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OISEAUX VOYAGEURS
ET
POISSONS DE PASSAGE
DU MÊME AUTEUR
Etudes sur lee poches maritimes dans la Médi-
terranée et dans I*Océan.
un beau volume in-8o 7 fr.
Abbeville. — lin p. Briez, C. Paillart et Retaux.
OISEAUX VOYAGEURS
POISSONS DE PASSAGE
ÉTUDE COMPARÉE
D'ORGANISME, DE MŒURS ET D'INSTINCT
PAR
SABIN BERTHELOT
CONSUL DE FRANCE
« La natation et le vol ne sont, pour ainsi dire, que le
même acte exécuté dans des fluides différents. »
Lacépède.
TOME PREMIER
PARIS
CHALLAMEL AÎNÉ , LIBRAIRE-ÉDITEUR
CHARGÉ DE LA VENTE DES CARTES ET PLANS DE LA MARINE
30, rue des Boulangers, et rue Jacob, 5
ET CDEZ TOUS LES LIBRAIRES DE FRANCK ET DE L'ÉTRANGER
1875
V .
DEDICACE '^^^j^
A MONSIEUR A- TOUSSENEU
AUTEUR DU MONDE DES OISEAUX.
Cher Maître,
Oiseaux voyageurs et Poissons de passage : tel est le titre
de V ouvrage que f ai eu la bonne pensée de dédier à l'auteur
du Monde des Oiseaux.
Votre Ornithologie passionnelle a été pour moi une source
d'enseignements ; les analogies que f avais remarquées entre
les oiseaux et les poissons, dans le curieux phénomène des
migrations, sont devenues plus évidentes quand j'ai fixé
mon attention sur Vorga^iisme de ces deux classes d'ani-
maux d'apparences diverses, mais doués des mêmes i7is-
tincts. En passant ainsi des faits généraux aux détails de
la structure, j'ai étendu le champ de mes recherches, et,
dans cette étude comparative, toute une série de rappro-
chements s'est déroulée sous mes yeux. J'ai retrouvé, chez
les oiseaux comme chez les poissons, des espèces séden-
taires qui vivent et se propagent dans les mêmes lieux;
d'autres, d'humeur voyageuse, émigrant chaque année
par grandes troupes, celles-ci pour se choisir des climats
plus doux et retourner ensuite, dans la saison propice,
pour nicher et élever leur couvée ; celles-là allant cher-
cher des eaux plus tempérées et plus tranquilles pour y dé-
poser leur frai ; des deux côtés des espèces sociables, se
réunissant en inno7nbrables légions; dans les deux classes
des ovipares, pouvant pondre des œufs non fécondés ; de
part et d'autre, des forces motrices capables de soutenir
longtemps l'action dynamique de la natation et du vol-ici,
des nageoires qui agissent comme des ailes ; là, des ailes
40342
— II —
qui fonctionnent comme des rames ; un système respi-
ratoire différent dans son organisme, mais d'une égale
puissance pour entretenir l'énergie vitale et les forces quelle
met enjeu. Chez lliahitant des airs, des plumes souples et
moelleuses qui le garantissent du froid ; chez Vhabitant
des ondes, des écailles lisses et glissantes qui le préservent
des frottements et des chocs extérieurs. Communément des
couleurs brillantes, une agitation continuelle, des appétits
insatiables et une digestion rapide ; parfois des formes
excentriques, des physionomies étranges, des anomalies ;
mais toujours un merveilleux ensemble de rapports et de
connexions, toujours l'unité dans la variété.
Voilà les idées que j'ai essayé de développer et auxquelles
j'ai consacré la majeure partie des deux volumes que je
vous offre. Mes observations se sont éclairées des vôtres, et
dans ces travaux entrepris à Vinsu l'un de l'autre, nous
nous sommes, pour ainsi dire, donné la main. Vous en
aurez la preuve par l'épître qui nie sert aujourd'hui d'In-
troduction et que j'adressai dans le temps à un de mes
amis.
Au milieu de ma solitude, dans cette île perdue au sein
des mers, le livre où votre verve spirituelle s'est inspirée
de la logique du raisonnement, a fait souvent le charme de
mes veilles. De là sont nés ces sentiments de sympathie que
j'ai été heureux de pouvoir vous manifester dans une trop
courte entrevue, pendant une de mes apparitions en Europe;
car, pauvre oiseau de passage ! bien que j'hiverne ordinai-
rement sous d'autres climats, j'aime à revoir le sol natal,
et mon plus grand bonheur serait de pouvoir me fixer dans
les lieux que vous habitez, afin de jouir plus souvent de
votre parole attractive.
Je suis, avec la plus haute estime, tout à vous de cœur.
S. Berthelot.
Sainte Croix de Ténériffe, Mars 1872.
jujfLIBRARY
INTRODUCTION
SOUS FORME D'ÉPITRE, NTi^/"'^ V?^
A.
DON FRANGESCO CLAVIJO,
Ingénieur en chef de la province des Canaries,
Sommaire : Méditation après causerie. Véritable signification du
mot Patrie. Recensement ornithologique des espèces canariennes;
oiseaux voyageurs, émigrants ou passagers, domiciliés ou séden-
taires, erratiques ou dépaysés. Instinct des oiseaux migrateurs.
Connaissances géographiques et climatériques. Allure dans l'action
du vol. Itinéraire des petits oiseaux de passage. Départ des tour-
terelles. Voyage de Cigognes. Explication d'après Toussenel,
Sensibilité nerveuse. Rencontre d'une Linotte en mer. L'oiseau
dans ses rapports physiques. Appareil respiratoire ; théorie, mé-
canisme et description du vol. Citations et souvenirs. Expériences
anatomiques du docteur Sappey. Organe de la vue. Eblouisse-
ment par les phares. Réflexions gastronomiques.
« Des nochers en péril ce guide manifeste
A d'autres voyageurs sera pourtant funeste I »
Le Phare, par Autran.
Dans une de ces agréables soirées que j'ai passées dans le
salon où chaque jour vous admettez vos amis en famille,
oi^i la plus franche intimité, l'aimable causerie, viennent
remplacer la monotonie et la ridicule étiquette d'une so-
ciété dont vous aurez le mérite d'avoir devancé la réforme^
dans ce salon, dis-je, où l'on se trouve si bien à son aise?
nous eûmes occasion de parler plusieurs fois, entre choses
et autres, de navigation et de phares, de pêche, de chasse,
de poisson et de gibier, conversations à bâtons-rompus
dans lesquelles il était question tantôt de thons et de sar-
2 INTRODUCTION.
dines, tantôt de cailles et de bécasses ou d'autres espèces
nomades qui viennent nous visiter tous les ans. Ce dernier
sujet, surtout, parut vous intéresser davantage ; je compris
que votre frère le colonel (1), profond admirateur des har-
monies célestes, quoique voué par sa profession aux sciences
exactes, ne restait pas indifférent aux phénomènes dont la
nature a seule le secret, car il me prêtait toute son atten-
tion. L'avocat, lui-même, esprit un et subtil, qui écoute
tout (c'est son métier), ne parle qu'à propos et n'en pense
pas moins, me sembla avoir oublié un instant le fameux
procès de Dona Paula et prendre part à la conversation.
Un soir, en rentrant dans mon cabinet, recoin solitaire
où j'aime, par moments, à laisser aller mes pensées au cou-
rant des idées qui me viennent, je m'étendis sur mon vieux
sofa, comme un homme satisfait de sa journée, puis, peu
à peu, je repris tout doucement le fil de la causerie com-
mencée chez vous, et de réflexions en réflexions, quand je
me sentis monté au diapason convenable, j'écrivis l'épître
que je vous adresse :
Le phénomène des migrations périodiques des oiseaux
peut donner la véritable signification du mot Patrie. Ceci,
de prime abord, pourra paraître un paradoxe ; pourtant il
n'en est rien. Le spirituel Toussenel, autenr de V Esprit des
bêtes, a dit, dans son Ornithologie passionnelle, que, pour
l'oiseau, la patrie est le lieu où l'on aime, ubi amor ! Pour
cet être charmant, en effet, la patrie est la terre où il a
choisi sa compagne ; c'est le bocage, la forêt, la vallée où
il a su la séduire par son chant d'amour, c'est l'endroit où
le couple amoureux a construit son nid, a couvé ses œufs,
a élevé ses petits, ubi amor !
La patrie n'est donc pas explicitement le lieu de nais-
sance, comme disent les dictionnaires. Pour l'homme, c'est
un peu comme pour l'oiseau ; les premiers germes du pa-
triotisme partent du cœur, et ce sentiment, qui se développe
(1) Don Salvador Clavijo, aujourd'hui général du génie.
INTRODUCTION. d
en nous dès l'enfance, se concentre d'abord dans la ville, le
village originaire, le lieu de notre berceau. C'est le nid où
nos mères nous ont chauffés de leurs caresses, dorlotés,
couvés de leur amour. Cette affection toute locale, ce patrio-
tisme du clocher, comme on dit, ne nuit en rien au patrio-
tisme national ; il le fortifie au contraire. Le premier est
un sentiment quiprend sa source dans les souvenirs du jeune
âge, dans l'amour des proches ; le second est une vertu
héroïque, dont nous sommes tous fiers et pour laquelle nous
nous dévouons au besoin. L'un est plus exclusif; l'autre, né
d'un sentiment collectif, a plus d'expansion : c'est le chêne
robuste et majestueux qui porte superbe sa haute cime et
dont le tronc pénètre la terre-mère pour s'alimenter de la
sève nourricière que lui apportent les racines dans toute
l'étendue du sol qu'il couvre de son ombrage et protège de
ses rameaux. En concentrant nos plus chères affections dans
le sol natal, dans la ville où nous sommes nés, point d'ori-
gine d'où sortit notre lignée et qu'habitent encore nos pa-
rents, où reposent nos aïeux et les anciens serviteurs de
notre maison, nous ne pouvons cependant faire abstraction
de la nationalité, prise dans un sens général. Cicéron l'en-
tendait ainsi, car il a dit dans son beau langage : Cari sunt
parentes^ cari sunt propinqui, cari sunt liberi, secl omnes
omnium caritates patria una complectitur !
Ah ! gardons au fond du cœur ces sentiments patriotiques,
tout en conservant l'amour du mas, comme les vieux
Celtes ; aimons le toit qui nous abrita avec la famille,
comme l'oiseau aime son nid, comme l'Arabe aime sa tente
et la tribu à laquelle il appartient ; mais que cet amour ne
soit pas trop exclusif, car l'Arabe ne fait pas corps de na-
tion et ne sait vivre qu'au désert. Que le patriotisme local,
source antique et premier principe des nationalités, ne nous
fasse pas oublier que ce sentiment doit se fondre dans la
mère-patrie, dont nous sommes tous les enfants, en d'autres
termes, dans la nation, la grande famille, dont l'union fait
la force.
4 INTRODUCTION.
Bien (juo, dans son état de sociabilité, l'iiomme soit enclin
parfois à riumieur voyageuse, comme les oiseaux et les
poissons, ce n'est qu'accidentellement qu'il change de
lieux. S'il s'établit dans une autre contrée, il n'y perd ja-
mais le souvenir de celle qui l'a vu naître, et quelque part
qu'il soit porté par le courant des émigrations, il reste tou-
jours de son pays. La propagande civilisatrice pourra bien
amener à la longue la fraternisation des peuples, mais le
cosmopolitisme restera toujours une vertu purement huma-
nitaire, et ce ne sera qu'à ce point de vue seulement qu'on
se dira citoyen du monde.
Mais je m'aperçois que la manie des digressions m'en-
traîne bien loin de mon sujet et je reviens à mes oiseaux :
Sur cent-dix-sept espèces dont se compose l'ornithologie
canarienne, un quart environ ne se montrent qu'accidentel-
lement; un autre quart comprend les oiseaux de passage qui
émigrent chaque année et dont on ne saurait déterminer
d'une manière absolue l'époque de l'arrivée ni celle du
départ, parce que diverses circonstances peuvent retarder
ou devancer leur voyage. Tout le reste de la gent volatile
se compose d'oiseaux sédentaires. — Dans le recensement
général et officiel que je fis dans le temps, avec mon ami
Moquin-Tandon, de la population ornithologique de ces
îles, j'eus soin d'nidiquer l'habitat ou domicile habituel des
différentes espèces, de donner le signalement de chacune,
de décrire leurs mœurs et coutumes, d'énumérer le nombre
d'œufs de chaque nichée, afin qu'on pût juger de la loi qui
préside aux naissances; mais on comprendra qu'en écrivant
sur un pareil sujet, je n'aie pu fournir aucun renseignement
sur la loi des mortalités, bien que, sans être médecin, mais
en ma qualité de chasseur, j'aie passablement contribué à
augmenter les décès. — J'ai rangé les oiseaux par familles,
tribus, genres et espèces, distinguant les domiciliés ou
sédentaires des migrateurs ou passagers ; j'ai fait connaître
en même temps ces individus erratiques, d'origine étran-
gère, qui apparaissent à l'improviste : pauvres voyageurs
INTRODUCTION. 5
égarés, dépaysés, ijerdns, que la tourmente a emportés dans
l'espace et jetés par hasard sur des côtes plus ou moins hos-
pitalières, où ils abordent sans passe-port et comme tombés
des nues. Aussi n'est-on pas toujours bien certain d'où ils
viennent et les traite-t-on le plus souvent en vagabonds,
comme gens suspects.
Toussenel^ avec son entrain original et dans ce style qui
n'appartient qu'à lui, nous a décrit les mystérieuses migra-
tions des oiseaux ; il nous a fait assister aux grandes
manoeuvres de ces armées aériennes ; il a dessiné à granis
traits la carte itinéraire des bandes voyageuses, a marqué
leurs étapes, les lieux de réfection, les stations et les séjours.
On savait bien que les cailles, qui ne voyagent que de nuit,
rivalisaient, pour les expéditions lointaines, avec les plus
fins voiliers de l'air ; que les hirondelles vagabondes, les
igrives et les étourneaux ne voyageaient qu'au petit jour ou
vers le crépuscule du soir ; que les tourterelles et les bécasses
ne dépassaient pas l'équateur dans leurs courses aven-
tureuses ; que les colombes entreprenaient aussi des ex-
péditions lointaines qu'elles limitaient, vers le midi, à la
chaîne de l'Atlas ; enfin que d'autres espèces se bornaient,
dans leurs changements de résidence, à passer la saison
d'été dans le nord et celle d'hiver dans le sud de la même
région, sorte de villégiature qui n'est pas sans agrément.
On savait encore que des bandes de vanneaux venaient
chaque année visiter nos prairies ou s'établir au bord de
nos étangs pour s'y disposer à la ponte, et qu'on les voyait
repartir avec leur jeune famille pour allei' repeupler les
contrées d'où ils étaient venus ; on savait tout cela, dis-je,
mais personne ne l'avait si bien remarqué et si bien décrit
que notre intelligent ornithologiste.
Dans les pays montagneux, accidentés par des vallées,
des ravins profonds et des hauts plateaux, comme les
Canaries, il est des espèces qui se contentent de changer de
hauteurs, et qui, à cet égard, ont autant de prévoyance que
les habitants de ces îles : elles descendent vers les coteaux
h
Vf
6 INTRODUCTION.
mai'itimes, pendant la saison hivernale et y trouvent des
abris contre le froid et des graines ou des insectes contre la
faim, et remontent ensuite dans la région supérieure avant
que les chaleurs aient tout desséché et pendant que les
graminées verdissent encore sur les montagnes. Les serins
des Canaries sont dans ce cas ; mais les localités que
certaines espèces abandonnent ne restent pas désertes ; de
nouveaux hôtes viennent les repeupler tour à tour.
Ainsi, lorsqu'à Ténériffe le froid a chassé les cailles de la
plaine, l'hiver y ramène les bécassines .
« Les navigateurs de l'air, observe Toussenel, sont tous
tenus de conformer leur marche aux caprices des vents
comme les navigateurs de ronde. » En s'exprimant ainsi,
l'auteur du Monde des Oiseaux a voulu parler dans un sens
général et n'a entendu, par le caprice des vents, que l'obliga-
tion de se soumettre à telle ou telle direction, suivant les
circonstances du temps (1). L'aire permise aux oiseaux
sédentaires ne saurait être la même que celle qui convient
aux migrateurs. — Les oiseaux de passage ne voyagent
d'ordinaire qu'avec certains vents : dans leurs migrations
hivernales, lorsqu'ils quittent les contrées du septentrion
pour se diriger vers les climats du midi, c'est toujours avec
les brises du nord-ouest qu'on les voit passer par bandes
nombreuses. Si le temps vient à changer et que le vent
tourne à l'est, les passages cessent aussitôt et il est probable
alors que les émigrants n'ont pas continué leur route. Tous
les chasseurs du littoral de la Méditerranée, depuis le golfe
de la Spezzia jusqu'au détroit de Gibraltar, ont pu en faire
la remarque aussi bien que moi ; de septembre en novembre,
(1) Dans un extrait de cette introduction que je communiquais à
un de mes collègues de la Société d'acclimatation de Paris et qui
fut inséré dans le Bulletin mensuel (décembre 1869), je n'avais pas
cru pouvoir admettre à la rigueur la remarque de Toussenel, à
laquelle je donnais d'abord une fausse interprétation ; mais il m'a
suffi depuis de relire le passage cité pour me persuader que nous
étions d'accord en assignant les vents du nord-ouest comme ceux
qui conviennent le mieux aux espèces voyageuses qui gagnent
l'Afrique.
INTRODUCTION. /
qui sont les meilleurs mois cynégétiques, les jours de
levant, comme on dit en Provence, font leur désespoir. La
préférence que les oiseaux voyageurs paraissent accorder
au vent de nord-ouest, en se dirigeant vers le sud, a sa
raison d'être ; ils vont de bouline, c'est-à-dire, eu langage
nautique, avec un quart de vent dans les voiles. Cette allure
est une bonne condition de marche pour les fins voiliers.
On a observé, en effet, qu'avec le vent de nord-ouest, les
oiseaux de passage filaient à grande vitesse et qu'ils volaient
alors avec l'aile du côté du vent un peu relevée. Il est
généralement reconnu que le vent arrière ne leur va pas ;
peut-être ne peuvent -ils opposer aucun moyen à sa force
impulsive, car fuir devant le temps est toujours une
manœuvre désespérée ; les navigateurs le savent bien.
Quoi qu'il en soit, dans les tempêtes de l'atmosphère qui
peuvent les assaillir sur les grands chemins inconnus de
l'espace, ces voyageurs aériens ont la ressource des ports de
refuge qui se présentent sur leur route en passant au-dessus
des continents et des îles. Leur séjour, dans ces relâches
forcées, peut être plus ou moins long ; mais les brusques
changements de vent doivent leur faire parfois modifier
leur itinéraire en obligeant la colonne d'obliquer à droite
ou à gauche, sauf à rectifier ensuite sa route pour ne pas
manquer le but. Cette dernière observation est, je crois, de
mon auteur.
Nul doute que les oiseaux voyageurs ne soient doués
d'un admirable instinct, sorte de science occulte qui doit
avoir certains rapports avec les connaissances cUmatériques
et géographiques, mais dont le secret, selon l'expression de
Toussenel, est resté entre les bêtes et Dieu. Qui a dit, par
exemple, aux pinsons, aux linottes, aux bruants et aux
autres passereaux migrateurs, mais néanmoins mauvais
voiliers et par cela même incapables de franchir de longues
distances d'une seule traite, qui leur a dit, lorsqu'ils
quittent, à la tin de l'automne, les régions orientales de
l'Europe pour aller hiverner en Afrique, qu'il existe, au^r;;^>s,^^
B !"> .'i r*
8 INTRODUCTION.
confins de la Méditerranée occidentale, un détroit de peu de
largeur qui sépare les deux continents ? Et pourtant ils ne
prennent pas un autre chemin, puisqu'on les voit partir
tous les ans par petites bandes, en se dirigeant vers l'ouest,
et une fois parvenus dans les plaines de la Lombardie,
poursuivre leur course aérienne en longeant-les contrées
littorales de la Méditerranée, par la corniche de Gênes, la
Provence, le Languedoc et le Roussillon, pour pénétrer en
Espagne par les gorges des Pyrénées-Orientales. Arrivées
dans la Péninsule, ces bandes vagabondes descendent la
Catalogne et poursuivent leur route par les campagnes de
Valence, de Murcie, de Grenade et d'Andalousie, pour aller
passer le détroit et se répandre dans les chaudes vallées du
Maroc et des pays limitrophes. — J'ai eu moi-même trois
ou quatre fois sous mes yeux la preuve de cet intéressant
itinéraire, dans mes traversées transatlantiques, lorsque je
sortais de la Méditerranée au commencement de novembre.
— J'avais souvent observé, aux époques de la chasse, sur
plusieurs points de la côte de France et d'Italie, ces vols
de petits oiseaux de passage se dirigeant vers l'occident, et
je les revoyais là presque au terme de leur voyage. Ils
franchissaient alors le bras de mer sous l'action d'un vent
brumal de nord-ouest et attiraient l'attention des gens de
notre équipage. — Dans une autre circonstance, le vent
varia au sud-ouest, avec bruine, et les pauvres petits voya-
geurs passaient très-bas : deux ou trois d'entre eux vinrent
choquer contre la voilure et tombèrent sur le pont un peu
étourdis ; mais dès qu'ils eurent séché leurs ailes, nous les
laissâmes s'envoler et nous les vîmes aussitôt se diriger
vers Tanger que nous achevions de dépasser.
« Un voyage autour du monde, nous dit Toussenel,
n'est, pour les oiseaux bons voiliers, quun déplacemerit de
quelques jours. » C'est une manière de parler ; mais il est
1 certain que les martinets et les hirondelles peuvent faire
\ facilement trois ou quatre cents lieues en vingt-quatre
■ heures. Les cailles mêmes et les bécasses franchissent plus
INTRODUCTION. 9
de trente lieues eu une nuit. Des observations curieuses
ont servi à calculer ces différentes forces de vol : on a trouvé
dans le jabot des cailles, au moment de leur débarquement
en Sicile, en Sardaigne et en Fiance, les graines de
plantes africaines qu'elles avaient mangées la veille. —
Le parcours de la caille se fait par étapes successives : en
partant à la fin de l'hiver, des contrées les plus méridio-
nales d'Afrique, elle s'avance dans l'hémisphère boréal jus-
qu'aux plus hautes latitudes, et traversant ainsi, presque
d'un bout à l'autre, les deux continents que sépare la Médi-
terranée, elle ne s'arrête, comme mon compatriote Pythias,
que là où la terre lui manque. — Les canards franchissent,
dans leurs migrations, des distances de plus de cinq cents
lieues d'une seule traite. — Spallanzani, voulant s'assurer
de la puissance du vol de l'hii'Dndelle, prit une femelle dans
son nid et la fit transporter à cent kilomètres de distance.
L'oiseau, rendu à la liberté, revint au gîte avec une vitesse
calculée de 65 kilomètres à l'heure : cette force de vol au-
rait donc pu lui faire franchir 1560 kilomètres en un jour.
Un fait très-remarquable a été cité tout récemment ; c'est
celui d'une hirondelle qui avait établi son nid sous un
wagon de bagage de chemin de fer et qui suivait le train
pendant toute une journée en chassant le long de la route,
rentrant lestement dans son nid pour apporter la becquée
à ses petits. Or, cet oiseau, qui croisait ainsi le convoi en
marche, le remontant et le descendant incessamment, devait
bien au moins quintupler le trajet.
Cet amour du nid est inné chez beaucoup d'oiseaux, mais
les hirondelles le possèdent au suprême degré. On a vu en
Toscane de jeunes hirondelles, dénichées par des mains
inhumaines, et transportées à dix lieues de distance, s'é-
chapper de leur cage et revenir au nid une demi-heure
après.— « Ulnrondelle dit Toussenel, est le plus vite de tous
les coureurs de fair; elle rend un kilomètre par minute au
plus crâne marcheur et ne trouve personne pour lutter
avec elle ; le pigeon ramier y a renoncé, »
10 INTRODUCTION.
C'est encore Spnllanzani, cet infatigable observateur,
qui a estimé la puissance du vol du grand martinet noir et
l'a portée à quatre-vingts lieues à l'heure.
Rappelons ici, pour complément de ces exemples de vé-
locité aérienne, qu'un faucon, échappé de la fauconnerie
d'Henri IV, franchit en une seule journée la distance qui
sépare Paris de Malte, c'est-à-dire plus de trois cents lieues
en ligne droite. On raconte à peu près la même prouesse
d'un épervier du duc de I.erne qui se rendit en moins de
vingt-quatre heures de Ténériffe à Séville.
Avant d'entreprendre ces mystérieuses migrations qu'on
dirait tenir du prodige et qui pourtant se renouvellent
chaque année, les oiseaux voyageurs semblent se consulter
entre eux. Les hirondelles, les cigognes, les tourterelles se
réunissent en troupes plusieurs jours avant leur départ ;
les premières font entendi-e alors un petit cri d'appel tout
particulier et voltigent longtemps autour des nids; on dirait
qu'elles leur font leurs adieux. Les cigognes se préparent à
leur voyage de long cours en se rassemblant sur les combles
des édifices les plus élevés, comme pour tenir conseil. J'ai
pris grand plaisir à les observer à Strasbourg. — Quant aux
tourterelles, j'ai aussi remarqué plusieurs fois leur manège
à l'époque où elles vont se mettre en route, mais j'avoue
que je ne suis guère plus avancé pour cela, car il me serait
difiicile de préciser le jour, ni le moment du départ.
Voici seulement ce que je puis dire avec certitude : à Téné-
riffe, elles se donnent toutes rendez- vous sur la côte du sud
de l'île, où je les ai toujours rencontrées en grand nombre
dans la saison. Elles se répondaient alors de toute part en
roucoulant pour s'appeler et se réunir en plusieurs bandes,
puis s'envolaient ensemble vers le petit promontoire de
Montanaroja^ et exécutaient aux alentours des va-et-vient
continuels, avec redoublement de cris d'appel et des alter-
natives de silence, tantôt s'abattant sur la montagne qui
domine la mer, tantôt reprenant leur vol désespéré pour
revenir de nouveau. Je suivais des yeux cette manœuvre,
INTRODUCTION. H
lorsque tout à coup le roucoulement recommença; puis, je
ne les entendis plus Etaient-elles parties ? il faut bien le
croire, puisque je cessais de les voir et que depuis ce mo-
ment je n'en rencontrai plus une seule dans les environs.
La puissance de la vue, chez les oiseaux grands voiliers,
en leur permettant d'embrasser de vastes horizons, doit être
pour eux d'une grande ressoui-ce dans leurs voyages. Tous-
seuel (car c'est toujours à lui qu'il faut revenir sur ce sujet)
s'est appuyé de cette opinion pour expliquer par une bril-
lante ûction l'itinéraire que suivent les cigognes et l'ins-
tinct qui les guide. Mais en lisant ce voyage fantastique,
n'allez pas croire qu'il veuille vous persuader que les choses
se passent tout à fait comme il le dit ; s'il essaye d'expliquer
un fait presque incompréhensible par une supposition assez
plausible, il ne se hâte pas moins d'observer que « la science
géographique la plus vaste^ même étayée sur une perspi-
cacité de nerf optique incomparable, ne saurait pas plus
rendre compte des étonnantes migrations des cigognes et des
autres oiseaux grands voiliers^ qui naviguent le jour dans
les plaines de l'air, que des voyages des cailles, des bécasses
et des autres espèces à courtes ailes, qui voyagent de nuit,
de peur des mauvaises rencontres des rapaces diurnes. »
Toussenel est, sans contredit, un charmant écrivain, sé-
duisant, plein de verve ; chasseur émérite et très-habile
observateur ; on doit le prendre au sérieux même alors
qu'il a l'air de rire. Il faut que vous lisiez son livre, dont
notre Michelet a donné la meilleure appréciation dans l'ou-
vrage de l'Oiseau.
Les retours merveilleux des pigeons messagers qui, trans-
portés dans des cages ou des paniers couverts, à des dis-
tances de trois cents lieues de leur pays natal, à travers des
contrées qui leur sont inconnues, n'en reprennent pas
moins sans hésiter le chemin du colombier aussitôt qu'on
les lâche, sont des faits non moins inexplicables. — Tous-
senel pense que de pareils phénomènes sont peut-être le
résultat d'une série de sensations combinées qui permettent
14 INTRODUCTION.
« sauteur et la structure de leurs ailes clouent au sol. Le
« sternum de l'autruche et du casoar (espèces qui ne peuvent
tt prendre le vol, mais intrépides marcheuses) se réduit à
« une simple plaque osseuse en forme de bouclier placée sur
« la poitrine. ... L'analogie entre l'aile de l'oiseau et l'avi-
« ron du navire est si frappante qu'elle a forcé toutes les
« langues à marier ces deux mots. Virgile avait dit Remi-
« gium alarum et depuis lors le terme de Rémiges a été
« adopté pour désigner les pennes extrêmes des ailes, qui
« jouent le rôle de rames. » Après ce premier aperçu des
admirables avantages que la nature a départis à l'oiseau de
grand vol, Toussenel fait observer que, dans la classifica-
tion ornithologique, on a réservé une des premières places
aux oiseaux rameurs, chez lesquels les ailes et la quille sont
beaucoup plus longues. Il a soin de faire remarquer que les
os de l'oiseau, de même que ses plumes, sont des tubes
remplis d'air en communication avec un réservoir pulmo-
naire d'une grande capacité ; que ce réservoir est probable-
ment en relation avec les cellules aériennes des muscles
intérieurs, qui sont autant de vessies natatoires à l'aide des-
quelles l'oiseau peut enfler considérablement son volume
et diminuer proportionnellement sa pesanteur relative ;
qu'il existe, entre cuir et chair, chez certaines espèces, une
sorte de désadhérence de la peau, et qu'il résulte enfin de
cette précieuse organisation deux forces simultanées, réci-
proques, vivifiantes, qui concourent ensemble à entretenir
l'énergie de la respiration et du sang, et expliquent l'infa-
tigabilité des ailes. C'est ce qu'il a voulu exprimer en
disant : « U oiseau est une locomotive de première vitesse,
« une machine de haute pression qui consomme propor-
« tionnellemenl plvs de combustible que trois ou quatre
« machines ordinaires Il ne mange pas seulement pour
« vivre, mois pour tenir toujours allumé son foyer de cha-
« leur intérieure. >-
Cette comparaison peut s'appliquer aussi à l'ensemble des
forces organiques que les oiseaux ont à leurdisposition dans
INTRODUCTION. 15
les différentes allures du vol étendu. Qui n'a admiré, aux
beaux jours du printemps, la légèreté, la grâce surtout avec
laquelle l'alouette s'élève sans effort jusqu'aux plus hautes
régions de l'air, en chantant cet hymne au soleil qu'on entend
encore alors qu'on ne la voit plus ? Et le vol, puissant,
soutenu, majestueux, de l'aigle, et le frémissement des ailes
de l'épervier et ses évolutions surprenantes, lorsque planant
tranquillement comme s'il nageait dans l'espace, il reste
immobile dans l'air? Voyez-le exécutant des temps d'arrêt,
ou bien reprenant son vol ascensionnel pour plonger tout à
coup avec une rapidité étonnante. N'avez -vous jamais senti
par hasard le bruit produit, en passant de très-près, par une
hirondelle ou un martinet, rasant la terre à toute volée et
disparaissant en un clin d'oeil dans le vague de l'air ? —
Pour moi, j'ai toujours éprouvé une sensation que je n'ai
pu définir à la vue de ces vols d'étourneaux, de ces bandes
de pigeons voyageurs qui fendent l'espace avec la vélocité
de la flèche. Lorsqu'un épervier, un faucon ou tout autre
oiseau de proie m'a rasé presque à toucher, ce qui m'est
arrivé quelquefois en explorant les hautes cimes, mon
oreille a été frappée du singulier ronflement produit, sans
doute, par la dilatation de l'air dans les cavités des organes
de l'oiseau. Oui, Toussenel a raison, il y a là une certaine
analogie avec la machine à vapeur, et cette vibration des
ailes n'est pas moins puissante que le mouvement de l'hélice
du pyroscaphe ou de la roue de la locomotive. Cette force
alimentée par le foyer de chaleur intérieure, et qui produit
chez l'oiseau une énergie vitale si prépondérante, provient
de l'oxygénation plus abondante du sang et de la rapidité
avec laquelle il circule. — Les ventricules du cœur des
mammifères se contractent 70 à 80 fois en une minute, et
ceux des oiseaux de 130 à 150 fois. L'hématose est donc
deux fois plus rapide chez l'oiseau que chez le mam-
mifère.
L'oiseau peut ainsi soutenir très-longtemps l'action du vol
sans grande fatigue : les oiseaux de rapine parcourent
I. -2
16 INTRODUCTION.
pendant une heure et pi us un espace considérable et font une
vingtaine de lieues en chassant. Les hirondelles, que j'ai
vues suivre un navire pendant huit ou dix jours consécutifs
et se nourrir de ce qu'elles rencontraient dans le sillage,
soutenaient le vol, dans leurs évolutionscontinuelles, pendant
toute la journée et devaient faire au moins cent cinquante
lieues du malin au soir. Ainsi, en se reposant de nuit sur
les vergues, elles pouvaient facilement se transporter des
climats septentrionaux de l'Europe aux régions équatoriales
de notre hémisphère.
Mais je m'arrête ici à une réflexion qui me vient : que
pouvaient trouver à manger ces hirondelles qui voltigeaient
incessamment en s'abattant dans le remous du sillage, et
qui nous suivaient tout le long du jour avec tant de constance?
Je l'ignore encore, malgré l'attention que je mettais à
observer leurs va-et-vient continuels. L'hirondelle est un
oiseau éminemment insectivore ; elle ne pouvait donc se
nourrir des miettes qu'on jetait à la mer. Peut-être que ces
détritus, entraînés dans le remous, attiraient à la surface des
eaux des insectes marins que l'œil seul de l'oiseau pouvait
apercevoir. Le fait est qu'on rencontre des hirondelles dans
les lieux les plus isolés et les plus arides, où l'œil de l'homme
ne découvre aucune trace d'organisme vivant. Dans une de
mes ascensions au pic de Ténériffe, j'ai vu des hirondelles
raser en volant le fond du cratère, à près de quatre mille
mètres au-dessus du niveau de la mer. Toute végétation a
disparu sur le sol brûlé de cette solfatare ; ce n'est partout
que laves, scories et matières calcinées, parmi des crevasses
d'où s'échappent encore des vapeurs chaudes et sulfureuses.
Que pouvaient donc chercher là ces hirondelles ? Leur per-
sévérance à parcourir les alentours des fentes d'où sor-
taient les émanations volcaniques me donna enfin l'ex-
plication de l'énigme que je n'avais pu deviner. Je finis
par trouver sur le bord des crevasses plusieurs de ces petits
arachnides, aux pattes longues et grêles, auxquels on a
donné le nom de faucJwars. Mais ces insectes, que fai-
'^ INTRODUCTION. 17
saieiit-ils là ? Comment y étaient-ils venus ? Comment ré-
sistaient-ils à la chaleur qui s'exhalait des fentes du cra-
tère ? — La science peut bien nous dévoiler quelques-uns
des mystères delà nature, mais il nous reste encore beau-
coup de choses à apprendre, que peut-être nous ne saurons
jamais.
Nos connaissances modernes se rattachent presque toutes
à des observations qui ont été faites bien avant nous, et
pour ne parler ici que des oiseaux, je rappellerai en pas-
sant que rien n'avait échappé aux anciens sur les différentes
allures du vol et de la progression terrestre. L'on trouve, à
ce sujet, dans les écrits de Pline, qui avait recueilli tout
ce cju'on savait de son temps, un passage des plus remar-
quables : « Les uns sautillent en marchant comme les
« moineaux et les merles ; d'autres courent comme les per-
(c drix et les bécasses, ou bien arpentent le terrain en jetant
« leur pied en avant comme les cigognes et les grues
<( Dans la progression aérienne, ceux-ci volent les ailes
« étendues et se tiennent presque immobiles ; ceux-là les
« agitent plus fréquemment; les uns avec les flancs toujours
« découverts, et les autres les comprimant tour à tour par
« des battements continus. Ils semblent nager dans le fluide
« et prendre à leur gré toutes les directions, tantôt s'élan-
« çant comme des flèches, tantôt plongeant comme s'ils
(( tombaient du ciel Les canards partent en s'élevant
« en droite ligne, même au sortir de l'eau. Certains gros
« oiseaux, aux formes lourdes et pesantes, ne prennent le
« vol qu'après avoir couru quelques pas pour faciliter leur
« élan ; enfin il y en a qui ne volent qu'en criant, tandis
« que d'autres gardent le silence. » (Plinius. Volucrum
natura, lib. X, § LIV.)
Les naturalistes de notre époque ont beaucoup écrit sur
le vol des oiseaux sans pouvoir, la plupart, en donner des
explications bien satisfaisantes. Toutefois le docteur Ph.- G.
Sappey est un de ceux qui ont jeté le plus de lumière sur
cette grande question ; il a démontré, dans ses savantes
18 INTRODUCTION.
Recherches sur l'appareil respiratoire des oiseaux (I), que
le mécanisme de l'effort soutenu chez l'oiseau devait dif-
férer de celui des mammifères terrestres. Selon lui, chez
l'homme l'effort est toujours de courte durée et il ne peut
persister qu'en reprenant haleine, pour pouvoir recouvrer
la faculté de respirer. Tout effort violent tend donc, chez
lui, à paralyser le mouvement respiratoire, tandis que, chez
l'oiseau, l'effort le plus énergique reste sans influence sur
ce mouvement. Cette différence dépend de ce que, dans
l'homme comme dans les quadrupèdes, les muscles pecto-
raux s'insèrent à la fois au sternum et aux côtes, tandis que,
dans les oiseaux, ces mêmes muscles s'attachent exclusive-
ment au sternum et qu'aucun de ceux qui coucourent à l'ac-
tion du vol ne se fixe aux côtes, celles-ci conservant tou-
jours leur mobilité pendant la contraction des muscles qui
meuvent les ailes. — Les réservoirs aériens, que les oiseaux
ont à leur disposition dans l'intérieur de leur corps, ne par-
ticipent pas à la respiration et contribuent, pendant l'effort,
à augmenter la capacité du thorax en facilitant l'action
musculaire (2).
Voici de quelle manière le docteur Sappey explique l'in-
fluence des sacs ou réservoirs aérifères des oiseaux sur le
poids de leur corps dans l'action du vol :
a L'air contenu dans ces réservoirs est à 40 degrés de tem-
pérature centigrade et par conséquent moins dense que
l'air extérieur ; il agit sur le corps de l'oiseau comme le gaz
hydrogène sur le ballon dans lequel il est renfermé. Tous
les sacs aérifères de l'oiseau, par leur situation au-dessus
des viscères du tronc, représentent un véritable appareil
aérostatique dont la puissance ascensionnelle sera d'au-
tant plus grande que leur capacité sera plus considé-
(1) 'Recherches sur Vappareil respiratoire des Oiseaux, par Ph -C.
Sappey, docteur en médecine, ancien prosecteiir de l'amphithéâtre
d'anatoraie des Hôpitaux de Paris. Grand in-4°. Germer-Baillière,
lib. édit., 1847.
(2) Sappey, Op. cit.., p. 54, 55.
INTRODUCTION. 19
rable, la tempéi'ature de l'oiseau plus élevée et celle de
l'atmosphère plus basse ; mais quelle que soit la différence
entre la densité de l'air atmosphérique (extérieur) et celle
de l'air intra-cellulaire dans les réservoirs intérieurs,
elle ne peut jamais atteindre le degré qui permette à cet
appareil de soulever le poids du corps et d'emporter l'oi-
seau dans l'espace. C'est pourquoi deux longs leviers pre-
nant un point d'appui sur l'air ambiant s'élèvent par leurs
extrémités adhérentes et impriment, par un mouvement
continu de bascule, une marche ascendante au corps de l'oi-
seau. « Les ailes, ajoute le docteur Sappey, ne sauraient
« donc être comparées à des rames, car les rames repré-
« sentent des leviers in ter-mobiles qui basculent horizon-
« talement autour d'un axe vertical ; les ailes, au contraire,
a constituent des leviers in ter-puissants qui se meuvent
a autour d'un axe oblique à l'horizon et dont l'oiseau fait
tt varier l'inclinaison suivant la direction qu'il veut im-
«. primer à son vol (1). »
Cette dernière définition du docteur est fort contestable,
et la comparaison du corps de l'oiseau à une machine aéros-
tatique, munie d'une appareil locomoteur, ne me semble pas
heureuse. Les ailes attachées à cette montgolfière ne se
meuvent pas par un mouvement machinal ; c'est de l'admi-
rable appareil respiratoire qu'elles reçoivent toute leur puis-
sance ; c'est la volonté qui les guide. Elles ne fonctionnent,
dans les différentes allures du vol, que d'après la force que
leur imprime le mécanisme de l'appareil intérieur, échauffé
à un haut degré par l'émission continue et régénératrice d'un
fluide oxygéné, qui hématose le sang, électrise toutle système
nerveux, double ou triple l'action musculaire, l'accélère, la
ralentit ou l'arrête tout court. La volonté, qui dispose en
souveraine de toutes les ressources qu'elle possède, est le
grand moteur de ce surprenant organisme. La volonté !
puissance libre, indépendante, dont le principe reste in-
connu et que nul mécanisme ne saurait remplacer.
(1) Sappey, Op. cit., p. 54, 55.
20 INTRODUCTION.
Le systcme de leviers à bascule qu'on a voulu essayer,
n'a jamais pu servir à diriger les aérostats. Du reste, dans
certaines allures du vol, les ailes des oiseaux ne fonctionnent
pas par balancements. Quand un épervier ou un faucon
plane dans l'air et qu'il semble glisser dans le fluide comme
une nacelle sur la surface d'un lac, ses ailes, il est vrai, ont
alors une apparence d'immobilité, et l'on pourrait croire à
un mouvement alternatif assez semblable à celui de bascule,
mais cette évolution s'exécute toujours en parcourant l'es-
pace circulairement pour continuer le vol ascensionnel et
pouvoir embrasser du regard un horizon terrestre d'une plus
grande étendue. Le docteur Sappey avance qu'il est impos-
sible à l'oiseau de se mouvoir dans le sens horizontal avec
une grande rapidité. Mais que fait donc l'hirondelle lorsqu'elle
parcourt l'espace avec tant de vélocité, dans une direction
parallèle à la terre pour saisir les petits moucherons qui ne
trouvent leur existence que dans la couche atmosphérique
la plus rapprochée du sol? L'oiseau, pour commencer à s'é-
lever, ne frappe-t-il pas l'air de ses ailes, et ces ailes n'a-
gissent-elles pas alors comme des rames ? Que sa direction
soit horizontale ou plus ou moins oblique, l'oiseau m'a tou-
jours paru nager dans l'air et se servir de ses forces mus-
culaires pour soutenir, par les mouvements de ses ailes et
de sa queue, le? différentes allures du vol, en exécutant ces
rapides évolutions qui étonnent et qu'il est si difficile d'ex-
pliquer.
Depuis les savantes recherches du docteur Sappey, plu-
sieurs naturalistes ont repris la question du vol des oiseaux,
mais sans la résoudre d'une manière complète. M. Marcy,
dans un mémoire sur le vol (1), a constaté, à l'aide d'un
appareil mécanique fort ingénieux, que la force qui sou-
tient et dirige l'oiseau dans l'espace est produite entière-
ment par l'abaissement de l'aile, dont l'extrémité, dans les
mouvements de translation, décrit des courbes continues.
(1) Revue des cours scientifiques. Paris, 1869, no^ 41 et 44.
• INTODUCTION. 21
Les expériences de ce savant laissent pourtant encore beau-
coup à désirer, car bien qu'il ait reconnu que le moineau
avait treize évolutions d'aile par seconde, tandis que le
canard sauvage, le pigeon et Teffraie n'en effectuaient tout
au plus que huit ou neuf dans le même espace de temps,
cela ne prouve pas que son moineau vole plus vite, mais
seulement qu'il a besoin, pour avancer, de produire de plus
grands efforts.
La voussure de l'aile indique, en général, une grande
puissance de vol et permet à l'oiseau de se diriger contre le
vent. Giraud-Teulon, dans ses Principes de mécanique
animale (Paris, 1858) avait déjà donné de bons renseigne-
ments sur la cavité glenoïde^ ce centre fixe autour duquel
s'exécute le mouvement de l'aile par l'avant-bras, qui se
joint à l'humérus et à l'extrémité de l'aile, c'est-à-dire à la
main garnie de ses pennes ou rémiges. — Ces ailes en voûte
sont d'une grande importance dans l'action du haut vol,
soit pour monter, soit pour descendre, et je dois à Toussenel
de m'en avoir donné l'explication. Les oiseaux grands voi-
liers disposent de grandes ressources par l'effet de cette con-
formation qui leur permet de se soutenir sans effort sur la
couche d'air où ils glissent en planant et en s'élevant gra-
duellement par un mouvement circulaire toujours plus
étendu. On peut s'en rendre compte dans les pays d'oiseaux
de proie : c'est i cette évolution soutenue qu'est dû le mou-
vement ascensionnel qui fait émerger l'oiseau, à volonté,
au-dessus de la zone aérienne, comme un navire lancé sur
la lame à toute vapeur. Il peut ainsi se soutenir longtemps
dans les plus hautes régions de l'espace ; les ailes, par
leur concavité, lui sont une sorte de double parachute,
qu'il n'a qu'à replier pour descendre quand il lui plaît. Ob-
servez la frégate plonger sur le poisson-volant qu'elle aper-
çoit efQeurant la surface de l'onde : voyez comme elle ar-
rive en un clin d'oeil, les ailes serrées et ramenées en
arrière pour fondre sur sa proie.
Le vol de l'oiseau, cette faculté puissante qui lui donne
22 INTRODUCTION .
la jouissance de sa libei'Lé d'action sur terre et dans les airs,
peut être assez bien défini et expliqué jusqu'à un certain
point, mais jamais imité. Cette faculté dépend d'une orga-
nisation tout exceptionnelle : deux faits principaux expli-
quent une partie du mystère du vol ; d'abord la conforma-
tion du corps des hauts-voiliers, et en second lieu leur
force émergente sur la couche fluide en raison de la rapi-
dité de leur vol, qu'on peut comparer à celle d'un bateau
qui s'allège et s'élève au-dessus de l'onde à mesure que son
impulsion acquiert plus de puissance. Je laisse de côté le
problème de l'élan initial ; mais il est bien clair que l'oiseau
qui atteint une certaine zone aérienne se trouve placé
comme une nacelle sur la surface d'un courant et qu'il s'é-
lèvera au-dessus de son niveau rien qu'à courir horizonta-
lement, car son avant est tissu de plumes serrées et com-
pactes, tandis que sa tête plate et son col émergent au
moindre effort. Sa queue étendue, qui le soutient sur la
couche d'air qu'il parcourt, empêche son arrière d'en-
foncer ; il faut donc forcément qu'il monte et continue son
ascension. Or, les principaux organes qui facilitent ce mou-
vement ne sont-ce pas ces ailes à grande voussure, tapissées
en dessous de plumes lâches et molles, qui prennent si bien
le vent, et doivent le défendre, comme un parachute, contre
la descente ?
Chez les cigognes et les Gérons, qui sont de hauts-
voiliers, mais non pas des voiliers rapides, et qui peuvent
planer pendant de longues heures à de grandes hauteurs,
la voûte de dessous des ailes est des plus profondes ; aussi
ces oiseaux les tiennent-ils à demi fermées pour prendre
terre et s'abattre en courant pour amortir la descente.
Cette conformation des ailes en voûte n'est pas moins
utile pour faciliter le vol de certains oiseaux contre le vent,
même pour quelques espèces à courtes ailes, comme les
cailles. Toutefois, ces oiseaux, qui presque tous ont le vol
droit, ne peuvent conserver longtemps cette allure et sont
obligés de se reposer souvent, aussi ne voyagent-ils que par
INTRODUCTION. 23
étapes ; il leur serait difficile de fournir le trajet d'une seule
traite. Les perdrix, qui la plupart ne sont pas de grandes
voyageuses, ne piquent pas dans le vent comme les bécas-
sines, et quand on veut les forcer, il suffit de leur faire
faire deux ou trois vols contre le vent : « // m'est arrivé plu-
sieurs fois dans ma carrière de chasseur, m'écrivait derniè-
rement Toussenel, de ramener des compagnies entières que
la poursuite du Faucon ou de l'Autour forçait de s'abattre
dans le premier buisson venu, après une pointe rapide dans
le vent. Les pauvres bêtes ne pouvaient reprendre la puis-
sance du vol qu après une ou deux heures de repos et s'être
remises de ce long travail de lutte à vent contraire. »
J'ai lu, dans les Souvenirs d'un naturaliste, un passage
dont j'ai pris note et qui ne peut venir ici plus à propos.
L'observation est de l'auteur de ce livre si agréablement
instructif, de M. de Quatrefages, savant des plus conscien-
cieux parmi ceux qu'on aime à entendre.
Pendant une furieuse tempête- dont il fut témoin à Saint-
Sébastien dans la baie de Biscaye, et durant laquelle le vent
souffla avec une violence extraordinaire pendant quarante-
huit heures, les oiseaux de mer semblaient se plaire dans
la tourmente Mais laissons-le parler lui-même: «Au
« milieu de ce désordre des éléments, des goélands au blanc
« plumage, des aigles de mer aux couleurs roussâtres, se
ft jouaient tranquillement devant ma croisée, mêlaient
« leurs cris au fracas de la tempête, décrivaient dans l'air
« raille courbes capricieuses, et parfois, plongeant entre
« deux vagues, ils reparaissaient bientôt tenant au bec un
« poisson. Leur vol rapide comme la flèche, quand ils se
« laissaient emporter par le vent, se ralentissait quand ils
« faisaient face à l'ouragan ; mais ils planaient avec la même
« aisance dans les deux directions, sans paraître donner
« un coup d'aile de plus que par les plus beaux jours. 11 y
« avait quelque chose d'étrange à voir ces oiseaux, les
« ailes étendues et complètement immobiles, du moins en
« apparence, remonter d'un mouvement uniforme ces rafales
f(^;^ ^*j-^ Ov^
24 INTRODUCTION.
« qui auraient renversé l'homme le plus vigoureux. —
« Depuis longtemps, MM. Quoy et Gaymard avaient si-
« gnalé ce singulier phénomène chez les oiseaux grands
« voiliers des mers antarctiques. Tous deux, après avoir vu
« mille fois les albatros et les frégates, ont hésité à ha-
« sarder une explication. D'autres ont été moins timides,
« et, après avoir examiné les mêmes espèces à travers les
tt vitraux de nos collections, ils ont décidé que ce mode
« de locomotion était la chose la plus simple du monde.
« Ils ont parlé de vitesse acquise, de trémulatiun invisible
« des aifles Pour nous, après avoir vu, nous pensons
(c exactement comme MM. Quoy et Gaymard et nous imi-
(( terons leur réserve. »
En citant ici les réflexions de l'éminent naturaliste, je suis
loin de vouloir faire aucune allusion aux déductions du doc-
teur Sappey, dont j'ai parlé plus haut. Si je diffère d'opinion
sur le mécanisme du vol des oiseaux avec un savant aussi
émérite, je n'admire pas moins la lucidité de son raisonne-
ment dans les conséquences qu'il tire des expériences aux-
quelles* il s'est livré avec tant de zèle. Je l'écoute surtout
avec un grand intérêt lorsqu'il nous démontre que l'appareil
aérostatique de réservoirs gazeux, dont l'oiseau est doté,
offre à peu près le même développement dans les espèces
qui jouissent du privilège d'atteindre en quelques secondes
les couches les plus élevées de notre atmosphère, et dans
celles qui, par leur conformation ou leur nature, ne peuvent
s'élever du sol, telles que l'autruche, le casoar et certains
gallinacés. Le docteur Sappey en conclut qu'il faut ad-
mettre que cet appareil, chez les oiseaux qui émigrent et
traversent les mers, tout en imprimant aux mouvements
des ailes l'aisance et l'agilité qui les caractérisent, n'exerce
sur le vol qu'une influence secondaire. — En effet, que
deviendrait le pauvre oiseau au milieu des airs en temps de
bourrasque, s'il n'avait pour lui cette force musculaire si
puissante que gouverne son système nerveux sous l'impul-
sion de sa volonté ?
INTRODUCTION. ,. 25
Cette organisation exceptionnelle, privilégiée, que l'oiseau
possède, est des plus admirables ; elle lui permet de par-
courir l'espace dans toutes les directions, de ralentir ou
d'accélérer son vol ; les ressources qu'il en tire sont immen-
ses et il en dispose à sa guise. Aussi le voit-on partir comme
un trait, s'élever, s'abattre, planer ou s'arrêter à volonté ;
lui seul tient les freins de cette locomotive aérienne à haute
pression, dont il est à la fois le chauffeur, le moteur, le
régulateur et l'équipe. Mécanisme inimitable de l'organisme
vivant, qu'il faut nous contenter d'admii-er sans en com-
prendre le mystère !
Audubon a décrit le vol de la frégate-pélican, dont il
observa les allures ; mais il n'a pas cherché à l'expliquer.
a A l'heure où la lumière du matin commence à poindre,
« dit-il, l'oiseau ouvre ses ailes et quitte la retraite où il a
u passé la nuit. Doucement et sans effort, le cou ramené en
« arrière, il semble d'abord essayer son vol, puis, s'avan-
« çant rapidement vers la mer, il monte, monte encore, et
(( le premier dans la nature, il voit l'astre étincelant sortir
« des flots.... Alors l'heureux oiseau secoue ses ailes et bien
« loin, au sein des airs, l'essor l'emporte où nul regard
u humain ne peut l'atteindre.... ; mais bientôt il reparaît,
« et les ailes à demi repliées, il commence à descendre en
« exécutant de rapides évolutions, tantôt reprenant son vol
« vers les cieux, tantôt retournant vers la mer en rasant la
« surface des eaux et poussant des bordées pour continuer
« sa chasse.... Tout à coup des nuages menaçants obscur-
« cissent l'horizon ; la brise, qu'on ne sent pas encore, a
« déjà soulevé les flots ; un épais brouillard s'étend sur
« l'abîme, et les mugissements de la mer écumante répon-
« dent aux roulements du tonnerre. Tous les éléments sem-
« blent confondus au milieu du tumulte des vents déchaînés:
« la Frégate seule tient tête à l'orage et si son vol ne peut
u en forcer l'impétuosité, elle continue de s'élever en pla-
« nant au-dessus des nuages. Mais la tempête redouble de
« fureur ; alors l'oiseau prend son vol oblique et en quel-
26 INTRODUCTION.
« ques vigoureux coups d'ailes, il surmonte l'ouragan pour
« entrer dans une atmosphère plus paisible, où il vogue à
« l'abri de l'orage, attendant qu'il s'apaise et que le calme
« revienne sur les eaux. »
Audubon, pas plus que d'autres naturalistes, n"a pu nous
renseigner sur le mode d'action que l'oiseau met en jeu
pour varier comme il lui plaît les forces motrices dont il
dispose, mais, cette question à part, on peut expliquer,
d'après le docteur Sappey, la structure et les fonctions des
organes qui jouent le principal rôle dans l'action du vol.
« La nature, en réunissant le nombre à la solidité dans
l'admirable vêtement de plumes dont elle a revêtu l'oiseau
semble avoir voulu concilier ces deux avantages avec la
légèreté nécessaire à sa vie aérienne. Elle a donné aux
principales plumes des ailes la forme d'une petite rame,
dont elle a creusé la tige pour la remplir d'un air raréfié...
Plus le vol est rapide et puissant, plus le canal des plumes
est étendu. On distingue dans les plumes une partie cornée
et transparente et une partie opaque et blanche qui s'effile
graduellement. La première est toujours creuse, la seconde
est pleine dans les oiseaux qui ne volent jamais, et plus ou
moins vide chez les grands voiliers. L'air, qui peut arriver
dans les plumes jusque dans leurs parties moyennes, ne
provient pas de l'appareil respiratoire ; il prend sa source
dans l'atmosphère et pénètre directement dans la cavité des
plumes par un orifice médian situé sur la face inférieure de
ces organes et par les pores placés sur les côtés de la tige
dans l'écartement des barbules. L'oriflce médian peut se
dilater et se resserrer tour à tour : il se dilate lorsque la
plume se courbe, et se resserre lorsqu'elle se redresse. Ces
fonctions s'accomplissent, dans l'action du vol, lorsque les
plumes communiquent le plus largement avec l'atmosphère
et à mesure que l'air qu'elles contiennent se renouvelle. Les
oiseaux qui ne volent pas ou qui ne volent que rarement,
comme ceux de basse-cour, se hissent de temps en temps
sur leurs jambes pour agiter leurs ailes et se procurer l'air
INTRODUCTION. 21
dont ces organes sont remplis, mais qu'ils ne peuvent .
fournir lorsqu'ils sont repliés et appliqués contre les flancs.
C'est dans ce but que l'oiseau à son réveil secoue les ailes et
que les canards quittent l'eau pour s'ébattre sur la rive. —
L'air atmosphérique qui remplit la cavité des plumes, se
trouvant en contact avec le corps de l'oiseau, dont la tem-
pérature s'élève à 40°, ne tarde pas à s'échauffer et à se
dilater, et l'oiseau, suffoqué par la chaleur qu'il éprouve,
étend et secoue ses ailes pour se rafraîchir. L'impression
qu'il ressent de cette immersion est d'autant plus sensible
que l'air se renouvelle dans ses plumes en même temps
qu'il prend l'équilibre de la température ambiante (1). »
Les études du docteur Sappey se sont portées aussi sur
la nature aérifère des os des oiseaux : les savantes re-
cherches de M. Flourens nous avaient déjà appris qu'il
existait, dans le développement de ces os, deux forces
opposées, dont l'une exhalante, qui présidait à l'accrois-
sement en épaisseur, et l'autre absorbante, qui expliquait
la capacité toujours croissante des canaux médullaires. Ces
deux forces sont rarement équilibrées : au début de la vie,
]a force composante prédomine, et tant qu'elle conserve
cette prépondérance les os restent médullaires ; mais à
l'époque où les épiphyses se soudent, elle décline sensi-
blement, la force de décomposition augmente et c'est alors
que les os commencent à se perforer pour entrer en com-
munication avec l'appareil respiratoire et que la moelle
disparaît pour faire place au fluide atmosphérique.
Les observations du docteur Sappey sont venues com-
pléter ces renseignements et nous apprendre que les os
perdent la moitié de leur poids quand ils n'ont plus de
moelle et que la diffusion de l'air dans la plus grande
partie du système osseux des oiseaux grands voiliers, en
réduisant considérablement leur pesanteur spécifique,
accroît leur aptitude au vol. Le squelette des oiseaux
(I) Extrait de l'ouvrage du docteur Sappey sur Vappareil respi-
ratoire des Oiseaux, ch. IV.
28 INTRODUCTION.
est médullaire pendant toute la durée de son dévelop-
pement ; mais une fois arrivé au terme de sa croissance,
les orifices en communicalion avec les réservoirs aériens
s'établissent et la moelle disparaît (1).
Je viens de vous citer tout ce que j'ai noté de plus saillant
dans les Recherches du docteur Sappey 5i/r l'appareil respi-
ratoire et les autres organes de l'habitant des airs. Notre
fameux prosecteur a étudié ses oiseaux scalpel en main ;
la simple observation ne pouvait suffire à cet esprit scru-
tateur ; il lui fallait des expériences physiques, positives,
souvent répétées ; il voulait pénétrer jusqu'aux moindres
détails de l'organisme pour prendre la nature sur le fait.
Aussi que d'oiseaux notre savant anatomiste n'a-t-il pas
dépecés, tailladés, martyrisés de cent manières pour les
besoins de la science. Ce brave docteur vous prend tout
bonnement une de ces pauvres bêtes du bon Dieu, un
canard par exemple, et vous lui coupe successivement tous
les muscles du cou ; puis il vous dit, avec le plus grand
sang-froid, en vous racontant le fait: « L'animal, aban-
« donné à lui-même, s'affaissa et des bulles d'air s'échap-
« pèrent, en bouillonnant, par le canal rachidien, à travers
« le sang qui couvrait la plaie ; ensuite il se releva ; mais
« sa marche était vacillante, entrecoupée de chutes ; il sem-
« blait avoir perdu la faculté de s'équilibrer, et présentait
« un état de stupeur, d'hébétude et de défaillance qui me fit
« présager la mort. » Diantre, je le crois bien ! Cependant,
après deux jours de souffrances, le pauvre canard reprit ses
forces et finit par se rétablir ; mais cette dernière circons-
tance importait fort peu au docteur : il avait constaté que,
pendant l'opération, l'oiseau avait présenté des phénomènes
identiques à ceux qu'offrent les mammifères lorsqu'on les
prive d'une partie de leur liquide sous-arachnoïdien, et il
était satisfait Toutefois notre opérateur ne se borne
(I) Extrait de l'ouvrage du docteur Sappey sur ï appareil respi-
ratoire des Oiseaux, eh. m, art. il.
INTRODUCTION. 29
pas là ; il reprend le malheureux patient pour Tinciser en
deux temps, d'abord en tranchant tous les muscles du cou
et en les laissant ensuite se cicatriser ; puis, huit jours
après, en coupant le tissu de la cicatrice pour opérer à
nouveau. Après cette preuve concluante, il avoue que
l'animal parut étourdi, étonné, et il ajoute : « Ces expé-
<( riences, que nous regrettons de ne pas avoir multipliées
« davantage, tendent à démontrer que l'air qui pénètre
« dans le canal vertébral exerce sur la moelle épinière
« des oiseaux un degré de pression analogue à celui que
« le liquide sous-arachnoïdien exerce sur la moelle épinière
« de l'homme. »
Au besoin le docteur Sappey vous prend un coq, le
couche sur le dos et le maintient dans cette position en lui
liant les quatre membres : alors il pratique une ouverture à
la poitrine et reconnaît que le diaphragme thoraco-abdo-
minal, pendant l'inspiration, se porte en arrière et en
dedans, tandis que les côtes se portent en avant et en
dehors, et enfin que la capacité des réservoirs diaphragma-
tiques s'accroît considérablement.
Une autre fois c'est encore sur un palmipède qu'il opère,
car il paraît que ces sortes de volatiles se prêtent à souhait
à tous les rafQnements chirurgico-anatomiques. Pour
celui-là, le docteur s'arme d'une seringue dont il introduit
le tube à travers la couche musculaire du réservoir thora-
cique de l'animal, et à chaque mouvement respiratoire de
l'oiseau, « sans apporter, assure-t-il, aucun trouble dans
le phénomène de la respiration », il pompe l'air qu'il veut
soumettre à l'analyse chimique.
Mais ceci n'est rien encore ; vous allez voir : le brave
docteur, poursuivant ses expériences, se saisit d'un autre
coq, pratique hardiment l'amputation de l'aile et se procur o
la satisfaction de voir l'air pénétrer dans l'humérus par le
thorax au moment de l'inspiration, et en sortir à chaque mou-
meut d'expiration. « Lorsque le canal de l'humérus a été
« ouvert, et la trachée obUtérée, la respiration est d'abord
30 INTRODUCTION.
« laborieuse, bruyante; l'animal immobile, hagard, surpris
« (on le serait à moins), semble dominé par le vertige qui
« précède une asphyxie imminente. Cependant le coq s'ha-
« bitue peu à peu à ce mode de respiration. Les premiers
(c oiseaux que nous soumîmes à ces expéiiences vécurent de
« six à huit heures ; mais ils avaient perdu une grande
« quantité de sang, et celte hémorrhagie était la seule cause
« d'une mort si rapide. Plus tard, avant de procéder à la
« section de l'aile, je fis la ligature préalable de l'artère et
« j'eus la satisfaction de reconnaître que ceux auxquels
« j'avais ainsi créé une trachée artificielle continuaient de
(( vivre : un canard, qui respirait par l'os dubras, était plein
« de vie au bout de quarante-huit heures ; voulant le saisir
« pour l'ausculter et étudier les modifications qui pouvaient
a être survenues dans le bruit de la respiration, il prit la
a fuite, fit de violents efforts pour m'échapper, et succomba
« aussitôt que je me fus emparé de lui » Le docteur,
après cet aveu, conseille à ceux qui seraient tentés de
répéter cette expérience de laisser dans l'état de repos le
plus complet l'oiseau qu'on aura amputé pour le faire res-
pirer par son moignon, et assure qu'avec cette précaution,
sa vie pourra se prolonger peut-être indéfiniment (1).
Du reste, le docteur Sappey n'est pas le seul qui ait mu-
tilé ainsi ces pauvres bêtes pour l'avancement de la science ;
beaucoup de ses confrères en anatomie se sont adonnés à
ce genre d'étud'3s, et des expériences analogues ont été faites
par M. Flourens, avec toute la précision et tout le succès
qu'on pouvait attendre d'un observateur aussi éminent :
deux oiseaux, sur lesquels l'influence nerveuse fut suppri-
mée par la section des nerfs pneumogastriques, continuèrent
de respirer et de vivre pendant plusieurs heures comme
dans l'état normal, et furent ensuite sacrifiés à d'autres re-
cherches (2).
(1) Sappey, Op. cit., p. 48.
(2) Le docteur Sappey tire de cette expérience la conséquence
suivante : « Si un oiseau dont les poumons ont été soustraits à l'in-
INTRODUCTION. 31
Bien avant ces expériences, en 1689, l'Académie des
sciences, composée alors, comme aujourd'hui, d'hommes
sérieux, savants, de vrais sages^ se donnait le plaisir de
boucher le bec et les narines d'un oie vivante pour observer
ses angoisses pendant la suffocation, puis lui faisait ouvrir le
ventre, afin d'examiner ses réservoirs aérifères.
Au commencement du siècle, Albers amputa un coq et
lia sa trachée artère : le pauvre diable ne vécut que six
heures. On attacha à l'humérus d'un autre coq, aussi am-
puté, une vessie de gaz acide carbonique qui fit mourir
l'animal en cinq minutes ; une cane et une oie, sur lesquelles
on expérimenta avec de l'azote, succombèrent au bout de
trois minutes. Il en arriva autant à un héron. Un malheu-
reux coq, amputé des deux ailes, auquel on attacha aux
moignons une vessie de gaz acide carbonique d'une part, et
une vessie d'oxygène de l'autre, était tour à tour mourant et
renaissant, suivant qu'on laissait pénétrer le premier ou le
second de ces deux gaz.
C'est ainsi que les secrets les plus cachés de l'organisme
ont été dévoilés aux yeux des savants pour la confirmation
de leurs théories, et le docteur Sappey est, parmi eux, celui
qui nous aie plus éclairés par ses curieuses expériences.
Après avoir exposé les phénomènes anatomiques et physio-
logiques relatifs aux oiseaux, il a passé en revue tous les
travaux de ses devanciers, et cette savante dissertation, qui
résume presque toute l'histoire de la science, fournit les
notions les plus complètes sur l'organisme de la classe d'ani-
maux que l'ancien prosecteur de l'amphithéâtre d'anatomie
des hôpitaux de Paris a soumis à ses laborieuses études (1).
fluence nerveuse, pendant trois ou quatre heures, conserve toute la
plénitude de ses forces, il devient évident que cette influence n'est
pas directement relative à l'hématose. » Op. cit., p. 16.
(1) Dans ses Recherches sur l'appareil respiratoire des Oiseaux^ le
docteur Sappey a exposé une foule de travaux anatomiques du plus
grand intérêt sur les nerfs et les vaisseaux pulmonaires considérés
dans leurs rapports avec les conduits aériens, et sur la sphère
d'action de ces conduits. Il a démontré que les sacs aérifères des
I. — 3.
32 INTRODUCTION.
Je termine ici cette analyse des Recherches sur l'appareil
respiratoire des oiseaux pour revenir à Toussenel si amu-
sant, même en parlant des choses les plus sérieuses ; mais
je vous en préviens encore, ne vous en tenez pas avec lui à
la tournure qu'il leur donne, ni au laisser-aller de sa verve;
ne vous y trompez pas ; les faits curieux qu'il énonce seront
toujours confirmés par l'observation. Il vous prouvera jus-
qu'à l'évidence que le plus exquis des sens de l'oiseau est
celui de la vue. L'aigle, le vautour, tous les oiseaux de proie
en général, à l'exception de ceux de nuit, peuvent embrasser
de leur regard un horizon immense, dix fois plus étendu
peut-être que celui de l'homme. Le martinet aperçoit dis-
tinctement un moucheron à la distance de plusieurs cen-
taines de mètres, fond sur lui et l'engloutit avec une dex-
térité sans égale; le milan, qui plane dans les airs à des
hauteurs inaccessibles à nos yeux débiles, découvre facile-
ment le mulot imprudent qui se dispose à sortir de son trou.
« Dieu f ail bien ce qu'il fait, ajoute Toussenel ; s'il n'eût
profortionné le coup d'œil de l'oiseau à sa vélocité^ cette
vélocité ne lui aurait servi qu'à se casser la tête ou à se
rompre le cou. » Les observations de notre ornithologiste,
sur la portée de la vue de l'oiseau, tendaient à faire supposer
qu'il est des espèces presbytes, douées de la faculté de voir
de très-loin et d'autres presque myopes, qui ne voient bien
que de très-près. Les grives et les alouettes s'estropient en
donnant avec violence contre la pentière, grand filet qu'on
tend sur leur passage. Les perdrix se blessent ou se tuent
contre les fils des télégraphes qui bordent les chemins de
fer, et les gardiens des phares fout moisson, au temps des
oiseaux ne participent pas à l'accomplissement de l'hématose et que
leur destination est uniquement mécanique, que dans le phénomène
de l'inspiration les réservoirs aérifèrcs sont les agents essentiels et
les poumons les agents secondaires II a expliqué l'indépendance
entre les fonctions du vol et celles de la respiration, et a fourni de
nouvelles preuves de la présence de l'air dans les plumes, du méca-
nisme par lequel il se renouvelle et de la cause qui préside à ce
renouvellement.
INTRODUCTION. 33
migrations, de cailles, de bécasses et d'autres oiseaux de
passage. Les es^jèces qui ne voyagent que de nuit, attirées
par la lumière des phares, se heurtent contre le malen-
contreux fanal, dont parfois elles brisent les vitres, et
tombent mortes au pied de la tour.
Ceci, cher ami, vous donne l'explication de l'épigraphe
que j'ai placée en tête de mon épître :
Des nochers en péril ce guide manifeste
A d'autres voyageurs sera pourtant funeste I
Je voudrais pouvoir vous citer toute cette charmante poésie
que l'auteur des Poèmes de la mer a intitulée le Phare \ je
pourrais le faire avec d'autant plusd'à-proposque A. Autran
a parfaitement décrit les dangers auxquels la lumière per-
fide de ces tours à flambeaux expose les pauvres voyageurs
aériens
Qui volent de plus près, dans l'ombre de la nuit,
Vers l'étrange soleil dont l'éclat les séduit.
Oiseaux infortunés ! palmiers, claires fontaines,
Doux nids, vous appelaient aux régions lointaines :
Vous ne les verrez plus ; séduits par un faux jour,
Vous ne connaîtrez plus ni le ciel ni l'amour !
Ces accidents se répètent toutes les années aux époques des
passages et deviennent de plus en plus fréquents à mesure
bu'on multiplie l'éclairage des points du littoral des conti-
nents et des îles qui se trouvent situés sur les lignes itiné-
raires que suivent les oiseaux voyageurs.
Veuillez maintenant me prêter toute votre attention, car
je suis arrivé à la question qui m'intéresse le plus, à celle
qui a donné motif à mon épître ; considérez tout ce que
je viens de vous dire comme un hors-d'œuvre, une sorte
d'avant-propos. Si en vous donnant d'abord une idée géné-
rale du curieux phénomène des migrations des oiseaux, je
vous ai parlé des moyens qu'ils possèdent pour accomplir
leurs aventureuses pérégrinations, sij'aiajoutéquelques faits
34 INTRODUCTION.
particuliers aux nombreuses citations de Toussenel, l'ob-
servateur le plus compétent et le plus original que je con-
naisse, si enfin je suis entré dans des détails sur l'orga-
nisme et les instincts de ces navigateurs de l'air, toute cette
longue dissertation n'avait qu'un but, qu'un seul motif, c'é-
taient les Phares, contre lesquels ces pauvres oiseaux voya-
geurs viennent se rompre le cou. Mais n'allez pas croire
que je vienne ici m'apitoyer sur le triste sort des victimes
de ces tours lumineuses, ni que je vous reproche d'être en
quelque sorte un de leurs complices en votre qualité d'in-
génieur en chef : bien loin de là, au contraire ; j'ai un
double motif pour vous en féliciter : d'abord, parce que je
considère le soin que l'on met de nos jours à la multiplicité
des phares comme un véritable progrès, et ensuite, parce
que je suis un peu gastronome et que j'aime passionnément
le gibier. Or, voilà précisément la question qu'il me reste à
traiter avec vous : les phares et l'excellent gibier qu'ils nous
promettent.
J'ai toujours rendu grâce, pendant mes navigations,
à ces hautes tours dont la lumière resplendissante vient
percer les ténèbres et apparaît comme un astre bien-
faisant au milieu de l'obscurité des nuits. Les phares, en
guidant les marins sur leur route, signalent les passes
qu'ils doivent franchir, les écueils qu'il faut éviter, et
éclairent les ports sur lesquels ils se dirigent. Fixes ou tour-
nants, à feux blancs ou colorés, à éclipses ou à éclats inter-
mittents, ces étincelants fanaux de Fresnel m'ont toujours
paru un des plus utiles perfectionnements des temps mo-
dernes. Ils sont devenus surtout d'une nécessité absolue,
dans les nuits orageuses, depuis l'audacieuse navigation à
la vapeur. Aussi le système Fresnel a-t-il été adopté par
toutes les nations maritimes pour l'éclairage des côtes, et
l'Espagne n'est pas restée en arrière dans cette heureuse
réforme. Elle a voulu que les anciennes Fortunées, qu'une
obscurité profonde enveloppa trop longtemps, participassent
aussi au bienfait des phares ; elle a compris que ces îles,
INTRODUCTION. 35
par leur admirable situation géographique, semblaient
avoir été placées tout exprès sur le chemin des deux mondes
pour servir de relâche aux navigateurs. Les rendre abor-
dables de nuit comme de jour, c'est compléter ce que Dieu
adéjà fait pour elles, car il leur a donné ce Pic célèbre, dont
l'orgueilleuse cime s'élève superbe au-dessus des nuages et
domine l'Océan : point de reconnaissance des pilotes, phare
immense qu'on découvre de jour à plus de quarante lieues
en mer et qui partage avec l'île de fer et les principaux ob-
servatoires du monde l'honneur du premier méridien.
Maintenant plus de crainte pendant ces nuits sombres que
redoutent les vaisseaux : la rassurante lumière des phares
les guidera à travers cet archipel aux heures où le géant de
la montagne dort enveloppé dans son noir manteau.
Les lies Canaries devinrent la première étape de la
navigation transatlantique dès la grande entreprise de
Colomb': tout un avenir de progrès se dévoile aujourd'hui
pour elles, et Ténériffe est appelée à recueillir la meilleure
part de l'heureuse situation que la nature lui a faite. Le
beau môle dont vous avez dirigé les travaux embrassera un
jour assez d'espace pour permettre aux vaisseaux de venir
s'abriter derrière ses jetées ; un fanal sidéral éclairera
l'entrée du port ; une forteresse à batteries casematées,
autre ouvrage remarquable auquel un des vôtres attache
son nom, le défendra de toute attaque. Mais les prévisions
du pouvoir suprême ne se bornent pas là ; la construction
de six grands phares a été ordonnée sur différents points de
l'archipel canarien : Ténériffe, Canaria, Lancerotte, Fort-
aventure, la Palme et Alégranza auront aussi leurs phares.
Je ne vous apprends rien de nouveau ; vous saviez cela
mieux que moi, puisque c'est sous votre habile direction
que s'exécutent ces travaux, que s'élèvent toutes ces tours
si solidement construites et dont le brillant fanal de Fresnel
couronnera le faîte pour projeter sa lumière à plusieurs
lieues en mer; mais je ne vous le rappelle ici que pour vous
faire remarquer que ces feux de nuit se trouveront situés
3G INTRODUCTION.
prôcisômeulsur l'iliaéraire suivi par les oiseaux migrateurs
qui arriveront du continent voisin, circonstance intéressante
au dernier point, car ces postes avancés seront une véritable
providence pour les gardiens chargés d'entretenir les feux.
J'entre maintenant dans le cœur de la question et je vous
dirai tout d'abord que la plupart des espèces voyageuses qui
nous viennent d'Afrique constituent le meilleur gibier. Ce
sont des cailles, des grives, des bécasses, des bécassines,
des alouettes et d'autres oiseaux estimés. Et admirez avec
moi les bienfaits de la Providence ; ces succulentes espèces
nous arriveront à l'époque où elles sont le plus grasses !
Toussenel a prétendu que l'embonpoint qui se fait remarquer
chez l'oiseau au temps des migrations est une espèce de
manteau de voyage dont il s'enveloppe par prévision des
longs jeûnes qu'il peut éprouver en route. Toutefois, n'en
déplaise à mon illustre maître, je suis bien plutôt tenté de
croire que les oiseaux ne possèdent à cette époque cette
obésité excentrique, qui les fait tant rechercher, que parce
qu'ils ne sont pas en amour. J'en appelle, à cet égard, à votre
propre expérience et je suis sûr d'avance que vous ne me
démentirez pas. Quoi qu'il en soit, les phares des Canaries,
par leur heureuse situation, nous font espérer une abondante
moisson de cet excellent gibier-plume que Brillât-Savarin,
qui s'y connaissait, a proclamé une nourriture saine,
chaude et succulente, qui peut subir, sous la main d'un
cuisinier habile les transformations les plus savantes et
passer à l'état de mets de haut goût.
Je vous ai déjà dit que les principales espèces volatiles
sur lesquelles nous pouvions compter à l'époque des pas-
sages étaient d'abord les cailles, si ragoûtantes quand elles
sont rôties en papillotes pour leur conserver toute leur
graisse et leur parfum ; ensuite les grives, dont la chair
a aussi beaucoup d'arôme et un petit goût d'amertume qui
ne déplaît pas, surtout après le mois de novembre, quand
l'oiseau s'est repu d'olives noires. Or, ce sera justement à
cette époque que cette espèce voyageuse nous arrivera du
INTRODUCTION. 37
Maroc, pays d'oliviers. Et à ce sujet, observons en passant
que les chasseurs de Ténériffe connaissent à peine les
grives, bien qu'elles viennent depuis longtemps passer une
partie de l'hiver dans cette île. La grive est un oiseau
craintif, qui aime à se cacher, ne voyage qu'en petites bandes
et redoute le grand jour. Elle ne se montre guère que de
très-grand matin ou un peu avant la nuit, et ne séjourne
que dans la région des pins ou dans les stations les plus
élevées de nos montagnes. Un bon salmis de grives n'est
pas moins estimé qu'une brochette d'alouettes cuites à
point : — « La bécasse, dit le gracieux auteur de la Physio-
« logie du goût, est un oiseau très-distingué, mais peu de
<( gens en apprécient tous les charmes ; traitée suivant les
« règles de l'art, la bécasse à la broche inonde la bouche de
« délices. » Il n'y a là aucune exagération, je vous l'as-
sure ; tout ce qui est écrit dans la Gastronomie transcen-
dante est incontestable : une bécasse bien bardée de lard et
rôtie sur une tranche à la Soubise est un morceau de gour-
mand , mais n'allez pas attacher à ces renseignements
plus d'importance qu'ils n'en méritent ; je ne vous parle
qu'en simple amateur, qui sait apprécier ce qui est bon et
n'est pas de ces mangeurs stupides chez lesquels les mets
les plus délicats passent inaperçus. Je ne pousserai donc pas
plus loin ces réflexions ; vous êtes averti. Qu'il me suffise
d'avoir appelé votre attention sur ce mystérieux phénomène
des migrations des oiseaux, dont les phares, que vous avez
construits, vont nous donner une des meilleures preuves.
Par votre position officielle, vous êtes appelé naturellement
à exercer un contrôle sur les gardiens de ces tours lumi-
neuses, écueils des oiseaux de passage et sauvegardes des
navigateurs. Veuillez, je vous prie, me recommander à ces
braves gens, car il est probable que tout le gibier dont ils
feront capture n'arrivera pas au marché.
Ténériffe, mai 1863.
S. B.
OISEAUX VOYAGEURS
CHAPITRE PREMIER
Migrations des Oisea.ux.
(CONSIDÉRiTIONS GÉNÉRALES.)
« Parlons, partons, so disent-elles. »
(Lis Hirondellas ) Flo;iun.
Sommaire, —instinct des migrations. Départ des hirondelles. Ten-
dance générale vers les changements de climats. Etapes favorables
aux oiseaux migrateurs. La France sous le rapport cynégétique.
Stations de la mer du Nord. Helgoland. Archipels atlantiques.
Les îles Fortunées. Ornithologie canarienne. Isolement de cer-
taines espèces et dernier terme de leurs voyages. Cuba et les
Antilles. Passages des oiseaux, d'après Oviedo. Explications. Mi-
grations des échassiers dans l'Amérique méridionale. Voyages et
stations des ardéadées et des palmipèdes dans l'Amérique du
nord.
I.
Un instinct admirable porte les oiseaux voyageurs à
se réunir aux époques de leurs migrations : lorsque
ceux d'une même espèce vont se mettre en route, le
rendez-vous général a toujours lieu sous la direction
des anciens, qui servent de guide comme si l'expérience
des voyages était acquise de droit aux plus vieux de la
bande. On remarque alors chez ces oiseaux une grande
40 CHAPITRE PREMIER.
inquiétude, cl un besoin impérieux semble les tour-
menter. Les uns» avant le départ, poussent des volées
dans difiërentes directions et paraissent appeler les
antres ; ceux-ci se posent sur la cime des arbres les
plus élevés, sur le faîte des édifices, ceux-là dans
d'autres endroits qui dominent la plaine. On dirait qu'ils
se sont tous donné le mot pour partir ensemble ; mais
ce signal mystérieux, qu'eux seuls comprennent et
auquel ils obéissent spontanément, nous reste ignoré.
En un clin-d'œil ils disparaissent et se dirigent sans
boussole vers des contrées lointaines pour aller cber-
cber, sous d'autres cieux, des rivages, des forêts, des
plaines ou des montagnes que la plupart connaissent
déjà. — Ces voyages de long cours ont lieu deux fois
l'an ; l'instinct qui les guide ne leur fait jamais défaut ;
ils savent d'avance qu'ils trouveront les pays vers les-
quels leur instinct les pousse, qu'ils y rencontreront une
nourriture abondante, un climat plus doux.
Michelet, dans son livre de V Oiseau, raconte ce qu'il
a vu un jour qu'il observait le départ des hirondelles :
il était à Nantes en octobre 1851 ; la saison était encore
belle et des hirondelles commençaient à se rassembler
en gazouillant sur le faîte de l'église de Saint-Félix. Le
ciel, beau le mntin, se voila dans la journée et présa-
geait un orage. Vers les quatre heures, des vols nom-
breux vinrent de toutes parts de l'horizon se condenser
sur l'église en s'appelant à cris redoublés. « Tout à
« coup, dit Michelet, la masse noire, s'ébranlant à la
« fois comme un immense nuage, s'envola vers le sud-
« est, probablement vers l'Italie. Elle n'était pas à
MIGRATIONS DES OISEAUX. 41
« trois cents lieues (quatre ou cinq iieures de vol!) que
« toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent pour abîmer
« la terre ; nous crûmes un moment au déluge. Évi-
« demment ce n'était pas la faim qui avait chassé ces
« hirondelles, en présence d'une nature belle et riche
« encore ; mais elles avaient senti, saisi l'heure pro-
« pice Le lendemain il eût été trop tard; tous les
c insectes, abattus par l'orage, seraient devenus introu-
« vables. »
Par ce que j'ai dit moi-même, dans V Introduction, du
manège des tourterelles au moment oii elles vont effec-
tuer leur grande traversée aérienne, on a pu juger de la
promptitude avec laquelle ces oiseaux disparaissent à
l'instant du départ.
II.
L'instinct des migrations paraît inné chez tous les
oiseaux voyageurs : à l'époque oii les cailles se
mettent en route, les jeunes, élevées en captivité, se
tourmentent dans leur cage jusqu'à se briser la tête
contre les barreaux. Le même désir de liberté se mani-
feste alors chez celles que les chasseurs de Provence,
par un raffinement de barbarie, aveuglent pour leur
servir d'appelants.
Une des principales causes qui portent les oiseaux
migrateurs à changer de climat, est la disette qu'ilspour-
raient éprouver aux époques des grandes chaleurs et
des grands froids, par le manque de nourriture en
graines, fruits ou bourgeons et par la disparition des
42 CHAPITRE PREMIICR.
insectes aux pluies d'automne. On a souvent remarqué
des migrations de mammifères et d'insectes qui détermi-
nent celles de certains oiseaux. Les petits rats campa-
gnols (1), qui émigrent en innombrables légions des
bords de la mer Glaciale et descendent vers le sud, en
dévastant tout sur leur passage, sont suivis par les
hibous barrés qui en font une grande consommation.
Les émerillons poursuivent les cailles voyageuses:
d'autres oiseaux pourchassent ces nuées de sauterelles
qui traversent les déserts et portent le ravage dans les
campagnes oiî elles s'abattent.
Il faut distinguer, parmi les oiseaux voyageurs, ceux
qui émigrent, des espèces vagabondes qui errent seu-
lement dans les contrées où elles nichent. Les migra-
teurs font leurs apparitions et repartent chaque année
aux mêmes époques ; il en est qui ne sont que de pas-
sage dans les pays qu'ils traversent et où ils séjournent
peu ; d'autres y viennent nicher et ne quittent la contrée
que pour y revenir. Ces' derniers sont pour nous des
espèces indigènes, de même que les sédentaires, car,
pour eux, le nid c'est la patrie, la terre natale, le ber-
ceau des amours.
Tous les migrateurs en général suivent constam-
ment la même route dans leurs voyages. Beaucoup d'oi-
seaux, parmi les échassiers, les palmipèdes, les hiron-
delles, passent en se maintenant assez haut dans leur
vol, surtout quand ils ont de vastes étendues de mer à
traverser; mais, sur les continents, ils se rapprochent
de terre. On voit souvent de grands vols d'étourneaux
(1) Mus Lemmus, L.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 43
s'abaisser tout-à-coup delarégiondes nues et poursuivre
leur route en rasant le sol. Leurs rapides évolutions
sont des plus curieuses à observer lorsque des oiseaux
de proie donnent la chasse à ces bandes voyageuses
qui remontent, s'affaissent, se redressent ou tourbil-
lonnent, se pressent et se serrent, afin d'éviter l'ennemi
et lui opposer leur masse compacte. — La puissance
du vol des oiseaux voyageurs n'influe pas sur l'étendue
de leur aire de dispersion_, et beaucoup d'oiseaux
grands- voiliers parcourent des espaces plus restreints
que d'autres moins favorisés pour la force des ailes.
m.
Le passage des oiseaux migrateurs a été observé
dans beaucoup de payS;, en France comme en Angle-
terre, en Italie, en Espagne, en Grèce, dans toute
l'Europe aussi bien que dans les autres parties du
monde, dans les régions équinoxiaies de même que
vers les plus hautes latitudes polaires. A la Nouvelle-
Guinée et dans les îles voisines, où vivent les superbes
oiseaux de paradis, on avait remarqué, qu'à une
époque de l'année, ces oiseaux ne se rencontraient plus
dans les forêts oij ils se tiennent d'habitude ; les ren-
seignements de Lesson sont venus expliquer cette ab-
sence: fiLes Paradisiers, d'd-'û^ sont des oiseaux de pas-
sage, qui changent de districts suivant les moussons. »
Le manchot des côtes Magellaniques (1) peuple pen-
dant cinq ou six mois de l'année ces froides latitudes et
(l) Aptenodytes demersa, Gm.
AA CHAPITRE l'RKMlER.
se rend eiisuile à la mer pour entreprendre un long
voyage et remonter, en nageant, les côtes occidentales
de la Palagonie. 11 a été vu même dans la rade du
Gallao.
Les oiseaux aquatiques qu'on rencontre dans la mer
Glaciale, aux alentours des terres arctiques, ont aussi
leurs époques de migration ; mais il paraît que ce n'est
pas toujours vers le sud qu'ils vont chercher un climat
plus doux ; l'été polaire les appelle alors dans la mer
libre qui, bien que plus au nord, est relativement plus
tempérée au solstice de juin, quand la durée des inso-
lations va en augmentant et vient échauffer graduelle-
ment les eaux. C'est vers cette mer dégagée de glaçons,
d'abord entrevue par Kane, et dont l'existence au delà
du cap Union, par 82" 30' de latitude, ne saurait plus
aujourd'hui être révoquée en doute, après l'audacieuse
reconnaissance du docteur Hayne, c'esl, dis-je, vers
cette mer libre que se dirigent les oiseaux, quand la
mer gèle et que les banquises commencent à se former.
L'Eider, espèce de canard qui abonde aux terres arc-
tiques, est dans ce cas. Déjà les Esquimaux de la côte
nord de l'Amérique septentrionale avaient remarqué
que, chaque année, aux approches de l'hiver, les
oiseaux migrateurs quittaient les bords glacés de la
rivière de Makensie et se dirigeaient vers le pôle. Leurs
assertions ont é'é confirmées par les compagnons de
Kane, qui aperçurent, du haut du cap Indépendance,
de grandes bandes d'oiseaux aquatiques sur la mer
libre au delà du canal Kenedy.
Ainsi, le seul instinct leur tenant lieu d'.iutelligence
MIGRATIONS DES OISI^AUX. 45
suffît aux oiseaux voyageurs pour se guider vers cette
Polyiiie dont toutes les combinaisons de la science n'ont
«
pu jusqu'ici indiquer les chemins aux navigateurs qui
ambitionnent sa conquête.
IV.
La France, par son heureuse position géographique,
est une des étapes d'une foule d'oiseaux migrateurs qui,
du nord et de l'est de l'Europe, se dirigent au midi à
l'époque des passages. Par son climat tempéré, cette
douce contrée est une des meilleures stations d'hiver
pour beaucoup d'espèces voyageuses; aussi voit-on sa
faune s'enrichir, aux changements de saison, de même
que dans d'autres pays du globe, d'un grand nombre
d'oiseaux migrateurs qui arrivent du dehors, les uns
au printemps, les autres en automne. Ainsi les espèces
qui nous quittent aux premières annonces de l'hiver
sont remplacées par des échassiers et des palmipèdes
que le froid a chassés des régions septentrionales et qui
viennent nous visiter à leur tour.
« Les migrations, observeMichelet, sont des échanges
pour tous les pays; telle cause de climat ou de nour-
riture, qui décide du départ d'une espèce, est celle qui
détermine l'arrivée d'une autre. » — Quand l'hiron-
delle s'éloigne aux pluies d'automne, on voit repa-
raître les pluviers et les vanneaux; plus les froids
avancent, plus vite les oiseaux chanteurs disparaissent
et sont remplacés par les canards, les sarcelles et les
bécasses, dont les chasseurs fêtent la bienvenue.
46 CfiAPlTRE PREMIER.
«Lorsque les cailles et les grives émigreiit vers le midi,
les perdrix apparaissent dans la plaine... Beaucoup
partent y quelques-uns reviennent-, à chaque station il leur
faut payer un tribut. » (l'Oiseau.)
