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Full text of "Oiseaux voyageurs et poissons de passage. Étude comparée d'organisme, de moeurs et d'instinct"

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OISEAUX VOYAGEURS 



ET 



POISSONS DE PASSAGE 



DU MÊME AUTEUR 



Etudes sur lee poches maritimes dans la Médi- 
terranée et dans I*Océan. 

un beau volume in-8o 7 fr. 



Abbeville. — lin p. Briez, C. Paillart et Retaux. 



OISEAUX VOYAGEURS 



POISSONS DE PASSAGE 



ÉTUDE COMPARÉE 

D'ORGANISME, DE MŒURS ET D'INSTINCT 

PAR 

SABIN BERTHELOT 

CONSUL DE FRANCE 

« La natation et le vol ne sont, pour ainsi dire, que le 
même acte exécuté dans des fluides différents. » 

Lacépède. 



TOME PREMIER 



PARIS 

CHALLAMEL AÎNÉ , LIBRAIRE-ÉDITEUR 

CHARGÉ DE LA VENTE DES CARTES ET PLANS DE LA MARINE 
30, rue des Boulangers, et rue Jacob, 5 
ET CDEZ TOUS LES LIBRAIRES DE FRANCK ET DE L'ÉTRANGER 



1875 



V . 



DEDICACE '^^^j^ 



A MONSIEUR A- TOUSSENEU 

AUTEUR DU MONDE DES OISEAUX. 

Cher Maître, 

Oiseaux voyageurs et Poissons de passage : tel est le titre 
de V ouvrage que f ai eu la bonne pensée de dédier à l'auteur 
du Monde des Oiseaux. 

Votre Ornithologie passionnelle a été pour moi une source 
d'enseignements ; les analogies que f avais remarquées entre 
les oiseaux et les poissons, dans le curieux phénomène des 
migrations, sont devenues plus évidentes quand j'ai fixé 
mon attention sur Vorga^iisme de ces deux classes d'ani- 
maux d'apparences diverses, mais doués des mêmes i7is- 
tincts. En passant ainsi des faits généraux aux détails de 
la structure, j'ai étendu le champ de mes recherches, et, 
dans cette étude comparative, toute une série de rappro- 
chements s'est déroulée sous mes yeux. J'ai retrouvé, chez 
les oiseaux comme chez les poissons, des espèces séden- 
taires qui vivent et se propagent dans les mêmes lieux; 
d'autres, d'humeur voyageuse, émigrant chaque année 
par grandes troupes, celles-ci pour se choisir des climats 
plus doux et retourner ensuite, dans la saison propice, 
pour nicher et élever leur couvée ; celles-là allant cher- 
cher des eaux plus tempérées et plus tranquilles pour y dé- 
poser leur frai ; des deux côtés des espèces sociables, se 
réunissant en inno7nbrables légions; dans les deux classes 
des ovipares, pouvant pondre des œufs non fécondés ; de 
part et d'autre, des forces motrices capables de soutenir 
longtemps l'action dynamique de la natation et du vol-ici, 
des nageoires qui agissent comme des ailes ; là, des ailes 



40342 



— II — 
qui fonctionnent comme des rames ; un système respi- 
ratoire différent dans son organisme, mais d'une égale 
puissance pour entretenir l'énergie vitale et les forces quelle 
met enjeu. Chez lliahitant des airs, des plumes souples et 
moelleuses qui le garantissent du froid ; chez Vhabitant 
des ondes, des écailles lisses et glissantes qui le préservent 
des frottements et des chocs extérieurs. Communément des 
couleurs brillantes, une agitation continuelle, des appétits 
insatiables et une digestion rapide ; parfois des formes 
excentriques, des physionomies étranges, des anomalies ; 
mais toujours un merveilleux ensemble de rapports et de 
connexions, toujours l'unité dans la variété. 

Voilà les idées que j'ai essayé de développer et auxquelles 
j'ai consacré la majeure partie des deux volumes que je 
vous offre. Mes observations se sont éclairées des vôtres, et 
dans ces travaux entrepris à Vinsu l'un de l'autre, nous 
nous sommes, pour ainsi dire, donné la main. Vous en 
aurez la preuve par l'épître qui nie sert aujourd'hui d'In- 
troduction et que j'adressai dans le temps à un de mes 
amis. 

Au milieu de ma solitude, dans cette île perdue au sein 
des mers, le livre où votre verve spirituelle s'est inspirée 
de la logique du raisonnement, a fait souvent le charme de 
mes veilles. De là sont nés ces sentiments de sympathie que 
j'ai été heureux de pouvoir vous manifester dans une trop 
courte entrevue, pendant une de mes apparitions en Europe; 
car, pauvre oiseau de passage ! bien que j'hiverne ordinai- 
rement sous d'autres climats, j'aime à revoir le sol natal, 
et mon plus grand bonheur serait de pouvoir me fixer dans 
les lieux que vous habitez, afin de jouir plus souvent de 
votre parole attractive. 

Je suis, avec la plus haute estime, tout à vous de cœur. 

S. Berthelot. 

Sainte Croix de Ténériffe, Mars 1872. 



jujfLIBRARY 




INTRODUCTION 



SOUS FORME D'ÉPITRE, NTi^/"'^ V?^ 

A. 

DON FRANGESCO CLAVIJO, 

Ingénieur en chef de la province des Canaries, 



Sommaire : Méditation après causerie. Véritable signification du 
mot Patrie. Recensement ornithologique des espèces canariennes; 
oiseaux voyageurs, émigrants ou passagers, domiciliés ou séden- 
taires, erratiques ou dépaysés. Instinct des oiseaux migrateurs. 
Connaissances géographiques et climatériques. Allure dans l'action 
du vol. Itinéraire des petits oiseaux de passage. Départ des tour- 
terelles. Voyage de Cigognes. Explication d'après Toussenel, 
Sensibilité nerveuse. Rencontre d'une Linotte en mer. L'oiseau 
dans ses rapports physiques. Appareil respiratoire ; théorie, mé- 
canisme et description du vol. Citations et souvenirs. Expériences 
anatomiques du docteur Sappey. Organe de la vue. Eblouisse- 
ment par les phares. Réflexions gastronomiques. 

« Des nochers en péril ce guide manifeste 
A d'autres voyageurs sera pourtant funeste I » 

Le Phare, par Autran. 

Dans une de ces agréables soirées que j'ai passées dans le 
salon où chaque jour vous admettez vos amis en famille, 
oi^i la plus franche intimité, l'aimable causerie, viennent 
remplacer la monotonie et la ridicule étiquette d'une so- 
ciété dont vous aurez le mérite d'avoir devancé la réforme^ 
dans ce salon, dis-je, où l'on se trouve si bien à son aise? 
nous eûmes occasion de parler plusieurs fois, entre choses 
et autres, de navigation et de phares, de pêche, de chasse, 
de poisson et de gibier, conversations à bâtons-rompus 
dans lesquelles il était question tantôt de thons et de sar- 



2 INTRODUCTION. 

dines, tantôt de cailles et de bécasses ou d'autres espèces 
nomades qui viennent nous visiter tous les ans. Ce dernier 
sujet, surtout, parut vous intéresser davantage ; je compris 
que votre frère le colonel (1), profond admirateur des har- 
monies célestes, quoique voué par sa profession aux sciences 
exactes, ne restait pas indifférent aux phénomènes dont la 
nature a seule le secret, car il me prêtait toute son atten- 
tion. L'avocat, lui-même, esprit un et subtil, qui écoute 
tout (c'est son métier), ne parle qu'à propos et n'en pense 
pas moins, me sembla avoir oublié un instant le fameux 
procès de Dona Paula et prendre part à la conversation. 

Un soir, en rentrant dans mon cabinet, recoin solitaire 
où j'aime, par moments, à laisser aller mes pensées au cou- 
rant des idées qui me viennent, je m'étendis sur mon vieux 
sofa, comme un homme satisfait de sa journée, puis, peu 
à peu, je repris tout doucement le fil de la causerie com- 
mencée chez vous, et de réflexions en réflexions, quand je 
me sentis monté au diapason convenable, j'écrivis l'épître 
que je vous adresse : 

Le phénomène des migrations périodiques des oiseaux 
peut donner la véritable signification du mot Patrie. Ceci, 
de prime abord, pourra paraître un paradoxe ; pourtant il 
n'en est rien. Le spirituel Toussenel, autenr de V Esprit des 
bêtes, a dit, dans son Ornithologie passionnelle, que, pour 
l'oiseau, la patrie est le lieu où l'on aime, ubi amor ! Pour 
cet être charmant, en effet, la patrie est la terre où il a 
choisi sa compagne ; c'est le bocage, la forêt, la vallée où 
il a su la séduire par son chant d'amour, c'est l'endroit où 
le couple amoureux a construit son nid, a couvé ses œufs, 
a élevé ses petits, ubi amor ! 

La patrie n'est donc pas explicitement le lieu de nais- 
sance, comme disent les dictionnaires. Pour l'homme, c'est 
un peu comme pour l'oiseau ; les premiers germes du pa- 
triotisme partent du cœur, et ce sentiment, qui se développe 

(1) Don Salvador Clavijo, aujourd'hui général du génie. 



INTRODUCTION. d 

en nous dès l'enfance, se concentre d'abord dans la ville, le 
village originaire, le lieu de notre berceau. C'est le nid où 
nos mères nous ont chauffés de leurs caresses, dorlotés, 
couvés de leur amour. Cette affection toute locale, ce patrio- 
tisme du clocher, comme on dit, ne nuit en rien au patrio- 
tisme national ; il le fortifie au contraire. Le premier est 
un sentiment quiprend sa source dans les souvenirs du jeune 
âge, dans l'amour des proches ; le second est une vertu 
héroïque, dont nous sommes tous fiers et pour laquelle nous 
nous dévouons au besoin. L'un est plus exclusif; l'autre, né 
d'un sentiment collectif, a plus d'expansion : c'est le chêne 
robuste et majestueux qui porte superbe sa haute cime et 
dont le tronc pénètre la terre-mère pour s'alimenter de la 
sève nourricière que lui apportent les racines dans toute 
l'étendue du sol qu'il couvre de son ombrage et protège de 
ses rameaux. En concentrant nos plus chères affections dans 
le sol natal, dans la ville où nous sommes nés, point d'ori- 
gine d'où sortit notre lignée et qu'habitent encore nos pa- 
rents, où reposent nos aïeux et les anciens serviteurs de 
notre maison, nous ne pouvons cependant faire abstraction 
de la nationalité, prise dans un sens général. Cicéron l'en- 
tendait ainsi, car il a dit dans son beau langage : Cari sunt 
parentes^ cari sunt propinqui, cari sunt liberi, secl omnes 
omnium caritates patria una complectitur ! 

Ah ! gardons au fond du cœur ces sentiments patriotiques, 
tout en conservant l'amour du mas, comme les vieux 
Celtes ; aimons le toit qui nous abrita avec la famille, 
comme l'oiseau aime son nid, comme l'Arabe aime sa tente 
et la tribu à laquelle il appartient ; mais que cet amour ne 
soit pas trop exclusif, car l'Arabe ne fait pas corps de na- 
tion et ne sait vivre qu'au désert. Que le patriotisme local, 
source antique et premier principe des nationalités, ne nous 
fasse pas oublier que ce sentiment doit se fondre dans la 
mère-patrie, dont nous sommes tous les enfants, en d'autres 
termes, dans la nation, la grande famille, dont l'union fait 
la force. 



4 INTRODUCTION. 

Bien (juo, dans son état de sociabilité, l'iiomme soit enclin 
parfois à riumieur voyageuse, comme les oiseaux et les 
poissons, ce n'est qu'accidentellement qu'il change de 
lieux. S'il s'établit dans une autre contrée, il n'y perd ja- 
mais le souvenir de celle qui l'a vu naître, et quelque part 
qu'il soit porté par le courant des émigrations, il reste tou- 
jours de son pays. La propagande civilisatrice pourra bien 
amener à la longue la fraternisation des peuples, mais le 
cosmopolitisme restera toujours une vertu purement huma- 
nitaire, et ce ne sera qu'à ce point de vue seulement qu'on 
se dira citoyen du monde. 

Mais je m'aperçois que la manie des digressions m'en- 
traîne bien loin de mon sujet et je reviens à mes oiseaux : 

Sur cent-dix-sept espèces dont se compose l'ornithologie 
canarienne, un quart environ ne se montrent qu'accidentel- 
lement; un autre quart comprend les oiseaux de passage qui 
émigrent chaque année et dont on ne saurait déterminer 
d'une manière absolue l'époque de l'arrivée ni celle du 
départ, parce que diverses circonstances peuvent retarder 
ou devancer leur voyage. Tout le reste de la gent volatile 
se compose d'oiseaux sédentaires. — Dans le recensement 
général et officiel que je fis dans le temps, avec mon ami 
Moquin-Tandon, de la population ornithologique de ces 
îles, j'eus soin d'nidiquer l'habitat ou domicile habituel des 
différentes espèces, de donner le signalement de chacune, 
de décrire leurs mœurs et coutumes, d'énumérer le nombre 
d'œufs de chaque nichée, afin qu'on pût juger de la loi qui 
préside aux naissances; mais on comprendra qu'en écrivant 
sur un pareil sujet, je n'aie pu fournir aucun renseignement 
sur la loi des mortalités, bien que, sans être médecin, mais 
en ma qualité de chasseur, j'aie passablement contribué à 
augmenter les décès. — J'ai rangé les oiseaux par familles, 
tribus, genres et espèces, distinguant les domiciliés ou 
sédentaires des migrateurs ou passagers ; j'ai fait connaître 
en même temps ces individus erratiques, d'origine étran- 
gère, qui apparaissent à l'improviste : pauvres voyageurs 



INTRODUCTION. 5 

égarés, dépaysés, ijerdns, que la tourmente a emportés dans 
l'espace et jetés par hasard sur des côtes plus ou moins hos- 
pitalières, où ils abordent sans passe-port et comme tombés 
des nues. Aussi n'est-on pas toujours bien certain d'où ils 
viennent et les traite-t-on le plus souvent en vagabonds, 
comme gens suspects. 

Toussenel^ avec son entrain original et dans ce style qui 
n'appartient qu'à lui, nous a décrit les mystérieuses migra- 
tions des oiseaux ; il nous a fait assister aux grandes 
manoeuvres de ces armées aériennes ; il a dessiné à granis 
traits la carte itinéraire des bandes voyageuses, a marqué 
leurs étapes, les lieux de réfection, les stations et les séjours. 
On savait bien que les cailles, qui ne voyagent que de nuit, 
rivalisaient, pour les expéditions lointaines, avec les plus 
fins voiliers de l'air ; que les hirondelles vagabondes, les 
igrives et les étourneaux ne voyageaient qu'au petit jour ou 
vers le crépuscule du soir ; que les tourterelles et les bécasses 
ne dépassaient pas l'équateur dans leurs courses aven- 
tureuses ; que les colombes entreprenaient aussi des ex- 
péditions lointaines qu'elles limitaient, vers le midi, à la 
chaîne de l'Atlas ; enfin que d'autres espèces se bornaient, 
dans leurs changements de résidence, à passer la saison 
d'été dans le nord et celle d'hiver dans le sud de la même 
région, sorte de villégiature qui n'est pas sans agrément. 
On savait encore que des bandes de vanneaux venaient 
chaque année visiter nos prairies ou s'établir au bord de 
nos étangs pour s'y disposer à la ponte, et qu'on les voyait 
repartir avec leur jeune famille pour allei' repeupler les 
contrées d'où ils étaient venus ; on savait tout cela, dis-je, 
mais personne ne l'avait si bien remarqué et si bien décrit 
que notre intelligent ornithologiste. 

Dans les pays montagneux, accidentés par des vallées, 
des ravins profonds et des hauts plateaux, comme les 
Canaries, il est des espèces qui se contentent de changer de 
hauteurs, et qui, à cet égard, ont autant de prévoyance que 
les habitants de ces îles : elles descendent vers les coteaux 



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Vf 



6 INTRODUCTION. 

mai'itimes, pendant la saison hivernale et y trouvent des 
abris contre le froid et des graines ou des insectes contre la 
faim, et remontent ensuite dans la région supérieure avant 
que les chaleurs aient tout desséché et pendant que les 
graminées verdissent encore sur les montagnes. Les serins 
des Canaries sont dans ce cas ; mais les localités que 
certaines espèces abandonnent ne restent pas désertes ; de 
nouveaux hôtes viennent les repeupler tour à tour. 
Ainsi, lorsqu'à Ténériffe le froid a chassé les cailles de la 
plaine, l'hiver y ramène les bécassines . 

« Les navigateurs de l'air, observe Toussenel, sont tous 
tenus de conformer leur marche aux caprices des vents 
comme les navigateurs de ronde. » En s'exprimant ainsi, 
l'auteur du Monde des Oiseaux a voulu parler dans un sens 
général et n'a entendu, par le caprice des vents, que l'obliga- 
tion de se soumettre à telle ou telle direction, suivant les 
circonstances du temps (1). L'aire permise aux oiseaux 
sédentaires ne saurait être la même que celle qui convient 
aux migrateurs. — Les oiseaux de passage ne voyagent 
d'ordinaire qu'avec certains vents : dans leurs migrations 
hivernales, lorsqu'ils quittent les contrées du septentrion 
pour se diriger vers les climats du midi, c'est toujours avec 
les brises du nord-ouest qu'on les voit passer par bandes 
nombreuses. Si le temps vient à changer et que le vent 
tourne à l'est, les passages cessent aussitôt et il est probable 
alors que les émigrants n'ont pas continué leur route. Tous 
les chasseurs du littoral de la Méditerranée, depuis le golfe 
de la Spezzia jusqu'au détroit de Gibraltar, ont pu en faire 
la remarque aussi bien que moi ; de septembre en novembre, 

(1) Dans un extrait de cette introduction que je communiquais à 
un de mes collègues de la Société d'acclimatation de Paris et qui 
fut inséré dans le Bulletin mensuel (décembre 1869), je n'avais pas 
cru pouvoir admettre à la rigueur la remarque de Toussenel, à 
laquelle je donnais d'abord une fausse interprétation ; mais il m'a 
suffi depuis de relire le passage cité pour me persuader que nous 
étions d'accord en assignant les vents du nord-ouest comme ceux 
qui conviennent le mieux aux espèces voyageuses qui gagnent 
l'Afrique. 



INTRODUCTION. / 

qui sont les meilleurs mois cynégétiques, les jours de 
levant, comme on dit en Provence, font leur désespoir. La 
préférence que les oiseaux voyageurs paraissent accorder 
au vent de nord-ouest, en se dirigeant vers le sud, a sa 
raison d'être ; ils vont de bouline, c'est-à-dire, eu langage 
nautique, avec un quart de vent dans les voiles. Cette allure 
est une bonne condition de marche pour les fins voiliers. 
On a observé, en effet, qu'avec le vent de nord-ouest, les 
oiseaux de passage filaient à grande vitesse et qu'ils volaient 
alors avec l'aile du côté du vent un peu relevée. Il est 
généralement reconnu que le vent arrière ne leur va pas ; 
peut-être ne peuvent -ils opposer aucun moyen à sa force 
impulsive, car fuir devant le temps est toujours une 
manœuvre désespérée ; les navigateurs le savent bien. 
Quoi qu'il en soit, dans les tempêtes de l'atmosphère qui 
peuvent les assaillir sur les grands chemins inconnus de 
l'espace, ces voyageurs aériens ont la ressource des ports de 
refuge qui se présentent sur leur route en passant au-dessus 
des continents et des îles. Leur séjour, dans ces relâches 
forcées, peut être plus ou moins long ; mais les brusques 
changements de vent doivent leur faire parfois modifier 
leur itinéraire en obligeant la colonne d'obliquer à droite 
ou à gauche, sauf à rectifier ensuite sa route pour ne pas 
manquer le but. Cette dernière observation est, je crois, de 
mon auteur. 

Nul doute que les oiseaux voyageurs ne soient doués 
d'un admirable instinct, sorte de science occulte qui doit 
avoir certains rapports avec les connaissances cUmatériques 
et géographiques, mais dont le secret, selon l'expression de 
Toussenel, est resté entre les bêtes et Dieu. Qui a dit, par 
exemple, aux pinsons, aux linottes, aux bruants et aux 
autres passereaux migrateurs, mais néanmoins mauvais 
voiliers et par cela même incapables de franchir de longues 
distances d'une seule traite, qui leur a dit, lorsqu'ils 
quittent, à la tin de l'automne, les régions orientales de 
l'Europe pour aller hiverner en Afrique, qu'il existe, au^r;;^>s,^^ 



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8 INTRODUCTION. 

confins de la Méditerranée occidentale, un détroit de peu de 
largeur qui sépare les deux continents ? Et pourtant ils ne 
prennent pas un autre chemin, puisqu'on les voit partir 
tous les ans par petites bandes, en se dirigeant vers l'ouest, 
et une fois parvenus dans les plaines de la Lombardie, 
poursuivre leur course aérienne en longeant-les contrées 
littorales de la Méditerranée, par la corniche de Gênes, la 
Provence, le Languedoc et le Roussillon, pour pénétrer en 
Espagne par les gorges des Pyrénées-Orientales. Arrivées 
dans la Péninsule, ces bandes vagabondes descendent la 
Catalogne et poursuivent leur route par les campagnes de 
Valence, de Murcie, de Grenade et d'Andalousie, pour aller 
passer le détroit et se répandre dans les chaudes vallées du 
Maroc et des pays limitrophes. — J'ai eu moi-même trois 
ou quatre fois sous mes yeux la preuve de cet intéressant 
itinéraire, dans mes traversées transatlantiques, lorsque je 
sortais de la Méditerranée au commencement de novembre. 
— J'avais souvent observé, aux époques de la chasse, sur 
plusieurs points de la côte de France et d'Italie, ces vols 
de petits oiseaux de passage se dirigeant vers l'occident, et 
je les revoyais là presque au terme de leur voyage. Ils 
franchissaient alors le bras de mer sous l'action d'un vent 
brumal de nord-ouest et attiraient l'attention des gens de 
notre équipage. — Dans une autre circonstance, le vent 
varia au sud-ouest, avec bruine, et les pauvres petits voya- 
geurs passaient très-bas : deux ou trois d'entre eux vinrent 
choquer contre la voilure et tombèrent sur le pont un peu 
étourdis ; mais dès qu'ils eurent séché leurs ailes, nous les 
laissâmes s'envoler et nous les vîmes aussitôt se diriger 
vers Tanger que nous achevions de dépasser. 

« Un voyage autour du monde, nous dit Toussenel, 

n'est, pour les oiseaux bons voiliers, quun déplacemerit de 

quelques jours. » C'est une manière de parler ; mais il est 

1 certain que les martinets et les hirondelles peuvent faire 

\ facilement trois ou quatre cents lieues en vingt-quatre 

■ heures. Les cailles mêmes et les bécasses franchissent plus 



INTRODUCTION. 9 

de trente lieues eu une nuit. Des observations curieuses 
ont servi à calculer ces différentes forces de vol : on a trouvé 
dans le jabot des cailles, au moment de leur débarquement 
en Sicile, en Sardaigne et en Fiance, les graines de 
plantes africaines qu'elles avaient mangées la veille. — 
Le parcours de la caille se fait par étapes successives : en 
partant à la fin de l'hiver, des contrées les plus méridio- 
nales d'Afrique, elle s'avance dans l'hémisphère boréal jus- 
qu'aux plus hautes latitudes, et traversant ainsi, presque 
d'un bout à l'autre, les deux continents que sépare la Médi- 
terranée, elle ne s'arrête, comme mon compatriote Pythias, 
que là où la terre lui manque. — Les canards franchissent, 
dans leurs migrations, des distances de plus de cinq cents 
lieues d'une seule traite. — Spallanzani, voulant s'assurer 
de la puissance du vol de l'hii'Dndelle, prit une femelle dans 
son nid et la fit transporter à cent kilomètres de distance. 
L'oiseau, rendu à la liberté, revint au gîte avec une vitesse 
calculée de 65 kilomètres à l'heure : cette force de vol au- 
rait donc pu lui faire franchir 1560 kilomètres en un jour. 

Un fait très-remarquable a été cité tout récemment ; c'est 
celui d'une hirondelle qui avait établi son nid sous un 
wagon de bagage de chemin de fer et qui suivait le train 
pendant toute une journée en chassant le long de la route, 
rentrant lestement dans son nid pour apporter la becquée 
à ses petits. Or, cet oiseau, qui croisait ainsi le convoi en 
marche, le remontant et le descendant incessamment, devait 
bien au moins quintupler le trajet. 

Cet amour du nid est inné chez beaucoup d'oiseaux, mais 
les hirondelles le possèdent au suprême degré. On a vu en 
Toscane de jeunes hirondelles, dénichées par des mains 
inhumaines, et transportées à dix lieues de distance, s'é- 
chapper de leur cage et revenir au nid une demi-heure 
après.— « Ulnrondelle dit Toussenel, est le plus vite de tous 
les coureurs de fair; elle rend un kilomètre par minute au 
plus crâne marcheur et ne trouve personne pour lutter 
avec elle ; le pigeon ramier y a renoncé, » 



10 INTRODUCTION. 

C'est encore Spnllanzani, cet infatigable observateur, 
qui a estimé la puissance du vol du grand martinet noir et 
l'a portée à quatre-vingts lieues à l'heure. 

Rappelons ici, pour complément de ces exemples de vé- 
locité aérienne, qu'un faucon, échappé de la fauconnerie 
d'Henri IV, franchit en une seule journée la distance qui 
sépare Paris de Malte, c'est-à-dire plus de trois cents lieues 
en ligne droite. On raconte à peu près la même prouesse 
d'un épervier du duc de I.erne qui se rendit en moins de 
vingt-quatre heures de Ténériffe à Séville. 

Avant d'entreprendre ces mystérieuses migrations qu'on 
dirait tenir du prodige et qui pourtant se renouvellent 
chaque année, les oiseaux voyageurs semblent se consulter 
entre eux. Les hirondelles, les cigognes, les tourterelles se 
réunissent en troupes plusieurs jours avant leur départ ; 
les premières font entendi-e alors un petit cri d'appel tout 
particulier et voltigent longtemps autour des nids; on dirait 
qu'elles leur font leurs adieux. Les cigognes se préparent à 
leur voyage de long cours en se rassemblant sur les combles 
des édifices les plus élevés, comme pour tenir conseil. J'ai 
pris grand plaisir à les observer à Strasbourg. — Quant aux 
tourterelles, j'ai aussi remarqué plusieurs fois leur manège 
à l'époque où elles vont se mettre en route, mais j'avoue 
que je ne suis guère plus avancé pour cela, car il me serait 
difiicile de préciser le jour, ni le moment du départ. 
Voici seulement ce que je puis dire avec certitude : à Téné- 
riffe, elles se donnent toutes rendez- vous sur la côte du sud 
de l'île, où je les ai toujours rencontrées en grand nombre 
dans la saison. Elles se répondaient alors de toute part en 
roucoulant pour s'appeler et se réunir en plusieurs bandes, 
puis s'envolaient ensemble vers le petit promontoire de 
Montanaroja^ et exécutaient aux alentours des va-et-vient 
continuels, avec redoublement de cris d'appel et des alter- 
natives de silence, tantôt s'abattant sur la montagne qui 
domine la mer, tantôt reprenant leur vol désespéré pour 
revenir de nouveau. Je suivais des yeux cette manœuvre, 



INTRODUCTION. H 

lorsque tout à coup le roucoulement recommença; puis, je 

ne les entendis plus Etaient-elles parties ? il faut bien le 

croire, puisque je cessais de les voir et que depuis ce mo- 
ment je n'en rencontrai plus une seule dans les environs. 

La puissance de la vue, chez les oiseaux grands voiliers, 
en leur permettant d'embrasser de vastes horizons, doit être 
pour eux d'une grande ressoui-ce dans leurs voyages. Tous- 
seuel (car c'est toujours à lui qu'il faut revenir sur ce sujet) 
s'est appuyé de cette opinion pour expliquer par une bril- 
lante ûction l'itinéraire que suivent les cigognes et l'ins- 
tinct qui les guide. Mais en lisant ce voyage fantastique, 
n'allez pas croire qu'il veuille vous persuader que les choses 
se passent tout à fait comme il le dit ; s'il essaye d'expliquer 
un fait presque incompréhensible par une supposition assez 
plausible, il ne se hâte pas moins d'observer que « la science 
géographique la plus vaste^ même étayée sur une perspi- 
cacité de nerf optique incomparable, ne saurait pas plus 
rendre compte des étonnantes migrations des cigognes et des 
autres oiseaux grands voiliers^ qui naviguent le jour dans 
les plaines de l'air, que des voyages des cailles, des bécasses 
et des autres espèces à courtes ailes, qui voyagent de nuit, 
de peur des mauvaises rencontres des rapaces diurnes. » 

Toussenel est, sans contredit, un charmant écrivain, sé- 
duisant, plein de verve ; chasseur émérite et très-habile 
observateur ; on doit le prendre au sérieux même alors 
qu'il a l'air de rire. Il faut que vous lisiez son livre, dont 
notre Michelet a donné la meilleure appréciation dans l'ou- 
vrage de l'Oiseau. 

Les retours merveilleux des pigeons messagers qui, trans- 
portés dans des cages ou des paniers couverts, à des dis- 
tances de trois cents lieues de leur pays natal, à travers des 
contrées qui leur sont inconnues, n'en reprennent pas 
moins sans hésiter le chemin du colombier aussitôt qu'on 
les lâche, sont des faits non moins inexplicables. — Tous- 
senel pense que de pareils phénomènes sont peut-être le 
résultat d'une série de sensations combinées qui permettent 



14 INTRODUCTION. 

« sauteur et la structure de leurs ailes clouent au sol. Le 
« sternum de l'autruche et du casoar (espèces qui ne peuvent 
tt prendre le vol, mais intrépides marcheuses) se réduit à 
« une simple plaque osseuse en forme de bouclier placée sur 
« la poitrine. ... L'analogie entre l'aile de l'oiseau et l'avi- 
« ron du navire est si frappante qu'elle a forcé toutes les 
« langues à marier ces deux mots. Virgile avait dit Remi- 
« gium alarum et depuis lors le terme de Rémiges a été 
« adopté pour désigner les pennes extrêmes des ailes, qui 
« jouent le rôle de rames. » Après ce premier aperçu des 
admirables avantages que la nature a départis à l'oiseau de 
grand vol, Toussenel fait observer que, dans la classifica- 
tion ornithologique, on a réservé une des premières places 
aux oiseaux rameurs, chez lesquels les ailes et la quille sont 
beaucoup plus longues. Il a soin de faire remarquer que les 
os de l'oiseau, de même que ses plumes, sont des tubes 
remplis d'air en communication avec un réservoir pulmo- 
naire d'une grande capacité ; que ce réservoir est probable- 
ment en relation avec les cellules aériennes des muscles 
intérieurs, qui sont autant de vessies natatoires à l'aide des- 
quelles l'oiseau peut enfler considérablement son volume 
et diminuer proportionnellement sa pesanteur relative ; 
qu'il existe, entre cuir et chair, chez certaines espèces, une 
sorte de désadhérence de la peau, et qu'il résulte enfin de 
cette précieuse organisation deux forces simultanées, réci- 
proques, vivifiantes, qui concourent ensemble à entretenir 
l'énergie de la respiration et du sang, et expliquent l'infa- 
tigabilité des ailes. C'est ce qu'il a voulu exprimer en 
disant : « U oiseau est une locomotive de première vitesse, 
« une machine de haute pression qui consomme propor- 
« tionnellemenl plvs de combustible que trois ou quatre 

« machines ordinaires Il ne mange pas seulement pour 

« vivre, mois pour tenir toujours allumé son foyer de cha- 
« leur intérieure. >- 

Cette comparaison peut s'appliquer aussi à l'ensemble des 
forces organiques que les oiseaux ont à leurdisposition dans 



INTRODUCTION. 15 

les différentes allures du vol étendu. Qui n'a admiré, aux 
beaux jours du printemps, la légèreté, la grâce surtout avec 
laquelle l'alouette s'élève sans effort jusqu'aux plus hautes 
régions de l'air, en chantant cet hymne au soleil qu'on entend 
encore alors qu'on ne la voit plus ? Et le vol, puissant, 
soutenu, majestueux, de l'aigle, et le frémissement des ailes 
de l'épervier et ses évolutions surprenantes, lorsque planant 
tranquillement comme s'il nageait dans l'espace, il reste 
immobile dans l'air? Voyez-le exécutant des temps d'arrêt, 
ou bien reprenant son vol ascensionnel pour plonger tout à 
coup avec une rapidité étonnante. N'avez -vous jamais senti 
par hasard le bruit produit, en passant de très-près, par une 
hirondelle ou un martinet, rasant la terre à toute volée et 
disparaissant en un clin d'oeil dans le vague de l'air ? — 
Pour moi, j'ai toujours éprouvé une sensation que je n'ai 
pu définir à la vue de ces vols d'étourneaux, de ces bandes 
de pigeons voyageurs qui fendent l'espace avec la vélocité 
de la flèche. Lorsqu'un épervier, un faucon ou tout autre 
oiseau de proie m'a rasé presque à toucher, ce qui m'est 
arrivé quelquefois en explorant les hautes cimes, mon 
oreille a été frappée du singulier ronflement produit, sans 
doute, par la dilatation de l'air dans les cavités des organes 
de l'oiseau. Oui, Toussenel a raison, il y a là une certaine 
analogie avec la machine à vapeur, et cette vibration des 
ailes n'est pas moins puissante que le mouvement de l'hélice 
du pyroscaphe ou de la roue de la locomotive. Cette force 
alimentée par le foyer de chaleur intérieure, et qui produit 
chez l'oiseau une énergie vitale si prépondérante, provient 
de l'oxygénation plus abondante du sang et de la rapidité 
avec laquelle il circule. — Les ventricules du cœur des 
mammifères se contractent 70 à 80 fois en une minute, et 
ceux des oiseaux de 130 à 150 fois. L'hématose est donc 
deux fois plus rapide chez l'oiseau que chez le mam- 
mifère. 

L'oiseau peut ainsi soutenir très-longtemps l'action du vol 

sans grande fatigue : les oiseaux de rapine parcourent 

I. -2 



16 INTRODUCTION. 

pendant une heure et pi us un espace considérable et font une 
vingtaine de lieues en chassant. Les hirondelles, que j'ai 
vues suivre un navire pendant huit ou dix jours consécutifs 
et se nourrir de ce qu'elles rencontraient dans le sillage, 
soutenaient le vol, dans leurs évolutionscontinuelles, pendant 
toute la journée et devaient faire au moins cent cinquante 
lieues du malin au soir. Ainsi, en se reposant de nuit sur 
les vergues, elles pouvaient facilement se transporter des 
climats septentrionaux de l'Europe aux régions équatoriales 
de notre hémisphère. 

Mais je m'arrête ici à une réflexion qui me vient : que 
pouvaient trouver à manger ces hirondelles qui voltigeaient 
incessamment en s'abattant dans le remous du sillage, et 
qui nous suivaient tout le long du jour avec tant de constance? 
Je l'ignore encore, malgré l'attention que je mettais à 
observer leurs va-et-vient continuels. L'hirondelle est un 
oiseau éminemment insectivore ; elle ne pouvait donc se 
nourrir des miettes qu'on jetait à la mer. Peut-être que ces 
détritus, entraînés dans le remous, attiraient à la surface des 
eaux des insectes marins que l'œil seul de l'oiseau pouvait 
apercevoir. Le fait est qu'on rencontre des hirondelles dans 
les lieux les plus isolés et les plus arides, où l'œil de l'homme 
ne découvre aucune trace d'organisme vivant. Dans une de 
mes ascensions au pic de Ténériffe, j'ai vu des hirondelles 
raser en volant le fond du cratère, à près de quatre mille 
mètres au-dessus du niveau de la mer. Toute végétation a 
disparu sur le sol brûlé de cette solfatare ; ce n'est partout 
que laves, scories et matières calcinées, parmi des crevasses 
d'où s'échappent encore des vapeurs chaudes et sulfureuses. 
Que pouvaient donc chercher là ces hirondelles ? Leur per- 
sévérance à parcourir les alentours des fentes d'où sor- 
taient les émanations volcaniques me donna enfin l'ex- 
plication de l'énigme que je n'avais pu deviner. Je finis 
par trouver sur le bord des crevasses plusieurs de ces petits 
arachnides, aux pattes longues et grêles, auxquels on a 
donné le nom de faucJwars. Mais ces insectes, que fai- 



'^ INTRODUCTION. 17 

saieiit-ils là ? Comment y étaient-ils venus ? Comment ré- 
sistaient-ils à la chaleur qui s'exhalait des fentes du cra- 
tère ? — La science peut bien nous dévoiler quelques-uns 
des mystères delà nature, mais il nous reste encore beau- 
coup de choses à apprendre, que peut-être nous ne saurons 
jamais. 

Nos connaissances modernes se rattachent presque toutes 
à des observations qui ont été faites bien avant nous, et 
pour ne parler ici que des oiseaux, je rappellerai en pas- 
sant que rien n'avait échappé aux anciens sur les différentes 
allures du vol et de la progression terrestre. L'on trouve, à 
ce sujet, dans les écrits de Pline, qui avait recueilli tout 
ce cju'on savait de son temps, un passage des plus remar- 
quables : « Les uns sautillent en marchant comme les 

« moineaux et les merles ; d'autres courent comme les per- 
(c drix et les bécasses, ou bien arpentent le terrain en jetant 

« leur pied en avant comme les cigognes et les grues 

<( Dans la progression aérienne, ceux-ci volent les ailes 
« étendues et se tiennent presque immobiles ; ceux-là les 
« agitent plus fréquemment; les uns avec les flancs toujours 
« découverts, et les autres les comprimant tour à tour par 
« des battements continus. Ils semblent nager dans le fluide 
« et prendre à leur gré toutes les directions, tantôt s'élan- 
« çant comme des flèches, tantôt plongeant comme s'ils 

(( tombaient du ciel Les canards partent en s'élevant 

« en droite ligne, même au sortir de l'eau. Certains gros 
« oiseaux, aux formes lourdes et pesantes, ne prennent le 
« vol qu'après avoir couru quelques pas pour faciliter leur 
« élan ; enfin il y en a qui ne volent qu'en criant, tandis 
« que d'autres gardent le silence. » (Plinius. Volucrum 
natura, lib. X, § LIV.) 

Les naturalistes de notre époque ont beaucoup écrit sur 
le vol des oiseaux sans pouvoir, la plupart, en donner des 
explications bien satisfaisantes. Toutefois le docteur Ph.- G. 
Sappey est un de ceux qui ont jeté le plus de lumière sur 
cette grande question ; il a démontré, dans ses savantes 



18 INTRODUCTION. 

Recherches sur l'appareil respiratoire des oiseaux (I), que 
le mécanisme de l'effort soutenu chez l'oiseau devait dif- 
férer de celui des mammifères terrestres. Selon lui, chez 
l'homme l'effort est toujours de courte durée et il ne peut 
persister qu'en reprenant haleine, pour pouvoir recouvrer 
la faculté de respirer. Tout effort violent tend donc, chez 
lui, à paralyser le mouvement respiratoire, tandis que, chez 
l'oiseau, l'effort le plus énergique reste sans influence sur 
ce mouvement. Cette différence dépend de ce que, dans 
l'homme comme dans les quadrupèdes, les muscles pecto- 
raux s'insèrent à la fois au sternum et aux côtes, tandis que, 
dans les oiseaux, ces mêmes muscles s'attachent exclusive- 
ment au sternum et qu'aucun de ceux qui coucourent à l'ac- 
tion du vol ne se fixe aux côtes, celles-ci conservant tou- 
jours leur mobilité pendant la contraction des muscles qui 
meuvent les ailes. — Les réservoirs aériens, que les oiseaux 
ont à leur disposition dans l'intérieur de leur corps, ne par- 
ticipent pas à la respiration et contribuent, pendant l'effort, 
à augmenter la capacité du thorax en facilitant l'action 
musculaire (2). 

Voici de quelle manière le docteur Sappey explique l'in- 
fluence des sacs ou réservoirs aérifères des oiseaux sur le 
poids de leur corps dans l'action du vol : 

a L'air contenu dans ces réservoirs est à 40 degrés de tem- 
pérature centigrade et par conséquent moins dense que 
l'air extérieur ; il agit sur le corps de l'oiseau comme le gaz 
hydrogène sur le ballon dans lequel il est renfermé. Tous 
les sacs aérifères de l'oiseau, par leur situation au-dessus 
des viscères du tronc, représentent un véritable appareil 
aérostatique dont la puissance ascensionnelle sera d'au- 
tant plus grande que leur capacité sera plus considé- 

(1) 'Recherches sur Vappareil respiratoire des Oiseaux, par Ph -C. 
Sappey, docteur en médecine, ancien prosecteiir de l'amphithéâtre 
d'anatoraie des Hôpitaux de Paris. Grand in-4°. Germer-Baillière, 
lib. édit., 1847. 

(2) Sappey, Op. cit.., p. 54, 55. 



INTRODUCTION. 19 

rable, la tempéi'ature de l'oiseau plus élevée et celle de 
l'atmosphère plus basse ; mais quelle que soit la différence 
entre la densité de l'air atmosphérique (extérieur) et celle 
de l'air intra-cellulaire dans les réservoirs intérieurs, 
elle ne peut jamais atteindre le degré qui permette à cet 
appareil de soulever le poids du corps et d'emporter l'oi- 
seau dans l'espace. C'est pourquoi deux longs leviers pre- 
nant un point d'appui sur l'air ambiant s'élèvent par leurs 
extrémités adhérentes et impriment, par un mouvement 
continu de bascule, une marche ascendante au corps de l'oi- 
seau. « Les ailes, ajoute le docteur Sappey, ne sauraient 
« donc être comparées à des rames, car les rames repré- 
« sentent des leviers in ter-mobiles qui basculent horizon- 
« talement autour d'un axe vertical ; les ailes, au contraire, 
a constituent des leviers in ter-puissants qui se meuvent 
a autour d'un axe oblique à l'horizon et dont l'oiseau fait 
tt varier l'inclinaison suivant la direction qu'il veut im- 
«. primer à son vol (1). » 

Cette dernière définition du docteur est fort contestable, 
et la comparaison du corps de l'oiseau à une machine aéros- 
tatique, munie d'une appareil locomoteur, ne me semble pas 
heureuse. Les ailes attachées à cette montgolfière ne se 
meuvent pas par un mouvement machinal ; c'est de l'admi- 
rable appareil respiratoire qu'elles reçoivent toute leur puis- 
sance ; c'est la volonté qui les guide. Elles ne fonctionnent, 
dans les différentes allures du vol, que d'après la force que 
leur imprime le mécanisme de l'appareil intérieur, échauffé 
à un haut degré par l'émission continue et régénératrice d'un 
fluide oxygéné, qui hématose le sang, électrise toutle système 
nerveux, double ou triple l'action musculaire, l'accélère, la 
ralentit ou l'arrête tout court. La volonté, qui dispose en 
souveraine de toutes les ressources qu'elle possède, est le 
grand moteur de ce surprenant organisme. La volonté ! 
puissance libre, indépendante, dont le principe reste in- 
connu et que nul mécanisme ne saurait remplacer. 

(1) Sappey, Op. cit., p. 54, 55. 



20 INTRODUCTION. 

Le systcme de leviers à bascule qu'on a voulu essayer, 
n'a jamais pu servir à diriger les aérostats. Du reste, dans 
certaines allures du vol, les ailes des oiseaux ne fonctionnent 
pas par balancements. Quand un épervier ou un faucon 
plane dans l'air et qu'il semble glisser dans le fluide comme 
une nacelle sur la surface d'un lac, ses ailes, il est vrai, ont 
alors une apparence d'immobilité, et l'on pourrait croire à 
un mouvement alternatif assez semblable à celui de bascule, 
mais cette évolution s'exécute toujours en parcourant l'es- 
pace circulairement pour continuer le vol ascensionnel et 
pouvoir embrasser du regard un horizon terrestre d'une plus 
grande étendue. Le docteur Sappey avance qu'il est impos- 
sible à l'oiseau de se mouvoir dans le sens horizontal avec 
une grande rapidité. Mais que fait donc l'hirondelle lorsqu'elle 
parcourt l'espace avec tant de vélocité, dans une direction 
parallèle à la terre pour saisir les petits moucherons qui ne 
trouvent leur existence que dans la couche atmosphérique 
la plus rapprochée du sol? L'oiseau, pour commencer à s'é- 
lever, ne frappe-t-il pas l'air de ses ailes, et ces ailes n'a- 
gissent-elles pas alors comme des rames ? Que sa direction 
soit horizontale ou plus ou moins oblique, l'oiseau m'a tou- 
jours paru nager dans l'air et se servir de ses forces mus- 
culaires pour soutenir, par les mouvements de ses ailes et 
de sa queue, le? différentes allures du vol, en exécutant ces 
rapides évolutions qui étonnent et qu'il est si difficile d'ex- 
pliquer. 

Depuis les savantes recherches du docteur Sappey, plu- 
sieurs naturalistes ont repris la question du vol des oiseaux, 
mais sans la résoudre d'une manière complète. M. Marcy, 
dans un mémoire sur le vol (1), a constaté, à l'aide d'un 
appareil mécanique fort ingénieux, que la force qui sou- 
tient et dirige l'oiseau dans l'espace est produite entière- 
ment par l'abaissement de l'aile, dont l'extrémité, dans les 
mouvements de translation, décrit des courbes continues. 

(1) Revue des cours scientifiques. Paris, 1869, no^ 41 et 44. 



• INTODUCTION. 21 

Les expériences de ce savant laissent pourtant encore beau- 
coup à désirer, car bien qu'il ait reconnu que le moineau 
avait treize évolutions d'aile par seconde, tandis que le 
canard sauvage, le pigeon et Teffraie n'en effectuaient tout 
au plus que huit ou neuf dans le même espace de temps, 
cela ne prouve pas que son moineau vole plus vite, mais 
seulement qu'il a besoin, pour avancer, de produire de plus 
grands efforts. 

La voussure de l'aile indique, en général, une grande 
puissance de vol et permet à l'oiseau de se diriger contre le 
vent. Giraud-Teulon, dans ses Principes de mécanique 
animale (Paris, 1858) avait déjà donné de bons renseigne- 
ments sur la cavité glenoïde^ ce centre fixe autour duquel 
s'exécute le mouvement de l'aile par l'avant-bras, qui se 
joint à l'humérus et à l'extrémité de l'aile, c'est-à-dire à la 
main garnie de ses pennes ou rémiges. — Ces ailes en voûte 
sont d'une grande importance dans l'action du haut vol, 
soit pour monter, soit pour descendre, et je dois à Toussenel 
de m'en avoir donné l'explication. Les oiseaux grands voi- 
liers disposent de grandes ressources par l'effet de cette con- 
formation qui leur permet de se soutenir sans effort sur la 
couche d'air où ils glissent en planant et en s'élevant gra- 
duellement par un mouvement circulaire toujours plus 
étendu. On peut s'en rendre compte dans les pays d'oiseaux 
de proie : c'est i cette évolution soutenue qu'est dû le mou- 
vement ascensionnel qui fait émerger l'oiseau, à volonté, 
au-dessus de la zone aérienne, comme un navire lancé sur 
la lame à toute vapeur. Il peut ainsi se soutenir longtemps 
dans les plus hautes régions de l'espace ; les ailes, par 
leur concavité, lui sont une sorte de double parachute, 
qu'il n'a qu'à replier pour descendre quand il lui plaît. Ob- 
servez la frégate plonger sur le poisson-volant qu'elle aper- 
çoit efQeurant la surface de l'onde : voyez comme elle ar- 
rive en un clin d'oeil, les ailes serrées et ramenées en 
arrière pour fondre sur sa proie. 

Le vol de l'oiseau, cette faculté puissante qui lui donne 



22 INTRODUCTION . 

la jouissance de sa libei'Lé d'action sur terre et dans les airs, 
peut être assez bien défini et expliqué jusqu'à un certain 
point, mais jamais imité. Cette faculté dépend d'une orga- 
nisation tout exceptionnelle : deux faits principaux expli- 
quent une partie du mystère du vol ; d'abord la conforma- 
tion du corps des hauts-voiliers, et en second lieu leur 
force émergente sur la couche fluide en raison de la rapi- 
dité de leur vol, qu'on peut comparer à celle d'un bateau 
qui s'allège et s'élève au-dessus de l'onde à mesure que son 
impulsion acquiert plus de puissance. Je laisse de côté le 
problème de l'élan initial ; mais il est bien clair que l'oiseau 
qui atteint une certaine zone aérienne se trouve placé 
comme une nacelle sur la surface d'un courant et qu'il s'é- 
lèvera au-dessus de son niveau rien qu'à courir horizonta- 
lement, car son avant est tissu de plumes serrées et com- 
pactes, tandis que sa tête plate et son col émergent au 
moindre effort. Sa queue étendue, qui le soutient sur la 
couche d'air qu'il parcourt, empêche son arrière d'en- 
foncer ; il faut donc forcément qu'il monte et continue son 
ascension. Or, les principaux organes qui facilitent ce mou- 
vement ne sont-ce pas ces ailes à grande voussure, tapissées 
en dessous de plumes lâches et molles, qui prennent si bien 
le vent, et doivent le défendre, comme un parachute, contre 
la descente ? 

Chez les cigognes et les Gérons, qui sont de hauts- 
voiliers, mais non pas des voiliers rapides, et qui peuvent 
planer pendant de longues heures à de grandes hauteurs, 
la voûte de dessous des ailes est des plus profondes ; aussi 
ces oiseaux les tiennent-ils à demi fermées pour prendre 
terre et s'abattre en courant pour amortir la descente. 

Cette conformation des ailes en voûte n'est pas moins 
utile pour faciliter le vol de certains oiseaux contre le vent, 
même pour quelques espèces à courtes ailes, comme les 
cailles. Toutefois, ces oiseaux, qui presque tous ont le vol 
droit, ne peuvent conserver longtemps cette allure et sont 
obligés de se reposer souvent, aussi ne voyagent-ils que par 



INTRODUCTION. 23 

étapes ; il leur serait difficile de fournir le trajet d'une seule 
traite. Les perdrix, qui la plupart ne sont pas de grandes 
voyageuses, ne piquent pas dans le vent comme les bécas- 
sines, et quand on veut les forcer, il suffit de leur faire 
faire deux ou trois vols contre le vent : « // m'est arrivé plu- 
sieurs fois dans ma carrière de chasseur, m'écrivait derniè- 
rement Toussenel, de ramener des compagnies entières que 
la poursuite du Faucon ou de l'Autour forçait de s'abattre 
dans le premier buisson venu, après une pointe rapide dans 
le vent. Les pauvres bêtes ne pouvaient reprendre la puis- 
sance du vol qu après une ou deux heures de repos et s'être 
remises de ce long travail de lutte à vent contraire. » 

J'ai lu, dans les Souvenirs d'un naturaliste, un passage 
dont j'ai pris note et qui ne peut venir ici plus à propos. 
L'observation est de l'auteur de ce livre si agréablement 
instructif, de M. de Quatrefages, savant des plus conscien- 
cieux parmi ceux qu'on aime à entendre. 

Pendant une furieuse tempête- dont il fut témoin à Saint- 
Sébastien dans la baie de Biscaye, et durant laquelle le vent 
souffla avec une violence extraordinaire pendant quarante- 
huit heures, les oiseaux de mer semblaient se plaire dans 

la tourmente Mais laissons-le parler lui-même: «Au 

« milieu de ce désordre des éléments, des goélands au blanc 
« plumage, des aigles de mer aux couleurs roussâtres, se 
ft jouaient tranquillement devant ma croisée, mêlaient 
« leurs cris au fracas de la tempête, décrivaient dans l'air 
« raille courbes capricieuses, et parfois, plongeant entre 
« deux vagues, ils reparaissaient bientôt tenant au bec un 
« poisson. Leur vol rapide comme la flèche, quand ils se 
« laissaient emporter par le vent, se ralentissait quand ils 
« faisaient face à l'ouragan ; mais ils planaient avec la même 
« aisance dans les deux directions, sans paraître donner 
« un coup d'aile de plus que par les plus beaux jours. 11 y 
« avait quelque chose d'étrange à voir ces oiseaux, les 
« ailes étendues et complètement immobiles, du moins en 
« apparence, remonter d'un mouvement uniforme ces rafales 



f(^;^ ^*j-^ Ov^ 



24 INTRODUCTION. 

« qui auraient renversé l'homme le plus vigoureux. — 
« Depuis longtemps, MM. Quoy et Gaymard avaient si- 
« gnalé ce singulier phénomène chez les oiseaux grands 
« voiliers des mers antarctiques. Tous deux, après avoir vu 
« mille fois les albatros et les frégates, ont hésité à ha- 
« sarder une explication. D'autres ont été moins timides, 
« et, après avoir examiné les mêmes espèces à travers les 
tt vitraux de nos collections, ils ont décidé que ce mode 
« de locomotion était la chose la plus simple du monde. 
« Ils ont parlé de vitesse acquise, de trémulatiun invisible 

« des aifles Pour nous, après avoir vu, nous pensons 

(c exactement comme MM. Quoy et Gaymard et nous imi- 
(( terons leur réserve. » 

En citant ici les réflexions de l'éminent naturaliste, je suis 
loin de vouloir faire aucune allusion aux déductions du doc- 
teur Sappey, dont j'ai parlé plus haut. Si je diffère d'opinion 
sur le mécanisme du vol des oiseaux avec un savant aussi 
émérite, je n'admire pas moins la lucidité de son raisonne- 
ment dans les conséquences qu'il tire des expériences aux- 
quelles* il s'est livré avec tant de zèle. Je l'écoute surtout 
avec un grand intérêt lorsqu'il nous démontre que l'appareil 
aérostatique de réservoirs gazeux, dont l'oiseau est doté, 
offre à peu près le même développement dans les espèces 
qui jouissent du privilège d'atteindre en quelques secondes 
les couches les plus élevées de notre atmosphère, et dans 
celles qui, par leur conformation ou leur nature, ne peuvent 
s'élever du sol, telles que l'autruche, le casoar et certains 
gallinacés. Le docteur Sappey en conclut qu'il faut ad- 
mettre que cet appareil, chez les oiseaux qui émigrent et 
traversent les mers, tout en imprimant aux mouvements 
des ailes l'aisance et l'agilité qui les caractérisent, n'exerce 
sur le vol qu'une influence secondaire. — En effet, que 
deviendrait le pauvre oiseau au milieu des airs en temps de 
bourrasque, s'il n'avait pour lui cette force musculaire si 
puissante que gouverne son système nerveux sous l'impul- 
sion de sa volonté ? 



INTRODUCTION. ,. 25 

Cette organisation exceptionnelle, privilégiée, que l'oiseau 
possède, est des plus admirables ; elle lui permet de par- 
courir l'espace dans toutes les directions, de ralentir ou 
d'accélérer son vol ; les ressources qu'il en tire sont immen- 
ses et il en dispose à sa guise. Aussi le voit-on partir comme 
un trait, s'élever, s'abattre, planer ou s'arrêter à volonté ; 
lui seul tient les freins de cette locomotive aérienne à haute 
pression, dont il est à la fois le chauffeur, le moteur, le 
régulateur et l'équipe. Mécanisme inimitable de l'organisme 
vivant, qu'il faut nous contenter d'admii-er sans en com- 
prendre le mystère ! 

Audubon a décrit le vol de la frégate-pélican, dont il 
observa les allures ; mais il n'a pas cherché à l'expliquer. 

a A l'heure où la lumière du matin commence à poindre, 
« dit-il, l'oiseau ouvre ses ailes et quitte la retraite où il a 
u passé la nuit. Doucement et sans effort, le cou ramené en 
« arrière, il semble d'abord essayer son vol, puis, s'avan- 
« çant rapidement vers la mer, il monte, monte encore, et 
(( le premier dans la nature, il voit l'astre étincelant sortir 
« des flots.... Alors l'heureux oiseau secoue ses ailes et bien 
« loin, au sein des airs, l'essor l'emporte où nul regard 
u humain ne peut l'atteindre.... ; mais bientôt il reparaît, 
« et les ailes à demi repliées, il commence à descendre en 
« exécutant de rapides évolutions, tantôt reprenant son vol 
« vers les cieux, tantôt retournant vers la mer en rasant la 
« surface des eaux et poussant des bordées pour continuer 
« sa chasse.... Tout à coup des nuages menaçants obscur- 
« cissent l'horizon ; la brise, qu'on ne sent pas encore, a 
« déjà soulevé les flots ; un épais brouillard s'étend sur 
« l'abîme, et les mugissements de la mer écumante répon- 
« dent aux roulements du tonnerre. Tous les éléments sem- 
« blent confondus au milieu du tumulte des vents déchaînés: 
« la Frégate seule tient tête à l'orage et si son vol ne peut 
u en forcer l'impétuosité, elle continue de s'élever en pla- 
« nant au-dessus des nuages. Mais la tempête redouble de 
« fureur ; alors l'oiseau prend son vol oblique et en quel- 



26 INTRODUCTION. 

« ques vigoureux coups d'ailes, il surmonte l'ouragan pour 
« entrer dans une atmosphère plus paisible, où il vogue à 
« l'abri de l'orage, attendant qu'il s'apaise et que le calme 
« revienne sur les eaux. » 

Audubon, pas plus que d'autres naturalistes, n"a pu nous 
renseigner sur le mode d'action que l'oiseau met en jeu 
pour varier comme il lui plaît les forces motrices dont il 
dispose, mais, cette question à part, on peut expliquer, 
d'après le docteur Sappey, la structure et les fonctions des 
organes qui jouent le principal rôle dans l'action du vol. 

« La nature, en réunissant le nombre à la solidité dans 
l'admirable vêtement de plumes dont elle a revêtu l'oiseau 
semble avoir voulu concilier ces deux avantages avec la 
légèreté nécessaire à sa vie aérienne. Elle a donné aux 
principales plumes des ailes la forme d'une petite rame, 
dont elle a creusé la tige pour la remplir d'un air raréfié... 
Plus le vol est rapide et puissant, plus le canal des plumes 
est étendu. On distingue dans les plumes une partie cornée 
et transparente et une partie opaque et blanche qui s'effile 
graduellement. La première est toujours creuse, la seconde 
est pleine dans les oiseaux qui ne volent jamais, et plus ou 
moins vide chez les grands voiliers. L'air, qui peut arriver 
dans les plumes jusque dans leurs parties moyennes, ne 
provient pas de l'appareil respiratoire ; il prend sa source 
dans l'atmosphère et pénètre directement dans la cavité des 
plumes par un orifice médian situé sur la face inférieure de 
ces organes et par les pores placés sur les côtés de la tige 
dans l'écartement des barbules. L'oriflce médian peut se 
dilater et se resserrer tour à tour : il se dilate lorsque la 
plume se courbe, et se resserre lorsqu'elle se redresse. Ces 
fonctions s'accomplissent, dans l'action du vol, lorsque les 
plumes communiquent le plus largement avec l'atmosphère 
et à mesure que l'air qu'elles contiennent se renouvelle. Les 
oiseaux qui ne volent pas ou qui ne volent que rarement, 
comme ceux de basse-cour, se hissent de temps en temps 
sur leurs jambes pour agiter leurs ailes et se procurer l'air 



INTRODUCTION. 21 

dont ces organes sont remplis, mais qu'ils ne peuvent . 
fournir lorsqu'ils sont repliés et appliqués contre les flancs. 
C'est dans ce but que l'oiseau à son réveil secoue les ailes et 
que les canards quittent l'eau pour s'ébattre sur la rive. — 
L'air atmosphérique qui remplit la cavité des plumes, se 
trouvant en contact avec le corps de l'oiseau, dont la tem- 
pérature s'élève à 40°, ne tarde pas à s'échauffer et à se 
dilater, et l'oiseau, suffoqué par la chaleur qu'il éprouve, 
étend et secoue ses ailes pour se rafraîchir. L'impression 
qu'il ressent de cette immersion est d'autant plus sensible 
que l'air se renouvelle dans ses plumes en même temps 
qu'il prend l'équilibre de la température ambiante (1). » 

Les études du docteur Sappey se sont portées aussi sur 
la nature aérifère des os des oiseaux : les savantes re- 
cherches de M. Flourens nous avaient déjà appris qu'il 
existait, dans le développement de ces os, deux forces 
opposées, dont l'une exhalante, qui présidait à l'accrois- 
sement en épaisseur, et l'autre absorbante, qui expliquait 
la capacité toujours croissante des canaux médullaires. Ces 
deux forces sont rarement équilibrées : au début de la vie, 
]a force composante prédomine, et tant qu'elle conserve 
cette prépondérance les os restent médullaires ; mais à 
l'époque où les épiphyses se soudent, elle décline sensi- 
blement, la force de décomposition augmente et c'est alors 
que les os commencent à se perforer pour entrer en com- 
munication avec l'appareil respiratoire et que la moelle 
disparaît pour faire place au fluide atmosphérique. 

Les observations du docteur Sappey sont venues com- 
pléter ces renseignements et nous apprendre que les os 
perdent la moitié de leur poids quand ils n'ont plus de 
moelle et que la diffusion de l'air dans la plus grande 
partie du système osseux des oiseaux grands voiliers, en 
réduisant considérablement leur pesanteur spécifique, 
accroît leur aptitude au vol. Le squelette des oiseaux 

(I) Extrait de l'ouvrage du docteur Sappey sur Vappareil respi- 
ratoire des Oiseaux, ch. IV. 



28 INTRODUCTION. 

est médullaire pendant toute la durée de son dévelop- 
pement ; mais une fois arrivé au terme de sa croissance, 
les orifices en communicalion avec les réservoirs aériens 
s'établissent et la moelle disparaît (1). 

Je viens de vous citer tout ce que j'ai noté de plus saillant 
dans les Recherches du docteur Sappey 5i/r l'appareil respi- 
ratoire et les autres organes de l'habitant des airs. Notre 
fameux prosecteur a étudié ses oiseaux scalpel en main ; 
la simple observation ne pouvait suffire à cet esprit scru- 
tateur ; il lui fallait des expériences physiques, positives, 
souvent répétées ; il voulait pénétrer jusqu'aux moindres 
détails de l'organisme pour prendre la nature sur le fait. 
Aussi que d'oiseaux notre savant anatomiste n'a-t-il pas 
dépecés, tailladés, martyrisés de cent manières pour les 
besoins de la science. Ce brave docteur vous prend tout 
bonnement une de ces pauvres bêtes du bon Dieu, un 
canard par exemple, et vous lui coupe successivement tous 
les muscles du cou ; puis il vous dit, avec le plus grand 
sang-froid, en vous racontant le fait: « L'animal, aban- 
« donné à lui-même, s'affaissa et des bulles d'air s'échap- 
« pèrent, en bouillonnant, par le canal rachidien, à travers 
« le sang qui couvrait la plaie ; ensuite il se releva ; mais 
« sa marche était vacillante, entrecoupée de chutes ; il sem- 
« blait avoir perdu la faculté de s'équilibrer, et présentait 
« un état de stupeur, d'hébétude et de défaillance qui me fit 
« présager la mort. » Diantre, je le crois bien ! Cependant, 
après deux jours de souffrances, le pauvre canard reprit ses 
forces et finit par se rétablir ; mais cette dernière circons- 
tance importait fort peu au docteur : il avait constaté que, 
pendant l'opération, l'oiseau avait présenté des phénomènes 
identiques à ceux qu'offrent les mammifères lorsqu'on les 
prive d'une partie de leur liquide sous-arachnoïdien, et il 
était satisfait Toutefois notre opérateur ne se borne 

(I) Extrait de l'ouvrage du docteur Sappey sur ï appareil respi- 
ratoire des Oiseaux, eh. m, art. il. 



INTRODUCTION. 29 

pas là ; il reprend le malheureux patient pour Tinciser en 
deux temps, d'abord en tranchant tous les muscles du cou 
et en les laissant ensuite se cicatriser ; puis, huit jours 
après, en coupant le tissu de la cicatrice pour opérer à 
nouveau. Après cette preuve concluante, il avoue que 
l'animal parut étourdi, étonné, et il ajoute : « Ces expé- 
<( riences, que nous regrettons de ne pas avoir multipliées 
« davantage, tendent à démontrer que l'air qui pénètre 
« dans le canal vertébral exerce sur la moelle épinière 
« des oiseaux un degré de pression analogue à celui que 
« le liquide sous-arachnoïdien exerce sur la moelle épinière 
« de l'homme. » 

Au besoin le docteur Sappey vous prend un coq, le 
couche sur le dos et le maintient dans cette position en lui 
liant les quatre membres : alors il pratique une ouverture à 
la poitrine et reconnaît que le diaphragme thoraco-abdo- 
minal, pendant l'inspiration, se porte en arrière et en 
dedans, tandis que les côtes se portent en avant et en 
dehors, et enfin que la capacité des réservoirs diaphragma- 
tiques s'accroît considérablement. 

Une autre fois c'est encore sur un palmipède qu'il opère, 
car il paraît que ces sortes de volatiles se prêtent à souhait 
à tous les rafQnements chirurgico-anatomiques. Pour 
celui-là, le docteur s'arme d'une seringue dont il introduit 
le tube à travers la couche musculaire du réservoir thora- 
cique de l'animal, et à chaque mouvement respiratoire de 
l'oiseau, « sans apporter, assure-t-il, aucun trouble dans 
le phénomène de la respiration », il pompe l'air qu'il veut 
soumettre à l'analyse chimique. 

Mais ceci n'est rien encore ; vous allez voir : le brave 
docteur, poursuivant ses expériences, se saisit d'un autre 
coq, pratique hardiment l'amputation de l'aile et se procur o 
la satisfaction de voir l'air pénétrer dans l'humérus par le 
thorax au moment de l'inspiration, et en sortir à chaque mou- 
meut d'expiration. « Lorsque le canal de l'humérus a été 
« ouvert, et la trachée obUtérée, la respiration est d'abord 



30 INTRODUCTION. 

« laborieuse, bruyante; l'animal immobile, hagard, surpris 
« (on le serait à moins), semble dominé par le vertige qui 
« précède une asphyxie imminente. Cependant le coq s'ha- 
« bitue peu à peu à ce mode de respiration. Les premiers 
(c oiseaux que nous soumîmes à ces expéiiences vécurent de 
« six à huit heures ; mais ils avaient perdu une grande 
« quantité de sang, et celte hémorrhagie était la seule cause 
« d'une mort si rapide. Plus tard, avant de procéder à la 
« section de l'aile, je fis la ligature préalable de l'artère et 
« j'eus la satisfaction de reconnaître que ceux auxquels 
« j'avais ainsi créé une trachée artificielle continuaient de 
(( vivre : un canard, qui respirait par l'os dubras, était plein 
« de vie au bout de quarante-huit heures ; voulant le saisir 
« pour l'ausculter et étudier les modifications qui pouvaient 
a être survenues dans le bruit de la respiration, il prit la 
a fuite, fit de violents efforts pour m'échapper, et succomba 

« aussitôt que je me fus emparé de lui » Le docteur, 

après cet aveu, conseille à ceux qui seraient tentés de 
répéter cette expérience de laisser dans l'état de repos le 
plus complet l'oiseau qu'on aura amputé pour le faire res- 
pirer par son moignon, et assure qu'avec cette précaution, 
sa vie pourra se prolonger peut-être indéfiniment (1). 

Du reste, le docteur Sappey n'est pas le seul qui ait mu- 
tilé ainsi ces pauvres bêtes pour l'avancement de la science ; 
beaucoup de ses confrères en anatomie se sont adonnés à 
ce genre d'étud'3s, et des expériences analogues ont été faites 
par M. Flourens, avec toute la précision et tout le succès 
qu'on pouvait attendre d'un observateur aussi éminent : 
deux oiseaux, sur lesquels l'influence nerveuse fut suppri- 
mée par la section des nerfs pneumogastriques, continuèrent 
de respirer et de vivre pendant plusieurs heures comme 
dans l'état normal, et furent ensuite sacrifiés à d'autres re- 
cherches (2). 

(1) Sappey, Op. cit., p. 48. 

(2) Le docteur Sappey tire de cette expérience la conséquence 
suivante : « Si un oiseau dont les poumons ont été soustraits à l'in- 



INTRODUCTION. 31 

Bien avant ces expériences, en 1689, l'Académie des 
sciences, composée alors, comme aujourd'hui, d'hommes 
sérieux, savants, de vrais sages^ se donnait le plaisir de 
boucher le bec et les narines d'un oie vivante pour observer 
ses angoisses pendant la suffocation, puis lui faisait ouvrir le 
ventre, afin d'examiner ses réservoirs aérifères. 

Au commencement du siècle, Albers amputa un coq et 
lia sa trachée artère : le pauvre diable ne vécut que six 
heures. On attacha à l'humérus d'un autre coq, aussi am- 
puté, une vessie de gaz acide carbonique qui fit mourir 
l'animal en cinq minutes ; une cane et une oie, sur lesquelles 
on expérimenta avec de l'azote, succombèrent au bout de 
trois minutes. Il en arriva autant à un héron. Un malheu- 
reux coq, amputé des deux ailes, auquel on attacha aux 
moignons une vessie de gaz acide carbonique d'une part, et 
une vessie d'oxygène de l'autre, était tour à tour mourant et 
renaissant, suivant qu'on laissait pénétrer le premier ou le 
second de ces deux gaz. 

C'est ainsi que les secrets les plus cachés de l'organisme 
ont été dévoilés aux yeux des savants pour la confirmation 
de leurs théories, et le docteur Sappey est, parmi eux, celui 
qui nous aie plus éclairés par ses curieuses expériences. 
Après avoir exposé les phénomènes anatomiques et physio- 
logiques relatifs aux oiseaux, il a passé en revue tous les 
travaux de ses devanciers, et cette savante dissertation, qui 
résume presque toute l'histoire de la science, fournit les 
notions les plus complètes sur l'organisme de la classe d'ani- 
maux que l'ancien prosecteur de l'amphithéâtre d'anatomie 
des hôpitaux de Paris a soumis à ses laborieuses études (1). 

fluence nerveuse, pendant trois ou quatre heures, conserve toute la 
plénitude de ses forces, il devient évident que cette influence n'est 
pas directement relative à l'hématose. » Op. cit., p. 16. 

(1) Dans ses Recherches sur l'appareil respiratoire des Oiseaux^ le 
docteur Sappey a exposé une foule de travaux anatomiques du plus 
grand intérêt sur les nerfs et les vaisseaux pulmonaires considérés 
dans leurs rapports avec les conduits aériens, et sur la sphère 
d'action de ces conduits. Il a démontré que les sacs aérifères des 

I. — 3. 



32 INTRODUCTION. 

Je termine ici cette analyse des Recherches sur l'appareil 
respiratoire des oiseaux pour revenir à Toussenel si amu- 
sant, même en parlant des choses les plus sérieuses ; mais 
je vous en préviens encore, ne vous en tenez pas avec lui à 
la tournure qu'il leur donne, ni au laisser-aller de sa verve; 
ne vous y trompez pas ; les faits curieux qu'il énonce seront 
toujours confirmés par l'observation. Il vous prouvera jus- 
qu'à l'évidence que le plus exquis des sens de l'oiseau est 
celui de la vue. L'aigle, le vautour, tous les oiseaux de proie 
en général, à l'exception de ceux de nuit, peuvent embrasser 
de leur regard un horizon immense, dix fois plus étendu 
peut-être que celui de l'homme. Le martinet aperçoit dis- 
tinctement un moucheron à la distance de plusieurs cen- 
taines de mètres, fond sur lui et l'engloutit avec une dex- 
térité sans égale; le milan, qui plane dans les airs à des 
hauteurs inaccessibles à nos yeux débiles, découvre facile- 
ment le mulot imprudent qui se dispose à sortir de son trou. 
« Dieu f ail bien ce qu'il fait, ajoute Toussenel ; s'il n'eût 
profortionné le coup d'œil de l'oiseau à sa vélocité^ cette 
vélocité ne lui aurait servi qu'à se casser la tête ou à se 
rompre le cou. » Les observations de notre ornithologiste, 
sur la portée de la vue de l'oiseau, tendaient à faire supposer 
qu'il est des espèces presbytes, douées de la faculté de voir 
de très-loin et d'autres presque myopes, qui ne voient bien 
que de très-près. Les grives et les alouettes s'estropient en 
donnant avec violence contre la pentière, grand filet qu'on 
tend sur leur passage. Les perdrix se blessent ou se tuent 
contre les fils des télégraphes qui bordent les chemins de 
fer, et les gardiens des phares fout moisson, au temps des 

oiseaux ne participent pas à l'accomplissement de l'hématose et que 
leur destination est uniquement mécanique, que dans le phénomène 
de l'inspiration les réservoirs aérifèrcs sont les agents essentiels et 
les poumons les agents secondaires II a expliqué l'indépendance 
entre les fonctions du vol et celles de la respiration, et a fourni de 
nouvelles preuves de la présence de l'air dans les plumes, du méca- 
nisme par lequel il se renouvelle et de la cause qui préside à ce 
renouvellement. 



INTRODUCTION. 33 

migrations, de cailles, de bécasses et d'autres oiseaux de 
passage. Les es^jèces qui ne voyagent que de nuit, attirées 
par la lumière des phares, se heurtent contre le malen- 
contreux fanal, dont parfois elles brisent les vitres, et 
tombent mortes au pied de la tour. 

Ceci, cher ami, vous donne l'explication de l'épigraphe 
que j'ai placée en tête de mon épître : 

Des nochers en péril ce guide manifeste 
A d'autres voyageurs sera pourtant funeste I 

Je voudrais pouvoir vous citer toute cette charmante poésie 
que l'auteur des Poèmes de la mer a intitulée le Phare \ je 
pourrais le faire avec d'autant plusd'à-proposque A. Autran 
a parfaitement décrit les dangers auxquels la lumière per- 
fide de ces tours à flambeaux expose les pauvres voyageurs 
aériens 

Qui volent de plus près, dans l'ombre de la nuit, 
Vers l'étrange soleil dont l'éclat les séduit. 



Oiseaux infortunés ! palmiers, claires fontaines, 
Doux nids, vous appelaient aux régions lointaines : 
Vous ne les verrez plus ; séduits par un faux jour, 
Vous ne connaîtrez plus ni le ciel ni l'amour ! 

Ces accidents se répètent toutes les années aux époques des 
passages et deviennent de plus en plus fréquents à mesure 
bu'on multiplie l'éclairage des points du littoral des conti- 
nents et des îles qui se trouvent situés sur les lignes itiné- 
raires que suivent les oiseaux voyageurs. 

Veuillez maintenant me prêter toute votre attention, car 
je suis arrivé à la question qui m'intéresse le plus, à celle 
qui a donné motif à mon épître ; considérez tout ce que 
je viens de vous dire comme un hors-d'œuvre, une sorte 
d'avant-propos. Si en vous donnant d'abord une idée géné- 
rale du curieux phénomène des migrations des oiseaux, je 
vous ai parlé des moyens qu'ils possèdent pour accomplir 
leurs aventureuses pérégrinations, sij'aiajoutéquelques faits 



34 INTRODUCTION. 

particuliers aux nombreuses citations de Toussenel, l'ob- 
servateur le plus compétent et le plus original que je con- 
naisse, si enfin je suis entré dans des détails sur l'orga- 
nisme et les instincts de ces navigateurs de l'air, toute cette 
longue dissertation n'avait qu'un but, qu'un seul motif, c'é- 
taient les Phares, contre lesquels ces pauvres oiseaux voya- 
geurs viennent se rompre le cou. Mais n'allez pas croire 
que je vienne ici m'apitoyer sur le triste sort des victimes 
de ces tours lumineuses, ni que je vous reproche d'être en 
quelque sorte un de leurs complices en votre qualité d'in- 
génieur en chef : bien loin de là, au contraire ; j'ai un 
double motif pour vous en féliciter : d'abord, parce que je 
considère le soin que l'on met de nos jours à la multiplicité 
des phares comme un véritable progrès, et ensuite, parce 
que je suis un peu gastronome et que j'aime passionnément 
le gibier. Or, voilà précisément la question qu'il me reste à 
traiter avec vous : les phares et l'excellent gibier qu'ils nous 
promettent. 

J'ai toujours rendu grâce, pendant mes navigations, 
à ces hautes tours dont la lumière resplendissante vient 
percer les ténèbres et apparaît comme un astre bien- 
faisant au milieu de l'obscurité des nuits. Les phares, en 
guidant les marins sur leur route, signalent les passes 
qu'ils doivent franchir, les écueils qu'il faut éviter, et 
éclairent les ports sur lesquels ils se dirigent. Fixes ou tour- 
nants, à feux blancs ou colorés, à éclipses ou à éclats inter- 
mittents, ces étincelants fanaux de Fresnel m'ont toujours 
paru un des plus utiles perfectionnements des temps mo- 
dernes. Ils sont devenus surtout d'une nécessité absolue, 
dans les nuits orageuses, depuis l'audacieuse navigation à 
la vapeur. Aussi le système Fresnel a-t-il été adopté par 
toutes les nations maritimes pour l'éclairage des côtes, et 
l'Espagne n'est pas restée en arrière dans cette heureuse 
réforme. Elle a voulu que les anciennes Fortunées, qu'une 
obscurité profonde enveloppa trop longtemps, participassent 
aussi au bienfait des phares ; elle a compris que ces îles, 



INTRODUCTION. 35 

par leur admirable situation géographique, semblaient 
avoir été placées tout exprès sur le chemin des deux mondes 
pour servir de relâche aux navigateurs. Les rendre abor- 
dables de nuit comme de jour, c'est compléter ce que Dieu 
adéjà fait pour elles, car il leur a donné ce Pic célèbre, dont 
l'orgueilleuse cime s'élève superbe au-dessus des nuages et 
domine l'Océan : point de reconnaissance des pilotes, phare 
immense qu'on découvre de jour à plus de quarante lieues 
en mer et qui partage avec l'île de fer et les principaux ob- 
servatoires du monde l'honneur du premier méridien. 
Maintenant plus de crainte pendant ces nuits sombres que 
redoutent les vaisseaux : la rassurante lumière des phares 
les guidera à travers cet archipel aux heures où le géant de 
la montagne dort enveloppé dans son noir manteau. 

Les lies Canaries devinrent la première étape de la 
navigation transatlantique dès la grande entreprise de 
Colomb': tout un avenir de progrès se dévoile aujourd'hui 
pour elles, et Ténériffe est appelée à recueillir la meilleure 
part de l'heureuse situation que la nature lui a faite. Le 
beau môle dont vous avez dirigé les travaux embrassera un 
jour assez d'espace pour permettre aux vaisseaux de venir 
s'abriter derrière ses jetées ; un fanal sidéral éclairera 
l'entrée du port ; une forteresse à batteries casematées, 
autre ouvrage remarquable auquel un des vôtres attache 
son nom, le défendra de toute attaque. Mais les prévisions 
du pouvoir suprême ne se bornent pas là ; la construction 
de six grands phares a été ordonnée sur différents points de 
l'archipel canarien : Ténériffe, Canaria, Lancerotte, Fort- 
aventure, la Palme et Alégranza auront aussi leurs phares. 
Je ne vous apprends rien de nouveau ; vous saviez cela 
mieux que moi, puisque c'est sous votre habile direction 
que s'exécutent ces travaux, que s'élèvent toutes ces tours 
si solidement construites et dont le brillant fanal de Fresnel 
couronnera le faîte pour projeter sa lumière à plusieurs 
lieues en mer; mais je ne vous le rappelle ici que pour vous 
faire remarquer que ces feux de nuit se trouveront situés 



3G INTRODUCTION. 

prôcisômeulsur l'iliaéraire suivi par les oiseaux migrateurs 
qui arriveront du continent voisin, circonstance intéressante 
au dernier point, car ces postes avancés seront une véritable 
providence pour les gardiens chargés d'entretenir les feux. 

J'entre maintenant dans le cœur de la question et je vous 
dirai tout d'abord que la plupart des espèces voyageuses qui 
nous viennent d'Afrique constituent le meilleur gibier. Ce 
sont des cailles, des grives, des bécasses, des bécassines, 
des alouettes et d'autres oiseaux estimés. Et admirez avec 
moi les bienfaits de la Providence ; ces succulentes espèces 
nous arriveront à l'époque où elles sont le plus grasses ! 
Toussenel a prétendu que l'embonpoint qui se fait remarquer 
chez l'oiseau au temps des migrations est une espèce de 
manteau de voyage dont il s'enveloppe par prévision des 
longs jeûnes qu'il peut éprouver en route. Toutefois, n'en 
déplaise à mon illustre maître, je suis bien plutôt tenté de 
croire que les oiseaux ne possèdent à cette époque cette 
obésité excentrique, qui les fait tant rechercher, que parce 
qu'ils ne sont pas en amour. J'en appelle, à cet égard, à votre 
propre expérience et je suis sûr d'avance que vous ne me 
démentirez pas. Quoi qu'il en soit, les phares des Canaries, 
par leur heureuse situation, nous font espérer une abondante 
moisson de cet excellent gibier-plume que Brillât-Savarin, 
qui s'y connaissait, a proclamé une nourriture saine, 
chaude et succulente, qui peut subir, sous la main d'un 
cuisinier habile les transformations les plus savantes et 
passer à l'état de mets de haut goût. 

Je vous ai déjà dit que les principales espèces volatiles 
sur lesquelles nous pouvions compter à l'époque des pas- 
sages étaient d'abord les cailles, si ragoûtantes quand elles 
sont rôties en papillotes pour leur conserver toute leur 
graisse et leur parfum ; ensuite les grives, dont la chair 
a aussi beaucoup d'arôme et un petit goût d'amertume qui 
ne déplaît pas, surtout après le mois de novembre, quand 
l'oiseau s'est repu d'olives noires. Or, ce sera justement à 
cette époque que cette espèce voyageuse nous arrivera du 



INTRODUCTION. 37 

Maroc, pays d'oliviers. Et à ce sujet, observons en passant 
que les chasseurs de Ténériffe connaissent à peine les 
grives, bien qu'elles viennent depuis longtemps passer une 
partie de l'hiver dans cette île. La grive est un oiseau 
craintif, qui aime à se cacher, ne voyage qu'en petites bandes 
et redoute le grand jour. Elle ne se montre guère que de 
très-grand matin ou un peu avant la nuit, et ne séjourne 
que dans la région des pins ou dans les stations les plus 
élevées de nos montagnes. Un bon salmis de grives n'est 
pas moins estimé qu'une brochette d'alouettes cuites à 
point : — « La bécasse, dit le gracieux auteur de la Physio- 
« logie du goût, est un oiseau très-distingué, mais peu de 
<( gens en apprécient tous les charmes ; traitée suivant les 
« règles de l'art, la bécasse à la broche inonde la bouche de 
« délices. » Il n'y a là aucune exagération, je vous l'as- 
sure ; tout ce qui est écrit dans la Gastronomie transcen- 
dante est incontestable : une bécasse bien bardée de lard et 
rôtie sur une tranche à la Soubise est un morceau de gour- 
mand , mais n'allez pas attacher à ces renseignements 

plus d'importance qu'ils n'en méritent ; je ne vous parle 
qu'en simple amateur, qui sait apprécier ce qui est bon et 
n'est pas de ces mangeurs stupides chez lesquels les mets 
les plus délicats passent inaperçus. Je ne pousserai donc pas 
plus loin ces réflexions ; vous êtes averti. Qu'il me suffise 
d'avoir appelé votre attention sur ce mystérieux phénomène 
des migrations des oiseaux, dont les phares, que vous avez 
construits, vont nous donner une des meilleures preuves. 
Par votre position officielle, vous êtes appelé naturellement 
à exercer un contrôle sur les gardiens de ces tours lumi- 
neuses, écueils des oiseaux de passage et sauvegardes des 
navigateurs. Veuillez, je vous prie, me recommander à ces 
braves gens, car il est probable que tout le gibier dont ils 
feront capture n'arrivera pas au marché. 

Ténériffe, mai 1863. 

S. B. 



OISEAUX VOYAGEURS 



CHAPITRE PREMIER 

Migrations des Oisea.ux. 

(CONSIDÉRiTIONS GÉNÉRALES.) 

« Parlons, partons, so disent-elles. » 
(Lis Hirondellas ) Flo;iun. 

Sommaire, —instinct des migrations. Départ des hirondelles. Ten- 
dance générale vers les changements de climats. Etapes favorables 
aux oiseaux migrateurs. La France sous le rapport cynégétique. 
Stations de la mer du Nord. Helgoland. Archipels atlantiques. 
Les îles Fortunées. Ornithologie canarienne. Isolement de cer- 
taines espèces et dernier terme de leurs voyages. Cuba et les 
Antilles. Passages des oiseaux, d'après Oviedo. Explications. Mi- 
grations des échassiers dans l'Amérique méridionale. Voyages et 
stations des ardéadées et des palmipèdes dans l'Amérique du 
nord. 



I. 



Un instinct admirable porte les oiseaux voyageurs à 
se réunir aux époques de leurs migrations : lorsque 
ceux d'une même espèce vont se mettre en route, le 
rendez-vous général a toujours lieu sous la direction 
des anciens, qui servent de guide comme si l'expérience 
des voyages était acquise de droit aux plus vieux de la 
bande. On remarque alors chez ces oiseaux une grande 



40 CHAPITRE PREMIER. 

inquiétude, cl un besoin impérieux semble les tour- 
menter. Les uns» avant le départ, poussent des volées 
dans difiërentes directions et paraissent appeler les 
antres ; ceux-ci se posent sur la cime des arbres les 
plus élevés, sur le faîte des édifices, ceux-là dans 
d'autres endroits qui dominent la plaine. On dirait qu'ils 
se sont tous donné le mot pour partir ensemble ; mais 
ce signal mystérieux, qu'eux seuls comprennent et 
auquel ils obéissent spontanément, nous reste ignoré. 
En un clin-d'œil ils disparaissent et se dirigent sans 
boussole vers des contrées lointaines pour aller cber- 
cber, sous d'autres cieux, des rivages, des forêts, des 
plaines ou des montagnes que la plupart connaissent 
déjà. — Ces voyages de long cours ont lieu deux fois 
l'an ; l'instinct qui les guide ne leur fait jamais défaut ; 
ils savent d'avance qu'ils trouveront les pays vers les- 
quels leur instinct les pousse, qu'ils y rencontreront une 
nourriture abondante, un climat plus doux. 

Michelet, dans son livre de V Oiseau, raconte ce qu'il 
a vu un jour qu'il observait le départ des hirondelles : 
il était à Nantes en octobre 1851 ; la saison était encore 
belle et des hirondelles commençaient à se rassembler 
en gazouillant sur le faîte de l'église de Saint-Félix. Le 
ciel, beau le mntin, se voila dans la journée et présa- 
geait un orage. Vers les quatre heures, des vols nom- 
breux vinrent de toutes parts de l'horizon se condenser 
sur l'église en s'appelant à cris redoublés. « Tout à 
« coup, dit Michelet, la masse noire, s'ébranlant à la 
« fois comme un immense nuage, s'envola vers le sud- 
« est, probablement vers l'Italie. Elle n'était pas à 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 41 

« trois cents lieues (quatre ou cinq iieures de vol!) que 
« toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent pour abîmer 
« la terre ; nous crûmes un moment au déluge. Évi- 
« demment ce n'était pas la faim qui avait chassé ces 
« hirondelles, en présence d'une nature belle et riche 
« encore ; mais elles avaient senti, saisi l'heure pro- 

« pice Le lendemain il eût été trop tard; tous les 

c insectes, abattus par l'orage, seraient devenus introu- 
« vables. » 

Par ce que j'ai dit moi-même, dans V Introduction, du 
manège des tourterelles au moment oii elles vont effec- 
tuer leur grande traversée aérienne, on a pu juger de la 
promptitude avec laquelle ces oiseaux disparaissent à 
l'instant du départ. 



II. 



L'instinct des migrations paraît inné chez tous les 
oiseaux voyageurs : à l'époque oii les cailles se 
mettent en route, les jeunes, élevées en captivité, se 
tourmentent dans leur cage jusqu'à se briser la tête 
contre les barreaux. Le même désir de liberté se mani- 
feste alors chez celles que les chasseurs de Provence, 
par un raffinement de barbarie, aveuglent pour leur 
servir d'appelants. 

Une des principales causes qui portent les oiseaux 
migrateurs à changer de climat, est la disette qu'ilspour- 
raient éprouver aux époques des grandes chaleurs et 
des grands froids, par le manque de nourriture en 
graines, fruits ou bourgeons et par la disparition des 



42 CHAPITRE PREMIICR. 

insectes aux pluies d'automne. On a souvent remarqué 
des migrations de mammifères et d'insectes qui détermi- 
nent celles de certains oiseaux. Les petits rats campa- 
gnols (1), qui émigrent en innombrables légions des 
bords de la mer Glaciale et descendent vers le sud, en 
dévastant tout sur leur passage, sont suivis par les 
hibous barrés qui en font une grande consommation. 
Les émerillons poursuivent les cailles voyageuses: 
d'autres oiseaux pourchassent ces nuées de sauterelles 
qui traversent les déserts et portent le ravage dans les 
campagnes oiî elles s'abattent. 

Il faut distinguer, parmi les oiseaux voyageurs, ceux 
qui émigrent, des espèces vagabondes qui errent seu- 
lement dans les contrées où elles nichent. Les migra- 
teurs font leurs apparitions et repartent chaque année 
aux mêmes époques ; il en est qui ne sont que de pas- 
sage dans les pays qu'ils traversent et où ils séjournent 
peu ; d'autres y viennent nicher et ne quittent la contrée 
que pour y revenir. Ces' derniers sont pour nous des 
espèces indigènes, de même que les sédentaires, car, 
pour eux, le nid c'est la patrie, la terre natale, le ber- 
ceau des amours. 

Tous les migrateurs en général suivent constam- 
ment la même route dans leurs voyages. Beaucoup d'oi- 
seaux, parmi les échassiers, les palmipèdes, les hiron- 
delles, passent en se maintenant assez haut dans leur 
vol, surtout quand ils ont de vastes étendues de mer à 
traverser; mais, sur les continents, ils se rapprochent 
de terre. On voit souvent de grands vols d'étourneaux 

(1) Mus Lemmus, L. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 43 

s'abaisser tout-à-coup delarégiondes nues et poursuivre 
leur route en rasant le sol. Leurs rapides évolutions 
sont des plus curieuses à observer lorsque des oiseaux 
de proie donnent la chasse à ces bandes voyageuses 
qui remontent, s'affaissent, se redressent ou tourbil- 
lonnent, se pressent et se serrent, afin d'éviter l'ennemi 
et lui opposer leur masse compacte. — La puissance 
du vol des oiseaux voyageurs n'influe pas sur l'étendue 
de leur aire de dispersion_, et beaucoup d'oiseaux 
grands- voiliers parcourent des espaces plus restreints 
que d'autres moins favorisés pour la force des ailes. 



m. 



Le passage des oiseaux migrateurs a été observé 
dans beaucoup de payS;, en France comme en Angle- 
terre, en Italie, en Espagne, en Grèce, dans toute 
l'Europe aussi bien que dans les autres parties du 
monde, dans les régions équinoxiaies de même que 
vers les plus hautes latitudes polaires. A la Nouvelle- 
Guinée et dans les îles voisines, où vivent les superbes 
oiseaux de paradis, on avait remarqué, qu'à une 
époque de l'année, ces oiseaux ne se rencontraient plus 
dans les forêts oij ils se tiennent d'habitude ; les ren- 
seignements de Lesson sont venus expliquer cette ab- 
sence: fiLes Paradisiers, d'd-'û^ sont des oiseaux de pas- 
sage, qui changent de districts suivant les moussons. » 

Le manchot des côtes Magellaniques (1) peuple pen- 
dant cinq ou six mois de l'année ces froides latitudes et 

(l) Aptenodytes demersa, Gm. 



AA CHAPITRE l'RKMlER. 

se rend eiisuile à la mer pour entreprendre un long 
voyage et remonter, en nageant, les côtes occidentales 
de la Palagonie. 11 a été vu même dans la rade du 
Gallao. 

Les oiseaux aquatiques qu'on rencontre dans la mer 
Glaciale, aux alentours des terres arctiques, ont aussi 
leurs époques de migration ; mais il paraît que ce n'est 
pas toujours vers le sud qu'ils vont chercher un climat 
plus doux ; l'été polaire les appelle alors dans la mer 
libre qui, bien que plus au nord, est relativement plus 
tempérée au solstice de juin, quand la durée des inso- 
lations va en augmentant et vient échauffer graduelle- 
ment les eaux. C'est vers cette mer dégagée de glaçons, 
d'abord entrevue par Kane, et dont l'existence au delà 
du cap Union, par 82" 30' de latitude, ne saurait plus 
aujourd'hui être révoquée en doute, après l'audacieuse 
reconnaissance du docteur Hayne, c'esl, dis-je, vers 
cette mer libre que se dirigent les oiseaux, quand la 
mer gèle et que les banquises commencent à se former. 
L'Eider, espèce de canard qui abonde aux terres arc- 
tiques, est dans ce cas. Déjà les Esquimaux de la côte 
nord de l'Amérique septentrionale avaient remarqué 
que, chaque année, aux approches de l'hiver, les 
oiseaux migrateurs quittaient les bords glacés de la 
rivière de Makensie et se dirigeaient vers le pôle. Leurs 
assertions ont é'é confirmées par les compagnons de 
Kane, qui aperçurent, du haut du cap Indépendance, 
de grandes bandes d'oiseaux aquatiques sur la mer 
libre au delà du canal Kenedy. 

Ainsi, le seul instinct leur tenant lieu d'.iutelligence 



MIGRATIONS DES OISI^AUX. 45 

suffît aux oiseaux voyageurs pour se guider vers cette 
Polyiiie dont toutes les combinaisons de la science n'ont 

« 

pu jusqu'ici indiquer les chemins aux navigateurs qui 
ambitionnent sa conquête. 



IV. 



La France, par son heureuse position géographique, 
est une des étapes d'une foule d'oiseaux migrateurs qui, 
du nord et de l'est de l'Europe, se dirigent au midi à 
l'époque des passages. Par son climat tempéré, cette 
douce contrée est une des meilleures stations d'hiver 
pour beaucoup d'espèces voyageuses; aussi voit-on sa 
faune s'enrichir, aux changements de saison, de même 
que dans d'autres pays du globe, d'un grand nombre 
d'oiseaux migrateurs qui arrivent du dehors, les uns 
au printemps, les autres en automne. Ainsi les espèces 
qui nous quittent aux premières annonces de l'hiver 
sont remplacées par des échassiers et des palmipèdes 
que le froid a chassés des régions septentrionales et qui 
viennent nous visiter à leur tour. 

« Les migrations, observeMichelet, sont des échanges 
pour tous les pays; telle cause de climat ou de nour- 
riture, qui décide du départ d'une espèce, est celle qui 
détermine l'arrivée d'une autre. » — Quand l'hiron- 
delle s'éloigne aux pluies d'automne, on voit repa- 
raître les pluviers et les vanneaux; plus les froids 
avancent, plus vite les oiseaux chanteurs disparaissent 
et sont remplacés par les canards, les sarcelles et les 
bécasses, dont les chasseurs fêtent la bienvenue. 



46 CfiAPlTRE PREMIER. 

«Lorsque les cailles et les grives émigreiit vers le midi, 
les perdrix apparaissent dans la plaine... Beaucoup 
partent y quelques-uns reviennent-, à chaque station il leur 
faut payer un tribut. » (l'Oiseau.) 

