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Full text of "Opuscules d'un arabisant, 1868-1905: Antar; Le Coran; Ibn al-Kifti; La Haggâdâh de la Paque juive; Quatre lettres missives d'Alboacen; Michele Amari; Adolphe Franck; Maximin Deloche; Les Derenbourg; Bibliographie de H.D"

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ori SCI I i;s diin ai{ai{|s\m 



iKC.S-l'.Ki: 



IlAUiwiG DKRKMHOLUG 

Membre de l'Institut 



Opuscules 



d'un 



Arabisant 



1868-1905 



Antar. — Le Coran. — Ihn Al-Kiftî. 

— La Haggadah de la Paqle juive. 

— Quatre lettres missives d'Alboa- 
GEN. — Michèle Amari. — Adolphe 
Krangk. — Maximin Deloghe. — Les 

DeRENBOURG. — I3IBLIOGRAPHIE DE 

H. D. 



(^Pti-fP^^^"^^ 





PARIS 

CHARLES CARRIXGTOX, Libraire-Éditeur 

13, Faubourg Montmartre, l'\ 

1905 




114b6G4 



A mon cher cl vcncvc Confrcrc 
Monsieur Henri WKIL 

Membre de VlnslUut 



A IHonimc! An Sfuuml ! A l'Anii! 



AVAM-PROPOS 



]^)iir(jii()i ceci plulnl (iiiecclci? P()iii'(|U()i lu Viu 
(le Michèle Anniri pliilôl (]ue ki Bio^i'aphie de 
Silvestre de Saev ? ()ue de eiirieuses ou suhlik^ 
tliéories je pourrciis émettre pour justifier mes 
choix! Klles ne sernienl que mimge et ficlion. Les 
choses se sont passées plus simplement: j'ai réim- 
primé les morceaux i)()ur lesquels mes entrailles 
de père avaient conçu le i)lus d'afTection, comme 
étant mes enfants les ])lus oubliés ou les plus 
ignorés, parexem|)le « Anlar))el <( la (lomposilion du 
(loran », deux péchés de jeunesse, (< Adolphe Franck 
et la Société des études juives», iVagmenI d'un 
discours |)ron()ncé dans une séance solennelle de 
celle Société savante, discours enfoui si profondé- 
ment dans les annexes de sa Hcinie quil avait 
écha[)pé à l'enquête clairvoyante, miiuilieuse, bien 
informée et bien conduile du dernier biograi)he de 
Franck, mon ami trop lot disparu, le j)oéle lùigéne 
Manuel'. Ma collaboration au Journal des Sdiuinls 

• Eugène Manuel, Préface (p i-xxxii) en tèlc de Adolphe 
Franck, Xoiwellcs éludes orientales, Paris, 1896. 



VI AVANT-PROPOS 



est largement représentée dans les Opuscules 
duii (wahlsant. La série sur ^lichele Amari v 
avant été interrompue brusquement par des cir- 
constances indépendantes de ma volonté, je lui 
ai ajouté un sup])lément inédit, conçu dans la 
même pensée d'admiration pour un beau caractère 
d'homme et pour une science impeccable d'érudit. 

Les deux derniers chapitres du volume risquent 
d^ètre dénoncés comme empreints d^un individua- 
lisme outré. Je ne nie pas qu'ils pourraient me faire 
accuser d'orgueil, voire même d'outrecuidance, je ne 
méconnais pas qu'ils auraient donné barre contre 
moi aux malveillants et aux détracteurs, s'il v en 
avait dans ce paradis terrestre, où les humains sont 
si bienveillants les uns pour les autres. Mon opti- 
misme, héréditaire et inébranlable, maintiendra 
jusqu'à la fin sa résidence favorite, sa tour d'ivoire, 
avec la compagne qui l'a partagé, entretenu, 
afFermi et sauvé de l'effondrement, avec ses amis 
les rêves, avec ses amies les espérances, que le 
vulgaire appelle des illusions. 

Je n'ai d'ailleurs pas réédité Les Derenbourg, qui 
avaient paru en Amérique tronqués et écourtés, ni 
prolongé la bibliographie de mes livres, brochures 
et articles jusqu'au commencement de 1905 pour 
mes confrères d'aujourd'hui seulement^ mais je me 
suis préoccupé surtout de faciliter la tâche à mon 
successeur, quel qu'il soit, un ami, un indifférent 
ou un inconnu, en tout état de cause condamné, 



AVANT-I'HOPOS 



VII 



(le par son élection, n me eonsaei'er une notice. 
Si je duie (juelques années, je prends envers ce 
savant, dont j'ignore juscju'an nom et ancfuel je 
reurette de ne pouvoir donner ma Noix, l'enuaue- 
ment de mettre au courant, sans trop de relard, j)ar 
des suj)i)léments la bil)liograplne actuelle, (]ui lui 
est particulièrement destinée par son prédécesseur. 



Briinij;, ce 'Jô juillet li)()4. 



I 



I 



Le poète antéislamique Antar 



Le poète antéislamique Antar 



Anlar est pour les Aral)es rincarnation du Héclouiii; 
le Prophète Mohammad re<^rctte de ne pas l'avoir 
conuu - el, après lui, les i^énèralions (pii se succèdent 
concentrent sur ce héros tous les souvenirs (pie leur a 
légués la Iraililion nationale. La légende du vieil Antar, 
en passant de bouche en bouche, répétée et transfor- 
mée par de nond)reux rhapsodes ''\ s'est enrichie ])en- 
dant plusieurs siècles avant d'être fixée ; et la fan- 
taisie orientale s'est donné libre carrière, ajoutant un 
trait à la physionomie du personnage, un fait d'armes 
à la liste de ses triomphes, un poème à la collection 
de ses vers K Ainsi s'est formé le Sirat 'Anfara, le ro- 
man d'Antar cpii, par l'étendue variable de son con- 



* Journal Asiatique de 18G8, II, p. 454-4G2, à propos de Ilein- 
rich Tiiorbeclvc, Antarali, ein vorislamiclicr Diclilcr, Leipzig, 18G7. 
Dans ces quelques pages, j'ai substitué le populaire Antar au 
scientifique 'Antara. 

'^ Caussin de l^erceval, Essai sur iliisloire des Arabes avant 
rislamisme, II, p. 521 ; III, p. 218. 

^ Il v avait des 'anàtira, c'est-à-dire des hommes dont le 
métier était de colporter et de réciter les exploits d'Antar. 

^ Le poète et orientaliste Fr. Hùckert a prouvé qu'un certain 
nombre des poésies attribuées à Antar dans le Homan d'Antar 
sont basées sur des vers qui se trouvent dans \q Diivàn du poète 
et qui sont réellement de lui ; cf. Zeitscliri/t der deutsch. morg. 
Gesellschaft, II (1848), p. 202. 



Opiiscnli'S d'iiu aral)isaiit 



tenu et par la nature des récits variés et divers qui s'y 
sont glissés tour à tour, était, comme les Mille el une 
nuils, destiné à rester anonyme. Un tel ouvrage est de 
ceux auxquels toute une nation a collaboré, dont 
personne ne se prétend l'auteur. Les noms d'Al-Asma- 
'î, d'Aboù 'Obaida, de Wahb ibn Mounabbih ne sont cités 
en tête de chaque paragraphe que pour donner plus 
d'autorité à ces aimables fictions. Leur lecture, qu'Aloïs 
Sprenger se plaignait de voir trop délaissée ', peut être 
d'une arande utilité comme introduction à l'étude des 
plus anciens poètes arabes -. 

Mais, à côté de ce roman^ ou plutôt de cette épopée, 
dont Antar est le héros, nous avons des documents 
sur son histoire et un recueil contenant vingt-sept de 
ses poésies ^. M. Heinrich Thorbecke, ce doux géant 
qui, le 3 janvier 1890, a été terrassé en pleine activité, 
enlevé à notre amitié et à notre admiration, avait réuni 
dans sa substantielle brochure les matériaux qu'il avait 
trouvés sur le « poète antéislamique ». Et il avait pris 
comme base de son exposé le chapitre du Kiiàh al- 
agâni sur Antar ^. Les douze premières pages sont 
consacrées au texte de ce chapitre, qui est publié 
d'après les manuscrits de Gotha, de Paris et de Berlin; 
la dissertation et les notes occupent les pages 13-44. 
L'édition, comme la biographie d'Antar et les notes 
qui l'accompagnent, témoignent de beaucoup de science 
et d'érudition : on sent bien que les comparaisons et 
les citations sont puisées dans un riche trésor qui n'a 

1 Sprenger, Bas Leheii iiiid die Lehre des Mohammad, III, p. 548. 

- Thorbecke, Antarah, p. 33. 

3 Une partie de ces documents avait déjà été utilisée par le 
baron de Slane dans sa Notice sur Aiitava [Journal asiatique 
de 1838, I, p 445 et suiv.) 

'* Le chapitre a été traduit un peu librement par Perron dans 
le Journal Asiatique de 1840, II, p. 515 et suiv. 



Le poète antéisIaniKiiie Aiitar 



pas été réuni pour la circonstance, mais dans lequel 
un choix heureux a été fait avec discrétion et sûreté. 

Ahoii Ma'àya 'Antara (Antar) i])n Shaddàd ibn Mou- 
'âwya était le fds d'une esclave abyssine, nommée 
Zabîba. Aussi la couleur de ses traits fit-elle mettre 
Antar au nombre des « corbeaux des Arabes » ^ 

Condamné par l'obscurité de sa naissance à l'escla- 
vage, il ne fut reconnu par son père que lorsque ses 
exploits eurent rendu son nom célèbre. La femme 
légitime de son père, Soumayya (peut-être Souhaiyya) 
le persécutait et l'accusait d'avoir voulu la séduire. 
Schaddâd s'irrita contre son fils et le frappa violem- 
ment. Sur ces entrefaites, Soumaiyya, qui l'avait 
accusé, s'interposa en sa faveur et pleura sur les 
blessures qu'avaient faites ses calomnies. C'est à ce 
propos que le poète dit les vers suivants : 

Est-ce que les larmes qui coulent des yeux de Sou- 
maiijya sont de vraies larmes ? Pourquoi iiai-je rien 
connu de semblable chez toi avant ce jour ? 

Alors quelle se détournait de moi sans me parler^ je 
croyais voir une gazelle de 'Ousfàn impassible, aux yeux 
injectés. 

Elle m'a préservé du bâton qui tombait sur moi; et elle 
ni est apparue comme une statue vénérée qu'on visite 
souvent. 

* L'époque antéislasmique compte trois « corbeaux des 
Arabes » ; cf. Ibn Kotaiba, Liber poësis et poëlariim, éd. De 
Goeje, p. 131 : « II était un des corbeaux des Arabes, et ils sont 
trois : Antar, Khoufàf ibn Nadba, dont la mère était noire, et 
qui a été nommé d'après elle, tandis que son père était 'Oumair, 
et Soulaik ibn Soulaka As-Sa'dî. » D'après le Kàmoùs, le sobri- 
quet de corbeaux fut appliqué également un peu plus tard à des 
hommes remarquables par leur teint foncé, par exemple aux 
deux grands poètes Ta'abbata Scharran et Schanfarà. Thorbecke 
a donné une savante notice sur Khoufàf ibn Xadba (p. 36, note 13). 



6 Opuscules d'un arabisant 

Mon bien est votre bien ; esclave que je suis, je suis 
votre esclave. Ta punition s est-elle donc détournée de 
moi? 

Oublies-tu mon courage, quand la lutte était chaude 
et que se précipitaient cm combat les juments longues et 
élancées ? 

Elles se précipitcùent, alors que leurs selles étaient cou- 
vertes de sueur, tandis que leurs cavaliers les poussaient 
en avant, les narines gonflées, pleins d'ardeur ? 

Quand je me mesurerai avec mon ennemi, je le frap- 
perai de coups qui laissent leurs traces, de ces coups qui 
font pâlir la main de celui qui les reçoit et qui l'épui- 
sent. 

Antar, l'esclave poète, le guerrier juvénile ^ , devait 
gagner sa liJ3erté sur le champ de bataille. Dans une 
lutte que les 'Absites soutenaient contre une tribu voi- 
sine^ son père lui cria « Au combat, Antar ! » Antar 
répondit : « Un esclave n'est pas fait pour combattre, 
mais pour traire les vaches et pour lier les chamelles. » 
Le père reprit : « Au combat I tu es libre. » Il s'élança, 
en disant : 

Je suis Antar, le fils d'une esclave; 

Tout homme défend le ventre de sa mère. 

Que ce ventre soit rouge ou noir. 

Même Vhomme dont les cheveux sont crépus. 