Bien que beaucoup d'espèces voyageuses, parmi celles
qui tous les ans visitent l'Europe, soient devenues fort
rares dans certaines contrées, la France passe encore
pour un assez bon pays de chasse, et, dans la saison,
plusieurs de nos provinces abondent en gibier. Le midi,
à cet égard, paraît plus favorisé que le nord en oiseaux
de passage. C'est principalement dans le delta du
Rhône et dans la contrée qui borde le fleuve, ainsi qu'en
Provence, en Languedoc, dans tout le Roussillon et le
Béarn, en remontant vers les Pyrénées, de même que
du côté du Var et de l'Isère, vers les Basses -Alpes et
le Dauphiné, que se présentent un grand nombre d'es-
pèces qui viennent accroître les richesses ornitholo-
giques de notre faune. Nos provinces septentrionales
et la partie de notre territoire qui avoisine le Rhin, nos
montagnes des Ardennes et des Vosges, celles de la
Savoie, le Bocage vendéen et normand, les champs de
la Beauce et du B 3rry, les plaines et les bois de la Lor-
raine et de la Franche-Comté, sont encore de bonnes
stations cynégétiques.
V.
Il est en Europe, sous ce rapport, des pays très fa-
vorisés par leur situation géographique: ce sont en
général les grandes îles qui avoisinent le continent,
telles que la Corse et la Sardaigne, les Bnléares et la
MIGRATIONS DES OISEAUX. 47
Sicile dans la Méditerranée occidentale, et celles de
l'Archipel dans la partie orientale, excellents postes
d'observation pour la connaissance des oiseaux migra-
teurs qui passent d'Afrique ou d'Asie en Europe et vice-
versa.
Les mêmes remarques peuvent s'appliquer aux ré-
gions septentrionales : l'Islande est la station obligée
des oiseaux voyageurs qui, des contrées boréales de
l'Amérique, traversent la mer pour passer sur notre
continent.
Helgoland, celte petite île de la mer du Nord, située
sur la côte du Schleswig, presque à l'entrée de la Bal-
tique, est une autre étape sur laquelle les oiseaux de
passage semblent se diriger de préférence, et il est
probable que son phare favorise l'itinéraire de ceux qui
ne voyagent que de nuit. — X. Marmier, qui employa
si bien son temps sur les bords de la Baltique (1),
nous a raconté les chasses des Helgolandais, lorsque les
oiseaux migrateurs viennent s'abattre sur le sol de l'île
pour s'y reposer : « Souvent, dit-il, on voit arriver des
« nuées de bécasses, d'alouettes et de grives. Ces
« pauvres oiseaux, qui ont traversé la vaste mer,
« tombent parfois si épuisés de fatigue qu'un enfant
« peut les prendre avec la main. Leur apparition est
« pour les Helgolandais, comme jadis celle des cailles
« pour les Israélites, dans leur marche à travers le
« désert, un événement qui met tout le monde en émoi.
« Hommes et femmes, chacun court à la bienheureuse
(l) Un été au bord de la Baltique et de la mer du Nord, souvenirs
de voyage, par X. Marmier, p. 327. Paris, 1856.
r. - 4.
48 CHAPITRE PREMIER.
« curée. Les travaux habituels sont abandonnés ; les
« prêtres eux-mêmes, clans l'exercice solennel de leurs
« fonctions, ne résistent pas à l'entraînement général.
« Le dimanche, on a vu plus d'un prédicateur fixer
« tout-à-coup les yeux sur les fenêtres de l'église, s'ar-
<i rêter au beau milieu de son sermon, pour s'écrier:
« Mes frères, voiciles bécasses ! — Aussitôt, il descen-
« dait de la chaire, la communauté se précipitait en
« tumulte hors de la nef, et chacun allait s'armer de
« son fusil et de ses lacets. Un voyageur raconte
« qu'une fois même cette importante migration fît in-
« terrompre un mariage. Les fiancés étaient au pied
ff de l'autel ; le prêtre allait leur donner la bénédic-
« tion nuptiale, quand soudain un cri retentit à la porte
« du temple ; les bécasses, les bécasses ! — Le prêtre
« ne put résister à l'entraînement, et la cérémonie,
« commencée le matin, ne s'acheva que le soir après
« une longue chasse. •>
VL
Quelques-unes ]des îles situées sur les côtes occiden-
tales d'Europe et d'Afrique offrent des stations favo-
rables aux oiseaux voyageurs qui arrivent du continent
voisin. — Le groupe des Açores, à 200 milles environ
delà côte portugaise, participe peu au tribut des migra-
tions, en ce qui concerne du moins les oiseaux qui se ren-
dent d'Europe en Afrique et qui en reviennent Ces îles
se trouvent trop en dehors de l'itinéraire suivi par des
voyageurs aériens qui doivouL préférer passer au-dessus
MIGRATIONS DES OISEAUX. 49
des continents pour profiter des ressources que leur
offrent les stations où ils peuvent se reposer en route.
Toutefois les Açores recevront, aux époques des pas-
sages, plusieurs espèces du nord de l'Europe et un
certain nombre de la péninsule ibérique. L'on y ren-
contre beaucoup d'oiseaux de mer et de proie, qui la
plupart fréquentent les îles atlantiques comprises dans
cette partie de l'hémisphère occidental, du 40® degré
de latitude nord au 17^ — Dès le moyen kge, les his-
toriens et les géographes arabes en avaient fait la
remarque relativement aux Açores, à Madère et aux îlots
voisins. L'île des Oiseaux {Dyezirat el Thouïour), citée
par Edrisi et Ebn-al-Ouardi, celle des Corbeaux de mer
[Corvo marmo)y indiquée sur les anciennes cartes ma-
nuscrites dressées par les cosmographes du temps, la
dénomination d'Insulœ accipitres, appliquée aux Açores
dans la nomenclature latine, prouvent évidemment que
les oiseaux de mer el de rivage, de même que certains
Rapaces, avaient fixé l'attention des navigateurs qui
abordèrent les premiers ces terres restées longtemps
cachées dans la Mer ténébreuse. Tous ces noms et
d'autres encore, tels que ceux d'îles des Gri/f'ons et des
Aigles de mer, se rapportaient probablement au groupe
de Madère, soit à Porto-Santo, soit aux îlots des Sal-
vages ou à d'autres rochers isolés de l'archipel des
Açores. (1)
Quant aux îles du Cap-Vert, leur situation au delà du
(1) Voyez VP volume du Recueil des voyages et mémoires de la
Soc, de Réogr. de Paris, p. 200, et Hist. nat. des îles Canaries, t. II,
piii't orniih. caaark'iiuc. p. (i Webb et Bcrtlielot.
50 CHAPITRE PREMIER.
tropique et leur proximité de la côte continentale les
placent tout à fait dans la région africaine : quelques
oiseaux voyageurs pourront bien parfois pousser leurs
migrations jusque dans cet archipel, mailla faune locale
présente en général de grandes analogies avec celle de
la Sénégambie.
11 n'en est pas ainsi des îles Canaries, situées sur les
confins de l'Atlantique oriental et qui, à partir du voi-
sinage de l'Afrique, se prolongent dans le sud-ouest, à
la suite les unes des autres, sur un espace de mer d'en-
viron cent lieues d'étendue. Les oiseaux migrateurs
qu'on y rencontre proviennent en grande partie du
continent adjacent et arrivent aux époques des passages;
mais parmi ces espèces, aux habitudes vagabondes, il
en est plusieurs qui se sont fixées dans le pays, car on
les trouve en toute saison. Quelques autres sont
propres à cet archipel : ce sont trois fringilles, une
farlouse, un martinet, une colombe et deux oiseaux de
mer. — Les espèces indigènes et celles qui, venues du
dehors, se sont propagées aux Canaries, jointes aux
bandes voyageuses qui y stationnent un temps de
l'année, imprimeit à la faune de ces îles un caractère
ornithologique à la fois européen et africain; mais cette
faune se distingue bien moins, pour certaines espèces,
par la variété des genres que par le grand nombre
d'individus. On ne compte aux Canaries que onze
espèces d'oiseaux de proie, quarante-trois passereaux
et vingt-cinq échassiers ; les gallinacés ne sont qu'au
nombre de cinq espèces, presque toutes sédentaires,
mais réunies en grandes bandes. Les gangas ou geli-
MIGRATIONS DES OISEAUX, 51
nottes vivent par troupes dans les plaines de Forlaven-
ture, séparées seulement du désert de Sahara par un
bras de mer de quatorze lieues. L'outarde d'Afrique,
oiseau polygame comme le coq, habite la même île avec
ses femelles ; le court-vite Isabelle y est aussi très-com-
mun. La perdrix de Barbarie n'est pasnnoins abondante
dans les grands ravins et sur les coteaux maritimes de
la partie centrale de l'archipel, à Ténériffe, à Canaria,
à la Gomère ; les cailles pullulent dans toutes les îles
oii l'on cultive les grains et y font deux nichées. Des
nuées de bruants et de proyers, des linottes, des char-
donnerets, des serins et d'autres petits passereaux, par
vols innombrables, parcourent les campagnes, des
vallées cotières aux plateaux supérieurs, tantôt ras-
semblés autour des sources, tantôt sur la lisière des
bois, ou bien vaguant dans les terres de labour oii l'on
récolte le lin et les céréales. Sept ou huit espèces de
sylvies, des roitelets, des pinçons, des colombes, se
montrent dans les sites ombragés ; les alouettes et les
farlouses se plaisent dans les champs comme en Europe;
les bergeronnettes, les huppes et les mésanges fré-
quentent les jardins et les bocages, tandis que les mi-
lans, les vautours et les faucons, de même que les cor-
beaux,' non moins rapaces que les oiseaux de proie,
planent dans les airs pour inspecter de leur yeux per-
çants le champ de leurs rapines. — Les échassiers et
les palmipèdes, la plupart oiseaux de rivage, ne font
que des apparitions accidentelles dans ces îles sans
étangs ni rivières et dont les vallées ne sont arrosées
que par des torrents ou de petits ruisseaux.
CUAPITKl!; l'IlEMlER.
Vil.
Ces îles Fortunées méritent que nous nous y arrêtions
un instant: depuis un demi-siècle que je les connais et
plus de trente ans que je les habite, je n'en suis pas en-
core lassé. Elles furent le champ de mes premières études,
alors que j'entrepris de les décrire et de raconter leur
histoire. Oiseau voyageur, comme ceux qu'on ren-
contre sur cette terre hospitalière, j'y suis devenu sé-
dentaire et n'ai pu résister aux séductions de ces filles
de IX^céan, car, semblables aux Syrènes de la fable,
elles charment dès qu'on les voit : un beau ciel, une
belle nature et de braves et bonnes gens ! — La vie s'y
passe douce et facile, loin du tumulte et des agitations,
sans soucis et sans grande fatigue, sous un ciel privi-
légié. Iles Fortunées, que l'antiquité célébra, séjour des
âmes heureuses, où j'ai rencontré, comme l'oiseau, tout
ce qu'il désire, tout ce qu'il va chercher au loiu^ et
oîi il s'est fixé, comme moi, parce qu'il s'y trouve
bien !
L'instinct des migrations n'est pas absolu chez les
mêmes espèces; il se modifie suivant les climats, et
c'est ce qui est arrivé à beaucoup d'oiseaux de la faune
canarienne. Ils ont bien les mêmes mœurs, les mêmes
habitudes que ceux de nos contrées, mais la plupart
d'entre eux ont renoncé aux voyages. Les becs-fins, les
fauvettes, les rouges-gorges, n'émigrent pas, les gri-
settes,les bergeronnettes, les passerinettes non plus ; il
en est de même des pipis, des roitelets, des bruants,
de plusieurs autres passereaux, et en général de tous
MIGRATIONS Dl.S OISEAUX. 53
les friiigilles qui, en France^ i;ous quittent en hiver, et
qu'on voit toute l'année dans ces îles. Les colombes et
certains gallinacés sont dans le même cas. — Parmi les
rapaces, la cresserelle, l'épervier, le milan, la buse, le
vautour, la chouette et le hibou, sont tous sédentaires.
Pourquoi du reste s'expah'ieraient-ils? Où pourraient-
ils rencontrer une nourriture plus abondante et plus
variée, une meilleure température ? N'ont-ils pas le
choix des stations sans sortir du pays? Aux gelinottes
et aux coureurs d'Afrique, Lancerotte et Fortavenlure
offrent leurs vastes plaines et leur climat brûlant. La
grande Canarie et Ténériffe, situées au centre de l'ar-
chipel -, la Gomère, la Palme, et l'île de Fer, la plus
occidentale ; toutes ces hautes terres qui cachent leur
front dans les nues et dont les plus grandes ont jusqu'à
cinquante lieues de tour, sont peuplées d'oiseaux qui
les parcourent en toutes saisons, s'y choisissent des
stations et des climats à leur guise, suivant l'échelle
des altitudes. — A partir des bords du rivage, où crois-
sent les euphorbes^ les palmiers , les bananiers, les
cactus et les dragoniers, se présentent successivement
des coteaux baignés par les vents de mer, des champs
de labour ou des terres vagues ; ici des vergers et des
jardins, là des ravins profonds, aux berges couvertes
de plantes sauvages ; plus haut, des plateaux fertiles,
des bois touffus ou des bruyères. En se rapprochant
des cimes, d'autres cultu»^es encore et des bois de pin ;
puis, dans cette région supérieure, aux crêtes culmi-
nantes, des abrisseaux légumineux et des plantes al-
pines qui ont pris racine dans la cendre des vol-
54 CHAPITRE PREMIlîR.
cans. — Dd loin en loin de petites sources s'échappent
du sein des rochers couverts de mousses ; partout des
ressources pour la vie et des abris contre les intem-
péries et le froid. Sur les versants du nord de ces
monts gigantesques, régnent les brises et la fraîcheur ;
sur la bande opposée , la chaleur et le calme : avais-je
raison de dire que les oiseaux n'avaient qu'à choisir?
VIII.
L'archipel canarien est partagé en deux régions or-
nithologiques bien distinctes: Fortaventure, Lancerotte
et les îlots déserts, situés plus au nord, forment la
région orientale, oii se trouvent la majeure partie des
oiseaux d'Afrique qui fréquentent ces îles et où la plu-
part se sont fixés. — J'appellerai région d'occident
toutes les autres terres du groupe qui se prolongent
dans la direction du sud-ouest, où l'on rencontre plus
spécialement les espèces européennes.
Ce n'estqu'àFortaventurequ'on peut chasser l'outarde
houbara, à jabot noir. Cet oiseau est sédentaire dans
l'île ; quelques-unnsontété vues seulement à Lancerotte,
dans les plaines sablonneuses, de l'autre côté du détroit
de la Bocayna. — La chasse à l'outarde ne se fait pas
sans difficulté ; c'est à cheval qu'on peut s'en approcher
assez près pour la tirer, quand on n'a pas de chien,
car elle s'effarouche moins d'un homme monté que d'un
piéton, encore faut-il faire de longs détours, afin de lui
inspirer moins de crainte. Si l'on s'avance directement,
elle fuit et prend le vol hors de portée. Le chasseur doit
MIGRATIONS DES OISEAUX. 55
avoir constamment l'œil sur le gibier à mesure qu'il
s'en approche. L'outarde, blottie derrière une pierre,
se confond facilement avec la teinte grisâtre du terrain;
l'oiseau, toujours l'œil au guet, change aussitôt de place
dès qu'il se voit à découvert, et, à la moindre distraction
du chasseur, il n'est plus où on le croit. Profitant du
moment propice, l'outarde est partie à la sourdine
comme un oiseau de nuit. Le meilleur moyen, quand on
est à bonne distance, est de la forcer pour qu'elle se
lève ; on est toujours sûr de l'abattre au vol.
Les court-vite et les gelinottes (1) habitent aussi les
deux îles orientales, mais ces oiseaux sont beaucoup
plus nombreux à Fortaventure, les premiers dans la
partie centrale de l'île et les seconds dans les vallées
solitaires de la presqu'île de Handia, oij ils se réunis-
sent et font entendre un roucoulement comme les
colombes. Jean Wagler en a fait le premier la re-
marque (2).
Les court-vite sont connus des gens du pays sous le
nom d' engano muchachos (trompe-enfants) ; ils marchent
par saccades, puis s'arrêtent tout court, mais leurs
mouvements sont si prompts et si rapides qu'il est im-
possible de distinguer les temps d'arrêt des élans de
course. La vélocité prestigieuse de ce coureur vous jette
dans l'incertitude ; l'oiseau semble immobile et fuit
quand on le croit arrêté. Dans l'espoir de le saisir, on
(1) Cursorius isabellinus, Meyer. etPterodes arenarius, Temm.
(2) « Aliquotiès interdiis cum sociâ fœminâ ad aquas migrans,
leniter et coatinenter, Columbae instar, volans, et volando stridu-
lam, amœiiam altamque vocem edeas, etc.. » Docteur Jean V\''a-
gler, Systema avium, 1827.
56 CDAPITRE PREMIER.
fait beaucoup de chemin sans pouvoir l'atteindre ; on
dirait qu'un artifice le fait glisser sur le sol, car à
peine aperçoit-on ses jambes fines et grêles qui n'ont
pas l'air de bouger. Dès que le chasseur approche, le
coureur se redresse sur ses échasses ; son corps effilé
prend un port encore plus svelte. En vain tenterait-on
de le tirer dans une de ces poses trompeuses ; il vaut
mieux lui laisser prendre le vol, c'est plus sur. — Ces
oiseaux se lèvent rarement dans la journée quand le
soleil chauffe la plaine ; le meilleur moment de la chasse
est vers le soir, lorsqu'ils se rassemblent en poussant
leurs petits cris d'appel et qu'ils volent lentement pour
gagner leur gîte de nuit. Ils passent parfois de l'île de
Forlavcnture sur la côte de la grande Canarie la plus
rapprochée de Handia. J'en ai tué quelques-uns, en 1 826,
qui s'étaient égarés jusqu'à Ténériffe, dans la vallée de
Guimar, après un coup de vent du sud. Peut-être ces
oiseaux venaient-ils directement d'Afrique.
L'œdicnème criard, rfl/fw Grandes Arabes (1), est un
autre oiseau africain qu'on retrouve dans presque tout
l'archipel canarien, où il niche et paraît sédentaire.
IX.
Les petites îles désertes, placées en première ligne
au nord et à l'est du groupe oriental des Canaries
(Alégranza, Montana Clara^ Graciosa et les Roquètes
qui les avoisinent), sont peuplées d'oiseaux de mer et
(1) Le nom arabe de cet oiseau rappelle celui de Caravaneur
(voyageur en marche daus le désert) ; son nom scientifique est
Œdicnemus crepitans.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 57
de rivage. Les anfractnosités d'Alégraiiza donnent asile
au goëlfind grisard (1), que les pêcheurs de Lancerotte
vont déniciier pour se procurer l'édredon qu'on expédie
à Londres. C'est dans les creux des rochers qui
bordent la côte que s'est établi ce grand palmipède^
mais il n'est pas facile de parvenir jusqu'à son nid, car
il en défend les approches en volant contre le ravisseur,
qu'il tâche de repousser par ses cris, en le frappant de
ses puissantes ailes. — Le goéland cendré (2) est aussi
très-commun sur ces petiis îlots, de même que dans
tout l'archipel. — Diverses espèces d'hirondelles de
mer (.3) fréquentent également ces plages solitaires, où
l'on rencontre en outre \c tajo ou pufîîn-manks (4) et
une espèce nouvelle qui a le port d'une petite tourte-
relle (5). — Les pétrels ou puffins cendrés, que les
pécheurs canariens appellent pardelas, sont, parmi les
laridés, des oiseaux très-nombreux aux îles Salvages,
où les marins de Lancerotte se rendent tous les ans,
après la ponte, quand les petits sont encore dans les
nids. On estime à 25,000 la quantité de jeunes pétrels
dont ils peuvent s'emparer dans les bonnes années et
qu'on conserve en les salant. Le succès de ces expéditions
dépend entièrement de l'arrivée opportune des chasseurs,
car si quelques circonstances les mettent en retard, ils
peuvent éprouver une grande perte. Le fait suivant en
fournit un exemple : un habitant d'Arecife (6) avait
(1) Larus marinus, L
(2) Larus argentatus, Brum.
(3) Sterna cantiaca, S. hirundo et S. minuta.
(4) Procellaria Anglorum, ïerii.
(b) Puffinus coluinbinus, iNubis.
(5) Arecife, capitale de Lancerotte.
56 CDAPITRE PltEMIlOU,
fait beaucoup de chemin sans pouvoir l'atteindre ; on
dirait qu'un artifice le fait glisser sur le sol, car à
peine aperçoit-on ses jambes fines et grêles qui n'ont
pas l'air de bouger. Dès que le chasseur approche, le
coureur se redresse sur ses échasses ; son corps effilé
prend un port encore plus svelte. En vain tenterait-on
de le tirer dans une de ces poses trompeuses ; il vaut
mieux lui laisser prendre le vol, c'est plus sur. — Ces
oiseaux se lèvent rarement dans la journée quand le
soleil chauffe la plaine ; le meilleur moment de la chasse
est vers le soir, lorsqu'ils se rassemblent en poussant
leurs petits cris d'appel et qu'ils volent lentement pour
gagner leur gîte de nuit. Ils passent parfois de l'île de
Forlavcnture sur la côte de la grande Canarie la plus
rapprochée de Handia. J'en ai tué quelques-uns, en 1 826,
qui s'étaient égarés jusqu'à Ténériflfe, dans la vallée de
Guimar, après un coup de vent du sud. Peut-être ces
oiseaux venaient- ils directement d'Afrique.
L'œdicnème criard, Valca) avan ôes ArSihes (1), est un
autre oiseau africain qu'on retrouve dans presque tout
l'archipel canarien, oîi il niche et paraît sédentaire.
IX.
Les petites îles désertes, placées en première ligne
au nord et à l'est du groupe oriental des Canaries
(Alégranza, Montana Clara^ Graciosa et les Roquètes
qui les avoisinent);, sont peuplées d'oiseaux de mer et
(1) Le nom arabe de cet oiseau rappelle celui de Caravaneur
(voyageur en marche dans le désert) ; son nom scientifique est
Œdicnemus crepitans.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 57
de rivage. Les arifractnosités d'Alégranza donnent asile
au goéland grisard (I), que les pêcheurs de Lancerotte
vont dénicher pour se procurer l'édredon qu'on expédie
à Londres. C'est dans les creux des rochers qui
bordent la côte que s'est établi ce grand palmipède^
mais il n'est pas facile de parvenir jusqu'à son nid, car
il en défend les approches en volant contre le ravisseur,
qu'il tâche de repousser par ses cris, en le frappant de
ses puissantes ailes. — Le goéland cendré (2) est aussi
très-commun sur ces petils îlots, de même que dans
tout l'archipel. — Diverses espèces d'hirondelles de
mer (3) fréquentent également ces plages solitaires, où
l'on rencontre en outre le tajo ou puifin-manks (4) et
une espèce nouvelle qui a le port d'une petite tourte-
relle (5). — Les pétrels ou puffms cendrés, que les
pêcheurs canariens appellent pardelas, sont, parmi les
laridés, des oiseaux très-nombreux aux îles Salvages,
où les marins de Lancerotte se rendent tous les ans,
après la ponte, quand les petits sont encore dans les
nids. On estime à 25,000 la quantité de jeunes pétrels
dont ils peuvent s'emparer dans les bonnes années et
qu'on conserve en les salant. Le succès de ces expéditions
dépend entièrement de l'arrivée opportune des chasseurs,
car si quelques circonstances les mettent en retard, ils
peuvent éprouver une grande perte. Le fait suivant en
fournit un exemple : un habitant d'Arecife (6) avait
(1) Larus marinus, L
(2) Larus argentatus, Briim.
(3) Sterna cantiaca, S. hirundo et S. minuta.
(4) Procellaria Anglorum, Teni.
(5) Puffinus columbinus, Nobis.
(b) Axecife, capitale de Lancerotte.
58 CUAPITRE PRKMIER.
loué les Salvages à bail au riche Portugais propriétaire
de ces îles. Ce chasseur de pétrels était en inimitié avec
le gouverneur de Lancerotte, qui l'ayant ennpêché de
s'embarquer à l'époque favorable lui fit perdre ainsi
plus de la moitié du bénéfice qu'il aurait pu réaliser,
s'il fùl arrivé quinze jours plus tôt.
Le puffîn obscur (1), qui fréquente aussi ces parages,
vient parfois en hiver sur les côtes de Ténériffe. Le
puffin colombe est une espèce plus répandue, que nous
avons décrite et figurée dans notre Ornithologie cana-
rienne (2). Cet oiseau est très-nombreux à Alégranza,
oij il niche dans les cavités des rochers ; son cri res-
semble à celui d'un petit chien et de là provient le nom
deperrito qu'on lui donne. La même espèce se trouve à
Madère, à Porto-Santo et sur le petit îlot des Danetas,
à huit lieues de cette île, où on lui fait la chasse comme
au pufiîn cendré. Le docteur Heineken, qui observa cet
oiseau, a assuré qu'il émigrait en automne pour retour-
ner au printemps. Les gens de Madère lui donnent le nom
d'anjinho, petit ange, « mais, dit le docteur, on devrait
bien plutôt l'appeler petit diable, à cause de sa couleur
noire et de ses habitudes. » C'est un oiseau nocturne et
plus pélagien que les autres laridés.
Différentes espèces d'échassiers viennent s'abattre
accidentellement dans ces îles, après de fortes tempêtes
d'hiver. Ce sont la plupart des ardéadées (3), qui
(1) Tuf plus obscurus, L.
(2) Hist. nat. des îles Can., t. II, 2° part., p. 44, pi. 4, fig. 2,
faussement indiqué sous le nom de Procellaria.
(3) Ardea cinerea, L. — A. garzetta^ L. — A. nycticorax, L. —
A. ralloides, Scop, — A. stellaris, h.
MIGRATIONS DES OIS BAUX. 59
vaguent quelque temps le long des plages et repar-
tent ensuite. La spatule et la cigogne blanche s'y mon-
trent quelquefois. Un vol assez considérable de cette
dernière espèce prit terre à Lancerotte il y a plusieurs
années ; ces oiseaux étaient tellement fatigués qu'ils se
laissèrent prendre. J'eus occasion d'en voir trois ou
quatre qu'on tenait dans des basses-cours avec les ailes
coupées, et qui faisaient la plus piteuse figure.
On trouve souvent l'huitrier noir à Graciosa ; cet
échassier riverain (1) est connu des pêcheurs sous le
nom de grajo marino, choquart de mer, sans doute par
allusion à la couleur de son plumage et à son bec et ses
pieds rouges. Ce petit îlot est fréquenté, comme les
autres, par plusieurs oiseaux de rivage qui n'y abordent
qu'accidentellement pour se répandre de là dans tout
l'archipel et ensuite disparaître.
Les rapaces sont peu nombreux dans cette partie
orientale des Canaries ; l'on n'y voit guère que l'aigle
pêcheur (2). Cette absence d'oiseaux de proie explique
celle des petits passereaux dans ces îles sans ombrage,
où il n'existe ni vergers, ni jardins, ni forêts, ni cul-
tures, où l'eau est rare et le soleil brûlant. Les passe-
reaux auraient peine à vivre sur ces terres arides, sans
verdure, et qui rappellent les solitudes du désert. Sauf
le bouvreuil githagine et le moineau d'Espagne, qui
s'est établi à Lancerotte aux alentours du village de
Haria, où il niche dans les palmiers, l'alouette des
champs et une farlouse, oiseaux que j'ai retrouvés à
(1) Hœmatopus niger, Cuv.
(2) Fako albicilla, Lath .
GO CHAPITUl'; PRKMIKR.
Ganaria, tous les aiiires passereaux de la l'aune de cet
archipel ne se rencontrent que dans le groupe occidental.
C'est dans ces lerliles oasis de l'Océan que les oiseaux
de proie peuvent exercer leurs rapines, c'est au sein
d'une végélalion luxuriante que se plaisent les sylvies,
les fringilles et les autres tribus ailées qui animent les
campagnes et qu'on entend gazouiller dans le bois.
X.
J'ai déjà fait remarquer que la plupart des oiseaux
de ces îles se rapportaient à des espèces européennes
devenues sédentaires dans ce climat. Leurs habitudes et
leurs mœurs sont restées les mêmes ; les vautours, la
buse et le busard (I) ne sont pas moins voraces ; les
faucons, ré[)ervier, et le milan (2) ne déploient pas
moins d'audace et de ruses pour s'emparer de leur
proie. Les corbeaux, de même qu'en France, avalent tout
ce qui s'offre à leur gloutonnerie. Un d'eux, élevé en li-
berté par les pécheurs de Sainte-Croix, s'était habitué à
se nourrir de poissons de rebut. Plus rusés que craintifs,
ces oiseaux planent au-dessus des champs sans s'effrayer
des cns qu'on leur jette pour les éloigner, et ne se mé-
fient que du chasseur. Ils suivent de loin dans la campa-
gne le laboureur ensemençant le maïs, enlèvent le grain
dans le sillon et arrachent même les jeunes plantes quand
elles commencent à pousser. — Les ânes vieux et in-
firmes, qu'on abandonne dans les terres où l'on cultive
(1) Neophron percnopterus, Sav. — Falco buteo, I>. -- F. cinera-
ceus. Mont.
(2) Falco peregrinus, Ray. — F. subbuteo, Lath, — F. tinnunculus,
h. — F. nisus, L. — F. milvus, L.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 61
le lupin, sont souvent la proie de ces voraces toujours
en maraude ; ils s'acharnent sur ces chétives bêtes si,
outre leurs infirmités, elles ont le malheur d'avoir
quelques plaies par trop apparentes. Harcelé de tous
côtés, attaqué dans les parties du corps où les maudits
corbeaux trouvent prise, le pauvre âne, aveuglé, est
bientôt dépecé sur place. — Dans une de mes expédi-
tions, le cheval de mon guide mourut subitement d'un
coup de sang et resta abandonné sur le bord du chemin;
j'eus occasion de repasser dans ce même endroit le sur-
lendemain; les corbeaux, gorgés de viande, s'étaient
déjà retirés ; trois vautours seulement se disputaient
encore la tète du cheval à demi rongée et séparée du cou.
XI.
Parmi les becs-fins, la fauvette à tête noire (1) sur-
passe peut-êtrecelledeFrance par l'éclat de sa voix. Elle
est connue dans ces îles sous le nom de Capirote et
mérite tous les soins qu'on lui prodigue quand on l'é-
lève en cage. Sa mélodie, dans les frais bocages où elle
se plaît, est vraiment ravissante, surtout avant le lever
du soleil et vers le soir. Mais le rouge-gorge ('i), cette
autre fauvette qui se tient cachée dans les lauriers, se-
rait bien plus apprécié encore que le capirote, si les
habitants de ces îles visitaient plus souvent les beaux
sites que fréquente ce charmant chanteur.
La passerinette (3) est un autre bec -fin assez com-
{[) Sylvia atricapilla, Lath,
(2) S. rubecula, Lath.
(3) S. passerina, Lath.
62 CHAPITRE PREMIER.
mun k TénérifTe el dans les îles voisines. On rencontre
ordinairement ce gentil petit oiseau dans les vallées de
la côte ; il se plaît surtout au milieu des euphorbes et
des buissons de prénanlbes, s'introduit dans les jar-
dins, où il ne cesse de voltiger, et se laisse approcher
sans manifester la moindre crainte. Les terrains arides
de la haute région paraissent lui convenir aussi bien
que les bords du rivage. Dans mes excursions au Pic,
j'ai toujours aperçu quelques passerinetles sur les
genêts blancs du plateau de Canadas, à plus de 2,800
mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer et
même beaucoup plus haut encore, tandis qu'il est fort
rare de rencontrer ces oiseaux dans les bruyères et les
bois taillis des stations intermédiaires. — Le père
Feuillet, qui visita Ténériife il y a plus de deux siècles^
a parlé de cette petite fauvette dans la relation de son
voyage aux Canaries. Il la rencontra dans les mêmes
sites et fut frappé, comme moi, de sa familiarité. Deux
passerinettes voltigeaient près du rocher où il se re-
posa un instant avant de gravir les dernières pentes du
volcan : « Je leur donnai de la mie de pain, dit le bon
religieux ; elles Haïrent la manger sur le pan de ma robe;
mais elles ne voulurent jamais se laisser toucher. Crai-
gnaient-elles de perdre leur liberté ? Je ne la leur aurais
pas ravie ( 1 ) . »
Presque toutes les sylvies, fauvettes et rubiettes, sont
sédentaires aux Canaries, et je ne connais, parmi les
petits passereaux, que l'alouette des champs, lemotteux
cul-blanc et la bergeronnette grise (2) qui soient de
(1) Voyage aux lies Canaries, Mss, de la Biblioth. nation.
(2) Saxicola œnanthe, Bechst.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 63
passage. L'alouelte arrive en mars pour nicher et dis-
paraît avant la fin de l'été. Les apparitions du motteux
ne sont qu'accidentelles et n'ont lieu qu'en hiver. La
bergeronnette grise se présente à la même époque,
mais ne niche pas dans ces îles comme la printanière.
Une farlouse, que j'avais prise d'abord pour le pipi
des buissons, a été reconnue pour une nouvelle espèce
et décrite comme telle en 1862, dans l'/^is, par mon
ami Charles Bolle de Berlin, qui a bien voulu me la
dédier en l'appelant de mon nom (1). Cet oiseau habite
presque toutes les îles de l'archipel des Canaries ; on le
rencontre dans les terrains les plus arides ; il semble
préférer les sentiers battus et ne s'effarouche pas à la
vue d'un passant. C'est ce qui lui a fait donner le nom
vulgaire de corre-camiyio ou caminerOy bien que dans
certains districts de Ténériffe je l'aie souvent entendu
désigner sous celui de pajaro cagon. Cet anthus n'émi-
gre pas et passe seulement, en hiver, des hauts pla-
teaux aux coteaux du littoral. Sa démarche est vive et
gracieuse quand il est à terre, mais il perche parfois
sur les euphorbes et les cactus. Son cri d'appel, doux
et craintif, contraste avec le croassement du corbeau
et la voix grêle de la cresserelle, « accents les plus
familiers des campagnes canariennes » (Bolle). — De-
puis que ce petit oiseau porte mon nom, je le respecte
toujours dans mes chasses ; le tirer serait dommage.
En le voyant courir, puis s'arrêter à quelques pas pour
vous regarder confiant, avec ses petits yeux si doux,
je me rappelle encore l'affection démon ami pour toute
(1) Anthus Bertheîotii^ BoU,
64 CHAPITRE PREMIER.
la gent volatile, ses soins délicats et empressés pour
les hôtes heureux de sa volière, et surtout les expres-
sions de la lettre qu'il m'écrivit en arrivant à Ham-
bourg, après l'épouvantable tempête qu'il éprouva. —
Parti de Ténériffe avec une cage remplie d'oiseaux de
ces îles, il oublia son propre danger pour ne penser
qu'à ses chers petits prisonniers durant l'affreuse bour-
rasque, et il déplorait dans les termes les plus touchants
la perte de trois serins qui ne purent résister à la tour-
mente ; « et pourtant^ me disait— il, leur compagnon, le
bouvreuil gilhagine, ce gai pajaro-moro de Canarie,
n'avait pas interrompu son chant dans les moments les
plus critiques. Cet oiseau m'a servi de distraction pen-
dant les longues heures d'angoisse ; il a égayé le voyage
et a ranimé mon courage presque abattu dans le terrible
combat des éléments en fureur. »
XII.
J*ai réservé une mention particulière à ce bouvreuil
githagine qu'on trouve aux Canaries, dans la partie de
l'archipel la plus voisine de la côte d'Afrique, et qui a
été si bien figuré dans le bel ouvrage de la Vie des ani-
maux dt Brehra. Cette espèce, type du nouveau genre
erythrospiza, est la même que celle qui habite les
déserts de la Nubie et de la haute Egypte, et probable-
ment aussi tout le Maroc occidenta'. et la côte du Sahara.
C'est un oiseau des plus intéressants, que j'avais déjà
cité dans mon Ornithologie canarienne ; mais mon ami
BoUe l'a étudié à fond sous le rapport de ses mœurs
MIGRATIONS DES OISEAUX. 65
et de ses habitudes, et je me plais à confirmer ici tout
ce qu'il en dit :
« Loin des côtes fertiles du nord de l'Afrique, au
« delà de la chaîne de l'Atlas, derrière le Tell que cui-
« tive l'Arabe laboureur, s'étend le désert, avec un
« monde à part de plantes et d'animaux. Tout dans le
« Sahara n'est pas le domaine de la mort et du silence;
« toute cette contrée n'est pas une mer de sable, dont
« les flots sont agités par le terrible simoun. Le Sahara
« a ses fontaines le long des routes des caravanes, ses
« vallons parcourus par des ruisseaux grossis par les
« pluies d'hiver et dont les bords sont couverts de
« Mimosées et de Tamarix..., mais, quelle que soit
« la différence des sols que l'on rencontre dans cette
« immense étendue qui va d'une mer à l'autre^ de l'Eu-
« phrate au Sénégal, toujours, partout et en tout elle
« porte le cachet du désert.
« Les lieux que recherche l'érythrospize githagine
« sont les endroits dégarnis d'arbres et chauffés par le
« soleil. Il faut que cet oiseau puisse librement pro-
<i mener ses regards sur la plaine et sur les collines. Il
« préfère les lieux les plus pierreux et les plus arides,
« où la réflexion de la lumière sur les rochers, et les vi-
« brations de l'air qui s'élève échauffé par les rayons
« du soleil, éblouissent et aveuglent le voyageur. Par-
« ci par-là une herbe, brûlée par les chaleurs de l'été,
« pousse entre les pierres, ou bien un petit buisson
« recouvre quelque peu de terre végétale, et cela suffit
« pour cet oiseau. C'est là qu'il vit, lui, conirostre,
« avec toutes les mœurs des saxicoles : il y demeure
66 CHAPITRE PREMIER.
tt avec plusieurs de ses semblables, sauf au temps des
« amours. C'est là qu'il saute de pierre en pierre, ou
« s'envole au ras du sol. Rarement l'œil peut le suivre;
« le plumage gris -rouge des vieux se confond avec la
« teinte des pierres et des troncs dégarnis des eu-
« phorbes ; la couleur Isabelle des jeunes se perd sur
« le jaune fauve du sable, des tufs et des roches cal-
« caires. La vibration particulière des couches infé-
« rieures de l'atmosphère, cause de tant de mirages et
« d'illusions, contribue encore mieux à le cacher. Le
« naturaliste aurait bientôt perdu ses traces, si sa voix
« ne venait le guider. Un son perce Tair, semblable à
(( celui de la trompette ; il est strident, vibrant, et si
« l'on a l'oreille fine, on entend qu'il est suivi de
<r quelques notes douces, argentines, comme les derniers
« accords d'une lyre touchée par des mains invisibles.
« Ou bien ce sont des sons singuliers, bas, analogues
(' aux coassements de la grenouille des Canaries ; les
« sons se suivent, répétés à courts intervalles, et l'oi-
« seau lui-même y répond par quelques notes presque
« semblables, mais plus faibles ; on dirait un ventri-
« loque.
« Rien n'est plus embarrassant que de vouloir écrire le
« chant des oiseaux : pour l'érythrospize githagine,
« ce serait chose impossible. Ce sont des sons qui ap-
« partiennent à un monde idéal, et qu'il faut avoir en-
« tendus pour s'en rendre compte. Personne ne s'attend
« sans doute à trouver un véritable chanteur dansées
« contrées désolées ; et en effet ces sons singuliers,
« romanesques, si je puis m'exprimer ainsi, suivis de
MIGRATIONS DES OISEAUX. 67
« quelques notes particulièrement rauques, constituent
« seuls la chanson du githagine. Elle cadre parfaite -
« ment avec la physionomie du paysage ; on l'écoute
« avec plaisir, on est triste quand le silence se fait. Ces
« bruits de trompette sont comme la voix mélancolique
« du désert ; les esprits de la solitude semblent parler
« en eux.
« Le moro (c'est le nom qu'on lui donne aux Gana-
« ries) disparaît là où le sol n'est recouvert que de
« sables mouvants ; il n'est pas organisé pour courir à
« leur surface, comme un courlis ou un court-vite. Il
« semble éviter aussi les montagnes ardues et ro-
« cheuses. Cependant il se plaît le long des noires cou-
« lées de laves, où verdit à peine quelque pauvre gra-
« minée, mais dont les crevasses lui offrent des retraites
« assurées. Jamais on ne le voit se percher sur un
* arbre ni sur un buisson. — Dans les contrées ha-
« bitées, ces oiseaux sont assez timides ; mais là où le
« calme et la solitude les entourent, ils ne sont pas
« très-méfiants ; on voit souvent les jeunes venir s'a-
« battre à côté de vous et vous regarder de leurs
« petits yeux noirs, éveillés et brillants de curiosité. «>
Boile avait apporté à Berlin^, en quittant les îles
Canaries, une dizaine de ces oiseaux qu'il élevait en vo-
lière et j'eus occasion de les revoir chez lui, dans un
de mes retours en Europe. Ces érythrospizes faisaient
ses délices, et il ne cessait de les observer. Voici
ce qu'il en a dit encore dans la relation qu'il a
publiée :
« Leurs mœurs sont douces et pacifiques ; tout les
68 CHAPITRE PREMIER.
« recommande : leur gentillesse, leur docilité, la faci-
« lité avec laquelle ils s'apprivoisent, la bonne har-
<r raonie dans laquelle ils vivent entre eux, comme avec
« les autres oiseaux ; et surtout leur voix si agréable,
« que les mâles font entendre même en hiver. Sans
« cesse ils s'appellent et se répondent. Ils paraissent
« plus vifs et plus éveillés le soir, à la lumière, que le
« jour. Dès que la lampe est allumée, ils saluent leur
« maître par leurs cris, sans voleter à en devenir gê-
« nanls, comme certains insectivores. C'est le concert
le plus réjouissant que l'on paisse imaginer. Tantôt
« ce sont des sons de trompette, nets et clairs ; tantôt
« des notesbasses et traînantes; puis, des grognements,
« des intonations très-variables, ressemblant aux miau-
c lements d'un chat. Parfois ils commencent par quel-
« ques notes pures et argentines comme le tintement
« d'une clochette, et les font suivre immédiatement
« d'un second grognement. Aux kae-kae-kae qu'ils
« répètent le plus souvent, répond presque toujours
« une note plus basse et très -brève. Ces sons, tantôt
« rauques, tantôt harmonieux, mais toujours éminem-
« rajnt expressifs, traduisent parfaitement tous les sen-
« timints de l'oiseau. Quelquefois aussi on entend un
« babil long, bien que décousu, comme celui des pe-
« tits perroquets; parfois aussi ils crient comme les
<r poules : kekek-kekek^ trois ou quatre fois de suite .
« Chac-chacl est leur cri de surprise et de défiance.
« Lorsqu'on les pourchasse et qu'on va les prendre,
« ils poussent de petits cris de détresse, mais tous
« leurs cris sont si expressifs et si harmonieux qu'on
MIGRATIONS DES OISEAUX. 69
« est surpris de les entendre chez un si petit animal. On
ce pourrait sûrement perfectionner leur voix, comme on
a le fait pour le bouvreuil.
« C'est au printemps que les mâles trompettent le
« plus ; les femelles n'ont pas ce genre de cri. Ils ren-
te versent alors la tête en arrière, ouvrent large-
« ment le bec et le dirigent en haut. Les notes plus
« douces sont prononcées le bec fermé. En chantant,
« ces oiseaux prennent les poses les plus gracieuses
« et souvent les plus comiques ; ils dansent l'un autour
« de l'autre (1), et sont dans une agitation continuelle.
« Lorsque le mâle poursuit sa femelle, il redresse le
« corps, ouvre largement les ailes, et ressemble à un
« écusson : on dirait qu'il veut serrer dans ses bras
a l'objet de son amour »
J'ai possédé moi-même plusieurs githagines en cage,
qui faisaient la joie de ma volière et me divertissaient
parleurs chants, leurs poses grotesques et leurs jeux
incessants. Les circonstances qui me procurèrent ces
oiseaux méritent d'être racontées.
Je savais que les githagines fréquentaient certaines
Vfillées cotières de la grande Canarie et que Bolle
en avait rapporté quelques-uns de vivants, obtenus
d'un chasseur dont il avait d'abord hésité à me donner
le nom, et qui, disait-il, s'amusait à les prendre au
filet, les hautes fonctions de ce personnage lui permet-
(l) Cette habitude de danser en sautillant devant les femelles, au
temps des amours, est commune à la plupart des petits passereaux
d'Afrique de la tribu des cunirostres. Ils se dandinent la bouche
ouverte, les yeux en feu, les plumes hérissées et les ailes trem-
blantes. Parmi les ploceides, les euplectes de Nubie et les tisserins
sont dans ce cas, de même que parmi les amadinides, les sénegalis
et les bengalis.
70 CHAPITRE PREMIER.
tanl de longs loisirs. Je profitai, après le départ de
Bolle pour l'Allemagne, de la présence du comte de la
Vega-grande à Ténériffe, pour le prier de m'envoyer
de Canaria quelques-uns de ces oiseaux : — « Très-
volontiers, me dit le comte, mais comment me les 'pro-
curer ?» — A cette question^ j'hésitai, comme Bolle,
à répondre... Le comte me pressa : — « Vous ne vou-
drez jamais vous mettre en relation avec l'homme qui
leur fait la chasse, lui dis-je. — Pourquoi? —
Parce que cet homme.,., c'est le bourreau. » — Le comte
se mit à rire : « Vous ne pouviez mieux vous adresser,
me dit-il ; le fils d'un de mes fermiers est amoureux fou
de sa fille ; il veut absolument Vépouserj et cette circons-
tance me sera des plus favorables pour satisfaire vos
désirs. » Effectivement, deux semaines après, ce cher
comte m'envoya une cage pleine de githagines.
XIIL
Parmi les fringi lies, le tintillon de Ténériffe (1) est
une espèce qui diffère de notre pinson commun (le
cœlebs) . 11 se tient dans les bois et ne descend dans les
vallées qu'en hiver. — Le fringille du Teyde (2) est
une autre espèce beaucoup plus remarquable et plus
rare ; le plumage du mâle est entièrement bleu cendré,
avec de petites bandes blanches aux ailes, qu'on aper-
çoit à peine quand il est posé. La femelle est plus
petite, sa couteur est roussàtre. Ces jolis oiseaux vivent
(1| Fringilla tintillon, Nob.
(2) Fringilla teydea, Nob.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 71
exclusivement sur les hautes cimes de l'île de Ténérifïe,
dans les solitudes du vaste plateau d'où s'élève le pic de
Teyde. Les bergers de Villaflor lui donnent le nom de
pajarodela czmftre (oiseau des cimes). Ces fringilles
sont extrêmement farouches; ils fuient dès qu'on s'ap-
proche et posent de loin en loin sur les genêts. Le couple
qu'on voit à la collection du muséum de Paris, et qui y
fut déposé en 1832, est le seul qui ait été rapporté en
France, et probablement en Europe, avant 187 1, comme
on le verra bientôt. — Ce fut à Chasna, village situé à
plus de 1600 mètres d'altitude, sur le versant méri-
dional des Canadas, que pendant l'hiver de 1825 je
tuai d'abord le mâle, puis le lendemain matin la femelle,
dont les cris plaintifs imitaient un peu ceux des serins.
Le pic et toute la haute région de l'île étaient alors
couverts de neige et les oif^eaux des cimes avaient aban-
donné leur station habituelle pour venir se réfugier dans
des lieux moins froids. — Ces fringilles sont plus gros
et d'un port plus élancé que nos pinsons d'Europe et
diffèrent par leur plumage des autres espèces connues.
— -^epuis l'époque que je viens de citer, malgré tout
le zèle que j'y avais mis, il m'avait été impossible de me
procurer des oiseaux de cette espèce. Vainement avais-je
sollicité le concours des bergers qui fréquentent les sites
soUtaires où l'on rencontre les fringilles, pour tâcher de
découvrir une nichée de ces oiseaux dans les buissons
de rétamas et pouvoir satisfaire au désir de mon pauvre
ami J. Geoffroi Saint-Hilaire, qui m'avait demandé
un couple vivant de l'espèce ; le pajaro de la cumbre
restait introuvable dans les cantonnements où il s'est
7:2 CHAPITRE PREMIER.
confiné, et il serait resté à l'état de mythe, si l'exem-
plaire du muséum n'avait été là pour constater son
existence. Enfin à ma grande joie, et je dois dire aussi à
ma grande surprise, un ornithologiste anglais, M. God-
man, arriva à Ténériffe l'été dernier (1871); chasseur
émérite et des plus adroits, jeune et infatigable, il passa
plusieurs jours campé dans la haute région, poursui-
vant, avec une ardeur digne d'éloge, les fringilles du
Teyde, et parvint à tuer neuf mâles et sept femelles !
J'avoue qu'à la première nouvelle de cette prouesse,
je ne voulus pas y croire, mais M. Godman me raconta
lui-même ses succès avec le flegme impassible d'un
Anglo-Saxon. J'ai vu les dépouilles des seize victimes
de cette adresse infaillible, car cet excellent chasseur
tire toujours à coup sûr. Il faut s'appeler Godman (1)
pour avoir tant de bonheur !
XIV.
(i. Trois cents ans sont passés, a dit BoUe, depuis que
le canari apprivoisé a quitté sa patrie et est devenu
cosmopolite. » — Si cet oiseau fût toujours resté à l'état
sauvage dans ces îles Fortunées^ dont il charme les
échos des vallons, il n'eût guère plus appelé l'attention
que le serin de Provence, mais il lui était réservé de se
transformer en se civilisant, afin de figurer dans le
monde. Il a quitté sa rustique livrée pour se parer
d'une robe plus voyante, et en se présentant sous cette
élégante parure, on a cru voir en lui le type de l'es-
(1) Godman {homme Dieu).
MIGRATIONS DES OISEAUX. 73
pèce des îles dont il porte le nom. Buffon lui-même s'y
laissa prendre.
Le canari (1), ce joli serin si remarquable par son
plumage jaune citron ou jaune jonquille et que chacun
recherche à cause de son chant, n'a pas le même as-
pect à l'état sauvage. Le mâle est gris verdàtre, tirant
au noir sur le dos et mêlé de jaune sur les autres par-
ties du corps, encore cette teinte n'est-elle bien appa-
rente que sur la poitrine. La co ileur de la femelle est
d'un gris olivâtre, pointillé de brun. Les accouplements
d'un mâle sauvage avec une femelle albine, ou vice
versa, produisent des variétés fort curieuses, depuis le
jaune pur, en passant par tous les degrés de l'albinisme,
jusqu'au blanc de lait, avec panachures brunes plus ou
moins foncées et les plumes de la tête relevées en
huppe. Souvent, après plusieurs générations, on voit
reparaître dans les nichées de ces oiseaux qu'on a croisés
avec ceux des champs, des serins aux couleurs primi-
tives, qui ne diffèrent en rien des serins sauvages.
Quant au ramage à l'état libre, il est à peu près le même
que celui des canaris albinos, mais moins éclatant et
beaucoup moins prolongé. Ce n'est guère qu'aux heures
de la journée où le soleil resplendit dans la campagne,
que ces chants se font entendre et fixent l'attention,
surtout lorsque ces oiseaux, réunis sous lafeuillée,
gazouillent tous à la fois et chantent à s'égosiller.
Tous les fringilles sont sédentaires aux Canaries ; le
pinson des neiges est le seul, parmi les espèces euro-
péennes, qui se soit égaré dans ses migrations jusque
(1) Fringilla canaria, L.
74 CHAPITRE PREMIER.
dans cet archipel, encore n'a-t-on constaté qu'une
seule fois sa présence accidentelle dans les environs du
port d'Orotava
Le moineau d'Espagne (1), qu'on appelle aussi moi-
neau des saules et moineau des marais, je ne sais pour-
quoi, est le même que l'espèce qui habite certaines par-
ties de l'Europe méridionale, le nord de l'Afrique et
qu'on retrouve même en Asie. — Cet oiseau, aux Cana-
ries, ne se voit, comme je l'ai dit, qu'à Lancerotte, au
village d'Haria, auquel quelques blanches maisons
en terrasse et un groupe de dattiers impriment un
aspect tout à fait moresque. C'est à la base des touffes
de feuilles de ces arbres du désert que les gorriones,
comme on appelle ces moineaux, ont établi leurs nids à
l'abri de toute attaque. Une république nombreuse s'est
constituée dans cette oasis et les membres qui la com-
posent ne cessent de s'y faire entendre et de discuter
entre eux. Rien ne les effraye : le sarnicalo (2), ce
petit faucon si audacieux, vient mêler sa voix criarde à
la piaillerie générale ; il rode aux alentours, mais on di-
rait qu'il craint ces oiseaux, dont la tourbe le harcelle
dès qu'il se montre, et qui défendent courageusement
les approches de l'arbre protecteur.
A la grande Canarie, ce sont les trous des vieilles
murailles, les aires où l'on foule le blé et les arbres
touffus qui servent de refuge aux moineaux, pour
passer la nuit. Ils sont très-communs dans la capitale
de l'ile ( la Cité des Palmiers (3) , et ont élu domicile
(1) Fringilla hispaniolensis ^ Tem. (Passer salicicola, Roux. Passer
salicarius, Keys. Varietas ?)
(2) Tinnunculus claudarius.
(3) La Ciudad de las Palmas.
/
MIGRATIONS DES OISEAUX. 75
sur les platanes de VAlameda, promenade publique
qu'ils finiront par faire abandonner. - A Ténérifïe et
dans les autres îles plus occidentales, on ne voit plus
ces oiseaux; ils sont remplacés à Sainte-Croix par
la soulcie (1) qui niche sous les toits des maisons, dans
les cavités des rochers ou des vieux murs, comme notre
moineau domestique.
J'avais signalé tous ces faits à mon ami Belle dès
son arrivée aux Canaries et j'ai lu avec plaisir les dif-
férentes observations qu'il a eu occasion de faire du-
rant ses excursions dans l'archipel :
« Nulle part, dit-il en parlant du moineau d'Espagne,
« cet oiseau n'est aimé, et il faut avouer que ce n'est
« pas sans raison. En Egypte, ces moineaux s'abattent
«' en nombre incalculable dans les champs de riz et y
« causent de grands dégâts; aux Canaries, ils excitent
« pour un autre motif tout le monde contre eux.
« En été, ils sont une plaie pour la ville de Canaria,
« qui possède une très— belle promenade, plantée de
« platanes, embellie de parterres de fleurs et de fon-
« taines jaillissantes. Chaque jour, le beau monde s'y
« réunit pour se distraire et respirer l'air pur du soir.
« La musique s'y fait entendre ; l'eau jaillit dans les
■ bassins de marbre entourés de myrtes ; elle scintille
« à l'éclat des lumières... Tout à coup, un bruit insolite
« se fait entendre au milieu des arbres : ce sont les
« moineaux qui, le soir, s'y sont réfugiés, et qui s'y
« reposent après avoir salué de leurs cris le coucher du
« soleil. Mais l'éclat des lanternes les a réveillés, et
(3) Petronia rupestris (Fringilla petronia, L.).
76 CHAPITRE PRKMIER.
« bientôt nous entendons se plaindre la senorita à qui
« nous donnons le bras; ses plaintes continuent de plus
« belle; les malheureux oiseaux sont les coupables;
« ce sont eux qui troublent la fête, qui gâtent le plaisir
« des belles. Ils ne cessent de se permettre, envers les
« mantilles et les éventails, les mêmes indiscrétions que
« l'hirondelle de Tobie. Aussi les oiseaux des palmiers
« (pajaros paJmeros oa de las palmas) ne sont pas les
« favoris des dames de Canaria, et les messieurs, par-
« tageant cette haine, s'efforcent de les détruire ou tout
« au moins de les chasser de l'Alameda. On les tire au
« crépuscule ; on envoie la nuit sur les arbres des ga-
« mins munis de flambeaux, qui éblouissent ces oiseaux
« incommodes, et les prennent à la main. Beaucoup
« vont expier leur faute dans la poêle à frire : la guerre
« ne cesse que lorsque, dépouillés de feuilles, les pla-
« tanes ne leur offrent plus d'abris, et que l'automne
« chasse de l'Alameda, avec les oiseaux, promeneurs
« et oromeneuses. »
XV.
L'hirondelle domestique, deux martinets et un en-
goulevent (1) sont de passage à Ténériffe. Il en est de
même des étourneaux (2) qui apparaissent l'hiver avec
les grives (3) et séjournent un certain temps dans les
bois de pins. L'abondance des grives futextraordinaire
(1) Hinindo rustica, L. — Cypselus apus, Vieill. — Cypselus uni-
color, Jardin. — Et Caprimulgus rup,collis, Tem.
(2) Sturnus vulgaris, L.
(3) Turdus iliaciis et Turdus musicus, L.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 77
en 1832; leur passage commença en novembre et con-
tinua, par intervalles, pendant le mois suivant. Elles
débarquèrent sur la côte orientale de l'île et passèrent
très-bas, par vols nombreux, au-dessus de la ville de
Sainte-Croix, en se dirigeant vers les montagnes de
l'intérieur de l'île. Ces oiseaux migrateurs restent or-
dinairement quelques mois dans le pays, puis disparais-
sent tout à coup. Au mois de novembre de cette année
(1871), j'ai remarqué, durant plusieurs jours, une émi-
gration considérable d'étourneaux qui se répandit dans
les campagnes avant de gagner les bois. — Quant à la
grande émigration des grives de 1832, elle pouvait
bien avoir quelques rapports avec l'apparition du cho-
léra qui désolait alors plusieurs contrées d'Europe et
d'Afrique. Les faits observés dans des circonstances
analogues sembleraient du moins donner une certaine
valeur à cette opinion. Ainsi les moineaux, qui sont
nombreux à Cadix, disparurent subitement en 1819 et
ne reparurent qu'après que la fièvre jaune eut cessé ses
ravages. Le docteur D. Léonardo Ferez, qui publia un
mémoire sur cette épidémie, a cité la remarque des pê-
cheurs du port de Sainte-Marie, qui, ayant vu toujours
passer les oiseaux migrateurs assez bas pour être at-
teints par le plomb des chasseurs, les virent alors se
tenir constamment à de grandes hauteurs, comme s'ils
eussent redouté de s'approcher de terre. Ce n'est pas
ici le cas de disserter sur ces faits ; je les livre seu-
lement aux méditations des médecins et des natura-
listes.
78 CHAPITRE PREMIER.
XVT.
Deux espèces de colombes habitent ces îles et s'y
rencontrent toute l'année, la torcas et le pigeon bi-
set (l). La colombe voyageuse (2), qui est de passage
à MadèrC;, ne se montre que rarement à Ténériffe. —
La torcas, propre à cette région, est remarquable par
sa taille et diffère des autres pigeons par sa couleurd'un
brun vineux à reflets pourprés, ainsi que par son bec un
peu renflé et légèrement crochu. Le mâle porte collier
comme les tourterelles. Cette même espèce existe aussi
à Madère. Aux Canaries, elle s'éloigne peu des forêts de
lauriers et se nourrit des baies de ces arbres, qui im-
priment à sa chair un parfum aromatique et un goût
délicieux. Cette observation n'est pas nouvelle ; je l'ai
trouvée déjà consignée dans la relation d'un voyage
d'exploration, exécuté sous Alphonse IV de Portugal, en
1341 : nNous rencontrâmes dans les forêts de cette île
(La Gomère), disaient les navigateurs, des pigeons que
nous abattîmes à coups de pierres et de bâton ; ils étaient
plus grands que les nôtres et de meilleur goût (3). »
Quant aux te urterelles (4), qui arrivent aux Canaries
au commencement du printemps et nichent dans ces
îles, elles ne repartent que quand les jeunes sont assez
forts pour suivre la bande.
(1) Columba laurivora, Nob. [Hist. nat. des îles Can. Ornith., p. 26
27, pi. 3), et Columba livia, L.
(2) Columba palumbus.
(3) ■■ ... Et in eâdem insulà lignœ plurimœ et palumbes, quos
baculis et lapidibus capiebant et comedebant, invenerunt. Hos
dicunt majores nostris et gustui taies aut meliores... »
(4) Columba afra, L.
MIGRATIOiNS DES OISEAUX, 79
Parmi les autres oiseaux de passage, les huppes (1),
qui ordinairement arrivent en mars pour la ponte, re-
partent vers septembre,mais il en reste beaucoup déjeunes
de l'année qui passent l'hiver dans les vallées abritées
du vent du nord. — Les cailles sont dans le même cas;
elles abondent dans toutes les îles et l'on en détruit des
quantités après la moisson. Un bon chasseur peut tuer
quarante à cinquante cailles dans la journée, quand le
temps est frais et que les chiens conservent leur ardeur.
— Le départ des cailles a lieu au commencement de
l'autonfine, d'autres prétendent qu'il s'effectue plus tard,
mais il est de tait qu'un certain nombre n'éniigrent pas,
puisqu'après la saison on en rencontre encore dans les
champs de maïs et même en hiver dans les blés verts,
011 on les entend chanter, ainsi que dans les terres in-
cultes où croît le daphe gnidium, dont elles mangent
les baies.
Les échassiers voyageurs, qui viennent périodique-
ment visiter ces îles, sont la bécasse, la bécassine, la
brunette et quelques pluviers. Tous les autres, tels que
les barges, les courlis, l'échasse, la poule d'eau, le
tourne-pierre, les sanderlings et les vanneaux, sont de
passage accidentel comme les hérons, les cigognes et
Is spatules.
Parmi les palmipèdes, j'ai déjà indiqué ceux qui fré-
quentent les Canaries du groupe oriental, mais il en est
d'autres qui se montrent de temps en temps en hiver,
après de grandes bourrasques; ce sont des canards et
(1) JJpupa epops, L.
80 CHAPITRE* PREMIER.
des sarcelles (I). — A ces apparitions fortuites, il faut
ajouter celles d'autres oiseaux, la plupart africains,
qu'on ne voit que rarement et dont j'ai eu occasion de
constater la présence ; ainsi je citerai le pélican, le
coucou-geai et le guêpier (2). Je fus témoin une année,
à TénériflPe, de l'arrivée inattendue de ce dernier. Une
volée de ces jolis oiseaux vint s'abattre sur le grand
dragonior de l'Orotava et s'y établit quelques jours
pour s'y reposer et s'y repaître d'un petit insecte
jaune orangé qui se cache sous l'écorce des vieilles
branches.
xvn.
On a dû voir, par cet exposé, que beaucoup d'oiseaux
de la faune canarienne se rencontrent isolés dans ces
îles : le fringille du Teyde n'existe qu'aux alentours du
pic de Ténériffe ; l'outarde de Barbarie s'est établie à
Fortaventure, le moineau d'Espagne à Lancerotte et à
Ganaria, où s'est fixé aussi le bouvreuil githagine. Il est
en outre des sites que certains oiseaux semblent affection-
ner de préférence et d'où ils s'écartent peu. Parmi ces
espècessolitaires, on remarque la pie-grièche, la colombe
torcas, et le pic épeiche. La première, qui est la grise
d'Europe, se tient toujours dans la région maritime ;
les deux autres n'habitent que la z.one forestière dans
les parties les plus ombreuses, où se plaisent les roitelets
et les rouges-gorges.
(l) Anas boschas, L. et A. crecca, id.
('!) Pelicanus onocrotalus, L. — Gueulas glandarius, L. — Merops
apiaster, L.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 81
Des circoiislances parliculières de température, des
ressources plus faciles d'alimentation peuvent bien mo-
tiver ces isolements; mais ce qui est inexplicable, c'est
l'absence absolue d'une espèce dans une île voisine d'une
autre qui la possède, et c'est de voir surtout se repro-
duire cette anomalie sous un climat analogue, qui réunit
les mêmes conditions d'existence. Ainsi les perdrix, si
abondantes à Ténériffe et à la Gomère, n'ont jamais
existé à l'île de la Palme, où l'on est surpris de trouver
les choquarls d'Europe établis sur le plateau qui domine
la ville et vivant en nombreuses compagnies dans le
ravin qui descend à la côte, sans que ces oiseaux aient
jamais franchi le bras de mer qui sépare cette île de
celle qu'on aperçoit en face.
La faune des Canaries offre, comme on voit, un très-
grand intérêt sous le rapport de la géographie ornitho-
logique. Ces îles de l'Océan sont le dernier terme,
Vultima Thnlé des migrations de beaucoup d'espèces
européennes qui se dirigent vers l'ouest et vers le
sud, car au delà, d'une part, c'est l'Océan et son
immensité ; de l'autre côté, c'est le désert, et plus
loin, vers le midi, les climats brûlants de la Sénégambie
et des deux Guinées. Ces remarques, relatives aux
oiseaux voyageurs qui viennent du nord, en passant par
l'Afrique, de même qu'aux espèces qui se sont fixées
dans cet archipel, sont applicables aussi à beaucoup
d'insectes et de plantes d'Europe qu'on retrouve dans
ces îles, mais non au delà. Ainsi les Canaries marquent
la limite où s'est arrêtée la force expansive de la nature
pour certaines espèces de notre hémisphère boréal.
82 CUAriTRlî PREMIER.
XVIII.
Si maintenant nous traversons la mer pour passer à
l'autre bord de l'Atlantique, nousallonsvoirse reproduire
le même phénomène des migrations qui ont lieu sur
d'autres points du globe. La longue chaîne des Antilles
se présentera d'abord devant nous : Cuba, Saint-Do-
mingue, Porto-Rico et la Jamaïque, cernent toute la
partie du nouveau continent qui unit les deux Amé-
riques et semblent avoir été placées tout exprès pour
servir d'étape intermédiaire aux oiseaux migrateurs de
la faune américaine qui arrivent du Nord pour passer
l'hiver dans ces îles. Cuba, par son extrémité orientale,
touche presque au Yucatan et offre un passage facile
aux migrations des oiseaux du Mexique^, tandis que du
côté opposé^ cette grande île n'est éloignée que d'une
quarantaine de lieues de la côte des Florides et peut
recevoir ainsi toutes les espèces que le froid chasse
de l'Amérique du Nord. — Le prolongement de Cuba
jusqu'au cap Maysi la rapproche de Saint-Domingue^
qui avoisine Porto-Rico ; puis se présentent à la suite
toutes ces petites Antilles qui embrassent la mer du
même nom et viennent unir l'autre extrémité de la
chaîne au continent méridional. C'est en suivant ces
stations échelonnées le long de leur route que les oi-
seaux voyageurs rencontrent, sur leur chemin, des îles
rafraîchies par les vents alizés, d'un climat beaucoup
plus doux que celui du continent et « placées aux con-
fins de la zoologie spéciale à Vhé7nisphère septentrionaly
MIGRATIONS DES OISEAUX. 83
comme dernière barrière des migrations hivernales »,
suivant l'expression d'un éminent naturaliste (i).
De même qu'on l'observe aux Canaries pour les es-
pèces européennes et pour quelques-unes d'Afrique qui
sont sédentaires dans cet archipel, beaucoup d'oiseaux
de la faune américaine se retrouvent à Cuba ou dans les
autres grandes Antilles, et n'en sortent pas, tandis que
d'autres ne s'y présentent qu'à l'époque des migrations.
— Quant à la route que suivent ces oiseaux voyageurs,
Oviedo l'a fait connaître depuis longtemps, d'après ses
propres observations, durant sa longue résidence en
Amérique en 1525, lors des premières colonisations.
Sa relation est des plus curieuses et mérite d'être citée
textuellement.
XIX.
« Je dis que presque à l'extrémité de Cuba, il passe
chaque année, au-dessus de cette île, grande quantité
« d'oiseaux d'espèces diverses, venant du côté du Rio
« de las Palmas qui confine avec la Nouvelle-Espagne et
« la bande du nord de la terre ferme ; ils traversent
« les îles de los Alacranes et celle de Cuba, et, après
« avoir franchi le golfe qui sépare ces îles de la terre
« ferme, ils se dirigent vers le sud. Je les ai vus passer
« au-dessus du Darien et de Nombre de Dios^ ou de Pa-
« nama, sur le continent, durant plusieurs années ;
« l'on dirait que le ciel en est couvert, et cela dure un
(1) Acide d'Orbigny. Ornithologie de Cuba (de l'ouvrage de R.
de la Sagra, Hist. nat., phjs. et polit, de l'ile de Cuba), édit. fran-
çaise, introduction, p. xiv.
84 cnAPiTRi-: premieh.
« mois et plus. Il y a du Darien h. Nombre de Dios, ou
« Panama, quatre-vingts grandes lieues, et j'ai vu ce
1 passage sur ces trois points de la terre ferme pen-
« dant bien des années. Ces oiseaux, du côté de Cuba
« et des lieux que j'ai dits, se dirigent au s ud-ouest,
« pour traverser la terre ferme par sa partie la plus
« large, et comme ils passent ainsi tous les ans et
«< qu'on ne les a jamais vus retourner vers l'occident et
« le nord, je dois croire que ceux qui reprennent cette
« route sont les mêmes, du moins ceux qui restent
« (c'est-à-dire le reste de rémigration ?) ou ceux qui en
« proviennent (c'est-à-dire les jeunes de Vannée ?)^ en
« faisant dans ce trajet le tour du monde par le
« chemin que j'ai indiqué. Ce voyage, qu'ils entre-
« prennent au mois de mars, dure vingt ou trente
« jours, plus ou moins, depuis le matin jusqu'à la nuit,
« et le ciel est presque couvert alors d'oiseaux innom-
« brables, les uns si élevés dans les airs qu'on les perd
« de vue, et les autres relativement plus bas, mais ce-
« pendant à une plus grande hauteur que le sommet
« des montagnes, etils se dirigent constamment à la suite
« les uns des autres, du nord et du nord-est au midi,
« comme je l'ai dit, et ensuite du sud-est, traversant
« ainsi dans leur voyage toute l'étendue du ciel que le
« regard peut embrasser et occupant, tant en longueur
« qu'en largeur, la plus grande partie visible de l'at-
« raosphère (t). »
(1) « Digo que, quasi al fin de esta ysla de Cuba sobre ella passan
« muchos anus innamerables aves de diversos gèneros, y vienen de
« la parte hazia el Rio de la Palmas que confina con la Nueva-
« Espaûa, et de la vanda del norte sobre la tierra firme, y atra-
MIGRATIONS DES OISEAUX, o5
Les Dolions que le vieil historien espagnol nous a
fournies sur les migrations des oiseaux du Nouveau
Monde dénotent de sa part un grand talent d'observa-
tion. Rien de semblable jusqu'alors n'avait été remar-
qué, même en Europe, et l'on est étonné que trente-
quatre ans après la découverte de Colomb, Oviedo, au
milieu des préoccupations de la conquête, ait pu s'ap-
pliquer à des études de ce genre. Il est vrai que cet
ancien page des Rois Catholiques, né en 1478, fut
envoyé en Amérique dès 1513 et qu'il y passa la plus
grande partie de sa vie, constamment occupé de réunir
les nombreux matériaux de son histoire naturelle des
Indes.
Al. d'Orbigny, qui a cité aussi le passage d'Oviedo
« viesan sobre las yslas de los Alacranes, y sobre la de Cuba. E
« passado el golfo que ay entre estas yslas y la tierra firme passan à
« la mar del sur. Yo las he visto passar sobre el Darien, y sobre
« el Nombre de Bios y Panama en la tierra firme en diverses anos :
« y parece que va el cielo cubierto de ellas. Y tardan en passar un
« mes y mas. E ay desde el Darien al Nombre de Dios, e Panama,
« ochenta léguas grandes. Eyo he visto este paso en todas très
« partes en la tierra firme algunos anos, y vienen de bazia la parte
« de Cuba, y dondo tongo dicho, y atraviesan la tierra firme, y
« parece que van bazia lo mas ancbo de la tierra, la via del sud-
ce oueste. Y pues que vienen et atinuadamente un ano tras otro -. y
« no los vemos bolver en ningun bazia el poniente o norte creo que
« las que tornan a venir despues ami parecer balla sonaquellos
« mismos y las que quedan de ellas, o procedan de las primeras,
« y dan la buelta al universo y le circuyen en rededor por el ca
« mino que he dicho. Este viage bazen en el mes de marzo por
« espacio de veynte y trenta dias, y mas y nienos desde lamanana,
« hasta la noche. Y va el cielo quasi cubierto de innumerables aves
« muy altas en tanta manera que muchas délias se pierdan de
« vista : y otras van muy baxas à rcspeto de lasmas altas : pert>
« harto mas altas que las cumbres y montes de la tierra : y van
« continadamente en seguimiento o al lueugo desde la parte del
« norueste, y del norte, y del norte septentrional como hedicho a
'< la de mediodia y de alli para arriba al sureste, y atraviesan todo
« lo que del cielo se puede ver en longitud de su viage, que haceu
« estas aves, y en latitudo de anchura occupan muy grande parte
« de lo que se puede ver del cielo. » — Oviedo, 1 547, Hïsfona
gênerai de las Indias^ lib. xvn, cap. V, folio 133.
86 CHAPITRE PliEMIER.
sur les migrations, dans la partie ornithologique de
l'histoire de Cuba, a donné quelques explications sur
les curieuses remarques du vieil historien. Selon lui,
les oiseaux voyageurs, en venant de l'Amérique du Nord
et en passant par Cuba, ne pourraient suivre la direction
des Antilles pour se rendre sur le contiaent méridional,
parce qu'ils auraient à lutter contre les vents régnants.
C'est ce qui les oblige de se rapprocher de la terre
ferme en suivani la côte. Ces oiseaux, comme l'avait re-
marqué Oviedo, ne reviennent pas par la même route
qu'ils ont suivie, parce qu'on doit supposer que, en
allant et en se portant vers le sud, ils ne se dirigent le
long des côtes de l'Amérique centrale qu'afin d'éviter
les vents alizés des Antilles ; mais ils n'ont pas à vaincre
cet obstacle à leur retour, et, au lieu de faire le tour du
monde, comme le dit Oviedo, ils prennent, pour re-
venir au nord, la chaîne des îles, où ils trouvent des
vents plus favorables, et font ainsi le tour de la mer des
Antilles dans les deux trajets.
XX.
D'après les études ornilhologiques d'Al. d'Orbigny
sur les oiseaux de Cuba, la faune de cette île se com-
pose de cent trente espèces dont les passereaux et les
échassiers forment les deux tiers (1) ; le reste est ré-
parti entre les autres ordres. Plusieurs de ces oiseaux
se trouvent en même temps dans l'Amérique méridio-
(1) 50 Passereaux, 28 Échassiers, 10 Rapaces, 13 Grimpeurs, 9
Gallinacés et 19 Palmipèdes.
MIGRATIONS DES OISEAUX. 87
nale, el probablement aussi dans les autres Antilles,
comme dépendances de la zone équatoriale, leur région
propre ; mais il en est d'autres qui se rencontrent éga-
lement sur les deux continents américains. — Parmi les
passereaux, ceux qui viennent du nord et qui sont
chassés par le froid restent jusqu'aux mois de mars et
d'avril, puis, laissant les Antilles pour repasser aux
Florides, ils se répandent dans tout le vaste territoire
des États-Unis, et plusieurs même s'avancent jus-
qu'aux régions boréales, oii ils nichent et passent l'été.
— En automne, à mesure que l'hiver approche, ces
mêmes espèces retournent aux Antilles, où elles s'ar-
rêtent, car, plus loin, la température leur serait moins
convenable.
Quelques espèces, parmi celles qu'on retrouve dans
l'hémisphère nord de l'ancien et du nouveau continent,
habitent aussi Tîle de Cuba et les îles voisines, pendant
un temps de 1 hiver ; le busard Saint-Martin (1) est de
ce nombre. Ce ropace cosmopolite parcourt le monde
en chassant aux rats, aux grenouilles et aux lézards, et
ravage aussi les nids des oisillons. Divers échassiers et
palniipèdes s'avancent eh été jusqu'au cercle polaire et
passent d'un continent à l'autre par les terres arctiques
et les bancs déglace. Enfin, un certain nombre, tous
oiseaux sédentaires, constituent des espèces exclusives
à Cuba et aux autres Antilles, car aucune d'elles n'a été
encore vue ailleurs. Al. d'Orbigny a cité vingt espèces
d'oiseaux qui, migrateurs dans les autres parties de
l'Amérique, sont devenus sédentaires dans ces îles où
(1) Circus cyaneus^ Mont.
88 cnAPiTRii; premîer.
ils paraissent avoir rencontré, sous le rapport de la
température , toutes les conditions d'existence , sans
avoir besoin d'aller les chercher plus loin.
En résumé, par leur position géographique, les
grandes Antilles et surtout l'île de Cuba reçoivent de
l'Amérique septentrionale la majeure partie des oiseaux
migrateurs. Les espèces propres à la zone torride, qui
habitent ces îles, y sont presque toutes sédentaires,
seulement quelques-unes viennent du dehors. Ainsi, de
même qu'en Europe on voit arriver en automne, dans
la région tempérée, les oiseaux des pays du nord au
moment où les petits passereaux émigrent vers le sud
pour chercher un climat plus doux, les émigrations hi-
vernales amènent aux Antilles une foule d'espèces
qui fuient le froid, mais qui ne séjournent que quel-
ques mois. Tous ces oiseaux repartent dès les pre-
miers jours du printemps pour aller nicher dans le
pays d'où ils sont venus, et retournent l'année suivante.
L'été, qui, dans notre Europe méridionale, amène tous
les oiseaux chanteurs et les autres espèces qui animent
nos campagnes, est aux Antillts, de même que dans toute
l'Amérique du sud, la saison la plus triste ; beaucoup
de merles, de sylvies, de tangaras, de gobe-mouches,
ont disparu, et avec eux, les grimpeurs et les échassiers
qui redoutent la sécheresse et la chaleur de cette saison
brûlante, quittent aussi le pays pour n'y retourner que
lorsque les pluies tropicales viennent de nouveau ra-
fraîchir la terre et lui rendre tout le luxe de sa végé-
tation. Alors reparaissent, avec les oiseaux, les insectes
qui pullulent de toute part ; les fruits et les graines se
MIGRATIONS DES OISEAUX. 89
développent et ne tardent pas de mûrir ; alors recom-
mence cette exubérance de vie organique que la na-
ture répand avec tant de profusion dans ces belles
contrées.
XXI.
Les oiseaux migrateurs qui, chaque année, visitent les
Antilles à l'époque des passages se montrent sur beau-
coup d'autres points du continent, américain ; il en est
même qu'on rencontre dans l'ancien comme dans le
nouveau monde. Le héron grande aigrette, parmi les
échassiers, est une de ces espèces cosmopolites qu'on
voit dans plusieurs parties du globe. Cet oiseau paraît
originaire du nouveau continent, oij il est très-répandu
depuis le 50"" degré de latitude australe jusqu'au Ca-
nada et la baie d'Hudson. Cette espèce opère ses chan-
gements de station pendant l'été tropical, lorsque éom-
mencent les pluies et que les débordements des rivières,
en inondant les terres, ont privé beaucoup d'oiseaux
de la pâture abondante qu'ils rencontraient sur les bords
des cours d'eau et des étangs. On voit passer alors,
dans les parties centrales du continent méridional, des
vols de hérons et d'autres espèces riveraines, qui se
dirigent toutes vers le sud.
Les migrations du héron grande aigrette le portent
partout, en Afrique, en Amérique, en Asie et même
jusqu'au Japon. Il est de passage en Angleterre, en
France et dans l'Allemagne orientale ; il traverse la Mé-
diterranée et a été vu en Sardaigne. Dans le nouveau
continent, Al. d'Orbigny a constaté ses apparitions sur
90 CHAPITRE PREMIEn.
les bordsde la Plata, dans les Pampas, vers les frontières
du Paraguay, en Bolivie, au Brésil, aux Antilles, aux
Florides. Cet infatigable touriste parcourt en Amérique
environ 1800 lieues du nord au sud.
C'est dans les lagunes des Pampas, sur toute la vaste
contrée qui s'étend du 22™' degré de latitude jusqu'aux
provinces de la Plata, que vont s'établir ces oiseaux,
qui, plus tard, remontent vers les régions chaudes. Al.
d'Orbigny remarqua ces migrations pendant ses longues
courses en Amérique et vit souvent, dans les différents
campements qu'il occupa, des rassemblements considé-
rables d'échassiers voyageurs: « Au centre de la Boli-
vie, dans la province de Moxos, dit-il, nous avons vu
passer continuellement, plusieurs jours de suite, des
troupes de hérons composées de centaines d'individus
volant à de grandes hauteurs, en formant toujours un
large front en arc. » Ce fut aux points extrêmes de leurs
migrations que ce naturaliste put se livrer à ces obser-
vations. De blanches aigrettes, des jabirusau cou rouge
et noir, des tantales blancs, aux ailes noires, des
spatules roses, tous réunis, formaient le plus sin-
gulier mélange de teintes. Le jour, ces oiseaux tour-
noyaient dans les airs et s'abattaient au bord des rives
pour se disputer leur pâture ; la nuit, mille cris discor-
dants venaient troubler le silence de ces déserts ; on en-
tendait le sifflement aigu des canards sauvages, la voix
sonore des râles, à laquelle se joignaient les aboiements
des bihoreaux, qui retentissaient par intervalles au milieu
des cris rauques des hérons et des ibis. Des troupes de
grandes aigrettes s'apercevaient au loin dans les sa-
MIGRATIONS DES OISEAUX. 91
vanes herbeuses, formant au sein de la prairie inondée,
de larges taches blanches. Ces oiseaux, serrés les uns
contre les autres, restaient là immobiles des heures en-
tières^ posés sur une patte, le cou dans les épaules.
Hors le temps des voyages ou de ces réunions for-
tuites, dues au dessécheineat des marais, on rencontre
ces mêmes espèces isolées au bord des lacs, des fleuves
et des esleros du Paraguay, mais jamais au bord de la
mer. Elles passent là leur temps de station, vivant
comme nos hérons d'Europe, constamment dans l'at-
tente, cherchant à surprendre un petit poisson, des gre-
nouilles, des larves d'insectes, ou bien se promenant
gravement au bord des eaux. Très-défiants et toujours
l'oreille au guet, ces oiseaux s'envolent au moindre
bruit, faisant entendre en partant un cri analogue à
celui du corbeau ; mais une fois leur appétit satisfait,
ils vont se percher sur les grands arbres, habitude
propre à toutes les espèces américaines.
Telles sont les scènes intéressantes que d'Orbigny a
décrites d'après nature en retraçant quelques-uns de
ses souvenirs de voyage. Malheureusement ces ren-
seignements se trouvent disséminés, et pour ainsi dire
perdus, dans un ouvrage spécial, consacré à la nomen-
clature ornithologique des oiseaux de Cuba, et je con-
sidère comme une bonne fortune d'être tombé par
hasard sur ce passage relatif aux migrations que ce
voyageur plein de zèle eut occasion d'observer dans
les contrées qu'il parcourut.
92 CHAPITRE PREMIER.
XXII.
Audubon, observateur intelligent et chasseur infati-
gable, nous a fourni des renseignements précieux sur
les migrations des échassiers et des palmipèdes d'Amé-
rique. Nous savons, d'après lui, que le grand héron ou
l'hérodias abandonne en hiver les régions glacées de ce
continent pour descendre vers le midi. Le naturaliste
des États-Unis l'a observé dans les marécages, foulant
la vase avec précaution et marchant à pas comptés pour
inspecter de ses ijeux d'or tous les lieux environnants ;
puis s'arrêtant tout à coup en ramenant lentement sa
tête entre les épaules. Alors le héron attend, immobile,
une bonne chance, et gare à l'animal imprudent qui
passe à sa portée : toujours sûr de son coup, l'oiseau
darde son bec formidable et transperce le malheureux
poisson, qu'il achève en le battant sur la rive. Ce grand
héron est commun à la Louisiane, dans le Maine et aux
Florides ; c'est un oiseau robuste, capable de résister
aux températures extrêmes ; il est excessivement fa-
rouche et ne se laisse jamais approcher : « quand l'hé-
(c rodias se sent blessé, dit Audubon, il se prépare à la
« défense et malheur au chasseur ou au chien qui s'ap-
« proche sans précaution de son bec redoutable. Ses
« coups sont d'autant plus cruels qu'il vise ordinaire-
« ment aux yeux, — Ceux qu'on tue sur les arbres
« s'accrochent souvent aux branches avant d'expirer et
« restent pendus par les pieds. — J'ai vu ce héron
« donner la chasse à l'aigle- pêcheur et lui faire lâcher
« prise. »
MIGRATIONS DES OISEAUX. 93
Le héron bleu et le leucogaster, tous les deux de
passage aux Antilles, habitent les contrées tempérées
du Nouveau Monde et n'arrivent qu'au printemps aux
États-Unis, pour repartir en automne. Il en est de même
du héron étoile et du petit crabier. Le nom de Mirasol
[mire soleil) que les Indiens de la Plata donnent à ce
dernier fait allusion à son altitude immobile, lorsque,
perché sur une motte de terre^ il passe des heures en-
tières, la tête en l'air, paraissant fixer l'astre du jour.
Le bihoreau vulgaire est une autre ardéadée qu'on
rencontre dans les deux Amériques, du 43" degré de
latitude nord au 43' sud. De grands rassemblements de
ces échassiers se voient dans la Floride orientale, où ils
s'établissent pour la ponte dès le commencement du
printemps, en compagnie de l'hérodias, du héron blanc
et quelquefois même avec les anhingas. Leurs migra-
tions s'opèrent de nuit et leurs cris retentissants dé-
cèlent leur passage. Le héron blanc des États-Unis est
un de ceux qui abondent aux Florides, sur les petites
îles de la Clef indienne et de la Clef de l'ouest.
L'Amérique septentrionale est la terre des hérons :
Audubon a cité toutes les espèces auxquelles il a fait la
chasse à la Louisiane et ailleurs.
Les grues, grandes voyageuses comme les hérons,
ne se montrent aux États-Unis que vers la fin de l'au-
tomne : « Aux derniers jours d'octobre, dit l'insigne
« chasseur, lorsque le ciel se charge de sombres
« nuages et que commencent à souffler les vents du
« nord, chacun se prépare aux chasses d'hiver. Déjà,
« vers le sud, les oies et les canards sont arrivés sur
94 CUAPilRE PHEMIER.
« les étangs et quelques cygnes ont traversé les airs
« en poursuivant leurs migrations Tout à coup
« parvient de là-haut, à l'oreille du chasseur, le cri des
« grues qui passent rapides sans que l'œil puisse en-
« core les voir; mais bientôt la troupe errante ap-
« paraît: les grues commencent à descendre en rec-
« tifiant leurs lignes pour se disposer à toucher terre.
« Le cou tendu, leurs longues jambes en arrière, elles
« s'avancent, planent un instant au-dessus de l'immense
« savane, louvoient en s'approchant du sol, puis, les
« ailes à moitié fermées et allongeant les pieds, elles
« s'abattent en courant pour amortir la violence du
« choc. Voyez-les maintenant, se secouant et rajustant
« leur plumage, fouler l'herbe flétrie et marcher d'un
« air imposant et superbe ; on dirait qu'elles sont aussi
« fîères de la beauté de leurs formes que de la puis-
« sance de leur vol. Elles portent la tête haute, leurs
« yeux brillent de plaisir : c'est que le grand voyage
« est achivé et qu'elles sont arrivées au pays qu'elles
« ont si souvent visité » — Ces oiseaux se pré-
sentent dans les États de l'ouest par troupes de vingt à
trente et quelquefois davantage; les jeunes de l'année
font toujours bande à part. Ils se répandent depuis
l'Illinois, en franchissant le Kentucky et les États inter-
médiaires, jusqu'aux Carolines et même aux frontières
du Mexique. C'est dans ces contrées qu'ils passent
l'hiver jusqu'à la fin d'avril. On les trouve au bord
des lacs, dans les hautes herbes, au milieu des champs
et des savanes.
MIGHATIU.NS DES OISKAUX. 95
XXIII.
Le même anfoiir. dans ses Scènes de la nature, lious
fournit des noiions non moins curieuses sur hs migra-
tions des palmipèdes de l'Amérique du nord. Le grèbe
cornu et celui de la Caroline (I) proviennent dfs con-
trées les plus seplenfrionales du nouveau continent et
font leurs apparitions sur les eaux de l'Ohio, du Mis-
sissipi et de leurs nombreux tributaires, dès le mois
d'octobre. Audubon dément l'opinion de ceux qui pré-
tendent que ces oiseaux n'accomplissent leurs voyages
que par eau, et a vu des bandes de grèbes passer à
de grandes hauteurs avec beaucoup de rapidité. Ils
abondent en automne et en hiver sur les grandes ri-
vières et dans les baies de la côte. En décembre et
janvier, ils perdent leur crête, qui a déjà repoussé en
mars, lorsqu'ils retournent vers le nord. Aie. d'Or-
bigny a observé le grèbe cornu dans la Patagonie, sur
le Rio-Negro, et en Bolivie, sur le lac de Titicaca
à 4000 mètres au dessus du niveau de la mer. Celui de
la Caroline a été rencontré dans les marécages du
Brésil.
L'anhinga (2) se montre aussi dans les deux Amé-
riques ; on le voit fréquemment dans les lagunes boisées
de la Louisiane et des Florides, de même que dans les
régions tropicales. Audubon, qui a consacré un long
article à cet oiseau singulier, vante beaucoup ses mœurs
(1) Podiceps cornutus, L. et P. americanus, Garnot?
(2) Plotus anhinga^ L.
90 CHAPITRK PREMIER.
sociables et a gardé chez lui un auliinga parfaitement
apprivoisé. L'oiseau serpent, comme on l'appelle à
cause de son long cou, est enclin aux migrations et ne
niclu! que dans les pays tempérés. 11 est commun dans
les Florides et la basse Louisiane, l'Alabama et la
Géorgie. Quelques anliingas se montrent l'hiver dans
la Caroline du sud, muis au printemps, la plupart
poussent leur voyage beaucoup plus loin. On en trouve,
au mois de mai, au Texas, sur la rivière Saint-
Hyacinthe. Ils remontent rarement le Mississipi au
delà de Natchez et presque tons reviennent aux embou-
chures du grand fleuve, sur les nombreux étangs et les
lacs qui l'avoisinent. Ces anliingas, qui d'un côté re-
montent le Mississipi et de l'autre visitent les Carolines,
arrivent chacun à leur destination dans le commence-
ment d'avril et restent jusqu'aux premiers jours d'oc-
tobre.
Audubon cite le goéland à manteau bleu et celui à
manteau noir comme très-communs sur les rives de
l'Amérique du Nord. Le premier pousse ses excursions
sur une étendue de côtes bien plus considérable que les
autres espèces ; on le rencontre, en automne, dans les
vastes lagunes de l'Ohio, du Mississipi et même jusque
dans le golfe du Mexique. Il niche aux États-Unis,
depuis les environs de Boston jusqu'à East-Port, mais la
plupart de ces oiseaux remontent au nord, vers le La-
brador, à l'époque de la ponte. Leurs œufs offrent une
ressource alimentaire aux habitants de ces contrées,
et c'est pour les garantir des ravages des maraudeurs
que les goélands établissent leurs nids sur les arbres les
MIGRATIONS DES OISEAUX. 97
plus élevés. Ils ne nichent par terre, au milieu des
mousses et des herbes, que dans les lieux isolés et
déserts, sur les îlols de la côte la moins fréquentée de
la Nouvelle-Ecosse.
Quant au goéland à manteau noir, c'est aussi sur les
redoutables écueils qui bordent les plages désolées du
Labrador qu'il semble se plaire davantage. Celte es-
pèce pélagienne règne en tyran sur toutes les mers
qu'elle fréquente ; fière de ses puissantes ailes, elle a le
vol calme et majestueux de l'aigle, et ne cesse de par-
courir l'espace pour explorer terres et mers en poussant
son cri rauque qu'on entend de loin. Jamais rassasié,
même alors qu'il a trouvé à se repaître, ce goéland
poursuit sa course en visitant tous les parages qui
peuvent lui offrir quelque bonne proie. Le cadavre
d'une baleine morte flotte-t-il sur les eaux? C'est sur lui
qu'il se précipite pour se gorger à son aise sur cette
masse immonde qu'il déchire par lambeaux. Mais son
estomac, comme celui de tous les voraces, a bientô
digéré ce repas, et, après quelques moments de repos,
le voilà reparti pour une nouvelle course. (Eufs et
jeunes oiseaux, poissons et mollusques, tout lui est bon.