Bien que beaucoup d'espèces voyageuses, parmi celles 
qui tous les ans visitent l'Europe, soient devenues fort 
rares dans certaines contrées, la France passe encore 
pour un assez bon pays de chasse, et, dans la saison, 
plusieurs de nos provinces abondent en gibier. Le midi, 
à cet égard, paraît plus favorisé que le nord en oiseaux 
de passage. C'est principalement dans le delta du 
Rhône et dans la contrée qui borde le fleuve, ainsi qu'en 
Provence, en Languedoc, dans tout le Roussillon et le 
Béarn, en remontant vers les Pyrénées, de même que 
du côté du Var et de l'Isère, vers les Basses -Alpes et 
le Dauphiné, que se présentent un grand nombre d'es- 
pèces qui viennent accroître les richesses ornitholo- 
giques de notre faune. Nos provinces septentrionales 
et la partie de notre territoire qui avoisine le Rhin, nos 
montagnes des Ardennes et des Vosges, celles de la 
Savoie, le Bocage vendéen et normand, les champs de 
la Beauce et du B 3rry, les plaines et les bois de la Lor- 
raine et de la Franche-Comté, sont encore de bonnes 
stations cynégétiques. 

V. 

Il est en Europe, sous ce rapport, des pays très fa- 
vorisés par leur situation géographique: ce sont en 
général les grandes îles qui avoisinent le continent, 
telles que la Corse et la Sardaigne, les Bnléares et la 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 47 

Sicile dans la Méditerranée occidentale, et celles de 
l'Archipel dans la partie orientale, excellents postes 
d'observation pour la connaissance des oiseaux migra- 
teurs qui passent d'Afrique ou d'Asie en Europe et vice- 
versa. 

Les mêmes remarques peuvent s'appliquer aux ré- 
gions septentrionales : l'Islande est la station obligée 
des oiseaux voyageurs qui, des contrées boréales de 
l'Amérique, traversent la mer pour passer sur notre 
continent. 

Helgoland, celte petite île de la mer du Nord, située 
sur la côte du Schleswig, presque à l'entrée de la Bal- 
tique, est une autre étape sur laquelle les oiseaux de 
passage semblent se diriger de préférence, et il est 
probable que son phare favorise l'itinéraire de ceux qui 
ne voyagent que de nuit. — X. Marmier, qui employa 
si bien son temps sur les bords de la Baltique (1), 
nous a raconté les chasses des Helgolandais, lorsque les 
oiseaux migrateurs viennent s'abattre sur le sol de l'île 
pour s'y reposer : « Souvent, dit-il, on voit arriver des 
« nuées de bécasses, d'alouettes et de grives. Ces 
« pauvres oiseaux, qui ont traversé la vaste mer, 
« tombent parfois si épuisés de fatigue qu'un enfant 
« peut les prendre avec la main. Leur apparition est 
« pour les Helgolandais, comme jadis celle des cailles 
« pour les Israélites, dans leur marche à travers le 
« désert, un événement qui met tout le monde en émoi. 
« Hommes et femmes, chacun court à la bienheureuse 



(l) Un été au bord de la Baltique et de la mer du Nord, souvenirs 
de voyage, par X. Marmier, p. 327. Paris, 1856. 

r. - 4. 



48 CHAPITRE PREMIER. 

« curée. Les travaux habituels sont abandonnés ; les 
« prêtres eux-mêmes, clans l'exercice solennel de leurs 
« fonctions, ne résistent pas à l'entraînement général. 
« Le dimanche, on a vu plus d'un prédicateur fixer 
« tout-à-coup les yeux sur les fenêtres de l'église, s'ar- 
<i rêter au beau milieu de son sermon, pour s'écrier: 
« Mes frères, voiciles bécasses ! — Aussitôt, il descen- 
« dait de la chaire, la communauté se précipitait en 
« tumulte hors de la nef, et chacun allait s'armer de 
« son fusil et de ses lacets. Un voyageur raconte 
« qu'une fois même cette importante migration fît in- 
« terrompre un mariage. Les fiancés étaient au pied 
ff de l'autel ; le prêtre allait leur donner la bénédic- 
« tion nuptiale, quand soudain un cri retentit à la porte 
« du temple ; les bécasses, les bécasses ! — Le prêtre 
« ne put résister à l'entraînement, et la cérémonie, 
« commencée le matin, ne s'acheva que le soir après 
« une longue chasse. •> 



VL 



Quelques-unes ]des îles situées sur les côtes occiden- 
tales d'Europe et d'Afrique offrent des stations favo- 
rables aux oiseaux voyageurs qui arrivent du continent 
voisin. — Le groupe des Açores, à 200 milles environ 
delà côte portugaise, participe peu au tribut des migra- 
tions, en ce qui concerne du moins les oiseaux qui se ren- 
dent d'Europe en Afrique et qui en reviennent Ces îles 
se trouvent trop en dehors de l'itinéraire suivi par des 
voyageurs aériens qui doivouL préférer passer au-dessus 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 49 

des continents pour profiter des ressources que leur 
offrent les stations où ils peuvent se reposer en route. 
Toutefois les Açores recevront, aux époques des pas- 
sages, plusieurs espèces du nord de l'Europe et un 
certain nombre de la péninsule ibérique. L'on y ren- 
contre beaucoup d'oiseaux de mer et de proie, qui la 
plupart fréquentent les îles atlantiques comprises dans 
cette partie de l'hémisphère occidental, du 40® degré 
de latitude nord au 17^ — Dès le moyen kge, les his- 
toriens et les géographes arabes en avaient fait la 
remarque relativement aux Açores, à Madère et aux îlots 
voisins. L'île des Oiseaux {Dyezirat el Thouïour), citée 
par Edrisi et Ebn-al-Ouardi, celle des Corbeaux de mer 
[Corvo marmo)y indiquée sur les anciennes cartes ma- 
nuscrites dressées par les cosmographes du temps, la 
dénomination d'Insulœ accipitres, appliquée aux Açores 
dans la nomenclature latine, prouvent évidemment que 
les oiseaux de mer el de rivage, de même que certains 
Rapaces, avaient fixé l'attention des navigateurs qui 
abordèrent les premiers ces terres restées longtemps 
cachées dans la Mer ténébreuse. Tous ces noms et 
d'autres encore, tels que ceux d'îles des Gri/f'ons et des 
Aigles de mer, se rapportaient probablement au groupe 
de Madère, soit à Porto-Santo, soit aux îlots des Sal- 
vages ou à d'autres rochers isolés de l'archipel des 
Açores. (1) 

Quant aux îles du Cap-Vert, leur situation au delà du 



(1) Voyez VP volume du Recueil des voyages et mémoires de la 
Soc, de Réogr. de Paris, p. 200, et Hist. nat. des îles Canaries, t. II, 
piii't orniih. caaark'iiuc. p. (i Webb et Bcrtlielot. 



50 CHAPITRE PREMIER. 

tropique et leur proximité de la côte continentale les 
placent tout à fait dans la région africaine : quelques 
oiseaux voyageurs pourront bien parfois pousser leurs 
migrations jusque dans cet archipel, mailla faune locale 
présente en général de grandes analogies avec celle de 
la Sénégambie. 

11 n'en est pas ainsi des îles Canaries, situées sur les 
confins de l'Atlantique oriental et qui, à partir du voi- 
sinage de l'Afrique, se prolongent dans le sud-ouest, à 
la suite les unes des autres, sur un espace de mer d'en- 
viron cent lieues d'étendue. Les oiseaux migrateurs 
qu'on y rencontre proviennent en grande partie du 
continent adjacent et arrivent aux époques des passages; 
mais parmi ces espèces, aux habitudes vagabondes, il 
en est plusieurs qui se sont fixées dans le pays, car on 
les trouve en toute saison. Quelques autres sont 
propres à cet archipel : ce sont trois fringilles, une 
farlouse, un martinet, une colombe et deux oiseaux de 
mer. — Les espèces indigènes et celles qui, venues du 
dehors, se sont propagées aux Canaries, jointes aux 
bandes voyageuses qui y stationnent un temps de 
l'année, imprimeit à la faune de ces îles un caractère 
ornithologique à la fois européen et africain; mais cette 
faune se distingue bien moins, pour certaines espèces, 
par la variété des genres que par le grand nombre 
d'individus. On ne compte aux Canaries que onze 
espèces d'oiseaux de proie, quarante-trois passereaux 
et vingt-cinq échassiers ; les gallinacés ne sont qu'au 
nombre de cinq espèces, presque toutes sédentaires, 
mais réunies en grandes bandes. Les gangas ou geli- 



MIGRATIONS DES OISEAUX, 51 

nottes vivent par troupes dans les plaines de Forlaven- 
ture, séparées seulement du désert de Sahara par un 
bras de mer de quatorze lieues. L'outarde d'Afrique, 
oiseau polygame comme le coq, habite la même île avec 
ses femelles ; le court-vite Isabelle y est aussi très-com- 
mun. La perdrix de Barbarie n'est pasnnoins abondante 
dans les grands ravins et sur les coteaux maritimes de 
la partie centrale de l'archipel, à Ténériffe, à Canaria, 
à la Gomère ; les cailles pullulent dans toutes les îles 
oii l'on cultive les grains et y font deux nichées. Des 
nuées de bruants et de proyers, des linottes, des char- 
donnerets, des serins et d'autres petits passereaux, par 
vols innombrables, parcourent les campagnes, des 
vallées cotières aux plateaux supérieurs, tantôt ras- 
semblés autour des sources, tantôt sur la lisière des 
bois, ou bien vaguant dans les terres de labour oii l'on 
récolte le lin et les céréales. Sept ou huit espèces de 
sylvies, des roitelets, des pinçons, des colombes, se 
montrent dans les sites ombragés ; les alouettes et les 
farlouses se plaisent dans les champs comme en Europe; 
les bergeronnettes, les huppes et les mésanges fré- 
quentent les jardins et les bocages, tandis que les mi- 
lans, les vautours et les faucons, de même que les cor- 
beaux,' non moins rapaces que les oiseaux de proie, 
planent dans les airs pour inspecter de leur yeux per- 
çants le champ de leurs rapines. — Les échassiers et 
les palmipèdes, la plupart oiseaux de rivage, ne font 
que des apparitions accidentelles dans ces îles sans 
étangs ni rivières et dont les vallées ne sont arrosées 
que par des torrents ou de petits ruisseaux. 



CUAPITKl!; l'IlEMlER. 



Vil. 



Ces îles Fortunées méritent que nous nous y arrêtions 
un instant: depuis un demi-siècle que je les connais et 
plus de trente ans que je les habite, je n'en suis pas en- 
core lassé. Elles furent le champ de mes premières études, 
alors que j'entrepris de les décrire et de raconter leur 
histoire. Oiseau voyageur, comme ceux qu'on ren- 
contre sur cette terre hospitalière, j'y suis devenu sé- 
dentaire et n'ai pu résister aux séductions de ces filles 
de IX^céan, car, semblables aux Syrènes de la fable, 
elles charment dès qu'on les voit : un beau ciel, une 
belle nature et de braves et bonnes gens ! — La vie s'y 
passe douce et facile, loin du tumulte et des agitations, 
sans soucis et sans grande fatigue, sous un ciel privi- 
légié. Iles Fortunées, que l'antiquité célébra, séjour des 
âmes heureuses, où j'ai rencontré, comme l'oiseau, tout 
ce qu'il désire, tout ce qu'il va chercher au loiu^ et 
oîi il s'est fixé, comme moi, parce qu'il s'y trouve 
bien ! 

L'instinct des migrations n'est pas absolu chez les 
mêmes espèces; il se modifie suivant les climats, et 
c'est ce qui est arrivé à beaucoup d'oiseaux de la faune 
canarienne. Ils ont bien les mêmes mœurs, les mêmes 
habitudes que ceux de nos contrées, mais la plupart 
d'entre eux ont renoncé aux voyages. Les becs-fins, les 
fauvettes, les rouges-gorges, n'émigrent pas, les gri- 
settes,les bergeronnettes, les passerinettes non plus ; il 
en est de même des pipis, des roitelets, des bruants, 
de plusieurs autres passereaux, et en général de tous 



MIGRATIONS Dl.S OISEAUX. 53 

les friiigilles qui, en France^ i;ous quittent en hiver, et 
qu'on voit toute l'année dans ces îles. Les colombes et 
certains gallinacés sont dans le même cas. — Parmi les 
rapaces, la cresserelle, l'épervier, le milan, la buse, le 
vautour, la chouette et le hibou, sont tous sédentaires. 
Pourquoi du reste s'expah'ieraient-ils? Où pourraient- 
ils rencontrer une nourriture plus abondante et plus 
variée, une meilleure température ? N'ont-ils pas le 
choix des stations sans sortir du pays? Aux gelinottes 
et aux coureurs d'Afrique, Lancerotte et Fortavenlure 
offrent leurs vastes plaines et leur climat brûlant. La 
grande Canarie et Ténériffe, situées au centre de l'ar- 
chipel -, la Gomère, la Palme, et l'île de Fer, la plus 
occidentale ; toutes ces hautes terres qui cachent leur 
front dans les nues et dont les plus grandes ont jusqu'à 
cinquante lieues de tour, sont peuplées d'oiseaux qui 
les parcourent en toutes saisons, s'y choisissent des 
stations et des climats à leur guise, suivant l'échelle 
des altitudes. — A partir des bords du rivage, où crois- 
sent les euphorbes^ les palmiers , les bananiers, les 
cactus et les dragoniers, se présentent successivement 
des coteaux baignés par les vents de mer, des champs 
de labour ou des terres vagues ; ici des vergers et des 
jardins, là des ravins profonds, aux berges couvertes 
de plantes sauvages ; plus haut, des plateaux fertiles, 
des bois touffus ou des bruyères. En se rapprochant 
des cimes, d'autres cultu»^es encore et des bois de pin ; 
puis, dans cette région supérieure, aux crêtes culmi- 
nantes, des abrisseaux légumineux et des plantes al- 
pines qui ont pris racine dans la cendre des vol- 



54 CHAPITRE PREMIlîR. 

cans. — Dd loin en loin de petites sources s'échappent 
du sein des rochers couverts de mousses ; partout des 
ressources pour la vie et des abris contre les intem- 
péries et le froid. Sur les versants du nord de ces 
monts gigantesques, régnent les brises et la fraîcheur ; 
sur la bande opposée , la chaleur et le calme : avais-je 
raison de dire que les oiseaux n'avaient qu'à choisir? 

VIII. 

L'archipel canarien est partagé en deux régions or- 
nithologiques bien distinctes: Fortaventure, Lancerotte 
et les îlots déserts, situés plus au nord, forment la 
région orientale, oii se trouvent la majeure partie des 
oiseaux d'Afrique qui fréquentent ces îles et où la plu- 
part se sont fixés. — J'appellerai région d'occident 
toutes les autres terres du groupe qui se prolongent 
dans la direction du sud-ouest, où l'on rencontre plus 
spécialement les espèces européennes. 

Ce n'estqu'àFortaventurequ'on peut chasser l'outarde 
houbara, à jabot noir. Cet oiseau est sédentaire dans 
l'île ; quelques-unnsontété vues seulement à Lancerotte, 
dans les plaines sablonneuses, de l'autre côté du détroit 
de la Bocayna. — La chasse à l'outarde ne se fait pas 
sans difficulté ; c'est à cheval qu'on peut s'en approcher 
assez près pour la tirer, quand on n'a pas de chien, 
car elle s'effarouche moins d'un homme monté que d'un 
piéton, encore faut-il faire de longs détours, afin de lui 
inspirer moins de crainte. Si l'on s'avance directement, 
elle fuit et prend le vol hors de portée. Le chasseur doit 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 55 

avoir constamment l'œil sur le gibier à mesure qu'il 
s'en approche. L'outarde, blottie derrière une pierre, 
se confond facilement avec la teinte grisâtre du terrain; 
l'oiseau, toujours l'œil au guet, change aussitôt de place 
dès qu'il se voit à découvert, et, à la moindre distraction 
du chasseur, il n'est plus où on le croit. Profitant du 
moment propice, l'outarde est partie à la sourdine 
comme un oiseau de nuit. Le meilleur moyen, quand on 
est à bonne distance, est de la forcer pour qu'elle se 
lève ; on est toujours sûr de l'abattre au vol. 

Les court-vite et les gelinottes (1) habitent aussi les 
deux îles orientales, mais ces oiseaux sont beaucoup 
plus nombreux à Fortaventure, les premiers dans la 
partie centrale de l'île et les seconds dans les vallées 
solitaires de la presqu'île de Handia, oij ils se réunis- 
sent et font entendre un roucoulement comme les 
colombes. Jean Wagler en a fait le premier la re- 
marque (2). 

Les court-vite sont connus des gens du pays sous le 
nom d' engano muchachos (trompe-enfants) ; ils marchent 
par saccades, puis s'arrêtent tout court, mais leurs 
mouvements sont si prompts et si rapides qu'il est im- 
possible de distinguer les temps d'arrêt des élans de 
course. La vélocité prestigieuse de ce coureur vous jette 
dans l'incertitude ; l'oiseau semble immobile et fuit 
quand on le croit arrêté. Dans l'espoir de le saisir, on 



(1) Cursorius isabellinus, Meyer. etPterodes arenarius, Temm. 

(2) « Aliquotiès interdiis cum sociâ fœminâ ad aquas migrans, 
leniter et coatinenter, Columbae instar, volans, et volando stridu- 
lam, amœiiam altamque vocem edeas, etc.. » Docteur Jean V\''a- 
gler, Systema avium, 1827. 



56 CDAPITRE PREMIER. 

fait beaucoup de chemin sans pouvoir l'atteindre ; on 
dirait qu'un artifice le fait glisser sur le sol, car à 
peine aperçoit-on ses jambes fines et grêles qui n'ont 
pas l'air de bouger. Dès que le chasseur approche, le 
coureur se redresse sur ses échasses ; son corps effilé 
prend un port encore plus svelte. En vain tenterait-on 
de le tirer dans une de ces poses trompeuses ; il vaut 
mieux lui laisser prendre le vol, c'est plus sur. — Ces 
oiseaux se lèvent rarement dans la journée quand le 
soleil chauffe la plaine ; le meilleur moment de la chasse 
est vers le soir, lorsqu'ils se rassemblent en poussant 
leurs petits cris d'appel et qu'ils volent lentement pour 
gagner leur gîte de nuit. Ils passent parfois de l'île de 
Forlavcnture sur la côte de la grande Canarie la plus 
rapprochée de Handia. J'en ai tué quelques-uns, en 1 826, 
qui s'étaient égarés jusqu'à Ténériffe, dans la vallée de 
Guimar, après un coup de vent du sud. Peut-être ces 
oiseaux venaient-ils directement d'Afrique. 

L'œdicnème criard, rfl/fw Grandes Arabes (1), est un 
autre oiseau africain qu'on retrouve dans presque tout 
l'archipel canarien, où il niche et paraît sédentaire. 



IX. 



Les petites îles désertes, placées en première ligne 
au nord et à l'est du groupe oriental des Canaries 
(Alégranza, Montana Clara^ Graciosa et les Roquètes 
qui les avoisinent), sont peuplées d'oiseaux de mer et 

(1) Le nom arabe de cet oiseau rappelle celui de Caravaneur 
(voyageur en marche daus le désert) ; son nom scientifique est 
Œdicnemus crepitans. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 57 

de rivage. Les anfractnosités d'Alégraiiza donnent asile 
au goëlfind grisard (1), que les pêcheurs de Lancerotte 
vont déniciier pour se procurer l'édredon qu'on expédie 
à Londres. C'est dans les creux des rochers qui 
bordent la côte que s'est établi ce grand palmipède^ 
mais il n'est pas facile de parvenir jusqu'à son nid, car 
il en défend les approches en volant contre le ravisseur, 
qu'il tâche de repousser par ses cris, en le frappant de 
ses puissantes ailes. — Le goéland cendré (2) est aussi 
très-commun sur ces petiis îlots, de même que dans 
tout l'archipel. — Diverses espèces d'hirondelles de 
mer (.3) fréquentent également ces plages solitaires, où 
l'on rencontre en outre \c tajo ou pufîîn-manks (4) et 
une espèce nouvelle qui a le port d'une petite tourte- 
relle (5). — Les pétrels ou puffins cendrés, que les 
pécheurs canariens appellent pardelas, sont, parmi les 
laridés, des oiseaux très-nombreux aux îles Salvages, 
où les marins de Lancerotte se rendent tous les ans, 
après la ponte, quand les petits sont encore dans les 
nids. On estime à 25,000 la quantité de jeunes pétrels 
dont ils peuvent s'emparer dans les bonnes années et 
qu'on conserve en les salant. Le succès de ces expéditions 
dépend entièrement de l'arrivée opportune des chasseurs, 
car si quelques circonstances les mettent en retard, ils 
peuvent éprouver une grande perte. Le fait suivant en 
fournit un exemple : un habitant d'Arecife (6) avait 

(1) Larus marinus, L 

(2) Larus argentatus, Brum. 

(3) Sterna cantiaca, S. hirundo et S. minuta. 

(4) Procellaria Anglorum, ïerii. 
(b) Puffinus coluinbinus, iNubis. 

(5) Arecife, capitale de Lancerotte. 



56 CDAPITRE PltEMIlOU, 

fait beaucoup de chemin sans pouvoir l'atteindre ; on 
dirait qu'un artifice le fait glisser sur le sol, car à 
peine aperçoit-on ses jambes fines et grêles qui n'ont 
pas l'air de bouger. Dès que le chasseur approche, le 
coureur se redresse sur ses échasses ; son corps effilé 
prend un port encore plus svelte. En vain tenterait-on 
de le tirer dans une de ces poses trompeuses ; il vaut 
mieux lui laisser prendre le vol, c'est plus sur. — Ces 
oiseaux se lèvent rarement dans la journée quand le 
soleil chauffe la plaine ; le meilleur moment de la chasse 
est vers le soir, lorsqu'ils se rassemblent en poussant 
leurs petits cris d'appel et qu'ils volent lentement pour 
gagner leur gîte de nuit. Ils passent parfois de l'île de 
Forlavcnture sur la côte de la grande Canarie la plus 
rapprochée de Handia. J'en ai tué quelques-uns, en 1 826, 
qui s'étaient égarés jusqu'à Ténériflfe, dans la vallée de 
Guimar, après un coup de vent du sud. Peut-être ces 
oiseaux venaient- ils directement d'Afrique. 

L'œdicnème criard, Valca) avan ôes ArSihes (1), est un 
autre oiseau africain qu'on retrouve dans presque tout 
l'archipel canarien, oîi il niche et paraît sédentaire. 



IX. 



Les petites îles désertes, placées en première ligne 
au nord et à l'est du groupe oriental des Canaries 
(Alégranza, Montana Clara^ Graciosa et les Roquètes 
qui les avoisinent);, sont peuplées d'oiseaux de mer et 

(1) Le nom arabe de cet oiseau rappelle celui de Caravaneur 
(voyageur en marche dans le désert) ; son nom scientifique est 
Œdicnemus crepitans. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 57 

de rivage. Les arifractnosités d'Alégranza donnent asile 
au goéland grisard (I), que les pêcheurs de Lancerotte 
vont dénicher pour se procurer l'édredon qu'on expédie 
à Londres. C'est dans les creux des rochers qui 
bordent la côte que s'est établi ce grand palmipède^ 
mais il n'est pas facile de parvenir jusqu'à son nid, car 
il en défend les approches en volant contre le ravisseur, 
qu'il tâche de repousser par ses cris, en le frappant de 
ses puissantes ailes. — Le goéland cendré (2) est aussi 
très-commun sur ces petils îlots, de même que dans 
tout l'archipel. — Diverses espèces d'hirondelles de 
mer (3) fréquentent également ces plages solitaires, où 
l'on rencontre en outre le tajo ou puifin-manks (4) et 
une espèce nouvelle qui a le port d'une petite tourte- 
relle (5). — Les pétrels ou puffms cendrés, que les 
pêcheurs canariens appellent pardelas, sont, parmi les 
laridés, des oiseaux très-nombreux aux îles Salvages, 
où les marins de Lancerotte se rendent tous les ans, 
après la ponte, quand les petits sont encore dans les 
nids. On estime à 25,000 la quantité de jeunes pétrels 
dont ils peuvent s'emparer dans les bonnes années et 
qu'on conserve en les salant. Le succès de ces expéditions 
dépend entièrement de l'arrivée opportune des chasseurs, 
car si quelques circonstances les mettent en retard, ils 
peuvent éprouver une grande perte. Le fait suivant en 
fournit un exemple : un habitant d'Arecife (6) avait 

(1) Larus marinus, L 

(2) Larus argentatus, Briim. 

(3) Sterna cantiaca, S. hirundo et S. minuta. 

(4) Procellaria Anglorum, Teni. 

(5) Puffinus columbinus, Nobis. 

(b) Axecife, capitale de Lancerotte. 



58 CUAPITRE PRKMIER. 

loué les Salvages à bail au riche Portugais propriétaire 
de ces îles. Ce chasseur de pétrels était en inimitié avec 
le gouverneur de Lancerotte, qui l'ayant ennpêché de 
s'embarquer à l'époque favorable lui fit perdre ainsi 
plus de la moitié du bénéfice qu'il aurait pu réaliser, 
s'il fùl arrivé quinze jours plus tôt. 

Le puffîn obscur (1), qui fréquente aussi ces parages, 
vient parfois en hiver sur les côtes de Ténériffe. Le 
puffin colombe est une espèce plus répandue, que nous 
avons décrite et figurée dans notre Ornithologie cana- 
rienne (2). Cet oiseau est très-nombreux à Alégranza, 
oij il niche dans les cavités des rochers ; son cri res- 
semble à celui d'un petit chien et de là provient le nom 
deperrito qu'on lui donne. La même espèce se trouve à 
Madère, à Porto-Santo et sur le petit îlot des Danetas, 
à huit lieues de cette île, où on lui fait la chasse comme 
au pufiîn cendré. Le docteur Heineken, qui observa cet 
oiseau, a assuré qu'il émigrait en automne pour retour- 
ner au printemps. Les gens de Madère lui donnent le nom 
d'anjinho, petit ange, « mais, dit le docteur, on devrait 
bien plutôt l'appeler petit diable, à cause de sa couleur 
noire et de ses habitudes. » C'est un oiseau nocturne et 
plus pélagien que les autres laridés. 

Différentes espèces d'échassiers viennent s'abattre 
accidentellement dans ces îles, après de fortes tempêtes 
d'hiver. Ce sont la plupart des ardéadées (3), qui 



(1) Tuf plus obscurus, L. 

(2) Hist. nat. des îles Can., t. II, 2° part., p. 44, pi. 4, fig. 2, 
faussement indiqué sous le nom de Procellaria. 

(3) Ardea cinerea, L. — A. garzetta^ L. — A. nycticorax, L. — 
A. ralloides, Scop, — A. stellaris, h. 



MIGRATIONS DES OIS BAUX. 59 

vaguent quelque temps le long des plages et repar- 
tent ensuite. La spatule et la cigogne blanche s'y mon- 
trent quelquefois. Un vol assez considérable de cette 
dernière espèce prit terre à Lancerotte il y a plusieurs 
années ; ces oiseaux étaient tellement fatigués qu'ils se 
laissèrent prendre. J'eus occasion d'en voir trois ou 
quatre qu'on tenait dans des basses-cours avec les ailes 
coupées, et qui faisaient la plus piteuse figure. 

On trouve souvent l'huitrier noir à Graciosa ; cet 
échassier riverain (1) est connu des pêcheurs sous le 
nom de grajo marino, choquart de mer, sans doute par 
allusion à la couleur de son plumage et à son bec et ses 
pieds rouges. Ce petit îlot est fréquenté, comme les 
autres, par plusieurs oiseaux de rivage qui n'y abordent 
qu'accidentellement pour se répandre de là dans tout 
l'archipel et ensuite disparaître. 

Les rapaces sont peu nombreux dans cette partie 
orientale des Canaries ; l'on n'y voit guère que l'aigle 
pêcheur (2). Cette absence d'oiseaux de proie explique 
celle des petits passereaux dans ces îles sans ombrage, 
où il n'existe ni vergers, ni jardins, ni forêts, ni cul- 
tures, où l'eau est rare et le soleil brûlant. Les passe- 
reaux auraient peine à vivre sur ces terres arides, sans 
verdure, et qui rappellent les solitudes du désert. Sauf 
le bouvreuil githagine et le moineau d'Espagne, qui 
s'est établi à Lancerotte aux alentours du village de 
Haria, où il niche dans les palmiers, l'alouette des 
champs et une farlouse, oiseaux que j'ai retrouvés à 

(1) Hœmatopus niger, Cuv. 

(2) Fako albicilla, Lath . 



GO CHAPITUl'; PRKMIKR. 

Ganaria, tous les aiiires passereaux de la l'aune de cet 
archipel ne se rencontrent que dans le groupe occidental. 
C'est dans ces lerliles oasis de l'Océan que les oiseaux 
de proie peuvent exercer leurs rapines, c'est au sein 
d'une végélalion luxuriante que se plaisent les sylvies, 
les fringilles et les autres tribus ailées qui animent les 
campagnes et qu'on entend gazouiller dans le bois. 

X. 

J'ai déjà fait remarquer que la plupart des oiseaux 
de ces îles se rapportaient à des espèces européennes 
devenues sédentaires dans ce climat. Leurs habitudes et 
leurs mœurs sont restées les mêmes ; les vautours, la 
buse et le busard (I) ne sont pas moins voraces ; les 
faucons, ré[)ervier, et le milan (2) ne déploient pas 
moins d'audace et de ruses pour s'emparer de leur 
proie. Les corbeaux, de même qu'en France, avalent tout 
ce qui s'offre à leur gloutonnerie. Un d'eux, élevé en li- 
berté par les pécheurs de Sainte-Croix, s'était habitué à 
se nourrir de poissons de rebut. Plus rusés que craintifs, 
ces oiseaux planent au-dessus des champs sans s'effrayer 
des cns qu'on leur jette pour les éloigner, et ne se mé- 
fient que du chasseur. Ils suivent de loin dans la campa- 
gne le laboureur ensemençant le maïs, enlèvent le grain 
dans le sillon et arrachent même les jeunes plantes quand 
elles commencent à pousser. — Les ânes vieux et in- 
firmes, qu'on abandonne dans les terres où l'on cultive 

(1) Neophron percnopterus, Sav. — Falco buteo, I>. -- F. cinera- 
ceus. Mont. 

(2) Falco peregrinus, Ray. — F. subbuteo, Lath, — F. tinnunculus, 
h. — F. nisus, L. — F. milvus, L. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 61 

le lupin, sont souvent la proie de ces voraces toujours 
en maraude ; ils s'acharnent sur ces chétives bêtes si, 
outre leurs infirmités, elles ont le malheur d'avoir 
quelques plaies par trop apparentes. Harcelé de tous 
côtés, attaqué dans les parties du corps où les maudits 
corbeaux trouvent prise, le pauvre âne, aveuglé, est 
bientôt dépecé sur place. — Dans une de mes expédi- 
tions, le cheval de mon guide mourut subitement d'un 
coup de sang et resta abandonné sur le bord du chemin; 
j'eus occasion de repasser dans ce même endroit le sur- 
lendemain; les corbeaux, gorgés de viande, s'étaient 
déjà retirés ; trois vautours seulement se disputaient 
encore la tète du cheval à demi rongée et séparée du cou. 

XI. 

Parmi les becs-fins, la fauvette à tête noire (1) sur- 
passe peut-êtrecelledeFrance par l'éclat de sa voix. Elle 
est connue dans ces îles sous le nom de Capirote et 
mérite tous les soins qu'on lui prodigue quand on l'é- 
lève en cage. Sa mélodie, dans les frais bocages où elle 
se plaît, est vraiment ravissante, surtout avant le lever 
du soleil et vers le soir. Mais le rouge-gorge ('i), cette 
autre fauvette qui se tient cachée dans les lauriers, se- 
rait bien plus apprécié encore que le capirote, si les 
habitants de ces îles visitaient plus souvent les beaux 
sites que fréquente ce charmant chanteur. 

La passerinette (3) est un autre bec -fin assez com- 

{[) Sylvia atricapilla, Lath, 

(2) S. rubecula, Lath. 

(3) S. passerina, Lath. 



62 CHAPITRE PREMIER. 

mun k TénérifTe el dans les îles voisines. On rencontre 
ordinairement ce gentil petit oiseau dans les vallées de 
la côte ; il se plaît surtout au milieu des euphorbes et 
des buissons de prénanlbes, s'introduit dans les jar- 
dins, où il ne cesse de voltiger, et se laisse approcher 
sans manifester la moindre crainte. Les terrains arides 
de la haute région paraissent lui convenir aussi bien 
que les bords du rivage. Dans mes excursions au Pic, 
j'ai toujours aperçu quelques passerinetles sur les 
genêts blancs du plateau de Canadas, à plus de 2,800 
mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer et 
même beaucoup plus haut encore, tandis qu'il est fort 
rare de rencontrer ces oiseaux dans les bruyères et les 
bois taillis des stations intermédiaires. — Le père 
Feuillet, qui visita Ténériife il y a plus de deux siècles^ 
a parlé de cette petite fauvette dans la relation de son 
voyage aux Canaries. Il la rencontra dans les mêmes 
sites et fut frappé, comme moi, de sa familiarité. Deux 
passerinettes voltigeaient près du rocher où il se re- 
posa un instant avant de gravir les dernières pentes du 
volcan : « Je leur donnai de la mie de pain, dit le bon 
religieux ; elles Haïrent la manger sur le pan de ma robe; 
mais elles ne voulurent jamais se laisser toucher. Crai- 
gnaient-elles de perdre leur liberté ? Je ne la leur aurais 
pas ravie ( 1 ) . » 

Presque toutes les sylvies, fauvettes et rubiettes, sont 
sédentaires aux Canaries, et je ne connais, parmi les 
petits passereaux, que l'alouette des champs, lemotteux 
cul-blanc et la bergeronnette grise (2) qui soient de 

(1) Voyage aux lies Canaries, Mss, de la Biblioth. nation. 

(2) Saxicola œnanthe, Bechst. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 63 

passage. L'alouelte arrive en mars pour nicher et dis- 
paraît avant la fin de l'été. Les apparitions du motteux 
ne sont qu'accidentelles et n'ont lieu qu'en hiver. La 
bergeronnette grise se présente à la même époque, 
mais ne niche pas dans ces îles comme la printanière. 
Une farlouse, que j'avais prise d'abord pour le pipi 
des buissons, a été reconnue pour une nouvelle espèce 
et décrite comme telle en 1862, dans l'/^is, par mon 
ami Charles Bolle de Berlin, qui a bien voulu me la 
dédier en l'appelant de mon nom (1). Cet oiseau habite 
presque toutes les îles de l'archipel des Canaries ; on le 
rencontre dans les terrains les plus arides ; il semble 
préférer les sentiers battus et ne s'effarouche pas à la 
vue d'un passant. C'est ce qui lui a fait donner le nom 
vulgaire de corre-camiyio ou caminerOy bien que dans 
certains districts de Ténériffe je l'aie souvent entendu 
désigner sous celui de pajaro cagon. Cet anthus n'émi- 
gre pas et passe seulement, en hiver, des hauts pla- 
teaux aux coteaux du littoral. Sa démarche est vive et 
gracieuse quand il est à terre, mais il perche parfois 
sur les euphorbes et les cactus. Son cri d'appel, doux 
et craintif, contraste avec le croassement du corbeau 
et la voix grêle de la cresserelle, « accents les plus 
familiers des campagnes canariennes » (Bolle). — De- 
puis que ce petit oiseau porte mon nom, je le respecte 
toujours dans mes chasses ; le tirer serait dommage. 
En le voyant courir, puis s'arrêter à quelques pas pour 
vous regarder confiant, avec ses petits yeux si doux, 
je me rappelle encore l'affection démon ami pour toute 

(1) Anthus Bertheîotii^ BoU, 



64 CHAPITRE PREMIER. 

la gent volatile, ses soins délicats et empressés pour 
les hôtes heureux de sa volière, et surtout les expres- 
sions de la lettre qu'il m'écrivit en arrivant à Ham- 
bourg, après l'épouvantable tempête qu'il éprouva. — 
Parti de Ténériffe avec une cage remplie d'oiseaux de 
ces îles, il oublia son propre danger pour ne penser 
qu'à ses chers petits prisonniers durant l'affreuse bour- 
rasque, et il déplorait dans les termes les plus touchants 
la perte de trois serins qui ne purent résister à la tour- 
mente ; « et pourtant^ me disait— il, leur compagnon, le 
bouvreuil gilhagine, ce gai pajaro-moro de Canarie, 
n'avait pas interrompu son chant dans les moments les 
plus critiques. Cet oiseau m'a servi de distraction pen- 
dant les longues heures d'angoisse ; il a égayé le voyage 
et a ranimé mon courage presque abattu dans le terrible 
combat des éléments en fureur. » 



XII. 



J*ai réservé une mention particulière à ce bouvreuil 
githagine qu'on trouve aux Canaries, dans la partie de 
l'archipel la plus voisine de la côte d'Afrique, et qui a 
été si bien figuré dans le bel ouvrage de la Vie des ani- 
maux dt Brehra. Cette espèce, type du nouveau genre 
erythrospiza, est la même que celle qui habite les 
déserts de la Nubie et de la haute Egypte, et probable- 
ment aussi tout le Maroc occidenta'. et la côte du Sahara. 
C'est un oiseau des plus intéressants, que j'avais déjà 
cité dans mon Ornithologie canarienne ; mais mon ami 
BoUe l'a étudié à fond sous le rapport de ses mœurs 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 65 

et de ses habitudes, et je me plais à confirmer ici tout 
ce qu'il en dit : 

« Loin des côtes fertiles du nord de l'Afrique, au 

« delà de la chaîne de l'Atlas, derrière le Tell que cui- 

« tive l'Arabe laboureur, s'étend le désert, avec un 

« monde à part de plantes et d'animaux. Tout dans le 

« Sahara n'est pas le domaine de la mort et du silence; 

« toute cette contrée n'est pas une mer de sable, dont 

« les flots sont agités par le terrible simoun. Le Sahara 

« a ses fontaines le long des routes des caravanes, ses 

« vallons parcourus par des ruisseaux grossis par les 

« pluies d'hiver et dont les bords sont couverts de 

« Mimosées et de Tamarix..., mais, quelle que soit 

« la différence des sols que l'on rencontre dans cette 

« immense étendue qui va d'une mer à l'autre^ de l'Eu- 

« phrate au Sénégal, toujours, partout et en tout elle 

« porte le cachet du désert. 

« Les lieux que recherche l'érythrospize githagine 

« sont les endroits dégarnis d'arbres et chauffés par le 

« soleil. Il faut que cet oiseau puisse librement pro- 

<i mener ses regards sur la plaine et sur les collines. Il 

« préfère les lieux les plus pierreux et les plus arides, 

« où la réflexion de la lumière sur les rochers, et les vi- 

« brations de l'air qui s'élève échauffé par les rayons 

« du soleil, éblouissent et aveuglent le voyageur. Par- 

« ci par-là une herbe, brûlée par les chaleurs de l'été, 

« pousse entre les pierres, ou bien un petit buisson 

« recouvre quelque peu de terre végétale, et cela suffit 

« pour cet oiseau. C'est là qu'il vit, lui, conirostre, 

« avec toutes les mœurs des saxicoles : il y demeure 



66 CHAPITRE PREMIER. 

tt avec plusieurs de ses semblables, sauf au temps des 
« amours. C'est là qu'il saute de pierre en pierre, ou 
« s'envole au ras du sol. Rarement l'œil peut le suivre; 
« le plumage gris -rouge des vieux se confond avec la 
« teinte des pierres et des troncs dégarnis des eu- 
« phorbes ; la couleur Isabelle des jeunes se perd sur 
« le jaune fauve du sable, des tufs et des roches cal- 
« caires. La vibration particulière des couches infé- 
« rieures de l'atmosphère, cause de tant de mirages et 
« d'illusions, contribue encore mieux à le cacher. Le 
« naturaliste aurait bientôt perdu ses traces, si sa voix 
« ne venait le guider. Un son perce Tair, semblable à 
(( celui de la trompette ; il est strident, vibrant, et si 
« l'on a l'oreille fine, on entend qu'il est suivi de 
<r quelques notes douces, argentines, comme les derniers 
« accords d'une lyre touchée par des mains invisibles. 
« Ou bien ce sont des sons singuliers, bas, analogues 
(' aux coassements de la grenouille des Canaries ; les 
« sons se suivent, répétés à courts intervalles, et l'oi- 
« seau lui-même y répond par quelques notes presque 
« semblables, mais plus faibles ; on dirait un ventri- 
« loque. 

« Rien n'est plus embarrassant que de vouloir écrire le 
« chant des oiseaux : pour l'érythrospize githagine, 
« ce serait chose impossible. Ce sont des sons qui ap- 
« partiennent à un monde idéal, et qu'il faut avoir en- 
« tendus pour s'en rendre compte. Personne ne s'attend 
« sans doute à trouver un véritable chanteur dansées 
« contrées désolées ; et en effet ces sons singuliers, 
« romanesques, si je puis m'exprimer ainsi, suivis de 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 67 

« quelques notes particulièrement rauques, constituent 
« seuls la chanson du githagine. Elle cadre parfaite - 
« ment avec la physionomie du paysage ; on l'écoute 
« avec plaisir, on est triste quand le silence se fait. Ces 
« bruits de trompette sont comme la voix mélancolique 
« du désert ; les esprits de la solitude semblent parler 
« en eux. 

« Le moro (c'est le nom qu'on lui donne aux Gana- 
« ries) disparaît là où le sol n'est recouvert que de 
« sables mouvants ; il n'est pas organisé pour courir à 
« leur surface, comme un courlis ou un court-vite. Il 
« semble éviter aussi les montagnes ardues et ro- 
« cheuses. Cependant il se plaît le long des noires cou- 
« lées de laves, où verdit à peine quelque pauvre gra- 
« minée, mais dont les crevasses lui offrent des retraites 
« assurées. Jamais on ne le voit se percher sur un 
* arbre ni sur un buisson. — Dans les contrées ha- 
« bitées, ces oiseaux sont assez timides ; mais là où le 
« calme et la solitude les entourent, ils ne sont pas 
« très-méfiants ; on voit souvent les jeunes venir s'a- 
« battre à côté de vous et vous regarder de leurs 
« petits yeux noirs, éveillés et brillants de curiosité. «> 

Boile avait apporté à Berlin^, en quittant les îles 
Canaries, une dizaine de ces oiseaux qu'il élevait en vo- 
lière et j'eus occasion de les revoir chez lui, dans un 
de mes retours en Europe. Ces érythrospizes faisaient 
ses délices, et il ne cessait de les observer. Voici 
ce qu'il en a dit encore dans la relation qu'il a 
publiée : 

« Leurs mœurs sont douces et pacifiques ; tout les 



68 CHAPITRE PREMIER. 

« recommande : leur gentillesse, leur docilité, la faci- 

« lité avec laquelle ils s'apprivoisent, la bonne har- 

<r raonie dans laquelle ils vivent entre eux, comme avec 

« les autres oiseaux ; et surtout leur voix si agréable, 

« que les mâles font entendre même en hiver. Sans 

« cesse ils s'appellent et se répondent. Ils paraissent 

« plus vifs et plus éveillés le soir, à la lumière, que le 

« jour. Dès que la lampe est allumée, ils saluent leur 

« maître par leurs cris, sans voleter à en devenir gê- 

« nanls, comme certains insectivores. C'est le concert 

le plus réjouissant que l'on paisse imaginer. Tantôt 

« ce sont des sons de trompette, nets et clairs ; tantôt 

« des notesbasses et traînantes; puis, des grognements, 

« des intonations très-variables, ressemblant aux miau- 

c lements d'un chat. Parfois ils commencent par quel- 

« ques notes pures et argentines comme le tintement 

« d'une clochette, et les font suivre immédiatement 

« d'un second grognement. Aux kae-kae-kae qu'ils 

« répètent le plus souvent, répond presque toujours 

« une note plus basse et très -brève. Ces sons, tantôt 

« rauques, tantôt harmonieux, mais toujours éminem- 

« rajnt expressifs, traduisent parfaitement tous les sen- 

« timints de l'oiseau. Quelquefois aussi on entend un 

« babil long, bien que décousu, comme celui des pe- 

« tits perroquets; parfois aussi ils crient comme les 

<r poules : kekek-kekek^ trois ou quatre fois de suite . 

« Chac-chacl est leur cri de surprise et de défiance. 
« Lorsqu'on les pourchasse et qu'on va les prendre, 

« ils poussent de petits cris de détresse, mais tous 

« leurs cris sont si expressifs et si harmonieux qu'on 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 69 

« est surpris de les entendre chez un si petit animal. On 
ce pourrait sûrement perfectionner leur voix, comme on 
a le fait pour le bouvreuil. 

« C'est au printemps que les mâles trompettent le 
« plus ; les femelles n'ont pas ce genre de cri. Ils ren- 
te versent alors la tête en arrière, ouvrent large- 
« ment le bec et le dirigent en haut. Les notes plus 
« douces sont prononcées le bec fermé. En chantant, 
« ces oiseaux prennent les poses les plus gracieuses 
« et souvent les plus comiques ; ils dansent l'un autour 
« de l'autre (1), et sont dans une agitation continuelle. 
« Lorsque le mâle poursuit sa femelle, il redresse le 
« corps, ouvre largement les ailes, et ressemble à un 
« écusson : on dirait qu'il veut serrer dans ses bras 

a l'objet de son amour » 

J'ai possédé moi-même plusieurs githagines en cage, 
qui faisaient la joie de ma volière et me divertissaient 
parleurs chants, leurs poses grotesques et leurs jeux 
incessants. Les circonstances qui me procurèrent ces 
oiseaux méritent d'être racontées. 

Je savais que les githagines fréquentaient certaines 
Vfillées cotières de la grande Canarie et que Bolle 
en avait rapporté quelques-uns de vivants, obtenus 
d'un chasseur dont il avait d'abord hésité à me donner 
le nom, et qui, disait-il, s'amusait à les prendre au 
filet, les hautes fonctions de ce personnage lui permet- 

(l) Cette habitude de danser en sautillant devant les femelles, au 
temps des amours, est commune à la plupart des petits passereaux 
d'Afrique de la tribu des cunirostres. Ils se dandinent la bouche 
ouverte, les yeux en feu, les plumes hérissées et les ailes trem- 
blantes. Parmi les ploceides, les euplectes de Nubie et les tisserins 
sont dans ce cas, de même que parmi les amadinides, les sénegalis 
et les bengalis. 



70 CHAPITRE PREMIER. 

tanl de longs loisirs. Je profitai, après le départ de 
Bolle pour l'Allemagne, de la présence du comte de la 
Vega-grande à Ténériffe, pour le prier de m'envoyer 
de Canaria quelques-uns de ces oiseaux : — « Très- 
volontiers, me dit le comte, mais comment me les 'pro- 
curer ?» — A cette question^ j'hésitai, comme Bolle, 
à répondre... Le comte me pressa : — « Vous ne vou- 
drez jamais vous mettre en relation avec l'homme qui 
leur fait la chasse, lui dis-je. — Pourquoi? — 
Parce que cet homme.,., c'est le bourreau. » — Le comte 
se mit à rire : « Vous ne pouviez mieux vous adresser, 
me dit-il ; le fils d'un de mes fermiers est amoureux fou 
de sa fille ; il veut absolument Vépouserj et cette circons- 
tance me sera des plus favorables pour satisfaire vos 
désirs. » Effectivement, deux semaines après, ce cher 
comte m'envoya une cage pleine de githagines. 

XIIL 

Parmi les fringi lies, le tintillon de Ténériffe (1) est 
une espèce qui diffère de notre pinson commun (le 
cœlebs) . 11 se tient dans les bois et ne descend dans les 
vallées qu'en hiver. — Le fringille du Teyde (2) est 
une autre espèce beaucoup plus remarquable et plus 
rare ; le plumage du mâle est entièrement bleu cendré, 
avec de petites bandes blanches aux ailes, qu'on aper- 
çoit à peine quand il est posé. La femelle est plus 
petite, sa couteur est roussàtre. Ces jolis oiseaux vivent 

(1| Fringilla tintillon, Nob. 
(2) Fringilla teydea, Nob. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 71 

exclusivement sur les hautes cimes de l'île de Ténérifïe, 
dans les solitudes du vaste plateau d'où s'élève le pic de 
Teyde. Les bergers de Villaflor lui donnent le nom de 
pajarodela czmftre (oiseau des cimes). Ces fringilles 
sont extrêmement farouches; ils fuient dès qu'on s'ap- 
proche et posent de loin en loin sur les genêts. Le couple 
qu'on voit à la collection du muséum de Paris, et qui y 
fut déposé en 1832, est le seul qui ait été rapporté en 
France, et probablement en Europe, avant 187 1, comme 
on le verra bientôt. — Ce fut à Chasna, village situé à 
plus de 1600 mètres d'altitude, sur le versant méri- 
dional des Canadas, que pendant l'hiver de 1825 je 
tuai d'abord le mâle, puis le lendemain matin la femelle, 
dont les cris plaintifs imitaient un peu ceux des serins. 
Le pic et toute la haute région de l'île étaient alors 
couverts de neige et les oif^eaux des cimes avaient aban- 
donné leur station habituelle pour venir se réfugier dans 
des lieux moins froids. — Ces fringilles sont plus gros 
et d'un port plus élancé que nos pinsons d'Europe et 
diffèrent par leur plumage des autres espèces connues. 
— -^epuis l'époque que je viens de citer, malgré tout 
le zèle que j'y avais mis, il m'avait été impossible de me 
procurer des oiseaux de cette espèce. Vainement avais-je 
sollicité le concours des bergers qui fréquentent les sites 
soUtaires où l'on rencontre les fringilles, pour tâcher de 
découvrir une nichée de ces oiseaux dans les buissons 
de rétamas et pouvoir satisfaire au désir de mon pauvre 
ami J. Geoffroi Saint-Hilaire, qui m'avait demandé 
un couple vivant de l'espèce ; le pajaro de la cumbre 
restait introuvable dans les cantonnements où il s'est 



7:2 CHAPITRE PREMIER. 

confiné, et il serait resté à l'état de mythe, si l'exem- 
plaire du muséum n'avait été là pour constater son 
existence. Enfin à ma grande joie, et je dois dire aussi à 
ma grande surprise, un ornithologiste anglais, M. God- 
man, arriva à Ténériffe l'été dernier (1871); chasseur 
émérite et des plus adroits, jeune et infatigable, il passa 
plusieurs jours campé dans la haute région, poursui- 
vant, avec une ardeur digne d'éloge, les fringilles du 
Teyde, et parvint à tuer neuf mâles et sept femelles ! 
J'avoue qu'à la première nouvelle de cette prouesse, 
je ne voulus pas y croire, mais M. Godman me raconta 
lui-même ses succès avec le flegme impassible d'un 
Anglo-Saxon. J'ai vu les dépouilles des seize victimes 
de cette adresse infaillible, car cet excellent chasseur 
tire toujours à coup sûr. Il faut s'appeler Godman (1) 
pour avoir tant de bonheur ! 

XIV. 

(i. Trois cents ans sont passés, a dit BoUe, depuis que 
le canari apprivoisé a quitté sa patrie et est devenu 
cosmopolite. » — Si cet oiseau fût toujours resté à l'état 
sauvage dans ces îles Fortunées^ dont il charme les 
échos des vallons, il n'eût guère plus appelé l'attention 
que le serin de Provence, mais il lui était réservé de se 
transformer en se civilisant, afin de figurer dans le 
monde. Il a quitté sa rustique livrée pour se parer 
d'une robe plus voyante, et en se présentant sous cette 
élégante parure, on a cru voir en lui le type de l'es- 

(1) Godman {homme Dieu). 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 73 

pèce des îles dont il porte le nom. Buffon lui-même s'y 
laissa prendre. 

Le canari (1), ce joli serin si remarquable par son 
plumage jaune citron ou jaune jonquille et que chacun 
recherche à cause de son chant, n'a pas le même as- 
pect à l'état sauvage. Le mâle est gris verdàtre, tirant 
au noir sur le dos et mêlé de jaune sur les autres par- 
ties du corps, encore cette teinte n'est-elle bien appa- 
rente que sur la poitrine. La co ileur de la femelle est 
d'un gris olivâtre, pointillé de brun. Les accouplements 
d'un mâle sauvage avec une femelle albine, ou vice 
versa, produisent des variétés fort curieuses, depuis le 
jaune pur, en passant par tous les degrés de l'albinisme, 
jusqu'au blanc de lait, avec panachures brunes plus ou 
moins foncées et les plumes de la tête relevées en 
huppe. Souvent, après plusieurs générations, on voit 
reparaître dans les nichées de ces oiseaux qu'on a croisés 
avec ceux des champs, des serins aux couleurs primi- 
tives, qui ne diffèrent en rien des serins sauvages. 
Quant au ramage à l'état libre, il est à peu près le même 
que celui des canaris albinos, mais moins éclatant et 
beaucoup moins prolongé. Ce n'est guère qu'aux heures 
de la journée où le soleil resplendit dans la campagne, 
que ces chants se font entendre et fixent l'attention, 
surtout lorsque ces oiseaux, réunis sous lafeuillée, 
gazouillent tous à la fois et chantent à s'égosiller. 

Tous les fringilles sont sédentaires aux Canaries ; le 
pinson des neiges est le seul, parmi les espèces euro- 
péennes, qui se soit égaré dans ses migrations jusque 

(1) Fringilla canaria, L. 



74 CHAPITRE PREMIER. 

dans cet archipel, encore n'a-t-on constaté qu'une 
seule fois sa présence accidentelle dans les environs du 
port d'Orotava 

Le moineau d'Espagne (1), qu'on appelle aussi moi- 
neau des saules et moineau des marais, je ne sais pour- 
quoi, est le même que l'espèce qui habite certaines par- 
ties de l'Europe méridionale, le nord de l'Afrique et 
qu'on retrouve même en Asie. — Cet oiseau, aux Cana- 
ries, ne se voit, comme je l'ai dit, qu'à Lancerotte, au 
village d'Haria, auquel quelques blanches maisons 
en terrasse et un groupe de dattiers impriment un 
aspect tout à fait moresque. C'est à la base des touffes 
de feuilles de ces arbres du désert que les gorriones, 
comme on appelle ces moineaux, ont établi leurs nids à 
l'abri de toute attaque. Une république nombreuse s'est 
constituée dans cette oasis et les membres qui la com- 
posent ne cessent de s'y faire entendre et de discuter 
entre eux. Rien ne les effraye : le sarnicalo (2), ce 
petit faucon si audacieux, vient mêler sa voix criarde à 
la piaillerie générale ; il rode aux alentours, mais on di- 
rait qu'il craint ces oiseaux, dont la tourbe le harcelle 
dès qu'il se montre, et qui défendent courageusement 
les approches de l'arbre protecteur. 

A la grande Canarie, ce sont les trous des vieilles 
murailles, les aires où l'on foule le blé et les arbres 
touffus qui servent de refuge aux moineaux, pour 
passer la nuit. Ils sont très-communs dans la capitale 
de l'ile ( la Cité des Palmiers (3) , et ont élu domicile 

(1) Fringilla hispaniolensis ^ Tem. (Passer salicicola, Roux. Passer 
salicarius, Keys. Varietas ?) 

(2) Tinnunculus claudarius. 

(3) La Ciudad de las Palmas. 

/ 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 75 

sur les platanes de VAlameda, promenade publique 
qu'ils finiront par faire abandonner. - A Ténérifïe et 
dans les autres îles plus occidentales, on ne voit plus 
ces oiseaux; ils sont remplacés à Sainte-Croix par 
la soulcie (1) qui niche sous les toits des maisons, dans 
les cavités des rochers ou des vieux murs, comme notre 
moineau domestique. 

J'avais signalé tous ces faits à mon ami Belle dès 
son arrivée aux Canaries et j'ai lu avec plaisir les dif- 
férentes observations qu'il a eu occasion de faire du- 
rant ses excursions dans l'archipel : 

« Nulle part, dit-il en parlant du moineau d'Espagne, 
« cet oiseau n'est aimé, et il faut avouer que ce n'est 
« pas sans raison. En Egypte, ces moineaux s'abattent 
«' en nombre incalculable dans les champs de riz et y 
« causent de grands dégâts; aux Canaries, ils excitent 
« pour un autre motif tout le monde contre eux. 

« En été, ils sont une plaie pour la ville de Canaria, 
« qui possède une très— belle promenade, plantée de 
« platanes, embellie de parterres de fleurs et de fon- 
« taines jaillissantes. Chaque jour, le beau monde s'y 
« réunit pour se distraire et respirer l'air pur du soir. 
« La musique s'y fait entendre ; l'eau jaillit dans les 
■ bassins de marbre entourés de myrtes ; elle scintille 
« à l'éclat des lumières... Tout à coup, un bruit insolite 
« se fait entendre au milieu des arbres : ce sont les 
« moineaux qui, le soir, s'y sont réfugiés, et qui s'y 
« reposent après avoir salué de leurs cris le coucher du 
« soleil. Mais l'éclat des lanternes les a réveillés, et 

(3) Petronia rupestris (Fringilla petronia, L.). 



76 CHAPITRE PRKMIER. 

« bientôt nous entendons se plaindre la senorita à qui 

« nous donnons le bras; ses plaintes continuent de plus 

« belle; les malheureux oiseaux sont les coupables; 

« ce sont eux qui troublent la fête, qui gâtent le plaisir 

« des belles. Ils ne cessent de se permettre, envers les 

« mantilles et les éventails, les mêmes indiscrétions que 

« l'hirondelle de Tobie. Aussi les oiseaux des palmiers 

« (pajaros paJmeros oa de las palmas) ne sont pas les 

« favoris des dames de Canaria, et les messieurs, par- 

« tageant cette haine, s'efforcent de les détruire ou tout 

« au moins de les chasser de l'Alameda. On les tire au 

« crépuscule ; on envoie la nuit sur les arbres des ga- 

« mins munis de flambeaux, qui éblouissent ces oiseaux 

« incommodes, et les prennent à la main. Beaucoup 

« vont expier leur faute dans la poêle à frire : la guerre 

« ne cesse que lorsque, dépouillés de feuilles, les pla- 

« tanes ne leur offrent plus d'abris, et que l'automne 

« chasse de l'Alameda, avec les oiseaux, promeneurs 

« et oromeneuses. » 



XV. 

L'hirondelle domestique, deux martinets et un en- 
goulevent (1) sont de passage à Ténériffe. Il en est de 
même des étourneaux (2) qui apparaissent l'hiver avec 
les grives (3) et séjournent un certain temps dans les 
bois de pins. L'abondance des grives futextraordinaire 

(1) Hinindo rustica, L. — Cypselus apus, Vieill. — Cypselus uni- 
color, Jardin. — Et Caprimulgus rup,collis, Tem. 

(2) Sturnus vulgaris, L. 

(3) Turdus iliaciis et Turdus musicus, L. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 77 

en 1832; leur passage commença en novembre et con- 
tinua, par intervalles, pendant le mois suivant. Elles 
débarquèrent sur la côte orientale de l'île et passèrent 
très-bas, par vols nombreux, au-dessus de la ville de 
Sainte-Croix, en se dirigeant vers les montagnes de 
l'intérieur de l'île. Ces oiseaux migrateurs restent or- 
dinairement quelques mois dans le pays, puis disparais- 
sent tout à coup. Au mois de novembre de cette année 
(1871), j'ai remarqué, durant plusieurs jours, une émi- 
gration considérable d'étourneaux qui se répandit dans 
les campagnes avant de gagner les bois. — Quant à la 
grande émigration des grives de 1832, elle pouvait 
bien avoir quelques rapports avec l'apparition du cho- 
léra qui désolait alors plusieurs contrées d'Europe et 
d'Afrique. Les faits observés dans des circonstances 
analogues sembleraient du moins donner une certaine 
valeur à cette opinion. Ainsi les moineaux, qui sont 
nombreux à Cadix, disparurent subitement en 1819 et 
ne reparurent qu'après que la fièvre jaune eut cessé ses 
ravages. Le docteur D. Léonardo Ferez, qui publia un 
mémoire sur cette épidémie, a cité la remarque des pê- 
cheurs du port de Sainte-Marie, qui, ayant vu toujours 
passer les oiseaux migrateurs assez bas pour être at- 
teints par le plomb des chasseurs, les virent alors se 
tenir constamment à de grandes hauteurs, comme s'ils 
eussent redouté de s'approcher de terre. Ce n'est pas 
ici le cas de disserter sur ces faits ; je les livre seu- 
lement aux méditations des médecins et des natura- 
listes. 



78 CHAPITRE PREMIER. 



XVT. 



Deux espèces de colombes habitent ces îles et s'y 
rencontrent toute l'année, la torcas et le pigeon bi- 
set (l). La colombe voyageuse (2), qui est de passage 
à MadèrC;, ne se montre que rarement à Ténériffe. — 
La torcas, propre à cette région, est remarquable par 
sa taille et diffère des autres pigeons par sa couleurd'un 
brun vineux à reflets pourprés, ainsi que par son bec un 
peu renflé et légèrement crochu. Le mâle porte collier 
comme les tourterelles. Cette même espèce existe aussi 
à Madère. Aux Canaries, elle s'éloigne peu des forêts de 
lauriers et se nourrit des baies de ces arbres, qui im- 
priment à sa chair un parfum aromatique et un goût 
délicieux. Cette observation n'est pas nouvelle ; je l'ai 
trouvée déjà consignée dans la relation d'un voyage 
d'exploration, exécuté sous Alphonse IV de Portugal, en 
1341 : nNous rencontrâmes dans les forêts de cette île 
(La Gomère), disaient les navigateurs, des pigeons que 
nous abattîmes à coups de pierres et de bâton ; ils étaient 
plus grands que les nôtres et de meilleur goût (3). » 

Quant aux te urterelles (4), qui arrivent aux Canaries 
au commencement du printemps et nichent dans ces 
îles, elles ne repartent que quand les jeunes sont assez 
forts pour suivre la bande. 

(1) Columba laurivora, Nob. [Hist. nat. des îles Can. Ornith., p. 26 
27, pi. 3), et Columba livia, L. 

(2) Columba palumbus. 

(3) ■■ ... Et in eâdem insulà lignœ plurimœ et palumbes, quos 
baculis et lapidibus capiebant et comedebant, invenerunt. Hos 
dicunt majores nostris et gustui taies aut meliores... » 

(4) Columba afra, L. 



MIGRATIOiNS DES OISEAUX, 79 

Parmi les autres oiseaux de passage, les huppes (1), 
qui ordinairement arrivent en mars pour la ponte, re- 
partent vers septembre,mais il en reste beaucoup déjeunes 
de l'année qui passent l'hiver dans les vallées abritées 
du vent du nord. — Les cailles sont dans le même cas; 
elles abondent dans toutes les îles et l'on en détruit des 
quantités après la moisson. Un bon chasseur peut tuer 
quarante à cinquante cailles dans la journée, quand le 
temps est frais et que les chiens conservent leur ardeur. 
— Le départ des cailles a lieu au commencement de 
l'autonfine, d'autres prétendent qu'il s'effectue plus tard, 
mais il est de tait qu'un certain nombre n'éniigrent pas, 
puisqu'après la saison on en rencontre encore dans les 
champs de maïs et même en hiver dans les blés verts, 
011 on les entend chanter, ainsi que dans les terres in- 
cultes où croît le daphe gnidium, dont elles mangent 
les baies. 

Les échassiers voyageurs, qui viennent périodique- 
ment visiter ces îles, sont la bécasse, la bécassine, la 
brunette et quelques pluviers. Tous les autres, tels que 
les barges, les courlis, l'échasse, la poule d'eau, le 
tourne-pierre, les sanderlings et les vanneaux, sont de 
passage accidentel comme les hérons, les cigognes et 
Is spatules. 

Parmi les palmipèdes, j'ai déjà indiqué ceux qui fré- 
quentent les Canaries du groupe oriental, mais il en est 
d'autres qui se montrent de temps en temps en hiver, 
après de grandes bourrasques; ce sont des canards et 

(1) JJpupa epops, L. 



80 CHAPITRE* PREMIER. 

des sarcelles (I). — A ces apparitions fortuites, il faut 

ajouter celles d'autres oiseaux, la plupart africains, 

qu'on ne voit que rarement et dont j'ai eu occasion de 

constater la présence ; ainsi je citerai le pélican, le 

coucou-geai et le guêpier (2). Je fus témoin une année, 

à TénériflPe, de l'arrivée inattendue de ce dernier. Une 

volée de ces jolis oiseaux vint s'abattre sur le grand 

dragonior de l'Orotava et s'y établit quelques jours 

pour s'y reposer et s'y repaître d'un petit insecte 

jaune orangé qui se cache sous l'écorce des vieilles 

branches. 

xvn. 

On a dû voir, par cet exposé, que beaucoup d'oiseaux 
de la faune canarienne se rencontrent isolés dans ces 
îles : le fringille du Teyde n'existe qu'aux alentours du 
pic de Ténériffe ; l'outarde de Barbarie s'est établie à 
Fortaventure, le moineau d'Espagne à Lancerotte et à 
Ganaria, où s'est fixé aussi le bouvreuil githagine. Il est 
en outre des sites que certains oiseaux semblent affection- 
ner de préférence et d'où ils s'écartent peu. Parmi ces 
espècessolitaires, on remarque la pie-grièche, la colombe 
torcas, et le pic épeiche. La première, qui est la grise 
d'Europe, se tient toujours dans la région maritime ; 
les deux autres n'habitent que la z.one forestière dans 
les parties les plus ombreuses, où se plaisent les roitelets 
et les rouges-gorges. 



(l) Anas boschas, L. et A. crecca, id. 

('!) Pelicanus onocrotalus, L. — Gueulas glandarius, L. — Merops 
apiaster, L. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 81 

Des circoiislances parliculières de température, des 
ressources plus faciles d'alimentation peuvent bien mo- 
tiver ces isolements; mais ce qui est inexplicable, c'est 
l'absence absolue d'une espèce dans une île voisine d'une 
autre qui la possède, et c'est de voir surtout se repro- 
duire cette anomalie sous un climat analogue, qui réunit 
les mêmes conditions d'existence. Ainsi les perdrix, si 
abondantes à Ténériffe et à la Gomère, n'ont jamais 
existé à l'île de la Palme, où l'on est surpris de trouver 
les choquarls d'Europe établis sur le plateau qui domine 
la ville et vivant en nombreuses compagnies dans le 
ravin qui descend à la côte, sans que ces oiseaux aient 
jamais franchi le bras de mer qui sépare cette île de 
celle qu'on aperçoit en face. 

La faune des Canaries offre, comme on voit, un très- 
grand intérêt sous le rapport de la géographie ornitho- 
logique. Ces îles de l'Océan sont le dernier terme, 
Vultima Thnlé des migrations de beaucoup d'espèces 
européennes qui se dirigent vers l'ouest et vers le 
sud, car au delà, d'une part, c'est l'Océan et son 
immensité ; de l'autre côté, c'est le désert, et plus 
loin, vers le midi, les climats brûlants de la Sénégambie 
et des deux Guinées. Ces remarques, relatives aux 
oiseaux voyageurs qui viennent du nord, en passant par 
l'Afrique, de même qu'aux espèces qui se sont fixées 
dans cet archipel, sont applicables aussi à beaucoup 
d'insectes et de plantes d'Europe qu'on retrouve dans 
ces îles, mais non au delà. Ainsi les Canaries marquent 
la limite où s'est arrêtée la force expansive de la nature 
pour certaines espèces de notre hémisphère boréal. 



82 CUAriTRlî PREMIER. 



XVIII. 



Si maintenant nous traversons la mer pour passer à 
l'autre bord de l'Atlantique, nousallonsvoirse reproduire 
le même phénomène des migrations qui ont lieu sur 
d'autres points du globe. La longue chaîne des Antilles 
se présentera d'abord devant nous : Cuba, Saint-Do- 
mingue, Porto-Rico et la Jamaïque, cernent toute la 
partie du nouveau continent qui unit les deux Amé- 
riques et semblent avoir été placées tout exprès pour 
servir d'étape intermédiaire aux oiseaux migrateurs de 
la faune américaine qui arrivent du Nord pour passer 
l'hiver dans ces îles. Cuba, par son extrémité orientale, 
touche presque au Yucatan et offre un passage facile 
aux migrations des oiseaux du Mexique^, tandis que du 
côté opposé^ cette grande île n'est éloignée que d'une 
quarantaine de lieues de la côte des Florides et peut 
recevoir ainsi toutes les espèces que le froid chasse 
de l'Amérique du Nord. — Le prolongement de Cuba 
jusqu'au cap Maysi la rapproche de Saint-Domingue^ 
qui avoisine Porto-Rico ; puis se présentent à la suite 
toutes ces petites Antilles qui embrassent la mer du 
même nom et viennent unir l'autre extrémité de la 
chaîne au continent méridional. C'est en suivant ces 
stations échelonnées le long de leur route que les oi- 
seaux voyageurs rencontrent, sur leur chemin, des îles 
rafraîchies par les vents alizés, d'un climat beaucoup 
plus doux que celui du continent et « placées aux con- 
fins de la zoologie spéciale à Vhé7nisphère septentrionaly 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 83 

comme dernière barrière des migrations hivernales », 
suivant l'expression d'un éminent naturaliste (i). 

De même qu'on l'observe aux Canaries pour les es- 
pèces européennes et pour quelques-unes d'Afrique qui 
sont sédentaires dans cet archipel, beaucoup d'oiseaux 
de la faune américaine se retrouvent à Cuba ou dans les 
autres grandes Antilles, et n'en sortent pas, tandis que 
d'autres ne s'y présentent qu'à l'époque des migrations. 
— Quant à la route que suivent ces oiseaux voyageurs, 
Oviedo l'a fait connaître depuis longtemps, d'après ses 
propres observations, durant sa longue résidence en 
Amérique en 1525, lors des premières colonisations. 
Sa relation est des plus curieuses et mérite d'être citée 
textuellement. 



XIX. 



« Je dis que presque à l'extrémité de Cuba, il passe 
chaque année, au-dessus de cette île, grande quantité 
« d'oiseaux d'espèces diverses, venant du côté du Rio 
« de las Palmas qui confine avec la Nouvelle-Espagne et 
« la bande du nord de la terre ferme ; ils traversent 
« les îles de los Alacranes et celle de Cuba, et, après 
« avoir franchi le golfe qui sépare ces îles de la terre 
« ferme, ils se dirigent vers le sud. Je les ai vus passer 
« au-dessus du Darien et de Nombre de Dios^ ou de Pa- 
« nama, sur le continent, durant plusieurs années ; 
« l'on dirait que le ciel en est couvert, et cela dure un 

(1) Acide d'Orbigny. Ornithologie de Cuba (de l'ouvrage de R. 
de la Sagra, Hist. nat., phjs. et polit, de l'ile de Cuba), édit. fran- 
çaise, introduction, p. xiv. 



84 cnAPiTRi-: premieh. 

« mois et plus. Il y a du Darien h. Nombre de Dios, ou 
« Panama, quatre-vingts grandes lieues, et j'ai vu ce 
1 passage sur ces trois points de la terre ferme pen- 
« dant bien des années. Ces oiseaux, du côté de Cuba 
« et des lieux que j'ai dits, se dirigent au s ud-ouest, 
« pour traverser la terre ferme par sa partie la plus 
« large, et comme ils passent ainsi tous les ans et 
«< qu'on ne les a jamais vus retourner vers l'occident et 
« le nord, je dois croire que ceux qui reprennent cette 
« route sont les mêmes, du moins ceux qui restent 
« (c'est-à-dire le reste de rémigration ?) ou ceux qui en 
« proviennent (c'est-à-dire les jeunes de Vannée ?)^ en 
« faisant dans ce trajet le tour du monde par le 
« chemin que j'ai indiqué. Ce voyage, qu'ils entre- 
« prennent au mois de mars, dure vingt ou trente 
« jours, plus ou moins, depuis le matin jusqu'à la nuit, 
« et le ciel est presque couvert alors d'oiseaux innom- 
« brables, les uns si élevés dans les airs qu'on les perd 
« de vue, et les autres relativement plus bas, mais ce- 
« pendant à une plus grande hauteur que le sommet 
« des montagnes, etils se dirigent constamment à la suite 
« les uns des autres, du nord et du nord-est au midi, 
« comme je l'ai dit, et ensuite du sud-est, traversant 
« ainsi dans leur voyage toute l'étendue du ciel que le 
« regard peut embrasser et occupant, tant en longueur 
« qu'en largeur, la plus grande partie visible de l'at- 
« raosphère (t). » 

(1) « Digo que, quasi al fin de esta ysla de Cuba sobre ella passan 
« muchos anus innamerables aves de diversos gèneros, y vienen de 
« la parte hazia el Rio de la Palmas que confina con la Nueva- 
« Espaûa, et de la vanda del norte sobre la tierra firme, y atra- 



MIGRATIONS DES OISEAUX, o5 

Les Dolions que le vieil historien espagnol nous a 
fournies sur les migrations des oiseaux du Nouveau 
Monde dénotent de sa part un grand talent d'observa- 
tion. Rien de semblable jusqu'alors n'avait été remar- 
qué, même en Europe, et l'on est étonné que trente- 
quatre ans après la découverte de Colomb, Oviedo, au 
milieu des préoccupations de la conquête, ait pu s'ap- 
pliquer à des études de ce genre. Il est vrai que cet 
ancien page des Rois Catholiques, né en 1478, fut 
envoyé en Amérique dès 1513 et qu'il y passa la plus 
grande partie de sa vie, constamment occupé de réunir 
les nombreux matériaux de son histoire naturelle des 
Indes. 

Al. d'Orbigny, qui a cité aussi le passage d'Oviedo 

« viesan sobre las yslas de los Alacranes, y sobre la de Cuba. E 
« passado el golfo que ay entre estas yslas y la tierra firme passan à 
« la mar del sur. Yo las he visto passar sobre el Darien, y sobre 
« el Nombre de Bios y Panama en la tierra firme en diverses anos : 
« y parece que va el cielo cubierto de ellas. Y tardan en passar un 
« mes y mas. E ay desde el Darien al Nombre de Dios, e Panama, 
« ochenta léguas grandes. Eyo he visto este paso en todas très 
« partes en la tierra firme algunos anos, y vienen de bazia la parte 
« de Cuba, y dondo tongo dicho, y atraviesan la tierra firme, y 
« parece que van bazia lo mas ancbo de la tierra, la via del sud- 
ce oueste. Y pues que vienen et atinuadamente un ano tras otro -. y 
« no los vemos bolver en ningun bazia el poniente o norte creo que 
« las que tornan a venir despues ami parecer balla sonaquellos 
« mismos y las que quedan de ellas, o procedan de las primeras, 
« y dan la buelta al universo y le circuyen en rededor por el ca 
« mino que he dicho. Este viage bazen en el mes de marzo por 
« espacio de veynte y trenta dias, y mas y nienos desde lamanana, 
« hasta la noche. Y va el cielo quasi cubierto de innumerables aves 
« muy altas en tanta manera que muchas délias se pierdan de 
« vista : y otras van muy baxas à rcspeto de lasmas altas : pert> 
« harto mas altas que las cumbres y montes de la tierra : y van 
« continadamente en seguimiento o al lueugo desde la parte del 
« norueste, y del norte, y del norte septentrional como hedicho a 
'< la de mediodia y de alli para arriba al sureste, y atraviesan todo 
« lo que del cielo se puede ver en longitud de su viage, que haceu 
« estas aves, y en latitudo de anchura occupan muy grande parte 
« de lo que se puede ver del cielo. » — Oviedo, 1 547, Hïsfona 
gênerai de las Indias^ lib. xvn, cap. V, folio 133. 



86 CHAPITRE PliEMIER. 

sur les migrations, dans la partie ornithologique de 
l'histoire de Cuba, a donné quelques explications sur 
les curieuses remarques du vieil historien. Selon lui, 
les oiseaux voyageurs, en venant de l'Amérique du Nord 
et en passant par Cuba, ne pourraient suivre la direction 
des Antilles pour se rendre sur le contiaent méridional, 
parce qu'ils auraient à lutter contre les vents régnants. 
C'est ce qui les oblige de se rapprocher de la terre 
ferme en suivani la côte. Ces oiseaux, comme l'avait re- 
marqué Oviedo, ne reviennent pas par la même route 
qu'ils ont suivie, parce qu'on doit supposer que, en 
allant et en se portant vers le sud, ils ne se dirigent le 
long des côtes de l'Amérique centrale qu'afin d'éviter 
les vents alizés des Antilles ; mais ils n'ont pas à vaincre 
cet obstacle à leur retour, et, au lieu de faire le tour du 
monde, comme le dit Oviedo, ils prennent, pour re- 
venir au nord, la chaîne des îles, où ils trouvent des 
vents plus favorables, et font ainsi le tour de la mer des 
Antilles dans les deux trajets. 



XX. 



D'après les études ornilhologiques d'Al. d'Orbigny 
sur les oiseaux de Cuba, la faune de cette île se com- 
pose de cent trente espèces dont les passereaux et les 
échassiers forment les deux tiers (1) ; le reste est ré- 
parti entre les autres ordres. Plusieurs de ces oiseaux 
se trouvent en même temps dans l'Amérique méridio- 

(1) 50 Passereaux, 28 Échassiers, 10 Rapaces, 13 Grimpeurs, 9 
Gallinacés et 19 Palmipèdes. 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 87 

nale, el probablement aussi dans les autres Antilles, 
comme dépendances de la zone équatoriale, leur région 
propre ; mais il en est d'autres qui se rencontrent éga- 
lement sur les deux continents américains. — Parmi les 
passereaux, ceux qui viennent du nord et qui sont 
chassés par le froid restent jusqu'aux mois de mars et 
d'avril, puis, laissant les Antilles pour repasser aux 
Florides, ils se répandent dans tout le vaste territoire 
des États-Unis, et plusieurs même s'avancent jus- 
qu'aux régions boréales, oii ils nichent et passent l'été. 
— En automne, à mesure que l'hiver approche, ces 
mêmes espèces retournent aux Antilles, où elles s'ar- 
rêtent, car, plus loin, la température leur serait moins 
convenable. 

Quelques espèces, parmi celles qu'on retrouve dans 
l'hémisphère nord de l'ancien et du nouveau continent, 
habitent aussi Tîle de Cuba et les îles voisines, pendant 
un temps de 1 hiver ; le busard Saint-Martin (1) est de 
ce nombre. Ce ropace cosmopolite parcourt le monde 
en chassant aux rats, aux grenouilles et aux lézards, et 
ravage aussi les nids des oisillons. Divers échassiers et 
palniipèdes s'avancent eh été jusqu'au cercle polaire et 
passent d'un continent à l'autre par les terres arctiques 
et les bancs déglace. Enfin, un certain nombre, tous 
oiseaux sédentaires, constituent des espèces exclusives 
à Cuba et aux autres Antilles, car aucune d'elles n'a été 
encore vue ailleurs. Al. d'Orbigny a cité vingt espèces 
d'oiseaux qui, migrateurs dans les autres parties de 
l'Amérique, sont devenus sédentaires dans ces îles où 

(1) Circus cyaneus^ Mont. 






88 cnAPiTRii; premîer. 

ils paraissent avoir rencontré, sous le rapport de la 
température , toutes les conditions d'existence , sans 
avoir besoin d'aller les chercher plus loin. 

En résumé, par leur position géographique, les 
grandes Antilles et surtout l'île de Cuba reçoivent de 
l'Amérique septentrionale la majeure partie des oiseaux 
migrateurs. Les espèces propres à la zone torride, qui 
habitent ces îles, y sont presque toutes sédentaires, 
seulement quelques-unes viennent du dehors. Ainsi, de 
même qu'en Europe on voit arriver en automne, dans 
la région tempérée, les oiseaux des pays du nord au 
moment où les petits passereaux émigrent vers le sud 
pour chercher un climat plus doux, les émigrations hi- 
vernales amènent aux Antilles une foule d'espèces 
qui fuient le froid, mais qui ne séjournent que quel- 
ques mois. Tous ces oiseaux repartent dès les pre- 
miers jours du printemps pour aller nicher dans le 
pays d'où ils sont venus, et retournent l'année suivante. 
L'été, qui, dans notre Europe méridionale, amène tous 
les oiseaux chanteurs et les autres espèces qui animent 
nos campagnes, est aux Antillts, de même que dans toute 
l'Amérique du sud, la saison la plus triste ; beaucoup 
de merles, de sylvies, de tangaras, de gobe-mouches, 
ont disparu, et avec eux, les grimpeurs et les échassiers 
qui redoutent la sécheresse et la chaleur de cette saison 
brûlante, quittent aussi le pays pour n'y retourner que 
lorsque les pluies tropicales viennent de nouveau ra- 
fraîchir la terre et lui rendre tout le luxe de sa végé- 
tation. Alors reparaissent, avec les oiseaux, les insectes 
qui pullulent de toute part ; les fruits et les graines se 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 89 

développent et ne tardent pas de mûrir ; alors recom- 
mence cette exubérance de vie organique que la na- 
ture répand avec tant de profusion dans ces belles 
contrées. 

XXI. 

Les oiseaux migrateurs qui, chaque année, visitent les 
Antilles à l'époque des passages se montrent sur beau- 
coup d'autres points du continent, américain ; il en est 
même qu'on rencontre dans l'ancien comme dans le 
nouveau monde. Le héron grande aigrette, parmi les 
échassiers, est une de ces espèces cosmopolites qu'on 
voit dans plusieurs parties du globe. Cet oiseau paraît 
originaire du nouveau continent, oij il est très-répandu 
depuis le 50"" degré de latitude australe jusqu'au Ca- 
nada et la baie d'Hudson. Cette espèce opère ses chan- 
gements de station pendant l'été tropical, lorsque éom- 
mencent les pluies et que les débordements des rivières, 
en inondant les terres, ont privé beaucoup d'oiseaux 
de la pâture abondante qu'ils rencontraient sur les bords 
des cours d'eau et des étangs. On voit passer alors, 
dans les parties centrales du continent méridional, des 
vols de hérons et d'autres espèces riveraines, qui se 
dirigent toutes vers le sud. 

Les migrations du héron grande aigrette le portent 
partout, en Afrique, en Amérique, en Asie et même 
jusqu'au Japon. Il est de passage en Angleterre, en 
France et dans l'Allemagne orientale ; il traverse la Mé- 
diterranée et a été vu en Sardaigne. Dans le nouveau 
continent, Al. d'Orbigny a constaté ses apparitions sur 



90 CHAPITRE PREMIEn. 

les bordsde la Plata, dans les Pampas, vers les frontières 
du Paraguay, en Bolivie, au Brésil, aux Antilles, aux 
Florides. Cet infatigable touriste parcourt en Amérique 
environ 1800 lieues du nord au sud. 

C'est dans les lagunes des Pampas, sur toute la vaste 
contrée qui s'étend du 22™' degré de latitude jusqu'aux 
provinces de la Plata, que vont s'établir ces oiseaux, 
qui, plus tard, remontent vers les régions chaudes. Al. 
d'Orbigny remarqua ces migrations pendant ses longues 
courses en Amérique et vit souvent, dans les différents 
campements qu'il occupa, des rassemblements considé- 
rables d'échassiers voyageurs: « Au centre de la Boli- 
vie, dans la province de Moxos, dit-il, nous avons vu 
passer continuellement, plusieurs jours de suite, des 
troupes de hérons composées de centaines d'individus 
volant à de grandes hauteurs, en formant toujours un 
large front en arc. » Ce fut aux points extrêmes de leurs 
migrations que ce naturaliste put se livrer à ces obser- 
vations. De blanches aigrettes, des jabirusau cou rouge 
et noir, des tantales blancs, aux ailes noires, des 
spatules roses, tous réunis, formaient le plus sin- 
gulier mélange de teintes. Le jour, ces oiseaux tour- 
noyaient dans les airs et s'abattaient au bord des rives 
pour se disputer leur pâture ; la nuit, mille cris discor- 
dants venaient troubler le silence de ces déserts ; on en- 
tendait le sifflement aigu des canards sauvages, la voix 
sonore des râles, à laquelle se joignaient les aboiements 
des bihoreaux, qui retentissaient par intervalles au milieu 
des cris rauques des hérons et des ibis. Des troupes de 
grandes aigrettes s'apercevaient au loin dans les sa- 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 91 

vanes herbeuses, formant au sein de la prairie inondée, 
de larges taches blanches. Ces oiseaux, serrés les uns 
contre les autres, restaient là immobiles des heures en- 
tières^ posés sur une patte, le cou dans les épaules. 

Hors le temps des voyages ou de ces réunions for- 
tuites, dues au dessécheineat des marais, on rencontre 
ces mêmes espèces isolées au bord des lacs, des fleuves 
et des esleros du Paraguay, mais jamais au bord de la 
mer. Elles passent là leur temps de station, vivant 
comme nos hérons d'Europe, constamment dans l'at- 
tente, cherchant à surprendre un petit poisson, des gre- 
nouilles, des larves d'insectes, ou bien se promenant 
gravement au bord des eaux. Très-défiants et toujours 
l'oreille au guet, ces oiseaux s'envolent au moindre 
bruit, faisant entendre en partant un cri analogue à 
celui du corbeau ; mais une fois leur appétit satisfait, 
ils vont se percher sur les grands arbres, habitude 
propre à toutes les espèces américaines. 

Telles sont les scènes intéressantes que d'Orbigny a 
décrites d'après nature en retraçant quelques-uns de 
ses souvenirs de voyage. Malheureusement ces ren- 
seignements se trouvent disséminés, et pour ainsi dire 
perdus, dans un ouvrage spécial, consacré à la nomen- 
clature ornithologique des oiseaux de Cuba, et je con- 
sidère comme une bonne fortune d'être tombé par 
hasard sur ce passage relatif aux migrations que ce 
voyageur plein de zèle eut occasion d'observer dans 
les contrées qu'il parcourut. 



92 CHAPITRE PREMIER. 

XXII. 

Audubon, observateur intelligent et chasseur infati- 
gable, nous a fourni des renseignements précieux sur 
les migrations des échassiers et des palmipèdes d'Amé- 
rique. Nous savons, d'après lui, que le grand héron ou 
l'hérodias abandonne en hiver les régions glacées de ce 
continent pour descendre vers le midi. Le naturaliste 
des États-Unis l'a observé dans les marécages, foulant 
la vase avec précaution et marchant à pas comptés pour 
inspecter de ses ijeux d'or tous les lieux environnants ; 
puis s'arrêtant tout à coup en ramenant lentement sa 
tête entre les épaules. Alors le héron attend, immobile, 
une bonne chance, et gare à l'animal imprudent qui 
passe à sa portée : toujours sûr de son coup, l'oiseau 
darde son bec formidable et transperce le malheureux 
poisson, qu'il achève en le battant sur la rive. Ce grand 
héron est commun à la Louisiane, dans le Maine et aux 
Florides ; c'est un oiseau robuste, capable de résister 
aux températures extrêmes ; il est excessivement fa- 
rouche et ne se laisse jamais approcher : « quand l'hé- 
(c rodias se sent blessé, dit Audubon, il se prépare à la 
« défense et malheur au chasseur ou au chien qui s'ap- 
« proche sans précaution de son bec redoutable. Ses 
« coups sont d'autant plus cruels qu'il vise ordinaire- 
« ment aux yeux, — Ceux qu'on tue sur les arbres 
« s'accrochent souvent aux branches avant d'expirer et 
« restent pendus par les pieds. — J'ai vu ce héron 
« donner la chasse à l'aigle- pêcheur et lui faire lâcher 
« prise. » 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 93 

Le héron bleu et le leucogaster, tous les deux de 
passage aux Antilles, habitent les contrées tempérées 
du Nouveau Monde et n'arrivent qu'au printemps aux 
États-Unis, pour repartir en automne. Il en est de même 
du héron étoile et du petit crabier. Le nom de Mirasol 
[mire soleil) que les Indiens de la Plata donnent à ce 
dernier fait allusion à son altitude immobile, lorsque, 
perché sur une motte de terre^ il passe des heures en- 
tières, la tête en l'air, paraissant fixer l'astre du jour. 

Le bihoreau vulgaire est une autre ardéadée qu'on 
rencontre dans les deux Amériques, du 43" degré de 
latitude nord au 43' sud. De grands rassemblements de 
ces échassiers se voient dans la Floride orientale, où ils 
s'établissent pour la ponte dès le commencement du 
printemps, en compagnie de l'hérodias, du héron blanc 
et quelquefois même avec les anhingas. Leurs migra- 
tions s'opèrent de nuit et leurs cris retentissants dé- 
cèlent leur passage. Le héron blanc des États-Unis est 
un de ceux qui abondent aux Florides, sur les petites 
îles de la Clef indienne et de la Clef de l'ouest. 

L'Amérique septentrionale est la terre des hérons : 
Audubon a cité toutes les espèces auxquelles il a fait la 
chasse à la Louisiane et ailleurs. 

Les grues, grandes voyageuses comme les hérons, 
ne se montrent aux États-Unis que vers la fin de l'au- 
tomne : « Aux derniers jours d'octobre, dit l'insigne 
« chasseur, lorsque le ciel se charge de sombres 
« nuages et que commencent à souffler les vents du 
« nord, chacun se prépare aux chasses d'hiver. Déjà, 
« vers le sud, les oies et les canards sont arrivés sur 



94 CUAPilRE PHEMIER. 

« les étangs et quelques cygnes ont traversé les airs 

« en poursuivant leurs migrations Tout à coup 

« parvient de là-haut, à l'oreille du chasseur, le cri des 
« grues qui passent rapides sans que l'œil puisse en- 
« core les voir; mais bientôt la troupe errante ap- 
« paraît: les grues commencent à descendre en rec- 
« tifiant leurs lignes pour se disposer à toucher terre. 
« Le cou tendu, leurs longues jambes en arrière, elles 
« s'avancent, planent un instant au-dessus de l'immense 
« savane, louvoient en s'approchant du sol, puis, les 
« ailes à moitié fermées et allongeant les pieds, elles 
« s'abattent en courant pour amortir la violence du 
« choc. Voyez-les maintenant, se secouant et rajustant 
« leur plumage, fouler l'herbe flétrie et marcher d'un 
« air imposant et superbe ; on dirait qu'elles sont aussi 
« fîères de la beauté de leurs formes que de la puis- 
« sance de leur vol. Elles portent la tête haute, leurs 
« yeux brillent de plaisir : c'est que le grand voyage 
« est achivé et qu'elles sont arrivées au pays qu'elles 
« ont si souvent visité » — Ces oiseaux se pré- 
sentent dans les États de l'ouest par troupes de vingt à 
trente et quelquefois davantage; les jeunes de l'année 
font toujours bande à part. Ils se répandent depuis 
l'Illinois, en franchissant le Kentucky et les États inter- 
médiaires, jusqu'aux Carolines et même aux frontières 
du Mexique. C'est dans ces contrées qu'ils passent 
l'hiver jusqu'à la fin d'avril. On les trouve au bord 
des lacs, dans les hautes herbes, au milieu des champs 
et des savanes. 



MIGHATIU.NS DES OISKAUX. 95 

XXIII. 

Le même anfoiir. dans ses Scènes de la nature, lious 
fournit des noiions non moins curieuses sur hs migra- 
tions des palmipèdes de l'Amérique du nord. Le grèbe 
cornu et celui de la Caroline (I) proviennent dfs con- 
trées les plus seplenfrionales du nouveau continent et 
font leurs apparitions sur les eaux de l'Ohio, du Mis- 
sissipi et de leurs nombreux tributaires, dès le mois 
d'octobre. Audubon dément l'opinion de ceux qui pré- 
tendent que ces oiseaux n'accomplissent leurs voyages 
que par eau, et a vu des bandes de grèbes passer à 
de grandes hauteurs avec beaucoup de rapidité. Ils 
abondent en automne et en hiver sur les grandes ri- 
vières et dans les baies de la côte. En décembre et 
janvier, ils perdent leur crête, qui a déjà repoussé en 
mars, lorsqu'ils retournent vers le nord. Aie. d'Or- 
bigny a observé le grèbe cornu dans la Patagonie, sur 
le Rio-Negro, et en Bolivie, sur le lac de Titicaca 
à 4000 mètres au dessus du niveau de la mer. Celui de 
la Caroline a été rencontré dans les marécages du 
Brésil. 

L'anhinga (2) se montre aussi dans les deux Amé- 
riques ; on le voit fréquemment dans les lagunes boisées 
de la Louisiane et des Florides, de même que dans les 
régions tropicales. Audubon, qui a consacré un long 
article à cet oiseau singulier, vante beaucoup ses mœurs 

(1) Podiceps cornutus, L. et P. americanus, Garnot? 

(2) Plotus anhinga^ L. 



90 CHAPITRK PREMIER. 

sociables et a gardé chez lui un auliinga parfaitement 
apprivoisé. L'oiseau serpent, comme on l'appelle à 
cause de son long cou, est enclin aux migrations et ne 
niclu! que dans les pays tempérés. 11 est commun dans 
les Florides et la basse Louisiane, l'Alabama et la 
Géorgie. Quelques anliingas se montrent l'hiver dans 
la Caroline du sud, muis au printemps, la plupart 
poussent leur voyage beaucoup plus loin. On en trouve, 
au mois de mai, au Texas, sur la rivière Saint- 
Hyacinthe. Ils remontent rarement le Mississipi au 
delà de Natchez et presque tons reviennent aux embou- 
chures du grand fleuve, sur les nombreux étangs et les 
lacs qui l'avoisinent. Ces anliingas, qui d'un côté re- 
montent le Mississipi et de l'autre visitent les Carolines, 
arrivent chacun à leur destination dans le commence- 
ment d'avril et restent jusqu'aux premiers jours d'oc- 
tobre. 

Audubon cite le goéland à manteau bleu et celui à 
manteau noir comme très-communs sur les rives de 
l'Amérique du Nord. Le premier pousse ses excursions 
sur une étendue de côtes bien plus considérable que les 
autres espèces ; on le rencontre, en automne, dans les 
vastes lagunes de l'Ohio, du Mississipi et même jusque 
dans le golfe du Mexique. Il niche aux États-Unis, 
depuis les environs de Boston jusqu'à East-Port, mais la 
plupart de ces oiseaux remontent au nord, vers le La- 
brador, à l'époque de la ponte. Leurs œufs offrent une 
ressource alimentaire aux habitants de ces contrées, 
et c'est pour les garantir des ravages des maraudeurs 
que les goélands établissent leurs nids sur les arbres les 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 97 

plus élevés. Ils ne nichent par terre, au milieu des 
mousses et des herbes, que dans les lieux isolés et 
déserts, sur les îlols de la côte la moins fréquentée de 
la Nouvelle-Ecosse. 

Quant au goéland à manteau noir, c'est aussi sur les 
redoutables écueils qui bordent les plages désolées du 
Labrador qu'il semble se plaire davantage. Celte es- 
pèce pélagienne règne en tyran sur toutes les mers 
qu'elle fréquente ; fière de ses puissantes ailes, elle a le 
vol calme et majestueux de l'aigle, et ne cesse de par- 
courir l'espace pour explorer terres et mers en poussant 
son cri rauque qu'on entend de loin. Jamais rassasié, 
même alors qu'il a trouvé à se repaître, ce goéland 
poursuit sa course en visitant tous les parages qui 
peuvent lui offrir quelque bonne proie. Le cadavre 
d'une baleine morte flotte-t-il sur les eaux? C'est sur lui 
qu'il se précipite pour se gorger à son aise sur cette 
masse immonde qu'il déchire par lambeaux. Mais son 
estomac, comme celui de tous les voraces, a bientô 
digéré ce repas, et, après quelques moments de repos, 
le voilà reparti pour une nouvelle course. (Eufs et 
jeunes oiseaux, poissons et mollusques, tout lui est bon. 
Aussi lâche que glouton, l'ignoble maraudeur fuit pour- 
tant à l'approche du goéland grisard ou de toute autre 
espèce plus faible que lui. (Audubon.) 

