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Full text of "Oeuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove"

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ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE. 



TYPOGRAPHIE DE M. WEISSENBRUCH , IMPRIMEUR DU ROI 
7, RUE DU MUSÉE. 



ŒUVRES 



GEORGES GHASTELLAIN 



PAR M. LE BARON KERVYN DE LETTENHOVE 

MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE. 



TOME DEUXIEME. 



CHRONIQUE 

1430-1431, 1452-1453. 



BRUXELLES, 

F. HEUSSNER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 
U, PLACE SAISTE-GCDCLE. 

1863 



£05360 

De 



CHRONIQUE 



GEORGES CHASTELLAIN 



LIVRE II. 

CHAPITRE PREMIER. 

Comment le duc de Bourg'ongne mist sus l'ordre de la Toyson d'or • . 

Vous avez ouy les hautes solempnités des noces de ce 
duc qui furent faites dedens la riche ville de Bruges, dont 
les haulx et grans estats des dames et seigneurs, enseml3le 

« Nous avons publié le premier livre d'après le teste d'Arras, coUa- 
tionné avec celui de Florence. Le manuscrit n» 176 de Florence étant 
beaucoup plus complet pour le livre II, nous le reproduirons de préfé- 
rence , en nous bornant à faire usage des meilleures variantes du 
manuscrit d'Arras. 

Dans les manuscrits de Florence et d'Arras, la division en chapitres 

TOM. II. i 



6 CHRONIQUE 

les manières et somptueuses décorations de la feste, ont 
esté déclarées pleinement par articles, et comment aussi 
ce noble prince, le jour de ses noces principal, par un 
mardy xV ' jour de janvier, se présenta premièrement et 
se monstra partant de sa chambre lui xxiv'' de nobles che- 
valiers portans au col l'ordre de la Toyson d'or, tous sem- 
blables à luy, lequel ordre par longtemps devant avoit 
esté pourpensé en la secrète ymagination de ce duc, mais 
non jamais descouvert encore jusques ceste heure ; lequel 
entre toutes les hautes choses onques entreprises par 
avant en prince chrestien, cestui sembleroit estre un 
des haulx et courageux attemptemens qui onques y fût, 
et l'ordre de plus grand pois et mistère, entendues les très- 
anciennes racines dont le nom est sorty, et lesquelles^ 
lues et relues es hautes royales cours diverses par le 
monde, tant de Gédéon comme de Jason^ n'ont onques tou- 
tesvoyes esté aherses' par nulluy, fors maintenant que le 
haut courage de ce prince, tendant à excellence aucune 
et singularité de gloire , l'a appliqué à sa très-excellente 
bonne volenté qu'avoit de bien faire, souverainement en 
soy exhiber vray humble serviteur de Dieu, prest deffen- 
deur de la sainte foy, quéreur du bien publique et dili- 

n'existe qu'en quelques endroits. Nous l'avons établie dans tout le 
cours du récit, partout où elle faisait défaut. 

Une lacune de sept années existe entre ce livre et le tome 1". Les 
principaux événements qu'elle comprend sont : Tavénement de 
Charles VII, les batailles de Gravant et de Verneuil, le siège d'Orléans, 
Il venue de la Pucelle,le sacre de Charles YII à Reims. 

• Lisez : Mardi x janvier. On avait écrit d'abord : Dimanche xv, mais 
le mot « dimanche » a été effacé. 

^ Olivier de la Marche raconte que le duc Philippe , en fondant 
l'ordre de la Toison d'or, n'avait songé qu'à Jason. Ce fut Jean Ger- 
main, chancelier de l'ordre , qui l'engagea à prendre plutôt Gédéon 
pour modèle. 

' Aherses, saisies. 



DE CIÏASTELLAIiN. 7 

gent insécuteur de toute honneur et vertu. En quoy, entre 
tant de tribulations et misères que veoit par le monde et 
avoit vu jusques icy, qui l'attristoient, les veines luy cui- 
soient en ardeur de une fois soy pouvoir monstrer exécuteur 
de son noble couvert désir, par faire chose, non pas tant 
seulement honorable, mais méritoire, s'il pouvoit, et fruc- 
tueuse au monde ; par quoy en excellence de si singulière 
bonne volenté qu'il portoit, non donnée totalement à la 
vanité de ce monde, mais à gloire de fruit perdurable, 
justement il pouvoit et de voit songer, et de fait par 
longtemps estudia et songea en ceste très-excellente et 
très-glorieuse ymage et enseigne de la Toison, laquelle, 
à cause de Jason, on peut surnommer d'or, et quant ap- 
pliquée seroit à Gédéon, pour cause que l'or appartient 
à porter aux chevaliers, sy se peut-elle nommer justement 
aussi toyson d'or, comme l'autre, dont cy-après, par un 
chapitre à par luy, vous sera déclaré l'entendement qu'il 
pouvoit avoir à tous deux et non soy parant de l'un pour 
rebouter l'autre, auquel détermination s'est arresté et les 
causes et raisons pour quoy. 

Sy est vray qu'en hautesse de cœur et de singulier 
bon vouloir, luy qui se sentoit prince puissant en sa 
droite fleur de vertu et de raddeur, prist à par luy le plus 
haut mistère d'ordre qui se pouvoit penser, mais la cause 
pour quoy il prist ordre en luy et que longtemps avoit 
estudié à en mettre sus une, ceste-là seroit bon à savoir, 
et seroit convenable qui la sauroit, et bien spécial de la 
mettre avant, considéré que moult de grans et haulx 
princes chrestiens, roys, empereurs et ducs par le monde 
sont, en qui maisons onques pour gloire, ne haute for- 
tune qui y entroit, nulles ordres, nulles singulières, ne 
solemi)nelles portanges n'y ont esté mises sus, souveraine- 



8 CHRONIQUE 

ment en ce royaume de France , dont le chef et le roy 
onques ne mist sus telle fraternité, ne telle religion en 
chevalerie, par quoy , moy informé ' de la cause qui de lon- 
gue racine a esté produite et traite premier que venir 
en efiPet, et qui est honorable moult et méritoire à ces- 
tuy prince qui a esté inspiré d'y entendre, je vous diray 
les causes originelles et les premières racines dont luy est 
mu pensement à mettre sus ordre, sans avoir encore pensé, 
ne délibéré, ou au moins, si pensé l'avoit, sy l'avoit-il celé, 
de mettre sus celle ou telle , combien qu'en ensievant la 
nature de son père le duc Jehan qui en son temps moult 
a voit eu grans affaires en France et portoit, à entende- 
ment de pluseurs grandes choses, le rabot", cestui, non 
veuillant fuir l'entendement de son père par moins , ains 
plustost l'approcher par plus vive signification et plus 
ague, selon le temps que veoit, prist et mist sus pour en- 
seigne perpétuel de sa maison le fusil % lequel, s'il le prist 
sans conseil que de luy, sy ne le prist-il sans mistère, me 
semble, entendible àchascun; par quoy, là où se songea 
nne générale enseigne de telle substance, non merveil- 
les, si en songeant à chose espécialle qui pourroit et de- 
vroit estre chief de sa gloire, il mist avant chose moult 
haute et singulièrement exquise, et bien convenoit que 
l'un sievist l'autre. 

* Ces informations auxquelles Chastellain fait allusion, étaient dues 
sans doute à Lefebvre-Saint-Rémy, roi d'armes de l'ordre de la Toison 
d'or. 

" Le rabot avait été choisi comme une menace adressée aux parti- 
isans du duc d'Orléans qui portaient pour emblème un bâton noueux, 

' Le fusil, dont la forme rappelle la lettre initiale du mot : Bour- 
gogne, paraît s'expliquer par cette ancienne devise : Ânte ferit quant 
Jfammanticet. 



DE CHASTELLAIN. 



CHAPITRE II. 



Comment le duc de Bethfort voulut avoir trop haute main sur le duc 
de Bourgong'ne et lui proposa que il voulsist prendre et porter l'ordre 
de la Jarretière. 



Or avez oiiy par cy-devant assez comment le duc pré- 
sent avoit donné en mariage sa sœur Anne au duc de 
Bethfort , régent soy-disant de France ou nom de son 
nepveu Henry jeusne roy d'Engieterre', et comment, à 
cause d'alliances si prochaines comme de mariage, en 
renforcement encore des premières alliances faites géné- 
rales entre le roy d'Engieterre et luy, il avoit entre ces 



' Il est toutefois à remarquer que le 13 octobre 1429, c'est-à-dire le 
jour même de la mort du comte de Salisbury, le duc de Bourgogne 
avait été créé lieutenant général du roi d'Angleterre à Paris. (Docu- 
ments déposés à la Bibliothèque impériale de Paris.) Les Anglais 
avaient fait beaucoup pour le -duc de Bourgogne. Le 8 septembre 1423 
Henri VI lui avait donné les villes de Péronne , Montdidier, Roye, 
Tournay,Mortagne et Saint-Amand. Le duc de Bourgogne les accepta 
le lendemain par une déclaration fort remarquable ; « Savoir faisons 
« que pour ce que ladite ville de Tournay n'est pas pour ce présent 
« obéissant à mondit seigneur, nous promettons par la foi et serment 
« de notre corps et en parole de prince, de faire diligence et notre vray 
« et loyal povoir de réduire et remettre ladite ville de Tournay et les 
>< manans et habitans dicelle en la bonne obéissance et subjection de 
« mondit seigneur le roy dedans le le' jour du mois de juillet prou- 
« chainement venant ; et s'il advenoit que dedans ledit premier jour 
« d'icelluy mois ne le pourrions faire, et il plairoit à notre dit seigneur 
« le roy et ù notre dit frère le régent entendre par puissance ou autre- 
« ment à la réduction de ladite ville de Tournay, nous promettons 
« loyalement en bonne foy et parole de prince de y aidierùnostre pou- 
'( voir. "l'Archives de l'empire à Paris. J. 249.) Au moment môme où 
le duc de Bedford offrait au duc Philippe l'ordre de la Jarretière, 
Henri VI, par une nouvelle donation du 8 mars 1429 (v. st.), lui attri- 
buait la Champagne et la Brie. Le duc répondait à ces faveurs par des 
protestations de dévouement. Une de noschartes,transportéesà Vienne, 
expose V amour que le duc de. Bourgogne •porte au roi d'A ngleterre. 



10 CHRONIQUE 

deux princes, le duc régent et luy, une très-singulière et 
espéciale habitude et une très-amiable et privée commu- 
nication souvent ensemble, par apparence au moins de 
dehors longuement, comme ceux qui de l'un l'autre 
avoient à faire tous les jours, tant à cause de la fraternité 
comme des grans et haulx affaires de ce royaulme, dont 
chascun, en sa portion, pouvoit et vouloit estre chief dis- 
positeur, l'un comme régent y estant entré par conqueste, 
et l'autre comme juste querelleur y ayant domination et 
seigneurie par nature ; en quoy longtemps assez douce- 
ment se comportèrent d'accort ensemble, jusques orgueil 
qui volentiers aguise la corne aux Angles et la leur fait 
bouter dehors lorsque se trouvent en régnation et avoir les 
bras deseure, fist desvoyer cestuy duc angles de bon train 
accoustumé, et veuillant avoir trop haute main par desur 
son beau-frère le duc bourguignon, tendoit à le pincher 
couvertement par pluseurs et diverses hautaines, comme 
régent représentant la personne du jeusne roy angles, se 
disant roy de France et maintenu aussi à celle heure 
du duc bourguignon pour tel, par la querelle qu'il avoit 
encontre le vray héritier. 

Or est vray que assez bonne pièce par avant que l'amour 
devint à estre toute refroidie entre ces deux, le duc régent, 
en une assemblée que se trouvèrent ensemble, une heure 
entre les autres, soy avisant de la forme et durable régu- 
lation anglaise en France, dont avoit le plus fort membre 
devers luy et par mariage et par alliance jurée (c'estoit 
cestui duc de Bourgongne), luy va mettre en termes et pro- 
poser comment il avoit bien grand désir, pour renforce- 
ment de leurs amours et alliances plus estables, que il 
voulsist prendre et porter l'ordre de la Jarretière, de la- 
quelle tant de haulx princes autrefois avoient esté frères. 



DE CHASTELLAIN. H 

et encore estoient, et de fait pour mieux venir à ses in- 
tentions , espérant que à sa prière le pourroit faire encli- 
ner , très - instamment luy requist qu'en faisant tant 
d'honneur au roy anglois et à tout le linag-e, qu'il luy 
plust à prendre ledit ordre de la Jarretière, car n'avoit 
chose au monde, ce disoit, dont ledit roy et la compagnie 
se tiéndroient plus à paré, ne qui leur pouvoit estre plus 
propre, ne à luy aussi pareillement, pour estre à tousjours 
mais une mesme chose , une inséparable perpétuelle 
liaison en amitié ensemble, pour faire ploier toutes na- 
tions et puissances royales et toutes roideurs et résisten- 
ces chrestiennes devant leur bras, dont voirement ne 
mentoit pas si son intention eust pu tirer fruit de sa 
prière, laquelle il fondoit en espoir; mais le jeusne sage 
duc qui léger n'estoit pas à soy tost abandonner à riens 
sans en avoir délibéré beaucoup, et notant tantost la haute 
gravité du cas en quoy on le vouloit attraire et le mener 
de franchise en obligation par prières ausquelles ne de- 
voit point fort estre affecté (ce luy sembloit), tantost pensa 
en luy-mesme que par aucunes gracieuses manières de 
faire et de parler, sans donner refus entièrement et sans 
donner espoir aussi de l'accepter, il pourroit faire différer 
la chose et la mettre en traynée jusques à une autre 
fois, et de fait, par autres paroles, intervalles promettant 
à y penser dessus, en cuidoit rompre le langage. Mais tant 
se trouva pressé des prières de son beau-frère que fînable- 
ment il se convenoit rendre à une conclusion de : oy ou de 
nenny , et ne veoit manière d'en pouvoir eschapper autre- 
ment. Lors commença à aviser le tronc de la racine de 
son extraction et comment il estoit party d'une maison 
dont onques nul de ses devanciers ne s'estoit asservy 
autre part, et jugeant en luy-mesmes sa nature là où elle 



12 CHRONIQUE 

])ortoit et porter devoit affection, et là où elle devoiî 
astre plus raisonnablement contraire que amie, quoy- 
que en présent il en convenoit dissimuler par doloreux 
accident , toutesvoyes non amant d'amour cordial les 
Ang-lès et non quérant à demourer leur perpétuel allié 
en forlig-nant de ses pères , mais que Dieu luy donnast 
grâce de vivre et de venir à ses bonnes intentions; et 
considérant aussi , si une fois il acceptoit cest ordre, à 
tousjours mais de son vivant il seroit obligé et astraint 
à eux et lyé et relyé par promesse et serment de plus 
en plus fort, dont jamais après, pour nulle rien qui ad- 
venir pust, ne se pourroit distraire, ni estordre, certes 
s'avisa à coup ' d'un notable expédient bien subtil ; et 
dist, en regrâciant doucement son beau - frère de l'hon- 
neur qu'il luy offroit et lequel il réputoit à très-haut , mais 
jà longtemps avoit, ce dist, que luy-mesmes avoit eu in- 
tention d'en mettre sus une, et que en secret avecques 
aucuns de ses plus espéciaux en avoit parlé jà et tenu 
conseil sur les manières et conditions qui y appartien- 
droient; parquoy, puisque le cas estoit jà mis en termes 
et en propos, ce ne luy sembloit point honneur s'il ne le 
boutoit outre ; et partant luy requéroit de support. Luy 
remonstra doucement les causes par lesquelles le devroit 
tenir pour excusé, feignant que, ce n'eust esté cela, il 
y fust volentiers conclescendu, désirant à garder sa que- 
relle et son amy sans faire grief à luy-mesmes. 

Quant le duc de Bethfort avoit tiré ceste response de 
son beau-frère li duc bourguignon, qui luy estoit toute 
nouvelle, assez se trouva entrepris, et n'eust pas cuidié 
que jamais eust dû mettre avant chose parquoy licitement 

' Â coiq), youclaineraeut, tout à coup. 



DE CHASTELLAIN. 15 

se fiist pu excuser en cecy , si non maintenant. Quant 
il vit l'excuse si près de raison que la prière du contraire 
ne luy sembloit pas lionneste, et non pensant si parfond 
comme le couvert refusant, de celle heure en avant s'en 
tint à content, et non quérant de l'en traveiller plus, se dé- 
porta de luy en faire plus requeste, qui estoit la chose que 
le duc de Bourgongne quéroit et pourquoy il avoit donné 
cecy à entendre : dont après, toutesvoj'-es, pour donner 
vertu à ses paroles qui pourroient estre divulguées en 
temps advenir en pluseurs lieux et escliarnir ' de dérision 
qui ne les feroit sortir à effet, justement et raisonnable- 
ment doncques, cestuy haut et noble prince , de celle 
heure en avant, devoit bien songer en ce que luy-mesmes 
avoit proféré, et mettre diligence en bouter avant ce que 
avoit certifié avoir eu en long propos, ou ses paroles 
n'eussent point esté consemblables à son estât, ne à la 
hautesse de sa personne, lequel, s'il avoit rien dit, se 
devoit bien juger et congnoistre tel aussi pour les pouvoir 
faire autant que prince de son temps. Et ainsy, fuyant la 
liaison angloise nouvelle par astrinction d'ordre, demoura 
en sa propre ancienne liberté, par fiction de vouloir lyer 
autruy, qui est cas bien de noter à ceux qui enquérir vou- 
droient en temps advenir de la cause mouvant ce duc de 
mettre sus une si haute et si excellente mistère d'ordre 
comme est celuy de la Toyson d'or, car par enquérir de 
cecy, ils trouveront la très-espéciale loyaulté qu'avoit en- 
vers sa mère-maison, la maison de France, de laquelle 
pour fortune, ne pour accident nul, ne pour cuisance de 
plaie que pou voit avoir et dont il espéroit bien que une 
fois il en seroit réparé, il n'avoit intention, ne nature, ne 

• Escharnir, railler, couvrir de dérision. 



\i CHRONIQUE 

volenté qui l'en pust fourtraire, ne qui luy pust roster 
sa due et naturelle affection pour donner reprochable 
faveur autre part, combien que en son venir, par cour- 
rage et par constrainte et par querelle excusable, il la 
feig-noit avoir et porter, comme assez est déclaré dessus 
en mon premier livre', en le commencement de l'alliance 
que prist avec le roy angles après le trespas de son 
père, là où à l'heure, quant il la prist, elle luy estoit plus 
honorable et plus licite que ceux qui la requirent, et en 
firent grande instance de l'avoir contre luy pour le battre 
mesmes du baston dont ils se doubtoient estre battus ^ En 
laquelle chose, si cestuy duc, guerroieur juste de sa pro- 
pre maison, s'est monstre léal François, piteux et plein de 
compassion sur les calamités d'icelle, encore, avecques 
croissance d'eage et de félicité, et avecques longue et très- 
haute régnation augmentée tousjours , plus est venu 
avant, plus a voulu monstrer par effet son cœur fran- 
çois, la noble converse de sa loyaulté, de sa franchise et de 
sa noblesse, non pas en cas communs, ne en choses légères, 
mais en toutes œuvres exquises, dont il n'a esté nulles 
pareilles en long temps devant luy, comme les cas, quant 
ils cherront en leurs lieux pour estre récités , donneront 
tesmoignage assez du mérite et los qu'il en pourra avoir 
acquis. 

» Vo!/ez livre I", cliap. XVI (tomel", p. 83). 

2 Chastellain semble hésiter à justifier Philippe, allié des Anglais. 
« Le royaume de France, dit la chronique manuscrite de La Haye, 
« estoit piteusement désolé par envieuse hayne nourrie entre les 
« princes d'un sang et d'un hostel venus. » 



DE CHASTELLAIN. 15 



CHAPITRE ni. 

Comment le duc bourgongnon mena sa nouvelle espouse, la duchesse, 
en la ville de Gand, comme en la ville souveraine du pays. 

Je laisse passer l'interprétation de cest ordre, quoy et 
comment il a esté mis sus et pour quelle cause, et retourne 
au duc nouveau marié et fondateur de celuy qui, après 
ses noces faites à Bruges , si magnifiques que nulles de 
mémoire d'homme telles, se voult disposer d'aller luy et 
sa noble compagnie à Gand et de mener là sa nouvelle 
espouse, la duchesse, comme en sa ville souveraine du pays 
et celle à qui plus avoit de refuite et de recours et sans 
laquelle ne pouvoit traire finances, ne aydesde son pays de 
Flandres, si premier ne luy eust esté accordé droit-là'. 
Or estoit la condition telle au pays, et encore est, comme 
en pluseurs autres, que les bonnes villes et tout le pays 
en général doivent aydes et subvention d'argent à leur 
prince à l'heure de son mariage ; par quoy maintenant, 
ayant porté frays merveilleusement grans, et désirant, 
comme raison estoit, d'avoir son dû, avecques amour qui 
l'incitoit à vouloir faire honneur à sa ville par y mener 
son espouse et la trè.s-haute et noble seigneurie estran- 
gière qui estoit venue avecques elle, comme le fils du roy 
de Portingal et un sien autre nepveu, un conte % ensemble 
grant nombre d'autres chevaliers et grans seigneurs du- 

' Il ne faut pas perdre de vue qu'en Flandre était le principal siège 
de la puissance des ducs de Bourgogne :« Puyssance, dit Molinet, suyt 
« la court du prince et se tient en Flandre, en Brabant, à Bruges, :i 
« Gand, en Hollande, en Zélande et à Namur, et est trop plus flamen- 
'< gueque wallonne. » [Dits et faits, p. 102.) 

- Le comte de Santarem. 



IG CHRONIQUE 

dit pays, tantost après la feste des nopces faite, se party 
de Briig-es, et en riche et noble appareil, luy et la du- 
chesse s'en allèrent à Gand, là où ils furent receus eu 
telle honneur et cérémonie et en tel haut et somptueux 
appareil que à créature mortelle. Et fust roy du monde 
ou empereur, on n'en pouvoit faire plus, et sy avoit si très 
tant de peuple que le nombre en estoit inestimable. Gens 
d'église portoient processions solempnelles, revestus de 
riches chappes et aornemens, portans riches et précieux 
reliquaires, et toutes les rues pleines d'autels dressés là 
où les saints et précieux reliquaires reposoient dessus, 
addestrés de mains nobles prélats, évesques et abbés pour 
donner à baiser les saintes vraies croix et autres saints 
vassellemens', à l'heure quant par là passeroient. Les rues 
estoient tendues et encortinées de haut en bas, et n'y 
veoit-on maison nulle part où on passoit, ne à peine le 
ciel par en haut, pour les tendues qui alloient au travers. 
Toute la noblesse du pays gantois, retraite et mandée de- 
dens la ville et accompagnant la seigneurie et la lo}- 
d'icelle, s'en alla à cheval au-devant de luy en la plus 
haute pompe et estât que pouvoit, cliascun qui mieux 
mieux. Et avoit des personnages, en aucuns quarrefour.< 
par où ils passoient, de grant entendement et que moult 
bel faisoit à regarder, et dont les figures portoient mis- 
tère. Et en cest estât, avecq maintes autres manières et 
cérémonies qui seroient trop longues à raccompter et que 
j'ay oubliées, car jeusne enfant estoye encore^ ils entrè- 



' Vassellemens, vases. 

^ Il paraît difficile de concilier ce passage et ce que Chastellain 
ajoute au chapitre XXVI sur son séjour à l'université de Louvain. 
avec l'assertion de ses biographes, qui invoquent son épitaphe pour 
placer sa naissance en 1405. 



DE CHASTELLAIN. 17 

rent en la ville, et passaiis parmy les rues ainsi aornées, 
vinrent jusques en leur hostel, qui estoit Lel, là oi^i le 
soir mesmes les seigneurs de la loy, avecques les députés 
de la ville les plus notables, vinrent très-révéramment 
bienviengner et saluer leur duc et duchesse ; et en leur 
rendant grâces de leur bonne Visitation, leur firent aucuns 
gracieux présens bons et riches, toutesvoyes pour un 
commencement, car savoient bien que en fin il en con- 
viendroit bien faire des meilleurs, comme ils firent; 
car premier que partir de la ville , on luy accorda aide 
sur tout le pays de trois cens cinquante mille couronnes 
d'or pour le dû de son mariage ; posé que, pour briefté 
de langage, je ne mets point les manières et cérémo- 
nies que tenir faut et que cestui prince tint à l'heure, 
quant se disposoit à faire la demande, car autre part en 
mes œuvres en est déclaré assez la manière et la con- 
dition. 

CHAPITRE IV. 

Comment armes furent faites à Arras entre François et 
Bourgongnons. 

En Gand doncques fit grant chière ceste noble seigneu- 
rie, et y tint séjour assez longuet, car belle ville y avoit et 
moult riche, et habondance de tous biens à souhayt. Sy 
ne mets plus de leur festoiement ; car souvenance d'autre 
cas nécessaire à escrire m'en oste le regart et me trait la 
plume à autre afi^ection, par quoy, vous qui avez lu mon 
premier livre ycy-devant", il vous peut bien souvenir 

' La fin du premier livre de la chronique de Chastellain n'a pas été 
retrouvée. Voijez Monstrelet, IV, p. 360. 



18 CHRONIQUE 

comment , vers la fin d'iceluy, je traite, comment ce jeusne 
duc Philippe, tirant atout son armée vers Paris, passa par 
devant la cité de Senlis, là où ses ennemis en grant nom- 
bre estoient dedens, et comment, à la requeste d'aucuns 
nobles hommes du dit lieu , serviteurs et maintenans la 
querelle du roy Charles , furent emprises et accordées à 
faire certaines armes à cheval dedens un jour pris, mais 
non pas si tost pour pluseurs causes et empeschemens 
qui y furent remonstrées. Et fut l'emprise de cinq Fran- 
çoys à cinq Bourgongnons dont les noms icy sont : 
pour les Françoys , messire Théaulde de Valpargue , 
Potton de Sainte-Treille, messire Philibert de Berssy, 
messire Guillaume de Bez et l'Estandart de ^lilly ; et pour 
les Bourgongnons: le seigneur de Charuy, messire Symon 
de Lalaing, messire Nichollede Mouton, Jehan de Vaudre 
et Philibert de Mouton. Lesquelles armes, puisque elles 
avoient esté accordées et promises devant la présence 
mesmes de ce prince et par luy avouées, il estoit bien 
raison que par luy fussent sollicitées pour estre mises en 
leur eifet, et qu'il entendist au jour qui jà approchoit; 
et l'avoit longuement différé pour l'empeschement de ses 
nopces, combien que les seigneurs ses serviteurs à qui le 
castouchoit, nedormoient point enoubliance, mais en por- 
toient soing et sollicitude assez, comme pour eux-mesmes. 
Sy estoit j à venu le jour si près que le tarder n'y pou voit 
plus. Sy partit le duc de Gand et s'en alla par Lille en sa 
ville d'Arras , là où les Françoys vinrent richement ac- 
compagnés de beaucoup de nobles gens de leur party pour 
leur faire honneur et compagnes en leurs armes, car es- 
toient gens de grant fait et de grand pris, entre tous ceux 
de leur party des mieux renommés, dont l'un d'eux (c'es- 
toit Potton de Sainte-Treille), avoit fait autrefois armes 



DE CHASTELLAIN. 19 

en ladite ville à l'encontre de Lyomiet de Vandomme de- 
vant ce duc mesmes, comme il a esté traité dessus en 
mon autre livre devant cestuy-cy'. Or avoient affaire, ce 
savoient bien, à l'encontre de gens de g-rans pris et de grant 
estât, les plus exquis et les plus raddes chevaliers de l'hos- 
tel du duc auxquels, comment que fortune tournast, on 
ne pouvoit gaigner que pris et honneur, ce leur sembloit. 
Sy en estoient plus reconfortés ; et en estoient tant plus 
venus de gens de bien avecques eux pour en veoir l'a- 
venture. Et pareillement de l'autre lez se tinrent moult 
à content aussi d'avoir à faire à si bonne et renommée 
gens, les meilleurs et les mieux renommés qui fussent 
en la frontière de France. Sy se tint chascun à heureux de 
son compagnon et disposa de son harnois et de sa mon- 
ture soingneusement , comme il appartenoit, pour com- 
paroir au jour assigné. 

Or vint le jour désiré à toutes les deux parties. Et le duc 
monta en son eschaffaut qui estoit fait sur le grant mar- 
chié, moult richement paré et tendu de riche tappisserie 
et de drap d'or; et là vinrent les deux parties, les vail- 
lans nobles chevaliers et escuiers qui dévoient faire leurs 
armes l'un encontre l'autre , montés et armés si bel et 
si bien que oncques nulles gens de ce temps là n'avoient 
esté vus en tel point , souverainement les Bourgongnons 
qui en fait de pompes passoient les Françoys, par riches 
couvertures de drap d'or et de soye et de montures de 
pages, richement couvers, diversement l'un de l'autre; 
car y avoit entre eux les plus pompeux chevaliers et de 
plus grand cœur de leur temps, souverainement le sei- 
gneur de Charny qui estoit en son grant venir homme de 

* Ce passage de la chronique de Chastellain manque, mais on peut 
consulter Pierre de Fenin sur cette joute qui eut lieu en 1423. 



20 CHRONIQUE 

haut liostel et le plus bel clievalier de corps et le plus fier 
ens encontre qui se trouvast nulle part ; et avoit reçu l'or- 
dre de la Toyson, dont le courage luy doubloit et la fierté 
avecques'. Pareillement messire Symon de Lalaing qui 
entre mille chevaliers se fust trouvé un des beaux et des 
plus grans', homme de très-noble liostel aussi, mais non 
pas encore si avancié en court, ne de si grant bruyt, car 
estoit au conte de Ligny pour lors et de son hostel, comme 
maints autres grans et nobles seigneurs, lesquels il fit 
tous et les mist avant. Et combien que je ne devise que de 
ces deux, les trois autres toutesvoies estoient gens et de 
bruit et d'hostel et de personnes pour en deviser assez ; 
aussi le monstrèrent bien, comme vous orez ; mais j'en 
coupe le langage pour estre plus brief et pour deviser 
un peu des Françoys qui estoient gens de moult grant 
valeur et qui en froit et en chaut et en tous périls 
variables de fortune usoient leur vie tousjours en la fron- 
tière. Sy n'estoient pas si pompeux, ne si pleins de bon- 
bans" comme estoient leurs adversaires, car estoient loings 
arrière de leur court; mais estoient les mieux montés et 
armés qu'onques nulles gens fussent, et les mieux en 
point pour gens de guerre, dont n'y avoit celuy qui n'eust 
cheval de pris et à rechange, les meilleurs qu'on trouvast 
en un royaulme, car tous estoient gens à ce duyts et 
donnés de leur enfance. 



' Pierre de Bauffremont, seigneur de Charnj-. Il épousa successive- 
ment une fille du chancelier de Bourgogne, Jean de Saulx et une fille 
naturelle du duc de Bourgogne. Le duc le créa capitaine général de 
Bourgogne et lui donna la baronnie de Bar-sur-Seine. 

== Simon de Lalaing, seigneur de Montigny, chevalier de la Toison 
d'or on 1431. Il épousa Jeanne de Gavre. 

s Bonlans, pour beî(bans, signes extérieurs de vanité. De là le mot : 
bombance? 



DE CHASTELLAIN. 21 

Or y avoit deux entrées à deux bouts des lices par 
où dévoient entrer les champions, chascun en son jour, 
l'un haut , l'autre bas. Et j entra le premier jour 
pour les Françoys messire Théaulde de Vaulpargue, 
gentil chevalier et bien à cheval ; et devoit avoir à 
faire à messire Symon de Lalaing-, lequel, accompa- 
gné de messire Jehan de Luxembourg et de moult noble 
seigneurie beaucoup, entra pareillement richement en 
point, tant de son corps et de sa monture comme de ses 
pages, lesquels demeurèrent dehors devant l'entrée, et 
tant seulement ceux qui dévoient servir le chevalier de 
Lalaing et le Françoys aussi, estoient souffert d'y entrer. 
Lors mist chascun son armet à point; et furent visité les 
harnois de chascun haut et bas, et regardé les boucles et 
les charnies pour voir s'il y pouvoit riens faillir de quoy 
il y fust venu évident meschief. Et pensoit chascun de 
celuy qu'il avoit à gouverner et à conduire. Et puis après 
toutes choses bien avisées et mises à point, premier encore 
que riens commencer, on envoya savoir au duc si son 
plaisir estoit que les chevaliers commençassent à beson- 
gner. Et le duc respondit que oy , mais que à tous deux 
on eust bien regardé qu'il n'y eust point de faute en leur 
armer, il en estoit bien content. Sur ce rapport partirent 
les deux chevaliers moult aigres et moult fiers l'un con- 
tre l'autre; et laissèrent courir leurs chevaux de tout le 
randon que avoient, et les corps abandonnèrent à fortune, 
visans tous deux à faire vilenuie ' chascun à son compai- 
gnon et à le courroucer^ de mort. Dont des premières cour- 
ses toutesvoyes, combien qu'il y eust des attaintes l)ien 



' Vilennie, blessure grave. 
2 Courroucer, frapper. 



22 CHRONlQn-: 

dures et bien rudes, il n'y cheut nul meshaing, ne mes- 
chief , ne çà , ne là , ne chose par quoy nul se dust , ne 
plaindre, ne louer plus que l'autre, jusques sur la fin que 
le nombre de leurs coups devoit faillir, messire Symon, 
qui moult radde chevalier estoit et fort durement trop plus 
que l'autre et de plus grant corsage, et estoit felle et 
despit en son argu, vint de toute la vertu et vigueur qu'a- 
voit, et avoit chargé une très-roide lance bien grosse, 
dont, de l'attainte qu'il assist, un peu de costé de l'ar- 
met, bailla un si grant torchon à messire Théaulde que, 
toute la teste luy estant estounée', branla sur sa selle, et le 
cheval chancelant du coup et du chevalier qui branloit 
dessus, s'en alla chéant au sablon , là où tantost le duc 
envoya subit pour le secourir et relever, et fît demander 
s'en luy avoit nul dangier, car bien en eust esté couroucié, 
nonobstant que ses ennemis estoient. Sy n'y avoit autre 
chose que un petit d'estourdissement, dont il revint tan- 
tost. Et furent les armes accomplies à tant entre ces deux 
chevaliers bien et honnorablement et en emportèrent 
pris et los tous deux et se retrayrent. 

L'endemain le seigneur de Charny devoit faire ses 
armes à l'encontre de messire Philibert de Berssy. Sy 
comparurent les deux chevaliers devant leur juge, pareil- 
lement comme avoient fait les autres deux le jour devant, 
et entrèrent es lices pompeusement et bien en point, es- 
pécialement le seigneur de Charny qui avoit le cœur soubs 
elle' merveilleusement fort, et avoit fierté et amour qui le 
conduisoient ; sy ne sauroie point bien deviser de sa ri- 
chesse, excepté que j'ay ouy que moult estoit son arroy 

' Estouné, atteint d'étoiirdissement. 

* Expression proverbiale pour : être amoureux. On disait encore 
sous Louis XIV : En avoir dans l'aile. 



DE CHASTELLAIN. 23 

bel et noble et de grantcoust, car tout son vivant estoit tel 
quant se trouvoit en armes. Or vinrent à faire leurs pre- 
mières courses qui estoient felles et fîères durement en 
leur encontre et bien périlleuses, si quelque peu de mal- 
heur eust voulu courir sus à l'un des deux, car tous 
deux estoient fors chevaliers et raddes, haulx et croisés', 
et bien fiers et despits' chascun d'eux, et n'y avoit celuy 
qui eust voulu gauchir * devant l'autre pour endurer 
mort, si de meschief ne venoit. Par quoy chascun de 
toute son entente travailla à soy monstrer le meilleur et 
d'emporter gloire et renommée par dessus son compagnon 
par bien asseoir son coup , et par soy monstrer avoir 
moins peur. Sy assirent maints coups bien roides et bien 
rudes jusques à faire ployer les eschines l'un l'autre et 
branler du corps, qu'oncques toutesvoyes charnie n'en 
rompy, ne pièce de harnois, de quoy ils eussent empesche- 
ment, jusques à la xiii' course que le seigneur de Charny 
prit un gros bois bien roide et un fer bien dur et gros 
à l'advenant, et atout cestuy-là, pensant l'employer et 
asseoir à profit, vint courant au long des lices encontre 
le chevalier son ennemy qui autant luy en gardoit s'il 
eust pu, et de tout son pouvoir luy assit sur le costé de 
la visière par telle vigueur que la clenche'' de la visière se 
rompy, et une charnière aussi, et le fer luy entra enmy 
le visaige bien parfond jusques à approchier le péril de 
la mort, dont tantost il devint taint en sang; et cuidoit 
tout le monde qu'il fust mort. Sy y affuirent Françoys 
et Bourgongnons à haste, chascun par courtoysie et 

' Croisés, robustes. 

^ Bespits, pleins de dédain. 

" Gauchir, se détourner, reculer. 

-> Clenche, fermeture. 



24 CHRONIQUE 

par honneur que nobles hommes doivent porter à l'un 
l'autre. Et le fit le duc honnorablement mener en son 
logis, et ordonna de le faire panser et servir le mieux que 
l'on pourroit. Pareillement sy fit le seigneur de Charny 
qui bien monstroit que dolent estoit du coup si vilain ; 
et l'alla voir souvent et visiter en son logis. Et entre 
maintes paroles autres luy dist, comme le cuidant com- 
plaindre et soy monstrer desplaisant du meschief : « Par 
« ma foy! messire Philibert, il me déplaist bien que je 
« vous ay si blessié. Ce a fait malheur, non pas ma bonté. 
« Sy me pardonnez, je vous prie. » — « Monseigneur de 
« Charny, ce dist messire Philibert,^e sont les aventures 
« des armes; il n'y faut point viser. Vous n'avez fait 
« chose que je ne voulsisse bien qu'il me fust advenu 
« sur vous. » Et à tant changèrent langages en autres 
risées, et s'entrefirent honneur et grant chière depuis 
maintes fois. Tous les cinq Françoys estoient servis. le 
jour de leur honneur d'un vaillant escuier nommé Alardin 
de Monsay, subjet et de la nourriture du duc d'Orléans. 
Or vinrent le tiers, le quart et le cinquiesme jour 
après , que les autres trois dévoient faire leurs armes , 
dont à chascun il falloit avoir son jour à par luy pour 
causes des courses qui estoient beaucoup, et que beaucoup 
de grandes aventures et d'inconvéniens peuvent venir 
entre tant de nombre de coups, par estre désarmés ou 
malmis en aucun endroit , par quoy tousjours le temps 
s'en va. Et sy estoient les jours courts. Sy vous pourroye 
faire un long compte qui tout cherroit en une manière 
de parler et sur une conclusion : ce seroit, que tous les 
autres six, chascun en sonjouret encontre son adversaire, 
se portèrent moult bien et valereusement et monstrèrent 
force et fierté autant qu'il en siet à avoir à chevalier et à 



DE CHASTELLAIN. 25 

noble homme, sans estre de riens noté où honneur ou na- 
ture pourroient mettre amendement. Sy ne leur falloit 
avoir l'œil fors que à fortune. A qui qu'elle voudroit dire 
bien et soy monstrer amie, c'estoit celuy qui plus y espéroit 
d'avantage, autrement point; car n'y avoit celuy qui se 
pust vanter sur l'autre, ne qui se pust de riens présumer 
que l'autre n'en présumast autre-tant contre luy, comme 
fiers à tous lez et bien duyts en armes. Mais en la fin 
Philibert de Monton aiant à faire contre l'Estandart , qui 
tous deux estoient deux vaillans escuiers outre-bord', de 
rechief blessa très-amèrement ledit Estandart d'un coup 
de lance, duquel, ayant à peine puissance de soy tenir à 
cheval, estoit constraint de vuyder les rangs et d'estre 
mené à son logis, là où il cheut durement malade de sa 
blessure, lequel toutesvoyes jusques à ce coup de malheur 
avoit si bien fait et si vaillamment que nul onques mieux 
et que tout le monde luy donnoit los et pris. Aussi certes' 
l'ay-je vu tel et congnu mainte journée, et l'ay vu répu- 
ter entre les meilleurs de son party en son temps. Sy fait 
bon à croire que moult estoient douloreux Françoys de cest 
malheur qui venoit ainsi contre eux persévéramment que 
de cinq personnes que ils estoient, il en mesprist aux trois 
et riens à leurs adversaires. 

Or veoient bien toutesvoyes qu'avoir n'en pouvoient 
autre chose. Sy prirent l'honneur et la patience devers 
eux et se coutentoient du plaisir de Dieu. Et allèrent en 
court là où on leur fit très-grant honneur et feste de bon 
courage. Et après un peu de séjour pris avec le duc qui 
leur fit des dons largement (sy firent les seigneurs qui 
avoient eu afi^aire avecques eux), ils partirent et prirent 

' OtUre-bord, extrêmement. 



26 CHRONIQUE 

congé du duc, et leurs malades soubs la seureté de leur 
juge laissèrent à Arrasjusques à estre guéris, et puis s'en 
retournèrent dont estoient venus, dedens la ville de Com- 
piègne, là oii assez tost après furent visités par siège, 
comme vous orez prochainement et ne demoura guaires. 

CHAPITRE V. 



Comment les embassadeurs françois ne purent venir à fin de paix 
et comment le duc mist sus son armée. 



Il fait à entendre comment le roy Charles, en ceste 
année mesmes et n'avoit pas guaires, encore avoit en- 
voyé devers ce duc en sa ville d'Arras ses notables embas- 
sadeurs pour avoir paix et amitié avecques luy, soy veul- 
lant parer aucunement et justifier envers luy du crime 
passé qui estoit l'occasion de la guerre ; et par ce tendoit à 
luy faire offrir amendes et réparations bonnorables, si à 
paix vouloit condescendre ' . Et furent commis l'archeves- 



» Alain Chartier adressa un lai au duc de Bourgogne pour le pres- 
ser de se séparer des Anglais : 

Pensez de qui vous venistes 

Et tenistes 
Honneur, terre, nom et gloire... 
Se aultrement faites ou dites, 

Vos conduites 
Seront en honneur petites 

Et mauldites 
En cronique et en histoire... 

Dieux, quelx maulx et quieulx dommages ' 
Quantes dames en vefvages, 
Orphenins sans héritages, 



DE CHASTELLAIN. 27 

que de Reims, cliancelier de France, Christoffle de Har- 
court, les seigneurs de Dompierre et de Gaucourt, et plu- 
sieurs autres, lesquels toutesvoyes, pour ce que l'heure 
de si grant désir et salut n'estoit pas encore venue, ou 
que le misérable peuple françoys n'estoit pas encore battu 
assez de ses vieux péchés, ne se purent oncques entre- 
accorder pour venir jusques à fin de paix, combien que les 
approches y estoient grandes, mais tant en vint de fruit 
que trêves estoient accordées, scellées et promises à deux 
lez jusques au terme de Pasques prochaines , pendant 
lequel nul ne feroit guerre, ne ne souffreroit faire à son 
compagnon, mais se tiendroit-on paisible en attente de 
plus grant bien après. 

Or advint ainsi que, après le partement de ces seigneurs 
d'Arras, par la malignité des hommes et du diable qui 
tousjours quiert voyes pour empescher paix, cestes trêves 
furent mal gardées , et du costé des Françoys , comme 
je trouve , premier enfraintes , car ceux qui tenoient la 
frontière sur la rivière d'Oyse et en Beauvoisin emprirent 
à faire oppressions et molestes au peuple de la frontière de 
deçà et à faire leurs courses et leurs rudesses accoustu- 
mées. Par quoy Bourgongnons grevés aujourd'huy, nonob- 
stant trêves quelconques, là où n'y avoit nulle teneur, se 
revengèrent le lendemain. Et ainsi d'un mal deux et 
d'un inconvénient dix autres advinrent tous les jours, 

Et mesnages, 

Labourages 

Et villages, 
Bourgs, villes, chasteaux, passages, 
Ars, destruis et mis au bas !... 
Sy pensez en vos courages 
Que trop durent tels débas. 

(Ms. du Vatican.) 



28 CHRONIQUE 

tellement que par oppression trop engagée sur le party 
de çà, il estoit force et nécessité de y pourvoir par une 
puissance plus dure que celle des Françoys, et de les re- 
bouter arrière le plus que l'on pourroit', car le pays entre 
les deux frontières estoit si fort despeuplé que riens ne s'y 
trouvoit de labeur et que les bonnes villes failloient de vi- 
vres et de pain. Sy mist sus le duc son armée, et ayant mis 
ensemble grant multitude de gens de guerre, les mena à 
Péronne et là leur fist faire leurs monstres qui belles estoient 
et bien furnies de bonnes gens beaucoup, et luy avecques 
la ducbesse tint là la solempnité de Pasques; laquelle 
passée, passa outre et mena son ost jusques à Mondidier, 
là où par aucuns jours tint son séjour aussi jusques à tirer 
plus avant. 

CHAPITRE VI. 

Comment ceux de Melun boutèrent hors les Bourgongnons. 

Comme en cbascune seigneurie, combien que à force et 
puissance, villes et chasteaux maintefois sont possessés 
par ceux qui n'en sont héritiers, le peuple toutesvoyes 
naturellement s'encline à son naturel prince et se délivre 
de la servitude du conquéreur là où il peut, ainsy à 
Melun, le peuple de la ville qui jà avoit esté longtemps en 
la domination des Bourgongnons et Angles et avoit esté 
soubstrait à son naturel prince, le roy Charles, depuis le 

* Le 9 mars 1429 (v. st.), une somme de vingt-cinq mille nobles fut 
prise par l'ordre des conseillers de Henri VI au trésor d'Angleterre et 
remise à Richard de Wydewille pour qu'il la portât au duc de Bour- 
gogne :«^ros^2;^e»rf««'5 mille e( qumgenforum homïnuni, in servitio regii^ 
exponendorum. » [Acta, IV, 4, p. 158.) 



DE CIIASTELLAIN. 2i> 

siège que le roy Charles, son père, ensemble le roy d'En- 
gleterre et le duc de Bourgongne, y avoient mis et con- 
quis par puissance , se commençoit moult à annuyer 
d'estre bourgongnon, et despitant servage non dû , quist 
voyes et mo3^ens pour retourner en la main de celuy à 
qui il estoit et de luy rendre son appertenir, sur quoy 
longuement et bien couvertement aucuns des plus puis- 
sans mettant leur estudie prirent une conclusion de bouter 
hors ceux qui estoient là commis pour la garde de la 
ville au nom du duc de Bourgongne et d'en ouvrer si sa- 
gement que leur entreprise ne tournast point à faute s'ils 
pouvoient. Sy y veillèrent longuement dessus et finable- 
ment déterminèrent de mettre leur conclusion à effet. 

Or y avoit esté ordonné le seigneur de Humières pour 
garde et capitaine de la ville et chasteau, mais entendant 
à ses affaires par deçà avoit mis la place et la ville en la 
main d'aucuns de ses frères accompagniés de bonnes 
gens de guerre, bon nombre, lesquels, non doubtans de la 
secrète conclusion que avoient prise ceux de la ville 
à rencontre de eux, se trouvèrent boutés dehors confusé- 
ment et mis en la loge des champs, de quoy le roy, quant 
il sceut, fit une grant feste; et luy sembloit bien que 
moult grant service et bien léal luy avoient fait ceux de 
Melun, car par iceux il avoit le passage de la rivière de 
Seine franc et à luy, dont par avant il estoit en dangier. 
Et sy estoit la ville moult forte et avantageuse à guerre 
et non à recouvrer que à grant meschief quant elle seroit 
gardée et deffendue, comme il parut bien, du temps que 
le siège y estoit. 

Sy envoya le roy Charles gens d'armes une bonne quan- 
tité dedens la ville de Melun pour la garder d'oppression 
de ses voisins et pour tenir frontière aussi à l'encontre de 



30 CHRONIQUE 

ceux de Paris là où Angles et Bourg'ongnons avoient le 
règne et comprimoient toutes villes et places voisines 
à l'entour d'eux. 



CHAPITRE VII. 

Comment le duc mist sept cents combattans sous la conduite du 
seigneur de Ternant pour la protection des Parisiens. 

Laquelle chose venue en la cognoissance du duc, com- 
ment Melun s'estoit rendue au roy son adversaire , déli- 
béra à pourvoir à l'encontre, et désirant la grâce et pro- 
tection des Parisiens qui sur toute riens du monde se 
fioient en luy et n' avoient autre si vray refuge que à luy, 
ordonna à mettre sus une armée de sept cens combattans, 
tant seulement gens d'eslite et de bonne maison et beau- 
coup des siens propres , et ceux-là bien payés et ordonnés 
de ce qui appartenoit, mist en la conduite du seigneur 
de Ternant, chevalier encore de jeusne eage, mais de 
grant vertu', et luy bailla l'estandart de sa devise à porter. 

Quant le seigneur de Ternant se vit avoir ceste charge, 
qui estoit jeusne chevalier vert et vineux^ et le plus homme 
en semblant qui fût en son temps, moult s'enfîérissoit en sa 
queue que veoit reluire, car avoit de moult nobles gens 
beaucoup dessoubs luy et de grans seigneurs, et soy voyant 
estre du nombre des chevaliers de l'ordre de la Toyson 
d'or, ymagina bien, puisque l'espée luy estoit mise au 
poing, de faire chose aucune en son premier venir dont il 

' Philippe de Ternant, ami de Chastellain. Tl fut chevalier de la Toi- 
son d'or, dès la création de l'ordre. En 1435, le duc de Bourgogne lui 
donna la baronnie d'Aspremont. 

* Vineux, énergique, ardent. 



DE CIIASTELLAIN. 51 

pourroit estre mémoire et de qiioy ses envieux pourroient 
avoir dueil, et luy avancement; car moult estoit fier de 
condition et fort quérant gloire singulière. Sy se mist aux 
champs avecques ses gens, et passant la rivière de Somme 
par Abbeville, tant erra que vint à Paris, là où en son 
venir fist assaillir plusieurs petites places, comme Saint- 
Mor-des-Fossés, Colomiers et aucunes autres, que toutes 
prist et mist en la subjection de son maistre; et entrant à 
Paris, fut festoyé et conjoy merveilleusement fort, et lion- 
noré et doubté pour cause de son maistre le duc et que 
luy-mesmes le valoit aussi. Et là, demourant par l'espace 
de bien trois mois, fit maintes belles courses et saillies sur 
ses ennemis, dont il acquist los de vaillance et grant re- 
nommée devers son maistre, pour un jeusne chevalier, 
et tellement que depuis il se fia de plus grant chose 
en luy et luy donna plus grant honneur et plus grant 
charge. 

CHAPITRE VIII. 



Comment le duc vint à main-forte jusques à Montdidier et mist le siège 
devant Gournay. 



Comme doncques le duc mist en œuvres ses chevaliers 
cà et là pour mener sa guerre, luy en personne en réserva 
sa part pour luy, laquelle luy-mesmes vouloit exécuter, 
comme la chose plus dure et plus difficile. Or estoit-il 
venu à main-forte et armée jusques à Mondidier, comme 
naguaires avez ouy, tantost après la feste de Pasques, à 
intention de faire un exploit grant sur ses ennemis, 
s'il pouvoit , et de mettre siège devant Compiègne , 



32 CHRONIQUE 

car pour ce faire avoit tous ses préparemens et toutes 
ses conclusions prises de bon long advis'. Sj se party de 
la ville de IMondidier et alla à giste à Gournay-sur- 
Arronde, une place qui appartenoit à son beau-frère le duc 
de Bourbon, là où il se logea atout son est. Et d'arrivée fit 
semondre le capitaine de lyens, nommé Tristan de Mail- 
lesers', qu'il rendist sa place, ou si non il la feroit assaillir 
à son très-grant péril et dommage. Quant Tristan entendi 
ce, et considéroit la puissance d'un tel prince qui estoit 
en personne devant luy et à qui sa place ne pouvoit riens 
durer, ce veoit bien, s'avisa de soy humilier et de quérir 
appointement lionnorable ; et respondit que la place ne 
rendroit-il pas sans savoir comment et que aussi il ne la 
vouloit pas tenir encontre puissance , là où il ne la pou - 
roit deifendre , souverainement d'un tel prince , mais 
volontiers promettroit de la rendre dedens le premier 
jour d'aoust procliain, en cas que le roy ou celuy à qui 
elle estoit, ne la venist deffendre à l'espée par luy livrer 
bataille; et de ce donroient obligations et séellés, adjous- 
tant à ce, que jusques au dit jour luy, ne ceux de sa com- 
pagnie, appartenans ou retrayans en ladite place , ne fe- 
roient guerre, ne course, ne moleste nulle au party de 
Boura:ono-ne. 



> La chronique manuscrite de La Haye rapporte également que le 
duc de Bourgogne réunit son armée pour reconquérir Compiègne. 
Peut-être était-ce pour mieux maintenir son influence à Paris. Il ve- 
nait de promettre aux Parisiens « d'estre leur gardien. » 

* Tristan de Magnelais était un oncle maternel d'Agnès Sorel. A la 
même famille appartenait Antoinette de Magnelais , plus connue sous 
le nom de dame de Villequier, qui succéda à la faveur d'Agnès Sorel. 



DE CHASTELLAIN. 35 



CHAPITRE IX. 

Comment le damoiseau de Commercy mit le siège devant Montagu ; 
comment le duc s'avança pour le combattre, et des clievauchies du 
comte de Ligny. 

Sy fut acceptée la composition , telle que avez ouy , 
aucunement à haste, pour cause que nouvelles vinrent 
soudaines , que le damoiseau de Commercy , Yvon du 
Puys et pluiseurs autres capitaines de la frontière avoient 
mis le siège devant Montagu en Laonnois, comme vray 
estoit. Par quoy on passa tant plus légièrement le traitié 
de ceste place, pour mieux pouvoir entendre au secours 
de l'autre. Dont on délibéra de lever le siège à coup et de 
combattre ledit damoiseau de Commercy qui avoit amené 
toutes manières d'engins devant ce cliasteau qui estoit 
moult bel et moult fort, et estoit de l'héritage de sa femme. 

Or donnoient les assiégeans des grans travaux à ceux 
de dedens jour et nuit et ne tendoient que par force de 
dur assaut sans cesse à faire tant que les autres rendis- 
sent la place à coup ; car savoient bien que longuement ne 
pourroient demourer là sans que on les fîst deslpger. Et 
pourtant ne visèrent que à faire leur fait en la chaude', 
le plus asprement que pourroient , car autrement n'eu 
viendroient à bout, ce leur sembloit. Mais bien avoit esté 
mise en bonne main ladite place, car ne doubtoient guè- 
res ceux qui estoient dedans leurs ennemis de dehors ; et 
quant ce seroit venu au plus estroit péril, sy ne se def- 
fioient-ils point de secours, ains en estoient tout asseurés; 
et n'eust esté tant seulement que du bon chevalier et 

' En la chaude, de prime abord. 



34 CHRONIQUE 

conte de Ligny qui la faisoit garder, et j avoit mis les ca- 
pitaines, deux gentils escuiers enquels il se lîoit moult, 
dont l'un estoit George de Croix, bien renommé en plu- 
seurs lieux, et un autre du party des Angles dont le 
nom ne m'est point apparu. Lesquels, avecques les autres 
qui estoient de la garnison, beaucoup de gens de bien, ne 
s'effrayèrent guaires du travail que on leur faisoit de de- 
hors, mais se deffendirent vaillamment, comme gens sans 
peur, et les rabbouoient ' de langages, comme non tenans 
compte de leur effort. Par quoy ledit de Commercy voyant 
que en vain labouroit et doubtant que plus puissant de lu}^ 
ne le venist combattre , après avoir esté là quatre jours, 
party et leva son siège par nuit bien effraj-ement", et ce 
que avoit amené là de bombardes et d'engins avecques luy , 
en deslogeant, fut tout laissé là et l'abandonna, dont les as- 
siégés, eux voyans ainsi à délivré, furent joyeux, comme 
raison estoit , et tantost firent savoir au conte de Ligny 
les nouvelles de ce département si soudain et la manière 
comment ils s'estoient deslogés, adfin que le duc et luy 
aussi ne se traveillassent de riens à ceste cause. Lesquels 
toutesvoyes, à l'heure que le message y vint, estoient tous 
préparés à venir combattre ledit damoiseau de Commercy; 
mais par cestes nouvelles maintenant venues telles, on 
s'en tint à tant. Et s'en alla le duc atout sa grant route à 
Noyon, là où il tint séjour par l'espace environ de huit 
jours, pendant lesquels le conte de Ligny, qui jamais n'ar- 
restoit à quérir et à faire noise à ses ennemis, se mist es 
champs un jour bien accompagnié et s'en alla visiter les 
marches d'entour de Beauvais, là où il y avoit aucunes mes- 



Rabbouoient, se moquaient. 
Effrayement, précipitamment. 



DE CHASTELLAIiV. 33 

chantes places, ce savoit bien, qui traveilloient fort les 
marches et la ville de Mondidier ; sy en désiroit bien à faire 
l'exécution, telle qu'il y appartenoit. Par quoy un nommé 
messire Loys de Vaucourt, qui s'estoit bouté en un viel 
chasteau réparé, une mescbante larronnière , sachant la 
venue dudit conte, lequel il craignoit comme la mort, 
tantost s'avisa de soy dësloger , et boutant le feu en sa 
meschante place, s'en alla à Beauvais comme sag-e, car il 
eust trouvé dure Visitation et périlleuse pour luy s'il eust 
esté attaint, dont le conte de Ligny, adverty de la fuite 
de ce messire Loys en Beauvais, passa outre et vint jus- 
ques au chasteau de Prouvenlieu, qui estoit une vielle mai- 
son réparée aussi, et le tenoient aucuns routiers qui en fai- 
soient de maux beaucoup. Lesquels ledit conte fit assaillir 
très-chaudement, et les fit si approcher de près que à 
peine leur souffroit-on reprendre leur alaine. Vaillam- 
ment toutesvoyes se deffendirent une piécette de temps et 
vendirent leur char le plus chièrement que pou voient, car 
doubtoient le pris qu'on leur gardoit en estre povre, et 
pourtant y mettoient deffense le plus longuement que sa- 
voient. Mais finablement ils devinrent constraints de 
eux rendre à la volenté du chevalier de Ligny, espérans 
y pouvoir trouver plus de merchy que estre tué en deffense 
de ce que ne pouvoient garder. Sy en prist bien à aucuns 
qui furent détenus pour prisonniers, et aux autres mal, 
car furent pendus, si pris, là mis ', Et à tant prist son 
retour ledit conte devers son maistre et revint à Noyon où 
gaires ne demoura après. 

' Expression proverbiale ; Aussitôt pris, aussitôt pondus. 



36 CHRONIQUE 



CHAPITRE X. 



Comment le duc, approchant Compiègne, rebouta les François et 
s'empara de Pont-à-Choisy . 



Ce fut par un beau temps de may que le duc appro- 
choit Compiègne et que jà en estoit venu près comme 
un prince à redoubter moult, car avoit les gens et l'es- 
toffe pour mener à chief un grant fait, et estoit vale- 
reux de soy~mesmes, vert et fier et dur ennemy amèrement 
là où il le portoit. 

Or se party de Noyon après y avoir pris repos de liuit 
jours pour adviser de ses affaires, et en approchant le 
lieu sur quoy avoit son entreprise, voult passer par le 
Pont-à-Cliois3% un bel cbastel et fort assis sur la rivière 
d'Aynne, lequel, premier que mettre son siège là où il 
veoit, désiroit moult à avoir entre ses mains ; car autre- 
ment son siège en eust pu recevoir des destourbiers 
beaucoup. Sy passa la rivière d'Oyse au Pont-l'Évesque, 
emprès Noyon, et là, affin que marchans et tous autres 
peussent seiirement aller et venir de Noyon au siège que 
mettroient, et eux en retourner, quant besoing leur seroit, 
commist deux vaillans chevaliers angles, l'un nommé 
le seigneur de Montgommery , l'autre messire Jehan 
Stuart, à garder ledit passage avecques leurs gens. Et ce 
fait, tira outre jusques audit Pont-à-Choisy, là où Loys 
de Flavy, frère à Guillaume, estoit dedens; lequel de 
première arrivée ne monstra pas semblant esbahy, mais de 
tenir fièrement sa place pour un bon temps, comptant 
sur l'espoir de son frère Guillaume, lequel savoit près 
de luy. 



DE CHASTELLAIN. 57 

Or s'estoient gens d'armes logié jà tout à l'entour, et 
toutes manières d'engins dressés devant eux pour les 
battre et assaillir à tous costés ; sy n'est jà besoing d'en 
deviser la manière comment, car assez se fait à entendre 
de soy, mais convient bien dire comment les François logés 
en Compiègne, bien en nombre de deux mil combattans, 
entre lesquels estoient messire Jacques de Cliabannes, mes- 
sire Tbéaulde, Potton, messire Eigault de Fontaines, Je- 
hanne la Pucelle et pluiseurs autres nobles hommes, par 
une belle nuit, partirent de leur ville et à l'heure de soleil 
levant vinrent férir sur le logis que tenoient les Angles 
au Pont-l'Évesque, qui durement en furent surpris, pour 
cause que chascun dormoit encore et ne se donnoit garde 
de riens. Sy commença l'alarme par tout très-haut et très- 
dur, et se mist chascun à deffense, qui mieux mieux; 
mais estoient jà les François entrés bien avant parmi ces 
Angles et tuoient et abattoient ce que trouvoient devant 
eux , premier que se pussent trouver assamblés , dont 
après, par force et vaillance furent résistés très-aigrement, 
par secours qui leur vint du seigneur de Saveuse et de 
Jehan de Brimeu qui s'estoient apperçu de cest alarme ; 
lesquels, par force de coups, aidèrent à garder l'honneur 
des Angles et à rebouter les ennemis, à très-grant peine 
toutesvoyes, car moult y faisoit dur et périlleux et très- 
mortel, et y avoit des blessés beaucoup à deux lez et des 
morts environ soissante d'un costé et d'autre, mais enfin 
François voyans que ne pourroient attaindre à la victoire 
et autant perdre que gaigner, si plus non, avisément et 
en bonne ordonnance se retrairent et retournèrent dont es- 
toient partis, et Angles demourèrent là où avoient esté 
commis et ordonnés, gardans leur passage tousjours. Or 
estoit Loys de Flavy qui capitaine estoit de ceste place, 



38 CHRONIQUE 

moult esbaliy, quant vit que si aigrement on le traveilloit 
par dehors et que de secours ne luy venoit espoir, ne confort 
de nul lez. Sy s'apensa de sa sauveté, car congnoissoit 
bien que dur party trouveroit s'il estoit tenu, par quoy 
secrètement par nuit se embla par la rivière d'Ayne, et 
le plus couvertement que il put, se rendy avecques au- 
cuns autres en la ville de Compiègne vers son frère, 
dont les autres demeurés dedens et eux voyans ainsy ga- 
busés' et non puissans de résister encontre leurs ennemis, 
demandèrent traité, sur condition de rendre la place, 
saulve corps et biens. Lesquels , après dix jours passés, 
furent reçus en leur offre, et fut la place toute démolie 
jusques au fons, tantost après leur partement^ Durant ce 
mesme siège aussi devant ce chastel, un autre fut pris et 
mis en subjection par les gens de ce duc, nommé Atecby- 
sur-Ayne% lequel pouvoit faire profit grant et dommage- 
pour le party qui le tenoit. 

CHAPITRE XI. 

Comment le duc se log-ea devant Compiègçe à grant puissance. 

Tantost après que le Pont-à-Cboisy avoit esté pris et 
démoli, le duc incontinent fit deslogier son ost de là où 
il estoit et le fît rappasser la rivière d'Oyse pour tirer à 
Compiègne tout droit, car là désiroit à mettre siège. Sy 
vint luy-mesmes en personne loger à Coudun, à une 



* Gabusés, joués, trompés. 

2 Le duc se trouvait à Pont-à-Choisy, le 10 mai 1430. [Compte aux- 
Archives Générales du royaume.) 
^ Atticliy, à 4 lieues de Compiègne. 



DE CHASTELL.\IN. 39 

lieuette près de la ville, que ceux de dedens avoient bien 
mise à point et bien remparée de gros et puissans boUe- 
wers par dehors et d'autres fortifications , comme bien 
advertis de longtemps que le siège y viendroit, et pour 
celle cause y estoient venus pour la garder les plus gens 
de guerre et de plus grans pris qui fussent ou party des 
Françoys, car la perte d'icelle leur eust tourné moult à 
dur et à grand meschief en la fin ; sy leur séoit bien de 
la defFendre songneasement. Or estoit, comme je vous 
dis , le duc venu loger à Coudun , le conte de Ligny à 
Claroy, messire Baudo de Noyelle à Margny sur la cau- 
cbée, et le seigneur de Montgommery atout ses Angles à 
Venette, au debout de la prée, là où gens de diverses na- 
tions, Bourguignons, Flamengs, Picars, Allemans, Hay- 
nuyers se vinrent rendre à ce duc en renforcement de 
son pouvoir , qui tous y furent reçus et bienviengnés , 
combien que largement y avoit seigneurie et gens de 
grant fait, comme le conte de Ligny, le seigneur de Croy, 
messire Jehan son frère, le seigneur de Créquy, le sei- 
gneur de Santés, le seigneur de Commines, le seigneur 
de Masmines, les trois frères, messire Jacques, messire Da- 
vid et messire Florimond de Brimeu, messire le Bègue de 
Lannoy, tous chevaliers de l'ordre, sans les autres en 
grant nombre, dont les noms ne se mettent point et dont 
il fait bon à penser qu'il en y avoit largesse avecques 
un tel prince, souverainement en un tel lieu là où il 
estoit pour monstrer son pouvoir et effort ' , 



• Monstrelet est bien moins complet : il paraît en cet endroit et ail- 
leurs avoir abrégé une relation plus étendue, verbale ou écrite, qui ne 
peut être que celle de Lefebvre-Saint-Rémy, relation conservée aver 
tous ses développements dans le texte de Chastellain. 



40 CHRONIQUE 

CHAPITRE XII. 

Comment la Pucelle combattit et déconfit Franquet d'Arras. 

Sj me souvient maintenant comment un peu par- 
avant que la Pucelle fut venue au secours de Com- 
piègne, un jour, un gentilhomme d'armes, nommé Fran- 
quet d'Arras, tenant le party bourguignon, estoit allé 
courir vers Laigny- sur- Marne , bien accompagné de 
bonnes gens d'armes et de archers en nombre de trois 
cens ou environ ; sy voult ainsi son aventure que ceste 
Pucelle, de qui Françoys faisoient leur ydole', le ren- 

* La Chroniqîie manuscrite de La Haye, 936, renferme sur Jeanne 
d'Arc quelques détails que l'on ne rencontre pas ailleurs : 

« Estoit fille à ung homme de Vaucoulour, en Lorraine, qui tenoit 
« hostel, et estoit adont cette fille josne et rade qui avoit accoustumé 
« de chevaucher et mener en l'ostel de son père les chevaux au gué; à 
« quoy faire, comme plusieurs femmes sont de léger esprit, elle s'es- 
« toit souvent esprouvée à manier le bois comme de courre et virer la 
« lance. » Un carme, nommé liigault, prêchait que c'était la pucelle 
envoyée par Dieu « et l'ai^peloient jiarmi France les folles et simples 
gens \ Angélique, et d'elle faisoient chansons. » En 1432, quinze cents 
Anglais, envoyés au secours de Bedford, s'étaient vêtus de blanc et 
marchaient avec un étendard « servant au propos de ladite pucelle 
« dont il estoit grand renom au pays d'Engleterre, et estoit ledit esten- 
« dart tout blanc, et ou large avoit une quenouille chargée de lin ou 
<i quel pendoit un fuseau demi-chargé de fil, et ung escrit de fines let- 
« très d'or qui disoit : « Or viengne la belle, » en lui signifiant qu'ils 
(I lui donneroient à filer. » 

L'épée que Jeanne d'Arc retrouva à Sainte-Catherine-de-Fierbois 
était, disait-on, celle qui, dans les mains de Charles Martel, avait, 
au VIII* siècle, sauvé la.France d'une autre invasion. 

Laprophétie suivante est tirée d'un cartulaire del'église de Térouanne : 

PROPIIETIA DE LA FUCELLE DE FRANCE. 

Virgo, puellares artus induta virili 

Yeste, Dei monitu, propcrat relevare jacentem 



DE CIUSTELLAIN. 41 

contra en son retour. Et avoit avecques elle quatre cens 
Françoys, bons combattans , lesquels , quand tous deux 
s'entrevirent, n'y avoit celuy qui pust ou voulsist, par 
honneur, fuir la bataille, excepté que le nom de la Pu- 
celle estoit si grant jà et si fameux que chascun la re- 
songnoit comme une chose dont on ne savoit comment 
juger, ne en bien, ne en mal '. Mais tant avoit fait jà de 
besognes et menées à chief que ses ennemis la redoub- 
toient, et l'aouroient ceux de son party, principalement 
pour le siège d'Orléans, là où elle ouvra merveilles, pa- 
reillement pour le voyage de Raims, là où elle mena le 



Liliferum regem atque suos delere nepbandos 
Hostes, prsecipuè qui nunc sunt Aurelianis 
Urbe sub, ac illam déterrent obsidione ; 
Et si tanta viris mens est se jungere bello, 
Arma sequi quse nunc parât aima puella, 
Crédite fallaces Anglos succumbere morti, 
Morte puellari Gallis sterneutibus illos : 
Et tuno finis erit pugnœ, tune fœderaprisca, 
Tune amor et pietas et cetera jura redibunt : 
Certabunt de pace viri, cunctique favebunt 
Sponte sua régi, qui rex liberabit ab ipsis 
Cunctos, justitia quos pulcbrapace fovebit; 
Amodo nullus erit Anglorum pardiger hostis, 
Qui se Francorum prœsumet dicere regem. 

On racontait aussi qu'on avait trouvé dans un vieux livre du collège 
d'Harcourt h Paris le chronogramme suivant : 

AngLIa CVMpVLsa, reX pranCVs prInCIpIabIt. 

Ce chronogramme indiquait l'année 1430 comme celle de l'expulsion 
des Anglais. Sur toute cette époque, voyez les savantes recherches de 
MM. Quicherat et Wallon. 

• Les documents de cette époque attestent combien grande était la 
terreur des Anglais. On peut "consulter les Acles de Rymer : Bcfugiti- 
vis ab exercitu quos tcrriculamenta Puelhe exanimaverant, arrestandis ; 
De p'oclaniationihis contra capitaneos et soldarios tergiversantes, incan- 
fadontbus Puella terriflcatos. 



i<i CHRONIQUE 

roy couronner, et ailleurs en autres grans affaires, dont 
elle prédisoit les aventures et les événemens. 

Or estoit ce Franquet courageux homme et de riens 
esbahy que vist, pour tant que remède s'y povoit mettre 
par combattre; et la Pucelle, à l'autre lez, mallement 
enflambée sur les Bourguignons, et ne quéroit tousjours 
que à inciter Françoys à bataille encontre eux. Sy s'entre- 
férirent et combattirent ensemble longuement les deux 
parties, sans que Françoys emportassent riens des Bour- 
guignons, qui n'estoient point si fors toutesvoyes comme 
les autres, mais de grant valeur et de bonne deffense, 
pour cause des archers que avoient avecques eux , qui 
avoient mis piet à terre; laquelle chose, quant la Pucelle 
vit que riens ne feroient si encore n'avoient plus grant 
puissance avecq eux, manda hastivement à Laigny toute 
la garnison. Sy fit-elle de toutes les places de là entour 
pour venir aidier à ruer jus ceste petite poignée de gens 
dont ne pouvoit estre maistre. Lesquels, venus à haste, 
reprirent la tierce bataille encontre Franquet, et là, non 
soy quérant sauver par fuite, mais espérant tousjours 
eschapper et sauver ses gens par vaillance , finablement 
fut pris et toutes ses gens morts la pluspart et desconfîts, et 
luy, mené prisonnier, fut décapité après par la crudélité 
de ceste femme qui désiroit sa mort ', dont plainte assez fut 
faite en son party, car vaillant homme estoit et bon guer- 
royeur. 



' Ce fut le bailli de Seniis qui fit décapiter Franquet d'Arras. Jeanne 
d'Arc eût voulu le sauver. 



DE CHASTELLAIN. 43 



CHAPITRE XIII. 



Comment le duc Renier d'Anjou, renforçant la querelle des François, 
mist le siège devant Chappes. 



Comme au lez de çà, le duc de Bourgongne, veillant en 
la ruine de ses ennemis, pareillement les princes fran- 
çoys, tous de la bende de delà, estudièrent à luy faire 
desplaisir aussi et à porter grief et dommage à ses adhé- 
rans, comme maintenant Renier, duc d'Anjou et de Bar, 
frère second de la royne de France et duc de Lorraine par 
mariage, ayant fait son ban par tous ses pays, s'estoit mis 
sus en intention de renforcer la querelle du roy et de 
pourchasser le dommage des Bourgongnons, contre l'or- 
donnance toutesvoies et conseil de son beau-père le duc 
de Lorraine, qui en son lit de la mort luy requist que ja- 
mais, s'il vouloit vivre heureux et puissant, il n'entreprist 
riens à l'encontre du duc de Bourgongne et de son pays ; 
car en l'amitié des Bourgongnons, ses voisins, gisoit son 
salut et son grant bien, et le contraire tout et outre, quant 
autrement en feroit. 

Or y avoit en Champaigne, emprès Troyes, tirant 
vers Barrois, une place nommée Chappes, qui moult lon- 
guement avoit esté anuyeuse au duc barrois', et apparte- 
noit à un noble homme du pays nommé le seigneur 
d'Aumont, homme de grant et bon hostel. Sy porta 
ainsy le conseil de cestuy duc, qui emprès luy avoit le 
vaillant chevalier moult renommé en son temps, Barba- 

' Anut/euse, anoyeuse, qui tourmente, qui contrarie. 



U CHRONIQUE 

san, sailly nouvellement assez de la prison desEnglois V, 
qu'il iroit mettre le siège devant ceste place de Chappes, 
qui moult avoit fait de maux et de travaux à ses pays. 
Sy y alla de fait, et accompagnié environ de trois mille 
combattans, y mist le siège et y fit livrer de durs assauts 
beaucoup, desquels ceux de dedens estoient assez traveilliés 
et en très-mauvais party ; parquoy, voyans ladiiElculté de 
la non pouvoir tenir longuement sans secours, envoyèrent 
quérir secours en Bourgongne, là où le seigneur du lieu 
estoit puissant de parenté des plus grans du pays. Sy se 
disposèrent les Bourgongnons pour j aller en belle com- 
pagnie, comme messire Antlioine de Toulongeon, mares- 
chal du pays, le conte de Joigny, messire Anthoine et 
messire Jeban de Vergy, le seigneur de Jonvelle, le sei- 
gneur de Cbastellu, le Veau de Bar et autres grans sei- 
gneurs beaucoup, jusques au nombre de quatre mille 
combattans; lesquels, assamblés soubs la conduite du ma- 
reschal de Bourgongne qui est nommé dessus, vinrent 
jusques auprès du logis du duc barrois, à intention de le 
combattre. 

Or estoit adverty le duc de Bar de la venue des Bour- 
gongnons. Sy se mist en ordonnance tantost bien asseure- 
ment, et délibéra de les attendre, car moult estoit vaillant 
clievalier et de grant cœur, et estoit encore en son grant 
venir, par quoy tant plus se devoit monstrer fier et cou- 
rageux. Et les Bourgongnons qui oncques nulle part, par 
coustume dont mémoire soit faite, n'ont esté trouvé las- 
ches, ne en train de desvoy , maintenant ne sçay de quel 
malheur contraire de leur condition et nature ancienne, 

' Sy y estoit Barbasan, et lui avoit-on fait son procès tellement qu'il 
s'estoit eschapé et là venu servir aux gaiges dudit roy. [Chron. man. 
de La Haye.) 



DE CllASTELLAIN. 45 

se commencèrent à desvoyer et à eux monstrer abastardis 
en armes, par quoy le duc de Bar, soy perchevant de ce, 
féry en la queue de eux et en rua jus quelque soixante, 
que morts, que pris, sans y faire plus grant exploit; et 
retournèrent les Bourgongnons en leur pays dont ils es- 
toient près, là où le duc Renier ne les vouloit sievir, car 
n'estoit pas fort assez pour ce faire. Sy y furent pris 
aucuns seigneurs et nobles hommes du party des Bour- 
gongnons, comme le seigneur de Plancy, Charles de 
Rochefort et le seigneur de la place mesmes, son frère, 
avecques aucuns de ses gens, parce que, quant il avoit 
vu ses parens et amis estre venus en son secours et pour 
le délivrer des mains de ses ennemis, cuidant que dus- 
sent combattre à bon escient le duc son assiégeur, il party 
dehors avecques un nombre de gens, à intention de venir 
férir dedens le troupeau par derrière; par quoy, cuidant 
retourner à temps pour rentrer, trouva le chemin empes- 
chié et fut pris, dont après fut constraint de rendre et 
abandonner sa maison à ses ennemis, qui sur pied fut dé- 
molie et toute mise à ruine. 

La prise de ceste place doncques a esté le premier 
exploit que le duc de Bar fit oncques sur son cousin le duc 
de Bourgongne, dont le second cy-après, et ne demourra 
guères, luy coustera chier; mais m.'en tiendray à tant 
jusques l'heure y cherra propre, et reviens au logis du duc, 
principal de nostre matère, là où il estoit, à Coudun, 
pourgettant tousjours ses approches de plus et de plus 
près pour mettre son siège clos et arresté comme il appar- 
tenoit, lequel y mist sens et entendement tout pour en 
faire bien et convenablement et le plus à son honneur. 



i6 CHRONIQUE 



CHAPITRE XIV. 

Comment la Pucelle issit dehors Compiègne à rencontre des Bour-' 
gong-nons; et comment elle fut prise en ceste envahye. 

Or est vray que la Pucelle, de qui tant est faite meii- 
tion dessus, estoit entrée par nuit dedens Compiègne, 
laquelle, après j avoir reposé deux nuits, le second jour 
après donna à congnoistre pluseurs folles fantommeries 
que mist avant et dist avoir reçues aucunes révélations 
divines et annoncemens de grans cas advenir; par quoy, 
faisant une générale assemblée du peuple et des gens de 
guerre qui moult y avoient mis créance et foy follement, 
fist tenir closes, depuis le matin jusques après disner bien 
tard, toutes les portes et leur dit comment sainte Cathe- 
rine s'estoit apparue à elle, tramise de Dieu pour luy si- 
gnifier que à ce jour mesmes il vouloit qu'elle se mist en 
armes et qu'elle issist dehors à l'encontre des ennemis du 
roy. Angles et Bourguignons, et que sans doute elle au- 
roit victoire et les desconfiroit, et seroit pris en personne 
le duc de Bourgongne, et toutes ses gens, la greigneur 
part, morts et desconfits. Sy adjoustèrent François foy à 
ses dits et le peuple [se monstra] de créance légière à ses 
folles délusions, parce qu'en cas semblable avoient trouvé 
vérité aucunes [fois en ses dits qui n'avoient nul fondement 
toutesvoyes de certaine bonté, ains clère apparence de 
déception d'ennemi, comme il parut en la fin. Or estoient 
toutes manières de gens du party de delà boutés en 
l'opinion que ceste femme-yci fust une sainte créature, 
une chose divine et miraculeuse envoyée pour le relève- 
ment du roy françoys ; dont maintenant, en ceste ville de 



DE CHASTELLAIN. 47 

Compiègne, mettant avant si haulx termes que de des- 
confire le duc bourgongnon et l'emmener prisonnier, 
mesmes eu propre personne, n'y avoit celuy qui, en si 
haute besongne comme cestuy-là, ne se voulsist bien trou- 
ver et qui volentiers ne se boutast tout joyeux en une 
si haute recouvrance, par laquelle ils seroient au-dessus 
de tous leurs annuis. Par quoy, tous d'un commun as- 
sentiment et à la requeste de ladite femme recoururent à 
leurs armes trèstous, et faisant joye de ce dont ils trou- 
veront le contraire, luy offrirent syeute preste quant elle 
voudroit. Sy monta à cheval, armée comme feroit un 
homme et parée sur son harnois d'un manteau de riche 
drap d'or vermeil. Chevauçoit un coursier lyart ' moult 
beau et moult fier, et se cointoioit' en son harnas et en ses 
manières, comme eust fait un capitaine meneur d'un 
grant ost. Et en cest estât, atout son estandart haut eslevé 
et volitant en l'air du vent, et bien accompagnée de nobles 
hommes beaucoup, entour quatre heures après midy, saillit 
dehors la ville qui toute jour avoit esté fermée, pour faire 
ceste entreprise, par une vigile de l'Ascension*, et amena 
avecques elle tout ce qui pouvoit porter baston à pied et à 
cheval, en nombre de cinq cens armés, et conclut de venir 
férir sur le logis que tenoit messire Baudo de Noyelle, 
chevalier bien hardy et vaillant et eslu depuis pour ses 
hauts faits à estre frère de l'ordre, lequel logis, comme 
avez ouy, estoit à Margny au bout de la cauchie. 

Or donnoit ainsi l'aventure que le conte de Ligny, le 
seigneur de Créquy et plusieurs autres chevaliers de l'or- 
dre estoient partis de leur logis qui se tenoit à Claroy, à 

' Lyart, gris pommelé. 

2 Se cointoioit, s" applaudissait, se complaisait. 

^ 24 mai 1430. 



48 CHRONIQUE 

intention de venir au logis de messire Baudo ; et vinrent 
tous désarmés, non advisés de riens avoir à faire de leurs 
corps, comme capitaines vont souvent d'un logis à au- 
tre. Lesquels, ainsi que venoient devisans, oïrent criée 
très-grant et noise au logis où ils tendoient à aller, car 
jà estoitla Pucelle entrée dedens et commença à tuer et à 
ruer gens par terre fièrement, comme si tout eust jà esté 
sien. Sy envoyèrent lesdits seigneurs hastivement quérir 
leurs liarnois et pour donner secours à messire Baudo, 
mandèrent leurs gens à venir devers eux, qui sur pied y 
vinrent, et avecques ceux de Margny qui estoient sur- 
pris désarmés et despourvus , commencèrent à faire 
toute aigre et fière résistence à l'encontre' de leurs enne- 
mis ; dont aucunes fois les assaillans furent rondement re- 
doutés, aucunes fois aussi les assaillis compressés de bien 
dur souffrir pour ce que surpris estoient espars et non ar- 
més ; mais le bruit qui se levoit partout et la grant noise 
des voix crians fit venir gens de tous lez et affluer secours 
vers eux plus qu'il n'en falloit. Mesmes le duc et ceux de 
son logis qui en estoient bien loing, s'en perçurent assez 
tost et se mirent en apprest de venir au dit Margny, et 
de fait y vinrent ; mais premier que le duc y pust 
oncques arriver avecques les siens, les Bourgongnons 
avoient jà rebouté les Françoys bien arrière de leur logis ; 
et commençoient Françoys avec leur Pucelle à eux re- 
traire tout doucement, comme qui ne trouvoient point 
d'avantage sur leurs ennemis, ains plustost péril et dom- 
mage. Par quoy Bourgongnons voyans ce et esmus de 
sang et non contens tant seulement de les avoir enchâssé 
dehors par deffense, s'ils ne leur portoient plus grant grief 
par les poursuivir de près, férirent dedens valereusement 
à pied et à cheval et portèrent du dommage beaucoup 



DE CIIASTELLAIN. 49 

aux Françoys, dont la Pucelle, passant nature de femme, 
soustint grant fès et mist beaucoup peine à sauver .sa 
compagnie de perte , demourant derrière comme chief et 
comme la plus vaillant du trouppeau, là où fortune permist 
pour fin de sa gloire et pour la dernière fois que jamais 
porteroit armes, que un arcliier, radde homme et bien 
aigre, ayant en grand despit que une femme, dont tant 
avoit oj parler, seroit rebouteresse de tant de vaillans 
hommes comme elle avoit entrepris, la prist de costé par 
son manteau de drap d'or et la tira du cheval toute plate 
à terre , qui oncques ne pot trouver rescousse, ne se- 
cours en ses gens, pour peine qu'ils y missent, que elle 
pust estre remontée ; mais un homme d'armes, nommé 
le bastard de Wandonne, qui survint ainsi qu'elle se laissa 
cheoir, tant l'appressa de près qu'elle luy bailla sa foy, 
pour ce que noble homme se disoit; lequel, plus joyeux 
que s'il eust eu un roy entre ses mains , l'amena hasti- 
vement à Margny et là la tint en sa garde jusques en la 
fin de la besongne. Et fut pris emprès elle aussi Ponthon 
de Bourgongnon, un gentilhomme d'armes du party des 
Françoys, le frère du maistre d'hostel de la Pucelle', et 
aucuns autres en petit nombre qui furent menés à Mar- 
gny et mis en bonnes gardes. Dont Françoys, voyans le 
jour contre eux et leur aventure de petit acquest, se re- 
trayrent le plus bel que purent, dolans et confus. Bour- 
goingnons et Angles, joyeux à l'autre lez de leur prise, 
retournèrent au logis de Margny, là où maintenant le 
duc arriva atout ses gens, cuidant venir à heure au 
chapplis, quant tout estoit fait jà et mené à chief ce qui 
s'en pouvoit faire. Lors luy dist-on l'acquest qui y avoit 

' Lisez : le frère de la Pucelle, son maistre d'hostel, etc. 



50 CHRONIQUE 

esté fait, et comment la Pucelle estoit prisonnière avec- 
ques- aucuns autres capitaines ; dont qui moult en fut 
joyeux, ce fut il, et alla la voir et visiter', et eust avec- 
ques elle aucuns langages qui ne sont pas venus jusques 
à moy, sy plus avant ne m'en enquiers ; puis la laissa là 
et la mist en la garde de messire Jehan de Luxembourg, 
lequel l'envoya en son cliastel de Beaurevoir, où longtemps 
demoura prisonnière', et puis cliascun s'en retourna pour 
celle nuit arrière en son logis ordonné, le duc au sien, 
le comte de Ligny au sien ; et demourèrent ceux de Ma- 
rigny où ils estoient, jusques au lendemain que les or- 
donnances se changèrent en autres affaires. En ceste 
meslée fut très-aigrement blessé au visage le seigneur 
de Créqui, qui l'enseigne en porta jusques à la mort. 

CHAPITRE XV. 



Comment le jeusne roy Henry vint en France et fut mené triomphale- 
ment à Rouen. 



Or faut croire que l'orgueil des Angles en ce temps 
régnoit fort en France, et ne leur estoit avis autrement, 
fors que à tousjours mais ils y devroient dominer, con- 
sidérée l'adjunction qu'ils avoient de ce duc si puis- 
sant. Or avoit le duc régent laboré longuement à ce que 
son nepveu, le jeusne roy Henry, venist en France soy 

» Sur le séjour de Jeanne d'Arc à Beaurevoir, voyez la notice pleine 
de détails curieux qu'a publiée M. Gomart. 

2 Monstrelet assista à cette entrevue, et il est à regretter qu'il n'ait 
pas cru devoir la raconter : « Laquelle icelui duc ala voir au logis où 
« elle estoit et parla avec elle aucunes paroles dont je ne suis mie bien 
•« record, jà-soit-ce que j'y estois présent. » 



DE CHASTELLAIN. 51 

présenter en son héritage et adfin d'acquérir l'affection du 
peuple et donner cremeuràses adversaires. Sy estoit venue 
l'heure si avant maintenant en cestui temps que par or- 
donnance et avis des estats du royaulme d'Engleterre ce 
jeusne roy, en l'eage encore de huit ans, fut mis en mer en 
la conduite du riche cardinal de Vincestre. [Sy estoientavec 
luy] le duc d'Yorcq, le duc de Nortfolc, le conte de Hon- 
titon, le conte de Warwick, le conte de Staffort, le conte 
d'Arondel, le comte de Suffolc, le conte de Bonneterre, le 
conte de Hem, les seigneurs de Ros, de Beaumont, d'Es- 
caillon, de Grez et pluiseurs autres grans barons et haulx 
hommes. Et trouvant la mer quoye et fortune non mue 
contre eux descendirent avecques le jeusne roy à Calais, 
le propre jour de Saint-George, à heure de dix heures au 
matin , là où si tost que avoit mis pied en terre, fut monté 
sur un petit cheval richement attinté ' , et atout les haulx 
princes et barons de sa compagnie s'en alla en l'église de 
Saint-Nicolay rendre grâces à Dieu et oyr messe, et de là, 
après avoir séjourné un peu, en fière et forte main, 
triomphamment fut mené à Rouen, estant avecques luy 
tousjours maistre Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, 
lequel l'avoit esté querre en Angleterre par l'ordonnance 
du duc régent par deçà et de tout le conseil. 

CHAPITRE XVr. 

Comment le duc fit de nouvelles approches pour venir à la conclusion 
du siège de Compiègne. 

Comme j'ay dit que , en la vigile de l'Ascension , 
Françoys, à l'entreprise de la Pucelle, estoient venus férir 

' Attinté, orné. 



52 CHRONIQUE 

sur l'ost du duc, espéraus de la ruer jus, corame elle leur 
avoif fait accroire, et fut prise mesmes et détenue eu 
lieu dont oncques puis n'escliappa que par confuse mort, 
certes, le jour de l'Ascension, qui estoit jour de solempnité, 
le duc ne volt oncques changer, ne muer riens en son fait 
jusques au lendemain que il se voult deslogier de Cou- 
dun et aller plus près de la ville de Compiègne. Sy fit 
deslogier chascun et désirant à venir au fait, luy-mesmes 
vint log'ier là où avoient esté logié les Englès, à Venette, 
en l'abbaye qui estoit assise moult près de la ville, et le 
conte de Ligny fit loger à Marign}^ là où ses ennemis le 
jour devant avoient commise l'escarmoucbe à messire 
Baudo, et ainsi à chascun fit prendre nouveau logis et 
faire nouvelles approches pour venir à conclusion de siège, 
qui n'estoit pas chose légière toutesvoyes, car moult estoit 
forte la ville de Compiègne et mauvaise à assiéger, pour 
cause des deux rivières dont elle estoit servie et que moult 
y faisoit périlleux loger pour les engins dont ils estoient 
garnis dedens largement. Or avoient fait un bollewert 
ceux de dedens moult bel et moult fort à l'entrée du pont, 
qui moult donnoit deffense à la ville. Sy estoit grevable 
durement aux approchans, par quoy maintenant, pour soy 
couvrir à l'encontre de celuy, raddement et à multitude et 
force de gens fut plantée une bastille de fagots et de terre, 
moult haute et moult large, en barbe droitement de celuy 
bollewert, du pont aussi près que d'un trait d'arc, et après 
ce, tousjours approchant plus en plus près le bollewert 
du pont, furent faits autres nouveaux taudis de gros 
chesnes fichés en terre bien avant et bien serrés, et puis 
remplis et fortifiés de terre par dehors à l'encontre le feu , 
dessoubs lesquels Bourgongnons faisoient sûrement leur 
guet et leurs ascoutes et venoient tous les jours escar- 



DE CHASTELLAIN. 53 

mucher encontre ceux de dedens. Donc pour ce que dan- 
ger chéoit à venir de la bastille jusques aux taudis 
qui estoient plus près et plus avant, on s'avisa de faire 
un grant large fossé parfont qui tireroit tout droit de la 
bastille jusques aux taudis, et par là iroient sûrement 
gens d'armes en couvert sans péril du trait. Sy fut fait 
ledit fossé à coup, et fut de grant fruit aux approclians et 
leur fit de service beaucoup, car mortellement dru venoit 
le trait de dedens sur eux tant de canons comme de 
colevrines, dont il en y avoit de bons ouvriers avecques 
eux, par espécial un cordelier natif et vestu à Valen- 
ciennes, nommé Noiroufle, un baut grant bomme noir, 
atout un laid murtrier visage et une felle veue et un 
grant long nez et portoit rude grosse faconde et semblant 
espoventable entre tous les autres d'église et de religion 
(de tous ceux que je vis oncques, le moins apparant homme 
d'église). Cestuy estoit mis dedens ceste ville en garnison, 
ne sçay si comme apostat ou autrement (à Dieu je m'en 
rapporte), mais estoit tous les jours aux créneaux atout une 
coleuvrine dont il estoit maistre, le non pareil des autres, 
voire le plus murdrier, ce disoit-on, qui oncques avoit esté 
vu ; car durant le temps du logis devant luy et premier 
que le siège prist fin, luy-mesme« se vantoit, disoit-on, 
d'avoir tué de sa seule main trois cens bommes par sa co- 
leuvrine et en faisoit sa risée, et s'en tenoit à tout bon- 
noré et joyeux. Maint an vesqui après toutesvoyes, et 
se trouva en pluseurs autres villes assiégées et es faits 
fie guerre longuement, là où il continuoit sa vie accous- 
tumée, et vint jusques à estre de la retenue du roy et de 
son bostel et bien privé de luy. Souvent disoit messe de- 
vant luy, là où je l'ay vu et bien congnu et [ay] esté en 
maintes devises par diverses fois bien privées. Dont quant 



54 CHRONIQUE 

je le vis chanter messe et me recordoye de la multitude 
des murtres horribles qu'il avoit fait en commune renom- 
mée et que avecque ce je regardoye la forme et physiono- 
mie de luy qui estoit de mesme aux faits qu'on luy attri- 
huoit, souvent me suis espovanté en moy-mesmes de la 
hideur et m'en sont les cheveux dressés contre -mont, 
disant à par moy comment gens de telle grâce et encore 
en estât qui contredit entièrement à leurs faits, peuvent 
avoir réception en court, en maison de prince, qui toutes 
choses doit peser et considérer et duement distribuer 
ses offices et services emprès luy, comme sage prince et 
juste, là où, hélas! souvent tant de vertueux et d'hon- 
nestes gens vergongneux, en diverses conditions et estats, 
vont mourant de faim auprès, et sont loués en leurs dis- 
solutions les mauvais clercs, et les bons et honnestes sou- 
vent en leurs povretés non recongnus, mais au fort, tels 
sont les faits du monde de tout temps ancien. Sy m'ap- 
pensay-je, et tel l'avoye-je expérimenté assez en pluseurs 
autres, et le remis au jugement de Celuy de là haut, qui 
tous congnoit, bons et mauvais, et le sentoit meilleur, 
pourroit estre, que moy-mesmes n'estoit son jugeur. 



CHAPITRE XVII. 



Comment y avoit tous les jours des escarmouches entre les assiégeans 
et les assiégés. 



Or se faisoient tous les jours felles et dures escarmuces 
devant ce bollewert du pont, là où Englès et Bourgongnons 
vaillamment et bien se portèrent encontre Françoys, et 
Françoys moult valereusement aussi encontre Englès et 
Bourgongnons en très-aigre et très-fîère deffense, jusques 



UE CIIASTELLAIN. S5 

à sang respandre souvent entre les deux parties d'un 
costé et d'autre et estre durement blessés, dont toutes- 
voyes, ne l'un, ne l'autre ne se pouvoit vanter de la vic- 
toire pour ce que nul n'avoit sur l'autre riens d'avantage 
encore, jusques le duc fît asseoir ses gros engins à l'en- 
droit de la porte du pont, et ailleurs aussi ; par lesquels il 
leur porta moult de dommage et d'annuy, et leur rompist 
tours et murailles largement, et par les engins volans 
enfondra maisons, pons et moulins, dont aucuns furent 
tous démolis jusques à non pouvoir plus moudre. Dont les 
habitans devinrent durement effrayés et tous desconfortés 
du remède, si la chose continuoit longuement, et eussent 
de légier varié en rendre la ville, si n'eust esté le recon- 
fort que les gens de guerre leur donnoient avecques ce 
que maistres estoient du peuple et par-dessus eux et qui 
encontre toutes telles battures qui viennent de dehors, 
scèvent les expédiens et les remèdes enquels on se peut 
garantir et sauver, comme cestes gens-cy qui estoient 
vaillans es faits de la guerre mirent peine à eux deffen- 
dre encontre les engins volans le mieux que purent et 
à sauver eux et les habitans de tels dangiers, entre les- 
quels toutesvoyes, Loys de Flavy, frère à Guillaume, en 
l'eage de vingt-deux ans, fut tué, que dommage fut pour 
hommes de son party, car moult estoit bel escuier, fort et 
radde et de grant hardement, mais son eur ne chéoit de 
plus longuement vivre, ce sambloit, que jusques à main- 
tenant, de quoy son frère mena grant dueil. Mais pour 
rompre celuy , tantost fit sonner ses trompettes devant 
luy, comme si riens advenu n'en fust, et ce fit-il tant 
pour rebaudir ses gens comme pour soy-mesmes rompre 
en son dueil. Or, avoient les Bourgongnons par dessoubs 
leur taudis commenchié aucunes mines pour venir com- 



56 CHRONIQUE 

battre ceux du bollewert, et tous les jours labouroieni 
à les bouter outre à leur grant péril et labeur, car Fran- 
çoys s'en apperçurent, lesquels y mirent toute résistance 
à rencontre par armes de leur corps ; dont souvent estoit 
dure la meslée , et tellement que par diverses fois plu- 
seurs y reçurent mort, çà et là; dont, de la part des 
Bourgongnons, me sont venus à congnoissance messire 
Jehan de Bailleul, chevalier flandrois, Allard d'Escaus- 
sines , Thiebaut de Tantignies , haynuiers , et aucuns 
autres. 

CHAPITRE XVIII. 



Comment les Liégeois se mirent sus et envahirent le comté de 
Namur. 



En cestuy endroit où j'ay cuidié avoir main arrestée en 
une matière , survient soudainement une autre qui me 
transverse les yeux et me vient retraire l'entendement des 
faits de ce royaume pour l'appliquer en autre nation 
nouvelle, dont l'incidence n'est pas petite, Sy m'est avec- 
ques nouvelle matière, venue présentation d'un viel pro- 
verbe des sages qui disent que l'on se doit garder de son 
amy réconsilié, car tousjours demeure quelque peu de 
ranceur, quelque petite racine de souvenir à l'injurié, par 
laquelle de légier se consentiroit en mal vers luy, comme 
maintenant nouvelle matière me donne à congnoistre icy, 
là où je me voy constraint d'escrire des Liégeois , sur 
lesquels je vueil faire l'interprétation de mon proverbe ; et 
bien le doy ainsy, quant il est cler à tout le monde que, 
puis la victoire que Dieu envoya sur eux au duc Jehan 
par bataille, ils ont esté amis réconsiliés à cestuy duc Phi- 



DE CHASTELLAIN, 57 

lippe, voires amis, Dieu scet comment, à la foy de Lor- 
rainne' , ayans toujours une cuisance et un couvert 
remors d'amertume en leurs cœurs ; dont volentiers se 
fussent vuidiés longuement, si l'occasion s'y fust trouvée, 
car reçurent merveilleuse ruine et confusion, dont, par 
souvenance de celle, oncques puis ne s'estoit pu nourrir 
bon fons en leur courrage envers leurs vainqueurs. Sy est 
bien vray que maintenant, à l'instance d'aucuns routiers 
françoys, Jehan de Beaurain, Jehan de Sommain, Evrard 
de la Marche et aucuns autres, avecques vielle remente- 
vance du temps passé qui de légier les pouvoit commou- 
voir , cestui peuple furieux , comment que ce fust , se 
vouloit mettre sus, et désirant de venger sa vielle honte 
portée longuement, quéroit à faire guerre au fils, dont 
soubs le père estoient cheus en calamité et servitute. Or y 
a une naturelle liayne ancienne entre Namurois et Lié- 
geois voisins marchissans l'un à l'autre sans moyen 
entre deux. Sy estoit l'intention des Liégeois de venir 
courre et gaster la conté de Namur, d'y bouter le feu par- 
tout et d'y mener toute guerre mortelle de feu et de sang, 
car se sentoient assistés des Françoys ; et leur sembloit 
qu'ils leur avoient promis beaucoup de grandes choses et 
les avoient induits à ce par partial hayne que avoient 
à rencontre du duc, cuidans en un endroit eux venger 
de luy par la main de ces Liégeois, et en l'autre luy faire 
rompre son armée et son entreprise que avoit sur Com- 
piègne à l'encontre du roy de France. Laquelle chose 

' Au moyen âge, la foi punique était oubliée, et l'on disait : Foi de 
l.orraine. M. Leroux de Lincy a recueilli, dans son livre des Proverbes 
français, ce vieux dicton : 

Lorrain, mauvais chien. 
Traître à Dieu et à son prochain. 



