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Full text of "[Oeuvres]"

Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/oeuvresfeval39fv 



LA CAVALIÈRE 



ŒUVRES DE PAUL FEVAL 

SOIGNEUSEMENT REVUES ET CORRIGÉES 



NOUVELLE COLLECTION OLLENDOBFF (IN- 8° ECU) 



Les Merveilles du Mont-Saint-Michel. 

Les Étapes d'une conversion (I" 
série). La Mort d'un père. 

Pierre Blot (II e série des Étapes). 

La Première Communion, 3 e récit 
de Jean (III e série des Étapes). 

Le Coup de grâce, dernière étape. 

Jésuites I 

Pas de divorce I 

La Fée des Grèves 

L' Hommes de Fer (suite de la Fée des 
Grèves). 

Châteaupauvre, voyage au dernier 
pays breton. 

Le dernier Chevalier. 

Frère Tranquille. 

La fête du Roi Salomon (suite du pré- 
cédent). 

La Fille du Juif -Errant. 

Le Château de Velours. 

La Louve. 

Valentine de Rouan (suite de la 
Louve). 

L'Oncle Louis. 2 vol. 

Le Loup blanc. 

Le Mendiant noir. 

Le Poisson d'Or. 

Le Régiment des Géants. 

Les Fanfarons du Roi. 



Le Chevalier Ténèbre. 

Les Couteaux d'or. 

Les Errants de Nuit. 

Fontaine-aux-Perles. 

Les Parvenus. 

La Reine des Épées. 

Les Compagnons du Silence. 

Le Prince Coriolani (suite du précé- 
dent). 

Une Histoire de Revenants. 

Roger Eoatemps. 

La Chasso au Roi. 

La Cavalière (suite de la Chasse au 
Roi). 

Le Capitaine Simon. — La Fille de 
l'Émigré. 1. vol. 

Le Chevalier de Kéramour. 

Les Libérateurs de l'Irlande, 2. vol. 

L'Homme du Gaz. 

Corbeille d'Histoires. 

Chouans et Bleus. 

La Belle- Étoile. 

La première Aventure de Corentin 
Quimper. 

Contes de Bretagne. 

Romans enfantins. 

Veillées de la Famille. 

Rollan Pied-de-Fer. 

Le Maçon de Notre-Dame. 



Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris 
la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la Russie. 






PAUL FÉVAL \J > °L\^ 

LA CHASSE AU ROI 

La Cavalière 



SEULE EDITION SOIGNEUSEMENT REVUE 




PARIS 



Société d'Éditions Littéraires et Artistiques 

LIBRAIRIE OLLENDORFF 

= 5p, chaussée d'antin, 5o ===== 



Tous droits rcscrvés. 



-A-ru* . < ru.'t< 



1 39 






9H743 



LA CAVALIERE 



COMMENT LA REINE D'ANGLETERRE EUT LE MALHEUR 
D'ÉCLABOUSSER LA GRANDE HÉLÈNE OLIVAT 



La chasse au roi subissait un temps d'arrêt. Il se trou- 
vait que Piètre Gadoche avait fait erreur quelque peu 
dans ses calculs, ce qui arrive, dit-on, aux mathémati- 
ciens les plus habiles. Tout ne va pas, en ce monde, sur 
des roulettes, même les coquineries les mieux montées : 
Piètre Gadoche avait voulu faire sortir de Paris, où la 
bataille décisive était impossible, le chevalier de Saint - 
Georges, et il avait réussi; mais, cinq jours après la mas- 
carade de chevauchée militaire, sous les ordres du pré- 
tendu marquis de Crillon, effectuée de l'hôtel de Lauzan à 
la ville qui fut le berceau de Marguerite de Navarre et de 
Louis XIV, le chevalier de Saint-Georges était encore à 
Saint -Germain -en -Lay e. 

Le prétendant était retenu là, non plus par la nécessité, 
mais par le charme qu'il éprouvait à voir réunies lady 
Mary Stuart de Rothsay et la reine, sa mère. Longtemps 
après, à Rome, quand il regardait des hauteurs du Vati- 
can le lointain de sa jeunesse, il déclara bien souvent que 
oette semaine perdue à Saint-Germain représentait les 
plus heureux jours de sa vie. 

Piètre Gadoche, dans sa sagesse, avait décidé que le 
dénoûment de la royale tragi-comédie devait avoir lien 
à Nonancourt. Peut-être, en cela, se trompait-il encore. 



G LA CAVALIÈRE 

Le comte Stair s'impatientait, et les honnêtes velléités 
du Régent avaient produit une sorte de contre-surveillance 
qui protégeait au moins la vie du prince. De sorte que 
les obstacles se multipliaient de la part de lord Stair, 
qui voulait brusquer l'aventure, et de la part de la police 
française, qui prétendait empêcher tout conflit sanglant. 

Pendant cela, Jacques Stuart se délectait à suivre les 
progrès de la tendre alliance qui se nouait entre Mary et 
sa mère. La reine douairière raffolait de lady Stuart et ne 
parlait plus de cette fiancée politique, Marie-Casimire- 
Clémentine Sobieska, qui vivait en repos aux bords de la 
Vistule. 

Saint-Germain ignorait peut-être le drame caché qui 
se jouait dans sa forêt. Il y avait des fêtes au château, où, 
bien entendu, le chevalier de Saint-Georges ne paraissait 
point, et que, par contre, honoraient plusieurs sommités 
de la cour et du Parais -Royal. Il y avait des fêtes en ville; 
où mein herr Boër avait loué un magnifique hôtel. L'épouse 
trônait là, dans tout l'éclat de sa rotondité splendide, 
et mein herr Roboam continuait de noter sur un beau 
petit registre, en les doublant religieusement, toutes les 
dépenses qu'il était obligé de faire pour le compte de my- 
lord ambassadeur. 

Hélène Olivat, le croiriez-vous? la grande Hélène 
s'était attardée tout comme son ennemi Jacques Stuart; 
car cette brave fille, sans trop savoir pourquoi et même 
avant le meurtre de son père, entretenait de vagues 
répugnances contre le prétendant. Depuis le meurtre, elle 
attribuait cette aversion naturelle à la puissance des pres- 
sentiments. Les serviteurs de Stuart avaient, elle en était 
sûre désormais, assassiné son père. 

Hélène, redevenue riche, avait repris son poids et son 
aplomb. Tout pliait sous sa volonté autour d'elle comme 
jadis, et bien mieux que jadis, puisqu'elle n'avait plus, 
pour contrôler son pouvoir absolu, les rares veto de l'auto- 
rité paternelle. 

Nous la trouvons, arrivant seulement à Saint -Germain, 
dans la matinée du sixième jour, elle voyageait dans une 



LA CAVALIERE 7 

carriole à elle, surchargée d'effets de toute sorte, et fai- 
sait subir cette longue courbe à sa route, afin de complé- 
ter ses achats à la foire d'hiver, célèbre à cinquante 
lieues à la ronde, qui se tenait aux Tailles -des -Loges dans 
la première semaine de février. 

De là à Nonancourt, il n'y avait du reste qu'une forte 
étape, et la grande Hélène comptait sur la vigueur de ses 
chevaux. - 

Elle avait mis en sa tête de tout apporter avec elle au 
siège de son nouveau gouvernement, meubles, ménage, 
harnais, chevaux et jusqu'aux postillons : et dès qu'elle 
eut installé son monde à l'auberge des Trois -Eois, située 
sous le château, elle partit gaillardement pour la foire, 
escortée de Nicaise, son ministre d'État. Mariole, les 
quatre petits et la tante Catherine restaient à l'auberge, 
avec recommandation expresse, vieux et jeunes, d'être 
bien sages. Jarnicoton ! la demoiselle ne plaisantait plus, 
depuis qu'elle avait monté en grade et que M. le Régent la 
payait ! 

Le cabaret-auberge des Trois-Rois, adossé aux douves 
du château, regardait la principale entrée de la forêt et la 
route de Poissy. Il était encombré de pratiques, comme 
tous les cabarets de Saint -Germain pendant la foire. Il 
avait en outre, depuis le commencement de la semaine, 
bon nombre de chalands qui n'étaient point là pour la 
foire : des soudards, des gens de police, et certaines 
figures de mauvais aspect qui venaient y prendre, en 
buvant sec, des nouvelles d'un gentilhomme malade, 
M. le marqua de Romorantin, qui, depuis quatre ou cinq 
jours, était l'hôte des Trois-Rois. 

M. le Marquis, joli seigneur, bien doux, qui se louait 
grandement do l'air de la forêt, avait retenu en entier un 
pavillon, situé au bout du jardinet. Son médecin, le doc- 
teur Saunier, ne le quittait jamais. Nul ne savait la nature 
de sa maladie, qui le laissait assez calme le jour, fntûfl qui, 
la nuit, le tenait éveillé et poussant des cris de détare 
Les valets d'écurie disaient l'avoir entendu divaguant la 
fièvre et parlaut des griffes d'nn mort qui lui entraient 



8 LA CAVALIÈRE 

dans la chair jusqu'à l'os. Du reste, il avait de belles con- 
naissances; mein herr Boër était venu le visiter, l'épouse 
Boër aussi, que tout Saint-Germain connaissait déjà et 
admirait comme une bête curieuse. 

L'affaire de ce détachement interlope, ajoutée tout à 
coup aux cadres vaillants de Boyal-Auvergne-cavalerie, 
n'avait pas été sans produire quelque bruit. M. le marquis 
êe Crillon, en une seule nuit, avait jeté deux fois son nom 
aux sentinelles de la porte de la Conférence, et les mêmes 
sentinelles avaient pu compter, en fin de calcul, trente 
cavaliers de plus que le régiment n'en contenait ; mais le 
nom de Cartouche, glissé à propos par ceux qui avaient 
intérêt à étouffer l'aventure, suffisait amplement à détour- 
ner les soupçons. En ce temps-là Cartouche était le mot 
de toutes les énigmes. 

Vers deux heures de l'après-midi, Mariole, proprette et 
si jolie, que tous les buveurs se retournèrent pour la regar- 
der, descendit de sa chambre et vint chercher le goûter des 
petits avec la soupe de la tante Catherine. H y avait là, 
dans un coin du cabaret, un grand garçon qui portait le 
costume de postillon. Le regard de Mariole, qui avait fait 
vivement le tour de la salle, s'arrêta sur lui ; elle sourit en 
détournant les yeux. 

Le beau postillon se leva de table et paya son écot, 
après quoi il se rapprocha sans affectation de la porte du 
fond, par où Mariole était entrée, par où elle devait res- 
sortir. 

Elle revint bientôt en effet, portant à deux mains la 
vaste tasse où était le potage de la tante Catherine, et 
traversa la salle au milieu d'un feu roulant de compli- 
ments. Le beau postillon fronça le sourcil. Sa main toucha 
son flanc, comme pour y chercher une épée; mais les pos- 
tillons ne portent pas l'épée. Mariole lui dit en passant : 

— N'allez-vous pas vous faire une querelle! Ma sœur 
ne va pas tarder, guettez -la; mais évitez les regards de 
Nioaise, car il n'est pas prévenu, et il parlerait s'il vous 
reconnaissait. 

Le postillon sortit. Mariole continua sa route. En ce 



LA CAVALIÈRE 9 

moment, deux hommes traversaient le jardinet, revenant 
du pavillon où demeurait le gentilhomme malade, M. le 
marquis de Komorantin. L'un de ces hommes boitait. 
Mariole mettait justement le pied sur la première marche 
de l'escalier qui menait à la chambre où la tante Catherine 
attendait. Les deux hommes s'arrêtèrent à la regarder, 
pendant qu'elle montait sans les voir. 

— Maître Salva, dit le boiteux, la fille du bonhomme 
Olivat ne doit pas être loin, puisque voici sa poupette ! 

— Et elle doit avoir sous les ongles encore plus de venin 
que son père, mourant, répliqua le juif portugais avec 
son rire sinistre. J'enlève ma pratique aux Trois-Rois, 
ami Eogue, je n'y reviendrai plus. 

— Cette femme-là me fait peur, grommela le boiteux. 
■ — Le patron a grand tort de jouer avec elle, je gagerais 

qu'elle le mordra ! 

— En route, maître Salva ! Je n'aimerais pas la ren- 
contrer sur mon chemin. 

Us traversèrent le cabaret sans dire gare et s'éloignèrent 
à grands pas dans la direction de la ville. 

L'instant d'après, la porte du pavillon s'ouvrait, et 
M. le marquis de Komorantin descendait dans le jardin, 
le bras familièrement appuyé sur celui de mein herr Boër. 
Il n'avait, en vérité, pas l'air trop défait et parlait d'une 
bonne voix; seulement son bras gauche restait caché sous 
son manteau. 

— Comme bien vous pensez, mein herr, disait-il assez 
gaiement, je ne me fais pas beaucoup de mauvais sang. 
On travaille selon qu'on est payé. 

— Prenez garde ! répliqua le Hollandais, qui semblait 
être d'humeur détestable. En attendant, rien ne marche, 
monsieur Gadoche. Mylord ambassadeur m'a menacé de 
me casser aux gages, tout uniment ! 

— C'est peut-être pour m'offrir votre place, mein herr 
Roboamî 

Le ITollandais fit la grimace. 

> — Vos exigences augmentent tous les jours, reprit -il, 
vous avez avec moi des allures... 



10 LA CAVALIÈRE 

— L'intérêt de mylord, interrompit Gadoehe, prenant 
un ton sérieux cette fois, serait manifestement de sup- 
primer l'un de nous : nous faisons double emploi, mein 
herr Boër, et je vous déclare avec franchise que je n'ai 
pas besoin de vous. 

Mein herr Eoboam s'arrêta court. 

— Et si je vous rendais la pareille? murmura-t-il. 
Gadoehe retira son bras pour lui mettre amicalement la 

main sur l'épaule. 

— Mon maître, dit-il, regardez-moi bien entre les deux 
yeux. Je vous jure sur les cinq cent mille livres que je 
compte tirer de notre affaire, et qui me sont indispensables 
pour mon prochain mariage, que si ce pauvre jeune prince 
est lâchement assassiné à Saint -Germain, vous serez 
pendu ! 

Eoboam fit un saut en arrière qui le mit à trois pas. 

— Pendu, répéta Gadoehe, haut et court ! 

— Et vous, monsieur Gadoehe? balbutia le Hollandais. 
■ — Moi, j'irai vous voir pendre. 

H rappela Boër d'un geste familier, comme on fait pour 
les enfants battus qui n'osent plus approcher du maître. 

— Il y a des choses, reprit-il, que vous ne comprenez 
pas, vous autres Bataves : des délicatesses, des mièvre- 
ries de sentiment. Le Stuart est ici auprès de sa mère. Ma 
parole, ce serait affreux, et la régence sauterait du coup !... 
Il y a encore des choses politiques que le gouvernement 
français n'a pas pris la peine de vous expliquer. Le régent 
a fait parvenir au chevalier de Saint -Georges une manière 
d'ultimatum. Le chevalier de Saint-Georges est ici sur 
terrain neutre, il a encore le droit de tourner à droite on à 
gauche : à l'est, où est pour lui le salut; à l'ouest, où il 
trouvera Nonancourfc... 

— Nonancourt ! répéta Boër avec impatience. On dirait 
qu'il n'y a au monde que Nonancourt ! 

— Mon maître, dit Gadoehe, chaque auteur tient à ses 
œuvres; c'est une paternité. J'ai composé une comédie 
qui s'intitule Nonancourt. Elle doit me rapporter gros eb 
j'y tiens... Kéfléchissez : vous ai-je jamais trompé? Je vous 



LA CAVALIÈRE 11 

avais promis de mettre le chevalier de Saint -Georges hors 
de Paris, il est à Saint -Germain. Est-ce ma faute si de 
maladroites tentatives, faites en dehors de moi et contre 
moi, ont effrayé ses partisans, en lui fournissant à lui- 
même le prétexte de prolonger ces délices de Capoueî 
Aujourd'hui, je vous promets que dans vingt-quatre 
heures le chevalier de Saint -Georges sera à Nonancourt... 
où vous pourrez travailler sans être pendu. 

Eoboam, perdant patience; tourna le dos et s'éloigna 
au travers du jardin. Gadoche le suivit, répétant : 

— Pendu haut et court, pendu pour tout de bon ! 

Le Hollandais, quand Gadoche gagna la rue, avait 
déjà sauté dans son carrosse. 

— A l'hôtel ! criait-il à son cooher, et brûle le pavé, 
maraud ! 

• — H paraît que vos ordres étaient déjà donnés, dit 
Gadoche, qui s'assit près de lui. Je souhaite pour vous 
que vous arriviez à temps pour les contremander. 

— Tenez, regardez mon bon Piètre, dit Eoboam, qui 
se découvrit et montra la sueur découlant comme un flot 
de son front. Combien croyez-vous que mylord ambassa- 
deur doive payer une émotion pareille à un homme de 
ma sorte?... Pendu, mein Gott, pendu ! moi ! mein herr Boër ! 

— Mylord vous doit juste dix mille louis, répondit 
Gadoche sans hésiter, à partager entre nous. 

Le carrosse partit au galop. 

On entendait encore le bruit de ses roues dans la direc- 
tion de la ville, quand un autre bruit vint du ooude de la 
route qui tournait, en forêt, vers les Loges. 

Un autre carrosse venait de passer là, au galop aussi, 
enfilant l'avenue où le dégel mettait de largos flaques de 
boue. Sur le passage du carrosse, on avait pu voir les 
bonnes gens, paysans et bourgeois, se découvrir en disant : 
La reine ! La reine ! 

Au coude du chemin des Loges que le carrosse <!<• la 
reine venait de tourner, une caravane de piétons parai : 
c'était la graude Hélène «l'abord, puis Nicaise, sonfatoul, 
puis toute une cohorte do porteurs. La grand»' Bélène 



12 LA CAVALIÈRE 

était écarlate de fureur, et il y avait de quoi, car une 
malheureuse' éclaboussure avait couvert sa robe de laine 
noire, depuis le bas jusqu'en haut. Elle s'était retournée, 
suivant d'un œil courroucé le carrosse qui n'en savait 
mais, et l'accompagnant de ses imprécations torren- 
tueuses : 

— La reine ! criait-elle, quelle reine est-ce là? Je ne 
connais point de reine de France, à l'heure qu'il est! 
Et la reine elle-même aurait-elle le droit d'éclabousser 
une femme établie! 

Les passants riaient et la regardaient. Toute colère qui 
n'est pas absolument tragique nous fait rire, nous autres 
Français. 

— Demoiselle, dit Nicaise, qui suait et soufflait sous 
son fardeau, calmez-vous, on vous regarde et j'ai honte. 

Il portait des pots, des harnais, de la vaisselle, des jam- 
bons, des oreillers, du pain d'épice, des souliers, du linge, 
une horloge et des choux. 

— On me regarde? répliqua la grande Hélène, qui 
lança son panier sur son épaule d'un geste samaritain, je 
me moque bien des sots qui me regardent ! Et me calmer ! 
pense-t-on que quelqu'un ici m'empêchera de me plaindre? 
Je veux me plaindre! les robes coûtent de l'argent, et 
l'argent est dur à gagner! La reine me paye-t-elle ma 
robe? La reine d'Angleterre? une reine qui vit par charité 
chez nous ! Voilà une belle reine ! 

— Quant à ça, demoiselle, dit Nicaise, toujours conci- 
liant, le fait est qu'elle vous a pas mal éclaboussée, la 
reine... mais vous n'avez pas voulu vous ranger, aussi! 

— Et pourquoi me ranger, imbécile? La route n'est 
donc plus à tout le monde maintenant? 

Les ^badauds riaient, et les porteurs qui suivaient la 
grande Hélène se mettaient de la partie. 

— Vous, dit-elle, je vous paye; vous n'avez pas le droit 
de vous gausser de moi. En route, mauvaise troupe ! 

Nicaise grommelait : 

— Je vas vous dire, demoiselle; une reine, c'est tou- 
jours une reine... et un carrosse... 



LA CAVALIÈRE 13 

— Est toujours un carrosse, pas vrai, fatout? dit 
Hélène Olivat, qui reprenait vite, comme d'habitude, sa 
bonne humeur bourrue. Tu as raison comme un innocent 
que tu es. Mais je n'éclabousse personne, moi, et je ne 
veux pas qu'on me moleste !... Encore passe, la reine. Elle 
n'est pas heureuse, à ce qu'on dit, cette pauvre femme-là. 
Mais la caricature aux falbalas, le bœuf gras, le gros 
paquet de taffetas, de rubans, de coquelicots et de den- 
telles, qui m'a lancé ma première couche de boue... Allons, 
porteurs, dormez-vous? Croyez-vous avoir un pourboire?... 
Ce n'est pas une reine, celle-là, hé? 

— Celle-là, c'est différent, murmura Nicaise, succom- 
bant presque sous le poids des richesses qu'il portait. 
C'est ma comtesse de l'autre jour ! 

— - Tu dis?... 

— Je dis que c'est l'épouse Boër, demoiselle, la com- 
tesse de je ne sais plus quoi. 

Et il ajouta tout bas : 

— Qui avait tout de même du joli petit vin blanc, c'est 
sûr! 

— Que je la rencontre à pied, ton épouse Boër, et elle 
verra de quel bois on se chauffe ! Saperbleure ! il n'y a donc 
plus de Français en France ! Des Allemands, des Hollan- 
dais, des Anglais... Allons fainéants! voici mon auberge! 

Elle fit une bruyante entrée dans la salle commune des 
Trois-Rois et lança son paquet sur la première table 
venue, où verres et brocs sautèrent. 

— A la besogne ! ordonna-t-elle, les filles ! les garçons ! 
Je sais ce que c'est qu'une hôtellerie, voyez-voua bien ! 
J'en sors et j'y retourne. Jarnigodiche ! on n'est ni leste 
ni adroit dans ce pays-ci. Faut-il que je m'en mêle? 

Les servantes accouraient do tous côtés, le maître vint 
aussi. Hélène s'écria, reprenant ses porteurs en sous- 
œuvre : 

— Remuous-nous, voulez-vous, marmottes ! Tout cela :\ 
couvert, et vite! Le temps menace; me payerez-voua mes 
achats, s'il fait de la pluie? 

— Remuons-nous, voulez-vous! répéta Nicaise, f;ii- 



14 LA CAVALIÈRE 

sant du zèle et se débarrassant petit à petit de son mul- 
tiple fardeau. Et vite! marmottes! 
H ajouta paisiblement : 

— Tout ça va s'arranger, demoiselle. 

— Je le crois bien ! riposta Hélène. Je suis là ! Tout le 
monde au pas ! 

— Eh bien ! quoi ! se reprit -elle en faisant face aux cha- 
lands qui regardaient sa robe couverte de boue. N'avez - 
vous jamais vu de femme crottée, vous autres? Celles qui 
restent à ne rien faire au coin du feu se gardent nettes, 
hé? En dehors, c'est possible, mais je les vaux bien dans 
ma conscience, allez ! La faute est à la reine, voyez -vous, 
et je ne lui en veux pas, car on dit qu'elle pleure... Buvez 
votre vin et donnez-moi la paix, paresses ! 

Elle s'essuy aie front d'un revers de manche, à tour de bras. 

— Asseyez-vous, madame, dit le maître de l'auberge avec 
respect. 

— Je ne suis pas une dame, et me trouve bien debout. 

— Demoiselle, risqua Nicaise, si vous montiez vous 
changer... 

— Mêle-toi de tes affaires, mon gars! J'irai changer 
quand tout sera déballé. 

— C'est un hérisson que c'te grande-là ! murmura une 
servante. 

■ — Ma rousse, lui cria Hélène, car la servante se sauvait 
déjà devant un de ses regards, tu ne ferais pas de vieux os 
chez moi, toi, sais-tu?... Tout mon monde va bien là- 
haat, maître Daniel, les petits, la tante, la fillette? 

L'aubergiste n'en savait rien, mais il répondit oui en 
un signe de tête souriant. 

— Ah !... fit Hélène avec un large soupir, nous en avons 
taillé, de la besogne ! 

Et elle s'assit, maintenant qu'on ne l'y invitait plus. 

— Faut-il faire descendre la petite demoiselle? demanda 
la rousse, qui s'était rapprochée et cherchait à rentrer en 
grâce. 

Car il y avait, malgré tout, quelque chose qui attirait 
chez cette belle et bonne fille toujours armée en porc-épic. 



LA CAVALIÈRE 15 

— Toi, la paix ! répliqua Hélène. 

Et Nicaise ajouta en manière d'explication : 

— La demoiselle n'aime pas qu'on lui mange dans la 
main, quoi ! 

— Assieds-toi là, lui ordonna Hélène. Une tasse de vin 
chaud à ce garçon, maître Daniel, et une assiettée de 
soupe pour moi. Il faut bien se remettre le cœur... Tenez, 
vous autres ! 

Elle paya libéralement les porteurs et se mit à regarder 
le monceau d'emplettes entassé devant elle. 

— Ah ! demoiselle, dit Nicaise, en avez -vous acheté 
aujourd'hui ! 

■ — Et ce n'est pas tout, non ! H en faut, il en faut dans 
ce bureau de poste ! 

Elle tira de son sein une petite boîte en carton. 

■ — La surprise! dit Nicaise d'un ton caressant... pour 
la Poupette? 

— La voilà grande, repartit Hélène. Tu sauras qu'il 
faut l'appeler, à présent, M lle Mariole. 

— ■ Oui, demoiselle. 

— Ce n'est pas pour ici, la surprise. Elle peut attendre... 

— C'est pour Nonancourt? 

— La première fois qu'elle se fera belle, bois ton viu 
et ne bavarde pas tant, garçon ! 

Nicaise mit son nez dans son verre avec un évident plaisir. 
• — Gourmand ! dit Hélène, qui remuait son potage. 
Dis donc, Nicaise? 

— De quoi, demoiselle? 

— La vois-tu, toi, quand je lai donnerai cela, me mon- 
trer ses belles dents blanches en souriant de tout cœur? 
La vois-tu? 

— C'est pourtant drôle, demoiselle : il me semble que je 
la vois pendant que vous parlez. 

— L'entends-tu me dire avec sa pctito voix si douce : 
Sœur chérie, tu as pensé à moi, merci ! 

— Bonne foi ! c'est que je l'entends, demoiselle !... I¥6G 
sa petite voix si douce. 

— Elle devient tous les jours plus jolie, lié! 



16 LA CAVALIÈRE 

— Ah! mais... tous les jours! 

Hélène le regarda en face; on eût dit qu'elle ne l'avait 
jamais vu. Nicaise, décontenancé, rougit jusqu'aux 
oreilles et se cacha derrière son verre de vin chaud. 

— Ah ! fit Hélène avec surprise, tu trouves qu'elle devient 
tous les jours plus jolie? Tu t'y connais donc, toi, Nicaise ! 

Nicaise fut flatté. 

— Dame, demoiselle, répondit-il avec un orgueil 
modeste, un tantinet tout de même, qu'on s'y connaît, 
quoiqu'on n'en ait pas l'air. 

La grande Hélène repoussa son assiette d'un geste 
brusque, et fourra « la surprise » de Mariole au plus pro- 
fond de ses poches. Un nuage tempétueux menaçait sur 
son front. Elle jeta, à la ronde, un regard sur les tables qui 
l'entouraient : 

— Vous n'avez donc rien à vous causer, entre vous, 
patauds ! s'écria-t-elle, que vous m'écoutez la bouche 
ouverte comme si j'étais le tambour de ville clamant les 
objets perdus? 

Nicaise pensait dans le triomphe de son cœur : 

— Ça a l'air de la molester que je trouve la Poupette 
bien gentille... Ah ! si j'osais lui dire combien de Poupet- 
tes je donnerais pour le quart de son petit doigt ! 



II 



COMMENT TIN BEAU POSTILLON FUT ENGAGÉ 
PAR LA GRANDE HÉLÈNE 



Les chalands des Trois -Eois connaissaient déjà la 
demoiselle Olivat et ne lui répliquèrent point. Elle reprit 
en se tournant vers Nicaise. 



LA CAVALIÈRE 17 

— Garçon, tu sauras que la gentillesse ne sert de rien 
dans un ménage. 

— Quoique les agréments personnels ça ne nuit pas non 
plus, demoiselle, murmura le fatout d'un ton flatteur. 

Hélène, pensive, continuait de vider ses poches. 

— Les graines pour le jardin, dit-elle. 

— Les fleurs que vous aimiez dans notre Lorraine, dit 
Nicaise attendri. Les fleurs, ça pousse partout, demoiselle. 

■ — Et ça ne trahit pas, garçon! prononça tout bas 
Hélène. 
Nicaise pensa : 

— La voilà qui pense encore à M. Ledoux ! Je l'hais, cet 
homme-là ! Si je pouvais seulement la consoler de lui l 
Et n'y aurait qu'à lui dire mon fait hardiment... Mais je 
n'ose point ! Je suis si bête ! 

— Un pantin, poursuivit Hélène, fouillant à pleines 
mains dans ses poches, un mirliton, un flageolet. Pour le 
eoap, ils vont s'en donner, les méchants petits drôles! 
Et gare à mes oreilles ! 

— Êtes-vous assez bonne, au moins, demoiselle ! mur- 
mura Nicaise, qui avait presque la larme à l'œil. Êtes- 
vous assez bonne ! 

Hélène le regarda de travers. 

■ — Crois ça et bois de l'eau, toi ! répliqua-t-elle. 

— Moi, je vous dis, insista le fatout, que vous êtes la 
meilleure des meilleures ! 

Elle haussa les épaules avec un souverain mépris. 

— Innocent, va ! dit-elle. Tu ne vois donc pas que tout 
ça, o'est pour moi, rien que pour moi ! 

— Comment, demoiselle ! Pour vous, vrai ! Vous allez 
vous amuser avec le pantin, souffler dans le mirliton, et 
jouer du flageolet 1 ? Trébigre ! Et voilà encore un poupard ! 
et des billes! et un lapin qui roule en battant du tam- 
bour! Ah! dame, ah! dame, vous n'allez point vous 
ennuyer dé*sorniais, demoiselle, si vous jouez avec tout 
ça! 

Hélène se mit à rire de bon cœur. 

— Va, mon pauvre Nicaise, dit -elle. Au fond, je ne 

3 



18 LA CAVALIÈRE 

m'occupe jamais des autres. Qu'est-ce que ça me fait? Le 
pauvre père le disait bien : Charité bien ordonnée com- 
mence par soi-même. Appelez-moi égoïste, je m'en moque ! 
Comprends donc bien une fois en ta vie, oui, c'est pour 
moi, rien que pour moi, la surprise de Mariole, le tam- 
bour, le flageolet, le pain d'épice que je ne peux pas souf- 
frir, et jusqu'au tabac... 

• — Vous n'en usez pas, demoiselle ! 

■ — Suis-moi bien. C'est pour les voir tourner autour de 
moi, quand je vas monter tout à l'heure : Mariole sour- 
noise et toute rouge de curiosité. Ah ! elle sait toujours 
d'avance qu'il y a quelque chose! La tante Catherine 
branlant la tête et ouvrant ses yeux avides qui disent : 
A-t-on pensé à moi? Les enfants inquiets, pressés, gour- 
mands comme des petits loups, s'embarrassant dans vos 
jambes, flairant, tâtant vos poches, pour deviner plus 
vite par la forme ou par l'odeur ce que vous apportez. 
C'est le monde en raccourci, vois -tu mon pauvre Nicaise ! 
Enfants, jeunes gens, vieillards ne vous font fête que dans 
l'espoir d'avoir leurs étrennes ! Est-ce vrai? 

— Moi, je ne sais pas, demoiselle, répondit le fatout 
simplement ; on ne m'a jamais rien donné. 

— C'est juste, ça, dit Hélène adoucie. 

— Et puis, reprit Nicaise en riant, dame! écoutez 
donc, chacun sait ça, les petits cadeaux entretiennent 
l'amitié. 

— Tais -toi, ordonna Hélène avec rudesse. 

Il obéit, gardant son rire à ses lèvres, un rire pétrifié. 

— Ne ris pas ! continua-t-elle. 

— Vlà que je ne ris plus ! 

— Je te défends d'être gai, nigaud! C'est triste, 
entends -tu? ça me navre le cœur ! C'est pour ça que je 
suis en défiance contre tout le monde ! C'est pour ça que 
je ne pense qu'à moi, comme tout le monde ! C'est pour 
ça que je n'aime personne ! 

— Oh ! demoiselle !... personne ! 

— Personne ! répéta Hélène si résolument que le pauvre 
fatout recula son escabelle» 



LA CAVALIÈRE 19 

Ensuite, il se leva, disant : 

— Je vas charger les provisions, demoiselle. 
Hélène le laissa faire un pas ou deux, puis elle dit : 

• Non, reste! 
Nicaise revint aussitôt. 

— Assieds -toi ! commanda Hélène. 

— Je n'aime personne, reprit-elle, excepté moi. Ali ! 
ah ! je m'aime bien, par exemple ! 

— Et vous avez raison, demoiselle ! 

— Mais oui, garçon, mais oui ! J'ai raison de m'ai- 
mer ! C'est si naturel ! Voilà qu'on est bien ici maintenant 
pour causer, tiens ! Tous ces bavards et ces curieux sont 
allés à leurs affaires. Nous sommes comme chez nous, ma 
parole ! 

— Approchant comme chez nous, approuva Nicaise, 
qui jeta un regard aux tables du cabaret, maintenant 
solitaires. 

— Causons donc et causons de moi... 

— Ah ! quant à ça, je veux bien, demoiselle ! s'écria le 
fatout. 

Hélène continua : 

— Tu n'es pas un méohant garçon, non ! mais tu n'as 
point beaucoup d'esprit... Qu'est-ce que tu as à soupirer 
comme un soufflet de forge, dis? 

■ — Eien, demoiselle. 

— Avance ici.., plus près. Ton escabellea-t-elle les pieds 
en terre? Avance donc ! J'ai une idée et je veux te demander 
conseil. 

— A moi, demoiselle? 

— Mais oui, à toi, nigaud, c'est mon idée. Ne te tiens 
donc pas sur le coin de ton escabeau, hein ! Campe-toi 
comme un homme, une fois en ta vie, regarde-moi dans le 
blanc des yeux ! as-ta peur de me trop bien voir! Et pe 

tu que ta ne vailles pas ceux qui sont- plus orgueilleux que 
loi? 

— Merci bien tout de même de VOS honnêtetés, demoi- 
selle, balbutia Nioaise, qui étouffait. 

— Je veux le demander conseil, moi ! poursuivil la 1er- 



20 LA CAVALIÈRE 

rible Hélène, Qui peut m'en empêcher? Tu as du bon sens, 
tu as de la bonne foi, c'est rare par le temps qui court. 
Ecoute-moi bien. Je pense à moi quand on croit que je 
m'occupe des autres. Je vivrai vieille, moi, vois-tu, très 
vieille, j'en suis sûre comme si j'y étais déjà! 

— Que Dieu le veuille, demoiselle Hélène ! dit le bon 
fatout du fin fond de son âme. 

Elle avait les deux coudes sur la table, et son robuste 
corsage semblait certifier l'authenticité de son calcul. 

— Dieu le voudra, affirma-t-elle. Chez moi, comme on 
dit, la lame n'use pas le fourreau. Je ne me fais pas de 
mauvais sang, da ! rapport au tiers et au quart. Chacun 
pour soi, pas vrai? Je mange bien, je dors bien, pourquoi? 
C'est bête à dire et j'ai l'air de radoter toujours la même 
chose, mais ça saute aux yeux : parce que je ne pense qu'à 
moi, garçon, le matin, à midi et le soir ! 

— Se vante-t-elle assez ! songeait Nicaise. C'est qu'elle 
le croit, oui ! 

— Ça me fait grand'pitié, mon gars, quand je vois celui- 
ci ou celle-là se rompre la tête à s'occuper des autres. Faut- 
il être innocent ! 

— Ali ! ma foi, oui, faut l'être ! approuva le lâche fatout. 

— Faut-il être aveugle, bouché, estropié de raison ! 

■ — Faut être gauche, quoi ! déclara Nicaise. Vlà l'avis 
que j'ai! 

— Et tu juges bien, bonhomme ! Mon pauvre père 
disait : Après moi la fin du monde... 

— Et ça n'a pas manqué ! acheva Nicaise dans sa rage 
d'approuver. 

Hélène fixa sur lui ses yeux inquiets, S'il avait souri par 
malheur, elle l'eût battu. Mais Nicaise n'avait garde; il 
suait sang et eau, écrasé sous le poids de l'honneur qu'on 
lui faisait. 

— Nous disons donc, reprit Hélène avec une pointe de 
défiance, que je vivrai vieille comme les rues, Tu n'y peux 
rien, ni moi non plus : c'est entendu. 

— Oui, demoiselle. 

— En conséquence, quand je vas me choisir un homme... 



LA CAVALIÈRE 21 

— Hein, demoiselle? dit Nicaise en sautant sur son es- 
cabeau. 

— - Qu'est-ce qui te prend? 

— Rien... c'est-à-dire... l'idée que vous songez à vous 
remarier comme ça... tout d'un coup... 

— Jarnicoton, s'écria la grande Hélène, me remarier ! 
Les demoiselles ne se remarient, pas, Nicaise, elles se 
marient. Tu me crois peut-être la veuve de M. Ledoux, qui 
n'est pas mort et que je n'ai pas épousé... 

— Peut-être bien, demoiselle. 

— Ne m'interromps plus, damné bavard ! 

— Non, demoiselle, promit Nicaise d'une voix altérée; 
je ne vous interromprai plus. 

— Où en étais -je? Ah ! m'y voilà ! Je disais que je 
voulais me choisir un tout jeune mari, da ! et bien portant ! 
pourquoi? Parce que je pense à part moi, toute seule : Eh ! 
ma fille, si tu prends un homme plus âgé que toi ou seule- 
ment de ton âge, méfiance ! Quand tu approcheras de la 
soixantaine, qu'est-ce que tu auras autour de toi à la mai- 
son? Un vieux podagre qu'il faudra soigner le jour et la 
nuit... Vas -tu parler, Gribouille! 

— Demoiselle, je me disais en dedans, pour pas vous 
interrompre, répliqua Nicaise humblement : Vlà ce que 
que c'est que d'avoir de la jugeotte et de l'esprit ! 

— Tu n'es pas si simple que tu en as l'air, garçon ! tan- 
dis qu'au contraire, c'est moi qui entends être soignée, 
choyée, dorlotée. 

— Bigre de bigre ! s'écria le f atout; vous avez raison ! 
Il se pinça la jambe jusqu'au sang, sous la table, pour 

modérer lui-même ce transport. 

— Qu'est-ce que ça veut dire, ça : bigre de bigre? de- 
manda la grande Hélène en frouçant le sourcil. 

— Demoiselle, répondit Nicaise, ça veut dire que vous 
parlez bien, de tout en tout, comme à l'ordinaire. 

— A la bonne heure... Pas vrai, qu'elle n'est pas mala- 
droite, mon idée? 

— Je ne dis que ça, demoiselle : c'est une fameux- 
idée! 



22 LA CAVALIÈRE 

Il baissa les yeux. Les larmes lui venaient. A son tour, 
Hélène rapprocha son siège. 

— Dis donc, Nicaise, reprit-elle confidentiellement. 
Le sang se mit à courir dans les veines du bon fatout. 
■ — De quoi, demoiselle? murmura-t-il bien bas. 

■ — Viens ça. Voici les gens qui reviennent et c'est des 
grands secrets. H faut pas qu'on entende. Je vas avoir 
besoin de postillons, hé? 

— C'est sûr, demoiselle, étant la maîtresse de la maison 
de poste. 

— As -tu vu ce beau postillon, qui était là près de la 
porte quand nous sommes arrivés de la foire? 

— Non, dit Nicaise, c'est-à-dire... 

Il s'interrompit, la bouche béante et les yeux écarquillés 
comme s'il eût été en face de la tête de Méduse. L'expres- 
sion de sa physionomie était si violemment altérée, 
qu'Hélène se retourna avec vivacité, pour voir derrière elle 
ce qui produisait dans les traits du fatout ce changement 
si remarquable. 

Elle n'aperçut rien. Il n'y avait rien, en effet, que la porte 
du fond ouverte, au delà de laquelle on voyait, d'un côté, 
le pied de l'escalier qui montait aux chambres de l'auberge ; 
de l'autre, un bout de jardinet. Mais, s'il n'y avait rien au 
moment où Hélène se retourna, il y avait eu quelque chose. 

Une vision qui avait passé, rapide comme l'éclair, mais 
dont le reflet restait encore sur la joue pâlie du fatout. 

A l'instant où Hélène parlait de ce beau postillon qu'elle 
avait remarqué en revenant de la foire, Nicaise avait recon- 
nu avec stupéfaction, encadrée dans la porte du fond, la 
gaillarde et belle figure de M. Eaoul, le braconnier des cou- 
pes de Béhonne. Et M. Raoul était costumé des pieds à la 
tête en postillon ! 

Et cela lui seyait si bien qu'on eût dit en vérité que, de 
sa vie, il n'avait porté d'autre costume. 

Un cri allait s'échapper de la poitrine du fatout, lors- 
qu'une autre figure s'était montrée derrière l'épaule de 
Eaoul : le frais et pur sourire de Mariole. 

La Poupette n'avait envoyé à Nicaise qu'un regard, 



LA CAVALIÈRE 23 

mais quel regard ! Quand elle voulait, celle-là, elle vous 
avait des yeux à clouer les lèvres d'un avocat ! Elle avait 
collé son doigt sur sa bouche, et les deux visions avaient 
disparu. 

Voilà pourquoi la grande Hélène n'avait rien vu, et pour- 
quoi Nicaise demeurait comme pétrifié. Malgré tout, ce 
dernier n'avait pu s'empêcher de prononcer le nom de 
Mariole, Hélène lui demanda : 

■ — Est-ce à propos du beau postillon que tu me parles 
de Mariole 1 ? 

— Oh ! non fait, demoiselle, répliqua précipitamment le 
fatout, Par exemple ! 

— Tant mieux !... mais te voilà bien ému, garçon? 

— Il m'a passé comme ça quelque chose. C'est fini. 

— Alors revenons à moi : c'est ce qui m'intéresse, da ! 
Chacun a son caractère : je suis égoïste, on ne se refait pas. 
Je ne le connais pas autrement, moi, ce postillon, seule- 
ment, quand on a une bonne idée, tout s'y tourne. J'ai 
besoin de postillon ; l'âge, la tournure et la figure de celui- 
là me vont comprends-tu? 

— Ah ! oui, répliqua Nïcaise, je comprends assez, de- 
moiselle. 

■ — Et te voilà tout triste ! 

— Moi, triste?... commença-t-il en essayant de rire. 
■ — Dieu me pardonne ! s'écria Hélène, tu as la larme à 

l'œil ! 

— Ah ! demoiselle ! dit Nicaise, qui mit ses poings dans 
ses yeux. Si vous saviez... 

Elle l'interrompit doucement. 

— Là, là, mon gars, dit-elle avec bonne humeur, ce n est 
pas bien difficile à deviner. Vous avez grandi ensemble. Elle 
est bonne et jolie, tu n'es pas trop mal et lu es bon. Je ne 
suis pas née d'hier, sais-tu ! Et tout à l'heure encore lu me 
disais toi-même que Mariole était à ton goût. 

— Ai-je dit ça? se récria Nicaise épouvanté. 

— Il n'y a pas de quoi pendre un homme, mon gars ! 
Ma Poupette aura l'âge de se marier un joui ou L'antre, 
ah! tu rm_v.ur- qu'on inïn passait, taaudl l.t pas pfaa 



24 LA CAVALIÈRE 

tard qu'à l'instant, tu prononçais le nom de Mariole en 
parlant tout seul. 

— Ah ! demoiselle ! demoiselle ! gémit Nicaise avec une 
désolation profonde, je n'ai pas mérité ça de votre part. 
Si vous saviez !... 

— Eh bien quoi? à la fin ! s'écria Hélène en colère. Si 
je savais... Ne peux-tu parler la bouche ouverte, grand 
innocent? as-tu quelque chose sur la conscience? 

— Si vous saviez... répéta Nicaise, oppressé par un 
sanglot. 

Il se donna au revers de la figure le meilleur coup de 
poing qu'il eût encore reçu de lui-même. 

— Demoiselle, dit-il en se levant, je ne suis bon qu'à 
faire le gros ouvrage. Je vas charger la carriole toute prête 
pour demain matin... Vlà qu'on allume, et tout le monde 
vous regarde, sauf respeot, comme une curiosité, rapport 
à la crotte que vous avez de bout en bout. 

Hélène se leva à son tour, rouge de honte. 

— Ne pouvais-tu me le dire plus vite? gronda-t-elle. 
Dieu merci on a des hardes de rechange, et tous ceux qui 
sont ici n'en peuvent pas dire autant. Rangez-vous que je 
passe, vous autres : c'est de belle et bonne étoffe qui est 
sous la orotte, oui, tout laine ! Et qui a coûté quatre livres 
dix sous l'aune ! 

Hélène traversa la salle, la tête haute, et monta fière- 
ment l'escalier. / 

Nicaise la suivait de loin, approuvant comme toujours 
et disant : 

— Oui, oui, qu'elle a du rechange, la demoiselle ! Et 
qu'il y en a plus d'un qui voudrait être calé comme elle ! 

Mais il avait la tête bien basse et le cœur bien gros. 

Au moment où Hélène disparaissait dans les ténèbres de 
l'escalier, Nicaise se sentit saisir par le bras. C'était Mariole. 
Il lui dit avec rancune et colère : 

— Vous, laissez-moi, la Poupette ! je ne veux point par- 
ler avec vous ! 

— Il le faut pourtant, répondit Mariole de ce petit ton 
décidé qu'il lui avait vu une e'eule fois, le soir où elle l'avait 






LA CAVALIÈRE 25 

envoyé malgré lui, par la neige et par la nuit noire, au 
rendez-vous de chasse de la Croix-Aubert. 

Nicaise essaya de se dégager, mais elle le retint d'une 
main ferme. Ils étaient tous deux dans le petit carré qui 
séparait l'escalier du jardin. La nuit se faisait vite au 
dehors. 

— Vous Favez reconnu! dit Mariole à voix basse. 

— Oui, oui, murmura le fatout. Je ne l'ai que trop re- 
connu ! 

— Sur mon salut, je réponds de son innocence ! pronon- 
ça gravement Mariole. Tu sais ce que je veux dire : la nuit 
où M. Olivat est mort, on l'a soupçonné. 

— La Poupette, répliqua Nicaise, tout cela ne me regarde 
point. 

— Tu n'as pas parlé, n'est-ce pas, fatout? demanda-t- 
elle en plongeant son regard dans ses yeux. Tu n'as rien dit 
sur lui à ma sœur Hélène? 

— Non, je n'ai pas parlé... quoique je l'aurais dû peut- 
être. 

— Tu as bien fait, dit la fillette. 

Il y avait dans ces mots comme une menace. 

— Est-ce que vous voulez me faire peur?... commença 
Nicaise qui n'était pas d'humeur endurante, ce soir. 

— Non, dit-elle, mais il y a des choses que tu ne com- 
prends pas, mon bon Nicaise, et tu pourrais être la cause 
d'un grand malheur ! 

— Bien, la Poupette, bien ! Je me suis tu, je me tairai. 
A vous revoir ! 

Elle le retint encore. 

— Ce n'est pas assez de te taire, il faut agir. 

— Oh ! oh ! vous en demandez trop, aussi ! 

— Je veux que ma s-œur Ilélèuc l'ait pour postillon à 
.Nonancourt. 

— Lui ! chez nous ! s'écria Nicaise. Ah ! par exemple... 
■ — Je le veux ! déclara Mariole, 

— Et bien ! Moi, je ne le veux pas, la Poupette ! 
Ilelène ne lui aurait point reproché, cette fois, d<- 1: 

parler la bouche ouverte. Il se bouvenait. La demoisrlk' eu 



26 LA CAVALIÈRE 

avait trop dit. Outre les raisons qui avaient leur source dans 
le passé, Nicaise puisait dans le présent des motifs de répu- 
gnance invincible. Mariole pourtant répéta : 

— J'ai dit : je le veux ! 

Le fatout baissa ses pauvres paupières mouillées. 

— Elle vous aime tant, la Poupette ! murmura-t-il. 
Je sais bien que vous pourriez la retourner contre moi. 

— Et je le ferais ! prononça résolument la fillette. 
■ — Ce serait d'un méchant cœur ! 

— Je le ferais ! 

Nicaise se prit la tête à deux mains. 

— Mais, dit-il avec détresse, c'est mettre le couteau sous 
la gorge au monde, la Poupette. Si la demoiselle le recon- 
naissait... 

— Ma sœur ne l'a jamais vu. 

: — C'est vrai, pensa le fatout; la dernière fois qu'il vint 
au Lion-d'Or, il me demanda, à moi justement, comment 
elle était faite. 

— Mais... voulut -il objecter pourtant, mais... 

— Point de mais ! Il s'agit d'empêcher un mortel mal- 
heur. Si tu refuses, c'est moi qui te le dis, ma grande sœnr 
ne t'écoutera jamais ! 

Nicaise joignit les mains pour demander : 
■ — Et si je fais comme vous voulez, la Poupette? 
■ — Je serai ton amie, répondit Mariole, et je te servirai, 
parce que je te crois bon. 

— Eh bien... reprit Kicaise, qui hésitait encore, nous 
verrons, petiote... plus tard, demain. 

— ïfon, pas demain ; ce soir. 

— Sitôt? 

— Tout de suite... il est là. 

— Vous laisserez toujours bien à la demoiselle le temps 
de se changer, peut-être ! Quand j'aurais -chargé les mar- 
chandises... 

— Tu chargeras après... et ma sœur Hélène n'est jamais 
longue à sa toilette. 

Elle se tourna vers le jardin. 
~P»tt! fit-elle. Postillon! 



LA CAVALIÈRE 27 

Raoul parut aussitôt. 

— Tu vas le prendre par la main, dit Mariole au fatout ; 
tu vas monter avec lui, tu vas le présenter toi-même à ma 
sœur Hélène. 

Nicaise ferma les poings. Il avait évidemment le plus 
sincère désir de les planter tous deux dans les yeux du beau 
postillon, mais Mariole ajouta : 

— Songe à ce que je t'ai promis. Entre nous c'est la paix 
ou la guerre ! 

Nicaise choisit la paix et monta, bien à contre-cœur, en 
tenant son prétendu rival par la main. La grande Hélène 
avait passé déjà son autre robe. 

— Tiens ! tiens ! s'écria-t-elle en voyant Raoul, le voilà 
déjà ! et c'est toi qui me l'amènes, fatout ! Quand je te le 
disais, tu es un précieux garçon ! 

Nicaise reçut ce compliment en plein cœur, comme la 
plus oruelle de toutes les moqueries. 

— Va chercher du vin pour ce jeune homme, ajouta 
Hélène. Dans mon pays, on arrose les marchés. 

Les coups de poings qu'il n'avait pas osé distribuer à 
Raoul, Nicaise se les prodigua en descendant l'escalier. 

Et pourtant, se disait-il avec désespoir, tu vaux quelque 
chose, x)uisque la demoiselle elle-même l'a dit. T'aurais dû 
lui parler, mais t'es trop bête ! 