Antar prit alors part à la lutte et fd preuve d'une 
grande bravoure. Son père le reconnut et l'inscrivit sur 
ses tables généalogiques. 

C'est de ce moment que date la vie propre du poète. 

^ Antar prit plus tard en horreur les luttes et les combats. On 
lui dit un jour : « Décris la guerre. » Il répondit : « Au début, 
lamentations ; au milieu, mystère; à la fin, déboire » (Ibn 'Abd 
Rabbihi, Al-'Ikd al-farid, I. p. 36. 



Le poète antéislamique Antar 



Il fit de nombreuses campagnes, accomplit des prouesses 
et, plus tard, on reprochait à sa tribu d'avoir eu un 
noir pour défenseur. Lui-même se vante plus d'une 
fois de son origine, il se considère comme un parvenu 
c( dont la mère est de la race de Cham », mais il a « son 
épée pour se défendre ». 

Ses exploits peuvent être partagés en trois groupes : 
les luttes contre les ennemis de 'Abs au jour de Dàhis, 
celles contre les familles de Tamîm et celles contre les 
Tayyites. Heinrich Thorbecke, à qui nous empruntons 
cette division, ne s'est pas contenté de nous tracer 
les contours du cadre ; il l'a rempli grâce au Kitâb al- 
agânî, grâce aussi au Diwân ' et aux notes qui y 
sont insérées en tête de chaque poésie. Ces notes peu- 
vent devenir comme un commentaire suivi, parfois 
aussi servir de contrôle pour les notices biographiques 
de VAgâiiï. 

^ Heinrich Thorbeclve avait en 1867 annoncé une édition 
critique prochaine du Diwàn. Avec quelle perfection il l'eût 
exécutée, ses Collectanea conservés à la Bibliothèque de la 
Société asiatique allemande (voir Zeitschrift d. dciifscheii morg. 
Gesellschaft,XL\, 1891, p. 465-492, et en particulier p. 472) permet- 
traient de le présumer même à ceux de mes confrères qui n'ont 
pas eu, comme moi, la chance d'avoir leurs épreuves revisées, 
leurs éditions améliorées par un collaborateur de cette puissante 
envergure. Le seul regret de ma reconnaissance posthume est 
d'avoir accaparé à mon profit une parcelle d'une existence stu- 
dieuse qui devait être de si courte durée. Ma consolation, c'est 
qu'aucun crime n'a recruté autant de complices sans scrupules. 
Thorbecke, dans son abnégation altruiste, continuait les tradi- 
tions de notre maître à tous deux, Lcberecht Fleischer. Quant 
an Diwàn d'Antar, Tun des nombreux rêves que mon ami n'a 
pas réalisés, il a été publié presque aussitôt par le Nestor de 
nos études, aujourd'hui encore sur la brèche, le professeur \Y. 
Ahhvardt, dans ses Divans of the six ancient Arabie poeis (Lon- 
don, 1870), auxquels il vient de donner des suppléments pré- 
cieux dans les trois volumes de sa Sammliing aller arabiseher 
Diehler (Berlin, 1902-1903). 



8 Opuscules d'un arabisant 

Anlar doit avoir atteint un âge très avancé puis- 
qu'une glose parle de ses cent vingt ans. Il a dit lui- 
même : 

Ce ne sont pas les fatigues de la guerre qui m'ont 
épuisé, mais les années de ma vie qui se sont écoulées.... 

Il y a dans VAgânl trois versions sur les circons- 
tances qui accompagnèrent sa mort. D'après la pre- 
mière, il fut tué par Wizr ibn Djâbir, de la tribu des 
Banoù Xabhân ; selon la deuxième, après une défaite 
de sa tribu, il tomba de cheval au moment où il vou- 
lait fuir et fut tué par les avant-postes des Tayyites. 
Enfin, on raconte que, dans sa vieillesse^ réduit à la 
misère, il fut obligé de mettre tout en œuvre pour 
vivre. Ayant à réclamer un jeune chameau à un homme 
de Gatafân, il partit et mourut en route, frappé par un 
de ces vents chauds d*été qui ne pardonnent pas. 

A ces récits, M. Thorbecke aurait pu ajouter une 
autre tradition qui est rapportée d'après Aboû TJbaida 
par Ibn Doraid ^ « Un des Banoù 'Abs est 'Antara 
(Antar) ibn Shaddâd, un des cavaliers et des poètes 
arabes. Il fut tué par un Tayyite, à ce que pensent les 
Arabes et la plupart des savants. Mais Aboû 'Obaida 
le nie et dit : (^ Il mourut de froid à un âge très 
avancé. » 

J'aime mieux pour Antar la première tradition qui 
le fait mourir sur un champ de bataille, en s'écriant^ : 

Cest Ibn Salmâ, sachez-le bien, qui a versé mon sang. 
Hélas ! il ng a à espérer ni de mettre la main sur Ibn 
Salmû, ni de venger mon sang. 

^ Ibn Doraid, Kllûb (il-ischtikâk (cd. Wûstenfeld), p. 17. 
2 Afjâiii, VH, p. 152; Ahlwardt, The Divans, p. 181. 



Lo |)(>ôt(* antéislaini(iii(» Aiitar 9 

Lorsquil s\ivancc au milicn des inonta(jncs de Tuijij 
à la hauteur des Pléiades, il est inébraid(dde. 

Il tira sur moi sans crainte, avec une jtèche bleuâtre, 
pénétrante, au soir oii F on campa entre un pic et une 
colline. 

Mais riiisloire n'a pas à se préoccuper d'embellir 
ses personnages. Or, raulhenlieitê de ces vers est loin 
d'être garantie par des preuves irrécusables. 



Il 



La composition du Coran 



La composition du Coran * 



Je voudrais essayer de montrer ce qu'est le Coran 
dans son ensemble et comment s'est formée cette vaste 
collection de 114 sourates ou chapitres. 

Si nous considérions le (^oran comme une (Luivre 
divine, si nous avions pour la parole de Mahomet '^ la 
dévotion qui est imposée à ses adhérents, la piété dimi- 
nuerait la liberté et la franchise de nos aj)préciations, 
et nous n'apporterions pas dans cette étude une somme 
suffisante d'impartialité et de désintéressement. Pour 
le Musulman, l'exégèse du Coran tait partie de la reli- 
gion, car ce code divin émane d'Allah, qui l'a révélé 
au Prophète. Mais nous, en étudiant le Coran, nous 
ne faisons pas de la théologie, nous jugeons une œuvre 
littéraire et nous lui assignons sa place dans l'histoire 
de l'humanité, sans nous laisser entraîner par un élan 
d'enlhousi^asme fanaticjuc, mais aussi sans chercher à 

' Leçon d'ouverture, fiiite au commencement de février 1869, 
d'un cours litjre sur la langue et la littérature arabes, professé 
en 1869 et 187U ù la Sorbonne (salle Gerson), leçon (jui a été 
publiée dans la Revue des eoiirs littcraires de la Freinée et de 
rétranger,\\, numéro5dul7avrill869. Je n'aipas osé transformer 
cet exposé, ancien et vieilli, qui a des rides trop visibles. Sauf 
quelques retouches nécessaires, je n'ai tenté de rajeunir et 
d'améliorer que les traductions du (^oran. 

- Je conserve cette prononciation incorrecte, imposée par 
l'usage, au lieu de Mohammad. De même pour Coran. 



14 Opuscules d un arabisant 

décrier ou à ravaler de parti pris un livre adopté et 
consacré par une foi vieille aujourd'hui de douze 
siècles. 

La critique moderne fut naturellement amenée à 
faire entrer le Coran dans le cadre de ses recherches. 
Il y avait là un prohléme digne d'exciter la curiosité et 
de provoquer la méditation. Le Mahomet de la légende 
et le Coran de la tradition devaient-ils rester dehout ou 
céder la place au Mahomet et au Coran de l'histoire? 
MM. Weil, Caussin de Perceval, Muir, Sprenger et 
Nœldeke ont, chacun pour sa part, contrihué à corri- 
ger les erreurs accréditées et à leur suhstituer une 
image ressemhlante du Prophète. Michèle x\mari nous 
donnera un jour l'ouvrage qu'il a composé sur le même 
sujet ', et que rx\cadémie des inscriptions et helles- 
lettres a couronné en le mettant de pair avec ceux de 
maîtres comme MM. Sprenger et Xœldeke. L'exégèse 
du Coran est aujourd'hui une science, et un Anglais, 
M. Pxodwell, n'a pas craint, dans un essai peut-être 
prématuré, de puhlier une traduction du Coran, dis- 
posé d'après la composition présumée des divers mor- 
ceaux '-. MM. Weil et Muir ont donné des listes chrono- 
logiques des sourates \ La saine appréciation du Coran 
a aussi beaucoup gagné aux articles que M. Barthélémy 
Saint-Hilaire a insérés dans le Journal des Savants 
de 1863 et 1864. Ce résumé lucide sert fréquem- 
ment à préciser la pensée qu'il analyse, et restera long- 
temps la meilleure introduction à la connaissance du 
Coran et de son auteur. 

' Amari est mort en 1889, sans avoir consenti à réaliser mon 
vœu. Voir sa biographie dans ce volume, p. 86 et saiv. 

^ Londres, 1861, in-12. 

3 M. ^Yeil, Mohammed der Prophet, p. 364; M. Muir, The life of 
Mahomet, II, p. 318. 



La conipositioii du Coran 15 

Au moment où Mnliomel parut, im ffraïul mouve- 
mciU des esprits ai^itait la péninsule aiahicpie. La 
poésie fut, eomme partout ailleurs, l'expression j)re- 
mière de cette excitation nouvelle, et les rythmes les 
plus savants turent inventés spontanément et comme 
instinctivement par des hommes doués d'une oreille 
fine et d'un sentiment musical, que l'éducation n'avait 
encore ni dévelo|)pé, ni altéré. Chacpie tiihu [)osséda 
ses chantres, dont elle était tière, et dont les nohles 
accents retentissaient dans les cojurs. La lermentation, 
encore latente, éclata })ul)li(piement au contact de 
l'ardeur poéti([ue, et se répandit avec fracas de toute 
part. Révolution dans la langue, révolution politique, 
révolution religieuse, telles furent les conséquences 
lorcées et fatales de cet entrainement qui se commu- 
niquait de proche en proclie, et auquel aucune force 
n'aurait pu résister. 

Parmi les idées fécondes qui avaient germé dans 
ces natures jeunes et exubérantes, l'idée monothéiste 
parait s'être accusée avec le plus d'énergie. On ne sait 
pas à quelle époque le judaïsme avait pénétré pour la 
première fois en Arabie. La question est assez obscure 
pour qu'un savant comme M. Dozy ait en vain cherché 
à y répondre dans ses «. Israélites à La Mecque » L 
Mais, en tout cas, les croyances des Juifs avaient 
exercé une grande et salutaire inlluence sur des popu- 
lations qui affirmaient leur communauté d'origine 
avec eux, sur des populations qui se disaient issues 
d'Abraham par Ismaël, comme les .Juifs étaient les 
descendants d'Abraham par Isaac. Un prince hymyarite, 
Dhoù Nouwàs, s'était même converti au judaïsme. L'ac- 

» Leipzig, 1864. 



16 Opuscules d'uu arabisant 

lion de l'idée juive sur l'islamisme naissant * a, dès 1833, 
été reconnue et démontrée par Abraham Geiger -, 
qui a ainsi préludé à cette série de travaux importants, 
qui rendent son nom justement célèbre en Europe. Le 
christianisme comptait aussi en Arabie de nombreux 
adhérents : il dominait le Nord par les rois de Hîra et 
de Gassàn, le centre par Médine, le Sud par les évêchés 
du Yémen. A côté de ces religions qui s'appuyaient cha- 
cune sur un livre révélé et qui n'ont pas pris racine 
sur le sol de l'Arabie, il se constitua des groupes de 
croyants, qui furent des Musulmans avant l'islamisme. 
Ce sont ceux qu'on appelle les hanîf, littéralement 
d'après les uns n. les pieux », d'après les autres « ceux 
qui inclinent vers les idées nouvelles ». Mahomet com- 
prit quels services une telle secte, si j'ose ainsi dési- 
gner ces monothéistes, unis entre eux par leur haine 
commune de l'idolâtrie, pouvait lui rendre pour le suc- 
cès immédiat et pour le triomphe définitif de sa pro- 
phétie . Aussi Abraham lui-même n'est-il pour Mahomet 
« ni un juif, ni un chrétien, c'est un hanîf d 3. 