58 CHRONIQUE 

aussi Liégeois considérans que jà il estoit en France et 
que là avoit des affaires beaucoup et assez à entendre à luy 
là endroit, plustost et plus, légièrement délibérèrent à luy 
faire guerre par deçà, pensans que mal aisément pourroit 
entendre, ne respondre à deux, au moins que premier ils 
n'auroient fait une bien grant hautaine sur luy avant 
qu'il y sceust mettre remède. De quoy toutesvoyes Jehan 
de Heynsebergue,leur évesque, très-singulier amy et ser- 
viteur du duc, considérant sagement les grans dangers 
en quoy cestes gens ses subjets se vouloient bouter et les 
grans maux et meschiefs qui en pourroient ensuivre et 
tourner finablement, ce doubtoit bien, sur luy et sur eux, 
par pluseurs longues fois avant l'entreprendre leur re- 
monstra leurs folles et mauvaises erreurs, et en rebou- 
tant tous leurs proposemens et entreprises, leur argua et 
mist avant toutes les conséquences qui en sauldroient, qui 
oncques pourtant ne les pouvoit rompre, ne faire desmou- 
voir, ains par y persévérer se fust fait tuer, et de fait le 
menacèrent de mort si plus en parloit. Par quoy luy, qui 
estoit haut noble homme et veoit que danser lui con- 
venoit au son de leur musette ou estre tué, ou à tout le 
moins estre chassé et destitué de sa seigneurie , s'avisa 
de faire comme à un noble homme appartenoit, et veuil- 
lant avertir un si haut prince, comme estoit le duc, de 
ses contrariétés, ordonna une lettre de défiance, par la- 
quelle , en nom de son peuple , il le deffioit , et la luy 
tramist là oii il estoit, en son logis devant Compiègne, 
dont la teneur est telle : 

« Très-haut, très-noble et très-puissant prince, Phi- 
(' lippe, duc de Bourgongne, conte de Flandres, d'Artois et 
" de Bourgongne, palatin de Namur, etc. Jà-soit-ce que 
« je Jehan de Heynsebergue, évesque de Liège et conte 



DE CIIASTELLAIN. 59 

« de Loos, par vertu de certain seur estât par vous et moy, 
« pour nous et les nostres , pièçà donné l'un à l'autre, 
« dont lettres appèrent, vous aye par pluseurs fois, par 
« lettres , de bouche et autrement fait supplication , 
« prière et requeste et sommation d'avoir restitution et ré- 
« paration selon le contenu dudit seur estât qui a esté 
« assez petitement tenu , de pluseurs horribles et grans 
« dommages commis et perpétrés de vos gens, capitaines 
« et serviteurs sur mes pays et subjets, ainsi que vostre 
« très-noble et pourveue discrétion peut bien avoir mé- 
« moire que mes complaintes et requestes le contenoient 
« plus pleinement ; néantmoins, très-haut, très-noble et 
« très-puissant prince, jusques à ores, obstans vos gra- 
« cieuses responses sur ce,contenans que vostre intention 
« et plaisir estoit dudit seur estât estre entretenu et qui 
« encore n'ont sorty quelque effet, se sont si avant en- 
ce tremeslées icelles choses d'un costé et d'autre que 
« griève chose m'est le porter , dont il me déplaist tant 
« que plus ne peut ; et toutesvoyes, très-haut, très-noble 
« et très-puissant prince, vostre très-noble et pourveue 
« discrétion peut bien sentir et congnoistre assez que par 
« raison et serment suis tenu de demourer delez mon 
« église et pays, que sans les eslongier, considérées les 
« choses ainsi advenues, les me convient assister et def- 
« fendre en tous droits et contre tous de toute ma force et 
« puissance. Pour quoy, très-haut, très-noble et très-puis- 
« sant prince, moy premièrement excusant à vostre très- 
ce excellente personne et haute domination, de rechief 
c( vous advertis d'icelles choses, en signifiant que, si plus 
c( avant advenoit ou en estoit par moy ou les miens fait, 
(c par nécessité ou autrement, que de tant voudroye avoir 
« mon honneur pour bien gardée. Donné soubs mon sécl 



60 CHRONIQUE 

« appendu à ces présentes, le x™' de juillet, l'an mil 
« quatre cens et trente. Ainsi signé du comniand mon- 
« seigneur propre : J. Bérart. » Et pareillement le def- 
fièrent pluiseurs autres seigneurs alliés de cestui évesque, 
est assavoir le conte de Beaurienne, Picart de La Gavée, 
seigneur de Quiquenpoit, Rasse de Rubel, Gérart de Edel- 
bant, Jelian de Wale, Henry le Gayel, Jehan Boyleaue, 
Jehan de La Barre, Jehan de Ghembloix, Corbeau de 
Hellegoulle, Thierry Puthey et pluiseurs autres, joints 
avecques eux ' . 

Gestes lettres furent portées devant Compiègne là où 
le duc les fit visiter par son conseil, dont, jà-soit-ce que 
l'heure ne donnoit point de peser peu une telle deffiance , 
considéré le lieu où on estoit, toutesvoyes furent joyeuse- 
ment receues, et le porteur enrichy de grans dons, sans 
luy donner response sur riens, quant le cas donnoit res- 
ponse assez de luy-mesmes. Sy se party à tant le message, 
et le duc qui bien avoit à entendre, à soy prist avis sur 
tout et soy disposa au remède le plus tost que pourroit, 
lequel grandement toutesvoyes y fut mis et très-honno- 
rablement mené à chief , comme il se trouvera cy- 
après. 

CHAPITRE XIX. 

Comment fortune envojoit au duc diverses contrariétés. 

Mais premier que venir à la récitation du cas, quoy, ne 
comment, il me semble licite un petit de faire cy-endroit 
une ouverture de langage par lequel, comme la matière se 

' Ces documents existent aux archives de Liège. 



DE CIIASTELLAIN. 6i 

présente à estre escrite, on pourra congnoistre les sauva- 
ges et diverses bouffées de contrariétés que fortune sou- 
dainement tousjours a envoyées à ce prince pour le faire 
fléchir et ployer dessoubs sa menace, ou pour le faire 
tant plus glorieux victeur par contrester à tout. Sy faut 
entendre que oncques puis celuy premier jour qu'il prist 
à porter armes et à mener guerre constrainte çà et là, en 
quelconques affaires que trouvé se soit, lorsque ne pensoit 
que avoir l'œil à un, tousjours luy est survenu affaire 
pour occuper l'autre, et là où l'un souvent luy estoit dur 
assez et en pouvoit recevoir foulle, du second et du tiers 
maintes fois fortune l'en a servi pour luy donner tant 
plus charge, et avecques un fès pesant que porter luy cou- 
venoit, au moins luy a chargé le dos d'adversités à maint 
autre invincibles, non pas tout seulement en ses premiers 
jours de jeunesse, ne en la hautesse de son eage moyen, 
mais jusques en la termination de sa vie partout et en tout 
là où congnu l'ay et trouvé tel. Exemple en sa première 
guerre que avoit encontre les Françoys, dont l'affaire et l'en- 
tendre celle part, sans plus, luy devoit peser assez, ne luy 
survint point l'affaire contre Hollandois et Frisons? Et là 
où il s'aidoit des Angles encontre ses ennemis Françoys, 
es marches de l'empire encontre eux s'exposa en bataille, 
et vaincus en Hollande les chassa vigoureusement hors 
de Haynaut sans perdre riens de son poindre encore en 
France, son affaire principal. Et maintenant contondant à 
conqueste sur ses si fors ennemis et sur la forte ville de 
Compiègne, luy sont venues défiances des Liégeois dont 
l'ennemisté seule estoit redoubtable assez à par elle. Sy 
n'est pas de taire aussi quant il meut guerre aux Englès 
devant Calais, qui puis luy vinrent brusler son pays en 
Flandres parfont, comment Bruges rebelle s'essourdoit en 



Câ CHRONIQUE 

son contraire et luj donna des vexations maintes. Depuis 
ayant le mortel estrif encontre Gantois, le plus dur qui 
fût onques, en un mesme temps fut constraint de pour- 
veoir en Lucembourg que Allemans luj fortrayoient par 
puissance. Et derrainement tirant contre Frisons à De- 
venter, recheut ignoramment sur ses bras l'héritier de 
France, monseigneur le Daulpbin, qui oncques si grant 
fès ne porta, ne si dangereux pour luy, ne dont tant de me- 
naces luy ont esté préparées obliquement. Durant lequel 
temps non venu encore à conclusion terminée, je suis 
esté escrivant ce cbappitre'. Sy m'en déporte à tant, et 
me suffit seulement d'avoir remonstré comment à cestui 
prince, tousjours avecques charge venant de devant, luy 
sont venues hurtées terribles de costé, dont ne se donnoit 
garde, et dessoubs lesquelles en un ou en autre il estoit 
apparent de non pouvoir, fors à très-grant difficulté, pour- 
voir à tout sans prendre icy ou là buffe de meschief, 
dont Dieu toutesvoyes et sa vertu, j'espoire, l'ont pré- 
servé , avecques sens et diligence de ses bons servi- 
teurs. 

CHAPITRE XX. 

Comment le duc députa le seigneur de Croy pour résister aux 
Liégeois. 

Tournant doncques à la matière et à la provision que 
faire convenoit encontre ces Liégeois, vray est que le sei- 
gneur de Croy, qui bel jeusne chevalier estoit et le plus 
prochain de son maistre, et avecques ce très-bon homme 
de guerre, fut député à faire la résistance à l'encontre des 

' Chastellaln paraît avoir écrit ceci vers 1456 ou 1457. 



DE CHASTELLAIN. 63 

Liégeois et de mener gens d'armes en Namur pour leur 
faire guerre la plus mortelle que pourroit. Sy furent dé- 
putés pour aller avecques luy pluseurs vaillans et nobles 
seigneurs de grant pris, desquels la compagnie estoit 
moult honorable et bonne ; premièrement son frère, mes- 
sire Jeban, un chevalier de grant commencement et de 
bon sens, le seigneur de Masmisnes, un moult vaillant 
chevalier flandrois, le seigneur de Reubempré, le conte de 
Faulquembergue, le seigneur de Dugelle', le seigneur de 
Frommessent, le Gallois de Renty, Robert de Neufville, le 
seigneur de Lannoy et pluseurs autres, dont le nombre, 
tout ensemble hommes d'armes et archers, monta environ 
à huit cens combattans, toute gens d'eslite, atout lequel 
nombre le seigneur de Croy, ayant pris congé de son 
maistre,-party de devant Compiègne et s'en alla par ses 
journées tant que à Namur arriva, le seizième de juin, là 
où le peuple du pa^^s et de la ville trouva durement des- 
conforté et esperdu de la peur que avoit de ses ennemis 
qui jà avoient commencé à bouter feu en pluseurs lieux 
et pris le chasteau de Beaufort. Mais par la venue de 
ceste noble chevalerie tramise en leur secours, peur 
tantost et frayeur furent jetées darrière le dos, et confort 
et hardement repris contre Liégeois, comme si nul ne les 
craignist. Et à tant me tais de ceste matière jusques cy- 
après tantost que tout au long je la continueray au plus 
près de mon savoir , et me rens arrière à la continuation 
du logis devant Comi:)iègne, là où j'ay laissé le duc non 
entendant à riens fors que à bouter outre son emprinse 
et d'avoir la ville de Compiègne par force ou autre- 
ment. 

' Le seigneur de Dudzeele. Il était issu de la maison de Ghistellos. 



64 CHRONIQUE 



CHAPITRE XXI. 



Comment le conte de Hontiton vint devant Compiègne pour renforcer 
le duc. 



Or est vray que durant cestes felles et dures escarmuces 
f[ui se faisoient tous les jours entre ceux de la bastille et 
ceux du bollewert du jDont, le duc, pour j^lus monstrer 
liardement et mieux encourager ses gens par estre près 
de eux, se deslogea de Venette l'abbaye et mesmes se vint 
loger en personne en la bastille qui estoit entre Margnj^ 
et le bollewert, et ses gens logèrent à Margny là où avoit 
esté logé le conte de Ligny qui party en estoit et s'en es- 
toit allé par commandement du duc devers Vitry en Per- 
tois, comme se dira cy-après pourquoy et comment. Or y 
avoit deux contes d'Engleterre, le conte de Hontiton et le 
conte d'Arondel qui, pour renforcer le duc en son logis que 
tenoit, vinrent devers luy et luy amenèrent deux mille 
combattans, lesquels, très-lionnorablement receus et bien- 
viengnés, furent logés à Venette, là où avoit esté logé le 
duc tout freschement encore, qui estoit beau logis et 
bon, et près assez de la ville de ce costé-là. Par quoy tan- 
tost après que ces deux contes furent arrivés, le seigneur 
de Montgommery et messire Jehan Stuart, atout ce que 
a voient de gens, prenans lionnorablement congé au duc, 
partirent de l'ost et en traveil de pluseurs journées re- 
tournèrent en Normandie là où leur frontière et leur or- 
donnance avoit esté accoustumée de longtemps, et laissè- 
rent les deux contes pour accompagner le duc, desquels 
il estoit très-bien assisté et refait, car vaillans chevaliers 



DE CHASTELLAIN. G5 

estoient et de grant conduite et non moins ceux que ame- 
nés avoient avecques eux, beaucoup chevaliers et escuiers 
et de vaillans archers aussi g-rant nombre. Or n'estoit 
diligence que ce duc ne fîst faire pour abattre ce bolle- 
wert qui tant luy contrarioit en cœur que nulle riens tant. 
Sy le fit battre d'engins par haut et par bas, jour et nuit, 
et ne donnoit ces, ne repos à ceux de dedens de nulle 
heure qui fust. Par quoy, si les gardans n'eussent esté 
outre mesure vaillans et de grant vertu, ne l'eussent pu 
tenir le quart de temps que le tenoient, pour les grans 
mortels périls qui y gisoient et peines importables. L'a- 
voient tenu jà toutesvoyes deux mois quant finablement 
par trop estre affoibly et démoly et par trop mortellement 
estre assailly tous les jours , vint par une nuyt, que le 
jour avoient esté durement traveilliés ceux de dedens, que 
arrière on leur livra un nouvel assaut, là où, foibles 
en la résistence et prenables en leur fort, furent pris d'as- 
saut, dont les aucuns , eux cuydans sauver par retraire 
hastivement en la ville, de haste et de peur que avoient, 
cheurent en la rivière d'Oyse de haut en bas et se noyè- 
rent. Les autres furent tués une partie et aucuns emme- 
nés prisonniers. Sy furent tantost les fossés remplis, et [fut] 
fortifié de nouvel contre la ville, tant bien et tant fort que 
tous les meschiefs du monde faisoit aux Françoys ; les- 
quels, pour peine, ne labeur que mettre y sceussent de- 
puis, ne le pouvoient reconquerre, tant estoit fort gardé 
et deffendu de leurs ennemis. Or à primes les commençoit 
peur à estraindre et soucy à pincher, quant se virent si 
approchés et que ce que fait avoient pour leur deffense 
leur estoit maintenant un lien et un baston de menace. 
Sy ne se savoient à quel saint vouer qui reconforter les 
pust, quant ils virent leurs ennemis si aigres et si felles et 



66 CHRONIQUE 

la puissance qui estoit devant eux si fière et si redoubtable, 
sinon qu'en vertu de leur courrage pensoient à endurer le 
plus longuement que pourroient en attendre que quelque 
secours leur pourroit venir de la partie du roy qui ce siège 
portoit moult à dur et estudioit jour et nuyt pour y met- 
tre remède le plus tost que pourroit, combien que moult le 
resongnast encore pour celle heure d'alors, et ne luy sem- 
bloit pas sitost possible, ne faisable aussy. 

Et encore que plus tenoit subjet ceux de dedens, c'es- 
toit un pont que le duc avoit fait faire à l'encontre de 
Venette, par lequel on passoit à pied et à cheval devers 
eux au lez devers Pierrefons. Et là vinrent Bourgon- 
gnons et Angles escarmuchier à eux jusques aux pieds de 
leurs murs, gaster et courre tout le pays à leur environ et 
deiïendre que nulles mannièresde vivres ne leur pouvoient 
venir de où que ce fust. Sy en furent moult à grant destroit 
et à malaise durement sans remède. Or passa un jour le 
conte de Hontiton la rivière par cestui pont, et menant ses 
Englès avecques luy, prist le chemin vers Crespy en Va- 
loys, et passant par devant une place non fort tenable 
nommée Saintines , demanda l'obéissance d'icelle ; la- 
quelle, après un peu de parlement fait, luy fut rendue. 
Or de là s'en alla loger à Verberie, là où il y avoit une 
église moult forte que les paysans gardoient, et en fài- 
soient très-bonne et très-dure guerre à ceux de leur party 
contraire. Laquelle église, après en avoir demandé l'o- 
béissance à celuy qui conduysoit les paysans, nommé 
Jehan de Dours, le conte de Hontiton fist très-aigrement 
assaillir, et tellement qu'en peu d'heures elle fut prise sur 
les deffendans, et les deffendans tous emmenés prison- 
niers, excepté le capitaine que le conte angles fit pendre 
pour ce que n'avoit à sa première requeste voulu obéir et 



DE ClIASTELLAIN. 07 

rendre la forte église en sa main. Laquelle chose ains}'' 
faite , s'en retourna [ledit conte] , atout ce que avoit levé 
de proie sur le pays, en son logis devant Compiègne. 



CHAPITRE XXII. 

Comment les François mirent le siège devant Vitry en Pertois, et 
comment les villes de Crespy et de Soissons furent ouvertes au 
comte de Ligny. 

Jà avoit esté par l'espace de deux mois, comme j'ay dit, 
que le duc de Bourgongne s'estoit tenu devant ceste ville 
à intention de y persévérer tousjours tant qu'il en seroit 
au-dessus. Or avoient ses ennemis les Françoys mis un 
siège à l'autre lez devant Vitry en Pertoys, qui se tenoit 
de son party. Par quoy ceux qui dedens estoient, compres- 
sés durement de traveil et de dangers beaucoup par ceux 
de dehors, mandèrent maintenant au duc en son siège que 
hastivement on leur envoyast secours ou que leur pouvoir 
n'estoit pas de résister à l'encontredes assiégeans. Laquelle 
chose oje, luy qui vouloit pourvoir volentiers à tout, 
ordonna au conte de Ligny qu'à un nombre de gens il 
allast secourir ses amis ceux de Vitry, et que à toute di- 
ligence il assaiast ou de bouter gens dedens ou de lever 
le siège. Sy y alla le dit conte, et, comme un chevalier 
plein de grant vertu et courrage, tira celle part le plus 
erramment que pouvoit, qui oncques toutesvoyes n'y 
pot arriver si tost que jà la ville ne s'estoit rendue aux 
Françoys. Par quoy, luy non quérant à perdre temps 
en vain, s'en retourna à coup, et prenant son chemin par 
le pays de Laonnois, mist siège devant Crespy en Laon- 
nois, en revenge de Vitry perdue, ayant pensé en luy- 



68 CHRONIQUE 

mesmes que jamais ne retourneroit dont estoit party, sans 
avoir fait quelque chose de fruit. Sj vous pourroye faire 
un long compte de la manière de ce siég-e, mais pour ce 
que ma matière est plus disetteuse ailleurs de prolixité 
que droit-cy, pour tant je m'en passe plus légèrement, en- 
tendu aussi que la ville n'estoit pas de grant fait et qu'as- 
sez tost elle se rendy en l'obéissance du duc, pour ce que 
ledit conte la demanda , lequel tout en un tenant passa 
outre et se vint présenter à main armée puissamment de- 
vant la ville de Soisson, là où tant parlementa aussy 
avecques celuy qui en estoit capitaine, nommé Guichart 
de Tymbronne, que amiablement se rendirent en l'obéis- 
sance du duc et en sa querelle soustenir loyaulment et de 
tout leur pouvoir. Et ce fait, joyeux s'en retourna devers 
son maistre devant Compiègne, là où il fut bienviengné 
et conjoy de cbascun et moult reçu à bonne chière. 



CHAPITRE XXIII. 
Comment ceux de Gournay rendirent la place au duc de Bourgongne. 



Or approchoit fort le jour que ceux de Gournay dé- 
voient rendre leur place ou la deifendre par battaille, ainsy 
que promis l'avoit le capitaine Tristan de Mallesers. Sy n'y 
eust pas voulu faillir ce noble duc qui mesmes avoit pro- 
mis de s'y trouver. Par quoy, au jour qui fut estably, luy 
accompagnié du duc de Norfolc, avecques mille Angles 
et ceux que avoit eslu en son logis, le conte de Ligny, 
le conte de Hontiton et grant nombre de chevaliers et 
vaillans gens de ses pays de Flandres, Picardie et d'ail- 
leurs, partist de devant Compiègne , et laissant son ost 



DE CHASTELLAIN. 69 

bien garny suffisamment de grans seigneurs et nobles 
bacheliers largement assez, s'en alla à son jour devant 
Gournay, là où soy monstrant comme un prince plein 
de courage et de hardement, après y avoir arresté assez, 
ne trouva ame qui se présentast à riens contre luy. Par 
quoy, Tristan voyant clèrement que de son attente ne tire- 
roit nul fruit, rendist la place, comme promis l'avoit, en 
la main du duc de Bourgongne, et luy s'en alla en sa sau- 
veté atout ses biens, là où bon luy sembloit. Et le duc 
soy retournant vers Compiègne avecques le conte de 
Hontiton, mist la place de Gournay en la main du sei- 
gneur de Crèvecuer, capitaine pour lors et garde de Cler- 
mont en Beauvoisis, avecques Robert de Saveuse, qui 
grant secours et reconfort donnoient à ceux qui se lo- 
goient devant Compiègne en conduyte et distribution 
de tous vivres que ceux de Creil et de Beauvais, qui là 
tenoient la frontière, pouvoient empescher tous les jours ; 
mais lesdits de Crèvecuer et de Saveuse les tenoient si de 
près par jour et par nuyt que assez avoient à entendre 
à leur propre deffense sans donner empeschement ail- 
leurs. 

CHAPITEE XXIV. 

Comment, le duc sôtant rcmifi arrière au siège de Compiègne, le 
seigneur de Charny luy amena grand nombre de gens d'armes du 
pays de Bourgongne ; et comment les François assiégèrent Cham- 
pigneux. 

En cest estât, le duc se remist arrière en son siège, et 
le duc de Norfolc s'en retourna vers Paris dont il estoit 
party. Sy est vray et faut-il bien entendre que le seigneur 
de Charny, qui moult gentil chevalier estoit et l'homme de 



70 CimONIQLiE 

plus Lel parement de France emprès un prince, après 
que il avoit fait ses armes à Arras, s'en estoit allé en Bour- 
gongne, et luy avoit donné charge son maistre de luy 
amener gens d'armes du pays de Bourgongne pour aider 
à furnir son armée qu'avoit intention de mettre sus. Or 
estoit venue l'heure si avant que ce chevalier avoit levé 
grans nombre de belle noble gens Bourgongnons et de 
grans seigneurs du pays, car mesmes estoit homme de 
haute part et de grant avancement. Et estoient venus jà 
si avant que jusques au logis que tenoitleur duc. Sy en 
fut moult joyeux, et monstra un grant bienviengnant à 
son chevalier que bien chèrement aymoit, et le valoit 
bien, car en luy avoit honneur et vaillance beaucoup et la 
plus pompeuse et belle monstre de personne qui fût en 
un royaume. Sy ne fay nul singulier conte de luy, ne 
des siens en présent, excepté que tantost après estre ar- 
rivé devers son maistre, il devint durement malade, dont 
par force de langueur trop périlleuse il le convenoit trans- 
porter en une litière à Cambray, là où il parfit le terme 
de sa languison jusques à estre revenu à l'amendement 
par grant diligence des phisiciens du duc mesmes, qui 
l'en fit soingner. 

Mais ne faut taire maintenant l'emprise d'un routier 
que le roy avoit constitué prévost de La on et estoit moult 
felle et dur ennemy au party de Bourgongne, nommé 
Thommelaine. Cestui, par longue envie qu'avoit portée 
à rencontre d'aucuns Bourgongnons et Angles d'une place 
nommée Champigneux, qui moult traveilloient le pays de 
Champagne et tenoient en moult dur estroit leurs enne- 
mis voisins, avoit mis sus une emprise, avecques aucune 
quantité de communes de la cité de Rains et de là entour, 
pour venir mettre le siège devant ceste place, et de fait 



DE CHASTELLAIN. 7i 

eux mis ensemble, un jour atout ce que pou voient por- 
ter d'engins avec eux, partirent de Rains et se vinrent 
ruer devant ceste place par volenté d'y mettre le siég-e ; et 
en faisant à toutes heures leurs approches diligemment 
pour venir plus et plus près, livrèrent pluiseurs assaulx à 
ceux de dedens , cuydans les pouvoir esbahir et emporter 
par force ; dont autrement en advint, car Guillaume de 
Corrame, un gentil escuier angles, ensemble George de 
Croix qui teuoit Montagu en leur main, advertis de cecy, 
tantost firent un assamblement de bonnes gens de 
guerre, et avecques ceux qui estoient de leur garnison 
tantost montèrent à cheval, et sans guaires longuement 
songer sur l'entreprendre, vinrent férir sur le logis de 
ces communes qui tantost, sans peu de deffense, se mis- 
rent à fuytes et à desconfisement. Et en y eut de morts 
grant nombre, et tout le remanant pris, exceptés au- 
cuns qui se sauvèrent par fuyte, mesmement le capi- 
taine qui là les avoit menés. Cestuy-là se sauva de son 
bon eur, ne sçay où, mais en j avoit aucuns qui s'estoient 
retraits en une maison là où le feu fut bouté dedens, qui 
tous y furent ars et bruys ; dont, tout mis ensemble le 
nombre de ceux qui y receurent mort, y avoit environ 
sept-vingt mors, sans les prisonniers. Par quoy, quant les 
deux escuiers, Guillaume et George, se virent au-dessus 
de ceste gens, se retrairent dedens la place un petit, et 
là un peu ayans pris de collation et de repos et pourvu 
à la soustenance du lieu, retournèrent joyeux et en- 
richis de pluiseurs choses , espécialement d'engins et de 
canons et de si faites besongnes, en leur chasteau de 
Montagu, là où on leur faisoit maintes dures menaces 
aussi et maint subtil pourget contre eux. 



72 CHRONIQUE 



CHAPITRE XXV. 



Commeut le duché de Brabant échut en succession au duc de Bour- 
ffongne. 



Arrière maintenant me convient changer propos, lais- 
ser guerres et dures ennemistés d'entre ces deux par- 
ties Bourgongnons et François et reprendre autre cas 
de fortune qui retirera ce prince de sa poursieute encom- 
mencée jà longuement et maintenue devant Compiègne, 
par nécessité d'entendre en chose de grant et de très-liaut 
honneur et profit ; c'estoit la duché de Brabant qui luy 
estoit escheue en succession par la mort du duc Phi- 
lippe, son cousin, qui souloit estre conte de Saint-Pol, 
dont en mon premier livre est faite mention assez. Mais 
avant que venir cheoir si tost sur la mort de luy, me con- 
vient faire premier aucunes déclarations d'aucun peu de 
temps devant sa mort. Sy est vray que ce duc Philippe 
de Brabant avoit esté un prince fort vigoreux et robuste 
en son jeusne eage et homme de grant excès en pluseurs 
manières grevahles au corps , non toutes à mettre en 
compte. Mais entre les autres moult avoit esté dur et ef- 
forcié jousteur, le plus roide de son temps ; en quoy, par 
trop le quérir et continuer, il estoit apparant qu'il se pooit 
estre grevé dedens le corps et blessé tellement que ses 
jours pouvoient estre avancés devant leur terme. Or estoit- 
il un haut et puissant prince, et n'avoit femme, ne en- 
fans légitimes pour succéder après luy; par quoy, ayant 
maintes fois esté ramentu de mariage, et que entendre 
voulsist H une haute dame en quelque lieu propre à luy 



DE CHASTELLAIN. 75 

et séant, finablement conclut sur une qui estoit fille au 
roy Loys de Cécille, duc d'Anjou, et sœur maintenant au 
roy Loys sou fils. Renier, duc de Bar et messire Charles 
d'Anjou, dont la mère, la royne de Cécille, fille au roy 
d'Arragon, vivoit encore et se tenoit à Saumur, emprès 
Ang'iers. Geste dame icy, fille au roy Loys, estoit moult 
belle et moult gente dame et estoit sœur seulette à la royne 
de France, femme à cestuy Charles VIP dont je traite. Sy 
estoient jà les approches faites si avant par ambassades entre 
les deux parties que du costé de la dame et de ses frères le 
mariage estoit accordé, et du costé du duc de Brabant 
aussi tant désiré que riens plus ; car moult désiroit à avoir 
femme pour cause de lignie, et le désiroient beaucoup ses 
pays aussi. Or avoit-il, par l'enhortement d'aucuns d'em- 
près luy qui le cuidoient viable longuement et avoir long- 
règne, en leur auctorité, fait et conclut ce mariage droit 
cy, sans conseil, ne avis de son cousin le duc de Bourgon- 
gne son chief, et faignant de ignorer ou de mettre en non- 
chaloir aucunes particulières et très-cuysantes rancunes 
que son cousin le duc de Bourgongne pouvoit avoir et 
avoit très-justes à l'encontre de la maison où il se vouloit 
allier, par une fille de Bourgongne, sa sœur, renvoyée jadis 
confusément à l'hostel, après avoir esté livrée par mariage 
au roy Loys; laquelle honte tant pouvoit toucher de près 
aussi bien au duc de Brabant comme cousin germain, 
comme au duc de Bourgongne comme frère. Ce duc-cy de 
Brabant néantmoins tendoit tousjours à la fin de ce ma- 
riage et d'avoir l'alliance de la maison d'Anjou, tant par 
le conseil d'aucuns ses gouverneurs, le damoiseau de 
Montjoye et autres, comme par propre affection. Laquelle 
chose venue en la congnoissance du duc de Bourgongne 
son cousin, mais non bien agréable à luy, luy fit remon- 



7-i CHRONIOUE 

stfer par bel que ailleurs pouvoit bien trouver alliances 
aussi honnorables pour luy que ceste-là et que s'il vouloit 
user de son conseil et de sa prière il se voudroit bien em- 
ployer, comme il devoit, en son bien ailleurs ; mais du 
lieu où il tendoit et que jà avoit passé le traitié sans son 
sceu, il n'en estoit, ne ne seroit jamais d'accort, ne d'assen- 
tement, car estoient ceux d'Anjou ses doubles ennemis en 
une manière, par la querelle que maintenoient avecques le 
roy contre luy pour la mort de son père, et en l'autre par 
vilipendence de sa sœur, honteusement et mocquamment 
renvoyée à G and, là où elle mourut d'ennuy'. De quoy 
la j)laye luy renouvelloit maintenant, parce que son cou- 
sin y quéroit habitude, ce que ne devoit, ce luy sembloit, 
s'il aymoit le sang de Bourgongne qui estoit son tronc. 
Sy ne sçay de l'amour comment il luy en fut, mais de son 
propos n'estoit à desmouvoir nullement que tousjours il ne 
quérast l'alliance que avoit fait requérir et promise à tenir; 
laquelle, à dire vray, pouvoit tourner à un très-grant 
grief et à un très-grant dommage au duc bourgongnon 
de deçà, et pourtant en estoient les autres aussi, ceux de 
delà, plus affectés et en grant' de le faire et d'avoir l'al- 
liance de ce duc de Brabant, qui leur seroit un grant 
renforcement à l'encontre du duc bourgongnon. Mais 
quant le duc bourgongnon apprint que ainsy en iroit, et 
que remède n'y sauroit mettre que par force, donna bien 
à entendre que par force et puissance y remédieroit bien, 
s'il vouloit, et tiendroit bien la chose en rompture quant 
à ce faire se voudroit disposer, dont, si depuis il dissi- 
mula et se laissa contenter, je ne sçay où, comment que lo 

' Catherine de Bourgog-nc avait épousé en 1-110 Louis d'Anjou. Elle 
mourut à Gand à Tàge de trente-deux ans. 
- En grant de le faire, animés du déyir de le faire. 



DE CIIASTELLAIN. 75 

cœur luy en disoit après ou bien ou mal, toutesvoyes, 
un peu devant sa mort , ayant fait g-rant apprest pour 
aller quérir ladite dame fille du roy Loys, son espouse, 
sur la fin du mois de juin, partist de sa ville de Louvain 
en moult noble et belle compagnie de chevaliers et d'es- 
cuiers g-rant nombre, dont en quatre ou cinq jours après, 
surpris de maladie très-griève, le convint retourner ar- 
rière à Louvain, là où en son chasteau moult bien et no- 
blement assis en bon air, il s'alita, et en aucuns jours 
après trespassa de ce siècle ' , moult plaint et ploré de ses 
subgets; par quoi le mariage demoura rompu, non pas 
par entendement d'homme, mais fait à croire par ordon- 
nance divine. Et fut mariée la dame depuis au conte de 
Montfort, Françoys, fils aisné du duc de Bretaigne^ Mais 
après avoir porté un enfant, mourut tantost et ne vesquit 
guaires avecques ledit conte. 

CHAPITRE XXVT. 



Comment ou imputait h aucuusdes privés du duc de Brubaut 
la char'ïc d'avoir avancé sa mort. 



De ceste mort du duc de Brabant furent soupçonnés 
aucuns de ses privés serviteurs par charge que on leur 
imputoit de luy avoir avancié la mort par poyson , comme 
diverses gens prennent diverses ymagiuations et adevi- 
nent des choses à leur appétit, maintes fois sans raison 
nulle et sans fondement, disans les aucuns pour ce que le 
mariage qu'il entendoit à faire, n'estoit pas agréable à 

' Le vendredi 4 août 1430. 

^ Yolande d'Anjou mourut le 17 a^ ril 1410, avant l'avéncment de 
François au duché de Bretagne. 



7G CHRONIQUE 

son cousin le duc de Bourgongne , que pour ceste cause 
la mort luy devoit avoir esté avancée, les autres pour 
ce que messire Pierre de Luxembourg, conte de Brieune et 
seigneur d'Enghien, devoit estre prochain héritier de ce 
duc de Brabant et [avoir] la conté de Saint-Pol avecques les 
appertenances , parce que la conté de Saint-Pol venoit du 
beau conte Walerant leur oncle, que pour ce, ce mes- 
sire Pierre de Luxembourg, en un sien chasteau par où 
ils passoient, le devoit avoir fait empoisonner. Sy furent 
pris cestes gens sur qui on murmuroit ainsi , et furent 
mis de par les estats et nobles du pays en très-agûe ques- 
tion et mis en gehine bien dure : entre les autres un 
nommé Callevande , né de la chastellenie de Lille , son 
jdIus privé valet de chambre. Lesquels, après longue 
exaudition faite très-aigre, furent tous trouvés innocens 
et preudhommes, et eux remis en leur bonne famé des- 
coulpèrent tout le monde , comme bien dévoient faire ; 
car n'y avoit au monde homme qui y eust coulpe de leur 
sceu, au moins comme j'entendy lors, qui mesmes demou- 
ray en celuy temps escolier à Louvain. Et ce que plus les 
justifioit, c'estoit que après deux jours passés qu'on l'avoit 
monstre mort à tout le monde , comme de coustume est à 
tous les princes , il fut ouvert et visité en dedens ses en- 
trailles par les phisiciens de l'université de Louvain', là 
où tous d'un commun accord et par certain jugement 
prononcèrent qu'en luy n'avoit poyson nulle, fors seule- 
ment vraye mort naturelle procédée d'excès vieux et de 
forfacture, et par lesquels il ne pouvoit nullement venir 
à longs jours. Sy en furent joyeux nobles et toutes gens 
autres de tous estats ses subgects, et aymoient mieux le 

' Cf. Dinter, édit. de M. de Ram, III, p. 498. 



DE CHASÏELLAIN. 77 

cas estre advenu ainsy, puisqu'il falloit, que par autre 
manière reprocliable à qui que ce fust. 



CHAPITRE XXVII. 



Comment le duc Philippe se party de son siège de Compiègne poui 
prétendre à la possession de Brabant. 



Annoncée doncques fut ceste mort hastivement au duc 
des Bourgongnons en son logis devant Compiègne, et 
pour cause que aucuns estoient, qui à l'aventure pour- 
roient mettre brouillis en la succession et traverser la 
paisible jouyssance d'icelle ou parvenir mesmes , luy fut 
signifié que le venir le plus tost que pourroit, luy seroit 
profitable et le plus seur. Or avoit icy matière de grant 
pris. Se veoit en lieu là où eu la plus haute querelle que 
jamais pourroit avoir, il entendoit en ses ennemis, et, pour 
en avoir bras desevré, avoit jà en très-innombrables des- 
pens vaqué là et tenu logis devant eux par trois mois 
entiers, dont, si maintenant partoit, pourroit faillir après 
à la retenure et demourer reculé de ses faits , ce que à 
bien dur porteroit et à grant ennuy. Et veoit à l'autre lez 
la plus noble duché de l'empire et la plus puissante estre 
destinée à luy par amie fortune et soy estre offerte à sa 
domination , en laquelle , si par laisser couler temps lon- 
guement avant, il trouvoit aucunes contrariétés ou ob- 
stances, ce luy seroit une grant perte aussi et une moult 
grief ve aventure. Sy en parla à son conseil et s'advisa sur 
le plus expédient ; et trouvant que à l'un et à l'autre 
pourroit bien suffire et entendre à tous deux, délibéra son 
partement de devant ses ennemis et d'aller recevoir le 



78 CHRONIQUE 

duché de Brabant ou de voir au moins ceux qui luy en 
voudroient donner empescliement. Avoit avecques luy 
moult haute et noble chevalerie beaucoup, en qui il se fioit 
de vaillance autant qu'il en estoit au monde. Avoit les 
deux contes angles d'Arondel et de Hontiton , deux vail- 
lans chevaliers et sages et bien grandement accompa- 
gnés. Avoit aussi de ceux de son ordre une quantité avec- 
ques luy qui moult estoient fiables et chevaliers de haute 
conduite , comme messire Jacques de Brimeu , un bien 
notable chevalier, longuement esprouvé, marischal main- 
tenant de son ost, le seigneur, de Créquy, messire Hue de 
Lannoy , messire Baudo de Noyelle , le seigneur de Sa- 
veuse et autres capitaines pluseurs en qui se osoit bien 
attendre de son honneur. Mais n'y estoit pas le chef de 
tous eux et celuy en qui le plus se vouloit fonder : c'es- 
toit messire Jehan de Luxembourg, conte de Ligny, qui 
portoit lors le fès des frontières sur les marches de deçà. 
Celuy s'en estoit allé es marches de Soissonnois et n'estoit 
point devers luy maintenant. Par quoy hastivement le 
manda, luy signifiant que, toutes choses laissées darrière, 
venist devers luy avec le plus que pourroit tost là, où 
il reçut, avecques les deux contes angles et le rema- 
nant des bons chevaliers de son ordre , la charge et gou- 
vernement de tout l'ost et la conduite du tout et sur tout 
qui y cherroit à faire, au plus près de l'honneur et du 
profit. Et à tant avecques Testât de son hostel partit et 
vint à giste à Noyon, là où la duchesse sa femme avoit esté 
tousjours jusques à maintenant quant de là se partit et 
s'en alla au pays d'Artoys, et luy s'en alla par ses journées 
jusques eu sa ville de Lille, là où sur les affaires qu'avoit 
devant les mains, il se conseilloit avecques ses sages, et 
faisant faire ses habillemens de dueil, se disposa à aller 



DE CHASTELLAIN. 79 

recevoir ce que à luy appartenoit, la duché de Brabant 
en laquelle trouveroit des faveurs largement , ce savoit 
bien, avecques aucunes contrariétés dont il seroit bon 
maistre à l'aide de ses amis, comme plus à plein sera donné 
à congnoistre cy-après en la récitation des choses com- 
ment elles ad vinrent. Sy est licite assavoir que Margue- 
rite, fille au bon duc Philippe de Bourgongne et sœur au 
duc Jehan, mariée jadis au duc Guillaume de Bavière, 
conte de Haynault, de Hollande, etc., vivoit encore et 
s'ajjpelloit en celuy temps douagière de Haynault , pour 
cause que sa fille Jaqueline de Bavière estoit dame et 
héritière des pays de son père le duc Guillaume , qui ne 
laissoit nuls hoirs autres après luy. Sy estoit ceste dame 
douagière fille à dame Margriete de Flandres, de qui suc- 
cession, comme vraye et seule héritière et ducesse de Bra- 
bant, la duchié de Brabant estoit descendue et donnée 
pour partage au second fils du duc PhilijDpe, nommé 
Antlioine, frère de père et de mère à ceste dame douagière 
de Haynault , duquel Anthoine vinrent deux enfans 
masles, depuis duc de Brabant l'un après l'autre, le 
premier nommé Jehan et l'autre Philippe. Cestuy derre- 
nier trespassa , qui tous deux ne laissèrent nuls hoirs de 
leurs corps légitimes. Or, vouloit dire ceste duchesse Mar- 
griete douagière , qui encore toute seule au monde re- 
présentoit le ventre de sa feu mère , la contesse Margriete 
de Flandres, duchesse et vraye héritière, dame de Brabant, 
dont tous les autres ses cousins et cousines estoient eslon- 
giés et elle seule demeurée fille du ventre à qui Brabant 
appartenoit, que elle devant tous les autres du monde, 
cousins et cousines eslongiés jà et fuis beaucoup du tronc, 
devroit succéder es biens et seigneuries qui estoient par- 
ties sans contredit nul du ventre dont encore se repré- 



80 CHRONIQUE 

sentoit fille, et que par celle raison la duché de Brabant 
avecques les appartenances, en droit et en équité luy de- 
vroit appartenir, et y devroit estre reçue paisiblement 
comme vraye dame héritière devant son nepveu, qui 
n'estoit que cousin germain du trespassé et qui n'estoit pas 
fils d'héritier, ni d'héritière, mais fils tant seulement de 
fils d'héritière, et elle fille seule vivant de la principale 
héritière sans moyen. Par quoy pluiseurs faveurs et as- 
piremens se donnoient avecques elle , et en naissoient 
altérations grandes au pays de Brabant entre les bonnes 
villes et les subgects et vassaulx d'iceluy, qui pouvoient 
tourner à g-rant difficulté en fin, qui n'y eust remédié par 
seur et par bonne résolution en tout ; car, si le droit de la 
duchesse douagière avoit apparence et couleur de grant 
équité, non moins avoit vertu le droit de cestui duc qui 
s'en tendoit à faire possesseur et vray héritier, parce qu'il 
s'alléguoit et se présentoit seul prochain hoir masle du 
tronc et fils seul de celuy, s'il eust vescu, qui estoit chef 
et aisné de tous et le vray principal héritier de tout le 
ventre de sa mère, dont maintenant il représentoit le per- 
sonnage plus droiturièrement , ce disoit , que une fille 
qui maintenant estoit vielle vefve , en terme de non pou- 
voir avoir jamais nuls enfans et qui n'estoit pas propre à 
régir une telle duché si fameuse et si haute, sans mary, 
et de qui, quant elle en auroit esté en possession, sy con- 
venoit-il qu'il en devenist son héritier. Sy n'estoit pas mer- 
veilles si il se vouloit avancier devant elle en la possession, 
quant le droit et le titre qu'il mettoit avant, se monstroit 
de si grant couleur et effet comme l'autre , lequel ne 
pouvoit tourner à tel fruit, ne à tel bien publique, toutes 
choses bien arguées et débattues , comme faisoit le sien, 
combien que l'autre y eust pu mettre des empeschemens 



DE CHASTELLAIN. 81 

beaucoup par le débattre en procès, à quoy envis puissance 
de haut prince s'attent toutesvoies, quant [par] la clarté de 
droit et de quelque expédiente utilité mieux faite que 
laissée, il y peut mettre main, attendu que telles choses 
se font en grant délibéré et mur conseil de sages preud'- 
hommes gens et clercs , que les princes ont emprès eux 
et doivent avoir, et non pas par volenté légère consem- 
blable à tyrannie, qui à nul prince de vertu, ne de bonnes 
mœurs ne seroit à prisier. 

Or estoit ceste duchesse douagière en sa ville de Quesnoy , 
là où elle faisoit sa résidence de tout temps, et luy fut an- 
noncée aussi la mort de son nepveu le duc de Brabant. Sy 
parla à aucuns de ses chevaliers qui emprès elle estoient 
et en quels moult se fioit, et leur demanda conseil et advis 
sur ce que bon leur sembleroit à faire en ceste matière. 
Entre lesquels aucuns ayans ouy le droit et le titre que 
elle leur remonstroit si bel et si vif, luy donnèrent conseil 
de procéder outre et de contendre à la possession. Autres 
aussi qui plus veoient parfont et considéroient le temps 
qui régnoit et les personnes différentes qui contendoient à 
un bien, nonobstant le bon droit que elle y pouvoit avoir, 
jugèrent grant difRculté en ceste matière et que à bien 
dur, ce leur sembloit, parviendroit à ce que elle deman- 
doit ; car femmes volontiers en tel cas perdent leur ques- 
tion quant elles n'ont qui la responde. Or n'avoit-elle pro- 
chain qui la respondist que cestui seul duc son nepveu 
qui estoit son contraire en ce cas ; par quoy il sembloit à 
ceux de ceste opinion que mal viendroit à chief de ce que 
elle désiroit, entendu aussi que jeusnes princes en leur 
venir sont tousjours plus agréables au peuple et à puis- 
santes provinces et pays que ne sont femmes, espéciale- 
ment vielles, sans mary et sans deifendeur, et esioit cestuy 



82 CHRONIQUE 

un prince puissant , voisin marcliissant tout à l'environ 
(le Brabant, par lequel ils pourroient estre refait quant 
l'auroient à seig-neur, et par lequel aussi, quant autre se 
voudroit bouter en possession devant luy, ils pourroient 
recevoir beaucoup de grans inconvéniens ; et ne pourroient 
enfin fournir contre luy, pour ce que trop estoit puissant 
et prince de trop grant venue en temps advenir. Toutes 
ces clioses icy estoient arguées devant ceste dame, au 
Quesnoy , qui oncques toutesvoyes ne se desmut pour 
tant de sa contendance, mais ployant au conseil de ceux 
qui luy louoient son droit estre bel et cler, envoya tantost 
àj^luseurs bonnes villes du pays de Brabant, ensemble de- 
vers aucuns des nobles et des vassaux du pays, pronon- 
cer son droit et la jDrocliaineté que devoit avoir sans 
contredit en la succession de son nepveu défunt , le duc 
Philippe, leur feu duc. Par quo}^ eux estans advertis de la 
vérité du cas quel il estoit, leur requist en forme de droit 
et de justice et de toute raison humaine et divine, que ils 
se voulsissent adviser à la recevoir comme leur vraye 
droiturière héritière dame, comme non ayans autre vra}" 
hoir, ne successeur, et que en luy portant faveur et affec- 
tion comme dévoient, ils voulsissent expulser et rebouter 
tout autre du monde qui y pourroit ou voudroit conten- 
dre en son préjudice, car n'avoit nul qui droit y pust 
avoir devant elle, si droit devoit avoir son cours pour 
chascun. Lesquelles informations envoyées secrètement en 
pluseurs lieux, comme j'a}^ dit, donn oient occasion de di- 
verses murmures au pays et de diverses secrètes rumeurs 
qui pouvoient engendrer division, si par sens et propre 
discrétion des sages, mesmes du pays qui tout dévoient 
considérer et peser, on [ne] les eust remédiées et estaintes 
et déduites à une fin et conclusion bien hasti^'e : c'estoit 



DE CHASTELLAIN. 83 

qu'on reçust et qu'on acceptast un prince de qui on pour- 
roit estre gardé et deffendu et maintenu en paix, et en qui 
baston autre prince, voisin, ne loingtain n'osast mordre ; 
c'estoit le duc de Bourgongne, de qui le droit apparoit cler 
assez et estoit du vray tronc du pays et de la seigneurie, 
prince doubté et fameux le plus de France et venant direc- 
tement de l'espèce, de père à fils. Cestui-là estoit celuy, 
ce sembloit aux sages et aux nobles, de qui ils pouvoient 
estre refaits et gouvernés en toute haute félicité. Et -pav 
tant, quelque faveur que la dame douagière y pouvoit 
trouver en couvert, sy ne pouvoit-elle tourner à grant 
effet, pour ce que l'autre, son nepveu, là y avoit encore 
plus grant et que sa puissance estoit trop plus roide et plus 
redoubtée que la sienne. Et par ainsi le duc adverty de 
tout, estant encore à Lille et ayant pris le dueil de son 
cousin trespassé, se mist en chemin pour venir vers Bra- 
bant et pour en prendre la possession là où il appartien- 
droit. 

CHAPITRE XXVIII. 

Comment le duc fut partout reçu à grande joye et solempnito ; et 
comment la duclicsso douagière se tint à moult grevée. 

En ceste manière que avez oy, entra le duc de Bourgon- 
gne en la possessiT)n de Brabant, et fut partout reçu duc 
comme ses devanciers, dont grant joye et solempnité furent 
tenues par toutes les villes et entre les haulx vassaux et 
nobles du pays, dont les aucuns l'avoient bien servi, espé- 
cialment le seigneur de Wezemale, comme dit est dessus; 
mais à qui que ceste haute félicité tournast à joye, [elle 
fut] à la ducesse douagière à dure cuisance, par ce 



U CHRONIQUE 

qu'elle se trouva reboutée de son droit par plus fort d'elle 
et que elle ne pouvoit trouver manière de remédier à la 
puissance de son contraire qui estoit jà paisible duc de 
ce dont elle entendoit mesmes devoir estre duchesse. Sy 
s'en tint à moult ennuyée en cœur et en ses secrètes do- 
léances à part à moult injuriée et grevée par son nepveu, 
qui jà premièrement, ce allég-uoit, avoit empescliié à sa 
fille la ducesse Jaqueline sa francise de mariage avecques 
le duc angles de Glocestre et mouvant guerre en ses pays 
de Hollande et de Haynaut, l'avoit mise en sa tutelle et 
s'estoit fait bail et gouverneur de tous ses pays par puis- 
sance; et maintenant la seconde fois, après avoir fait de 
sa fille ce que bon luy sembloit, vint pareillement user de 
violence et de force sur la mère et la priver de son apparte- 
nir; laquelle chose, avec ce que la vielle cuisance n'estoit 
pas sanée encore, ceste-icy encore la remettoit en plus 
aigre passion que n'avoit esté jamais, et là où elle avoit 
esté rappaisable premier par espace de temps et par belles 
remonstrances causées en raison, maintenant devint toute 
enflée de venin et de fureur et se bouta en toutes machi- 
nations mortelles àl'encontre de luy, par appétit de ven- 
geance, pensant que, là où elle estoit foible en puissance 
de résister, elle se vengeroit une fois, ou court ou long, 
par engin de malice. Car savoir faut que en la terre n'a- 
voit dame nulle de si fier courage que elle estoit, ne de si 
dur ennemi cœur, là où elle vouloit mal ; et vouloit bien 
donner à congnoistre qu'elle estoit fille d'un fils de roy de 
France, partie d'un tel tronc que pour elle on devoit faire 
ou laisser et que elle estoit bien digne de joyr de ce qui à 
elle appertenoit, et par ainsy [qu'on] congneut la nature 
et condition d'elle et la très-haute prochaineté qu'avoit au 
royal tronc. Non merveilles, si en sa féminine fureur elle 



DE CHASTELLAIN. 85 

prist diverses ymaginations bien aguës à l'encontre de 
son nepveu, lequel elle maintenoit estre son torfaicteur, 
combien que point ne l'estoit à la vérité , mais y procéda 
et avoit fait tousjours par grande et mure délibération de 
raison et de conseil de tous ses pays, sans riens faire, ne 
vouloir entreprendre par manière de tyrannie, ne de con- 
voitise, ny par aucune espèce de mauvaistié, fors en évi- 
dente nécessité et sannation de bien publique, respondable 
devant Dieu et devant les hommes par le monde univers, 
là où il pou voit estre débatu, comme plus à plein sera dé- 
claré cy-après, en tant qu'il touche ceste duché, et comme 
amplement est assez remonstré par ci-devant en tant que 
toucher peut la conqueste de Hollande et les pays de sa 
fille. Mais comme cœur de femme n'est pas rapaisable de 
légier, là où il s'est bouté eu obstinée opinion, et que sou- 
vent l'ennemy s'y entreboute pour traire de .sa fureur 
quelque mauvaise œuvre, ainsy en long décours de temps 
après ceste saisine prise , le feu de venimeuse pensée se 
couva tousjours en ceste dame jusques à venir au point 
de vouloir mettre à exécution son long proposement en son 
nepveu par affection de vengeance , en quoy elle cuisoit 
et n'en pouvoit guérir. Dont ne diray plus pour l'heure 
présente jusques au terme que le c§s y servira en son pro- 
pre lieu , là où un noble escuier, son serviteur , accusé 
d'un mauvais entreprendre, fut pris et décapité pour 
elle en la ville de Mons'. Mais à tant je couppela matière et 

• Chastellain fait ici allusion au supplice de Gilles de Postelles, sor- 
■viteur de la comtesse de Hainaut, qui fut accusé en 1433 d'avoir voulu 
assassiner le duc de Bourgogne à la chasse. 

Le récit de la chronique de La Haye offre d'autres détails : « Depuis 
« ot ung- tournoi cryé en Hainnau par le duc Philippe, où il y ot 
« moult grant assemblée, et à celle assamblée firent lesdites dames 
« (la comtesse de Hainaut et Jacqueline de Bavière) marehiet de oc- 

TOM. II. 6 



86 CHRONIQUE 

retourne devant Compiègne, là où le siège s'estoit mis le 
plus estroit que faire se pouvoit, et les assiégeans et les 
assiégés en continue labeur, jour et nuit , l'un contre 
l'autre, en toute mortelle inimitié et aigreur. 



CHAPITRE XXIX. 

Comment le conte de Ligny reçut la charge du siège de Compiègne. 

Sy est vray que, après que le conte de Ligny avoit 
reçu la charge du siège de ceste ville de Compiègne, qui 
lui estoit une chose de grant poix, moult efforcéement se 
traveilla jour et nuyt que tant il pust faire que son 
maistre , qui lui avoit recommandé un si haut cas , 
pust tirer fruyt au moins et joyeuses nouvelles de son 
service, et que tout absent qu'il estoit, il pust parvenir à 
celle gloire que, par la main d'un sien serviteur subget, 
il obtenist victoire sur ses ennemis, tels encore qu'estoient 
ceux-icy les assiégés. Sy fit ledit conte maints tours et di- 
vers allers et venir, çà et là, pour espyer tousjours et 
aviser manière en quoy finablement on pourroit venir 
au-dessus de ceste ville et la mettre en subjection ; et en 
subtillant mesmes à par luy, demanda conseil aux uns et 
aux autres, à tous les chefs de guerre qui là estoient, de 
ce que plus leur sembloit expédient et plus abrégeant pour 

<- cliir le duc Philippe à vmg nommé Gille de Postelles, noble homme 
« de linaige et de nom, et s'estoit monstre en pluiseurs affaires fort 
« coraigeux. Ce Gille de Postelles fut pris et accusé de volcir murdrir 
« le duc Philippe par ung tret envenimé tiré d'ung crennequin d'achier 
« dont la verge n'avoit que ung piet de long... L'uissier qui mist la 
« main sur luy, se perchut qu'il avoit mauvaise volenté. Ilfutacques- 
a tionné : sy congnut son cas. » 



DE CHASTELLAIN. 87 

venir à leurs fins, car encore u estoit jDas proprement assié- 
gée la ville que d'un costé, et pouvoient de l'autre venir vi- 
vres et provisions autrement aux assiégés , parce que la 
deffense n'y estoit pas suffisante. Sy fut avisé que [à cause] 
du peuple qui y estoit, il estoit mal possible de clorre la 
ville en siège, pour ce que grande estoit et dangereuse en 
ce cas, pour cause de la rivière, mais en une forte bastille 
faite devant la maistresse porte, au lez devers la forest, et 
ceste-là bien garnie de vaillans gens, on la pourroit bien 
mettre en grand destroit de famine et d'autres povretés 
beaucoup. Sy fut ladite bastille mise en œuvre à coup et à 
force de gens tant menée avant que jà estoit forte assez et 
logeable. Et se logea dedens messire Jacques de Brimeu, 
mariscbaldel'ost, le seigneur de Créquy, messire Florimont 
de Brimeu et trois cens combattans avec eux, gens de grant 
hardement avec lesquels, en long décours de temps que là 
se tinrent, furent faites maintes molestes à ceux de dedens, 
et pluseurs très-fîères et bien dures envahies devant leurs 
murs, là où les assiégés valereusement se portèrent et se 
présentèrent à l'escarmuche toutes les fois que besoin fai- 
soit, comme gens non esbaliis. Mais ce que plus les estrai- 
gnoit de près , c'estoit que le passage de tout secours de 
vivres leur estoit clos par ceste bastille et que les vivres leur 
estoient jà si estroits avecq eux que bien en quatre mois 
passés n'en avoit esté vendus nuls en publique marchié, 
tant en y avoit escliarseté. Parquoy, quant se virent menés 
à ceste nécessité, ne savoient autre remède fors d'escrire, 
comme gens tous désolés et hors d'espoir, au marischal de 
Bousac et au conte de Vendomme et aucuns autres , que 
entendre voulsissent à leur secours et délivrance, ou au- 
trement, si en bien brief ils n'y remédioieut, la ville et leurs 
vies estoient en dangier et presque impossible que par 



88 CHRONIQUE 

nulle vertu, ny effort pussent plus résister h l'encontre des 
Bourgongnons qui à tous lez les traveilloient par dehors, 
et par dedens les destraignoient de famine et de povreté, 
car n'y avoit lieu jà par où on pust vuyder, ne recevoir 
vivres que à celuy endroit il n'y eût bastille ou petite ou 
grande en leur contraire, comme Guy de Roye, un escuier 
de grant pris, qui en gardoit une sur la rivière , au lez 
vers Noyon, et un nommé Cannart, avecques autres 
Genevois arbalestriers, ensemble aucuns Portugalois, qui 
en gardoient une autre, sans la grant bastille qui estoit 
devant le pont et sans les contes anglois qui estoient à 
Venette et le conte de Ligny mesmes, le gouverneur de 
tout, qui ne dormoit pas là où il estoit, en son logis de 
Eéaulieu. Ceux-icy tous ensemble avoient le regard tant 
aspre sur eux de dedens et tant les tenoient en destroit 
que c'estoit pitié de leurs cas. Et n'eust esté certes que 
leur fortune n'estoit pas si mauvaise comme ils doubtoient 
par demeurer aucun temps en. telle indigence, il leur eût 
fallu rendre leur vie et ville en mercy; mais fortune en 
disposa autrement en son secret conseil , au rebours des 
ymaginations des deux parties, quant aux oppressés, cui- 
dans estre vaincus et recrans ' en leur povreté, elle envoya 
délivrance, et aux oppressans, cuydans vaincre et subju- 
guer , reboutement mesmes et racbas de devant eux. 
Comme il pourroit estre, pour aucunes secrètes causes et 
raisons, il plaisoit à Dieu pour l'heure d'alors souffrir à 
venir en supportance du roy françoys, qui trop à l'aven- 
ture eust esté grièvement blessé en la perte de ceste ville, 
qui tant l'estoit fort sans recevoir ce coup que riens n'y 
{estoit à peine , si mort non ou reboutement de son 

'• Recrans, recréans, réduits à s'humilier devant le vainqueur. 



DE CHASTELLAIN. 89 

royaume ; à quoy ce duc , tout ennemy qu'il estoit, onc- 
ques toutesvoyes ne contendist, ne n'y mist peine, mais 
par diverses fois et en pluseurs lieux là oii il veoit matière 
disposée à ce pouvoir faire virtueusement, s'en est con- 
tenu en pitié et s'en est espargné par compassion du noble 
royal sang, vray héritier, comme non mes langages, ne 
mes escriptures tesmoignent de sa personne, mais ses 
hautes maintes singulières œuvres apprennent et démons- 
trent en leurs lieux, qui bien sont à noter. 

Sy estoit ores le mois de septembre, que les assiégés 
commençoient à sentir ceste destresse et que povreté les 
commençoit à poindre au vif, dont plus alloient avant les 
jours, plus se trouvoient eslongés de confort, car n'y a voit 
nul en leur party encore à celle heure qui pust remé- 
dier en leur meschief , si ce n'estoit par langages et con- 
fortations, et promesses sans effet, pour ce que difficile 
chose estoit à lever un tel siège, là où il y avoit tant de 
vaillans esprouvés chevaliers de grant fait et tant de no- 
bles et bons capitaines en gouvernement de l'ost, qui ne 
faisoient point à esbahir si n'estoit par coup de hazart qui 
ne vient point quant on veut. Sy s'en déportèrent Fran- 
çoys au plus beau qu'ils pouvoient, comme envis que ce fût 
toutesvoyes, et eux bien confians en la vaillance de Guil- 
laume de Flavy et des autres ses aidans. Pluseurs vail- 
lans nobles hommes espéroient que plus longuement que 
pourroient, ils se deffenderoient et ne se renderoient vain- 
cus, pendant lequel temps Dieu, se disoient-ils, par quel- 
que estrange manière, comme il avoit fait à Orléans, les 
pourroit bien délivrer icy de ce destroit, comme souvent, 
quant l'on cuide estre au plus bas et au plus près de mes- 
chief, on se treuve soudainement prochain de sa félicité 
et bon eur ; mais posé que au siège des BourgongnoUvS 



90 CHRONIQUE 

n'osoient encore toucher Françoys et laissoient couler 
temps ailleurs là où ils pouvoient faire exploit, soingneu- 
sement certes labouroient et veilloient à leurs ennemis au 
lez devers eux et mettoient peine à payer semblablement, 
par semblable gaster pays pour pays, ville j^our ville, 
pendre pour tuer, prendre icy pour prendre là et faire tout 
du mesme que on leur fit et que on leur monstroit devant 
eux. Et mesmes le mariscbal de Bousac, Potton de Sainte- 
Treille et messire Tliéaulde de Valpergue, accompagnés de 
pluseurs autres capitaines et bonnes gens beaucoup, un 
jour pour soubstraire à ceux du siège ce que pourroient 
avoir de confort et de soustènement , vinrent sur la ri- 
vière d'Oyse assiéger une place nommée Pressy, que le 
bastard de Cbevreuse gardoit atout quarante-quatre com- 
battans, lequel par armes, ne par vigoureusement soy def- 
fendre, ne pouvoit tant faire que en brief terme il ne ren- 
dist sa place conquise et rendue en leur volenté , et les 
deffendans aussi. Dont il advint ainsi que, quant ils se 
venoient rendre en bas en la mercy de leurs conquéreurs et 
en espoir de grâce, aucuns felles et envenimés courages 
encontre ce party-là, par espécial valets, guisarmiés ' et 
telles manières de gens les découpèrent et tuèrent sans 
pitié et mercy nulle, et mirent tout à l'espée ce que y 
estoit, au moins la pluspart, et la place démolirent jus- 
ques au fons, dont, non assouffis encore, tirèrent outre 
devers aucunes autres places de celuy endroit que les 
Bourgongnons tenoient, comme Catlieu, le fort mous- 
tier de Moncy et autres ; lesquelles , toutes prises et 
submises en leurs mains, firent pendre les deifendeurs 
d'icelles, gentils gallans de guerre beaucoup, dont pitié 

' Gtmarmiés, soldats armés d'une lance nomméç guisar me. 



DE CHASTELLAIN. 91 

estoit et dommage graut de le voir ; mais onques pour- 
tant, pour approches nulles que fissent au siège de leurs 
ennemis, n'entreprirent riens sur eux, ne ne firent sem- 
blant d'y vouloir riens entreprendre , comme si riens ne 
leur en eust esté; car peut estre que l'heure n'estoit pas 
encore venue, ou que leur puissance n'estoit pas à ce en- 
core bien disposée, comme il siet à sages guerroieurs 
user souvent plus de sens que de force, et soy monstrer 
tardif et court par fois pour plus venir à utilité d'un 
long hardement. 

Que diray-je pour gloire de l'un, là où l'autre ne 
doit avoir portion et jiart, quant en toutes les deux par- 
tjes, avoit œuvres de singulier los, en l'une par vaillam- 
ment soy contenir en siège, et en l'autre par vaillamment 
soy porter en sa destresse et en povreté par courage 
non vaincu, comme j'ay dit que avecques les jours leur 
croissoient plus et plus leurs misères, et se diminuoient 
tous et tous vivres avecques eux, et néantmoins conve- 
noit-il monstrer courage et soy deffendre à plat ventre, 
dont la bataille estoit plus aspre contre la rage de faim 
que contre l'assaut de leurs ennemis, là où dur faisoit 
entendre à tous deux. Or requéroient-ils secours à chas- 
cun, et à tout le monde où ils pensoient trouver confort, 
annonçoient leur povreté estroite, huy cy, demain là, et 
par tant et par si longues fois que le tarder les menoit 
jusques au désespoir, car estoit jà sur la fin d'octobre, 
cinq ou six jours devant la Toussaints, depuis le commen- 
cement de may jusques alors, que avoient esté assiégés. 
Par quoy le plus continuer sans autre espoir leur estoit 
un dur ennuy ; et non merveilles, car là où nature n'a 
point de pouvoir, nécessité ne peut avoir loy, et là où il 
convient soiistenir les haulx dangiers par vertueuses vies, 



92 CHRONIQUE 

il convient bien que les vies doncques soyent soustenues 
et nourries par vivres compétens; lesquels, quant ils 
faillent, vies déclinent, et cessent vaillance et courage : 
en cest estât estoit-il à ces assiégés françoys que ne sa- 
voient quels tours penser pour entretenir leurs corps ou 
pour sauver leur honneur, quant de tous deux estoient 
en soussy plus que assez. 

CHAPITRE XXX. 



Comment les Françoj-s orent en consel de rompre le siège de 
Compiègne. 



Or avoient tenu les Françoys conseil ensemble sur le 
secours des assiégés en ceste ville de Compiègne, dont 
la ferme constance en telle misère leur donnoit pitié 
beaucoup , et ne pouvoient bonnement , leur honneur 
gardé, plus tarder en leur secours. Par quoy, en nombre 
de quatre mille, par un mardi devant la Toussaints, vin- 
rent logier à Verbrie, à deux lieues près des assiégeans, 
ayans pour leur chief le comte de Vendosme, le marischal 
de Boussac, messire Jacques de Chabannes, Pothon de 
Sainte-Treille , le seigneur de Longueval , messire Ri- 
gault de Fontaines, messire Loys de Waucourt, Alain 
Giron et plusieurs autres vaillans nobles hommes dont 
les noms ne se peuvent tous réciter. Or avoient les assié- 
geans par aucun temps devant, veuillans pourvoir à ren- 
contre de leurs ennemis qui pourroient venir sur eux, 
fait couper une grant multitude d'arbres de la forest et 
ceux-là semés et espars cà et là au travers de tous les 
chemins et de toutes les addresses enmy celle forest, et 
rompu les chemins et passages par multitude de fossés 



DE CHASTELLAIN. 93 

faits en divers lieux afin de non y pouvoir passer qu'à 
grant dangier et destroit. Sy en avoient Françoys esté 
advertis et s'en estoient pourvus à l'encontre, car avoient 
amené avec eux multitude de paysans à tous divers os- 
tieulx ' servans à leurs nécessités et propres pour remettre 
en point les chemins rompus et empeschiés par les Bour- 
gongnons et faire voye aysée pour passer devers eux, 
car leur désir estoit d'envahir leurs ennemis par bataille, 
ou par efforcement de vertu avitailler les assiégés et eux 
bouter dedans avecques eux une quantité, car avoient 
amené vivres avecques eux compétamment assez pour 
une espace de temps. 

Quant Françoys doncques estoient arrivés à Verbrie et 
et que jà estoit vespre, celle nuyt se tinrent ensemble, 
avisant de ce que faire leur conviendroit au matin, car 
avoient dure entreprise, ce savoient bien, et bien dange- 
reuse pour mener à chief. Sy leur besognoit tant plus 
subtilité et conseil ; mais estoient tous expers de leurs 
mestiers et les plus expérimentés de leur party en froit 
et en chault et en toute agùe et estroite fortune. Or 
estoient venues les nouvelles jusques aux Bourgongnons, 
ce mardi au soir propre, que les François estoient à Verbrie 
pour les venir combattre le matin. Sy se mirent ensemble 
les trois comtes, et tous les capitaines avecques eux, pour 
aviser ce qui seroit de faire et comment on se disposeroit 
à rencontre d'eux, car moult se tenoient à reconfortés de 
les recevoir et de soy trouver en la meslée avecques eux, 
comme gens qui de tout temps du monde sont naturel- 
lement enclins à bataille, souverainement à pied, là où les 
grandes ruynes se font, mais en icellui conseil cheurent 

• Ostietdx, outils. 



U CHIIONIQUE 

diverses oppinions contraires l'une à l'autre entre les 
barons, car vouloient les uns que on allast au-devant des 
ennemis les quérir mesmes et combatre à Verbrie, autres 
de contraire oppinion vouloient non bouger de leur lieu et 
estre assaillis mesmes en leur fort, disans que, si de gaires 
eslongeoient de la ville pour aller au-devant des autres 
qui venoient sur eux, les assiégés qui demouroient dar- 
rièreet estoient ennemis comme ceux de devant, pourroient 
saillir dehors franchement et venir donner des affaires 
beaucoup à ceux qui seroient demourés es bastilles, par 
quoy leur fait pourroit estre mis en grant aventure et 
follement en dangier, ou du moins se pourroient sauver 
les assiégés si vouloient , et eulx enfuyr si peur ou 
nécessité les contraignoit à ce faire : sj en seroient moc- 
qués après et escbarnis les assiégeans. Autres disoient 
que le plus convenable estoit de garnir bien les bastill^es 
de bonnes vaillans gens suffisamment et qu'atout le re- 
manant qui resteroit de gens, on se mist en bataille de- 
vant les ennemis, ne trop long, ne trop près, droitement 
entre la forest et le logis du comte de Ligny, car par là 
estoit-il apparant que les ennemis dévoient venir. Sy fu- 
rent oyes toutes ces oppinions et arguées et débattues 
d'un costé et d'autre et tournées à tous entendemens ; 
mais finablement fut tenue plus prouffitable ceste dernière 
par aucunes autres conditions adjoustées ; c'estoit que 
les contes de Hontiton et d'Arondel passeroient la rivière 
à pied par-dessus le. pont qui y estoit fait et se viendroient 
joindre avecques le comte de Ligny au dehors de Réau- 
lieu et laisseroient leurs chevaux en l'abbaye de Venette, 
et pareillement en l'abbaye de Réaulieu laisseroit le comte 
de Ligny et toutes ses gens leurs chevaux et se retire- 
roient en ladite abbaye aussi tous chariots et charettes, 



DE CHASTELLAIN. 95 

vivres, marclians, et tous tels bagages, sous la garde 
de messire Philippe de Fosseux et du seigneur de Colien, 
et avecq ce que garde fût laissée bonne et suffisante pour 
deffendre le pont contre ceux de la ville à l'aventure si 
vouloient faire nulles saillies par là sur le logis. Les- 
quelles toutes choses ainsi ordonnées, fut conclud de les 
bien entretenir et de les mettre en œuvre chascun en droit 
soy, et sur cela se départirent d'ensemble les seigneurs, 
et s'en ala chascun coucher tout armé celle nuyt. 

Or avoient les deux frères^ de Brimeu, m"essire Jacques 
et messire Florimont, avec le seigneur de Créqui, main- 
tenu tousjours la bastille qui respondoit à la forest et qui 
jamais n'a voit esté parfaite proprement. Sj la tenoit-on 
estre en si bonne main que de change n'y falloit point, 
excepté que, pour peur des aventures et des affaires qui 
leur pourroient suryenir, on y mist crue de gens jusques 
au nombre de quatre cens combattans en tout, qui estoit 
assez, ce sembloit, pour soustenir un grand fais, jusques 
à recevoir secours quand besoing seroit, lequel leur fut 
certiffyé et promis d'estre baillié quant ils verroient aucun 
signe de nécessité par coups de canons ou autrement. Sy 
y avoit encore une autre grant bastille devant le pont, 
que gardoit messire Baudo de Noyelle, et deux petites sur 
la rivière, lesquelles toutes furent laissées en leurs gardes, 
et commises à estre bien maintenues sur bon espoir de 
victoire, dont n'y avoit celluy qui bien et vaillamment 
ne se acquitast en sa charge et qui ne montrast bien, avant 
que le jeu départist, que char ' de Bourgongnon et de Picard 
n'estoit pas molle en adverse fortune, mais fière et de 
grant pris, et aussi leur fist bon besoing, car estoient plus 

' Char, chair. 



96 CHRONIQUE 

près de leurs meschiefs qu'ils ne pensoient, comme les 
aventures du monde portent et viennent sauvagement 
sur les peuples et nations, huy de perte, demain de gai- 
gne; et sont aucune fois les plus belliqueux et les plus 
robustes vaincus et mattés, et aucune fois les plus con- 
fians en leur fierté et vigueur les plus humiliés sous les 
moins parans par un si de malheur qui leur vient , ne 
savent comment, jusques à tant que l'expérience de leur 
fortune leur fait cognoistre leur faute, là où souvent pé- 
chié œuvre ou autre secret vouloir de Dieu, en quoy ne 
veul plus avant tencer, de peur de mesprendre en si 
haulx jugemens. 

CHAPITRE XXXI. 

Comment les François assaillirent les bastides des assiég-eans. • 

La nuyt de ce mardi passa en bon guet tout par tout ; 
et vint le mercredi que les Françoys, dès le point du jour, 
entrèrent à cheval, et prenans avecques eux les vivres 
que apportés avoient pour avitailler la ville, vinrent tout 
droit celle part où estoient leurs ennemis, en belle fîère ba- 
taille, tous à cheval , avecques aucun nombre de piétons, 
qui n'estoient point de grand fait. Or, s'estoient les 
contes angles et celluy de Ligny, avecques les nobles 
seigneurs de Picardie plusieurs, mis en bataille aussi 
à rencontre de leurs ennemis, comme enmy-voye de Eéau- 
lieu à la forest par où les Françoys dévoient venir. Sy 
porta ainsy l'aventure que les deux batailles s'entrevyrent 
front à front de l'un l'autre, et avoit assez bonne grant 
distance entre deux, par quoy, quant François perçurent 
leurs ennemis estre tous mis à pié et qu'en semblant ils 



DE CHASTELLAIN. 97 

ne demandoient que le joindre eusamble, Françoys visans 
à cautelle et à vaincre par sens, s'arrestèrent tout quoy en 
leur lieu, qui estoit joingnant la forest à l'un des bouts, et 
de là regardans la manière des Bourgongnons se longè- 
rent d'une pièce pour voir leur contenement. Quant donc- 
ques les comtes angles et de Ligny, ensemble les seigneurs 
picards, virent ceste manière des Françoys qui tout 
arrestés se tenoient en bataille sans faire semblant nul de 
combattre, durement en furent courroucés en cœur, et 
voyant que mesmes ne seroient requis et que les autres 
faisoient semblant de varier, conclurent tous d'un haut 
fier courraige de marcher mesmes avant à l'encontre d'eux 
et les aller assaillir ou au moins leur présenter le hurt ' si 
de près que honte les constraindroit à y venir, Sy mar- 
chèrent avant d'un grant cœur. Et tousjours se tinrent 
quoy Françoys pour les faire plus eslongier de la ville ; car 
ne visoient, comme j'ay dit, que à subtilité et cautelle qui 
est mère des victoires , et Bourgongnons et Angles que à 
fierté et vaillance de couraige par lesquels ils cuidoient 
vaincre et prévaloir. Sy en furent décheus, car si tost que 
jà estoient venus si près que pour cuider joindre, Françoys 
à coup planèrent de costé et fuyrent la bataille et donnans 
de l'esperon vinrent courant vers la ville et gaignèrent 
le champ entre la ville et eux. Sy estoient Bourgongnons 
et Angles allés si avant et si eslongiés de leur logis que à 
grant dur et ennuy leur tournoit retirer à pied si armé 
qu'ils estoient , avecques la paine qu'ils avoient eue 
d'estre allé de pied si avant, qui estoit double mal. Par 
quoy tous esbahis et débarretés congneurent que déçus 
estoient et que subtilité aucune fois vaut bien grand 

' Hurt, lutte, clioc. 



98 CHRONIQUE 

liardement. Mais quoy qu'il estoit du cas, il se falloit re- 
conforter en son aventure et essayer sa fortune par un 
autre endroit, ce disoient. Ainsy tout hastivement, faisant 
de nécessité vertu, retournèrent vers leurs ennemis fière- 
ment en bataille, qui n'estoit pas sans travail; car beaucoup 
en estoient loings, et pendant le temps qu'ils mettoient à 
retourner là dont ils estoient partis, Françoys froidement 
avisoient de leurs affaires et se préparoient à recevoir 
les Bourgongnons leurs ennemis venant contre eux. Et 
voyans eux estre en l'avantage d'entre la ville et leurs 
ennemis, firent partir deus cents combattans à coup atout 
les vivres que avoient amenés, et les envoyèrent dedans 
la ville, leur commandant que sitôt que les vivres se- 
roient en lieu sauf, que avecques ceux de la ville ils 
retournassent dehors et livrassent assaut à la bastille, et 
Potton leur viendroit à secours, à trois ou quatre cents 
combattans, par le grant chemin de Pierrefons, tout droit 
au devant d'eux, Sy en fut fait tout ainsi comme devisé, 
et les vivres et ceux qui les menoient, partirent, et les 
boutèrent dedans à la plus grant joye que se pourroit dire, 
tant pour leur délivrance que veoient devant leurs yeux, 
comme pour l'appaisement de leur rabieuse ' faim qui estoit 
en terme de rendre. 

Or estoient Bourgongnons arrière retournés au lieu là 
oi^i ils trouvèrent les Françoys en bataille, tousjours à che- 
val. Et avoient les Françoys continuellement les yeux 
sur ceux que avoient envoyés vers la ville atout les vi- 
vres , désirant sur toute rien que ne faillissent d'avi- 
tailler les povres assiégés , qui estoit leur principale 
intention, dont, si quelque bonne aventure leur pouvoit 

' RaMeuse, furieuse, violente. 



DE CHASTELLAIN. . 90 

venir au surplus, cela leur seroit d'avantage, ce pen- 
soient. Et pourtant, comme j'ay dit, ayant tousjours 
l'oeil au sens , ne visèrent si fort à combattre comme ù 
conduire bien leur entreprise, pensant que d'un avan- 
tage ils viendroient à l'autre. Et Bourgongnons et Angles 
qui ne chercboient que la bataille et mettre en la disposi- 
tion de fortune la victoire de tous les deux , marchèrent 
tousjours à rencontre de leurs ennemis, comme pour les 
constraindre à combattre. Mais Françoys qui ne clierchoient 
point ce que les Bourgongnons désiroient (c'estoit de com- 
battre à pied), ne firent riens que livrer escarmuches aux- 
dits Bourgongnons pour les amuser tousjours et tenir en 
travail, afin de venir à leur intention : c'estoit que ceux 
de la ville vuydassent dehors, comme il leur estoit mandé, 
et joints avecques Pothon pussent assaillir la grant bas- 
tille, laquelle, si par force la pouvoient emporter, ce leur 
seroit assez exploit pour celluy jour. Mais pour monstrer 
toutesvoyes que en eux avoit assez hardement, mainte 
belle et gaillarde escarmuche livrèrent à leurs ennemis 
pour les cuider faire désemparer. En quoy archers et 
hommes d'armes acquirent du los beaucoup , entre les 
autres le comte de Vendosme avecques foison de bonnes 
gens s'y essaya une fois, cuydant rompre dedans eux et fut 
rebouté jusques en dedans ses barres, bien estroit, sans 
que nulle des deux batailles toutesvoyes se désemparast, 
car toutes deux se tenoient sur leur garde l'une contre 
l'autre et marchandoient toutes deux. Mais ce qui venoitau 
contraire aux Bourgongnons, et à quoy Françoys béoyent, 
c'estoit que en la rumeur de ces drues et aigres escarmu- 
ches qui se faisoient entre les deux parties, ceux de la ville, 
avec le secours qui leur estoit venu, [s'adressèrent] à la bas- 
tille où estoient messire Jacques do Brimeu et le seigneur 



100 CIIROÎMQtiE 

de Créquy ; et là atout eschelles et autres abillemeus ' et 
engins livrèrent tout mortel assaut à ceux qui estoient 
dedans. Dont pour la première fois oncques ceux de la ba- 
taille des Bourgongnons ne s'en perçurent, tant estoient 
arrière ; mais de celle première envahye ne leur portèrent 
nul grief, ains furent très-rudement reboutés, mais, ceux 
de la ville ayans l'oeil sur les assaillans et voyans qu'il y 
convenoit un plus grant effort, tantost Guillaume de 
Flavy mesmes partit dehors, et menant toutes nouvelles 
gens avecques luy , se reprist au second assaut là où 
l'envahir et le monter contre-mont estoit terrible à entre- 
prendre et mortel durement à tous lez. Sy scet Dieu com- 
ment ces vaillans chevaliers de Brimeu s'efforcèrent en 
toutes leurs vertus et vigueur à sauver leur honneur de 
celluy jour et comment le noble chevalier de Créquy en 
qui nature avoit mis cœur de hardement autant qu'il en 
pouvoit en homme , se travailloit aussi à garder et deffen- 
dre la querelle de son maistre et soy non trouver vaincu, 
et comment plusieurs autres vaillans hommes de leur 
compagnie, en deffendant leur vie et leur corps, s'expo- 
sèrent à divers périls de la mort valeureusement aussi, pour 
demourer vainqueurs. Certes moult estoit espouventable 
chose et hideuse à voir assaillans et deffendans contendre 
en la mort l'un de l'autre par toutes manières d'engins 
et de bâtons', là où il besoingnoit bien que les mains et 
bras qui ruèrent coups et les corps qui les recevoient 
eussent esté de fer ou d'acier pour non estre si tostlas ou 
affolés ; car ne souffisoit pas à y monstrer force et harde- 
ment connus, mais vertu et vigueur redoublée par dix fois 



• Abillemens, instruments, outils. 

* Bâtons, toute espèce d'armes. 



DE CHASTELLAIN. 101 

l'une sur l'autre. Tant toutesfois se portèrent bien Bour- 
gongnons encore ceste seconde fois que Françoys n'y 
eurent riens d'acquest et que las et travailliés se retirèrent 
arrière certes, quand Potton partant de la forest là oii il 
s'estoit caché, vint joindre emprès Guillaume de Flavy, et 
remettant en œuvre ses gens qui estoient frais, recommença 
le tiers assaut plus aspre et plus cruel que n'avoit esté 
tout le jour. Et là atout eschelles, en telle multitude de 
gens qu'ils estoient, abandonnans leurs corps et vies à 
l'aventure, courageusement montèrent dedans; dont les 
deffendeurs non secourus de nulluy et las et travailliés 
d'avoir soustenu un si long et si dur effort, vaincus et 
recrans furent tués en grant quantité, jusques au nombre 
de huit-vingt, et les autres des plus grans sauvés de 
mort et détenus prisonniers. Sy furent trouvés entre les 
morts beaucoup de gens de bien, dont ce fut grant pitié ' : 
le seigneur de Linières, chevalier, Archenbault de Bri- 
meu, Guillaume de Poix, Druet de Sains, Lyonnet de Ton- 
teville ", et plusieurs autres nobles hommes , dont la 
plainte fut grande après ; mais telles sont les aventures 
de la guerre et les attentes, qui au faible et au fort pen- 
dent au nez, ne savent quant, ne comment. 

Sy pourroient demander aucuns pourquoy le comte de 
Ligny et les autres contes angles ne donnèrent secours 
à ces nobles chevaliers de la bastille à qui on fit tel effort, 
entendu que, le soir devant, leur avoient promis confort 
et de les délivrer du péril, ou mesmes mourir avecques 
eux, car ne sembleroit pas vray semblable que tels haulx 
seigneurs qu'ils estoient, voulsissent mentir, ny faillir leur 



* Var. grant perte (man. d'Arras). 

* Conteville dans Monstrelet. Peut-^tre Tintcville. 



102 CHRONIQUE 

mot, encore en tel cas à telles gens, que ce ne fust grande- 
ment à leur blasme. Response se peut icj donner double 
comme je trouve : l'une sy est que eux estans en bataille 
devant leurs ennemis, estoient si arrière de la bastille que 
nullement ne la pouvoient voir à l'œil, et par la cryée et 
rumeur qui estoit entre les escarmucbans estoient tellement 
estonnés que, de coup de canon, ne de clameur qui pust 
partir des assaillis, ils n'en pouvoient riens oyr ; l'autre 
que le comte de Ligny confessa bien d'avoir oy le grant 
bruyt et la noyse des assaillis et ymagina bien que dur 
pouvoient avoir affaire ; mais , soingneux de la promesse 
qu'on leur avoit faite, mist tantost le cas en termes pour 
en ouvrer par conseil et non pas de sa teste, car pensoit 
autretant de péril , et trop plus , en la bataille qui estoit 
là devant les ennemis, comme il faisoit en la bastille, 
dont il congnoissoit ceux qui estoient dedens, estre cheva- 
liers de cœur et gens de grant fait et valeur, et non par 
un merveilleux et haut effort emportables, lequel il 
ne cuidoit pas qu'ils le dussent avoir tel, ne si fort, ne 
pesant, parce qu'il veoit toute l'entière bataille de ses enne- 
mis devant luy , et mesmes ne savoit pas que Potton 
avoit pourgetté ceste emprise ; et pour ce visant au dan- 
gier qui pouvoit escheoir sur eux et le trouppeau de leur 
bataille par faire séparation aucune ' de l'un l'autre de- 
vant une puissance pleine de gens expérimentés, trouva 
en son conseil estre plus expédient de non soy bouger que 
d'envoyer nulle part secours ; car avoient assez à entendre 
à eux-mesmes, nonobstant que l'espoir leur estoit ferme 
d'y recouvrer assez à temps, en quoy ils furent déçus, car 
jà estoient et morts et pris. Et sy est vray que, dès le 
commencement que le comte de Ligny se perçut de 
l'affaire que avoient ses amis de la bastille, luy qui les 



DE CHASTELLATN. 103 

aimoit cordialement et estoit loyal et ferme en ses pro- 
messes, tout aussitost, du premier mouvement, tout 
esfuryé se voult partir de la bataille atout ses gens ; mais 
les autres comtes angles qui là estoient, considérans le 
dangier qui en pouvoit sortir sur eux tous, le détinrent 
par remonstrance du mescliief qui y pendoit , et là après 
arguèrent et débattirent les points allégués et par les- 
quels il demeura, cuj^dant mieux faire que autrement. 

Par la manière doncques que avez oy, fut prise la 
bastille ; et n'en savoient riens ceux de la bataille , qui 
tout au long du jour s'estoient tenu devant les Françoys 
et les avoient fait semondre par un roy d'armes de com- 
battre ; à quoy u'avoient voulu donner response, Sy en 
mouroient d'ennuy et de despit Bourgongnons et Angles 
qui ne cherclioient que la rencontre et le cbappelis ; et les 
autres n'y vouldrent entendre : non pas que je die que ce 
fust par faute de cœur, mais par constance de sens m'ap- 
penseroye mieux, qui ne vouloient point mettre en dan- 
gier de fortune aveugle ce que veoient estre clèrement en 
leurs mains par bonne conduite; et avoient aussi tant 
vu de meschiefs en France, et tant de diverses aventures 
tournées sur eux par livrer bataille à leurs ennemis à 
pied, que, par souvenance d'icelles peut-estre, ils difficul- 
toient grandement l'entreprendre. Et les répute à plus 
sage et plus bonnoré de non avoir combatu leurs ennemis 
à leur requeste que de soy y estre embatu soubs l'attente 
de fortune. 

Or commençoit jour à faillir et conseilloit la nuyt re- 
traite à cbascun ; par quoy Francbois, ayans la ville au 
dos, sainement se pouvoient retirer quant vouloient; et de 
fait se retirèrent dedans trèstous ; et menans avec eux 
leurs prisonniers , les deux frères de Brimeu , le seigneur 



i04 CHRONIQUE 

(le Créqui, messire Waleran de Bonneval, Ernoult de 
Créqui , Colart de Béthencourt , Regnauld de Sains , 
Thierry de Masinglien, L'Aigle de Rochefay, le bastard de 
Renty et plusieurs autres , s'allèrent loger et ayser, au 
mieux que possible leur estoit pour l'heure d'alors, des 
mesmes biens que apportés y avoient; car si n'eussent esté 
iceux, leur recueillotte eust esté povre durement et de 
petite joye en fait de manger. 

Sy fut faite une merveilleuse grant joye en la ville 
quant on se vit à délivré d'une si longue et dure destresse, 
en quoy on avoit esté détenu et clos jusques au déses- 
poir ; et firent Franço3^s celle nuyt joye et grant chière 
l'un avecques l'autre ; et louoient Dieu grandement de 
leur exploit ; car ne cuidoient point le matin que le 
vespre leur devoit rendre si bon, ne si fructueux '. Et 
pourtant, ayant le commencement tel et si grant, leur 
sembloit bien que le remanant, à l'ayde de Dieu, seroit 
mené à chief à leur honneur. Sy se conseillèrent ensemble 
celluy soir pour estre le matin plus avisés; et le dé- 
voient bien faire , car avoient les ennemis enflambés 
àyre et de despit devant eux, qui n'avoient guaires esté 
appris de recevoir tels hurs, auxquels, si se veullent 
addonner à les combattre, comme il sera conclu de les 
requérir au matin, ils ne sont pas encore à chief de leur 
conqueste , ne à fin de leur travail , car dur et estroit y 
fera passer. 

» Le comte de Vendôme avait fait vœu de fonder à Senlis en l'hon- 
neur de Notre-Dame de la Pierre, un office perpétuel qui rappellerait, 
chaque année, le jour de la délivrance de Compiègne. Il remplit sa 
promesse par des lettres du 20 décembre 1430 où il donne à l'église de 
Senlis une rente de quatre livres tournois. 



Î)E CHASÏELLAIN. lOS 

CHAPITRE XXXII. 

Comment les Bourgongnons et les Englois se deslogièrent. 

François doncques ainsi retraits dedans Compiègne, 
Bourgongnons et Englois n'y voyans autre remède 
aussi que de eux retrayre, demourèrent à grant malaise 
de leur telle aventure que avoient reçue, et souveraine- 
ment que du tout du long d'un jour ils n'avoient jamais 
pu mouvoir leurs ennemis à venir à bataille. Sy leur en 
crevoit le cœur d'ennuy et de deuil, car leur estoit avis que, 
s'ils eussent pu parvenir jusques à là, les choses ne fus- 
sent pas demourées au point où elles estoient, mais main- 
tenant leur convenoit faire de mal jour feste, et d'un 
contraire accident advenu le bon et prouffit, le mieux que 
pouvoient, combien que bien dur leur estoit et bien amer. 
Or se mirent ensemble les comtes et tous les seigneurs de 
l'ost, premier que de retraire au logis, pour aviser sur 
ce qui seroit à faire au matin ; car celle nuyt convenoit- 
il souffrir; et n'estoit pas lionnorable, ce leur sembloit, ne 
besoing aussi de s'en tenir à tant. Pourtant, si fortune 
leur avoit envoyé cestuy dur commencement, ains pouvoit- 
il avoir du recouvrer assez , qui le voudroit diligenter et 
poursuyr, ce dirent les aucuns ; et pourtant faisoit-il 
bien besoing qu'on avisast sagement à tout et que l'on 
entendît, non pas tant seulement à propre honneur, mais 
à l'honneur et aux grans frais du prince qui par tel si long 
temps et à si grant coust avoit laboré en cecy et s'en 
estoit mis en leurs mains du tout et en tout; lequel, quant 
il entendroit ceste aventure et ces nouvelles, lui seroient 
mortellement amères au cœur, et à bonne cause. Lons 



106 CHUONIQUE 

furent diverses paroles levées , et remuées maintes oppi- 
uions qui toutes terminèrent en bon accord : c'estoit que 
ceste nuit-là chascun se retireroit en son logis et couclie- 
roit tout armé, et ajEËn que nul ne se pust embler par 
nuyt , par manière de s'en vouloir aller, que l'on mist 
très-bon et fort guet sur les ponts et ailleurs, servant aussi 
bien contre les ennemis que pour leurs gens propres ; et 
le matin tous ensemble viendroient présenter la bataille 
devant les portes de la ville à leurs ennemis; lesquels, 
pour cause que un grant monde estoient là dedans, et 
les vivres bien petits, pensoient que ne se pouvoient tenir 
reclos, et que par force ils seroient constraints de vuyder 
dehors, Sj en estoit la conclusion bonne et l'imagination 
assez apparante, si l'exécution en eust esté bien entretenue, 
mais nenny, car les œuvres du matin en aucuns n'estoient 
pas du mesmes de la conclusion du soir, comme se dira 
cy-après : et pourtant Bourgongnons entamés mainte- 
nant et cuidant recouvrer, en la fiance de leur pirise 
conclusion, se trouvèrent plus confus que devant, par 
faute mesme de leurs propres gens. 

Sur ceste conclusion toutesvoyes qui dessus est dé- 
clarée, prirent les comtes congé l'un de l'autre, et pro- 
mettans à bien faire la besongne chascun en son endroit, 
se retrayrent chascun en son lieu, les comtes angles à 
Venette, et celluy de Ligny à Eoyaulieu, là où il fit 
establir son guet tel qu'il y appartenoit et comme il se 
fioit que le comte de Hontiton devoit ordonner le sien 
pareillement sur le pont, affin que nuls de leurs gens par 
nuyt ne semblassent, pour l'effroy du jour passé ; car 
craignoit moult fort le dit de Ligny qu'ensy n'en adve- 
nist et que par icel inconvénient leur blasme et meschief 
ne crussent au double. Et pour tant avoit-il requis audit 



DE CHASTELLAIN. 107 

de Hontiton qu'il se y acquitast bien et qu'il en prist bon 
soing ; lequel lui promist de le faire ; mais de l'exécuter, je 
ne parle encore jusques en son lieu. Or qui dolent estoit 
et courroucé? C'estoit ce bon chevalier, le comte de Ligny 
qui fondoit en angoisse de son aventure du jour et ne re- 
songnoit riens tant en ce cas, que le desplaisir de son mais- 
tre le duc qui le porteroit à bien dur. Sy s'avisa hastive- 
ment pour lui donner à congnoistre ains plus tost que tard 
et d'envoyer devers luy affin de pouvoir prendre conseil 
et avis sur le remanant ; car c'estoit celluy sur qui et en 
quy et sur qui seul toute l'attente gisoit de ceste réparation 
et de la recouvrance de tous eux. Et de fait ordonna ses 
lettres, et les transmist par un sien serviteur là où il es- 
toit encore , en Brabant , en ses nouveaux affès ' comme 
duc freschement reçu au 'pajs. Dont, comme il les reçut, 
vous orez cy après parler ; mais encore présentement il 
convient continuer la matière de ceste nuyt et du pro- 
chain matin ensuivant, comment les besongnes s'y por- 
toient. 

Vray est que la prise de la bastille où tant de gens de 
bien avoient esté tués, avoit donné un tel effroy en de- 
dans le courage de ces gens Bourgongnons et Anglois, 
que riens n'estoit qui les pust asseurer après, ne qui leur 
pust donner espoir de pouvoir résister à l'encontre de 
leurs ennemis pour l'heure d'alors, jà-soit-ce que le plus 
couvertement que pouvoient, ils celoient leur peur. Mais 
ce qu'ils n'osoient descouvrir par signe, ils le monstroient 
par fait, et le plus coyement que pouvoient aucuns, ils 
se deslogoient à l'emblée et s'en alloient file à file toute 
celle nuyt, chascun là où il cuidoit son mieux. Entre 

' A.^ês, ornements, honneurs, clig'nités. 



108 CHRONIQUE 

lesquels en y avoit aucuns qui passèrent le pont, lequel 
devoit estre gardé encontre telles gens, mais par la faute 
qui en estoit faite, ne trouvèrent point résistence et s'en 
allèrent sans congié. Pareillement et beaucoup des gens de 
Hontiton semblèrent aussi en celle nuyt et s'en retournè- 
rent vers leurs marches en leurs garnisons. Par lesquels 
d'un costé et d'autre, l'ost se commençoit fort à dimi- 
nuer, et les compagnies à affoiblir beaucop, et tellement 
que, qui eust voulu entretenir la conclusion du vespre, on 
se fust trouvé au matin mal prest pour furnir. Sy en vin- 
rent les nouvelles au comte de Ligny, lequel grevé de 
mérancolye en son premier mal, se crucifia maintenant en 
desplaisir et en double passion, car n'estudioit en riens et 
n'avoit autre espoir que le matin, sitost que le jour seroit 
beau, à l'ayde de Dieu et de ses gens, il pourroit recouvrer 
double honneur et restablir tout en son premier point, ou 
au moins vaillamment soy présenter à la mort , premier 
que champ rendre sans coup férir. Mais quant se vit aban- 
donné maintenant de ses gens et délinqui de ceux en 
qui se fyoit, tantost entendist bien ce que fortune luy 
avoit préparé d'ennuy pour commencement certes et que 
elle le bouteroit outre jusques à fin d'entière douleur, et 
que mais ne falloit avoir espoir en faire riens de bien, 
puisque ceux qui soloient donner peur à autruy, de 
leur propre effroy maintenant se descourageoient eux- 
mesmes. Sy en maudist le trouppeau et quasi toute la na- 
tion ' par rage de dueil qu'il en avoit. 



* En ce qui touelie les événements, le récit de Chastellain et celui de 
Lefebvre-Saint-Remy sont conformes ; mais Chastellain se montre san.*; 
cesse hostile aux Anglais que Monstrelet, au contraire, ménage avec 



DE CHASTELLAIN. i09 

CHAPITRE XXXIII. 

Suite de la mesme matière. 

x\ffin que je recouvre à mon oubliance et que je ne 
soye trouvé tayseur de l'un et non de l'autre, espéciale- 
ment de ce qui sert à entrée de matière, vray est que, le 
mercredi propre que les François prirent la bastille de- 
vant la porte, après qu'ils estoient entrés en la ville, en- 
core de bon jour, aucuns d'eux allèrent hastivement faire 
un pont sur bateaux, par lequel en la cliaulde de l'autre 
bastille prise, qui donnoit frayeur à leurs ennemis, ils 
passèrent du costé deçà et vinrent assaillir une petite 
bastille, environ de quarante combattans, que tenoient 
Genevois et aucuns Portugalois, dessoubs un capitaine 
nommé Canart, un routier boulegnois ; laquelle par ar- 
mes ils prirent, et mirent tout à mort, excepté ledit 
capitaine à qui on sauva la vie; et fut fait prisonnier. 
Laquelle chose venue à la congnoissance d'Aubelet de 
Folleville qui en tenoit une telle aussi en un autre en- 
droit, et considérant que Françoys mettoient tout à mort 
ce qui se revengeoit, et que fortune estoit pour eux à tout 
lez maintenant, sans attendre assaut, ne eiïort de nulluy, 
à coup bouta le feu en sa bastille , . et emportant avec 
luy ce qui estoit portable, s'ala rendre au logis des An- 
gles, là où il demoura celle nuyt, non pas que je l'ac- 
cuse de couardise pour tant, mais le fist, ce pense-je bien, 
par sens et pour plus grant bien , pour sauver la vie de 
luy et de ses compagnons, dont il avoit vu bel exemple et 
comme Françoys labouroient en cest endroit sur ces pe- 
tites bastilles. A l'autre lez, sur le droit pont de la ville, 



ilO CHROiMOUE 

tout en une mesme heure, ils assailloient la grant bastille 
du pont, là où messire Baudo estoit dedans; mais tant 
la trouvèrent forte et bien garnie de vaillans gens et d'en- 
gins que pour néant s'y assayoient et que reboutés et con- 
fus il leur convenoit rentrer en la ville sans plus d'exploit 
faire ce jour; et aussy la nuyt vint sur mains , par quoy 
l'heure ne le donnoit point. Or passèrent celle nuyt 
Françoys à joye, peut-on penser; et Bourgongnons à dur 
ennuy et doleur. Mais comment que leur fortune estoient 
de diverse qualité, la nuyt toutesvoyes passa également en 
une mesure pour tous les deux, et se rendi le jour en un 
point qui resclarcist les deux parties en un avantage. 
Lequel , quant le conte de Ligny l'aperçut, tantost se dis- 
posa à ce qui lui sembloit convenable à faire ; car au regard 
de présenter la bataille maintenant, quant ses gens et 
l'autruy se en estoient allés, ne sembloit point utilité. Et 
pour tant, ad visant d'autre manière de faire, la plus hon- 
neste que on pourroit, en monstrant barbe et visage non 
esbahy, délibéra à remparer arrière les bastilles qui 
avoient esté prises le jour devant et de les garnir tel- 
lement de gens et d'engins que luy-mesmes avecques 
eux boutés dedans, attendroit là la venue du duc son 
maistre, lequel il avoit mandé à toute haste de venir. 
Et- de fait avecq l'intention qu'il avoit telle , tantost 
avecques le commencement du jour il s'assaya à le met- 
tre à effet et à faire ouvrer et ordonner de ses gens 
tels et tels, pour y estre dedans. Sy porta ainsi l'aventure, 
que, en entendant à ces besongnes qui moult luy tou- 
choient à cœur, lui vinrent nouvelles que les deux comtes 
angles s'en vouloient aller, disans que leur payement 
estoit failly, passé avoit huit jours, et que sans argent ne 
demouroient plus. Par quoy celluj' de Ligny soy voyant 



DE CHASTELLAIN. iH 

multiplier en adversités l'une après l'autre etdolant le plus 
que fût oncques, tout en haste monta à cheval et s'en alla 
devers les comtes angles, lesquels il trouva assez disposés 
à partir, tout ainsi qu'on lui avoit rapporté. Sy leurrequist 
de encore demourer quelque peu d'espace tant que on pust 
estre revenu au moins de devers son maistre le duc, là où 
il avoit jà envoyé. Mais sa prière faisoit en vain, car ja- 
mais ne les put traire à cest accord, car vouloient par- 
tir, et le conclurent ainsi. 