Quand il rentra, portant le vin, la grande Hélène disait, 
en tapant familièrement sur l'épaule de Raoul : 

— Jarnicoton ! vous êtes un jeune homme de bonne 
mine, et je crois qu'entre nous l'affaire est dans le sac. 



28 LA CAVALIÈRE 



ni 



COMMENT LE CHEVALIER DE SAINT-GEORGES FUT ATTAQUÉ 
DE NUIT DANS LA FORÊT DE SAINT-GERMAIN. 



L'histoire parle sévèrement de certains hauts person- 
nages de la cour du régent, à propos des deux tentatives de 
meurtre qui eurent lieu sur la personne du prétendant 
Jacques Stuart, pendant son voyage de Paris à la mer. A 
propos du même fait, l'histoire est plus explicite encore à 
l'endroit du comte Stair, ambassadeur de George I er . 

Sans avoir en aucune façon la velléité d'introduire dans 
ce récit des considérations politiques, nous avouerons qu'à 
part Philippe d'Orléans, défendu par son caractère chance- 
lant et peu sûr, il est vrai, mais notoirement ennemi de 
toute violence, il est bien difficile de délivrer un bill d'in- 
demnité aux divers complices de ce lâche attentat. 

Piètre Gadoche, dans le jardin des Trois-Bois, n'en avait 
pas moins dit la vérité vraie au Hollandais Eoboam Boër. 
En ces sortes d'entreprises, les outils humains qu'on emploie 
courent invariablement risque de leur cou, dès quel'honnê- 
teté de tous élève la voix. 

Parce que les gens qui ont été la tête du complot n'ont 
garde de négliger ce moyen sûr et facile d'apaiser le premier 
cri du courroux public, ce moyen qui consiste à livrer 
quelques subalternes à la main du bourreau. Depuis le com- 
' mencement du monde, les choses se passent ainsi. Les grands 
coupables passent fièrement au-dessus du flot qui sub- 
merge les goujats de l'armée du crime. 

Malgré see vaisseaux, ses comptoirs et ses millions, mcin 
herr Boer n'était qu'un goujat en comparaison des puis- 



LA CAVALIÈRE 29 

sants intérêts qui le payaient. H devait être pendu haut 
et court, selon la propre expression de Piètre Gadoche. 

Piètre Gadoche, goujat par rapport à mein herrBoër, ne 
pesait pas ici l'once pour livre, et se sentait parfaitement 
la corde au cou. 

Les autres, tels que l'Anglais Bogue, Salva, etc., goujats 
par rapport à Piètre lui-même, étaient tout naturellement 
gibier promis à la potence. Ils ne risquaient rien, en ce 
sens qu'un crime de plus ou de moins n'ajoutait rien à 
leur bilan, rayés qu'ils étaient déjà de la liste civique et 
faisant depuis des années banqueroute à l'échafaud. 

Or Piètre Gadoche était un maître es -arts coquins, et 
il avait plus d'une raison pour éloigner de Paris le dénoû- 
ment de l'aventure. Si un autre bureau de poste, plus éloi- 
gné que Nonancourt, se fut trouvé vacant, Piètre Gadoche 
eût reculé plus loin encore sa dernière et mortelle mise en 
scène. 

Mais, en définitive, Nonancourt suffisait, à la condition 
d'avoir des bons relais jusqu'à la mer et de passer vive- 
ment le détroit : ce que Piètre Gadoche comptait faire, avec 
un demi -million dans sa valise. 

Il y avait bien huit jours qu'il ne s'était marié, ce féroce 
disciple de Barbe Bleue et d'Henri VIII, cet effronté pré- 
curseur des apôtres du divorce, et il rêvait déjà avec plai- 
sir, dans un avenir prochain, les cierges allumés d'un autre 
hyménée. Au contraire, maître Eoboam Boèr, coquin 
commercial, qui avait vendu la vie d'un fils de roi comme 
il eût traité d'une marchandise, ne voyait pas plus loin 
que le bout de sa convoitise. Il n'avait jamais jusqu'alors, 
nous l'affirmons, songé à cette possibilité d'être pendu, lui, 
si riche et si rangé ! 

Il revint à son hôtel au grand galop, aussitôt que Gado- 
che lui eut fait entrevoir ce côté scandaleux de la quest ion : 
la potence, et envoya contre -ordres sur contre-ordres dans 
toutes les directions : Ce qui prouvait bien qu'il avait don- 
né des ordres. Ses cavaliers, cette itprès-dinée, sillonnèrent 
en tous sens la forêt de Saint-Germain et envoyèrent au 
cabaret tonte une nuée de sombres ohassenrs qui, depuis le 



30 LA CAVALIÈRE 

matin; grelottaient à l'affût. En oublia-t-on quelques- 
uns!... 

Il était environ cinq heures du soir. Le soleil abaissait 
son disque rouge derrière les futaies de chênes qui des- 
cendaient vers Poissy. Le ciel, dégagé vers le couchant, se 
couvrait ailleurs de grands nuages que lèvent du midi pous- 
sait, apportant le dégel. Il faisait déjà brun sous les arbres. 

A une demi -lieue de Poissy, dans la direction de ce beau 
château de Maisons, chef-d'œuvre de Mansard, un logis de 
veneur s'élevait au milieu d'une coupe de quinze ans, dont 
les rejetons étaient devenus des arbres. D'aucune part, en 
longeant les percées, on ne pouvait apercevoir cette loge, 
tout auprès de laquelle cependant charrettes et carrosses 
avaient accès par un chemin tournant. 

C'était de là que venait la reine d'Angleterre, quand elle 
avait si cruellement éclaboussé la grande Hélène à la porte 
de Saint-Germain; Eaoul y était venu aussi avant de re- 
vêtir son costume de postillon pour aller aux Trois-Eois. 
La Cavalière y avait déjeuné dans la matinée, et d'autres 
encore, de sorte que, malgré sa situation isolée, la loge ne 
pouvait point passer pour un ermitage. 

En apparence, elle était la demeure du vieux baron 
Douglas, qui satisfaisait là, de plain-pied, sa passion pour 
la chasse ; en réalité elle servait de cachette au chevalier de 
Saint -Georges, confié à la garde spéciale des deux jeunes 
messieurs de Coëtlogon. La maison ne pouvait contenir 
qu'un nombre très restreint d'habitants. Chaque nuit, le 
vieux Douglas, profitant de l'ombre, montait à cheval et 
venait coucher au château de Saint -Germain. 

Ce soir, le vieux Douglas eut fantaisie de s'en aller de 
meilleure heure. Il avait reçu dans la journée un message 
d'Ecosse et voulait conférer avec la reine mère. Les nuages 
gardaient encore leurs teintes écarlates au couchant, 
quand les premiers pas de son cheval se noyèrent dans les 
flaques d'eau de la route tournante. 

Dans les pièces de théâtre, tous les personnages, jeunes 
ou vieux, vont radotant leurs secrets au public dans de 
longs monologues. La vie réelle est autrement faite. Par- 



LA CAVALIÈRE 31 

1er tout seul y est habitude de vieillards, mais l'âge du 
baron Douglas lui donnait droit au monologue. 

— Eien n'est préparé, se disait-il en gagnant la percée 
qui allait en droite ligne à Saint -Germain. Gens de la Basse 
Terre et gens du Haut Pays commencent à se chamailler 
là-bas, et le roi George n'a besoin que de les laisser ensemble 
pour avoir la fin de tout ceci ! Pauvres jambes -nues '.pau- 
vres jambes-nues ! Grands cœurs, folles cervelles ! L'An- 
glais, moins brave, mais plus froid, vous lance les uns con- 
tre les autres comme des taureaux qui ont vu du rouge ! 
Dans l'avenir, l'Anglais fera de vous son armée, de vous et 
de l'Irlande, et mangera son rosbif en paix, pendant que 
vous mourrez pour lui : deux vaillants peuples chargés ainsi 
de défendre et de garder le cauchemar qui les écrasse !... Ils 
savent nos affaires là-bas. Mar m'écrit que, sans le régent, 
Jacques Stuart aurait été vingt fois assassiné. Il me de- 
mande ce qu'est Jacques Stuart. Dieu me protège ! C'est un 
loyal et doux jeune homme. J'engagerais ma vie qu'il 
tiendra noblement une épée et saura mourir comme le fils 
de son père doit tomber. Mais le sceptre est plus lourd à 
porter qu'une épée... 

Il poussa un large soupir, et son regard, par habitude, 
interrogea les fourrés environnants. 

D'ordinaire, il ne faisait guère cette route sans recon- 
naître, par la vue ou par l'ouïe, la présence de nombreux 
rôdeurs sous bois. Mein herr Boër dépensait rondement 
l'argent de mylord ambassadeur et faisait battre la forêt 
depuis le soir jusqu'au matin. Aujourd'hui Douglas ne 
voyait, n'entendait personne, parce que le contre-ordre de 
Roboam Boër avait déjà sillonné la forêt. 

— Ont-ils trouvé la vraie piste 1 ? se dcmauda-t-il. Stuart 
est-il menacé chez lui ! 

Et il eut l'idée de retourner sur ses pas pour donner au 
moins sa vie au roi, en cas de danger. Mais, loin de s'nnvter 
il poussa son cheval. 

— A cette heure, pensa-t-il, le roi a Drayton, Les deux 
jeunes gens et M. de Chateaubriand-Bretagne. (VI ni -là 
vaut tous les autres à lui seul. Bonne Wte ! couir de Lion ! 



32 LA CAVALIÈRE 

S'il était permis de choisir son fils comme on choisit sa 
femme, Raoul serait l'héritier de Douglas. 

Il en dit long encore, parce que la route était longue. 
Au bout d'une heure, il passa enfin le seuil du château de 
Saint-Germain avec l'intention bien arrêtée de sommer la 
reine d'en appeler à son autorité de mère pour obliger son 
fils à retourner en Lorraine. 

Une seule fois, pendant le chemin, il avait cru entendre 
au loin des pas de chevaux sous les futaies. Il ne s'était 
point trompé. Une petite troupe de cavaliers, parmi les- 
quels étaient nos anciennes connaissances, Eogue le boi- 
teux et Salva le juif portugais, galopait vers le nord-ouest 
en suivant les sentiers de chasse. 

Ils étaient en retard, pour être restés trop longtemps au 
cabaret à boire l'argent de mein herrBoër. Ils regagnaient 
les heures perdues, ignorant qu'avant le coucher du soleil 
le sentier où ils galopaient avait été battu par les courriers 
du Hollandais portant ordre de s'abstenir. 

Dans le logis du veneur, cependant, le chevalier de Saint- 
Georges venait d'achever son goûter en compagnie des deux 
messieurs de Coëtlogon et de Drayton. Outre ceux-ci, qui 
étaient de la table du roi, il y avait quatre hommes bien 
armés à l'office, sous le commandement de Bouchart, le 
maître des écuries. 

Celui-ci quittait peu la loge, obéissant strictement à l'or- 
dre qu'il avait reçu de tenir jour et nuit les deux chevaux 
sellés et bridés. 

Le chevalier de Saint Georges jouait volontiers à ce jeu, 
sorte de tric-trac abrégé que les Anglais appellent bacTcgam- 
mon et auquel les deux derniers Stuarts, Charles et Jacques 
étaient d'une force remarquable. Il proposa une partie ; 
René se mit à ses ordres. Yves, quoique sa blessure fût 
en bonne voie de guérison, portait toujours le bras en 
écharpe. Drayton sortit pour la ronde du soir. Le roi et 
Coëtlogon restèrent seuls dans la chambre à coucher, qui 
servait aussi de salon, car le rez-de-chaussée de la maison 
n'avait que quatre pièces, et l'étage supérieur ne conte- 
nait qu'un vaste dortoir de chasse entouré de lits de camp. 



LA CAVALIÈRE 33 

C'était une de ces rares soirées d'hiver où la température 
lâche et molle tient le corps en inquiétude et dispose mal 
l'esprit. Le vent soufflait du sud, fort mais chaud, et 
rabattait en grises rafales la fumée du foyer. Ces jours -là 
le feu est incommode, donnant trop de chaleur, et quand 
on l'éteint l'humidité apporte le froid. 

Pour la première fois depuis son départ de Paris, le 
chevalier de Saint-Georges était triste et s'ennuyait. Les 
deux Coëtlogon étaient plus tristes que lui. 

Nous ne savons comment expliquer cela: entre ces hom- 
mes dont deux étaient prêts, du matin au soir, à sacrifier 
pour l'autre tout leur sang jusqu'à la dernière goutte, il n'y 
avait point de sympathie. 

Le roi les traitait froidement, quoiqu'il ignorât la folie 
de leur secret. Et eux, ils étaient jaloux du religieux dé- 
vouement que le roi inspirait à lady Mary Stuart. 

Ils se déplaisaient avec le roi, pour employer la lo- 
cution commune, et le roi, plein d'estime pour leurs 
chevaleresques caractères, aurait choisi, s'il l'avait pu, 
d'autres compagnons, pour amuser les heures de sa 
solitude. 

Ils n'avaient rien à dire, peut-être parce que le même 
objet occupait leurs pensées. Entre eux, la partie fut silen- 
cieuse et languissante. 

Le rêve de Jacques Stuart voyageait bien au delà de ces 
étroites murailles. H n'allait pas jusqu'en Ecosse pourtant, 
chercher les vastes bruyères où le sort marquerait bientôt 
le champ de la bataille décisive. Son rêve s'arrêtait au 
château de Saint-Germain; son rêve s'asseyait entre la 
reine et lady Mary Stuart de Bothsay. 

Qui occupait cette place, en son absence? et que faisait- 
elle, Mary, pendant ces longues soirées où jamais il celui 
était donné de la voir? 

Le chevalier de Saint-Georges était un fils pieux, un 
fiancé délicat. Pourtant la pensée de Bft mère s'évanouit 
bien vit»', et le rêve lui montra les brillants Beigneun 
empressés autour de Mary. Il remuait son oornet, il 
annonçait, il marquait, d'un geste fatigué, d'une voix 

3 



34 LA CAVALIÈRE 

ennuyée. Yves regardait les dessins d'un livre d'heures, 
auprès du foyer, et ne rêvait pas moins. 

Je ne sais comment cela se fit, car le prétendant était la 
courtoisie même, mais vers la fin de la partie il bâilla bel 
et bien. Eené se leva aussitôt. Le chevalier de Saint-Geor- 
ges rougit et dit : 

— Monsieur de Coëtlogon, je vous prie de me par- 
donner. 

■ — Pas n'est besoin, sire, répondit Eené en souriant, car 
il faisait lui-même, pour étouffer un spasme du même genre, 
des efforts qui ne furent pas entièrement couronnés de 
succès. Ces choses sont contagieuses ; auprès de la cheminée 
Yves bâilla de tout son cœur. 
— Messieurs mes amis, ditleroi, c'est le temps qui veut cela. 

— Et c'est le signal, je pense, poursuivit René, de pren- 
dre congé de Votre Majesté. 

Le roi salua aussitôt, disant : 

— Vous pouvez vous retirer dans vos appartements, 
messieurs ! 

Ils sortirent après avoir baisé la main du roi. 

Les « appartements » d'Yves et de Eené consistaient en 
un seul cabinet, voisin delà chambre royale, et si étroit que 
leurs couchettes se touchaient presque. Entre les deux il 
n'y avait place que pour une table. 

Eené se jeta tout habillé sur son lit; Yves s'assit au 
pied du sien. Ils ne se parlèrent point, quoique, certes, il 
ne fût pas encore l'heure de dormir. Le vent apportait dans 
le silence de cette solitude le son des cloches de Poissy, qui 
appelaient pour V Angélus de six heures. 

Quelques minutes s'écoulèrent. Aucune parole ne vint. 
Était-ce le temps encore? ou bien quelque amer fléau avait- 
il rongé déjà jusqu'aux racines de leur mutuelle tendresse 
si belle 1 Deux semaines auparavant, Eené avait dit : « A 
nous deux nous n'avons qu'un cœur ! » 

Aucun bruit ne passait à travers la cloison de la chambre 
du roi. Sans doute, il vaquait à ses dévotions du soir, qui 
toujours étaient abondantes et longues. Le roi avait la 
fervente piété d'un saint. 



LA CAVALIÈRE 35 

Ce fut Yves qui rompit le premier le silence entre nos 
deux jeunes gens. 

— Eené, murmura t-il, tu ne m'aimes plus. 

— Tu es fou ! répliqua Eené. 
■ — Qu'as -tu donc alors? 

— Je souffre. 

— ■ Hier, reprit Yves, tu n'as pas voulu me dire où tu 
avait été le soir... 

— Je ne dois de compte qu'au roi, et le roi ne me l'a 
pas demandé. 

Le silence revint plus morne. Dans ce silence, on enten- 
dit tout à coup grincer la porte extérieure de la chambre 
où couchait le chevalier de Saint -Georges. D'un commun 
mouvement, les deux frères sautèrent sur leurs épées 
nues. 

Et ils attendirent, en retenant leur souffle. 

— Est-ce quelqu'un qui est entré? murmura Yves. 

— Est-ce le roi qui est sorti? demanda René. 

Us attendirent encore, puis René ajouta tout haut : 

— Sire, Votre Majesté a-t-elle besoin de nous? 
Il n'y eut point de réponse. 

Les deux frères se regardèrent, pâles tous les deux. 

— Le roi n'est plus dans sa chambre, dit Yves. 

— Écoute ! dit René. 

Un aboiement de chien retentit dans la cour : un aboie- 
ment joyeux. 

— C'est Fourchault qui saute après le roi ! s'écria Yves. 
René se mit sur ses pieds et s'approcha de la fenêtre. 

La porte de la cour s'ouvrit. On entendit le trot d'un che- 
val dans le chemin. Les deux messieurs de Coëtlogon 
étaient maintenant debout à côté l'un de l'autre. 

i — Cela ne se doit pas, dit René. Mon devoir est de 
suivre le roi. 

— Même quand le roi ne le veut pas? demanda Yves 
d'une voix altérée. 

René frissonna. 

— Le roi ne peut se montrer au château de Saint (Jn- 
main ! prononça-t-il entre ses dents serr» ■ 



36 LA CAVALIÈRE 

— On peut se rencontrer ailleurs, répliqua Yves. 

— Non. 

■ — Qu'en sais-tu? 

Et dans cette question il y avait une sourde colère. 

Les regards des deux frères se choquèrent : deux paires 
de beaux yeux, en vérité, doux comme le velours qui est 
sous les paupières des jeunes filles. Mais terribles, en ce 
moment où je ne sais quel feu profond y brûlait ! 

Yves cependant baissa les yeux le premier. 

— Mon frère ! ô mon frère ! supplia -t -il, jamais ne 
soyons ennemis ! 

Eené prenait son épée et son feutre. Il souriait et mur- 
mura : 

— Serait-ce possible ! 

— Je vais avec toi, dit Yves avec une timidité d'enfant. 
■ — Non, riposta Eené. Tu es blessé, tu me gênerais ! 

■ — Ne m'embrasses -tu pas avant de partir, mon frère? 

Les lèvres froides de Eené touchèrent le front d'Yves, 
et il sortit. L'instant d'après, le pas d'un cheval sonna 
encore au dehors. Yves ne se mit même pas à la fenêtre. 
Il tomba à deux genoux près de sa couche et pria Dieu 
ardemment. Tout en priant, il se disait : — Je n'irai pas, 
dussé-je en mourir ! 

Mais quand il se releva, il crut ouïr des sons étranges 
qui allaient et venaient en forêt. Était-ce le vent parmi 
les branches? Il pensa : « Si mon frère avait besoin de 
moi ! » Il ne faut qu'un prétexte. Yves, à son tour, coiffa 
son feutre et ceignit sa rapière. Puis un troisième cheval 
sortit, mais au galop. 

Arrivé dans la percée, Yves de Coëtlogon s'arrêta pour 
écouter. Ce fut d'abord autour de lui ce murmure large 
et confus qui est le silence des forêts, quand le vent des 
nuits arrache des milliers de soupirs aux branchées. 
Puis au loin, tout au loin, du côté de Saint-Germain, Yves 
entendit la terre sonner. Il rendit les rênes à son cheval 
qui bondit. 

La route était déserte. Il vit une ombre noire au-devant 
de lui, quand il eut fait environ le quart d'une lieue. 



LA CAVALIÈRE 37 

L'ombre était à cheval. Elle s'arrêta justement au beau 
milieu de la percée et se pencha comme pour jeter un 
regard attentif à l'intérieur du bois. 

A cent pas de l'ombre, la route faisait un coude brus- 
que. Yves avança doucement et mit les sabots de son 
cheval sur le gazon qui bordait le bas côté de la percée. 
L'ombre ne semblait ne point entendre. 

Tout à coup, René, car c'était lui qui était l'ombre, se 
laissa glisser hors de sa selle et arracha ses deux pistolets 
de leurs fontes. Yves l'imita, mouvement pour mouvement. 

Comme René se glissait sous la futaie voisine, Yves prit 
le même chemin. Leurs chevaux, également bien dressés, 
les attendirent immobiles. 

René arma le pistolet qu'il tenait à la main. Yves le 
rejoignait en ce moment et lui dit : 

— Frère, tu n'es pas seul, je suis là ! 

René tressaillit et se redressa de son haut. Tout à l'heure 
il guettait évidemment quelqu'un ou quelque chose; 
maintenant il n'y avait plus là pour lui que son frère. Mal- 
gré l'obscurité, Yves crut voir qu'il tremblait. 

— Tu es là ! répéta René, luttant contre le frémisse- 
ment de ses lèvres. Pourquoi es-tu là 1 ? Je t'avais défendu 
de sortir ! 

— Défendu! balbutia Yves qui se sentit pâlir. Tu es 
rude avec moi, mon frère ! 

— Défendu! prononça 11110 second*' fois René, Tu es 
mon cadet, j'ai droit. 

— Frère, dit Yves, je t'aime assez pour t obéir; mais 
tu es cadet comme moi, et tu n'as pas droit... Au nom de 
Dieu, tu étais là pour quelque chose. Calme-toi et fai- 
sons notre devoir, si devoir il y a ! 

Les feuilles sèches bruiront sous les taillis, et hors de 
vue. En même temps, le vent apporta des pas de chevaux 
qui semblaient aller paisiblement, au delà du coude de 
la route. 

— Ils sont la! murmura René, qui paisii B©8 bempesà 
pleine main. Tous deux ! 



38 LA CAVALIÈRE 

— Qui donc est là, frère! 

— Écoute ! dit encore Eené, qui semblait dominé par 
une fièvre d'angoisse, je veux bien souffrir par le roi; 
dans mon cœur, je ne dois que fidélité au roi. Mon sang 
est au roi, mais en dehors de cela, que m'importe le roi! 
Je ne veux pas souffrir par toi que j'aime 1 

— Frère... 

— Tais -toi, . . . cela me tue de penser que je pourrais te haïr i 

— Toi me haïr ! s'écria Yves épouvanté. 

— Tais-toi ! je suis fou ! 

Il tomba à deux genoux, ajoutant avec une poignante 
amertume : 

— Mon cœur a le délire ! 

Yves appuya sa main contre sa poitrine qui défaillait. Il 
murmura au travers d'un sanglot : 

— Nos cœurs sont semblables, le mien est à la torture I 

— Alors tu avoues ! dit Eené, qui se releva comme si 
une frénésie le poussait. Ah ! si tu n'étais pas mon frère !... 

Il jeta son pistolet et s'éloigna d'un pas. car il se redou- 
tait lui-même. 

Tout près d'eux, les branches d'un buisson remuèrent, 
et en même temps, deux coups de feu simultanés, suivis 
d'un trosième à distance, éclatèrent dans le silence de la 
nuit. 

Les deux Coëtlogon s'éveillèrent violemment, et ce fut 
en effet comme s'ils sortaient d'un profond sommeil, 

— Le roi ! dit Eené : les assassins du roi ! 

— Messieurs ! défendez le roi ! commanda une voix 
haletante, mais impérieuse et sonore, qui les jeta, repen- 
tants, dans les bras l'un de l'autre. Leur étreinte passion- 
née ne dura qu'un instant. La Cavalière était debout 
devant eux et sa main tendue désignait le fourré. 

■ — Madame, dirent -ils, en sautant à cheval, nous le 
sauverons ou nous mourrons. 

Ils s'élancèrent de front, perçant droit devant eux 
comme deux sangliers. Il y eut un bruit de mêlée : des 
détonations, des grincements de fer, des cris sourds : on 
60 battait avec acharnement de l'autre côte du taillis. . 



LA CAVALIERE 



39 



Lady Mary détacha son cheval caché là tout près et se 
mit en selle. Le nom de Eené vint à ses lèvres; avait-elle 
entendu l'entretien des deux frères 1 ? 

Elle lança son cheval dans la direction du bruit, mais 
elle songeait : 

— La vraie fiancée du roi c'est la princesse de Pologne. 
Je suis la Cavalière; je ne serai pas la reine. 

Comme elle approchait du Heu où l'on s'était battu, 
car la lutte, aussi courte que rude, avait déjà pris fin, elle 
vit revenir Yves et Eené, la tête nue tous deux et se 
tenant par la main. 

— Vive le roi ! crièrent-ils. 

— Messieurs, demanda-t-elle d'une voix qui voulait 
en vain être ferme, aucun de vous n'est-il blessé? 

— Le roi est blessé, répondit Yves. 
■ — Mais il est sauvé, ajouta Eené. 

Naguère elle disait : Le roi, rien que le roi. Elle s'était 
informée de quelqu'un, ce soir, avant même de songer au 
roi. 

— Messieurs mes amis, reprit-elle, je vous remercie. 
Eené abandonna la main de son frère, qui fit un pas en 

avant. 

— Ils étaient sept à l'embuscade, dit Yves, et il y en 
avait deux qui barraient la route du roi. C'est le roi qui a 
dit : « A moi je suis blessé ! Eené, mon cher et noble Eené 
a délivré le roi. Moi, j'ai attaqué le gros de l'embuscade. 
Il y a trois corps morts dans la coulée, et personne n'a 
poursuivi le roi. 

— Que Dieu vous bénisse, messieurs mes amis ! mur- 
mura la Cavalière, qui prit la main d'Yves et la serra dans 
les siennes, Eené, songez à ceci : Je suis une sœur entre 
ses deux frères. J'appartiens au roi, messieurs, comme 
vous êtes au roi. 

Ils effleurèrent tour à tour sa belle main de leurs lèvres. 

■ — Messieurs mes amis, reprit-elle, il faut rejoindre Sa 
Majesté. J'allais justement ohea le roi, quand Le venl que 
j'ai eu de celle embuscade m'a fait changer de route, 
Désormais le danger l'entoure do toutes part.-, et ce serait 



40 LA CAVALIÈRE 

folie de braver tant de périls inutiles. Tout est prêt : vous 
direz au roi que sa mère a ordonné et que je prie. Le 
départ aura lieu demain, deux heures avant le jour. 

— La première étape, acheva la Cavalière, est dirigée 
par M. de Lauzan, la seconde par M. de Courtenay, la 
troisième, qui commence à Nonancourt, appartient à 
M. de Chateaubriand-Bretagne. Allez, messieurs 5 encore 
une fois, et du fond du cœur je vous remercie. 

Us se séparèrent. Tandis que lady Mary Stuart repre- 
nait la grande percée, Yves galopait vers le logis du 
veneur, et Eené poussait son cheval dans la direction 
où le roi s'était éloigné. Ni les uns ni les autres ne devaient 
rencontrer, cette nuit, le chevalier de Saint-Georges. 

A l'endroit même où ils s'entretenaient tout à l'heure, 
deux hommes traversèrent la route, coupant au court 
par un sentier de traverse qui allait droit à Saint-Germain. 

Us étaient à pied, et l'un d'eux boitait... 

La forêt était redevenue silencieuse depuis longtemps 
déjà. Un cavalier, qui semblait harassé de fatigue et 
chancelait sur sa monture, suivait comme au hasard les 
sentiers sablés conduisant à cette immense terrasse que 
Le Nôtre jeta comme une bordure à la montagne, sur 
une étendue de trois quarts de lieue. 

Le vieux château dessinait sa masse pentagonale sur 
le ciel gris. Par les fenêtres éclairées, des bruits de fête 
filtraient joyeusement. 

Le cavalier laissa errer sa monture jusqu'aux fossés. 
Là le cheval frémit entre ses jambes, puis s'affaissa. H 
avait deux balles dans le poitrail : de ces balles qui coû- 
taient si cher à mylord ambassadeur ! 

Jacques Stuart, c'était lui, eut bieu de la peine à débar- 
rasser ses pieds des étriers. Il était faille et perdait son 
sang par une blessure qu'il avait reçue au sein droit. Son 
regard se porta sur ces fenêtres, d'où tombaient les voix 
du plaisir. 

— Elles sont là ! pensa-t-il. 

Sa mère ! et celle qu'il appelait encore sa fianoée. 



LA CAVALIÈRE 41 

Machinalement, et cherchant peut-être une issue pour 
entrer au château, car la soif le brûlait et ses idées vacil- 
laient dans sa cervelle, il arriva jusqu'au bout du fossé. 
Là commençait la haie qui bordait le jardinet des Trois - 
Eois, enclavé dans le parc. 

Une ronde de nuit venait des grands parterres. Machi- 
nalement encore, le chevalier de Saint -Georges, ayant 
vague conscience du danger qu'il courait, se colla le long 
de la haie. Son dos pesa contre les branches, comme pour 
se creuser un abri. La clôture, qui était faible en cet en- 
endroit, et reprisée à l'aide d'un simple fagot de ronces, 
céda. Sans l'avoir voulu, le chevalier de Saint -Georges se 
trouva du bon côté de la haie, dans le jardinet de l'au- 
berge des Trois-Eois. 



IV 



COMMENT LA GRANDE HÉLÈNE SE MIT TOUT A FAIT 
EN COLÈRE 



Les choses frivoles amènent souvent de graves événe- 
ments : c'est là un axiome. En voici un autre : certaines 
natures burlesques forcent la raillerie et engeudrent la 
mystification, comme la pluie mouille, comme le soleil 
réchauffe. 

L'épouse Boër, comtesse de n'importe quoi : un nom 
prussien que le lecteur sera charmé d'oublier, revenait 
de la foire des Loges, dans son carrosse aussi bariolé 
qu'elle-mêmcet bourré de plus d'emplettes que la grande 
Hélène n'en avait convoyé avec son bataillon de porte- 
faix. Il était nuit tombée. Poux éclaireurs couraient <!• 
l'équipage aveo des torches, et l'épouse Boér, enrubannée 



42 LA CAVALIÈRE 

comine une offrande, avait la joie de voir tontes les 
fenêtres curieuses s'ouvrir sur son passage. 

Elle était seule, hélas ! avec ses marchandises, dont 
l'achat fastueux lui avait donné tant de popularité à la 
foire. Elle eût cédé toutes ses marchandises, et le double, 
le triple, et ses rubans, et ses fleurs et son rouge, et ses 
mouches, et tout, pour avoir là auprès d'elle un poète 
susceptible de lui rimer un madrigal, comme ceux qu'elle 
avait tant admirés dans î'almanach des muses. Cette 
lourde Allemande adorait ce qu'on appelait alors « la 
poésie légère. » 

Malheureusement il y avait comme une malédiction 
sur elle. L'infortunée comtesse en était réduite à son 
Eoboam, un Hollandais jaune, moins qu'un Chinois ! le 
seul, oui, le seul au monde qui ne fut pas capable de rimer 
le moindre madrigal idiot ! 

Eh bien, cette abandonnée n'était pas au pied du 
mur comme vous pourriez le croire. Eaoul, qui était jeune, 
après tout, qui avait du loisir et qui lui gardait rancune 
pour le fameux brevet refusé, Eaoul, Français et malin 
comme un vaudeville, s'était vengé en fourrant dans la 
tête romanesque de l'épouse une prodigieuse, une absurde 
idée qui l'occupait du matin au soir. 

L'épouse Boër, tournant casaque à la politique si avan- 
tageusement payée de Eoboam, rêvait depuis vingt- 
quatre heures le renversement du roi George, afin de 
poser sur son front à elle, bas et rouge, la couronne d'Angle- 
terre. Pas davantage ! Et elle croyait à cela dur comme fer ! 

Au compte de Eaoul, c'était simple comme bonjour. 
Un divorce et un mariage, ou plus aisément encore : massa- 
crer Eoboam avant d'épouser Jacques Stuart en secondes 
noces. Nous demanderions pardon au lecteur de l'entre- 
tenir de pareilles folies, si, à un moment donné, cette 
farce ne devait entrer comme élément sérieux dans notre 
drame. 

A l'instant où l'épouse Boër passait au pas, pour se 
laisser admirer mieux, devant la porte de l'auberge des 
Trois-Bois, Eaoul en sortait justement, portant avec 



LA CAVALIERE 



43 



crânerie son costume de postillon, et ravi d'avoir été agréé 
par la grande Hélène. Son regard se croisa avec celui de 
l'épouse, elle le reconnut tout d'un coup et poussa un cri 
de surprise. 

Eaoul, déconcerté d'abord et pris d'inquiétude, mit à 
tout hasard un doigt sur sa bouche. L'épouse fit aussitôt 
arrêter et l'appela de la main. 

■ — Je me nomme Jolicœur ! lui dit précipitamment 
Raoul avec une grande affectation de mystère. Souvenez- 
vouc-en ! 

• — Savez-vous ! répliqua l'épouse étonnée. Ah ! Joli- 
cœur ! concevez -vous ! 

— C'est pour l'affaire, continua Raoul, cela marche ! 
mon déguisement vous servira. 

— Vous comprenez? murmura-t-elle. L'affaire marche ! 
Le roi m'a-t-il remarquée? 

— Où étiez-vous cette après-midi? demanda brusque- 
ment Eaoul. 

— A la foire des Loges... comme toutes les personnes 
de qualité, vous savez. 

— Le roi vous y a vue... chut ! 

— Ah ! savez-vous ! savez-vous ! Moi qui n'avais pas 
beaucoup de rubans ! 

— L'affaire marche ! répéta Eaoul. Le roi a dit : c'est 
le soleil ! 

Il voulut s'esquiver, car les passants s'attroupaient 
pour contempler l'épouse. Elle le retint d'un bras vigou- 
reux et l'attira jusqu'à elle, pour lui dire à l'oreille : 

— Il a de l'esprit ceStuart ! Fait-il des petits vers? Ah ! 
vous concevez, quand je serai sur le trône il ne m'en coû- 
tera pas beaucoup de vous nommer premier ministre, 
mon cher. 

Il se dégagea et se perdit parmi les badauds qui riaient. 

— A l'hôtel! commanda l'épouse. Levez les torches, 
kiatz-voiis : et fuites parader les chevaux ! 

Et commençant son apprentissage âe Bouveraine, ell« 
Initia gracieusement à droite et à ganehe, tout le long 
du chemin. 



44 LA CAVALIÈRE 

Quelques minutes après, Piètre Gadoche, sous l'espèce 
de M. le marquis de Bomorantin, montait la rue, redeve- 
nue solitaire, pour regagner son logis, situé, nous l'avons 
dit, au fond du jardinet des Trois-Bois. Il allait la tête 
basse et semblait de fort méchante humeur. Deux hommes, 
dont Fun boitait, se détachèrent du porche d'une maison 
voisine et l'abordèrent. 

— Ah ! ah ! mes drôles ! dit-il, que signifient ces coups 
de feu dans la forêt? Ce stupide Hollandais a donc fait des 
siennes? 

— Patron, répondit Eogue, le Stuart a été attaqué 
entre la croix de Berry et le Houx... 

— Et vous y étiez, coquins? 

— Nous n'avions garde, patron, repartit Salva. Ce 
sont des gens de mein herr Eoboam, qui n'ont pas eu le 
contre-ordre. 

— Et quoi du roi? interrogea Gadoche avec une véri- 
table anxiété. 

— Les deux diables de la Font-de-Farges sont encore 
venus, grommela Eogue. 

— Deux seulement ! 

— Oui, deux : les Coëtlogon. Le vicomte Eaoul n'y 
était pas. 

— Ils ont cassé des têtes? 

— Quatre. 

— Et le Stuart? 

— Touché!... Mais il court encore. Et nous sommes 
venus vous dire, patron, que le départ est fixé pour 
demain matin, deux heures avant le jour. 

Gadoche mit la main à son gousset. 

— Est-ce tout? demanda-t-il. 

— Non, répliqua Eogue. M. de Lauzan est le premier 
postillon, M. de Courtenay le second, M. de Chateau- 
briand le troisième. 

— Bravo ! nous serons bien menés ! Qui a dit cela? 
• — La Cavalière en personne... aux Coëtlogon. 

— Oh ! oh ! elle court les aventures cette nuit ! Est-ce 
tout? 



LA CAVALIÈRE 45 

— Oui, patron. 

Ils eurent leurs étrennes. Comme Gadoche s'éloignait, 
pensif, Eogue se ravisa et le rappela. 

— Patron, dit-il, je ne sais pas si ça vous intéresse, mais 
à tout hasard je vous apprends que nous avons vu à une 
fenêtre des Trois-Rois ce joli minois qui était là-bas au 
Lion-d'Or, la nièce... la Poupette de la grande Hélène. 

— Mariole ! s'écria le bandit. Elles ne sont donc pas 
parties ! Est-ce que nous n'aurions personne à Nonan- 
couri? 

Il s'élança vers l'auberge, laissant le juif et le boiteux 
au milieu de la route. 

— Tiens ! tiens ! dit Salva. On aurait pu lui vendre la 
chose plus cher ! 

Bogue répliqua par cette sentence : 

— Il ne faut jamais rien donner par-dessus le 
marché ! 

La grande Hélène était gaie comme un pinson, là-haut, 
ce qui ne lui arrivait pas tous les jours. Elle avait vu les 
enfants trébucher entre ses jambes et flairer ses poches 
« comme des petits loups ; » elle avait reçu les remercie- 
ments de la tante Catherine, et la Poupette l'avait 
embrassée bien tendrement quoiqu'on n'eût pas dit un 
mot de « la surprise. » Ce soir, la grande fille voyait le 
monde sous un aspect un peu moins noir; la terrible écla- 
boussure était presque oubliée; elle attendait son souper 
d'un cœur content. On gratta à la porte, et maître Daniel, 
l'aubergiste, entra. 

— Est-ce bien votre nom Hélène Olivat? demanda- 
t-il sans autre préambule. 

Vous pourriez dire : demoiselle, répliqua nélène. 

— Demoiselle, si vous voulez; c'est votre nom? 

— C'est mon nom. 

— Eh bien, demoiselle Olivat, il y a en bas un gen- 
tilhomme qui voudrait parler avec vous. 

— Comment l'appelez-vons, oe gentilhomme? 
Daniel hésita, car le nom que le marquis de Bomoran* 

tin lui avait ordonné de prononcer ne lui revenait point 



46 LA CAVALIÈRE 

à la mémoire. Mais, en ce moment, Nicaise entra tont 
essoufflé, disant : 

— M. Ledoux est ici, demoiselle ! 

— Juste ! s'écria l'aubergiste. C'est M. Ledoux ! 
Hélène rougit. 

— Faites monter M. Ledoux, dit-elle. Et vous autres, 
rangez-moi tout cela... Vite et proprement, avant d'aller 
à la niche ! 

Pendant que Mariole et Nicaise mettaient un peu 
d'ordre autour d'elle, la grande Hélène donna en vérité 
un coup d'oeil à son miroir. Quand M. Ledoux entra, elle 
avait fait place nette. Tout le monde était à la niche. 

M. Ledoux avait l'air grave et même morose, autant 
qu'un visage paisible et agréable, comme était le sien, 
pouvait exprimer la mauvaise humeur. Il accepta froi- 
dement la chaise qu'Hélène lui offrait et s'assit sans mot 
dire. La pauvre grande fille était fort émue, quand elle 
revoyait son ancien promis. Cela lui rappelait de ter- 
ribles heures. Elle voulut rompre ce silence qui lui 
pesait et commença en souriant : 

• — Vous voilà donc par ce pays-ci, monsieur Ledoux? 

■ — C'est heureux pour vous, demoiselle, fut-il répondu 
presque rudement. 

Hélène le regarda, étonnée. De tous les hommes 
vivants à cette époque, sans en excepter le régent de 
France, ni le duc régnant de Lorraine, M. Ledoux était 
positivement celui qui avait le plus d'influence sur la 
grande Hélène. Néanmoins, il n'eût point fallu que 
M. Ledoux lui-même essayât de marcher sur le pied de la 
bonne fille. 

Il vit cela, car c'était un esprit plein de tact, rien que 
dans le regard inquiet et presque soumis que la grande 
Hélène lui lança. De pareils regards ressemblent à ces 
vents tièdes et doux qui précèdent les coups de tonnerre. 
Il baissa la voix d'un ton ou deux et reprit d'un accent 
plutôt triste que sévère : 

— Il y a de grands intérêts engagés, demoiselle, et je 
croyais pouvoir compter sur vous, quand je vous ai fait 



LA CAVALIÈRE 47 

donner le brevet de maîtresse de poste à Nonancourt. 

— Je pense que vous ne me reprochez pas le service 
que vous m'avez rendu, monsieur Ledoux, dit-elle. 

— A Dieu ne plaise ! Je vous devais quelque chose et 
j'ai fait de mon mieux pour payer ma dette. Seulement, 
souvenez-vous bien, je vous avais dit : Soyez à Nonan- 
court après-demain, et il y a six jours de cela. 

— C'est vrai, avoua Hélène repentante. J'ai musé, 
comme on dit, monsieur Ledoux. Il y a tant de choses à 
acheter pour un bureau de poste. Est-ce que mon retard 
aurait causé quelque perte à quelqu'un? 

— Il aurait pu causer une perte irréparable, demoiselle. 
■ — Dieu soit loué ! il n'est rien arrivé, alors, et, comme 

je pars demain matin... 

M. Ledoux l'interrompit. 

■ — Vous vous trompez, demoiselle, dit-il, c'est ce soir 
que vous partez. 

— Ah ! ah ! fit -elle en fronçant le sourcil. Et qui m'y 
forcera? 

— Là, là, demoiselle Hélène, répliqua M. Ledoux aveo 
son paisible sourire. Je ne dis pas que ce caractère-là ne 
m'ait point fait peur, un petit peu, dans le temps... 
quand nous étions pour nous marier... Vous avez vos 
petits défauts comme tout le monde. 

— Ce n'était donc pas pour l'argent? s'écria Hélène, 
prise d'un naïf remords. 

— Je ne dis pas, demoiseUc; je ne dis rien, sinon que 
vous êtes un peu brusquettc pour un homme de paix 
comme moi. Personne ne vous forcera de partir. Vous 
partirez, parce que vous sentirez la nécessité de partir. 

■ — Ali ! monsieur Ledoux, dit Hélène dont les yeux 
se mouillèrent, c'est bien vrai que vous valez mieux que 
moi ! J'ai un fort méchant caractère. 

Il lui lendit la main. Extrême en tout, elle eut pres- 
que envie de la baiser. Elle se borna pourtant à la serrer 
avec une sorte de respect. 

— A quelque chose malheur est bon, demoiselle, 
reprit paternellement M. Ledoux. J'a'merais mieux vous 



48 LA CAVALIÈRE 

voir à Nonancourt qu'ici ; mais si vous aviez été à Nonan- 
court, j'aurais été obligé de faire le voyage. 

— Vous aviez donc besoin de me parler? 

— Besoin absolument. 

Il sourit encore et ajouta : 

— Il s'agit de politique. 

— De politique ! répéta Hélène stupéfaite. 

M. Ledoux jouait avec les faveurs de ses chausses qu'il 
roulait et déroulait adroitement. 

— Oui, demoiselle, de politique, reprit-il en rappro- 
chant un peu sa chaise. Voilà ce qui rapporte gros 
aujourd'hui ! 

Hélène secoua la tête. 

— La politique et moi, dit-elle, nous ne nous connais- 
sons guère ! 

■ — J'entends bien... Et si je voulais vous voir, demoi- 
selle, c'était pour vous en donner une petite leçon. 

— Bien obligé, monsieur Ledoux. Je n'y compren- 
drai rien. 

— Savoir, demoiselle ! Il y a politique et politique. 

— Moi qui ne me mêle jamais des affaires des autres... 
■ — Et si c'étaient vos propres affaires? 

Elle le regarda. Il lui fit ce signe de tête qui allume la 
curiosité des enfants. 

— Jugez plutôt, reprit-il; je commence : Vous con- 
naissez le chevalier de Saint -Georges, puisque le Lion- 
d'Or était à deux pas de sou château. 

— J'ai entendu parler de lui, beaucoup, là-bas et 
ailleurs, c'est vrai, mais je ne l'ai jamais vu. La reine sa 
mère, par exemple, c'est différent ! 

Elle s'interrompit pour jeter un regard de rancune à 
sa robe qui séchait près du foyer. 

— Vous ne pouvez avoir pour lui, en ce cas, aucuno 
affection personnelle? 

— Quant à ça, aucune, monsieur Ledoux... au 
contraire. Je n'aime pas tous ces gens-là ! Ça éclabousse. 

— Alors, nous allons nous entendre du premier coup. 
Partant ce soir, vous arriverez demain de bonne heure à 



LA CAVALIÈRE 49 

Nonancourt. Le chevalier de Saint-Georges y arrivera 
sur la brune. 

— Ah ! dit Hélène, le chevalier de Saint-Georges vien- 
dra chez moi... avec les gens de là-bas? 

— Avec une partie des gens de là-bas. 

Hélène essaya de prendre un air indifférent, mais ses 
yeux brillaient malgré elle. 

— Qu'est-ce que cela me fait? demanda -t-elle. 

— Cela peut vous faire deux choses, demoiselle, 
répondit M. Ledoux, qui lisait ses regards comme an 
livre : cela peut faire votre fortune d'abord. 

Hélène baissa les yeux et ses joues s'animèrent. Nous 
l'avons dit, elle aimait l'argent. 

— Ensuite, continua M. Ledoux... 

Il s'interrompit, puis acheva d'une voix plus basse : 

— Demoiselle Olivat, dès la nuit où nous devions 
être fiancés, je vous ai promis d'aider à votre vengeance. 

Hélène pâlit, mais sa paupière se releva, montrant le 
eombre éclat de ses prunelles. M. Ledoux pensa : 

■ — Celle-là est une louve, et j'ai bien choisi ! 

La grande fille, cependant, songeait aussi. Elle avait 
une vision qui l'obsédait. Elle voyait un bras tout nu, 
portant au-dessous de l'épaule une terrible trace : une 
blessure quiutuple, marquant les cinq doigts d'une main 
— de la main du mort, — et si profondément fouillée 
que l'os s'y montrait sanglant, parmi les lambeaux 
déchirés de la chair. 

— Cela n'a pas eu le temps de sécher ! dit-elle. 

M. Ledoux eut comme un malaise; mais elle ne l'ob- 
servait point eu ce moment. Elle passa ses deux mains 
sur son front, tour à tour, comme on fait pour vaincre 
l'entêtement d'un sommeil, et demanda tout à coup : 

■ — Comment Bavez-vous que le chevalier de Saint- 
Georges doit venir à Nouancourt ? 

— Hélène, répondil M. Ledoux, je ne vous ai peut- 
être pas tout dit en ce qui oie oonœrne, mais jamais je 
U€ vous ai trompée, ,l 'avais à Bar-le-Due une mission 
secrète, en outre de mon emploi de collecteur. Depuis 



50 LA CAVALIÈRE 

lors mon importance a grandi encore... Et pendant que 
j'y suis, je vais tout vous dire; il ne faudrait point vous 
étonner si vous m'entendiez nommer là-bas autrement 
qu'en Lorraine. Ledoux est bien mon nom... mais les 
gentilshommes ont plus d'un nom. 

— Ah ! fit-elle avec défiance, vous êtes un gentil- 
homme, vous, monsieur Ledoux? 

— Cela n'allait pas bien avec l'humble état de col- 
lecteur des gabelles. Mais ceux qui connaissaient mon 
père m'appellent à présent M. Ledoux de Eomorantin... 
d'autres disent le marquis de Eomorantin. 

— Bien votre servante, monsieur le marquis ! mur- 
mura Hélène piquée au vif. Je ne m'étonne plus si vous 
avez dédaigné une fille d'auberge ! 

■ — Vous êtes injuste, Hélène... 

— Assez là-dessus ! dit-elle rudement, et répondez- 
moi. 

— Je vous répondrai avec ma franchise ordinaire, 
demoiselle, dit Ledoux qui, en vérité, semblait un juste 
méconnu. Point d'ambages entre nous ! Je nommerai les 
choses par leur nom. Je sais que le chevalier de Saint- 
Georges doit passer demam à JSonancourt, parce que 
c'est moi qui suis chargé d'arrêter le chevalier de Saint- 
Georges. 

La respiration d'Hélène enfla ses joues. 

— Alors, dit-elle, M. le marquis, vous êtes un...? 

— Un homme politique, prononça fermement Ledoux, 
a\ant qu'elle eût prononcé le mot. 

— Vous aviez promis de nommer les choses par leur 
nom, dit-elle avec une dure moquerie. 

— Je suis un homme politique, répéta Ledoux sans 
rien perdre de son calme. Kéfléchissez, demoiselle ! 

— Je réfléchis... Vous comptez arrêter le chevalier de 
Saint-Georges chez moi, pas vrai? 

> — A la poste de Nonancourt, oui. 

— Et c'est pour cela que vous m'avez fait obtenir 
mon brevet? 

M. Ledoux répondit affirmativement. 



LA CAVALIÈRE 51 

— Dites donc, l'homme ! s'écria Hélène, nous n'avons 
jamais été mariés tous deux. De quel droit m'avez-vous 
prise pour une femelle de Judas ! 

Elle s'était redressée, belle d'indignation et de mépris. 
Toute la sauvage hauteur de sa nature était dans le 
regard dont elle écrasait son ancien fiancé. M. Ledoux 
baissa les yeux humblement sous ce regard. Il laissait 
volontiers aux orages, en sa qualité d'homme politique, 
le temps de se calmer. 

Nous devons rappeler ici que les chambres d'auberge 
n'ont pas toujours des cloisons très épaisses. Dans la 
chambre voisine, Mariole et Nicaise n'écoutaient pas, 
Dieu nous garde de le dire, mais il ne se bouchaient pas 
non plus les oreilles. Quelques mots de l'entretien arri- 
vaient jusqu'à eux : pas assez pour comprendre, suffi- 
samment pour inférer. L'explosion de la colère d'Hélène 
arriva foudroyante et distincte. 

— Il a son compte ! dit Nicaise en se frottant les mains. 
C'est bien fait ! 

— S'il allait nous reprendre le brevet ! pensa tout 
haut Mariole. 

— Vous n'êtes point à même de comprendre ces cho- 
ses-là, jeunesse, répliqua le fatout qui se formait rapide- 
ment par les voyages ; c'est au-dessus de votre innocence. 
Je sais ce que je sais. Tout à l'heure, dans la rue, j'ai vu 
ce M. Ledoux qui causait avec deux vauriens... Mais 
vous les connaissez aussi bien que moi, ces deux-là, la 
Poupette : les deux qui vinrent boire chez nous, avec 
votre braconnier... 

— Mon braconnier ! répéta Mariole offensée. 