Ces grands goélands à manteau noir fréquentent, en 
hiver, la côte des Florides et se rencontrent même dans 
les parties centrales des États-Unis. Ils peuvent at- 
teindre, il paraît, une assez grande longévité, car Au- 
dubon cite un individu de cette espèce qui, ayant été 



98 CHAPITRE PREMIER. 

pris tout jeune en 1818 et élevé chez le docteur Neill, 
d'Edimbourg, s'était tout à fait apprivoisé et ne dis- 
parut qu'après plus d'un quart de siècle. Il s'était 
d'abord habitué avec les canards domestiques et par- 
tageait leur nourriture : devenu de plus en plus fa- 
milier, il se présentait de lui-même à la fenêtre de la 
cuisine pour recevoir, de la main de la servante du 
docteur^ des rebuts de poissons ou toute au Ire chose. 
— Au printemps de 1822, ce goéland, alors très-gros, 
prit son vol et ne revint pas au gîle. On le crut perdu 
pour toujours, mais vers la fin d'octobre de la même 
année, il reparut tout à coup dans le jardin du docteur, 
où il avait toujours été si bien traité. En mai 1823, 
il s'absenta de nouveau et on ne le revit plus jusqu'à 
la fin de l'automne. Ses échappées, pendant l'hiver, du 
jardin de Canonnills, résidence du docteur Neill, et ses 
excursions d'été, dans quelque endroit inconnu, où sans 
doute il se relirait pour nicher, se prolongèrent pendant 
plusieurs années. — En 1829, d'après le journal du 
docteur, le goéland arriva sur l'étang et c'était son 
septième retour annuel, mais il amenait avec lui cette 
fois un jeune de sa race, probablement un de ses petits, 
qui était blessé à l'aile et mourut bientôt. Cet évé- 
nement le fît repartir plus tôt que de coutume ; mais, 
l'automne suivant, le vieux goéland reparut et con- 
tinua ses apparitions jusqu'en 1832, toutefois avec un 
retard de deux à trois mois, car, pendant l'hiver de 1832 
à 1833, il ne revint qu'au commencement de janvier. 
Or, comme, dans les premiers temps, il arrivait ordinair 
rement en octobre, le docteur supposa qu'ayant perdu 



MIGRATIONS DES OISEAUX. 99 

sa femelle ou bien éprouvé quelque autre mésaventure, 
il était allé s'établir beaucoup plus loin pour sa nichée, 
ce qui relardait ses retours périodiques à son quartier 
d'hiver, de six à huit semaines. Quoi qu'il en soit, sa 
dernière apparition fut en mars 1837. — Ainsi, vingt- 
sept ans s'étaient écoulés depuis qu'on l'avait pris tout 
jeune. — Le docteur termine son journal à l'année 
citée (1837), en disant: « Blaintenant je ne Vatiends 
plus qu'en novembre. » — Cet oiseau était connu de 
tous les enfants du village de Canonnills, qui l'appe- 
laient Je goéland de Neill. Quand il revenait en au- 
tomne, on le voyait d'abord planer quelque temps au- 
dessus de l'étang du jardin, puis descendre doucement 
pour aller se poser au milieu de l'eau. Il accourait de 
suite à la voix du maîire : le jardinier n'avait qu'à 
monter sur un mur avec un hareng à la main, et l'oi- 
seau venait aussitôt le recevoir dans son bec. 

L'instinct des migrations qui guidait ce goéland dans 
ses voyages péiiodiques est vraiment admirable. Un 
oiseau des plus sauvages, devenu familier et s'éloignant 
chaque année pour franchir les mers et aller reprendre 
sa vie indépendante au temps des couvées, puis reve- 
nant s'abriter de nouveau sous Lhospilalité de l'homme, 
voila un fait des plus surprenants. Ce goéland, en par- 
tant au printemps d'Edimbourg, ne pouvait aller nicher 
que sur la côte méridionale du Labrador ou de Terre- 
Neuve, c'est-à-dire à plus de 1200 lieues marines de son 
point de départ ! 

Ainsi, par les divers faits que nous venons d'exposer, 
on voit que les migrations des oiseaux sont aussi bien 



100 CnAPITRE PREMIER. 

marquées en Amérique que sur notre continent. — La 
plupart des échassiérs et des palmipèdes y parcourent 
des dislances considérables dans leurs voyages annuels, 
depuis les froides contrées boréales jusque dans les 
clinials tempérés du golfe du Mexique ; beaucoup même 
s'avancent dans l'Amérique du Sud. L'oie du Canada, 
qui habite l'été les hautes latitudes du Labrador et des 
grands lacs, vient nicher l'hiver sur les bords du Mis- 
sissipi et dans les États du Massachuset et du Maine. 
Le départ des oies a lieu à la fin d'avril dans les con- 
trées du centre et de l'ouest, mais aux Florides ce n'est 
guère qu'en février que ces oiseaux se rassemblent pour 
reprendre leur vol vers le nord. — Le canard huppé 
parcourt toute la vaste étendue des États-Unis, depuis la 
Louisiane jusqu'aux confins du Maine, et des côtes de 
l'Atlantique aux terres les plus reculées dc-l'intérieur. 
— Le canard vallisnerie se rencontre au bord du Mis- 
sissipi et reparaît, dans la saison, vers la Californie 
supérieure. 



CHAPITRE II 
Revue des oiseaux d'Europe. 

(SÉDENTAIRES OU DE PASSA&E.) 



Sommaire : --Avertissement sur la classification.— Oiseaux de proie 
diurnes : aigles, faucons, milans, buses, busards et archibuses, 
vautours. — Rapaces nocturnes. — Passereaux, pigeons. Grim- 
peurs. Gallinacés. Echassiers. Palmipèdes : plongeurs, grands 
voiliers et côtiers. Digression : Mythologie ornithologique. 

M Le naturaliste qui s'adresse aux savants a le droit 
d'être obscur; celui qui s'efforce de rendre la science 
populaire doit avant tout êlre clair et inttlligible. » 

Bhehm. 



AVERTISSEMENT. 

Toussenel, s*affranchissant des règles imposées par 
les nomenclatures, n'a accepté ni leurs considérations, 
ni leurs méthodes, dans l'ordre à suivre pour la classifi- 
cation. — En plaçant les palmipèdes en tête de son 
Monde des oiseaux, il a eu ses raisons pour commencer 
par où les autres finissent. Je me garderai bien de dis- 
cuter ici son syslème ; on risque trop de s'égarer dans 
le dédale de la nomenclature, quand il s'agit de ranger 
dans leurs rapports naturels, c'est-à-dire de grouper 
d'après leurs affinités d'organisation, d'habitudes et de 



102 CHAPITRE II. 

mœurs, les différentes espèces qui peuplent une des 
grandes régions du glube. 11 n'est pas toujours facile de 
suivie le fil conducteur ; les solutions de continuité 
sont trop fréquentes dans cette chaîne qui lie ensemble 
les diverses séries; bien des fois, ce fil d'Ariane vous 
échappe ou se brise, et il faut alors avoir recours à des 
soudures pour relier clés anneaux interrompus. La loi 
harmonieuse qui les unit se dévoile bien à nos yeux, 
mais nous ne pouvons en saisir l'arrangement graduel, 
ni les transitions insensibles. Les ornithologistes seront 
encore longtemps en désaccord sur la classification des 
oiseaux ; les formes intermédiaires sont trop nombreuses 
pour bien distinguer les passages d'un groupe à l'autre; 
plus de vingt méthodes diff'érentes ont été proposées 
depuis Linné : toutes sont estimables par leurs vues 
d'ensemble, beaucoup se font remarquer par de bonnes 
appréciations, et pourtant il n'en est aucune qui satis- 
fasse et ne soit exempte de défauts. C'est que chaque 
législateur, dans le plan de création qu'il a rêvé, a 
voulu faire prévaloir ses propres conceptions. L'unité 
est dans la nature, mais nos systèmes ou nos méthodes 
ne tendent le plus souvent qu'à la détruire par des rap- 
prochements bâtards qui établissent des degrés de pa- 
renté purement imaginaires. « Tout système de clas- 
« sification des oiseaux est plus ou moins artificiel, a 
« dit un de nos maîtres, mais en rapprochant les espèces 
« les plus voisines, il facilite l'intelligence du tout, et 
« c'est par là qu'il est utile. » 

Le mode de distribution que j'ai suivi paraîtra peut- 
être meilleur, à certains méthodistes, que celui adopté 



REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 103 

par Toussenel ; toutefois qu'on ne s'y trompe pas, je ne 
l'ai pas cru préférable ; mais il me convenait mieux de 
finir ma revue par les palmipèdes que de la commencer 
par cet ordre ou par tout autre, passereaux ou perro- 
quets. — Après cette simple explication, j'entre de suite 
en matière. 



OISEAUX DE PROIE. 
(diurnes). 

I. 

Aigles. — ■ Parmi les oiseaux de proie ignobles, l'aigle, 
sombre et taciturne comme tous les animaux solitaires, 
vit presque toujours isolé dans les contrées où. il é'a- 
blit son aire. La vie en commun n'est pas le propre de 
ce rapace ; il ne partage ses repas qu'avec sa femelle et 
on le voit bien rarement se réunir aux autres carnivores 
pour dévorer avec eux la grosse bête, dont chacun 
veut avoir sa part. L'aigle, la plupart du temps, ne vit 
que de sa propre chasse ; il répugne de la chair morte, 
à moins que la faim ne le presse. On dirait qu'il se 
plaît à dévorer tout seul sa victime encore palpi- 
tante. 

Les aigles, comme les vautours, quoique presque 
tous grands voiliers, sont régionaux et non pas migra- 
teurs. Ce sont des oiseaux errants, plutôt voyageurs 
que sédentaires, et si quelques-uns parmi eux s'é- 



104 CHAPITRR II. 

loignent despnys OÙ on les voit d'habitude, ce n'est 
que pour aller s'isoler autre part, lorsqu'ils ont épuisé 
les ressources du canton où ils s'étaient fixés d'abord. 
C'est ce qui aura fait croire à des aigles de passage, mais 
ces déplacements ou changements de stations, communs 
à d'autres espèces de la même famille, ne constituent 
pas des voyages de long cours à époques fixes, bien 
qu'on ait parlé récemment de grandes émigrations d'oi- 
seaux de proie qui traversent le Bosphore. Les faucons, 
il est vrai, font exception à cette règle. Il est cependant, 
parmi les aigles, des espèces dont l'aire de dispersion 
s'étend au loin et qui descendent vers le midi pour 
chercher des climats plus doux ; plusieurs de celles que 
nous voyons chez nous, et qu'on désigne comme des 
espèces indigènes, se retrouvent en Asie et en Afrique. 
Ce sont des types que la nature s'est plu à reproduire 
dans diverses contrées de l'ancien continent. 

Gomme oiseau héraldique (1), l'aigle était digne de 
figurer pour emblème du pouvoir suprême et de la ty- 
rannie. L'empire l'adopta pour son malheur et le nôtre; 
il fut, dès le principe, l'oiseau de la guerre que les 
Romains, ces altiers conquérants, portèrent comme en- 
seigne, depuis les campagnes de Marins, et prome- 
nèrent en triomphe par toute la terre (2). Mais notre 
bon La Fontaine, ce peintre de la nature, n'a pas 
cherché dans l'aigle un symbole ; il l'a dépeint tout 



(1) Ce fut, dit-on, Lech ou Lezskso, premier roi de Pologne, qui 
adopta pour blason national l'aigle blanc ou d'argent. L'aigle 
figure aussi sur les armoiries de plusieurs maisons nobiliaires. 

(2) L'aigle d'or avait été adopté aussi par les anciens Perses. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 105 

simplement tel qu'il est, d'après ses vrais caractères 
d'oiseau de proie. 

Au bec retors, à la tranchante serre. 

Brigand ailé, aux instincts sanguinaires, voleur 
comme les loups et souvent affamé, il habite comme 
eux la montagne et devient la terreur de la contrée où 
il exerce ses déprédations et ses crimes, Vorace sans pi- 
tié, il a toutes les mauvaises qualités de sa race, toutes 
les allures des assassins, le regard des fauves et jusqu'à 
l'odeur, car cet œil farouche, ce regard voilé, dans le- 
quel on place l'expression de ce qu'on croit ou de ce 
qu'on veut y lire, ne révèle en réalité, chez ce rapace, 
aucune grandeur d'àme, aucun sentiment de générosité, 
mais bien plutôt l'instinct de brutalité et d'insatiable 
appétence. 

Les fausses idées de grandeur et de puissance qu'on 
s'est faites sur ce prince des rapaces, si arbitrairement 
intronisé par Buffon, dans un style brillant et pompeux, 
cet aigle modèle de tendresse, comme il le dit lui-même, 
ce roi des oiseaux qui fixe le soleil, toutes ces belles 
métaphores ont pu séduire les imaginations poétiques 
au point d'attacher à cet oiseau de proie bien des attri- 
buts qu'il n'a pas. La Mythologie en avait fait l'oiseau de 
Jupiter tonnant et le représentait avec la foudre : les 
poètes se sont emparés de cette idée et l'aigle a été 
pour eux l'oiseau qui plane en souverain au plus haut 
des cieux. Lamartine lui-même^ partageant cet enthou- 
siasme, s'est écrié dans son ode à la Gloire : 

Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre 
S'élance, et soutenant son vol audacieux, 



106 CQAPITUE II. 

Semble dire aux mortels : je suis né sur la terre, 
Mais je vis dans les cieux î 

C'est magnifique, et l'antithèse est sans cloute d'un 
très-bel effet ; mais Michelet nous parle d'un aigle cap- 
turc et élevé chez un boucher, oii il se trouvait beaucoup 
mieux qu'au séjour du tonnerre , puisqu'il mangeait 
quand il avait faim, qu'il s'accommodait parfaitement 
de la viande morte, obtenue sans combat, et qu'il ne 
paraissait pas regretter sa vie aventureuse. L'oiseau 
impérial, tombé de si haut dans ce vil prosaïsme, n'en 
était pas plus maigre pour cela. « 11 engraisse, nous dit 
l'auteur de I'Oiseau, et ne se soucie plus guère de la 
chasse ; s'il ne fixe plus le soleil, il regarde le feu de la 
cuisine et se laisse, pour un bon morceau, tirer la queue 
par les enfants. » Dégradante servitude ! 

II. 

On connaît en Europe huit ou neuf espèces d'aigles (1): 
l'aigle impérial, dont je viens de parler, qui a la tête et 
le cou d'un jaune de rouille, les épaules marquées d'une 
tache d'un blciic sale, le corps trapu d'une couleur brun- 
foncé, les ailes longues et la queue courte. Sa tête plate, 
ses yeux écartés, son corps ramassé et son bec crochu, 
lui donnent un aspect farouche. On reconnaît au premier 
coup d'œil une mauvaise bête, un rapace ignoble, dan- 

(1) L'aifrle impérial, aquila imperialis, Bechst. — L'aigle royal 
ou doro, a. chrysuelos- ^regia, Sess.). — L'aiple fauve a. fulva, 
Brolini (laico lulvus, S.). — L'aigle criard, a. nsevia Gm. — L'aigle 
Bunelli, a. Bonellii, Tem. - L'aigle botte, a. pennuta, Cuv. — 
Le balbuz.ird pécheur, pandion haliaetus, Brehtii. — L\)i-lVaie, ha- 
liaxtus albicilla. — Le jean le Llauc, circœœtus gallicus, Gm. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 107 

gereux et dont le voisinage est à redouter. Cet aigle 
habite les hautes montagnes boisées et se retire en hiver 
dans les contrées méridionales, en Corse, en Grèce, en 
Egypte. On le retrouve dans l'Inde. 

L'aigle royal ou aigle doré, qui vit dans les grandes 
forêts de l'Europe centrale, ne vaut guère naieux que 
son confrère. C'est un des plus forts rapaces et beaucoup 
plus audacieux encore que l'aigle impérial. Il est assez 
commun en Asie où les Baschkirs, dit-on, ont su le 
dresser à la chasse. 

L'aigle fauve ou grand aigle a beaucoup d'analogie 
de forme et d'aspect avec l'antérieur. Il habite chez nous 
les hautes et basses Alpes, le Dauphiné et les Pyrénées. 
M. de la Blanchère, dans son joli livre des Oiseaux nui- 
sibles (I), s'est exprimé en ces termes sur l'aigle fauve : 
i^ Nous n'hésitons pas à ranger cet aigle parmi les ani- 
« maux malfaisants de premier ordre ; car la destruction 
« qu'il fait de rongeurs incommodes n'arrive jamais à 
« compenser l'inulile consommation de chair comestible 
« à laquelle il se livre. En hiver, quand la neige couvre 
(( la montagne, il lui faut descendre dans la plaine et là 
a il décime la volaille et les ressources du laboureur : 

« Sus donc ! à mort, le brigand ! 

(( Le seul service que l'homme pourrait espérer de 
ce ce rapace serait d'en faire un pourvoyeur de gibier, 
« mais son éducation est difficile, impossible même, car 
« les anciens fauconniers y avaient renoncé. » 

(l) Les Oiseaux utiles et les Oiseaux nuisibles, etc., par H. de la 
Blanchère. — J. Rothschild, édit. 1870. Paris. 



108 CHAPITRE II. 

L'aigle criard, d'Allemagne et de Russie, qu'on ren- 
contre aussi dansTIndeel en Afrique, ne resle qu'un 
temps de l'année dans les régions seplentrionales et 
repart en octobre pour aller habiter des climats plus 
doux, où sans doute il trouve mieux à vivre. « C'est un 
oiseau d'été... le plus lâche et le plus inoffensif que je 
connaisse », dit Brehm (I). 

L'aigle clanga de Pallas, cité par G.-R. Gray (2), 
doit habiter les pays froids de l'Europe orientale. 

L'aigle Bonelli, qu'on a rangé parmi les pseudaëtes, 
vit dans le midi de l'Europe et le nord-ouest de 
l'Afrique; il est commun dans 1 Inde, depuis l'Himalaya 
jusqu'à la côte. C'est un oiseau hardi et grand destruc- 
teur de gibier, mais moins prompt à l'attaque que 
l'aigle fauve. 

L'aigle botté, au front blanc, fréquente le midi de 
nos contrées; son aire de dispersion s'étend jusqu'en 
Asie. On le rencontre dans toute la haute Egypte, où il 
se réunit en grandes bandes; Brehm, qui lui a fait la 
chasse en Afrique et en a beaucoup tué, mentionne une 
autre espèce voisine qu'il appelle l'aigle nain et qu'il 
range aussi p-^rmi les aigles européens. « Ce sont des 
aigles nobles, dit-il, qui ne diff'èrent de leurs grands 
congénères que par plus d'agilité et moins de prudence. » 
Son vol ressemble à celui du faucon. 

Le balbuzard pêcheur appartient à la famille des 
pygargues, qui fréquentent les bords de la mer et des 

(1) la vie des Animaux illustrée, par A. E. Brehm, — J.-B, Bail- 
Hère et fils, cdit. 1870. Pans. 

(2) HundList of yenera an species oiBrds, par G.-R. Gray. 3 vol. 
1869. Londres. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 109 

fleuves. Ce type de rapaces reparaît, avec quelques dif- 
férences locales, dans les deux continents. Ce sont des 
oiseaux craintifs, toujours à la recherche du poisson, 
que d'autres esfièces, plus faibles en apparence, leur 
enlèvent souvent sans qu'ils s'en défendent. Les hiron- 
delles les poursuivent dès qu'elles les aperçoivent et les 
font fuir. Ces balbuzards se trouvent dans presque toute 
l'Europe et même dans les grandes forêts du nord. 
C'est l'espèce qui détruit le plus de poisson. 

L'orfraie ou grand aigle de mer de Buffon est un 
oiseau rapide, qu'on voit dans tout le nord de l'ancien 
continent ; très-hardi et toujours affamé comme les vau- 
tours, il se précipite souvent sur des proies plus fortes 
que lui et qu'il ne peut enlever ; aussi est-il parfois 
entraîné au fond des eaux. Lens a vu un esturgeon sur 
lequel un de ces grands pygargues s'était abattu sans 
pouvoir l'emporter ; celui-ci, cramponné sur son dos, 
ne pouvait en retirer ses serres trop engagées dans les 
chairs du poisson. L'oiseau, les ailes étendues, luttait 
de force avec l'esturgeon pour ne pas être englouti, 
et, tous les deux ainsi liés, parcouraient la surface de 
la mer avec rapidité, quand des pêcheurs se mirent à 
leur poursuite et s'en emparèrent. Ce grand aigle de mer 
est rare dans nos contrées. 

Robert Gray cite une autre espèce de pygargue sous 
le nom d'haUaëtus-leucoryphus, que Pallas a fait con- 
naître, et qui habite les régions du sud-ouest de l'Eu- 
rope. 



110 CHAPITRE II. 



m. 



Fal'cons. — On dit que Tari de la fauconnerie prit 
naissance en Asie, d'où il passa en Afrique, et qu'il fut 
importé en Europe au temps des croisades ; mais s'il 
faut en croire les auteurs qui se sont occupés spéciale- 
ment de l'histoire de la chasse à l'oiseau, ou mieux du 
vol, comme on l'appelait, cet art doit rernonter à une 
plus haute antiquilé. On employait des faucons dressés 
à la chasse au vol dans la plus grande partie de l'Eu- 
rope dès le IV* siècle de notre ère, et les conquéranis du 
Nouveau -Monde trouvèrent la fauconnerie en grand 
honneur chez les Mexicains. Bernard Dinz del Castillo et 
d'autres chroniqueurs de la conquête ont parlé de la fau- 
connerie de l'empereur Mutézuma, et racontent qu'un 
faucon, apporté d'Espagne par un capitaine de l'armée 
de Cortez, s'étant échappé quelques jours après l'ar- 
rivée des Espagnols à Mexico, Mutézuma envoya ses 
fauconniers à la recherche de l'oiseau étranger, qui le 
lendemain fut rapporté à son maître. 

De nos jours l'art de la fauconnerie est tombé en 
désuétude et n'est plus pratiqué que dans quelques dis- 
tricts seigneuriaux d'Angleterre et d'Allemagne ; mais 
cette chasse, en perdant ses privilèges, n'a plus le même 
prestige ; elle a cessé d'être l'apanage des grands sei- 
gneurs et des rois. Lorsqu'on s'y exerçait en France, 
les dames châtelaines s'y livraient avec passion : une 
chasse au faucon offrait alors un spectacle des plus inté- 
ressants par le nombre de gens qui y prenaient part, 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. IH 

les uns à pied et les antres à cheval. C'était le chef de 
fauconnerie qui réglait la chasse : dès que l'oiseau était 
lancé, tous les fauconniers qu'il avait pour maîtres 
savaient l'exciter par leurs cris. Nos anciens princes 
surtout prenaient grand plaisir à cet exercice et y dé- 
pensaient beaucoup d'argent. La charge de grand fau- 
connier fut une des mieux rétribuées et le seigneur qui 
en était investi jouissait de grands privilèges. Jean de 
Beaune obtint cet emploi en 1250, Eustache de Jaucoult 
en 1406, et Robert de Mart exerça ces hautes fonctions 
sous Louis Xll et François I". 

En Espagne, pays d'apparat, la dignité d'Haîconero- 
mayor n'était dévolue qu'à un grand seigneur de la 
cour. — Le faucon était un des oiseaux que le peuple 
respectait et il s'était acquis une haute réputation de 
valeur, de vigilance et de perspicacité. Ce fut le faucon 
de Raymond Bérenger, dit Cap de estopa, un des 
comtes de Barcelone, qui guida, dit- on, les serviteurs 
de ce prince jusqu'à la mare où avait été jeté le corps de 
son maître, après avoir été assassiné, pendant la chasse, 
par son frère Raymond IL Le souvenir de cet attentat 
s'est perpétué en Catalogne par l'image d'un faucon 
sculpté sur la porte de l'église de Gérone, oii fut ense- 
veli le comte (1). — Les historiens espagnols nous 
apprennent encore que le roi Don Sanche perdit ses 
droits seigneuriaux en Castille, pour n'avoir pu payer 
le prix d'un faucon acheté par coi trat au comte Fer- 
nand Gonzalez. — Charles-Quinl céda Tîle de Malte aux 

(1) Boffarul. Crônica de los coudes de Barcelona. 



112 CHAPITRE II. 

chevaliers de Rbodes moyennant redevance annuelle 
d'un faucon blanc. — L'obligation de nourrir les 
faucons de la cour fut imposée aux moines par les em- 
pereurs d'Allemagne, et de là résulta sans doute la 
prétention des barons de placer leurs faucons sur l'autel 
pendant le service divin. 

Oiseau noble, le faucon a toujours figuré comme 
emblème héraldique. La princesse Éléonore d'Angle- 
terre, femme d'Alphonse VIII, roi d'Espagne, à laquelle 
les ornithologistes ont dédié une des meilleures espèces 
de faucons, a été souvent représentée avec un de ces 
oiseaux au poing. — Le duc de Saxe-Weimar, Ernest- 
Auguste, fut le fondateur, en 1732, de l'ordre du 
Faucon blanc ou de la Vigilance (croix d'or octogone, 
émaillée de vert, portant au centre un faucon blanc 
armé, à bec d'or, avec la devise : en vigilant^ on 
s'élèvej. 

Mais tout cela aujourd'hui est passé de mode ; plus 
de fauconnier du roi en ses aires de Provence ou du 
Béarn ; la chasse au faucon, qui eut tant d'attrait, n'est 
plus chez nous qu'un souvenir des temps passés, et il 
faut se transporter chez les peuples barbares pour la 
voir encore avec tout son prestige et ses émotions. 
C'est dans quelques contrées de l'Orient et dans le nord 
de l'Afrique qu'elle a continué d'être en grand renom. 
On la pratique toujours, comme autrefois, dans l'Inde, 
en Perse, chez les Kirgiiis et les Baschkirs. Les Arabes 
en sont surtout très-passionnés : Voiseau de race, 
comme ils appellent le faucon, est payé autant qu'un 
cheval, lorsqu'il est bien dressé ; il est soigné et res- 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 113 

pecté dans la tribu ; il n'appartient qu'au chef et ne 
reçoit à manger que de la main du maître. Son capuchon 
est garni d'or, de soie et de petites plumes; ses en- 
traves brodées sont ornées de grelots d'argent. « Il 
« faudrait n'être pas Arabe, disait un noble cheikh 
a saharien au général Daumas, pour ne pas s'exalter 
« à la vue de nos guerriers revenant de la chasse au 
« faucon. Le chef marche en avant et porte deux 
(( faucons, l'un sur l'épaule, l'autre sur le poing, revêtu 
c( de son guettass. Les chevaux hennissent, les chameaux 
ce porteurs sont chargés de gibier et leurs conducteurs 
a font entendre un de ces chants d'amour ou de poudre 
a qui savent si bien trouver Je chemin de nos cœurs. 
« Oui, je le jure par la tête du prophète, après un 
ce goum qui se met en campagne^ rien n'est plus splen- 
cc dide que le départ ou le retour d'une chasse au 
« faucon. Aussi on a beau être haletant, harassé, mort 
ce de fatigue, mieux encore que par le sommeil, on est 
ce bientôt reposé^ guéri par l'espoir et le désir de re- 
ce commencer le lendemain (l). » 



IV. 



De tous les oiseaux de proie diurnes, les faucons, 
malgré leur petite taille en général, sont les plus coura- 
geux, les plus agiles et en même temps les plus élé- 
gants de forme. Des ailes longues et pointues, le déve- 
loppement excessif de leur deuxième rémige, caractère 

(1) Le Sahara algérien, par le général Daumas. 



114 CHAPITRE II. 

distinctif des meilleurs voiliers, un bec robuste, crochu^ 
échancré sur les bords, des ongles forts, recourbés et 
très-acérés, sont autant d'avantages qui leur donnent 
une supériorité marquée sur les autres rapaces et les 
rendent les plus redoutables. — Franchement et spécia- 
lement carnivores, chasseurs audacieux et intrépides, ils 
méprisent la chair morte et ne se nourrissent que d'ani- 
maux vivants et d'insecles. — Légers au vol et infati- 
gables, ils exécutent les plus rapides évolutions avec 
une facilité et une grâce merveilleuses, s'élèvent direc- 
tement à des hauteurs considérables et nagent dans Vair^ 
comme disaient les vieux fauconniers. — Ces oiseaux ne 
se réunissent en troupes que pour leurs migrations, car 
dans cette tribu, presque tous vont chercher des climats 
tempérés quand vient l'hiver. 

Chaque espèce de faucon a ses habitudes de chasse 
particulières, mais la plupart saisissent avec la patte la 
proie que la serre a frappée au flanc. Tous les faucons 
nobles, les gerfauts surtout, tombent sur leurs victimes 
perpendiculairement, attaquent le lièvre ou le lapin à 
la nuque, leur crèvent les yeux en s'acharnant sur eux_, 
et il est rare que les pauvres bêtes parviennent à s'é- 
chapper. Une compagnie de perdrix a beau fuir de- 
vant le faucon rasant la terre ; celui-ci la croise, 
l'atteint et enlève la proie qu'il a visée. Quelquefois, 
dans son élan impétueux, il la culbute et l'étourdit du 
choc. 

Ces oiseaux chassent presque toujours seuls, bien 
qu'on en ait vu deux ou trois marauder ensemble. — 
L'aspect du faucon cause une douleur extrême à tous 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE H5 

les oiseaux, qu'il saisit ordinaireuieiit à la volée et qu'il 
dévore sur place dans les endroits solitaires ou bien 
dans les lieux cachés, sous un buisson, sur les branches 
d'un grand arbre ou dans le creux d'un rocher. Sa serre 
secondant sa rapacité, et ses ailes son ardeur coura- 
geuse, il peut lutter avec avantage contre des adver- 
saires plus forts et d'une taille supérieure. 

On connaît en France des faucons qui ont deux épo- 
ques de passage, en octobre et novembre, puis en 
février et en mars. Quelques-uns, aux habitudes plus 
sédentaires, n'émigrent qu'à la suite des petits passe- 
reaux qui arrivent du nord vers la fin de l'automne, 
mais qui ne s'arrêtent pas assez dans nos contrées mé- 
ridionales pour servir de dédommagement à ces ra- 
paces déterminés et toujours en maraude. 

V. 

Parmi les nombreuses espèces de faucons européens 
connues des ornithologistes (1), celles qui acquirentdans 
le temps leurs titres de noblesse doivent prendre le pas 
sur les autres. 

On les distinguait sous les dénominations d'oiseaux 
de chasse ou de grand vol. Ce sera donc pour nous con- 
former à l'usage, bien plus que par déférence, que 

(1) Gerfaut d'Islande, falco candicans, L. (liierofalco cuv.). ~ 
Gerfaut arctique ou du Groenland, f. arcticus, L. — Gerfaut de 
Norvège, f. gyrfalco, L. — Le pèlerin, f peregrinus, Gm. - Le 
hobereau, f. suhbuteo, L. - Le lanier f. lanarius, L. — L'éléo- 
noTQj.eleonorœ \f. plumbeus, Brehra ?| - Le faucon des palombes, 
f. palumbarius, L. — L'épervier, f. nisus, L. ~ La cresserelle, 
f. tinnmculus, L. — La crécerine, f. cenchris. L. — L'émériUon, 
f. sesalon, L. — Le kobez, erythropus vespertinus, Br. 



\ 10 CUAPITRE II. 

nous en parlerons d'abord. Nous placerons en tête de 
ces forbans ailes le gerfaut, oiseau bien armé, beau- 
coup plus fort et plus gros que ses autres congénères. 

Les gerfauts sont originaires du Nord ; on en compte 
trois espèces qui peut-être ne sont que des variétés de 
l'oiseau type, le gerfaut d'Islande (1). On les rencontre 
en été sur les bords de la Mer glaciale, mais le gerfaut 
de Norwége se rapproche en hiver des régions moins 
froides. On assure qu'il a été vu en Allemagne. — Ces 
oiseaux, au vol foudroyant, habitent la montagne et 
descendent rarement dans la plaine, ils attaquent la 
cigogne, la grue, le héron, les cygnes et d'autres 
grosses proies. Dans leur ardeur fougueuse et sangui- 
naire, ils quittent souvent la victime qu'ils viennent 
d'abattre pour en poursuivre une autre aussitôt. Tous 
les gerfauts se prêtent à l'éducation guerrière et ne 
craignent pas de combattre l'aigle quand ils sont bien 
dressés. A l'état sauvage,- ils se nourrissent ordinai- 
rement de pigeons, de bécasses et de lagopèdes. 

A la suite des gerfauts, nous rangerons le faucon 
pèlerin, grand voyageur, qui se montre partout et 
pousse au loin ses migrations. On prétend qu'il niche 
en France, mais il est certain qu'il fuit les frimas, pen- 
dant l'hiver, et qu'il se réfugie en Afrique. On le re- 
trouve même dans l'Inde, depuis les montagnes du 



(1) Les deux espèces voisines sont, le faucon du Groenland 
[falco candicans) et celui de Norvège {f. fyrfalco, L.). Us étaient 
aussi d' s plus estimés pour la chasse au vol, le faucon blanc sur- 
tout, dont Brchni a donne dans son ouvrage illustré une admirable 
planche représentant cet oiseau attaquant un héron, gravure du 
très- habile artiste Robert Kretschmer. Voyez Op. cit., 1. 1, pi. IX, 
p. 317. 



REVUE DES OISEAUX d'rUROPE. 117 

Thibet jusqu'aux embouchures du Gange. C'est un des 
plus hardis et des plus fins voiliers du genre, et 
ToLissenel a dit de lui : « // pique dans la rafale et se 
berce dans Vouragan. » Fier, audacieux, plein de vi- 
gueur, il est toujours prêt à l'attaque et ne le cède en 
rien par son ardeur aux autres espèces. fAussi est-il 
redouté de tous les oiseaux, depuis l'oie sauvage jus- 
qu'à l'alouette. — S'inquiétant peu de la grandeur de 
la proie qu'il convoite, il chasse même le lièvre. Cepen- 
dant ce faucon si hardi, si impétueux, perd toute son 
audace en présence du milan maraudeur, qui cherche à 
lui ravir sa proie et qui y parvient presque toujours, 
car le pèlerin s'enfuit et la lui abandonne. 

Le hobereau ou faucon commun, mais qu'on range 
parmi les nobles, est un grand destructeur d'alouettes ; 
il plonge sur elles du plus haut des airs et les saisit à la 
descente. Il peut lutter de vitesse et d'audace avec les 
autres espèces, et aucune d'elles n'égale sa hardiesse, 
car il suit le chasseur dans la plaine et lui enlève les 
cailles qu'il fait lever. — Très-agile au vol, on le voit 
poursuivre les hirondelles, dont il imite les allures 
dans ses différentes évolutions. Les insectes et les souris 
qui passent à sa portée ne lui échappent pas. On le dres- 
sait autrefois à lâchasse, car il s'apprivoise facilement. 
Le midi de l'Europe et les régions tempérées de l'Asie 
paraissent lui convenir de préférence ; son nom de 
hobereau fait allusion à ces gentillâtres campagnards, 
peu favorisés de la fortune, qui se prévalaient de leur 
titre pour se donner le droit de chasse sur les terres 
du voisin. 



I 18 CHAPITRE II. 

Citons aussi, parmi les auxiliaires de l'ancienne fau- 
connerie, le lanier, assez rare aujourd'hui dans les 
parties occidentales de l'Europe, mais qu'on rencontre 
encore en Pologne et en Hongrie. Celte espèce arrive 
en Morée vers l'automne, voyageant par petites bandes 
à la poursuite des oiseaux de passage et séjournant 
avec eux dans les îles de l'archipel grec, en Sicile et à 
Malte. On retrouve ce même lanier en Tartarie et dans 
le nord de l'Asie. 

Le faucon Éléonore est une autre espèce titrée qui 
acquit aussi ses lettres de noblesse. Il choisit de préfé- 
rence le séjour des îles de la Méditerranée occidentale 
pour exercer ses rapines. Les anciens rois d'Aragon, 
adonnés à la chasse au vol, estimaient beaucoup ces 
faucons de Sardaigne que la princesse Éléonore prit 
sous sa protection par une charte spéciale (Carta 
Locjhn). 

L'autour ou faucon des palombes est un oiseau de 
proie européen assez commun en France dans le pays 
boisé, d'où il sort pour explorer les fermes et faire 
main basse sur les poules, les poulets et les pigeons. 
On l'employa jadis à la noble chasse, bien qu'il fût classé 
parmi les î^woWês. Ses migrations s'étendent jusqu'en 
Afrique et en Asie : peu sociable et presque toujours 
solitaire, il est fort hardi et bon voilier, chassant sous 
bois comme dans la plaine tout ce qui se présente à sa 
rapacité, outardes et gelinottes, colombes, cailles et 
perdrix, même les levrauts et les lapins. — Son vol 
est des plus rapides, et quand il a pris tout son 
élan, on entend le sifflement de ses ailes. Malheur au 



1 



revuh; dks oiseaux d'europe. 119 

colombier sur lequel il a jeté les yeux ! les pauvres 
pigeonneaux n'ont qu'à se bien garder: lisseront bientôt 
décimés. 

L'épervier commun lient le milieu entre les faucons 
et les autours par les mœurs et par le port. C'est un 
oiseau assez facile à élever et qu'on pourrait dresser 
pour la chasse. Il habite toute l'Europe dans la bonne 
saison et va passer l'hiver en Afrique et en Asie. — 
Très-courageux et d'une grande audace, il est craint de 
tous les oiseaux, qui fuient à son approche, mais le 
rapace se tient caché et sait saisir l'instant favorable 
pour tomber sur sa proie. 

La cresserelle ou l'épervier des alouettes fait en- 
tendre son joli clicli-cU dans tout l'ancien continent, 
des bords de l'Océan glacial aux chaudes régions de 
l'Afrique australe, et des steppes de la Tartarie aux 
îles du Japon. La crécerine ou cresserellette a les 
mêmes habitudes que la cresserelle et se montre aussi 
dans les mênmes contrées. Tant l'une que l'autre, ces 
deux espèces aiment à vivre en société et à se poser sur 
les clochers et sur les combles pour dénicher les moi- 
neaux et les hirondelles ; toutes les deux chassent aux 
souris et font la guerre aux sauterelles. 

L'émérillon, le plus petit des rapaces, est un des plus 
courageux de la bande de ces braconniers maraudeurs; 
il fait rafle de perdreaux et d'autres volatiles, parcourt 
en rasant la lisière des bois et glace de terreur les oiseaux 
qui s'y tiennent cachés et qui deviennent ses victimes. 
Il fut dans le temps très-estimé des fauconniers, qui l'em- 
ployaient principalement pour la caille et l'alouette. 



120 CHAPITRE II. 

C'est une espèce cosmopolite, qui s'accommode de tous 
les climats. 

Le kobcz ou faucon à pieds rouges est un oiseau 
inoffensif, qui vit plus d'insectes que d'oisillons. 11 est 
rare en France, fréquente la Russie, l'Autriche, le Tyrol 
et les pays de l'Orient européen, où il est de passage 
au printemps. On a vu souvent, dans la Bessarabie, les 
kobez, réunis par grandes troupes en compagnie 
d'émérillons et de cresserelles, comme pour s'exercer 
à la voltige et exécuter ensemble les plus singulières 
évolutions. 

VI. 

Après les faucons, parlons des milans, des buses, des 
BUSARDS, et des archibuses (1). 

Les milans sont des rapaces voyageurs qui opèrent 
leurs migrations en chassant d'étape en étape. Ils ne 
séjournent en France, comme dans les autres parties de 
l'Europe^ qu'un temps de l'année. On en connaît deux 
espèces, le milan noir et le royal ^ toutes les deux assez 
rares dans le nord, mais qu'on voit plus fréquemment 
dans le midi, où elles nichent. Le premier, qui a été sou- 
vent confondu avec le milan parasite d'Afrique, n'est 
que de passage chez nous ; il habite l'Allemagne, la 
Russie méridionale, l'Asie et le Japon. — a Ce milan 

(1) Milans : milan noir, falco ater, L. — Milan royal, falco 
milvus, L. — Milan Saint-Martin, strigiceps cya)ieus, Br. — Milan 
blafard, strigiceps pallidus. 

Buses : buse commune, falco buteo, L. — La bondrée, falco 
apivorus. L. 

Busards : le busard du marais, falco seruginosus, L. 

Archibuses : le busaigle, archibuteo lagopus. 



REVDR DES OISEAUX d'eUROPE. 121 

noir, dit Brehm, est un mendiant des plus osés et des plus 
impudents ; trop lâche pour conqiiérir lui-même sa 
proie, il poursuit les rapaces nobles, les tourmente, 
les inquiète, jusqu'à ce qu'ils aient abandonné leur 
capture. » 

Quoiqu'oiseau de grand vol, il ne chasse le plus 
souvent que les souris, les rats, les taupes et les lézards. 
Ce rapace rode sans cesse autour des fermes, se ha- 
sarde dans les poulaillers, s'empare des poulets et des 
jeunes volailles, mais les coqs et les vieilles poules le 
font fuir. Maraudeur déhonté, il fait ventre de tout, 
même des charognes et du poisson mort, quand il ne 
trouve pas autre chose. 

Le milan royal ne vaut guère mieux que son con- 
frère ; il a toutes ses mauvaises habitudes et ne mérite, 
par aucune vertu, le nom qu'on lui donne. Rapace vul- 
gaire et ignoble, on le rencontre dans toute l'Europe 
au printemps et en été, mais en hiver il émigré en 
Afrique et pousse jusqu'aux Canaries. Malgré sa rapa- 
cité et sa goinfrerie, quelques circonstances atténuantes 
militent en sa faveur : il détruit beaucoup de campa- 
gnols, ces rats de terre qui désolent nos champs. 

Parmi les circidés européens, le milan Saint-Martin 
ou strigiceps bleuâtre habite aussi l'Asie ; le cendré se 
rencontre plus particulièrement en Hongrie et en 
Crimée, et dans les provinces danubiennes. Le blafard 
ne se montre que bien rarement dans nos pays méri- 
dionaux, mais il fréquente tout le nord de l'Afrique. 
Ces trois espèces vivent ordinairement en plaine et 
vaguent dans la campagne ; ce sont des rapaces rusés? 



1:22 CHAPITRE II. 

qui s'élèvent peu, volent au ras du sol et se nour- 
rissent de grenouilles, de petits rongeurs et d'insectes. 
La buse vulgaire est un oiseau de proie d'assez 
grande taille, mais moins à craindre que les faucons ; 
sa grosse tète, son corps trapu, ses jambes courtes, 
riiabilude de se tenir des heures entières perchée et 
impassible sur un mur ou sur une bra^nche, guettant sa 
proie, lui a fait donner le nom qu'elle porte. On la ren- 
contre fréquemment en Europe et en Asie, plus rare- 
ment en Afrique. C'est un oiseau errant, qui n'est que 
de passage dans les pays froids et recherche les con- 
trées du Midi aux approches de l'hiver, car les buses 
voyagent en petits groupes qui se succèdent en suivant 
la même route, mais sans former société. Il est cepen- 
dant des pays en Europe où ces oiseaux paraissent 
sédentaires, et le climat de la France est un de ceux qui 
semblent mieux leur convenir ; aussi n'est-ce que dans 
les grands hivers qu'elles nous quittent pour se diriger 
vers des régions plus tempérées. — Les buses se 
tiennent volontiers sur la lisière des bois, dans les pays 
de plaines qui peuvent leur procurer une nourriture 
abondante ; toujours silencieuses, elles volent à \^ 
sourdine com.iie les oiseaux de nuit; aucun bruit ne 
trahit leur approche, et, le plus souvent, elles tombent 
à l'improviste sur les oiseaux qu'elles ont aperçus. 
Ce n'est que pressées par la faim ou par quelque autre 
motif impérieux, qu'elles font entendre leur cri strident, 
hiéh'hiéh-hiéh ! — En général, ces rapaces sont moins 
friands d'oisillons que les éperviers, et en somme la 
buse n'est pas si bête que son nom le dit ; elle est 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 123 

beaucoup plus utile que nuisible, détruit une grande 
quantité de rongeurs et d'autres animaux malfaisants, 
surtout les serpents. Quand elle s'attaque aux reptiles, 
elle ne craint pas les plus venimeux ; mais alors elle sait 
se tenir sur ses gardes pendant le rude combat qu'elle 
leur livre. Lens a fait à ce sujet de curieuses obser- 
vations que Brehm a consignées dans son bel ou- 
vrage. 

La bondrée ou buse apivore habite nos pays chauds 
de la France : on la rencontre aussi en Allemagne et ses 
migrations s'étendent jusque dans l'ouest de l'Afrique. 
D'après Neumann, c'est la plus sotte, la plus craintive 
et la plus débonnaire des buses ; son vol est lent et 
lourd, tout son être indique la paresse^ elle est antipa- 
thique à tous les peti(s oiseaux, comme la chouelte, 
bien qu'elle ne les chasse que quand elle ne trouve pas 
de guêpes ou d'autres insectes. Neumann assure pour- 
tant qu'elle détruit beaucoup de nids malgré son air de 
sainte nitouche. Les mulots et les rats qui tombent sous 
son bec crochu sont pour elle de bon aloi. 

Le busard des marais se rencontre dans beaucoup de 
pays en Europe, en Asie et dans le nord de l'Afrique, 
surtout en hiver. Il se nourrit principalement d'oiseaux 
aquatiques, et au besoin de grenouilles et de poissons. 
Les poules d'eau et les autres espèces des marécages 
redoutent ce rapace, qui détruit aussi beaucoup de 
nichées et qu'on est parvenu à dresser dans l'Inde pour 
la chasse aux canards. 

L'archibuse ou busaigle, qui représente dans les 
régions septentrionales notre buse vulgaire et fait 



124 CHAPITRE II. 

une guerre acharnée aux rongeurs, n'est que de pas- 
sage dans la France centrale. 

Enfin le jean le blanc (1) , qu'on range parmi les cir- 
caètes et qui fait transition entre les aigles et les buses, 
ne se montre en Europe que dans les pays tempérés, 
d'où il s'éloigne en hiver pour passer en Afrique. On le 
retrouve dans l'Inde, où il vit, comnne chez nous, 
presque toujours solitaire et caché dans les grands 
arbres qui bordent les fleuves. Sa principale nourri- 
ture consiste en poissons, en grenouilles et en reptiles. 



VII. 



Vautours (2). — Parmi les oiseaux ignobles, il en 
est d'un aspect repoussant_, aux instincts bas et gloutons_, 
les uns à tête chauve, au cou livide en partie dégarni, 
les autres mieux emplumés et portant collerette ; leurs 
plumes du dos sont larges et hérissées, surtout quand . 
ils se battent et entrent en fureur : ce sont des vautours, 
A première vue, on se croirait en présence de rapaces 
dangereux et sanguinaires, mais il n'en est rien : 
quoique forts, avec leurs yeux de feu et leurs puissantes 
ailes, ils ne sont que voraces et non rapaces dans la 
véritable acception du mot, car ils n'ont pour eux que 
leur bec robuste, leur appétit dévorant et insatiable, et 
un estomac qui seconde leur voracité. Leurs pattes ne 

(1) Circaetus gallicus. 

(2) Vautours : g:ypaète barbu vultur barbatus, L, (gypaetus bar- 
batus, Storr.) — Vautour moiae ou arrian, vultur cinereus, L. — 
Le gyps ou vautour griffon, vercnopterus stercorarius. ( Vultur 
percnopterus et leucocephalus, Gm.) 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE, 125 

sont pas armées pour frapper à mort, déchirer ou em- 
porter une proie ; ce ne sont pas des serres, mais des 
griffes à peine rétractiles, qui n'ont ni la force, ni le 
Irancliant de la terrible armure des oiseaux de rapine. 
Aussi n'attaqiient-ils presque jamais les animaux vivants 
et si par cas ils s'y hasardent, faut-il encore que la bête 
soit bien malade ou qu'une plaie béante la gêne et 
l'empêche de fuir. Ces affamés, en général, ne re- 
cherchent que les bêtes mortes, les cadavres fétides et 
la chair en putréfaction. 

On distingue plusieurs groupes de vautours : celui 
des gypaètes, au cou bien emplumé, ne compte qu'une 
seule espèce en Europe et semble faire transition des 
aigles aux vautours. Cette espèce est le barbu, appelé 
vautour des agneaux. C'est un oiseau des Alpes, des 
Pyrénées, de la chaîne du Caucase et de toute la partie 
montagneuse de l'Europe méridionale, où pourtant il se 
montre aujourd'hui bien moins fréquemment qu'au- 
trefois. On le rencontre aussi dans l'Inde vers l'Hima- 
laya et en Afrique, dans l'Atlas, de même qu'en Abys- 
sinie. Son nom de harhi lui vient de la petite touffe 
qu'il porte sous le bec. — Ce gypaète est très-connu 
des bergers d'Espagne sous le nom de quebranta-huesos 
(briseur d'os), parce que, friand de leur moelle, il les 
brise en les emportant au plus haut des airs pour les 
laisser tomber sur les rochers et s'y précipiter dessus. 
— Les naturalistes ne sont pas encore tout à fait 
d'accord sur les mœurs du gypaète. Les uns, et Brehm 
le premier, les considèrent comme oiseaux que l'homme 
ne doit pas plus redouter que le bétail j d'autres, tels 



126 CnAPlTRE II. 

que Steinmûller, Tsclmdi el Lesson, en ont fait des ra- 
paces dangereux et cruels, qui ne vivent que de lièvres, 
d'agneaux, et de jeunes daims et ne se repaissent de 
charognes que pressés par la faim. Aujourd'liui des 
observations bien constatées, et qui toutes coïncident, 
ont réhabilité le gypaète de tous les méfaits qu'on lui 
imputait : c'est un vautour tout comme un autre, ni 
plus ni moins, qu'on avait peut-être confondu avec 
l'aigle fauve. Malgré sa force apparente et sa grande 
taille, car il mesure souvent 1 m. 25 c. de long et plus 
de 2 m. 50 c. d'envergure, il faut renoncer à ces his- 
toires qui nous représentaient le gypaète comme un des 
plus terribles oiseaux de proie, capable, comme l'aigle, 
d'enlever dans ses serres un mouton ou un chevreuil^ 
pour aller dévorer sa victime et s'abreuver de son sang. 
Le vautour moine ou l'arrian, qu'on désigne aussi 
sous le nom de vautour cendré, habite le midi de 
l'Europe ; il est rare en Espagne et en Italie, mais plus 
commun aux alentours de la Mer noire et dans les 
grandes îles de la Méditerranée, notamment en Sar- 
daigne. Buffon l'appelait le grand vautour; c'est en effet 
celui de plus grande taille, cprès le condor; sa déno- 
mination spécifique de vautour cendré a l'inconvénient 
de ne pas désigner exactement sa couleur, qui est au 
contraire d'un brun fauve et même tirant au noir à l'é- 
tat adulte. Ce vautour se montrait autrefois assez fré- 
quemment en France, dans l'Auvergne et le Dauphiné; 
il n'apparaît plus aujourd'hui qu'en Provence, à la suite 
du bétail qu'on ramène des Alpes aux Alpines, vers le 
bas Rhône, pour le faire rentrer en Camargue et dans 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 127 

la Crau, pays des plus curieux et fort peu visité, qui 
borde le fleuve jusqu'à ses embouchures et forme son 
delta : région d'un aspect étrange par ses plages déboi- 
sées, son sol pierreux et inculte sur sa plus grande étendue^ 
par ses marécages et ses herbages salins qui rappellent 
tantôt les steppes de la Tartarie, les déserts de l'Arabie 
pétrée ou les solitudes du Nil, et tantôt les pampas de 
l'Amérique du sud, avec leurs gaouchos et leurs trou- 
peaux de bœufs sauvages. C'est là que les vautours 
affamés ont plus de chance de se repaître de bêtes 
mortes, au retour des migrations pastorales. 

Ce vautour arrian se distingue des gypaètes par la 
teinte bistrée de sa robe, qui passe au noirâtre sur le 
dos, par sa tête chauve^ par sa collerette de plumes 
hérissées en arrière et sur les côtés de son cou dénudé. 
Ce furent des vautours de cette même espèce qui appa- 
rurent en masse à la bataille que livra Marins aux 
Cimbres et Teutons, dans les champs de Fourrières 
en Provence et qui se gorgèrent de la chair des 
cadavres infects qui couvraient le sol. Le même fait 
se reproduisit à Pharsale, où les attira le carnage des 
légions de Pompée. 

J'ai eu occasion de voir des arrians aux Alpines et 
dans la Camargue, mais sans pouvoir les approcher 
assez pour les tirer ; leur vol était majestueux et sou- 
tenu, plus rapide que celui des autres espèces. Ceux qui 
habitent les montagnes de la Sardaigne m'ont paru en- 
core plus grands et plus forts. J'en vis un, en 1831, à 
Nice, qu'un officier de la marine sarde avait rapporté 
presque adulte, d'Alghero, et qu'il avait donné au natu- 



128 CHAPITRE IT, 

raliste Verani. C'était un oiseau de grande taille, d'un 
aspect imposant comme celui de l'aigle, bien emplumé, 
à robe brune très-foncée et présentant au grand jour 
des teintes chaudes admirables. Verani tenait ce vautour 
depuis un an, au fond d'un jardin, dans un hangard en- 
touré d'un grillage, lorsque son ancien maître revint à 
Nice et voulut le revoir. Nous étions plusieurs per- 
sonnes présentes et fûmes témoins d'une scène que je 
n'ai pas oubliée. Dès que l'oiseau eut aperçu l'officier, il 
s'élança de son perchoir et vint s'abattre à ses pieds, le 
bec ouvert et les ailes étendues, manifestant, par se 
mouvements de trépidation, la joie la plus vive. Il se 
laissa caresser quelques instants, frottant son cou et sa 
tète sur les jambes et les mains de celui qu'il venait de 
reconnaître. — A quelques mois de là, pendant l'hiver 
que je passais à Nice, Verani, fatigué de nourrir ce gros 
oiseau glouton qui lui consommait beaucoup de viande, 
m'annonça qu'il allait le tuer pour l'empailler et l'en- 
voyer au cabinet de Turin : <t Venez demain au jardin, 
me dit-il, et vous assisterez à Vafjaire. » Je fus curieux 
de savoir comment il s'y prendrait, car le vautour pa- 
raissait d'une grande force et n'était pas facile à aborder ; 
mais Verani était un naturaliste intrépide ; il s'était 
armé d'un fort bistouri, pour le tuer proprement, disait- 
il. J'étais effrayé de son audace : l'oiseau était sur son 
perchoir, et son air taciturne imposait ce jour-là un cer- 
tain respect. Verani s'en approcha avec le plus grand 
sangfroid, lui présenta un gros morceau de viande, et, 
tandis que le vautour se penchait, les ailes ouvertes, 
pour le saisir, Verani, plus prompt que l'éclair, lui 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 129 

passant le bras en dessous, lui fendait le flanc et lui 
perçait le cœur. L'oiseau tomba foudroyé, et son nneur- 
trier, sortant alors tranquillement de sa poche une 
petite boîte remplie de poudre de chaux, étancha le 
sang qui coulait, puis se retournant vers moi, me dit en 
riant de son air narquois : « Je ne Vai pas manqué, n'est- 
ce pas ? )^ L'homme est plus cruel que la béte ; je savais 
ça. La philosophie de Verani n'allait pas au delà de 
ses intérêts ; il était très-habile préparateur et savait 
d'avance ce que lui vaudrait son vautour, que je revis 
deux ans plus tard au Muséum de Turin. Il paraissait 
encore vivant. 

L'Europe méridionale possède encore deux autres 
vulturiens : le gyps ou vautour griffon, dont les plumes 
de la collerette^ presque toujours hérissées, sont d'un 
blanc jaunâtre, et le percnoptère stercoraire, commun 
en Provence, en Espagne et aux Canaries. Cette der- 
nière espèce, qu'on rencontre aussi en Afrique et en 
Asie, est connue depuis longtemps sous les noms divers 
de néophron, nrigourap, poule de Pharaon ou vautour 
d'Écjijpte. — Aussi hideux que sale et dégoûtant par ses 
habitudes immondes, ce vautour répand une odeur in- 
fecte, que conserve même sa peau lorsqu'elle est em- 
paillée. On le voit assez fréquemment réuni avec les 
corbeaux et d'autres oiseaux voraces, aux alentours 
des lieux habités, ou rôdant dans la campagne, à la re- 
cherche de quelque bête morte. Son nom de stercoraire 
lui va bien, car rien ne répugne à sa voracité, pas 
même les ordures. Toujours le premier à la curée, 
quand les corbeaux, ses compagnons de ripaille, an- 



130 CHAPITRE II. 

noncent une bonne aubaine, il se gorge tant qu'il peut 
et va digérer ensuite sur le roc escarpé où est établie son 
aire et dont il souille tous les abords. 

De tous les oiseaux de proie que j'ai préparés dans 
ma vie de chasseur naturaliste, le percnoptère est celui 
qui me répugnait le plus à dépouiller de sa peau, 
à cause de la vermine qui lui couvrait le corps. Pour- 
tant ce vautour mérita jadis la vénération des peuples ; 
il fut, avec l'ibis et d'autres, l'oiseau sacré des anciens 
Égyptiens, et leurs descendants le respectent encore de 
nos jours. On lui avait voué une sorte de culte, et on le 
trouve figuré sur les obélisques et dans les hiéroglyphes 
des temples. Ce vidangeur emplumé purge la terre de 
toutes les immondices qui infectent l'air dans ces pays 
sujets à la peste. 

Suivant les contrées qu'ils habitent, ces vautours se 
font voyageurs; on les a vus suivre les armées en 
marche, comme les corbeaux, s'établir près des cam- 
pements et se précipiter à la curée sur les champs de 
bataille, quand on n'a pas le temps d'ensevelir les 
morts, que du reste ils savent déterrer. D'autres en- 
core, non moins voraces, suivent les caravanes dans le 
désert sans se laisser apercevoir, mais dès qu'un cha- 
meau ou un cheval, mort de fatigue ou de faim, est 
resté en arrière, les vautours affamés apparaissent 
aussitôt comme tombés des nues, et la bêle est bientôt 
dépecée sur place. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 131 



Vin. 



Presque tous les oiseaux de proie diurnes, tant les 
privilégiés^, portant titre de noblesse, que les roturiers 
insoumis, classés parmi les ignobles, sont plus ou 
moins sanguinaires, scélérats et forbans : voleurs à 
main armée sur les grands chemins de l'espace, comme 
de vrais bandits aux habitudes perverses, ce sont d'au- 
dacieux effrontés, qui vivent au jour le jour. Je n'excepte 
pas même ceux qui, sous l'ancien régime, reçurent une 
éducation soignée et que le grand art de la fauconnerie, 
institution féodale qui eut ses règles, ses lois et son 
jargon, tint longtemps en servage. La Révolution de 89, 
en supprimant les privilèges, les rendit à la liberté et 
leur permit de faire tout ce que la loi ne défend pas. 
Mais c'était trop lâcher bride à leurs mauvais instincts 
que de les associer ainsi aux droits de l'homme : auss^ 
ne tardèrent-ils pas à reprendre leurs allures dès qu'ils 
se sentirent les coudées franches, comme ces forçats 
libérés qui recommencent de plus belle quand ils ont 
fini leur temps. — Je n'entends parler ici que des aigles 
et de la plupart des rapaces qu'on a rangés parmi les 
faucons, et non pas des vautours, qu'on doit considérer 
comme des oiseaux plutôt utiles que nuisibles. 

Quant aux rapaces nocturnes, à quelques exceptions 
près, ils ne sont guère plus à redouler que les vautours: 
on peut bien, il est vrai, leur reprocher quelques pecca- 
dilles, telles que de dénicher les oisillons, de ravager 
les nids, de croquer même des hirondelles et des moi- 



132 CHAPITRF^ II. 

neaux surpris dans leur sommeil, mais ces petites scélé- 
ratesses sont largement rachetées par les immenses 
services qu'ils ne cessent de rendre en détruisant une 
foule de bêtes nuisibles, rats, mulots, insectes et che- 
nilles, qui composent leur principale nourriture. — 
Leurs cris lugubres^ pareils à des gémissements, leur 
grosse tête, leurs grands yeux, leur bec crochu, hérissé 
de poils et caché sous les plumes de la face, leurs 
oreilles à fleur de tête et surtout ces aigrettes plu- 
meuses, qui imitent deux cornes et que portent tous les 
hibous, en leur donnant une physionomie étrange, ont 
dû impressionner les esprits faibles et superstitieux qui 
ont entendu, au milieu du silence des nuits, ces voix 
lamentables, poussées du fond des forêts. Mais à bien 
observer ces oiseaux sans appréhension, ils sont bien 
plutôt ridicules qu'effrayants, avec leur face de chat, 
leur tournure rechignée, jointe à l'espèce de miaule- 
ment qu'ils font entendre. Il en est même de très-doux, 
très-sociables et fort comiques, qu'on peut facilement 
apprivoiser pour se divertir de leurs minauderies et de 
leurs attitudes grotesques. 

Les jeunes hibons qui, devenus adultes, sont tous si 
bien empiuii:és et prennent un air imposant lorsqu'ils 
ont acquis toute leur force, se montrent, à leur sortie 
de l'œuf, comme les êtres les plus chétifs que l'on con- 
naisse. Ces nouveau— nés semblent des oiseaux im- 
parfaits, malingres et impotents ; leur corps, couvert 
d'un duvet touffu, leur donne la plus singulière tour- 
nure; on les croirait sans ailes, et avec leurs grands 
yeux ouverts en naissant, ils ressemblent à un joujou 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 133 

d'enfant fait de coton. A.-E. Brelim, dans sa Vie des 
animaux illustrée, en a donné une excellente figure qui 
rappelle ces vers de Lafontaine, dans la fable de l'Aigle 
et du Hibou : 

Notre aigle aperçut, d'aventure, 
Dans le coin d'une roche dure, 
Ou dans le trou d'une masure 
(Je ne sais plus lequel des deux), 
De petits monstres fort hideux, 
Rechignes, un air triste, une voix de mégère. 

Mais il est d'autres causes que celles que j'ai citées 
plus haut, qui ont contribué à frapper les rapaces noc- 
turnes de réprobation dans l'esprit du peuple, principa- 
lement parmi les paysans : chouettes, chats-huants ou 
hibous, pour eux les oiseaux de nuit, au vol sourd et 
perfide, qui se tiennent cachés et qu'on n'entend pas 
venir, qui volent sans bruit comme des ombres, seront 
toujours des bêtes sinistres, des oiseaux de mauvais 
augure, dont la présence ou le voisinage est le présage 
d'un malheur, surtout, si sous le toit du vieux manoir, 
sur lequel le hibou est venu se percher,, il se trouve par 
hasard un pauvre malade en souffrance et qu'on entende 
tout à coup, au milieu des ténèbres, ce cri insolite qui 
ressemble à la plainte d'un mourant. Alors, l'imagina- 
tion et la peur aidant, les pauvres esprits s'effrayent.... 
C'est l'oiseau de nuit que chacun abhorre, que tous les 
autres détestent, qui excite leurs criailleries, et l'homme 
unit sa voix au concert de malédictions contre ce diable 
emplunié, échappé des enfers. Et pourtant ces accents lu- 
gubres, ces voix infernales, fantastiques, que la nuit 



134 CHAPITRE II. 

rend encore plus sinistres, ne sont le plus souvent, au 
temps des amours, que les soupirs d'une chouette, les 
langoureux désirs d'un hibou ^oa les amoureux appels 
d'un chat-huant. 

Mais ces oiseaux réprouvés ont reçu aujourd'hui leur 
réhabilitation ; des défenseurs généreux ont plaidé en leur 
faveur : « Pourquoi, s'est demandé AI. de la Blanchère, 
dans la plupart des pays, les populations montrent- 
elles tant de répulsion pour les oiseaux nocturnes? » — 
C'est que la nuit inspire la crainte, et que, malgré la 
voix de la raison, l'homme se sent désarmé au milieu 
des ténèbres. « Ému parles grandes ombres, par le pro- 
« fond silence de la nature, l'esprit se laisse impres- 
« sionner par les cris et les hurlements lugubres qu'il 
« entend.... De la crainte à la répulsion, il n'y a qu'un 
« pas. Ajoutons les superstitions imaginées par les têtes 
a fanatisées du moyen âge barbare, n'oublions pas la 
« ténacité des préjugés dans les contes populaires, et 
« nous pourrons apprécier la valeur des dictons ridicules 
« qui rendent suspects aux yeux du vulgaire ces oiseaux 
« inoffensifs (1). » 

Il est probable, comme le pense notre auteur, que 
quelques paysans, qui auront tenu des chouettes ou des 
hibous en cage, ont vu se hérisser leurs plumes et 
flamboyer leurs yeux, lorsqu'un objet ou un bruit quel- 
conque est venu les frapper. Ces bonnes gens se seront 
effrayés des postures étranges de ces oiseaux, de leurs 
sifflements sinistres et de cette myopie incurable qui leur 
fait faire des cjrimaces diaboliques. C'est bien assez pour 

(1) De la Blanclière, Op. cit., p. 57 et suiv. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE, 135 

que ces oiseaux au sombre plumage soient des suppôts 
de Satan. 

« Les rongeurs, les reptiles et les gros insectes, ajoute 
M. de la Blanchère, sont leurs proies préférées. Affir- 
mons-ledonc haulement: les rapaces nocturnes sont des 
amis, des aides, des auxiliaires bénis, qu'il faut protéger 
et encourager. 

a Respect à ces honnêtes travailleurs de la nuit ! » 



OISEAUX DE PROIE. 

(nocturnes.) 

IX. 

Sur 580 espèces de rapaces nocturnes répandus dans 
le monde, l'Europe n'en compte guère qu'une dou- 
zaine (1) et fjncore la plupart d'enlre elles habitent aussi 
d'autres parties du globe , quelques-unes seulement sont 
spéciales à la région septentrionale ; aucune, si ce n'est 
le grand-duc et le harfang, ne fait concurrence à nos 
chasseurs pour les cailles, les perdrix et le bon gibier. 

Le harfang des neiges et iachouette-épervière peuvent 
supporter la lumière du jour dans les froides contrées 

(1) RâPAGFS NOCTURNES: Le harfang des neiges, nyctea nivea 
(sMx nyctea, Gm.\ — La chouette opervière, surnia funerea, L — 
La chevêche commune, athene noctua.— La chevêche méridionale, 
noctua meridionalis, Risso. — La chevêche naine, miroutynx pas- 
serina. — La n,yctale pattue, nyctale dasypus ? — Le chat huant 
ou hulotte, syrnium aluco. - H'efl'raie commune, strix flammea. 
— Le hihou vulgaire ou moyen-duc, otus vulgaris. — Le hibou à 
courte aigrette, scops carniolica. — Le hibou brachyote, otus bra- 
chyotos. — Le grand-duc, bubo maximus. 



136 CHAPITRE II. 

qu'ils habitent, car ces deux espèces fréquentent les 
bords de la Mer glaciale, la Sibérie et les pays Scandi- 
naves. Elles semblent relier, par leurs mœurs, les ra- 
paces diurnes aux nocturnes et peuvent chasser en plein 
jour comme dans l'obscurilé. 

Le harfang^ si curieux par ses grandes ailes de plus 
d'un mètre et demi d'envergure, par son bec noir et sa 
belle robe blanche tachetée de jaune, a été vu en Fin- 
lande et quelquefois dans l'Europe centrale ; on dit 
même qu'il existe dans l'Amérique du nord et en Asie. 
C'est un oiseau au vol rapide, impétueux comme celui 
du faucon, doté d'un grand courage et de beaucoup de 
hardiesse ; il chasse avec succès la perdrix, la gelinotte, 
les canards et attaque même les lièvres. Il ne craint pas 
les chiens et détruit beaucoup d'écureuils, de rats mus- 
qués, de marmottes et d'autres rongeurs. 

La chouette épervièrese rencontre danslarégion cen- 
trale de l'Europe, mais n'est que de passage en Alle- 
magne et habite plus particulièrement la région arc- 
tique. Cette espèce est nombreuse au Canada et dans les 
contrées adjacentes ; on assure même qu'elle descend 
jusqu'aux Bermudes. Toutefois ses migrations sont irré- 
gulières, et elle passe souvent plusieurs années sans se 
montrer. Son vol ressemble à celui de l'autour ; sa prin- 
cipale nourriture consiste en souris et autres petites 
bêtes ; mais on l'accuse aussi de suivre le chasseur pour 
s'emparer du gibier qu'il abat. J'ai peine à le croire, 
car sa taille peu développée et sa longue queue ne la 
rendent guère capable d'enlever une grosse proie. 

La chevèohe commune est l'oiseau de Minerve, aussi 



REVUE DES OISEAUX D'eUROPE. 137 

l'a-t-on rangée dans le genre athène; l'Europe, l'Asie, 
la Sibérie orientale la possèdent. Il en existe deux ou 
trois variétés, produites sans doute par les influences 
des climats où elles se sont propagées. Cette espèce de 
chouette est très-sociable et vit près des lieux habités, 
en compagnie avec d'autres. « Elle ne chasse que la sou- 
ris, ne fail de mal à personne et rencontre partout des 
ennemis, l'homme d'abord, puis les rapaces diurnes, qui 
lui font la guerre, la belette qui détruit ses œufs, les 
corneilles et les pies qui la harcèlent dès qu'elles la 
voient. » (Brehm.) 

La chevêche méridionale habite les rochers maritimes 
du golfe de Nice, où elle chasse, vers les équinoxes, les 
petits passereaux migrateurs qui se rendent en Afrique 
ou qui en reviennent. C'est Risso qui l'a dit, mais je ne 
l'affirme pas : un seul témoin du méfait ne suffit pas en 
justice correctionnelle. 

La chevêche naine ou passerine, des forêts d'Europe 
et d'Asie, est aussi assez commune dans l'Amérique du 
nord ; c'est le plus petit des strigiens : un rapace en mi- 
niature, vif et alerte, qui entre en chasse dès que le so- 
leil se couche, grimpe sur les arbres comme un perro- 
quet, saisit parfois les oisillons, mais» se nourrit plus 
particulièrement de rongeurs. (Brehm.) 

La nyctale pattue, autre espèce de chouette, habite 
l'Europe et l'Asie centrale, vit solitaire dans les mon- 
tagnes boisées ; les petits oiseaux la redoutent et la har- 
cèlent quand ils la découvrent de jour. Son cri, qui 
ressemble à un bêlement, lui a fait donner le surnom de 
chèvre sauvage. 



138 CnAPITRE II. 

Le chat-hiiant ou hulolle fait entendre ce cri sinistre 
que répètent les échos de la nuit et qui effraye les peu- 
reux. Pour les gens simples, c'est l'oiseau de mauvais 
augure, dont il faut se méfier ; pour le naturaliste, c'est 
rh(Me des sombres forêts, où il fait la chasse aux écu- 
reuils qu'il surprend endormis danslcs creux des arbres. 
Il s'aventure aussi dans la campagne à la recherche des 
souris, des taupes et des insectescrépusculaires. On l'ac- 
cuse de happer les petits oiseaux : ce méfait diminue- 
rait la confiance que m'inspire le chat-huant s'il n'était 
dénué de preuves, et en l'absence de témoins oculaires, 
je suis à cet égard de l'avis de M. de la Blanchère : « // 
faut un supplément d'instruction criminelle avant de pro- 
noncer un jugement. » Laissons donc vivre en paix la 
hulotte, car il est de notoriété publique, d'après l'en- 
quête extra-judiciaire à laquelle on s'est livré, et l'exa- 
men de forestiers experts , qu'une autopsie légale a 
fait découvrir dans l'estomac de l'oiseau incriminé, jus- 
qu'à cent chenilles du sphinx des pins et autant du han- 
neton, et que dans 210 hulottes, mises à mortsansautre 
forme de procès, on a trouvé les restes de 48 souris, de 
296 mulots, de 33 musaraignes, 48 taupes, et seulement 
18 petits oiseaux. (De la Blanchère.) Or, pour quiconque 
voudra se donner la peine de vérifier mon calcul, cela 
ne fait guère que deux mauvaises bêtes pour chaque re- 
pas d'un pauvre chat-huant, peut-être à jeun depuis la 
veille, et les 857 dix-millièmes d'une fauvette ou d'un 
moineau pris dans son nid. C'était bien la peine de l'ac- 
cuser ! — Du reste, donner de temps à autre, quand 
on a faim, un tout petit coup de dent ou de bec 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 139 

à un morceau défendu, n'est pas un cas pendable. 

L'effraie commune a les mêmes habitudes que le chat- 
huant, hante la nuit les vieux châteaux et les vieilles 
masures, s'abrite de jourdans les buissons et les fourrés. 
On rencontre aussi cette chouette dans la montagne ; 
mais elle quitte tous les ans les régions du nord pour se 
diriger vers le midi par petites bandes, à mesure que le 
froid se fait sentir. 

Le hibou vulgaire ou moyen -duc, aux aigrettes plu- 
meuses et aux grandes oreilles, est connu de toute l'Eu- 
rope et se retrouve dans l'Amérique septentrionale et 
dans les montagnes de l'Asie. L'espèce des États-Unis 
ne semble pas beaucoup différer de la nôtre. Cet oiseau 
est un de ceux qui chassent aux rongeurs et aux insectes ; 
il vole en rasant la terre, et la conformation particulière 
de ses yeux lui permet de pourvoir à sa nourriture de 
jour comme de nuit. 

Le hibou à courte aigrette, et le scops de la Garniole 
ouscopszorca, sont deux autres espèces du midi de l'Eu- 
rope et du nord de l'Afrique, qui nous quittent en hiver. 
Ces petits hibous recherchent la société de l'homme, 
fréquentent nos villages, pénètrent dans nos jardins, 
chassent aux sauterelles, aux grillons, aux chenilles et 
même aux chauves-souris. — Le hibou brachyote ou 
hibou des marais est propre à tout l'ancien continent et 
enclin aux migrations lointaines. 

Des ornithologistes ont cité récemment plusieurs 
autres espèces de chouettes ou de hibous d'Europe, mais 
c'est la première fois que j'en entends parler et ne les 
connais pas encore ; attendons : je leur laisse pour le 



140 CHAPITRE II. 

moment la responsabilité de leurs découvertes, et mes 
réserves sont motivées par deux faits qui me reviennent 
à la mémoire. J'ai connu à Paris un botaniste classifi- 
cateur et célibataire qui ne se couchait jamais sans avoir 
créé et mis au monde une ou deux espèces nouvelles 
qu'il appelait ses enfants. Un autre ne voyait que des 
espèces douteuses et passa une partie de sa vie à étu- 
dier les safrans {crocus) pour publier leur monographie. 
En sciences naturelles, on appelle cette classe de sa- 
vants des spécialités. Je préfère les généralités. 

Mais j'oublie qu'il me reste encore à parler du grand- 
duc. 

Ce prince des rapaces nocturnes chasse en grand sei- 
gneur, sous bois et en plaine : on le trouve dans toute 
l'Europe, en Asie et dans le nord de l'Afrique. 11 habite 
la montagne et les grandes forêts et ne se fait pas moins 
redouter des bêtes à poils que des bêtes à plumes ; il at- 
taque tout_, lièvres, lapins, gallinacées et palmipèdes. 
Tous les oiseaux l'ont en horreur, et son cri de baJu-ûl 
(prolongé) les glace d'effroi. Outre ses brigandages 
nocturnes, il se met souvent en campagne avant l'aurore 
jusqu'au lever du soleil et reprend sa chasse vers le soir, 
avec les grandes ombres. Son attaque est impétueuse 
et bien rarement il manque son coup. C'est un bracon- 
nier de premier ordre et des plus dangereux, que les 
chasseurs doivent poursuivre par tous les moyens. — 
Si la plupart des oiseaux de nuit ne valent pas le coup 
de fusil, tuer un grand-duc serait pour eux une prouesse, 
ne fût-ce que pour le clouer contre une porte ou un vieux 
mur, en châtiment de ses attentats^ comme ces malfai- 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 141 

teurs dont le corps restait jadis exposé sur les fourches 
patibulaires. 



PASSEREAUX. 

X. 

Abandonnons les oiseaux voraces à leur mauvaise 
nature et occupons-nous maintenant de ceux qui trop 
souvent deviennent leurs victimes. Nous retrouverons 
bien encore, parmi les passereaux^ quelques familles ou 
tribus aux habitudes carnassières, mais la majeure 
partie nous fera oublier ces exceptions. Ce ne seront 
plus, en général, que des oiseaux de mœurs douces, 
habitant nos campagnes,, nos vergers et nos bois, vivant 
en plein jour sans se cacher, fréquentant nos prairies, 
nos coteaux et nos plaines, nos montagnes et nos val- 
lons. Oiseaux chéris, que nous avons retrouvés sur la 
terre étrangère! Chantres heureux, dont la présence 
vient nous rappeler les joies du passé 1 

Les uns, fidèles à leur terre natale, ne la quittent 
jamais ; d'autres s'en éloignent pour fuir les rigueurs de 
l'hiver et ne reviennent qu'au retour de la saison prin- 
tanière ; beaucoup sont simplement de passage et vont 
s'établir au loin, sous des cieux plus propices à la ponte, 
oii ils élèvent leur jeune famille^ qu'ils nous ramèneront 
plus tard. 

C'est précisément au temps de l'année où l'on peut 



142 CIIAPITHIO II. 

mieux jouir du la viu des ciiainps, au printemps et en 
automne, que les passereaux se montrent chez nous en 
plus grand nombre, ceux-ci à belle parure et aux cou- 
leurs voyantes^ ceux-là aux douces chansons, aux 
tendres mélodies. 

Surplus de six mille espèces de passereaux répandus 
dans le monde et qui forment presque lamoiliéde tous 
les oiseaux connus jusqu'à ce jour, on a pu, malgré la 
muUiplicitédesgenres, les séparer en plusieurs groupes, 
dont les caractères typiques ont servi à faciliter des divi- 
sions assez tranchées, telles que celles des dentirostres, 
des corvidés ou coracirostres, des gobe-mouches, des 
merles et des grives, des becs-fins, des fringiUides, 
des alaudées, des hirondelles ou saxirostres etc. — 
L'Europe, bien que beaucoup plus pauvre en passereaux 
que les autres régions, possède pourtant un assez bon 
nombre d'oiseaux de cet ordre que nous allons passer 
en revue. 

Il est fort difficile d'assigner à tous les passereaux 
un caractère propre, qui, en général, les distingue des 
autres ordres, car chaque famille présente des mœurs, 
des habitudes et même des formes différentes. Sous 
ce dernier rapport, s'il faut s'en tenir à la structure 
du bec pour la classification, on peut bien dire avec 
Mulsant : 

Vous savez que chez les oiseaux 
II n'en est pas dont la nature 
Ait, plus que des Passereaux, 
Du bec varié la figure. 

Nous parlerons d'abord des passereaux de caractères 
ambigus, aux mœurs excentriques, et qu'un régime 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 143 

particulier sépare de tous les autres. Ce sont les cora- 
cirostres, les pies-^rièches et les parusinécs. 



XL 



Les Corvidés (1), de la tribu des coracirostres, sont 
des oiseaux suspects, qui n'ont pas des mœurs irrépro- 
chables, tant s'en faut, puisque, malgré les services 
qu'ils nous rendent, en détruisant beaucoup d'animaux 
nuisibles, ils commettent aussi beaucoup de dépréda- 
tions. — A leur tèle se présente le type de la famille, 
le grand corbeau, qu'on rencontre partout en Europe 
et dans les autres parties de l'ancien continent, depuis 
les latitudes arctiques jusqu'en Chine et au Japon. 
L'espèce de l'Amérique du Nord paraît même ne pas 
différer de beaucoup de la nôtre. 

C'est un oiseau de grand vol, pouvant planer long- 
temps comme le vautour, en répétant ce croassement 
désagréable qui retentit au loin. Son régime en fait 
une espèce essentiellement omnivore: grains, fruits, 
légumes, bourgeons, limaces et vers de terre, tout lui 
est bon ; il attaque les rongeurs et tous les petits 
mammifères, pille les nids, se repaît d'œufs, et mange 
les oisillons s'il les trouve. Lnpudent et très-hardi, 

(1) Les Corvidés : Le gran-l corbeau, corvus corax, L. — Cor- 
neille noire ou petit corbeau vulgaire, corvus corone. L. — Cor- 
neille niantelée, c. cornix, L. — Freux, o. frugilenus^ L. — Chou- 
cas, c. monedula, L. — Crave ordinaire, c. graciiliis, L. (Pyrrho- 
corax graculus, Tem.) — Chocard, pyrrhocorax pyrrhocorax , Tcm. 
— Pie, corvus pica, L. — Pic bleue ou pie de Cook, cyanopica 
Coohii. — Le geai des glands, corvus glandarius, L. — Le geai 
imitateur ou rollier d'Europe, corvus inf'austus, Lalh. - Casse-noix 
ou geai des montagnes, nucifraga-caryocatactes, Briss. (Corvus 
caryocatactes, L.). 

I. - 10. 



144 CUAPITRR II. 

quoique d'une grande prudence, il joint la ruse à la 
force et à l'agilité. Faute de mieux, il se contente de ce 
qu'il rencontre et sait se faire la vie facile; il chasse 
souvenfen compagnie de ses semblables, mais il suit de 
loin, lorsqu'il maraude seul, le vautour qui explore la 
plaine et s'abat avec lui sur la bête morte que celui-ci 
a découverte. 

Vorace de premier ordre, et toujours à la recherche 
de quelque aliment, il habite de préférence nos contrées 
montagneuses, erre dans le pays, change parfois de 
cantonnement, mais n'est pas migrateur, car il n'entre- 
prend pas de longs voyages. L'hiver seulement lui fait 
abandonner la montagne pour aller s'établir dans des 
vallées plus abritées. Dès que commencent les travaux 
des champs, \\ anticipe sur les récoltes, prélève sa 
part des semences, vole le grain dans le sillon et arrache 
les jeunes plantes à leur sortie de terre ; aussi est-il plus 
abhurrédes paysans qu'un percepteur de contributions. 
Si on le chasse, il part en volant et pousse son cri 
rauque, comme pour se plaindre d'avoir été dérangé. 
Les dégâts qu'il occasionne dans la campagne l'ont fait 
vouer à l'exécration, mais, dans beaucoup de pays, on 
craint encore de sévir contre lui, et son antique réputa- 
tion d'oiseau augurai le sauve de tous ses méfaits. 
Liutile de rappeler ici la vieille légende de l'oiseau à 
manteau noir, sur lequel la superstition des peuples 
a débité tant de fables: maître Corbeau a eu ses pané- 
gyristes et je ne pourrais ajouter grand chose à tout ce 
qui a été dit sur cet oiseau rusé, effronté, bavard, 
goinfre et aux goûts dépravés. Le nom de solitaire, 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 145 

qu*on lui donne dans certaines provinces, ne lui va 
guère, car si parfois les corbeaux se présentent seuls 
ou par couples, j'en ai vu bien plus souvent se rassem- 
bler en grand nombre et accourir pour se précipitera 
la curée, en compagnie d'autres oiseaux de proie 
ignobles et immondes. 

Ce grand corbeau, comme quelques autres corvidés, 
apprend facilement à parler et crie aussi bien vive le 
Roi! que vive la République ! 

Après cet aperçu de l'espèce type, il me reste peu à 
dire de la corneille noire ou petit corbeau vulgaire, et 
de la mantelée. La première abonde dans le nord de 
l'Europe ; c'est un oiseau familier, qui vient se can- 
tonner chez nous dans la belle saison. La corneille 
manlelée est plus rare et voyige de compagnie avec 
l'autre; l'une et l'autre détruisent beaucoup de vers 
blancs dans les terres de labour, et chassent aux mulots 
et aux campagnols, mais elles recherchent aussi les 
nids d'oiseaux. Ennemies jurées dt'S rapaces, la pré- 
sence du grand-duc, qui leur fait une guerre de nuit, 
à laquelle elles ne peuvent se soustraire, les met en 
fureur. Ellesvivent en assez bonne intelligence avecles 
pies elles choucas., mais n'aiment pas le voisinage du cor- 
beau etl'obligentà s'éloigner en se réunissant contre lui. 
Les freux ou corbeaux chauves, très-communs en 
France et plus encore en Angleterre, se réunissent en 
grand nombre à l'époque de la ponte, comme les 
cigognes, et choisissent les arbres élevés pour établis 
leurs nids, qu'ils reviennent occuper tous les ans après 
leurs migrations. L'aire de dispersion des freux s'étend 



146 CHAPITRE H. 

depuis le nord de l'Europe jusqu'aux montagnes de 
l'Inde ; on en voit des bandes nomi^reuses en Espagne 
et en Afrique pendant l'automne et l'hiver. 

Le choucas ou la petite corneille des églises est 
aussi, comme presque tous les corvidés, un destruc- 
teur d'oisillons ; il ravage les nids des moineaux et des 
hirondelles dans les manoirs et les tourelles oià il 
aime à s'établir. Son aire de dispersion est la même 
que celle des freux. Le choucas de Suède est devenu 
aujourd'imi un oiseau rare. 

Le crave ordinaire, oiseau sédentaire, habite les 
hautes montagnes d'Europe et d'Asie ; on le trouve 
jusqu'en Chine. Il est commun en Espagne, et paraît 
affeclionner certaines localités qu'il n'abandonne jamais. 
C'est ce que nous avons fait remarquer dans le chapitre 
antérieur pour les craves qui se sont fixés dans l'île de 
Palma, une des Canaries. Ces oiseaux vivent toujours 
en compagnies nombreuses et se prêtent mutuellement 
secours ; ils sont fort sociables et s'apprivoisent facile- 
ment. Brchma donné, d'après plusieurs ornithologistes 
allemands, diverses histoires intéressantes de craves 
privés, devenus très-familiers, qu'on pouvait laisser 
libres et qui revenaient chaque soir coucher au gîte. 

Le chocard, plus spécialement connu sous le nom 
de crave des Alpes, habite la région montagneuse du 
midi européen. On trouve, dans un ouvrage de Tschu- 
di (1), une excellente description des mœurs de cet 
oiseau: « Le chocard, dit-il, fait bien réellement partie 

(l) les Alpes. Berne, 1859. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPR!. \àl 

« de la faune des Alpes ; il s'attache à nos montagnes, 
« qu'il aime, comme la mouette à la mer.... Quand 
« tous les autres animaux ont disparu et que le voya- 
« geur cherche en vain autour de lui quelque trace de 
« vie, le chocard vient le distraire dans sa solitude; il 
ff se réunit en troupes autour de l'étranger, qu'il con- 
« sidère avec curiosité, puis, s'élevant de nouveau 
« dans les airs, il tourne autour des rochers, dont il 
<( semble ne s'éloigner qu'avec peine. Il fréquente 
« aussi les forêts et les neiges éternelles : Dûrrler en a 
« trtiuvé sur la mer des glaces duTœdi à 1 1,1 10 pieds, 
« et le professeur Mcyer, à 13,000 pieds, sur le Fins- 
« teraarhorn. Ces oiseaux dépassent les stations du 
« pinson des neiges et du lagopède, et leur mélanco- 
« lique rapp-rapp est le seul chant qui console le 

c( voyageur On se plaîl à les voir planer dans les 

« airs suivant leur humeur capricieuse, ou creuser le 
« glacier à une grande profondeur, pour y chercher les 
« insectes gelés. — Ils sont friands des baies et des 
ce bourgeons des arbustes sauvages, recherchent les 
« mollusques terrestres qu'ils avalent avec la coquille ; 
« de même que les corbeaux et les vautours, ils sont 
« avides de chair putréfiée, et poursuivent aussi les 
a animaux vivants comme de vrais carnassiers... » 

Dans l'ingrate région où la nature a relégué le crave 
des Alpes, il fallait bien nécessairement qu'il fùl omni- 
vore pour pouvoir mettre à profit le peu de ressources 
qu'il pouvait y trouver; mais, placé dans d'autres con- 
ditions d'existence, cet oiseau de bon appétit, une fois 
soumis à la domesticité et devenu l'hôte de la maison, 



148 CHAPITRE II. 

vit de la vie de l'homme, se fait son commensal, prend 
part à SCS repas, se délecle dans l'abondance et s'en 
donne à cœur joie. — Le naturaliste Savi a confirmé, 
par ses renseignements, ce qu'on savait déjà des habi- 
tudes du chocard privé. Il en possédait un depuis cinq 
ans, qui vivait chez lui en toute liberté et le suivait par- 
tout : « A l'heure des repas, nous dit-il, il saute sur la 
« table, et, immobile dans un coin, il examine attenti- 
« vement les plats qui arrivent. Quand il en voit un à 
« son goût, il en mange autant qu'il peut. Quelquefois 
« il préfère le vin à l'eau ; il aime beaucoup le lait ; la 
« viande crue ou cuite, les fruits, surtout les raisins, 
« les figues, les cerises, le jaune d'œuf, le fromage 
« un peu sec, le pain noir, sont les aliments qu'il pré— 
« fère.... Comme tous les corvidés, il assujettit avec ses 
« griffes les morceaux qu'il veut manger. Il cache ce 
« qu'il ne peut dévorer et défend ses provisions contre 
<r les chiens et les hommes. Il a un penchant curieux 
« pour le feu : souvent il arrache la mèche des lampes 
a et l'avale ; d'autres fois il retire des charbons ardents 
« sans se faire le moindre mal. Il prend un grand plai- 
« sir à voir monter la fumée ; chaque fois qu'il aperçoit 
« un réchaud enflammé, il cherche un morceau de 
« papier ou un chiffon, l'y jette, et regarde la fumée. 
« N'est-ce pas là Vavis incencUaria des anciens? » 

Margot la pie ou Caquet hon-bec cslun autre oiseau 
sédentaire, commun à beaucoup de pays, dans tout 
l'ancien continent. Criarde, bavarde, voleuse et mé- 
chante en diable, la margot à la cape noire et blanche 
n'a pas une seule bonne qualité et se fait détester de 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 149 

tout le monde, s'empare de tout ce qui tombe sous son 
bec, et cette habitude de rapine et d'escroquerie la porte 
jusqu'à cacher ce qu'elle ne peut dévorer. Les ravages 
qu'elle exerce sur le petit gibier, surtout dans les jeunes 
couvées, rendent son voisinage des plus dangereux. 
Elle apprend facilement à parler^ comme beaucoup 
d'oiseaux de sa race, et sifïïe des airs comme un merle ; 
mais ses talents d'iniitation, ses tamiliarités, ou plutôt 
ses effronteries, ne font pas oublier ses méfaits. 

La pie bleue ou pie de Gook habite l'Espagne méri- 
dionale et le Maroc. Cet oiseau ne se plaît que dans les 
forêts de chênes-verts, où il se réunit en grandes bandes 
On le rencontre parfois sur h s grandes routes, comme 
notre pies de France; son cri ressemble assez à celui du 
pic-vert et peut s'exprimer, d'après Brehm, par klik- 
klik-klik-kli ! 

Le geai des glands n'est pas moins répandu en Eu- 
rope que la pie et tout aussi rusé et pillard qu'elle; il 
a aussi le talent de l'imitation et sait contrefaire la voix 
des auU'es oiseaux. Les chasseurs le connaissent en 
France sous différents sobriquets, dont le plus commun 
est celui de Jacques-lorraine. Sa tête huppée, sa robe à 
reflets chatoyants, en font un oiseau remarquable, mais 
ses penchants au vol et à la maraude, son bec robuste 
à échancrure et à bords tranchants, ne préviennent guère 
en sa faveur. Il va, comme tant d'autres^ faire sa tour- 
née dans les nids ; ses goûts carnassiers n'excluent pas 
chez lui l'appétence des grains et des fruitS;, mais bien 
qu'il se nourrisse de glands une partie de l'année, il ne 
peut résister à ses mauvais instincts. — Sans qu'on 



150 CUAPITRE II. 

puisse le classer précisément parmi les oiseaux migra- 
teurs, il change souvent de résidence et abandonne tout 
à coup les lieux qui l'ont vu naître pour aller s'établir 
ailleurs ; aussi ne niche-t-il pas toujours dans la même 
contrée, et, à dire vrai, le geai n'a pas de patrie : c'est 
un cosmopolite qui se fix^ temporairement partout où il 
se trouve bien. 

Le geai imitateur (rollier d'Europe, geai de Stras- 
bourg ou geai de malheur) est une autre espèce à belle 
robe qu'on voit plus souvent dans les forêts de l'Alsace. 
Cet oiseau n'est guère que de passage ; on le dit origi- 
naire des régions septentrionales, oii il se nourrit de 
graines de conifères; mais ce régime végétal ne lui fait 
pas dédaigner les insectes et les petits rongeurs. Tou- 
tefois on ne l'accuse pas, que je sache, de manger les 
oisillons. Ce geai, qui a un peu les mœurs des pies- 
grièches, est d'une assez forte taille et vit solitaire 
comme le mangeur de glands. 

Le casse-noix ou geai des montagnes habite les forêts 
du nord où croît le pinus cemhro, mais ses migrations 
le portent en hiver dans des régions moins froides. Il 
aime à changer de régime et se montre aussi friand de 
fruits et de noisettes que d'insectes et même de jeunes 
écureuils, sans dédaigner cependant les œufs et les petits 
oiseaux. 

XIL 

Les PARusiNÉES (I) ou mésanges, qu'on range ordi- 

(l) ParusinÉks : La grande mésange ou la charbonnière, farus 
major, L. — La bleue, parus cxruleus, L. — La mésange azurée, 
parus cyanœus, PaU. — La mésange des marais ou la nonuette, 



REVUE DES OISEAUX D'EUROPE. 151 

nairement parmi les passereaux conirostres, sont, j'en 
conviens, de gentils petits oiseaux ; mais s'ils nous sé- 
duisent de prime abord par leurs formes mignonnes, 
leurs poses gracieuses et leurs jolies couleurs, ils ne 
rachètent qu'en apparence leurs appétits carnassiers et 
tous leurs mauvais instincts. Tournure agréable, gaieté 
d'allures, légèreté de mouvements, les mésanges auraient 
tout pour elles, si leur humeur querelleuse, leur carac- 
tère inquiet et acariâtre ne rendait leur voisinage in- 
supporiable et même dangereux aux autres oiseaux 
qu'elles attaquent souvent à l'improviste et auxquels elles 
percent la tète, avec leur bec pointu, pour leur dévorer 
la cervelle. — Ces petites mésanges, à l'aspect trom- 
peur, voltigent toujours d'arbre en arbre un fredonnant, 
détruisent beaucoup de larves, de chenilles et toutes 
sortes d'insectes qu'elles saisissent en furetant sous les 
écorces, dans le feuillage, sur les rameaux^ partout. — 
Elles sont en même temps friandes d'amandes, dont 
elles savent percer les coques, et de plus carnivores à 
l'occasion, car la chair morte et corrompue ne leur 
répugne pas. L'exiguité de leur taille ne semblerait pas 
en rapport avec leur hardiesse et leur courage; pour- 
tant ces petits oiseaux sont redoutés de la chouette, 
qu'ils attaquent avec fureur des griffes et du bec. 

Les mésanges prises au piège mordent l'oiseleur, 
tâchent de briser les barreaux de leurs cages et poussent 
des cris désespérés comme pour appeler du secours. - 



parus palustris, L. — La penduline ou remiz, parus pendulinus, 
L. — La panure à moustacties, parus biarmicus, L. — L'orite ou 
mésange à longue queue, parus caudatus, L — Le lophophane ou 
mésange huppée, parus cristatus, L. 