Quant ce conte de Ligny vit ce et que par prière, ne par 
nulle remonstrance touchant honneur il ne pouvoit détenir 
ces gens, certes, s'il ne crevoit en cœur, il n'en pouvoit 
plus. Mais voyant que à par luy il ne pouvoit faire un 
monde seul et que danser lui convenoit pour celle heure à 
la note des autres, tira à part messire Hue de Lannoy, 
un bon chevalier qui beaucoup avoit vu, le seigneur de 
Saveuse, messire Daviot de Poix, messire Jehan de Fos- 
seux, messire Ferry de Mailly et plusieurs autres nobles 
hommes de son hostel et de sa compagnie, et à ceux-là soy 
complaingnant du [sien] malheur et de eux très-tous avec 
luy, leur demanda leur avis et conseil en ceste présente 
leur malaventure, [pour] savoir quelle chose on pourroitou 
sauroit faire, quant ces gens-icy Angles vouloient partir 
et abandonner tout, car le partement de luy en sa per- 
sonne ne luy gréoit nullement, ains luy estoit aussi dur et 
aussi amer que la mort, et pour tant de tout son honneur 
et le leur propre il s'en mist en leurs mains et s'en atten- 
doit à eux. Quant ces bons seigneurs qui sages chevaliers 
estoient, avoient oy le cas de leur maistre le comte, ce que 
oux-mesmes veoient à l'œil comment il en estoit, et le 
meschief qu'il y avoit, et n'en estoient riens moins en 
amère douleur que luy, car à eux il touchoit aussi bien que 



H2 CHRONIQUE 

à autrui , luy respondirent que en luy n'estoit pas de 
transmuer les vouloirs des gens et que chascun pouvoit 
faire de son honneur ce qu'il luy plaisoit ; mais puisque 
les comtes angles estoient de volenté de partir, qui avoient 
la plus grant compagnie de l'ost pour celle heure alors à 
eux, et que luy n'estoit puissant assez de luy-mesmes 
pour là [attendre] le secours du duc leur maistre qui ne 
pourroit venir, qu'il n'y eust bien huit jours ou plus, il 
leur sembloit que le demeurer sur le lieu lui estoit fort 
dangereux et plus apparent de grant mal que de nulle 
utilité. Par quoy, puisque les autres partir vouloient, et 
que prière, ne promesse ne les en pouvoit destourner, il 
sembloit plus convenable, comme envis que on le fist, 
toutesvoyes de partir avecques eux que de faire sépara- 
tion, car autrement sembleroit qu'il y eust maltalent et 
division, de quoy après indignation se pourroit engendrer 
entre amis qui tous les jours avoient à faire l'un de 
l'autre. Sy escouta le comte leur response et ymagina bien 
que vray disoient, mais bien dur lui estoit que à celle 
vérité luy convenoit obéir, ne qu'il luy failloit ployer son 
courage là où sa nature restivoit à l'encontre. Croyant 
toutesfois conseil, se délibéra à faire leur avis et de par- 
tir avecques les comtes angles. Et de fait partirent en- 
samble ce jeudy matin, et prirent leur chemin droit à 
Noyon ; mais avant qu'ils partissent, mandèrent à messire 
Baudo qu'il boutast le feu dedans sa bastille et qu'il s'en 
venist. Lequel, comme vaillant chevalier, ne le fit pour- 
tant si tost, mais se souffry battre tout celluy jour de tous 
les gros engins de la ville qui furent dressés devant luy, 
et par lesquels on luy livra un très-gros et mortel assaut, 
et duquel ne se desmeut toutesvoyes, car estoit fier et 
vaillant chevalier oultre-mesure, et non moins ceux qui 



DE CHASTELLAIN. H3 

estoient avec luj grant nombre ; et sy estoit leur lieu fort 
à merveilles et bien pourvu de tout ; par quoy n'avoient 
garde, ce leur sembloit, pour l'assaut d'un jour. Mais 
celluy passé, quant ce vint sur le vespre assez tard, firent 
comme on leur avoit mandé et boutèrent le feu dedans ; et 
laissant beaucop de gros engins à l'abandon, se sauvèrent 
le plus tost qu'ils porent et se retrayrent au Pont-l'Éves- 
que, celle nuyt-là , où ils trouvèrent les contes angles, 
ensemble cely de Ligny et les autres seigneurs et capi- 
taines à très-mate et très-povre cliière, et non pas sans 
cause, car avoient employé un grant temps, ce leur sem- 
bloit, en rien faire, et despendu une mer d'avoir sans 
profit et fait grant levée sans peu d'exploit, et confu- 
sément laissié et abandonné leurs biens, qui valoient un 
grant trésor, et dont la perte en tourneroit au maistre en 
double desplaisir. Sy leur en devoit faire le cœur mal, et 
la cause y estoit bien. 

Mais à revenir le matin, quant les trois comtes s'estoient 
deslogés d'un commun accord et avoient pris chemins 
de département pour eux en aller, sachez que Françoys, 
ce voyans , saillirent hors en bonne puissance , et venans 
tout droit au pont que leurs ennemis avoient fait au tra- 
vers de la rivière, tantost le ruèrent en l'eaue, voyans 
encore Angles et Bourgongnons à leurs yeux, qui n'y 
misrent jamais deffense, mais tout aussi tost, crians après 
eux et les gaudissans ', allèrent fourager leur logis de 
Réaulieu, là où ils trouvèrent biens et vivres en abon- 
dance, dont ils firent grosse feste, car leur venoient bien à 
point. Sy en furent tous resaisiés et refaits, parce que se 



* Les gaudissans, les poursuivant de leurs clameurs, de leurs cris de 
triomphe. 



114 CHRONIQUE 

voyoient estre à délivré nettement de leurs ennemis et re- 
mis en leur franchise première dont longuement avoient 
esté privés. Sy ne craignoient plus riens, puisque le 
pont estoit rompu et que leurs ennemis s'en alloient tous- 
jours devant eux. Et pourtant seretrayrent arrière en 
leur ville et sy reprirent, comme j'ay dit, la bastille de 
messire Baudo, qui la tint jusques au vespre, et puis 
s'en alla ; mais comme Françoys et Bourgongnons main- 
tinrent depuis ce deslogement et quel part ils s'en allè- 
rent, sy est bon à savoir. Et vray est que les Bourgongnons 
et Angles s'entretindrent ensamble au Pont-l'Evesque de- 
puis le jeudi jusques au samedi matin. Lequel temps 
durant, Françoys ne s'estoient oncques guaires voulu 
eslongier de leur ville, parce que ne savoient l'entreprise 
de leurs ennemis si près de eux encore. Dont, quant ce 
vint le samedi matin, d'un commun assentiment se par- 
tirent du Pont-l'Évesque et s'en allèrent logier à Roye. La- 
quelle chose venue à la congnoissance des Françoys, tan- 
tost firent reédiffier leur pont qui n'estoit que à demi 
rompu au lez de devers Venette, et par-dessus celluy, si 
tost qu'il estoit refaict, partirent dehors en grant effort 
de gens, et estandart desployé au vent, entrèrent es mar- 
ches qu'avoient tenues leurs ennemis et mises en leurs 
subjections. Et courans çà et là par diverses sortes et 
compagnies, comme voyans tout à eux et non doubtans 
nuUuy, tout ce que trouvèrent de gens mirent à l'espée et 
n'espargnèrent de mort nuUuy. Et avec ce, non contens 
de la mort et tribulation des hommes, toutes villes, mai- 
sons et beaux édifices mirent en feu et flamme ; et se dé- 
litoient en toutes crudelités et austères afflictions du povre 
peuple, dont la voix s'espardoit et couroit telle devant 
eux que, comme les nations de toute Orient se humilièrent 



DE CHASTELLAIN. H5 

jadis en la famé' du tyran Holoferne et se vinrent rendre 
à luy, ainsi tous les finages' de là autour, de la peur et 
de la crudelité que n'osoient attendre, ne voir, s'enfuyrent 
non eux confians les aucuns en rendre leurs corps et 
leurs biens en leur ^ercy tant seulement , de peur 
qu'en eux, comme ils doubtoient, n'eust miséricorde, ne 
pitié, ne humanité nulle ; jà-soit-ce que aucuns autres, 
prévoj^ans de loings ce qui leur pouvoit advenir, se vinrent 
rendre à eux pour eux rompre leur cruauté par douceur 
et par obéissance, ausquels il prist bien toutesfois. Sy 
firent tellement que en très-briefs jours, ils eurent en 
leur obéissance toutes les places cy-après nommées, as- 
savoir: Resons-sur-le-Mas, Gournay-sur-Aronde , Remy, 
Pont-Sainte-Maxence, Longueil-Sainte-Marie, la ville et le 
chastel de Bretbeuil, le chastel de Guermeny, La Bois- 
sière, le chastel de Dive, Laigny-les-Chastigniers, la 
tour de Vendeuil et plusieurs autres. Dont les pays voi- 
sins furent tellement battus et calamités après, par espé- 
cial ceux qui tenoient le party contre eux, que nulle riens 
n'estoit plus espovantable, ne plus felle que de cheoir en 
leurs mains. Et cryoit tout le monde vengeance à Dieu 
encontre le ciel de leur crudèle persécution si amère. Et 
jà-soit-ce que je dévoie encore continuer ceste matière 
et venir cheoir jusques aux contraires nouvelles que le 
duc aura reçues de son cousin le comte de Ligny, avec 
les autres conséquences bien grandes qui en dépendent, 
toutesvoyes, pour satisfaire aussi aux autres matières 
opportunes en leur lieu et temps, qui grandes sont et de 
grant intérest à aucuns bien nobles et vaillans chevaliers. 



' Famé, renommée. 

' Finagex, contrées voisines. 



116 CHRONIQUE 

il me convient taire de ceste guerre au bout de deçà devers 
France, et entrelaschier une autre vers un autre bout, 
endontre Liégeois, dont, devisant du logis de devant 
Compiègne , je fis sans plus l'ouverture et le titre de la 
guerre, sans rien avoir déduyt dq|)uis de la condition et 
manière comment elle a esté maintenue, ne comment les 
nobles et vaillans chevaliers qui y ont esté transmis, se sont 
conduits et portés. Par quoy, désirant non taire, mais 
essourdre et publyer la gloire de cliascun en sa qualité et 
ramener à mémoire perpétuelle ce qui clieoir et périr 
pourroit avecques les mourans, si relevé n'estoit et mis 
par escript, semons me treuve d'honneur en cestui endroit 
et de raison que à mon pouvoir et selon ce que j'en puis 
avoir appris, je récite un peu la nature et condition 
de ceste guerre liégeoise que le seigneur de Croy, comme 
chief, en nom de son maistre, avecques plusieurs haulx 
et nobles barons a menée et conduite valereusement à 
grande gloire, nonobstant la très-furieuse et redoubtable 
nature de la nation à qui il avoit à faire, qui en autres 
livres devant moy est assez escripte'. 

CHAPITRE XXXIV. 

Comment les Liégeois firent une furieuse envahie dans la conté de 
Namur, et comment ils furent reboutés par le seigneur de Croy. 



• Ce chapitre manque dans les manuscrits d'Arras et de Florence. 
Nous y suppléerons en insérant ici la relation que nous fournit la 
chronique inédite de La Haye : 

<i En ce mesme an, et durant le siège de Compiengne, ee rebellèrent 
Liégeois, et se boutèrent hors àbanières desployées plus de cent mille 



DE CHASTELLAIN. 117 



CHAPITRE XXXV. 



Comment les Françoys assiégèrent le cbastel de Clermont. 

Il est sceu que, eu deslogeant de devant Compiègne, les 
comtes angles et celuy de Liguy, partans du Pont-l'Éves- 
que, prirent leur chemin à Roye, et de là chascun au lieu 
de son habitation, et comment les Françoys advertis de 



hommes de communes, quy voldrent destruire Namur et Haynnau, et 
de fait ils abbatirent la ville de Poillevacque, où estoit garnison de par 
le duc. Monseigneur de Croy estoit en garnison à Namur, qui grand 
guerreleur faisoit, debrïileretd'occliir, auquelles Liégeois firent morir 
deux de ses nepveux. Liégeois asségièrent Bouvines, et assaillirent 
ung bolewerc deseure la ville, par lequel ceux de Bouvines estoient 
gardés et dont ils batoient mervilleusement d'artillerie dedens Dinant. 
Ils firent en laditte ville de Dinant ung chat, où bien avoit dix paires 
de roes, et povoit porter bien deux cens hommes à tout couvert, et y 
avoit ung pont-levis, lequel ils contendoient de avaler sur ledit bole- 
werc de Bouvinnes, tant estoit hault. Saudra de Soyes, le cappitaine 
dudit bolewerc commis par le duc Philippe, avoit là dedans fagos, 
pouldre de canon et deux tonneaux d'oille. Quant lesdis Liégeois appro- 
chièrent leur chat, il y avoit ung mervilleux assault, car au-dehors 
estoient plus de deux mille arbalestriers tirans audit bolewerc, et de- 
dens aussy avoit arbalestriers et canonnicrs tirant à grand force, tandis 
qu'ils amenoientleur chat. Ceux qtiy estoient dedens, le boutoient de- 
vant eux, car bien envis se mouvoit pour tant qu'ils avoient oublié à 
oindre les roes, et qui n'cuist point fait de cry, ne sonné les trompettes, 
on euist bien ouy le chat braire à Dinant. A chascun cartier de la ville 
de Bouvines avoit une grosse tour, desquelles on gettoit de chascune 
ung canon plus gros d'une teste, et estoient lesdis canons aflFustés pour 
jetter en croix devant la porte dudit bolewerc, qui tuoient communes 
par mons et rompoient audit chat les costés. Quand ils vindrent au 
dessus du fossé dudit bolewerc, et qu'ils orent avalé leur pont pour 
entrer dedens, lors jettèrent ceux de dedens les fagots, tous espris do 
fu, plains d'olle et de pouldre de canon. Sy fut ledit chat tout-ùcop en 
flame comme ung pau destoupc, et ne porent oncques saillir sytost 
dehors que moult n'en y demourast de brûlés et mors. A ceste heure, 
avoit une tour au delà do la Meuse quy ceurt joingnant les maisons do 
la ville de Bouvinnes, quy moult fort cuvrioit la ville et ledit bolewerc , 
Ton. II. 8 



H8 CHRONIQUE 

ce, taiitost après entrèrent es marches et frontières de Pi- 
cardie, usans en icelles de toutes les plus cruelles et 
mortelles manières de faire dont se pouvoient aviser, 
par revenge de la longue destresse et povreté que Bour- 
gongnons avoient fait souffrir à ceux de Compiègne. 
Prirent maisons et cliasteaux, et ce que ne essillèrent ' 
par feu et par glayves, ce appliquèrent-ils et submirent à 
leur obéissance ou par assaut ou par légers sièges. Mais, 
pour ce que, entre les autres places des marches de là en- 
tour, Clermont en Beauvoisis estoit celle qui plus leur 
contrarioit et qui estoit de plus grant résistence et plus 
difficile à conquérir, pour ce en la contendance sur icelle 
il y convenoit bien un grant effort, ce leur sembloit, souve- 
rainement pour le chasteau, car la ville n'estoit pas forte, 
et sy estoient aucuns des bourgois d'icelle venus enl'ost des 
Françoys les induire et requérir de venir mettre le siège 
devant ledit chasteau, leur offrant paisible ouverture et 
joyeuse réception de leur bourg, si leur y plaisoit à venir. 
Sy est vray que le mareschal de Bousac, chevalier moult 
dur ennemi à ses contraires et homme de grant labeur, 
ayant oï la présentation desdits bourgeois, avec ce que le 
cœur lui estoit bien celle part, mist ensembles la pluspart 
presque de ceux qui avoient esté à la délivrance, et joyeux 



car ils gettoieut de canons et tiroient d'arbalestres et de frondes dedens 
Bouvines, car il n'y avoit distance que la rivière, ettouttes les fois que 
ceux de Dinant ont paix à Bouvines, on leur fait abatre, mais tantost 
qu'ils ont guerre, ils reboutent laditte tour à mont, et l'appellent Lié- 
geois, Montorgeul. Quand ils virent qu'ils ne poroient avoir Bouvines, ils 
requirent la paix : sey fu l'accord trouvé. » 

Quelques années plus tard, lorsque le dauphin (depuis Louis XI) 
assiégea la bastille de Dieppe, il fit faire à Amiens un chat pareil à. 
celui dont les Liégeois s'étaient servis pour attaquer Bouvignes. Le 
succès fut complet. 

' Essillèrent, ravagèrent. 



DE CHASTELLAIN. 119 

de l'avantage qui lui avoit esté offert, garny et bien estoffé 
de ce qui faut à mettre siég-e, les mena en la ville de 
Clermont pour asségier le chasteau auquel estoit comme 
capitaine un vaillant chevalier et homme de g-rant vertu, 
le seig'ueur de Crèvecœur, et avecques luy Jehan de Crè- 
vecœur son frère, Jehan de Basentin et le bastard de La- 
nion, cinquante combattans tous mis ensemble au plus. 
Quant donques celuy de Bousac, mareschal de France, se vit 
arrivé et log"é devant le chasteau qui estoit bel et fort, et 
estoit de l'appartenance et vray héritage au duc de Bour- 
bon, du party françoys, fit semondre ledit de Crèvecœur, 
de par le roy des Frans, le roy Charles, qu'il rendist 
la place et l'héritage de son cousin le duc de Bourbon, ou 
autrement on mettroit le siège devant luy et n'en parti- 
roit-on jamais que on ne l'eust par force, h son très- 
grand ennuy. Lesquelles choses oyes du seigneur de Crè- 
vecœur, qui guères n'estoit estonné de menaces, ains osoit 
bien attendre les faits des menaçans, respondi plainement : 
que de sa semonce n avoit-il que faire, ni de ceux en qui 
nom il requéroit obéissance; mais un seul prince il cog- 
noissoit, dont il maintenoit le party, à qui il estoit ser- 
viteur ; à celuy seul il portoit foy, loyauté et cremeur, et 
à celuy devoit et vouloit obéir, par quoy ne craignoit 
riens, ne n'amiroit l'effort de celly de Bousac, que comme 
mareschal de France, en nom de son maistre, pouvoit faire 
sur luy. Il estoit en bonne place, laquelle, à l'aide de Dieu, 
il garderoit bien. Et au parler, quant ce viendra au grand 
destroit , il avoit si bon maistre, ce disoit, et si puissant 
que son secours lui seroit de grand fruit, et à eux de trop 
grand poix, car ne l'oseroient attendre. Sy est bien séant 
de savoir que ce seigneur de Crèvecœur estoit un très- 
.sage et vaillant chevalier et un très-beau parlier, lequel 



120 CHRONIQUE 

depuis, pour ses maintes vertus et singularités , fut eslu 
en la compagnie des chevaliers de la Toison d'or, non pas 
comme le moins digne, car moult estoit chevalier de haut 
parement '. 

Quant donques le mareschal de Bousac, qui moult estoit 
fier chevalier et dur à ses ennemis , entendist que le sei- 
gneur de Crèvecœur parla si hautainement et que en luy 
n'avoit quelconque apparence de lascheté, ny mollesse de 
cœur de vouloir rendre le chasteau, tost après ordonna à 
dresser toute sorte d'artillerie devant luy, et de affuster 
aucunes grosses bombardes qu'avoient gagnées devant 
Compiègne, car par icelles lui pensoit à outrager la place 
et luy donner peur. Et de fait lui fit des molestes assez 
par pluseurs durs assaux qu'il luy livra ; mais celuy de 
Crèvecœur estoit si asseuré chevalier et froit, et savoit la 
place si bonne et si ferme, ce luy sembloit, que de guèces 
ne s'eiîrayoit de son effort ; ains se deffendit si vaillam- 
ment en l'aide de ses compagnons que, sans perte nulle de 
leur costé, plusieurs de leurs ennemis payèrent de mort, 
et pluseurs autres blessèrent et mirent en mauvais point. 

Or, estoit le conte de Hontiton à Gournay en Norman- 
die, là où il estoit retrait depuis le deslogement de devant 
Compiègne, dont encore la plaie toute fresche lui cuisoit, 
et désiroit bien à s'en pouvoir venger. Sy oït dire comment 
Bousac et autres grand nombre de François s'estoient 
allés loger dedens Clermont la ville et avoient assiégé 
le seigneur de Crèvecœur dedans le chasteau, sy jura par 
Saint-George qu'en cest estât ne demoureroit pas, mais le 
délivreroit, si en bras englès avoit tant de pouvoir. Et de 

' Jacques, seigneur de Crèvecœur, conseiller et chambellan du duc 
de Bourg-ogne. Il était fils de Jean de Crèvecœur et de Blanche de Sa- 
veuse. 



DE CHASTELLAIN. 121 

fait assembla gens ce qu'en pou voit trouver de prest, et se 
mit es champs et , en tirant pays devers Clermont, luy 
vint à secours messire Jehan, bastard de Saint-Pol, pour 
lors en ses hauts bruits, atout une bonne grosse escade 
de gens ; et se mirent ensamble eux deux à intention 
d'aller lever le siège. Par quoy, avisans que bon seroit 
d'en avertir les assiégés, envoyèrent le bourg ' de Basentin 
et dix combattans avecques luy devers le seigneur de Crè- 
vecœur pour luy certifier que secours lui venoit et qu'il 
ne s'estonnast de riens, car, à l'aide de Dieu, on le met- 
troit sur ses francs pieds. Sy party le dit bourg et fit tant 
que par nuit, parmy une poterne qui estoit là devers les 
vignes, il entra dedans , et saluant la compagnie de par 
ses maistres, leur certifRa le secours qui leur venoit et qui 
leur estoit près. Sy lui firent grant chière et bonne, et 
eut de bienviengnans beaucoup, combien que n'estoient 
point encore au desconfort, ne mis à la nécessité de riens. 
Mais ainsy que nouvelles courent tousjours devant 
l'homme et que gens de guerre ont volontiers coureurs et 
espies sur le pays pour leur faire rapport et annoncemens 
d'une chose et d'autre, les assiégeans oyrent le bruit de 
ceste venue du conte de Hontiton et du bastard de Saint- 
Pol, lesquels ils cognoissoient aigres et vaillans chevaliers 
et bien à redouter en bataille. Et considérant que le chas- 
teau estoit fort durement de muraille, car l'avoient bien 
essayé, et ceux qui le gardoient vaillans et de grant fait 
et non à vaincre en petit terme de temps, pendant lequel, 
court ou long, il leur en faudroit desloger par un ou par 
autre, conclurent de eux lever d'eux-mesmes, au moins 
de meschief que pouvoient et de eux en aller premier que 

' Bourg, torme synonyme de bâtard, employé surtout dans le Midi. 



122 CHRONIQUE 

leurs ennemis venissent sur eux. Et preuans aucunement 
effroj en eux, se deslogèrent à telle haste que tout ce 
que avoîent amené là de grosse artillerie gag-née devant 
Compiègne, laissèrent derrière eux, abandonnée à leurs 
adversaires, et s'allèrent bouter en leurs garnisons çà et 
là les uns et les autres. Et les Bourgongnons qui les 
avoient induits à estre venu là, de peur qu'il ne leur en 
mesprist, se rendirent et retracèrent avecques eux en leurs 
places. Par quoy, quant ledit de Hontiton approcha le 
dit Clermont, disposé et bien avisé de tout son entre- 
prendre, on luy apporta nouvelles du deslogement des 
Françoys. Sj en fut joyeux et en loua Dieu. Mieux eust 
aimé, ce disoit, de s'estre bouté en l'aventure de les com- 
battre et d'en avoir eu l'occasion. 



CHAPITRE XXXVI. 



Comment le duc Philippe de Bourgongne fit un grant mandement 
de gens d'armes. 



Nouvelles s'espardoient maintenant par pays à tous lez, 
et se doubloient l'une sur l'autre, tousjours plus et plus 
mauvaises du costé des Picars et du party de Bourgongne, 
tant du deslogement de Compiègne comme des grandes 
conquestes que Françoys avoient faites si avant sur eux, 
et mis avec ce le siège devant Clermont, qui estoient 
toutes choses de dure attente et de grant meschief au pays. 
Or, estoit le duc en son pays de Brabant, qui de toutes 
ces aventures non bien plaisantes recevoit nouvelles, 
huy une , demain une autre , contraires tousjours 
et pleines d'ennuy. Entre lesquelles, pour ce que de Com- 



DE CHASTELLAIN. 123 

pièg-ne luy naissoit tout ce meschief , devant toutes 
autres l'attristoit fort le deslogement de devant icelle, là 
où il avoit mis tant de finance et soustenu si grans et si 
longs frais. Sy en porta h moult dur sa fortune, qui lui en 
rendi une telle fin; mais comme onques ne se monstra 
desmesuré en nulle passion , semblablement en ceste-icy 
il dissimula son courroux le plus que pouvoit, pensant bien 
en luy-mesmes de contendre aigrement à la revenge de 
tout et que souvent d'un dur contraire commencement il 
sortit une joyeuse prospérée fin , par aigre continuée 
vertu et diligence. 

Or veoit bien que remédier y convenoit brief encontre 
l'orgueil de ses ennemis, et subvenir à la clameur de son 
povre oppressé peuple. Par quoy, mettant arrière toutes 
ses affaires en Brabant, à baste se tira en son pays d'Ar- 
tois, là où tostfit son mandement et mist sus gens d'armes. 
Et eux assemblés et venus devers luy, s'en ala de tire ' à 
Péronne, à intention d'aller lever le siège de Clermont. 
Mais nouvelles lui vinrent certaines comment François 
ayant sentu que le comte de Hontiton venoit sur eux, 
s estoieut levés de devant Clermont et avoient abandonné 
ce mesmes que apporté y avoient, pluseurs gros engins, 
bombardes et canons , et s'estoient retrais en plusieurs de 
leurs places conquises nouvellement, et les principaux en 
la cité de Beauvais. Par quoy, entendant qu'en Clermont 
ne lui faisoit besoing d'aller, disposa d'aller devers Guer- 
migny, une place où estoient ses ennemis, qui moult tra- 
vailloient son peuple depuis Compiègne délivrée ; et de- 
mourant un petit à Péronne pour surattendre encore le 
nombre des gens que mandé avoit à venir devers luy, or- 

' De tire, tout droit, sans retard. 



iU CHRONIQUE 

donna environ six cens combattans à passer la rivière de 
Somme et d'aller devant, par une manière d'avant-garde, 
gésir celle nuit à Léons ' en Santerre, pour donner h 
cognoistre sa venue. Sy furent de ceste compagnie chiefs 
et conduiseurs, messire Thomas Quiriel, angles, Jacques 
de Helly, messire Daviot de Poix, Anthoine de Vienne, 
Joffroy de Thoisi, avecq plusieurs nobles hommes en leur 
compagnie, qui tous passèrent Somme celle nuit et allèrent 
gésir à Léons et là entour pour aller le matin vers Guer- 
migny, pour faire une préparation et menace de siège. 
Or advint ainsi que, la propre nuit mesme que ceste 
gens-cy couchoient à Léons, Pothon de Sainte-Treille 
ayant sentu peut-estre que le duc son ennemi venoit à 
effort au pays et que Guermigny pourroit bien recevoir le 
premier hurt, pour ce que bonne place estoit et moult de 
grant préjudice es frontières de Picardie, s'estoit bouté 
dedans ceste place à grant nombre de gens, lesquels il 
avoit levé çà et là par les frontières ; et n'en savoient 
rien les Bourgongnons, ains cuidoient que en ladite place 
de Guermigny n'y eust nuluy fors tant seulement ceux qui 
estoient de la garnison accoustumée. Sy passèrent les Bour- 
gongnons leur nuytée à Léons en joye et à faire bonne 
chière, comme gens qui se fondoient sur la queue que 
avoient laissé derrière eux, et ne se préavisoient de beau- 
coup de dangereuses et sauvages aventures qui viennent 
souvent de devant aussi soudaines comme un coup de 
tonnoirre, et par lesquelles on est tout confus quant on les 
rencontre. Mais ainsi ne faisoit pas Pothon qui en povreté 
et misère et en toute estroite et escharse^ fortune avoit 
esté nourry, et, par estrange manière de parler, avoit tiré 

' Lihons-en- Santerre. 

* Fscharse, avare, peu généreuse. 



DE CHASTELLAIN. 125 

de pierres et de cailloux lait et miel toute sa vie, par dili- 
gence de les y quérir en nécessité. Cestuy-cy envoyoit 
celle nuit dehors ges espies et ses coureurs pour enquérir 
des nouvelles du pays et des ennemis quoy et comment. 
Sy tira ledit Potton fruit et grant joye de sa sollicitude, et 
ses ennemis largement confusion de leur ignorance, qui 
toutesvoyes estoient gens (tels y avoit) bien expérimentés 
et introduits de la guerre et sages de nature par longue 
hantise, dont je me donne merveilles, si ce n'est que je 
pense que fortune le vouloit ainsi, ou que le péchié de 
quelqu'un le déméritoit, comment, par si lourde et grosse 
oubliance et par si peu d'avis à conduite en lieu et en 
temps de guerre, telles gens comme estoient ces Bour- 
gongnons-icy, et tramis d'un haut et si noble prince qui 
se fioit en eux pour luy garder son honneur, ils s'alloient 
perdre povrement et meschamment, et eux jeter en la 
gueulle des loups, sans soing, ne pensement à riens, non 
plus qu'enfans qui n'ont discipline, ne expérience, comme 
entendrez. Sy en parle un peu aigrement par manière d'in- 
crépation encontre eux, pour la douleur que j'ay, quant 
nobles hommes, de quelque party qu'ils soyent, sont à re- 
prendre de négligence par laquelle ils perdent leur hon- 
neur et souvent leurs vies , et donnent charge et reculle- 
ment à tout leur party. Il est bien souiFrable, et faut bien 
que ainsy soit, que là où deux parties combattent, que 
l'une gaigne ; et là où deux contendent à la maistrie que 
l'une voye au dessoubs ou par force ou par engin. Mais 
d'estre surpris en oubliance de son devoir, là où dili- 
gence et soing doivent mener l'œuvre et veiller aux 
escoutes , ceste faute certes est digne de grant repréhen- 
sion et tant plus de grant reproche comme elle est plus 
commise de grans gens. 



146 CHRONIQUE 



CHAPITRE XXXVIL 



Comment les Bourgongnons et les Françoys se combattirent 
à Garmegny. 

Or estoit venu le beau matin, et Bourgongnons partans 
de Léons prirent leur chemin vers Guermegny ', et non te- 
nans ordre, ne règle de gens de guerre, chevaiiclioient çà 
et là par trouppeaux, gaudissant et contant fables parmy 
les cliamps, comme si de guerre d'ennemis ne leur eust 
esté mémoire, l'un armé à demy, l'autre point, le tiers 
qui n'avoit point de harnais en teste, le quart qui n'a- 
voit point de lance près de luy, traversoient les champs 
sans arroy et sans avis à riens, ne grant à petit, ne petit à 
chief qui y fust, et puis si un lièvre entre deux sortissoit 
par entre-my eux, comme il en y eut pluseurs ce joui», 
cestuy-là avoit sa huée et sa course en le poursievant 
comme si ce eust esté un jeu de ducace% et s'espardoient 
hommes d'armes parmy les champs, et archers ne tenoient 
route pour atteindre à ces lièvres. Et ceux qui dévoient 
estre les sages pour prévoir et veiller, s'endormoient en 
oubly et en nonchaloir , comme si malheur et proprement 
contraire destinée leur eussent lors ravy et tollu sens et 
entendement, pour les mener à confusion. Entre ces entre- 
faites toutesvoyes vint férir au travers des champs le capi- 
taine de Roye, nommé Gérard de Brimeu, et amenoit avec 
lui quarante combattans, à intention de venir joindre avec 
ces gens, lesquels, quant les vit ainsi desroyés et si en 
povre conduite, s'en esmer veilla tout, et demandoit aux 

' Guerbigny, entre Roye et Bouchoire. 
' Diicace (de dedicatio), fête patronale. 



DE CHASTELLAIN. 127 

uns et aux autres s'ils ne pensoient point qu'ils estoient 
au pays d'ennemis et que ennemi veilloit tousjours en son 
avantage. Sy blasma moult leur contenement, et y eust 
volontiers remédié, mais trop estoit tard, et sy estoient si 
près de leur malheur que à peine provision n'y eust servy, 
car jà estoient venu au plus près, là où Potton tenoit son 
embusche sur eux ; et les avoit aguetté là dès le point du 
jour. Or dient aucuns, ainsi que près estoient de ceste em- 
busche de Potton et que tout le matin avoient eu le malheu- 
reux déduit de lièvres, [que] maintenant encore un pire 
leur envoya fortune, et fit saillir par devant leurs yeux 
un renard, par lequel ils se remirent à la cryée et à la 
huée, comme devant, et se reprirent à courre après luy de 
plus belle, qui mieux mieux, jusques à tout convertir leurs 
sens follement en iceluy. Dont Potton joyeux et voyant 
ce que toute nuit avoit quis, atout deux cents quarante 
combattans environ, gens tous exquis et eslus, vint férir 
dedans eux au travers, et les trouvans rompus davantage 
et espars, sans chief et sans ordre à quoy ils se pussent 
rallier, se rua parmy eux de grant het', tua archers, abatti 
hommes d'armes, mist en fuite les effroyés, et riens ne 
lui arresta devant ses mains que tout ne reçut faille. Sy 
tourna la folle cryée du malheureux renard en cryée 
d'effroy et de constrainte nécessité par non avoir pourvu 
en son fait en heure et en temps. 

Quant donques messire Thomas Kyriel, qui gentil che- 
valier estoit, mais privé de tout sens celuy matin, vit 
ceste soudaine envaye des Françoys qui tiroient et abbat- 
toient gens et n'espargnoient de mort nulluy, et que jà les 
nns et les autres fuy oient l'un çà, l'autre là, sans ordre et 

» De grant het-, très-viveincnt. 



128 CHRONIQUE 

sans entretenement, comme ils estoient venus tout le ma- 
tin, avecques aucuns de ses Angles fit un petit de rassemble- 
ment, et tendant à résister à l'encontre des Françoys et 
faire de nécessité vertu, fit rallier pluseurs nobles hommes 
et capitaines dessous son estandart, lesquels tous ensamble, 
à courage repris et par nécessité qui à ce les constraignoit, 
(car veoient tout perdu), fièrement vinrent férir en dedans 
leurs ennemis. Mais comme d'un mauvais commencement 
envis se tire joyeuse issue, peu firent leur prouffit ; car 
comme j'ay dit, posé que s'estoient mis ensamble et que 
en eux avoit assez courage, sy n'avoient-ils loisir toutes- 
voyes de eux armer et mettre à point, tant estoient pris de 
près, par quoy de teste estourdie , les aucuns , eux con- 
fians follement en leur fortune, se boutèrent entre-my 
leurs ennemis à teste nue, là oii liastivement furent tués, 
comme valets , non cognus et riens réputés ; lesquels, 
pour avoir esté espargniés de mort, eussent payé leur 
poix d'or au besoing. C'estoient deux liants nobles hom- 
mes, l'un Bourgongnon, l'autre Picard, gens de fait et 
de renom , Anthoine de Vienne et Jacques de Helly , 
jeusnes ; par quoy grant dommage fut de leur mort, sitost 
encore avancée, non obstant que en vray et bon entende- 
ment, Françoys qui avoient oy grant renommée de cestuy 
Anthoine et savoient que homme estoit de bonne maison, 
le cuidoient avoir sauvé et tenu prisonnier ; et ne eussent 
jamais tâchié à le tuer, ne Jacques de Helly aussi, si n'eust 
esté par une malei aventure, qui les abusoit, qui estoit 
telle : il est vray que Jofi^roy de Thoisy, nepveu à feu 
l'évesque de Tournay en celuy temps , qui estoit un hon- 
neste gentil homme amoureux, plein de biens et d'argent, 
estoit en ceste compagnie rallié avecques les autres des- 
soubs l'estandart de messire Thomas, et faisoit comme les 



DE CHAS'J'IiLLAlN. 129 

autres ce que courage lui enseignoit de faire le mieux que 
pouvoit ; car vaillant escuyer estoit et hardy, et a esté de- 
puis diverses fois esprouvé ; mais par-dessus tous les au- 
tres, luy seul, à ceste heure là, se trouva le plus joli et le 
plus pompeux du ost. Par quoy Françoys imaginans que 
ce pust estre Anthoine de Vienne, tâchèrent à le prendre, 
tant pour ce que homme estoit de nom , comme pour l'at- 
tente du grant proufRtque en auroient. Et de fait le prirent 
et sauvèrent ; mais [furent] abusés en personne et en leur 
cuider, [car] h l'autre lez Anthoine se combattoit, et se fit 
tuer descongnu. Dont, quant ce vint après la retraite et que 
le champ demeura aux Françoys , et on trouva Anthoine 
de Vienne mort, et un autre sauvé en son nom par abus, 
cuidoient enrager Françoys. Et veuillans aucuns courrir 
sus à Joffroy de Thoisy entre les mains de ses maistres, ne 
failly guères que là ne fust tué par despit. Mais rescous 
fut toutesvoyes enfin et sauvé de mort, dont bien luy en 
prist. Que diray-je après des uns et des autres? Ce qui 
estoit gloire à l'un, à l'autre estoit desconfort et malheur. 
Angles et Bourgongnons monstrèrent pouvoir et vouloir, 
mais Françoys les vainquirent et s'en trouvèrent maistres; 
car ne pouvoient résister à eux. Sy en tuèrent en ce troup- 
peau de cinquante à soixante , et emmenèrent environ 
cent personnes, que bons, que mauvais, entre lesquels y 
estoient messire Thomas Kyriel, Robbin Haron, Guillaume 
de Coroam, messire David de Poix, l'Aigle de Sains, l'Er- 
mite d'Aboval et pluseurs autres Bourgongnons et Angles 
en bon nombre. Et Gérard de Brimeu, voiant ceste descon- 
fiture à laquelle il ne pouvoit mettre remède par nul sens, 
et que par soy sauver, son honneur ne pouvait de riens 
estre affoibly, ne par soy souffrir prendre de riens accru, 
erramment prist le travers des champs, et quanqnes pouvoit 



130 CFIRONIOUE 

tirer de cheval, se tira vers Roye dont il estoit party. Mais 
François ayant jette l'œil sur un manteau d'orfèverie ri- 
che et belle, telle que lors l'on portoit, et pensans que ce 
n'estoit un oyseau sans plume, qui telle monstre portoit, 
ayans les corps et les chevaux légers, le rataignirent, et, 
luy fust bel ou laid, le ramenèrent avec eux prisonnier, et 
ceux qui estoient avec luy, sans que deffense y vausist 
riens. Et ce fait Françoys se retrayrent joyeux et riches 
dedans Guermigny, et là se raifreschirent celle nuit, et le 
lendemain, laissans la place en la garde des habitans, se 
deslogèrent et s'en allèrent à Compiègne, là où furent 
reçus à joye et bienviengniés, comme ceux à qui fortune 
alloit tousjours multipliant ses faveurs et ses bienfaits de 
plus en mieux depuis le siège levé devant eux. 

CHAPITRE XXXVIII. 

Comment le duc Philippe de Bourgongne assembla sa puissance pour 
arrêter les Françoys. 

Geste destrousse, qui se fit par un matin xx*" de novem- 
bre, fut annoncée au duc séant au disner à Péronne, qui 
moult la reçut à dur en son cœur, et souverainement 
pour la mort des deux vaillans escuyers que moult y plai- 
gnoit. Sy luy estoient ses morceaux, après ces nouvelles 
oyes, de dure saveur et digestion. Par quoy, levant pres- 
tement de table, fit venir devers luy le conte de Ligny, 
le seigneur de Groy , le seigneur d'Anthoing , le vidasme 
d'Amiens, le seigneur de Saveuse et pluseurs autres, avec 
lesquels il devisa un petit de ceste malheurté, et demanda 
conseil sur le remanant. Et comme homme en danger il 
luy duyt-brief conseil, tantost le conseil se porta entre 



DE ClIASTELLAIN. 131 

eux, que l'on devoit monter à cheval prestement et pour- 
sievir ledit Potton le plus de près que l'on pourroit afin de 
le pouvoir rattaindre ; car cestuy-là estoit le souverain re- 
mède qu'on y pourroit trouver. Sy fut ainsi comme con- 
clud. Et le duc montant à cheval fit son partement bien 
hastif, et accompagné de la seigneurie qu'avoit pour 
l'heure d'alors , vint celle nuit gésir à Léons qui estoit à 
deux lieues près de Garmigny, cuidant bien avoir passé 
outre jusques audit lieu. Mais tant estoit tard et les jours 
si courts que envis souffroit-on sa personne passer outre, 
pour cause des périls. Mais trop bien celuy de Luxembourg 
coûseilloit que toute nuit le duc envoyast une partie de ses 
gens devers Guermigny où estoit logé Potton, pour frap- 
per au point du jour sur son logis , et que luy ne se bou- 
geast de Léons, et que luy n'estoit besoing de présenter sa 
personne à l'encontre de tels routtiers. A laquelle chose 
faire, par faute de meilleur de luy et qui plus en seroit 
digne, il se présentoit de l'exécuter très-volontiers. Le 
seigneur de Croy et aucuns autres n'estoient point de cest 
avis, et disoient que à si peu de gens que leur maistre avoit 
avecques luy, il n'estoit pas convenable de faire deux par- 
chons, et que trop grant danger pou voit cheoir en sa per- 
sonne, de le laisser toute la nuit au pays d'ennemis, si mal 
accompagné. Mais n'eust esté de l'avis du conte de Ligny, 
luy-mesmes n'eust jamais arresté heure que, avecques le- 
dit conte, il n'eust fait l'entreprise. Mais pour l'heure de 
présent , ne se pouvoit faire ainsy ; mais trop bien estoit 
expédient, ce dit, que à toute haste on envoyast après le 
conte de Hontiton qui avoit esté meu pour lever le siège 
de Cleremont, afin de le faire venir çà envers et d'estre 
tant plus fort. Sy fut ceste opinion louée de beaucoup et 
tenue pour saine et de bon avis ; et pour la mettre à effet 



132 CHRONIQUE 

fut envoyé oiScier d'armes ' devers ledit conte angles, le- 
quel il ne trouva point si tost, car s'en estoit retourné à 
Rouen où estoit le roy d'Angleterre. Sy le laisse là et re- 
tourneray à luy quant temps sera. 

Geste nuit le duc doncques demeura à Léons, convoitant 
fort que le jour s'avançast pour estre tant plus près de la 
vengeance que désiroit à prendre ; à quoy toutesvoyes ne 
parvint comme il cuidoit. Or vint le matin , et le duc 
monté à cheval fit traire aux champs son armée, et tout 
droit vers Garmigny prist son chemin. Auquel lieu venu 
près, et espérant bien à trouver ceux que quéroit, trouva 
que tous s'en estoient allés dès devant le jour et avoient 
emmenés leurs prisonniers, comme bien conseillés; car 
dès le soir devant avoient bien entendu que le duc leur 
ennemi estoit à Léons et que le matin ne faudroient point 
à l'avoir sur leur dos. Par quoy, cognoissans bien que ne 
pourroient tenir contre luy, à la puissance que avoient, et 
que la place de Garmigny n'estoit pour le pouvoir soustenir, 
ne deffendre encontre son effort, s'estoient concluds de 
partir et de fuir sagement leur honte et meschief, comme 
ils firent. Dont, quant le duc vit que autre chose n'en au- 
roit et qu'il s'en seroit donné du mal beaucoup, prist la 
patience devers luy, et fist démolir la place et la raser 
toute jus. Et ce fait s'en alla à Roye, une petite ville qui 
tenoit son party ; et là, pour attendre les Angles qu'avoit 
mandés, séjourna par aucuns jours, conseillant tousjours 
et soy avisant de ses affaires qui luy sembloient durs beau- 
coup pour l'heure d'alors, et luy cuy soient en cœur. Et 
croy que guères onques depuis n'en reçut tant l'un sur 



' Cet officier d'armes était Lefebvre-Saint-Remy. Voyez ses mé- 
moires, chap. CLXIII. 



DE CHASTELL\TN. 153 

l'autre comme en celle saison , là où semUoit droitement 
que fortune, par une manière d'engaigne ' , lui faisoit la 
moue et se rioit de son adversité, pour l'esprouver, pouvoit 
estre, en sa constance, et le faire tant plus digne d'exalta- 
tion après. Or s'en alloit le poursievant party de Léons en 
Santers, quérant le conte de Hontiton çà et là; et en- 
quérant nouvelles de luy en pluseurs lieux, trouva qu'il 
s'estoit retourné à Rouen. Par quoy, désirant à faire dili- 
gentement ce qu'il avoit de charge, se mist après, et le 
poursui jusques en ladite ville. Et là venu et soy tirant à la 
court du roy angles pour en apprendre nouvelles, trouva 
le duc régent nommé de Bethfort, lequel le interrogea des 
nouvelles du duc son frère, et comment il lui estoit. Sy 
lui ala compter ledit poursievant toutes les aventures ave- 
nues nouvellement à Guermigny, et comment à celle cause 
il estoit envoyé après le conte de Hontiton pour le faire 
venir devers luy ; lequel n'avoit encore pu trouver. Sy luy 
respondi le duc régent , qu'il ne se souciast de riens et 
qu'il luy envoieroit gens assez et bien tost, comme il fit ^; 
car tantost et sur pied ordonna un qui se nommoit conte 
de Perche, et estoit frère au duc de Sombresset, son pa- 
rent très-prochain, et à un nommé messire Loys deRober- 
sart , de l'ordre de la Jerretière , que prestement mon- 
tassent à cheval, et que le plus en haste que pourroient, 
jour et nuit, tirassent vers son frère le duc bourgongnon, 
là oii il le pourroient trouver. Sy ne furent pas paresseux 
ces nobles chevaliers ; mais, prenans avec eux la charge 
qu'il leur duisoit de gens, tantost misrent à exploit le com- 

' Par une manière d'engaigncy en l'insultant. 

^ Lefebvre-Saint-Remy rapporte avec moins de détails cette mis- 
sion qui lui fut confiée. C'est de lui sans doute que Chastellain tenait 
ce qu'il raconte. 

TOM. II. 9 



134 CHRONIQUE 

mandement du régent et s'en allèrent par les droitet 
adresses là envers où ils pensoient à trouver le duc. 



CHAPITRE XXXIX. 

Comment les François présentèrent la bataille aux Bourgongnons. 

Or les convient souffrir venir et parler maintenant des 
Françoys qui avoient sentu que le duc ennemi se tenoit à 
Roye et attendoit là secours des Angles pour venir contre 
eux. Par quoy, aimans mieux à prévenir qu'estre prévenus, 
et estre pourvus que à pourvoir, se mirent ensamble grant 
nombre de capitaines, assavoir : le conte de Vendosme , 
le mareschal de Boussac, messire Jacques de Chabannes, 
Guillaume de Flavy, Potton, le seigneur de Longueval, 
messire Rigault de Fontaines , messire Loys de Waucourt, 
Alain Giron, Broussard, Blanfort, Amado de Vignolles, 
et autres en nombre de cinq mille combattans ou environ; 
lesquels, assemblés en leurs frontières, conclurent d'aller 
mesmes visiter le duc leur ennemi et de lui présenter la 
bataille, où que le pourroient trouver. Sy avoit disposé 
fortune, que les Angles, venans au secours du duc estant 
à Roye, estoient jà venus jusques près d'Amiens, en un 
village nommé Conty, où ils avoient pris leur logis ; et 
pouvoient estre environ de six cens combattans ; lesquels 
estans là, Françoys bien tost en surent le vent, et toute 
la belle nuit vinrent celle part; et venus jusques au dit 
Conty, férirent sur le logis des Angles au despourvu, là 
où à coup portèrent un très-grand dommage; car ils estoient 
une grosse bande à cheval de Françoys, et les Angles en 
tel nombre que dit est. Messire Lojs de Robersart, toutes- 



DE CHASTELLALX. 13 j 

voyes, qui estoit un très-adroit chevalier et de réputation 
au roy Henry trèspassé qui l'avoit eslevé, cestui, avecques 
pluseurs autres de la nation, se mist valereusement à 
deffense, et ne souifroit pas que Françoys se vantassent 
de l'avoir vaincu descouragé, ains leur vouloit vendre sa 
char le plus chier qu'il pouvoit. Et comment qu'il pust 
aller de sa vie , de son honneur ne feroit jamais abandon 
par soy retraire. Par quoy, espérant tirer aucun fruit de 
sa deffense, abandonna le corps à fortune, là où, en soy 
monstrant un chevalier de grant los, fut tué luy hui- 
tiesme, parce que onques ne se daigna sauver, ne retirer 
arrière, là où il l'eust bien fait s'il eust voulu ; car avoit 
au plus près de luy le chasteau de Conty, auquel le conte 
de Perche se retray avecques le reste des Angles, après 
messire Loys mort. Dont en toute la dcstrousse, ils mou- 
rurent environ vint hommes , et non plus , pour toute 
perte de celuy jour, excepté de leurs chevaux qui tous 
furent pris et emmenés ' . 

De ceste mort de messire Loys et du remanant de sa 
perte, fut moult durement troublé le conte angles, qui, 
par douleur de sa fortune, se retray à Amiens et n'alla plus 
avant devers le duc, là où il estoit envoyé. Les Françoys, 
qui jà la tierce fois a voient trouvé fortune amie en tout 
leur entreprendre sur leurs ennemis de deçà, et se veoyent 
avoir vent en pouppe tout à leur choix , incontinent après 
ceste destrousse faite, tout d'une tire vinrent jusques à 
assez près de Roye là où le duc estoit, celuy que qué- 
roient. Or cognoissoient-ils le duc leur ennemi, fier aux 
armes merveilleusement et de grant cœur, et sa voient 
bien que quant on lui présenteroit le hurt, jamais ne 

' Nous retrouverons le ni(îme récit dans les UnseigiiCiiients paternels. 



136 CHRONigUE 

s'excnsei'oit de l'accepter et de soy mettre aux champs, 
qui estoit la cliose que pour celle heure ils désiroieut de- 
vant toute autre, par amorse que jà avoient eu trois fois 
bonne contre luy. Sy ordonnèrent à un héraut d'aller 
devers luy et de le semondre de bataille, s'il se vouloit 
trouver aux champs ; car à la bataille estoient concluds 
trèstous, et la trouveroit, si à luy ne tenoit. Sy party 
le héraut à haste et vint à Roye, là où en son venir trouva 
le conte de Ligny , qui lui demanda de son estre, dont il ve- 
noit et quelle chose il cherchoit. Sy luy respondi le héraut 
et signiffia que parler il désiroit mesmes au duc, et qu'a- 
voit certaine nécessité à lui dire à sa propre personne. 
Mais le comte, non soy voulant accorder à ce, lui respondi 
en brief que à ce ne parviendroit point pour celle heure ; 
mais s'il vouloit riens dire de grant, que hardiment il le 
dist à lui-mesmes et il en auroit bon acquit. Sy fit tant 
ledit conte et tant l'interrogea que enfin lui dist l'occasion 
de sa venue, et que ses maistres semonnoient le sien de 
les combattre. Quant donques le conte de Ligny entendy 
ce, bon fait à penser que de luy-mesmes n'osoit rendre la 
response qui y chéoit. Incontinent, se tira devers le duc 
et lui signiffia la venue du héraut et comment ses enne- 
mis le requéroient de bataille. Or sentoit-il son maistre 
courageux et dur fièrement et que soubs le ciel ne dési- 
roit riens tant fors que batailles, à quoy naturellement 
estoit enclin ; et pour ce qu'en tel cas il y chiet des dan- 
gers beaucoup , craignoit fort qu'en ceste semonce il ne 
se montrast trop chaut , et que trop légierement à la re- 
queste de ses ennemis il ne se présentast au danger; pour 
tant, à demi à regret, il luy compta ces nouvelles, pour 
cause que encore n'estoit pas des plus forts et que les 
Angles encore n'estoient venus devers luy , ceux qu'il 



DE CHASTELLAIN. 137 

attendoit ; mais volontiers ou envis, il convenoit bien l'en 
faire saige pour renvoyer le héraut. Lequel, quant il le 
sçut, ne différa guères à respondre que à cela ne faudroit- 
il point, si Dieu lui souffroit la vie ; mais que à toute 
heure, il estoit prest et aimeroit mieux estre mort que 
leur en faillir. Sy avoit lors des seigneurs et barons à l'en- 
tour de lui beaucoup, comme les seigneurs de Croy, 
Anthoing, vidasme, Saveuses et autres, qui lui dirent 
que ce n'estoit pas chose séante à luy, qui estoit un si 
haut prince et noble, d'aller mettre son corps et son hon- 
neur soubs le dangier de fortune à l'encontre de gens de 
compagnies , routiers assemblés de diverses parts , qui 
n'avoient chief nulque de eux-mesmes, ne prince, ne autre 
seigneur de gros poix ; et que quant à combattre viendroit 
et qu'il convenist qu'il fist, sy les devoit-il faire combattre 
par leurs semblables, par aucuns de ses capitaines, dont 
il en avoit assez, et non pas en sa propre personne qui pe- 
soit trop, lui remonstrans aussi que nécessité estoit et chose 
utile moult, de différer la bataille jusques au lendemain 
sur la fiance des Angles qui seroient venus alors, et que 
maintenant avoit assez escharsement gens. Sy luy prioient 
que en un si grant cas comme cestui et en tous autres, il 
voulsist ouvrer par sens, et riens légièrement, ne aventu- 
reusement entreprendre, entendu que toutes glorieuses 
fins et félicités se trayent des choses meurement pesées et 
en prudence conduites, et envis des autres riens, fors 
doleur et dangereuse confusion. Sy se vit le duc avironné 
de sages gens, et tous d'un accord : par quoy sentant que 
mal le souffreroient estre maistre de sa volonté, à bien dur 
s'accorda avecq eux , non obstant que bien entendoit 
leurs remonstrances estre vrayes. Mais, posé que pour 
celle heure il obéist à eux, sy vouloit-il à toutes» fins, que 



i38 CHRONIQUE 

le lendemain ils fussent acertiffiés d'estre combattus et que 
sur ce point on renvoyast le héraut devers ses maistres. 
Sj fut ainsi fait et accordé, et fut portée la response au 
héraut, telle comme elle s'estoit conclute : que messire 
Jehan de Luxembourg, conte de Ligny, au nom du duc 
son maistre, combatteroit les siens. 

Atout ceste response partist le héraut et s'en alla là où 
estoient ses maistres en bataille, à une lieue près de Eoye, 
attendans sa venue. Sy arriva devers eux et leur fit la re- 
lation de sa response , dont petitement se tinrent à con- 
tens, et le renvoyèrent, sur pied, dont il estoit venu, signif- 
fier au duc que, si prestement il ne vouloit riens dire, ils le 
combattroient devant ses portes, mais ne vouloient, ne ne 
pouvoient attendre jusques à demain , pour cause qu'ils 
estoient un grand monde de gens et n'avoient nuls vivres 
et n'en savoient où recouvrer. Sy partist le héraut .et 
revint à Roye de rechief, et fit son message, tel que vous 
avez oy : sur quoy fut respondu que meshuy il estoit bien 
tard ; mais premier que la bataille faulsist par nécessité 
de vivres, le duc leur envoyeroit la moitié des siens pour 
celle nuit et d'abondant leur donneroit seureté d'absti- 
nence de guerre pour toute celle nuit jusques au matin 
pour eux aiser et reposer en paix. Et si cela ne leur suffi- 
soit et que à toutes fins ils voulsissent combattre, venis- 
sent hardiement jusques auprès de la ville, et ils trouve- 
roient rencontre. Sy retourna arrière le héraut devers eux, 
et les trouva plus approchiés de la ville que ne les avoit 
laissié. Et, donnée sa response, la mirent en nonchaloir, 
comme devant et s'en gaudirent, disans que en lu}^ 
n'avoit pas tant de hardement; mais s'il vouloit venir, 
qu'il venist : ils ne luy donneroient de respit, ne jour, ne 
heure. 



DE ClIASTELLAIN. 43î) 

Or vinrent les nouvelles à Roye, comment les Fran- 
çoys estoient venus jusques à bien près de la ville. 
Par quoy , quant le duc en fut averti , tout le monde ne 
l'eust tenu alors qu'il ne fust monté à cheval et qu'il 
n'eust voulu monstrer visage à ses ennemis par semblant 
de non les cremir , comme il ne fit ; et l'eust bien 
monstre, piéçà avoit, si n'eussent esté les sag*es d'entour 
luy qui l'en détinrent pour un mieux. Maintenant toutes- 
voyes, quant le virent ainsi esmeu et que l'occasion y 
escliéoit mieux que devant, pour ce que si approchés 
estoient de luy, par manière de menace comme de le tenir 
en sa tannière , tous d'un commun accord se mirent en 
bataille au dehors de la ville avecques luy, reconfortés 
de leur aventure, puisqu'il falloit que ainsi fut, et se mi- 
rent en arroy, comme bien asseurés en qui avoit courage 
et vaillance largement, non pas à cheval ceux qui dé- 
voient faire le fait, pour eux enfuir, mais à pied, tout 
fermes et arrestés et bien arrengiés, hommes d'armes et 
archers, chascun en son lieu. Or vouloit ainsy l'aven- 
ture, ne sçay, qu'entre ces deux batailles avoit des mares- 
cages et de mauvaises eaues par lesquelles, sans grant 
péril et à l'une puissance et à l'autre , mal'' se pouvoient 
joindre et entre-assembler, excepté que par orgueil d'un 
costé et d'autre ils pouvoient mouvoir escarmouches les 
uns sur les autres et monstrer leurs courages sans venir h 
autre effet ; dont pluseurs en y eut de faites en celle 
heure, bien fières toutesvoyes ; mais Françoys voyans que 
jà estoit tard et que de vivres estoient en grand danger 
pour la nuit, cryans et huans après leurs ennemis, despite- 
ment tournèrent bride et partirent ; et non ayans puissance 
de pux entretenir ensemble, prist chascun son chemin 
devers sa garnison en diverses routes, et chevauchèrent 



140 CHRONIQUE 

toute nuit jusques venir en lieu de leur retraite; et en 
point prist fin la haute et grant menace que avoient pré- 
parée au duc leur ennemi, auquel demain le matin vint 
devers luy le conte de Stafort, ensemble le seigneur de 
Villeby et messire Jehan, bastard de Saint-Pol atout six 
cens combattans; mais Françoys estans j à partis d'en- 
samble, sy ne servist de riens leur venue à celle heure. 
Espoir aussi que Dieu ne vouloit point que autrement en 
fust , pour préservation de l'une des parties, ou de toutes 
deux peut-estre, dont les jugemens de la victoire gisent 
en son secret oîi nul ne peut attaindre que lui seul. 

Celle nuit reposa encore à Roye le duc bourgongnon dure- 
ment en soussy que son honneur n eust esté touché de trop 
près, d'avoir eu présentation de bataille deux, trois fois en 
un jour devant luy et non l'avoir réellement livrée à ses re- 
quérans ; et combien que chascun lui alléguast raisons et 
diverses réparations , et monstrast vivement que assez en 
avoit fait en tout honneur précis, toutes fois par hautesse 
de son noble courage en qui onques peur n'entra, ne lâ- 
cheté, ne se savoit comment pacifier en dedens sa con- 
science, là où tousj ours malgré luy et à force vouloit bour- 
jonner un remors de soussy et de doute de son honneur 
blessé, qui luy eust esté plus amer, si ainsy fust avenu, que 
le pas de la mort. Et moy-mesmes le puis avérer par cas 
semblable où l'ay vu et ouy eslire le goust de mort pre- 
mier que porter nulle lésion en son honneur par faute 
procédée de luy. Sy en fut toute la nuit en dure turbation 
de cœur; et non merveilles, car plus sont gens vertueux 
et excellentement doués de Dieu, plus sont leurs honneurs 
tendres et dangereux à l'encontre de toutes obscurtés, et 
plus y mettent difficulté à les niaintenir sans reproche, 
considérans que, si la glace est une fois boutée en un dia- 



DE CILVSTELLAIN. 141 

mant, comme bel que soit, autrement jamais ne s'en retire 
(ju'il n'y père ' ; et d'une perle noircie, quel lavement on 
luy baille, jamais ne retourne à sa première clarté, ny 
blanclieur naïve. Semblablement ce prince recordoit toutes 
ces choses à par luy, non pas que la cause y fust telle 
comme il la doubtoit, ne qu'il en fust à blasmer, mais luy 
mou voit de perfection et de noble vertu qui estoit en luy, 
comme un adroit, vray, noble cœur ne pourroit, ne vou- 
droit recevoir, ne porter riens d'ort, ne de vil en dedens son 
clos, pour ce que ordure et noblesse sont en tout contraires 
et ennemies natures ensamble. Enfin toutesvoyes par re- 
monstrances des bons et vaillans chevaliers d'emprès luy 
et par raison propre, il s'en asseura petit à petit et laissa 
couler les aventures du monde telles qu'il plaist à Dieu les 
envoyer et se rappaisa de tout. 

CHAPITRE XL. 



Comment le duc de Bourgongnc prist son retour vers ses pays où 
il estoit durement amé. ■• 



Or vint le jour que le conte de Stafort vint devers luy, 
comme j'ai dit, mais ne vint point à heure de besoing- ; 
par quoy n'en convient faire longue mention ; mais trop 
bien du département du duc qui se fît la matinée, Sy faut 
savoir que au partir de là il alla tout droit vers une place 
nommée Lagny-les-Castaingniers , que ses ennemis te- 
noient; et y avoit beaucoup de nobles et vaillans gens 
dedans, qui moult grevoient ses pays, et entre les autres 
y avoit l'abbé de Saint-Pharon-lcz-Meaux , frère au sei- 

• (Iti'il n'y père, qu'il n y paraisse. 



itl CimONlQUE 

gneur de Gamaces', et depuis abbé de Saint-Denis en 
France. Ces gens-cy estoient liants et fiers et rndes à 
l'henre quant le duc vint devant eux, et usoient de gros 
langages, comme gens de guerre ont appris, cbascun pour 
son parti soutenir. Dont il s'ensui que le duc y mist son 
siège et le continua par l'espace de six jours, au bout 
desquels il les constraindit d'eux rendre à sa volenté. Et 
eux reçus en cest estât, tantost en fist pendre une quan- 
tité ; et l'abbé de Saint-Pharon et les nobles hommes qui 
là estoient, bien gens de bien , fit détenir prisonniers ; et 
la jDlace fît démolir toute jus et raser par terre. Et ce fait, 
entendu que les jours n'estoient de nuls exploits et les 
nuits froides et pleines de péril de mort , comme au mois 
de décembre, prist son retour vers ses pays, et, venu à 
Arras, rompist son armée et renvoya chascun en sa mai- 
son jusques au nouveau temps prochain ; et lui s'en alla 
en ses pays de Flandres et Brabant ; et le conte de Sta- 
fort avecq pluseurs remerciemens s'en retourna en Nor- 
mandie. 

Moult firent grant feste Flamengs et Brabanclions de 
leur prince retourné sain et sauf vers eux. et le recevant 
en leurs villes, allèrent au devant de luy à croix et gon- 
plianons, comme s'il retournast d'un royaume longtain, 
par regard que avoient aux dangers des guerres et des 
tribulations dont il venoit sauf. Et coustumièremeut du- 
rant icelles et tout le temps que eu guerre estoit occupé, 
les autres fois, jusques en fin de sa vie, les villes de ses 
pays ordinèrement souloient porter et faire processions 
pour luy, afin que Dieu le voulsist préserver de mal et 



» Sur Philippe de Gamaches, voyez VIItxMre de Charles F//, pf"" 
M. Vallet de Viriville, I, p. 301. 



DE CHASTELLVIN. 143 

d'encombre. Et n'ay vu prince de mon temps de telle dé- 
lection à son peuple, ne si cordialement aimé et douté, 
comme estoit cestui ; car , sans propres vertus et mérites 
dont il estoit plein, il pouvoit prospérer et fructifier en la 
très-charitable et soingneuse déprécation de ses sujets qui 
journellement y labouroient et veilloient ; non obstant que 
luy seul tira plus de bien et d'argent d'eux durant sa vie 
que tous les autres ses devanciers ensamble, de trois à 
quatre cens ans de devant luy, non pas par tyrannie, non 
pas par rappine, ny par voye d'extorsion, mais par amour 
et gratuité procédant de ferme dilection à luy; pour ce que 
begnin estoit, doux et humain en communication avecques 
eux en temps de paix ', et en temps d'estrif avec quel- 



' En 1437, un conseiller flamand osa proposer au duc de Bourgogne 
un nouveau système de gouvernement qui, en limitant l'autorité du 
prince, lui eût assuré le plus solide appui, l'amour du peuple. 

'< Monseigneur, disait-il au duc de Bourgogne, vos faits sont trop 

« dangereux On parle étrangement sur votre personne et sur votre 

« gouvernement Il faut que vous vous consacriez avec zèle au gou- 

« vernement de vos pays, que vous preniez vos faits à cœur, que vous 
« vous mettiez à raison, que vous modériez vos largesses, que vous 

« corrigiez votre légèreté Tous vos sujets font des vœux pour que 

« vous vous gouverniez selon la raison, que vous n'accabliez plus vos 
<■ peuples de tailles et d'exactions, et que vous supprimiez vos dépenses 
« frivoles et superflues. En vous conduisant selon la raison et la jus- 
<■ tice, vous acquerrez meilleure renommée que vous n'avez à présent, 
i< le peuple mettra sa confiance en vous, et vous courrez compter sur 
« lui. .. 

L'auteur de ces remontrances s'excusait de parler ainsi, « estant 
« personne de petit estât et peu garni de sens et d'expérience, » mais 
il se croyait tenu, comme humble et loyal serviteur du prince, de se 
rendre utile autant qu'il était en lui, et il étudiait jour et nuit les meil- 
leurs moyens de remplir ce devoir. 

Selon son opinion, il était urgent que le duc de Bourgogne rétablît 
la paix entre la France et l'Anglpterrc, qu'il apaisât ses sujets mécon- 
tents, qu'il aff'ranchît l'agriculture du pillage des gens de guerre, qu'il 
ranimât le commerce et qu'il arré^tât avec la môme énergie les passions 
auxquelles s'abandonnaient les grands et celles qui déj;i entraînait^nt 



iU CllROMOUE 

qu'un, prince redoutable moult et animeux pour les def- 
fendre. Dont , qui vou droit voir à la monte des sommes 
recueillies à son profit depuis son règne, est de très-grosse 
extimation; qui toutesvoyes, ou la plus part, fondirent en 
la malédiction des guerres çà et là maintenues par luy, 
ou par nécessité du bien publique, ou par utilité aucune 



le peuple; a car si convoitise est entre les g-rans et puissans hommes, 
« encore est-elle plus entre les populaires. » 

Cinq années plus tard, celui qui avait donné ces conseils, remar- 
quant que rien n'était corrigé, ni dans les abus, ni dans les dépenses, 
fît parvenir au duc de nouvelles remontrances. Cette fois, il crut devoir 
découvrir davantage la pensée à laquelle il obéissait, et, après avoir 
énuméré les tristes conséquences de l'autorité absolue, il n'hésita pas 
à proposer rétablissement d'un gouvernement constitutionnel et repré- 
sentatif, afin de donner, dès le quinzième siècle, à la Belgique cette 
unité forte et prospère qui, longtemps encore, devait se dérober à ses 
espérances, au milieu des désastres des guerres et des révolutions. 

La première mesure à prendre est la couA-ocation des états, d'après 
l'ancien usage du pays. Le duc leur annoncera que désormais il ne 
prendra plus les armes si ce n'est de leur avis. Il leur fera aussi con- 
naître qu'afin d'acquérir la grâce de Dieu, qui tient les victoires dans 
ses mains, l'affection de ses sujets, plus nombreux que ceux d'aucun 
autre prince, et cette bonne renommée qui étend son utile influence 
jusque chez les nations étrangères, il a résolu d'assurer à ses peuples 
un gouvernement régulier, juste et clément ; car « la plus belle offrande 
" que prince puet faire à Dieu est de gouverner le peuple qu'il a de- 
" soubs luy en raison et justice droiturière. » C'est ainsi qu'il devien- 
dra le plus aimé, le plus honoré, le plus redouté de tous les princes 
chrétiens, et c'est surtout à ceux qui, comme lui, ne connaissent d'au- 
tres juges que Dieu et leur conscience, qu'il appartient de donner à 
tous l'exemple de bien vivre. Le duc promettra donc aux états qu'il vi- 
vra « par autre manière qu'il n'avoit vécu jusque-là, » et qu'à l'avenir, 
il se gouvernera par conseil eslu. » Tout ceci, le duc le jurera sur sa 
parole de prince, et afin que cet engagement soit plus solennel, son 
serment sera publié dans toutes les villes du pays. 

Qu'est ce « conseil eslu », par lequel se gouvernera le duc? Ici nous 
ne rencontrons que des lumières insuffisantes. On appelle les membres 
du « conseil eslu » des gens notables, des preud'hommes de bonne re- 
nommée et conscience, et bien qu'il soit fait allusion à la part que le 
duc prendra à leur choix, on ne peut s'empêcher d'y voir les représen- 
tants permanents des états. Chargés de la vaste mission de surveiller 



DE CIIASTELLAIiN. Wi 

autre part, comme en bien esiiluchant sa légende clère- 
ment se trouvera tout par tout, qui peine y voudra mettre 
à le querre. Sy ne furent ses pays jamais dénués, pour- 
tant , ne de riens plus rés de près que n'avoient accous- 
tumé ; mais les maintenoit fertiles et abondans, riches 
et drus autant que onques paravant, et les outrepassés en 



l'aflministration, la justice et les finances (les dépenses du duc d.; 
Bourgogne devaient être réglées par un budget), ils ne prendront pos- 
session de leur charge qu'après avoir juré qu'ils ne feront rien ni par 
flatterie, ni par crainte, ni par dissimulation, et que, dans tous les cas, 
ils diront franchement au conseil ce qu'ils auront « sur le cœur, selon 
« leur conscience et opinion. » Le duc leur reconnaîtra ce droit de parler 
librement, fût-ce « contre son affection, » fût-ce « contre son plaisir.» 
car « il luy plaist que vérité, justice et franchise aient autorité en dé- 
« boutant flatterie, convoitise et rapine. » 

Voici comment notre anonyme, après avoir justifié son système 
par les détails les plus intéressants, apprécie cette réforme à jamais 
digne de mémoire, qu'il appelle « la nouvelle ordonnance, » à par- 
tir de laquelle le duc .( se mettra à raison et se délaissera de ses 
volontés. » 

« S'il sembloit à mondit seigneur le duc que de conduire son fait 
« par conseil fust servage et amenrissement de son autorité, il ne le 
« doit ainsy entendre, car vivre vertueusement et sagement n'est pas 
« servage, mais franchise et liberté. Toutes les bonnes ymaginations 
« et mouvemens proufStables qui lui vendront au-devant, seront par 
« conseil de preud'hommes avancés, amendés et mis par bonne sa- 
« gesse et pratique à exécution, et par contraire, par conseil sera des- 
« meus et advertis du mal qui s'en puet ensuir... La vérité est telle 
« qu'il sera plus honnouré des sages et vaillans, amé de ses subgès et 
« secouru par eulx a tous ses besoings et cremu de ses ennemis cent 
« fois que de vivre volontairement en grans beubans, une fois faisant 
« justice et usant de conseil, et l'autre non ; car en telles seignouries 
« muables et volontaires, nul no s'ose asseurcîr, mais vivent tous les 
.' subgès d'un prince en doute et suspection, en Inquelle ne peut avoir 

« parfaite amour Après la grâce do Dieu, la vraie seureté et def- 

« fence à mondit seigneur est en ses subgès, dont il puet avoir les 
« cuers en se gouvernant par raison et justice.' » 

Ni l'une, ni l'autre de ces remontrances ne fut écoutée. La première 
avait été suivie de près par la grande sédition do Bruges ; la seconde 
pr«:céda de peu d'années l'insurrection des Gantois. 

Je les ai publiées l'une et l'autre, Bulletins de l'Acadi^mie, t. XIV. 



146 CHRONIQUE 

félicité (le tous leurs voisins. Par quoy, comme Dieu luy 
donna grâce d'estre augmenteur et nourrisseur de leur 
paix , non merveilles si au peuple aussi il donna faveur 
envers luy d'estre augmenteur de sa substance et l'avan- 
ceur de ses plaisirs, comme par loy divine et humaine 
bontés précédentes se doivent rémunérer par semblables 
rétributions, mais vuider me convient de ces termes main- 
tenant jusques à une autrefois que plus cause de plus grant 
titre me conviendra entrer plus parfont, par requeste de 
la matière qui m'y constraindra , et venir au point qui se 
présente à mes yeux; c'est Bruxelles, qui le reçut main- 
tenant bien solemnellement en dedans son clos, là où il 
trouva la ducliesse toute preste de gésir d'enfant, dont on 
ne faisoit que attendre l'heure du plaisir de Dieu. La- 
quelle, venue à son cours déterminé, lui délivra un bel 
enfant masle, le premier que avoit jamais engendré eu 
trois femmes. Sy furent d'icelui nouveau-né faits les feux 
en multitude de villes de ses pays, et, souverainement en 
Bruxelles et par tout Brabant plus que ailleurs, parce que 
l'aventure leur estoit avenue en leur pays ; et s'en glori- 
fioient moult, disansque l'enfant estoit impérial et digne de 
parvenir au sceptre du monde, parce que né estoit en l'em- 
pire , et- futur duc de Brabant exempt entièrement de la 
couronne. Or estoit venu es marches de par deçà, comme 
voyageur, un moult noble et gentil prince du royaume de 
Hongrie, nommé le conte de CiP, lequel ayant avecques 
lui quarante gentils. hommes moult honnestes, à la mode 
du pays, avoit esté à Bruges bonne pièche de temps, et de 
là, sentant la venue du duc à Bruxelles, s'en vint devers 
luy , lequel honnorablement le reçut, comme il apparte- 

' Ulric, comte de Cillei, frère d'Albert, roi de Hong-rie. Il périt as- 
sassiné en 1456. 



DE CHASTELLAIN. 147 

noit, pour cause que estranger estoit et de longtain pays. 
Sy vint si bien à point que le duc, soy voyant en nécessité 
de compère, délibéra de requérir ce noble conte estranger; 
lequel , après la requeste à luy faite , ne fut jamais plus 
joyeux, et s'en tint à honnoré grandement ; et devint com- 
père du duc avecques l'évesque de Cambray, seigneur et 
héritier de Liedekercke et de Lens'. Et estoient marines 
la duchesse de Clèves sa sœur^ et la contesse de Namur', 
fille du conte de Harcourt. A cestui baptisement avoit de 
grandes solemnités et cérémonies monstrées, pour cause que 
c'estoit le premier né et l'expect héritier de tant de seigneu- 
ries et de pays. Par la ville se faisoient convives* et grans 
conjoïssemens entre les nobles et le peuple et bourgeois. Sy 
faisoient joustes, riches et pompeuses, et s'efforçoit chas- 
cun à faire feste et solemnité du nouvel héritier, lequel, 
par singulière affection du duc et de la duchesse, fut 
nommé Anthoine, et ainsi ne porta point le nom du parin 
estranger. Cestui Anthoine n'estoit pas toutesvoyes viva- 
ble longuement, mais trèspassa dedens la mesme année, 
dont multiplia autant de tristeur à le perdre comme grant 
joye s'estoit démenée en l'avoir acquis'. 



• Jean de Gavre. Il mourut en 1436 ou 1438 au château de Liede- 
kerke, et fut enseveli à Cambray dans la même tombe que ses frères 
immolés à la bataille d'Azincourt. 

2 Marie de Bourgogne avait épousé en 1406 Adolphe IV, duc do 
Clèves. 

2 Jeanne d'Harcourt, comtesse de Namur. Elle écrivit un livre sur 
le cérémonial des cours, qui est cité par Aliéner de Poitiers. 

* Convives, repas, festins. 

« Antoine, fils aîné du duc Philippe et d'Isabelle de Portugal, sa 
troisième femme, naquit à Bruxelles le 30 septembre 1430 et mourut 
le 5 février 1431. « Et quand les nouvelles en furent portées au duc de 
'< Bourgogne, il en fut moult dèsplaisant et dist à ceulx qui ce luy 
" noncièrent : Plust à, Dieu que je fusse mort aussi josne : je me tenroie 
« bien heures. »(Monstrelet.) 



U8 CHRONIQUE 



CHAPITRE XLL 



Comment à partir de celle année les faits du duc Philippe de Bour- 
gong-ne montèrent en gloire, comme d'un véritable Auguste. 



Moult EToit eu d'affaires ce haut prince le duc Phi- 
lippon en ceste année trente de son mariage ' , auquel, selon 
le proverbe des vieilles qui le treuvent en leur quenoulle, 
disent aucuns que volontiers advieunent aux nouveaux 
mariés aucunes adversités. Lequel dit, si vray est, en ces- 
tui n'a-il point menti ; car onques repos ne reçut, mais 
largement tribulations et adversités, comme avez oï. Tant 
du costé de France comme en Liège et de ses j^ropres sujets 
et souverainement des guerres de France , il y reçut de 
gros desplaisirs et beaucoup, en ruine de ses gens, eu 
perte de ses nobles chevaliers, que morts, que pris, sans 
autres injurieuses hautaines que ses ennemis françoys luy 
firent et monstrèrent depuis Compiègne délivrée. En quoy 
fortune le vouloit examiner, ce sembloit, et essayer com- 
ment il s'y porteroit patient , pour tant plus l'eslever 
dignement après et essourdre en ses vertus. Laquelle 
chose je dis, pour cause que, de celle heure en avant, 
tousjours sa vie et sa gloire alloient montant et augmen- 
tant de degré en degré, et commençoient à resplendir ses 
faits et renommée en terre par-dessus tous autres , tant 
par abondances de grâces et vertus qui se trouvoient en 
luy, comme par multitude des faveurs de fortune qui se 
résolvoient sur sa maison, qui seule entre les chrestiennes 
en ce temps estoit reluisant en fertile richesse et de haute 

' 1430, année du troisième mariag'e du duc de Bourgogne. 



DE CHASTELLAIN. 149 

noble chevalerie, dont nulle autre part ne se trou voit pa- 
reille, sans ce que l'abondance des biens y estoit telle que 
les distribue urs de deniers, ennuyés de tenir argent clos, 
constraindoient souvent les uns et les autres à venir querre 
leur dû, les uns pour gages de leur service, les autres 
pour dons donnés sans requeste. Sy ne se pouvoit pas la 
maison tant seulement estre nommée riche et plantive, 
mais court de multitude et d'affluence de toute félicité 
sans rive et sans nombre, voire si avant que ses hautes 
abondances pouvoient estre occasion assez d'envie à tout le 
monde ailleurs, considéré encore les hauts affaires que 
pouvoit avoir et porta longuement depuis encontre le roy 
son adversaire, le roy de France, encontre Hollandois, 
Frisons, Angles en Hollande, en contre Liégeois, Allemans 
autre part, à quoy il convenoit furnir en tout et non 
moins continuer son estât, lequel n'alloit point diminuant 
pourtant, mais croissant tousj ours et multipliant en gloire, 
en décoration et en toute splendeur ; et là où autres mai- 
sons et palais se dévestoient de sens et de stabilité, ceste- 
icy se édifioit de prudence et équité par embas et se paroit 
en sa sublimité de vertu ; et en dedens elle se présentoit 
retraite et refuge d'honneur et de savoir, comme vu ay 
assez que l'honneur et le sens de France y reposoit seul et 
que les nobles viellars expuls ' autre part y quéroient 
repos. Considéré en moy doncques meurement le principe 
de luy tel, le moyen aussi de sa vie, si hautement con- 
duite en stabilité, et le remanant tyré à si glorieuse fin, 
je ne sauroye mais que dire, fors que Dieu et nature l'a- 
voient voulu bienheurer et multiplier en moult de hautes 
singularités et grâces, pour lui faire traire et sortir le 



Expuls, chassés, bannis. 

TOM. II. 10 



ISO CHROINIQUE 

nom de ce dont ils lui donnèrent la réalité ; c'estoit le nom 
d'Auguste, qui tousjours a esté trouvé augustant et multi- 
pliant en victoires, en conquestes, en successions, en plu- 
seurs oifres et présentations de fortune esmerveillablement 
grandes, et en toutes singulières et excellentes beson- 
gnes. Non ayant seigneurie ailleurs, en cestes-icy l'ont 
fait florir les influences du ciel, tellement que les régions 
longtaines du monde et les sarassines voix le clamoient 
le grand duc d% Ponant, pour la multitude de ses terres, 
seigneuries et puissances accouplées ensamble, que nul 
onques prince devant soy ne tint, ne ne submist à sa dic- 
tion que cestui seul, sans encore le sceptre souverain des 
chrestiens refusé par luy trois fois, et pluseurs autres 
espécialités qui l'extolloient et le gloriffioient outre le com- 
mun cours et condition de tous autres princes ailleurs. 
Par quoy, ayant tourné mes yeux à ce, là où Dieu avait 
eslargi ses faveurs, et tendant à lui donner titres et nom 
selon le vray de sa fortune, soubs bénigne souffrance et 
permission toutesfois des autres roys et ducs auxquels je 
proteste de nulle intention d'injure, ne de rabassement, 
mais à cestui seul, fondé en cause très-juste et prouvable, 
ay attribué le nom vray di^ Auguste duc, tant pour ses for- 
tunes et félicités qui tousjours estoient augustes et multi- 
pliantes, comme pour ce que, le dernier jour de juillet, au 
commencement d'aoust', il nasqui en la montance du 
signe du lyon, dont, et par nature et par propriété du 
mois et du signe, il se doit et peut nommer Auguste, 
quant amplement et plainement, autant qu'il se peut en- 



' Chastellain contredit ici l'assertion des généalogistes qui fixent la 
naissance de Philippe le Bon au 30 juin 1396. 

Philippe-Auguste, ne au mois d'août 1165, avait dû également, à 
l'époque do sa naissance, le surnom que l'histoire lui a conservé. 



m CHASTELLAIN. iM 

tendre, il eu a tiré la signification et la réalité par effet, 
disant Auguste d'aoust en quoy il nasqui, et Auguste par 
entendement d'augmenter et de multiplier, comme l'aoust 
qui rend plénitude et multiplication de biens, là où le 
signe du lion, qui n'est pas sans mistère, va en sa mon- 
tance et essource, lequel pareillement de sa propriété et 
nature, le doue et bienlieure de sa signification; c'est de 
victoire, de triomphant courage et de belliqueuse condi- 
tion, par lesquels et en propres vertus et en faveurs et di- 
lections de fortune tousjours il a tournoyé à l'environdece 
nom Auguste, et finablement tant continué dessus que en 
esgale mesure, par fortune comme par naissance, il lui a 
esté dû, et m'a semblé propre de luy attribuer. 



CHAPITRE XLII. 

Comment George escrit et mentionne les louenges vertueuses des 
princes de son temps, pour attaindre ceux qui ont clèrement 
vescu. 

Afin que ne sois noté de faveur ou de trop légier ju- 
gement en propre affection, comme les plus eslites et les 
plus précieuses pierres se jugent par autres emprès 
adjoustées, expédient me semble à mettre ici en conte 
tous universellement les princes ses contemporains et 
princes du mesmes temps de sa régnation, afin que par re- 
gard jette sur tous, on pust venir à élection d'un entre 
autres le plus cler et lequel seul en son temps, ou à moins 
son compagnon, a méry' comme autre nul de porter le 
très-haut et très-substantieux titre d'Auguste, qui des Ro- 

» A méry, a mérité. 



152 CHRONIQUE 

mains fut attribué jadis aux empereurs, non pas par cé- 
rémonies, mais par vraye existence du cas qui estoit, et 
comme en présent icy appert, et sj peut estre remonstré, 
le semblable de cestui. Pour venir donques à la distinc- 
tion des princes, vray est que Sigismond, empereur des 
Eomains, régna glorieux assez es parties d'Allemagne 
avec le jeusne eage de cestui, lequel toutesvoyes, de riens 
augmentant les bornes de son empire, trespassa Auguste 
viellart en titre commun aux meilleurs ' . Vint après luy le 
duc d'Austrice, empereur, qui, non bien voulu de fortune 
en longue régnation, fut précipité en ses bonnes volontés 
et vertus par pourgettée mort '.Et derrenièrement le tiers 
Frédéric, empereur, qui, avecques le monde en sa descrip- 
tion, n'a pas à paine acquis la grâce d'un homme seul, 
ains plus tost effacement du titre ancien par son vice, que 
entretenement d'icelui par vertu ^ Es mesmes marches 
aussi d'Allemagne, régnoient tous en un mesme temps 
les ducs Loys, Albert* et Frédéric en Bavière, les ducs 
Albert aussi et Frédéric' en Austrice, le duc de Saxen % 
moult nobles et valereux princes trèstous, et bien redou- 
tables, mais non venus à nulle haute singularité de gloire 
par exception, ne m'ont pu donner nulle chose digne de 
labeur pour en faire récitation. Sy n'est tant seulement le 



^ Sigismond, marquis de Brandebourg, empereur en 1411, mort au 
mois de décembre 1437. 

2 Albert d'Autriche, couronné le 27 juin 1438, mort le 27 octobre de 
l'année suivante. 

' Frédéric III, élu empereur le 2 février 1440 ; il mourut après un 
règne fort long, mais peu glorieux, le 19 août 1493. 

* Albert le Pieux, duc de Bavière, 1438-1460. 

5 Albert VI, mort en 1463, et Frédéric III, mort en 1493. 

* Cbastellain veut parler de Frédéric II, dit le bon duc de Saxe 
(1428 à 1464). Il eut de sanglants démêlés d'abord avec les Hussites, 
ensuite avec son propre frère, Guillaume, landgrave deThuringe. 



DE CHASÏELLAIN. 153 

jeiisne roy de Poulaine, mort en confliction de bataille 
encontre les Turcs en l'eage de vingt-quatre ans, lequel, 
par infélicité de si courte vie, n'a pu parattaindre à gloire 
de haute fortune'. Ce mesme se peut alléguer aussi de ce 
jeusne roy Lancelot, roy de Bohême et de Hongrie'. Le 
duc de Clèves aussi, Adolf, qui sous amie fortune fît 
cheoir en son glaive les ducs de Mons et de Julliers, ces- 
tuy-cy laissié en sa gloire, ne donra point de répugnance 
à autres plus clers. Non fera son fils Jehan, duc de 
Clèves, qui multitude de ses ennemis [desconfit] devant 
Constance; ne nuls aussi des Gueldrois, ses voisins. 

Si donques cloant les yeux vers Allemagne, je les ré- 
duise sur les Espagnes après, et que je mette en compte 
le roy don Juan de Castille et son fils^ qui tous deux ré- 
gnèrent contemporains avec ce duc, qu'en pourray-je dire, 
ne proférer de vray, sinon que en commune gloire et fé- 
licité, comme leurs pères, ils ont maintenu leurs royaumes 
en commune régnation avecq les autres, jà-soit-ce que le 
fils derrain régnant, en l'invasion contre le roy de Gre- 
nade deux et trois fois s'en fit resplendir hautement , et 
adjoustant sur gloire de père nouvelle clarté, arafreschisa 
renommée par singulière œuvre? Si donques maintenant 
le roy navarois* se présente à ma plume, ses faits, toutes- 
voyes, ne me causent nulle nécessaire description, sinon 
qu'en communes affaires et molestes encontre le roy cas- 



» Ladislas, né en 1424 (?), mort le 10 novembre 1444, dans une ba- 
taille livrée aux Turcs, près de Varna. Cliastellain a déjà fait allusion 
à cet événement, t. I, p. 25. 

2 Ladislas, que Cbastellain appelle Lancelot, roi de Bohême et de 
Hongrie, mort en 1457, à l'Age de 18 ans. 

' Jean II et Henri IV, rois de Castille. Ce fut en 1462 que Henri IV 
conquit sur les Maures de Grenade, la ville de Gibraltar. 

'' Jean II, roi de Navarre depuis 1425 jusqu'en 1479. 



134 CHRONIQUE 

telan, il peut avoir obtenu de fortune commune portion, 
et sy riens de celuy temps ne doit estre de réputation es 
Espagnes. Le viel roy de Portugal' donques, celuy seul 
me tire l'affection vers luy ; et viennent ses faits enson- 
nier les portes de mon esprit par multitude de ses valeurs, 
qui victeur du roy de Castille en battaille, mena en Bar- 
barie son exercite", là où avecques maintes méritoires la- 
beurs et en multitude de hautes cbevalereuses prouesses, 
prist la forte cité de Cepte, qui encore aujourd'hui despite 
les Barbarins, et ne l'ont oncques pu reconquerre en ses 
mains. Moult estoit preud'bomme cestuy ; et victorieux et 
bening en belle et vertueuse génération, estmort bienbeuré, 
glorieux viellart, plein de haut los. 

Or , si en Italie maintenant me transporte et en- 
quierre là endroit des régnans, qui y trouveray-je, si n'est 
Alphonse, roy d'Arragon, lequel, abandonnant propre bé; 
ritage et pays, comme un Hannibal, persista en longues 
adverses fortunes, par longs ans, en sa conqueste de Cé- 
cille, et pris des Genevois devant Gayette et livré prison- 
nier au duc de Millau, non desmeu toutesvoyes pour nulle 
telle adversité, constant persévéra tousjours, et vainquant 
fortune par diligence, enfin décliassa son ennemy. Re- 
nier, dehors de Naples, triomphant victorieux roy, à telle 
heure que tout le cours de sa vie après il y régna domp- 
teur '. De cestuy en vérité sont hautes merveilleusement les 

• Jean I", dit le Grand, roi de Portugal, s'était signalé en 1385 par 
une grande victoire remportée sur le roi de Castille. La conquête de 
Ceuta, qui eut lieu en 1415, ajouta une nouvelle gloire à son règne. 
Antoine de la Salle nous a laissé un récit fort remarquable de la prise 
de Ceuta (man. 10748 de la bibliothèque de Bourgogne). Il cite parmi 
les chevaliers de Flandre et de Hainaut, qui y prirent part, Henri d'An- 
toing, Jacques de Hennin, Philippe et Martin de la Chapelle. 

- Son exercite [exercitus), son armée. 

^ Alphonse V, roi d'Aragon, porta la guerre dans le rovaume de 



DE CHASTELLAIN. 155 

splendeurs et de moult clère réputation les magnificences; 
par quoy titre et siège et gloire en extrémité luy sont 
dues , comme , en extrémité de dure fortune , il a fait 
apparoir ses vertus, lesquelles le menèrent à paisible pos- 
session de six royaumes augustement maintenus tous- 
jours. 

Ne réduiray-je à mémoire aussi les deux ducs de Mil- 
lau, l'un après l'autre, tous dudit temps avecques ceux-cy? 
Sy feray certes, ou autrement ne satisferoye à la matière. 
Mais quant j'ay empris d'en parler, que diray-je de 
quoy reluist le duc Francisque '? c'est que, tenant prison- 
niers les trois frères, deux roys et le grant maistre de 
Saint- Jacques (les roys d'Arragon et de Navarre "), à tous 
trois leur quitta leur rançon, les délivra de franchise de 
cœur, et mesmes leur donna avoirs merveilleux au parte- 
ment, disant que plus estoit riche d'avoir obligé à luy deux 
tels roys que d'avoir tout l'or de leurs royaumes en son 
baiP; car d'or avoit-il plénitude, ce disoit, mais de tels 
acquests nul semblable. Et vrayment si toutes choses 
doivent estre glorifiées en leur qualité de mérite, ceste 
hautesse doncques et magnificence de cœur me samble des 
plus excellentes de tout le temps du monde passé, voire 

Naplcs en 1421. Il fit en 1432 une nouvelle tentative pour s'en empnrcr. 
En 1435, il assiégeait Gaëte lorsque les Génois, portant secours aux 
assiégés, défirent toute la flotte aragonaise. Le roi Alphonse tomba 
en leur pouvoir. Ce ne fut qu'en 1443 qu'il parvint ù occuper lo 
royaume de Naples, au préjudice des droits de la maison d'Anjou. 

' François Sforce, duc de Milan, était le fils d'un paysan de Coti- 
gnole, soldat de fortune. Il se signala par son courage et sa générosité, 
mais son fils Galéas, loin de l'imiter, fut l'un des plus odieux tyrans 
qu'ait connus l'Italie. 

- Le roi Alphonse d'Aragon et ses deux frères, le roi de Navarre et 
l'infant don Henri, faits prisonniers à la bataille navale de Gaëte, en 
1435, furent remis par les Génois au duc de Milan, François Sforce. 

' En son bail, en sa garde. 



456 CHRONIQUE 

pour une seule œuvre, jDOur une seule libéralité faite, dont 
au remanant n'ay trouvé rien qui soit autre que commun. 

Le duc Francisque aussi, combien que en forte labeur 
et dilig'ence parvenu soit à haute domination, là où tou- 
tesvoyes son origine ne correspond à sa seigneurie, ne 
devra point parattaindre, me semble, à l'exaltation des 
plus hauts, sans le desrobber autrement toutes voy es en 
riens de son mérir. 

En Grèce aussi, de l'empereur, que diraj-je, sinon que 
ayant eu long règne en escharse fortune, est mort glo- 
rieux viellart en propre infélicité, par martire reçu de 
l'ennemy de Dieu, au plus haut de son trosne, Constanti- 
noble'? Pareillement et du roy de Cypre, qu'en escriray, 
fors que, tributaire dehors aux ennemis de la foy, vit serf 
et compressé mesmes en sa région '? Et affin que ne dé- 
laisse celuy de Trapesonde^ si en luy me fusse perçu de 
haute aucune félicité, certes ne me tiendroye d'en faire 
due narration. Mais peu aujourd'huy voy resplendir 
Grèce, qui peu me peut donner ensoinnement de sa gloire. 
Considérant donques Grieux embruinés ainsi, se vient 
rameute voir le roy des Escos*, et me semont à estre du 
compte des loés. Duquel, quant j'ay parcogité la fortune, 
ne treuve fors que, vaillamment pris et vaincu en bat- 



' Constantin Paléologue, dernier empereur d'Prient, mort les armes 
à la main le 29 mai 1453, lors de la prise de Constantinople par Maho- 
met II. 

^ Louis de Savoie, époux de Charlotte, reine de Chypre, se rendit 
au Caire en 1459 pour reconnaître la suzeraineté du Soudan d'Egypte. 

' David Comnène, empereur de Trébizonde. Il tomba en 1462 entre 
les mains de Mahomet II, qui le fit mettre à mort. 

* Jacques I", roi d'Ecosse, retenu dix-huit ans prisonnier en An- 
gleterre, où il avait été arrêté par l'ordre du roi Henri IV, au moment 
où une tempête venait de le jeter sur le rivage. 11 fut assassiné par un 
de ses oncles, le 20 février 1437. 



DE CHASTELLAIN. iSl 

taille du roy des Angles, Henry, en plus doloreuse inféli- 
cité encore longs ans après fut murdry en sa cliamlore par 
ses subgects. Les roys de Dacie, de Danemarche et de 
Norwèghe aussi, posé que roj^s sont de terres moult lar- 
ges, sy reçoivent toutesvoyes sobrement famé de leurs 
œuvres, car, régnans sur brustes générations et pays, 
ne trayent que gloire semblable à leur subgects mis en 
un angiet du monde; dont ne grant bien, ne grant mal 
ne peut venir au bien publique. Mais si d'une ysle belli- 
queuse à parler loist et de qui les roys et princes esvanouys 
du siècle me présentent mainte haute récitation, justement 
doncques sur Engleterre [loist] de tourner les yeux; et là 
prenant un seul par nécessité de ma matière, des autres 
me passeray à légier, comme non y requis; c'est le roy 
Henry', fils de Henry de Lencastre, lequel, en court ré- 
gnation , mais dure et confuse pour les Françoys , se 
acquist longuement mémorable renommée par ses maintes 
vertus et hauts faits, en batailles, en sièges, en conquestes, 
en justices et eu toutes curieuses et laborieuses sollicitudes 
et diligences servantes souverainement à gloire du monde 
et à régnation en celuy royaume, en quoy son cœur estu- 
dioit, plus me doubteroye, qu'à son salut. Cestuy fust ou 
tyran par crudélité inférée au peuple de Dieu, ou fust 
juste prosécuteur de son bon et vray titre, à Dieu j'en laisse 
la distinction ; mais entre les glorieux de son temps, pour 
autant d'eage que régné a, ne peut que tenir siège avec- 
ques les plus hauts, et qu'en celuy temps nul son contem- 
porain ne l'avoit approchié à gloire, bien entendu que tel 
arbre estoit lors en bourgeon et en fleur, qui depuis a porté 
fruit, non pareil ailleurs. 

' Henri V, le vainqueur d'Azincourt. 



158 CHRONIQUE 



ses vices et efféminées conditions , c'estoit sa noblesse 
qui copieuse estoit et de grant famé avec le père et débou- 
tée toute expulse du temps du fils par affection '. Dont, 
qui les siens battoit et calamitoit en folie, en folie luy 
propre a esté battu et mené à ploy de non apprise servi- 
tude. 

Sj me recorde après du duc Jehan de Bretag-ne ^ en- 
samble et de ses trois fils, dont les deux, François et 
Pierre, régnèrent ducs après luy ; desquels, quant sur le 
père me voudroye poser un petit, qu'en ay-je appris, fors 
que libéral merveilleusement tousjours, souverainement à 
aucuns ses mignons cbambriers que souvent reuouveloit, 
et aux chiefs et capitaines des deux frontières françoise 

' Lacune de quelques lignes. Les cinq lignes qui suivent, paraissent 
se rapporter à Henri VI, roi d'Angleterre. 

2 II faut peut-être lire : par affliction. 

* Jean VI, duc de Bretagne, mort le 29 août 1442. En 1425, le duc de 
Bourgogne, pour l'attacher à son parti, lui offrit de lui faire donner le 
comté de Poitou par les Anglais ou de le demander lui-même aux An- 
glais afin de le céder au duc de Bretagne. Il proposait à Artus de Ri- 
chement, connétable de Charles VII, la même charge de connétable 
« de par deçà » et de plus le duché de Touraine, la Saintonge, l'Aunis 
et la Rochelle, c'est-à-dire les pa3-s oiî il exerçait l'autorité au nom de 
Charles VII et dont il lui aurait été dès lors si aisé de s'emparer pour se 
les attribuer à titre personnel. Trois mille Bourguignons, s'avançant 
en même temps vers le Berry et vers Charité-sur-Loire, eussent forcé 
Charles VII à se réfugier dans le Languedoc. Les Anglais du Borde- 
lais eussent, de leur côté, fait un mouvement pour venir en aide aux 
•hommes d'armes qu'A.rtus de Richement avait en Saintonge. A cette 
époque, le duc Philippe se disposait à se rendre en Bourgogne, et on 
lui remontrait qu'il devait « se garder de sa personne » , car ses enne- 
mis, soit sous quelque prétexte de traité, soit autrement, étaient" con- 
« dus de le destruire de corps». Rien ne justifia ces bruits, et le comte 
de Richement préféra les bienfaits de Charles VII aux promesses dti 
duc de Bourgogne (Ms. de la Bibliothèque impér. de Paris, f. fr., 1278. 
f" 47). 



DE CHASTELLAIN. 459 

et angloise, par lesquels assis au milieu des deux se com- 
portoit neutre, et de celle heure que toutes les marches 
d'environ luy estoient en pestilence et affliction, luy seul 
avecques ses subg-ects demoura paisible et tranquille ; ne 
mou voit ' guère à nulluy , et de nulluy ne se trouva envahy ; 
mais gras et replet des biens de la terre, vesqui en aises 
et humaines voluptés, comme les communs hommes, en 
quelles il termina tellement eslevé comme méry ^ 

Vint après luy le duc François % lequel, sans riens 
adjouster sur le père, fors de faire hommage au roy de sa 
duché, dont indigné fut de ses barons, après, par diabo- 
lique instigation, fit murtrir son frère Gilles volontaire- 
ment en prison au chasteau de l'Ermine. De quoy, cité 
devant Dieu dudit frère mourant, se prist à languir 
prestement après et mourut en quarante jours. Et non 
ayant hoir masle, vint la succession à Pierre son frère "; 
lequel, fémenin et non cler guères en nulle réputa- 
tion, n'a esté guères de long règne. Par quoy Artur 
de Bretagne' (connestable très-longtemps avoit esté de 
France et conte de Eichemont), parvint à la duché; 
lequel, en petite corpulence, avoit flory assez en bonne 
renommée, comme connestable, mais ratteint des vieux 



• Se mouvoir à quelqu'un, l'attaquer, lui chercher querelle. 

^ Tellement élevé comme méry, au degré d'élévation conforme à ses 
mérites. 

" François I", duc de Bretagne, mort le 17 juillet 1450 ; il avait fait 
étrangler son frèro Gilles de Bretagne le 24 avril 1450, et lui survécut 
donc un peu moins de trois mois. 

■» Pierre II, duc de Bretagne, mort le 22 septembre 1457. 