— Votre postillon, si ça vous plaît mieux... car * l ii 
voilà encore un qui change de peau comme une cou- 
leuvre ! C'est une môme Clique, voyez-vous, j'en suis bien 
sûr! Tout ça se tient, et je suis écœure quand je vois 
d'un côté la demoiselle, do l'autre vous qui vous lais- 
sez prendre toutes deux à des oiseaux de pareille espèce, 
.le parie un écu de trois livres qu'il en arrivera des 
malheurs ! 



52 LA CAVALIÈRE 

— - Nicaise, repartit Mariole de sa jolie petite voix 
décidée, tu es un bon garçon qui n'a pas inventé la 
poudre. Je t'abandonne le M. Ledoux; fais -en des cboux 
ou des raves. Mais si tu touches à M. Eaoul... 

— Bien, bien, grommela le fatout. C'est bon; il y en a 
de plus reluisantes que vous qui m'en ont offert des ver- 
rées de vin blanc, Poupette?... 

— Chut ! fit Mariole, les voilà qui reparlent. 

La voix tranquille et persuasive de M. Ledoux pas- 
sait en effet de nouveau à travers la cloison. 



OU LA GRANDE HELENE, QUI N ETAIT PAS LA FEMELLE 
DE JUDAS, VEND POURTANT LE ROI POUR TRENTE 
DENIERS 



— Demoiselle, disait M. Ledoux, vous vous échauffez 
aisément et vous ne mesurez pas assez vos paroles. Je 
ne vous prends point pour la femelle de Judas. Je vous 
prends pour une femme d'ordre et de bon cœur, qui a de 
lourdes charges à cause de son bon cœur justement, et 
qui ne laissera pas échapper une occasion de gagner hon- 
nêtement sa fortune. 

— Honnêtement ! se récria Hélène d'un ton toujours 
provocant. Chacun entend l'honnêteté à sa manière, à 
ce qu'il paraît, monsieur le marquis ! 

— On dirait qu'il est marquis, à présent, le gabelou ! 
ricana Nicaise dans la chambre voisine. 

— Chut ! fit encore Mariole. 

— Honnêtement, répéta M. Ledoux, loyalement, et 



LA CAVALIÈRE 53 

sans que votre conscience puisse souffler le plus petit 
mot ! Je vous prenais aussi pour une femme de mémoire. 
Et il n'y avait pas besoin que la mémoire fût longue, 
car vos robes de deuU sont encore toutes neuves, demoiselle ! 
Hélène eut un frémissement par tout le corps. 

— Mon pauvre bonhomme de père ! murmura-t-elle. 

— On dit que vous avez fait une remarque, reprit 
M. Ledoux, dont la voix s'altéra malgré lui. On dit que 
vous reconnaîtriez, au bras du meurtrier... 

— Dans cent ans comme aujourd'hui ! interrompit la 
grande fille, dont les cils baissés laissaient sourdre une 
lueur fauve. Chacun sait que ces blessures -là ne se cica- 
trisent jamais... Vous voilà bien blême, monsieur Ledoux. 
Avez -vous du mal 1 ? 

— J'ai du mal, demoiselle, d'avoir été méjugé par une 
personne à qui j'avais prouvé de l'amitié. 

Elle lui tendit la main. Ses colères étaient feux de 
paille. Elle subissait de nouveau déjà l'influence extraor- 
dinaire que son ancien promis exerçait sur elle. 

— Je vous demande pardon, monsieur Ledoux, dit- 
elle, si je vous ai offensé. Laissons cela je vous prie. Ni 
pour or, ni pour vengeance, je ne voudrais livrer un mal- 
heureux. 

— Généreuse créature ! murmura M. Ledoux comme 
malgré lui. 

— Qui ça? moi 1 ? répartit brusquemeut Hélène. Géné- 
reuse ! Ah bien oui ! ce n'est pas pour le fugitif, bien sûr, 
c'est pour moi. Je pense à moi, c'est assez. Gagner de 
l'argent, c'est bon, et j'étranglerais de mes mains l'as- 
sassin du bonhomme, si je le tenais, oui, de mes propres 
mains! Mais je travaille rude tant que dure le jour, je 
veux dormir mes nuits tranquille. Est-ce songer aux 
autres, cela? Si je livrais un homme, voyez-vous, j'au- 
rais de mauvais rêves ! 

Bile parlait avec conviction. M. Ledoux souriait. 

— Et si vous n'en donniez que plus tranquille, chère 
et DOble unie que vous êtes? dit-il. Ne me connaissez- vous 
pas assez.' Pensez-vous doue que je vous aurais proposé 



54 LA CAVALIÈRE 

à vous, Hélène, une action qui pût vous causer des 
remords? Hélène, écoutez-moi. En livrant cet homme, 
vous épargnez des milliers d'existences ! 

La grande fille secoua la tête. 

■ — Je ne suis pas assez savante pour comprendre cela, 
dit-elle. Finissons-en. J'ai dit : Je ne veux pas ! 

— Et moi je dis : Vous allez vouloir ! prononça Ledoux 
avec autorité. Ne m'interrompez plus, demoiselle; je ne 
serai pas long désormais : en deux mots je vais vous 
convaincre. Vous pouvez, en effet, refuser votre fortune, 
cela vous appartient; vous pouvez même renoncer à 
votre vengeance, cela vous regarde. Mais il ne vous est 
pas permis, en bouchant vos oreilles à la vérité, en fer- 
mant vos yeux à la lumière, de commettre une action 
criminelle. 

■ — Oh ! oh ! fit Hélène, criminelle ! 

Elle raillait, la gande fille; mais le visage de M. Ledoux 
était si grave qu'elle se sentit devenir sérieuse. 

■ — Si le chevalier de Saint-Georges, reprit-il, passe 
Nonancourt, c'est la guerre civile en Angleterre, et 
peut-être la guerre générale en Europe. 

Hélène fut vaguement frappée. Malgré son ignorance 
des choses politiques, elle sentait qu'il y avait du vrai 
là-dedans; et sa répugnance morale se trouvant atta- 
quée, son égoïsme, composé de toutes ses tendresses, s'é- 
veilla brusquement. 

— La guerre viendra -t -elle jusque chez nous? de- 
manda-t-elle. 

— Assurément, demoiselle, la guerre ira partout. 

Il y avait en elle de l'enfant. Elle se mit à rêver. La 
guerre ! Dieu merci ! elle en savait des histoires de 
guerre ! Son père, vieux reître, l'avait bercée avec cela ! 
Du sang ! des larmes ! du feu ! Les femmes insultées, les 
églises incendiées, les enfants broyés sous les pieds des 
chevaux ! La guerre n'épargne rien, ni personne. Hélas 
Dieu ! la vieille tante Catherine ! les petits ! Mariole sur- 
tout, Mariole dont le cher sourire se baignerait dans les 
pleurs ! Hélène demanda tout à coup : 



LA CAVALIÈRE 55 

— Et qu'est-ce que vous lui feriez à ce chevalier de Saint- 
Georges? 

— Ce qu'on fait à un pauvre insensé, demoiselle, car 
il n'est pas méchant, et personne ne lui veut de mal. On 
le ramènerait à Bar-le-Duc, où il pourrait entendre ses 
messes et courir ses chasses comme par le passé. 

— Voilà tout? 

— Absolument tout. Supposiez-vous donc autre chose? 
Ceci fut dit d'un tel accent qu'Hélène eut presque honte 

d'avoir forcé un si galant homme à tant d'explications. 
• — Pourtant, dit-elle encore, puisqu'on paye... 

— Ne paye-t-on pas tous ceux qui rendent des services 
à l'État? 

— C'est vrai, cela ! c'est très vrai ! murmura-t-elle. 

— La récompense qui vous serait destinée, laissa tomber 
M. Ledoux, sera't de vingt mille livres. 

— Vingt mille livres pour moi toute seule ! dit-elle. 

■ — Et notez bien ceci, demoiselle : je n'accuse pas le che- 
valier de Saint-Georges, le ciel m'en préserve ! mais je soup- 
çonne les gens qui le poussent, les boute-feu, les brouillons 
qui avaient besoin d'argent pour entamer la danse, comme 
ils disaient là-bas... je me charge de vuir, à Nonancourt, ce 
qu'il y a sous les manches de leurs pourpoints ! 

Hélène le regarda comme il disait cela. Sa joue était li- 
vide et ses lèvres frémissaient. Elle n'eut pas le temps d'en 
faire tout haut la remarque, car il se leva vivement après 
avoir consulté sa montre. 

— Demoiselle, dit-il, j'ai dépensé près de vous plus de 
temps qu'il ne fallait. Je suis chargé d'intérêt bien graves, 
méditez ma proposition et prenez conseil de votre pru- 
dence. Si vous voulez bien, dans une heure je viendrai cher- 
cher votre réponse. 

— Soit, répondit nélène qui semblait tout engourdie 
dans ses réflexions, 

Elle ne L'accompagna pas jusqu'à la porte. Dans l'i 
lier, M. Ledoux se trotta les mains el pensa : 

— Diablesse de virago ! j'ai cru qu'elle allait nous Mer 
dans ki manche lHa fallu appuyer sur la griffe du mort ! 



56 LA CAVALIÈRE 

Et chaque fois que j'en parlais, mon malheureux bras me 

cuisait comme si j'y avais appliqué un fer rouge. Enfin elle 

est à nous ! 

Hélène restait sur sa chaise. Mariole gratta à la cloison, 

Hélène ne bougea pas. 
■ — Est-il parti? demanda la fillette de sa plus douce voix- 
Hélène garda le silence. 

— Sœur, peut -on entrer? dit encore Mariole. 

— Non, répondit Hélène rudement. Qu'on se taise et 
qu'on me laisse ! 

Elle reprit son immobilité silencieuse. Quand elle parla, 
ce fut pour se dire à elle-même : 

■ — Vingt mille livres ! Dix fois plus qu'il n'y avait dans 
la paillasse de mon père ! Et mon père serait peut-être ven- 
gé !.... S'il était là il dirait : Marche !. 

Nouveau silence. 

— H dirait : Marche ! reprit-elle impétueusement, et il 
aurait raison. La guerre est une boucherie ; il est bon d'em- 
pêcher la guerre. Qui croirait que la paix et la guerre sont 
entre les mains d'une pauvre fille comme moi ! 

Elle eut un sourire de naïf orgueil. Le dernier nuage de 
doute se dissipa sur son front qui prit la sérénité des droi- 
tes consciences. 

- — Boule ta bosse ! s'écria-t-elle joyeusement. J'aime 
l'argent, eh bien ! après? C'est sûr que j'aime l'argent, je 
ne m'en cache pas, je m'en vante ! Pourquoi ne pas faire le 
bien, quand ça rapporte? Pourquoi? hein? C'est d'une 
pierre deux coups... Nicaise, innocent, ici ! 

La porte de la pièce voisine s'ouvrit aussitôt, mais la 
grande Hélène était si puissamment préoccupée qu'elle ne 
l'entendit pas. Elle continuait, se croyant seule : 

— Si je ne le fais pas, un autre le fera, pas vrai ! La belle 
avance ! 

— Quoi donc que fera l'autre? se demandait Nicaise 
arrêté près de la porte. 

— Et d'ailleurs, ajouta-t-elle en appliquant une tape 
méprisante à l'endroit où bat le cœur, je n'ai rien, rien là, 
moi, c'est connu ! Je n'aime que moi ! 



LA CAVALIERE 



57 



— Ah ! parexemple ! pensa Nicaise. Encore des vanteries ! 

— Et j'en suis bien aise ! poursuivait Hélène. Le cœur ! 
ça ne sert qu'à enfiler des sottises comme les perles d'un 
chapelet ! Et quand on a sur les bras cette fainéante de 
Mariole, la tante Catherine, les quatre marmailles et 
Nicaise.. .Ah ! pour celui-là, soyons juste ! Il travaille plus 
qu'il ne coûte... 

— Merci, demoiselle, dit le fatout du fond de sa recon- 
naissance. 

Certes, la grande Hélène ne se souvenait même plus de 
l'avoir appelé. Elle poursuivit. 

— Eh bien ! quoi ! je donnerai dix mille livres à Mariole... 
aveo ce bêta de Nicaise, si elle veut par-dessus le marché ! 

— Merci, demoiselle ! pensa encore le fatout : mais cette 
fois, il s'arracha une mèche de cheveux. 

— Je donnerai, continua Hélène, cinq mille livres à la 
tante Catherine, pour ne plus l'entendre pleurer la misère. 
On ne se fait pas l'idée comme ça m'agace ! Je placerai cinq 
autres mille livres sur la tête des marmots.... 

— Dix et cinq, quinze, dit tout haut Nicaise en s'appro- 
chant enfin, et cinq, vingt. 

— Juste ! fit Hélène en souriant avec bonne humeur. Tu 
étais donc là, toi? 

— Demoiselle, c'est vous qui m'avez appelé. 

— T'ai-je appelé? Possible, mon garçon. Ma tête est un 
peu en l'air. 

— Vingt mille livres de cadeaux ! dit Nicaise avec admira- 
tion. Vous avez donc bien de l'argent au jour d'aujourd'hui? 

— J'ai vingt mille livres, parbleu ! 

— D'où que vous les avez, demoiselle? 
Hélène le regarda de travers. 

— Je te dis que je les ai, répliqua-t-elle. Ça suffit. 

— Bien sûr, demoiselle, car vous ne pouvez Les avoir que 
par une bonne voie. 

Hélène tourna la tête. 

— Mais, poursuivit Nicaise supputant sur ses doigts, 
comptons. Qui de vingt mille livres ôte vingl mille livres 
reste zéro. Vous ne gardez donc rien pour vous? 



58 LA CAVALIÈRE 

— Tu crois ça, toi? 

— Dame, oui, demoiselle. 

— Nigaud ! Et le plaisir d'être une bonne fois débarras- 
sée de tous ces gens -là. Va, mon pauvre Nicaise, tu ne me 
prendras pas sans vert. Je pense à moi, toujours à moi ! Je 
ne pense qu'à moi ! 

— N'y a pas vantarde comme elle ! se dit Nicaise avec 
indignation. 

Hélène continuait de la meilleure foi du monde. 

— Mariole, vois -tu, ça me gêne de l'avoir avec moi. Je 
l'aime trop. C'est fini, je n'en veux plus ! La tante Cathe- 
rine, dame, tu comprends bien, une vieille femme qui vous 
a presque élevée : on s'attache, on s'attache... Je préfère 
la voir ailleurs que chez moi. Les petits, pauvres mignons, 
mon frère Benoît est mort si jeune ! et j'étais sa préférée. 
Croirais-tu que sa femme, la chère créature, était jalouse 
de moi, tant il m'aimait ! Ah ! les braves cœurs tous deux !. 
Est-ce que je vais pleurer ! 

Nicaise la regardait, attendri, tandis qu'elle essuyait ses 
yeux à la dérobée avec un coin de son fichu. 

- — Je disais donc : les petits... veux-tu savoir? On ne 
peut pas rudoyer ça comme on voudrait, à cause du souve- 
nir des parents. Et puis ils sont si gentils tous les quatre. Il 
faut prendre des gants, C'est ennuyeux. Ah ! quand je 
n'aurais plus ni Mariole, ni la tante Catherine, ni les mar- 
mailles... 

— Voulez -vous savoir, demoiselle, déclara Nicaise qui 
avait la larme à l'œil, vous serez malheureuse comme les 
pierres, quand vous ne les aurez plus ! 

— Je serai libre comme l'air, innocent ! Et je pèserai 
moins qu'une plume ! 

Elle se leva. 

■ — Heureusement, pensa Nicaise, qu'elle les aura tou- 
jours ! 
— Allons, dit Hélène résolument, voilà qui est dit, pas vrai? 

— Quoi donc, demoiselle ? 

— Pour les vingt mille livres... nous les empocherons, et 
tant pis pour le chevalier de Saint-Georges ! 



LA CAVALIÈRE 59 

Comment ! comment ! s'écria Nicaise dont la curiosité 
s'éveillait tout à coup, le chevalier de Saint-Georges ! 
Hélène le regarda par-dessus son épaule. 

— Ma parole, dit -elle, te voilà maintenant qui va vou- 
loir s'entendre en politique ! Sais-tu seulement pourquoi on 
a pris un gros gars de Hanovre pour en faire un roi d'Angle- 
terre, toi? ISon? ni moi non plus... Holà ! Ifariole, fainéante ! 
Debout tante Catherine, et ne grondez pas ! Éveillez les 
petiots ! S'ils pleurent, on les fouette ! Au lieu de partir 
demain, on part ce soir. Ke demandez pas pourquoi : c'est 
mon caprice. 

Elle alla à la porte de l'escalier qu'elle ouvrit. 

— Holà ! maître Daniel ! les filles ! les garçons ! chargez, 
attelez ! qu'on se mette en l'air ! Je paye comme si j'étais 
une reine ! Et qui sait si je n'éclabousserait pas quelqu'un 
avant de mourir ! A la besogne tout le monde ! 

Elle donna un gros baiser à Mariole qui arrivait tout 
essoufflée; en suite de quoi elle lui dit une injure. Elle bour- 
ra la tante Catherine, en étouffant les marmots de caresses. 
Je crois qu'elle prit un bâton parce que îucaise riait en 
s'élançant à son ouvrage. 

Oh ! la terrible fille ! l'auberge entière monta sur le pont. 
Il n'y avait plus que la demoiselle Hélène Olivat, titulaire 
du bureau de poste de Nonancourt. Garçons et ser- 
vantes allaient et venaient tout affolés. Les chalands 
pouvaient demander ce qu'ils voulaient, on les laissait 
attendre. 

Les chevaux furent poussés hors de l'écurie alors qu'on 
n'avait pas besoin d'eux, la carriole fut tirée de la remise, 
on cria après les postillons deux heures d'avance. Jolicœur 
surtout, le beau Jolicœur, M. le vicomte de Chateaubriand' 
Bretagne, s'il vous plaît ! Où était Jolicœur? Et Dieu Bait 
que Nicaise fut mené d'importance. 11 s'agissait de ne rien 
oublier, sous peine capitale. La grande Hélène d< 
dait et remontait son escalier à pleine vitesse, à pleiu bruit 
surtout. Elle était agitée autant qu'une tempête, et gaie 
pourtant, de <;«*t t <• gaieté fanfaronne qui prend celles dont 
le bonnet vient de voler par-dessus les moulins. De temps 



60 LA CAVALIÈRE 

en temps, au plus fort du coup de feu, on aurait pu l'en- 
tendre radoter. 

— Chacun pour soi ! Le voilà bien malade, ce prince-là, 
de retourner à Bar-le-Duc ! sans lui tous ces coquins n'au- 
raient pas rôdé autour de chez nous. Et le pauvre père cou- 
cherait encore avec sa tirelire. Je fais bien, j'en suis sûre ! 
Et si le chevalier de Saint -Georges n'est pas conteat, il 
ira le dire à Eome ! 

Pourtant plaider une cause, il faut qu'on ne la sente pas 
très bonne. Il y avait des moments où Hélène grondait son 
monde, bousculait et tempêtait pour ne point entendre une 
voix intérieure qui ressemblait à un remords. 

Mais, jarnicoton ! elle était fille à prendre le remords 
par le cou, comme un chien, et à le lancer par la fenêtre 1 

Elle entra dans la chambre de derrière. 

— Tante Catherine, dit -elle, vous saurez que ceux qui 
se feront attendre auront affaire à moi. Mettez deux gilets 
de laine : les rhumes ne valent rien en cette saison. Qu'on 
enveloppe les petits comme des paquets ! s'ils crient, la 
fessée ! N'en es- tu que là, toi, mademoiselle Mariole? J'ai 
peur que tu ne deviennes une mijaurée, ma fille ! Marche 
droit ! si tu tousses, je me fâche ! C'est délicat comme une 
princesse, ma parole ! Qu'on m'embrasse ! mais au galop ! 
Je n'ai pas le temps de m'amuser !... 

— Nicaise, propre à rien ! poursuivit -elle en se ruant sur 
le fatout qui entrait, essuyant la sueur de son front. Je t'ai 
entendu bavarder dans la cour ! Que je t'y voie ! Ce Joli- 
cœur n'est pas arrivé? A l'amende ! Écoute bien, surtatête ! 
Il s'agit de moi : les autres, à l'aventure ! Tu vas montrer 
à la fille, en bas, comment on fait chauffer mes doubles sou- 
liers... 

— • Oui, demoiselle. 

— As -tu ma mante fourrée? Je parie que non ! Et la 
peau de mouton pour entortiller mes jambes! Ah ! ah ! gar- 
çon, il ne faut mes aises ! Mariole ! non, rien !... Eh bien, 
toi, fatout quand tu resteras comme un poteau, planté en 
terre!... 

— Mais vous me parlez, demoiselle ! 



LA CAVALIÈRE 61 

— En es-tu sûr, Benêt? Allons, des jambes ! Tu vas me 
faire monter mon vin sucré, très chaud. Ça donne des forces. 

— Ali ! dame ! ça ravigote un quelqu'un, c'est sûr ! 
approuva le fatout qui tâchait de se rendre agréable. 

Il y avait du bruit à la fenêtre qui donnait sur le jardinet. 

— Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria Hélène. 
Elle repoussa Nie.aise qui allait ouvrir. 

— As -tu besoin de savoir? va à l'ouvrage ! 

— Sœur, dit Mariole qui avait ouvert la fenêtre, c'est 
un pauvre homme... 

— Veux-tu bien fermer, toi, curieuse ! qu'est-ce que 
cela nous fait? 

— Un jeune homme, poursuit Mariole. Oh ! sœur, il est 
blessé ! 

— Qu'il se guérisse ! sommes -nous des chirurgiens, à 
présent ! Ferme ! je t'ordonne de fermer ! veux-tu me don- 
ner le mal de gorge, péronnelle ! 

Mais Mariole n'obéissait point. 

— Sœur, je t'en prie, viens voir, supplia-t-elle. On dirait 
qu'il va mourir. 

D'un saut, la grande Hélène fut à la fenêtre. 

— Et tout notre monde autour ! gronda-t-elle. J'en 
étais sûre ! qu'il tombe un chat du toit, les voilà en vacan- 
ces... Tout mon monde, jusqu'à Nicaise ! 

Le fatout était là, en effet, et soutenait la tête d'un pau- 
vre diable dont le corps inanimé s'étendait sur le gazon. 

— Demoiselle, dit -il, il est évanoui. 

— Quelque ivrogne!... commença Hélène. 

— Il est entré par la haie, poursuivit Nicaise. On voit 
encore le trou. 

— Quelque voleur ! 

Les gens qui faisaient foule autour de l'homme évanoui 
murmurèrent. 

— A la carriole! vociféra Hélène. Je ne suis pas chez 
moi, ici. C'est affaire aux gens «le l'auberge de se montrer 

charitables s'ils veulent... Mais ils ne m'éeoutenl pasl 
saperlotte ! tas de nigauds, montez-moi ce vagabond! 
J'aurai plus tôt fait de m'en occuper moi-même ! 



62 LA CAVALIÈRE 

Mariole se jeta dans ses bras, elle la repoussa si rudement 
que la fillette faillit tomber à la renverse. Nicaise disait 
avec orgueil aux gens du dehors : 

— Vlà comme elle est, la demoiselle ! Ah ! dame ! ceux 
qui ne la connaissent point la prendraient pour une louve 
enragée, des fois qu'il y a... Doucement ! il n'est pas mort ! 
il est encore chaud, toujours !... On y va, demoiselle... 
Montons -lui le blessé proprement. Et laissez -moi passer 
le premier, car elle casserait la tête à quelqu'un. 



VI 



COMMENT LE CHEV ALLER DE SAINT-GEORGES SE MIT ENFIN 
EN ROUTE POUR LA POSTE DE NONANCOURT 



Hélène Olivat se promenait à grands pas dans sa cham- 
bre, la face rouge et les sourcils froncés. 

• — Toujours des histoires ! grommelait-elle. Les autres ! 
les autres ! c'est la grêle ! ce vagabond ne m'est de rien ! 
et le temps passe I et M. Ledoux va revenir ! et je n'aurai 
pas mes vingt mille livres... parce qu'il a plu à un va-nu- 
pieds de percer une haie!.... 

— Sœur, interrompit Mariole, le voilà qui monte. Faut- 
il ouvrir? 

— Va-t'en ! ah mais ! ne m'affronte pas : On te dit de t'en 
aller ! et plus vite que ça ! 

Les larmes vinrent aux yeux -de Mariole. 

— Va-t'en si tu ne veux pas être battue ! s'écria la 
grande fille avec fureur, 

Des pas piétinaient sur le carré. Elle alla ouvrir elle- 
même et débuta ainsi : 

— Tas de gueux, qu'est-ce qui va atteler ma carriole 1 ? 



LA CAVALIERE 



63 



— Demoiselle... voulut dire Mcaise qui arrivait bra- 
vement le premier. 

Elle leva la main sur lui, mais elle vit le blessé pâle 
qui était porté par quatre hommes, et sa main retomba. 

Derrière le blessé venait Jolicœur, le postillon, parmi 
les gens de l'auberge. Il échangea un regard avec Mariole, 
qui se faisait toute petite dans un coin. Ce fut contre Joli- 
cœur que la colère d'Hélène se retourna. 

— Vous, bel homme, dit-elle, vous m'avez l'air d'un mau- 
vais sujet, vous ne ferez pas de vieux os chez nous, c'est 
mon idée. Trente sous d'amende, et pas de réplique ! 

On introduisit le blessé qui avait son pourpoint ouvert, 
et dont la chemise était tachée de rouge. Hélène détourna 
les yeux. Elle voulait rester fâchée. 

— Demoiselle, murmura humblement le fatout, on 
dirait qu'il ouvre les yeux. 

— Je m'en moque ! répondit Hélène qui ajouta presque 
aussitôt en rudoyant un des porteurs : 

— Ne le secoue pas comme ça, toi ! bourreau, n'as-tu 
jamais touché un homme en peine? 

D'un bras vigoureux et sans aide, elle arracha deux 
matelas du lit et les étendit par terre, contre la muraille, 
de façon à ce que leurs extrémités relevées pussent servir 
de dossier. 

— Vlà comme elle est ! dit Nicaise aux assistants émer- 
veillés. 

Pendant qu'elle avait le dos tourné, Jolicœur se pencha 
sur le blessé. 

— Sire, dit-il rapidement, vous m'entendez, n'est-ce 
pas? Votre blessure est légère, je l'ai déjà examinée. Il 
faut que Votre Majesté parte cette nuit, il le faut... 

— Que faites-vous là, vous? s'écria Hélène en revenant. 
Vous ne me plaisez pas, monsieur Jolicœur ! 

Mariole trembla; Nicaise espéra. Tout deux pensaient 
qne le beau postillon allait être renvoyé séance tenante. 
Mais la grande Hélène ne songeait déjà plus à Jolicœur, 
qui s 'cl ait mis prudemment à l'écart. 

— Allons! dit-elle, en parlant du i»l«-<.-» i . déposez-moi 



64 LA CAVALIÈRE 

ce vagabond sur le matelas. Doucement ! entendez-vous? 
Mais doucement donc, imbéciles !... Et rangez-vous de 
ma route ! Plus vite que ça ! 

Elle s'agenouilla auprès du lit improvisé et ouvrit la 
chemise avec une délicatesse infinie. Mais aussitôt elle se 
rejeta en arrière avec un rire méprisant et s'écria : 

— Voilà bien du tintoin pour une égratignure ! 

— C'est le froid... murmura le blessé. 

— Tiens ! tiens ! il parle... Appelez maître Daniel. Qu'on 
lui fasse un lit bien chaud, et puis tout sera dit. S'il le 
faut, je payerai. 

Elle allait se relever, quand la main du blessé la retint. 

— Bonne dame... commença-t-il. 

— Je ne suis ni bonne, ni dame ! dit rudement Hélène. 
Elle ajouta en elle-même, ricanant tout haut, mais 

non point de bon cœur : 

— C'est au chevalier de Saint-Georges qu'il faudra 
demander demain soir si je suis bonne ! 

— Faites retirer ces braves gens, je vous prie, pour- 
suivit le blessé. 

— Pourquoi ça 1 ? demanda Hélène. 

■ — Je voudrais vous parler en particulier... 
■ — Sœur, dit Mariole derrière elle, tu vois bien que c'est 
un gentilhomme ! 

— Je ne m'embarrasse pas des gentilshommes, répli- 
qua Hélène durement. Mêle-toi de ce qui te regarde, petiote. 

Elle jeta pourtant un coup d'œil sur le blessé. Voyant 
cette noble figure si pâle et ce regard si doux, elle grommela : 

— Un fou, qui s'est battu en duel, sûrement ! 

— Il s'agit de vie et de mort ! dit le blessé suppliant. 
Hélène hésita, puis, consolée par la satisfaction qu'elle 

avait de molester ainsi l'assistance curieuse, elle s'écria : 

— Messieurs et dames, faites-moi l'amitié de déguerpir. 
Et vite ! chacun chez soi ! 

— C'est un crin que c'te femme-là ! dit une servante. 
Mariole voulut se rapprocher de sa sœur; mais Jolicœur, 

le postillon, mit le doigt sur sa bouche, et la fillette docile 
s'éloigna comme les autres. 



LA CAVALIÈRE 65 

— Et qu'on rattrape le temps perdu ! ordonna Hélène. 
Nous n'allons pas causer longtemps nous deux le gentil- 
homme. Dans un quart d'heure le départ, montre à la main, 
ou je me fâche tout à fait. 

■ — Qu'est-ce que vous me chantez, vous, reprit-elle en 
se tournant vers le blessé, qu'il s'agit de vie et de mort. 
Pour qui? 

■ — Pour moi, madame, je suis étranger... 

— Il fallait rester dans votre pays ! 

— Hélas ! madame !... Si Dieu avait voulu !... 

— Bon ! voilà Dieu qui s'en mêle ! c'est vrai qu'il se 
mêle de tout. 

Elle s'était agenouillée de nouveau, et à l'aide de son 
mouchoir déchiré, elle avait pansé avec une singulière 
adresse la blessure qui était, en réalité, fort légère. Par- 
dessus l'appareil elle referma la chemise. Le blessé pour- 
suivait : 

— Non seulement étranger, mais traqué... 

— C'est bon ! gronda-t-elle, la main sur son pouls, vous 
êtes bavard, l'ami. Cela ne vaut rien pour la fièvre que vous 
avez. 

Elle lui passa un bras autour du cou, pour le ramener 
dans une position commode. Mariole dans la chambre des 
enfants, Nicaise sur le carré, la regardaient à la dérobée, et 
avaient tous deux des sourires mouillés. 

— Bigre de bigre : pensait le f atout, je voudrais être ma- 
lade, pour qu'elle me soignerait de même ! 

— Je vous en prie, madame, implora le blessé, ne me 
livrez pas ! 

— Le livrer ! gronda Hélène, moi ! voilà qu'il a le délire ! 

— J'aurais pu partir... Mais j'ai voulu embrasser ma 
mère encore une fois... 

Elle ôta son châle qu'elle étendit sur lui. 

— Sa mère ! répéta-t-elle. Il est tout jeune. C'est quel- 
que déserteur... Mettez vos deux mains dans mon giron, 
l'enfant. 

— Que Dieu vous donne tout le bonheur que vous méri- 
tez, madame ! 



66 LA CAVALIÈRE 

— Comme c'est doux, ces voix de nobles ! dit-elle. Ça 
ne s'enroue pas à crier. Il me fait pitié, moi, ma parole ! 

— Si je reste dans cette auberge après votre départ, 
reprit l'étranger, car je crois avoir compris que vous par- 
tiez... 

— Et tout de suite, mon garçon ! 

— Si je reste... 

— En conscience, dites donc, je ne peux pourtant pas 
vous emporter avec moi ! 

Elle se mit à rire à l'absurdité de cette supposition. 

— Alors, murmura le blessé, je suis perdu. 

— C'est fait, demoiselle, dit le fatout à la porte du carré. 
Les chevaux sont à la carriole. 

— Sœur, nous sommes tous prêts, ajouta Mariole de 
l'autre côté. 

Hélène songeait, et ses sourcils étaient froncés. 

— Placez toujours la tante Catherine et les petits, répli- 
qua -t -elle, de façon à ce qu'ils ne me gênent pas surtout. 
J'aime mes aises. Poupette, mes souliers fourrés !... Vous, 
tenez bon vos jambes, cadet. 

En deux tours de main, elle enleva les bottes del'étranger. 

— Voilà, sœur, dit Mariole qui apportait les souliers, 
doublés de pelleterie. 

— Chausse-lui cela, princesse... Mon manteau, Nicaise ! 
et ma peau de mouton. 

— Voilà, demoiselle. 

— Entortille-le là-dedans... Non ! laisse ! les hommes 
sont maladroits ! 

— Eh bien, eh bien ! dit Nicaise stupéfait, et vous ! 

— Pas de réplique ! 

Mariole souriait au sourire de Jolicœur, demi-caché dans 
l'ombre du carré en admirant le cœur de cette bienfaisante 
bourrue. 

— Vous aurez froid, demoiselle, insistait le fatout. 

— Coupe ta langue, toi ! • 

— Oh ! merci, merci, madame ! voulut dire Jacques 
Stuart profondément ému. 

— Vous, la paix ! Est ce que vous croyez que c'est pour 



LA CAVALIÈRE 67 

vous? Si je vous laissais ici, ça nie taquinerait le long de 
la route... et je veux faire un bon somme. Vous saurez que 
je ne fais rien pour les autres, dites donc ! 

— Ça, c'est vrai ! déclara le fatout avec une ironique 
emphase. N'y a pas beaucoup d'égoïstes comme la demoi- 
selle, trébigre! 

— Voilà le vin sucré, annonça la servante. 

Hélène attendit qu'elle fût partie pour présenter la tasse 
au blessé. 

— Buvez, fit-elle. 

Et comme il hésitait, elle ajouta sévèrement : 
— On vous dit de boire ! allons ! 
Elle porta elle-même la tasse aux lèvres de Jacques 
Stuart, murmurant pendant qu'il buvait : 

— Ça va vous réchauffer le cœur, jeunesse? Vous autres, 
quatre bonnes paires de bras ! Qu'on me prenne ce garçon- 
là gentiment... Y êtes-vous?... gentiment, on vous dit ! 

Pendant qu'on soulevait, le blessé murmura : 

— Madame, comment vous témoignerai-je ma recon- 
naissance ! 

— En vous taisant, fanfan ! Trop parler cuit !... Gen- 
timent, vous autres ! 

Elle suivit les porteurs qui descendaient l'escalier avec 
précaution. Au bas de l'escalier, Jolicœur glissa à l'oreille 
du prince : 

— Lady Stuart et tous nos amis sont prévenus. 

■ — A tes chevaux, bel homme ! cria Hélène, et rattrape- 
toi ! Coquins, vous me cahotez mon vagabond comme si 
c'était un paquet de linge sale ! 

Des deux mains elle soutint la tête du blessé par der- 
rière, et la procession arriva ainsi dans la cour, où la car- 
riole attendait. 

■ — La demoiselle Olivat ! demanda une voix dans la 
salle commune des Trois-Rois. 

Le postillon Jolicœur, qui tenait un coin du matelas, 
tressaillit à cette voix, et le blesse* devint plus paie. 

« — On y va, monsieur Lodoux, répondit Hélène. Hontes 
à ma chambre, on y va. 



68 LA CAVALIÈRE 

Elle ajouta entre haut et bas : 

— Décidément, l'affaire du chevalier de Saint-Georges 
est dans le sac ! Voilà les vingt mille livres qui arrivent î 

On était auprès de la carriole tout attelée. 

— Vous allez me fourrer ce garçon -là, ordonna Hélène, 
dans mon coin, au fond, avec mon oreiller derrière le dos, 
et mon capuchon sur la tête... > 

— Bigre de bigre ! gronda Nicaise. Ça va bien ! 

— Ma couverture sur ses genoux, poursuivait Hélène, 
et mon coussin sous ses pieds. 

— Ah çà, ah çà ! s'écria Nicaise en colère, et vous, 
demoiselle, à la fin? 

— Pas de réplique !... Gentiment ! 
On hissait le blessé dans la carriole. 

— Gentiment, on vous dit, bourriques ! S'il pousse une 
plainte, gare à vous... Là !... ce n'est pas malheureux ! le 
voilà casé. 

M. Ledoux se montrait à la porte du cabaret qui 
donnait sur la cour. 

— Venez, si vous voulez, lui dit Hélène, ça m'évitera 
de remonter. 

M. Ledoux descendit dans la cour. Jolicœur, au 
contraire, enfourcha lestement son cheval et boutonna 
son collet de postillon jusqu'à ses yeux. 

— Eh bien, demanda M. Ledoux, avons-nous réfléchi, 
demoiselle 1 ? 

La grande Hélène était gaie comme un pinson. 

— Nous sommes d'accord, répondit-elle. Oui bien, j'ai 
réfléchi. Je n'ai fait que cela depuis tantôt. Tant pis pour 
le chevalier de Saint -Georges, quoi donc ! 

■ — Alors, vous partez? 

— Comme vous voyez. 

— Brûlez le chemin, si vous m'en croyez ! 

< — Tâtez-moi ces chevaux-là, dit Hélène avec orgueil. 
Monte, Nicaise. Tout notre monde y est -il? 
' — Oui, demoiselle, répliqua le f atout. 

— Et vous êtes sûre de votre postillon? ajouta 
M. Ledoux. 



LA CAVALIÈRE 69 

— Hé ! Jolicoeur ! cria Hélène, on me demande si je 
suis sure de toi !... Je crois bien ! Nous nous connaissons 
depuis ce soir ! 

Ledoux se rapprocha d'elle et lui dit tout bas : 

■ — L'autre arrivera chez vous demain soir au plus tard. 

— Nous serons là pour le recevoir, monsieur le marquis. 
Elle éclata de rire, ajoutant : 

— Tout de même, j'ai manqué d'être marquise, moi ! 
> — Il ne faut pas qu'il nous échappe, demoiselle ! 

— A qui le dites -vous? Je veux gagner mes vingt 
mille livres, soyez tranquille ! 

Elle tendit la main à M. Ledoux qui la serra et marcha 
vers la carriole. Pendant qu'elle montait, Ledoux jeta 
un regard à l'intérieur. 

— Qui avons-nous là dans le coin 1 ? dcmanda-t-il aveo 
un vague soupçon. 

— Chut ! fit Hélène. C'est un blessé à qui je vais tâter 
le bras gauche, tout à l'heure. 

Ledoux recula d'un pas malgré lui. 

— Fouette, postillon ! ordonna Hélène. 
Jolicoeur ne se le fit point dire deux fois. 

• — Hie ! bijoux ! cria-t-il en touchant solidement ses 
deux bêtes. 

lia carriole s'ébranla. 

— Bon voyage, demoiselle, dit Ledoux. 

— A vous revoir, monsieur Ledoux, portez-vous bien ! 

— Jeunesse, reprit Hélène au moment où la carriole 
cahotait déjà sur le pavé de Saint-Germain, je vais le 
faire comme je l'ai dit. C'est mie manie que j'ai, ne vous 
en fâchez pas. 

Elle saisit le gras du bras du blessé, et le serra brus- 
quement. 

— Vous fais-je. mal! demanda telle 

— Ma blessure n'est pas là, répondit Jacques Si mut. 

— Alors, dormez tranquille ! Et qu'on se taise ici 
autour. Nous n'allons faire qu'un somme jusque chez 
nous... Bonsoir, les voisins ! 

Elle se fit une large place aux : dé]>nis de tous, respeo* 



70 LA CAVALIÈRE 

tant seulement le blessé. Bientôt, on l'entendit ronfler, 
puis l'étranger tressaillit dans son coin, parce qu'elle 
murmurait en rêve : 

— Oui, monsieur Ledoux, j'accepte les vingt mille 
livres, c'est entendu... et tant pis pour le chevalier de 
Saint -Georges ! 



vn 



COMMENT LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND -BBETAGNE 
ARRANGEAIT L'AVENIR 



Nonancourt, dont le nom obscur a été prononcé si 
souvent dans ces pages, ce lieu qui occupait tant de place 
dans les rêves de mylord ambassadeur, de mein herr 
Eoboam et de M. Ledoux-Gadocbe, marquis de Eomo- 
rantin, était alors et est encore une toute petite ville du 
département de l'Eure, située sur la route de Dreux à 
Evreux. Je ne pense pas que rien au monde se soit passé 
à Nonancourt, excepté les événements tragi-comiques 
qui vont être ici racontés. 

L'hôtel de la poste n'était point dans la ville. On le 
trouvait à un fort quart de lieue des dernières maisons, 
vers le sud, à une étoile formée par quatre chemins sur 
les bords de la petite rivière d'Avre. C'était un assez grand 
logis d'aspect triste, bâti en bonnes pierres de taille et 
contenant de vastes appartements. Ses croisées regar- 
daient de vertes campagnes bien cultivées où l'Avre 
dessinait ses festons d'aulnes et de saussaies. Les quatre 
chemins, dont deux étaient routes royales, donnaient à 
l'étoile huit branches irrégulières qui allaient écartant 
leurs longues rangées d'arbres au travers des prairies. 



LA CAVALIÈRE 71 

La Normandie est un bon pays, fertile en procès, riche 
en gens de loi. On y reteignait déjà les vaches volées, on 
y grimait dès lors, comme les comédiens se font au théâtre 
le visage qu'ils veulent, les bœufs trop âgés, Le maqui- 
gnonnage, à l'endroit des chevaux surtout, y atteignait 
les proportions d'une science. Trois maîtres de poste, 
successivement, s'étaient ruinés à Nonancourt, grâce aux 
coquineries des maquignons et aux procès des bons 
voisins; car, dans ce paradis normand, les gens qui nous 
pillent demandent encore des dommages -intérêts pour 
leur peine. 

La grande Hélène savait tout cela, mais, jarnicoton ! 
elle avait bien promis de mettre la Normandie au pas. 

Il était trois heures de l'après-midi environ, le lendemain 
du départ de Saint-Germain-en-Laye. Postillon et chevaux 
avaient fait vaillamment leur devoir. La grande Hélène 
était arrivée au matin avec armes et bagages, regardant 
d'un œil conquérant ces gars au pas mou, à la pose 
indolente, à la physionomie bête et futée, qui allaient, 
les mains dans leurs poches jusqu'au coude, et ces fortes 
filles rougeaudes, coiffées du casque à mèches ni plus ni 
moins qu'un vieux bourgeois de Paris en toilette nocturne. 

Avant que la carriole fût déchargée, dans la cour de 
la poste, la grande Hélène s'était déjà montrée. Elle 
avait bousculé trois gars et poussé une fille : en tout 
quatre citations devant M. le bailli. 

Ayant ainsi débuté, la grande Hélène avait été se 
mettre au lit, cependant, sans s'être occupée de son 
protégé, gentilhomme ou vagabond, à qui elle avait 
fait donner la meilleure chambre de la maison. 

En l'absence de la demoiselle, le gouvernement resta 
partagé entre le fatout et Mariole. Les choses n'en 
allèrent pas beaucoup plus mal, et à l'heure que nous avons 
dite, trois heures de relevée, tout était en ordre ou à peu 
près. Le fatout gagna la cuisine pour mettre fourneaux 
on train; Mariole monta à sa chambre. 

Nous ne savons trop comment dire cela, mais la grando 
Hélène était bien plus près de la vérité qu'elle no le croyait 



72 LA CAVALIÈRE 

elle-même : au sujet de Mariole. Il n'y avait plus de 
poupette; Mariole était une demoiselle; depuis quinze 
jours qu'on avait quitté Bar-le-Duc, Mariole avait beau- 
coup changé. 

Dans ce court espace de temps, l'enfant s'était épanouie 
femme, tout en gardant à de certaines heures, comme 
une habitude qui ne se perd pas tout d'un coup, les grâces 
naïves du premier âge. 

Elle s'était toujours montrée douce et pieuse, mais 
elle était maintenant plus sévère et plus réservée dans 
sa mise, et pourtant ses cheveux blonds obéissa : ent bien 
mieux à sa main qui plus habilement les relevait. Ses 
yeux timides, malgré leur franeh se, se ba ssaient plus 
souvent et autrement que jadis. Toute sa personne ins- 
pirait un respect nouveau. 

Elle riait toujours autrefois. Maintenant, vous l'eussiez 
surprise souvent pensive, et il y avait de graves mélan- 
colies jusque dans son sourire. 

En entrant dans sa chambre inconnue qui ne lui rap- 
pelait aucun souvenir, Mariole se sentit triste jusqu'à 
pleurer. Un sent ment d'isolement profond la saisit, elle 
n'eût point su expliquer pourquoi. N'avait-elle pas en 
effet toujours cette femme excellente qui lui avait servi 
de mère 1 ? Aucun de ceux qu'elle était habituée à voir ne 
manquait. Le Lion-d'Or tout entier avait déménagé en 
caravane. Derrière le mur de la pièce voisine, les petits 
jouaient et la tante Catherine grondait. 

Elle regarda ces meubles étrangers, ce Ut aux rideaux 
de serge sombre, ce miroir pendu à la froide muraille, et 
elle alla vers sa ruelle où était un crucifix. Elle s'age- 
nouilla; elle pria. Elle ne pria pas longtemps, parce que 
aujourd'hui la prière ne la reposait point. Elle s'étonna 
de cette sécheresse ou de ce malheur, et se relevant, elle 
dit sa peine au Sauveur dont elle baisa les pieds longue- 
ment. 

Elle prit son ouvrage, une collerette [qu'elle brodait 
pour Hélène; elle s'assit auprès de sa fenêtre; mais au 
lieu de broder, elle songea. Ses yeux suivaient la ligne 



LA CAVALIÈRE 73 

des peupliers, si hauts près de la maison et qui alla : ent 
«'abaissant dans le lointain. Il y eut un moment où elle 
ne vit plus la monotone perspective, parce que ses yeux 
étaient remplis de larmes. Pourquoi ces larmes? 

Sa broderie s'échappa de ses mains. Il y avait un livre 
d'heures sur l'appui de la croisée. Elle l'ouvrit. Ce n'était 
pas pour lire, car les lettres dansaient et miroitaient à 
travers les perles humides qui pendaient encore à ses 
longs cils. 

— Je deviens folle ! dit-elle. Je ne puis penser qu'à cela ! 
Elle eut un mouvement de colère, puis, soudain, parmi 

ses larmes, un sourire brilla. Elle songeait au temps où 
elle avait coutume de consulter son livre d'heures pour 
savoir s'il ferait soleil les jours de promenade. 

Ce n'était pas un almanach, pourtant, son livre d'heures. 
Mais on tire au sort, quand on est enfant, à la plus 
belle lettre, c'est le mot technique. On dit d'avance : A 
droite pour le ciel bleu, à gauche pour les nuages gris qui 
amènent la pluie, et l'on pique une épingle dans la tranche 
du pieux volume. 

\- Là où l'épingle a piqué, il faut ouvrir sans tricherie. 
La première lettre de la page de droite compte pour le 
beau temps, la première lettre est la plus forte? Cela suit 
l'ordre de l'alphabet. A est le meilleur, Z est le pire, 

Allez, cela trompe souvent, mais cela ne trompe pas 
plus que les prédictions de messieurs tels et tels qui sont 
de grands philosophes. Et c'est bien moins fatigant que 
d'écouter messieurs tels et tels. 

Donc, Mariole, l'ancienne poupette, passée demoi- 
selle, prit une épingle à son fichu et la piqua dans la 
tranche de son livre d'heures. Avait-elle donc si grande 
envie de savoir le temps qu'il ferait demain 1 ? Son œil 
brillait, il y avait du rose à sa joue tout à l'heure si pâle. 

— A droite pour oui, déclara-t-ellc consciencieusement. 
M;tis avant d'ouvrir, un nuage de tristesse plus sombre 

se répandit sur son beau front. 

« — S'il allait dire non ! pensa-t-elle. 
Lui, l'oracle I 



74 LA CAVALIÈRE 

H ferait de la pluie. — Hélas ! hélas ! la pluie qui tombe 
du cœur ! les larmes silencieuses ! Il ne s'agissait, en 
vérité, ni de soleil, ni de nuages ! 

— Eh bien, dit-elle d'un petit ton vaillant, s'il répond 
non, tout est fini ! Je préfère savoir une bonne fois qu'il 
n'a pas dit la vérité ! 

Ces phrases ne sont pas toujours construites selon les 
lois de grammaire. IL était d'abord l'oracle; maintenant 
IL était notre ami Eaoul, le postillon Jolicœur. M. le 
vicomte de Chateaubriand-Bretagne. 

Qu'importe la grammaire, bon Dieu ! 

Mais comment pouvait-elle douter de Eaoul ! de Eaoul 
si grand, si généreux, si loyal et qui avait promis sur la 
sainte médaille d'Auray? 

Ecoutez. En conscience, malgré tout ce que valait le 
bon Eaoul, il y avait bien de quoi douter et même de 
quoi avoir peur. Une fille d'auberge demandée en mariage 
par un vicomte, héritier pour un peu des ducs souverains 
de Bretagne, c'est difficile à croire, en dépit de la chanson 
qui marie les rois avec les bergères ! 

Aussi Mariole consulta à droite pour oui, à gauche 
pour non ! 

Sa petite main tremblait. Elle ouvrit pourtant le 
volume fatidique. 

La tranche se fendit par moitié, montrant deux pages 
couvertes de versets latins. 

« — C'est oui ! dit une voix joyeusement émue. 

Ce n'était pas la voix de Mariole qui referma le livre, 
toute confuse, mais si heureuse. 

— M. Eaoul ! dit-elle. Comment êtes-vous entré ici? 
Comment, en effet? Eaoul avait ouvert la porte, Eaoul 

avait traversé toute la chambre, sans éveiller l'attention 
de Mariole. Et il portait ses grosses bottes de postillon 
encore ! Comprenez-vous cela? Il fallait que Mariole fût 
bien occupée de son oracle ! 

— Un B à droite : dit-il au heu de répondre. Bonheur ! 

— Vous m'avez fait peur ! murmura-t-elle. 
Puis elle ajouta. 



LA CAVALIÈRE 75 

— Fi ! que c'est mal ! 

— Avez-vous bien le cœur de me gronder? répliqua 
Eaoul, sérieux cette fois. Douter de moi ! Interroger des 
sorts !... 

Il s'interrompit et prit le même accent qu'elle pour 
répéter : 

— Fi que c'est mal ! 

Elle baissa la tête en silence. 

■ — Aussi reprit Eaoul, le livre d'heures vous a bien 
dit votre fait ! 

— Ce sont des folies et je me repens, murmura-t-elle. 

— S'il avait répondu non, vous l'auriez cru, Mariole? 
■ — Peut-être... 

Elle releva sur lui ses yeux mouillés. 

— J'ai beau faire, prononça -t -elle lentement, nous 
sommes trop loin l'un de l'autre, monsieur Eaoul. Je ne 
crois pas ! 

— Que faut-il donc vous dire?... 

— Oh ! rien... Je ne doute pas de vous... si je doutais 
de vous, aurais-je contribué comme je l'ai fait à tromper 
ma sœur Hélène et à vous mettre dans sa maison? 

— De quoi doutez-vous donc, Mariole? 

— Des événements, Eaoul... Il y a des choses qui sont 
impossibles. 