152 CHAPITRE II. 

Elles sont toutes extrêmement fécondes et pondent sou- 
vent plus de quinze œufs : « 

Li Pimparins, quand ven San Jorge, 
Fan dis, douge ioù, emai quatorge, 
Souvent! fcs (1) 

Les unes construisent leur nid de la manière la plus 
ingénieuse, d'autres se contentent de cacher leurs œufs 
dans des trous d'arbres ou de vieux murs, dont elles 
arrangent l'intérieur avec le plus grand soin. — La 
plupart vivent dans nos forêts et fréquentent nos ver- 
gers pendant l'été et l'automne, d'autres habitent les 
oseraies, les bords des marécages et se plaisent au mi- 
lieu des roseaux, mais toutes émigrent en famille quand 
vient l'hiver. 

On en connaît environ une douzaine d'espèces com- 
munes aux dilTérenles parties de notre continent et dont 
plusieurs séjournent en France. La grande ou la char- 
bonnière, la bleue, l'azurée et la mésange des marais 
ou la nonnette, ont à peu près les mêmes mœurs. La 
charbonnière est la plus maligne de toutes ; on la ren- 
contre dans la forêt et dans la plaine, dans les vergers 
et les jardins. « Elle a toutes les qualités et les défauts 
de sa race, dit Brehm : vive et gaie, curieuse, active, 
courageuse, batailleuse et acariâtre. » — Naumann en 
a donné un portrait d'après nature que je ne puis me 
dispenser de reproduire ici : — « C'est chose rare que 
« de la voir pendant quelques minutes immobile ou de 

(1) Les mésanges, quand vient la Saint-Georges, font dix, douze 
œufs et même quatorze, — maintes fois.... 

Mistral ; MiRElO, chant n. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 133 

« mauvaise humeur. Toujours gaie et joyeuse, elle 
« saute et grimpe au milieu des branches, des buissons 
« et des haies ; elle se montre à la cime des arbres ; un 
« instant après, elle se balance, la tête en bas, à l'extré- 
« mité de quelque petit rameau ; elle fouille un tronc 
« d'arbre creux ; elle se glisse dans chaque trou, dans 
« chaque crevasse^ et elle exécute tous ces mouve- 
a ments avec une rapidité , une vivacité qui tient 
« parfois du comique. Une curiosité extraordinaire la 
« possède; elle examine, elle flaire et tàte, si Ton peut 
« ainsi dire, tout ce q :.i attire son attention ; mais elle 
« ne le fait pas inconsidérément; elle montre au con- 
(( traire dans toutes ses actions la plus grande pru— 
« dence. Elle sait parfaitement fuir le chasseur, éviter 
« l'endroit où il y a péril, et cependant elle n'est pas 
« craintive. 11 suffit de la voir pour reconnaître que son 
« regard a une expression de ruse qu'on n'est pas 
a habitué à rencontrer chez un oiseau. » 

La penduline ou remiz vit errante depuis la Sibérie 
orientale jusqu'en Grèce, en Italie et en France. On la 
retrouve dans l'Inde avec la panure à moustaches ou 
mésange des roseaux, que possèdent l'Angleterre, la 
Hollande et quelques autres contrées de l'Europe méri- 
dionale. Je l'ai vue de passage à Nice au mois d'oc- 
tobre, se dirigeant vers le sud. Elle est rare en Pro- 
vence et ne paraît pas s'avancer beaucoup au delà du 
Var. 

L'orite ou mésange à longue queue, qui habite les 
endroits ombragés et vague par petites troupes, est une 
des plus mignonnes. Elle habite l'Allemagne même pen- 



154 CHAPITRE II. 

liant les hivers rigoureux, se montre peu dans le sud de 
l'Europe, et semble préférer les climats froids. On la 
rencontre dans quelques-uns de nos départemenls de 
l'est, où elle haute les haies vives pour chasser aux 
insectes. Peu inlimidée de la présence de l'homme, elle 
pénètre dans les jardins et niche souvent dans les lierres 
qui tapissent les murs. 

Le lophophane ou mésange huppée se plaît dans les 
forêls de pins du centre européen. 

Ces quatre espèces, d'humeur paisible et sociable, 
sont moins cruelles que les autres et n'attaquent que 
bien rarement les petits oiseaux. R. Gray en mentionne 
trois ou quatre autres des régions septentrionales de 
notre continent et qu'on voit rarement chez nous. Toutes 
ces mésanges en général sont portées vers les migra- 
tions ; elles franchissent les distances par petits vols, 
d'étape en étape, quand elles errent d'une contrée à 
l'autre, elles s'arrêtent souvent d'arbre en arbre, et ne tra- 
versent dans leurs voyages que de très-courts espaces 
de mer. 

XIII. 

Les PiES-GRiÈCHES (1) européennes, de la famille des 
laniadés, ont toujours été rangées, à cause de leurs 
mauvaises habitudes, à la suite des oiseaux de proie et 
en tète de la tribu des dentirostres. — On les voit con- 
tinuellement aux aguets, chassant aux insectes. A ces 

(l) PJES-GRIÈGHES : La pie grièche grise, lanius exciibitor, L. — 
La p.-grièche méridionale, l. meridionalis, Tem. — La p.-grièche 
d'Italie, L minor, L. — La p.-grièche écorcheur, l. collurio, Briss. 
— La p.-grièche rousse, /. ru/'us, Briss, 



REVDE DES OISEAUX d'eUROPE. 155 

penchants carnassiers, elles joignent d'autres caractères 
qui les rapprochent des rapaces : un bec robuste, 
crochu vers la poin(e, échancré à la mandibule 
supérieure comme celui des faucons. On ne peut guère 
les assimiler aux passereaux que par les pieds, dont les 
ongles ne sont pas propres à déchirer la proie, mais 
qui pourtant sont assez robustes pour bien griffer au 
besoin. Leur force , qui est toute dans le bec, est se- 
condée par leur audace, leur ruse et la rapidité de leur 
attaque. Une autre parliculariLé leur donne place dans 
cet ordre, c'est celle qui ressort de l'organe de la voix : 
toutes les pies-grièches afPeclionnent le chant et tâchent 
d'imiter, plus ou moins bien, celui des autres oi- 
seaux. Peut-être que cette faculté n'est chez elles qu'une 
ruse de plus pour tromper les fauvettes qu'elles con- 
voitent. 

L'Europe possède plusieurs espèces de pies-grièches : 
la grise est la plus Carnivore de toutes ; elle est séden- 
taire dans les diverses contrées qu'elle fréquente, et on 
la trouve dans l'Amérique du nord, en Afrique et aux 
Canaries. — KUe vit solitaire, guettant sa proie du 
poste d'observation qu'elle s'est choisi. Hardie, cou- 
rageuse et tracassière, elle ne craint pas les rapaces, 
qu'elle harcèle au contraire et poursuit en criant. 

La pie-grièche méridionale est propre aux pays 
chauds ; elle est commune dans le Languedoc et en 
Espagne ; on la dit de passage en Grèce, qu'elle quitte 
à la fin de l'été pour se diriger vers lo sud. — La pie- 
grièche d'Italie, à front noir et à poitrine rose, est beau- 
coup plus petite et se montre aussi dans plusieurs par- 



156 CHAPITRE II. 

ties de l'Europe pendant le printemps, puis repart en 
automne pour l'Arrique. Ses mœurs paraissent plus 
douces que celles de ses congénères ; elle chasse aux 
insectes à la manière des éperviers. 

La pie-grièclie écorchcur, des plus mignonnes et 
d'un joli plumage, est aussi une des plus cruelles; c'est 
celle qui détruit le plus d'oisillons. Toute l'Europe la 
possède, et ses migrations s'étendent en Afrique d'o- 
rient en occident ; Withear l'a retrouvée aux îles 
Shetland, et elle a été vue dans l'Amérique du sud. 
Carnassière à l'excès, elle a raison des oiseaux beau-- 
coup plus gros qu'elle, écorche une sylvie avec la plus 
grande dexlérité, chasse aux coléoptères, aux hanne- 
tons, aux libellules, et en remontrerait au plus fin 
entomologiste, car elle fait collcclion et pique les 
insectes aux épines des buissous, quand elle est rassa- 
siée. Du reste, i'iusliuct qui la porte à se ménager des 
provisions pour les temps de disette est commun à la 
plupart des espèces de cette famille. On cite cet écor- 
cheur comme un mélomane qui s'est fait un répertoire 
à lui, composé de morceaux de choix des meilleurs 
chanteurs ; mais souvent sa mémoire le sert mal et ce 
rapsode s'interrompt tout à coup, au milieu de la phrase 
musicale de la fauvette^ pour commencer celle du pinson 
ou de tout autre chanteur. 

La pie-grièche rousse est une autre enneoctone de 
l'Europe tempérée qui émigré aussi en Afrique, de 
même que celle à masque qu'on ne voit guère qu'en 
Grèce et en Egypte. 



REVUE DES OISKAUX DEUROPE. 157 

XIV. 

La tribu des dentirostres comprend différentes fa- 
milles d'oiseaux européens qui ne sont représentés que 
par un ou deux genres, tels que les gobe-mouches et le 
jaseur de Bohême. 

Les gobe-mouches (1), qu'on range dans la famille 
des muscicapidées, sont de petits oiseaux passagers qui 
stationnent dans toute la région de l'Europe tempérée 
et ne voyagent que de nuit aux époques de leurs chan- 
gements de climat. — Toujours en mouvement et ne 
cessant de battre des ailes, même alors qu'ils sont po- 
sés, ils font entendre un petit cri joyeux dès la pointe 
du jour, volent en ondulant, et saisissent les mouche- 
rons et les cousins avec la plus grande dextérité. Les 
pays froids ne paraissent pas leur convenir, et leurs 
migrations s'étendent, dit-on, jusque dans l'Afrique 
centrale. — On en connaît quatre espèces en Europe, 
qui habitent les pays boisés, et dont une ou deux nichent 
en Allemagne. Ce sont le gobe-mouches à collier, le 
noir, le gris ou grisole et le gobe-mouches bec-figue, 
commun à la Provence et à l'Italie. On donne aussi le 
nom de bec- figue de Lorraine au gobe-mouches à col- 
her. — Un tout petit oiseau, l'érythrosterne nain, qui 
a de grands rapports avec les gobe-mouches et dont le 
mâle se distingue, comme le rouge-gorge, par sa poi- 
trine colorée, se rencontre assez souvent dans les con- 

(1) Muscicapidées: gobe-mouche à collier, muscicapa albicollis 
Tem. — Gobe-mouche noir, . matricapilla, L — Gobe-mouche 
gris, muscicapa grisola, L. ~ Gobe-mouche bec-figue, muscicapa 
luctuosa, Tem. — Erythrosterne nain, e. pana, Brehm. 



158 CHAPITRE II. 

trées d'Outre-Rlîin et plus communément encore en 
Pologne et en Hongrie. 

Je place à la suite des gobe-mouches le jaseur de 
Bohême (I), la seule espèce de la famille des ampéli- 
dées que nous possédions en Europe : c'est un oiseau 
des froides régions du nord, donl les apparitions dans 
les pays tempérés sont irréguiières. Ce n'est qu'en 
hiver qu'il se présente accidentellement dans les lati- 
tudes méridionales. — D'après Savi, des bandes de 
jaseurs se réfugièrent en Toscane, en Piémont et dans 
la vallée de Suse, pendant l'hiver rigoureux de 1806. 
Ce jaseur de Bohème, remarquable par sa tète huppée 
et son joli plumage soyeux, est de la taille des gros- 
becs; son nom de jaseur lui vient de son continueH 
caquet. 

XV. 

Les TURDusiNÉEs (2). Cette famille, qui comprend les 
grives, les merles, les loriots et les eincles, est une des 
plus nombreuses. — Brehm en compte plus de quatre- 
vingts espèces réparties dans tout le globe, 28 dans les 
régions septentrionales, 16 dans l'hémisphère oriental, 
12 dans l'hémisphère occidental, 15 aux Indes et pays 

(1) AmpéLTDÉRS : Le jaseur de Bohème, ampelis garndiis. L. 

(2) TllRDUSiNÉES : L;i grive chanteuse, turclus musicus, L, — La 
draine, turdus viscivorus, L. — La litorne, t. pilaris, L. — La 
grive mauvis, turdus iliacus, L. — Le merle nuir, turdus merula, 
L, — Le merle àgoree noire, turdus atrogularis. Tem. — Le merle 
à collier, turdus torquatus, L. — Le mci'le de Naumann. twdus 
Naumanii, ïem. — Le merle bleu, turdus cyaueus, Vieill. — Le 
merle do roche, turdus saxatUis, Lath. — Le cincle plongeur, 
cinclus aqualicus , Bechst. — Le loriot d'Europe, oriolus gal- 
bula, L. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 159 

environnants, 5 en Australie et 27 dans l'Amérique du 
sud. 

Grives. Ce sont des oiseaux de passage très-craintifs, 
qui se tiennent toujours cachés, fréquentent nos bois et 
nos vignobles, mais qu'on ne voit guère que de très- 
grand matin ou vers le soir. — Les migrations des 
grives s'effectuent en automne; leur régime est très- 
varié ; elles se nourrissent de baies et de fruits mous, 
mettent à contribution l'arbousier, le genévrier, le sor- 
bier, le cerisier, aiment passionnément le raisin, les 
olives et les figues mûres, et recherchent aussi les che- 
nilles^ les vers de terre et les limaçons. L'Europe en 
possède quatre espèces. 

La grive chanteuse, qui nous arrive de bonne heure 
des contrées du nord et reste dans les pays de vignobles 
jusqu'après les vendanges, parcourt rAllemagne, la 
Grèce, l'Italie, l'Espagne, la France, surtout la Bour- 
gogne, et émigré ensuite en Afrique et en Asie, voya- 
geant en grands vols. — C'est une espèce des plus 
friandes de raisin. 

La draine est la plus grosse de toutes ; les forêts de 
sapins sont ses stations favorites et ses migrations ne 
s'étendent guère au dehors des limites méridionales de 
l'Europe, oii on la voit en automne. — Les draines 
sont d'un naturel querelleur et toujours disposées à se 
battre entre elles, mais au besoin elles savent se réunir 
et faire cause commune pour se défendre des serres des 
rapaces. Quelques-unes nichent en Allemagne et en 
France. « Elles arrivent en troupes, en Bourgogne, au 

« mois d'octobre, et viennent, selon toute apparence, 

I. - 11 



IGO CHAPITRE 11. 

« des Vosges et du Jura. Celles qui restent construisent 
« leurs nids sur les plus grands arbres avec de la 
« mousse et du lichen. Ces oiseaux ont le vol lourd et 
ff sont faciles à atteindre par le plomb du chasseur. i> 
(Hoëfer.) 

La litorne est la moins farouche et la plus appréciée 
des amateurs de gibier. Elle reste une partie de l'année 
dans les forêts du nord, voyage ensuite en compagnie de 
la grive mauvis et se disperse par bandes dans l'Europe 
centrale, où on la trouve ordinairement dans les terres 
humides et boisées. Son nom latin dQpiJa7is lui vient des 
soies qui ornent son bec et qui sont pluslongues et plus 
fournies que celles des autres espèces. Son cri de diok- . 
diok-diok! est une annonce de froid. 

La grive mauvis paraît aussi plus sociable que les 
autres : des vols de cette espèce arrivent en France avec 
les litornes, un peu après novembre, et vont hiverner en 
Espagne et en Afrique pour retourner ensuite vers le 
nord. C'est ce qu'on appelle en Provence la repasse. 

Merles. Ces oiseaux, qu'on a rangés dans le même 
genre que les grives, sont plus sédentaires ; leur chair 
est en général moins succulente, mais, comme disent les 
chasseurs, faute de grives^ on a des merles, fiche de 
consolation qui ne satisfait guère les gaslronomes. 

Le merle noir, à bec jaune, ne s'expatrie jamais ; la 
nature l'a réparti dans toutes nos provinces de l'inté- 
rieur, dans l'Europe méridionale, dans le nord comme 
dans l'occident de l'Afrique. On ne l'a jamais vu passer 
des îles où il niche sur le continent voisin, témoin le 
merle de Corse et celui des Canaries, tous les deux de 



RKVUE DES OISEAUX d'euROPE. 161 

la même espèce, moins la graisse dont est pourvu le 
premier de ces deux insulaires ; mais je ne cite ici ce 
fait que pour y revenir bientôt. 

Notre merle noir se plaît sur la lisière des bois, au 
milieu des fou rés oii il fait entendre sa voix ; il devient 
assez familier à l'époque des fruits et se rapproche alors 
des endroits habités pour s'inlroduire dans les vergers. 
Mis en cage, il se fait tout à fait omnivore. Son chant 
plaît à beaucoup d'amateurs, qui le préfèrent à celui de 
la grive musicienne, malgré qu'il soit moins prolongé ; 
mais il a pour lui deux ou trois notes brillantes qu'il 
sait détacher en vrai virtuose. 

Le merle à gorge noire et celui à collier habitent le 
nord de l'Europe ; ces deux espèces vivent dans les 
montagnes des régions forestières et ne se rencontrent 
en France que dans quelques cantons des Vosges et des 
Cévennes. — S'il est vrai, comme l'assin^e Toussenel, 
que le merle à collier va passer l'hiver en Corse, sa 
présence dans cette île, à l'époque de l'année oii il est le 
plus gras, pourrait bien avoir contribué à la réputation 
d'embonpoint que s'est acquise le merle de Corse, car 
on peut avoir confondu ces deux espèces une fois plu- 
mées. On sait que les merles de Corse s'expédient 
en France, à moitié rôtis et conservés dans le saindoux. 
Napoléon I"" en recevait souvent en cadeaux. 

Le merle de Naumann habite l'Autriche, la Dalmatie 
et l'Italie ; cette espèce n'est peut-être qu'une variété du 
merle à collier. 

Le merle bleu et le merle de roche sont des turdi- 
nécs qu'on a classées récemment dans le genre pétrocincJe 



162 CUAl'lTilE IL 

et qui vivent dans les montagnes alpines. Ces oiseaux 
descendent rarement dans le midi. Le merle bleu est 
plus solitaire encore que son compagnon, fréquente les 
vallées du Dauphiné et niche dans les cavités des rochers 
et des vieux troncs. 

Le cincle plongeur, qu'on appelle aussi meiie d'eau, 
se rapproche bien plus par ses caractères génériques des 
traquets ou des sylvies que des merles. Il existe deux 
espèces de cincles en Europe, celle de France et le 
cincle brun ou cincle de Pallas, originaire de la Crimée. 
L'un et l'autre sont des oiseaux sédentaires: la couleur 
brune domine aussi dans le plumage de notre cincle, 
mais celte teinte passe au cendré au-dessus du corps ; 
la gorge et la poitrine sont d'un blanc pur, le ventre 
est roux, le bec noir, l'iris gris de perle et la queue 
courte. 

Cette espèce fréquente les bords des ruisseaux de nos 
départements du centre et de l'est, depuis les Vosges 
jusqu'au Jura ; on la rencontre aussi dans les Ardennes 
et les Pyrénées. Le merle plongeur, martin -pêcheur 
d'un nouveau genre, part en poussant un cri aigu à la 
manière des alcyons et rase comme eux la surface des 
eaux, cherchant sa vie au fond des rivières, dont il par- 
court le lit en s'accrocliant dans le gravier avec ses 
ongles. C'est ainsi qu'il saisit les larves des insectes qui 
sont déposées dans la vase. — Les explorations sous- 
marines du merle plongeur, que plusieurs naturalistes ont 
observées, rencontrèrent dès le principe beaucoup d'in- 
crédules et laissèrent des doutes dans l'esprit des sa- 
vants. Boitard, ornithologiste sérieux et digne de foi, 



KEVUE DES OISEAUX d'EUROPK. 163 

avait dit formellement que le cincle marchait au fond 
de l'eau et s'y maintenait assez longtemps : « J'en ai 
« vu, ajoutait-il, sur les bords de la rivière d'Azergue, 
(( dans le département du Rhône, venir au vol droit, 
« sur la nappe tombante d'une cascade considérable, 
« la percer comme une flèche et nicher dans un trou 
« de rocher qui se trouvait derrière, au-dessus du bas- 
« sin dans lequel l'eau se précipitait. » 

Dans les surprenantes immersions du cincle, des 
bulles d'air s'échappent de son corps et le recouvrent 
d'un manteau de perles transparentes qui préservent ses 
plumes du contact de l'eau; mais le curieux phénomène 
de la respiration sous-aquatique reste sans explication. 
L'organisme chez l'oiseau est tout spécial : il possède 
à l'intérieur des réservoirs aérifères en comnnunication 
avec les poumons, et la nalure a mis sans doute à la 
disposition du cincle des ressources particulières que 
nous ignorons. 

En Ecosse, le merle plongeur fait sa principale rési- 
dence dans les vallons des districts montagneux, par- 
courus par des cours d'eau : « On s'arrête volontiers, 
« dit Mac-Gillivray, pour le regarder, quand, fendant 
« l'air comme un trait, il passe d'un vol égal et rapide. 
« Le berger solitaire le voit apparaître avec joie, et le 
ce pêcheur patient lui sourit, lorsqu'il aperçoit ce petit 
« camarade, pêcheur comme lui, et dont les singuliers 
« mouvements attirent son attention. » — Cette espèce 
de cincle, si bien étudiée par Mac-Gillivray, est la 
même que celle qu'on rencontre sur les bords des ri- 
vières de France et qui fréquente aussi les grandes 



164 cnAi'iTiU': ii. 

Hébrides. C'est un oiseau qui a certains rapports de 
formes avec les troglodytes et qui ne s'éloigne guère 
de ses gîtes habituels que dans les fortes gelées. Il 
descend alors les cours d'eau pour aller s'établir près 
des cascades. Pendant le printemps et l'hiver, ses re- 
traites favorites sont les écluses des moulins. 

< Le vol du cincle, ajoute le naturaliste écossais, 
« est toujours droit ; l'oiseau ne plane jamais ; il perche 
« sur les pierres du bord des rivières ou sur les roches 
4 qui s'élèvent au-dessus des eaux ; il se tient penché, 
« les ailes légèrement pendantes, et fouette de sa queue, 
<( à la manière des traquets. Il entre dans l'eau en 
« marchant ou se pose dessus, et c'est alors qu'il 
« plonge comme le macareux, sans s'inquiéter de la 
c force du courant. — J'ai vu son mode d'action sous 
« l'eau, et je puis assurer qu'il vole dans cet élément, 
« car il se sert de ses ailes qu'il déploie comme s'il 
« s'avançait au sein des airs; mais il ne peut se main- 
ce tenir au fond qu'en dépensant une grande force_, et 
« revdent à la surface comme un liége^ dès qu'il sus- 

« pend un insta^^t ses efforts — Lorsqu'il cherche 

« sa nourriture, il ne va pas loin sous l'eau ; il pose 
« d'abord sur quelque point qui fait saillie sur les bords, 
« ensuite il s'enfonce, reparaît bientôt, puis plonge 
« encore, ou bien il prend sa volée pour aller s'abattre 
« plus loin et fouiller une autre partie de la rivière. -- 
« Il part quelquefois du haut d'un rocher et fait de 
« courtes excursions à travers l'eau. Durant ces exer- 
« cices, sa tète apparaît de temps en temps, barbotant 
« à la surface, puis il regagne son poste à la nage ou à 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 163 

« gué. A proprement parler, le cincle plongeur ne 
« marche pas au fond de l'eau, il s'y cramponne » 

Le même observateur a vu un cincle évoluer dans 
une nappe d'eau comme s'il eût volé dans l'air, mais 
moins rapidement ; il a constaté que son corps se cou- 
vrait de globules à mesure qu'il s'enfonçait davantage. 
— Cet oiseau, malgré les assertions de plusieurs auteurs, 
ne paraît se nourrir que de limés et de patelles d'eau 
douce. Mao-Gillivray, qui en a ouvert plusieurs en dif- 
férentes saisons, ne leur a jamais trouvé aulre chose 
dans l'estomac. Ilfautdonc renoncera la croyance qu'on 
s'est faite de la destruction des œufs de saumon par le 
cincle plongeur, erreur qui s'est tellement accréditée 
en Ecosse, que les ordonnances sur la protection de la 
pêche fluviale ont mis hors la loi ces pauvres oiseaux, 
bien innocents des ravages occasionnés par les dra- 
gueurs de rivières. 

Audubon, qui a confirmé toutes les observations de 
son ami Mac-Gillivray, dit qu'elles sont, quant aux 
habitudes, entièrement applicables au cincle américain 
qui vit dans les cours d'eau qui se jettent dans la 
Colombie. 

Le loriot est un oiseau bien mieux placé dans la fa- 
mille des turdusinées que le cincle : il fait ses premières 
apparitions en Allemagne vers la Pentecôte et repart au 
milieu de l'automne. Des bandes de loriots voyageurs 
arrivent alors dans nos contrées méridionales pour se 
rendre en Afrique, et l'île de Malte est citée comme 
une de leurs stations de passage. Ils descendent au 
printemps la vallée du Nil et remontent de nouveau vers 



166 CUA PITRE H. 

le nord. — Cet oiseau, à la brillante livrée jaune-serin, 
relevée par les plumes noires des ailes et de la queue, 
n'est pas moins remarquable par son cliant. Il ne se 
journe dans nos forêts que pendant la belle saison; je 
l'ai vu arriver à Nice à la fin de l'automne et ne s'y 
arrêter que fort peu de temps avant de repartir pour 
traverser la mer. On ne le rencontre que bien rare- 
ment sur les autres points du littoral de l'ancienne 
Provence. 

D'après Hoëfer, ce joli oiseau, très-friand de cerises, 
mais qui se noui'rit aussi d'insectes, viendrait nicher 
dans nos climats et mettrait beaucoup d'ardeur à élever 
sa couvée, qu'il défend intrépidement contre ses enne- 
mis, y compris le coucou. Il aime n changer de lieu, et 
quelque répandu qu'il soit dans les pays oii il niche, il 
est des contrées qu'il semble éviter. BufTon assure qu'il 
ne se trouve ni en Suède, ni en Angleterre, ni même en 
France aux environs de Nantua, quoiqu'il se montre 
régulièrement en Suisse deux fois dans l'année. On 
rencontre cette même espèce au Bengale et en Chine. 



XVI 



Les SYLviADÉES OU BEC5-FINS. Ccttc uonibrcuse famille 
comprend plus de cinquante espèces européennes, dont 
la moitié au moins séjournent en France une partie de 
l'année. La plupart sont des oiseaux migrateurs, so- 
ciables, familiers, qui s'introduisent souvent dans les 
vergers et les jardins, car, en général, ils ne semblent 
pas redouter la présence de l'homme. Ils posent rare- 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 467 

ment sur le sol, se glissent dans les foiirrés avec une 
grande agilité, et se font remarquer par la gaieté de 
leurs allures et la douceur de leur chant. Sous ce der- 
nier rapport, il en est, parmi eux, qui se sont acquis 
dans le monde une grande réputation. — Ces oiseaux 
savent varier leur régime suivant les lieux et les sai- 
sons : insectes, larves, chenilles, chrysalides, mouche- 
rons, vers de terre, petites baies et fruits mous leur 
conviennent également. On les a distribués en plusieurs 
genres ou groupes que nous allons faire connaître. 

Les traquets. (1) Ces petits oiseaux, vifs et remuants, 
aux habitudes des gobe-mouches, sont presque tous 
migrateurs et parcourent toute l'Europe. — Le traquet 
motteux pose plus souvent à terre que les autres et 
choisit toujours les mottes les plus apparentes ; il aime 
à se percher sur les poteaux des palissades et sur les 
pointes des buissons, où il se tient à l'affût des insectes 
ailés qui passent à sa portée. Les chasseurs l'appellent 
cul-blanc et le recherchent à cause de son embonpoint. 
On le rencontre depuis les montagnes de la Scandinavie 
jusque dans nos contrées méridionales. Il se montre en 
Provence vers l'automne et doit aller passer l'hiver en 
Afrique, car je l'ai vu toujours arriver aux Canaries au 
printemps et faire un court séjour dans cette île. — Le 
tarier et le pâtre sont deux autres espèces de passage 
qu'on rencontre dans les plaines rocailleuses et dans les' 

(l) SylviadÉes ou BEGS-FINS : Traquets. I.e Motteux, Saxicola 
œnanthe, Bechst. — Le Tarier, S. rubetra, id. — Le Pâtre, Saxi- 
colarubicola, id.- Le Rieur. S, cachinnans, Tem.— L'Oreillard, S. 
aurita, Tem. — Le Stapazin, S. Stapazina, Tem. — Le Leuco- 
mèle, S. Leucomela, id. 



1(58 CHAPITRE II. 

liruyères. — Le traquet rieur, l'oreillard et le stapazni 
luibitcnt plus spécialement le midi de l'Europe et se 
montrent assez fréquemment sur les côtes de la Médi- 
terranée. — Le leucomèle est un traquet des pays 
froids qui descend rarement dans le midi. 

Les fauvettes forment un genre des plus nombreux 
en espèces, qu'on a divisé en trois groupes, les rive- 
raines, les sylvies elles muscivores; elles sont répar- 
ties dans presque tous les pays de l'ancien et du nouveau 
continent ; un grand nombre d'espèces des plus esti- 
mées nichent en France et animent nos campagnes par 
l'agrémentde leur chant. Presque toutes sont voyageuses 
et nous quittent aux approches de l'hiver. Ces petits 
passereaux ne se font guère remarquer en général par 
l'éclat de leur plumage, dont la couleur est terne e* 
uniforme, mais ils rachètent grandement la pauvreté de 
leur robe par leur douceur, par leur voix séduisante, 
leur familiarité et la grâce de leurs allures. Amies des 
bosquets, les fauvettes se plaisent dans nos jardins et 
viennent nicher souvent dans notre voisinage. 

Les fauvettes riveraines (1) fréquentent les bords 
des ruisseaux, se cachent dans les oseraies et chassent 
aux insectes aquatiques. — La rousseroUe et la rubi- 
gineuse, qui fréquentent le midi de la France et de 

(1) Fauvettes riveraines ; La RousseroUe, Sylvia turcloîdes, Meyer. 
— La Rubigineuse, S. galactodes, Tem. — La fauvette tachetée, 
S. nxvia (Locustella). — La Luciiiuïde, S lucinoïdes, Savi (S. flu- 
vialis, Meyer). — L'Aquatique, S. aquatica, Lath. — La faiiveUe 
à moustaches, S. melanopogon^ Tem. La Locustelle, S. locus- 
tella, I^ath. — La Phraginite, S phragmites, Bechst. — La Verde- 
roUe, S. palustris, id. — Le ikc [in trapu S. eerthiola, Tem. — Le 
Bec-fin des roseaux ou l'effarvatte, S. anmdinacea, Lath. (Mota- 
cilla arundinacea, Gm.). — La Fauvette de Getti, S. Cetti, de la 
Marmora. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 169 

l'Espagne, sont dans ce cas ; la fauvette tachetée a les 
mêmes habitudes; elle est plus commune en Autriche 
et en Hongrie. La lucinoïde, l'aquatique et celle à 
moustaches habitent l'Italie et se plaisent dans les terres 
humides, parmi les grands saules qui ombragent les 
bords des eaux. — La locustelle, la phragmite, le 
bec-fin des roseaux ou l'effarvatte de Buffon, se ren- 
contrent dans toute l'Europe tempérée ; enfin, la fau- 
vette Getti, qu'on appelle aussi rossignol de rivière, a 
été découverte en Sardaigne. 

Les sijlvies (1). Ce groupe est celui des meilleurs 
chanteurs, des vrais virtuoses ; à leur tète se présente 
d'abord le grand rossignol ou rossignol-progné, dont 
l'époque des migrations, comme chez la plupart des 
oiseaux de passage, varie nécessairement suivant la 
température des diverses contrées qu'il habite. En 
Angleterre, c'est au mois d'avril que les rossignols se 
mettent en voyage; dans la basse Italie, au contraire, 
leur départ ne s'opère qu'en novembre, tandis qu'en 
France et en Allemagne ils disparaissent au mois de 
septembre. — L'instinct des migrations persiste chez 
ces oiseaux dans la captivité, et on les voit s'agiter et 



{[) Les sylvains ou sylvies: Rossi^'nol, Sylvia hiscinia. Lath. — 
Sylvie ptiilomele, S. ■philomela, Bechst — S. soyeuse, S. Sericea, 

Natt. — S. orpliée, S. or'phea. Tem. Fauvette à tète noire, S. 

atricapilla, Lath. — La mélanocephale. S. melanocephala, id. — 
Kouge gorge. S. nibecida, id. — Passerinette. S. passerina, id. — 
La sarde, S. sarcla, Tem. — Bec-fin pittccliou, S. provincialis, 
Gm. — galactote, S. galactodes, Tem. — Babiilarde. S. cwruca, 
Latti. — Bec-lin raye, S. misoria, Beclist. — Gorge bleue, S. sue- 
cica, Lath.- Rouge-queue, S. tithys. Scop. — Grisette, S cinerea, 
Lath. — Fauvette à lunettes, S. conspicillata^ id. — Bec-fin subal- 
pin, S. leupogon, Weyers. — Bec-fin Ruiipel, S. ruppelii, Tem. — 
Fauvette des jardins, S. hortensis, Bechst, 



^70 CHAPITRE, II. 

se tourmenter dans leur cage lorsqu'arrive l'époque où 
les autres abandonnent nos climats. — Suivant Tous— 
sencl, les rossignols qui émigrcnl de France, après les 
nichées, pour se rendre en Egypte ou en Syrie, cherchent 
à traverser la mer sur le plus court espace et se dirigent 
vers l'est en passant parle Tyrol, l'Autriche méridionale, 
la Dalmatie, l'Epire et les îles de l'Archipel. Le fait est 
que ces chantres d'harmonie quittent nos bois dès le 
commencement de l'été, et si tous ne suivent pas l'iti- 
néraire indiqué, beaucoup atteindront le même but en 
longeant l'Italie et la Sicile pour aller se reposer à 
Malte et passer de là en Afrique ou en Asie. On peut 
bien supposer du moins qu'ils prennent aussi ce chemin, 
puisqu'on n'en voit plus en hiveret qu'ils ne se montrent 
que bien rarement en Provence et dans les autres par- 
ties de l'Europe occidentale qui bordent la Méditer- 
ranée. Cette espèce remplace la philomèle dans tout 
l'Orient européen et probablement aussi dans l'Asie- 
Mineure. 

La Sylvie philomèle est un autre rossignol dont les 
ravissants accords se font entendre dans les pays du 
nord, principalement en Danemark et en Suède. Cette 
espèce émigré comme l'autre, mais ne se montre pas 
chez nous. « Aux approches de l'hiver, dit Hoëfer, les 
rossignols nous quittent tous et cette émigration est 
générale dans toute l'Europe, même en Italie et en 
Grèce. Où vont nos musiciens? Personne ne le sait au 
juste. On pense qu'ils vont se réfugier en Asie. Cette 
opinion laisse de la marge ; l'Asie est le plus grand de 
nos continents. On trouve, dit-on, des rossignols toute 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 171 

l'année en Perse et dans plusieurs contrées de la Chine. 
11 ne paraît pas y en avoir en Afrique. » 

La Sylvie soyeuse habite l'Espagne et sa présence a 
été signalée dans les environs de Gibraltar. — L'or- 
phée ne se rencontre que dans le Midi et n'est peut-être 
que le bul-bul des Orientaux. — La fauvette tête noire 
et la mélanocéphale fréquentent les mêmes contrées et 
vont chercher en hiver des régions encore plus tem- 
pérées. 

A ces chanteurs hors ligne, ajoutons le rouge-gorge 
aux douces mélodies : cette charmante sylvie est des 
plus lamilières; elle se décide rarement à passer la mer 
et se fixe volontiers dans les cantons abrités de la 
France et de plusieurs autres parties de l'Europe. On 
rencontre aussi notre rouge-gorge dans les grandes 
îles de la Méditcranée. C'est une des espèces dont j'ai 
signalé la présence aux îles Canaries. 

Une quinzaine d'autres espèces de becs-fms du genre 
Sylvie visitent aussi nos contrées : les principales sont, 
la passerinette, la sarde, le pittechou, la galactote et 
la babillarde, qui fréquentent le midi de l'Europe, le 
bec-fm rayé, le gorge-bleue et le rouge-queue ou fau- 
vette tithys, qui sont plus communes dans le nord, la 
fauvette grisette, celle à lunettes^ qui nous quittent à la 
fin de l'automne et reparaissent au printemps avec les 
autres. Le bec-fin se plaît dans l'île de Candie et ne 
paraît que rarement sur le continent ; la fauvette des 
jardins, une des plus gracieuses, est très- commune en 
Italie et s'y présente en tro ipes à l'époque des pas- 
sages et de son obésité (octobre), aussi l'estime-t-on 



172 CHAPITHE II. 

alors bien plus pour la succulence de sa chair que pour 
le mérite de son chant. 

Les becs-fins de la division des muscivores (1) ont 
les habitudes des fauvettes riveraines et des traquels ; 
les plus connus sont le grand pouillot ou fauvette des 
roseaux, le petit pouillot ou le chantre, que le froid 
chasse de nos contrées, le siffleur, le véloce ou petite 
fauvette rousse, le pouillot à gorge blanche et le cisli- 
cole, qui fréquentent aussi nos pays pendant la belle 
saison. 

Âccenteurs (2). A la suite de ces becs-fins, nous men- 
tionnerons trois autres oiseaux chanteurs qui se rap- 
prochent des sylvies : l'accenteur des Alpes, lemoucliet 
ou fauvette d'hiver et le montagnard. 

L'accenteur des Alpes, qui anime les solitudes de nos 
hautes montagnes par son chant joyeux, descend rare- 
ment dans les basses vallées et se maintient à des alti- 
tudes de 4000 pieds, par un froid de 12 à 13 degrés C. 

Le mouchet ou fauvette d'hiver, qu'on connaît aussi 
sous le nom vulgaire de traîne-huisson , est un des 
chantres de nos campagnes. Il vague sans cesse autour 
des haies et se laisse a{)procher en vous fixant de son 
regard le plus doux : « pauvre petit traîne-buisson, dit 
de la Blanchère, charmant chanteur, mélancolique voix 



(1) Fauvettes muscivores : Le grand pouillot ou fauvette des ro 
seaux, Sijlvia hippolais, Lath. Le petit pouillot, S. trochilus, id. 

Le sittleur, S. sibilatrix, Bechst. — Le veloce, S. rufa, Lath. — 
Le pouiilut il gorge blauche, S. 7iattererii, Tem. — (S. bonclli, \ieil). 

— Le cisticole, S. cisticola. Tem. 

(2) Accenteur : L'accenteur des Alpes, accentor alpinus, Bechst. 

— Le mouchet, A. modularis, Cuv. — L'accenteur montagnard. 
A. montanellus, Tem. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 173 

qui nous touche comme la plainte de la brise. — Hélas! 
les chasseurs novices lui font une guerre trop facile, car 
ils le trouvent partout sur leurs pas, dans ce beau pays 
de France où l'on devrait un peu plus respecter les pe- 
tits oiseaux du bon Dieu. » 

L'accenteur montagnard se rencontre jusque dans la 
partie orientale de l'ancien continent ; Brehin a tué des 
oiseaux de celte espèce sur les bords du fleuve Amour. 
Cet accenteur parcourt dans ses migrations la Grimée, 
la basse Italie et quelques contrées de l'Europe méridio- 
nale. 

Troglodytes et roitelets (I). Le troglodyte est un autre 
petit insectivore qui furète partout dans les bois. Oiseau 
des moins farouches, il se réfugie en hiver aux alentours 
des fermes et même se remise dedans. Étables, bûchers, 
greniers, il s'accommode de tous les gîtes, pourvu qu'il 
y trouve pitance. On n'en connaît qu'une seule espèce en 
Europe, qui est assez commune en France et vit princi- 
p.^.îement dans les haies, oii elle ne cesse de voltiger; 
ses voyages d'hiver la portent des régions les plus sep- 
tentrionales jusque dans les contrées du Midi. 

Les roitelets sont de petits oiseaux mignons, moins 
ramassés que les troglodytes, d'un plus joli plumage et 
aux allures encore plus vives ; toujours gais, frétillants, 
sautillant de branche en branche, sans cesse en quête de 
petits insectes, très-courageux, s'inquiétant peu de leur 
petitesse, et défendant vaillamment leur couvée des at- 

(1) Troglodytes et roitelets : Le troglodyte commun, troglodytes 
eiiropseus. Leach. (Sylvia troglodytes, Lath.) 

Le roitelet ordinaire ou huppé, Sylvia regulus^ Lath. — Le 
roitelet à bandeaux, sylvia ignicapilla, Brehm. 



174 CUAPITRK II. 

taques de l'oiseau de proie maraudeur. [Is abhorrent la 
chouelte et ne la craignent pas, la poursuivent même avec 
fureur en chercbant à l'aveugler. — L'Europe en pos- 
sède deux espèces : le roitelet ordinaire ou le huppé, à 
calotte jaune-orangé, qui vit dans les forêts d'arbres 
verls, du midi de la France, et le roitelet à bandeaux, à 
calotte rouge de feu. Le premier voyage dans différentes 
parties du continent, de l'extrême nord jusqu'au sud ; le 
second, le plus petit des oiseaux d'Europe, se laisse 
voir plus fréquemmenten Italie, en Allemagne, enFrance 
et daiiS les pays voisins. 

Les hochequeues (1). Ce sont les lavandières et les 
bergeronnettes, charmants oiseaux, inoffensifs, aux 
formes élégantes, délicates et sveltes, aux appels sym- 
pathiques et d'un timbre de voix des plus doux^ qui vivent 
au bord des eaux, dans les terres humides et fraîche- 
ment remuées. Ils marchent en courant, relèvent et 
abaissent la queue par un mouvement continuel. Ces 
jolis passereaux nichent dans les trous, près du sol, 
sous les mottes, dans les petits buissons et quelquefois 
dans de simples touffes d'herbes. Leur régime est le 
même que celui des fauvettes ; tous sont enclins ai:X mi- 
grations et se répandent l'hiver dans les chaudes ré- 
gions de l'Afrique et de l'Asie pour revenir passer l'été 
dans les pays du nord. 

La lavandière lugubre, ainsi nommée sans doute à 
cause de sa robe noire et de sa tète blanche, se voit plus 

(1) Hochequeues : La Lavandière lugubre, Motacilla luguhris, 
Fallas. — La grise, M. alha, S. 

La bergeronnette jaune, motacilla boarula, L. — La printiinière, 
M. flava, L. — La citrine, M. citreola, Pailas. 



REVUE DES OISEAUX d'eUUOPE. 175 

fréquemment dans le midi de la France. — La grise, 
au contraire, est plus commune dans le nord. 

Les bergeronnettes, qu'on appelle aussi' her g eretteSy 
sont encore plus familières que leurs cousines les lavan- 
dières, s'introduisent dans les jardins, courent le long 
des plates-bandes et se plaisent dans les prairies en 
compagnie avec les troupeaux. — La bergeronnette 
jaune et la printanière, toutes les deux d'un joli plumage, 
sont celles qu'on voit le plus souvent, surtout dans le 
Nord. — La citrine habite de préférence larégion orien- 
tale de la Russie européenne ; elle a étévueàHelgoland 
et s'est montrée quelquefois en Grimée. 

XVII 

Anthidés (1). Les pipis ou farlouses^ que Linné ran- 
geait parmi les alouettes et d'autres parmi les sylvies, 
ont été réunis dans la petite famille des anthidés. On en 
connaît plusieurs espèces, qui ne dédaignent pas les pe- 
tites graines, mais la plupart font grand cas des ver- 
misseaux, des pucerons, des fourmis ailées, et ont à peu 
près le régime des fauvettes. Vives et agiles à la course 
et d'allures gracieuses, les farlouses se décèlent sur le 
sol par un petit cri d'appel doux et flûte, accompagné 
d'un hochement de queue à la manière des bergeron- 
nettes. Quelques-unes chantent en volant comme les 
alouettes ; celles qui perchent sur les arbres et les buis- 

(l) Anthidés : Pipis ou farlouses. Le pipi des buissons, Anthus 
arboreus, Bechst. — Le pipi des prés, Apratensis, id. 

Le pipi spioncelle, A. aquaticus, id. — L'agrodrome ou pipi 
rousseline, A. rufescens, Tem. 

Le corydalle ou pipi richard, A. richardi, VieiL 

l. — 12. 



176 CHAPITRE II. 

sons sont friandes de fruits mous. Il en est dont le plu- 
mage est tacheté comme celui des grives, mais la plupart 
ont des teintes plus uniformes. — Ces oiseaux sont en 
général plutôt vagabonds que migrateurs, vivent isolés 
et erreii t dans les landes. Quelques espèces se rassemblent 
en automne et parcourent le pays en petits vols ; les 
unes se plaisent dans les terres fraîchement remuées, 
courent dans les guérels, posent sur les mottes, d'autres 
préfèrent la montagne, les coteaux pierreux, ou bien 
les lieux humides, et se tiennent cachées dans les 
herbes. 

La farlouse ou pipi des buissons, que poursuivent les 
chasseurs, se montre chez nous dès le mois de sep- 
tembre et s'engraisse bien vite à la maturité des figues, 
car c'est l'espèce qui les aime le plus. Toussenel a fait 
observer que le nom de bec-figue qu'on applique à cer- 
taines fauvettes doit être dévolu sans partage à notre 
farlouse. Les Romains la nommèrent ficeduldy et ce pipi, 
qui fréquente nos vignobles et nos vergers, pourrait 
tout aussi bien revendiquer le nom de mange-raisin que 
celui de mange-figue : « La voix du peuple a devancé 
ce vœu, dit notre gracieux légendaire, et pour quelques 
provinces de France, bec-figue et vignette sont syno- 
nymes. » Toussenel a raison, car le poëte Martial a fait 
dire à l'oiseau en question : 

Cum me ficus alat, cum pascar dulcibus uvis, 
Cur potius nomeii non dédit uva mihi ? 

Mais quoiqu'il en soit, alouettes ou farlouses, pipis des 
arbres ou des buissons, tous ces oiseaux sont appréciés 



REVUE DES OISEAUX D'EUROrE. 177 

des amateurs, qui n'ont rien à faire de nos nomencla- 
tures et ne jugent que d'après leur goût. 

La farlouse, qui a donné lieu à cette digression, ha- 
bite nos contrées de l'intérieur une grande partie de 
l'année et ne commence à se rapprocher des pays méri- 
dionaux que vers la fin du mois d'août^ sans doute pour 
se régaler dans la saison fructifère. Elle se tient cachée 
dans les vignes et les grands figuiers aux larges feuilles, 
quand le soleil chauffe la campagne. Parfois cette espèce 
hiverne chez nous, mais la plupart du temps elle passe 
en Espagne pour se rendre en Afrique. 

Le pipi des prés vit dans les pâturages, les landes et 
les endroits marécageux. — Le pipi spionceile habite 
les montagnes alpines, au bord des ruisseaux, et n'appa- 
raît dans nos contrées du midi que dans les hivers les 
plus froids. 

L'agrodrome ou pipi rousseline, qui perche comme 
notre farlouse et n'en diffère que par le bec un peu plus 
fort et l'ongle du pied un peu plus court, marche comme 
elle en balançant la queue. 11 en est de même du cory- 
dalle ou pipi richard, qui n'est pas irès-commun en 
Europe et qu'on croit originaire d'Asie. 

X.VJ1I 

Alaudées(I). La famille des alaudées européennes 
se compose d'oiseaux qui sont plutôt granivores qu'in- 
sectivores, mais les graines qu'ils préfèrent sont celles 

(1) ALÂ.UDÉES : L'alouette des champs, alauda arvensis. L. — 
La calandre, A. calandra, L. — La calendrelle, A. brachydactyla, 
Tem. — L'alouette cuchevis, A. cristata, L, -^ L'alouette hausse- 
col, A. alpestris, L. 



178 CHAPITRE II. 

qu'ils pouvcnl avaler sans avoir besoin de les dépouiller 
de leur glume. — Vives, agiles et coureuses, les alouettes 
marchent autant qu'elles volent et sont répandues sur 
tout le globe; chaque pays a les siennes: pays de plaines 
ou champs de labour, prairies ou bruyères^, coteaux boi- 
sés ou pierreux, terres vagues^ landes ou déserts, on 
les voit partout. Plusieurs restent dans le Midi tout le 
temps des couvées ; toutes nichent à terre, La Fontaine 
l'a dit avant nous : 

Les alouettes font leurs nids 
Dans les blés quand ils sont en herbe. 

C'est très-exact, car elles entrent en amour de bonne 
heure, afin que leurs couvées soient déjà assez avancées 
pour pouvoir prendre le vol avant la moisson. — Leur 
chant sympathique se fait entendre aussitôt qu'elles 
partent du sillon, et retentit en notes éclatantes lors- 
qu'elles planent au haut des airs. C'est l'hymne du ma- 
tin qu'elles répètent au déclin du jour comme un dernier 
adieu au soleil couchant. Ces filles d'harmonie sont sé- 
dentaires ou vagabondes selon les climats ; elles aiment 
à vivre en plein soleil et préfèrent les lieux découverts, 
aussi sont-elles trop souvent victimes des oiseaux de 
proie et des chasseurs. — Toujours grasses et dodues, 
les alouettes constituent un petit gibier des plus recher* 
chés, gibier délicieux, il faut bien l'avouer, qui, suivant 
l'expression d'un gastronome célèbre, « nous charme 
par son chant durant sa vie et nous délecte après sa 
mort. » — Le fusil, le miroir, le filet, tous les pièges 
sont employés contre elles, même la lanterne-réflecteur 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 179 

pour la chasse de nuit, lorsqu'éblouies par la lumière, 
elles se laissent tuer à coups de battoir. — On pourrait 
croire que la consommation qui se fait en Europe de 
ces pauvres petits oiseaux est exagérée, si elle n'était 
constatée par les relevés statistiques d'Allemagne et de 
France: aux mois de septembre et d'octobre, il entre 
sur le marché de Leipzig plus de 900,000 alouettes, et, 
d'après Husson, en 1853, il s'est vendu à Paris 
1,329,964 de ces mauviettes des restaurateurs. 

L'alouette des champs est l'espèce la plus commune 
chez nous ; c'est la cantatrice par excellence, la véritable 
alouette française, celle des Gaulois, VAlauda, qu'ils 
portaient pour emblème. On l'entend la première au 
retour du printemps ; elle commence à chanter dès l'au- 
rore et sa voix vibrante semble redoubler d'harmonie à 
la fin du jour. 

La calandre ou grande alouette hante les contrées de 
l'Europe méridionale ; ses voyages s'étendent jusqu'en 
Nubie et dans l'Inde. On entend son chant dans les nues, 
quand elle passe en Provence vers la fin d'octobre, mais 
les chasseurs savent la faire descendre sur la terre en 
imitant son cri d'appel. 

La calandrelle est une autre espèce du Midi, que les 
migrations portent dans d'autres parties du globe. '— 
L'alouette cochevis ou la huppée se plaît en France, dans 
les campagnes champenoises et fréquente les grands 
chemins, où elle a plus de chance de rencontrer des ali- 
ments à sa convenance. Celle espèce émigré en petites 
troupes vers la fin de l'automne. 

L'alouette hausse-col ou l'otocris alpestre, remar- 



180 CHAPITRE. 11. 

quable par la grande tache circulaire qu'elle porte sur 
la poitrine, se voit rarement dans le Midi; elle paraît 
originaire des Alpes Scandinaves et.se retrouve dans les 
montagnes de l'Asie centrale. — On peut en dire autant 
de l'alouette de Tartarie qui ne se montre guère en 
Europe que dans la Russie méridionale, et de l'alouette 
bifasciée, de Nubie, qu'on voit parfois en Italie et en 
Provence. 

XIX 

Passereaui granivores. Je réunis sous cette dénomi- 
nation tous les passereaux qui se nourrissent plus spé- 
cialement de graines que d'insectes, mais leur goût pour 
le grain n'est pas exclusif; la plupart d'entre eux aiment 
aussi les bourgeons, les feuilles tendres, les fruits mous, 
recherchent les chenilles et les larves, à l'époque des 
nichées, pour apporter la becquée à leurs petits. — Ce 
sont, presque en général, des oiseaux chanteurs, sinon 
mélodieux^ du moins agréables, parfois un peu étour- 
dissants, il est vrai, mais qu'on entend pourtant avec 
plaisir. Beaucoup sont migrateurs ; ceux des contrées 
les plus septentrionales viennent passer l'hiver chez 
nous; d'autres, qui redoutent la chaleur de nos étés, 
nous quittent pour des climats qui leur sont plus con- 
venables. Ceux-ci séjournent chez nous et y nichent, 
ceux-là n'y font que passer et reviennent après leur 
couvée. Quelques-uns sont sédentaires et ne quittent 
pas la contrée, mais vagabondent d'un canton à l'autre 
pour chercher de meilleurs abris ou des sites qui leur 
olïrent plus de ressources. 



REVUE DES OISEAUX d'UROPE. 181 

Tous ces oiseaux sont sociables ; on les a distribués 
en plusieurs familles. La plus importante est celle des 
fringiliens, que nous subdiviserons en trois groupes : 
bruants, fringilles et gros-becs. 

Les Bruants (1). Ce sont presque tous des oiseaux de 
passage; le bruant mélanocéphale ou embérize à capu- 
chon fréquente la Grèce, le sud-est de l'Europe et les 
îles adjacentes, oii il se montre en avril pour repartir 
en août. 

Le proyer est le plus grand des embérizoïdes ; ses 
migrations s'étendent jusqu'en Afrique, où il se rend 
vers le mois d'octobre, après avoir traversé la Provence 
et l'Espagne. 11 est sédentaire aux îles Canaries et 
figure dans la faune de cet archipel comme un des pas- 
sereaux les plus abondants, surtout à TénérifiPe, où on 
en voit des vols de plus d'un millier aux alentours des 
sources d'eau et dans les terres à céréales. 

Le bruant des roseaux fréquente les endroits maré- 
cageux et ombragés ; c'est un oiseau gai et agile, qu'on 
voit partout et qui se plaît au milieu des halliers. Il fuit 
l'hiver, qu'il va passer dans les pays méridionaux, prin- 
cipalement en Espagne. 

L'ortolan, si estimé des gourmets, craint le froid 
comme les autres ; des vols de cette espèce recherchée 

(1) Bruants : Le melanocéphale, Emôema, me/anocep/ta/a Tem. 
— Le proyer, E. miliaria, L. — Le bruant des roseaux, E. schœ- 
nida^ L. L'ortolan, E. hortulana, L. — Le bruant jaune, E citri- 
nella, L. — Le bruant de Lorraine, E. cia, L. — Le zizi ou bruant 
des haies, E. cirlus. L. Le mitylène, E. lesbia, Gm. (L. provin- 
cialis). - R. Gray mentionne IG espèces d'enibfrizoïdes , dont 
plusieurs appartiennent aux contrées boréales, d'autres à l'Europe 
centrale et méridionale : mais, faute de descriptions, nous ne par- 
lons que de celles que nous connaissons. 



i82 cn.APiTTUK II. 

traversent la Provence dès le mois d'août et semblent 
se diriger vers les Pyrénées, mais sans doute pour aller 
plus loin. Voici du reste l'itinéraire qu'un chasseur 
naturaliste des plus compétents, a tracé de cet oiseau : 

« SCS quartiers d'hiver sont au delà des Pyrénées 

« et des Alpes, en Italie et en Espagne. Ses demeures 
« d'été sont en France, depuis les rives de l'Adour 
ce jusqu'à celles de la Durance, dans la direction de 
« l'est, et depuis les plages de la Méditerranée jus- 
ce qu'aux montagnes des Cévennes, dans la direction 
« du nord au sud. L'espèce ne s'élève guère au delà de 
« nos anciennes provinces du midi; le Tarn et la Garonne 
(( semblent lui servir de limites dans le pays ouvert. 
ce L'ortolan arrive sur les bords du Tarn vers le 1 ou 
(c 12 avril_, et recherche de préférence les plaines 
« sèches, plantées de vignes. On dit que la plupart de 
« ces voyageurs reviennent se fixer aux lieux où ils ont 
« reçu le jour (1). » — Cette espèce est très-abon- 
dante en Grèce, oii l'on prend les ortolans au filet pour 
les garder quelques semaines, afin de les engraisser. 

Le bruant jaune ou citrinelle, qui habite les régions 
tempérées de l'Europe et de l'Asie, vit souvent en so- 
ciété avec les ortolans. Il traverse la Provence en 
octobre et va passer l'hiver dans des pays plus chauds. 

Le bruant de Lorraine ou des prés, qu'on nomme 
aussi bruant fou dans certaines provinces, se tient l'été 
dans les pays montagneux. — Le zizi ou bruant des 
haies est commun à tout le midi de la France, de même 
qu'à l'Espagne. Ces deux espèces partent en bandes 

(1) Tûussenel, Le monde des oiseaux, 2"= partie, p. 159. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. i83 

nombreuses après les nichées. — Enfin le mitylène de 
Provence est un oiseau du midi de l'Europe qu'on ren- 
contre le plus souvent dans les pays qui bordent la Mé- 
diterranée occidentale. 

11 est bien encore quelques autres bruants qui vivent 
dans les régions les plus septentrionales du continent 
européen. Brehm cite, parmi les éperonnéSj le plectro- 
phane lapon, qui a été vu quelquefois en Belgique et 
en Allemagne, mais qui paraît préférer la Laponie et 
les bords de la mer Glaciale. Quant au plectrophane 
des neiges, qui habite les mêmes contrées et qu'on 
trouve aussi au Spitzberg et à la Nouvelle-Zemble, cette 
espèce descend rarement dans des latitudes plus basses. 

Les FRiNGiLLEs (1). Cc groupc de granivores est le 
plus nombreux en espèces ; la plupart des oiseaux qui 
le composent font entendre un agréable ramage, plu- 
sieurs même passent pour d'habiles ciianteurs ; nous 
les diviserons en trois groupes : les moineaux, les pinsons 
et les serins. 

Les moineaux forment un type à part, que quelques 
ornithologistes ont séparé des vrais fringilles en le 
rangeant dans la petite famille des passerides. 

Le moineau domestique, qui piaille et ne chante pas, 
est très-sédentaire et préfère mourir de froid que de 



(1) Moineaux : Moineau domestique, Fringilla domestica, L. — 
M. d'Espagne, F. hispaniolmsis, Tem. (Passer salicicola, Roux).— 
M. d'Italie, F. cisalpina. Tem. — Soulcie, F. petronia, Gm. 

Pinsons : Pinson ordinaire, Fringilla cxlebs, L. — Pinson des 
montagnes, F. montifringilla, L -- • Niverolle. F. nivalis, L. 

Serins : Chardonneret, Fringilla carduelis, L. — Tarin, F. spinus, 
L. — Sizerin boréal, Linaria boréalis, Br. (F. linaria) grande li- 
notte, F. cannahina, L. — Cini ou serin méridional, F. meridio- 
nalis. 



184 cnAPiTRr: ii. 

s'expatrier. De même que les différentes espèces de 
fringiiles que possède l'Europe, le moineau domestique 
est éminemment granivore, et omnivore au besoin, 
suivant les milieux où il se trouve placé. 11 détruit aussi 
beaucoup d'insectes et de chenilles pour lui et les siens. 
— On le rencontre dans toute l'Europe, même dans la 
région la plus au nord, car il paraît s'accommoder de 
tous les climats et a été introduit dans les deux Améri- 
ques et en Australie, où il s'est promptement propagé. 
Oiseau familier et des plus sociables, il s'écarte peu de 
la demeure de l'homme, où parfois il vient s'établir 
en bandes nombreuses. — Notre pierrot, devenu privé, 
est un goinfre qui mange tout ce qu'on lui offre, pain 
trempé, brioches et autres friandises. 

Le moineau d'Espagne, aux flancs noirs et à la gorge 
d'un brun foncé, diffère essentiellement du moineau 
domestique. La péninsule Ibérique, quelques îles de la 
Méditerranée, tout le nord de l'Afrique et les Canaries 
sont les différentes stations dont il a fait choix. 

Le moineau d'Italie ou le cisalpin se trouve aussi 
dans ^nos contrées méridionales, où on le confond sou- 
vent avec le friquet des montagnes, autre moineau 
qui appartient plus spécialement à la partie orientale 
de notre continent et qui remonte au nord jusqu'en 
Laponie. 

Quant à la soulcie, qu'on connaît en Provence sous 
le nom de passe, cette espèce habite de préférence le 
midi de la France et l'Espagne, mais elle émigré en 
Afrique à la fin de l'automne, et je l'ai retrouvée aux 
Canaries tout à fait sédentaire. 



REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 185 

Les pinsons. Le pinson ordinaire habite l'été les pays 
du nord et n'est que de passage dans nos contrées du 
midi, oij on le rencontre en septembre et en octobre, 
lorsqu'il traverse le pays dans ses migrations annuelles. 
Toutefois, j'en ai vu quelques-uns à Nice pendantl'hiver. 
— C'est un des chantres les plus estimés en Allemagne; 
mais en Provence, les vieux mâles, qu'on tient en cage, 
sont les seuls qui ramagent et le pinson sauvage ne fait 
entendre que son cri d'appel qui certes n'est pas mélo- 
dieux. — Plusieurs ornithologistes ont prétendu que 
cette espèce n'émigrait pas, mais je l'ai vue passer en 
Provence, aux mois de septembre et d'octobre, se diri- 
geant vers le sud-est, du côté des Pyrénées. 

Le pinson des montagnes pousse ses migrations des 
bords de la Baltique jusqu'en Asie ; son passage dans 
l'Europe centrale, comme dans le midi de la France et 
en Espagne, a lieu vers la fin de l'été et en automne 
mais quoiqu'on assure qu'il se montre en Provence, je 
ne l'ai vu que bien rarement dans celte contrée, durant 
les huit ou dix années que je m'y suis livré à la chasse. 

Le niverolle habite toute la région montagneuse de 
l'Europe, la Norvège, la Finlande, les Alpes, le Tyrol 
et les Pyrénées. 

Enfin le venturon vit dans les contrées tempérées e 
se rencontre souvent en société avec les chardonnerets 
et les linottes. Ce charmant gazouilleur est d'humeur 
douce et sociable ; par ses mœurs comme par son port 
il se rapproche beaucoup des serins, dont il a toutes 
les allures. Son passage en Provence s'opère en octobre. 
— ' « C'est un cousin de la linotte et un habitant exclusif 



180 CHAPITRE II. 

du midi de la France. Doux, timide, peu farouche 
pourtant, il fréquente l'hiver les plaines en friche ; en 
été il fuit sur les hautes montagnes. Très-recherché à 
cause de son chant, on est parvenu à le faire reproduire 
avec le canari. » (De la Blanclière.) 

Les serins. Le chardonneret, au joli plumage, est 
un des plus gentils de nos passereaux. Il s'assimile aux 
pinsons par son bec pointu et effilé, mais ses habitudes 
et ses mœurs, sa docilité et sa douceur, la gaieté de son 
chant, son petit air cajoleur et sa vivacité, le rapprochent 
des serins^ avec lesquels on le voit le plus souvent. — 
Les chardonnerets qu'on élève en volière s'allient avec 
le canari et produisent un hybride qui passe pour un 
excellent chanteur. — Le chardonneret est très-répandu 
en Europe depuis le nord jusqu'au midi ; il va hiverner 
en Afrique et vit sédentaire aux Canaries. — Cet oiseau 
voyage ordinairement en compagnie avec les linottes 
et les tarins ; j'en ai rencontré souvent le matin faisant 
entendre en volant ce petit cri joyeux que tous les 
chasseurs connaissent. 

Le tarin ou serin vert est un charmant petit oiseau, 
non moins vif et allègre que le chardonneret ; il niche 
dans le Nord et n'apparait dans nos contrées méridionales 
que vers le commencement de novembre. 

Le sizerin boréal ou petite linotte des montagnes habite 
les régions septentrionales et ne quitte que rarement les 
forêts de bouleaux pour descendre vers des climats plus 
tempérés. 

Le cini ou serin méridional parcourt en automne les 
champs de la Provence et parait redouter nos hivers. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 187 

La grande linotte vague en été un peu partout et se 
nourrit, comme les autres serins, de graines de chardon, 
de crucifères, de millet et d'autres semences menues. 
Cette espèce est commune aux différentes parties de 
l'ancien continent ; on la connaît dans toutes nos pro- 
vinces. Je l'ai souvent rencontrée en mer, traversant la 
Méditerranée au détroit de Gibraltar, et une fois sur 
l'Océan, entre la côte occidentale du Maroc et l'île de 
Madère. 

Je ne parle pas ici du canari, dont il a été question 
déjà dans le chapitre antérieur. — Ce serin est un 
oiseau exotique qu'on ne possède en Europe qu'en cage 
ou en volière, et qui probablement ne se reproduirait pas 
chez nous à l'état sauvage ; il est acclimaté, mais non 
naturalisé. 

Gros-becs (1). Plaçons à leur tête le gros-bec vulgaire, 
qu'on appelle aussi pinson royal je ne sais pourquoi ; le 
nom de casse-noisetle lui conviendrait mieux. Grand 
mangeur de cerises, il en sait aussi casser les noyaux ; 
les amandes les plus dures ne résistent pas à son bec. 
C'est du reste un oiseau assez stupide, connu dans tout 
le midi de la France, ainsi qu'en Espagne, oii il est de 
passage en octobre. — Quand un vol de gros-becs s'abat 
sur un arbre, il suffit d'en tuer un pour que tous les 
autres viennent s'y poser de nouveau et s'y faire décimer 



(!) Gros- BECS : Pinson royal (gros-bec vulgaire) Loxia cocco- 
thraustes, L. ~ Verdier, L. chloris, L. 

Bouvreuil commnn, Pyrrhulavulgaris, Briss. (Loxia-pyrrhula, 
Gm.) — Bouvreuil cramoisi, Pyrrhula erythrina, Tem. — Bec- 
croisé des pins, Loxia curvirostra, L. — Bec-croisé des sapins, 
Loxia pityopsittacus, Bechst. — Dur-bec, Loxia enudeator. 



188 CHAPITRE II 

tour à tour. Cette espèce paraît appartenir à la zone 
tempérée de notre continent et ne se montre dans le 
centre de l'Europe que pendant l'été ; M. de la Blan- 
chère l'appelle un bouvreuil à la seconde puissance, à 
cause des dégâts que ce gros-bec occasionne dans les 
champs. 

Le verdicr est encore un oiseau de nos pays tempérés, 
qu'on retrouve en Asie, On le croit sédentaire dans le 
midi de la France, mais il est plus probable qu'il émigré, 
car on le voit rarement pendant l'hiver. Les bourgeons, 
les petites baies, les fruits du sorbier et les graines 
oléagineuses sont les aliments qui paraissent le mieux 
lui convenir. 

Le bouvreuil commun et le cramoisi sont des oiseaux 
du nord, de passage seulement dans quelques provinces 
du midi ; on aime à les tenir en cage, le cramoisi surtout, 
pour entendre leur chant assez facile à perfectionner, et 
bien que leur intelligence soit un peu bornée, on parvient 
même à leur faire prononcer quelques mots. Ce sont au 
fond d'assez jolis oiseaux que Buffon a peut-être un peu 
trop loués et dont d'autres ont trop médit. 

Les becs-cro.sés, aux mandibules bicornes, n'habitent 
pendant l'été que les pays septentrionaux et descendent 
l'hiver dans les régions moins froides. On t n distingue 
deux espèces^ celle des sapins et le bec- croisé des pins, 
qu'on voit plus souvent dans le nord de la France et en 
Belgique, et qui s'aventure parfois jusque dans le midi. 
L'un et l'autre ont reçu le nom vulgaire de perroquets 
d'Allemagne ; la structure de leur bec leur sert pour 
détacher les graines des conifères. 



REVUE DES OISEVUX d'eUBOPE. 189 

Le dur-bec, originaire des régions lesplus septentriona- 
les de notre continent, et qui a été vu en Laponie et au 
Groenland, fait quelquefois des apparitions dans le 
nord de l'Europe. On cite des années de grand froid qui 
furentsignalées par l'arrivée de légions de durs-becs que 
les rigueurs de la température avaient chassés tout à coup 
de leurs stations habituelles et qui vinrent se réfugier 
sur les bords de la Baltique. Beaucoup se répandirent en 
Prusse et dans d'autres contrées de l'Allemagne. 



XX 



Sturnidées (1). Nous n'avons à citer, dans cette 
famille, que les étourneaux, oiseaux de passage qui 
s'arrêtent peu dans les stations plantureuses qui se 
présentent sur leur route. Leur vol est des plus rapides, 
ils voyagent en troupes innombrables et j'ai vu bien 
souvent en Espagne et en Afrique passer au-dessus de 
ma tète ces trombes emplumées dont parle Toussenel, 
immenses nuées qui obscurcissent la lumière du jour. — 
Mais ceci n'est applicable qu'à l'étourneau vulgaire, le 
sansonnet ; car l'espèce qu'on désigne sous le nom 
û'unicolore ne se montre jamais aussi nombreuse et 
ne se rencontre que dans les grandes îles de la Méditer- 
ranée occidentale, en Espagne, en Italie et même dans 
l'Inde, à ce qu'on dit. 

L'étourneau vulgaire, bien connu des chasseurs, 
habite toute l'Europe, même les régions les plus 



Sturnidées : Etourneau vulgaire, Sturnus vulgaris. L. — 
Etourneau unicolore, S. unicolor, La Marm. 



190 CHAPITRE II. 

froides ; il niche dans les Pyrénées et les Alpes, mais 
se relire l'hiver dans les pays chauds. Cette espèce est 
mieux partagée que sa congénère sous le rapport du 
costume ; la tôte^ la gorge et le poitrail, qui sont d'un 
beau noir à reflets violacés, avec l'extrémité des plumes 
marquée d'un point blanc argenté, font à notre sansonnet 
une livrée des plus fringantes. 

Les migrations des étourneaux n'ont lieu que de jour; 
ils s'arrêtent ordinairement à la tombée de la nuit dans 
les terres marécageuses entourées d'arbres ou dans les 
fourrés de roseaux qui bordent les prairies. On en voit 
souvent de grandes bandes se mêler aux vanneaux, aux 
pluviers et aux grives. — Oiseaux essentiellement 
voyageurs, un besoin de déplacement semble les 
tourmenter, « ils vont pour n'être pas où ils sont, plutôt 
que pour être ailleurs », a dit Toussenel. Leur passage 
dans nos contrées du midi a lieu en novembre ou en 
décembre, et les grands vols, qui partent des Alpes ou 
des Pyrénées, vont toujours faire une dernière visite à 
leurs nids avant de se mettre en route. 

Quant à leur régime, il est très-varié ; ils recherchent 
les fruits et les insectes, et sont aussi très-friands de 
fourmis et de limaces. Lens évalue à plus de 1 80,000 
individus, les masses d'étourneaux qui fréquentent les 
bords des étangs de certaines provinces d'Allemagne, 
et à environ douze milliards, la quantité de mollusques 
terrestres qu'ils détruisent. Aussi les aime-t-on non-seu- 
lement pour leur gai babillage, leur familiarité et la fa- 
culté qu'ils possèdent d'imiter la voix des autres oiseaux, 
mais bien plus encore pour les services qu'ils rendent. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 191 

Lorsque^ dans leurs pérégrinations, les sansonnets 
s'abattent pêle-mêle dans les taillis, ils font un tapage 
étourdissant, jacassent beaucoup avant de s'endormir, 
et recommencent de plus belle dès le point du jour, 
avant de reprendre leur course. Cette observation est de 
Buffon ; en voici une autre de M. delà Blanchère. Les 
étourneaux viennent quelquefois dans les villes, perchent 
sur les grands arbres de nos promenades, et réunis en 
immenses vols, ils se livrent, vers le soir, à des évolutions 
des plus curieuses. « Prouesses, changements de front, 
« girandoles, que toute la troupe exécute comme un seul 
« oiseau, avec un ordre tel qu'on croirait qu'un com- 
« mandement les guide. A Paris même, une énorme 
<i troupe a longtemps établi domicile dans les environs 
« de la Chambre des députés, avant que l'ouverture des 
« nouvelles voies eût transformé ce quartier. » 

L'étourneau est grand amateur d'olives noires : à 
l'époque de la maturité de ces fruits, vers la fin de 
l'année, il traverse la péninsule hispanique pour aller se 
rassasier en Algérie et au^ Maroc, où il trouve encore, à 
l'arrière-snison, de quoi satisfaire son appétit. — Je 
me suislaisséraconterque, dans leurparcours d'Espagne, 
après s'être rempli l'estomac dans les vergers d'oliviers, 
ils emportent toujours une olive dans chaque patte, en 
prévision des jeûnes qu'ils peuvent avoir à supporter 
en chemin, mais sans réfléchir cependant qu'il faut né- 
cessairement les lâcher lorsqu'ils perchent pour se reposer 
le soir dans les cannaies de roseaux. Or ces canaveraJes, 
comme on appelle en Espagne ces grandes cannaies, sont 
une bonne fortune pour leurs propriétaires, qui font là une 

T.- 13 



192 CHAPITRE II. 

abondante récolte d'olives qu'ils n'ont que la peine de 
ramasser le lendemain. Qu'on se figure des vols de 
plusieurs milliers d'oiseaux qui viennent successivement, 
pendant tout le temps des passages, semer des millions 
d'olives et qui repartent sans chercher à les recueillir, 
étourneaux qu'ils sont ! — Je ne garantis pas le fait, 
malgré qu'il m'ait été confirmé par plusieurs personnes 
sérieuses et notamment par un vieux chasseur de Murcie, 
qui avait mangé souvent de ces olives d'étourneaux 
qu'on rencontre en si grande abondance dans les 
campagnes. Je relate et rien de plus ; que ceux qui 
doutent y aillent voir. 

SiTTÉES (I). Cette famille ne compte qu'une espèce 
en Europe, la sittelle torchepot, petit oiseau sédentaire 
qui fait la chasse aux insectes à la manière des mésanges 
et des pics. On le rencontre assez souvent dans nos bois 
du centre et du nord ; je ne le cite que pour ne pas 
l'oublier et terminer la série des passereaux conirostres. 



XXI 

Passereaux FissiROSTRES (2). Cette tribu ne se compose 
que d'une seule famille, celle deshirondinées, dont nous 
possédons plusieurs genres en Europe ; les martinets, 
les engoulevents et les hirondelles proprement dites, 

(1) SiTTÉES : La sittelle torchepot, StY^a eurojoœa, L. 

(2) PasskheauX FISSIROSTRES : Eirondinées . Le martinet à 
ventre blanc, Cypselus albinus, Teni. — Le martinet de muraille, 
C. murarius, id. — L'engoulevent d'Europe, Caprimulgus euro- 
pœus, L. — L'hirondelle domestique, Hirundo rustica, L. — L'hi- 
rondelle des fenêtres, H. urbica. id. — L'hirondelle de rivage, 
H. riparia, id. — L'hirondelle de rocher, H. rupestris, id. 



REVUE DES OISEAUX DEUROPE. 193 

tous oiseaux voyageurs par excellence et muscivores 
passionnés. 

Chacun connaît les hirondelles : les martinets, un peu 
plus forts de taille et dont les ailes sont plus effilées, les 
habitudes et les mœurs presque analogues, n'en diffèrent 
pas essentiellement. Ils peuvent voler longtemps sans 
se reposer, ils ne construisent pas de nids et habitent 
dans les fentes des rochers et les trous des vieux murs, 
qu'ils garnissent de matériaux dérobés où ils les trouvent, 
même dans les nids des autres oiseaux. — Leurs migra- 
tions devancent celles des hirondelles ; ils redoutent les 
chaleurs de nos étés et nous quittent dès le mois d'août. 
Les deux espèces européennes sont le martinet à ventre 
blanc et celui de muraille. 

L'engoulevent, qu'on voit dans nos contrées méridio- 
nales, a le corps bariolé de blanc sur un fond roux, et 
ne se montre qu'au crépuscule pour chasser aux pha- 
lènes et aux petits insectes de nuit. Ce fissirostre noc- 
turne nous arrive d'Afrique au printemps et repart 
avant l'automne. Il est connu dans nos campagnes sous 
le nom de crapaud volant. 

Parmi les quatre espèces d'hirondelles que nous 
possédons, l'hirondelle domestique et celle de fenêtres 
sont presque identiques ; tout ce que nous aurons à 
dire de l'une pourra se rapporter à Tautre, quant aux 
mœurs et aux habitudes. 

L'instinct de sociabilité est dominant chez les deux 
espèces ; leur apparition est la première annonce du 
printemps ; si elles aiment notre voisinage, nous ai- 
mons aussi à les revoir quand elles reviennent à leurs 



194 cnAPiTRK n. 

nids, et, en les retrouvant sur la terre étrangère, elles 

nous font songer à la patrie absente Nous voudrions 

avoir leurs ailes! 

Hirondelles, que l'espérance 
Suit jusqu'en ces lointains climats, 

Sans doute vous quittez la France, 
De nos malheurs ne me parlez-vous pas ? 

Lorsqu'elles s'en vont vers la fin de l'automne, elles 
expriment leur inquiétude par des gazouillements 
plaintifs, et l'on comprend à leurs cris d'appel, à leur 
vol tumultueux, qu'une grande affaire les préoccupe : 
c'est qu'elles vont abandonner leurs nids pour entre- 
prendre ce voyage de long cours qui doit les trans- 
porter dans un autre hémisphère. — Qui n'a pas fre- 
donné dans sa jeunesse cette jolie chanson de Florian ? 

Lorsque les premières gelées 
Font tomber la feuille des bois. 
Les hirondelles rassemblées 
S'appellent toutes sur les toits; 
Partons, partons, se disent-elles. 



Tous les poètes ont chanté l'hirondelle ; tous les 
naturalistes ont parlé de la puissance de son vol, de ses 
lointains voyages ; mais oii va l'hirondelle quand elle 
nous quitte? Il serait difficile de répondre, car on la 
trouve partout. Voyageuse infatigable, cette citoyenne 
du monde se montre dans toutes les terres et sur toutes 
les mers du globe, sur l'Atlantique comme dans le 
grand Océan, du cap Nord au cap des Tempêtes^ de la 
Terre de feu au Groenland. « Elle a reçu pour patrie 



RlîVUE DES OISEAUX D'EUROPE. 195 

toute la terre hahiîahle, et nul autre oiseau ne mesure 
plus de latitudes dans sa double excursion annuelle. 
Elle ignore le froid des frimas comme celui des cœurs ; 
sa vie n'est qu'une longue fête, et son chant qu'un 
hymne au printemps, à la liberté. » (ïoussenel.) 

Cette fille de l'air fait tout en volant; elle chasse, 
mange, gazouille, se baigne en rasant la surface de 
l'eau ; elle se défend^ elle attaque, elle travaille, ra- 
masse du mortier et bâtit son nid. J. Franklin dans sa 
description de l'hirondelle a rivalisé de grâce et de 
sentiment avec l'éminent ornithologiste que j'ai cité 
tantôt : « Gomme les poètes, les navigateurs, les phi- 
« losophes , dit-il , l'hirondelle poursuit toujours 
« quelque chose ; mais plus heureuse qu'eux, elle 

« atteint ce qu'elle poursuit La poétique beauté 

« de l'hirondelle, qui traverse le ciel avec la vitesse du 
« désir et de la pensée, l'association de cet oiseau 
« avec le printemps^ cette jeunesse de l'année, avec 
« l'amour, cette jeunesse des cœurs, les souffrances de 
« sa couvée^ lorsque le père ou la mère se trouve 
« détruit, tout doit exciter notre sympathie, notre 
« humanité : tout demande grâce pour cette innocente 
« et douce créature. Je me fais donc son avocat auprès 
« des jeunes chasseurs ; je les supplie d'épargner celle 
« qui ne demande à l'homme qu'un coin de nos de- 
« meures pour y poser son nid, qu'un peu de boue 
« pour le construire, qu'un peu de soleil et de ciel bleu 
« pour être heureuse. Pour l'amour de Dieu^, ne tuez 
« point les hirondelles ! 

« Il y a deux hommes dont l'hirondelle n'a rien à 



196 CHAPiTiu-: II. 

« craindre, deux hommes auprès desquels il est inutile 
« de plaider la cause de cet oiseau : c'est le prisonnier 
« et l'exilé. Au jjrisonnier l'hirondelle dit : Liherté ! 
« à l'exilé elle dit : Patrie ! » 

Spallanzani observa dix-huit ans le même couple 
d'hirondelles revenir au même nid. Celte constance 
dans l'affection de ces oiseaux pour le berceau de leurs 
amours est heureusement favorisée par la rapidité de 
leur vol, qui les préserve des mauvaises chances dans 
leurs migrations lointaines. — Les hirondelles re- 
partent à la fin des beaux jours, mais quelques retarda- 
taires, qui prolongent trop leur station dans nos 
climats, craignant de s'exposer en route aux intem- 
péries et aux bourrasques, prennent le parti d'hiverner 
dans des cavités où elles s'abritent, et restent là ense- 
velies dans leur léthargie, pour ne reprendre le mouve- 
ment et la vie aérienne qu'au retour de la belle saison. 

Ces oiseaux passent d'Europe en Afrique et en Asie 
à l'époque des migrations ; ils suivent les vaisseaux sur 
l'Océan, se reposent sur les vergues et peuvent traverser 
ainsi de très-grandes étendues de mer. — L'hirondelle 
de rivage est moins familière et diff'ère par ses mœurs 
de ses congénères ; elle se creuse des terriers oii elle 
élève sa petite famille. — L'hirondelle de rocher est 
encore plus farouche ; elle habite les solitudes des 
montagnes et établit son nid dans les anfractuosités les 
plus inaccessibles. On la rencontre dans les Alpes et les 
Pyrénées, et elle n'apparaît qu'accidentellem.ent dans le 
centre de la France. C'est celle qui repart la dernière 
quand vient l'hiver. 



REVUE DES OISE\UX d'eUROPE. 197 

XXII 

Tribu des ténuirostres (1). La huppe^, à la robe d'un 
roux-nankin et de la taille de la draine, est un oiseau 
qui s'effraye au moindre bruit et déploie aussitôt la 
belle aigrette de plumes qui couronne sa tête. Elle aime 
à se tenir à terre où elle court avec beaucoup de légèreté 
et de grâce ; cherchant les petits insectes, surtout les 
sauterelles et les grillons. Son vol est lent quand elle 
n'est pas en voyage, car ses migrations annuelles la 
portent vers l'Afrique, d'où elle revient pour nicher au 
printemps et repartir ensuite avant l'hiver. Son cri 
d'appel est une espèce de roucoulement qu'elle répète 
à [ilusieurs reprises à l'époque où elle s'accouple. Cet 
oiseau, naturellement timide, devient pourtant très- 
familier ; on l'a vu s'habituer promptement à la vie 
domestique et purger les greniers des insectes qui les 
infestent. 

Le grimpereau commun, de la taille du roitelet, ap- 
partient à notre faune française et explore les troncs 
d'arbre à la manière des pics et des sittelles. La structure 
de son bec l'a fait placer dans la tribu des ténuirostres, 
mais il figurerait tout aussi bien parmi les grimpeurs, car 
il s'appuie sur les liges roides de la queue pour monter 
dans la position verticale et fureter partout. On le 
rencontre d'habitude dans les forêts, mais il ne se laisse 

(1) Tribu dks Ténuirostres ; La huppe d'Europe, Upupa epops L. 
Le grimpereau commun, Certhia familiaris, L. 
Le grimpereau des murailles, Tichodroma phwnicoptera, Tem 
(Certhia muraria, Gm.) 



igg CHAPITRE II. 

pas beaucoup approcher, et son nom de familiaris ne 

lui va guère. 

Le tichodrome ou grimpereau des murailles, aux 
ailes roses et noires, habite le Midi ; on le rencontre 
assez fréquemment dans le Languedoc ; il est plus rare 
dans les autres parties de la France et ne se montre que 
dans quelques vallées du Jura, des Alpes et des Pyrénées, 
où les chevriers lui donnent le joli nom de jmpillon de 
roche, à cause de l'allure de son vol, quand, chassant 
aux petits moucherons, il papillonne dans l'air. 

XXiii 

Tribu des syndactyles (1). Deux espèces seulement de 
la famille des méropidées habitent l'Europe: l'une ne se 
voit que dans les contrées méridionales, et le beau 
climat de la Provence jouit presque exclusivement de 
l'avantage de la posséder. Je veux parler du guêpier, 
joli oiseau au brillant plumage, originaire d'Afrique, 
bon voilier comme l'hirondelle, et grand chasseur de 
guêpes, d'abeilles et de tous les insectes qu'il rencontre. 
(Eil rouge de feu, corps brun-marron, nuancé de vert 
à reflets métalliques, gorge et croupion jaune d'or, 
collier noir, poitrine et ventre bleu-verdàtre, ailes 
rousses, tel est le signalement de ce bel oiseau. Il vient 
nous visiter au printemps, mais s'écarte peu des côtes 
maritimes. — Les guêpiers voyagent toujours par grands 
vols dans leur traversée de la Méditerranée ; ils fré- 

(1) Syndagtyles : Le guêpier, niej'ops apiaster, L. —Alcyon ou 
martin-pècheur, Alcedo ispida, L. 



REVUE DES OISEVUX d'eUROPE. 199 

quentent les îles de rArchipel ; on les dit assez communs 
à Rhodes et à Candie ; j'en ai vu aussi quelquefois aux 
Canaries, mais leur présence dans ces îles n'était 
qu'accidentelle et ils n'y faisaient qu'un court séjour. 

L'alcyon est un oiseau sédentaire qu'on rencontre 
toujours seul, bien que la nature l'ait répandu dans tout 
l'ancien monde, oii il est connu depuis les temps mytho- 
logiques, mais son ancien nom s'est transformé, dans 
notre langue moderne, en celui de martin-pêcheur. Sa 
robe est d'un bleu d'azur à brillant reflet, sa gorge 
couleur de rouille, son bec rouge-brun. Ce petit passe- 
reau, à l'air triste et morose, souvent perché des heures 
entières au bord de l'eau, sur la pointe d'un rocher ou 
sur tout autre point saillant, ressemblerait assez à un 
héron s'il avait les jambes plus longue et le cou moins 
court ; il fréquente les rives des fleuves et des étangs, 
et gagne les plage^^ maritimes quand il ne trouve plus à 
se nourrir dans les eaux douces. Rien ne lui échappe du 
poste d'observation qu'il se choisit ; silencieux tant 
qu'il guette sa proie, il pousse un cri aigu dès qu'il 
l'aperçoit, part comme un trait et la saisit en rasant la 
surface de l'eau. C'est un des plus grands destructeurs 
de fretin. 




200 CHAPITRE II. 

GRIMPEURS 
XXIV 

L'ordre des oiseaux grimpeurs est peu nombreux en 
Europe et ne compte que six espèces de pics, un torcol 
et un coucou (1). 

Tous les pics ont les mêmes habitudes, ils frappent 
de leur bec dur les troncs d'arbres pour faire sortir les 
larves et les insectes cachés sous l'écorce ou qui ont 
pénétré dans le bois^ les saisissent avec la plus grande 
dextérité et en consomment des quantités considérables. 
On les voit tourner autour des grosses branches avec 
l'agilité des écureuils. Leur travail de charpentier, 
exécuté à grands coups de bec avec une ardeur continue, 
et qu'ils accompagnent, par intervalle, d'un petit cri 
sonore^ se fait entendre au milieu du silence de la forêt. 
— Les services qu'ils rendent, en purgeant les grands 
végétaux de toutes les petites bêtes qui les rongent, les 
ont fait placer au rang des espèces les plus utiles à 
l'agriculteur. C'est du moins l'opinion des forestiers, 
malgré tous les préjugés populaires qui accusent ces 
pauvres pics d'une foule de méfaits imaginaires. 

Ce sont en général des oiseaux peu sociabijs, qui se 
plaisent dans leur indépendance et n'aiment pas à être 

(1) Grimpeurs ; Pic vert à tète rouge, Picus viridis, L. — Grand 
çic noir, Picus martius, L, — Pic moyen, P, médius, L. — Petite 
épeiche, Picus minor, L. — Pic à tète grise, P. canus, Gra. — 
L'épeiche. P. major, L. 

Le torcol, Vunx torquilla, L. 

Le coucou, Cuculus canorus, L. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 201 

contrariés dans leurs travaux. Ils sont méfiants, ombra- 
geux, rusés, très-ardents et tout aussi malins que le 
chasseur, qui devrait laisser vivre en paix ces oiseaux 
bienfaisants, dont la chair du reste est immangeable. 

Le pic vert est celui dent on entend le cri le plus 
souvent, surtout lorsqu'il part effrayé. Sa tête est ornée 
d'une huppe de plumes rouges qu'il relève à volonté. — 
Le pic épeiche ou grand pic est remarquable par sa tête 
noire et vermeille, sa poitrine blanche et ses ailes 
bariolées. — Le pic moyen et la petite épeiche ne 
semblent qu'une variété des deux autres. Le premier 
fréquente les forêts de l'Europe centrale ; le second se 
rencontre plus fréquemment dans les contrées boisées 
de l'orient et du nord. — Le grand pic noir est assez 
commun en Suisse et en Allemagne^ il se plaît dans les 
hautes futaies ; sa taille se rapproche de celle de la 
corneille. — Le pic à tête grise ou pic cendré est rare 
en France ; le mâle se distingue de la femelle par 
quelques petites plumes rouges qui lui colorent le front. 

Tous ces oiseaux sont enclins aux voyages ; l'espèce 
à tête rouge, la plus répandue en France, se rencontre 
aussi en Afrique et aux Canaries. 

Le torcol a été classé parmi les grimpeurs, bien qu'il 
ne grimpe pas ; on aurait pu tout aussi bien le ranger 
parmi les passereaux, ordre très-élastique, dans lequel 
se trouvent déjà une foule d'oiseaux de caractères am- 
bigus. Quoi qu'il en soit, notre torcol d'Europe, qui 
est très-friand de fourmis, se cramponne aussi aux 
écorces des arbres pour faire la chasse aux petits 
insectes, ^mais il est, dans cet exercice, bien moins 



202 CHAPITRE II. 

adroit que les pics. — C'est un oiseau fascinateur, ma- 
lin comme un serpent, tantôt tapageant dans les bois où 
il se tient caché, et tantôt silencieux, selon ses caprices. 
Il est de passage en France et s'y arrête pendant la 
belle saison. On le rencontre alors un peu partout ; ses 
habitudes sont solitaires, et sa langue est extensible 
comme celle des pics. 

Quand par hasard on surprend un torcol dans les 
bois, l'oiseau vous fixe en exécutant avec la tète et le 
cou des mouvements de torsion des plus singuliers. On 
se croirait en présence d'une petite vipère, car la cou- 
leur du plumage du torcol est celle des reptiles. Je me 
souviens encore de l'impression qui m'est restée d'un 
torcol que je tuais (il y a de cela beaucoup plus d'un 
demi-siècle) . Je le tenais blessé dans la main, lors- 
qu'il poussa un sifflement qui me donna le frisson et se 
prit à me magnétiser de son œil d'aspic, en dardant sa 
langue et faisant le tourne-tête (1). — Je renvoie le lec- 
teur au livre de Toussenel (2),; s'il veut s'instruire à fond 
de l'histoire de l'oiseau-reptile et de l'effroi qu'il pro- 
duit sur le 'gamin dénicheur qui ne s'attend pas à le 
trouver au nid. 

Les coucous font partie aussi de la famille des pieées 
et volent à la sourdine comme les rapaces nocturnes. 
Ce sont des [oiseaux voyageurs (qui arrivent chez nous 
dès les premiers jours du printemps et s'en vont vers 
l'automne. L'espèce d'Europe, au chant monotone, est 
connue par ces cris d'appel qui donnent lieu dans les 

(1) C'est le nom que les Anglais donnent au torcol {Snake-bird.) 
; (2) Le monde des Oiseaux, 2« partie, p, 381-386. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 203 

campagnes à tant de plaisanteries. On doit à Levaillant 
d'avoir rectifié plusieurs faits relatifs au coucou et dé- 
truit un préjugé populaire qui faisait pondre cet oiseau 
par la bouche. — Quant au dépôt de l'œuf du coucou 
dans un nid de fauvette, pour se débarrasser des ennuis 
de l'incubation et le faire couver par une mère étran- 
gère, c'est chose bien avérée. La fauvette, en adoptant 
cet intrus, nourrit le jeune oiseau avec les mêmes soins 
qu'elle prodigue à sa propre famille. Buffon raconte, 
comme témoin oculaire, la mort d'un jeune coucou mis 
en cage et nourri par la fauvette qui l'avait couvé : le 
prisonnier, toujours affamé, se lançait avec tant d'ar- 
deur sur sa mère adoptive, en allongeant son cou entre 
les barreaux de la cage, qu'un jour il s'étrangla en 
cherchant à engloutir à la fois dans son gosier la petite 
tête de sa pourvoyeuse avec la becquée qu'elle lui ap- 
portait ; et pourtant, ces pauvres petites fauvettes per- 
sévèrent dans leur office de nourrices d'emprunt. 



PIGEONS 
XXV 



Les pigeons forment un ordre d'oiseaux qui établissent 
le passage naturel entre les passereaux et les gallina- 
cés ; ils en sont le trait-d'union. On les a divisés en 
divers sous-geares ; les colomhi-gallines, haut montés 
sur leurs torses, qui cherchent leur nourriture par terre 
et ne perchent pas, ou du moins rarement, et quelques 



204 CHAPITRE II. 

autres espèces étrangères, dont la tête est ornée de 
caroncules, sembleraient rapprocher les pigeons des 
gallinacés ; mais, d'autre part, les vrais pigeons, qui 
sont tous monogames, présentent beaucoup d'analogie 
avec les passereaux par leurs formes, leurs instincts 
sociables, leurs habitudes voyageuses et par la rapidité 
de leur vol. 

Nous possédons en Europe quatre espèces de pi- 
geons (1) y compris les tourterelles. 

Les pigeons ramiers, qui habitent les taillis dans le 
voisinage des champs cultivés, sont défiants et farouches ; 
ils se rassemblent en bandes nombreuses au commence- 
ment de l'automne, et se dirigent en masses serrées 
vers le sud-ouest, pour franchir les Pyrénées par les 
gorges occidentales. Ils volent ordinairement en rasant 
la terre par de fortes brises de nord-ouest. Leurs 
voyages s'effectuent de très-grand malin, afin d'éviter 
les rapaces. On dit que quelques-uns hivernent dans les 
foréls de nos provinces de l'est. Toutes les graines, 
céréales ou légumineuses, bourgeons tendres, fraises 
sauvages, composent leur nourriture. 

Les colombins ou petits ramiers, très-communs dans 
les bois de Gompiègne et de Rambouillet, sont aussi 
des oiseaux farouches qui vivent du même régime que 
les grands ramiers. Celte espèce, aux ailes bordées de 
noir, voyage également en grandes troupes à l'époque 
des migratiors. 

(1) PiGKONS : Le Ramier, Columba palumbes, L. — - Le colombin 
ou petit ramier, C. WJias, id. — Le biset ou pigeon de roche. C. 
livia^ L. — La tourterelle commune, C. turtur, L. — La blonde à 
collier, C. risoria, L. 



RRVDE DES OISEAUX d'eUROPE. 205 

Les pigeons bisets ou pigeons de roche, types de nos 
pigeons domestiques, fréquentent nos côtes de la Médi- 
terranée et nichent dans les rochers ; ils ont les mêmes 
habitudes que les autres. Des vols considérables de 
cette espèce traversent les Pyrénées orientales pour se 
rendre en Afrique et revenir au printemps. 

En général, les pigeons que nous avons soumis à la 
domesticité ne s'attachent au colombier que par les 
soins qu'on leur prodigue et la facilité qu'ils rencon- 
trent d'un abri commode et d'une nourriture assurée. 
Leur soumission à l'état privé n'est que relative : si les 
avantages qu'ils y trouvent viennent à leur manquer, ils 
abandonnent la place pour aller chercher fortune ail- 
leurs et ne reviennent plus. Ce sont des oiseaux fami- 
liers, acclimatés, qui sont devenus nos hôtes. 