Pour que ces éléments divers, en se fondant et en se 
pénétrant, pussent former une religion appropriée à 
ces peuples et destinée à satisfaire leurs aspirations 
en les réglant, il fallait qu'un homme se fit le 
représentant de ces tendances encore mal définies, il 



^ Voir maintenant mon petit mémoire : Les noms de personnes 
dans l'Ancien Testament et dans les inscriptions himyarites, dans 
la Revue des études juives, I (1880), p. 56-60. 

"^ Was hat Mohammed aus dem Judenthume aufgenommen :' 
Bonn, 1833. Cette monographie a eu les honneurs d'une réim- 
pression en 1902. 

2 Coran, in, 60. Les Muhammedanische Studien d'Ignaz Gold- 
ziher (Halle, 1889-1890), qui établissent avec autorité l'antithèse 
entre l'islamisme et ce qui l'a précédé en Arabie, ont profondé- 
ment modifié mon point de vue. 



La composition du Coran 17 

fallait qu'un homme sût imposer une discipline à ces 
âmes ardentes, éprises de liberté et enivrées par la 
transformation qui s'accomplissait autour d'elles et en 
elles-mêmes. Le r()le n'était pas plus l'acile dans la con- 
ception que dans l'exécution, et le courant ne pouvait être 
ni contenu, ni arrêté : il devait être dirigé. On sait (jue 
Mahomet a pleinement réussi, et que le Coran est au- 
jourd'hui le livre sacré de plus de 100. ()()(). ()()() d'hommes 
disséminés dans trois ])arlies du monde '. 

Pour ap})récier le Coran à sa valeur, pour en saisir la 
portée, soit comme œuvre littéraire, soit comme in- 
strument de prosélytisme, il y a deux points qu'il faut 
examiner : sa composition successive et sa rédaction 
officielle. Comment les diverses sourates ont-elles été 
composées, dans quel ordre et à quelle époque ? 
Comment sont-elles parvenues jusqu'à nous ? Les 
avons-nous dans leur intégrité ? N'ont-elles pas été 
changées et retouchées sous des influences religieuses 
ou politiques? Le Coran, tel que nous le possédons, 
est-il en entier l'œuvre de Mahomet, ou n'est-il 
arrivé à sa forme actuelle que par une série de modi- 
fications et de remaniements? Telles sont les questions 
principales que pose l'exégèse du Coran, et les limites 
où doit se renfermer notre entretien nous permettront 
à peine de les aborder. Mais du moins pourrons-nous 
constater l'intérêt que présentent les progrès impor- 
tants réalisés, les résultats obtenus et les solutions 
données. Aucune recherche ultérieure n'aura le droit 
de les ignorer et l'on sera obligé de les accepter, même 
pour les continuer et pour les dépasser. 

L'authenticité du Coran n'a jamais été mise en doute, 

» M. Roûhî Khàlidî, le savant consul de Turquie à Bordeaux, 
évalue le nombre actuel des Musulmans à 300,000,000. Cherchons 
la vérité entre les deux chiffres. 

2 



tS Opuscules d un arabisant 



et la science n'a fait que confirmer et sanctionner la 
tradition qui nommait Mahomet comme l'auteur du 
Livre dans tous ses chapitres et dans tous ses versets. 
Les contradictions même qui abondent dans le recueil 
actuel, et qui auraient pu faire contester l'unité de la 
composition, ont paru une preuve de plus en faveur de 
l'authenticité. A la lumière de l'histoire, on a vu que 
ce manque d'harmonie entre les diverses parties répond 
aux dispositions changeantes qui se sont succédé dans 
l'esprit du Prophète. Aussi fut-il permis de se donner 
carrière dans l'interprétation, mais la lettre est de 
bonne heure devenue intangible. Les exégètes musul- 
mans ne se seraient jamais permis de changer une 
ligne du texte, de substituer une phrase ou même un 
mot à un autre. Mais ils n'ont pas craint de tourmenter 
le sens pour en tirer des conclusions forcées et favo- 
rables à leurs desseins. Ces erreurs voulues, ces 
contre-sens prémédités ont été pour la première fois 
introduits dans l'explication du Coran par 'Abd AUàh 
Ibn 'Abbàs, surnommé « le rabbin » ou <:< l'interprète 
du Coran » ^ Il a formé de nombreux élèves qui ont 
poussé jusqu'à ses dernières limites l'art de faire vio- 
lence à un passage pour y mettre par surprise une inten- 
tion qui n'était pas dans la pensée de l'auteur. Ce 
fut le caractère de l'exégèse au premier siècle de 
l'hégire. Au ne siècle, on commença à étudier les mots 
en eux-mêmes et à protéger le Coran contre l'invasion 
de la langue vulgaire, qui peu à peu gagnait du terrain 
et semblait en route pour usurper partout la place du 
vieil arabe. Après avoir cherché, expliqué et détourné 
les allusions du Coran, on en était venu à l'étudier au 
point de vue de la langue même, en vue d'en faire la 
base de la grammaire et du lexique, 1 

1 Nœldeke, Gescliichlc des Qorans, p. xxv. 4* 



La composition du Coran 19 

Et cepciulanl MalioniL'l ilail loin d'Olre un Icllré : 
orj)hclinde bonne heure, il n'avait pas eu de direelioii, 
et il ne sut j)robablenîent jamais ni lii'e, ni éerire '. Mais 
les voyages nombreux qu'il avait laits avaient donné à 
sa pensée une maturité précoce cl Tourni à son inlelli- 
(^ence des sujets de réllexion où elle se comi)laisail. Le 
man({ue d'instruction parait étie un garant pour la 
sincérité de la })r()phétie de Mahomet. Un espiit trop 
cultivé et d'où l'éducation aurait chassé la naïveté et 
la spontanéité i)remières, auiait été mal préparé à rece- 
voir les inspirations de l'r^sprit-Saint et de l'ange (iabriel. 
Le i)rophéte qui parle en inspiré est appelé à montrer 
un mélange d'enthousiasme et d'abandon ((ui n'exclut 
pas l'élévation et la grandeur dans les idées, mais (jui 
serait allaibli par les raninements de la civilisation 
et par la j)récision rélléchie de la science. L'idée reli- 
gieuse doit remplir et dominer le prophète à tel j)()int 
qu en la répandant, il se croit poussé par une impulsion 
irrésistible à faire connaître la i)arole de Dieu. 11 est 
telles des prophéties de Mahomet, où il s'imaginait enten- 
dre résonner à son oreille le son des cloches, annon- 
çant la révélation. Il en est d'autres où il pensait voir 
Allah face à face et s'entretenir avec lui, soit dans ses 
veilles, soit pendant les heures de son sonnneil. La 
prophétie a i)lusou moins une part de songe, de rêverie 
et d'hallucination. 

Chez Mahomet, il faut aussi tenir grand compte de 
son état nerveux. Dès sa première jeunesse, il avait eu 
de terribles attaques d'épile])iîie. Les si)ectateurs devaient 
s'emparer de ce phénomène physique, si iirégulier 
et si inconstant dans ses effets, pour y chercher le signe 
d'une intervention divine. Mahomet lui-même ne dou- 

* M. Sprenger a soutenu le contraire. 



I 



20 Opuscules d'un arabisant î 

I 

tait pas que les accès de son mal ne fussent pour lui j 

un avertissement, et c'est au sortir de telles crises qu'il 1 
lança ses premières prédications, empreintes d'un 
accent si farouche et d'une précipitation si agressive. 
Ce sont comme des cris jetés au milieu de la douleur, 
comme les vibrations qu'un corps maladif produit dans 
une âme inquiète et agitée. On n'y rencontre pas le 
calme mesuré des chapitres plus modernes, mais, en 
revanche, au lieu de développements longs et prolixes, 
nous avons encore la concision vigoureuse et la netteté | 
éléf^ante. Plus tard, la variété des expressions devien- l 
dra l'uniformité plate et monotone d'un style, oîi les 
mêmes mots seront sans cesse répétés, où le charme 
du langage restera seul, mais sera impuissant à dissi- 
muler l'absence des idées et le vide de la conception. 
Le Prophète ne sera plus visité que de loin en loin par 
le souffle divin, il sera soulagé de ces surexcitations que 
la maladie lui apportait, et il dictera tranquillement à 
ses disciples et à ses secrétaires cette série de longues 
homélies, qui, en dehors de la première sourate, for- 
ment le commencement du Coran. Bien plus, il ajoutera 
lui-même, il intercalera, il changera, mais à tête repo- 
sée, et sans le feu sacré de la révélation. On le voit, le 
point de vue esthétique servira de puissant auxiliaire 
pour une saine exégèse du Coran. 

Il est permis de poser en règle générale que, dans le ^ 
Coran, les tirades les plus belles, les plus saillantes, je 
dirai même les plus inspirées, sont aussi les plus 
anciennes. La critique sans doute ne saurait admettre 
le f^oùt comme le seul arbitre chargé de prononcer sur 
un point aussi délicat ; mais elle ne méconnaît pas non 
plus les droits qu'il fait valoir à être un des juges appe- 
lés et consultés. Quant à l'ordre où les sourates du 
Coran se trouvent aujourd'hui dans le recueil, il n'a 



I 



La composition du Coran 21 

aucune valeur historique ou chronolo^icjue, et les Mu- 
sulmans eux-mêmes ne lui en ont jamais attribué une 
semblable. Divers chapitres ont été sinii)lement juxta- 
posés, après avoir été à peu près ordonnés d'après la 
proportion de leur longueur. La première sourate fait 
seule exception ; c'est une courte prière placée sur le 
seuil du livre comme i)()ur servir d'introduction. Mais 
les autres morceaux de moindre étendue ont été relé- 
gués à la fin, comme c'est aujourd'hui encore un 
usage h'équent chez les Arabes, lorsqu'ils classent un 
volume de poésies pour constituer un Dlivàn. Les inter- 
prètes du Coran ont de bonne heure compris que 
l'ordre des sourates est artificiel, et ils ont eux- 
mêmes composé des listes où ils les passent en revue 
d'après la notion qu'ils se sont faite de leur compo- 
sition. Ces tableaux ' ne peuvent pas être admis sans 
contrôle; ils n'ont d'ailleurs aucune prétention à être 
inattaquables ou infaillibles. L'accord est même loin 
de régner entre les nombreuses séries parallèles cpie 
nous ont transmises les savants indigènes, et, à côté 
de leurs opinions divergentes, il y a place pour des 
études plus ap})rofondies et pour des trouvailles plus 
importantes. 

La première difficulté est de distinguer entre les sou- 
rates révélées à La Mecque et les sourates révélées à 
Médine, entre celles qui précèdent et celles qui suivent 
l'hégire. Les données de la tradition sur cette question 
délicate ont pénétré jusque dans les textes du (]oran, 
La mention du « Dieu clément, miséricordieux ^ )> est 

' En dehors des classifications citées par Nœldeke, Gc- 
scliichle des Qorans, p. 47 et 58, et par Iluglics, A Dictionarij of 
Islam, p. 490-492, voyez celles que contient le Fihrist (édition 
Fliigel), I, p. 25-28. 

■^ Je ne traduis plus ainsi, l'adjectif ralimàn n'étant pas 



22 Opuscules d'un arabisant 

toujours précédée d'une indication sur l'endroit où 
Allah s'est fait entendre au Prophète^ puis du nombre 
des versets dont se compose l'ensemble du morceau. 
Mais nous devons examiner ces indications avec liberté 
et ne les accepter que lorsqu'elles sont confirmées, d'un 
côté par rhistoii;e, de l'autre par l'étude impartiale 
du chapitre auquel elles se rapportent. Et même, quand 
elles nous paraissent exactes, il faut se demander si, 
vraies pour le début du morceau, elles le sont égale- 
ment pour les autres parties agrégées. Car, les longues 
sourates ne sont pas venues d'un seul jet et le travail 
de soudure n'a pas assez relié les divers fragments, 
dont elles sont formées, pour qu'on ne puisse pas les 
décomposer, les analyser et en retrouver les éléments. 
Nous avons dit quelle ardeur sans frein, quelle pas- 
sion inconsciente entraînait Mahomet au moment où il 
fut appelé à prêcher la nouvelle religion. Cette flamme 
intérieure devait se répandre au dehors et embraser 
les cœurs. Dans cette première période^ la phrase est 
courte, hachée, entrecoupée; il semble que le Prophète 
s'arrête sans cesse pour écouter la parole de son Maître. 
A chaque instant, la rime résonne comme pour 
marquer le mouvement rapide de la pensée et du lan- 
gage. On ne peut pas donner en français une idée de 
ce rythme étrange, qui est au moins égal à la poésie, 
mais avec une allure plus franche et moins chargée 
d'entraves. La richesse et l'abondance des images 
produisent parfois une certaine obscurité, mais bien- 



employé en arabe et le dieu Ar-Rahmân ayant été, dans l'esprit 
de Mahomet, le concurrent qui avait longtemps disputé la pré- 
séance au victorieux Allah. La formule qui, dans le canon 
musulman, est en tête de toutes les sourates, excepté la neu- 
vième, est un compromis entre les deux rivaux.du monothéisme 
et je la traduis : « Au nom d'Allah, le Rahmàn miséricordieux. » 



La composition du Coran 23 

tôt ridée se dégage avec un vif éclat. Mahomet ne 
dissimule peut-être pas non plus assez la crainte qu'il 
éprouve de voir sa ])rophétie traitée de mensonge et 
d'imposture. De là tant de serments (pii nousétonnent, 
où il invoque le ciel, la terre, le monde entier, les 
appelant à témoin de sa mission divine. 