— Nous serons plus forts que les événements, et il n'y 
a point de choses impossibles quand Dieu les veut. Com- 
prenez-moi bien,Mariole, car je ne veuxpas que vous ayez 
un remords. Il me semble que le remords seul flétrirait 
la pure fleur de votre conscience. Vous n'avez pas, comme 
vous le dites, trompé l'excellente femme qui vous a servi 
<!<■ mère, non; car si elle pouvait être éclairée, Hélène 
Olivat, brave et noble comme je la connais, serait aussi 
avant que nous dans les intérêts d'un prince malheureux-. 
Pensez-vous, Mariole, que votre sœur prendrait le parti 
du crime lâche et perfide contre l'infortune si héroi- 
quement supportée] 

La jeune fille secoua la tête. 

— Ma sœur est bonne, dit-elle; mais il y a de terribles 



76 LA CAVALIÈRE 

choses entre elle et ceux qui servent le chevalier de 
Saint-Georges. N'essayez jamais de lui confier vos secrets ! 

— Je ne l'essayerai pas, puisque tel est votre conseil. 
Nous sommes si près du but, désormais, que nous pouvons 
nous passer de toute aide nouvelle. Quatre relais de six 
lieues nous séparent seulement de la mer. La blessure du 
prince ne peut l'empêcher de monter à cheval. Ne soyez 
pas indifférente à tout ceci, Mariole... 

— Puis-je être indifférente à rien de ce qui vous touche*? 

— Vous ne le pouvez ni ne le devez, bien-aimée 
Mariole, répondit Eaoul d'un accent pénétré. Mais laissez- 
moi vous expliquer comment ces choses vous intéressent 
bien plus directement encore que vous ne le pensez. Je 
ne veux point nous faire entrer dans ma famille par cette 
mauvaise porte qu'on ouvre violemment. Je ne veux point 
causer de peine à mon père et à ma mère. Ma tendresse 
pour vous est un sentiment pieux qui ne va contre 
aucun de mes devoirs. Je vous ai parlé d'un projet qui 
vous a semblé un rêve... 

— Oui, dit-elle, un beau rêve ! 

— Vous n'avez pas voulu vous voir vous-même, 
Mariole, entrant dans la maison de Chateaubriand comme 
l'égale du père et de la mère qui vous y recevront à bras 
ouverts. 

■ — Je l'aurais voulu, Eaoul, je ne l'ai pas pu. Je sais 
ce que je suis... 

— Savez -vous ce que vous serez? J'ai travaillé, depuis 
le jour où je vous parlai de ce projet pour la première 
fois, et vous aussi, vous avez travaillé, Mariole. 

— Moi ! 

— Lady Mary Stuart de Eothsay sera ici dans quelques 
heures, celle que vous nommez la Cavalière... 

Le regard de la jeune fille demanda quel rapport il y 
avait entre la Cavalière et les difficultés insurmontables 
de son mariage avec Eaoul. Celui-ci sourit et poursuivit : 

— Mylord baron Douglas la suivra de près. Mary Stuart 
et le baron Douglas, dont le dévouement au dernier des 



LA CAVALIÈRE 77 

Stuarts est une religion, savent déjà que, sans vous, notre 
entreprise aurait eu à Saint-Germain un dénoûment fu- 
neste. Depuis hier, Mariole, votre sœur Hélène et vous, 
vous avez deux fois sauvé la vie du roi. 

— Ma sœur ne sait pas... commença la jeune fille. 
Eaoul l'interrompit d'un ton presque solennel. 

— Si le roi reprend son royaume, dit -il, nous n'aurons 
pas besoin d'un autre protecteur que le roi. Si Dieu ne 
veut pas rendre la couronne au fils de Stuart, lady Mary 
et Douglas payeront sa dette, je le sais désormais, j'en suis 
sûr, j'ai le droit de l'affirmer; lady Stuart est la plus noble 
des femmes, et Douglas n'a jamais menti ! 

Elle écoutait, charmée, mais il lui semblait toujours 
entendre quelque merveilleuse féerie, et un si grand 
espoir avait peine à entrer dans son cœur. 

— De sorte que, quoi qu'il arrive, acheva Eaoul, dans 
quelques semaines je viendrai prendre par la main ma 
fiancée Mariole, qui sera la fille adoptive d'un lord, qui 
sera lady Mary Douglas de Glenbervie, et je la conduirai 
dans la maison de mes aïeux. Là, elle sera reine et maî- 
tresse, l'idole de son mari, la joie de deux nobles vieillards 
qui l'appelleront leur fille... Et comme ils vous aimeront, 
Marie, quand je leur dirai : Voici celle qui m'a enseigné 
l'espoir et la foi. Je menais la vie des écervelés de ce siècle 
qui semble ne plus connaître ni morale, ni Dieu. J'allais, 
découragé, ayant tout connu et tout méprisé. Je m'étais 
jeté dans une entreprise généreuse, il est vrai, mais déses- 
pérée, pour remplir le vide de mon intelligence et de mon 
cœur. Je me croyais mort à tout ce qui est bon, sage et saint... 

— Oh ! Eaoul ! murmura-t-elle, étiez-vous si mal- 
heureux'? 

— Lorsque, sur mon chemin, poursuivit le jeune 
vicomte qui joignit les mains, je rencontrai un ange de 
pureté, une chère âme, si sainte et si candide, qu'à sa vu*' 
mon cœur retrouva la religion de son passé; un ange, 
j'ai bien dit. Un ange que j'admirai, que j'aimai comme 
on espère, comme on croit, et qui m'agenouilla aux pieds 
de Dieu ! 



78 LA CAVALIÈRE 

Un grand brait se fit dans la cour et sembla trouver 
de retentissants échos dans l'intérieur de l'hôtel, 

— Sainte Vierge ! s'écria Mariole effrayée, ma sœur 
Hélène ! elle va venir ! 

Eaoul s'enfuit. Dès qu'elle fut seule, elle courut à son 
lit et se prosterna devant l'image sainte, murmurant une 
prière où débordait son pauvre cœur. 

— Bonne Vierge 1 dit -elle, ô bonne Vierge ! Si ce n'était 
pas vrai, maintenant, je mourrais ! Protégez-moi, sainte 
Vierge, ma divine patronne, et délivrez -nous de tout mal ! 

Quand Eaoul fut dans le corridor, il vit bien que le 
réveil de la terrible Hélène, si bruyant qu'on dût l'attendre, 
n'était point la cause de tout le fracas qui emplissait la 
maison de poste. Par la fenêtre de l'escalier, il jeta un 
regard dans la cour où. un officier du roi, escorté par une 
douzaine de cavaliers, faisait le diable. Eaoul reconnut 
l'uniforme d'Auvergne -cavalerie, et M. le marquis de 
Crillon, le même précisément dont Piètre Gadoche avait 
lancé le nom effrontément aux gardes de la porte de la 
Conférence, cette nuit où Jacques Stuart avait voyagé 
de Paris à Saint -Germain, sous une escorte de voleurs, 
déguisés en soldats du roi. 

M. le marquis donnait ses ordres et faisait installer 
pour ses cavaliers un dortoir sous la remise. 

Eaoul fut inquiet. Jusque-là, les troupes régulières de 
M. le Eégent n'avaient pas pris, en apparence du moins, une 
part active à la chasse qu'on livrait au prétendant fugitif. 

M. le marquis de Crillon était assurément un noble 
jeune homme, mais ceux qui portent l'uniforme dépouil- 
lent leurs propres sentiments pour obéir à une consigne. 
Or, chacun savait bien, en ce temps, que le régent de 
France n'avait rien à refuser au roi d'Angleterre qui le 
tenait dans sa main. Cela était menaçant. 

Eaoul était seul ici pour garder le chevalier de Saint- 
Georges qui dormait, harassé de fatigue, dans le lit bien 
bassiné où la grande Hélène avait fait mettre un renfort 
de matelas. Car la grande Hélène n'y allait jamais de 



LA CAVALIÈRE 79 

main morte. Elle était folle de sou protégé à présent et 
le soignait à tire-larigot. 

Eaoul gagna le rez-de-chaussée, rétablissant en che- 
min les détails un peu dérangés de sa toilette de postillon. 
Il comptait traverser la salle basse avant l'entrée du 
capitaine, et gagner Vautre escalier qui donnait accès à 
l'appartement de Jacques Stuart. 

Comme il arrivait à la porte, un bruit de voix l'arrêta. 
Ceux qui portent sur leurs épaules la charge qu'il avait 
ont le droit et le devoir d'agir en dehors des communes 
convenances. H mit son œil à la serrure. Nicaise, le fatout, 
servait à boire à deux gaillards que Eaoul reconnut du 
premier coup, quoiqu'ils fussent assez bien travestis. 
C'était Eogue, l'ancien boiteux, orné d'un fort emplâtre 
sur l'œil droit, et le juif Salva, devenu blond, sous une 
large perruque qui tirait vers le roux. 

Ceux-là, Eaoul ne les savait que trop par cœur. Il 
sentit la responsabilité qui pesait plus lourdement sur 
lui. Nonancourt, tout l'indiquait depuis le commencement 
du voyage, était le lieu fixé par les ennemis du prince pour 
un dénoûment fatal. Et par un contre-temps qui pouvait 
avoir, dans quelques minutes peut-être, de sinistres 
conséquences, le bataillon fidèle restait en arrière. .Aucun 
des amis de Jacques Stuart n'était là. 

Fallait -il seller deux chevaux et fuir? Mais comment 1 ? 
l'arrivée des gens du roi apportait un embarras nouveau. 
Et Jacques Stuart, blessé, pourrait-il supporter une 
course désespérée? 

Comme Eaoul songeait ainsi, deux autres personnages 
entrèrent dans la salle basse, et leur aspect n'était point 
fait pour calmer les anxiétés du jeune vicomte. L'un 
était un inconnu à la figure intelligente, mais mauvaise 
et comme dégradée; L'autre, paraissant malade, exténué 
par la souffrance ou par la fatigue, était M. le marquis do 
Eomorantin, l'âme damnée du Hollandais RôboaXQ Boèr : 
en réalité, maître Piètre Gadoche, appuyé sur le bras do 
son médecin ordinaire, le docteur-bandit Saunier. Kaoul 
eut froid dans ses veines. 



80 LA CAVALIERE 

Piètre Gadoche traversa la salle basse d'un pas chan- 
celant. Il répondit à peine à la bienvenue que lui offrait 
notre ami Nicaise qui, si volontiers, lui aurait tordu le 
cou. 

D'un geste impérieux, il montra la porte aux deux 
coquins subalternes, Eogue et Salva, qui se levèrent de 
table aussitôt. 

— Je veux voir à l'instant, dit-il, la demoiselle Olivat, 
titulaire de ce bureau de poste. Je le veux au nom du roi ! 

Eaoul, qui avait déjà fait un pas pour s'éloigner, resta. 



VIII 



COMMENT NICAISE, LE FATOUT, ECOUTAIT, LUI AUSSI, 
AUX PORTES 



Raoul resta, non pas seulement parce qu'il avait besoin 
de savoir ce qui allait se passer ici, mais encore parce que 
le geste de Gadoche, congédiant le juif et le boiteux, avait 
eu pour lui une signification vaguement rassurante. Ce 
geste avait désigné la cour extérieure, avant de montrer 
la porte par où les deux coquins devaient s'esquiver. Ce 
geste semblait dire, en un mot : il ne faut pas que les 
soldats du roi vous voient. 

Et certes, malgré tout, il y avait, il devait y avoir une 
très grande différence entre les intentions de mylord 
ambassadeur et celles de Philippe d'Orléans, régent de 
France. 

Eaoul songeait déjà au parti qu'il pourrait tirer d'Au- 
vergne-cavalerie, en cas de suprême danger. 

— Tout de même, monsieur Ledoux, disait Nicaise 
dans la salle basse, d'un air bien aimable et presque 



LA CAVALIÈRE 81 

joyeux, vous voilà blême et faible eomme si vous étiez 
pour faire une maladie... et la mort au bout, que Dieu 
vous bénisse ! 

— M'as-tu entendu 1 ? répliqua Gadoche rudement. La 
maîtresse de poste, ici, sur-le-champ ! 

Nicaise se rapprocha de lui en grattant tour à tour ses 
deux oreilles. 

— La demoiselle dort un tantinet, monsieur Ledoux, 
répondit -il en souriant agréablement. Elle a dit «omrae 
ça : Si le tonnerre tombe sur la maison, laissez faire ! En 
cas que vous auriez tout à fait envie de lui causer, faut 
aller la réveiller vous-même... Mais v'ià que vous tournez 
vos yeux pour vous trouver faible, tenez, monsieur 
Ledoux ! Ça a l'apparence que vous êtes bien bas ! 

Le docteur Saunier entoura de ses bras Gadoche, qui 
chancelait, en effet. 

— Ce poison ! murmura le bandit entre ses dents serrées. 
Il y en avait, sous les doigts du mort, aussi vrai que je 
vous vois là devant moi, Saunier. Je le sens. Partout où 
les cinq ongles ont touché, je brûle ! 

— Quoi que vous marmottez donc comme ça, monsieur 
Ledoux? demanda candidement Nicaise. Battez-vous 
la campagne. Faut -il vous mieller unepinte de vin pour deux? 

— Le mieux est de prendre une chambre, dit tout bas 
Saunier : un bon pansement et quelques heures de som- 
meil arrangeront tout. 

— De l'eau ! dit Gadoche. Un peu d'eau ! 

Quand il eut mouillé ses lèvres dans le verre, il se 
redressa. 

— Approche ! ordonna-t-il. 
Nicaise vint à l'ordre de bonne grâ«e. 

— Penche-toi ! commanda eucore Gadoche. 

— Pas pour vous embrasser, toujours, monsieur Ledoux ! 
dit Nicaise. Je crains trop les fièvres, 

M. Ledoux demanda tout bas : 

— Est -il arrivé? 

— Uein? lit Nicaise. S'il est arrivé?... 

— Tais -toi ! 

f» 



82 LA CAVALIÈRE 

Mais sa question, répétée à haute voix par le fatout, 
était parvenue jusqu'aux oreilles de Eaoul, de l'autre 
côté de la porte. 

— Arrivé qui? reprit Nicaise. Arrivé quoi! 
— - Le prince. 

■ — Quel prince?... Ah ! mais, ah ! mais, vous me feriez 
croire que j'ai la berlue, vous, monsieur Ledoux, à moins 
que ça soit vous ! 

— Brute ! s'écria Gadoche avec une maladive colère, 
réponds, ou je te casse la tête d'un coup de pistolet. 

— Tiens! tiens! dit Nicaise, imperturbable; des pis- 
tolets ! vous, monsieur Ledoux ! c'est drôle, dites donc. 
Vous portez des pistolets, à présent ! Depuis quand? 

Le docteur toucha le coude de Gadoche qui se mordit 
la lèvre. 

— C'est drôle, répéta Nicaise qui le regardait atten- 
tivement. Quoiqu'on dise que je suis une poule mouillée. 
je n'ai point peur de vos pistolets, da! C'est peut-être 
aussi parce que vous avez l'air de quelqu'un qui veut 
trépasser... 

— Maraud ! 

— J'entends qui va s'en aller. Pardon excuse, monsieur 
Ledoux. Quant à ce qui est du prince, comment qu'il est 
fait de son corps ce prince-là, hé? 

Manifestement, le fatout ne savait rien; mais la tour- 
nure bavarde que prenait l'entretien pouvait amener à 
chaque instant un malheur. Eaoul retenait son souffle 
pour écouter mieux, et chaque parole prononcée faisait 
perler de la sueur à ses tempes. 

Au moment où il retirait son œil du trou de la serrure 
pour y placer son oreille, il sentit la pression légère d'une 
main sur son bras. H se releva vivement, et par habitude, 
8a main chercha une épée à son côté. 

Le corridor était sombre ; il vit une forme svelte derrière 
lui : un adolescent ou une femme, déguisée en cavalier. 

— Lady Stuart de Eothsay ! dit -il en un cri de joie 
étouffé. 

Elle posa un doigt sur sa bouche. 



LA CAVALIÈRE 83 

— Etes-vous seule! demanda Eaoul. 

■ — Yves et Eené sont au dehors, répondit -elle; Douglas 
Harrington et Drayton viennent d'entrer aveo moi. 
MM. de Lauzan et de Courtenay vont venir... Mais cet 
homme qui est là a retenu tous les chevaux. 

■ — Quel homme? 

— Cartouche ! prononça lentement la Cavalière. 

Il y avait une terrible emphase dans ce nom qui en- 
flait alors toutes les trompettes de la renommée. 

— Cartouche ! répéta Eaoul stupéfait. 

— Je l'ai reconnu, non pas au visage, car il est admi- 
rablement déguisé, mais à la voix. C'est lui qui nous a 
conduits de Paris à Saint-Germain-en-Laye, sous l'es- 
corte de Eoyal- Au vergue... Le roi vous demande; venez. 

Elle se glissa le long du corridor et Eaoul la suivit. 

Les choses prenaient tournure de comédie, et l'idée 
s'éloignait qu'un homme désormais pût être assassiné 
dans son lit. Car Eoyal -Auvergne, le vrai, cette fois, 
était dans la cour, et le vrai marquis de Crillon ne devait 
pas être peu disposé à mener rondement l'effronté ban- 
dit qui avait jeté son nom aux gardiens de la porte de la 
Conférence. Les indiscrétions possibles du brave Nicaise 
perdaient beaucoup de leur importance. 

L'entretien se poursuivait cependant entre ce dernier, 
Gadoche et le docteur Saunier. Il n'y avait plus personne 
au dehors pour écouter. 

— Le prince est jeune, dit Gadoche, grand, mince, pâle 
et probablement blessé... 

— Tiens, tiens, tiens, tiens ! fit encore Nicaise. 

— Tu l'as vu? s'écria Gadoche vivement. 

— M'est avis que vous parlez de celui qu'on appelait 
chez nous le. chevalier de Saint -Georges? 

— ■ Précisément ! 

— Et qui va toujours, suivi de celle belle dame qui 
;i \ ait nom la Cavalière? 

— Juste ! Il est venu? 

— Attendez donc! Avec des seigneurs, trebigre! Et 
des mylords déguisés en postillons.' 



84 LA CAVALIÈRE 

— Il est venu ! s'écria Gadoche. H est ici ! 

— Ah ! dame, monsieur Ledoux, dit Nicaise tranquil- 
lement, s'il était venu avec sa Cavalière, ses seigneurs et 
ses postillons, comment que vous voudriez que nous ne 
l'aurions point vu? 

— Est-ce que tu te moques de moi, misérable?... 
commença Gadoche qui se leva. 

— Je n'oserais point, monsieur Ledoux, puisque vous 
avez promis vingt mille livres à la demoiselle. 

Disant cela, en toute humilité, le fatout décocha à 
son puissant rival un regard sournois. Il voulait savoir, 
ce Nicaise. Il avait, comme les autres, ses petits intérêts. 

— Qui est-ce qui t'a dit cela, maraud? demanda 
Gadoche hors de garde. 

Pour la troisième fois, Nicaise fit : 

> — Tiens ! tiens ! tiens ! ah ! dame ! ah ! dame ! 

Puis il devint triste. Gadoche se rsasit, grelottant la fièvre. 

— Mon garçon, dit le docteur, il faut à ce gentilhomme 
une chambre, et tout de suite. 

— Il y a assez de chambres, dit Nicaise. 

— Et un bon lit. 

■ — Tous nos lits sont bons, l'homme, chez la demoiselle. 
Venez avec moi, si vous voulez, je vas vous conduire et 
vous loger. 

Le docteur Saunier aida Gadoche à se lever. Nicaise 
prit les devants. Ils atteignirent tous trois le premier 
étage où Nicaise ouvrit la porte d'une vaste chambre à 
deux lits. Comme il allait se retirer, Gadoche le retint. 

— Garçon, dit-il, retrouvant une voix nette et brève, 
tu ne me plais pas. 

— Ah ! monsieur Ledoux ! dit Nicaise avec reproche, 
moi qui suis si tant porté pour vous d'amitié. 

— Tais-toi, quand je parle ! Tu ne me plais pas, et je 
n'aurai aucune répugnance à te faire mourir sous le bâton, 
si tu essayes de me désobéir ! 

Nicaise pâlit un petit peu. Ce n'est pas tout d'un coup 
qu'on devient brave comme Bayard. Mais, enfin, il ne 
trembla point de tons ses membres, comme il l'eût fait 



LA CAVALIÈRE 85 

autrefois, peut-être, avaut ses voyages. Gadoche continua : 

— Écoute-moi bien. J'ai déjà fourni au chef palefrenier 
l'ordre du roi qui me donne droit à tous les chevaux, je 
les retiens : tous, tu m'entends? Veille à cela : tu es res- 
ponsable. Je vais dormir quelques heures. Sous aucun 
prétexte, aucun é+ranger ne doit être admis près de moi, 
fût-ce un officier du roi ou un bailli ; voici mon sauf -conduit, 
je voyage pour le compte de monseigneur le régent. 

Il déplia un large parchemin, que Nicaise salua respec- 
tueusement, en disant : 

— Monsieur Ledoux, c'est dommage que je ne sais pas 
rile, n'ayant point appris à l'école. 

— Tu n'es pas sourd, au moins? 

— Pour ça, non. 

— Tu m'as bien compris. 

— Pour ça, oui. 

— Ecoute encore. Un seigneur étranger va venir : 
mein herr Eoboam Boër... 

— Oh ! oh ! pensa Nicaise, le mari de ma comtesse au 
petit vin blanc. 

— Avec sa femme... 

— Ma comtesse aussi ! s'écria le fatout, malgré lui. J'ai 
r'eu mon parapluie ! et elle avait de jolis rubans, toufc do 
même ! 

— Ceux-là, continua Gadoche, tu peux les faire monter 
près de moi, ainsi que les deux hommes qui étaient en 
bas tout à l'heure, s'ils me demandent pour affaire pressée. 

— Bien mauvaises mines, ces deux-là, monsieur Ledoux 
fit observer Nicaise paisiblement. 

— On ne te demaude pas ton avis. Ecoute encore, et 
souviens-toi qu'il s'agit de tes deux oreilles ! Si le prince 
venait... 

— Avec sa Cavalière?... Une belle femme, oui ! 

— ■ Avec ou sans su Cavalière, et il doit venir, c'est cer- 
tain; tu m'éveillerais sur l'heure. 

— Oui, monsieur Ledoux. 

— Si quelqu'un voulait user de force pour avoir des 
chevaux, tu m'éveillerais... 



86 LA CAVALIÈRE 

— Sur l'heure, oui, monsieur Ledoux. 

— Enfin, quand la maîtresse de la poste aura fini son 
somme, tu viendras me prévenir. 

— Est-ce tout? 

— C'est tout. 

— Eh bien, monsieur Ledoux, dit Nicaise, ça s'em- 
brouille dans ma tête un petit peu, mais chaque fois que 
je serai embarrassé, je taperai à votre porte, pas vrai! 
pour vous demander si c'est bien ça. 

Gadoche se retourna vers le docteur et murmura d'un 
accent découragé : 

— Je tombe de fatigue et de sommeil ! 

D'un geste impérieux le médecin montra la porte à 
Nicaise, qui ne demanda pas son reste et sortit avec un 
évident plaisir. 

A peine était-il de l'autre côté du seuil, dans le corridor, 
qu'un main vigoureuse le saisit au collet par derrière. Il 
se retourna et se trouva en face d'un gentilhomme qu'il 
ne reconnut pas d'abord. Ce gentilhomme lui dit : 

— Ami Nicaise, je te préviens que si tu réveilles ce faquin 
sous quelque prétexte que ce soit, je te casse les deux bras 
et les deux jambes ! 

— Aheu ! aheu ! s'écria le pauvre fatout; mais je ue sais 
auquel entendre, alors, dites donc ! 

Puis, tout à coup, regardant mieux le propriétaire de 
cette bonne poigne qui le tenait au collet : 

— Bigre de bigre ! fit-il, cet accoutrement-là vous va 
mieux que la veste de postillon, monsieur Raoul ! 

— Trouves -tu 1.. Tu m'as bien entendu? 

— Oh ! parfaitement. C'était clair. 

— Maintenant, où est la chambre de M. le marquis 
de Crillon ! 

— Le capitaine d'Auvergne? un joli soldat, hé ! B n'a 
pas encore de chambre, que je saohe. 

— Va donc le trouver dans la cour. 
■ — Oui, monsieur Raoul. 

— Et dis-lui que M le vicomte de Chateaubriand - 
Bretagne... 



LA CAVALIÈRE 87 

— C'est-il votre nom, hein? 

— On le dit, ami .Cficaise... Que M. le vicomte de 
Chateaubriand... 

— Bretagne, jarnigodiche ! 

— Désire avoir l'honneur de l'embrasser sur les deux joues. 

— J'y vais... 

— Attends ! ajoute que ledit vicomte... 

— De Chateaubriand... 

— Bretagne, ayant ses raisons pour ne pas être ren- 
contré en costume de ville... 

— Parce qu'il joue un rôle de postillon... 
■ — Mon coquin, un mot de plus et je te... 

— Assez de menaces comme ça, monsieur Eaoul ! 
interrompit noblement Nicaise. Ça m'ennuie, à la fin, et 
si j'apprenais à ruer, peut-être bien que je casserais des 
jambes comme tous les autres ânes ! Expliquons -nous 
plutôt d'homme à homme, quoi, comme des chrétiens ! 
Vous n'êtes pas ici pour la demoiselle, pas vrai? 

— Quelle demoiselle? demanda Raoul qui ne savait 
s'il devait rire ou se fâcher. 

— La demoiselle Hélène, s'entend. 
Raoul éclata de rire. 

— Eh bien ! eh bien ! s'écria Nicaise en colère, elle 
vaut pourtant bien mieux que la poupette, oui ! Mai* 
tout ça dépend des goûts. Promettez seulement de ne pus 
l'épouser. 

— La demoiselle Hélène? 

— Comme de juste. 

— Oh ! pour cela, mon brave, répondit Raoul, je te le 
promets de tout mon cœur ! 

— Alors, monsieur le vicomte, dit le fatout, lâchez-moi, 
allez, nous sommes camarades, je ferai tout ce que vous 
voudrez ! 

Raoul le lâcha de bonne grâce et poursuivit : 

— Où en étions-nous? 

— A ce que vous n'étiez pas pressé d<- vous montrer 
costumé comme vous l'êtes. 

— Pas plus que je m >iuk curieux, d'apprendre à M. le 



88 LA CAVALIÈRE 

marquis de Crillon que je porte ici uu habit de postillon; 
tu vas donc prier mon ami le capitaine de choisir une 
chambre, afin que nous puissions causer en paix. 

— Je vas faire mieux, monsieur Eaoul. 

— Voyons ! 

— Je vas vous ouvrir une chambre que je choisis pour 
M. le capitaine. 

Ce disant, il tourna la clef d'une porte que Eaoul fran- 
ohit avec une certaine précipitation, parce qu'on entendait 
des pas à l'autre bout du corridor. Deux hommes venaient 
de ce côté, bras dessus bras dessous, l'un faisant boiter 
l'autre. 

■ — Croquant ! dit Bogue à Nicaise, la chambre de M. le 
marquis de Eomorantin, tout de suite ! 

— Néant ! dit Nicaise, à moins que ce ne soit pour af- 
faire pressée, 

— C'est pour affaire très pressée, bélître, répliqua Salva. 

— A la bonne heure, dit encore Nicaise; merci, 
messieurs, pour votre politesse ! 

Et, sans se déranger, car il passait devant la porte de 
Gadoche, il y frappa à tour de bras, en criant à tue-tête : 

— Dormez -vous déjà, monsieur Ledoux? C'est les deux 
mines de coquins qui veulent vous parler pour affaire 
très pressée. 

Eogue et Salva levèrent la main tous les deux à la fois ; 
mais Nicaise était déjà loin, hâtant le pas pour aller 
porter le message de Eaoul au capitaine de Eoyal-Au- 
vergne. 

En descendant l'escalier, il prêta l'oreille et entendit 
l'huis de M. Ledoux qui s'ouvrait à bas bruit. 

— Je vas repasser par là, pensa-t-il, et faire un petit 
bout d'écoute. 

L'instant d'après, M. le marquis de Crillon et Eaoul 
étaient assis en face l'un de l'autre dans deux bonnes 
vieilles bergères, et Nicaise avait son oreille à la serrure 
de Gadoche. 

Nous avons pris la peine d'excuser, dans un cas pareil, 
M. le vicomte de Chateaubriand -Bretagne, mais Nicaise, 



LA CAVALIÈRE 89 

ma foi, en eût fait bien d'autres ! ayant écouté, il voulut 
voir, car les paroles entendues annonçaient une mise en 
scène assez curieuse, mais la clef qui restait dans la serrure 
arrêta net son regard. 

— Tonnerre ! disait Kogue, quel accroc vous avez à la 
peau ! Le vieux avait deb griffes de loup, c'est sûr ! 

Nicaise ne comprit pas. Il y eut un sourd gémissement 
à l'intérieur de la chambre. 

— Vous serrez trop fort, mort diable ! gronda M. Ledoux, 
parlant à Saunier qui le pansait. 

Et presque aussitôt après, il ajouta avec un autre 
juron : 

— Le Stuart est parti de Saint -Germain, j'en suis sûr ! 
Et toute sa séquelle après lui ! Ont -ils disparu sous terre? 

— Ne remuez pas oomme cela, capitaine, ordonna une 
voix que Nicaise reconnut pour être celle du compagnon de 
M. Ledoux. 

Capitaine ! qui donc était capitaine ici? 

Le vrai capitaine d'Auvergne riait et causait dans sa 
chambre avec Eaoul. On aurait presque distingué leurs 
joyeux propos, si ou avait prêté l'oreille, mais la conver- 
sation était de ce côté bien plus intéressante, et Nïcaise 
n'avait garde de quitter la porte de M. Ledoux. 11 essayait 
pourtant d'écouter partout. 

Etait-ce M. Ledoux l'aucien collecteur des gabelles, 
qu'on appelait aussi capitaine 1 

— Tu me fais atrocement mal ! murmura celui-ci d'une 
voix défaillante. 

— On dirait d'un homme à la torture ! pensa le fatout. 
Trébigre ! si on pouvait seulement voir ! Ça doit être drôle, 
si on écorche M. Ledoux derrière la porte ! 

M. Ledoux reprit : 

— Je donnerais tout de suite mille pistoles pour deviner 
qui nous a escamoté le prince. 

— Encore uu prince ! pensa Nicaise. Il en pleut ! 
Salva dit de bon accent portugais, nasal et emphatique : 

— Toutes les autres avenues étaient gardées, on ne 



90 LA CAVALIÈRE 

pouvait sortir de Saint-Germain que par la route de 
Nonancourt. Pas un seul des camarades n'a signalé son 
passage sur le chemin. 

— H n'avait pas d'ailes, cependant, pour s'envoler ! 
répliqua le boiteux. 

Il y eut un silence, pendant lequel, dans la chambre 
où était Raoul, M. le marquis de Crillon s'écria : 

— Palsambleu ! vicomte, vous êtes ici pour vos affaires 
et je ne suis pas un exempt de M. d'Argenson ! Si nous 
mettions la main sur votre prince, nous serions bien forcés 
de faire notre devoir; mais jusque-là, vous allez, vous 
venez, c'est votre droit. Et je vous prie de mettre mes 
compliments aux pieds de cette très aimable Cavalière, la 
première fois que vous aurez le bonheur de la voir. Com- 
ment M. le Eégent va-t-il se consoler de son absence 1 ? 

— Et Cartouche? demanda Raoul, au grand ébahis- 
sement de Nicaise. 

Cartouche ! On avait appelé l'autre « capitaine ! » Quel 
trait de lumière! 

— Ah ! ah ! Cartouche ! dit le marquis. Je vous promets 
que le misérable ne se vantera pas de sa dernière fredaine ! 
Si je ne ramène pas à Paris le chevalier de SaiDt -Georges, 
je rapporterai maître Cartouche, ficelé comme un paquet. 
Grand merci du renseignement, vicomte. 

Ils se mirent à rire tous deux, Raoul et le marquis. On 
riait aussi pour le moment chez M. Ledoux. Salva disait : 

— Je ne sais pas qui a fait accroire à l'épouse Boëi 
qu'elle avait aussi des droits à la couronne d'Angleterre, 
mais elle travaille maintenant contre nous. 

— H y en a une autre, ajouta Rogue, qui travaille aussi 
contre nous. 

— Qui donc? 

— La fillette de Lorraine. 

— Mariole? dans quel intérêt? 

— Ça a commencé dès l'auberge du Lion-d'or. 

■ — Si la chose est vraie, répliqua M. Ledoux de sa voix 
pénible et haletante, ne plaisantons pas, même avec cela. 
Le Hollandais a le bras long; il nous oouvrira en cas 



LA CAVALIERE 



91 



d'esclandre. Je vous charge de l'exécution. Etudiez les 
êtres de la maison, et qu'à minuit la donzelle soit empa- 
quetée sur la route de Paris ! 

Pour le coup, Nicaise crut rêver. La poupette ! Enlevée ! 
Et c'était M. Ledoux ! Il se frotta les yeux avec énergie. 
On venait de parler de Cartouche : Si c'était Cartouche 
M. Ledoux !... 

Un grand cri d'angoisse passa en ce moment au travers 
de la porte. Ce cri était si déchirant et peignait une telle 
agonie que Nicaise en oublia Mariole. 

— Mon bras ! râlait M. Ledoux. Du feu ! le feu de 
l'enfer ! 

— Le pansement est fini, capitaine, déclara le docteur 
Saunier. 

— Un pansement ! Encore capitaine ! répéta Nicaise ! 
Au bras ! Et il a parlé du vieux qui avait des griffes de 
loup ! Jarnigodiche ! Voilà qui va étonner la demoiselle, 
quand je vas lui narrer ça ! Elle lui tâtera peut-être le 
bras... 

Il se donna dans le front ce bon coup de poing qui 
annonçait chez lui la naissance d'une idée, et s'enfuit, 
parce que la porte du marquis de Crillon s'ouvrait pour 
donner passage à Eaoul dont la visite était finie. 



IX 



COMMENT LA GRANDE HÉLÈNE GRONDA MARIOLE ET FUT 
GRONDEE PAR LE FATOUT 



La grande Hélène avait choisi pour elle-même, bien 

entendu, une bonne chambre : ell<' aimait sincèrement ses 
aibes. La bonne ohainluv d« j la grande HéliMic était en outre 



92 LA CAVALIÈRE 

située fort commodément entre deux corridors qui avaient 
chacun son escalier. Elle commandait ainsi toute la maison, 
pouvant sortir indifféremment par l'une ou l'autre galerie, 
tandis que le commun des mortels, pour aller du corridor 
de droite à celui de gauche, devait faire le tour de la maison 
par le rez-de-chaussée et changer d'escalier. 

Le corridor de droite contenait presque toutes les 
chambres que nous connaissons, entre autres celle de 
M. Ledoux, celle du capitaine de Royal -Auvergne et celle 
de Mariole, la plus éloignée du centre. 

Dans le corridor de gauche, et tout près d'Hélène, 
habitait le chevalier de Saint-Georges, dont elle ne savait 
point encore le nom, et qu'elle avait vendu à terme, 
moyennant une somme de vingt mille livres, à cet éloquent 
M. Ledoux, pour épargner à Nonancourt les horreurs d'une 
guerre européenne. Nous pouvons certifier que la grande 
Hélène avait supérieurement dormi là-dessus, sans avoir 
aucun mauvais rêve. 

Elle s'éveilla guillerette, comme le soleil descendait à 
l'horizon déjà; elle avait reposé ses quatre heures d'horloge 
et se sentait un loyal appétit. Sa chambre était chaude; 
par les soins galants du fatout, un clair feu de bois tombait 
en braise dans la cheminée; elle sauta, ma foi, en bas de 
son lit, tout habillée qu'elle était, et s'étira en laissant aller 
son dernier bâillement de paresse, 

En vérité, c'était encore une jeune fille, quoiqu'elle 
vous eût déjà des manies qui parlent de l'âge mûr. Elle 
avait eu l'autorité trop tôt, ou bien, comme elle vous 
l'eût dit, elle avait trop songé à elle-même. Mais quand elle 
se planta devant son miroir, posée comme une femme de 
la Bible, la taille ferme et cambrée, la tête haute, ses deux 
mains baignées dans ses prodigues cheveux, vous eussiez 
pensé à cette Judith qui était grande aussi, et robuste, et 
hardie, et qui tua honnêtement ce coquin d'Hoiopherne. 
Hélène n'avait encore tué personne. 

Tout en peignant à pleine mains sa chevelure, elle 
prêta l'oreile à ces bruits confus qui emplissaient la maison 
de poste et qui l'avaient éveillée. 



LA CAVALIÈRE 93 

— Il paraît, dit-elle, que le bien m'est venu en dormant. 
De fait elle avait des chalands à revendre, en ce moment 

la nouvelle titulaire. Pendant qu'elle sommeillait, il s'était 
passé bien des choses autour d'elle, les unes qui nous sont 
déjà connues, les autres que nous ignorons encore. Des 
arrivages surtout, en veux : tu en voilà, et dont le lecteur 
aura bientôt la liste. 

On marchait le long des corridors, on causait dans 
toutes les chambres. Les fourneaux, à la cuisine, étaient 
des fournaises, et dans la salle commune, Royal -Auvergne 
buvait comme si les fourneaux eussent été au fond de son 
estomac. 

Hélène appela une servante et demanda son Nicaise. 
Son Nicaise était Dieu sait où. Elle était de si bonne 
humeur qu'elle ne traita point la serrante d'effrontée. 

— Qu'on m'envoie Jolicœur, mon postillon ! dit-elle. 
Jolicœur était peut-être avec le fatout. On ne le trouva 

point. Elle ne fit qu'en rire. Ah ! le bon caractère qu'elle 
avait, ce matin ! 

— Comment va mon vagabond 1 ? s'enquit-elle, ayant 
tout à coup mémoire du blessé. Je voudrais le voir. 

— - Il dort. 

— Malepestc ! dit-elle, et je passe pour bourrue ! Voyez 
pourquoi les gens ne me viennent point voir quand je suis 
en joyeuse humeur ! 

Elle fronçait déjà les sourcils qu'elle avait épais comme 
Junon. 

— Çà, reprit-elle, Mariole, ici ! tout de suite ou je me 
fâche ! 

Elle riait, j'allais dire dans sa barbe, tant on s'étounait 
parfois qu'elle n'en eût point. La servante trottait déjà 
dans le corridor. L'instant d'après, Mariole arrivait toute 
rouge de sa course. 

Quand elle entra, Hélène fourra dans son giron un objet 
qu'elle temait à la main : une petite boîte 

— Voire, ma fille ! dit-elle. Vous vous fait os bien attendre ! 

— Sainte Vierge! pensa Mariole, elle est justement 
à rebrousse poil ! 



94 LA CAVALIÈRE 

Elle vit devant elle, la pauvrette, la longue série des 
reproches qu'on allait lui faire. 

— Que faudra-t-il pour le dîner du jeune blessé? de- 
manda en ce moment la servante. 

— Etes-vous folle, vous? s'écria Hélène. Ne va-t-on pas 
mettre tout à cuire et à bouillir pour un meurt-de-faim? 
Il aura ce qu'il y aura. Est-ce un prince, à la fin, cet oiseau -là? 

— Dame ! dit la servante, vous l'avez tant choyé, tant 
bassiné ! 

— En route !... Donnez-lui n'importe quoi. 
La servante s'en allait. 

■ — Pourvu, ajouta Hélène, que ce soit tendre, délicat, 
léger, nourrissant; sauvez-vous. Bonsoir, minette! 

— Bonsoir, ma sœur, répondit Mariole, qui se tenait 
debout à trois pas. 

— Approche. 

Mariole fit un pas et s'arrêta. 

— On te dit d'approcher !... et ne jurerait -on pas que 
cette petite fille-là est habituée à être battue ! Toujours 
tremblante devant moi ! Ne peux-tu me regarder en face? 

■ — Oh ! si, ma sœur ! 

• — Oh ! si, ma sœur ! répéta Hélène, en imitant le son 
timide de sa petite voix; on ne te mangera pas, petiote ! 
Parle, si tu veux. 

— Oh ! oui, ma sœur. 

— Eh bien?... 

■ — Vous êtes si bonne !... 

— Tu mens ! tu ne me trouves pas bonne. Tais-toi ! 
J'ai apporté quelque chose à tout le monde, en revenant 
de la foire, hier. La tante a eu, les petits ont eu; toi, rien. 

— Je ne m'en étais pas aperçue, dit Mariole naïvement. 

— C'est bon ! riposta Hélène. Alors, tu ne tiens pas à 
ce qu'on te donne? C'est que tu ne m'aimes pas... 

— Sœur ! répondit la fillette, puisque tu ne me laisses 
jamais avoir besoin de rien ! 

Mais Hélène était déterminée à se fâcher. 

— Vous parlez comme un livre ! gronda-t-elle. L'hypo- 
crisie vient vite aux enfants, à présent. 



LA CAVALIÈRE 95 

■ — Oh ! sœur ! murmura Mariole dont les doux yeux 
s'emplirent de larmes. 

Hélène tourna la tête. Mariole lui prit la main par 
derrière et voulut la baiser. 

■ — Je ne suis pas en train d'être caressée ! dit rudement 
la terrible fille. J'ai à vous gronder, et un peu bien... A 
nous deux, mademoiselle ! 

Mariole laissa tomber ses bras le long de son corps 
comme une condamnée, pendant qu'Hélène poursuivait : 

— A nous deux ! N'avez-vous pas de honte? 

• — ■ Ma sœur ! supplia Mariole, qui joignit ses mains 
mignonnes, prête à fléchir le genou, ma chère sœur... 

— La paix ! Il n'y a pas de sœur qui tienne. Je ne suis 
pas contente de vous ! 

Elle aurait dû lire l'angoisse qui était peinte sur ce 
pauvre visage, mais elle avait bien autre chose à songer 
vraiment. 

— Il faut que tout cela finisse ! déclara-t-ellc d'une 
voix courroucée. Je ne me laisserai pas prendre aujour- 
d'hui à vos câlineries. Il y a un terme à tout ! Je suis à bout ! 
vous avez dépassé les bornes ! 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! pensait Mariole. Elle va me 
chasser, j'en suis sûre ! 

Hélène la saisit par le bras. 

• — A-t-on vu ces manières ! reprit-elle avec une véri- 
table et profonde indignation, en regardant la fillette de 
la tête aux pieds, ces robes, ces velours, ces rubans, tous 
ces colifichets ! pour une fille d'auberge ! Et pensez-vous 
que je puisse souffrir cela, mademoiselle ! 

Mariole poussa un soupir de soulagement. 

— Ah ! que j'ai eu peur ! se dit-elle. 

— Répondez, s'il vous plaît ! 

— Ma sœur (et si vous saviez oomme sa voix était 
douce), je m'habillerai oomme vous voudrez, désormais. 

— Voilà, s'écria la grande Hélène : j'en étais sûre ! Ah ! 
comme o'est bien cola! Tu es obéissante, loi, en paroles, 
Dieu merci! Tu ne te révoltes jamais, fi dono ! ah ! bien 
oui !... quille à faire toujours ta petite volonté, heint 



96 LA CAVALIÈRE 

— Ma sœur ! ma sœur ! 

— Va, je te connais comme ma poche, et tu ne vaux pas 
mieux que les autres ! Qui est-ce qui te taille ces robes-là? 

— ABar-le-Duc, c'était... 

— La sotte ! la maladroite ! la balourde ! Elle t'a laissé 
un mauvais pli au milieu du dos... là... sens-tu? 

— Oui, ma sœur. 

Cette petite Mariole avait déjà bien de la peine à s'em- 
pêcher de rire. 

Mais Hélène s'échauffait tout de bon. 

— Est-ce qu'on ne l'a pas payée, celle-là ! s'écria-t-elle. 
Un pli dans le dos ! Elle est bien heureuse que nous ayons 
quitté le pays, je l'aurais changée. 

— N'est-ce pas assez bon pour une fille d'auberge? 
demanda Mariole avec un brin de rancune. 

— Une fille d'auberge ! répéta Hélène scandalisée. Qui 
t'a appelée ainsi ! 

— C'est vous, ma sœur... Il n'y a qu'un instant. 

— Moi ! Tu mens ! déclara Hélène avec conviction. 

— Et je ne suis que cela, ajouta Mariole. 

Hélène baissa la tête. Elle était punie par où elle avait 
péché. 

— Oh ! certes ! dit-elle avec accablement. Tu n'es pas 
contente de ton état, pauvre enfant ! Si j'avais été noble 
et riche, j'aurais pu te faire heureuse... 

— Ma bien-aimée Hélène ! s'écria Mariole dont les 
larmes jaillirent. Je préfère votre tendresse à celle d'une 
reine ! 

— La paix, minette ! dit la grande fille en se redressant. 
Je ne veux pas qu'on pleure ! essuie tes yeux? et vite ! 
Fille d'auberge ! Saperlotte ! si une autre que moi t'avait 
appelée fille d'auberge... 

— C'est pourtant la vérité, dit timidement Mariole. 
• — Du tout ! tu n'y entends rien ! C'est-à-dire... enfin, 

je ne veux pas qu'on soit malhonnête avec toi ! On leur 
en donnera des filles d'auberge! Dis dono? une risette, 
veux-tu? mieux que cela ! embrasse-moi. Ma parole 
d'honneur, je les trouve étonnants, ces gens-là. Tu es 



LA CAVALIÈRE 97 

élégante ! eh bien ! le beau malheur ! à quel âge le serais-tu 
donc, pas vrai? Et encore, élégante, moi je lissais mes 
cheveux mieux que ça ! 

Elle passa ses doigts caressants dans les doux cheveux 
blonds de Mariole. 

— Ah ! mais oui ! poursuivit-elle gaiement. Et ils 
n'étaient pas de moitié si beaux que les tiens ! Me gardes - 
tu rancune? 

■ — Est-ce que c'est possible? répondit Mariole dont le 
sourire était humide. 

— Ma parole ! répéta Hélène qui avait les lèvres sur le 
front de l'enfant, je les trouve étonnants ! Des colifichets ! 
quels colifichets? Ce que tu as ne doit rien à personne. 
Qu'est-ce qu'ils ont à dire?... Otc voir un peu ton vieux fichu. 

— Il est tout neuf, dit Mariole. 

— Ote voir ! 

Mariole obéit. Hélène tira de dessous sa pèlerine un autre 
fichu. 

— Le vieux n'était que de la percale, dit-elle avec 
dédain. 

Le neuf était de tulle brodé. Mariole le reçut d'une main 
qui tremblait de plaisir. 

— Essaye-le ! 

— C'est trop joli, ma sœur, c'est bien trop joli ! 

— On te dit d'essayer ! répéta Hélène, qui décrocha un 
miroir pour le lui préseuter. Est-ce qu'il y a quelque chose 
de trop joli pour toi, dis donc? 

Le fichu allait à miracle. 

— Sais -tu? reprit Hélène, tu as un miroir de petite 
duchesse, tout uniment. 

Mariole riait au miroir. 

— Il faut un collier à ce cou-là, poursuivit Hélène. 
Mariole ouvrit de grands yeux. Hélène tira de son sein 

la boîte, la boîte aux surprises qu'elle venait d'y glisser. 

— Des perles ! s'écria Mariole en sautant de joie. 

■ — Ne bouge pas ! si tu gambades comme cela, comment 
vi-ux-tu que j'agrafe? C'est fou, les enfants!... Là, re- 
garde-toi ! 

7 



98 LA CAVALIÈRE 

Mais Mariole ne jeta qu'un regard au miroir. 

■ — Ah ! sœur ! sœur ! dit-elle émue jusqu'au fond de 
l'âme, que tu es bonne et que je t'aime ! 

Elles étaient dans les bras l'une de l'autre, et leurs 
baisers se croisaient, coupant les mots qui tombaient de la 
bouche d'Hélène. Elle disait : 

— M'aimes-tu? bien vrai 1 ? moi qui te gronde toujours ! 
j'ai tort de te gronder, pauvre ange chéri qui n'a plus de 
mère ! H te faudrait quelqu'un de meilleur et de plus 
doux pour t'aimer. 

Elle s'éloigna brusquement pour la contempler mieux. 

— Es -tu assez jolie ! murmurait -elle sans savoir qu'elle 
parlait. Es-tu assez belle ! 

Puis, reprenant tout à coup conscience, elle ajouta, 
mais avec regret : 

— Tu comprends bien, Mariole, moi, je te trouve jolie, 
parce que je suis ta sœur, mieux que cela : ta mère. Mais 
si quelqu'un d'autre te disait cela, ce serait différent ! il ne 
faudrait pas les croire. 

Mariole rougit. 

— Bon ! te voila comme un coquelicot ! Ne plaisantons 
plus. Tu disais que tu m'aimais. Comment m'aimes-tu, 
minette? 

— Est-ce que je pourrais le dire, répondit Mariole, moi 
qui te dois tout ! 

— C'est moi qui te dois tout, chérie ! tu as été la joie, 
tu as été le calme de ma jeunesse. Je ne connaissais pas 
beaucoup le bon Dieu sais -tu? C'est en t'apprenant le 
Notre-Père et en baisant tes petites mains jointes que 
j'ai appris à prier, et je prie mieux avec toi. Aussi, je vais 
te dire, je voudrais te garder près de moi toujours... Ne me 
réponds pas, Mariole, se reprit-elle, tombant pour la pre- 
mière fois de sa vie peut-être dans une tristesse douce et 
tendre qui était de la mélancolie. Avec les autres, je peux 
être égoïste; avec toi, non ! je t'aime trop. J'ai résolu de te 
marier toute jeune pour que tu sois bien longtemps 
heureuse. 

Sur ces derniers mots, Nicaise entra. Il vit que Mariole 






LA CAVALIÈRE 99 

baissait la tête pour cacher son trouble. Hélène, tout 
entière à sa pensée ne vit ni l'entrée du f atout, ni le trouble 
de Mariole. 

Nicaise avait, ce soir, une singulière physionomie et 
que nul, parmi ses amis, ne lui connaissait assurément. 
Il semblait qu'un vent d'expérience et de maturité eût 
passé tout à coup sur ce naïf visage. Son front et ses yeux 
pensaient. Il resta un instant immobile sur le seuil et ses 
lèvres remuèrent lentement. Il se disait à lui-même : 

— Elle est bonne, pourtant. J'en suis sûr ! C'est un 
cœur d'or ! 

Ses yeux étaient fixés sur Hélène. Hélène continuait 
parlant à Mariole : 

— Sais-tu, nous n'aurons pas trop de peine à te trouver 
un épouseur. Je te donnerai dix mille livres le jour de ton 
mariage. 

Mariole n'eut pas le temps de répondre et Hélène tres- 
saillit comme si la pointe d'un couteau l'eût touchée : 

— Demoiselle, dit le fatout, d'une voix qui était plus 
changée encore que son visage, mieux vaudrait ne point 
trop parler de cet argent-là ! 

Hélène se tourna brusquement vers lui. Jamais il 
n'avait soutenu son regard. Il le soutint cette fois d'un 
œil triste et ferme. Hélène vit bien qu'il y avait quelque 
chose d'extraordinaire. Elle fit signe à Mariole de sortir, 
disant : 

— Nous reparlerons de tout cela, chérie. 