Tous les pigeons sont bons voiliers, et ces voyageurs 
aériens peuvent parcourir en quelques heures des 
espaces considérables; aussi sont-ils employés souvent 
comme porteurs de messages. Leur emploipourla trans- 
mission des dépêches était déjà en usage chez les 
Romains. Décimus Brutus envoyait au camp des con- 
suls des lettres d'avis, dont les pigeons étaient por- 
teurs : « A quoi pouvaient servir à Antoine les retran- 
chements et la vigilance des soldats^ quand les courriers 
prenaient le chemin des airs? » disait Pline. 

Les services que les pigeons messagers ont rendus, 
pendant le siège de Paris, sont aujourd'hui connus de 
tout le monde ; mais on ne lira pas sans éprouver un 
sentiment d'admiration quelques lignes du récit de 
M. Tissandier, dans son curieux ouvrage, En ballon 



QQg CHATITRE lî. 

pendant le siège, sur rinslinct merveilleux qui guide les 
pigeons voyageurs ; 

(( Je monte dans la nacelle nu moment que le 

« canon gronde avec une violence extrême. J'embrasse 
« mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui com- 
« battent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de 
« la patrie en danger remplit mon âme. On attend là- 
<. bas ces ballots de dépêches qui me sont contîés ; le 
« moment est grave et solennel : — Lâchez tout ! — 

(c et me voihà flottant au milieu de l'air! » 

L'aéronaule venait d'arriver à Dreux avec le ballon 
Je Céleste, un paquet de dépêches et une cage de 
pigeons. Il avait été convenu, en partant de Paris, que 
dès qu'il prendrait terre en lieu sûr, il expédierait aus- 
sitôt deux pigeons pour annoncer son heureuse réus- 
site.... 

« Qu'ai-je à faire maintenant? écrit-il. — ■ A 

« lancer mes pigeons pour apprendre à mes amis que 
« je suis encore de ce monde, et pour annoncer que 
<f mes dépêches sont en sûreté. — Je cours à la sous- 
" préfecture où j'ai envoyé mes messagers ailés. On 
« leur a donné du blé et de l'eau ; ils agitent leurs ailes 
« dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre 
« sans remuer. Je lui attache à une plume de la queue 
« ma petite missive écrite sur papier fin. Je le lâche; 
« il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée. 
« Je renouvelle la même opération pour le second 
« pigeon, qui va se poser à côté de son compagnon. 

« Nous les observons attentivement Quelques 

« secondes se passent... Tout à coup les deux pigeons 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 207 

« battent de l'aile et bondissent d'un trait à 100 mètres 
« de haut. Là ils planent, s'orientent ; ils se tournent 
« vivement vers tous les points de l'horizon ; leur bec 
« oscille comme l'aiguille d'une boussole cherchant un 
« pôle mystérieux. Les voilà bientôt qui ont reconnu 
« leur route : ils filent comme des flèches en droite 
(( ligne dans la direction de Paris ! » 

En effet, le même jour, à huit heures dn soir, les 
deux pigeons étaient au gîte, annonçant l'heureuse 
descente du Céleste à Dreux ! 

Les tourterelles, qu'on range parmi les colombes, ont 
des mœurs et des habitudes analogues. — La tourte- 
relle commune, à manteau fauve, vient nicher dans nos 
bois. — La blonde à collier, qu'on élève en volière, 
paraît être, comme l'autre, originaire d'Afrique, mais 
ses migrations sont inconnues. 

Pigeons et tourterelles sont synonymes, quand on 
parle d'oiseaux privés, aux mœurs douces et cares- 
santeSj, qu'on cite comme modèles de tendresse : 

« Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre » 

La Fontaine. 

Si ces oiseaux n'ont pas la vivacité ni les sémillantes 
allures qui caractérisent beaucoup de passereaux, leur 
candeur, leur timidité, leur înnoceHce, nous les rendent 
sympathiques. Les chasseurs pourtant ne les épargnent 
pas plus que les rapaces, pour se procurer un gibier 
généralement estimé. — Ces pauvres oiseaux, sans 
moyens de défense, n'ont pour eux que la rapidité de 
la fuite, qui souvent ne les sauve pas. — On les voit 

I. - 14 



208 CHAPITRK II. 

toujours par couples, se caressant sans cesse dans les 
bois, comme en plein champ, ou bien se tenant cachés 
sous la feuillée, dans les endroits solitaires, où ils font 
entendre leurs roucoulements amoureux. Laissons vivre 
du moins ceux qui jouissent encore de toute leur liberté ; 
ceux des colombiers ont la chair plus tendre et devraient 
bien nous suffire. 



GALLINACÉS. 
XX Vï 

Les gallinacés, oiseaux généralement polygames, 
pulvérisateurs, qui aiment à gratter la terre et à se 
vautrer dans la poussière, se nourrissent de graines, de 
fruits, de feuilles tendres et ne sont pas moins avides 
d'insectes, de vers, de larves, quand ils en trouvent. — 
La plupart nichent par terre, sur l'herbe sèche et dans 
des nids improvisés où ils déposent beaucoup d'œufs, à 
l'incubation desquels les mâles ne prennent guère part. 
Les petits marchent seuls dès leur sortie de la coquille 
et suivent de suite la mère à la recherche d'aliments 
qu'elle leur déterre ou qu'ils se procurent eux-mêmes. 

Telles sont les habitudes de presque tous les gallinacés 
qu'on a rangés dans la famille des phasianidés (1), à la 

(1) Gallinacés: Thasianidés. Coq domestique, P/iasmm<s Gallus, 
L. (Gallus domesticus, Briss.) — Faon, Pavo cristatus, L. — Faisan, 
Phasianus coîchicus, L. — Dindon, Meleagris gallo-pavo, L. — 
Pintade, Numida meleagris, L. 



REVUE DES OISEAUX D 'EUROPE. 209 

tête de laquelle se présente d'abord le coq et la poule 
{gallus et gallina), qui ont donné le nom à l'ordre ; ensuite 
le paon, le faisan, le dindon et la pintade, tous oiseaux 
d'origine étrangère, dès longtemps acclimatés en Europe 
et dont les types sauvages furent introduits pour faire 
souche. 

Le coq et sa poule sont originaires de l'Inde et des 
îles Carolines les plus rapprochées de la côte asiatique ; 
leur corps charnu, leurs ailes courtes, leur queue ample 
et fournie, et la faiblesse de leurs muscles pectoraux, 
rendent leur vol lourd et difficile ; aussi, à l'état libre, 
ces gallinacés sont sédentaires et s'écartent peu des lieux 
oii ils ont pris naissance. Ils sont trop bien connus, 
depuis qu'on en a fait des oiseaux de basse-cour, pour 
qu'il soit nécessaire de nous y arrêter. 

On peut en dire autant, sous ce rapport, des autres 
phasianidés ; les paons ont été apportés en Europe des 
Indes orientales, au temps d'Alexandre le Grand. Le 
splendide plumage des mâles, la belle aigrette qui 
couronne leur front, les brillantes couleurs des plumes 
de la queue, dont les barbes d'un vert lustré d'or, et 
ocellées de taches miroitantes, s'inondent de pierreries 
quand ces oiseaux font la roue, ont fait de cette superbe 
espèce une des plus belles de la création. Les anciens 
en firent l'attribut de l'orgueil et de la puissance ; les 
paons étaient servis à table dans les repas les plus somp- 
tueux; mais leur chair sèche et un peu coriace n'a rien 
de bien ragoûtant, et ces oiseaux ne seront jamais re- 
cherchés que pour l'ornement de nos parcs. 

Le faisan commun, que nous possédons et qui s'est 



210 CHAPITRE II. 

répandu dans plusieurs parties de l'Europe, est originaire 
de la Colchide ; son introduction date d'une époque très- 
ancienne ; on la fait remonter à l'expédition des 
Argonautes. Toutefois cet oiseau remarquable par sa 
jolie robe et sa longue queue exige encore de nos jours 
de très-grands soins pour se propager dans les parcs 
et les forêts réservées. On ne le rencontre réellement à 
l'état sauvage que dans quelques contrées très-tempérées. 
C'est, le plus souvent, dans les terres boisées qu'il pré- 
fère se tenir. Naturellement craintif et défiant, ses 
habitudes sont solitaires, et il choisit toujours les 
buissons les plus touffus pour s'établir pendant ses 
couvées. 

Le dindon est certainement, comme l'a proclamé 
l'illustre auteur de la physiologie du goût;, un des plus 
beaux cadeaux que le Nouveau Monde ait faits à l'ancien. 
Cet excellent oiseau, originaire des États-Unis, a été 
introduit en France parles Jésuites, en 1570, puis de là 
dans toute l'Europe. Les premières dindes furent servies 
aux noces de Charles IX. Audubon, qui a souvent chassé 
le dindon sauvage, considère ce beau gallinacé comme 
une espèce régionale, propre aux vastes forêts de l'Illi- 
nois et de l'Ohio. 

Les pintades proviennent d'Afrique ; on les élève 
dans nos poulaillers ; ce sont des oiseaux acclimatés, 
mais beaucoup moins apprivoisés que nos poules. 

Les tétraonidées (1). Autre famille de gallinacés 

(1) TÉTRAONIDÉES : Tétras auerhan ou coq de jbruyère, Tetrao 
urogallus, L. — Tétras birkhan, Tetrao tetrix, L. — tétras rouge, 
T. scoticiis, Lath. — Gelinotte, T. bonasia, L. - Lagopède ou 
perdrix blanche, T. lagopus, L. — Lagopède des saules, T. saliceti, 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 2H 

qui comprend, parmi les genres européens;, les tétras, 
les gelinottes, les lagopèdes, les gangas, les perdrix, 
les cailles et les turnix. 

Le tétras auerhan ou grand coq de bruyère est un 
oiseau de la taille de notre coq domestique, mais plus 
bas de jambes et sans éperons; ses pieds sont couverts 
de petites plumes jusqu'à la naissance des doigts ; sa 
queue, qu'il peut étaler en roue, son plumage brun- 
noirâtre, parsemé de taches blanches, les brillants reflets 
bronzés de sa poitrine et ses yeux de feu, arqués de 
sourcils rouges, tout révèle en lui une nature des plus 
énergiques et suffirait pour en faire un oiseau des plus 
remarquables, s'il n'était apprécié depuis longtemps 
comme un des meilleurs gibiers. Malheureusement les 
chasseurs et les braconniers sont toujours à ses trousses 
et la race de ces beaux tétras di.ninue chaque année. 
Déjà les coqs de bruyère ne se montrent plus que dans 
quelques cantons des Vosges, du Jura et des Pyrénées ; 
avant qu'on ait fini de les détruire, citons un passage 
d'un auteur qui a donné la description de la chasse du 
grand tétras, 

« .... On trouve encore l'occasion de tirer le coq de 
« bruyère dans les traques du mois de novembre; il 
« se montre alors plus à découvert que lorsqu'on le 
« guette au chien d'arrêt. Quelles que soient la qualité 

Tem. — Gelinotte des Pyrénées ou ganga-cata, Pterodes setarius, 
Tem. {Tetrao alchata, L. ) — Ganga unibande, Pterodes arenarius, 
Tem. — Perdrix bartavelle, Perdix saxatilis. Meyer. — Perdrix 
de roche, P. pctrosa, Lath. — Perdrix grise, P. ciJierea, Lath. — 
Perdrix rouge, P. rubra, Briss. — Francolin d'Europe, Perdix 
francolinus , Lath, — Caille , Perdix coturnix , L. Turnix, 
Hemipodius tachydromus. 



212 CHAPITRE II. 

« et la diversité du gibier, il reste le plus puissant 

« attrait de nos battues, le ^ume qu'ambitionnent petits 

« et grands, vieux ou jeunes, vétérans ou novices : son 

• apparition devient l'événement de la journée. 

« Les rabatteurs sont à l'œuvre ; leurs voix sonores 

« font vibrer les échos des vallons, tout à coup un 

« bruit se fait entendre qui domino tous les bruits, le 

« àjau ! (Ce qui veut dire : au coq ! dans le patois des 

« Vosges.) A ce cri plus d'un vieux chasseur se sent 

0- plus ému que s'il entendait arriver sur lui un vieux 

« solitaire (1). Le coq s'avance le cou tendu, les ailes 

« immobiles, il rase la cime des pins ; le soleil fait 

« miroiter son plumage; c'est bien alors qu'on peut 

«t dire de lui : Voilà le roi de la montagne ! Un coup 

« de fusil part, puis deux, puis trois ! Lo noble oiseau 

« secoue ses ailes, laisse tomber quelques plumes, 

« passe; et plusieurs nez s'allongent! Mais parfois 

« aussi ses jours sont comptés, et il vient tomber lour- 

« dément aux pieds du privilégié dont le carnet de 

« chasse va enregistrer un nouveau triomphe. Très- 

« fréquemment on blesse le coq sans pour cela le 

« ramasser. Lorsqu'il se sent frappé à mort, il vole 

« jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent, et meurt 

« où il est tombé. Mais bien souvent il a pu accomplir 

« un long trajet, on l'a perdu de vue derrière lesarbres, 

« et il pourrit misérablement, ou trouve un tombeau 

« indigne dans l'estomac d'un renard ou d'un chat 

€ sauvage. — - Le coq de bruyère est_, en toute saison, 

« un gibier dur à abattre ; son poitrail est garni d'une 

(1) C'est le nom que les chasseurs donnent aux vieux sangliers. 



REVUE DES OISEAUX D'EUROPE. 213 

« épaisseur de chair incroyable ; ses os sont gros et 
« très-résistants; ses plumes épaisses et serrées lui 
« constituent une cuirasse, qui résiste à des plombs 
« même de numéros inférieurs. Dans les Vosges, nous 
« le tirons avec du plomb moulé de 14 à 16 grains au 
« coup ; les braconniers, qui le tirent toujours posé, 
« emploient la chevrotine et quelquefois la balle 
« franche, d (M. E. Gridel.) 

Le tétras birkhan ou coq de bouleau, à queue 
fourchue, est une espèce sédentaire comme le grand 
tétras, mais dont la taille est à peu près celle de nos 
poules. La couleur de son plumage se rapproche beau- 
coup de celle de l'auerhan. Cet oiseau est un peu plus 
répandu dans les hautes montagnes du nord de l'Europe 
et abandonne rarement la région des neiges pour des- 
cendre dans les basses vallées. On le désigne souvent 
sous le nom de petit coq de bruyère, et les chasseurs, 
comme les gastronomes, en font aussi beaucoup de cas. 
Ces tétras à queue fourchue, de même que leurs congé- 
nères, se livrent entre eux des combats furieux, au com- 
mencement du printemps, pour la possession des 
femelles. Les vaincus se retirent de ces tournois plus 
ou moins écloppés, et le vainqueur, ivre d'orgueil et 
d'amour, bat des ailes en appelant ses compagnes par 
des cris qui s'entendent au loin. — « Même nourriture^ 
mêmes mœurs farouches que le grand coq ; meilleure 
chair, surtout celle des femelles : ce tétras est destiné 
à disparaître comme son chef de file, dit de la Blan- 
chère; à moins que^ pour les deux espèces, l'acclimata- 
tion ou la domesticité ne devienne leur arche^ de salut. » 



2i4i CDAPIÏRlî II. 

Je ne citerai que pour mémoire le tétras ronge ou 
poule de marais, de Latliam, car je ne le connais pas. 

La gelinotte, quoique de petite taille, est très-reclier- 
chée pour la délicatesse de sa chair, et de là lui vient 
son nom spécifique de honaùa ; elle est à peu près de 
la grosseur de la perdrix grise. Les uns la nomment 
poule des coudriers, les autres poule royale ; Bélon, au 
XVI* siècle, la dépeignait ainsi dans son vieux langage: 
« Qui se feindra voir quelque espèce de perdrix métive 
entre la rouge et la grise, et tenir je ne sais quoi des 
plumes du faisan, aura la perspective de la gelinotte 
des bois. » — Ce tétras habite les montagnes subalpines 
dans les forêts de sapins et de bouleaux ; les baies de 
myrtilles, les fruits des ronces, des framboisiers^ des 
sorbiers, composent sa principale nourriture, les geli- 
nottes se réunissent par bandes en automne, comme les 
perdrix; ce sont des oiseaux très-sauvages, qui se 
dérobent au chasseur en courant et ne prennent le vol 
que pour se remiser dans les arbres les plus touffus. 

Les lagopèdes, qu'on appelle faussement perdrix 
blanches, ressemblent bien plus aux tétras qu'aux per- 
drix, et c'est pour cela que Linnée les rangea parmi ces 
premiers. Ces oiseaux, du reste, ne sont blancs que 
pendant un temps de l'année ; ils vivent dans les hautes 
vallées des Alpes et des Pyrénées, sur la limite de la 
région des neiges ; aussi sont-ils gantés pour le froid 
et portent-ils les pieds emplumés jusqu'au bout des 
ongles. — Parfois réunis en petites bandes, les lago- 
pèdes changent de station ; j'en ai rencontré sur le 
plateau du mont Cenis et dans la vallée de Suze ; 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 21 S 

mais c'est surlout en Suisse qu'on en voit le plus sou- 
vent. Les mâles, d'un blanc pur en hiver, se distinguent 
des feni'^lles par une bande noire qui part de l'angle du 
bec et s'étend jusqu'aux yeux. Les pennes latérales de 
la queue sont de la même couleur. Ces oiseaux quittent 
les sommets des montagnes dans la saison la plus 
froide pour descendre dans la région moyenne, et, bien 
que la terre soit couverte de neige, ils savent s'y creu- 
ser des galeries et y trouver leur nourriture, qui consiste 
en chatons, jeunes pousses de pins, de bouleaux, de 
bruyères et de mousses. Leur chair, qui acquiert, par 
ce régime, un goût particulier d'amertume et un par- 
fum un peu aromatique, est très— estimée des amateurs. 

Une autre espèce du même genre, désignée sous le 
nom de lagopède des saules, habite le nord de l'Europe 
et les contrées situées à l'orient de la Baltique. On la 
retrouve aussi dans l'Amérique septentrionale et vers 
les hautes latitudes polaires. 

Les perdrix sont sédentaires et cantonales ; les espèces 
les plus communes en France sont la rouge et la grise, 
cette dernière est des plus recherchées; « en plaine, 
comme à la broche, nul gibier ne saurait lui être com- 
paré. » Cette opinion est de de Cherville ; Brillât-Sa- 
varin n'aurait pas mieux dit. — Ces oiseaux forment un 
type à part parmi les gallinacés ; leur corps trapu et 
ramassé, leur queue et leurs jambes courtes, leur petite 
tète, toutes leui's allures, sont autant de caractères qui 
les distinguent. 

La bartavelle, remarquable par sa grosseur,, est une 
autre espèce du midi de l'Europe qui habite de préfé- 



216 CHAPITRE II. 

rence les pays montagneux, mais elle est devenue rare 
chez nous, même en Corse, où elle abondait autrefois. 
Ce n'est que dans quelques vallées alpines et dans les 
Pyrénées qu'on la retrouve encore. La Suisse, l'Italie, 
la Grèce et l'Espagne sont les contrées où on la voit le 
plus souvent ; l'Algérie, le Maroc occidental et les îles 
Canaries la possèdent aussi. 

La gambra ou perdrix de roche est une introduction 
africaine et s'est multipliée dans les environs de Paris. 
Cette espèce se montre accidentellement dans le midi 
de la France et nous vient d'Espagne, où elle est indi- 
gène, de même que dans quelques îles de la Méditerra- 
née. Les autres perdrix rouges ou grises, qu'on ren- 
contre en Europe, ne sont peut-être que des variétés des 
espèces franches ou de la bartavelle et de la gambra. 
Les francolins, qu'on chassait jadis en France pour 
les délices de la table et qui passaient à bon droit pour 
un des meilleurs gibiers à plumes, se sont réfugiés dans 
d'autres contrées. Malheureuses victimes de la guerre 
acharnée qu'on leur a faite, ces excellentes espèces ont 
disparu de la terre des Gaules ; la délicatesse de leur 
chair les a perdues, et l'auteur du Monde des oiseaux 
assure que les débris errants de l'espèce vaguent 
aujourd'hui inquiets et tremblants, en Espagne dans les 
montagnes de Fionda, et en Italie dans les Apennins, 
sur les pentes de l'Etna en Sicile, dans les Abruzzes et 
les Calabres. 

Au xvii'' siècle, l'illustre auteur de Don Quichotte 
célébrait encore, parmi d'autres bonnes choses dont il 
a parlé en grand connaisseur, les francolins de Milan. 



REVUK DK5 OIRi:AUX d'eUROPE. 217 

La ganga cata, qu'on désigne vulgairement sous le 
nom de gelinotte des Pyrénées, est un oiseau qui a de 
grandes ressemblances avec les perdrix, tant sous le 
rapport des mœurs que sous celui des formes, mais qui 
s'en écarte au point de vue gastronomique, car il est 
presque toujours maigre. Cette espèce vit en grandes 
troupes dans nos contrées méridionales et se plaît dans 
les plaines de la Crau. Plus docile que la perdrix, on 
peut facilement l'élever en cage^et la faire reproduire. 
Mon ami Barthélémy Lapommeraye et son collabora- 
teur Jauber ont donné de bons renseignements sur la 
chasse aux gangas, dans leur Ornithologie provençale. 

La ganga unibande ou gelinotte des sables, qui se 
montre parfois en Provence, est une autre espèce moins 
sédentaire que l'antérieure. Elle est assez commune en 
Espagne et sur la côte occidentale du Maroc. Je l'ai 
retrouvée établie aux Canaries^ dans l'île de Fortaven- 
turc. Cette même espèce habite les bords du Volga, oiî 
les Tartares lui font la chasse. 

Les cailles sont grandes voyageuses ; l'espèce d'Eu- 
rope opère deux migrations par an, au printemps et en 
automne. Elle choisit toujours la nuit pour se mettre 
en route. Le passage des cailles a été observé de tout 
temps ; elles arrivent en France et dans les pays voi- 
sins en avril et au commencement de mai, et retournent 
en Afrique vers la fin de septembre avec les nouvelles 
nichées, déjà assez fortes pour entreprendre le voyage. 
Celles qui, à leur départ d'Europe, traversent les ré- 
gions d'orient, vont se reposer en Morée, où les Grecs 
en font ripaille. Elles se dirigent ensuite vers TÉgypte 



218 CflAPlTRE II. 

et font escale à Candie dans le trajet^ comme si l'ins- 
tinct leur indiquait l'itinéraire le plus court pour fran- 
chir, dans cette direction, l'espace qui sépare l'Europe 
orientale du continent africain. Les grands vols de 
cailles qui partent de l'intérieur de l'Allemagne du 
nord se dirigent vers nos provinces méridionales et se 
répandent dans les plaines du Roussillon, du Languedoc 
et de la Provence, puis, choisissant pour étape inter- 
médiaire la Corse, oifbien les îles Baléares, passent en 
Barbarie pour revenir ensuite par le même chemm. 
Ainsi ces oiseaux cosmopolites parcourent des distances 
considérables du midi au nord et vice versa. « Ces 
migrations régulières, . observe Buffon, leur laissent 
ignorer et l'automne et l'hiver ; l'année ne se compose 
pour elles que du printemps et de l'été, comme si elles 
ne changeaient de climat que pour se trouver toujours 
dans la saison de l'amour et de la fécondité. » 

Le cri de la caille mâle est éclatant et sonore ; on l'a 
traduit en onomatopée par les mots paie tes dettes, ré- 
pétés deux ou trois fois. Ces oiseaux, si doux et si 
craintifs en apparence, se battent avec acharnement au 
temps des amours, comme les tétras. En Grèce et dans 
quelques contrées d'Italie, leurs combats sont donnés en 
spectacle comme ceux des coqs. 

Il me reste à parler des turnix pour finir la série des 
tétraonidés : ce sont les pygmées de l'ordre des galli- 
nacés ; oiseaux propres à l'Afrique, à l'Asie, à l'Aus- 
tralie et à quelques îles de la Polynésie, on les ren- 
contre aussi dans les terres stériles de l'Europe 
méridionale. Leurs mœurs sont polygames; craintifs à 



REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 219 

l'excès, ils se tieimeni cachés dans les herbes et sous 
les buissons, et échappent au chasseur par la course 
plutôt que par le vol. Le turnix tachidrome, au plu- 
mage noir rayé de roux et au ventre blanc, n'a guère 
que cinq pouces de long de tête en queue ; il habite 
l'Espagne^ ainsi que celui à croissant, qui est un peu 
plus grand et se distingue de l'autre par une tache 
blanche en forme de demi-lune et par son dos brun à 
bandes noires. * 

Struthionés (1). Cette famille n'est représentée en 
Europe que par les outardes, grandes marcheuses au 
vol lourd. Cependant elles sont enclines aux migrations 
et volent en petites troupes sous la conduite des vieux 
mâles ; mais elles ne font que de courtes étapes et ne 
se montrent guère en France qu'à la fin de l'hiver ou 
au commencement du printemps. 

L'espèce dont je veux parler ici est l'outarde barbue 
ou la grande outarde, Vavis tarda des anciens, superbe 
gibier, envié de tous les chasseurs qui ont eu la bonne 
chance de le tirer, car ce n'est plus aujourd'hui que bien 
rarement qu'on rencontre quelques-uns de ces beaux 
oiseaux dans les plaines de la Champagne;, en Picardie, 
en Lorraine;, dans le Poitou ou vers le midi, dans les 
solitudes de la Crau. Ces outardes paraissent venir des 
régions orientales de l'Europe. On les dit encore très- 
abondantes dans la Russie méridionale, dans la Hongrie 
et la Dalmatie. L'Espagne est aussi une des contrées 
qu'elles semblent avoir choisies pour refuges. 

(1) SrnUTHiONÉs : Outarde barbue ou la grande, Otis tarda, L. 
— La canepetière, Otis tetrax, L. — L'outarde houbara, Otis hou- 
bara, L. 



220 CHAPITRE II. 

Si le vol de la grande outarde est peu soutenu, en 
revanche ses jambes sont infatigables. C'est un oiseau 
très-farouche, d'une nature sauvage, qui s'effraye d'un 
rien. Aussi sa chasse est difficile et ce n'est que par 
surprise et par une connaissance intelligente de ses 
allures qu'on parvient à s'en emparer. Ses ailes 
l'aident puissamment à la course et l'oiseau peut fati- 
guer pendant longtemps les chiens les mieux dressés. 
On réussit beaucoup mieux en le forçant à cheval. 

Les mâles se distinguent des femelles par une mous- 
tache de longs brins déliés et désunis qu'ils portent de 
chaque côté du bec. Les femelles sont plus petites et 
leurs barbilles sont beaucoup plus courtes. 

La canepétière ou petite outarde n'excède pas la 
taille d'une jeune poule ; son port est plus svelte que 
celui de l'outarbe barbue; son manteau est d'un fauve 
jaunâtre; le ventre est blanc; un collier de plumes 
noires orne son cou. On la rencontre par bandes nom- 
breuses dans les steppes de la Russie méridionale ; en 
France, elle n'est que de passage en avril et ne s'arrête 
que rarement dans nos départements de l'est. On trouve 
aussi la canepétière dans le nord de l'Afrique, où elle 
est connue sous le nom de poule de Carthage. 

Quant au hoabara ou outarde à jabot noir , cet 
oiseau est originaire du Maroc et du Sahara algérien. 
Il traverse parfois la Méditerranée pour pousser ses 
excursions dans le midi de l'Espagne. On le chasse aux 
Canaries, où il vit sédentaire dans l'île de Fortaventure, 
la plus rapprochée du grand désert. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 221 

ÉGHASSIERS. 
XXVll. 

Les échassiers, ainsi nommés à cause du grand déve- 
loppement de leurs tarses, sont montés comme sur des 
échasses ; leurs longues jambes sont dégarnies de 
plumes jusqu'au-dessus du genou. Les nombreuses 
espèces dont se compose cet ordre d'oiseaux sont ré- 
pandues par tout le globe, et leurs ailes, qui chez la 
plupart sont parfaitement conformées pour le vol ra- 
pide, leur facilitent la traversée des mers. — Beaucoup 
d'échassiers, qui ne sont que de passage en France, se 
montrent dans diverses contrées et ne nichent que dans 
quelques-unes. Ces oiseaux, ambulants et vagabonds, 
se rencontrent quelquefois isolés, mais le plus souvent, 
réunis en grandes troupes, ils fréquentent les bords de 
la mer, les rives des fleuves, des étangs et des maré- 
cag>'S. 

Les échassiers ont été divisés en quatre groupes prin- 
cipaux ou familles distinctes : les ardéadés, les sco- 
lopacidés, les charadriés et les rallusinés. 

Ardéadés (l). Les grues, au croupion orné de 

(1) ArdéadéES : Grue cendrée, Ardea Grus, L. (Grus cinerea, 
Bechst.) 

Héron à manteau gris, Ardea cinerea, Gm. — Héron pourpre, 
A. purpurea, L. — Butor. A. nycticorax, L. — Aigrette, A. egretta, 
L, — Garcette, A. garzetta, L. — Grand butor, A. stellaris, L. 
— Crabier, A. alloides, Tem, — Crabier de Mahou, A. erythropus, 
Gm. — Blongios, A. minuta, L. 

Flam niant rose, Vhœnicopterus ruber, S. — Spatule blanche, 
Plutalea leucorodia, L. 

Cigogne blanche, Ciconia alba, Briss. — Gigogne noire, Ciconia 
nigixi, Bechst. 

Ibis falcinelle, Ibis falcinellus, Tem. 



2:22 CHAPITRE II. 

plumes crépues et redressées^ ont été placées par 
quelques ornilhologisles dans une famille spéciale (les 
grusidés) : nous les réunissons aux hérons à l'exemple 
de Linnée, bien qu'en réalité elles en diffèrent sous cer- 
tains rapports. — Comme oiseaux de grand vol et des 
plus haut montés, elles méritent d'occuper le premier 
rang parmi les échassiers. Les migrations qu'elles entre- 
prennent les transportent, à époques fixes, des contrées 
les plus septentrionales de l'Europe et de l'Asie, oii 
elles nichent, dans les climats brûlants de l'Afrique cen- 
trale, où elles vont établir leurs quartiers d'hiver. — On 
les voit passer souvent, vers la Toussaint, au-dessus de 
nos provinces sans s'y arrêter, suivant toujours dans 
leur vol le même ordre de marche, l'angle aigu, et les 
cris qu'elles poussent dans les régions aériennes qu'elles 
traversent se font entendre pendant ces nuits calmes 
où les moindres vibrations de l'air se répercutent au 
loin. C'est à la fin de mars qu'on les voit repasser, 
lorsqu'elles retournent vers le nord. Cette espèce est 
la grue cendrée, qui vit de graines^ d'insectes, d'herbe 
et de racines de liliacées ; oiseau vénéré des anciens, 
non moins remarquable par sa haute taille, la gravité 
de sa démarche et la noblesse de son port, que par la 
gaieté de ses allures, à l'époque des pariades. 

Les Hérons : Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais oii 
Le héron au long bec emmanché d'un long cou. 

On ne peut s'empêcher de se rappeler ces vers en 
parlant des hérons, car jamais oiseau n'a été mieux 
caractérisé. C'est ce que M. de Rémusat a fait remar- 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 223 

quer, avec beaucoup de tact, dans un excellent article 
sur La Fontaine naturaliste (1). 

La plupart des hérons ne se réunissent que pour ni- 
cher ; on les rencontre ordinairement dans les terres 
humides, sur les bords des rivières et même sur les ri- 
vages de la mer, guettant le poisson avec la patience 
du pêcheur, les pieds dans l'eau et à l'affût d'une chance. 
— On les a distribués, pour la facilité de la classification, 
en diff'érents petits groupes, les hérons proprement dits, 
les crahiers, les aigrettes, les butors et les Uhoreaux. 
L'Europe en possède neuf ou dix espèces, dont la plus 
commune est le héron à manteau gris, qu'on dit séden- 
taire en France, mais je n'en crois rien. — Le héron 
pourpre fréquente l'Allemagne centrale et vient souvent 
passer le printemps sur les rives de nos fleuves du midi. 
— D'autres nous arrivent d'Afrique, quelques-uns 
même d'Amérique par les régions du nord, mais presque 
tous accidentellement. Ces espèces erratiques s'éta- 
blissent temporairement dans le delta du Rhône ou sur 
les grèves qui bordent le Var, vers son embouchure, 
ou bien vaguement isolées dans différentes contrées 
d'Europe. 

Le butor, pêcheur constant et impassible, ne craint 
pas de prendre un bain de pieds des heures entières, et 
fuit les contrées du nord dès que le froid se fait sentir. 
Cette espèce de héron semi-nocturne, dont le cri rauque 
se fait entendre au crépuscule du soir et même assez 
avant dans la nuit, se tient caché de jour au milieu des 
roseaux, sur le bord des rivières et des lagunes. Triste, 

(l) Revue des Deux-Mondes, décembre 1869. 

I. — 15 



224 CHAPITRE II. 

solitaire et craintif, cet oiseau s'effraye de tout et part au 
moindre bruit. Son cri est une sorte de croassement qui 
lui a valu le nom de nycticorax, corbeau de nuit. Mais ce 
butor n'est pas si bête qu'on le croit ; il n'est sédentaire 
qu'au bord des rives dont il exploite le fretin et aban- 
donne les climats septentrionaux pour venir hiverner 
dans les marécages de nos côtes méridionales, princi- 
palement dans la Camargue. Beaucoup de ces oiseaux 
vont aussi, dans cette saison^ établir domicile en Italie, 
dans les marais Pontins, et ne se réunissent ensemble 
qu'à l'époque des migrations, qu'ils entreprennent avec 
la grande aigrette, ayant soin de placer des sentinelles 
aux stations où ils se reposent, afin de surveiller les 
alentours, et celles-ci ne manquent jamais de jeter le 
cri d'alarme au moindre danger. Dans ces cas d'alerte, 
un croassement général est le signal de départ de toute 
la bande, qui va chercher ailleurs un gîte plus sûr. — 
Ces hérons préfèrent voyager de nuit, comme beaucoup 
de leurs congénères. 

A l'exemple de la plupart des ornithologistes, je 
range parmi les hérons le flammant (1), que Tousse- 
nel a désigné avec raison comme un moule extravagant, 
ambigu, excentrique. Ce grand échassier à pieds palmés 
et à bec rompu semble un oiseau en caricature. 
G. Robert Gray, dans son grand catalogue, se basant 
sur la structure du pied, l'a classé parmi les palmi- 
pèdes. Pourtant les longues échasses du flammant, la 
forme de son corps, le prolongement excessif de son 

(1) Phœnieopterus antiquorum. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 225 

COU, toute sa tournure lui donne bien plutôt Taspect 
d'un héron, auquel il s'assimile aussi par les mœurs et 
les habitudes. Ses pieds el son bec constituent l'ambi- 
guité : le bec surtout est des plus bizarres. Par ce bec 
singulier le flammant tient déjà un peu de l'oie et se 
nourrit comme elle ; il fait transition des échassiers aux 
palmipèdes par ses pieds ; mais pourquoi donc sont-ils 
palmés puisque l'oiseau ne nage pas ? Pourquoi ce bec 
brisé, atroce, impossible et comme aplati par force ? 
Toussenel, en nous expliquant de quelle manière le 
flammant peut s'en servir, n'a pu s'empêcher de faire 
cette réflexion : « La nature, à force de génie, finit tou- 
jours par se justifier de ses excentricités les plus auda- 
cieuses, n 

Les flammants sont des oiseaux d'Afrique et d'Asie, 
dont les migrations s'étendent jusque dans nos contrées. 
Le flammant rose, aux ailes couleur de feu, avec le 
dessous noir, abonde dans l'ItaHe méridionale et en 
Sardaigne. J'ai vu aussi en Espagne ces oiseaux réunis 
en -très-grand nombre sur les bords du Guadalquivir, 
où ils étaient tous rangés en ligne et postés comme des 
cigognes au repos. En France, c'est dans les étangs 
salins de la Méditerranée qu'on rencontre parfois des 
flammants, lorsqu'ils arrivent du dehors. 

Ces oiseaux ont joui d'une certaine réputation dans 
l'antiquité ; l'espèce américaine^ que Dampier fit con- 
naître, dans son Voijage autour du monde, ne paraît pas 
différer beaucoup de celle d'Europe. Cet explorateur a 
célébré la bonté de la chair de cet oiseau et confirmé 
l'ancienne renommée d'un plat de langues de flammants. 



226 cnAPiTRE II. 

quij selon lui, pourrait êlreservi sur la table d'un prince; 
Dutertre, dans son Histoire des Antilles, a vanté aussi le 
flammant comme un excellent gibier; mais quant au 
fameux plat de langues, ce mets qu'Apicius, dit-on, 
savait si bien assaisonner pour les délices des gour- 
mands de Rome, et qui avait figuré avec honneur dans 
les somptueux repas d'Héliogabale, Al. d'Orbigny est 
venu nous désenchanter en nous disant que la chair des 
flammants d'Amérique n'est en usage que parmi les 
pauvres gens, et que les gastronomes modernes n'en 
feraient aucun cas. 

Les spatules, ainsi nommées à cause de la forme 
aplatie de leur bec, fréquentent aussi les rives maritimes 
et fluviales. Elles ne sont que de passage accidentel en 
Europe et ne séjournent que dans quelques cantons du 
midi. Ces oiseaux vivent en société comme les flam- 
mants et se nourrissent de leur pêche. On en distingue 
trois espèces, parmi lesquelles la spatule blanche est 
celle qu'on voit quelquefois en France, au bord des 
étangs et vers les embouchures du Rhône. 

Les cigognes, grandes voyageuses, vivent dans les 
plaines humides et se nourrissent de couleuvres^, de gre- 
nouilles, de mulots, de poissons d'eau douce et en géné- 
ral de tout ce qu'elles trouvent dans ce genre d'aliments. 
On les accuse môme de happer les petits oiseaux, 
quand elles peuvent, mais je les respecte trop pour le 
croire. 

« D'où viennent les cigognes, se demandait Pline; en 
quel lieu se retirent-elles? c'est encore un problème. 
Nul doute qu'elles ne viennent de loin, comme les 



REVUE DES OISEAUX D 'EUROPE. 227 

grues (1). » Nous pourrions de nos jours nous adresser 
la même demande et rester dans la même incertitude 
que le naturaliste romain. 

La cigogne blanche vient s'établir un temps de l'an- 
née dans plusieurs de nos villes et villages des départe- 
ments du nord et de l'est; elle élit domicile sur les 
vieilles tours et les clochers, principalement dans les 
provinces qui avoisinent le Pihin, où elle niche. Le dé- 
part des cigognes a lieu vers le mois de septembre, et_, ■ 
de même que les hirondelles, elles reviennent l'année 
suivante occuper le même nid. 

La cigogne noire est une autre espèce qui habite 
plus particulièrement la Hongrie et la Turquie d'Eu- 
rope. 

La seule espèce d'ibis que nous possédions sur notre 
continent est la falcinelle, qu'on considère comme l'ibis 
noir des anciens, mais non pas l'ibis sacré que véné- 
raient les Égyptiens et dont Cuvier a écrit l'histoire (2). 
Notre ibis a le port et les formes du grand courlis et 
vit comme lui au bord des eaux, où il recherche les 
insectes, les vers et les herbes aquatiques. Ses migra- 
tions sont annuelles et le portent en Afrique. On le 
retrouve à Madagascar, dans l'Inde, en Australie et jus- 
qu'à la Nouvelle-Guinée. 

ScoLOPACiDÉs (3). Les courlis, au bec long, grêle et 

(1) « Ciconise quonam e loco veniant, aut quo se référant, in- 
compertum adhuc est. E longinqno venire non clubium, eodem quo 
grues modo. » Pline, Volucrum natura, XXXI. 

(2) Ibis religiosa. Cuv. (Voy. Discours sur les Révolutions du 
globe, p. 359, et Hist. de l'Ibis, Règne animal, t. I, p. 483.) 

(3) SCOLOPACIDÉS : Cuurlis cendré, Numenius torquatus, L. — Le 
courlieu, Numenius phseopiis, Lath. 

Avocette à bec recourbé, Recuvirostra Avocetta, L. 



228 CHAPITRE II. 

arqué, habitent 'différentes contrées du globe ; ce sont 
des oiseaux de marécages qui voyagent par grandes 
bandes. Les espèces qu'on chasse en Europe sont le 
courlis cendré ou le grande ourlis et le courlieu. Le pre- 
mier niche en France ; son cri prolongé imite assez 
bien son nom {coiirr-lii !) ; il vole presque toujours en 
criant et court avec une extrême rapidité. Quand on le 
chasse, ses jambes lui servent plus que ses ailes pour 
fuir devant les chiens. Il est de passage chez nous et 
arrive en automne ; sa chair acquiert une forte odeur de 
marais qui n'est pas du goût de tout le monde. — Le 
courlieu fréquente nos contrées méridionales : on le 
rencontre le plus souvent au bord de la mer, et il res- 
semble beaucoup au courlis. 

Les avocettes, qui vivent sur les bords des rivières 
limoneuses et sur les rivages de la mer, sont des oiseaux 
monogames que les migrations nous amènent chaque 
année à l'époque des nichées. Elles sont très-communes 
sur les rives de la Charente. Des six espèces connues 
et citées par R. Gray, nous ne connaissons en Europe 
que l'avocette à bec recourbé , qu'on retrouve en 
Afrique. 

Chevalier gambette, Totanus calidris, Rechst. — G. stagnatile, 
T. stagnatilis, id. — G. semi-palmé, T. semipalmatus , Tem. — G. à 
longue queue. T. bartramia, Wils. — G. cul-bianc, T. ochropus. — 
G. Sylvain, T. glareola, id. — G. perlé, T. macularia, id. — G. 
aboyeur, T. glottis, Bechst. — G. guignette, T. hypoleucos, Tem. 

Ghevalier combattant, Tringa pugtiax, L. 

Barge commune, Limosa gegocephala, L. — Barge rousse, L, rufa, 
Briss. 

Bécasse commune, Scolopax rusticola, L. — Bécassine grande, 
S. major, Gm. — B. commune, S. gallinago, Tem. — B. sourde, 
S. gallimda, L. — Bécasseau maubèche, Tringa camitus. 

Pélidnc cincle ou alouette de mer, Pelidna cinclus, Briss. — 
\\ Bruuutle, P. variabilis. (Tringa variabilis, Meyer.) 



REVUE DES OISEAUX d'eUROI'E. 229 

Les chevaliers, aux formes sveltes et aux jambes 
grêles, sont aussi des oiseaux riverains qui parcourent 
les grèves pour chercher leur nourriture. Les combats 
qu'ils ne cessent de se livrer au temps des amours leur 
ont valu leur nom. On en connaît plusieurs espèces 
qui, la plupart, nous viennent du nord; Temminck en 
compte dix appartenant à notre faune européenne. Les 
unes sont de passage au printemps et voyagent avec les 
vents d'est, d'autres préfèrent l'été pour leurs excur- 
sions annuelles. — Ce sont des oiseaux inquiets, tou- 
jours alertes et défiants, qui ne se laissent guère sur- 
prendre, s'avertissent entre eux par un cri aigu au 
moindre danger, et qui au besoin se réunissent pour 
porter secours à un compagnon. — Le chevalier gam- 
bette, à pieds rouges et à la pointe du bec de la même 
teinte, varie de plumage et passe du gris au brun. 11 
paraît être sédentaire dans nos départements du midi, 
car on l'y rencontre presque en toute saison. C'est le 
plus sociable du genre; son cri rassemble tous les 
oiseaux des marais, même les vanneaux et les barges. 
— Le stagnalite, ou petit chevalier aux pieds verts, est 
une des plus jolies espèces ; on le croit originaire des 
contrées orientales. Son passage en France n'est qu'ac- 
cidentel. — Les autres espèces connues sont, le cheva- 
lier semi-palmé, celui à longue queue, le chevalier cul- 
blanc, le Sylvain, le perlé, l'aboyeur, que Buffon classait 
parmi les barges, et le chevalier giiignette. 

Les combattants ou paons de mer sont des chevaliers 
d'un autre genre, encore plus arrogants et batailleurs. 
— Touristes infatigables, ils ne cessent de changer de 



230 CHAPITRE II. 

lieux et ne sont jamais en repos. Us fréquentent nos 
plages en grandes troupes un temps de l'année, surtout 
les côtes de Normandie; leurs migrations s'opèrent suc- 
cessivement à diverses époques. D'après le docteur 
J.-C. Chenu (1), le premier passage des combattants a 
lieu à la fin de mars et en avril, le second aux mois 
d'août et de septembre. Les mâles sont les premiers à se 
mettre en route à la fin de juillet, après les nichées ; les 
femelles et une partie des jeunes ne partent qu'en sep- 
tembre, et les retardataires en octobre. M. Bâillon, 
observateur compétent , assure que les combattants 
partent des marécages de la basse Picardie par les vents 
de sud et de sud-est pour se rendre sur les côtes d'An- 
gleterre, où l'on sait qu'ils vont nicher. 

Les mues, chez ces oiseaux, sont pour les mâles une 
véritable transformation qui précède la saison des 
amours ; leur plumage éprouve alors les changements 
les plus extraordinaires ; ce ne sont plus les mêmes 
oiseaux : les plumes de la nuque, de la gorge et du cou 
forment, par leur développement, une sorte de colle- 
rette touffue, de couleurs variées, qu'ils peuvent gonfler 
à volonté ; les uns la portent noire, blanche ou rousse, 
les autres toute pointillée et bariolée sur un fond blanc ; 
leur tête se couvre de papilles rouges et parfois d'un 
duvet flottant. Toussenel est celui qui a le mieux décrit 
cette espèce de métamorphose : «... Et d'abord, dit-il, 
« ce n'est plus un oiseau au teint pâle et à la poitrine 
« évidée que nous avons sous les yeux; c'est un oiseau 
« de couleurs voyantes, jaune, roux, blanc ou noir, aux 
(1) Ornithologie du Chasseur. Paris, 1870. 



" REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 231 

« nuances accusées, aux formes athlétiques. Le paladin 
« amoureux commence par se cravater le col d'une 
« fraise resplendissante, dont les dentelles débordent 
« sur la poitrine, envahissent à, peu près les épaules, la 
« tête, et finissent par couvrir tout le devant du corps 
« d'une housse mobile, inquiète, animée, frissonnante; 
« c'est la cotte de maille du nouveau chevalier, son 
« armure de corps ; il en tire des effets et des poses 
« martiales d'une crânerie indicible. Du reste, pleine 
n liberté de goût, chaque individu se taille un pour- 
« point à sa mode dans l'étoffe de sa fantaisie. Après le 
« choix de la couleur de l'armure de corps, vient celui 
« de l'armure de tête, du casque et du panache, et c'est 
« ici surtout que la folle du logis fait des siennes. Il ne 
« m'est pas prouvé que le génie de l'amour et de la 
»( mascarade ait fourni plus de types excentriques aux 
(' paladins de l'Arioste qu'aux paladins emplumés des 
« grèves de la Manche. De cinquante chevaliers parés 
« pour le tournoi,, vous n'en trouverez pas deux vêtus 
« de même sorte.... » 

Fiers et rageurs, comme tous les jaloux, ils se livrent 
sur nos plages des combats à outrance. Ces tournois, 
que plusieurs naturalistes ont décrits, sont tantôt des 
combats singuliers, tantôt des batailles rangées, dans 
lesquelles toute une bande de mâles prend part et oii 
chacun fait bravement son devoir. L'amour seul, qui 
aveugle ces oiseaux au printemps, est la cause d'e leurs 
querelles, et les femelles, qui excitent par leurs cris 
l'ardeur des mâles, sont le prix de la victoire. 

Ces oiseaux visitent divers pays d'Europe durant 



232 CHAPITRE II. 

leurs migrations; on en voit beaucoup dans les îles 
Britanniques, dans l'Allemagne du nord, sur les côtes 
de la Hollande, en Russie et jusqu'en Islande; mais tous 
sont passagers ; ils disparaissent en automne et il est 
probable qu'ils se retirent alors dans des contrées plus 
cbaudes. 

Les barges sont aussi des oiseaux de rivage qu'on 
rencontre sur les bords de la mer, des marécages et 
des étangs salins. Elles ressemblent un peu aux cheva- 
liers et aux bécassines, mais leurs jambes sont plus 
hautes et leur bec plus long; montées sur leurs échasses, 
elles peuvent entrer dans les lagunes bourbeuses et 
saisir avec leur bec les petits animaux aquatiques qui 
pullident dans la vase. Les chasseurs les surprennent 
avec des chiens d'arrêt, quand elles sont cachées dans 
les herbes, car différemment, dans les endroits décou- 
verts, elles s'éloignent rapidement en courant, au 
moindre bruit. Les amateurs de gibier les estiment 
autant que les bécasses et les préfèrent en automne à 
cause de leur embonpoint. — On en connaît deux es- 
pèces, la commune à queue noire et la rousse ; la pre- 
mière est de passage au printemps, de mars en avril, 
puis en automne, de septembre en octobre ; la seconde, 
qu'on nomme aussi l'aboyeuse, fréquente plus spéciale- 
ment les bords de la Baltique, le nord de l'Allemagne et 
les côtes d'Angleterre; elle niche dans les contrées sep- 
tentrionales et ne descend dans le midi qu'en hiver. 

Les bécasses, gibier des plus recherchés, fréquentent, 
pendant la belle saison, les régions boisées de l'Europe 
et peuvent supporter la température des pays les plus 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 233 

froids, puisqu'on les rencontre dans l'Amérique du nord, 
au Groenland et en Islande. Quand elles abandonnent 
ces hautes latitudes pour des climats plus doux, elles se 
répandent dans toutes nos contrées et poussent même 
jusqu'en Afrique. Quelques-unes seulement de ces 
intrépides voyageuses hivernent en France. On a plus 
de chance de les rencontrer^ à l'époque de la chasse, 
dans les jours de brume, par les vents d'est et de nord- 
est. Leurs voyages ont lieu de nuit ; on a même remar- 
qué que, dans les pays oii elles se cantonnent, elles 
restent cachées dans les taillis presque tout le jour et 
qu'elles ne sortent à la recherche de leur pâture que 
vers le crépuscule. Leur aliment consiste principalement 
en vermisseaux et petites limaces, qu'elles savent déter- 
rer, à l'aide de leur long bec, en écartant les feuilles 
sèches et les petites herbes. Ces oiseaux, très-sensibles 
aux moindres variations de température, semblent pré- 
voir le temps et se choisissent les climats les plus con- 
venables dans les localités qui leur assurent l'abondance 
d'alimentation qui leur est nécessaire, car ils sont de 
digestion facile. — C'est ordinairement depuis la mi- 
octobre jusqu'à la fin de décembre que leur passage 
s'opère dans les nuits de clair de lune. Buffon pensait 
que, malgré leurs grands yeux, les bécasses n'y voyaient 
bien qu'au crépuscule ; mais leur manière de fouiller le 
terreau des bois peut bien aussi faire supposer qu'elles 
sont affectées de myopie. 

Les bécassines sont de passage comme les bécasses ; 
elles nous viennent du nord, vont passer l'hiver en 
Afrique et poussent leurs migrations jusqu'aux Canaries; 



234 CHAPITRE II. 

mais quels que soient les pays où elles stationnent, on les 
rencontre toujours isolées, quand elles ne sont pas en 
amour. Les marécages, les prairies humides et les four- 
rés sont les endroits où elles se tiennent d'ordinaire. — 
Les gastronomes les classent parmi le gibier de haut 
goût, et, à cet égard, leur réputation est depuis long- 
temps établie : « La bécassine, disait le vieux Bellon, 
est fournie de haulte graisse, qui réveille Vappétit en- 
dormi, provoque à bien discerner le goût des francs vins; 
quoy sachant, ceux qui sont bien rentes la mangent 
pour se faire bonne bouche. » — Les espèces qu'on 
chasse le plus communément en France sont la grande 
ou double et la commune ; la première est celle qui 
pousse son cri d'effroi en prenant le vol ; la commune a 
deux époques de passage, l'une au printemps et l'autre 
au commencement de l'été. 

La sourde est une au Ire espèce un peu plus petite, 
mais très-grasse vers le mois d'août. L'approche du 
chasseur ne l'effraie pas et il faut presque lui marcher 
dessus pour la faire lever ; c'est sans doute ce qui lui a 
valu le nom de sourde. 

Les bécasseaux sont de petits échassiers, aux pattes 
grêles^ qui vivent au bord des eaux ; on en connaît plu- 
sieurs espèces, décrites par Temminck : le violet, le 
temmia et le petit sont les principales. 

Les pélidnes ou alouettes de mer, que les uns classent 
dans les scolopacidés et les autres dans les charadriés, 
en les confondant avec les bécasseaux, les maubèches 
et les sanderlings, sont les pygmées de l'ordre des 
échassiers. Leur plumage grisâtre et tacheté et l'exi- 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 235 

guité de leur taille leur ont mérité le nom d'alouettes de 
mer. On les rencontre souvent par troupes innombrables 
au bord des rivages, dans presque toutes les parties du 
globe, courant sur les plages en poussant leurs cris 
d'appel. Deux espèces de pélidnes sont de passage en 
France, la pélidne cincle et la brunette. 

Charadriés (1). Cette famille d'échassiers se com- 
pose de différents genres d'oiseaux voyageurs, dont 
plusieurs espèces sont de passage en Europe et sta- 
tionnent dans nos contrées un certain temps de l'année. 
Quelques-unes ne s'y présentent qu'accidentellement : 
maubèches, sanderlings, tourne-pierres, huîtriers, 
vanneaux, pluviers et échasses, autant d'oiseaux rive- 
rains. 

Les maubèches ressemblent un peu aux barges, mais 
leur taille est beaucoup plus petite. Les espèces qui 
visitent nos grèves sont le sand-piper, la maubèche des 
sables ou canut et le sanderling, qui est plus commun 
sur les plages hollandaises. 

Les tourne-pierres, aux jambes plus basses que les 
autres échassiers et pourvus d'un bec conique et pointu, 

(1) Charadriés : La maubèche sand-piper, Trînga grisea, Gm. 
Le Sanderling, Charadrius calidris, Gm. 

Le tourne-pierre à collier, strepsilas collaris, Tem. — L'huitrier 
pie de mer, Hœmatopiis ostralegus, L. (Ostralega Europœa, Lesson.) 

— Le vanneau huppé, Vanellus cristatus, Meyer. — Le vanneau 
pluvier ou vanneau suisse, Vanellus helveticus, Vieil. — Le pluvier 
doré, Charadrius pluvialis, L, — Pluvier Guignard, Charadrius 
morinellus, Lath.— Pluvier à gorge noire, C/iaradn'Msapncams, Gm. 

— Le grand pluvier, C. hiaticida, L. — Le petit pluvier à collier, 
C. minor, Meyer, — Le pluvier à poitrine blanche, C. cantianus^ 
Vieil. (C. nitidifrons, Meyer). 

L'échasse à manteau noir, Himantopus melanopterus, Meyer. 
Coureurs : court-vite Isabelle, Cursorius Isabellinus^ Meyer. 
L'édicnème criard, (Mdicnemus crépitans, Tem. 



236 CHAPITRE II. 

sont friands de limaçons cl a'autres petits mollusques. 
L'habitude qu'ont ces oiseaux de se servir de leur bec 
robuste pour retourner les pierres f>s rivages et saisir 
les insectes qu'elles recouvrent est l'origine de leur 
nom. — Le tourne-pierres à collier, qu'on rencontre 
dans l'un et dans l'autre hémisphère^ est de passage en 
France et niche dans le nord. — Le coulon- chaud habite 
aussi les rivages des deux mondes. 

L'huîtrier, au long bec comprimé, vit sur les bords de 
la mer, se nourrit de petits mollusques, de vers et de 
crustacés. On le rencontre toujours réuni en troupes ; 
l'espèce d'Europe, qu'on appelle pie de mer, est com- 
mune sur tous les rivages ; son plumage est noir et 
blanc et ses pieds sont rouges de sang. 

Les vanneaux voyagent dans tout l'ancien continent, 
et leurs migrations ont lieu à époques fixes. L'espèce 
qui vient nous visiter tous les ans, par grandes bandes, 
est le vanneau huppé, qui niche dans quelques-unes de 
nos provinces : joli oiseau^ au manteau vert bronzé, 
plastron noir et la tête ornée d'une huppe relevée en 
arrière ; excellent gibier, très-estimé des chasseurs. Ce 
vanneau arrive en France dans les premiers jours de 
mars^ par des vents du sud et de sud-ouest, et s'abat 
dans les prairies et les terres humides à la recherche des 
vers et d'autres insectes. Son second passage s'effectue 
en novembre et décembre ; il se dirige alors vers le 
midi et va hiverner en Afrique, oii j'aieu occasion de le 
voir soit en Algérie, soit au Maroc et aux îles Canaries, 
Ces oiseaux se livrent entre eux des combats à la manière 
des chevaliers, au temps des pariades. — Le vanneau 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 237 

pluvier ou vanneau suisse, que plusieurs ornithologistes 
nomment aussi vanneau squatarole, habite les rivages 
de l'Europe septentrionale et de l'Amérique du nord, 
mais il est plus rare que l'autre espèce. 

Les pluviers, ainsi nommés, parce qu'ils arrivent 
toujours en automne par des temps de pluie, ont à peu 
près le même genre de vie que les vanneaux. Ils se ras- 
semblent par troupes de plus de cent aux embouchures 
des rivières et sur les bords des marais qui avoisinent 
la mer, bien que quelquefois on les rencontre aussi en 
plaine, dans l'intérieur des terres. — Parmi le grand 
nombre d'espèces répandues sur le globe, plusieurs vi- 
sitent nos contrées. La principale est le pluvier doré, 
qu'on voit assez souvent en Franco : voilier de premier 
ordre^ toujours alerte, jamais en repos, il reste attroupé 
tout le jour avec ses nombreux compagnons et ne s'en 
sépare que pour aller passer la nuit au gîte qu'il s'est 
choisi. Quand ces oiseaux sont à la pâture dans les 
prairies, des sentinelles, placées aux alentours, sont 
toujours prêtes à donner l'éveil à la bande au moindre 
danger. Le cri d'alarme ou de rappel est un huit-hieu- 
huit ! strident, qui les fait tous partir à la fois. — Dans 
leurs migrations annuelles, ces oiseaux voyagent par 
grands vols en rasant la terre comme les étourneaux. — 
Le pluvier guignard niche dans le nord de l'Europe et 
passe dans le midi à la fin de l'automne. On le rencontre 
alors en Italie, en Grèce et dans tout le Levant. — Les 
autres espèces qu'on voit moins fréquemment sont le 
pluvier à gorge noire, celui à collier ou grand pluvier, 
le petit pluvier et le pluvier à poitrine blanche. 



238 CHAPITRE II. 

Les échasses, aux mœurs solitaires, doivent leur nom 
à la longueur excessive de leurs jambes grêles ; ce sont 
des oiseaux riverains qu'on rencontre toujours isolés sur 
divers points du littoral de l'ancien et du nouveau con- 
tinent. — L'échasse à manteau noir est l'espèce que les 
migrations amènent en Europe. 

Les coureurs et les œdicnèmes sont des oiseaux de 
plaines : le court-vite Isabelle est la seule espèce de 
coureur, de passage accidentel, qui nous vienne d'A- 
frique, sa patrie originaire, et qui se montre de temps 
en temps sur nos côtes de la Méditerranée. — Quant à 
l'œdicnème criard, haut monté comme le court- vite, 
il fréquente les régions chaudes de l'ancien continent et 
visite, dans ses excursions, les provinces méridionales 
de France et d'Espagne, mais il est bien plus répandu 
dans le Maroc et aux Canaries, où il niche. Le nom 
arabe d'al-caravan (le caravaneur ou l'oiseau des 
caravanes), qu'on lui donne dans ces îles, m'incline à 
croire qu'il est venu primitivement du continent voisin, 
de même que les anciens aborigènes de cet archipel, 
que les Espagnols conquérants respectèrent moins que 
les oiseaux. 

Rallusinés (1). Nous entrons dans une série d'é- 
chassiers plus aquatiques que terrestres, à bec court et 
aux longs pieds ; ce sont d'abord les perdrix de mer ou 
glaréoles à collier, qui habitent les grands marécages 

(1) Rallusinés : Glaréole à collier, Glareola torquata, Meyer. 
— Râle de genêt, Rallus crex, L. — Râle d'eau, R. aqiiaticiis, L. 

Poule d'eau marouette, Gallinula porzana, Lath. — Poule d'eau 
Bâillon, G. Baillonii, Vieil. — P. d'eau ordinaire. Gr. chloropiis. L. 

Poule sultane, Fulica porphyrio, L. — Foulque morelle, Fulica 
atra, L. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 239 

et les bords des lacs de l'Europe tempérée et qu'on ren- 
contre aussi en Asie et en Afrique. — Puis, viennent les 
râles, au corps grêle, qui se tiennent cachés dans les 
roseaux qui bordent les étangs. Le nom qu'on leur a 
donné fait allusion au cri désagréable qu'ils font entendre 
et qui ressemble à un râlement. — Le râle de genêt ou 
roi des cailles peut passer pour un assez bon gibier 
quand on ne craint pas l'odeur de marécage. C'est un 
oiseau voyageur, de passage dans nos pays, et dont les 
migrations s'effectuent avec celles des cailles. Cette 
espèce se plaît plutôt dans les prairies humides qu'aux 
bords des marais. — Le râle d'eau, au contraire, ne s'é- 
loigne pas des étangs ; il marche aussi vite qu'il nage, 
mais sa chair est moins estimée. 

Les poules d'eau, qui portent la plaque frontale, ont 
des ressemblances avec les râles et sont assez communes 
en France dans les étangs ombragés et garnis de 
roseaux, où elles se cachent; craintives, mais rusées, 
elles savent plonger pour se soustraire au chasseur. On 
en connaît trois espèces :1a petite ou marouette, la poule 
d'eau Bâillon et la poule d'eau ordinaire. 

Les porphyrions appartiennent à un genre d'oiseaux 

dont l'Europe méridionale ne possède qu'une seule 

espèce, la noule sultane, au bec dur et d'un rouge vif, 

au plumage à reflets violacés ; elle se nourrit de graines, 

déjeunes tiges et se sert de ses longs pieds pour porter 

les aliments à son bec. On la trouve assez communément 

en Sicile. — Enfin les foulques^ au front chauve, sont 

presque déjà des palmipèdes : leurs doigts sont libres, 

mais 2farnis d'une membrane festonnée : leur plumage 

I. - 16 



240 CHAPITRE 11. 

est d'un brun noirâtre. Ces oiseaux quittent rarement 
les marais salants où ils se tiennent d'habitude, et 
passent seulement des étangs du nord dans ceux du sud 
au temps des migrations. Nous ne connaissons en 
Europe que la foulque macroule ou morelle, de couleur 
d'ardoise foncée, à la plaque frontale d'un bleu pur ; 
sa chair est un peu huileuse et n'est guère mangeable 
qu'en salmis. 



PALMIPÈDES. 
XXVIII. 

Les palmipèdes jouissent en général de la faculté de 
se soutenir en équilibre et sans efforts sur les eaux 
même les plus tourmentées, et de nager à la surface avec 
la plus grande aisance. Quelques-uns peuvent plonger 
jusqu'à des profondeurs assez considérables et rester 
entre deux eaux jusqu'à six ou sept minutes. La confor- 
mation de leurs pieds palmés, qu'ils manœuvrent 
comme des rames, facilite la natation, et quand rien ne 
les presse, et qu'ils ne veulent avancer que lentement, 
les mouvements de leurs pattes sont alternatifs, 
c'est— à-dire qu'ils ne les agitent que l'une après 
l'autre et se gouvernent exactement comme ferait 
un rameur dans un bateau. — L'action de plonger 
s'exécute de deux manières chez les palmipèdes : les 
vrais plongeurs sont ceux qui peuvent s'enfoncer à 
volonté dans l'eau sans avoir besoin de se laisser tomber 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 241 

d'une certaine liaulear ; les autres, comme Â.-E. Brelim 
l'a fait très-bien remarquer, ne peuvent saisir la proie 
qu'ils ont visée en volant sans revenir de suite à la 
surface. Les premiers ont les ailes courtes, les seconds 
sont tous grands voiliers. 

Palmipèdes plongeurs (1). Les grèbes, aux doigts 
ornés de larges festons, sont des oiseaux éminemment 
aquatiques, qui nagent avec une grande agilité, même 
entre deux eaux. On les rencontre sur la mer, sur les 
lacs et sur les rivières, où ils prennent leurs ébats, plon- 
geant et remontant alternativement h la surface pour 
respirer, et ne laissant sortir que leur tète au-dessus de 
l'eau, lorsqu'ils se voient poursuivis par les chasseurs. 
Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils se décident à 
prendre le vol. La longueur de leurs jambes, placées 
très en arrière du corps, rend leur marche embarrassée, 
étant obligés de se tenir dans une position forcée 
pour s'équilibrer sur leurs pieds ; aussi n'est-ce que 
bien rarement qu'ils viennent à terre. Leur nourriture 
consiste en poisson, insectes et végétaux aquatiques. Ils 
construisent leurs nids au milieu des joncs, sur les bords 
des fleuves ; leurs migrations s'opèrent en automne, et 

(1) Palmipèdes plongeurs : Grèbe huppé, Podiceps cristatus, Lath 
(Colymbus cristatus, G m.) — Grèbe cornu, P. cornutus, Lath. 

L'oreillard, P. auritus, id. — Grèbe à joues grises, P, rubri- 
collis, id. — G. castagneux, P. minor, id. 

Plongeon iinbrim, Colymbus glacialis, L. — Plongeon lumme, 
C. arcticus, id. — Catmarin, Cohjmbus septentrionalis et stella- 
tus, Gm. 

Pingouin macroptère, Alca torda, h — Pingouin brachyptère, 
Alca impennis^ L. 

Macareux le moine, Alca arctica, L. (Mormon fratercula, Tem.) 

Guillemot à capuchon, Uria troile, Lath. — G. à gros bec, TJ. 
brunnichii, Sabine. — G. à miroir blanc, U. qrylle, Lath. — G nain, 
U. aile, Tem. 



242 ciiAPiTRi: II. 

malgré leurs courtes ailes, la puissance de leurs muscles 
pectoraux leur permet de se transporter au loin. — Ces 
oiseaux singuliers ont en général la tête et le cou ornés 
de huppes^ de fraises ou de collerettes qui leur donnent 
un air fort gracieux. Les mers d'Europe en possèdent 
cinq espèces : le grèbe huppé, de la grosseur d'un 
canard, le cornu, l'oreillard, celui à joues grises et le 
castagneux ou petit grèbe. La plupart sont originaires 
des régions septentrionales et viennent l'hiver dans les 
grands lacs de l'intérieur du continent; ils s'aventurent 
même jusque dans nos étangs du midi et sur nos côtes 
maritimes. 

Les plongeons, aux doigts entièrement palmés, mais 
qui ont néanmoins de grandes ressemblances avec les 
grèbes, habitent les régions arctiques, plutôt dans les 
grands lacs que sur la mer ; ils nichent sur les rives 
solitaires, passant la plus grande partie de leur vie 
sur l'eau et ne venant à terre que pour la ponte. — Ces 
oiseaux émigrent l'hiver et se montrent sur nos côtes 
maritimes. — Habiles plongeurs, comme l'indique leur 
nom, ils sont en même temps bons nageurs mais mauvais 
voiliers et préfèrent aux voyages à tire d'ailes, la na- 
vigation à la rame, qui leur convient mieux ; pourtant ils 
fendent l'air avec beaucoup de rapidité lorsqu'ils pren- 
nent le vol, bien qu'ils ne puissent le soutenir longtemps. 
Les espèces qui fréquentent nos mers sont l'imbrim ou 
grand plongeon, à la tête et au cou d'un noir à reflets 
verts et portant collier bariolé de blanc ; le lumme à 
gorge noire et le catmarin à gorge rouge. 

Les pingouins sont aussi des oiseaux de mer essentiel- 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPIÎ. 243 

lement appropriés à la vie aquatique, qui ne vivent que 
sur les eaux de l'hémisphère septentrional et fréquen- 
tent la mer Glaciale. On ne les voit guère, sur nos côtes 
du nord, que dans les hivers rigoureux ; leurs ailes, dé- 
pourvues de grandes pennes, les empêchent d'avoir un 
vol étendu. Les femelles, comme presque toutes celles 
des oiseaux de cette catégorie, ne pondent qu'un œuf 
volumineux. — On n'en connaît que deux espèces, le 
pingouin macroptère, de la taille d'une sarcelle, et le 
brachyptère de lagrandeur d'un gros canard. Le premier 
diffère de l'autre par ses ailes plus longues et sa queue 
plus courte, qui lui permettent de voler assez rapide- 
ment en rasant la surface des eaux. 

Les macareux ont l'organisation des pingouins ; leurs 
habitudes sont pareilles; ils passent, comme eux, une 
grande partie de leur vie sur les eaux, dans les mers 
boréales, aux alentours du cercle polaire. Lorsque, 
pendant l'hiver, les glaces s'accumulent dans ces hautes 
latitudes et que la mer n'offre plus qu'une surface gelée, 
les macareux descendent vers le sud, et on les voit, aux 
époques des grands froids, apparaître tout à coup sur 
nos côtes de l'ouest. Cette espèce, qui vient visiter nos 
mers, est le macareux moine. 

Les guillemots, de même que les macareux, habitent 
les mers les plus voisines du pôle nord ; ils vivent en 
troupes et nichent sur les rochers. Ces oiseaux sont 
essentiellement plongeurs, et leurs habitudes sont à peu 
près celles des pingouins. On en a vu quelquefois 
venir l'hiver sur les côtes septentrionales de l'Europe ; 
les espèces connues sont le guillemot à capuchon, ce- 



244 ciiAriTRE II. 

lui à gros bec et le guillemot à miroir blanc. On peut 
leur joindre aussi une autre espèce que Linné rangeait 
parmi les plongeons ; c'est le guillemot nain, qui habite 
!e voisinage du pôle et se montre dans les mers de 
l'Amérique septentrionale, ainsi que dans celles du 
Nord européen. 

Palmipèdes grands voiliers (l). Cette division d'oi- 
seaux aquatiques se distribue en deux sections: les pé- 
lacjiens, qui fréquentent les plages maritimes, mais 
qu'on rencontre aussi dans la haute mer, à de grandes 
distances de terre, et les côtiers, qui ne s'éloignent 
guère des rivages et vivent sur les fleuves et les grands 
lacs de l'intérieur des continents. — Parmi les premiers, 
nous citerons d'abord les pétrels et les puffins, aux na- 
rines proéminentes (2), oiseaux essentiellement mari- 
times, fréquentant tous les océans, sous toutes les 
latitudes, excellents voiliers, qui ne craignent pas de 



(1) Palmipèdes PélâGIENS : Pétrel fulnicar, Procellaria glacialis, 
L. — P. piiffln, P. puffinvs, BuflF. — P. manks, P. Anglorum, Tem. 

Pétrel hirondeilu, P. pchtyica, L. — P. Leach, P. Leachii. LessoQ* 
Le fou de Bassan, Pelecanus Bassaniis, Gm. (Suia alba, Meyer.) 
Sterne pierre garin, Sterna hirundo, L. — S. Tschegrava, S. 

Caspia. — S. Caiijek, S. Cantiaca, id. — S. Dougall, S. BougaUU.— 

S. arctique, S. arctica. — S. Hansel, S. Anglica. — S. moustac, 

S. Icucoparcia. - S. leucoptère, S. leucoptera. — S. épouvantai], 

S. nigra. — S. petite hirondelle, S. minuta. 
Goéland bourfioiestre, Larus glaucus. — G. a manteau noir, 

L. marinus. — G. à manteau bleu, L. argentatus. — G. à pieds 

jaunes, L. fuscus. 

Stercoraire pomarin, Lestris pomarinus, Tem. — S. parasite, 

S. parasiticus, Tem. 

(2) Nous rangeons dans le même genre procellaria les pétrels et 
les puffins, qui ne diffèrent pas essentiellement entre eux. Les 
puffins n'ont que le bec un peu plus long, les deux mandibules 
également recourbées à leur extrémité, et les narines tubulaires 
s'ouvrant par deux orifices distincts, tandis que les pétrels, dont les 
narines ne présentent qu'un seul tube, n'ont que la mandibule 
supérieure infléchie à la pointe et l'inférieure droite est tronquée. 



HEVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 245 

raser les plus fortes lames pour saisir les poissons et 
les petits insectes de la mer. — Les pétrels n'aiment 
pas le grand jour et ne se montrent ordinairement que 
dans les temps sombres et orageux ; ils ne chassent que 
vers le crépuscule du soir, ou bien le matin, et se 
cachent la nuit dans les cavernes de la côte et dans les 
crevasses des rochers. — Nos mers d'Europe possèdent, 
en hiver le pétrel fulmar, originaire de l'Océan glacial, 
le pétrel pufFin, qui fréquente la Méditerranée, le pétrel 
manks des mers du Nord, assez commun aux Orcades, 
le pétrel-hirondelle, qu'on désigne vulgairement sous 
le nom d'oiseau des tempêtes, ainsi que le pétrel-Leach 
qu'on rencontre dans la haute mer et qui s'égare par- 
fois dans l'intérieur des terres. Boitard assure que 
deux puffins pélagiques ont été tués près de Paris, sur 
une île de la Seine. 

La faculté qu'ont ces oiseaux de se soutenir sur les 
vagues, les ailes relevées, pendant les plus fortes bour- 
rasques, et de courir pour ainsi dire sur les flots, leur 
a fait donner, par les marins, leur dénomination vul- 
gaire. Le miracle de saint Pierre, marchant sur le lac 
de Génézareth, a été l'origine du nom de pétrel, que 
des matelots anglais imposèrent à cette espèce ; quant à 
celui d'oiseau des tempêtes, il provient évidemment du 
nom de procellaria, appliqué au genre et allusif à l'opi- 
nion des gens de mer, qui regardent l'apparition d'un 
pétrel comme un présage de mauvais temps. Ces oiseaux 
fatidiques, qui se montrent subitement dans les temps 
orageux, semblent en effet précéder la tempête; leur 
présence est toujours considérée comme de mauvais 



246 CnAPITRE u. 

augure par les marins, dès qu'ils les voient voltiger 
sur les lames, avec leurs jambes pendantes, comme s'ils 
marchaient sur l'eau. Ils suivent quelquefois le sillage 
du navire et souvent s'y reposent. 

Les fous sont d'autres oiseaux grands voiliers, qui 
ne s'éloignent guère à plus de quatre-vingts milles en 
mer des côtes continentales ou des îles qu'ils fréquentent 
et où ils retournent chaque soir ; aussi leur apparition 
est toujours pour les navigateurs l'indice du voisinage 
d'une terre. Ordinairement réunis en grand nomj^re, 
ils ne cessent d'explorer les eaux d'un vol rapide et 
désordonné, et se précipitent, du haut des airs, sur le 
poisson que leur vue perçante leur permet d'apercevoir 
et qu'ils saisissent à la surface des eaux avec leur bec 
acéré. — Le fou de Bassan est l'espèce qui fréquente 
les mers d'Europe et qui habite de préférence, à 
l'époque de la ponte, les falaises d'Ecosse et plus par- 
ticulièrement les alentours de la baie d'Edimbourg. 

Les sternes, aux petits pieds, ou hirondelles de mer, 
qui volent beaucoup, posent rarement sur l'eau, mais 
ne nagent pas, sont des oiseaux qu'on voit fréquemment 
attroupés près des rivages des deux hémisphères et sur 
les mers qui les baignent. Leur nom d'hirondelles de 
mer désigne leur vol gracieux et rapide. Ces sternes dé- 
fendent leurs couvées avec une grande énergie, lorsque 
des oiseaux affamés viennent marauder autour de leurs 
nids. — On en connaît beaucoup d'espèces ; la plus 
commune, qu'on voit dans nos mers, est le pierre garin 
ou sterne hirondelle. 

Les mouettes et les goélands, réunis dans le genre 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 247 

larus, sont des oiseaux cosmopolites comme les hiron- 
delles de mer ; on les rencontre sur tous les rivages de 
même qu'au large, sur l'Océan, oii ils bravent les tem- 
pêtes et se jouent au-dessus des eaux avec la plus grande 
légèreté. Ils se nourrissent de poissons et de tout ce 
qu'ils rencontrent flottant sur les ondes, soutiennent leur 
vol pendant longtemps, se reposent sur l'eau quand la 
mer est calme et viennent tous les soirs dormir à 
terre dans les rades. Les marins, dans leur langage 
imagé, leur ont donné le nom de pigeons du capitaine 
de port. i 

Les mouettes se montrent plus souvent que les goé- 
lands dans l'intérieur des terres et vont s'abattre sur 
les rivières et les étangs où le poisson abonde. On en 
connaît huit espèces sur nos côtes d'Europe, toutes 
décrites par Temminck dans son Manuel d'Ornithologie. 

Les goélands, en général plus grands que les mouettes, 
sont excessivement gloutons : ces vautours de la mer 
semblent affectés à la police des plages qu'ils purgent 
des immondices^ sans dédaigner même le poisson cor- 
rompu. Les cris qu'ils ne cessent de pousser en volant 
imitent ceux d'un chien qui aboie. Les mers d'Europe 
en possèdent quatre espèces, le goéland bourgmestre 
à manteau gris, celui à manteau noir, un autre à man- 
teau bleu et le goéland à pieds jaunes. 

Les stercoraires ou labbes sont aussi des oiseaux de 
mer grands voiliers, assez semblables aux goélands, 
mais différents de mœurs, car ils sont très-audacieux. 
Forbans déterminés, au coup de bec redoutable, ils 
harcèlent sans cesse les mouettes jusqu'à leur faire lâcher 



248 CHAPITRE II. 

le poisson dont elles ont fait capture, et vivent ainsi 
aux dépens des autres. On en connaît deux espèces dans 
nos mers, le parasite et le pomarin. Ce dernier niche 
sur les falaises d'Ecosse et sur les rochers de la mer du 
Nord. 

Palmipèdes cotiers (1). Parmi les palmipèdes côtiers 
de la famille des pélécanidés^ qui fréquentent bien 
plus les eaux douces que les eaux salées, nous citerons 
d'abord les cormorans, à la fois habiles plongeurs, 
excellents nageurs et très-bons voiliers. — Ces oiseaux,, 
à la gorge expansible, toujours en quête de poissons, 
dépeuplent les étangs qu'ils exploitent et savent aller 
chercher le fretin au fond d'un lac ou d'une rivière, en 
s'aidant de leurs ailes comme de rames, pour poursuivre 
et atteindre leur proie entre deux eaux. Les Chinois les 
ont dressés depuis longtemps à la pêche, comme nous 
avons fait en Europe des faucons qu'on employait à la 
chasse à l'oiseau, mais je ne saurais dire si l'espèce qui 
sert d'auxiliaire aux pêcheurs du Céleste-Empire est la 
même que la nôtre. L'Europe du reste en compte plu- 
sieurs : le grand cormoran, le nigaud, qu'on rencontre 
quelquefois sur les côtes du Nord, le largup, plus com- 
mun en Islande, le pygmée, qui ne se montre que bien 
rarement en France et préfère les bords du Danube et 
des autres fleuves de l'Orient européen, et le cormoran 
Demarets, qui habite les rivages de la Corse et de la 

(1) Palmipèdes cotiebs. Famille des pélécanidés : Le grand cor- 
moran, Carbo cormoranus, Meyer. — Le nigaud, C. graculus, id. 
— Le largup, C. cristatus^ Tem. 

Le pygmée, C. pygmœus, Tem. — Le Demarest, C. Bemarestii, 
Payraudeau. 

Le pélican, Pelecanus onocrotalus, L. (Onocrotalus phœnix.) 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 249 

Sardaigne. — Tous ces oiseaux perchent sur les arbres, 
malgré leurs pieds palmés. 

Les pélicans ont les mêmes habitudes ; ce sont de 
grands accapareurs de poisson ; ils portent une poche 
sous le bec et la gorge, sorte de sac de peau, prodi- 
gieusement dilatable, dans lequel ils conservent leur 
pêche pour la consommer au besoin. Cette poissonnerie 
peut contenir environ vingt livres de fretin. — - Leur 
grande taille, la puissance de leurs ailes et la rapidité 
de leur natation en font des oiseaux très-remarquables. 
On ne les rencontre guère en mer, si ce n'est dans le 
voisinage des côtes ; les fleuves et les grands lacs pa- 
raissent mieux leur convenir. — Nous n'avons, dans 
les contrées de l'Europe orientale, qu'une espèce de 
pélican ; c'est un oiseau de la grandeir d'une oie, blanc 
tirant au rose, et à rémiges noires. Ce pélican paraît 
être le même que celui d'Egypte, qu'on retrouve aussi 
sur les fleuves de la Sénégambie. — J'en ai tué un qui 
s'était égaré jusqu'aux Canaries, et celui-là, je l'assure, 
n'était pas un phénix. On le fit rôtir, non pour savoir 
s'il renaîtrait de ses cendres, comme celui de l'antiquité, 
mais pour constater qu'il avait un goût détestable et 
puait le poisson comme un vieux pêcheur de la côte. 

On a soupçonné que l'oiseau des anciens, dont on a 
tant parlé, et que personne n'a jamais vu, ne serait autre 
que notre pélican embelli par l'amour du merveilleux. 
Un poëte a dit avec raison : 

É lafede degli amanti, 
Corne l'ave feniche, 
Chc visia chascun lo dice ; 
Dove sia nessun lo sa. 



250 CHAPITRE II. 

Palmipèdes cotiers : famille des anatidés (1). Ces 
palmipèdes comprennent les harles, les canards, les 
sarcelles, les macreuses, les oies et les cygnes, qui nous 
ont fourni nos plus précieuses espèces domestiques, 
sans compter celles que nous pourrons encore nous 
approprier par l'acclimatation, car presque tous les 
oiseaux de cette famille sont susceptibles d'être soumis à 
la domesticité, et leur chair savoureuse de devenir une 
grande ressource d'alimentation. 

Quelques espèces déjà vivent dans nos basses-cours et 
aux alentours de nos fermes, comme nos volailles ; 
d'autres sont élevées dans nos bassins ou nos pièces 
d'eau pour l'ornement de nos jardins et de nos parcs. 
A l'état sauvage, beaucoup d'anatidés constituent un 
gibier recherché . ces palmipèdes naviguent aussi bien 
à la rame qu'à la voile, et préfèrent en général les eaux 
fluviales et lacustres aux eaux salées. Ce sont des 
oiseaux voyageurs, qui passent une partie de l'année dans 
les régions du nord et descendent par grands vols vers 
les pays tempérés, à la fin de l'automne. 

Les harles, un peu plus gros que les canards et qui 
leur ressemblent beaucoup, sont plus piscivores et 

0) Famille des anatidés: Harle piette ou harlette, mergus 
albellus, L. — Le harle liuppé, M. serrator, id. — Le grand harle, 
M. mer ganser^ L, 

Canard sauvage ou colvert, Anas boschas, L. — G. tadorne, A. 
tadoma, id. — G. pilet, A.acuta, id. — G. garrot, A. dangula, id. 

— G. Miclon, A. glacialis, id. — G. chipeau ou ridcnne, A. strepera, 
id. — G. miloin, A ferina, id. — Petit milouin ou sarcelle d'É- 
^u^À^- "^'''^^"' ^"'d. — Sarcelle d'hiver, A crecca, L. - Sar- 
celle d ete, A. querquedula, L. — Ganard souchet, A. clypeata, L. 

— Ganard siffleur, A. penelope. L. (Le sil'lleur huppé île Buffon, 
anas rufina, L. — Le morillon, A. fuligula, L.) 

Canard de Barbarie ou musqué, A. moschata, L. — G. eider, 
A. molhssima, L. 



REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 251 

meilleurs plongeurs. Le poisson, qu'ils poursuivent 
entre deux eaux, ne leur échappe pas ; ils savent aller le 
saisir jusqu'au fond. Ces oiseaux nagent à la manière 
des cormorans, avec la tête seulement hors de l'eau ; 
leur vol est assez rapide, malgré leurs courtes ailes, 
mais leur démarche est lourde et vacillante comme celle 
de tous les oiseaux mal équilibrés sur leurs pattes. Ils 
se plaisent dans la mer aussi bien que dans les rivières 
et les lacs, et ne nous visitent que de loin en loin, leurs 
migrations étant irrégulières et déterminées par des 
circonstances de température exceptionnelles qui les at- 
tirent en grand nombre sur nos côtes. Ces beaux palmi- 
pèdes ne viennent guère à terre que pour se reposer et 
dormir sur le sable ; le moindre danger les fait repartir, 
et si on les poursuit sur l'eau, ils plongent aussitôt pour 
ne ressortir que fort loin. — Le harle piette ou harlette 
porte un plumage d'un noir bleuâtre sur un fond blanc j 
ses pieds sont couleur d'ardoise, comme son bec, 
SCS ailes et sa queue. Ces jolies harlettes se répandent 
en hiver dans plusieurs contrées d'Europe et les pê- 
cheurs les prennent souvent au filet, mais leur chair est 
moins estimée que celle des canards. — Le harle huppé 
ressemble assez à l'harlette ; il se montre plus rare- 
ment. — Le grand harle, au cou noir à reflets bronzés, 
se voit en hiver dans le nord de la France. 

Les canards, qui ont été pris pour type de la famille 
des anaiidés, se distinguent par leur extrême glouton- 
nerie, et cette sensualité brutale, poussée chez eux 
jusqu'à l'excès, n'a pas peu contribué à les soumettre à 
la domesticité ; aussi sont-ils devenus dans cet état des 



252 CHAPITRE II. 

goinfres de premier ordre. Umuivores et faciles à en- 
graisser, ils ne rencontreraient pas à l'état sauvage 
celte pâture quotidienne et toujours abondante qu'ils 
trouvent auprès de nous. Jamais rassasiés, ils ne 
pensent plus qu'à bien vivre et ne vont pas cbercher 
ailleurs une meilleure existence ; les habitudes casa- 
nières leur ont fait perdre le goût des voyages et 
presque jusqu'à la faculté de voler. — A l'époque des 
migrations, quand commencent à passer les canards 
sauvages, c'est-à-dire à la fin d'octobre, on remarque 
pourtant encore chez nos canards domestiques une 
certaine inquiétude, et l'on a vu parfois leur instinct 
voyageur se réveiller tout à coup, surtout si ceux qui 
arrivent du dehors viennent s'abattre dans leur voisinage, 
mais bien peu d'entre eux se hasardent à les suivre lors- 
qu'ils se remettent en route pour d'autres régions. Ces 
goinfres sont devenus trop pesants pour supporter un 
long trajet ; l'embonpoint qu'ils ont acquis les gène 
même pour la marche ; leur allure ressemble à celle des 
femmes obèses qui trottinent en se dandinant. 

Les canards aiment à barboter dans les eaux troubles 
chargées de limon, à plonger de la tête et du cou dans 
les mares, dont ils peuvent atteindre le fond avec leur 
bec aplati et dentelé sur les bords. — Les canes ou 
femelles de nos canards domestiques sont encore plus 
fécondes que celles des canards sauvages ; les canetons 
vont à l'eau avec la mère, presque aussitôt sortis de 
l'œuf. On donne souvent de ces œufs de canes à couver 
à des poules, qui s'acquittent parfaitement de ce soin et 
se désespèrent quand elles voient leurs jeunes couvées se 



HEVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 253 

précipiter dans une mare, où elles ne peuvent les suivre. 
Les canes, qu'on soulage ainsi des fatigues et des ennuis 
de l'incubation, conservent longtemps la faculté de 
pondre jusqu'à trente et même quarante œufs. 

Le canard domestique a joué de tout temps un rôle 
important dans l'histoire de la gastronomie ; il fournit 
une chair savoureuse, qui peut être soumise à diverses 
préparations culinaires et qui est toujours goûtée sous 
quelque transformation qu'elle soit offerte sur nos tables. 
Les bons traités de cuisine, j'entends ceux à l'usage des 
cordons-bleus, citent avec recommandation le canard 
farci aux olives, celui à la sauce aux navets, les aiguil- 
lettes de canard et surtout le foie gras présenté en ter- 
rine de Nérac ou en pâté d'Amiens. — Il paraît que les 
Romains, nos maîtres en fait de sensualité et de gour- 
mandise, négligèrent, pour le canard, la méthode qu'ils 
appliquèrent à l'oie pour obtenir le foie gras. Ils n'esti- 
maient du canard que la poitrine et la cervelle ; c'est le 
poëte Martial qui nous l'apprend : 

Tota quidem ponatur arias ; sed pectore tantum 
Et cervice sapit : cetera redde coquo (1). 

Lib. xm, 

Nous autres modernes, qui nous croyons plus raffinés 
que les anciens, nous décapitons le canard et rejetons 
sa tête, du reste fort difficile à plumer ; mais peut-être 
nous privons-nous d'un mets délicieux. 

Les canards sauvages, auxquels on fait la chasse à 
l'époque des passages, offrent entre eux des différences 

(l) Fais -toi présenter le canard tout entier, mais comme il n'y a 
de savoureux que la poitrine et la cervelle, renvoie le reste au 
cuisinier. 



254 CHAPITRE II. 

caractéristiques qui constituent diverses espèces, dont 
nous ne citerons que celles qui fréquentent nos climats 
d'Europe. 

Le canard sauvage ou colvert, souche première de 
notre canard domestique, a la tête et le cou d'un beau 
vert changeant, le collier blanc, le plastron roux-marron, 
le bec jaune-verdâtre et les pieds orangés. Cet excellent 
gibier vient tous les hivers visiter nos contrées et s'abat 
parfois sur nos côtes maritimes, lorsque nos étangs sont 
gelés. Ces colverts se présentent toujours par grands 
vols ; c'est aux mois de novembre et de décembre qu'ils 
sont le plus nombreux ; ils arrivent en fendant l'air, le 
cou tendu et les pattes en arrière, formant deux lignes 
réunies en angle. Les plus forts de la bande sont tou- 
jours placés en tête de cet ordre de marche et alternent 
tour à tour en cédant la place à d'autres^ lorsqu'ils sont 
fatigués. Le sifflement de leurs ailes est très-sensible 
quand ils passent près de terre et qu'ils vont s'abattre 
au-dessus des eaux, après avoir louvoyé un instant. 

Cette espèce de canard sauvage est la même que celle 
qui abonde dans l'Amérique septentrionale et qui vient 
pâturer par milliers dans les rizières de la Géorgie et 
des Carolines. Audubon les a vus s'abattre en masses 
serrées sur les savanes des Florides et a connu un chas- 
seur de ces contrées qui en tuait de cinquante à cent- 
vingt par jour, et en nourrissait tout le personnel des 
grandes plantations du général Hernandez. Le natura- 
liste américain a calculé que la rapidité du vol de ces 
palmipèdes était d'un mille et demi par minute et de 
cent milles en vingt-quatre heures^ dans sa plus grande 



'•7 



REVUE DES OISEAUX d'EUROPE. 253 

puissance. C'est juste quatre fois plus que la distance 
que nous pouvons parcourir sur un chemin de fer à 
grande vitesse. 

On doit aussi à Audubon de curieux renseignements 
sur les mœurs du colvert ; il est surtout dans ses Scènes 
de la nature un passage remarquable qui nous dévoile 
toute la sollicitude et l'amour des femelles pour leurs 
jeunes couvées. — Le chasseur naturaliste était en 
campagne sur les bords de l'Ohio avec un chien de race 
parfaitement dressé, qu'il lança sur une cane sauvage, 
cachée dans les herbes. Celle-ci, les plumes hérissées 
et prévoyant le danger, avertit de suite ses canardeaux 
par un sifflement aigu qui les fit décamper aussitôt, et, 
en même temps, la mère s'envola sous le nez du chien, 
affectant de se soutenir à peine et semblant prête à tom- 
ber à chaque instant. Audubon était trop observateur 
pour la tirer ; il préféra la laisser faire. Elle ne cessait 
de passer et repasser devant le chien comme pour le 
détourner, mais l'animal était sur la piste des canetons 
et les rapporta un à un à son maitre, sans les blesser. 
Audubon les mit vivants dans sa gibecière, où ils se 
débattirent en criant: « alors, dit le narrateur, la mère 
« vint à eux et se plaça devant moi d'un air si piteux, 
« en culbutant et en se roulant presque sous mes 
« pieds, que je ne pus résister à son désespoir. Je fis 
«. coucher mon chien et rendis à celte mère désolée son 
« innocente famille. Tandis que je me retournais 
« pour l'observer en m'éloignant, je crus aperce- 
« voir dans ses yeux une expression de gratitude 
« et j'éprouvai ce jour-là une des plus vives jouis- 

17 



256 CHAPITRE TI. 

« sanccs que puisse procurer l'étude de la nature. » 
Le canard tadorne ou canard des Alpes, au plumage 
disposé par masses de couleurs blanches, noires et 
d'un jaune cannelle, est plus gros que notre canard 
domestique. Ce bel oiseau semble préférer les bords de 
la mer ; il se présente assez souvent en hiver sur nos 
côtes de l'ouest et dans les garennes de la Picardie, oîi 
il vient nicher dans les terriers. Les tadornes vivent 
toujours par couples ; on en a vu descendre jusque sur les 
bords de la Méditerranée. 

Le canard pilet est de passage en France en novembre 
et en mars ; c'est une des plus belles espèces qui 
viennent visiter nos contrées. — Le canard garrot, noir 
et blanc, avec une tache blanche de chaque côté du bec, 
est un des plus sauvages. — Le canard miclon n'est pas 
commun chez nous et ne se montre guère que sur les 
côtes de la Manche. îl habite les régions arctiques et 
ses apparitions sont irrégulières. — Le chipeau ou 
ridenne est de passage en automne et au printemps ; 
c'est un oiseau rusé, qui se laisse rarement surprendre. 
— Le milouin arrive sur nos côtes de l'ouest par bandes 
nombreuses ; son vol est des plus rapides. — Le petit 
milouin^ ou sarcelle d'Egypte, ne voyage au contraire 
que par couples et ses apparitions en France ont lieu à 
la même époque que celles du canard chipeau. — La 
sarcelle d'hiver, de la taille de la perdrix, et qu'on peut 
apprivoiser dans nos basses— cours, vient nicher autour 
des étangs et constitue, avec la sarcelle d'été et le sou- 
chet, un des meilleurs gibiers. Les passages des sar- 
celles s'opèrent en avril et en octobre. C'est à peu près 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 257 

dans la même saison qu'arrivent les canards souchets 
qui s'abattent en masse dans les marais de la Picardie, 
entre Soissons et la mer. — ■ Les canards sifïleurs 
voyagent aussi toujours en troupes ; ils opèrent leurs 
passages en automne et vers la fin de l'hiver ; quelques- 
uns nichent en France. Cette espèce est une des plus 
communes sur les bords du Volga et du Danube. — 
Citons encore le canard de Barbarie ou canard musqué ; 
les uns le disent américain et les autres originaire 
d'Afrique ; cette espèce s'est acclimatée dans le midi de 
la France ; devenue domestique, elle a produit le canard 
mulard, par son croisement avec la cane du canard 
commun, et c'est de ce métis engraissé qu'on tire, dit-on, 
le meilleur foie. 