La tradition musulmane et la science modei'ue sont 
d'accord pour considérer le commencement de la sou- 
rate xcvi comme la première prophétie de Mahomet, 
celle où son Maître s'adresse à lui i)()ur lui faire con- 
naître ses destinées : « Récite au nom de ton Maitre ', 
qui a créé, qui a créé l'homme de sang coagulé. 
Récite, car ton Maître est le plus nohle. C'est lui qui a 
enseigné l'usage du kalnm, qui a enseigné à l'homme 
ce qu'il n'avait pas appris. » Mahomet croyait avoir 
entendu cet appel dans une promenade sur le mont 
Hîra, au milieu de méditations solitaires : un ange 
lui était apparu, lui ordonnant de se rappeler et de 
propager les paroles révélées. D'après une autre ver- 
sion, c'est dans un rêve que l'ordre de son Maître 
aurait été comme imprimé dans le cœur du Prophète. 
Nous devinerions, si nous ne les connaissions, les com- 
bats qui se livrèrent dans l'àme de Mahomet : porté à 
la timidité par sa nature, excité à l'action par des voix 
intérieures qu'il ne pouvait étouffer, il songea un 
moment à se donner la mort. Tout en s'imposant une 
retraite de trois années, il semble avoir opéré dès cette 
époque un petit nombre de conversions dans sa famille 
et parmi ses amis les plus intimes. 

Lorsque Mahomet rompit enfin le silence, sa pro- 
phétie, longtemps comprimée, jaillit impétueusement 



^ Mahomet ne connaît à ce moment ni Rahmàn, ni Allah, mais 
seulement son Maître. 



24 Opuscules d'un arabisant 



dans des prédications, qui se succédaient, parait-il, 
presque sans interruption. La santé de Mahomet ne lui 
permettait pas de sortir sans qu'il fût enveloppé dans 
un manteau épais qui lui couvrait le corps entier. « 
toi, l'homme au manteau (ainsi l'interpelle son Maître), 
lève-toi, puis lance des avertissements. Et ton Maître, 
honore-le ; tes vêtements, purifie-les ; l'idolâtrie, ahan- 
donne-la ; ne donne pas en demandant trop en retour. 
En face de ton Maître, prends patience. » Cette sou- 
rate ' semble avoir été vraiment prononcée à La Mec- 
que et cet exorde, si plein de vivacité, appartient 
évidemment aux dél)uts du Prophète. Quelle énergie 
aussi dans la malédiction lancée par Mahomet contre 
son oncle paternel 'Abd al-'Ouzzà ibn 'Abd al-Mouttalib, 
surnommé Aboù Lahab, dont il aurait voulu obtenir 
le concours et qui l'avait repoussé avec obstination - : 
((. Puissent les deux mains d'Aboù Lahab péiir et puisse- 
t-il périr ! Puissent sa fortune et ses biens acquis ne 
lui servir de rien ! Oui, il sera rôti à un feu enflammé, 
tandis que sa femme en portera l'aliment, en ayant au 
cou une corde formée de filaments de palmier. » 

Plus nous avançons dans cette première période, 
plus nous avons besoin, pour nous diriger, d'un guide 
moins mobile et moins trompeur que le goût. Le 
même morceau peut produire sur des esprits bien 
doués une variété d'impressions telle qu'on a de la 
peine à les reconnaître comme les reflets dune même 
image. Aussi ne peut-on étudier le Coran d'une manière 
profitable sans avoir d'abord une connaissance parfaite 
de la vie de Mahomet, sans en avoir suivi les péripéties, 
sans en avoir exploré les grandeurs et les petitesses. 



^ Sourate lxxiv, 1-7. 
2 Sourate cxi. 



La composition du (loniii 2 



^•> 



La liiot^n'aphic csl le plus piiissanl auxiliaire de l'cxé- 
gèse. Il semble (lifficile de les séparer l'une de l'autre. 
Le Coran, (vuvre de Mahomet, est le doeument le plus 
sur et le moins eontesté pour son histoire, Thistoire de 
Mahomet est un commenlaii'e pei'pétuel du Coran. 

Cc|)endant les sourates les plus anciennes expriment 
souvent des idées tellement générales (pi'on ne peut i)as 
exactement fixer la date de leur composition. C'est là 
que le style seul peut d'ordinaire nous renseigner sur 
répo((ue où elles ont été prononcées. Qui hésiterait à 
placer dans la i)remière étape de la prédication ces 
véhémentes apostrophes de Mahomet sur le jugement 
dernier ' : « Le choc, (pie sera le choc? Qu'est-ce qui t'a 
fait savoir ce que sera le choc au jour où les hommes 
seront comme les papillons disséminés, et où les mon- 
tagnes seront comme la laine bigarrée répandue en 
flocons? Alors, celui en faveur de qui les balances pen- 
cheront, sera dans une vie de félicité et celui qui n'aura 
pour lui (pie des poids légers sera perdu pour sa mère. 
Qu'est-ce donc qui l'a fait savoir ce que sera le choc? 
Ce sera un feu brûlant. » 

Avant de quitter la première épo(pie de la vie de 
Mahomet, je voudrais donner lecture des sourates lxxxi 
et Lxxxii, qui appartiennent aux inspirations les plus 
vivantes du Coran. Je cherche à reproduire aussi litté- 
ralement que possible les expressions et aussi le mou- 
vement du texte. Seulement j'intervertis l'ordre et je 
commence par la sourate i.xxxn intitulée : L'action de 
se fendre, probablement la i)lus ancienne des deux : 
« Lorsque le ciel se fendra, et que les étoiles se ré[)an- 
dront, et que les mers seront entr'ouvertes, et que les 
tombeaux seront renversés sens dessus dessous, alors 

* Sourate ci. 



26 Opuscules d'un arabisant 

seulement chaque âme humaine reconnaîtra ses actes 
du commencement et de la fin. toi homme, qu'est- 
ce qui t'a égaré contre ton Maître si noble, qui t'a créé, 
t'a façonné, puis t'a mis en équilibre, puis t'a composé 
sous une forme telle qu'il la voulait? Mais vous, vous 
traitez la religion de mensonge, tandis que vous avez 
des gardiens nobles, inscrivant et sachant ce que vous 
faites. Aux pieux est réservé un lieu de délices, aux 
impies un feu auquel ils seront rôtis le jour du juge- 
ment, sans qu'ils puissent y échapper. Qu'est-ce qui 
t'a fait savoir ce qu'est le jour du jugement ; encore 
une fois, qu'est-ce qui t'a fait savoir ce qu'est le jour du 
jugement, ce jour où aucune âme ne pourra rien ordon- 
ner pour aucune autre, le droit d'ordonner n'étant en 
ce jour qu'à Allah ? » 

Voici maintenant la sourate lxxxi, la sourate intitu- 
lée : L'enroulement : « Lorsque le soleil sera enroulé, 
et que les étoiles descendront, et que les montagnes 
seront mises en mouvement, et que les chamelles gros- 
ses de dix mois goûteront le repos, et que les bêtes 
féroces seront assemblées, et que les mers seront gon- 
flées, et que les âmes seront accouplées, et que la fille 
ensevelie vivante sera appelée à dire pour quelle faute 
elle a été tuée, et aussi lorsque les feuillets seront 
déployés, et que le ciel aura été changé de place, et que 
le brasier sera enflammé, et que le paradis sera rap- 
proché, c'est alors que chaque âme reconnaîtra ce 
qu'elle a produit. Oui ^ je le jure par les planètes 
occultées qui courent vers leurs retraites, et par la nuit 
quand elle se couvre de ténèbres, et par l'aurore avec 

* Ici et dans les serments analogues du Coran, lvi, 74 ; lxix, 
38; Lxx, 40 ; lxxv, 1 et 2; lxxxiv, 16; xc, 1, je considère là non 
pas comme une négation, mais comme un « rassasiement » 
(ischba) vocalique de la particule affirmative la. 



La composition du Coran 27 

le souffle (le son vent uialinal, ceci est la parole d'un 
noble envoyé ^ plein de force et d'influence auprès de 
Celui qui est assis sur le trône, d'un envoyé qui mérite 
votre soumission et aussi votre conliance. Cai", votre 
compatriote, qui n'est pas possédé des djinns, l'a vu jui 
firmament distinct et il n'en ij[arde pas pour lui le 
mystère. Ceci n'est pas la parole d'un Satan lapidé.. 
Mais vous, où allez-vous ? (A'ci n'est cpi'un avertisse- 
ment [)()ur les mondes, pour ceux d'entre vous qui veu- 
lent marcher droit. Or, vous autres, vous ne voulez (juc 
ce que veut Allah, le maître des mondes. » Quel psaume, 
et, je ne crois pas l'expression trop forte, quel psaume 
admirable, d'une beauté et d'une puissance incompa- 
rables ! 

Nous pourrions multiplier ces citations et traduire 
nombre d'autres passages qui sont placés par tous les 
exégètes dans la première période. Nous préférons nous 
arrêter seulement à un morceau qui semble être à la 
limite entre la première et la seconde manière de 
Mahomet. C'est la courte i< prière » qui ouvre le Coran et 
qu'on appelle « l'Ouvrante », la a Suffisante », la « Mère 
du Coran». Nulle part la formule de l'islamisme n'est 
mieux exprimée dans sa simplicité, nulle part les 
rigueurs du monothéisme ne sont affirmées avec plus 
de netteté : « Gloire à AUàh, le maître des mondes, le 
Rahmàn -, le miséricordieux, qui dirigera le jour du juge- 
ment. C'est toi que nous servons, et c'est toi que nous 
appelons à notre secours. Conduis-nous dans la voie la 
plus droite, dans la voie de ceux à qui tu as prodigué 
tes faveurs, dans la voie de ceux sur lescpiels ne pèse 
aucune colère et qui ne s'égarent pas.» Encore aujour- 

c: 

' C'est-à-dire d'un ange (maVak qui a le même sens). L'ange 
auquel il est fait allusion est l'ange Gabriel. 
T- Plus haut, p. 21, n. 2. 



28 Opuscules d'un arabisant 



d'hiii cette courte invocation, si saisissante, occupe la 
place d'honneur dans le rituel des Musulmans. 

L'exaltation du Prophète ne pouvait pas se maintenir 
toujours au même degré d'intensité fébrile. Peu à peu 
le calme revenait dans son esprit, et l'âge avait sans 
doute arrêté ïes efïusions débordantes de son tempé- 
rament nerveux. Il ne faut pas oublier que Mahomet 
avait quarante ans au moment où il sentit sa vocation. 
La deuxième période de la prophétie, qu'on en fixe le 
commencement avec Muir à l'an 10 de la révélation, 
ou avec Nœldeke à l'an 13, représente évidemment 
une époque de transition dans la vie et dans la prophétie 
de Mahomet. Elle nous fait parcourir les degrés qui 
séparent l'éloquence bouillante de ses plus anciennes 
prédications et la froideur glaciale des dernières. Les 
mêmes injonctions qu'il a lancées, soutenues autrefois 
avec chaleur, s'alanguissent chez lui avec le temps, 
quand elles ne lui deviennent pas tout à fait indiffé- 
rentes. Le Prophète continuait à jouer son rôle, mais 
en politique avisé plus qu'en prédicateur inspiré. 

Passons à la troisième période mecquoise. Nous y 
retrouvons l'écrivain, le rhéteur et l'orateur; le poète a 
disparu. Parfois un écho du passé se laisse percevoir 
et l'on reconnaît dans quelques passages heureux, qu'il 
faut chercher, l'ancienne éloquence, aujourd'hui éteinte, 
du Prophète communiquant son émotion vraie et 
proclamant la parole d'Allah. Un caractère particulier 
de cette troisième période, c'est que le Prophète apo- 
strophe sans cesse l'humanité entière. L'allocution : 
« hommes » généralise pour l'avenir les doctrines du 
Coran. Ce sont les sourates qui ont précédé immédiate- 
ment l'hégire. Mahomet n'y dissimule pas le découra- 
gement qu'il éprouve en voyant combien les idolâtres 
de la Ka'ba persistent à opposer de résistance à ses 



Lu composition du Coran 29 

exhortations. Les convertis sont rares et appartiennent, 
soit à sa famille, soit à la classe la moins élevée, celle 
qu'on peut le plus facilement gagner aux croyances 
nouvelles. 