Nicaise secoua la tête et dit au moment où Mariole 
passait devant lui : 

— J'aurai aussi à vous causer, petiote. 

— Qu'as -tu? demanda Hélène, dès que la fillette fut 
partie. 

— J'ai un grand malheur, dit Nicaise, en gagnant la 
cheminée où Hélène était debout. Je croyais en vous 
comme eu Dieu, c'est bien sûr, et peut-être que c'était un 
péché mortel. Voilà qu'à présent je ne vois plus à me 
conduire, somme si j'avais 1<' cœur aveugle, parce que 
j'ai défiance de vous. 



100 LA CAVALIÈRE 

— Défiance de moi ! répéta Hélène avec un rire étonné. 
■ — Oui demoiselle, et 'cela me semble un péché aussi, 

un péché mortel. Mais je n'y peux que faire : j'ai défiance 
de vous, en grand, des pieds à la tête. 

— Et pourquoi as-tu défiance de moi, fatout? demanda 
Hélène qui ne s'irritait point encore. 

— Demoiselle, reprit Nicaise en soupirant, vous aimez 
l'argent... de trop ! 

— Ah ! dit la grande fille, en fronçant le sourcil. Tu 
crois ça, toi? 

— Et vous êtes la fille d'un père, continua Nicaise, 
qui aimait de trop l'argent. 

— Vas -tu perdre le respect? murmura Hélène. 

— Non, demoiselle. Et si je perds l'estime que j'ai de 
vous, je ne vaudrai guère mieux qu'un mort. Ce n'est pas 
de la colère qu'il faut avoir contre moi; je ferais plutôt 
pitié, allez ! J'ai bien de la peine et de l'embarras à vous 
parler comme je le fais. Si vous saviez... 

— En deux mots, qu'as -tu à me dire, garçon? 

Leurs regards se choquèrent encore une fois et la grande 
fille fut toute surprise du malaise qu'elle se sentait dans 
le cœur. 

— J'ai à vous demander, demoiselle, répliqua le fatout 
dont la voix chevrota, mais qui ne baissa point les yeux, 
si c'est vrai que l'argent dont vous parlez tant depuis 
hier vient de M. Ledoux. 

— Oui, répondit Hélène, cet argent-là vient de 
M. Ledoux. Après? 

— Et si cet argent-là, poursuivit Nicaise, est le prix 
de la vie d'un pauvre jeune homme, que vous avez vendu 
eomme ça tout vivant à ceux qui sont pour l'assassiner ! 

— Godiche ! dit Hélène qui haussa les épaules. 

— Ça se peut que je n'aie point d'esprit, demoiselle. 
Je vous prie de me répondre par oui ou par non. 

Ce fut elle, en vérité, qui détourna les yeux la première. 

— Si on t'expliquait..., commença-t-elle. Mais tu es 
trop bouché pour comprendre ! Sais-tu la politique, mulet, 
pour juger les gens qui valent mieux que toi? 



LA CAVALIÈRE 101 

— Je ne sais rien, demoiselle, prononça Nicaise de cet 
accent résoin qu'il avait trouvé on ne sait où. Mais l'argent 
est de l'argent et le sang est du sang. 

— Et n'as -tu pas deviné, innocent, qu'il y a là autre 
chose que de l'argent % 

— Non, demoiselle. Je vous prie de me dire ce qu'il y 
a, si vous voulez que je le sache. 

— Il y a la mort de mon bonhomme de père que je veux 
venger ! s'écria Hélène. Je suis sur la route de l'assassin : 
Nous te montrerons l'assassin ! 

Les yeux de Nicaise, grands ouverts, avaient une 
expression si étrange qu'Hélène s'arrêta. Il reprit à voix 
basse : 

— C'est vrai que le bonhomme Olivat vous aimait bien, 
demoiselle; c'est vrai aussi qu'une fille a le droit de courir 
après le meurtrier de son père. C'est vrai encore que vous 
êtes sur la route où passe l'assassin. 

Elle lui saisit les deux bras d'un geste violent. 

— Que sais-tu 1 ? que sais-tu*? balbutia-t-elle, la lèvre 
tremblante et la joue livide. Tu sais quelque chose. Que 
sais -tu? 

— Les trois hommes qui vinrent au Lion-d'Or, le soir 
des fiançailles, répondit Nicaise, sont à 1» poste de Nonan- 
court, aujourd'hui tous les trois. 

Les doigts crispés d'Hélène serrèrent convulsivement 
son bras. Nicaise murmura : 

— Si vous en faisiez autant au bras gnuche de 
M. Ledoux, il crierait miséricorde, demoiselle ! 

Une lueur furieuse s'alluma dans les yeux d'Hélène, 
puis elle devint toute blême et se laissa choir dans son 
fauteuil en se couvrant le visage de ses mains. 



102 LA CAVALIÈRE 



OU LE FATOUT ET LA DEMOISELLE SE FACHENT TOUT ROUGE 



Hélène resta un instant comme écrasée, puis, tout son 
corps eut des tressaillements, et sa poitrine fut soulevée 
par un spasme. Nicaise la regardait avec une sévérité 
mêlée de pitié. 

— Demoiselle, dit-il après un assez long silence et d'une 
voix où tout son pauvre cœur tremblait, vous avez été 
pour épouser cet homme-là. Est-ce que vous gardez pour 
lui quelque chose dans votre cœur? 

Hélène se tut, Nicaise ne parla plus. Ce fut seulement 
après une longue minute que la grande fille se découvrit 
le visage. Nicaise vit qu'elle avait pleuré. 

— Tu es un méchant ou un fou, dit-elle, et je suis folle 
moi-même d'écouter les propos de quelqu'un comme toi ! 

— Demoiselle... voulut dire Nicaise. 

■ — Et quand je me souviendrais, s'écria-t-elle éclatant 
comme une bombe, faudrait-il t'en demander la permis- 
sion, valet? Quand je me souviendrais, ne suis -je pas ma 
maîtresse? Il ne m'a pas trompée, entends-tu? L'argent 
est de l'argent, puisque tu l'as dit. Il s'est retiré parce que 
l'argent que j'avais n'était plus là. J'aurais fait comme 
lui... Lui assassin ! M. Ledoux ! Tu me fais rire, entends -tu ! 
Un assassin aurait achevé la noce ou se serait enfui. Lui est 
venu dire devant tout le monde ce qu'il avait à dire. Et 
n'as-tu pas vu son habit de marié, si net et si propre? 
Celui qui a tué le bonhomme n'avait plus de manches à 
son pourpoint; les ongles allaient jusqu'à l'os. Lui, un 
assassin ! Lui, qui m'a donné de l'argent ! Lui, qui m'a 
donné mon brevet ! Lui mon bienfaiteur ! Tu es un fou et 



LA CAVALIÈRE 103 

tu es ua méchant. Ecoute. Je l'aurais là endormi devant 
moi, moi qui cherche toujours, comme une louve, moi qui 
tâterais le bras du régent, pour savoir... tu entends bien, 
je l'aurais là, devant moi, endormi, M. Ledoux, que je ne 
lèverais pas sa manche, pour voir que tu as dit faux, 
menteur ! 

Nicaise était simple, c'est vrai, mais il avait passé 
toute sa vie à étudier Hélène Olivat en l'admirant. Il 
savait que rien ne pouvait contre ses emportements ni 
contre ses obstinations. 

— N'en parlons plus, demoiselle, dit-il avec un calme 
qui sembla singulier à Hélène elle-même. 

— Ça ne suffit pas, répliqua-t-elle, essayant de rac- 
crocher sa colère à quelque chose. Mon drôle, tu deman- 
deras pardon à M. Ledoux ! 

— Je ferais bien davantage encore, demoiselle Hélène, 
répondit-il gravement, pour vous prouver comme je vous 
suis attaché. 

— Allons ! murmura la grande tille s'apaisant tout à 
coup. Vous êtes jaloux de lui, tous tant que vous êtes, et 
c'est peine perdue, allez ! Il ne songe guère à moi. C'est 
un grand seigneur maintenant... 

— Tu vas finir, toi ! reprit -elle, remarquant le sourire 
amer qui était autour des lèvres du f atout. Tu as des airs, 
oe soir, à te faire mettre à la porte ! 

Nicaise redevint sérieux. Elle poursuivit : 

— En un mot comme en mille, je te défends de me re- 
parler jamais de M. Ledoux ! Jamais, entends-tu? 

— Oiu, demoiselle. 

— A moins que tu n'aies envie de changer de condition. 
Tu es libre ! 

— Demoiselle, répondit Nicaiso dont la voix s'altéra, 
je comptais bien vivre et mourir près de vous... 

— Alors la paix !... Qui avons-nous à la maison? 

— Beaucoup de monde, demoiselle. D'abord un déta- 
chement de Koyal Auvergne -cavalerie avec son capi- 
taine. 

— On les entend, Dieu merci ! 



104 LA CAVALIÈRE 

— Ensuite ce Hollandais à qui M. Ledoux m'avait en- 
voyé pour avoir votre brevet... 

— A sa femme plutôt, dit Hélène qui, connaissant son 
pouvoir, crut ramener d'un seul sourire la gaieté sur le 
grave visage du fatout. La comtesse au parapluie, hé, 
garçon? Et au petit vin blanc ! 

Nicaise ne se dérida point. 

— La Hollandaise est aussi chez vous, demoiselle, 
dit-il seulement. 

— Et après? 

— H y a une belle dame qui mène trois gentilshommes 
avec elle. 

— Une princesse, donc celle-là 1 ? 

— Elle en a l'air. 

— Son nom? 

— Elle n'a pas dit son nom... C'est comme le seigneur, 
qui est dans la chambre du bout, et qui voyage en chaise 
avec deux secrétaires et trois valets. 

— Oh ! oh ! fit Hélène, Et de quoi a-t-il l'air, celui-là? 

— D'un Anglais, demoiselle. Ses valets l'appellent 
Mylord comte. 

— Est-ce tout? 

— Non, demoiselle. 

— Défile ton chapelet, dit la grande fille qui remit ses 
pieds au feu. Ça va bien pour un premier jour, et il paraît 
que la place est bonne ! 

— Allons ! dit-elle. 

— H y a répliqua enfin le fatout, Cartouche et trois 
hommes de sa bande. 

Elle le regarda bouche béante. 

— Tu dis... ! balbutia-t-elle, à demi relevée, et les deux 
mains sur le bras de son fauteuil. 

— Vous avez bien entendu, demoiselle. 

— Cartouche ! et trois hommes de sa bande ! 

■ — Ce qui fait, demoiselle, trois brigands et un damné ! 

— Ah çà, bonhomme ! dit Hélène dont le regard 
exprima une amicale inquiétude, est-ce que ce serait vrai, 
hein? Est-ce que la tête déménage? 



LA CAVALIÈRE 105 

— Je le voudrais au prix de tout ce qui est à moi sur la 
terre, répondit le f atout, car j'ai le cœur trop plein de 
peine ! 

— Cartouche ! Et le régiment d'Auvergne est ici ! Et tu 
n'as pas fait arrêter Cartouche ! 

— Oh ! non, demoiselle. 

— Et pourquoi? 

— A cause de vous. 

L'étonnement la fit muette. Nicaise poursuivit froi- 
dement : 

— Demoiselle, j'avais peur de vous mettre dans l'em- 
barras. 

— Moi ! à propos de Cartouche ! 

— C'est M. Ledoux qui est Cartouche, demoiselle. 
Ce pauvre Nicaise croyait frapper là un terrible coup. 

En effet, Hélène resta un instant comme stupéfiée. Puis 
elle se renversa sur son fauteuil, énervée par un rire spas- 
modique. 

— Ah ! le malheureux ! le malheureux ! dit -elle, fou 
comme un lièvre en mars ! fou à lier ! fou à tuer ! M. Ledoux, 
Cartouche ! Mais c'est qu'il me regarde encore comme s'il 
avait toute sa raison ! Joues -tu la comédie, bonhomme? 

— Non demoiselle. Et j'aurais bien dû penser que vous 
ne me croiriez pas Je n'ai jamais été si en peine. 

Il s'arrêta, tournant son chapeau entre ses doigts. 
Hélène essuyait ses yeux que le rire avait mouillés. 

Nicaise avait aussi deux grosses larmes qui brûlaient 
ses paupières. 

— Va falloir en finir, se dit-il à lui-même. Je n'ai plus 
rien à faire ici. 

Il s'approcha d'un pas. 

— Demoiselle Hélène, dit-il, je vous ai servi de mon 
mieux... 

— Est-ce que tu vas me quitter, garçon? demandâ- 
t-elle, avertie par l'expression de son regard. Me quitter 
de toi-même et sans qu'on te renvoie ! 

— J'en ai le cœur bien gros, demoiselle, mais o'ebt 
comme vous le dites. Je ne suis pas fou, croyez-moi. La 



106 LA CAVALIÈRE 

preuve, c'est que je resterai, si vous voulez me promettre 
de ne point livrer ce jeune homme pour de l'argent. 

— Des conditions à moi ! toi ! s'écria la grande fille 
avec toute sa colère revenue. Je livrerai le jeune homme, 
si je veux ! Pour de l'argent, si ça me plaît ! Passe la porte, 
imbécile, et que je ne te revoie jamais plus ! 

— Jamais plus ! répéta le fatout d'une voix défaillante. 
Et il se dirigea en effet vers la porte. 

— Eh bien, dit Hélène, et ton compte, innocent? 
Nicaise se retourna et prit dans sa poche un pli qu'il 

déposa sur la table. 

— J'oubliais, dit-il. Voilà un ordre du roi que m'a 
chargé de vous remettre celui que vous appelez M. Ledoux. 
Comment l'a-t-il obtenu, je n'en sais rien, et peu m'im- 
porte. Vous y obéirez si vous voulez. Quant à mon compte, 
demoiselle, il n'y a pas de compte entre nous. L'argent 
que vous gagnez au métier que vous faites me brûlerait 
les doigts. J'aime mieux ma poche vide. 

— Coquin ! s'écria Hélène en s'élançant vers lui. Je 
crois que tu m'insultes ! 

Elle était faite ainsi : elle le frappa sur la joue de toute 
la force qu'elle avait. Puis elle chancela et serait tombée 
à la renverse si Nicaise ne l'eût soutenue dans ses bras. 

— Va-t'en ! va-t'en ! râla-t-elle. Je te chasse ! 
Nicaise la plaça sur son fauteuil, et gagna la porte d'un 

pas ferme. Sur le seuil, il se retourna pour dire : 

— Demoiselle Hélène, que Dieu vous conseille et vous 
bénisse ! 

Et il sortit. En descendant l'escalier, il essaya d'inter- 
ruger sa pensée, qui vacillait dans son cerveau. H s'assit 
sur la dernière marche et pressa son front à deux mains. 

— Voyons ! voyons ! se dit-il. J'ai quelque chose à 
terminer ici avant que d'aller à la rivière. Elle ne m'a pas 
cru! Elle a un mauvais cœur Hélène! la demoiselle 
Hélène!... 

Il se redressa tout à coup. 

— La Poupette ! s'écria-t-il, on veut l'enlever, je me 
souviens. Il faut que je lui parle ! 



LA CAVALIÈRE 107 

Il prit aussitôt le chemin de la chambre de Mariole. 
Dans le corridor, il rencontra Eaoul, qui avait revêtu 
de nouveau son costume de postillon. Il l'arrêta, quoique 
Eaoul eût l'air fort affairé. 

— Monsieur le vicomte, dit-il, j'aime mieux parler à 
vous qu'à la petiote. Vous êtes un homme, et un honnête 
homme; moi, je vas quitter cette maison-ci et je ne pour- 
rai pas veiller, comme je me l'étais promis. 

Eaoul avait beau être pressé, il écouta dès qu'il comprit 
qu'il s'agissait de Mariole. Nicaise lui fit part de tout ce 
qu'il avait surpris relativement au projet formé par les 
gens de M. Ledoux d'enlever Mariole qui était pour eux 
une ennemie. Eaoul sourit et dit : 

— Nous avions pourtant déjà bien assez de besogne ! Mais 
sois tranquille, garçon, cette affaire-là passera la première. 

Nicaise n'en voulait pas plus. Il est des heures où 
chacun de nous, même le meilleur, devient égoïste à force 
d'être absorbé par ses désirs ou ses devoirs; Eaoul ne 
demanda même pas au f atout pourquoi il s'en allait ainsi, 
ni pourquoi il était triste. Il s'informa seulement de lui 
s'il connaissait un moyen d'avoir des chevaux en dehors 
de la maison de poste. Nicaise répondit non, et ils se quit- 
tèrent. 

Nicaise fit sou paquet, le chargea sur son dos, au boni 
«l'un bâtou, et partit à grands pas, à travers champs, par 
la brune qui tombait déjà noire. 

Eaoul, lui, gagna une porte située à peu de distance do 
la chambre de Mariole, et frappa trois coups distincts. 
Une belle grosse Hollandaise, luisante comme une tulipe, 
vint lui ouvrir. 

— Est-ce pour la conspiration? demanda-t-elle avec 
mystère. 

— Oui, répondit Eaoul. 

— Dites le mot de passe, alors ! 
Raoul prononça solennellement : 

— Je veux voir la reine ! 

— Ça suffit, dit la grosse soubrette. Quand est e»: que 
nous allons monter mit le trou**, monsieur b* postillon t 



108 LA CAVALIÈRE 

— Il n'y a plus que trois relais, répliqua Eaoul. Faisons 
vite. 

La grosse soubrette entr'ouvrit une portière et dit avec 
une profonde révérence : 

— Madame la comtesse, c'est pour la conspiration. 

— Savez-vous, répondit la voix de l'épouse Boër der- 
rière la draperie, ne pariez pas si haut, imprudente, et 
faites entrer... vous concevez ! 

Eaoul fut introduit aussitôt dans le sanctuaire où 
Fépouse attendait impatiemment son couronnement. 
EJle était assise sur un fauteuil beaucoup plus haut que 
les autres et qui avait apparence de trône. Elle était parée 
comme une demi-douzaine de châsses, et fière, et si heu- 
reuse que sa face bouffie semblait avoir des rayons. 

On ne saurait dire au juste comment cette bouffonnerie 
avait commencé. Le hasard sans doute et ce qu'il y a 
d'éternellement espiègle dans le caractère français avaient 
entamé l'histoire, à moins que ce ne fût une comique ven- 
geance de Eaoul contre ce scélérat de mein herr Boër. 

Maintenant, sous cette comédie, il y avait intérêt de 
vie et de mort, car les écuries de la maison de poste étaient 
closes, et le chevalier de Saint -Georges n'avait plus aucun 
moyen de continuer sa route. Or l'épouse était venue 
dans une bonne chaise que traînait un excellent attelage. 

— Nous vous permettons d'approcher, monsieur le 
vicomte, dit-elle avec emphase et volubilité. Comprenez- 
vous 1 ? Nous aimons les gens comme il faut. Et ce déguise- 
ment de postillon vous va bien Nous supposons que les 
affaires marchent. Notre divorce avec mein herr Eoboam 
Boër ne souffrira pas l'ombre d'une difficulté, vous savez? 
Nous prouverons par témoins qu'il a voulu nous battre, 
nous empoisonner et même nous égorger. Les gens de 
cette auberge seraient bien étonnés s'ils apprenaient tout 
à coup qu'une jeune et belle reine est parmi eux. Vais-je 
voir bientôt mon royal fiancé? 

— Sa Majesté, répondit Eaoul, en vous envoyant ses 
compliments, vous fait prier de donner vos ordres, afin que 
votre chaise de poste soit prête dans une demi-heure. 



LA CAVALIÈRE 109 

• — Savez -vous ! répliqua l'épouse étonnée. Et dormir. 

— On ne dort pas sur la route du trône, madame ! 

■ — Ah ! concevez -vous ! concevez -vous ! le trône ! Si 
mon royal fiancé avait honte de mein herr Eoboam, on 
pourrait l'exiler de suite, n'est -oe pas? 

— Parfaitement, madame. C'est dans l'ordre des choses 
politiques. 

Eaoul salua avec respect et se retira en recommandant 
la chaise de poste. L'épouse, restée seule, se fit ajouté 
quelques rubans et mangea son souper d'un énorme 
appétit. Seulement, elle exigea que sa luisante soubrette 
fît l'essai des viandes et du vin. 

— Savez-vous ! dit-elle. C'est l'étiquette : à chaque 
repas, un beau gentilhomme boira dans mon verre avant 
moi ! C'est la politique. 

Eaoul traversa toute la maison pour se rendre au logis 
du chevalier de Saint -Georges où il avait laissé lady Mary 
Stuart dans l'angoisse. Les choses prenaient en effet, de ce 
côté, une inquiétante tournure. En chemin, Eaoul ren- 
contra bon nombre de méchants visages qui lui étaient 
inconnus. Mein herr Eoboam avait aussi amené sa sé- 
quelle. 

Hélène Olivat, cependant, était, comme nous l'avons 
laissée, dans son fauteuil, auprès de son feu. Aucun des 
domestiques de la maison ne songeait à elle, car, d'habi- 
tude, Nicaise aimait à la servir tout seul. D'ailleurs ce 
soir, à la maison de poste de Nonancourt, valets et ser- 
vantes ne savaient auquel entendre. 

La nuit venait rapidement. Il n'y avait point de flam- 
beau ail amé dans la chambre d'Hélène, qui s'éclairait 
seulement aux lueurs mourantes du foyer. 

D'ordinaire, ses accès de courroux étaient aussi courts 
que violents. Pour employer une locution populaire, ki 
main tournée, il n'y paraissait plus. Mais aujourd'hui sa 
colère durait, une colère sombre et profonde. Nicaise, un 
enfant du pays, là-bas, qu'elle avait vu tout petit, qui 
avait grandi avec elle, Nicaise, un esclave pour le dé- 
vouement, un dévot pour le respect, Nicaise enfin qui la 



110 LA CAVALIÈRE 

vénérait comme une sainte, Nicaise l'avait outragée froi- 
dement et tête haute. 

Outragée à ce point qu'elle avait levé la main sur lui ! 

Et Nicaise ne s'était point courbé sous le châtiment. 

Froidement et résolument aussi Nicaise l'avait aban- 
donnée. 

Elle n'était point la fille à dire: j'ai eu tort... Jamais ! 
Elle marmottait au contraire entre ses dents serrées : 
J'ai bien fait ! J'ai bien fait ! 

Et pourtant, ce qui prolongeait sa colère, c'était le 
remords sourd qu'elle étouffait sous les vanteries de sa 
conscience fanfaronne. 

— J'ai bien fait ! J'ai bien fait ! 

On lui reprochait d'aimer l'argent! Employait -elle 
l'argent de travers? Y avait-il dans toute sa vie une seule 
action que ne fût noble, généreuse et vertueuse 1 ? On peut 
aimer l'argent quand on s'en sert ainsi. Et d'ailleurs, elle 
était libre, elle était la maîtresse. 

Quant aux accusations contre M. Ledoux, cet homme 
rangé, prudent, tiré à quatre épingles ! Cartouche ! 

— J'ai bien fait ! J'ai bien fait ! Et si Mariole bouge, 
ah ! celle-là je la jette sur le pavé ! 

Pensait -on se moquer d'elle ! 

Quoiqu'elle eût si bien fait, elle était triste a mourir et 
d'une humeur détestable ; elle avait envie de se donner des 
coups de poings à travers lafigure, comme le pauvre fatout. 

Qui l'avait donc changée ainsi? Et pourquoi parlaient - 
ils tous de l'argent avec cet hypocrite mépris? De l'argent 
que tout le monde aime ! 

Elle se leva péniblement; elle était brisée plus que si 
elle eût fait quinze lieues de son pied dans les grandes 
coupes de Béhonne. Elle avait froid. Elle jeta deux bûches 
dans le feu, si rudement que la cheminée se remplit d'étin- 
celles. 

Les étincelles lui montrèrent le pli que le fatout avait 
laissé sur la table. Elle le prit et voulut avoir de la lu- 
mière pour le lire, mais les flambeaux étaient sans chandelles. 

Le feu flambait déjà. Elle se peucha et lut un ordre 



LA CAVALIÈRE 111 

de mettre tous les chevaux de la poste à la disposition de 
M. le marquis de Romorantin, et de lui seul. 

Eu vérité, la grande fille était si loin de croire aux 
accusations du fatout contre ce bon M Ledoux, que le 
nom noble de celui-ci ne les lui rappela même pas. Elle 
froissa le papier et se demanda, car elle était grand-turc 
dans sa maison, sur qui elle allait passer sa colère. 

Justement, une victime se présentait. On frappait à la 
porte de gauche, qui donnait sur le corridor, conduisant 
à la chambre du vagabond, comme Hélène appelait vo- 
lontiers le chevalier de Saint -Georges. 

Ah ! jarnicoton ! celui qui frappait allait passer un 
méchant quart d'heure, qui que ce fût ! En ce moment, 
Hélène n'avait pas à choisir. Tout lui était bon. Elle eût 
bouleversé monseigneur le régent en personne. 

— Entrez, dit -elle. 

La porte s'ouvrit. Elle vit un jeune cavalier qu'elle prit 
d'abord, dans l'obscurité, pour « le vagabond » lui-même. 
Mais le nouveau venu était plus petit, et quand le rayon 
qui partait du foyer l'atteignit, Hélène vit bien aussi 
qu'il était plus mince. 

— Qu'est-ce qu'il vous faut, l'enfant? Demanda-t-elle 
de sa plus grosse voix. 

L'enfant sortait probablement d'un lieu où la lumière 
était mieux distribuée, car il mit sa main au-devant de 
son visage pour éviter les rayons du foyer, et voir un peu 
à qui il avait affaire. 

Hélène, de son côté, l'examinait. C'était en apparence 
un tout jeune homme, parfaitement beau et bien fait. Son 
costume noir, très élégant, était porté avec une gracieuse 
hauteur. Ce devait être, assurément, quelque petit 
seigneur d'importance. 

— Qu'est-ce qu'il vous faut! répéta Hélène. N'avez- 
vous point de langue? 

— Madame, répondit l'adolescent avec une timidité 
où perçait déjà quelque rancune, car il ne devait point 
être habitué à être ainsi traité, je voudrais savoir si vus 
êtes la maîtresse de cette maison de poste. 



112 /LA CAVALIÈRE 

— Oui, après? 

L'adolescent fit un geste d'étonnement. 

— Quoi ! dit-il, vous seriez cette Hélène Olivat qu'on 
m'a dépeinte comme étant si bonne... 

— Vous verrez bien si je suis bonne ! répliqua la grande 
fille; on met mademoiselle devant mon nom, quand on a 
de la politesse. Allez ! 

— Le jeune homme, reprit le nouveau venu, le pauvre 
jeune homme à qui vous avez rendu un si grand service... 

— Je m'en repens... Allez ! 

— Vous vous en repentez ! s'écria le nouveau venu. 

— De tout mon cœur ! Et si c'était à recommencer... 

— Que feriez -vous, demoiselle Olivat 1 ? demanda le 
jeune inconnu qui se redressa. 

— Je lui dirais : mendiant, passe ta route... Après? 
L'adolescent se rapprocha d'elle d'un pas délibéré. 

— Eh bien, bonne femme, dit il en changeant de ton, 
je préfère cela de beaucoup, et nous allons bien mieux 
nous entendre. Je n'aime pas implorer, tel que tu me vois. 
J'ai besoin de chevaux de poste, tout de suite, et l'on m'en 
a refusé à tes écuries. Voilà vingt louis dans cette bourse, 
voilà un pistolet dans cette main ; si tu donnes des chevaux 
les vingt louis sont à toi; si tu résistes, aussi vrai que tu es 
une mégère, je te fais sauter la cervelle ! 



XI 



DES DUELS QUE LA GRANDE HÉLÈNE EUT 
ET CE QUI S'ENSUIVIT 



Peut-être bien que la grande Hélène eut peur; à sa 
manière, entendons-nous, car elle était brave autant qu'un 



LA CAVALIÈRE 113 

homme. L'adolescent avait parlé comme quelqu'un qui 
ne profère pas une vaine menace; un tic-tac sec et roide 
annonçant que le pistolet était armé ponctua énergique- 
ment sa phrase. 

Peut-être bien qu'Hélène eut peur, mais elle eut plaisir 
aussi; elle avait appelé plaies et bosses, pour passer sa 
rage; plaies et bosses venaient; tout son sang violent lui 
lui monta au cerveau comme une ivresse. 

Le courage qu'elle avait n'était pas celui d'un chevalier ; 
il y avait en elle de la sauvage, de la paysanne et de la 
bourgeoise, tout cela mélangé dans des proportions 
abondantes. 

Toute femme, d'ailleurs, par cela même que ce n'est 
pas son métier, devient sauvage dans la bataille. Et il eût 
suffit d'un coup d'œil jeté sur l'un et l'autre des deux 
adversaires pour voir qu'il s'agissait d'une bataille mor- 
telle. L'inconnu levait déjà son arme; Hélène, menacée, 
eût mis le feu à la maison avant de céder. 

Hélène ne recula point, mais sa posture changea et 
trahit un effroi. Elle savait bien qu'on ne tirerait point 
tant qu'on aurait l'espoir de la soumettre par la terreur. 

— Oh ! oh ! dit -elle, jeunesse ! vous allez me brûler la 
cervelle si je ne vous donne pas de chevaux ! 

— Et ce, à l'instant, bonne femme, répliqua l'adolescent. 
Ces deux phrases échangées avaient donné à Hélène 

le temps d'examiner avec soin la valeur physique de son 
adversaire, de mesurer exactement sa force. Elle avait le 
dos tourné au foyer, et restait par conséquent a contre- 
jour, tandis que les lueurs éclairaient assez bien les mera- 
Iwes et la taille de l'inconnu. Quant à sa figure, elle dis- 
paraissait presque sous les bords rabattus de son feutre, 
("fiaient de merveilleuses proportions au point de 
vue de la beauté : beauté an peu féminine peut-être. 
Hélène ne se souvenait pas d'avoir admiré rien de si 
gracieux en sa vie. Et pourtant, soyez certain qu'elle 
n'était point en humeur de s'extasier. Au premier aspect, 
toute cette grâce charmante faisait naître une idée de 



114 LA CAVALIÈRE 

faiblesse, mais il y a de ces beaux pages qui sont des 
démons. 

— Voilà l'embarras, mon fils, reprit Hélène, le régent 
me fait dire, ce soir, que si je donne des chevaux il me 
prendra ma place et me mettra en prison. 

— A cela ne tienne, bonne femme, on vous indemni- 
sera largement. 

— Si j'avais au moins d'honnêtes garanties... commença 
Hélène. 

— Silence ! dit l'adolescent qui prêta l'oreille. 

Un bruit confus montait du rez-de-chaussée. Hélène 
sourit, c'était un espoir. 

— Bonne femme, dit le jeune inconnu, que votre sang 
retombe sur votre tête ! Il s'agit d'intérêts auprès des- 
quels votre misérable vie ne pèse pas le poids d'un grain 
de poussière. Voulez -vous me livrer des chevaux... une 
fois ! 

— Est-ce que vous tueriez une femme, vous, jeunesse ! 
implora Hélène. 

— Oui, sur mon salut... deux fois? 

Hélène courba la tête et laissa tomber ses bras d'un 
mouvement si éloquent que l'inconnu baissa son pistolet, 
disant : 

— A la bonne heure ! mais faisons vite ! 

A ce moment même Hélène bondit et le saisit à bras 
le corps avec une violence si soudaine et si terrible qu'ils 
roulèrent tous deux sur le plancher. 

— Trois fois ! rugit-elle. C'est moi qui vais tuer une 
femme, effrontée donzelle ! car tu es une femme ! Penses- 
tu donc qu'on en passe à la fille de mon père ! Ah ! ah ! 
ma vie ne pèse pas le poids d'un grain de poussière ! 
Combien pèse la tienne, ma princesse? hé ! dis-le ! Ne 
résiste pas, sais-tu ou je t'étrangle! Lâche cet outil-là! 

Elle parlait avec une volubilité folle. La lutte l'exas- 
pérait, car l'autre femme (c'était bien une femme) lut- 
tait encore, quoique terrassée. Hélène, beaucoup plus 
forte et mieux exercée aux rudes besognes, lui broyait 
les poignets. L'autre, silencieuse et sombre, tenait le 



LA CAVALIÈRE 115 

pistolet comme le noyé garde dans sa main crispée, le 
dernier brin d'herbe arraché au rivage. 

Enfin, elle lâcha prise, et sa tête renversée heurta le 
plancher. 

Hélène poussa un cri de triomphe et lui planta sans 
façon son genou sur la poitrine, grondant. 

• — Damnée ! je vas voir ta frimousse, à présent ! 

L'étrangère ne bougeait plus. 

Hélène, d'un geste brutal, lui arracha son feutre. Un 
flot de grands cheveux d'un brun fauve où les lueurs obli- 
ques du foyer mettaient des reflets d'or inonda le sol, 
tandis que la lumière glissait sur le suave et pâle visage 
de lady Mary Stuart de Eothsay — la Cavalière ! 

Hélène poussa un cri étouffé. Puis elle se frotta les 
yeux comme si elle eût révoqué en doute leur témoignage; 
puis elle dit : 

— Vous, madame ! vous, cher ange de Dieu ! vous qui 
m'avez secourue à l'heure du désespoir ! 

Et sa voix était douce comme un chant. 

Elle s'agenouilla. Elle prit les deux mains de l'étran- 
gère et les baisa pieusement. Elle souleva sa belle tête, 
plus blanche qu'un marbre, avec des précaution de mère. 

— Vous, reprit-elle, qui avez donné du pain à Mariole, 
aux petits, à la tante Catherine ! Mais vous ne m'aviez 
donc pas reconnue ! 

— Je ne me souviens pas de vous avoir jamais vue, 
madame, prononça lady Stuart d'une voix faible. Au nom 
de. Dieu, donnez-nous votre aide ! 

Hélène la souleva daus ses bras et la porta sur son lit 
comme un enfant. 

— Mon aide! s'écria-t-elle. Ah! je crois bien!... Mais 
rappelez-vous donc ! rue Saint-Honoré. Il n'y a pas bien 
longtemps, pas encore deux semaines... Une pauvre créa- 
turc qui pleurait... Pas pour moi, jamais ! Enfin n'im- 
porte ! Vous étiez avec un beau jeune homme, presque 
aussi beau que vous. Et Dieu vous donnera du bonheur 
(huis votre mariage, madame. Dites-moi votre nom poui 
qu'il soit chaque soir dans ma prière ! 



116 LA CAVALIÈRE 

Lady Stuart dit son mon. 

— La Cavalière ! vous ! dit Hélène qui recula de plu- 
sieurs pas. 

Puis souriant : 

— Et qu'est-ce que cela me fait? Vertuchoux ! vous 
méritez bien votre nom, tout de même. Vous teniez le 
pistolet comme un beau petit homme ! Et c'était le roi, 
ce cher enfant qui était avec vous? J'entends, votre roi 
à vous autres... 

La Cavalière rougit jusqu'à la racine de ses splendides 
cheveux. 

— Je vous en prie, murmura-t-elle, je vous en supplie ! 
sauvez le roi ! 

■ — Oui bien, répondit Hélène. Nous sauverons qui vous 
voudrez. Ce n'était donc pas le roi qui était avec vous, 
rue Saint-Honoré, dans le carrosse? 

— Non, prononça lady Stuart, si bas qu'il le fallut 
deviner au mouvement de ses lèvres. 

— On dit pourtant, insista Hélène, que vous êtes la 
bonne amie du roi, et que vous serez reine. 

La Cavalière se redressa. 

— Ma vie est au roi ! dit -elle avec un sourire si beau 
qu'Hélène porta de nouveau ses deux mains à ses lèvres. 
Ma vie et celle du gentilhomme qui était avec moi ! 

Hélène sourit encore, disant : 

— Pauvre roi ! J'aimerais mieux être le gentilhomme... 
Mais qui donc est le roi? 

— Vous l'avez défendu déjà contre ses ennemis; vous 
avez été sa providence... 

— Mon blessé! s'écria Hélène : mon vagabond!... 
Elle n'acheva pas le mot et se mit à rire d'une étrange 

façon. 

■ — Tout ça va me faire perdre mes vingt mille livres? 
pensa-t-ellc. Et que dira M. Ledoux? 

Mais Nicaise, le pauvre Nicaise qiù courait la campagne 
avec son paquet sur le dos, au bout d'un bâton, parce 
que la demoiselle aimait trop l'argent ! ah ! il était parti 
trop tôt ! 



LA CAVALIÈRE 117 

C'était une drôle de grande fille. Elle donna en vérité 
un soupir de sincère regret à ces vingt mille livres, qui 
étaient la dot de Mariole, la tranquillité de la tante Cathe- 
rine, et l'éducation des quatre petits, puis elle n'y songea 
plus. 

— C'est un mignon jeune homme, madame, votre roi, 
dit-elle. C'est tant mieux que je n'aie pas su hier qui il 
était. Ah çà, vous allez donc apporter la guerre jusque 
chez nous, quand vous aurez le trône d'Angleterre ! 
pauvre grand garçon de roi ! Il n'a pas l'air méchant, 
pourtant !... Appuyez -vous sur moi; nous allons descendre 
et choisir les meilleurs chevaux de mon écurie. 

Non seulement la Cavalière s'appuya sur elle, mais elle 
lui jeta ses deux bras autour du cou, et la baisa avec en- 
thousiasme. 

— Jarnicot ! voilà qui est bien ! s'écria Hélène en lui 
rendant bonnement ses caresses. Vous n'êtes pas fière, 
au moins, pour une reine ! Est-ce que l'autre jeune homme, 
le beau, ira à la cour du roi? 

Lady Stuart murmura à son oreille : 

— Je ne serais jamais reine ! 

— Brave cœur ! dit Hélène. Ma paroi' 1 , brave cœur ! 
Voulez-vous que je monte le porteur et que je vous mène 
moi-même 1 ? J'en ai mené bien d'autres, allez, à Bar-le-Duc ! 

— Nous avous le vicomte de Chateaubriand-Bretagne 
parmi vos postillons, répondit la Cavalière. 

— Je parie que c'est Jolicœur ! Ah ! le scélérat ! comme 
il a bien l'air d'un vicomte, malgré sa veste jaune et son 
chapeau de cuir ! Allons, marchons ! L'ordre du régent est 
tombé au feu par hasard, et quand il s'agit d'une dette de 
mon cœur, je me moque de Son Altesse Royale comme 
d'une guigne! Ah! mais! 

Le fameux parchemin, sigué Voyer d'Argensou, flam- 
bait déjà dans le foyer, mais non point par hasard. Hélène 
coupa court aux actions de grâces de lady Stuart et la prit 
par la main. 

— Je suis contente, dit -elle, autant que vous. Le difficile 
ce sera d'expliquer la chose à M. Ledoux; mais il a bon 



118 LA CAVALIÈRE 

cœur; quoique ce soit un esprit prudent, et il comprendra 
bien que je ne pouvais faire moins pour ma bienfaitrice. 

Elles traversaient la chambre pour gagner le corridor de 
droite, conduisant à l'escalier des écuries. Lady Stuart 
voulut M fermer la bouche mais elles s'arrêtèrent tout à 
coup. Des pas précipités sonnaient dans le corridor. En 
même temps, de grands bruits s'élevaient de divers côtés 
dans l'auberge. 

— Mort ou vif, il nous le faut, dit une voix dans le cor- 
ridor. 

— Nous sommes perdus ! dit la Cavalière. Il est trop 
tard ! 

Elle se redressa, car le danger lui rendait ses forces. D'un 
bond, Hélène avait gagné la porte et tiré le verrou. En se 
retournant, elle vit la Cavalière debout, la tête haute, ser- 
rant à la main le pistolet qu'elle avait repris à terre. 

— Ah ! murmura-t-elle, quel amour de mylady vous 
faites ! mais il ne s'agit pas de se battre. Les femmes ne va- 
lent rien pour cela ; malgré tout, vous l'avez bien vu, hein? 

Elle riait. On frappa à la porte de droite. 

— Celle-ci est libre encore, dit la Cavalière en montrant 
l'autre porte. 

— Je le sais bien, et nous allons en user. 

Une main essaya d'ouvrir la porte de droite, au dehors ; 
puis, comme elle résistait, on frappa une seconde fois et plus 
rudement. 

— Qu'attendez -vous? demanda la Cavalière avec im- 
patience. 

Hélène avait ouvert un tiroir de sa commode et mettait 
ses hardes sens dessus dessous. 

— Ne m'en parlez pas ! répondit-elle. Ce n'est pas encore 
installé ici, vous pensez bien. Je suis sûre d'avoir tout ce 
qu'il faut pour écrire ; mais ces déménagemnts ! ne m'en 
parlez pas ! 

— Ne venez -vous pas avec moi? s'écria lady Stuart. 

— Plus maintenant, répliqua Hélène. Il faut quelqu'un 
ici pour arrêter M. Ledoux. Vous ne connaissez pas M. Le- 
doux? C'est lui qui a apporté l'ordre, et il doit gagner gros 



LA CAVALIÈRE 119 

à l'arrestation de votre roi... Là, voici mon papier, ma 
plume et mon écritoire ! ce n'est pas malheureux. 

— Ouvrez, demoiselle Olivat ! commanda -t -on de 
l'autre côté de la porte. 

— Oui, monsieur Ledoux, répondit Hélène, je passe un 
jupon, si vous voulez bien le permettre. 

Sa voix était aussi calme que si de rien n'eût été. Dans 
le corridor, M. Ledoux et ceux qui l'accompagnaient s'en- 
tretenaient tumultueusement. 

— Prenez un tison pour m'éclairer, madame, dit paisi- 
blement Hélène qui disposait son papier sur la table. H n'y 
a point de flambeaux ; rien n'est installé. Ah ! les déména- 
gements ! 

— Peu importe votre jupon, demoiselle, cria M. Ledoux, 
ouvrez au nom du roi ! 

— On y va, monsieur Ledoux. Le roi ne peut vouloir 
qu'une demoiselle reçoive les messieurs sans mettre une 
camisole... Apportez le tison, madame, et levez-le pour que 
j'y voie. C'est bien cela. Merci. 

Elle traça rapidement sur un papier : 
« Bon pour quatre chevaux à livrer au porteur, malgré 
l'ordre de Paris — les meilleurs — et qu'on obéisse ! » 
Et elle signa son vaillant nom, avec son titre; 
« Hélène Olivat, maîtresse de la poste de Nonancourt. » 

— Descendez, disait-on derrière la porte. Je suffis ici. 
Gagnez l'autre corridor par les cuisines et vous trouverez 
la chambre du chevalier de Saint-Georges !.... 

Hélène mit le papier dans la main de lady Stuart qui 
l'embrassa et courut vers la porte de gauche. En chemin, 
elle remit sur sa tête son chapeau de cavalier. 

Le feu ranimé par la chute du tison que lady Stuart 
venait d'y rejeter, flamba en ce moment et lança une grande 
lueur. 

— Il est là ! cria-t-on dans le corridor. Je l'ai vu ! 

Et la porte de droite, cédant à la pesée d'un levier, sauta 
hors de ses gonds. 

La Cavalière franchissait en ce moment le seuil opposé. 
M. Ledoux parât seul, visa froidement aveo un pistolet 



120 LA CAVALIÈRE 

tout armé qu'il tenait à la main et fit feu malgré le grand 
cri que poussa Hélène. La porte de gauche se referma et la 
Cavalière disparut. 

— En avant ! s'écria Ledoux qui se rua au travers de 
la chambre, touché ou non, nous le tenons. 

Mais, à moitié chemin, il trouva Hélène qui, les bras 
croisés sur sa poitrine, lui barrait le passage. Il se retourna 
et ne vit personne derrière lui. Les gens qu'il avait, obéis- 
sant à l'ordre précédemment donné, avaient fait le tour par 
le rez-de-chaussée. 

Il s'arrêta et essaya de composer son visage, que les 
lueurs du foyer éclairaient complètement, 

Hélène jetait sur lui des regards stupéfaits et comme 
épouvantés. 

■ — Je ne vous avais jamais vu ! murmura-t-elle. Est-ce 
bien vous? Je suis sûre d'être éveillée... 

— Demoiselle, dit Ledoux d'un ton froid, je suis ici pour 
accomplir mon devoir. Laissez-moi passer, je vous prie. 

— Vous m'aviez affirmé pourtant, dit-elle comme si elle 
eût pensé tout haut, qu'on ne lui ferait point de mal, et 
qu'il retournerait sain et sauf à Bar-le-Duc. 

— Laissez-moi passer, demoiselle, vous êtes la servante 
du régent, comme je suis son serviteur. Au nom du roi, 
laissez -moi passer ! 

Il essaya de l'écarter. Elle était dure et ferme comme une 
borne de pierre. Elle dit, touchant son front avec sa main 
comme pour fixer de vacillantes pensées : 

— Ah ! vous êtes un assassin, vous, monsieur Ledoux ! 
vous tuez ! vous savez tuer ! 

— Appelez-vous assassinat l'accomplissement d'un 
ordre de M. le régent ! se récria Ledoux. 

Hélène secoua la tête. 

— Le régent est un prince français, dit-elle. Le régent 
n'a pas pu commander cela ! 

Les bruits qui emplissaient la maison de poste allaient 
s'enflant. Ledoux fit une seconde tentative pour avoir 
passage. Elle était plus forte que lui. 

— Par le diable ! gronda-t-il, prenez garde ! 



LA CAVALIÈRE 121 

Ses yeux luisaient aux éclats rouges de la braise. 

— C'est vrai, dit-elle, c'est vrai. Jamais je ne vous avais 
vu. 

— Me laisserez -vous passer, femme 1 ? 

— Oui, répondit Hélène d'une voix si étrange qu'il re- 
cula de plusieurs pas. Mais, Nicaise m'a dit... Il n'était 
donc pas fou, Nicaise ! Et je l'ai chassé L.Nicaise m'a dit : 
Demoiselle, tâtez donc, un jour, le bras gauche de M. Le- 
doux ! 

Le bandit devint livide. 

— Monsieur Ledoux, reprit Hélène, contenant sa voix 
qui voulait éclater, monsieur le marquis Ledoux de Eomo- 
rantin, je vous laisserai passer si vous me donnez votre 
bras gauche à tâter. 

Il haussa les épaules en riant d'un rire sinistre. Mais il 
avait peur, car il lança tout autour de lui un regard effaré. 
Hélène, le voyant ainsi, sembla grandir. 

— Ah ! ah ! fit -elle. Vous tremblez, monsieur Ledoux. 
Il y a une fois où vous ne m'avez menti : c'est quand vous 
m'avez dit que vous me feriez trouver l'assassin de mon 
père! 

Disant cela, elle marcha sur lui. 

Et il recula encore, essayant de ricaner et grommelant : 

— Cette fille est folle ! J'aurais plus tôt fait de prendre 
le même chemin que les autres. 

Elle pressa le pas, parce qu'il reculait plus vite. Il n'osait 
point se retourner; les regards d'Hélène le facinaient. 

En reculant, son pied heurta la porte enlevée de ses 
gonds, qui gisait à terre; il trébucha, puis tomba. Hélène 
marchait toujours sur lui. 

Il eut un gémissement sourd, puis ses dents grincèrent, 
puis, dans sa détresse qui allait jusqu'à la démence, il la 
mit en joue avec son pistolet déchargé et pressa la détente 
d'un doigt convulsif, Hélène le touchait presque : son visage 
se contracta; il lui demanda grâce. 

La main d'Hélène, lente, impitoyable, se noua autour de 
son bras gauche, sans chercher, ni tâtonner, juste à la place 
où la main du mort avait creusé la ehair et découvert l'os. 



122 LA CAVALIÈRE 

H poussa un horrible cri, et la douleur, une douleur qui 
ne peut être dépeinte, fit sortir ses yeux de leurs orbites. 

Ils voyaient, ces yeux, la tête d'Hélène, flamboyante de 
vengeance, qui se penchait. 

Les dents du misérable se desserrèrent comme celles 
d'un loup, pour mordre. Hélène serra l'étau de torture. H 
eut une convulsion de damné qui le dégagea. Alors, levant 
son bras droit dans un effort désespéré, il frappa un seul 
coup, un coup terrible et la crosse du pistolet rebondit sur 
le front d'Hélène. 

Elle s'affaissa sur elle-même, sans prononcer une parole. 
Elle était foudroyée. 

En la voyant tomber, le bandit revint à la vie, car il 
n'avait pas espéré cela. Il s'était cru condamné. Tout livide 
de la torture subie, il se leva et prêta l'oreille aux bruits con- 
fus qui faisaient ressembler la maison de Poste à un théâtre 
où éclate le cinquième acte d'un drame. 

Sa première idée fut de traverser la chambre où nul ne lui 
barrerait plus le passage, pour gagner la retraite du cheva- 
lier de Saint-Georges. Mais il se ravisa. Quelqu'un pouvait 
entrer; que cette femme fût morte ou vivante, il la voulait 
prisonnière. 

Avec des efforts infinis, il parvint à soulever la porte et 
à la remettre sur ses gonds. Cela fait, il rechargea avec soin 
son pistolet. 

— Celle-ci m'aurait toujours gêné, se dit-il, regardant 
sans émotion aucune la pauvre grande fille qu'il venait 
d'assassiner. J'aurais dû, depuis le commencement, régler 
ainsi toutes mes mariées ! 

Il la tâta du pied brutalement, elle ne bougea pas. Il fut 
content. Comme il tournait la clef de la porte de droite 
pour la fermer en dedans à double tour, un roulement se 
fit qui annonçait le départ d'une chaise au dehors. 

— Oh ! oh ! gronda-t-il, qui donc prend congé de nous 
sans ma permission? 

Il enleva la clef, la cacha dans les cendres et sortit par 
l'autre porte, qu'il ferma également et dont il mit la clef 



LA CAVALIÈRE 123 

dans sa poche. Hélène ne pouvait désormais avoir aucun 
secours. 

— Je crois que la coquine a guéri mon bras, dit-il avec 
un geste fanfaron, j'ai tant souffert que je ne le sens plus ! 
Ce qu'un mort donne, l'autre prend,.. A sa majesté pour 
rire, maintenant ! C'est le bouquet I 

Il entra dans la chambre du chevalier de Saint-Georges 
par la porte grande ouverte. 



xn 

OU LES ÉVÉNEMENTS DÉFILENT LA PARADE 



Bien des choses s'étaient passées à la maison de poste 
de Nonancourt, avant et pendant l'odieux drame que nous 
venons de mettre en scène. Il a bien fallu, dans la rapidité 
du récit, négliger quelques détails auxquels nous sommes 
forcés de revenir. 

La maison, Dieu, merci ! allait comme elle pouvait 
aujourd'hui, et, bourrée qu'elle était de pratiques, res- 
semblait un peu à un navire qui aurait jeté ses officiers par- 
dessus le bord. Le capitaine, Hélène Olivat, n'avait point 
paru sur le pont depuis midi, et les deux lieutenants, Ni- 
caise et Mariole avaient eu, paraîtrait -il, leurs petites 
affaires à mener, car l'équipage les avait à peine entrevus 
dans l'après-dîuer. La chiourme des valets, suivantes et 
marmitons, mauœuvrait donc à l'aventure, fort occupée 
de cette affluenoe d'étrangers et fort intriguée, aussi dei 
nouvelles qui allaient et venaient de l'office à L'écurie. 

