé d'explication sur ma conduite envers vous, du- 
rant ces trois semaines? 

— Non, répondit la jeune fille qui se prit à sourire. 
En même temps, elle entraîna Rosenthal vers le groupe 

des étudiants, au milieu duquel se trouvait Chérie. 

— Pourquoi.»^ insista le baron. 

Lenor ne répliqua point cette fois; sa petite main 
blanche s'ouvrit un passage dans les rangs pressés de 
l'école et chercha la main de Chérie. 



i82 chérie! 

— Venez, ma sœur, dit-elle. 

— Chérie! balbutia Rosenthal avec un peu d'embarras 
dans la voix; m'avez-vous pardonné, et me permettrez- 
vous de vous appeler aussi ma sœur? 

En même temps, il tendait la main à Frédéric, qui la 
serrait cordialement. 

— Vous pardonner, quoi .^ demanda Chérie étonnée. 
Le sourire de Lenor se faisait plus malin, en même 

temps que le souvenir du plus beau moment de sa yie 
mettait à son front une rougeur émue. 

— Je viens d'improviser un court épithalame, dit la 
lauréate en dehors du cercle : j'y donne à mon neveau 
Rosenthal le nom gracieux de Tircis; à ma nièce Lenor, 
l'aimable pseudonyme d'Amaranthe; j'y désigne made- 
moiselle Chérie sous le nom de Galatée, et son futur 
époux sous celui de Ménalcas. 

— Monsieur le baron, avait répondu Chérie, si nous 
parlons de pardon, je crois que c'est à moi d'implorer 
le mien près de vous. Si je m'étais adressée directement 
à votre loyauté... 

Rosenthal songeait toujours à cette mystérieuse entre- 
vue de la Croix-Miracle, où il avait rendu la bague de 
saphir sans que la jeune fille la lui eût demandée. Chérie, 
de son côté, faisait allusion à cette comédie commencée 
si gaîment dans la salle à manger du château et qui avait 
failli avoir, sur le flanc du Rouge, un dénoûment si ter- 
rible. 

— Soyez donc mon frère, puisque vous le voulez, reprit 



GHÉmËl i83 

Chérie; pour vous et pour ma sœur Lenor, je vous aimerai 
du meilleur de mon âmel 

— Prouvez-le moi, dit tout bas Rosenthal, qui se 
pencha sur sa main et resta ainsi pour cacher le trouble 
de son visage, tandis qu'il poursuivait : Je suis riche; per- 
mettez au. frère de doter sa sœur. 

La jeune fille rougit, et un murmure parcourut les 
rangs des Compatriotes. 

— Monsieur le baron, répliqua Rudolphe avec hauteur, 
la fille des étudiants de Tubingue est riche aussi et n'a 
pas besoin de dotl 

En même temps, il élevait au-dessus de sa tête la lettre 
de l'inspecteur Muller, qui reconnaissait à Chérie un 
capital de cent cinquante mille florins dont cent mille 
avaient servi à acheter la maison du Sparren. 

— L'Université peut être fière tant qu'elle voudra, 
s'écria Chérie en se jetant au cou de Rosenthal, moi, je 
suis reconnaissante et je vous dis : Merci, mon frère. Mais 
puisque vous ne pouvez pas me doter, maintenant que me 
voilà trop riche, je veux recevoir de vous mon anneau de 
mariage. 

— Votre anneau .►^ balbutia Rosenthal. 

Il n'eut pas le temps d'achever. Lenor s'approcha sou' 
riante, et glissa au doigt de Chérie la bague de saphir; 
puis elle se tourna vers Rosenthal étonné et, cachant son 
beau front couvert de rougeur sur la poitrine de son 
fiancé, elle murmura : 

— • Voilà pourquoi je ne vous ai pas demandé d'expli- 
cation. 



i8à 



CHÉRIE I 



— C'était vousl dit Rosenthal, là-bas, à la Croix- 
Miracle ? 