Il fallait frapper un grand coup ou renoncer à pour- 
suivre l'œuvre combattue avec un tel acharnement. Les 
habitants de La Mecque^ les Koraischites, restés pour 
la plu})art fidèles à leurs anciennes superstitions, accu- 
saieut le Prophète d'imposture et le menaçaient de leurs 
persécutions. Mahomet fit d'abord sortir isolément ou 
par groupes ses principaux adeptes; puis il partit lui- 
même ou i)liitôt il émigra de La Mecque. L'hégire (Htté- 
ralement l'émigration) fut suivie d'une entiée triomphale 
à Yathrib, qui devait bientôt recevoir le nom de Madînat 
an-Nabi, « la Ville du Prophète », j)lus brièvement Al- 
Madîna, Médine. La mission religieuse de Mahomet se 
transforma dès lors en un prosélytisme par le kalam 
et surtout par l'épée, et ce caractère particulier, l'appel 
à la guerre sainte, est la marque des sourates compo- 
sées après l'hégire. Ici, plus que partout ailleurs, l'his- 
toire et l'exégèse sont étroitement liées et, pour indi- 
quer les traits qui distinguent cette quatrième période, 
il faudrait en montrer l'origine historique et raconter à 
grands traits les événements qui ont influé sur l'action 
et sur le langage de Mahomet. 

Tandis que les actes les moins graves, les gestes les 
plus insignifiants du Prophète étaient interprétés, em- 
bellis et glorifiés, les sourates de Médine sont restées 
inaltérées et peuvent seules donner la note juste de 
l'histoire dans ce concert de panégyriques, où la vérité 
est souvent sacrifiée à l'orgueil national. Mahomet était 
devenu le chef temporel et spirituel d'un peuple guer- 
rier, qui reconnaissait sa suprématie et s'offrait à l'ai- 
der pour apaiser ou pour abattre les révoltes. Nous 



30 Opuscules d'un arabisant 

avons de nouveau le style calme et mesuré de la 
troisième période ; mais presque chaque mot ren- 
ferme une allusion à des faits connus, et le classement 
chronologique devient à la fois plus facile et plus exact. 
Mais il ne faut chercher dans ces productions ni gran- 
deur, ni poésie. L'homme d'Etat, si j'ose ainsi parler, 
ne laisse plus que rarement la parole au Prophète. 

Si nous résumons ces considérations trop longues, 
nous distinguerons quatre périodes dans la prophétie 
de Mahomet, les trois premières jusqu'à l'hégire, la 
quatrième après l'émigration à Médine. Aux défaillances 
pathologiques et aux apostrophes véhémentes succè- 
dent les prédications réfléchies et les paroles compas- 
sées du Prophète désahusé ; mais, entre ces périodes 
extrêmes, il y a une série de transitions, où les violences 
d'autrefois se combinent peu à peu avec les tendances 
finales. A Médine commence une nouvelle époque 
dans l'existence et dans le langage de Mahomet : l'his- 
toire y devient le seul critérium de l'exégèse ; les faits 
qui dominent la situation envahissent peu à peu l'esprit 
et la lettre des sourates : la consolidation d'une puis- 
sance mal assise, la conduite à tenir à l'égard des 
adversaires, les nécessités du prosélytisme, voilà les 
préoccupations du moment. La vie active a remplacé 
la vie contemplative, la politique a tué la conviction 
prophétique du Prophète. 

Il y a bien des questions que soulève le Coran, et 
dont j'aurais voulu faire l'objet d'un examen rapide. 
Comment de ces dictées éparses s'est formée la collec- 
tion actuelle du Coran ? Quels points de vue ont pré- 
valu dans le choix des morceaux ? Le Coran aurait- 
il survécu à son auteur, s'il n'avait pas été d'abord fixé 
par l'écriture, puis définitivement constitué par une 
sorte de canon 9 On raconte que, du vivant de 



La conipositioii du Coran ;M 

Mahomet, les fragments divers étaient reproduits sur 
des étoffes, sur des feuilles de palmier, sur des omo- 
plates de chameau, sur de larges pierres, quelques-uns 
même confiés à la mémoire des auditeurs. Lorsque, 
sous le khalilat dAboù Bekr, Omar voulut le premier 
assurer la conservation du (À)ran, lorsqu'il entreprit 
de le publier, il dut puiser à toutes ces sources qu'on 
ne pouvait souvent atteindre qu'au prix de longues et 
pénibles recherches. La même révélation, entenckie 
et recueillie par plusieurs compagnons du Prophète, 
avait revêtu des formes diverses dans les souvenirs 
de chacun ; comme toujours, Tintelligence et la réllexion 
avaient exercé une iniluence fâcheuse sur la pureté de 
la tradition ; tous, involontairement, et sans le savoir, 
ils avaient touché au dépôt qu'ils croyaient garder 
intact, et Omar se trouvait en face de variantes nom- 
breuses et importantes. 

Cette édition princeps n'eut jamais, qu'on me par- 
donne l'expression, d'autorité ecclésiastique ; elle resta 
la propriété de Omar et d'Aboù Bekr comme ces ar- 
chives de famille qu'on converve religieusement, mais 
qu'on soustrait aux yeux du vulgaire. La propagation 
de l'islamisme ne pouvait cependant pas se faire seule- 
ment par le glaive ; il fallait que la nouvelle foi eût 
son Livre reconnu et accepté par tous. Aussi plusieurs 
versions circulaient-elles dans la péninsule, et les villes 
se prononçaient-elles pour l'une ou pour l'autre. C'était 
un danger pour l'unité de l'islamisme ; Otlimàn réso- 
lut de faire étal^lir une rédaction seule authentique 
du Coran. Ce furent Zaid ilni Thàbit et quelques 
Koraischites, dont le dialecte ressemblait à celui du 
Prophète, qui furent chargés de prendre l'édition d'Al^où 
Bekr pour base de leur travail, de coUationner les 
exemplaires qu'ils pourraient trouver et de restituer avec 



32 Opuscules diin arabisant 



discernement le texte primitif intégral. On ne se permit ni 
interpolations, ni changements, même quand ils auraient 
pu être favorables à l'hérédité delà famille régnante. 
Et pourtant les livres sacrés peuvent devenir une arme 
trop puissante pour qu'un parti au pouvoir ne s'efforce 
pas de la faire servir à ses desseins. 

Après avoir fixé le texte canonique, on résolut 
d'anéantir les éditions parallèles, qui avaient cours dans 
la péninsule, et la légende nous parle d'un immense 
au-to-da-fé. 

Le texte canonique d'Othmân, qui est parvenu jus- 
qu'à nous, a aussi son histoire. De nouvelles variantes 
y ont été introduites par les copistes, d'anciennes ont 
reparu ; mais les unes et les autres ne peuvent servir 
qu'à montrer la supériorité des leçons qui leur ont été 
préférées. La récitation du Coran devint bientôt une 
science, qui eut ses maîtres et ses disciples. Que de 
problèmes, auxquels il ne m'est loisible de toucher 
qu'en les effleurant ! Et les copies du Coran, où tant 
d'art et d'habileté ont été dépensés ! Les peuples, qui 
reconnaissent le Coran comme leur livre sacré, ont 
rivalisé d'ardeur, employant dans leurs copies les res- 
sources de prestigieuses calligraphies. Et la classification 
des sourates, et leur division en versets, et la vocali- 
sation du texte, quels sujets d'étude minutieuse, sur les- 
quels il ne m'est pas permis de m'arrêter ! 

Et même, au point de vue de la langue, quelle impor- 
tance n'a pas le Coran ! Tous les auteurs célèbres, dont 
les ouvrages nous ont été conservés, prennent pour 
modèle la langue de Mahomet et cherchent à s'en 
rapprocher; ils ont tous appris par cœur et retenu les 
cent quatorze sourates et souvent ils en répètent les 
expressions, qui répondent à leur pensée ; ils croient 
composer au moment où ils se souviennent. Aussi, sans 



La composition du Coran 33 

une connaissance approfondie du Coran, n'esl-il possi- 
l)lc de comprendre pleinement aucun écrivain arabe. 
Bien plus, l'étude du Coran est nécessaire pour expli- 
quer les poètes qui nous sont restés de répo(|ue antéis- 
lamique. Cette assertion, ({ui au premier abord paraît 
un paradoxe, uqw est pas moins justifiée et confirmée 
par les textes, tels que nous les possédons. Or, ces 
œuvres ne sont pas de l)eaucou[) antérieures à l'bé- 
gire, et certains dires populaires, qui étaient répandus 
dans les masses, sont entrés à la fois dans la prose rimée 
de Mabomet et dans les cliants ins})irés des grands 
poètes '. Les grammairiens de Basra, qui ont sauvé 
ces précieuses épaves de la vieille littérature arabe, 
ont souvent changé un mot, modifié une tournure 
pour y substituer l'expression ou la phrase usitée de 
leur temps. Ils voulaient faire disparaître la moindre 
trace des anciens dialectes et hâter leur absorption 
dans l'unité recherchée et réalisée par eux de la lan- 
gue arabe. On peut donc affirmer que les effets du 
Coran ont été non seulement éprouvés dans l'ensemble 
de la littérature musulmane, mais que les anciennes 
productions, qui lui étaient antérieures, en ont elles- 
mêmes ressenti la répercussion. 

' Ce passage, vieux de trente-six ans, a été reproduit sans 
changement dans le fond et dans la forme. Mon opinion n'a 
pas été modifiée par la contre-partie habilement présentée 
par mon collègue et ami, M. Clément Huart, d'abord dans sa 
Littcraliire Arabe (Paris, 1902), p. 24, ensuite dans une commu- 
nication faite, le 22 avril 1904, à l'Académie des inscriptions et 
belles-lettres, résumée dans les Comptes rendus de 1904, p. 210- 
242 (La poésie arabe aiitê islamique et le Coran), et publiée dans 
le Journal asiatique de 1904, II, p. 125-167 (Une source nouvelle 
du Qoràn). Mon point de vue a été, indépendamment de ma 
leçon oubliée et ignorée, mis en pleine lumière par David 
Margoliouth dans le Journal of tlie Royal Asiatic Society of 
Great Britain and Ireland de 1904, p, 572 et 573. 



o 



« 



I 



I 



J 



III 



L'histoire des philosophes 

attribuée à Ibn Al-Kifti 

(il 72-1 248) 



L'histoire des philosophes attribuée à Ibn Al-Kiftî 

(1172-1248) ' 



Nulle édition princcps d'un ouvrage inédit n'a été 
autant détlorée que celle de 1' « Histoire des philoso- 
phes » avant son apparition. Les morceaux les plus 
importants, détachés de l'ensemble^ ont donné au livre 
une réputation qu'il mérite, ont fourni à l'histoire lit- 
téraire des documents précieux qu'elle a enregistrés et 
utilisés, se sont portés garants du prix que les érudits 
attachent aux notices biographiques et bibliographi- 
ques dont il se compose ; mais, en même temps, ils 
ont fait tort évidemment à la publication actuelle en 
lui enlevant une grande part de sa nouveauté et par là 
même de son urgence. N'exagérons pas, mais ne dissi- 
mulons pas non plus la déception éprouvée. Elle ne 
provient pas seulement des fragments de l'œuvre^, mis 
préventivement à notre portée, mais aussi de l'identité 
fréquente des renseignements donnés et de ceux 
que nous ont fournis au moins quatre ouvrages, anté- 
rieurs ou postérieurs, qui nous sont accessibles depuis 
plusieurs années par des éditions critiques : le Fihrist 

' Journal des Savants de novembre 1904, p. 630-639, à propos 
de Ibn Al-Qiftî's Ta'rih al-Iuikamà, auf Grund der Yorarbeiten 
Aug. Mûller's herausgegeben von Prof. D"" Julius Lippert, 
Leipzig, 1903, in-4('. 



38 Opuscules d'uu arabisant 

al-'ouloùni « Catalogue des sciences », composé par 
Mohammad ibn Ishàk An-Nadîm en 377 (988) ; les 
Classes des médecins, par Ibn Abî Ousaibi'a, mort en 
668 (1270); l'Histoire abrégée des dynasties, par Aboû 
'1-Faradj Yoiihannâ Bar Hebrceiis ', mort en 688(1289), 
dont les emprunts à 1' « Histoire des philosophes )> 
tiennent du plagiat; enfin, le dictionnaire bibliogra- 
phique de Hâdjî Khalifa, mort en 1068 (1658). 