Chacun sut bientôt que les soldats du roi, les gens de 
mi'in Iicit I'.im't ri Lee suivants de ce joli gentilhomme qu'on 
appelait M. le marqua de Etomorantin, étaient a la chasse 



124 LA CAVALIÈRE 

d'un -gibier d'importance, et chacun espéra qu'on allait 
assister à quelque curieux spectacle à la maison de poste 
de Nonancourt. 

Il y a des noms qui éclatent au travers des murailles. Je 
ne sais dans quel coin le nom de Cartouche avait été pro- 
noncé tout bas: ce nom volait de bouche en bouche, 
affriandant les rustiques valets et faisant délicieusement 
frémir les servantes. 

Cartouche ! M. Cartouche ! plutôt, car on le traitait avec 
ce respect. Il était ici, on l'avait dit ! Qui l'avait dit? Peu 
importe, on en était sûr. Mais parmi tant de voyageurs, 
lequel était-ce? Certes on ne soupçonnait point le beau 
capitaine d'Auvergne-cavalerie, non plus M. le marquis de 
Eomorantin, ce galant gentilhomme qui voyageait avec 
son médecin privé, non plus ce Hollandais pesant, mein 
herr Eoboam, dont l'aspect vous faisait songer à des sacs 
de rixdales, de piastres fortes et de Guillaumes à la cara- 
velle. Mais il y en avait d'autres. Ce Cartouche prenait de 
si bizarres déguisements ! 

On ne savait trop quoi dire de cette grosse dame, la 
comtesse, parée comme les bœufs du carnaval. C'était 
peut-être Cartouche. 

C'était peut-être Cartouche, ce mystérieux voyageur 
blessé que la demoiselle avait mené elle-même dans sa car- 
riole, mieux emmitouflé qu'un vieux traitant en voyage. 
On ne l'avait plus revu. Se cachait-il? 

Mais, après tout, le Hollandais lui-même ! Pourquoi 
affirmer si vite et dire ainsi témérairement : Celui-là n'est 
pas Cartouche. S'appelle-t-on Eoboam? Eoboam Boër? 
En Normandie? Il n'avait pas une bonne figure. 

Morgue ! vous n'y êtes pas ! L'homme de la chambre du 
bout, cet Anglais qu'on avait appelé mylord ambassadeur 
qui était froid comme une pierre et n'avait prononcé que 
deux mots, avec sa voix de corbeau, depuis qu'il était des- 
cendu de sa chaise de poste ! voilà Cartouche ! Ses valets 
étaient aussi taciturnes que lui, aussi roides, aussi glacés, 
aussi anglais, voilà les valets de Cartouche ! 

Le croiriez -vous? Cartouche, M. Cartouche était cause 



LA CAVALIÈRE 125 

que malgré l'absence prolongée d'Hélène Olivat et de ses 
lieutenants, tout allait sur des roulettes à la maison de 
poste de Nonancourt. Faites croire aux gens d'un cabaret 
qu'ils traitent un prince voyageant incognito, chacun se 
surpassera. M. Cartouche était un prince ! un triple prince ! 

Quelques heures avant le drame de la chambre d'Hélène, 
M. Ledoux-Gadoche, marquis de Eomorantin, avait fini 
par s'assoupir, après son laborieux pansement. Quand on 
l'éveilla, vers la brume, ses émissaires arrivaient de tous 
côtés, et il y avait de graves nouvelles. La route de Nonan- 
court à Saint-Germain, fouillée, interrogée de tous côtés, 
avait gardé son secret. Nulle part on n'avait trouvé la 
moindre trace ; Tontaine et les autres truands de la bande 
revenaient avec l'opinion bien arrêtée que le chevalier de 
Saint-Georges s'était envolé comme un oiseau. 

D'autre part, Eogue et Salva, envoyés en éclaireurs sur 
la route conduisant à la mer, avaient, au contraire, trouvé 
un plein sac d'indices. On avait reconnu les deux messieurs 
de Goëtlogon dans un petit bois, au bord de l'Arve; Ers- 
kine, Seymour et M. de Quatrebarbes, déguisés tous trois, 
attendaient à une lieue de là dans un bouchon du che- 
min. 

Gadoche, rafraîchi par son sommeil, avait repris posses- 
sion de lui-même. Ce calcul net et clair lui sauta aux yeux : 
s'il n'y a plus personne sur la route de Saint -Germain, c'est 
que le prince est passé; si les chevaliers rôdent si près de 
Nonancourt, sur la route d'Evreux, c'est que le prince doit 
prendre cette route, qu'il n'est pas encore parti de Nonan- 
court. 

— Prenez langue ici même ! ordonna-t-il, et retournez- 
moi les gens de la poste ! 

— C'est fait, répondit le docteur Saunier qui rentrait. 
Le chevalier de Saint-Georges est venu dans les bagages do 
la maîtresse de poste. Debout, patron, et dépêchons, si 
vous voulez arriver avant mein herr Roboam ! 

Or, c'était la le principal désir de Gadoche, car le Hol- 
landais, indigné de ses prétentions toujours croissantes, vi 
ne voyant venir aucun résultat, l'avait cassé aux gages. 



126 LA CAVALIÈRE 

Chacun d'eux travaillait désormais pour son propre 
compte. 

Gadoche sauta hors de son lit. Nous avons vu que, de 
sa chambre à coucher chez le prince, il y avait plus loin 
qu'il ne croyait, car, pendant cela, les événements déjà 
racontés marchaient : La Cavalière était chez la grande 
Hélène et Eaoul décidait l'épouse Boër à fuir avec « son 
royal fiancé ». 

Ce n'est pas la faute de l'auteur. Il faut entrer résolu- 
ment dans cette forêt d'aventures. Un instant, notre his- 
j toire va courir la poste. Nous irons ici et là, partout à la 
^fois, sautant de l'un à l'autre : s'y rattrape qui pourra ! 

Quand la Cavalière, fuyant de chez Hélène, rentra dans 
la chambre de Stuart, avec son feutre dont la forme avait 
deux trous de balle, car Gadoche pouvait passer pour un 
bon tireur, et son pistolet était chargé de deux lingots, elle 
trouva tout sens dessus dessous. Le prince, entouré de 
Eaoul, du vieux Douglas, de Drayton et de Courtenay, 
était en train de faire toilette, revêtant à la hâte un de ses 
propres costumes, à elle, la Cavalière. Et le vieux Douglas, 
disait à Eaoul, en lui serrant la main à l'écossaise : 

• — Vicomte, il n'y a que vous ! Voilà dix fois depois 
deux semaines que vous sauvez la vie de Sa Majesté ! Que 
le ciel confonde les fous qui nous ont amenés ici ! Mylord 
vicomte, ne m'avez-vous point parlé d'une jeune fille à qai 
vous voulez donner votre nom et votre main, quoiqu'elle 
ne soit point de noblesse. 

— Plus bas, mylord ! baron ! dit Eaoul en rougissant. 

— Plus haut ! par les os de mon père ! s'écria le vieil 
homme. Si haut, que le monde puisse entendre, mylord ! 
Si Dieu m'avait donné un fils tel que vous, je mourrais trop 
content. Je jure sur mon honneur et par le roi que votre 
femme, quelle qu'elle soit, sera ma fille d'adoption, selon 
l'Eglise et selon la loi ! Etes -vous témoins, mylords? 

— Nous sommes témoins, répondirent tous les assis- 
tants. 

Et le chevalier de Saint-Georges, sur les épaules de qui 
on jetait la mante de lady Stuart, ajouta : 



LA CAVALIÈRE 127 

— Mylord baron, soyez remercié. Nous ratifions votre 
dire. 

Eaoul se jeta dans les bras du vieillard. 

Dans le cabinet voisin, et à l'insu de Stuart, la Cavalière, 
prévenue par Drayton, revêtait en toute hâte les habits 
que le roi venait de quitter. 

Il n'était plus temps de faire usage de l'ordre signé par 
Hélène. Les minutes valaient des heures. Bouchard, l'in- 
tendant des écuries, se précipita dans la chambre, disant : 

■ — Sire, hâtez-vous ! le capitaine du régiment d'Auver- 
gne rassemble ses hommes, et le Hollandais Eoboam Boër 
est en bas de l'escalier ! 

Eaoul se précipita à la fenêtre, qu'il ouvrit. Une chaise 
était attelée dans la cour, avec les quatre bons chevaux do 
l'épouse. Les deux montants d'une échelle dépassaient 
l'appui de la croisée. 

■ — ■ Venez, sire, dit-il. 

■ — N'aurai-je point l'adieu de lady Stuart de Eothsay! 
demanda le roi, et quand la reverrai-je? 

— A bord du vaisseau qui conduira Votre Majesté en 
Ecosse, sire, répondit la Cavalière invisible, car elle était 
dans la chambre voisine pour revêtir des habits d'homme. 

Eaoul descendit le premier; le chevalier de Saint- 
Georges le suivait. 

Dans la cour, les chevaux impatients piaffaient. Au rez- 
de-chaussée de la maison de poste et au premier étage, on 
voyait à toutes les croissée des lumières courir follement. 
Eaoul se présenta à la portière de la chaise, où était 
l'épouse Boër. 

— Descendez, comtesse, dit-il. 

• — Savez-vous ! s'écria l'épouse. Que je descende ! de 
mon propre carrosse ! 

— C'est la volonté de votre royal fiancé qui mène avec 
lui ses ministres. Votre Majesté le rejoindra. 

— Mais... voulut objecter la reine présomptive. 

— Chut ! 

Eaoul lui prit les deux mains et l'attira dehors, au risque 
de se faire éoraser sous la masse. 



128 LA CAVALIÈRE 

Par l'antre portière, le chevalier de Saint -Georges 
montait. 

M. de Bourbon-Courtenay était en selle sur le porteur. 
La chaise partit au galop, avec ce bruit de tonnerre que 
Gadoche entendit dans la chambre d'Hélène. 

L'épouse regarda autour d'elle. La cour était déserte et 
la porte cochère se refermait du dehors. 

— Ah ! savez-vous ! murmura -t -elle. Comprenez-vous !.. 
vous concevez ! C'est la conspiration ! Mon royal époux 
m'expliquera cela. La route qui mène au trône ne va pas 
tout droit ! 

En ce moment, on frappait des coups redoublés à la 
porte de la chambre que le chevalier de Saint -Georges 
venait de quitter, et l'inévitable « Au nom du roi ! » re- 
tentissait dans le corridor. 

Eestaient dans la chambre, Drayton, le vieux baron 
Douglas et quelques fidèles. La Cavalière était dans le cabi- 
net. Drayton ouvrit. 

Eoboam Boër fit passer prudemment une demi-douzaine 
de ses hommes et entra derrière eux, criant à tue-tête : 

— Sire, ne résistez pas ! on vous fera quartier. 

Il ajouta en anglais à un grand gaillard en livrée qui le 
suivait : 

— Quartier, pour le moment ; en route, on verra ce qu'on 
aura à faire... Mylord ambassadeur sera content de nous ! 
je vous le promets ! 

Quand il se fut assuré que tout le monde, dans la cham- 
bre, était sans armes, il écarta ses estafiers et vint se placer 
au premier rang. 

— Lequel d'entre vous, demanda-t-il après avoir 
regardé les assistants l'un après l'autre, est l'Ecossais 
Jacques -Edouard Stuart, qui prend indûment le nom de 
chevalier de Saint-Georges? 

Personne ne répondit. On voulait gagner du temps. Bo- 
boam choisit le plus ronflant parmi les jurons des Pays-Bas 
et répéta sa question en ajoutant : 

— Mes braves, on va vous faire parler à la pointe de 
l'épée ! 



LA CAVALIÈRE 129 

— Sois respectueux, coquin, prononça enfin le vieux 
Douglas avec un froid mépris. Tout le monde ici est gentil- 
homme, excepté toi ! 

Boër se tourna vers le grand gaillard à livrée qui l'ac- 
compagnait et lui dit : 

— S'ils résistent, ce serait une occasion !.. on s'en conso- 
lerait. 

— Le Stuart n'est pas là répondit l'autre à voix basse. 
Je le connais. 

Il n'y avait pas à se méprendre à son accent. Celui-là 
était un Anglais. Boër fronça le sourcil et enfla ses joues, 
l'autre ajouta : 

— Il y a le cabinet... Visitez ! 

— L'épée à la main ! ordonna aussitôt Boër, et qu'on 
fouille ce cabinet ! 

Comme les épées grinçaient en sautant hors du fourreau, 
la porte du cabinet s'ouvrit, et la Cavalière parut sur le 
seuil, portant le costume complet du chevalier de Saint- 
Georges. 

— C'est lui, pour le coup ! s'écria Boër. C'est bien le 
Stuart ! 

Le prétendu Stuart avait les bras croisés sur sa poitrine, 
et son feutre rabattu lui couvrait la moitié du visage. 

— Qu'on s'empare de lui ! commanda Boboam qui 
sentait déjà sa poche gonflée par les deux millions et demi 
de lord Stair. 

— Arrêtez ! s'écria une de ces voix flûtées qui générale- 
ment sortent de la gorge des très grosses femmes. Ah ! 
savez-vous, arrêtez ! 

En même temps un paquet de satin, de fleurs et de 
rubans, le tout de couleurs tendres, passa la porte et traver- 
sa les rangs comme un boulet de canon. C'était l'épouse. 
Elle entoura le faux Stuart de ses bras, potelés jusqu'à 
l'extravagance, et leva les yeux au ciel en déclarant : 

■ — Vous me percerez le cœur, cruels, avant d'arriver 
jusqu'à mon royal époux, vous concevez! J'ai répudié 
îuein lierr l'.oër. 

Au milieu de la stupéfaction générale, car nul ici no 

9 



130 LA CAVALIÈRE 

s'était attendu à cet incident burlesque, un large rire éclata 
derrière Boër. 

— Bravo ! rnein herr Boboani ! cria Gadoche qui, lui 
aussi, amenait ses suivants. Bravo ! comtesse ! Je ne déteste 
pas ces histoires de noces romanesques ! 

Les dents du Hollandais grincèrent dans sa bouche. 

■ — Cette folle ira coucher ce soir aux Madelonnettes ! 
gronda-t-il. 

Sur ordre de lui on s'empara de l'épouse que son « royal 
conjoint » ne fit point mine de défendre. 

Boër poursuivit : 

■ — ■ En tout cas, monsieur le marquis de Eomorantin, 
vous arrivez un peu tard. Pendant que vous cherchiez, 
moi je trouvais. Mylord ambassadeur décidera entre nous. 
Stuart est mon prisonnier, 

— Stuart est sur la route de Honneur répondit Cadoche 
avec un mépris railleur. Votre prisonnier n'est qu'une 
femme ! 

Boër s'élança et d'un geste violent, il arracha le feutre 
de la Cavalière dont les longs cheveux tombèrent en flots 
abondants sur ses épaules. 

— Une femme? répéta-t-il absourdi. 

— Et mylord, poursuivit Gadoche, vous jugera pour 
ce que vous êtes, mein herr Boboam, une dupe. 

— De par tous les diables ! s'écria le Hollandais exaspéré, 
cette femme payera pour tous. Elle a favorisé la fuite du 
Stuart. Je l'arrête ! 

La Cavalière entrouvrit son pourpoint et lui tendit un 
papier déplié. 

— Ceci est Un sauf -conduit de monseigneur le régent 
dit-elle. 

Tout le monde prêta l'oreille, parce qu'on entendait 
dans le corridor le pas régulier d'une troupe de soldats, tout 
le monde, excepté Boër, qui, dans sa fureur aveugle et sour- 
de, s'écriait : 

— Que m'importe ce chiffon ! Qu'on l'arrête ! qu'on 
l'arrête ! 

Les crosses des mousquetons de Boyal-Auvergne réson- 



LA CAVALIÈRE 131 

nèrent en touchant toutes à la fois le plancher. Boër se 
retourna enfin, Gadoche se frottait les mains et riait de 
tout son cœur. 

Le capitaine marquis de Grillon approchait d'un air 
calme et poli. 

— Pour Dieu, messieurs les Hollandais, dit-il, messieurs 
les Anglais, messieurs les habitants de n'importe quel pays, 
nous sommes ici à Nonancourt, ville de la province de 
Normandie, qui n'est, que je sache, ni en Angleterre, ni en 
Hollande. Commençons, s'il vous plaît, par respecter le 
seing de S. A. E. le Eégent de France ! 

Boër, confus, avait fait un pas en arrière. Le marquis 
de Crillon baisa la main que lady Mary Stuart lui tendait, 
et adressa un geste amical aux gentilshommes de la suite 
du chevalier de Saint-Georges. 

— Vous êtes libre, belle dame, dit -il. Mylords et mes- 
sieurs, vous êtes libres, du moment que le prince Jacques 
Stuart n'est point parmi vous. En lui présentant mes 
hommages respectueux, je vous prie seulement de l'enga- 
ger à ne se point trouver sur mon chemin. Je suis soldat, 
j'ai mes ordres, et avec le plus grand regret du monde, je 
serais obligé de mettre la main sur sa personne royale... 
Faites place à lady Mary Stuart de Rothsay et à ces gentils- 
hommes, messieurs. 

Les rangs s'écartèrent. Sans lâcher la main du marquis, 
la Cavalière lui dit tout bas, en montrant Gadoche : 

— Celui-là est un assassin ! 

Le marquis s'inclina avec grâce. Lady Stuart et sa suite 
sortirent. Sans affectation aucune, Gadoche prit, derrière 
eux le chemin de la porte. 

■ — Restez, ordonna le marquis «le Crillon. 

— Vous avez à me parlerl demanda insolemment Qa- 
doohe. 

— Oui... el ;t vous faire pendre aussi, Louis-Dominique 
Cartouche, prononça Le capitaine (!<• Royal-Auvergne, 

Ce nom produisit Bon effet ordinaire, il se lit an large 
cercle autour de Qadoohe, qui sembla un Lnstanl étonné, 
et même un peu fter. 



132 LA CAVALIÈRE 

— Cartouche, répéta Boër avec un évident plaisir, c'est 
roué vif, alors qu'il fallait dire !... J'irai voir cela en place de 
Grève. 

Crillon appela un soldat et lui dit : 

— Fers aux pieds, menottes aux mains, jetez-le-moi 
comme un paquet dans le fourgon? Vive Dieu ! Le miséra- 
ble a osé prendre une fois l'uniforme et le nom d'un officier 
de Eoy al -Auvergne ! 

Ce n'était peut-être pas là le plus grand de tous les 
crimes de Cartouche, mais Eoy al -Auvergne en jugeait 
autrement. Les chaînes sonnèrent, on entendit grincer les 
agrafes des menottes. Gadoche avait pâli. 

— Monsieur le marquis de Crillon, dit près de la porte 
une voix gutturale, comment vous portez -vous? 

Le front de Gadoche se rasséréna au son de cette voix. 
Un homme venait d'entrer sans bruit, froid, droit, roide, 
grave portant sur son visage busqué tous les caractères du 
type britannique. 

— Mylord ambassadeur d'Angleterre ! murmura Crillon 
étonné. Je ne m'attendais pas à trouver ici Votre Sei- 
gneurie. Je me porte bien, et vous? 

— Assez bien, monsieur le marquis, répliqua lord Stair. 
Je vous prie, faites retirer ces chaînes et ces menottes. Cela 
contriste le cœur d'un Anglais libre ! 

— Mylord, je suis désolé de vous refuser... 

— Cet homme appartient à ma maison, monsieur ! 

— Cartouche!... faisant partie de votre maison! 

— Cet homme n'est pa Csartouche. Fût-il Cartouche, 
je le réclame au nom de S. M. le roi Georges, mon maître, 
déclarant qu'il est sujet anglais ! 

Dubois régnait sous Philippe d'Orléans. Il n'y avait pas 
à hésiter. Dubois avait ses meilleurs revenus de l'autre 
côté de la Manche. 

— Mylord, dit pourtant l'officier français, Votre Sei- 
gneurie me donnera un reçu, signé de sa main, constatant 
que l'ambassadeur d'Angleterre a réclamé un homme qui 
est ou qui n'est pas Cartouche, mais que je déclare, sur 



LA CAVALIÈRE 133 

ma parole, moi, marquis de Crillon, un misérable bandit et 
un lâche assassin ! 

Il couvrait, ce disant, l'ambassadeur d'un provoquant 
regard. Lord Stair répondit sans s'émouvoir le moins du 
du monde et avec courtoisie : 

— Si un tel reçu peat vous être utile ou agréable, mon- 
sieur le marquis, je vous le donnerai. 

— Et feriez -vous volontiers, par hasard un coup de 
pistolet avec moi, demain, mylord? demanda le capitaine 
d'Auvergne qui se rapprocha de lui brusquement. 

— Non, monsieur, répondit lord Stair. Je vous rends 
grâces. J'ai gagné des batailles rangées. 

Gadoche, dans l'exaltation de sa reconnaissance, eut 
l'impudence de lui tendre la main. 

■ — C'est bien fait, mylord comte, dit le marquis de 
Crillon, qui était vengé. 

Mylord ambassadeur tourna le dos à Gadoche, salua 
froidement le marquis, sortit à pas lents et traversa toute 
la longueur du corridor suivi par le grand gaillard à livrée 
qui avait accompagné mein herr Eoboam durant l'expé- 
dition. 

Mylord ambassadeur était « l'Anglais de la chambre du 
bout ». Le grand gaillard était un autre Anglais, diplomate 
à la suite, qui n'avait gagné que de coquines batailles. 
Eule Britannia ! 

L'Angleterre pour toujours ! 



XIII 



COMMENT CET AGNEAU DE NICAISE REVENT AU BERCAIL 
TRANSFORMÉ EN LOUP 



Nous n'en avons pas fini encore avec les événements de 
cette soirée. 



134 LA CAVALIÈRE 

Pendant qu'avait lieu cette scène bizarre et assurément 
caractéristique qui termine notre dernier chapitre, Eaoul, 
un instant maître de la maison de poste, en l'absence de 
Boyal -Auvergne, des gens Boër et des gens de Gadoche, 
qui tous étaient réunis dans la chambre du « vagabond », 
faisait atteler tranquillement la magnifique chaise de 
Y Anglais de la chambre du bout, et la chaise, non moins 
confortable de mein herr Eoboam Boër. 

H avait bien trouvé quelque résistance aux écuries, à 
cause de l'ordre du régent, mais il était homme à faire 
marcher les gens quand il voulait. D'ailleurs, il y avait 
l'ordre contraire, signé par Hélène Olivat, maîtresse de 
poste. 

On avait monté pour la consulter, cette puissante Hélène 
dans ces conjonctures difficiles, mais elle avait obstiné- 
ment refusé de répondre et ses portes étaient closes. D'un 
autre côté, on ne pouvait trouver nulle part, ni le fatout 
Nicaise, ni la petite demoiselle Mariole. C'était bien une 
maison sans maîtres que cette poste de Nonancourt, 
aujourd'hui ! 

Nous savons ce qu'était devenu le pauvre Nicaise. Quant 
à Mariole, vous ne devineriez pas ce qui lui était arrivé, 
vous le donnât-on en mille ! 

Deux hommes étaient entrés dans sa chambre, comme 
elle allait faire sa prière avant de se mettre au ht, et lui 
avaient déclaré qu'il fallait monter en voiture sur l'heure. 
Ces deux hommes n'étaient ni des émissaires de Gadoche, 
ni des âmes damnées de Eoboam Boër. Ils venaient de la 
part de Eaoul. L'un paraissait être d'un âge très mur, 
l'autre était tout à fait un vieillard. 

Ils avaient, du reste, les deux plus respectables tour- 
nures que l'on pût voir, et ceci n'étonnera point le lecteur 
quand il saura que l'un deux était le bon Drayton, valet 
de la garde-robe de Jacques Stuart, et l'autre le baron 
Douglas en personne. Certes, avec de pareils étourdis, 
une aventure ne pouvait être que vénérable au premier 
chef. 

Cependant, la pauvre Mariole ne connaissait ni l'un ni 



LA CAVALIÈRE 135 

l'autre. Elle avait défiance et peur. Abandonner sa grande 
sœur Hélène qui, une heure auparavant, la comblait encore 
de si exquises tendresses, lui semblait d'ailleurs une mons- 
truosité. Elle résista. 

Il paraît que ni cet honnête Drayton, ni ce digne baron 
Douglas de Glenbervie, plus sage pourtant que le sage 
Mentor, n'avaient plus le temps de lui offrir les explications 
voulues. Drayton la saisit sans façon dans ses bras, et 
comme elle criait à l'aide, lord Douglas, qui la regardait 
avec un ravissement de père, lui noua un mourcboir 
sur la bouche. 

Assez serré, même : il eut cette cruauté. Et ce qui 
épouvanta d'autant Mariole, pendant qu'elle était ainsi, 
ne pouvant plus se défendre, il déposa un baiser sur son 
front. 

C'en était fait. Dans cette maison en trouble il n'y avait 
point de défense possible. Toute la domesticité était en 
effet à rôder dans le corridor de droite, autour de la cham- 
bre du vagabond, pour tâcher de surprendre le grand 
mystère. 

Les deux ravisseurs avaient tous deux le pas lourd et 
ne se gênaient point. Pourtant, en gagnant la cour avco 
leur gracieux fardeau, il n'éveillèrent l'attention de per- 
sonne. 

Ils trouvèrent dans la cour les deux chaises tout attelées 
Mariole fut déposée dans l'une d'elles, auprès d'un beau 
jeune homme, (car lady Mary Stuart n'avait point quitté 
son costume masculin) puis, comme on n'attendait pas 
autre chose, les deux chaises partirent au galop. 

Quelques instante après ce fut une débandade. La 
maison de poste se vida comme elle s'était emplie. Le 
motif qui avait amené tout ce monde ayanl disparu, per- 
sonne ne resta. 

Personne, pas même l'Anglais du bout, qui fit grand 
bruit de la perte de sa chais<> et foudroya les gars de 
l'écurie, disant que l'Angleterre n<> laisserait jamais traiter 
ainsi un lieutenant de BCarlborough : à quoi un gamin nor- 
mand répondit par la chanson fameuse dont le refrain est 



136 LA CAVALIÈRE 

: « mironton, tonton, mirontaine. » Heureusement, l'af- 
faire n'eut pas de suite, et la paix du monde subsista. 

Avant de s'en aller dans je ne sais quel véhicule, mylord 
ambassadeur eut une conférence avec Piètre Gadoche, 
qui devenait décidément un homme politique. 

Mein herr Roboam, au contraire, avait perdu cent pour 
pour cent. L'Anglais de la chambre du bout ne daigna pa3 
le regarder. Privé, lui aussi, de sa chaise, il fit atteler tant 
bien que mal la propre carriole d'Hélène, et se vit obligé, 
pour comble d'avanie, d'y recevoir l'épouse qui pleurait 
à hauts cris la trahison de son royal fiancé. Ce fut désor- 
mais un bien mauvais ménage. 

Piètre Gadoche et ses hommes avaient déjà pris la route 
d'Evreux. 

A leur tour, les cavaliers d'Auvergne, commandés par 
leur galant capitaine, s'éloignèrent. C'étaient les derniers 
hôtes de la maison de poste. Ainsi finit dans la solitude et 
le silence cette journée remplie de foule et de bruit. 

A neuf heures du soir, un passant sur la grand'route 
aurait pris la poste de Nonancourt pour un logis abandonné. 
Le coup de crosse de pistolet donné par M. Gadoche- 
Ledoux, marquis de Eomorantin, avec la violence du déses- 
poir, eût assommé un bœuf. La grande Hélène, plus solide 
qu'un bœuf, ne fut qu'étourdie. Elle se retrouva dans une 
obscurité complète, faible, brisée, souffrant de sa tête qui 
était plus lourde qu'un plomb et cherchant en vain à 
rassembler ses souvenirs. Il était alors huit heures du soir 
tout au plus, et la maison était encore pleine de sourds 
fracas. 

Elle appela, personne ne répondit. Elle se traîna succes- 
sivement vers les deux portes qui étaient closes. Le pre- 
mier souvenir, alors, traversa la confusion de sa pensée. 
— L'assassin les a fermées ! 

Mais ce qu'elle avait de raison combattait ces vagues 
lueurs de la mémoire. Elle se croyait le jouet d'un cauche- 
mar. 

Comme il se faisait un bruit croissant dans la cour, elle 
parvint à gagner la fenêtre. L'effort ébranla son cerveau 



LA CAVALIÈRE 137 

davantage. Quand elle eut réussi cependant à grand'peine 
à mettre son regard au niveau des carreaux, elle vit des 
lanternes d'écurie aller et venir et deux chaises de poste 
attelées, puis deux hommes sortirent de l'escalier de droite 
portant un fardeau dans leurs bras : deux vieillards; 
Hélène pouvait distinguer leurs cheveux blancs. Au 
moment où ils s'approchaient de l'une des chaises de poste 
pour y charger leur fardeau, une lanterne passa. Le far- 
deau était une femme, Hélène poussa un cri d'horreur : la 
femme avait le visage de Mariole. 

Le cauchemar ! Était-ce donc possible? Elle s'affaissa, 
engourdie et comme morte. Cette fois, elle perdit con- 
naissance pendant un temps assez long. 

Tous les bruits avaient cessé quand elle reprit ses sens. 
Elle était transie de froid, elle rampa jusqu'au foyer 
qu'elle trouva plus glacé qu'elle. Sa main toucha son 
crâne qui lui renvoyait de brûlantes douleurs et retomba 
mouillé de sang. 

— L'assassin ! dit -elle encore. L'assassin de mon père ! 

Elle appela pour la seconde fois : Mariole ! Nicaise ! 

Nicaise ! Elle se souvint. Elle avait chassé Nicaise... 

Mais Mariole ! Elle se souvint encore. Ce fardeau, cette 
femme qu'on enlevait, o'étaifc Mariole... 

L'idée du cauchemar, sa suprême consolation, s'en- 
fuyait. Et pourtant cela ressemblait bien à un cauchemar. 
Elle était paralysée, elle était prisonnière, elle avait 
oette horrible impuissance qui est le pire supplice des mau- 
vais rêves. 

Le lit n'était pas loin de la cheminée; elle se traîna 
d'instinct jusqu'au lit et y demeura, étendue comme un 
corps inanimé. 

C'était une nuit sans lune, froide et belle, avec un firma- 
ment exempt de nuages, au bleu profond duquel pendaient 
des milliers d'étoiles. Onze heures venaient de sonner à 
l'horloge de la petite église de Nonancourt, lorsque des pas 
de chevaux éveillèrent Le silence nocturne sur la route 
d'Evreux, qui était complètement déserte. 

Il y avait deux chevaux, dont l'un était monte à poil, 



138 LA CAVALIÈRE 

et l'autre tenu en bride à l'aide d'un bout de corde. On 
eût dit un voleur de chevaux en ce pays où, de tout temps, 
prospéra l'industrie du faux maquignonnage. 

Voleur ou non, il dépassa Nonancourt avec ses chevaux 
de pâture à tous crins, sans selles ni brides, et s'arrêta 
devant la porte de la maison de poste. Avant de mettre 
pied à terre, il écouta un instant. 

— Trébigre ! grommela-t-il, les gueux l'ont bien dit : le 
monde s'est en allé tout en grand ! 

Il sauta sur l'herbe, et, sans quitter ses chevaux en les- 
quels il ne semblait point avoir une absolue confiance, il 
tira de sa pochette une grosse clef qu'il introduisit dans 
la serrure de la porte cochère. 

— Heureusement que j'avais oublié de la rendre à la 
demoiselle ! dit -il encore. 

La porte étant ouverte, le fatout, que nos lecteurs ont pu 
reconnaître, à tâtons fit entrer les deux chevaux et la 
referma. Il marcha droit à l'écurie grande ouverte et com- 
plètement vide. 

— C'est ça ! c'est bien ça ! murmura -t -il. Tout le reste 
doit être vrai. Ah ! la pauvre demoiselle ! 

Il battit le briquet vitement et alluma une lanterne de 
palefrenier, qui lui servit pour harnacher tant bien que 
mal ses deux bêtes avec les objets de rebut que les par- 
tants avaient laissés. Il donna à chacun des chevaux un 
plein seau d'avoine et gagna la remise. 

— Ah ! jarnigodiche ! s'écria-t-il. La carriole aussi ! ils 
ont volé jusqu'à la carriole ! 

Ce fut tout. Il était pressé, le bon Nicaise. H fit le tour 
des murailles en courant, cherchant un objet qu'il ne 
trouvait point. Il se heurta contre l'échelle qui était encore 
dressée contre la fenêtre de la chambre du chevalier de 
Saint-Georges. C'était justement ce qu'il cherchait. 

— Tiens ! grouda-t-il, la voilà ! Elle aura servi à quel- 
qu'un ! 

Il la prit et la porta un peu plus loin, sous la fenêtre de 
la chambre d'Hélène. Il mit le pied sur le premier échelon, 
mais il se ravisa disant : 



LA CAVALIÈRE 139 

■ — Avant, il faut que je voie pour la Poupette ! 

Il s'élança dans l'escalier de gauche qu'il monta quatre 
à quatre et ouvrit la porte de Mariole, sans frapper au 
préalable. D'un coup d'oeil il vit le lit vide et n'eut point 
d'étonnement. 

■ — C'est ça ! dit-il, c'est bien ça !... Et par alors, je n'ai 
pas besoin d'aller à la porte de la demoiselle, puisque le 
gueux l'a fermée en dedans ! 

Il redescendit toujours au pas de course, et Dieu sait 
comme ses gros souliers sonnaient sur les degrés. Mais 
personne ne donna signe de vie. En vérité, du haut en bas, 
cette maison semblait morte. 

Sans hésiter, désormais, Nicaise grimpa à l'échelle. Par- 
venu au premier étage, il brisa un carreau avec le coin de 
sa lanterne, passa sa main par le trou et ouvrit la fenêtre. 

— Est-ce que vous dormez, demoiselle? demanda-t-il 
avec un grand serrement de cœur. 

Le silence seul répondît, Nicaise se sentit trembler, et 
sa poitrine rendit un gémissement. 

Il entra pourtant, mais il chancelait en marchant vers 
le ht où sa lanterne lui montrait de loin une masse noire 
et confuse. 

Il fut obligé de faire un terrible effort sur lui-même pour 
tourner l'âme de sa lanterne vers cette masse noire. H vit 
la belle tête pâle d'Hélène Olivat qui était souillée de sang. 

Le cœur lui manqua. Mais il vit aussi que la poitrine 
allait et venait régulièrement et fortement soulevée par la 
respiration. 

— Bigre de bigre ! sonpira-t-il comme si un poids de 
cent livres eût débarrassé sa gorge. Elle souille! Bonne 
tête! et dure! Ali ! le gredin me payera la peur que j'ai 
eue! et pins oher qu'au marché! 

Il regarda désormais les i races «le sang qui étaient par- 
tout sur le plancher. 

— Bah! bah! marmottait-il presque gaiement. 1 1 N ■ 
souffle! Quel brin de fille, .tout <le même! 

Au lieu de retourner vers le lit, cependant, il ouvrit 
l'armoire d'Hélène qu'il avait aide lui-même à ranger 



140 LA CAVALIÈRE 

dans la matinée. Il y prit diverses hardes, choisies avec 
soin, et en fit un paquet. Après quoi, il déterra, sous un 
énorme paquet de draps de lit, une paire de vieux pis- 
tolets de guerre qui avaient appartenu au bonhomme 
Olivat. Il les chargea de poudre abondamment; il les 
bourra de toute sa force et coula dans chaque canon trois 
balles, dont la dernière restait en vue à un demi-pouce de 
la gueule. 

— Le coquin ! dit-il. Si je les lui loge dans le ventre, je 
promets bien de faire un joli cadeau à Notre-Dame de 
Béhonne ! 

Il cacha les deux pistolets ainsi terriblement chargés 
sous son pourpoint. Ce n'était pas tout encore. Il reprit sa 
lanterne et gagna le foyer dont il remua les cendres avec 
la pincette. La pincette rendit bientôt un son clair en 
touchant un objet métallique. 

— Tout ce qu'il a dit aux autres est vrai ! grommela- 
fc-il, tout ! voilà la chose ! 

Et il se saisit de la clef, perdue dans les cendres. 

— Parce que, reprit-il, faut qu'elle mange un brin, la 
demoiselle. Elle n'a volontiers rien eu sous la dent depuis 
sa soupe de midi, et quand nous allons repasser, le cabaret 
de Droisy sera fermé. 

Il ouvrit la porte de gauche pour descendre à la cuisine, 
et revint bientôt avec du vin, du pain et de la viande froide. 

— Là ! fit-il, on peut l'éveiller maintenant. 
Il s'approcha du lit et appela bien doucement. 

— Demoiselle ! demoiselle Hélène ! 
Celle-ci se mit aussitôt sur son séant. 

— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, le bonhomme a-t-il pris 
mal. 

Nicaise baissa les yeux. 

— Ah ! reprit-elle, j'étais encore' à Bar-le-Duc !... et je 
rêvais de Mariole... qu'est-ce que j'ai donc à la tête: f atout ! 

Il ouvrait la bouche pour répondre, quand elle poussa 
un grand cri. 

— Mariole ! j'ai vu Mariole ! et ce n'était pas en rêve. 



LA CAVALIÈRE 141 

Nicaise garda le silence. 

— Mariole ! ma petite fille, mon cœur ! reprit-elle avec 
un sanglot. Ils ont enlevé Mariole I 

— Nous la retrouverons, demoiselle, dit le fatout. 
Elle le regarda avec un étonnement profond. 

— Toi ici ! prononça-t-elle à voix basse. Toi ! je ne sais 
plus ce qui est vrai, ni ce qui est rêve. 

— Demoiselle, dit Nicaise d'une voix ferme, tout est 
vrai, il n'y a point de rêve. 

Elle courba la tête, montrant pour la première fois toute 
la blessure qui ensanglantait ses cheveux. 

— Trébigre ! dit le fatout. M. Ledoux n'y a pas été de 
main-morte, non ! 

— M. Ledoux ! s'écria Hélène qui se redressa d'un 
brusque mouvement. L'assassin ! qui donc t'a dit cela? 

— Hein? murmura Nicaise, non sans triompher un 
petit peu. Je ne suis pas si bête que. j'en ai l'air, demoiselle. 
C'est moi qui vous ai dit de lui tâter comme ça le gras du 
bras... Et vous l'avez tâté tout de même ! 

Il s'interrompit pour s'appliquer un coup de poing dans 
la figure, mais pas trop fort, et il ajouta : 

— Quoique, s'il vous avait fêlée tout à fait, j'aurais 
resté inconsolable, à cause que j'en étais l'innocent auteur ! 

Hélène lui tendit la main. Elle avait comme un frisson 
rétrospectif et profond en se rappelant la cruelle angoisse 
de sa première heure de solitude. 

— Je t'ai donc chassé, mon pauvre Nicaise ! Toi ! je 
t'ai renvoyé ! 

— Je ne sais pas trop, demoiselle. Je crois plutôt que 
c'est moi qu'ai fait mon paquet. 

— C'est vrai... c'est vrai ! Embrasse-moi, Nicaise ! 

— Pour ça, demoiselle, avec bien du plaisir ! 

Elle le serra d'un effort nerveux contre sa poitrine. 

— Tu ne t'en iras plus jamais, n'est-ce pas, murmura-t- 
elle. 

— M'est avis que non, demoiselle, jamais! 

Il hésita et poursuivit avec sa voix dolente d'an! refois. 

— Si seulement vous saviez... 



142 LA CAVALIÈRE 

Mais Hélène le repoussa comme elle l'avait attiré. 

— Mariole ! reprit-elle. Où est Mariole ! 

— C'est donc fini déjà 1 ? sonpira le pauvre fatout. 

— Et comme Hélène répétait : Mariole ! Mariole ! il 
approcha dn lit la table où étaient le pain, le vin, la viande 
froide et la lanterne. 

— Puisque c'est fini, dit-il résolument, mangez voir 
un petit peu. Vous faut des forces. Moi, pendant cela, 
je vas vous narrer mon histoire. 

Je ne sais comment la chose se fit, mais Hélène ne 
mangea point, malgré son long jeûne; au contraire, le 
fatout, qui avait bien soupe, raconta son histoire la bouche 
pleine. 

— H y a donc, commença-t-il en versant à Hélène un 
un large verre de vin, que, sur son refus, il but d'une avalée, 
il y a donc, demoiselle, que vous vouliez livrer un chrétien 
pour de l'argent... 

— Passe, dit la grande fille, d'une voix pleine de repen- 
tir. Dieu m'a punie ! 

— Oui bien ! et il a eu raison, demoiselle. Ça me fait 
honneur tout de même d'avoir été du même avis que le bon 
Dieu. Ne vous fâchez pas c'est des compliments que j'allais 
vous faire. Par quoi, en m'en allant, je me demandais tout 
le long de la route : C'est-il possible qu'elle ait des idées 
pareilles dans la tête, elle, la demoiselle, qui est la bonne 
des bonnes ! faut qu'on lui ait jeté un sort ! 

— On m'avait jeter un sort ! murmura Hélène. 

— Bien sûr et bien vrai : Je m'ajoutais : Elle ne le 
fera pas ! ma parole sacrée, vous verrez qu'elle ne le fera pas ! 

— Et tu es revenu, bon Nicaise, sur cette seule pensée? 

— Ah ! mais non ! pas sans savoir ! J'étais buté, moi 
aussi ! J'aurais piétiné jusqu'au bout du monde sans me 
retrouver, après que vous m'aviez dit, sans me le dire, 
s'entend : J'aime mieux les vingt mille livres et ce scélérat 
de Ledoux que toi, Nicaise, et ma bonne conscience... 

■ — Tu me bats sur le cœur ! dit Hélène. 

— Bien bien,. Est-ce que je ne sais pas qu'au lieu de 
le livrer, vous avez risqué votre vie pour le défendre ! 



LA CAVALIÈRE 143 

Il mangeait de toute son âme, mais il avait l'œil humide 
et il montrait, avec une cuisse de poulet qu'il tenait à la 
main, la blessure d'Hélène. 

— Mais comment sais-tu cela ! demanda-t-elle, étonnée. 
Je ne l'ai dit à personne ! 

— Je crois bien ! Vous étiez sous clef ! C'est l'histoire. 
Laissez-moi conter, demoiselle. N'ayant donc pas mangé 
depuis le goûter, et me sentant creusé par mon chagrin, — 
moi, ça me produit cet effet-là, la peine, — j'entrai au 
cabaret de Droisy, à trois lieues d'ici, sur la route, pour 
demander un morceau de pain avec une chopine. J'étais 
si triste que ça ne me suffit pas. A ma troisième chopine et 
à mon troisième morceau aussi, on ne peut pas boire sans 
manger; pas vrai, demoiselle, voilà qu'un tas de mal-vou- 
lants envahissent le bouchon. J'aime mes aises, vous savez ; 
je m'étais installé dans un bon petit cabinet, clos comme 
une boîte, où les vents coulis ne venaient point. Vous 
auriez fait comme moi, car vous soignez joliment votre 
corps. Enfin n'importe. Les malandrins tapèrent sur les 
tables, demandèrent du vin, du brandevin, le diable, quoi ! 
mais ils ne me virent pas plus que si j'avais été à la cave. 
Moi, je les voyais par les fentes de ma porte. Et devinez 
qui c'était"? le boiteux de là-bas, au Lion-d'Or... 

— Un des assassins de mon père ! 

— Deux, car le juif portugais était avec lui. Trois, car 
M. Ledoux les suivait ! 

— Cartouche ! s'écria Hélène. 

— Ah ! mais non, répliqua le fatout. Ca, c'est une erreur 
de nia part. 

Il se reprit : 

— Il n'y a que noire saint-père le pape pour uepasse 
tromper, dites donc ! M. Ledoux n'est pas Cartouche. Il est 
pire que ça ! 

■ — Pire ([ne Cartouche! se récria Hélène. 

— Ah ! niais oui. M. Ledoux esf Gadochel 

— Piètre Gadoohel répéta Hélène, oelui qui inoendia 
noire maison du pont Notre-Dame! c'est doue le démon! 

— Approchant. Gadoche l'épouseur ! Il en est à sa 



144 LA CAVALIÈRE 

douzième femme, comme il dit. Vous auriez été la treiziè- 
me, quoi, demoiselle ! 
Hélène se couvrit le visage de ses mains. 

— Est-ce lui qui a enlevé Mariole! demanda-t-elle d'une 
voix étouffée. 

— H ne s'en est pas fallu de beaucoup, demoiselle. 
J'avais surpris toute sa mécanique dès ce matin, et si je ne 
vous en ai rien dit, c'est que vous étiez d'accord avec lui. 

— Quoi ! tu croirais !... s'écria la grande fille indignée. 

— Écoutez donc, dit Nieaise en se versant à boire tran- 
quillement, vous en terriez dans 1 aile ! Tl n'y a pas à dire 
non î J'avais méfiance. Mais laissez-moi dire. Nous sommes 
au cabaret de Droisy. Bravo, Gadoche ! qu'ils criaient donc, 
bravo, capitaine ! Pourquoi qu'ils criaient cela? Parce que 
le damné coquin venait de raconter comment il vous avait 
donné de la crosse de son pistolet sur la tête, et terrassée, 
et enfermée, après avoir caché la clef de l'autre porte dans 
les cendres. Tout ça m'a servi. Voyant que vous n'aviez 
pas vendu le jeune homme pour vingt mille livres, et que 
vous restiez dans l'embarras, toute seule, car ils avaient 
dit aussi comme quoi la chambre de la Poupette était vide. 

— Tout ce que tu sais sur elle, fatout, dit impétueuse- 
ment Hélène, je t'en prie, tout ce que tu sais ! 

— Je ne sais rien, demoiselle, sinon que la petiote est en 
route pour la ville de Honfleur. 

— Avec qui? 

— Avec M. Raoul, à qui j'avais coulé deux mots avant 
de partir. 

— Toi ! malheureux, toi ! 

— Pas si bête, vous verrez bien ! 

— Je veux courir après elle ! s'écria Hélène qui fit un 
mouvement pour se lever. 

— Comme de raison, demoiselle, répliqua Nicaise. Ça 
ne fait pas l'ombre d'un doute, mais attendez la fin. 
Voyant donc que vous n'aviez pas commis la faute, j'ai 
payé le cabaretier et je suis sorti par la porte de derrière. 
Piètre Gadoche avait dit encore qu'il ne restait pas chez 
vous un seul cheval : en conséquence de quoi, j'en ai em- 



LA CAVALIÈRE 145 

prunté deux au pâturage là-bas, qui sont tout sellés et 
bridés à l'écurie, mangeaut l'avoine comme moi, et 
comme moi prêts à partir... 

— Et ajouta-t-il en repoussant son assiette et son verre, 
vides tous deux, pour se lever et redresser sa robuste 
taille, qui était belle, après tout, quoique un peu dodue, 
je crois que je ne suis plus un poltron, demoiselle. Vous 
pouvez bien venir sous ma garde. La dernière peur que j'ai 
eue, c'est de vous voir morte. Trébigre ! celle-là par exem- 
ple, c'était une solide peur ! Mais pour ce qui est des loups, 
des hommes ou des diables, eh bien, je suis comme tout le 
monde... 

Il se reprit et rectifia d'un ton véritablement viril. 

— Comme tout le monde qui est brave et solide, s'en- 
tend, demoiselle ! 

Hélène le regardait de tous ses yeux. 

— Or donc, poursuivit -il, avez-vous de la vigueur assez 
pour faire vingt lieues à cheval? C'est la distance pour 
retrouver votre Poupette et l'assassin du bonhomme. Si 
vous ne pouvez pas, j'irai tout seul, et aussi bien, ça revien- 
dra au même, car c'est moi qui tuerait le Gadoche vous 
savez? 

— Ce sera le bourreau ! dit Hélène d'une voix sombre 
en descendant de son lit. 

— Savoir ! quand on les tient, il ne faut pas les laisser 
s'envoler. Écoutez ! Il m'a trop taquiné, quand il s'appe- 
lait M. Ledoux, ce coquin-là ! J'ai mon idée. 

Hélène fit quelques pas en s'appuyant à son bras. 

— Eh bien, demanda Nicaise, vous êtes trop faible, pas 
vrai, demoiselle? 

Hélène répondit : 

— Partons ! 



10 



146 LA CAVALIÈRE 



XIV 



DES GENS QUI HABITAIENT LES DIVERS ÉTAGES DE 
LA MAIS ON -BOUGE 



Le Hâvre-de-Grâce ne ressemblait guère alors à l'im- 
mense cité que nous voyons aujourd'hui s'étendre des 
galets de Sainte-Adresse jusqu'aux falaises Sainte-Hono- 
rine, englobant la montagne d'Ingouville, les anciens tra 
vaux de Vauban, la plaine Saint -Nicolas, le village de 
l'Eure, couvrant enfin, comme une marée montante en- 
gloutit les grèves, le lieu où fut la tour François I er et le 
terrain où se dressait la citadelle. 

En 1718, la vieille ville du Havre, qui ne comptait pas 
plus de cinq mille habitants, serrait ses maisons autour du 
bassin du roi; la nouvelle ville qui avait été sous Louis 
XIV le siège principal de la compagnie des Indes, épar- 
pillait derrière le bassin Vauban ses bâtiments neufs, mais 
déjà abandonnés. 

Il y avait en effet une propension haineuse et jalouse 
à faire partout le contraire de ce qu'avait fait le grand roi. 

La compagnie des Indes était maintenant à Lorient, 
qu'elle fit naître et où elle mourut, étranglée par la ver- 
tueuse amie de Philippe d'Orléans : l'Angleterre. 

C'était un véritable désert que ce côté neuf de la ville 
du Havre, dont les habitants, presque tous attachés à la 
compagnie, avaient suivi la compagnie en Bretagne. 

Au temps où florissait encore la ville neuve abandonnée, 
il y avait une « maison banale » comme on appelait alors 
les établissements de santé, terrestres ou maritimes, car 
il ne faudrait pas croire que notre siècle ingénieux ait in- 



LA CAVALIÈRE 147 

venté ni les eaux thermales ni les bains de mer. Cette maison, 
déplorablement déchue comme tout le reste était située à 
une petite demi-lieue de la ville, et non loin de la falaise 
Sainte -Honorine. Elle était la propriété d'une pauvre 
femme malade qui ne sortait plus g aère de son lit. Cette 
bonne femme avait une histoire. 

Dix ou douze ans auparavant, elle avait été conduite à 
l'autel par un jeune homme qui venait on ne savait d'où, 
mais qui était beau comme un séraphin. Il portait un nom 
anglais : Peter Gaddosh. Peu de semaines après son mariage, 
il avait épousé une autre femme, à Eouen puis on ne 
l'avait plus revu. 

Suivant toute apparence, la bonne femme de la Maison - 
Eouge, comme on appelait l'ancien établissement banal, 
était la première épouse de notre bandit, collectionneur 
d'alliances, et précurseur en action des apôtres bavards du 
divorce, à moins qu'il n'y en eût d'autres avant elle. Celle 
de Rouen eût été alors la seoonde. Nous parlerons tout à 
l'heure de la dernière. 