'■ Artus III, ducdeBretagne, d'abord comte de Richement et connéta- 
ble de France. Il succéda en 1457 à ses neveux François I" et Pierre II. 
Les historiens de la Bretagne racontent qu'il fit hommage de son duché 
au roi Charles MI en 1458. Il mourut le 215 décembre de la même 
année. 



160 CHRONIQUE 

jours duc, riens n'a fait de singulier, excepté que, con- 
traire de la faveur portée à la couronne de France en 
temps de son office , parvenu à la duché plainement, en 
refusa l'hommage au roy , disant : que par amitié, ne faveur 
envers luy nulle, ne vouloit desfrancir la hauteur de ses 
pères si longuement maintenue en liberté, non ohstant 
que luy-mesmes, comme serviteur du roy, paravant a voit 
aidé à mener à celle loy son nepveu le duc Françoys. 

Quant j'ay circuy donques toutes les régions chres- 
tiennes, fors celle de France, là où naturellement doit 
estre le trône des gloires et honneurs mondains et dont les 
hauts princiers anciennement resi:)lendoient par l'univers 
siècle devant tous autres, maintenant, par regard à leurs 
nobles personnes, loist bien avoir l'œil aussi à leurs clar- 
tés, comme à ceux qui en longue contraire et marastre 
fortune ont pu clarifier moult et faire resplendir leuns 
vertus parce que nécessité les y constraingnoit et que le 
bras de Dieu, par correction, ce sembloit, leur envoya en 
ce temps tous les jours nouvelles afflictions (non pas que 
je le ramentoyeen leur repreuve, ne par joye qui m'en est 
prise, mais en vraye condoléance de leur souffrir et à leur 
propre très-haut mérie exaltation). Desquels, en gardant 
l'ordre selon leur estât, il sembleroit que je devroye mettre 
le roy au front tout premier ; toutesvoyes , tendant à 
clore toute la splendeur des autres en sa personne à luy 
seul, je luy garde le derrenier lieu. 

Sy me vient premier en mémoire le roy Loys de Cécille ' , 
frère à Eenier et à Charles d'Anjou ; lequel, non guères 
cognu en France par aucuns grans faits y soustenus, 
régna en Naples puissamment assez à la nature du pays , 

' Louis III, fils de Louis II et d'Yolande d'Aragon. II épousa Mar- 
guerite de Savoie et mourut en 1434. 



DE CHASTELLAIN. 161 

mais ne fut pas de longue régnation, par mort qui le prist 
en moyens jours. Sy devoit succéder après luy Renier, duc 
de Bar, son frère '; mais desconfy en une bataille que mou^ 
voit encontre les Bourgongnons , fut prisonnier à celle 
heure à Dijon; par quel empeschement et que ne pouvoit 
trouver sa preste délivrance, fut reculé beaucoup et tardé 
de sa succession, dont onques puis ne fut que le cœur ne 
luy fust gros à l'encontre de son détenteur \ Mis en ostage 
toutesvoyes ses deux enfans, s'en alla vers Naples, là où 
trouva faveurs et contrariétés meslées ensemble, entre les- 
quelles il faisoit estroit et dur à riens conquérir de g*rant ; 
car avoit le roy d'Arragon moult fier et puissant contre luy, 

* René d'Anjou, dit le Bon roi René, plus connu par ses poésies que 
par ses guerres. Il fut fait prisonnier à la bataille de Bulgneville, le 
2 juillet 1431, par un petit compagnon de Hainaut, nommé Martin 
Finart ou Frinart. Celui-ci reçut cinq cents livres et fut nommé bailli 
de Notre-Dame de Halle. Monstrelet émet toutefois un doute sur la 
légitimité de l'honneur et du profit qui lui en revint. 

* René, retenu longtemps prisonnier au château de Lille, fut rendu 
à la liberté le 28 janvier 1436. Il écrivait dans sa captivité : 

Celluy qui a fait cestuy livre, 
N'avoit guère à besongnier ; 
Sy amoit bien à estre délivré. 

Mais, quoi que dise Chastellain, le bon roi René ne garda pas ran- 
cune au duc de Bourgogne, car il le célèbre, dans un de ses poëmes, 
comme l'un des plus illustres serviteurs du dieu d'Amours : 

Je*Phelippes de Bourgongne, tel est mon nom tenu, 
Qui en amer me suis tout mon temps maintenu, 
Où le dieu d'Amours m'a doulccmcnt soustenu; 
Mais en a iin luy est de mon fait souvenu, 
Dont force m'a esté que je soye venu 
Vers luy comme son serf, lequel m'a retenu 
Et pour ce que je sçaj', par estre combatu 
Des batailles d'Amours, que j'ay esté vaincu 
En plusieurs nations, où me suis embatu. 
Je me suis en présent au dieu d'Amours rendu. 
[Livre du Ciier d'amours espris.) 



162 CHRONIQUE 

qui conteudoit au royaume et lequel, après, par longue 
persévérance en labeur, l'en déjetta victorieusement; non 
pas que Renier ne fust un vaillant prince oultre-bort et 
un très-courageux chevalier ; mais non bien voulu de for- 
tune en ceste partie, ne luy pouvoit résister. Sy retourna 
en France, là où grant terrien estoit , et vivant patient 
en son décbas, se parmaintint prince curieux de moult de 
singuliers cas touchant édifices, pompeusetés, festes et 
tournoyemens, es court plantureuse selon luy ; et mettant 
l'attente de la couronne en la main de son fils duc de 
Loraine, continua sa vie par deçà telle et à telle gloire 
que traire s'en pust. Sy vient après Charles son frère, 
conte du Maine', lequel très-sage prince et bien éloquent 
se maintint tousjours emprès le roy, duquel moult de- 
moura privé toute sa vie. Moult estoit large cestui et 
libéral en ses jeusnes jours; achetoit gens renommés à 
poids d'or, et sans les avoir vus, leur envoyoit les cour- 
siers et les mules et deux mille escus; avoit toutes let^ 
belles gens d'armes du royaume à son mand ; voloit de la 
plus haute esle en tout temps emprès son maistre ; gouver- 
noit et régentoit tout. Moult aimoit livres et belles doc- 
trines, et mist grant peine à les acquérir. D'amour estoit 
curieux moult , et n'y espargnoit chevance ; mais marié 
devint résolu beaucoup et plus contretenant ; grâce luy 
donnoient aucuns d'estre peu affecté aux Bourgongnons 
par douleur de son frère le roy infortuné en sa main. 
De celuy d'Orléans ^ me remembre maintenant aussi, 

• Charles, comte du Maine, mort en 1472. Son fils Charles fut l'hé- 
ritier du titre de roi de Sicile. Sa fille Louise épousa le duc de Nemours, 
et elle mourut de chagrin après le supplice de ce prince. 

2 Charles, fils de Louis duc dOrléans et de Valentine de Milan. 
Poëte plus élégant que le roi René, il ne fut ni moins malheureux, ni 
moins insouciant. 



DE CHASTELLAIN. -165 

de quoi la lueur ne doit estre celée, ne que des autres. Ces- 
tuy, riche assez des biens du décès de son père, demoura 
povre beaucoup de bonne fortune, car en trois ans [eut] dis- 
sipés et fondus en la main, que de luy, que de ses frères, 
vaillant bien dix-huit cens mille escus, par maintenir que- 
relle contre le duc Jehan de Bourgongne, dont il se 
trouva au bout de pouvoir. Par crue encore de plus grant 
malheur, fut pris en la bataille d'Azincourt, mené en 
Angleterre jeusne frès chevalier, et tiré après par long 
décours d'ans, tout gris viellart. Cestui, mort en mémoire 
de ses plus prochains, par compassion de son adversaire, 
le duc bourgongnon, fut tiré hors de prison, marié à sa 
niepce, et secouru de grans biens; lequel, venu en France, 
vivoit et temporisoit avecques les autres, peu empeschié 
toutesvoyes de grandes besongnes et de commune aucto- 
rité es royaux affaires. Le mesme auques près se peut 
alléguer du conte d' Angoulesme son frère ' , lequel détenu 
gagier aussi en Engleterre , après longs ans y avoir de- 
mouré, en fut trait à dangier; dont marié après diseteux 
à la fille du seigneur de Rohan, breton, vesqui à la mesure 
de sa fortune entre large et estroit, ne estant fort, ne dé- 
primé aussi. 

Jettant après mes yeux sur Jean, duc d'Aleuchon% je 
regarde comment cestuy, de semblable fortune à son père 
pris à Azincourt', fut pris aussi jeusne chevalier en la 
bataille à Verneuil, et empeschié du corps par longue pri- 

' Jean d'Orléans, comte d'Angoulôme, resta en Angleterre comme 
otage, de 1412 à 1444. Il épousa Marguerite de Rohan, fille d'Alain, 
vicomte de Rohan et de Marie de Bretagne. 

2 Jean II, duc d'Alençon, né en 1409. Il fut condamné deux fois h 
mort, sous le règne de Charles "VII et sous celui de Louis XI. 

' Jean I", duc d'Alençon, ne fut pas pris à Azincourt : il y succomba 
les armes h la main. 



164 CHRONIQUE 

son, fut déboutté aussy par fortune de guerre de posses- 
sion paternelle, dont, après, venu à délivrance, luy con- 
venoit vivre moins relu3^sant, le plus povre de France. 
Toutesvoyes entre les royaux estoit le plus nettement 
accompagné et le mieux payant en sa dure et escharse for- 
tune. Longuement s'exercitoit es faits de la guerre, dont il 
estoit au milieu ; au plus parfont, s'embrouilla avecques 
le duc Charles de Bourbon , pour le dauphin encontre le 
roy , dont l'appaisement fut fait à bien dur. Et la seconde 
fois, pécha arrière en lèse-majesté, cedisoit-on. Dont pris 
à Paris et tenu en prison bien l'espace de deux ans, fut 
mis en la sentence des pairs à Vendomme, et combien que 
envys récite l'infortune d'un si haut homme, pour attester 
vérité, toutesfoys faire le convient. Mais pour luy donner 
espargne du plus, je veuil produire le duc Charles de 
Bourbon ' , le plus agile corps de France et le plus spé- 
cieux en son temps; lequel, par fiction qu'on peut faire 
des choses non vues, pouvoit estre jugé un Absalon, un 
autre troyen Paris. Grant terrien estoit cestuy compétam- 
ment et moult donné aux aventures de la guerre, là où, 
conduit de fortune moyennement, parattaignoit à moyen- 
nes fins. Au plus haut de son effort toutesvoyes et de sa 
gloire, rebouté fut durement du duc bourgongnon et 
compuls de venir, à genouil ployé, devant luy comme le 
plus foible, dequelle racine bourgeonna après la paix entre 
le roy et le duc bourgongnon faite à Arras. Maria son fils 
à la fille du roy ; maintint ses pays nets assez et paisibles, 
se mesla une fois d'un brouillis d'entre le roy et son fils , 
dont suspect vesqui tous ses jours; mais corrigé de Dieu 

' Charles l", duc de Bourbon, mort en 145G. Il laissa un grand 
nombre d'enfants, parmi lesquels il faut citer Louis, évêque de Liège, 
et Isabelle, seconde femme de Charles le Hardi, duc de Bourgogne. 



T)E CIL\STELLA1N. 165 

de ses fautes et vanités, languist martir doloreux tout 
impotent de goûtes, es quelles, après les avoir portées 
bien long terme, mourut Lien renommé chevalier, le plus 
facondeux' de son temps. Moult laissa belle génération bien 
adressée ; entre lesquels succéda héritier principal son 
aisné fils Jehan % auquel, pour ce que, à l'heure de ce cha- 
pitre escrit, il estoit encore nouvel duc et non examiné 
encore en longues et expérimentées vertus et fortunes, 
mais bien en voye de hautes futures attaintes, pour tant 
n'ay voulu, ne su former la qualité de son titre, quant ses 
vertus et propres fortunes en temps à venir, le formeront 
par eux-mesmes, et luy donront telle splendeur que ses 
désertes, jà-soit-ce que jà estoit entré bien avant au palais 
d'honneur , par soy estre grandement et noblement con- 
duit en Bourdelois, en pluseurs durs affaires, par charge 
du roy, et par avant tout premier en la bataille de Guermi- 
gny' dont il estoit chef, [estant] conte de Clermont encore, 
là où en son bonheur et en la vaillance de ses conduyseurs, 
cheurent cinq mille Angles mors , sans les prisonniers 
fuyans soubs l'infélicité de messire Thomas Kiriel leur 
ducteur. Et afin que n'oublye celuy que l'on appelloit duc 
de Calabre*, fils seul au roy Eenier, qui bel chevalier 
estoit et non desnobly d'obscure famé aucune, toutes- 
voyes, parce que sa fortune ne l'avoit encore tiré à nulle 
haute singulière décoration, fors que^ en attente du plaisir 
de Dieu , de pouvoir parvenir une fois paisiblement à la 
couronne de Cécille dont son père avoit été expuls, il tem- 



' Facondeux, éloquent. 

•^ Jean de Bourbon succéda à son pôi*o au mois do décembre 1456. 
' Lisez : Formigny. 

* Jean, duc de Calabre et de Lorraine, (ils aîné du roi René et d'Isa- 
belle de Lorraine. Il mourut en 1471. 

TOM. ir. 1 1 



166 CHRONIQUE 

porisoit avecques les puissances et communes d'Ytalie, 
Florentins et Genevois, et à leurs frès, comme contraires à 
son contraire le royd'Arragon,vi voit etrepairoit' avecques 
eux, par longs ans délaissant propre terre et pays, la 
duché de Lorraine, son héritage maternel. 

Eégnoient aussi tout de celuy temps Charles, conte de 
Nevers^ et Jehan, son frère, conte d'Estampes % lesquels 
nourris de leur oncle le duc de Bourgongne, celuy de Ne- 
vers se dessevra de son nourisseur et s'en alla vers le roy, 
là où povrement entretenu se diminua beaucoup en ses 
biens et substances par courage d'y maintenir estât. [Parmy 
ceux] qui le bien publique aydoient à essourdre et à réparer 
par force et par armes, tousjours a esté trouvé un des plus 
avant et des mieux associés. Sy en a tiré telle gloire et mé- 
rite comme les autres. Celuy d'Estampes persévéra tousjours 
estable à son pris pilier et ne se desmeut onques de sa nour- 
richon, là où il fut constitué prince de la chevalerie de 
son oncle, meneur de ses osts, chef et dispositeur de sa 
guerre partout ; qui non obscurément s'y est porté et con- 
duit, mais en maintes hautes, dures et difficiles besongnes, 
en divers temps et lieux, si glorieusement que de la 
splendeur que y acquist le trosne mesme de son oncle, s'en 
multiplioit et augmentoit en clarté, car ne fut onques de 
riens entrepreneur dont il ne vint à chief maistre et vic- 
teur. Cestuy en sa vocation aux armes estoit comme une 
perle, excellent entre les autres de son temps; mais, en 
autres conditions et dons de nature, un homme commun, 



' Repairoit, habitait. 

- Charles de Bourgogne, comte de Nevers, petit-fils de Philippe le 
Hardi, duc de Bourgogne. Il mourut en 1464. 

' Jean, comte d'Étampes, mort en 1491. Il éleva en 1481 des préten- 
tions au duché de Brabant. 



DE CHASTELLATN. 167 

plus vertueux toutesvoyes que autrement. Sy ne luy donne 
g'ioire autre que telle que traire peut de ma lettre qui est 
entendible assez aux lisans. Avoient ces deux frères aussi 
un autre oncle de par mère, le conte d'Eu ', lequel pris 
en la bataille de VerneuiP et non grant terrien, continua 
longuement en prison en Angleterre ; dont après vuydé 
par finance, se trouve bien bas, et ce mesme qu'avoit de 
possession et pays, tout gasté et déserté par guerre, dont 
longuement povre de biens, fut povre aussy de clère for- 
tune et de prééminence, sinon en dangier et en l'em- 
preinte du roy qui l'entretint, et depuis, en la commune 
félicité des Françoys, il participoit en la commune clarté 
de famé de ses semblables, dont il est couvert aujour- 
d'huy comme sont les autres. 

En l'anglet aussi de ma mémoire, gisent deux contes 
d'Armignac, père et fils', desquels, pour faire apparoir 
ce qui est de cler en leur titre, desmoveray premier ce qui 
est de bruyne en leur fortune. N'estoit pas cestuy père 
par longs ans régnant en son quartier de pays, prince 
puissant et douté, fort et roy de encontre tous ses cousins 
et non accoutant à nuluy, non subgect, ne obéissant au 
roy, que à volonté possédoit villes et cliasteaux impre- 
nables et avoit dessoubs luy meubles infinis , Rains en 

• Charles d'Artois, comte d"Eu , mort en 1472. Il épousa succes- 
sivement Jeanne de Savcuse et Hélène de Melun, fille de Jean de 
Melun, châtelain de Gand. Il avait été fait prisonnier par les Anglais 
à la bataille d'Azincourt, et sa captivité se prolongea pendant vingt- 
trois ans. 

2 Lisez : d'Azincourt. 

^ Jean IV et Jean V, comtes d'Armagnac. Jean IV était fils de Ber- 
nard d'Armagnac, connétable de Franco, massacré à Paris en 1418. Il 
fut longtemps retenu prisonnier à Carcassonne, par l'ordre de Char- 
les VII, et mourut vers 1450. Quant à Jean V, on sait qu'il épousa sa 
propre sœur, en invoquant une fausse dispense du pape Calixte III. 
Il périt a.ssassiné en 1473. 



168 CHRONIQUE 

France, jadis disoit-l'on, par son père tué à Paris. Et 
cuydant fortune demeurer tousjours astable, avecques son 
org-ueil, de propre autorité, sans conseil, ne adveu du roy, 
traita de sa fille avecques le roy angles, en grant préjudice 
des Françoys. Dont d'une ordonnance, pouvoit estre, [le 
roy] le souffry prendre subtilement en son plus fort cliasteau 
par le seul héritier de France, Loys, Dauphin de Viennois, 
et dissiper tout ce qu'avoit de substances et de biens mal 
acquis; devant ses yeux, ses enfans' prendre et emmener 
en chétivoison'; son corps mettre en prison et détention 
estroite, et ce qu'avoit accumulé de gloire et de bruit en 
vaine et impertinente élation de cœur tenu, à coup obfus- 
quier par serve et doloreuse humiliation de sa fortune en 
ses vieux jours, qui mérancolieux le menèrent à fin de 
son mortel voyage et transportèrent la succession à son fils; 
lequel, le plus addonné aux armes du royaume françoys 
et de plus haute conduite, pour adjouster à l'infortune de 
son père nouvelle dénigration et malédiction, cognut 
charnellement sa germaine sœur; dont, procurant dis- 
pense du souverain pasteur de l'église pour l'avoir en ma- 
riage, fut dispensé, povrement toutesvoyes à son honneur, 
mais sagement à son salut; c'estoit que jamais ne la 
cognoistroit charnellement sinon à la requeste d'elle et 
non à son appétit. Sj se portèrent ses autres faits et beson- 
gnes povrement aussi en autres qualités ; par quoy, re- 
gardé du roy en son criminel mèsus, fut pris et corrigé , 
et longuement tenu en prison, à grant dur parvint à la 
franchise de son premier estât. Sy n'en sçay des deux rien 
réciter de haut, ne de cler, sinon qu'en large et plentive 
possession de terre que Dieu leur avoit prestée pour en 

' Chétivoison, captivité, misère. 



DE CHASTELLAIN. 169 

traire gloire et mérite, ils ont abusé de seigneurie. Le 
semblable ne faisoit pas le conte de Partriac et de La 
Marche', que j'ay vu aussy es royales conventions; car 
avecques la vaine renommée que pouvoit avoir mérie es faits 
du monde par chevalerie et prouesse de corps, sy n'avoit- 
il son pareil en la terre en vraye gloire de dévotion envers 
Dieu; qui, plus modeste que une espousée, alloit h l'église, 
en laquelle venu jusques au milieu, sur la nue terre se 
mist à genoux devant le crucifix, les yeux en terre, les 
mains au ciel ; et là aourant, comme si ce fust un commun 
homme, donnoit exemple d'un excellent singulier miroir 
de toute bonne vie. De sa famille n'avoit homme dissolu, 
nul jureur, nul vivant de rapine, nul flatteur, ne jangleur, 
nul de vicieuse, ne deshonneste conversation; et tels comme 
il désiroit estre ses serviteurs, luy-mesmes se présentoit, 
et monstroit exemple de leur chemin, dont, en salle, à 
l'heure du repas où cotidiennement séoit entremy eux, 
faisoit lire la Bible, exposition des saintes Escritures, livres 
de doctrines et de moralités, livres de fruit et de perfection, 
livres de mœurs et de bons enseigmemens, et toutes telles 
choses ; et y faisoit plus quoy en sa maison qu'en un ré- 
fectoir de chartreux. N'estoit trouvé en luy injustice, ne 
iniquité, nulle œuvre vilaine, ne tyrannique, nulle défail- 
lance de justice, nulle crudélité, mais toute contendance 
h vertu, h la grâce et à l'amour de Dieu, par despection, 
cemesembloit, de la gloire et vanité du monde. Dont Dieu, 
pour plus le bieneurer et parfaire peut-estre, et embellir 
ce que commencé avoit, de la plus belle fille de France 
qu'avoit engendrée et tenue au monde longuement pour 

' Bernard d'Armagnac, comte de Pardiac, avait épousû Éléonore de 
Bourbon, comtesse de la Marche et duchesse de Nemours, qui reven- 
diqua en 14G0 le royaume de Naples. 



170 CHRONIQUE 

estre future royne, fit sa servante après et la révoqua à 
luy, et, délaissant gloires du siècle et humains bonbans, se 
rendy en religion de sainte Clare, là où elle, avecques son 
géniteiir, a acquis, j'esjîère, gloire perpétuelle ' . 

Et ne doit estre d'oubly après, le conte de Foix% lequel, 
estant un très-bel chevalier adroit , estoit puissant aussi 
de terres et de seigneuries, et au premier voj^age que le 
roy fist en Guyenne, à cause de Tartas% servy grandement 
le roy et s'y monstra valereux seigneur ; dont après, au 
retour du roy, vint en France avecques luy et se tint tout 
quoy en sa court, là où tousjours l'un jour après l'autre, 
parce que belle et aggréable personne estoit, et accompa- 
gné grandement , son fait , sa renommée et son autorité 
alloient montant et multipliant de plus en mieux tous les 
jours. Et en toutes choses servantes à guerre ou à paix 
fut trouvé un des plus loés. Avoit pluiseurs affaires et. 
estrifs à l'encontre de ses voisins, espécialement contre 
le prince de Navarre, dont il avoit espousé la sœur. Es- 
toit seigneur de Byerne*, une forte et dure nation de gens 
et moult populeuse, et par laquelle estoit redouté assez, 
car est une belliqueuse nation. Mais pour ce que n'a esté 
resplendissant qu'en communes félicités avecques les 
autres de son temps, avecques les communément heureux 
aussi il a emporté de gloire sa portion , telle que à luy 
appartenoit. 

» Cette fille du comte de Pardiac paraît être restée inconnue des gé- 
néalogistes. Son aïeul Jacques de Bourbon avait pris l'habit de reli- 
gieux franciscain au couvent de Sainte-Claire de Besançon. 

* Gaston IV, comte de Foix, mort en 1470 dans un tournoi, avait 
épousé Éléonore, fille de Jean, roi d'Aragon et de Navarre. 

' L'expédition de Charles VII au secours des assiégés de Tartas eut 
lieu en 1442. Voy. Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, tome II, 
page 439. 

^ Byerne, Béarn. 



DE CHASTELLAIN. 171 

Moult doit estre recommandable aussi le conte d' Aie- 
bref, lequel, valereux chevalier, jeusne et de grant bruit 
là où trouvé s'est, s'est reposé sur la gloire de ses enfans 
tout viellart, lesquels es labeurs et dangers de la guerre 
encontre les Angles, en Bordelois, par longs ans se sont 
vigoreusement exercités, et depuis longuement en service 
du roy , là où le seigneur d'Orval ", et celuy qu'on appelloit 
le Capdet% ont esté chevaliers de haute conduite de gens 
es marches de France, et tellement y appliqués et donnés 
que nuls en ce mestier plus propres, ne plus à recomman- 
der de leur temps. 

Sy peut bien emprès eux, me semble, Loys de Lucem- 
bourg, conte de Saint-Pol\ qui, en grande possession de 
terres et de places esparses en divers lieux, se montroit 
assez en haute élation de courage par diverses manières 
de faire, quant soy eslongeant de la maison de son prince 
le duc, où luy et les siens avoient esté faits, prit son affuy 
vers le roy et s'allia à messire Charles d'Anjou et au co- 
nestable Artur de Bretagne, par deux sœurs qu'avoit, qui 
furent leurs espouses,' par vertu de laquelle alliance moult 
entendoit à estre grandy et fortiffié, comme il estoit du 
fait, mais non pas pour rien pouvoir contre celuy là où 
aucunes apparences causoient aucune fois suspicion de 
folie et d'orgueil. Moult estoit bel chevalier cestuy comte, 
radde de corps et fort à douter, souverainement en 



' Charles II, sire d'Albret, mort en 1471. 

^ Arnaud d'Albret, seigneur d'Orval, lieutenant général en Rous- 
sillon, mort en 1463. 

^ De là est venu le mot cadet. 

* Louis de Luxembourg, fils aîné de Pierre, comte de Conversan et 
de Brienne. Louis XI le créa en 1465 connétable de France ; il est inu- 
tile de rappeler que dix ans plus tard il lui fit trancher la tôte en place 
de Grève. 



172 CHRONIC^UE 

bataille particulière, comme seroient armes en cliamp 
clos , lesquelles il quist longuement , et porta emprise par 
un an entier, à intention d'avoir à besongnier à tel que ne 
pouvoit fîner. Sy en fit le voyage à Saint-Jacques en pom- 
peux estât, mais non venant à ses intentions, retourna 
non délivré de nulluy. Vaillant chevalier estoit en guerre 
et assez beureux et merveilleux solliciteur de madame Vé- 
nus. Prist aucuns argus et pointe contre son prince, dont, 
blasmé de raison et d'iiumaine équité, fut grandement 
noircy en son honneur; car s'en trouva déçu et grevé et 
reculé de tous biens, et mis si avant en indignation pro- 
voquée sur luy que trop luy estoit dur ; et encores eust esté 
plus si le duc eust voulu donner voye à couroux jusques 
à l'extrême; mais nenny. Mist toutesvoyes à sa table' au- 
cunes de ses terres, et luy fit bien sentir, sans donner coup, 
quel il estoit, et à qui il se prenoit, et de quelle puissance 
et effet pouvoit estre son orgueil. Sy fut grant dommage 
certes, si l'amendement n'est venu après, que un tel che- 
valier, si bel et si puissant seigneur et si mettable entre 
tous ces bons et hauts hommes de son temps, s'est noircy 
ainsy par outrecuidance, par confiance en sa nouvelle 
fresche fortune, plus amye beaucoup que à ses pères. 
Certes moult luy répugnoient les faits du bon chevalier 
son oncle, messire Jehan de Lucembourg", lequel, posé 
que haut homme fust, de royale et impériale maison, co- 
gnoissant toutesvoyes la hautesse et précellence de son 
prince le duc sur la sienne, la multitude de ses hautes do- 
minations et pays emprès sa nudité et sobresse de biens, se 



' Mist à sa (aile, réunit à son domaine, confisqua. 

' Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir, et puis comte de 
Ligny, mort en 1440. La fortune de la guerre mit successivement 
entre ses mains Saintraille et Jeanne d'Arc. 



DE CHASTELLAIN. 173 

maintint humble et ploj^ant, et de ce que par valeur et 
diligence en armes conquist et submist à sa domination 
soubs le bras et querelle d'iceluy duc, de ce ne se monstra 
onques descognoissant, ains honoré et amé de son chef. 
En ce faisant, fut redouté et cremu en toute la croisure de 
France de l'un bout à l'autre, non pas que fortune luy 
avoit appointé son lit tel à son naistre, mais ses hautes 
valeurs et vertus l'avoient basty de leurs propres mains 
tel quel'avoit; qui tel estoit aussi que, jusques en la ter- 
mination du monde, son honneur y repose dessus, précieu- 
sement paré comme il a méry. Et si tous ceux de généra- 
tion impériale ou royale se doivent réciter droit-cy, ne 
demourra puis darrière donques le conte de Vaudemont 
et ses deux fils. Ferry et Jehan ', lequel, les deux parts de 
ses jours a exposé en toutes dures labeurs de guerre à ren- 
contre du roy Renier, pour cause de son héritage, sans 
autres partiales querelles ailleurs que meslées avecques 
celle du duc bourgongnon, pour laquelle maintenir roide- 
ment, moult souiïri en son temps froit et chaut, moult se 
trouva en hauts et périlleux affaires; en batailles, en ren- 
contres, en sièges, et en autres diverses labeurs, selon la 
qualité de son pouvoir. Vaillant chevalier estoit cestuy et 
avecques les autres honoré bien digne d'estre mis avant. 
Et parvint à la fin de sa querelle à l'encontre dudit roy 
Renier et obtint sa fille aisnée pour son fils Ferry, qui bel 
chevalier estoit aussi et se monstroit en France en com- 
mune vertu digne de commune exaltation, là où Jehan son 



' Antoine de Lorraine, comte de Vaudemont, eut de ^farie, comtesse 
d'Harcourt et d'Aumale, Ferri II, qui épousa Yolande d'Anjou , et 
Jean, comte d'Harcourt, qui, comme Cliastellain le dira quelques 
lignes plus loin, se signala dans les guerres contre les Anglais en Nor- 
mandie. 



174 CHRONIQUE 

frère, ayant longuement gouverné Grantville et tenu fron- 
tière encontre les Angles, se plongea en plus grande entre- 
mise de guerre que nefaisoit sonaisné, car estoit chevalier 
moult esveillié et actif, belle personne et adroit de corps, 
en toute chose vaillant, et louable en conduite, plus riche 
de bon los que de biens mondains, auxquels toutesvoyes 
en raisonnable portion ne pouvoit faillir une fois. Mais 
pour ce que j'ay l'ordre des royaux, là où je dusse avoir 
assis le conte de Montpensier, ensamble celuy de Ven- 
domme, père et fils, je me retourne arrière à la déclara- 
tion de leurs titres, èsquels, si je ne veux user de faveur, 
je ne sçay riens mettre de celuy de Montpensier', sinon 
que en povreté de gros sens , sagement toutesvoyes con- 
duysi ce qu'avoit de possession. Sy advint une fois un 
conte de luy, du temps des guerres, bien estrange; car 
avoit un routier qui avoit enfraint son sauf-conduit. par 
aucune manière de dérision de sa personne, pensant qu'en 
luy n' avoit que mesprendre, pour ce que réputé estoit à 
fol et à lourdau. Sy advint que pris fut, car le fit quérir 
partout, et tantost, comme courcié de telle injure, luy vou- 
loit donner punition condigne au cas. Or estoit ce routier 
homme moult amé et renommé entre les princes ; par quoy 
le duc de Bourbon son frère prya très- instamment. Sy fit 
le duc d'Alenchon aussi ; lesquels tous n'y porent riens 
acquester; mais pensoient que à monseigneur le Daulphin 
ne l'oseroit refuser, prémis qu'il voulsist prier pour luy. 
Sy en fit ledit monseigneur le Daulphin son pouvoir; mais 
pareillement comme ils avoient esté refusés, sy fut-il. Sy 



' Louis de Bourbon, comte de Montpensiei", surnommé le Bon, était 
!e troisième fils de Jean I"", duc de Bourbon. Il mourut en 1486. Uno 
de ses filles épousa Wolfart de Borssele, seigneur de Ter Vère et comte 
de Buchan en Ecosse. 



DE CHASTELLAIN. 175 

vint le roy au derreuier, et eu fit sa requeste aussi ; mais 
à conclure brief , ne pour roy, ne pour roc il ne se voult 
onques souffrir remonstrer, ne vaincre, que finablement il 
ne convenist que celuy qui luy avoit fait celle enfrainte, 
ne portast la punition, telle comme il la voudroit ordonner. 
Par quoy, comme un folastre obstiné en sa folie, fut laissé 
(et [on fut] despité d'en avoir tant prié), lequel à coup fit 
flestrir ledit routier en son front d'un séel ardant, et ce fait 
le laissa aller. Parquoy le roy dist alors que par saint Jehaa 
il faisoit mauvais cheoir en main de fols. Est icy la seule 
singularité que je luy attribue, laquelle je laisse en l'inter- 
prétation des lisans. Celuy de Vendomme aussi, le viel', 
avoit esté de long eage , et de telle régnation que sa puis- 
sance portoit ; fut avecquesles autres malheureux Françoy s 
en la bataille d'Azincourt pris , et emmené en Angleterre; 
dont, party depuis, fut fait grant maistre d'iiostel du roy, 
et soy exposant pluseurs fois es faits de la guerre, y acquist 
la renommée de ses semblables. Souvent se trouvoit en 
ambassades çà et là pour cause de ses vieux jours et que 
beaucoup avoit vu. Aucun rain " toutesvoyestenoit de folie, 
mais en aucuns endroits de grant et meur sens qui vain- 
quoit l'imparfait. Lequel venu à sa fin à Tours, le roy 
mesme l'alla visiter au lit de sa mort, là où il demoura 
grant espace, soy informant de moult de choses passées. 
Et à tant le laissa et le jugea moult recommendable en 
mémoire de son fils successeur'. Après luy ne m'appert 
riens présentement fors que bel et amyable de faicture se 

' Louis de Bourbon, comte de Vendôme. Il mourut le 21 décem- 
bre 1446, àf?é d'environ soixante-dix ans. 

- Aucun rain de folie, un brin de folie. 

•' Jean de Bourbon, comte de Vendôme, avait fait ses premières 
armes sous les yeux de Danois. II prit part à un grand nombre d'ex- 
r<'ditions militaires. 



i76 CHRONIQUE 

pouvoit attendre encore en mainte avance de belle fortune, 
sur le fondement qu'avoit de bon vouloir, par lequel je 
clos la circumscription de tous les princes françoys d'un 
temps et de la cïirestienneté aussi, excepté des deux prin-. 
cipaux, là où il y aura grant mistère à les bien descrire 
tous deux, et plus grant encore ày asseoir jugement, pour 
cause des partialités et envies régnantes de longtemps jus- 
ques aujourd'huy en ce royaume et dont la fin ne m'est en- 
core espérée si tost, pour cause qu'amour naturelle y est 
refroidie, enracinée et enviellie division , lumière de vraye 
raison offusquée et les entendemens poilus ou d'affections 
injustes ou de liaynes et despections volontaires, dont 
causes sont gloire et roide régnation en deux hommes 
incompatibles ensamble. Lesquels, sans fleschir vers nul 
en faveur, sinon en ce que vérité me pourra avérer, j'ay 
entrepris à descrire droit-cy leurs gloires, leurs vertus, 
leurs hautes prééminences et fortunes, en déi^loration au- 
cune toutesvoyes de leurs vices , es quels originellement 
se congréoient les mesmes ; pestilencieuses rumeurs que 
j'ay plorées longuement en cestuy très-saint préau des 
fleurs de lis, clarifié nouvellement et purgié de toutes 
bruynes, excepté d'envie dont le feu que le dyable y nour- 
rist, est matière assez de faire deux très-hauts glorieux 
hommes redevenir misérables , ignominieuses, maleurées 
personnes, et de faire enverser au plus bas de la roue ce 
que grâce de Dieu, avecques adjunction de naturelles ver- 
tus aucunes, ont mis au plus haut siège de fortune, que 
bien à maie et à doloreuse heure se feroit après tant d'a- 
mères et pestilencieuses playes guéries freschement, pour 
lesquelles, comme qui sentu en ay ma part, je invoque la 
miséricorde de Dieu là haut , que pourvoir y veuUe et 
remédier et que la rosée de sa sainte clémence puisse 



DE CHASTELLAIN. 177 

esteiudre le feu de nos vicieuses passions, là où elles 
messiéent. 

CHAPITRE XLIII. 



Comment Georg'e descrit icy les caractères des deux princes principaux 
de ce temps, le roy de France et le duc de Bourgongne. 



Or me pardonnent Françoys et Bourgongnons : s'il leur 
plaist, escoutent et entendent celuy qui regarde, ne à envie, 
ne à partialité de nuluy, ne à complaire, ne à desplaire, en 
proférer ce que vray est en soy. Prennent ce qui est glo- 
rieux et louable ceux à qui il compète ; et ce qui est de 
meschief et de défection à deux lez, soit oï patiemment, car 
gardant balance droite à tous deux, à tous deux garderay 
équité et faveur en jugement, non pas par définitive sen- 
tence dont je désire à estre cru, mais par opinion tirée de 
plusieurs argumens qui jusques en la fin du monde donne- 
ront occasion d'en parler à autres. 

Là où peur aucunement et soussy m'aherdent en l'en- 
treprendre, pour cause d'estre noté de trop de faveur ou de 
hayne, ou d'estre trop légier en jugement, ou trop affecté 
en propre opinion, toutesvoyes, selon que le temps me 
présente les choses aujourd'huy et que les personnes aussy 
me donnent à cognoistre par leurs faits leurs natures, 
aussy, selon ce, en droite ligne de vérité, comme je voy 
et cognoy et que longuement ay vu et expérimenté les 
vertus, les opérations etles fruits de tous deux, pour venir 
à la fin où je tens, leurs deux gloires mettray en descrip- 
tion, afin de souffrir à l'affection de cliascun, là où sa 
nature lepourroit traire, par élection ou par cler jugement 
à le vaincre mesme et condamner en son abus , protestant 



178 CHRONIQUE 

toiitesvoyes, pour cause des immortelles envies du monde, 
entre lesquelles entrebouté, de légier je pourroye estre 
foudroyé , que toutes les deux personnes me sont en 
égale affection. Dont, si l'une a plus gloire et moins vices 
€t l'autre plus vices et moins gloire, ou tous deux ég'aux, 
sy n'est-ce pas que hayne ou faveur m'ayent commu vers 
nul l'une emprès l'autre, afin que par toutes deux estre 
regardées songneusement, on puisse cognoistre et juger 
distinctement de leur précellence, qui passe et qui non, ou 
si tous deux sont en une équalité de splendeur, ou si tous 
deux siéent et peuvent attaimlre à une différente. Par 
quoy la clause de mon titre, là où je mets l'Auguste duc, 
peut estre confirmée ou reboutée justement, par trouver 
autre son consemblable ou meilleur , combien toutesvoyes 
que par alléguer un roy Auguste, cela ne me peut raser 
mon article, quant seulement je ne l'entens à proférer que ' 
entre les deux si plus haut ne peut. 

Cestuy Charles donques septiesme, de qui les histoires, 
entre les autres ses devanciers, sont à esmerveillier, pour 
les choses qui en son temps furent inopinables, à pro- 
prement le descrire au vif, selon que nature y avoit ou- 
vré, n'estoit [pas] des plus espéciaux de son œuvre, car 
moult estoit linge ' et de corpulence maigre ; avoit faible 
fondation et estrange marche sans portion ; visage avoit 
blême, mais spécieux assez, parole belle et bien agréable 
et subtile, non de plus haute oye. En iuy logeoit un très- 
beau et gracieux maintien. Néanmoins aucuns vices sous- 
tenoit, souverainement trois : c'estoit muableté, diffidence, 
et au plus dur et le plus, c'estoit envye pour la tierce; 
lesquelles toutes trois se déclareront es lieux là où les 

' Linge. Sur la .signification de ce mot, voy. t. !"■, p. 210. 



DE CHASTELLAIN. 17!) 

matières d'elles-mesmes en donneront à cognoistre clère- 
ment les effets, et desquelles il n'est lieure présentement 
d'en escrire en général , pour mieux entendre après, savoir 
et juger des hautes matières qui cherront entre eux, après 
estre reconsilliés ensamble, où ils sont ennemis de présent, 
et ne suis venu jusques à leur paix. Par quoy, les vices en- 
core n'ayant point de lieu, il loist bien de manifester les 
vertus, èsquelles, en clère œuvre de Dieu, il deviendra 
glorieux par-dessus grant nombre de ses pères, quant de 
très-povre et misérable commencement il est parvenu à 
glorieuse fin, là où en très-afluLuente félicité les autres ses 
devanciers pères sont demourés encrolés ' enmj chemin 
voires ou menés mesmes en misérable yssue. Or est vray 
que cestuy roy Charles, en ses jeusnes jours, se trouva 
infortuné beaucoup et moult oppressé de ses ennemis, 
tellement que les derrenières bornes de son royaume luy 
estoient ostées, èsquelles encore fortune luy estoit escharse 
assez etluy tenoit moult aigre l'esprit par maintes diverses 
tribulations et adversités tous les jours nouvelles, tant du 
lez de ses ennemis, Bourgongnons et Angles, qui aigrement 
le comprimoient, comme de ses propres gens mesmes, 
routiers, Escots, Espagnols, Lombars, qui dominoient sur 
luy par haussage ^ En quoy, dévot à Dieu, alors se monstra 
assez patient, mais corrigé, peut-estrede lavolenté de Dieu, 
d'aucuns ses délits. Longuement toutesfois Dieu le souffry 
et l'abandonna en ceste affliction. Par quoy, ses jeusnes 
jours venus après à meur eage soubs agùe et estroite 
povreté, debvoient devenir pleins et dignes aussi à rece- 
voir en montance de règne plus grande complication de 



EncroUs, embourbés. 
Haussage, nrrogance. 



180 CHRONIQUE 

biens méris , comme il advint ; car de celle heure que Dieu 
mitigea le cœur de son adversaire envers luy et le tira 
jusques à la pardonnance de son injure, tousjours depuis 
de degré en degré, par succession de temps, il commença 
à florir et à prospérer en ses faits, commença à fructifier 
en ses labeurs, et qui premier ne sembloit que un tronc 
sec soubs une langoureuse escorce tempestée et battue, 
devint un rameau flory précieusement et fueillu soubs un 
ryant soleil favorable. En quoj bien à noter fait que le 
principe de sa félicité et acquise gloire luy vint de béné- 
fice reçu, dont loy de noblesse et d'honneur ne doit igno- 
rer jamais la gratuité sans en estre reprise. Sy est vray 
aussi que paravant la pacification, il n'estoit vertu en 
luy qui le pust essourdre ; mais depuis icelle trouvée, n'en 
avoit nulle si petite aussi qui ne luy rendist fruit, dont, 
entre les autres par qui plus venoit à prospérité, c'estoient 
diligence et propre sollicitude de ses affaires, là oii il met- 
toit cœur et entendement et y appliquoit toutes ses vertus, 
car venu aujourd'huy par une manière à un tel ou à tel 
bien demain, estudioit par une autre voye de parvenir à 
un autre plus grand pour nettoyer son trosne plein de 
bruynes et y faire rentrer vertu et hautesse jà longuement 
perdues. A quoy il parvint à la fin plus hautement que 
pièça n' avoit fait roy, mais non pas tant seulement en 
clarté de ses vertus , mais par adjoustance aucune de ses 
vices qui luy rendoient fruit et félicité par inconvénient, 
comme on pourroit dire que sa malheure et que ceux qui 
gouvernoient son fait', estoient cause de sa successive ma- 



• Guillaume Cousinot accuse aussi les conseillers de Charles VII. 
Ceux qui étaient en butte aux reproches les plus vifs (ils furent excep- 
tés de la paix d'Arras), étaient Tannegui du Chastel, le président de 
Provence, Louvet, et le médecin Jean Cadart. Une fille du président de 



T)E CHASTELLAÏN. - Î8I 

lédiction en salut, entendu que de diverses mains et par di- 
verses natures d'hommes sa gloire a esté bastie et mise sus, 
et que de sa personne luy-mesmes n'estoit pas homme bel- 
liqueux, n'estoit robuste, ny animeux homme pour faire 
de main propre, ne cherchoit mesme l'estour, ny rencontre, 
ains, non asseuré entre cent mille, se fust espovanté d'un 
homme seul non cognu ; mais avoit des grâces à ren- 
contre que de sages et vaillans s'accompagnoit volontiers 
et s'en souffroit conduire, auxquels par-dessus leurs sens 
continuellement il adjoustoit nouvelle invention. Par quoy 
ce qu'il perdoit en vaillance, que naturellement n'avoit de 
luy-mesme, ce recouvroit-il en sens, de quoy il profiitoit 
aux vaillans. Et es toit vray semblable que le sens qu'avoit 
de nature, luy avoit esté renforcé encore au double en son 
estroite fortune par longue constrainte et périlleux dan- 
ger de divers cas, qui forcément luy aguisoient les es- 
prits , comme on trouve des Romains qui jadis , au temps 
qu'ils avoient plus d'aifaires et impugnations , ils estoient 
les plus vertueux des autres ; mais quant paix leur donna 
occasion de oysivetés et voluptés, nuls au monde plus vi- 
cieux. En quoy fait à entendre que les estroites fortunes 
clariffient les humaines vertus, et les comblées et volup- 
tueuses les endorment et amortissent. 

Mais pour donner à entendre comment par inconvénient 
de vice, comme j'ay dit, il parvint à amendement de ses 
besongnes qui estrangement souvent.... ', savoir faut, 
comme il a esté dit, que moult estoit de condition muable, 



Provence, la dame de Joyeuse, était la favorite du roi. Quant à, Jean 
Cadart, il avait, malgré la pénurie du trésor, réuni vingt-cinq à trente 
mille écus, somme énorme pour ce temps-lù. 

» La phrase est incomplète dans les manuscrits d'Arras et de Flo- 
rence. 

mil. tr. 12 



182 CHRONIQUE 

ce roy ; dont, à cause de tel accident, esclieurent aussi fré- 
quentes et diverses mutations entour de sa personne, et se 
formoient ligues et bandes contraires entre les curiaux', 
pour, en reboutement de l'un l'autre, parvenir à autorité; 
en quelle manière de faire, chascune des parties veilloit 
tousjours et estudioit en faire quelque chose de grant, le 
régnant pour demourer en grâce , et le contendant sur 
l'espoir de parvenir. Et ainsy, de deux envies contraires 
tendantes à fin de vertu, naissoit tousjours une œuvre de 
fruit au nourrisseur : c'estoit le maistre, lequel par subtil 
regard que avoit à leur faire, les souffroit convenir toutes 
deux et en prist le proffit. Or avoit de condition qu'en 
terme de temps, quant on s'estoit bien haut eslevé emprès 
luy, jusques au sommet de la roue, lors s'en commençoit à 
ennuyer ; dont, à la première occasion que pou voit trouver 
aucunement apparente, volontiers les renversoit de haut à 
bas, confusément toutesvoyes. Par quoy autres ayans la- 
bourés en longue contendance dehors l'huys et parvenus à 
nouvelle grâce, parvinrent aussi à nouvelle exaltation 
longuement pourjettée lors, ou par espoir qu'avoient de 
demourer plus ferme que leurs devanciers, travailloient 
aussi à plus hautement déservir leur régner par haute 
œuvre, et de fonder leur longue durée en multitude d'uti- 
lités rendues; lesquels, après avoir régné une espace 
aussi , et que tiré avoit du ventre ce qui y estoit, néan- 

1 Curiaux, gens de cour. Ce mot était pris souvent dans une mau- 
vaise acception au xv* siècle : 

Qui ne scet feindre son penser, 
Qui ne scet braire ou hault chanter, 
Qui ne scet son maistre flatter, 
Qui n'aprent à dissimuler. 
Qui n'apprend à faire le sourd, 
Il n'a que faire d'estre à court. 



DE CHASTELLAIN. 185 

moins à telle occasion comme les autres en soudain sursaut 
se trouvoient enverséset payés du mesme salaire dont autres 
leur avoient esté miroir. Et ainsy du second au tiers, du 
tiers au quart, du quart au quint, jusques enfin dura ceste 
continuation et manière de faire tellement qu'en la parfin 
sa gloire et son règne entre toutes ses besongnes se sont 
trouvées au plus haut de la roue par pièces et parties de 
diverses gens ainsi rassamblées et cousues ensemble, jus- 
ques à soy trouver plus cler et plus glorieux que pièça 
nul autre, voires par la vertu souverainement et estudie 
de ses gens, tels que dessus, qui, jour et nuit, à intention 
de privé bien avec le sien , y labouroient et veilloient, et 
luy pratiquoient ce tout à quoy il parvint, moitié par 
engin, moitié par force et par avis, jusques à expulser 
entièrement les Englès deliors France partout , réservé 
Calais, et d'estre cremu et redouté en tous ses environs. 
Dont, ainsi qu'estoit abbuvré * et expert de tant de diverses 
conditions d'hommes, et que clèrement percevoit qu'en di- 
verses gens avoit diverses propriétés, et plus en deux que 
en un et en dix qu'en trois, finablement, luy qui estoit 
renouvellant volontiers et assavourant le fruit qu'il en pou- 
voit traire, en devint si duit que de toutes qualités en 
quoy hommes pouvoient servir, il en tira à luy les plus 
excellens, et, selon leur vocation, chascun en son estât, les 
employa à utilité telle que leur séoit, l'un à la guerre, l'au- 
tre aux finances, l'autre au conseil, l'autre à l'artillerie et 
à diverses diligences et propriétés rendans fruit, comme 
pluseurs hommes ont différentes inclinations et grâces de 
Dieu, que ce roy-cy recueilloit toutes, et lesmist en œuvre, 
et fist chascun vertueux, en la propriété qu'avoit, estre 

' Abbuvré, abreuvé. 



184 CHRONIQUE 

instrument pour ouvrer et forgier en la montance de sa 
gloire. Dont enfin, par la grant distincte cognoissance 
qu'avoit des uns et des autres, et parce que sur toutes cho- 
ses avoit son regard, également sur les fautes aussi comme 
sur les vertus, lestât autour de luy devint à estre si dan- 
gereux que nul, tant fust grant, pouvoit cognoistre à peine 
là oîi il en estoit, et se tint ferme chascun en son pas dû, 
de peur que, du premier mespas que feroit, ne fût pris à 
pied levé. Etainsymistsus ordre et règle en son royaume, 
et tenant chascun en cremeur donna cours à justice, qui 
paravant y avoit esté morte longtemps; fist cesser les 
tyrannies et exactions des gens d'armes aussi admirable- 
ment que par miracle ; fit d'une infinité de meurtriers et 
de larrons, sur le tour d'une main, gens résolus et de vye 
honneste ; mist bois et forests murtrières passages asseu- 
rés, toutes voyes seures, toutes villes paisibles, toutes na- 
tions de son royaume transquilles ; corrigeoit les mauvais et 
les bons honoroit; piteux estoit toutesvoyes de sang humain 
et à mort se délibéroit en vis; tenoit heures limitées pour ser- 
vir Dieu et ne les rompoit pour nul accident; mettoit jours 
à heures de besongner à toutes conditions d'hommes, les- 
quelles infailliblement vouloit estre observées, et beson- 
gnoit de personne à personne distinctement, à chascun : 
une heure avecques clercs, une autre avecques nobles, 
une autre avecques estrangiers, une autre avecques gens 
méchaniques, armuriers, voletiers', bombardiers et sem- 
blables gens; avoit souvenance de leurs cas et de leur jour 
estably : nul ne les osoit prévenir. Avoit merveilleuse 
industrie, vive et fresche mémoire; estoit historien grant, 
beau raconteur, bon latiniste et bien sage en conseil.. 

' Voleiiers, fabricants de traits d'arbalète, ûg volet, trait d'arj^alète. 



DE CHASTELLAIN. 183 

Avoit ses jours de récréation aussi avec femmes, par 
lesquelles il desvoya plus que assez et fut exemple de grant 
mal et de graut playe en son temps, dont ailleurs sera parlé 
c^'^-après. Estoit morigéné assez et sobre à table; mais de 
nul n'y pouvoit estre regardé, souverainement de gens non 
cognus; car de cestuy-là jamais ne se bougeoient ses yeux, 
et en perdoit contenance et mangier; et enfin s'en enfelly. 
Par paroles, descouvroit sa passion par semblant et son 
semblant par paroles de mesmes. N'estoit nulle part seur, 
ne nulle part fort, Craignoit tousjours mourir de glave par 
jugement de Dieu, parce que présent fut à la mort du 
duc Jehan, qui en partie estoit cause et racine de sa diffi- 
dence. Murmuroit fort en l'ordre de la Toison d'or et y 
meltoit secrètes scrupules; tousjours envis la vit essource 
en son règne et préjudicia à ses parens qui en furent. Por- 
toit à dur, ce sembloit, le haut vol et règne emprès luy 
du duc Philippe son parent. Plus alloient avant en eage, 
plus y sembloit estre ranceur. Ne s'osoit logier sur un 
plancier, ny passer un pont de bois à cheval, tant fust 
bon. Toutesvoyes avoit beaucoup de belles vertus, et de 
petites chétifvetés aussy assez dangereuses. Toutesvoyes, 
en tel sens et vertu qu'avoit , ensamble l'entremise de ses 
divers serviteurs forcément, avec le bras de Dieu qui s'y 
joigny, il fit sa fortune clère et glorieuse, qui en son 
venir la trouva la plus embruynée qui onques fust. Net- 
toya Normandie des Angles, les deschassa de Bayonne et 
de toute Guyenne, les tint dehors depuis triomphamment, 
entretint ses gens d'armes prests tousjours à combattre, 
sans foulle du peuple. Mist sus francs archiers en nombre 
infini '. En toutes choses mist règle et ordre et en toutes 

' En l'an XLII furent les francs archiers rais sus, qui fut, comme 
disent aucuns, la plus riche et moilleuro ordonnance que le roy fist 



186 CHRONIQUE 

choses avoit son regart. Cognoissoit tout son estât ; sa- 
vait ses finances en gouvernement. Envoya son fils en 
secours du duc d'Austrice encontre les Suisses, qui les fit 
cheoir en bataille ; mena son ost devant Mets-la-Cité et la 
composa; soumist le conte d'Armignac et le ploya par 
force ; le duc de Savoye aussi par puissance ; le duc de 
Bretagne à hommage, Brief fit tant que tout se ploya 
devant luy ; et ne restoit riens que le duc Philippon seul dont 
luy-mesmes en cœur et tous les siens se passionnoient et 
de la roideur et puissance qu'avoit d'y résister , et qu'en 
un temps et une région avoit deux puissances, deux 
gloires et clartés égales et mal compatibles. Dont, pour 
cause que ployer ne le pouvoient comme ils cuydoient et 
qu'en luy avoit pouvoir plus que au remanant, de quoy 
toutesfois il ne cherchoit que à estre ami et serviteur, là où 

oncques pour tenir justice, car ces gens d'armes estoient es bonnes 
villes ou aux sièges là où il plaisoit au roy quand il en avoit affaire, et 
ne prenoient aux champs, ne aux villes, chose quelconque qu'ils ne 
payassent. Ainsi de là en avant fu le royaume gouverné, qui moult 
avoit esté foulé par les escorcheurs et par autres, et fut tenu paisible 
en telle façon que oncques puis ne fut nouvelle de roberie nulle parmi 
le royaume. [Chroii. ms. de La Haye.) 

Un manuscrit qui a appartenu à Guillaume Hugonet et un autre 
manuscrit, aujourd'hui conservé à Paris, qui paraît provenir de la 
maison de Lannoy, renferment cette note qui fut sans doute mise sous 
les yeux de Charles VII : 

« Au royaume de France a svii" mille villes à clochiers, Paris 
« compté pour vu clochiers, Roen, Toulouse et aultres villes pour 
« I clochier. 

« Or, prenez que la moytié ne baille riens et soit inutile, reste ain- 
11 cores vni<= l mille villes. . 

« Or, ostez aincores des vin"= l mille villes iiii" l mille, reste aincores 
<i quatre cens mille. Si chascune ville faisoit i homme d'armes, vous 
« auriez quatre cens mille hommes d'armes, lesquels ne pourroient 
■■ faillir, car i mort, l'aultre seroit tantost mis, et seroient bien payés 
" et ne debvroient pillier, ne gaster le peuple, ainsy qu'ils font, dont 
" ne peuvent mais ceulx qui servent ad présent, et ne sont pas payés 
« communément de m mois pour i an, et pour ce leur faut-il prendre 



DE CHASTELLAIN. 187 

il devoit, il se coiigréa ' une telle venimeuse envaye contre 
luy, une telle hayneuse imagination, que là où il devoit 
avoir amour et fraternité, portange' et secours l'un à l'autre, 
et joye et exaltation de bien de chascun, froideur et en- 
vye entreboutèrent, et distrayans leurs amours de la loy 
de nature, les appliquèrent à rumeurs et à suspicions re- 
prochables; non pas que le duc s'exaltast riens ou s'enfiè- 
rist en sa fortune, ne que la royale majesté ne luy fust ré- 
vérendée à son appartenir ; mais en manières maintes non 
tolérables à luy et non pertinentes aussi à estre monstrées 
à tel qu'il estoit, osoit bien monstrer aussi, quant le cas y 
chéoit, qu'il avoit bras royde et escliine et qu'il n'estoit 
homme à estre traité par dur, sans grand meschief. Lors 
quant on le quéroit par bel et comme il appartenoit, c'es- 
toit le plus humble et le plus léal envers la couronne qui 
vivoit, et n'avoit si povre en France qui tant se fist petit 
envers elle, ne si souple que luy. Recognoissoit la gloire' 
de sa naissance que reçue avoit de son trône, laquelle il 

« leur vie sur le peuple, qu'ils nefeissent pas s'ils fuissent bien payés. 

« Or, soit avisé que valent les ini<= mille hommes d'armes pour i an. 

« I homme d'armes à xv francs par mois vault ix^^ francs. 

« Cent hommes d'armes par moys valent xv« francs et par an 
« xviii mille. 

« Mille hommes d'armes par moys valent xv mille et par an 
« IX" mille. 

« Cent mille hommes d'armes valent par an xviii millions. 

'( Somme des un" mille hommes d'armes, lxxii millions. 

« Et gaingneroit le roy 11"= mille francs, qui vont pour les gages des 
" officiers. 

« Item et ii« mille francs de dons qui se font sur les aides, qui ne se 
« 1 croient pas. 

« Et puis la charge de gens d'armes nécessaires pour la tuition du 
royaume, l'oultre plus se porroit employer ti soustenir Testât du roy 
« et do tous nos seigneurs, et viveroit le monde en paix. » 

• Il se congréa, il se forma. 

^ Portange, appui. 



188 CHRONIQUE 

préféroit devant toutes autres splendeurs. Ainsy avoit en 
luy fierté et humilité, humilité droite, noble de radicale na- 
ture, et fierté de toute haute, vertueuse et magnifique pro- 
messe qui non tant seulement gisoit en courage, mais en 
réalité de pouvoir égal au plus haut de la terre. Avoit eu trois 
glorieuses batailles ce roy contre les Anglois, l'une à 
Patay, l'autre à Guermigny ' en Normandie, la tierce en 
Bordelois, là où fina Tallebot. Sy continua perpétuel dis- 
cord entre son fils aisné et luy, se misrent en diffidence 
l'un de l'autre ; ne s'y pouvoit trouver union ; moururent 
froids et séparés l'un de l'autre. Prit alliance ce roy au roy 
Lancelot de Hongrie et de Bohême, contraire le duc, et 
lui donna sa fille, lequel, par apparence de vray juge- 
ment de Dieu, au temps des espousailles, pour les grans 
maux qui en pou voient naistre, fut précipité de ses jours. 
Tint en prison le duc d'Alençon par longs ans ; le fit sen- 
tencier à mort par ses pairs à Vendosme. Se fit cognoistre 
en la mer de Levant, en l'activité de son argentier Jaques 
Cœur, lequel, en plus haut vol de marchant du monde, 
fut mis par luy en chétivoison, espars ses biens, clos en 
prison , rompu en créance , jugé à mort , remis toutes- 
voyes de crisme en civil, et puis après, eschappant par 
engin, mourut exilé. Tailloit fort son royaume; tenoit 
maigres ses hommes; restablissoit paix, mais peu de 
ruynes; pourveoit volontiers plus aux offices que aux gens, 
et, en donner, enquéroit de leur estât. Somme toute, dure 
fortune et jeunesse luy. estoit félicité en meur eage, et la 
nécessité de sa patience, jeusne, luy estoit nourrechon de 
sens et Ae grâce de Dieu, viel, par lequel il est parvenu, 
moitié un, moitié autre, à sa très-haute exaltation, là où 

' Lùef! : Formig'ny. 



DE CHASTELLAIN. 189 

il y a plus de mistère à soy y parmaiutenir sans déclieoir 
que à y estre monté par labeur, ce que Dieu, j'espère, pour 
la félicité de son peuple ne souffrira pas, mais amodérera à 
tous lez les passions et superfluités vicieuses qui pourroient 
estre occasion de mescliief et dont la condempnation re- 
donderoit [en] eux griefvement et non [en] nul autre ' . 

CHAPITRE XLIV. 

Comment les gens de messire Jehan de Luxembourg furent desconfits 
en Laonnois. 

Il est bien de mémoire par les choses dessus traitées, 
comment messire Galovie de Pennensac, capitaine de Laon, 
ensamble la communauté et gens d'armes de celle ville, 
moult se penoient à porter dommage es pays de ce duc et 
de y faire les maux tels que la guerre a en soy, et com- 
ment, à ceste cause, le bon chevalier de Lucembourg 
qui en estoit voisin, moult estoit argué sur eux ; et porta 
bien à dur leur orgueil, pensant toutes voy es et songeant 
jour et nuit de s'en venger à son plus bel une fois et de 
leur serrer la borne, s'il pouvoit, bien aigrement, car envis 
souffroit foulure qui luy fust moleste, et espécialement en 
ces marches là où il estoit l'anglet de la forest et le chien 
au grant collier qui tous les autres mordoit. Pourtant ten- 
dant toujours à ses fins, délibéra un jour de faire pren- 
dre le fort de Saint-Vincent, qui est assis au dehors de la 

' La pourd'aifure de Philippe le Bon manque, et nous lisons dans le 
manuscrit d'Arras : « Ici/ doit ensuivre celle du duc Phili2)pe que 
M'' Charles Leclerc a, laquelle il mettra ensuivant. » Il est probable que 
lo manuscrit d'Arras, aussi bien que lo manuscrit 15813 do Bruxelles, 
appartient à la rédaction originale do ChastcUain. M. Quicherat a déjà 
exprimé cette opinion. 



190 CHRONIQUE 

ville, assez près des marces ', par lequel il ymaginoit que 
moult pourroit mettre en oppression les habitans, et fina- 
blement venir en la conqueste de la cité entièrement par 
force ou par povreté ou autrement, car n'estoit au monde 
riens que tant désirast. Or, est vray que de ce parla à aucuns 
de ses capitaines et en devisa avecques eux fiablement 
pour avoir advis de la manière de faire et de conduire 
ceste œuvre ; lesquels tous conclurent volontiers l'entre- 
prendre et de eux mettre en l'aventure. Sy entrepri- 
rent ceste œuvre messire Symon de Lalaing, Bertran de 
Manican , Enguerrant de Créqui et Engrammet de Gri- 
boval, avecques le nombre de quatre cens combattans. 
Lesquels ayans fait leur assamblée par nuit, partirent à 
telle beure que devant jour, sans que nul s'aperçut de 
eux. Vinrent au pied de l'abbaye, dessus le mont de 
Laon; et là, sans trouver empescbement nul, entrèrent 
dedens quoyement sans faire bruit, jusques à estre tous 
entrés et mis ensemble pour faire de la place leur plaisir, 
Sy entrèrent tous, et incontinent commencèrent à lever 
un cry pour effrayer les dormans, cuydans bien que jà 
tout fust leur et que résistance n'y avoit nulle contre eux. 
Et ce pendant, la pluspart de eux, mal advisés, visans au 
pillage et à la robberie par cy et par là, et non au péril 
qui leur estoit près, s'oublièrent en leur maie aventure et 
se perdirent povrement, car l'effroi fut tantost perçu en 
la cité de Laon ; et s'esmut horriblement la commune, et 
messire Galovie vuydant avec eux, ensemble avec ceux 
de la garnison, erramment vint au secours à ceux du fort, 
et entrant par la porte de l'abbaye avec ce peuple erragié 
et démoniaque, ce sembloit, vint férir sur Picars espo- 

' Marces, frontières. 



DE CHASTELLAIN. 191 

ventablemeut de haches et de mâches ' , et commencer à y 
faire grant tuyson , car estoient trop plus grand peuple 
que les autres. Or, y avoit une tour grosse là où aucuns 
de l'abbaye estoient dedens , et s'estoient deffendus vail- 
lamment tousjours dès le commencement contre les en- 
trés, par quoy Picars n'avoient encore pu estre maistres 
de la place, comme ils eussent esté. Sy leur vint à grant 
contraire, car ils en perdirent vie etchevance,et en furent 
vilainement reboutés , non obstant toute valeureuse def- 
fense mise à l'encontre, de messire Symon qui bel cheva- 
lier estoit, fort et puissant, et un des raddes de son temps 
et des autres ; pareillement Bertran et Enguerrant de Cré- 
quy, qui tous monstrèrent courage de vaillans nobles 
hommes , jà-soit-ce que ne leur proffitoit , car deffense 
n'y servoit à rien en la fin. Sy fut avironné Engrammet de 
Griboval des bons hommes de la cité qui mortellement le 
héoient, pour maintes durtés et rudesses dont il avoit usé 
encontre eux ; lesquels ne tâchèrent qu'à le tuer et d'en 
prendre vengeance pour tousjours mais. Dont moult se 
trouva esbahy ledit Engrammet, et voyant le dangier de la 
mort en quoy il estoit, offry grant finance pour sauve- 
ment de sa vie ; mais n'y valu offre, ne nul or, tant fust 
grant, qu'ils ne le tuassent. Les autres, messire Symon et 
Enguerrant, qui se combattoient valeureusement et em- 
ployèrent leur bras en férir et ruer à tous lez, furent me- 
nés aussy jusques en très-périlleux destroit de mort; et ne 
les espargnoit-on ne que les mendres du host^ Lesquels, 
considérés estre en dangier entre ce furieux peuple, un 
compagnon de guerre nommé Arquencier, à qui messire 

• Mâches, massues, masses d'armes. 

' Ne que les mendres du hos(, pas plus que les moindres soldats de 
l'armée. 



in CHRONIQUE 

Symon avoit autrefois fait une courtoysie, vint erram- 
ment en la deffense du gentil chevalier messire Symon, et 
g-ettant son baston au-dessus de la teste dudit chevalier, 
pour rompre les coups de ceux qui féroient dessus , com- 
mença à escrier au peuple et les faire cesser de férir, car 
moult estoit bien de eux, et en estoit cru et amé; et lors 
leur commença à dire qui c'estoit, et leur prier qu'il luy 
pust sauver la vie, pour ce que gentil chevalier estoit et 
homme de grant part; et leur recorda la courtoisie que une 
fois avoit reçue de luy, et par laquelle il estoit et devoitestre 
obligé en plus grande, s'il pouvoit '. Sy fut messire Symon 
sauvé parceste manière, à grant dangier^ toutesvoyes. Et 
Enguerrant de Créquy aussy. Et tantost après la première 
fureur passée et que la place estoit reconquise, tout le re- 
manant fut pris et emmené à Laon. Et y moururent envi- 
ron soixante-dix hommes du costé des Picars, et de ceux 

» Une note marginale ajoutée à la chronique manuscrite de La 
Haye est ainsi conçue : « Ne demoura gaires que ledit Archenciel fut 
« à une course réservé de mort par ledit messire Simon, bien souve- 
(1 nant de sa bonté, mais quand le conte de Ligny , qui estoit en per- 
« sonne à ladite course, sot qu'il estoit encore vif, il jura qu'il seroit 
« pendu, comme il fut, quoique messire Simon lui requist sa grâce, 
« dont oncques puis ledit messire Simon ne le volt servir. » Arc-en- 
Ciel tomba, en 1434, au pouvoir de Simon de Lalaing, pendant une 
excursion dans la terre de Beaurevoir qui appartenait au comte de 
Ligny et qui fut pillée par les Français. Le comte de Ligny, furieux, 
repoussa toutes les prières de Simon de Lalaing et ordonna la mort 
d'Arc-en-Ciel. Le comte de Ligny passait pour fort cruel. La chro- 
nique manuscrite de La Haye, que j'ai si souvent citée, en donne un 
autre exemple. Waleran de Saint-Germain avait été pris devant Chauny 
et sa mère avait offert pour sa rançon six mille écus d'or, « mais tan- 
<' dis qu'elle attendoit la response, on lui trencha le col sur ung hourt 
« et fut sa teste mise sur une lance et portée à la porte (du château de 
« Ham) où sa mère attendoit et le corps fut pendu aux fourches. 
« Quand sa mère vist la teste, elle dit : Or Dieu en soit loés ! c'est le 
« quatriesme fils que la guerre m'a osté ! » 

^ A grant dangier, à grand'peiae. 



DE CHASTELLAIN. 195 

de Laon le frère du capitaine, nommé Jammet de Pen- 
nensac. Desquelles nouvelles et doloreuse aventure le conte 
de Ligny se mérencolia fort et le porta bien à dur, car 
il y perdy de bonnes gens beaucoup, et s'en tint à moult 
ennuyé longuement après. 

CHAPITEE XLV. 

Comment Mallotin deBours et messire Hector de Flavyse combattirent 
en champ clos à Arras. 

A repos estoit assez ce duc de sa personne en ce temps- 
cy en ses pays de Flandres et de Brabant, quant, pour 
une grant difficulté mue entre deux nobles hommes de 
ses pays, il le convint aller en sa ville d' Arras pour rece- 
voir là les deux nobles hommes que j'ay dit, à leur jour 
assigné par luy, en champ clos, par gage jeté entre eux. 
Et estoient les parties, un messire Hector de Flavy, bien 
noble chevalier et de grant part, et l'autre, un escuyer 
nommé Mallotin de Bours, homme de bonne part aussi, 
tous deux forts et raddes, et gens de guerre et de fait 
tout outre. Sy estoit mue la cause de leur gage pour 
charge d'honneur que imputoient l'un à l'autre; premier 
Mallotin à messire Hector, car celuy Mallotin estoit venu 
au duc luy signifier en secret comment messire Hector 
l'avoit secrètement requis qu'il se voulsist tourner Fran- 
çoys avecques luy , car ne vouloit plus tenir le party de 
Bourgongne, et qu'en prenant congé du pays et du party 
ils espiassent Guy Guillebault ' ou autre grant cadet, et 

' Gui Guillebaut était gouverneur général des finances et trésorier 
de l'ordre do la Toison d'or. Il recevait 150 francs de gages et 50 franca 
pour ses habits le jour de la Saint-André. 



iU CHRONIQUE 

l'emmenassent avecq eux pour payer les despens des com- 
pagnons. Laquelle chose, quant le duc entendy , et que bien 
avoit questionné Mallotin de la vérité du cas, moult la tint 
à injurieuse à l'encontre de luy, et désiroit bien à y pour- 
voir par telle manière comme le cas requéroit, souverai- 
nement de faire saisir ledit messire Hector du corps et de 
s'assurer de sa personne par prison. Sy demanda à Mal- 
lotin s'il ne vouloit point entreprendre l'œuvre d'aller pren- 
dre ledit messire Hector prisonnier et de l'amener devers 
luy ; et Mallotin dit que oui, et que pour cela ne demourroit 
point, mais le feroit volontiers. Sy luy commanda le duc 
que ainsy le fist donc. Et Mallotin, soy pourvoyant de 
gens tels comme luy besongnoient , avecques le mande- 
ment de le faire, s'en vint h un village emprès Corbie, 
nommé Bonnay ; et là, sur la fiance que Mallotin savoit 
bien que messire Hector avoit en luy, envoya un de ses 
gens devers luy, qui estoit en sa maison assez près de là, 
et luy prya que venir voulsist jusques au dit Bonnay pour 
parler ensemble. Sy y vint messire Hector, pensant à riens 
qui contraire luy fust, et se trouvèrent ensamble eux 
deux. Et alors Mallotin , qui estoit accompagné à l'avan- 
tage sur messire Hector, mist main à luy de par le duc et 
le fist son prisonnier. Qui moult esbahy fut? Ce fut mes- 
sire Hector de ceste main mise ; mais voyant la force et le 
pouvoir de résisternon estre sien, comme envis que ce fust, 
prisonnier le convint estre. Et fut emmené à force de gens 
en la ville d'Arras, là où longtemps estoit en la prison du 
duc, à bien grans et durs annuys, non obstant toutesvoyes 
tout grant et diligent pourclias de ses parens et amis 
charnels, qui moult grant peine mettoient à le mettre sur 
ses pieds, et à tout le moins de le faire estre en sa justifi- 
cation devant la présence du prince, là où il désiroit à ve- 



DE CHASTELLAIN. 195 

nir. Lequel enfin y fut mis ; et fut mené en seure main de 
la ville d'Arras en la ville de Hesdin où estoit le duc pour 
lors. Et là venu furent mis l'un devant l'autre pour oïr ce 
que voudroit dire chascun. Lors Mallotin continuant son 
propos accusoit messire Hector présent luy, comme avoit 
fait en son absence autre fois. A quoy messire Hector res- 
pondy : qu'il n'en estoit riens et que luy-mesmes, c'est-à- 
dire ledit Mallotin, estoit celuy qui ce mesme propos luy 
avoit mis avant et l'en avoit requis. Et messire Hector soy 
parant du cas tout et outre, mist ce fardeau sur les 
espaules de Mallotin qui excuse, ne reparement ne savoit 
trouver autre, fors de jeter son gage, lequel messire 
Hector recueilly et le leva. Par quoy , pour mettre à fin 
leur question qui estoit obscure , et par considération que 
on avoit des personnes, jour leur fut assigné dedans qua- 
rante jours pour faire le devoir appartenant au gage, et 
de comparoir personnellement tous deux à leur jour en 
la mesme ville d'Arras, pour faire ce qui appartenoit. 
Tous deux donnèrent plesges suffisans de y estre et com- 
paroir. 

Or estoit venu le jour, le xx" de juin, que ces deux 
champions dévoient combattre ; et estoit venu le duc à 
ceste cause en sa ville d'Arras pour estre leur juge, en- 
samble toute la noblesse de ses pays la plus part, et tant 
de monde d'autres gens qu'il n'est homme qui le récitast. 
Les deux champions aussy n'y estoient point défaillans ; 
mais y estoient venus accompagné cliascun de ses pro- 
chains, le plus hautement que pouvoient. Dont, pour faire 
brief compte, le duc, environ dix heures de matin, monta 
sur son eschauffaut, accompagné de moult haute et noble 
chevalerie beaucoup , et là se présenta à recevoir les cham- 
pions , lesquels estoient logés tous deux sur le marché et 



196 CHRONIQUE 

avoient leurs pavillons et leurs chayères armoyées de leurs 
armes chascun dedens les liches closes. Et par espéclalité 
sur le front du pavillon de messire Hector y avoit un 
Saint-Sépulcre, pour remembrance et dévotion qu'il avoit 
à celuy, pour ce que fait y avoit esté chevalier; et au sur- 
plus estoient les armes de ses seize quartiers. Lors fut 
appelé Mallotin par le roy d'armes à haute voix et semons 
de comparoir personnellement à son jour. Lequel, tantost 
après, yssy de son hostel tout à cheval couvert armoyé de 
ses armes ; et venoient devant luy le seigneur de Charny 
qui l'avoit en sa conduite ', le seigneur de Humières, mes- 
sire Pierre Quiéret et pluseurs autres. Estoit armé de plein 
harnas, l'armet en teste et la visière close. Avoit en l'une 
des mains sa lance, et [estoit] fiirny de une de ses espées 
dont il en avoit deux. Et avoit encore une forte et grosse 
dague pendue à son costé. Et en cest estât, addextré de_ 
deux chevaliers qui menoient son cheval par le frain, vint 
jusques aux lices, là où il se présenta. Et on demanda alors 
qui il estoit, ne quelle chose il demandoit. Respondy Mal- 
lotin : que c'estoit il, et qu'il se présentoit à son jour qui 
luy avoit esté assigné, à l'encontre de messire Hector de 
Flavy. Sy fut reçu en la manière qui appartenoit, et tout au 
dehors des lices luy fist-on faire le serment qui est accou- 
tumé en gage, et le reçut messire Jaques de Brimeu commis 
à ce. Lequel serment fait, luy fut ouvert le clos du champ, 
et y entra dedens avecques ses gens ; et tout droit d'une 
tire s'en alla faire la révérence au duc et soy présenter 
tout à cheval. Laquelle révérence faite , s'en retourna 
devers sa chayère et là devant descendy, et tout à coup se 
bouta dedens son pavillon là où il se reposa. Tantost après 

' Le seigneur de Charny estoit un moult bel chevalier et chevaleu- 
reux de sa personne. (Olivier de la Marche, I, vu.) 



DE CTIASTELLAIN. 197 

fut appelé messire Hector de Flavy par le mesmes roy 
d'armes d'Artoys, et semons de venir à son jour pareille- 
ment comme avoit esté son adversaire, Lequel tantost 
aussy, environ demye heure après, party de son hostel du 
Heaulme, monté et armé chevalereusement, et embastonné 
de tels bastons comme il se vouloit deffendre, et accom- 
pagné des plus grans vassaux dé Picardie, ses parens; et 
mené par le frain tout à pied des deux fils du conte Pierre 
de Saint-Pol, Loys et Thiebault, vint jusques au-devant 
des lices, là où pareillement fut interrogé qui il estoit, ne 
quelle chose il demandoit. Et après avoir cognoissance 
de luy, [on luy] fit faire le serment comme à l'autre. Le- 
quel fait, entra dedens tout à cheval, ensamble avecques 
luy le seigneur d'Anthoing, le vidame d'Amyens, Jehan 
de Flavy son frère, messire Hue de Lannoy, le seigneur de 
Charny, le seigneur de Saveuse , messire Jehan de Fos- 
seux, le seigneur de Crèvecœur , le seigneur de Belloy et 
pluseurs et grant nombre d'autres grans seigneurs ses 
parens qui l'accompagnèrent. Lesquels tous d'une venue 
avecques luy s'en allèrent devant le duc faire la révérence. 
Et tantost retourna vers sa chayère et entra dedens son 
pavillon. Et laissa-on aller leurs chevaux. Lors de rechief 
tous deux ensamble furent menés devant l'eschauffaut du 
duc, et là, avecques les cérémonies qui y appartenoient, 
leur fit-on jurer sur le missel chascun que tous deux com- 
battoient à bonne et à juste querelle ; et le jurèrent l'un 
après l'autre. Et le roy d'armes , par commandement du 
duc, soy mettant haut sur les quatre cornières du champ, 
commencha à cryer alors : que tout homme vuidast les 
lices, sur le hart, sinon ceux qui estoient commis à les 
garder, et que nul, sur peine pareille, ne fist cry, ne signe 
pour un, ne pour autre, ne pour nulle rien qui advenist, 

TOM. II. 13 



198 CHRONIQUE 

et que chascun se contenist sans faire noyse, ne bruit 
quelconque. Et ce fait, en telle fachon que chascun le pou- 
voit entendre et oïr, crya de rechief : « Laissez aller les 
« champions et faites vos devoirs. » A quel cry Mallottin 
partist dehors de son pavillon tout premier, pour ce que 
appellant estoit , et messire Hector après, tous deux bien 
asseurément; et marchans l'un contre l'autre avoient 
leurs lances enpaulmées; et venus assez près de l'un 
l'autre les jettèrent tous deux, mais n'assenèrent' point. 
Donc, quant ce vint à joindre au corps, courageusement 
commencèrent à pousser de leurs espées l'un contre l'autre 
par haut et par bas et à quérir les fautes et charnières de 
leurs liarnas tout partout, afin de venir jusques au nud 
et au sang traire. Dont n'y avoit celuy qui ne s'en mons- 
trast bien entalenté, car estoient fiers et courageux tous 
deux et non encore venus à nul avantage l'un sur l'autre, 
excepté que messire Hector qui quéroit tousjours Mallottin 
en la visière de son bachinet, par plusieurs fois luy leva 
la dite visière jusques à voir clèrement le visage de 
Mallottin ; mais Mallottin, qui estoit radde et appert, petit 
corps d'homme, mais assez robuste, habilement, tousjours 
en desmarchant un pas en arrière, la referma à chascune 
fois en frappant dessus de son espée, dont à la longue on 
ne savoit comment que la chose en fust peut-estre allée, 
car moult y chéoit de dangier ; et disoient les aucuns que 
moult en devoit estre en grant péril ledit Mallottin , et 
que messire Hector en le poursievant bien raddement en 
devoit demourer en l'avantage; mais ledit messire Hec- 
tor avoit un peu courte vue, par quoy l'autre refermoit 
tousjours sa visière, premier peut-estre qu'il s'en pouvoit 

' Assener, toucher, atteindre. 



DE CHASTELLAIN. 199 

appercevoir. Et alors le duc regardant la vaillance de tous 
deux, qui estoit fière à tous lez, et que requis estoit aussy 
à l'aventure d'aucuns grans seigneurs qui emprès luy es- 
toient, que pour l'honneur et révérence de Dieu et pour 
l'honneur de noblesse, il ne voulsist pas souffrir paroultrer 
deux si vaillans hommes, qui tous deux l'avoient bien 
servy et encore le pouvoient faire hautement, et que, consi- 
déré aussy que le cas ne tournoit pas directement en sa 
personne, et n'y avoit nul fait fors que paroles , dont tous 
deux se purgeoient vaillamment par leurs corps, luy sup- 
plièrent , tandis que les autres combattoient, tout humble- 
ment que tous deux les prist à mercy. Et le duc, ou de sa 
propre rachine de cœur ou à leur intercession, sans dire : 
« je le feray ou non » , jeta une flesche qu'avoit entre ses 
mains et commanda qu'on les prist sus. De quoy mille 
cœurs d'hommes, souverainement des nobles, plorèrent de 
joye, et bényrent la grâce et bénignité du prince qui les 
avoit pris en leur honneur tous deux , et avoit sauvé de 
mort et de confusion ne savoit-on qui et de dampnation 
d'âme , qui estoit le plus grief. Sy furent pris les cham- 
pions à coup et saisis par les gardes qui à ce estoient 
commis ; et menés devant l'eschaffaut , remercièrent le 
duc de sa grâce a genoux en terre, et se paroffrirent à 
parfaire, s'il luy plaisoit ; mais il leur respondit qu'ils en 
avoient fait assez et qu'il estoit content de eux ; mais leur 
ordonna de partir chascun par le bout où il estoit entré et 
de eux retraire en leurs hostels chascun. Laquelle chose ils 
firent; et partirent dehors, chascun accompagné de ses 
amis, comme ils y estoient entrés, mais bien à meilleure 
et plus joyeuse chière , car estoient eschappés de grant 
péril et d'un dur destroit. Le lendemain au disner, le duc 
les manda querre devant luy et les fît seoir tous deux à su 



200 CHRONIQUE 

table, messire Hector à sadextre et Mallottin à sa senestre. 
Dont, après le disner fait, le duc meisme leur commanda 
que la question pour quoy estoit venu le gage, fust abolie 
et mise à néant à tousjours mais et que jamais à nul jour 
à ceste cause ils ne portassent dommage , ne déshonneur 
l'un à l'autre, ne maltalent, ne encombre, en quelque ma- 
nière que ce fust, sur peine capitale, et les fit touchier 
ensemble et pardonner de bouche tout le maltalent que 
pouvoient avoir et avoient ensemble, tant pour leurs amis, 
alliés et bienveuUans, comme en leurs propres personnes. 
Et à tant les laissa, et le servirent, maints ans depuis, tous 
deux en la manière comme avoient accoustumé par avant. 



CHAPITRE XLVL 

Comment les François firent une emprise sur Corbie. 

Jà-soit-ce que longuement me suis tu des Françoys, 
comme s'ils dormissent et laissassent en paix ceux de leur 
parti contraire , Bourgongnons et Angles , toutesvoyes 
parce que je les treuve veillans tousjours et soingneux en 
labeur çà ou là pour acquerre et gagner ou los ou profit, ou 
tous deux quant il y eschiet, il me convient escrire main- 
tenant comment le seigneur de Longueval qui s'estoit 
tourné Françoys, ensamble messire Jaques de Chabannes, 
Blanchefort, Alain Géron et pluseurs autres tenans les 
frontières s'estoient assamblés de pluiseurs garnisons et 
mis es champs à intention de venir prendre Corbie. Et 
de fait vinrent devant la ville à grant multitude, et cuy- 
dans la pouvoir emporter par assaut et faire peur aux habi- 
tans par fièrement les envahir, se ruèrent aux pieds des 



DE CIIASTELLAIN. 201 

fossés et des murs, les aucuns par semblant d'y entrer par 
force par dessus les créneaux ; et à tous lez à la rondeur 
de la ville, là où ils pouvoient advenir, firent le semblable. 
De quoi les habitans estoient assez entrepris au commen- 
chement et avoient assez affaire à résister à tous lez; mais 
tant leur prist bien que à celle heure y avoit aucuns gen- 
tilshommes dedens la ville, gens de guerre et de bon los, 
Jehan de Humières , Annuyeux [de Griboval] et aucuns 
autres, qui resconfortoient le peuple et lui donnoient cou- 
rage et hardement, avecques ce que l'abbé du lieu, à qui 
la ville estoit, luy-mesme vigoureusement et de toutes ses 
vertus diligenta la deffense d'icelle si asprement que nulle 
ne se pou voit voir meilleure, car n'y avoit ne homme, ne 
femme, ne moine qui ne fust aux créneaux ou qui n'y portast 
tout ce qu'il faut à deffendre muraille et qui n'employast 
bras et mains à jeterouà tirer ou àférir, chascun qui mieux 
mieux, tellement et par si long terme que lesdits Fran- 
çoys, blessés et malmis en pluseurs lieux, et morts aussy 
beaucoup de leurs gens sur le lieu, furent constraints 
finablement de eux retraire arrière du péril et de délaisser 
la ville en son estât, car n'y veoient point d'acquest, comme 
ils avoient cuidié. Sy en prist très-mal à Alain Géron, l'un 
des capitaines, car il y estoit très-durement blessié, et si 
à grief qu'il en estoit en péril de mort, jà-soit-ce que lon- 
guement il vesqui depuis, et fut gary tout au net. Mais 
qui impatient fut de ce, ce fut celuy de Longueval, qui 
avoit esté moveur de l'entreprise et avoit le cœur felle en- 
contre le party bourguignon par despit d'aucuns à qui il 
avoit pris le débat. Sy luy vint à grant dur de s'en re- 
traire ainsi h perte et à meschief. Par quoy, pensant à 
desployer son couroux et despit où que ce fust, tantost 
mena la compagnie tout au long de la rivière de Somme 



202 CHRONIQUE 

gaster et désoler tout ce que trouvoient, et faire maux 
sans nombre et sans fin. Prirent le cliastel de Morcourt et 
de Hen et les tinrent par aucuns jours; mais doutans que 
effort ne venist contre eux et siège, par les vouloir main- 
tenir, comme sages les abandonnèrent dedens deux ou 
trois jours, et s'en rallèrent tous dont ils estoient partis, 
chascun en sa garnison. Et à l'autre lez pareillement, tout 
en un mesme temps, le seigneur de Barbasan tenoit le 
siège en Champagne devant le cbasteau d'Englurre ; et le 
continua par l'espace d'un mois ; mais gagné fut enfin 
bien aventureusement par les assiégeans. Tandis que les 
Angles et Bourgongnons leur livroient une escarmuche à 
intention de lever le siège, Angles et Bourgongnons, [ve- 
nant] subitement arrière, reprirent le chastel sur les Fran- 
çoys par force. Et parvenus à ce, et affin que pour un, ne 
pour autre il ne portast jamais ne proffit, ne dommage, fut 
mis en feu et en flamme, et démoly jusques au fons. 

CHAPITRE XLVII. 

Comment Jeliane la Pucelle fut jugiée et arse à Rouen ' . 

Or est bien de mémoire comment celle femme, que 
Françoys appelloient la Pucelle, avoit esté prise en une 
envabye que elle fist sur les Bourgongnons devant Com- 
piègne, et comment messire Jelian de Lucembourg, par 

* Chastellain, comme Monstrelet, semble se contenter de citer la 
lettre du roi d'Angleterre sur le procès et le supplice de Jeanne d'Arc. 
S'occupait-il ailleurs de la Pucelle dans des passages qui sont perdus? 
Y racontait-il qu'il l'avait vue lui-même? Nous sommes réduits à citer 
ces lignes de Pontus Heuterus :« Habebam, dura hfec scribebam, his- 
<> toriam lingua gallicana manu scriptam Georgii Castellani qui ele- 
<< ganter, exacteque vitam Philippi Boni exaravit, testaturque aliquo<; 
« locisPuellam Jobannam vidisse. » 



DE CHASTELLAIN. 205 

aucun temps, la tint en son chasteau de Beaurevoir pri- 
sonnière et puis l'envoya à Rouen en la main du roi angles 
et de ses officiers pour la faire interroger duement et exa- 
miner sur son estât et condition, en quoy se couvroient 
pluiseurs hérésies et estranges besongnes bien périlleu- 
ses, sur lesquelles il besongnoit avoir un très-grant et 
meur conseil pour en ouvrer salutairement et en bonne et 
vraye justice à l'expédient du cas. Sy est vray que ceste 
Jehanne, dite la Pucelle, après que avoit esté prise et dé- 
livrée en la main du roy angles, l'évesque du diocèse du 
lieu oii elle fut prise avoit fait très-instamment requerre 
ladite Jehanne, affin de l'avoir devers lui pour l'exami- 
ner comme son juge ordinaire ; et à ceste cause avoit en- 
voyé mesmes devers le roy angles, en la cité de Rouen, là 
où il se tenoit , lequel, considérant le cas estre assez rai- 
sonnable, la luy délivra volontiers. Et commist ledit 
évesque y estre son examinateur, ensamble le vicaire de 
l'inquisiteur de la foy, avecques adjoustance de grant 
nombre de maistres en théologie et de docteurs en décrets 
solempnès, qui tous entrefurent à l'examination. De la- 
quelle femme toutes les hérésies, superstitions et abus en 
quoy elle avoit esté attainte et clèrement cognue et prou- 
vée, tant par sa propre confession comme par diverses in- 
vestigations et clères appertenances de son cas, lesdits 
examinateurs, par points et par articles, les avoient en- 
voyées à Paris pour estre examinées et visitées publique- 
ment en l'université, affin de non estre notés jamais en 
temps nul advenir d'avoir procédé en cestuy cas lé- 
gièrement, ne par affection, ne par hayne, fors en toute 
voye d'équité et d'humain salut , qui apparoir pust et 
dust à tout le monde estre bien et justement fait; les- 
quels, puis vus et visités généralement et par meure dé- 



204 CHROT^igUE 

libération de toute l'université, furent jugés et condemnés 
pleins de dol et de mauvaiseté de l'ennemy, et ensamble 
ladite Jehanne hérétique, blasphémeresse en Dieu et 
superstitieuse devineresse. Après laquelle condempnation 
eue toutesvoyes de la personne de Jelienne et de sa con- 
fession, lesdits examinateurs, en nom de Sainte-Église 
qui toutes âmes voudroit sauver et réduire à vray et bon 
estât, et non faire mourir nuluy corporellement par jus- 
tice séculière, ains donner punition mesme salutaire en 
cliartre ou autrement, se perforcèrent et labourèrent lon- 
guement par diverses instances que ceste femme-icy se 
révoquast de ses fausses déceptions de l'ennemi qui con- 
duite l'avoit, et qu'elle retournast à la vraye lumière de 
vérité et de contrition en délaissant ses fausses et erroni- 
ques opinions et imaginations que avoit et maintenoit 
contre l'honneur de la haute Divine Majesté et en sa per- 
pétuelle dempnation, mais si peu rendoient de fruit leurs 
instances et labeurs que finablement par diabolique obsti- 
nation en quoy elle persévéroit et persévérer vouloit tous- 
jours, elle fut délivrée à la justice séculière, à Eouen, pour 
en faire ce que son jugement porteroit. Et à tant s'en dé- 
porta l'Église qui bien et saintement s'en estoit acquittée 
et en laissa convenir justice temporelle à l'appartenir du 
cas. Laquelle chose, le roy angles, tout ainsy que elle 
avoit esté conduite et démenée, il notifia par ses lettres 
expressément au duc de Bourgongne, son oncle, dont la 
teneur sy est telle comme cy-dessous : 

« Très-chier et très-amé oncle, la fervente amour et 
« dévotion que vous savons avoir, comme vray prince ca- 
« tholique, à nostre mère Sainte-Eglise et exaltation de 
« sainte foy, raisonnablement nous exhorte et amoneste de 
« vous signifier et escrire ce que, à l'honneur de nostre dite 



DE CHASTELLAIN. 205 

mère Sainte-Eglise, fortification de nostre foy et extir- 
pation d'erreurs pestilencieuses, a esté en ceste nostre 
ville de Rouen fait nag-uères solempnellement. Il est assez 
commune renommée, jà comme partout divulguée, com- 
ment celle femme qui se faisoit nommer Jehenne la Pu- 
celle, erronée devineresse, s'estoit, deux ans a et plus, 
contre la loy divine et Testât de son sexe fémenin, vestue 
en habit d'homme, chose abhominable à Dieu, et en tel 
estât transportée devers nostre ennemi capital et le 
vostre, auquel et à ceux de son parti, gens d'église, nobles 
et populaires , donna souvent à entendre que envoyée 
estoit de par Dieu et soy présumptueusement vantoit que 
souvent avoit communication personnelle et visible 
avecques saint Michel et grant multitude d'anges et de 
saintes de Paradis, comme sainte Catherine et sainte 
Marg'uerite : par lesquels faux donnés à entendre et l'es- 
pérance qu'elle promettoit de victoires futures, diverty 
pluiseurs cœurs d'hommes et de femmes de la vérité 
et les converty à fables et mensonges. Se vesty aussy 
d'armes appliquées à chevaliers, leva l'estandart, et en 
trop grant outrage, orgueil et présumption, demanda à 
porter les très-nobles et excellentes armes de France, ce 
qu'en partie elle obtint, et les porta en pluseurs courses 
et assaux, et ses frères aussy pareillement, comme l'on 
dist, est assavoir un escu à deux fleurs de lis d'or en 
azur et une espée ferme et haut, la pointe en la cou- 
ronne. En cest estât s'est mise es champs et a conduit 
gens d'armes en exercite et grandes compagnies pour 
faire et exercer cruautés inhumaines en espandant sang- 
humain, en faisant séditions et commotions de peuple, 
l'induisant à parjurcment, rébellions, superstitions et 
fausses créances, en perturbant toute vraye paix, et re- 



â0(j CHRONIQUE 

« nouvelloit guerre mortelle en soy souffrant aourer et 
« révérer de pluiseurs comme femme sanctifiée, et au- 
« trement dampnablement ouvrant en divers autres cas 
« longs à exprimer, qui toutesvoyes en pluiseurs lieux 
« ont esté assez cognus, dont presque toute la crestienté a 
« esté fort scandalisée ; mais la divine Provision, ayant 
« pitié de son peuple léal, ne l'a voulu laisser longue- 
:( ment demourer es vaines périlleuses et nouvelles cru- 
« délités où jà légièrement se mettoit, ains a voulu per- 
ce mettre de sa miséricorde et clémence que ladite femme 
« ait esté prise en vostre ost et siège que teniez lors de par 
« nous devant Compiègne et mise par vostre bon moyen 
« en nostre obéissance et domination. Et pour ce que dès 
« lors fusmes requis par l'évesque au dyocèse duquel elle 
« avoit esté prise, que icelle Jelienne, comme notée et 
« diffamée de crisme de lèse-majesté divine, luy fission^ 
« délivrer comme à son juge ordinaire ecclésiastique, 
« nous, tant pour la révérence de nostre mère Sainte- 
ce Église, de laquelle nous voulons les saintes ordonnan- 
ce ces préférer à nos propres faits et volontés , comme 
ce raison est, comme pour honneur aussi et exaltation de 
« nostre dite sainte foy, luy fismes bailler ladite Jelienne 
« afin de luy faire son procès, sans la souffrir estre prise 
« par les gens et officiers de nostre justice séculière, ne 
« aucune vengeance, ne punition en estre faitte, ainsi 
« que faire nous estoit raisonnable toutesvoyes et licite, 
'< attendu les grans dommages et inconvéniens, les horri- 
c< blés homicides et détestables cruautés et autres maux 
« innumérables que elle avoit commis à l'encontre de 
^ nostre seigneurie et loyale obéissance. Lequel évesque, 
■x adjoint avecques luy le vicaire de l'inquisiteur des hé- 
« résies et appelle avecq eux grant et notable nombre de 



DE CHASTELLAIN. 207 

solempnels maistres et docteurs en théologie et droit 
canon, commença par grant solempnité et due gravité 
le procès d'icelle Jehenne ; et après ce que luy et ledit 
inquisiteur, juges en ceste partie, eurent par pluiseurs et 
diverses journées interrogé ladite Jehenne, firent les 
confessions et assertions d'icelle meurement examiner 
par lesdits maistres docteurs et généralement par toutes 
les facultés de l'estude de nostre très-cliière et très-amée 
fille l'Université de Paris, devers laquelle lesdites confes- 
sions et assertions ont esté envoyées, par l'opinion et 
délibération desquels trouvèrent lesdits juges icelle Je- 
henne superstitieuse devineresse des dyables, blaspliè- 
meresse en Dieu et en ses saints et saintes , scismatique 
et errant par moult de fois en la foy de Jhésu-Crist. Et 
pour la réduire et ramener à l'unité et communion de 
nostre mère Sainte-Église, la purgier des horribles et 
pernicieux crismes et péchiés et préserver son âme et 
guérir de perpétuelle peine et dampnation, fut souvent 
et par bien longtemps très-charitablement et doucement 
admonestée à ce que toutes erreurs par elle rejettées 
fussent mises arrière, et voulsist humblement retourner 
à la voye et droit sentier de vérité, ou autrement elle se 
mettroit en grief péril d'âme et de corps. Mais ce très- 
périlleux et divers esprit d'orgueil et d'outrageuse pré- 
sumption qui toujours s'efforce de vouloir empescheret 
pertourber l'unité et sainteté des loyaux chrestiens, tel- 
lement occupa et détint en ses lyens le cœur d'icelle 
Jehenne que pour quelconque sainte doctrine, ne con- 
seil, ne pour quelconque autre douce exhortation qu'on 
luy sçust faire, ne amministrer, son cœur endurcy et 
obstiné ne se vont onques humilier, ne amollir, mais 
souvent se vantoit que toutes choses que elle avoit faites, 



208 CHRONIQUE 

« estoient bien faites et les avoit faites du commande- 
« ment de Dieu et des dites saintes vierges qui visiblement 
« s'estoient à elle apparues. Et qui pis est, ne recognois- 
« soit, ne ne vouloit recongnoistre en terre fors que 
« Dieu seulement et les saints de paradis, en refusant 
« et rebouttant le jugement de nostre Saint -Père le 
« Pape , du concile général et de l'universelle église mi- 
« litante. Et voyant les juges ecclésiastiques son dit 
« courage par tant et par si longue espace de temps en- 
« durcy et obstiné, la firent mener devant la clergie et le 
« peuple illecques assemblé en très-grant multitude, en la 
« présence desquels furent solempnellement et publique- 
ce ment par un notable maistre en théologie, ses cas, cris- 
« mes et erreurs, en l'exaltation de nostre fo}^ extirpation 
« des erreurs, édification et amendement du peuple chres- 
« tien, prêchiés, exposés et déclarés, et de recliief fut 
« charitablement admonestée de retourner à l'union de 
« Sainte-Église et de corriger ses fautes et erreurs ; en 
« quoy encore demeura pertinace et obstinée. Et ce con- 
« sidéré, les juges ordonnés dessus dits procédèrent à 
« prononcer la sentence contre elle en tel cas de droit 
« introduite et ordonnée, mais devant ce que icelle sen- 
« tence fut perle vée, elle commença par semblant à muer 
« son courage, disant que elle vouloit retourner à Sainte- 
« Église : ce que volontiers et joyeusement oyrent les ju- 
« ges et clergié dessus dit et qui à ce la reçurent béni- 
« gnement, espérans par ce son âme et son corps estre 
« rachetés de perdition et tourment. Adoncques se sub- 
« mist à l'ordonnance de Sainte-Église et ses erreurs et dé- 
« testables crismes révoqua de la bouche et abjura publi- 
« quement, signant de sa propre main la cédulle de sa 
« révocation et abjuration. Et par ainsy nostre piteuse 



DE CHASTELLAIN. 209 

« mère Sainte-Église, soy esjoyssant sur la pécheresse 
« faisant pénitence, veuillant la brebis recouvrer et re- 
« tourner qui par le desvoy s'estoit esgarée et fourvoyée 
« et ramener avecques les autres, icelle Jehenne, pour 
« faire pénitence salutaire, condempnèrent en chartre; 
« mais guaires de temps ne fut illecques que le feu de 
« son orgueil qui sembloit estre estaint en icelle, ne rem- 
« brasast en flammes pestilencieuses arrière, par les souf- 
« flemens de l'ennemy ; et tantost renchut ladite Jehenne 
« maleurée es erreurs et fausses errageries que par avant 
« avoit proférées et depuis révoquées et abjurées comme 
« dit est. Pour lesquelles causes, selon cequelesjugemens 
« et justifications de Sainte-Église l'ordonnent, affin que 
«. dès-ore-en-avant elle ne contaminast les autres membres 
« de Jhésus-Crist, elle fut de rechief preschiée publique- 
« ment et comme rencheue es crismes et fautes par elle 
« accoustumées , et délaissée à la justice séculière qui in- 
« continent lacondempua à estre bruslée. Laquelle voyant 
« approchier son finement, cognut pleinement et confessa 
« que les esprits que elle disoit estre apparus à elle sou- 
« ventesfoiSj estoient mauvais et mensongiers et que les 
« promesses que iceux luy avoient pluseurs fois faites de 
« la délivrer, estoient fausses, et ainsy se confessa parles- 
« dits esprits avoir esté moquée et déçue. Sy fut menée 
« par la dessusdite loy et justice au viel marchié dedens 
« Eouen et là publiquement fut arse, à la vue de tout le 
« peuple '. » 

Laquelle chose le roy d'Engleterre signifia audit duc 
de Bourgongne son oncle, afin que icelle exécution fust 



' Cf. Monstrelet, édition de M. Douët d'Arcq, IV, p. 442, et Quiche- 
i-at, Procès de Jeanne d'Arc, I, p. 489, 



210 CHRONIQUE 

publiée par luy comme par les autres clirestiens parmy 
tous ses pays et subjects pour abolir et extirper l'erreur et 
mauvaises créances qui en estoient jà esparses par toute 
chrestienneté. 