Aussi lâche que glouton, l'ignoble maraudeur fuit pour-
tant à l'approche du goéland grisard ou de toute autre
espèce plus faible que lui. (Audubon.)
Ces grands goélands à manteau noir fréquentent, en
hiver, la côte des Florides et se rencontrent même dans
les parties centrales des États-Unis. Ils peuvent at-
teindre, il paraît, une assez grande longévité, car Au-
dubon cite un individu de cette espèce qui, ayant été
98 CHAPITRE PREMIER.
pris tout jeune en 1818 et élevé chez le docteur Neill,
d'Edimbourg, s'était tout à fait apprivoisé et ne dis-
parut qu'après plus d'un quart de siècle. Il s'était
d'abord habitué avec les canards domestiques et par-
tageait leur nourriture : devenu de plus en plus fa-
milier, il se présentait de lui-même à la fenêtre de la
cuisine pour recevoir, de la main de la servante du
docteur^ des rebuts de poissons ou toute au Ire chose.
— Au printemps de 1822, ce goéland, alors très-gros,
prit son vol et ne revint pas au gîle. On le crut perdu
pour toujours, mais vers la fin d'octobre de la même
année, il reparut tout à coup dans le jardin du docteur,
où il avait toujours été si bien traité. En mai 1823,
il s'absenta de nouveau et on ne le revit plus jusqu'à
la fin de l'automne. Ses échappées, pendant l'hiver, du
jardin de Canonnills, résidence du docteur Neill, et ses
excursions d'été, dans quelque endroit inconnu, où sans
doute il se relirait pour nicher, se prolongèrent pendant
plusieurs années. — En 1829, d'après le journal du
docteur, le goéland arriva sur l'étang et c'était son
septième retour annuel, mais il amenait avec lui cette
fois un jeune de sa race, probablement un de ses petits,
qui était blessé à l'aile et mourut bientôt. Cet évé-
nement le fît repartir plus tôt que de coutume ; mais,
l'automne suivant, le vieux goéland reparut et con-
tinua ses apparitions jusqu'en 1832, toutefois avec un
retard de deux à trois mois, car, pendant l'hiver de 1832
à 1833, il ne revint qu'au commencement de janvier.
Or, comme, dans les premiers temps, il arrivait ordinair
rement en octobre, le docteur supposa qu'ayant perdu
MIGRATIONS DES OISEAUX. 99
sa femelle ou bien éprouvé quelque autre mésaventure,
il était allé s'établir beaucoup plus loin pour sa nichée,
ce qui relardait ses retours périodiques à son quartier
d'hiver, de six à huit semaines. Quoi qu'il en soit, sa
dernière apparition fut en mars 1837. — Ainsi, vingt-
sept ans s'étaient écoulés depuis qu'on l'avait pris tout
jeune. — Le docteur termine son journal à l'année
citée (1837), en disant: « Blaintenant je ne Vatiends
plus qu'en novembre. » — Cet oiseau était connu de
tous les enfants du village de Canonnills, qui l'appe-
laient Je goéland de Neill. Quand il revenait en au-
tomne, on le voyait d'abord planer quelque temps au-
dessus de l'étang du jardin, puis descendre doucement
pour aller se poser au milieu de l'eau. Il accourait de
suite à la voix du maîire : le jardinier n'avait qu'à
monter sur un mur avec un hareng à la main, et l'oi-
seau venait aussitôt le recevoir dans son bec.
L'instinct des migrations qui guidait ce goéland dans
ses voyages péiiodiques est vraiment admirable. Un
oiseau des plus sauvages, devenu familier et s'éloignant
chaque année pour franchir les mers et aller reprendre
sa vie indépendante au temps des couvées, puis reve-
nant s'abriter de nouveau sous Lhospilalité de l'homme,
voila un fait des plus surprenants. Ce goéland, en par-
tant au printemps d'Edimbourg, ne pouvait aller nicher
que sur la côte méridionale du Labrador ou de Terre-
Neuve, c'est-à-dire à plus de 1200 lieues marines de son
point de départ !
Ainsi, par les divers faits que nous venons d'exposer,
on voit que les migrations des oiseaux sont aussi bien
100 CnAPITRE PREMIER.
marquées en Amérique que sur notre continent. — La
plupart des échassiérs et des palmipèdes y parcourent
des dislances considérables dans leurs voyages annuels,
depuis les froides contrées boréales jusque dans les
clinials tempérés du golfe du Mexique ; beaucoup même
s'avancent dans l'Amérique du Sud. L'oie du Canada,
qui habite l'été les hautes latitudes du Labrador et des
grands lacs, vient nicher l'hiver sur les bords du Mis-
sissipi et dans les États du Massachuset et du Maine.
Le départ des oies a lieu à la fin d'avril dans les con-
trées du centre et de l'ouest, mais aux Florides ce n'est
guère qu'en février que ces oiseaux se rassemblent pour
reprendre leur vol vers le nord. — Le canard huppé
parcourt toute la vaste étendue des États-Unis, depuis la
Louisiane jusqu'aux confins du Maine, et des côtes de
l'Atlantique aux terres les plus reculées dc-l'intérieur.
— Le canard vallisnerie se rencontre au bord du Mis-
sissipi et reparaît, dans la saison, vers la Californie
supérieure.
CHAPITRE II
Revue des oiseaux d'Europe.
(SÉDENTAIRES OU DE PASSA&E.)
Sommaire : --Avertissement sur la classification.— Oiseaux de proie
diurnes : aigles, faucons, milans, buses, busards et archibuses,
vautours. — Rapaces nocturnes. — Passereaux, pigeons. Grim-
peurs. Gallinacés. Echassiers. Palmipèdes : plongeurs, grands
voiliers et côtiers. Digression : Mythologie ornithologique.
M Le naturaliste qui s'adresse aux savants a le droit
d'être obscur; celui qui s'efforce de rendre la science
populaire doit avant tout êlre clair et inttlligible. »
Bhehm.
AVERTISSEMENT.
Toussenel, s*affranchissant des règles imposées par
les nomenclatures, n'a accepté ni leurs considérations,
ni leurs méthodes, dans l'ordre à suivre pour la classifi-
cation. — En plaçant les palmipèdes en tête de son
Monde des oiseaux, il a eu ses raisons pour commencer
par où les autres finissent. Je me garderai bien de dis-
cuter ici son syslème ; on risque trop de s'égarer dans
le dédale de la nomenclature, quand il s'agit de ranger
dans leurs rapports naturels, c'est-à-dire de grouper
d'après leurs affinités d'organisation, d'habitudes et de
102 CHAPITRE II.
mœurs, les différentes espèces qui peuplent une des
grandes régions du glube. 11 n'est pas toujours facile de
suivie le fil conducteur ; les solutions de continuité
sont trop fréquentes dans cette chaîne qui lie ensemble
les diverses séries; bien des fois, ce fil d'Ariane vous
échappe ou se brise, et il faut alors avoir recours à des
soudures pour relier clés anneaux interrompus. La loi
harmonieuse qui les unit se dévoile bien à nos yeux,
mais nous ne pouvons en saisir l'arrangement graduel,
ni les transitions insensibles. Les ornithologistes seront
encore longtemps en désaccord sur la classification des
oiseaux ; les formes intermédiaires sont trop nombreuses
pour bien distinguer les passages d'un groupe à l'autre;
plus de vingt méthodes diff'érentes ont été proposées
depuis Linné : toutes sont estimables par leurs vues
d'ensemble, beaucoup se font remarquer par de bonnes
appréciations, et pourtant il n'en est aucune qui satis-
fasse et ne soit exempte de défauts. C'est que chaque
législateur, dans le plan de création qu'il a rêvé, a
voulu faire prévaloir ses propres conceptions. L'unité
est dans la nature, mais nos systèmes ou nos méthodes
ne tendent le plus souvent qu'à la détruire par des rap-
prochements bâtards qui établissent des degrés de pa-
renté purement imaginaires. « Tout système de clas-
« sification des oiseaux est plus ou moins artificiel, a
« dit un de nos maîtres, mais en rapprochant les espèces
« les plus voisines, il facilite l'intelligence du tout, et
« c'est par là qu'il est utile. »
Le mode de distribution que j'ai suivi paraîtra peut-
être meilleur, à certains méthodistes, que celui adopté
REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 103
par Toussenel ; toutefois qu'on ne s'y trompe pas, je ne
l'ai pas cru préférable ; mais il me convenait mieux de
finir ma revue par les palmipèdes que de la commencer
par cet ordre ou par tout autre, passereaux ou perro-
quets. — Après cette simple explication, j'entre de suite
en matière.
OISEAUX DE PROIE.
(diurnes).
I.
Aigles. — ■ Parmi les oiseaux de proie ignobles, l'aigle,
sombre et taciturne comme tous les animaux solitaires,
vit presque toujours isolé dans les contrées où. il é'a-
blit son aire. La vie en commun n'est pas le propre de
ce rapace ; il ne partage ses repas qu'avec sa femelle et
on le voit bien rarement se réunir aux autres carnivores
pour dévorer avec eux la grosse bête, dont chacun
veut avoir sa part. L'aigle, la plupart du temps, ne vit
que de sa propre chasse ; il répugne de la chair morte,
à moins que la faim ne le presse. On dirait qu'il se
plaît à dévorer tout seul sa victime encore palpi-
tante.
Les aigles, comme les vautours, quoique presque
tous grands voiliers, sont régionaux et non pas migra-
teurs. Ce sont des oiseaux errants, plutôt voyageurs
que sédentaires, et si quelques-uns parmi eux s'é-
104 CHAPITRR II.
loignent despnys OÙ on les voit d'habitude, ce n'est
que pour aller s'isoler autre part, lorsqu'ils ont épuisé
les ressources du canton où ils s'étaient fixés d'abord.
C'est ce qui aura fait croire à des aigles de passage, mais
ces déplacements ou changements de stations, communs
à d'autres espèces de la même famille, ne constituent
pas des voyages de long cours à époques fixes, bien
qu'on ait parlé récemment de grandes émigrations d'oi-
seaux de proie qui traversent le Bosphore. Les faucons,
il est vrai, font exception à cette règle. Il est cependant,
parmi les aigles, des espèces dont l'aire de dispersion
s'étend au loin et qui descendent vers le midi pour
chercher des climats plus doux ; plusieurs de celles que
nous voyons chez nous, et qu'on désigne comme des
espèces indigènes, se retrouvent en Asie et en Afrique.
Ce sont des types que la nature s'est plu à reproduire
dans diverses contrées de l'ancien continent.
Gomme oiseau héraldique (1), l'aigle était digne de
figurer pour emblème du pouvoir suprême et de la ty-
rannie. L'empire l'adopta pour son malheur et le nôtre;
il fut, dès le principe, l'oiseau de la guerre que les
Romains, ces altiers conquérants, portèrent comme en-
seigne, depuis les campagnes de Marins, et prome-
nèrent en triomphe par toute la terre (2). Mais notre
bon La Fontaine, ce peintre de la nature, n'a pas
cherché dans l'aigle un symbole ; il l'a dépeint tout
(1) Ce fut, dit-on, Lech ou Lezskso, premier roi de Pologne, qui
adopta pour blason national l'aigle blanc ou d'argent. L'aigle
figure aussi sur les armoiries de plusieurs maisons nobiliaires.
(2) L'aigle d'or avait été adopté aussi par les anciens Perses.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 105
simplement tel qu'il est, d'après ses vrais caractères
d'oiseau de proie.
Au bec retors, à la tranchante serre.
Brigand ailé, aux instincts sanguinaires, voleur
comme les loups et souvent affamé, il habite comme
eux la montagne et devient la terreur de la contrée où
il exerce ses déprédations et ses crimes, Vorace sans pi-
tié, il a toutes les mauvaises qualités de sa race, toutes
les allures des assassins, le regard des fauves et jusqu'à
l'odeur, car cet œil farouche, ce regard voilé, dans le-
quel on place l'expression de ce qu'on croit ou de ce
qu'on veut y lire, ne révèle en réalité, chez ce rapace,
aucune grandeur d'àme, aucun sentiment de générosité,
mais bien plutôt l'instinct de brutalité et d'insatiable
appétence.
Les fausses idées de grandeur et de puissance qu'on
s'est faites sur ce prince des rapaces, si arbitrairement
intronisé par Buffon, dans un style brillant et pompeux,
cet aigle modèle de tendresse, comme il le dit lui-même,
ce roi des oiseaux qui fixe le soleil, toutes ces belles
métaphores ont pu séduire les imaginations poétiques
au point d'attacher à cet oiseau de proie bien des attri-
buts qu'il n'a pas. La Mythologie en avait fait l'oiseau de
Jupiter tonnant et le représentait avec la foudre : les
poètes se sont emparés de cette idée et l'aigle a été
pour eux l'oiseau qui plane en souverain au plus haut
des cieux. Lamartine lui-même^ partageant cet enthou-
siasme, s'est écrié dans son ode à la Gloire :
Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre
S'élance, et soutenant son vol audacieux,
106 CQAPITUE II.
Semble dire aux mortels : je suis né sur la terre,
Mais je vis dans les cieux î
C'est magnifique, et l'antithèse est sans cloute d'un
très-bel effet ; mais Michelet nous parle d'un aigle cap-
turc et élevé chez un boucher, oii il se trouvait beaucoup
mieux qu'au séjour du tonnerre , puisqu'il mangeait
quand il avait faim, qu'il s'accommodait parfaitement
de la viande morte, obtenue sans combat, et qu'il ne
paraissait pas regretter sa vie aventureuse. L'oiseau
impérial, tombé de si haut dans ce vil prosaïsme, n'en
était pas plus maigre pour cela. « 11 engraisse, nous dit
l'auteur de I'Oiseau, et ne se soucie plus guère de la
chasse ; s'il ne fixe plus le soleil, il regarde le feu de la
cuisine et se laisse, pour un bon morceau, tirer la queue
par les enfants. » Dégradante servitude !
II.
On connaît en Europe huit ou neuf espèces d'aigles (1):
l'aigle impérial, dont je viens de parler, qui a la tête et
le cou d'un jaune de rouille, les épaules marquées d'une
tache d'un blciic sale, le corps trapu d'une couleur brun-
foncé, les ailes longues et la queue courte. Sa tête plate,
ses yeux écartés, son corps ramassé et son bec crochu,
lui donnent un aspect farouche. On reconnaît au premier
coup d'œil une mauvaise bête, un rapace ignoble, dan-
(1) L'aifrle impérial, aquila imperialis, Bechst. — L'aigle royal
ou doro, a. chrysuelos- ^regia, Sess.). — L'aiple fauve a. fulva,
Brolini (laico lulvus, S.). — L'aigle criard, a. nsevia Gm. — L'aigle
Bunelli, a. Bonellii, Tem. - L'aigle botte, a. pennuta, Cuv. —
Le balbuz.ird pécheur, pandion haliaetus, Brehtii. — L\)i-lVaie, ha-
liaxtus albicilla. — Le jean le Llauc, circœœtus gallicus, Gm.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 107
gereux et dont le voisinage est à redouter. Cet aigle
habite les hautes montagnes boisées et se retire en hiver
dans les contrées méridionales, en Corse, en Grèce, en
Egypte. On le retrouve dans l'Inde.
L'aigle royal ou aigle doré, qui vit dans les grandes
forêts de l'Europe centrale, ne vaut guère naieux que
son confrère. C'est un des plus forts rapaces et beaucoup
plus audacieux encore que l'aigle impérial. Il est assez
commun en Asie où les Baschkirs, dit-on, ont su le
dresser à la chasse.
L'aigle fauve ou grand aigle a beaucoup d'analogie
de forme et d'aspect avec l'antérieur. Il habite chez nous
les hautes et basses Alpes, le Dauphiné et les Pyrénées.
M. de la Blanchère, dans son joli livre des Oiseaux nui-
sibles (I), s'est exprimé en ces termes sur l'aigle fauve :
i^ Nous n'hésitons pas à ranger cet aigle parmi les ani-
« maux malfaisants de premier ordre ; car la destruction
« qu'il fait de rongeurs incommodes n'arrive jamais à
« compenser l'inulile consommation de chair comestible
« à laquelle il se livre. En hiver, quand la neige couvre
(( la montagne, il lui faut descendre dans la plaine et là
a il décime la volaille et les ressources du laboureur :
« Sus donc ! à mort, le brigand !
(( Le seul service que l'homme pourrait espérer de
ce ce rapace serait d'en faire un pourvoyeur de gibier,
« mais son éducation est difficile, impossible même, car
« les anciens fauconniers y avaient renoncé. »
(l) Les Oiseaux utiles et les Oiseaux nuisibles, etc., par H. de la
Blanchère. — J. Rothschild, édit. 1870. Paris.
108 CHAPITRE II.
L'aigle criard, d'Allemagne et de Russie, qu'on ren-
contre aussi dansTIndeel en Afrique, ne resle qu'un
temps de l'année dans les régions seplentrionales et
repart en octobre pour aller habiter des climats plus
doux, où sans doute il trouve mieux à vivre. « C'est un
oiseau d'été... le plus lâche et le plus inoffensif que je
connaisse », dit Brehm (I).
L'aigle clanga de Pallas, cité par G.-R. Gray (2),
doit habiter les pays froids de l'Europe orientale.
L'aigle Bonelli, qu'on a rangé parmi les pseudaëtes,
vit dans le midi de l'Europe et le nord-ouest de
l'Afrique; il est commun dans 1 Inde, depuis l'Himalaya
jusqu'à la côte. C'est un oiseau hardi et grand destruc-
teur de gibier, mais moins prompt à l'attaque que
l'aigle fauve.
L'aigle botté, au front blanc, fréquente le midi de
nos contrées; son aire de dispersion s'étend jusqu'en
Asie. On le rencontre dans toute la haute Egypte, où il
se réunit en grandes bandes; Brehm, qui lui a fait la
chasse en Afrique et en a beaucoup tué, mentionne une
autre espèce voisine qu'il appelle l'aigle nain et qu'il
range aussi p-^rmi les aigles européens. « Ce sont des
aigles nobles, dit-il, qui ne diff'èrent de leurs grands
congénères que par plus d'agilité et moins de prudence. »
Son vol ressemble à celui du faucon.
Le balbuzard pêcheur appartient à la famille des
pygargues, qui fréquentent les bords de la mer et des
(1) la vie des Animaux illustrée, par A. E. Brehm, — J.-B, Bail-
Hère et fils, cdit. 1870. Pans.
(2) HundList of yenera an species oiBrds, par G.-R. Gray. 3 vol.
1869. Londres.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 109
fleuves. Ce type de rapaces reparaît, avec quelques dif-
férences locales, dans les deux continents. Ce sont des
oiseaux craintifs, toujours à la recherche du poisson,
que d'autres esfièces, plus faibles en apparence, leur
enlèvent souvent sans qu'ils s'en défendent. Les hiron-
delles les poursuivent dès qu'elles les aperçoivent et les
font fuir. Ces balbuzards se trouvent dans presque toute
l'Europe et même dans les grandes forêts du nord.
C'est l'espèce qui détruit le plus de poisson.
L'orfraie ou grand aigle de mer de Buffon est un
oiseau rapide, qu'on voit dans tout le nord de l'ancien
continent ; très-hardi et toujours affamé comme les vau-
tours, il se précipite souvent sur des proies plus fortes
que lui et qu'il ne peut enlever ; aussi est-il parfois
entraîné au fond des eaux. Lens a vu un esturgeon sur
lequel un de ces grands pygargues s'était abattu sans
pouvoir l'emporter ; celui-ci, cramponné sur son dos,
ne pouvait en retirer ses serres trop engagées dans les
chairs du poisson. L'oiseau, les ailes étendues, luttait
de force avec l'esturgeon pour ne pas être englouti,
et, tous les deux ainsi liés, parcouraient la surface de
la mer avec rapidité, quand des pêcheurs se mirent à
leur poursuite et s'en emparèrent. Ce grand aigle de mer
est rare dans nos contrées.
Robert Gray cite une autre espèce de pygargue sous
le nom d'haUaëtus-leucoryphus, que Pallas a fait con-
naître, et qui habite les régions du sud-ouest de l'Eu-
rope.
110 CHAPITRE II.
m.
Fal'cons. — On dit que Tari de la fauconnerie prit
naissance en Asie, d'où il passa en Afrique, et qu'il fut
importé en Europe au temps des croisades ; mais s'il
faut en croire les auteurs qui se sont occupés spéciale-
ment de l'histoire de la chasse à l'oiseau, ou mieux du
vol, comme on l'appelait, cet art doit rernonter à une
plus haute antiquilé. On employait des faucons dressés
à la chasse au vol dans la plus grande partie de l'Eu-
rope dès le IV* siècle de notre ère, et les conquéranis du
Nouveau -Monde trouvèrent la fauconnerie en grand
honneur chez les Mexicains. Bernard Dinz del Castillo et
d'autres chroniqueurs de la conquête ont parlé de la fau-
connerie de l'empereur Mutézuma, et racontent qu'un
faucon, apporté d'Espagne par un capitaine de l'armée
de Cortez, s'étant échappé quelques jours après l'ar-
rivée des Espagnols à Mexico, Mutézuma envoya ses
fauconniers à la recherche de l'oiseau étranger, qui le
lendemain fut rapporté à son maître.
De nos jours l'art de la fauconnerie est tombé en
désuétude et n'est plus pratiqué que dans quelques dis-
tricts seigneuriaux d'Angleterre et d'Allemagne ; mais
cette chasse, en perdant ses privilèges, n'a plus le même
prestige ; elle a cessé d'être l'apanage des grands sei-
gneurs et des rois. Lorsqu'on s'y exerçait en France,
les dames châtelaines s'y livraient avec passion : une
chasse au faucon offrait alors un spectacle des plus inté-
ressants par le nombre de gens qui y prenaient part,
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. IH
les uns à pied et les antres à cheval. C'était le chef de
fauconnerie qui réglait la chasse : dès que l'oiseau était
lancé, tous les fauconniers qu'il avait pour maîtres
savaient l'exciter par leurs cris. Nos anciens princes
surtout prenaient grand plaisir à cet exercice et y dé-
pensaient beaucoup d'argent. La charge de grand fau-
connier fut une des mieux rétribuées et le seigneur qui
en était investi jouissait de grands privilèges. Jean de
Beaune obtint cet emploi en 1250, Eustache de Jaucoult
en 1406, et Robert de Mart exerça ces hautes fonctions
sous Louis Xll et François I".
En Espagne, pays d'apparat, la dignité d'Haîconero-
mayor n'était dévolue qu'à un grand seigneur de la
cour. — Le faucon était un des oiseaux que le peuple
respectait et il s'était acquis une haute réputation de
valeur, de vigilance et de perspicacité. Ce fut le faucon
de Raymond Bérenger, dit Cap de estopa, un des
comtes de Barcelone, qui guida, dit- on, les serviteurs
de ce prince jusqu'à la mare où avait été jeté le corps de
son maître, après avoir été assassiné, pendant la chasse,
par son frère Raymond IL Le souvenir de cet attentat
s'est perpétué en Catalogne par l'image d'un faucon
sculpté sur la porte de l'église de Gérone, oii fut ense-
veli le comte (1). — Les historiens espagnols nous
apprennent encore que le roi Don Sanche perdit ses
droits seigneuriaux en Castille, pour n'avoir pu payer
le prix d'un faucon acheté par coi trat au comte Fer-
nand Gonzalez. — Charles-Quinl céda Tîle de Malte aux
(1) Boffarul. Crônica de los coudes de Barcelona.
112 CHAPITRE II.
chevaliers de Rbodes moyennant redevance annuelle
d'un faucon blanc. — L'obligation de nourrir les
faucons de la cour fut imposée aux moines par les em-
pereurs d'Allemagne, et de là résulta sans doute la
prétention des barons de placer leurs faucons sur l'autel
pendant le service divin.
Oiseau noble, le faucon a toujours figuré comme
emblème héraldique. La princesse Éléonore d'Angle-
terre, femme d'Alphonse VIII, roi d'Espagne, à laquelle
les ornithologistes ont dédié une des meilleures espèces
de faucons, a été souvent représentée avec un de ces
oiseaux au poing. — Le duc de Saxe-Weimar, Ernest-
Auguste, fut le fondateur, en 1732, de l'ordre du
Faucon blanc ou de la Vigilance (croix d'or octogone,
émaillée de vert, portant au centre un faucon blanc
armé, à bec d'or, avec la devise : en vigilant^ on
s'élèvej.
Mais tout cela aujourd'hui est passé de mode ; plus
de fauconnier du roi en ses aires de Provence ou du
Béarn ; la chasse au faucon, qui eut tant d'attrait, n'est
plus chez nous qu'un souvenir des temps passés, et il
faut se transporter chez les peuples barbares pour la
voir encore avec tout son prestige et ses émotions.
C'est dans quelques contrées de l'Orient et dans le nord
de l'Afrique qu'elle a continué d'être en grand renom.
On la pratique toujours, comme autrefois, dans l'Inde,
en Perse, chez les Kirgiiis et les Baschkirs. Les Arabes
en sont surtout très-passionnés : Voiseau de race,
comme ils appellent le faucon, est payé autant qu'un
cheval, lorsqu'il est bien dressé ; il est soigné et res-
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 113
pecté dans la tribu ; il n'appartient qu'au chef et ne
reçoit à manger que de la main du maître. Son capuchon
est garni d'or, de soie et de petites plumes; ses en-
traves brodées sont ornées de grelots d'argent. « Il
« faudrait n'être pas Arabe, disait un noble cheikh
a saharien au général Daumas, pour ne pas s'exalter
« à la vue de nos guerriers revenant de la chasse au
« faucon. Le chef marche en avant et porte deux
(( faucons, l'un sur l'épaule, l'autre sur le poing, revêtu
c( de son guettass. Les chevaux hennissent, les chameaux
ce porteurs sont chargés de gibier et leurs conducteurs
a font entendre un de ces chants d'amour ou de poudre
a qui savent si bien trouver Je chemin de nos cœurs.
« Oui, je le jure par la tête du prophète, après un
ce goum qui se met en campagne^ rien n'est plus splen-
cc dide que le départ ou le retour d'une chasse au
« faucon. Aussi on a beau être haletant, harassé, mort
ce de fatigue, mieux encore que par le sommeil, on est
ce bientôt reposé^ guéri par l'espoir et le désir de re-
ce commencer le lendemain (l). »
IV.
De tous les oiseaux de proie diurnes, les faucons,
malgré leur petite taille en général, sont les plus coura-
geux, les plus agiles et en même temps les plus élé-
gants de forme. Des ailes longues et pointues, le déve-
loppement excessif de leur deuxième rémige, caractère
(1) Le Sahara algérien, par le général Daumas.
114 CHAPITRE II.
distinctif des meilleurs voiliers, un bec robuste, crochu^
échancré sur les bords, des ongles forts, recourbés et
très-acérés, sont autant d'avantages qui leur donnent
une supériorité marquée sur les autres rapaces et les
rendent les plus redoutables. — Franchement et spécia-
lement carnivores, chasseurs audacieux et intrépides, ils
méprisent la chair morte et ne se nourrissent que d'ani-
maux vivants et d'insecles. — Légers au vol et infati-
gables, ils exécutent les plus rapides évolutions avec
une facilité et une grâce merveilleuses, s'élèvent direc-
tement à des hauteurs considérables et nagent dans Vair^
comme disaient les vieux fauconniers. — Ces oiseaux ne
se réunissent en troupes que pour leurs migrations, car
dans cette tribu, presque tous vont chercher des climats
tempérés quand vient l'hiver.
Chaque espèce de faucon a ses habitudes de chasse
particulières, mais la plupart saisissent avec la patte la
proie que la serre a frappée au flanc. Tous les faucons
nobles, les gerfauts surtout, tombent sur leurs victimes
perpendiculairement, attaquent le lièvre ou le lapin à
la nuque, leur crèvent les yeux en s'acharnant sur eux_,
et il est rare que les pauvres bêtes parviennent à s'é-
chapper. Une compagnie de perdrix a beau fuir de-
vant le faucon rasant la terre ; celui-ci la croise,
l'atteint et enlève la proie qu'il a visée. Quelquefois,
dans son élan impétueux, il la culbute et l'étourdit du
choc.
Ces oiseaux chassent presque toujours seuls, bien
qu'on en ait vu deux ou trois marauder ensemble. —
L'aspect du faucon cause une douleur extrême à tous
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE H5
les oiseaux, qu'il saisit ordinaireuieiit à la volée et qu'il
dévore sur place dans les endroits solitaires ou bien
dans les lieux cachés, sous un buisson, sur les branches
d'un grand arbre ou dans le creux d'un rocher. Sa serre
secondant sa rapacité, et ses ailes son ardeur coura-
geuse, il peut lutter avec avantage contre des adver-
saires plus forts et d'une taille supérieure.
On connaît en France des faucons qui ont deux épo-
ques de passage, en octobre et novembre, puis en
février et en mars. Quelques-uns, aux habitudes plus
sédentaires, n'émigrent qu'à la suite des petits passe-
reaux qui arrivent du nord vers la fin de l'automne,
mais qui ne s'arrêtent pas assez dans nos contrées mé-
ridionales pour servir de dédommagement à ces ra-
paces déterminés et toujours en maraude.
V.
Parmi les nombreuses espèces de faucons européens
connues des ornithologistes (1), celles qui acquirentdans
le temps leurs titres de noblesse doivent prendre le pas
sur les autres.
On les distinguait sous les dénominations d'oiseaux
de chasse ou de grand vol. Ce sera donc pour nous con-
former à l'usage, bien plus que par déférence, que
(1) Gerfaut d'Islande, falco candicans, L. (liierofalco cuv.). ~
Gerfaut arctique ou du Groenland, f. arcticus, L. — Gerfaut de
Norvège, f. gyrfalco, L. — Le pèlerin, f peregrinus, Gm. - Le
hobereau, f. suhbuteo, L. - Le lanier f. lanarius, L. — L'éléo-
noTQj.eleonorœ \f. plumbeus, Brehra ?| - Le faucon des palombes,
f. palumbarius, L. — L'épervier, f. nisus, L. ~ La cresserelle,
f. tinnmculus, L. — La crécerine, f. cenchris. L. — L'émériUon,
f. sesalon, L. — Le kobez, erythropus vespertinus, Br.
\ 10 CUAPITRE II.
nous en parlerons d'abord. Nous placerons en tête de
ces forbans ailes le gerfaut, oiseau bien armé, beau-
coup plus fort et plus gros que ses autres congénères.
Les gerfauts sont originaires du Nord ; on en compte
trois espèces qui peut-être ne sont que des variétés de
l'oiseau type, le gerfaut d'Islande (1). On les rencontre
en été sur les bords de la Mer glaciale, mais le gerfaut
de Norwége se rapproche en hiver des régions moins
froides. On assure qu'il a été vu en Allemagne. — Ces
oiseaux, au vol foudroyant, habitent la montagne et
descendent rarement dans la plaine, ils attaquent la
cigogne, la grue, le héron, les cygnes et d'autres
grosses proies. Dans leur ardeur fougueuse et sangui-
naire, ils quittent souvent la victime qu'ils viennent
d'abattre pour en poursuivre une autre aussitôt. Tous
les gerfauts se prêtent à l'éducation guerrière et ne
craignent pas de combattre l'aigle quand ils sont bien
dressés. A l'état sauvage,- ils se nourrissent ordinai-
rement de pigeons, de bécasses et de lagopèdes.
A la suite des gerfauts, nous rangerons le faucon
pèlerin, grand voyageur, qui se montre partout et
pousse au loin ses migrations. On prétend qu'il niche
en France, mais il est certain qu'il fuit les frimas, pen-
dant l'hiver, et qu'il se réfugie en Afrique. On le re-
trouve même dans l'Inde, depuis les montagnes du
(1) Les deux espèces voisines sont, le faucon du Groenland
[falco candicans) et celui de Norvège {f. fyrfalco, L.). Us étaient
aussi d' s plus estimés pour la chasse au vol, le faucon blanc sur-
tout, dont Brchni a donne dans son ouvrage illustré une admirable
planche représentant cet oiseau attaquant un héron, gravure du
très- habile artiste Robert Kretschmer. Voyez Op. cit., 1. 1, pi. IX,
p. 317.
REVUE DES OISEAUX d'rUROPE. 117
Thibet jusqu'aux embouchures du Gange. C'est un des
plus hardis et des plus fins voiliers du genre, et
ToLissenel a dit de lui : « // pique dans la rafale et se
berce dans Vouragan. » Fier, audacieux, plein de vi-
gueur, il est toujours prêt à l'attaque et ne le cède en
rien par son ardeur aux autres espèces. fAussi est-il
redouté de tous les oiseaux, depuis l'oie sauvage jus-
qu'à l'alouette. — S'inquiétant peu de la grandeur de
la proie qu'il convoite, il chasse même le lièvre. Cepen-
dant ce faucon si hardi, si impétueux, perd toute son
audace en présence du milan maraudeur, qui cherche à
lui ravir sa proie et qui y parvient presque toujours,
car le pèlerin s'enfuit et la lui abandonne.
Le hobereau ou faucon commun, mais qu'on range
parmi les nobles, est un grand destructeur d'alouettes ;
il plonge sur elles du plus haut des airs et les saisit à la
descente. Il peut lutter de vitesse et d'audace avec les
autres espèces, et aucune d'elles n'égale sa hardiesse,
car il suit le chasseur dans la plaine et lui enlève les
cailles qu'il fait lever. — Très-agile au vol, on le voit
poursuivre les hirondelles, dont il imite les allures
dans ses différentes évolutions. Les insectes et les souris
qui passent à sa portée ne lui échappent pas. On le dres-
sait autrefois à lâchasse, car il s'apprivoise facilement.
Le midi de l'Europe et les régions tempérées de l'Asie
paraissent lui convenir de préférence ; son nom de
hobereau fait allusion à ces gentillâtres campagnards,
peu favorisés de la fortune, qui se prévalaient de leur
titre pour se donner le droit de chasse sur les terres
du voisin.
I 18 CHAPITRE II.
Citons aussi, parmi les auxiliaires de l'ancienne fau-
connerie, le lanier, assez rare aujourd'hui dans les
parties occidentales de l'Europe, mais qu'on rencontre
encore en Pologne et en Hongrie. Celte espèce arrive
en Morée vers l'automne, voyageant par petites bandes
à la poursuite des oiseaux de passage et séjournant
avec eux dans les îles de l'archipel grec, en Sicile et à
Malte. On retrouve ce même lanier en Tartarie et dans
le nord de l'Asie.
Le faucon Éléonore est une autre espèce titrée qui
acquit aussi ses lettres de noblesse. Il choisit de préfé-
rence le séjour des îles de la Méditerranée occidentale
pour exercer ses rapines. Les anciens rois d'Aragon,
adonnés à la chasse au vol, estimaient beaucoup ces
faucons de Sardaigne que la princesse Éléonore prit
sous sa protection par une charte spéciale (Carta
Locjhn).
L'autour ou faucon des palombes est un oiseau de
proie européen assez commun en France dans le pays
boisé, d'où il sort pour explorer les fermes et faire
main basse sur les poules, les poulets et les pigeons.
On l'employa jadis à la noble chasse, bien qu'il fût classé
parmi les î^woWês. Ses migrations s'étendent jusqu'en
Afrique et en Asie : peu sociable et presque toujours
solitaire, il est fort hardi et bon voilier, chassant sous
bois comme dans la plaine tout ce qui se présente à sa
rapacité, outardes et gelinottes, colombes, cailles et
perdrix, même les levrauts et les lapins. — Son vol
est des plus rapides, et quand il a pris tout son
élan, on entend le sifflement de ses ailes. Malheur au
1
revuh; dks oiseaux d'europe. 119
colombier sur lequel il a jeté les yeux ! les pauvres
pigeonneaux n'ont qu'à se bien garder: lisseront bientôt
décimés.
L'épervier commun lient le milieu entre les faucons
et les autours par les mœurs et par le port. C'est un
oiseau assez facile à élever et qu'on pourrait dresser
pour la chasse. Il habite toute l'Europe dans la bonne
saison et va passer l'hiver en Afrique et en Asie. —
Très-courageux et d'une grande audace, il est craint de
tous les oiseaux, qui fuient à son approche, mais le
rapace se tient caché et sait saisir l'instant favorable
pour tomber sur sa proie.
La cresserelle ou l'épervier des alouettes fait en-
tendre son joli clicli-cU dans tout l'ancien continent,
des bords de l'Océan glacial aux chaudes régions de
l'Afrique australe, et des steppes de la Tartarie aux
îles du Japon. La crécerine ou cresserellette a les
mêmes habitudes que la cresserelle et se montre aussi
dans les mênmes contrées. Tant l'une que l'autre, ces
deux espèces aiment à vivre en société et à se poser sur
les clochers et sur les combles pour dénicher les moi-
neaux et les hirondelles ; toutes les deux chassent aux
souris et font la guerre aux sauterelles.
L'émérillon, le plus petit des rapaces, est un des plus
courageux de la bande de ces braconniers maraudeurs;
il fait rafle de perdreaux et d'autres volatiles, parcourt
en rasant la lisière des bois et glace de terreur les oiseaux
qui s'y tiennent cachés et qui deviennent ses victimes.
Il fut dans le temps très-estimé des fauconniers, qui l'em-
ployaient principalement pour la caille et l'alouette.
120 CHAPITRE II.
C'est une espèce cosmopolite, qui s'accommode de tous
les climats.
Le kobcz ou faucon à pieds rouges est un oiseau
inoffensif, qui vit plus d'insectes que d'oisillons. 11 est
rare en France, fréquente la Russie, l'Autriche, le Tyrol
et les pays de l'Orient européen, où il est de passage
au printemps. On a vu souvent, dans la Bessarabie, les
kobez, réunis par grandes troupes en compagnie
d'émérillons et de cresserelles, comme pour s'exercer
à la voltige et exécuter ensemble les plus singulières
évolutions.
VI.
Après les faucons, parlons des milans, des buses, des
BUSARDS, et des archibuses (1).
Les milans sont des rapaces voyageurs qui opèrent
leurs migrations en chassant d'étape en étape. Ils ne
séjournent en France, comme dans les autres parties de
l'Europe^ qu'un temps de l'année. On en connaît deux
espèces, le milan noir et le royal ^ toutes les deux assez
rares dans le nord, mais qu'on voit plus fréquemment
dans le midi, où elles nichent. Le premier, qui a été sou-
vent confondu avec le milan parasite d'Afrique, n'est
que de passage chez nous ; il habite l'Allemagne, la
Russie méridionale, l'Asie et le Japon. — a Ce milan
(1) Milans : milan noir, falco ater, L. — Milan royal, falco
milvus, L. — Milan Saint-Martin, strigiceps cya)ieus, Br. — Milan
blafard, strigiceps pallidus.
Buses : buse commune, falco buteo, L. — La bondrée, falco
apivorus. L.
Busards : le busard du marais, falco seruginosus, L.
Archibuses : le busaigle, archibuteo lagopus.
REVDR DES OISEAUX d'eUROPE. 121
noir, dit Brehm, est un mendiant des plus osés et des plus
impudents ; trop lâche pour conqiiérir lui-même sa
proie, il poursuit les rapaces nobles, les tourmente,
les inquiète, jusqu'à ce qu'ils aient abandonné leur
capture. »
Quoiqu'oiseau de grand vol, il ne chasse le plus
souvent que les souris, les rats, les taupes et les lézards.
Ce rapace rode sans cesse autour des fermes, se ha-
sarde dans les poulaillers, s'empare des poulets et des
jeunes volailles, mais les coqs et les vieilles poules le
font fuir. Maraudeur déhonté, il fait ventre de tout,
même des charognes et du poisson mort, quand il ne
trouve pas autre chose.
Le milan royal ne vaut guère mieux que son con-
frère ; il a toutes ses mauvaises habitudes et ne mérite,
par aucune vertu, le nom qu'on lui donne. Rapace vul-
gaire et ignoble, on le rencontre dans toute l'Europe
au printemps et en été, mais en hiver il émigré en
Afrique et pousse jusqu'aux Canaries. Malgré sa rapa-
cité et sa goinfrerie, quelques circonstances atténuantes
militent en sa faveur : il détruit beaucoup de campa-
gnols, ces rats de terre qui désolent nos champs.
Parmi les circidés européens, le milan Saint-Martin
ou strigiceps bleuâtre habite aussi l'Asie ; le cendré se
rencontre plus particulièrement en Hongrie et en
Crimée, et dans les provinces danubiennes. Le blafard
ne se montre que bien rarement dans nos pays méri-
dionaux, mais il fréquente tout le nord de l'Afrique.
Ces trois espèces vivent ordinairement en plaine et
vaguent dans la campagne ; ce sont des rapaces rusés?
1:22 CHAPITRE II.
qui s'élèvent peu, volent au ras du sol et se nour-
rissent de grenouilles, de petits rongeurs et d'insectes.
La buse vulgaire est un oiseau de proie d'assez
grande taille, mais moins à craindre que les faucons ;
sa grosse tète, son corps trapu, ses jambes courtes,
riiabilude de se tenir des heures entières perchée et
impassible sur un mur ou sur une bra^nche, guettant sa
proie, lui a fait donner le nom qu'elle porte. On la ren-
contre fréquemment en Europe et en Asie, plus rare-
ment en Afrique. C'est un oiseau errant, qui n'est que
de passage dans les pays froids et recherche les con-
trées du Midi aux approches de l'hiver, car les buses
voyagent en petits groupes qui se succèdent en suivant
la même route, mais sans former société. Il est cepen-
dant des pays en Europe où ces oiseaux paraissent
sédentaires, et le climat de la France est un de ceux qui
semblent mieux leur convenir ; aussi n'est-ce que dans
les grands hivers qu'elles nous quittent pour se diriger
vers des régions plus tempérées. — Les buses se
tiennent volontiers sur la lisière des bois, dans les pays
de plaines qui peuvent leur procurer une nourriture
abondante ; toujours silencieuses, elles volent à \^
sourdine com.iie les oiseaux de nuit; aucun bruit ne
trahit leur approche, et, le plus souvent, elles tombent
à l'improviste sur les oiseaux qu'elles ont aperçus.
Ce n'est que pressées par la faim ou par quelque autre
motif impérieux, qu'elles font entendre leur cri strident,
hiéh'hiéh-hiéh ! — En général, ces rapaces sont moins
friands d'oisillons que les éperviers, et en somme la
buse n'est pas si bête que son nom le dit ; elle est
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 123
beaucoup plus utile que nuisible, détruit une grande
quantité de rongeurs et d'autres animaux malfaisants,
surtout les serpents. Quand elle s'attaque aux reptiles,
elle ne craint pas les plus venimeux ; mais alors elle sait
se tenir sur ses gardes pendant le rude combat qu'elle
leur livre. Lens a fait à ce sujet de curieuses obser-
vations que Brehm a consignées dans son bel ou-
vrage.
La bondrée ou buse apivore habite nos pays chauds
de la France : on la rencontre aussi en Allemagne et ses
migrations s'étendent jusque dans l'ouest de l'Afrique.
D'après Neumann, c'est la plus sotte, la plus craintive
et la plus débonnaire des buses ; son vol est lent et
lourd, tout son être indique la paresse^ elle est antipa-
thique à tous les peti(s oiseaux, comme la chouelte,
bien qu'elle ne les chasse que quand elle ne trouve pas
de guêpes ou d'autres insectes. Neumann assure pour-
tant qu'elle détruit beaucoup de nids malgré son air de
sainte nitouche. Les mulots et les rats qui tombent sous
son bec crochu sont pour elle de bon aloi.
Le busard des marais se rencontre dans beaucoup de
pays en Europe, en Asie et dans le nord de l'Afrique,
surtout en hiver. Il se nourrit principalement d'oiseaux
aquatiques, et au besoin de grenouilles et de poissons.
Les poules d'eau et les autres espèces des marécages
redoutent ce rapace, qui détruit aussi beaucoup de
nichées et qu'on est parvenu à dresser dans l'Inde pour
la chasse aux canards.
L'archibuse ou busaigle, qui représente dans les
régions septentrionales notre buse vulgaire et fait
124 CHAPITRE II.
une guerre acharnée aux rongeurs, n'est que de pas-
sage dans la France centrale.
Enfin le jean le blanc (1) , qu'on range parmi les cir-
caètes et qui fait transition entre les aigles et les buses,
ne se montre en Europe que dans les pays tempérés,
d'où il s'éloigne en hiver pour passer en Afrique. On le
retrouve dans l'Inde, où il vit, comnne chez nous,
presque toujours solitaire et caché dans les grands
arbres qui bordent les fleuves. Sa principale nourri-
ture consiste en poissons, en grenouilles et en reptiles.
VII.
Vautours (2). — Parmi les oiseaux ignobles, il en
est d'un aspect repoussant_, aux instincts bas et gloutons_,
les uns à tête chauve, au cou livide en partie dégarni,
les autres mieux emplumés et portant collerette ; leurs
plumes du dos sont larges et hérissées, surtout quand .
ils se battent et entrent en fureur : ce sont des vautours,
A première vue, on se croirait en présence de rapaces
dangereux et sanguinaires, mais il n'en est rien :
quoique forts, avec leurs yeux de feu et leurs puissantes
ailes, ils ne sont que voraces et non rapaces dans la
véritable acception du mot, car ils n'ont pour eux que
leur bec robuste, leur appétit dévorant et insatiable, et
un estomac qui seconde leur voracité. Leurs pattes ne
(1) Circaetus gallicus.
(2) Vautours : g:ypaète barbu vultur barbatus, L, (gypaetus bar-
batus, Storr.) — Vautour moiae ou arrian, vultur cinereus, L. —
Le gyps ou vautour griffon, vercnopterus stercorarius. ( Vultur
percnopterus et leucocephalus, Gm.)
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE, 125
sont pas armées pour frapper à mort, déchirer ou em-
porter une proie ; ce ne sont pas des serres, mais des
griffes à peine rétractiles, qui n'ont ni la force, ni le
Irancliant de la terrible armure des oiseaux de rapine.
Aussi n'attaqiient-ils presque jamais les animaux vivants
et si par cas ils s'y hasardent, faut-il encore que la bête
soit bien malade ou qu'une plaie béante la gêne et
l'empêche de fuir. Ces affamés, en général, ne re-
cherchent que les bêtes mortes, les cadavres fétides et
la chair en putréfaction.
On distingue plusieurs groupes de vautours : celui
des gypaètes, au cou bien emplumé, ne compte qu'une
seule espèce en Europe et semble faire transition des
aigles aux vautours. Cette espèce est le barbu, appelé
vautour des agneaux. C'est un oiseau des Alpes, des
Pyrénées, de la chaîne du Caucase et de toute la partie
montagneuse de l'Europe méridionale, où pourtant il se
montre aujourd'hui bien moins fréquemment qu'au-
trefois. On le rencontre aussi dans l'Inde vers l'Hima-
laya et en Afrique, dans l'Atlas, de même qu'en Abys-
sinie. Son nom de harhi lui vient de la petite touffe
qu'il porte sous le bec. — Ce gypaète est très-connu
des bergers d'Espagne sous le nom de quebranta-huesos
(briseur d'os), parce que, friand de leur moelle, il les
brise en les emportant au plus haut des airs pour les
laisser tomber sur les rochers et s'y précipiter dessus.
— Les naturalistes ne sont pas encore tout à fait
d'accord sur les mœurs du gypaète. Les uns, et Brehm
le premier, les considèrent comme oiseaux que l'homme
ne doit pas plus redouter que le bétail j d'autres, tels
126 CnAPlTRE II.
que Steinmûller, Tsclmdi el Lesson, en ont fait des ra-
paces dangereux et cruels, qui ne vivent que de lièvres,
d'agneaux, et de jeunes daims et ne se repaissent de
charognes que pressés par la faim. Aujourd'liui des
observations bien constatées, et qui toutes coïncident,
ont réhabilité le gypaète de tous les méfaits qu'on lui
imputait : c'est un vautour tout comme un autre, ni
plus ni moins, qu'on avait peut-être confondu avec
l'aigle fauve. Malgré sa force apparente et sa grande
taille, car il mesure souvent 1 m. 25 c. de long et plus
de 2 m. 50 c. d'envergure, il faut renoncer à ces his-
toires qui nous représentaient le gypaète comme un des
plus terribles oiseaux de proie, capable, comme l'aigle,
d'enlever dans ses serres un mouton ou un chevreuil^
pour aller dévorer sa victime et s'abreuver de son sang.
Le vautour moine ou l'arrian, qu'on désigne aussi
sous le nom de vautour cendré, habite le midi de
l'Europe ; il est rare en Espagne et en Italie, mais plus
commun aux alentours de la Mer noire et dans les
grandes îles de la Méditerranée, notamment en Sar-
daigne. Buffon l'appelait le grand vautour; c'est en effet
celui de plus grande taille, cprès le condor; sa déno-
mination spécifique de vautour cendré a l'inconvénient
de ne pas désigner exactement sa couleur, qui est au
contraire d'un brun fauve et même tirant au noir à l'é-
tat adulte. Ce vautour se montrait autrefois assez fré-
quemment en France, dans l'Auvergne et le Dauphiné;
il n'apparaît plus aujourd'hui qu'en Provence, à la suite
du bétail qu'on ramène des Alpes aux Alpines, vers le
bas Rhône, pour le faire rentrer en Camargue et dans
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 127
la Crau, pays des plus curieux et fort peu visité, qui
borde le fleuve jusqu'à ses embouchures et forme son
delta : région d'un aspect étrange par ses plages déboi-
sées, son sol pierreux et inculte sur sa plus grande étendue^
par ses marécages et ses herbages salins qui rappellent
tantôt les steppes de la Tartarie, les déserts de l'Arabie
pétrée ou les solitudes du Nil, et tantôt les pampas de
l'Amérique du sud, avec leurs gaouchos et leurs trou-
peaux de bœufs sauvages. C'est là que les vautours
affamés ont plus de chance de se repaître de bêtes
mortes, au retour des migrations pastorales.
Ce vautour arrian se distingue des gypaètes par la
teinte bistrée de sa robe, qui passe au noirâtre sur le
dos, par sa tête chauve^ par sa collerette de plumes
hérissées en arrière et sur les côtés de son cou dénudé.
Ce furent des vautours de cette même espèce qui appa-
rurent en masse à la bataille que livra Marins aux
Cimbres et Teutons, dans les champs de Fourrières
en Provence et qui se gorgèrent de la chair des
cadavres infects qui couvraient le sol. Le même fait
se reproduisit à Pharsale, où les attira le carnage des
légions de Pompée.
J'ai eu occasion de voir des arrians aux Alpines et
dans la Camargue, mais sans pouvoir les approcher
assez pour les tirer ; leur vol était majestueux et sou-
tenu, plus rapide que celui des autres espèces. Ceux qui
habitent les montagnes de la Sardaigne m'ont paru en-
core plus grands et plus forts. J'en vis un, en 1831, à
Nice, qu'un officier de la marine sarde avait rapporté
presque adulte, d'Alghero, et qu'il avait donné au natu-
128 CHAPITRE IT,
raliste Verani. C'était un oiseau de grande taille, d'un
aspect imposant comme celui de l'aigle, bien emplumé,
à robe brune très-foncée et présentant au grand jour
des teintes chaudes admirables. Verani tenait ce vautour
depuis un an, au fond d'un jardin, dans un hangard en-
touré d'un grillage, lorsque son ancien maître revint à
Nice et voulut le revoir. Nous étions plusieurs per-
sonnes présentes et fûmes témoins d'une scène que je
n'ai pas oubliée. Dès que l'oiseau eut aperçu l'officier, il
s'élança de son perchoir et vint s'abattre à ses pieds, le
bec ouvert et les ailes étendues, manifestant, par se
mouvements de trépidation, la joie la plus vive. Il se
laissa caresser quelques instants, frottant son cou et sa
tète sur les jambes et les mains de celui qu'il venait de
reconnaître. — A quelques mois de là, pendant l'hiver
que je passais à Nice, Verani, fatigué de nourrir ce gros
oiseau glouton qui lui consommait beaucoup de viande,
m'annonça qu'il allait le tuer pour l'empailler et l'en-
voyer au cabinet de Turin : <t Venez demain au jardin,
me dit-il, et vous assisterez à Vafjaire. » Je fus curieux
de savoir comment il s'y prendrait, car le vautour pa-
raissait d'une grande force et n'était pas facile à aborder ;
mais Verani était un naturaliste intrépide ; il s'était
armé d'un fort bistouri, pour le tuer proprement, disait-
il. J'étais effrayé de son audace : l'oiseau était sur son
perchoir, et son air taciturne imposait ce jour-là un cer-
tain respect. Verani s'en approcha avec le plus grand
sangfroid, lui présenta un gros morceau de viande, et,
tandis que le vautour se penchait, les ailes ouvertes,
pour le saisir, Verani, plus prompt que l'éclair, lui
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 129
passant le bras en dessous, lui fendait le flanc et lui
perçait le cœur. L'oiseau tomba foudroyé, et son nneur-
trier, sortant alors tranquillement de sa poche une
petite boîte remplie de poudre de chaux, étancha le
sang qui coulait, puis se retournant vers moi, me dit en
riant de son air narquois : « Je ne Vai pas manqué, n'est-
ce pas ? )^ L'homme est plus cruel que la béte ; je savais
ça. La philosophie de Verani n'allait pas au delà de
ses intérêts ; il était très-habile préparateur et savait
d'avance ce que lui vaudrait son vautour, que je revis
deux ans plus tard au Muséum de Turin. Il paraissait
encore vivant.
L'Europe méridionale possède encore deux autres
vulturiens : le gyps ou vautour griffon, dont les plumes
de la collerette^ presque toujours hérissées, sont d'un
blanc jaunâtre, et le percnoptère stercoraire, commun
en Provence, en Espagne et aux Canaries. Cette der-
nière espèce, qu'on rencontre aussi en Afrique et en
Asie, est connue depuis longtemps sous les noms divers
de néophron, nrigourap, poule de Pharaon ou vautour
d'Écjijpte. — Aussi hideux que sale et dégoûtant par ses
habitudes immondes, ce vautour répand une odeur in-
fecte, que conserve même sa peau lorsqu'elle est em-
paillée. On le voit assez fréquemment réuni avec les
corbeaux et d'autres oiseaux voraces, aux alentours
des lieux habités, ou rôdant dans la campagne, à la re-
cherche de quelque bête morte. Son nom de stercoraire
lui va bien, car rien ne répugne à sa voracité, pas
même les ordures. Toujours le premier à la curée,
quand les corbeaux, ses compagnons de ripaille, an-
130 CHAPITRE II.
noncent une bonne aubaine, il se gorge tant qu'il peut
et va digérer ensuite sur le roc escarpé où est établie son
aire et dont il souille tous les abords.
De tous les oiseaux de proie que j'ai préparés dans
ma vie de chasseur naturaliste, le percnoptère est celui
qui me répugnait le plus à dépouiller de sa peau,
à cause de la vermine qui lui couvrait le corps. Pour-
tant ce vautour mérita jadis la vénération des peuples ;
il fut, avec l'ibis et d'autres, l'oiseau sacré des anciens
Égyptiens, et leurs descendants le respectent encore de
nos jours. On lui avait voué une sorte de culte, et on le
trouve figuré sur les obélisques et dans les hiéroglyphes
des temples. Ce vidangeur emplumé purge la terre de
toutes les immondices qui infectent l'air dans ces pays
sujets à la peste.
Suivant les contrées qu'ils habitent, ces vautours se
font voyageurs; on les a vus suivre les armées en
marche, comme les corbeaux, s'établir près des cam-
pements et se précipiter à la curée sur les champs de
bataille, quand on n'a pas le temps d'ensevelir les
morts, que du reste ils savent déterrer. D'autres en-
core, non moins voraces, suivent les caravanes dans le
désert sans se laisser apercevoir, mais dès qu'un cha-
meau ou un cheval, mort de fatigue ou de faim, est
resté en arrière, les vautours affamés apparaissent
aussitôt comme tombés des nues, et la bêle est bientôt
dépecée sur place.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 131
Vin.
Presque tous les oiseaux de proie diurnes, tant les
privilégiés^, portant titre de noblesse, que les roturiers
insoumis, classés parmi les ignobles, sont plus ou
moins sanguinaires, scélérats et forbans : voleurs à
main armée sur les grands chemins de l'espace, comme
de vrais bandits aux habitudes perverses, ce sont d'au-
dacieux effrontés, qui vivent au jour le jour. Je n'excepte
pas même ceux qui, sous l'ancien régime, reçurent une
éducation soignée et que le grand art de la fauconnerie,
institution féodale qui eut ses règles, ses lois et son
jargon, tint longtemps en servage. La Révolution de 89,
en supprimant les privilèges, les rendit à la liberté et
leur permit de faire tout ce que la loi ne défend pas.
Mais c'était trop lâcher bride à leurs mauvais instincts
que de les associer ainsi aux droits de l'homme : auss^
ne tardèrent-ils pas à reprendre leurs allures dès qu'ils
se sentirent les coudées franches, comme ces forçats
libérés qui recommencent de plus belle quand ils ont
fini leur temps. — Je n'entends parler ici que des aigles
et de la plupart des rapaces qu'on a rangés parmi les
faucons, et non pas des vautours, qu'on doit considérer
comme des oiseaux plutôt utiles que nuisibles.
Quant aux rapaces nocturnes, à quelques exceptions
près, ils ne sont guère plus à redouler que les vautours:
on peut bien, il est vrai, leur reprocher quelques pecca-
dilles, telles que de dénicher les oisillons, de ravager
les nids, de croquer même des hirondelles et des moi-
132 CHAPITRF^ II.
neaux surpris dans leur sommeil, mais ces petites scélé-
ratesses sont largement rachetées par les immenses
services qu'ils ne cessent de rendre en détruisant une
foule de bêtes nuisibles, rats, mulots, insectes et che-
nilles, qui composent leur principale nourriture. —
Leurs cris lugubres^ pareils à des gémissements, leur
grosse tête, leurs grands yeux, leur bec crochu, hérissé
de poils et caché sous les plumes de la face, leurs
oreilles à fleur de tête et surtout ces aigrettes plu-
meuses, qui imitent deux cornes et que portent tous les
hibous, en leur donnant une physionomie étrange, ont
dû impressionner les esprits faibles et superstitieux qui
ont entendu, au milieu du silence des nuits, ces voix
lamentables, poussées du fond des forêts. Mais à bien
observer ces oiseaux sans appréhension, ils sont bien
plutôt ridicules qu'effrayants, avec leur face de chat,
leur tournure rechignée, jointe à l'espèce de miaule-
ment qu'ils font entendre. Il en est même de très-doux,
très-sociables et fort comiques, qu'on peut facilement
apprivoiser pour se divertir de leurs minauderies et de
leurs attitudes grotesques.
Les jeunes hibons qui, devenus adultes, sont tous si
bien empiuii:és et prennent un air imposant lorsqu'ils
ont acquis toute leur force, se montrent, à leur sortie
de l'œuf, comme les êtres les plus chétifs que l'on con-
naisse. Ces nouveau— nés semblent des oiseaux im-
parfaits, malingres et impotents ; leur corps, couvert
d'un duvet touffu, leur donne la plus singulière tour-
nure; on les croirait sans ailes, et avec leurs grands
yeux ouverts en naissant, ils ressemblent à un joujou
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 133
d'enfant fait de coton. A.-E. Brelim, dans sa Vie des
animaux illustrée, en a donné une excellente figure qui
rappelle ces vers de Lafontaine, dans la fable de l'Aigle
et du Hibou :
Notre aigle aperçut, d'aventure,
Dans le coin d'une roche dure,
Ou dans le trou d'une masure
(Je ne sais plus lequel des deux),
De petits monstres fort hideux,
Rechignes, un air triste, une voix de mégère.
Mais il est d'autres causes que celles que j'ai citées
plus haut, qui ont contribué à frapper les rapaces noc-
turnes de réprobation dans l'esprit du peuple, principa-
lement parmi les paysans : chouettes, chats-huants ou
hibous, pour eux les oiseaux de nuit, au vol sourd et
perfide, qui se tiennent cachés et qu'on n'entend pas
venir, qui volent sans bruit comme des ombres, seront
toujours des bêtes sinistres, des oiseaux de mauvais
augure, dont la présence ou le voisinage est le présage
d'un malheur, surtout, si sous le toit du vieux manoir,
sur lequel le hibou est venu se percher,, il se trouve par
hasard un pauvre malade en souffrance et qu'on entende
tout à coup, au milieu des ténèbres, ce cri insolite qui
ressemble à la plainte d'un mourant. Alors, l'imagina-
tion et la peur aidant, les pauvres esprits s'effrayent....
C'est l'oiseau de nuit que chacun abhorre, que tous les
autres détestent, qui excite leurs criailleries, et l'homme
unit sa voix au concert de malédictions contre ce diable
emplunié, échappé des enfers. Et pourtant ces accents lu-
gubres, ces voix infernales, fantastiques, que la nuit
134 CHAPITRE II.
rend encore plus sinistres, ne sont le plus souvent, au
temps des amours, que les soupirs d'une chouette, les
langoureux désirs d'un hibou ^oa les amoureux appels
d'un chat-huant.
Mais ces oiseaux réprouvés ont reçu aujourd'hui leur
réhabilitation ; des défenseurs généreux ont plaidé en leur
faveur : « Pourquoi, s'est demandé AI. de la Blanchère,
dans la plupart des pays, les populations montrent-
elles tant de répulsion pour les oiseaux nocturnes? » —
C'est que la nuit inspire la crainte, et que, malgré la
voix de la raison, l'homme se sent désarmé au milieu
des ténèbres. « Ému parles grandes ombres, par le pro-
« fond silence de la nature, l'esprit se laisse impres-
« sionner par les cris et les hurlements lugubres qu'il
« entend.... De la crainte à la répulsion, il n'y a qu'un
« pas. Ajoutons les superstitions imaginées par les têtes
a fanatisées du moyen âge barbare, n'oublions pas la
« ténacité des préjugés dans les contes populaires, et
« nous pourrons apprécier la valeur des dictons ridicules
« qui rendent suspects aux yeux du vulgaire ces oiseaux
« inoffensifs (1). »
Il est probable, comme le pense notre auteur, que
quelques paysans, qui auront tenu des chouettes ou des
hibous en cage, ont vu se hérisser leurs plumes et
flamboyer leurs yeux, lorsqu'un objet ou un bruit quel-
conque est venu les frapper. Ces bonnes gens se seront
effrayés des postures étranges de ces oiseaux, de leurs
sifflements sinistres et de cette myopie incurable qui leur
fait faire des cjrimaces diaboliques. C'est bien assez pour
(1) De la Blanclière, Op. cit., p. 57 et suiv.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE, 135
que ces oiseaux au sombre plumage soient des suppôts
de Satan.
« Les rongeurs, les reptiles et les gros insectes, ajoute
M. de la Blanchère, sont leurs proies préférées. Affir-
mons-ledonc haulement: les rapaces nocturnes sont des
amis, des aides, des auxiliaires bénis, qu'il faut protéger
et encourager.
a Respect à ces honnêtes travailleurs de la nuit ! »
OISEAUX DE PROIE.
(nocturnes.)
IX.
Sur 580 espèces de rapaces nocturnes répandus dans
le monde, l'Europe n'en compte guère qu'une dou-
zaine (1) et fjncore la plupart d'enlre elles habitent aussi
d'autres parties du globe , quelques-unes seulement sont
spéciales à la région septentrionale ; aucune, si ce n'est
le grand-duc et le harfang, ne fait concurrence à nos
chasseurs pour les cailles, les perdrix et le bon gibier.
Le harfang des neiges et iachouette-épervière peuvent
supporter la lumière du jour dans les froides contrées
(1) RâPAGFS NOCTURNES: Le harfang des neiges, nyctea nivea
(sMx nyctea, Gm.\ — La chouette opervière, surnia funerea, L —
La chevêche commune, athene noctua.— La chevêche méridionale,
noctua meridionalis, Risso. — La chevêche naine, miroutynx pas-
serina. — La n,yctale pattue, nyctale dasypus ? — Le chat huant
ou hulotte, syrnium aluco. - H'efl'raie commune, strix flammea.
— Le hihou vulgaire ou moyen-duc, otus vulgaris. — Le hibou à
courte aigrette, scops carniolica. — Le hibou brachyote, otus bra-
chyotos. — Le grand-duc, bubo maximus.
136 CHAPITRE II.
qu'ils habitent, car ces deux espèces fréquentent les
bords de la Mer glaciale, la Sibérie et les pays Scandi-
naves. Elles semblent relier, par leurs mœurs, les ra-
paces diurnes aux nocturnes et peuvent chasser en plein
jour comme dans l'obscurilé.
Le harfang^ si curieux par ses grandes ailes de plus
d'un mètre et demi d'envergure, par son bec noir et sa
belle robe blanche tachetée de jaune, a été vu en Fin-
lande et quelquefois dans l'Europe centrale ; on dit
même qu'il existe dans l'Amérique du nord et en Asie.
C'est un oiseau au vol rapide, impétueux comme celui
du faucon, doté d'un grand courage et de beaucoup de
hardiesse ; il chasse avec succès la perdrix, la gelinotte,
les canards et attaque même les lièvres. Il ne craint pas
les chiens et détruit beaucoup d'écureuils, de rats mus-
qués, de marmottes et d'autres rongeurs.
La chouette épervièrese rencontre danslarégion cen-
trale de l'Europe, mais n'est que de passage en Alle-
magne et habite plus particulièrement la région arc-
tique. Cette espèce est nombreuse au Canada et dans les
contrées adjacentes ; on assure même qu'elle descend
jusqu'aux Bermudes. Toutefois ses migrations sont irré-
gulières, et elle passe souvent plusieurs années sans se
montrer. Son vol ressemble à celui de l'autour ; sa prin-
cipale nourriture consiste en souris et autres petites
bêtes ; mais on l'accuse aussi de suivre le chasseur pour
s'emparer du gibier qu'il abat. J'ai peine à le croire,
car sa taille peu développée et sa longue queue ne la
rendent guère capable d'enlever une grosse proie.
La chevèohe commune est l'oiseau de Minerve, aussi
REVUE DES OISEAUX D'eUROPE. 137
l'a-t-on rangée dans le genre athène; l'Europe, l'Asie,
la Sibérie orientale la possèdent. Il en existe deux ou
trois variétés, produites sans doute par les influences
des climats où elles se sont propagées. Cette espèce de
chouette est très-sociable et vit près des lieux habités,
en compagnie avec d'autres. « Elle ne chasse que la sou-
ris, ne fail de mal à personne et rencontre partout des
ennemis, l'homme d'abord, puis les rapaces diurnes, qui
lui font la guerre, la belette qui détruit ses œufs, les
corneilles et les pies qui la harcèlent dès qu'elles la
voient. » (Brehm.)
La chevêche méridionale habite les rochers maritimes
du golfe de Nice, où elle chasse, vers les équinoxes, les
petits passereaux migrateurs qui se rendent en Afrique
ou qui en reviennent. C'est Risso qui l'a dit, mais je ne
l'affirme pas : un seul témoin du méfait ne suffit pas en
justice correctionnelle.
La chevêche naine ou passerine, des forêts d'Europe
et d'Asie, est aussi assez commune dans l'Amérique du
nord ; c'est le plus petit des strigiens : un rapace en mi-
niature, vif et alerte, qui entre en chasse dès que le so-
leil se couche, grimpe sur les arbres comme un perro-
quet, saisit parfois les oisillons, mais» se nourrit plus
particulièrement de rongeurs. (Brehm.)
La nyctale pattue, autre espèce de chouette, habite
l'Europe et l'Asie centrale, vit solitaire dans les mon-
tagnes boisées ; les petits oiseaux la redoutent et la har-
cèlent quand ils la découvrent de jour. Son cri, qui
ressemble à un bêlement, lui a fait donner le surnom de
chèvre sauvage.
138 CnAPITRE II.
Le chat-hiiant ou hulolle fait entendre ce cri sinistre
que répètent les échos de la nuit et qui effraye les peu-
reux. Pour les gens simples, c'est l'oiseau de mauvais
augure, dont il faut se méfier ; pour le naturaliste, c'est
rh(Me des sombres forêts, où il fait la chasse aux écu-
reuils qu'il surprend endormis danslcs creux des arbres.
Il s'aventure aussi dans la campagne à la recherche des
souris, des taupes et des insectescrépusculaires. On l'ac-
cuse de happer les petits oiseaux : ce méfait diminue-
rait la confiance que m'inspire le chat-huant s'il n'était
dénué de preuves, et en l'absence de témoins oculaires,
je suis à cet égard de l'avis de M. de la Blanchère : « //
faut un supplément d'instruction criminelle avant de pro-
noncer un jugement. » Laissons donc vivre en paix la
hulotte, car il est de notoriété publique, d'après l'en-
quête extra-judiciaire à laquelle on s'est livré, et l'exa-
men de forestiers experts , qu'une autopsie légale a
fait découvrir dans l'estomac de l'oiseau incriminé, jus-
qu'à cent chenilles du sphinx des pins et autant du han-
neton, et que dans 210 hulottes, mises à mortsansautre
forme de procès, on a trouvé les restes de 48 souris, de
296 mulots, de 33 musaraignes, 48 taupes, et seulement
18 petits oiseaux. (De la Blanchère.) Or, pour quiconque
voudra se donner la peine de vérifier mon calcul, cela
ne fait guère que deux mauvaises bêtes pour chaque re-
pas d'un pauvre chat-huant, peut-être à jeun depuis la
veille, et les 857 dix-millièmes d'une fauvette ou d'un
moineau pris dans son nid. C'était bien la peine de l'ac-
cuser ! — Du reste, donner de temps à autre, quand
on a faim, un tout petit coup de dent ou de bec
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 139
à un morceau défendu, n'est pas un cas pendable.
L'effraie commune a les mêmes habitudes que le chat-
huant, hante la nuit les vieux châteaux et les vieilles
masures, s'abrite de jourdans les buissons et les fourrés.
On rencontre aussi cette chouette dans la montagne ;
mais elle quitte tous les ans les régions du nord pour se
diriger vers le midi par petites bandes, à mesure que le
froid se fait sentir.
Le hibou vulgaire ou moyen -duc, aux aigrettes plu-
meuses et aux grandes oreilles, est connu de toute l'Eu-
rope et se retrouve dans l'Amérique septentrionale et
dans les montagnes de l'Asie. L'espèce des États-Unis
ne semble pas beaucoup différer de la nôtre. Cet oiseau
est un de ceux qui chassent aux rongeurs et aux insectes ;
il vole en rasant la terre, et la conformation particulière
de ses yeux lui permet de pourvoir à sa nourriture de
jour comme de nuit.
Le hibou à courte aigrette, et le scops de la Garniole
ouscopszorca, sont deux autres espèces du midi de l'Eu-
rope et du nord de l'Afrique, qui nous quittent en hiver.
Ces petits hibous recherchent la société de l'homme,
fréquentent nos villages, pénètrent dans nos jardins,
chassent aux sauterelles, aux grillons, aux chenilles et
même aux chauves-souris. — Le hibou brachyote ou
hibou des marais est propre à tout l'ancien continent et
enclin aux migrations lointaines.
Des ornithologistes ont cité récemment plusieurs
autres espèces de chouettes ou de hibous d'Europe, mais
c'est la première fois que j'en entends parler et ne les
connais pas encore ; attendons : je leur laisse pour le
140 CHAPITRE II.
moment la responsabilité de leurs découvertes, et mes
réserves sont motivées par deux faits qui me reviennent
à la mémoire. J'ai connu à Paris un botaniste classifi-
cateur et célibataire qui ne se couchait jamais sans avoir
créé et mis au monde une ou deux espèces nouvelles
qu'il appelait ses enfants. Un autre ne voyait que des
espèces douteuses et passa une partie de sa vie à étu-
dier les safrans {crocus) pour publier leur monographie.
En sciences naturelles, on appelle cette classe de sa-
vants des spécialités. Je préfère les généralités.
Mais j'oublie qu'il me reste encore à parler du grand-
duc.
Ce prince des rapaces nocturnes chasse en grand sei-
gneur, sous bois et en plaine : on le trouve dans toute
l'Europe, en Asie et dans le nord de l'Afrique. 11 habite
la montagne et les grandes forêts et ne se fait pas moins
redouter des bêtes à poils que des bêtes à plumes ; il at-
taque tout_, lièvres, lapins, gallinacées et palmipèdes.
Tous les oiseaux l'ont en horreur, et son cri de baJu-ûl
(prolongé) les glace d'effroi. Outre ses brigandages
nocturnes, il se met souvent en campagne avant l'aurore
jusqu'au lever du soleil et reprend sa chasse vers le soir,
avec les grandes ombres. Son attaque est impétueuse
et bien rarement il manque son coup. C'est un bracon-
nier de premier ordre et des plus dangereux, que les
chasseurs doivent poursuivre par tous les moyens. —
Si la plupart des oiseaux de nuit ne valent pas le coup
de fusil, tuer un grand-duc serait pour eux une prouesse,
ne fût-ce que pour le clouer contre une porte ou un vieux
mur, en châtiment de ses attentats^ comme ces malfai-
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 141
teurs dont le corps restait jadis exposé sur les fourches
patibulaires.
PASSEREAUX.
X.
Abandonnons les oiseaux voraces à leur mauvaise
nature et occupons-nous maintenant de ceux qui trop
souvent deviennent leurs victimes. Nous retrouverons
bien encore, parmi les passereaux^ quelques familles ou
tribus aux habitudes carnassières, mais la majeure
partie nous fera oublier ces exceptions. Ce ne seront
plus, en général, que des oiseaux de mœurs douces,
habitant nos campagnes,, nos vergers et nos bois, vivant
en plein jour sans se cacher, fréquentant nos prairies,
nos coteaux et nos plaines, nos montagnes et nos val-
lons. Oiseaux chéris, que nous avons retrouvés sur la
terre étrangère! Chantres heureux, dont la présence
vient nous rappeler les joies du passé 1
Les uns, fidèles à leur terre natale, ne la quittent
jamais ; d'autres s'en éloignent pour fuir les rigueurs de
l'hiver et ne reviennent qu'au retour de la saison prin-
tanière ; beaucoup sont simplement de passage et vont
s'établir au loin, sous des cieux plus propices à la ponte,
oii ils élèvent leur jeune famille^ qu'ils nous ramèneront
plus tard.
C'est précisément au temps de l'année où l'on peut
142 CIIAPITHIO II.
mieux jouir du la viu des ciiainps, au printemps et en
automne, que les passereaux se montrent chez nous en
plus grand nombre, ceux-ci à belle parure et aux cou-
leurs voyantes^ ceux-là aux douces chansons, aux
tendres mélodies.
Surplus de six mille espèces de passereaux répandus
dans le monde et qui forment presque lamoiliéde tous
les oiseaux connus jusqu'à ce jour, on a pu, malgré la
muUiplicitédesgenres, les séparer en plusieurs groupes,
dont les caractères typiques ont servi à faciliter des divi-
sions assez tranchées, telles que celles des dentirostres,
des corvidés ou coracirostres, des gobe-mouches, des
merles et des grives, des becs-fins, des fringiUides,
des alaudées, des hirondelles ou saxirostres etc. —
L'Europe, bien que beaucoup plus pauvre en passereaux
que les autres régions, possède pourtant un assez bon
nombre d'oiseaux de cet ordre que nous allons passer
en revue.
Il est fort difficile d'assigner à tous les passereaux
un caractère propre, qui, en général, les distingue des
autres ordres, car chaque famille présente des mœurs,
des habitudes et même des formes différentes. Sous
ce dernier rapport, s'il faut s'en tenir à la structure
du bec pour la classification, on peut bien dire avec
Mulsant :
Vous savez que chez les oiseaux
II n'en est pas dont la nature
Ait, plus que des Passereaux,
Du bec varié la figure.
Nous parlerons d'abord des passereaux de caractères
ambigus, aux mœurs excentriques, et qu'un régime
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 143
particulier sépare de tous les autres. Ce sont les cora-
cirostres, les pies-^rièches et les parusinécs.
XL
Les Corvidés (1), de la tribu des coracirostres, sont
des oiseaux suspects, qui n'ont pas des mœurs irrépro-
chables, tant s'en faut, puisque, malgré les services
qu'ils nous rendent, en détruisant beaucoup d'animaux
nuisibles, ils commettent aussi beaucoup de dépréda-
tions. — A leur tèle se présente le type de la famille,
le grand corbeau, qu'on rencontre partout en Europe
et dans les autres parties de l'ancien continent, depuis
les latitudes arctiques jusqu'en Chine et au Japon.
L'espèce de l'Amérique du Nord paraît même ne pas
différer de beaucoup de la nôtre.
C'est un oiseau de grand vol, pouvant planer long-
temps comme le vautour, en répétant ce croassement
désagréable qui retentit au loin. Son régime en fait
une espèce essentiellement omnivore: grains, fruits,
légumes, bourgeons, limaces et vers de terre, tout lui
est bon ; il attaque les rongeurs et tous les petits
mammifères, pille les nids, se repaît d'œufs, et mange
les oisillons s'il les trouve. Lnpudent et très-hardi,
(1) Les Corvidés : Le gran-l corbeau, corvus corax, L. — Cor-
neille noire ou petit corbeau vulgaire, corvus corone. L. — Cor-
neille niantelée, c. cornix, L. — Freux, o. frugilenus^ L. — Chou-
cas, c. monedula, L. — Crave ordinaire, c. graciiliis, L. (Pyrrho-
corax graculus, Tem.) — Chocard, pyrrhocorax pyrrhocorax , Tcm.
— Pie, corvus pica, L. — Pic bleue ou pie de Cook, cyanopica
Coohii. — Le geai des glands, corvus glandarius, L. — Le geai
imitateur ou rollier d'Europe, corvus inf'austus, Lalh. - Casse-noix
ou geai des montagnes, nucifraga-caryocatactes, Briss. (Corvus
caryocatactes, L.).
I. - 10.
144 CUAPITRR II.
quoique d'une grande prudence, il joint la ruse à la
force et à l'agilité. Faute de mieux, il se contente de ce
qu'il rencontre et sait se faire la vie facile; il chasse
souvenfen compagnie de ses semblables, mais il suit de
loin, lorsqu'il maraude seul, le vautour qui explore la
plaine et s'abat avec lui sur la bête morte que celui-ci
a découverte.
Vorace de premier ordre, et toujours à la recherche
de quelque aliment, il habite de préférence nos contrées
montagneuses, erre dans le pays, change parfois de
cantonnement, mais n'est pas migrateur, car il n'entre-
prend pas de longs voyages. L'hiver seulement lui fait
abandonner la montagne pour aller s'établir dans des
vallées plus abritées. Dès que commencent les travaux
des champs, \\ anticipe sur les récoltes, prélève sa
part des semences, vole le grain dans le sillon et arrache
les jeunes plantes à leur sortie de terre ; aussi est-il plus
abhurrédes paysans qu'un percepteur de contributions.
Si on le chasse, il part en volant et pousse son cri
rauque, comme pour se plaindre d'avoir été dérangé.
Les dégâts qu'il occasionne dans la campagne l'ont fait
vouer à l'exécration, mais, dans beaucoup de pays, on
craint encore de sévir contre lui, et son antique réputa-
tion d'oiseau augurai le sauve de tous ses méfaits.
Liutile de rappeler ici la vieille légende de l'oiseau à
manteau noir, sur lequel la superstition des peuples
a débité tant de fables: maître Corbeau a eu ses pané-
gyristes et je ne pourrais ajouter grand chose à tout ce
qui a été dit sur cet oiseau rusé, effronté, bavard,
goinfre et aux goûts dépravés. Le nom de solitaire,
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 145
qu*on lui donne dans certaines provinces, ne lui va
guère, car si parfois les corbeaux se présentent seuls
ou par couples, j'en ai vu bien plus souvent se rassem-
bler en grand nombre et accourir pour se précipitera
la curée, en compagnie d'autres oiseaux de proie
ignobles et immondes.
Ce grand corbeau, comme quelques autres corvidés,
apprend facilement à parler et crie aussi bien vive le
Roi! que vive la République !
Après cet aperçu de l'espèce type, il me reste peu à
dire de la corneille noire ou petit corbeau vulgaire, et
de la mantelée. La première abonde dans le nord de
l'Europe ; c'est un oiseau familier, qui vient se can-
tonner chez nous dans la belle saison. La corneille
manlelée est plus rare et voyige de compagnie avec
l'autre; l'une et l'autre détruisent beaucoup de vers
blancs dans les terres de labour, et chassent aux mulots
et aux campagnols, mais elles recherchent aussi les
nids d'oiseaux. Ennemies jurées dt'S rapaces, la pré-
sence du grand-duc, qui leur fait une guerre de nuit,
à laquelle elles ne peuvent se soustraire, les met en
fureur. Ellesvivent en assez bonne intelligence avecles
pies elles choucas., mais n'aiment pas le voisinage du cor-
beau etl'obligentà s'éloigner en se réunissant contre lui.
Les freux ou corbeaux chauves, très-communs en
France et plus encore en Angleterre, se réunissent en
grand nombre à l'époque de la ponte, comme les
cigognes, et choisissent les arbres élevés pour établis
leurs nids, qu'ils reviennent occuper tous les ans après
leurs migrations. L'aire de dispersion des freux s'étend
146 CHAPITRE H.
depuis le nord de l'Europe jusqu'aux montagnes de
l'Inde ; on en voit des bandes nomi^reuses en Espagne
et en Afrique pendant l'automne et l'hiver.
Le choucas ou la petite corneille des églises est
aussi, comme presque tous les corvidés, un destruc-
teur d'oisillons ; il ravage les nids des moineaux et des
hirondelles dans les manoirs et les tourelles oià il
aime à s'établir. Son aire de dispersion est la même
que celle des freux. Le choucas de Suède est devenu
aujourd'imi un oiseau rare.
Le crave ordinaire, oiseau sédentaire, habite les
hautes montagnes d'Europe et d'Asie ; on le trouve
jusqu'en Chine. Il est commun en Espagne, et paraît
affeclionner certaines localités qu'il n'abandonne jamais.
C'est ce que nous avons fait remarquer dans le chapitre
antérieur pour les craves qui se sont fixés dans l'île de
Palma, une des Canaries. Ces oiseaux vivent toujours
en compagnies nombreuses et se prêtent mutuellement
secours ; ils sont fort sociables et s'apprivoisent facile-
ment. Brchma donné, d'après plusieurs ornithologistes
allemands, diverses histoires intéressantes de craves
privés, devenus très-familiers, qu'on pouvait laisser
libres et qui revenaient chaque soir coucher au gîte.
Le chocard, plus spécialement connu sous le nom
de crave des Alpes, habite la région montagneuse du
midi européen. On trouve, dans un ouvrage de Tschu-
di (1), une excellente description des mœurs de cet
oiseau: « Le chocard, dit-il, fait bien réellement partie
(l) les Alpes. Berne, 1859.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPR!. \àl
« de la faune des Alpes ; il s'attache à nos montagnes,
« qu'il aime, comme la mouette à la mer.... Quand
« tous les autres animaux ont disparu et que le voya-
« geur cherche en vain autour de lui quelque trace de
« vie, le chocard vient le distraire dans sa solitude; il
ff se réunit en troupes autour de l'étranger, qu'il con-
« sidère avec curiosité, puis, s'élevant de nouveau
« dans les airs, il tourne autour des rochers, dont il
<( semble ne s'éloigner qu'avec peine. Il fréquente
« aussi les forêts et les neiges éternelles : Dûrrler en a
« trtiuvé sur la mer des glaces duTœdi à 1 1,1 10 pieds,
« et le professeur Mcyer, à 13,000 pieds, sur le Fins-
« teraarhorn. Ces oiseaux dépassent les stations du
« pinson des neiges et du lagopède, et leur mélanco-
« lique rapp-rapp est le seul chant qui console le
c( voyageur On se plaîl à les voir planer dans les
« airs suivant leur humeur capricieuse, ou creuser le
« glacier à une grande profondeur, pour y chercher les
« insectes gelés. — Ils sont friands des baies et des
ce bourgeons des arbustes sauvages, recherchent les
« mollusques terrestres qu'ils avalent avec la coquille ;
« de même que les corbeaux et les vautours, ils sont
« avides de chair putréfiée, et poursuivent aussi les
a animaux vivants comme de vrais carnassiers... »
Dans l'ingrate région où la nature a relégué le crave
des Alpes, il fallait bien nécessairement qu'il fùl omni-
vore pour pouvoir mettre à profit le peu de ressources
qu'il pouvait y trouver; mais, placé dans d'autres con-
ditions d'existence, cet oiseau de bon appétit, une fois
soumis à la domesticité et devenu l'hôte de la maison,
148 CHAPITRE II.
vit de la vie de l'homme, se fait son commensal, prend
part à SCS repas, se délecle dans l'abondance et s'en
donne à cœur joie. — Le naturaliste Savi a confirmé,
par ses renseignements, ce qu'on savait déjà des habi-
tudes du chocard privé. Il en possédait un depuis cinq
ans, qui vivait chez lui en toute liberté et le suivait par-
tout : « A l'heure des repas, nous dit-il, il saute sur la
« table, et, immobile dans un coin, il examine attenti-
« vement les plats qui arrivent. Quand il en voit un à
« son goût, il en mange autant qu'il peut. Quelquefois
« il préfère le vin à l'eau ; il aime beaucoup le lait ; la
« viande crue ou cuite, les fruits, surtout les raisins,
« les figues, les cerises, le jaune d'œuf, le fromage
« un peu sec, le pain noir, sont les aliments qu'il pré—
« fère.... Comme tous les corvidés, il assujettit avec ses
« griffes les morceaux qu'il veut manger. Il cache ce
« qu'il ne peut dévorer et défend ses provisions contre
<r les chiens et les hommes. Il a un penchant curieux
« pour le feu : souvent il arrache la mèche des lampes
a et l'avale ; d'autres fois il retire des charbons ardents
« sans se faire le moindre mal. Il prend un grand plai-
« sir à voir monter la fumée ; chaque fois qu'il aperçoit
« un réchaud enflammé, il cherche un morceau de
« papier ou un chiffon, l'y jette, et regarde la fumée.
« N'est-ce pas là Vavis incencUaria des anciens? »
Margot la pie ou Caquet hon-bec cslun autre oiseau
sédentaire, commun à beaucoup de pays, dans tout
l'ancien continent. Criarde, bavarde, voleuse et mé-
chante en diable, la margot à la cape noire et blanche
n'a pas une seule bonne qualité et se fait détester de
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 149
tout le monde, s'empare de tout ce qui tombe sous son
bec, et cette habitude de rapine et d'escroquerie la porte
jusqu'à cacher ce qu'elle ne peut dévorer. Les ravages
qu'elle exerce sur le petit gibier, surtout dans les jeunes
couvées, rendent son voisinage des plus dangereux.
Elle apprend facilement à parler^ comme beaucoup
d'oiseaux de sa race, et sifïïe des airs comme un merle ;
mais ses talents d'iniitation, ses tamiliarités, ou plutôt
ses effronteries, ne font pas oublier ses méfaits.
La pie bleue ou pie de Gook habite l'Espagne méri-
dionale et le Maroc. Cet oiseau ne se plaît que dans les
forêts de chênes-verts, où il se réunit en grandes bandes
On le rencontre parfois sur h s grandes routes, comme
notre pies de France; son cri ressemble assez à celui du
pic-vert et peut s'exprimer, d'après Brehm, par klik-
klik-klik-kli !
Le geai des glands n'est pas moins répandu en Eu-
rope que la pie et tout aussi rusé et pillard qu'elle; il
a aussi le talent de l'imitation et sait contrefaire la voix
des auU'es oiseaux. Les chasseurs le connaissent en
France sous différents sobriquets, dont le plus commun
est celui de Jacques-lorraine. Sa tête huppée, sa robe à
reflets chatoyants, en font un oiseau remarquable, mais
ses penchants au vol et à la maraude, son bec robuste
à échancrure et à bords tranchants, ne préviennent guère
en sa faveur. Il va, comme tant d'autres^ faire sa tour-
née dans les nids ; ses goûts carnassiers n'excluent pas
chez lui l'appétence des grains et des fruitS;, mais bien
qu'il se nourrisse de glands une partie de l'année, il ne
peut résister à ses mauvais instincts. — Sans qu'on
150 CUAPITRE II.
puisse le classer précisément parmi les oiseaux migra-
teurs, il change souvent de résidence et abandonne tout
à coup les lieux qui l'ont vu naître pour aller s'établir
ailleurs ; aussi ne niche-t-il pas toujours dans la même
contrée, et, à dire vrai, le geai n'a pas de patrie : c'est
un cosmopolite qui se fix^ temporairement partout où il
se trouve bien.
Le geai imitateur (rollier d'Europe, geai de Stras-
bourg ou geai de malheur) est une autre espèce à belle
robe qu'on voit plus souvent dans les forêts de l'Alsace.
Cet oiseau n'est guère que de passage ; on le dit origi-
naire des régions septentrionales, oii il se nourrit de
graines de conifères; mais ce régime végétal ne lui fait
pas dédaigner les insectes et les petits rongeurs. Tou-
tefois on ne l'accuse pas, que je sache, de manger les
oisillons. Ce geai, qui a un peu les mœurs des pies-
grièches, est d'une assez forte taille et vit solitaire
comme le mangeur de glands.
Le casse-noix ou geai des montagnes habite les forêts
du nord où croît le pinus cemhro, mais ses migrations
le portent en hiver dans des régions moins froides. Il
aime à changer de régime et se montre aussi friand de
fruits et de noisettes que d'insectes et même de jeunes
écureuils, sans dédaigner cependant les œufs et les petits
oiseaux.
XIL
Les PARusiNÉES (I) ou mésanges, qu'on range ordi-
(l) ParusinÉks : La grande mésange ou la charbonnière, farus
major, L. — La bleue, parus cxruleus, L. — La mésange azurée,
parus cyanœus, PaU. — La mésange des marais ou la nonuette,
REVUE DES OISEAUX D'EUROPE. 151
nairement parmi les passereaux conirostres, sont, j'en
conviens, de gentils petits oiseaux ; mais s'ils nous sé-
duisent de prime abord par leurs formes mignonnes,
leurs poses gracieuses et leurs jolies couleurs, ils ne
rachètent qu'en apparence leurs appétits carnassiers et
tous leurs mauvais instincts. Tournure agréable, gaieté
d'allures, légèreté de mouvements, les mésanges auraient
tout pour elles, si leur humeur querelleuse, leur carac-
tère inquiet et acariâtre ne rendait leur voisinage in-
supporiable et même dangereux aux autres oiseaux
qu'elles attaquent souvent à l'improviste et auxquels elles
percent la tète, avec leur bec pointu, pour leur dévorer
la cervelle. — Ces petites mésanges, à l'aspect trom-
peur, voltigent toujours d'arbre en arbre un fredonnant,
détruisent beaucoup de larves, de chenilles et toutes
sortes d'insectes qu'elles saisissent en furetant sous les
écorces, dans le feuillage, sur les rameaux^ partout. —
Elles sont en même temps friandes d'amandes, dont
elles savent percer les coques, et de plus carnivores à
l'occasion, car la chair morte et corrompue ne leur
répugne pas. L'exiguité de leur taille ne semblerait pas
en rapport avec leur hardiesse et leur courage; pour-
tant ces petits oiseaux sont redoutés de la chouette,
qu'ils attaquent avec fureur des griffes et du bec.