Nous arrivons au Hâvre-de-Grâce cinq jours après notre 
départ de Nonancourt. Rien ne s'était passé d'important 
pendant cet intervalle, et le chevalier de Saint-Georges 
n'avait point encore réussi à franchir la mer, car certain 
petit cutter à la fringante voilure croisait incessamment 
en rivière, échangeant avec la terre de fréquents et mys- 
térieux signaux. Ce cutter attirait l'attention des garde- 
côtes beaucoup, et encore plus celle d'une autre espèce 
d'observateurs qui n'étaient point à la solde du Gouver- 
nement français. 

Contre l'habitude, la Maison-Bouge avait en ce mo- 
ment plusieurs hôtes, tous arrivés depuis peu. La proprié- 
taire en avait affermé Les divers étages. 

Au rez-de-chaussée, habitait un couple paisible < i t pres- 
que sauvage : une femme et un homme : une grande belle 
femme qui B'éohappail parfois à parler roide, un bon g 
garçon vous ayant un air d'importance qui Bemblail toute 
neuve. 

An premier étage rivait an singulier sire qui avait fait 



148 LA CAVALIÈRE 

fortune aux Indes, d'où il avait rapporté, outre une terri- 
ble quantité de roupies, un teint fort basané et une énorme 
barbe. Ce personnage semblait âgé d'une cinquantaine 
d'années, et souffrait de toutes les incommodités que l'on 
gagne aux Indes. H avait avec lui son médecin ordinaire ; 
un Indien aussi, basané et barbu. 

On l'appelait le Banian, bien qu'il eût, sans aucun doute, 
un autre nom. Il était revenu en Europe expressément 
pour se marier et comptait repartir avec sa femme pour le 
paradis de Brabma. Comme ces nababs font toutes choses 
d'une façon bizare et expéditive, on ne s'étonnait nullement 
qu'il eût, dès le jour de son arrivée, demandé hautement 
quelle était l'héritière la plus belle de la ville. 

Ayant eu satisfaisante réponse, il se rendit dès le lende- 
main chez le père de ladite héritière, riche marchand, et 
lui proposa de but en blanc de prendre sa fille pour femme. 
Le négociant trouva la chose toute simple et même de bon 
goût, puisque l'épouseur avait plusieurs millions. La 
demoiselle ne fut point d'un autre avis, car il était très- 
beau, ce banian, malgré son demi-siècle d'âge, et, après 
déjeuner, ce fut affaire conclue. 

On devait les marier le dimanche suivant, et notre hom- 
me ne s'en occupait point davantage. Il avait l'air en véri- 
té, d'épouser comme un autre va à la promenade, par habi- 
tude. 

Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme celles du pre- 
mier étage, donnaient sur la Seine et avaient une magnifi- 
que vue de l'Océan. Le couple paisible et sauvage en pro- 
fitait beaucoup pour surveiller la rade, le Banian davan- 
tage encore. Celui-ci se soignait très sérieusement, passant 
une moitié de ses journées aux mains de son médecin 
l'autre moitié à la fenêtre, où il examinait, à l'aide d'une 
longue-vue, la rive du Calvados et ce certain petit cutter 
dont nous avons parlé. 

Le négociant beau-père venait le voir et tenait la ligne 
avec prudence, craignant déjà que cette magnifique proie 
ne rompît l'hameçon. Chaque jour, en effet, ajoutait quel- 
ques centaines de mille livres à la fortune de son gendre 



LA CAVALIÈRE 149 

qui, depuis la veille, commençait à parler d'une mine de 
diamants qu'il avait là-bas, pas très-loin de Golconde. 

C'était un soir de la fin de février. Le temps était clair 

mais il ventait de l'ouest; la rivière moutonnait ferme, 

parce que la lame était contre le jusant, et au loin une 

grande houle soulevait la mer. Les coteaux du Calvados, 

, entre Honneur et cette langue de sable où de nos jours 

: Trouville danse, chante, nage et taille le lansquenet, quand 

arrive la saison de la pêche-au -parisien, étaient pourpres 

; aux dernières lueurs du soleil. 

Nous traiterons la Maison-Bouge comme si c'eût été un 
logis de verre, montrant à la fois son rez-de-chaussée et 
deux chambres de son premier étage. 

Au rez-de-chaussée, la grande Hélène était assise auprès 
du feu, pâle encore, mais bien campée sur sa chaise de 
paille, et n'ayant déjà plus qu'une simplejbande de toile sur 
la blessure qui devait lui laisser au front une bonne cica- 
trice, bien visible. On pouvait voir, dès à présent, que cet 
ornement militaire ne lui siérait point trop mal. 

Nieaise venait justement de rentrer et se préparait à 
faire honneur au souper qui était sur la table. Le fidèle 
fatout avait le droit de dire à ses amis et à ses ennemis que, 
dans ces circonstances difficiles, pas une seule fois il n'avait 
perdu l'appétit. 

— Comme ça, dit-il en nouant sa serviette autour de son 
cou, l'homme d'en haut n'a pas descendu aujourd'hui? 

L'homme d'en haut, c'était le banian millionnaire à 
marier. 

— Non, répondit Hélène. N'as-tu rien su de Mariole? 

— Si fait bien, demoiselle. Ce qu'il y a d'agréable au 
bord de la mer, c'est que le poisson y est plus frais qu'à 
Bar-le-Duc : j'entends le poisson qui n'est pas d'eau douce. 
Ne grondez pas, jarnigodiche ! je vous amuse comme ça 
pour vous préparer, quoique vous êtes une persoune solide 
et pas sujette aux syncopes. La Poupette est retrouvée. 

— Tu l'as vue ! s'écria Hélène qui se leva en joiguaut 
ses mains tremblantes et tu ne le disais pas ï 

— Non fait que je ne l'ai point vue, demoiselle, mais 



150 LA CAVALIÈRE 

c'est tout de même. Y a des gens dont je me méfie, vous 
savez bien, comme l'homme d'en haut, par exemple; y en a 
d'autres dont j'ai bonne idée. J'ai toujours eu bonne idée 
de M. Eaoul, sauf un petit moment du temps où il était 
braconnier... 

— Mais parle donc ! interrompit Hélène, o'est ce Eaoul 
qui l'a enlevée 1 ? 

— Je ne fais que parler, demoiselle. C'est plusieurs qui 
l'ont enlevé, et grâce à moi, encore ! M. Eaoul en était, 
comme de juste, puisque je lui avais coulé un mot en par- 
tant, et que s'il ne l'avait pas enlevée, vous n'auriez qu'à 
chanter son libéra, car elle serait maintenant à Paris, où 
les coquins de M. Ledoux l'auraient égarée. Est-ce vous 
qui auriez empêché ça, dites donc, démolie que vous étiez 
et enfermée à double tour dans votre chambre? Faut être 
juste, M. Eaoul a bien fait de la mettre au couvent... 

— Au couvent ! répéta la grande fille qui respira longue- 
ment. 

— Oui bien... Et faut-il vous dire, demoiselle? car je 
ne sais pas si ça va vous faire plaisir ou peine... 

— Dis-moi tout ! 

— C'est drôle tout de même, allez, elle a retrouvé son père. 

— Son père ! s'écria Hélène dont les sourcils se fron- 
cèrent. 

— Bonne foi oui, demoiselle. Un vieux noble Anglais 
dont je ne me méfie point. 

— Explique-toi... 

Pour le coup, Nicaise n'obéit pas. Il se leva la bouche, 
pleine, et courut vers la porte en réclamant le silence d'un 
geste énergique. 

Des pas montaient l'escalier. Nicaise se baissa pour 
mettre son œil à la serrure. 

— Qu'est-ce que tu guettes? demanda Hélène. 

— Chut ! fit Nicaise. 

Quand les pas se furent éloignés, Nicaise revint à son 
souper en grommelant : 

— Je n'ai pu rien voir. Il fait nuit dans l'escalier... mais 
je me méfie ! 



LA CAVALIÈRE 151 

Nous suivrons ces pas qui montaient. Il y avait dans 
l'escalier trois hommes, dont un seul eût été reconnu par 
nous : le géant Tontaine, premier lieutenant de Piètre 
Gadoche, dans la forêt de Behonne, la nuit du guet-apens. 

Tontaine avait demandé 2u portier de la Maison-Kouge 
si c'était bien ici que demeurait M. Peter Price : c'était le 
nom du Banian. 

Ni Tontaine ni ses deux compagnons ne connaissaient 
les êtres, car arrivés au corridor du premier étage, ils frap- 
pèrent au hasard à la première porte qui se présenta devant 
eux. 

— Qui est là? demanda une voix faible et cassée. 

— Nous cherchons M. Peter Price, dit Tontaine. 
■ — La chambre à côté, répondit la voix cassée. 

Cette voix, il est bon que nous le sachions, appartenait 
à la propriétaire de la Maison-Kouge. Cette pauvre femme, 
abandonnée par son mari, Peter Gaddosh, après quelques 
jours, de ménage et depuis tant d'années, qui vivait dans 
son lit languissante et bien malade. Elle se retourna sur 
son oreiller, murmurant : 

■ — Ceux-là vont faire du bruit chez le voisin et m'empê* 
cl ht de reposer ! 

Certes, eut-elle été prophétesse d'habitude, jamais «Ile, 
n'aurait pu si bien deviner. 

Tontaine et ses compagnons, introduits dans la chambre 
<1 h Banian, se trouvèrent en face de ce personnage barbu 
et basané que nous avons dépeint et restèrent tout interdits. 

' — Est-ce bien à M. Peter Price à qui nous parlons! 
demanda l'un des deux compagnons, qui boitait. 

— A lui-même, répliqua gravement l'Indien. Vous avea 
cet honneur. 

— C'est que... dit Tontaine en le regardant de la tête aux 

pieds. 

— C'est que... répéta l'autre compagnon avec une Voi.v: 
nasale embellie par L'aooen! portugais. 

— Voilà, dit le boiteux, nous ne connaissons pas votre 
neurie. N'y a-t-il point dans la maison un autre Peteï 

Prioe que vous, mon maître! 



152 LA CAVALIÈRE 

Cette fois le Banian perdit sa gravité pour triompher à 
son aise. 

— Arrive, docteur, s'écria-t-il. Tontaine, Kogue et ce 
coquin de Salva n'ont pas reconnu lenr capitaine ! Est-ce 
une épreuve, cela ! Et toi qui me reprochais, homme de 
peu de foi, de m'être logé dans la même maison que cette 
virago de Lorraine ! Vertubleu ! Je ne crains personne, je 
suis un sorcier, vois -tu mon camarade, un enchanteur, et ce 
bélître de Cartouche ne serait pas digne de brosser mes 
vieux pourpoints ! La postérité, je vous en préviens, 
corrigera les bévues de ce siècle, et nous mettra moi et lui 
chacun à notre place. Cartouche est ma doublure et mon 
domestique ! 

Le médecin Saunier apporta deux flambeaux qu'il posa 
sur la table. Le Banian les prit dans ses mains, et, les éle- 
vant à la hauteur de son visage se mit ainsi en pleine lu- 
mière. 

— Eegardez ! dit-il avec ce mâle orgueil des supériorités 
incontestées, comparez et admirez ! Je me suis escamoté 
moi-même ! 

Ils regardaient, en vérité, de tous leurs yeux, ils com- 
paraient et ils admiraient. Entre cet homme d'un autre 
monde et M. Ledoux, marquis de Eomorantin, il y avait 
l'immensité. Impossible de rien découvrir qui fut commun 
à l'un et à l'autre ! 

Pendant que Tontaine, Bogue et Salva restaient muets 
et littéralement émerveillés, la perruque du Banian vola 
au plafond, sa barbe tomba, et ils se trouvèrent en face du 
joli M. Ledoux avec son placide et courtois sourire. 

Alors, l'enthousiasme ne connut plus debornes , et nos trois 
coquins, incapables de se contenir, clamèrent à l'unanimité. 

— Il n'y a que Gadoche ! Vive Gadoche ! 

— Silence, malheureux ! dit celui-ci avec effroi. Les 
murs écoutent ! 

Mais le cri était lancé, et les murs avaient en effet des 
oreilles. A ce cri, la malade de la chambre voisine qui était 
propriétaire de la maison se dressa sur son séant, comme 
si elle eût été mue par un ressort. 



LA CAVALIÈRE 153 

■ — Gaddosh ! répèta-t-elle, car ces deux syllabes, en 
anglais, sonnent exactement comme Gadoche. Ai-je enten- 
du le nom de celui qui m'a tuée ! ou bien est-ce ma fièvre?,, 

Elle prêta l'oreille. On ne parlait plus. Elle remit sa 
tête faible sur l'oreiller, pensant : ' 

— C'est ma fièvre. 

Il y avait douze ans que ce nom revenait dans sa fièvre. 

De l'autre côté de la cloison, cependant, le docteur 
Saunier, aidé par le reste de la bande, disposais sur la table 
un plantureux ambigu. Le Bauian Gadoche voulait fêter 
sa réunion avec ses lieutenants. Il avait remis, à tout 
événement, sa perruque et sa barbe. 

— Mes féaux, dit -il, voici quelles furent mes dernières 
paroles, quand je vous quittai, il y a quelques jours. « Je 
n'en puis plus, je ne suis bon à rien; cette damnée blessure 
me tue, Laissez -moi me mettre au vert et me soigner; que 
je n'entende plus parler de vous jusqu'au moment où la 
poire sera mûre. » 

— La poire est mûre, patron, dit le boiteux. 

— Penses-tu, ami Kogue, que je n'en sache pas aussi 
long que toi? J'ai pris le vert, et ma blessure ne va pas mal, 
quoiqu'elle ait bien de la peine à se fermer. Il avait du 
venin sous les ongles, le vieux grippe-sou ! Vous ne me 
feriez pas dire le contraire, quand il s'agirait de la potence ! 
Mais, tout en me reposant, je ne dormais que d'un œil. 
Mangeons bien et buvons mieux, mes camarades ! 

A cet égard, la vénérable assemblée n'avait pas besoin 
d'encouragement. Kogue seul ne possédait pas tout son 
appétit ordinaire. 

— Patron, dit-il, vous m'avez mis du noir dans l'âme. 
( Vtte Hélène Olivat de Bar-le-Duc demeure donc vraiment 
dans votre maison? 

— Bah ! dit Gadoche, elle a passé auprès de moi dix fois, 
elle m'a parlé... Je te dis que le diable ne me reconnaîtrait 
pas, quand je veux. Des douzes femmes que j'ai légitime- 
mentj épousées je n'ai rien gardé, sinon leurs économies. 
Elles mo cherchent toutes, eh bien ! pas une ne m'a trouvé ! 
tu peux avaler tranquille. 



154 LA CAVALIÈRE 

— C'est très bien, répondit le boiteux, pour vous; mais 
pour nous. 

La fourchette de Salva perdit de son activité. Gadoche 
se mit à rire. 

— Poltrons ! dit-il. Ce soir, il est nuit. La nuit, tons les 
chats sont gris ! 

— H y a les chandelles, objecta Eogue. 
Et le Portugais ajouta : 

■ — Demain, il fera jour. 

— Poltrons ! poltrons ! à ma santé, mes fils ! Voyons ! un 
peu de gaieté! cela ne marche pas. Demain, dites-vous? 
Ne veniez-vous pas m'annoncer que la grande affaire est 
pour demain? 

— A l'heure de la marée, oui, patron. 

— Bien ! alors, que craignez-vous? 
Il compta sur ses doigts. 

— A onze heures, le plein de l'eau, n'est-ce pas 1 ? reprit- 
il. 

— Dix heures trois quarts, patron. 

— Parfait ! Il y aura temps pour tout. A midi, je serai 
à l'église. Buvons. 

• — Pourquoi à l'église? 

— Pour ma noce. 

lies trois bandits, pour le coup, s'égayèrent à oette idée. 

• — C'est le trézain? demanda Eogue. 

Gadoche secoua son jabot et répondit d'un air fat : 

— C'est le trézain. Dix-sept ans, charmante et de jolis 
écus. Nous allons reparler de cela, mes maîtres. Au rapport 
Où est le Stuart? 

— A Honfleur. Il doit passer l'eau cette nuit, 

— Où sont les soldats d'Auvergne? 

— Au château de Gouville, en Saint-Nicolas, ici près. 

■ — Voilà des oiseaux que je n'aime pas ! Où sont les 
deux Coëtlogon? 

— A la ferme de Grâce, en Sainte-Honorine, répliqua 
Rogue. J'ai mention d'eux à vous faire, patron. Si l'affaire 
durait encore quarante-huit heures seidement, je parie dix 
écus que ces deux-là se couperaient la gorge ! 



LA CAVALIÈRE 155 

— Pour la Cavalière"? La donzelle eu vaut bieu la peine ! 
Mais se sont des frères modèles qui se tiennent comme 
deux doigts de la main... En tout cas, cela ferait deux rudes 
épées de moins contre nous ! 

Tontaine toucha son crâne, 

— J'ai de leurs marques, grommela-t-il, mais il y a un 
des deux qui ne tiendra par sa rapière de la maison droite, 
d'ici longtemps, j'en réponds. Je l'ai marqué aussi ! 

— ■ Et le Raoul? demanda Gadoche, poursuivant son 
interrogatoire. 

— De ce côté-ci de l'eau, repartit Salva. Il veille sur 
cette petite fille, la Mariole. Une drôle d'histoire, allez ! 
Ils l'ont mise au couvent des Ursulines, derrière Notre- 
Dame-du-Havre, et ils l'appellent maintenant lady Mary 
Douglas de Glenbervie. Est-ce gai? 

— Tiens ! tiens ! fit Gadoche. 
Il réfléchit un instant. 

— Bah ! reprit-il, ne nous occupons plus de ces baga- 
telles. La différence entre moi et Cartouche, c'est que je 
suis un homme sérieux et lui un croquant... Que fait la 
Cavalière? 

— Tantôt avec son roi, répondit Eogue, tantôt avec 
ses deux troubadours. 

— Et les autres? 

— Le vieux Douglas au Havre, Drayton et toute la 
maison du roi à Houfieur; Courtenay, Lauzau, Harriugton, 
Lee, Quatrebarbes et le reste sur le cutter. Nous aurons 
un rude quart d'heure demain au bord de l'eau ! 

— Vous serez trois contre un, mes braves,... mais 
écoutez ! qui diable avons-nous là? 

Il se leva en sursaut, et il y avait de quoi. Un carrosse 
roulait péniblement sur le chemin moutueux qui conduisait 
à la Maison-Rouge. C'était merveille, a pareille heure, en 
pareil lieu ! 

Nos quatre convives se proeilèreiif aux fenêtres. Le 
carrosse s'arrêtait justement «levant la porte de la Maison- 
Rouge. Un cavalier en descendit, puis une dame qui était 
voilée. 



\ 



156 LA CAVALIÈRE 

Il faisait bien trop noir pour qu'il y eût apparence de 
reconnaître soit la figure, soit la tournure de l'un ou de 
l'autre. On pouvait deviner seulement qu'ils étaient jeunes 
tous les deux. 

— Si l'homme avait eu quelque vingt années de plus, 
murmura Gadoche, j'aurais cru que mon beau -père m'ame- 
nait ma mariée de demain, crainte de me manquer ! 

Les autres prenaient la chose moins gaiement, et quand 
on se remit à table, il y eut un silence inquiet. Mais la visite 
n'était pas pour le Banian, car on entendit la porte du rez- 
de-chaussée s'ouvrir, puis se refermer. 

Dans la chambre voisine, la malade se tournait et se 
retournait sur sa couche. Sa fièvre avait augmenté terrible- 
ment. Elle avait de ces pensées qui viennent avec le délire. 

— Depuis que j'ai rêvé de ce nom, disait-elle, de cet 
abominable nom, je me sens devenir folle. Je le vois au 
travers de mes paupières fermées. J'ai beau me boucheries 
oreilles, j'entends sa voix. Je jurerais que sa voix est une 
de celles qui parlent ici près. Douze ans ! toute ma jeu- 
nesse perdue ! Est-ce que je le reconnaîtrais après un temps 
si long, ce Gaddosh? Est-ce que je me reconnais moi-mêms 
quand je demande à mon miroir un souvenir de ma joyeuse 
paix d'autrefois ! 

La lueur d'une lampe de nuit tombait sur ces traits flé- 
tris. A la mieux regarder, on eût deviné que cette femme 
était vieille avant l'âge. 

— Douze ans ! repéta-t-elle. J'avais vingt ans. Celles 
de trente ans autour de moi sont encore belles ! Oh ! je le 
reconnaîtrais, j'en suis sûre ! On voit clair au travers de la 
vengeance ! S'il y avait douze siècles au lieu de douze ans, 
je le reconnaîtrais encore ! Et j'aurais ce qu'il faut de force 
pour lui arracher le cœur ! 

Il m'a été donné une fois de voir et d'entendre une pau- 
vre femme assassinée légalement par le divorce dans un 
pays x^rotestant où l'impiété du divorce est la loi. Jamais 
Dieu ne permet la haine, mais en écoutant pleurer ces 
abandonnées, l'homme comprend et il excuse presque les 
rêves féroces de la vengeance. 



LA CAVALIÈRE 157 

La maîtresse de la Maison-Bouge se tut, épuisée; ses 
yeux brûlants renvoyaient les lueurs de la lampe, teintes 
de sanglants reflets. 

En bas, c'était Nicaise qui avait ouvert la porte aux 
deux nocturnes visiteurs. A la vue de la femme voilée, il 
recula en disant : 

— Bigre de bigre ! la Poupette ! 

Mariole était déjà dans les bras d'Hélène, qui riait et qui 
pleurait. 

Baoul tendit la main au fatout, qui, loin de partager la 
joie d'Hélène, semblait de fort mauvaise humeur. 

— Je n'aime point cette histoire-là, grommela-t-il. 
Bonsoir, monsieur le vicomte. 

Mariole parlait à l'oreille de la grande fille en l'embras- 
sant. Hélène l'écoutait toute pensive. 

— Me pardonnez-vous, demoiselle? demanda Baoul, 
qui vint vers elle la tête découverte. 

Hélène dit avec une gaieté mélancolique : 

— Vous n'êtes plus postillon, monsieur Jolicœur? 
■ — Je vais être matelot demain, demoiselle. 

— On l'aime donc bien, ce roi ! dit-elle en soupirant. 
Personne ne l'abandonne, lui ! 

— Que Dieu vous entende ! murmura le jeune vicomte. 
11 songeait à un cœur blessé dont il avait surpris les 

battements. Il savait le secret de lady Stuart de Bothsay, 
le secret qu'elle ignorait peut-être elle-même, et il se disait: 

— Personne, excepté celle qui vaut pour lui tout le reste 
de l'univers ! 

— Et moi, et moi, sœur? s'écria Mariole, qui caohait sa 
blonde tête dans son sein. Est-ce pour moi que tu as parlé 
d'abandon ! 

— Toi, dit rudement Hélène, il te fallait de plus nobles 
parents que moi ! 

Elle s'interrompit, parce que Mariole fondait en larmes. 

— Quant tu vas être lady Douglas, poursuivit-elle 
plus doucement, et M mo la vicontesse, est-ce que tu to 
souviendras encore de moi? 

— Demoiselle, dit Baoul, o'est à vous que son père 



158 LA CAVALIÈRE 

d'adoption la confie, à la veille d'un grand événement. 
Elle, nous appartient à tous les trois. 

— Jusqu'à demain ! dit Hélène amèrement, pour ce 
qui est de moi ! 

Puis attirant la fillette contre son cœur : 
— Ne m'écoute pas, ne m'écoute pas ! ajouta-t-elle en 
un sanglot : Tu sais bien que je ne pense jamais qu'à moi ! 

Elle tendit la main à Eaoul et dit encore : 

— Faites -la bien heureuse ! 

— Jarnigodiche ! s'écria Nicaise, tout ça est bel et bon 
dites donc ; mais je l'aimerais mieux, moi, au couvent qu'ici, 
vous savez, c'te jeunesse, rapport à l'homme d'en haut. 

Hélène voulut le rassurer. 

— Écoutez, demoiselle, répliqua-t-il avec la fermeté 
nouvelle qu'il avait acquise dans ses voyages, j'ai méfiance ! 

Et il ajouta en brandissant un petit objet métallique 
qu'il tenait à la main. 

— J'en aurai le cœur net, voyez-vous. Attendez voir 
un peu, monsieur Eaoul. On ne voit rien à travers la ser- 
rure de ce paroissien-là, mais j'ai mon idée ! Et il sortit 
en courant. 



XV 



D'UNE IDÉE QU'EUT LE FATOUT, ET DE LA BONNE HISTOIKE 
QUE PIÈTRE GADOCHE RACONTA AU DESSERT 



On était au dessert chez le Banian. La chère avait été 
bonne, le vin excellent, car Gadoche avait coutume de 
bien faire les choses. On avait tant mangé, tant bu aussi, que 
les inquiétudes étaient digérées. Eogue et Salva voyaient 
l'avenir couleur de rose, le docteur était gris, et Tontaine 



LA CAVALIÈRE 159 

voulait aller au château de Gouville pour avaler tous les 
soldats d'Auvergne d'une seule bouchée. 

Gadoche seul gardait une certaine tenue, comme il con- 
vient à un maître de maison qui se respecte. 

Seulement il était bavard et insultait ce maraud de Car- 
touche, sans s'occuper de savoir si les autres l'écoutaient. 
— Est-ce arrangé, tout cela, mes gaillards? disait-il 
avec complaisance. L'affaire du roi à onze heures, la noce 
à midi ! Ce plat bélître à qui les sots font une réputation 
aurait-il imaginé ces plans? Je vous dis que Louis- Domi- 
nique est un âne ; je lui vote un licou et j'en appelle à la 
postérité !... Écoutez encore. Le Eoboam étant submergé 
par mes soins, nous nous sommes arrangés directement, 
mylord et moi. J'ai droit à la somme entière. N'était-ce 
pas une honte que ce mannequin hollandais eût sa part du 
gâteau? Vous la méritez bien mieux que lui, mes chéris, 
et vous serez payés royalement, j e vous en donne ma parole ! 
Ce passage du discours obtint une chaleureuse approba- 
tion. 

Bogue et Salva exprimèrent le désir de savoir à quel 
taux se monterait la royale récompense, espèces mon- 
nayées et ayant cours. 

— Assez pour vous rendre riches à toujours, mes bien- 
aimés, répondit évasivement Gadoche. Parlons de moi, et 
ne disons plus un mot de ce coquin de Cartouche ! J'ai honte 
d'avoir été son collègue. Je dis avoir été, vous comprenez 
bien, mes petits, car, à dater de demain, je romps décidé- 
ment avec notre ancien commerce. Fi donc ! à quoi bon? 
Je suis deux fois millionnaire. Si Cartouche cherche une 
place de laquais, dites-lui qu'il aille chez d'autres : J'ai 
mieux que ce faquin... Me voilà donc gentleman! Vous 
savez que je suis né en Angleterre, on ailleurs; seuls les 
dieux Immortels on1 connaissance de cet important Beoret. 
Étant né en Angleterre, j';ii droit aux plus hautes posil ions 
dans cette oonl rée, asile de la liberté. Le parlemenl m'ou- 
vre ses portes à oause «le mon éloquence. Le protestantis- 
me n'a, pa de boulevard plus terme que moi. Mais avant 
«ela, car nous allons 1 rop vile, je OOmmenoe pai me marier. 



160 LA CAVALIÈRE 

— Encore ! s'écrièrent ceux qui pouvaient parler. 

— Toujours, mes élus, mes fidèles, mes disciples ! mais 
cette fois pour tout de bon, à la fille d'un duc sans héritier 
mâle qui m'apportera quinze châteaux, une province et 
et une demi -douzaine de titres. Pensez -vous que Cartouche 
enragera? Moi, j'espère qu'il en crèvera, l'ignoble drôle ! 
Étant une fois duc, voici quelles sont mes intentions... 

— Est-ce vrai que vous vous êtes marié une fois déjà 
dans ce pays -ci, patron? demanda tout à coup Eogue. 

— Non -seulement dans ce pays, mon fils, répondit 
Gadoche avec bonté, mais dans cette maison même, autant 
que mes vagues souvenirs peuvent me permettre de l'af- 
firmer. C'est ma première aventure matrimoniale. Vous 
plairait-il de me l'entendre raconter? 

■ — Oui, oui, patron; vous contez si bien ! 

— Pourriez vous en dire autant de Cartouche?... C'était 
il y a dix ou douze ans, l'année où je quittai le théâtre 
du Globe, dans South wark, à Londres, théâtre fondé par le 
grand Shakespeare, dont sans doute vous avez entendu 
parler... 

— J'ai joué le roi Lear ! dit Eogue. 

— Et j'ai volé le chapeau que je porte, ajouta Salva, à 
une représentation des Gaies femmes de Windsor, dans 
Drury Lane. 

— Vous voyez bien que ce Shakespeare est bon à quel- 
que chose !... Mais je vais me mettre à l'aise, mes neveux, 
afin de vous perler l'anecdote, les coudes sur la table, sans 
gêne aucune. N 'est-ce point peine perdue que de se déguiser 
pour les quatre murs d'une chambre fermée, ou il n'y a 
que de dévoués compagnons comme vous? 

Ce disant. Piètre Gadoche enleva dextrement sa perru- 
que et sa barbe. Nous devons dire qu'à force d'essuyer sa 
bouche après avoir bu, et son front, quand le bon vin y 
mettait de la rosée, Gadoche av?,it perdu déjà la majeure 
partie de cette brune peinture qui lui donnait le teint d'un 
cipaye 

— A la bonne heure ! s'écria Tontaine en s'éveillant à 
demi. Voilà le patron qui sort de sa peau de sauvage ! 



LA CAVALIÈRE 161 

Gadoche le caressa du regard : le bon, le joli regard de 
M. Ledoux ! 

— C'était donc, reprit -il, en 1707 ou en 1706. Je m'ap- 
pelais de mon nom Peter Gaddosb... 

— Vous avez des souris ici ! dit le docteur en tendant 
son verre : on les entend gratter. 

Gadoche prêta immédiatement l'oreille. Il avait beau 
dîner bien, sa prudence ne l'abandonnait jamais. Il en- 
tendit en effet un bruit faible : deux bruits plutôt, si l'on 
peut donner le nom de bruit au frôlement d'un insecte qui 
rampe derrière une tapisserie. 

L'un de ses bruits venait de la porte donnant sur le cor- 
ridor, l'autre de la chambre de la voisine. Ce n'était rien, 
en vérité. Gadoche dit : 

— Nous aurons un chat. 
Et il continua son histoire. 

C'était l'histoire de cette pauvre voisine malade à qui 
appartenait la Maison-Rouge. Et certes, on ne parlait 
point de la maladie dans l'anecdote de Piètre Gadoche ! 
La valétudinaire d'aujourd'hui était alors une jeune fille 
fraîche, rose, rieuse... 

Je ne sais pas si l'aventure intéressait beaucoup nos 
convives : Je sais qu'elle intéressait une autre personne, 
qui n'avait point pris part au diner. La malade de la cham- 
bre voisine avait lutté longtemps contre cette illusion entê- 
tée que le nom de Gadoche, tout à coup prononcé auprès 
«relie, avait fait naître. Elle s'était dit vingt fois, cent fois, 
en se retournant dans son lit, en cherchant une place froide 
sur l'oreiller pour son pauvre front brûlant : « Ce ne peut 
être lui ! oserait-il revenir ici 1 ? combien de voix d'ailleurs 
se ressemblent ! Et il y a douze ans que je ne l'avais enten- 
due ! Je perds la raison : ce ne peut être lui ! » 

Malgré ee plaidoyer qui, assurément, ne manquait point 
de logique, la malade écoutait toujours; elle écoutait aveo 
la passion que le manque de logique apporte en toutes 
choses. 

A un certain moment , elle sauta, hors de son lit , maigre, 
Chancelante, livide et grelottant ee terrible froid des tie- 

II 



162 LA CAVALIÈRE 

vreux qui écrase la poitrine et fait claquer les dents comme 
la peur. Elle avait entendu son nom, prononcé par cette 
voix connue. 

Non point son nom d'à présent, mais son nom de jeune 
fille, celui d'autrefois. Dans une histoire de fiançailles, il 
faut bien mentionner le nom de la fiancée. De l'autre côté 
de la cloison, le Banian avait dit : 

— Elle était folle de moi, cette pauvre Eosette ! 

Et figurez-vous, c'était vrai,. La malade l'avait bien 
aimé. L'abandon du misérable avait brisé son existence 
entière. C'était le misérable qui était sa fièvre, sa toux 
l'angoisse de sa poitrine haletante : tout son mal et sa vieil- 
lesse prématurée ! C'était elle, Rosette, la morte, la tuée. 

Aussi quelle haine ! 

Il y avait, nous avons dû le dire, au milieu de la cloison 
qui séparait les deux chambres une porte condamnée. La 
malade, enveloppée dans son drap, longue décharnée com- 
me un fantôme, se mit à marcher vers la porte. Il y avait 
plus d'une année qu'elle n'avait marché; elle ne savait plus 
marcher. Elle gagna la porte, cependant, en se traînant 
et en s'appuyant aux meubles. 

Le mortel effort qu'elle faisait râlait dans sa gorge. 

Arrivé près de la porte, elle se mit à décoller doucement 
des bandes de papier qu'elle avait mises elle-même, à une 
autre époque, pour boucher les fentes. Un des bruits, au 
moins, dénoncés par le docteur Saunier et entendus par 
Piètre Gadoche, ne venait ni des souris qui trottinent, ni 
des insectes qui rampent derrière les tapisseries des vieil- 
les maisons. 

C'était, après tout, une vilaine époque, ce temps de la 
régence, et Polichinelle, bourreau de femmes, récitant le 
poëme idiot de ses fredaines, s'anime toujours. Gadoche 
s'échauffait. Il riait de tout son cœur en racontant la con- 
fiante tendresse de la pauvre Rosette. Dans le feu du récit, 
il en mettait même peut-être un peu plus qu'il ne fallait, 
Et vraiment, à ce récit, on s'était repris à boire. Le bruit 
faible du papier, qui allait se décollant, passait inaperçu 
au milieu de ces gaietés bachiques. 



LA CAVALIÈRE 163 

Mais l'autre bruit? car il y avait deux bruits. 

Eh bien, l'autre bruit venait de la porte d'entrée, mais 
il était encore plus faible, s'il se peut. 

Seulement, au milieu du principal panneau de la porte, 
à la hauteur de l'œil d'un homme de bonne taille, un petit 
éclat de bois sauta. 

Si petit ! le quart d'un fétu de paille ! 

Puis, à la place du petit éclat de bois, un point brillant 
parut. Un point, vous entendez, qui grossit, mais pas 
beaucoup, et devint le pas de vis conique d'une vrille 
de deux sous. Ni souris, ni ( inseete n'ont deux sous pour 
acheter une vrille. 

Et souvenons-nous que Nicaise, « qui avait méfiance », 
brandissait un tout petit objet métallique, en quittant 
la chambre du rez-de-chaussée, où il avait laissé Hélène, 
Mariole et Eaoul. 

« L'homme d'en haut », comme Nicaise appelait le 
Banian, bouchait le trou de sa serrure; il fallait bien s'in- 
génier ! Nicaise avait une idée. 

Or le roman des premières noces de Piètre Gadoche se 
terminait par un détail assez curieux. 

— Vous savez, mes favoris, disait ce fanatique ama- 
teur de divorces, que j'ai fait de nombreux métiers. A ce 
point de vue comme à tous autres, je mettrais Cartouche 
dans ma poche. J'ai été matelot, astrologue, marchand 
d'orviétan, soldat, avocat, saint des saints à Bristol, dans 
* Téglise protestante du révérend Jédédiah Bottombosom, 
\ qui avait tout seul fabriqué sa doctrine, qui la prêchait 
î tout seul, et qui tout seul la pratiquait, comme cela se 
•voit très souvent dans notre joyeuse Angleterre : il signait, 
ce bienheureux : Bottombosom, Bottombosoiniste. J'ai 
été alguazil en Espagne, juif on portugal, soprano ou 
Italie : rien qu'on France, j'ai été collecteur des gabelles, 
marquis et valet de bonne maison, sans parler de mes deux 
métiers principaux, oomédien el bandit. J'ai été enfin 
acrobate, et o'esl où j'en voulais venir. 

Le lendemain de nus noces, nh ! le joli joui de juin! 
C'était vers la Saint -Jean. Nous fîmes un dîner sur l'herbe, 



164 LA CAVALIÈRE 

les parents et les amis de mon épousée, à la falaise Saint- 
Honorine, et le soir venu, on descendit à la petite falaise 
pour danser au clair de lune. 

Vertuchoux ! toutes les cousines étaient charmantes 
avec leurs colliers de perles et leurs pendants d'oreille 
que les mouvements de la courante faisaient briller à 
miracle. J'avais la dot en poche. Il y avait au bord de 
l'eau une barque qui m'attendait avec quatre jolis gar- 
çons, pour me mener marier ailleurs. 

Je voulais remonter à Eouen, mais tous ces colliers 
et tous ces pendants d'oreille me prirent au cœur. Me voilà 
travaillant, et Dieu sait que j'y allais comme il faut ! 
J'avais déjà mes doublures pleines de bijoux, quand 
l'idée me vint d'emporter un dernier souvenir de ma 
femme. Ah mais ! elle cria, la mijaurée, parce que je loi 
fis saigner un peu l'oreille en arrachant son dernier pen- 
dant. Voilà toute la noce ameutée, et chacun cherchant 
ses joyaux perdus. Au voleur ! au voleur ! Us se fâchaient, 
oui, et ne voulaient point me croire quand je leur disais : 
« Ce n'est qu'une aimable plaisanterie. » Des balourds ! 

Ma foi, ils étaient vingt contre un. Je me reculai jus- 
qu'au bord de la petite falaise, qui a bien trente pieds de 
haut au-dessus du galet. Au moment où ils croyaient me 
tenir, je leur dis poliment : « Messieurs et Mesdames, je suis 
votre valet », puis j'exécutai un saut périlleux en arrière. 

Ma Eosette poussa un cri d'agonie. Moi, je m'assis 
dans la barque et nous poussâmes vers Quillebœuf avec 
la marée montante... 

Gadoche leva son verre. H était vraiment radieux au 
souvenir de ce cynique exploit de sa jeunesse. 

— Est-ce Cartouche, s'écria-t-il, le pleutre, le pataud, 
qui aurait exécuté ce saut périlleux de trente pieds! 
Mes chérubins, j'ai la mémoire du cœur. Quand je suis 
revenu dans le pays, j'ai choisi cette maison, parce que 
c'est mon toit conjugal. J'ai regardé à droite et à gauche 
pour voir si je reconnaîtrais ma Eosette, mais, hélas ! 
survit-on à la perte d'un époux tel que moi? Eosette a dû 
mourir de chagrin : je bois au repos de ses mânes ! 



LA CAVALIÈRE 165 

En ce moment, du côté de la cloison, le dernier lambeau 
de papier tombait et du côté de la porte, la mile, retirée 
avec précaution, laissait le trou libre pour la vue. 

L'œil de la malade, ardent et sombre, s'approcha de la 
fente; l'œil de Nicaise, plus perçant que la vrille elle-même 
se colla au trou. 

Ces deux regards se croisèrent et vinrent tomber en 
même temps sur la joyeuse figure du Banian qui n'avait 
plus ni sa perruque ni sa barbe. 

— Dieu du ciel ! c'est lui ! balbutia la malade qui se 
laissa choir à la renverse. 

— ■ M. Ledoux ! gronda Nicaise. Trébigre ! je me méfiais ! 
Je n'ai pas perdu mes deux sous de vrille ! 

Comme il descendait vitement l'escalier, la servante 
montait la tisane de la malade. 

— Habille-moi, ma fille, dit celle-ci, d'une voix que la 
servante n'avait jamais entendue. 

Elle se tenait droite sur ses jambes. La servante était 
paralysée par la stupeur. C'était comme si elle eût vu un 
mort se lever au cimetière. Mais la première épouse de 
Piètre Gadoche voulut être obéie. Elle répéta : « habille- 
moi, » d'un tel ton que la servante courut aux armoires. 

Une fois revêtue de ces hardes trop larges qui flottaient 
autour de ses os, la malade reprit : 

— Ne m'as-tu pas dit hier, en bavardant, qu'il y avait 
des soldats du roi au château de Gouville? 

■ — Oui, dame, répondit la servante; Auvergne-cava- 
lerie, de fiers soldats ! 

— Qu'on prépare la chaise, qu'on assemble les porteurs, 
je veux aller au château de Gouville. 

— A cette heure, dan h.' 

■ — A cette heure : je le veux ! 

Nioaîse rentrait à oe moment dans la chambre du rez- 
de-chaussée où Raoul était en train de prendre congé. 

— Qn'as-tn (lune, fat ont* demanda Hélène en voyant 
sa bonne face pale el ses sourcils froncés. 

— Demoiselle, répondit Nïcai e, on dirait que je de- 
viens un homme. J'ai d<-.> idées qui sont sages et la peur 



Î66 LA CAVALIÈRE 

ne me prend plus à tout bout de champ. Eestez, sans vous 
commander, monsieur le vicomte, nous aurons besoin de 
votre carrosse, car ni la Poupette ni la demoiselle ne peu- 
vent coucher ici cette nuit. 

Tous les regards étonnés se fixèrent sur lui. 

— Sans parler de moi, ajouta-t-il, qui aime mieux 
aller dormir ailleurs. 

— Explique-toi, dit Hélène. 

— Je compte bien m'expliquer, demoiselle. Tout à 
l'heure, je vous disais : M'est avis que la Poupette serait 
mieux au couvent qu'ici, rapport à l'homme d'en haut... 
Ne vous fâchez pas, demoiselle... J'avais donc acheté 
six sous de vrilles pour voir ici dessus M. Ledoux... 

— M. Ledoux ! s'écrièrent à la fois Hélène, Eaoul et 
Mariole. 

— Je me méfiais ! prononça gravement Mcaise, mal- 
gré sa peinture, sa perruque et sa barbe ! 

Les yeux de la grande Hélène brûlèrent : Eaoul toucha 
d'instinct son épé; Mariole était blanche comme une 
statue de marbre. 

- — Ils sont quatre, dit Mcaise, armés jusqu'aux dents, 
et s'il arrive malheur, qui protégera la petiote! 

— Que faire ! s'écria Hélène. 

; — J'ai fait des réflexions assez, répondit le fatout, 
mais on ne me demande point mon conseil. 

— Parle ! s'écria Eaoul. 

— Je parlerai si la demoiselle veut. 
Hélène frappa du pied et répéta : 

— Parle ! 

— Voilà donc qui est bon ! reprit aussitôt le fatout d'un 
air content. Je ris de moi, quand je pense comme j'étais 
nigaud, un temps qui fût, et poule mouillée. Maintenant, 
je n'ai pas plus froid aux yeux que les autres, non et ma 
jugeotte se débouche petit à petit... Voilà mon idée. C'est 
de monter tous les quatre dans le carrosse de M. Eaoul. 

— Pour quoi faire? demanda Hélène. 

— Attendez donc, demoiselle ! Vous aurez bien de la 
peine, vous, à convenir que l'esprit me vient. C'est mal- 



LA CAVALIÈRE 167 

heureux, car l'esprit que j'ai me vient de vous. Mais, 
n'importe ! je sais quelqu'un qui a une rude revanche à 
prendre de M. Ledoux. 

— Où est-il ce quelqu'un? demanda Eaoul. 
■ — Bien près d'ici. 

— Et qui est-il? 

— M. le marquis de Grillon, capitaine à Boyal-Auver- 
gne -cavalerie. 

Hélène et Eaoul échangèrent un regard. 

— Si on allait à celui-là, poursuivit Nieaise, et qu'on 
lui dirait : Monsieur le capitaine, pardon, excuse, nous 
avons fait erreur. Le bandit qui vous a pris votre nom 
à la porte de la Conférence à Paris, et qui a été cause que 
vous vous avez mordu les lèvres jusqu'au sang de- 
vant un milord anglais à la poste de Nonancourt, n'était 
pas Cartouche, mais c'était un bandit tout de même, et 
pire que Cartouche... 

— Ma foi ! s'écria Eaoul, le garçon a raison, et le roi 
est sauvé ! Soyez prêtes, mesdames ! 

— Est-ce que nous allons au château de Gouville? 
demanda Hélène. 

— Eu plus, fit observer le fatout, que M. Eaoul pourra 
venir demain à ses affaires, tant qu'il voudra, et moi aux 
miennes, ajouta-t-il tout bas. La demoiselle et la petiote 
seront en sûreté comme à la paroisse ! 

L'instant d'après ils montaient tous les quatre daus le 
carrosse qui prenait au grand trot le chemin du bourg 
Saint -Nicolas. è 

Juste en ce moment, le Banian qui avait repris sa per- 
ruque et sa. barbe, recondui>ait sos hôtes jusque dans le 
corridor et leur disait : 

— Dormez bien, inee féaux. Demain le bal aura lieu 
avant la noce. Je vous invite aux deux et nous boirons 
à la corde qui doit pendre ce pied-plat de Cartouche ! 

A quelque cent pas du château do Gkrayille, grande 
vieille maison féodale, contemporaine de œs deux tours 
qui défendaient l'entrée de la Seine, avant la fondation du 
Havre-do-Grftcc par le roi François 1 er , le carrosso qui 



168 LA CAVALIÈRE 

renfermait Eaoul, Nicaise et leurs compagnes, fut obligé 
de quitter le pavé pour dépasser une chaise à porteurs, 
cheminant dans la même direction. 

Comme le château était gardé militairement, et que les 
formantes de la porte durèrent plusieurs minutes, la 
chaise à porteurs entra en même temps que le carrosse. 

La personne qui arrivait en chaise, comme nos gens qui 
venaient en carrosse, voulait parler à M. le marquis de 
Crillon, capitaine d'Auvergne-cavalerie. 

Il se faisait tard. M. de Crillon, qui n'avait personne 
ici pour tailler un pharaon après souper, venait dese mettre 
au ht. Quand on lui annonça la maîtresse de la Maison 
Eouge, il dit : Qu'elle attende à demain ! Mais il se leva 
au nom du vicomte de Chateaubriand-Bretagne. 

La malade fut donc admise par-dessus le marché. 

— Je puis attendre une heure, dit-elle d'un accent 
étrange, en passant le seuil du vestibule, mais jusqu'à 
demain, c'est impossible ! 

Les soldats qui l'avaient introduite racontèrent, en 
rentrant au corps de garde, qu'ils avaient parlé à une morte. 

Eaoul, comme de raison, eut la première audience. Il 
n'employa pas exactement le style du bon Nicaise pour 
faire sa déclaration au capitaine, mais le capitaine sourit, 
disant : 

— Mylord ambassadeur aura la monnaie de sa pièce : 
Gadoche au lieu de Cartouche! C'est bien, vicomte; vos 
dames recevront asile au château. Mais ne pourriez-vous 
aller un peu plus loin embarquer votre pauvre garçon de 
roi, pour nous éviter la peine de décharger nos mousque- 
tons sur des gens de qualités tels que vous? 

— Vertubleu ! marquis, répondit Eaoul, notre pauvre 
garçon de roi s'embarquera en plein jour et reviendra 
peut-être de même, couronne en tête, apporter la corde qui 
étranglera votre abbé Dubois ! 

■ — Celui-là, vicomte, je vous le livre, repartit Crillon, 
qui sourit encore. Mais séparons-nous bons amis, et 
envoyez -moi un tierçon de vin de Portugal, quand vous 
serez premier ministre à Windsor. 



LA CAVALIÈRE 169 

Ce fut le dernier mot. 

— Faites entrer l'autre personne, dit le marquis, dès 
que Kaoul eut pris congé. 

L'autre personne entra, soutenue par ses deux porteurs 
de chaise, qui la regardaient avec une sorte de terreur. 
Et, de fait, le marquis lui-même tressaillit à l'aspect 
sinistre qu'elle avait. 

Elle s'assit pourtant, la fiévreuse de la Maison-Bouge, 
la première femme de Piètre Gadoche. Elle s'assit et dédui- 
sit son cas d'une voix nette et intelligible, quoique des 
spasmes fréquents lui coupassent la parole. Quand elle 
eut fini, Grillon dit : 

— Eetournez chez vous, bonne dame. J'en sais assez sur 
ce Piètre Gadoche. 

— Peter Gaddosh, rectifia la malade. 

— Peter Gaddosh, si vous voulez. Vous aurez justice. 

— Le promettez -vous sur votre honneur? demanda-t- 
elle avec une grande énergie. 

— Ma foi, oui, bonne dame. 

— Le jurez -vous 1 ? 

Les porteurs rentraient. 

— C'est que, reprit-elle, j'ai besoin d'être sûre. Je ne le 
verrai pas. 

— Demain... commença le marquis. 

Elle l'interrompit, debout qu'elle était entre ses deux 
porteurs. 

■ — Jurez vite! dit-elle, comme on ordonne. 

— Je le jure, bonne dame, fit le marquis pour la contenter. 

— Merci, prononça-t-elle. 

Il était temps. Elle tomba sur ses deux genoux, fit le 
signe de la croix et s'affaissa morte. 



170 LA CAVALIÈRE 



XVI 



Comment les deux messieurs de coetlogon, qui 
s'aimaient tant, manquèrent de se battre en duel. 



Le lendemain, il sembla que le soleil ne voulût point se 
lever. Le brouillard qui couvrait la Seine et ses deux rives 
était épais comme une nuit. Vilain temps pour un mariage, 
temps triste même pour un enterrement. Or, il y avait 
justement aujourd'hui dimanche un enterrement et un 
mariage : le mariage du Banian, l'homme aux millions, et 
l'enterrement de sa première femme, la maîtresse de la 
Maison -Bouge, 

On attendait pas, en effet, comme aujourd'hui, pour 
laisser aux morts le temps de venir à résipiscence. Aussitôt 
fini, les défunts de la veille étaient enterrés le lendemain, 
excepté en Allemagne pourtant, où, dès le 16 e siècle, une 
pensée humaine institua ces fameuses salles d'attente dans 
lesquelles les décédés ont, pendant trois jours, le droit de 
ressusciter. 

Beau jour, par exemple, excellent jour pour un embar- 
quement clandestin. 

Il était déjà neuf heures du matin, mais le ciel était si 
sonibre derrière la brume épaisse qu'on se fût cru encore 
au point du jour. Du haut de la falaise Saint -Honorine, on 
entendait la mer se briser sur le galet, mais il était impos- 
sible de la voir. La falaise elle-même paraissait déserte. 

Cependant, au premier son de la messe de neuf heures, 
montant de l'église Saint -Nicolas, avec le faible vent d'aval 
qu'il faisait, un homme se montra à la bouche de la valleuse 
d'Etreville. Il semblait être seul. 



LA CAVALIÈRE 17 1 

On nomme valleuses, en Seine et sur l'Océan, depuis les 
sables de Tançai-ville jusqu'au Tréport, partout où il y a 
des falaises, ces sortes de gouffres, changés en escaliers, qui 
vont des sommets à la grève. Il y en a de magnifiques, 
comme ceux, par exemple, qui entourent Etretat; presque 
tous sont dangereux et d'une descente très -difficile. 

La valleuse d'Etreville, située à l'extrémité la plus occi- 
dentale de cet énorme mur blanc qui borde la rive droite 
de la Seine jusqu'à la mer, était en ce temps-là l'escalier 
ordinaire des contrebandiers, parce qu'elle aboutit à une 
sorte de crique, havre microscopique où une barque peut 
s'abriter contre un vent d'ouest qui ne souffle pas tout à 
fait en tempête. 