— C'était moi qui vous écoutais, et qui ne serai jamais 
plus heureuse en ma vie. 



CONCLUSION 



Bien des années ont passé depuis lors dans le haut pays, 
entre Freudenstadt et le village de Munz; les bonnes gens 
qui racontent cette histoire disent que le lendemain, 
Lenor, Chérie, le baron de Rosenthal et messieurs les étu- 
diants de Tubingue, laissant Frédéric endormi, s'en 
allèrent au delà du Haugt, sur le versant du Kniebis, où 
s'élevait la cabane d'Elisabeth Horner. 

La pauvre vieille filait sur le pas de sa porte en songeant 
à son fils Frédéric, qui l'avait quittée un mois auparavant, 
bien pâle et souffrant. On la mit dans le carrosse du baron, 
entre Chérie, dont elle avait surpris tant de fois le nom 
sur la lèvre de son fils, et la jeune comtesse Lenor. 

Quand Frédéric s'éveilla, un grand bruit se faisait dans 
la cour du Rosentlial : c'étaient messieurs les étudiants de 
Tubingue qui arrivaient en chantant et portaient sur leurs 



l86 CHÉRIE I 

épaules la bonne femme avec son casaquin de laine et sa 
coiffe de paysanne. Frédéric s'élança hors de sa chambre 
et vint tomber en pleurant dans les bras de sa mère, qui 
était demi-folle de surprise et de bonheur. Elisabeth 
Horner eut la meilleure place à l'église et la meilleure 
place à table : Chérie l'entourait de caresses filiales; quant 
au baron et à Lenor, on eût dit qu'ils étaient aussi ses 
enfants. 

Une avenue d'érables fut plantée qui menait de la porte 
du château au petit perron du Sparren. Les érables sont 
devenus de grands arbres, et la mousse n'a pas encore 
eu le temps de croître dans l'allée. Là oii commence le 
repos heureux, il n'y a plus d'histoire; nous dirons seu- 
lement que le fils aîné de Frédéric Horner et de Chérie 
est capitaine de chasseurs de la garde, et que Rosenthal 
a un beau garçon à l'Université de ïubingue. 

Tous les anSj il y a deux grands jours de fête : un jour 
à la maison blanche, un jour au vieux château, et c'est 
plaisir de voir comme les officiers du roi et messieurs les 
étudiants ont oublié leurs anciennes querelles. 

L'addition fantastique de Chérie se trouve du reste jus- 
tifiée. Toutes les générations de Compatriotes viennent se 
rencontrer à la fête, et c'^st par milliers que la pupille de 
l'Université de Tubingue compte ses tuteurs bien-aimés. 

La reine Chérie a une fille de quinze ans, aux longs 
cheveux d'un blond perlé, aux grands yeux noirs pétil- 
lants et mutins... Mais ne commençons pas un autre 
roman. 

Qu'il nous suffise de dire en finissant, pour rentrer 



CHÉRIE 1 187 

dans le sujet même de notre récit, que la lauréate Con- 
cordia fît non seulement deux épithalames sur le double 
mariage, mais encore une élégie dramatique, une héroïde, 
comme elle l'appelait elle-même, sur la mort prématurée 
du comte Spurzeim. On avait trouvé, en effet, au bord du 
Torrent, la perruque et les manchettes du diplomate fort : 
c'était l'indice irrécusable d'un suicide. La lauréate com- 
para ces manchettes et cette perruque aux sandales d'Em- 
pédocle, rejetées par le volcan de l'Etna. 

Or, cette même nuit, justement, un voyageur à la 
mise décente passait la frontière de Wurtemberg au-dessus 
de Haslasch, traversait le duché de Bade et pénétrait en 
France par le pont de Kehl. Quatre ou cinq jours après, 
ce voyageur entrait dans la capitale du monde civilisé, 
par la barrière de la Villette. Il employa une semaine 
entière à visiter les principaux monuments de Paris et à 
étudier les mœurs de nos populations si véritablement 
intelligentes. Le huitième jour, il monta sur les tours de 
Notre-Dame et jeta autour de lui un regard dominateur. 