CHAPITRE XLVIII, 

Comme il advint, en la cité de Pragues, une merveilleuse confusion 
entre religieux et demoiselles .d'icelle cité. 

Donques, puisque ma plume tournée est en hérésie à 
l'occasion d'une seule personne particulière et que le temps 
et le lieu se concordent avecques la matière qui se présente 
à estre toucliée, présentement encore me convient em- 
ployer en hérésie plus g-riefve et plus grande beaucoup, 
de quoy l'ennemi d'humain salut, par longues subtiles et 
couvertes voyes avoit infecté million d'âmes chrestiennes 
et distraites du chemin et sentier de la vraye foy sainte 
de Dieu et menés en la ténébreuse et obscure caverne 
de perdition par multitude d'erreurs et de contradictions 
en icelle nostre sainte foy vraye et salutaire, non pas en 
nombre de gens de cent, ne de deux, non pas en une seule 
ville ou cité, mais en un haut et puissant royaume, celuy 
de Bohême, dont la très-haute et très-fameuse cité de 
Pragues estoit chief et produiseresse du g-ernon ' premier 
et radical dont tout sourdy, par une estrange et merveil- 
leuse occasion que je déclameray un petit, en courtes pa- 
roles, pour revenir plus tost à mes fins principales. Il est 
vray qu'en Pragues, qui est moult belle cité et riche, avoit 
une très-fameuse et très-magnifique abbaye de moynes, 

' Gemon, germon? germe? 



DE CITASTELLAIN. 2H 

l'outrepasse de toutes les autres du royaume, et en avoit- 
on réputé de tous temps les religieux, gens moult bien ré- 
glés et dévots et pleins de toute honneste conversation et 
de bonnes mœurs; par quoy, autres dévotes gens, nobles et 
notables bourgeois , avoient mis en eux grant part de leur 
affection et non moins de féableté et de confidence, parce que 
de vices estoient famés très-escharsement et loués et prisés 
largementde bonne et religieuse vie, comme je croiroye vé- 
ritablement que ainsy en pouvoit estre pour l'heure d'alors, 
car à grant dur se peut-il faire qu'en longue continua- 
tion, vie vicieuse ne se descouvre, comme fort encore que 
parée soit d'ypocrisie, car jamais ceste-là ne faut à estre 
rattainte en la fin. Or advint que sous l'ombre de ceste 
grande et louable famé qu'avoient ces moisnes et que la 
confidence entièrement des hommes et des femmes estoit 
fichiée en leur vie dévote, les femmes nobles et bourgeoises 
de la cité, qui volontiers par tout le monde sont novelliè- 
resde leur nature et de légier provoquées à dévotion, ou au 
moins au samblant, admonestées, ne sçay, de quel esprit, 
une grande quantité d'elles commencèrent à fréquenter 
leurs services, et entre les autres, par semblant de dévotion, 
aller ordinairement aux matines de ces religieux, là où, 
pour faire brief compte, le dyable qui est subtil et qui ne 
quéroit que planter la rachine dont tout le monde seroit 
infecté après par aggouster le fruit, commença à embra- 
ser tantost et à faire esprendre le tyson de concupiscence 
entre ces femmes et ces religieux , et tellement forgier et 
pratiquer l'œuvre entre eux secrètement que l'habitude et 
cognoissance s'y trouva en commun accord : c'estoit que 
chascun de ceux de ceste bande auroit sa chascune, et 
chascune auroit son chascun infalliblement h leurs jours 
et heures establies, par venir ainsi à matines tous les 



212 CHRONIQUE 

jours. Or est vra}- que pour conduyre ceste œuvre plus 
subtilement et afin de pouvoir décepvoir et abuser les 
pères, justes et dévots preudbommes, de ceste religion, dont 
il en y avoit quantité, bon fait à croyre, ces moyens-icy, 
jeusnes et raddes pervertis , à la suggestion de l'ennemi 
et constraints à malicieuse vie et dampnable , s'avisèrent 
tous d'un commun accord qu'à toutes leurs amyes venantes 
ainsy sous semblant de dévotion à leurs matines, ils re- 
roient ' la teste et leur feroient la couronne toute et à telle 
manière et mesure comme eux-meismes la portoient, et 
par ainsy, elles venues à matines, en la noire nuit, tandis 
qu'on cbanteroit , elles pourroient venir cbascune en la 
chambre de son amy prendre une heure ou deux de repos 
avecqluy. Dont s'il advenoit que prieur ou abbé ou autre 
venist faire Visitation et demandast à tel ou à tel : « Qui 
« couche là avec toy? » l'autre pourroit respondre (et ne 
le verroit que par derrière à la couronne toute nue ) : 
« C'est un tel ou un tel novice qui couche avecques moy. » 
Et par ainsy le visiteur ignorant une telle malice, s'en iroit 
abusé à nuit d'un demain à un autre. Brief, comme il fut 
advisé , il fut fait ; et les femmes toutes , dont il en y 
avoit nombre très-grant, et les plus respectables de la cité 
et toutes les plus eslites, furent rèses à couronne en teste, 
et portèrent testes de moynes soubs couvre -chiefs de 
femme. Et en ceste fausse dérisoire simulation, par très- 
longue espace de temps , continuèrent leurs ribaudises 
avecques leurs moynes qui les apprenoient à chanter 
versets et matines à neuf leçons et à trois, tels fois à plus, 
tels fois à moins, selon que le kalendrier demandoit beau- 
coup de suffrages et qu'on prenoit dévotion au saint. Or 

' Ils revoient, ils raseraient. 



DE CHASTELLAIN. 215 

advint ainsy que le poison infernal [s'espandist] après, 
pour auquel résister l'empereur Sigismond, prince mesme 
et roy du pays, se estoit exposé à l'encontre par armes , 
là où toutes voyes son efforcément ne luy pouvoit donner 
tel fruit que plus et plus ne continuassent et creussent tous- 
jours, et avecques multiplication de peuples en leur secte, 
parvinrent aussi à multiplication de villes et de cliasteaux 
en renforcement de leurs querelles '. Sy en furent faites do- 

• Le duc Philippe, qui ne cessa de rêver, à quelque titre que ce dût 
être, une suprématie sur tous les princes chrétiens, avait voulu se 
proclamer le chef d'une croisade contre les Hussites. Le ms. 1278, 
f. fr. de la Bibl. imp. de Paris, renferme à ce sujet des documents in- 
téressants. 

On lit dans une note relative à l'ambassade qui se rendra à Rome : 

« Item, hastivement doit mondit seigneur envoyer du moins ung 
« chevalier et ung clerc, gens notables et expers, devers notre Saint- 
« Père en court de Romme, et illec exposer de par notre dit seigneur 
« comment mondit seigneur a oy très-révérend père en Dieu, monsei- 
« gneur le cardinal d'Engleterre, qui venoit des parties d'Allemaingne, 
« où de par notre dit Saint-Père il estoit commis légat pour pourveoir 
« et résister à la faulse et détestable entreprinse et hérisie que sous- 
« tiennent et croient les gens du royaulme de Behaigne, que l'on ap- 
« pelle Housses, les grandes inhumanités et déshonneur que ils font à 
« notre foy chrétienne. Pour quoy ce considéré il pria à mondit sei- 
« gneur de Bourgoingne que il se volsist disposer et mettre sus en 
« armes à rencontre des dessusdis hérittes. Et combien qu'il ait de 
>< grans affaires, nul n'en doit aller devant la besongne de la foy, et 
« aussi c'est le prince que ceulx des parties d'Allemaigne désirent le 
« plus qu'il volsist aller par delà en armes. 

« Item dist mondit seigneur le cardinal que il avoit espérance ferme 
« de mener en ceste entreprinse et à compaignie de monseigneur de 
« Bourgongne de un ù vi mille archiers,tous du royaulme d'Engle- 
« terre. 

« Item et pendant le temps que mondit seigneur le cardinal estoit de- 
« vers mondit seigneur le duc, arriva devers lui monseigneur le prieur 
« du Pont-Saint-Esprit, légat et messager de notre dit Saint-Père, en- 
« voyé à mondit seigneur. Lequel, entre aultres choses, parla à mondit 
« seigneur de ceste devant dicte besongne , et lui dist que notre dit 
« Saint-Père auroit grant plaisir et seroit moult joyeux si mondit sei- 
" gneur en ce se vouloit employer pour le bien et relièvement de notre 
« foy chrétienne, et vouldroit bien que Dieux lui donnast la grâce et 

TOII. II. 14 



214 CHRONIQUE 

léances maintes à nostre Saint-Père le Pape Martin, lequel 
promist à j pourvoir par un concile universel, à larequeste 
de Sig-ismond, mais prévenu de mort, ne parvint jiisques 
à le mettre sus. Par quoy maintenant l'empereur Sigis- 



« l'honneur de en venir à une bonne fin devant tousaultres princes, ce 
« que mondit seigneur a fort retenu en son corrage. 

« Item et depuis ce que mondit seigneur le duc eut oy lesdis car- 
« dinal et prieur, avec les complaintes que pluseurs grans princes, 
« prélas, cités et bonnes villes des parties d'Allemaigne ont fait et 
(I font savoir journelment, mondit seigneur, meu de foy et de vraye 
« amour à son benoît créateur et à son Église chrétienne, est tant ar- 
« damment désirans et alfeeté que plus ne puet de combattre et met- 
« tre tout ce que Dieux lui a preste pour résister à rencontre des 
« dessus dis hérittes en délaissant tous ses aultres affaires. 

« Item après ces choses remonstrées à notre dit Saint-Père par 
« lesdis ambassadeurs, sera requis de par mondit seigneur de ceste 
« sainte et notable entreprinse devant tous aultres princes au cas 
« toutesvoj'es que l'empereur ne le fist, en donnant mandement par 
« bulles à tous aultres princes et gens de quelque estât que ils soieat, 
« que à mondit seigneur le duc ils obéissent en ceste partie et à l'aide 
<> de Notre-Seigneur y fera le bien et prouffit de la chrétienté et aussi 
« son honneur. 

« Item et après ce sera remonstré par lesdis ambassadeurs que pour 
« les grans guerres que mondit seigneur le duc a longuement souste- 
« nues pour cause de la mort et murdre perpétré en la personne do 
« feu monseigneur le duc Jehan, que Dieux pardoinst, et depuis celles 
a qu'il lui a convenu soustenir pour garder ses héritages es pays de 
« Henau, Hollande et Zellande, il a moult grandement frayé et des- 
« pendu de sa chevance, et combien qu'il ait telle et si bonne volonté 
« que dit est, toutesvoyes il ne porroit pas mettre sus hastivement tout 
« àsesdespens telle puis.sance de gens que à ceste entreprinse apper- 
«' tient, pourquoy lui est nécessité de avoir l'ayde de notre dit Saint- 
« Père et de l'Eglise. 

« Item et pour la cause dessus dicte, mondit seigneur prie à notre 
« dit Saint-Père que, pour haster et advanchier la besoingne de la 

« chrétienté et son armée, il lui vuelle prester la somme de laquelle 

» notre dit Saint-Père puet recouvrer par toute la chrétienté, car nul 
« ne doit prétendre excusation en tel cas. 

« Item dire à notre dit Saint- Père que, à l'ayde de Notre-Sei- 
« gneur, mondit seigneur le duc menra en ceste armée une grant 
« et notable puissance, c'est assavoir de m à iiii mille gentilshommes 
« et un mille hommes de trait ou plus, et espoire que il menra gens 



UE CHASTELLAIN. 215 

mond, par ardente dilection qu'avoit à la sainte foy di- 
vine, et par douleur aussi qu'avoit d'une si scandaleuse et 
pestilencieuse playe qui y estoit entrée et à quoy à si 
grand difficulté on pouvoit remédier, nostre Saint-Père le 



de tel estât qu'il se trouvera bien puissant de xv mille combataus 
ou plus. 

« Item que notre dit Saint-Père vuelle envoyer aucun notable prélat 
en légation ou royaulme de France en la partie de l'obéissant du 
roy notre seigneur, et en oultre es pays de Savoye, Bretaingne, 
Brabant, Liège, Namuv, Hollande, Zellande, Henau et la conté de 
Bourgoingne, pour par icelluy légat assambler les princes et prélas 
de par deçà, pour ensamble adviser tout ce qui sera expédient pour 
la conduite de ceste sainte entreprinse, tant en finance comme aul- 
trement. 

« Item apporter par ledit légat lettres de notre dit Saint-Père à mon- 
seigneur le régent du royaulme de France , duc de Bethfort, et les 
gens des trois estas dudit royaulme soubs son gouvernement, re- 
querrant instamment icellui seigneur que il vuelle secourir à la 
chrétieneté et se employer à rencontre des dessus dis hérittes en la 
compaignie de monseigneur le duc de Bourgogne, son beau-frère. 
en délaissant toutes aultres choses, et le induire que pour le bien de 
la chrétieneté, il se vuelle emploier en sa personne, et porroit-on 
s'il lui plaisoit, trouver le temps pendant aucunes trieuwes ou absti- 
nences de guerre à ses adversaires et d'un commun acordbesongnier 
en lui disant que semblable requeste fait notre dit Saint-Père au 
Dolphin. 

« Item et si par monseigneur le régent est prétendu excusacion 
obstant les affaires et les guerres qui de présent sont ou royaulme 
de France, que au moins il se volsist emploier et tenir la main adfln 
que par les dessus dictes gens de trois estas aucune bonne ayde de 
gens ou de finances se meist sus pour aidier à la chrétienté et sous- 
tenir l'armée que fait mondit seigneur de Bourgogne. 
« Item samblablement soit par notre dit Saint-Père envoyé légat 
portant bulles devers le Dolphin et à icellui et les gens des trois 
estas de son obéissance requérir samblable requeste que on fait k 
mondit seigneur le régent, comme cy-dessus est faite mention. 
« Item semblable requeste faire à monseigneur le duc de Brabant, 
monseigneur le duc de Bretaigne, monseigneur le duc de Savoye et 
les trois estas de leurs pays. 

« Item que, pour l'avancement des finances par notre dit Saint-Père, 
soient données bulles et indulgences et apportées par mondit sei- 
gneur le légat, commis au dessus dit royaulme et es aultres pays 



216 CHRONIQUE 

Pape Eugène curieusement sollicita et pressa arrière 
d'avoir ce concile universel accordé par son devancier 
Martin d'estre mis à Basle , à l'occasion partie principale 
de ces Pragois, avecques aucuns autres aussy, sur les- 



« dessus dis, icelles bulles contenant la fourme dont baillera la coppie 
« révérend père en Dieu, monseigneur l'évesque de Tournay. 

« Item demander à notre dit Saint-Père , par bonne manière son 
« advis à qui la conqueste doit estre, que, au plaisir Dieu, se fera sur 
« lesdis liérittes. » 

Après viennent les instructions pour les ambassadeurs qu'on en- 
verra vers l'empereur, les princes et les bonnes villes d'Allemagne. 
Puis suit une note sur les prédications qu'il conviendra de faire et les 
dîmes qu'on pourra obtenir. 

Les détails qui se rapportent à l'organisation de cette expédition 
m'ont paru dignes d'être reproduits : 

« Si mondit seigneur maine le nombre de nin> hommes d'armes et 
« iiii™ hommes de trait, comme dessus est dit, les gaiges d'iceulx 
« hommes d'armes prendront xx escus de xl grains et gens de trait 
(( la moitiet, baneretset chevaliers selon leur estât, à l'avenir montera 
« par mois c mil escus tels que dits sont, sans en ce riens comprendre* 
« Testât de mondit seigneur ; et veu le lontaing chemin et qu'il fault 
« partout paier, l'on ne porroit point donner plus petits gaiges. 

« Item, et se porroient trouver lesdictes gens d'armes et de trait en 
<i la manière qui s'ensuit : 

« Est assavoir mondit seigneur de Brabant iii'^ hommes d'armes, s'il 
<< y venoit en personne, et s'il n'y pooit aller, qu'il commesist aucun 
« notable de son pays pour mener le nombre dessus dit avec ii'= arba- 
« lestriers ou aultre nombre convenable. 

« Item monseigneur le duc de Bretaigne, se semblablement n'y 
« pooit venir, qu'il volsist envoyer iii'= hommes d'armes et iii" arba- 
« lestriers ou archiers, ou aultre nombre semblablement que dessus. 

« Item, révérend père en Dieu, monseigneur l'évesque de Liég'e, 
« atout n-: hommes d'armes et ii<^ arbalestriers. 

« Item, que monseigneur le duc de Savoye volsist envoyer le prince 
« son fils, acompaigné de m" hommes d'armes et de iip arbalestriers 
« et si les dessus dis princes vouloient envoyer les nombres des gens 
« d'armes et de trait cy-dessus requis, qui montent à xi'= hommes 
« d'armes et mil hommes de trait, mondit seigneur auroit tant moins 
« à recouvrer de gens en ses dis pays. 

« Item, pour payer les gens d'armes et de trait des dessus dis princes 
» et prélas,les finances se porront trouver en leurs pays meismement, 
en usant par la manière et pratique dessus dite. 



DE CHASTELLAIN. 217 

quels il estoit expédient et nécessité aui?sy très-estroite 
d'y pourvoir , comme sur les Grecs qui avoient aucunes 
périlleuses descrépances en leur foy avecques l'Église la- 
tine ; pareillement sur l'union et appaisement des princes 

« Item porroifc mondit seigneur mander venir avec lui le conte de 
" Vernebourcq, qui est seigneur bien amé et congneu en toutes les 
<< Allemaignes et est très-vaillant en guerre et lui baillier certaine re- 
<< tenue de gens. 

« Item si aucuns des dis princes ne venoient ou envoyoicnt par la 
« manière dessus déclarée, il convenroit que mondit seigneur trouvast 
« les devans dis ni" hommes d'armes et iiii™ hommes de trait sur ses 
« pays de Bourgogne, Artois, Flandres, Henau,'fIollande ou Zellande 
" et Namur, du moins ce qu'il faulroit pour le parfait dudit nombre et 
'< pour estre seurement acertené, il convendroit mander à certain jour 
" les gens des dessus dis pays et les-aultres gentilshommes et mettre 
« par mémoire les noms de ceulx qui en tel cas sont à mander ; mais 
« ce se puet délayer tant c'en aura oy nouvelles des ambassadeurs en- 
« voyés à Rome. 

ce Item, et quant lesdis seigneurs et gentilshommes venront devers 
« mondit seigneur, par bonne manière les doit amonnester de venir 
« audit volage et appointier avec eulx quel nombre chacun menra tant 
" d'hommes d'armes que de trait et la manière qu'ils auront ù eulx 
« conduire allant ou dit voyage et aussi prendre bonne sçeureté d'eulx 
« qu'il s'entretenront en bonne obéissance le voyage durant et aussi 
« fère lors pluseurs bonnes ordonnances nécessaires pour conduite 
<< desdictes gens d'armes. 

« Item, que lesdictes gens d'armes et de trait que mondit seigneur 
« menra en sa compaignie, comme dit est, des pays de par deçà, mon- 
" seigneur mcssire Jehan de Luxembourg en devroit avoir la charge 
« et les conduire soubs mon.seigneur le duc de Bourgoingne. 

« Item, monseigneur le prince d'Orenges, semblablement avoir la 
« charge de ceulx des duché et conté de Bourgoingne et des pa^s 
« d'environ. » 

L'auteur de ces diverses propositions est le môme que celui d'un im- 
portant avis sur la réforme du gouvernement, inséré ci-dessus, p. 143. 
Il termine en ces termes : 

« Item, supplie humblement celui qui de bonne affection, selon son 
« petit entendement, a fait hastivement cest advis que on le vuelle 
« prendre en bien, car s'il y a faulte, ce n'est point par faulte de bonne 
<< volenté, mais on en puet demander à faulte de sens , tousjours prest 
« de se remettre et réduire h la meilleure oppinion et aussi prest de 
'< déclairer sur toutes les choses escriptesplus amplement son enten- 
'< dément que il n'est cy présentement mis par oscript. » 



2! 8 CHRONIQUE 

chrestiens ensemble , souverainement des roys de France 
et d'Angleterre et de cestuy duc, qui toute l'Église uni- 
verselle et toute la félicité clirestienne tenoient en trouble 
et en langueur. Avoyent aussy aucunes difficultés les pré- 
lats de l'Église entre eux, qui mal appointables estoient, 
ne à mettre en accord, sinon par un concile entier. Par 
quoy nostre Saint-Père Eugène, faisant scrupule qu'en luy 
n'en pust redonder aucune correption ', différa à l'encontre 
et volontiers l'eust retardé encore, ou à tout le moins qu'il 
l'eust estably à Bouloingne pour là faire convenir tout à 
une fois les Grecs, lesquels il prenoit à couleur ; mais 
voyant ce, l'empereur dessus dit tout instamment requist 
nostre Saint-Père Eugène et le pressa par ses lettres que 
finablement le concile longuement pourcliassa, et premier 
fut canonisé et establi réalement en ladite ville de Basle 
par le décret et adveu universel de tout le Saint-Siège 
apostolique ; desquelles lettres envoyées de par ledit em- 
pereur , icy dessoubs [se trouve] la copie des articles sur 
quoy estoit fondé ^ 

CHAPITRE XLIX. 

Comment le pape Martin tint un concile général ix Basle. 

A ce concile convinrent les ambassadeurs des roys et 
princes chrestiens tous , des villes de communautés et de 
toutes les autres qui avoient questions ou aucune difficulté 
ensambleou répugnance aucune et contrainte avecq leurs 
prélats, des monastères de toutes régions, certains dé- 

' Corrélation, censure, blâme. 

- Lacune dans le manuscrit do Florence. Le manuscrit d'Arras s'ar- 
rête au commencement de ce chapitre. 



DE CHASTELLAIN. 219 

pûtes et les plus excellens de toutes les universités cbres- 
tiennes, souverainement de Paris. L'empereur mesme en 
personne y assista; sy firent pluseurs ducs de Germanie, 
Les quatre ordres des mendians y furent roides ' et reluisans 
moult cler. Les Grecs y vinrent et y furent réduits ; les 
Pragois vaincus et réformés à labeur difficile ; les frères 
prescheurs retendes en leur article de la Vierge Marie, 
maintenans que conçue fut en péchié originel. Maintes 
questions et contrariétés y furent appaisées, maintes diffi- 
cultés décidées, maintes divisions reconsiliées , maintes 
altérations entre clercs et lays appointées. Et entre les au- 
tres fruits d'iceluy, un des plus grans, ce fu l'appaisement 
d'entre le roy françoys et le duc son ennemy, là où le roy 
angles désobéy et se dessevra. Pour quelle union faire, 
deux cardinaux, celuy deCypre et de Sainte-Croix, vinrent 
en France et procurèrent la paix entre les deux. Après la- 
quelle, autant qu'avoit proffité ledit Saint-Concile jusques 
icy, autant porta de grief après en son procéder outre, 
par le désappointement du pape Félix, le savoyenduc, qui 
scisme scandaleux et très-irréparable engendra en l'Église 
de Dieu controversie en bésitation entre son peuple etplaye 
pestilencieuse et amère en toute région cbrestienne. Et 
ainsy, ce qui avoit source et origine de paix et de salut et 
avoit esté produit à ceste intention, devint à estre après, 
en forme de cuyder bien faire, cause de division et de 
mescbief, par inconvénient, par l'envie de l'ennemi d'bu- 
main salut qui s'attristoit en continuation de tant de biens 
comme là se trouvoient et se macbinoient à estre mis 
avant. Par quoy ledit concile finablement se contraria au 
souverain pasteur , et luy à l'encontre dudit concile le ré- 

' Roides? 



220 CHRONIQUE DE CHASTELLAIN. 

pugna aiissy, et en celle vertu et puissance qu'avoit et 
avoir pouvoit de ses adhérens, parmaintint roidement sa 
papalité et jurisdiction, et le concile en longue continua- 
tion d'ans à l'autre lez aussy persévéra roide et robuste en 
son entreprendre, jusques la miséricorde de Dieu, après 
longs ans courus, en pitié et compassion de son Église, 
mist ces [difficultés] en appaisement, en tout glorieuse- 
ment toutesvoyes démonstrant par tout le siècle son ser- 
viteur et vicaire Eugène avoir esté demouré et régné 
tousjours vray, juste et canonique pasteur de l'ég-lise 
jusques en l'heure de sa mort où toutes régions et puis- 
sances chrestiennes le recognoissoient vray Saint-Père 
seul et souverain et nul autre. En quelle division, cestuy 
duc bourguignon avoit esté souverain et principal pilier et 
sousteneur de la querelle d'Eugène à l'encontre de tous 
ses contraires, dont Dieu, ne fait à doubter, luy en garda 
juste et bénigne rétribution en ce monde et en l'autre 
après '. 

• La fin du livre II n'a pas été retrouvée. C'est dans ce livre, comme 
Chastellain nous l'apprend ailleurs, qu'il racontait la paix d'Arras. Si 
ce livre se terminait (ce qui est assez probable) à l'entrée de Charles VII 
à Paris, nous pouvons signaler parmi les principaux événements com- 
pris dans cette lacune, les mouvements des Gantois en 1432 et en 1433, 
la naissance de Charles le Hardi, la mort d'Isabeau de Bavière, la paix 
d'Arras, la prise de Dieppe et de Pontoise, les négociations des Pari- 
siens avec Charles VII, l'évacuation de Paris par les Anglais, le siège 
de Calais par le duc de Bourgogne, l'expédition du duc de Giocester 
en Flandre, les troubles de Bruges. 

Je reproduirai à la fin de ce volume la traduction par Pontus Heu- 
terus du chapitre XLIII du livre II, qui est incomplet dans les manus- 
crits d'Arras et de Florence. 



LIVRE III 



SECONDE PARTIE'. 



CHAPITRE PREMIER. 



Cy fait mention comment les Gantois se rebellèrent à rencontre de 
leur seigneur le duc de Bourgongne, dont en la fin le comparèrent 
chièrement. 



Or, advint qu'en celui temps, ou assez tost après, que 
l'on comptoit l'an mil quatre cent cinquante et un , pour 
aucunes demandes que avoit faites le duc de Bourgongne à 
ceux de sa bonne ville de Gand et au pays de Flandre", 

' En introduisant ici fictivement une division du livre III en deux 
parties, je place dans la seconde le récit de la guerre du duc de Bour- 
gogne contre les Gantois. La première partie, entièrement perdue, 
contenait le mariage du comte de Charolais avec Catherine de France, 
la délivrance du duc d'Orléans et son mariage avec Marie de Clèves, 
la rentrée du duc de Bourgogne à Bruges, le tournoi de Gand, la guerre 
de Normandie et de Guyenne. 

2 Le duc Philippe avait formé le projet d'introduire dans toute la 
Flandre la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne 
calamiteux de Philippe de Valois. Il s'était rendu lui-raenie au sein 
de la collaceâe Gand pour l'obtenir des bourgeois. 

« Mes bons et fidèles amis, leur avait-il dit, vous savez tous que dès 
" mon eniancc j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pour- 



2-22 CHROiMQUE 

iceux de Gaiid moult esmus par grand orgueil et pré- 
somption, dirent qu'avant ce que larequeste à eux faite par 
le duc de Bourgongne, comte de Flandre, leur seigneur, 
lui fust accordée, qu'ils y mettroient jusques au dernier 
homme de Flandre. Et de fait furent plusieurs exploits 
faits sur les gens et officiers du duc, qui le prit très-mal 
en gré. Sur quoi, pour pourvoir à leurs déloyales et dam- 
nables emprises, et pour la grant déloyauté et désobéis- 
sance qu'ils avoient faites et toujours de plus en plus s'ef- 



o quoi je vous ai toujours aimés plus que les habitants de touteg mes 
" autres villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de 
y vous accorder toutes les demandes que vous m'avez faites. Je crois 
« donc pouvoir espérer que vous aussi, vous ne m'abandonnerez point 
c- aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point 
<■ sans doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon ijère à 
(I l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus; 
c< ses.joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une ven- 
geance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglanî;e 
« guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes 
<i villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si 
•I considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi 
« qu'au moment même oii les combats se poursuivaient le plus vive- 
u ment en France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de 
" Flandre, prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zé- 
" lande et en Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saints d'or, que 
" j'eus grand'peine à trouver. N"ai-je pas dû également défendre 
<i contre les habitants de Liège mon comté de Namur qui est sorti du 
" sein de la Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que 
c( je m'impose chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem 
<i et l'entretien du Saint-Sépulcre ? Il est vrai que, cédant aux exhor- 
" tations du pape et du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux 
« calamités que multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père 
« et me réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je con- 
« sidérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets, pendant 
« la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient subi de 
« grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il était urgent 
« de rétablir l'ordre et la justice dans l'administration ; mais les choses 
<< se sont passées comme si la guerre n'avait point cessé ; toutes mes 
« frontières ont continué à être menacées, et je me suis trouvé, de 
« phis, obligé de faire valoir mes droits sur le pays de Luxembourg, 



DE CllASTELLAIN. 223 

forçoient de faire, comme de prendre, rober, piller et 
mettre à exécution, et faire mourir les serviteurs et offi- 
ciers du duc, lui estant averti de ces besognes, tost et sans 
délai, assembla son grand conseil et tous ses chevaliers, 
barons et capitaines, pour sur ce avoir conseil et avis afin 
d'y pourvoir, comme il fit : mais pendant le temps que ces 
consaux se tenoient en la ville de Bruxelles, aucuns nota- 
bles hommes de la ville de Gand, par une voie amiable, 
assemblèrent tous les doyens et hoefmans de la ville, en 

'< si utile à la défense de mes autres pays, notamment à celle du Bra- 
« bant et de la Flandre. 

« C'est ainsi que, de jour en jour, toutes mes dépenses se sont ac- 
« crues. Toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est' plus triste, 
« c'est que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout 
« mon pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices. 
« Je vois avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir 
« payer les taxes et à émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les 
« recettes sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avan- 
<> tage; et je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont 
« advenues par héritage, car toutes sont également appauvries. 

« Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et 
« pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de 
« Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et à aventurer ma propre 
« personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient 
« devenus indispensables. » 

Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le meil- 
leur moyeu d'atteindre le but qu'on devait se proposer, mais cette 
demande souleva une vive opposition : 

Le duc vouloit sur eulx lever 
Ung nouveau tribut de gabelle 
Que tous sy vouloient eschever. 
Las ! ce n'est pas petite chose 
Do mettre sus nouvel truaige ; 
Car es livres n'a texte ou glose 
Qui le conseille, ne encharge. 
Immo de droit sont défendus 
S'il n'y a cause de les tollir... 

(Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles Vil , 



224 * CHRONIQUE 

remontrant moult doucement au peuple le danger et péril 
en quoi ils se mettoient d'ainsi molester et faire mourir 
les officiers du prince, et encore pis de vouloir ardoir et 
destruire son pays de Flandre, et lui faire la guerre sans 
lui faire savoir; que jamais pis ne pourroient avoir fait, 
et que pour Dieu ils se voulsissent cesser de plus avant 
aller, ni faire telles rigueurs à l'encontre de leur bon 
prince, et que de ce qui avoit été fait ils trouveroient ma- 
nière qu'il leur seroit pardonné, pourvu que plus avant ils 
ne procédassent d'y aller par telle rigueur ' . 

Ainsy comme vous pouvez oyr, iceux notables bour- 
geois firent tant par leurs belles paroles et remontrances, 
qu'ils s'accordèrent tous et promirent que de là en avant, 
ils ne procéderoient plus de aller avant par telles manières 
qu'ils avoient encommencé, pourvu qu'on leur fist avoir le 
pardon du prince de ce que fait avoit esté , prians et ve- 

• Dans une assemblée tenue à Bruges, Philippe avait fait lire par 
son chancelier l'exposé de ses griefs contre les Gantois, et il y avait 
ajouté lui-même les plaintes les plus vives contre Daniel Sersanders 
qu'il accusait d'exciter leur rébellion. 

« Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon 
« ordre; les choses sont réellement ainsi et Ton ne saurait en douter. 
« Les ancêtres de Daniel Sersanders ont été des hommes loyaux, mais 
'< ils n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux, mau- 
« vais, traître et parjure contre moi qui suis son prince. Je le connais 
« pour tel et je le considère comme mauvais et faux vis-à-vis de moi. 
<< Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent : il n'est pas 
« seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même. N'est-ce pas tou- 
« tefois une grande fausseté que d'avoir dit et répandu parmi le peu- 
« pie que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le voulais, ni lui, 
» ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en défendre ; mais 
« Dieu soit loué ! je n'ai pas jusqu'à ce moment passé pour un assassin ; 
« non pas que je parle ainsi pour me disculper et que je pense devoir 
« me justifier; mais, sachez-le bien, avant que je consente à ce que 
« lui ou les siens reçoivent ou conservent un siège au banc des éche- 
« vins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutôt couper en mor- 
« ceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit, il soit 
« possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire, puisqu'il 



DE CHASTELLAIN. 225 

qiiérans qu'aucuns preud'hommes fussent eslus et envoyés 
devers leur prince pour l'apaiser , et tant faire par devers 
lui que tout ce qui avoit esté fait leur fust pardonné; et 
promirent d'en faire telle amende que par iceux commis 
en seroit avisé pour le mieux. 

Iceux bourgeois notables ayant ouï la volonté du peu- 
ple, de la grand'joie qu'ils eurent, en pleurèrent de pitié 
et de léesse. Lors tantost et sans délai, pour fournir cette 
besogne , eslurent et mirent sus une notable ambassade , 
c'est à savoir le prieur des chartreux de Gand , les trois 
membres de Flandre et plusieurs députés des bonnes villes 
et comté de Flandre, et autres gens notables ; lesquels tous 
ensemble se partirent de Gand et vinrent à Brouxelles en 
la sainte semaine le jour du bon vendredi. Et là, icelui 
prieur et tous les autres députés se vinrent mettre aux 
genoux devant le duc de Bourgongne, et par la bouche du 

« est tel que je vous l'ai dit. Aussi, dès que j'ai connu la situation des 
« choses, j'ai rappelé mon bailli de Gand, je l'ai révoqué de son office 
« et je lui ai fait connaître qu'il ne pouvait plus m'y servir, et je rap- 
« pellerai de même tous les officiers que j'ai à Gand. Daniel et les siens 
« rempliront aisément les fonctions de bailli, d'écbevins et de doyens, 
« et toutes celles qui seront vacantes plus tard. Daniel, si on le laisse 
« faire, s'établira seigneur de la ville, comme d'autres ont autrefois 
« cherché à letre, et mes gens et mes officiers n'y auront plus que 
« faire, ce me semble. Je vous avertis volontiers de toutes ces choses 
« qui sont vraies, afin que vous les conserviez dans votre mémoire et 
« que chacun de vous en avertisse ceux que cela regarde et spéciale- 
■< ment ceux que vous entendrez discourir de ces affaires, car ledit 
« Daniel et les siens excitent chaque jour le peuple et sèment une 
« foule de mensonges contre moi et mes serviteurs. Je m'étonnerais 
« fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et appuyer un 
« homme tel qu'est ledit Daniel, contre moi qui leur ai toujours été 
« bon prince, car je leur ai généreusement pardonné tous leurs mé- 
« faits, à cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai jamais 
« fait pour mes autres sujets. » 

Ce discours fut prononcé en flamand, et on remarqua que, tandis 
que le duc parlait, il fronçait vivement les sourcils, qu'il avait longs et 
épais : ce qui était chez lui le signe de la colère. 



22G CHRONIQUE 

dit prieur des chartreux de Gand, fut requis moult fort eu 
pleurant que pour la révérence de la passion de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, il lui plust avoir pitié de sa ville de 
Gand, et que s'il lui plaisoit de sa grâce j aller, que tous 
ses pauvres sujets et habitants d'icelle ville estoient prests 
d'aller au devant de lui jusques à la porte , les gens d'é- 
glise vestus et aournés de croix et de gonfanons, ainsi que 
gens d'église doivent faire et sont tenus de faire ; et les 
hoefmans, ceux de la loi et tout le peuple, nue teste, nuds 
pieds et déchaux , lui crier merci , en lui suppliant qu'il 
lui plust à pardonner aux dits hoefmans et à tous les au- 
tres leurs méfaits. 

Alors le duc de Bourgongne respondit que nonobstant 
qu'ils s'estoient mal gouvernés et grandement offensés 
envers lui et sa seigneurie , sy avoit-il en lui autant 
de grâce pour leur pardonner, qu'il avoit oncques çu, 
et toujours avoit été prest de ce faire : mais il doub- 
toit que leur volonté ne fust pas telle que les paroles 
qu'ils faisoient remontrer, et que maintes fois il avoit vu 
et sçu par vraie expérience leur mauvaise intention. 
Toutesfois il estoit prest d'entendre à tous bons traités 
à lui honorables ; et pour aviser la manière , il députe- 
roit des gens de son conseil pour communiquer avec 
eux; mais pour les saints jours qui lors estoient, la 
chose fut mise au mercredi ensuivant pour besogner es 
dites matières'. Et ce nonobstant, ce mesme vendredi 
saint, et pendant le temps que les ambassadeurs d'iceux 
Gantois faisoient leur pitoyable requeste à leur prince, 
ils envoyèrent par leurs gens prendre le chastel de Ga~ 

1 Et dissimuloit le duc leur malice, attendant son point et qu'il 
eust assuré son faict devers le roy franeois, avec lequel il avoit tou- 
jours quelque chose à remettre. (Olivier de la Marche.] 



DE CHASTELLAIN. 2-27 

vres', à trois lieues près de la ville de Gaiid; et le cin- 
quième jour ensuivant après Pasques, ainsi que les dépu- 
tés du duc de Bourgongne et iceux ambassadeurs de Gand 
besognoient pour l'aj^pointement d'iceux, les dits Gantois 
en ensuivant leur mauvaise et déloyale volonté, issirent ;i 
puissance de la ville de Gand, et allèrent assiéger la ville 
d'Audenarde de tous les deux costés , la cuidant trouver 
despourvue de gens de guerre et de tous autres habil- 
lements : mais Dieu, qui garde toujours ses amis, avoit 
fait aller un chevalier nommé messire Simon de La- 
laing, au dit lieu d'Audenarde, et par l'ordonnance du 
duc, icelui messire Simon y fut envoyé pour aucunes rai- 
sons ci-après déclarées, où il se gouverna si grandement 
et honorablement, ainsi comme vous orrez raconter , qu'à 
toujours mais en sera mémoire. 

CHAPITRE IL 



Comment le duc de Bourgongne mist garnisons par tout son paj'S de 
Flandres autour de Gand. ^ 



Ainsy comme ci-dessus est déclaré, le duc de Bourgon- 
gne, qui assez cognoissoit les Gantois, pour obvier à leurs 
damnables entreprises et aux grands mauvaisetés dont ils 
estoient remplis, ordonna en certaines ses villes de Flandre, 
capitaines pour la seureté d'icelles, nobles seigneurs du 
pays ; et entre les autres ordonna au dit lieu d'Audenarde 
le seigneur de la Gruthuse et le seigneur d'Escornay; et 

» Ce château était passé, par le mariage de Boatrix do Gavre, aux 
sires de Laval. On sait que c'est à des tisserands flamands qu'ils appe- 
lèrent à Laval que cette ville rapporte l'origine de la fabrication de ses 
toiles, longtemps fameuses dans toute la Bretagne. 



228 CHRONIQUE 

environ la semaine devant Pasques fleurie, pour ce que 
ceux de Bruges requéroient d'avoir pour capitaine le sei- 
gneur de la Gruthuse, et aussi que le seigneur d'Escornay 
s'estoit retrait en sa maison à Escornay, parce que lui et 
le dit de Gruthuse ne se pouvoient bien accorder, le duc 
de Bourgongne envoya le seigneur de la Gruthuse à Bru- 
ges, pour en estre capitaine. Et pour ce que le duc savoit 
estre messire Simon de Lalaing un sage et vaillant cheva- 
lier , l'ordonna à aller en la ville d'Audenarde , afin de 
mettre peine que le seigneur d'Escorna}^ et ses amis y re- 
tournassent, et aussi pour apaiser les différends, si aucun 
en y avoit, ce que le dit de Lalaing fist. Et y retournèrent 
le seigneur d'Escornay et ses amis : mais pour lors la ville 
d'Audenarde estoit en grant division, pour ce qu'on leur 
avoit donné à entendre qu'on y vouloit bouter grosse gar- 
nison de Picards et autres gens estranges, ce que tous en 
général n'eussent pour rien voulu souffrir; et pour y ob- 
vier, avoient par cri public fait commandement à tous 
leurs fauxbourgeois qu'ils se retirassent dedans la ville 
atout leurs biens. 

Alors messire Simon de Lalaing, qui estoit sage et ima- 
ginatif, voyant et cognoissant que c'estoit la destruction 
de la ville, fit assembler la loi, les notables hommes et les 
doyens des métiers, et leur remontra que si les dits faux- 
bourgeois entroient dedans la ville, il y viendroit bien dix 
mille ' paysans, tous d'environ la ville de Gand, qui n'a- 
voient nulle provision qu'amener pussent avec eux, et si 
les Gantois leurs ennemis venoient devant leur ville , les 
uns par la crainte qu'iceux Gantois n'ardissent leurs mai- 
sons, et aussi que le peuple de pays se tourneroit plustost 

• Le ms. 16881 porte : deux mille. 



DE CHASTELLAIN. 229 

avec les dits Gantois qu'avec le prince , et aussi que plus 
désirent par pauvreté d'aller au pillage qu'à garder la 
ville, et pour ce faire, se pourroient mettre en peine de 
livrer la ville aux Gantois; en outre leur remonstra qu'ils 
estoient forts assez pour garder leur ville, et ne leur estoit 
nul mestier, ni besoin d'avoir garnison de leurs fauxbour- 
geois, s'ils n'étoient riches et puissants, et qu'ils amenas- 
sent provisions assez pour eux vivre : et ceux pourroient- 
ils Lien recevoir et non point le menu peuple. « Et quant 
« à. ceux qui disent et vous donnent à entendre, disoit 
« messire Simon, qu'on vous veut mettre garnison d'es- 
« tranges gens, ils faillent : car monseigneur le duc de 
« Bourgongne ne le pensa oncques; mais c'est pour vous 
« décevoir et pour vous mettre en suspicion contre votre 
« prince. Et soyez ségurs' que monseigneur le duc de 
« Bourgongne ne vous a ordonné que monseigneur d'Escor- 
« nay et moi tant seulement, qui sommes voisins et amis. » 
Les bons et les nobles congnurent incontinent que mes- 
sire Simon de Lalaing leur disoit toute vérité : mais le 
peuple et partie des notables ne s'y pouvoient asseurer, et 
dirent à messire Simon de Lalaing, qu'ils savoient bien qu'il 
n'estoit point là venu pour demeurer avec eux, et si le fort 
venoit, qu'il iroit à l'Écluse, dont il avoit la charge. A 
quoi messire Simon leur répondit et affirma qu'il demeu- 
reroit avec eux ; et afin que de ce ils en fussent mieux 
acertenés, ilenvoyeroit quérir sa femme et son fils aisné, 
ce qu'il fist. Et ainsi les rassura et entretint en douceur le 
mieux qu'il pust, et tint toujours ces termes, disant qu'il 
ne leur falloit point de garnison, pour obvier à ce qu'ils 
ne reçussent point de bourgeois forains. Et bien estoit l}e- 

' Ségurs, sflrs [sccuri). 

Ton. ir. 15 



250 CHRONK^mE 

soin (le l'ainsi faire, car le jeudi cinquième jour après Pas- 
ques, comme par avant est dit, que les Gantois se parti- 
rent de la ville de Gand et des villages d'environ pour 
mettre le siège devant la ville d'Audenarde, les dits bour- 
geois forains montrèrent appertement et clairement leur 
grande déloyauté : car ils entrèrent dedans la ville d'Au- 
denarde, sous couleur qu'il estoit jour de marchié; et se 
estoient armés le plus secrètement qu'ils le purent faire, et 
Guidèrent prendre le marcliiet de la dite ville, espérans que 
le peuple se mettroit avec eux. Lors messire Simon, averti 
de la maie volonté et faux courage de ces déloyaux mutins, 
soudainement et tost alla d'iiostel en liostel, et les bouta de- 
hors, et se saisit et se fit maistre des portes. Alors le peuple 
de la ville congnut qu'iceux bourgeois forains les avoient 
voulu trahir, et dès lors en avant furent tous unis et bons 
pour leur prince : mais aucuns de la ville en petit nombre 
s'enfuirent, lesquels pouvoient avoir été consentans que'les 
dessus dits bourgeois forains demourassent ce dit jour et la 
nuit logés es fauxbourgs ; et assemblèrent avec eux les gens 
de tous les villages d'environ. Et si messire Simon de La- 
laing eust voulu, il les eust tous rués jus ; mais il ne vou- 
loit point qu'on pust dire que par lui, ni sa cause, aucune 
œuvre de fait eust été encommencée, et par ce moyen, ceux 
de la ville prirent grande confidence et amour en luy. 

Celle mesme nuit issirent ceux de Gand à puissance, 
atout grande artillerie, et environ douze heures du jour 
se logèrent devant la ville d'Audenarde, de l'autre costé 
vers le conté d'Alost , et escripvirent à ceux d'Audenarde 
qu'ils n'estoient point là venus pour nul mal faire; mais 
avoient entendu qu'estrangers vouloient venir au pays, à 
quoi, ils vouloient obvier, et leur prioient que pour argent 
ils pussent avoir vivres et estre reçus comme leurs amis, si 



DE CHASTELLAIN. 231 

besoin estoit. Lors messire Simon, oyant le messager et la 
requeste qu'il faisoit à ceux de la ville de par ceux de Gand, 
respondit tout en haut au messager , qu'ils estoient forts 
assez pour garder leur ville; et ce qu'il requéroit de par 
ceux de Gand, d'avoir vivres, dit qu'il n'en y avoit que 
pour ceux de la ville, et que ce estoit pour leur provision; 
et dit encore outre au messager, qu'il sa voit bien qu'ils 
estoient venus cuidans que ceux de la ville fussent en divi- 
sion, pour par ce moyen avoir la ville; et dit au messager, 
qu'il dit à ses maistres que du plus grand jusques au plus 
petit ils estoient tous unis et estoient conclus de garder la 
ville pour leur prince. Tantost après cette réponse faite, 
les dits Gantois firent guerre à ceux de la ville d'Aude- 
narde, et y mirent le siège par terre et par eau tout autour, 
tellement que ceux de dedans ne pouvoient faire issir nuls 
de leurs gens, ni avoir nulles nouvelles du duc de Bour- 
gongne, ni d'autres de dehors : et quatre jours après que 
les dits Gantois eurent mis le siège et approchié la ville 
de bien près d'un costé et d'autre, ceux de la dite ville sail- 
lirent par deux costés et ardirent tous les fauxbourgs, par 
quoi iceux Gantois furent contraints de reculer leurs ap- 
proches, et battirent de leurs bombardes, canons et veu- 
glaires la dite ville, et entre les autres, firent tirer de nuit 
plusieurs gros boulets de fer ardent du gros d'une tasse 
d'argent, pour cuider ardoir la ville ; et sans faute c'estoit 
un très-grand danger, car s'ils fussent chus en menu bois 
sec ou en feurre, la ville eust esté en péril d'estre arse : 
mais messire Simon de Lalaing , comme cellui qui estoit 
sage et Imaginatif en fait de guerre et moult expert, or- 
donna deux guets sur deux clochers, qui crioient et mon- 
troient où les dits boulets chéoient ; et pour h ce remédier 
fit mettre en plusieurs lieux parmy les rues, grandes cuves 



232 CHRONIQUE 

pleines d'eau, et furent femmes ordonnées à faire le guet : 
et lorsqu'elles veoient où iceux boulets chéoient , ces 
femmes liastivement conroient celle part atout pelles de 
fer ou d'airain ' , et puisoient de l'eau dedans ces cuves et 
estaindoient les boulets à grand diligence, et le feu qu'ils 
avoient allumé ou esprius ". 

Or advint qu'une matinée messire Simon de Lalaing, 
en revenant du guet, chut dedans la rivière de l'Escaut, 
son épée ceinte, son petit chaperon engorge, son paletot et 
son manteau vestu par dessus et ses goussets à armer ; et 
fut en moult grant aventure de noyer , car il ne savoit 
rien nager ; mais la radeur de l'eau l'emporta jusques à la 
herse, et là il se retint, et semble que ce fust chose mira- 
culeuse de ce qu'il échappa sans mort; mais Dieu, qui sa- 
voit que ceux de la ville d'Audenarde avoient encore bien 
affaire de lui, le sauva et garda : et aussi fit-il tous ceux 
de la ville, et eust esté grant pitié et dommage d'avoir 
perdu un tel chevalier ; car tant honorablement lui et ceux 
de la ville se gouvernèrent et si vaillamment, que Gantois 
ne les purent oncques grever, et rendirent bon compte au 
duc de Bourgongne de leurs corps et de la ville, comme 
ci-après pourrez ouïr. 

■ On lit dans les textes imprimés et dans le ms. de M. de Limburg- 
Stirum : « De quoi elles prenoient lesdits boulets, et portoient hors de 
« danger de feu. Et d'autre part chacun y accouroit pour éteindre 
« le feu. » 

^ Un chroniqueur de Tournay parle eu ces termes du siège d'Aude- 
narde : « Le dimanche xvi« du mois d'avril 1452, commencliièrent 
« ceulx de l'ost à traire de canons et bombardes pour adomagier la 
<> ville ; et ceulx de dedens se deffendoient, traians pareillement vers 
« ceulx de l'ost. Et fut tout cedit jour employé à traire si abandon- 
ce néement et fort que le son des canons et bombardes estoit oy bien et 
(' àplainde la ville de Tournay. » 



DE CHASTELLAIN. 253 



CHAPITRE III. 



Comment nouvelles vinrent au duc de Bourgongne que les Gantois h 
grande puissance avoient mis le siég"e devant Audenarde. 



Les nouvelles vinrent au duc de Bourgongne, qui pour 
lors estoit en sa ville de Bruxelles, là où les ambassadeurs 
des Gantois estoient et besognoient pour le bien de la paix, 
lesquels moult saintement se gouvernoient et conduisoient, 
et ne savoient point la mauvaise et déloyale malice de leurs 
gens qui là les avoient envoyés et mis en tel danger que 
s'ils eussent eu affaire à prince furieux , il les eust fait 
occire et mettre à mort; mais tantost le fit savoir à iceux 
ambassadeurs, lesquels furent moult esmerveillés, et non 
sans cause; sy ne surent que dire, fors tant seulement, 
qu'ils se mettoient du tout en la bonne grâce du duc de 
Bourgongne, en disant que c'estoit le plus grand déplaisir 
qui jamais leur pust avenir, et que mauvaisement ils es- 
toient trahis. Et lors fut le propos bien chaudement et sou- 
dainement changé. Mais le duc de Bourgongne savoit que 
les dits ambassadeurs n'estoient en rien consentans, ni 
sachans la grant déloyauté d'iceux Gantois ; car , comme 
dessus est touché, il y avoit en la dite ambassade de nota- 
bles gens de la ville d' Audenarde, lesquels ne purent ren- 
trer dedans pour le siège desdits Gantois, qui, ainsi comme 
dessus est dit, les avoient assiégés, les cuidans prendre 
durant le temps qu'ils demandoient la paix. Et pour la 
vérité dire, il y eut plusieurs des dits ambassadeurs qui 
point ne retournèrent en la dite ville de Gand , pour la 
grant fausseté et déloyauté qu'ils veoient estre es dits 



234 CHRONIQUE 

Gantois. Alors le duc de Bourgongne, moult fort animé et 
courroucé sur les dits Gantois, fit son mandement exprès 
pour secourir sa ville d'Audenarde, et lui-même se partit 
de la ville de Brouxelles le quinzième jour du mois d'avril 
après Pasques, l'an 1451 ' ; et vint au giste à Notre-Dame 
de Haulx, et le lendemain à Atli en Hainaut, et là fut jus- 
ques au vingt et unième jour du dit mois, en attendant ses 
gens de guerre ; et d'icelle ville s'en alla à Grantmont, la- 
quelle a voit été prise et mise à sacquemant", pour ce qu'ils 
avoient fait le serment aux Gantois, et avec ce avoient pris 
et eslu estre leur capitaine l'un de ceux de Gand, et avoient 
esté pris par messire Jehan de Croy, grand bailly de Hai- 
naut et par messire Jacques de Lalaing. En cette ville de 
Grantmont estoient avec le duc de Bourgongne et en sa 
compagnie, le comte de Charolois son seul fils, Adolphe fils 
et frère des ducs de Clèves , monseigneur Jehan duc de 
Coïmbre , cousin germain du roi de Portugal , Cornille 
bastard de Bourgongne, le seigneur de Croy, le seigneur 
de Bouquem, le seigneur de Créquy, le seigneur de Mon- 
tagu, le seigneur d'Auxy, le seigneur d'Aumont, le seigneur 
deHumières, et plusieurs autres chevaliers et écuy ers ordi- 
nairement de la court du duc de Bourgongne. Et avec eux 
y estoient le comte de Saint-Pol et deux de ses frères, 
c'est-à-savoir le seigneur de Fiennes, et Jacques monsieur' 
de Saint-Pol, et messire Jehan de Croy, lesquels avoient 
charge de gens d'armes. Sy avoient en leur compagnie 
bien deux mille combattans, sans les gens de la court du 
duc de Bourgongne. 

' Lisez: 1452. 

- A sacquemanf, au pillage. 

' Jacques monsieur de Saint-Pol. On donnait ce titre aux puînés 
des grandes maisons. Ainsi Adolphe de Clèves était connu sous le 
nom d'Adolphe Monsieur. 



DE CHASTELLAIN. 235 



CHAPITRE IV. 

Comment Jehan de Bourgong'iie, comte d'Estampes , conquit le pont 
d'Espierres sur les Gantois, et de là alla à Audenarde ; et des grandes 
vaillances que fit messire Jacques de Lalaing. 

Or encommencerons à parler du comte d'Estampes, cou- 
sin germain du duc de Bourgong-ne, lequel par son com- 
mandement et ordonnance éleva et mist sus une moult 
belle armée du pays de Picardie; en laquelle avoit de 
grands seigneurs, c'est-à-savoir le seigneur de Moreuil, le 
seigneur de Roye, le seigneur de Wavrin, le seigneur de 
Rochefort, le seigneur de Lannoy, le seigneur de Fosseux 
fils du haron de Montmorency, le seigneur de Harnes, le 
seigneur de Saveuses, le seigneur de Noyelle, le bastard 
de Bourgongne, messire Jelian bastard de Saint-Pol,le sei- 
gneur de Dompierre , messire Philippe de Hornes , le sei- 
gneur de Crèvecœur, le seigneur du Bois, le seigneur de 
Neufville , le seigneur de Haplaincourt, le seigneur de 
Humières, le seigneur de Beauvoir, le seigneur de Jau- 
court, le seigneur de Basentin, le seigneur de Cohem, le 
seigneur de Dreuil et plusieurs autres chevaliers et 
écuyers jusques au nombre de deux à trois mille combat- 
tans. Le duc de Bourgongne, après ce qu'il eut mis son 
armée dessus, il ordonna ses batailles, et commit le comte 
de Saint-Pol et ses deux frères avec messire Jehan de Croy 
à faire son avant-garde ; et lui et aucuns de son sang, 
accompagné de plusieurs grands seigneurs, fit la ba- 
taille, et ordonna au comte d'Estampes de faire l'arrière- 
garde. 

Après toutes ces ordonnances faites, le duc de Bourgon- 
gne manda au dit comte d'Estampes qu'il tirast, lui et 



25G CHRONIQUE 

toute son armée, droit à un passage, pour aller du pays 
de Picardie à Audenarde, nommé le pont d'Espierres ' , 
que les dits Gantois gardoient à puissance de gens d'armes, 
et avoient fortifié l'église de la ville au mieux qu'ils sa- 
voient, ne avoient pu. Quand messire Jacques de Lalaing, 
qui par le duc estoit ordonné à estre de la bataille, ouït 
dire que le comte d'Estampes avoit ordonnance et com- 
mandement du duc d'aller au dit pont d'Esj^ierres, il lui 
sembla que c'estoit le droit chemin d'Audenarde, oii sou 
oncle, messire Simon de Lalaing, que tant aimoit, estoit 
assiégé ; sy demanda congé au duc de Bourgongme, en lui 
priant qu'il le voulsit laisser aller devers le comte d'Es- 
tampes, et le duc lui octroya; lequel messire Jacques fut 
moult joyeux du dit octroy. Sy se partit et vint vers le 
comte d'Estampes, qui de sa venue fut moult joyeux. Lors 
le comte d'Estampes en ensuivant le commandement et la 
charge qui lui estoit baillée et délivrée de par le duc, fît 
tirer son armée devers celui pont d'Espierres atout g'rand'- 
foison d'artillerie, comme de coulevrines, arbalètes etveu- 
glaires, que le seigneur de Lannoy fit mener de sa forte- 
resse de Lannoy, qui sied assez près d'icelui pont. Lors le 
comte d'Estampes, lui arrivé auprès de là, fit ordonner de 
ses gens, et en belle ordonnance fit assaillir le pont et pas- 
sage. Ceux de l'artillerie commencèrent à tirer; archers 
et gens de trait à approcher. Messire Jacques de Lalaing 
et plusieurs autres nobles hommes saillirent en l'eau jus- 
ques au col pour gagner et saisir le dit passage, et fut le 
dit pont moult vivement assailli. Lorsque les Gantois 
virent les Picards si radement et si vaillamment assaillir, 
ils eurent tous les cœurs faillis et abandonnèrent le dit, 

» le pont de l'Espierre 'ms. 16881). 



DE CHASTELLAIN. 237 

pont, et se retrairent dedans l'église, et là de toutes parts 
furent assaillis, et par force d'armes furent tous pris de- 
dans cette église ; et là y eut de grandes vaillances et aper- 
tises d'armes faites ; car iceux Gantois voyans la mort 
devant leurs yeux, se défendirent très-vaillamment et 
blessèrent et navrèrent plusieurs nobles et vaillans hommes 
des Picards, entre lesquels y furent navrés le seigneur de 
Eoye, Antoine de Rocliefort, gentilhomme, et un nommé 
Lancelot, natif du pays de Portugal, et plusieurs autres; 
et des Gantois en y eut de morts de sept à huit-ving"t 
hommes, sans les prisonniers. 

Après la prise du pont d'Espierres, le comte d'Estampes 
atout sa puissance se partit et s'en alla loger à trois lieues 
près de la ville d'Audenarde, qui par les Gantois estoit 
assiégée, et sy sied icelle ville sur la rivière de l'Escaut. 
Et d'autre partie duc de Bourgongne estoit logé en la ville 
de Grantmont, laquelle sied du costé de la dite rivière vers 
Brouxelles '; et le comte d'Estampes estoit logé de l'autre 



• Ce fut de Grammont que le duc de Bourg'og'ne adressa la lettre 
suivante au roi de France : 

« A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le roy. 

« Mon très-redoubté seigneur, tant et si très-humblement que plus 
« puis, je me recommande à vous, et vous plaise sçavoir, mon très-re- 
« doubté seigneur, que à Toccasion de plusieurs grandes cntreprinses 
« que ceulx de ma viile de Gand ont puis aucun temps faites contre et 
« au préjudice de nioy et do ma seignourie et en venant directement 
<i contre leurs privilèges, aucuns différens se sont meus entre mes 
" officiers et eulx, et pour appointier iceulx différens selon raison ont 
« esté tenues plusieurs journées; mais finablement lesdits de Gand, 
« en délaissant entièrement la voye de justice, se sont dès environ le 
" mois de novembre passé mis sus en armes, et se sont rebellés et 
.( rendus désobéissans à moi, et ont de leur auctorité fait en ladite 
« ville capitaines et gouverneurs, ausquels ils ont donné obéissance 
" comme à leur prince. Et pour ce que les desputés des estas et des 
.< trois membres de mon pays de Flandres sont plusieurs fois venus 



258 CHRONIQUE 

costé de la dite rivière, au lez dever.s Bruges. Ainsi estoit 
la dite rivière entre eux deux, et ne pou voient aider, ni 
secourir l'un l'autre. Et pour revenir à parler du comte 
d'Estampes, après ce qu'il eut pris le pont d'Espierres et 



<- devers mo^-, afin de trouver aucun moyen pour faire cesser toutes 
' voyes de fait, ù quoy ils m'ont tougjouvs trouvé enclin, et mesme- 
<■ ment en la sepmaine peneuse vindrent devers moj', pour ceste cause 
•I et à la requeste de-sdits de Gand, les députés de la ville et ceulx des 
'- estas de la chastellerie dudit Gand, et les députés des membres de 
> mondit païs de Flandres, j'ay tousjours différé et délayé de résister 
<• à leurs dites voyes de fait. Et qui plus est, combien que, à la requeste 
" qui me fut faite toucbant ceste mattière le jour du benoist vendredy 
>' par losdits députés, je leur eusse respondu raisonnablement et en 
<< toute douceur, tellement que iceulx députés en furent contées et 
» espéroient, comme ils disoient, que lesdits députés reviendroient 
«' et les réduiroient et se déporteroient de toutes voj-es de fait , ce no- 
'< nobstant est advenu tout le contraire, car çn ce mesme temps, c'est 
'■ à savoir ledit jour du benoist vendredy, en ladite sepmaine peneuse, 
'< que lesdit députés estoient devers moy en ma ville de Brouxelles à 
« la fin dessusdite, ils d'emblée prindrent le cbastel de Gavro, situé 
« entre Gand et Audenarde et tenu de moy en fief par mon amé et féal 
'< cousin le conte de Laval, et la nuytdu mercredy ensuivant, xii« jour 
^' de ce mois, se mirent sus en armes et partirent de ladite ville de 
« Gand, le lendemain xiii" jour de ce dit mois, à tout grant nombre de 
« g-ens armés et foison artillerie, leurs dits députés estans encores lors 
« devers moy, en madite ville de Brouxelles, et y besoignans comme 
« dessus est dit, et vindrent assiéger de tous les costés ma ville d'Au- 
" denarde, située en mon dit pays de Flandres, en laquelle lors navoit 
« aucun capitaine ou chief, ne garnison establie de par moy, réservé 
.< que d'aventure lors y estoit messire Simon de Lalaing, lui sixiesme 
« de gentilshommes, que je y avoye envoyé pour visiter ladite ville, 
« lequel y fut enclos tellement que à grant peine trouva-il manière de 
.' mettre hors ung homme, qui arriva devers moy le samedy matin 
.< ensuivant pour moy signiffier ces dites nouvelles, et iUec ont de- 
« mouré jusques au xx!!!!*^ jour de ce mois, et se sont efforcés d'avoir 
« icelle ville, en la bâtant de canons et autres engins et y mettant feu, 
<< et faisans plusieurs grands dommaiges et commettant envers vous 
« qui estes leur souverain seigneur, grande offense, et en eulx dé- 
" monstrant rebelles et désobéissans envers moy qui suis leur prince 
« et seigneur uatureî, contendans par ce et plusieurs autres moyens 
'< qui trop longs seroient de vous escripre, à mettre, s'ils pooient, tout 
'f ce dit pays de Flandres hors de mon obéissance, à la grant foule du 



DE CHASÏELLAIN. 239 

qu'il se fut logé à trois lieues près du siège des dits Gan- 
tois, il envoya devant eux, pour voir leur manière et con- 
duite de faire, environ trente lances de vaillans et experts 
chevaliers et écuyers, accompagnés de soixante archers, 



toute seigneurie et noblesse. Pour quoy, dès ce dit samedy, xv« jour 
de ce dit mois, ceste chose venue lors et non plus tost à ma cono:nois- 
sance, incontinent à l'après-disner d'icelui jour, me parti de ladite 
ville de Brouxelles et m'en vins en la ville d'Ath, en Haynnau; et 
pour ce qu'il me fut rapporté que lesdits de Gand avoient prinse et 
occupée de fait ceste ma dite ville de Grantmont, et y avoient en- 
voyé deux capitaines et certain nombre de gens avec eulx, tantost 
j'envoyay celle part messire Jehan de Croy à tous ses gens, lequel 
incontinent et par assault prist et recouvra icelle ville, et à la prinse 
furent tués les deux capitaines des dits de Gand et plusieurs de leurs 
gens, et depuys y suys venu et diligemment ay envoyé de mes gens 
courir devant, le siège estant au lez deçà, pour voir et visiter leur 
fortiffication et sçavoir leur convent, afin de les combatre et lever. 
Et au regart de mon nepveu le comte d'Estampes, lequel avec ses 
gens se tenoit, par mon ordonnance, au lez deçà la rivièi-e de l'Es- 
cault, pour ce qu'il fust adverty que lesdits de Gand avoient occupée 
et prinse d'emblée la place et forteresse de Helchin, appartenant à 
l'évesque de Tournay, et aussi avoient prins et fortilBé le pontd'Es- 
pierre, prouchain d'icelle forteresse, et par ce moj'en tenoient em- 
peschié le passage de ladite rivière, le vendredy ensuyvant, xxi« jour 
de ce dit mois, se tray celle part, et à puissance d'armes prist et 
recouvra sur lesdits de Gand ledit pont d'Espierre, nonobstant la 
résistance et defïense que au contraire y tirent lesdits de Gand, 
estans illecques à grant nombre de gens armés, et tellement, que 
sur la place en y demoura plusieurs morts de la part d'iceulx de 
Gand, et les autres s'enfuirent es mares prouchains d'illecques, où 
l'on ne povoit bonnement avoir accès à eulx, et aussi fut recouvrée 
par mondit nepveu ladite place de Helchin qu'ils tenoient, et ainsi 
fut le passage de ladite rivière ouvert et desempeschié; et le lundy 
ensuivant, xxini" jour de ce dit mois, mondit nepveu d'Estampes, 
lequel je avoye mandé venir devers moy, avec toutes ses gens, pour 
ensemble aler combatre lesdits Gantois et lever leur dit siège, pour 
ce que, à l'eure de la réception de mes lettres, il estoit près du siège 
que tenoient iceulx Gantoys, de ladite rivière, au lez de Flandres, 
ala celle part et rudement les assailli ; et dura la bataille assez lon- 
guement, car lesdits Gantois, de leur part, firent grant résistance. 
Toutesfois, à la fin, il furent desconfis et leur dit siège levé, et très- 
grand nombre d'eulx morts en la place, et les autres s'enfuiront de 



240 ClIllONIQCK 

dont estoit couduiseur messire Jacques de Lalaing, et 
avec lui Philippe de Hornes, le seigneur de Dreuil, Robert 
de Miraumont, Hue de Mailly et autres, et allèrent advi- 
ser du plus près qu'ils purent, les passages qu'il conve- 
noit passer du logis du comte d'Estampes à aller droit au 
siège desdits Gantois; et sy avisèrent au mieux qu'ils pu- 
rent comment iceux Gantois estoient logés et la manière de 
leurs escarmouches, et comment ils se gouvernoient en 
fait de guerre aux champs. Puis, après ce que icelui mes- 
sire Jacques de Lalaing eut tout bien avisé la manière et 
conduite desdits Gantois, et tout ce que possible leur es- 
toit de voir et savoir, s'en retournèrent devers le comte 



" l'aultre costé de la rivière par ung pont de bateauls qu'ils avoient 
« fait, et en passant pardessus ledit pont cheurent en la rivière les 
« plusieurs d'eulx et se noyèrent, et sy en y ot plusieurs d'eux ars et 
« bruslés en leurs logis, èsquels ils avoient bouté le feu, afin qu'ils jio 
« faussent pris par mes gens ; à laquelle bataille mondit nepveu fut 
« fait chevallier et plusieurs de sa compaignie, et pour ce que, tant 
'■■ pour la grande fumière du feu des logis desdits de Gand, que le vent 
" lors contraire amenoit droit au visage de mes gens, comme aussi 
« pour ce que ceulx qui passèrent ledit pont tantost que passés y fu- 
« rent, le rompirent, mondit nepveu et ses gens ne purent suir et 
« chasser prestement iceulx qui s'enfuioient, et entrèrent iceluy mon 
.< nepveu et ses gens en madite ville d'Audenarde ; et ce veans, les au- 
« très de Gand, qui tenoient le siège devant madite ville, du côté deçà 
« la rivière, au lez de mon pays de Haynnau, désemparèrent leur 
« siège et s'enfuirent vers madite ville de Gand, en délaissant et ha- 
« bandonnant leurs bagaige et artillerie, après lesquels chassèrent et 
« coururent aucuns des gens de mondit nepveu, et en icelle chasse 
« ruèrent sus plusieurs desdits Gantois ; lesquelles nouvelles vindrent 
« bien tard à ma congnoissance, qui estoie lors en ceste ma ville de 
« Grantmont, parce que les messaiges envoies devers moi pour ceste 
« cause ne furent pas assez diligens, et toutesvoies tantost que je le 
<■ sceus, je montay à cheval et feis monter toutes mes gens, et envoyay 
« devant lesdits messire Jehan de Croy, et après, beau cousin de Saint- 
« Pol et moy et beau fils de CharoUoys , tirasmes tous celle part, 
« afin d'estre au-devant d'eulx et leur copper le chemin et empeschier 
■< l'entrée en ma dite ville de Gand, et combien que les aucuns d'eulx 
« fussent desjà passés oultre et entrés en la ville, encores estoient de- 



DE ClIASTELLAIX. 241 

d'Estampes, lequel tantost fit mander tous les grands sei- 
gneurs et capitaines de sa compagnie pour ouïr le rapport 
de messire Jacques et de ceux qui avec lui estoient allés. 
En ce mesme jour, le comte d'Estampes eut lettres du 
duc de Bourgongne, par lesquelles il lui mandoit que tan- 
tost et incontinent ses dites lettres vues, il s'en allast atout 
son armée devers lui en la ville de Grantmont, où il estoit 
logé, et qu'il n'approcliast point de plus près l'ost des Gan- 
tois ; et la cause estoit pour ce qu'on avoit rapporté à mon 
dit seigneur de Bourgongne, que les dits Gantois estoient 
bien trente mille combattans au siège devant Audenarde ; 
pour quoi, il ne vouloit point que le comte d'Estampes al- 



mourés derrières, bien près de Gand, environ ii mille, ajans avec- 
ques eulx les principales bannières de la ville, lesquels ledit messire 
Jehan de Croy, qui chevauclioit devant atout vi mille combattans 
seulement, fist arester et prendre place pour combattre et eulx def- 
fendre, ce que ledit messire Jehan de Croy me fist sçavoir, et tantost 
me hastay et les gens estans avecques moy, et trouvay, quant je y 
fus arrivé, lesdits de Gand estre rompus et les plusieurs d'eulx mors 
en la place, et les autres en fuite, les uns vers la rivière de l'Escault, 
qui estoit prouchaine lez du lieu, et s'y boutèrent et no^'èrent les 
plusieurs, et les autres contre la ville, desquels en eschappa très- 
peu, et y furent leurs susdites principales bannières gaingnées, et, 
par ce moyen, madite ville d'Audenarde et mes bons subjects qui 
estoient et sont en icelle ont esté délivrés de la tirannie desdits de 
Gand, grâces à Dieu, mon créateur. Lesquelles choses, mon très- 
redoubté seigneur, vous escripvons et signiffions voulontiers, pourco 
que je sçay certainement que de votre grâce les aurez à plaisir et 
qu'elles vous seront aggréables ; vous suppliant humblement qu'il 
vous plaise toujours moy mander et rescripre vos bons plaisirs, pour 
iceulx accomplir à mon povoir, comme raison est et tenu y suys, à 
laide de Notre-Seigneur, auquel je prie qu'il vous doint bonne vie et 
longue, et accomplissement de vos nobles et haulx désirs. 
" Escript en ma ville de Grantmont, le xviii« jour d'avril. 

■< Votre très-humble et très-obéissant, 

« PHILIPPE, 

« Dite de Bourgoingne et de BrabanL » 



24-2 CHRONIQUE 

last combattre iceax Gantois à si petit nombre de gens qu'il 
avoit : car il u'avoit que deux à trois mille combattans, 
qui estoit un bien petit nombre pour combattre une si 
grant puissance qu'on disoit qu'ils estoient. Lors le comte 
d'Estampes, qui avoit assemblé tous ses capitaines, mit la 
chose en conseil, et là j eut de grands débats, avant ce 
que la chose fust conclue du tout de ce qu'on devoit faire : 
car les aucuns estoient d'opinion et disoient que le comte 
d'Estampes devoit faire ce que le duc de Bourgongne lui 
commandoit ; les autres disoient que ce seroit grant honte 
d'estre si près des Gantois sans les aller voir, en disant : 
« Nous sommes de cheval, et lesdits Gantois sont de pied ; 
« ils ne nous peuvent grever, et nous leur pouvons bien 
« porter dommage Et que diront ou pourront dire ceux 
« d'Audenarde, quand ils orront dire que nous aurons été 
« si près d'eux sans autrement nous montrer? Et d'autre 
« part nous leur pourrions livrer escarmouches par si 
« bonne manière, quemessire Jacques deLalaing, qui ci 
« est, entrera dedans la dite ville pour réconforter et res- 
« jouir son bon oncle messire Simon de Lalaing et tous 
« ceux de la ville. Et si ainsi le faisons, au plaisir de Dieu, 
« messire Jacques de Lalaing entrera dedans, ou il y 
« mourra en la peine : car pour cette cause est-il ici venu. » 
Après toutes ces choses bien débattues , fut conclu par le 
comte d'Estampes que le lendemain il iroit voir le siège 
d'iceux Gantois, et qu'il verroit leur manière de faire de 
plus près ; et quand il ne pourroit autre chose faire sur les 
Gantois que de bouter messire Jacques de Lalaing dedans 
la ville, ce seroit une moult bonne œuvre. Cette conclusion 
prist le comte d'Estampes par l'avis et conseil des grands 
seigneurs et capitaines estans lors avec lui et en sa compa- 
gnie ; et en cette nuit le comte d'Estampes fist ses ordon- 



DE CHASTELLAIN. 245 

nances d'a\^aiit-coiireurs, d'avant-garde, de bataille, d'av- 
rière-garde et de toutes autres choses à ce appartenans. 
Et sy fut ordonné que deux hommes qui bien savoient lo 
pays et le langage, et qui Lien savoient noer ', iroient la 
nuit essayer pour entrer dedans la ville d'Audenarde pour 
dire et annoncer à messire Simon de Lalaing la venue du 
comte d'Estampes. Et ainsi en fut fait comme il estoit 
conclu; et en fut l'un, un nommé Jonesse, serviteur à 
monseigneur de Haubourdin et auparavant serviteur de 
monseigneur de Roubais. Et entrèrent les deux hommes, 
ainsi comme il estoit conclu, dedans la ville d'Audenarde 
tout par eau et à nos, et dirent à messire Simon la venue du 
comte d'Estampes, dont il fut moult resj oui, et toute la nuit 
fist démurer les portes de la dite ville pour saillir sur les 
Gantois à la venue du comte d'Estampes. Le lendemain 
matin, qui fut le vingt-quatrième jour du mois d'avril, le 
bon comte d'Estampes se délogea de son logis; sy chevau- 
cha en belle ordonnance droit au siège des Gantois, et estoit 
chef de l'avant-garde messire Antoine, bastard de Bour- 
gongne, et estoient avec lui le seigneur de Saveuses, Phi- 
lippe de Hornes , messire Jacques de Lalaing et autres 
grands seigneurs. 

Les Gantois, estant avertis de la venue du comte d'Es- 
tampes, se mirent en armes, et firent garder les entrées et 
passages de leur siège. Ils ordonnèrent six cents combat- 
tans pour garder un pont séant à un quart de lieue près 
de leur logis, sur une petite rivière, le droit chemin que 
devoit venir le comte d'Estampes; et toutes autres choses 
préparèrent pour la défense de leurs corps et logis. Tant 
chevauchèrent Picards, qu'ils se trouvèrent près du pas- 

' Noer, nager. Plus bas : h vos. h \n nag«. 



'lU CIIIIONIOLIE 

sage que les six cents Gantois gardoient, lesquels (est-à- 
savoir une partie d'eux) s'estoient mis outre le passage, 
et tenoient ordonnance, et sembloit qu'ils fussent à pleins 
champs. Lors fut advisé que le seigneur de Saveuses iroit 
voir leur ordonnance, lequel ainsi le fit, et les approcha 
d'assez près, et vit qu'une partie d'eux a voient passé icelle 
rivière du côté des Picards, et lui sembla qu'ils estoient 
aux pleins champs. Alors le seigneur de Saveuses dit à 
messire Jacques de Lalainget à ceux qui avec lui estoient, 
lesquels s'estoient tirés hors de l'avant-garde , ainsi qu'il 
leur estoit ordonné, atout vingt-cinq lances de nobles et 
vaillans hommes : « Veez là les Gantois deçà la rivière aux 
« pleins champs. » 

Quand messire Jacques de Lalaing et ceux qui avec lui 
estoient ordonnés, ouïrent dire le mot au seigneur de Sa- 
veuses, sans plus délayer férirent chevaux des espérons, 
et de grand courage et vaillance allèrent tout droit aux 
Gantois, cuidans férir dedans iceux ; mais ils trouvèrent 
un grand et merveilleux ravin entre eux et les Gantois, 
par quoi ils ne purent passer. Et messire Jacques de La- 
laing, fort désirant à aborder sur eux, lui huitième de 
lances, alla tout au long du ravin, et au bout d'icelui 
trouva un petit passage par lequel il passa lui huitième 
tant seulement, comme dit est, et sy frappa dedans les 
Gantois ; desquels huit estoient Philippe de Hornes , le 
seigneur de Crèvecœur, le seigneur du Bois, Ernoult de 
Hérines , Jean d'Athies , et les deux autres estoient 
deux gentilshommes de l'hostel d'icelui messire Jacques. 
Quand iceux huit vaillans hommes se trouvèrent dedans, 
ils firent tant de vaillances et d'aussi belles apertises d'ar- 
mes que corps d'hommes pou voient faire. 

Qui eust vu messire Jacques de Lalaing se férir dedans 



DE CIIASTELLAIN. 245 

et les éparpiller, il sembloit à le voir que ce fust un fou- 
dre. Il les abattoit et détranchoit, qu'il n'y avoit celui qui 
ne lui fist voie; et à dire la vérité, iceux huit vaillans 
hommes j firent tant d'armes , qu'à le dire tout au long 
seroit chose non croyable. Et aussi pareillement Gantois 
les recevoient et frappoient sur eux moult fièrement ; et là 
en y eut un des huit qui fut tué par la selle de son cheval 
qui se tourna, et se nommoit Jean d'Athies ; dont ce fut 
grand dommage, car il estoit vaillant homme. Et le sei- 
gneur deCrèvecœur, qui ce jour fut moult vaillant homme, 
y fut navré et en danger de mort, si ce n'eust été le harde- 
ment et grant vaillance de messire Jacques de Lalaing et 
la conduite de ceux qui avec lui estoient, et aussi par 
le secours que leur fit le seigneur de Saveuses, qui de 
près les suivoit ; lequel secours fit mettre à déconfiture les 
six cents Gantois qui de par leurs gens estoient commis à 
garder le passage, et peu en échappa qu'ils ne fussent 
tous morts. 

Le comte d'Estampes, désirant aborder à ses ennemis, le 
suivoit et venoit après chevauchant en moult belle ordon- 
nance ; et quand il vit iceux Gantois ses ennemis , il fit 
venir devers lui messire Jehan bastard de Saint-Pol, et lui 
requit l'ordre de chevalerie, et là fut fait chevalier par la 
main du bastard de Saint-Pol. Et ce fait, plusieurs no- 
bles hommes vinrent devers le comte d'Estampes, et lui 
requirent l'ordre de chevalerie, et ce jour en y eut plu- 
sieurs faits par la main d'icelui comte, et aussi en y eut 
d'autres faits par les mains d'autres grands seigneurs qui 
là estoient, dont en brief me passe de les nommer, désirant 
de poursuivre cette matière, laquelle à mon pouvoir je dé- 
sire achever. 



16 



2-56 CHRONIQUE 



CHAPITRE V. 



Comment le siège d'Audenarde fut levé par le comte d'Estampes, et des 
belles apertises d'armes que y fit messire Jacques de Lalaing'. 



Or, nous convient parler de ce vaillant chevalier mes- 
sire Simon de Lalaing qui estoit assiégé en la ville d'Au- 
denarde par les Gantois, lequel toute la nuit, comme vous 
avez ouï, avoit fait démurer la porte de la ville, pour 
saillir sur les Gantois, lui et tous ses gens, ensemble ceux 
de la ville, qui tous estoient armés, en grand désir d'a- 
voir secours, ainsi comme toutes gens assiégés ont et 
doivent avoir. Et promptement qu'ils virent les gens du 
comte approcher, ils ouvrirent leurs portes et commen- 
cèrent à saillir dehors, et Gantois de crier alarme. Les 
gens du comte d'Estampes estoient jà fort approchés du 
siège ; mais le seigneur de Saveuses et messire Jacques 
de Lalaing, comme celui qui de tout son cœur désiroit à 
voir son bon oncle messire Simon de Lalaing, estoient 
tout devant, et avec eux environ cent combattans, qui 
moult vivement se férirent sur les Gantois, en les occiant 
et abattant devant eux ; et d'autre part de ceux de la 
ville, se encommença le cri moult grant et l'occision mer- 
veilleuse et horrible sur Gantois. On n'y veoit que gens 
occire et détrancher; mais les Gantois se mirent tantost 
en fuite et à déconfiture, et abandonnèrent leurs logis, 
toute leur artillerie grosse et menue, vivres et bagages ; 
sy ne contendirent à rien sauver que leurs corps, et tous 
fuyoient à un pont qu'ils avoient fait sur la rivière de 
l'Escaut ; et les aucuns sailloient en bateaux en si grand 
nombre que tout ail oit au fond de l'eau. Iceux Gantois 



DE CIIASTELLAIN. 247 

estoient logés dedans et au près d'une église où il y en 
mourut grand nombre; car, en vérité, avant que la puis- 
sance du comte d'Estampes abordast jusques à eux, moins 
de cent hommes les mirent à déconfiture, par la vaillance, 
prouesse et conduite de messire Jacques de Lalaing et de 
ceux qui avec lui estoient, et qui tant firent par force 
d'armes qu'ils mirent les Gantois à déconfiture ; et fut le 
siège d'iceux Gantois de ce costé tout déconfit et mis en 
fuite, les uns morts, les autres noyés, et ceux qui purent 
échapper allèrent à l'autre costé de la ville où ils tenoient 
un siège, et là où ils estoient le plus grand nombre. Là se 
montrèrent vaillans et hardis messire Simon de Lalaing 
et ceux de la ville d'Audenarde ; car ils gagnèrent la plus 
part de l'artillerie d'iceux Gantois. 

Le comte d'Estampes, qui toujours se tenoit en bonne 
et grande ordonnance, approcha l'ost des Gantois; mais, 
comme dessus est dit, ils ne l'attendirent pas, ains s'en- 
fuirent. Quand le comte d'Estampes vit la déconfiture et 
que tous les Gantois du siège de deçà estoient morts, ou 
noyés, ou passé la rivière de l'Escaut en fuite, il entra 
dedans la ville d'Audenarde, où par les habitants fut reçu 
à très-grant joie, car bien y estoient tenus. Sy lui fut 
conseillé qu'il se logeast dedans la ville, en lui disant que 
les Gantois qui estoient à l'autre costé, estoient merveil- 
leusement grand nombre, et en fort logis et bien garnis 
d'artillerie, et qu'en celui logis estoit tout l'orgueil des 
Gantois, et que là estoient les hoefmans et ceux de la loi 
de Gand; et que bon seroit de faire savoir au duc de Bour- 
gongne les nouvelles et en quel état les choses estoient, 
afin que sur ce il en ordonnast à son bon plaisir; et ainsi 
le conclut de faire le comte d'Estampes, comme il lui fut 
conseillé. Mais, comme j'ai ouï dire depuis, si le comte 



2i8 cimoNiguE 

d'Estampes et sa compagnie, après que le premier siège 
fut déconfît et qu'il eut passé la rivière, fust allé combat- 
tre le siège qui estoit de l'autre costé, la guerre d'iceux 
Gantois eust pris fin, car jamais ne l'eussent osé attendre; 
mais la cliose ne fut pas ainsi conduite. Lors le comte 
d'Estampes fit loger toutes ses gens dedans la ville d'Au- 
denarde. 

Or advint, ainsi comme ils se vouloient repaistre, [que] 
lui vinrent nouvelles que les Gantois avoient levé leur 
autre siège, jà grand temps avoit, et s'en alloient en belle 
ordonnance atout leur artillerie, canons et autres bagues. 
Pour quoi le comte d'Estampes, par son poursuivant d'ar- 
mes nommé Dourdan, le fit savoir au duc de Bourgongne, 
qui pour lors estoit en la ville de Grantmont. Ces 
nouvelles ouïes par le duc de Bourgongne, il fit sonner ses 
trompettes, en commandant que cliacun montast à cheval, 
en intention de poursuivre les Gantois. Or advint que les 
nouvelles vinrent au comte d'Estampes que les Gantois 
s'en alloient. Plusieurs vaillans nobles hommes mon- 
tèrent à cheval , et issirent hors de la ville d'Aude- 
narde pour poursuivre et aller après iceux Gantois, et 
furent les premiers montans à cheval messire Jacques 
de Lalaing et ses gens; en après, le seigneur de Mo- 
reuil, le seigneur de Rochefort, le seigneur de Lannoy, 
Robert de Miraumont et grand nombre de gentils et no- 
bles hommes, lesquels suivirent iceux Gantois, et par la 
vaillance de messire Jacques de Lalaing et de ceux qui 
avec lui estoient, leur firent perdre tout leur charroy ; et 
à chacun destroit passage frappoient dedans; et là firent 
perdre à maints Gantois la vie. Cette chasse durant, Al- 
lard de Rabodenghes et Guyot de Bettun, accompagnés 
de vingt combattans, s'estoient partis du logis du duc 



DE CHASTELLAIN. 249 

de Bourgongne, et chevauclioient en pays, quérans leur 
aventure ; ils ouïrent le bruit et virent l'allée des dits 
Gantois ; sy chevauchèrent après. Sy trouvèrent messire 
Jacques de Lalaing, ce vaillant chevalier, qui estoit au 
jdIus près des Gantois; sy se mirent avec lui, et à une 
reposée que firent lesdits Gantois, où ils tinrent ordon- 
nance à bannière déployée, celui Allart de Rabodenghes 
et ledit de Bettun requirent à messire Jacques de Lalaing 
qu'il leur donnast l'ordre de chevalerie, laquelle chose il 
fist, et depuis se gouvernèrent moult vaillamment et 
chassèrent lesdits Gantois jusques à environ lieue et demie 
de la ville de Gand, et tant que leurs chevaux furent re- 
créans, et plusieurs fois se mirent en grande aventure, 
vu le petit nombre qu'ils estoient; car en tout ils n'estoient 
pas cent combattans. 

CHAPITRE VI. 

Comment le duc de Bourgougne se partit de Grantmont en très-grant 
haste, pour aller après les Gantois, lesquels s'estoient levés de leur 
siège pour retourner à Gand à seureté. 

Or, pour retourner à parler du duc de Bourgongne, 
quand il fut averti du partement des Gantois, comme dit 
est ci-dessus, lui et ses gens montèrent à cheval, et se 
hastèrent fort à chevaucher, mais impossible luy fut de 
les pouvoir ratteindre, mais toutesfois en très-grant haste 
autant que chevaux pouvoient courre, sieuvirent les Gan- 
tois, lesquels ils ne purent ratteindre que premièrement ne 
fussent auprès de la ville de Gand. Messire Jehan de Croy 
qui très-désirant estoit de les ratteindre, chevaucha tant, 
lui et sa compagnie, qu'il en trouva un très-grant nombre, 
lesquels se reposoient cuidaus estre hors de tous dangers, 



250 CHRONIQUE 

et estoitjà la grosse puissance rentrée dedans ladite ville 
de Gand. Et quand iceux Gantois qui se reposoient, virent 
venir messire Jehan de Croy, ils se mirent en bataille en 
une belle place assez près d'un moulin à vent, et avoient 
une bannière et deux pennons ; et quand messire Jean de 
Croy vit leur ordonnance, il envoya devers le duc de 
Bourgongne lui dire les nouvelles de ses ennemis , afin 
qu'il se hastast. 

Alors le duc de Bourgoiigne, moult joyeux de ces nou- 
velles, férit le cheval des espérons, et tant comme chevaux 
purent aller, se tira devers ses ennemis ; mais quand ils 
virent la grand'puissance qui s'approchoit d'eux, ils se 
mirent en fuite et en déconfiture, et s'enfuirent en bois et 
marais et à la rivière. Leur bannière et pennons furent 
pris, et y furent morts et noyés bien de cent à six-vingts 
de ceux qui s'estoient mis en bataille, dont le duc. fut 
moult courroucé de ce qu'ils s'estoient si tost mis en fuite, 
pour ce qu'en sa compagnie y avoit plusieurs jeunes 
écuyers qui fort désiroient avoir l'ordre de chevalerie, 
ayans doute d'y faillir ; mais depuis ils trouvèrent bien 
lieu et place de l'estre. Après cette déconfiture et chasse, 
le duc de Bourgongne se vint celle nuit retraire et loger 
dedans la ville de Gavres, où ceux du chastel lui firent 
bonne guerre', et le lendemain au matin se délogea et 
vint loger dedans la ville de Grantmont ; et pour parler 
et savoir vérité des morts et noyés qui furent au lever du 
siège d'Audenarde, la vérité n'en fut point sue, fors ce 
qu'on disoit, que des villages, que de la ville de Gand, ils 
perdirent bien deux mille hommes ; et qui bien s'y fust 
conduit, tout y fust demeuré, et la guerre faillie, qui de- 

• On lit dans le ms. 1G881 : Bonne chière. C'est une faute de copiste. 



DE CHASTELLAIN. . 251 

puis cousta la vie de maints vaillans hommes. Depuis ces 
choses advenues, furent faites maintes courses devant 
Gand et autre part, dont je me passe en bref; mais je 
veux procéder et parler des lieux et courses où se trouva 
ce vaillant chevalier messire Jacques de Lalaing, duquel 
je veux parler jusques à sa fin, laquelle fort commençoit 
à approcher, qui fut pitié et dommage, comme ci-après 
pourrez assez ouïr. 

CHAPITRE VII. 

Comment le seigneur de Lannoy, le seigneur de Humières et messire 
Jacques de Lalaing allèrent courre devant Locre ; et du grand danger 
et péril en quoi fut icelui messire Jacques de Lalaing, duquel il 
échappa par sa grand' prouesse ; et des belles apertises d'armes qu'il 
y fit. 

Or advint que le dix-huitième jour du mois, qui fut le 
jour de l'Ascension, furent courre en pays d'ennemis le 
seigneur de Lannoy, le seigneur de Humières et messire 
Jacques de Lalaing, tous trois chevaliers de l'ordre de la 
Toison d'or; et avec eux le seigneur de Fretin, messire 
Jehan, bastard de Renty, et Morelet de Renty, lesquels 
avoient environ quatre cents combattans en leur compa- 
gnie, et allèrent en un village de l'entrée du pays de Was, 
nommé Locre', qui estoit gardé par moult grand nombre 
de gens tenans le parti des Gantois, lesquels avoient fait 
plusieurs boulevards et fortifié ledit village et avoient en 
plusieurs lieux rompu le chemin et fossoyé. Pour laquelle 
chose, et aussi doutans le fort et mauvais pays, iceux che- 
valiers dessus nommés avoient mené avec eux dix manou- 

' Lokeren. 



252 CHRONIQUE 

vriers pour refaire les chemins. Sy chevauclièrent tant, 
qu'ils se trouvèrent au premier fort que les Gantois gar- 
doient ; mais iceux Gantois ne tinrent ni le premier, ni le 
second, ni le tiers, ni quart boulevard, et se retrairent à 
celui village de Locre qui estoit fort fossoyé et boulever- 
quié, comme dessus est dit; et sy y avoit une moult belle 
église, là où la plupart des Gantois se retrairent. Les che- 
valiers dessus nommés passèrent et allèrent jusques audit 
village de Locre et assaillirent les boulevards de l'entrée 
d'icelui village, et tantost que Gantois virent qu'on les 
assailloit, ils se mirent en fuite et se retrairent, les aucuns 
dedans l'église de la ville, et les autres passèrent un pont 
où passoit une grosse rivière nommée le Drome', venant 
du paj^s de Was; et cuidèrent iceux Gantois garder le 
pont, lequel ils avoient despècié et rompu, et dessus ils 
avoient mis une étroite planche, par où gens de pied ne 
pouvoient passer, fors à moult grand danger ; et là avoient 
deux bateaux, et dedans arbalétriers pour garder ledit 
pont et passage qui estoit levé ; et estoit l'une des entrées 
du pays de Was, lequel pays les Gantois sur toutes riens 
désiroient et vouloient garder, car c'estoit le pays dont ils 
avoient leurs vivres, aide et confort ^; pour laquelle cause 
ils doutoient et craignoient à le perdre. Mais quand mes- 
sire Jacques de Lalaing et autres nobles hommes qui avec 
lui estoient, virent que les Gantois abandonnoient l'entrée 
d'icelui village de Locre, ils passèrent outre un fossé, où 
il y avoit très-mauvais passage et dangereux ; et suivirent 
iceux Gantois, tant à pied comme à cheval, jusques au- 
près d'icelle église où Gantois fuyoient les aucuns, et les 

' Le Drome, la Durme. 

2 Le pays de Wast n'avoit oncques esté conquis et estoit le plus 
liche pays que onpeust trouver. (Jacques Duclercq, II, 11.) 



DE CHASTELLAIN. 253 

autres au pont; auquel pont commença une moult grant 
escarmouche d'iceux Gantois, qui estoient outre l'eau, à 
rencontre des gens du duc de Bourgongne, lesquels voyans 
Gantois ainsi eux mettre à défense, se mirent à assaillir 
le pont. Et là fut le premier qui assaillit le pont, un écuyer 
de Bretagne, lequel estoit nommé Jehan de la Forest. Et 
pendant le temps qu'on assailloit le pont, qui moult dan- 
gereux estoit, une trompette, qui avec eux estoit, trouva 
un gué sur la rivière de Drome, par où messire Jacques 
de Lalaing passa, et bien cent hommes avec lui; et quand 
Gantois le virent passer, ils se mirent tous à fuite et se 
sauvèrent es bois et es marais. 

Or, retournerons à parler de l'ordonnance que les trois 
chevaliers dessus nommés firent touchant la conduite des 
gens de guerre durant ladite course. Vrai est que messire 
Jacques de Lalaing et Morelet de Renty avoient la charge 
des coureurs pour aller devant et défendre- à pied si be- 
soin estoit, et messire Jehan, le bastard de Eenty, avoit la 
charge des archers; le seigneur de Humières et le sei- 
gneur de Lannoy avoient la charge de la bataille. Et pour 
revenir à parler du village de Locre, quand messire Jac- 
ques de Lalaing et Morelet de Renty eurent passé l'entrée 
dudit village après les Gantois qui s'enfuyoient, comme 
dessus est dit, et chassé les uns droit à l'église et les au- 
tres au pont, messire Jehan de Renty passa atout un nom- 
bre d'archers de sa conduite, et alla tout droit à une rue 
croisée, dont l'un des chemins alloit tout droit à ladite 
église, et l'un des autres chemins à ladite rivière, et là 
se tint une espace de temps, auquel lieu il estoit bien séant 
pour la venue d'iceux Gantois, lesquels estoient bien de 
trois à quatre cents retraits en celle église; et quant au 
seigneur de Humières et au seigneur de Lannoy, ils ne 



254 CHRONIQUE 

passèrent point le mauvais passage et demeurèrent les en- 
seig-nes à la bataille avec eux. Doncques, pour revenir à 
parler de messire Jacques de Lalaing-, après ce qu'il eust 
passé ladite rivière et chassé les Gantois, qui s'enfuyoient 
autant comme ils pouvoient courre dans les bois, et Pi- 
cards après, qui les mettoient à mort autant comme ils en 
pouvoient acconsuivir, il repassa la rivière et rentra de- 
dans ledit village de Locre, où il trouva messire Jehan, 
bastard de Rentj, à ladite croisée du chemin, qui tout 
droit alloit à ladite église, et lui commença à conter d'icelle 
rivière, et comme ils y avoient trouvé un gué. Et ainsi, 
comme ils se devisoient ensemble, le seigneur de Fretin 
arriva devers eux et leur dit que le seigneur de Humières 
et le seigneur de Lannoy l'en voy oient devers eux, en di- 
sant qu'on se pouvoit bien retraire et qu'on y pouvoit plus 
perdre que gagner. Lors messire Jacques de Lalaing res- 
pondit que les Gantois estoient de trois à quatre cents dans 
l'église, et qu'il le dist aux seigneurs de Lannoy et de 
Humières, et s'ils vouloient qu'on les assaillist, qu'ils 
passassent atout la bataille, et s'ils se vouloient retraire 
sans autre chose faire, qu'ils le mandassent; et puis dit à 
messire Jehan, bastard de Renty : « Demeurez-ci et gardez 
« la saillie d'icelle église, et je m'en vais requerre nos 
« gens qui sont encore par delà l'eau, pour les faire ci 
« venir, afin d'aider à exécuter ce qui sera conclu, soit 
« d'assaillir ladite église ou de retourner. » 

Lors messire Jacques de Lalaing, désirant de mettre 
à fin cette emprise, tost et hastivement s'en alla vers la 
rivière, et n'estoit que lui huitième de ses gens, et passa 
et repassa la rivière, et ce fait s'en retourna tout belle- 
ment au lieu oii il avoit laissé messire Jehan, bastard de 
Renty ; et estoit messire Jacques de Lalaing monté sur 



DE ClIASTELLALN. 255 

un petit clieval sans avoir les pieds à étriers, car il a voit 
esté longtemps à pied ; et ainsi comme il estoit au bout 
dudit pont, en soi retraiant, comme dit est, trouva que 
le feu estoit de nouvel bouté en deux maisons au bout 
d'icelui pont et dedans un bateau, et ne savoit qui ce avoit 
fait ; et n' avoit alors avec lui que sept hommes, comme 
dessus est dit, et les autres venoient après lui, et cuidoient 
de trouver messire Jehan, le bastard de Renty, à la croisée 
par où lesdits Gantois pouvoient saillir d'icelle église; 
mais il s'en estoit parti et allé devers les deux seigneurs, 
c'est h savoir de Humières et de Lannoy, pour savoir 
quelle conclusion ils prendroient et quelle chose ils vou- 
droient faire. Sy le suivirent ses gens, et pour ce qu'il y 
avoit un très-mauvais passage à repasser, pour convoitise 
d'estre devant pour gagner ledit passage, ils se mirent 
tous en desroi, et tant que plusieurs de leurs chevaux de- 
meurèrent enraschiés ' dedans ledit passage, et les laissè- 
rent derrière, de haste qu'ils avoient d'eux enfuir et comme 
gens déconfits, sans attendre l'un l'autre, sans avoir vu 
nul homme qui les chassast, et sans voir, ni savoir pour- 
quoi, sinon que les couards disoient à haute voix : « En 
« voici six mille qui nous viennent couper le chemin, » 
Et par icelles paroles, et mesmement que les chemins 
estoient si rompus et fossoyés, et aussi si embuschiés d'ar- 
bres et de grosses haies, que la bataille ne pouvoit voir 
l'avant-garde, ni l'avant-garde les coureurs, ni les cou- 
reurs les avant-coureurs, pour quoi les plusieurs furent si 
épouvantés que les vaillans ne les pouvoient rassurer , et 
par celle pauvre ordonnance, et parce que messire Jehan, 
bastard de Renty, ne demeura tout de pied coi à ladite 

' Enraschiés ou enraq_înés, embourbés. 