A une demi-lieue de là, en amont, une autre valleuse, 
moins haute, mais de plus difficile pratique, parce qu'elle 
s'enfonçait en terre et présentait, sur une portion de son 
parcours, une sorte de tunnel vertical de trente à quarante 
pieds, descendait à la petite grève d'Erquetot en Gonfre- 
ville. 

Entre ces deux gorges, célèbres l'une et l'autre par le 
nombre de morts violentes qu'elles avaient vues, la falaise 
s'étendait, inculte ou couverte de ces brouissalles étroite- 
ment enchevêtrées, particulières aux pays de vent, où les 
plantes semblent se racornir et se serrer pour résister mieux 
à l'ennemi. A peu près à égale distance des deux a allcu- 
ses, les terrains cultivés de la ferme de Grâce poussaient 
leur point jusq'uà la rampe même du blanc précipice, pro- 
tégés qu'ils étaient contre les vents de la mer par un petit 
lu >is d'ormes trapus dont les branches tourmentées se 
mêlaient comme des toisons de nègres. La ferme de Grâce, 
appelée aussi Sainte-Honorine, appartenait aux Gonfrevil- 
le, qui possédaient en terres, le long de l'eau, plus ©l'un 
million de revenus. 

Le chevalier de Suint-Georges avait passé la nuit à la 
ferme do Grâce avëÔ lady Mary Kiuart, MM; de Courte- 

nay, de Qnatrebarbea et les officiers de s;i maison. Eta- 
oui.qui avaii rejoint ce groupe fort tard à eàusë de son ex- 
pédition au château de Gouville, apportait l'heure exacte 



172 LA CAVALIÈRE 

du départ. Stuart, en effet, ne devait monter à bord 
qu'an dernier moment, à cause d'un bruit qui courait le 
pays, disant que mylord ambassadeur avait su rassem- 
bler, on ne savait où, toute une flotille de barques bien 
armées, entre lesquelles il comptait prendre le Shannon. 

C'était le nom du cutter, croisant depuis quelques jours 
à l'embouchure de la Seine, et que M. Ledoux guettait si 
assidûment des fenêtres de la Maison-Bouge. 

Les mesures que pouvaient avoir prises mylord ambas- 
sadeur et ses tenants n'étaient pas, du reste, les seuls 
obstacles opposés au départ du prétendant. Ordre avait 
été dépêché de Paris aux gens du roi, qu'ils fussent de 
terre ou de mer, d'empêcher l'embarquement. Seulement, 
monseigneur le régent avait ajouté de sa main aux injonc- 
t'ons moins clémentes de l'abbé Dubois, cette note : « Que 
toute effusion de sang soit évitée. » 

C'en était assez pour mettre un frein à ce zèle ardent des 
subalternes, qui s'arrête net dès qu'il ne sait plus au just 
le désir intime du maître. On doutait. Et comme en défi- 
nitive il s'agissait d'épargner un déboire au roi Georges 
qui était cordialement abhorré, on s'abstenait ou à peu 
près. Aux corps de garde de la côte, il y avait même plus 
d'un soldat des gabelles qui aurait commandé le feu volon- 
tiers pour envoyer une volée de balles à cette nuée de co- 
quins embarqués aux environs de Gonfreville. 

Ceux-là seuls, on le savait, étaient en nombre bien 
suffisant pour écraser la petite armée du chevalier de 
Saint-Georges. 

L'homme qui se montrait au haut de la falaise, devant 
l'entrée de la valleuse d'Etreville, portait la toque écos- 
saise et le plaid, car, le matin même, les fidèles de Jacques 
Stuart avaient revêtu l'uniforme des prochaines batailles. 
Il était grand, mince, gracieux, et des cheveux blonds, 
bouclés, tombaient sur son écharpe bariolée. Il avait une 
carabine anglaise en bandoulière, les pistolets à la ceinture, 
le dirk et la claymore au côté. C'était un beau soldat, 
mais tout jeune. 

Sous ses pieds, dans une anfractuosité de la valleuse, 



LA CAVALIÈRE 173 

une douzaine d'hommes se cachaient, armés comme lui 
jusqu'aux dents. 

Il promena tout autour de lui, sur la campagne qui 
était couverte d'un voile épais, son regard triste, et qui 
malgré la solennité du moment, semblait distrait; puis li 
suivit la lèvre de la falaise dans la direction de l'est. 

— Ne vous éloignez pas, monsieur René, dit un des 
hommes, qui avait élevé sa tête jusqu'au niveau du sol 
pour le suivre des yeux. Le moment approche. 

— C'est bien, répondit le jeune M. de Coëtlogon, je suis 
là. 

Il continua néanmoins de marcher. 

• — Ces deux frères -là, grommela l'homme, qui était 
Bouchard, le maître des écuries, c'est comme un bon petit 
ménage ! Quand on les sépare, ils ressemblent à des âmes 
en peine. 

* — L'autre Coëtlogon commande à la valleuse d'Erque- 
tôt? demanda Erskine. 

> — Oui, et du diable si ce n'est pas pitié de mettre det< 
enfants à la tête de tout cela ! repartit le vieil écuyer. Mais 
tout se fait par la volonté de la Cavalière. 

■ — La reine ! rectifia ironiquement Erskine en ôtant sa 
toque. 

— Messieurs, dit le marquis de Lauzan, qui remontait 
du galet, je vous préviens que j'écoute. En France, nous 
aimons nos reines et nous les respectons. 

— En vérité ! gronda Erskine, nous emmenons avec 
nous un plein panier de ees Français qui seront nos maîtres, 
si le roi va jusqu'à Windsor ! Ils commencent déjà à nous 
faire la leçon ! 

— Il y a loin, répondirent quatre ou cinq gailllards à 
jambes nuée, d'ici jusqu'à Windsor! 

Certes, il y avait loin d'autant que ces braves Écossais 
trouvaient toujours moyen de s'eut retuer en route. 

Erskine avait dit vrai d'ailleurs, l'autre Ooëtlogon, 
Yves, le blessé de la Ponl -de-large, commandait à l'autre 
valleuse. 

.Nous devons ajouter que bien peu de temps auparavant 



174 LA CAVALIÈRE 

Bouchard avait dit vrai aussi. Yves et Eené de Caëtlogon 
étaient si unis, si profondément frères ! Jamais, depuis 
leur enfance, ils ne s'étaient séparés. C'était la même vie 
qu'ils partageaient et leurs cceurs battaient à l'unisson. 

Pourtant, aujourd'hui, si la Cavalière avait posté Eené 
à la valleuse d'Etreville et Yves à la valleuse d'Erquebot, 
c'est qu'elle avait lu dans leurs yeux le présage d'un 
malheur. 

Eené fit une centaine de pas le long de la falaise, puis 
il revint, puis il marcha encore dans la direction de l'est, 
pour se retourner une seconde fois et faire cette promenade 
qui est permise à toute sentinelle aux environs de sa 
guérite. 

Mais Eené ne voyait point sa guérite. Le brouillard, 
devenant de plus en plus dense, lui cachait presque le 
sol sous ses pieds. 

Il allait et revenait, se croyant toujours à quelques 
toises de ses compagnons. Quelque chose cependant l'at- 
tirait vers l'est à son insu, car il faisait plus de pas en allant 
qu'en revenant. Il se trouva ainsi tout à coup devant un 
mur en ruines qui sortit de la brume et lui barra le passage. 
C'était l'ancien enclos du parc de Grâce. Machinalement, 
il chercha une brèche et en trouva une. De l'autre côté 
de la brèche, comme dans un miroir recouvert d'une gaze 
épaisse, il se vit : même taille, même costume, mêmes 
armes, même visage, encadré de longs cheveux blonds. 

On trouve de ces légendes dans le pays écossais, plein 
de brumes et tout rempli des merveilles de la seconde vue. 
La brume était là et aussi le costume d Ecosse. 

Eené recula; son image recula : de telle sorte que le 
brouillard tomba entre eux comme une muraille. 

Car ils étaient deux. Yves de Goëtlogon avait fait com- 
me Eené. Seulement, au lieu d'aller vers l'est, il avait 
marché en sens contraire. Quelque chose aussi le poussait : 
La même chose. 

— Yves ! murmura Eené qui ne voyait plus rien et 
qui doutait presque du témoignage de ses yeux. 

Yves répondit tout bas : 



LA CAVALIÈRE 175 

— Eené ! 

— As-tu donc quitté ton poste, mon frère? 

— Mon frère, tu as donc quitté le tien ! 

— C'est vrai, et je ne saurais dire pourquoi. 
• — Ni moi. 

Ils se rapprochèrent, sortant tous deux de la brume 
et tous deux si changés qu'ils eurent pitié l'un de l'autre. 
Eené tendit sa main. Yves la prit. 

Leurs mains étaient glacées, et chacun, chose bizarre, 
sentit la main de l'autre plus froide que la sienne. 

— J'ai menti, mon frère, reprit Eené qui baissa les 
yeux. Je te cherchais malgré moi. 

— C'est comme moi, murmura Yves qui regarda la terre, 
malgré moi je te cherchais, j'ai menti. 

Il y eut un long silence. La campagne se taisait. La 
mer envoyait un large et paisible murmure. 

— Mon frère, dit Eené, je te le jure devant Dieu que 
je t'aime comme autrefois. 

Il avait des larmes dans les yeux. 

' — Je t'aime mieux qu'autrefois, repartit Yves. 

Ils se regardèrent, puis ils s'embrassèrent. Leurs bou- 
ches étaient froides comme leurs mains. 

Je vous le dis, c'était une chose redoutable et tragique 
que cet entretien solitaire, entouré de silence, caché par 
un nuage et coupé de longues pauses qui semblaient expri- 
mer plus que les paroles elles-mêmes. 

— Pourquoi voulais-tu me voir, mon frère? demanda 
Eené qui passa la main sur son front. 

Yves au lieu, de répondre, demanda à son tour : 
-— Et toi? 

— Moi, j'ai dos pensées qui me tuent. 

— Moi j'ai des rêves qui me font peur. 

Dans le silence qui suivit, et tandis qu'ils frémissaient 
tous deux, un premier bniif vint de la campagne, mais 
si lointain cl si faible quaur.uu des deilX frères ne l'enten- 
dit : Eien ne venait encore de la mer. 

— Mon frère, dit Eené qui n'avait paa été plus pâle 
pour mourir, je voudrais te quitter, je ne puis. 



176 LA CAVALIÈRE 

— C'est que tu as encore quelque chose à me dire, mon 
frère, répliqua Yves. 

La même étincelle sombre et fauve s'alluma dans l'azur 
si doux de leurs yeux. 

C'étaient deux enfants au cœur noble et bon et plus 
d'une jeune fille eût envié la pureté de leurs sourires. Mais 
cette flamme qui sourdement brûlait dans leurs prunelles 
faisait honte et frayeur : 

— Me provoques-tu? balbutia Eené dont la bouche eut 
une frange livide. 

— Non, dit Yves, chancelant, comme s'il résistait à une 
ivresse : je t'attends. 

■ — Il faut donc que cela soit ! s'écria Eené avec désespoir. 

— Il faut que cela soit, repartit Yves, je le crois, j'en 
suis sûr! 

— Tu es donc bien malade dans ton âme, Yves, Yves, 
mon frère ! 

— Assez pour te disputer le trésor de ma vie à toi, Eené, 
Eené qui es mon cœur ! 

Eené baissa les yeux puis il dit d'une voix à peine intel- 
ligible : 

— Lui as -tu avoué ton secret? 

— Non. 

■ — Moi, j'ai osé lui dire le mien. 

— Tu mens, car elle t'aurait chassé ! 

Ce fut Yves qui dit cela en touchant la garde de son 
arme, et aussitôt, les deux claymores sautèrent hors du four- 
reau, mais au son qu'elles rendirent Yves et Eené reculèrent 
d'un pas, comme si la foudre fût tombée à leurs pieds. Dans 
la campagne, le bruit augmentait et approchait, mais 
tout leur sang bouillonnait à leurs tempes et ils n'enten- 
daient rien que la voix de leurs cœurs en démence. 

Certes, si l'un des deux eut reculé, l'autre ne l'aurait point 
poursuivi; mais ils étaient d'une race où jamais nul ne 
recula. 

— Tu m'as outragé, prononça Eené à voix basse, tue-moi ! 

— C'est celui qui outrage qui doit sa vie, répliqua Yves 
présentant sa poitrine découverte. 



LA CAVALIÈRE 177 

— Eené fronça les sourcils. 

Défends-toi, ordonna-t-il rudement; c'est assez parler. 
J'ai du rouge dans les yeux. Défends -toi ! Devant Dieu, 
je te pardonne ! 

Les clayniores se touchèrent, puis s'échappèrent de leur 
mains. 

— Sommes-nous des femmes? balbutia Yves, étonné. 

— Oh ! frère, je ne peux pas, dit Eené dans un sanglot. 
Tu ressembles trop à notre mère ! 

Yves arracha son écharpe et s'en couvrit le visage. 

— Va maintenant, dit -il en ramassant son épée, et fait 
comme moi. Il y a un sort sur nous, mon frère. Ah ! pour- 
quoi m'as-tu parlé de notre mère? 

Eené reprit son arme et se voila de son écharque, 
Mais, au lieu de tomber en garde, il étendit sa main vers 
la falaise, qui formait précipice au-dessus du rivage. 

— La mort est là aussi, murmnra-t-il 

— Tirons au sort, s'écria Yves. 
Une pièce d'or tournait déjà en l'air. 

■ — Tête ou pile ! Tu ne réponds pas? Moi je dis pile ! 

La pièce tomba; Eené la couvrit de son pied. 

Comme Yves s'élançait sur lui, il l'entoura de ses bras, et 
Yves, furieux à la fois de colère et de tendresse, lui rendit 
son étreinte avec une sauvage violence. 

Puis ils restèrent écrasés sous une indicible angoisse, où 
se mêlait je ne sais quelle immense joie. 

— Je te promets de mourir ce matin, frère frère chéri, 
«•1 Bois heureux! murmura Yves. 

Eené l'enleva sur sa poitrine haletante. 

— Yves, mon frère bien-aimé, dit-il; c'est moi, c'est 
moi qui vais mourir. 

Ils s'arrachèrent tons deux <\*'* bras l'un de l'autre. Il 
n'y avait plus moyeu <!•' ne pas entendre. Le bruit B'étaif 
rapproché; des pas sonnaient dans L'ombre, de deux oôtés 
différents. 

■ — A nos postes! s'éoria René. 

■ — il n'est pins temps, répondil Yves. 

Un coup d<' Bifflei aigu monta du rivage, 

12 



178 LA CAVALIÈRE 

Yves reprit à voix basse en montrant la brèche qu'il 
avait dépassée : 

— L'ennemi vient de là. Ici c'est le roi qui gagne la 
valleuse d'Etreville Défendons la brèche, frère. C'est 
encore un duel, et aux pieds de Dieu, notre mère pourra 
regarder celui-là ! Luttons à qui fera le mieux ! 

Us s'élancèrent de front et la carabine à la main au-de- 
vant de la brèche. 

Derrière eux, des pas précipités frappaient le sol et une 
voix vibrante s'écria : tandis qu'une troupe passait au 
galop : 

— En avant, messieurs ! le roi pour toujours ! 

— C'est elle ! murmura Eené. Mourir loin d'elle ! 

— Mourir pour elle ! répondit Yves. 

Devant eux, de l'autre côté de la brèche, de sombres 
figures sortirent du brouillard. Deux coups de carabine 
partirent, deux bandits tombèrent; les autres reculèrent, 
étonnés. 

■ — Le roi pour toujours ! crièrent ensemble Yves et Eené. 

Par derrière, le galop des chevaux s'arrêta et ils purent 
entendre Eaoul qui disait : 

— Ce sont les deux messieurs de Goëtlogon. A leur se- 
cours, mylords ! 

Mais la voix éclatante de la Cavalière s'éleva de nouveau : 

-~ Mylords, je vous le défends, prononça-t-elle distinc- 
tement. Le roi ! rien que le roi ! 

Yves et Eené échangèrent un mélancolique regard. Les 
pas s'éloignèrent dans la direction d'Etreville. 

Pendant que les deux Goëtlogon rechargeaient leurs 
carabines, une grêle de balles sortit du brouillard. La 
toque de Eené fut emportée, et Yves laissa échapper son 
arme qu'il tenait de la main droite. Son bras déjà blessé 
était traversé d'un coup de feu. à 

— Tu marques un point, frère, dit -il gaiement. 

Et, saisissant de la main gauche un pistolet à sa cein- 
ture, il coucha sur l'herbe une grande ombre qui visait 
à dix pas. 

— A l'assaut, mes mignons ! ordonna Tontaine, dont 



LA CAVALIÈRE 179 

la gigantesque taille se dessina en ce moment dans la 
brume. Us ne sont que deux et nous ont déjà trop arrêtés ! 
Une nouvelle décharge mit des points rouges au plus 
épais du brouillard et Eené fat touché à son tour. 

— Manche à manche, Yves ! cria-t-il. A la claymore ! 
Ils dégainèrent. Un flot de coquins se ruait sur eux. 

Tous deux déchargèrent en même temps leur dernier pis- 
tolet; puis Eené, le poignard d'une main, Fépée de l'autre 
se posa au milieu du passage. Yves lui dit : 

Un peu de place, frère, soyons de front ! Tu prends tout ! 

Puis, presque aussitôt après, percé deux coups de rapière 
et voyant Fépée de Tontaine sur sa gorge, il s'écria : 

— Frère, tu as parité gagnée ! notre duel est fini ! 
Mais Eené s'était jeté au-devant de lui, et il reçut l'es- 
tocade du géant en pleine poitrine. 

Ils tombèrent ensemble et embrasses. 

Les bandits couraient déjà vers la valleuse d'Étreville, 
laissant cinq cadavres de leurs compagnons derrière eux. 
Vers l'ouest une vive mousquetade s'engagea sur la 
falaise et au bord de l'eau ; les canons du cotre tonnèrent. 
Puis, derrière ce voile lourd qui couvrait la rivière et ses 
bords, il y eut un grand silence. 

Les deux messieurs de Coctlogon gisaient comme ils 
étaient tombés, tout près l'un de l'autre, Eené un peu 
en avant de son frère et semblant encore le défendre. 
Eené n'avait que deux blessures; le sang d'Yves coulait 
par un grand nombre de plaies, dont plusieurs étaient mor- 
t elles. Le hasard de leurs chutes avait rapproché leurs 
jeunes têtes, dont les cheveux blonds se mêlaient. Ils 
n'avaient rien au visage et c'était pitié d'admirer la pâle 
beauté de ces deux enfants endormis. 

Comme les bruits de la. bataille cessaient, un souffle 
agita la poitrine de René. Sun premier effort, épuisé qu'il 
était, fut pour soulever la tète de son frère, qu'il appuya 
doucement OOntre son sein. 

Yves ouvrit les y\\\ et ils se -omirent. 

— Nous nous aimions bien, frère, murmura "* \res. Dieu 
e t bon; il a envoyé entre nous L'adoré souvenir de ma 



180 LA CAVALIÈRE 

mère. Si j'étais mort par toi, c'eût été un cruel martyre ! 

— Toi ! mourir par moi ! s'écria René comme on répète 
une parole blasphématoire et impossible. 

Le sourire d'Yves devint plus doux. 

— Tu n'y crois plus ! dit -il en fermant ses yeux à demi. 
Tu fais bien. N'ai-je pas vu ta poitrine qui défendait la 
mienne ? Écoute, frère, j'ai à te parler avant de mourir. 

— Mais tu ne mourras pas ! s'écria Eené, qui le pressa 
passionnément sur son cœur. 

— Écoute ! je ne sais lequel de nous l'a dit, mais c'était 
la vérité. Nous n'étions qu'un cœur, nous n'avions qu'une 
âme. Nous devions aimer de même. Je deviens faible : ne 
m'arrête plus... Ah ! Dieu est bon ! Elle était entre nous, 
je la voyais : c'est elle qui a dégainée nos épées. Sois béni, 
Eené, car c'est toi qui a appelé notre mère !... 

Il eut un spasme. René l'entoura plus étroitement de 
ses bras. C'est le geste des mères éplorées qui cherchent 
à retenir la petite âme de l'enfant, prête à s'envoler au ciel. 

— Quand je vais être mort, reprit Yves, tu seras seul 
à l'aimer. 

■ — Tais-toi, tais-toi ! s'écria René, je te jure !... 

Il n'acheva pas ! la main faible de son frère s'appuyait 
sur ses lèvres et lui fermait la bouche. 

— Ne promets pas cela !murmura-t-il, tandis qu'unelarme, 
la première et la dernière, mouillait ses grands cils. Mentira 
un mourant porte malheur. Il n'est pas en ton pouvoir de 
renoncer à elle. Frère, notre âme à deux, tu l'as mainte- 
nant tout entière ! Je te laise l'héritage de mon cœur : Sois 
heureux, sois heureux ! Et tous les deux, priez pour moi ! 

Ces mots s'exhalèrent comme un souffle; René sentit 
la tête de son frère plus lourde sur son sein. Il chercha 
les battements du cœur, mais le cœur d'Yves de Coètlo- 
gon ne battait plus. 

Une immense douleur étreignit la poitrine de René, 
qui perdit le sentiment et resta couché sur ce sol sanglant, 
la tête appuyée contre la tête déjà froide de son frère. Il 
fut éveillé par un bruit et ouvrit les yeux. Mary Stuart 
de Rothsay était auprès de lui. 



LA CAVALIÈRE 181 

• — Eené ! Eené ! disait-elle, je vous retrouve vivant ! 
Il y eut dans le regard du jeune homme une étrange 
terreur. 

— Il nous voit... de là-liaut ! balbutia-t-il. Mon frère! 
mon pauvre frère chéri ! 

Il tourna vers Yves ses yeux, troublés deux fois par la 
crainte et par un reste d'espoir. 

— Ah ! fit -il avec une douleur profonde, il est mort ! 
mon frère est mort ! 

Elle voulut lui prendre la main; il la repoussa violem- 
ment. 

— Allez au roi ! dit-il, Vous êtes au roi. J'ai bien enten- 
du. M. de Chateaubriand voulait venir à son secours. 
Vous avez dit : Le roi ! rien que le roi ! 

La Cavalière leva son regard vers le ciel. 

— J'avais juré, murmura-t-elle, ses beaux yeux bai- 
gnés de larmes; je tiendrai mon serment. Tant que Jac- 
ques Stuart n'aura pas mis son pied sur la terre d'Ecosse, 
le roi ! rien que le roi ! Mais, une fois ma promesse accom- 
plie, aura-t-il besoin de moi pour régner? Eené, j'aime la 
France où vous êtes, je reviendrai. Je l'ai promis aussi et 
maintenant, je le jure : Je ne serai jamais reine ! 



XVII 



OU LE FATOUT CESSE D ETRE COMIQUE 



La veille an soir, dans sa conférence avec ses lieute- 
nants, Piètre Gadoche avait établi son plan de bataille, 
approuvé à l'unanimité par Tontaine, le doeteur, Bogue, 
et Salva. Noua n'avons point mentionné ce plan, parce 
que le lecteur ne connaissait pas encore le détail des Lieux, 



182 LA CAVALIÈRE 

où devait se livrer le combat décisif. Maintenant, au con- 
traire, que nous revenons de la falaise Sainte-Honorine, 
quelques mots suffiront pour faire comprendre clairement 
l'intention du bandit. 

Il regardait, bien entendu, son argent anglais comme 
gagné d'avance, tant la chose était simple et de facile 
exécution. 

L'embarquement de Jacques Stuart devait avoir lieu 
au galet d'Étreville, sous la valleuse du même nom. Gado • 
che savait cela. Dans les expéditions de ce genre, il est 
presque impossible de garder le secret. Toute conspi- 
ration, de quelque nature quelle soit, traîne la trahison 
après elle; le prétendant était systématiquement trahi 
depuis son départ de Bar-le-Duc. 

Mais, chose bizarre, de même que certains hommes 
vont longtemps et bien, quoique portant en eux le germe 
d'une maladie mortelle, de même les conspirations trahies 
réussissent souvent. 

Piètre Gadoche disposait d'une force plus que suffisante 
pour prévenir l'embarquement ; il avait en outre une demi- 
douzaine d'hommes connus pour être d'excellents tireurs. 
Nous n'avons pas besoin de dire quel devait être le rôle 
de ceux-là dans l'escarmouche. Ce n'était pas un prison- 
nier que Gadoche avait mission de faire. 

Gadoche avait divise son monde en trois groupes. 

Nous connaissons la première, commandée par Tontaine. 
Cachée dans le bois de Grâce, cette troupe devait prendre 
l'escorte du roi à revers, dans son trajet de la ferme à la 
valleuse, tandis qu'une seconde bande, menée par Eogue et 
Salva, l'attaquerait du côté de la ville. La troisième troupe, 
dont Gadoche s'était réservé la conduite, devait suivre le 
bord de l'eau et fermer le passage au bas de la valleuse. 

Nous répétons, parce que c'est l'exacte vérité, que cette 
tactique élémcnta ; re était surabondamment suffisante, 
puisqu'il s'agissait de tuer un homme, bien plus que de 
gagner une bataille. Lord Stair avait gagné assez de 
batailles rangées : c'était un héros retraité. 

Quatre tireurs, connaissant personnellement Jacques 



LA CAVALIÈRE 183 

Stuart, étaient dans les bandes du haut, trois suivaient 
la troupe de Gadoche. Sans le brouillard et d'autres cir- 
constances dont le lecteur en connaît une déjà (la défense 
des Coëtlogon à la brèche du vieux parc de Gonfreville), 
il eût fallu un miracle pour préserver le chevalier de Saint - 
Georges. 

Piètre Gadoche se leva de belle humeur, le matin de ce 
dimanche qui, suivant sa propre impression, devait voir 
un bal et une noce. La première chose qu'il apprit, 
ce fut l'annonce d'une autre cérémonie : La maîtresse du 
logis était morte dans la nuit, et la Maison-Eouge se ten- 
dait de deuil; Gadoche n'en éprouva ni peine ni plaisir. 
Il se fit panser avec soin. Sa blessure qui ne voulait point 
se fermer, lui laissait pourtant quelque repos, à la condi- 
tion d'éviter tout contact. Le docteur Saunier était un 
homme habile. 

Après le pansement, Gadoche déjeuna au mieux et fit 
sa toilette de marié, pensant bien n'avoir pas le temps de 
vaquer à ces détails entre le bal assassin et la noce sacri- 
lège. Il ne comptait pas, d'ailleurs, s'exposer beaucoup 
dans la bagarre. 

Pendant qu'il s'attifait avec ce bon goût et ce soin qui 
lui étaient particuliers, on vint lui apprendre que ses voi- 
sins d'en bas, Hélène et Nicaise, avaient déménagé la 
veille au soir. Cela l'occupa, mais non point outre mesure. 
Que pouvaient-ils contre lui? Sous quarante-huit heures, 
il devait être en route pour Londres. 

Un soin plus grave, c'était de connaître exactement les 
intentions du capitaine d'Auvergne-cavalerie. Quoique 
l'algarade survenue entre eux à la poste de Nonancourt 
fût fondée sur une méprise, Gadoche avait gardé un 
faciaux souvenir <los Façons expéditives de M. le marquis 
de Grillon, el n'eût point aimé à le rencontrer aujourd'hui 
sur son chemin. Mais, de oe OÔté, les nouvelles étaient 
1)1. unes; le château de Gouville gardait, depuis le inafin, 
ses portes closes. Vers neuf heures, au moment où René 

de Ooëtlogon commençait, an liant de la falaise Sainte- 
Honorine, cette promenade qui devait EkTOil une si tra- 



184 LA CAVALIÈRE 

gique issue, Piètre Gadoche sortit de la Maison-Rouge, en 
plein costume de Banian, riche et tout à fait digne d'un 
dimanche de noce. Il secoua convenablement un goupillon 
d'eau bénite sur le cercueil de sa première victime qui 
attendait les prêtres sous le vestibule, et passa le seuil 
tendu de noir, sans savoir, du reste, le nom de la morte. 
Il était accompagné par le docteur Saunier et ses trois 
tireurs d'élite : marksmen (en anglais). 

Le reste de sa troupe stationnait au heu dit la Petite- 
Falaise, que nous connaissons déjà par le propre récit de 
Gadoche. C'était là qu'il avait exécuté, douze ans aupara- 
vant, ce beau tour de gymnastique, un saut périlleux du 
haut en bas de la falaise. 

— Mes braves, dit -il à ses tireurs en marchant vers le 
rendez-vous, voici un diable de brouillard qui nous fait 
la partie belle, quoi que vous en puissiez croire. Vous ne 
pourrez pas viser loin, c'est vrai ; mais, comme je sais, à 
un pouce près, la coulée où doit passer la bête, vous tire- 
rez à bout portant. 

Il parlait encore, quand une singulière apparition tra- 
versa la brume à trois pas de lui. On n'eût point sa dire, 
en vérité, si la vision était burlesque ou terrible. Depuis 
qu'il n'était plus une poule mouillée, il y avait de ceci et 
de cela chez notre ami Nicaise, le f atout. 

Il avait quitté ce matin le château de Gouville laissant 
Hélène et Mariole encore endormies. Il était armé en guerre 
complètement, portant à sa ceinture les deux vieux pis- 
tolets de reître du bonhomme Olivat, énormes engins 
qui faisaient frayeur à voir et qu'il avait, nous le savons, 
bourrés jusqu'à la gueule. Il portait en outre un mous- 
queton sur l'épaule et une épée de cavalier au côté. Cela 
l'embarrassait pour marcher, mais il avait l'air déterminé. 

Ce qu'il comptait faire, notre Nicaise, peut-être ne le 
savait-il pas bien lui-même. Certes, il avait grande 
confiance dans le capitaine d'Auvergne, qui avait promis 
que Piètre Gadoche serait pendu ; mais ce Piètre Gadoche 
avait tant de tours dans son sac ! Nicaise s'était armé 
pour le cas où la corde casserait. 



LA CAVALIÈRE 185 

H ne fit que passer et se perdit aussitôt dans la brume. 

Gadoche et ses hommes continuèrent leur chemin, et 
Nicaise, faisant un détour, les suivit à distance, entre le 
bord de l'eau et la petite falaise. Du moins, il croyait les 
suivre. 

Mais il arriva ceci : Ceux qu'il pensait suivre avaient 
fait un détour et pendant que Gadoche et ses compagnons 
montaient la pente douce qui mène à la falaise du côté 
de la ville, Nicaise descendait toujours vers la grève. Il 
s'arrêta au bout de deux ou trois cents pas, se disant : 

— Les coquins devraient pourtant être arrivés ! 

A ce moment, il y eut, en haut de la rampe, une explo- 
sion de cris mêlés à des éclats de rire. 

Le fatout ouvrit alors ses' oreilles toutes grandes, mais 
il ne pouvait entendre que de confuses clameurs. Nous 
le laisserons se demandant s'il devait grimper ou demeu- 
rer coi, pour assister à cette joyeuse scène qui se jouait 
en haut de la petite falaise. 

La place ne valait rien, paraîtrait-il, pour Piètre Gado- 
che, car c'était ici même qu'il avait risqué jadis son fa- 
meux saut périlleux. Au lieu de rencontrer ses hommes au 
rendez-vous donné par lui, notre bandit tomba au milieu 
d'un détachement d'Auvergne -cavalerie, que le brouil- 
lard lui avait caché jusqu'au dernier instant. 

C'était une embuscade, dressée par M. de Crillon. Les 
coupe-jarrets qui devaient attendre là Gadoche pour redes- 
eendre à la grève et gagner avec lui le galet d'Étreville, 
étaient étendus sur le sol, liés comme des paquets. 

Boyal-Auvcrgnc s'amusait ce matin comme un bien- 
heureux. Les éclats de rire qui étaient arrivés en bas jus- 
qu'au fatout lui appartenaient; les cris venaient de Gado- 
che et de ses compagnons, qui, n'apercevant point, au 
premier moment, les prisonniers garottes, avaient crié à 
l'aide ! 

■ — Celte h.is, monsieur le marquis de Kmnorantin, dit 
le capitaine, qui sortit dv^, rangs, je crois (pic nous allons 

terminer notre affaire paisiblement et Bans que personne 
vienne à la traverse. 



186 LA CAVALIÈRE 

— Prenez garde, monsieur le marquis de Grillon, répon- 
dit Gadoche hardiment. Mylord ambassadeur d'Angleterre 
vous a déjà notifié votre erreur; je ne suis pas Cartouche ! 

— Monsieur le marquis de Eomorantin, reprit Grillon; 
car c'est, ma foi ! très drôle, nous sommes ici marquis con- 
tre marquis, j'ai grande confiance en tout ce qui dit mylord 
comte Stair, qui est un grand homme de guerre; aussi ai- 
je reconnu mon erreur. Ce n'est pas Cartouche que nous 
allons pendre haut et court : c'est le bandit Piètre Ga- 
doche, le valet de Cartouche ! 

Il avait étendu sa main, et Gadoche, suivant des yeux 
ce geste, vit, au travers du brouillard, un fantôme de po- 
tence qui se dressait à dix pas de lui. 

Il était ici comme la première fois, le jour de ses noces, 
avec Eosette, entouré de tous côtés, sauf un seul : le rebord 
de la falaise. 

— Me pendre ! moi ! s'écria-t-il. Je vous le répète, 
prenez garde ! pendant que vous me retenez ici, la guerre 
s'allume peut-être par votre faute entre la France et l'An- 
gleterre. Le prétendant s'embarque... 

— Haut et court, disais-je, poursuivit froidement M. de 
Grillon, non point parce que vous êtes un voleur, un faus- 
saire, un bigame, un incendiaire, un assassin, cela regarde 
les juges, — mais parce que tu as osé, maraud que tu es, 
prendre le nom d'un gentilhomme et l'uniforme du noble 
régiment d'Auvergne ! 

— Jarnibieu ! s'écria Gadoche, voilà un crime, en effet, 
qu'on ne me pardonnera point au milieu de tant d'uni- 
formes. Venez donc me chercher, mes maîtres ! 

Il ne s'était pas vanté, dans son récit, le soir de la veille, 
au dessert. Il ne fit point le saut périlleux, cette fois, mais 
sa main droite toucha légèrement le bord de la falaise et il 
disparut dans la brume, comme un oiseau s'envole. 

— Feu ! ordonna Grillon, exaspéré. 

Nicaise, qui regardait en haut, vit quelque chose tomber 
et reçut un grand coup de poing dans la poitrine. Il enten- 
dit au même instant un feu de peloton, suivi d'une grêle de 
balles qui sifflèrent autour de ses oreilles. 



LA CAVALIÈRE 187 

— Adieu, monsieur le marquis ! cria Gadoche, qui était 
déjà loin. 

Sans ce cri, Nicaise, tout étourdi, n'aurait point su de 
quel côté courir. 

Voilà le danger de braver et aussi le danger de raconter 
des anecdotes après boire. Gadoche sautait bien, mais il 
avait la langue trop longue : positivement Nicaise qui 
qui avait ouï l'anecdote en perçant son trou de vrille, était 
resté là, sous la falaise, dans la vague idée que ce 
démon de Gadoche pourrait encore tenter son grand 
saut ! 

Aussitôt qu'il eut entendu le cri, il s'élança sans ré- 
fléchir, à toute vitesse, disant seulement : 

— Ah ! le gueux, il va nous échapper ! 

Le bruit des pas de Gadoche se perdait presque dans la 
brume épaisse et sourde. Nicaise était gros, mais il courait 
de tout cœur, et son idée fixe lui donnait des ailes. 

Chacun a son aiguillon secret en ce monde : M. le mar- 
quis de Grillon avait condamné, non point le malfaiteur, 
mais l'impertinent. Ce n'était pas le bandit Gadoche que 
poursuivait Nicaise, c'était M. Ledoux, Fépouseur de la 
demoiselle Hélène. 

Trébigre ! M. Ledoux l'avait tant de fois empêché de 
dormir ! 

Il y avait loin de la petite falaise à la valleuse d'Etre- 
ville, une forte demi-lieue pour le moins. Dès les premiers 
cent pas, Nicaise se sentit essoufflé; il portait trop lourd. 
Au bout de trois minutes do course, il suait à grosses gout- 
tes : mais il gagnait, il entendait plus rapprochés les pas 
du fugitif. 

Il jeta son mousqueton, puis sou épée, puis ses pistolets, 
qui él aient de plomb. Ah ! bigre de bigre ! voilà un bon dé- 
barras ! Il se sentait léger comme une plume, H n'eût été 
la courte haleine qui Legênail un petit peu, il oiït continué 
de «'■ pas-là jusqu'à SaimVOuen de Rouen en suivant 
toujours la, rivière. 

Gadoohe par i<' l'ait, ('tait beauooup plus agile (pie lui, 
mais il y avait la griffe du mort. En oouranl et quoi qu'il 



188 LA CAVALIÈRE 

pût faire, il remuait son bras qu'il avait sauvegardé avec 
autant d'habileté que de bonheur au moment du grand 
saut. Le mouvement continu causait un frottement, mal- 
gré l'appareil posé par le docteur Saunier. Le frottement, 
si léger qu'il soit, arrive promptement à être une torture, 
dans un cas semblable à celui de Gadoche. 

La première fois qu'il entendit derrière lui de souffle un 
peu poussif de notre Nicaise, un froid lui passa par le cœur. 
Avait-il peur de Nicaise, le maladroit et le poltron, lui, 
l'aventurier intrépide et rompu au maniement de toutes 
armes? On ne peut dire cela. Piètre Gadoche avait évité, 
en sa vie, par son audace et son sang-froid exceptionnels, 
des dangers qui semblaient insurmontables. Un combat 
singulier contre Nicaise rentrait pour lui dans l'ordre des 
aventures comiques ; il eût affronté Nicaise, armé de pied 
en cap, avec un couteau de table. Voilà le vrai. 

Mais il y avait la griffe du mort. La griffe du mort le 
tenait : il sentait distinctement, parmi la grande douleur 
qui le poignait du coude jusqu'à l'épaule, cinq brûlures 
partielles, les quatre doigts et le pouce, les cinq ongles 
sous lesquels était le venin... 

Ne niez pas ! Gadoche était un esprit fort. Fussiez -vous 
franc-maçon, il vous eût rendu des points au jeu de l'in- 
crédulité ; mais il croyait à cela, il croyait au venin qui est 
sous les ongles des mourants. Nous ne sommes pas par- 
faits; je dis : personne au monde, pas même Piètre Gado- 
che, le roi des divorceurs. Piètre Gadoche eut peur et sa 
poitrine se serra. 

Par ce brouillard, si on eût été en rase campagne, il se 
serait jeté à droite ou à gauche, évitant ainsi aisément cet 
homme qui le poursuivait à tâtons, — qui le poursuivait, 
remarquez bien ce fait, depuis l'auberge du Lion-d'or, aux 
grandes coupes de Béhonne, près la ville de Bar-le-Duc, 
sans jamais perdre sa trace. 

Mais ici la mer montante était à droite; à gauche, il y 
avait cette immense muraille blanche, le long de laquelle 
moutonnaient les fumées blafardes de la brume : deux obs- 
tacles infranchissables. Il fallait aller directement, tou- 



LA CAVALIÈRE 189 

jours en avant, toujours, à moins de se retourner et de 
faire tête bravement. 

A ses heures, Gadoche se fût retourné bravement et 
eût fait tête à dix hommes. 

Mais ces grands brouillards ont de bizarres mirages, 
on y voit des fantômes comme dans la nuit. Certes, Ga- 
doche ne croyait pas aux fantômes ; il ne croyait à rien. 

A rien, sinon à ce dévorant cancer qui lui mordait le 
bras gauche; une bête monstrueuse qui avait cinq crocs 
dans sa terrible bouche : les cinq ongles du mort ! 

Gadoche vit ce qu'il n'avait jamais vu. Ses remords qui 
dormaient s'éveillèrent et se dressèrent autour de lui : 
longues figures pâles d'hommes égorgés, de femmes pillées, 
tuées par la trahison et dont quelques-unes l'étonnèrent, 
car il les avait oubliées depuis le temps ! 

Et il essaya de rire, honteux d'avoir vu cela, d'y avoir 
cru. Les fantômes s'évanouirent, puis revinrent. Gadoche 
gronda un blasphème et trembla. 

Le vent d'aval lui apportait des sons de cloches. Il 
connaissait bien le langage des cloches, parce que dans sa 
vie d'aventures, il avait été plus d'une fois domestique 
d'église. Les cloches eurent successivement deux voix : 
elles sonnèrent d'abord pour un enterrement, puis pour 
un mariage. 

— Ma voisine qu'on porte au cimetière et ma femme 
qui monte en carrosse ! pensa-t-il. 

Cela le ragaillardit. C'étaient des choses de ce monde. 
Il pressa le pas. A tout prendre, rien n'était perdu. A un 
millier de pas en avant de lui, il allait trouver ses hommes, 
maîtres déjà du cutter peut-être. Et alors, en route pour 
Londres, où ses millions l'attendaient! Ce n'était qu'un 
mariage escroqueur de manqué. On ne peut pas tous les 
réussir. Encore un effort... 

En conscience, Nicaise, le pauvre gros fatout, râlait plus 
péniblement que lui. Il n'était plus guère soutenu que pur 
le diable de rancune qu'il avait au corps, notre Nicaise; il 
souillait comme un bœuf, et bientôt se mit a geindre, 
mais sans cesser de courir. 



190 LA CAVALIÈRE 

Gadoche entendit ce gémissement. Du coup, plus d'un 
eût repris courage, mais il y avait la griffe du mort. Un 
frisson soudain glaça la sueur sur le front de Gadoche. Le 
mort, là-bas, dans la soupente, avait gémi aussi et ainsi. 
Était-ce le mort? Il se retourna. Il ne vit rien. Si fait : 
dans le brouillard, une forme indécise se détachait; un 
homme qui glissait, qui courait couché. Couché sur le dos 
avec de grands yeux caves, et une main qui sortait du Ut : 
cinq doigts sanglants, dont chacun retenait un lambeau 
de chair rouge. Et cela râlait, râlait... 

Les jambes de Piètre Gadoche tremblèrent sous le poids 
de son corps. 

A ce moment, le râle de « cela » devint plus violent et le 
f atout saillit hors du brouillard, criant : 

— Arrête donc, coquin, que je t'étrangle ! 

En même temps, et tout près, une vive mousquetade 
éclata. Cent pas encore, et Gadoche rencontrait le salut. 
H était à cent pas du galet d'Étreville. 

Il dégaina, n'ayant plus le temps d'armer ses pistolets, 
et lança un furieux coup d'épée au travers du corps de 
Nicaise, qui passa sous le fer, peut-être sans le vouloir, 
car il se baissait justement pour planter sa grosse tête 
dans l'estomac du bandit. 

Le choc lança Gadoche à dix pas de là. C'était bien au 
fatout, le râle. Il râlait de fatigue et aussi de rage. C'était 
le râle d'une bête féroce. 

La mousquetade augmentait; des cris de bataille s'y 
mêlaient, et les canons du cutter éclatèrent bientôt au- 
dessus du tumulte. 

On n'entendait plus les cloches là-bas, devers la ville. 
Elles sonnaient pourtant à toute volée, et sous le porche 
de l'église Saint-Nicolas deux cortèges se rencontraient : 
deux femmes, une morte dans sa bière, une enfant qui 
portait la blanche couronne des fiancées. Gadoche aurait 
dû être de ce deuil et de cette noce. 

Mais Gadoche était entre les mains de Nicaise. — entre 
les griffes du mort, allions -nous dire. 

Car une chose terrible avait heu. 



LA CAVALIÈRE 191 

Chaque animal destructeur a son instinct. Les loups 
mordent au cou, les meurtriers visent au cœur; on dit 
que la panthère s'attaque à toute partie qui saigne. 

Le f atout était un tigre. Il avait jeté ses armes ; il n'avait 
pas besoin d'armes. Sans hésiter et changeant son râle en 
un grognement de rage satisfaite, il saisit à deux mains le 
bras gauche du bandit et s'y cramponna de toute sa force. 

Gadoche poussa un cri de sauvage agonie. Mcaise serra 
plus fort. 

A l'aide de son bras droit et de ses dents, Gadoche arma 
un pistolet et le déchargea dans le dos du f atout, qui tres- 
saillit et serra plus fort encore. Il grinçait en serrant et 
disait : 

— La demoiselle t'a tenu là-bas. La demoiselle t'a 
lâché ! tu l'as frappée ! Moi je ne te lâcherai pas ! 

Gadoche déchargea son pistolet. Nicaise tressaillit encore, 
mais ses doigts s'incrustèrent dans le bras du bandit, qui 
rendit une plainte sans nom et tomba mort. 

Nicaise le lâcha seulement alors; puis il se releva et 
tâta ses reins, disant, droit qu'il était comme un chêne : 

— Les blessures, ça ne fait pas tant de mal que je 
croyais ! La demoiselle verra bien si je suis une poule 
mouillée ! 



CONCLUSION 

Le vent d'amont s'était levé avec le jusant, dispersant 
un loin la brume. Le ciel brillait pendant qu'une fraîche 
brise achevait de balayer le brouillard. La bataille «lait 
finie <'t les honteux soldats de mylord ambassadeur ne 
l'avaient pas gagnée. Le cutter le Shannon descendait le 
fleuve, tonte voiles dehors. 

Sur le pont, Jacques si aart était entouré de ses gentils* 
nommes, en brillants oostunu & ais. Auprès de lui, 

la Cavalière se tenait debout et il y avait sur son triomphe 
comme un voile de tristesse. 



192 LA CAVALIÈRE 

Eu passant au large devant la tour François I er , le cut- 
ter hissa le pavillon royal d'Ecosse, qu'il appuya de douze 
coups de canon. 

Sur le terre-plein de la tour, quelques gentilshommes, 
parmi lesquels était le capitaine de Eoyal-Auvergne, agi- 
tèrent leurs chapeaux. Mais les canons des remparts se 
turent ; depuis la mort de Louis XIV, les canons de France 
ne savaient plus parler qu'anglais. 



L'expédition du premier chevalier de Saint-Georges, 
au delà de la Manche, se termina en quelque sorte avant 
d'avoir commencé, par suite de la jalousie inspirée par 
les Français qui suivaient le prétendant légitime. Un au- 
teur a dit qu'il n'y avait qu'un homme dans l'état-major 
écossais du jeune roi, et il nomma Lady Mary Stuart : 
La Cavalière. 

Les Écossais, braves comme des lions, mais hargneux 
et indisciplinés, se battirent, à l'ordinaire, non point tant 
contre les Anglais, que les uns contre les autres. Ils furent 
vaincus sans que les Anglais eussent besoin de s'en mêler. 
Jacques Stuart, retiré à Eome, épousa la princesse Marie- 
Casimire-Sobieska, dont il eut un fils : ce héros d'aven- 
ture, beau, vaillant, spirituel, généreux, le second cheva- 
lier de Saint-Georges qui, au moins, gagna des batailles. 

La poste de Nonancourt fut tenue pendant des années 
par Hélène Olivat, qu'on n'appelait point M me Nicaise, 
quoiqu'elle eût donné sa main au fatout. Au con- 
traire, chacun connaissait Nicaise sous le nom « du 
mari de la dame Olivat », ce qui prouve bien que l'emploi 
de prince conjoint n'a pas été inventé de l'autre côté de 
la Manche. 

Après la mort de son père et de sa mère, Raoul appela 
au château de Combourg, Hélène et son docile époux. 
Ainsi l'avait souhaité celle qui, près de lui, ne souhaitait 



LA CAVALIÈRE 193 

jamais rien en vain, lady Mary Douglas de Glenbervie, 
comtesse de Chateaubriand-Bretagne, que notre Nicaise, 
s'habitua, à la longue, à ne plus appeler la Poupette. 

Le comte Eené de Coëtlogon et la comtesse, sa femme, 
née Stuart de Eothsay, demeurèrent longtemps à Eome, 
suivant la cour du prince exilé. Quand la guerre s'alluma 
pour la succession d'Autriche, Eené de Coëtlogon revint 
en France et salua « Messieurs les Anglais » à Fontenoy. 

L'année suivante, le nom de la Cavalière fut prononcé 
une dernière fois. Une femme admirablement belle, quoi- 
qu'elle eût dépassé les limites de la jeunesse, portait l'éten- 
tard du clan de Mac-Leod à la bataille de Prestonpans où 
le jeune Charles-Edouard, vainqueur, put se croire un ins- 
tant roi d'Angleterre. Cette femme enleva le clan jusqu'au 
cœur de l'armée protestante pour dégager le Stuart que 
sa téméraire intrépidité avait entraîné trop avant. Stuart 
lui baisa la main, entouré qu'il était encore d'ennemis et 
la nomma « ma cousine ». 

Le clan fidèle fit broder sur la bannière l'écusson de 
Coëtlogon de Bretagne, au-dessus du chiffre de Mary Stuart 
de Eothsay, comtesse de Coëtlogon avec cette légende : 
« Victoire et Prestonpans où la CAVALIÈRE me portait. — 
Le roi sauvé par Mac-Leod. » 



FIN 



13 



TABLE DES MATIERES 



I. — Comment la reine d'Angleterre eut le malheur 

d'éclabousser la grande Hélène Olivat 5 

II. — Commert un beau postillon fut engagé par la 

grande Hélène 16 

III. — Comment le chevalier de Saint-Georges fut atta- 

qué de nuit dans la forêt de Saint-Germain. . 28 

IV. — Comment la grande Hélène se mit tout à fait en 

colère 41 

V. — Où la grande Hélène qui n'était pas la femelle de 
Judas vend pourtant le roi pour trente 
deniers 52 

VI. — Comment le chevalier de Saint-Georges se mit 

enfin en route pour la poste de Nonancourt.. ... 02 

VII. — Comment le vicomte de Chateaubriand-Breta- 
gne arrangeait l'avenir 70 

VIII. — Comment Nicaise, lo fatout, écoutait, lui aussi, 

aux portes 80 

IX. — Comment la grande Hélène gronda Mariole et 

fut grondée par lo fatout 91 

X. — Où Le fatout et la demoiselle se Eftohenl tout 

rouge 102 

XI. — D<s duels que la grande Hélène eu1 et ce qui 

s'ensuivit 112 

XII. — »>ii l< i D1 l parade Il' ; 

XIII. — Comment oe1 agneau de Nioaise revinl au bex- 

oail transformé en loup 1 33 



U 



196 TABLE DES MATIÈRES 

XIV. — Des gens qui habitaient les divers étages de la 

Maison -Rouge 146 

XV. — D'une idée qn'eut le fatout et de la bonne his- 
toire que Piètre Gadoche raconta au dessert. 158 

XVI. — Comment les deux messieurs de Groëtlogon qui 
s'aimaient tant manquèrent de se battre en 
duel 170 

XVII. — Où le fatout cesse d'être comique 181 

Conclusion 191 



FIN DE LA TABLE 



HIARTRES. — IMPRIMERIE F. LAINE. 221-7-23. 






1 A fc> 



W Feval, Baul Henri Corentin 
2244 ..Oeuvres., 
F2 53 

1856 

t. 39 



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