Ibn Al-Kifti, « le fils de l'homme de Kift )s le savant 
qui a eu la conception del' « Histoire des philosophes», 
a inspiré une monographie excellente et documentée à 
mon regretté ami August Mûller dans les Actes du hui- 
tième congrès international des Orientcdistes tenu en 
1889 à Stockholm et à Christiania'-. M. le professeur 
Julius Lippert s'est contenté, dans son introduction, 
de résumer clairement cet exposé lumineux. J'ajoute- 
rai qu'un illustre contemporain d'Ibn Al-Kiftî, Kamâl 
ad-Dîn Ibn Al-'Adîm, mort au Caire en 660 (1262) ^, a 
mentionné son vizirat d'Alep à plusieurs reprises dans 
sa Zoubdat al-halah fi tarikh Halah « La crème du 
lait frais, chronique d'Alep ^ ». 

Je suppose qu'on accueillera avec faveur, comme un 
complément original aux biographies connues, qui se 
répètent les unes les autres, relatives à Ibn Al-Kiftî, le 
passage original suivant que j'emprunte au Kitàb ai- 



^ Je ne fais pas allusion à l'édition si méritoire d'Ed. Pocock 
(Oxford, 1663-1672), avec une traduction latine, mais au texte 
fixé par le P. A. Salhànî (Beyrouth, 1890). 

2 August Millier, Vber das sogennanle Târich cl-hiikamù des Ibn 
el-Qifli, dans les Actes, etc. Section I : sémitique (A), ler fasci- 
cule rLeide, 1891), p. 17-36. 

3 Hartwig Dcrenbourg, Yie d Oiisàma, p. 569-593. 

* Manuscrit 1666 de la Bibliothèque Nationale ; voir la traduc- 
tion française de M. Edgard Blochet (Paris, 1900), p. 89, 190, 
223, 224. 



I^ histoire des philosophes 31) 

tàli as-sa'Ul (il-iljàini li-cisnuï noudjuha AsSaid 
« Livre inliliilé : L'iioioscope licurciix, ic'nlcrnKml les 
noms des hommes illiislres de la Haute K^yi)le >-, par 
Kamàl ad-Diu l)ja lar Al-AdloiiNvi, ne à Kdlbii, moil au 
Caire en 74tS il.'MT). Cq dietionnaire hicjgraphique, 
classé d'après les initiales, conlienl la notice sui- 
vante ' : 

'Ali ibn Voùsouf ibn Ibrahim ibn Abd al-\Vàhid ibn 
Moùsà ibn Ahniad ibn Mohammad ibn Ishàk ibn Mobani- 
mad ibn Habi'a Asch-Scbaibànî Al-Kifti, le vizir, Djaniàl 
ad-Din Aboii '1-IIasan tut auditeur du cours de traditions 
professé à Misr par Aboù 't-Tàhir Ibn Bannàn - et suivit à 
Halab les cours de plusieurs maîtres. Il se réclama comme 
autorité du hàfilli Al)où 't-Tàhir As-Silafi, en vertu d'un di- 
plôme ^. 

Le hàfilh Aboù Abd Allah Mohammad Al-Bagdàdhi * 
a dit : J'ai entretenu des relations avec lui et j'ai constaté 
l'abondance de ses supériorités, la richesse de ses connais- 
sances, l'éclat de ses talents, sa grande autorité, son àme 

» Manuscrit 21 18 de la Bibliothèque Nationale, fol. 179 v"-180 
r^. Je ne donne ici que la traduction française ; le texte arabe a 
été publié dans le Journal des Savants de 1904, p. 031. 

- Ou bien : Ibn Bounàn. Les deux prononciations sont possi- 
bles pour le nom de ce savant oublié dont le nom est donné 
plus complètement par Mouhyî ad-Dîn, un frère d'Ibn Al-Kil'lî : 
le kàdi id-atliir Mohammad ibn Mohammad Ibn Bannàn (ou Ibn 
Bounàn) Al-Anbàrî. Cf. A. MùUer, ,lc/es, etc., p. 34, et Yàkoùt, 
Mou'djani, IV, p. 711, 1. 17. 

•* C. Brockelmann, Gcschichlc der Ai'abisclien Liticraliir, I, 
p. 305. As-Silafî étant mort en 570 (1180) ou en 578 (11S2), Ibn 
Al-Kifti aurait eu moins de huit ou de dix ans, lorsque le cen- 
tenaire aurait muni lenfnnt de son idjàza à son école d'Alexan- 
drie, Celte précocité orientale n'est pas un fait isolé : un petit- 
fils {sibi) d'As-Silafî, né deux ans après Ibn Al-Kiflî. est compté 
parmi les disciples de son grand-père (h\ns As-Souyoùtî, Iloiisn 
al-nwuliàdara, I, p. 214. 

' C. Brockelmann, Geschichle der Arabischen Lilleratiir, I, 
p. 394. 



40 Opuscules d'un arabisant 

généreuse, son visage épanoui, ses qualités aimables. Il a 
eu des rapports avec les maîtres dans toute science : 
grammaire, vocabulaire, jurisprudence, tradition, compa- 
raison des sept lectures du Coran, principes fondamentaux 
de l'islam, logique, astronomie, géométrie, liistoire. 

Ibn Ai-Kifti a étudié la grammaire cliez le schcdkh, chez 
le savant Sàlih ibn Gàdhî i et il a reconnu, dans son livre 
intitulé : Les plus illustres grammairiens, combien il a 
profité de son contact avec lui. Il a aussi sa valeur litté- 
raire. Ses panégyristes sont nombreux. Yàkoùt de Hamâ^ 
et d'autres ont fait sou éloge. Il fut appelé au vizirat d'Alep 
au commencemeni de l'année 614 (avril 1217 de notre ère), 
puis il fut destitué, puis réintégré. 

Parmi ses ouvrages en divers genres, je citerai : 1° Les 
récits sur les écrivains et leurs écrits ; 2^ La notoriété 
donnée aux narrateurs qui traitent des plus illustres 
poètes ; 3'' La chronique du Yémen ; 4° La Chronique 
d'Egypte jusqu'à l'époque de Saladin ; ô^- La Chronique des 
Boùyides 3 ; Qo La Chronique des rois Seldjoùkides ; 
7^' Les poésies de ceux qui se nomment Yazîd ; etc. 

Né à Kift^ en l'an 568 (1172), il mourut à Alep en l'an 
646 (1248). Il est l'auteur de poésies et de livres de littéra- 
ture. Le hàfith 'Abd al-Mou'min^ l'a mentionné parmi 

^ Le manuscrit d'Oxford a Gàdî ; Mouhyi ad-Dîn, dans A. Mûlier, 
ibid., p. 34, le nomme « le iurisccnsulte (al-faklh) As-Sâlih ibn 

A 

'Adî Al-'Abdànî le grammairien (aii-nahwi),\e ïeuirier (al-anmàti) 
de Misr. Sur le sens du mot al-anmcdi, voir îbn Khallikàn, Bio- 
graphical Diclionary, II, p. 186. 

■^ Cest le célèbre géographe Yâkoût de Hamâ, mort à Alep en 
626 (1229j; cf. Yàkoùt, Moii'djam, I, p. 12, 1. 4-21 ; 262, 1. 17-19, 
et les autres passages cités dans l'Index, VI, p. 577,1. 5-6. 

^ Manuscrit avec un ta en tête, remplacé par un bâ d'après 
As-Souyoùtî, Hoiisn al-moiihàdara, I, p. 319, 1. 21, et d'après 
Hàdjî Khalîfa, Lexicon bibliographiciim. II, p. 109, n^ 2146. 

* Kift est un bourg du Sa'îd, de la Haute Egypte. 

5 Ad-Dimyâtî « L'homme de Damiette », ainsi est dénommé 
Scharaf ad-Dîn Aboû Mohammad 'Abd al-Mou'min ibn Khalaf 
ibn Abî '1-Hasan At-Toûnî, le Schàfilte, né en 613 (1216), mort à 
la fm de 705 (1306). Voir As-Souyoùlî (Adh-Dhahabî), Tabakât 
al-houffâth, éd. Wûstenfeld, III. p. 65, n» 7. 



L'histoire des pliilosoplies 'i 1 

ceux qui lui ont conféré le diplùiiic. Ibn Sa id ' a parlé de 
lui. 

La notice est terniiiiéc i)ar une citation de (juatre 
vers, deux d'Ibn Al-Kifli et deux d'ihn Sa id au sujet 
d'une esclave que le premier avait achetée. 

Dans la liste des œuvres d'Ibn AI-Kii'ti dressée par 
DjaTar Al-Adfou\vî, 1' « Histoire des pliilosoplies » ne 
ti»^ure j)as ])lus que dans les seize titres énuinérés pres- 
que à la même épo([ue par Khalil As-Safadi -, mort en 
7()4 (1303), ni dans les dix-huit donnés |)ar Ibn 
Schàkir Al-Koutoubî •', mort la même année. On peut 
en conclure que l'ouvrage circulait avec l'attribution à 
un autre auteur et en etfet le manuscrit 2112 de Paris 
nomme en tête et dans la souscription Mohammad ibn 
'AU ibn Mohammad Al-Kliatibî Az-Zauzani qui date 
lui-même sa rédaction de ^yVl ^ (1219)., c'est-à-dire de 
l'année ([ui suivit la mort d'Ibn Al-Kiftî. Dans un 
autre manuscrit entré j)lus tard à la Bibliothèque Na- 
tionale avec la Collection Schefer et coté 5889, les 
mêmes origines et la même date se retrouvent, avec 
le titre significatif de Al-Moiinldkluibàl nui l-inoultd- 
katât (.< Les choix et les extraits ^ », comme dans plu- 



' 11)11 Sa'îd est Noùr ad-I)în Aboù '1-IIasan Ali ibn Moùsà Al- 
'Anasi Al-Andalousî Al-(iarnàlî Al-Maj^ribi, né près de (irenade 
en OUI (1214), mort, selon les uns, à Damas en 073 (1274), selon 
d'autres, à Tunis eu 685 (1286) ; cf. C. Brockelmann. Gescliiclile 
der Arabischen Litleratiir, I, p. .336 -.337 ; II, p. 699. 

- As-Safadî, Al-Wàfi bi-l-wafai]àt, i)ublié par G. Flii^el dans 
Aboù '1-Fidà. Hisloria anteislniuica, éd. Fleischer, p. 234, et par 
A. Mùller, dans Aclcs, etc., p. 36. 

^ Ibn Schàkir Al-Koutoubî, Fawàl al-wafaijàt. II, p. 97, éd. de 
Boûlàk de 1299(1882). 

♦ Slane, Calalogiie, p. 375 a. 

^ Hartwig Derenbourg, Les manuscrits arabes de la Collection 
^chefer à la Bibliothèque \ationale (Paris, 1901), p. 33. 



42 Opuscules d un arabisant 

sieurs exemplaires et dans Hâdjî Khalifa, Lexicon 
bibliographicum, VI, p. 166^ n° 13107. Or, ces « choix 
et extraits » nous étant seuls parvenus^ y a-t-il lieu de 
supposer qu'ils ont été empruntés à un ouvrage plus 
étendu, con>posé par Ibn Al-Kifti^ et d'espérer qu'une 
heureuse trouvaille nous permettra de substituer quel- 
que jour l'original perdu à l'abrégé relégué désormais 
parmi les antiquailles? 

Ma conviction est établie et je crois pouvoir sans 
témérité affirmer que le statu quo est définitif. Ibn Al- 
Kifti parait avoir eu dans les sujets qu'il a traités l'esprit 
d'initiative plutôt que l'esprit de suite. Il voyait les 
lacunes de la science, se préoccupait de les combler, 
mais ne s'attardait pas à terminer la tache commencée 
lorsqu'il en apercevait une autre de nature à solliciter 
son attention et à satisfaire sa curiosité toujours en éveil. 
Il a laissé plus d'un livre inachevé * : son répertoire 
des grammairiens naurait pas plus vu le jour que 
celui des philosophes, s'il ne s'était pas rencontré un 
Adh-Dhahabi, mort en 748 (1348 s pour mettre au point, 
dans un résumé concis^ la biographie de ceux-là -, 
comme un siècle plus tôt, il s'était rencontré un Az- 
Zauzani pour coordonner, en élaguant le superflu, les 
notes éparses recueillies sur ceux-ci par Ibn Al-Kifti ^. 