-256 OlinONigUE 

croisée, ce gentil chevalier messire Jacques de Lalaing et 
ses gens furent en grand péril d'estre tous pris ou morts. 
Car si celui messire Jelianle bastard eust envoyé l'un de ses 
gens devers les deux chevaliers, la chose ne fust pas ainsi 
allée ; car communément on dit que brebis sans pasteur, 
c'est peu de chose. Or est ainsi que dudit effroi messire 
Jacques de Lalaing, le bon chevalier, n'en savoit rien ; 
mais s'en venoit de ladite rivière tout le pas, avec lui sept 
hommes, comme dit est, et les autres venoient après, cui- 
dans trouver à la croisée icelui messire Jehan, bastard de 
Renty, où ils l'avoient laissé. Lors lui fut dit par un pour- 
suivant d'armes, nommé Talent, qu'il fust sur sa garde, et 
que ses ennemis lui venoient couper le chemin, et que 
déjà estoient tous hors de l'église auprès du chemin croisé, 
et que messire Jehan, le bastard de Eenty, estoit repassé 
outre le passage, lui et ses gens. Quand messire Jacques 
de Lalaing ouït telles nouvelles, et que il se vit en ce dan- 
ger, il descendit à pied, et par grand courage et harde- 
ment,. comme celui qui ne doutoit péril de mort, voyant ses 
ennemis auprès de lui, admonesta ses gens de bien faire. Sy 
se férit lui et ses gens dedans ses ennemis, et fit tant, par 
force d'armes et par la grant prouesse qui estoit en lui, 
qu'il fit reculer ses ennemis, et les occioit et abattoit de- 
vant lui, et leur coupoit bras et jambes; et pareillement 
faisoient ses gens. Certes autour d'eux gisoient des morts 
et des navrés, tant que à grand'peine seroit croyable, si 
gens notables ne les eussent vus, qui la vérité en racon- 
tèrent au duc de Bourgongne. Et là fit messire Jacques de 
Lalaing de son corps tant de belles apertises d'armes, 
qu'il fit reculer ses ennemis qui s'estoient mis devant, jus- 
ques à la puissance des Gantois. Et par ce moyen passa 
messire Philippe de Lalaing, son frère, et autres nobles 



DE CHASTELLAIN. 257 

hommes et arcliers, venans de ladite rivière, et passèrent 
outre la croisée, que lesdits Gantois cuidoient gagner pour 
eux couper le chemin; mais à celle heure messire Jac- 
ques, lui quatrième, soutint le fais d'iceux Gantois, tant 
que tous ses gens et autres eurent passé cette croisée. 
Et ainsi s'en allèrent au passage, sans passer outre, et là 
attendirent ledit messire Jacques ; lequel , quand il sut 
qu'il n'y avoit plus d'hommes derrière, se retrait en moult 
grand danger juscjues au passage, où il trouva messire 
Philippe de Lalaing son frère, Ernoult de Hérines, Jac- 
ques de Gouy et aucuns autres ; et sy trouva outre ledit 
passage, le seigneur de Humières, messire Pierre Vasque, 
le seigneur de Fretin, et cinq ou six autres qui l'atten- 
doient et estoient retournés pour savoir ce qui estoit dudit 
messire Jacques de Lalaing; car ceux qui s'enfuyoient 
alloient crians à pleine voix, que lui et toutes ses gens 
estoient morts. 

Quand le seigneur de Humières vit que icelui messire 
Jacques n'estoit encore point hors du grand danger, et que 
Gantois estoient saillis à puissance hors de l'église, lesquels 
s'efforçoient à leur pouvoir de grever et assaillir messire 
Jacques de Lalaing et ses gens, il alla requerre de ses 
gens pour le secourir et aider. Sy rencontra en son che- 
min le seigneur de Lannoy et le seigneur de Fretin, très- 
vaillants chevaliers, qui en toute diligence retournoient 
pour aider et bailler secours audit messire Jacques de 
Lalaing, et dit le seigneur de Lannoy au seigneur do 
Humières : « Il ne faut pas laisser ce vaillant chevalier, 
« messire Jacques de Lalaing ; et s'en voise qui veut, car 
« quant à moi, je l'attendrai. » Et ainsi dirent le sei- 
gneur de Humières et le seigneur de Fretin, et assem- 
bloient gens pour le secourir et attendre, mais nuls no 



258 CHRONIQUE 

vouloieiit demeurer, et s'eu alloient la plus part sans or- 
donnance. Et là trouva l'un des gens messire Jacques de 
Lalaing, qui portoitson étendard et qui n'avoit point passé 
outre ledit passage , lequel très-diligemment retournoit à 
son bon maistre, et depuis ce jour ne le laissa et se porta 
très-vaillamment avec lui. Et pour revenir à parler de 
messire Jacques de Lalaing, qui par la vaillance et har- 
diesse de son corps avoit sauvé ceux qui estoient demeurés 
derrière, comme dessus a esté dit, quand il fut venu au 
mauvais passage, il dit à messire Philippe de Lalaing* son 
frère : « Or avant , mon frère , il faut passer , voyez ici 
« Gantois qui nous suivent à grant puissance. » Sy se 
mit ledit messire Philippe à passer, mais il fut tellement 
enraschié dedans la fange, qu'on ne le pouvoit avoir; et 
il n'estoit pas seul, car nul n'y pouvoit passer qu'en grand 
danger de mort, pour la presse des chevaux qui là estoient 
demeurés, que leurs maistres avoient abandonnés, et s'en 
estoient fuis. Et quand Gantois virent ledit messire Jac- 
ques à si peu de gens, ils se férirent dedans lui et ses gens. 
Et là eut-il plus à faire que devant; mais il fit tant, par la 
grant prouesse et vaillance qui estoit en lui, qu'il sauva 
tout, excepté quatre archers qui là furent morts ; et sy y 
demeura bien vingt chevaux, tant morts que pris. 

A icelui passage falloit montrer hardement et courage, 
ou là mourir ; car toute la plus part des gens de la bataille 
et autres estoient jà bien éloignés d'icelui mauvais pas- 
sage, exceptés les dessus nommés sires de Humières et de 
Lannoy, messire Pierre Vasque et le seigneur de Fretin, 
lesquels très-petit nombre de gens avoient avec eux. Et 
quant audit passage, il estoit si très-mauvais, que peu de 
gens et de chevaux y passèrent sans cheoir, dont les plu- 
sieurs estoient tellement brouillés, comme s'ils eussent 



DE CHASTELLAIN. 259 

esté traînés tout au long du pot à la crème , et c'est l'un 
des mauvais passages en hiver qui soit en tout le pays de 
Flandre. Là avoit deux vaillants et nobles hommes du pays 
de Portugal , lesquels avoient vu toute la manière de la 
besogne, et pour ce dirent ainsi : « La vaillance et har- 
« dément d'un seul chevalier , c'est à savoir de messire 
« Jacques de Lalaing, a aujourd'hui préservé de mort 
« plus de trois cents hommes, et gardé de grant honte 
« toute la compagnie ci-présente. » Et avec ce disoient 
qu'ils avoient ouï dire qu'icelui messire Jacques de Lalaing 
avoit fait armes dix-huit fois en champ clos, et à toutes les 
dix-huit fois s'en estoit parti à son honneur, mais ce jour- 
là lui estoit aussi honorable , et avoit acquis à leur avis 
autant d'honneur qu'il avoit fait en toute sa vie, et toute 
fois sy estoit-ce belle chose à si jeune chevalier d'avoir fait 
dix-huit fois armes en champ clos, et sy n'avoit d'eage que 
trente ans ou environ. Après ce que ledit messire Jacques 
de Lalaing et ceux de sa compagnie eurent passé outre 
ledit mauvais passage, et les choses dessus déclarées, faites 
et accomplies, ils prirent leur chemin à retourner au lieu 
de Tenremonde; et fit messire Jacques de Lalaing l'ar- 
rière-garde à petit nombre de gens, et saillirent Gantois 
sur lui ; mais messire Jacques les rebouta moult vaillam- 
ment jusques à leurs boulevards, et là y eut deux Gantois 
morts. Sy ne saillirent plus iceux Gantois après messire 
Jacques , excepté un tout seul , duquel on ne se donnoit 
garde, auquel on demanda : Qui vive! et il respondit : 
Gand' ! qui fut, comme je crois, la dernière parole qu'il 

» En vérité, je vous diray utig grand merveille, et à peu sembleroit- 
elle croyable : c'est que les Gantois estoient tant ol)stinés !X faire 
guerre qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieux morir que de prier 
mercy au duc et qu'ils mouroient à bonne querelle et comme martyrs. 
(Jacques Duclercq, 11,20.) 



260 CHRONIQUE 

parla oncques puis. Et ainsi, comme vous oyez , se passa 
en ce point la besogne du village de Locre. 



CHAPITRE VIII. 

Des grands vantises que firent les Gantois quand ils furent rentrés 
dedans la ville de Gand, et de la course qui fut faite dedans Over- 
maire, où messire Jacques deLalaing fit moult de vaillances. 

Or convient parler de la vantise que firent le lendemain 
lesdits Gantois en la ville de Gand', car ils dirent à ceux 
de la ville qu'ils avoient tué au village de Locre environ 
deux à trois cents des gens du duc de Bourgongne, de quoi 
nestoit rien; car la vérité est qu'il n'en mourut, fors 
ce que dessus est dit. Sy ne demeura guères, après cette 
besogne faite et accomplie, que le duc de Bourgongne tint 
conseil en sa bonne ville de Tenremonde , où furent à ce 
jour le comte de Saint-Pol, le seigneur de Croy, le sei- 
gneur de Créquy, messire Jeban de Croy, le seigneur de 
Montagu, le seigneur de Lannoy, le seigneur de Humières, 
le seigneur de Ternant et le seigneur de Pissy". Et là fut 
avisé , après plusieurs choses pourparlées et débattues , 
qu'on iroit assaillir un fort boulevart que les Gantois te- 
noient, environ le mi-cbemin de Tenremonde et de Gand, 
assez près d'un village nommé Overmaire. Sy fut conclu 
et ordonné que le seigneur de Croy iroit, et auroit la garde 
de l'estendard du duc de Bourgongne et la charge des gens 



' La ville de Gand florissoit en abondance de biens, de richesses et 
de peuple, et l'on ne parloit en Flandres que du pouvoir de messieurs 
de Gand. (Olivier de la Marche.) 

~ Par des lettres écrites à Termonde le 16 mai, le duc avait ordonné 
de convoquer le ban et l'arrière-ban dans les châtellenies de Lille, de 
Douay et d'Orchies et probablement aussi dans d'autres seigneuries. 



DE ClIASTELLAIN. ^:261 

de sa cour, et feroit lavant-garde , et messire Jacques de 
Lalaing auroit la charge des coureurs, accompagné de 
messire Antoine de Vaudré et de messire Guillaume son 
frère, du seigneur d'Aumont et de messire François l'Ara- 
gonnois ; et avoit celui messire Jacques environ vingt-cinq 
lances et quatre-vingts archers. Un gentilhomme de Bour- 
gongne, nommé Antoine de l'Aviron, avoit la charge des 
avant-coureurs atout sept ou huit lances. Sy estoit celui 
Antoine 'de l'Aviron devant messire Jacques de Lalaing*. 
Et après messire Jacques alloit messire Daviot de Poix, 
gouverneur et maistre de l'artillerie du duc de Bourgongne, 
et menoit les i^anouvriers et gens de pied , lesquels por- 
toient coignées, serpes, scies et louches, pour couper bar- 
rières, remplir fossés et refaire chemins par tout là où il 
estoit de besoin. Après messire Daviot de Poix, alloient le 
seigneur de Lannoy et le seigneur de Bausignies, lesquels 
menoient et conduisoient environ cent combattans pour 
soutenir et renforcer ledit messire Jacques , si affaire en 
avoit. Après le seigneur de Lannoy, alloit le seigneur de 
Créquy, et avec lui le seigneur de Contay et Morelet de 
Renty, lesquels conduisoient les archers de la garde du 
duc ; et après le seigneur de Créquy estoit le seigneur de 
Croy atout l'estendard du duc de Bourgongne, et làestoient 
accompagnans icelui estendart, Adolphe monsieur de 
Clèves, monseigneur le bastard de Bourgogne, monsei- 
gneur de Montagu, le seigneur d'Arcy, le seigneur de 
Ternant, le seigneur de Bersy, le seigneur de Pernes, 
Philippe de Bergues et grand nombre d'autres chevaliers 
et écuyers. Après celui seigneur de Croy venoit le comte 
de Saint-Pol, le seigneur de Fiennes et Jacques de Saint- 
Pol, frère dudit comte de Saint-Pol, et autres en grand 
nombre de chevaliers et d'écuyers. Et avoit ledit comte la 

Ttni. II. i^ 



262 CHRONIQUE 

charge de la bataille. Après le comte de Saint-Pol, alloit 
messire Jean deCroy, qui moult grandement estoit accom- 
pagné de chevaliers et écuyers et de gens de trait ; et avoit 
la charge de l'arrière-garde. Et est vérité que le mercredi 
qui fut le vingt-quatrième jour de mai, se partirent de 
Tenremonde toutes les compagnies ci-dessus nommées 
pour aller assaillir le boulevard de Overmaire ; et même- 
ment estoit ordonné de retourner audit lieu de Overmaire 
par le village de Locre, dont ci-dessus est parlé. 

Or advint ainsi, que quand le seigneur de Croy eut 
passé le pont de la ville de Tenremonde atout environ 
quatre ou cinq cents archers et six-vingts hommes d'ar- 
mes, ledit pont de Tenremonde rompit. Sy ne sembloit 
pas que il se pust refaire en moins de quatre à cinq heures. 
Pour laquelle cause le duc de Bourgongne dit au seigneur 
de Croy, que atout ce qu'il avoit de gens passés outre 
ledit pont, qu'il chevauchast outre, et qu'il allast assaillir 
ledit fort boulevard. De laquelle chose faire fut content le 
seigneur de Croy; sy se mit à chemin. Mais par la grant 
diligence que fit le duc lui-même en sa personne, et par la 
grand'peine que ceux de la ville de Tenremonde y mirent, 
fut ledit pont de Tenremonde refait en moins d'une heure. 
Par quoi le comte de Saint-Pol, messire Jehan de Croy et 
tous les autres qui y dévoient aller, passèrent outre et fu- 
rent bien deux mille combattans. Ainsi comme dessus est 
écrit, s'en allèrent en ordonnance lesdits seigneurs ci-des- 
sus nommés; et tant s'exploitèrent les avant-coureurs 
qu'ils virent et aperçurent les dessus dits Gantois partir 
de leur fort boulevard, lesquels venoient marchant à pen- 
nons déployés, et sembloit qu'ils marchassent pour com- 
battre ; et les nombroit-on de huit cents à mille combat- 
tans. Iceux Gantois marchant venoient tant seulement 



DE CHASTELLAIN. 263 

pour garder un grand fossé, lequel estoit environ un trait 
d'arc devant le boulevard. Lors, quand messire Jacques de 
Lalaing et les nobles chevaliers et écuyers qui avec lui 
estoient, les perçurent ainsi marcher, ils descendirent à 
pied et se mirent en très-bonne ordonnance. En après sui- 
voient et venoient les autres avec messire Daviot de Poix. 
Alors Toison-d'Or, roi d'armes de la Toison, lequel estoit à 
cette heure devant avec messire Jacques de Lalaing-, 
voyant venir les Gantois ainsi marchant en ordonnance, 
et trompettes sonnans , montrant manière de combattre, 
vint à ceux qui avoient la conduite de l'avant- garde, de la 
bataille et de l'arrière-garde, en disant de tous costés: 
« S'il est nul écuyer ou autre qui veuille estre chevalier, 
« je les mènerai bien en belle place, et droit devant les 
« ennemis. » Et ce dit-il au seigneur de Croy. De ces nou- 
velles fut celui seigneur de Croy moult joyeux, et aussi 
furent toute la plupart des grands seigneurs et nobles 
hommes qui là estoient , lesquels désiroient moult à estre 
chevaliers . Et dit le seigneur de Croy : « Toison-d'Or, 
« allez devant : sy nous menez en la place que vous dites, 
rt là 011 vous avez vu les Gantois nos ennemis. » Lors tous 
les seigneurs ayant ouï nouvelles, par Toison-d'Or, de 
leurs ennemis, de grant volonté commencèrent à chevau- 
cher, et tout par ordre ; et ainsi que l'ordonnance le por- 
toit, se mirent en toute diligence pour aller courre sus à 
leurs ennemis. Mais ils ne pouvoient aller en bataille, 
pour les rues', qui estoient si très-estroites qu'ils ne pou- 
voient aller que par compagnies. Quant le seigneur de 
Croy fut en la place où Toison-d'Or le mena, la place estoit 
plus planie et plus desblavée que les autres, et lorsqu'il 

' RîiCR. On dit en Flandre : rues pour chemins. 



204 CHRONIQUE 

fut là venu, plusieurs grands seigneurs vinrent vers lui, 
lesquels lui demandèrent l'ordre de chevalerie. Et là fu- 
rent faits chevaliers ceux qui s'ensuivent, tant par la main 
du seigneur de Croy comme par la main d'Adolphe de 
Clèves, depuis qu'il eust reçu l'ordre de chevalerie par la 
main du vaillant chevalier messire Cornille bastard de 
Bourgongne. Et premièrement furent faits chevaliers : mes- 
sire Adolphe de Clèves, Cornille, bastard de Bourgongne, 
le comte de Bouquam, messire Philippe de Wavrin, sei- 
gneur de Saint-Venant ; messire Charles de Châlons, mes- 
sire Philippe de Croy, messire Charles de Ternant, le 
seigneur de Pernes, messire Philippe de Bergues, le sei- 
gneur d'Arsy, messire Micquiel de Changy, messire Fré- 
déric de Mengerut, messire Baudoin d'Ognies, gouverneur 
de Lille , messire Claude de Rochebaron, messire Phili- 
bert de Jaucourt, messire Chrétien de Digoine, le seigneur 
de Humbercourt, messire Watier de Renolt, messire Col- 
lart Baillet, messire Louis de la Viefville, messire Yvain 
de Mol, messire Henry de Oppem, messire Philippe Hin- 
chart, messire Warnier de Lisimaux, Jean de la Tré- 
mouille, seigneur de Dours, 

Après les chevaliers dessus nommés ainsi faits, le sei- 
gneur de Croy et eux tous descendirent à pied et mar- 
chèrent contre leurs ennemis, lesquels avoient un grand 
fossé devant eux. Et à les voir montroient semblant qu'ils 
eussent un grand courage et volonté d'eux bien défendre ; 
et là furent lesdits Gantois assaillis très-vaillamment, et 
commencèrent archers à tirer sur eux , et au commencer 
l'assaut firent nos gens un très-grand cri. Lors le comte 
de Saint-Pol qui conduisoit la bataille, en toute dili- 
gence se joingny avec l'avant-garde , et aussi fit pareil- 
lement messire Jean de Croy, qui avoit la charge de l'ar- 



DE CHASTELLAIN. 2G5 

rière-garde , lequel avoit ordonnance de tenir ses gens 
ensemble, pour doute que les Gantois n'eussent gens de 
costé ou d'arrière : car le pays estoit si embuscliié, que 
d'un demi-trait d'arc on ne pouvoit voir l'un l'autre, pour 
quoi lesdits Gantois estoient plustost rassemblés et ralliés, 
qu'on n'eust pu estre en plain pays. Sy ordonna icelui mes- 
sire Jehan de Croy un gentil chevalier h entretenir et con- 
duire ses gens, et de sa personne fut à cheval avec les 
autres, ainsi comme par-dessus est dit. L'assaut commença 
très-fièrement sur les Gantois , où tout des premiers estoit 
messire Jacques de Lalaing. Mais tantost Gantois voyant 
eux estre si vivement assaillis, se mirent en déconfiture et 
en fuite, et les seigneurs, hommes d'armes et archers, en 
bon arroy et ordonnance , les chassèrent et furent aj)rès 
eux, tout jusques à leur boulevard, qui estoit fort et bon à 
tenir, et toutesfois ils l'abandonnèrent sans y faire aucune 
défense : et sy estoit si bien fossoyé qu'on ne le savoit com- 
ment passer, par quoy iceux Gantois se sauvèrent et s'en- 
fuirent par les bois, marais et aulnaies. Lors les seigneurs 
qui cuidoient qu'ils se fussent retraits à l'église de Over- 
maire, laquelle estoit bien une demie lieue françoise loin 
dudit boulevard , commencèrent à cheminer de pied et de 
cheval tout droit à celle église , pensant trouver lesdits 
Gantois; mais n'y trouvèrent personne, car ils estoient 
sauvés es bois et marais. Sy s'arrêtèrent devant l'église 
de Overmaire, messire Jehan de Croy, messire Jacques de 
Lalaing , messire François l'Aragonnois et plusieurs au- 
tres. Sy ordonna messire Jehan de Croy au bailli des bois 
de la conté de Hainaut, qu'il prist gens avec lui et allast 
outre celui village d'Overmaire en tirant vers la ville de 
Gant, là où ondisoit qu'il y avoit deux boulevards garnis de 
Gantois, et qu'il allast voir que c'estoit, et s'il estoit vrai. Le 



266 CHRONIQUE 

bailli des bois alla cette part et n'y trouva personne, et s'en 
retourna devers messire Jehan de Croy et messire Jacques 
de Lalaing-, qui devant l'église d'Overmaire l'attendoient. 

CHAPITEE IX. 



Encore de cette même course, où grant foison de Gantois furent morts 
et mis en fuite. 



Quand messire Jehan de Croy entendit du bailli qu'il 
n'avoit personne trouvé , il demanda à plusieurs notables 
seigneurs qui là estoient, quelle chose à leur avis il estoit 
bon de faire. Messire Jacques de Lalaing, regardant qu'il 
n'y avoit nul qui respondit, lui dit : « Monseigneur, il me 
« semble que ce seroit le meilleur que je m'en allasse de- 
« vers le comte de Saint-Pol et devers le seigneur de Croy 
« pour savoir qu'il est de faire. » Sy fut ainsi fait; et alla 
messire Jacques de Lalaing, et trouva le comte de Saint- 
Pol et le seigneur de Croy, lesquels se mirent ensemble et 
tinrent conseil pour avoir avis sur ce qu'ils avoient à faire; 
et là conclurent d'aller à Locre , dont ci-dessus est parlé, 
où il y avoit un grand boulevard et gens qui le gardoient. 
Sy dirent à messire Jacques de Lalaing qu'il rassemblast 
ses gens et qu'il tirast le chemin de Locre, laquelle chose 
il fit. Alors messire Jacques de Lalaing désirant de tout 
son cœur d'acquérir los et bonne renommée, trèstout le 
pas et bellement, en attendant ses gens, se tira vers Locre. 
Sy avoit messire Jacques près toute son ordonnance, ex- 
cepté messire François l'Aragonnois, qui encore estoit der- 
rière avec messire Jean de Croy, auxquels on avoit mandé 
ce qui estoit conclu. 

Tout ainsi que messire Jacques de Lalaing et sa com- 



DE CHASTELLAIN. 267 

pagnie commencèrent à marcher vers la ville de Locre, 
qui estoit à lieue et demie ou environ de là où ils estoient, 
ils perçurent bien mille Gantois venans tout droits à la 
bataille, laquelle lesdits Gantois ne pouvoient voir : mais 
le bruit pouvoient-ils bien ouïr, et aussi oyoient-ils les 
cloches sonner et faire l'effroi du pays. Pourquoi ils s'es- 
toient mis ensemble, cuidans grever et mettre à déconfi- 
ture les gens du duc de Bourgongne leur seigneur naturel; 
lesquels Gantois marchoient très-fièrement à enseig-ne dé- 
ployée et en ordonnance. Alors quand messire Jacques de 
Lalaing les vit ainsi marcher , dit à messire Antoine et à 
messire Guillaume de Vaudré, au seigneur d'Aumont, à 
messire Pierre Vasque et à cinq ou à six autres qu'ils 
demeurassent pour estre à cheval, et quant à lui, il descen- 
droit à pied, et ainsi le fist sans plus arrester. Alors à haute 
voix encommença de crier alarme, et trompettes à sonner, 
dont la noise fut moult grande. Et pour vérité dire, il est 
assez à présupposer qu'iceux Gantois ne savoient pas la 
puissance qui là estoit, sinon que du tout ils se fioient à leur 
fort pays et retraite, cuidans surprendre en désaroi les 
gens du duc de Bourgongne. Les Gantois avoient un très- 
large pays plein de bruyères ; mais les gens du duc de 
Bourgongne ne pouvoient passer vers eux fors à très- 
grant peine, pour les fossés qui estoient entre deux. Le 
comte de Saint-Pol et le seigneur de Croy, et toute la 
belle chevalerie et grande noblesse fut tantost mise en 
moult belle ordonnance ; mais le pis estoit qu'on ne savoit 
comment passer vers eux, et quéroit chacun passage à 
dextre et à senestre. Du costé dextre, où estoit messire 
Jacques de Lalaing, furent Gantois premièrement rom- 
pus. Et là se combattirent moult vaillamment à cheval les 
deux frères de Vaudré, le seigneur d'Aumont, messire 



268 CHRONIQUE 

Piètre Vasque, Clianvergy, et plusieurs autres gentils 
chevaliers et écuyers qui se frappèrent à cheval sur les 
Gantois, au bout du costé dextre, Messire Jacques avec ses 
gens de pied et autres, à cedit bout, se portèrent moult 
vaillamment ; et quant est au bout senestre , il n'y put 
passer nuls chevaux; mais ceux qui passèrent outre à pied, 
le firent très-bien. Et au milieu de la bataille, n'en pouvoit 
passer nul, tant estoit la fosse grande et mauvaise à pas- 
ser; mais par plusieurs autres lieux, chacun endroit soi 
s'enforçoit à passer. Et à la vérité dire, si passages eussent 
esté ouverts, jamais Gantois n'en fussent échappés sans 
estre morts ou pris; et par ainsi l'orgueil d'iceux Gan- 
tois qui là estoient venus, fut en peu d'heures abattu et 
mis en fuite et en déconfiture. Et là furent morts de qua- 
tre à cinq cents Gantois, tant en ladite place comme es 
fossés, bois et aulnaies, là où ils se boutoient, et à la ren- 
contre que messire Jehan de Croy fit contre eux en reve- 
nant de l'église d'Overmaire, où il les rencontra fuyans, 
et aussi à l'assaut du boulevard. Et sy furent pris environ 
trente prisonniers, lesquels par le commandement du duc 
furent tous décapités en la ville de Tenremonde. Donc par 
cette dernière besogne fut l'emprise de Locre pour ce jour 
rompue. Et laissèrent à y aller pour deux raisons, la pre- 
mière, pour ce que les prisonniers disoient qu'on n'y trou- 
veroit homme nul et qu'ils en venoient tout droit, l'autre 
raison fut pour le comte de Saint-Pol et messire Jehan de 
Croy, qui estoient logés à Alost, où il y avoit du lieu de 
la déconfiture desdits Gantois, bien quatre lieues. Sy fut 
conclu de retourner à Tenremonde sans aller à Locre, et 
fut ainsi fait ; et fit messire Jehan de Croy l'avant-garde au 
retourner, après lui le comte de Saint-Pol, en après le sei- 
gneur de Croy, et atout l'arrière-garde venoit messire 



DE CHASTELLAIN. 269 

Jacques de Lalaing et sa compagnie; et furent ce j oui- 
par le pays maintes maisons arses. 

CHAPITRE X. 

Comment le comte d'Estampes prit par force d'armes la ville de Nivelle 
par deux fois sur les Gantois, lesquels y furent morts et occis et mis 
en fuite. 

Or retournerons à parler de ce noble et gentil chevalier 
Jehan de Bourgongne, comte d'Estampes, lequel, le vingt- 
quatrième jour de mai, se partit de la ville d'Audenarde, 
et en sa compagnie plusieurs grands seigneurs, gens d'ar- 
mes et de trait, pour ce qu'il avoit ouï dire que Gantois 
estoient issus en grand nombre hors de la ville de Gand, 
pour aller vers la ville de Thielt ; et disoient les aucuns 
qu'ils vouloient assiéger la ville d'Englemoustier '. Ce jour 
le comte d'Estampes se logea à un village nommé Harle- 
becque, pour tirer vers les Gantois; sy ordonna ses ba- 
tailles, et bailla la charge de l'avant-garde à messire An- 
toine, bastard de Bourgongne. Le seigneur de Saveuses, 
messire Gauvain Quieret, le seigneur de Dreuil et autres 
furent des coureurs. Le comte d'Estampes fut conducteur 
de la bataille, et n'y eut point d'arrière-garde. Sy fut le 
comte d'Estampes averti que les Gantois estoient logés en 
une ville nommée Nivelle", laquelle estoit close déportes 
et de fossés; et devant la porte, du costé de Courtray, avoit 
un fort boulevard que lesdits Gantois gardoient, devant 
lequel boulevard estoient les chemins fort rompus et fos- 
soyés, et dedans les blés avoiont mis penchons' croisés et 

' Ingelmunster. 

' Nevel. 

•• Penchons, pieux. 



270 CHRONIQUE 

fichés en terre, afin que les chevaux n'y pussent passer. 
Les coureurs et l'avant-garde se mirent à pied pour assail- 
lir le boulevard ; sy passèrent hommes d'armes et archers 
à travers les fossés de la ville, là où ils avoient eau jus- 
ques au menton; sy commencèrent archers à tirer sur 
Gantois aux flancs et aux costés, et tellement que lesdits 
Gantois se mirent à déconfiture et en fuite. Et fut la ville 
de Nivelle par force et vaillance d'armes conquise sur les 
Gantois, lesquels, comme dit est, tantost encommeucèrent 
à prendre la fuite et à abandonner la ville , quérant leur 
sauvement, car rançon, ni miséricorde n'y avoient lieu, 
que tout ce qu'on pouvoit acconsievir ne fust mis à l'es- 
pée. Et tirèrent tous iceux fuyans vers la ville de Gand', 



• Le même jour (24 mai 1452) les capitaines, les éclievins et les 
doyens des métiers de Gand adressèrent à Charles VII une longue 
lettre pour lui faire connaître leurs griefs et leurs plaintes. Ils y expo- 
saient que le duc de Bourgogne avait mandé des hommes d'armes 
pour les combattre et qu'il s'efforçait de les livrer à la famine, protes- 
tant toutefois que, bien que la guerre fût « moult dure, griefve et dé- 
« plaisante, » ils étaient résolus à maintenir leurs droits, leurs privi- 
lèges, franchises , coutumes et usages , dont le roi , comme leur 
souverain seigneur, était « le gardien et conservateur. » Quelques 
passages de cette lettre méritent d'être reproduits : 

« Très-excellent et très-puissant prince, nostre très-cher sire et sou- 
« verain seigneur, nous nous recommandons à votre royale majesté,... 
« et vous signifions comment nous et les autres inhabitans d'icelui 
« pays de Flandres, avons longuement esté grevez et chargez en plu- 
« sieurs divers manières, à sçavoir par venditions de baillages et au- 
« très offices, lesquels pour ce ont esté mis es mains des plus ofTrans, 
« sans avoir eu regard aux personnes y commis, ne au bien de justice, 
« après ce par augmentation de viels tonlieux et institution de nou- 
« veaux, aussi par tailles du commencement par doulceur obtenues 
« et depuis par subtilité, fraude et malice, et enfin violentement et par 
« rigueur, avec ce par malvaix gouverneurs de loy en cette dite ville, 
>i usans notoirement et publiquement de voulenté, haine et avarice, 
« vendans les petits offices en cette dite ville et prenant argent beau- 
•I coup de fois des deux parties qui avoient à faire devers eulx à loy, 
« rapinant et pillant, par l'auctorité de leur gouvernement, de toutes 



DE CHASTELLAIN. 271 

excepté aucuns qui estoient des villages d'entour, qui se 
boutoient es haies et buissons. Et lors le comte d'Estampes 
voyant la ville estre prise, ordonna à aucuns de ses capi- 
taines de pourchasser lesdits Gantois, lesquels s'enfuyoient. 
Sy y alla messire Antoine, bastard de Bourgongne, atout 
son étendard, et aussi firent le seigneur de Wavrin, le 
seigneur de Rubempré, messire Gauvain Quiéret et au- 
tres ; et ceux qui dedans la ville estoient demeurés, encom- 
mencèrent de chercher et fourrager et prendre tout ce 
qu'ils pouvoient trouver. 

Or advint assez tost après, que par les fuyans, et aussi 
des seigneurs qui les chassoient, moult grand bruit s'éleva 
par le pays d'entour ; sy commencèrent cloches à sonner 



<> parts ce qu'ils ont peu, tant les biens de cette dite ville, comme aul- 

« trement, sans rien espargnier et sans honte, ceulx qui estoient po- 

" vres à l'entrée de leur gouvernement, subitement ainsi enriehans, 

« et délaissant les droits, privilèges, franchises et libertez ou très- 

<c grand grief et lésion de justice de nous tous... et il a pieu à nostre 

Il dit très-redoubté seigneur et prince nous remontrer son indignation 

« et oster ses baillis et aultres officiers, nous abandonnant sans justice 

" sept mois ou environ, sans nous vouloir recevoir en sa grâce.... Que 

« plus est, les malvaix gouverneurs et leurs adhérens ayant grande 

" crédence devers nostre très-redoubté seigneur et prince, ont depuis 

<> tout ce envoyé en ceste dite ville quatre malvaix garçons, tellement 

« qu'ils avoient en propost de y faire de nuit ung cry par eulx advisé 

" pour tuer leurs adversaires, et se advancèrent de jour et de nuit de 

" émouvoir ledit peuple et destruire ceste dite ville, se ils eussent peu, 

« les deux des quatre furent prins, et décapitez, et lesdits baillis et 

" officiers se sont depuis continuellement tenus absens, et notre très- 

<< redoubté seigneur et prince nous a délaissiez sans justice et de tout 

« abandonnez, auquel état sommes encore, jaçoit-ce-que depuis nous 

.' avons envoyé notables ambassades des trois Estats de son pays de 

" Flandres et aultres devers lui pour estre remis en sa grâce et en 

" justice, h laquelle cause h la fin de éviter les derroys, roberies, pille- 

" ries et aultres malvaises opérations déshordonnées, qui sans crainte 

" eussent peu sourdre et multiplier en ceste dite ville, veu que multi- 

« tudc de peuple ne puet ôtre conduite, ne gouvernée sans justice 

« aulcune ou au moins sans craintn, il nous a convenu par grande 



272 CHRONIQUE 

par villes et villages, et le pays si fort à soi effrayer, qu'il 
ne demeura homme qui ne courust soy armer. Les uns 
prenoient leurs piques, les autres bastons ou espées. Sy se 
rassemblèrent bien environ cinq cents hommes paysans ; 
et n'en surent oncques riens ceux qui chassoient les Gan- 
tois; mais les alloient toujours chassant si rudement, que 
plusieurs ils rateindirent, lesquels ils occirent et mirent à 
mort, durant lequel temps lesdits paysans qui s'estoient ras- 
semblés, furent avertis par aucuns des fuyans qui estoient 

« nécessité pour être en crainte et gouverne, eslire chiefetaines, les- 
" quels prenans les tenues de justice au plus droiturièrement qu'ils 
(I ont peu, et selon leurs consciences, ont conduit et encore conduisent 
« ledit peuple. Et il a enfin pieu à notre dit très-redoubté seigneur 
<> et prince, pour nous totalement détruire, faire publier ses mande- 
« mens de guerre, assembler son peuple contre nous, mettre garnison 
« en plusieurs de ses villes en sondit paj'S de Flandres et clore les 
« passages par eaue par lesquels nous sont accoutumés estre menés 
(I bleds et aultres vivres, et ainsi sommes en plaine guerre contre 
« nostre dit très-redoubté seigneur et prince, et nous par lesdits mal- 
« vaix gouverneurs et leurs adliérens mis en tel dangier que ne sça- 
« vons nullement procéder de son très-noble cuer, mais par iceulx 
« malvais gouverneurs et leurs adhérons : laquelle guerre, jaçoit-ce 
<< qu'elle nous est moult dure, griefve et desplaisante, plus quequel- 
<c conque aultre que pourriesmes avoir comme raison est (car tous 
» vrais naturels sujets doivent sur toutes choses bien comprendre et 
« doloir la rigueur et indignation de leur naturel prince), nous avons 
" entention, par l'aide et grâce de Dieu, soutenir, puisque par néces- 
<i site et les raisons dessus touchées, le nous convient faire à la 
« conservation de notre dit droit et de nos privilèges, franchises, liber- 
" tez, coustumeset usages, desquelz vous, comme notre dit souverain 
<' seigneur, estes gardien et conservateur, au mieux que pourrons et 
<> nous à ce appliquer, de corps, chevance, et de tout notre pouvoir, 
<( en vous suppliant, très-excellent et très-puissant prince.... que... 
« vous plaise en ceste matière que vous signiffions (ainsi que naturel- 
« lement tenus et obligez y sommes et laquelle vous eussions despiecha 
" signiffiée se n'eussions épargné de faire complainte de notre dit 
« très-redoubté seigneur et prince, et espéré qu'il se deust avoir ravisé 
" de nous conduire en justice et recevoir en sa grâce), remédier, gar- 
« daut votre haulteur et souveraineté ainsi que à vous et votre très- 
« noble conseil semblera expédient. » 



DE CHASTELLAIN. 275 

échappés de la ville de Nivelle, lesquels leur dirent et 
affirmèrent que dedans la ville estoient demeurés bien peu 
de gens, et que de léger, si aller y vouloient, la ville de 
Nivelle seroit bonne à recouvrer. Tceux paysans, moult 
joyeux de ces nouvelles, non pensant à ce que depuis leur 
en advint, à une très-grant haste cheminèrent jusques 
assez près de ladite ville de Nivelle. Or advint qu'avant 
ce qu'ils fussent arrivés, ceux qui dedans la ville estoient, 
entre-ouïrent le bruit et la frainte * qu'au venir faisoient 
lesdits paysans. Lors s'émeurent, tant hommes d'armes 
comme archers, environ vingt, dont estoit chef messire 
Antoine de Hérines; et cheminèrent vers le lieu où ils 
ouïrent venir les Gantois. Ils ouvrirent la barrière et pas- 
sèrent le pont, et tous ensemble marchèrent à l'encontre de 
leurs ennemis, sans savoir leur puissance. Car bonnement 
ne les pouvoient voir à plein, pour ce que la ruelle par où 
ils venoient estoit assez estroite, et jetèrent un cri ; sy se 
férirent sur les Gantois et les firent reculer. Lors les Gan- 
tois voyans que les gens du comte d'Estampes n'estoient 
guères de gens, prirent courage, et sans plus attendre, se 
férirent sur eux en telle manière qu'ils reboutèrent messire 
Antoine de Hérines et ceux qui avec lui estoient, jusques 
sur le pont auprès de la barrière, et là les Gantois occirent 
messire Antoine de Hérines, ce qui fut moult grand dom- 
mage ; car pour lors il estoit tenu pour un vaillant cheva- 
lier ; et avec lui moururent un gentilhomme du Dauphiné 
nommé Cyboy Pèlerin, Charles de Moroges, natif du pays 
de Bourgongne, Rollequin le Prévost, Roncy et Oudart 
Haterel, natif de Picardie, et deux autres gentilshommes 
desquels je ne sais les noms ; de la mort desquels fut moult 

> Frainte, bruit sourd. 



274 CHROÎ^IQTJE 

déplaisant le comte d'Estampes, quand il en fut averti; et 
si celui messire Antoine et ceux qui avec lui estoient, eus- 
sent tenu leur barrière ferme, sans l'avoir ouverte, les 
Gantois ne s'y fussent point boutés, car le comte d'Estam- 
pes estoit à l'autre lez de la ville, qui de ce ne savoitrien, 
où il tenoit sa bataille en ordre, attendant que les coureurs 
fussent revenus de la chasse ; et pour ce dit-on en un pro- 
verbe, que grant haste mène répentance après soi; car si 
messire Antoine de Hérines et ceux qui avec lui estoient, 
n'eussent été si liastifs de saillir sur les Gantois, sans les 
avoir vus et su quels gens ils estoient, il ne lui en fust pas 
ainsi advenu, comme vous avez ouï dire. 



CHAPITRE XL 

Comment le comte d'Estampes reconquit la ville de Nivelle suf les 
Gantois. 

Quant le comte d'Estampes, qui estoit au dehors de la 
ville de Nivelle entretenant sa bataille en attendant ses 
coureurs, sut que Gantois avoient reconquis sur ses gens 
la ville de Nivelle et qu'ils estoient tous entrés dedans et 
mis à mort ceux qui au devant d'eux estoient saillis, il fut 
moult troublé, et non sans cause. Sy appela messire Simon 
de Lalaing, ce gentil chevalier , qui lors avoit la charge 
et gouvernement de l'estendard du comte, et lui demanda 
conseil de ce qu'il estoit de faire. Lors respondit messire 
Simon et dit : « Monseigneur, il convient, sans plus arres- 
« ter, que tantost et incontinent cette ville soit reconquise 
« sur ces vilains ; car si guère on attend à les assaillir, je 
« fais doute que tantost qu'il sera su par le pays, les pay- 
« sans s'élèveront de tous costés et viendront secourir 



DE CHASTELLAIN. 27o 

« leurs gens. D'autre part, vous savez assez que vos cou- 
ce reurs, qui de ce ne savent rien, ne pourront repasser 
« vers vous que ce ne soit en grant danger ; c'est la fleur 
« et le bruit de votre compagnie. » Alors le comte d'Es- 
tampes commanda que chacun se mist à pied, et ordonna 
que son estendard fust baillé à porter à un gentilhomme 
de Nivernois, qu'on nommoit Philibert Bourgoing, lequel 
pour lors on tenoit pour un vaillant homme, preux et 
hardi aux armes, et qui bien se montra ce jour. Le comte 
d'Estampes fit sonner ses trompettes pour aller assaillir. 
Alors messire Simon de Lalaing et tous ses gens d'armes 
et archers encommencèrent moult vivement à assaillir, et 
Gantois à eux défendre. 

Or advint, ainsi comme à cette heure que l'assaut estoit 
encommencé, que les coureurs s'en retournoient, c'est-à- 
savoir messire Antoine, bastard de Bourgongne, et son es- 
tendard, le seigneur de Wavrin, le seigneur de Rubempré 
et messire Gauvain Quiéret, lesquels arrivèrent auprès de 
la ville pour y cuider entrer; mais ainsi qu'ils approchè- 
rent, ils ouïrent le bruit et la noise de l'assaut , par quoi 
ils connurent que la ville avoit esté reprise par les Gantois. 
Sy s'approchèrent à tous costés , et commencèrent à tous 
lez d'assaillir la ville; et pareillement faisoit le comte 
d'Estampes et ses gens, et tant que finablement la ville 
fut reprise et reconquise sur les Gantois. Le bastard de 
Bourgongne et les autres seigneurs par deux costés rentrè- 
rent en la ville, et aussi firent les gens du comte d'Estam- 
pes; et là furent mis à mort la plupart des Gantois; et les 
autres qui se cuidoient sauver, se mirent en fuite et se 
boutèrent en une motte environnée d'eau, et là furent 
assaillis et tous mis à mort, que oncques un seul n'en 
échappa. 



276 CHRONIQUE 

Après cette besogne achevée, le comte d'Estampes et sa 
compagnie s'en partirent pour s'en retourner au village de 
Harlebecque , où il avoit geu la nuit devant'. Sy advint 
qu'en soi retournant, en certains détroits, trouva arbres 
nouveaux abattus, et depuis qu'il estoit là passé au matin. 
Et es détroits s'estoient mis en embuscbe plusieurs pay- 
sans, et Guidèrent bien grever le comte d'Estampes à son 
retour, lui et ses gens, et de fait les assaillirent; et issoient 
lesdits paysans ou Gantois hors des bois, des aulnaies et 
des blés, oiiils s'estoient embuschiés, et là moururent trois 
des hommes du comte d'Estampes, dont les deux estoient 
nobles hommes, l'un nommé Jean d'Inde et l'autre Charles 
de Héronval. Et quant est desdits Gantois ou paysans, ils 
furent rués jus et morts de deus à trois cents \ Ledit jour 
perdirent Gantois, tant dedans Nivelle , à la chasse et sur 
la motte, comme à la dernière besogne, bien mille hommes 
et plus, ainsi comme ceux qui y furent, acertifièrent. Les 
choses faites et achevées, le comte d'Estampes s'en retourna 
à Harlebecque, et le lendemain en la ville d'Audenarde, 
là où il se tenoit en garnison. 



CHAPITRE XII. 

Comment le comte de Charolois ala à Brouxelles voir la duchesse de 
Bourgongne, et de la belle introduction que elle lui bailla. 

Durant le temps que le duc de Bourgongne estoit en la 
ville de Tenremonde, il y eut aucuns chevaliers de la 
court du duc, qui se devisèrent ensamble de la mortelle 

* Mortuos suos colligi jussit in quoddam horreum quod cum toto 
pago incendit. [Chron. TruncMn., p. 630.) 
2 D'autres manuscrits portent ; De trois a quatre cents. 



DE CHASTELLAIN. 277 

guerre qui estoit entre le duc , ses gens et les Gantois , 
qui estoit telle que nul ne reschappoit de mort, ne d'un 
costé, ne d'autre; car qui n'estoit mort en bataille et estoit 
rencontré aux champs , il estoit pris, et menés es bonnes 
villes, tant d'un party comme d'autre, on les faisoit morir, 
tant de pendre, de noyer ou de copper les testes. Pour les- 
quelles causes, iceux chevaliers , entre lesquels estoit le 
seigneur de Ternant, pour les grans dangiers qui estoient 
en ladite guerre, s'appensèrent et ouvrirent une voie de 
tant faire que le comte de Charolois, par le congié du duc 
son père, alast voir la duchesse sa mère, laquelle pour lors 
estoit à Brouxelles, à cinq lieues de ladite ville de Tenre- 
monde. Et les causes pour quoi la chose estoit ainsi dres- 
chiée, c'estoit pour trouver manière que le comte de Charo- 
lois fust eslongié et hors d'icelle mortelle guerre, pour 
doute de maie fortune et [que] doulereuse aventure n'ave- 
nist au père et au fils ensamble ; [ce] qui eut esté la totale 
destruction de tous les pays du duc de Bourgongne '. 

Or est ainsi que la chose fut si bien conduite, que le 
comte de Charolois eut congié du duc son père et s'en ala 
voir la duchesse sa mère, en sa compagnie le seigneur de 
Ternant et autres ; et eux venus en la ville de Brouxelles, 
après les salutations faites, le seigneur de Ternant parla 
à la duchesse de Bourgongne et luy remonstra les grans 
dangiers et la mortelle guerre des Gantois, en lui disant 
les grans périls qui pouvoient advenir au père et au fils, et 
que les Gantois n'espargnoient nulluy, et que auss};^ bien 
estoit-il en dangier de mort que les autres qui estoient en 
la dite guerre , pour laquelle cause avoient aucun d'eux 



' Le 10 avril 1452, le duc de Bourgogne donna à son fils les sei- 
gneuries de Béthunc et de Baillenl. 

TOiW. II. 18 



278 ' CHRONIQUE 

advisé que, pour le bon moyen et advis d'elle, on pourroit 
bien mettre mondit seigneur de Cbarolois hors de tels dan- 
giers. Desquelles remonstrances la duchesse de Bourgon- 
gne merchia ledit seigneur de Ternant et les autres qui la 
chose doutoient, et respondit que elle auroit advis et que 
le lendemain elle avoit intention de faire un très-beau 
bancquet, pour bien festoyer le comte de Charolois son 
fils. Et comme la duchesse de Bourgongne avoit dit, fist le 
lendemain faire un très-beau bancquet, oii elle fîstpryeret 
assambler chevaliers, escuyers, dames et damoiselles en 
grant nombre, et à icelluy bancquet fît la duchesse très- 
bonne chière, et fist faire à tous ceux qui là estoient, et 
après elle prya au comte de Charolois son fîls, en la pré- 
sence de la belle compagnie qui là estoit, et dist : 

« mon fîls, pour l'amour de vous, j'ai assamblé ceste 
« belle compagnie pour vous festoyer, resjouyr et faire 
« bonne chière, et vous me soyez le très-bien venu, car 
« vous estes la créature du monde, après monseigneur 
« vostre père, que je ayme le mieux et que je doy le mieux 
« aymer. 

« Or doncques, mon fîls, puisque monseigneur vostre 
« père est en la guerre à l'encontre de ses rebelles et dé- 
« sobéissans subjets, pour son honneur, hauteur et sei- 
« gneurie garder, pour laquelle cause, mon fîls, je vous 
« prye que demain au matin vous retournez devers lui, et 
« gardez bien que en quelconque lieu qu'il soit, pour 
« doute de mort, ne autre chose en ce monde qui vous 
« pust advenir, vous n'eslongiez sa personne, et que en 
« vostre cœur ne ait une seule estincelle de lâcheté, telle 
« que nul s'en pust appercevoir, que vous ne soyés tou- 
'( jours au plus près de luy. Mon fîls, je vous prie aussy 
« que quant vous serez logé, soit aux champs, devant 



DE CHASTELLAIN. 279 

« ville fermée ou forteresse, que dedens vos tentes et pa- 
« villons vous recueilliez et receviez chevaliers et escuyers 
« sages et vaillans, et que à vostre table et au mangier 
« vous en soyés accompagnié et non mie de meschans 
« gens, et faites bonne chière, car en ce faisant je vous 
« ayderay tellement que vous serez toujours bien furny, 
« si Dieu plaist. » 

Quant le seigneur de Ternant et les autres qui là es- 
toient, oïrent ainsy parler la duchesse de Bourgougne, ils 
furent bien esbahis, et leur sambla que ce n'estoit point 
pitié de mère, mais grant courage de femme, qui ainsy 
amonestoit son seul fils, et là oii estoit toute son espé- 
rance , d'aler pour honneur vivre et mourir avec le duc 
de Bourgongne son père, et leur sembloit bien auparavant 
que cette vertueuse princesse par aucuns moyens retour- 
neroit son fils , mais ils virent le contraire : dont les plu- 
sieurs louèrent la noble dame de Bourgongne, en disant que 
c'estoit noble courage et grant vertu de femme d'envoyer 
ainsi son seul fils au daugier de la guerre avec son père, 
comme dit est, où le dangier estoit si grand que nul n'es- 
chappoit de mort, car ainsy qu'il est dit devant, qui n'es- 
toit mort aux champs, on le faisoit morir en la ville ' , 



• D'après Jacques Diiclercq , la duchesse do Bourgogne s'alarma 
plus tard des dangers que courait son fils et.voulut le retenir à Lille ; 
mais le jeune prince se souvint des conseils qu'elle lui avait donnés et 
répondit : « Puisque mon père sera à la bataille, je puis bien y estre, 
« car il se combat pour moy garder mon héritage, et sy, ce seroit 
« laschcment fait à moy, si je y failloie; et pour tant, je promets à 
« Dieu que j'y serai, si je puis » 



280 CHRONIQUE 



CHAPITRE XIII. 

Comment les nations estranges estans à Bruges, c'est assavoir les mar- 
chans, alèrent à Gand pour trouver moyen de appaiser le discord 
d'entre ceulx de Gand et le duc de Bourgongne, conte de Flandres, 
leur prince, et comment les Gantois furent devant Bruges et des 
lettres qu'ils rescripvirent. 

Le xxvii*' jour du mois de may, se partirent les nations ' 
des marclians de la ville de Bruges, pour aler en la ville 
de Gand, lesquels y aloient du sceu et voulenté de ceux 
de Gand, pour trouver paix entre le duc de Bourgongne et 
les Gantois , et estoient icelles nations d'Espaigne , d'Ar- 
ragon, de Portugal, d'Escoce, Venissiens, Florentins, Mi- 
lannois, Genevois et Lucois. En ycellui jour que lesdits 
marclians arrivèrent en la ville de Gand, les Gantois yssi- 
rent à puissance de gens d'armes, et estoient de six à sept 
mille, sy portoient et menoient artillerye de canons, ribau- 
dequins, tentes et pavillons et charroy, ainsy que s'ils 
eussent voulu assiégier villes ou tenir les champs, et s'en 
alèrent droit à Bruges. Et un peu par avant avoient en- 
voyé lettres aux doyens des mestiers de Bruges, pour les 
attraire de leur party et affin que ceux de Bruges se mis- 
sent à rencontre de leur prince et lui fissent guerre. Et 
ainsy se logèrent les Gantois à moins d'une lieue de 
Bruges, et envoyèrent de leurs gens pour entrer dedens, 
mais on leur ferma les portes et ne voldrent ceux de la 
ville parler à eux. Iceux Gantois renvoyèrent une trom- 
pette et trois hommes devers ceux de Bruges et les requi- 

' Les nations de Bruges sont les marchands tenans les tables de 
marchandises par tout le monde chrestien. (Jacques Duclercq, 11,43.) 



DE CHASTELLAIN. 28i 

rent de parler à eux. Sy furent ordonnés le seigneur de la 
Gruthuse', Pierre de Lescemacque' et l'escoutette pour 
parler à ladite trompette et à ses compaignons, et dirent 
les paroles qui s'ensujvent cy-après, escriptes es lettres 
que les Gantois avoient envo3^é aux mestiers de Bruges, 
comme dessus est touché, et desquelles lettres la teneur 
s'ensieut. 

« A lionnourables, sages et discrets nos très-cliiers et 
« bons amis les doyens et jurés du mestier des tonneliers 
« en la ville de Bruges et à leurs adjoints : 

a Les capitaines et eschevins des deux sièges, les deux 
« doyens et tout le commun de la ville de Gand, salut en 
« toute amistié. 

« Honnourables , sages et discrets, très-chiers et bons 
« amis, 

« Pour ce qu'il vous a plu par vostre bonté nous dé- 
« monstrer grande faveur et léaulté , en ce que à nostre 
« peuple nagaires estant à Thielt et illec environ, avez 
« voulentairement et largement pourvu de vivres, comme 
« cervoise, pain et autres choses, dont le mesme peuple a 
« fait relation en remercyant publiquement aux bonnes 
^< gens de ceste ville assemblés généralement aujourdhuy 
« au marchié, sy est ainsi que nous avons présentement 
« envoyé devers ledit lieu de Thielt une autre compagnie 
« bien habillée' comme nous espérons, laquelle Dieu 
« veuille conduire , pour vous et chacun endroit soy 

' Louis de la Gruthuse, fils de Jean de la Gruthuse et de Margue- 
rite de Steenhuyse. Il épousa en 1455 Marguerite de Borssele. Il était, 
en 1449, échanson du duc de Bourgogne. Si les lettres et les arts doi- 
vent beaucoup à Louis de la Gruthuse, la place qu'il occupe dans 
l'histoire politique du xv« siècle n'est pas moins mémorable. 

* Pierre Bladelin, ou mieux Bladelinc, surnommé Leestmakere. Nous 
reviendrons avec Chastellain sur cet homme remarquable. 

' Bien habillée, bien. pourvue de ce dont elle a besoiU; bien armée. 



282 CHRONIQUE 

« samblablement , de ce remercyer , tant cliièrement 
« comme nous pouvons et comme droit le enseigne, et 
« prjons très - cMèrement et désiramment qu'il vous 
« veuille plaire en ensieuvant et entretenant vostre bonté 
« envers nous en ce et autrement, avancbier de faire à 
« y celle compagnie maintenant yssue, tout le secours et 
« ayde que vous pourrez de vitailles et autres choses qui 
« leur seront nécessaires, pour ycelles bien payer, comme 
'■ nous nous confions présentement en vous ; et s'il vous 
« plaisoit nous faire assistance pour aider à entretenir 
« nos droits et franchises, desquels nous en nulle manière, 
« quoy que en doyons souffrir , combien que aj^ons esté 
« enssonniés et traveilliés, en débatant le sel et la deffense 
« de ce commun pays' et tous autres voisins % ne pensons 
« délaisser, ne souffrir estre amendris, à l'aide de Dieu et 
« de nos bons amis. 

« Sy vous disons et promettons, par cestes nos lettres, 
« que nous vous ferons samblable assistance à l'entretene- 
« ment de vos droits et franchises et aiderons à affoiblir 
K tous ceux qui ont fait et voudroient faire le contraire 

» Des bonnes villes plusieurs avoient déjà scellé avec ceux de Gand, 
qui leur avoient promis assistance de vivre et mourir avec eux. (M. de 
Cpucy, 50.) 

* Les Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entrete- 
naient avec eux des relations suivies. « Lecta fuit littera confœdera- 
« tionis missa Gandensibus ab illis de Leodio, sed parum profecit. » 
(But, Chron. manusc.).'.'. Ceulx de Gand, dès l'encommencement de leur 
<■ guerre, envoyèrent devers les Liégeois, eulx requérant ayde et se- 
« cours, ofiTrant faire le pareil se mestier en avoient. » [Ch. an. ap. 
Corp. Chr. Fland., III, p. 488.) La ville de Tournay favorisait aussi les 
Gantois, et pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses 
habitants furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la 
garde des portes. Les éelievins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht 
comme à des amis dont Vappui leur était assuré, et Simon Uutenhove 
fut arrêté près de Biervliet, porteur d'un message de la cité de Gand 
« pour séduire et à eux attraire ceulx de Hollande. » 



DE CHASTELLAIN. 283 

« OU qui les voudroient aucunement amendrir, et que 
« nous, pour plus grant seureté de ces choses, jamais ne 
« ferons paix, ne soufferons estre faite sans vous, et de ce 
« vous donrons, au cas que soyez de cet advis, telle assu- 
« rance et scellés qu'il appertendra. Car vous et nous, ne 
« pourrions mieux entretenir iceux nos droits et franchi- 
« ses, sinon par bonne union, laquelle on a longuement 
« par grant soubtilesse et cautelle empescbié , au grant 
« désavancement du commun pays, comme cbascun peut 
« sentir. Et pour ce, lionnourables, sages et discrets et 
« très-chiers et bons amis, il vous plaise nous rescripre 
« sur ce, si hastivement comme vous pourrez, vostre bon 
« plaisir, pour nous selon ce disposer. Dieu soit avec vous ! 
« Escript et donné soubs le scel aux causes de la ville 
« de Gand, icy placquié, le xxvi*^ jour de may l'an 
« mil iiij'= cinquante-deux. » 

CHAPITRE XIV. 

Cj' -après s'ensuit la copie des lettres que ceux de Bruges 
rescripvirent au duc do Bourgongns leur seigneur. 

« Nostre très-redoubté prince et seigneur , 
« Nous nous recommandons à vostre haulte noblesse 
a tant et sy humblement comme plus pouvons, et vous 
« plaise savoir, nostre trè.s-redoubté seigneur et prince, 
« que ceux de Gand vinrent samedy, vegille de Pente- 
« couste darrain passé, en grant nombre jusques à six 
« mille personnes et environ comme l'on dit, et vinrent 
« jusques à une lieue près celle vostre ville de Bruges, et 
« prirent leur host et logis emprès et dechà le pont que 
« l'on nomme le Moubrughe, en la paroisse de Corscamp, 



284 CHRONIQUE 

« auquel lieu ils ont esté jusques hier six heures sur le 
« soir qu'ils deslogèrent, prenant leur chemin devers Ee- 
« dehem et Quesselaire' sur le droit chemin qui va de 
« ceste vostre ville de Bruges à vostre ville de Gand; et 
« comme aujourd'hui avons sceu, ils s'en vont vers vostre 
« ville de Gand bien hastivement, sans attendre l'un l'au- 
c( tre ; et pour vous , nostre très-redoubté seigneur et 
.< prince, advertir des manières tenues tant par nous 
'( que par eux, durant ce qu'ils ont esté par dechà, plaise 
« vous savoir que incontinent qu'ils furent arrivés, ils 
« envoyèrent aux portes de ceste ville un homme d'arme 
« à cheval avec une trompette, requérans avoir vitailles^ 
« pour leur host, à quoy ne leur fut faite aucune res- 
« ponse. Mais aperce vans qu'ils ne quéroient que avoir 
« collation et communication avec le j^euple de ceste 
« vostre ville, pour le attraire à leur part}^, prismes cou- 
« clusion de fermer toutes les portes de vostre dite ville 
« et n'en lessier yssir hors envers eux, ne de eux à nous, 
« personnes quelconques , tant qu'ils seroient où ils es- 
« toient logiés : ce que par effectemens fut fait. Et au 
« jour d'hier vinrent semblablement, par diverses fois, 
« certaines personnes de l'host d'iceux Gantois , requé- 
« rans parler au peuple de ceste vostre ville, ou que 
« l'on reçust d'eux certaines lettres faites par manière de 
a placquars, adréchans audit peuple que ils portoient pu- 
« bliquement en un baston fendu, et attendoient d'icelles 
« la response; lesquelles lettres, ceux de Bruges vostre 
« dite ville, qui gardoient la porte de Sainte-Catherine 



' La transcription du ms. 16881, faite g-énéralement avec peu de 
soin, offre ici une suite de fautes. Lisez : Moerbrug-ge, Oostcamp. 
Oedslem et Knesselaere. 

- Vif ailles, aliments, vivres. 



DE CHASTELLAIN. 283 

OÙ ils vinrent, ne voulrent oncques recepvoir. Et en 
spécial hier, environ quatre heures après midy, vin- 
rent à ladite porte, trois personnes dudit host et une 
trompette avecques eux , auxquels nous Loys, Pierre, 
escoutette, et aucuns de la loy ensamble qui gardoient 
la porte, parlasmes, et pour ce faire, yssimes par le 
huiquet d'icelle porte. Lesquels ceux de Gand nous 
firent semblablement la requeste : sur quoy nous dessus 
nommés les interrog-eâmes, premièrement s'ils savoient 
que les nations des marchans, résidens en ceste vostre 
ville, a voient envoyé leurs députés à vostre dite ville 
de Gand, pour labourer avecques eux sur la matière de 
la paix, et aussy s'ils savoient que ceux de Gand eussent 
envoyé plusieurs lettres de placquars à divers doyens 
de mestiers de ceste ville, desquels vous envoyons copie 
cy-dedens encloses, sans en avoir envoyé aucunes à 
nous commis, officiers et loy, ne aussy aux hoefmans 
des bourgeois de ceste vostre ville , et eux respondans 
qu'ils n'en savoient riens, leur fut lors dit qu'ils es- 
toient tenus de le savoir, et s'ils ne le savoient, qu'ils re- 
tournassent à Gand pour le savoir, avant qu'ils parlas- 
sent audit peuple. Lors ils requirent que voulsissions 
recevoir lesdites lettres adréchans au peuple d'icelle 
ville. A quoy leur demandasmes si ils savoient bien la 
disposition de ceste ville. Et pour ce que sentismes, 
nous leur notificasmes icelle estre telle que les commis 
de par vous nostre très-redoubté seigneur prince, vos 
baillis, escoutettes de la loy et tout ce commun peuple 
de ceste ville, estoient une mesme chose, unys tous 
ensamble et tous conclus comme vos bons léaux sub- 
jets en bonne union garder ceste vostre ville en vostre 
bonne obéissance, comme ce autrefois sur samblables 



286 CHRONIQUE 

« lettres envoyées de ceux de Gand, leur avoitpar manière 
« de response esté escript, et pour ce que lesdites lettres 
« qu'ils exhibèrent, adréchoient seulement au peuple, non 
« à nous commis, officiers et loy, qu'elles n'estoient pas 
« recepvables, mesmement qu'elles venoient dudit host et 
« non de la ville de Gand , mais eux retournés audit 
« Gand, si yceux de Gand vouloient quelque chose re- 
« querre à ceux de ceste ville de Bruges touchant ma- 
« tière de paix, ceux de ceste ville f croient leur devoir 
« pour labourer à leur pouvoir, pour parvenir à ycelle, 
« que jusques à ores ils ont fait, sans y riens espargnier 
« labeur, ne despenses. Et ce fait, ladite trompette requist 
« que de par ceste ville fust envoyé audit host vitailles 
« pour la substentation d'icelluy, auquel par nous dessus- 
« dits fut respondu que n'avions point de charge de siu- 
« ce leur respondre, mais nous sambloit qu'ils pouvoient 
« bien savoir que pour le temps présent ceste ville estoit 
« pleine de peuple, tant de la ville et du plat pays qui y 
« estoit retrait, que des marchans estrangiers, auquel es- 
« toit besoing grant foison vitailles et leur estoient leurs 
« vitailles très-nécessaires; néantmoins, s'ils nous vou- 
« loient laissier savoir le temps de leur département, nous 
« rapporterions leur requeste voulentiers, et depuis, si 
« leur seroit faite response, avec ceste response s'en re- 
« tourneroient audit host. Et tantost qu'ils sceurent nostre 
« response, nous vinrent nouvelles qu'ils se deslogèrent, 
« prenans leur chemin par le champ vers Odelem et Nes- 
« selaire. Toutes lesquelles choses, nostre très-redoubté 
« seigneur et prince, nous vous signifions en toute humi- 
« lité, suppliant que nous et ceste vostre dite ville, il vous 
« plaise de vostre très-bénigne grâce avoir en vostre très- 
« spéciale recommandation, en priant nostre benoît Créa- 



DE CHASTELLAIN. 287 

« teur qu'il vous ait eu sa très-sainte garde et doinst pros- 
« périté en tous vos notables affaires. 
« Escript le xxîx." jour du mois de may. 

« LOYS DE LA GrUTHUSE , 

« Bladelin, 
'< baillif, escoutette, bourguemaistre, es- 
« clievins et conseillers de vostre ville de 
« Bruges. » 

CHAPITRE XV. 

Comment ceux de Gand envoyèrent une ambassade devers le duc de 
Bourgongne en la ville de Tenremonde pourimpétrer unes trêves de 
demy an durant, laquelle leur fut accordée. 

Après y celles responses faites, les Gantois s'en retour- 
nèrent en la ville de Gand, sans autre chose faire; mais bien 
cuidoieut les Gantois avoir ceux de Brug'es avec eux, au- 
quel ils faillirent. 

Les marchans des nations furent longuement en la ville 
de Gand, pluiseurs fois parlèrent aux Gantois, c'est assa- 
voir aux boefmans et puis au peuple. Et fut appointé entre 
eux que l'abbé de ïronchiennes , les prieurs de Saint- 
Bavon et des chartreux de Gand, et damp Bauduin de 
Fosseux, aussi religieux de l'abbaye de Saint-Bavon de 
Gand, seroient, avec lesdits marchans, envoyés par devers 
le duc de Bourgongne pour requérir trêves durant l'espace 
de demy an, par la forme et manière cy-après desclarées. 
Et envoyèrent lesdits marchans pour iceux abbé et reli- 
gieux quérir saufconduit au duc, lequel leur fut accordé. 
Sy leur fut envoyé, et vinrent ycellui abbé religieux et 
marchans à Tenremonde devers le duc de Bourgongne, 



288 CHRONIQUE 

Le quatrisuie et septime jours de juin au dit an, furent 
oys l'abbé, religieux et marchans en la présence du duc, 
en son grant conseil bien préparé et g'arny de grande sei- 
gneurie. Et parla le prj^eur des Cliartreux en la manière 
qui s'ensieut : 

« Très-haut, très-excellent et très-puissant prince et 
« mon très-redoubté seigneur, révérend père en Dieu 
« monseigneur l'abbé de Troncbiennes, le pryeur de Saint- 
« Bavon, damp Bauduin deFosseux, ces notables marchans 
« chi présents et moy, sommes venus devant vostre haute 
« seignourie, comme ceux qui de nostre pouvoir nous 
« voudrions employer que ceux de vostre bonne ville de 
« Gand fussent appaisiés envers vous. Et pour ce que la 
« matière est grande, et aussi que ne sommes pas acous- 
« tumés de telles si hautes et si pesans [affaires] démener 
« à nous, par manière de mémoire avons mis en escript la 
« charge que ceux de vostre ville de Gand nous ont chargé 
« de vous dire, vous suppliant, très-haut, très-excellent et 
« très-puissant prince, qu'il vous plaise que par l'un desdits 
« marchans ladite cédule puist estre lue devant vous. » 

Laquelle chose, monseigneur le duc leur accorda, et 
contenoit icelle cédulle ce qui s'ensieut : 

« Très-haut , très-puissant et très-excellent prince et 
« nostre redoubté seigneur. 

« Les marchans des nations estranges, résidans en vos- 
« tre ville de Bruges, vos très-humbles et petits serviteurs 
« et qui se recommandent très-humblement à vostre bonne 
« grâce, considérans les grans maux et inconvéniens, qui 
« viennent en ce vostre pays de Flandres de ceste présente 
« guerre mue entre vous, nostre très-redoubté seigneur, 
« et ceux de vostre ville de Gand, dont ils portent très- 
« grant desplaisance, tant pour la pitié qu'ils ont du pays 



DE CHASTELLAIN. 289 

« et du povre peuple, comme aussy pour leurs affaires 
« particuliers, car comme l'on peut savoir, la marchan- 
« dise n'a point de cours en vostre pays, comme elle sou- 
« loit avoir, à la semonce et exhortement des députés 
« des trois membres de Flandres, estans pour lors en vos- 
« tre ville de Bruges, nous ont ordonnés et députés, pour 
« de par eux tous aler en vostre ville de Gand et aux gou- 
« verneurs d'icelle remonstrer les grans griefs et domma- 
« ges qui viennent pour ceste guerre, les pryer et requérir 
« que, pour l'honneur de Dieu, se veullent mettre à raison 
« et en devoir pour venir à paix et en la bonne grâce de 
« vous, nostretrès-redoubtéseigneurleurprinceetseigneur 
« naturel, en outre leur offrir, si par nous se peut faire 
« aucun bien en ceste matière, qu'ils nous trouveront prêts 
« et apparilliés pour nous y employer de bon cœur, sans 
« en riens nous espargner et en après leur donner à co- 
« gnoistre. Au cas que ces choses ne ^^rendroient briefve 
« fin, nous serions par force constraints de laisser le pays, 
« car, comme chascun peut savoir , les marchans et les 
« marchandises requièrent paix et pays de paix, car nul- 
« lement ne peuvent soustenir la guerre. Pour quoy nous, 
« députés des dessusdites nations , avecques les dessus- 
« dites charges, partismes de vostre ville de Bruges le 
« samedy veille de la Penthecouste, et ce mesme jour ar- 
ec rivasmes en vostre ville de Gand, et eusmes entrée en 
« la chambre des esche vins, devant ceux qui gouvernent 
« ycelle ville de Gand, auquel lieu fut de par nous pro- 
« posée la charge que nous avions de nos compagnons , 
« ainsi que dessus est dit. Sur quoy, de par lesdits gou- 
« verneurs nous fut respondu, que de ycelle guerre et du 
« destourbier qui estoient au pays, estoient bien dolans et 
a courouchiés, que sur toutes choses désiroient la paix et 



290 CHRONIQUE 

« l'amour de vous, nostre très-redoubté seigneur et prince 
« naturel, et que à ceste fin ils désiroient et aymoient 
« mieux, par le moyen de traité que autrement [tendre] 
« comme le plus amiable. A quoy de par nous fut répliqué 
« que pour entrer audit chemin de traité, il estoit nécessaire 
« de eslire et trouver traiteurs agréables à vous , nostre 
« très-redoubté leur prince, et qu'ils leur donnassent telle 
« charge qui vous dust pareillement estre agréable. Sur 
a quoy de par eux nous fut respondu que ne savoient , 
« ne ne veoient aucunes personnes plus ydoines à estre 
« moyen en ceste matière, que les nations estranges dont 
« nous estions députés, nous instamment pryans et requé- 
« rans que nous voulsissons entreprendre y celle charge. 

« A laquelle requeste fut respondu de par nous que, 
« comme nous avons dit, nous estions prêts et apparilliés 
« de y labourer et faire tout le bien que nous seroit possi- 
« ble ; mais considéré que nous sommes marchans et d'es- 
« tranges pays, qui ne sommes point stillés de telles 
« choses et qui ne savons les manières et conditions du 
« pays , attendu aussi comme la matière est grande et 
« pesante et que n'en savons point les difficultés, il nous 
« estoit advys estre mal possible que par nostre moyen 
« seulement la chose se pust mener à bonne fin, et si leur 
« plaisir estoit que nous nous entremetissions en ycelle 
« motion, il nous sambloit nécessaire d'avoir avecques 
« nous gens du pays notables et qu'ils fussent agréables 
« à vous, nostre très-redoubté seigneur leur prince. 

« A quoy ils s'accordèrent et eslurent pour estre ad- 
« joints avec nous, révérend père en Dieu monseigneur 
« l'abbé de Trouchiennes et vénérables pères messei- 
« gneurs les pryeurs de Saint-Bavon et des chartreux , 
« et damp Bauduin de Fosseux, religieux audit monas- 



DE CHASTELLAIN. 291 

« tère de Saint-Bavon, icy présens. Et pour entrer plus 
« avant en ladite matière, nous remonstrèrent que diffici- 
« lement pourroit-on venir audit traité et à la fin de paix, 
« comme ils désiroient, si ne fust par moyen d'aucunes 
« trêves ou abstinences de guerre, pendant lesquelles on 
« pust traiter et conclure la paix , nous très-affectueuse- 
« ment pryans et requérans que nous voulsissièmes venir 
«■ devers vous, nostre très-redoubté seigneur leur prince 
« et seigneur naturel, pour vous supplier très-bumble- 
« ment de l'impétration d'icelles trêves. A quoy leur fut 
« respondu de par nous que la peine et despens ferions- 
« nous très-volentiers, mais attendu que, comme ils sa- 
« voient, et chacun le peut bien savoir, vous nostre très- 
« redoubté seigneur leur prince naturel, aviez conclu en 
« vous-mesme par bonne délibération , par vostre grant 
« conseil, de ne jamais vouloir oyr aucune chose sur ceste 
« matière, si premièrement ceux qui se disent hoefmans ou 
« capitaines en vostre ville de G and, ne fussent desmis, 
« et aussy qu'il ne nous sambloit pour le présent estre né- 
^< cessaire faire aucune mention de leurs privilèges, cous- 
« tûmes, franchises et usages, comme ils requéroient, 
« il nous estoit advis de labourer en vain, au cas que sur 
« ce ne fissent autre délibération. Auxquelles choses nous 
« fut dit de par eux, que sur ce n'oseroient aler plus avant, 
« ne donner autre response, sans le sceu du peuple et son 
« consentement, et que ils [le] feroient assambler et l'on 
« luy donroit à congnoistre comme ils firent. Et après nous 
« baillèrent response que le peuple estoit bien content, 
« et supplioit auxdits prélats et députés pour impétrer et 
« obtenir ycelles trêves ou abstinence de guerre pour le 
« terme de demy an ou plus, si faire se pouvoit, mais que 
" en obtenant lesdites trêves ou abstinence de guerre, 



292 CHRONIQUE 

« mention fust faite de leurs privilèges , francliises, 
« coustumes et usages, et en outre qu'ils estoient bien 
« contens que l'on change les noms des hoefmans et que 
« l'on leur donne autre nom , assavoir gouverneurs, rec- 
« teurs, deffendeurs ou autre nom tel que on voudra, car 
« de desmettre leur auctorité de tous poins, comme ils di- 
« soient, seroit pour le présent comme impossible, pour 
« ce que la ville est grande, et y pourroit-on faire des 
« maux sans nombre, comme homicides, roberies, effor- 
ce cemens de femmes et autres maux assez, s'il n'y eust 
« traité et auctorité , mesmement au présent que sont 
« sous les armes. Et sont bien contens que le nom qui 
« sera attribué à ceux qui auront ceste auctorité, soit 
« nommé et escript au derrière des eschevins et doyens, 
« nous remonstrans que présentement, pour obtenir les- 
« dites trêves, n'estoit point mestier de faire autres offi- 
« ciers, mais que au traité de la paix finale, ils s'en ac- 
« quitteroient tellement que vous, nostre très-redoubté et 
« seigneur leur jDrince et seigneur naturel, auriez cause 
« d'en estre content. Sur ce, très-excellent prince et nos- 
« tre dit très-redoubté seigneur, les dessusdits abbés de 
« Tronchiennes, prieurs de Saint-Bavon et des chartreux, 
« damp Bauduin de Fosseux et nous, députés dessusdits 
« des nations estrangières résidens en vostre ville de 
« Bruges, vos très-humbles serviteurs, sommes venus 
« devers vostre seignourie avec la dessusdite charge, à 
« nous bailliée par ceux de vostre ville de Gand , vous 
« suppliant en toute humilité, très-noble prince, qui par 
« droite nature de sang et par renommée, entre plusieurs 
« autres très- excellentes conditions de vostre très-noble 
« personne, avez toujours esté et estes très-grandement 
« recommandé de estre béning, piteux et miséricors, qu'il 



DE CHASTELLAIN. 293 

vous plaise par vostre bénigne grâce regarder en pitié 
vostre bon pays de Flandres, qui depuis un peu de 
temps est tellement empiré et taillié d'estre totalement 
désolé et destruit , si vostre miséricorde ne luy est im- 
partie. Et n'est jà besoing de regarder l'eiïusion de 
sang, les brûleries des villes, villages et maisons, et 
plusieurs autres grans maux qui en sont venus jusques 
à présent , car tout est bien en vostre bonne mémoire. 
Et encores n'est-ce riens au regard de ce qui sera au 
temps advenir, si par vous , nostre très-redoubté sei- 
gneur, et par vostre pitié et miséricorde, sans du tout 
avoir regard aux deffaultes, n'est remédié. 
« Très-excellent prince, nous vous supplions très- 
humblement , pour l'honneur et pour la révérence de 
Nostre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et en outre 
aussy nostredit très-redoubté seigneur, vous supplions 
en toute humilité que pour Dieu, vostre seigneurie ne 
prende à nul mal ce que nous avons fait en ceste ma- 
tière, menée de bon cœur et de bonne voulenté, pour la 
pitié que nous en avons, comme dit est. Et si en ce fait 
nous nous sommes simplement gouvernés, comme nous 
doubtons en plusieurs choses, qu'il vous plaise , nostre 
très-redoubté seigneur, nous en tenir pour excusés et le 
imputer à nostre ignorance et non point à malice. Très- 
haut, très-puissant et très-excellent prince et nostre 
très-redoubté seigneur, si en ceste matière ou autre vous 
plaist nous commander aucune chose à nous possible, 
vous nous trouverez prêts à obéir de très-bon cœur, 
à l'ayde de Nostre-Seigneur, lequel pryons que vous, 
très-noble prince et nostre très-redoubté seigneur, ait en 
sa sainte garde et vous doinst accomplissemens de vos 
très-nobles désirs. » 

TCH. II. 19 



294 CHRONIQUE 



CHAPITRE XVI. 

Cy-après s'ensieut la copie de la response faite sur la cédule que 
baillèrent les nations des marchans estans à Bruges au duc de 
Bourg-ongne. 

Après ycelle cédule lue de mot en mot, maistre Nicolas 
Eolin, chancellier de Bourgongne, demanda la cédule, 
affin que le duc eust sur ce son advis avec son grant conseil. 
Et pour leur faire response, le duc de Bourgongne se tira 
en sa chambre et fist appeler son grant conseil, et par dé- 
libération fut leur response conclue et pronuncliiée par la 
bouce du chancellier en la présence du duc et de son grant 
conseil. Et auparavant ycelle response faite , fut par le 
chancellier remonstré auxdits religieux et marchans les 
grans meiïais, rebellions, cautelles, abusions et maléfices 
des Gantois, en reprenant comme le jour du bon vendredy, 
en demandant paix, prinrent le chastel de Gavres, et au- 
paravant avoient cuidié prendre Biervliet, comment ils 
avoient cuidié prendre la ville, aussy comment ils assié- 
gèrent la ville d'Audenarde, et comment ils entendoient à 
conquester toute Flandres, donner les terres des nobles du 
pays à qui qu'il leur plairoit et prendre toute la seigneu- 
rie dudit pays de Flandres pour eux et en estre, de tous 
points, seigneurs, comment ils avoient séditieusement et 
par grant cautelle envoyé lettres au pays de Hollande et 
de Zellande et comment ils avoient esté devant Bruges à 
puissance, cuidans attraire ceux de Bruges avecques eux, 
faisans courre bourdes et menchonnes ' , disans que c'estoit 
à l'occasion da sel que monseigneur le duc leur avoit fait 

* Menchonnes, mensonges. 



DE CHASTELLAIN. 295 

requerre. En outre leur fut remonstré comment ce n'es- 
toit point à l'occasion du sel la guerre que monseigneur le 
duc leur faisoit, et que touchant le sel, la paix et le traitié 
en avoit esté de tous points fait en la ville de Tenremonde, 
mais estoit pour garder sa hauteur, terre et seignourie, 
que les Gantois luy vouloient du tout oster en alant contre 
leurs privilèges qu'ils avoient juré; et que on les pou voit 
deux fois prouver parjures, c'est assavoir à cause du ser- 
ment qu'ils avoient fait à leur prince et le serment de leurs 
privilèges, lesquels deux sermens ils avoient faulsé et 
parjuré, en les prouvant pires que juifs; car si les juifs 
eussent véritablement sceu que nostre benoît sauveur Jé- 
sus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis à 
mort, mais les Gantois ne pou voient, ne peuvent Ignorer 
que monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur na- 
turel et lequel leur avoit tant de biens fait, et que c'estoit 
la ville de tous ses pays à laquelle il avoit fait plus de 
biens ; et le guerredon qu'ils lui en rendoient, c'estoit de 
luy vouloir oster sa seignourie, en lui faisant guerre mor- 
telle de feu et de sang et toutes violences; et quant aux 
requestes qu'ils faisoient à monseigneur le duc, touchant 
de avoir trêves demy an du moins, et qu'ils estoient con- 
tens de changer les noms de leurs hoefmans en tel autre 
nom que l'on voudroit , fust de les appeller gouverneurs 
ou autrement, icelle requeste n'estoit raisonnable de faire 
à mondit seigneur, ne à homme de raison, mais estoit de 
tous points contre l'honneur, hauteur et seignourie de 
mondit seigneur le duc. Mais toutefois monseigneur le duc 
n'en savoit point de mal gré auxdits religieux et marchans, 
et savoit bien que ce que ils faisoient, ce estoit en bonne 
intention, mais la malice et mauvaistié des Gantois se 
monstroit et continuoit toujours de mal en pis. 



29G CHRONIQUE 

Après la response faite par ledit chancellier, le pryeiir 
des chartreux de Gand s'agenouilla devant le duc de Bour- 
gongne, en disant : « Mon très-redoubté seigneur, nous ne 
« sommes pas sages, ne prudens pour savoir conduire 
« telles, ne si hautes matières que sont cestes, et aurions 
« mestier que nous fussions instruits comment nous nous 
« deverions conduire et gouverner an cas qu'il vous plai- 
« roit que ces marchans et nous, nous en meslerions. Sy 
« vous supplie, mon très-redoubté seigneur, qu'il vous 
« plaise estre content que ces notables marchans cy~pré- 
« sens s'en puissent mesler et retourner devers ceux de 
« Gand pour le bien de la paix, où ils se veuUent, s'il 
« vous plaist, employer de corps et de chevance. » 

Alors le duc parla et dist qu'il est oit tout tel qu'il souloit, 
jà-soit-ce qu'il avoit bien cause et matière de soy courrou- 
chier plus que les autres fois, car y ceux Gantois de plus 
en plus s'efforçoient de lui faire guerre, en boutant les 
feux journellement sur lui et sur ses subjets, et ce non 
obstant, comme dit est, sy estoit-il tel, comme ilsambloit, 
c'est assavoir que par plusieurs et maintesfois il avoit dit, 
que, quant ceux de la ville de Gand auroient osté leurs 
hoefmans et se metteroient en estât de demander grâce, 
on le trouveroit prince de grâce, plein de justice, et que 
on n' avoit point trouvé en luy deffaut de injustice, ne 
jà, s'il plaisoit à Dieu, ne trouveroit nuls, et quant à luy, 
si les gens d'église et marchans se vouloient mesler de la 
paix, il n'en seroit point malcontent. 

Iceux religieux et marchans furent bien contens de la 
response à eux faite par le duc et l'en remercyèrent, et sy 
prirent congié de luy. Et le lendemain, que fut le viii' jour 
dudit mois de juin, l'abbé de Tronchiennes, les pryeurs, 
religieux et marchans, retournèrent en la ville de Gand, 



DE CHASTELLALV. 297 

pour laquelle chose ils s'assamblèrent plusieurs fois en- 
samble, et conclurent d'envoyer devers messeigneurs les 
contes de Charolois et d'Estampes deux lettres closes, con- 
tenans que les Gantois requéroient à messeigneurs les 
contes qu'il leur plust supplier au duc de leur donner huit 
jours trêves, pendant lequel temps ils députeroient les 
dessusdits religieux, marchans et quinze de leurs bour- 
geois pour venir devers le duc lui requérir jiaix. 

Messeigneurs les contes de Charolois et d'Estampes firent 
la requeste au duc, et après qu'ils l'eurent faite, par le 
commandement du duc, firent response aux députés de 
Gand là présens, qui fut telle : « Que en tant qu'il touclioit 
« les huit jours de trêves qu'ils demandoient que le duc 
« leur accordast, ne se pouvoit faire, pour la grant assam- 
« blée de grans seigneurs, chevaliers et escuyers et peu- 
« pie, que le duc avoit assamblé pour entrer au pays de 
« Was. Ce mesme jour, qui estoit le xiii* jour de juin, et 
« dès le jour de devant, en estoit passé la rivière de l'Es- 
« caut à Rupplemonde, bien mille combatans, pour la- 
ce quelle chose le duc ne pouvoit donner lesdites trêves, 
« mais au cas que ceux de Gand voudroient mettre jus 
« leurs hoefmans et remettre leur ville en loy et envoyer 
« les dessusdits religieux, marchans et quinze de leurs 
« bourgeois , comme dessus est dit, faire à mondit sei- 
« gneur le duc olfres.raisonnables, monseigneur le duc y 
« entendroit, et sy leur monstreroit par effet que les huit 
« jours qu'ils demandoient, leur seroient très-raisonnables, 
« et bien le perceveroient si à eux ne tenoit. » Et ce mesme 
jour, qui fut le xiii'' dudit mois se partit le duc, atout son 
armée lors estant devers lui , de la ville de Tenremonde 
pour aller passer la rivière de l'Escaut, à Rupplemonde , 
et ])artans avec lui le comte de Charolois, seul fils et héri- 



298 CHRONIQUE 

lier du duc, le duc de Clèves, Adoli:)lie son frère, messire 
Cornille bastard de Bourgongne, le seigneur de Croy , comte 
de Porcien, le comte de Hornes, le seigneur de Créquy, le 
seigneur de Montagu, le seigneur de Lalaing, le seigneur 
de Ternant, le seigneur de Humières, messire Jacques de 
Lalaing, le seigneur de Wavrin, le seigneur de Bausi- 
gnies, le seigneur d'Arcy, messire Charles de CMlon, 
messire Loys de la Viefville et plusieurs autres grands 
seigneurs. Audit lieu de Rupplemonde avoit un gros 
village que les Gantois avoient ars, mais pour ce qu'il y 
avoit fossés autour, oîi souloit estre icelui village, fut 
avisé d'aller loger huit cents ou mille combattans dedans, 
afin que les Gantois ne s'y logeassent premiers : car si les 
Gantois y eussent été logés, ils eussent pu destourber le 
passage du duc de Bourgongne et de ses gens audit lieu de 
Rupplemonde. Sy furent envoj'^és deux notables cheva- 
liers, l'un fut messire François l'Aragonois , et l'autre le 
seigneur de Contay, lesquels allèrent garder ledit logis, 
un jour devant le partement du duc. Icelui messire Fran- 
çois alloitpar eau, et menoitet conduisoit plusieurs grands 
bateaux, bacs et passagers, et passa devant plusieurs des 
ennemis, qui lui firent de grandes invasions et plusieurs 
fois lui livrèrent assaut; mais en dépit d'eux il mena et 
conduisit son navire jusques audit lieu de Rupplemonde, 
et le seigneur de Contay alla à ciieval. Sy gardèrent 
le dit logis de Rupplemonde jusques à la venue du duc. Ce 
dit jour, après ce que le comte de Saint-Pol et messire 
Jehan de Croy eurent passé la rivière audit lieu de Rup- 
plemonde, ils furent logés aux champs, car tout y estoit 
ars par les Gantois. 

Le duc de Bourgongne passa la rivière de l'Escaut, ac- 
compagné de ceux de son sang et de la bataille, tant 



DE CHASTELLAIN. 299 

hommes d'armes comme archers, et se logea audit lieu de 
Rupplemonde. Et pour ce que le nombre de sa compagnie 
estoit grand, fut ordonné qu'il y auroit deux hommes nota- 
bles ordonnés pour les faire passer par ordre', Sy se passè- 
rent tous ceux de l'estendard du duc, et puis passa messire 
Jacques de Lalaing et ceux de sa compagnie, le seigneur 
de Perveis, le seigneur de Berghes; après, messire Wau- 
tier Boles, messire Frédéric de Witem et tous ceux de 
Brabant et ceux de leurs compagnies; après, le seigneur 
de Humières et sa compagnie ; après, messire Loys de la 
Viefville et sa compagnie; après, le seigneur de Bausignies 
et ses gens, et avec luy ceux du seigneur de Lannoy, si 
aucuns en y avoit demourés ; après, messire Jehan le bas- 
tard de Renty et sa compagnie ; après, les gens du duc de 
Clèves; après, l'estandart du comte d'Estampes; après, les 
chariots de l'artillerie que conduisoit messire Daviot de 
Poix, maistre d'icelle artillerie, laquelle il mettoit en 
ordre ; après, les chariots de l'avant-garde ; après, les cha- 
riots du duc et de ceux de son sang et de son hostel , et 
leur fîst-on tenir ordre; après, les chariots des marchans 
et autres, que le prévost des mareschaux conduisoit et 
mettoit par ordre; après, l'arrière-garde, telle que le duc 
avoit ordonné, ainsi que dessus est escript\ Sy furent tous 
logés aux chamjDS , et tantost après vinrent nouvelles au 
duc de Bourgongne que ses ennemis les Gantois estoient 
entrés en un village nommé Barselle^ à un quart de 
lieue près du logis de Rupplemonde. 

' Fière chose fust, à voir telle assemblée et telle noblesse, dont seu- 
lement la fierté de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des ar- 
mures, la contenance des étendards, et des enseignes estoient suflSsans 
pour ébahir et troubler le hardement ot la folle emprise du plus hardi 
peuple du monde. (Olivier do la Marche.) 

- Voyez plus haut, p. 262. ^ Basclc. 



300 CHRONIQUE 

Sy moutèrent à clieval le comte de Saint-Pol et messire 
Jehan de Croy, et trouvèrent les Gantois en ordonnance 
atout artillerie et pavais devant eux ; mais tantost furent 
déconfits. Et s'enfuirent les aucuns d'eux eu l'église dudit 
lieu de Barselle, es haies et buissons, et en une forteresse 
auprès d'icelui village de Barselle. L'église ne tint point 
et fut prise par force, et la forteresse fut assaillie ; et se 
rendirent au comte de Saint-Pol, pour et au nom du duc 
deBourgongne. Et pendant le temps que les gens du comte 
de Saint-Pol et de messire Jehan de Croy assailloient la 
forteresse, les Gantois se rassemblèrent et coururent sus 
à ceux qui gardoient les chevaux des assaillans. 

Le seigneur de Fiennes, frère du comte de Saint-Pol, 
et messire Jehan de Croy est oient achevai, et avec eux en- 
viron quarante lances, et soutinrent le faix tant que leurs 
gens furent rassemblés. Alors de toutes parts on cxia 
alarme et tant que le duc de Bourgongne l'ouït, lequel tout 
droit ne faisoit qu'arriver audit lieu de Rupplemonde; sy 
n'avoit ce jour ni bu, ni mangé, et toutesfois il estoitbien 
quatre heures après midi, mais sa coutume sy estoit de 
jeusner quatre jours en la semaine, c'est-à-savoir le lundi, 
le mercredi, le vendredi et le samedi, en pain et en eau. 
Quand le duc ouït crier alarme, il se mit à chemin pour 
aller au lieu où ce estoit. En sa compagnie estoient le sei- 
gneur de Croy et plusieurs autres pour secourir et aider le 
comte de Saint-Pol et messire Jehan de Croy ; mais ançois 
qu'ils y fussent arrivés, ledit de Fiennes et messire Jehan 
de Croy avoient desconfit les Gantois, et moult s'y portè- 
rent vaillamment iceux seigneurs. Et là y fut navré mes- 
sire Jehan de Croy d'un vireton dedans son pied dextre ; et 
en ce jour furent lesdits Gantois par deux fois desconfits et 
mis en fuite, et y perdirent environ deux cents hommes , 



DE CIIASTELLAIN. 301 

et plus grand nombre en eussent perdu, si se n'eust esté que 
le pays estoit fort de grand fossés et de haies, tellement 
qu'on ne pouvoit acconsuivir si hastivement, ni inconti- 
nent qu'ils se mettoient en fuite, et ainsi par ce moyen se 
sauvoient. 

CHAPITRE XVII. 



De la bataille qui fut auprès de Rupplemoude, qu'on nomma la bataille 
de Barselle, où il y eut grant occision _de Gantois, et du danger où 
fut raessire Jacques de Saint-Pol. 



Quand ce vint le vendredi ensuivant, il fut ordonné de 
par le duc, qu'on feroit enterrer les morts, et pour ce faire 
furent commis Louis de Masmines et le roi d'armes de 
Flandre atout quarante ou cinquante manouvriers. Et 
tout ainsi qu'on enterroit les morts, parce mesme lieu vin- 
rent les Gantois, qui estoieut nombres de treize à quatorze 
mille combattans, et avoient bannières, charrois, pavais, 
couleuvrines et artillerie; et environ un quart de lieue 
de Rupplemonde se mirent en bataille en un fort lieu , 
et s'encloïrent de leur charroy et pavais, et là furent 
plus d'une heure. Par tout l'ost du duc, on fit crier alarme ; 
le comte de Saint-Pol et messire Jehan de Croy , lesquels 
faisoient l'avant-garde, se mirent au dehors de leurs logis 
en bataille et en très-belle ordonnance; et puis un peu 
derrière et sur le costé de l'avant-garde, estoit le duc de 
Bourgongne et sa bataille, et pour garder une avenue par 
oïl les Gantois pouvoient venir sur le logis de Rupple- 
monde, fut ordonné le duc de Clèves, lequel estoit tout 
droit venu de son pays de Clèves en très-grant diligence 
])our accompagner et servir le duc son oncle au pays de 



502 CHRONIQUE 

Was, où il espéroit avoir la bataille, comme elle fut. Le 
duc de Clèves, comme il est dit, fut ordonné à garder la- 
dite avenue, et en sa compagnie, monseigneur Adolplie 
de Clèves son frère, le comte de Hornes, le seigneur de 
Lalaing, le seigneur de Ternant et messire Simon de La- 
laing, lequel avoit la charge de l'estendard du comte d'Es- 
tampes, et plusieurs autres. Ainsi que les ordonnances 
des batailles du duc de Bourgongne se faisoient, plusieurs 
nobles hommes alloient chevaucher et aviser les Gantois, 
lesquels estoient en grant ordonnance et si serrés qu'à 
grant peine les pouvoit-on nombrer ; et toutesfois y avoit- 
il gens à les aviser, qui bien se connoissoient au mestier 
de la guerre. Et estoient iceux, le seigneur de Saveuses, 
messire Guillaume de Vaudré, Simon du Chastelier et 
Jean de Chanvergy. Iceux Gantois furent bien une heure 
et plus, en telle ordonnance, sans eux bouger; et quand 
les gens de mondit seigneur virent qu'ils ne se bougeoient 
de leur fort, ils firent semblant d'eux enfuir, et lors Gan- 
tois issirent après eux en grand nombre et à la file, ne 
faisant grands cris, comme s'ils eussent esté tous descon- 
fits; et quand lesdits Gantois se trouvèrent sur un beau 
champ, là où il y avoit un moulin à vent, ils boutèrent le 
feu audit moulin, et puis marchèrent droit là où estoit 
l'avant-garde de mondit seigneur le duc. Mais ils ne les 
pouvoient voir, pour les grands arbres qui estoient entre 
deux. Lors le comte de Saint-Pol manda au duc que ce 
seroit bien fait d'ordonner cent hommes d'armes à cheval. 
Sy furent ordonnés le bastard de Saint-Pol, le seigneur 
de Wavrin, messire Jacques de Lalaing, et quinze ou 
seize lances des gens du seigneur de Croy , et soudaine- 
ment se trouvèrent cinquante lances. Et tout ainsi que le 
seigneur de Wavrin, le bastard de Saint-Pol et messire 



DE CHASTELLAIN. 303 

Jacques de Lalaingtiroient vers eux leurs ennemis, auprès 
d'un estroit passage ils rencontrèrent les Gantois, lesquels 
marchoient en grant diligence, et déjà avoient vu de bien 
près ladite avant-garde et de si près que à moins d'un trait 
d'arc. Lors le cry se prist des gens de ladite avant-garde; 
sy commencèrent à marcher hommes d'armes et archers, 
à pied et à cheval, contre lesdits Gantois. Et quand Gan- 
tois se virent approcher de tel courage et volonté que les 
gens de mondit seigneur le duc se montroient, ils se mi- 
rent en déconfiture et en fuite, et par espécial ceux qui 
alloient devant, et se cuidèrent rallier en un assez fort 
lieu oii ils rencontrèrent leurs gens qui venoient de leur 
bataille, et là se mirent à combattre et à eux défendre 
moult vivement; mais les vaillans chevaliers et escuyers, 
qui estoient à cheval, se frappèrent dedans si vaillamment 
que iceux Gantois ne durèrent point en cette place, et fu- 
rent bien morts de six à sept cents. Et tantost après de re- 
chef les Gantois se remirent à fuir, et saillirent grands 
fossés atout leurs longues piques, et les vaillans hommes 
de les suivre et de passer fossés après eux, si grands qu'il 
n'est pas à croire, qui ne les auroit vu. Puis quand les Gan- 
tois avoient passé les fossés, ils se mirent de rechef à com- 
battre ; mais hommes d'armes et archers les combattoient 
si vaillamment qu'ils ne duroient point, mais estoient tan- 
tost desconfits et morts. Là estoient messire Jacques de La- 
laing et messire Jacques de Foucquesolles, qui tous deux 
y firent de si belles apertises d'armes, qu'il ne seroit point 
à croire, qui ne les auroit vu, et les vaillans chevaliers 
et escuyers, qui estoient ordonnés à chasser les Gantois 
et autres, qui les chassèrent sans ordonnance bien une 
lieue françoise , en les toujours tuant et mettant à mort, 
lia se trouva le comte d'Estampes, lequel y fut sans or- 



304 CHRONIQUE 

donnance et comme homme descongnu, en sa compagnie 
tant seulement cinq ou six personnes, desquels, comme j'ai 
ouï dire, en furent le seigneur de Roye et Jean de Chan- 
vergy ; et quant à ses gens, ils estoiént avec le duc de 
Clèves, Jacques monsieur de Saint-Pol, frère audit comte, 
eut son clieval tué dessous lui d'une culeuvrine à main, 
et estoit à celle heure en grand danger de mort, quand 
vinrent le vaillant chevalier messire Jacques de Lalaing, 
qui à ce jour fit maintes grandes vaillances et belles 
apertises d'armes, et le seigneur de Wavrin, et avec eux 
messire Jacques de FoucquesoUes , qui à ce jour portoit 
l'estandart du seigneur de Fiennes, frère à icelui messire 
Jacques, lesquels tous trois secoururent messire Jacques 
de Saint-Pol, lequel fut en plusieurs lieux navré dessus son 
corps, et fort playé, et y eust esté mort sans recouvrer, si 
ce n'eustesté le bon chevalier, messire Jacques de Lalaing*; 
car Gantois qui veoient celui messire Jacques de Saint- 
Pol tout à pied', ne chassoient que de le mettre à mort, 
nonobstant que moult asprement et hardiment se défen- 
doit; mais par la grant prouesse et vaillance des trois 
chevaliers de Lalaing, de Wavrin et de FoucquesoUes, 
lui fut la vie sauvée, et l'ostèrent hors du grand danger 
où il estoit, et fut ledit de Lalaing navré à ceste rescouse 
dudit messire Jacques de Saint-Pol. Maints autres vail- 
lans chevaliers et escuyers firent sur les Gantois de grans 
vaillances ce jour, comme le seigneur de Wavrin, le bas- 
tard de Saint-Pol, le seigneur de Saveuses, le seigneur 
de Roye, messire Jehan de Croy, nonobstant qu'il eust 
le pied percé. Le mercredi dessusdit ^ messire Antoine 

' On lit dans le MS. 16881 : Pour ce qu'ils le veoient coucliié dessous 
son cheval. 

^ On lit: Mardi) par avant, dans plusieurs irlanuscrits. 



DE CHASTELLAIN. 303 

et messire Guillaume de Vaudré, Simon du Chastelier, 
Jehan de Chanvergy, Jehan du Plois-Vauron, le Bon de 
Saveuses, le bastard son fils et autres plusieurs vaillans 
chevaliers et escuyers, avec grand nombre de vaillans 
archers, y firent tant d'occisions et y mirent tant de Gan- 
tois à mort, que horreur estoit à le voir. 