Les mésanges prises au piège mordent l'oiseleur,
tâchent de briser les barreaux de leurs cages et poussent
des cris désespérés comme pour appeler du secours. -
parus palustris, L. — La penduline ou remiz, parus pendulinus,
L. — La panure à moustacties, parus biarmicus, L. — L'orite ou
mésange à longue queue, parus caudatus, L — Le lophophane ou
mésange huppée, parus cristatus, L.
152 CHAPITRE II.
Elles sont toutes extrêmement fécondes et pondent sou-
vent plus de quinze œufs : «
Li Pimparins, quand ven San Jorge,
Fan dis, douge ioù, emai quatorge,
Souvent! fcs (1)
Les unes construisent leur nid de la manière la plus
ingénieuse, d'autres se contentent de cacher leurs œufs
dans des trous d'arbres ou de vieux murs, dont elles
arrangent l'intérieur avec le plus grand soin. — La
plupart vivent dans nos forêts et fréquentent nos ver-
gers pendant l'été et l'automne, d'autres habitent les
oseraies, les bords des marécages et se plaisent au mi-
lieu des roseaux, mais toutes émigrent en famille quand
vient l'hiver.
On en connaît environ une douzaine d'espèces com-
munes aux dilTérenles parties de notre continent et dont
plusieurs séjournent en France. La grande ou la char-
bonnière, la bleue, l'azurée et la mésange des marais
ou la nonnette, ont à peu près les mêmes mœurs. La
charbonnière est la plus maligne de toutes ; on la ren-
contre dans la forêt et dans la plaine, dans les vergers
et les jardins. « Elle a toutes les qualités et les défauts
de sa race, dit Brehm : vive et gaie, curieuse, active,
courageuse, batailleuse et acariâtre. » — Naumann en
a donné un portrait d'après nature que je ne puis me
dispenser de reproduire ici : — « C'est chose rare que
« de la voir pendant quelques minutes immobile ou de
(1) Les mésanges, quand vient la Saint-Georges, font dix, douze
œufs et même quatorze, — maintes fois....
Mistral ; MiRElO, chant n.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 133
« mauvaise humeur. Toujours gaie et joyeuse, elle
« saute et grimpe au milieu des branches, des buissons
« et des haies ; elle se montre à la cime des arbres ; un
« instant après, elle se balance, la tête en bas, à l'extré-
« mité de quelque petit rameau ; elle fouille un tronc
« d'arbre creux ; elle se glisse dans chaque trou, dans
« chaque crevasse^ et elle exécute tous ces mouve-
a ments avec une rapidité , une vivacité qui tient
« parfois du comique. Une curiosité extraordinaire la
« possède; elle examine, elle flaire et tàte, si Ton peut
« ainsi dire, tout ce q :.i attire son attention ; mais elle
« ne le fait pas inconsidérément; elle montre au con-
(( traire dans toutes ses actions la plus grande pru—
« dence. Elle sait parfaitement fuir le chasseur, éviter
« l'endroit où il y a péril, et cependant elle n'est pas
« craintive. 11 suffit de la voir pour reconnaître que son
« regard a une expression de ruse qu'on n'est pas
a habitué à rencontrer chez un oiseau. »
La penduline ou remiz vit errante depuis la Sibérie
orientale jusqu'en Grèce, en Italie et en France. On la
retrouve dans l'Inde avec la panure à moustaches ou
mésange des roseaux, que possèdent l'Angleterre, la
Hollande et quelques autres contrées de l'Europe méri-
dionale. Je l'ai vue de passage à Nice au mois d'oc-
tobre, se dirigeant vers le sud. Elle est rare en Pro-
vence et ne paraît pas s'avancer beaucoup au delà du
Var.
L'orite ou mésange à longue queue, qui habite les
endroits ombragés et vague par petites troupes, est une
des plus mignonnes. Elle habite l'Allemagne même pen-
154 CHAPITRE II.
liant les hivers rigoureux, se montre peu dans le sud de
l'Europe, et semble préférer les climats froids. On la
rencontre dans quelques-uns de nos départemenls de
l'est, où elle haute les haies vives pour chasser aux
insectes. Peu inlimidée de la présence de l'homme, elle
pénètre dans les jardins et niche souvent dans les lierres
qui tapissent les murs.
Le lophophane ou mésange huppée se plaît dans les
forêls de pins du centre européen.
Ces quatre espèces, d'humeur paisible et sociable,
sont moins cruelles que les autres et n'attaquent que
bien rarement les petits oiseaux. R. Gray en mentionne
trois ou quatre autres des régions septentrionales de
notre continent et qu'on voit rarement chez nous. Toutes
ces mésanges en général sont portées vers les migra-
tions ; elles franchissent les distances par petits vols,
d'étape en étape, quand elles errent d'une contrée à
l'autre, elles s'arrêtent souvent d'arbre en arbre, et ne tra-
versent dans leurs voyages que de très-courts espaces
de mer.
XIII.
Les PiES-GRiÈCHES (1) européennes, de la famille des
laniadés, ont toujours été rangées, à cause de leurs
mauvaises habitudes, à la suite des oiseaux de proie et
en tète de la tribu des dentirostres. — On les voit con-
tinuellement aux aguets, chassant aux insectes. A ces
(l) PJES-GRIÈGHES : La pie grièche grise, lanius exciibitor, L. —
La p.-grièche méridionale, l. meridionalis, Tem. — La p.-grièche
d'Italie, L minor, L. — La p.-grièche écorcheur, l. collurio, Briss.
— La p.-grièche rousse, /. ru/'us, Briss,
REVDE DES OISEAUX d'eUROPE. 155
penchants carnassiers, elles joignent d'autres caractères
qui les rapprochent des rapaces : un bec robuste,
crochu vers la poin(e, échancré à la mandibule
supérieure comme celui des faucons. On ne peut guère
les assimiler aux passereaux que par les pieds, dont les
ongles ne sont pas propres à déchirer la proie, mais
qui pourtant sont assez robustes pour bien griffer au
besoin. Leur force , qui est toute dans le bec, est se-
condée par leur audace, leur ruse et la rapidité de leur
attaque. Une autre parliculariLé leur donne place dans
cet ordre, c'est celle qui ressort de l'organe de la voix :
toutes les pies-grièches afPeclionnent le chant et tâchent
d'imiter, plus ou moins bien, celui des autres oi-
seaux. Peut-être que cette faculté n'est chez elles qu'une
ruse de plus pour tromper les fauvettes qu'elles con-
voitent.
L'Europe possède plusieurs espèces de pies-grièches :
la grise est la plus Carnivore de toutes ; elle est séden-
taire dans les diverses contrées qu'elle fréquente, et on
la trouve dans l'Amérique du nord, en Afrique et aux
Canaries. — KUe vit solitaire, guettant sa proie du
poste d'observation qu'elle s'est choisi. Hardie, cou-
rageuse et tracassière, elle ne craint pas les rapaces,
qu'elle harcèle au contraire et poursuit en criant.
La pie-grièche méridionale est propre aux pays
chauds ; elle est commune dans le Languedoc et en
Espagne ; on la dit de passage en Grèce, qu'elle quitte
à la fin de l'été pour se diriger vers lo sud. — La pie-
grièche d'Italie, à front noir et à poitrine rose, est beau-
coup plus petite et se montre aussi dans plusieurs par-
156 CHAPITRE II.
ties de l'Europe pendant le printemps, puis repart en
automne pour l'Arrique. Ses mœurs paraissent plus
douces que celles de ses congénères ; elle chasse aux
insectes à la manière des éperviers.
La pie-grièclie écorchcur, des plus mignonnes et
d'un joli plumage, est aussi une des plus cruelles; c'est
celle qui détruit le plus d'oisillons. Toute l'Europe la
possède, et ses migrations s'étendent en Afrique d'o-
rient en occident ; Withear l'a retrouvée aux îles
Shetland, et elle a été vue dans l'Amérique du sud.
Carnassière à l'excès, elle a raison des oiseaux beau--
coup plus gros qu'elle, écorche une sylvie avec la plus
grande dexlérité, chasse aux coléoptères, aux hanne-
tons, aux libellules, et en remontrerait au plus fin
entomologiste, car elle fait collcclion et pique les
insectes aux épines des buissous, quand elle est rassa-
siée. Du reste, i'iusliuct qui la porte à se ménager des
provisions pour les temps de disette est commun à la
plupart des espèces de cette famille. On cite cet écor-
cheur comme un mélomane qui s'est fait un répertoire
à lui, composé de morceaux de choix des meilleurs
chanteurs ; mais souvent sa mémoire le sert mal et ce
rapsode s'interrompt tout à coup, au milieu de la phrase
musicale de la fauvette^ pour commencer celle du pinson
ou de tout autre chanteur.
La pie-grièche rousse est une autre enneoctone de
l'Europe tempérée qui émigré aussi en Afrique, de
même que celle à masque qu'on ne voit guère qu'en
Grèce et en Egypte.
REVUE DES OISKAUX DEUROPE. 157
XIV.
La tribu des dentirostres comprend différentes fa-
milles d'oiseaux européens qui ne sont représentés que
par un ou deux genres, tels que les gobe-mouches et le
jaseur de Bohême.
Les gobe-mouches (1), qu'on range dans la famille
des muscicapidées, sont de petits oiseaux passagers qui
stationnent dans toute la région de l'Europe tempérée
et ne voyagent que de nuit aux époques de leurs chan-
gements de climat. — Toujours en mouvement et ne
cessant de battre des ailes, même alors qu'ils sont po-
sés, ils font entendre un petit cri joyeux dès la pointe
du jour, volent en ondulant, et saisissent les mouche-
rons et les cousins avec la plus grande dextérité. Les
pays froids ne paraissent pas leur convenir, et leurs
migrations s'étendent, dit-on, jusque dans l'Afrique
centrale. — On en connaît quatre espèces en Europe,
qui habitent les pays boisés, et dont une ou deux nichent
en Allemagne. Ce sont le gobe-mouches à collier, le
noir, le gris ou grisole et le gobe-mouches bec-figue,
commun à la Provence et à l'Italie. On donne aussi le
nom de bec- figue de Lorraine au gobe-mouches à col-
her. — Un tout petit oiseau, l'érythrosterne nain, qui
a de grands rapports avec les gobe-mouches et dont le
mâle se distingue, comme le rouge-gorge, par sa poi-
trine colorée, se rencontre assez souvent dans les con-
(1) Muscicapidées: gobe-mouche à collier, muscicapa albicollis
Tem. — Gobe-mouche noir, . matricapilla, L — Gobe-mouche
gris, muscicapa grisola, L. ~ Gobe-mouche bec-figue, muscicapa
luctuosa, Tem. — Erythrosterne nain, e. pana, Brehm.
158 CHAPITRE II.
trées d'Outre-Rlîin et plus communément encore en
Pologne et en Hongrie.
Je place à la suite des gobe-mouches le jaseur de
Bohême (I), la seule espèce de la famille des ampéli-
dées que nous possédions en Europe : c'est un oiseau
des froides régions du nord, donl les apparitions dans
les pays tempérés sont irréguiières. Ce n'est qu'en
hiver qu'il se présente accidentellement dans les lati-
tudes méridionales. — D'après Savi, des bandes de
jaseurs se réfugièrent en Toscane, en Piémont et dans
la vallée de Suse, pendant l'hiver rigoureux de 1806.
Ce jaseur de Bohème, remarquable par sa tète huppée
et son joli plumage soyeux, est de la taille des gros-
becs; son nom de jaseur lui vient de son continueH
caquet.
XV.
Les TURDusiNÉEs (2). Cette famille, qui comprend les
grives, les merles, les loriots et les eincles, est une des
plus nombreuses. — Brehm en compte plus de quatre-
vingts espèces réparties dans tout le globe, 28 dans les
régions septentrionales, 16 dans l'hémisphère oriental,
12 dans l'hémisphère occidental, 15 aux Indes et pays
(1) AmpéLTDÉRS : Le jaseur de Bohème, ampelis garndiis. L.
(2) TllRDUSiNÉES : L;i grive chanteuse, turclus musicus, L, — La
draine, turdus viscivorus, L. — La litorne, t. pilaris, L. — La
grive mauvis, turdus iliacus, L. — Le merle nuir, turdus merula,
L, — Le merle àgoree noire, turdus atrogularis. Tem. — Le merle
à collier, turdus torquatus, L. — Le mci'le de Naumann. twdus
Naumanii, ïem. — Le merle bleu, turdus cyaueus, Vieill. — Le
merle do roche, turdus saxatUis, Lath. — Le cincle plongeur,
cinclus aqualicus , Bechst. — Le loriot d'Europe, oriolus gal-
bula, L.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 159
environnants, 5 en Australie et 27 dans l'Amérique du
sud.
Grives. Ce sont des oiseaux de passage très-craintifs,
qui se tiennent toujours cachés, fréquentent nos bois et
nos vignobles, mais qu'on ne voit guère que de très-
grand matin ou vers le soir. — Les migrations des
grives s'effectuent en automne; leur régime est très-
varié ; elles se nourrissent de baies et de fruits mous,
mettent à contribution l'arbousier, le genévrier, le sor-
bier, le cerisier, aiment passionnément le raisin, les
olives et les figues mûres, et recherchent aussi les che-
nilles^ les vers de terre et les limaçons. L'Europe en
possède quatre espèces.
La grive chanteuse, qui nous arrive de bonne heure
des contrées du nord et reste dans les pays de vignobles
jusqu'après les vendanges, parcourt rAllemagne, la
Grèce, l'Italie, l'Espagne, la France, surtout la Bour-
gogne, et émigré ensuite en Afrique et en Asie, voya-
geant en grands vols. — C'est une espèce des plus
friandes de raisin.
La draine est la plus grosse de toutes ; les forêts de
sapins sont ses stations favorites et ses migrations ne
s'étendent guère au dehors des limites méridionales de
l'Europe, oii on la voit en automne. — Les draines
sont d'un naturel querelleur et toujours disposées à se
battre entre elles, mais au besoin elles savent se réunir
et faire cause commune pour se défendre des serres des
rapaces. Quelques-unes nichent en Allemagne et en
France. « Elles arrivent en troupes, en Bourgogne, au
« mois d'octobre, et viennent, selon toute apparence,
I. - 11
IGO CHAPITRE 11.
« des Vosges et du Jura. Celles qui restent construisent
« leurs nids sur les plus grands arbres avec de la
« mousse et du lichen. Ces oiseaux ont le vol lourd et
ff sont faciles à atteindre par le plomb du chasseur. i>
(Hoëfer.)
La litorne est la moins farouche et la plus appréciée
des amateurs de gibier. Elle reste une partie de l'année
dans les forêts du nord, voyage ensuite en compagnie de
la grive mauvis et se disperse par bandes dans l'Europe
centrale, où on la trouve ordinairement dans les terres
humides et boisées. Son nom latin dQpiJa7is lui vient des
soies qui ornent son bec et qui sont pluslongues et plus
fournies que celles des autres espèces. Son cri de diok- .
diok-diok! est une annonce de froid.
La grive mauvis paraît aussi plus sociable que les
autres : des vols de cette espèce arrivent en France avec
les litornes, un peu après novembre, et vont hiverner en
Espagne et en Afrique pour retourner ensuite vers le
nord. C'est ce qu'on appelle en Provence la repasse.
Merles. Ces oiseaux, qu'on a rangés dans le même
genre que les grives, sont plus sédentaires ; leur chair
est en général moins succulente, mais, comme disent les
chasseurs, faute de grives^ on a des merles, fiche de
consolation qui ne satisfait guère les gaslronomes.
Le merle noir, à bec jaune, ne s'expatrie jamais ; la
nature l'a réparti dans toutes nos provinces de l'inté-
rieur, dans l'Europe méridionale, dans le nord comme
dans l'occident de l'Afrique. On ne l'a jamais vu passer
des îles où il niche sur le continent voisin, témoin le
merle de Corse et celui des Canaries, tous les deux de
RKVUE DES OISEAUX d'euROPE. 161
la même espèce, moins la graisse dont est pourvu le
premier de ces deux insulaires ; mais je ne cite ici ce
fait que pour y revenir bientôt.
Notre merle noir se plaît sur la lisière des bois, au
milieu des fou rés oii il fait entendre sa voix ; il devient
assez familier à l'époque des fruits et se rapproche alors
des endroits habités pour s'inlroduire dans les vergers.
Mis en cage, il se fait tout à fait omnivore. Son chant
plaît à beaucoup d'amateurs, qui le préfèrent à celui de
la grive musicienne, malgré qu'il soit moins prolongé ;
mais il a pour lui deux ou trois notes brillantes qu'il
sait détacher en vrai virtuose.
Le merle à gorge noire et celui à collier habitent le
nord de l'Europe ; ces deux espèces vivent dans les
montagnes des régions forestières et ne se rencontrent
en France que dans quelques cantons des Vosges et des
Cévennes. — S'il est vrai, comme l'assin^e Toussenel,
que le merle à collier va passer l'hiver en Corse, sa
présence dans cette île, à l'époque de l'année oii il est le
plus gras, pourrait bien avoir contribué à la réputation
d'embonpoint que s'est acquise le merle de Corse, car
on peut avoir confondu ces deux espèces une fois plu-
mées. On sait que les merles de Corse s'expédient
en France, à moitié rôtis et conservés dans le saindoux.
Napoléon I"" en recevait souvent en cadeaux.
Le merle de Naumann habite l'Autriche, la Dalmatie
et l'Italie ; cette espèce n'est peut-être qu'une variété du
merle à collier.
Le merle bleu et le merle de roche sont des turdi-
nécs qu'on a classées récemment dans le genre pétrocincJe
162 CUAl'lTilE IL
et qui vivent dans les montagnes alpines. Ces oiseaux
descendent rarement dans le midi. Le merle bleu est
plus solitaire encore que son compagnon, fréquente les
vallées du Dauphiné et niche dans les cavités des rochers
et des vieux troncs.
Le cincle plongeur, qu'on appelle aussi meiie d'eau,
se rapproche bien plus par ses caractères génériques des
traquets ou des sylvies que des merles. Il existe deux
espèces de cincles en Europe, celle de France et le
cincle brun ou cincle de Pallas, originaire de la Crimée.
L'un et l'autre sont des oiseaux sédentaires: la couleur
brune domine aussi dans le plumage de notre cincle,
mais celte teinte passe au cendré au-dessus du corps ;
la gorge et la poitrine sont d'un blanc pur, le ventre
est roux, le bec noir, l'iris gris de perle et la queue
courte.
Cette espèce fréquente les bords des ruisseaux de nos
départements du centre et de l'est, depuis les Vosges
jusqu'au Jura ; on la rencontre aussi dans les Ardennes
et les Pyrénées. Le merle plongeur, martin -pêcheur
d'un nouveau genre, part en poussant un cri aigu à la
manière des alcyons et rase comme eux la surface des
eaux, cherchant sa vie au fond des rivières, dont il par-
court le lit en s'accrocliant dans le gravier avec ses
ongles. C'est ainsi qu'il saisit les larves des insectes qui
sont déposées dans la vase. — Les explorations sous-
marines du merle plongeur, que plusieurs naturalistes ont
observées, rencontrèrent dès le principe beaucoup d'in-
crédules et laissèrent des doutes dans l'esprit des sa-
vants. Boitard, ornithologiste sérieux et digne de foi,
KEVUE DES OISEAUX d'EUROPK. 163
avait dit formellement que le cincle marchait au fond
de l'eau et s'y maintenait assez longtemps : « J'en ai
« vu, ajoutait-il, sur les bords de la rivière d'Azergue,
(( dans le département du Rhône, venir au vol droit,
« sur la nappe tombante d'une cascade considérable,
« la percer comme une flèche et nicher dans un trou
« de rocher qui se trouvait derrière, au-dessus du bas-
« sin dans lequel l'eau se précipitait. »
Dans les surprenantes immersions du cincle, des
bulles d'air s'échappent de son corps et le recouvrent
d'un manteau de perles transparentes qui préservent ses
plumes du contact de l'eau; mais le curieux phénomène
de la respiration sous-aquatique reste sans explication.
L'organisme chez l'oiseau est tout spécial : il possède
à l'intérieur des réservoirs aérifères en comnnunication
avec les poumons, et la nalure a mis sans doute à la
disposition du cincle des ressources particulières que
nous ignorons.
En Ecosse, le merle plongeur fait sa principale rési-
dence dans les vallons des districts montagneux, par-
courus par des cours d'eau : « On s'arrête volontiers,
« dit Mac-Gillivray, pour le regarder, quand, fendant
« l'air comme un trait, il passe d'un vol égal et rapide.
« Le berger solitaire le voit apparaître avec joie, et le
ce pêcheur patient lui sourit, lorsqu'il aperçoit ce petit
« camarade, pêcheur comme lui, et dont les singuliers
« mouvements attirent son attention. » — Cette espèce
de cincle, si bien étudiée par Mac-Gillivray, est la
même que celle qu'on rencontre sur les bords des ri-
vières de France et qui fréquente aussi les grandes
164 cnAi'iTiU': ii.
Hébrides. C'est un oiseau qui a certains rapports de
formes avec les troglodytes et qui ne s'éloigne guère
de ses gîtes habituels que dans les fortes gelées. Il
descend alors les cours d'eau pour aller s'établir près
des cascades. Pendant le printemps et l'hiver, ses re-
traites favorites sont les écluses des moulins.
< Le vol du cincle, ajoute le naturaliste écossais,
« est toujours droit ; l'oiseau ne plane jamais ; il perche
« sur les pierres du bord des rivières ou sur les roches
4 qui s'élèvent au-dessus des eaux ; il se tient penché,
« les ailes légèrement pendantes, et fouette de sa queue,
<( à la manière des traquets. Il entre dans l'eau en
« marchant ou se pose dessus, et c'est alors qu'il
« plonge comme le macareux, sans s'inquiéter de la
c force du courant. — J'ai vu son mode d'action sous
« l'eau, et je puis assurer qu'il vole dans cet élément,
« car il se sert de ses ailes qu'il déploie comme s'il
« s'avançait au sein des airs; mais il ne peut se main-
ce tenir au fond qu'en dépensant une grande force_, et
« revdent à la surface comme un liége^ dès qu'il sus-
« pend un insta^^t ses efforts — Lorsqu'il cherche
« sa nourriture, il ne va pas loin sous l'eau ; il pose
« d'abord sur quelque point qui fait saillie sur les bords,
« ensuite il s'enfonce, reparaît bientôt, puis plonge
« encore, ou bien il prend sa volée pour aller s'abattre
« plus loin et fouiller une autre partie de la rivière. --
« Il part quelquefois du haut d'un rocher et fait de
« courtes excursions à travers l'eau. Durant ces exer-
« cices, sa tète apparaît de temps en temps, barbotant
« à la surface, puis il regagne son poste à la nage ou à
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 163
« gué. A proprement parler, le cincle plongeur ne
« marche pas au fond de l'eau, il s'y cramponne »
Le même observateur a vu un cincle évoluer dans
une nappe d'eau comme s'il eût volé dans l'air, mais
moins rapidement ; il a constaté que son corps se cou-
vrait de globules à mesure qu'il s'enfonçait davantage.
— Cet oiseau, malgré les assertions de plusieurs auteurs,
ne paraît se nourrir que de limés et de patelles d'eau
douce. Mao-Gillivray, qui en a ouvert plusieurs en dif-
férentes saisons, ne leur a jamais trouvé aulre chose
dans l'estomac. Ilfautdonc renoncera la croyance qu'on
s'est faite de la destruction des œufs de saumon par le
cincle plongeur, erreur qui s'est tellement accréditée
en Ecosse, que les ordonnances sur la protection de la
pêche fluviale ont mis hors la loi ces pauvres oiseaux,
bien innocents des ravages occasionnés par les dra-
gueurs de rivières.
Audubon, qui a confirmé toutes les observations de
son ami Mac-Gillivray, dit qu'elles sont, quant aux
habitudes, entièrement applicables au cincle américain
qui vit dans les cours d'eau qui se jettent dans la
Colombie.
Le loriot est un oiseau bien mieux placé dans la fa-
mille des turdusinées que le cincle : il fait ses premières
apparitions en Allemagne vers la Pentecôte et repart au
milieu de l'automne. Des bandes de loriots voyageurs
arrivent alors dans nos contrées méridionales pour se
rendre en Afrique, et l'île de Malte est citée comme
une de leurs stations de passage. Ils descendent au
printemps la vallée du Nil et remontent de nouveau vers
166 CUA PITRE H.
le nord. — Cet oiseau, à la brillante livrée jaune-serin,
relevée par les plumes noires des ailes et de la queue,
n'est pas moins remarquable par son cliant. Il ne se
journe dans nos forêts que pendant la belle saison; je
l'ai vu arriver à Nice à la fin de l'automne et ne s'y
arrêter que fort peu de temps avant de repartir pour
traverser la mer. On ne le rencontre que bien rare-
ment sur les autres points du littoral de l'ancienne
Provence.
D'après Hoëfer, ce joli oiseau, très-friand de cerises,
mais qui se noui'rit aussi d'insectes, viendrait nicher
dans nos climats et mettrait beaucoup d'ardeur à élever
sa couvée, qu'il défend intrépidement contre ses enne-
mis, y compris le coucou. Il aime n changer de lieu, et
quelque répandu qu'il soit dans les pays oii il niche, il
est des contrées qu'il semble éviter. BufTon assure qu'il
ne se trouve ni en Suède, ni en Angleterre, ni même en
France aux environs de Nantua, quoiqu'il se montre
régulièrement en Suisse deux fois dans l'année. On
rencontre cette même espèce au Bengale et en Chine.
XVI
Les SYLviADÉES OU BEC5-FINS. Ccttc uonibrcuse famille
comprend plus de cinquante espèces européennes, dont
la moitié au moins séjournent en France une partie de
l'année. La plupart sont des oiseaux migrateurs, so-
ciables, familiers, qui s'introduisent souvent dans les
vergers et les jardins, car, en général, ils ne semblent
pas redouter la présence de l'homme. Ils posent rare-
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 467
ment sur le sol, se glissent dans les foiirrés avec une
grande agilité, et se font remarquer par la gaieté de
leurs allures et la douceur de leur chant. Sous ce der-
nier rapport, il en est, parmi eux, qui se sont acquis
dans le monde une grande réputation. — Ces oiseaux
savent varier leur régime suivant les lieux et les sai-
sons : insectes, larves, chenilles, chrysalides, mouche-
rons, vers de terre, petites baies et fruits mous leur
conviennent également. On les a distribués en plusieurs
genres ou groupes que nous allons faire connaître.
Les traquets. (1) Ces petits oiseaux, vifs et remuants,
aux habitudes des gobe-mouches, sont presque tous
migrateurs et parcourent toute l'Europe. — Le traquet
motteux pose plus souvent à terre que les autres et
choisit toujours les mottes les plus apparentes ; il aime
à se percher sur les poteaux des palissades et sur les
pointes des buissons, où il se tient à l'affût des insectes
ailés qui passent à sa portée. Les chasseurs l'appellent
cul-blanc et le recherchent à cause de son embonpoint.
On le rencontre depuis les montagnes de la Scandinavie
jusque dans nos contrées méridionales. Il se montre en
Provence vers l'automne et doit aller passer l'hiver en
Afrique, car je l'ai vu toujours arriver aux Canaries au
printemps et faire un court séjour dans cette île. — Le
tarier et le pâtre sont deux autres espèces de passage
qu'on rencontre dans les plaines rocailleuses et dans les'
(l) SylviadÉes ou BEGS-FINS : Traquets. I.e Motteux, Saxicola
œnanthe, Bechst. — Le Tarier, S. rubetra, id. — Le Pâtre, Saxi-
colarubicola, id.- Le Rieur. S, cachinnans, Tem.— L'Oreillard, S.
aurita, Tem. — Le Stapazin, S. Stapazina, Tem. — Le Leuco-
mèle, S. Leucomela, id.
1(58 CHAPITRE II.
liruyères. — Le traquet rieur, l'oreillard et le stapazni
luibitcnt plus spécialement le midi de l'Europe et se
montrent assez fréquemment sur les côtes de la Médi-
terranée. — Le leucomèle est un traquet des pays
froids qui descend rarement dans le midi.
Les fauvettes forment un genre des plus nombreux
en espèces, qu'on a divisé en trois groupes, les rive-
raines, les sylvies elles muscivores; elles sont répar-
ties dans presque tous les pays de l'ancien et du nouveau
continent ; un grand nombre d'espèces des plus esti-
mées nichent en France et animent nos campagnes par
l'agrémentde leur chant. Presque toutes sont voyageuses
et nous quittent aux approches de l'hiver. Ces petits
passereaux ne se font guère remarquer en général par
l'éclat de leur plumage, dont la couleur est terne e*
uniforme, mais ils rachètent grandement la pauvreté de
leur robe par leur douceur, par leur voix séduisante,
leur familiarité et la grâce de leurs allures. Amies des
bosquets, les fauvettes se plaisent dans nos jardins et
viennent nicher souvent dans notre voisinage.
Les fauvettes riveraines (1) fréquentent les bords
des ruisseaux, se cachent dans les oseraies et chassent
aux insectes aquatiques. — La rousseroUe et la rubi-
gineuse, qui fréquentent le midi de la France et de
(1) Fauvettes riveraines ; La RousseroUe, Sylvia turcloîdes, Meyer.
— La Rubigineuse, S. galactodes, Tem. — La fauvette tachetée,
S. nxvia (Locustella). — La Luciiiuïde, S lucinoïdes, Savi (S. flu-
vialis, Meyer). — L'Aquatique, S. aquatica, Lath. — La faiiveUe
à moustaches, S. melanopogon^ Tem. La Locustelle, S. locus-
tella, I^ath. — La Phraginite, S phragmites, Bechst. — La Verde-
roUe, S. palustris, id. — Le ikc [in trapu S. eerthiola, Tem. — Le
Bec-fin des roseaux ou l'effarvatte, S. anmdinacea, Lath. (Mota-
cilla arundinacea, Gm.). — La Fauvette de Getti, S. Cetti, de la
Marmora.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 169
l'Espagne, sont dans ce cas ; la fauvette tachetée a les
mêmes habitudes; elle est plus commune en Autriche
et en Hongrie. La lucinoïde, l'aquatique et celle à
moustaches habitent l'Italie et se plaisent dans les terres
humides, parmi les grands saules qui ombragent les
bords des eaux. — La locustelle, la phragmite, le
bec-fin des roseaux ou l'effarvatte de Buffon, se ren-
contrent dans toute l'Europe tempérée ; enfin, la fau-
vette Getti, qu'on appelle aussi rossignol de rivière, a
été découverte en Sardaigne.
Les sijlvies (1). Ce groupe est celui des meilleurs
chanteurs, des vrais virtuoses ; à leur tète se présente
d'abord le grand rossignol ou rossignol-progné, dont
l'époque des migrations, comme chez la plupart des
oiseaux de passage, varie nécessairement suivant la
température des diverses contrées qu'il habite. En
Angleterre, c'est au mois d'avril que les rossignols se
mettent en voyage; dans la basse Italie, au contraire,
leur départ ne s'opère qu'en novembre, tandis qu'en
France et en Allemagne ils disparaissent au mois de
septembre. — L'instinct des migrations persiste chez
ces oiseaux dans la captivité, et on les voit s'agiter et
{[) Les sylvains ou sylvies: Rossi^'nol, Sylvia hiscinia. Lath. —
Sylvie ptiilomele, S. ■philomela, Bechst — S. soyeuse, S. Sericea,
Natt. — S. orpliée, S. or'phea. Tem. Fauvette à tète noire, S.
atricapilla, Lath. — La mélanocephale. S. melanocephala, id. —
Kouge gorge. S. nibecida, id. — Passerinette. S. passerina, id. —
La sarde, S. sarcla, Tem. — Bec-fin pittccliou, S. provincialis,
Gm. — galactote, S. galactodes, Tem. — Babiilarde. S. cwruca,
Latti. — Bec-lin raye, S. misoria, Beclist. — Gorge bleue, S. sue-
cica, Lath.- Rouge-queue, S. tithys. Scop. — Grisette, S cinerea,
Lath. — Fauvette à lunettes, S. conspicillata^ id. — Bec-fin subal-
pin, S. leupogon, Weyers. — Bec-fin Ruiipel, S. ruppelii, Tem. —
Fauvette des jardins, S. hortensis, Bechst,
^70 CHAPITRE, II.
se tourmenter dans leur cage lorsqu'arrive l'époque où
les autres abandonnent nos climats. — Suivant Tous—
sencl, les rossignols qui émigrcnl de France, après les
nichées, pour se rendre en Egypte ou en Syrie, cherchent
à traverser la mer sur le plus court espace et se dirigent
vers l'est en passant parle Tyrol, l'Autriche méridionale,
la Dalmatie, l'Epire et les îles de l'Archipel. Le fait est
que ces chantres d'harmonie quittent nos bois dès le
commencement de l'été, et si tous ne suivent pas l'iti-
néraire indiqué, beaucoup atteindront le même but en
longeant l'Italie et la Sicile pour aller se reposer à
Malte et passer de là en Afrique ou en Asie. On peut
bien supposer du moins qu'ils prennent aussi ce chemin,
puisqu'on n'en voit plus en hiveret qu'ils ne se montrent
que bien rarement en Provence et dans les autres par-
ties de l'Europe occidentale qui bordent la Méditer-
ranée. Cette espèce remplace la philomèle dans tout
l'Orient européen et probablement aussi dans l'Asie-
Mineure.
La Sylvie philomèle est un autre rossignol dont les
ravissants accords se font entendre dans les pays du
nord, principalement en Danemark et en Suède. Cette
espèce émigré comme l'autre, mais ne se montre pas
chez nous. « Aux approches de l'hiver, dit Hoëfer, les
rossignols nous quittent tous et cette émigration est
générale dans toute l'Europe, même en Italie et en
Grèce. Où vont nos musiciens? Personne ne le sait au
juste. On pense qu'ils vont se réfugier en Asie. Cette
opinion laisse de la marge ; l'Asie est le plus grand de
nos continents. On trouve, dit-on, des rossignols toute
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 171
l'année en Perse et dans plusieurs contrées de la Chine.
11 ne paraît pas y en avoir en Afrique. »
La Sylvie soyeuse habite l'Espagne et sa présence a
été signalée dans les environs de Gibraltar. — L'or-
phée ne se rencontre que dans le Midi et n'est peut-être
que le bul-bul des Orientaux. — La fauvette tête noire
et la mélanocéphale fréquentent les mêmes contrées et
vont chercher en hiver des régions encore plus tem-
pérées.
A ces chanteurs hors ligne, ajoutons le rouge-gorge
aux douces mélodies : cette charmante sylvie est des
plus lamilières; elle se décide rarement à passer la mer
et se fixe volontiers dans les cantons abrités de la
France et de plusieurs autres parties de l'Europe. On
rencontre aussi notre rouge-gorge dans les grandes
îles de la Méditcranée. C'est une des espèces dont j'ai
signalé la présence aux îles Canaries.
Une quinzaine d'autres espèces de becs-fms du genre
Sylvie visitent aussi nos contrées : les principales sont,
la passerinette, la sarde, le pittechou, la galactote et
la babillarde, qui fréquentent le midi de l'Europe, le
bec-fm rayé, le gorge-bleue et le rouge-queue ou fau-
vette tithys, qui sont plus communes dans le nord, la
fauvette grisette, celle à lunettes^ qui nous quittent à la
fin de l'automne et reparaissent au printemps avec les
autres. Le bec-fin se plaît dans l'île de Candie et ne
paraît que rarement sur le continent ; la fauvette des
jardins, une des plus gracieuses, est très- commune en
Italie et s'y présente en tro ipes à l'époque des pas-
sages et de son obésité (octobre), aussi l'estime-t-on
172 CHAPITHE II.
alors bien plus pour la succulence de sa chair que pour
le mérite de son chant.
Les becs-fins de la division des muscivores (1) ont
les habitudes des fauvettes riveraines et des traquels ;
les plus connus sont le grand pouillot ou fauvette des
roseaux, le petit pouillot ou le chantre, que le froid
chasse de nos contrées, le siffleur, le véloce ou petite
fauvette rousse, le pouillot à gorge blanche et le cisli-
cole, qui fréquentent aussi nos pays pendant la belle
saison.
Âccenteurs (2). A la suite de ces becs-fins, nous men-
tionnerons trois autres oiseaux chanteurs qui se rap-
prochent des sylvies : l'accenteur des Alpes, lemoucliet
ou fauvette d'hiver et le montagnard.
L'accenteur des Alpes, qui anime les solitudes de nos
hautes montagnes par son chant joyeux, descend rare-
ment dans les basses vallées et se maintient à des alti-
tudes de 4000 pieds, par un froid de 12 à 13 degrés C.
Le mouchet ou fauvette d'hiver, qu'on connaît aussi
sous le nom vulgaire de traîne-huisson , est un des
chantres de nos campagnes. Il vague sans cesse autour
des haies et se laisse a{)procher en vous fixant de son
regard le plus doux : « pauvre petit traîne-buisson, dit
de la Blanchère, charmant chanteur, mélancolique voix
(1) Fauvettes muscivores : Le grand pouillot ou fauvette des ro
seaux, Sijlvia hippolais, Lath. Le petit pouillot, S. trochilus, id.
Le sittleur, S. sibilatrix, Bechst. — Le veloce, S. rufa, Lath. —
Le pouiilut il gorge blauche, S. 7iattererii, Tem. — (S. bonclli, \ieil).
— Le cisticole, S. cisticola. Tem.
(2) Accenteur : L'accenteur des Alpes, accentor alpinus, Bechst.
— Le mouchet, A. modularis, Cuv. — L'accenteur montagnard.
A. montanellus, Tem.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 173
qui nous touche comme la plainte de la brise. — Hélas!
les chasseurs novices lui font une guerre trop facile, car
ils le trouvent partout sur leurs pas, dans ce beau pays
de France où l'on devrait un peu plus respecter les pe-
tits oiseaux du bon Dieu. »
L'accenteur montagnard se rencontre jusque dans la
partie orientale de l'ancien continent ; Brehin a tué des
oiseaux de celte espèce sur les bords du fleuve Amour.
Cet accenteur parcourt dans ses migrations la Grimée,
la basse Italie et quelques contrées de l'Europe méridio-
nale.
Troglodytes et roitelets (I). Le troglodyte est un autre
petit insectivore qui furète partout dans les bois. Oiseau
des moins farouches, il se réfugie en hiver aux alentours
des fermes et même se remise dedans. Étables, bûchers,
greniers, il s'accommode de tous les gîtes, pourvu qu'il
y trouve pitance. On n'en connaît qu'une seule espèce en
Europe, qui est assez commune en France et vit princi-
p.^.îement dans les haies, oii elle ne cesse de voltiger;
ses voyages d'hiver la portent des régions les plus sep-
tentrionales jusque dans les contrées du Midi.
Les roitelets sont de petits oiseaux mignons, moins
ramassés que les troglodytes, d'un plus joli plumage et
aux allures encore plus vives ; toujours gais, frétillants,
sautillant de branche en branche, sans cesse en quête de
petits insectes, très-courageux, s'inquiétant peu de leur
petitesse, et défendant vaillamment leur couvée des at-
(1) Troglodytes et roitelets : Le troglodyte commun, troglodytes
eiiropseus. Leach. (Sylvia troglodytes, Lath.)
Le roitelet ordinaire ou huppé, Sylvia regulus^ Lath. — Le
roitelet à bandeaux, sylvia ignicapilla, Brehm.
174 CUAPITRK II.
taques de l'oiseau de proie maraudeur. [Is abhorrent la
chouelte et ne la craignent pas, la poursuivent même avec
fureur en chercbant à l'aveugler. — L'Europe en pos-
sède deux espèces : le roitelet ordinaire ou le huppé, à
calotte jaune-orangé, qui vit dans les forêts d'arbres
verls, du midi de la France, et le roitelet à bandeaux, à
calotte rouge de feu. Le premier voyage dans différentes
parties du continent, de l'extrême nord jusqu'au sud ; le
second, le plus petit des oiseaux d'Europe, se laisse
voir plus fréquemmenten Italie, en Allemagne, enFrance
et daiiS les pays voisins.
Les hochequeues (1). Ce sont les lavandières et les
bergeronnettes, charmants oiseaux, inoffensifs, aux
formes élégantes, délicates et sveltes, aux appels sym-
pathiques et d'un timbre de voix des plus doux^ qui vivent
au bord des eaux, dans les terres humides et fraîche-
ment remuées. Ils marchent en courant, relèvent et
abaissent la queue par un mouvement continuel. Ces
jolis passereaux nichent dans les trous, près du sol,
sous les mottes, dans les petits buissons et quelquefois
dans de simples touffes d'herbes. Leur régime est le
même que celui des fauvettes ; tous sont enclins ai:X mi-
grations et se répandent l'hiver dans les chaudes ré-
gions de l'Afrique et de l'Asie pour revenir passer l'été
dans les pays du nord.
La lavandière lugubre, ainsi nommée sans doute à
cause de sa robe noire et de sa tète blanche, se voit plus
(1) Hochequeues : La Lavandière lugubre, Motacilla luguhris,
Fallas. — La grise, M. alha, S.
La bergeronnette jaune, motacilla boarula, L. — La printiinière,
M. flava, L. — La citrine, M. citreola, Pailas.
REVUE DES OISEAUX d'eUUOPE. 175
fréquemment dans le midi de la France. — La grise,
au contraire, est plus commune dans le nord.
Les bergeronnettes, qu'on appelle aussi' her g eretteSy
sont encore plus familières que leurs cousines les lavan-
dières, s'introduisent dans les jardins, courent le long
des plates-bandes et se plaisent dans les prairies en
compagnie avec les troupeaux. — La bergeronnette
jaune et la printanière, toutes les deux d'un joli plumage,
sont celles qu'on voit le plus souvent, surtout dans le
Nord. — La citrine habite de préférence larégion orien-
tale de la Russie européenne ; elle a étévueàHelgoland
et s'est montrée quelquefois en Grimée.
XVII
Anthidés (1). Les pipis ou farlouses^ que Linné ran-
geait parmi les alouettes et d'autres parmi les sylvies,
ont été réunis dans la petite famille des anthidés. On en
connaît plusieurs espèces, qui ne dédaignent pas les pe-
tites graines, mais la plupart font grand cas des ver-
misseaux, des pucerons, des fourmis ailées, et ont à peu
près le régime des fauvettes. Vives et agiles à la course
et d'allures gracieuses, les farlouses se décèlent sur le
sol par un petit cri d'appel doux et flûte, accompagné
d'un hochement de queue à la manière des bergeron-
nettes. Quelques-unes chantent en volant comme les
alouettes ; celles qui perchent sur les arbres et les buis-
(l) Anthidés : Pipis ou farlouses. Le pipi des buissons, Anthus
arboreus, Bechst. — Le pipi des prés, Apratensis, id.
Le pipi spioncelle, A. aquaticus, id. — L'agrodrome ou pipi
rousseline, A. rufescens, Tem.
Le corydalle ou pipi richard, A. richardi, VieiL
l. — 12.
176 CHAPITRE II.
sons sont friandes de fruits mous. Il en est dont le plu-
mage est tacheté comme celui des grives, mais la plupart
ont des teintes plus uniformes. — Ces oiseaux sont en
général plutôt vagabonds que migrateurs, vivent isolés
et erreii t dans les landes. Quelques espèces se rassemblent
en automne et parcourent le pays en petits vols ; les
unes se plaisent dans les terres fraîchement remuées,
courent dans les guérels, posent sur les mottes, d'autres
préfèrent la montagne, les coteaux pierreux, ou bien
les lieux humides, et se tiennent cachées dans les
herbes.
La farlouse ou pipi des buissons, que poursuivent les
chasseurs, se montre chez nous dès le mois de sep-
tembre et s'engraisse bien vite à la maturité des figues,
car c'est l'espèce qui les aime le plus. Toussenel a fait
observer que le nom de bec-figue qu'on applique à cer-
taines fauvettes doit être dévolu sans partage à notre
farlouse. Les Romains la nommèrent ficeduldy et ce pipi,
qui fréquente nos vignobles et nos vergers, pourrait
tout aussi bien revendiquer le nom de mange-raisin que
celui de mange-figue : « La voix du peuple a devancé
ce vœu, dit notre gracieux légendaire, et pour quelques
provinces de France, bec-figue et vignette sont syno-
nymes. » Toussenel a raison, car le poëte Martial a fait
dire à l'oiseau en question :
Cum me ficus alat, cum pascar dulcibus uvis,
Cur potius nomeii non dédit uva mihi ?
Mais quoiqu'il en soit, alouettes ou farlouses, pipis des
arbres ou des buissons, tous ces oiseaux sont appréciés
REVUE DES OISEAUX D'EUROrE. 177
des amateurs, qui n'ont rien à faire de nos nomencla-
tures et ne jugent que d'après leur goût.
La farlouse, qui a donné lieu à cette digression, ha-
bite nos contrées de l'intérieur une grande partie de
l'année et ne commence à se rapprocher des pays méri-
dionaux que vers la fin du mois d'août^ sans doute pour
se régaler dans la saison fructifère. Elle se tient cachée
dans les vignes et les grands figuiers aux larges feuilles,
quand le soleil chauffe la campagne. Parfois cette espèce
hiverne chez nous, mais la plupart du temps elle passe
en Espagne pour se rendre en Afrique.
Le pipi des prés vit dans les pâturages, les landes et
les endroits marécageux. — Le pipi spionceile habite
les montagnes alpines, au bord des ruisseaux, et n'appa-
raît dans nos contrées du midi que dans les hivers les
plus froids.
L'agrodrome ou pipi rousseline, qui perche comme
notre farlouse et n'en diffère que par le bec un peu plus
fort et l'ongle du pied un peu plus court, marche comme
elle en balançant la queue. 11 en est de même du cory-
dalle ou pipi richard, qui n'est pas irès-commun en
Europe et qu'on croit originaire d'Asie.
X.VJ1I
Alaudées(I). La famille des alaudées européennes
se compose d'oiseaux qui sont plutôt granivores qu'in-
sectivores, mais les graines qu'ils préfèrent sont celles
(1) ALÂ.UDÉES : L'alouette des champs, alauda arvensis. L. —
La calandre, A. calandra, L. — La calendrelle, A. brachydactyla,
Tem. — L'alouette cuchevis, A. cristata, L, -^ L'alouette hausse-
col, A. alpestris, L.
178 CHAPITRE II.
qu'ils pouvcnl avaler sans avoir besoin de les dépouiller
de leur glume. — Vives, agiles et coureuses, les alouettes
marchent autant qu'elles volent et sont répandues sur
tout le globe; chaque pays a les siennes: pays de plaines
ou champs de labour, prairies ou bruyères^, coteaux boi-
sés ou pierreux, terres vagues^ landes ou déserts, on
les voit partout. Plusieurs restent dans le Midi tout le
temps des couvées ; toutes nichent à terre, La Fontaine
l'a dit avant nous :
Les alouettes font leurs nids
Dans les blés quand ils sont en herbe.
C'est très-exact, car elles entrent en amour de bonne
heure, afin que leurs couvées soient déjà assez avancées
pour pouvoir prendre le vol avant la moisson. — Leur
chant sympathique se fait entendre aussitôt qu'elles
partent du sillon, et retentit en notes éclatantes lors-
qu'elles planent au haut des airs. C'est l'hymne du ma-
tin qu'elles répètent au déclin du jour comme un dernier
adieu au soleil couchant. Ces filles d'harmonie sont sé-
dentaires ou vagabondes selon les climats ; elles aiment
à vivre en plein soleil et préfèrent les lieux découverts,
aussi sont-elles trop souvent victimes des oiseaux de
proie et des chasseurs. — Toujours grasses et dodues,
les alouettes constituent un petit gibier des plus recher*
chés, gibier délicieux, il faut bien l'avouer, qui, suivant
l'expression d'un gastronome célèbre, « nous charme
par son chant durant sa vie et nous délecte après sa
mort. » — Le fusil, le miroir, le filet, tous les pièges
sont employés contre elles, même la lanterne-réflecteur
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 179
pour la chasse de nuit, lorsqu'éblouies par la lumière,
elles se laissent tuer à coups de battoir. — On pourrait
croire que la consommation qui se fait en Europe de
ces pauvres petits oiseaux est exagérée, si elle n'était
constatée par les relevés statistiques d'Allemagne et de
France: aux mois de septembre et d'octobre, il entre
sur le marché de Leipzig plus de 900,000 alouettes, et,
d'après Husson, en 1853, il s'est vendu à Paris
1,329,964 de ces mauviettes des restaurateurs.
L'alouette des champs est l'espèce la plus commune
chez nous ; c'est la cantatrice par excellence, la véritable
alouette française, celle des Gaulois, VAlauda, qu'ils
portaient pour emblème. On l'entend la première au
retour du printemps ; elle commence à chanter dès l'au-
rore et sa voix vibrante semble redoubler d'harmonie à
la fin du jour.
La calandre ou grande alouette hante les contrées de
l'Europe méridionale ; ses voyages s'étendent jusqu'en
Nubie et dans l'Inde. On entend son chant dans les nues,
quand elle passe en Provence vers la fin d'octobre, mais
les chasseurs savent la faire descendre sur la terre en
imitant son cri d'appel.
La calandrelle est une autre espèce du Midi, que les
migrations portent dans d'autres parties du globe. '—
L'alouette cochevis ou la huppée se plaît en France, dans
les campagnes champenoises et fréquente les grands
chemins, où elle a plus de chance de rencontrer des ali-
ments à sa convenance. Celle espèce émigré en petites
troupes vers la fin de l'automne.
L'alouette hausse-col ou l'otocris alpestre, remar-
180 CHAPITRE. 11.
quable par la grande tache circulaire qu'elle porte sur
la poitrine, se voit rarement dans le Midi; elle paraît
originaire des Alpes Scandinaves et.se retrouve dans les
montagnes de l'Asie centrale. — On peut en dire autant
de l'alouette de Tartarie qui ne se montre guère en
Europe que dans la Russie méridionale, et de l'alouette
bifasciée, de Nubie, qu'on voit parfois en Italie et en
Provence.
XIX
Passereaui granivores. Je réunis sous cette dénomi-
nation tous les passereaux qui se nourrissent plus spé-
cialement de graines que d'insectes, mais leur goût pour
le grain n'est pas exclusif; la plupart d'entre eux aiment
aussi les bourgeons, les feuilles tendres, les fruits mous,
recherchent les chenilles et les larves, à l'époque des
nichées, pour apporter la becquée à leurs petits. — Ce
sont, presque en général, des oiseaux chanteurs, sinon
mélodieux^ du moins agréables, parfois un peu étour-
dissants, il est vrai, mais qu'on entend pourtant avec
plaisir. Beaucoup sont migrateurs ; ceux des contrées
les plus septentrionales viennent passer l'hiver chez
nous; d'autres, qui redoutent la chaleur de nos étés,
nous quittent pour des climats qui leur sont plus con-
venables. Ceux-ci séjournent chez nous et y nichent,
ceux-là n'y font que passer et reviennent après leur
couvée. Quelques-uns sont sédentaires et ne quittent
pas la contrée, mais vagabondent d'un canton à l'autre
pour chercher de meilleurs abris ou des sites qui leur
olïrent plus de ressources.
REVUE DES OISEAUX d'UROPE. 181
Tous ces oiseaux sont sociables ; on les a distribués
en plusieurs familles. La plus importante est celle des
fringiliens, que nous subdiviserons en trois groupes :
bruants, fringilles et gros-becs.
Les Bruants (1). Ce sont presque tous des oiseaux de
passage; le bruant mélanocéphale ou embérize à capu-
chon fréquente la Grèce, le sud-est de l'Europe et les
îles adjacentes, oii il se montre en avril pour repartir
en août.
Le proyer est le plus grand des embérizoïdes ; ses
migrations s'étendent jusqu'en Afrique, où il se rend
vers le mois d'octobre, après avoir traversé la Provence
et l'Espagne. 11 est sédentaire aux îles Canaries et
figure dans la faune de cet archipel comme un des pas-
sereaux les plus abondants, surtout à TénérifiPe, où on
en voit des vols de plus d'un millier aux alentours des
sources d'eau et dans les terres à céréales.
Le bruant des roseaux fréquente les endroits maré-
cageux et ombragés ; c'est un oiseau gai et agile, qu'on
voit partout et qui se plaît au milieu des halliers. Il fuit
l'hiver, qu'il va passer dans les pays méridionaux, prin-
cipalement en Espagne.
L'ortolan, si estimé des gourmets, craint le froid
comme les autres ; des vols de cette espèce recherchée
(1) Bruants : Le melanocéphale, Emôema, me/anocep/ta/a Tem.
— Le proyer, E. miliaria, L. — Le bruant des roseaux, E. schœ-
nida^ L. L'ortolan, E. hortulana, L. — Le bruant jaune, E citri-
nella, L. — Le bruant de Lorraine, E. cia, L. — Le zizi ou bruant
des haies, E. cirlus. L. Le mitylène, E. lesbia, Gm. (L. provin-
cialis). - R. Gray mentionne IG espèces d'enibfrizoïdes , dont
plusieurs appartiennent aux contrées boréales, d'autres à l'Europe
centrale et méridionale : mais, faute de descriptions, nous ne par-
lons que de celles que nous connaissons.
i82 cn.APiTTUK II.
traversent la Provence dès le mois d'août et semblent
se diriger vers les Pyrénées, mais sans doute pour aller
plus loin. Voici du reste l'itinéraire qu'un chasseur
naturaliste des plus compétents, a tracé de cet oiseau :
« SCS quartiers d'hiver sont au delà des Pyrénées
« et des Alpes, en Italie et en Espagne. Ses demeures
« d'été sont en France, depuis les rives de l'Adour
ce jusqu'à celles de la Durance, dans la direction de
« l'est, et depuis les plages de la Méditerranée jus-
ce qu'aux montagnes des Cévennes, dans la direction
« du nord au sud. L'espèce ne s'élève guère au delà de
« nos anciennes provinces du midi; le Tarn et la Garonne
(( semblent lui servir de limites dans le pays ouvert.
ce L'ortolan arrive sur les bords du Tarn vers le 1 ou
(c 12 avril_, et recherche de préférence les plaines
« sèches, plantées de vignes. On dit que la plupart de
« ces voyageurs reviennent se fixer aux lieux où ils ont
« reçu le jour (1). » — Cette espèce est très-abon-
dante en Grèce, oii l'on prend les ortolans au filet pour
les garder quelques semaines, afin de les engraisser.
Le bruant jaune ou citrinelle, qui habite les régions
tempérées de l'Europe et de l'Asie, vit souvent en so-
ciété avec les ortolans. Il traverse la Provence en
octobre et va passer l'hiver dans des pays plus chauds.
Le bruant de Lorraine ou des prés, qu'on nomme
aussi bruant fou dans certaines provinces, se tient l'été
dans les pays montagneux. — Le zizi ou bruant des
haies est commun à tout le midi de la France, de même
qu'à l'Espagne. Ces deux espèces partent en bandes
(1) Tûussenel, Le monde des oiseaux, 2"= partie, p. 159.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. i83
nombreuses après les nichées. — Enfin le mitylène de
Provence est un oiseau du midi de l'Europe qu'on ren-
contre le plus souvent dans les pays qui bordent la Mé-
diterranée occidentale.
11 est bien encore quelques autres bruants qui vivent
dans les régions les plus septentrionales du continent
européen. Brehm cite, parmi les éperonnéSj le plectro-
phane lapon, qui a été vu quelquefois en Belgique et
en Allemagne, mais qui paraît préférer la Laponie et
les bords de la mer Glaciale. Quant au plectrophane
des neiges, qui habite les mêmes contrées et qu'on
trouve aussi au Spitzberg et à la Nouvelle-Zemble, cette
espèce descend rarement dans des latitudes plus basses.
Les FRiNGiLLEs (1). Cc groupc de granivores est le
plus nombreux en espèces ; la plupart des oiseaux qui
le composent font entendre un agréable ramage, plu-
sieurs même passent pour d'habiles ciianteurs ; nous
les diviserons en trois groupes : les moineaux, les pinsons
et les serins.
Les moineaux forment un type à part, que quelques
ornithologistes ont séparé des vrais fringilles en le
rangeant dans la petite famille des passerides.
Le moineau domestique, qui piaille et ne chante pas,
est très-sédentaire et préfère mourir de froid que de
(1) Moineaux : Moineau domestique, Fringilla domestica, L. —
M. d'Espagne, F. hispaniolmsis, Tem. (Passer salicicola, Roux).—
M. d'Italie, F. cisalpina. Tem. — Soulcie, F. petronia, Gm.
Pinsons : Pinson ordinaire, Fringilla cxlebs, L. — Pinson des
montagnes, F. montifringilla, L -- • Niverolle. F. nivalis, L.
Serins : Chardonneret, Fringilla carduelis, L. — Tarin, F. spinus,
L. — Sizerin boréal, Linaria boréalis, Br. (F. linaria) grande li-
notte, F. cannahina, L. — Cini ou serin méridional, F. meridio-
nalis.
184 cnAPiTRr: ii.
s'expatrier. De même que les différentes espèces de
fringiiles que possède l'Europe, le moineau domestique
est éminemment granivore, et omnivore au besoin,
suivant les milieux où il se trouve placé. 11 détruit aussi
beaucoup d'insectes et de chenilles pour lui et les siens.
— On le rencontre dans toute l'Europe, même dans la
région la plus au nord, car il paraît s'accommoder de
tous les climats et a été introduit dans les deux Améri-
ques et en Australie, où il s'est promptement propagé.
Oiseau familier et des plus sociables, il s'écarte peu de
la demeure de l'homme, où parfois il vient s'établir
en bandes nombreuses. — Notre pierrot, devenu privé,
est un goinfre qui mange tout ce qu'on lui offre, pain
trempé, brioches et autres friandises.
Le moineau d'Espagne, aux flancs noirs et à la gorge
d'un brun foncé, diffère essentiellement du moineau
domestique. La péninsule Ibérique, quelques îles de la
Méditerranée, tout le nord de l'Afrique et les Canaries
sont les différentes stations dont il a fait choix.
Le moineau d'Italie ou le cisalpin se trouve aussi
dans ^nos contrées méridionales, où on le confond sou-
vent avec le friquet des montagnes, autre moineau
qui appartient plus spécialement à la partie orientale
de notre continent et qui remonte au nord jusqu'en
Laponie.
Quant à la soulcie, qu'on connaît en Provence sous
le nom de passe, cette espèce habite de préférence le
midi de la France et l'Espagne, mais elle émigré en
Afrique à la fin de l'automne, et je l'ai retrouvée aux
Canaries tout à fait sédentaire.
REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 185
Les pinsons. Le pinson ordinaire habite l'été les pays
du nord et n'est que de passage dans nos contrées du
midi, oij on le rencontre en septembre et en octobre,
lorsqu'il traverse le pays dans ses migrations annuelles.
Toutefois, j'en ai vu quelques-uns à Nice pendantl'hiver.
— C'est un des chantres les plus estimés en Allemagne;
mais en Provence, les vieux mâles, qu'on tient en cage,
sont les seuls qui ramagent et le pinson sauvage ne fait
entendre que son cri d'appel qui certes n'est pas mélo-
dieux. — Plusieurs ornithologistes ont prétendu que
cette espèce n'émigrait pas, mais je l'ai vue passer en
Provence, aux mois de septembre et d'octobre, se diri-
geant vers le sud-est, du côté des Pyrénées.
Le pinson des montagnes pousse ses migrations des
bords de la Baltique jusqu'en Asie ; son passage dans
l'Europe centrale, comme dans le midi de la France et
en Espagne, a lieu vers la fin de l'été et en automne
mais quoiqu'on assure qu'il se montre en Provence, je
ne l'ai vu que bien rarement dans celte contrée, durant
les huit ou dix années que je m'y suis livré à la chasse.
Le niverolle habite toute la région montagneuse de
l'Europe, la Norvège, la Finlande, les Alpes, le Tyrol
et les Pyrénées.
Enfin le venturon vit dans les contrées tempérées e
se rencontre souvent en société avec les chardonnerets
et les linottes. Ce charmant gazouilleur est d'humeur
douce et sociable ; par ses mœurs comme par son port
il se rapproche beaucoup des serins, dont il a toutes
les allures. Son passage en Provence s'opère en octobre.
— ' « C'est un cousin de la linotte et un habitant exclusif
180 CHAPITRE II.
du midi de la France. Doux, timide, peu farouche
pourtant, il fréquente l'hiver les plaines en friche ; en
été il fuit sur les hautes montagnes. Très-recherché à
cause de son chant, on est parvenu à le faire reproduire
avec le canari. » (De la Blanclière.)
Les serins. Le chardonneret, au joli plumage, est
un des plus gentils de nos passereaux. Il s'assimile aux
pinsons par son bec pointu et effilé, mais ses habitudes
et ses mœurs, sa docilité et sa douceur, la gaieté de son
chant, son petit air cajoleur et sa vivacité, le rapprochent
des serins^ avec lesquels on le voit le plus souvent. —
Les chardonnerets qu'on élève en volière s'allient avec
le canari et produisent un hybride qui passe pour un
excellent chanteur. — Le chardonneret est très-répandu
en Europe depuis le nord jusqu'au midi ; il va hiverner
en Afrique et vit sédentaire aux Canaries. — Cet oiseau
voyage ordinairement en compagnie avec les linottes
et les tarins ; j'en ai rencontré souvent le matin faisant
entendre en volant ce petit cri joyeux que tous les
chasseurs connaissent.
Le tarin ou serin vert est un charmant petit oiseau,
non moins vif et allègre que le chardonneret ; il niche
dans le Nord et n'apparait dans nos contrées méridionales
que vers le commencement de novembre.
Le sizerin boréal ou petite linotte des montagnes habite
les régions septentrionales et ne quitte que rarement les
forêts de bouleaux pour descendre vers des climats plus
tempérés.
Le cini ou serin méridional parcourt en automne les
champs de la Provence et parait redouter nos hivers.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 187
La grande linotte vague en été un peu partout et se
nourrit, comme les autres serins, de graines de chardon,
de crucifères, de millet et d'autres semences menues.
Cette espèce est commune aux différentes parties de
l'ancien continent ; on la connaît dans toutes nos pro-
vinces. Je l'ai souvent rencontrée en mer, traversant la
Méditerranée au détroit de Gibraltar, et une fois sur
l'Océan, entre la côte occidentale du Maroc et l'île de
Madère.
Je ne parle pas ici du canari, dont il a été question
déjà dans le chapitre antérieur. — Ce serin est un
oiseau exotique qu'on ne possède en Europe qu'en cage
ou en volière, et qui probablement ne se reproduirait pas
chez nous à l'état sauvage ; il est acclimaté, mais non
naturalisé.
Gros-becs (1). Plaçons à leur tête le gros-bec vulgaire,
qu'on appelle aussi pinson royal je ne sais pourquoi ; le
nom de casse-noisetle lui conviendrait mieux. Grand
mangeur de cerises, il en sait aussi casser les noyaux ;
les amandes les plus dures ne résistent pas à son bec.
C'est du reste un oiseau assez stupide, connu dans tout
le midi de la France, ainsi qu'en Espagne, oii il est de
passage en octobre. — Quand un vol de gros-becs s'abat
sur un arbre, il suffit d'en tuer un pour que tous les
autres viennent s'y poser de nouveau et s'y faire décimer
(!) Gros- BECS : Pinson royal (gros-bec vulgaire) Loxia cocco-
thraustes, L. ~ Verdier, L. chloris, L.
Bouvreuil commnn, Pyrrhulavulgaris, Briss. (Loxia-pyrrhula,
Gm.) — Bouvreuil cramoisi, Pyrrhula erythrina, Tem. — Bec-
croisé des pins, Loxia curvirostra, L. — Bec-croisé des sapins,
Loxia pityopsittacus, Bechst. — Dur-bec, Loxia enudeator.
188 CHAPITRE II
tour à tour. Cette espèce paraît appartenir à la zone
tempérée de notre continent et ne se montre dans le
centre de l'Europe que pendant l'été ; M. de la Blan-
chère l'appelle un bouvreuil à la seconde puissance, à
cause des dégâts que ce gros-bec occasionne dans les
champs.
Le verdicr est encore un oiseau de nos pays tempérés,
qu'on retrouve en Asie, On le croit sédentaire dans le
midi de la France, mais il est plus probable qu'il émigré,
car on le voit rarement pendant l'hiver. Les bourgeons,
les petites baies, les fruits du sorbier et les graines
oléagineuses sont les aliments qui paraissent le mieux
lui convenir.
Le bouvreuil commun et le cramoisi sont des oiseaux
du nord, de passage seulement dans quelques provinces
du midi ; on aime à les tenir en cage, le cramoisi surtout,
pour entendre leur chant assez facile à perfectionner, et
bien que leur intelligence soit un peu bornée, on parvient
même à leur faire prononcer quelques mots. Ce sont au
fond d'assez jolis oiseaux que Buffon a peut-être un peu
trop loués et dont d'autres ont trop médit.
Les becs-cro.sés, aux mandibules bicornes, n'habitent
pendant l'été que les pays septentrionaux et descendent
l'hiver dans les régions moins froides. On t n distingue
deux espèces^ celle des sapins et le bec- croisé des pins,
qu'on voit plus souvent dans le nord de la France et en
Belgique, et qui s'aventure parfois jusque dans le midi.
L'un et l'autre ont reçu le nom vulgaire de perroquets
d'Allemagne ; la structure de leur bec leur sert pour
détacher les graines des conifères.
REVUE DES OISEVUX d'eUBOPE. 189
Le dur-bec, originaire des régions lesplus septentriona-
les de notre continent, et qui a été vu en Laponie et au
Groenland, fait quelquefois des apparitions dans le
nord de l'Europe. On cite des années de grand froid qui
furentsignalées par l'arrivée de légions de durs-becs que
les rigueurs de la température avaient chassés tout à coup
de leurs stations habituelles et qui vinrent se réfugier
sur les bords de la Baltique. Beaucoup se répandirent en
Prusse et dans d'autres contrées de l'Allemagne.
XX
Sturnidées (1). Nous n'avons à citer, dans cette
famille, que les étourneaux, oiseaux de passage qui
s'arrêtent peu dans les stations plantureuses qui se
présentent sur leur route. Leur vol est des plus rapides,
ils voyagent en troupes innombrables et j'ai vu bien
souvent en Espagne et en Afrique passer au-dessus de
ma tète ces trombes emplumées dont parle Toussenel,
immenses nuées qui obscurcissent la lumière du jour. —
Mais ceci n'est applicable qu'à l'étourneau vulgaire, le
sansonnet ; car l'espèce qu'on désigne sous le nom
û'unicolore ne se montre jamais aussi nombreuse et
ne se rencontre que dans les grandes îles de la Méditer-
ranée occidentale, en Espagne, en Italie et même dans
l'Inde, à ce qu'on dit.
L'étourneau vulgaire, bien connu des chasseurs,
habite toute l'Europe, même les régions les plus
Sturnidées : Etourneau vulgaire, Sturnus vulgaris. L. —
Etourneau unicolore, S. unicolor, La Marm.
190 CHAPITRE II.
froides ; il niche dans les Pyrénées et les Alpes, mais
se relire l'hiver dans les pays chauds. Cette espèce est
mieux partagée que sa congénère sous le rapport du
costume ; la tôte^ la gorge et le poitrail, qui sont d'un
beau noir à reflets violacés, avec l'extrémité des plumes
marquée d'un point blanc argenté, font à notre sansonnet
une livrée des plus fringantes.
Les migrations des étourneaux n'ont lieu que de jour;
ils s'arrêtent ordinairement à la tombée de la nuit dans
les terres marécageuses entourées d'arbres ou dans les
fourrés de roseaux qui bordent les prairies. On en voit
souvent de grandes bandes se mêler aux vanneaux, aux
pluviers et aux grives. — Oiseaux essentiellement
voyageurs, un besoin de déplacement semble les
tourmenter, « ils vont pour n'être pas où ils sont, plutôt
que pour être ailleurs », a dit Toussenel. Leur passage
dans nos contrées du midi a lieu en novembre ou en
décembre, et les grands vols, qui partent des Alpes ou
des Pyrénées, vont toujours faire une dernière visite à
leurs nids avant de se mettre en route.
Quant à leur régime, il est très-varié ; ils recherchent
les fruits et les insectes, et sont aussi très-friands de
fourmis et de limaces. Lens évalue à plus de 1 80,000
individus, les masses d'étourneaux qui fréquentent les
bords des étangs de certaines provinces d'Allemagne,
et à environ douze milliards, la quantité de mollusques
terrestres qu'ils détruisent. Aussi les aime-t-on non-seu-
lement pour leur gai babillage, leur familiarité et la fa-
culté qu'ils possèdent d'imiter la voix des autres oiseaux,
mais bien plus encore pour les services qu'ils rendent.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 191
Lorsque^ dans leurs pérégrinations, les sansonnets
s'abattent pêle-mêle dans les taillis, ils font un tapage
étourdissant, jacassent beaucoup avant de s'endormir,
et recommencent de plus belle dès le point du jour,
avant de reprendre leur course. Cette observation est de
Buffon ; en voici une autre de M. delà Blanchère. Les
étourneaux viennent quelquefois dans les villes, perchent
sur les grands arbres de nos promenades, et réunis en
immenses vols, ils se livrent, vers le soir, à des évolutions
des plus curieuses. « Prouesses, changements de front,
« girandoles, que toute la troupe exécute comme un seul
« oiseau, avec un ordre tel qu'on croirait qu'un com-
« mandement les guide. A Paris même, une énorme
<i troupe a longtemps établi domicile dans les environs
« de la Chambre des députés, avant que l'ouverture des
« nouvelles voies eût transformé ce quartier. »
L'étourneau est grand amateur d'olives noires : à
l'époque de la maturité de ces fruits, vers la fin de
l'année, il traverse la péninsule hispanique pour aller se
rassasier en Algérie et au^ Maroc, où il trouve encore, à
l'arrière-snison, de quoi satisfaire son appétit. — Je
me suislaisséraconterque, dans leurparcours d'Espagne,
après s'être rempli l'estomac dans les vergers d'oliviers,
ils emportent toujours une olive dans chaque patte, en
prévision des jeûnes qu'ils peuvent avoir à supporter
en chemin, mais sans réfléchir cependant qu'il faut né-
cessairement les lâcher lorsqu'ils perchent pour se reposer
le soir dans les cannaies de roseaux. Or ces canaveraJes,
comme on appelle en Espagne ces grandes cannaies, sont
une bonne fortune pour leurs propriétaires, qui font là une
T.- 13
192 CHAPITRE II.
abondante récolte d'olives qu'ils n'ont que la peine de
ramasser le lendemain. Qu'on se figure des vols de
plusieurs milliers d'oiseaux qui viennent successivement,
pendant tout le temps des passages, semer des millions
d'olives et qui repartent sans chercher à les recueillir,
étourneaux qu'ils sont ! — Je ne garantis pas le fait,
malgré qu'il m'ait été confirmé par plusieurs personnes
sérieuses et notamment par un vieux chasseur de Murcie,
qui avait mangé souvent de ces olives d'étourneaux
qu'on rencontre en si grande abondance dans les
campagnes. Je relate et rien de plus ; que ceux qui
doutent y aillent voir.
SiTTÉES (I). Cette famille ne compte qu'une espèce
en Europe, la sittelle torchepot, petit oiseau sédentaire
qui fait la chasse aux insectes à la manière des mésanges
et des pics. On le rencontre assez souvent dans nos bois
du centre et du nord ; je ne le cite que pour ne pas
l'oublier et terminer la série des passereaux conirostres.
XXI
Passereaux FissiROSTRES (2). Cette tribu ne se compose
que d'une seule famille, celle deshirondinées, dont nous
possédons plusieurs genres en Europe ; les martinets,
les engoulevents et les hirondelles proprement dites,
(1) SiTTÉES : La sittelle torchepot, StY^a eurojoœa, L.
(2) PasskheauX FISSIROSTRES : Eirondinées . Le martinet à
ventre blanc, Cypselus albinus, Teni. — Le martinet de muraille,
C. murarius, id. — L'engoulevent d'Europe, Caprimulgus euro-
pœus, L. — L'hirondelle domestique, Hirundo rustica, L. — L'hi-
rondelle des fenêtres, H. urbica. id. — L'hirondelle de rivage,
H. riparia, id. — L'hirondelle de rocher, H. rupestris, id.
REVUE DES OISEAUX DEUROPE. 193
tous oiseaux voyageurs par excellence et muscivores
passionnés.
Chacun connaît les hirondelles : les martinets, un peu
plus forts de taille et dont les ailes sont plus effilées, les
habitudes et les mœurs presque analogues, n'en diffèrent
pas essentiellement. Ils peuvent voler longtemps sans
se reposer, ils ne construisent pas de nids et habitent
dans les fentes des rochers et les trous des vieux murs,
qu'ils garnissent de matériaux dérobés où ils les trouvent,
même dans les nids des autres oiseaux. — Leurs migra-
tions devancent celles des hirondelles ; ils redoutent les
chaleurs de nos étés et nous quittent dès le mois d'août.
Les deux espèces européennes sont le martinet à ventre
blanc et celui de muraille.
L'engoulevent, qu'on voit dans nos contrées méridio-
nales, a le corps bariolé de blanc sur un fond roux, et
ne se montre qu'au crépuscule pour chasser aux pha-
lènes et aux petits insectes de nuit. Ce fissirostre noc-
turne nous arrive d'Afrique au printemps et repart
avant l'automne. Il est connu dans nos campagnes sous
le nom de crapaud volant.
Parmi les quatre espèces d'hirondelles que nous
possédons, l'hirondelle domestique et celle de fenêtres
sont presque identiques ; tout ce que nous aurons à
dire de l'une pourra se rapporter à Tautre, quant aux
mœurs et aux habitudes.
L'instinct de sociabilité est dominant chez les deux
espèces ; leur apparition est la première annonce du
printemps ; si elles aiment notre voisinage, nous ai-
mons aussi à les revoir quand elles reviennent à leurs
194 cnAPiTRK n.
nids, et, en les retrouvant sur la terre étrangère, elles
nous font songer à la patrie absente Nous voudrions
avoir leurs ailes!
Hirondelles, que l'espérance
Suit jusqu'en ces lointains climats,
Sans doute vous quittez la France,
De nos malheurs ne me parlez-vous pas ?
Lorsqu'elles s'en vont vers la fin de l'automne, elles
expriment leur inquiétude par des gazouillements
plaintifs, et l'on comprend à leurs cris d'appel, à leur
vol tumultueux, qu'une grande affaire les préoccupe :
c'est qu'elles vont abandonner leurs nids pour entre-
prendre ce voyage de long cours qui doit les trans-
porter dans un autre hémisphère. — Qui n'a pas fre-
donné dans sa jeunesse cette jolie chanson de Florian ?
Lorsque les premières gelées
Font tomber la feuille des bois.
Les hirondelles rassemblées
S'appellent toutes sur les toits;
Partons, partons, se disent-elles.
Tous les poètes ont chanté l'hirondelle ; tous les
naturalistes ont parlé de la puissance de son vol, de ses
lointains voyages ; mais oii va l'hirondelle quand elle
nous quitte? Il serait difficile de répondre, car on la
trouve partout. Voyageuse infatigable, cette citoyenne
du monde se montre dans toutes les terres et sur toutes
les mers du globe, sur l'Atlantique comme dans le
grand Océan, du cap Nord au cap des Tempêtes^ de la
Terre de feu au Groenland. « Elle a reçu pour patrie
RlîVUE DES OISEAUX D'EUROPE. 195
toute la terre hahiîahle, et nul autre oiseau ne mesure
plus de latitudes dans sa double excursion annuelle.
Elle ignore le froid des frimas comme celui des cœurs ;
sa vie n'est qu'une longue fête, et son chant qu'un
hymne au printemps, à la liberté. » (ïoussenel.)
Cette fille de l'air fait tout en volant; elle chasse,
mange, gazouille, se baigne en rasant la surface de
l'eau ; elle se défend^ elle attaque, elle travaille, ra-
masse du mortier et bâtit son nid. J. Franklin dans sa
description de l'hirondelle a rivalisé de grâce et de
sentiment avec l'éminent ornithologiste que j'ai cité
tantôt : « Gomme les poètes, les navigateurs, les phi-
« losophes , dit-il , l'hirondelle poursuit toujours
« quelque chose ; mais plus heureuse qu'eux, elle
« atteint ce qu'elle poursuit La poétique beauté
« de l'hirondelle, qui traverse le ciel avec la vitesse du
« désir et de la pensée, l'association de cet oiseau
« avec le printemps^ cette jeunesse de l'année, avec
« l'amour, cette jeunesse des cœurs, les souffrances de
« sa couvée^ lorsque le père ou la mère se trouve
« détruit, tout doit exciter notre sympathie, notre
« humanité : tout demande grâce pour cette innocente
« et douce créature. Je me fais donc son avocat auprès
« des jeunes chasseurs ; je les supplie d'épargner celle
« qui ne demande à l'homme qu'un coin de nos de-
« meures pour y poser son nid, qu'un peu de boue
« pour le construire, qu'un peu de soleil et de ciel bleu
« pour être heureuse. Pour l'amour de Dieu^, ne tuez
« point les hirondelles !
« Il y a deux hommes dont l'hirondelle n'a rien à
196 CHAPiTiu-: II.
« craindre, deux hommes auprès desquels il est inutile
« de plaider la cause de cet oiseau : c'est le prisonnier
« et l'exilé. Au jjrisonnier l'hirondelle dit : Liherté !
« à l'exilé elle dit : Patrie ! »
Spallanzani observa dix-huit ans le même couple
d'hirondelles revenir au même nid. Celte constance
dans l'affection de ces oiseaux pour le berceau de leurs
amours est heureusement favorisée par la rapidité de
leur vol, qui les préserve des mauvaises chances dans
leurs migrations lointaines. — Les hirondelles re-
partent à la fin des beaux jours, mais quelques retarda-
taires, qui prolongent trop leur station dans nos
climats, craignant de s'exposer en route aux intem-
péries et aux bourrasques, prennent le parti d'hiverner
dans des cavités où elles s'abritent, et restent là ense-
velies dans leur léthargie, pour ne reprendre le mouve-
ment et la vie aérienne qu'au retour de la belle saison.
Ces oiseaux passent d'Europe en Afrique et en Asie
à l'époque des migrations ; ils suivent les vaisseaux sur
l'Océan, se reposent sur les vergues et peuvent traverser
ainsi de très-grandes étendues de mer. — L'hirondelle
de rivage est moins familière et diff'ère par ses mœurs
de ses congénères ; elle se creuse des terriers oii elle
élève sa petite famille. — L'hirondelle de rocher est
encore plus farouche ; elle habite les solitudes des
montagnes et établit son nid dans les anfractuosités les
plus inaccessibles. On la rencontre dans les Alpes et les
Pyrénées, et elle n'apparaît qu'accidentellem.ent dans le
centre de la France. C'est celle qui repart la dernière
quand vient l'hiver.
REVUE DES OISE\UX d'eUROPE. 197
XXII
Tribu des ténuirostres (1). La huppe^, à la robe d'un
roux-nankin et de la taille de la draine, est un oiseau
qui s'effraye au moindre bruit et déploie aussitôt la
belle aigrette de plumes qui couronne sa tête. Elle aime
à se tenir à terre où elle court avec beaucoup de légèreté
et de grâce ; cherchant les petits insectes, surtout les
sauterelles et les grillons. Son vol est lent quand elle
n'est pas en voyage, car ses migrations annuelles la
portent vers l'Afrique, d'où elle revient pour nicher au
printemps et repartir ensuite avant l'hiver. Son cri
d'appel est une espèce de roucoulement qu'elle répète
à [ilusieurs reprises à l'époque où elle s'accouple. Cet
oiseau, naturellement timide, devient pourtant très-
familier ; on l'a vu s'habituer promptement à la vie
domestique et purger les greniers des insectes qui les
infestent.
Le grimpereau commun, de la taille du roitelet, ap-
partient à notre faune française et explore les troncs
d'arbre à la manière des pics et des sittelles. La structure
de son bec l'a fait placer dans la tribu des ténuirostres,
mais il figurerait tout aussi bien parmi les grimpeurs, car
il s'appuie sur les liges roides de la queue pour monter
dans la position verticale et fureter partout. On le
rencontre d'habitude dans les forêts, mais il ne se laisse
(1) Tribu dks Ténuirostres ; La huppe d'Europe, Upupa epops L.
Le grimpereau commun, Certhia familiaris, L.
Le grimpereau des murailles, Tichodroma phwnicoptera, Tem
(Certhia muraria, Gm.)
igg CHAPITRE II.
pas beaucoup approcher, et son nom de familiaris ne
lui va guère.
Le tichodrome ou grimpereau des murailles, aux
ailes roses et noires, habite le Midi ; on le rencontre
assez fréquemment dans le Languedoc ; il est plus rare
dans les autres parties de la France et ne se montre que
dans quelques vallées du Jura, des Alpes et des Pyrénées,
où les chevriers lui donnent le joli nom de jmpillon de
roche, à cause de l'allure de son vol, quand, chassant
aux petits moucherons, il papillonne dans l'air.
XXiii
Tribu des syndactyles (1). Deux espèces seulement de
la famille des méropidées habitent l'Europe: l'une ne se
voit que dans les contrées méridionales, et le beau
climat de la Provence jouit presque exclusivement de
l'avantage de la posséder. Je veux parler du guêpier,
joli oiseau au brillant plumage, originaire d'Afrique,
bon voilier comme l'hirondelle, et grand chasseur de
guêpes, d'abeilles et de tous les insectes qu'il rencontre.
(Eil rouge de feu, corps brun-marron, nuancé de vert
à reflets métalliques, gorge et croupion jaune d'or,
collier noir, poitrine et ventre bleu-verdàtre, ailes
rousses, tel est le signalement de ce bel oiseau. Il vient
nous visiter au printemps, mais s'écarte peu des côtes
maritimes. — Les guêpiers voyagent toujours par grands
vols dans leur traversée de la Méditerranée ; ils fré-
(1) Syndagtyles : Le guêpier, niej'ops apiaster, L. —Alcyon ou
martin-pècheur, Alcedo ispida, L.
REVUE DES OISEVUX d'eUROPE. 199
quentent les îles de rArchipel ; on les dit assez communs
à Rhodes et à Candie ; j'en ai vu aussi quelquefois aux
Canaries, mais leur présence dans ces îles n'était
qu'accidentelle et ils n'y faisaient qu'un court séjour.
L'alcyon est un oiseau sédentaire qu'on rencontre
toujours seul, bien que la nature l'ait répandu dans tout
l'ancien monde, oii il est connu depuis les temps mytho-
logiques, mais son ancien nom s'est transformé, dans
notre langue moderne, en celui de martin-pêcheur. Sa
robe est d'un bleu d'azur à brillant reflet, sa gorge
couleur de rouille, son bec rouge-brun. Ce petit passe-
reau, à l'air triste et morose, souvent perché des heures
entières au bord de l'eau, sur la pointe d'un rocher ou
sur tout autre point saillant, ressemblerait assez à un
héron s'il avait les jambes plus longue et le cou moins
court ; il fréquente les rives des fleuves et des étangs,
et gagne les plage^^ maritimes quand il ne trouve plus à
se nourrir dans les eaux douces. Rien ne lui échappe du
poste d'observation qu'il se choisit ; silencieux tant
qu'il guette sa proie, il pousse un cri aigu dès qu'il
l'aperçoit, part comme un trait et la saisit en rasant la
surface de l'eau. C'est un des plus grands destructeurs
de fretin.
200 CHAPITRE II.
GRIMPEURS
XXIV
L'ordre des oiseaux grimpeurs est peu nombreux en
Europe et ne compte que six espèces de pics, un torcol
et un coucou (1).
Tous les pics ont les mêmes habitudes, ils frappent
de leur bec dur les troncs d'arbres pour faire sortir les
larves et les insectes cachés sous l'écorce ou qui ont
pénétré dans le bois^ les saisissent avec la plus grande
dextérité et en consomment des quantités considérables.
On les voit tourner autour des grosses branches avec
l'agilité des écureuils. Leur travail de charpentier,
exécuté à grands coups de bec avec une ardeur continue,
et qu'ils accompagnent, par intervalle, d'un petit cri
sonore^ se fait entendre au milieu du silence de la forêt.
— Les services qu'ils rendent, en purgeant les grands
végétaux de toutes les petites bêtes qui les rongent, les
ont fait placer au rang des espèces les plus utiles à
l'agriculteur. C'est du moins l'opinion des forestiers,
malgré tous les préjugés populaires qui accusent ces
pauvres pics d'une foule de méfaits imaginaires.
Ce sont en général des oiseaux peu sociabijs, qui se
plaisent dans leur indépendance et n'aiment pas à être
(1) Grimpeurs ; Pic vert à tète rouge, Picus viridis, L. — Grand
çic noir, Picus martius, L, — Pic moyen, P, médius, L. — Petite
épeiche, Picus minor, L. — Pic à tète grise, P. canus, Gra. —
L'épeiche. P. major, L.
Le torcol, Vunx torquilla, L.
Le coucou, Cuculus canorus, L.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 201
contrariés dans leurs travaux. Ils sont méfiants, ombra-
geux, rusés, très-ardents et tout aussi malins que le
chasseur, qui devrait laisser vivre en paix ces oiseaux
bienfaisants, dont la chair du reste est immangeable.
Le pic vert est celui dent on entend le cri le plus
souvent, surtout lorsqu'il part effrayé. Sa tête est ornée
d'une huppe de plumes rouges qu'il relève à volonté. —
Le pic épeiche ou grand pic est remarquable par sa tête
noire et vermeille, sa poitrine blanche et ses ailes
bariolées. — Le pic moyen et la petite épeiche ne
semblent qu'une variété des deux autres. Le premier
fréquente les forêts de l'Europe centrale ; le second se
rencontre plus fréquemment dans les contrées boisées
de l'orient et du nord. — Le grand pic noir est assez
commun en Suisse et en Allemagne^ il se plaît dans les
hautes futaies ; sa taille se rapproche de celle de la
corneille. — Le pic à tête grise ou pic cendré est rare
en France ; le mâle se distingue de la femelle par
quelques petites plumes rouges qui lui colorent le front.
Tous ces oiseaux sont enclins aux voyages ; l'espèce
à tête rouge, la plus répandue en France, se rencontre
aussi en Afrique et aux Canaries.
Le torcol a été classé parmi les grimpeurs, bien qu'il
ne grimpe pas ; on aurait pu tout aussi bien le ranger
parmi les passereaux, ordre très-élastique, dans lequel
se trouvent déjà une foule d'oiseaux de caractères am-
bigus. Quoi qu'il en soit, notre torcol d'Europe, qui
est très-friand de fourmis, se cramponne aussi aux
écorces des arbres pour faire la chasse aux petits
insectes, ^mais il est, dans cet exercice, bien moins
202 CHAPITRE II.
adroit que les pics. — C'est un oiseau fascinateur, ma-
lin comme un serpent, tantôt tapageant dans les bois où
il se tient caché, et tantôt silencieux, selon ses caprices.
Il est de passage en France et s'y arrête pendant la
belle saison. On le rencontre alors un peu partout ; ses
habitudes sont solitaires, et sa langue est extensible
comme celle des pics.
Quand par hasard on surprend un torcol dans les
bois, l'oiseau vous fixe en exécutant avec la tète et le
cou des mouvements de torsion des plus singuliers. On
se croirait en présence d'une petite vipère, car la cou-
leur du plumage du torcol est celle des reptiles. Je me
souviens encore de l'impression qui m'est restée d'un
torcol que je tuais (il y a de cela beaucoup plus d'un
demi-siècle) . Je le tenais blessé dans la main, lors-
qu'il poussa un sifflement qui me donna le frisson et se
prit à me magnétiser de son œil d'aspic, en dardant sa
langue et faisant le tourne-tête (1). — Je renvoie le lec-
teur au livre de Toussenel (2),; s'il veut s'instruire à fond
de l'histoire de l'oiseau-reptile et de l'effroi qu'il pro-
duit sur le 'gamin dénicheur qui ne s'attend pas à le
trouver au nid.
Les coucous font partie aussi de la famille des pieées
et volent à la sourdine comme les rapaces nocturnes.
Ce sont des [oiseaux voyageurs (qui arrivent chez nous
dès les premiers jours du printemps et s'en vont vers
l'automne. L'espèce d'Europe, au chant monotone, est
connue par ces cris d'appel qui donnent lieu dans les
(1) C'est le nom que les Anglais donnent au torcol {Snake-bird.)
; (2) Le monde des Oiseaux, 2« partie, p, 381-386.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 203
campagnes à tant de plaisanteries. On doit à Levaillant
d'avoir rectifié plusieurs faits relatifs au coucou et dé-
truit un préjugé populaire qui faisait pondre cet oiseau
par la bouche. — Quant au dépôt de l'œuf du coucou
dans un nid de fauvette, pour se débarrasser des ennuis
de l'incubation et le faire couver par une mère étran-
gère, c'est chose bien avérée. La fauvette, en adoptant
cet intrus, nourrit le jeune oiseau avec les mêmes soins
qu'elle prodigue à sa propre famille. Buffon raconte,
comme témoin oculaire, la mort d'un jeune coucou mis
en cage et nourri par la fauvette qui l'avait couvé : le
prisonnier, toujours affamé, se lançait avec tant d'ar-
deur sur sa mère adoptive, en allongeant son cou entre
les barreaux de la cage, qu'un jour il s'étrangla en
cherchant à engloutir à la fois dans son gosier la petite
tête de sa pourvoyeuse avec la becquée qu'elle lui ap-
portait ; et pourtant, ces pauvres petites fauvettes per-
sévèrent dans leur office de nourrices d'emprunt.
PIGEONS
XXV
Les pigeons forment un ordre d'oiseaux qui établissent
le passage naturel entre les passereaux et les gallina-
cés ; ils en sont le trait-d'union. On les a divisés en
divers sous-geares ; les colomhi-gallines, haut montés
sur leurs torses, qui cherchent leur nourriture par terre
et ne perchent pas, ou du moins rarement, et quelques
204 CHAPITRE II.
autres espèces étrangères, dont la tête est ornée de
caroncules, sembleraient rapprocher les pigeons des
gallinacés ; mais, d'autre part, les vrais pigeons, qui
sont tous monogames, présentent beaucoup d'analogie
avec les passereaux par leurs formes, leurs instincts
sociables, leurs habitudes voyageuses et par la rapidité
de leur vol.
Nous possédons en Europe quatre espèces de pi-
geons (1) y compris les tourterelles.
Les pigeons ramiers, qui habitent les taillis dans le
voisinage des champs cultivés, sont défiants et farouches ;
ils se rassemblent en bandes nombreuses au commence-
ment de l'automne, et se dirigent en masses serrées
vers le sud-ouest, pour franchir les Pyrénées par les
gorges occidentales. Ils volent ordinairement en rasant
la terre par de fortes brises de nord-ouest. Leurs
voyages s'effectuent de très-grand malin, afin d'éviter
les rapaces. On dit que quelques-uns hivernent dans les
foréls de nos provinces de l'est. Toutes les graines,
céréales ou légumineuses, bourgeons tendres, fraises
sauvages, composent leur nourriture.
Les colombins ou petits ramiers, très-communs dans
les bois de Gompiègne et de Rambouillet, sont aussi
des oiseaux farouches qui vivent du même régime que
les grands ramiers. Celte espèce, aux ailes bordées de
noir, voyage également en grandes troupes à l'époque
des migratiors.
(1) PiGKONS : Le Ramier, Columba palumbes, L. — - Le colombin
ou petit ramier, C. WJias, id. — Le biset ou pigeon de roche. C.
livia^ L. — La tourterelle commune, C. turtur, L. — La blonde à
collier, C. risoria, L.
RRVDE DES OISEAUX d'eUROPE. 205
Les pigeons bisets ou pigeons de roche, types de nos
pigeons domestiques, fréquentent nos côtes de la Médi-
terranée et nichent dans les rochers ; ils ont les mêmes
habitudes que les autres. Des vols considérables de
cette espèce traversent les Pyrénées orientales pour se
rendre en Afrique et revenir au printemps.