^ As-Safadî et Ibn Schàkir Al-Koutoubî, loc. cit., affirment 
qu'Ibn Al-Kiflî n'a terminé ni sa « Parole » sur le Moiiiuatla, le 
code de la doctrine màlikite, ni celle sur le Sahih d'Al-Boukhàrî. 
Sa Notice sur les poètes portant le nom de Mohammad, conser- 
vée à notre Bibliothèque Nationale sous le n^ 3335, est une 
œuvre posthume d'après Slane, Calaloyiie, p. 583 a et b. 

- L'autographe d"Adh-Dhahabî se trouve à la Bibliothèque de 
l'Académie de Leide sous le n^ 87G de R. Doz};, Calalogiis, II, 
p. 205-206; cf. Hàdji Khalifa, Lexicon bibliographiciim, I, p. 441, 
no 1280 ; IV, p. 154, n^- 7929. 

^ Je crois que c'est à ces feuilles volantes que Mouhyî ad-Dîn, 
frère d'Ibn Al-Kiftî, fait allusion en lui attribuant « un livre qui 



L'histoire des pliilosophes ^3 

Son (iHivrc posthume a ûlc i)rcsenlL'c au puljlic dus le 
lendemain de sa moit par un éditeur persan sur lecjuel 
nous ne possédons aueun rensei«^nement et (pii a 
devaneé de plus de sept sièeles et demi le jeune édi- 
teur allemand, M. le professeur .î. Lipperl. 

Rassembler les matériaux. plul(")l (jiie les mettre en 
œuvre, amasser les doeuments dans les trésors d'une 
bibliothèque riche en raretés et accrue sans cesse par 
une suite non interrompue d'accpiisitions menées avec 
une habile prodiij;alité par un bibliomane aussi forcené 
qu'avisé, consacrer à des recherches encyclopédicpies 
les loisirs d'un vizirat, d'un ministère des finances 
intermittent, subi comme une corvée pesante, voilà 
quel fut le lot du vizii", du <( kàdi le plus généreux» ', 
fils et petit-fils de kàdis, haut dignitaire qui renonça 
spontanément aux avantages de la propriété et de la 
famille pour satisfaire, sans partage de son fait, son 
ardente et exclusive passion de collectionneur. Sa 
bibliothèque contenait maint autographe précieux 
qu'il avait disputé à prix d'or à l'élite des amateurs. 
La valeur en était estimée à 50,000 dinars, c'est-à-dire 
à près de 700,000 francs. Il n'auiait jamais toléré (pic 

conii)ren(l les récits relatifs aux philosophes »; voir A. MiilkT 
dans Actes, etc., p. 3(), 1. 2 et 3. 

* Ihn Al-Kiftî est appelé (il-iuazir al-akram, « le vizir le plus 
généreux », le j)lus souvent dl-kùdi al-akrnm, a le kndi le plus 
généreux », ou encore al-akram, « le plus généreux » ; voir sa 
biograi)hie par son frère Mouhyî ad Dîn, publiée par A. Muller 
dans Actes, etc., p. 34, 1. G ; Yàkoùt, Moii'djanu I, p. 12. 1. 8 ; 202, 
1. 18; II, p. 28, 1. 18; 271), 1. 12; .301), 1. 10; 510, 1. 14 ; .VJl, 1. 18; 
934, 1. 20 ; IV, p. 152, 1. 15 ; Kamàl ad-Dîn Ibn Al-Adîm, Zoiibda, 
tr. Blochet. p. 189,190, 223, 224; Ibn KhalhUàn, Bionraphical 
Diclionarij, II, p. 491 ; III, p. 207; IV, p. 12; Ibn Schàkir Al-Kou- 
toubî. Fawàt, II, p. 90, 1. 2 a f . ; Hàdjî Khalîfa, Lexicon lnblio(jra- 
pliicum, IV, p. 154 ; Ilartwig Derenbourg, Les manuscrits arabes 
de la Collection Schefer, p. 33. 



44 Opuscules d'uu arabisant 

SCS livres fussent dispersés et il les légua, par un testa- 
ment en règle, à son maître, au prince Ayyoùbide 
d'Alep, Al-Malik An-Nàsir Salàh ad-Dîn Yoùsouf, l'ho- 
monyme et l'arrière petit-fils de Saladin '. On com- 
prend qu'lbn Al-Kiftî, acheteur insatiable et lecteur 
assidu de ses acquisitions, n'ait pas, surtout à l'époque 
de sa vie politique, réalisé avec son kalam tous ses 
rêves de compositions littéraires, historiques et biogra- 
phiques. 

Si des coupures ont été pratiquées par Az-Zauzani 
dans les brouillons qui lui furent confiés, je suppose 
qu'il écarta certains noms insignifiants et qu'il suppri- 
ma nombre de détails, qui lui paraissaient du rempli- 
sage, dans les articles qu'il admit. Mais l'appareil ])iblio- 
graphique ne se prête pas aux amputations et il a dû 
être maintenu dans sa plénitude. Or, c'est là le point 
important et nous pouvons nous réjouir des trésors qui 
ont été conservés. Nous pourrions apprécier avec plus 
de certitude encore la genèse du recueil sans la perte 
regrettable de l'abrégé, d'après Az-Zauzanî sans doute, 
par Al)OLi Mohammad Abd Allah ibn Sa'd ibn x\hmad 
Ibn Abi Djamra Al-Azdî Al-Andalousî, mort au Caire 
en 675 (1276) "-. C'est par suite d'une confusion entre 
deux écrits d'ihn Al-Kiftî que M. le professeur Lippert 
parle d'une autre rédaction écourtée, d'un siècle plus 



^ An-Nouwairî, Xihàyat al-arah, d'après Quatremèrc. Mé- 
moire sur le goût des livres chez les Orientaux, publié d'abord 
dans le Journal asiatique de 1838, II, p. 35-73 ; reproduit dans 
E. Quatremère, Mélanges d'histoire et de philologie orientale, 
p. 1-39; voir surtout p. 30-31. 

2 Hàdjî Khalifa, Lexicon bihliographicum, IV, p. 135, qui com- 
plète C. Brockelmann, Geschichte der Arabischen Lilteratur, I, 
p. 372, n^ 15. Ajoutez-y également pour l'ouvrage 1 l'exemplaire 
de la Bibliothèque Nationale de Madrid, coté 480 dans Robles, 
Catàlogo, p. 203 a. 



1 



L'histoire des (iliilosoplies /lô 

moderne, qui aurait eu pour auteur l'àdj ad-Din Ahoù 
Molianimad Aliniail iliu Ahd al-Ivàdii" Ibn Maktoùin 
Al-Kaisi le llanalile, mort en 71'.) (loKS)'. 

Ce qui n'est pas douteux, c'est que la comniodili' de 
l'ordre aipliahéliciue d'après les initiales rend Tusa'^e 
de ee dictionnaire aisé, les classements |)ar matières 
étant toujours arbitraires et subjectils. Aux deux index 
des noms propres de i)ersonnes et de lieux aurait 
pu être ajoutée avec profit une table des œuvres 
citées; mais, pour utile et presque nécessaire (piellc 
eût été, elle aurait risciué de grossir le livre démesu- 
rément. 11 a iallu accepter ce sacrifice, mais je ne 
[)uis assez le regretter. Je me serais plutôt résigné à 
un tormat plus modeste, à des marges plus resserrées, 
à unv pubHcation d'un prix moins exorbitant. D'autre 
part, l'amoureux des beaux livres qu'était Ibn Al-Killi, 
s'il contemplait et maniait un aussi magniiique volume, 
se sentirait lieureux de posséder et d'admirer, sur un 
rayon de sa bibliothèque d'outre-tombe, au moins un 
exemplaire de son Histoire des philosophes, adaptée 
par Az-Zauzani, publiée dans une édition de luxe 
à son goût et à son usage par M. le professeur Julius 
Lippert. 

Je disais en commençant combien cette mine de 
richesses scientifiques avait été exploitée au préalable, 
avant d'être ouverte dans son opulence aux recher- 
ches des travailleurs. Dans la seconde moitié du dix- 
huitième siècle, le prêtre maronite Micliaël Casiri, char- 
gé par « le très pieux et très religieux })rince des 
Espagnes » Charles III, qui régna de 1731) à 178cS, de 
cataloguer ses manuscrits arabes de l'Escurial, connut 



' J. Lippert, Eiiileitung, p. 11 ; cf. G. Brockelmann, lieschichte 
der Arabiscîien Litleratur, II, p. 110, ii'^ 6. 



46 Opuscules d'un arabisant 

l'ouvrage à travers un seul exemplaire médiocre, sans 
nom d'auteur, qui porte aujourd'hui le no 1778 (Casiri 
1773) ' . Il en tira nombre de hors-d'œuvre savoureux 
qui coupaient sa description au grand plaisir des lec- 
teurs ; il les leur ofïrit d'après la Bibliotheca philoso- 
phorumy comme il appelle cette collection anonyme 
de monographies -. 

Sur 400 articles environ, dont se compose le 
recueil complet, Casiri en a publié 115 ^ sans s'a- 
streindre à les reproduire intégralement. Réduit pour ses 
extraits à un seul manuscrit qui n'est pas des meilleurs, 
il n'a pas pu arriver à un déchiffrement et à une éki- 
cidation comparables aux résultats qu'a obtenus M. J. 
Lippert, avec le riche appareil dont il disposait et avec 
la préparation que l'état des études arabes en Europe 
assure aux disciples formés par l'élite des maîtres con- 
temporains. Pour les emprunts puisés à la même 
source que ceux de Casiri, M. Lippert cite encore Louis 
Amélie Sédillot^, Prolégomènes des tables astronomiques 

^ M. Casiri, Bibliotheca Arabico-Hispana Esciirialeiisis, Matrili, 
1760-1770,2 vol. in-folio. Casiri mourut à Madrid le 12 mars 1791 ; 
voir Hartwig Derenbourg, Notes critiques sur les Manuscrits 
arabes de la Bibliothèque Nationale de Madrid (Paris, 1904), p. 11 
et 42. 

- Le copieux index qui, dans la Bibliotheca, suit II, p. 352, 
permet d'j- retrouver chacune des monographies. 

^ Et non pas 33, comme l'a prétendu M. Lippert, en ne comp- 
tant probablement que les morceaux de longue haleine. J'ai 
donné la liste des 115 articles en suivant l'ordre où ils figu- 
rent dans le texte complet. Voir le Journal des Savants de 1904, 
p. 636-637. 

^ M. Lippert a omis les prénoms, sans se douter qu'il y a eu 
deux Sédillot, « des mathématiciens au moins autant que des 
arabisants », comme je les ai caractérisés dans mon Silvestre de 
Sacy, éd. du centenaire de l'Ecole (Paris, 1895), p. 59, le père, 
Jean-Jacques Emmanuel (1777-1832) et son second fils, un pâle 
reflet du père (1808-1875). 



L liist()ir«^ (les philosoplies 47 

(TOloïKj Bi'ij (Paris, 1817) cl le coninieiîlaiiv crAiigusl 
Millier dans le second volume de (i. FIii<^el, Kilàh al- 
filirist (Leipzig, 1872). Je crois que celle lisle n'esl pas 
complète et (pi'on pourrait y ajouter entre autres 
\Venrich, De (iiuioruiu (jnvconim ucrsionihus... com- 
mcntatii) (Lij)si(r, 1812i; D' Lucien Leclere, Histoire 
de lu médeeine ar(d)c (Paris, 1870, 2 vol.); M. Stein- 
schneider, Die avcdnschen Veherselziuujen ans dein (irie- 
chischeii (Lei])ziL> et Berlin, 1889-189()) ' ; i\u même, 
Ar(d)isclie MidlienKdiker mil luiischluss der Aslronoiuen, 
dans VOrientidislische Zeitiiiuj de 1901, 1902 et 1903; 
H. Suler, Die McdlieiiKdiker iiiul Aslrononieii der Aiaher 
iiiul ilire Werke (Leipzig, 1900). Que de prélihalions 
ont pi'écédé notre jouissance pleine ! 

Aux trois groupes de manuscrits décrits et classés 
par M. Lipj)ert s'ajoutent les deux parisiens et l'exem- 
plaire de l'Escurial, tous trois se rattachant à la série-/. 
Quant au manuscrit R, de la série y, qui provient de 
la succession Michèle Amari, il appartient maintenant 
à la Real Accademia dei Lincei à Rome -. 

La puhlication de l'Histoire des philosophes, rédigée 
par Az-Zauzani sur les notes d'ibn Al-Kitfî, a été inter- 
calée par mon jeune collègue^ M. le professeur Julius 
Lippert, au milieu de travaux consacrés par lui aux 
procédés et au développement de l'oculistique arabe, à 
l'instigation et avec la collaboration d'un illustre spé- 
cialiste berlinois, M. le professeur D'' J. Hirschberg. De 
ce fécond laboratoire sont sortis jusqu'ici: Die AïKjeu- 



' Une table générale de cet ouvrage, publié par bribes el par 
morceaux, a paru dans la Zeilschrift der dciils. morg. Gesellscha/t, 
L (1896>, p. 371-417. 