Les batailles tinrent leur ordonnance sans eux bouger, 
sinon d'un peu approcher ceux qui chassoient Gantois, 
pour cause de ce qu'on ne savoit de vérité quelle puissance 
ils avoient, car le pays estoit contraire à mondit seigneur 
le duc ; et s'estoient tellement bouleverquiés , fossoyés et 
embuschiés, qu'on ne pouvoit chevaucher, fors qu'à puis- 
sance, pour quoi, comme dessus est touché, on ne pouvoit 
savoir la convine' des Gantois. Sy couroit voix qu'ils es- 
toient très-grant puissance de .gens, tant de la ville de 
Gand comme de gens du pays, et qu'ils mettroient trois 
puissances en une fois à l'encontre du duc de Bourgongne 
leur seigneur, et par trois divers lieux. Pour quoi le 
comte de Saint-Pol se tint toujours en belle ordonnance, 
bannières déployées ; c'est-à-savoir la bannière dudit comte 
de Saint-Pol, celles du seigneur de Fiennes, son frère, et 
du seigneur du Fresne; et quant à la bataille, le duc ne 
déploya point sa bannière, ni pennon ; et toutesfois estoit 
tout ordonné, et aussi estoient ceux qui dévoient garder 
son corps et sa bannière. Et premiers pour garder le corps 
du duc estoient ordonnés, le seigneur de Montagu, le sei- 
gneur de Créquy, le seigneur d'Arcy, messire Charles de 
Châlon, le seigneur de Humières , l'amman de Brouxelles, 
messire François l'Aragonnois, messire Philibert de Jau- 
cnurt , le comte de Saint-Martin , en Piémont , Jehan 

' Convine, intention. 



306 CHRONIQUE 

de Chanvergy , Jelian Hincart , Maillart de Flésin , 
Hervé de Mériadec. Le seigneur de Ternant avoit la garde 
de la bannière de monseigneur le duc et la devoit porter, 
et pour l'accompagner pour la garde de la bannière estoient 
ordonnés messire Jacques de Mastain, messire Antoine et 
messire Guillaume de Vaudré, le seigneur de Bersy, mes- 
sire Micliault de Thoisy , messire Pierre Vasque , messire 
Chrétien de Digoine, messire Guillaume Rolin, messire 
Geffroy de Thoisy, Miles de Bourbon, Guillaume de Cat- 
tendic et Josse de Brune. Pour celluy jour desploièrent 
leurs bannières le comte de Hornes et messire Philippe de 
Hornes. Messire Louis de la Viefville fut ce jour fait ban- 
neret et luy coupa monseigneur le duc la queue de son 
pennon armoyé de ses armes. 

Monseigneur le duc avoit en sa bataille son seul fils le 
comte de Charolois, le seigneur de Croy, comte de Por- 
cien, Jehan, monsieur de Portugal, fils du duc de Coïm- 
bre ; le seigneur d'Auxy , le seigneur de Lalaing, le sei- 
gneur de Bausignies et le seigneur de Rochefort et tous 
les nobles chevaliers et escuyers de sa garde et de sa ban- 
nière, excepté le seigneur de Ternant, qui estoit avec le 
duc de Clèves. 

Icelle bataille fut nommée la bataille deBarselle, auprès 
de Rupplemonde, laquelle bataille fut au très-grand hon- 
neur du duc de Bourgongne, et àpeu de perte de gens; car 
il ne perdit ce jour qu'un seul homme, et fut messire Cor- 
nille son aisné fils bastard , dont ce fut grand dommage, 
car il avoit un beau commencement de vaillance autant 
qu'il y en pou voit avoir en un jeune homme. Bien condi- 
tionné estoit et d'un chascun fort aimé et bien orné de 
toutes bonnes vertus ; pour quoi il fut fort plaint, et mes- 
mement de ceux de la Aàlle de Gand qui ses ennemis es- 



DE CHASTELLAIN. 307 

toient, quand ils le surent. Icelui messire Cornille le 
bastard estoit gouverneur de la duclié et pays du Luxem- 
bourg, et avoit bel et grand estât ; et en fut le duc sonpère 
moult fort déplaisant, et non sans cause, car il estoit taillé 
de bien servir le duc son père et aussi son fils le comte de 
Charolois, et lui fit le duc son père moult grand honneur 
à son corps ; car il le fit porter en la ville de Brouxelles, 
et mettre en l'église de Sainte-Goule, près du charnier là 
où il faisoit mettre ses enfants légitimes quand ils alloient 
de vie à trépas. Autre perte ne fit ce jour le duc de Bour- 
gongne, mais elle fut grande , et les Gantois j perdirent 
bien six. mille ' hommes, et sy perdirent toute leur artille- 
rie, charroy et autres bagues, et encore eussent-ils plus 
perdu, si ce n'eust esté le fort pays où ils estoient : car 
s'ils eussent esté aux pleins champs, jamais homme ne 
s'en fust sauvé. 



CHAPITRE XVIII. 

Comment le duc se party de Rupplemonde et ala logier à Wasmunstre, 
où les ambassadeurs du roy luy requirent d'aler à Gand pour trouver 
manière de faire la paix. 

Or advint que cedit jour de samedi et le dimanche, le 
duc de Bourgongne fut en la ville de Rupplemonde, et le 
lundi ensuivant s'en partit, et alla au giste en un gros 
village audit pays de Was, nommé Wasmunstre \ Et passa 
le duc par un fort village nommé Chemesick% là où il y 
avoit forteresse appartenant à un gentilhomme nommé 



On lit : mille ho7nmes dans le MS. 16881, 

Waesmunster. 

Kemseke. 



308 CHRONIQUE 

Martiu Villain, lequel villag-e et forteresse furent ars; et 
la cause fut, quant à la forteresse, pour ce que icelui 
Martin Villain laissa perdre sa forteresse, que les Gantois 
avoient assiégée : car le duc lui avoit offert gens de sa 
nation de Flandre pour la garder, mais ledit Martin le 
refusa, la cuidant bien garder. 

Or, abandonnèrent Gantois ville et forteresse quand ils 
surent la venue de monseigneur le duc et de sa puis- 
sance ; sy furent tous ars comme dessus est dit. Et quand 
le duc fut arrivé audit lieu de Wasmunstre, il y séjourna 
bien par l'espace de huit jours. Et la cause fut pour les 
ambassadeurs du roi, qui là arrivèrent, estans chargés de 
par le roi de requérir au duc qu'il lui plust faire et prendre 
paix aux Gantois, et à rapaiser son ire et les remettre en 
sa bonne grâce ' ; et quant à ce faire se vouloient employer, 

' Les envoyés de Charles VII étaient chargés de remontrer au duc 
de Bourgogne « que le roy, qui est souverain seigneur et qui est tenu 
« de mouvoir paix et amour envers ses sujets, considérant que par 
» telles invasions et guerres particulières qui ont esté es temps passés 
« audit pays de Flandres, plusieurs inconvénients sont advenus en ce 
« royaume, et doubtant ces dangiers et inconvénients et désirant y 
« obvier et pourvoir , mesmement pour la conservation des droits , 
<. prééminences et prérogatives de sa souveraineté, a chargé ses am- 
« bassadeurs de remonstrer ces choses à mondit sieur de Bourgongne, 
« affin que son plaisir soit d'advertir lesdits ambassadeurs de la ma- 
<■ tière et de la cause du débat de luy et des Flamands, et diront que 
« le roi a baillé et donné charge et puissance auxdits ambassadeurs 
« de besoigner en l'apaisement desdites questions. » 

Pour atteindre ce but, les ambassadeurs français tenaient au duc et 
aux Gantois un langage tout différent. Ils disaient au duc « que les- 
« dits débats et questions et la conséquence qui s'en peut ensuir, 
» touchent fort l'autorité et souveraineté du roy et de tout le 
n royaulme, et comment es temps passés, quand telles différences 
" sont advenues audit pays et mesmement entre les contes et les 
" communautés, les roys en ont tousjours entreprins la congnoissance 
<. et mis les débats et questions entre leurs mains, et aucunes fois les 
« ont apaisées amiablement, aucunes fois décidées par jugement, et 
« autres fois par voyes de fait et par desconfitures et contraintes, et 



DE CIIASÏELLAIN. 309 

et à riioimeur du duc, comme ils voudroient faire pour le. 
roi, et de ce avoient exprès commandement et charge de 
par le roi. Et quand les ambassadeurs eurent exposé leur 
charge au duc en la présence de plusieurs de son conseil, 
le duc respondit aux ambassadeurs, qu'il mercioit le roi de 
ce qu'il lui avoit plu envoyer devers lui pour ledit apaise- 
ment : mais il prioit au roi que de sa grâce il ne s'en 
voulust point mesler, et que au plaisir de Dieu il feroit 
tant qu'il viendroit bien à chef desdits Gantois ; et que 
si le roi estoit bien informé à la vérité desdits Gantois et 
de leur mauvaise rébellion et désobéissance, qu'il ne s'en 
voudroit point mesler, en priant de rechef aux ambassa- 
deurs qu'ils voulussent estre contents et eux déporter de 
tous points d'en plus parler, en leur disant que s'ils sa- 
voient la grant, offense que lesdits Gantois lui avoient 
faite, qu'ils ne lui en requerroient point, ni le roi ne le 
voudroit point faire. 



« à ce propos allégueront et déclareront particulièrement aucunes 
« histoires du temps passé qui mieulx serviront. » 

Ils exposaient au contraire aux Gantois : « Que le roy, qui est 
« prince et seigneur souverain dudit pays de Flandre, tenu en fief 
'< de la couronne de France, et auquel appartient l'auctorité de la 
•< paix ou de la guerre par tout son royaulme, et qui par le deu de sa 
" dignité royale est tenu d'apaiser telles questions , et toutefois 
« vouldroit faire et administrer à tous ses subjects toute raison en 
«' justice et les préserver et garder des oppressions nouvelles et incon- 
« vénients, ainsi que ses prédécesseurs ont tousjours fait es temps 
.< passés aux communautés dudit pays de Gand et autres dudit pays 
u de Flandre, a envoyé ses dits ambassadeurs par devers mondit sieur 
<< de Bourgogne et eulx, pour eulx emploier à la pacification d'iceulx, 
<( en leur remonstrant que le roy qui congnoist le bon et le grand vou- 
« loir qu'ils ont à lui et au bien de la couronne de France, les voul- 
■< droit traicter comme ses bons, vrais et loyaux sujets. » 

J'ai reproduit, dans le t. IV do mon Histoire de Flandre, de nombreux 
documents sur l'intervention do Charles VII dans les troubles do 
Flandre. 

TOM. II. 20 



310 CHRONIQUE 

Les ambassadeurs répliquèrent de rechief en disant au 
duc, que une fois en falloit voir la fin et qu'il ne faisoit mal 
que à luy-mesmes en destansant ses propres subjets, les- 
quels estoient simples peuples et mal conseilliés, en priant 
au duc que pour la révérence de Dieu il voulsist ainsy faire 
et que de par le roy ils se pussent mesler d'iceluy apai- 
sement, et que le duc fust content qu'ils pussent aller en la 
ville de Gand et qu'ils avoient lettres de créance du roy 
adréchant à ceux de Gand, et qu'ils se vouloient employer 
à iceluy apaisement à l'honneur et au prouffit du duc, 
comme ils voudroient faire pour le roy. Pour quoy le duc, 
après plusieurs paroles et remonstrances faites par iceux 
ambassadeurs envoyés de par le roy, fut content pour 
l'honneur du roy et de sa révérence, que iceux ambassa- 
deurs alassent en la ville de Gand et se meslassent d'ice- 
luy apaisement dont iceux ambassadeurs remercièrent le 
duc, mais pour tout dire, iceux ambassadeurs ne obtinrent 
pas du premier jour le consentement du duc, ains s'en re- 
tournèrent le premier jour à Tenremonde, et le lendemain 
revinrent devers le duc, et avec eux le chancellier de 
Bourgong-ne et l'évesque de Tournay, et sy renouvelèrent 
toutes les paroles qui le jour de devant avoient esté dites. 
Et puis fut la conclusion dessusdite exécutée, et allèrent 
les ambassadeurs en la ville de Gand, où ils furent gran- 
dement reçus, et là furent par l'espace de quatre jours, 
durant lequel temps par plusieurs fois remonstrèrent le 
péril et le dangier en quoy un chacun jour ilssemettoient, 
et pour ceste cause le roy de France les avoit là envoyés 
et comment à grant paine ils avoient fine au duc de Bour- 
gongne leur seigneur de là estre venus, pour laquelle 
cause et affin que le roy apperchust d'eux que aucunement 
ils eussent obtempéré à leur requeste, leur prièrent très- 



DE CHASTELLAIN. 311 

instamment de rechief, que pour le bien d'eux tous se 
voulsissent humilier et adviser tous ensamble, par bon 
advis, de à eux faire telle response que Dieu premièrement 
et le duc de Bourg-ongne, conte de Flandres, leur sei- 
gneur, ayent leur response pour agréable. 

Alors lioefmans, escbevins de hault banc et doyens des 
mestiers, remercièrent les ambassadeurs, disans qu'ils 
fussent les bien venus, et que pour l'honneur et révérence 
du roy auroient si bonne et briefve response que chacun 
seroit content. Ainsy se passèrent trois jours, et au qua- 
trisme jour iceux ambassadeurs vinrent en la maison de 
la ville où ils trouvèrent hoefmans, eschevins et doyens, 
et là par un avantparlier', leur fut dit de par iceux hoef- 
mans, eschevins, doyens et communauté de la ville de 
Gand, qu'ils fissent tant devers leur très-redoubté seigneur 
le duc de Bourgongne que de sa grâce il leur voulsist 
octroier une trêve de un mois, durant lequel temps ils ad- 
viseroient de tellement et si bien besongner, que par rai- 
son le roi et leur seigneur le duc de Bourgongne, conte de 
Flandres , et ceux qui s'en estoien't meslés , seroient con- 
tens; et à tant les remercièrent les ambassadeurs, qui 
prirent congié d'eux et se partirent de la ville de Gand. 

Nous lairons ceste matière pour ceste fois, et parlerons 
des ordonnances, que fist le duc de Bourgongne pour en- 
trer au pays de Was'. 

' Avantparlier, avocat. 

2 Ces deux pages se trouvent ainsi résumées dans plusieurs ma- 
nuscrits : « Toutesfois répliquèrent tant et parlèrent lesdits ambassa- 
deurs, que le duc fut content qu'ils allassent jusques à Gand, laquelle 
chose ils firent; et peu y profitèrent, car durant le temps qu'ils y 
furent et qu'ils parlementèrent ù eux, alors faisoient iceux Gantois 
plur forte guerre qu'auparavant n'avoient fait, non raie une fois, mais 
par plusieurs fois quant paix et moyens se y euidoient trouver, adonc 
fai soient-ils du pis qu'ils pouvoient. » 



312 CHRONIQUE 



CHAPITRE XIX. 



Comment le comte de Charolois se partit de Tenremonde à puissance, 
pour aller courre devant le village de Mourbecque. 



Ens au pays de Was, avoit plusieurs gros villages for- 
tifiés de grands boulevards et de plusieurs fossés, et tous 
les chemins Boulevarqués et fossoyés; et entre les autres 
villages en y avoit un nommé Mourbecque', et dans celui 
village avoit, tant comme de ceux de Gand comme de 
ceux du pays, comme on disoit, six mille combattans. Et 
pour ce fut advisé que le comte d'Estampes iroit courre en 
pays atout sa compagnie, qui pouvoient estre deux mille 
combattans. Et se partirent le xxiii" jour de juin, et allè- 
rent en pays, où ils trouvèrent tant de boulevards que 
merveilles, et clievauclièrent en tournant ledit pays jus- 
ques à une lieue de Mourbecque : mais pour la grant cha- 
leur qu'il fit ce jour, le comte d'Estampes retourna à 
Wasmunstre; et à la vérité dire, il fit ce jour une si 
grande et si aspre chaleur, qu'il mourut un gentilhomme 
de chaud , et en furent cinq ou six grands seigneurs en 
danger de mort, à cause d'icelle chaleur; et disoient les 
aucuns, que oncques en leur vie n'avoient vu faire si très- 
grant chaleur pour un jour au pays de Flandre. Puis 
quand ce vint le lendemain, qui fut la nuit de Saint- Jean, 
il fut ordonné que le comte de Charolois iroit à puissance 
courre devant ledit village de Mourbecque ; et en sa com- 
pagnie avoit plusieurs grands seigneurs, et estoient en 
tout environ deux mille combattans. Ils firent leurs ordon- 

' Moerbeke. 



DE CHASTELLAIN. 313 

nances, c'est-à-savoir avant-garde, bataille et arrière- 
garde, à demie-lieue près dudit Mourbecque, en une ab- 
baye nommée Boudelo ', et un gros village nommé Stecque'. 
Et furent envoyés les coureurs, lesquels allèrent jusques 
entre ladite abbaye et celui village de Mourbecque, qui 
estoit comme à un quart de lieue près, et là trouvèrent deux 
forts boulevards que les Gantois gardoient ; ils retournè- 
rent incontinent et firent leur rapport au comte de Cha- 
rolois et aux seigneurs qui avec lui estoient, et que si on 
les vouloit assaillir, il convenoit que l'avant-garde s'ap- 
prochast, Toutesfois pour celle heure, on n'y alla point ; 
car on doutoit la personne du comte de Charolois, qui fai- 
soit fort à peser, et s'en retournèrent sans rien faire ; de 
quoi le comte de Charolois fut très- desplaisant et cour- 
roucé à merveilles; et aussi fut le seigneur de Créquy, car 
il conseilloit toujours , et estoit son opinion telle, qu'on 
devoit aller et approcher ledit village de Mourbecque de 
plus près, et selon ce qu'on trouveroit, on auroit advisé à 
aller avant ou de s'en retourner au logis de Wasmunstre, 
laquelle chose on fit ; et ainsi s'en retournèrent audit lo- 
gis, sans aller plus avant pour celle fois. 

CHAPITRE XX. 



De la rompture qui fut faite afin que le duc n'allast à l'emprise qu'il 
avoit faite, c'est-à-savoir sur le village de Mourbecque, dont il fut 
moult courroucé. 



Auprès du pays de Was avoit un très-beau pays qu'on 
nommoit les Qiiatre-Mestiers, auquel pays avoit un très- 

' Baudeloo. 
^ Stekene. 



314 CHRONIQUE 

beau village et grand, nommé Hiilst, lequel se tenoit pour 
le duc de Bourgongne. Ils estoient peu de gens ; sy leur fut 
envoyé messire Louis de Masmines atout environ soixante 
combattans, lesquels confortèrent ceux de Hulst, et là 
demeurèrent tant que le duc eust envoyé plus grand nom- 
bre de gens. Durant lequel temps, le duc sachant que par 
son fils le comte de Cliarolois n'avoit esté faite, ni achevée 
l'emprise qui lui estoit ordonnée, assembla son conseil 
pour savoir ce que il avoit à faire touchant le village de 
Mourbecque, lequel sur toutes choses sur l'heure déairoit 
prendre par force ; pour quoi furent députés et ordonnés 
certains chevaliers a mettre par écrit la manière et la con- 
duite de l'assaut d'icelui Mourbecque. Et en furent le sei- 
gneur de Créquy, le seigneur de Montagu, le seigneur de 
Ternant, le seigneur de Humières, messire Daviot de Poix 
et messire François d'Aragonnois ; et mirent par écrit 
toute manière et la conduite de l'avant-garde et l'artille- 
rie, qui y appartenoit, le lieu là oh. ils s'assembleroient 
ceux qui dévoient assaillir, ceux qui dévoient estre à pied 
et ceux qui dévoient estre à cheval, où toute l'artillerie de 
ribaudequins, couleuvrines et veuglaires devoit estre ; et 
là où les crennequiniers se dévoient tenir, et où vivres et 
charrois seroient ; et en général toutes les ordonnances 
furent si bien ordonnées, qu'on ne pourroit mieux. Et icelles 
apportées au duc, présent son grand conseil, le jour et 
l'heure de partir fut dénommée et conclue. Mais en celui 
jour que le duc se cuidoit partir, et mesmement tous vi- 
vres, chariots, artillerie et toutes autres choses apperte- 
nans à assaillir icelui village, aucuns sages et subtils 
chevaliers, doutans le grand péril et danger qui pourroit 
estre à assaillir celui village de Mourbecque ainsi fortifié 
et gardé de six mille hommes, comme on disoit, trouvèrent 



DE CHASTELLAIN. 313 

manière de rompre celle emprise par subtile voie, et telle- 
ment qu'à peine s'en put-on apercevoir. Toutesfois il fut 
rompu, dont le duc de Bourgongne fut moult troublé, et 
tellement qu'il montra devant tous ceux de son conseil par 
paroles, que courroucé en estoit, et fit son estendard, qui 
aux fenestres de son logis estoit, reployer et bouter de- 
dans, en soi complaignant que sadite emprise estoit rom- 
pue; mais il ne savoit par qui, Toutesfois tout demeura 
ainsi pour l'heure. Puis le lendemain, qui futle xxvi^ jour 
du mois de juing, les ambassadeurs du roi, toujours re- 
quérans au duc de Bourgongne, pour amour et faveur du 
roi, qu'il voulsist apaiser sa fureur envers les Gantois, et 
qu'il lui plust entendre h la paix, en requérant trêves à 
monseigneur le duc, et que bonnement on ne pouvoit 
parvenir à ladite paix, sans surséance de guerre, prièrent 
tant au duc, qu'il leur accorda qu'il ne feroit point de 
guerre auxdits Gantois, ni ne feroit faire trois jours en- 
tiers, c'est-à-savoir le mardi, le mercredi et le jeudi, qui 
furent les xxvii% xxviii' et xxix" jours de juing. Mais le 
dimanche devant, qui fut le xxv* jour d'icelui mois de 
juing, le duc avoit ordonné que ceux du pays d'Hollande 
iroient par eau de la ville de Tenremonde en la ville de 
Hulst, ainsi comme ils firent, et s'en allèrent en belle or- 
donnance au long de la rivière de l'Escaut et passèrent 
devant la ville d'Anvers, et puis entrèrent en mer, et tant 
firent qu'ils entrèrent dedans la ville de Hulst. Et le 
mardi, qui fut le xxvir jour de juing, le duc envoya 
messire Antoine bastard de Bourgongne, messire Simon, 
messire Jacques et messire Sanche de Lalaing audit lien 
de Hulst, atout trois cens combattans ou environ à che- 
val, et la nuit ensuivant de ce mesme jour qu'ils furent 
arrivés audit lieu de Htil.st, ils surent que bien six mill<; 



316 CTIRONiniJE 

Gantois, estans et gardans pour l'heure un grand et fort 
village nommé Axelle, estoient issus hors, et ne savoient 
ce qu'ils vouloient faire. Pour quoy messire Jacques et 
mèssire Simon de Lalaing issirent hors de la ville de 
Hnlst le mercredi bien matin, atout soixante comhattans, 
et chevauchèrent tout droit vers ledit gros village de 
Axelle , pour savoir nouvelles de leurs ennemis. Sy ne 
chevauchèrent guère de chemin, qu'ils trouvèrent un fort 
boulevard gardé par les Gantois, bien garnis d'artil- 
lerie à poudre', et en tirèrent sur lesdits de Lalaing, et 
toutesfois ils entendoient qu'il fust trêves lesdits trois 
jours durants, comme il estoit dit. Et quand messire 
Jacques et messire Simon perçurent que lesdits Gantois 
ne tenoient point les trêves, ils s'approchèrent d'eux, et 
de rechef lesdits Gantois commencèrent à tirer. Ce 
voyans , messire Simon et messire Jacques firent descen- 
dre leurs archers et marchèrent tout droit à l'encontre 
desdits Gantois. Et quand iceux Gantois les virent ap- 
procher si près d'eux, sy commencèrent à fuir; et mes- 
sire Jacques de Lalaing, par grand courage et diligem- 
ment, les prit à suivir atout cinquante combattans ou 
environ, et messire Simon demeura pour recueillir et 
secourir messire Jacques son neveu, si besoin estoit; mais 
celui jour messire Jacques de Lalaing, le bon chevalier, 
fit tant par son grand hardement et prouesse, qu'il con- 
questa et gagua sur les Gantois sept ou huit forts bou- 
levards, et passa parmi deux villages, dont l'un estoit 
bel et fort, et [y a] une très-belle et forte église, et les 
desconfit et mit en fuite atout son petit nombre de gens 
jusques au lieu d' Axelle. Et si à cette heure celui mes- 

' On lit clans le MP. 1G881 ; Bien garnis de canons vt de culcuvrincs. 



DE CHASTELLAIN. 317 

■ sire Jacques de Lalaing eust eu suite de gens, il fust 
entré dedans le village d'Axelle. 

Ainsi comme vous oyez, messire Jacques de Lalaing, le 
vaillant chevalier, eut en ces jours moult de grands af- 
faires, et donna maints coups et reçut, tellement que par 
sa vaillance et par ses belles apertises d'armes, sa renom- 
mée fut si grande, qu'en place où il se trouvast, fortune lui 
estoit- amie, non pas seulement en ce jour, mais tant 
comme il véquit. Et en celui jour n'y eut desdits Gantois 
que dix à douze morts, et de prisonniers environ vingt : 
car tantost comme Gantois le veoient aborder sur eux, le- 
quel ils connoissoient assez , nuls d'eux, pour peur de la 
mort, ne l'osoient attendre. Après ces choses faites et 
achevées, messire Jacques et messire Simon de Lalaing 
s'en retournèrent en la ville de Hulst. Et quant est aux 
Gantois , lesquels estoient issus en nombre de six mille 
combattans , comme on disoit , ils sçurent bien qu'ils es- 
toient allés bouter les feux en deux maisons devers la mer, 
lesquelles estoient à deux nobles hommes tenant le parti 
du duc de Bourgongne. 

CHAPITRE XXL 

Comment les Gantois qui estoient dedans Axelle, isslrent dehors pour 
aller mettre le siég-e devant Hulst; et des grants vaillances et 
grant conduite de messire Jacques de Lalaing. 

Quand ce vint le lendemain, qui fut le jour de Saint- 
Pierre en juin, les Gantois estant au lieu d'Axelle, en 
nombre de sept mille hommes ou plus, comme on disoit, 
issirent et allèrent tout droit devant la ville de Hulst, me- 
nant grand nombre de charroi et artillerie, tant de ca- 



518 CHRONIQUE 

lions , couleuvrines et pavais que d'autres choses apparte- 
uans à ladite artillerie, contendans d'assiéger la ville de 
Hulst ou la prendre d'assaut. Pour quoi, quand on vit venir 
les Gantois en tel arroi , fut ordonné que les Hollandois 
garderoient l'une des portes, messire Sanclie de Lalaing 
une autre , et messire Antoine bastard de Bourgong-ne 
seroit dedans le marclié atout ses gens, pour secourir et 
aider ceux qui en auroient affaire, et messire Jacques de 
Lalaing isseroit dehors atout un nombre de gens d'armes, 
et messire George de Rosimbos mèneroit les archers. Et 
quant à messire Simon de Lalaing, il estoit allé devers le 
duc de Bourgongne, qui à ce jour estoit au village de 
Wasemunstre , dont devant est parlé. 

Quand les ordonnances furent faites, une partie d'iceux 
Hollandois issirent hors de l'une des portes, du costé dont 
les Gantois approchoient cette ville de Hulst : messire 
Jacques de Lalaing et George de Rosimbos estoient pa- 
reillement issus hors de la ville de Hulst. Et quand mes- 
sire Jacques de Lalaing vit et perçut que les Gantois ap- 
prochoient la porte dont ils estoient issus , il envoya par 
devers messire Antoine le bastard , afin qu'il lui envoyast 
encore cinquante ou soixante archers, laquelle chose il fit. 
Puis quand messire Jacques se vit renforcé desdits ar- 
chers et qu'iceux Gantois n'approchoient plus la ville de 
Hulst , il ordonna un petit nombre d'archers , et les fit 
aller à son costé senestre et si avant que lesdits archers 
pouvoient bien tirer aux flancs et aux costés d'iceux Gan- 
tois. Et alors messire Jacques de Lalaing commença à 
marcher tout bellement envers ses ennemis. Puis quand 
iceux Gantois virent messire Jacques de Lalaing appro- 
cher d'eux, et qu'ils sentirent le trait des archers, lesquels 
tiroient sur eux, comme dessus est dit, se mirent en fuite 



DE CHASTELLAIN. 319 

et en desconfiture, et sy ne veoient guère de nos gens; 
mais la vaillance et hardiesse du bon chevalier messire 
Jacques de Lalaing les. fît mettre à desconfiture. Le cri fut 
grand sur eux ; hommes d'armes et archers commencèrent 
à chasser et à tuer Gantois. Et est à croire pour vérité que 
Hollandois n'y faillirent mie, autant comme ils pouvoient 
aller de pied. En cette ville de Hulst estoient plusieurs 
chevaliers et grands seigneurs, tant du pays de Hollande, 
Picardie, Hainaut que d'autre part. 

Là estoient le seigneur de Lannoy, le seigneur de Bre- 
derode, le seigneur de Bausignies, le frère du seigneur de 
Brederode, messire Sanche de Lalaing, tous vaillants che- 
vahers, dont les uns estoient issus de la ville et les autres 
estoient en leur garde. Car le grand nombre que les Gan- 
tois estoient, avec le nombre du charroi et artillerie qu'ils 
avoient , faisoit à douter qu'ils ne voulsissent assaillir la 
ville de Hulst ; et aussi alloient-ils pour ce faire : mais ils 
trouvèrent dedans la ville autres gens qu'ils ne cuidoient 
trouver. Et pour revenir à icelle desconfiture des Gantois, 
vrai est que messire Jacques de Lalaing chassa un peu 
iceux Gantois tout à pied. Et en ce faisant trouva un pour- 
suivant nommé ïavent, auquel il prit son cheval, et 
monta dessus, et ce pendant on alla querre chevaux en la 
ville de Hulst, tant pour lui comme pour les siens, et aussi 
plusieurs nobles hommes se mirent en peine d'avoir des 
chevaux. Et quand chevaux furent recouvrés, laquelle re- 
couvrance fut petite, car je crois qu'ils ne se trouvèrent 
point jusques à cinquante chevaux en tout, alors ils en- 
commencèrent à faire leur devoir, c'est à savoir de tuer 
et chasser Gantois , et tant qu'hommes et chevaux furent 
recrans. Et fut messire Jacques de Lalaing tout le dernier 
chassant, et eut son cheval tué, et lui convint rechanger 



320 CHRONIQUE 

cheval, et en eut trois ce jour ; et sy avoit avec lui cinq 
ou six de ses gens , et sy y estoient messire Josse de Halle- 
win, le bastard de Saveuses et Plateau, car ils ne se trou- 
vèrent que dix ou douze chevaux au darrain, que tous ne 
fussent lassés. A icelle chasse ne failloit que gens de 
cheval pour chasser et tuer : car les Gantois ne faisoient 
autre défense que de fuir, en jetant piques et harnas à 
terre. En icelle chasse y eut j)lusieurs Gantois lesquels 
s'allèrent rendre aux officiers d'armes en requérant qu'on 
leur sauvast la vie. Celui jour y eut quatre cents hommes 
morts, et bien cent prisonniers d'iceux Gantois, et sy per- 
dirent toute leur artillerie, charroi, pavais, vivres et autres 
bagues ; et , comme on disoit , ils avoient bien quarante , 
que chars, que charrettes. 

Or est vérité que le duc de Bourgongne entendoit qu'il 
y eust trêve à la requeste des ambassadeurs du roi :* car 
vous avez ouï comme le duc leur avoit accordé surséance 
de guerre, c'est à savoir le mardi, le mercredi et le jeudi, 
lequel fut le jour Saint-Pierre , comme dit est , que la be- 
sogne fut. Et cuidoient les Gantois prendre et surprendre 
les gens du duc de Bourgongne en la ville de Hulst, pen- 
sans qu'on ne se donnast garde d'eux, à l'occasion desdites 
trêves et surséance de guerre ; et ainsi avoient-ils accou- 
tumé de faire , car à toutes les fois qu'on parlementoit de 
paix ou de trêves, ou qu'il estoit surséance de guerre, ils 
faisoient leur emprises cauteleusement, dont mal leur en 
vint, comme ci-dessus avez ouï. 

Or vrai est que audit jour Saint-Pierre, le duc avoit 
ordonné qu'environ sept heures en la nuit , lui et sa ba- 
taille partiroient , à neuf heures après son arrière-garde, 
et estoit pour aller au village de Axelle, où on disoit que 
les Gantois estoient bien six ou sept mille. Et tout ainsi 



DE ClIASTELLAIN. 32! 

que le maréchal de l'ost du duc faisoit dire les ordon- 
uances qui lui estoient chargées de par le duc, au prévost 
des maréchaux pour le fait des vivres, et au maistre de 
l'artillerie, ensemble tout ce qu'il falloit pour l'ost, vint 
un poursuivant nommé Pavillon, lequel apporta certaines 
nouvelles de la besogne et de la détrousse faite sur les 
Gantois devant la ville de Hulst, ainsi comme ci-dessus 
avez ouï. Et pour revenir au partement du duc, qu'il de- 
voit faire de son logis de Wasemunstre, là où il avoit été 
longuement logé, comme dessus est dit, là estoient aucuns 
ambassadeurs du roi , lesquels requéroient au duc , qu'il 
lui plust encore dilayer son voyage et emprise, qu'il avoit 
sur les Gantois estans lors au lieu de Axelle, en disant 
qu'encore estoit l'un des ambassadeurs en la ville de Gand, 
lequel pourroit bien apporter telles nouvelles qu'il ne se- 
roit jà besoin d'en plus faire. Lors le duc de Bourgongne 
respondit aux ambassadeurs qu'il veoit bien et savoit la 
maie volonté des Gantois, et bien le monstroient et avoient 
monstre ce mesme jour que toutes les parties avoient 
accordé surséance de guerre. Et pour tant, le duc voulut 
entretenir son voyage : et quand ce vint à sept heures de 
la nuit, l'avant-garde se délogea, et puis la bataille et 
l'arrière-garde ; et après toutes les batailles, estoit ordonné 
le charroi , tant de vivres comme autrement , et un petit 
nombre de lances pour le garder. Et la cause pour quoi le 
dit charroi fut ainsi ordonné tout derrière, ce fut pour les 
chemins , qui moult estoient étroits , et tout le pays fos- 
soyé : car si un chariot se fust rompu , le chemin eust esté 
estouppé et clos , tellement que les gens de guerre n'eus- 
sent pu aider, ni secourir l'un l'autre. En celle ordonnance 
chevaucha le duc de Bourgongne et son ost toute la nuit, 
en allant tout droit au gros village de Axelle au pays des 



522 CHRONIQUE 

Quatre-Mestiers, là où il cuidoit trouver de six à sept mille 
Gantois. Or convenoit-il que le duc et son ost passassent 
par le chemin qu'il prit tout droit devant la ville de Hulst, 
où la besogne a voit esté. Sy y avoit du logis dont le duc 
s'estoit parti, nommé Wasemunstre, jusques audit lieu de 
Hulst, quatre grosses lieues de Flandre, et fut jour quand 
il arriva à Hulst; et dudit Hulst jusques à Axelle avoit 
une grosse lieue ; et ainsi estoit cinq lieues qu'il y avoit de 
Wasemunstre jusques au lieu de Axelle. Puis quand le duc 
fut passé environ une demie lieue de la ville de Hulst, on 
se mit en bataille en attendant Hollandois , Picards, Fla- 
mands et Haynuyers, lesquels estoient dedans la ville de 
Hulst. Les chariots que les Gantois avoient perdus le jour 
devant , vinrent bien à point aux Hollandois : car ils es- 
toient venus de Hollande par eau, sy n'avoient nuls che- 
vaux. 

Le duc de Bourgongne fut longuement en bataille en 
attendant les Hollandois, dont le seigneur de Lanuoy es- 
toit capitaine et gouverneur; et estoient les Hollandois 
presque tous en chariots et charrettes, et les aucuns à 
pied : et quand ils furent venus, le duc ordonna tout son 
arroy pour assaillir la grande et forte ville de Axelle, qui 
estoit de tous costés très-fort boulevarquée. Sy furent or- 
donnés à aller devant ladite ville messire Jacques et mes- 
sire Simon de Lalaing atout leurs gens, pour voir les 
avenues de ladite ville de Axelle , la manière des Gantois 
et toutes leurs ordonnances. Et dévoient suivre par ordre, 
ainsi qu'il estoit ordonné pour ledit assaut : mais ce fut 
pour néant ; car lesdits Gantois s'en estoient fuis en cette 
mesme nuit tous hommes , femmes et enfants , et avoient 
vuidé la plupart de leurs biens , et s'estoient tous retraits 
en la ville de Gand , là où il y avoit quatre grosses lieues 



DE CHASTELLAIN. 323 

de ladite ville de Axelle. La nouvelle vint au duc de Bour- 
gongne comment Gantois s'en estoient fuis la nuit, et qu'en 
la ville de Axelle n'y avoit homme demeuré , ni femmes, 
ni enfants, excepté cinq ou six vieilles, dont le bon duc fut 
moult desplaisant ; car il avoit clievauclié toute nuit. Gui- 
dant trouver lesdits Gantois : mais ils avoient esté si ef- 
frayés le jour devant de la besogne et desconfiture qu'ils 
avoient eue devant la ville de Hulst, que sans arrester ils 
s'enfuirent en la ville de Gand. 

Après ces nouvelles sues, le duc ordonna au marescbal 
de l'ost, qu'il prist les fourriers et allast au lieu de Axelle 
faire les logis. Sy fut ainsi fait et ordonné, et là se logea 
le duc et tout son ost. Et après plusieurs compagnons de 
guerre passèrent outre celle ville de Axelle, et trouvèrent 
tant de vacbes et de bétail qu'on donnoit une belle vache 
pour cinq sols '. Ce dit jour, qui estoit le derrain jour de 
juin, après ce que hommes et chevaux furent repus, le 
duc envoya courre le pays des Quatre-Mestiers du costé de 
la mer, tout jusques à Bouchant ; et y furent, ce vaillant 
chevalier messire Jacques et messire Simon de Lalaing 
son oncle et plusieurs autres chevaliers et escuyers. Sy ne 
trouvèrent personne en tout le pays , ni hommes , ni 
femmes, ni enfants, que tous ne fussent retraits en la ville 
de Gand. Les deux seigneurs, messire Jacques et messire 
Simon de Lalaing , par l'ordonnance et commandement 
du duc, firent bouter les feux en ceste ville de Bouchant et 
par tout le pays où ils furent, et ardirent bien trois lieues 
de pays , que ceux de la ville de Gand veoient à plein. 



' D'après les chroniques flamandes, la défaite des Gantois devant 
Hulst eut lieu le 26 juin 1452. Ce fut le 3 juillet que les Picards en- 
trèrent dans le pays des Quatre-Métiers, où ils mirent tout à feu et à 
sang. 



524 CHRONIQUE 



CHAPITRE XXII. 



Comment le ducdeBourgongne fit bouter les feux dedans Mourbecque 
et autres plusieurs villages. 



Le premier jour de juillet ensuivant, le duc de Bour- 
gongne envoya messire Louis de la Viefville et messire 
Louis de Masmines en la ville de l'Escluse quérir des vi- 
vres : car le pain estoit failli, et estoit très-clier en l'ostdu 
duc ; et leur fut commandé qu'ils amenassent leurs vivres 
à un village nommé Wacquebecque ' , qui est un beau vil- 
lage séant à deux lieues de Gand. Le duc de Bourgongue 
fut logé audit lieu de Axelle trois jours entiers, et le qua- 
trième jour, qui fut troisième jour de juillet, se délogea 
et s'en alla loger au village de Wacquebecque. Mais avant 
son partement, il envoya courre à puissance dedans Mour- 
becque, un fort village et de fortes avenues, là oii on cui- 
doit moult grand nombre de gens. Et firent la course les 
gens de messire Jelian de Croy, et y furent le seigneur de 
Mengoval, messire Jelian de Rubempré, neveu du seigneur 
de Croy, et plusieurs autres clievaliers et escuyers. Audit 
village de Mourbecque n'avoit nulluy, car tous s'en es- 
toient fuis dedans la ville de Gand ou dedans les marais 
dudit Mourbecque , lesquels sont marais où on prend 
tourbes , lesquels sont tant périlleux, que nuls estrangers 
n'y peuvent, ni ne savent comment entrer que ce ne soit 
en péril et danger de perdre la vie; et tels y entrèrent 
pour cuider gagner, qui oncques puis n'en revinrent : 
mais comme j'entends, ils n'y furent que deux ou trois. 

' Wachtebeke. 



DE CHASTELLAIN. 325 

Quand les deux de Rubempré et de Meng'oval virent 
que autre chose ne se pouvoit faire es dits marais, les- 
quels on appelle moures, ils firent bouter le feu audit 
village de Mourbecque : car on leur avoit commandé'. Sy 
fut ladite course faite le premier jour de juillet. Et pour 
revenir à notre matière du délog-ement du bon duc, vérité- 
est qu'il se délogea le troisième jour de juillet de ce bel 
et gros village d'Axelle, que ceux du pays ne tenoient pas 
pour village, mais pour bonne ville , aj^ant armes, loi et 
maison de ville, et avec ce y avoit bien de deux à trois 
mille maisons, lesquelles au déloger furent presque toutes 
arses; et peu y en demeura, fors qu'une très-belle église 
et la maison de messire Guy de Guistelle, laquelle estoit 
enclose d'eau et de fossés, et fut garantie du feu pour ce 
que le chevalier tenoit le parti du duc son seigneur. Ainsi 
comme vous oyez, se délogea le duc et tout son ost; sy 
chevaucha en la plus belle ordonnance qui pour lors faire 
se pouvoit : car on ne pouvoit chevaucher que par les 
chemins, tant estoit le pays fossoyé. Et encore estoient 
tous les chemins boulevarqués , mais iceux boulevards es- 
toient rompus et les chemins refaits , et alla celui jour 
loger le duc à Wacquebecque, dont dessus est faite men- 
tion, et là fut deux jours; et illec lui vinrent vivres de 
l'Escluse en grand abondance que messire Louis de la 
Viefville et messire Louis de Masmines conduisirent, ainsi 
que chargé leur avoit esté , et bien le firent. En ces deux 
jours que le duc et son ost furent logés en celui village 
de Wacquebecque , coururent plusieurs gens de guerre 

• Le duc, qui ne pooit oublier la mort de son bastard, commanda 
que tous les villaiges du pays de Wast qui estoient rebellés ùluy, fus- 
sent ards. (Jacques Duclercq, II, 16.) — Par ainsi en ce voyage furent 
ars mieulx de iiii mil manoirs. [Chron. anon. Corp. Chron. Flandr., 
t. III, p. 496.) 

TO.V. H. 21 



520 CHRONIQUE 

les pays d'entour le logis. Sy furent les aucuns devant 
une petite place qui se tenoit, laquelle fut prise de force et 
tous ceux de dedans mis à la mort. Là entour dudit Wac- 
quebecque fut trouvé tant de testes à cornes qu'on n'en 
savoit que faire, et g-agnèrent si largement que celui qui 
avoit quatre escus, avoit cent bestes à cornes, qui acheter 
les vouloit. 

Entour ledit village de Wacquebecque, avoit grands 
marécages, et sy y passoit la rivière de Drome, et estoient 
lesdits marais de très-mauvais fond. Et pourtant iceux 
marais furent avisés par messire Daviot de Poix et par le 
seigneur de Contay, et fît-on refaire aucuns passages, es- 
pérant que tout l'ost du duc y passeroit ; et de fait fut l'en- 
treprise faite pour y passer, et y passèrent plusieurs, tant 
à pied comme à cheval : mais lesdits marais s'effondrè- 
rent tellement, qu'il fallut cesser le passage; et qui 'pis 
fut, il convint de repasser ceux qui estoient allés outre 
lesdits marais, car si les Gantois fussent venus sur eux, 
on ne les eust pu aider, ni secourir. Sy furent ceux qui 
estoient passés, au repasser tellement mouiUés et brouillés, 
que c'estoit grand pitié à les voir ; et pour celle cause 
fallut demeurer tout le jour à Wacquebecque, et convint 
aller refaire les passages et ponts de Mourbecque. Puis se 
délogea le duc le sixième jour du mois de juillet lui et 
tout son ost, et au déloger on bouta les feux partout; et sy 
«voient esté boutés le jour de devant en plusieurs vil- 
lages, tant à Artevelle ' comme ailleurs. Ce sixième jour de 
juillet, le duc de Bourgongne passa la rivière de Drome, 
à un passage à gué nommé Draghenen', et auprès d'icelui 
passage se logea le duc et tout son ost. 

' Ertvelde. ^ Dacknam. 



DE CHASTELLAIN. 527 



CHAPITRE XXIII. 



De la course qui se fit devant la ville de Gand, de laquelle course estoit 
clief le duc de Clèves, et de ce qui s'y fit. 

Quand ce vint le lendemain , le duc se délogea de Dra- 
ghenen , et s'en alla loger aux champs sur la rivière de 
l'Escaut au plus près d'un village nommé Wettre \ séant 
sur icelle rivière, entre Gand et Tenremonde, qui est aune 
lieue et demie de Gand ou environ ; et là le duc et tout son 
ost furent logés en tentes, pavillons et logis faits pareille- 
ment qu'on feroit en un siège. A icelui logis de Wettre re- 
vinrent les ambassadeurs du roi, lesquels s'estoient tenus 
à Tenremonde pendant le temps que le duc avoit esté au 
pays des Quatre-Métiers et de Was. Et illec de rechef 
requirent au duc , qu'il lui plust à entendre à traité de 
paix , laquelle paix ne se pouvoit bonnement faire sans 
trêves. A laquelle chose le duc ne vouloit entendre , 
disant que les Gantois ne prétendoient qu'à rompre son 
armée ; ils firent tant de belles remonstrances au duc , comme 
ils purent , et bien le savoient faire : mais pour l'heure le 
duc ne s'y voulut accorder, et s'en retournèrent les am- 
bassadeurs en la ville de Tenremonde. Et le dixième jour 
dudit mois de juillet ensuivant, le duc ordonna que le duc 
de Clèves iroit courre devant la ville de Gand , et lui fut 
baillé en gouvernement l'estendard du duc ; et pour l'ac- 
compagner lui furent baillés la plupart des chevaliers et 
escuyers du duc de Bourgongne, et y fut messire Jehan 
de Croy, qui fit ce jour l'avant-garde , et le seigneur de 
Rubempré avoit la charge des coureurs, et au regard des 

« Wetteren. 



328 CHRONIQUE 

gens du comte d'Estampes, ils y furent en grand nombre. 
Tant clievauclièrent ensemble en bonne ordonnance, qu'ils 
se trouvèrent devant la porte de Saint-Bavon de Gand, là 
où il y avoit une petite maison droit devant le tape-cul*, 
laquelle fut arse ; barrières furent coupées et soyées % et 
leur fit-on fermer la porte bien en liaste. 

L'alarme et l'effroi fut grand en la ville de Gand ; sy en- 
commencèrent les Gantois à tirer sur les gens du duc, d'ar- 
balètes, de canons et de couleuvrines ; et y eut un arcber 
qui estoit sur la barrière de la porte Saint-Bavon, qui fut 
féru en la cuisse du trait d'une arbalète , dont il mourut. 

Tantost après les Gantois s'assemblèrent en très-grand 
nombre et issirent bors de leur ville : mais le gentil che- 
valier de Eubempré les rebouta par trois fois dedans leurs 
barrières si rudement , qu'au rentrer dedans la ville , ils 
cbéoient et trébucboient les uns sur les autres. Les e^car- 
moucbes durèrent longuement : et issirent Anglois, de 
trente à quarante, de cheval et de pied, hors de la ville : 
car les Gantois avoient des Anglois avec eux, lesquels tin- 
rent l'escarmouche'. Mais tantost après qu'on chargeoit 
sur eux, ils se retraioient dedans le trait de leurs gens ; 



• Tappe-ml, pont-levis. 

^ Soyées, sciées. 

3 Les Comptes de la ville de Gand établissent que, dès le 11 juin, 
quelques Anglais étaient arrivés à Gand, et ils se trouvèrent, le 21, au 
combat de Moerbeke. Ils étaient au nombre d'environ cinquante; mais 
il paraît qu'on en attendait un plus grand nombre, puisque les am- 
bassadeurs français écrivaient, le 22 juin, à Charles Vil : « Etdist-on 
« qu'il doit venir des Anglais à Gand. » Le 10 juillet, les trois membres 
de la ville furent convoqués pour statuer sur les moyens que l'on em- 
ploierait pour payer les archers anglais. « Tune temporis ex Anglia 
« certi nuntii supervenerunt pressentantes subsidium vi aut vu" 
« Anglicorum et de tanto numéro vix quingenti supervenerunt qui 
« rapinis et cœdibus intenti, nulla digna relatu peregerunt. » (But, 
Chron. manusc.) On trouve, en 1450, un mandement de Henri YI en 



DE CHASTELLAIN. 329 

par quoy s'il y eut plusieurs hommes et chevaux navrés 
des gens du duc, ce ne fut pas merveille, car je crois que 
ce jour y eut trois estendards plus près de la ville de Gand 
en fait de guerre, qu'il n'y avoit oncques eu du temps 
d'empereur, de roi, ni de prince. Le premier des trois et 
le plus près, ce fut l'estendard du seigneur de Rubempré; 
car il fut par trois ou quatre fois jusques aux barrières de 
Saint-Bavon de Gand. Le second, ce fut l'estendard de 
messire Jehan de Croy, lequel avoit grant puissance sous 
lui, et eut la charge de l'avant-garde pour celui jour, et 
aussi en toutes besognes avoit-il eu avec lui le comte de 
Saint-Pol. Le troisième estendard fut celui du duc de 
Bourgongne, que le duc de Clèves avoit en garde; sy le fit 
porter si près, que, si celui qui le portoit, ne se boutoit de- 
dans le trait des canons, il ne pouvoit plus près. Là. fut le 
duc de Clèves et toute la puissance du duc bien par l'es- 
pace de deux heures , et véritablement là y avoient de 
vaillants chevaliers et escuyers toujours escarmouchant, 
en les cuidant toujours tirer arrière de leur ville et hors du 
trait : mais les Gantois ne s'eslongeoient point, pour quoi 
il s'en fallut revenir, et à leur départir, ils firent bouter le 
feu en un moulin à veut qui estoit assez près de leur 
porte : et sy fut bouté le feu en un moult bel hostel qui 
estoit à un nommé Jacques de Satre ' et en plusieurs autres 
maisons. Grant foison de bestes à laine furent gagnées ce 
jour, et ainsi s'en revint-on au logis. 

Or nous convient dire pourquoi, ni à quelle cause, cette 
course fut faite devant la ville de Gand à ce jour , et à 
quelle intention elle se faisoit. Vérité est qu'on avoit dit 

faveur des Flamands qui lui sont restés fidèles malgré la trahison du 
duc de Bourgogne. (Delpit, Doc. inddits, 1. 1", p. 265.) 
* Jacques de Sagliere, d'après les chroniques flamandes. 



350 CHRONIQUE 

OU rapporté au duc que s'il énvoyoit courre devant G and, 
que les Gantois issiroient hors de la ville et combattroient 
et livreroient bataille ; et afin d'avoir la bataille, avoit le 
duc envoyé son neveu le duc de Clèves, ainsi accompagné 
comme vous avez ouï, devant la ville, pensant qu'iceux 
Gantois dussent issir pour combattre, et au cas qu'ils 
ississent, que le duc de Clèves et toute sa puissance recu- 
lassent tout bellement; car le duc de Bourgongne, après le 
partement du duc de Clèves son neveu et des autres qui 
allèrent courre devant ladite ville , avoit fait dire secrète- 
ment , sans sonner trompettes , de logis en logis de tous 
ceux qui estoient demeurés en l'ost , que chacun eust sa 
selle mise et fussent prests de monter, si besoin estoit. Et 
avoit ordonné le duc qu'on lui fist savoir la conduite des 
Gantois à tue-cbeval; et par spécial, s'ils issoient à puis- 
sance pour combattre, afin que lui et tout son ost fusf à la 
bataille à l'aide et secours de son neveu le duc de Clèves. 
Et afin qu'il n'y eust faute que le duc ne sçust des nou- 
velles sur nouvelles, au cas que les Gantois voudr oient 
combattre , il ordonna à Toison-d'Or qu'il menast avec lui 
à cette course tous les rois d'armes , hérauts et poursui- 
vants de sa cour, pour lui faire savoir des nouvelles de 
Testât d'iceux Gantois, laquelle chose fut ainsi faite: mais 
les Gantois n'issirent point pour combattre. Et n'y eut 
autre chose faite pour celui jour, et s'en retourna chacun 
au logis , auquel le duc estoit logé sur la rivière de l'Es- 
caut, comme dit est : et y fut, depuis le septième jour du 
mois de juillet jusques au jour de la Magdeleine ', qui fut 
le vingt-deuxième jour dudit mois. Et là venoient les 

• Le duc était le 29 juillet à Terraonde, et ce fut de là qu'il écrivit 
au roi de France ce qui suit : 
« A mon très-redoubté seigneur , monseigneur le roy. Mon très- 



DE CHASTELLAIN. 331 

ambassadeurs du roi de France bien souvent pour faire la 
paix. Toutesfois en conclusion, firent tant iceux ambassa- 
deurs, qu'ils obtinrent du duc une trêve durant six se- 
maines, laquelle fut publiée le vingt-deuxième de juillet. 
Et rompit le duc tout son armée : mais il laissa gens 
d'armes et de traits dedans les villes de Courtray, Aude- 
narde , Alost , Tenremonde et Biervliet. Sy fut ordonné 



redoubté seigneur, tant et si très-humblement que faire puis, je me 
recommande à votre bonne grâce. Mon très-redoubté seigneur, plaisir 
vous soit de sçavoir que pour aucuns mes grans affaires j'ay entention 
et propos d'envoyer bien briefment par devers vous de mes gens et 
ambassadeurs notables, lesquels auront aussi charge de vous parler 
entre autres choses du fait de ma ville de Gand, dont autrefois je vous 
ay escript par mes lettres et aussy faict parler de bouche plus au long. 
Et pour ce, mon très-redoubté seigneur, que j'ay entendu et suy 
advcrty que ceulx de ma dite ville de Gand ont jà envoyé ou doivent 
très-prouchainement envoyer vers vous, pour obtenir de vous aucuns 
mandemens ou provisions à rencontre de moi et au préjudice de ma 
haulteur et seigneurie en icelle ma ville, j'escrips par devers vous et 
vous en avertis en toute humilité, vous suppliant, ainsi que aulcune 
fois vous ay aussi supplié par mes lettres et fait supplier par mes gens 
qui de bouche vous ont parlé de par moy de ceste matière, que audit 
cas que lesdits de ma ville de Gand auroient jà envoyé ou envoye- 
roient ou feroient faire poursuite vers vous, pour avoir et obtenir de 
vous provisions à rencontre de moy et au préjudice de ma dite seignou- 
rie, ne leur veuilliez octroyer ou donner aucune que je sois oy préala- 
blement en mes raisons et en mon bon droit, comme de votre grâce de 
ce m'avez donné vray espoir, et à tout le moins faire surseoir la chose 
jusques à la prochaine venue de mes dits gens et ambassadeurs vers 
vous, qui sera très-brief, au plaisir Nostre-Seigneur, par lesquels vous 
feray informer bien au long et au vray de tout le démené de ceste dite 
matière et de mon bon droit et du grant intérest que j'ay et prétens 
en ceste partie, et mesmement des estranges manières que lesdits de 
ma ville de Gand ont tenues et tiennent envers moy. Et en ce faisant, 
mon très-redoubté seigneur, vous ferez œuvre de justice, et à moy 
grant honneur et parfait plaisir, dont je me repputeray de plus en plus 
tenu et obligié envers vous. Mon très-redoubté seigneur, plaise vous 
tousjours moy avoir et tenir en votre bonne grâce, et moy mander et 
commander vos bons plaisirs et vouloirs, lesquels je suy etseray tous- 
jours prest de faire et accomplir à mon povoir, de bien humble cuer 
ot très-volentiers, comme raison est et tenu y suy, priant le benoistflls 



332 CHRONIQUE 

que les ambassadeurs du roi, le conseil et députés du duc 
et commis de la ville de Gand seroient en la ville de Lille, 
le vingt-neuvième jour dudit mois de juillet, pour avoir 
avis et besogner au bien de la paix. Et au partir du log'is, 
le duc s'en alla à Brouxelles , où estoit la duchesse sa 
femme , et ainsi se partit du beau logis de Wettre , séant 
sur la rivière de l'Escaut. 

CHAPITRE XXIV. 



Du parlement qui se fit à Lille, où estoit l'ambassade du roi de France, 
pour traiter de la paix au duc de Bourgongne pour ses sujets les 
Gantois. 



Or vint le jour, c'est à savoir le vingt-neuvième jour de 
juillet, que les gens du roi arrivèrent en la ville de Lille, 
c'est à savoir le comte de Saint-Pol , messire Thomas de 
Beaumont , l'archidiacre de Tours , le procureur-général 
du roi ; et d'autre part y furent les députés des Gantois 
ayants pouvoir des hoefmans, burguemaistres, échevins et 
ceux de la loi ; et mandèrent un avocat à Paris, nommé 
maistre Jehan de Poupincourt ', pour plaider leur cause et 
pour les conseiller : car ils savoient bien qu'icelui avocat 

de Dieu qu'il vous ait et maintiengne tousjours en sa saincte garde, 
et vous doint très-bonne vie et longue et accomplissement de vos 
très-liaulx et très-nobles désirs. 

» Escript en ma ville de Tenremonde, le xxix« jour de juillet. 
« Votre très-humble et très-obéissant, 
« PHILIPPE, 
« duc de Bourgogne et de Brabant. » 

• Jean de Popincourt fut plus tard l'un des conseillers de Louis XI. 
Il reçut de lui une mission de confiance dans le procès de l'abbé de 
Haint-Jean-d'Angély. 



DE CHASTELLAIN. 333 

estoit l'un des hommes du monde qui plus liaioit le duc de 
Bourg-ong*ne. 

Ne demeura guères après que le duc de Bourgongne 
arriva en la ville de Lille, accompagné de noble chevalerie 
et de sage conseil. Devant les gens du roj qui juges et 
arbitres estoient du discord d'entre le duc et iceux Gantois, 
furent par plusieurs journées les gens du duc et les députés 
de iceux Gantois, et tant fut procédé à ladite matière, 
après ce que toutes les parties eurent dit et remonstré ce 
qu'ils vouloient dire, vu tout le bon droit du duc et sa 
juste cause, pour la rébellion, désobéissance, maléfices et 
les grandes entreprises que iceux Gantois avoient entre- 
pris et entreprendoient chacun jour contre sa hauteur et 
seignourie, fut dit et appointié et iceux Gantois condem- 
nés par les gens du roy dessus nommés juges et arbitres, 
comme dit est, que lesdits Gantois feroient et seroient 
tenus de faire de point en point tous les points et articles 
contenus en la sentence qui cy-après est escripte, laquelle 
fut prononchiée par les dessusdits ambassadeurs et gens 
du roy, juges et arbitres de la dite matière '. 



' On voit par les comptes de cette époque que le duc de Bourgogne 
fit payer 6,000 livres au sénéchal de Poitou, à larchidiacre de Tours 
et au procureur-général du roi « pour avoir aidé à la paix avec ceulx 
« de Gand. » Le duc de Bourgogne eut recours aux mêmes moyens 
d'influence vis-à-vis de Guillaume de Menypeny et de Jean de Saint- 
Romain, autres ambassadeurs de Charles VII : 

« C'est le plus grant desplaisir (leur disait le sire de Charny) que le 
« roy puisse faire à monseigneur de Bourgongne que se meslerdecette 
« besongne de Gand, car nous savons bien quil ne vouldroit pas que 
« nous eussions mioulx que nous avons, et vous jure, par l'ordre que 
« je porte, que ce estoit le bien et le prouffit du roy que vous vous en 
« alassiez, sans autre chose faire et sans vous en mesler plus avant ; et 
« croy que si vous le faisiez ainsi, monseigneur feroit quelque chose. » 
" C'est-à-dire, ainsi que Saint-Romain entendoit, que monseigneur 
« nous donneroit de l'argent. » (Mss. Baluze, IMbl. imp. de Paris.) 



354 CHRONIQUE 



CHAPITRE XXV. 

Cy s'ensieut Tabrégié de la sentence prononchiée par les ambassadeurs 
du roy au prouffît du duc de Bourgongne, conte de Flandres, et à 
rencontre de ceux de Gand. 

Premiers ont dit, déclaré et prononchié les ambassa- 
deurs par leur sentence définitive que ceux de Gand, c'est 
assavoir eschevins des deux bancs, doyens des mestiers et 
des tisserans et autres petits doyens des mestiers, conseil- 
lers, et tout le commun peuple de la ville de Gand, mau- 
vaisement et désobéissans et entreprenans grandement à 
rencontre du duc de Bourgongne et de sa haute seigneurie, 
se sont mis sus en armes, ont créé boefmans et couru sus 
au duc de Bourgongne et à ses gens, et ont commis et per- 
pétré mauvaisement les rébellions , invasions et voyes de 
fait dessus déclarées, et que en ce faisant, ils ont mes- 
pris et oifensé grandement envers le duc , et pour les 
réparations et amendes honnorables et jDrouffitables des- 
(iites mesprentures et offenses, et aussy pour réparer et 
amender plusieurs fautes et abus, que iceux de Gand ont 
par cy-devant fait soubs couleur de leurs privilèges et 
autrement, ont esté ordonnées et apointiées par les ambas- 
sadeurs les choses qui s'ensuivent : 

C'est assavoir que les deux portes de la ville de Gand, 
l'une nommée Peterselle-porte et l'autre Euvre-porte , par 
lesquelles ceux de Gand yssirent et partirent de ladite ville 
de Gand de chà et delà la rivière de l'Escaut, pour aller 
mettre le siège devant la ville d'Audenarde, qui fut le 
jeudi après Pasques darrainement passées , seront et de- 
mourront closes et fermées perpétuellement h tousjours à 
chacun jour de jeudi, chacune sepraaino de l'an, en telle 



DE CHASTELLAIN. 335 

manière que par icelles portes, lesquelles seront fermées 
et closes, comme dit est, ne pourront cedit jour de jeudi 
de chacune sepmaine aucun entrer, ne yssir de ladite 
ville. 

Item. Que l'autre porte nommée l'Ospitale-porte , qui 
est du costé du pays de Was , par laquelle lesdits Gantois 
yssirent au mois de juin darrain passé, pour aller à Rup- 
plemonde, pour courir sus au duc et à son armée, en per- 
pétuelle mémoire sera fermée et murée, et à tousjours 
condempnée, et sans la pouvoir jamais ouvrir, ne par icelle 
faire entrée, ne yssue, si ce n'est du bon plaisir du duc ou 
de ses successeurs en la conté de Flandres. 

Item. Que toutes les bannières, tant de la ville comme 
de la communauté et des mestiers d'iceux habitans de 
Gand, seront mises au beffroy de ladite ville et illec seront 
et demeureront enfermées soubs cinq clefs dont l'une et la 
première aura et gardera le bailly de la ville de Gand, 
pour et au nom et de par le duc, l'autre, ceux de la loy, la 
tierce, ceux du membre de bourgeoisie, la quatrième, ceux 
du membre des mestiers, et la cinquième, ceux du membre 
des tisserans ; et sans l'autorité et congié du duc et de son 
bailly de Gand et sans le consentement de ceux de la loy 
et desdits trois mestiers, c'est assavoir desdits trois mem- 
bres de Gand, lesdites bannières ne seront, ne pourront 
estre mises hors dudit beffroy, ne portées sur le marché, ne 
ailleurs. Et aussy iceux de Gand ne pourront, ne devront 
faire aucune chose, ne autres nouvelles, en quelque ma- 
nière que ce soit, sans le congié du duc. 

Item. Ont lesdits ambassadeurs condempné et aboly à 
tousjours la coustume et usance mauvaise et desraisonna- 
ble que ont par cy-devant tenue iceux Gantois, et dont ils 
ont usé en tenant et soustenant gens en grant nombre, 



336 CHRONIQUE 

mauvais garchons et de mauvaise vie, qu'ils ont appelles 
les blancs chapperons, et leur ont iceux ambassadeurs 
interdit et deffendu de non plus avoir, ne soustenir lesdits 
gens, ne samblables, de quelque nom qu'ils soient ou puis- 
sent estre nommés, et n'en souffreront user doresnavant 
en quelconque manière, ne pour quelconque cause que ce 
soit, sur paine de punir de corps et de biens ceux qui feront 
le contraire. 

Item. Que pour obvier aux illicites assamblées et aux 
monopoles, qui se font et ont esté faites le temps passé en 
ladite ville de Gand, comme l'on dit, par ceux des six mes- 
tiers que on nomme de la place, et dont l'on dit aussy que 
plusieurs maux et grans inconvéniens sont advenus en 
ladite ville de Gand, par le moyen de ce que ceux desdits 
six mestiers ont de coustume d'eux assambler en un cer- 
tain lieu de ladite ville de Gand appelle la place, a esté dit 
et appointé par lesdits ambassadeurs que ceux des six 
mestiers ne se pourront, ne devront doresnavant eux as- 
sambler en une seule place comme par cy-devant ont fait. 
Et leur a esté par iceux ambassadeurs deffendu et interdit 
à tousjours et par eux ordonné et apointié, que pour iceux 
six mestiers soient ordonnées par le bailly et la loy, six 
places en divers et séparés lieux en ladite ville , les plus 
longtains l'un de l'autre que bonnement se pourra faire, 
èsquelles places et lieux, ceux de chacun mestier se pour- 
ront assambler es jours ouvrables seulement, pour illec 
estre trouvés et requis par ceux qui en auront affaire pour 
les mettre en œuvre et besongne. 

Item. Touchant l'exemption requise par le duc des villes 
et chastellenies , terres, seigneuries et bailliages du pays 
de Flandres, qui ont esté par-cy devant de la chastellenie 
de Gand, lesdits ambassadeurs en réservent à eux la co- 



DE CHASÏELLAIN. 337 

gnoissance pour en déterminer en dedens un an prochai- 
nement venant. 

Item. Que à iceux de Gand a esté interdit et deifendu 
par lesdits ambassadeurs de user doresnavant de évocations 
des causes ou procès entendus et pendans par-devant les 
loys ou autres officiers des villes et chastellenies d'Aude- 
narde et de Courtray, de la conté d'Alos, et des pays de 
Was et Quatre-Mestiers , de Biervliet et de la seignourie 
de Tenremonde et d'ailleurs au pays de Flandres. 

Item. A esté dit et ordonné par les ambassadeurs que la 
loy de la ville de Gand sera doresnavant renouvellée et re- 
créée en la manière selon qu'il est contenu en certain pri- 
vilège dont en ladite sentence est faite mention, et ont 
esté abolis et mis à néant les coustumes et usages de ceux 
de Gand au contraire, dont se plaignoit le duc. 

Item. Au regard de la bourgeoisie de ceux de Gand a 
esté dit et déclaré par iceux ambassadeurs que ceux de 
Gand, tant au regard de l'acquisition et entretenement de 
leurs bourgeois et bourgeoises, ils en joyront et useront 
doresnavant selon le contenu de leurs privilèges et non 
autrement. 

Item. A esté ordonné et déclaré par les ambassadeurs 
que les eschevins de Gand ne peuvent et ne doivent , ne 
pourront, ne devront doresnavant faire aucun édits , or- 
donnances ou statuts, sans le congié, licence ou octroy du 
duc ou de sonbailly de Gand, en déclarant nuls et de nulle 
valeur les statuts, ordonnances et édits qui auroient esté 
faits par les eschevins de Gand sans le congié, licence et 
consentement du duc ou de son bailly de Gand. 

Et au regard de la question des bannissemens, elle a 
par les ambassadeurs esté renvoyée en la chambre du con- 
.seil du duc en Flandres, pour par les gens du conseil du. 



338 CHRONIQUE 

duc en icelle chambre en estre, parties oyes, appointié et 
jugié, ainsi que de raison appartiendra. 

Item. Par lesdits ambassadeurs a esté ordonné et dé- 
claré que lesdits eschevins de Gand n'auront doresnavant 
aucune cognoissance, ne jurisdiction sur les baillifs du duc, 
ne autres ses officiers , soit en matières d'excès ou action 
personnelle ou en cas possessore, quant iceux baillifs ou 
officiers seront deffendans, mais en sera et demourra tout 
entièrement la cognoissance au duc et à ses officiers ; et au 
regard des actions réelles autres que féodales , qui seront 
intemptées par les baillifs et officiers ou menées à ren- 
contre d'eux, les eschevins de la ville de Gand, en ensuy- 
vant la disposition du droit commun, en auront la cognois- 
sance, et non autrement. 

Item. Que au regard des délits commis et perpétrés par 
les bourgeois de la ville de Gand a esté dit par iceux am- 
bassadeurs, que, quant le délit aura esté commis en fran- 
que ville de loy, lesdits eschevins n'en auront aucune 
cognoissance , et quant il sera commis hors de franque 
ville de loy, sy ne pourront-ils attraire à eux la cognois- 
sance de tous les malfaiteurs soubs ombre que l'un des 
malfaiteurs soit leur bourgeois. 

Item. Que iceux eschevins dessusdits en leurs plac- 
cards et lettres closes, adrèchans tant aux officiers du duc 
que aux autres, èsquels ils ont acoustumé de eux escrire 
au-dessus en teste ou en marge , eu entreprenant contre 
l'autorité du duc, ne pourront et ne devront désormais 
escrire par la forme, ne par la manière dessusdite, mais 
soubs faire le pourront en eux monstrant subgets au duc 
et de ses officiers, et se conduiront et se régleront ainsy 
que font les autres villes du pays de Flandres. 

Item. Pour l'amende honnorable des excès et maléfices 



DE CHASTELLAIN. 339 

commis et perpétrés par ceux de GancI à l'encontre du duc, 
par iceux ambassadeurs a esté dit et ordonné et déclaré 
que tous ceux qui depuis les guerres présentes ont esté 
Iioefmans et conseillers d'iceux hoefmans, et aussy les 
eschevins de la loy vièse et nouvelle, et avec eux, tous 
les doyens et autres bourgeois et habitans d'icelle ville 
de Gand , jusques au nombre de deux mille bommes du 
moins, venront au-devant du duc ou du conte de Cba- 
rolois, son fils, à demy-lieue hors d'icelle ville, à tel 
jour qu'il plaira au duc ordonner et déclarer : c'est as- 
savoir les boefmans et conseillers , tous nus en leurs 
chemises et petits draps, et tous les autres descbaux, 
nue teste et desceints; et tous se mettront à genoux de- 
vant le duc ou le conte de Cbarolois, et eux estans en 
cest estât, diront ou feront dire hautement par la bouche 
de l'un d'eux, en langage françois, que faussement et 
mauvaisement et comme rebelles et désobéissans et entre- 
prenans grandement en l'encontre du duc, de son autorité 
et seignourie, ils se sont mis sus en armes, ont créé hoef- 
mans et couru sus à monseigneur le duc et à ses gens, 
et lui ont fait plusieurs invasions et voyes de fait; qu'ils 
s'en rapportent et en requièrent en toute humilité mercy 
et pardon au duc ; et ce fait, tous les dessusdits ensamble 
à une voix crieront mercy au duc et lui requerront pardon , 
grâce et miséricorde; et moyennant l'accomplissement 
des choses dessusdites, le duc dès lors leur octroyera grâce 
et pardon de leurs dites offenses, sauf et excepté et sans 
préjudice de la réservation faite par les ambassadeurs 
touchant l'article de l'exemption des villes, chastellenies, 
pays, bailliages et lois dessusdits déclarés, et aussy sauf 
et réservé et sans préjudice de la question des bannisse- 
mens renvoyée en ladite chambre ; sur lesquels points ainsj' 



340 CHRONIQUE 

réservés et aiissy de la question de iceux bannissemens en 
sera appointé et jugé, sans avoir regard des choses réser- 
vées aucunement aidier à ladite rémission ou pardon 
qui leur sera fait. 

Item. Pour l'amende proufitable et pour dommages et 
intérêts du duc, ont iceux ambassadeurs condamné les 
esclievins des deux bancs, doyens des mestiers et de tis- 
serans et autres petits mestiers, doyens, conseillers , et 
tout le commun peuple de la ville de Gand, envers le duc 
en la somme de deux cens mille escus d'or de xlviii gros, 
monnoie de Flandres, la pièce, et payés aux termes et en 
la manière qui s'ensieut : c'est assavoir dedens trois ans 
qui seront finis au terme de demy-aoust mil IIII'LV pro- 
chain venant, comme il est plus à plain déclaré en ladite 
sentence , et parmy et moyennant ce et en accomplissant 
par iceux Gantois les choses dessusdites. 

Iceux ambassadeurs ont dit et prononchié que les guer- 
res, discors et différens d'entre le duc et ceux de Gand sont 
et d€^ourront appaisiés et pacifiés, et que lesdits Gan- 
tois vivront et demorront en et soubs la bonne obéissance 
et subjection de leur seigneur monseigneur le duc, et sy 
cesseront toutes voyes de fait, et aux choses dessusdites et 
chacune d'icelles, et aussy à les garder et entretenir de 
point en point, ainsy que dessus est dit et déclaré, sans 
jamais pouvoir faire, ne venir au contraire iceux am- 
bassadeurs ont condempné et condempnent ceux de Gand '. 

» Cette sentence arbitrale fut publiée au cloître de Saint-Pierre de 
Lille, le 4 septembre 1452. L'analyse qu'en ont donnée Jacques Du- 
clercq et Matthieu d'Escoucby, est moins étendue que celle de notre 



DE CHASTELLAIN. 341 



CHAPITRE XXVI. 



Comment ceux de Gand ne volrent riens tenir de ce qui estoit 
ordonné et conclu par les ambassadeurs. 

Les Gantois ne firent compte de la sentence qui les 
avoit compiins et se recommencèrent à faire guerre plus 
forte que devant. Et pourtant que c'estoit sur l'hiver, le 
duc entretint ses g-ens de guerre en la frontière à l'encontre 
des Gantois, et fut le maréchal de Bourgongne ordonné 
à estre à Courtray, lequel fut bien accompagné de cheva- 
liers et escuyers et de bonnes gens de guerre de Bour- 
gongne, de Flandre et d'Artois. A Audenarde estoit messire 
Jacques de Lalaing moult bien accompagné ; pareillement 
estoit messire Antoine bastard de Bourgongne en la ville 
de Tenremonde moult bien accompagné de chevaliers et 
escuyers. Et en la ville d'Alost estoient messire Antoine de 
Wisocq et messire Louis delà Viefville, très-bien accompa- 
gnés de gens de guerre ; et d'autre part estoit en la ville de 
Bruges le seigneur de la Gruthuse : et messire Simon de 
Lalaing estoit en la ville de l'Escluse, et aussi le capitaine 
du pays du Franc. Et quant à la noblesse du pays de 
Flandre, ils estoient tous avec leur prince, en faisant 
guerre contre les Gantois , tant à leurs places comme es 
bonnes villes tenant le parti du duc. A Ath en Hainaut et 
es places et marches d'environ, estoit messire Jehan de 
Croy, seigneur de Chimay, grand bailly et gouverneur de 
Hainaut, moult bien accompagné de chevaliers et es- 
cuyers et gens de guerre , tant Hainuiers comme gens de 
Picardie ' . 



• Ce fut vers cette époque qu'un illustre missionnaire, qui peu après 
devait sauver h Belgrade toute la chrétienté d'une nouvelle invasion 



34-i CHRONIQUE 



Tout au long de l'hiver et partie de l'été , les Gantois 
faisoient guerre, boutoient les feux es villages et es mai- 



des barbares, adressa au duc de Bourgogne les instances les plus vives 
pour l'exhorter à la paix. Il ne se trompait pas en lui annonçant l'af- 
faiblissement de sa puissance, fondée surtout sur celle de la Flandre, 
et la ruine prochaine de sa dynastie. Nous reproduirons ce document 
inédit (eu l'abrégeant toutefois) d'après un précieux recueil de docu- 
ments de cette époque, conservé à la Bibliothèque impériale de Paris : 
« Très-noble et très-redoubté prinche. Les haultes délibérations et 
consaulx vertueulx, dignes de mémoire perpétuel, qui ont esté trouvés 
envers toy, m'ont raemply non-seulement de toute léesse espirituelle, 
mais aussy par une très-singulyère confyance, m'ont eslevé et esjoy 
jusques à présent. Quel chose est-ce, si je regarde bien l'onneur et la 
glore de Jhésu-Crist, que je puis oyr plus gracieuse et plus désirée 
que le très-noble et très-redoubté prinche duc de Bourgogne disposast 
et esmeut véritablement sa puissance redoubtée à la recouvrance de 
la Terre-Sainte, et si je regarde l'accroissement de la sainte foy cres- 
tyenne, quelle chose me pourroit estre plus agréable, plus souefve et 
plus plaisant que ung ost et une belle armée pour recouvrer le s^aint 
sépulcre de Nostre-Seigneur, roi éternel et pardurable, et si on me 
veult interroguer sur ce, je respons : Que me pourroit-on dire chose 
plus douce que icelluy mon prinche, le prince auquel je me suis du 
tout voué, le prince, dis-je, très-redoubté par toutes terres, tout chré- 
tien, tout très-noble en toutes vertus, laissant mémore ainsi grande à 
ceulx qui vendront apprès luy, et à sa très-noble maison, tant grande 
lumière pour reluire et resplendir par tout le monde, ainsy et par tel 
manière que presque par touttes partyes la noble renommée voleroit 
d'avoir restitué et rappareilliet et par effect et à toute diligence disposé 
l'éritaige des chrétiens, le lieu du Souverain Empereur, et où le prys 
de la raençon humaine a esté respandue, c'est assavoir le sanc de 
Nostre-Seigneur Jhésu-Crist, lequel lieu est montaigne en laquelle 
il a plu à Dieu habitter, et luy pendant en la croix, les bras estendus, 
pryer pour ceux qui le crucefyoyent. Certainement, oncques au 
temps de mon ancyen eage, ne fust oye chose plus joyeuse ; mais, 
las moy ! que est-il survenu ? Le malvais homme, l'ennemy de l'u- 
main lignage, ainsy que j'entengs en grant douleur de coer et que 
je le dis en pleurant, maintenant par envye a semé une malvaise erbe 
qui est division et dissension, car il a esmeu et eslevé le serf et sub- 
get à rencontre du seigneur, et le prince enaj^gry de couroux à ren- 
contre du poeple, adfin que par le moyen de sa grant malice inter- 
posée, il este à mon prince la couronne de sy grant glore, comme 
dit est, et qu'il prive du tout le poeple crestyen du loyer de si grant 
méritte. Élas! dis-je, très-glorieux prince, comme estrange adven- 



DE CHASTELLAIN. 543 

sons aux champs , et firent de moult grands dommages , 
es pays de Flandre et de Hainaut, sur les sujets et obéis- 



ture et diverse relation et rapport se peut de ce ensievir ! Comme 
ceste chose est très-dure aux oreilles de tes subgets que, comme le 
jour approche de povoir acquérir sy grant triomphe , tu es dit es- 
prouver ta force et ton glaive contre les tiens proppres! Tu es dit 
obscurcir et mucyer la gloire de toy-meismcs! Tu es dit destruire 
ta propre seignourye ; tu es dit finabloment opprimer et abaissier la 
haulte puissance de toy-meismes. Hélas ! très-sage prince, pourcoy 
es-tu tant esmeu et couroucyé en toy-meismcs? Ne scès-tu pas que 
ch'est la glore de tes anemis, s aucuns en as, lesquels sont tous 
resjoys , voyans que tu seulement dissipes et gastes ce que tout le 
monde doubteroit et crainderoit envahir, pour ce que plus légièrement 
ils pourront entreprendre sur ce que tu laisseras et demeura entier. Et 
très-noble lignée et très-excellens enffans, en quele seurté et espé- 
rance, demourrés-vous si le père exerce le premier son glaive à ren- 
contre de vous, et s'il vous deshérite le premier? Et très-noble prince 
et moult très-excellent seigneur, je te prye, voclles oyr et escou- 
ter ton petit serviteur qui, par très-grant amour et charité qu'il a en- 
vers toy, est tellement hurtés et débouttés que pour toy il descend du 
tout aux pies de Jhésu-Christ. Ayes pityé et compassion des tiens au 
moins, si tu ne regardes à toy. Regarde h ceulx à venir et aux cas qui 
surviennent. En espécial, je prye afin que tu convertisses à ta très- 
haulte lignée la lumière qu'elle a reçue des plus grans, en plus ample 
clarté et lumière. Preing et embrasse paix, posé ores que déprime face 
il te semble que tu ayes aulcun damage ; car le Prince qui en nul 
temps n'est deuement aourés et servis sans paix, est de si grand vertu 
et puissance que ton dommage il te rendera en tout double. Pour 
certain, la justice du prince est la paix des poeples; tuition de paix, 
francise de peuple, deffcnsc de gcnt, garison de malades ou languis- 
sans, joye des hommes, attemprance de aer, temps serain de mer 
facundité de terre, héritage des enffans et espérance de la béati- 
tude éternelle, de laquelle nul ne joyra sans la paix de Celuy qui est 
vraye paix. Le roy de glore venans apporta paix au monde ; les angles 
chantent paix en terre aux hommes de bonne voulempté ; le Roy pai- 
sible prêche paix et bénit les paisibles ; il enseigne paix à ses disciples; 
il dénonce paix à tous ; il semont et appelle ses ennemis à paix, quant 
pour eulx il fait pryères au Père pardurable, et finablementle lieu de 
celui est fait en paix qui sur toute chose bonne appert avoir congnois- 
sance de tous biens, et pour ung très-singulier et très-espécial héri- 
tage et très-riche royaulme a laissiet paix à ses cnfans et disciples, en 
disant : « Je vous donne ma paix, ma paix je vous laisse. » O paix, qui 
est de très-grant douceur et suavité que tu ne poes estre pro ferrée sans 



3i4 CHRONIQUE 

sans du duc. Et aussi pareillement les seigneurs dessus 
dits estans es frontières contre eux, leur firent grant 

le baisyer et conjonction desleffres ! très-noble prince, recoeuvre-la; 
embrasse-la et n'ayes point paour de perdre avoecques elle, comme 
ainsy soit quelle seulle est deffense et garde des prinches, conserva- 
tion de couronne, clarté et noblesse de pensée et de coraige, lyen 
d'amour, coupple de humaine alliance, unité des coers, connexion de 
choses diverses et maison et arche de toutes vertus. Elle seule vainct; 
elle règne, elle commande et oste faintises ; elle comprime les fraudes 
et baras ; elle réprime les inimités ; elle extirpe les dissensions ; elle 
acquiert amis ; elle surmonte les anemis ; elle comprime les yres et cou- 
roux; elle apaise les batailles; elle surmarche les orgueilleux. très- 
noble prinche, paix gardée en la maison, c'est-à-dire en seignourye, 
estably homme rengnant sur tous les climas du monde. Sédition 
amène seigneurie à néant, ainsy que souventesfois elle a tolu et éverty 
les couronnes d'aultres royaulmes. Preing la paix de ta très-noble 
âme, adfin que tu ne soyes oublieux de ta vertu ainsy grande. Quele 
chose, très-noble prince, quelle chose t'a prouflté de chacyer tous- 
jours tes ennemis loing de tes pays et seignouryes , si maintenant tu 
exerces mortelle vengeance contre ceulx qui sont tes enffants en gou- 
vernement, posé ores qu'ils soyeut contumas et rebelles envers tÔ3'? 
Quelle loenge et honneur, quelle glore et triumphe , quelle utilité et 
loyer pues-tu avoir et attendre si tu opprimes les tiens, destruis ta 
seignourye, dégastes l'éritagede tes enffans? Véritablement à toy de- 
meurent seulement les périls, comme ajnsi soit que la fin des guerres 
et batailles soit incertaine ; et souventesfoys, celui qui cuide vain- 
cre, est vaincu, et finablement quelque chose qui demeure Je mal ou 
de damage, sera converty (que Dieu ne voelle) au grant préjudice de 
toy et de tes enffans ou subgets. Et je prye ta très-noble seignourye 
que si damage temporel ne te moet ad ce que dit est, que au moins tu 
quy es des princes catholicques très-chrétiens, ayes pité des povres 
âmes rachettées du glorieux sanc de Jhésu-Crist et ne les voelles 
souffrir périr, comme ainsy soit que une seule âme soit plus précieuse 
que tout le monde, ne la mort des inffinis et innumérables corps, adfin 
que je parle avoec saint Augustin , si ils trespassent en grâce, ne 
peut estre comparée au damage d'une âme de quelque povre créature 
humaine, tant soit de basse condition, qui meurt en péchiet; lesquels 
périls, selon ce que tu as commencyé ta guerre, non-seulement moy, 
petit serviteur de ta très-noble seignourye, mais tous les loyaulx 
chrétiens, ont souffert plus griefment et soufferont si tu ne te dé- 
sistes. Et pour ce, très-redoubté prinche, voelles toy désister et vaincre 
toy-meismes, qui vaincs les autres; car tu en porteras le triumphe de 
plaine victore si toy-meismes te vaincs vertueusement. Tu as exemple 
des tyens propres et des plus grans empereurs, roys et prinches qui 



DE CHASTELLAIN. 345 

guerre et dommage , où maints Gantois y furent pris , 
morts et rués jus, dont des noms ne fais ci nulle mention, 

te exortent et admonestent de recliepvoir cheste couronne. Prime face 
ensiewir les hommes, as le roy des roys et seig-neur de ceux qui ont 
seignourye, Jliésu-Christ , nostre souverain empereur, en ensievant 
lequel tu ne poes esrer. Tu ne dois doubtor perdre ta dignité, car ceulx 
qui siewent Cheluy qui est vraye voye, vérité et vye, ne poent esrer, 
ne doivent avoir honte, ne n'est besoings qu'ils ayent aulcune doubte. 
Regarde doncques, regarde ton Crist, nostre Dieu, pour honneur du- 
quel tu as acquis en terre tant grant et louable nom, et quant tu re- 
gardes le Seigneur de ses subgets tant durement offendu que bonne- 
ment il ne poet estre apaisié, synon par leur mort, considère combien 
grande est la pityé et l'amour de la très-douce paix du roy éternel envers 
ces subgets, quant non-seulement il leur pardonne selonc leurs mé- 
rittes, mais se expose à mort pour leur salut. Ne demandons-nous pas 
chascun jour qu'il nous pardonne? « Pardonnez doncques et on vous 
« pardonra, » dit Notre-Seigneur Jhésu-Crist, et derechief : « Si vous 
« pardonnes aux hommes leurs péchyés , vo.stre père céleste vous 
« pardonra vos péchyés, et si vous ne pardonnes aux hommes, aussy 
« vostre père ne vous pardonra pas vos péchyés. » Et pour ce, très- 
noble prinche, pardonne, ptirdonne et espargne à ton poeple, et ne 
voelles donner ton héritage en reproucbe, appelle toy-meismes cheulx 
qui esrent, rechoy ceulx qui venront à toy. Et par ta digne clémence, 
surmonte-les tous et leur bailles touttes choses que ils te demanderont, 
adfin que tu deffendes les âmes de la mort de sy griesve bataille, posé 
ores qu'il y ayt aulcun dommage temporel. Ayes confyance en Notre- 
Seigneur, car si tu le ensuis, tu auras plus de louenge et de glore et 
acquéras plus de proufit et de loyer et auras plus d'eulx, si ils sont 
fais tes amys, que tu n'auroyes si sans aulcune despense tu les faisoyes 
tous morir et que par engins et machines de guerre ils fuissent par 
toi destruis. très-glorieux prince ! soit du tout arrière de tes yeux le 
jugement humain, lequel juge avoir vaincu, estre triumphe, et avoir 
pardonné, estre injuryé ; ettouttevoyes, le souverain honneur est par- 
donner ; aussi souveraine gloiro est, quant tu poes vaincre, de povoir 
pardonner. J'ay fyance que ta très-noble seignourye, douée de sapience, 
s'employera en toute briefté aux très-doulx lieux de paix, adfin que 
le saint sépulcre de Notre-Seigneur soit rendu à la chrétienté, laquelle 
chose voelle concéder la clémence de Notre-Sauveur Jhésu-Crist, aux 
pies duquel jo prye sans cesse pour toy et ta noble maison. 

« De votre très-noble et très-redoubtée seignourye, le petit serviteur 
inutile et loyal orateur, frère Jehan de Capistrauo, de l'ordre dos 
frères mineurs le plus petit et indigne. 

'< Escript à Wratislavia, le xix*: jour de mars, l'an mil IIIP LUI. » 



Zm CHRONIQUE 

sinon du bastard de Blanc-Estrain , qui estoit meneur de 
plusieurs Gantois de mauvaise vie, tenant une compagnie 
qui s'appelloit la Verte-Tente ' , comme de bannis , bri- 
gands et bouteurs de feu , qui aucunes fois se trouvoient 
ensemble deux ou trois mille hommes , l'une fois plus , 
l'autre fois moins. 

Sy advint que le neuvième jour de juin mil iiii" lui , 
le bastard de Blanc-Estrain avoit assemblé et mis ensemble 
jusques au nombre de seize à dix-huit cents combattans 
pour porter dommage au pays de Hainaut, et de fait entra 
audit pays, et fît bouter le feu en un village nommé Helle- 
selle^ Les nouvelles en vinrent au seigneur de Chimay, qui 
lors estoit en la ville d'Ath , au pays de Hainaut , accom- 
pagné de plusieurs chevaliers et escuyers , tant des sei- 
gneurs de la Hamède, de Bossu, de Harchies, comme 
d'autres; car avec ce que le duc avoit ordonné cent payes, 
ledit pays de Hainaut payoit cent lances et les archers , 
desquels messire Jehan de Croy, seigneur de Chimay, es- 
toit le chef et capitaine. Or est vérité que tantost qu'icelui 
seigneur de Chimay ouït les nouvelles de ce feu qui estoit 
bouté audit lieu de Helleselle , il fit sonner sa trompette, 
afin que ses gens montassent à cheval , lesquels furent 
tantost et incontinent armés et montés. Le seigneur de 
Chimay, voyant ses gens prests, issit hors de la ville d'Ath; 
lui et ses gens tirèrent tout droit là où ils virent que le 
feu et la fumée estoient, et chevauchèrent tant qu'ils se 



' Ils se donnèrent nom la Verte Tente pour ce qu'ils se tenoient par 
les champs, bois et hayes. [Chron. an. cor]), clir. Flandr., t. III, p. 448.) 
— Lesquels tenoient les bocages et les champs sans converser, ne re- 
pairer en icelle ville de Gand. (M. de Coucy, 67.) Eu Normandie, il y 
avait des compagnons de la Verte Feuillée. 

^ Helleselles, près de Renaix. Le MS. 16881 porte par erreur : Her- 
selles. 



DE CIIASTELLAIN. 347 

trouvèrent au village de Helleselle, où les Gantois avoient 
bouté le feu comme dessus est dit. Et là trouvèrent 
femmes, lesquelles leur dirent que les Gantois s'en retour- 
noient vers leurs marches, et qu'ils menoient charroi avec 
eux. Lors le seigneur de Chimay fit avanchier.ses cou- 
reurs, lesquels se mirent sur le trac des Gantois, qui s'es- 
toient retraits en un bois et furent trouvés en ordonnance de 
combattre. Le bois où iceux Gantois estoient boutés, estoit 
fort et les entrées estroites , tellement que le seigneur de 
Chimay et ses gens ne savoi^nt comment les assaillir, car 
iceux Gantois estoient grans gens et sy avoient en leur 
bois couleuvrines à garder les entrées, lesquelles es- 
toient moult étroites , comme dessus est dit. Toutesfois, 
ainsi que Dieu le voulut, le seigneur de Chimay fit des- 
cendre de ses archers , lesquels se mirent en une estroite 
voye, et commencèrent à tirer sur lesdits Gantois, et iceux 
Gantois à tirer de leurs couleuvrines sur lesdits archers; 
et au commencement fut navré le bastard de Blanc-Es- 
train d'une flesche en la jambe, et tantost qu'il se sentit 
navré, il demanda un cheval, qu'on amena et monta dessus 
pour soi sauver, comme il fit. Le seigneur de Chimay, 
quand il vit partir le bastard de Blanc-Estrain, fit marcher 
son estendard , que portoit un gentil chevalier nommé 
Josse de Hamme '. Alors quand les Gantois virent leur ca- 
pitaine s'enfuir et l'estendard de monseigneur de Chimay 
marcher contre eux, et qu'ils sentirent le trait des archers, 
ils se mirent tous en desroi et prirent la fuite , et y eut 
grant Décision de Gantois ; car sur la place où ils furent, 
es bois et dedans les bleds où ils se muchoyent, furent 
trouvés de morts trois h quatre cents hommes. 

' Ce nom miinque dans tous les manuscrits, sauf dans le n" 16881 
où il a été ajouté d'une autre main. 



348 CHRONIQUE 

Maintes belles besognes furent en cette saison faites sur 
les Gantois, tant des seigneurs et capitaines estans es 
villes et chasteaux es frontières dessus écrites, comme des 
nobles de Flandre, avant ce que le duc se mist sus à puis- 
sance pour subjuguer ses ennemis les Gantois, comme il 
fit. Et plus bref eust mis le duc son armée sus pour aller 
à rencontre d'eux, si ce n'eust esté que les nations et mar- 
chands estrangers lui firent requeste de reclief , que son 
plaisir fust de leur accorder qu'ils s'entremeslassent de 
faire l'apaisement et accord d'iceux Gantois envers le duc, 
et qu'il leur donnast congé d'aller à Gand, pour essayer si 
audit apaisement et accord ils pourroient rien besogner, 
laquelle cbose le duc leur accorda volontiers et de bon 
cœur, car il ne désiroit autre cbose avoir des Gantois, 
fors qu'ils fissent envers lui, ainsi que bons sujets doivent 
faire envers leur bon et naturel seigneur et prince. Icelles 
nations, qui moult desplaisantes estoient de la rébellion 
des Gantois, s'acquittèrent grandement d'aller et de venir 
devers le duc et devers ceux de Gand, et allèrent tant d'un 
costé et d'autre, que les Gantois députèrent leurs gens no- 
tables pour aller devers le duc; et enfin fut traité l'apaise- 
ment et accord qui s'ensieut : 

CHAPITRE XXVII. 



Cy devise comment les nations des marchans de rechief estans en 
Bruges firent tant devers le duc de Bourgongne qu'à leur prière et 
requeste il leur ottroya d'aller à Gand pour savoir s'ils pourroient 
faire l'accord de ceux de Gand devers leur seigneur le duc de Bour- 
gongne. 

Premièrement, touchant la correction et renouvellement 
de la loy de Gand, iceux Gantois offrent et sont contens 



DE CHASTELLAIN. 349 

que audit renouvellement de la loy soit procédé doresna- 
vant selon la forme et teneur du privilège du roy Philippe 
de l'an 1301, et sans ce que les doyens des mestiers et les 
doyens des tisserans se puissent, ne doivent entremettre 
de la recréation et renouvellement de la loy, ne de l'élection 
des esliseurs dénommés audit privilège, ne qu'ils puissent 
ou doivent nommer ou faire nommer aux esliseurs aucuns 
pour les eslire en nouveaux eschevins ou conseillers ; et 
aussy ne se entremettront aucunement de l'exercice et ju- 
ridiction d'icelle loy, ne des jugemens qui se doivent faire 
par iceux eschevins et conseillers, ne estre plus en la 
chambre d'iceux eschevins, quant ils conseilleront ou ju- 
geront les procès pendans devant eux, et aussy ne seront 
point présents quand ceux de la loy esliront les quatre esli- 
seurs, et s'entremettront seulement de ce qui touche et 
peut toucher la tâche de leurs offices ; et si par suborna- 
tions et par prendre promesses, ils s'efforcent de faire pro- 
céder à ladite création de loy ou qu'ils s'entremettent à 
juger et appointer causes avec iceux eschevins, ou qu'ils 
voudroient estre présens à nommer lesdits quatre esliseurs 
de la ville ou empeschier lesdits de la loy en leurs offices, 
en ce cas iceux doyens seront privés de leurs offices de 
doyens et réputés inhabiles pour estre en loy, ou autrement 
punis selon l'exigence des cas, et sera doresnavant pro- 
cédé au renouvellement de la loy selon leur privilège en 
prenant et eslisant vingt-six personnes notables et souffi- 
sans de la ville, sans avoir regard aux tisserans, ne aux 
autres mestiers, et sans ce que lesdits huit esliseurs puis- 
sent eslire ledit nombre de vingt-six hors des trois mem- 
bres de la ville, mais sera en la faculté d'iceux esliseurs de 
prendre et choisir à leur advis le nombre de vingt-six 
personnes des plus notables et souffisans de ladite ville; 



350 CUROî^iyUE 

et aassy demourra eu la faculté des viels esclievius d'eslire 
les quatre prud'hommes de la part de la ville, tels qu'ils 
verront en leurs consciences pour faire l'élection des nou- 
veaux esclievins et conseillers, sans ce que iceux doyens, 
ne autres ne s'en entremettent, nonobstant toutes coustu- 
mes et usages au contraire, et dès maintenant sont con- 
tens lesdits de Gand que sans attendre la mi-aoust la loy 
soit créée selon la forme du privilège, ainsi que dit est, et 
que la loy ainsi créée demeure jusques à la mi-aoust pro- 
cliain venant et qu'elle dure jusques à la mi-aoust l'an 
mil quatre cent cinquante-quatre. 

Itmi. Touchant la bourgeoisie de ceux de Gand, tant 
au regard de l'acquisition, de la continuation et entretene- 
ment de leurs bourgeois et bourgeoises, en joyront et use- 
ront doresnavant selon le contenu de leurs privilèges et 
non autrement, et nonobstant toutesvoies coustumea et 
usages au contraire. 

Item. Au regard des bannissemens qui se feront à Gand, 
eschevins de Gand ne pourront et ne devront doresnavant 
faire iceux bannissemens sans l'octroy ou consentement 
du duc ou de son bailly de Gand, et si le bailly ne vou- 
loit estre présent avec iceux eschevins à faire lesdits ban- 
nissemens, quand requis en sera, les eschevins de Gand 
en pourront faire complainte et dolèance au duc estant au 
pays, ou en son absence aux gens de son conseil, pour y 
pourveoir, ainsy qu'il appartiendra par raison, et s'il est 
trouvé, parties oyes, que iceluy bailly ait esté en def- 
faute, il sera privé de son office et autre mis en son lieu, 
et avec ce punis selon l'exigence du cas. 

Item. Des édits et statuts, les échevins de Gand ne pour- 
ront, ne devront faire doresnavant aucuns édits, ordonnan- 
ces ou statuts, sans congié, licence et octroy du duc ou de 



DE CHASTELLAIN. 3S4 

son bailly de Gand, en déclarant nuls et de nulle valeur 
les statuts, ordonnances et édits, qui auroient esté faits par 
les eschevins de Gand sans le congié , licence, octroy ou 
consentement du duc et de son dit bailly, 

lUm. Au regard de la coo-noissance des officiers, laquelle 
CQgnoissance le duc dit à luy appartenir, ceux de Gand 
ont accordé que ladite cognoissance en tous cas criminels et 
civils, concernans et regardans lesdits officiers à cause de 
leurs offices et de tout ce qui en appartient et pourra dé- 
pendre, sera et appartiendra au duc seul et pour le tout, 
et s'il advient que iceux officiers, soubs couleurs de leurs 
offices, prennent ou arrestent ou entreprennent cognois- 
sance sur vrais bourgeois de Gand, autrement et en autres 
cas qui sont déclarés au privilège de contenu, le bailly 
de Gand sera commis et aura cognoissance de par le duc 
de sur ce à la complainte de ceux de Gand appointier et 
ordonner et de contraindre les officiers à remettre et dé- 
laisser ladite cognoissance à eschevins de Gand selon 
leur dit privilège et qu'il trouvera, parties oyes, estre à 
faire par raison ; et si le bailly est trouvé en deifaute, les 
escbevins en pourront faire complainte au duc, s'il est au 
pays, ou en son absence aux gens de son conseil, et le duc 
ou les gens de son conseil y pourront remédier ainsy qu'il 
appartiendra par raison. Et s'il est trouvé que iceux offi- 
ciers aient esté en deffaute, ils seront punis et privés de 
leurs offices, et autres mis en leurs lieux, et en seront pu- 
nis et corrigés selon l'exigence du cas. 

Item. Au regard de la cognoissance des délits et malé- 
fices commis et perpétrés par bourgeois de Gand, iceux do 
Gand accordent que si aucun qui soit vrai bourgeois de 
ladite ville de Gand aura commis et perpétré aucun délit 
ou maléfices, hors mises les franches villes de loy, les 



352 CHRONIQUE 

déliuquans qui seront vrais bourgeois ou vraies bourgeoises 
pourront choisir à estre traités, à cause des délits ou malé- 
fices, par-devant lesdits esche vins de Gand ou en la juri- 
diction où le cas sera advenu, sans ce toutesvoies que les 
eschevins de Gand puissent attraire à eux la cognoissance 
des excès ou maléfices commis, ne des malfaiteurs avec les- 
quels les aucuns de leurs vrais bourgeois auront esté, sup- 
posé que le principal malfaiteur fust leur bourgeois, et 
n'auront cognoissance fors seulement desdits bourgeois qui 
auront commis et perpétré lesdits excès et maléfices hors 
mises icelles franches villes de loy, comme dit est. 