Enfin terminons l'énumération de cette série de 
canards exotiques par l'eider, superbe espèce presque 
. aussi grosse que l'oie, et dont le duvet est si recherché. 
Ce canard appartient aux régions polaires qu'il ne quitte 
qu'un peu avant l'époque de la ponLe pour venir nicher 
dans des latitudes moins froides. Ce n'est que bien rare- 
ment qu'il se présente sur nos côtes du nord ; les mers 
du littoral de la Norwége, de la Suède et de la Laponie, 
la mer Blanche et la partie de l'océan Glacial qui borde 
la Russie septentrionale, sont plus souvent ses sta- 
tions d'hiver. — Les navigateurs, surtout les balei- 
niers, rencontrent l'eider par bandes innombrables 
aux alentours du Spitzberg et du Groenland, oii les 
immenses vols de ces beaux palmipèdes obscurcis- 
sent la lumière du jour, en s'élevant au-dessus des 
eaux. 



258 cnAPiTRK II. 

Les macreuses (1), de la môme famille des anatidées, 
sont originaires des régions du nord ; elles fréquentent 
les eaux salées et saumàlres. Ce sont des oiseaux 
plongeurs, au plumage noir et au bec gibbeux, très- 
friands de petits mollusques et d'anatifes ; aussi leur 
chair en acquiert un goût qui n'est pas très-agréable. — 
On chasse pourtant les macreuses dans tous les endroits 
où elles abondent, principalement sur nos côtes de 
l'ouest, depuis le mois de novembre jusqu'en mars, 
quand elles arrivent par les vents du nord-ouest. — La 
mer de ce littoral en est alors couverte et les pêcheurs 
en prennent au filet des quantités considérables. L'engin 
est tendu horizontalement au-dessus des bancs de sable, 
et, dès que la mer entre en son plein, les macreuses, 
suivant le flux, passent au-dessous, mais en voulant 
s'échapper lorsque les eaux se retirent, elles restent 
engagées dans les mailles. Cette espèce est la macreuse 
commune, qui descend aussi dans le midi et vient 
stationner en Provence, dans le grand étang de Berre, 
communiquant avec la mer par le port de Bouc et 
Martigues. 11 s'en lue énormément, à l'époque de l'ou- 
verture des chasses, dans une battue générale en nacelles 
chargées de chasseurs, avec décharges de mousqueterie 
et accompagnement de musique : un véritable massacre 

(I) Suite des palmipèdes cotiers de la famille des anatidées : 

Macreuse commune, Anas nigra, L. - Grande macreuse, Anas 
fusca, L. 

Oie cendrée, Anser férus, L. — Oie vulgaire, Anser segetum, 
Lath. — Oie rieuse, Anser albifrons, L. — Oie bernache, Anser 
erythropus, L. — Oie au cou roux, Anser rufbcollis, Gm. — Oie des 
neiges, A. hyperhoreus, Bail. 

Cygne sauvage, Anas cycnus^ L. — Cygne domestique, Anas 
olor, L. — Cygne noir (acclimaté), Cycnus atratus, Vieill. 

Cereopse cendré (acclimaté), Cereopsis novae Hollandiae, Lath. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 259 

officiel, auquel assistent le préfet des Bouches-du-Rliône 
et ses gendarmes. 

On dit que nos anciens chartreux, pour atténuer 
l'abstinence de toute viande à laquelle les assujettissait 
la règle de l'ordre, regardaient la chair de macreuse 
comme du poisson, et qu'une préparation culinaire, dont 
ces bons pères avaient le secret, lui enlevait l'odeur de 
ma'X'cage et ne lui conservait qu'un agréable fumet : 

Il est avec le ciel des accommodements. 

On connaît une autre espèce de macreuse, noire comme 
l'autre, et avec le bord de ailes blanc ; c'est la double 
macreuse plus grosse que la commune ; elle se montre 
souvent avec sa congénère, mais en moins grand nombre. 

Les oies, au bec court et fort, sont mieux appuyées 
sur leurs paltes que les canards, aussi leur marche est 
plus facile ; elles parcourent les terres herbeuses et les 
prairies pour y chercher leur pâture, qui consiste en 
tiges de végétaux et en graines. Elles tondent l'herbe 
comme les brebis à l'aide de leurs lamelles. — A l'état 
sauvage, les oies se retirent, pour dormir plus en sûreté, 
sur les eaux des lacs voisins de leurs stations habituelles^ 
car ce sont des oiseaux très-défiants, qui ont toujours 
soin de placer quelques-uns des leurs en faction pour 
veiller aux alentours. — Les mâles ne se distinguent 
pas des femelles par le plumage ; il sont très-ardents 
en amour, et les anciens les consacrèrent au dieu Priape. 

On en distingue plusieurs espèces en Europe, toutes 
d'origine étrangère et dont la plupart visitent nos 
contrées dans leurs migrations d'hiver. L'oie cendrée. 



260 CHAPITRE II. 

type primitif de notre oie domestique, l'oie vulgaire, la 
rieuse au front blanc, la bernache, qu'on apprivoise 
assez facilement et qui se reproduit dans la domesticité, 
l'oie au cou roux et l'oie des neiges, qui est assez rare» 
toutes ces différentes espèces sont de passage vers les 
mois de novembre et décembre, dans plusieurs pays 
d'Europe ; les glaces les chassent des régions du nord. 
Ces oiseaux observent en volant à peu près le même 
ordre de marche que les canards sauvages ; on a 
remarqué seulement qu'ils voyagent en plus petites 
troupes, qu'ils se tiennent à de grandes hauteurs et ne 
forment souvent qu'une simple ligne oblique. 

La domestication de l'oie cendrée est des plus 
anciennes ; cet utile palmipède est devenu aussi soumis 
que le chien de la ferme ; il connaît ses maîtres, con- 
duit au champ les troupeaux et les ramène au bercail, 
lorsqu'il est dressé à ce service. Sentinelle vigilante, 
l'oie veille de nuit dans la basse-cour ; son œil est 
perçant et son ouïe des plus fines. Toujours sur le qui- 
vive, elle jette l'alarme au moindre bruit, témoin les 
oies du Capitole : les chiens n'aboyèrent pas, mais les 
oiseaux faisaient bonne garde et leurs cris réveillèrent 
Manlius. 

Dans nos campagnes, les oies ne se laissent jamais 
approcher et poursuivent l'étranger en criant, le cou 
tendu et le bec grandement ouvert ; elles semblent même 
chercher à le mordre et poussent des sifflements comme 
des vipères. Dans nos provinces de l'est, où l'on se livre 
plus spécialement à l'éducation des oies, la vente de ces 
oiseaux, qui fournissent un aliment recherché, constitue 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 261 

un revenu important. — Aujourd'hui la dinde a remplacé 
l'oie dans les repas de famille ; toutefois il s'en fait 
encore une grande consommation. 

C'est encore aux Romains que nous sommes rede- 
vables des moyens employés pour obtenir les foies gras 
que nous fournissent les oies, et Pline nous apprend que 
l'honneur de cette délicieuse découverte, tantum bonurriy 
comme il le dit lui-même, appartient à ce qu'il paraît, 
à Scipion Métellus, personnage consulaire, ou à Séius, 
chevalier romain. 

« Nec sine causa in qiiœstione est, qui primus tantum 
bonum invenerit, Scipione Métellus vir consularis, an 
M. Seins œtale eques Rom. » 

Mais il est incontestable, selon lui^ que Messalinus 
Cûtta, fils de l'orateur Messala, ait trouvé le secret de 
rôtir les pattes d'oie et d'en composer un ragoût avec 
des crêtes de poulet. Et le grand naturaliste, en fidèle 
historien et bon appréciateur du tantum bonum, ne 
manque pas d'ajouter : « Chacun des inventeurs recevra 
de moi la palme qui lui est due, » 

Cependant Pline ne nous dit pas si ce furent les 
gastrophiles de Rome qui, les premiers, imaginèrent de 
clouer les oies par les pattes et de leur crever les yeux 
pour les gorger de nourriture, afin que ces pauvres 
oiseaux ne pensassent qu'à manger et à dormir, en 
's'engraissant. Cette invention diabolique aura peut-être 
pris naissance au moyen âge, dans ces siècles de torture 
où l'aberration des esprits arriva à son apogée. Quoi qu'il 
en soit nous sommes aujourd'hui un peu moins cruels, 
car, si ce procédé barbare a été modifié en l'améliorant, 



262 CUAPITRE II. 

nous ne tenons pas moins les oies àl'épinette, dans une 
complète obscurité, où la privation de mouvements et 
la nourriture surabondante, à laquelle ces pauvres bêles 
sont soumises, amènent rapidement l'obésité. Dans cet 
état, la ration quotidienne d'une oie consiste en grosses 
boulettes de pain qu'on leur fait avaler par force et qui 
accélèrent l'engraissement; une sorte d'hépatite se déclare 
bientôt, gonfle le foie, et l'oiseau ne tarderait pas à suc- 
comber à ce traitement si l'on ne s'empressait de le tuer 
avant qu'il n'étouflTe dans sa graisse. C'est ainsi qu'on 
obtient des foies gras qui pèsent près de deux livres et 
qu'on emploie pour ces fameux pâtés de Strasbourg qui 
faisaient ! une concurrence avantageuse à ceux de foie 
de canard de Toulouse, aux terrines de Nérac et aux 
excellentes conserves de Nantes. Hélas ! quand je pense 
que Strasbourg ne nous appartient plus et que nous 
sommes devenus les tributaires du roi Guillaume, chaque 
matin en me réveillant j'adresse des vœux au ciel pour, 
qu'avant de mourir, je puisse voir notre honneur 
national vengé et notre chère Alsace reconquise. 

Parmi les anatidées exotiques qu'on est parvenu à 
acclimater en Europe, nous devons citer aussi l'oie de 
la Nouvelle-Hollande ou le céréopse cendré, un des 
précieux palmipèdes australiens d'introduction assez 
récente, car son acclimatation date à peine d'une quaran- 
taine d'années. Les formes, comme la couleur du 
céréopse, sont à peu près celles de l'oie sauvage ; son 
corps est plus ramassé ; toute la partie nue des jambes 
est d'un jaune orangé ; les pieds et les membranes sont 
noirs. 



REVUE DES OISEAUX d' EUROPE. 263 

Cygnes. Ces superbes oiseaux sont les plus remar- 
quables et les plus séduisants des palmipèdes par l'élé- 
gance et les belles proportions de leurs formes, la majesté 
de leur port, l'expression de leur regard et l'éblouissante 
blancheur de leur plumage. Il faut les avoir vus, dans les 
pays où ils abondent, glisser en nageant sur un lac 
solitaire et se livrer avec toute sécurité à leurs ébats, 
pour bien comprendre l'impression qu'ils produisent et 
le charme qu'ils répandent autour d'eux. Leur cou, 
qu'ils tiennent ordinairement un peu roide et presque 
droit, pour mieux observer ce qui se passe aux alentours, 
est alors ramené en arrière au-dessus du corps et affecte 
les courbes les plus gracieuses. Réunis en escadrille et 
parcourant la surface du lac avec une admirable légèreté, 
on dirait un convoi d'élégantes nacelles qui s'avancent en 
fendant les eaux. Parfois, aux battements de leurs ailes, 
ils font rejaillir l'onde qui ruisselle en gouttes argentées 
sur leurs blanches plumes : 

. . . . è in mezzo aU'onde il Cigno 
Del pié fa remo, il collo inarca, è fende 

L'argentino lago 

PlEDEMONTE. 

L'Europe ne possède que deux espèces de cygnes : 
le cygne sauvage, à bec noir et à cire jaune, qui nous 
vient du nord, voyage en grandes troupes et ne se 
présente qu'accidentellement dans nos contrées aux 
époques des grands hivers ; l'autre espèce est le cygne 
domestique qui provient de celui à bec orangé, bordé 
de noir, avec tubercule frontal brunâtre. On le croit 
originaire des parties les plus septentrionales de l'Asie. 

La Nouvelle -Hollande, cette terre des contrastes, 



264 cnAPiTRE 11. 

nous a fourni une autre espèce qui s'est parfaitement 
acclimatée dans l'Europe tempérée, où elle se reproduit 
maintenant à l'état domestique. Mais cet oiseau, déjà 
assez répandu dans les pièces d'eau de nos parcs, au 
lieu d'être d'une blancheur éclatante, comme nos 
cygnes, a le plumage d'un noir profond et le bec d'un 
beau rouge carmin. L'espèce est un peu plus grande 
que le cygne commun. 

DIGRESSION. 



XXIX. 



Dès les temps fabuleux, il a été question des cygnes : 
Ovide, dans ses Métamorphoses, a décrit l'oiseau dont le 
nom rappelle encore l'histoire de Cycnus, ce roi de Ligu- 
rie, musicien célèbre, qui fut changé en cygne, tandis 
qu'il déplorait, sur les bords de l'Éridan, la mort tragique 
de Phaéton et de ses sœurs. « Tout à coup, dit le poète, 
« sa voix d'homme devient plus aiguë, sa tête blanchit 
« et ses cheveux ne sont plus que des plumes ; sa 
« poitrine s'arrondit et son cou s'allonge, ses doigts de 
« pied s'unissent en une membrane rougeàtre, ses bras 
« sont remplacés par des ailes, sa face et sa bouche 
« s'avancent en rostre et Cycnus est un nouvel oiseau, 
« fit nova Cycnus avis (1). » Cette fable de Cycnus, le 

(1) Gum vox est tenuata viro : caneeque capillos 
Dissimulent plumae : collumque a pectore longum 
Porrigitur, digitosque ligat juctura rubentes ; 
Penna latus vestit ; tenet os sine acumine rostrum. 
Fit nova Cycnus avis. OviD. 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 265 

roi musicien, a peut-être donné motif au préjugé des 
anciens qui croyaient que les cygnes cliantaient quand 
ils allaient mourir, mais ce qu'on peut assurer, c'est 
que leur voix n'est guère harmonieuse et que même les 
cris éclatants du cygne trompette n'ont rien de bien 
agréable. 

La partie poétique de l'histoire du cygne se rattache 
à des croyances mythologiques, c'est-à-dire à des mythes 
qui méritèrent les hommages de l'antiquité. Qui ne 
connaît la charmante fable de Léda ? — Tandis qu'elle 
se baignait sur les rives fleuries de l'Érotas, la belle 
épouse de Tyndare, roi de Sparte, fut surprise par un 
cygne éclatant de blancheur, et se sentit tout émue. 
C'est que ce cygne, brûlant d'amour, cachait le plus 
puissant des dieux de l'Olympe, l'audacieux Jupiter, 
qui s'offrait cette fois sous l'apparence de la candeur. 
Léda ne put résister à ce charme, et neuf mois 
après elle pondit deux œufs à double germe, de l'un 
desquels naquit la belle Hélène, au cou divin, aux bras 
d'albâtre, et ravissante par la blancheur de son teint, 
selon l'expression d'Homère. 

Toute "la mythologie est remplie de ces jolies choses 
qui plaisent, séduisent, enchantent en les lisant, et Ton 
peut dire avec Fontenelle : 



On aimera toujours les erreurs de la Grèce ; 

Toujours Ovide charmera. 
Si nos peuples nouveaux sont chrétiens à la messe, 

Ils sont payons à l'Opéra. 



266 CHAPITRE II. 

L'ingénieux Ovide, qui dévoila au monde ravi les 
métamorphoses des dieux, a souvent expliqué la nature 
par la fable, et la naïveté de ses récits en a augmenté le 
charme. Les oiseaux y figurent en première ligne : les 
anciens mythes représentent Prométhée enchaîné sur le 
Caucase et livré à la voracité d'un vautour qui lui 
dévore les entrailles pour avoir dérobé le feu céleste. 
Prométhée, c'est la lumière, le génie de la science, 
l'esprit novateur ; le vautour, c'est l'obscurantisme, 
l'espritrétrograde^jlalâche envie, qui déchire, calomnie, 
étouffe toijt progrès. Telle est l'interprétation qu'un 
naturaliste philosophe donne de cette fable ; mais 
combien d'autres allégories restent encore sans explica- 
tion ? 

Picus, fils de Saturne et roi d'Ausonie, est change en 
pic par les enchantements de Gircé : 

Necquicquam antiqui Pico, nisi nomina^ restât. 

Et il ne reste plus de lui-même que son ancien nom. 

Le vol des corbeaux est expliqué par les augures ; 
Jupiter se transforme en aigle pour enlever le jeune 
Ganimède ; le hibou, symbole de la prudence, est 
l'attribut de Minerve, déesse de la sagesse, et les paons 
celui de Junon, la plus fière des déités de l'Olympe 
Vénus attelle deux colombes à son char ; Mercure, le 
messager des dieux, est représenté avec des ailes aux 
pieds et à la tète, deux autres ornent son caducée. Le 
héron naît des cendres d'Ardée et perpétue, ainsi que 
ceux de sa race, le nom d'une ville célèbre. Les Piérides 
disputent aux Muses le prix du chant et les insultent 



REVUE DES OISEAUX d'eUROPE. 267 

après leur défaite ; mais elles sont métamorphosées en 
pies : 

Elles ont conservé l'usage de la voix 

Et leur cri babillard importune les bois (l). 

Les coqs sont consacrés à Esculape et les oies à 
Priape ; Deucalion est changé en épervier, Philomèle en 
rossignol, Coronis en corneille, Nyctiniène en hibou, 
les filles d'Anius en colombes, Ceïx et Alcyone en 
alcyons, Esaque en plongeon, Perdix en perdrix, et les 
sœurs de Méléagre en oiseaux. 

Toute cette mythologie ornithologique, tous ces 
mythes durent avoir leur interprétation ; ce sont des 
allégories, dont le vrai sens est resté caché sous le voile 
du mystère. Ces fictions ont survécu au culte qui 
les adopta ; les peuples les vénérèrent, la poésie les 
consacra, mais la poésie est aussi un culte, et de nos 
jours encore, comme l'observe Saint-Ange, il serait 
difficile de décrire les merveilles de. la nature sans les 
associer aux merveilles de la fable. 

Qu'on me pardonne donc, en terminant cette revue 
des oiseaux d'Europe, de m'être laissé aller à des idées 
qui, sans trop m'éloigner de mon sujet, sont venues 
rafraîchir mon esprit fatigué d'études plus sérieuses. — 
En essayant d'animer mes descriptions par des 
images qui les rendaient moins arides, j'ai un peu, je 
l'avoue, agi en égoïste et n'ai guère envisagé que le 

(l) Traduction de Saint-Ange : 

Nunc quoque in altihus facundia prisca remansit 
Raucaque garrulUas^ studiumque iinmana loquenti. 

OV]D. 



268 CHAPITRE II. 

plaisir que j'éprouvais, à mon âge, de ramener mes 
pensées vers les souvenirs classiques de mes jeunes 
années, alors qu'au printemps de la vie tout semblait 
avoir une âme, une forme poétique, séduisante, et me 
berçait dans les rêves d'un avenir mystérieux. 



I 



CHAPITRE III 

Essai de géographie ornithologique. 

(simple aperçu.) 

Sommaire —De la distribution des oiseaux sur le globe. — Distribu- 
tion hydrographique des palmipèdes. — Des différentes régions 
ornithologiques. — Région européenne. — Région américaine ; 
Faune mixte, méridionale et septentrionale.— Région africaine : 
Faune mixte. — Région malgache. — Région asiatique. —Région 
malaise: Parties indo et austro-malaises. — Région australienne : 
Nouvelle Hollande. Nouvelle Guinée et îles adjacentes. Nouvelle 
Zélande. — Région polynésienne. — Régions arctiques et an- 
tarctiques. — Appendice. 

... Y aves y pajaritos de taatas mèneras y tan 
diverses de las nuestras qui es maravilla. 

CHntsTOPHE Colomb. 



DE LA DISTRIBUTION DES OISEAUX SUR LA SURFACE 
DU GLOBE. 

1. 

La géographie ornithologique, c'est-à-dire la con- 
naissance des différentes régions qu'habitent les oiseaux, 
celle des pays oii se dirigent ceux qui voyagent, les 
stations où ils se reposent, les contrées où ils nichent, 
enfin les divers cantons où l'on rencontre le plus souvent 



270 cnAPiTiiH II. 

les espèces qui ne s'éloignent pas de leur patrie, tous 
ces faits bien constatés constituent rétude d'une des 
branches les plus intéressantes de la science. 

Plus de onze mille espèces d'oiseaux peuplent la terre 
sur les continents, les îles et les eaux adjacentes. Les 
passereaux composent à eux seuls les deux tiers de ce 
nombre, le restant se trouve réparti dans les proportions 
suivantes : environ 580 rapaces, 1150 grimpeurs, dont 
4 32 perroquets, 377 colombes ou pigeons^ 373 gallinacés, 
plus de 700 échassiers et presque autant de palmipèdes. 
Mais dans l'état actuel de nos connaissances, on ne 
saurait exposer rien de complet quant à la distribution 
géographique de tous ces oiseaux, et nous devons nous 
borner à des généralités. C'est ce que je vais essayer 
d'entreprendre, en signalant, seulement en passant, 
quelques faits particuliers qui viendront se grouper dans 
l'ensemble de cet aperçu. 

Chaque ordre d'oiseaux a sa loi générale qui le 
caractérise ; chaque tribu compte dans ses rangs des 
familles distinctes, dont les genres et les espèces ont 
leurs habitations ou aires de dispersion comprises dans 
certaines limites. Les oiseaux aux habitudes sédentaires 
sont répartis dans des pays divers ; ceux d'humeur 
voyageuse sont simplement de passage dans plusieurs 
contrées où ils ne nichent pas, et stationnent un certain 
temps dans celles oii ils s'arrêtent pour la ponte. — Il 
est des espèces qui ont des représentants sur les points 
les plus opposés du globe, et d'autres, cosmopolites, 
qu'on rencontre partout ; enfin plusieurs groupes, et 
même des familles entières, appartiennent exclusivement 



ESSAI DE GÉOGRAPniE ORNITHOLOGIQUE. 271 

à une seule des grandes régions ornifchologiques, et 
n'ont jamais été vus ailleurs. 

Dans cette distribution des oiseaux, on remarque une 
foule d'espèces de formes particulières, au plumage 
brillant et richement coloré, qui appartiennent à des 
familles propres aux conîrées les plus chaudes des 
grands continents ou des archipels qui en dépendent ; 
tels sont les gallinacés à belle parure, les magnifiques 
oiseaux de paradis, les sucriers, les colibris, les 
perroquets et tant d'autres. Mais à mesure qu'on s'é- 
loigne des régions équatoriales, où se plaisent ces 
oiseaux, et qu'on remonte vers le nord, la variété et 
l'éclat des couleurs sont moins prononcés ; on trouve 
bien encore quelques traits de correspondance, mais les 
genres et les espèces, en général, ne sont plus les 
mêmes ; les influences des milieux, la nature du climat 
ont tout modifié, formes, aspect, couleurs, mœurs et 
habitudes. Quelques rares exceptions se font remarquer 
seulement dans les pays tempérés, mais encore on ne 
saurait comparer le plumage de ces oiseaux privilégiés 
à celui des belles espèces qui habitent les contrées que le 
soleil tropical vivifie et où la nature a répandu tous ses 
dons. 

Cependant ces distributions géographiques n'établis- 
sent pas, pour beaucoup d'oiseaux, des démarcations 
fixes et infranchissables ; les espèces voyageuses, par 
leurs puissants moyens de locomotion aérienne, peuvent 
dépasser les limites de leurs aires de circulation 
habituelles, franchir des espaces considérables et se 

transporter au loin dans d'autres climats. Les modifica- 

I. -18 



272 CHAPITRE m. 

tions de température, aux changements de saisons, font 
varier les faunes de divers pays ;. pendant l'été, comme 
nous l'avons déjà observé ailleurs, les oiseaux migra- 
teurs viennent se réunir à nos espèces régionales, puis, 
quand l'hiver est de retour, ils sont remplacés par 
d'autres. 

Il est des oiseaux dont Vhahitat est limité au canton 
où ils sont nés ; beaucoup d'autres peuvent vivre in- 
distinctement dans tous les pays dont la température et les 
conditions d'existence sont identiques, tandis qu'on en 
voit qui se refusent à ces déplacements et qui ne sortent 
pas des limites que la nature semble leur avoir assignées, 
d'après la loi générale de la répartition des espèces. Il 
serait difficile d'expliquer ces anomalies. 

Les oiseaux, considérés d'après les divers groupes 
dont les caractères généraux constituent une même 
famille, sont souvent disséminés dans diverses contrées. 
Ce sont des types que la nature a reproduits, mais dont 
les caractères spécifiques sont différents. 

Nous avons fait connaître dans notre revue des 
espèces européennes (chap. ii), les oiseaux de proie 
qui habitent nos pays et qui appartiennent la plu- 
part à l'ancien monde ; quelques-uns seulement se 
retrouvent dans le nouveau. Sur 376 rapaccs diurnes, 
répandus sur le globe, l'Europe n'en compte qu'une 
quinzaine ; les autres sont tout à fait étrangers à nos 
climats. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 273 

II. 

Aigles. On les a divisés en deux groupes, les 
européens et les australiens ; ces derniers^ étrangers et 
presque tous originaires des régions chaudes de l'hé- 
misphère sud-oriental, se distinguent de ceux d'Europe 
par leur queue étagée. — Une autre division a été 
établie pour les aigles pêcheurs ou pygargues, qui 
fréquentent les rivières, les bords de la mer et vivent 
de poissons ou d'autres animaux aquatiques ; tel est 
le grand aigle de mer ou l'orfraye, vrai type des 
pygargues, que l'on voit dans le nord de l'ancien et du 
nouveau continent. Cette espèce fuit le froid et se rap- 
proche en hiver des climats plus tempérés ; elle a été 
dépeinte et prise sur le fait par Audubon^ qui nous la 
montre sur les bords du Mississipi, guettant au passage 
les gros palmipèdes voyageurs, et abattant, d'un coup de 
ses redoutables serres, le malheureux cygne dont elle 
fait sa proie. — Les autres espèces de pygargues sont 
l'aigle à tête blanche des régions arctiques et rare 
partout oii il habite, l'aigle des grandes Indes, puis le 
vocifer et le vulturin deLevailiant, qu'on croit originaires 
de l'Afrique australe. — La Nouvelle- Hollande et les 
archipels de la Polynésie possèdent leurs aigles 
océaniques. 

Le balbuzard est aussi une espèce répandue au bord 
des eaux dans différents pays, en Europe de même qu'en 
Amérique. Cet aigle se rapproche beaucoup d'un autre 
de Java décrit par Horsfield. — Les aigles du genre 



274 CHAPITRE m. 

ca7'acaras,oï)ide l'Amérique du sud, des îles antarctiques, 
des Malouincs, de la Nouvelle-Zélande et de la Terre de 
Diémen (Tasmanie). 

Les aigles harpies, de même que les aigles autours, 
sont tous américains et habitent la Guyane, le Brésil ou 
le Paraguay ; deux espèces seulement se trouvent aux 
États-Unis et au Sénégal, l'autour de Pensylvanie et le 
monogame. Ceux à tarses emplnmés jusqu'aux doigts 
sont de Java et de Geylan, les autres d'Australie. 

Éperviers, milans, buses et faucons. Les épervicrs, 
proches parents des autours et dont le type européen est 
le faJconisiis, comptent beaucoup d'espèces étrangères. 
Une des plus remarquables est l'épervier chanteur, qui 
habite l'Afrique méridionale; les autres sont originaires 
des parties éqnatoriales du Nouveau-Monde, des grands 
archipels de l'Inde ou de laNouvelle-Hollaiide. 

Les milans ne sont représentés en Europe que par 
deux espèces ; plus de vingt autres habitent les îles 
indiennes, l'Australie, l'Afrique et les deux Amériques. 

Les buses, dont nous ne possédons que Tapivore et la 
commune, comptent plusieurs congénères aux îles de la 
Sonde et au Bengale. — Les busards sont presque tous 
étrangers et fréquentent les pays montagneux. 

Les faucons, oiseaux nobles et tribu nombreuse, que 
l'art de la fauconnerie mit en grand renom, se ren- 
contrent dans diverses parties du globe et sont, parmi 
les rapaces,ceux dontladistribution géographique est la 
plus étendue. On trouve des faucons depuis le voisinage 
des terres polaires jusqu'à Téquateur, et leur aire de 
circulation embrasse de vastes contrées. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITflULOGIQUE. 275 

Il est un oiseau qui fait suite aux faucons ; c'est le 
messager ou serpentaire, rapace à longues jambes et 
grand coureur, aux ailes ornées d'un éperon. Cet oiseau, 
qui n'a jamais été vu qu'en Afrique, s'élève perpen- 
diculairement dès qu'il aperçoit un reptile, puis lui tombe 
dessus et le dévore sur place. [1 ne craint pas d'attaquer 
ainsi le serpent le plus redoutable, et sait s'en rendre 
maître à l'aide de sespieds, de son bec etde ses puissantes 
ailes. 



lïl. 



Vautours. Les vautours, oiseaux grands voiliers, ne 
comptent que fort peu d'espèces en Europe ; la plupart 
appartiennent aux contrées équinoxiales et sont répartis 
dans les pays situés entre les tropiques ou s'écartent 
peu de cette zone. De même qu'en Europe, ces voraces 
sont tous régionaux et ne sortent pas du canton où ils 
peuvent se repaître ; mais quelques espèces, parmi 
celles qui vivent dans les grandes solitudes de l'Améri- 
que, de l'Afrique et de l'Asie, peuvent, par la force de 
leur vol, se transporter au loin à la recherche d'aliments. 
Ainsi le condor des Andes péruviennes s'éloigne, sans 
grands efforts, à cent lieues de son aire. 

Nous citerons, parmi les vautours exotiques, l'indou, 
celui à calotte du Sénégal, le vautour royal du Bengale, 

qu'on trouve aussi sur la côte de Malabar et dans les 

grandes îles indiennes. 

L'égyptien est celui que Ton voit le plus souvent dans 

le nord de l'Afrique. Le roi des vautours est un sarco- 



276 CHAPITRE III. 

ramphe qui vit à la Guyane ; le vautour noir est un 
gypaète des plus voraces, qui habite la même contrée. 
— L'urubu, originaire du Pérou, est protégé par les 
lois municipales, dans l'intérêt de la salubrité publique, 
comme un oiseau des plus utiles au nettoyage des villes ; 
il est très-répandu dans l'Amérique méridionale et s'est 
fait très-sociable ; on le cite comme un glouton de 
premier ordre, insatiable et faisant ventre de tout. 
D'autres espèces étrangères vivent sous des latitudes 
diverses ; l'aura est commun au Brésil, au Chili, à la 
Plata et aux îles Malouines ; le catharte vautourin 
habite la Californie. 

Rapaces nocturnes. La distribution géographique des 
oiseaux de proie qui ne se montrent que de nuit n'est 
pas moins variée que celle des diurnes. Levaillant a 
fait connaître les espèces d'Afrique, et Horsfield en a 
décrit plusieurs de l'Inde et des îles Malaises. Le harfang 
ou la grande chouette du nord, de l'ancien et du nouveau 
continent, est très-commun à Terre-Neuve ; Cayenne 
possède son chat-huant, le cap de Bonne-Espérance 
son huhul ou chouette de jour ; le Brésil, le Paraguay, 
la côte de Malabar, la Sénégambie, l'Australie, ont aussi 
leurs rapaces nocturnes ; les hibous et les ducs ne sont 
pas moins répandus que les chouettes ; on en trouve 
dans les deux Amériques, aux Indes et jusque dans les 
terres magellaniques. 

IV. 

Passereaux. Parmi les passereaux dentirostres de la 
famille des laniadées, que d'assez mauvaises habitudes 



liSSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 277 

rapprochent des oiseaux de proie, notre pie-grièche 
commune et les autres espèces européennes se retrou- 
vent en Afrique ; notre écorcheur fréquente l'Amérique 
du sud et les îles Shetland. Les archipels orientaux delà 
Polynésie, la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée, 
les îles de la Sonde et le Japon, l'Arabie et la Perse, 
possèdent aussi leurs espèces propres. 

Les pies-grièches thamophiles, oiseaux monogames, 
farouches et solitaires, qui se tiennent cachés dans les 
halliers et vivent d'insectes, sont tous américains, 
principalement du Brésil. — Les langrayens ou pies- 
grièches hirondelles^ qui saisissent les insectes au vol et 
attaquent les petits oiseaux comme la plupart des 
laniadées, sont originaires des Lides orientales et 
habitent les Philippines ; on en rencontre aussi en 
Australie. 

Les cassicans [Baritœ), qu'on a rangés aussi dans les 
laniadées, font le passage des pies-grièches aux corbeaux, 
dont ils se distinguent pourtant par l'échancrure du bec. 
Ce sont de gros oiseaux de la Nouvelle-Hollande et des 
terres voisines, criards^ tapageurs, au bec dur. Les 
espèces de l'Australie sont presque toutes blanches et 
noires, comme nos pies d'Europe ; celles de la Papouasie 
se rapprochent des perrodisiers par la beauté de leur 
plumage. 

Les choucaris sont aussi des laniadées que plusieurs 
ornithologistes ont assimilés aux corbeaux. On en distin- 
gue plusieurs espèces, les choucaris de la Papouasie et 
les australiens. Parmi ces derniers, celui à masque noir 
a été désigné par Latham sous le nom de corbeau noir 



278 CHAPITRE m. 

{Corvus mêlas) ^ et un autre, découvert par Robert 
Brow, a été classé parmi les geais. 

La nature n'a peuplé nos pays que de corbeaux aux 
noires couleurs et semble avoir réservé les espèces à 
belle robe pour les autres régions. Ainsi le corbeau 
éclatant est un oiseau de l'Iode et des îles de la Sonde, 
le corbeau vieillard, à longue queue, est originaire de 
la Nouvelle-Guinée. Il en est de même des pies ; celle à 
ventre roux et à la nuque d'un bleu cendré, est 
asiatique ; la pie acalié et la pic bleu de ciel habitent 
l'Amérique méridionale, la pie chauve les bords du Niger, 
la pie ging les environs de Bahia. 

Parmi les geais étrangers, le garrule commandeur, à la 
huppe blanche et noire, est un oiseau brésilien ; le geai 
noir, à collier blanc, et celui à joues blanches sont 
javanais, le geai imitateur est une espèce de l'Inde bien 
plus belle que notre mangeur de glands, mais notre 
crave d'Europe ne perd rien à côté de ses frères de la 
Nouvelle-Hollande et de Sumatra. Quant à notre 
coracias des Alpes, il ressemble beaucoup à celui 
d'Afrique que Levaillant fit connaître sous le nom de 
sicrin. 



V. 



Les gobe-mouches, qui abondent en Europe, se 
retrouvent, différents de couleur^ mais avec des 
caractères analogues, au Brésil, aux îles de la Sonde, 
en Australie et dans divers groupes de la Polynésie. On 
en compte une infinité d'espèces. Tous ces passereaux 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 279 

exotiques de la famille des muscicapidées sont répandus 
dans des pays divers et se ressemblent par leurs mœurs 
et leurs habitudes. On les a divisés en plusieurs genres 
composés d'oiseaux muscivores : les eurylaimes ap- 
partiennent aux archipels polynésiens et à l'australien; 
ce sont des moucherolles qui habitent^ comme celles 
d'Europe, les marécages, les bords des lacs et des 
rivières, et qui suspendent leurs nids aux branches 
d'arbi'e qui ombragent les eaux. — Les drymophiles 
ont aussi de grands rapports avec les gobe-mouches et 
se trouvent répartis en Amérique et dans l'Inde. 

Parmi les passereaux de la famille des ampélidées, le 
nord européen ne possède que le jaseur de Bohème, 
toutes les autres espèces sont étrangères et constituent 
des genres américains ; les échenilleurs seuls appartien- 
nent à l'ancien continent et se rencontrent dans l'Afrique 
austro-orientale, à Madagascar, dans la Malaisie et à la 
Nouvelle-Hollande. Ce sont des oiseaux qui recherchent 
les larves et les insectes, et qui se tiennent cachés dans 
les fourrés comme les merles. 

Des fauvettes ou sylvies, qui se nourrissent aussi de 
moucherons et de vermisseaux, comme les nôtres, 
existent au Bengale et aux Moluques, d'autres vivent 
au Brésil. Des sylviadées de la tribu des traquets 
(saxicoles) ont été trouvées à Java et en Australie. 

Dans la famille des turdusinées, les grives et les 
merles, si répandus en Europe, comptent beaucoup 
d'espèces dans les contrées orientales de l'Asie ; Vigors 
et Horsfield en ont fait connaître plusieurs de Java et 
de Sumatra, ces îles si riches en oiseaux de toutes 



280 CnATlTRE III. 

sortes. Divers ornithologistes voyageurs ont décrit 
les espèces du continent américain : le merle aux pieds 
rouges de Cuba, celui de la Caroline, le merle des 
Malouines et d'autres de la Cochinchine et de l'Afrique 
australe. Les loriots d'Europe ont leurs représentants 
à Java et à la Nouvelle-Hollande ; et dans ies sturnidées 
l'étourneau à platine rouge de Gommerson, qu'on trouve 
au Chili, à la Plata et dans la Patagonie, rappelle notre 
sansonnet. 

Notre cincle ou merle plongeur est représenté aux 
États-Unis par le cincle américain. Audubon a confirmé 
tout ce qui avait été dit, par son ami Mac-Gillivray, 
sur les mœurs singulières de cet oiseau, qui sont les 
mêmes que celles de son congénère d'Europe. On 
connaît aujourd'hui une douzaine d'espèces de ces 
hydrobates, citées par R. Gray ; ils fréquentent les 
cours d'eau du Tibet et de la Perse, de l'Amérique 
centrale, de l'IIindoustan et du Japon. 



VI. 



Si notre faune européenne possède beaucoup de 
passereaux conirostres de la famille des fringillesy on 
n'en compte pas moins en Amérique, en Afrique, dans 
rinde et enAustralie. — Les veuves sont tout africaines; 
une seule, à poitrine rouge, vit aux Philippines. 

L'Afrique occidentale et les îles Canaries, l'Egypte, 
l'Arabie, le Brésil et le Pérou possèdent des bouvreuils 
non moins riches en couleurs que ceux d'Europe. — Nos 
becs-croisés ont leurs analogues dans la partie la 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITDOLOGIQUE . 281 

plus septentrionale des États-Unis d'Amérique, de 
même que notre dur-bec, qui ne se montre qu'au nord 
de notre continent, en Laponie, vers les régions arctiques, 
au Canada et au Groenland. — Les alouettes, si com- 
munes en France et dans les contrées voisines, comptent 
des espèces particulières dans les déserts de l'Arabie et 
de la Tartarie, ainsi que dans l'Inde et dans l'Amérique 
du nord. 

Parmi les parusinées, nos jolies mésanges ont des 
congénères à Java, aux Philippines et en Afrique. 

La famille des hirondelles est répandue sur tout le 
globe : les espèces étrangères, au nombre d'une centaine 
environ, sont les unes originaires d'Afrique et d'Améri- 
que, les autres de l'Inde, des îles de la Sonde, des 
Moluques et de l'Australie. L'hirondelle bleue, à reflets 
pourpres, qui parcourt toute l'Amérique et qui niche à 
Cuba, où elle est très-commune, passe l'hiver dans la 
zone torride, mais parfois elle prolonge trop son séjour 
dans les régions froides du nouveau continent, et crai- 
gnant de se mettre en route dans la mauvaise saison, elle 
se réfugie dans les troncs des vieux arbres, où elle reste 
engourdie jusqu'au printemps. — Les martinets, de la 
famille des fissirostres^ comme les hirondelles, ne sont 
pas moins nombreux dans les contrées étrangères que 
chez nous ; le martinet coiffé et celui à moustaches se 
trouvent à Sumatra et à la Nouvelle-Guinée, le martinet 
vieillard au Brésil, le martinet géant à Java, legrandidier 
à Madagascar, le sabini à Fernando-Po. — Les salan- 
ganes, dont les Chinois mangent les nids sous forme 
gélatineuse, peuplent les rochers des îles de la Sonde 



282 CHAPITRE m. 

et des Moluqucs ; l'iinicolor habite les Canaries. — 
Plus de vingt espèees de podarges, parmi les fissirostres 
nocturnes, vivent en Australie et dans les archipels 
indiens, et sur environ soixante espèces d'engoulevents, 
une vingtaine appartiennent à l'Afrique, une douzaine à 
l'Asie méridionale et le reste à l'Amérique. 

Dans la famille des proméropidées, notre huppe 
d'Europe ressemble beaucoup à celle du Gap et du pays 
des Caffres ; tous les autres promérops sont d'Afrique 
ou des Indes ; le moqueur, le namaquois, l'azuré et 
le promérops de Levaillant habitent l'Afrique australe, 
la Sénégambie, Madagascar ou les pays voisins ; le 
superbe, le promofîl et le mutifil ne se rencontrent qu'à 
la Nouvelle-Guinée. 

Dans la famille des sittées, notre sittèle d'Europe ou 
torche-pot est représentée au Brésil, en Galifornie, à 
Sumatra et en Australie par d'autres espèces du même 
genre. — Le guêpier vulgaire, originaire d'Afrique, 
est le seul qui se montre parfois sur nos côtes méri- 
dionales ; mais l'ancien monde possède beaucoup 
d'autres espèces de guêpiers, les unes répandues 
en Afrique et en Asie, et les aulresaux îles de la Sonde. 
Levaillant en a décrit et figuré plus de vingt ; Hors- 
field et Vigors en ont fait connaître deux de Java et une 
de la Nouvelle-Hollande. 

Plusieurs congénères de notre alcyon habitent l'Aus- 
tralie et laPapouasie, la Nouvelle-Zélande et les archipels 
indiens. On peut leur adjoindre les martins chasseurs 
de la Nouvelle-Galles du sud, ainsi que les ceyx et les 
symés^ autres oiseaux analogues de la terre des Papous. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE, 283 

VII. 

Les grimpeurs font suite aux passereaux et ont avec 
eux des affinités tant sous le rapport des mœurs que 
sous celui des formes. Cet ordre, tel qu'il a été établi 
par les ornithologistes, qui lui adjoignent les perroquets, 
comprend plusieurs familles d'oiseaux qui ne sont pas 
représentées en Europe. Celle des pics, comme nous 
l'avons vu, n'y compte que six espèces des trois cents 
au moins qu'on connaît aujourd'hui, en y agrégeant les 
colaptes, les zébrapics et leschrysopics de Gh. Bonaparte. 
Toutes ces picées se trouvent réparties dans les Indes 
orientales et occidentales, un cortain nombre seulement 
habitent l'Amérique. — Le pic aux ailes d'or, dont 
Audubon a illustré l'histoire, est commun à toute la 
vaste contrée forestière des États-Unis, oii il dispose 
d'un parcours immense et d'une nourriture assurée par- 
tout où il s'arrête. Cette espèce vagabonde se montre 
aussi dans le sud du même continent. — Le pic maculé, 
de passage à Cuba vers la fin de l'automne, repart au 
printemps pour le nord et va nicher dans les bois des 
alentours de la baie d'Hudson. — Le pic aux sourcils 
noirs paraît originaire des grandes Antilles et préfère 
aux insectes les fruits juteux, surtout les oranges, 
qu'il ravage dans les vergers où il s'introduit. 

Le coucou d'Europe est représenté en Afrique et dans 
d'autres contrées éloignées par plus de soixante espèces 
du même genre, toutes étrangères à nos climats. Nous 
n'avons, parmi les cuculéeSy ni couas, ni coucals ; les 



CHAPITRE m. 

jacamars, les coucoupics, eudynames, indicateurs et 
barbacoux ne sont pas des oiseaux européens. Tous les 
hétéroramphes, les buccoinées, les trogonées appar- 
tiennent à des familles étrangères. 

Perroquets. Nous compléterons ce qui nous reste à 
dire sur la distribution géographique des oiseaux grim- 
peurs par la nombreuse famille des perroquets, tout à 
fait exotique pour nous, mais commune à plusieurs au- 
tres parties du globe. Les espèces qui la composent 
habitent en général les régions intertropicales dans les 
deux hémisphères ; quelques-unes seulement se ren- 
contrent au delà de la zone de démarcation que nous 
venons d'indiquer. On trouve encore des perroquets à 
l'extrémité de l'Amérique méridionale, le ara des Pa- 
tagons ; on en rencontre aussi à la Terre de Diemen et 
même à l'île Macquarie^ par 52° de latitude australe. 
Une espèce américaine, seulement, remonte, dans l'hé- 
misphère septentrional , jusqu'au 42^ parallèle. — 
En Chine, les perroquets cessent de se montrer au 
delà de 27" de latitude boréale ; en Afrique, ces 
oiseaux ne dépassent pas le 16" degré de latitude 
nord. 

Plusieurs ornithologistes ont compris les perroquets 
dans l'ordre des grimpeurs ; mais si l'on s'en tient à la 
conformation des pattes pour la classification des oi- 
seaux, celles des perroquets semblent bien plutôt avoir 
été faites pour saisir que pour grimper, car ils ont deux 
doigts dirigés en avant et deux en arrière ; aussi ne 
grimpent-ils pas sur les arbres à la manière des pics 
qui s'aident de leur queue, mais ils s'accrochent aux 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 283 

troncs avec leurs ongles et se servent de leur bec cro- 
chu pour monter. 

En général, les perroquets ne sont pas migrateurs ; 
ils vaguent seulement dans les contrées où ils sont nés, 
sans s'éloigner beaucoup de leur station habituelle. 
Granivores et frugivores à la fois, ils occasionnent sou- 
vent de grands dégâts dans les champs de maïs où ils 
s'abattent en masse, et ne ménagent pas plus les 
vergers. 

Ces oiseaux apprennent facilement à parler, mais 
sans savoir ce qu'ils disent, et, à ce propos, notre poëte 
Gresset a été plus malin que son Vert-Vert^ le célèbre 
perroquet des Visitandines. — La nature de leur langue, 
épaisse et charnue, permet à ces oiseaux d'articuler des 
mots et même des phrases entières ; ils retiennent assez 
facilement certains airs qu'ils chantent en cadence, en 
se dandinant comme les nègres. Ordinairement très- 
familiers et fort caressants, ils se plaisent à faire 
mille minauderies ; Brehm les a appelés des singes 
ailés, 

VIII. 

Brehm est sans contredit le naturaliste qui a donné 
les meilleurs renseignements sur les perroquets. Tout 
ce qui a été dit et observé par ses devanciers (1), tout 
ce qu'il a remarqué lui-même, se trouve consigné dans 
son admirable ouvrage de la vie des animaux^ illustré 

(1) Levaillant, Humboldt, Le Prince de Wied, Schomburgh, 
Gould, Mitchell, Layard, etc. 



286 CHAPITRE m. 

par des dessins qui la plupart sont de petits chefs- 
d'œuvre. 

Partant du principe que le développement égal et 
uniforme de tous les sens est un si^ne d'une position 
élevée dans l'échelle des êtres, il prouve que ceux des 
perroquets sont les plus en harmonie entre eux, et plus 
exquis que tous ceux des autres oiseaux, car aucun de 
ces sens n'a été atrophié dans son développement, ni ne 
s'est accru aux dépens des autres : « Le faucon, dit-il, 
est remarquable par sa vue perçante, le hibou par son 
ouïe, le corbeau par son odorat, le canard par le goût, 
le pic par le toucher, mais le perroquet voit, sent, en- 
tend, goûte également bien il éternue après avoir 

respiré la fumée ; il reconnaît de suite les fruits qui 

sont bons Non moins indiscutable est l'intelligence 

de ces oiseaux ; c'est elle qui nous a fait les appeler des 
simjes ailés. 

« Le perroquet, en effet, a toutes les facultés et les 
passions du singe, ses qualités et ses défauts. C'est 
l'oiseau le plus intelligent;, mais il est singe, c'est-à- 
dire capricieux, inconstant. C'est le compagnon le plus 
gai, le plus agréable ; tout à l'heure, ce sera l'être le 
plus insupportable. Le perroquet a de la mémoire, de 
la prudence, de la ruse, du jugement ; il a conscience 
de lui-même ; il est fier, courageux, affectueux, tendre 
même pour ceux qu'il aime ; il est fidèle jusqu'à la 
mort.... On peut l'instruire, le rendre obéissant comme 
le singe. Mais il est colère aussi ; il est méchant, rusé, 
faux ; il garde la mémoire des mauvais traitements ; 
comme le singe, il est sans pitié pour les faibles... Son 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 287 

caractère est un mélange des qualités et des défauts les 
plus opposés. Or, un pareil assemblage de facullés ne 
peutindiquer qu'un grand développement d'intelligence. 

« En général, l'existence des perroquets est liée à 
celle des forêts; cependant, on rencontre quelques 
espèces dans les plaines dépourvues d'arbres ; d'autres 
s'élèvent dans les Andes au delà de la limite des grands 
végétaux, jusqu'à 3,600 mètres au-dessus du niveau de 
la mer... Plus les forêts sont étendues., plus la végéta- 
tion est luxuriante, plus aussi les perroquets sont com- 
nmns. En Amérique, dans les forêts des tropiques, ils 
forment la plus grande partie de la population ailée. 
Il en est de mêaie dans certaines parties de l'Afrique, 
dans plusieurs contrées de l'Inde et de la Nouvelle- 
Hollande. // est impossible de décrire, dit GouM, le 
spectacle magnifique qu'offrent les perroquets, à plu- 
mage rouge vif, volant au milieu des acacias à feuilles 
d'argent de VAustralie. — Que seraient sans eux les 
forêts des tropiques? Le jardin mort d'un enchanteur; 
ce sont les perroquets qui y font pénétrer et y entre- 
tiennent la vie... 

« Hors la saison des amours, ces oiseaux vivent en 
société par bandes nombreuses. Hs se choisissent une 
demeure dans un endroit de la forêt, et de là ils partent 
chaque jour pour entreprendre leurs excursions. Tous, 
le matin, quittent ensemble la place où ils ont passé la 
nuit, et s'abattent sur un arbre ou sur un champ pour 
en manger les fruits. Hs placent des sentinelles chargées 
de veiller au salut de la bande, et sont attentifs aux 
avertissemenls qu'elles dunnent... 

I. — ly 



288 CHAPITRE III. ' 

« Ces oiseaux rusés savent garder le silence et se 
tenir cachés dans le feuillage sans qu'on puisse les 
apercevoir ; mais un d'entre eux a-t-il reconnu l'ennemi 
à temps, il donne l'alarme et tous se taisent aussitôt, se 
retirent au centre de la ramée et grimpent silencieuse- 
ment en se dirigeant du côté opposé à celui d'où vient 
le danger; puis ils s'envolent et ne font entendre leur 
voix que quand ils sont déjà loin, comme pour se mo- 
quer de l'importun qui les a troublés... 

« Comme les singes, ils détruisent plus qu'ils ne 
mangent. Les essaims innombrables de ces oiseaux qui 
s'abattent sur les arbres ou dans les champs se gorgent 
autant qu'ils peuvent ; mais, sans compter ce qu'ils 
emportent pour le dévorer tout à leur aise, ce qu'ils dé- 
truisent est encore plus considérable ; ils fondent sur un 
verger, y inspectent chaque arbre, en goûtent tous les 
fruits, rejettent ceux qui ne sont pas de leur goût et 
dévorent ceux à leur convenance... » 



IX, 



On distingue dans cette innombrable tribu des per- 
roquets, dont plusieurs ornithologistes ont fait un ordre 
à part, les préhenseurs^ diverses grandes familles assez 
tranchées : 

1° Les psiTTACiDEs OU vrais pcrroqucts, qui habitent 
en général l'Afrique australe et occidentale, l'Amérique 
du sud et certaines îles de l'Océan. Leur queue est 
ordinairement courte et carrée ; on les divise en divers 
genres : les jacos ou perroquets gris d'Afrique : ce sont 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 289 

les plus intelligents; puis le chrysotis ou perroquet 
vert d'Amérique ; les piones d'Afrique et du Brésil ; les 
papegais, les uns du bassin de l'Amazone, les autres 
asiatiques, africains ou américains ; les psittacules ou 
perroquets nains, charmants oiseaux, parmi lesquels on 
distingue les inséparables et le psittacuîe moineau du 
Brésil ; 

2° La nombreuse famille des loris, composée d'es- 
pèces des Indes, de l'Australie et de l'Océanie, toutes à 
courte queue et la plupart à plumage pourpré. Le lori 
versicolor de la Nouvelle-Hollande, et celui des Dames, 
qui vit dans les forêts de Bornéo et de la Nouvelle- 
Guinée , sont deux espèces des plus remarquables. Les 
coriphiles, jolis loris de la Polynésie et les pyçrhodes 
ou psitlapous de la Papouasie appartiennent aussi à 
cette division; 

3" La famille des cacatoès, une des plus intéressantes, 
dont beaucoup d'espèces habitent les îles indiennes, 
ainsi que la Nouvelle-Hollande et peuplent les forêts en 
nombreuses bandes. Ce sont en général des oiseaux 
fort doux, gracieux et faciles à élever, tels que le 
cacatoès à huppe jaune, celui à huppe écarlate , le 
cacatoès nasique à plumage blanc soufré , tous de la 
Terre de Diémcn et du sud de l'Australie. Les nestors 
sont aussi de cette famille^ et l'on en connaît plusieurs 
espèces de la Nouvelle-Hollande ; les dasyptiles, de la 
Nouvelle-Guinée , ont de grands rapports avec les 
nestors et rappellent un peu les rapaces ; les micro- 
glosses remplacent, dans la même région, les aras 
d'Amérique ; le microglosse noir , à face rougeâtre, 



290 CHAPITRE III. 

qu'on trouve à l'île Wagiou , est un des plus rare^. 
Enfin, les caliptorbynques ou gerivgeeos des Austra- 
liens sont aussi des oiseaux de ces pays lointains. Les 
nymphiqucs, ou calopsittes de Lesson, sont également 
de beaux perroquets, à huppes élégantes, qu'on ren- 
contre dans les mêmes régions et qui ont de certains 
rapports de caractères avec les cacatoès. 

4" Les STRiGOPiDEs sont d'autres perroquets à face 
de chouette qui habitent exclusivement la Nouvelle- 
Zélande ; les indigènes leur donnent le nom de kokopo ; 
ils se tiennent cachés dans le creux des arbres comme 
les hibous et sont semi-nocturi es ; 

5° La famille des macrocercides ou des aras se pré- 
sente sous d'autres caractères ; tous les genres dont elle 
se compose sont américains : d'abord les aras propre- 
ment dits, si remarquables par leur grandeur, leurs 
couleurs éclatantes et leur belle queue; puis, les enico- 
gnathes ou ailes bleues des îles Chiloé ; ensuite les 
anodorhynques, espèce de strigopides dont le type est 
l'ara hyacinthe; enfin les perruches du Brésil et des 
Guyanes, y compris celle du Mexique et de la Caroline, 
qui remontent dans l'Amérique dunord jusqu'au 42* de- 
gré de latitude ; 

6° La famille des PALiECRNiraiDEs, qui compte diffé- 
rents genres dont les espèces sont africaines, indiennes 
ou australiennes : les palœornis ou perruches à queue en 
flèche; la perruche d'Alexandre, introduite en Europe 
après la conquête de l'Inde, appartient à ce groupe. 
Les polytélis sont de grands perroquets de la Nouvelle- 
Hollande ; les platycerques appartiennent plus spéciale- 



t 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 291 

ment à la Tasmanie ; les mélopsittes d'Australie, au vol 
rapide et d'un plumage ravissant, sont de mœurs cares- 
santes et s'élèvent très-bien en volière ; mais la perte 
d'un compagnon, chez ces oiseaux toujours accouplés, 
amène ordinairement la mort de celui qui reste, comme 
chez les inséparahles ; « le mélopsitte ondulé, dit 
Brehm, chante à sa femelle une chanson si charmante, 
qu'on peut presque le ranger parmi les oiseaux chan- 
teurs. — Les pézopores ou perruches ingambes, qui 
vivent plus à terre que sur les arbres, ne se rencontrent 
que dans l'île de Diémen et vers le sud de l'Australie. 



X. 



La grande famille des pigeons, que plusieurs ornitholo- 
gistes ont comprise dans un ordre à part, est représentée 
en Europe par un petit nombre d'espèces ; elle se corn- 
pose de divers groupes répandus dans différentes par- 
ties du globe. Nos ramiers se retrouvent dans l'ancien 
et le nouveau continent, en Afrique comme en Amé- 
rique ; d'innombrables bandes de ces oiseaux voyageurs 
se donnent rendez-vous des diverses contrées des États- 
Unis pour se mettre en route tous ensemble à l'époque 
des migrations. Audubon a évalué à plus d'un milliard 
un vol de pigeons qui traversait les airs comme une 
immense nuée et qui faisait ombre sur la terre. Ce vol 
prodigieux, en s'abattant le soir sur une futaie, pour y 
passer la nuit, fit craquer des branches d'arbre et 
blanchit le sol d'une couche de guano. — Les bisets ou 
pigeons de roche vivent aussi en nombreuses compa- 



292 CHAPITRE III. 

gnies sur les îlots déserts du littoral occidental du 
Maroc et aux îles Canaries, où habitent aussi d'autres 
espèces. 

Parmi les pigeons étrangers à l'Europe, on distingue 
les gouras ou colombi-gallines, dont les plus beaux sont 
les pigeons à caroncule des régions intertropicales, le 
pigeon couronné, originaire des Indes, gros oiseau au 
plumage bleu ardoisé , le nicobar, à la livrée d'un 
vert-doré et à la queue blanche, remarquable en outre 
par les longues plumes qui ornent son cou à la manière 
des coqs. — Le groupe des ptilinopes comprend plusieurs 
belles espèces de l'Inde, le pigeon kurukuru et le pur- 
purain ; celui des columbars, au gros bec crochu, ren- 
ferme des espèces propres aux pays équatoriaux. 

L'Amérique n'est pas moins riche en pigeons que 
l'Asie orientale ; il suffira de citer la colombe araucane 
du Chili, celle de la Caroline, la zénaïde, la cyanocé- 
phale , la leucocéphale, la spécieuse, la mélanop- 
tère, etc. 

Les explorations modernes ont fait connaître une 
foule d'espèces des plus remarquables, dont la totalité 
s'élève aujourd'hui à plus de trois cents, parmi les- 
quelles on distingue la colombe rayée des montagnes 
Rocheuses, la parleuse du Brésil, la superbe et l'aus^ 
traie de Madagascar, la pompadour de Ceylan, l'ama- 
rante, la colombe géant, la muscadivore, la magni- 
fique, la zoé, l'océanique, la macquarie, la tourterelle 
bleu verdin et bien d'autres encore des îles Malaises, 
de l'Australie, de la terre des Papous, de la Polynésie 
et des archipels de la mer des Indes. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE . 293 

XI. 

Gallinacés. Dans la famille des gallinacés, notre 
caille commune, si répandue en Europe, et qui visite 
dans ses migrations annuelles presque toutes les con- 
trées de l'ancien monde, a une vingtaine de représen- 
tants en Afrique, en Australie et dans l'Inde. 

Les perdrix, qu'on divise en colins, francolins et 
perdrix vraies, sont réparties dans différentes régions : 
les colins habitent l'Amérique, les francolins, beaucoup 
plus nombreux, sont des oiseaux de l'ancien continent 
qui comptent plusieurs espèces diverses dans l'Afrique 
australe et au Népoul. Quant aux perdrix de nos con- 
trées, elles ont leurs analogues à Java, au Thibet, au 
Bengale et en Chine. 

Les gangas, espèces de gelinottes bien rares aujour- 
d'hui en France et qu'on trouve encore en Espagne, en 
Barbarie et dans les steppes de la Mongolie, ont leurs 
congénères dans la Nubie et à Madagascar. 

Les représentants de nos tétras européens, coqs de 
bruyères, poules de marais et grandes gelinottes, sont 
les tétras des montagnes Rocheuses d'Amérique, ceux 
des vallées du Canada et des solitudes du Kamtchatka. 

Quant aux lagopèdes ou perdrix blanches, ces galli- 
nacés n'habitent que les régions septentrionales des 
deux continents et les plus hautes cimes alpines, vers 
la limite des neiges. 

Nos turnix du midi de l'Europe, qu'on voit aussi en 
Barbarie, sont représentés par d'autres espèces de 



294 CtlAPITRE III. 

l'Afrique australe, de Madagascar, de l'Inde et de 
rOcéanie. 

Les outardes fréquentent les deux bords de la Médi- 
terranée occidentale et sont beaucoup plus communes 
en Afrique, où il en existe une douzaine d'espèces, et de 
répandus plus, deux au Bengale et une en Australie. 

Il sera question ailleurs des gallinacés qui n'appar- 
tiennent pas à des genres européens. 



XII. 



ÉCHASSiERs. Ces oiseaux éminemment migrateurs et 
qui font leurs apparitions aux époques de leurs passages 
en Europe , oij plusieurs viennent nicher , sont 
par toute la terre. 

Parmi les ardéadées, la grue cendrée est la seule 
qu'on voit chez nous, encore n'y fait-elle que passer. 
— Les principales espèces étrangères sont, la grue 
brune du Canada, celle à collier, la grue blanche, au 
cri retentissant, de l'Amérique septentrionale, etqu'Au- 
dubon a si bien décrite , la grue couronnée d'Afrique, 
et d'autres du Japon, de l'Inde et de la Nouvelle- 
Hollande. 

Les hérons qui visitent nos pays se rencontrent dans 
d'autres contrées; on en connaît plus de quatre-vingts 
espèces, y compris les butors et les bihoreaux. Nous 
avons parlé ailleurs des migrations de l'hérodias en 
Amérique, de celles du héron bleu, du leucogaster, dn 
héron étoile ou grand butor, du bihoreau vulgaire, 
commun aux deux mondes et que Lesson rencontra aux 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 295 

Malouines ; nous n'y reviendrons pas maintenant, mais 
nous citerons en passant le héron agami de la Guyane, 
le héron panaché qu'on voit en automne sur les rives du 
Parnna et qui remonte, en été, vers le nord jusqu'au 
^Qme (jeg,.^ (jg latitude; nous mentionnerons en outre 
Tardée peali de Ch. Bonaparte, qui habite les Florides, 
le héron flùle de soleil des bords du Paraguay, le héron 
blanc de la Louisiane et divers hérons javanais : le 
spécieux, le lépide, celui de Sumatra, le mélanocéphale 
et le maculé. 

Notre flammant d'Europe compte plusieurs congé- 
nères, portant à peu près la même livrée, dans d'autres 
parties du globe, aux Indes, en Afrique, au Chili,, aux 
îles GallapagoSj aux Antilles, aux Florides et dans les 
Andes péruviennes. 

La spatule blanche est représentée en Amérique par 
a spatule rose, qui ne s'éloigne pas beaucoup des États 
du sud de l'Union, mais qui s'avance dans le midi jus- 
qu'en Patagonie. Ce mémo, genre d'échassier a d'autres 
espèces en Afrique, à Madagascar, en Asie et en 
Australie. 

Nous ne connaissons en Europe que la cigogne 
blanche, très-commune en Alsace, et la noire de Tur- 
quie. Parmi les espèces étrangères, la cigogne maguari, 
particulière à l'Amérique méridionale, a été vue quelque- 
fois sur l'ancien continent. Le marabou et l'argËbla, qui 
fournissent des plumes si recherchées pour la parure 
des dames, sont du Sénégal; la cigogne ardimi habite 
l'Egypte et l'Abyssinie, d'autres sont originaires des 
îl'^s de la Sonde, de l'Australie ou de l'Amérique du sud 



296 CHAPITRE III. 

Parmi les ibis, l'espèce vénérée des anciens est assez 
commune dans l'Inde^ mais elle est devenue aujourd'hui 
fort rare en Egypte. L'ibis à tète nue est un oiseau de 
l'Afrique australe, l'ibis rouge et l'ibis plombé sont 
mexicains, d'autres se rencontrent au Chili, au Brésil, 
dans les archipels indiens, à Madagascar et sur la côte 
de Mozambique. 

XÏII. 

Les autres familles d'échassiers représentées en 
Europe comptent de nombreuses espèces dans différentes 
régions : nos courlis, au bec arqué comme les ibis, ont 
leurs congénères dans l'Inde, en Australie et en Amé- 
rique. On rencontre des bécasses dans presque toutes 
les parties du monde; ces oiseaux poussent leurs migra- 
tions, dans le nouveau continent, du 40^ degré de latitude 
sud jusque vers les régions arctiques, et leur parcours 
n'est pas moins étendu dans notre hémisphère. On peut 
lire d'excellentes observations sur les voyages pério- 
diques des bécasses dans V Edimbourg philosoph.journ., 
janv. 1824. — Parmi ces grandes voyageuses, la 
bécasse ponctuée, assez rare en Europe, abonde dans 
l'Amérique septentrionale ; la bécasse des savanes est 
une autre espèce américaine, et l'australe habite les îles 
Malouines. Quant à la géante, bien plus grande que 
notre bécasse commune, elle fréquente les environs de 
Gayenne et n'est pas un gibier réservé à nos chasseurs. 
— Plusieurs bécassines exotiques ont été trouvées en 
Afrique, à Madagascar et en Chine. 



(, 

/ 

: ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 297 

Les bécasseaux d'Europe elles combaltants ont des 
rf-présentants dans TOcéanie et aux États-Unis. Le 
bécasseau de Temminck, qui habite l'été les régions 
polaires, se rencontre en hiver dans les pays tempérés 
de l'ancien et du nouveau continent, et a été vu de 
passage en Allemagne et en France. 

Parmi les nombreuses espèces de chevaliers répandues 
dans nos contrées européennes, plusieurs se retrouvent 
en Afrique ; le chevalier à pieds jaunes appartient aux 
deux Amériques et parcourt dans ses migrations presque 
tous les pays du Nouveau Monde. Il en est de même du 
chevalier à longue queue et du solitaire, qui fréquentent 
les bords de la baie d'Hudson, en été, et qui descendent 
en hiver jusqu'aux Antilles. 

Notre avocette des rives de la Charente a pour con- 
génère l'isabelle de l'Amérique du nord, celle à cou 
marron de la Nouvelle-Hollande, l'orientale des rives 
de l'Inde et plusieurs autres. 

Les péhdnes ou alouettes de mer sont des oiseaux 
cosmopolites qui ont beaucoup de rapports avec les 
sanderlings et les maubèches, et qu'on rencontre dans 
différentes contrées. 

Notre huitrier pie de mer est représenté, sur le con- 
tinent américain, par celui à manteau, et aux îles 
Malouines, à lu Nouvelle-Hollande, aux Canaries et 
probablement aussi sur la côte occidentale d'Afrique, 
par l'huitrier noir; aux îles antarctiques, par l'espèce 
aux pieds blancs. 

L'échasse à manteau noir, qu'on voit quelquefois 
chez nous, est commune à d'autres contrées; l'échasse 



208 CHAPITRE III. 

de Wilson et la mexicaine habitent plus particulièremeat 
l'Amérique septentrionale. 

Les tourne-pierres, peu variés en espèces, ne sont 
que de passage en Europe et se rencontrent dans les 
régions chaudis des deux mondes. — On ne connaît en 
France que le vanneau à huppe et le squatarole ou van- 
neau suisse, commun à plusieurs contrées européennes' 
au nord de l'Asie et de l'Amérique, et qui pousse ses 
migrations d'hiver jusqu'à la Louisiane et aux grandes 
Antilles; mais plusieurs espèces du même genre habitent 
dans différents pays des deux hémisphères. 

Sur plus de quarante espèces de pluviers réparties 
dans le monde, six ou sept seulement appartiennent à 
nos climats, trois autres se rencontrent presque partout^ 
et le reste se compose d'espèces propres à l'Asie, à 
l'Afrique, aux deux Amériques, à la Nouvelle-Hollande 
et à l'Océanie. Ces oiseaux habitent les contrées les plus 
opposées, les environs de la baie d'Hudson, le cap de 
Bonne-Espérance, les îles antarctiques, le Brésil, 
Taïti et la terre de Diémen, les îles de la Sonde et 
l'Egypte, la Sibérie et les Antilles, la Mongolie et le 
Sénégal, l'Inde, le Japon et la Perse. — Le pluvier doré, 
si commun en Ecosse, spécialement dans les highlands 
du nord et aux Hébrides, n'est pas moins abondant aux 
États-Unis, oii il vient passer l'automne, l'hiver et une 
partie du printemps. Aux premiers jours de mai, des 
troupes immenses de ces oiseaux recommencent leurs 
migrations vers les contrées septentrionales. 

Le coureur Isabelle, qu'on voit assez rarement dans 
l'Europe méridionale , se rencontre plus souvent en 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 299 

Afrique avec ses autres congénères, le sénégalais, le 
coureur du Gap, le grallator et celui à double collier. 
On en connaît aussi une autre espèce de l'Inde qui fré- 
quente la côte de Coromandel. — On peut en dire au- 
tant de l'œdicnème d'Europe, qui compte six repré- 
sentants en Afrique, deux en Amérique et un en Aus- 
tralie. 

Parmi les échassiers piiinatipèdes, qui sont tous des 
oiseaux de marais, les râles sont bien moins nombreux 
en Europe qu'en Amérique, où l'on trouve aussi notre 
poule d'eau. — Les porphyrions, qui ne sont repré- 
sentés chez nous que par la poule sultane, comptent 
plusieurs espèces dans les grandes îles indiennes, à 
Madagascar, au Sénégal et aux Antilles. - Nos gla- 
réoles ou perdrix de mer se retrouvent en Asie et en 
Afrique ; d'autres espèces habitent les bords du Gange, 
les îles Malaises et l'Australie. — Les phalaropes, 
oiseaux qui n'apparaissent qu'accidentellement dans nos 
pays, se voient plus fréquemment dans les régions du 
nord, surtout dans les parties les plus septentrionales 
des deux mondes. — Enfin notre foulque morelle, dont 
on trouve une variété en Egypte, au Népoul et au Japon, 
a d'autres représentants en Australie, en Amérique, 
dans l'Inde, aux Sandwich et en Afrique. 



300 CHAriTRE m. 

DISTRIBUTION HYDROGRAPHIQUE DES PALMIPÈDES. 
XIV. 

Les différentes espèces d'oiseaux que la nature a ré- 
pandues avec tant de profusion par toute la terre, dans 
les plaines, les montagnes, les forêts, au bord des ri- 
vières et des marécages, et même jusque dans nos villes 
et aux alentours de nos habitations, tous ces oiseaux, 
dis-je, ne sont pas les seuls dont la présence tempo- 
raire ou constante constitue la faune ornithologique 
des différentes contrées du globe. On en rencontre aussi 
un grand nombre sur les immenses espaces occupés par 
les eaux, dans la Méditerranée comme sur l'Océan, les 
autres grandes mers^, et jusqu'aux environs des pôles. 

Ces espèces aquatiques sont toutes sociables ; les 
unes habitent les rives maritimes et poussent leurs ex- 
cursions dans des parages lointains, les autres pré- 
fèrent les eaux douces et se plaisent sur les fleuves, les 
lacs et les étangs. Toutefois certains oiseaux de cet 
ordre n'ont pas de centre d'habitation bien déterminé, 
quant au pays de résidence, et peuvent être rangés 
parmi les espèces cosmopolites. La plupart demeurent 
une partie de l'année dans les régions septentrionales, 
puis, quand vient l'hiver, ils émigrent vers des climats 
moins froids. L'immensité des mers offre à ces palmi- 
pèdes un espace bien plus étendu que celui des con- 
tinents, dont les parcours sont limités aux mers inté- 
rieures, aux fleuves et aux grands lacs. Aussi voit-on 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 301 

beaucoup d'oiseaux pélagiens dont les aires de cir- 
culation embrassent de très-vastes espaces ; on en 
rencontre au large à des distances de terre qui dé- 
passent souvent plus de cinq cents lieues. L'océan 
austral et la mer boréale possèdent leurs espèces par- 
ticulières qui forment de grands attroupements aux 
environs des banquises et sur les rives solitaires des 
terres reléguées aux extrémités du monde. 

Je ne saurais donner une idée plus exacte de cette 
distribution géographique des oiseaux pélagiens ré- 
pandus sur les mers du globe, qu'en empruntant à 
Lesson les excellents renseignements que cet infatigable 
naturaliste recueillit lui-même pendant son voyage de 
circumnavigation avec la corvette la Coquille et qu'il 
consigna dans les Annales des sciences naturelles. 



XV 



« Dans les longues traversées des voyages lointains, 
dit-il^ le voyageur n'a pour récréer sa vue du spectacle 
majestueux, mais souvent monotone, d'une mer et d'un 
horizon sans bornes, que les êtres, peu nombreux, 
créés par la nature, pour vivre loin des terres et con- 
quérir leur subsistance au milieu des vastes solitudes de 
l'Océan. Les uns ont leur habitation au milieu des 
ondes, les autres fendent les plaines éthérées avec ra- 
pidité et vivent souvent aux dépens des premiers qui 
leur fournissent une proie facile 

a L'obscurité qui enveloppe la connaissance de 
certains oiseaux pélagiens ne sera point entièrement 



302 CHAPITRR III. 

dissipée de longtemps. La difTicullé de se les procurer 
fait le désespoir du naturaliste, captif au milieu des 
planches flottantes, et le hasard seul peut mettre a même 
de les atteindre lorsqu'ils volent près des navires, et 
que, frappés d'un plomb mortel, ils viennent tomber 
sur le vaisseau. Souvent il nous arriva, dans les voyages, 
de tuer de ces oiseaux, qui tombaient à la mer et que 
nous avions le regret d'abandonner à la voracité des 
poissons. Ce n'est en effet que dans quelques cas rares, 
et par un temps calme, qu'il est possible de les aller 
recueillir ; et une remarque générale, déjà faite depuis 
longtemps, c'est que les oiseaux marins sont beaucoup 
plus rares dans les beaux temps, ou plus difficiles à ap- 
procher. Il semble que l'agitation des vagues soit 
nécessaire pour leur fournir plus aisément les poissons 
ou les mollusques qui servent à leur nourriture, et que 
dans les grandes perturbations de l'atmosphère lisaient 
un plaisir particulier à lutter contre les tempêtes et à se 
jouer des flots en courroux. 

« Les oiseaux marins ou pélagiens peuvent être 
rangés géographiquement en trois groupes principaux : 
les grands voiliers, les nageurs et les maritimes. » 

Grands voiliers. Lo premier groupe, d'après Lesson, 
comprend les albatros, les pétrels et les phaétons. 

Les albatros, grands pélagiens et friands piscivores, 
jouissent d'une organisation robuste, appropriée au vol 
de longue haleine ; leurs ailes aiguës sont terminées par 
d'épais tendons qui leur permettent de traverser et de 
parcourir d'immenses espaces. On les rencontre en 
pleine mer, vers les latitudes australes ; leur corps 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 303 

massif semblerait de prime abord peu en rapport avec 
la rapidité et la continuité de leur vol, cependant ce 
sont, parmi les grands voiliers, ceux qui s'éloignent le 
plus de terre. C'est principalement dans les mers qui 
baignent les trois caps avancés dans le sud qu'on les 
voit le plus fréquemment. — Sur l'océan Atlantique, 
ils ne fréquentent que l'hémisphère austral, car ils ne 
commencent à se montrer qu'après qu'on est sorti de la 
zone torride ; mais sur l'océan Pacifique, ils habitent 
indistinctement les deux hémisphères dans les moyennes 
latitudes et jamais on ne les a vus dans le voisinage de 
l'équateur. — Ces oiseaux paraissent préférer pour 
leur champ d'exploration l'espace compris entre le 
35°" et le 40'°' parallèle, dans l'hémisphère sud, et se 
montrent plus nombreux quand régnent les mauvais 
temps. Lesson les a vus affluer dans le canal de la 
Patagonie, pendant une forte bourrasque fpampero) 
qu'ils semblaient prendre plaisir à braver en rasant les 
plus fortes lames et en se balançant mollement au milieu 
de la tourmente. 

Les albatros, comme les autres pélagiens en général, 
ne sont pas migrateurs, mais leurs excursions aéronauti- 
ques, qui les transportent au loin dans les parages qu'ils 
explorent, les rangent parmi les rôdeurs de mer les plus 
intrépides, dans ces solitudes de l'océan que les vents 
bouleversent. — On en connaît quatre espèces^, dont 
trois se rencontrent plus habituellement vers le 40 
degré de latitude australe : ce sont les albatros du cap 
Horn ou les communs, de la taille d'une grosse oie et de 

dix pieds d'envergure ; la tête est blanche, le corps 

I. - ^^0 



304 CUAIMTHK III. 

varié de gris et de fauve, le bec est couleur de corne. 
Cette espèce peut passer plusieurs jours en mer en se 
reposant surl'eau ; ses grandes allures ont fixé de tout 
temps l'attention des marins qui doublent le cap Horn, 
et les matelots lui ont donné les noms de vaisseau de 
guerre et de mouton du Cap. 

L'albatros à bec jaune, la moitié moins gros que 
l'albatros commun, est la seconde espèce ; la troisième 
espèce est l'albatros fuligineux, plus particulièrement 
propre à l'océan Pacitlque et aux mers de la Chine et du 
Japon. — Enfin la quatrième est l'albatros spadice, au 
plumage d'un brun cendré, manteau noirâtre et bec noir, 
dont deux individus ont été tués par 40 degrés de latitude 
australe et 1 13 degrés de longitude orientale. 

Nous avons fait mention, dans le chapitre antérieur, 
en parlant des oiseaux pélagiens qui fréquentent nos 
mers d'Europe, des pétrels et des puffins, que leurs 
caractères généraux réunissent en un seul genre ; mais, 
outre les différentes espèces citées, qui se rapprochent 
plus ou moins de l'oiseau des tempêtes, le satanique des 
navigateurs, il en existe d'autres qu'on rencontre dans 
le grand Océan et qu'on n'a jamais vues sur nos côtes. 
Lesson en indique une toute noire, plus forte que le 
pétrel pélagique, et ne doute pas qu'il ne s'en trouve 
d'autres, jusqu'à présent encore inconnues, dans les mers v 
du sud. 

Le pétrel damier habite hors des tropiques et a été 
observé par 24 degrés de latitude australe ; il devient 
plus commun à mesure qu'on se rapproche des îles 
Malouines et ne dépasse pas le 60 ""^ parallèle. Son vol 

■ri 



i 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 305 

n'est pas très-soutenu et on le voit souvent se reposer 
dans le sillage des navires, où le remou accumule les 
petits mollusques dont il se nourrit. 

Le pétrel brun^ à gorge blanche, se plaît entre le 
35« et le 45* degré de latitude sud, dans les environs du 
cap de Bonne-Espérance et sur les côtes de l'Australie. 

Le pétrel antarctique ou pétrel de Gook a été vu par 
le 40°° parallèle, dans l'hémisphère austral. La couleur 
des plumes du ventre de cet oiseau est d'un blanc de 
satin et celle du manteau et du cou d'un noir brunâtre. 
De même que l'albatros et la plupart des pétrels, il a 
l'habitude, par moments, de raser la surface des eaux 
du bout d'une aile, pendant tout le temps qu'il plane 
rapidement sur la mer. On dirait qu'il palpe les flots 
dans cette évolution pour tâcher d'attirer les petits 
insectes marins qu'il convoite. (Lesson.j 

Le pétrel géant explore l'espace compris entre le 
45' degré de latitude sud et le 60'. Il est facile de le 
confondre avec l'albatros lorsqu'on l'aperçoit à distance ; 
c'est un oiseau qui vit au milieu des tempêtes du cap 
Horn et sur les atterrages des îles Malouines et de la 
Terre des États. 

Le pétrel cendré, de la taille du damier, a été 
rencontré dans les mers australes, entre 50 et 60 degrés 
de latitude ; il a le bec et les pieds bleuâtres, avec des 
teintes purpurines. C'est un oiseau stupide, qui se laisse 
prendre aux lignes tendues à la traîne des vaisseaux. — 
Lesson mentionne aussi un joli pétrel bleu, décrit par 
Forster, qu'il rencontra par 55 degrés de latitude sud ; 
sa taille était du double de celle du pétrel pélagique, et 



H06 CHAPITRE III. 

il en cite deux autres des mêmes parages, l'un aux pieds 
largement palmés et aux longues ailes, et le petit pétrel 
à ventre blanc, qu'on a classé sous le nom de pétrel 
frégate. 

Le pétrel fulmar, qu'on voit en hiver et au printemps 
sur les côtes des États-Unis, fréquente aussi le banc de 
Terre-Neuve pour profiter des rebuts de morue que 
rejettent les pêcheurs. — Au commencement de l'été, 
ces fulmars remontent au nord vers les régions arctiques. 
Le capitaine Sabine a observé leur passage sur la côte 
du Groenland : « Du 23 juin au 31 juillet, dit-il, 
pendant que nos bâtiments étaient retenus dans les 
glaces, ces pétrels ne cessèrent de passer, en regagnant 
le nord, par troupes qui ne le cédaient en nombre qu'à 
celles des pigeons voyageurs qui parcourent les divers 
États de l'Amérique. » — Cette espèce est la compagne 
assidue des baleiniers ; elle les suit dès que leurs 
vaisseaux ont dépassé les îles Shetland et s'attache 
aux expéditions, à travers les déserts de l'océan, 
jusqu'aux plus hautes latitudes ; toujours aux aguets 
pour observer ce qui se passe à bord des navires, ces 
oiseaux sont prompts à s'élancer pour dévorer ce qu'on 
jette à la mer. Ils ne cessent de voler au-dessus des glaces, 
rasent la surface des eaux pendant les gros temps et 
résistent aux plus fortes tempêtes. 

Par 52 degrés de latitude australe et 85 de longitude 
orientale, on a vu, dans la mer Pacifique, le pétrel 
soyeux, aux mandibules crochues, bec noir et pieds 
éperonnés, qu'on range parmi les pufFins. — Enfin,, une 
autre espèce, qu'on a séparée aussi des pétrels, le 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 307 

pufRnure de Garnot, fréquente en grandes troupes les 
parages qui avoisinent les côtes du Pérou. Cet oiseau 
paraît différer^ par ses habitudes, des autres espèces 
pélagiques ; il plonge comme les grèbes, se repose sur 
les eaux et vole en rasant la mer. 

Les phaétons, autres pélagiens, semblent consignés 
dans la zone équatoriale, entre les deux tropiques, et se 
rencontrent rarement hors de ces limites. L'espèce qu'on 
nomme paille en queue, ornée de deux longues plumes 
rectrices, vient rôder autour des navires du plus loin 
qu'elle les aperçoit et retourne chaque soir coucher à 
terre. « On cite un capitaine provençal qui, prenant au 
positif le nom figuré de paille en queue, écrivit sur son 
journal de bord, après avoir tué un de ces oiseaux : 
Ce n'est pas une paille, mais bien une plume qu'il a dans 
le ... » Trois points suffisent, le mot est trop shocking ! 

Le nom de phaéton ou fils du soleil a été donné à ces 
oiseaux à cause de leur fréquence dans les parages de la 
zone torride qui avoisine l'équateur. Celui de paille en 
queue, moins poétique que la dénomination linnéenne, 
mais pourtant très-significatif, leur a été imposé par les 
navigateurs. Le vol des phaétons est des plus admirables 
par sa grâce et sa légèreté; l'oiseau plane longtemps sans 
paraître remuer les ailes et semble glisser sur la couche 
d'air qui le supporte, puis, tout à coup, il change brusque- 
ment d'allure et vole par saccades en parcourant l'espace 
par de rapides évolutions. — Les phaétons sont essen- 
tiellement piscivores; on en connaîl deux espèces, le 
phaéton a brins blancs et celui à brins rouges; le premier 
fréquente l'océan Atlantique et la mer du Sud, l'autre se 



308 chapiïrl: m. 

rencontre plus particulièrement clans la mer des Indes. 

XVI. 

Nageueis. Le groupe des palmipèdes pélagiens que 
Lesson range parmi les nageurs comprend les manchots 
(apténodytes, (jorfoiis et sphénisqiiesj. 

Les navigateurs rencontrent souvent en mer, entre 
le 45* degré de latitude sud et le 55% des oiseaux sin- 
guliers, aux ailes rudimentaires et impropres au vol, 
mais nageant et plongeant avec la plus grande facilité 
et qui bondissent parfois hors de l'eau pour s'emparer 
d'une proie. Ce sont les manchots ; nous savions déjà 
qu'ils remontaient à la nage des côtes de la Patagonie 
et du Chili jusqu'au Callao de Lima. Ces migrations 
qu'ils exécutent en hiver, sur un parcours de plus de 
cinq cents lieues, doivent faire supposer un voyage de 
retour, par la même voie, puisque ces oiseaux ne 
nichent que sur les plages désertes des terres magella- 
niques et dans les îles voisines, où ils abordent en se 
traînant sur leurs jambes courtes et en s'aidant de leurs 
ailerons. — C'est là que les matelots les surprennent 
en grand nombre, rangés en files, impassibles, conser- 
vant la position verticale, les cuisses enfoncées dans le 
ventre et assis sur leurs larges pieds palmés. Cette 
attitude grotesque, qui provoque mille plaisanteries, ne 
les sauve pas de la cruauté des chasseurs : les pauvres 
bêtes sont assommées sur place à coups de bâton. 

Ces manchots peuplent en masse toutes les côtes 
magellaniques pendant six mois de l'année et se rendent 



ESSAI DE GÉOGRAPUIIC ORNITHOLOGIQUE. 309 

ensuite à la mer avec leurs jeunes couvées. Les cris 
qu'ils font entendre sont des plus désagréables. — 
Outre l'apténodyte, qu'on désigne sous le nom de man- 
chot à lunettes et qui est très-commun au cap Horn et 
aux îles Malouines, où on le rencontre réuni en troupes 
de plusieurs milliers, il en existe d'autres non moins 
remarquables : le grand manchot, d'abord, qui ne s'é- 
carte guère des îles antarctiques, où il vit solitaire et 
ne s'apparie qu'un peu avfnt la ponte. Il se tient le 
plus souvent dans les petites baies de la Nouvelle-Shet- 
land, de la Terre des États et de la Terre de Feu ; il est 
plus rare aux Malouines. Cette espèce a été nommée 
aussi pingouin roi des marins (le king des Anglais). 
Quelques auteurs la rangent parmi les sphénisques, mais 
malgré certaines différences dans la conformation du 
bec, tous ses autres caractères l'assimilent aux vrais 
manchots. C'est un oiseau de la taille d'une grosse oie, 
qui se tient debout sur ses longues pattes quand il est à 
terre et qu'on prendrait de loin pour un petit homme, 
car il a environ trois pieds de haut quand il est posé. 
Tout son ventre et sa poitrine sont d'un blanc mat ; un 
scapulaire de plumes noires couvre sa tête et sa gorge, 
et une bande des plus gracieuses, d'un beau jaune 
orangé, lui descend le long du cou; son manteau est 
gris bleuâtre et ses ailerons robustes, qui ressemblent 
un peu aux nageoires des tortues de mer, doivent bien 
le seconder pour la natation rapide. 

Le gorfou sauteur est, pour beaucoup d'ornitholo- 
gistes, un vrai manchot, car son bec ne diffère pas 
essentiellement de celui des autres apténodytes ; il est 



310 CHAPITRE m. 

comprimé el un peu crochu à la pointe comme un nez à 
la Bourbon, ce qui donne à l'oiseau, quand il est vu de 
profil et qu'il se tient raide sur ses jambes, une tournure 
des plus cocasses. Ce manchot sauteur habite l'hémis- 
phère austral, loin de terre; il a été vu vers le 44' degré 
de latitude et 60° environ de longitude occidentale. Ses 
plumes ont presque l'aspect de poils et sont recouvertes 
d'une exsudation huileuse ; il nage rapidement ets'élance 
hors de l'eau à la manière des bonites. 

Les manchotSj en général, remplacent dans l'hémis- 
phère austral les pingouins des mers boréales, mais 
leurs mœurs sont plus sociables. — M. Delano (1) a 
observé les espèces de terriers {roekerie) qu'ils éta- 
blissent aux îles Malouines, sur les bords de la mer, et 
dont l'espace, qu'ils occupent avec leurs couvées, a été 
choisi le plus nivelé possible. Ce sol, qu'ils disposent 
eux-mêmes en parallélogramme, croisé par des lignes 
qui se coupent à angles droits, forme ainsi des carrés 
assez larges pour chaque nichée. Ils ont soin d'enlever 
toutes les pierres de ces terriers et de les rejeter en 
dehors, de manière à ce qu'elles restent accumulées 
tout autour, moins du côté de la mer, qui reste ouvert 
et libre, afin de se ménager à la fois l'espace nécessaire 
pour pouvoir circuler au dedans et aller à l'eau quand 
il leur plaît. Chaque carré du terrier contient une nichée 
qu'ils soignent en famille, le mâle se tenant toujours 
prêt à remplacer la femelle dès qu'elle quitte la place, 
car il est à craindre que quelque voisin ne vienne lui 
voler les œufs, si le nid reste abandonné. Ces sortes de 

(1) Relatiun de ses voyages. 1 vol. in-S» Boston 1817. 



RSSAI DE GÉOGRAPHIK ORNITHOLOGIQUE. 311 

phalanstères sont occupés indistinctement par différentes 
espèces d'apténodytes, et le grand manchot est un des 
plus coutumiers du fait de rapine clandestine : « C'est 
admirable, dit Delano, d'observer tous les mouvements 
de cette société d'oiseaux et de les voir réunis par 
couples et comme marchant en parade, parcourir leur 
camp en passant et repassant dans les ruelles. » 

XVII. 

Maritimes ou cotiers. Le troisième groupe des péla- 
gienSj qu'on peut désigner aussi sous la dénomination 
de côliers et que Lesson appelait maritimes, est formé 
des genres frégate, fou, sterne, stercoraire et chionis. 

La frégate-pélican, infatigable voilière, est la reine 
des pélagiens : sa grande envergure, son vol étendu, 
lui ont valu le nom qu'elle porte. Elle vit entre les tro- 
piques et peut aller chasser le poisson à de très-grandes 
distances en mer et retourner au gîte à la nuit. Ces 
oiseaux se plaisent dans les mers qui baignent les côtes 
de l'Amérique de l'un et de l'autre bord ; ils sont sur- 
tout très-communs dans le golfe du Mexique, principa- 
lement du côté desFlorides. Audubon, qui a eu occasion 
d'en observer beaucoup et même d'en tuer plusieurs 
dans ses grandes chasses, dit que les frégates-pélicans 
vivent en société, par compagnies nombreuses, qu'elles 
sont extrêmement voraces et se font entre elles une 
guerre acharnée pour se disputer leurs proies, ne ces- 
sant de poursuivre aussi les autres oiseaux de mer, afin 
de leur enlever le poisson dont ils se sont emparés. 



3! 2 CHAPITRE III. 

Ces vautours de l'Océan font ripaille du poisson 
mort flottant sur les eaux et de tout ce qu'ils ren- 
contrent; ils ravagent aussi les nids et dévorent les 
petits et les œufs. — A l'époque des nichées, on voit 
les frégates se poursuivre en volant et s'arracher les 
matériaux qu'elles emportent pour la construction de 
leurs nids. « Nul oiseau, ajoute Audubon_, ni pigeon 
voyageur, ni sterne, ni autour, pas même le faucon, n'a 
le vol aussi rapide que la frégate ; elle semble tomber 
du ciel comme la foudre dès que, du haut des airs, avec 
ses yeux perçants, elle aperçoit la mouette, qu'elle 
épie, saisir un poisson : fondre sur elle et lui couper la 
retraite par une habile manœuvre et la forcer d'aban- 
donner sa proie^ qu'elle reçoit dans son bec crochu, 
n'est pour la frégate que l'affaire d'un instant. C'est 
avec la même fougue qu'elle enlève le poisson volant 
qui fuit devant le marsouin. » 

La frégate-pélican n'est pas moins commune dans 
l'océan Pacifique que dans l'Atlantique ; Lesson en a 
observé une espèce dans l'archipel des Carolines, qui 
diffère peut-être de celle connue jusqu'à ce jour. 

Les mers d'Europe ne possèdent que le fou de Bas- 
san, si commun dans les îlots du Labrador : parmi les 
autres espèces répandues dans les différentes mers du 
globe, mais plus nombreuses dans les régions chaudes, 
on distingue le fou brun, au bec acéré en pointe de 
flèche, comme celui de ses congénères; son vol hori- 
zontal est des plus rapides et il l'accompagne, en pla- 
nant, de mouvements de tête à droite et à gauche des 
plus gracieux. Cet oiseau abonde entre les tropiques, 



KSSAI DE GÉOGRAPUIK ORNITHOLOGIQUE. 313 

ainsi que le fou blanc à ailes noires, ou manche de 
veîoiirSf qui fréquente les îles de l'Atlantique, où il 
niche sur les rochers, en société avec tous ceux de son 
espèce. 

Les sternes ou hirondelles de mer, dont on connaît 
deux ou trois espèces sur nos côtes d'Europe, en 
comptent beaucoup d'autres dans les divers océans. 
Partout ces oiseaux vivent en grandes bandes et se ras- 
semblent dans les baies isolées. Les îles de Sandv^ich, 
dans la mer Pacifique, possèdent leurs sternes particu- 
lières. Des légions innombrables de la petite sterne 
vivent en troupes et fréquentent les îles Malouines, le 
rendez-vous des oiseaux pélagiens. — Lesson observa 
dans la Polynésie, aux alentours des îles Pomotous et 
Borabora (archipel de-la Société), une sterne de la gran- 
deur d'une hirondelle, au bec et aux pieds bleus de ciel, 
qui devait être la sterne pacifique. Une autre espèce, 
décrite par Gmelin [S. panayensis), se montre fré- 
quemment dans les canaux qui séparent les grandes îles 
de la Sonde. — La sterne argentée vit sur les côtes du 
Brésil ; celle à ventre noir habite Geylan, Java et la 
côte de Coromandel ; la sterne blanche ne s'éloigne 
guère des îles de la mer du Sud, et la sterne à nuque 
noire, une des plus grandes, se trouve sur les atterrages 
des Celèbes et de la plupart des Moluques. La sterne 
simple, celle à bec grêle et la sterne des Incas, qu'on a 
réunies dans le genre îiocïrfi, se montrent assez souvent 
aux navigateurs. La simple est le nigaud des marins ; 
c'est celle qui vient se poser fréquemment sur les 
vergues des navires et qui se laisse prendre avec la 



314 CHAPITRK m. 

main. Celle à bec grêle est assez commune sur la côte 
occidentale d'Afrique, et la sterne des Incas aux formes 
sveltes, au plumage relevé de deux moustaches, bec 
rouge carmin et pieds orangés, habite la côte du 
Pérou. 

Les becs en ciseaux {Rhijnchops) constituent un genre 
voisin des sternes ; ce sont des oiseaux pêcheurs qui se 
nourrissent de mollusques bivalves (mactres) que la mer 
basse laisse sur les plages du Chili. Ils ont un admirable 
instinct pour saisir ces coquillages, attendant que le 
mollusque commence à s'entrouvrir pour profiter de 
l'instant propice et enfoncer leur bec entre les deux 
valves qui se resserrent aussitôt. L'oiseau porte alors le 
coquillage sur un rocher contre lequel il le frappe, et 
parvient ainsi à couper son ligament avec son bec, afin 
que le mollusque puisse être arraché et avalé sans 
obstacle. Ces pélagiens s'éloignent souvent à de grandes 
distances de la côte, réunis avec les mouettes et d'autres 
oiseaux de mer. Ces bandes sont tellement nombreuses, 
au rapport de Lesson, qu'elles obscurcissent le jour 
sur un espace de plusieurs milles d'étendue, « et 
quod vidimiis tesiamur », dit le naturaliste pour plus de 
confirmation. — Cette espèce de bec en ciseaux diffère 
probablement d'une autre qu'on rencontre dans la mer 
des Antilles ; mais elle paraît la même que celle des 
États-Unis et qui abonde sur les côtes des États du 
midi, oij on la connaît sous le nom, d'écumeiir noir. 
Audubon assure en avoir vu des troupes de plus de 
dix mille, rassemblés sur des bancs de sable. « Le vol 
de l'écumeur, dit-il, est des plus gracieux ; la grande 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 315 

envergure de ses ailes effilées, sa queue allongée et 
fourchue, son corps mince, lui donnent cette aisance de 
mouvements qu'on admire quand cet oiseau a pris 
l'essor. Il sait se maintenir contre l'ouragan le plus 
impétueux ; mais c'est surtout au temps des amours que 
ce vol puissant se montre avec tous ses avantages, 
quand plusieurs mâles se mettent à harceler une femelle 
non appariée. Celle-ci s'élance, fait des feintes et d'une 
aile merveilleusement légère trompe leur ardeur et fuit 
dans toutes les directions. Les poursuivants ne la 
quittent pas, leurs cris d'amour éclatent empressés et 
bruyants ; ils la suivent et la serrent dans tous ses 
zigzags. » 

Le labbe catarrhacte ou le stercoraire de l'Océan aus- 
tral a les mêmes habitudes que ses congénères des mers 
d'Europe. On le rencontre aussi au large et fort loin de 
terre. Cette espèce, que le vieux navigateur Pigafetta 
caractérisait si bien sous le nom de cagassela^ fréquente 
les côtes de la Nouvelle-Zélande et des îles Malouines, 
où il se tient de préférence aux alentours de la baie de 
la Soledad. — On voit souvent ces labbes en compagnie 
des mouettes, qu'ils ne cessent d'épier pour s'emparer 
de leur pêche, bien qu'ils soient eux-mêmes d'habiles 
pêcheurs. 