En général, les pigeons que nous avons soumis à la
domesticité ne s'attachent au colombier que par les
soins qu'on leur prodigue et la facilité qu'ils rencon-
trent d'un abri commode et d'une nourriture assurée.
Leur soumission à l'état privé n'est que relative : si les
avantages qu'ils y trouvent viennent à leur manquer, ils
abandonnent la place pour aller chercher fortune ail-
leurs et ne reviennent plus. Ce sont des oiseaux fami-
liers, acclimatés, qui sont devenus nos hôtes.
Tous les pigeons sont bons voiliers, et ces voyageurs
aériens peuvent parcourir en quelques heures des
espaces considérables; aussi sont-ils employés souvent
comme porteurs de messages. Leur emploipourla trans-
mission des dépêches était déjà en usage chez les
Romains. Décimus Brutus envoyait au camp des con-
suls des lettres d'avis, dont les pigeons étaient por-
teurs : « A quoi pouvaient servir à Antoine les retran-
chements et la vigilance des soldats^ quand les courriers
prenaient le chemin des airs? » disait Pline.
Les services que les pigeons messagers ont rendus,
pendant le siège de Paris, sont aujourd'hui connus de
tout le monde ; mais on ne lira pas sans éprouver un
sentiment d'admiration quelques lignes du récit de
M. Tissandier, dans son curieux ouvrage, En ballon
QQg CHATITRE lî.
pendant le siège, sur rinslinct merveilleux qui guide les
pigeons voyageurs ;
(( Je monte dans la nacelle nu moment que le
« canon gronde avec une violence extrême. J'embrasse
« mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui com-
« battent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de
« la patrie en danger remplit mon âme. On attend là-
<. bas ces ballots de dépêches qui me sont contîés ; le
« moment est grave et solennel : — Lâchez tout ! —
(c et me voihà flottant au milieu de l'air! »
L'aéronaule venait d'arriver à Dreux avec le ballon
Je Céleste, un paquet de dépêches et une cage de
pigeons. Il avait été convenu, en partant de Paris, que
dès qu'il prendrait terre en lieu sûr, il expédierait aus-
sitôt deux pigeons pour annoncer son heureuse réus-
site....
« Qu'ai-je à faire maintenant? écrit-il. — ■ A
« lancer mes pigeons pour apprendre à mes amis que
« je suis encore de ce monde, et pour annoncer que
<f mes dépêches sont en sûreté. — Je cours à la sous-
" préfecture où j'ai envoyé mes messagers ailés. On
« leur a donné du blé et de l'eau ; ils agitent leurs ailes
« dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre
« sans remuer. Je lui attache à une plume de la queue
« ma petite missive écrite sur papier fin. Je le lâche;
« il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée.
« Je renouvelle la même opération pour le second
« pigeon, qui va se poser à côté de son compagnon.
« Nous les observons attentivement Quelques
« secondes se passent... Tout à coup les deux pigeons
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 207
« battent de l'aile et bondissent d'un trait à 100 mètres
« de haut. Là ils planent, s'orientent ; ils se tournent
« vivement vers tous les points de l'horizon ; leur bec
« oscille comme l'aiguille d'une boussole cherchant un
« pôle mystérieux. Les voilà bientôt qui ont reconnu
« leur route : ils filent comme des flèches en droite
(( ligne dans la direction de Paris ! »
En effet, le même jour, à huit heures dn soir, les
deux pigeons étaient au gîte, annonçant l'heureuse
descente du Céleste à Dreux !
Les tourterelles, qu'on range parmi les colombes, ont
des mœurs et des habitudes analogues. — La tourte-
relle commune, à manteau fauve, vient nicher dans nos
bois. — La blonde à collier, qu'on élève en volière,
paraît être, comme l'autre, originaire d'Afrique, mais
ses migrations sont inconnues.
Pigeons et tourterelles sont synonymes, quand on
parle d'oiseaux privés, aux mœurs douces et cares-
santeSj, qu'on cite comme modèles de tendresse :
« Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre »
La Fontaine.
Si ces oiseaux n'ont pas la vivacité ni les sémillantes
allures qui caractérisent beaucoup de passereaux, leur
candeur, leur timidité, leur înnoceHce, nous les rendent
sympathiques. Les chasseurs pourtant ne les épargnent
pas plus que les rapaces, pour se procurer un gibier
généralement estimé. — Ces pauvres oiseaux, sans
moyens de défense, n'ont pour eux que la rapidité de
la fuite, qui souvent ne les sauve pas. — On les voit
I. - 14
208 CHAPITRK II.
toujours par couples, se caressant sans cesse dans les
bois, comme en plein champ, ou bien se tenant cachés
sous la feuillée, dans les endroits solitaires, où ils font
entendre leurs roucoulements amoureux. Laissons vivre
du moins ceux qui jouissent encore de toute leur liberté ;
ceux des colombiers ont la chair plus tendre et devraient
bien nous suffire.
GALLINACÉS.
XX Vï
Les gallinacés, oiseaux généralement polygames,
pulvérisateurs, qui aiment à gratter la terre et à se
vautrer dans la poussière, se nourrissent de graines, de
fruits, de feuilles tendres et ne sont pas moins avides
d'insectes, de vers, de larves, quand ils en trouvent. —
La plupart nichent par terre, sur l'herbe sèche et dans
des nids improvisés où ils déposent beaucoup d'œufs, à
l'incubation desquels les mâles ne prennent guère part.
Les petits marchent seuls dès leur sortie de la coquille
et suivent de suite la mère à la recherche d'aliments
qu'elle leur déterre ou qu'ils se procurent eux-mêmes.
Telles sont les habitudes de presque tous les gallinacés
qu'on a rangés dans la famille des phasianidés (1), à la
(1) Gallinacés: Thasianidés. Coq domestique, P/iasmm<s Gallus,
L. (Gallus domesticus, Briss.) — Faon, Pavo cristatus, L. — Faisan,
Phasianus coîchicus, L. — Dindon, Meleagris gallo-pavo, L. —
Pintade, Numida meleagris, L.
REVUE DES OISEAUX D 'EUROPE. 209
tête de laquelle se présente d'abord le coq et la poule
{gallus et gallina), qui ont donné le nom à l'ordre ; ensuite
le paon, le faisan, le dindon et la pintade, tous oiseaux
d'origine étrangère, dès longtemps acclimatés en Europe
et dont les types sauvages furent introduits pour faire
souche.
Le coq et sa poule sont originaires de l'Inde et des
îles Carolines les plus rapprochées de la côte asiatique ;
leur corps charnu, leurs ailes courtes, leur queue ample
et fournie, et la faiblesse de leurs muscles pectoraux,
rendent leur vol lourd et difficile ; aussi, à l'état libre,
ces gallinacés sont sédentaires et s'écartent peu des lieux
oii ils ont pris naissance. Ils sont trop bien connus,
depuis qu'on en a fait des oiseaux de basse-cour, pour
qu'il soit nécessaire de nous y arrêter.
On peut en dire autant, sous ce rapport, des autres
phasianidés ; les paons ont été apportés en Europe des
Indes orientales, au temps d'Alexandre le Grand. Le
splendide plumage des mâles, la belle aigrette qui
couronne leur front, les brillantes couleurs des plumes
de la queue, dont les barbes d'un vert lustré d'or, et
ocellées de taches miroitantes, s'inondent de pierreries
quand ces oiseaux font la roue, ont fait de cette superbe
espèce une des plus belles de la création. Les anciens
en firent l'attribut de l'orgueil et de la puissance ; les
paons étaient servis à table dans les repas les plus somp-
tueux; mais leur chair sèche et un peu coriace n'a rien
de bien ragoûtant, et ces oiseaux ne seront jamais re-
cherchés que pour l'ornement de nos parcs.
Le faisan commun, que nous possédons et qui s'est
210 CHAPITRE II.
répandu dans plusieurs parties de l'Europe, est originaire
de la Colchide ; son introduction date d'une époque très-
ancienne ; on la fait remonter à l'expédition des
Argonautes. Toutefois cet oiseau remarquable par sa
jolie robe et sa longue queue exige encore de nos jours
de très-grands soins pour se propager dans les parcs
et les forêts réservées. On ne le rencontre réellement à
l'état sauvage que dans quelques contrées très-tempérées.
C'est, le plus souvent, dans les terres boisées qu'il pré-
fère se tenir. Naturellement craintif et défiant, ses
habitudes sont solitaires, et il choisit toujours les
buissons les plus touffus pour s'établir pendant ses
couvées.
Le dindon est certainement, comme l'a proclamé
l'illustre auteur de la physiologie du goût;, un des plus
beaux cadeaux que le Nouveau Monde ait faits à l'ancien.
Cet excellent oiseau, originaire des États-Unis, a été
introduit en France parles Jésuites, en 1570, puis de là
dans toute l'Europe. Les premières dindes furent servies
aux noces de Charles IX. Audubon, qui a souvent chassé
le dindon sauvage, considère ce beau gallinacé comme
une espèce régionale, propre aux vastes forêts de l'Illi-
nois et de l'Ohio.
Les pintades proviennent d'Afrique ; on les élève
dans nos poulaillers ; ce sont des oiseaux acclimatés,
mais beaucoup moins apprivoisés que nos poules.
Les tétraonidées (1). Autre famille de gallinacés
(1) TÉTRAONIDÉES : Tétras auerhan ou coq de jbruyère, Tetrao
urogallus, L. — Tétras birkhan, Tetrao tetrix, L. — tétras rouge,
T. scoticiis, Lath. — Gelinotte, T. bonasia, L. - Lagopède ou
perdrix blanche, T. lagopus, L. — Lagopède des saules, T. saliceti,
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 2H
qui comprend, parmi les genres européens;, les tétras,
les gelinottes, les lagopèdes, les gangas, les perdrix,
les cailles et les turnix.
Le tétras auerhan ou grand coq de bruyère est un
oiseau de la taille de notre coq domestique, mais plus
bas de jambes et sans éperons; ses pieds sont couverts
de petites plumes jusqu'à la naissance des doigts ; sa
queue, qu'il peut étaler en roue, son plumage brun-
noirâtre, parsemé de taches blanches, les brillants reflets
bronzés de sa poitrine et ses yeux de feu, arqués de
sourcils rouges, tout révèle en lui une nature des plus
énergiques et suffirait pour en faire un oiseau des plus
remarquables, s'il n'était apprécié depuis longtemps
comme un des meilleurs gibiers. Malheureusement les
chasseurs et les braconniers sont toujours à ses trousses
et la race de ces beaux tétras di.ninue chaque année.
Déjà les coqs de bruyère ne se montrent plus que dans
quelques cantons des Vosges, du Jura et des Pyrénées ;
avant qu'on ait fini de les détruire, citons un passage
d'un auteur qui a donné la description de la chasse du
grand tétras,
« .... On trouve encore l'occasion de tirer le coq de
« bruyère dans les traques du mois de novembre; il
« se montre alors plus à découvert que lorsqu'on le
« guette au chien d'arrêt. Quelles que soient la qualité
Tem. — Gelinotte des Pyrénées ou ganga-cata, Pterodes setarius,
Tem. {Tetrao alchata, L. ) — Ganga unibande, Pterodes arenarius,
Tem. — Perdrix bartavelle, Perdix saxatilis. Meyer. — Perdrix
de roche, P. pctrosa, Lath. — Perdrix grise, P. ciJierea, Lath. —
Perdrix rouge, P. rubra, Briss. — Francolin d'Europe, Perdix
francolinus , Lath, — Caille , Perdix coturnix , L. Turnix,
Hemipodius tachydromus.
212 CHAPITRE II.
« et la diversité du gibier, il reste le plus puissant
« attrait de nos battues, le ^ume qu'ambitionnent petits
« et grands, vieux ou jeunes, vétérans ou novices : son
• apparition devient l'événement de la journée.
« Les rabatteurs sont à l'œuvre ; leurs voix sonores
« font vibrer les échos des vallons, tout à coup un
« bruit se fait entendre qui domino tous les bruits, le
« àjau ! (Ce qui veut dire : au coq ! dans le patois des
« Vosges.) A ce cri plus d'un vieux chasseur se sent
0- plus ému que s'il entendait arriver sur lui un vieux
« solitaire (1). Le coq s'avance le cou tendu, les ailes
« immobiles, il rase la cime des pins ; le soleil fait
« miroiter son plumage; c'est bien alors qu'on peut
«t dire de lui : Voilà le roi de la montagne ! Un coup
« de fusil part, puis deux, puis trois ! Lo noble oiseau
« secoue ses ailes, laisse tomber quelques plumes,
« passe; et plusieurs nez s'allongent! Mais parfois
« aussi ses jours sont comptés, et il vient tomber lour-
« dément aux pieds du privilégié dont le carnet de
« chasse va enregistrer un nouveau triomphe. Très-
« fréquemment on blesse le coq sans pour cela le
« ramasser. Lorsqu'il se sent frappé à mort, il vole
« jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent, et meurt
« où il est tombé. Mais bien souvent il a pu accomplir
« un long trajet, on l'a perdu de vue derrière lesarbres,
« et il pourrit misérablement, ou trouve un tombeau
« indigne dans l'estomac d'un renard ou d'un chat
€ sauvage. — - Le coq de bruyère est_, en toute saison,
« un gibier dur à abattre ; son poitrail est garni d'une
(1) C'est le nom que les chasseurs donnent aux vieux sangliers.
REVUE DES OISEAUX D'EUROPE. 213
« épaisseur de chair incroyable ; ses os sont gros et
« très-résistants; ses plumes épaisses et serrées lui
« constituent une cuirasse, qui résiste à des plombs
« même de numéros inférieurs. Dans les Vosges, nous
« le tirons avec du plomb moulé de 14 à 16 grains au
« coup ; les braconniers, qui le tirent toujours posé,
« emploient la chevrotine et quelquefois la balle
« franche, d (M. E. Gridel.)
Le tétras birkhan ou coq de bouleau, à queue
fourchue, est une espèce sédentaire comme le grand
tétras, mais dont la taille est à peu près celle de nos
poules. La couleur de son plumage se rapproche beau-
coup de celle de l'auerhan. Cet oiseau est un peu plus
répandu dans les hautes montagnes du nord de l'Europe
et abandonne rarement la région des neiges pour des-
cendre dans les basses vallées. On le désigne souvent
sous le nom de petit coq de bruyère, et les chasseurs,
comme les gastronomes, en font aussi beaucoup de cas.
Ces tétras à queue fourchue, de même que leurs congé-
nères, se livrent entre eux des combats furieux, au com-
mencement du printemps, pour la possession des
femelles. Les vaincus se retirent de ces tournois plus
ou moins écloppés, et le vainqueur, ivre d'orgueil et
d'amour, bat des ailes en appelant ses compagnes par
des cris qui s'entendent au loin. — « Même nourriture^
mêmes mœurs farouches que le grand coq ; meilleure
chair, surtout celle des femelles : ce tétras est destiné
à disparaître comme son chef de file, dit de la Blan-
chère; à moins que^ pour les deux espèces, l'acclimata-
tion ou la domesticité ne devienne leur arche^ de salut. »
2i4i CDAPIÏRlî II.
Je ne citerai que pour mémoire le tétras ronge ou
poule de marais, de Latliam, car je ne le connais pas.
La gelinotte, quoique de petite taille, est très-reclier-
chée pour la délicatesse de sa chair, et de là lui vient
son nom spécifique de honaùa ; elle est à peu près de
la grosseur de la perdrix grise. Les uns la nomment
poule des coudriers, les autres poule royale ; Bélon, au
XVI* siècle, la dépeignait ainsi dans son vieux langage:
« Qui se feindra voir quelque espèce de perdrix métive
entre la rouge et la grise, et tenir je ne sais quoi des
plumes du faisan, aura la perspective de la gelinotte
des bois. » — Ce tétras habite les montagnes subalpines
dans les forêts de sapins et de bouleaux ; les baies de
myrtilles, les fruits des ronces, des framboisiers^ des
sorbiers, composent sa principale nourriture, les geli-
nottes se réunissent par bandes en automne, comme les
perdrix; ce sont des oiseaux très-sauvages, qui se
dérobent au chasseur en courant et ne prennent le vol
que pour se remiser dans les arbres les plus touffus.
Les lagopèdes, qu'on appelle faussement perdrix
blanches, ressemblent bien plus aux tétras qu'aux per-
drix, et c'est pour cela que Linnée les rangea parmi ces
premiers. Ces oiseaux, du reste, ne sont blancs que
pendant un temps de l'année ; ils vivent dans les hautes
vallées des Alpes et des Pyrénées, sur la limite de la
région des neiges ; aussi sont-ils gantés pour le froid
et portent-ils les pieds emplumés jusqu'au bout des
ongles. — Parfois réunis en petites bandes, les lago-
pèdes changent de station ; j'en ai rencontré sur le
plateau du mont Cenis et dans la vallée de Suze ;
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 21 S
mais c'est surlout en Suisse qu'on en voit le plus sou-
vent. Les mâles, d'un blanc pur en hiver, se distinguent
des feni'^lles par une bande noire qui part de l'angle du
bec et s'étend jusqu'aux yeux. Les pennes latérales de
la queue sont de la même couleur. Ces oiseaux quittent
les sommets des montagnes dans la saison la plus
froide pour descendre dans la région moyenne, et, bien
que la terre soit couverte de neige, ils savent s'y creu-
ser des galeries et y trouver leur nourriture, qui consiste
en chatons, jeunes pousses de pins, de bouleaux, de
bruyères et de mousses. Leur chair, qui acquiert, par
ce régime, un goût particulier d'amertume et un par-
fum un peu aromatique, est très— estimée des amateurs.
Une autre espèce du même genre, désignée sous le
nom de lagopède des saules, habite le nord de l'Europe
et les contrées situées à l'orient de la Baltique. On la
retrouve aussi dans l'Amérique septentrionale et vers
les hautes latitudes polaires.
Les perdrix sont sédentaires et cantonales ; les espèces
les plus communes en France sont la rouge et la grise,
cette dernière est des plus recherchées; « en plaine,
comme à la broche, nul gibier ne saurait lui être com-
paré. » Cette opinion est de de Cherville ; Brillât-Sa-
varin n'aurait pas mieux dit. — Ces oiseaux forment un
type à part parmi les gallinacés ; leur corps trapu et
ramassé, leur queue et leurs jambes courtes, leur petite
tète, toutes leui's allures, sont autant de caractères qui
les distinguent.
La bartavelle, remarquable par sa grosseur,, est une
autre espèce du midi de l'Europe qui habite de préfé-
216 CHAPITRE II.
rence les pays montagneux, mais elle est devenue rare
chez nous, même en Corse, où elle abondait autrefois.
Ce n'est que dans quelques vallées alpines et dans les
Pyrénées qu'on la retrouve encore. La Suisse, l'Italie,
la Grèce et l'Espagne sont les contrées où on la voit le
plus souvent ; l'Algérie, le Maroc occidental et les îles
Canaries la possèdent aussi.
La gambra ou perdrix de roche est une introduction
africaine et s'est multipliée dans les environs de Paris.
Cette espèce se montre accidentellement dans le midi
de la France et nous vient d'Espagne, où elle est indi-
gène, de même que dans quelques îles de la Méditerra-
née. Les autres perdrix rouges ou grises, qu'on ren-
contre en Europe, ne sont peut-être que des variétés des
espèces franches ou de la bartavelle et de la gambra.
Les francolins, qu'on chassait jadis en France pour
les délices de la table et qui passaient à bon droit pour
un des meilleurs gibiers à plumes, se sont réfugiés dans
d'autres contrées. Malheureuses victimes de la guerre
acharnée qu'on leur a faite, ces excellentes espèces ont
disparu de la terre des Gaules ; la délicatesse de leur
chair les a perdues, et l'auteur du Monde des oiseaux
assure que les débris errants de l'espèce vaguent
aujourd'hui inquiets et tremblants, en Espagne dans les
montagnes de Fionda, et en Italie dans les Apennins,
sur les pentes de l'Etna en Sicile, dans les Abruzzes et
les Calabres.
Au xvii'' siècle, l'illustre auteur de Don Quichotte
célébrait encore, parmi d'autres bonnes choses dont il
a parlé en grand connaisseur, les francolins de Milan.
REVUK DK5 OIRi:AUX d'eUROPE. 217
La ganga cata, qu'on désigne vulgairement sous le
nom de gelinotte des Pyrénées, est un oiseau qui a de
grandes ressemblances avec les perdrix, tant sous le
rapport des mœurs que sous celui des formes, mais qui
s'en écarte au point de vue gastronomique, car il est
presque toujours maigre. Cette espèce vit en grandes
troupes dans nos contrées méridionales et se plaît dans
les plaines de la Crau. Plus docile que la perdrix, on
peut facilement l'élever en cage^et la faire reproduire.
Mon ami Barthélémy Lapommeraye et son collabora-
teur Jauber ont donné de bons renseignements sur la
chasse aux gangas, dans leur Ornithologie provençale.
La ganga unibande ou gelinotte des sables, qui se
montre parfois en Provence, est une autre espèce moins
sédentaire que l'antérieure. Elle est assez commune en
Espagne et sur la côte occidentale du Maroc. Je l'ai
retrouvée établie aux Canaries^ dans l'île de Fortaven-
turc. Cette même espèce habite les bords du Volga, oiî
les Tartares lui font la chasse.
Les cailles sont grandes voyageuses ; l'espèce d'Eu-
rope opère deux migrations par an, au printemps et en
automne. Elle choisit toujours la nuit pour se mettre
en route. Le passage des cailles a été observé de tout
temps ; elles arrivent en France et dans les pays voi-
sins en avril et au commencement de mai, et retournent
en Afrique vers la fin de septembre avec les nouvelles
nichées, déjà assez fortes pour entreprendre le voyage.
Celles qui, à leur départ d'Europe, traversent les ré-
gions d'orient, vont se reposer en Morée, où les Grecs
en font ripaille. Elles se dirigent ensuite vers TÉgypte
218 CflAPlTRE II.
et font escale à Candie dans le trajet^ comme si l'ins-
tinct leur indiquait l'itinéraire le plus court pour fran-
chir, dans cette direction, l'espace qui sépare l'Europe
orientale du continent africain. Les grands vols de
cailles qui partent de l'intérieur de l'Allemagne du
nord se dirigent vers nos provinces méridionales et se
répandent dans les plaines du Roussillon, du Languedoc
et de la Provence, puis, choisissant pour étape inter-
médiaire la Corse, oifbien les îles Baléares, passent en
Barbarie pour revenir ensuite par le même chemm.
Ainsi ces oiseaux cosmopolites parcourent des distances
considérables du midi au nord et vice versa. « Ces
migrations régulières, . observe Buffon, leur laissent
ignorer et l'automne et l'hiver ; l'année ne se compose
pour elles que du printemps et de l'été, comme si elles
ne changeaient de climat que pour se trouver toujours
dans la saison de l'amour et de la fécondité. »
Le cri de la caille mâle est éclatant et sonore ; on l'a
traduit en onomatopée par les mots paie tes dettes, ré-
pétés deux ou trois fois. Ces oiseaux, si doux et si
craintifs en apparence, se battent avec acharnement au
temps des amours, comme les tétras. En Grèce et dans
quelques contrées d'Italie, leurs combats sont donnés en
spectacle comme ceux des coqs.
Il me reste à parler des turnix pour finir la série des
tétraonidés : ce sont les pygmées de l'ordre des galli-
nacés ; oiseaux propres à l'Afrique, à l'Asie, à l'Aus-
tralie et à quelques îles de la Polynésie, on les ren-
contre aussi dans les terres stériles de l'Europe
méridionale. Leurs mœurs sont polygames; craintifs à
REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 219
l'excès, ils se tieimeni cachés dans les herbes et sous
les buissons, et échappent au chasseur par la course
plutôt que par le vol. Le turnix tachidrome, au plu-
mage noir rayé de roux et au ventre blanc, n'a guère
que cinq pouces de long de tête en queue ; il habite
l'Espagne^ ainsi que celui à croissant, qui est un peu
plus grand et se distingue de l'autre par une tache
blanche en forme de demi-lune et par son dos brun à
bandes noires. *
Struthionés (1). Cette famille n'est représentée en
Europe que par les outardes, grandes marcheuses au
vol lourd. Cependant elles sont enclines aux migrations
et volent en petites troupes sous la conduite des vieux
mâles ; mais elles ne font que de courtes étapes et ne
se montrent guère en France qu'à la fin de l'hiver ou
au commencement du printemps.
L'espèce dont je veux parler ici est l'outarde barbue
ou la grande outarde, Vavis tarda des anciens, superbe
gibier, envié de tous les chasseurs qui ont eu la bonne
chance de le tirer, car ce n'est plus aujourd'hui que bien
rarement qu'on rencontre quelques-uns de ces beaux
oiseaux dans les plaines de la Champagne;, en Picardie,
en Lorraine;, dans le Poitou ou vers le midi, dans les
solitudes de la Crau. Ces outardes paraissent venir des
régions orientales de l'Europe. On les dit encore très-
abondantes dans la Russie méridionale, dans la Hongrie
et la Dalmatie. L'Espagne est aussi une des contrées
qu'elles semblent avoir choisies pour refuges.
(1) SrnUTHiONÉs : Outarde barbue ou la grande, Otis tarda, L.
— La canepetière, Otis tetrax, L. — L'outarde houbara, Otis hou-
bara, L.
220 CHAPITRE II.
Si le vol de la grande outarde est peu soutenu, en
revanche ses jambes sont infatigables. C'est un oiseau
très-farouche, d'une nature sauvage, qui s'effraye d'un
rien. Aussi sa chasse est difficile et ce n'est que par
surprise et par une connaissance intelligente de ses
allures qu'on parvient à s'en emparer. Ses ailes
l'aident puissamment à la course et l'oiseau peut fati-
guer pendant longtemps les chiens les mieux dressés.
On réussit beaucoup mieux en le forçant à cheval.
Les mâles se distinguent des femelles par une mous-
tache de longs brins déliés et désunis qu'ils portent de
chaque côté du bec. Les femelles sont plus petites et
leurs barbilles sont beaucoup plus courtes.
La canepétière ou petite outarde n'excède pas la
taille d'une jeune poule ; son port est plus svelte que
celui de l'outarbe barbue; son manteau est d'un fauve
jaunâtre; le ventre est blanc; un collier de plumes
noires orne son cou. On la rencontre par bandes nom-
breuses dans les steppes de la Russie méridionale ; en
France, elle n'est que de passage en avril et ne s'arrête
que rarement dans nos départements de l'est. On trouve
aussi la canepétière dans le nord de l'Afrique, où elle
est connue sous le nom de poule de Carthage.
Quant au hoabara ou outarde à jabot noir , cet
oiseau est originaire du Maroc et du Sahara algérien.
Il traverse parfois la Méditerranée pour pousser ses
excursions dans le midi de l'Espagne. On le chasse aux
Canaries, où il vit sédentaire dans l'île de Fortaventure,
la plus rapprochée du grand désert.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 221
ÉGHASSIERS.
XXVll.
Les échassiers, ainsi nommés à cause du grand déve-
loppement de leurs tarses, sont montés comme sur des
échasses ; leurs longues jambes sont dégarnies de
plumes jusqu'au-dessus du genou. Les nombreuses
espèces dont se compose cet ordre d'oiseaux sont ré-
pandues par tout le globe, et leurs ailes, qui chez la
plupart sont parfaitement conformées pour le vol ra-
pide, leur facilitent la traversée des mers. — Beaucoup
d'échassiers, qui ne sont que de passage en France, se
montrent dans diverses contrées et ne nichent que dans
quelques-unes. Ces oiseaux, ambulants et vagabonds,
se rencontrent quelquefois isolés, mais le plus souvent,
réunis en grandes troupes, ils fréquentent les bords de
la mer, les rives des fleuves, des étangs et des maré-
cag>'S.
Les échassiers ont été divisés en quatre groupes prin-
cipaux ou familles distinctes : les ardéadés, les sco-
lopacidés, les charadriés et les rallusinés.
Ardéadés (l). Les grues, au croupion orné de
(1) ArdéadéES : Grue cendrée, Ardea Grus, L. (Grus cinerea,
Bechst.)
Héron à manteau gris, Ardea cinerea, Gm. — Héron pourpre,
A. purpurea, L. — Butor. A. nycticorax, L. — Aigrette, A. egretta,
L, — Garcette, A. garzetta, L. — Grand butor, A. stellaris, L.
— Crabier, A. alloides, Tem, — Crabier de Mahou, A. erythropus,
Gm. — Blongios, A. minuta, L.
Flam niant rose, Vhœnicopterus ruber, S. — Spatule blanche,
Plutalea leucorodia, L.
Cigogne blanche, Ciconia alba, Briss. — Gigogne noire, Ciconia
nigixi, Bechst.
Ibis falcinelle, Ibis falcinellus, Tem.
2:22 CHAPITRE II.
plumes crépues et redressées^ ont été placées par
quelques ornilhologisles dans une famille spéciale (les
grusidés) : nous les réunissons aux hérons à l'exemple
de Linnée, bien qu'en réalité elles en diffèrent sous cer-
tains rapports. — Comme oiseaux de grand vol et des
plus haut montés, elles méritent d'occuper le premier
rang parmi les échassiers. Les migrations qu'elles entre-
prennent les transportent, à époques fixes, des contrées
les plus septentrionales de l'Europe et de l'Asie, oii
elles nichent, dans les climats brûlants de l'Afrique cen-
trale, où elles vont établir leurs quartiers d'hiver. — On
les voit passer souvent, vers la Toussaint, au-dessus de
nos provinces sans s'y arrêter, suivant toujours dans
leur vol le même ordre de marche, l'angle aigu, et les
cris qu'elles poussent dans les régions aériennes qu'elles
traversent se font entendre pendant ces nuits calmes
où les moindres vibrations de l'air se répercutent au
loin. C'est à la fin de mars qu'on les voit repasser,
lorsqu'elles retournent vers le nord. Cette espèce est
la grue cendrée, qui vit de graines^ d'insectes, d'herbe
et de racines de liliacées ; oiseau vénéré des anciens,
non moins remarquable par sa haute taille, la gravité
de sa démarche et la noblesse de son port, que par la
gaieté de ses allures, à l'époque des pariades.
Les Hérons : Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais oii
Le héron au long bec emmanché d'un long cou.
On ne peut s'empêcher de se rappeler ces vers en
parlant des hérons, car jamais oiseau n'a été mieux
caractérisé. C'est ce que M. de Rémusat a fait remar-
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 223
quer, avec beaucoup de tact, dans un excellent article
sur La Fontaine naturaliste (1).
La plupart des hérons ne se réunissent que pour ni-
cher ; on les rencontre ordinairement dans les terres
humides, sur les bords des rivières et même sur les ri-
vages de la mer, guettant le poisson avec la patience
du pêcheur, les pieds dans l'eau et à l'affût d'une chance.
— On les a distribués, pour la facilité de la classification,
en diff'érents petits groupes, les hérons proprement dits,
les crahiers, les aigrettes, les butors et les Uhoreaux.
L'Europe en possède neuf ou dix espèces, dont la plus
commune est le héron à manteau gris, qu'on dit séden-
taire en France, mais je n'en crois rien. — Le héron
pourpre fréquente l'Allemagne centrale et vient souvent
passer le printemps sur les rives de nos fleuves du midi.
— D'autres nous arrivent d'Afrique, quelques-uns
même d'Amérique par les régions du nord, mais presque
tous accidentellement. Ces espèces erratiques s'éta-
blissent temporairement dans le delta du Rhône ou sur
les grèves qui bordent le Var, vers son embouchure,
ou bien vaguement isolées dans différentes contrées
d'Europe.
Le butor, pêcheur constant et impassible, ne craint
pas de prendre un bain de pieds des heures entières, et
fuit les contrées du nord dès que le froid se fait sentir.
Cette espèce de héron semi-nocturne, dont le cri rauque
se fait entendre au crépuscule du soir et même assez
avant dans la nuit, se tient caché de jour au milieu des
roseaux, sur le bord des rivières et des lagunes. Triste,
(l) Revue des Deux-Mondes, décembre 1869.
I. — 15
224 CHAPITRE II.
solitaire et craintif, cet oiseau s'effraye de tout et part au
moindre bruit. Son cri est une sorte de croassement qui
lui a valu le nom de nycticorax, corbeau de nuit. Mais ce
butor n'est pas si bête qu'on le croit ; il n'est sédentaire
qu'au bord des rives dont il exploite le fretin et aban-
donne les climats septentrionaux pour venir hiverner
dans les marécages de nos côtes méridionales, princi-
palement dans la Camargue. Beaucoup de ces oiseaux
vont aussi, dans cette saison^ établir domicile en Italie,
dans les marais Pontins, et ne se réunissent ensemble
qu'à l'époque des migrations, qu'ils entreprennent avec
la grande aigrette, ayant soin de placer des sentinelles
aux stations où ils se reposent, afin de surveiller les
alentours, et celles-ci ne manquent jamais de jeter le
cri d'alarme au moindre danger. Dans ces cas d'alerte,
un croassement général est le signal de départ de toute
la bande, qui va chercher ailleurs un gîte plus sûr. —
Ces hérons préfèrent voyager de nuit, comme beaucoup
de leurs congénères.
A l'exemple de la plupart des ornithologistes, je
range parmi les hérons le flammant (1), que Tousse-
nel a désigné avec raison comme un moule extravagant,
ambigu, excentrique. Ce grand échassier à pieds palmés
et à bec rompu semble un oiseau en caricature.
G. Robert Gray, dans son grand catalogue, se basant
sur la structure du pied, l'a classé parmi les palmi-
pèdes. Pourtant les longues échasses du flammant, la
forme de son corps, le prolongement excessif de son
(1) Phœnieopterus antiquorum.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 225
COU, toute sa tournure lui donne bien plutôt Taspect
d'un héron, auquel il s'assimile aussi par les mœurs et
les habitudes. Ses pieds el son bec constituent l'ambi-
guité : le bec surtout est des plus bizarres. Par ce bec
singulier le flammant tient déjà un peu de l'oie et se
nourrit comme elle ; il fait transition des échassiers aux
palmipèdes par ses pieds ; mais pourquoi donc sont-ils
palmés puisque l'oiseau ne nage pas ? Pourquoi ce bec
brisé, atroce, impossible et comme aplati par force ?
Toussenel, en nous expliquant de quelle manière le
flammant peut s'en servir, n'a pu s'empêcher de faire
cette réflexion : « La nature, à force de génie, finit tou-
jours par se justifier de ses excentricités les plus auda-
cieuses, n
Les flammants sont des oiseaux d'Afrique et d'Asie,
dont les migrations s'étendent jusque dans nos contrées.
Le flammant rose, aux ailes couleur de feu, avec le
dessous noir, abonde dans l'ItaHe méridionale et en
Sardaigne. J'ai vu aussi en Espagne ces oiseaux réunis
en -très-grand nombre sur les bords du Guadalquivir,
où ils étaient tous rangés en ligne et postés comme des
cigognes au repos. En France, c'est dans les étangs
salins de la Méditerranée qu'on rencontre parfois des
flammants, lorsqu'ils arrivent du dehors.
Ces oiseaux ont joui d'une certaine réputation dans
l'antiquité ; l'espèce américaine^ que Dampier fit con-
naître, dans son Voijage autour du monde, ne paraît pas
différer beaucoup de celle d'Europe. Cet explorateur a
célébré la bonté de la chair de cet oiseau et confirmé
l'ancienne renommée d'un plat de langues de flammants.
226 cnAPiTRE II.
quij selon lui, pourrait êlreservi sur la table d'un prince;
Dutertre, dans son Histoire des Antilles, a vanté aussi le
flammant comme un excellent gibier; mais quant au
fameux plat de langues, ce mets qu'Apicius, dit-on,
savait si bien assaisonner pour les délices des gour-
mands de Rome, et qui avait figuré avec honneur dans
les somptueux repas d'Héliogabale, Al. d'Orbigny est
venu nous désenchanter en nous disant que la chair des
flammants d'Amérique n'est en usage que parmi les
pauvres gens, et que les gastronomes modernes n'en
feraient aucun cas.
Les spatules, ainsi nommées à cause de la forme
aplatie de leur bec, fréquentent aussi les rives maritimes
et fluviales. Elles ne sont que de passage accidentel en
Europe et ne séjournent que dans quelques cantons du
midi. Ces oiseaux vivent en société comme les flam-
mants et se nourrissent de leur pêche. On en distingue
trois espèces, parmi lesquelles la spatule blanche est
celle qu'on voit quelquefois en France, au bord des
étangs et vers les embouchures du Rhône.
Les cigognes, grandes voyageuses, vivent dans les
plaines humides et se nourrissent de couleuvres^, de gre-
nouilles, de mulots, de poissons d'eau douce et en géné-
ral de tout ce qu'elles trouvent dans ce genre d'aliments.
On les accuse môme de happer les petits oiseaux,
quand elles peuvent, mais je les respecte trop pour le
croire.
« D'où viennent les cigognes, se demandait Pline; en
quel lieu se retirent-elles? c'est encore un problème.
Nul doute qu'elles ne viennent de loin, comme les
REVUE DES OISEAUX D 'EUROPE. 227
grues (1). » Nous pourrions de nos jours nous adresser
la même demande et rester dans la même incertitude
que le naturaliste romain.
La cigogne blanche vient s'établir un temps de l'an-
née dans plusieurs de nos villes et villages des départe-
ments du nord et de l'est; elle élit domicile sur les
vieilles tours et les clochers, principalement dans les
provinces qui avoisinent le Pihin, où elle niche. Le dé-
part des cigognes a lieu vers le mois de septembre, et_, ■
de même que les hirondelles, elles reviennent l'année
suivante occuper le même nid.
La cigogne noire est une autre espèce qui habite
plus particulièrement la Hongrie et la Turquie d'Eu-
rope.
La seule espèce d'ibis que nous possédions sur notre
continent est la falcinelle, qu'on considère comme l'ibis
noir des anciens, mais non pas l'ibis sacré que véné-
raient les Égyptiens et dont Cuvier a écrit l'histoire (2).
Notre ibis a le port et les formes du grand courlis et
vit comme lui au bord des eaux, où il recherche les
insectes, les vers et les herbes aquatiques. Ses migra-
tions sont annuelles et le portent en Afrique. On le
retrouve à Madagascar, dans l'Inde, en Australie et jus-
qu'à la Nouvelle-Guinée.
ScoLOPACiDÉs (3). Les courlis, au bec long, grêle et
(1) « Ciconise quonam e loco veniant, aut quo se référant, in-
compertum adhuc est. E longinqno venire non clubium, eodem quo
grues modo. » Pline, Volucrum natura, XXXI.
(2) Ibis religiosa. Cuv. (Voy. Discours sur les Révolutions du
globe, p. 359, et Hist. de l'Ibis, Règne animal, t. I, p. 483.)
(3) SCOLOPACIDÉS : Cuurlis cendré, Numenius torquatus, L. — Le
courlieu, Numenius phseopiis, Lath.
Avocette à bec recourbé, Recuvirostra Avocetta, L.
228 CHAPITRE II.
arqué, habitent 'différentes contrées du globe ; ce sont
des oiseaux de marécages qui voyagent par grandes
bandes. Les espèces qu'on chasse en Europe sont le
courlis cendré ou le grande ourlis et le courlieu. Le pre-
mier niche en France ; son cri prolongé imite assez
bien son nom {coiirr-lii !) ; il vole presque toujours en
criant et court avec une extrême rapidité. Quand on le
chasse, ses jambes lui servent plus que ses ailes pour
fuir devant les chiens. Il est de passage chez nous et
arrive en automne ; sa chair acquiert une forte odeur de
marais qui n'est pas du goût de tout le monde. — Le
courlieu fréquente nos contrées méridionales : on le
rencontre le plus souvent au bord de la mer, et il res-
semble beaucoup au courlis.
Les avocettes, qui vivent sur les bords des rivières
limoneuses et sur les rivages de la mer, sont des oiseaux
monogames que les migrations nous amènent chaque
année à l'époque des nichées. Elles sont très-communes
sur les rives de la Charente. Des six espèces connues
et citées par R. Gray, nous ne connaissons en Europe
que l'avocette à bec recourbé , qu'on retrouve en
Afrique.
Chevalier gambette, Totanus calidris, Rechst. — G. stagnatile,
T. stagnatilis, id. — G. semi-palmé, T. semipalmatus , Tem. — G. à
longue queue. T. bartramia, Wils. — G. cul-bianc, T. ochropus. —
G. Sylvain, T. glareola, id. — G. perlé, T. macularia, id. — G.
aboyeur, T. glottis, Bechst. — G. guignette, T. hypoleucos, Tem.
Ghevalier combattant, Tringa pugtiax, L.
Barge commune, Limosa gegocephala, L. — Barge rousse, L, rufa,
Briss.
Bécasse commune, Scolopax rusticola, L. — Bécassine grande,
S. major, Gm. — B. commune, S. gallinago, Tem. — B. sourde,
S. gallimda, L. — Bécasseau maubèche, Tringa camitus.
Pélidnc cincle ou alouette de mer, Pelidna cinclus, Briss. —
\\ Bruuutle, P. variabilis. (Tringa variabilis, Meyer.)
REVUE DES OISEAUX d'eUROI'E. 229
Les chevaliers, aux formes sveltes et aux jambes
grêles, sont aussi des oiseaux riverains qui parcourent
les grèves pour chercher leur nourriture. Les combats
qu'ils ne cessent de se livrer au temps des amours leur
ont valu leur nom. On en connaît plusieurs espèces
qui, la plupart, nous viennent du nord; Temminck en
compte dix appartenant à notre faune européenne. Les
unes sont de passage au printemps et voyagent avec les
vents d'est, d'autres préfèrent l'été pour leurs excur-
sions annuelles. — Ce sont des oiseaux inquiets, tou-
jours alertes et défiants, qui ne se laissent guère sur-
prendre, s'avertissent entre eux par un cri aigu au
moindre danger, et qui au besoin se réunissent pour
porter secours à un compagnon. — Le chevalier gam-
bette, à pieds rouges et à la pointe du bec de la même
teinte, varie de plumage et passe du gris au brun. 11
paraît être sédentaire dans nos départements du midi,
car on l'y rencontre presque en toute saison. C'est le
plus sociable du genre; son cri rassemble tous les
oiseaux des marais, même les vanneaux et les barges.
— Le stagnalite, ou petit chevalier aux pieds verts, est
une des plus jolies espèces ; on le croit originaire des
contrées orientales. Son passage en France n'est qu'ac-
cidentel. — Les autres espèces connues sont, le cheva-
lier semi-palmé, celui à longue queue, le chevalier cul-
blanc, le Sylvain, le perlé, l'aboyeur, que Buffon classait
parmi les barges, et le chevalier giiignette.
Les combattants ou paons de mer sont des chevaliers
d'un autre genre, encore plus arrogants et batailleurs.
— Touristes infatigables, ils ne cessent de changer de
230 CHAPITRE II.
lieux et ne sont jamais en repos. Us fréquentent nos
plages en grandes troupes un temps de l'année, surtout
les côtes de Normandie; leurs migrations s'opèrent suc-
cessivement à diverses époques. D'après le docteur
J.-C. Chenu (1), le premier passage des combattants a
lieu à la fin de mars et en avril, le second aux mois
d'août et de septembre. Les mâles sont les premiers à se
mettre en route à la fin de juillet, après les nichées ; les
femelles et une partie des jeunes ne partent qu'en sep-
tembre, et les retardataires en octobre. M. Bâillon,
observateur compétent , assure que les combattants
partent des marécages de la basse Picardie par les vents
de sud et de sud-est pour se rendre sur les côtes d'An-
gleterre, où l'on sait qu'ils vont nicher.
Les mues, chez ces oiseaux, sont pour les mâles une
véritable transformation qui précède la saison des
amours ; leur plumage éprouve alors les changements
les plus extraordinaires ; ce ne sont plus les mêmes
oiseaux : les plumes de la nuque, de la gorge et du cou
forment, par leur développement, une sorte de colle-
rette touffue, de couleurs variées, qu'ils peuvent gonfler
à volonté ; les uns la portent noire, blanche ou rousse,
les autres toute pointillée et bariolée sur un fond blanc ;
leur tête se couvre de papilles rouges et parfois d'un
duvet flottant. Toussenel est celui qui a le mieux décrit
cette espèce de métamorphose : «... Et d'abord, dit-il,
« ce n'est plus un oiseau au teint pâle et à la poitrine
« évidée que nous avons sous les yeux; c'est un oiseau
« de couleurs voyantes, jaune, roux, blanc ou noir, aux
(1) Ornithologie du Chasseur. Paris, 1870.
" REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 231
« nuances accusées, aux formes athlétiques. Le paladin
« amoureux commence par se cravater le col d'une
« fraise resplendissante, dont les dentelles débordent
« sur la poitrine, envahissent à, peu près les épaules, la
« tête, et finissent par couvrir tout le devant du corps
« d'une housse mobile, inquiète, animée, frissonnante;
« c'est la cotte de maille du nouveau chevalier, son
« armure de corps ; il en tire des effets et des poses
« martiales d'une crânerie indicible. Du reste, pleine
n liberté de goût, chaque individu se taille un pour-
« point à sa mode dans l'étoffe de sa fantaisie. Après le
« choix de la couleur de l'armure de corps, vient celui
« de l'armure de tête, du casque et du panache, et c'est
« ici surtout que la folle du logis fait des siennes. Il ne
« m'est pas prouvé que le génie de l'amour et de la
»( mascarade ait fourni plus de types excentriques aux
(' paladins de l'Arioste qu'aux paladins emplumés des
« grèves de la Manche. De cinquante chevaliers parés
« pour le tournoi,, vous n'en trouverez pas deux vêtus
« de même sorte.... »
Fiers et rageurs, comme tous les jaloux, ils se livrent
sur nos plages des combats à outrance. Ces tournois,
que plusieurs naturalistes ont décrits, sont tantôt des
combats singuliers, tantôt des batailles rangées, dans
lesquelles toute une bande de mâles prend part et oii
chacun fait bravement son devoir. L'amour seul, qui
aveugle ces oiseaux au printemps, est la cause d'e leurs
querelles, et les femelles, qui excitent par leurs cris
l'ardeur des mâles, sont le prix de la victoire.
Ces oiseaux visitent divers pays d'Europe durant
232 CHAPITRE II.
leurs migrations; on en voit beaucoup dans les îles
Britanniques, dans l'Allemagne du nord, sur les côtes
de la Hollande, en Russie et jusqu'en Islande; mais tous
sont passagers ; ils disparaissent en automne et il est
probable qu'ils se retirent alors dans des contrées plus
cbaudes.
Les barges sont aussi des oiseaux de rivage qu'on
rencontre sur les bords de la mer, des marécages et
des étangs salins. Elles ressemblent un peu aux cheva-
liers et aux bécassines, mais leurs jambes sont plus
hautes et leur bec plus long; montées sur leurs échasses,
elles peuvent entrer dans les lagunes bourbeuses et
saisir avec leur bec les petits animaux aquatiques qui
pullident dans la vase. Les chasseurs les surprennent
avec des chiens d'arrêt, quand elles sont cachées dans
les herbes, car différemment, dans les endroits décou-
verts, elles s'éloignent rapidement en courant, au
moindre bruit. Les amateurs de gibier les estiment
autant que les bécasses et les préfèrent en automne à
cause de leur embonpoint. — On en connaît deux es-
pèces, la commune à queue noire et la rousse ; la pre-
mière est de passage au printemps, de mars en avril,
puis en automne, de septembre en octobre ; la seconde,
qu'on nomme aussi l'aboyeuse, fréquente plus spéciale-
ment les bords de la Baltique, le nord de l'Allemagne et
les côtes d'Angleterre; elle niche dans les contrées sep-
tentrionales et ne descend dans le midi qu'en hiver.
Les bécasses, gibier des plus recherchés, fréquentent,
pendant la belle saison, les régions boisées de l'Europe
et peuvent supporter la température des pays les plus
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 233
froids, puisqu'on les rencontre dans l'Amérique du nord,
au Groenland et en Islande. Quand elles abandonnent
ces hautes latitudes pour des climats plus doux, elles se
répandent dans toutes nos contrées et poussent même
jusqu'en Afrique. Quelques-unes seulement de ces
intrépides voyageuses hivernent en France. On a plus
de chance de les rencontrer^ à l'époque de la chasse,
dans les jours de brume, par les vents d'est et de nord-
est. Leurs voyages ont lieu de nuit ; on a même remar-
qué que, dans les pays oii elles se cantonnent, elles
restent cachées dans les taillis presque tout le jour et
qu'elles ne sortent à la recherche de leur pâture que
vers le crépuscule. Leur aliment consiste principalement
en vermisseaux et petites limaces, qu'elles savent déter-
rer, à l'aide de leur long bec, en écartant les feuilles
sèches et les petites herbes. Ces oiseaux, très-sensibles
aux moindres variations de température, semblent pré-
voir le temps et se choisissent les climats les plus con-
venables dans les localités qui leur assurent l'abondance
d'alimentation qui leur est nécessaire, car ils sont de
digestion facile. — C'est ordinairement depuis la mi-
octobre jusqu'à la fin de décembre que leur passage
s'opère dans les nuits de clair de lune. Buffon pensait
que, malgré leurs grands yeux, les bécasses n'y voyaient
bien qu'au crépuscule ; mais leur manière de fouiller le
terreau des bois peut bien aussi faire supposer qu'elles
sont affectées de myopie.
Les bécassines sont de passage comme les bécasses ;
elles nous viennent du nord, vont passer l'hiver en
Afrique et poussent leurs migrations jusqu'aux Canaries;
234 CHAPITRE II.
mais quels que soient les pays où elles stationnent, on les
rencontre toujours isolées, quand elles ne sont pas en
amour. Les marécages, les prairies humides et les four-
rés sont les endroits où elles se tiennent d'ordinaire. —
Les gastronomes les classent parmi le gibier de haut
goût, et, à cet égard, leur réputation est depuis long-
temps établie : « La bécassine, disait le vieux Bellon,
est fournie de haulte graisse, qui réveille Vappétit en-
dormi, provoque à bien discerner le goût des francs vins;
quoy sachant, ceux qui sont bien rentes la mangent
pour se faire bonne bouche. » — Les espèces qu'on
chasse le plus communément en France sont la grande
ou double et la commune ; la première est celle qui
pousse son cri d'effroi en prenant le vol ; la commune a
deux époques de passage, l'une au printemps et l'autre
au commencement de l'été.
La sourde est une au Ire espèce un peu plus petite,
mais très-grasse vers le mois d'août. L'approche du
chasseur ne l'effraie pas et il faut presque lui marcher
dessus pour la faire lever ; c'est sans doute ce qui lui a
valu le nom de sourde.
Les bécasseaux sont de petits échassiers, aux pattes
grêles^ qui vivent au bord des eaux ; on en connaît plu-
sieurs espèces, décrites par Temminck : le violet, le
temmia et le petit sont les principales.
Les pélidnes ou alouettes de mer, que les uns classent
dans les scolopacidés et les autres dans les charadriés,
en les confondant avec les bécasseaux, les maubèches
et les sanderlings, sont les pygmées de l'ordre des
échassiers. Leur plumage grisâtre et tacheté et l'exi-
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 235
guité de leur taille leur ont mérité le nom d'alouettes de
mer. On les rencontre souvent par troupes innombrables
au bord des rivages, dans presque toutes les parties du
globe, courant sur les plages en poussant leurs cris
d'appel. Deux espèces de pélidnes sont de passage en
France, la pélidne cincle et la brunette.
Charadriés (1). Cette famille d'échassiers se com-
pose de différents genres d'oiseaux voyageurs, dont
plusieurs espèces sont de passage en Europe et sta-
tionnent dans nos contrées un certain temps de l'année.
Quelques-unes ne s'y présentent qu'accidentellement :
maubèches, sanderlings, tourne-pierres, huîtriers,
vanneaux, pluviers et échasses, autant d'oiseaux rive-
rains.
Les maubèches ressemblent un peu aux barges, mais
leur taille est beaucoup plus petite. Les espèces qui
visitent nos grèves sont le sand-piper, la maubèche des
sables ou canut et le sanderling, qui est plus commun
sur les plages hollandaises.
Les tourne-pierres, aux jambes plus basses que les
autres échassiers et pourvus d'un bec conique et pointu,
(1) Charadriés : La maubèche sand-piper, Trînga grisea, Gm.
Le Sanderling, Charadrius calidris, Gm.
Le tourne-pierre à collier, strepsilas collaris, Tem. — L'huitrier
pie de mer, Hœmatopiis ostralegus, L. (Ostralega Europœa, Lesson.)
— Le vanneau huppé, Vanellus cristatus, Meyer. — Le vanneau
pluvier ou vanneau suisse, Vanellus helveticus, Vieil. — Le pluvier
doré, Charadrius pluvialis, L, — Pluvier Guignard, Charadrius
morinellus, Lath.— Pluvier à gorge noire, C/iaradn'Msapncams, Gm.
— Le grand pluvier, C. hiaticida, L. — Le petit pluvier à collier,
C. minor, Meyer, — Le pluvier à poitrine blanche, C. cantianus^
Vieil. (C. nitidifrons, Meyer).
L'échasse à manteau noir, Himantopus melanopterus, Meyer.
Coureurs : court-vite Isabelle, Cursorius Isabellinus^ Meyer.
L'édicnème criard, (Mdicnemus crépitans, Tem.
236 CHAPITRE II.
sont friands de limaçons cl a'autres petits mollusques.
L'habitude qu'ont ces oiseaux de se servir de leur bec
robuste pour retourner les pierres f>s rivages et saisir
les insectes qu'elles recouvrent est l'origine de leur
nom. — Le tourne-pierres à collier, qu'on rencontre
dans l'un et dans l'autre hémisphère^ est de passage en
France et niche dans le nord. — Le coulon- chaud habite
aussi les rivages des deux mondes.
L'huîtrier, au long bec comprimé, vit sur les bords de
la mer, se nourrit de petits mollusques, de vers et de
crustacés. On le rencontre toujours réuni en troupes ;
l'espèce d'Europe, qu'on appelle pie de mer, est com-
mune sur tous les rivages ; son plumage est noir et
blanc et ses pieds sont rouges de sang.
Les vanneaux voyagent dans tout l'ancien continent,
et leurs migrations ont lieu à époques fixes. L'espèce
qui vient nous visiter tous les ans, par grandes bandes,
est le vanneau huppé, qui niche dans quelques-unes de
nos provinces : joli oiseau^ au manteau vert bronzé,
plastron noir et la tête ornée d'une huppe relevée en
arrière ; excellent gibier, très-estimé des chasseurs. Ce
vanneau arrive en France dans les premiers jours de
mars^ par des vents du sud et de sud-ouest, et s'abat
dans les prairies et les terres humides à la recherche des
vers et d'autres insectes. Son second passage s'effectue
en novembre et décembre ; il se dirige alors vers le
midi et va hiverner en Afrique, oii j'aieu occasion de le
voir soit en Algérie, soit au Maroc et aux îles Canaries,
Ces oiseaux se livrent entre eux des combats à la manière
des chevaliers, au temps des pariades. — Le vanneau
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 237
pluvier ou vanneau suisse, que plusieurs ornithologistes
nomment aussi vanneau squatarole, habite les rivages
de l'Europe septentrionale et de l'Amérique du nord,
mais il est plus rare que l'autre espèce.
Les pluviers, ainsi nommés, parce qu'ils arrivent
toujours en automne par des temps de pluie, ont à peu
près le même genre de vie que les vanneaux. Ils se ras-
semblent par troupes de plus de cent aux embouchures
des rivières et sur les bords des marais qui avoisinent
la mer, bien que quelquefois on les rencontre aussi en
plaine, dans l'intérieur des terres. — Parmi le grand
nombre d'espèces répandues sur le globe, plusieurs vi-
sitent nos contrées. La principale est le pluvier doré,
qu'on voit assez souvent en Franco : voilier de premier
ordre^ toujours alerte, jamais en repos, il reste attroupé
tout le jour avec ses nombreux compagnons et ne s'en
sépare que pour aller passer la nuit au gîte qu'il s'est
choisi. Quand ces oiseaux sont à la pâture dans les
prairies, des sentinelles, placées aux alentours, sont
toujours prêtes à donner l'éveil à la bande au moindre
danger. Le cri d'alarme ou de rappel est un huit-hieu-
huit ! strident, qui les fait tous partir à la fois. — Dans
leurs migrations annuelles, ces oiseaux voyagent par
grands vols en rasant la terre comme les étourneaux. —
Le pluvier guignard niche dans le nord de l'Europe et
passe dans le midi à la fin de l'automne. On le rencontre
alors en Italie, en Grèce et dans tout le Levant. — Les
autres espèces qu'on voit moins fréquemment sont le
pluvier à gorge noire, celui à collier ou grand pluvier,
le petit pluvier et le pluvier à poitrine blanche.
238 CHAPITRE II.
Les échasses, aux mœurs solitaires, doivent leur nom
à la longueur excessive de leurs jambes grêles ; ce sont
des oiseaux riverains qu'on rencontre toujours isolés sur
divers points du littoral de l'ancien et du nouveau con-
tinent. — L'échasse à manteau noir est l'espèce que les
migrations amènent en Europe.
Les coureurs et les œdicnèmes sont des oiseaux de
plaines : le court-vite Isabelle est la seule espèce de
coureur, de passage accidentel, qui nous vienne d'A-
frique, sa patrie originaire, et qui se montre de temps
en temps sur nos côtes de la Méditerranée. — Quant à
l'œdicnème criard, haut monté comme le court- vite,
il fréquente les régions chaudes de l'ancien continent et
visite, dans ses excursions, les provinces méridionales
de France et d'Espagne, mais il est bien plus répandu
dans le Maroc et aux Canaries, où il niche. Le nom
arabe d'al-caravan (le caravaneur ou l'oiseau des
caravanes), qu'on lui donne dans ces îles, m'incline à
croire qu'il est venu primitivement du continent voisin,
de même que les anciens aborigènes de cet archipel,
que les Espagnols conquérants respectèrent moins que
les oiseaux.
Rallusinés (1). Nous entrons dans une série d'é-
chassiers plus aquatiques que terrestres, à bec court et
aux longs pieds ; ce sont d'abord les perdrix de mer ou
glaréoles à collier, qui habitent les grands marécages
(1) Rallusinés : Glaréole à collier, Glareola torquata, Meyer.
— Râle de genêt, Rallus crex, L. — Râle d'eau, R. aqiiaticiis, L.
Poule d'eau marouette, Gallinula porzana, Lath. — Poule d'eau
Bâillon, G. Baillonii, Vieil. — P. d'eau ordinaire. Gr. chloropiis. L.
Poule sultane, Fulica porphyrio, L. — Foulque morelle, Fulica
atra, L.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 239
et les bords des lacs de l'Europe tempérée et qu'on ren-
contre aussi en Asie et en Afrique. — Puis, viennent les
râles, au corps grêle, qui se tiennent cachés dans les
roseaux qui bordent les étangs. Le nom qu'on leur a
donné fait allusion au cri désagréable qu'ils font entendre
et qui ressemble à un râlement. — Le râle de genêt ou
roi des cailles peut passer pour un assez bon gibier
quand on ne craint pas l'odeur de marécage. C'est un
oiseau voyageur, de passage dans nos pays, et dont les
migrations s'effectuent avec celles des cailles. Cette
espèce se plaît plutôt dans les prairies humides qu'aux
bords des marais. — Le râle d'eau, au contraire, ne s'é-
loigne pas des étangs ; il marche aussi vite qu'il nage,
mais sa chair est moins estimée.
Les poules d'eau, qui portent la plaque frontale, ont
des ressemblances avec les râles et sont assez communes
en France dans les étangs ombragés et garnis de
roseaux, où elles se cachent; craintives, mais rusées,
elles savent plonger pour se soustraire au chasseur. On
en connaît trois espèces :1a petite ou marouette, la poule
d'eau Bâillon et la poule d'eau ordinaire.
Les porphyrions appartiennent à un genre d'oiseaux
dont l'Europe méridionale ne possède qu'une seule
espèce, la noule sultane, au bec dur et d'un rouge vif,
au plumage à reflets violacés ; elle se nourrit de graines,
déjeunes tiges et se sert de ses longs pieds pour porter
les aliments à son bec. On la trouve assez communément
en Sicile. — Enfin les foulques^ au front chauve, sont
presque déjà des palmipèdes : leurs doigts sont libres,
mais 2farnis d'une membrane festonnée : leur plumage
I. - 16
240 CHAPITRE 11.
est d'un brun noirâtre. Ces oiseaux quittent rarement
les marais salants où ils se tiennent d'habitude, et
passent seulement des étangs du nord dans ceux du sud
au temps des migrations. Nous ne connaissons en
Europe que la foulque macroule ou morelle, de couleur
d'ardoise foncée, à la plaque frontale d'un bleu pur ;
sa chair est un peu huileuse et n'est guère mangeable
qu'en salmis.
PALMIPÈDES.
XXVIII.
Les palmipèdes jouissent en général de la faculté de
se soutenir en équilibre et sans efforts sur les eaux
même les plus tourmentées, et de nager à la surface avec
la plus grande aisance. Quelques-uns peuvent plonger
jusqu'à des profondeurs assez considérables et rester
entre deux eaux jusqu'à six ou sept minutes. La confor-
mation de leurs pieds palmés, qu'ils manœuvrent
comme des rames, facilite la natation, et quand rien ne
les presse, et qu'ils ne veulent avancer que lentement,
les mouvements de leurs pattes sont alternatifs,
c'est— à-dire qu'ils ne les agitent que l'une après
l'autre et se gouvernent exactement comme ferait
un rameur dans un bateau. — L'action de plonger
s'exécute de deux manières chez les palmipèdes : les
vrais plongeurs sont ceux qui peuvent s'enfoncer à
volonté dans l'eau sans avoir besoin de se laisser tomber
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 241
d'une certaine liaulear ; les autres, comme Â.-E. Brelim
l'a fait très-bien remarquer, ne peuvent saisir la proie
qu'ils ont visée en volant sans revenir de suite à la
surface. Les premiers ont les ailes courtes, les seconds
sont tous grands voiliers.
Palmipèdes plongeurs (1). Les grèbes, aux doigts
ornés de larges festons, sont des oiseaux éminemment
aquatiques, qui nagent avec une grande agilité, même
entre deux eaux. On les rencontre sur la mer, sur les
lacs et sur les rivières, où ils prennent leurs ébats, plon-
geant et remontant alternativement h la surface pour
respirer, et ne laissant sortir que leur tète au-dessus de
l'eau, lorsqu'ils se voient poursuivis par les chasseurs.
Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils se décident à
prendre le vol. La longueur de leurs jambes, placées
très en arrière du corps, rend leur marche embarrassée,
étant obligés de se tenir dans une position forcée
pour s'équilibrer sur leurs pieds ; aussi n'est-ce que
bien rarement qu'ils viennent à terre. Leur nourriture
consiste en poisson, insectes et végétaux aquatiques. Ils
construisent leurs nids au milieu des joncs, sur les bords
des fleuves ; leurs migrations s'opèrent en automne, et
(1) Palmipèdes plongeurs : Grèbe huppé, Podiceps cristatus, Lath
(Colymbus cristatus, G m.) — Grèbe cornu, P. cornutus, Lath.
L'oreillard, P. auritus, id. — Grèbe à joues grises, P, rubri-
collis, id. — G. castagneux, P. minor, id.
Plongeon iinbrim, Colymbus glacialis, L. — Plongeon lumme,
C. arcticus, id. — Catmarin, Cohjmbus septentrionalis et stella-
tus, Gm.
Pingouin macroptère, Alca torda, h — Pingouin brachyptère,
Alca impennis^ L.
Macareux le moine, Alca arctica, L. (Mormon fratercula, Tem.)
Guillemot à capuchon, Uria troile, Lath. — G. à gros bec, TJ.
brunnichii, Sabine. — G. à miroir blanc, U. qrylle, Lath. — G nain,
U. aile, Tem.
242 ciiAPiTRi: II.
malgré leurs courtes ailes, la puissance de leurs muscles
pectoraux leur permet de se transporter au loin. — Ces
oiseaux singuliers ont en général la tête et le cou ornés
de huppes^ de fraises ou de collerettes qui leur donnent
un air fort gracieux. Les mers d'Europe en possèdent
cinq espèces : le grèbe huppé, de la grosseur d'un
canard, le cornu, l'oreillard, celui à joues grises et le
castagneux ou petit grèbe. La plupart sont originaires
des régions septentrionales et viennent l'hiver dans les
grands lacs de l'intérieur du continent; ils s'aventurent
même jusque dans nos étangs du midi et sur nos côtes
maritimes.
Les plongeons, aux doigts entièrement palmés, mais
qui ont néanmoins de grandes ressemblances avec les
grèbes, habitent les régions arctiques, plutôt dans les
grands lacs que sur la mer ; ils nichent sur les rives
solitaires, passant la plus grande partie de leur vie
sur l'eau et ne venant à terre que pour la ponte. — Ces
oiseaux émigrent l'hiver et se montrent sur nos côtes
maritimes. — Habiles plongeurs, comme l'indique leur
nom, ils sont en même temps bons nageurs mais mauvais
voiliers et préfèrent aux voyages à tire d'ailes, la na-
vigation à la rame, qui leur convient mieux ; pourtant ils
fendent l'air avec beaucoup de rapidité lorsqu'ils pren-
nent le vol, bien qu'ils ne puissent le soutenir longtemps.
Les espèces qui fréquentent nos mers sont l'imbrim ou
grand plongeon, à la tête et au cou d'un noir à reflets
verts et portant collier bariolé de blanc ; le lumme à
gorge noire et le catmarin à gorge rouge.
Les pingouins sont aussi des oiseaux de mer essentiel-
REVUE DES OISEAUX d'eUROPIÎ. 243
lement appropriés à la vie aquatique, qui ne vivent que
sur les eaux de l'hémisphère septentrional et fréquen-
tent la mer Glaciale. On ne les voit guère, sur nos côtes
du nord, que dans les hivers rigoureux ; leurs ailes, dé-
pourvues de grandes pennes, les empêchent d'avoir un
vol étendu. Les femelles, comme presque toutes celles
des oiseaux de cette catégorie, ne pondent qu'un œuf
volumineux. — On n'en connaît que deux espèces, le
pingouin macroptère, de la taille d'une sarcelle, et le
brachyptère de lagrandeur d'un gros canard. Le premier
diffère de l'autre par ses ailes plus longues et sa queue
plus courte, qui lui permettent de voler assez rapide-
ment en rasant la surface des eaux.
Les macareux ont l'organisation des pingouins ; leurs
habitudes sont pareilles; ils passent, comme eux, une
grande partie de leur vie sur les eaux, dans les mers
boréales, aux alentours du cercle polaire. Lorsque,
pendant l'hiver, les glaces s'accumulent dans ces hautes
latitudes et que la mer n'offre plus qu'une surface gelée,
les macareux descendent vers le sud, et on les voit, aux
époques des grands froids, apparaître tout à coup sur
nos côtes de l'ouest. Cette espèce, qui vient visiter nos
mers, est le macareux moine.
Les guillemots, de même que les macareux, habitent
les mers les plus voisines du pôle nord ; ils vivent en
troupes et nichent sur les rochers. Ces oiseaux sont
essentiellement plongeurs, et leurs habitudes sont à peu
près celles des pingouins. On en a vu quelquefois
venir l'hiver sur les côtes septentrionales de l'Europe ;
les espèces connues sont le guillemot à capuchon, ce-
244 ciiAriTRE II.
lui à gros bec et le guillemot à miroir blanc. On peut
leur joindre aussi une autre espèce que Linné rangeait
parmi les plongeons ; c'est le guillemot nain, qui habite
!e voisinage du pôle et se montre dans les mers de
l'Amérique septentrionale, ainsi que dans celles du
Nord européen.
Palmipèdes grands voiliers (l). Cette division d'oi-
seaux aquatiques se distribue en deux sections: les pé-
lacjiens, qui fréquentent les plages maritimes, mais
qu'on rencontre aussi dans la haute mer, à de grandes
distances de terre, et les côtiers, qui ne s'éloignent
guère des rivages et vivent sur les fleuves et les grands
lacs de l'intérieur des continents. — Parmi les premiers,
nous citerons d'abord les pétrels et les puffins, aux na-
rines proéminentes (2), oiseaux essentiellement mari-
times, fréquentant tous les océans, sous toutes les
latitudes, excellents voiliers, qui ne craignent pas de
(1) Palmipèdes PélâGIENS : Pétrel fulnicar, Procellaria glacialis,
L. — P. piiffln, P. puffinvs, BuflF. — P. manks, P. Anglorum, Tem.
Pétrel hirondeilu, P. pchtyica, L. — P. Leach, P. Leachii. LessoQ*
Le fou de Bassan, Pelecanus Bassaniis, Gm. (Suia alba, Meyer.)
Sterne pierre garin, Sterna hirundo, L. — S. Tschegrava, S.
Caspia. — S. Caiijek, S. Cantiaca, id. — S. Dougall, S. BougaUU.—
S. arctique, S. arctica. — S. Hansel, S. Anglica. — S. moustac,
S. Icucoparcia. - S. leucoptère, S. leucoptera. — S. épouvantai],
S. nigra. — S. petite hirondelle, S. minuta.
Goéland bourfioiestre, Larus glaucus. — G. a manteau noir,
L. marinus. — G. à manteau bleu, L. argentatus. — G. à pieds
jaunes, L. fuscus.
Stercoraire pomarin, Lestris pomarinus, Tem. — S. parasite,
S. parasiticus, Tem.
(2) Nous rangeons dans le même genre procellaria les pétrels et
les puffins, qui ne diffèrent pas essentiellement entre eux. Les
puffins n'ont que le bec un peu plus long, les deux mandibules
également recourbées à leur extrémité, et les narines tubulaires
s'ouvrant par deux orifices distincts, tandis que les pétrels, dont les
narines ne présentent qu'un seul tube, n'ont que la mandibule
supérieure infléchie à la pointe et l'inférieure droite est tronquée.
HEVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 245
raser les plus fortes lames pour saisir les poissons et
les petits insectes de la mer. — Les pétrels n'aiment
pas le grand jour et ne se montrent ordinairement que
dans les temps sombres et orageux ; ils ne chassent que
vers le crépuscule du soir, ou bien le matin, et se
cachent la nuit dans les cavernes de la côte et dans les
crevasses des rochers. — Nos mers d'Europe possèdent,
en hiver le pétrel fulmar, originaire de l'Océan glacial,
le pétrel pufFin, qui fréquente la Méditerranée, le pétrel
manks des mers du Nord, assez commun aux Orcades,
le pétrel-hirondelle, qu'on désigne vulgairement sous
le nom d'oiseau des tempêtes, ainsi que le pétrel-Leach
qu'on rencontre dans la haute mer et qui s'égare par-
fois dans l'intérieur des terres. Boitard assure que
deux puffins pélagiques ont été tués près de Paris, sur
une île de la Seine.
La faculté qu'ont ces oiseaux de se soutenir sur les
vagues, les ailes relevées, pendant les plus fortes bour-
rasques, et de courir pour ainsi dire sur les flots, leur
a fait donner, par les marins, leur dénomination vul-
gaire. Le miracle de saint Pierre, marchant sur le lac
de Génézareth, a été l'origine du nom de pétrel, que
des matelots anglais imposèrent à cette espèce ; quant à
celui d'oiseau des tempêtes, il provient évidemment du
nom de procellaria, appliqué au genre et allusif à l'opi-
nion des gens de mer, qui regardent l'apparition d'un
pétrel comme un présage de mauvais temps. Ces oiseaux
fatidiques, qui se montrent subitement dans les temps
orageux, semblent en effet précéder la tempête; leur
présence est toujours considérée comme de mauvais
246 CnAPITRE u.
augure par les marins, dès qu'ils les voient voltiger
sur les lames, avec leurs jambes pendantes, comme s'ils
marchaient sur l'eau. Ils suivent quelquefois le sillage
du navire et souvent s'y reposent.
Les fous sont d'autres oiseaux grands voiliers, qui
ne s'éloignent guère à plus de quatre-vingts milles en
mer des côtes continentales ou des îles qu'ils fréquentent
et où ils retournent chaque soir ; aussi leur apparition
est toujours pour les navigateurs l'indice du voisinage
d'une terre. Ordinairement réunis en grand nomj^re,
ils ne cessent d'explorer les eaux d'un vol rapide et
désordonné, et se précipitent, du haut des airs, sur le
poisson que leur vue perçante leur permet d'apercevoir
et qu'ils saisissent à la surface des eaux avec leur bec
acéré. — Le fou de Bassan est l'espèce qui fréquente
les mers d'Europe et qui habite de préférence, à
l'époque de la ponte, les falaises d'Ecosse et plus par-
ticulièrement les alentours de la baie d'Edimbourg.
Les sternes, aux petits pieds, ou hirondelles de mer,
qui volent beaucoup, posent rarement sur l'eau, mais
ne nagent pas, sont des oiseaux qu'on voit fréquemment
attroupés près des rivages des deux hémisphères et sur
les mers qui les baignent. Leur nom d'hirondelles de
mer désigne leur vol gracieux et rapide. Ces sternes dé-
fendent leurs couvées avec une grande énergie, lorsque
des oiseaux affamés viennent marauder autour de leurs
nids. — On en connaît beaucoup d'espèces ; la plus
commune, qu'on voit dans nos mers, est le pierre garin
ou sterne hirondelle.
Les mouettes et les goélands, réunis dans le genre
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 247
larus, sont des oiseaux cosmopolites comme les hiron-
delles de mer ; on les rencontre sur tous les rivages de
même qu'au large, sur l'Océan, oii ils bravent les tem-
pêtes et se jouent au-dessus des eaux avec la plus grande
légèreté. Ils se nourrissent de poissons et de tout ce
qu'ils rencontrent flottant sur les ondes, soutiennent leur
vol pendant longtemps, se reposent sur l'eau quand la
mer est calme et viennent tous les soirs dormir à
terre dans les rades. Les marins, dans leur langage
imagé, leur ont donné le nom de pigeons du capitaine
de port. i
Les mouettes se montrent plus souvent que les goé-
lands dans l'intérieur des terres et vont s'abattre sur
les rivières et les étangs où le poisson abonde. On en
connaît huit espèces sur nos côtes d'Europe, toutes
décrites par Temminck dans son Manuel d'Ornithologie.
Les goélands, en général plus grands que les mouettes,
sont excessivement gloutons : ces vautours de la mer
semblent affectés à la police des plages qu'ils purgent
des immondices^ sans dédaigner même le poisson cor-
rompu. Les cris qu'ils ne cessent de pousser en volant
imitent ceux d'un chien qui aboie. Les mers d'Europe
en possèdent quatre espèces, le goéland bourgmestre
à manteau gris, celui à manteau noir, un autre à man-
teau bleu et le goéland à pieds jaunes.
Les stercoraires ou labbes sont aussi des oiseaux de
mer grands voiliers, assez semblables aux goélands,
mais différents de mœurs, car ils sont très-audacieux.
Forbans déterminés, au coup de bec redoutable, ils
harcèlent sans cesse les mouettes jusqu'à leur faire lâcher
248 CHAPITRE II.
le poisson dont elles ont fait capture, et vivent ainsi
aux dépens des autres. On en connaît deux espèces dans
nos mers, le parasite et le pomarin. Ce dernier niche
sur les falaises d'Ecosse et sur les rochers de la mer du
Nord.
Palmipèdes cotiers (1). Parmi les palmipèdes côtiers
de la famille des pélécanidés^ qui fréquentent bien
plus les eaux douces que les eaux salées, nous citerons
d'abord les cormorans, à la fois habiles plongeurs,
excellents nageurs et très-bons voiliers. — Ces oiseaux,,
à la gorge expansible, toujours en quête de poissons,
dépeuplent les étangs qu'ils exploitent et savent aller
chercher le fretin au fond d'un lac ou d'une rivière, en
s'aidant de leurs ailes comme de rames, pour poursuivre
et atteindre leur proie entre deux eaux. Les Chinois les
ont dressés depuis longtemps à la pêche, comme nous
avons fait en Europe des faucons qu'on employait à la
chasse à l'oiseau, mais je ne saurais dire si l'espèce qui
sert d'auxiliaire aux pêcheurs du Céleste-Empire est la
même que la nôtre. L'Europe du reste en compte plu-
sieurs : le grand cormoran, le nigaud, qu'on rencontre
quelquefois sur les côtes du Nord, le largup, plus com-
mun en Islande, le pygmée, qui ne se montre que bien
rarement en France et préfère les bords du Danube et
des autres fleuves de l'Orient européen, et le cormoran
Demarets, qui habite les rivages de la Corse et de la
(1) Palmipèdes cotiebs. Famille des pélécanidés : Le grand cor-
moran, Carbo cormoranus, Meyer. — Le nigaud, C. graculus, id.
— Le largup, C. cristatus^ Tem.
Le pygmée, C. pygmœus, Tem. — Le Demarest, C. Bemarestii,
Payraudeau.
Le pélican, Pelecanus onocrotalus, L. (Onocrotalus phœnix.)
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 249
Sardaigne. — Tous ces oiseaux perchent sur les arbres,
malgré leurs pieds palmés.
Les pélicans ont les mêmes habitudes ; ce sont de
grands accapareurs de poisson ; ils portent une poche
sous le bec et la gorge, sorte de sac de peau, prodi-
gieusement dilatable, dans lequel ils conservent leur
pêche pour la consommer au besoin. Cette poissonnerie
peut contenir environ vingt livres de fretin. — - Leur
grande taille, la puissance de leurs ailes et la rapidité
de leur natation en font des oiseaux très-remarquables.
On ne les rencontre guère en mer, si ce n'est dans le
voisinage des côtes ; les fleuves et les grands lacs pa-
raissent mieux leur convenir. — Nous n'avons, dans
les contrées de l'Europe orientale, qu'une espèce de
pélican ; c'est un oiseau de la grandeir d'une oie, blanc
tirant au rose, et à rémiges noires. Ce pélican paraît
être le même que celui d'Egypte, qu'on retrouve aussi
sur les fleuves de la Sénégambie. — J'en ai tué un qui
s'était égaré jusqu'aux Canaries, et celui-là, je l'assure,
n'était pas un phénix. On le fit rôtir, non pour savoir
s'il renaîtrait de ses cendres, comme celui de l'antiquité,
mais pour constater qu'il avait un goût détestable et
puait le poisson comme un vieux pêcheur de la côte.
On a soupçonné que l'oiseau des anciens, dont on a
tant parlé, et que personne n'a jamais vu, ne serait autre
que notre pélican embelli par l'amour du merveilleux.
Un poëte a dit avec raison :
É lafede degli amanti,
Corne l'ave feniche,
Chc visia chascun lo dice ;
Dove sia nessun lo sa.
250 CHAPITRE II.
Palmipèdes cotiers : famille des anatidés (1). Ces
palmipèdes comprennent les harles, les canards, les
sarcelles, les macreuses, les oies et les cygnes, qui nous
ont fourni nos plus précieuses espèces domestiques,
sans compter celles que nous pourrons encore nous
approprier par l'acclimatation, car presque tous les
oiseaux de cette famille sont susceptibles d'être soumis à
la domesticité, et leur chair savoureuse de devenir une
grande ressource d'alimentation.
Quelques espèces déjà vivent dans nos basses-cours et
aux alentours de nos fermes, comme nos volailles ;
d'autres sont élevées dans nos bassins ou nos pièces
d'eau pour l'ornement de nos jardins et de nos parcs.
A l'état sauvage, beaucoup d'anatidés constituent un
gibier recherché . ces palmipèdes naviguent aussi bien
à la rame qu'à la voile, et préfèrent en général les eaux
fluviales et lacustres aux eaux salées. Ce sont des
oiseaux voyageurs, qui passent une partie de l'année dans
les régions du nord et descendent par grands vols vers
les pays tempérés, à la fin de l'automne.
Les harles, un peu plus gros que les canards et qui
leur ressemblent beaucoup, sont plus piscivores et
0) Famille des anatidés: Harle piette ou harlette, mergus
albellus, L. — Le harle liuppé, M. serrator, id. — Le grand harle,
M. mer ganser^ L,
Canard sauvage ou colvert, Anas boschas, L. — G. tadorne, A.
tadoma, id. — G. pilet, A.acuta, id. — G. garrot, A. dangula, id.
— G. Miclon, A. glacialis, id. — G. chipeau ou ridcnne, A. strepera,
id. — G. miloin, A ferina, id. — Petit milouin ou sarcelle d'É-
^u^À^- "^'''^^"' ^"'d. — Sarcelle d'hiver, A crecca, L. - Sar-
celle d ete, A. querquedula, L. — Ganard souchet, A. clypeata, L.
— Ganard siffleur, A. penelope. L. (Le sil'lleur huppé île Buffon,
anas rufina, L. — Le morillon, A. fuligula, L.)
Canard de Barbarie ou musqué, A. moschata, L. — G. eider,
A. molhssima, L.
REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 251
meilleurs plongeurs. Le poisson, qu'ils poursuivent
entre deux eaux, ne leur échappe pas ; ils savent aller le
saisir jusqu'au fond. Ces oiseaux nagent à la manière
des cormorans, avec la tête seulement hors de l'eau ;
leur vol est assez rapide, malgré leurs courtes ailes,
mais leur démarche est lourde et vacillante comme celle
de tous les oiseaux mal équilibrés sur leurs pattes. Ils
se plaisent dans la mer aussi bien que dans les rivières
et les lacs, et ne nous visitent que de loin en loin, leurs
migrations étant irrégulières et déterminées par des
circonstances de température exceptionnelles qui les at-
tirent en grand nombre sur nos côtes. Ces beaux palmi-
pèdes ne viennent guère à terre que pour se reposer et
dormir sur le sable ; le moindre danger les fait repartir,
et si on les poursuit sur l'eau, ils plongent aussitôt pour
ne ressortir que fort loin. — Le harle piette ou harlette
porte un plumage d'un noir bleuâtre sur un fond blanc j
ses pieds sont couleur d'ardoise, comme son bec,
SCS ailes et sa queue. Ces jolies harlettes se répandent
en hiver dans plusieurs contrées d'Europe et les pê-
cheurs les prennent souvent au filet, mais leur chair est
moins estimée que celle des canards. — Le harle huppé
ressemble assez à l'harlette ; il se montre plus rare-
ment. — Le grand harle, au cou noir à reflets bronzés,
se voit en hiver dans le nord de la France.
Les canards, qui ont été pris pour type de la famille
des anaiidés, se distinguent par leur extrême glouton-
nerie, et cette sensualité brutale, poussée chez eux
jusqu'à l'excès, n'a pas peu contribué à les soumettre à
la domesticité ; aussi sont-ils devenus dans cet état des
252 CHAPITRE II.
goinfres de premier ordre. Umuivores et faciles à en-
graisser, ils ne rencontreraient pas à l'état sauvage
celte pâture quotidienne et toujours abondante qu'ils
trouvent auprès de nous. Jamais rassasiés, ils ne
pensent plus qu'à bien vivre et ne vont pas cbercher
ailleurs une meilleure existence ; les habitudes casa-
nières leur ont fait perdre le goût des voyages et
presque jusqu'à la faculté de voler. — A l'époque des
migrations, quand commencent à passer les canards
sauvages, c'est-à-dire à la fin d'octobre, on remarque
pourtant encore chez nos canards domestiques une
certaine inquiétude, et l'on a vu parfois leur instinct
voyageur se réveiller tout à coup, surtout si ceux qui
arrivent du dehors viennent s'abattre dans leur voisinage,
mais bien peu d'entre eux se hasardent à les suivre lors-
qu'ils se remettent en route pour d'autres régions. Ces
goinfres sont devenus trop pesants pour supporter un
long trajet ; l'embonpoint qu'ils ont acquis les gène
même pour la marche ; leur allure ressemble à celle des
femmes obèses qui trottinent en se dandinant.
Les canards aiment à barboter dans les eaux troubles
chargées de limon, à plonger de la tête et du cou dans
les mares, dont ils peuvent atteindre le fond avec leur
bec aplati et dentelé sur les bords. — Les canes ou
femelles de nos canards domestiques sont encore plus
fécondes que celles des canards sauvages ; les canetons
vont à l'eau avec la mère, presque aussitôt sortis de
l'œuf. On donne souvent de ces œufs de canes à couver
à des poules, qui s'acquittent parfaitement de ce soin et
se désespèrent quand elles voient leurs jeunes couvées se
HEVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 253
précipiter dans une mare, où elles ne peuvent les suivre.
Les canes, qu'on soulage ainsi des fatigues et des ennuis
de l'incubation, conservent longtemps la faculté de
pondre jusqu'à trente et même quarante œufs.
Le canard domestique a joué de tout temps un rôle
important dans l'histoire de la gastronomie ; il fournit
une chair savoureuse, qui peut être soumise à diverses
préparations culinaires et qui est toujours goûtée sous
quelque transformation qu'elle soit offerte sur nos tables.
Les bons traités de cuisine, j'entends ceux à l'usage des
cordons-bleus, citent avec recommandation le canard
farci aux olives, celui à la sauce aux navets, les aiguil-
lettes de canard et surtout le foie gras présenté en ter-
rine de Nérac ou en pâté d'Amiens. — Il paraît que les
Romains, nos maîtres en fait de sensualité et de gour-
mandise, négligèrent, pour le canard, la méthode qu'ils
appliquèrent à l'oie pour obtenir le foie gras. Ils n'esti-
maient du canard que la poitrine et la cervelle ; c'est le
poëte Martial qui nous l'apprend :
Tota quidem ponatur arias ; sed pectore tantum
Et cervice sapit : cetera redde coquo (1).
Lib. xm,
Nous autres modernes, qui nous croyons plus raffinés
que les anciens, nous décapitons le canard et rejetons
sa tête, du reste fort difficile à plumer ; mais peut-être
nous privons-nous d'un mets délicieux.
Les canards sauvages, auxquels on fait la chasse à
l'époque des passages, offrent entre eux des différences
(l) Fais -toi présenter le canard tout entier, mais comme il n'y a
de savoureux que la poitrine et la cervelle, renvoie le reste au
cuisinier.
254 CHAPITRE II.
caractéristiques qui constituent diverses espèces, dont
nous ne citerons que celles qui fréquentent nos climats
d'Europe.
Le canard sauvage ou colvert, souche première de
notre canard domestique, a la tête et le cou d'un beau
vert changeant, le collier blanc, le plastron roux-marron,
le bec jaune-verdâtre et les pieds orangés. Cet excellent
gibier vient tous les hivers visiter nos contrées et s'abat
parfois sur nos côtes maritimes, lorsque nos étangs sont
gelés. Ces colverts se présentent toujours par grands
vols ; c'est aux mois de novembre et de décembre qu'ils
sont le plus nombreux ; ils arrivent en fendant l'air, le
cou tendu et les pattes en arrière, formant deux lignes
réunies en angle. Les plus forts de la bande sont tou-
jours placés en tête de cet ordre de marche et alternent
tour à tour en cédant la place à d'autres^ lorsqu'ils sont
fatigués. Le sifflement de leurs ailes est très-sensible
quand ils passent près de terre et qu'ils vont s'abattre
au-dessus des eaux, après avoir louvoyé un instant.
Cette espèce de canard sauvage est la même que celle
qui abonde dans l'Amérique septentrionale et qui vient
pâturer par milliers dans les rizières de la Géorgie et
des Carolines. Audubon les a vus s'abattre en masses
serrées sur les savanes des Florides et a connu un chas-
seur de ces contrées qui en tuait de cinquante à cent-
vingt par jour, et en nourrissait tout le personnel des
grandes plantations du général Hernandez. Le natura-
liste américain a calculé que la rapidité du vol de ces
palmipèdes était d'un mille et demi par minute et de
cent milles en vingt-quatre heures^ dans sa plus grande
'•7
REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 253
puissance. C'est juste quatre fois plus que la distance
que nous pouvons parcourir sur un chemin de fer à
grande vitesse.
On doit aussi à Audubon de curieux renseignements
sur les mœurs du colvert ; il est surtout dans ses Scènes
de la nature un passage remarquable qui nous dévoile
toute la sollicitude et l'amour des femelles pour leurs
jeunes couvées. — Le chasseur naturaliste était en
campagne sur les bords de l'Ohio avec un chien de race
parfaitement dressé, qu'il lança sur une cane sauvage,
cachée dans les herbes. Celle-ci, les plumes hérissées
et prévoyant le danger, avertit de suite ses canardeaux
par un sifflement aigu qui les fit décamper aussitôt, et,
en même temps, la mère s'envola sous le nez du chien,
affectant de se soutenir à peine et semblant prête à tom-
ber à chaque instant. Audubon était trop observateur
pour la tirer ; il préféra la laisser faire. Elle ne cessait
de passer et repasser devant le chien comme pour le
détourner, mais l'animal était sur la piste des canetons
et les rapporta un à un à son maitre, sans les blesser.
Audubon les mit vivants dans sa gibecière, où ils se
débattirent en criant: « alors, dit le narrateur, la mère
« vint à eux et se plaça devant moi d'un air si piteux,
« en culbutant et en se roulant presque sous mes
« pieds, que je ne pus résister à son désespoir. Je fis
«. coucher mon chien et rendis à celte mère désolée son
« innocente famille. Tandis que je me retournais
« pour l'observer en m'éloignant, je crus aperce-
« voir dans ses yeux une expression de gratitude
« et j'éprouvai ce jour-là une des plus vives jouis-
17
256 CHAPITRE TI.
« sanccs que puisse procurer l'étude de la nature. »
Le canard tadorne ou canard des Alpes, au plumage
disposé par masses de couleurs blanches, noires et
d'un jaune cannelle, est plus gros que notre canard
domestique. Ce bel oiseau semble préférer les bords de
la mer ; il se présente assez souvent en hiver sur nos
côtes de l'ouest et dans les garennes de la Picardie, oîi
il vient nicher dans les terriers. Les tadornes vivent
toujours par couples ; on en a vu descendre jusque sur les
bords de la Méditerranée.
Le canard pilet est de passage en France en novembre
et en mars ; c'est une des plus belles espèces qui
viennent visiter nos contrées. — Le canard garrot, noir
et blanc, avec une tache blanche de chaque côté du bec,
est un des plus sauvages. — Le canard miclon n'est pas
commun chez nous et ne se montre guère que sur les
côtes de la Manche. îl habite les régions arctiques et
ses apparitions sont irrégulières. — Le chipeau ou
ridenne est de passage en automne et au printemps ;
c'est un oiseau rusé, qui se laisse rarement surprendre.
— Le milouin arrive sur nos côtes de l'ouest par bandes
nombreuses ; son vol est des plus rapides. — Le petit
milouin^ ou sarcelle d'Egypte, ne voyage au contraire
que par couples et ses apparitions en France ont lieu à
la même époque que celles du canard chipeau. — La
sarcelle d'hiver, de la taille de la perdrix, et qu'on peut
apprivoiser dans nos basses— cours, vient nicher autour
des étangs et constitue, avec la sarcelle d'été et le sou-
chet, un des meilleurs gibiers. Les passages des sar-
celles s'opèrent en avril et en octobre. C'est à peu près
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 257
dans la même saison qu'arrivent les canards souchets
qui s'abattent en masse dans les marais de la Picardie,
entre Soissons et la mer. — ■ Les canards sifïleurs
voyagent aussi toujours en troupes ; ils opèrent leurs
passages en automne et vers la fin de l'hiver ; quelques-
uns nichent en France. Cette espèce est une des plus
communes sur les bords du Volga et du Danube. —
Citons encore le canard de Barbarie ou canard musqué ;
les uns le disent américain et les autres originaire
d'Afrique ; cette espèce s'est acclimatée dans le midi de
la France ; devenue domestique, elle a produit le canard
mulard, par son croisement avec la cane du canard
commun, et c'est de ce métis engraissé qu'on tire, dit-on,
le meilleur foie.