— Salut, Paris I s'écria-t-il en se faisant un garde-vue 
de ses paupières, à la façon du prince de Talleyrand-Péri- 
gord : je te connais, j'ai deviné ton secret. Salut, ville du 
vin frelaté, patrie du chrysocab et du strass, des cache- 
mires à cinquante francs et des festins à vingt-cinq sousl 
J'ai fait de la diplomatie politique et j'y ai perdu mon 
patrimoine : j'ai fait de la diplomatie de famille et j'y ai 
perdu mon latin. Chez toi, cité amoureuse de la fraude, 
cité folle du bon marché, je vais faire de la diplomatie de 
cuisine! Les épiciers sont tes seigneurs, ô Paris I je veux 



i88 chérie! 

monter au rang d'épicier! je veux te vendre du sucre 
saturé d'amidon, du café plein de châtaignes torréfiées, 
de la bougie de suif, du chocolat de fécule, du savon de 
résine, et les fruits les plus savoureux de la Provence, 
récoltés dans les vergers de Ghaillot! Je veux te faire 
manger du silex en poudre au lieu de sel; je veux te pro- 
diguer des sangsues illustrées déjà par plusieurs cam- 
pagnes, mettre de la cendre de bois flotté dans le poivre 
de tes ragoûts, mettre du son dans la moutarde de tes 
bains de pieds; et toutes ces bonnes choses, ô Paris! ma 
conquête, je veux te les débiter à l'aide de poids philoso- 
phiques, dans des balances sans préjugés. 

Il dit, et sans perdre de temps, il alla commander du 
madère à Belleville, du Champagne grand mousseux à la 
Petite-Villette, des saucissons de Bologne à la barrière du 
Combat. La Compagnie hollandaise lui fournit du bœuf 
de Hambourg, le marché de la Vallée lui donna des jam- 
bons de Rayonne. Il acheta de la cendre, du plâtre, des 
cailloux, de l'empois, du gros papier, enfin tout le néces- 
saire; puis le nom de Mivard-Godard brilla en lettres d'or, 
sur une enseigne de verre, dans l'un des plus beaux 
quartiers de la capitale. 

Son œuvre a naturellement prospéré, par le soin qu'il 
?i eu de n'employer que des poisons lents dans ses mix- 
tures. Il est riche, il jouit de l'estime générale; il a donné 
quelques billets de banque à une entreprise honorable 
pour qu'elle éditât sa biographie, où se trouve cette 
phrase que nous croyons avoir déjà vue quelque part : 
« Monsieur Mivard-Godard est une personnalité remar- 



CHÉRIE I 189 

quable, un véritable homme du xviii® siècle, etc., etc. » 
Nous ajouterons qu'il a fait faire son portrait par un 
peintre de quelque talent, et qu'une discussion s'est élevée 
entre lui et l'artiste, parce que ce dernier demandait cinq 
cents francs de plus pour appliquer sur les lèvres de mon- 
sieur Mivard-Godard Ip malin sourire de Voltaire. 

A l'heure où je trace ces dernières lignes, le citoyen 
Mivard-Godard (ancien comte Spurzeim), candidat de son 
arrondissement au conseil municipal, affiche sur les murs 
de Taris une proclamation 011 il enterre Dieu, le pape, 
les rois, les prêtres, les sœurs de charité, les frères de la 
doctrine chrétienne et qui se termine ainsi : « La républi- 
que che]chait un républicain : me voilai » 



FIN 



Impr. d'Edltlons,9,rue Edouard-Jacques, Paris. — 11-28 



^n^ui,^^l-i biLwâ. JAN 2 L 



PQ Feval, Paul Henri Corentin 

F2 ^ 

1856 

t.33 



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