Les chionis sont des palmipèdes aux doigts à demi 
palmés^ et malgré qu'on les ait rangés dans la dernière 
famille de l'ordre des échassiers (les chionidées), Lesson 
lui-même n'a pu s'empêcher de les comprendre parmi 
les oiseaux pélagiens, à cause de leurs habitudes mari- 
times et de leurs mœurs. La taille des chionis est à peu 



316 CHAPITRE m 

près celle des colombes ; leur bec est fort, convexe et 
recourbé à la poinle, leurs ailes sont éperonnées. On 
n'en connaît qu'une espèce, au plumage d'un blanc pur, 
à laquelle les navigateurs ont donné le nom de pigeon 
blanc antarciiqtie. Ces oiseaux ne sont pas très-nombreux 
aux MalouineSj où le naturaliste Forster les découvrit 
d'abord pendant le second voyage de Cook; ils ont été 
rencontrés depuis, en grand nombre, à la Terre de 
Kerguelen ou de la Désolation, sur les côles de la Tas- 
manie, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. — 
Lesquin de Roscofï les observa pendant son naufrage 
aux îles Crozet, par 46 et 47 degrés de latitude sud ; le 
capitaine Marchand, du Solide, les aperçut, durant son 
voyage autour du monde, à 60 lieues à l'est de l'embou- 
chure du Rio de la Plata. — Ce sont des oiseaux 
farouches et défiants, qui ne se laissent guère approcher 
et dont le vol est moins soutenu que celui des autres 
pélagiens. 

Les goélands ou mouettes peuvent être rangés aussi 
parmi les oiseaux pélagiens du groupe des maritimes ou 
côtiers. Nous avons fait connaître les habitudes des 
espèces qui fréquentent nos mers et qu'on rencontre 
aussi dans de lointains parages; une espèce, décrite par 
Lichtens, la mouette à iris blanc, habite les bords de la 
mer Rouge et se distingue des autres par son bec cou- 
leur de corail et noir à la pointe, ses pieds orangés, la* 
tète et la face revêtues de plumes noires formant comme 
une sorte de capuchon. 

Les plongeons, les guillemots, les macareux et les 
pingouins des mers arctiques présentent dans leurs 

l 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 317 

mœurs et leurs habitudes beaucoup d'analogie avec les 
oiseaux pélagiens qu'on rencontre dans les hautes lati- 
tudes australes. Nos plongeons des mers septentrionales 
sont représentés, sur les côtes du Kamschatka et aux 
îles Aléontiennes, par les stariqties. Ce sont des oiseaux 
décrits par Pallas, vivant sur les eaux salées en troupes 
considérables et se tenant cachés dans les anfractuosités 
des rivages pendant les tempêtes. Chaque femelle ne 
pond qu'un seul œuf. L'espèce de la presqu'île asiatique 
comprise entre les mers de Behring et de Tarrakaï, et 
qu'on trouve aussi aux Kouriles, est le starique perroquet, 
celle des îles Aléontiennes est la cristatelle, de la taille 
d'une caille et remarquable par les plumes fron- 
tales à barbes accolées qui lui retombent sur le bec. 

Les guillemots, qui vivent dans les mers arctiques, se 
rencontrent dans divers parages du nord de l'ancien et 
du nouveau monde ; le guillomot nain, dont on a fait un 
genre à part (cephus), habite aux alentours du pôle 
boréal, vers les côtes les plus septentrionales de l'Amé- 
rique, et niche dans les trous des rochers. 

Les macareux, qui participent de l'organisation in- 
complète des pingouins et des manchots, et dont l'espèce 
de l'Océan glacial du nord apparaît parfois sur nos côtes 
de l'ouest, comptent deux autres congénères dans la 
partie septentrionale de l'océan Pacifique et dans les 
parages les plus reculés de l'Amérique du nord. L'une 
d'elles est le macareux huppé de Pallas, aux pieds 
rouges, à la tête en partie blanche, avec un cercle noir 
autour des yeux et tout le reste du corps d'un brun 
noirâtre; sa huppe jaune lui retombe derrière le cou. 



318 CHAPITRK III. 

— Les Russes du Kamschalka appellent cet oiseau 
kara. L'autre espèce est le macareux mormon. 

Les pingouins des mers boréales, comme nous l'avons 
déjà dit, sont représentés dans l'hémisphère austral par 
les apténodytes, le gorfou sauteur et le sphénisque du 
Cap. 

Les grèbes, aux doigts bordés de larges festons, au 
bec robuste et comprimé et aux ailes courtes, vivent 
sur la mer et s'introduisent aussi dans les rivières. Ils 
plongent et nagent également bien. Outre les cinq 
espèces qui fréquentent nos mers septentrionales, on en 
connaît plus de vingt autres des mers d'Afrique, d'Amé- 
rique, d'Australie, du détroit de Magellan, des côtes de 
la Californie, de la Sibérie, de Madagascar et de !a 
Nouvelle-Zélande. 

XVIII. 

Les tribus aquatiques, dont il nous reste à parler, 
n'appartiennent plus aux palmipèdes pélagiens ; ce sont 
des oiseaux qui préfèrent en général les eaux douces aux 
eaux salées et qu'on ne rencontre que bien rarement en 
mer, non loin des côtes. 

Pélécanidées. Nous avons déjà mentionné le pélican 
blanc à teintes rosées, espèceeuropéenne qu'on retrouve 
aussi en Afrique et en Asie ; trois autres habitent diffé- 
rentes contrées : le pélican brun, très-commun en 
Amérique, sur les côtes de l'Atlantique, aux Antilles et 
dans la mer du sud ; le pélican à lunettes, originaire 
des terres australes, qui a le tour des yeux garni d'une 



i 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 319 

peau nue et paraît porter des besicles; et en dernier 
lieu, le pélican des Étals-Unis ou V américain, plus 
grand que celui d'Europe et auquel Audubon a consacré 
un article dans ses Scènes de la nature. « Je l'ai honoré 
« du nom de ma patrie bien-aimée, dit l'infatigable 
« chasseur, et puisse, sur nos vastes fleuves, ce magni- 
« fique oiseau errer toujours libre et paisible jusqu'aux 
« temps les plus reculés, comme dans les anciens âges 
« de l'antiquité mystérieuse. » — Ce pélican se montre 
par grandes troupes dans la région du nord ; on le 
rencontre aussi sur les bancs de sable de l'Ohio, vers 
les rapides du fleuve, entre Louisville et Shidpingport ; 
il se distingue du phénix onocrotale par la crête osseuse 
qu'il porte sur la mandibule supérieure. 

Les cormorans, dont nous avons cité quatre espèces 
européennes, en comptent d'autres sur le nouveau 
continent ; le nigaud se retrouve aux Antilles et ailleurs; 
l'espèce du Pérou, dédiée à Gaymard, fréquente la rade 
du Gallao. Ce bel oiseau, au plumage gris cendré, orné 
d'une bande blanche, portant manteau marbré de brun 
et de gris satiné, a les pieds rouges et le bec jaune. — 
Le cormoran de la Floride pousse ses excursions, pen- 
dant l'été, sur les eaux de l'Ohio et du Mississipi, et 
pose sur les arbres comme ses congénères. Audubon 
cite aussi le cormoran à double crête, qui niche au 
Labrador et descend l'été jusqu'à Gharleston, dans la 
Garolinc du sud. Ce même naturaliste mentionne en 
outre le grand cormoran d'Europe parmi ceux qui 
fréquentent les rives des Étals de l'Union et qui 
voyagent du sud au nord, suivant la saison. 

1. - 21 



320 cjiAPiiHK m. 

L'anhinga noir est un autre oiseau aquatique des plus 
curieux, au corps massif comme le cormoran et à queue 
en évenlail. Il en a déjà été question ; disons seulement, 
pour compléter nos renseignements, que son bec droit, 
beaucoup plus long que sa tête, est très-acéré et dentelé 
sur les bords. L'anhinga nage tout le corps submergé, 
et dans cette position, ou bien quand il est caché dans 
les herbes, son cou grêle et allongé, qu'il ondule dans 
tous les sens, peut faire croire à la présence d'un reptile; 
de là le nom d'oiseau-serpent qu'on donne en Amérique 
à cette espèce^ comme en Afrique à celle du Sénégal, 
qu'on retrouve, dit-on, sur la côte asiatique, mais cette 
dernière a le plumage à reflets métalliqbes, sur un fond 
couleur rouge de brique. Il existe deux autres espèces 
d'anhingas des îles Malaises et de la Nouvelle-Hollande. 

Anatidées. Les oiseaux aquatiques qui composent 
cette famille sont plutôt lacustres ou fluviatiles que 
maritimes. Les anatidées se rencontrent dans différentes 
régions et nous ont fourni tous nos palmipèdes domes- 
tiques. 

Les canards constituent le genre le plus nombreux : 
le canard du nord, dit le marchaiid, habile les pays 
septentrionaux du nouveau continent, principalement 
aux alentours d j la baie d'Hudson ; oelui à fanon et au 
corps d'un brun noirâtre, jaspé de blanc, est propre à 
l'Australie et a été tué près du Port du roi Georges ; le 
mâle se distingue par la membrane flottante qu'il porte 
sous la gorge et par les plumes noires de la tête et du 
cou. — Le canard aux courtes ailes est originaire des 
Malouines ; le canard radjah, au manteau noir, avec 



ESSAI DE GÉOGRAI'BIK ORNITHOLOGIOUK. 321 

tout le reste du corps d'une blancheur éclatante, a été 
découvert dans les étangs de Bourou ; celui à pieds 
demi-palmés habite la Nouvelle-Hollande et ressemble 
beaucoup au canard percheur des Antilles ; le canard 
huppé des États-Unis d'Amérique vient hiverner dans 
le Massachussets et vers les sources chaudes du Missouri ; 
le canard vallisnerie fréquente les bouches du Mississipi 
et remonte jusqu'à l'Hudson ou rivière du nord ; son 
nom provient de la plante aquatique dont il est très- 
friand et qui abonde dans le Chesapeaks ; cette espèce 
arrive dans les environs de la Nouvelle-Orléans de la 
mi-octobre à la fin de décembre, par petites bandes de 
dix à douze, qui se tiennent ainsi par groupes pendant 
tout l'hiver, mais à l'approche du printemps ces 
différentes troupes se réunissent pour repartir toutes 
ensemble. 

C'est encore à Audubon que nous sommes redevables 
des meilleures notions sur les eiders, ces beaux canards 
qui se montrent bien rarement sur nos côtes septen- 
trionales, et qui viennent nicher sur celles de l'Amé- 
rique du nord. — Les eiders arrivent par milliers au 
Labrador^ où ils passent l'été si court dans ces latitudes. 
Ils déposent leurs œufs dans des nids garnis d'édredon 
que les mères se sont arraché et qu'elles ont soin de 
recouvrir du même duvet lorsqu'elles sont obligés de 
s'éloigner pour aller prendre quelque nourriture, car 
les mâles se séparent des femelles dès que commence 
l'incubation. 

Quand les petits sont éclos, la mère ne tarde pas de 
les mener k la mer, et si le nid se trouve placé sur des 



322 CHAriTRK m. 

rochers qui dominent la plage, elle les prend les uns 
après les autres, dans son bec, et les dépose doucement 
sur leur élément favori. C'est là qu'elle leur apprend 
d'abord à nager, à plonger pour chercher leur nourri- 
ture ; elle s'enfonce dans l'eau lorsqu'ils sont fatigués 
et les laisse se reposer sur elle pendant quelques ins- 
tants. — A l'approche de son cruel ennemi, le grand 
goéland à manteau noir, elle bal l'eau de ses ailes en 
la faisant rejaillir de tous côtés comme pour l'étourdir 
et se dérober à sa vue. Alors, à son cri strident, les 
canetons plongent dans toutes les directions, tandis 
qu'elle tâche d'attirer tout le danger sur elle seule. On 
l'a vue s'élancer sur l'agresseur avec une telle furie 
qu'il était forcé de fuir pour échapper à sa rage. Au- 
dubon a remarqué que plusieurs femelles réunissaient 
leurs couvées en commun et formaient entre elles une 
sorte d'alliance défensive pour leur assurer une protec- 
tion plus efficace contre le goéland maraudeur. 

Les eiders stationnent une partie de l'hiver dans dif- 
férentes contrées des États-Unis : lorsqu'ils descendent 
vers le sud, ils volent très-bas au-dessus des eaux, en 
suivant la côte, longeant d'abord, en venant du nord, 
l'île de Terre-Neuve et la Nouvelle-Écossejusqu'à l'en- 
trée du détroit de Belle-Ile. On s'est assuré que la ra- 
pidité de leurvol était d'environ quatre-vingts milles par 
heure et qu'ils pouvaient, en plongeant, aller chercher 
leur pâture, entre deux eaux, à des profondeurs de 
plus de huit à dix brasses. — En hiver, ces beaux 
canards se répandent dans les États du midi jusqu'à 
Boston. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 3^3 

Les harles font suite aux canards ; trois des princi- 
pales espèces appartiennent à la fois aux eaux de l'an- 
cien et du nouveau continent : le grand harle ou 
menjcinser, le huppé {serrator) et le harle-piette ou 
l'arbelle. Trois autres sont particulières aux mers et 
rivières de la Chine, de l'île d'Aukland et du Brésil. 

Parmi les oies, celle aux ailes blanches et l'oie an- 
tarctique sont exclusives aux îles Malouines et aux 
terres avancées de l'Amérique du sud. — L'oie du 
Canada se rencontre dans les contrées tempérées des 
États-Unis, où elle vient nicher au bord des lacs et des 
grands cours d'eau des districts de l'ouest, sur le Mis- 
souri, le Mississipi, dans les parties basses de l'Ohio et 
sur le lac Érié. On la trouve aussi vers l'est, dans le 
Massachussets et le Maine. Cette espèce retourne en- 
suite dans les régions les plus septentrionales. — Pen- 
dant les migrations du printemps, des bandes de ces 
oiseaux voyageurs s'arrêtent aux îles de la Madeleine, 
à Terre-Neuve et au Labrador, pour y passer l'été; ils 
descendent ensuite vers les États-Unis, où ils se réu- 
nissent en immenses troupes sur les rives de l'Arkansas 
et dans les clairières des Florides. Les mâles se livrent 
entre eux des combats acharnés, au temps des amours^ 
pour la possession des femelles. 

Audubon a observé les mœurs de l'oie du Canada 
avec sa sagacité habituelle, et parmi le grand nombre 
de renseignements qu'il a donnés sur cette espèce, il en 
est des plus curieux, qui méritent d'être rapportés; on 
en jugera par l'extrait suivant : 

«,... Son vol est ferme, rapide et prolongé; mais une 



32 i CHAPITRE III. 

((. fois que l'oie a gagné les hautes régions de l'air, elle 

f( s'avance d'un mouvement constant et régulier. En 

« s'élevant de terre, elle a coutume de faire quelques 

« pas en courant, les ailes toutes grandes ouvertes, 

« mais quand elle est surprise, un simple élan de son 

(( large pied palmé suffit pour lui faire prendre l'essor. 

'f — Quand les oies partent en troupes pour un long 

« voyage, elles s'enlèvent à environ un mille dans l'air, 

f( et se dirigent tout droit vers le lieu de leur destina- 

« tion. Leurs clameurs alors s'entendent au loin, et l'on 

f( distingue très-bien les divers changements qui s'o- 

« pèrent dans leur ordre de marche. — Aux premiers 

« beaux jours du printemps, on les voit s'en retourner 

« du sud vers le nord ; elles volent alors beaucoup 

ff plus bas, se posent plus souvent et se laissent facile— 

« ment mettre en désarroi par la rencontre subite d'un 

<t épais brouillard ou d'un violent tourbillon de neige. 

f( La consternation s'empare aussitôt de toute la bande, 

«. les rangs se rompent et se mêlent. Tous ces oiseaux 

< effrayés ne font que tournoyer et les cris qu'ils font 

fc entendre ressemblent au bruit confus d'une multitude 

« en déroute. — Quelquefois la troupe se sépare et 

« un certain nombre prend une autre direction ; puis, 

« au bout d'un instant, comme si ces oies avaient perdu 

<T leur chemin, elles redescendent et s'abattent sur la 

« terre à moitié étourdies et se laissent assommer à 

((■ coups de bâton. J'en ai vu en plein jour venir donner 

<f de la tête contre les tours des phares et se faîre 

« prendre avec la main. — Un simple changement de 

(( de temps suffit pour arrêter leur marche ; mais 



ESSAI DK GÉOGRAPHIE OKNITHOLOGIQUE. 325 

« elles savent en deviner l'approche; car, sans retard, 
« elles font volte-face et reprennent le chemin du midi. 
« Souvent des bandes entières reviennent ainsi aux 
« lieux qu'elles ont quittés. La connaissance de l'état 
« futur du temps semble infaillible chez ces oiseaux et 
« quand on les voit le soir se diriger au sud et passer 
<.< rapidement, on peut être certain qu'il fera froid le 
« lendemain. 

« Ces oiseaux sont très-défiants et toujours sur le 
oc qui-vive; il n'en est pas au monde qui les égalent pour 
a la puissance de la vue et la subtilité de l'ouïe. Ils se 
« gardent les uns les autres, et, pendant que la troupe 
« repose, un ou deux mâles font sentinelle. La pré- 
ce sence du bétail, d'un cheval ou d'un daim ne les 
(( étonne pas ; mais qu'il s'agisse d'un couguar ou 
« d'un ours, son approche est toujours annoncée ; et si 
tf la bande est réunie au bord d'un étang, elle se tire à 
« l'eau sans faire le moindre bruit, gagne le large et 
« attend que le danger soit passé. L'ouïe de l'oie est 
« d'une telle finesse, que l'oiseau, en entendant casser 
« une branche sèche, sait distinguer si c'est un homme 
« ou un animal qui s'approche : de grosses tortues se 
c( jettent-elles en tumulte à l'eau, un alligator se laisse- 
« t-il choir pesamment dans le lac, l'oie du Canada ni 
« ne bouge, ni ne s'en préoccupe ; mais si le faible 
« bruit de la pagaie d'un Indien, voguant dans sa pi- 
« rogue, vient frapper son oreille, soudain l'alarme est 
« donnée^ la bande s'émeut, toutes les têtes se tournent 
« du côté d'oii vient le danger etla troupe entière se tient 
« silencieuse poursurveillerlesmouvements de l'ennemi. 



326 CHAPITRE m. 

ec Sur les immenses bancs de sable de l'Ohio et d'au- 

« très grands fleuves, on voit parfois, vers le soir, ces 

« oiseaux réunis par milliers pour passer la nuit, et re- 

« posant par petites bandes, chacune avec ses senti- 

« iielles postées. Dès l'aube du jour^, toutes sont sur 

a pied, et après s'être secouées et avoir lustré leur 

« plumage, elles partent pour les prairies où elles ont 

« coutume de pâturer. Lors de ma première visite aux 

« chûtes de l'Ohio, j'en trouvai des multitudes qui se 

« réfugiaient pour passer la nuit sur les pentes rocail- 

« leuses et dénudées de ses rives. Mais ces lieux soli— 

« taires ne les mettaient pas à l'abri des ruses du chas- 

« seur. — J'ai connu un gentleman, propriétaire d'un 

« moulin, situé en face de Rock-Island^ qui avait 

« imaginé de bombarder ces pauvres oies, à la distance 

« d'un quart de mille, avec un petit canon chargé à 

« balles, et qui en tuait ainsi plus d'une douzaine à 

« chaque coup. Cela avait lieu au point du jour, quand 

« les oies commençaient à se réveiller; mais cette 

« guerre d'extermination ne pouvait durer : les oiseaux 

« désertèrent le roc fatal, et le redoutable canon du 

« puissant meunier ne lui servit pas une semaine. » 

XIX. 

Le céréopse, no iveau genre de la tribu des oies, dont 
l'Europe s'est récemment enrichie, est un oiseau origi- 
naire de la Nouvelle-Hollande, qu'on a rencontré dans 
la baie de l'Espérance; ses mœurs douces et paisibles 
ont facilité son acclimatation, — Rappelons en passant 



î 



ESSAI DE GÉOGHAPnii: ORNITHOLOGIQUE, >'527 

que c'est aussi dans ce même continent australien, qui 
nous a déjà fourni des oiseaux si rares, qu'a été décou- 
vert le cygne noir, à bec rouge, superbe palmipède aux 
formes sveltes et gracieuses. 

Plusieurs autres espèces de cygnes, étrangères à 
notre continent, existent dans le Nouveau Monde; je 
ne saurais assurer si le cygne de Berwick, dont parle 
Audubon, est vraiment américain ; le même doute me 
reste sur le cygne siflfleur de Bechstein, que Ch. Bona- 
parte a indiqué comme très-commun sur la baie de 
Chesapeak. Quant à l'autre cygne d'Amérique qu'on a 
nommé le grand cygne trompette, il était réservé à 
Audubon d'illustrer son histoire. C'est un superbe oi- 
seau, à la voix éclatante, aux ailes de dix pieds d'en- 
vergure, qui pèse souvent plus de quarante livres, et 
fait ses apparitions sur les eaux de l'Ohio vers la fin 
d'octobre. Il poursuit ses migrations jusqu'au Texas et 
son vol est très-soutenu. 

« Lorsqu'une bande de ces oiseaux passaient bas, dit 
le naturaliste observateur^ j'ai cru souvent entendre 
comme une sorte de cliquetis produit par le mouvement 
des plumes qui bordent les ailes. Ces cygnes se forment 
en angle pour leur grand voyage, et sans doute que le 
conducteur de la troupe est un mâle des plus vieux ; 
cependant je n'en suis pas bien sûr. » — Cette belle 
espèce se rencontre en été vers les montagnes Rocheuses, 
sur les bords de l'Orégon. Audubon termine ses rensei- 
gnements sur le cygne trompette par une anecdote que 
ceux qui n'ont pas lu les intéressantes relations de ses 
chasses seront bien aises de voir reproduite ici et qui 



328 CHAPITRE 111. 

prouve combien il serait facile d'acclimater ces beaux 
oiseaux : 

« Une fois, à Henderson, j'en pris un vivant ; 

« c'était un mâle qui pouvait avoir deux ans. Il avait 
« reçu une légère blessure au fouet de l'aile, et je par- 
<i vins à m'en emparer après lui avoir longtemps donné 
« la chasse sur un étang d'où il n'avait pu s'envoler. 
« — Emporter à près de deux milles de là un oiseau 
« de cette force et de celle taille n'était pas chose 
« facile ; mais je savais qu'il ferait plaisir à ma femme 
« et à mes petits enfants, et je ne perdis pas courage. 
« Quand il fut à la maison, je lui rognai le bout de 
« l'aile blessée et le lâchai dans mon jardin. Il se 
« montra d'abord extrêmement craintif et farouche, 
«t puis s'accoutuma peu à peu aux domestiques, qui le 
« nourrissaient très-bien, et se rendit enfin si familier, 
« qu'il venait, à l'appel de ma femme, manger du pain 
« dans sa main. Trompette, c'était le nom que nous lui 
« avions donné, déploya un caractère que rien jusque- 
« là n'aurait fait soupçonner : devenu aussi audacieux 
« qu'il avait été timide, il harcelait mon dindon mâle, 
« mes chiens, ainsi que les enfants et les serviteurs. 
«( Chaque fois qu'on laissait ouvertes les portes du ver- 
« ger, il prenait sa course vers l'Ohio, et ce n'était pas 
«T sans peine qu'on le ramenait à la maison. Dans une 
« de ses escapades, il s'absenta toute la nuit, et je crus 
« bien que nous ne le reverrions plus ; mais je reçus 
« l'avis qu'on l'avait rencontré faisant route vers un 
^' étang qui n'était pas très— loin de chez nous. Prenant 
« avec moi mon meunier et six ou sept domestiques^ je 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 323 

a me dirigeai de ce côté; et nous l'aperçûmes s'ébat- 

« tant à son aise au milieu des eaux, en ayant l'air de 

«ï nous narguer tous. Pourtant, après l'avoir longtemps 

<i poursuivi, nous réussîmes à le pousser près du bord, 

« 011 nous le rattrapâmes. — Mais ces oiseaux favoris, 

« de quelque espèce qu'ils soient, finissent toujours 

<ï mal ; par une nuit sombre et pluvieuse, un domes- 

« tique ayant négligé de fermer la porte du verger, 

r( Trompette s'esquiva et depuis lors je n'en ai jamais 

« entendu parler. » 



DES DIFFÉRENTES RÉGIONS ORNITHOLOGIQUES. 
XK. 

Chaque grande région du globe a sa faune ornitholo- 
gique qui présente sa physionomie particulière, et ce 
caractère propre est dû à la fréquence de certains 
oiseaux dont les nombreuses espèces appartiennent à 
des genres qui fixent de suite l'attention par leur étran- 
geté. Le naturaliste en pénétrant dans l'Amérique méri- 
dionale, par exemple, reconnaît de prime abord un 
pays nouveau, où tout est différent, les plantes, les ani- 
maux comme les hommes. Ce sont d'autres physiono- 
mies, d'autres types, d'autres races, d'autres aspects. 
Ces caractères apparents et distincts, que la nature a 
répartis dans les divers berceaux de création où elle a 
varié ses moules, se font remarquer dans le nouveau 
comme dans l'ancien monde, en Afrique, en Asie, dans 



.'530 CHAPITRE III. 

la Malaisie, en Australie, dans les archipels de l'Océanie 
et jusque vers les terres polaires, soit que les observa- 
tions se fixent sur l'ethnographie d'un pays, ou bien 
qu'elles embrassent sa flore et sa faune. 

La même remarque que de Candolle appliquait à une 
contrée, au point de vue botanique, c'est-à-dire relati- 
vement au caractère apparent de la végétation, peut 
s'appliquer aussi à la faune. Il y a une physionomie 
générale pour chaque région ornithologique et une 
physionomie particulière , c'est-à-dire un type pour 
chaque genre d'oiseaux. Les espèces d'une région bien 
tranchée ont, en effets un aspect original qui frappe au 
premier coup d'œil, et ce caractère indigène se fait 
aussi bien remarquer quand on fixe son attention sur 
l'ensemble des espèces que lorsqu'on les examine isolé* 
ment. De même qu'en botanique, ce caractère consiste 
autant dans le rapport numérique de certaines familles 
d'oiseaux avec celles d'autres pays et dans le degré de 
fréquence de telle ou telle espèce, que dans l'absence 
ou la présence de certaines formes génériques. Les 
grands rassemblements d'espèces sociales donnent à 
une contrée cette physionomie d'autant plus originale 
que les oiseaux qu'on a en présence off'rent des types 
plus étranges sous le rapport des formes, des grandeurs, 
des couleurs et de la disposition du plumage. — Il est 
aussi certains oiseaux dont les formes excentriques ca- 
ractérisent de suite un pays et s'harmonisent avec les 
sites que ces espèces fréquentent. Ainsi les autruches 
d'Afrique peuplent les solitudes du désert et l'animent 
de leur présence. Le casoar, cet autre gallinacé colos- 



ESSAI DE GÉOGRAPaiE OBKITHOLOGIQUR. 331 

sal, n'est pas moins étrange que les contrées qu'il 
habite. Les magnifiques oiseaux de paradis impriment 
un caractère féerique à la végétation luxuriante de la 
terre des Papous, et ces innombrables légions de per- 
ruches, de loris et de cacatoès, aux éclatantes livrées, 
font l'admiration du voyageur qui pénètre pour la pre- 
mière fois dans les forêts d'eucalyptes de la singulière 
région qu'on a nommée l'Australie. 

La présence d'oiseaux d'un nouveau type donne donc 
à une contrée son caractère particulier, et ce que j'ai 
écrit, il y a déjà bien des années, sur les grands 
caractères delà végétation (1), je le répète ici en l'ap- 
pliquant aujourd'hui à la question que je traite. Dans 
l'examen comparatif de deux faunes, si les mêmes fa- 
milles sont représentées par des genres différents, et 
surtout si ces types sont très-variés, la faune prend 
aussitôt un caractère propre qui vous frappe d'autant 
plus qu'elle s'offre sous des formes qui s'écartent da- 
vantage de celles qu'on connaissait déjà. Mais si, parmi 
les différentes espèces qui constituent la faune d'une 
contrée^ il s'en trouve beaucoup qui appartiennent à des 
familles d'oiseaux peu ou point représentées ailleurs, la 
nature du pays acquiert une autre apparence et l'on se 
trouve alors dans une nouvelle région ornithologique. 

Les régions ornithologiques, qui marquent les dif- 
férences caractéristiques des diverses contrées du globe, 
sont : iMa région européenne, 2° l'américaine, 3° l'a- 
fricaine, 4° la malgache, 5° l'asiatique, 6° la malaise, 

(1) Voyez : Histoire naturelle des îles Canaries (Géographie bo- 
tanique). 



;^rl2 CHAPITRE III. 

7» l'australienne, 8° la polynésienne ou Tocéanique, et 
9° les régions arctique et antarctique. 

Les traits caractéristiques de ces différentes faunes 
seront faciles à saisir par les aperçus que nous allons 
présenter successivement sur chacune de ces régions 
ornithologiques, en les accompagnant des considé- 
rations qui nous ont porté à les établir d'après les 
divisions que nous venons d'indiquer. 



RÉGION EUROPÉENNE. 
XXI. 

La faune ornithologique de cette région se compose 
en grande partie d'oiseaux indigènes, les uns séden- 
taires, les autres voyageurs, qui émigrent à la saison 
pour revenir ensuite, et d'espèces exotiques qui arrivent 
du dehors, ne séjournent qu'un certain temps de 
l'année, ou ne sont que de passage ; mais cette faune 
en général ne possède aucune famille, ni aucun' genre 
qui lui soit exclusif. Aucune forme endémique, aucun 
faciès original n'y vient fixer l'attention. 

On a pu voir, par les renseignements que nous avons 
donnés sur la distribution géographique des oiseaux 
terrestres, étrangers à l'ornithologie européenne, que 
notre faune, qui ne comprend guère que six cents es- 
pèces dans les différentes familles dont elle se compose, 
n'est remarquable par aucun type sui generis qui la 
caractérise d'une manière particulière. Elle ne possède 



ESSAI DR GÉOGRAPHIE 0RTITH0L06TQUR. 33:^ 

pas une seule espèce des nombreuses familles d'oiseaux 
qui constituent Télite des faunes des autres régions. 



RÉGION AMÉRICAINE. 



XXII. 



Elle comprend la faune de l'Amérique méridionale, 
celle de l'Amérique septentrionale, et une faune mixte 
des contrées du centre américain, savoir : les Antilles, 
les Florides, l'Alabama, la basse Louisiane et le bas 
Mexique, le Yucatan et les cinq États de l'Amérique 
centrale , c'est-à-dire toutes les contrées que l'isthme 
de Panama rattache aux deux Amériques et qui bordent 
les golfes du Mexique et de Honduras. 

Observations sur la faune mixte . L'ornithologie 
de cette faune réunit, à ses propres espèces, beaucoup 
d'oiseaux migrateurs qui appartiennent à la fois aux 
deux autres grandes faunes. Les tangaras, les troupiales 
et les tyrans du Brésil commencent à se montrer aux 
Antilles, de même que quelques gobe-mouches, des 
guis-guis, et des colibris. On y remarque, parmi ces 
derniers, le tassin qu'on retrouve en Californie, et le 
rubis qu'on voit aussi au Mexique et aux Florides. 

Les observations d'Alc. d'Orbigny sur l'ornithologie 
de Cuba (voy. chap. i) sont applicables aux autres 
îles du groupe des Antilles et à toute la région dont 
elles font partie, car on doit comprendre dans la faune 
d'une contrée, outre ses espèces propres, les indigènes 



;^34 CHAPITRE III. 

sédentaires qu'on retrouve ailleurs dans les mêmes 
conditions d'habitat, et celles qui viennent du dehors 
poui' nicher ou séjourner un certain temps. Ainsi Cuba 
et probablement aussi les autres Antilles possèdent dix 
espèces d'oiseaux de proie^ dont trois sont particulières 
à celte île et sept proviennent du continent. 

Parmi les passereaux, sur plus de cinquante espèces, 
la plupart voyageuses et qui arrivent de l'Amérique du 
nord, une douzaine seulement sont sédentaires et ne 
sortent pas de l'île, mais ce n'est pas dire pourtant que 
ces mêmes espèces n'existent pas ailleurs. 

L'ordre des grimpeurs est représenté à Cuba par six 
espèces de pics ou de colaptes, deux cuculées, un cro- 
tophage, trois perroquets et un superbe trogon, en tout 
treize espèces, dont sept de passage et six qui jusqu'à 
présent n'ont été vues que dans cette île ou dans celles 
qui l'avoisinent. 

Les gallinacés et les pigeons y comptent une espèce 
de perdrix et huit espèces de colombes, dont la plupart 
sont indigènes et les autres ne se montrent qu'à l'époque 
des migrations. 

On y remarque aussi beaucoup d'échassiers que le 
froid chasse de l'Amérique du nord : ce sont, parmi 
les ardéadés, le héron grande aigrette, le héron bleu 
ou l'hérodias^ le leucogaster ou la demi-aigrette, 
l'étoile, le petit crabier , des bihoreaux, des spatules et 
des tantales. Les ibis s'y présentent aussi en grand 
nombre, de même que les flammants, les jacanas, les 
bécasses, et divers autres oiseaux de marais. Les 
flammants fréquentent les Lucayes au temps desnichées, 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE, 335 

et les ibis^ qui ont presque les mêmes habitudes, quittent 
les Antilles quand vient l'hivernage et se retirent dans 
les parties les plus chaudes du littoral continental, sur 
les côtes du Brésil et des Guyanes. — Parmi les palmi- 
pèdes non pélagiens, on ne rencontre aux Antilles que 
six espèces de canards, le pélican brun et le cormoran, 
qui sont tous de passage. 

Région méridionale . Ce qui frappe le plus, lorsqu'on 
pénètre dans l'Amérique méridionale, ce sont les oi- 
seaux. Cette belle région a pour elle ses colibris et ses 
ornismyes, oiseaux-mouches aux couleurs métalliques, 
qui butinent sur les fleurs comme des papillons ; de 
vrais bijoux, rubis, saphirs, grenats, topazes, éme- 
raudes, dont la nomenclature suffit pour indiquer les 
curieuses variétés : la double huppe, V écaillé, le superbe, 
le couronné-violette, le tout-petit, Vamazili, le sapho, 
le travies à long bec, un des plus mignons, etc. ; les uns 
vert velouté, vert doré, violacés, les autres à plastron 
chatoyant, à calotte pourprée, à cravate iriséC;, tous 
admirables ! Ceux-ci du Brésil, ceux-là du Pérou ; et il 
y en a ainsi, dans cette immense famille des trochilidées, 
plus de cinq cents espèces différentes, réparties en dix 
ou douze genres, qui peuplent par essaims les forêts de 
l'Amérique équatoriale et pour lesquelles on a épuisé 
toutes les dénominations des pierres précieuses. — J'ai 
vu ces jolis petits oiseaux voltiger dès le soleil levant 
et même aux heures de la plus forte chaleur^ vivant du 
suc qu'ils pompent dans le nectaire des fleurs, en bour- 
donnant comme des abeilles. Leur nid miniature imite 
une soucoupe ouatée de coton. — Quelques-uns, qui 

I. — 22. 



330 * CHAPITRE m. 

habitent le Pérou, doivent traverser les Andes dans 
leurs migrations hivernales, car on rencontre à Tal- 
caguano, dans les environs de la baie de la Conception, 
l'oiseau-mouche à couronne violette, qui n'est que de 
passage au Chili, pour s'en retourner ensuite au nord, 
vers les limites de la Bolivie, pendant l'hiver de ces 
climats. — H y a aussi des colibris qui s'avancent hors 
des tropiques, les uns au sud jusqu'au Paraguay, les 
autres au nord jusqu'au Mexique. 

Les guit-guits, de la famille des cerebides(l)_, à la lan- 
gue bifide et ciliée^ sont aussi des oiseaux particuliers à 
cette région et qui y représentent les fouï-mangas 
d'Afrique et des archipels indiens. Les synallaxes, 
autre tribu nombreuse, essentiellement propre au Nou- 
veau-Monde, se rencontrent depuis l'Amazone jusqu'aux 
frontières de la Patagonie. Il est en outre, parmi les 
passereaux, une infinité de genres et même des familles 
entières, dont les innombrables espèces ne se ren- 
contrent que dans cette partie du globe (2). Aussi cet 
ordre d'oiseaux figure-t-il en première ligne dans cette 
brillante faune. La moitié environ des passereaux ré- 
pandus dans le monde appartient à l'Amérique du sud. 
Dans la famille des fringillées seulement, plus de cent 
soixante espèces de la tribu des passerellines habitent 
ce continent. 

(1) CœrebidWy de Ch. Bonaparte. 

(2) Les anabatides {Anabatidae, Ch. Bonap. Uppucerthidx, d'Or- 
bigny) comptent pkisieurs genres dont toutes les espèces au nombre 
de plus de ;jOU, ne se rencontrent qu'en Amérique. — Les pteropto- 
chides {Pteroptochidœ, Sclat. Certiadx, G.-R. Gray) sont aussi des 
oiseaux essentiellement américains, ainsi que la plus grande partie 
des troglodytes, des campylorhynques et des cyphorhines, qui 
Comptent ensemble plus de "cent espèces. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 337 

Il est un fait digne de remarque : parmi les coccothy- 
rostres, les geospizes, les camarhynques, les cactornis 
et les certhidées ne se rencontrent qu'aux îles Gallapagos 
que leur situation géographique rapproche de la côte 
du Pérou, et qu'on doit considérer par conséquent 
comme dépendantes de l'Amérique du sud. 

Parmi les turd usinées, plusieurs espèces de grives et 
de merles, tous les cinclocerthes et les mimâtes sont 
des oiseaux américains. — Les fourmiliers ou myiothères 
et les thamnophiles, réunis en une seule famille (1) de 
plus de deux cent soixante espèces, ne se rencontrent 
que dans cette contrée. Les vireonides et les cotin- 
gidées (2) sont dans le même cas. Les iclérides, cas- 
siques ou troupiales, pendulins, quiscales ou carouges, 
ne sont pas moins nombreux et n'habitent que cette ré- 
gion. Il en est de même des tanagrées, dont on connaît 
aujourd'hui environ 350 espèces, ainsi que des tyran- 
nides qui en comptent plus de 400. — Le tyran à gros 
bec, petit passereau des plus intrépides, toujours alerte 
et chassant aux insectes sur les buissons, ne craint pas 
l'oiseau de proie ; il s'élance dans les airs pour le do- 
miner, dès qu'il l'a aperçu, fond sur lui comme une 
flèche et le harcèle à coups de bec jusqu'à ce qu'il l'ait 
forcé à la retraite. 

Dans les trogonides, les bucconées et les galbu- 
lides (3), trogons, barbus, barbacous, barbicans et 

(1) Formicariidse, Sclat. 

(2) Cotingidse, Ch. Bonap. Tityranse, G.-R. Gray, comprenant les 
genres Tityra ou Psaris, Cotinga, Ampélis, Lipagus, Lanisoma, 
Pipra ou Manakins, Phœnicercus, Rupicola et Phytotoma, en tout 165 
espèces. 

(3) Les oiseaux de ces trois familles, qu'on classait dans l'ordre 



338 CUAPITHE III. 

jacamars, sont spécialement des oiseaux d'Amérique. 
— Le couroucou pavonin, au magnifique plumage 
bronze doré, relevé de carmin, se fait remarquer comme 
une des plus belles espèces de ces climats. 

L'étourneau des terres magellaniques, qu'on retrouve 
au Chili et dans les Andes péruviennes, l'oxyrliynque à 
la huppe effilée et aux teintes de feu, presque toute la 
famille des geais cyanures, au nombre de plus de cin- 
quante espèces, autant d'oiseaux aux couleurs éclatantes 
qui appartiennent exclusivement à ce grand centre de 
l'ornithologie du Nouveau-Monde. Ajoutons à ce rapide 
aperçu, les passereaux fissirostres, ibigeauxde Cayenne, 
du Brésil, du Pérou, du Paraguay et de l'Equateur, 
engoulevents et nyctidromes du Chili, de la Plata, de 
Bahia, de la Nouvelle-Grenade, du Guatemala et du 
Yucatan, puis d'autres du Paraguay et des contrées 
limitrophes, les martinets des grandes Antilles et des 
Andes boliviennes, et une quarantaine d'espèces d'hi- 
rondelles vaguant un peu partout, de la Californie au 
cap Horn. 

Tant de passereaux doivent attirer les rapaces : aussi 
aigles harpies, autours et faucons, vautours, sarco- 
ramphes, percnoptères et cathartes, chats-huants, hi- 
bous et chouettes, viennent augmenter encore cette 
faune déjà si riche en oiseaux de toutes sortes. 

Mais il y a plus encore ; cette vaste étendue de terri- 
toire, toutes ces contrées diverses, avec leurs larges 
savanes, leurs hautes montagnes et leurs immenses 

des grimpeurs, ont été rangés en dernier lieu parmi les passereaux, 
Voy. G. -H. Gray, Hand-List of gênera and species of Birds, 1871. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE OHNITHOLOGIQUE. 339 

forêts, traversées par de grands fleuves, sont peuplées 
d'oiseaux des plus rares. La famille des grimpeurs y 
domine : c'est là qu'on rencontre l'élite de la nombreuse 
tribu des picées (1), et que vivent les toucans ou tout- 
becs, ainsi nommés à cause de leurs becs monstrueux, 
les aracaris aux plumes vertes, flammées de jaune et de 
rouge, les crotophages, qui se rapprochent des perro- 
quets par les mœurs et se réunissent en troupes, oi- 
seaux noirs, aux reflets métalliques, connus au Mexique 
sous le nom de cacatolotols, et sous celui de diables des 
savanes aux Antilles. Ces crotophages sont peu fa- 
rouches et se tiennent à la lisière des bois. — On trouve 
au Brésil et dans les pays voisins ces superbes aras et 
ces légions de perroquets qui viennent remplir nos col- 
lections ; le ara-maca, celui à longue queue, le tricolore, 
l'hyacinthe, l'araoucan, la perruche ara ou pavoine et 
l'ara des Patagons, qu'on rencontre à l'extrémité du 
continent; ajoutons encore le perroquet de la Guyane, 
le perroquet sanglant et enfin les chrysotis ou amazones 
à tête bleue et à tête jaune. 

Les échassiers sont communs dans cette partie de 
l'Amérique ; l'agami ou l'oiseau trompette s'y familia- 
rise au point de suivre son maître comme un chien, et 
le cariama des Guaranis n'est pas moins docile. Citons 
en passant le héron savacou, le jabiru de Cayenne, l'ibis 
rouge et le plombé. 

Des gallinacés et des pigeons, d'un aspect tout nou- 
veau, se montrent sous un autre plumage : les hoccos, 

(1) Les picumnes, lesceleopics, chrysopics, zembripics, chloropics 
de Ch. Bonap. et les saurothères, les leptosomes, les diploptères, 
crotophages, etc. 



340 CHAPITRE III. 

les pauxis, les tocros, le nandou ou l'autruche des 
pampaS;, les pénéiopes, les ortalides, les oréophases, 
les crax et les odontophores. Dans la cordillère du 
Chili, vit la colombe araoucane, et aux Guyanes, au 
Venezuela, au Brésil, beaucoup d'autres espèces des 
plus intéressantes. 

Région septentrionale. L'Amérique septentrionale 
s'harmonise davantage avec la nature de nos climats, 
surtout dans les contrées du nord des États-Unis, de la 
Nouvelle-Ecosse et du Canada^ oii la faune présente de 
nombreux rapprochements avec la nôlre^ bien que 
beaucoup d'espèces ne soient pas les mêmes. Nos per- 
drix y sont représentées par des colins ; le tétras obscur 
habite les montagnes Rocheuses, et des oiseaux du 
même genre se rencontrent dans les immenses prairies 
de ces terres fertiles. La colombe passerine et celle de 
la Caroline appartiennent aussi à cette région. 

L'histoire des acclimatations ornithologiques a enre- 
gistré, comme une de ses plus belles conquêtes, l'époque 
de l'introduction des dindons en Europe. Ces précieux 
gallinacés sont encore à l'état sauvage dans les forêts 
de l'Ohio, des Garolines et aux environs de la baie de 
Honduras. 

Tous les ordres d'oiseaux sont représentés dans 
l'Amérique du nord ; les passereaux remontent en été 
jusqu'au Canada et vers les terres qui entourent la baie 
d'Hudson ; les grimpeurs nous offrent plusieurs espèces 
de pics et entre autres le coulicou de la Caroline. Les 
rapaces y sont nombreux : une effraye à queue fourchue, 
qui ressemble beaucoup à notre chouette, s'y fait en- 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 341 

tendre de nuit ; l'épervier des pigeons, de même qu'en 
Europe, y poursuit les oiseaux migrateurs ; le busard 
saint Martin, auquel tous les climats semblent convenir, 
l'épervier émérillon, autre espèce cosmopolite qu'on 
retrouve un peu partout, le catharte-vauturin de Cali- 
fornie, l'aura, le caracara commun, l'aigle moucheté et 
d'autres encore, sont autant d'oiseaux de proie qui 
exercent leurs rapines dans cette région ornithologique 
où le grand aigle de mer se fait remarquer comme un 
des plus voraces. La grande République américaine a 
fait vraiment trop d'honneur à ce rapace ignoble en pla- 
çant sur l'écude ses armes un oiseau de proie qui répu- 
gnait aux seiitiments patriotiques de l'illustre Franklin. 

Beaucoup d'échassiers et de palmipèdes, que les 
migrations portent alternativement du nord au sud des 
deux Amériques, fréquentent les États-Unis. Nous 
avons cité, à la fin du premier chapitre, plusieurs des 
principales espèces de ces deux ordres, les grues, les 
hérons^ les canards et les cygnes ; mais les courlans, 
diverses avocettes, des pluviers, des chevaliers, des 
courlis, la bécasse d'Europe, la bécassine américaine, 
la ponctuée, le bécasseau échasse et les tourne-pierres 
viennent rappeler dans ce pays giboyeux nos espèces 
européennes. — Les tourne-pierres étendent leurs mi- 
grations de la Caroline du nord au Texas; on les trouve 
partoutdu Maine au Maryland; ils se réunissent au prin- 
temps avec les chevaliers, les maubèches, les alouettes 
de mer, et forment, vers la fin de l'automne, des 
rassemblements considérables qui durent tout l'hiver. 

L'ibis des bois et l'ibis vertsontencore desoiseaux de 



342 CHAPITRE in. 

cette partie du nouveau continent : le premier fréquente 
les États du midi et y passe la plus grande partie de l'an- 
née; l'autre se montre plus particulièrement au Mexique 
et vit plus solitaire. Les ibis des bois, au contraire, se 
réunissent en immenses troupes dans les marécages et 
les savanes noyées, surtout au temps des nichées ; des 
bandes de ces oiseaux pénètrent dans les lagunes où le 
poisson abonde, et, montés sur leurs longues jambes, 
ils remuent le fond avec leurs pieds pour faire sortir le 
poisson et les autres animaux qui se tiennent cachés 
dans la vase. Dès que ceux-ci apparaissent à la surface, 
ils les frappent de leur bec, et une fois repus, ils s'en- 
volent vers la rive oii ils se posent en file à la manière 
des flammants, pour digérer leur repas. Mais ils ne 
tardent pas de reprendre leur vol, et on les voit planer 
une ou deux heures à la recherche d'une autre lagune 
pour satisfaire de nouveau leur appétit. — Ces ibis 
perchent ordinairement sur les grands arbres où ils 
passent la nuit ; de là leur vient le nom d'ibis des bois 
qu'on leur a donné. Ils sont très-défiants et se tiennent 
sur leurs gardes : de vieux mâles, aux aguets, sont tou- 
jours prêts à donner l'éveil à la bande, dès qu'ils soup- 
çonnent quelque danger ; aussi est-il difficile de les 
approcher, bien que les chasseurs entendent de fort 
loin le bruit qu'ils font, avec leurs mandibules, lors- 
qu'ils sont en train de dévorer leur proie. — Ces ibis 
d'Amérique sont très-habiles à s'emparer des écrevisses 
de rivière qui se cachent dans les trous qu'elles se 
creusent sur la plage et que les eaux laissent à sec à la 
marée basse. (Audubon.) 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITllOLOGIQUE. 343 

RÉGION AFRI(]AINE. 
XXJII. 

L'Afrique, après TAmérique, est un des pays où Ton 
trouve le plus d'échassiers et de gallinacés d'espèces 
diverses : perdrix, francolins, cailles, turnix, outardes, 
tétras, œdicnèmes et court- vite, ont là leur centre d'ha- 
bitation. C'est la patrie des pintades, de l'autruche, la 
terre de prédilection de beaucoup d'oiseaux coureurs 
qui fréquentent nos climats au temps des migrations. 

La grue couronnée et la demoiselle de Nubie, l'om- 
brette, les petits flammants, la cigogne marabou, l'ar- 
gale et l'abdimi, le jabiru du Sénégal^ l'anastome du 
Cap, l'ibis tantale et celui à tête nue, sont autant d'oi- 
seaux africains, et l'on peut dire que toutes les autres 
familles d'échassiers sont représentées sur ce continent. 

Les barbicans^ les indicateurs, les touracos et les 
musophages habitent presque tous cette région, de 
même que beaucoup d'oiseaux de l'ordre des grimpeurs, 
et entre autres le coucou noir du Cap et le coucou geai, 
de passage en Europe, mais qu'on rencontre plus com- 
munément en Syrie, en Egypte et sur la côte occiden- 
tale, vers le golfe de Guinée, oij abondent les jolies 
perruches et les perroquets gris. 

L'ornithologie africaine compte aussi un grand 
nombre de passereaux ; parmi les sylviadées, plus de 
cent espèces de drymoiques (1) appartiennent à cette 
contrée et se rencontrent les unes en Abyssinie, dans le 

(1) Drymoica, Sw. 



344 CDAPITRE III. 

Kordofan et en Egypte, les autres au Sénégal, au Ga- 
bon, dans le pays des Namaquois et des Caffres, aux en- 
virons du Gap, de Port-Natal, sur la côte de Mozam- 
bique, sur la lisière du Sahara et dans l'Afrique 
centrale. 

Les turdusinées y sont représentées par des grives, 
des merles, des timalies, des martins ; les fissirostres 
par des engoulevents, des martinets et des hirondelles. 
— Parmi les proméropidées, ce sont des guêpiers, 
notre huppe d'Europe et celle du Cap, le promérops 
marcheur, le moqueur, le namaquois, l'azuré, le superbe 
et plusieurs autres. — Dans la famille des philédons^ 
on y remarque plus de trente espèces de fouï-mangas, 
tous exclusivement de cette région et y remplaçant les 
colibris d'Amérique. — C'est principalement de la côte 
occidentale, du Sénégal et des deux Guinées, qu'on tire 
tous les petits granivores qui font l'ornement de nos vo- 
lières. Ces jolis oiseaux vivent en société et se ren- 
contrent par vols nombreux dans les terres où les nègres 
cultivent le millet. L'Afrique orientale a aussi ses 
espèces particulières que nous avons déjà fait connaître 
en traitant des passereaux étrangers à l'Europe. Les 
tisserins sont des fringillées de ces contrées ; les plaines 
de la haute Egypte nourrissent des gros-becs, des bou- 
vreuils, des phytotomes, et le chant de Talouette de 
Nubie vient égayer les solitudes du désert. La faune 
africaine compte plus de cinquante espèces d'alouettes 
et une trentaine dans les familles voisines. {Colidœ, 
R. Gray et Miisophagidœ, Sw.) 

Les pique-bœufs, de la famille des buphagées, sont 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 345 

des oiseaux de l'Afrique australe, de même que les 
sittèles du Gap et de la CaMrerie. — Mentionnons aussi 
le corbeau du Sénégal, le pyrrhocorax sicrin de Levail- 
lant et deux palmipèdes très-caractéristiques, le pélican 
blanc aux teintes rosées, qui se montre dans quelques 
parties de l'Europe méridionale à l'époque des migra- 
tions, et l'anhinga ou l'oiseau serpent, espèce non 
moins curieuse que celle d'Amérique. — L'Afrique 
possède en outre beaucoup de rapaces : des vautours, 
des aigles, des faucons, des éperviers, des couhychs et 
des busards ; plusieurs chouettes et hibous sont aussi 
des oiseaux propres à la région africaine, de même que 
le serpentaire, rapace exceptionnel, dont on ne connaît 
qu'une seule espèce. 

Tel est l'aperçu ornithologique de cette vaste terre 
continentale qui se rattache à l'Asie par l'isthme de 
Suez et n'est séparée de l'extrême occident européen 
que par un détroit de quelques milles de large. Sa faune 
est déjà assez riche, et pourtant qui sait ce que nous ré- 
servent encore les futures explorations des voyageurs 
naturalistes sur ces grands cours d'eau et dans ces im- 
menses lacs du centre de l'Afrique, dont de hardis 
pionniers nous ont révélé l'existence? 

Faune mixte. Nous annexons à la région africaine la 
faune mixte des îles Canaries, car on a dû voir, dans le 
chapitre premier, que la petite faune de cet archipel se 
présentait avec un caractère semi-africain. En effet, ce 
groupe d'îles, par sa situation géographique, possède 
une flore et une faune particulières qui ont de grands 
rapports de ressemblance avec l'Afrique septentrionale 



346 CHAPITRE III. 

et le midi européen. La végétation spéciale qu'on trouve 
sur les liants plateaux des Canaries, dans les forêts om- 
breuses, et qui tend à se concentrer dans les ravins, 
s'offre encore aujourd'hui au naturaliste telle qu'elle 
existait, il y a un demi-siècle, quand j'entrepris de dé- 
crire cette curieuse contrée. Ce sont toujours les mêmes 
plantes, les mêmes oiseaux qui se plaisent dans ces 
beaux sites, ces colombes indigènes qui se cachent dans 
les grands lauriers, ces jolis pinsons des bois et des 
cimes, ces petits serins au gai ramage ; Fortaventure et 
Lancerotte , deux lambeaux de terre détachés du 
Sahara, nourrissent toujours dans leurs plaines les ou- 
tardes et les court-vite du Maghreb, les bouvreuils de 
Nubie, et le peuple autochthone, Berbère ou Atlante, qui^ 
en dépit des alliances et des mélanges avec la race con- 
quérante, conserve encore son type primitif, se recon- 
naît toujours dans la physionomie des Islenos. Le temps 
n'a pas effacé l'origine de race chez la grande majorité 
des habitants des campagnes. Ainsi, par la nature du 
climat, par l'aspect de leur flore et de leur faune, 
comme parle caractère ethnographique, les iles Canaries 
forment une petite région qui vient naturellement s'an- 
nexer au continent voisin. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 347 

RÉGION MALGACHE. 
XXIV. 

La région malgache semblerait de prime abord une 
autre annexe de la région africaine : elle comprend la 
grande île de Madagascar et les îles voisines, Maurice et 
la Réunion, les Gomoresetles Seychelles, qui sont toutes 
placées à l'entrée de la mer des Indes. Il résulte de 
cette situation géographique et d'autres causes qui 
ressortiront de nos appréciations, que Madagascar, 
séparée seulement de l'Afrique orientale par le canal de 
Mozambique, présente la singularité de posséder une 
faune qui participe moins de celle du continent voisin 
que de la faune indo-malaise, bien que cette grande 
île soit très-éloignée de l'Indoustan et des archipels de 
la Malaisie. 

Les Seychelles et les îles de France et de Bourbon, 
les unes au nord et les autres à l'est de Madagascar, 
forment les limites de la région que nous indiquons ici 
et qui nous offre des analogies remarquables, sous les 
rapports ornithologique et anthropologique, avec cer- 
taines contrées de l'orient asiatique, car le peuple 
malgache lui-même présente des ressemblances plus 
marquantes avec les négro-malais qu'avec les nègres 
africains. 

Les observations récentes d'un naturaliste, qui vient 
d'explorer Madagascar^ confirment cette opinion sur 
l'origine de la principale race qui peuple cette île sin - 
gulière : 



348 CHAPITRE m. 

« .... La flore et la faune, dit M. A. Grandidier, y 
« offrent des formes nouvelles et bizarres qui ont, de 
« tout temps, excité l'intérêt des savants. 

« L'anthropologie, elle aussi, a de curieuses et im- 
« portantes recherches à faire sur les races qui se sont 
« accumulées et croisées dans ce coin de terre. 

« En étudiant les productions de cette île, on ne 
« peut s'empêcher de penser que, malgré ses étroites 
(( limites géographiques actuelles, elle s'étendait jadis 
« du côté de l'Asie, formant un vaste continent compa- 
« rable à l'Australie (1) » 

L'épyornis, cet énorme gallinacé qu'on prétend exis- 
ter encore dans quelques vallées de l'intérieur de Mada- 
gascar, fut, dit-on, assez commun autrefois aux îles de 
France et de Bourbon; et, malgré que l'existence de 
cette espèce^ à laquelle on a donné probablement une 
taille exagérée, ne soit pas bien certaine, on doit ad- 
mettre pourtant qu'elle a dû appartenir à cette région, 
puisqu'un de ses œufs a été déposé au Muséum de 
Paris (2), et que des fragments de l'œuf colossal (3) 
ont été rencontrés à l'état fossile par M. Grandidier, 
dans le pays des Antandrouïs, près du cap Sainte- 
Marie (4). La nature semble avoir concentré dans cer- 
taines limites les grands moules de la famille des stru- 



(1) Mémoire sur Madagascar, par Alfred Grandidier. (Bull, de la 
Soc. de Géog. de Paris. Août 187 J.) 

(2) Cet œuf a environ la capacité de six œufs d'autruche. 

(3) Peut-être le dronte que Ch. Lécluse [Clusius) décrivit vers le 
milieu du XVi^ siècle et dont Linnée (it le genre Didus. 

(4) M. A. Grandidier a rencontré dans un gisement d'ossements 
fossiles du pays des Sakalases toutes les pièces de la patte de 
Vœpyornis maximus, et beaucoup de fragments d'œufs de cet oiseau 
dans le district d'Antandrou. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE 349 

thionées : le nandu, dans les pampas de la Patagonie ; 
l'autruche, dans les déserts de l'Afrique ; l'épyornis, 
dans la région malgache; les casoars, dans les grandes 
îles de la Malaisie orientale ou dans leur voisinage, à 
Céram, à la Nouvelle-Guinée et au nord de la Nouvelle- 
Hollande ; le dromicé, autre espèce de casoaride, dans 
l'Australie méridionale et orientale ; enfin, les apté- 
ryx (I), autre type des temps anciens, à la Nouvelle- 
Zélande. 

La faune de la région malgache possède des oiseaux 
de tous les ordres : nous ne mentionnerons en note (2) 
que quelques espèces rares, dans les principales familles. 

(1) Aptéryx australis, Shaw. — Aptéryx Matelli^Ba,rth.-~ Aptéryx 
Oioeni, Gould. — Aptéryx maxima, Verreaux. 

(2) RapaGES : Aigle criard. — Faucon radama. — F. des Sey- 
chelles. — F. de Newton. ~ F. ponctué. — Milan parasite, — M. de 
Verreaux.— Epervier des fringilles. — Buse brachyptère.— Spizaète 
occipital. — Autour noir. — Pygargue macroscele. — Gymnogenys 
radié (Polyboroides, Smith), et de plus quatre rapaces nocturnes, 
particuliers à cette région. 

Passereaux : Hirondinées, un martinet et un engoulevent {Ca- 
primulgus madagascariensis, Sganz, et Cypselus parvus, Licht,). 

Irtm'adées: Pachicephale de Madagascar. — Trois pies-grièches 
{Vanga), et le malaconote de Bojer. 

Corvidées : Le corbeau de Madagascar. 

Proméropidées : Huppe marginée. — H. obscure. — Falculie à 
manteau, Isid. GeoiT. {Falculia palliata). — Nectarinie de Mada- 
gascar, Lath, — Coqueres de Mayotte, Verr. — Angladiane de 
Shaw. {Madagascariensis, Q. et G.) 

Muscicapidées : Six gobe-mouches et un campephage. 

Turdusinées : Plusieurs espèces dans les genres Turdus, Copsychus, 
Wa-gLEesites, Isid. Geoff. Hypsipetes, Vig. Andropadus, Sw. Phile- 
pitta, Isid. Geoff. (famille des pittidées de Gh. Bonap.) 

Sturnidées : Euryceros de Prévost. 

Sylviadées : Plusieurs espèces. 

Alaudées : L'alouette Ova. (Mirafria, Horsf.) 

Fringillidées : Le Bengales margarita de Verreaux et l'amadine 
naine. 

Grimpeurs : Psittacidées : Le perroquet obscur et le noir {Cora- 
copsis, Wag].), le perroquet des Seychelles {Coracopsis psittacus^ L.). 

Cuculées: Zanclostomus aereus, et divers couas, Cuv. genre d'oiseaux 
exclusif à Madagascar. — Le coucou vouroudriou, etc. 

Colombes : Pigeons : La colombe australe, la superbe, la mal- 



350 ClIAl'ITRE III. 

Parmi les curiosités scientifiques, recueillies par le 
zélé voyageur que nous avons cité, figurent dix nou- 
velles espèces d'oiseaux (1), dont quelques-unes ont 
des représentants dans la Malaisie et qui fournissent de 
nouvelles preuves de l'analogie qu'on avait déjà remar- 
quée entre les deux régions. Espérons qu'une connais- 
sance plus complète de l'ornithologie malgache nous 
renseignera sur beaucoup d'autres espèces encore igno- 
rées. M. A. Grandidier a ouvert la roule aux futurs 
explorateurs, et les bons souvenirs qu'il a laissés, chez 
les peuples barbares qui habitent Madagascar, auront 
contribué à les rendre plus accessibles et plus disposés 
à faciliter les recherches. 



RÉGION ASIATIQUE.. 

XXV. 

Cette ornithologie comprend plusieurs grandes con- 
trées : à l'orient, la Chine elles États voisins (Mongolie, 

gâche, la spanzani (aux Seychelles, à Mayotte et aux Comores), la 
tourterelle à ventre blanc et la vinacce. 

Gallinacés : Pterocles personatus, Gould. — Francolin, pintade 
et turnix à collier. 

Eghassieks : Pluviers, glaréoles, hérons {Ai'dea melanocephala, 
Vig.). — A. purpiirea, L. -A. Goliat, L.-A. ardesiaca.Wagi. Spatule 
petit bec, ibis falcinelle, ibis de Dernier, le grand courlis de Mada- 
gascar, le drome [Bromas^ ardeole. La rhynchée du Cap, le parra 
albinucha, Isid. Geoff. — Des raies et gaiJinules. 

Palmipèdes : Oie melanote. Nettapus auritus, Rodd. (Anserella 
Selby). Dendrorygna major. Le canard de Bernier, Verr. Le canard 
hottentot, Smith. {Quorquedula, Stcph), et le pélican rose. 

(1) Chœtura Grandidierii, Verr. — Coua cursor, Grandidier. — 
C. Verreauxii, Grandid. — C. pyrrhoyga, id. — CouaCoquerlii, id. 
— Prinia chloropetoîdes, id. - Ellisia Lantzii, id. — Bernieria 
Crossleyii, id. — et à l'état fossile, VMpyomis modestus et VM. mé- 
dius. Alph. Mildne-Edw. et Grandid. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE OHNITHOLOGIQUE. 351 

Mandchourie et Japon, ce dernier séparé de la Corée 
par un petit bras de mer) ; à l'occident, l'Hindoustan et 
rindo-Ciiine ou pays transgangétiques (Birman, Ma- 
lacca, Siam et An-nam) ; plus au nord, les États du 
Kaboul et du Népauî, le Lahore, le Thibet et le Cache- 
mire. — A ces différentes contrées asiatiques, il faut 
agréger la Perse, l'Arabie et les grandes provinces 
ottomanes (Anatolie, Asie-Mineure, Arménie, Syrie et 
le Kurdistan, qui s'étend de la mer Caspienne aux fron- 
tières occidentales de la Chine et vient s'unir au Kur- 
distan oriental). 

La faune de cette immense région est une des plus 
riches en oiseaux de toutes sortes, surtout dans la par- 
tie méridionale, à partir de la Perse jusqu'au Japon, et 
des côtes baignées par la mer des Indes jusqu'aux mon- 
tagnes du Thibet. — La faune de l'Arabie et des divers 
Étals de la Turquie asiatique qui bordent la Méditerranée 
et la mer Noire est moins remarquable ; la plupart des 
oiseaux dont elle se compose appartiennent à des genres 
africains ou européens, selon la position respective des 
pays qui s'empruntent réciproquement beaucoup d'es- 
pèces. Ainsi l'Arabie, que l'isthme de Suez rattache à 
l'Afrique et qui n'est séparée de ce continent que par la 
mer Rouge, possède un certain nombre d'oiseaux de 
cette région, à laquelle l'assimilent ses plaines arides 
et désertes et son climat sec et brûlant. 

Quant à la Russie asiatique, on doit la comparer, 
sous le rapport ornilhologique, au nord européen, car 
en général celte vaste contrée, comprise entre la chaîne 
de l'Altaï et l'océan Glacial, ne possède aucune espèce 

I. - 23 



352 CHAPITRE III. 

qui lui imprime un caractère particulier. Tous les oi- 
seaux remarquables se rencontrent de l'autre côté des 
montagnes en descendant vers la mer des Indes, et l'on 
peut dire que l'Altaï, ce grand système orographique 
de l'Asie centrale, dont l'immense chaîne s'étend jus- 
qu'au cap Oriental sur le détroit de Behring, en proje- 
tant un rameau qui parcourt tout le Kamtschatka, partage 
l'Asie en deux grandes régions climatologiques bien 
distinctes, l'australe et la boréale. 

C'est en Perse, dans l'Inde et les États transgangé- 
tiques, en Chine et au Japon, que s'est répandue l'élite 
de la faune asiatique : l'Iran, le Phase, l'Hindoustan, le 
Thibet et l'Empire du milieu, comme disent les Chinois, 
nous ont donné les superbes paons, les plus beaux fai- 
sans, notre coq et nos poules domestiques ; le Thibet, 
les hautes vallées de l'Inde, nourrissent les éperonniers, 
magnifiques gallinacés, dont l'acclimatation en Europe 
serait une conquête aussi désirable que celle des lopho- 
phores, ces oiseaux d'or du Lahore et du Cachemire. 
— Les montagnes de l'Himalaya, le Népaul, le royaume 
de Siam^ le Cambodge, Malacca, la Chine et le Japon, 
possèdent des chrysolophes, des gallophases, des tra- 
gopans ou ceriornis ; on trouve dans la péninsule gan— 
gétique et dans les grands États orientaux, des itagines, 
des francolins, des cailles, des turnix, des tétras et 
d'autres gallinacés. — De belles espèces de colombes 
habitent le Lahore et le Thibet, le Népaul, le Bengale, 
Ceylan, Formose et le Japon. 

Les échassiers n'abondent pas moins dans ces con- 
trées : vanneaux, œdicnèmes, chettusies, pluviers, gla- 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 353 

réoles, coureurs, chevaliers, combattants, bécasseaux 
et gallinules, chaque genre y compte ses espèces. — 
L'Hindoustan, la Chine, la Corée et le grand archipel 
adjacent, ont leurs grues, leurs hérons, leurs cigognes, 
leurs ibis et leurs dromes. — Parmi les palmipèdes, 
ce sont les oies japonaises et celles du Pundjab, les 
canards do la côte de Coromandel, de Ceylan, de Corée, 
de Yéso et de Niphon, le cygne Davidi de la Chine et le 
dendrocygne des Hindous, qu'on rencontre aussi aux 
îles de la Sonde. 

Dans l'ordre des grimpeurs, la famille des perroquets 
n'est représentée, dans les contrées méridionales du 
continent asiatique^ que par quelques perruches {pa- 
lœornis) et trois loris. Les strigopidées, au contraire, 
s'y distinguent par une vingtaine d'espèces dans le 
genre megalaima. Les picées (picumes, pics et chloro- 
pics) y comptent plus de cinquante espèces, et la famille 
des cnculés une vingtaine au moins. 

Parmi les passereaux conirostres, plus de quarante 
espèces de corvidés sont propres à ces pays. Les stur- 
nidées s'y font remarquer dans les genres eulabes, acri- 
dotheres, temejwchiis, stiirnus et stiirnns pastor. — Les 
fringilles y sont en petit nombre; la Perse, le Népaul et 
le Japon possèdent seulement quelques coccothraustes, 
des pyrrhules et des embérizes. — L'Afghanistan, l'Hi- 
malaya, la Chine centrale, l'archipel japonais, le Mala- 
bar et le Bengale ont leurs alouettes. 

Cette faune asiatique n'est pas moins riche en passe- 
reaux fissirostres: divers podarges, des engoulevents, 
des martinets, des hirondelles, habitent l'Inde; quelques 



354 CHAPITRE III. 

acédinides et des nyctiornis se montrent dansl'Asie-Mi- 
neure, sur la côte de Coromandel, au Bengale, à Ma- 
lacca, au Japon et à Formose. 

Dans la tribu des ténuirostres, ce sont des huppes, 
des promérops^ des dicées et des certhiades. — Les 
contrées boisées et montagneuses nourrissent, parmi 
les dentirostres, beaucoup de sylviadés; les saxicoliens 
surtout y sont en nombre et d'espèces très-variées, de 
même que les motacilles et les parusinées. — Dans la 
Mongolie, en Chine, au Japon, on trouve le turdule de 
Naumann et plusieurs autres turdoïdes. — L'Inde, 
Ceylan, la Cochinchine, le royaume de Siam, le Cache- 
mire, le Japon, possèdent desgryllivores fcopsychus), des 
hydrobates, des phyllornis, des pomalhorhins, des 
garrulax, des actinodures et des irènes. — Quelques 
belles oriolines se rencontrent en Chine, à Formose, à 
Ceylan et au Malabar. — Les brèves oupittes, d'espèces 
si diverses dans les archipels indiens, existent aussi 
dans cette partie du continent asiatique. — Les œgithi- 
nides (brachypterix, leiothrix, timalies, segithines) 
sont d'autres oiseaux de ces contrées, oià les muscica- 
pidées figurent pour une vingtaine d'espèces, les 
myiagrées et les campephaginées pour autant ; mais les 
laniadées y sont rares. 

Quant aux oiseaux de proie, le gypaète barbu a été 
vu dans les montagnes de l'Himalaya avec d'autres vau- 
tours de la tribu des gyps. — Les faucons, les milans et 
les autours sont communs au Népaul, au Bengale, en 
Chine et au Japon. — L'aigle impérial habite la partie 
septentrionale de l'Hindoustan, avec des circaètes, des 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 355 

pandions et des haliaètes. — Les rapaces nocturnes y 
sont représentés par des chouettes : i'athène brama, 
la bactriane, la radiée, la cuculoïde et d'autres ; on y 
voit aussi des hibous et des chats-huants. 



RÉGION MALAISE. 

XX VJ. 

L'ornithologie de la région malaise présente deux 
faunes assez distinctes : V indo-malaise, d'abord, com- 
posée d'oiseaux du grand archipel indien (Java, Suma- 
tra, Bornéo et les Philippines), et la faune austro- 
malaise, comprenant les autres îles de la Malaisie 
orientale. 

M. Pi. Radau, qui a donné une savante analyse des 
observations de M. Wallace, sur les régions explorées 
par ce voyageur naturaliste (1), dit « qu'en passant de 
« l'île de Bali à celle de Lombok, éloignée à peine de 
« trente kilomètres de la première, mais située de 
« l'autre côté du détroit, on visite en quelques heures 
(( deux contrées qui diffèrent l'une de l'autre autant 
« que l'Europe diffère de l'Amérique. Ces contrastes, 
c( entre les deux régions de l'archipel malais, frappent 
« d'autant plus qu'ils ne correspondent nullement à des 
« différences tranchées dans les conditions physiques 
« de ces pays. La Nouvelle-Guinée ressemble à Bornéo 

(1) Revue des Deux-Mondes, t. LXXXIII. Octobre 1869. Un na- 
turaliste dans l'archipel malais, p. 675. 



356 CHAPITRE III. 

« par son climat, par l'aspect général de la végéta - 
a tion; mais la faune est tout à fait dissemblable dans 
« les deux îles, tandis que l'Australie possède encore 
« aujourd'hui des oiseaux qui peuplent la Nouvelle- 

« Guinée et les îles voisines » — Les remarques du 

naturaliste anglais, à cet égard, tendent à faire suppo- 
ser que cette démarcation persistante des faunes d'ori- 
gines diverses est une indication d'anciens continents 
engloutis par les eaux, et peut compléter en quelque 
sorte l'histoire des révolutions du globe sur les points 
qui échappent aux moyens d'investigation des géo- 
logues. Cette opinion de M. Radau coïncide avec celle 
émise par M. Grandidier sur l'ancien continent sub- 
mergé de la région malgache (1). 

Partie indo-malaise. Deux grands archipels, les îles 
de la Sonde et les Philippines, constituent cette région 
qui a fourni à l'ornithologie les espèces les plus rares. 
— Java et Sumatra, qui font partie du groupe occiden- 
tal, ne laissent entre elles qu'un étroit passage, et Su- 
matra elle-même n'est séparée de la presqu'île de 
Malacca que par le détroit du même nom. — Bornéo, 
au centre de l'archipel malais, se rallie d'une part à 
Sumatra par les îles Banca et Billington, et vient se 
joindre aux Philippines par celles de Palawan^ Solo et 
Basilan. Toutes ces terres, qui d'un côté semblent tenir 
à la région transgangétique et n'en sont séparées que 
par le détroit de Malacca, se rattachent de l'autre à la 
Chine par les petits îlots des Babuyanes, Engano et 

(1) Voyez antérieurement les renseignements de M. Grandidier 
sur la région malgache. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 357 

Bashée, qui forment une ligne d'écueils entre Formose 
la Chinoise et la partie septentrionale des Philippines. 
— Ainsi, par leur situation géographique, ces deux 
grands archipels, baignés par l'océan Indien et la mer 
de la Chine, doivent naturellement échanger beaucoup 
d'espèces avec le continent qui les avoisine. 

Sumatra et Bornéo possèdent un oiseau des plus 
rares, l'argus géant, qui habite aussi la péninsule de 
Malacca; on y remarque, parmi les phasianidées, l'eu- 
plocome noble et celui de Vieillot, le pyronote ou coq 
de Java, le paon et le cryptenix roulroul. A ces superbes 
gallinacés, ajoutons les perdrix des Philippines, le 
megapode tavon, le turnix combattant, celui de Luçon 
et les francolins à long bec de Bornéo. 

Cette région ornithologique, dont la faune est si inté- 
ressante par la variété et la beauté des espèces, abonde 
aussi en passereaux ; les turdoïdes et les œgithines y 
comptent beaucoup d'oiseaux rares, sturn'mes, tima- 
lides, mici'osceles., pycnonotes et phyllornis. Le beau 
loriot xanthonote et l'hippocrepis sont des espècesjava- 
naises. — Les corvidés y sont représentés par le cor- 
beau macrorhynque, par celui des Philippines, par 
plusieurs garrules et par le crave enca (fregilus). — 
On y voit des énicures, des prinies, des eulylaimes, des 
mérops et des promérops, des calaos ou buceros, au 
bec monstrueux et d'une physionomie étrange. — Les 
calaos rhinocéros habitent Bornéo et les grandes îles 
qui l'entourent ; Java a pour elle le calao convexe ou 
bec blanc et d'autres encore ; aux Philippines, c'est 
l'hydrocorax et le panini. — M. Wallace, qui a rap- 



358 CHAPITRK m. 

porté de ses voyages de si riches collections, dénicha 
à Sumatra un calao avec sa femelle et son petit. Ce der- 
nier était gros comme un pigeon, mais sans encore la 
moindre trace de plumes sur sa peau transparente ; il 
avait moins l'air d'un oiseau que d'une boule de gelée 
dans laquelle on aurait implanté un bec et deux pieds. 
Le savant voyageur assure que le mâle a l'habitude de 
murer la femelle avec son œuf dans le creux d'un arbre 
et de la nourrir par une petite ouverture pendant l'in- 
cubation. 

Les hirundinées figurent dans ces îles pour diverses 
espèces parmi lesquelles on remarque les salanganes qui 
fréquentent presque toute la Malaisie et nichent dans les 
rochers les plus escarpés. 

Beaucoup d'autres oiseaux habitent cette région indo- 
malaise : dans l'ordre des grimpeurs, ce sont les per- 
ruches piionitures de Manille, les palseornis à la 
longue queue de Bornéo, la perruche javanaise, variété 
de celle d'Alexandre, plusieurs lorinées des Philippines 
et de Java, des charmosines, des cacatoès et divers 
mégalaimes et caloramphes des îles de la Sonde et de 
Bornéo. — Celte partie de la Malaisie possède aussi 
des pics, des colaptes, des chrysocolaptes et des cucu- 
lés particuliers. 

De belles colombes habitent ces grands archipels et 
entre autres la colombe d'Amboine, la nasique de Su- 
matra, la verte de Manille et la géante de Java. — Les 
échassiers n'y comptent guère que quelques ardéadées, 
et les palmipèdes que le dendrocygne javanais, Tanhinga 
mélanogaster, le pélican des Philippines et des ca- 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 359 

nards. — Parmi les rapaces figurent l'aigle malayane, 
le circaète bâcha de Bornéo, des pandions, des faucons 
et quelques oiseaux de nuit. 

Partie austro-malaise. Si du détroit de Bali on tire 
une ligne qui, en longeant celui de Makassar, traverse 
la mer de Gélèbes et passe au sud des Philippines, elle 
séparera la région indo-mâlaise de celle dont nous 
allons donner un aperçu et qui comprend toutes les 
terres isolées qui avoisinent les côtes occidentales de la 
Papouasie et celles du nord de la Nouvelle-Hollande. 
Nous retrouverons bien encore dans cette région 
quelques oiseaux des îles de la Sonde et des Philippines, 
mais en général son ornithologie ressemble beaucoup 
plus à celle de la faune australienne. 

On rencontre dans la plupart des Moluques, de même 
qu'à Lombock, à Sumbawa, à Sandal, à Timor et aux 
îles Arou, des turdoïdes. des oriolides et des pittes 
propres à ces contrées. — Les paradisiers et les lam- 
protornis de la terre des Papous se montrent déjà aux 
îles Arou. 

La famille des perroquets se fait particulièrement 
remarquer dans différents groupes d'îles : le prioniture 
de Wallace, diverses espèces de loris, des trichoglosses, 
des psittapous, des tanygnathes, le perroquet Geoffroy 
de Timor et de Florès, celui d'Arou, le rhodops de 
Céram et de Bourou. — Les cacatoès blancs et roses 
des Moluques et ceux à huppe jaune citron et à huppe 
souffrée, les raicroglosses, tels que le noir et le goliath 
des îles Arou^ accusent déjà une communauté d'origine 
avec les psittacidés de l'Australie. 



360 CHAPITRE II F. 

Dans toute celte région austro-malaise habitent les 
colombes les plus curieuses : l'aromatique, la colombe 
à queue grise, la verte de Géram, qu'on retrouve à la 
Nouvelle-Guinée avec la superbe, la rosacée, la radiée, 
la métallique et plusieurs autres. — C'est à Céram qu'on 
découvrit d'abord le casoar émou, dont les autres con- 
génères habitent la Papouasie, la Nouvelle-Bretagne et 
l'Australie septentrionale (1). 



RÉGION AUSTRALIENNE. 
XXVII. 

Gette région comprend la Nouvelle-Hollande et la 
Tasmanie ou Terre de Diémen, la Papouasie ou Nou- 
velle-Guinée et les archipels voisins (îles de l'Amirauté, 
Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande, Louisiade, Nou- 
velles-Hébrides et Nouvelle-Galédonie), auxquels nous 
joindrons la Nouvelle-Zélande, quoiqu'elle soit située 
dans la partie du monde maritime désignée sous le nom 
de Polynésie, d'après les divisions ethnographiques 
établies par Dumont d'Urville. Mais dans notre distri- 
bution des oiseaux appartenant à des faunes distinctes, 
nous ne saurions accepter ce système de régions uni- 
quement fondé sur la concentration, dans des espaces 
déterminés, des diverses races humaines qui peuplent 

(1) Casuarins emeu , Lath., de Céram. — C. bicarunculatiis , Sdat. , 
de la Nonv. -Guinée et d'Arou. — C. Bennettii, Gould, de la Nouv.- 
Bretagne. — C. Australis, Wall, de l'Australie septeiitr. — C. uni- 
appendiculatus, B\., de la Nouv. -Guinée (ex G.-R. Gray op. cit.) 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 361 

les grandes terres et les innombrables archipels répandus 
depuis l'océan Indien jusqu'aux extrêmes limites de 
l'océan Pacifique. — Cette distribution ethnographique 
ne nous semble pas naturelle et manque souvent d'exac- 
titude. La Malaisie, par exemple, ne devrait indiquer 
que l'espace occupé par le peuple de race malaise, et 
pourtant on trouve encore, dans presque toutes les îles 
de cette région, les restes de la race noire aborigène (I), 
ces négro-malais ou Papouas australiens qui vivent 
toujours indépendants dans les montagnes et les forêts 
de la Malaisie. 

La Micronésie nous paraît aussi une division bien 
vague et tout à fait superflue, par laquelle on a voulu 
désigner l'espace qu'occupent ces pléiades de petites 
îles situées dans la partie occidentale de la Polynésie, 
dont la Micronésie elle-même n'est qu'une fraction, 
puisqu'elle est habitée par des Polynésiens, c'est-à-dire 
par la race dominante, entre les deux tropiques, sur 
toute l'étendue du grand océan équatorial. 

Quanta la Mélanésie ou plutôt à l'Australie, nous 
avons cru devoir y joindre la Nouvelle-Zélande, d'après 
les considérations que nous allons exposer. 

La Mélanésie devrait indiquer la patrie originaire, 

(1) « Les Malais, dit J.-A. Moërenhout, ne paraissent pas être 
aborigènes des iles qu'ils habitent, mais ils les auront conquises sur 
les Oran-Caboo, les Oran-Gorgoo,lesMaroots,les Béajos, les Negros 
del monte, les Harofaros et autres sauvages farouches et hideux qu'on 
trouve encore à Sumatra, à Bornéo, aux Philippines, aux Moluques 
et dans toutes ces iles qu'on donne comme le foyer de la race 
malaise. » 

Voyages aux iles du grand Océan, etc., par J.-A. Moërenhout, 
consul gén. des Etats-Unis aux iles océaniennes. T. II, p. 261. Paris, 
1837. 



362 CHAPITRE III. 

le grand centre ou foyer de ce peuple de race noire ou 
papouse qu'on a trouvé à l'état sauvage dans la Nou- 
velle-Hollande, la Nouvelle-Guinée et les îles adja- 
centes. Ovj ces hommes, à la chevelure crépue, nous 
paraissent appartenir à une race autochthone répandue 
primitivement dans tous les archipels environnants, et 
bien que la Nouvelle-Zélande soit habitée aujourd'hui 
par un peuple de race polynésienne, ces aborigènes, 
d'après leurs propres traditions, ne seraient venus s'y 
établir qu'accidentellement à une époque qu'on croit 
assez récente (1), Il est même à présumer que la race 
indigène, qui existait peut-être encore à l'arrivée des 
Polynésiens, n'était autre que celle de ces sauvages hi- 
deux qui occupent encore la majeure partie de l'Aus- 
tralie, race faible et impuissante, qui ne s'est améliorée 
qu'en se mêlant au sang malais ou polynésien (2), et 

(1) « ... Les populations noires des îles Malaises ont conservé 
quelques souvenirs du peuple qui eut une si grande influence sur 
leurs mœurs, leurs coutumes et leurs langages, et, d'après la des- 
cription qu'elles en font, ce ne peut être que celui des îles occiden- 
tales de l'océan Pacifique. » 

Ut suprà, op. cit. p. 255. Il paraît que Crowford partageait cette 
même opinion. 

(2) Dans un autre passage de son important ouvrage, A. Moëren- 
hout s'est exprimé en ces termes : « ... On reconnaît, au premier 
coup d'oeil, et les relations de voyage de tous ceux qui ont parcouru 
ces mers l'affirment de la manière la plus incontestable, que 
ces deux nations nombreuses, mais très-distinctes, les Polynésiens 
et les Négro-Malais, se partaireaient toute cette étendue depuis les 
îles habitées près du continent d'Amérique jusqu'à l'est du continent 
asiatique et à iMadagascar. La première de ces deux nations de cou- 
leur olive, et distinguée par la beauté de ses formes, se retrouve 
encore la même et sans mélange, tant pour le langage et pour les 
mœurs que pour les traits, depuis l'île de Pâques jusqu'à Tongatabo 
et de la iNouvelle-Zelande aux Sandwichs, mais elle change sous 
tous les rapports dès qu'on s'avance plus vers l'ouest ; elle perd de 
sa beauté et devient de couleur plus foncée, à mesure qu'elle s'é- 
loigne et se mêle avec l'autre race qui se présente dès qu'on s'a- 
vance plus à l'ouest et s'étend jusqu'à la Nouvelle-Hollande et à la 
Nouv, -Guinée pour se retrouver encore dans les îles de la mer des 



B' ESSAI DE GÉOGRAPHIE 0RNITH0L06IQUE. 363 

qui n'a pu résister longtemps à l'invasion de ces hommes 
au caractère hardi et belliqueux, que les brises de l'o- 
céan Pacifique poussèrent vers cette terre lointaine, dans 
leurs grandes pirogues de guerre (1). 

Les considérations déduites des caractères ethnogra- 
phiques de la race qui occupe aujourd'hui la Nouvelle- 
Zélande ne sauraient donc prévaloir pour placer cette 
île en dehors de l'Australie, surtout lorsque tout con- 
court pour l'assimiler à cette région : formation géolo- 
gique presque identique, flore et faune analogues. 

Nouvelle-Hollande. On peut comparer cette île im- 
mense à un continent ; elle présente, comme l'Afrique, 
une masse de terre sans échancrure ; vers le nord seule- 
ment, au golfe de Garpentarie, le cap York s'avance en 
péninsule et la rapproche de la Nouvelle-Guinée, dont 
elle n'est séparée que par le détroit de Torrès encombré 
de petits îlots et d'écueils dangereux. Ce continent aus- 
tral se trouve situé, dans l'hémisphère sud, du 11^ de- 



Indes et à Madagascar. Ce peuple s'améliore à mesure qu'il s'éloigne 
de son foyer, lequel paraît être aux Nouvelles-Hébrides ; il gagne 
en stature, en grâce, en force, en se mêlant à la race olive, comme 
on peut s'en convaincre aux Fidgi et dans tous les lieux où il y a 
des métis. » Op. cit., t. II, p. 25. 

(1) Tous les navigateurs ont admiré, à l'époque de la découverte 
des différents archipels de la Polynésie, ces grandes pirogues qui 
portaient de cent à cent vingt hommes et qui n'étaient pas moins 
remarquables par leur solidité que par l'élégance de leur con- 
struction. C'était dans ces embarcations que ces hardis insulaires se 
lançaient dans la haute mer et parcouraient de très-grands espaces 
à la faveur des brises constantes. — Suivant A. Moërenhout, il est 
très-possible que des pirogues aient été poussées par les vents d'une 
île à l'autre, depuis les plus rapprochées du continent américain 
jusqu'aux plus occidentales et même jusqu'à Madagascar, soit par 
les alises qui régnent six mois de l'année, soit par les moussons 
qui, à leur tour, régnent six autres mois et qui facilitent la naviga- 
tion des îles Malaises aux terres les plus reculées vers l'ouest. (Voir 
op. cit., t. II, p. 250.) 



364 CHAPITRR HT. 

gré de latitude au 45% c'est-à-dire dans les zones les 
plus tempérées, tant au delà qu'en deçà du tropique du 
Capricorne. Il mesure plus de 640 lieues marines du 
nord au midi, et 760 avec son annexe la Terre de Diémen. 
Sa largeur, d'orient en occident,est d'environ 800 lieues. 

La faune ornilhologique de la Nouvelle-Hollande se 
compose d'espèces particulières à cette région, mais 
appartenant à des genres de l'ancien continent, et d'un 
plus grand nombre d'autres presque tous australiens. 
— Ainsi, dans l'ordre des passereaux fissiroslres, tous 
les podarges et les segotlièles sont originaires de ces 
contrées, qui possèdent aussi leurs hirondelles. — 
Dans la famille des alcyonides, le genre dacelo ne se 
compose que d'oiseaux de cette région. — Les passe- 
reaux ténuirostres y sont représentés par des ptiloris 
et des épimaques,, superbes oiseaux de la famille des 
proméropidées, au plumage à reflets changeants, de 
même que lesarachnothères et lesdicées de la Nouvelle- 
Guinée et de Waigiou. 

Parmi les méliphagines, les myzomèles, les entomo- 
philes^ les glyciphiles, les acanthorhynques, les méli- 
phages, les philédons, les manorhines ou philanthes et 
lesmélilhreptes, au nombre de plusde soixante espèces, 
sont des oiseaux australiens ou polynésiens. Les zosté- 
rops, répandus dans la Malaisie, l'Océanie et l'Afrique 
australe, ont une dizaine de représentants dans la Pa- 
pouasie et la Nouvelle-Hollande. — Les sittèles appar- 
tiennent en grande partie aux mêmes contrées. — Dans 
cette tribu des passereaux ténuirostres, plusieurs orni- 
thologistes rangent, à l'exemple de Guvier, la lyre, qui 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 365 

peut passer pour un des oiseaux les plus rares ; mais, à 
mon avis, la lyre serait mieux placée parmi les galli- 
nacés. Son élégante queue, gracieusement relevée, 
imite assez bien l'instrument des anciens Grecs. Cette 
belle espèce a été trouvée dans la Nouvelle-Galles; 
Gould en a cité deux autres qui ne sont peut-être que 
des variétés qu'on a voulu dédier à la reine Victoria et 
au prince Albert ; l'une habite les rives de Richemond 
et l'autre les environs du Port-Philippe(l). — Lesortho- 
nyx sont aussi des oiseaux remarquables, dont on ne 
connaît que quatre espèces australiennes (2). 

La tribu des passereaux dentirostres compte, à la 
Nouvelle-Hollande et dans les terres voisines, un grand 
nombre d'espèces de la famille des luscinides (3). — 
Parmi les sylvins, les séricornis et les acanthizes rem- 
placent dans cette région nos roitelets d'Europe. Les 
saxicoliensy offrent des types particuliers (4). — Les 
turdoïdes y sont peu nombreux ; mais parmi les pycno- 
tides, tous les cinclosomes sont australiens. — Les 
artamides et les oriolides y sont représentés par des 
oiseaux rares : le loriot vert et le flavicincte de la Nou- 
velle-Hollande, le strié de la Nouvelle-Guinée, le doré 
de Waigiou et le séricule prince régent, au plumage 
velouté, noir et jaune d'or. — Dans les muscicapidées, 
monarques, myiagraires, rhipidures et campephages, 

(t) Menura lyrata, Lath. [Menura superba, Davies.) — Menura 
Alberti et M. Victoriœ, Gould. 

(2) Deux espèces de la Nouv.-Holl. et deux de la Nouv.-Zélande, 

(3) Les calamanthes, les malures, les cyncloramphes, sont presque 
tous des oiseaux d'Australie. 

(4) Dans les genres petroica, drymodes, et origma, composés 
d'une trentaine d'espèces. 



366 CHAPITRE III. 

constituent l'élite de celte famille, et dans les laniadées, 
colluricincles, cractices, oreoices, falconcules, parda- 
lotes, pachycépliales, eopsaltries, sont autant de types 
propres à cette région. 

La Nouvelle-Hollande possède aussi ses perroquets 
spéciaux ; la majeure partie des platycerques, plusieurs 
trichoglosses, les cacatoès calyptorhynques lui appar- 
tiennent exclusivement, de même qu'à la Tasmanie les 
pezopores ou perruches ingambes. 

Parmi les colombes australes ou colombines, on y 
remarque la magnifique, la leucomèle, la lopholaime 
antarctique, l'humérale, la macquarie, la phasianelle^ 
les gourines ou colombi perdrix et plusieurs autres 
belles espèces, telles que la lophote, la pétrophasse, 
l'élégante et l'histrione. 

Lescasoars de la Nouvelle-Hollande diffèrent de ceux 
de la terre des Papous : on en connaît deux espèces, 
dont une, le parembang, est la seule qui jusqu'ici ait été 
apportée en Europe (l). — Parmi les autres gallinacés, 
les talegalles et les alectholies, de la famille des méga- 
podes, comptent plusieurs espèces australiennes, ainsi 
que les turnix et les coturnix. 

Cette faune variée a aussi ses échassiers ; des œdic- 
nèmes, deshuîtriers, des pluviers, des hérons, la cigogne 
australe, la spatule aux pieds rouges et la mélanorhynque, 
des barges, des chevaliers, des raies, des crex et des 

(1) Ces grands gallinacés, dont on a fait un genre dans la famille 
des struthionés, sont le dromiceius Novœ-Hollantlise ,La.th, ou parem- 
bang des Australiens et le dromiceius irronatus^ Barth. — Ces oi- 
seaux se sont retirés aujourd'hui dans l'intérieur, au delà des 
montagnes Bleues, à mesure que la colonisation a étendu son do- 
maine. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 367 

gallinules. — Les rivages de l'Australie nourrissent 
plusieurs palmipèdes des plus curieux : un anhinga, 
l'hydrobate à fanon. Le cygne noir et l'oie céréopse sont 
aussi deux espèces de cette singulière contrée, et leur 
récente acclimatation dans plusieurs parties de l'Europe 
tempérée nous fait espérer le même succès pour les 
dendrocygnes, les canaroies, le canard radjah et les 
tadornes de la Nouvelle-Hollande, dès qu'on voudra en 
tenter la conquête. 

Ainsi l'Australie en général, dont la Nouvelle-Hollande 
constitue le grand centre, est comme un monde à part 
où tout est étrange et bizarre sous le rapport ornitho- 
logique, de même que sous bien d'autres: flore et faune 
exceptionnelles, race humaine sui cjeneris, arbres prodi- 
gieux, les uns d'une grandeur colossale, d'autres d'un 
aspect tout nouveau; oiseaux gigantesques, cygnes noirs, 
perroquets blancs, et parmi les quadrupèdes, des mar- 
supiaux qui se distinguent de tous les mammifères con- 
nus par leur singulière organisation ; enfin, pour com- 
plément, un animal paradoxal, au corps velu et à bec 
de canard, V ornithorynque, une ambiguïté comme un 
trait-d'union entre l'oiseau et l'amphibie. 