Enfin terminons l'énumération de cette série de
canards exotiques par l'eider, superbe espèce presque
. aussi grosse que l'oie, et dont le duvet est si recherché.
Ce canard appartient aux régions polaires qu'il ne quitte
qu'un peu avant l'époque de la ponLe pour venir nicher
dans des latitudes moins froides. Ce n'est que bien rare-
ment qu'il se présente sur nos côtes du nord ; les mers
du littoral de la Norwége, de la Suède et de la Laponie,
la mer Blanche et la partie de l'océan Glacial qui borde
la Russie septentrionale, sont plus souvent ses sta-
tions d'hiver. — Les navigateurs, surtout les balei-
niers, rencontrent l'eider par bandes innombrables
aux alentours du Spitzberg et du Groenland, oii les
immenses vols de ces beaux palmipèdes obscurcis-
sent la lumière du jour, en s'élevant au-dessus des
eaux.
258 cnAPiTRK II.
Les macreuses (1), de la môme famille des anatidées,
sont originaires des régions du nord ; elles fréquentent
les eaux salées et saumàlres. Ce sont des oiseaux
plongeurs, au plumage noir et au bec gibbeux, très-
friands de petits mollusques et d'anatifes ; aussi leur
chair en acquiert un goût qui n'est pas très-agréable. —
On chasse pourtant les macreuses dans tous les endroits
où elles abondent, principalement sur nos côtes de
l'ouest, depuis le mois de novembre jusqu'en mars,
quand elles arrivent par les vents du nord-ouest. — La
mer de ce littoral en est alors couverte et les pêcheurs
en prennent au filet des quantités considérables. L'engin
est tendu horizontalement au-dessus des bancs de sable,
et, dès que la mer entre en son plein, les macreuses,
suivant le flux, passent au-dessous, mais en voulant
s'échapper lorsque les eaux se retirent, elles restent
engagées dans les mailles. Cette espèce est la macreuse
commune, qui descend aussi dans le midi et vient
stationner en Provence, dans le grand étang de Berre,
communiquant avec la mer par le port de Bouc et
Martigues. 11 s'en lue énormément, à l'époque de l'ou-
verture des chasses, dans une battue générale en nacelles
chargées de chasseurs, avec décharges de mousqueterie
et accompagnement de musique : un véritable massacre
(I) Suite des palmipèdes cotiers de la famille des anatidées :
Macreuse commune, Anas nigra, L. - Grande macreuse, Anas
fusca, L.
Oie cendrée, Anser férus, L. — Oie vulgaire, Anser segetum,
Lath. — Oie rieuse, Anser albifrons, L. — Oie bernache, Anser
erythropus, L. — Oie au cou roux, Anser rufbcollis, Gm. — Oie des
neiges, A. hyperhoreus, Bail.
Cygne sauvage, Anas cycnus^ L. — Cygne domestique, Anas
olor, L. — Cygne noir (acclimaté), Cycnus atratus, Vieill.
Cereopse cendré (acclimaté), Cereopsis novae Hollandiae, Lath.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 259
officiel, auquel assistent le préfet des Bouches-du-Rliône
et ses gendarmes.
On dit que nos anciens chartreux, pour atténuer
l'abstinence de toute viande à laquelle les assujettissait
la règle de l'ordre, regardaient la chair de macreuse
comme du poisson, et qu'une préparation culinaire, dont
ces bons pères avaient le secret, lui enlevait l'odeur de
ma'X'cage et ne lui conservait qu'un agréable fumet :
Il est avec le ciel des accommodements.
On connaît une autre espèce de macreuse, noire comme
l'autre, et avec le bord de ailes blanc ; c'est la double
macreuse plus grosse que la commune ; elle se montre
souvent avec sa congénère, mais en moins grand nombre.
Les oies, au bec court et fort, sont mieux appuyées
sur leurs paltes que les canards, aussi leur marche est
plus facile ; elles parcourent les terres herbeuses et les
prairies pour y chercher leur pâture, qui consiste en
tiges de végétaux et en graines. Elles tondent l'herbe
comme les brebis à l'aide de leurs lamelles. — A l'état
sauvage, les oies se retirent, pour dormir plus en sûreté,
sur les eaux des lacs voisins de leurs stations habituelles^
car ce sont des oiseaux très-défiants, qui ont toujours
soin de placer quelques-uns des leurs en faction pour
veiller aux alentours. — Les mâles ne se distinguent
pas des femelles par le plumage ; il sont très-ardents
en amour, et les anciens les consacrèrent au dieu Priape.
On en distingue plusieurs espèces en Europe, toutes
d'origine étrangère et dont la plupart visitent nos
contrées dans leurs migrations d'hiver. L'oie cendrée.
260 CHAPITRE II.
type primitif de notre oie domestique, l'oie vulgaire, la
rieuse au front blanc, la bernache, qu'on apprivoise
assez facilement et qui se reproduit dans la domesticité,
l'oie au cou roux et l'oie des neiges, qui est assez rare»
toutes ces différentes espèces sont de passage vers les
mois de novembre et décembre, dans plusieurs pays
d'Europe ; les glaces les chassent des régions du nord.
Ces oiseaux observent en volant à peu près le même
ordre de marche que les canards sauvages ; on a
remarqué seulement qu'ils voyagent en plus petites
troupes, qu'ils se tiennent à de grandes hauteurs et ne
forment souvent qu'une simple ligne oblique.
La domestication de l'oie cendrée est des plus
anciennes ; cet utile palmipède est devenu aussi soumis
que le chien de la ferme ; il connaît ses maîtres, con-
duit au champ les troupeaux et les ramène au bercail,
lorsqu'il est dressé à ce service. Sentinelle vigilante,
l'oie veille de nuit dans la basse-cour ; son œil est
perçant et son ouïe des plus fines. Toujours sur le qui-
vive, elle jette l'alarme au moindre bruit, témoin les
oies du Capitole : les chiens n'aboyèrent pas, mais les
oiseaux faisaient bonne garde et leurs cris réveillèrent
Manlius.
Dans nos campagnes, les oies ne se laissent jamais
approcher et poursuivent l'étranger en criant, le cou
tendu et le bec grandement ouvert ; elles semblent même
chercher à le mordre et poussent des sifflements comme
des vipères. Dans nos provinces de l'est, où l'on se livre
plus spécialement à l'éducation des oies, la vente de ces
oiseaux, qui fournissent un aliment recherché, constitue
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 261
un revenu important. — Aujourd'hui la dinde a remplacé
l'oie dans les repas de famille ; toutefois il s'en fait
encore une grande consommation.
C'est encore aux Romains que nous sommes rede-
vables des moyens employés pour obtenir les foies gras
que nous fournissent les oies, et Pline nous apprend que
l'honneur de cette délicieuse découverte, tantum bonurriy
comme il le dit lui-même, appartient à ce qu'il paraît,
à Scipion Métellus, personnage consulaire, ou à Séius,
chevalier romain.
« Nec sine causa in qiiœstione est, qui primus tantum
bonum invenerit, Scipione Métellus vir consularis, an
M. Seins œtale eques Rom. »
Mais il est incontestable, selon lui^ que Messalinus
Cûtta, fils de l'orateur Messala, ait trouvé le secret de
rôtir les pattes d'oie et d'en composer un ragoût avec
des crêtes de poulet. Et le grand naturaliste, en fidèle
historien et bon appréciateur du tantum bonum, ne
manque pas d'ajouter : « Chacun des inventeurs recevra
de moi la palme qui lui est due, »
Cependant Pline ne nous dit pas si ce furent les
gastrophiles de Rome qui, les premiers, imaginèrent de
clouer les oies par les pattes et de leur crever les yeux
pour les gorger de nourriture, afin que ces pauvres
oiseaux ne pensassent qu'à manger et à dormir, en
's'engraissant. Cette invention diabolique aura peut-être
pris naissance au moyen âge, dans ces siècles de torture
où l'aberration des esprits arriva à son apogée. Quoi qu'il
en soit nous sommes aujourd'hui un peu moins cruels,
car, si ce procédé barbare a été modifié en l'améliorant,
262 CUAPITRE II.
nous ne tenons pas moins les oies àl'épinette, dans une
complète obscurité, où la privation de mouvements et
la nourriture surabondante, à laquelle ces pauvres bêles
sont soumises, amènent rapidement l'obésité. Dans cet
état, la ration quotidienne d'une oie consiste en grosses
boulettes de pain qu'on leur fait avaler par force et qui
accélèrent l'engraissement; une sorte d'hépatite se déclare
bientôt, gonfle le foie, et l'oiseau ne tarderait pas à suc-
comber à ce traitement si l'on ne s'empressait de le tuer
avant qu'il n'étouflTe dans sa graisse. C'est ainsi qu'on
obtient des foies gras qui pèsent près de deux livres et
qu'on emploie pour ces fameux pâtés de Strasbourg qui
faisaient ! une concurrence avantageuse à ceux de foie
de canard de Toulouse, aux terrines de Nérac et aux
excellentes conserves de Nantes. Hélas ! quand je pense
que Strasbourg ne nous appartient plus et que nous
sommes devenus les tributaires du roi Guillaume, chaque
matin en me réveillant j'adresse des vœux au ciel pour,
qu'avant de mourir, je puisse voir notre honneur
national vengé et notre chère Alsace reconquise.
Parmi les anatidées exotiques qu'on est parvenu à
acclimater en Europe, nous devons citer aussi l'oie de
la Nouvelle-Hollande ou le céréopse cendré, un des
précieux palmipèdes australiens d'introduction assez
récente, car son acclimatation date à peine d'une quaran-
taine d'années. Les formes, comme la couleur du
céréopse, sont à peu près celles de l'oie sauvage ; son
corps est plus ramassé ; toute la partie nue des jambes
est d'un jaune orangé ; les pieds et les membranes sont
noirs.
REVUE DES OISEAUX d' EUROPE. 263
Cygnes. Ces superbes oiseaux sont les plus remar-
quables et les plus séduisants des palmipèdes par l'élé-
gance et les belles proportions de leurs formes, la majesté
de leur port, l'expression de leur regard et l'éblouissante
blancheur de leur plumage. Il faut les avoir vus, dans les
pays où ils abondent, glisser en nageant sur un lac
solitaire et se livrer avec toute sécurité à leurs ébats,
pour bien comprendre l'impression qu'ils produisent et
le charme qu'ils répandent autour d'eux. Leur cou,
qu'ils tiennent ordinairement un peu roide et presque
droit, pour mieux observer ce qui se passe aux alentours,
est alors ramené en arrière au-dessus du corps et affecte
les courbes les plus gracieuses. Réunis en escadrille et
parcourant la surface du lac avec une admirable légèreté,
on dirait un convoi d'élégantes nacelles qui s'avancent en
fendant les eaux. Parfois, aux battements de leurs ailes,
ils font rejaillir l'onde qui ruisselle en gouttes argentées
sur leurs blanches plumes :
. . . . è in mezzo aU'onde il Cigno
Del pié fa remo, il collo inarca, è fende
L'argentino lago
PlEDEMONTE.
L'Europe ne possède que deux espèces de cygnes :
le cygne sauvage, à bec noir et à cire jaune, qui nous
vient du nord, voyage en grandes troupes et ne se
présente qu'accidentellement dans nos contrées aux
époques des grands hivers ; l'autre espèce est le cygne
domestique qui provient de celui à bec orangé, bordé
de noir, avec tubercule frontal brunâtre. On le croit
originaire des parties les plus septentrionales de l'Asie.
La Nouvelle -Hollande, cette terre des contrastes,
264 cnAPiTRE 11.
nous a fourni une autre espèce qui s'est parfaitement
acclimatée dans l'Europe tempérée, où elle se reproduit
maintenant à l'état domestique. Mais cet oiseau, déjà
assez répandu dans les pièces d'eau de nos parcs, au
lieu d'être d'une blancheur éclatante, comme nos
cygnes, a le plumage d'un noir profond et le bec d'un
beau rouge carmin. L'espèce est un peu plus grande
que le cygne commun.
DIGRESSION.
XXIX.
Dès les temps fabuleux, il a été question des cygnes :
Ovide, dans ses Métamorphoses, a décrit l'oiseau dont le
nom rappelle encore l'histoire de Cycnus, ce roi de Ligu-
rie, musicien célèbre, qui fut changé en cygne, tandis
qu'il déplorait, sur les bords de l'Éridan, la mort tragique
de Phaéton et de ses sœurs. « Tout à coup, dit le poète,
« sa voix d'homme devient plus aiguë, sa tête blanchit
« et ses cheveux ne sont plus que des plumes ; sa
« poitrine s'arrondit et son cou s'allonge, ses doigts de
« pied s'unissent en une membrane rougeàtre, ses bras
« sont remplacés par des ailes, sa face et sa bouche
« s'avancent en rostre et Cycnus est un nouvel oiseau,
« fit nova Cycnus avis (1). » Cette fable de Cycnus, le
(1) Gum vox est tenuata viro : caneeque capillos
Dissimulent plumae : collumque a pectore longum
Porrigitur, digitosque ligat juctura rubentes ;
Penna latus vestit ; tenet os sine acumine rostrum.
Fit nova Cycnus avis. OviD.
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 265
roi musicien, a peut-être donné motif au préjugé des
anciens qui croyaient que les cygnes cliantaient quand
ils allaient mourir, mais ce qu'on peut assurer, c'est
que leur voix n'est guère harmonieuse et que même les
cris éclatants du cygne trompette n'ont rien de bien
agréable.
La partie poétique de l'histoire du cygne se rattache
à des croyances mythologiques, c'est-à-dire à des mythes
qui méritèrent les hommages de l'antiquité. Qui ne
connaît la charmante fable de Léda ? — Tandis qu'elle
se baignait sur les rives fleuries de l'Érotas, la belle
épouse de Tyndare, roi de Sparte, fut surprise par un
cygne éclatant de blancheur, et se sentit tout émue.
C'est que ce cygne, brûlant d'amour, cachait le plus
puissant des dieux de l'Olympe, l'audacieux Jupiter,
qui s'offrait cette fois sous l'apparence de la candeur.
Léda ne put résister à ce charme, et neuf mois
après elle pondit deux œufs à double germe, de l'un
desquels naquit la belle Hélène, au cou divin, aux bras
d'albâtre, et ravissante par la blancheur de son teint,
selon l'expression d'Homère.
Toute "la mythologie est remplie de ces jolies choses
qui plaisent, séduisent, enchantent en les lisant, et Ton
peut dire avec Fontenelle :
On aimera toujours les erreurs de la Grèce ;
Toujours Ovide charmera.
Si nos peuples nouveaux sont chrétiens à la messe,
Ils sont payons à l'Opéra.
266 CHAPITRE II.
L'ingénieux Ovide, qui dévoila au monde ravi les
métamorphoses des dieux, a souvent expliqué la nature
par la fable, et la naïveté de ses récits en a augmenté le
charme. Les oiseaux y figurent en première ligne : les
anciens mythes représentent Prométhée enchaîné sur le
Caucase et livré à la voracité d'un vautour qui lui
dévore les entrailles pour avoir dérobé le feu céleste.
Prométhée, c'est la lumière, le génie de la science,
l'esprit novateur ; le vautour, c'est l'obscurantisme,
l'espritrétrograde^jlalâche envie, qui déchire, calomnie,
étouffe toijt progrès. Telle est l'interprétation qu'un
naturaliste philosophe donne de cette fable ; mais
combien d'autres allégories restent encore sans explica-
tion ?
Picus, fils de Saturne et roi d'Ausonie, est change en
pic par les enchantements de Gircé :
Necquicquam antiqui Pico, nisi nomina^ restât.
Et il ne reste plus de lui-même que son ancien nom.
Le vol des corbeaux est expliqué par les augures ;
Jupiter se transforme en aigle pour enlever le jeune
Ganimède ; le hibou, symbole de la prudence, est
l'attribut de Minerve, déesse de la sagesse, et les paons
celui de Junon, la plus fière des déités de l'Olympe
Vénus attelle deux colombes à son char ; Mercure, le
messager des dieux, est représenté avec des ailes aux
pieds et à la tète, deux autres ornent son caducée. Le
héron naît des cendres d'Ardée et perpétue, ainsi que
ceux de sa race, le nom d'une ville célèbre. Les Piérides
disputent aux Muses le prix du chant et les insultent
REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 267
après leur défaite ; mais elles sont métamorphosées en
pies :
Elles ont conservé l'usage de la voix
Et leur cri babillard importune les bois (l).
Les coqs sont consacrés à Esculape et les oies à
Priape ; Deucalion est changé en épervier, Philomèle en
rossignol, Coronis en corneille, Nyctiniène en hibou,
les filles d'Anius en colombes, Ceïx et Alcyone en
alcyons, Esaque en plongeon, Perdix en perdrix, et les
sœurs de Méléagre en oiseaux.
Toute cette mythologie ornithologique, tous ces
mythes durent avoir leur interprétation ; ce sont des
allégories, dont le vrai sens est resté caché sous le voile
du mystère. Ces fictions ont survécu au culte qui
les adopta ; les peuples les vénérèrent, la poésie les
consacra, mais la poésie est aussi un culte, et de nos
jours encore, comme l'observe Saint-Ange, il serait
difficile de décrire les merveilles de. la nature sans les
associer aux merveilles de la fable.
Qu'on me pardonne donc, en terminant cette revue
des oiseaux d'Europe, de m'être laissé aller à des idées
qui, sans trop m'éloigner de mon sujet, sont venues
rafraîchir mon esprit fatigué d'études plus sérieuses. —
En essayant d'animer mes descriptions par des
images qui les rendaient moins arides, j'ai un peu, je
l'avoue, agi en égoïste et n'ai guère envisagé que le
(l) Traduction de Saint-Ange :
Nunc quoque in altihus facundia prisca remansit
Raucaque garrulUas^ studiumque iinmana loquenti.
OV]D.
268 CHAPITRE II.
plaisir que j'éprouvais, à mon âge, de ramener mes
pensées vers les souvenirs classiques de mes jeunes
années, alors qu'au printemps de la vie tout semblait
avoir une âme, une forme poétique, séduisante, et me
berçait dans les rêves d'un avenir mystérieux.
I
CHAPITRE III
Essai de géographie ornithologique.
(simple aperçu.)
Sommaire —De la distribution des oiseaux sur le globe. — Distribu-
tion hydrographique des palmipèdes. — Des différentes régions
ornithologiques. — Région européenne. — Région américaine ;
Faune mixte, méridionale et septentrionale.— Région africaine :
Faune mixte. — Région malgache. — Région asiatique. —Région
malaise: Parties indo et austro-malaises. — Région australienne :
Nouvelle Hollande. Nouvelle Guinée et îles adjacentes. Nouvelle
Zélande. — Région polynésienne. — Régions arctiques et an-
tarctiques. — Appendice.
... Y aves y pajaritos de taatas mèneras y tan
diverses de las nuestras qui es maravilla.
CHntsTOPHE Colomb.
DE LA DISTRIBUTION DES OISEAUX SUR LA SURFACE
DU GLOBE.
1.
La géographie ornithologique, c'est-à-dire la con-
naissance des différentes régions qu'habitent les oiseaux,
celle des pays oii se dirigent ceux qui voyagent, les
stations où ils se reposent, les contrées où ils nichent,
enfin les divers cantons où l'on rencontre le plus souvent
270 cnAPiTiiH II.
les espèces qui ne s'éloignent pas de leur patrie, tous
ces faits bien constatés constituent rétude d'une des
branches les plus intéressantes de la science.
Plus de onze mille espèces d'oiseaux peuplent la terre
sur les continents, les îles et les eaux adjacentes. Les
passereaux composent à eux seuls les deux tiers de ce
nombre, le restant se trouve réparti dans les proportions
suivantes : environ 580 rapaces, 1150 grimpeurs, dont
4 32 perroquets, 377 colombes ou pigeons^ 373 gallinacés,
plus de 700 échassiers et presque autant de palmipèdes.
Mais dans l'état actuel de nos connaissances, on ne
saurait exposer rien de complet quant à la distribution
géographique de tous ces oiseaux, et nous devons nous
borner à des généralités. C'est ce que je vais essayer
d'entreprendre, en signalant, seulement en passant,
quelques faits particuliers qui viendront se grouper dans
l'ensemble de cet aperçu.
Chaque ordre d'oiseaux a sa loi générale qui le
caractérise ; chaque tribu compte dans ses rangs des
familles distinctes, dont les genres et les espèces ont
leurs habitations ou aires de dispersion comprises dans
certaines limites. Les oiseaux aux habitudes sédentaires
sont répartis dans des pays divers ; ceux d'humeur
voyageuse sont simplement de passage dans plusieurs
contrées où ils ne nichent pas, et stationnent un certain
temps dans celles oii ils s'arrêtent pour la ponte. — Il
est des espèces qui ont des représentants sur les points
les plus opposés du globe, et d'autres, cosmopolites,
qu'on rencontre partout ; enfin plusieurs groupes, et
même des familles entières, appartiennent exclusivement
ESSAI DE GÉOGRAPniE ORNITHOLOGIQUE. 271
à une seule des grandes régions ornifchologiques, et
n'ont jamais été vus ailleurs.
Dans cette distribution des oiseaux, on remarque une
foule d'espèces de formes particulières, au plumage
brillant et richement coloré, qui appartiennent à des
familles propres aux conîrées les plus chaudes des
grands continents ou des archipels qui en dépendent ;
tels sont les gallinacés à belle parure, les magnifiques
oiseaux de paradis, les sucriers, les colibris, les
perroquets et tant d'autres. Mais à mesure qu'on s'é-
loigne des régions équatoriales, où se plaisent ces
oiseaux, et qu'on remonte vers le nord, la variété et
l'éclat des couleurs sont moins prononcés ; on trouve
bien encore quelques traits de correspondance, mais les
genres et les espèces, en général, ne sont plus les
mêmes ; les influences des milieux, la nature du climat
ont tout modifié, formes, aspect, couleurs, mœurs et
habitudes. Quelques rares exceptions se font remarquer
seulement dans les pays tempérés, mais encore on ne
saurait comparer le plumage de ces oiseaux privilégiés
à celui des belles espèces qui habitent les contrées que le
soleil tropical vivifie et où la nature a répandu tous ses
dons.
Cependant ces distributions géographiques n'établis-
sent pas, pour beaucoup d'oiseaux, des démarcations
fixes et infranchissables ; les espèces voyageuses, par
leurs puissants moyens de locomotion aérienne, peuvent
dépasser les limites de leurs aires de circulation
habituelles, franchir des espaces considérables et se
transporter au loin dans d'autres climats. Les modifica-
I. -18
272 CHAPITRE m.
tions de température, aux changements de saisons, font
varier les faunes de divers pays ;. pendant l'été, comme
nous l'avons déjà observé ailleurs, les oiseaux migra-
teurs viennent se réunir à nos espèces régionales, puis,
quand l'hiver est de retour, ils sont remplacés par
d'autres.
Il est des oiseaux dont Vhahitat est limité au canton
où ils sont nés ; beaucoup d'autres peuvent vivre in-
distinctement dans tous les pays dont la température et les
conditions d'existence sont identiques, tandis qu'on en
voit qui se refusent à ces déplacements et qui ne sortent
pas des limites que la nature semble leur avoir assignées,
d'après la loi générale de la répartition des espèces. Il
serait difficile d'expliquer ces anomalies.
Les oiseaux, considérés d'après les divers groupes
dont les caractères généraux constituent une même
famille, sont souvent disséminés dans diverses contrées.
Ce sont des types que la nature a reproduits, mais dont
les caractères spécifiques sont différents.
Nous avons fait connaître dans notre revue des
espèces européennes (chap. ii), les oiseaux de proie
qui habitent nos pays et qui appartiennent la plu-
part à l'ancien monde ; quelques-uns seulement se
retrouvent dans le nouveau. Sur 376 rapaccs diurnes,
répandus sur le globe, l'Europe n'en compte qu'une
quinzaine ; les autres sont tout à fait étrangers à nos
climats.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 273
II.
Aigles. On les a divisés en deux groupes, les
européens et les australiens ; ces derniers^ étrangers et
presque tous originaires des régions chaudes de l'hé-
misphère sud-oriental, se distinguent de ceux d'Europe
par leur queue étagée. — Une autre division a été
établie pour les aigles pêcheurs ou pygargues, qui
fréquentent les rivières, les bords de la mer et vivent
de poissons ou d'autres animaux aquatiques ; tel est
le grand aigle de mer ou l'orfraye, vrai type des
pygargues, que l'on voit dans le nord de l'ancien et du
nouveau continent. Cette espèce fuit le froid et se rap-
proche en hiver des climats plus tempérés ; elle a été
dépeinte et prise sur le fait par Audubon^ qui nous la
montre sur les bords du Mississipi, guettant au passage
les gros palmipèdes voyageurs, et abattant, d'un coup de
ses redoutables serres, le malheureux cygne dont elle
fait sa proie. — Les autres espèces de pygargues sont
l'aigle à tête blanche des régions arctiques et rare
partout oii il habite, l'aigle des grandes Indes, puis le
vocifer et le vulturin deLevailiant, qu'on croit originaires
de l'Afrique australe. — La Nouvelle- Hollande et les
archipels de la Polynésie possèdent leurs aigles
océaniques.
Le balbuzard est aussi une espèce répandue au bord
des eaux dans différents pays, en Europe de même qu'en
Amérique. Cet aigle se rapproche beaucoup d'un autre
de Java décrit par Horsfield. — Les aigles du genre
274 CHAPITRE m.
ca7'acaras,oï)ide l'Amérique du sud, des îles antarctiques,
des Malouincs, de la Nouvelle-Zélande et de la Terre de
Diémen (Tasmanie).
Les aigles harpies, de même que les aigles autours,
sont tous américains et habitent la Guyane, le Brésil ou
le Paraguay ; deux espèces seulement se trouvent aux
États-Unis et au Sénégal, l'autour de Pensylvanie et le
monogame. Ceux à tarses emplnmés jusqu'aux doigts
sont de Java et de Geylan, les autres d'Australie.
Éperviers, milans, buses et faucons. Les épervicrs,
proches parents des autours et dont le type européen est
le faJconisiis, comptent beaucoup d'espèces étrangères.
Une des plus remarquables est l'épervier chanteur, qui
habite l'Afrique méridionale; les autres sont originaires
des parties éqnatoriales du Nouveau-Monde, des grands
archipels de l'Inde ou de laNouvelle-Hollaiide.
Les milans ne sont représentés en Europe que par
deux espèces ; plus de vingt autres habitent les îles
indiennes, l'Australie, l'Afrique et les deux Amériques.
Les buses, dont nous ne possédons que Tapivore et la
commune, comptent plusieurs congénères aux îles de la
Sonde et au Bengale. — Les busards sont presque tous
étrangers et fréquentent les pays montagneux.
Les faucons, oiseaux nobles et tribu nombreuse, que
l'art de la fauconnerie mit en grand renom, se ren-
contrent dans diverses parties du globe et sont, parmi
les rapaces,ceux dontladistribution géographique est la
plus étendue. On trouve des faucons depuis le voisinage
des terres polaires jusqu'à Téquateur, et leur aire de
circulation embrasse de vastes contrées.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITflULOGIQUE. 275
Il est un oiseau qui fait suite aux faucons ; c'est le
messager ou serpentaire, rapace à longues jambes et
grand coureur, aux ailes ornées d'un éperon. Cet oiseau,
qui n'a jamais été vu qu'en Afrique, s'élève perpen-
diculairement dès qu'il aperçoit un reptile, puis lui tombe
dessus et le dévore sur place. [1 ne craint pas d'attaquer
ainsi le serpent le plus redoutable, et sait s'en rendre
maître à l'aide de sespieds, de son bec etde ses puissantes
ailes.
lïl.
Vautours. Les vautours, oiseaux grands voiliers, ne
comptent que fort peu d'espèces en Europe ; la plupart
appartiennent aux contrées équinoxiales et sont répartis
dans les pays situés entre les tropiques ou s'écartent
peu de cette zone. De même qu'en Europe, ces voraces
sont tous régionaux et ne sortent pas du canton où ils
peuvent se repaître ; mais quelques espèces, parmi
celles qui vivent dans les grandes solitudes de l'Améri-
que, de l'Afrique et de l'Asie, peuvent, par la force de
leur vol, se transporter au loin à la recherche d'aliments.
Ainsi le condor des Andes péruviennes s'éloigne, sans
grands efforts, à cent lieues de son aire.
Nous citerons, parmi les vautours exotiques, l'indou,
celui à calotte du Sénégal, le vautour royal du Bengale,
qu'on trouve aussi sur la côte de Malabar et dans les
grandes îles indiennes.
L'égyptien est celui que Ton voit le plus souvent dans
le nord de l'Afrique. Le roi des vautours est un sarco-
276 CHAPITRE III.
ramphe qui vit à la Guyane ; le vautour noir est un
gypaète des plus voraces, qui habite la même contrée.
— L'urubu, originaire du Pérou, est protégé par les
lois municipales, dans l'intérêt de la salubrité publique,
comme un oiseau des plus utiles au nettoyage des villes ;
il est très-répandu dans l'Amérique méridionale et s'est
fait très-sociable ; on le cite comme un glouton de
premier ordre, insatiable et faisant ventre de tout.
D'autres espèces étrangères vivent sous des latitudes
diverses ; l'aura est commun au Brésil, au Chili, à la
Plata et aux îles Malouines ; le catharte vautourin
habite la Californie.
Rapaces nocturnes. La distribution géographique des
oiseaux de proie qui ne se montrent que de nuit n'est
pas moins variée que celle des diurnes. Levaillant a
fait connaître les espèces d'Afrique, et Horsfield en a
décrit plusieurs de l'Inde et des îles Malaises. Le harfang
ou la grande chouette du nord, de l'ancien et du nouveau
continent, est très-commun à Terre-Neuve ; Cayenne
possède son chat-huant, le cap de Bonne-Espérance
son huhul ou chouette de jour ; le Brésil, le Paraguay,
la côte de Malabar, la Sénégambie, l'Australie, ont aussi
leurs rapaces nocturnes ; les hibous et les ducs ne sont
pas moins répandus que les chouettes ; on en trouve
dans les deux Amériques, aux Indes et jusque dans les
terres magellaniques.
IV.
Passereaux. Parmi les passereaux dentirostres de la
famille des laniadées, que d'assez mauvaises habitudes
liSSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 277
rapprochent des oiseaux de proie, notre pie-grièche
commune et les autres espèces européennes se retrou-
vent en Afrique ; notre écorcheur fréquente l'Amérique
du sud et les îles Shetland. Les archipels orientaux delà
Polynésie, la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée,
les îles de la Sonde et le Japon, l'Arabie et la Perse,
possèdent aussi leurs espèces propres.
Les pies-grièches thamophiles, oiseaux monogames,
farouches et solitaires, qui se tiennent cachés dans les
halliers et vivent d'insectes, sont tous américains,
principalement du Brésil. — Les langrayens ou pies-
grièches hirondelles^ qui saisissent les insectes au vol et
attaquent les petits oiseaux comme la plupart des
laniadées, sont originaires des Lides orientales et
habitent les Philippines ; on en rencontre aussi en
Australie.
Les cassicans [Baritœ), qu'on a rangés aussi dans les
laniadées, font le passage des pies-grièches aux corbeaux,
dont ils se distinguent pourtant par l'échancrure du bec.
Ce sont de gros oiseaux de la Nouvelle-Hollande et des
terres voisines, criards^ tapageurs, au bec dur. Les
espèces de l'Australie sont presque toutes blanches et
noires, comme nos pies d'Europe ; celles de la Papouasie
se rapprochent des perrodisiers par la beauté de leur
plumage.
Les choucaris sont aussi des laniadées que plusieurs
ornithologistes ont assimilés aux corbeaux. On en distin-
gue plusieurs espèces, les choucaris de la Papouasie et
les australiens. Parmi ces derniers, celui à masque noir
a été désigné par Latham sous le nom de corbeau noir
278 CHAPITRE m.
{Corvus mêlas) ^ et un autre, découvert par Robert
Brow, a été classé parmi les geais.
La nature n'a peuplé nos pays que de corbeaux aux
noires couleurs et semble avoir réservé les espèces à
belle robe pour les autres régions. Ainsi le corbeau
éclatant est un oiseau de l'Iode et des îles de la Sonde,
le corbeau vieillard, à longue queue, est originaire de
la Nouvelle-Guinée. Il en est de même des pies ; celle à
ventre roux et à la nuque d'un bleu cendré, est
asiatique ; la pie acalié et la pic bleu de ciel habitent
l'Amérique méridionale, la pie chauve les bords du Niger,
la pie ging les environs de Bahia.
Parmi les geais étrangers, le garrule commandeur, à la
huppe blanche et noire, est un oiseau brésilien ; le geai
noir, à collier blanc, et celui à joues blanches sont
javanais, le geai imitateur est une espèce de l'Inde bien
plus belle que notre mangeur de glands, mais notre
crave d'Europe ne perd rien à côté de ses frères de la
Nouvelle-Hollande et de Sumatra. Quant à notre
coracias des Alpes, il ressemble beaucoup à celui
d'Afrique que Levaillant fit connaître sous le nom de
sicrin.
V.
Les gobe-mouches, qui abondent en Europe, se
retrouvent, différents de couleur^ mais avec des
caractères analogues, au Brésil, aux îles de la Sonde,
en Australie et dans divers groupes de la Polynésie. On
en compte une infinité d'espèces. Tous ces passereaux
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 279
exotiques de la famille des muscicapidées sont répandus
dans des pays divers et se ressemblent par leurs mœurs
et leurs habitudes. On les a divisés en plusieurs genres
composés d'oiseaux muscivores : les eurylaimes ap-
partiennent aux archipels polynésiens et à l'australien;
ce sont des moucherolles qui habitent^ comme celles
d'Europe, les marécages, les bords des lacs et des
rivières, et qui suspendent leurs nids aux branches
d'arbi'e qui ombragent les eaux. — Les drymophiles
ont aussi de grands rapports avec les gobe-mouches et
se trouvent répartis en Amérique et dans l'Inde.
Parmi les passereaux de la famille des ampélidées, le
nord européen ne possède que le jaseur de Bohème,
toutes les autres espèces sont étrangères et constituent
des genres américains ; les échenilleurs seuls appartien-
nent à l'ancien continent et se rencontrent dans l'Afrique
austro-orientale, à Madagascar, dans la Malaisie et à la
Nouvelle-Hollande. Ce sont des oiseaux qui recherchent
les larves et les insectes, et qui se tiennent cachés dans
les fourrés comme les merles.
Des fauvettes ou sylvies, qui se nourrissent aussi de
moucherons et de vermisseaux, comme les nôtres,
existent au Bengale et aux Moluques, d'autres vivent
au Brésil. Des sylviadées de la tribu des traquets
(saxicoles) ont été trouvées à Java et en Australie.
Dans la famille des turdusinées, les grives et les
merles, si répandus en Europe, comptent beaucoup
d'espèces dans les contrées orientales de l'Asie ; Vigors
et Horsfield en ont fait connaître plusieurs de Java et
de Sumatra, ces îles si riches en oiseaux de toutes
280 CnATlTRE III.
sortes. Divers ornithologistes voyageurs ont décrit
les espèces du continent américain : le merle aux pieds
rouges de Cuba, celui de la Caroline, le merle des
Malouines et d'autres de la Cochinchine et de l'Afrique
australe. Les loriots d'Europe ont leurs représentants
à Java et à la Nouvelle-Hollande ; et dans ies sturnidées
l'étourneau à platine rouge de Gommerson, qu'on trouve
au Chili, à la Plata et dans la Patagonie, rappelle notre
sansonnet.
Notre cincle ou merle plongeur est représenté aux
États-Unis par le cincle américain. Audubon a confirmé
tout ce qui avait été dit, par son ami Mac-Gillivray,
sur les mœurs singulières de cet oiseau, qui sont les
mêmes que celles de son congénère d'Europe. On
connaît aujourd'hui une douzaine d'espèces de ces
hydrobates, citées par R. Gray ; ils fréquentent les
cours d'eau du Tibet et de la Perse, de l'Amérique
centrale, de l'IIindoustan et du Japon.
VI.
Si notre faune européenne possède beaucoup de
passereaux conirostres de la famille des fringillesy on
n'en compte pas moins en Amérique, en Afrique, dans
rinde et enAustralie. — Les veuves sont tout africaines;
une seule, à poitrine rouge, vit aux Philippines.
L'Afrique occidentale et les îles Canaries, l'Egypte,
l'Arabie, le Brésil et le Pérou possèdent des bouvreuils
non moins riches en couleurs que ceux d'Europe. — Nos
becs-croisés ont leurs analogues dans la partie la
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITDOLOGIQUE . 281
plus septentrionale des États-Unis d'Amérique, de
même que notre dur-bec, qui ne se montre qu'au nord
de notre continent, en Laponie, vers les régions arctiques,
au Canada et au Groenland. — Les alouettes, si com-
munes en France et dans les contrées voisines, comptent
des espèces particulières dans les déserts de l'Arabie et
de la Tartarie, ainsi que dans l'Inde et dans l'Amérique
du nord.
Parmi les parusinées, nos jolies mésanges ont des
congénères à Java, aux Philippines et en Afrique.
La famille des hirondelles est répandue sur tout le
globe : les espèces étrangères, au nombre d'une centaine
environ, sont les unes originaires d'Afrique et d'Améri-
que, les autres de l'Inde, des îles de la Sonde, des
Moluques et de l'Australie. L'hirondelle bleue, à reflets
pourpres, qui parcourt toute l'Amérique et qui niche à
Cuba, où elle est très-commune, passe l'hiver dans la
zone torride, mais parfois elle prolonge trop son séjour
dans les régions froides du nouveau continent, et crai-
gnant de se mettre en route dans la mauvaise saison, elle
se réfugie dans les troncs des vieux arbres, où elle reste
engourdie jusqu'au printemps. — Les martinets, de la
famille des fissirostres^ comme les hirondelles, ne sont
pas moins nombreux dans les contrées étrangères que
chez nous ; le martinet coiffé et celui à moustaches se
trouvent à Sumatra et à la Nouvelle-Guinée, le martinet
vieillard au Brésil, le martinet géant à Java, legrandidier
à Madagascar, le sabini à Fernando-Po. — Les salan-
ganes, dont les Chinois mangent les nids sous forme
gélatineuse, peuplent les rochers des îles de la Sonde
282 CHAPITRE m.
et des Moluqucs ; l'iinicolor habite les Canaries. —
Plus de vingt espèees de podarges, parmi les fissirostres
nocturnes, vivent en Australie et dans les archipels
indiens, et sur environ soixante espèces d'engoulevents,
une vingtaine appartiennent à l'Afrique, une douzaine à
l'Asie méridionale et le reste à l'Amérique.
Dans la famille des proméropidées, notre huppe
d'Europe ressemble beaucoup à celle du Gap et du pays
des Caffres ; tous les autres promérops sont d'Afrique
ou des Indes ; le moqueur, le namaquois, l'azuré et
le promérops de Levaillant habitent l'Afrique australe,
la Sénégambie, Madagascar ou les pays voisins ; le
superbe, le promofîl et le mutifil ne se rencontrent qu'à
la Nouvelle-Guinée.
Dans la famille des sittées, notre sittèle d'Europe ou
torche-pot est représentée au Brésil, en Galifornie, à
Sumatra et en Australie par d'autres espèces du même
genre. — Le guêpier vulgaire, originaire d'Afrique,
est le seul qui se montre parfois sur nos côtes méri-
dionales ; mais l'ancien monde possède beaucoup
d'autres espèces de guêpiers, les unes répandues
en Afrique et en Asie, et les aulresaux îles de la Sonde.
Levaillant en a décrit et figuré plus de vingt ; Hors-
field et Vigors en ont fait connaître deux de Java et une
de la Nouvelle-Hollande.
Plusieurs congénères de notre alcyon habitent l'Aus-
tralie et laPapouasie, la Nouvelle-Zélande et les archipels
indiens. On peut leur adjoindre les martins chasseurs
de la Nouvelle-Galles du sud, ainsi que les ceyx et les
symés^ autres oiseaux analogues de la terre des Papous.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE, 283
VII.
Les grimpeurs font suite aux passereaux et ont avec
eux des affinités tant sous le rapport des mœurs que
sous celui des formes. Cet ordre, tel qu'il a été établi
par les ornithologistes, qui lui adjoignent les perroquets,
comprend plusieurs familles d'oiseaux qui ne sont pas
représentées en Europe. Celle des pics, comme nous
l'avons vu, n'y compte que six espèces des trois cents
au moins qu'on connaît aujourd'hui, en y agrégeant les
colaptes, les zébrapics et leschrysopics de Gh. Bonaparte.
Toutes ces picées se trouvent réparties dans les Indes
orientales et occidentales, un cortain nombre seulement
habitent l'Amérique. — Le pic aux ailes d'or, dont
Audubon a illustré l'histoire, est commun à toute la
vaste contrée forestière des États-Unis, oii il dispose
d'un parcours immense et d'une nourriture assurée par-
tout où il s'arrête. Cette espèce vagabonde se montre
aussi dans le sud du même continent. — Le pic maculé,
de passage à Cuba vers la fin de l'automne, repart au
printemps pour le nord et va nicher dans les bois des
alentours de la baie d'Hudson. — Le pic aux sourcils
noirs paraît originaire des grandes Antilles et préfère
aux insectes les fruits juteux, surtout les oranges,
qu'il ravage dans les vergers où il s'introduit.
Le coucou d'Europe est représenté en Afrique et dans
d'autres contrées éloignées par plus de soixante espèces
du même genre, toutes étrangères à nos climats. Nous
n'avons, parmi les cuculéeSy ni couas, ni coucals ; les
CHAPITRE m.
jacamars, les coucoupics, eudynames, indicateurs et
barbacoux ne sont pas des oiseaux européens. Tous les
hétéroramphes, les buccoinées, les trogonées appar-
tiennent à des familles étrangères.
Perroquets. Nous compléterons ce qui nous reste à
dire sur la distribution géographique des oiseaux grim-
peurs par la nombreuse famille des perroquets, tout à
fait exotique pour nous, mais commune à plusieurs au-
tres parties du globe. Les espèces qui la composent
habitent en général les régions intertropicales dans les
deux hémisphères ; quelques-unes seulement se ren-
contrent au delà de la zone de démarcation que nous
venons d'indiquer. On trouve encore des perroquets à
l'extrémité de l'Amérique méridionale, le ara des Pa-
tagons ; on en rencontre aussi à la Terre de Diemen et
même à l'île Macquarie^ par 52° de latitude australe.
Une espèce américaine, seulement, remonte, dans l'hé-
misphère septentrional , jusqu'au 42^ parallèle. —
En Chine, les perroquets cessent de se montrer au
delà de 27" de latitude boréale ; en Afrique, ces
oiseaux ne dépassent pas le 16" degré de latitude
nord.
Plusieurs ornithologistes ont compris les perroquets
dans l'ordre des grimpeurs ; mais si l'on s'en tient à la
conformation des pattes pour la classification des oi-
seaux, celles des perroquets semblent bien plutôt avoir
été faites pour saisir que pour grimper, car ils ont deux
doigts dirigés en avant et deux en arrière ; aussi ne
grimpent-ils pas sur les arbres à la manière des pics
qui s'aident de leur queue, mais ils s'accrochent aux
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 283
troncs avec leurs ongles et se servent de leur bec cro-
chu pour monter.
En général, les perroquets ne sont pas migrateurs ;
ils vaguent seulement dans les contrées où ils sont nés,
sans s'éloigner beaucoup de leur station habituelle.
Granivores et frugivores à la fois, ils occasionnent sou-
vent de grands dégâts dans les champs de maïs où ils
s'abattent en masse, et ne ménagent pas plus les
vergers.
Ces oiseaux apprennent facilement à parler, mais
sans savoir ce qu'ils disent, et, à ce propos, notre poëte
Gresset a été plus malin que son Vert-Vert^ le célèbre
perroquet des Visitandines. — La nature de leur langue,
épaisse et charnue, permet à ces oiseaux d'articuler des
mots et même des phrases entières ; ils retiennent assez
facilement certains airs qu'ils chantent en cadence, en
se dandinant comme les nègres. Ordinairement très-
familiers et fort caressants, ils se plaisent à faire
mille minauderies ; Brehm les a appelés des singes
ailés,
VIII.
Brehm est sans contredit le naturaliste qui a donné
les meilleurs renseignements sur les perroquets. Tout
ce qui a été dit et observé par ses devanciers (1), tout
ce qu'il a remarqué lui-même, se trouve consigné dans
son admirable ouvrage de la vie des animaux^ illustré
(1) Levaillant, Humboldt, Le Prince de Wied, Schomburgh,
Gould, Mitchell, Layard, etc.
286 CHAPITRE m.
par des dessins qui la plupart sont de petits chefs-
d'œuvre.
Partant du principe que le développement égal et
uniforme de tous les sens est un si^ne d'une position
élevée dans l'échelle des êtres, il prouve que ceux des
perroquets sont les plus en harmonie entre eux, et plus
exquis que tous ceux des autres oiseaux, car aucun de
ces sens n'a été atrophié dans son développement, ni ne
s'est accru aux dépens des autres : « Le faucon, dit-il,
est remarquable par sa vue perçante, le hibou par son
ouïe, le corbeau par son odorat, le canard par le goût,
le pic par le toucher, mais le perroquet voit, sent, en-
tend, goûte également bien il éternue après avoir
respiré la fumée ; il reconnaît de suite les fruits qui
sont bons Non moins indiscutable est l'intelligence
de ces oiseaux ; c'est elle qui nous a fait les appeler des
simjes ailés.
« Le perroquet, en effet, a toutes les facultés et les
passions du singe, ses qualités et ses défauts. C'est
l'oiseau le plus intelligent;, mais il est singe, c'est-à-
dire capricieux, inconstant. C'est le compagnon le plus
gai, le plus agréable ; tout à l'heure, ce sera l'être le
plus insupportable. Le perroquet a de la mémoire, de
la prudence, de la ruse, du jugement ; il a conscience
de lui-même ; il est fier, courageux, affectueux, tendre
même pour ceux qu'il aime ; il est fidèle jusqu'à la
mort.... On peut l'instruire, le rendre obéissant comme
le singe. Mais il est colère aussi ; il est méchant, rusé,
faux ; il garde la mémoire des mauvais traitements ;
comme le singe, il est sans pitié pour les faibles... Son
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 287
caractère est un mélange des qualités et des défauts les
plus opposés. Or, un pareil assemblage de facullés ne
peutindiquer qu'un grand développement d'intelligence.
« En général, l'existence des perroquets est liée à
celle des forêts; cependant, on rencontre quelques
espèces dans les plaines dépourvues d'arbres ; d'autres
s'élèvent dans les Andes au delà de la limite des grands
végétaux, jusqu'à 3,600 mètres au-dessus du niveau de
la mer... Plus les forêts sont étendues., plus la végéta-
tion est luxuriante, plus aussi les perroquets sont com-
nmns. En Amérique, dans les forêts des tropiques, ils
forment la plus grande partie de la population ailée.
Il en est de mêaie dans certaines parties de l'Afrique,
dans plusieurs contrées de l'Inde et de la Nouvelle-
Hollande. // est impossible de décrire, dit GouM, le
spectacle magnifique qu'offrent les perroquets, à plu-
mage rouge vif, volant au milieu des acacias à feuilles
d'argent de VAustralie. — Que seraient sans eux les
forêts des tropiques? Le jardin mort d'un enchanteur;
ce sont les perroquets qui y font pénétrer et y entre-
tiennent la vie...
« Hors la saison des amours, ces oiseaux vivent en
société par bandes nombreuses. Hs se choisissent une
demeure dans un endroit de la forêt, et de là ils partent
chaque jour pour entreprendre leurs excursions. Tous,
le matin, quittent ensemble la place où ils ont passé la
nuit, et s'abattent sur un arbre ou sur un champ pour
en manger les fruits. Hs placent des sentinelles chargées
de veiller au salut de la bande, et sont attentifs aux
avertissemenls qu'elles dunnent...
I. — ly
288 CHAPITRE III. '
« Ces oiseaux rusés savent garder le silence et se
tenir cachés dans le feuillage sans qu'on puisse les
apercevoir ; mais un d'entre eux a-t-il reconnu l'ennemi
à temps, il donne l'alarme et tous se taisent aussitôt, se
retirent au centre de la ramée et grimpent silencieuse-
ment en se dirigeant du côté opposé à celui d'où vient
le danger; puis ils s'envolent et ne font entendre leur
voix que quand ils sont déjà loin, comme pour se mo-
quer de l'importun qui les a troublés...
« Comme les singes, ils détruisent plus qu'ils ne
mangent. Les essaims innombrables de ces oiseaux qui
s'abattent sur les arbres ou dans les champs se gorgent
autant qu'ils peuvent ; mais, sans compter ce qu'ils
emportent pour le dévorer tout à leur aise, ce qu'ils dé-
truisent est encore plus considérable ; ils fondent sur un
verger, y inspectent chaque arbre, en goûtent tous les
fruits, rejettent ceux qui ne sont pas de leur goût et
dévorent ceux à leur convenance... »
IX,
On distingue dans cette innombrable tribu des per-
roquets, dont plusieurs ornithologistes ont fait un ordre
à part, les préhenseurs^ diverses grandes familles assez
tranchées :
1° Les psiTTACiDEs OU vrais pcrroqucts, qui habitent
en général l'Afrique australe et occidentale, l'Amérique
du sud et certaines îles de l'Océan. Leur queue est
ordinairement courte et carrée ; on les divise en divers
genres : les jacos ou perroquets gris d'Afrique : ce sont
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 289
les plus intelligents; puis le chrysotis ou perroquet
vert d'Amérique ; les piones d'Afrique et du Brésil ; les
papegais, les uns du bassin de l'Amazone, les autres
asiatiques, africains ou américains ; les psittacules ou
perroquets nains, charmants oiseaux, parmi lesquels on
distingue les inséparables et le psittacuîe moineau du
Brésil ;
2° La nombreuse famille des loris, composée d'es-
pèces des Indes, de l'Australie et de l'Océanie, toutes à
courte queue et la plupart à plumage pourpré. Le lori
versicolor de la Nouvelle-Hollande, et celui des Dames,
qui vit dans les forêts de Bornéo et de la Nouvelle-
Guinée , sont deux espèces des plus remarquables. Les
coriphiles, jolis loris de la Polynésie et les pyçrhodes
ou psitlapous de la Papouasie appartiennent aussi à
cette division;
3" La famille des cacatoès, une des plus intéressantes,
dont beaucoup d'espèces habitent les îles indiennes,
ainsi que la Nouvelle-Hollande et peuplent les forêts en
nombreuses bandes. Ce sont en général des oiseaux
fort doux, gracieux et faciles à élever, tels que le
cacatoès à huppe jaune, celui à huppe écarlate , le
cacatoès nasique à plumage blanc soufré , tous de la
Terre de Diémcn et du sud de l'Australie. Les nestors
sont aussi de cette famille^ et l'on en connaît plusieurs
espèces de la Nouvelle-Hollande ; les dasyptiles, de la
Nouvelle-Guinée , ont de grands rapports avec les
nestors et rappellent un peu les rapaces ; les micro-
glosses remplacent, dans la même région, les aras
d'Amérique ; le microglosse noir , à face rougeâtre,
290 CHAPITRE III.
qu'on trouve à l'île Wagiou , est un des plus rare^.
Enfin, les caliptorbynques ou gerivgeeos des Austra-
liens sont aussi des oiseaux de ces pays lointains. Les
nymphiqucs, ou calopsittes de Lesson, sont également
de beaux perroquets, à huppes élégantes, qu'on ren-
contre dans les mêmes régions et qui ont de certains
rapports de caractères avec les cacatoès.
4" Les STRiGOPiDEs sont d'autres perroquets à face
de chouette qui habitent exclusivement la Nouvelle-
Zélande ; les indigènes leur donnent le nom de kokopo ;
ils se tiennent cachés dans le creux des arbres comme
les hibous et sont semi-nocturi es ;
5° La famille des macrocercides ou des aras se pré-
sente sous d'autres caractères ; tous les genres dont elle
se compose sont américains : d'abord les aras propre-
ment dits, si remarquables par leur grandeur, leurs
couleurs éclatantes et leur belle queue; puis, les enico-
gnathes ou ailes bleues des îles Chiloé ; ensuite les
anodorhynques, espèce de strigopides dont le type est
l'ara hyacinthe; enfin les perruches du Brésil et des
Guyanes, y compris celle du Mexique et de la Caroline,
qui remontent dans l'Amérique dunord jusqu'au 42* de-
gré de latitude ;
6° La famille des PALiECRNiraiDEs, qui compte diffé-
rents genres dont les espèces sont africaines, indiennes
ou australiennes : les palœornis ou perruches à queue en
flèche; la perruche d'Alexandre, introduite en Europe
après la conquête de l'Inde, appartient à ce groupe.
Les polytélis sont de grands perroquets de la Nouvelle-
Hollande ; les platycerques appartiennent plus spéciale-
t
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 291
ment à la Tasmanie ; les mélopsittes d'Australie, au vol
rapide et d'un plumage ravissant, sont de mœurs cares-
santes et s'élèvent très-bien en volière ; mais la perte
d'un compagnon, chez ces oiseaux toujours accouplés,
amène ordinairement la mort de celui qui reste, comme
chez les inséparahles ; « le mélopsitte ondulé, dit
Brehm, chante à sa femelle une chanson si charmante,
qu'on peut presque le ranger parmi les oiseaux chan-
teurs. — Les pézopores ou perruches ingambes, qui
vivent plus à terre que sur les arbres, ne se rencontrent
que dans l'île de Diémen et vers le sud de l'Australie.
X.
La grande famille des pigeons, que plusieurs ornitholo-
gistes ont comprise dans un ordre à part, est représentée
en Europe par un petit nombre d'espèces ; elle se corn-
pose de divers groupes répandus dans différentes par-
ties du globe. Nos ramiers se retrouvent dans l'ancien
et le nouveau continent, en Afrique comme en Amé-
rique ; d'innombrables bandes de ces oiseaux voyageurs
se donnent rendez-vous des diverses contrées des États-
Unis pour se mettre en route tous ensemble à l'époque
des migrations. Audubon a évalué à plus d'un milliard
un vol de pigeons qui traversait les airs comme une
immense nuée et qui faisait ombre sur la terre. Ce vol
prodigieux, en s'abattant le soir sur une futaie, pour y
passer la nuit, fit craquer des branches d'arbre et
blanchit le sol d'une couche de guano. — Les bisets ou
pigeons de roche vivent aussi en nombreuses compa-
292 CHAPITRE III.
gnies sur les îlots déserts du littoral occidental du
Maroc et aux îles Canaries, où habitent aussi d'autres
espèces.
Parmi les pigeons étrangers à l'Europe, on distingue
les gouras ou colombi-gallines, dont les plus beaux sont
les pigeons à caroncule des régions intertropicales, le
pigeon couronné, originaire des Indes, gros oiseau au
plumage bleu ardoisé , le nicobar, à la livrée d'un
vert-doré et à la queue blanche, remarquable en outre
par les longues plumes qui ornent son cou à la manière
des coqs. — Le groupe des ptilinopes comprend plusieurs
belles espèces de l'Inde, le pigeon kurukuru et le pur-
purain ; celui des columbars, au gros bec crochu, ren-
ferme des espèces propres aux pays équatoriaux.
L'Amérique n'est pas moins riche en pigeons que
l'Asie orientale ; il suffira de citer la colombe araucane
du Chili, celle de la Caroline, la zénaïde, la cyanocé-
phale , la leucocéphale, la spécieuse, la mélanop-
tère, etc.
Les explorations modernes ont fait connaître une
foule d'espèces des plus remarquables, dont la totalité
s'élève aujourd'hui à plus de trois cents, parmi les-
quelles on distingue la colombe rayée des montagnes
Rocheuses, la parleuse du Brésil, la superbe et l'aus^
traie de Madagascar, la pompadour de Ceylan, l'ama-
rante, la colombe géant, la muscadivore, la magni-
fique, la zoé, l'océanique, la macquarie, la tourterelle
bleu verdin et bien d'autres encore des îles Malaises,
de l'Australie, de la terre des Papous, de la Polynésie
et des archipels de la mer des Indes.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE . 293
XI.
Gallinacés. Dans la famille des gallinacés, notre
caille commune, si répandue en Europe, et qui visite
dans ses migrations annuelles presque toutes les con-
trées de l'ancien monde, a une vingtaine de représen-
tants en Afrique, en Australie et dans l'Inde.
Les perdrix, qu'on divise en colins, francolins et
perdrix vraies, sont réparties dans différentes régions :
les colins habitent l'Amérique, les francolins, beaucoup
plus nombreux, sont des oiseaux de l'ancien continent
qui comptent plusieurs espèces diverses dans l'Afrique
australe et au Népoul. Quant aux perdrix de nos con-
trées, elles ont leurs analogues à Java, au Thibet, au
Bengale et en Chine.
Les gangas, espèces de gelinottes bien rares aujour-
d'hui en France et qu'on trouve encore en Espagne, en
Barbarie et dans les steppes de la Mongolie, ont leurs
congénères dans la Nubie et à Madagascar.
Les représentants de nos tétras européens, coqs de
bruyères, poules de marais et grandes gelinottes, sont
les tétras des montagnes Rocheuses d'Amérique, ceux
des vallées du Canada et des solitudes du Kamtchatka.
Quant aux lagopèdes ou perdrix blanches, ces galli-
nacés n'habitent que les régions septentrionales des
deux continents et les plus hautes cimes alpines, vers
la limite des neiges.
Nos turnix du midi de l'Europe, qu'on voit aussi en
Barbarie, sont représentés par d'autres espèces de
294 CtlAPITRE III.
l'Afrique australe, de Madagascar, de l'Inde et de
rOcéanie.
Les outardes fréquentent les deux bords de la Médi-
terranée occidentale et sont beaucoup plus communes
en Afrique, où il en existe une douzaine d'espèces, et de
répandus plus, deux au Bengale et une en Australie.
Il sera question ailleurs des gallinacés qui n'appar-
tiennent pas à des genres européens.
XII.
ÉCHASSiERs. Ces oiseaux éminemment migrateurs et
qui font leurs apparitions aux époques de leurs passages
en Europe , oij plusieurs viennent nicher , sont
par toute la terre.
Parmi les ardéadées, la grue cendrée est la seule
qu'on voit chez nous, encore n'y fait-elle que passer.
— Les principales espèces étrangères sont, la grue
brune du Canada, celle à collier, la grue blanche, au
cri retentissant, de l'Amérique septentrionale, etqu'Au-
dubon a si bien décrite , la grue couronnée d'Afrique,
et d'autres du Japon, de l'Inde et de la Nouvelle-
Hollande.
Les hérons qui visitent nos pays se rencontrent dans
d'autres contrées; on en connaît plus de quatre-vingts
espèces, y compris les butors et les bihoreaux. Nous
avons parlé ailleurs des migrations de l'hérodias en
Amérique, de celles du héron bleu, du leucogaster, dn
héron étoile ou grand butor, du bihoreau vulgaire,
commun aux deux mondes et que Lesson rencontra aux
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 295
Malouines ; nous n'y reviendrons pas maintenant, mais
nous citerons en passant le héron agami de la Guyane,
le héron panaché qu'on voit en automne sur les rives du
Parnna et qui remonte, en été, vers le nord jusqu'au
^Qme (jeg,.^ (jg latitude; nous mentionnerons en outre
Tardée peali de Ch. Bonaparte, qui habite les Florides,
le héron flùle de soleil des bords du Paraguay, le héron
blanc de la Louisiane et divers hérons javanais : le
spécieux, le lépide, celui de Sumatra, le mélanocéphale
et le maculé.
Notre flammant d'Europe compte plusieurs congé-
nères, portant à peu près la même livrée, dans d'autres
parties du globe, aux Indes, en Afrique, au Chili,, aux
îles GallapagoSj aux Antilles, aux Florides et dans les
Andes péruviennes.
La spatule blanche est représentée en Amérique par
a spatule rose, qui ne s'éloigne pas beaucoup des États
du sud de l'Union, mais qui s'avance dans le midi jus-
qu'en Patagonie. Ce mémo, genre d'échassier a d'autres
espèces en Afrique, à Madagascar, en Asie et en
Australie.
Nous ne connaissons en Europe que la cigogne
blanche, très-commune en Alsace, et la noire de Tur-
quie. Parmi les espèces étrangères, la cigogne maguari,
particulière à l'Amérique méridionale, a été vue quelque-
fois sur l'ancien continent. Le marabou et l'argËbla, qui
fournissent des plumes si recherchées pour la parure
des dames, sont du Sénégal; la cigogne ardimi habite
l'Egypte et l'Abyssinie, d'autres sont originaires des
îl'^s de la Sonde, de l'Australie ou de l'Amérique du sud
296 CHAPITRE III.
Parmi les ibis, l'espèce vénérée des anciens est assez
commune dans l'Inde^ mais elle est devenue aujourd'hui
fort rare en Egypte. L'ibis à tète nue est un oiseau de
l'Afrique australe, l'ibis rouge et l'ibis plombé sont
mexicains, d'autres se rencontrent au Chili, au Brésil,
dans les archipels indiens, à Madagascar et sur la côte
de Mozambique.
XÏII.
Les autres familles d'échassiers représentées en
Europe comptent de nombreuses espèces dans différentes
régions : nos courlis, au bec arqué comme les ibis, ont
leurs congénères dans l'Inde, en Australie et en Amé-
rique. On rencontre des bécasses dans presque toutes
les parties du monde; ces oiseaux poussent leurs migra-
tions, dans le nouveau continent, du 40^ degré de latitude
sud jusque vers les régions arctiques, et leur parcours
n'est pas moins étendu dans notre hémisphère. On peut
lire d'excellentes observations sur les voyages pério-
diques des bécasses dans V Edimbourg philosoph.journ.,
janv. 1824. — Parmi ces grandes voyageuses, la
bécasse ponctuée, assez rare en Europe, abonde dans
l'Amérique septentrionale ; la bécasse des savanes est
une autre espèce américaine, et l'australe habite les îles
Malouines. Quant à la géante, bien plus grande que
notre bécasse commune, elle fréquente les environs de
Gayenne et n'est pas un gibier réservé à nos chasseurs.
— Plusieurs bécassines exotiques ont été trouvées en
Afrique, à Madagascar et en Chine.
(,
/
: ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 297
Les bécasseaux d'Europe elles combaltants ont des
rf-présentants dans TOcéanie et aux États-Unis. Le
bécasseau de Temminck, qui habite l'été les régions
polaires, se rencontre en hiver dans les pays tempérés
de l'ancien et du nouveau continent, et a été vu de
passage en Allemagne et en France.
Parmi les nombreuses espèces de chevaliers répandues
dans nos contrées européennes, plusieurs se retrouvent
en Afrique ; le chevalier à pieds jaunes appartient aux
deux Amériques et parcourt dans ses migrations presque
tous les pays du Nouveau Monde. Il en est de même du
chevalier à longue queue et du solitaire, qui fréquentent
les bords de la baie d'Hudson, en été, et qui descendent
en hiver jusqu'aux Antilles.
Notre avocette des rives de la Charente a pour con-
génère l'isabelle de l'Amérique du nord, celle à cou
marron de la Nouvelle-Hollande, l'orientale des rives
de l'Inde et plusieurs autres.
Les péhdnes ou alouettes de mer sont des oiseaux
cosmopolites qui ont beaucoup de rapports avec les
sanderlings et les maubèches, et qu'on rencontre dans
différentes contrées.
Notre huitrier pie de mer est représenté, sur le con-
tinent américain, par celui à manteau, et aux îles
Malouines, à lu Nouvelle-Hollande, aux Canaries et
probablement aussi sur la côte occidentale d'Afrique,
par l'huitrier noir; aux îles antarctiques, par l'espèce
aux pieds blancs.
L'échasse à manteau noir, qu'on voit quelquefois
chez nous, est commune à d'autres contrées; l'échasse
208 CHAPITRE III.
de Wilson et la mexicaine habitent plus particulièremeat
l'Amérique septentrionale.
Les tourne-pierres, peu variés en espèces, ne sont
que de passage en Europe et se rencontrent dans les
régions chaudis des deux mondes. — On ne connaît en
France que le vanneau à huppe et le squatarole ou van-
neau suisse, commun à plusieurs contrées européennes'
au nord de l'Asie et de l'Amérique, et qui pousse ses
migrations d'hiver jusqu'à la Louisiane et aux grandes
Antilles; mais plusieurs espèces du même genre habitent
dans différents pays des deux hémisphères.
Sur plus de quarante espèces de pluviers réparties
dans le monde, six ou sept seulement appartiennent à
nos climats, trois autres se rencontrent presque partout^
et le reste se compose d'espèces propres à l'Asie, à
l'Afrique, aux deux Amériques, à la Nouvelle-Hollande
et à l'Océanie. Ces oiseaux habitent les contrées les plus
opposées, les environs de la baie d'Hudson, le cap de
Bonne-Espérance, les îles antarctiques, le Brésil,
Taïti et la terre de Diémen, les îles de la Sonde et
l'Egypte, la Sibérie et les Antilles, la Mongolie et le
Sénégal, l'Inde, le Japon et la Perse. — Le pluvier doré,
si commun en Ecosse, spécialement dans les highlands
du nord et aux Hébrides, n'est pas moins abondant aux
États-Unis, oii il vient passer l'automne, l'hiver et une
partie du printemps. Aux premiers jours de mai, des
troupes immenses de ces oiseaux recommencent leurs
migrations vers les contrées septentrionales.
Le coureur Isabelle, qu'on voit assez rarement dans
l'Europe méridionale , se rencontre plus souvent en
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 299
Afrique avec ses autres congénères, le sénégalais, le
coureur du Gap, le grallator et celui à double collier.
On en connaît aussi une autre espèce de l'Inde qui fré-
quente la côte de Coromandel. — On peut en dire au-
tant de l'œdicnème d'Europe, qui compte six repré-
sentants en Afrique, deux en Amérique et un en Aus-
tralie.
Parmi les échassiers piiinatipèdes, qui sont tous des
oiseaux de marais, les râles sont bien moins nombreux
en Europe qu'en Amérique, où l'on trouve aussi notre
poule d'eau. — Les porphyrions, qui ne sont repré-
sentés chez nous que par la poule sultane, comptent
plusieurs espèces dans les grandes îles indiennes, à
Madagascar, au Sénégal et aux Antilles. - Nos gla-
réoles ou perdrix de mer se retrouvent en Asie et en
Afrique ; d'autres espèces habitent les bords du Gange,
les îles Malaises et l'Australie. — Les phalaropes,
oiseaux qui n'apparaissent qu'accidentellement dans nos
pays, se voient plus fréquemment dans les régions du
nord, surtout dans les parties les plus septentrionales
des deux mondes. — Enfin notre foulque morelle, dont
on trouve une variété en Egypte, au Népoul et au Japon,
a d'autres représentants en Australie, en Amérique,
dans l'Inde, aux Sandwich et en Afrique.
300 CHAriTRE m.
DISTRIBUTION HYDROGRAPHIQUE DES PALMIPÈDES.
XIV.
Les différentes espèces d'oiseaux que la nature a ré-
pandues avec tant de profusion par toute la terre, dans
les plaines, les montagnes, les forêts, au bord des ri-
vières et des marécages, et même jusque dans nos villes
et aux alentours de nos habitations, tous ces oiseaux,
dis-je, ne sont pas les seuls dont la présence tempo-
raire ou constante constitue la faune ornithologique
des différentes contrées du globe. On en rencontre aussi
un grand nombre sur les immenses espaces occupés par
les eaux, dans la Méditerranée comme sur l'Océan, les
autres grandes mers^, et jusqu'aux environs des pôles.
Ces espèces aquatiques sont toutes sociables ; les
unes habitent les rives maritimes et poussent leurs ex-
cursions dans des parages lointains, les autres pré-
fèrent les eaux douces et se plaisent sur les fleuves, les
lacs et les étangs. Toutefois certains oiseaux de cet
ordre n'ont pas de centre d'habitation bien déterminé,
quant au pays de résidence, et peuvent être rangés
parmi les espèces cosmopolites. La plupart demeurent
une partie de l'année dans les régions septentrionales,
puis, quand vient l'hiver, ils émigrent vers des climats
moins froids. L'immensité des mers offre à ces palmi-
pèdes un espace bien plus étendu que celui des con-
tinents, dont les parcours sont limités aux mers inté-
rieures, aux fleuves et aux grands lacs. Aussi voit-on
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 301
beaucoup d'oiseaux pélagiens dont les aires de cir-
culation embrassent de très-vastes espaces ; on en
rencontre au large à des distances de terre qui dé-
passent souvent plus de cinq cents lieues. L'océan
austral et la mer boréale possèdent leurs espèces par-
ticulières qui forment de grands attroupements aux
environs des banquises et sur les rives solitaires des
terres reléguées aux extrémités du monde.
Je ne saurais donner une idée plus exacte de cette
distribution géographique des oiseaux pélagiens ré-
pandus sur les mers du globe, qu'en empruntant à
Lesson les excellents renseignements que cet infatigable
naturaliste recueillit lui-même pendant son voyage de
circumnavigation avec la corvette la Coquille et qu'il
consigna dans les Annales des sciences naturelles.
XV
« Dans les longues traversées des voyages lointains,
dit-il^ le voyageur n'a pour récréer sa vue du spectacle
majestueux, mais souvent monotone, d'une mer et d'un
horizon sans bornes, que les êtres, peu nombreux,
créés par la nature, pour vivre loin des terres et con-
quérir leur subsistance au milieu des vastes solitudes de
l'Océan. Les uns ont leur habitation au milieu des
ondes, les autres fendent les plaines éthérées avec ra-
pidité et vivent souvent aux dépens des premiers qui
leur fournissent une proie facile
a L'obscurité qui enveloppe la connaissance de
certains oiseaux pélagiens ne sera point entièrement
302 CHAPITRR III.
dissipée de longtemps. La difTicullé de se les procurer
fait le désespoir du naturaliste, captif au milieu des
planches flottantes, et le hasard seul peut mettre a même
de les atteindre lorsqu'ils volent près des navires, et
que, frappés d'un plomb mortel, ils viennent tomber
sur le vaisseau. Souvent il nous arriva, dans les voyages,
de tuer de ces oiseaux, qui tombaient à la mer et que
nous avions le regret d'abandonner à la voracité des
poissons. Ce n'est en effet que dans quelques cas rares,
et par un temps calme, qu'il est possible de les aller
recueillir ; et une remarque générale, déjà faite depuis
longtemps, c'est que les oiseaux marins sont beaucoup
plus rares dans les beaux temps, ou plus difficiles à ap-
procher. Il semble que l'agitation des vagues soit
nécessaire pour leur fournir plus aisément les poissons
ou les mollusques qui servent à leur nourriture, et que
dans les grandes perturbations de l'atmosphère lisaient
un plaisir particulier à lutter contre les tempêtes et à se
jouer des flots en courroux.
« Les oiseaux marins ou pélagiens peuvent être
rangés géographiquement en trois groupes principaux :
les grands voiliers, les nageurs et les maritimes. »
Grands voiliers. Lo premier groupe, d'après Lesson,
comprend les albatros, les pétrels et les phaétons.
Les albatros, grands pélagiens et friands piscivores,
jouissent d'une organisation robuste, appropriée au vol
de longue haleine ; leurs ailes aiguës sont terminées par
d'épais tendons qui leur permettent de traverser et de
parcourir d'immenses espaces. On les rencontre en
pleine mer, vers les latitudes australes ; leur corps
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 303
massif semblerait de prime abord peu en rapport avec
la rapidité et la continuité de leur vol, cependant ce
sont, parmi les grands voiliers, ceux qui s'éloignent le
plus de terre. C'est principalement dans les mers qui
baignent les trois caps avancés dans le sud qu'on les
voit le plus fréquemment. — Sur l'océan Atlantique,
ils ne fréquentent que l'hémisphère austral, car ils ne
commencent à se montrer qu'après qu'on est sorti de la
zone torride ; mais sur l'océan Pacifique, ils habitent
indistinctement les deux hémisphères dans les moyennes
latitudes et jamais on ne les a vus dans le voisinage de
l'équateur. — Ces oiseaux paraissent préférer pour
leur champ d'exploration l'espace compris entre le
35°" et le 40'°' parallèle, dans l'hémisphère sud, et se
montrent plus nombreux quand régnent les mauvais
temps. Lesson les a vus affluer dans le canal de la
Patagonie, pendant une forte bourrasque fpampero)
qu'ils semblaient prendre plaisir à braver en rasant les
plus fortes lames et en se balançant mollement au milieu
de la tourmente.
Les albatros, comme les autres pélagiens en général,
ne sont pas migrateurs, mais leurs excursions aéronauti-
ques, qui les transportent au loin dans les parages qu'ils
explorent, les rangent parmi les rôdeurs de mer les plus
intrépides, dans ces solitudes de l'océan que les vents
bouleversent. — On en connaît quatre espèces^, dont
trois se rencontrent plus habituellement vers le 40
degré de latitude australe : ce sont les albatros du cap
Horn ou les communs, de la taille d'une grosse oie et de
dix pieds d'envergure ; la tête est blanche, le corps
I. - ^^0
304 CUAIMTHK III.
varié de gris et de fauve, le bec est couleur de corne.
Cette espèce peut passer plusieurs jours en mer en se
reposant surl'eau ; ses grandes allures ont fixé de tout
temps l'attention des marins qui doublent le cap Horn,
et les matelots lui ont donné les noms de vaisseau de
guerre et de mouton du Cap.
L'albatros à bec jaune, la moitié moins gros que
l'albatros commun, est la seconde espèce ; la troisième
espèce est l'albatros fuligineux, plus particulièrement
propre à l'océan Pacitlque et aux mers de la Chine et du
Japon. — Enfin la quatrième est l'albatros spadice, au
plumage d'un brun cendré, manteau noirâtre et bec noir,
dont deux individus ont été tués par 40 degrés de latitude
australe et 1 13 degrés de longitude orientale.
Nous avons fait mention, dans le chapitre antérieur,
en parlant des oiseaux pélagiens qui fréquentent nos
mers d'Europe, des pétrels et des puffins, que leurs
caractères généraux réunissent en un seul genre ; mais,
outre les différentes espèces citées, qui se rapprochent
plus ou moins de l'oiseau des tempêtes, le satanique des
navigateurs, il en existe d'autres qu'on rencontre dans
le grand Océan et qu'on n'a jamais vues sur nos côtes.
Lesson en indique une toute noire, plus forte que le
pétrel pélagique, et ne doute pas qu'il ne s'en trouve
d'autres, jusqu'à présent encore inconnues, dans les mers v
du sud.
Le pétrel damier habite hors des tropiques et a été
observé par 24 degrés de latitude australe ; il devient
plus commun à mesure qu'on se rapproche des îles
Malouines et ne dépasse pas le 60 ""^ parallèle. Son vol
■ri
i
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 305
n'est pas très-soutenu et on le voit souvent se reposer
dans le sillage des navires, où le remou accumule les
petits mollusques dont il se nourrit.
Le pétrel brun^ à gorge blanche, se plaît entre le
35« et le 45* degré de latitude sud, dans les environs du
cap de Bonne-Espérance et sur les côtes de l'Australie.
Le pétrel antarctique ou pétrel de Gook a été vu par
le 40°° parallèle, dans l'hémisphère austral. La couleur
des plumes du ventre de cet oiseau est d'un blanc de
satin et celle du manteau et du cou d'un noir brunâtre.
De même que l'albatros et la plupart des pétrels, il a
l'habitude, par moments, de raser la surface des eaux
du bout d'une aile, pendant tout le temps qu'il plane
rapidement sur la mer. On dirait qu'il palpe les flots
dans cette évolution pour tâcher d'attirer les petits
insectes marins qu'il convoite. (Lesson.j
Le pétrel géant explore l'espace compris entre le
45' degré de latitude sud et le 60'. Il est facile de le
confondre avec l'albatros lorsqu'on l'aperçoit à distance ;
c'est un oiseau qui vit au milieu des tempêtes du cap
Horn et sur les atterrages des îles Malouines et de la
Terre des États.
Le pétrel cendré, de la taille du damier, a été
rencontré dans les mers australes, entre 50 et 60 degrés
de latitude ; il a le bec et les pieds bleuâtres, avec des
teintes purpurines. C'est un oiseau stupide, qui se laisse
prendre aux lignes tendues à la traîne des vaisseaux. —
Lesson mentionne aussi un joli pétrel bleu, décrit par
Forster, qu'il rencontra par 55 degrés de latitude sud ;
sa taille était du double de celle du pétrel pélagique, et
H06 CHAPITRE III.
il en cite deux autres des mêmes parages, l'un aux pieds
largement palmés et aux longues ailes, et le petit pétrel
à ventre blanc, qu'on a classé sous le nom de pétrel
frégate.
Le pétrel fulmar, qu'on voit en hiver et au printemps
sur les côtes des États-Unis, fréquente aussi le banc de
Terre-Neuve pour profiter des rebuts de morue que
rejettent les pêcheurs. — Au commencement de l'été,
ces fulmars remontent au nord vers les régions arctiques.
Le capitaine Sabine a observé leur passage sur la côte
du Groenland : « Du 23 juin au 31 juillet, dit-il,
pendant que nos bâtiments étaient retenus dans les
glaces, ces pétrels ne cessèrent de passer, en regagnant
le nord, par troupes qui ne le cédaient en nombre qu'à
celles des pigeons voyageurs qui parcourent les divers
États de l'Amérique. » — Cette espèce est la compagne
assidue des baleiniers ; elle les suit dès que leurs
vaisseaux ont dépassé les îles Shetland et s'attache
aux expéditions, à travers les déserts de l'océan,
jusqu'aux plus hautes latitudes ; toujours aux aguets
pour observer ce qui se passe à bord des navires, ces
oiseaux sont prompts à s'élancer pour dévorer ce qu'on
jette à la mer. Ils ne cessent de voler au-dessus des glaces,
rasent la surface des eaux pendant les gros temps et
résistent aux plus fortes tempêtes.
Par 52 degrés de latitude australe et 85 de longitude
orientale, on a vu, dans la mer Pacifique, le pétrel
soyeux, aux mandibules crochues, bec noir et pieds
éperonnés, qu'on range parmi les pufFins. — Enfin,, une
autre espèce, qu'on a séparée aussi des pétrels, le
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 307
pufRnure de Garnot, fréquente en grandes troupes les
parages qui avoisinent les côtes du Pérou. Cet oiseau
paraît différer^ par ses habitudes, des autres espèces
pélagiques ; il plonge comme les grèbes, se repose sur
les eaux et vole en rasant la mer.
Les phaétons, autres pélagiens, semblent consignés
dans la zone équatoriale, entre les deux tropiques, et se
rencontrent rarement hors de ces limites. L'espèce qu'on
nomme paille en queue, ornée de deux longues plumes
rectrices, vient rôder autour des navires du plus loin
qu'elle les aperçoit et retourne chaque soir coucher à
terre. « On cite un capitaine provençal qui, prenant au
positif le nom figuré de paille en queue, écrivit sur son
journal de bord, après avoir tué un de ces oiseaux :
Ce n'est pas une paille, mais bien une plume qu'il a dans
le ... » Trois points suffisent, le mot est trop shocking !
Le nom de phaéton ou fils du soleil a été donné à ces
oiseaux à cause de leur fréquence dans les parages de la
zone torride qui avoisine l'équateur. Celui de paille en
queue, moins poétique que la dénomination linnéenne,
mais pourtant très-significatif, leur a été imposé par les
navigateurs. Le vol des phaétons est des plus admirables
par sa grâce et sa légèreté; l'oiseau plane longtemps sans
paraître remuer les ailes et semble glisser sur la couche
d'air qui le supporte, puis, tout à coup, il change brusque-
ment d'allure et vole par saccades en parcourant l'espace
par de rapides évolutions. — Les phaétons sont essen-
tiellement piscivores; on en connaîl deux espèces, le
phaéton a brins blancs et celui à brins rouges; le premier
fréquente l'océan Atlantique et la mer du Sud, l'autre se
308 chapiïrl: m.
rencontre plus particulièrement clans la mer des Indes.
XVI.
Nageueis. Le groupe des palmipèdes pélagiens que
Lesson range parmi les nageurs comprend les manchots
(apténodytes, (jorfoiis et sphénisqiiesj.
Les navigateurs rencontrent souvent en mer, entre
le 45* degré de latitude sud et le 55% des oiseaux sin-
guliers, aux ailes rudimentaires et impropres au vol,
mais nageant et plongeant avec la plus grande facilité
et qui bondissent parfois hors de l'eau pour s'emparer
d'une proie. Ce sont les manchots ; nous savions déjà
qu'ils remontaient à la nage des côtes de la Patagonie
et du Chili jusqu'au Callao de Lima. Ces migrations
qu'ils exécutent en hiver, sur un parcours de plus de
cinq cents lieues, doivent faire supposer un voyage de
retour, par la même voie, puisque ces oiseaux ne
nichent que sur les plages désertes des terres magella-
niques et dans les îles voisines, où ils abordent en se
traînant sur leurs jambes courtes et en s'aidant de leurs
ailerons. — C'est là que les matelots les surprennent
en grand nombre, rangés en files, impassibles, conser-
vant la position verticale, les cuisses enfoncées dans le
ventre et assis sur leurs larges pieds palmés. Cette
attitude grotesque, qui provoque mille plaisanteries, ne
les sauve pas de la cruauté des chasseurs : les pauvres
bêtes sont assommées sur place à coups de bâton.
Ces manchots peuplent en masse toutes les côtes
magellaniques pendant six mois de l'année et se rendent
ESSAI DE GÉOGRAPUIIC ORNITHOLOGIQUE. 309
ensuite à la mer avec leurs jeunes couvées. Les cris
qu'ils font entendre sont des plus désagréables. —
Outre l'apténodyte, qu'on désigne sous le nom de man-
chot à lunettes et qui est très-commun au cap Horn et
aux îles Malouines, où on le rencontre réuni en troupes
de plusieurs milliers, il en existe d'autres non moins
remarquables : le grand manchot, d'abord, qui ne s'é-
carte guère des îles antarctiques, où il vit solitaire et
ne s'apparie qu'un peu avfnt la ponte. Il se tient le
plus souvent dans les petites baies de la Nouvelle-Shet-
land, de la Terre des États et de la Terre de Feu ; il est
plus rare aux Malouines. Cette espèce a été nommée
aussi pingouin roi des marins (le king des Anglais).
Quelques auteurs la rangent parmi les sphénisques, mais
malgré certaines différences dans la conformation du
bec, tous ses autres caractères l'assimilent aux vrais
manchots. C'est un oiseau de la taille d'une grosse oie,
qui se tient debout sur ses longues pattes quand il est à
terre et qu'on prendrait de loin pour un petit homme,
car il a environ trois pieds de haut quand il est posé.
Tout son ventre et sa poitrine sont d'un blanc mat ; un
scapulaire de plumes noires couvre sa tête et sa gorge,
et une bande des plus gracieuses, d'un beau jaune
orangé, lui descend le long du cou; son manteau est
gris bleuâtre et ses ailerons robustes, qui ressemblent
un peu aux nageoires des tortues de mer, doivent bien
le seconder pour la natation rapide.
Le gorfou sauteur est, pour beaucoup d'ornitholo-
gistes, un vrai manchot, car son bec ne diffère pas
essentiellement de celui des autres apténodytes ; il est
310 CHAPITRE m.
comprimé el un peu crochu à la pointe comme un nez à
la Bourbon, ce qui donne à l'oiseau, quand il est vu de
profil et qu'il se tient raide sur ses jambes, une tournure
des plus cocasses. Ce manchot sauteur habite l'hémis-
phère austral, loin de terre; il a été vu vers le 44' degré
de latitude et 60° environ de longitude occidentale. Ses
plumes ont presque l'aspect de poils et sont recouvertes
d'une exsudation huileuse ; il nage rapidement ets'élance
hors de l'eau à la manière des bonites.
Les manchotSj en général, remplacent dans l'hémis-
phère austral les pingouins des mers boréales, mais
leurs mœurs sont plus sociables. — M. Delano (1) a
observé les espèces de terriers {roekerie) qu'ils éta-
blissent aux îles Malouines, sur les bords de la mer, et
dont l'espace, qu'ils occupent avec leurs couvées, a été
choisi le plus nivelé possible. Ce sol, qu'ils disposent
eux-mêmes en parallélogramme, croisé par des lignes
qui se coupent à angles droits, forme ainsi des carrés
assez larges pour chaque nichée. Ils ont soin d'enlever
toutes les pierres de ces terriers et de les rejeter en
dehors, de manière à ce qu'elles restent accumulées
tout autour, moins du côté de la mer, qui reste ouvert
et libre, afin de se ménager à la fois l'espace nécessaire
pour pouvoir circuler au dedans et aller à l'eau quand
il leur plaît. Chaque carré du terrier contient une nichée
qu'ils soignent en famille, le mâle se tenant toujours
prêt à remplacer la femelle dès qu'elle quitte la place,
car il est à craindre que quelque voisin ne vienne lui
voler les œufs, si le nid reste abandonné. Ces sortes de
(1) Relatiun de ses voyages. 1 vol. in-S» Boston 1817.
RSSAI DE GÉOGRAPHIK ORNITHOLOGIQUE. 311
phalanstères sont occupés indistinctement par différentes
espèces d'apténodytes, et le grand manchot est un des
plus coutumiers du fait de rapine clandestine : « C'est
admirable, dit Delano, d'observer tous les mouvements
de cette société d'oiseaux et de les voir réunis par
couples et comme marchant en parade, parcourir leur
camp en passant et repassant dans les ruelles. »
XVII.
Maritimes ou cotiers. Le troisième groupe des péla-
gienSj qu'on peut désigner aussi sous la dénomination
de côliers et que Lesson appelait maritimes, est formé
des genres frégate, fou, sterne, stercoraire et chionis.
La frégate-pélican, infatigable voilière, est la reine
des pélagiens : sa grande envergure, son vol étendu,
lui ont valu le nom qu'elle porte. Elle vit entre les tro-
piques et peut aller chasser le poisson à de très-grandes
distances en mer et retourner au gîte à la nuit. Ces
oiseaux se plaisent dans les mers qui baignent les côtes
de l'Amérique de l'un et de l'autre bord ; ils sont sur-
tout très-communs dans le golfe du Mexique, principa-
lement du côté desFlorides. Audubon, qui a eu occasion
d'en observer beaucoup et même d'en tuer plusieurs
dans ses grandes chasses, dit que les frégates-pélicans
vivent en société, par compagnies nombreuses, qu'elles
sont extrêmement voraces et se font entre elles une
guerre acharnée pour se disputer leurs proies, ne ces-
sant de poursuivre aussi les autres oiseaux de mer, afin
de leur enlever le poisson dont ils se sont emparés.
3! 2 CHAPITRE III.
Ces vautours de l'Océan font ripaille du poisson
mort flottant sur les eaux et de tout ce qu'ils ren-
contrent; ils ravagent aussi les nids et dévorent les
petits et les œufs. — A l'époque des nichées, on voit
les frégates se poursuivre en volant et s'arracher les
matériaux qu'elles emportent pour la construction de
leurs nids. « Nul oiseau, ajoute Audubon_, ni pigeon
voyageur, ni sterne, ni autour, pas même le faucon, n'a
le vol aussi rapide que la frégate ; elle semble tomber
du ciel comme la foudre dès que, du haut des airs, avec
ses yeux perçants, elle aperçoit la mouette, qu'elle
épie, saisir un poisson : fondre sur elle et lui couper la
retraite par une habile manœuvre et la forcer d'aban-
donner sa proie^ qu'elle reçoit dans son bec crochu,
n'est pour la frégate que l'affaire d'un instant. C'est
avec la même fougue qu'elle enlève le poisson volant
qui fuit devant le marsouin. »
La frégate-pélican n'est pas moins commune dans
l'océan Pacifique que dans l'Atlantique ; Lesson en a
observé une espèce dans l'archipel des Carolines, qui
diffère peut-être de celle connue jusqu'à ce jour.
Les mers d'Europe ne possèdent que le fou de Bas-
san, si commun dans les îlots du Labrador : parmi les
autres espèces répandues dans les différentes mers du
globe, mais plus nombreuses dans les régions chaudes,
on distingue le fou brun, au bec acéré en pointe de
flèche, comme celui de ses congénères; son vol hori-
zontal est des plus rapides et il l'accompagne, en pla-
nant, de mouvements de tête à droite et à gauche des
plus gracieux. Cet oiseau abonde entre les tropiques,
KSSAI DE GÉOGRAPUIK ORNITHOLOGIQUE. 313
ainsi que le fou blanc à ailes noires, ou manche de
veîoiirSf qui fréquente les îles de l'Atlantique, où il
niche sur les rochers, en société avec tous ceux de son
espèce.
Les sternes ou hirondelles de mer, dont on connaît
deux ou trois espèces sur nos côtes d'Europe, en
comptent beaucoup d'autres dans les divers océans.
Partout ces oiseaux vivent en grandes bandes et se ras-
semblent dans les baies isolées. Les îles de Sandv^ich,
dans la mer Pacifique, possèdent leurs sternes particu-
lières. Des légions innombrables de la petite sterne
vivent en troupes et fréquentent les îles Malouines, le
rendez-vous des oiseaux pélagiens. — Lesson observa
dans la Polynésie, aux alentours des îles Pomotous et
Borabora (archipel de-la Société), une sterne de la gran-
deur d'une hirondelle, au bec et aux pieds bleus de ciel,
qui devait être la sterne pacifique. Une autre espèce,
décrite par Gmelin [S. panayensis), se montre fré-
quemment dans les canaux qui séparent les grandes îles
de la Sonde. — La sterne argentée vit sur les côtes du
Brésil ; celle à ventre noir habite Geylan, Java et la
côte de Coromandel ; la sterne blanche ne s'éloigne
guère des îles de la mer du Sud, et la sterne à nuque
noire, une des plus grandes, se trouve sur les atterrages
des Celèbes et de la plupart des Moluques. La sterne
simple, celle à bec grêle et la sterne des Incas, qu'on a
réunies dans le genre îiocïrfi, se montrent assez souvent
aux navigateurs. La simple est le nigaud des marins ;
c'est celle qui vient se poser fréquemment sur les
vergues des navires et qui se laisse prendre avec la
314 CHAPITRK m.
main. Celle à bec grêle est assez commune sur la côte
occidentale d'Afrique, et la sterne des Incas aux formes
sveltes, au plumage relevé de deux moustaches, bec
rouge carmin et pieds orangés, habite la côte du
Pérou.
Les becs en ciseaux {Rhijnchops) constituent un genre
voisin des sternes ; ce sont des oiseaux pêcheurs qui se
nourrissent de mollusques bivalves (mactres) que la mer
basse laisse sur les plages du Chili. Ils ont un admirable
instinct pour saisir ces coquillages, attendant que le
mollusque commence à s'entrouvrir pour profiter de
l'instant propice et enfoncer leur bec entre les deux
valves qui se resserrent aussitôt. L'oiseau porte alors le
coquillage sur un rocher contre lequel il le frappe, et
parvient ainsi à couper son ligament avec son bec, afin
que le mollusque puisse être arraché et avalé sans
obstacle. Ces pélagiens s'éloignent souvent à de grandes
distances de la côte, réunis avec les mouettes et d'autres
oiseaux de mer. Ces bandes sont tellement nombreuses,
au rapport de Lesson, qu'elles obscurcissent le jour
sur un espace de plusieurs milles d'étendue, « et
quod vidimiis tesiamur », dit le naturaliste pour plus de
confirmation. — Cette espèce de bec en ciseaux diffère
probablement d'une autre qu'on rencontre dans la mer
des Antilles ; mais elle paraît la même que celle des
États-Unis et qui abonde sur les côtes des États du
midi, oij on la connaît sous le nom, d'écumeiir noir.