Item. Touchant les placcards et lettres closes que ceux 
de Gand escrivent aux officiers du duc et autres, doresna- 
vant ils se escripveront et soubs-escripveront dessoubs , 
sans eux mettre en marge, ne au-dessus en teste, et se y 
conduiront et régleront ainsy que font les trois autres 
membres de Flandres, et non autrement. 

Item. Offrent que par leurs hoefmans, eschevins et 
doyens, avec ceux qui venront au-devant du duc ou du 
conte de Charolois son fils pour crier mercy, ils feront 
porter leurs bannières, les présenteront au duc et les lui 
rendront pour en faire sa voulenté, et pour partie de la 
réparation de l'offense que ceux de Gand ont commise en 
eslevant et portant contre lui icelles bannières. 

Item. Des blancs chapperons. Ceux de Gand ne useront 
plus de avoir lesdits blancs chapperons, ne d'autres gens 
de telle condition, soubs quelque nom qu'ils puissent estre 
nommés et dont par cy-devant, par mauvaise coustume mise 
sus contre raison, ils ont usé soubs couleur de exécuter 
leurs sentences et commandemens, laquelle coustume est et 
sera abolie et mise jus; mais pour exécution d'icelles sen- 
tences et autres exploits de justice qui seront et se pour- 



DE CHASTELLAIN. 353 

ront faire es cas et par la manière qu'il appartiendra, le 
duc, pour ce faire, commettra et ordonnera son bailli de 
Gand. 

Item. Des évocations des causes et procès introduits et 
pendans par-devant les lois et autres officiers des villes et 
chastellenies d'Audenarde et de Courtray , de la conté 
d'Alost, des pays de Was et Quatre-Mestiers , de Bier- 
vliet, de Tenremonde et d'ailleurs au pays de Flandres, 
iceux de Gand n'en useront plus. 

Item. Touchant lesdites villes et chastellenies de Cour- 
tray, d'Audenarde, deBiervliet, de Tenremonde, d'Alost et 
d'iceux pays et terroirs de Was et des Quatre-Mestiers, les- 
quelles villes et chastellenies, pays et terroirs, le duc veut 
estre et demourer à tousjours et en tout cas francs et exempts 
du pouvoir, autorité et chastellenie de Gand, pour les rai- 
sons alléguées de la part du duc, iceux de Gand sont con- 
tens que icelles villes et chastellenies et terroirs demeurent 
en tel estât que sont de présent, sans y estre rien fait, ne 
innové d'une part et d'autre, durant le terme et temps de 
demy-an à compter du jour que ceux de Gand auront fait 
ce qu'ils seront tenus de faire devers le duc pour l'amende 
honnorable, pendant lequel temps et le plus tost que faire 
se pourra, sera en ceste matière appointé et ordonné par 
voie amiable ou de justice, ainsy que cy-après sera devisé 
du duc et que ceux de Gand seront contens, sans ce tou- 
tesvoies que en ceste partie ceux de Gand se puissent ai- 
dier de la grâce, abolition et pardon que le duc leur fera 
de leurs oifenses et mesprentures, que icelle grâce leur 
puisse proufiter, ne préjudicierauduc, touchant le fait des 
villes et chastellenies de Courtray, d'Audenarde, de Ten- 
remonde, dAlost, de Biervliet et des pays et terroirs de 
Was et des Quatre-Mestiers, dont dessus est faite mention; 



354 CHRONIQUE 

et demourront au surplus iceux de Gand au regard de ce 
en tel droit qu'ils y doivent et peuvent avoir de pré- 
sent. 

Item. Touchant l'amende honnorable, ils offrent que 
leurs hoefmans et conseillers d'iceux hoéfmans, aussi les 
eschevins de la loy vielle et nouvelle, et avec eux, tous les 
doyens et autres des bourgeois et liabitans d'icelle ville de 
Gand, jusques au nombre de deux mille hommes du moins, 
viendront au-devant du duc ou du conte de Charolois son 
fils à demie lieue liors d'icelle ville à tel jour qu'il plaira au 
duc ordonner : c'est assavoir lesditslioefmans et conseillers, 
tous nus en leurs chemises et petits draps, et tous deschaus 
et nues testes, et tous se mettront à genoux devant le duc 
et le conte de Charolois, et eux estans en Testât dessusdit, 
diront ou feront dire par la bouche de l'un d'eux en lan- 
gage françois que faussement et mauvaisement et comme 
rebelles et désobéissans et entreprenans grandement à ren- 
contre du duc et de son autorité et seignourie, ils se sont 
mis sus en armes, ont créé hoéfmans et couru sus au duc 
et à ses gens et luy ont fait et commis plusieurs invasions 
et voies de fait, qu'ils s'en repentent et en requièrent en 
toute humilité merchy et pardon au duc : ce fait, tous en- 
samble à une voix criront merchy au duc. 

Item. Touchant les trois portes, c'est assavoir les deux 
portes de ladite ville de Gand, l'une nommée Peterselle- 
porte et l'autre Euvre-porte, par lesquelles deux portes 
ceux de Gand yssirent et partirent hors d'icelle ville de 
Gand, de chà et delà la rivière de l'Escaut, pour assiéger 
Audenarde,et l'autre porte nommé l'Hospital-porte, qui est 
du costé du pays de Was, par laquelle ceux de Gand 
yssirent pour aller à Eupplemonde et courir sus au duc et 
.son armée, ceux de Gand offrent et sont contens que icel- 



DE CHASTELLAIN. 355 

les deux portes par lesquelles ceux de Gand yssirent pour 
aller assiéger la ville d'Audenarde, qui fut un jour de 
jeudy après Pasques, l'an mil quatre cent cinquante-deux, 
seront et demourront closes et fermées perpétuellement 
et à tousjours chacun jour de jeudi de chacune sepmaine 
de l'an, en telle manière que par icelles deux portes, les- 
quelles seront fermées et closes, comme dit est, l'on ne 
pourra ce dit jour de jeudy de chacune sepmaine de l'an 
aucuns entrer, ne yssir de ladite ville. Et sont aussy con- 
tens que l'autre porte, nommée l'Hospital-porte, soit fer- 
mée en perpétuelle mémoire et murée à tousjours et 
condempnée, sans la pouvoir jamais ouvrir, ne par icelle 
faire entrée, ne issue en ladite ville, si ce n'est le bon 
plaisir du duc ou de ses successeurs, contes et contesses 
de Flandres. 

Item. Touchant la restitution des dommages et intérêts 
advenus au duc pour la diminution de son domaine en ses 
pays de Flandres et de Hainaut, à l'occasion de la guerre, 
ceux de Gand avec les autres membres se assambleront 
pour ceste cause et communiqueront ensamble, pour ad- 
viser aucune voie et consentir à accorder chose qui soit 
souffisante et dont le duc se doj^e contenter. 

Item. Pour l'amende proufita])le offrent iceux de Gand, 
que au cas que iceux membres aviseront et accorderont 
avec iceux de Gand aucune chose raisonnable, de laquelle 
le duc se contentera pour récompensation desdits domma- 
ges et intérêts dont en l'article précédent est faite mention, 
ladite amende proufitable sera de deux cent mille ridders 
d'or, et si iceux membres ne accordent et appointent sur 
ladite restitution' d'iceux dommages par la manière que 
mon dit seigneur le duc soit content, en ce cas ladite 
amende sera de trois cent mille ridders d'or. 



356 CHRONIQUE 

Item. Pour la réparation plus ample et la réédéfîcation 
(le plusieurs églises destruites en Flandres, et mesmement 
de l'église de Rupplemonde, pour faire croix et levées ' et 
épitafes, fondations de messes audit Rupplemonde et ail- 
leurs où il plaira au duc, iceux de Gand offrent au duc 
cinquante mille ridderâ d'or. 

Item. Et au regard des points et articles qui furent 
passés à Gand par les députés d'icelle ville de Gand avec 
l'évesquede Tournay et autres conseillers du duc, touchant 
plusieurs doléances lors faites de la part du duc, lesquels 
articles sont signés des seings manuels de maistre Jehan 
Rim, maistre Gille Papal et maistre Pierre Goetghebuer, 
iceux de Gand sont contens que ceux desdits articles qui 
ne sont compris, ne appointés cy-dessus, lesquels le duc 
voira accepter, seront par iceux de Gand agréés et consen- 
tis, ainsy qu'ils ont esté passés et signés par les dessusdits 
nommés clercs de ladite ville. 

Après iceluy traité fait, les députés de Gand se rallè- 
rent en leur ville et montrèrent aux hoefmans, éche- 
vins et communauté de la ville de Gand , le traité fait 
à Lille avec le duc leur seigneur et prince ; mais iceux 
Gantois n'en voulurent rien tenir. Ainsi se remirent à la 
guerre, et allèrent bouter le feu à l'un des beaux villages 
de Flandre nommé Hulst, par quoi il convint que le duc 
se mist sus et qu'il rassemblast son armée. 

Le duc de Bourgongne se partit de la ville de Lille le 
dix-huitième jour de juin l'an LUI, et vint au giste à 
Courtray, où il séjourna cinq jours en attendant que son 
armée et son artillerie fussent prestes, et quand le duc 
eust son armée assemblée , c'est à savoir hommes d'armes, 

' Levées, tombeaux. 



DE CHASTELLAIN. 357 

archers et arbalétriers , et artillerie grosse et menue, fut 
ordonnance faite pour la garde de son corps et de sa ban- 
nière , par la manière que l'année devant estoit, excepté 
que le seigneur de Ternant, qui avoit la charge de la ban- 
nière du duc, estoit pour lors en Bourgongne, et fut com- 
mis en son lieu messire Jehan bastard de Saint-Pol ; et au 
regard de l'avant-garde , au lieu du comte de Saint-Pol, 
qui pour lors estoit allé par devers le roi de France, le 
maréchal de Bourgongne y fut ordonné, et messire Jehan 
de Croy , lequel durant les guerres en fut toujours l'un 
des chefs ; et avec eux messire Simon de Lalaing et mes- 
sire Jacques son neveu. Et le comte d'Estampes menoit et 
conduisoit l'arrière-garde ; et quant au seigneur de Croy, 
comte de Porcien et gouverneur de Luxembourg, lui fut 
ordonné et expressément commandé de par le duc de 
Bourgongne à aller au pays de Luxembourg, pour cause 
de ce que plusieurs chevaliers, escuyers , villes et forte- 
resses s'estoient rebellés à l'encontre du duc, comme cy- 
après sera déclaré plus à plein '. 

CHAPITRE XXVIIL 

Comment le duc de Bourgongne se party de la ville dé Courtray et se 
mist aux champs à grant puissance pour subjuguer les Gantois. 

Or est vérité que le duc de Bourgongne se partit de la 
ville de Courtray le vingt-quatrième jour ensuivant dudit 
mois, et alla au giste à Audenarde; puis se partit d'Aude- 
narde, et s'en alla mettre le siège devant Scenderbecque % 

' Cette phrase, qui renvoie à un autre passage de la Chronique gé- 
n^'rale, a été effacée dans la Chronique de Jacques de Lalaing. 
=* Schendelbeke. 

Tn\f II ^2."» 



338 CHRONIQUE 

une forteresse ainsi nommée , que les Gantois occupoient 
et tenoient, où il y avoit gens qui moult de maux faisoient 
au pays de Hainaut et ailleurs es marches et pays du duc. 
L'artillerie fut assise et afustée et la place tant battue de 
canons et de bombardes , que iceux Gantois eurent les 
cœurs faillis, tellement qu'ils se rendirent à la volonté du 
duc, qui fut telle qu'ils furent tous pendus et estranglés. 
Et fut icelle reddition faite le xxvii^ jour de juin. Le duc 
demeura trois jours en son logis depuis la place rendue, 
et le troisième jour après, qui fut le dernier jour du mois 
de juin, se délogea le duc de devant la place de Scender- 
becque, et se tira à Audenarde, où il ne demeura qu'une 
nuit ; et le lendemain, qui fut le premier jour de juillet 
audit an LUI, le duc alla au giste à Courtray, jusques au 
troisième jour après qu'il se délogea et s'en alla mettre le 
siège devant la forteresse de Poucques, où les Gantois 
avoient mis de leurs gens de guerre, qui moult de maux 
faisoient par le pays d'environ, et couroient tout jusques 
à Bruges et à Roulers et en plusieurs autres lieux du pays. 
Au partement que fit le duc de devant la place de Scen- 
derbecque, il ordonna à messire Jacques de Lalaing qu'il 
allast devant la forteresse de Audenove' que les Gantois 
tenoient, et aussi tenoient un fort moustier au lieu nommé 
Vellesicq\ Cette place de Audenove estoit enclose d'eau, 
de fossés, de muraille et de ponts-levis et barrières, mais 
des plus fortes n'estoit pas. Toutesfois les Gantois la te- 
noient et faisoient des maux assez au pays d'environ. Sy 
fut avisé que le vaillant chevalier messire Jacques de La- 
laing, atout sa charge de cent lances et ses archers, iroit 
devant icelle place pour y enclore lesdits Gantois, et 

' Audenlio-ve, au sud de Velsicque. 
* Velsicque. 



DE CHASTELIAIN. 359 

garder qu'ils n'ississent de la forteresse, tant que plus 
grant puissance de gens du duc y fipst arrivée pour les 
prendre d'assaut ou autrement. Messire Jacques de La- 
laing emprit la charge que le duc lui avoit ordonné à 
faire, et pour la mettre à exécution, se mit en chemin, lui 
et ses gens , et y alla de nuit. Et assez loin de la place, 
messire Jacques fit descendre de ses gens à pied , et illec 
laisser leurs chevaux, afin que ceux de la place n'ouïssent 
le bruit des chevaux. Et environ le point du jour il se 
trouva droit devant la place ; et lui , voyant qu'il estoit 
jour, fit par l'un de ses gens crier le guet; mais nul ne 
respondit, dont messire Jacques et ses gens s'esbahirent 
assez, et cuidoient que les Gantois le fissent par malice, et 
qu'ils eussent sçu leur venue, par quoi ils eussent pré- 
paré leur artillerie pour les grever; mais autrement estoit, 
car les Gantois s'en estoient fuis et avoient fermé portes 
et barrières et levé le pont, et à le voir, il sembloit qu'il y 
eust gens dedans la place. Lors messire Jacques de La- 
laing fit dépouiller de ses gens , qui passèrent l'eau des 
fossés et allèrent avaler le pont et ouvrir la porte et bar- 
rières, et sy entra messire Jacques de Lalaing et ses gens 
dedans icelle place où ils trouvèrent la plupart des meubles 
des Gantois, lesquels, de haste qu'ils eurent de fuir, lais- 
sèrent. Quand messire Jacques de Lalaing eut la place par 
la manière que vous avez ouï, il envoya devers le duc 
pour savoir quelle chose il lui plairoit qu'il en fist. Vray 
est que le duc fut conseillé de la faire démolir et ardoir, 
et ainsi le manda à messire Jacques , qui très-envis et à 
grand regret accomplit le commandement du duc, car 
jamais de feu bouter ne vouloit-il estre consentant. 

Après ce qu'icelle place fut arse et démolie, messire 
Jacques de Lalaing s'en retourna devers le duc son souve- 



5G0 CHRONIQUE 

rain rfeig'neur, qui tenoit le siège devant la forteresse de 
Poucques; et fut te iir jour de juillet au soir que le bon 
clievalier arriva au siège de Poucques , et le lendemain 
matin il alla ouïr trois messes sans bouger, en la tente 
du duc, et parla à un notable docteur de l'ordre des frères- 
prêcheurs, nommé maître Guy de Donzy ', en confession; 
car il faisoit conscience du feu qu'il avoit par l'ordonnance 
du duc fait bouter en la forteresse de Audenove. 

Après icelles messes dites et célébrées, messire Jacques 
monta à cheval, pour ce qu'il estoit un peu blessé en une 
jambe, et alla voir une bombarde que le duc faisoit jeter 
pour abattre et démolir la muraille d'icelui chastel de 
Poucques, c'est à savoir entre la porte et une tour, qui es- 
toit très-forte, et aussi d'autres engins à poudre, tant 
mortiers et autres veuglaires comme de petite canons. Le 
seigneur de Saveuses et autres avoient fait faire des tran- 
chées et approches en plusieurs lieux, et estoit la place 
fort approchée et battue. Messire Jacques de Lalaing re- 
gardoit ces besognes. Et là trouva Toison-d'Or, de qui il 
estoit moult accointé , et bien avoit raison , car messire 
Jacques de Lalaing avoit fait armes douze fois en champ 
clos devant iceluy Toison, son juge commis de par le 
duc ; et dit tout en souriant à Toison-d'Or, ainsi comme 
par farce et esbattement , la manière et comment il avoit 
pris la forteresse de Audenove; et puis quand messire 
Jacques eut vu les approches, et benne espace soi devisé 
à Toison-d'Or, icelui Toison lui dit : « Messire Jacques, il 
« est temps d'aller reposer votre jambe, car maistre Jehan 
« Caudet, le chirurgien de monseigneur le duc, dit 



' En 1460 le duc de Bourgogne payait une pension à Gui de Donzy, 
docteur en théologie, « pour soy aidier à entretenir aux estudes à Paris.» 



DE CHASTELLAIN. 361 

« qu'elle veut le repos. » Lors messire Jacques resjDondit 
qu'il s'en alloit disner , et à l'après-disher ne se bougeroit 
de son logis pour le repos de sa jambe, en laquelle, comme 
dessus est dit, avoit esté un peu blessé. Mais la perverse 
et maudite fortune ne le voulut souffrir, car quand ce vint 
environ quatre heures après midi, ledit messire Jacques 
monta à cheval et s'en retourna voir les approches , où il 
trouva de rechef Toison-d'Or au lieu et place où le matin 
il l'avoit trouvé. Et s'estoit mis icelui messire Jacques tout 
à cheval à couvert d'un gros arbre, et là regardoit l'abat- 
ture qu'avoit fait la bombarde dedans la muraille de ladite 
forteresse de Poucques. Lors Toison-d'Or s'approcha d'ice- 
lui messire Jacques, et se prit à deviser à lui, et lui dit : 
« Monseigneur , comment ! vous deviez reposer votre 
« jambe, et ne deviez point partir de votre logis cet 
« après-disner ! » Le bon chevalier regarda Toison-d'Or 
en souriant, et lui dit qu'il lui commençoit à ennuyer 
d'avoir esté si grand espace en son logis. 

Or advint, ainsi comme messire Jacques de Lalaing 
faisoit ces devises à Toison-d'Or ', alla venir messire Adol- 
phe de Clèves, seigneur de Ravestain, lequel tout droit 
s'en alla grant allure soy bouter tout droit dessous le man- 
teau d'une bombarde, pour le doute du trait de ceux de la 
forteresse; après lui venoit le bastarddeBourgongne, vestu 
d'un paletot d'un très-riche drap d'or cramoisi , et portoit 
sous son bras un crennequin, et avoit ceint un carquois 
garni de traits. Lors, quand messire Jacques de Lalaing 
vit les deux seigneurs dessus nommés, lesquels s'estoient 
mis dessous le manteau de la bombarde, descendit de son 
cheval et s'en alla deviser avec lesdits seigneurs de Ra- 

' Lcfcbvre Saint-Rcmv. 



362 CHRONIQUE 

vestain et le bastard de Boiirgongne ; et estoit Toison-d'Or 
assez près. 

Or est vray que communément on fait aux deux costés 
d'une Lombarde et du manteau tranchées et fossés pour 
estre à couvert, tant pour aviser l'abatture que la bom- 
barde fait, comme aussi pour le canonnier prendre sa 
visée; mais à icelle bombarde n'estoient encore faits les 
tranchées et fossés, et y a voit à deux costés du manteau 
quatre pavais ', c'est-à-savoir à chacun costé deux. 

Le seigneur de Eavestain, le bastard de Bourgongne et 
messire Jacques de Lalaing- se prirent à regarder l'abat- 
ture que faisoit la bombarde contre ladite muraille de la 
forteresse de Poucques et tous trois cuidoient bien estre 
tandés" contre le trait de la place; mais messire Jacques 
de Lalaing estoit dehors le manteau de la bombarde, au 
couvert d'un pavais regardant la place. Sy advint à celte 
heure qu'un canonnier estant dedans l'une des tours de 
ladite forteresse avoit affusté un veuglaire pour battre le 
manteau de la bombarde, qui d'aventure à celle maie 
heure avoit son veuglaire chargé ; sy y bouta le feu, et 
férit la pierre dudit veuglaire le pavais derrière lequel 
estoit messire Jacques de Lalaing ; et là fut féru en la teste 
de l'éclat d'une pièce de bois, qui estoit au-devant du pa- 
vais au dextre costé, et au-dessus de l'oreille, tellement 
qu'il eut le coin de la teste emporté et partie de la cervelle, 
et chut à la renverse tout estendu par terre, sans que 
oncques il remuast pied, ni jambe. Alors un frère carme 
alla à lui, et moult dévotement lui ramenoit et mettoit en 
mémoire Dieu et la glorieuse Vierge Marie. Et quand 



' Le pavais était un grand bouclier qui protégeait les canonniers. 
Voyez Ducange, au mot : pavesium. 
2 Tandés, ù couvert. 



DE CHASTELLAIN. 363 

messire Jacques de Lalaing ouït jDarler de Dieu et de la 
Vierge Marie , que tant avoit aimée que pour l'amour 
d'elle il avoit pris le mot et devise de la nonpareille, il 
tourna son entendement devers ledit carme, cuidant par- 
ler; mais il estoit si oppressé de la mort qu'il ne pouvoit 
former parole par manière qu'on le pust entendre. Toutes- 
fois il joindoit les mains, et mettoit peine à parler et avoit 
entendement, comme disoit le dit carme, et ne demeura 
guère que le bon clievalier fîna ses jours : qui fut grant 
dommage, car plus vaillant que luy n' avoit en toute l'ar- 
mée et n'avoit d'eage que environ trente-deux ans. 

Devant que l'âme partit du corps dudit messire Jacques 
de Lalaing, lequel portoit l'ordre de la Toison d'or à son 
col pendue à un las de soie noir, Toison-d'Or luy leva 
ladite ordre du col, en couvrant sa face de grosses lar- 
mes, en faisant si grant deuil que homme du monde 
pouvoit faire, car tant le aimoit et plus que son propre 
frère. Tantost le bruit et la voix alla courant parmy l'ost 
du vaillant chevalier, et tant que son bon prince le duc le 
sceut, qui moult grand deuil en fist, et si grant deuil que 
de ses yeux en yssoient les grosses larmes, et avoit le cœur 
si estraint que un seul mot de sa bouche ne pouvoit yssir. 

Le deuil fut si grant par tout l'ost, qu'il sambloit que 
un chacun eust perdu l'un de ses meilleurs amis ; et 
qu'il soit vray, quant un grant host est assamblé, on ot le 
bruit et le son de ceux de l'ost d'une lieue et plus , c'est as- 
savoir chevaux hennir, bruits d'hommes et de femmes, 
trompettes, tamburins et fleutes sonner, dont le bruit est 
grant , mais pour l'amour du bon chevalier, il fut plus 
d'une heure que tous ceux de l'ost furent sy acoisiés ' , que 

' Acoisiés, silencieux, en repos. 



364 CHRONIQUE 

de un tret d'arc arrière on n'eust homme, ne femme oy, 
pour le deuil que un chacun en faisoit. 

Hélas ! et que dira-on du deuil que le père et la mère, 
les frères et sœurs et les deux vaillants chevaliers , le sei- 
gneur de Créquy et le seigneur de Montigny, ses oncles, 
firent d'avoir perdu une telle fleur de chevalerie, et si 
grant perte qu'ils ont faite ! Un resconfort y a pour eux, 
c'est que tant que les livres dureront, sa bonne renommée 
ne faulra. 

Le bon chevalier messire Jacques de Lalaing, après 
sa mort, fut emporté à Lalaing où son corps gist. Dieu en 
ait l'âme ! 

CHAPITRE XXIX. 



C'y fait mention comment le due de Bourgongne prit le chastel d^ 
Poucques et fit pendre tous ceux qui dedens estoient, puis y fist 
bouter le feu. 



Or faut revenir à parler du duc, qui tenoit le siège de- 
vant la forteresse de Poucques, comme dessus est dit. Vray 
est que ceux qui tenoient la place se rendirent, le V jour 
du mois de juillet, à la volonté du duc, qui fut telle que 
tous les hommes furent pendus et estranglés, mais les 
femmes furent honnestement gardées et renvoyées où elles 
volrent aller. Et le septième jour d'iceluy mois ensuy- 
vant, le duc se deslogea de devant icelle place de Pouc- 
ques, après ce qu'il l'eut fait démolir, et à toute son armée 
s'en retourna à Courtray, où il ne séjourna guères et s'en 
alla à Audenarde, et d'illec alla mettre le siège devant 
Gavres, après ce qu'ils furent sommés par le roy d'armes de 
Flandres, ainsy que [pour] toutes les autres places il avoit 



DE CHASTELLAIN. 36S 

fait ; et là y eut un beau logis de toutes choses, et mer- 
veilles estoit de voir le grant nombre de tentes et de pa- 
villons qui là estoient. 

La forteresse fut aprocliiée et battue de canons. Ad- 
vint que le capitaine de la place de Gavres pour les 
Gantois, lequel estoit un doyen des maçons de la ville de 
Gand, vit la place fort battue et aprochiée, pour quoy il 
trouva manière de yssir de nuit, et s'en alla tout droit en 
la ville de Gand, où il fit assembler toute la loy, hoefmans 
et communauté de ladite ville, et leur compta et dit que 
le duc de Bourgongne n'estoit point au siège de Gavres, et 
qu'il n'y avoit que un peu de gens tous désarmés et loings 
logiés l'un de l'autre, et qu'ils estoient bons à deslogier et 
à lever le siège de devant Gavres'. Après ce que iceluy 
doyen des maçons et capitaine de Gavres eut ainsy parlé 
et donné sa teste à copper s'il n'estoit vrai, il fut ordonné 
et appointé par les Gantois qu'il seroit cryé par tous les 
lieux acoustumés à faire cris en la ville de Gand, que tous 
hommes aydables au dessoubs de l'eage de soixante ans et 
au-dessus de vingt ans fussent armés et embastonnés pour 
aller avec les hoefmans et capitaines de la ville de Gand 
lever le siège de Gavres, laquelle chose fut ainsy faite", et 

' Plusieurs chroniqueurs accusent de trahison non -seulement le 
capitaine de Gavre, mais aussi les Ang-lais qui étaient au service des 
Gantois : 

« Dedens Gand estoient pluisieurs Eng-lès, auxquels ceux de Gand 
s'estoient allés dès le commencement de la guerre en eux remem- 
brant du temps du siège d'Ypre. Ces Englès vindrent ung jour à sauves 
trêves à Tenremonde devers aucuns autres Englès de lor congnois- 
sance, lesquels estoient lors à saudées du duc Philippe et de la compa- 
gnie de messirc Anthoinc, bastard de Bourgogne, lesquels firent avec 
lesdits Englès de Gand un marchiet que ils feroient vuidier ceux de 
Gand à la bataille aux champs pour venir lever le siège de Gavre. » 
[Chron. ms. de lallaye.) 

2 Gandavi mandatum est per capitaneos ut unusquisque se dispo- 



306 CHRONIQUE 

se trouvèrent les Gantois, tant de ceux de la ville de Gand 
que des villages d'entour, de vingt à trente mille hommes, 
et svavoient environ de trente à quarante Anglois achevai. 

CHAPITRE XXX. 



Comment ceux qui estoient dedens la forteresse de Gavres se rendirent 
à la volenté du duc, lesquels furent tous pendus et estranglés. 



Or faut parler comment, la journée de la bataille, la 
forteresse se rendit. Il est vray, comme devant est dit, que 
la nuit de la bataille le capitaine de Gavres estoit yssu de 
nuit et s'en estoit allé à Gand. Et quant vint le matin, ceux 
de la forteresse requirent de parlementer, disans qu'ils se 
vouloient rendre, laquelle chose fut rapportée au duc; 
mais il ordonna que s'ils ne se vouloient rendre à volonté, 
que on ne parlast pas à eux. Dedens la place avoit des 
Anglois, qui pour riens ne s'y vouloient accorder, mais 
riens ne leur valut, car ceux qui dedens estoient avec 
eux, estoient les plus forts, et en la fin se rendirent, au 
jour de lundi xxiii" de juillet l'an dessusdit, environ huit 
heures du matin, tous à la volonté du duc. 

Le prévost des maréchaux fut ordonné à prendre et 
recevoir les prisonniers, et par le commandement du duc 
furent tous condempnés à estre pendus, excepté le prestre; 
et quant les Anglois sceurent qu'il leur falloit morir, ils 
envoyèrent au remède devers aucuns grans seigneurs de 
l'host, lesquels les poursievirent, mais riens ne leur prou- 



ncnt ad defendendum tam uxores quam libères, et factus fuit terri- 
bilis concursus omnium auditis fragoribus machinarum quibus cas- 
trum deGavere obpugnabatur. (But, Chron. manusc.) 



DE CHASTELLAIN. 367 

fita, et respondit le duc qu'il vouloit que on leur fist hon- 
neur, c'est assavoir, qu'ils fussent les premiers pendus et 
mis au plus haut. 

Le confesseur et l'exécuteur de la justice furent mandés, 
lesquels ne firent, depuis la rendition, que confesser et 
pendre jusques environ une heure après midy, que on crya 
que chacun s'apprestast pour la bataille, pour laquelle 
cause le bourreau cessa à pendre, et en y eut j^lusieurs qui 
leur vie eurent respitée jusques après la bataille. Mais 
après la bataille achevée, ils furent tous pendus comme 
leurs compagnons. 

CHAPITRE XXXI. 

Comment les Gantois à grant puissance saillirent de la ville de Gand 
pour venir combattre le duc de Bourgongne leur seigneur, et com- 
ment il leur en vint. 

Or faut revenir à parler des Gantois et comment ils se 
mirent aux champs en g-rant ordonnance de bannières et 
enseignes à merveilles grant nombre. Et faisoient mener 
après eux charroy chargé d'artillerie de ribaudequins et 
petits canons, les autres de vivres et beuvrages. Et ainsi 
cheminèrent et marchèrent plus de deux grandes lieues et 
demye de Flandres, en approchant le siège du duc qui 
tantost fut advertis de la venue des Gantois et comment 
ils venoient pour le combattre. Sy fut par tout l'ost cryé: 
alarme ! et tantost un chacun fut prest. L'avant-garde se 
mit devant en assez belle place, selon le pays, et avoient 
devant eux environ quatre-vingts lances de bien vaillans 
hommes, c'est assavoir le seigneur d'Espiry et le seigneur 
de Beaucamp, qui gardoient que les Gantois ne vissent 
Testât de l'avant-garde, laquelle estoit en belle et bonne 



368 CHRONIQUE 

ordonnance, c'est assavoir le plus de lances à cheval et les 
gens de trait à piet et conduits par vaillans hommes. Et 
sur une esle de l'avant-garde, au costé senestre, estoit 
messire Jacques de Luxembourg atout sa compagnie qui 
estoit de cent lances et les archiers, et sy avoit encore avec 
lui les gens de feu messire Jacques de Lalaing. 

Or advint que le mareschal de Bourgongne qui estoit l'un 
des chiefs de l' avant-garde, cuida que messire Jacques de 
Luxembourg fust allé en la place oii il estoit, sans ordon- 
nance, par quoy il le reprit et luy dit plusieurs paroles 
dont messire Jacques ne fut pas content, mais estoient si 
près de leurs ennemis qu'il n'estoit pas heure de respondre. 
Et toutefois messire Jacques de Luxembourg n'y estoit 
pas allé sans ordonnance, car il en avoit demandé congié 
au duc, et la cause sy estoit pour ce que entre l'avant- 
garde et l'arrière-garde avoit un petit bois, par lequel les 
Gantois pou voient aller sur le logis du duc, sans ce que on 
les eust pu appercevoir, où ils eussent pu faire grand dom- 
mage et déshonneur au duc, c'est assavoir sur sa grosse et 
menue artillerie et sur tentes et pavillons et autres choses 
du logis. 

Et quant au duc, il estoit en très-belle et large place. 
Sy le faisoit beau voir de sa personne, et certes en toute sa 
compagnie n'avoit point si bel homme armé qu'il estoit. 
Et pour parler un peu comment il estoit monté et armé, 
vray est qu'il estoit si bien armé de son corps que jamais 
homme ne pouvoit mieux estre ; et pareillement de sa 
teste, et de dessus son harnas de teste avoit une très-belle 
houppe à fachon de fleur de lys faite et ouvrée de plumes 
et d'orphèvrie, tant richement que belle chose estoit à 
voir. Or faut parler de son cheval. Le cheval estoit un gros 
double ronchin d'Allemagne et à merveilles puissant, et 



DE CHASTELLAIN. 369 

bien le monstra ce jour. Armé estoit de beau cbamfraiu 
et d'une barde pour le cheval très-bien faite. Et à voirie 
mestre et le cheval aiusy armé, on pou voit bien juger qu'il 
estoit le prince et maistre de toute l'armée, et aussy à la 
vérité, ce fut celuy, pour le jour, qui mieux se monstra 
chevalereux et vaillant ' . 

En sa bataille avoit grant noblesse et grant nombre de 
bannières, entre lesquelles estoient le comte de Charolois, 
le comte d'Estampes, messire Adolphe de Clèves, Jehan 
monsieur de Coimbres, le bastard de Bourgongne et plu- 
sieurs autres seigneurs, qui cy-après sont escrits et aussy 
le nom des nouveaux chevaliers et nouveaux bannerets. 
Et ainsy que le duc estoit en très-belle ordonnance et en 
icelle belle place, vint Toison-d'Or et dit au duc comment 
le mareschal de Bourgongne, les seigneurs de Chimay et 
de Montagu et messire Simon de Lalaing l'envoyoient de- 
vers luy, pour luy dire qu'il ne se bougeast de la place où 
il estoit, car entre luy et son avant-garde avoit un bien 
estroit passage, et que s'il se faisoit que l'avant-garde re- 
culast pour la puissance des Gantois, que phis tost seroit 
passée son avant-garde devers lui, qu'il ne seroit vers 
sa bataille, vu qu'il avoit en sa compagnie beaucoup 
plus de gens qu'il n'y avoit en sa dite avant-garde. 

Lors le duc lui demanda [ce] qu'il luy en sembloit, et lors 
Thoison luy respondit que, à son ad vis, il valoit mieux 
que luy et sa bataille marchassent avant contre ses enne- 
mis, en baillant courage, aide et confort à son avant- 
garde, que ce que il faulsist que avant-garde reculast 



» Et alloit le duc en cliascune bataille donner cœur et hardyment, en 
leur disant qu'ils se combatissent tiardyment contre les Gantois et qu';i 
l'ayde de Dieu, ains que le soleil se couchast, ils seroient tous riches. 
(J. Duclcrcq, II, 53.) 



370 CHRONIQUE 

en retournant devers lui ; car de reculer, ne prendre nou- 
velle place ne pouvoit nul bien venir. 

Lors le duc sachant qu'il disoit vérité, très-désirant de 
ce faire, sans autre délibération de conseil et sans plus 
attendre, fit appeler messire Jehan le bastard de Rentj^ 
lors capitaine des archers , et luy commanda que tost et 
diligemment il fîst passer tous ses archers l'estroit pas- 
sage, tirant vers l'avant-garde, qui fut ainsy fait. 

Le duc, avant que tous ses archers fussent passés, il 
passa iceluy passage, qui ne sambloit pas estre mau- 
vais. Et à la vérité il n'est à croire que oncques si grant 
nombre de gens fussent passés un tel passage et destroit; 
en si peu d'heures que le duc et sa bataille passèrent. 

Le duc avoit fait bailler aux archers de son host arcs 
et flesches à ceux qui en avoient mestier, et que plus est, 
furent arcs et flesches de l'artillerie du duc abandonnés 
à tous ceux qui prendre en vouloient. 

Le duc avoit fait tirer envers ses ennemys plusieurs 
ribaudequins qui peu servirent. Prestement que le duc et 
sa bataille furent passés l'estroit passage, les Gantois cuidè- 
rent prendre nouvelle place et plus forte qu'ils ne avoient, 
mais ils furent si près hastés, tant des quatre-vingts lances 
qui devant eux estoient de messire Jacques de Luxem- 
bourg et de ses gens, et aussy s'y gouvernèrent grande- 
ment le seigneur d'Espiry et messire Guillaume Rolin, 
seigneur de Beau camp, et tellement que Gantois se mi- 
rent en désaroy et fuite ; et là furent maints Gantois morts 
et desconfits, car peu ou riens se deffendirent Gantois à 
celle heure et ne contpndoient que à eux sauver. Mais 
voyant que ne pou voient fuir, ne eschapper, pour ce que 
le duc et ceux de sa bataille (quant aux hommes d'armes), 
estoient à cheval, avisèrent un grant clos fermé de trois 



DE CHASTELLAIN. 371 

parts ou plus de la rivière de l'Escaut , car icelle rivière 
couroit autour à façon de fer de cheval, et l'autre fer- 
meté estoit de fossés, de hauts arhres et de hayes, et n'y 
avoit que une entrée hien estroite. 

Dedens ledit clos estoient tous la plupart des riches et 
notables hommes de Gand, hien armés et embastonnés, et 
sy y avoit culevriniers et gens de trait ; et à la vérité dire, 
ils estoient bien gens à redoubter au lieu où ils estoient. 

Plusieurs nobles hommes et vaillans sieuvoient et chas- 
soient y ceux Gantois, accompagnés de maintes bannières, 
que vaillans chevaliers et escuyers eslus à ce portoient; 
mais quant ce vint qu'ils furent arrivés devant ledit clos 
où les Gantois estoient, voyans l'ordre qu'ils tenoient pour 
combattre et le fort lieu où ils estoient, furent conseilliés 
d'attendre la venue du duc et pour cause. Et quand le duc 
fut venus, sans espargner son corps, ne son cheval, se 
frappa dedans les Gantois où il reçut sur son corps 
maints coups de picques et d'autres bastons, et son cheval 
qui tant bien armé estoit, fut navré en neuf ou dix lieux '. 



» En laquelle chasse, fortune le mist en plus grant dangier qu'il ne 
fut à Bruges, car lui, accompaignéd'ung homme seullement, qui estoit 
Bertrandon, son premier escuyer trenchant, et qui portoit son pen- 
non, se vint bouter contre huyt cens ou mille combatans de ses enne- 
mys, qui se estoient retrais en ung pré fermé de trois parts de bonnes 
haies vives et du quart lez de la rivière de l'Escault, auquel pré n'avoit 
que une entrée, il se fourra dedans par l'ardeur de son hault couraige, 
luy deuxième, comme dit est. Ses enncmys luy tollurent l'entrée, affin 
qu'il ne peust retourner, et moult vigoureusement le assaillirent de 
toutes pars, combien qu'ils ne sçavoient adonc qu'il estoit, et tellement 
fut enclos de tous lez, frappant sur ses ennemis et euls sur luy, que 
Bertrandon, doubtant le péril que il veoit devant luy, coucha sa lance 
à laquelle pendoit le pennon, et, contraignant le cheval des espérons, 
frappa ses ennemys, criant à haultc voix : « Traistres, traistres! tuc- 
« rez-vous vostre prince? » A cette voix, fut en plus grand danger, 
car ceulx qui cuy doyen tbesongner à ung simple chevalier, oyant que 
ce estoit leur prince, dirent : « C'est ce que nous quérons. « Et à ceste 



on CHRONIQUE 

Et toutefois ne furent les Gantois rompus de la première 
entrée que le duc fist sur eux, mais il avoit si grand désir 
de les mettre à desconfîture que de rechief par deux ou 
trois il frappa dedans. Et là fut le duc sieuvy de maints 
vaillans chevaliers et escuyers qui Ijien et vaillamment se 
gouvernèrent. Ce jour, messire Jelian, le Lastardde Saint- 
Pol, seigneur de Haubourdin, porta la bannière du duc, 
Bertrandon de la Broquière ' portoit le pennon, et Hervé 
de Mériadec l'estendart, lequel.il mit hors de la lance et le 
mit autour de son col et combattit ce jour vaillamment 
avec les autres. Et quant Gantois virent la grant vail- 
lance du duc, je crois qu'ils le recognurent et se mirent 
à genoux en luy cryant mercy à haute voix, disant tous : 
« Helas ! nous nous rendons. » Mais la chose estoit si avant 
allée que à grant peine les eust pu le duc sauver, et en peu 
d'espace y eut piteuse boucherie, car tous furent mis à 
mort et par glaive ou par eau ; car quand ils virent la 
desconfîture et que nuls n'estoient pris à rançon, ils 
se mirent à saillir en la rivière qui tant estoit parfonde que 
ceux qui y saillirent, furent tous noyés. Là y eut grant 
nombre à merveilles de tués et noyés \ 



lieure se doubla leur couraige, car ils àvoient en main et à leur advan- 
tage celluy par qui pouvoit finer la guerre à leur désir ; mais le ma- 
gnanime prince, pour chose qu'il voie, ne se mue et se tient ferme et se 
combat si longuement comme près d'une heure. Finablement fut ouy 
le cry des ennemys , fut veu le pennon par aucun de ses gens qui 
tirèrent cette part et amenèrent archiers qui par leur traict contrai- 
gnirent les ennemys à saillir en la rivière (Guillaume Pilastre, EisL de 
la Toison d'or). 

» Bertrandon de la Broquière s'est illustré à un autre titre par son 
voyage en Orient. [Mss. 10264, bibl. impér. de Paris ; bibl. de Bour- 
gogne, 7250, 7251.) En 1445, il était capitaine de Rupelmonde ; en 1453 
le duc de Bourgogne lui donna les oost-dunes de Flandre. 

2 Terra Flandrise suorum et hostium sanguine velut ad vomitum 
satiata. (But, Chr.man.) 



DE CHASTELLAIN. 375 

Or n'est nul mal dont bien ne viengne, car par la 
deffense qui fut en iceluy clos où fut la desconfîture, fut 
la ville de Gand sauvée d'estre destruite; car à la vérité, 
qui tout droit fust allé, chassant et tuant les Gantois qui 
jusquesen leur ville, sans deffense nulle, se laissoient tuer, 
par ainsy nulle fermeté ne s'y fust trouvée ; car ils fu- 
rent tant épouvantés en la ville de Gand de icelle bataille 
et de la perte de leurs gens , que courag-e, ne hardement 
n'eussent eu de savoir fermer leurs portes, ains eussent 
abandonné la ville et leurs biens pour eux enfuir à l'oppo- 
site de la porte où le duc et ses gens fussent entrés, ainsy 
que depuis ceux de Gand le confessèrent après la paix 
faite; mais Dieu ne le voulut pas, car en une telle ville 
qu'est Gand, nepouvoit qu'il n'y eust des bonnes gens qu'il 
voùlust garder. Et qu'il soit vray, après la grande desconfî- 
ture qui fut dedens le clos, le duc demanda guide pour le 
mener devant la ville de Gand tout droit, car bien luy 
sembloit que pesle-mesle avec les fuyans, ils entreroient 
dedens la ville que tant avoit prise en hayne pour l'heure , 
qui est à penser que, si par force il y fust entré, ainsi que de 
légier ilpouvoit faire, il l'eust fait de tous points destruire; 
mais le guide qui le menoit et qui devant la bataille et les 
bannières chevauchoit, le mena tout le contraire et le ra- 
mena vers son logis de Gavres. Et quand le duc vit son 
logis, il s'arresta et dit : « Et comment je entendois que 
« on me menast droit à Gand, et on m'amène en mon 
« logis ! » Et lors demanda le guide, mais on ne le scut 
trouver. Et puis demanda s'il y avoit nuls qui chassassent 
les Gantois, et on lui dit que la pluspart de ceux de l'a- 
vant-garde chassoient ; de laquelle chose le duc fut moult 
joyeux. Vray est que plusieurs des gens du duc chassoient 
les Gantois, où maints en y eut de tués, mais la chasse ne 

Ton. II. 24 



374 CHRONIQUE 

se fit pas jusques à la ville de Gand, pour laquelle cause 
plusieurs Gantois furent sauvés, tant es bois, buissons que 
autrement. 

Quant le duc fut arresté, comme dessus est dit, en une 
assez belle place, là attendit nouvelles de ses gens qui les 
Gantois cliassoient, et pour les aider et conforter, si be- 
soing eust esté, mais nul besoing n'en estoit, car les Gan- 
tois estoient si espouventés que dix en eussent tué mille 
en y celle place. Et devant y eut plusieurs chevaliers ba- 
chelers qui furent par le duc coupés la queue de leurs 
pennons (ils furent par le duc faits banerets), c'est assa- 
voir, le seigneur d'Estembourg, le seigneur de Cobem, 
le seigneur de Condé, le seigneur de Ville , le seigneur 
de Miraumont et messire Jacques de Harchies, Chevaliers 
faits à ycelle bataille : premiers, messire Jacques de 
Luxembourg, messire Tbiebault de Neufcbastel, maré- 
chal de Bourgongne , le comte de Petite-Pierre , le sei- 
gneur de Ligne, le seigneur de Ribaupierre, le seigneur de 
Rougemont, le seigneur de Brienne, le seigneur de Gru- 
thuse, le seigneur de Prit, messire Jehan de Befroimont, 
messire Guillaume de Chandeniers , messire Philippe de 
Maldeghem, messire Jehan de Drinquan, le seigneur de 
Thaleme, messire Jehan de Hames, messire Charles de 
Flandres, messire Tristan de Toulongeon, messire Jehan 
de Viefville, messire Liénart Mouchet, messire Colart de 
Neufville, le seigneur de Chasteler, messire Anthoine 
de Rey, messire Guillaume de Rey, messire Josse Trist, 
messire François de Menchon , messire Jaques de Mont- 
martin, messire Jehan Ermenier, messire Jacques de 
Norquermes , messire Jehan de Norquermes , messire 
Jehan de Valine, messire Adrien de Chierhoult, messire 
Hiemont de Grisperre, messire Guillaume de Breule, 



DE CHASTELLAIN. 375 

messire Jehan de Strome, messire Gallehault de Ville- 
queval, messire Mathieu de Eobecque, messire Sohier 
de Gavre, messire Philippe Vilain, messire Jehan d'On- 
gny, messire Ferry de Crusance, messire Porins de Leaue, 
messire Philippe de Cohem , messire Lyon de la Hovar- 
drie, messire Christophle de Hardenthun, messire Charles 
de Noyelle, messire Aubert de Beaumont, le seigneur de 
Thoulou, messire Jehan de Vasiers, le Besgue de Eause- 
court, messire Jacques de Montigny, messire Eohert de 
Gouy, messire Bauduin de Cuvilliers, messire Simon 
d'Escormont, messire Glande de la Guiche, messire Colart 
Ango, messire Henry d'Estienbecque , messire Thirem 
d'Eptingnie, messire Quieret de Eumelon, messire Piètre 
Zulle, messire Loys de Hellemestre, messire Tirot de 
Wettedich, messire Henri Bussenet , messire de Hérines, 
messire Bernard de Malero, le seigneur de Bellain, le sei- 
gneur de Goux, messire Guy de Grantmont, messire 
Guillaume de Wallengin, messire Gilles de Proisy, mes- 
sire Eegnault d'Esplattelles, messire Jehan Peron, messire 
Hoste de Fosseux et messire Adrien de Havesquerque ' . 

En celle bataille avoit de grans seigneurs, tant de l'or- 
dre de la Toison d'or que d'autres, qui tous se conduisirent 
bien ce jour. Et là y eut maintes bannières et plusieurs 
princes et grans seigneurs. 

En icelle bataille y eut bien, que morts, que noyés, de la 
partie des Gantois de xx à xxx"", et de la partie du duc en 
furent morts de nobles hommes que cinq, et dont l'un fut 



» Le copiste auquel nous devons le ms. 16881 étant très-inexact dans 
sa transcription, il en résulte que pour l'orthographe des noms propres, 
il y a beaucoup d'erreurs à redresser. En ce qui touche ceux qui appar- 
tiennent ù la Flandre, lisez au lieu de Trist, Chierhoult, Drinquan ; 
Triest, Claerhout, Drinckham. 



37G CHRONIQUE 

mort devant la place dès le matin, et les quatre autres 
moururent à la bataille ; et estoient iceux cinq gentils- 
hommes, les trois de Bourgongne et les deux autres de 
Hainau : c'est assavoir de Bourgongne, Jehan de Poligny, 
Jehan de Belleverue et Pierre de Bieaufort, et les deux 
hennuyers Olivier de Launais et Jehan de la Gilesoulle. 
Aucuns parlent de sorts, quant on voit devant luy traverser 
bestes et oiseaux. Toutefois s'il estoit vray ce que on dit 
des Gantois, par luy en eut par aventure de ceux de la 
ville de Gand qui en furent heureux ; car on dit que, devant 
la bataille des Gantois, par deux fois deux lièvres traver- 
sèrent , dont aucuns Gantois s'en effréèrent tellement que 
aucuns d'eux s'en retournèrent en la ville de Gand, dont 
ils furent bien conseilliés ' . Et les autres dirent que devant 
l'avant-garde du duc, sailly aussy un lièvre qui tout droit 
se frappa dedens la bataille des Gantois et passa oultre 
sans estre mort, atteint, ne pris. Or est sage qui le sc^t, 
et fol qui s'y fie : toutefois ceux qui par celle cause s'en 
retournèrent à Gand, en furent heureux , comme devant 
est dit. 

Le duc. fut longuement attendant que ses gens fussent 
retournés de la chasse qu'ils avoient faite après les Gantois 
où ils avoient esté lassés de tuer et peu de prisonniers 
prendre. Et après ce que les enseignes furent revenues et 
tous retournés, le duc se retray en son logis et n'avoit bu, 
ne mengié de tout le jour. Quant il fut descendu de son 
cheval, il se fit désarmer par Mériadec et un sien pre- 
mier valletde chambre, nommé Jehan Coustain, et Toison- 
d'Or qui lui dit, après ce qu'il fut désarmé, que le sei- 
gneur de Créquy , qui avoit eu le pied percé à ladite 

' Cf. livre II, chap. XXXYII, p. 127. 



DE CHASTELLAIN. 377 

bataille , l'envoyoit devers lui pour lui ramener à mé- 
moire comme il estoit bien tenu de remercyer nostre 
benoît Créateur de la journée que de sa bonté et grâce 
luy avoit envoyée à l'encontre des Gantois, en luy exhor- 
tant, que de tant plus luy faisoit Dieu de grâce , et de 
tant plus de voit-il avoir le cœur piteux et plein de misé- 
ricorde, et sembloit audit seigneur de Créquy que le duc 
devoit faire sommer et remonstrer aux Gantois que non 
obstant que Dieu luy avoit donné la victoire sur eux et 
que bien estoit en luy de les corriger et punir moyen- 
nant sa grâce s'il luy plaisoit, toutesfois pour soy tousjours 
mettre en son devoir , encore de rechief il leur faisoit sa- 
voir que s'ils se vouloient eux retourner envers luy, il 
estoit prest de les recevoir et pardonner leurs fautes. Le 
duc ouy voulentiers les remonstrances que lui fist faire le 
seigneur de Créquy par Toison-d'Or, j)uis alla disner; car 
comme devant il est dit, il ne avoit bu, ne mengié de tout 
le jour. Et quand le duc eut disné, il manda son grant 
conseil, où il y eut princes et seigneurs en grant nombre, 
et quant le conseil fut assemblé, le duc parla luy-mesme 
des Gantois en remonstrant les grans grâces que Dieu 
lui avoit faites durant la guerre, et mesmement ce propre 
jour l'avoit fait victorieux à l'encontre d'eux, dont il ren- 
doit grâces et louenges à nostre benoît Créateur. Et pour 
soy mettre en son devoir et pour éviter l'effusion de sang 
et avoir Dieu de sa part, les avoit mandés pour cause de ce 
que il lui sembloit bon de envoyer devers les Gantois 
pour les sommer de venir à paix, en leur offrant grâce , 
et mesmement le traitié qu'il leur fit offrir en la ville de 
Lille ; et s'il sembloit bon, estoit prest de ce faire, en cas 
que ce scroit leur advys et conseil. Sy furent tous ceux 
qui là estoient, moult joyeux de la grâce et bouté de leur 



378 CHRONIQUE 

prince, qui le virent ainsy piteux et plein de miséricorde, 
entendu qu'il estoit bien en luy de mettre les Gantois à 
destruction et vu la grant hayne qu'il avoit sur eux. Et 
lorsqu'il les veoit du tout desconfis et en désespoir, il en 
avoit pitié, et là fut la première fois qu'il en avoit eu 
pitié'. 

Tous ceux du conseil furent de l'opinion du duc et 
moult louèrent sa grant bonté et clémence, en disant que 
son opinion estoit bonne et sainte, et que bien seroit 
d'envoyer devers eux unes belles lettres de remonstrances 
et sommation, laquelle chose fut ainsy conclue, et furent 
ordonnées les lettres telles qui s'ensieuvent : 

« A tous nos subjets inbabitans en nostre ville de 
« Gand, qui vous estes constitués voulontairement nos 
« ennemis rebelles et désobéissans en faisant guerre 
« ouverte avec nos subjets et pays, sans avoir cause, ne 
« action de ce faire, attendu et considéré que, dès. le 
« commencement que sommes venus à la seigneurie de 
« Flandres, nous avons eu nostre ville de Gand en espé- 
« ciale et singulière recommandation avant toutes autres 
« nos villes, de quelque pays et seignourie que ayons, en 
« donnant et eslargissant à icelle nostre ville de Gand 
« plusieurs libertés, droits et franchises, et en vous en- 
ce tretenant au surplus en vos privilèges à vous octroyés 
« tant par nous que par nos prédécesseurs comtes de Flan- 
« dres, et en vous administrant bonne raison et justice; 
« vous signifions que jà-soit-ce que à l'aide de nostre 



• Après ceste victoire par laquelle il pouvoit entrer à Gand par puis- 
sance et le destruire et démolir, comment aucuns luy conseilloient, 
il leur respondit : « Ceux ae Gand sont mon peuj^e. La ville est 
mienne : laquelle destruite, je ne sçay vivant qui en feist une pa- 
reille. » (Guillaume Pilastre, Hist. de la Toison d'or.) 



DE CHASTELLAIN. 379 

« benoît Créateur, qui par sa grâce nous a fait victorieux 
« contre voue en toutes batailles et journées entreprises 
'< de vostre part, et mesmement à la journée d'hier devant 
« Gavres, ainsy que chacun scet, dont rendons à iceluy 
« nostre Créateur loenge, grâce et merchy, néantmoins 
« nous qui voulons éviter l'effusion du sang humain et 
« qui désirons vous nos subjets qui estes desvoiés et mau- 
« vaisement conduits et séduits, réduire à bonne voye, à 
« l'obéissance de nous que sommes vostre prince et natu- 
« rel seigneur, affin que puissions venir à bonne paix, 
« union et transquillité, ainsy que avez fait du temps que 
« sommes venus à la seigneurie de Flandres; et sans 
« avoir regard à vostre obstination et à ce que avez dé- 
« servi punition de corps et de biens, nous sommes tousj ours 
« rendus enclins à toutes les journées qui ont esté tenues 
« pour le traité de paix, et encore sommes voulentaires 
« à vous faire grâce, en préférant miséricorde à rigueur 
« de justice, pour parvenir à la pacification de ceste pré- 
« sente guerre par vous mise sus , et mesmement à la 
« darraine journée nagaires en nostre ville de Lille en la 
« présence de nostre très-chière et très-aymée compagne 
« la ducesse, de nostre très-chier et très-aymé fils le comte 
« de Charolois et de nostre très-chier et très-aymé le comte 
« d'Estampes et autres de nostre conseil, à laquelle journée 
« ont esté avecques vos députés, avisés certains articles 
« pour éviter à la persévération de ceste présente guerre, 
« par lesquelles partyes vous imparty de nostre grâce, sans 
« en riens toucher aux privilèges à vous octroyés, comme 
« dit est , ainchois avoit esté ad visé que la loy de nostre 
« ville de Gand seroit renouvellée au lieu d'icelle nostre 
« ville selon la teneur de vos privilèges, affin que justice 
« pust estre administrée aux povres tout ainsy que aux 



380 CHRONIQUE 

« riches, et sans avoir regard , ne séparation des personnes, 
« et ainsy avoit esté advisé que les édits, statuts et ban- 
« nissemens seroient faits, présens nostre baillif et con- 
« sentans, selon la forme desdits privilèges ; et touchant 
« la cognoissance de vos bourgeois et de ceux qui meiïe- 
« ront à rencontre d'eux, en sera fait ainsy qu'il est dé- 
« claré en iceux articles et en ensieuvant la teneur de 
« iceux privilèges , et seulement que au regard de la 
« bourgeoisie foraine tant pour l'acquérir que pour la 
« garder, ainsy qu'il est contenu en certains privilèges de 
« feu le comte Guy jadis comte de Flandres ; et en outre 
« jà-soit-ce ainsy que par iceux articles , en tant que 
« les villes que prétendez estre de vostre chastellenie , 
« lesquelles selon raison doivent demourer exemptées à 
« tousjours d'icelle vostre chastellenie, ait esté dit que 
« sans y autrement ordonner, la question demourroit en 
« Testât et surséance jusques à demy-an, et que en la 
« fin dudit terme il en seroit appointé amiablement ou 
« par voye de justice, du consentement de vous et de 
« nous ; et combien aussy que au surplus par iceux arti- 
« clés n'ait esté advisé fors que aux points servans au 
« bien de vous et de la police de nostre dite ville de Gand, 
« et aussy pour partie de la réparation et amende hon- 
« nourable et prouffitable par la grâce et rémission de la 
« confiscation de vos corps et biens qui vous seroit re- 
« mise ; néantmoins ainsy que entendu avons et dessoubs 
« ombre de ce que au départir de nostre ville de Lille l'on 
« vous a donné à entendre que par iceux articles nous ne 
« contendons que à vous oster et abolyr vos privilèges, 
« ce que nous ne pensâmes oncques faire, vous avez à 
« ceste occasion refusé nostre grâce, dont nous nous don- 
« nons merveilles: ce > non obstant, désirant pour l'hon- 



DE CHASTELLAIN. 581 

« neur de nostre benoît Créateur, acteur de paix, traiter 
« vous et tous nos subjets, envoyons par devers. vous ce 
« présent nostre officier d'armes, porteur de ces présen- 
« tes lettres, par lesquelles nous vous sommons que pré- 
ce sentement vous veuilliez venir et vous réduire à nostre 
« obéissance et nous faire ainsy que bons léaux subjets 
« doivent faire à leur prince et naturel seigneur. Nous 
« sommes et serons prests à vous y recevoir et de vous 
« pardonner vos fautes, offenses et grandes mesprentures 
« envers nous et contre nostre hauteur et seignourie 
« commises, moyennant et parmy ce que de vostre part 
« vous veuilliez accomplir lesdits articles et ce qui est en 
« iceux contenu, consenti et advisé à la journée tenue à 
« Lille, la nostre dite ville, desquels articles la copie a 
« esté bailliée à vos députés. Et encore vous offrons que 
« si d'iceux voulez avoir avision et sur ce avoir langage 
« et communication avec nous ou nos gens, donrons bon 
« et léal sauf-conduit à aucuns de vous que voudrez pré- 
ce sentement envoyer devers nous, pour vous monstrer le 
« contenu d'iceux articles, et [sur] le contenu d'iceux arti- 
« clés et autres choses que voudrez dire à la fin de paix, 
a vous oyr et y faire tellement que à nous n'aura tenu que 
c< bonne conclusion ne soit mise au fait de ceste présente 
« guerre, laquelle nous desplaist pour les causes et consi- 
« dérations dessusdites. 

« En tesmoing de ce , nous avons fait j^laquer nostre 
« scel de secret à ces présentes ou aux semblables. 

m Donné aux champs en nostre host le mardi xxiv jour 
c( de juillet l'an mil IIIPLIII. » 

Lesquelles lettres furent portées par le roy d'armes de 
Flandres, et le lendemain qui fut le xxv' jour du mois 
dessusdit, celuy jour, le duc fist ordonner ses gens pour 



382 CHRONIQUE 

aller devant icelle ville de Gand , et furent les ordon- 
nances faites des courrenrs pour l'avant-garde, la bataille 
et l'arrière-garde'. 



» Avant de quitter Gavre, le duc de Bourgogne adressa la lettre sui- 
vante au roi de France : 

« A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le roi. Mon très-re- 
doubté seigneur, tant et si très-humblement comme je puis, je me 
recommande à vous, et vous plaise sçavoir, mon très-redoubté sei- 
gneur, que pour prendre et avoir en mon obéissance trois places et 
forteresses, l'une appelée Pouques, assise à quatre lieues de mes villes 
de Gand, de Bruges et de Courtray, entre la mer et le Lis, et les autres 
deux nommées Gavre et Scbendelbeque, assises deçà l'Escault, en mon 
conté d'Alost, lesquelles trois places, qui estoient fortes, mes ennemis 
rebelles et désobéissans de madite ville de Gand tenoient et occu- 
poient, et par icelles avoient fait et faisoient plusieurs grans dommai- 
ges en mes pays, et aussi en entention de réduire mes dits ennemis en 
mon obéissance, je, dès le su' jour de juing dernier passé, me suis mis 
sur les champs atout mon armée et ay mis siège devant lesdites trois 
places : c'est à sçavoir premièrement devant ladite place de Scbendel- 
beque, prouchaine à mes pays de Brabant et de Haynnau et à quatre 
lieues de ma dite ville de Gand, laquelle j'ay fait battre d'engins et 
tellement y ai besongnié qu'elle a esté réduite à mon obéissance et 
ceulx de dedens exécutés criminelement, ainsi que bien desservy 
Tavoient, et ladite place rasée et abatue avec certaines aultres places 
qu'occupoient mes dits ennemis près dudit Scbendelbeque ; et de là , 
pour ce qu'il cstoit nouvelles que mes ennemis dévoient partir de ma 
dite ville de Gand à grand puissance pour garder ladite place de 
Pouques, je repassay lesdites rivières de l'Escault et du Lis, et atout 
madite armée vins mettre le siège devant ladite place de Pouques, la- 
quelle, après qu'elle a esté battue d'engins, a semblablement esté ré- 
duite à mon obéissance et rasée, et autres places voisines démolies 
comme dessus, et ceulx qui les tenoient exécutés ; et ce fait, pour ce 
que semblablement lesdits de Gand firent courir voix et renommée 
partout qu'ils me viendroient combattre si je venois devant ladite place 
de Gavre, je disposay de venir mettre siège devant icelle place de Ga- 
vre, combien toutevoies que je fusse averti que par autre manière je 
povois plus adomaiger mesdits ennemis du costé dudit Pouques que 
de assiéger ladite place, laquelle est celle desdites trois places par 
quoy l'on a fait en mes dits pays le moins de dommaiges, pour ce 
qu'elle est assez loingtaine de mes dits pays de Brabant et de Haynnau 
et à deux lieues et demie près dudit Gand ; et après que ce dit siège a 
par moi esté mis devant ladite place de Gavre, elle a tenu par aucuns 
jours pour ce qu'elle est très-forte de murailles et aussi qu'elle estoit 



DE CHASTELLAIN. 383 



CHAPITRE XXXII. 



Comment le seigneui* de Wavrin et le seigneur de Bocqueaux et autres 
allèrent courre devant Gand, et comment les Gantois requirent au 
seigneur de Wavrin qu'il voulsist retourner devers le duc de Bour- 
gongne, pour luy prier qu'il eust mercy d'eux, laquelle chose il fist, 
comme vous orez. 



Or est vray que avecques les courreurs, le seigneur de 
Wavrin fut ordonné, et le seigneur de Bocqueaux et au- 
tres, et quant ils furent près des barrières, l'un des Gantois 
requist de parler au seigneur de Wavrin à seureté, la- 



bien assise sur ladite rivière de l'Escault par laquelle lesdits de Gand 
se povoient traveiller de secourir ceulx de dedens et les avitailler. 
Néantmoins, par le bon plaisir de Nostre-Seigneur, elle fut, lundy 
passé avant midy, réduite en mon obéissance et ceulx de dedens exé- 
cutés comme les aultres, et ledit jour, environ une heure après midy, 
les chevaucheurs de mon ost qui estoient sur les champs, me rappor- 
tèrent que lesdits de ma ville de Gand estoient partis hors de ladite 
ville en très-grand nombre, comme de xxxvi à xl mil hommes, et 
qu'ils s'en venoient contre moy en bataille et en grant ordonnance 
pour combattre moy et mes gens ; lesquelles nouvelles, que trouvay 
véritables, par moy oyes, je prins place pour attendre ladite bataille 
et combattre mesdits ennemis, lesquels assez tost vindrent, c'est à 
sçavoir ceulx de leur avant-garde, en grand nombre tant de cheval 
comme de pié, et auprès d'eulx ceulx de leur bataille avec grant foison 
d'artillerie, contre lesquels fut telement fait et besongné que, à l'ayde 
et par la grâce de Dieu, mes dits ennemis furent vaincus et desconfls 
sans gaires de perte de mon costé , et en la place y a eu des dits de 
Gand très-grand nombi'e tués et après ont esté mis en chasse, laquelle 
chasse a duré jusques au plus près de ladite ville de Gand, et dudit 
nombre ne sont rentrés en ladite ville que environ de m à un mille, et 
l'on n'a peu au vray savoir le nombre des mors pour ce qu'ils ont esté 
chassies en païs de boscaiges et grand nombre noies en ladite rivière 
de l'Escault, selon laquelle les pluseurs s'enfuirent. Lesquelles choses, 
mon très-redoubté seigneur, vous signifie pour ce que je sçay de cer- 
tain que serez bien joieux desdites nouvelles et de la grâce que Dieu 
m'a fait présentement. 
« Mon très-redoubté seigneur, je vous supplie qu'il vous playse moy 



384 CHRONIQUE 

quelle chose le seigneur de Wavrin lui accorda. Iceluy 
Gantois dit au seigneur de Wavrin que pour Dieu, le 
duc les voulsist recevoir à merci , et qu'ils ne deman- 
doient que paix, et qu'il soit vray, ils dirent de recliief que 
tous ceux de la ville de Gand estoient prests de faire tout 
ce qu'il plairoit au duc, en luy suppliant qu'il lui plust 
à retourner en son logis et donner sauf-conduit à ceux 
de la ville en tel nombre qu'il lui plairoit, pour aller 
vers lui requérir paix que sur toutes choses ils désiroient. 
Ledit seigneur de Wavrin accorda aux Gantois d'aller 
devers le duc, laquelle chose il fit. Les seigneurs de 
Wavrin et de Bocqueaux allèrent devers le duc et le trou- 
vèrent en sa bataille, et luy comptèrent comment les 
Gantois requéroient paix, comme dessus est dit. Le duc 
fut content d'accorder aux Gantois sauf-conduit pour venir 
vers lui et pour plus au long parler de la matière de paix. 
Le duc renvoya les seigneurs de Wavrin et de Bocqueaux* 
et Toison-d'Or devers les Gantois. Or advint le temps, 
pendant que le seigneur de Wavrin et autres s'en retour- 
noient devers les Gantois, le roy d'armes arriva devant la 
porte de Gand et requist de par le duc à parler à ceux de 
la ville. Tantost que ceux qui à la porte estoient, virent le 
roy d'armes de Flandres et sçurent qu'il parloit du duc, 
en toute diligence ils envoyèrent quérir en la ville hoef- 

mander et commander vos bons plaisirs et commandemens, pour iceulx 
accomplir en mon povoir de très-bon cuer et voulentiers, comme raison 
est et bien tenu y suy, prians le Saint-Esprit qu'il vous ait en sa digne 
et benoiste garde. 
« Escript en mon ost à Gavre, le xxv'^ jour de juillet. 

« Vostre très-humble et très-obéissant, 

« PHILIPPE, 

« Duc de Bourgogne et de Brabant. » 

{Mss. Baluze, à Paris.) 



DE CHASTELLAIN. 385 

mans et eschevins, lesquels vinrent à la porte et parlèrent 
moult doucement à iceluy roy d'armes, en demandant com- 
ment le duc faisoit ', leur très-redoubté seigneur et prince. 
Le roy d'armes respondit qu'il faisoit très- bien et qu'il 
leur rescrivoit. Des nouvelles furent moult joyeux, et 
lors le roy d'armes leur présenta les lettres que le duc leur 
envoyoit, lesquelles ils reçurent en grant révérence, en 
remercyant le duc de sa grant bonté et humilité, disant 
qu'ils porteroient les lettres en la ville et assembleroient 
tout le commun, et que le lendemain en dedens le disner' 
ils feroient la response au duc , en luy suppliant qu'il lui 
plust de sa bénigne grâce soy retraire en son logis et 
leur donner trêves pour iceluy jour et le lendemain, la- 
quelle chose le duc leur accorda. Et pour revenir à parler 
des seigneurs de Wavrin et de Bocqueaux et Toison-d'Or, 
le duc les renvoya à la porte, et là trouvèrent des plus 
notables de la ville, lesquels s'estoient assemblés pour les 
dessusdites lettres, et avec eux estoient l'un de leurs con- 
seillers nommé maistre Jehan Duchesne, qui de par iceux 
de Gand dit au seigneur de Wavrin, de Bocqueaux et 
Toison-d'Or, en la plus grant humilité que jamais hommes 
pou voient parler, les semblables paroles qui avoient esté 
dites au roy d'armes de Flandres, en suppliant au duc qu'il 
lui plust à retourner en son logis, et pour vray dire ils es- 
toient sy espo ventés qu'ils ne savoient [ce] qu'ils dévoient 
dire, tant avoient de peur que le duc n'approchast leur 
ville. Après icelles requestes faites par les Gantois, les sei- 
gneurs de Wavrin et de Bocqueaux et Toison-d'Or retour- 
nèrent devers le duc , qui encore estoit en sa bataille, 



• C'est-à-dire : comment le duc se portait. 
2 Avant le dîner, c'est-à-dire le matin. 



386 CHRONIQUE 

mais les rapports faits des seigneurs de Wavrin, Boc- 
queaux, Toison-d'Or et roy d'armes de Flandres, le duc 
s'en retourna en son logis de Gavres. 

Le lendemain que les Gantois avoient promis de faire 
response au duc, ils renvoyèrent devers luy le roy d'armes 
de Flandres, en luy suppliant et requérant de par ceux de 
Gand sauf-conduit durant huit jours pour dix, vingt, 
trente ou quarante personnes de la ville , et que durant 
le temps du sauf-conduit ils eussent trêves. En oultre 
requéroient au duc qu'il luy plust de sa grâce donner 
congié d'enfouir les morts de la bataille. Encore requi- 
rent au duc qu'il lui plust de sa grâce donner la vie 
aux prisonniers qui avoient esté pris en la bataille , et 
souffrir qu'ils fussent mis à finance raisonnable. Aux- 
quelles trois cboses le duc fîst faire response : c'est as- 
savoir que quant au sauf-conduit il estoit content , mais 
ce seroit sans trêves, et quant aux morts il avoit ordonné" 
de les enfouir, et déjà l'estoient la plus grande partie ; et 
quant aux prisonniers, le duc n'y fist point faire response, 
pour ce qu'il en vouloit faire sa voulenté. Toutesfois il les 
donna à ceux qui les avoient pris, et n'estoient gaires plus 
de deux cens prisonniers. Le roy d'armes de Flandres que 
les Gantois avoient retenu toute la nuit, tant qu'ils eus- 
sent conclu d'envoyer devers le duc comme ils firent, vint 
devers le duc, requérant le sauf-conduit pour ceux qui 
s'ensuivent : premiers, [pour les] eschevins de la cuere, 
maistre Jehan Rim, Clais Wervins, Guillaume le Potier, 
Guillaume de la Chambre, Liévin Toebast, Jehan le Best, 
Hostulle Grute, Jehan de Zeune, Liévin Utendale, Phe- 
lippe Wieric, Reliant de le Cethonne, Jehan de l'Estoc et 
Jehan Glostermant; [pour les] eschevins des parchons, 
Jehan de la Moere, Robert de Meerendré, Simon Boelst, 



DE CHASTELLAIN. , 587 

Simon Clocman, Lié vin Bels, Jorge de le Melle, Jacques 
de Leins, Jehan de le Haiie, Liévin Carpentier, Gliérard 
Goetghebuer, Henry Karet, Pierre Dubois et Pierre de le 
Heuzette ' : lequel sauf-conduit fut baillié audit roy d'ar- 
mes pour le porter aux Gantois. Laquelle chose il fist en 
toute diligence, et les ramena au logis du comte d'Estam- 
pes , auquel ils avoient grant fiance , qui fut leur bon 
moyen envers le duc, comme il fit. Et après ce qu'ils eu- 
rent parlé au comte d'Estampes, fut ordonné que iceux 
Gantois iroient devers le comte de Charolois et en son 
logis. Sy vint le conseil, et là firent leur requeste pour par- 
venir à paix et requirent que il plust au duc de leur faire 
grâce et diminution des condempnations, en quoy ils 
avoient esté condempnés par le traité de Lille. 

Après plusieurs choses dites, leur fut respondu que bien 
dévoient loer Dieu de ce que le duc s'estoit pour la révé- 
rence de Dieu humilié à les recevoir au traité que autre- 
fois leur avoit offert, et bien en dévoient rendre grâces à 
Dieu et au duc, vu la grant perte et Testât en quoy ils es- 
toient. Et bien pouvoient percevoir que le duc avoit eu pitié 
d'eux et qu'ils ne s'attendissent point à avoir plus grant 
grâce que autrefois leur avoit esté offerte et que seure- 
ment on ne leur changeroit un a pour un l. 

Celuy jour, les Gantois retournèrent en la ville de Gand, 
pour rapporter aux Gantois ce qu'ils avoient trouvé devers 
le duc, et firent assambler le commun de la ville, et fina- 

' Jean Rym, Guillaume de Potter, Guillaume Vander Camercn, 
Liévin Toebast, Jean de Bels, Oste de Grutere, Liévin Utendale, Phi- 
lippe Wiericx, Jean vander Stock, Jean Cloosterman, Jean vander 
Moere, Robert van Meerendré, Simon Boele, Simon Clocman, Liévin de 
Bels, Georges van Melle, Jacques van Leyns, Jean vander Hauwe, 
Liévin Carpentier, Gérard Goetghebuer, Henri Kerrest, Pierre van 
Bost. Je ne reconnais pas les noms de Nicolas Wervins, de Jean do 
Zeune, de Roland de le Cethone et de Pierre de le Heuzette. 



388 CHRONIQUE 

blement conclurent qu'ils vouloient avoir paix, quoy qu'il 
leur coustast; car de guerre ne vouloient-ils plus oyr 
parler. Toutesfois icelle nuit en la ville de Gand, aucuns 
mauvais garnemens, c'est assavoir larrons, murdriers, 
bannys, ceux de la Verde-Tente, le bastard de Blanc-Es- 
train et autres gens de mauvaise vie, firent une grande 
esmeute, crièrent alarme et puis dirent que les Picars ar- 
doient' soubs ombre de paix tout le pays de Flandres, et de 
fait furent devant le logis du roy d'armes de Flandres, qui 
alloit et venoit avec les ambassadeurs gantois, et le vou- 
loient tuer et jeter des fenestres de sa cbambre en bas. Ce 
non obstant, les mauvais ne furent point les maistres et fut 
la chose rappaisiée. Et le lendemain, retournèrent les Gan- 
tois et amenèrent avec eux l'abbé de Drone \ le pryeur des 
Cbartreux, damp Bauduin de Fosseux, Anthoine Sersan- 
ders, maistre Jelian Ducbesne, maistre Jehan Morant, 
avant-parliers de Gand, Jehan de le Mourre, Guillaume 
Potier, Jehan de le Poulie ^ qui lors furent chiefs de l'am- 
bassade. Et eux venus, se tint de rechief le conseil chez 
le comte de Charolois, et firent les Gantois plusieurs re- 
questes ; mais riens n'y valut, pour laquelle cause traité fut 
de tous points conclu et accordé par les Gantois, et jour 
pris de faire au duc l'amende honnorable, qui fut le dar- 
rain jour du mois de juillet, l'an dessusdit. 



' Ardoient, brûlaient. 
* L'abbé de Tronchiennes (Dronghen). 

^ Jean van der Eecken, Jean Moreel, Jean vander Moere, Guillaume 
de Potter, Jean vande Poêle. 



DE CHASTELLAIN. 389 



CHAPITRE XXXIII. 



Cy devise la manière comment les Gantois vinrent au duc de Bour- 
gongne, comte de Flandres, leur seigneur, en toute obéissance luy 
prier mercy. 

Iceliiy jour îe duc fut devant la ville de Gand pour re- 
cevoir l'amende lionnorable des Gantois, ainsi que de mot 
en mot est déclaré au traité de paix; et sans faute, le 
jour qu'ils yssirent hors de la ville, il faisoit un merveilleux 
temps, car il plouvoit tellement que les ruisseaux grans et 
gros couroient dessoubs les Gantois qui tous estoient à ge- 
noux, les uns tous nus en leurs chemises et petits draps, 
et les autres nues testes et deschains, comme dit est, disans 
paroles ordonnées en la sentence et durant la pluye. Et 
présentèrent au duc leurs bannières, ainsi que faire dé- 
voient , lesquelles bannières furent reçues , que le duc fit 
incontinent délivrer à Thoison-d'Or, jusques à ce qu'il 
en fust ordonné à sa voulenté. 

En icelle place où le duc reçut l'amende lionnorable, 
comme dit est , qui pouvoit estre moins de demye lieue 
loings de la ville de Gand, fist le duc les chevaliers dont 
les noms s'ensuivent : premiers , messire Daniel de Bou- 
coude, messire Jehan Sequeinque, messire Adolf de la 
Marque, messire Bernard de Eavestain, bastard, messire 
Louys Moreau, messire Regnault de le Gauchie, messire 
Simon d'Estrume, messire Pierre de Perpire, messire Je- 
han de le Merie, messire Henry Mennel, messire Jehan 
Bernage, messire Evrard Serard , messire Claude Pitois, 
messire Jehan de la Venenne, messire Guérard de Cyven- 
chien, messire Jacques Taye, messire Jacques de Matois 
et messire Jehan de Lyon. 

Ton. II. 25 



390 CHRONIQUE DE CHASTELLAIN:. 

Après que le duc eut reçu l'amende honnorable , ainsi 
que dessus est dit, fait les chevaliers et toutes cérémo- 
nies qui y appartenoient, s'en retourna en son logis de 
Gavres, et les Gantois retournèrent en la ville de Gand, 
ainsi nus, mouUiés et crottés qu'ils estoient. 

Le lendemain qui fut le darrain jour du mois de juillet, 
le duc se party de son logis de Gavres , fist lever son ar- 
tillerie, grosse et menue, tentes et pavillons et toutes au- 
tres choses appartenans au siège, et s'en ala au giste à 
Audenarde, et devant luy soixante des archers de son 
corps qui portoient les bannières des Gantois, toutes des- 
ployées et mises en fusts de lances ou d'autres hastons, qui 
fut un très-grant crève-cœur pour ceux de la ville de 
Gand. Après ce que le duc fut logé en la ville d' Aude- 
narde, il fist porter les bannières au logis de Toison-d'Or, 
et lui ordonna qu'il les fesist porter, la moitié à Nostre- 
Dame de Haulx, et l'autre moitié à Nostre-Dame de Bou- 
logne, auxquels lieux on les a pu voir en la nef d'icelles 
églises, devant les crucefîs, bien enfustées de lances, ar- 
rangées et ordonnées par très-bonne mode, ainsy que le 
duc avoit ordonné de faire *. 



* La fin du livre III manque. Cette lacune n'est pas très-considéra- 
ble, car elle ne s'étend que du mois de juillet 1453 au mois d'août 1454. 
Là se trouvaient racontées l'expédition du sire de Croy dans le 
Luxembourg, la bataille de Castillon et la mort de Talbot, la conquête 
de la Guyenne, la prise de Constantinople par Mahomet II, la condam- 
nation de Jacques Cœur, la fête de Lille où furent prononcés les vœux 
du Faisan. Le livre III se terminait par le voyage du duc de Bour- 
gogne en Allemagne. 



FIN DU TOME DEUXIEME. 



APPENDICE 



TRADUCTION DU CHAPITRE XLIII DU LIVRE II, 



PONTUS HEUTERUS». 

Castellanl historia, nonduin prselo commissa, in manus nieas venit, qui 
diversis locis, his ferme verbis, gallice de Bono scribit : 

« Princeps nuUus nieo tcmpore extitit, qui tam sinccro amoris afTectu 
a subditis dlligeretur, ac tanta cuni reverentia coleretur, quam Phllippus 
Bonus, idque ob raras divinasquc ejus virtules, quibus etiamsi non fuisset 
ornatus, maie tamen ei cedere nil poterat, propter ardentes subdltorum 
omnium ac continuas ad Deum pro eo preccs, vota atque obsccrationcs. 
Contra bostes profecto victoriam Deus daret, nullus non rogabat, multo 
vero magis, ut principcm conservaret, tam privatis interpellationibus, 
quam publlcis supplicationibus, omnes omnium ordinum bomincs lacry- 
mas fundcntes obsecrabant. E bcllo domum reverso, gratiarum actiones, 
non minori animoruni afTectu, caeremoniarumquc pompa ad Deum fic- 
hant. Et quamquam plus auri a subditis acccpisset, quam quadrigcnto- 
rum annorum exactiones, majoribus collatai, reprœsentarc posscnt, nibili 
tamen acstimabant, cum non cogcrct, ncc verbis uteretur, sic volo, sic 
juheo , sed modesta et astuta quadam bumanitate quidvis impetraret. 
Accedebat quod bclli temporc bosti terribilis, subditis vero certissimum 
foret propugnaculum. Quam immensam pccuniarum vim, clausis ci 

1 te chapitre XLIII est incomplet dan» les manuscrits d'Arras et de Florence. C'est ce qui 
nuus engage à publier ici la traduction, asseï abrégée d'ailleurs, que Pontut Heuterus en a 
faite d'après un manuscrit aujourd'hui perdu. 



392 APPENDICE. 

oculls lœte oblatam , calamitosissima bclla consumpsere, quae coacttis 
necessitate, aut ita exigente causa? suœ ajquitate, aut existimalionis salule 
gessit. Nec ob hœc minus Belga3 ac Burgundi florebant : nemo conqueie- 
batur, nullus alla tempora, nec alium principem expetebat, summam 
enim ab eo agi omnium curam, ac supra vicinos omnes prosperitate sese 
excellere conspicientes. Proinde, cum a Deo rationem accepisset protegen- 
dorum subditorum, gratum etiam illi ac benevolum nacti animum, bona 
sanguinemque, si nécessitas exegisset, pro eo fudissent. 

« Et certe tanta fuit erga Philippum fortunœ benevolentia, ut non 
contenta grato eum semper aspectu intueri, eadem etiam vultus sereni- 
tate amicos confœderatosque ejus proscqueretur, quod Carolus SeptimuSj 
Francorum rex, pace ab eo impetrata, egregie est expertus. Tum enini 
primum suos milites, qui spreto militari sacramento ac proculcata omni 
disciplina, ad i-apinas ac scelera erant conversi, in ordinem redegit, pau- 
loque post Anglos, tribus prœliis superatos, universa Francia, excepta 
Caleto, pellit. Prima pugna Pattaii fuit: altéra Guermignii : tertia liaud 
procul urbe Burdcgalensi, qua Tallebotus, et cum eo Anglicae militia; 
decus, disciplina ac fortuna, occubuit. Dcbinc rex Carolus, Burgundica 
confisus fortuna, filium Ludovicum justocum exercitu duci Austriœ cum 
Helvetiis bellum gerenti in auxilium niisit : Metenses in ordinem redegit : 
bello comitatum Armigniacum obtinuit : duci Sabaudiœ sua respiceré 
persuasit : Brilonum ducem clientelare jusjurandum facere coegit, om- 
nesque tandem Galliarum reguli, metu aut spe coacti, fractaferocia, régi 
caput, genuaque, excepto Philippo Bono, flexerant, ac quod is codem 
redigi non posset, œgerrime ferebant ; ne tamen vim facerent, potentia 
eos ac fortuna Boni, qua suam fulciri animadvertebant, absterrebat, in- 
credibili intérim dolore torti, quod eodcm tenipore, eadem in Gallia duos 
soles, magnltudine, claritate, potentia, scd non fortuna pares, pati cogc- 
rentur. Sedcum potentiam Plillippi frangere, multoque minus extinguere 
possent (nullo non officii génère eo regem demerente), tam venenatum 
animis odium contra eum cumulabant, ut, cum fraterno aflectu, vero 
amoris vinculo colligati, unum sentire atque in mutuam opem parati 
semper esse debuissent , promovere quoque hinc inde decus existima- 
tionemque , excaecati ira atque odio, calumniatoribus delatoribusque 
crederent, et bostiles semper cogitationes animis circumferrent. Bonus 
vero pro innata magnanimitate, Francicos affectus contemnere solitus, 
omnibus notum cupiebat, unde cum majoribus ad eam pervenisset poten- 
tiam, ac proinde Francorum regem, salva existimatione, adeo sincère co- 
lebat, ut de ingratitudine, etiam tum cum de existimatione conservanda 



Af»PENDICE. 595 

periculuin cssel, nullus eum mcrito accusare possel. Nain irrilalus doce 
bat se principem esse, qui irrideri nolet, multo auteni minus cogi; adeo ut 
admirando modo diversac in animo ejus virtutes, magna liominum cum 
admiratione, simul concurrerent animus nimirum altus, rursumque de- 
missus. Demissus tcmpore pacis, ac cum pro dignitate tractaretur : altus 
belli tcmpore, aut secus quam dccebat cultus. 

« Qua; cum in mentem milii veniant, fateri cogor, Deum, cœleslia 
corpora, universamque adeo rerum naturam, vim viresquc omnes conci- 
tasse excolendo ac felicitando Bono, Toluisseque fortunam ejus sub manu 
in familiam burgundicam, omnesque ejus subditos atque amicos, cornu- 
copiae sua; divitias omnes effundere. Nam cura caeterorum principum 
felicitatis rotam sisteret aut premeret, banc solam in altum evebebat, 
prodlbantque e Boni comitatu tamquam ex equo Trojano viri principes 
omnibus in rébus docti experlique ; adeo ut bine Francorum rex minis- 
tros emere atque oumibus artibus ad se pellicere non dubitaret. Denique 
ut bisce meis sœpius vidi oculis, Pbilippi domus certum erat asylum 
miserorum ac calamitosorum bominum, sive bi nobiles sivc ignobiles 
forent. Quare non solum a vicinis omnibus diligebatur, sed a longinquis 
etiam nationibus ac principibus colebatur, ipseque Turcarum immanis 
tyrannus et Afrorum reguli loquebantur de magno Occidentalium duce. 
Et merito ita eum appellabant, quod supremum cbristiani orbis scep- 
trum ter oblatum, sempcr repudiasset, non ex pusillanimitate, quod se 
suosque eo gubcrnando inidoneos existimaret, sed ne feris belluis odio et 
invidiîe excitando inter cbristianos bello occasionem daret, cum eum 
proprio ore mortem praîoptasse audierim, quam quod juste accusari 
posset, bonori existimâtionique non consuluisse. » 

Hue usque Georgius Castellanus. 



TABLE DES MATIERES. 



LIVRE II. 



Pages. 

CHAPITRE PREMIER. 

Comment le duc de Bourgongne mist sus l'ordre de la Toyson 
d'or 5 

CHAPITRE II. 

Comment le duc de Bethfort voulut avoir trop haute main sur 
le duc de Bourgongne et lui proposa que il voulsist prendre et 
porter l'ordre de la Jarretière 9 

CHAPITRE III. 

Comment le duc bourgongnon mena sa nouvelle espouse, la 
duchesse, en la ville de Gand, comme en la ville souveraine 
du pays 15 

CHAPITRE IV. 

Comment armes furent faites à Arras entre François et Bour- 
gongnons 17 

CHAPITRE V. 

Comment les ambassadeurs françois ne purent venir à fin de 
paix ; et comment le duc mist sus son armée 26 



396 TABLE 

Pages. 

CHAPITRE VI. 

Comment ceux de Melun boutèrent hors les Bourgongnons . . 28 

CHAPITRE VII. 

Comment le duc mist sept cents combattans sous la conduite du 
seigneur de Ternant pour la protection des Parisiens. ... 30 

CHAPITRE Vin. 

Comment le duc vint à main-forte jusques à Montdidier et mist 
le siège devant Gournay 31 

CHAPITRE IX. 

Comment le damoiseau de Commercy mit le siège devant Mon- 
tagu ; comment le duc s'avança pour le combattre, et des 
chevaucliies du comte de Ligny 33 

CHAPITRE X. 

Comment le duc, approchant Compiègne, rebouta les François 
et s'empara de Pont-à-Cboisy • 36 

CHAPITRE XI. 
Comment le duc se logea devant Compiègne à grant puissance. 38 

CHAPITRE Xn. 
Comment la Pucelle combattit et déconfit Franquet d'Arras . . 40 

CHAPITRE XIII. 

Comment le due Renier d'Anjou, renforçant la querelle des 
François, mist le siège devant Chappes 43 

CHAPITRE XIV. 

Comment la Pucelle issist dehors Compiègne à rencontre des 
Bourgongnons ; et comment elle fut prise en ceste envahye. . 46 

CHAPITRE XV. 

Comment le jeusne roy Henry vint en France et fut mené 
triomphalement à Rouen 50 



DES MATIERES. 397 

Pages. 

CHAPITRE XVI. 

Comment le duc fit de nouvelles approches pour venir à la can- 
clusion du siège de Compiègne 51 

CHAPITRE XVII. 

Comment y avoit tous les jours des escarmouches entre les as- 
siégeans et les assiégés 54 

CHAPITRE XVIII. 

Comment les Liégeois se mirent sus et envahirent le comté de 
Namur 56 

CHAPITRE XIX. 

Comment fortune envoyoit au duc diverses contrariétés ... 60 

CHAPITRE XX. 

t 

Comment le duc députa le seigneur de Croy pour résister aux 
Liégeois 62 

CHAPITRE XXI. 

Comment le conte de Hontiton vint devant Compiègne pour 
renforcer le duc 64 

CHAPITRE XXII. 

Comment les François mirent le siège devant Vitry en Pertois, 
et comment les villes de Crespy et de Soissons furent ouvertes 
au comte de Ligny 67 

CHAPITRE XXIII. 

Comment ceux de Gournay rendirent la place au duc de Bour- 
gongne 68 

CHAPITRE XXIV. 

Comment, le duc s étant remis arrière au siège de Compiègne, 
le seigneur de Charny lui amena grand nombre do gens 
d'armes du pays de Bourgongne; et comment les François 
assiégèrent Champigneux '. . 00 



398 TABLE 

Page.. 

CHAPITRE XXV. 

Comment le duché de Brabant échut en succession au duc de 
Bourgongne 72 

CHAPITRE XXVI. 

Comment on imputoit à aucuns des privés du duc de Brabant la 
charge d'avoir avancé sa mort 75 

CHAPITRE XXVII. 

Comment le duc Philippe se party de son siège de Compiègne 
pour prétendre à la possession de Brabant 77 

CHAPITRE XXVIII. 

Comment le duc fut partout reçu à grande joye et solempnité ; 
et comment la duchesse douagière se tint à moult grevée . . 83 

CHAPITRE XXIX. 

Comment le conte de Ligny reçutla charge du siège de Com- 
piègne 86 

CHAPITRE XXX. 

Comment les Françoys orent en consel de rompre le siège de 
Compiègne 92 

CHAPITRE XXXI. 

Comment les François assaillirent les bastides des assiégeans. 96 

CHAPITRE XXXII. 
Comment les Bourgongnons et les Englois se deslogièrent . . 105 

CHAPITRE XXXIII. 
Suite de la mesme matière 109 

CHAPITRE XXXIV. 

Comment les Liégeois firent une furieuse envahie dans la conté 
de Namur, et comment ils furent reboutés par le seigneur de 
Croy 116 

CHAPITRE XXXV. 

Comment les Françoys assiégèrent le chastel de Clermont . . 117 



DES MATIERES. 399 

Page». 

CHAPITRE XXXVI. 

Comment le duc Philippe de Bourgongne fit un grant mande- 
ment de gens d'armes 122 

CHAPITRE XXXVII. 

Comment les Bourgongnons et les Françoys se combattirent à 
Garmegny 126 

CHAPITRE XXXVIII. 

Comment le duc Philippe de Bourgongne assembla sa puissance 
pour arrêter les Françoys 130 

CHAPITRE XXXIX. 

Comment les Françoys présentèrent la bataille aux Bourgon- 
gnons 134 

CHAPITRE XL. 

Comment le duc de Bourgongne prist son retour vers ses pays 
où il estoit durement amé Hl 

CHAPITRE XLI. 

Comment à partir de celle année les faits du duc Philippe de 
Bourgongne montèrent en gloire , comme d'un véritable 
Auguste 148 

e 

CHAPITRE XLII. 

Comment George escrit et mentionne les louenges vertueuses 
des princes de son temps, pour attaindre ceux qui ont clère- 
mentvescu 151 

CHAPITRE XLIII. 

Comment George descrit icy les caractères des deux princes 
principaux de ce temps, le roy de France et le duc de Bour- 
gongne 177 

CHAPITRE XLIV. 

Comment les gens de messire Jehan de Luxembourg furent 
desconfits en Laonnois 189 



400 . TABLE 

Page.. 

CHAPITRE XLV. 

Comment Maillotin de Bours et messire Hector de Flavy se com- 
battirent en champ-clos à Arras 193 

CHAPITRE XLYI. 
Comment les François firent une emprise sur Corbie .... 200 

CHAPITRE XLVII. 
Comment Jeliane la Pucelle fut jugiée et arse à Rouen. . . . 202 

CHAPITRE XLVIII. 

Comme il advint, en la cité de Pragues, une merveilleuse con- 
fusion entre religieux et demoiselles d'icelle cité 210 

CHAPITRE XLIX. 

Comment le pape Martin tint un concile général à Basle . . . 218 

LIVRE III. 



SECONDE PARTIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Cy fait mention comment les Gantois se rebellèrent à rencontre 
de leur seigneur le duc de Bourgongne, dont en la fin le com- 
parèrent cbièrement 221 

CHAPITRE II. 

Comment le duc de Bourgongne mist garnisons par tout son 
pays de Flandres autour de Gand 227 

CHAPITRE ni. 

Comment nouvelles vinrent au duc de Bourgongne que les Gan- 
tois à grande puissance avoient mis le siège devant Aude- 
narde 233 



DES MATIERES. 401 

Pages. 

CHAPITRE IV. 

Comment Jehan de Bourgongne, comte d'Estampes, conquit le 
pont d'Espierres sur les Gantois, et de là alla à Audenarde ; et 
des grandes vaillances que fit messire Jacques de Lalaing . . 235 

CHAPITRE V. 

Comment le siège d' Audenarde fut levé par le comte d'Estampes, 
et des belles apertises d'armes que y fit messire Jacques de 
Lalaing 246 

CHAPITRE YI. 

Comment le duc de Bourgongne se partit de Grantmont en très- 
grant haste, pour aller après les Gantois, lesquels s'estoient 
levés de leur siège pour retourner à Gaud à seureté .... 249 

CHAPITRE YII. 

Comment le seigneur de Lannoy, le seigneur de Humières et 
messire Jacques de Lalaing allèrent courre devant Locre; et 
du grand danger et péril en quoi fut icelui messire Jacques 
de Lalaing, duquel il échappa par sa grand' prouesse; et des 
telles apertises d'armes qu'il y fit 251 

CHAPITRE VIII. 

Des grands vantises que firent les Gantois quand ils furent 
rentrés dedans la ville de Gand, et de la course qui fut faite 
dedans Overmaire, où messire Jacques de Lalaing fit moult de 
vaillances 260 

CHAPITRE IX. 

Encore de celle môme course, où grant foison de Gantois furent 
morts et mis en fuite 2GS 

CHAPITRE X. 

Comment le comte d'Estampes prit par force d'armes la ville de 
Nivelle par deux fois sur les Gantois, lesquels y furent morts 
et occis et mis en fuite 269 

CHAPITRE XI. 

Comment le comte d'Estampes reconquit la ville de Nivelle sur 
lesGantoi.s 274 



402 TABLE 

CHAPITRE XII. 



Pages 



Comment le comte de Cliarolois ala à Brouxelles voir la du- 
chesse de Bourgongne, et de la belle introduction que elle lui 
bailla 276 

CHAPITRE XIII. 

Comment les nations estranges estans à Bruges, c'est assavoir 
les marchans, alèrent à Gand pour trouver moyen de appaiser 
le discord d'entre ceuls de Gand et le duc de Bourgongne, 
conte de Flandres, leur prince, et comment les Gantois furent 
devant Bruges et des lettres qu'ils rescripvirent 280 

CHAPITRE XIV. 

Cy-après s'ensuit la copie des lettres que ceux de Bruges 
rescripvirent au duc de Bourgongne leur seigneur 283 

CHAPITRE XV. 

Comment ceux de Gand envoyèrent une ambassade devers le 
duc de Bourgongne en la ville de Tenremonde pour impétrer 
unes trêves de demy an durant, laquelle le\ir fut accordée, . 287 

CHAPITRE XVI. 

Cy-après s'ensieut la copie de la response faite sur la cédule que 
baillèrent les nations des marchans estans à Bruges au duc de 
Bourgongne 294 

CHAPITRE XVII. 

De la bataille qui fut auprès de Rupplemonde, qu'on nomma la 
bataille de Barselle, où il y eut grant occision de Gantois, et 
du danger où fut messire Jacques de Saint-Pol 301 

CHAPITRE XVIII. 

Comment le duc se party de Rupplemonde et ala logier à Was- 
munstre, où les ambassadeurs du roy luy requirent d'aler à 
Gand pour trouver manière de faire la paix 307 

CHAPITRE XIX. 

Comment le comte de Charolois se partit de Tenremonde à puis- 
sance, pour aller courre devant le village de Mourbecque . . 312 



DES MATIERES. 403 

Pages. 

CHAPITRE XX. 

De la rompture qui fut faite afin que le duc n'allast à l'emprise 
qu'il avoit faite, c'est-ù-savoir sur le village de Mourbecque, 
dont il fut moult courroucé 313 

CHAPITRE XXI. 

Comment les Gantois qui estoient dedans Aselle, issirent dehors 
pour aller mettre le siège devant Hulst ; et des grants vail- 
lances et grant conduite de messire Jacques de Lalaing. . . 317 

CHAPITRE XXII. 

Comment le duc de Bourgongnefit bouter les feux dedans Mour- 
becque et autres plusieurs villages 324 

CHAPITRE XXIII. 

De la course qui se fit devant la ville de Gand, de laquelle course 
estoit chef le duc de Clèves, et de ce qui s'y fit 327 

CHAPITRE XXIV. 

Du parlement qui se fit à Lille, où estoit l'ambassade du roi de 
France, pour traiter de la paix au duc de Bourgongne pour ses 
sujets les Gantois 332 

CHAPITRE XXV. 

Cy s'ensieut l'abrégié de la sentence prononcbiée parles ambas- 
sadeurs du roy au prouffit du duc de Bourgongne, conte de 
Flandres, et à rencontre de ceux de Gand 334 

CHAPITRE XXVI. 

Comment ceux de Gand ne volrent riens tenir de ce qui estoit 
ordonné et conclu par les ambassadeurs 311 

CHAPITRE XXVII. 

Cy devise comment les nations des marchans de rechief estans 
en Bruges firent tant devers le duc de Bourgongne qu'à leur 
prière et requeste il leur ottroya d'aller à Gand pour savoir 
s'ils pourroicnt faire l'accord do ceux de Gand devers leur 
seigneur le duc de Bourgongne 348 



404 TABLE DES MATIERES. 

CHAPITRE XXVIII. 



Pages 



Comment le duc de Bourgongne se party de la ville de Courtray 
et se mist aux champs à grant puissance pour subjuguer les 
Gantois 357 

CHAPITRE XXIX. 

Cy fait mention comment le duc de Bourgongne prit le cliastel 
de Poucques et fit pendre tous ceux qui dedens estoient, puis 
y flst bouter le feu 364 

CHAPITRE XXX. 

Comment ceux qui estoient dedens la forteresse de Gavres se 
rendirent à la volenté du duc, lesquels furent tous pendus et 
estranglés 3G6 

CHAPITRE XXXI. 

Comment les Gantois à grant puissance saillirent de la ville de 
Gand pour venir combattre le duc de Bourgongne leur sei- 
gneur, et comment il leur en vint 367 

CHAPITRE XXXII. 

Comment le seigneur de Wavrin et le seigneur de Bocqueaux et 
autres allèrent courre devant Gand, et comment les Gantois 
requirent au seigneur de Wavrin qu'il voulsist retourner de- 
vers le duc de Bourgongne, pour luy prier qu'il eust mercy 
d'eux, laquelle chose il fist, comme vous orez 283 

CHAPITRE XXXIII. 

Cy devise la manière comment les Gantois vinrent au due de 
Bourgongne, comte de Flandres, leur seigneur, en toute 
obéissance lui prier mercy 389 



APPENDICE : Traduction du chapitre XLIII du livre II, par Pon- 
tus Heuterus 393 



FIN DE LA TABLE DES MATIERES. 



DC Chastellain, Georges 
611 Oeuvre s 

B78C5 
t. 2 




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