Ce caractère original, cette hétérogénéité dominante 
chez tous les êtres organisés qui peuplent l'Australie, 
ont suggéré récemment à un de nos savants géologues 
une hypothèse des plus audacieuses, en considérant la 
Nouvelle-Hollande comme un débris d'une grande 
masse cosmique tombée de l'espace céleste, astéroïde 
dévoyé et d'un volume égal, sinon supérieur, à celui de 
la lune. Dans ce grand cataclysme « la situation cos- 

I. - 24 



3G8 CHAPITRE III. 

mographique de la terre se trouva brusquement modifiée. 
Le choc et le poids de cette énorme muasse rompirent 
Véquilihre d'alors, Vaxe du globe changea de place et ce 
qui était les pôles se trouva transporté tout à coup sous 
d'autres latitudes ( I ) . . . » M. A. Dufresne assigne à l'en- 
vahissement de cet astéroïde et à l'apparition subite du 
continent australien sur notre planète, l'époque de la 
disparition du continent préhistorique de l'Atlantide 
situé exactement aux antipodes de l'autre et ayant dû 
éprouver, par contre-coup, les épouvantables effets de 
cette catastrophe. — M. Dufresne développe son hypo- 
thèse et essaie d'expliquer, par une origine extra-ter- 
rienne, les caractères étranges de la flore et de la faune 
australiennes, en admettant toutefois que la vie animale 
et végétale puisse exister sur d'autres globes que le 
nôtre et que deux masses planétaires se rencontrant, se 
disloquant ou se soudant entre elles, conservent néan- 
moins chacune leur physiologie propre^ leur flore, leur 
faune, leur humanité, ce qui nous paraît fort douteux. 
— Quoi qu'il en soit, selon l'éminent géologue, la Nou- 
velle-Hollande et ses annexes ne seraient que les débris 
d'un autre monde, ses types organiques n'auraient pas 
pris naissance sur notre terre et la race de ses primitifs 
habitants descendrait d'un Adam d'une autre planète, 
sortie des mains du même Créateur. Cette dernière opi- 
nion de l'auteur que je cite est la seule, bien entendu, 
que je partage avec lui. 

Papouasie ou Nouvelle-Guinée et îles adjacentes. Cette 



(1) Voir Bulletin de la Soc. de Géogr. de Paris. Février 1872, Un 
chapitre préliminaire d'éthnograpiiie océanienne par A. Dufresne. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 369 

grande terre de la Papouasie a 640 lieues de prolon- 
gement du N.-E. au S.-O. ; son extrémité septentrionale 
est presque sous l'équateur, dont elle s'éloigne de deux 
degrés et demi dans la direction du sud, position géo- 
graphique qui la place, du côté du nord, très-près des 
Moluques, auxquelles la rattachent l'île de Waigiou située 
sous la ligne et plusieurs petits îlots. Son climat est à 
peu près celui de l'archipel voisin, sa flore est presque 
la même et sa végétation n'est pas moins luxuriante. 
C'est encore la région des épices ; le muscadier et 
d'autres arbres précieux croissent spontanément dans 
ses belles forêts, et sa faune ornithologique, outre ses 
espèces australiennes et celles qui lui sont propres, en 
compte un certain nombre de la Malaisie orientale. 

Parmi les oiseaux exclusifs à cette contrée, dont 
quelques parties de la côte seulement ont été explorées 
dans diverses expéditions scientifiques, la nature lui a 
réservé les plus beaux : les paradisiers, qui n'ont été 
rencontrés jusqu'à présent que dans ce grand centre de 
la Papouasie et dans les îles qui en dépendent. Les plus 
remarquables sont le rouge sanguin, le superbe, le six- 
filets, le magnifique et les manucaudes ou astrapies qui 
forment une section à part, dont quelques espèces ha- 
bitent les îles indiennes. — Ces paradisiers changent 
de districts suivant la saison ; les femelles se réunissent 
en troupes sur les arbres les plus élevés pour appeler 
les mâles, qui sont polygames et vivent, à la manière 
des gallinacés, avec une quinzaine de celles qui com- 
posent leur sérail. — Le naturaliste Lesson étudia les 
mœurs de ces beaux oiseaux pendant ses voyages d'ex- 



370 CHAPITRE III. 

ploration avec la corvette la Coquille^ et voici en quels 
termes il raconte ses premières impressions à la vue des 
paradisiers: « .... à peine avais-je fait quelques cen- 
« taines de pas dans ces vieilles forêts, filles du temps, 
c dont la sombre profondeur est peut-être le plus ma- 
« gnifique spectacle que j'aie jamais vu, qu'un oiseau de 
« paradis frappa mes regards ; il volait avec grâce et 
« par ondulations ; les plumes de ses flancs formaient 
« comme un panache aérien qui ressemblait à un bril- 
«; lant météore. Surpris, émerveillé, éprouvant une 
<( jouissance inexprimable, je dévorais des yeux ce 
« superbe oiseau ; mais mon trouble fut si grand que 

« j'oubliais de le tirer I > — Ces oiseaux sont à 

peu près de la taille de nos geais; les mâles se tiennent 
toujours cachés dans le feuillage des grands arbres et 
s'effraient du moindre bruit; les femelles, au contraire, 
ont des mœurs moins solitaires, mais leur plumage n'a 
rien de bien séduisant. En général, les paradisiers mâles 
portent sur les flancs cette longue touffe de plumes 
soyeuses qui fit l'admiration de Lesson et qu'ils peuvent 
étaler à volonté comme une auréole. La queue est ornée 
de deux rectrices allongées en brins grêles. Ces oiseaux 
voyagent par petites troupes quand ils changent de can- 
tonnements et ils ont toujours un mâle qui sert de guide. 
Ils volent ordinairement contre le vent et s'élèvent dans 
les régions supérieures de l'atmosphère lorsque la tem- 
pête les surprend en route. Ils ont grand soin de leur 
plumage qu'ils ne cessent de lisser à chaque instant; 
leur coquetterie est extrême et il n'est pas d'oiseau qui 
semble plus fier de sa beauté. (Brehm.) 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 371 

Les astrapies attirent aussi l'attention par leur su- 
perbe plumage : l'incomparable ou pie de paradis est 
une des espèces décrites par Lesson : « Peindre cet 
« oiseau éclatant n'est pas chose facile, dit-il ; sa queue 
« étagée est trois fois plus longue que le corps ; sa tête 
« est entourée de deux bouquets de plumes fournies, 
« s'étalant en éventail, celles de la gorge s'avancent 
« sous le bec comme une barbe épaisse. Le dos, le de- 
ce vant de la gorge, la queue sont d'un noir irisé métal- 
« lique, passant au violet,, selon le jeu de la lumière, 
a Un collier de rubis, reflétant des teintes orangées, se 
« dessine sur la poitrine et remonte vers la tète comme 
« un cordon de chevalerie ; le ventre et tout le dessous 
« du corps sont d'un vert bronzé sévère ; des reflels 
« irisés brillent sur les flancs, et du derrière du cou 
« jusqu'au dos on voit chatoyer des plumes écailleuses 
« d'un vert d'émeraude. » 

Le mino Dumont, parmi les eulabes, est encore une 
espèce voisine des paradisiers, qu'on cite comme une 
des plus rares de ces terres lointaines. Sa tête est cou- 
verte de papilles vermiculées d'un jaune orange et sa 
livrée est des plus remarquables par la variété des cou- 
leurs. 

Les forêts de la Papouasie nourrissent de beaux 
loriots, des ptilonorhynques, des myagraires, des aégi- 
thines, des monarques, des campephages et beaucoup de 
laniadées dans les genres choucaris, cassican, coUu- 
ricincle, pachycéphale. Citons surtout le cassican chaly- 
bée, au superbe plumage, et dont les habitudes sont celles 
des corbeaux et des pies-grièches et qui tient un peu des 



372 CUAPITRE III 

paradisiers par la robe ; le phonygame de Keraudren, 
oiseau d'une rare beauté, de la grandeur d'un merle, au 
manteau noir-verdâtre, la tête ornée de deux huppes 
flottantes ; la pie-grièche capgris, la mélanure et la pie- 
grièche karou de la Nouvelle-Irlande, décrite par Les- 
son. Mentionnons aussi les alcyonées australiennes qui 
fréquentent les côtes des divers archipels de la Papouasie, 
le mérops bleu, l'épimaque blanc, plusieurs arachno- 
thères, des dicées et diverses espèces de méliphages. 

L'ordre des grimpeurs se fait distinguer à la Nou- 
velle-Guinée par les espèces les plus curieuses ; il nous 
suffira de citer en passant divers hétéroramphes et cu- 
culés , le scythrops présageur, de beaux coucals 
{centropus)y au plumage à reflets changeants, le menebiki, 
legolialh, le violacé, dont les autres congénères habitent 
la Nouvelle-Hollande et les lies de la Malaisie. — Parmi 
les perroquets, on y trouve des loris, des trichoglosses, 
des cacatoès et le microglosse noir. Cette contrée abonde 
aussi en colombes particulières ; les gallinacés nous 
offrent le casoar à double caroncule, oiseau massif, de 
la taille d'une autruche, et enfin les talegalles, ces 
espèces de perdrix australiennes qu'on est parvenu à 
acclimater en France (1). 

(1) Les talegalles, qu'on croyait d'abord n'appartenir qu'à la 
Nouvelle-Guinée et dont on ne connaissait qu'une espèce, le talegalle 
Cuvier, se rencontrent aussi sur plusieurs points de l'Australie. — 
Le talegalle Lathani, introduit récemment en France, s'y est partaite- 
ment acclioiaté. On peut déjà considérer cette espèce comme une 
nouvelle conquête due à la persévérance de M. Gornely, qui possède 
aujourd'hui des talegalles élevés en liberté dans son parc de Beau- 
jardin (Tours). Ce sont des oiseaux polygames, de la grosseur des 
pigeons, qui ne couvent pas leurs œufs et les confient à la chaleur 
produite par la fermentation, après qu'ils ont été déposés dansle 
terreau humide. Voy. Bull, de la Soc. d'acclim. Paris, novem. 1871. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 373 

Nouvelle-Zélande. On trouve dans cette grande terre, 
qui ne compte pas moins de dix-huit degrés de prolon- 
gement du nord au sud, beaucoup d'oiseaux australiens, 
entre autres Vapterijx maxima de Verreaux et deux 
autres espèces (1) non moins étranges qne les gallina- 
cés gigantesques de la Nouvelle-Hollande et de la terre 
des Papous. Ainsi nous voyons se reproduire dans la 
même région ornithologique ces grands moules qui rap- 
pellent les créations du monde primitif. — Du reste, la 
plupart des familles d'oiseaux qui composent la faune 
de la Nouvelle-Zélande nous offrent des espèces dont 
les types sont presque tous australiens. Parmi les ra- 
paces, l'hypotriorchis (2) de Forster et l'hypotriorchis 
brun de Gould, espèces de faucons, sont représentés 
dans la Tasmanie par Vhypoiriorchis limatuSy et ces 
deux grandes îles que sépare le détroit de Cook, malgré 
leur éloignement de l'Australie centrale, possèdent des 
chouettes qui ressemblent aux jéroglaux de la Nouvelle- 
Hollande. — Les alcyonées présentent le même carac- 
tère d'analogie ; ici ce sont des alcyons et là des ceyx 
ou des alcedinides (3). — Parmi les sittées, on remarque 



(l) Aptéryx australis, Shaw (Novge-Zelandiae, Less,) — Aptéryx 
mantelln, Barth. et A. Oweni, Gould. 

j2) Jeracidea Novae-Zelandiœ, Gould, 

(3) Nouvelle-Zélande : Halcyon vagans. — H. sacra. Steph. (Todi- 
ramphus sacer, Less.) — H. cinnamomina, Sw. et H. sancta, Vig. 
et Horsf. 

Nouvelle-Hollande : Halcyon sancta. — H. sordida, Gould. — 
H. pyrrhopygia, id. — H. macklayi, Jard.— H. flavirostris, Gould. 
— Dacelo giyas, Bodd. — D. leachi, Lath. 

Nouvelle-Guinée : Ceyx solitaria, Tem. — C. lepida, id. — Bacelo 
gaudichaudi, Quoy et (j. — D. macrorhynclia. Less. — Tanysiptera 
galatea. — R. Gr. — T. nympha, id. et T. Rosembergii, Kaup. — 
Halcyon iiigrocyanea, Wall. ~ H. saurophaga, Gould, et H. torotoro, 
Less. 



374 CHAPITRE III. 

des acanlhisittes qui ont de grands rapports avec les 
sittèles de l'Australie, et l'on peut établir aussi certains 
rapprochements entre les orlhonyx et les menures du 
Port-Philippe. — Les sturnines des grands archipels 
indiens y sont remplacés par des créadions et des hété- 
roloches. L'échasse à plumage noir, les gallirolles ou 
ocydromes sont des échassiers australiens qu'on ren- 
contre à la Nouvelle-Zélande. Il en est de même des 
palmipèdes qui comptent dans ces contrées lointaines 
diverses espèces de cormorans. Enfin, parmi les grim- 
peurs, la Nouvelle-Zélande possède des perroquets pla- 
tycerques (l) comme on en voit en Australie et dans la 
Papouasie. Les seuls types exclusivement néo-zélan- 
dais, parmi les psittacides, seraient les nestors et les 
strigops, et dans les corvidés, les callœas. — Les co- 
lombes muscadivores de Lesson, qui habitent les 
Moluques et les forêts de la Nouvelle-Guinée, ont aussi 
un représentant à la Nouvelle-Zélande, c'est Vargetrœa 
de Forster (carpophaga Novae-Zelandise, G.-R. Gray). 



RÉGION POLYNÉSIENNE OU OCÉANIQUE. 

XXYIIL 

L'ornithologie de la plupart des archipels disséminés 
sur le grand océan équinoxial offre des ressemblances 
avec celle de l'Australie et des régions indo et austro- 

(1) Platycercus Novœ-Zelandiœ, Sparm. — P. Cookii, R. Gr. — 
P. awHcepSf Kuhl. — P. pacificus, Forst., et Platycercus albinns, 
Buller. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 375 

malaises. Ces analogies se font remarquer avec les 
mêmes caractères dans toute la Polynésie : au nord, dans 
le voisinage du tropique du Cancer, depuis l'archipel 
Magellan jusqu'aux Sandv^ich ; plus bas, aux îles Ma- 
riannes, aux Carolines, à l'archipel Marshall et aux 
îles Radack ; puis sous l'équateur, à l'archipel Gilbert. 
- Ces mêmes ressemblances s'observent d'île en île, 
dans l'hémisphère sud_, sur tout le vaste espace compris 
depuis l'équateur jusqu'aux îles Kermadée, par 30" de 
latitude australe (îles des Amis, de Samoa, de Gook, 
de Touboaï, de la Société, de Pomatou et des Mar- 
quises). 

Aux îles Fidji, situées sur les limites orientales de 
l'Australie, on commence à voir des arbres à épiées et 
quelques oiseaux qui rappellent ceux des Moluques, de 
la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Hollande. « Tout 
y porte le caractère distinctif d'un changement qui de- 
vient plus positif à mesure qu'on s'avance vers l'ouest, » 
a dit Moërenhout. G'est aussi l'extrême limite de l'ex- 
pansion de la race noire aux cheveux crépus (Papouas) 
et de celle de beaucoup d'oiseaux australiens. 

Aux îles Garolines, qui s'étendent vers l'ouest jusqu'à 
neuf degrés environ des Philippines, on a rencontré 
des oiseaux de l'Indo-Ghine, et entre autres le coq et la 
poule ne différant en rien de nos espèces de basse-cour. 
La présence de ces gallinacés a été constatée par les 
premiers navigateurs qui visitèrent l'île d'Oualan^ et, 
chose remarquable, les naturels ignoraient que ces oi- 
seaux fussent bons à manger. (Lesson.) L'archipel des 
Garolines et d'autres îles de l'océan Pacifique possèdent 



376 CHAPITRE m 

plusieurs espèces de pigeons et de tourterelles, des pti- 
lopes d'Australie et de la Malaisie, la colombe océa- 
nique, la muscadivore des Moluques orientales et de la 
Nouvelle-Guinée, la colombe macquarie, la géante et 
beaucoup d'autres. 

Les alcyonides les plus rares fréquentent toute la 
Polynésie; certaines îles, séparées des autres groupes 
par d'immenses étendues de mers, offrent des faunes 
analogues, tandis que quelques-unes possèdent des 
espèces qu'on ne trouve pas ailleurs. Ainsi, on ren- 
contre aux Sandv^ich des proméropidées (1), des lania- 
dées (2), des éopsaltries (3) propres à ces îles, tandis 
qu'aux Fidji, à Tonga, dans l'archipel Salomon et à 
Samoa, ce sont des pachycéphales et des lamprotornis, 
de même qu'à Pelew, aux îles des Larrons et aux Caro- 
lines. 

Les îles de la Société et notamment celle d'OTaïti se 
font remarquer par leurs colombes et leurs tourte- 
relles (4) ; c'est à O'Taïti et à Borabora qu'habite le 
todiramphe sacré (5), Vo'totaré des insulaires, dont ils 
font hommage au dieu Oro. Des variétés de cette cu- 
rieuse espèce se rencontrent dans plusieurs îles de la 
mer du Sud, depuis les Sandwich jusqu'aux Fidji. 

(1) Drepanis pacifica, Tem. — D. cocdnea, Gm. — D. elisiana, 
R. Gr. (des îles Sandwich). — !). Madotti, MûlL, des îles Salomon. 

(2) Colluridnda sandwichensis, Mùll. (Glaïlensis, Cass). — Pachy- 
cepha orioloides, Pucher, des îles Salomon. — P. ideroîdes, Peach et 
P. melanops, Pucher de Tonga. 

(3) Eopsaltria sandwidiensis, Lath. 

(4) Ptilopus viridissimus^ Tem. — P. purpuratus, Gm. — Carpo- 
phaga auroreœ, Peach. - C forsteri, Wagl. — C. Crithroptera , Gm 
et le Bidunculus strigirostris des îles des Navigateurs. . 

(5) De la famille des méropidées de Lesson (alcedinides de 
R. Gr.). 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 377 

Les eurylaimes, les pomarées (1) et diverses mya- 
graires (seisures et rhipidures) appartiennent à cette 
région, ainsi que beaucoup de méliphagines (myzoraèles, 
entomophiles, anthochères, méliphages, philédons et 
zostérops). 

Ces îles de l'Océanie nourrissent des perruches pla- 
tycerques^ des loris, et parmi les autres psittacides^ le 
trichoglosse pygmée d'O, Taïti et le perroquet hétéro- 
clite des îles Salomon. 

Une anomalie curieuse a été remarquée par Moëren- 
hout : on ne rencontre dans ces îles presque aucun 
petit passereau aux couleurs brillantes, comme dans la 
plupart des terres de cet hémisphère. <c Les petits oi- 
seaux, dit-il, s'y distinguent bien plus par la grâce de 
leurs chants que par la beauté de leur plumage. » 

Les autres ordres sont peu nombreux dans la région 
polynésienne, qui n'est fréquentée que par des courlis, 
des pluviers et des hérons. On ne trouve guère de 
gallinacés qu'aux Garolines et l'aigle océanique ne se 
montre que de loin en loin. 

Tous ces archipels auront sans doute leurs oiseaux 
sédentaires et leurs espèces voyageuses, et il est à pré- 
sumer que la présence des mêmes oiseaux dans des îles 
séparées par d'immenses distances et situées d'une 
extrémité à l'autre de l'océan Pacifique sera due aux 
migrations qui doivent s'opérer d'île en île du N.-E. au 
S--E. et vice versa, aux époques des vents généraux 
alternant avec les moussons, pendant six mois de l'an- 

(l) Pomarea, espèce de gobe-raoLiche (monarque) qu'on trouve à 
0' Taïti, à Tonga, aux Marquises et aux Garolines. 



378 CHAPITRE III. 

née, sur toute l'étendue de cette vaste mer. — Les natu- 
ralistes voyageurs qui fixeront leurs observations sur 
ce point intéressant de rornithologie polynésienne 
pourront nous dire si nos doutes doivent prendre place 
parmi les faits bien constatés. 



RÉGIONS ARCTIQUE ET ANTARCTIQUE. 

XXIX. 

Les régions arctique et antarctique embrassent cha- 
cune les mers et les terres voisines des deux pôles, à 
partir du 60® degré de latitude boréale et australe; leurs 
faunes sont moins variées que celles des autres parties 
du globe, car bien peu d'oiseaux peuvent supporter 
l'excès de température de ces climats. 

La région arctique comprend tout l'océan Glacial, le 
Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Nouvelle-Sibérie, 
presque toute la Norwége et le nord de la Suède, le 
golfe de Bothnie, tout l'extrême nord de la Russie euro- 
péenne et asiatique, la mer de Behring, l'Amérique 
russe, les contrées les plus septentrionales du nouveau 
continent, le Groenland et l'Islande. — Il est des oi- 
seaux hyperboréens qui étendent leur aire de circulation 
jusqu'à la mer d'Okhotsk, sur les côtes du Kamtschatka 
et des îles Aléoutiennes, en Asie, et dans la baied'Hud- 
son, en Amérique. Ainsi, sur notre continent, la Lapo- 
nie, la Sibérie orientale, le pays des Samoyëdes et des 
Kourikes appartiennent à cette région, qui embrasse 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQDE. 379 

sur le nouveau continent toutes les contrées habitées 
par les Esquimaux. 

L'autre région comprend l'océan Glacial antarctique, 
vaste mer sur laquelle on ne connaît encore que quelques 
petites îles perdues au milieu d'immenses solitudes, et 
des apparences de côtes d'une certaine étendue, que 
d'audacieux explorateurs ont aperçues et relevées, mais 
dont d'énormes banquises défendent les approches. 
C'est sur ces mers solitaires, sur ces terres désertes et 
presque inabordables que vivent les albatros, les apté- 
nody tes ou manchots; plus bas, vers le 60® degré, les 
oiseaux aquatiques qui fréquentent la Terre de Palmer, 
les Nouvelles-Shetland et les Orcades australes, étendent 
leurs excursions aéronautiques jusqu'au 52* degré de 
latitude sud et viennent nicher aux Malouines, à la Terre 
de Feu, dans les environs du cap Horn, sur les côtes 
du détroit de Magellan et de la Patagonie. Ce sont, 
outre les albatros et les manchots, les sphénisques, les 
eudyptes ou gorfous (1), les chionis ou pigeons blancs 
et les stercoraires antarctiques. On y rencontre aussi 
des goélands, des sternes des îles Falkland, le prion ou 
pachyptile tourterelle, des pétrels, les oies magella- 
niques, les canards huppés des Malouines et le pélica- 
noïde Berard des mêmes parages. 

Les oiseaux des mers arctiques sont les brachy- 
ramphes des îles Aléoutiennes et les oies du Kamtschatka, 
le rissa ou cheimonea kotzebuë (laridée), le brachy- 
rhynque, autre espèce de goéland de la mer de Behring, 

(.1) Eudyptes catarractes, chrysolopha, antarctica^ antipoda, ma- 
gellanica et Adelise. 



380 CHAPITRE m. 

les stercoraires du Spitzbcrg et les pagophiles du 
Groenland. On rencontre surtout dans ces mers les guil- 
lemots, les macareux et les pingouins de l'océan Gla- 
cial, les plongeurs, les grèbes et les cephus ou co- 
lymbes, le sterne hirondelle, le canard pénélope ou 
groënlandais, l'eider du Labrador, les oies de la Sibérie 
et d'autres palmipèdes hyperboréens. — Les cygnes 
des contrées les plus septentrionales du continent amé- 
ricain peuplent ces régions. — Sur ces rivages glacés 
se montrent divers échassiers : le phalarope platy- 
rhynque de la baie d'Hudson et de la Sibérie, quelques 
courlis, des lobipèdes, des bécasseaux, des tantales, 
des pluviers, l'huîtrier noir des Kouriles et la bécasse 
lapone. 

Dans les autres ordres d'oiseaux, on y remarque 
l'aigle du Groenland (1), le gypaète de Sibérie, le hibou 
du Kamtschatka, le harfang des neiges et la chouette 
épervière. On y voit aussi des mésanges (2), des bou- 
vreuils, quelques fringilles (3), le pic arctique et le 
sibérien, plusieurs lagopèdes (4). Mais dans l'une 
comme dans l'autre de ces tristes régions, les oiseaux 
les plus nombreux, c'est-à-dire ceux qui impriment aux 
terres et aux mers polaires leur cachet particulier, sont 
ces palmipèdes spécialement aquatiques, qu'on ne ren- 
contre que dans ces hautes latitudes, et quelques oiseaux 



(1) Ualliaètm albicilla, L. 

(2) Parus kamtschathensis et Parus picyaneus de Sibérie. 

(3) Parmi lesquels on remarque le crucirostre des sapins, qui 
habite les deux continents et a été vu en Laponie et au Groenland. 

(4) Lagopus albus, Gm. — Lagopus mutus, Leatli. — Lagopus ru- 
pestris^ Gm. et Lagopus hemileucurus, Gould. 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITUOLOGIQUE. 381 

pélagiens et grands voiliers, qui peuvent braver les 
tempêtes et franchir l'espace pour aller chercher un abri 
dans des parages moins tourmentés. 

XXX. 

Je n'ai pas eu la prétention, dans ce simple aperçu, 
de présenter la faune complète des différentes régions 
ornithologiques ; il m'a suffi d'en tracer les cadres que 
d'autres sauront mieux remplir. J'abandonne donc les 
régions polaires et ne pousse pas plus loin ma longue 
exploration. Il me tarde de reparler encore de nos oi- 
seaux de France, cette terre des chanteurs, mère-patrie 
où mes souvenirs me ramènent sans cesse et que j'ai 
quittée, hélas ! sans espoir de retour. Transportons- 
nous du moins par la pensée des extrémités du globe 
vers le pays natal.... Je crois déjà entendre d'ici les 
doux gazouillements de ces chantres ailés que chaque 

année le printemps nous ramène Heureux oiseaux, 

qui ne s'éloignent de la terre chérie que pour y revenir ! 



DIGRESSION 



POUR SERVIR D'ÉCLAIRCISSEMENT AU CHAPITRE ANTÉRIEUR SUR LES 
RÉGIONS MALAISE, AUSTRALIENNE ET POLYNÉSIENNE. 



L'unité d'une race qui s'est répandue dans toutes les 
îles de l'océan Pacifique a été reconnue par la plupart 
des voyageurs naturalistes qui se sont occupés d'ethno- 
graphie et de linguistique. M. J.-A. Moërenhout, dans 
la première période de ce siècle, a traité cette ques- 
tion (1) avec toute l'autorité d'un observateur versé 
dans la connaissance des peuples qu'il avait fréquentés 
pendant six années de séjour dans plusieurs de ces îles 
pélagiennes, et après six autres années de voyages dans 
un grand nombre d'archipels de ces mers. 

Le peuple polynésien, selon lui, constitue une race 
autochthone qui ne descend d'aucune autre ; son foyer 
primitif a été peut-être sur un continent qu'il suppose 
avoir existé à l'est de la mer Pacifique. Le peuple poly- 
nésien habite aujourd'hui toutes les îles du grand 

(1) Voyage aux îles du grand Océan, par J.-A. Moërenhout, 
consul général des Etats-Unis aux îles Ccéaniennes. — 2 vol. Paris, 
1837. (Arthus Bertrand, édit.) 



ESSAI DE GÉOGRAPHIE ORNITHOLOGIQUE. 383 

Océan, depuis l'île de Pâques jusqu'à Tongatabou, et 
de la Nouvelle-Zélande aux Sandwich (Haw<iii). L'état 
de civilisation dans lequel 'les premiers navigateurs le 
trouvèrent, devait se rattacher à une époque très-anté- 
rieure à la grande révolution géologique qui a formé 
les îles qu'il occupe aujourd'hui. 

M. Moërenhout fait d'abord observer que les vents 
d'est soufflent avec prédominance sur tout l'océan 
Pacifique au moins huit mois de l'année. Ces vents com- 
mencent à se faire sentir à une centaine de lieues, dès 
qu'on s'éloigne des côtes d'Amérique, et continuent 
jusqu'à l'extrémité occidentale de cette immense mer. 
Les vents variables ne régnent guère que par intervalle, 
de décembre en mars, et ne s'étendent pas beaucoup 
vers l'est. 

Or, si, dans la question d'origine des peuples de l'O- 
céanie et des influences qui ont pu résulter de leurs rap- 
ports, on fait intervenir les migrations qui ont dû s'o- 
pérer, il paraît invraisemblable que les populations de 
l'orient indien, comme les Malais par exemple, aient 
pu lutter contre les vents et les courants contraires, 
avec leurs frêles embarcations^, pour remonter une 
étendue de mer qu'on peut estimer à plus d'un tiers de 
la circonférence du globe. Il n'est pas plus probable que 
les habitants actuels de la Polynésie soient venus de 
l'ouest, ou qu'ils soient partis du continent américain. 
Mais tout en combattant ces opinions, M. Moërenhout 
pense qu'il a dû exister d'anciennes relations entre les 
Malais et ces insulaires. Cette croyance^ qui est presque 
pour lui une certitude, le conduit à une conclusion 

I. 25 



384 CHAPITRE III 

toute nouvelle sur l'origine de ces populations océa- 
niennes. Loin de voir en elles les descendants des Ma- 
lais, comme les ont considérées plusieurs ethnographes, 
il reconnaît plutôt dans les Malais les descendants des 
Polynésiens. Les Malais ne lui semhlent pas être les 
aborigènes des îles qu'ils habitent ; ils les auront con- 
quises sur les différentes races encore concentrées sur 
plusieurs points de ces archipels. 

Il est probable, selon M. Moërenhout, que deux na- 
tions distinctes ont occupé autrefois les terres polyné- 
siennes, depuis les plus orientales jusqu'au continent 
asiatique. La première, de couleur olive, et distinguée 
par la beauté des formes, se retrouve encore sans 
grandes altérations tant sous le rapport du langage que 
sous celui des mœurs et de la physionomie ; elle ne 
commence à présenter des différences marquantes qu'en 
s'avançant plus à l'ouest, où elle perd de sa beauté ori- 
ginaire pour passer à une teinte plus foncée, à mesure 
qu'elle s'éloigne de son centre et qu'elle se mêle avec 
l'autre race. Celle-ci, noire et difïorme, se présente 
d'abord aux îles Fidji, s'étend de là jusqu'à la Nouvelle- 
Hollande et dans laPapouasie : elle occupa la Nouvelle- 
Zélande ; on la retrouve aux îles malaises et elle habite 
encore Madagascar. « Cependant, dit Moërenhout, ce 
peuple, qui n'est ni laid, ni difforme, partout où il est 
resté sans mélange, s'améliore à mesure qu'il s'éloigne 
de son foyer, lequel parait être aux Nouvelles-Hé- 
brides; il gagne en stature, en force et en intelligence 
en se mêlant à la race olive, comme on peut s'en 
convaincre dans toutes les îles où l'on rencontre 



DIGRESSION. 385 

des métis (aux Fidji et dans les îles adjacentes). » 
Les Malais, pour M. Moërenhout, comme pour 
d'autres anthropologistes qui ont écrit avant ou après 
lui, présentent tous les caractères d'une race hybride 
des plus mélangées. On a peine à retrouver dans leur 
physionomie les traces d'un type primitif; leur langage 
varie autant que leurs traits. Les habitants de la 
presqu'île de Malacca, des îles de Sumatra, de Java, de 
Bali, diffèrent entre eux et ne se rapprochent guère que 
par les mœurs et l'idiome. Ces mêmes différences s'ob- 
servent aux Célèbes, dans plusieurs districts de Bornéo 
où le langage, les coutumes comme la coloration de la 
peau, offrent des variations notables. D'autres altéra- 
tions encore se font remarquer à Mindanao et dans les 
archipels voisins, et des observations analogues ont été 
faites aux Philippines. — Dans les îles habitées par les 
Polynésiens, au conlraire, les traits et le langage des" 
indigènes ont invariablement conservé leur unité, et 
cette remarque semble venir à l'appui de l'opinion 
accréditée, que ces innombrables archipels ont appartenu 
à un grand continent d'où est sorti ce peuple devenu 
insulaire et qui a conservé, avec sa langue mère, la 
pureté de son origine. 

Quelles que soient les causes qui ont motivé la diffu- 
sion de la race polynésienne sur cette vaste étendue de 
mer, il est à présumer, d'après la théorie de M. Moëren- 
hout (et les traditions semblent la confirmer), que ces 
populations rencontrèrent dans leurs migrations, en 
s'avançant vers les terres occidentales, le peuple de race 
noire avec lequel elles purent se mettre en relation et 



386 CHAPITRE III. 

contracter des alliances. Crawford assure que les Négro- 
Malais ont conservé quelques souvenirs de l'arrivée 
des Océaniens, qui ne pouvaient venir que des îles de la 
mer Pacifique : « Ce peuple, dit-il, qui eut une si grande 
(c influence sur les mœurs, les coutumes et le langage 
« des populations de race noire^ était vêtu d'étoffe 
« d'écorce d'arbres et ignorait la fabrication du coton. » 
— Mais ce mélange du sang polynésien avec la race 
noire ne se reconnaît qu'à partir des îles Fidji, extrême 
limite de l'expansion vers l'orient des populations 
négro-malaises et australiennes. Toutefois, les variations 
qu'on remarque dans la couleur de ces races, paraissent 
tenir plutôt à des causes locales qu'à des croisements, 
et M. Moërenhout ne croit pas, d'une manière absolue 
du moins, à ces mélanges de castes dont ont parlé 
beaucoup d'auteurs . « Je n'ai rien vu, nous dit-il^ à 
« l'appui de cette opinion et n'ai jamais trouvé, dans 
« la Polynésie centrale, un seul homme à cheveux cré- 
« pus. Si le teint des uns est un peu plus foncé que 
« celui des autres, cette différence n'est guère plus 
« sensible que celle que nous remarquons chez nous, 
« et si des peuplades entières diffèrent entre elles, cela 
« tient absolument à des circonstances particulières de 
« localité, car ces différences disparaissent en chan- 
ce géant de milieu. Ainsi les habitants des îles basses de 
« l'archipel Dangereux, en apparence si différents de 
« ceux d'O'Taïti, changent entièrement après un séjour 
«r de quelque temps dans cette dernière île, et, très- 
« noirs en arrivant de leurs terres nues et peu boisées, 
« il n'est pas rare de les voir devenir aussi blancs et 



DIGRESSION. 387 

« même plus que les habitants des îles élevées (1). » 
M. Vivien de Saint-Martin, en présentant des idées 
nouvelles sur l'origine de la race océanienne, nous dit 
que les Papous de la Nouvelle-Guinée, aux cheveux 
crépus, diffèrent des habitants des Nouvelles-Hébrides, 
Nouvelle-Bretagne _, Nouvelle-Calédonie, etc. Ces 
hommes présentent, il est vrai, certaines différences 
dans les caractères physiques; ils sont d'uu noir foncé 
et ont les cheveux lisses de même que beaucoup d'Aus- 
traliens. 

M. Vivien considère le grand archipel asiatique, de- 
puis Sumatra jusqu'à Célèbes et aux Philippines, comme 
le siège primordial d'une race propre à cette région 
insulaire, limitée d'une part par les populations jaunes 
de l'Asie orientale, et de l'autre par la population noire 
du sud-ouest de l'Océanie. Cette race, d'après lui, serait 
blanche, avec les traits et l'aspect de la race cauca- 
sique, et se retrouverait encore avec ses caractères 
constitutifs chez toutes les populations actuelles de l'in- 
térieur des grandes terres de l'archipel indien : 
descendance manifestey ajoute-t-il, de cette race abo- 
rigène (Battas de Sumatra, Dayks de Bornéo, Tagals de 
Luçon, Bizayas de Mindanao, etc.). — Déjà, outre les 
mélanges provenant des croisements signalés par plu- 
sieurs voyageurs et notamment par M. Moërenhout en 
1835, M. Jagor^ naturaliste allemand, avait indiqué 
trois peuples aborigènes, de race malaise, occupant 
l'île de Luçon et celles de ce groupe vers le sud : les 

• 1; Moërenhout, op. cit.^ t. 11, p.. 248. 



388 CHAI'ITRE III. 

Tagals dans le nord et dans l'ouest, les Picols à l'est et 
les Bizayas dans les îles les plus méridionales. 

La race malaise, pour M. Vivien de Saint-Martin, 
n*est qu'une race mixte et hybride, formée dès le prin- 
cipe par le mélange des populations jaunes de l'Asie 
orientale avec la population primordiale de l'archipel. 
— Cependant la race autochthone (blanche) ne lui 
semble pas avoir toujours été circonscrite dans l'inté- 
rieur des terres de l'archipel asiatique ; elle se serait 
ramifiée et étendue vers le nord et vers l'est, d'une part 
dans les îles qui bordent la côte d'Asie, depuis Formose 
jusqu'au Kamschatka, et de l'autre dans tous les archi- 
pels intertropicaux du grand Océan, en remontant au 
S.-O. jusqu'à la Nouvelle-Zélande. 11 fait remarquer, à~ 
cet égard, que l'expansion de celte race primordiale se 
manifeste dans la physionomie des populations de For- 
mose et de Haïnaii, dans les Lieou-Khieou, qui offrent 
des caractères analogues à ceux de la race caucasique 
de même que beaucoup de Japonais, et qu'en général 
ces caractères sont très-apparents partout où cette race, 
qu'on désigne au Japon sous le nom de Aïnos, ne s'est 
pas mêlée avec le sang mongol. 

Il s'ensuit, d'après le système de notre savant con- 
frère de la Société de géographie, que tous les Polyné- 
siens appartiendraient à ces hommes blancs dont les 
caractères de race se rapprochent de la caucasique. 

M. Vivien de Saint-Martin admet, avec tous les géo- 
graphes qui ont traité de l'Océanie, l'existence de deux 
courants qui partent des côtes de la Chine orientale et 
des Philippines et portent à l'est, à travers l'océan 



DIGRESSION. 389 

Pacifique. Ce seraient ces courants qui auraient favorisé 
l'expansion des populations primitives du grand archi- 
pel indien dans toute la Polynésie. Ainsi, cette race 
insulaire, sortie des îles asiatiques, existerait encore 
aujourd'hui sans grande altération et se serait ramifiée, 
au nord, parFormoseet le Japon jusqu'à Yéso et les 
Kouriles, puis à l'est dans toute l'Océanie. — Telles 
sont les idées que le savant ethnographe soumet aux 
sérieuses études des nouveaux explorateurs qui vou- 
dront approfondir cette question si souvent débattue et 
toujours controversée (1). 

L'opinion que M. de Quatrefages a soutenue, avec 
tant d'autorité, sur la diffusion de la race polynésienne 
dans toutes les îles de l'océan central, ne diffère pas 
dans le fond de celle de M. Vivien, qui rattache les abo- 
rigènes de laPoiynésie aune race autochthone (blanche), 
qui se serait répandue dans toute l'Océanie. En 1856, 
M. de Quatrefages avait déjà admis l'existence d'un 
élément blanc parmi les populations de l'extrême orient 
asiatique : la théorie de M. Vivien de Saint-Martin se 
dévoilait dans ses considérations sur les Migrations des 
Polynésiens (2) et dans son Rapport sur les progrès de 
V anthropologie {Z)» M. de Quatrefages, en faisant la dis- 
tinction de cette race blanche et des races Aryanes et 
sémitiques, la rattachait à la branche Alophyle qui dut 
s'étendre, dans les temps primitifs, sur tous les points 

(1) Voy. tTne nouvelle race à inscrire sur la carte du globe, par 
Vivien de Saint-Martin. Bull, de la Soc. de Géogr, Nov. 1871. Avec 

(2)'l8d4et 1865. 
(3) 1867. 



390 cnAPiTRK III. 

de l'ancien continent jusque dans le Nouveau Monde ; 
car, selon lui, il faut admettre nécessairement une fusion 
de sang pour expliquer les analogies physiques qu'on 
remarque entre les populations américaines et les asia- 
tiques. 

Mais, si M. de Quatrefages est d'accord sur le fait 
principal, énoncé par M. Vivien, il en diffère sur 
quelques points secondaires qui ne laissent pas d'avoir 
une certaine importance; ainsi, tandis que M. Vivien 
de Saint-Martin regarde la race blanche orientale 
comme essentiellement pélasgique, M. de Quatrefages 
croit que l'existence de ces hommes blancs, dans l'ar- 
chipel malais et dans les îles de la Polynésie, est due 
principalement à l'aire d'habitat de cette même race, 
comme cela est arrivé en Europe pour les Basques et 
les Esthoniens. 

L'archipel malais nous offre, parmi les différentes 
populations qui l'habitent, une infinie variété de races 
produites par des croisements et qu'il est difficile de 
ramener à leur type primitif. — Selon M. de Quatre- 
fages, l'union du Tagal et de l'Aëto des Philippines a 
donné lieu au nègre à cheveux longs et rudes. Il consi- 
dère les anciens Aëtas comme un rameau du nègre 
oriental [négrito?). Le croisement du négro-malais avec 
le Papou aurait produit l'Australien à chevelure 
épaisse, d'un aspect si hideux. Faisons remarquer en 
passant que la race malaise, elle-même, est loin d'être 
une race pure, et bien que le sang jaune la domine, elle 
paraît le produit des divers éléments anthropologiques 
avec lesquels elle s'est amalgamée. La race polyné- 



I 



DIGRESSION. 391 

sienne , au contraire ;, comme l'a fait remarquer 
M. Moërenhout, a amélioré la race noire et même la 
race malaise toutes les fois qu'elle s'"est unie avec elles. 

Pour nous, ce peuple océanien, qui remplit le monde 
de presque tout un hémisphère et qu'on retrouve par- 
tout dans ces innombrables îles de la mer Pacifique, du 
25® degré de latitude nord au 47^ sud, depuis l'archipel 
de Magellan jusqu'aux groupes d'Hawaii (Sandwich) et 
de l'île de Pâques aux îles des Amis, sur une étendue 
de mer d'environ 68° en longitude et 47" en latitude, 
ce peuple, disons-nous, qu'on le considère comme ori- 
ginaire des îles où l'ont rencontré les premiers naviga- 
teurs, ou bien que sa diffusion se soit opérée par migra- 
tions, présente en général tous les caractères d'une race . 
sui (jeneris qu'on ne saurait rattacher ni aux Malais ni 
à aucune race asiatique, et moins encore aux peaux- 
rouges de l'Amérique et aux hommes noirs de l'Afrique 
ou de l'Australie. — Ce Polynésien, M. Moërenhout l'a 
dépeint sur nature, et il importe de rappeler ici ses 
propres expressions : 

« Un teint olivâtre, tirant sur le brun, mais non pas 
cuivré », est assez généralement le caractère dislinctif 
des hommes de cette race, bien qu'il y en ait beaucoup 
de très-blancs, surtout parmi les femmes. « Leur taille 
« est ordinairement au-dessus de la moyenne; des 
« membres nerveux, bien dessinés , un front élevé, une 
« contenance ouverte, des yeux noirs, grands, vifs, 
« pleins d'expression, en font des hommes d'un aspect 
« remarquable. Les cheveux sont noirs et bouclés, le nez 
a est plutôt un peu large qu'épaté, la bouche est belle, 



S92 CHAPITBR III. 

« les lèvres sont plus grosses que celles de notre race, les 
« dents lien rangées^ la face est ovale et Vangle facial 
« se rapproche beaucoup de la race caucasique. » Tels 
sont les traits principaux de ces insulaires, à peu de va- 
riations près, depuis l'île de Pâques, la plus orientale 
des océaniennes, jusqu'à la Nouvelle-Zélande, et de 
l'archipel Magellan à celui des Sandwich. 

M. Jules Garnier, géologue voyageur, a signalé, dans 
cette race polynésienne, des alternances frappantes à 
partir des îles les plus orientales jusqu'aux plus occi- 
dentales, où les différences de langage et de physiono- 
mie se trouvent plus prononcées. Il en conclut la preuve 
de l'expansion des migrations des insulaires de l'Océa- 
nie de l'est à l'ouest, et des altérations, toujours de plus 
en plus marquantes, à mesure que la race s'est éloignée 
de sa source. Selon lui, ce peuple, qui a dû franchir les 
terres occupées par les Papous et les autres Australiens^ 
se retrouverait partout^ quoique dans des conditions 
différentes. 11 en Ire pour une proportion plus ou moins 
forte dans les races dont il a relevé le type, à la Nou- 
velle-Calédonie, aux Viti, sur la côte orientale de la 
Nouvelle-Hollande ; « à la Nouvelle-Zélande, il a si bien 
envahi le peuple primitif, que celui-ci, refoulé dans les 
montagnes de l'intérieur, ne semble avoir enlevé aucun 
des caractères principaux des Polynésiens, caractères 
qui se distinguent si facilement de ceux des autres 
peuples ( 1 ) . » 

Les notions manquent pour suivre ces variations et 

(1) Voy. Bull, de la soc. de Géogr. de Paris, (Procès verbaux de 
séances, p. 90.) Juillet-Août 1870. 



DIGRESSION. 393 

amalgames de races aux îles Salomon et dans la Papoua- 
sie, faute de renseignements sur ces terres inexplorées; 
mais M. Garnier nous a paru partager les opinions de 
M. Vivien de Saint-Martin au point de vue ethnogra- 
phique. Toutefois, il retrouve plus loin^ dans l'archipel 
indien, des preuves certaines, bien que disséminées, 
de l'arrivée de la race venue de l'est, et en reconnaît les 
traces depuis les Philippines jusqu'à Madagascar. 

M. Jules Marcou prend la question de beaucoup 
plus haut : dans un mémoire remarquable, communiqué 
à la Société de géographie de Paris (1), il a appelé 
l'attention sur une autre opinion relative à l'ethnogra- 
phie australienne. — « Il est un fait important, 

« dit-ilj qui ressort de toutes les traditions, c'est qu'à 
« l'arrivée des migrations qui s'établirent en Australie 
« et à la Nouvelle-Zélande/ ces terres n'étaient point dé- 
« sertes et que d'autres hommes y vivaient. » — 
Quelles que soient, en effet, la provenance et l'origine des 
Polynésiens qui débarquèrent à la Nouvelle-Zélande, ils 
y trouvèrent des hommes noirs aux cheveux crépus. 
Ainsi cette terre était primitivement habitée par une 
race distincte de celle qu'on y a rencontrée à l'époque 
de la découverte. On a même avancé qu'une des deux 
îles qui forment la Nouvelle-Zélande était occupée par 
des hommes à cheveux blonds et sans doute d'une autre 
race que les hommes noirs. 

La question d'origine des diverses populations poly- 
nésiennes, comme on voit, est des plus complexes : dès 

(l) Les hommes dans l'Australie, par J. Marcou. Bull, de la Soc. 
de Géogr, Novembre 1871. 



394 CHAPITRE III. 

qu'on commença à s'occuper sérieusement de ce peuple, 
il y a déjn plus d'un demi-siècle, les uns le firent prove- 
nir d'Amérique et l'assimilèrent aux anciens Aztèques ; 
d'autres le faisaient arriver d'Asie par l'archipel malais, 
ou bien le considéraient comme aborigène, c'est-à-dire 
autochthone des îles de rOcéanie. Quant aux popula- 
tions noires qui existèrent à la Nouvelle-Zélande et à 
celles qu'on rencontra en Australie^ elles pouvaient pro- 
venir, suivant certains anthropologisles, de nègres 
venus d'Afrique. Mais comment et à quelle époque? — 
M. J. Marcou, malgré les différences qui existent entre 
ces deux races, ne combat pas cette opinion pour pro- 
blématique qu'elle paraisse, et croit pouvoir l'appuyer 
sur des faits qui ressortent des découvertes les plus ré- 
centes en géologie et en paléontologie. — On sait au- 
jourd'hui que l'existence de l'homme primitif, qui était 
woir, selon toutes les apparences craniologiques, re- 
monte à l'époque tertiaire ; mais M. J. Marcou va 
encore plus loin : « L'homme tertiaire n est pas le pre- 
mier chapitre de son histoire, ce n'est que Vavant-der- 
nier, nous dit-il. // n'est pas une seule raison valable 
pour soutenir l'opiiiion que F homme 71' existait pas aux 
époques secondaires et même paléozoïques. Il a pu faire 
son apparition en même temps que les reptiles^ les mar- 
supiaux^ que les édentés, que les rongeurs, que les car- 
nassiers, que les pachifdermes. » 

L'apparition simultanée sur le globe terrestre de tous 
les types primordiaux des êtres de la création est une 
opinion que partagent plusieurs géologues. M. Huxley, 
de la Société géologique de Londres, considère la faune 



DIGRESSION. 395 

actuelle de la Nouvelle-Zélande comme un reste de la 
faune triasique européenne, et pense qu'à l'époque du 
cataclysme qui bouleversa le monde tertiaire, cette île, 
qui auparavant faisait partie des terres fermes ratta- 
chées à l'Europe^ ou pour mieux dire au monde conti- 
nental d'alors, se détacha de la grande masse et resta 
complètement isolée. 

Mais une autre question fondamentale domine tout 
ce grand problème anthropologique : quelle que soit 
l'ancienneté relative de l'homme sur la terre, c'est-à- 
dire son apparition correspondante à une des époques 
des premières formations, peut-on dans l'état actuel de 
la science déterminer quels ont été les types primitifs 
dont les alliances ont produit les races existantes ? — 
Ces questions transcendentales, M. J. Marcou ne craint 
pas de les soulever : selon lui, « au point de vue géo- 
« logique, l'homme noir qui habita primitivement la 
« Nouvelle-Zélande dut avoir la même origine que celui 
« de l'Australie et de l'Afrique méridionale. Les diflfé- 
« renées qui apparaissent aujourd'hui entre ces hommes 
« noirs, et qui sont assez grandes et assez générales 
« pour constituer des espèces distinctes, dans le sens 
« admis pour former Vespèce, doivent être attribuées 
« aux modifications qu'ont dû apporter les immenses 
« périodes de temps écoulées depuis leur séparation 
« par la mer. » 

Ces considérations sont d'une extrême hardiesse, et 
M. J. Marcou en convient lui-même, bien que son rai- 
sonnement soit fondé sur une étude approfondie de la 
géologie et de la géographie physique. Toutefois, dans 



396 CHAPITHE III. 

ces grands problèmes anthropologiques, où le libre 
examen interroge des mondes restés longlemps ignorés 
et y découvre les débris des aulres âges, il ne faut pas 
se laisser entraîner à cet esprit d'investigation qui porte 
à réunir ou à séparer les continents avec trop de facilité, 
afin d'expliquer les cataclysmes d'après un système pré- 
conçu. L'existence de l'homme, dans cet ancien monde 
où tant de générations ont laissé leurs empreintes, est 
incontestable aujourd'hui et on l'a dit avec raison : 
« Nos cinq mille ans historiques ne sont plus qu'une 
bien courte période de la vie du genre humain. » Mais 
les découvertes modernes ne prouvent pas que telle race, 
occupant de nos jours une région déterminée, soit la 
même que celle qui y vécut dans d'autres temps, et pour 
trouver des preuves plausibles, il ne suffit pas de faire 
émerger les terres d'un monde, resté inconnu, qu'on re- 
construit géographiquement, en se transportant par la 
pensée aux époques des grandes révolutions du globe. 
Un de nos plus éminents anthropologistes a traité 
avec éloquence et un rare discernement la marche que 
doit suivre cette science d'investigation : on ne saurait 
apprécier les diverses causes qui ont pu modifier l'in- 
dividu et en déduire celles qui ont modifié la race, sans 
tenir compte des influences et des conditions extérieures 
qui ont agi sur l'organisalion de l'homme. Les éludes 
ethnographiques ne présentent un intérêt réel qu'en 
rattachant les faits isolés aux questions générales. Or, 
pour que les considérations sur les types primitifs et sur 
les races qui en proviennent soient vraiment fructueuses 
et puissent éclairer la grande question des origines, il 



DIGRESSION. 397 

importe de les appuyer sur les lois fondamentales de 
l'organisation de l'homme et de remonter aux causes des 
phénomènes complexes qui se sont produits sous les 
influences de l'iiérédité et des milieux combinés avec 
l'état de la civilisation des peuples et les développe- 
ments successifs de leur vie sociale. Ces causes, que 
nous venons de résumer, M. Broca les a indiquées dans 
son admirable exposé des travaux de la Société anthro- 
pologique (I) ; c'est en rappelant le mouvement pro- 
gressif de la science et les grands résultats obtenus dans 
ce dernier siècle, qu'il a prononcé ces belles paroles : 

<ï Les couches superficielles de notre planète, 

« interrogées avec persévérance, se sont ouvertes 
« comme les feuillets d'un livre, oij les trois règnes de 
« la nature ont leurs archives, où chaque espèce, avant 
" de disparaître, a déposé sa signature, oiJ l'homme 
a lui-même, si tard venu, a laissé les preuves de son 
(( antique existence, et les pages de ce livre immense 
(' ont raconté l'histoire des êtres innombrables, qui d'é- 
ff poque en époque, pareils aux coureurs du cirque, se 
« sont transmis successivement le flambeau de la vie. )> 

« Et, quasi ciirsores, vitse jampada tradunt. » 
LUGK., II, 79. 

Nous venons d'exposer, dans cette digression, les 
diverses opinions des savants sur l'origine, les foyers 
et les mélanges des trois races distinctes (Malaise, 
Australienne et Polynésienne). Les espaces que ces 
races occupent sur le globe forment, comme on l'a vu, 
trois régions dont chacune a son caractère propre, 

(1) Histoire de la Société d'Antliropologie de Paris (1859-1863) 
par M Paul Broca. l^aris, 1863. Victor Masson et fils, édit. 



398 CHAPITRE III. 

c'est-à-dire sa florc^ sa faune cl sa race humaine pri- 
mitive. Il n'en est pas ainsi sur l'ancien continent : 
l'Afrique australe offre seule un caractère tranché; 
l'Europe ne présente en général, sous les mêmes rap- 
ports, rien de bien déterminé ; et l'Asie, à laquelle elle 
lient, embrasse une trop grande étendue pour offrir un 
ensemble qui puisse la faire entrer géographiquement 
dans un même cadre, d'après les considérations qui 
nous ont guidé pour établir nos divisions ornitholo- 
giques. Son immense territoire, ses steppes, ses larges 
plateaux, la variété de ses climats, les grandes chaînes 
de m.ontagnes qui la traversent d'orient en occident 
comme des barrières infranchissables, semblent indi- 
quer les démarcations naturelles qui la subdivisent en 
plusieurs contrées. L'Hindoustan, les États transgangé- 
tiques, la Chine et le Japon, sont les seuls pays qui 
accusent une physionomie dans le sens que nous l'en- 
tendons. D'autre part, l'expansion des races asiatiques 
en Europe, dans l'Afrique septentrionale et dans les ar- 
chipels indiens, les emprunts que se sont faits les pays 
limitrophes, ne permettent guère de déterminer, dans 
cette partie du monde, la véritable origine des races 
sorties de cette source commune. 

Remonter la chaîne des âges pour trouver les points 
de départ de ces diverses agglomérations humaines 
aurait été nous lancer dans des questions tout à fait hors 
de notre sujet : il nous a suffi de prendre le monde de 
notre époque tel qu'il se montre à nos yeux, avec sa con- 
formation géographique et la distribution des êtres qui 
le peuplent. 



APPENDICE. 

SUR LA COLORAMON DES PLUMES. 



Le mode de coloration du plumage des oiseaux ne 
présente, selon nous, aucune corrélalion avec les ré- 
gions qu'habitent les différentes espèces qui peuplent le 
globe, c'est-à-dire avec leur patrie originaire, et si, au 
premier coup d'œil, on est frappé de la beauté du plu- 
mage des oiseaux de l'Inde, du Brésil et en général des 
pays situés entre les tropiques, on retrouve dans 
d'autres climats, et même dans des régions d'une tem- 
pérature très-froide, certaines espèces qui ne le cèdent 
en rien par Téclat des couleurs à celles des régions 
chaudes. Peut-on voir en effet une livrée plus brillante, 
aux teintes plus tranchées, que celle du grand manchot 
à cravate citron, avec manteau bleu et ventre blanc, qui 
ne vit pourtant que dans les mers antarctiques et ne 
vient guère à terre qu'au temps des nichées? 

M. A. Milne-Edw^ards a cherché récemment, avec cet 
esprit d'observation qui le distingue, quelques données 
qui puissent servir à établir une distribution géogra- 
phique des couleurs chez les oiseaux, afin de détermi- 
ner, par cette étude, les influences qui ont pu amener à 
la longue les nuances diverses que présentent les espèces 

1. — 26 



400 CHAPITRE m, 

des différentes faunes ; mais je ne pense pas qu'on ar- 
rive jamais à la connaissance des lois naturelles et des 
conditions d'existence qui' ont présidé à ce singulier 
cliromatisme, tantôt multicolore et tantôt monochrome, 
quij, dans ses gammes les plus diaprées, semble se jouer 
avec les effets de lumière, et passe, par des dégradations 
insensibles, de la coloration la plus riche et la plus 
éclatante, aux teintes les plus douces et les plus suaves, 
ou bien n'accuse parfois que des couleurs franches et le 
plus souvent que des couleurs mélangées. 

On ne saurait tirer de la coloration du plumage 
aucun caractère saillant qui place les oiseaux géogra- 
phiquement et d'une manière distincte dans une des 
faunes ornithologiquesdu globe, comme on peut le faire 
par la comparaison des espèces qui se montrent sous 
des types particuliers dans les divers genres et familles, 
d'après les différences de formes, de mœurs et d'habi- 
tudes. Tout ce qui ressort de cette question de la colo- 
ration, c'est que, dans l'état de domesticité, certains 
oiseaux, comme certains quadrupèdes, se rencontrent 
dans des conditions de milieu qui amènent des altéra- 
tions et produisent des variétés qui se transmettent par 
l'hérédité et forment des races distinctes. Les couleurs 
primitives disparaissent et sont remplacées par d'autres; 
souvent une seule nuance affecte tout une race; une 
première tendance vers l'albinisme ou vers le méla- 
nisme se déclare, et c'est ce qu'on voit chez les mou- 
tons, les chevaux, les bœufs et les cochons. Il en est de 
même des canards, des poules, des coqs, des pigeons 
qui ont perdu la couleur des (ypes sauvages dans nos 



APPENDICE. 401 

basses-cours et nos colombiers. Les dindons et les 
paons sont aussi dans ce cas, et chez eux comme chez 
les autres, cette dégénérescence du plumage ou du 
pelage, qui tire plus souvent au blanc, est déjà l'an- 
nonce d'un abâtardissement qui agit sur le système 
lymphatique et finit par amener Talbinisme pur (blanc 
nankin ou isabelleet ses modifications). — Les dindons, 
par exemple, perdent d'abord, dans la domesticité, 
cette teinte bronzée qui reluit sur leur plumage à l'état 
libre; quelques parties du corps commencent par se 
couvrir de panachures blanches à la seconde génération; 
puis se présentent des nichées avec les mêmes colora- 
tions sur un fond nankin. Les changements de couleur 
des yeux, du bec, des ongles et des pattes en blanc 
rosé, sont aussi un autre signe d'albinisme. Souvent 
encore, par une de ces bizarreries inexplicables, les 
altérations se prononcent d'un mode tout opposé ; c'est 
alors le noir qui domine et amène le mélanisme. 

11 est sur ce sujet des observations que je ne cite qu'en 
passant et qui nous dévoilent les caprices de la nature 
dans ce phénomène de la coloration à l'état de domes- 
ticité. 

La Camargue, cette curieuse contrée située entre les 
deux bras du Rhône et la mer, pays riche en pâtu- 
rages salins et où on élève beaucoup de bestiaux, 
possède une race de petits chevaux blancs qu'on dit 
descendre de ceux que les Sarrasins abandonnèrent après 
la victoire de Charles Martel. Ces chevaux présentent 
aujourd'hui tous les caractères de l'albinisme complet 
ou normal, tandis qu'un mélanisme des plus prononcés 



402 CQAPITRE 111. 

domine presque exclusivement dans les troupeaux de 
bœufs noirs qui vaguent dans ces solitudes. 

Mais pour en revenir aux oiseaux, tels que la nature 
les a faits en les créant, les observations sur leur couleur 
dominante dans certaines régions ne sont pas appli- 
cables, comme caractères propres, aux faunes ornitho- 
logiques déterminées géographiquement, car bien que 
les* cygnes et les perroquets, dont les familles sont 
répandues sur une grande étendue du globe, nous 
offrent naturellement des espèces noires et d'autres 
blanches dans l'hémisphère sud, principalement à la 
Nouvelle-Hollande et dans les terres adjacentes (Nou- 
velle-Zélande et Papouasie), cette tendance au raéla- 
nisme ou à l'albinisme ne paraît avoir aucun rapport 
avec le climat. Ce n'est plus là un caractère de race, 
mais une différence de type bien marquée. — Dans la 
famille des cygnes, l'Australie possède le cygne noir, 
dont lôs autres congénères de l'hémi.-plière austral sont 
le cygne de la Paliigonie et de la Terre do Feu qui n'a 
que quelques plumes noires aux ailes, et le cygne du 
Chili :) la tête et au cou d'un noir de jais sur un corps tout 
blanc. Ces cygnes ressemblent par le port, la forme, 
les mœurs et la couleur dominante aux espèces de 
Fhémisphère boréal : le cygne sauvage (1), le cygne 
domestique, provenant du cycnus olor, le cygne améri- 
cain de Sharpless et le cygne trompette d'Audubon. 

Quant aux perroquets, il est vrai que « ni en Amé- 
a rique, ni en Asie, ni en Afrique, si ce n'est sur les 
1 bords du canal de Mozambique (comme l'observe 

(l) Anas cygnus, L. 



APPENDICE. 403 

« M. G. Pouchet dans sa Revue scientifique (1) sur le 
« travail de M. Milne Edwards) on ne rencontre pas de 
« perroquets noirs, exclusifs jusqu'à présent à la région 
<T australienne. Les espèces qui ne sont pas tout à fait 
« nègres sont là de couleur foncée ; les nestors, par 
« exemple, ont le plumage d'un brun sombre, les 
« grandes plumes des ailes et de la queue sont teintées 
ff en brun et bordées d'un liseré de la même couleur 
« encore plus foncé. » Mais à la Nouvelle-Zélande, c'est 
encore le vert qui, chez les perroquets du genre sfrijgops, 
constitue la couleur caractéristique de la grande famille 
des psitlacides, et ce vert, souvent à reflels métalliques, 
domine sur un noir mat, disposé en taches et en bor- 
dures régulières. En un mot, nous retrouvons dans cette 
région australe, qu'on désigne comme particulière aux 
oiseaux qui ont des couleurs sombres tirant au noir, 
de même que dans les îles austro-malaises et indo- 
malaises adjacentes, beaucoup d'espèces chez lesquelles 
différentes autres nuances de plumage se trouvent mo- 
difiées par le noir mélangé en plus ou moins grande 
proportion à des couleurs franches, et à côté de ces 
perroquets noirs ou bruns se montrent les cacatoès 
blancs et d'autres psittacides d'une riche parure et des 
nuances les plus variées : le plalycerque muUicolore, la 
perruche à face bleue de Levaillant et celle à bandeau 
rouge, le lori tricolore des Moluques orientales, le 
psittacule Desmarest des forêts de la Nouvelle-Guinée, 
à tête orangée q'ii passe au rouge cerise sur le front, 
avec taches bleu céleste se répétant sur le vert jaune 

(1) Feuilleton du Siècle, il janvier 1874. 



404 CHAPITRE III. 

des autres parties du corps, le perroquet à raquette des 
Philippines, qu'on ronconlre aussi aux îles Papouses, 
remarquable par sa calotte azurée, ses épaules bleues 
et son manteau jaune verdâtre ; enfin les perruches in- 
gambes delà Terre de Diémen^au front écarlatC;, au dos 
vert foncé, dont chaque plume est à liseré noir et jaune, 
le ventre et partie des ailes à bandes noires ondulées. 
Il est évident qu'en général la nature n'a tenu aucun 
compte de la coloration d'après les climats et les lati- 
tudes. On remarque seulement que dans les régions 
froides le noir luisant et le blanc pur ou le blanc nmé- 
langé de noir sont les teintes dominantes des oiseaux. 
Tels se montrent les lagopèdes, ces perdrix blanches 
des hautes cimes neigeuses, qui perdent en partie leur 
blancheur quand elles viennent stationner dans les basses 
vallées ; ainsi se distinguent encore par leur plumage 
entièrement noir le crave ordinaire ou corbeau des mon- 
tagnes et le chocard des Alpes, les chionis ou pigeons 
blancs antarctiques,, qu'on commence à rencontrer aux 
Malouines et à la Terre des États ; citons aussi les 
albatros, ces moutons blancs des matelots qui doublent 
le cap Horn, grands oiseaux pélagiens éblouissants de 
blancheur avec leurs ailes noires, et ces stercoraires 
des régions polaires, aux teintes brun foncé, mêlées de 
blanc, l'oie de neige des régions hyperboréennes, 
entièrement blanche comme l'indique son nom, l'oie 
des Malouines, aux ailes blanches, l'oie antarctique à la 
robe éclatante et pure, l'hydrobale à fanon, espèce 
de canard propre à l'Australie du sud et tout 
barriolé de noir et de blanc, le canard arlequin de 



APPENDICE. 405 

Terre-Neuve, l'eider, le grèbe à calotte, les guille- 
inots, et les pingouins des mers glaciales (arctiques) sont 
encore des oiseaux chez lesquels le noir et le blanc 
viennent se mêler pour former les principales teintes du 
plumage. 

Chez le plus grand nombre des oiseaux blancs, le 
noir ne semble appliqué que pour mieux faire ressortir 
la blancheur des plumes, et cet albinisme incomplet se 
trouve modifié chez beaucoup d'espèces des régions 
arctiques par le bleu qui vient azurer le plumage et 
im{)rimer sa couleur limpide à ces tristes contrées, dont 
le ton monochrome ne s'accuse qu'en blanc bleuâtre 
sur des amoncellements de glaces ; car dans ces 
immenses solitudes, oii vivent les ours blancs, les yeux 
se reposent rarement sur d'autres couleurs, et aucun 
contraste ne vient interrompre la monotonie de ce 
spectacle de désolation, si ce n'est les énormes cétacés 
et les amphibies d'un brun d'azur, les renards bleus et 
les grands bancs de petits crustacés rouges. 

Il est à remarquer que le plumage blanc pur et le noir 
intense, de même que leurs mélanges, semblent plus 
communément affectés aux palmipèdes, aux oiseaux des 
marais et à plusieurs des échassiers de la famille des 
ardéadées : pélicans, cormorans, glaréoles, lalèves, 
foulques, macreuses, huitriers, tourne-pierres, hérons, 
ftammants, cigognes, spatules, etc. — La plupart des 
oiseaux pélagiens qu'on rencontre entre les tro- 
piques, c'est-à-dire dans la région chaude, présentent 
les mêmes particularités de couleurs : fous, frégates, 
phaétons et presque toute la raniille des laridées : 



406 CHAPITRK m. 

sternes, becs-en-ciseaux, mouettes et goélands, pétrels 
et puffins. Une espèce d'oiseau des teni'iêles est d'un 
noir de suie, une autre est d'un brun sombre avec le 
croupion blanc. 

Dans les mêmes familles, les différents genres d'oi- 
seaux se distinguent par un (ype particulier (générique), 
mais les espèces varient de couleurs. Les unes ont un 
pliimfige entièrement noir, d'autres fout à fait blanc^ 
celles-ci offrent l'uiiion des deux teintes, celles-là se 
montrent sous des nuances diverses ou bien sous une 
couleur dominante, verte, jaune, rouge, violette, 
bleue, etc. La même couleur est parfois propre à tout 
un groupe. 

Pourquoi les perroquelsnoirs et les perroquets blancs 
de l'Australie ne se rencontrent-ils que dans cette 
région ? Pourquoi l'Amérique méridionale possédé-t- 
elle exclusivement les magnifiques aras, les petites 
perruches rouges^ la grande tribu des perroquets verts, 
et l'Afrique ses perroquets gris ? — Dieu le sait. — 
Rechercher les causes de ces exceptions nous semble 
une question oiseuse et sans issue. La nature dans ses 
créations paraît avoir agi en fantaisiste, comme ces 
artistes dont l'imagination capricieuse se récrée dans 
les contrastes ; elle a produit des oiseaux blancs avec le 
dessous des ailes noires et le flammant à poitrine rose 
nous montre les siennes couleur de feu. — La colora- 
tion est plutôt un caractère de race qu'une livrée parti- 
culière aux oiseaux d'une région ; elle ne caractérise 
que les espèces et ne se généralise que dans certains 
groupes. Le cygne d'Australie est un type exceptionnel; 



APPENDICE. 407 

le ronge carmin de son bec, le noir profond de son 
pliimnge, son port svclle, en font un type à part, digne 
de figurer dans cette Nouvelle-Hollande où tout ce 
qu'on voit vient renverser les idées reçues. Il en est à 
peu près ainsi, parmi les psittacides, des microglosses, 
des calyptorbynques et des strygops noclurnes. C'est 
tout ce qu'on peut dire dans l'état de nos connais- 
sances. 

Avant la découverte des cacatoès blancs, des perro- 
quets noirs et des cygnes de la même couleur, on con- 
naissait beaucoup d'oiseaux d'un albinisme ou d'un 
niélanisme des plus complels, appartenant à des régions 
spéciales et parcourant, dans leurs migrations, de très- 
vastes espaces. Le grand corbeau, oiseau noir par 
excellence, cosmopolite par goût, habitait toute l'Eu- 
rope et s'était établi dans bien d'autres contrées. On le 
rencontre toujours depuis les côtes de la mer Glaciale 
jusque dans l'Inde ; on le voit en Afrique, dans toute 
l'Asie^ dans les montagnes du Thibet et du Punjab et 
dans le nord de l'Amérique. L'oiseau noir, qui en 
Europe a tant de congénères de la même couleur et 
d'autres chez lesquels le noir et le blanc forment un 
gracieux mélange (corneille noire, corneille mantelée, 
freux, pies, etc.), l'oiseau noir, dis-je, ce type de la 
famille des corvidés, compte dans d'autres régions des 
espèces d'une livrée non moins brillante que celle des 
oiseaux les plus favorisés sous le rapport de la colora- 
tion : le corbeau éclatant des îles de la Sonde, à 
masque noir, ailes blanches à reflets violacés ; le cor- 
beau vieillard de la Papouasie, à la .longue queue, aux 



408 cnAPiTRE III. 

joues nues et le reste du corps d'un beau plumage 
mélangé de gris fauve ; la pie à ventre roux de l'Asie 
orientale ; celle du Mexique à huppe bleue et noire, 
corps bleu cendré et queue bleu d'azur ; la jolie pie 
acahé du Brésil ; la pie bleu de ciel du Paraguay. Et 
dans la tribu des merles, dont notre merle noir forme 
le type, que de variantes parmi les espèces européennes, 
sans compter les exotiques si admirables par leur 
brillante parure. 

Aux premiers jours de notre monde, quand les terres 
et les mers, après les grandes tourmentes géologiques, 
commencèrent à se reconstituer sur d'autres bases, et 
que, dans les deux hémisphères, une végétation nou- 
velle vint embellir de nouveaux berceaux de création ; 
alors apparurent les fleurs et les fruits, les mollusques, 
les poissons, les oiseaux et les mammifères, les insectes 
et tous les êtres de cette genèse renaissante. La nature 
reprit sa magique palette et de sa main savante varia à 
l'infini tous les tons de couleurs pour les appliquer au 
gré de ses caprices ; mais, dans son admirable travail, 
elle sut, en grande coloriste, conserver toujours l'har- 
monie et la grâce. Chaque pays eut part à ses largesses, 
et notre Europe, quoiqu'en apparence moins favorisée 
que les autres régions, eut aussi ses oiseaux caractéris- 
tiques : le loriot vulgaire, si élégant sous son manteau 
jaune et noir, le martin rose, le merle bleu, l'étourneau 
ponctué de blanc d'argent sur un fond noir à reflets 
verts, nos chevaliers combattants^ ces paons de mer si 
crânement cravatés au temps des amours, les pics verts 
de nos bois^ à tète rouge, les huppes à robe nankinée, 



APPENDICE. 409 

et ce martin pécheur, l'alcyon des poëtes, qui dans 
son vol rapide brille comme l'émeraude ; parmi les 
oiseaux de chasse^ outardes, perdrix et gelinottes 
bigarrées, coqs de bruyères d'un noir jaspé, aux 
sourcils de feu, canards siffleurs, tadornes, pilets et 
sarcelles, tous de nuances diverses. N'oublions pas nos 
gen tilles mésanges bleues, nos gracieuses bergeronnettes 
jaunes, nos petits roitelets couronnés, ces miniatures 
de nos climats, et surtout le charmant chardonneret 
aux couleurs voyantes, auquel, selon l'expression de 
Buffon, il ne manque que de venir de loin pour être 
apprécié ce qu'il vaut. 

Si nous pénétrons par la pensée dans ces contrées 
privilégiées où s'étale l'élite de l'ornithologie du globe, 
que de nuances et de variétés de couleurs, que de 
richesses viendront éblouir nos yeux! Quel est le peintre 
qui pourrait les imiter et la plume audacieuse qui ten- 
terait de les décrire ? 

Dans les chaudes régions du nouveau continent, ce 
sont les colibris, ces oiseaux-mouches qui voltigent 
sur les fleurs avec lesquelles ils s'harmonisent par 
l'éclat des couleurs, les guit-guits aux plumes soyeuses 
d'un bleu lustré, à bandeau noir de velours et front 
d'algue marine ; puis la brillante famille des perroquets 
verts, bleus, rouges, à panachures jaunes, violettes, 
écartâtes, de toutes nuances ; les superbes aras aux 
couleurs magistrales; et, dans les autres familles, pour 
ne citer que quelques types des groupes les plus sail- 
lants, nommons tout d'abord les tangaras aux teintes 
de feu, ceux-ci tricolores, passe-vert ou vert jaune, à 



410 CHAPITRE m. 

bandeau noir, à bec d'argent, ceux-là septicolores, bleu 
cendré, rouge vif, à coiffe noire, à reflets violets, 
citrins, oriflammes et cinquante autres encore ; puis les 
tyrans non moins nombreux et variés de couleurs ; 
toute la famille des ampélidées et celle des fourmiliers 
du Brésil ; ensuite, parmi les rupicoles, le beau coq 
de roche. Citons encore les petits manakins des 
Guyanes, verts, jaunâtres, orangés, vermillons, aux 
ailes rousses et noires, tous les synallaxes buissonnant 
du Brésil au Chili^ du Chili dans les pampas, et de là 
jusqu'aux confins de la Patagonie, oiseaux roux, plus 
ou moins bariolés et tachetés de jaune et de bleu ; les 
troupiales ou cassiqucs, remarquables par leur tète 
orangée, leur croupion jaune d'or, leur belle huppe 
ou leur calotte cramoisie ; les momots à la face noire 
avec aigrette rouge, le pic de Cuba à la tète sanglante 
sur un coi'ps blanc, le pic doré du Paraguay, le pi- 
cumne mignon du Brésil, le coua à huppe bleue de la 
même contrée, tous les tamatias ou buccos d'Amérique, 
le couroucou-pavonin au plumage bronze doré, et par- 
mi les gallinacés, le hocco noir luisant, à tète frisée 
et à bec jaune, .les brillants marais ; les plus belles 
ardéadées et tant d'autres tribus de remarquables 
nuances. 

L'Afrique, dans sa partie méridionale surtout, ne 
possède pas moins d'oiseaux dont la coloration s'off're 
sous toutes les variantes : les barbus au front d'or et 
aux plumes de teintes diverses, les beaux barbicans du 
pays des Caff'res, et ces innombrables tribus de petits 
passereaux : alouettes de Nubie bifasciées, isabellines, 



APPENDICE. 4H 

gros -becs ventre noir, le sanguinolent, l'oreillon blanc, 
pinsons à croupion rouges, colious au dos blanc, le 
gris perlé du Cap, le phytotome d'Abyssinie à ventre 
incarnat, les veuves à queue noire du Sénégal et d'An- 
gola, celles aux ailes rouge de l'Afrique australe, le 
bouvreuil githagine à poitrine rose^ et le social du 
mont Sinaï. Citons encore les soui-mangas, ces colibris 
africains, le vert doré, le bleu, le carmélite, le bronzé, 
le cardinal, ceux à cravatte violette, à gorge grise, à 
front doré, l'éclatant, l'éblouissant de la Sénégambie, 
du Congo, de Sierra-Leone, du Cap. Et que dirons-nous 
de ces superbes touracos, musophages, mangeurs de 
bananes, aux couleurs resplendissantes, de ces poules 
de Numidie ou pintades ardoisées, mouchetées, mitrées, 
à cou émaillé, pointillé de blanc et cerclé de bleu, de 
ces gigantesques autruches aux ailes panachées, de ces 
oulardes à jabot noir, de ces cigognes marabous aux 
plumes ouatéesj des ibis, des anastomes de la CafFrerie 
au plumage pourpré ? C'est dans les nnarécages de 
l'Afrique occidentile et sur les bords des rivières qu'on 
rencontre les talèves, ces poules sultanes au dos vert 
et dont la livrée semble saupoudrée de bleu turquoise ; 
c'est là qu'on trouve les coureurs isabelles, les uns aux 
ailes noires, les autres aux ailes violettes, les pluvians 
à tète noire et verte, les pluviers à aigrette et à collier, 
les pélicans à la grande gorge et les anhingas au cou 
de serpent. 

Je n'essaierai pas de pousser dans les régions orien- 
tales cet aperçu des innombrables variétés de couleurs 
que nous offrent les oiseaux, parmi les difiérentes 



412 CHAPITRR m. 

familles où se groupent tant d'espèces aux teintes les 
plus diaprées : les beaux gallinacés de la Colchide, 
dont l'introduction en Europe remonte aux temps 
héroïques, les faisans du Phase et ceux de l'Inde, du 
Mongol, de la Perse, de la Chine et du Japon, argen- 
tés, dorés, bronzés, tous éclatants ; le magnifique 
argus, si gracieusement linéolé deroussâtre, avec points 
blancs cerclés de noir^ imitant les yeux du prince 
argien de la fable ; ces superbes paons de la Malaisie 
et du Japon, dont la queue splendide s'étale pour char- 
mer nos regards éblouis, et ces fiers éperonniers de 
Thibet, ces lophophores, oiseaux d'or des vallées du 
Cachemire et du Lahore, au cou pourpré et au corps 
noir, teinté d'azur. Citons aussi la lyre d'Australie, 
gallinacé ambigu, à la queue élégamment relevée ; 
et parmi la brillante ornithologie des îles Malaises, 
toutes si riches en beaux oiseaux : les échenilleurs et 
les turdoïdes, les stournes et les tamalies, les brèves et 
les fourmiliers, tous éclatants de coloration. Nommons 
aussi le loriot de la Chine, jaune d'or, à calotte noire, 
le calyptomène vert de Singapore et de Sumatra, les 
nierions, les acanthizes et les petits zosteros de la 
Nouvelle-Hollande, les jolis passereaux des Moluques, 
les veuves des Philippines n plastron rouge ; puis, dans 
ces grandes forêts de la Papouasie, pour teraiiner 
par le bouquet comme dans Jes feux d'artifice, citons 
ces beaux oiseaux de paradis, merveille des mer- 
veilles, éblouissants de parure, que la nature s'est 
plue à orner d'un plumage accessoire pour les rendre 
encore plus éclatants : Je magnifique, le grand émeravde, 



APPENDICE. 413 

le superbe, le manucode au manteau rouge rubis et bien 
d'autres encore aux plumes des flancs formant panache, 
lorsque, volant par ondulations, ils brillent au soleil 
comme des météores. 

Non, avouons-le franchement, il n'y a pas de sys- 
tème à établir pour cette coloration variée, capricieuse^ 
bizarre, indépendante des milieux oii elle s'est pro- 
duite et où elle se régénère toujours égale, sans altéra- 
tion : coloration qui nous surprend par ses contrastes 
dans les mêmes climats, comme par ses analogies dans 
les latitudes les plus opposées. 

Dans le curieux phénomène de ptilose, qu'il ne faut 
pas confondre avec la mue, et qui se produit chez cer- 
taines espèces d'oiseaux de l'Afrique australe au plu- 
mage à reflets métalliques, on ne saurait s'expliquer la 
singulière coloration qui s'opère sous les yeux de l'ob- 
servateur, car la nature garde encore le secret qui donne 
aux plumes leur dernier coup de pinceau. Ce phéno- 
mène a lieu quand l'oiseau est déjà entièrement em- 
plumé et qu'il va se revêtir de ses couleurs définitives. 
Alors seulement les teintes les plus brillantes com- 
mencent à se montrer à la pointe des plumes d'abord^ 
et s'étendent ensuite graduellement vers la base de la 
tige. — C'est à notre regrettable ami Jules Verreaux 
que l'on doit la découverte de ce mode de coloration 
qu'il avait observé durant ses voyages d'exploration au 
cap de Bonne-Espérance, principalement sur les souï- 
mangas. Toutefois il paraît qu'il en est de même chez 
plusieurs autres espèces d'oiseaux africains. Le baron 
MûUer et notre savant ornithologiste M. 0. des 



414 CHAPITRE III. 

Murs (1) ont Sippelé métachromatisme ce singulier chan- 
gement de couleur qui donne définitivement à l'oiseau 
sa robe d'adulte, et qui paraît tout à fait indépendant 
de la mue, car celle-ci se produit chez les oiseaux dont 
le plumage a déjà passé par le métachromatisme. — 
Dans la mue, ce sont les plumes, déjà poussées et colo- 
rées selon leur âge, qui tombent pour faire place à 
d'autres, tandis que dans le métachromatisme les 
plumes ne tombent pas, mais sans quitter la peau, elles 
revêtent des couleurs plus éclatantes qui viennent rem- 
placer les premières teintes. 

A.-E. Brehm, dans sa Vie des animaux {2), attribue 
tous les changements de plumage à l'usure des plumes 
qui, selon lui, a pour effet d'augmenter leur beauté 
par l'apparition de plumes nouvelles plus richement 
colorées : « Les extrémités, dit-il, très-souvent ternes, 
se détruisent, et ce sont alors les parties moyennes de la 
plume, aux teintes plus vives, qui se manifestent. » 

(1) M. 0. des Murs a publié récemment (Bull, de la Soc d'acclim- 
janv. 1874) une nntice nccrolopiquo des plus intéressantes sur 
Jules Verreaux. - Tous les natuialistes de France, et l'on peut dire 
tous les amis du savant et modeste voyageur ont apprécie les sen- 
timents sympathiques qui ont iait prendre l'initiative à M 0. des 
Murs dans ce compte-rendu des travaux du regrettable Verreaux, et 
je saisis cette occasion pour lui en témoigner personneilem'^nt toute 
ma reconnaissance, car J. Verreaux lut aussi pour moi un ami et 
peut-être ai-je reçu de lui la dernière lettre que traça sa plume 
quelques jours avant sa mort. Helas ! il attendait la remise du ma- 
nuscrit de l'ouvrage, que je me décide aujourd'hui à publier, pour 
faire la révision de tout ce qui se ra|iporte à la nomenclature orni- 
thologique, dont il aurait corrigé les erreurs, comme il le fit pour 
d'autres œuvres, à la célébrité desquelles il contribua en les perléc- 
tionnantpar ses rectifications. On doit savidr gre à M. 0. des Murs 
de lui avilir rendu justice. 

(2) La Vie des animaux illustrée, etc. par A.-E. Brehm. Edit. 
franc, revue par Z. (jerbe. — Pans, Raillière et fils. (Introduction 
p. XX.) 



APPENDICE. 415 

Nous ne saurions admettre cette explication qui ne 
repose peut-être que sur certains cas particuliers, 
observés sur des oiseaux captifs. Bien certainement 
Brehm ne veut pas parler de la mue dans le passage 
que nous citons ici ; car ce savant ornithologiste 
n'ignore pas les changements de couleurs dus au méta- 
chromatisme, puisqu'il en décrit un cas bien avéré, 
quoique resté sans explication. « Les jeunes pygargues, 
a dit-il ailleurs, ont un plumage foncé uniforme, tandis 
« que les adultes ont la queue et la tcte blanches ; et 
« cependant, ni les pennes caudales ni les plumes de la 
« tête ne tombent à la mue, elles ne font que changer 
« de couleur. Les pennes de la queue ou rectrices, sur 
« lesquelles l'observation est facile ; présentent d*abord 
« des points blancs qui se multiplient, s'agrandissent, 
« se confondent finalement les uns avec les autres, et 
« la plume tout entière devient blanche. » Brehm eut 
été plus exact en disant que ces points blancs com- 
mencent à se montrer à la pointe des plumes pour se 
répandre peu à peu et les envahir entièrement. Cette 
sorte de transformation se produit du reste chez beau- 
coup d'autres oiseaux, comme nous l'avons déjà dit : 
dans le spermeste à capuchon (l), originaire de Gam- 
bie, dont F. Schlegel a si bien fait connaître les mœurs, 
le changement de coloration ne se fait pas par une mue, 
mais peu à peu et très-lentement. 

Brehm a parfaitement décrit ce qui se passe chez 
l'oiseau dans le phénomène delà mue: la chute des 

(1) Spermestes cucullata, Br., espèce de la tribu des amadinides 
(famille des passereaux). 

I. - 27 



416 ClIAPITRK III. 

plumes, leur remplacement par d'autres, leur usure due 
à leur action, aux influences de la lumière et de la 
poussière. Ces changements, qui se présentent princi- 
palement après la saison des amours, commencent par 
différents endroits du corps, mais surtout parles plumes 
de la tête. Cependant la première mue ne porte ordi- 
nairement que sur les plumes du ventre et de la gorge; 
à la seconde, tombe une partie des pennes des ailes et 
de la queue, mais dans certaines espèces il faut plu- 
sieurs années pour que ces grandes plumes soient 
complètement renouvelées. — A chaque mue l'oiseau 
acquiert un plus beau plumage dont le renouvellement, 
suivant Brehm, semble une condition indispensable 3e 
la santé et de l'existence de l'oiseau. 

Sans prétendre comparer ici la mue des oiseaux avec 
la chute des feuilles des arbres, quelque chose d'ana- 
logue se passe chez ces grands végétaux qui restent 
une partie de l'année dépouillés de leur plus bel orne- 
ment. Les feuilles, avantde tomber, jaunissent, prennent 
des teintes de rouille et même beaucoup se colorent en 
rouge. Celles qui les remplacent sont d'abord d'un 
vert pâle, parfois avec des teintes violacées, et finissent 
par acquérir ce vert plus ou moins foncé, suivant les 
espèces, et si agréable à la vue. L'arbre centenaire 
semble augmenter de vigueur ; sa sève réagit avec plus 
d*énergie, et son feuillage, en devenant plus copieux, 
présente des masses de verdure du plus bel effet. Ainsi 
le plumage, après ses mues successives, devient tou- 
jours plus beau à mesure que l'oiseau vieillit. 

Un des phénomènes les plus curieux de la mue peut 



APPENDICE. 417 

s'observer sur le queléa à bec rouge (1), originaire du 
Soudan et de la côte occidentale d'Afrique, de la tribu 
des plocéides. J'ai tenu quelques-uns de ces jolis oiseaux 
en cage pendant plusieurs années et ils faisaient mes 
délices à l'époque des amours. Le plumage de ces 
plocéides, avant d'apparaître sous leur belle livrée, 
n'a rien de bien remarquable ; on prendrait alors ces 
oiseaux pour de gros moineaux ou toute autre espèce 
vulgaire, mais quand la mue a fini de les revêtir de 
leurs habits de noce, la nature a opéré une métamor- 
phose, ce ne sont plus les mêmes oiseaux; ils semblent 
même avoir grandi : le bec, les yeux, la gorge, les 
pattes et jusques aux ongles, tout est changé en eux, 
c'est une véritable transformation. Le plumage est 
devenu des plus splendides ; le noir velouté et un beau 
rouge sont alors les couleurs dominantes, mais le rouge, 
selon l'âge de l'oiseau, prend des teintes fauves ou 
passe parfois au vermillon et plus souvent au rouge 
orangé pour trancher d'une manière admirable sur le 
noir de velours du plastron. La face, le front, les joues 
et la gorge sont noirs, le dos brun verdâtre, les 
rémiges noires, bordées de jaune citron, l'iris brun, le 
bec rouge brun ainsi que les pattes. — Ce queléa s'élève 
facilement en captivité et paraît d'abord assez docile, 
mais dès qu'il a acquis sa brillante parure, il se fait 
querelleur et devient méchant en diable. Dans son 
impatience continuelle, il tourmente tous les oiseaux 
de la volière, les poursuit, les déplume et les harcèle 

(1) Queîea sanguinirostris , Brehm. (Pyromelana oryx, R. G. — 
Oryx cardinalis, Mûller.) 









418 CHAPITRIi: III. 

sans cesse. Je l'ai vu saisir au vol un pauvre petit 
bengali par un bout de l'aile et le promener, en le 
tenant à son bec, d'un bout à l'autre de la cage. Dans 
ses fureurs amoureuses, il est vraiment superbe ; il se 
rengorge et se pavane dans sa beauté ; l'œil en feu, il 
hérisse toutes ses plumes, fait la roue, relève ses ailes, 
et se livre à toutes sortes d'excentricités, dansant 
devant sa femelle et voltigeant autour d'elle, s'il en a 
une, ou bien s'il en est privé, se divertissant tout seul 
en sautillant sur ses jambes avec le bec ouvert, et 
faisant entendre pendant tous ses ébats, son cri de joie : 
Trrerr-Trrrerres ! — Cet oiseau m'a souvent diverti 
ainsi des heures entières par ses poses gracieuses, sans 
prendre un moment de repos ; mais il m'a fallu enfin 
le séparer de ses compagnons de captivité à cause du 
trouble q^i'il mettait dans la volière. 

Les singulières transformations qui s'opèrent dans le 
plumage des chevaliers combattants (1) de nos climats 
du nord de l'Europe, depuis le printemps jusqu'à la fin 
de l'été , sont encore un autre exemple des change- 
ments remarquables que la mue peut produire. 

Les détails que je viens de donner sur les effets de la 
mue aux approches de la saison des amours, lorsque 
l'oiseau va prendre ses couleurs les plus voyantes, et ce 
que j'ai dit plus haut sur le métachromatisme, me 
semblent démontrer que ces phénomènes de la colo- 
ration ne sont déterminés par aucune influence cliraa— 
térique, puisqu'ils se produisent, non-seulement dans 

(1) Tf'inga piignax, L., vulgairement paon de mer. 



APPENDICE. il9 

nos climats, chez nos espèces indigènes, mais aussi 
chez les espèces exotiques des régions chaudes, que 
nous élevons en cage, et qu'ils se transmettent à leur 
descendance par les couvées que nous obtenons. 

Ténériffe, septembre 1874. 

S. B. 



JABLE DES MATIÈRES 



DU PREMIER VOLUME. 



DÉDIGA.CË 1 

INTRODUCTION 

Sommaire. — Méditation après causerie. — Véritable signification 
du mot Patrie. — Recensement ornithologique des espèces cana- 
riennes : oiseaux voyageurs, émigrants ou passagers, domicilié, / 
ou sédentaires, erratiques ou dépaysés. — Instinct des oiseaux 
migrateurs, — Connaissances géographiques et climatériques. — 
Allure dans l'action du vol. — Itinéraire des petits oiseaux de 
passage. — Départ des tourterelles. — Voyage de cigognes. — 
Explication d'après Toussenel. — Sensibilité nerveuse. — Ren- 
contre d'une linotte en mer. — L'oiseau dans ses rapports phy- 
siques.— Appareil respiratoire; théorie, mécanisme et description 
du vol. — Citations et souvenirs. — Expériences anatomiques du / 
docteur Sappey. — Organe de la vue. — Éblouissement par les {J 
phares. — Réflexions gastronomiques 1 

CHAPITRE PREMIER 
Migrations des oiseaux. 

(considérations générales.) 

Sommaire. — Instinct des migrations. — Départ des hirondelles. — 
Tendance générale vers les changements de climats. — Étapes 
favorables aux oiseaux migrateurs. — La France sous le rapport 
cynégétique. — Stations de la mer du Nord. — Helgoland. — 
Archipels atlantiques. — Les îles Fortunées. — Ornithologie 
canarienne. — Isolement de certaines espèces et dernier terme 
de leurs voyages. — Cuba et les Antilles. — Passages des oiseaux, 



422 TABLE DES MATIÈRES. 

d'après Oviedo. — Explications. — Migrations des échassiers dans 
l'Amérique méridionale. — Voyages et stations des ardéadées et 
des palmipèdes dans l'Amérique du nord 39 



CHAPITRE II 
Revue des oiseaux d'Europe. 

(SÉDEKTAIRES OU DE PASSAGE.) 

Sommaire. — Avertissement sur la classification. — Oiseaux de proie 
diurnes : aigles, faucons, milans, buses, busards et archibuses, 
vautours. — Rapaces nocturnes. — Passereaux. — Pigeons. — 
Grimpeurs. — Gallinacés. — Échassiers. — Palmipèdes : plon- 
geurs, grands voiliers et côtiers. — Digression : Mythologie 
ornithologique 101 

CHAPITRE III 
Essai de géographie ornithologique. 

(simple aperçu.) 

Sommaire. — De la distribution des oiseaux sur le globe. — Distri- 
bution hydrographique des palmipèdes. — Des différentes régions 
ornithologiques. — Région européenne. — Région américaine : 
Faune mixte méridionale et septentrionale. — Région africaine : 
Faune mixte.— Région malgache. — Région asiatique. — Région 
malaise : Parties indo et austro-malaises. — Région australienne : 
Nouvelle-Hollande, Nouvelle-Guinée et îles adjacentes, Nouvelle- 
Zélande. — Région polynésienne. — Régions arctiques et an- 
tarctiques 269 

Digression pour servir d'éclaircissement au chapitre antérieur sur 
les régions malaise, australienne et polynésienne. . . 382 

Appendice sur la coloration des plumes 399 

fin Dli LA TABLE. 



Abbevjiie. — Imprimerie Briez, C Paillart et Retaux. 



ERRATA 



DU TOME PREMIER. 



Pages Lignes. 

l — 4 du titre au lieu de 

12—9 

32 — 22 

101 — 2 de l'avertissement. 

114-30 

128-11 

167 — 24 

168-1 

185-13 

249-29 

259-11 

269 — 2 de l'épig .... 

275—3 

279—4 

280-22 

294 - 6 . 

294 - 12 . 

336 - 12 . 

377 - 27 . 



supprimez 



au lieu de 



Francesco lisez 
Jamasi . . . . 
tendaient . . . 
nomenclatures . . 
douleur . . . . 

se 

cette île . . . . 
Stapazn .... 
sud-est .... 
Péniche .... 
de ailes .... 
qui • . . . . 
ornées .... 
à l'australien . , 

tout 

répandu. 

. . . . ajoutez 
Foui-Mangas lisez 
S. E 



Francisco. 

Jamais. 

tendraient. 

nomenclateurs , 

frayeur, 

ses. 

ces îles. 

Stapazin. 

sud-ouest. 

Fenice. 

des ailes. 

que. 

armées. 

à l'Australie. 

toutes. 

répandu. 
Souï-mangas. 
S. 0. 




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