Audubon assure en avoir vu des troupes de plus de
dix mille, rassemblés sur des bancs de sable. « Le vol
de l'écumeur, dit-il, est des plus gracieux ; la grande
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 315
envergure de ses ailes effilées, sa queue allongée et
fourchue, son corps mince, lui donnent cette aisance de
mouvements qu'on admire quand cet oiseau a pris
l'essor. Il sait se maintenir contre l'ouragan le plus
impétueux ; mais c'est surtout au temps des amours que
ce vol puissant se montre avec tous ses avantages,
quand plusieurs mâles se mettent à harceler une femelle
non appariée. Celle-ci s'élance, fait des feintes et d'une
aile merveilleusement légère trompe leur ardeur et fuit
dans toutes les directions. Les poursuivants ne la
quittent pas, leurs cris d'amour éclatent empressés et
bruyants ; ils la suivent et la serrent dans tous ses
zigzags. »
Le labbe catarrhacte ou le stercoraire de l'Océan aus-
tral a les mêmes habitudes que ses congénères des mers
d'Europe. On le rencontre aussi au large et fort loin de
terre. Cette espèce, que le vieux navigateur Pigafetta
caractérisait si bien sous le nom de cagassela^ fréquente
les côtes de la Nouvelle-Zélande et des îles Malouines,
où il se tient de préférence aux alentours de la baie de
la Soledad. — On voit souvent ces labbes en compagnie
des mouettes, qu'ils ne cessent d'épier pour s'emparer
de leur pêche, bien qu'ils soient eux-mêmes d'habiles
pêcheurs.
Les chionis sont des palmipèdes aux doigts à demi
palmés^ et malgré qu'on les ait rangés dans la dernière
famille de l'ordre des échassiers (les chionidées), Lesson
lui-même n'a pu s'empêcher de les comprendre parmi
les oiseaux pélagiens, à cause de leurs habitudes mari-
times et de leurs mœurs. La taille des chionis est à peu
316 CHAPITRE m
près celle des colombes ; leur bec est fort, convexe et
recourbé à la poinle, leurs ailes sont éperonnées. On
n'en connaît qu'une espèce, au plumage d'un blanc pur,
à laquelle les navigateurs ont donné le nom de pigeon
blanc antarciiqtie. Ces oiseaux ne sont pas très-nombreux
aux MalouineSj où le naturaliste Forster les découvrit
d'abord pendant le second voyage de Cook; ils ont été
rencontrés depuis, en grand nombre, à la Terre de
Kerguelen ou de la Désolation, sur les côles de la Tas-
manie, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. —
Lesquin de Roscofï les observa pendant son naufrage
aux îles Crozet, par 46 et 47 degrés de latitude sud ; le
capitaine Marchand, du Solide, les aperçut, durant son
voyage autour du monde, à 60 lieues à l'est de l'embou-
chure du Rio de la Plata. — Ce sont des oiseaux
farouches et défiants, qui ne se laissent guère approcher
et dont le vol est moins soutenu que celui des autres
pélagiens.
Les goélands ou mouettes peuvent être rangés aussi
parmi les oiseaux pélagiens du groupe des maritimes ou
côtiers. Nous avons fait connaître les habitudes des
espèces qui fréquentent nos mers et qu'on rencontre
aussi dans de lointains parages; une espèce, décrite par
Lichtens, la mouette à iris blanc, habite les bords de la
mer Rouge et se distingue des autres par son bec cou-
leur de corail et noir à la pointe, ses pieds orangés, la*
tète et la face revêtues de plumes noires formant comme
une sorte de capuchon.
Les plongeons, les guillemots, les macareux et les
pingouins des mers arctiques présentent dans leurs
l
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 317
mœurs et leurs habitudes beaucoup d'analogie avec les
oiseaux pélagiens qu'on rencontre dans les hautes lati-
tudes australes. Nos plongeons des mers septentrionales
sont représentés, sur les côtes du Kamschatka et aux
îles Aléontiennes, par les stariqties. Ce sont des oiseaux
décrits par Pallas, vivant sur les eaux salées en troupes
considérables et se tenant cachés dans les anfractuosités
des rivages pendant les tempêtes. Chaque femelle ne
pond qu'un seul œuf. L'espèce de la presqu'île asiatique
comprise entre les mers de Behring et de Tarrakaï, et
qu'on trouve aussi aux Kouriles, est le starique perroquet,
celle des îles Aléontiennes est la cristatelle, de la taille
d'une caille et remarquable par les plumes fron-
tales à barbes accolées qui lui retombent sur le bec.
Les guillemots, qui vivent dans les mers arctiques, se
rencontrent dans divers parages du nord de l'ancien et
du nouveau monde ; le guillomot nain, dont on a fait un
genre à part (cephus), habite aux alentours du pôle
boréal, vers les côtes les plus septentrionales de l'Amé-
rique, et niche dans les trous des rochers.
Les macareux, qui participent de l'organisation in-
complète des pingouins et des manchots, et dont l'espèce
de l'Océan glacial du nord apparaît parfois sur nos côtes
de l'ouest, comptent deux autres congénères dans la
partie septentrionale de l'océan Pacifique et dans les
parages les plus reculés de l'Amérique du nord. L'une
d'elles est le macareux huppé de Pallas, aux pieds
rouges, à la tête en partie blanche, avec un cercle noir
autour des yeux et tout le reste du corps d'un brun
noirâtre; sa huppe jaune lui retombe derrière le cou.
318 CHAPITRK III.
— Les Russes du Kamschalka appellent cet oiseau
kara. L'autre espèce est le macareux mormon.
Les pingouins des mers boréales, comme nous l'avons
déjà dit, sont représentés dans l'hémisphère austral par
les apténodytes, le gorfou sauteur et le sphénisque du
Cap.
Les grèbes, aux doigts bordés de larges festons, au
bec robuste et comprimé et aux ailes courtes, vivent
sur la mer et s'introduisent aussi dans les rivières. Ils
plongent et nagent également bien. Outre les cinq
espèces qui fréquentent nos mers septentrionales, on en
connaît plus de vingt autres des mers d'Afrique, d'Amé-
rique, d'Australie, du détroit de Magellan, des côtes de
la Californie, de la Sibérie, de Madagascar et de !a
Nouvelle-Zélande.
XVIII.
Les tribus aquatiques, dont il nous reste à parler,
n'appartiennent plus aux palmipèdes pélagiens ; ce sont
des oiseaux qui préfèrent en général les eaux douces aux
eaux salées et qu'on ne rencontre que bien rarement en
mer, non loin des côtes.
Pélécanidées. Nous avons déjà mentionné le pélican
blanc à teintes rosées, espèceeuropéenne qu'on retrouve
aussi en Afrique et en Asie ; trois autres habitent diffé-
rentes contrées : le pélican brun, très-commun en
Amérique, sur les côtes de l'Atlantique, aux Antilles et
dans la mer du sud ; le pélican à lunettes, originaire
des terres australes, qui a le tour des yeux garni d'une
i
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 319
peau nue et paraît porter des besicles; et en dernier
lieu, le pélican des Étals-Unis ou V américain, plus
grand que celui d'Europe et auquel Audubon a consacré
un article dans ses Scènes de la nature. « Je l'ai honoré
« du nom de ma patrie bien-aimée, dit l'infatigable
« chasseur, et puisse, sur nos vastes fleuves, ce magni-
« fique oiseau errer toujours libre et paisible jusqu'aux
« temps les plus reculés, comme dans les anciens âges
« de l'antiquité mystérieuse. » — Ce pélican se montre
par grandes troupes dans la région du nord ; on le
rencontre aussi sur les bancs de sable de l'Ohio, vers
les rapides du fleuve, entre Louisville et Shidpingport ;
il se distingue du phénix onocrotale par la crête osseuse
qu'il porte sur la mandibule supérieure.
Les cormorans, dont nous avons cité quatre espèces
européennes, en comptent d'autres sur le nouveau
continent ; le nigaud se retrouve aux Antilles et ailleurs;
l'espèce du Pérou, dédiée à Gaymard, fréquente la rade
du Gallao. Ce bel oiseau, au plumage gris cendré, orné
d'une bande blanche, portant manteau marbré de brun
et de gris satiné, a les pieds rouges et le bec jaune. —
Le cormoran de la Floride pousse ses excursions, pen-
dant l'été, sur les eaux de l'Ohio et du Mississipi, et
pose sur les arbres comme ses congénères. Audubon
cite aussi le cormoran à double crête, qui niche au
Labrador et descend l'été jusqu'à Gharleston, dans la
Garolinc du sud. Ce même naturaliste mentionne en
outre le grand cormoran d'Europe parmi ceux qui
fréquentent les rives des Étals de l'Union et qui
voyagent du sud au nord, suivant la saison.
1. - 21
320 cjiAPiiHK m.
L'anhinga noir est un autre oiseau aquatique des plus
curieux, au corps massif comme le cormoran et à queue
en évenlail. Il en a déjà été question ; disons seulement,
pour compléter nos renseignements, que son bec droit,
beaucoup plus long que sa tête, est très-acéré et dentelé
sur les bords. L'anhinga nage tout le corps submergé,
et dans cette position, ou bien quand il est caché dans
les herbes, son cou grêle et allongé, qu'il ondule dans
tous les sens, peut faire croire à la présence d'un reptile;
de là le nom d'oiseau-serpent qu'on donne en Amérique
à cette espèce^ comme en Afrique à celle du Sénégal,
qu'on retrouve, dit-on, sur la côte asiatique, mais cette
dernière a le plumage à reflets métalliqbes, sur un fond
couleur rouge de brique. Il existe deux autres espèces
d'anhingas des îles Malaises et de la Nouvelle-Hollande.
Anatidées. Les oiseaux aquatiques qui composent
cette famille sont plutôt lacustres ou fluviatiles que
maritimes. Les anatidées se rencontrent dans différentes
régions et nous ont fourni tous nos palmipèdes domes-
tiques.
Les canards constituent le genre le plus nombreux :
le canard du nord, dit le marchaiid, habile les pays
septentrionaux du nouveau continent, principalement
aux alentours d j la baie d'Hudson ; oelui à fanon et au
corps d'un brun noirâtre, jaspé de blanc, est propre à
l'Australie et a été tué près du Port du roi Georges ; le
mâle se distingue par la membrane flottante qu'il porte
sous la gorge et par les plumes noires de la tête et du
cou. — Le canard aux courtes ailes est originaire des
Malouines ; le canard radjah, au manteau noir, avec
ESSAI DE GÉOGRAI'BIK ORNITHOLOGIOUK. 321
tout le reste du corps d'une blancheur éclatante, a été
découvert dans les étangs de Bourou ; celui à pieds
demi-palmés habite la Nouvelle-Hollande et ressemble
beaucoup au canard percheur des Antilles ; le canard
huppé des États-Unis d'Amérique vient hiverner dans
le Massachussets et vers les sources chaudes du Missouri ;
le canard vallisnerie fréquente les bouches du Mississipi
et remonte jusqu'à l'Hudson ou rivière du nord ; son
nom provient de la plante aquatique dont il est très-
friand et qui abonde dans le Chesapeaks ; cette espèce
arrive dans les environs de la Nouvelle-Orléans de la
mi-octobre à la fin de décembre, par petites bandes de
dix à douze, qui se tiennent ainsi par groupes pendant
tout l'hiver, mais à l'approche du printemps ces
différentes troupes se réunissent pour repartir toutes
ensemble.
C'est encore à Audubon que nous sommes redevables
des meilleures notions sur les eiders, ces beaux canards
qui se montrent bien rarement sur nos côtes septen-
trionales, et qui viennent nicher sur celles de l'Amé-
rique du nord. — Les eiders arrivent par milliers au
Labrador^ où ils passent l'été si court dans ces latitudes.
Ils déposent leurs œufs dans des nids garnis d'édredon
que les mères se sont arraché et qu'elles ont soin de
recouvrir du même duvet lorsqu'elles sont obligés de
s'éloigner pour aller prendre quelque nourriture, car
les mâles se séparent des femelles dès que commence
l'incubation.
Quand les petits sont éclos, la mère ne tarde pas de
les mener k la mer, et si le nid se trouve placé sur des
322 CHAriTRK m.
rochers qui dominent la plage, elle les prend les uns
après les autres, dans son bec, et les dépose doucement
sur leur élément favori. C'est là qu'elle leur apprend
d'abord à nager, à plonger pour chercher leur nourri-
ture ; elle s'enfonce dans l'eau lorsqu'ils sont fatigués
et les laisse se reposer sur elle pendant quelques ins-
tants. — A l'approche de son cruel ennemi, le grand
goéland à manteau noir, elle bal l'eau de ses ailes en
la faisant rejaillir de tous côtés comme pour l'étourdir
et se dérober à sa vue. Alors, à son cri strident, les
canetons plongent dans toutes les directions, tandis
qu'elle tâche d'attirer tout le danger sur elle seule. On
l'a vue s'élancer sur l'agresseur avec une telle furie
qu'il était forcé de fuir pour échapper à sa rage. Au-
dubon a remarqué que plusieurs femelles réunissaient
leurs couvées en commun et formaient entre elles une
sorte d'alliance défensive pour leur assurer une protec-
tion plus efficace contre le goéland maraudeur.
Les eiders stationnent une partie de l'hiver dans dif-
férentes contrées des États-Unis : lorsqu'ils descendent
vers le sud, ils volent très-bas au-dessus des eaux, en
suivant la côte, longeant d'abord, en venant du nord,
l'île de Terre-Neuve et la Nouvelle-Écossejusqu'à l'en-
trée du détroit de Belle-Ile. On s'est assuré que la ra-
pidité de leurvol était d'environ quatre-vingts milles par
heure et qu'ils pouvaient, en plongeant, aller chercher
leur pâture, entre deux eaux, à des profondeurs de
plus de huit à dix brasses. — En hiver, ces beaux
canards se répandent dans les États du midi jusqu'à
Boston.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 3^3
Les harles font suite aux canards ; trois des princi-
pales espèces appartiennent à la fois aux eaux de l'an-
cien et du nouveau continent : le grand harle ou
menjcinser, le huppé {serrator) et le harle-piette ou
l'arbelle. Trois autres sont particulières aux mers et
rivières de la Chine, de l'île d'Aukland et du Brésil.
Parmi les oies, celle aux ailes blanches et l'oie an-
tarctique sont exclusives aux îles Malouines et aux
terres avancées de l'Amérique du sud. — L'oie du
Canada se rencontre dans les contrées tempérées des
États-Unis, où elle vient nicher au bord des lacs et des
grands cours d'eau des districts de l'ouest, sur le Mis-
souri, le Mississipi, dans les parties basses de l'Ohio et
sur le lac Érié. On la trouve aussi vers l'est, dans le
Massachussets et le Maine. Cette espèce retourne en-
suite dans les régions les plus septentrionales. — Pen-
dant les migrations du printemps, des bandes de ces
oiseaux voyageurs s'arrêtent aux îles de la Madeleine,
à Terre-Neuve et au Labrador, pour y passer l'été; ils
descendent ensuite vers les États-Unis, où ils se réu-
nissent en immenses troupes sur les rives de l'Arkansas
et dans les clairières des Florides. Les mâles se livrent
entre eux des combats acharnés, au temps des amours^
pour la possession des femelles.
Audubon a observé les mœurs de l'oie du Canada
avec sa sagacité habituelle, et parmi le grand nombre
de renseignements qu'il a donnés sur cette espèce, il en
est des plus curieux, qui méritent d'être rapportés; on
en jugera par l'extrait suivant :
«,... Son vol est ferme, rapide et prolongé; mais une
32 i CHAPITRE III.
((. fois que l'oie a gagné les hautes régions de l'air, elle
f( s'avance d'un mouvement constant et régulier. En
« s'élevant de terre, elle a coutume de faire quelques
« pas en courant, les ailes toutes grandes ouvertes,
« mais quand elle est surprise, un simple élan de son
(( large pied palmé suffit pour lui faire prendre l'essor.
'f — Quand les oies partent en troupes pour un long
« voyage, elles s'enlèvent à environ un mille dans l'air,
f( et se dirigent tout droit vers le lieu de leur destina-
« tion. Leurs clameurs alors s'entendent au loin, et l'on
f( distingue très-bien les divers changements qui s'o-
« pèrent dans leur ordre de marche. — Aux premiers
« beaux jours du printemps, on les voit s'en retourner
« du sud vers le nord ; elles volent alors beaucoup
ff plus bas, se posent plus souvent et se laissent facile—
« ment mettre en désarroi par la rencontre subite d'un
<t épais brouillard ou d'un violent tourbillon de neige.
f( La consternation s'empare aussitôt de toute la bande,
«. les rangs se rompent et se mêlent. Tous ces oiseaux
< effrayés ne font que tournoyer et les cris qu'ils font
fc entendre ressemblent au bruit confus d'une multitude
« en déroute. — Quelquefois la troupe se sépare et
« un certain nombre prend une autre direction ; puis,
« au bout d'un instant, comme si ces oies avaient perdu
<T leur chemin, elles redescendent et s'abattent sur la
« terre à moitié étourdies et se laissent assommer à
((■ coups de bâton. J'en ai vu en plein jour venir donner
<f de la tête contre les tours des phares et se faîre
« prendre avec la main. — Un simple changement de
(( de temps suffit pour arrêter leur marche ; mais
ESSAI DK GÉOGRAPHIE OKNITHOLOGIQUE. 325
« elles savent en deviner l'approche; car, sans retard,
« elles font volte-face et reprennent le chemin du midi.
« Souvent des bandes entières reviennent ainsi aux
« lieux qu'elles ont quittés. La connaissance de l'état
« futur du temps semble infaillible chez ces oiseaux et
« quand on les voit le soir se diriger au sud et passer
<.< rapidement, on peut être certain qu'il fera froid le
« lendemain.
« Ces oiseaux sont très-défiants et toujours sur le
oc qui-vive; il n'en est pas au monde qui les égalent pour
a la puissance de la vue et la subtilité de l'ouïe. Ils se
« gardent les uns les autres, et, pendant que la troupe
« repose, un ou deux mâles font sentinelle. La pré-
ce sence du bétail, d'un cheval ou d'un daim ne les
(( étonne pas ; mais qu'il s'agisse d'un couguar ou
« d'un ours, son approche est toujours annoncée ; et si
tf la bande est réunie au bord d'un étang, elle se tire à
« l'eau sans faire le moindre bruit, gagne le large et
« attend que le danger soit passé. L'ouïe de l'oie est
« d'une telle finesse, que l'oiseau, en entendant casser
« une branche sèche, sait distinguer si c'est un homme
« ou un animal qui s'approche : de grosses tortues se
c( jettent-elles en tumulte à l'eau, un alligator se laisse-
« t-il choir pesamment dans le lac, l'oie du Canada ni
« ne bouge, ni ne s'en préoccupe ; mais si le faible
« bruit de la pagaie d'un Indien, voguant dans sa pi-
« rogue, vient frapper son oreille, soudain l'alarme est
« donnée^ la bande s'émeut, toutes les têtes se tournent
« du côté d'oii vient le danger etla troupe entière se tient
« silencieuse poursurveillerlesmouvements de l'ennemi.
326 CHAPITRE m.
ec Sur les immenses bancs de sable de l'Ohio et d'au-
« très grands fleuves, on voit parfois, vers le soir, ces
« oiseaux réunis par milliers pour passer la nuit, et re-
« posant par petites bandes, chacune avec ses senti-
« iielles postées. Dès l'aube du jour^, toutes sont sur
a pied, et après s'être secouées et avoir lustré leur
« plumage, elles partent pour les prairies où elles ont
« coutume de pâturer. Lors de ma première visite aux
« chûtes de l'Ohio, j'en trouvai des multitudes qui se
« réfugiaient pour passer la nuit sur les pentes rocail-
« leuses et dénudées de ses rives. Mais ces lieux soli—
« taires ne les mettaient pas à l'abri des ruses du chas-
« seur. — J'ai connu un gentleman, propriétaire d'un
« moulin, situé en face de Rock-Island^ qui avait
« imaginé de bombarder ces pauvres oies, à la distance
« d'un quart de mille, avec un petit canon chargé à
« balles, et qui en tuait ainsi plus d'une douzaine à
« chaque coup. Cela avait lieu au point du jour, quand
« les oies commençaient à se réveiller; mais cette
« guerre d'extermination ne pouvait durer : les oiseaux
« désertèrent le roc fatal, et le redoutable canon du
« puissant meunier ne lui servit pas une semaine. »
XIX.
Le céréopse, no iveau genre de la tribu des oies, dont
l'Europe s'est récemment enrichie, est un oiseau origi-
naire de la Nouvelle-Hollande, qu'on a rencontré dans
la baie de l'Espérance; ses mœurs douces et paisibles
ont facilité son acclimatation, — Rappelons en passant
î
ESSAI DE GÉOGHAPnii: ORNITHOLOGIQUE, >'527
que c'est aussi dans ce même continent australien, qui
nous a déjà fourni des oiseaux si rares, qu'a été décou-
vert le cygne noir, à bec rouge, superbe palmipède aux
formes sveltes et gracieuses.
Plusieurs autres espèces de cygnes, étrangères à
notre continent, existent dans le Nouveau Monde; je
ne saurais assurer si le cygne de Berwick, dont parle
Audubon, est vraiment américain ; le même doute me
reste sur le cygne siflfleur de Bechstein, que Ch. Bona-
parte a indiqué comme très-commun sur la baie de
Chesapeak. Quant à l'autre cygne d'Amérique qu'on a
nommé le grand cygne trompette, il était réservé à
Audubon d'illustrer son histoire. C'est un superbe oi-
seau, à la voix éclatante, aux ailes de dix pieds d'en-
vergure, qui pèse souvent plus de quarante livres, et
fait ses apparitions sur les eaux de l'Ohio vers la fin
d'octobre. Il poursuit ses migrations jusqu'au Texas et
son vol est très-soutenu.
« Lorsqu'une bande de ces oiseaux passaient bas, dit
le naturaliste observateur^ j'ai cru souvent entendre
comme une sorte de cliquetis produit par le mouvement
des plumes qui bordent les ailes. Ces cygnes se forment
en angle pour leur grand voyage, et sans doute que le
conducteur de la troupe est un mâle des plus vieux ;
cependant je n'en suis pas bien sûr. » — Cette belle
espèce se rencontre en été vers les montagnes Rocheuses,
sur les bords de l'Orégon. Audubon termine ses rensei-
gnements sur le cygne trompette par une anecdote que
ceux qui n'ont pas lu les intéressantes relations de ses
chasses seront bien aises de voir reproduite ici et qui
328 CHAPITRE 111.
prouve combien il serait facile d'acclimater ces beaux
oiseaux :
« Une fois, à Henderson, j'en pris un vivant ;
« c'était un mâle qui pouvait avoir deux ans. Il avait
« reçu une légère blessure au fouet de l'aile, et je par-
<i vins à m'en emparer après lui avoir longtemps donné
« la chasse sur un étang d'où il n'avait pu s'envoler.
« — Emporter à près de deux milles de là un oiseau
« de cette force et de celle taille n'était pas chose
« facile ; mais je savais qu'il ferait plaisir à ma femme
« et à mes petits enfants, et je ne perdis pas courage.
« Quand il fut à la maison, je lui rognai le bout de
« l'aile blessée et le lâchai dans mon jardin. Il se
« montra d'abord extrêmement craintif et farouche,
«t puis s'accoutuma peu à peu aux domestiques, qui le
« nourrissaient très-bien, et se rendit enfin si familier,
« qu'il venait, à l'appel de ma femme, manger du pain
« dans sa main. Trompette, c'était le nom que nous lui
« avions donné, déploya un caractère que rien jusque-
« là n'aurait fait soupçonner : devenu aussi audacieux
« qu'il avait été timide, il harcelait mon dindon mâle,
« mes chiens, ainsi que les enfants et les serviteurs.
«( Chaque fois qu'on laissait ouvertes les portes du ver-
« ger, il prenait sa course vers l'Ohio, et ce n'était pas
«T sans peine qu'on le ramenait à la maison. Dans une
« de ses escapades, il s'absenta toute la nuit, et je crus
« bien que nous ne le reverrions plus ; mais je reçus
« l'avis qu'on l'avait rencontré faisant route vers un
^' étang qui n'était pas très— loin de chez nous. Prenant
« avec moi mon meunier et six ou sept domestiques^ je
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 323
a me dirigeai de ce côté; et nous l'aperçûmes s'ébat-
« tant à son aise au milieu des eaux, en ayant l'air de
«ï nous narguer tous. Pourtant, après l'avoir longtemps
<i poursuivi, nous réussîmes à le pousser près du bord,
« 011 nous le rattrapâmes. — Mais ces oiseaux favoris,
« de quelque espèce qu'ils soient, finissent toujours
<ï mal ; par une nuit sombre et pluvieuse, un domes-
« tique ayant négligé de fermer la porte du verger,
r( Trompette s'esquiva et depuis lors je n'en ai jamais
« entendu parler. »
DES DIFFÉRENTES RÉGIONS ORNITHOLOGIQUES.
XK.
Chaque grande région du globe a sa faune ornitholo-
gique qui présente sa physionomie particulière, et ce
caractère propre est dû à la fréquence de certains
oiseaux dont les nombreuses espèces appartiennent à
des genres qui fixent de suite l'attention par leur étran-
geté. Le naturaliste en pénétrant dans l'Amérique méri-
dionale, par exemple, reconnaît de prime abord un
pays nouveau, où tout est différent, les plantes, les ani-
maux comme les hommes. Ce sont d'autres physiono-
mies, d'autres types, d'autres races, d'autres aspects.
Ces caractères apparents et distincts, que la nature a
répartis dans les divers berceaux de création où elle a
varié ses moules, se font remarquer dans le nouveau
comme dans l'ancien monde, en Afrique, en Asie, dans
.'530 CHAPITRE III.
la Malaisie, en Australie, dans les archipels de l'Océanie
et jusque vers les terres polaires, soit que les observa-
tions se fixent sur l'ethnographie d'un pays, ou bien
qu'elles embrassent sa flore et sa faune.
La même remarque que de Candolle appliquait à une
contrée, au point de vue botanique, c'est-à-dire relati-
vement au caractère apparent de la végétation, peut
s'appliquer aussi à la faune. Il y a une physionomie
générale pour chaque région ornithologique et une
physionomie particulière , c'est-à-dire un type pour
chaque genre d'oiseaux. Les espèces d'une région bien
tranchée ont, en effets un aspect original qui frappe au
premier coup d'œil, et ce caractère indigène se fait
aussi bien remarquer quand on fixe son attention sur
l'ensemble des espèces que lorsqu'on les examine isolé*
ment. De même qu'en botanique, ce caractère consiste
autant dans le rapport numérique de certaines familles
d'oiseaux avec celles d'autres pays et dans le degré de
fréquence de telle ou telle espèce, que dans l'absence
ou la présence de certaines formes génériques. Les
grands rassemblements d'espèces sociales donnent à
une contrée cette physionomie d'autant plus originale
que les oiseaux qu'on a en présence off'rent des types
plus étranges sous le rapport des formes, des grandeurs,
des couleurs et de la disposition du plumage. — Il est
aussi certains oiseaux dont les formes excentriques ca-
ractérisent de suite un pays et s'harmonisent avec les
sites que ces espèces fréquentent. Ainsi les autruches
d'Afrique peuplent les solitudes du désert et l'animent
de leur présence. Le casoar, cet autre gallinacé colos-
ESSAI DE GÉOGRAPaiE OBKITHOLOGIQUR. 331
sal, n'est pas moins étrange que les contrées qu'il
habite. Les magnifiques oiseaux de paradis impriment
un caractère féerique à la végétation luxuriante de la
terre des Papous, et ces innombrables légions de per-
ruches, de loris et de cacatoès, aux éclatantes livrées,
font l'admiration du voyageur qui pénètre pour la pre-
mière fois dans les forêts d'eucalyptes de la singulière
région qu'on a nommée l'Australie.
La présence d'oiseaux d'un nouveau type donne donc
à une contrée son caractère particulier, et ce que j'ai
écrit, il y a déjà bien des années, sur les grands
caractères delà végétation (1), je le répète ici en l'ap-
pliquant aujourd'hui à la question que je traite. Dans
l'examen comparatif de deux faunes, si les mêmes fa-
milles sont représentées par des genres différents, et
surtout si ces types sont très-variés, la faune prend
aussitôt un caractère propre qui vous frappe d'autant
plus qu'elle s'offre sous des formes qui s'écartent da-
vantage de celles qu'on connaissait déjà. Mais si, parmi
les différentes espèces qui constituent la faune d'une
contrée^ il s'en trouve beaucoup qui appartiennent à des
familles d'oiseaux peu ou point représentées ailleurs, la
nature du pays acquiert une autre apparence et l'on se
trouve alors dans une nouvelle région ornithologique.
Les régions ornithologiques, qui marquent les dif-
férences caractéristiques des diverses contrées du globe,
sont : iMa région européenne, 2° l'américaine, 3° l'a-
fricaine, 4° la malgache, 5° l'asiatique, 6° la malaise,
(1) Voyez : Histoire naturelle des îles Canaries (Géographie bo-
tanique).
;^rl2 CHAPITRE III.
7» l'australienne, 8° la polynésienne ou Tocéanique, et
9° les régions arctique et antarctique.
Les traits caractéristiques de ces différentes faunes
seront faciles à saisir par les aperçus que nous allons
présenter successivement sur chacune de ces régions
ornithologiques, en les accompagnant des considé-
rations qui nous ont porté à les établir d'après les
divisions que nous venons d'indiquer.
RÉGION EUROPÉENNE.
XXI.
La faune ornithologique de cette région se compose
en grande partie d'oiseaux indigènes, les uns séden-
taires, les autres voyageurs, qui émigrent à la saison
pour revenir ensuite, et d'espèces exotiques qui arrivent
du dehors, ne séjournent qu'un certain temps de
l'année, ou ne sont que de passage ; mais cette faune
en général ne possède aucune famille, ni aucun' genre
qui lui soit exclusif. Aucune forme endémique, aucun
faciès original n'y vient fixer l'attention.
On a pu voir, par les renseignements que nous avons
donnés sur la distribution géographique des oiseaux
terrestres, étrangers à l'ornithologie européenne, que
notre faune, qui ne comprend guère que six cents es-
pèces dans les différentes familles dont elle se compose,
n'est remarquable par aucun type sui generis qui la
caractérise d'une manière particulière. Elle ne possède
ESSAI DR GÉOGRAPHIE 0RTITH0L06TQUR. 33:^
pas une seule espèce des nombreuses familles d'oiseaux
qui constituent Télite des faunes des autres régions.
RÉGION AMÉRICAINE.
XXII.
Elle comprend la faune de l'Amérique méridionale,
celle de l'Amérique septentrionale, et une faune mixte
des contrées du centre américain, savoir : les Antilles,
les Florides, l'Alabama, la basse Louisiane et le bas
Mexique, le Yucatan et les cinq États de l'Amérique
centrale , c'est-à-dire toutes les contrées que l'isthme
de Panama rattache aux deux Amériques et qui bordent
les golfes du Mexique et de Honduras.
Observations sur la faune mixte . L'ornithologie
de cette faune réunit, à ses propres espèces, beaucoup
d'oiseaux migrateurs qui appartiennent à la fois aux
deux autres grandes faunes. Les tangaras, les troupiales
et les tyrans du Brésil commencent à se montrer aux
Antilles, de même que quelques gobe-mouches, des
guis-guis, et des colibris. On y remarque, parmi ces
derniers, le tassin qu'on retrouve en Californie, et le
rubis qu'on voit aussi au Mexique et aux Florides.
Les observations d'Alc. d'Orbigny sur l'ornithologie
de Cuba (voy. chap. i) sont applicables aux autres
îles du groupe des Antilles et à toute la région dont
elles font partie, car on doit comprendre dans la faune
d'une contrée, outre ses espèces propres, les indigènes
;^34 CHAPITRE III.
sédentaires qu'on retrouve ailleurs dans les mêmes
conditions d'habitat, et celles qui viennent du dehors
poui' nicher ou séjourner un certain temps. Ainsi Cuba
et probablement aussi les autres Antilles possèdent dix
espèces d'oiseaux de proie^ dont trois sont particulières
à celte île et sept proviennent du continent.
Parmi les passereaux, sur plus de cinquante espèces,
la plupart voyageuses et qui arrivent de l'Amérique du
nord, une douzaine seulement sont sédentaires et ne
sortent pas de l'île, mais ce n'est pas dire pourtant que
ces mêmes espèces n'existent pas ailleurs.
L'ordre des grimpeurs est représenté à Cuba par six
espèces de pics ou de colaptes, deux cuculées, un cro-
tophage, trois perroquets et un superbe trogon, en tout
treize espèces, dont sept de passage et six qui jusqu'à
présent n'ont été vues que dans cette île ou dans celles
qui l'avoisinent.
Les gallinacés et les pigeons y comptent une espèce
de perdrix et huit espèces de colombes, dont la plupart
sont indigènes et les autres ne se montrent qu'à l'époque
des migrations.
On y remarque aussi beaucoup d'échassiers que le
froid chasse de l'Amérique du nord : ce sont, parmi
les ardéadés, le héron grande aigrette, le héron bleu
ou l'hérodias^ le leucogaster ou la demi-aigrette,
l'étoile, le petit crabier , des bihoreaux, des spatules et
des tantales. Les ibis s'y présentent aussi en grand
nombre, de même que les flammants, les jacanas, les
bécasses, et divers autres oiseaux de marais. Les
flammants fréquentent les Lucayes au temps desnichées,
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE, 335
et les ibis^ qui ont presque les mêmes habitudes, quittent
les Antilles quand vient l'hivernage et se retirent dans
les parties les plus chaudes du littoral continental, sur
les côtes du Brésil et des Guyanes. — Parmi les palmi-
pèdes non pélagiens, on ne rencontre aux Antilles que
six espèces de canards, le pélican brun et le cormoran,
qui sont tous de passage.
Région méridionale . Ce qui frappe le plus, lorsqu'on
pénètre dans l'Amérique méridionale, ce sont les oi-
seaux. Cette belle région a pour elle ses colibris et ses
ornismyes, oiseaux-mouches aux couleurs métalliques,
qui butinent sur les fleurs comme des papillons ; de
vrais bijoux, rubis, saphirs, grenats, topazes, éme-
raudes, dont la nomenclature suffit pour indiquer les
curieuses variétés : la double huppe, V écaillé, le superbe,
le couronné-violette, le tout-petit, Vamazili, le sapho,
le travies à long bec, un des plus mignons, etc. ; les uns
vert velouté, vert doré, violacés, les autres à plastron
chatoyant, à calotte pourprée, à cravate iriséC;, tous
admirables ! Ceux-ci du Brésil, ceux-là du Pérou ; et il
y en a ainsi, dans cette immense famille des trochilidées,
plus de cinq cents espèces différentes, réparties en dix
ou douze genres, qui peuplent par essaims les forêts de
l'Amérique équatoriale et pour lesquelles on a épuisé
toutes les dénominations des pierres précieuses. — J'ai
vu ces jolis petits oiseaux voltiger dès le soleil levant
et même aux heures de la plus forte chaleur^ vivant du
suc qu'ils pompent dans le nectaire des fleurs, en bour-
donnant comme des abeilles. Leur nid miniature imite
une soucoupe ouatée de coton. — Quelques-uns, qui
I. — 22.
330 * CHAPITRE m.
habitent le Pérou, doivent traverser les Andes dans
leurs migrations hivernales, car on rencontre à Tal-
caguano, dans les environs de la baie de la Conception,
l'oiseau-mouche à couronne violette, qui n'est que de
passage au Chili, pour s'en retourner ensuite au nord,
vers les limites de la Bolivie, pendant l'hiver de ces
climats. — H y a aussi des colibris qui s'avancent hors
des tropiques, les uns au sud jusqu'au Paraguay, les
autres au nord jusqu'au Mexique.
Les guit-guits, de la famille des cerebides(l)_, à la lan-
gue bifide et ciliée^ sont aussi des oiseaux particuliers à
cette région et qui y représentent les fouï-mangas
d'Afrique et des archipels indiens. Les synallaxes,
autre tribu nombreuse, essentiellement propre au Nou-
veau-Monde, se rencontrent depuis l'Amazone jusqu'aux
frontières de la Patagonie. Il est en outre, parmi les
passereaux, une infinité de genres et même des familles
entières, dont les innombrables espèces ne se ren-
contrent que dans cette partie du globe (2). Aussi cet
ordre d'oiseaux figure-t-il en première ligne dans cette
brillante faune. La moitié environ des passereaux ré-
pandus dans le monde appartient à l'Amérique du sud.
Dans la famille des fringillées seulement, plus de cent
soixante espèces de la tribu des passerellines habitent
ce continent.
(1) CœrebidWy de Ch. Bonaparte.
(2) Les anabatides {Anabatidae, Ch. Bonap. Uppucerthidx, d'Or-
bigny) comptent pkisieurs genres dont toutes les espèces au nombre
de plus de ;jOU, ne se rencontrent qu'en Amérique. — Les pteropto-
chides {Pteroptochidœ, Sclat. Certiadx, G.-R. Gray) sont aussi des
oiseaux essentiellement américains, ainsi que la plus grande partie
des troglodytes, des campylorhynques et des cyphorhines, qui
Comptent ensemble plus de "cent espèces.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 337
Il est un fait digne de remarque : parmi les coccothy-
rostres, les geospizes, les camarhynques, les cactornis
et les certhidées ne se rencontrent qu'aux îles Gallapagos
que leur situation géographique rapproche de la côte
du Pérou, et qu'on doit considérer par conséquent
comme dépendantes de l'Amérique du sud.
Parmi les turd usinées, plusieurs espèces de grives et
de merles, tous les cinclocerthes et les mimâtes sont
des oiseaux américains. — Les fourmiliers ou myiothères
et les thamnophiles, réunis en une seule famille (1) de
plus de deux cent soixante espèces, ne se rencontrent
que dans cette contrée. Les vireonides et les cotin-
gidées (2) sont dans le même cas. Les iclérides, cas-
siques ou troupiales, pendulins, quiscales ou carouges,
ne sont pas moins nombreux et n'habitent que cette ré-
gion. Il en est de même des tanagrées, dont on connaît
aujourd'hui environ 350 espèces, ainsi que des tyran-
nides qui en comptent plus de 400. — Le tyran à gros
bec, petit passereau des plus intrépides, toujours alerte
et chassant aux insectes sur les buissons, ne craint pas
l'oiseau de proie ; il s'élance dans les airs pour le do-
miner, dès qu'il l'a aperçu, fond sur lui comme une
flèche et le harcèle à coups de bec jusqu'à ce qu'il l'ait
forcé à la retraite.
Dans les trogonides, les bucconées et les galbu-
lides (3), trogons, barbus, barbacous, barbicans et
(1) Formicariidse, Sclat.
(2) Cotingidse, Ch. Bonap. Tityranse, G.-R. Gray, comprenant les
genres Tityra ou Psaris, Cotinga, Ampélis, Lipagus, Lanisoma,
Pipra ou Manakins, Phœnicercus, Rupicola et Phytotoma, en tout 165
espèces.
(3) Les oiseaux de ces trois familles, qu'on classait dans l'ordre
338 CUAPITHE III.
jacamars, sont spécialement des oiseaux d'Amérique.
— Le couroucou pavonin, au magnifique plumage
bronze doré, relevé de carmin, se fait remarquer comme
une des plus belles espèces de ces climats.
L'étourneau des terres magellaniques, qu'on retrouve
au Chili et dans les Andes péruviennes, l'oxyrliynque à
la huppe effilée et aux teintes de feu, presque toute la
famille des geais cyanures, au nombre de plus de cin-
quante espèces, autant d'oiseaux aux couleurs éclatantes
qui appartiennent exclusivement à ce grand centre de
l'ornithologie du Nouveau-Monde. Ajoutons à ce rapide
aperçu, les passereaux fissirostres, ibigeauxde Cayenne,
du Brésil, du Pérou, du Paraguay et de l'Equateur,
engoulevents et nyctidromes du Chili, de la Plata, de
Bahia, de la Nouvelle-Grenade, du Guatemala et du
Yucatan, puis d'autres du Paraguay et des contrées
limitrophes, les martinets des grandes Antilles et des
Andes boliviennes, et une quarantaine d'espèces d'hi-
rondelles vaguant un peu partout, de la Californie au
cap Horn.
Tant de passereaux doivent attirer les rapaces : aussi
aigles harpies, autours et faucons, vautours, sarco-
ramphes, percnoptères et cathartes, chats-huants, hi-
bous et chouettes, viennent augmenter encore cette
faune déjà si riche en oiseaux de toutes sortes.
Mais il y a plus encore ; cette vaste étendue de terri-
toire, toutes ces contrées diverses, avec leurs larges
savanes, leurs hautes montagnes et leurs immenses
des grimpeurs, ont été rangés en dernier lieu parmi les passereaux,
Voy. G. -H. Gray, Hand-List of gênera and species of Birds, 1871.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE OHNITHOLOGIQUE. 339
forêts, traversées par de grands fleuves, sont peuplées
d'oiseaux des plus rares. La famille des grimpeurs y
domine : c'est là qu'on rencontre l'élite de la nombreuse
tribu des picées (1), et que vivent les toucans ou tout-
becs, ainsi nommés à cause de leurs becs monstrueux,
les aracaris aux plumes vertes, flammées de jaune et de
rouge, les crotophages, qui se rapprochent des perro-
quets par les mœurs et se réunissent en troupes, oi-
seaux noirs, aux reflets métalliques, connus au Mexique
sous le nom de cacatolotols, et sous celui de diables des
savanes aux Antilles. Ces crotophages sont peu fa-
rouches et se tiennent à la lisière des bois. — On trouve
au Brésil et dans les pays voisins ces superbes aras et
ces légions de perroquets qui viennent remplir nos col-
lections ; le ara-maca, celui à longue queue, le tricolore,
l'hyacinthe, l'araoucan, la perruche ara ou pavoine et
l'ara des Patagons, qu'on rencontre à l'extrémité du
continent; ajoutons encore le perroquet de la Guyane,
le perroquet sanglant et enfin les chrysotis ou amazones
à tête bleue et à tête jaune.
Les échassiers sont communs dans cette partie de
l'Amérique ; l'agami ou l'oiseau trompette s'y familia-
rise au point de suivre son maître comme un chien, et
le cariama des Guaranis n'est pas moins docile. Citons
en passant le héron savacou, le jabiru de Cayenne, l'ibis
rouge et le plombé.
Des gallinacés et des pigeons, d'un aspect tout nou-
veau, se montrent sous un autre plumage : les hoccos,
(1) Les picumnes, lesceleopics, chrysopics, zembripics, chloropics
de Ch. Bonap. et les saurothères, les leptosomes, les diploptères,
crotophages, etc.
340 CHAPITRE III.
les pauxis, les tocros, le nandou ou l'autruche des
pampaS;, les pénéiopes, les ortalides, les oréophases,
les crax et les odontophores. Dans la cordillère du
Chili, vit la colombe araoucane, et aux Guyanes, au
Venezuela, au Brésil, beaucoup d'autres espèces des
plus intéressantes.
Région septentrionale. L'Amérique septentrionale
s'harmonise davantage avec la nature de nos climats,
surtout dans les contrées du nord des États-Unis, de la
Nouvelle-Ecosse et du Canada^ oii la faune présente de
nombreux rapprochements avec la nôlre^ bien que
beaucoup d'espèces ne soient pas les mêmes. Nos per-
drix y sont représentées par des colins ; le tétras obscur
habite les montagnes Rocheuses, et des oiseaux du
même genre se rencontrent dans les immenses prairies
de ces terres fertiles. La colombe passerine et celle de
la Caroline appartiennent aussi à cette région.
L'histoire des acclimatations ornithologiques a enre-
gistré, comme une de ses plus belles conquêtes, l'époque
de l'introduction des dindons en Europe. Ces précieux
gallinacés sont encore à l'état sauvage dans les forêts
de l'Ohio, des Garolines et aux environs de la baie de
Honduras.
Tous les ordres d'oiseaux sont représentés dans
l'Amérique du nord ; les passereaux remontent en été
jusqu'au Canada et vers les terres qui entourent la baie
d'Hudson ; les grimpeurs nous offrent plusieurs espèces
de pics et entre autres le coulicou de la Caroline. Les
rapaces y sont nombreux : une effraye à queue fourchue,
qui ressemble beaucoup à notre chouette, s'y fait en-
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 341
tendre de nuit ; l'épervier des pigeons, de même qu'en
Europe, y poursuit les oiseaux migrateurs ; le busard
saint Martin, auquel tous les climats semblent convenir,
l'épervier émérillon, autre espèce cosmopolite qu'on
retrouve un peu partout, le catharte-vauturin de Cali-
fornie, l'aura, le caracara commun, l'aigle moucheté et
d'autres encore, sont autant d'oiseaux de proie qui
exercent leurs rapines dans cette région ornithologique
où le grand aigle de mer se fait remarquer comme un
des plus voraces. La grande République américaine a
fait vraiment trop d'honneur à ce rapace ignoble en pla-
çant sur l'écude ses armes un oiseau de proie qui répu-
gnait aux seiitiments patriotiques de l'illustre Franklin.
Beaucoup d'échassiers et de palmipèdes, que les
migrations portent alternativement du nord au sud des
deux Amériques, fréquentent les États-Unis. Nous
avons cité, à la fin du premier chapitre, plusieurs des
principales espèces de ces deux ordres, les grues, les
hérons^ les canards et les cygnes ; mais les courlans,
diverses avocettes, des pluviers, des chevaliers, des
courlis, la bécasse d'Europe, la bécassine américaine,
la ponctuée, le bécasseau échasse et les tourne-pierres
viennent rappeler dans ce pays giboyeux nos espèces
européennes. — Les tourne-pierres étendent leurs mi-
grations de la Caroline du nord au Texas; on les trouve
partoutdu Maine au Maryland; ils se réunissent au prin-
temps avec les chevaliers, les maubèches, les alouettes
de mer, et forment, vers la fin de l'automne, des
rassemblements considérables qui durent tout l'hiver.
L'ibis des bois et l'ibis vertsontencore desoiseaux de
342 CHAPITRE in.
cette partie du nouveau continent : le premier fréquente
les États du midi et y passe la plus grande partie de l'an-
née; l'autre se montre plus particulièrement au Mexique
et vit plus solitaire. Les ibis des bois, au contraire, se
réunissent en immenses troupes dans les marécages et
les savanes noyées, surtout au temps des nichées ; des
bandes de ces oiseaux pénètrent dans les lagunes où le
poisson abonde, et, montés sur leurs longues jambes,
ils remuent le fond avec leurs pieds pour faire sortir le
poisson et les autres animaux qui se tiennent cachés
dans la vase. Dès que ceux-ci apparaissent à la surface,
ils les frappent de leur bec, et une fois repus, ils s'en-
volent vers la rive oii ils se posent en file à la manière
des flammants, pour digérer leur repas. Mais ils ne
tardent pas de reprendre leur vol, et on les voit planer
une ou deux heures à la recherche d'une autre lagune
pour satisfaire de nouveau leur appétit. — Ces ibis
perchent ordinairement sur les grands arbres où ils
passent la nuit ; de là leur vient le nom d'ibis des bois
qu'on leur a donné. Ils sont très-défiants et se tiennent
sur leurs gardes : de vieux mâles, aux aguets, sont tou-
jours prêts à donner l'éveil à la bande, dès qu'ils soup-
çonnent quelque danger ; aussi est-il difficile de les
approcher, bien que les chasseurs entendent de fort
loin le bruit qu'ils font, avec leurs mandibules, lors-
qu'ils sont en train de dévorer leur proie. — Ces ibis
d'Amérique sont très-habiles à s'emparer des écrevisses
de rivière qui se cachent dans les trous qu'elles se
creusent sur la plage et que les eaux laissent à sec à la
marée basse. (Audubon.)
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITllOLOGIQUE. 343
RÉGION AFRI(]AINE.
XXJII.
L'Afrique, après TAmérique, est un des pays où Ton
trouve le plus d'échassiers et de gallinacés d'espèces
diverses : perdrix, francolins, cailles, turnix, outardes,
tétras, œdicnèmes et court- vite, ont là leur centre d'ha-
bitation. C'est la patrie des pintades, de l'autruche, la
terre de prédilection de beaucoup d'oiseaux coureurs
qui fréquentent nos climats au temps des migrations.
La grue couronnée et la demoiselle de Nubie, l'om-
brette, les petits flammants, la cigogne marabou, l'ar-
gale et l'abdimi, le jabiru du Sénégal^ l'anastome du
Cap, l'ibis tantale et celui à tête nue, sont autant d'oi-
seaux africains, et l'on peut dire que toutes les autres
familles d'échassiers sont représentées sur ce continent.
Les barbicans^ les indicateurs, les touracos et les
musophages habitent presque tous cette région, de
même que beaucoup d'oiseaux de l'ordre des grimpeurs,
et entre autres le coucou noir du Cap et le coucou geai,
de passage en Europe, mais qu'on rencontre plus com-
munément en Syrie, en Egypte et sur la côte occiden-
tale, vers le golfe de Guinée, oij abondent les jolies
perruches et les perroquets gris.
L'ornithologie africaine compte aussi un grand
nombre de passereaux ; parmi les sylviadées, plus de
cent espèces de drymoiques (1) appartiennent à cette
contrée et se rencontrent les unes en Abyssinie, dans le
(1) Drymoica, Sw.
344 CDAPITRE III.
Kordofan et en Egypte, les autres au Sénégal, au Ga-
bon, dans le pays des Namaquois et des Caffres, aux en-
virons du Gap, de Port-Natal, sur la côte de Mozam-
bique, sur la lisière du Sahara et dans l'Afrique
centrale.
Les turdusinées y sont représentées par des grives,
des merles, des timalies, des martins ; les fissirostres
par des engoulevents, des martinets et des hirondelles.
— Parmi les proméropidées, ce sont des guêpiers,
notre huppe d'Europe et celle du Cap, le promérops
marcheur, le moqueur, le namaquois, l'azuré, le superbe
et plusieurs autres. — Dans la famille des philédons^
on y remarque plus de trente espèces de fouï-mangas,
tous exclusivement de cette région et y remplaçant les
colibris d'Amérique. — C'est principalement de la côte
occidentale, du Sénégal et des deux Guinées, qu'on tire
tous les petits granivores qui font l'ornement de nos vo-
lières. Ces jolis oiseaux vivent en société et se ren-
contrent par vols nombreux dans les terres où les nègres
cultivent le millet. L'Afrique orientale a aussi ses
espèces particulières que nous avons déjà fait connaître
en traitant des passereaux étrangers à l'Europe. Les
tisserins sont des fringillées de ces contrées ; les plaines
de la haute Egypte nourrissent des gros-becs, des bou-
vreuils, des phytotomes, et le chant de Talouette de
Nubie vient égayer les solitudes du désert. La faune
africaine compte plus de cinquante espèces d'alouettes
et une trentaine dans les familles voisines. {Colidœ,
R. Gray et Miisophagidœ, Sw.)
Les pique-bœufs, de la famille des buphagées, sont
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 345
des oiseaux de l'Afrique australe, de même que les
sittèles du Gap et de la CaMrerie. — Mentionnons aussi
le corbeau du Sénégal, le pyrrhocorax sicrin de Levail-
lant et deux palmipèdes très-caractéristiques, le pélican
blanc aux teintes rosées, qui se montre dans quelques
parties de l'Europe méridionale à l'époque des migra-
tions, et l'anhinga ou l'oiseau serpent, espèce non
moins curieuse que celle d'Amérique. — L'Afrique
possède en outre beaucoup de rapaces : des vautours,
des aigles, des faucons, des éperviers, des couhychs et
des busards ; plusieurs chouettes et hibous sont aussi
des oiseaux propres à la région africaine, de même que
le serpentaire, rapace exceptionnel, dont on ne connaît
qu'une seule espèce.
Tel est l'aperçu ornithologique de cette vaste terre
continentale qui se rattache à l'Asie par l'isthme de
Suez et n'est séparée de l'extrême occident européen
que par un détroit de quelques milles de large. Sa faune
est déjà assez riche, et pourtant qui sait ce que nous ré-
servent encore les futures explorations des voyageurs
naturalistes sur ces grands cours d'eau et dans ces im-
menses lacs du centre de l'Afrique, dont de hardis
pionniers nous ont révélé l'existence?
Faune mixte. Nous annexons à la région africaine la
faune mixte des îles Canaries, car on a dû voir, dans le
chapitre premier, que la petite faune de cet archipel se
présentait avec un caractère semi-africain. En effet, ce
groupe d'îles, par sa situation géographique, possède
une flore et une faune particulières qui ont de grands
rapports de ressemblance avec l'Afrique septentrionale
346 CHAPITRE III.
et le midi européen. La végétation spéciale qu'on trouve
sur les liants plateaux des Canaries, dans les forêts om-
breuses, et qui tend à se concentrer dans les ravins,
s'offre encore aujourd'hui au naturaliste telle qu'elle
existait, il y a un demi-siècle, quand j'entrepris de dé-
crire cette curieuse contrée. Ce sont toujours les mêmes
plantes, les mêmes oiseaux qui se plaisent dans ces
beaux sites, ces colombes indigènes qui se cachent dans
les grands lauriers, ces jolis pinsons des bois et des
cimes, ces petits serins au gai ramage ; Fortaventure et
Lancerotte , deux lambeaux de terre détachés du
Sahara, nourrissent toujours dans leurs plaines les ou-
tardes et les court-vite du Maghreb, les bouvreuils de
Nubie, et le peuple autochthone, Berbère ou Atlante, qui^
en dépit des alliances et des mélanges avec la race con-
quérante, conserve encore son type primitif, se recon-
naît toujours dans la physionomie des Islenos. Le temps
n'a pas effacé l'origine de race chez la grande majorité
des habitants des campagnes. Ainsi, par la nature du
climat, par l'aspect de leur flore et de leur faune,
comme parle caractère ethnographique, les iles Canaries
forment une petite région qui vient naturellement s'an-
nexer au continent voisin.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 347
RÉGION MALGACHE.
XXIV.
La région malgache semblerait de prime abord une
autre annexe de la région africaine : elle comprend la
grande île de Madagascar et les îles voisines, Maurice et
la Réunion, les Gomoresetles Seychelles, qui sont toutes
placées à l'entrée de la mer des Indes. Il résulte de
cette situation géographique et d'autres causes qui
ressortiront de nos appréciations, que Madagascar,
séparée seulement de l'Afrique orientale par le canal de
Mozambique, présente la singularité de posséder une
faune qui participe moins de celle du continent voisin
que de la faune indo-malaise, bien que cette grande
île soit très-éloignée de l'Indoustan et des archipels de
la Malaisie.
Les Seychelles et les îles de France et de Bourbon,
les unes au nord et les autres à l'est de Madagascar,
forment les limites de la région que nous indiquons ici
et qui nous offre des analogies remarquables, sous les
rapports ornithologique et anthropologique, avec cer-
taines contrées de l'orient asiatique, car le peuple
malgache lui-même présente des ressemblances plus
marquantes avec les négro-malais qu'avec les nègres
africains.
Les observations récentes d'un naturaliste, qui vient
d'explorer Madagascar^ confirment cette opinion sur
l'origine de la principale race qui peuple cette île sin -
gulière :
348 CHAPITRE m.
« .... La flore et la faune, dit M. A. Grandidier, y
« offrent des formes nouvelles et bizarres qui ont, de
« tout temps, excité l'intérêt des savants.
« L'anthropologie, elle aussi, a de curieuses et im-
« portantes recherches à faire sur les races qui se sont
« accumulées et croisées dans ce coin de terre.
« En étudiant les productions de cette île, on ne
« peut s'empêcher de penser que, malgré ses étroites
(( limites géographiques actuelles, elle s'étendait jadis
« du côté de l'Asie, formant un vaste continent compa-
« rable à l'Australie (1) »
L'épyornis, cet énorme gallinacé qu'on prétend exis-
ter encore dans quelques vallées de l'intérieur de Mada-
gascar, fut, dit-on, assez commun autrefois aux îles de
France et de Bourbon; et, malgré que l'existence de
cette espèce^ à laquelle on a donné probablement une
taille exagérée, ne soit pas bien certaine, on doit ad-
mettre pourtant qu'elle a dû appartenir à cette région,
puisqu'un de ses œufs a été déposé au Muséum de
Paris (2), et que des fragments de l'œuf colossal (3)
ont été rencontrés à l'état fossile par M. Grandidier,
dans le pays des Antandrouïs, près du cap Sainte-
Marie (4). La nature semble avoir concentré dans cer-
taines limites les grands moules de la famille des stru-
(1) Mémoire sur Madagascar, par Alfred Grandidier. (Bull, de la
Soc. de Géog. de Paris. Août 187 J.)
(2) Cet œuf a environ la capacité de six œufs d'autruche.
(3) Peut-être le dronte que Ch. Lécluse [Clusius) décrivit vers le
milieu du XVi^ siècle et dont Linnée (it le genre Didus.
(4) M. A. Grandidier a rencontré dans un gisement d'ossements
fossiles du pays des Sakalases toutes les pièces de la patte de
Vœpyornis maximus, et beaucoup de fragments d'œufs de cet oiseau
dans le district d'Antandrou.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE 349
thionées : le nandu, dans les pampas de la Patagonie ;
l'autruche, dans les déserts de l'Afrique ; l'épyornis,
dans la région malgache; les casoars, dans les grandes
îles de la Malaisie orientale ou dans leur voisinage, à
Céram, à la Nouvelle-Guinée et au nord de la Nouvelle-
Hollande ; le dromicé, autre espèce de casoaride, dans
l'Australie méridionale et orientale ; enfin, les apté-
ryx (I), autre type des temps anciens, à la Nouvelle-
Zélande.
La faune de la région malgache possède des oiseaux
de tous les ordres : nous ne mentionnerons en note (2)
que quelques espèces rares, dans les principales familles.
(1) Aptéryx australis, Shaw. — Aptéryx Matelli^Ba,rth.-~ Aptéryx
Oioeni, Gould. — Aptéryx maxima, Verreaux.
(2) RapaGES : Aigle criard. — Faucon radama. — F. des Sey-
chelles. — F. de Newton. ~ F. ponctué. — Milan parasite, — M. de
Verreaux.— Epervier des fringilles. — Buse brachyptère.— Spizaète
occipital. — Autour noir. — Pygargue macroscele. — Gymnogenys
radié (Polyboroides, Smith), et de plus quatre rapaces nocturnes,
particuliers à cette région.
Passereaux : Hirondinées, un martinet et un engoulevent {Ca-
primulgus madagascariensis, Sganz, et Cypselus parvus, Licht,).
Irtm'adées: Pachicephale de Madagascar. — Trois pies-grièches
{Vanga), et le malaconote de Bojer.
Corvidées : Le corbeau de Madagascar.
Proméropidées : Huppe marginée. — H. obscure. — Falculie à
manteau, Isid. GeoiT. {Falculia palliata). — Nectarinie de Mada-
gascar, Lath, — Coqueres de Mayotte, Verr. — Angladiane de
Shaw. {Madagascariensis, Q. et G.)
Muscicapidées : Six gobe-mouches et un campephage.
Turdusinées : Plusieurs espèces dans les genres Turdus, Copsychus,
Wa-gLEesites, Isid. Geoff. Hypsipetes, Vig. Andropadus, Sw. Phile-
pitta, Isid. Geoff. (famille des pittidées de Gh. Bonap.)
Sturnidées : Euryceros de Prévost.
Sylviadées : Plusieurs espèces.
Alaudées : L'alouette Ova. (Mirafria, Horsf.)
Fringillidées : Le Bengales margarita de Verreaux et l'amadine
naine.
Grimpeurs : Psittacidées : Le perroquet obscur et le noir {Cora-
copsis, Wag].), le perroquet des Seychelles {Coracopsis psittacus^ L.).
Cuculées: Zanclostomus aereus, et divers couas, Cuv. genre d'oiseaux
exclusif à Madagascar. — Le coucou vouroudriou, etc.
Colombes : Pigeons : La colombe australe, la superbe, la mal-
350 ClIAl'ITRE III.
Parmi les curiosités scientifiques, recueillies par le
zélé voyageur que nous avons cité, figurent dix nou-
velles espèces d'oiseaux (1), dont quelques-unes ont
des représentants dans la Malaisie et qui fournissent de
nouvelles preuves de l'analogie qu'on avait déjà remar-
quée entre les deux régions. Espérons qu'une connais-
sance plus complète de l'ornithologie malgache nous
renseignera sur beaucoup d'autres espèces encore igno-
rées. M. A. Grandidier a ouvert la roule aux futurs
explorateurs, et les bons souvenirs qu'il a laissés, chez
les peuples barbares qui habitent Madagascar, auront
contribué à les rendre plus accessibles et plus disposés
à faciliter les recherches.
RÉGION ASIATIQUE..
XXV.
Cette ornithologie comprend plusieurs grandes con-
trées : à l'orient, la Chine elles États voisins (Mongolie,
gâche, la spanzani (aux Seychelles, à Mayotte et aux Comores), la
tourterelle à ventre blanc et la vinacce.
Gallinacés : Pterocles personatus, Gould. — Francolin, pintade
et turnix à collier.
Eghassieks : Pluviers, glaréoles, hérons {Ai'dea melanocephala,
Vig.). — A. purpiirea, L. -A. Goliat, L.-A. ardesiaca.Wagi. Spatule
petit bec, ibis falcinelle, ibis de Dernier, le grand courlis de Mada-
gascar, le drome [Bromas^ ardeole. La rhynchée du Cap, le parra
albinucha, Isid. Geoff. — Des raies et gaiJinules.
Palmipèdes : Oie melanote. Nettapus auritus, Rodd. (Anserella
Selby). Dendrorygna major. Le canard de Bernier, Verr. Le canard
hottentot, Smith. {Quorquedula, Stcph), et le pélican rose.
(1) Chœtura Grandidierii, Verr. — Coua cursor, Grandidier. —
C. Verreauxii, Grandid. — C. pyrrhoyga, id. — CouaCoquerlii, id.
— Prinia chloropetoîdes, id. - Ellisia Lantzii, id. — Bernieria
Crossleyii, id. — et à l'état fossile, VMpyomis modestus et VM. mé-
dius. Alph. Mildne-Edw. et Grandid.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE OHNITHOLOGIQUE. 351
Mandchourie et Japon, ce dernier séparé de la Corée
par un petit bras de mer) ; à l'occident, l'Hindoustan et
rindo-Ciiine ou pays transgangétiques (Birman, Ma-
lacca, Siam et An-nam) ; plus au nord, les États du
Kaboul et du Népauî, le Lahore, le Thibet et le Cache-
mire. — A ces différentes contrées asiatiques, il faut
agréger la Perse, l'Arabie et les grandes provinces
ottomanes (Anatolie, Asie-Mineure, Arménie, Syrie et
le Kurdistan, qui s'étend de la mer Caspienne aux fron-
tières occidentales de la Chine et vient s'unir au Kur-
distan oriental).
La faune de cette immense région est une des plus
riches en oiseaux de toutes sortes, surtout dans la par-
tie méridionale, à partir de la Perse jusqu'au Japon, et
des côtes baignées par la mer des Indes jusqu'aux mon-
tagnes du Thibet. — La faune de l'Arabie et des divers
Étals de la Turquie asiatique qui bordent la Méditerranée
et la mer Noire est moins remarquable ; la plupart des
oiseaux dont elle se compose appartiennent à des genres
africains ou européens, selon la position respective des
pays qui s'empruntent réciproquement beaucoup d'es-
pèces. Ainsi l'Arabie, que l'isthme de Suez rattache à
l'Afrique et qui n'est séparée de ce continent que par la
mer Rouge, possède un certain nombre d'oiseaux de
cette région, à laquelle l'assimilent ses plaines arides
et désertes et son climat sec et brûlant.
Quant à la Russie asiatique, on doit la comparer,
sous le rapport ornilhologique, au nord européen, car
en général celte vaste contrée, comprise entre la chaîne
de l'Altaï et l'océan Glacial, ne possède aucune espèce
I. - 23
352 CHAPITRE III.
qui lui imprime un caractère particulier. Tous les oi-
seaux remarquables se rencontrent de l'autre côté des
montagnes en descendant vers la mer des Indes, et l'on
peut dire que l'Altaï, ce grand système orographique
de l'Asie centrale, dont l'immense chaîne s'étend jus-
qu'au cap Oriental sur le détroit de Behring, en proje-
tant un rameau qui parcourt tout le Kamtschatka, partage
l'Asie en deux grandes régions climatologiques bien
distinctes, l'australe et la boréale.
C'est en Perse, dans l'Inde et les États transgangé-
tiques, en Chine et au Japon, que s'est répandue l'élite
de la faune asiatique : l'Iran, le Phase, l'Hindoustan, le
Thibet et l'Empire du milieu, comme disent les Chinois,
nous ont donné les superbes paons, les plus beaux fai-
sans, notre coq et nos poules domestiques ; le Thibet,
les hautes vallées de l'Inde, nourrissent les éperonniers,
magnifiques gallinacés, dont l'acclimatation en Europe
serait une conquête aussi désirable que celle des lopho-
phores, ces oiseaux d'or du Lahore et du Cachemire.
— Les montagnes de l'Himalaya, le Népaul, le royaume
de Siam^ le Cambodge, Malacca, la Chine et le Japon,
possèdent des chrysolophes, des gallophases, des tra-
gopans ou ceriornis ; on trouve dans la péninsule gan—
gétique et dans les grands États orientaux, des itagines,
des francolins, des cailles, des turnix, des tétras et
d'autres gallinacés. — De belles espèces de colombes
habitent le Lahore et le Thibet, le Népaul, le Bengale,
Ceylan, Formose et le Japon.
Les échassiers n'abondent pas moins dans ces con-
trées : vanneaux, œdicnèmes, chettusies, pluviers, gla-
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 353
réoles, coureurs, chevaliers, combattants, bécasseaux
et gallinules, chaque genre y compte ses espèces. —
L'Hindoustan, la Chine, la Corée et le grand archipel
adjacent, ont leurs grues, leurs hérons, leurs cigognes,
leurs ibis et leurs dromes. — Parmi les palmipèdes,
ce sont les oies japonaises et celles du Pundjab, les
canards do la côte de Coromandel, de Ceylan, de Corée,
de Yéso et de Niphon, le cygne Davidi de la Chine et le
dendrocygne des Hindous, qu'on rencontre aussi aux
îles de la Sonde.
Dans l'ordre des grimpeurs, la famille des perroquets
n'est représentée, dans les contrées méridionales du
continent asiatique^ que par quelques perruches {pa-
lœornis) et trois loris. Les strigopidées, au contraire,
s'y distinguent par une vingtaine d'espèces dans le
genre megalaima. Les picées (picumes, pics et chloro-
pics) y comptent plus de cinquante espèces, et la famille
des cnculés une vingtaine au moins.
Parmi les passereaux conirostres, plus de quarante
espèces de corvidés sont propres à ces pays. Les stur-
nidées s'y font remarquer dans les genres eulabes, acri-
dotheres, temejwchiis, stiirnus et stiirnns pastor. — Les
fringilles y sont en petit nombre; la Perse, le Népaul et
le Japon possèdent seulement quelques coccothraustes,
des pyrrhules et des embérizes. — L'Afghanistan, l'Hi-
malaya, la Chine centrale, l'archipel japonais, le Mala-
bar et le Bengale ont leurs alouettes.
Cette faune asiatique n'est pas moins riche en passe-
reaux fissirostres: divers podarges, des engoulevents,
des martinets, des hirondelles, habitent l'Inde; quelques
354 CHAPITRE III.
acédinides et des nyctiornis se montrent dansl'Asie-Mi-
neure, sur la côte de Coromandel, au Bengale, à Ma-
lacca, au Japon et à Formose.
Dans la tribu des ténuirostres, ce sont des huppes,
des promérops^ des dicées et des certhiades. — Les
contrées boisées et montagneuses nourrissent, parmi
les dentirostres, beaucoup de sylviadés; les saxicoliens
surtout y sont en nombre et d'espèces très-variées, de
même que les motacilles et les parusinées. — Dans la
Mongolie, en Chine, au Japon, on trouve le turdule de
Naumann et plusieurs autres turdoïdes. — L'Inde,
Ceylan, la Cochinchine, le royaume de Siam, le Cache-
mire, le Japon, possèdent desgryllivores fcopsychus), des
hydrobates, des phyllornis, des pomalhorhins, des
garrulax, des actinodures et des irènes. — Quelques
belles oriolines se rencontrent en Chine, à Formose, à
Ceylan et au Malabar. — Les brèves oupittes, d'espèces
si diverses dans les archipels indiens, existent aussi
dans cette partie du continent asiatique. — Les œgithi-
nides (brachypterix, leiothrix, timalies, segithines)
sont d'autres oiseaux de ces contrées, oià les muscica-
pidées figurent pour une vingtaine d'espèces, les
myiagrées et les campephaginées pour autant ; mais les
laniadées y sont rares.
Quant aux oiseaux de proie, le gypaète barbu a été
vu dans les montagnes de l'Himalaya avec d'autres vau-
tours de la tribu des gyps. — Les faucons, les milans et
les autours sont communs au Népaul, au Bengale, en
Chine et au Japon. — L'aigle impérial habite la partie
septentrionale de l'Hindoustan, avec des circaètes, des
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 355
pandions et des haliaètes. — Les rapaces nocturnes y
sont représentés par des chouettes : i'athène brama,
la bactriane, la radiée, la cuculoïde et d'autres ; on y
voit aussi des hibous et des chats-huants.
RÉGION MALAISE.
XX VJ.
L'ornithologie de la région malaise présente deux
faunes assez distinctes : V indo-malaise, d'abord, com-
posée d'oiseaux du grand archipel indien (Java, Suma-
tra, Bornéo et les Philippines), et la faune austro-
malaise, comprenant les autres îles de la Malaisie
orientale.
M. Pi. Radau, qui a donné une savante analyse des
observations de M. Wallace, sur les régions explorées
par ce voyageur naturaliste (1), dit « qu'en passant de
« l'île de Bali à celle de Lombok, éloignée à peine de
« trente kilomètres de la première, mais située de
« l'autre côté du détroit, on visite en quelques heures
(( deux contrées qui diffèrent l'une de l'autre autant
« que l'Europe diffère de l'Amérique. Ces contrastes,
c( entre les deux régions de l'archipel malais, frappent
« d'autant plus qu'ils ne correspondent nullement à des
« différences tranchées dans les conditions physiques
« de ces pays. La Nouvelle-Guinée ressemble à Bornéo
(1) Revue des Deux-Mondes, t. LXXXIII. Octobre 1869. Un na-
turaliste dans l'archipel malais, p. 675.
356 CHAPITRE III.
« par son climat, par l'aspect général de la végéta -
a tion; mais la faune est tout à fait dissemblable dans
« les deux îles, tandis que l'Australie possède encore
« aujourd'hui des oiseaux qui peuplent la Nouvelle-
« Guinée et les îles voisines » — Les remarques du
naturaliste anglais, à cet égard, tendent à faire suppo-
ser que cette démarcation persistante des faunes d'ori-
gines diverses est une indication d'anciens continents
engloutis par les eaux, et peut compléter en quelque
sorte l'histoire des révolutions du globe sur les points
qui échappent aux moyens d'investigation des géo-
logues. Cette opinion de M. Radau coïncide avec celle
émise par M. Grandidier sur l'ancien continent sub-
mergé de la région malgache (1).
Partie indo-malaise. Deux grands archipels, les îles
de la Sonde et les Philippines, constituent cette région
qui a fourni à l'ornithologie les espèces les plus rares.
— Java et Sumatra, qui font partie du groupe occiden-
tal, ne laissent entre elles qu'un étroit passage, et Su-
matra elle-même n'est séparée de la presqu'île de
Malacca que par le détroit du même nom. — Bornéo,
au centre de l'archipel malais, se rallie d'une part à
Sumatra par les îles Banca et Billington, et vient se
joindre aux Philippines par celles de Palawan^ Solo et
Basilan. Toutes ces terres, qui d'un côté semblent tenir
à la région transgangétique et n'en sont séparées que
par le détroit de Malacca, se rattachent de l'autre à la
Chine par les petits îlots des Babuyanes, Engano et
(1) Voyez antérieurement les renseignements de M. Grandidier
sur la région malgache.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 357
Bashée, qui forment une ligne d'écueils entre Formose
la Chinoise et la partie septentrionale des Philippines.
— Ainsi, par leur situation géographique, ces deux
grands archipels, baignés par l'océan Indien et la mer
de la Chine, doivent naturellement échanger beaucoup
d'espèces avec le continent qui les avoisine.
Sumatra et Bornéo possèdent un oiseau des plus
rares, l'argus géant, qui habite aussi la péninsule de
Malacca; on y remarque, parmi les phasianidées, l'eu-
plocome noble et celui de Vieillot, le pyronote ou coq
de Java, le paon et le cryptenix roulroul. A ces superbes
gallinacés, ajoutons les perdrix des Philippines, le
megapode tavon, le turnix combattant, celui de Luçon
et les francolins à long bec de Bornéo.
Cette région ornithologique, dont la faune est si inté-
ressante par la variété et la beauté des espèces, abonde
aussi en passereaux ; les turdoïdes et les œgithines y
comptent beaucoup d'oiseaux rares, sturn'mes, tima-
lides, mici'osceles., pycnonotes et phyllornis. Le beau
loriot xanthonote et l'hippocrepis sont des espècesjava-
naises. — Les corvidés y sont représentés par le cor-
beau macrorhynque, par celui des Philippines, par
plusieurs garrules et par le crave enca (fregilus). —
On y voit des énicures, des prinies, des eulylaimes, des
mérops et des promérops, des calaos ou buceros, au
bec monstrueux et d'une physionomie étrange. — Les
calaos rhinocéros habitent Bornéo et les grandes îles
qui l'entourent ; Java a pour elle le calao convexe ou
bec blanc et d'autres encore ; aux Philippines, c'est
l'hydrocorax et le panini. — M. Wallace, qui a rap-
358 CHAPITRK m.
porté de ses voyages de si riches collections, dénicha
à Sumatra un calao avec sa femelle et son petit. Ce der-
nier était gros comme un pigeon, mais sans encore la
moindre trace de plumes sur sa peau transparente ; il
avait moins l'air d'un oiseau que d'une boule de gelée
dans laquelle on aurait implanté un bec et deux pieds.
Le savant voyageur assure que le mâle a l'habitude de
murer la femelle avec son œuf dans le creux d'un arbre
et de la nourrir par une petite ouverture pendant l'in-
cubation.
Les hirundinées figurent dans ces îles pour diverses
espèces parmi lesquelles on remarque les salanganes qui
fréquentent presque toute la Malaisie et nichent dans les
rochers les plus escarpés.
Beaucoup d'autres oiseaux habitent cette région indo-
malaise : dans l'ordre des grimpeurs, ce sont les per-
ruches piionitures de Manille, les palseornis à la
longue queue de Bornéo, la perruche javanaise, variété
de celle d'Alexandre, plusieurs lorinées des Philippines
et de Java, des charmosines, des cacatoès et divers
mégalaimes et caloramphes des îles de la Sonde et de
Bornéo. — Celte partie de la Malaisie possède aussi
des pics, des colaptes, des chrysocolaptes et des cucu-
lés particuliers.
De belles colombes habitent ces grands archipels et
entre autres la colombe d'Amboine, la nasique de Su-
matra, la verte de Manille et la géante de Java. — Les
échassiers n'y comptent guère que quelques ardéadées,
et les palmipèdes que le dendrocygne javanais, Tanhinga
mélanogaster, le pélican des Philippines et des ca-
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 359
nards. — Parmi les rapaces figurent l'aigle malayane,
le circaète bâcha de Bornéo, des pandions, des faucons
et quelques oiseaux de nuit.
Partie austro-malaise. Si du détroit de Bali on tire
une ligne qui, en longeant celui de Makassar, traverse
la mer de Gélèbes et passe au sud des Philippines, elle
séparera la région indo-mâlaise de celle dont nous
allons donner un aperçu et qui comprend toutes les
terres isolées qui avoisinent les côtes occidentales de la
Papouasie et celles du nord de la Nouvelle-Hollande.
Nous retrouverons bien encore dans cette région
quelques oiseaux des îles de la Sonde et des Philippines,
mais en général son ornithologie ressemble beaucoup
plus à celle de la faune australienne.
On rencontre dans la plupart des Moluques, de même
qu'à Lombock, à Sumbawa, à Sandal, à Timor et aux
îles Arou, des turdoïdes. des oriolides et des pittes
propres à ces contrées. — Les paradisiers et les lam-
protornis de la terre des Papous se montrent déjà aux
îles Arou.
La famille des perroquets se fait particulièrement
remarquer dans différents groupes d'îles : le prioniture
de Wallace, diverses espèces de loris, des trichoglosses,
des psittapous, des tanygnathes, le perroquet Geoffroy
de Timor et de Florès, celui d'Arou, le rhodops de
Céram et de Bourou. — Les cacatoès blancs et roses
des Moluques et ceux à huppe jaune citron et à huppe
souffrée, les raicroglosses, tels que le noir et le goliath
des îles Arou^ accusent déjà une communauté d'origine
avec les psittacidés de l'Australie.
360 CHAPITRE II F.
Dans toute celte région austro-malaise habitent les
colombes les plus curieuses : l'aromatique, la colombe
à queue grise, la verte de Géram, qu'on retrouve à la
Nouvelle-Guinée avec la superbe, la rosacée, la radiée,
la métallique et plusieurs autres. — C'est à Céram qu'on
découvrit d'abord le casoar émou, dont les autres con-
génères habitent la Papouasie, la Nouvelle-Bretagne et
l'Australie septentrionale (1).
RÉGION AUSTRALIENNE.
XXVII.
Gette région comprend la Nouvelle-Hollande et la
Tasmanie ou Terre de Diémen, la Papouasie ou Nou-
velle-Guinée et les archipels voisins (îles de l'Amirauté,
Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande, Louisiade, Nou-
velles-Hébrides et Nouvelle-Galédonie), auxquels nous
joindrons la Nouvelle-Zélande, quoiqu'elle soit située
dans la partie du monde maritime désignée sous le nom
de Polynésie, d'après les divisions ethnographiques
établies par Dumont d'Urville. Mais dans notre distri-
bution des oiseaux appartenant à des faunes distinctes,
nous ne saurions accepter ce système de régions uni-
quement fondé sur la concentration, dans des espaces
déterminés, des diverses races humaines qui peuplent
(1) Casuarins emeu , Lath., de Céram. — C. bicarunculatiis , Sdat. ,
de la Nonv. -Guinée et d'Arou. — C. Bennettii, Gould, de la Nouv.-
Bretagne. — C. Australis, Wall, de l'Australie septeiitr. — C. uni-
appendiculatus, B\., de la Nouv. -Guinée (ex G.-R. Gray op. cit.)
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 361
les grandes terres et les innombrables archipels répandus
depuis l'océan Indien jusqu'aux extrêmes limites de
l'océan Pacifique. — Cette distribution ethnographique
ne nous semble pas naturelle et manque souvent d'exac-
titude. La Malaisie, par exemple, ne devrait indiquer
que l'espace occupé par le peuple de race malaise, et
pourtant on trouve encore, dans presque toutes les îles
de cette région, les restes de la race noire aborigène (I),
ces négro-malais ou Papouas australiens qui vivent
toujours indépendants dans les montagnes et les forêts
de la Malaisie.
La Micronésie nous paraît aussi une division bien
vague et tout à fait superflue, par laquelle on a voulu
désigner l'espace qu'occupent ces pléiades de petites
îles situées dans la partie occidentale de la Polynésie,
dont la Micronésie elle-même n'est qu'une fraction,
puisqu'elle est habitée par des Polynésiens, c'est-à-dire
par la race dominante, entre les deux tropiques, sur
toute l'étendue du grand océan équatorial.
Quanta la Mélanésie ou plutôt à l'Australie, nous
avons cru devoir y joindre la Nouvelle-Zélande, d'après
les considérations que nous allons exposer.
La Mélanésie devrait indiquer la patrie originaire,
(1) « Les Malais, dit J.-A. Moërenhout, ne paraissent pas être
aborigènes des iles qu'ils habitent, mais ils les auront conquises sur
les Oran-Caboo, les Oran-Gorgoo,lesMaroots,les Béajos, les Negros
del monte, les Harofaros et autres sauvages farouches et hideux qu'on
trouve encore à Sumatra, à Bornéo, aux Philippines, aux Moluques
et dans toutes ces iles qu'on donne comme le foyer de la race
malaise. »
Voyages aux iles du grand Océan, etc., par J.-A. Moërenhout,
consul gén. des Etats-Unis aux iles océaniennes. T. II, p. 261. Paris,
1837.
362 CHAPITRE III.
le grand centre ou foyer de ce peuple de race noire ou
papouse qu'on a trouvé à l'état sauvage dans la Nou-
velle-Hollande, la Nouvelle-Guinée et les îles adja-
centes. Ovj ces hommes, à la chevelure crépue, nous
paraissent appartenir à une race autochthone répandue
primitivement dans tous les archipels environnants, et
bien que la Nouvelle-Zélande soit habitée aujourd'hui
par un peuple de race polynésienne, ces aborigènes,
d'après leurs propres traditions, ne seraient venus s'y
établir qu'accidentellement à une époque qu'on croit
assez récente (1), Il est même à présumer que la race
indigène, qui existait peut-être encore à l'arrivée des
Polynésiens, n'était autre que celle de ces sauvages hi-
deux qui occupent encore la majeure partie de l'Aus-
tralie, race faible et impuissante, qui ne s'est améliorée
qu'en se mêlant au sang malais ou polynésien (2), et
(1) « ... Les populations noires des îles Malaises ont conservé
quelques souvenirs du peuple qui eut une si grande influence sur
leurs mœurs, leurs coutumes et leurs langages, et, d'après la des-
cription qu'elles en font, ce ne peut être que celui des îles occiden-
tales de l'océan Pacifique. »
Ut suprà, op. cit. p. 255. Il paraît que Crowford partageait cette
même opinion.
(2) Dans un autre passage de son important ouvrage, A. Moëren-
hout s'est exprimé en ces termes : « ... On reconnaît, au premier
coup d'oeil, et les relations de voyage de tous ceux qui ont parcouru
ces mers l'affirment de la manière la plus incontestable, que
ces deux nations nombreuses, mais très-distinctes, les Polynésiens
et les Négro-Malais, se partaireaient toute cette étendue depuis les
îles habitées près du continent d'Amérique jusqu'à l'est du continent
asiatique et à iMadagascar. La première de ces deux nations de cou-
leur olive, et distinguée par la beauté de ses formes, se retrouve
encore la même et sans mélange, tant pour le langage et pour les
mœurs que pour les traits, depuis l'île de Pâques jusqu'à Tongatabo
et de la iNouvelle-Zelande aux Sandwichs, mais elle change sous
tous les rapports dès qu'on s'avance plus vers l'ouest ; elle perd de
sa beauté et devient de couleur plus foncée, à mesure qu'elle s'é-
loigne et se mêle avec l'autre race qui se présente dès qu'on s'a-
vance plus à l'ouest et s'étend jusqu'à la Nouvelle-Hollande et à la
Nouv, -Guinée pour se retrouver encore dans les îles de la mer des
B' ESSAI DE GÉOGRAPHIE 0RNITH0L06IQUE. 363
qui n'a pu résister longtemps à l'invasion de ces hommes
au caractère hardi et belliqueux, que les brises de l'o-
céan Pacifique poussèrent vers cette terre lointaine, dans
leurs grandes pirogues de guerre (1).
Les considérations déduites des caractères ethnogra-
phiques de la race qui occupe aujourd'hui la Nouvelle-
Zélande ne sauraient donc prévaloir pour placer cette
île en dehors de l'Australie, surtout lorsque tout con-
court pour l'assimiler à cette région : formation géolo-
gique presque identique, flore et faune analogues.
Nouvelle-Hollande. On peut comparer cette île im-
mense à un continent ; elle présente, comme l'Afrique,
une masse de terre sans échancrure ; vers le nord seule-
ment, au golfe de Garpentarie, le cap York s'avance en
péninsule et la rapproche de la Nouvelle-Guinée, dont
elle n'est séparée que par le détroit de Torrès encombré
de petits îlots et d'écueils dangereux. Ce continent aus-
tral se trouve situé, dans l'hémisphère sud, du 11^ de-
Indes et à Madagascar. Ce peuple s'améliore à mesure qu'il s'éloigne
de son foyer, lequel paraît être aux Nouvelles-Hébrides ; il gagne
en stature, en grâce, en force, en se mêlant à la race olive, comme
on peut s'en convaincre aux Fidgi et dans tous les lieux où il y a
des métis. » Op. cit., t. II, p. 25.
(1) Tous les navigateurs ont admiré, à l'époque de la découverte
des différents archipels de la Polynésie, ces grandes pirogues qui
portaient de cent à cent vingt hommes et qui n'étaient pas moins
remarquables par leur solidité que par l'élégance de leur con-
struction. C'était dans ces embarcations que ces hardis insulaires se
lançaient dans la haute mer et parcouraient de très-grands espaces
à la faveur des brises constantes. — Suivant A. Moërenhout, il est
très-possible que des pirogues aient été poussées par les vents d'une
île à l'autre, depuis les plus rapprochées du continent américain
jusqu'aux plus occidentales et même jusqu'à Madagascar, soit par
les alises qui régnent six mois de l'année, soit par les moussons
qui, à leur tour, régnent six autres mois et qui facilitent la naviga-
tion des îles Malaises aux terres les plus reculées vers l'ouest. (Voir
op. cit., t. II, p. 250.)
364 CHAPITRR HT.
gré de latitude au 45% c'est-à-dire dans les zones les
plus tempérées, tant au delà qu'en deçà du tropique du
Capricorne. Il mesure plus de 640 lieues marines du
nord au midi, et 760 avec son annexe la Terre de Diémen.
Sa largeur, d'orient en occident,est d'environ 800 lieues.
La faune ornilhologique de la Nouvelle-Hollande se
compose d'espèces particulières à cette région, mais
appartenant à des genres de l'ancien continent, et d'un
plus grand nombre d'autres presque tous australiens.
— Ainsi, dans l'ordre des passereaux fissiroslres, tous
les podarges et les segotlièles sont originaires de ces
contrées, qui possèdent aussi leurs hirondelles. —
Dans la famille des alcyonides, le genre dacelo ne se
compose que d'oiseaux de cette région. — Les passe-
reaux ténuirostres y sont représentés par des ptiloris
et des épimaques,, superbes oiseaux de la famille des
proméropidées, au plumage à reflets changeants, de
même que lesarachnothères et lesdicées de la Nouvelle-
Guinée et de Waigiou.
Parmi les méliphagines, les myzomèles, les entomo-
philes^ les glyciphiles, les acanthorhynques, les méli-
phages, les philédons, les manorhines ou philanthes et
lesmélilhreptes, au nombre de plusde soixante espèces,
sont des oiseaux australiens ou polynésiens. Les zosté-
rops, répandus dans la Malaisie, l'Océanie et l'Afrique
australe, ont une dizaine de représentants dans la Pa-
pouasie et la Nouvelle-Hollande. — Les sittèles appar-
tiennent en grande partie aux mêmes contrées. — Dans
cette tribu des passereaux ténuirostres, plusieurs orni-
thologistes rangent, à l'exemple de Guvier, la lyre, qui
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 365
peut passer pour un des oiseaux les plus rares ; mais, à
mon avis, la lyre serait mieux placée parmi les galli-
nacés. Son élégante queue, gracieusement relevée,
imite assez bien l'instrument des anciens Grecs. Cette
belle espèce a été trouvée dans la Nouvelle-Galles;
Gould en a cité deux autres qui ne sont peut-être que
des variétés qu'on a voulu dédier à la reine Victoria et
au prince Albert ; l'une habite les rives de Richemond
et l'autre les environs du Port-Philippe(l). — Lesortho-
nyx sont aussi des oiseaux remarquables, dont on ne
connaît que quatre espèces australiennes (2).
La tribu des passereaux dentirostres compte, à la
Nouvelle-Hollande et dans les terres voisines, un grand
nombre d'espèces de la famille des luscinides (3). —
Parmi les sylvins, les séricornis et les acanthizes rem-
placent dans cette région nos roitelets d'Europe. Les
saxicoliensy offrent des types particuliers (4). — Les
turdoïdes y sont peu nombreux ; mais parmi les pycno-
tides, tous les cinclosomes sont australiens. — Les
artamides et les oriolides y sont représentés par des
oiseaux rares : le loriot vert et le flavicincte de la Nou-
velle-Hollande, le strié de la Nouvelle-Guinée, le doré
de Waigiou et le séricule prince régent, au plumage
velouté, noir et jaune d'or. — Dans les muscicapidées,
monarques, myiagraires, rhipidures et campephages,
(t) Menura lyrata, Lath. [Menura superba, Davies.) — Menura
Alberti et M. Victoriœ, Gould.
(2) Deux espèces de la Nouv.-Holl. et deux de la Nouv.-Zélande,
(3) Les calamanthes, les malures, les cyncloramphes, sont presque
tous des oiseaux d'Australie.
(4) Dans les genres petroica, drymodes, et origma, composés
d'une trentaine d'espèces.
366 CHAPITRE III.
constituent l'élite de celte famille, et dans les laniadées,
colluricincles, cractices, oreoices, falconcules, parda-
lotes, pachycépliales, eopsaltries, sont autant de types
propres à cette région.
La Nouvelle-Hollande possède aussi ses perroquets
spéciaux ; la majeure partie des platycerques, plusieurs
trichoglosses, les cacatoès calyptorhynques lui appar-
tiennent exclusivement, de même qu'à la Tasmanie les
pezopores ou perruches ingambes.
Parmi les colombes australes ou colombines, on y
remarque la magnifique, la leucomèle, la lopholaime
antarctique, l'humérale, la macquarie, la phasianelle^
les gourines ou colombi perdrix et plusieurs autres
belles espèces, telles que la lophote, la pétrophasse,
l'élégante et l'histrione.
Lescasoars de la Nouvelle-Hollande diffèrent de ceux
de la terre des Papous : on en connaît deux espèces,
dont une, le parembang, est la seule qui jusqu'ici ait été
apportée en Europe (l). — Parmi les autres gallinacés,
les talegalles et les alectholies, de la famille des méga-
podes, comptent plusieurs espèces australiennes, ainsi
que les turnix et les coturnix.
Cette faune variée a aussi ses échassiers ; des œdic-
nèmes, deshuîtriers, des pluviers, des hérons, la cigogne
australe, la spatule aux pieds rouges et la mélanorhynque,
des barges, des chevaliers, des raies, des crex et des
(1) Ces grands gallinacés, dont on a fait un genre dans la famille
des struthionés, sont le dromiceius Novœ-Hollantlise ,La.th, ou parem-
bang des Australiens et le dromiceius irronatus^ Barth. — Ces oi-
seaux se sont retirés aujourd'hui dans l'intérieur, au delà des
montagnes Bleues, à mesure que la colonisation a étendu son do-
maine.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 367
gallinules. — Les rivages de l'Australie nourrissent
plusieurs palmipèdes des plus curieux : un anhinga,
l'hydrobate à fanon. Le cygne noir et l'oie céréopse sont
aussi deux espèces de cette singulière contrée, et leur
récente acclimatation dans plusieurs parties de l'Europe
tempérée nous fait espérer le même succès pour les
dendrocygnes, les canaroies, le canard radjah et les
tadornes de la Nouvelle-Hollande, dès qu'on voudra en
tenter la conquête.
Ainsi l'Australie en général, dont la Nouvelle-Hollande
constitue le grand centre, est comme un monde à part
où tout est étrange et bizarre sous le rapport ornitho-
logique, de même que sous bien d'autres: flore et faune
exceptionnelles, race humaine sui cjeneris, arbres prodi-
gieux, les uns d'une grandeur colossale, d'autres d'un
aspect tout nouveau; oiseaux gigantesques, cygnes noirs,
perroquets blancs, et parmi les quadrupèdes, des mar-
supiaux qui se distinguent de tous les mammifères con-
nus par leur singulière organisation ; enfin, pour com-
plément, un animal paradoxal, au corps velu et à bec
de canard, V ornithorynque, une ambiguïté comme un
trait-d'union entre l'oiseau et l'amphibie.
Ce caractère original, cette hétérogénéité dominante
chez tous les êtres organisés qui peuplent l'Australie,
ont suggéré récemment à un de nos savants géologues
une hypothèse des plus audacieuses, en considérant la
Nouvelle-Hollande comme un débris d'une grande
masse cosmique tombée de l'espace céleste, astéroïde
dévoyé et d'un volume égal, sinon supérieur, à celui de
la lune. Dans ce grand cataclysme « la situation cos-
I. - 24
3G8 CHAPITRE III.
mographique de la terre se trouva brusquement modifiée.
Le choc et le poids de cette énorme muasse rompirent
Véquilihre d'alors, Vaxe du globe changea de place et ce
qui était les pôles se trouva transporté tout à coup sous
d'autres latitudes ( I ) . . . » M. A. Dufresne assigne à l'en-
vahissement de cet astéroïde et à l'apparition subite du
continent australien sur notre planète, l'époque de la
disparition du continent préhistorique de l'Atlantide
situé exactement aux antipodes de l'autre et ayant dû
éprouver, par contre-coup, les épouvantables effets de
cette catastrophe. — M. Dufresne développe son hypo-
thèse et essaie d'expliquer, par une origine extra-ter-
rienne, les caractères étranges de la flore et de la faune
australiennes, en admettant toutefois que la vie animale
et végétale puisse exister sur d'autres globes que le
nôtre et que deux masses planétaires se rencontrant, se
disloquant ou se soudant entre elles, conservent néan-
moins chacune leur physiologie propre^ leur flore, leur
faune, leur humanité, ce qui nous paraît fort douteux.
— Quoi qu'il en soit, selon l'éminent géologue, la Nou-
velle-Hollande et ses annexes ne seraient que les débris
d'un autre monde, ses types organiques n'auraient pas
pris naissance sur notre terre et la race de ses primitifs
habitants descendrait d'un Adam d'une autre planète,
sortie des mains du même Créateur. Cette dernière opi-
nion de l'auteur que je cite est la seule, bien entendu,
que je partage avec lui.
Papouasie ou Nouvelle-Guinée et îles adjacentes. Cette
(1) Voir Bulletin de la Soc. de Géogr. de Paris. Février 1872, Un
chapitre préliminaire d'éthnograpiiie océanienne par A. Dufresne.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 369
grande terre de la Papouasie a 640 lieues de prolon-
gement du N.-E. au S.-O. ; son extrémité septentrionale
est presque sous l'équateur, dont elle s'éloigne de deux
degrés et demi dans la direction du sud, position géo-
graphique qui la place, du côté du nord, très-près des
Moluques, auxquelles la rattachent l'île de Waigiou située
sous la ligne et plusieurs petits îlots. Son climat est à
peu près celui de l'archipel voisin, sa flore est presque
la même et sa végétation n'est pas moins luxuriante.
C'est encore la région des épices ; le muscadier et
d'autres arbres précieux croissent spontanément dans
ses belles forêts, et sa faune ornithologique, outre ses
espèces australiennes et celles qui lui sont propres, en
compte un certain nombre de la Malaisie orientale.
Parmi les oiseaux exclusifs à cette contrée, dont
quelques parties de la côte seulement ont été explorées
dans diverses expéditions scientifiques, la nature lui a
réservé les plus beaux : les paradisiers, qui n'ont été
rencontrés jusqu'à présent que dans ce grand centre de
la Papouasie et dans les îles qui en dépendent. Les plus
remarquables sont le rouge sanguin, le superbe, le six-
filets, le magnifique et les manucaudes ou astrapies qui
forment une section à part, dont quelques espèces ha-
bitent les îles indiennes. — Ces paradisiers changent
de districts suivant la saison ; les femelles se réunissent
en troupes sur les arbres les plus élevés pour appeler
les mâles, qui sont polygames et vivent, à la manière
des gallinacés, avec une quinzaine de celles qui com-
posent leur sérail. — Le naturaliste Lesson étudia les
mœurs de ces beaux oiseaux pendant ses voyages d'ex-
370 CHAPITRE III.
ploration avec la corvette la Coquille^ et voici en quels
termes il raconte ses premières impressions à la vue des
paradisiers: « .... à peine avais-je fait quelques cen-
« taines de pas dans ces vieilles forêts, filles du temps,
c dont la sombre profondeur est peut-être le plus ma-
« gnifique spectacle que j'aie jamais vu, qu'un oiseau de
« paradis frappa mes regards ; il volait avec grâce et
« par ondulations ; les plumes de ses flancs formaient
« comme un panache aérien qui ressemblait à un bril-
«; lant météore. Surpris, émerveillé, éprouvant une
<( jouissance inexprimable, je dévorais des yeux ce
« superbe oiseau ; mais mon trouble fut si grand que
« j'oubliais de le tirer I > — Ces oiseaux sont à
peu près de la taille de nos geais; les mâles se tiennent
toujours cachés dans le feuillage des grands arbres et
s'effraient du moindre bruit; les femelles, au contraire,
ont des mœurs moins solitaires, mais leur plumage n'a
rien de bien séduisant. En général, les paradisiers mâles
portent sur les flancs cette longue touffe de plumes
soyeuses qui fit l'admiration de Lesson et qu'ils peuvent
étaler à volonté comme une auréole. La queue est ornée
de deux rectrices allongées en brins grêles. Ces oiseaux
voyagent par petites troupes quand ils changent de can-
tonnements et ils ont toujours un mâle qui sert de guide.
Ils volent ordinairement contre le vent et s'élèvent dans
les régions supérieures de l'atmosphère lorsque la tem-
pête les surprend en route. Ils ont grand soin de leur
plumage qu'ils ne cessent de lisser à chaque instant;
leur coquetterie est extrême et il n'est pas d'oiseau qui
semble plus fier de sa beauté. (Brehm.)
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 371
Les astrapies attirent aussi l'attention par leur su-
perbe plumage : l'incomparable ou pie de paradis est
une des espèces décrites par Lesson : « Peindre cet
« oiseau éclatant n'est pas chose facile, dit-il ; sa queue
« étagée est trois fois plus longue que le corps ; sa tête
« est entourée de deux bouquets de plumes fournies,
« s'étalant en éventail, celles de la gorge s'avancent
« sous le bec comme une barbe épaisse. Le dos, le de-
ce vant de la gorge, la queue sont d'un noir irisé métal-
« lique, passant au violet,, selon le jeu de la lumière,
a Un collier de rubis, reflétant des teintes orangées, se
« dessine sur la poitrine et remonte vers la tète comme
« un cordon de chevalerie ; le ventre et tout le dessous
« du corps sont d'un vert bronzé sévère ; des reflels
« irisés brillent sur les flancs, et du derrière du cou
« jusqu'au dos on voit chatoyer des plumes écailleuses
« d'un vert d'émeraude. »
Le mino Dumont, parmi les eulabes, est encore une
espèce voisine des paradisiers, qu'on cite comme une
des plus rares de ces terres lointaines. Sa tête est cou-
verte de papilles vermiculées d'un jaune orange et sa
livrée est des plus remarquables par la variété des cou-
leurs.
Les forêts de la Papouasie nourrissent de beaux
loriots, des ptilonorhynques, des myagraires, des aégi-
thines, des monarques, des campephages et beaucoup de
laniadées dans les genres choucaris, cassican, coUu-
ricincle, pachycéphale. Citons surtout le cassican chaly-
bée, au superbe plumage, et dont les habitudes sont celles
des corbeaux et des pies-grièches et qui tient un peu des
372 CUAPITRE III
paradisiers par la robe ; le phonygame de Keraudren,
oiseau d'une rare beauté, de la grandeur d'un merle, au
manteau noir-verdâtre, la tête ornée de deux huppes
flottantes ; la pie-grièche capgris, la mélanure et la pie-
grièche karou de la Nouvelle-Irlande, décrite par Les-
son. Mentionnons aussi les alcyonées australiennes qui
fréquentent les côtes des divers archipels de la Papouasie,
le mérops bleu, l'épimaque blanc, plusieurs arachno-
thères, des dicées et diverses espèces de méliphages.
L'ordre des grimpeurs se fait distinguer à la Nou-
velle-Guinée par les espèces les plus curieuses ; il nous
suffira de citer en passant divers hétéroramphes et cu-
culés , le scythrops présageur, de beaux coucals
{centropus)y au plumage à reflets changeants, le menebiki,
legolialh, le violacé, dont les autres congénères habitent
la Nouvelle-Hollande et les lies de la Malaisie. — Parmi
les perroquets, on y trouve des loris, des trichoglosses,
des cacatoès et le microglosse noir. Cette contrée abonde
aussi en colombes particulières ; les gallinacés nous
offrent le casoar à double caroncule, oiseau massif, de
la taille d'une autruche, et enfin les talegalles, ces
espèces de perdrix australiennes qu'on est parvenu à
acclimater en France (1).
(1) Les talegalles, qu'on croyait d'abord n'appartenir qu'à la
Nouvelle-Guinée et dont on ne connaissait qu'une espèce, le talegalle
Cuvier, se rencontrent aussi sur plusieurs points de l'Australie. —
Le talegalle Lathani, introduit récemment en France, s'y est partaite-
ment acclioiaté. On peut déjà considérer cette espèce comme une
nouvelle conquête due à la persévérance de M. Gornely, qui possède
aujourd'hui des talegalles élevés en liberté dans son parc de Beau-
jardin (Tours). Ce sont des oiseaux polygames, de la grosseur des
pigeons, qui ne couvent pas leurs œufs et les confient à la chaleur
produite par la fermentation, après qu'ils ont été déposés dansle
terreau humide. Voy. Bull, de la Soc. d'acclim. Paris, novem. 1871.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 373
Nouvelle-Zélande. On trouve dans cette grande terre,
qui ne compte pas moins de dix-huit degrés de prolon-
gement du nord au sud, beaucoup d'oiseaux australiens,
entre autres Vapterijx maxima de Verreaux et deux
autres espèces (1) non moins étranges qne les gallina-
cés gigantesques de la Nouvelle-Hollande et de la terre
des Papous. Ainsi nous voyons se reproduire dans la
même région ornithologique ces grands moules qui rap-
pellent les créations du monde primitif. — Du reste, la
plupart des familles d'oiseaux qui composent la faune
de la Nouvelle-Zélande nous offrent des espèces dont
les types sont presque tous australiens. Parmi les ra-
paces, l'hypotriorchis (2) de Forster et l'hypotriorchis
brun de Gould, espèces de faucons, sont représentés
dans la Tasmanie par Vhypoiriorchis limatuSy et ces
deux grandes îles que sépare le détroit de Cook, malgré
leur éloignement de l'Australie centrale, possèdent des
chouettes qui ressemblent aux jéroglaux de la Nouvelle-
Hollande. — Les alcyonées présentent le même carac-
tère d'analogie ; ici ce sont des alcyons et là des ceyx
ou des alcedinides (3). — Parmi les sittées, on remarque
(l) Aptéryx australis, Shaw (Novge-Zelandiae, Less,) — Aptéryx
mantelln, Barth. et A. Oweni, Gould.
j2) Jeracidea Novae-Zelandiœ, Gould,
(3) Nouvelle-Zélande : Halcyon vagans. — H. sacra. Steph. (Todi-
ramphus sacer, Less.) — H. cinnamomina, Sw. et H. sancta, Vig.
et Horsf.
Nouvelle-Hollande : Halcyon sancta. — H. sordida, Gould. —
H. pyrrhopygia, id. — H. macklayi, Jard.— H. flavirostris, Gould.
— Dacelo giyas, Bodd. — D. leachi, Lath.
Nouvelle-Guinée : Ceyx solitaria, Tem. — C. lepida, id. — Bacelo
gaudichaudi, Quoy et (j. — D. macrorhynclia. Less. — Tanysiptera
galatea. — R. Gr. — T. nympha, id. et T. Rosembergii, Kaup. —
Halcyon iiigrocyanea, Wall. ~ H. saurophaga, Gould, et H. torotoro,
Less.
374 CHAPITRE III.
des acanlhisittes qui ont de grands rapports avec les
sittèles de l'Australie, et l'on peut établir aussi certains
rapprochements entre les orlhonyx et les menures du
Port-Philippe. — Les sturnines des grands archipels
indiens y sont remplacés par des créadions et des hété-
roloches. L'échasse à plumage noir, les gallirolles ou
ocydromes sont des échassiers australiens qu'on ren-
contre à la Nouvelle-Zélande. Il en est de même des
palmipèdes qui comptent dans ces contrées lointaines
diverses espèces de cormorans. Enfin, parmi les grim-
peurs, la Nouvelle-Zélande possède des perroquets pla-
tycerques (l) comme on en voit en Australie et dans la
Papouasie. Les seuls types exclusivement néo-zélan-
dais, parmi les psittacides, seraient les nestors et les
strigops, et dans les corvidés, les callœas. — Les co-
lombes muscadivores de Lesson, qui habitent les
Moluques et les forêts de la Nouvelle-Guinée, ont aussi
un représentant à la Nouvelle-Zélande, c'est Vargetrœa
de Forster (carpophaga Novae-Zelandise, G.-R. Gray).
RÉGION POLYNÉSIENNE OU OCÉANIQUE.
XXYIIL
L'ornithologie de la plupart des archipels disséminés
sur le grand océan équinoxial offre des ressemblances
avec celle de l'Australie et des régions indo et austro-
(1) Platycercus Novœ-Zelandiœ, Sparm. — P. Cookii, R. Gr. —
P. awHcepSf Kuhl. — P. pacificus, Forst., et Platycercus albinns,
Buller.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 375
malaises. Ces analogies se font remarquer avec les
mêmes caractères dans toute la Polynésie : au nord, dans
le voisinage du tropique du Cancer, depuis l'archipel
Magellan jusqu'aux Sandv^ich ; plus bas, aux îles Ma-
riannes, aux Carolines, à l'archipel Marshall et aux
îles Radack ; puis sous l'équateur, à l'archipel Gilbert.
- Ces mêmes ressemblances s'observent d'île en île,
dans l'hémisphère sud_, sur tout le vaste espace compris
depuis l'équateur jusqu'aux îles Kermadée, par 30" de
latitude australe (îles des Amis, de Samoa, de Gook,
de Touboaï, de la Société, de Pomatou et des Mar-
quises).
Aux îles Fidji, situées sur les limites orientales de
l'Australie, on commence à voir des arbres à épiées et
quelques oiseaux qui rappellent ceux des Moluques, de
la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Hollande. « Tout
y porte le caractère distinctif d'un changement qui de-
vient plus positif à mesure qu'on s'avance vers l'ouest, »
a dit Moërenhout. G'est aussi l'extrême limite de l'ex-
pansion de la race noire aux cheveux crépus (Papouas)
et de celle de beaucoup d'oiseaux australiens.
Aux îles Garolines, qui s'étendent vers l'ouest jusqu'à
neuf degrés environ des Philippines, on a rencontré
des oiseaux de l'Indo-Ghine, et entre autres le coq et la
poule ne différant en rien de nos espèces de basse-cour.
La présence de ces gallinacés a été constatée par les
premiers navigateurs qui visitèrent l'île d'Oualan^ et,
chose remarquable, les naturels ignoraient que ces oi-
seaux fussent bons à manger. (Lesson.) L'archipel des
Garolines et d'autres îles de l'océan Pacifique possèdent
376 CHAPITRE m
plusieurs espèces de pigeons et de tourterelles, des pti-
lopes d'Australie et de la Malaisie, la colombe océa-
nique, la muscadivore des Moluques orientales et de la
Nouvelle-Guinée, la colombe macquarie, la géante et
beaucoup d'autres.
Les alcyonides les plus rares fréquentent toute la
Polynésie; certaines îles, séparées des autres groupes
par d'immenses étendues de mers, offrent des faunes
analogues, tandis que quelques-unes possèdent des
espèces qu'on ne trouve pas ailleurs. Ainsi, on ren-
contre aux Sandv^ich des proméropidées (1), des lania-
dées (2), des éopsaltries (3) propres à ces îles, tandis
qu'aux Fidji, à Tonga, dans l'archipel Salomon et à
Samoa, ce sont des pachycéphales et des lamprotornis,
de même qu'à Pelew, aux îles des Larrons et aux Caro-
lines.
Les îles de la Société et notamment celle d'OTaïti se
font remarquer par leurs colombes et leurs tourte-
relles (4) ; c'est à O'Taïti et à Borabora qu'habite le
todiramphe sacré (5), Vo'totaré des insulaires, dont ils
font hommage au dieu Oro. Des variétés de cette cu-
rieuse espèce se rencontrent dans plusieurs îles de la
mer du Sud, depuis les Sandwich jusqu'aux Fidji.
(1) Drepanis pacifica, Tem. — D. cocdnea, Gm. — D. elisiana,
R. Gr. (des îles Sandwich). — !). Madotti, MûlL, des îles Salomon.
(2) Colluridnda sandwichensis, Mùll. (Glaïlensis, Cass). — Pachy-
cepha orioloides, Pucher, des îles Salomon. — P. ideroîdes, Peach et
P. melanops, Pucher de Tonga.
(3) Eopsaltria sandwidiensis, Lath.
(4) Ptilopus viridissimus^ Tem. — P. purpuratus, Gm. — Carpo-
phaga auroreœ, Peach. - C forsteri, Wagl. — C. Crithroptera , Gm
et le Bidunculus strigirostris des îles des Navigateurs. .
(5) De la famille des méropidées de Lesson (alcedinides de
R. Gr.).
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 377
Les eurylaimes, les pomarées (1) et diverses mya-
graires (seisures et rhipidures) appartiennent à cette
région, ainsi que beaucoup de méliphagines (myzoraèles,
entomophiles, anthochères, méliphages, philédons et
zostérops).
Ces îles de l'Océanie nourrissent des perruches pla-
tycerques^ des loris, et parmi les autres psittacides^ le
trichoglosse pygmée d'O, Taïti et le perroquet hétéro-
clite des îles Salomon.
Une anomalie curieuse a été remarquée par Moëren-
hout : on ne rencontre dans ces îles presque aucun
petit passereau aux couleurs brillantes, comme dans la
plupart des terres de cet hémisphère. <c Les petits oi-
seaux, dit-il, s'y distinguent bien plus par la grâce de
leurs chants que par la beauté de leur plumage. »
Les autres ordres sont peu nombreux dans la région
polynésienne, qui n'est fréquentée que par des courlis,
des pluviers et des hérons. On ne trouve guère de
gallinacés qu'aux Garolines et l'aigle océanique ne se
montre que de loin en loin.
Tous ces archipels auront sans doute leurs oiseaux
sédentaires et leurs espèces voyageuses, et il est à pré-
sumer que la présence des mêmes oiseaux dans des îles
séparées par d'immenses distances et situées d'une
extrémité à l'autre de l'océan Pacifique sera due aux
migrations qui doivent s'opérer d'île en île du N.-E. au
S--E. et vice versa, aux époques des vents généraux
alternant avec les moussons, pendant six mois de l'an-
(l) Pomarea, espèce de gobe-raoLiche (monarque) qu'on trouve à
0' Taïti, à Tonga, aux Marquises et aux Garolines.
378 CHAPITRE III.
née, sur toute l'étendue de cette vaste mer. — Les natu-
ralistes voyageurs qui fixeront leurs observations sur
ce point intéressant de rornithologie polynésienne
pourront nous dire si nos doutes doivent prendre place
parmi les faits bien constatés.
RÉGIONS ARCTIQUE ET ANTARCTIQUE.
XXIX.
Les régions arctique et antarctique embrassent cha-
cune les mers et les terres voisines des deux pôles, à
partir du 60® degré de latitude boréale et australe; leurs
faunes sont moins variées que celles des autres parties
du globe, car bien peu d'oiseaux peuvent supporter
l'excès de température de ces climats.
La région arctique comprend tout l'océan Glacial, le
Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Nouvelle-Sibérie,
presque toute la Norwége et le nord de la Suède, le
golfe de Bothnie, tout l'extrême nord de la Russie euro-
péenne et asiatique, la mer de Behring, l'Amérique
russe, les contrées les plus septentrionales du nouveau
continent, le Groenland et l'Islande. — Il est des oi-
seaux hyperboréens qui étendent leur aire de circulation
jusqu'à la mer d'Okhotsk, sur les côtes du Kamtschatka
et des îles Aléoutiennes, en Asie, et dans la baied'Hud-
son, en Amérique. Ainsi, sur notre continent, la Lapo-
nie, la Sibérie orientale, le pays des Samoyëdes et des
Kourikes appartiennent à cette région, qui embrasse
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQDE. 379
sur le nouveau continent toutes les contrées habitées
par les Esquimaux.
L'autre région comprend l'océan Glacial antarctique,
vaste mer sur laquelle on ne connaît encore que quelques
petites îles perdues au milieu d'immenses solitudes, et
des apparences de côtes d'une certaine étendue, que
d'audacieux explorateurs ont aperçues et relevées, mais
dont d'énormes banquises défendent les approches.
C'est sur ces mers solitaires, sur ces terres désertes et
presque inabordables que vivent les albatros, les apté-
nody tes ou manchots; plus bas, vers le 60® degré, les
oiseaux aquatiques qui fréquentent la Terre de Palmer,
les Nouvelles-Shetland et les Orcades australes, étendent
leurs excursions aéronautiques jusqu'au 52* degré de
latitude sud et viennent nicher aux Malouines, à la Terre
de Feu, dans les environs du cap Horn, sur les côtes
du détroit de Magellan et de la Patagonie. Ce sont,
outre les albatros et les manchots, les sphénisques, les
eudyptes ou gorfous (1), les chionis ou pigeons blancs
et les stercoraires antarctiques. On y rencontre aussi
des goélands, des sternes des îles Falkland, le prion ou
pachyptile tourterelle, des pétrels, les oies magella-
niques, les canards huppés des Malouines et le pélica-
noïde Berard des mêmes parages.
Les oiseaux des mers arctiques sont les brachy-
ramphes des îles Aléoutiennes et les oies du Kamtschatka,
le rissa ou cheimonea kotzebuë (laridée), le brachy-
rhynque, autre espèce de goéland de la mer de Behring,
(.1) Eudyptes catarractes, chrysolopha, antarctica^ antipoda, ma-
gellanica et Adelise.
380 CHAPITRE m.
les stercoraires du Spitzbcrg et les pagophiles du
Groenland. On rencontre surtout dans ces mers les guil-
lemots, les macareux et les pingouins de l'océan Gla-
cial, les plongeurs, les grèbes et les cephus ou co-
lymbes, le sterne hirondelle, le canard pénélope ou
groënlandais, l'eider du Labrador, les oies de la Sibérie
et d'autres palmipèdes hyperboréens. — Les cygnes
des contrées les plus septentrionales du continent amé-
ricain peuplent ces régions. — Sur ces rivages glacés
se montrent divers échassiers : le phalarope platy-
rhynque de la baie d'Hudson et de la Sibérie, quelques
courlis, des lobipèdes, des bécasseaux, des tantales,
des pluviers, l'huîtrier noir des Kouriles et la bécasse
lapone.
Dans les autres ordres d'oiseaux, on y remarque
l'aigle du Groenland (1), le gypaète de Sibérie, le hibou
du Kamtschatka, le harfang des neiges et la chouette
épervière. On y voit aussi des mésanges (2), des bou-
vreuils, quelques fringilles (3), le pic arctique et le
sibérien, plusieurs lagopèdes (4). Mais dans l'une
comme dans l'autre de ces tristes régions, les oiseaux
les plus nombreux, c'est-à-dire ceux qui impriment aux
terres et aux mers polaires leur cachet particulier, sont
ces palmipèdes spécialement aquatiques, qu'on ne ren-
contre que dans ces hautes latitudes, et quelques oiseaux
(1) Ualliaètm albicilla, L.
(2) Parus kamtschathensis et Parus picyaneus de Sibérie.
(3) Parmi lesquels on remarque le crucirostre des sapins, qui
habite les deux continents et a été vu en Laponie et au Groenland.
(4) Lagopus albus, Gm. — Lagopus mutus, Leatli. — Lagopus ru-
pestris^ Gm. et Lagopus hemileucurus, Gould.
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITUOLOGIQUE. 381
pélagiens et grands voiliers, qui peuvent braver les
tempêtes et franchir l'espace pour aller chercher un abri
dans des parages moins tourmentés.
XXX.
Je n'ai pas eu la prétention, dans ce simple aperçu,
de présenter la faune complète des différentes régions
ornithologiques ; il m'a suffi d'en tracer les cadres que
d'autres sauront mieux remplir. J'abandonne donc les
régions polaires et ne pousse pas plus loin ma longue
exploration. Il me tarde de reparler encore de nos oi-
seaux de France, cette terre des chanteurs, mère-patrie
où mes souvenirs me ramènent sans cesse et que j'ai
quittée, hélas ! sans espoir de retour. Transportons-
nous du moins par la pensée des extrémités du globe
vers le pays natal.... Je crois déjà entendre d'ici les
doux gazouillements de ces chantres ailés que chaque
année le printemps nous ramène Heureux oiseaux,
qui ne s'éloignent de la terre chérie que pour y revenir !
DIGRESSION
POUR SERVIR D'ÉCLAIRCISSEMENT AU CHAPITRE ANTÉRIEUR SUR LES
RÉGIONS MALAISE, AUSTRALIENNE ET POLYNÉSIENNE.
L'unité d'une race qui s'est répandue dans toutes les
îles de l'océan Pacifique a été reconnue par la plupart
des voyageurs naturalistes qui se sont occupés d'ethno-
graphie et de linguistique. M. J.-A. Moërenhout, dans
la première période de ce siècle, a traité cette ques-
tion (1) avec toute l'autorité d'un observateur versé
dans la connaissance des peuples qu'il avait fréquentés
pendant six années de séjour dans plusieurs de ces îles
pélagiennes, et après six autres années de voyages dans
un grand nombre d'archipels de ces mers.
Le peuple polynésien, selon lui, constitue une race
autochthone qui ne descend d'aucune autre ; son foyer
primitif a été peut-être sur un continent qu'il suppose
avoir existé à l'est de la mer Pacifique. Le peuple poly-
nésien habite aujourd'hui toutes les îles du grand
(1) Voyage aux îles du grand Océan, par J.-A. Moërenhout,
consul général des Etats-Unis aux îles Ccéaniennes. — 2 vol. Paris,
1837. (Arthus Bertrand, édit.)
ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 383
Océan, depuis l'île de Pâques jusqu'à Tongatabou, et
de la Nouvelle-Zélande aux Sandwich (Haw<iii). L'état
de civilisation dans lequel 'les premiers navigateurs le
trouvèrent, devait se rattacher à une époque très-anté-
rieure à la grande révolution géologique qui a formé
les îles qu'il occupe aujourd'hui.
M. Moërenhout fait d'abord observer que les vents
d'est soufflent avec prédominance sur tout l'océan
Pacifique au moins huit mois de l'année. Ces vents com-
mencent à se faire sentir à une centaine de lieues, dès
qu'on s'éloigne des côtes d'Amérique, et continuent
jusqu'à l'extrémité occidentale de cette immense mer.
Les vents variables ne régnent guère que par intervalle,
de décembre en mars, et ne s'étendent pas beaucoup
vers l'est.
Or, si, dans la question d'origine des peuples de l'O-
céanie et des influences qui ont pu résulter de leurs rap-
ports, on fait intervenir les migrations qui ont dû s'o-
pérer, il paraît invraisemblable que les populations de
l'orient indien, comme les Malais par exemple, aient
pu lutter contre les vents et les courants contraires,
avec leurs frêles embarcations^, pour remonter une
étendue de mer qu'on peut estimer à plus d'un tiers de
la circonférence du globe. Il n'est pas plus probable que
les habitants actuels de la Polynésie soient venus de
l'ouest, ou qu'ils soient partis du continent américain.
Mais tout en combattant ces opinions, M. Moërenhout
pense qu'il a dû exister d'anciennes relations entre les
Malais et ces insulaires. Cette croyance^ qui est presque
pour lui une certitude, le conduit à une conclusion
I. 25
384 CHAPITRE III
toute nouvelle sur l'origine de ces populations océa-
niennes. Loin de voir en elles les descendants des Ma-
lais, comme les ont considérées plusieurs ethnographes,
il reconnaît plutôt dans les Malais les descendants des
Polynésiens. Les Malais ne lui semhlent pas être les
aborigènes des îles qu'ils habitent ; ils les auront con-
quises sur les différentes races encore concentrées sur
plusieurs points de ces archipels.
Il est probable, selon M. Moërenhout, que deux na-
tions distinctes ont occupé autrefois les terres polyné-
siennes, depuis les plus orientales jusqu'au continent
asiatique. La première, de couleur olive, et distinguée
par la beauté des formes, se retrouve encore sans
grandes altérations tant sous le rapport du langage que
sous celui des mœurs et de la physionomie ; elle ne
commence à présenter des différences marquantes qu'en
s'avançant plus à l'ouest, où elle perd de sa beauté ori-
ginaire pour passer à une teinte plus foncée, à mesure
qu'elle s'éloigne de son centre et qu'elle se mêle avec
l'autre race. Celle-ci, noire et difïorme, se présente
d'abord aux îles Fidji, s'étend de là jusqu'à la Nouvelle-
Hollande et dans laPapouasie : elle occupa la Nouvelle-
Zélande ; on la retrouve aux îles malaises et elle habite
encore Madagascar. « Cependant, dit Moërenhout, ce
peuple, qui n'est ni laid, ni difforme, partout où il est
resté sans mélange, s'améliore à mesure qu'il s'éloigne
de son foyer, lequel parait être aux Nouvelles-Hé-
brides; il gagne en stature, en force et en intelligence
en se mêlant à la race olive, comme on peut s'en
convaincre dans toutes les îles où l'on rencontre
DIGRESSION. 385
des métis (aux Fidji et dans les îles adjacentes). »
Les Malais, pour M. Moërenhout, comme pour
d'autres anthropologistes qui ont écrit avant ou après
lui, présentent tous les caractères d'une race hybride
des plus mélangées. On a peine à retrouver dans leur
physionomie les traces d'un type primitif; leur langage
varie autant que leurs traits. Les habitants de la
presqu'île de Malacca, des îles de Sumatra, de Java, de
Bali, diffèrent entre eux et ne se rapprochent guère que
par les mœurs et l'idiome. Ces mêmes différences s'ob-
servent aux Célèbes, dans plusieurs districts de Bornéo
où le langage, les coutumes comme la coloration de la
peau, offrent des variations notables. D'autres altéra-
tions encore se font remarquer à Mindanao et dans les
archipels voisins, et des observations analogues ont été
faites aux Philippines. — Dans les îles habitées par les
Polynésiens, au conlraire, les traits et le langage des"
indigènes ont invariablement conservé leur unité, et
cette remarque semble venir à l'appui de l'opinion
accréditée, que ces innombrables archipels ont appartenu
à un grand continent d'où est sorti ce peuple devenu
insulaire et qui a conservé, avec sa langue mère, la
pureté de son origine.
Quelles que soient les causes qui ont motivé la diffu-
sion de la race polynésienne sur cette vaste étendue de
mer, il est à présumer, d'après la théorie de M. Moëren-
hout (et les traditions semblent la confirmer), que ces
populations rencontrèrent dans leurs migrations, en
s'avançant vers les terres occidentales, le peuple de race
noire avec lequel elles purent se mettre en relation et
386 CHAPITRE III.
contracter des alliances. Crawford assure que les Négro-
Malais ont conservé quelques souvenirs de l'arrivée
des Océaniens, qui ne pouvaient venir que des îles de la
mer Pacifique : « Ce peuple, dit-il, qui eut une si grande
(c influence sur les mœurs, les coutumes et le langage
« des populations de race noire^ était vêtu d'étoffe
« d'écorce d'arbres et ignorait la fabrication du coton. »
— Mais ce mélange du sang polynésien avec la race
noire ne se reconnaît qu'à partir des îles Fidji, extrême
limite de l'expansion vers l'orient des populations
négro-malaises et australiennes. Toutefois, les variations
qu'on remarque dans la couleur de ces races, paraissent
tenir plutôt à des causes locales qu'à des croisements,
et M. Moërenhout ne croit pas, d'une manière absolue
du moins, à ces mélanges de castes dont ont parlé
beaucoup d'auteurs . « Je n'ai rien vu, nous dit-il^ à
« l'appui de cette opinion et n'ai jamais trouvé, dans
« la Polynésie centrale, un seul homme à cheveux cré-
« pus. Si le teint des uns est un peu plus foncé que
« celui des autres, cette différence n'est guère plus
« sensible que celle que nous remarquons chez nous,
« et si des peuplades entières diffèrent entre elles, cela
« tient absolument à des circonstances particulières de
« localité, car ces différences disparaissent en chan-
ce géant de milieu. Ainsi les habitants des îles basses de
« l'archipel Dangereux, en apparence si différents de
« ceux d'O'Taïti, changent entièrement après un séjour
«r de quelque temps dans cette dernière île, et, très-
« noirs en arrivant de leurs terres nues et peu boisées,
« il n'est pas rare de les voir devenir aussi blancs et
DIGRESSION. 387
« même plus que les habitants des îles élevées (1). »
M. Vivien de Saint-Martin, en présentant des idées
nouvelles sur l'origine de la race océanienne, nous dit
que les Papous de la Nouvelle-Guinée, aux cheveux
crépus, diffèrent des habitants des Nouvelles-Hébrides,
Nouvelle-Bretagne _, Nouvelle-Calédonie, etc. Ces
hommes présentent, il est vrai, certaines différences
dans les caractères physiques; ils sont d'uu noir foncé
et ont les cheveux lisses de même que beaucoup d'Aus-
traliens.
M. Vivien considère le grand archipel asiatique, de-
puis Sumatra jusqu'à Célèbes et aux Philippines, comme
le siège primordial d'une race propre à cette région
insulaire, limitée d'une part par les populations jaunes
de l'Asie orientale, et de l'autre par la population noire
du sud-ouest de l'Océanie. Cette race, d'après lui, serait
blanche, avec les traits et l'aspect de la race cauca-
sique, et se retrouverait encore avec ses caractères
constitutifs chez toutes les populations actuelles de l'in-
térieur des grandes terres de l'archipel indien :
descendance manifestey ajoute-t-il, de cette race abo-
rigène (Battas de Sumatra, Dayks de Bornéo, Tagals de
Luçon, Bizayas de Mindanao, etc.). — Déjà, outre les
mélanges provenant des croisements signalés par plu-
sieurs voyageurs et notamment par M. Moërenhout en
1835, M. Jagor^ naturaliste allemand, avait indiqué
trois peuples aborigènes, de race malaise, occupant
l'île de Luçon et celles de ce groupe vers le sud : les
• 1; Moërenhout, op. cit.^ t. 11, p.. 248.
388 CHAI'ITRE III.
Tagals dans le nord et dans l'ouest, les Picols à l'est et
les Bizayas dans les îles les plus méridionales.
La race malaise, pour M. Vivien de Saint-Martin,
n*est qu'une race mixte et hybride, formée dès le prin-
cipe par le mélange des populations jaunes de l'Asie
orientale avec la population primordiale de l'archipel.
— Cependant la race autochthone (blanche) ne lui
semble pas avoir toujours été circonscrite dans l'inté-
rieur des terres de l'archipel asiatique ; elle se serait
ramifiée et étendue vers le nord et vers l'est, d'une part
dans les îles qui bordent la côte d'Asie, depuis Formose
jusqu'au Kamschatka, et de l'autre dans tous les archi-
pels intertropicaux du grand Océan, en remontant au
S.-O. jusqu'à la Nouvelle-Zélande. 11 fait remarquer, à~
cet égard, que l'expansion de celte race primordiale se
manifeste dans la physionomie des populations de For-
mose et de Haïnaii, dans les Lieou-Khieou, qui offrent
des caractères analogues à ceux de la race caucasique
de même que beaucoup de Japonais, et qu'en général
ces caractères sont très-apparents partout où cette race,
qu'on désigne au Japon sous le nom de Aïnos, ne s'est
pas mêlée avec le sang mongol.
Il s'ensuit, d'après le système de notre savant con-
frère de la Société de géographie, que tous les Polyné-
siens appartiendraient à ces hommes blancs dont les
caractères de race se rapprochent de la caucasique.
M. Vivien de Saint-Martin admet, avec tous les géo-
graphes qui ont traité de l'Océanie, l'existence de deux
courants qui partent des côtes de la Chine orientale et
des Philippines et portent à l'est, à travers l'océan
DIGRESSION. 389
Pacifique. Ce seraient ces courants qui auraient favorisé
l'expansion des populations primitives du grand archi-
pel indien dans toute la Polynésie. Ainsi, cette race
insulaire, sortie des îles asiatiques, existerait encore
aujourd'hui sans grande altération et se serait ramifiée,
au nord, parFormoseet le Japon jusqu'à Yéso et les
Kouriles, puis à l'est dans toute l'Océanie. — Telles
sont les idées que le savant ethnographe soumet aux
sérieuses études des nouveaux explorateurs qui vou-
dront approfondir cette question si souvent débattue et
toujours controversée (1).
L'opinion que M. de Quatrefages a soutenue, avec
tant d'autorité, sur la diffusion de la race polynésienne
dans toutes les îles de l'océan central, ne diffère pas
dans le fond de celle de M. Vivien, qui rattache les abo-
rigènes de laPoiynésie aune race autochthone (blanche),
qui se serait répandue dans toute l'Océanie. En 1856,
M. de Quatrefages avait déjà admis l'existence d'un
élément blanc parmi les populations de l'extrême orient
asiatique : la théorie de M. Vivien de Saint-Martin se
dévoilait dans ses considérations sur les Migrations des
Polynésiens (2) et dans son Rapport sur les progrès de
V anthropologie {Z)» M. de Quatrefages, en faisant la dis-
tinction de cette race blanche et des races Aryanes et
sémitiques, la rattachait à la branche Alophyle qui dut
s'étendre, dans les temps primitifs, sur tous les points
(1) Voy. tTne nouvelle race à inscrire sur la carte du globe, par
Vivien de Saint-Martin. Bull, de la Soc. de Géogr, Nov. 1871. Avec
(2)'l8d4et 1865.
(3) 1867.
390 cnAPiTRK III.
de l'ancien continent jusque dans le Nouveau Monde ;
car, selon lui, il faut admettre nécessairement une fusion
de sang pour expliquer les analogies physiques qu'on
remarque entre les populations américaines et les asia-
tiques.
Mais, si M. de Quatrefages est d'accord sur le fait
principal, énoncé par M. Vivien, il en diffère sur
quelques points secondaires qui ne laissent pas d'avoir
une certaine importance; ainsi, tandis que M. Vivien
de Saint-Martin regarde la race blanche orientale
comme essentiellement pélasgique, M. de Quatrefages
croit que l'existence de ces hommes blancs, dans l'ar-
chipel malais et dans les îles de la Polynésie, est due
principalement à l'aire d'habitat de cette même race,
comme cela est arrivé en Europe pour les Basques et
les Esthoniens.
L'archipel malais nous offre, parmi les différentes
populations qui l'habitent, une infinie variété de races
produites par des croisements et qu'il est difficile de
ramener à leur type primitif. — Selon M. de Quatre-
fages, l'union du Tagal et de l'Aëto des Philippines a
donné lieu au nègre à cheveux longs et rudes. Il consi-
dère les anciens Aëtas comme un rameau du nègre
oriental [négrito?). Le croisement du négro-malais avec
le Papou aurait produit l'Australien à chevelure
épaisse, d'un aspect si hideux. Faisons remarquer en
passant que la race malaise, elle-même, est loin d'être
une race pure, et bien que le sang jaune la domine, elle
paraît le produit des divers éléments anthropologiques
avec lesquels elle s'est amalgamée. La race polyné-
I
DIGRESSION. 391
sienne , au contraire ;, comme l'a fait remarquer
M. Moërenhout, a amélioré la race noire et même la
race malaise toutes les fois qu'elle s'"est unie avec elles.
Pour nous, ce peuple océanien, qui remplit le monde
de presque tout un hémisphère et qu'on retrouve par-
tout dans ces innombrables îles de la mer Pacifique, du
25® degré de latitude nord au 47^ sud, depuis l'archipel
de Magellan jusqu'aux groupes d'Hawaii (Sandwich) et
de l'île de Pâques aux îles des Amis, sur une étendue
de mer d'environ 68° en longitude et 47" en latitude,
ce peuple, disons-nous, qu'on le considère comme ori-
ginaire des îles où l'ont rencontré les premiers naviga-
teurs, ou bien que sa diffusion se soit opérée par migra-
tions, présente en général tous les caractères d'une race .
sui (jeneris qu'on ne saurait rattacher ni aux Malais ni
à aucune race asiatique, et moins encore aux peaux-
rouges de l'Amérique et aux hommes noirs de l'Afrique
ou de l'Australie. — Ce Polynésien, M. Moërenhout l'a
dépeint sur nature, et il importe de rappeler ici ses
propres expressions :
« Un teint olivâtre, tirant sur le brun, mais non pas
cuivré », est assez généralement le caractère dislinctif
des hommes de cette race, bien qu'il y en ait beaucoup
de très-blancs, surtout parmi les femmes. « Leur taille
« est ordinairement au-dessus de la moyenne; des
« membres nerveux, bien dessinés , un front élevé, une
« contenance ouverte, des yeux noirs, grands, vifs,
« pleins d'expression, en font des hommes d'un aspect
« remarquable. Les cheveux sont noirs et bouclés, le nez
a est plutôt un peu large qu'épaté, la bouche est belle,
S92 CHAPITBR III.
« les lèvres sont plus grosses que celles de notre race, les
« dents lien rangées^ la face est ovale et Vangle facial
« se rapproche beaucoup de la race caucasique. » Tels
sont les traits principaux de ces insulaires, à peu de va-
riations près, depuis l'île de Pâques, la plus orientale
des océaniennes, jusqu'à la Nouvelle-Zélande, et de
l'archipel Magellan à celui des Sandwich.
M. Jules Garnier, géologue voyageur, a signalé, dans
cette race polynésienne, des alternances frappantes à
partir des îles les plus orientales jusqu'aux plus occi-
dentales, où les différences de langage et de physiono-
mie se trouvent plus prononcées. Il en conclut la preuve
de l'expansion des migrations des insulaires de l'Océa-
nie de l'est à l'ouest, et des altérations, toujours de plus
en plus marquantes, à mesure que la race s'est éloignée
de sa source. Selon lui, ce peuple, qui a dû franchir les
terres occupées par les Papous et les autres Australiens^
se retrouverait partout^ quoique dans des conditions
différentes. 11 en Ire pour une proportion plus ou moins
forte dans les races dont il a relevé le type, à la Nou-
velle-Calédonie, aux Viti, sur la côte orientale de la
Nouvelle-Hollande ; « à la Nouvelle-Zélande, il a si bien
envahi le peuple primitif, que celui-ci, refoulé dans les
montagnes de l'intérieur, ne semble avoir enlevé aucun
des caractères principaux des Polynésiens, caractères
qui se distinguent si facilement de ceux des autres
peuples ( 1 ) . »
Les notions manquent pour suivre ces variations et
(1) Voy. Bull, de la soc. de Géogr. de Paris, (Procès verbaux de
séances, p. 90.) Juillet-Août 1870.
DIGRESSION. 393
amalgames de races aux îles Salomon et dans la Papoua-
sie, faute de renseignements sur ces terres inexplorées;
mais M. Garnier nous a paru partager les opinions de
M. Vivien de Saint-Martin au point de vue ethnogra-
phique. Toutefois, il retrouve plus loin^ dans l'archipel
indien, des preuves certaines, bien que disséminées,
de l'arrivée de la race venue de l'est, et en reconnaît les
traces depuis les Philippines jusqu'à Madagascar.
M. Jules Marcou prend la question de beaucoup
plus haut : dans un mémoire remarquable, communiqué
à la Société de géographie de Paris (1), il a appelé
l'attention sur une autre opinion relative à l'ethnogra-
phie australienne. — « Il est un fait important,
« dit-ilj qui ressort de toutes les traditions, c'est qu'à
« l'arrivée des migrations qui s'établirent en Australie
« et à la Nouvelle-Zélande/ ces terres n'étaient point dé-
« sertes et que d'autres hommes y vivaient. » —
Quelles que soient, en effet, la provenance et l'origine des
Polynésiens qui débarquèrent à la Nouvelle-Zélande, ils
y trouvèrent des hommes noirs aux cheveux crépus.
Ainsi cette terre était primitivement habitée par une
race distincte de celle qu'on y a rencontrée à l'époque
de la découverte. On a même avancé qu'une des deux
îles qui forment la Nouvelle-Zélande était occupée par
des hommes à cheveux blonds et sans doute d'une autre
race que les hommes noirs.
La question d'origine des diverses populations poly-
nésiennes, comme on voit, est des plus complexes : dès
(l) Les hommes dans l'Australie, par J. Marcou. Bull, de la Soc.
de Géogr, Novembre 1871.
394 CHAPITRE III.
qu'on commença à s'occuper sérieusement de ce peuple,
il y a déjn plus d'un demi-siècle, les uns le firent prove-
nir d'Amérique et l'assimilèrent aux anciens Aztèques ;
d'autres le faisaient arriver d'Asie par l'archipel malais,
ou bien le considéraient comme aborigène, c'est-à-dire
autochthone des îles de rOcéanie. Quant aux popula-
tions noires qui existèrent à la Nouvelle-Zélande et à
celles qu'on rencontra en Australie^ elles pouvaient pro-
venir, suivant certains anthropologisles, de nègres
venus d'Afrique. Mais comment et à quelle époque? —
M. J. Marcou, malgré les différences qui existent entre
ces deux races, ne combat pas cette opinion pour pro-
blématique qu'elle paraisse, et croit pouvoir l'appuyer
sur des faits qui ressortent des découvertes les plus ré-
centes en géologie et en paléontologie. — On sait au-
jourd'hui que l'existence de l'homme primitif, qui était
woir, selon toutes les apparences craniologiques, re-
monte à l'époque tertiaire ; mais M. J. Marcou va
encore plus loin : « L'homme tertiaire n est pas le pre-
mier chapitre de son histoire, ce n'est que Vavant-der-
nier, nous dit-il. // n'est pas une seule raison valable
pour soutenir l'opiiiion que F homme 71' existait pas aux
époques secondaires et même paléozoïques. Il a pu faire
son apparition en même temps que les reptiles^ les mar-
supiaux^ que les édentés, que les rongeurs, que les car-
nassiers, que les pachifdermes. »
L'apparition simultanée sur le globe terrestre de tous
les types primordiaux des êtres de la création est une
opinion que partagent plusieurs géologues. M. Huxley,
de la Société géologique de Londres, considère la faune
DIGRESSION. 395
actuelle de la Nouvelle-Zélande comme un reste de la
faune triasique européenne, et pense qu'à l'époque du
cataclysme qui bouleversa le monde tertiaire, cette île,
qui auparavant faisait partie des terres fermes ratta-
chées à l'Europe^ ou pour mieux dire au monde conti-
nental d'alors, se détacha de la grande masse et resta
complètement isolée.
Mais une autre question fondamentale domine tout
ce grand problème anthropologique : quelle que soit
l'ancienneté relative de l'homme sur la terre, c'est-à-
dire son apparition correspondante à une des époques
des premières formations, peut-on dans l'état actuel de
la science déterminer quels ont été les types primitifs
dont les alliances ont produit les races existantes ? —
Ces questions transcendentales, M. J. Marcou ne craint
pas de les soulever : selon lui, « au point de vue géo-
« logique, l'homme noir qui habita primitivement la
« Nouvelle-Zélande dut avoir la même origine que celui
« de l'Australie et de l'Afrique méridionale. Les diflfé-
« renées qui apparaissent aujourd'hui entre ces hommes
« noirs, et qui sont assez grandes et assez générales
« pour constituer des espèces distinctes, dans le sens
« admis pour former Vespèce, doivent être attribuées
« aux modifications qu'ont dû apporter les immenses
« périodes de temps écoulées depuis leur séparation
« par la mer. »
Ces considérations sont d'une extrême hardiesse, et
M. J. Marcou en convient lui-même, bien que son rai-
sonnement soit fondé sur une étude approfondie de la
géologie et de la géographie physique. Toutefois, dans
396 CHAPITHE III.
ces grands problèmes anthropologiques, où le libre
examen interroge des mondes restés longlemps ignorés
et y découvre les débris des aulres âges, il ne faut pas
se laisser entraîner à cet esprit d'investigation qui porte
à réunir ou à séparer les continents avec trop de facilité,
afin d'expliquer les cataclysmes d'après un système pré-
conçu. L'existence de l'homme, dans cet ancien monde
où tant de générations ont laissé leurs empreintes, est
incontestable aujourd'hui et on l'a dit avec raison :
« Nos cinq mille ans historiques ne sont plus qu'une
bien courte période de la vie du genre humain. » Mais
les découvertes modernes ne prouvent pas que telle race,
occupant de nos jours une région déterminée, soit la
même que celle qui y vécut dans d'autres temps, et pour
trouver des preuves plausibles, il ne suffit pas de faire
émerger les terres d'un monde, resté inconnu, qu'on re-
construit géographiquement, en se transportant par la
pensée aux époques des grandes révolutions du globe.
Un de nos plus éminents anthropologistes a traité
avec éloquence et un rare discernement la marche que
doit suivre cette science d'investigation : on ne saurait
apprécier les diverses causes qui ont pu modifier l'in-
dividu et en déduire celles qui ont modifié la race, sans
tenir compte des influences et des conditions extérieures
qui ont agi sur l'organisalion de l'homme. Les éludes
ethnographiques ne présentent un intérêt réel qu'en
rattachant les faits isolés aux questions générales. Or,
pour que les considérations sur les types primitifs et sur
les races qui en proviennent soient vraiment fructueuses
et puissent éclairer la grande question des origines, il
DIGRESSION. 397
importe de les appuyer sur les lois fondamentales de
l'organisation de l'homme et de remonter aux causes des
phénomènes complexes qui se sont produits sous les
influences de l'iiérédité et des milieux combinés avec
l'état de la civilisation des peuples et les développe-
ments successifs de leur vie sociale. Ces causes, que
nous venons de résumer, M. Broca les a indiquées dans
son admirable exposé des travaux de la Société anthro-
pologique (I) ; c'est en rappelant le mouvement pro-
gressif de la science et les grands résultats obtenus dans
ce dernier siècle, qu'il a prononcé ces belles paroles :
<ï Les couches superficielles de notre planète,
« interrogées avec persévérance, se sont ouvertes
« comme les feuillets d'un livre, oij les trois règnes de
« la nature ont leurs archives, où chaque espèce, avant
" de disparaître, a déposé sa signature, oiJ l'homme
a lui-même, si tard venu, a laissé les preuves de son
(( antique existence, et les pages de ce livre immense
(' ont raconté l'histoire des êtres innombrables, qui d'é-
ff poque en époque, pareils aux coureurs du cirque, se
« sont transmis successivement le flambeau de la vie. )>
« Et, quasi ciirsores, vitse jampada tradunt. »
LUGK., II, 79.
Nous venons d'exposer, dans cette digression, les
diverses opinions des savants sur l'origine, les foyers
et les mélanges des trois races distinctes (Malaise,
Australienne et Polynésienne). Les espaces que ces
races occupent sur le globe forment, comme on l'a vu,
trois régions dont chacune a son caractère propre,
(1) Histoire de la Société d'Antliropologie de Paris (1859-1863)
par M Paul Broca. l^aris, 1863. Victor Masson et fils, édit.
398 CHAPITRE III.
c'est-à-dire sa florc^ sa faune cl sa race humaine pri-
mitive. Il n'en est pas ainsi sur l'ancien continent :
l'Afrique australe offre seule un caractère tranché;
l'Europe ne présente en général, sous les mêmes rap-
ports, rien de bien déterminé ; et l'Asie, à laquelle elle
lient, embrasse une trop grande étendue pour offrir un
ensemble qui puisse la faire entrer géographiquement
dans un même cadre, d'après les considérations qui
nous ont guidé pour établir nos divisions ornitholo-
giques. Son immense territoire, ses steppes, ses larges
plateaux, la variété de ses climats, les grandes chaînes
de m.ontagnes qui la traversent d'orient en occident
comme des barrières infranchissables, semblent indi-
quer les démarcations naturelles qui la subdivisent en
plusieurs contrées. L'Hindoustan, les États transgangé-
tiques, la Chine et le Japon, sont les seuls pays qui
accusent une physionomie dans le sens que nous l'en-
tendons. D'autre part, l'expansion des races asiatiques
en Europe, dans l'Afrique septentrionale et dans les ar-
chipels indiens, les emprunts que se sont faits les pays
limitrophes, ne permettent guère de déterminer, dans
cette partie du monde, la véritable origine des races
sorties de cette source commune.
Remonter la chaîne des âges pour trouver les points
de départ de ces diverses agglomérations humaines
aurait été nous lancer dans des questions tout à fait hors
de notre sujet : il nous a suffi de prendre le monde de
notre époque tel qu'il se montre à nos yeux, avec sa con-
formation géographique et la distribution des êtres qui
le peuplent.
APPENDICE.
SUR LA COLORAMON DES PLUMES.
Le mode de coloration du plumage des oiseaux ne
présente, selon nous, aucune corrélalion avec les ré-
gions qu'habitent les différentes espèces qui peuplent le
globe, c'est-à-dire avec leur patrie originaire, et si, au
premier coup d'œil, on est frappé de la beauté du plu-
mage des oiseaux de l'Inde, du Brésil et en général des
pays situés entre les tropiques, on retrouve dans
d'autres climats, et même dans des régions d'une tem-
pérature très-froide, certaines espèces qui ne le cèdent
en rien par Téclat des couleurs à celles des régions
chaudes. Peut-on voir en effet une livrée plus brillante,
aux teintes plus tranchées, que celle du grand manchot
à cravate citron, avec manteau bleu et ventre blanc, qui
ne vit pourtant que dans les mers antarctiques et ne
vient guère à terre qu'au temps des nichées?
M. A. Milne-Edw^ards a cherché récemment, avec cet
esprit d'observation qui le distingue, quelques données
qui puissent servir à établir une distribution géogra-
phique des couleurs chez les oiseaux, afin de détermi-
ner, par cette étude, les influences qui ont pu amener à
la longue les nuances diverses que présentent les espèces
1. — 26
400 CHAPITRE m,
des différentes faunes ; mais je ne pense pas qu'on ar-
rive jamais à la connaissance des lois naturelles et des
conditions d'existence qui' ont présidé à ce singulier
cliromatisme, tantôt multicolore et tantôt monochrome,
quij, dans ses gammes les plus diaprées, semble se jouer
avec les effets de lumière, et passe, par des dégradations
insensibles, de la coloration la plus riche et la plus
éclatante, aux teintes les plus douces et les plus suaves,
ou bien n'accuse parfois que des couleurs franches et le
plus souvent que des couleurs mélangées.
On ne saurait tirer de la coloration du plumage
aucun caractère saillant qui place les oiseaux géogra-
phiquement et d'une manière distincte dans une des
faunes ornithologiquesdu globe, comme on peut le faire
par la comparaison des espèces qui se montrent sous
des types particuliers dans les divers genres et familles,
d'après les différences de formes, de mœurs et d'habi-
tudes. Tout ce qui ressort de cette question de la colo-
ration, c'est que, dans l'état de domesticité, certains
oiseaux, comme certains quadrupèdes, se rencontrent
dans des conditions de milieu qui amènent des altéra-
tions et produisent des variétés qui se transmettent par
l'hérédité et forment des races distinctes. Les couleurs
primitives disparaissent et sont remplacées par d'autres;
souvent une seule nuance affecte tout une race; une
première tendance vers l'albinisme ou vers le méla-
nisme se déclare, et c'est ce qu'on voit chez les mou-
tons, les chevaux, les bœufs et les cochons. Il en est de
même des canards, des poules, des coqs, des pigeons
qui ont perdu la couleur des (ypes sauvages dans nos
APPENDICE. 401
basses-cours et nos colombiers. Les dindons et les
paons sont aussi dans ce cas, et chez eux comme chez
les autres, cette dégénérescence du plumage ou du
pelage, qui tire plus souvent au blanc, est déjà l'an-
nonce d'un abâtardissement qui agit sur le système
lymphatique et finit par amener Talbinisme pur (blanc
nankin ou isabelleet ses modifications). — Les dindons,
par exemple, perdent d'abord, dans la domesticité,
cette teinte bronzée qui reluit sur leur plumage à l'état
libre; quelques parties du corps commencent par se
couvrir de panachures blanches à la seconde génération;
puis se présentent des nichées avec les mêmes colora-
tions sur un fond nankin. Les changements de couleur
des yeux, du bec, des ongles et des pattes en blanc
rosé, sont aussi un autre signe d'albinisme. Souvent
encore, par une de ces bizarreries inexplicables, les
altérations se prononcent d'un mode tout opposé ; c'est
alors le noir qui domine et amène le mélanisme.
11 est sur ce sujet des observations que je ne cite qu'en
passant et qui nous dévoilent les caprices de la nature
dans ce phénomène de la coloration à l'état de domes-
ticité.
La Camargue, cette curieuse contrée située entre les
deux bras du Rhône et la mer, pays riche en pâtu-
rages salins et où on élève beaucoup de bestiaux,
possède une race de petits chevaux blancs qu'on dit
descendre de ceux que les Sarrasins abandonnèrent après
la victoire de Charles Martel. Ces chevaux présentent
aujourd'hui tous les caractères de l'albinisme complet
ou normal, tandis qu'un mélanisme des plus prononcés
402 CQAPITRE 111.
domine presque exclusivement dans les troupeaux de
bœufs noirs qui vaguent dans ces solitudes.
Mais pour en revenir aux oiseaux, tels que la nature
les a faits en les créant, les observations sur leur couleur
dominante dans certaines régions ne sont pas appli-
cables, comme caractères propres, aux faunes ornitho-
logiques déterminées géographiquement, car bien que
les* cygnes et les perroquets, dont les familles sont
répandues sur une grande étendue du globe, nous
offrent naturellement des espèces noires et d'autres
blanches dans l'hémisphère sud, principalement à la
Nouvelle-Hollande et dans les terres adjacentes (Nou-
velle-Zélande et Papouasie), cette tendance au raéla-
nisme ou à l'albinisme ne paraît avoir aucun rapport
avec le climat. Ce n'est plus là un caractère de race,
mais une différence de type bien marquée. — Dans la
famille des cygnes, l'Australie possède le cygne noir,
dont lôs autres congénères de l'hémi.-plière austral sont
le cygne de la Paliigonie et de la Terre do Feu qui n'a
que quelques plumes noires aux ailes, et le cygne du
Chili :) la tête et au cou d'un noir de jais sur un corps tout
blanc. Ces cygnes ressemblent par le port, la forme,
les mœurs et la couleur dominante aux espèces de
Fhémisphère boréal : le cygne sauvage (1), le cygne
domestique, provenant du cycnus olor, le cygne améri-
cain de Sharpless et le cygne trompette d'Audubon.
Quant aux perroquets, il est vrai que « ni en Amé-
a rique, ni en Asie, ni en Afrique, si ce n'est sur les
1 bords du canal de Mozambique (comme l'observe
(l) Anas cygnus, L.
APPENDICE. 403
« M. G. Pouchet dans sa Revue scientifique (1) sur le
« travail de M. Milne Edwards) on ne rencontre pas de
« perroquets noirs, exclusifs jusqu'à présent à la région
<T australienne. Les espèces qui ne sont pas tout à fait
« nègres sont là de couleur foncée ; les nestors, par
« exemple, ont le plumage d'un brun sombre, les
« grandes plumes des ailes et de la queue sont teintées
ff en brun et bordées d'un liseré de la même couleur
« encore plus foncé. » Mais à la Nouvelle-Zélande, c'est
encore le vert qui, chez les perroquets du genre sfrijgops,
constitue la couleur caractéristique de la grande famille
des psitlacides, et ce vert, souvent à reflels métalliques,
domine sur un noir mat, disposé en taches et en bor-
dures régulières. En un mot, nous retrouvons dans cette
région australe, qu'on désigne comme particulière aux
oiseaux qui ont des couleurs sombres tirant au noir,
de même que dans les îles austro-malaises et indo-
malaises adjacentes, beaucoup d'espèces chez lesquelles
différentes autres nuances de plumage se trouvent mo-
difiées par le noir mélangé en plus ou moins grande
proportion à des couleurs franches, et à côté de ces
perroquets noirs ou bruns se montrent les cacatoès
blancs et d'autres psittacides d'une riche parure et des
nuances les plus variées : le plalycerque muUicolore, la
perruche à face bleue de Levaillant et celle à bandeau
rouge, le lori tricolore des Moluques orientales, le
psittacule Desmarest des forêts de la Nouvelle-Guinée,
à tête orangée q'ii passe au rouge cerise sur le front,
avec taches bleu céleste se répétant sur le vert jaune
(1) Feuilleton du Siècle, il janvier 1874.
404 CHAPITRE III.
des autres parties du corps, le perroquet à raquette des
Philippines, qu'on ronconlre aussi aux îles Papouses,
remarquable par sa calotte azurée, ses épaules bleues
et son manteau jaune verdâtre ; enfin les perruches in-
gambes delà Terre de Diémen^au front écarlatC;, au dos
vert foncé, dont chaque plume est à liseré noir et jaune,
le ventre et partie des ailes à bandes noires ondulées.
Il est évident qu'en général la nature n'a tenu aucun
compte de la coloration d'après les climats et les lati-
tudes. On remarque seulement que dans les régions
froides le noir luisant et le blanc pur ou le blanc nmé-
langé de noir sont les teintes dominantes des oiseaux.
Tels se montrent les lagopèdes, ces perdrix blanches
des hautes cimes neigeuses, qui perdent en partie leur
blancheur quand elles viennent stationner dans les basses
vallées ; ainsi se distinguent encore par leur plumage
entièrement noir le crave ordinaire ou corbeau des mon-
tagnes et le chocard des Alpes, les chionis ou pigeons
blancs antarctiques,, qu'on commence à rencontrer aux
Malouines et à la Terre des États ; citons aussi les
albatros, ces moutons blancs des matelots qui doublent
le cap Horn, grands oiseaux pélagiens éblouissants de
blancheur avec leurs ailes noires, et ces stercoraires
des régions polaires, aux teintes brun foncé, mêlées de
blanc, l'oie de neige des régions hyperboréennes,
entièrement blanche comme l'indique son nom, l'oie
des Malouines, aux ailes blanches, l'oie antarctique à la
robe éclatante et pure, l'hydrobale à fanon, espèce
de canard propre à l'Australie du sud et tout
barriolé de noir et de blanc, le canard arlequin de
APPENDICE. 405
Terre-Neuve, l'eider, le grèbe à calotte, les guille-
inots, et les pingouins des mers glaciales (arctiques) sont
encore des oiseaux chez lesquels le noir et le blanc
viennent se mêler pour former les principales teintes du
plumage.
Chez le plus grand nombre des oiseaux blancs, le
noir ne semble appliqué que pour mieux faire ressortir
la blancheur des plumes, et cet albinisme incomplet se
trouve modifié chez beaucoup d'espèces des régions
arctiques par le bleu qui vient azurer le plumage et
im{)rimer sa couleur limpide à ces tristes contrées, dont
le ton monochrome ne s'accuse qu'en blanc bleuâtre
sur des amoncellements de glaces ; car dans ces
immenses solitudes, oii vivent les ours blancs, les yeux
se reposent rarement sur d'autres couleurs, et aucun
contraste ne vient interrompre la monotonie de ce
spectacle de désolation, si ce n'est les énormes cétacés
et les amphibies d'un brun d'azur, les renards bleus et
les grands bancs de petits crustacés rouges.
Il est à remarquer que le plumage blanc pur et le noir
intense, de même que leurs mélanges, semblent plus
communément affectés aux palmipèdes, aux oiseaux des
marais et à plusieurs des échassiers de la famille des
ardéadées : pélicans, cormorans, glaréoles, lalèves,
foulques, macreuses, huitriers, tourne-pierres, hérons,
ftammants, cigognes, spatules, etc. — La plupart des
oiseaux pélagiens qu'on rencontre entre les tro-
piques, c'est-à-dire dans la région chaude, présentent
les mêmes particularités de couleurs : fous, frégates,
phaétons et presque toute la raniille des laridées :
406 CHAPITRK m.
sternes, becs-en-ciseaux, mouettes et goélands, pétrels
et puffins. Une espèce d'oiseau des teni'iêles est d'un
noir de suie, une autre est d'un brun sombre avec le
croupion blanc.
Dans les mêmes familles, les différents genres d'oi-
seaux se distinguent par un (ype particulier (générique),
mais les espèces varient de couleurs. Les unes ont un
pliimfige entièrement noir, d'autres fout à fait blanc^
celles-ci offrent l'uiiion des deux teintes, celles-là se
montrent sous des nuances diverses ou bien sous une
couleur dominante, verte, jaune, rouge, violette,
bleue, etc. La même couleur est parfois propre à tout
un groupe.
Pourquoi les perroquelsnoirs et les perroquets blancs
de l'Australie ne se rencontrent-ils que dans cette
région ? Pourquoi l'Amérique méridionale possédé-t-
elle exclusivement les magnifiques aras, les petites
perruches rouges^ la grande tribu des perroquets verts,
et l'Afrique ses perroquets gris ? — Dieu le sait. —
Rechercher les causes de ces exceptions nous semble
une question oiseuse et sans issue. La nature dans ses
créations paraît avoir agi en fantaisiste, comme ces
artistes dont l'imagination capricieuse se récrée dans
les contrastes ; elle a produit des oiseaux blancs avec le
dessous des ailes noires et le flammant à poitrine rose
nous montre les siennes couleur de feu. — La colora-
tion est plutôt un caractère de race qu'une livrée parti-
culière aux oiseaux d'une région ; elle ne caractérise
que les espèces et ne se généralise que dans certains
groupes. Le cygne d'Australie est un type exceptionnel;
APPENDICE. 407
le ronge carmin de son bec, le noir profond de son
pliimnge, son port svclle, en font un type à part, digne
de figurer dans cette Nouvelle-Hollande où tout ce
qu'on voit vient renverser les idées reçues. Il en est à
peu près ainsi, parmi les psittacides, des microglosses,
des calyptorbynques et des strygops noclurnes. C'est
tout ce qu'on peut dire dans l'état de nos connais-
sances.
Avant la découverte des cacatoès blancs, des perro-
quets noirs et des cygnes de la même couleur, on con-
naissait beaucoup d'oiseaux d'un albinisme ou d'un
niélanisme des plus complels, appartenant à des régions
spéciales et parcourant, dans leurs migrations, de très-
vastes espaces. Le grand corbeau, oiseau noir par
excellence, cosmopolite par goût, habitait toute l'Eu-
rope et s'était établi dans bien d'autres contrées. On le
rencontre toujours depuis les côtes de la mer Glaciale
jusque dans l'Inde ; on le voit en Afrique, dans toute
l'Asie^ dans les montagnes du Thibet et du Punjab et
dans le nord de l'Amérique. L'oiseau noir, qui en
Europe a tant de congénères de la même couleur et
d'autres chez lesquels le noir et le blanc forment un
gracieux mélange (corneille noire, corneille mantelée,
freux, pies, etc.), l'oiseau noir, dis-je, ce type de la
famille des corvidés, compte dans d'autres régions des
espèces d'une livrée non moins brillante que celle des
oiseaux les plus favorisés sous le rapport de la colora-
tion : le corbeau éclatant des îles de la Sonde, à
masque noir, ailes blanches à reflets violacés ; le cor-
beau vieillard de la Papouasie, à la .longue queue, aux
408 cnAPiTRE III.
joues nues et le reste du corps d'un beau plumage
mélangé de gris fauve ; la pie à ventre roux de l'Asie
orientale ; celle du Mexique à huppe bleue et noire,
corps bleu cendré et queue bleu d'azur ; la jolie pie
acahé du Brésil ; la pie bleu de ciel du Paraguay. Et
dans la tribu des merles, dont notre merle noir forme
le type, que de variantes parmi les espèces européennes,
sans compter les exotiques si admirables par leur
brillante parure.
Aux premiers jours de notre monde, quand les terres
et les mers, après les grandes tourmentes géologiques,
commencèrent à se reconstituer sur d'autres bases, et
que, dans les deux hémisphères, une végétation nou-
velle vint embellir de nouveaux berceaux de création ;
alors apparurent les fleurs et les fruits, les mollusques,
les poissons, les oiseaux et les mammifères, les insectes
et tous les êtres de cette genèse renaissante. La nature
reprit sa magique palette et de sa main savante varia à
l'infini tous les tons de couleurs pour les appliquer au
gré de ses caprices ; mais, dans son admirable travail,
elle sut, en grande coloriste, conserver toujours l'har-
monie et la grâce. Chaque pays eut part à ses largesses,
et notre Europe, quoiqu'en apparence moins favorisée
que les autres régions, eut aussi ses oiseaux caractéris-
tiques : le loriot vulgaire, si élégant sous son manteau
jaune et noir, le martin rose, le merle bleu, l'étourneau
ponctué de blanc d'argent sur un fond noir à reflets
verts, nos chevaliers combattants^ ces paons de mer si
crânement cravatés au temps des amours, les pics verts
de nos bois^ à tète rouge, les huppes à robe nankinée,
APPENDICE. 409
et ce martin pécheur, l'alcyon des poëtes, qui dans
son vol rapide brille comme l'émeraude ; parmi les
oiseaux de chasse^ outardes, perdrix et gelinottes
bigarrées, coqs de bruyères d'un noir jaspé, aux
sourcils de feu, canards siffleurs, tadornes, pilets et
sarcelles, tous de nuances diverses. N'oublions pas nos
gen tilles mésanges bleues, nos gracieuses bergeronnettes
jaunes, nos petits roitelets couronnés, ces miniatures
de nos climats, et surtout le charmant chardonneret
aux couleurs voyantes, auquel, selon l'expression de
Buffon, il ne manque que de venir de loin pour être
apprécié ce qu'il vaut.
Si nous pénétrons par la pensée dans ces contrées
privilégiées où s'étale l'élite de l'ornithologie du globe,
que de nuances et de variétés de couleurs, que de
richesses viendront éblouir nos yeux! Quel est le peintre
qui pourrait les imiter et la plume audacieuse qui ten-
terait de les décrire ?
Dans les chaudes régions du nouveau continent, ce
sont les colibris, ces oiseaux-mouches qui voltigent
sur les fleurs avec lesquelles ils s'harmonisent par
l'éclat des couleurs, les guit-guits aux plumes soyeuses
d'un bleu lustré, à bandeau noir de velours et front
d'algue marine ; puis la brillante famille des perroquets
verts, bleus, rouges, à panachures jaunes, violettes,
écartâtes, de toutes nuances ; les superbes aras aux
couleurs magistrales; et, dans les autres familles, pour
ne citer que quelques types des groupes les plus sail-
lants, nommons tout d'abord les tangaras aux teintes
de feu, ceux-ci tricolores, passe-vert ou vert jaune, à
410 CHAPITRE m.
bandeau noir, à bec d'argent, ceux-là septicolores, bleu
cendré, rouge vif, à coiffe noire, à reflets violets,
citrins, oriflammes et cinquante autres encore ; puis les
tyrans non moins nombreux et variés de couleurs ;
toute la famille des ampélidées et celle des fourmiliers
du Brésil ; ensuite, parmi les rupicoles, le beau coq
de roche. Citons encore les petits manakins des
Guyanes, verts, jaunâtres, orangés, vermillons, aux
ailes rousses et noires, tous les synallaxes buissonnant
du Brésil au Chili^ du Chili dans les pampas, et de là
jusqu'aux confins de la Patagonie, oiseaux roux, plus
ou moins bariolés et tachetés de jaune et de bleu ; les
troupiales ou cassiqucs, remarquables par leur tète
orangée, leur croupion jaune d'or, leur belle huppe
ou leur calotte cramoisie ; les momots à la face noire
avec aigrette rouge, le pic de Cuba à la tète sanglante
sur un coi'ps blanc, le pic doré du Paraguay, le pi-
cumne mignon du Brésil, le coua à huppe bleue de la
même contrée, tous les tamatias ou buccos d'Amérique,
le couroucou-pavonin au plumage bronze doré, et par-
mi les gallinacés, le hocco noir luisant, à tète frisée
et à bec jaune, .les brillants marais ; les plus belles
ardéadées et tant d'autres tribus de remarquables
nuances.
L'Afrique, dans sa partie méridionale surtout, ne
possède pas moins d'oiseaux dont la coloration s'off're
sous toutes les variantes : les barbus au front d'or et
aux plumes de teintes diverses, les beaux barbicans du
pays des Caff'res, et ces innombrables tribus de petits
passereaux : alouettes de Nubie bifasciées, isabellines,
APPENDICE. 4H
gros -becs ventre noir, le sanguinolent, l'oreillon blanc,
pinsons à croupion rouges, colious au dos blanc, le
gris perlé du Cap, le phytotome d'Abyssinie à ventre
incarnat, les veuves à queue noire du Sénégal et d'An-
gola, celles aux ailes rouge de l'Afrique australe, le
bouvreuil githagine à poitrine rose^ et le social du
mont Sinaï. Citons encore les soui-mangas, ces colibris
africains, le vert doré, le bleu, le carmélite, le bronzé,
le cardinal, ceux à cravatte violette, à gorge grise, à
front doré, l'éclatant, l'éblouissant de la Sénégambie,
du Congo, de Sierra-Leone, du Cap. Et que dirons-nous
de ces superbes touracos, musophages, mangeurs de
bananes, aux couleurs resplendissantes, de ces poules
de Numidie ou pintades ardoisées, mouchetées, mitrées,
à cou émaillé, pointillé de blanc et cerclé de bleu, de
ces gigantesques autruches aux ailes panachées, de ces
oulardes à jabot noir, de ces cigognes marabous aux
plumes ouatéesj des ibis, des anastomes de la CafFrerie
au plumage pourpré ? C'est dans les nnarécages de
l'Afrique occidentile et sur les bords des rivières qu'on
rencontre les talèves, ces poules sultanes au dos vert
et dont la livrée semble saupoudrée de bleu turquoise ;
c'est là qu'on trouve les coureurs isabelles, les uns aux
ailes noires, les autres aux ailes violettes, les pluvians
à tète noire et verte, les pluviers à aigrette et à collier,
les pélicans à la grande gorge et les anhingas au cou
de serpent.
Je n'essaierai pas de pousser dans les régions orien-
tales cet aperçu des innombrables variétés de couleurs
que nous offrent les oiseaux, parmi les difiérentes
412 CHAPITRR m.
familles où se groupent tant d'espèces aux teintes les
plus diaprées : les beaux gallinacés de la Colchide,
dont l'introduction en Europe remonte aux temps
héroïques, les faisans du Phase et ceux de l'Inde, du
Mongol, de la Perse, de la Chine et du Japon, argen-
tés, dorés, bronzés, tous éclatants ; le magnifique
argus, si gracieusement linéolé deroussâtre, avec points
blancs cerclés de noir^ imitant les yeux du prince
argien de la fable ; ces superbes paons de la Malaisie
et du Japon, dont la queue splendide s'étale pour char-
mer nos regards éblouis, et ces fiers éperonniers de
Thibet, ces lophophores, oiseaux d'or des vallées du
Cachemire et du Lahore, au cou pourpré et au corps
noir, teinté d'azur. Citons aussi la lyre d'Australie,
gallinacé ambigu, à la queue élégamment relevée ;
et parmi la brillante ornithologie des îles Malaises,
toutes si riches en beaux oiseaux : les échenilleurs et
les turdoïdes, les stournes et les tamalies, les brèves et
les fourmiliers, tous éclatants de coloration. Nommons
aussi le loriot de la Chine, jaune d'or, à calotte noire,
le calyptomène vert de Singapore et de Sumatra, les
nierions, les acanthizes et les petits zosteros de la
Nouvelle-Hollande, les jolis passereaux des Moluques,
les veuves des Philippines n plastron rouge ; puis, dans
ces grandes forêts de la Papouasie, pour teraiiner
par le bouquet comme dans Jes feux d'artifice, citons
ces beaux oiseaux de paradis, merveille des mer-
veilles, éblouissants de parure, que la nature s'est
plue à orner d'un plumage accessoire pour les rendre
encore plus éclatants : Je magnifique, le grand émeravde,
APPENDICE. 413
le superbe, le manucode au manteau rouge rubis et bien
d'autres encore aux plumes des flancs formant panache,
lorsque, volant par ondulations, ils brillent au soleil
comme des météores.
Non, avouons-le franchement, il n'y a pas de sys-
tème à établir pour cette coloration variée, capricieuse^
bizarre, indépendante des milieux oii elle s'est pro-
duite et où elle se régénère toujours égale, sans altéra-
tion : coloration qui nous surprend par ses contrastes
dans les mêmes climats, comme par ses analogies dans
les latitudes les plus opposées.
Dans le curieux phénomène de ptilose, qu'il ne faut
pas confondre avec la mue, et qui se produit chez cer-
taines espèces d'oiseaux de l'Afrique australe au plu-
mage à reflets métalliques, on ne saurait s'expliquer la
singulière coloration qui s'opère sous les yeux de l'ob-
servateur, car la nature garde encore le secret qui donne
aux plumes leur dernier coup de pinceau. Ce phéno-
mène a lieu quand l'oiseau est déjà entièrement em-
plumé et qu'il va se revêtir de ses couleurs définitives.
Alors seulement les teintes les plus brillantes com-
mencent à se montrer à la pointe des plumes d'abord^
et s'étendent ensuite graduellement vers la base de la
tige. — C'est à notre regrettable ami Jules Verreaux
que l'on doit la découverte de ce mode de coloration
qu'il avait observé durant ses voyages d'exploration au
cap de Bonne-Espérance, principalement sur les souï-
mangas. Toutefois il paraît qu'il en est de même chez
plusieurs autres espèces d'oiseaux africains. Le baron
MûUer et notre savant ornithologiste M. 0. des
414 CHAPITRE III.
Murs (1) ont Sippelé métachromatisme ce singulier chan-
gement de couleur qui donne définitivement à l'oiseau
sa robe d'adulte, et qui paraît tout à fait indépendant
de la mue, car celle-ci se produit chez les oiseaux dont
le plumage a déjà passé par le métachromatisme. —
Dans la mue, ce sont les plumes, déjà poussées et colo-
rées selon leur âge, qui tombent pour faire place à
d'autres, tandis que dans le métachromatisme les
plumes ne tombent pas, mais sans quitter la peau, elles
revêtent des couleurs plus éclatantes qui viennent rem-
placer les premières teintes.
A.-E. Brehm, dans sa Vie des animaux {2), attribue
tous les changements de plumage à l'usure des plumes
qui, selon lui, a pour effet d'augmenter leur beauté
par l'apparition de plumes nouvelles plus richement
colorées : « Les extrémités, dit-il, très-souvent ternes,
se détruisent, et ce sont alors les parties moyennes de la
plume, aux teintes plus vives, qui se manifestent. »
(1) M. 0. des Murs a publié récemment (Bull, de la Soc d'acclim-
janv. 1874) une nntice nccrolopiquo des plus intéressantes sur
Jules Verreaux. - Tous les natuialistes de France, et l'on peut dire
tous les amis du savant et modeste voyageur ont apprécie les sen-
timents sympathiques qui ont iait prendre l'initiative à M 0. des
Murs dans ce compte-rendu des travaux du regrettable Verreaux, et
je saisis cette occasion pour lui en témoigner personneilem'^nt toute
ma reconnaissance, car J. Verreaux lut aussi pour moi un ami et
peut-être ai-je reçu de lui la dernière lettre que traça sa plume
quelques jours avant sa mort. Helas ! il attendait la remise du ma-
nuscrit de l'ouvrage, que je me décide aujourd'hui à publier, pour
faire la révision de tout ce qui se ra|iporte à la nomenclature orni-
thologique, dont il aurait corrigé les erreurs, comme il le fit pour
d'autres œuvres, à la célébrité desquelles il contribua en les perléc-
tionnantpar ses rectifications. On doit savidr gre à M. 0. des Murs
de lui avilir rendu justice.
(2) La Vie des animaux illustrée, etc. par A.-E. Brehm. Edit.
franc, revue par Z. (jerbe. — Pans, Raillière et fils. (Introduction
p. XX.)
APPENDICE. 415
Nous ne saurions admettre cette explication qui ne
repose peut-être que sur certains cas particuliers,
observés sur des oiseaux captifs. Bien certainement
Brehm ne veut pas parler de la mue dans le passage
que nous citons ici ; car ce savant ornithologiste
n'ignore pas les changements de couleurs dus au méta-
chromatisme, puisqu'il en décrit un cas bien avéré,
quoique resté sans explication. « Les jeunes pygargues,
a dit-il ailleurs, ont un plumage foncé uniforme, tandis
« que les adultes ont la queue et la tcte blanches ; et
« cependant, ni les pennes caudales ni les plumes de la
« tête ne tombent à la mue, elles ne font que changer
« de couleur. Les pennes de la queue ou rectrices, sur
« lesquelles l'observation est facile ; présentent d*abord
« des points blancs qui se multiplient, s'agrandissent,
« se confondent finalement les uns avec les autres, et
« la plume tout entière devient blanche. » Brehm eut
été plus exact en disant que ces points blancs com-
mencent à se montrer à la pointe des plumes pour se
répandre peu à peu et les envahir entièrement. Cette
sorte de transformation se produit du reste chez beau-
coup d'autres oiseaux, comme nous l'avons déjà dit :
dans le spermeste à capuchon (l), originaire de Gam-
bie, dont F. Schlegel a si bien fait connaître les mœurs,
le changement de coloration ne se fait pas par une mue,
mais peu à peu et très-lentement.
Brehm a parfaitement décrit ce qui se passe chez
l'oiseau dans le phénomène delà mue: la chute des
(1) Spermestes cucullata, Br., espèce de la tribu des amadinides
(famille des passereaux).
I. - 27
416 ClIAPITRK III.
plumes, leur remplacement par d'autres, leur usure due
à leur action, aux influences de la lumière et de la
poussière. Ces changements, qui se présentent princi-
palement après la saison des amours, commencent par
différents endroits du corps, mais surtout parles plumes
de la tête. Cependant la première mue ne porte ordi-
nairement que sur les plumes du ventre et de la gorge;
à la seconde, tombe une partie des pennes des ailes et
de la queue, mais dans certaines espèces il faut plu-
sieurs années pour que ces grandes plumes soient
complètement renouvelées. — A chaque mue l'oiseau
acquiert un plus beau plumage dont le renouvellement,
suivant Brehm, semble une condition indispensable 3e
la santé et de l'existence de l'oiseau.
Sans prétendre comparer ici la mue des oiseaux avec
la chute des feuilles des arbres, quelque chose d'ana-
logue se passe chez ces grands végétaux qui restent
une partie de l'année dépouillés de leur plus bel orne-
ment. Les feuilles, avantde tomber, jaunissent, prennent
des teintes de rouille et même beaucoup se colorent en
rouge. Celles qui les remplacent sont d'abord d'un
vert pâle, parfois avec des teintes violacées, et finissent
par acquérir ce vert plus ou moins foncé, suivant les
espèces, et si agréable à la vue. L'arbre centenaire
semble augmenter de vigueur ; sa sève réagit avec plus
d*énergie, et son feuillage, en devenant plus copieux,
présente des masses de verdure du plus bel effet. Ainsi
le plumage, après ses mues successives, devient tou-
jours plus beau à mesure que l'oiseau vieillit.
Un des phénomènes les plus curieux de la mue peut
APPENDICE. 417
s'observer sur le queléa à bec rouge (1), originaire du
Soudan et de la côte occidentale d'Afrique, de la tribu
des plocéides. J'ai tenu quelques-uns de ces jolis oiseaux
en cage pendant plusieurs années et ils faisaient mes
délices à l'époque des amours. Le plumage de ces
plocéides, avant d'apparaître sous leur belle livrée,
n'a rien de bien remarquable ; on prendrait alors ces
oiseaux pour de gros moineaux ou toute autre espèce
vulgaire, mais quand la mue a fini de les revêtir de
leurs habits de noce, la nature a opéré une métamor-
phose, ce ne sont plus les mêmes oiseaux; ils semblent
même avoir grandi : le bec, les yeux, la gorge, les
pattes et jusques aux ongles, tout est changé en eux,
c'est une véritable transformation. Le plumage est
devenu des plus splendides ; le noir velouté et un beau
rouge sont alors les couleurs dominantes, mais le rouge,
selon l'âge de l'oiseau, prend des teintes fauves ou
passe parfois au vermillon et plus souvent au rouge
orangé pour trancher d'une manière admirable sur le
noir de velours du plastron. La face, le front, les joues
et la gorge sont noirs, le dos brun verdâtre, les
rémiges noires, bordées de jaune citron, l'iris brun, le
bec rouge brun ainsi que les pattes. — Ce queléa s'élève
facilement en captivité et paraît d'abord assez docile,
mais dès qu'il a acquis sa brillante parure, il se fait
querelleur et devient méchant en diable. Dans son
impatience continuelle, il tourmente tous les oiseaux
de la volière, les poursuit, les déplume et les harcèle
(1) Queîea sanguinirostris , Brehm. (Pyromelana oryx, R. G. —
Oryx cardinalis, Mûller.)
418 CHAPITRIi: III.
sans cesse. Je l'ai vu saisir au vol un pauvre petit
bengali par un bout de l'aile et le promener, en le
tenant à son bec, d'un bout à l'autre de la cage. Dans
ses fureurs amoureuses, il est vraiment superbe ; il se
rengorge et se pavane dans sa beauté ; l'œil en feu, il
hérisse toutes ses plumes, fait la roue, relève ses ailes,
et se livre à toutes sortes d'excentricités, dansant
devant sa femelle et voltigeant autour d'elle, s'il en a
une, ou bien s'il en est privé, se divertissant tout seul
en sautillant sur ses jambes avec le bec ouvert, et
faisant entendre pendant tous ses ébats, son cri de joie :
Trrerr-Trrrerres ! — Cet oiseau m'a souvent diverti
ainsi des heures entières par ses poses gracieuses, sans
prendre un moment de repos ; mais il m'a fallu enfin
le séparer de ses compagnons de captivité à cause du
trouble q^i'il mettait dans la volière.
Les singulières transformations qui s'opèrent dans le
plumage des chevaliers combattants (1) de nos climats
du nord de l'Europe, depuis le printemps jusqu'à la fin
de l'été , sont encore un autre exemple des change-
ments remarquables que la mue peut produire.
Les détails que je viens de donner sur les effets de la
mue aux approches de la saison des amours, lorsque
l'oiseau va prendre ses couleurs les plus voyantes, et ce
que j'ai dit plus haut sur le métachromatisme, me
semblent démontrer que ces phénomènes de la colo-
ration ne sont déterminés par aucune influence cliraa—
térique, puisqu'ils se produisent, non-seulement dans
(1) Tf'inga piignax, L., vulgairement paon de mer.
APPENDICE. il9
nos climats, chez nos espèces indigènes, mais aussi
chez les espèces exotiques des régions chaudes, que
nous élevons en cage, et qu'ils se transmettent à leur
descendance par les couvées que nous obtenons.
Ténériffe, septembre 1874.
S. B.
JABLE DES MATIÈRES
DU PREMIER VOLUME.
DÉDIGA.CË 1
INTRODUCTION
Sommaire. — Méditation après causerie. — Véritable signification
du mot Patrie. — Recensement ornithologique des espèces cana-
riennes : oiseaux voyageurs, émigrants ou passagers, domicilié, /
ou sédentaires, erratiques ou dépaysés. — Instinct des oiseaux
migrateurs, — Connaissances géographiques et climatériques. —
Allure dans l'action du vol. — Itinéraire des petits oiseaux de
passage. — Départ des tourterelles. — Voyage de cigognes. —
Explication d'après Toussenel. — Sensibilité nerveuse. — Ren-
contre d'une linotte en mer. — L'oiseau dans ses rapports phy-
siques.— Appareil respiratoire; théorie, mécanisme et description
du vol. — Citations et souvenirs. — Expériences anatomiques du /
docteur Sappey. — Organe de la vue. — Éblouissement par les {J
phares. — Réflexions gastronomiques 1
CHAPITRE PREMIER
Migrations des oiseaux.
(considérations générales.)
Sommaire. — Instinct des migrations. — Départ des hirondelles. —
Tendance générale vers les changements de climats. — Étapes
favorables aux oiseaux migrateurs. — La France sous le rapport
cynégétique. — Stations de la mer du Nord. — Helgoland. —
Archipels atlantiques. — Les îles Fortunées. — Ornithologie
canarienne. — Isolement de certaines espèces et dernier terme
de leurs voyages. — Cuba et les Antilles. — Passages des oiseaux,
422 TABLE DES MATIÈRES.
d'après Oviedo. — Explications. — Migrations des échassiers dans
l'Amérique méridionale. — Voyages et stations des ardéadées et
des palmipèdes dans l'Amérique du nord 39
CHAPITRE II
Revue des oiseaux d'Europe.
(SÉDEKTAIRES OU DE PASSAGE.)
Sommaire. — Avertissement sur la classification. — Oiseaux de proie
diurnes : aigles, faucons, milans, buses, busards et archibuses,
vautours. — Rapaces nocturnes. — Passereaux. — Pigeons. —
Grimpeurs. — Gallinacés. — Échassiers. — Palmipèdes : plon-
geurs, grands voiliers et côtiers. — Digression : Mythologie
ornithologique 101
CHAPITRE III
Essai de géographie ornithologique.
(simple aperçu.)
Sommaire. — De la distribution des oiseaux sur le globe. — Distri-
bution hydrographique des palmipèdes. — Des différentes régions
ornithologiques. — Région européenne. — Région américaine :
Faune mixte méridionale et septentrionale. — Région africaine :
Faune mixte.— Région malgache. — Région asiatique. — Région
malaise : Parties indo et austro-malaises. — Région australienne :
Nouvelle-Hollande, Nouvelle-Guinée et îles adjacentes, Nouvelle-
Zélande. — Région polynésienne. — Régions arctiques et an-
tarctiques 269
Digression pour servir d'éclaircissement au chapitre antérieur sur
les régions malaise, australienne et polynésienne. . . 382
Appendice sur la coloration des plumes 399
fin Dli LA TABLE.
Abbevjiie. — Imprimerie Briez, C Paillart et Retaux.
ERRATA
DU TOME PREMIER.
Pages Lignes.
l — 4 du titre au lieu de
12—9
32 — 22
101 — 2 de l'avertissement.
114-30
128-11
167 — 24
168-1
185-13
249-29
259-11
269 — 2 de l'épig ....
275—3
279—4
280-22
294 - 6 .
294 - 12 .
336 - 12 .
377 - 27 .
supprimez
au lieu de
Francesco lisez
Jamasi . . . .
tendaient . . .
nomenclatures . .
douleur . . . .
se
cette île . . . .
Stapazn ....
sud-est ....
Péniche ....
de ailes ....
qui • . . . .
ornées ....
à l'australien . ,
tout
répandu.
. . . . ajoutez
Foui-Mangas lisez
S. E
Francisco.
Jamais.
tendraient.
nomenclateurs ,
frayeur,
ses.
ces îles.
Stapazin.
sud-ouest.
Fenice.
des ailes.
que.
armées.
à l'Australie.
toutes.
répandu.
Souï-mangas.
S. 0.
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