- Al-Battani sive Albatenii Opiis aslronoiuicum... ediluni, latine 
versuni... a Carolo Alphonso Nallino. Pars prima (Mediolani 
Insubrium, 1903), p. vni et lxvi. 



48 Opuscules d'un ai*al)isant 

heilkiindc des Ibii Sina (Leipzig, 1902); il y a peu de 
mois .1// ibii Isa Erinnerungsbuch fur Aiigenœrtzte 
(Leipzig, 1904). On annonce, comme prêt pour l'impres- 
sion, un nouveau volume, qui débutera par ((. Un choix 
sur le traitement des maladies de l'œil», composé vers 
l'an 1000 de notre ère par Aboù '1-Kàsim 'Ammâr ibn 
'Ali de Mausil. On voit que cette branche delà littéra- 
ture arabe médicale, si elle chôme en Europe depuis 
au moins un quart de siècle, recommence à y être cul- 
tivée, exploitée, mise en valeur '. 

^ M. Lippert n'est pas non plus étranger à J. Hirschberg, Ueber 
das œllesie arabische Lehrbuch der Aagenheilkiiiide, dans les 
SitzLuigsberichte de l'Académie de Berlin de 1903, p. 1080-1094 ; 
tirage à part, n» XLIX. 



IV 



La Haggâdàh de la Pâque juive 

et 

la miniature espagnole juive 

à partir de Pan 1300 



J 



La Haggâdâh de la Pâqiie juive et la miniature 
espagnole juive à partir de Tan 1300 '. 



Parmi les éléments dont se composent les deux 
Talmuds, celui de Habylone comme celui de Jérusalem, 
on dislinoue d'une part la Ilalàkhàh, c'est-à-dire l'aj)- 
plication de la loi mosaïque à la condition nouvelle 
des Juifs après la destruction du second Temple en 
70 et après la dispersion, d'autre part la ll(uj(jàd(\h, 
vaste répertoire des légendes, paraboles et allégories 
qui circulaient autour de l'Ancien lestament et de ses 
personnages. En opposition avec la (( voie » légale et 
obligatoire, le « récit » s'inspirait delà tradition popu- 
laire sans formuler de prescription religieuse et racon- 
tait, par exemple, la jeunesse d'Abraliam, ses luttes 
avec Xenn'od, son opposition violente à l'idolâtrie de 
son père Térab et autres liistoires plus ou moins édi- 
fiantes qui n'ont point pénétré dans les textes cano- 
niques '-. C'est la II(f(j(j(ï(l(iIi qui nous a conservé les 

' Journal des Savants de novembre ISÎKS. p. 657-()r>8,à propos de 
D.-H. Millier und .T. von Schlosser. Die Ilaijijadah von Sarajevo, 
2 vol. in-8o Jésus, \Vien, Alfred Ilolder. 181)8 : Texlband, iv et 311 
pages, avec un frontispice en couleurs, XXXVIII planches en 
chromotypie, 10 gravures, 8 chromotypies et 2 fac-similés dans 
le texte ; Tafelband, avec 33 phototypies et 2 chromotypies. 

-M. Gûdemann a opposé la Ihtggàdàli « récit oral >, non pas 
à la Halàkhàh, mais au Ketàb « récit écrit » mentionné dans 



o:^ 



2 Opuscules d'un arabisant 



trésors du folklore juif. Elle n'a que le nom de com- 
mun avec la Haggâdâli copiée et illustrée dans le ma- 
nuscrit du musée régional de Bosna-Seraï ou Sarajevo, 
la capitale de la Bosnie^ manuscrit dont MM. D.-H. 
Millier et J. von Schlosser viennent de publier une 
description savante et une reproduction luxueuse. 

hix Haggàdàh, le « Récit », tel est le titre de l'opus- 
cule que les juifs récitent dans leurs demeures le pre- 
mier soir de la Pàque. La répétition accoutumée du 
second soir provient seulement d'une erreur possible 
dans la fixation de la néoménie par rapport à la 
date immuable du It nîsàn. A l'exception du grand 
jeune de kippour, et pour cause, les autres fêtes du 
calendrier juif ont été allongées d'un jour en vue de 
parer aux conséquences d'une supputation inexacte. 
La cérémonie publique dans la synagogue achevée, 
les fidèles rentrent pour prendre part à une réunion 
privée, présidée par le chef de la famille, organisée 
par lui et chez lui, ouverte, en dehors des parents, 
à quiconque souffre de la faim et est dans le besoin, 
accueillante à tous ceux qui se considèrent comme 
associés eux-mêmes à la sortie d'Egypte ^ à tous ceux 
qui aspirent à en célébrer l'anniversaire par la lecture 
du (( récit » tel qu'il est donné dans la Haggâdâli. La 
raideur est bannie de l'assemblée convoquée pour rap- 
peler ((i avec une grande joie - » l'événement capital 
quia fondé l'indépendance d'Israël après les 430 années 
de captivité sur les bords du Xil. La prière est coupée 

Ézéchiel. xiii, 9. Son mémoire, intitulé : Haggada und Midrasch- 
Haggada a paru dans la Jiibelschrift ziim 90. Gebiirtstag von L. 
Zanz (Berlin, 1884); cf. Joseph Derenbourg, Haggada el légende, 
dans la Revue des études juives, IX, p. 301-305. 

^ Exode, XIII, 8. 

^Chroniques, 2e livre, xxx, 21. 



La HaçHpidAli de la Pàtiur jui\r r>3 



])ar quatre lasades régulièrcnienl espacées, sans parler 
(lu dîner qui la divise en deux j)arliesà peu près égales. 
L'ancienne tète du prinlenq)s, qui, à l'origine, avait 
l'ait appeler le mois entier « le mois des épis ' »> est 
devenue la tête nationale. C'est le souvenir le plus 
vivant chez Israël de ses soutVrances passées. Le Deea- 
loi>ue ouvre par ces mots bien si^uilicatits - : « Je suis 
l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai lait sortir de LL^ypte, (k* 
la terre d'esclavai^e. » Et^eu ellet, les Israélites, après 
avoir abandonné la Syrie méridionale pour le Delta, 
s'évadèrent au début du xnv- siècle avant notre ère sous 
le règne de Minéphlali pour se réfugier aux solitudes 
d'Arabie. Cette borde confuse, fuyant avec ses troupeaux, 
j)auvre, mal armée, « anéantie, n'ayant plus de graine », 
comme Minépbtah la caractériser dans son chant de 
victoire^, emportait, à l'insu du roi d'Lgypte, des 
graines abondantes, vivaces et productives, qu'elle 
planterait, féconderait et ferait fructifier dans les ter- 
roirs les plus favorables à leur développement. 

A quelle épocpie l'oraison de la Fàque, la lecture de 
la HiUjijàdàh, est-elle entrée dans la liturgie juive pour 
y remplacer l'immolation de Fagneau pascal, abolie 
au moment de l'exil, ainsi que les autres sacrifices ^ ?' 

^ Exode, xui, 4; xxni, 15; xxxrv, 18; Denté rotioine^ \vi, i. 

'^Exode, XX, 2; Deiiléroiioine, v, 6. 

^G. Maspero, Histoire ancienne des penples de i Orient classiquey 
II Paris, 181)7), p. 70, 71, 436, 437, 443. 

''La première édition imprimée, sans voyelles, avec commcrv- 
taire de Don Isaac Abravanel (Constantinople, ir)!).'), petit in- 
folio), porte le titre de « Sacrifice de la Pàque •>. Il en est de 
même des exemplaires de Venise, ITA'i, et de Histrowitz, l.")*>2, 
décrits par M. Steinschncider dans le Calidogns lihrornm he- 
hrivornm in Bibliotlieca Bodleinnci, col. 412 et 413. I/impression 
XA'-Iographiqiie de Prag, 152fi, dont MM. MùHer et Von Schlosser 
ont publié le frontispice (Textband, p. 223» et dont l'Alliance 
Israélite de Paris possède un exemplaire, débute par une im'o— 
cation sans titre. 



54 Opuscules d'un arabisant 

M. D.-H. Millier, dans le volume de texte (p. 3-18), a 
consacré une courte monographie aux origines et à la 
composition de ce petit livre. Le moi Hag g âdâh n'est 
ni biblique, ni mischnique ; la racine est déjà biblique 
et la forme verbale dont il a été tiré est fréquente dans 
l'Ancien Testament avec le sens de « faire connaître, 
raconter ' ». Il apparaît pour la première fois dans le 
Talmud - pour désigner la Haggddcih de la Pâque. Le 
rite était plus ancien que cette dénomination. Elle 
n'avait pas cours alors que, dès le début du ni^ siècle 
de notre ère, Rabbî Yehoudàh An-Nâsî, le rédacteur 
de la Mischnàh, consacrait à ces actions de grâce en 
commun dans l'intimité du foyer domestique une 
description qui ne diffère pas sensiblement du tableau 
pittoresque que Henri Heine a dépeint d'après ses sou- 
venirs personnels dans Le rabbin de Bacharach. C'est à 
M. D.-H. Millier que j'emprunte l'idée de ce rapproche- 
ment ingénieux. Le passage de la Mischnàh, qu'il a 
traduit sans en rien omettre ^, méritait d'être rapporté 
et élucidé intégralement. 

Ce passage exhibe déjà la scène et le colloque entre 
le fils qui interroge et le père qui répond. Après les 
bénédictions initiales, la veillée pieuse commence 
de nos jours, comme alors et bien auparavant sans 
doute, par quatre questions que le plus jeune fils ou, 
à son défaut, un autre enfant pose, soit au maître de la 
maison, soit à l'ancien qui le supplée, sur « ce en quoi 
cette soirée diffère des autres soirées ^ ». L'officiant 

^ Cette forme verbale est spécialement appliquée aux récits 
qui concernent la Pâque dans Exode, xii, 26; xiii, 8. 

'^Talmud de Babylone, Pesàhim, 115 b et 116 b. 

^ Textband, p. 5-9. 

*Les deux premiers mots de cette question ont été adoptés 
comme titre par plusieurs éditions allemandes du xvn^ siècle ; 
cf. Steinschneider, loc. cit. 



La llaggi\di\ti de la Pi\i[iie juive 55 

amateur entonne alors sa mélopée, soutenu par les 
voix des convives (jui rineilenl à j)resser les mouve- 
ments, afin d'arriver ])lus vite au tliner. Les omissions 
volontaires sont lVé(|uentes dans cette série d'explica- 
tions ap|)uyées sur des citations bibliques, sui" des dis- 
cussions ral)bini(iues, sur la reconnaissance des l)ien- 
faits prodigués dans le passé, sur la toi dans l'appui 
futur du « Très Saint (béni soit-il ! ) ». Les dix plaies 
d'Egypte sont énumérées, ainsi (|ue les miracles accom- 
plis, dont chacun « nous aurait sulli », depuis la sortie 
d'Egypte jusqu'à la réunion des tribus dans le pays 
d'Israël. Ce prologue est terminé, après la commémo- 
ration de l'agneau pascal, des pains azymes et des 
herbes améres •% par deux psaumes de l'euloge connu 
sous le nom de liallcly les psaumes 113 et 114 du texte 
hébraïque. 

Après quelques courtes cérémonies et le lavement 
des mains, le repas est servi. La viande rôtie au l'eu 
et les pains azymes y figurent de i)ar la loi '. Il est 
achevé. On })rocéde aussitôt à la « bénédiction de la 
nourriture >>, on récite les psaumes 115-118, lin du 
hallcl, ainsi que le psaume 130 proclamant « la grâce 
éternelle » de Dieu ; puis on s'enfonce dans des réfle- 
xions philosophiques sur « l'àme de tout vivant », em- 
pruntées aux oilices du sabbat. 

En dépit delà quatrième coupe de vin réservée pour 
le dénouement et de la bénédiction (jui l'accompagne 
« sur la vigne et sur le IVuit de la vigne » ', l'épilogue 
mélancolique parut, dans le couis des temps, présen- 
ter un contraste choquant avec la « grande joie » que 
la délivrance des ancêtres suscitait dans les cœurs, avec 

^ Exode, xn, 8. 

-Le texte de cette bénédiction présente quelques variantes 
dans la Haggàdàh de Sarajevo ; voir Texlband, p. "^A. 



56 Opuscules d'un arabisant 

l'allégresse dont les assistants débordaient en louant le 
Sjeigneur, avec le besoin* d'épancliements et de trans- 
ports bruyants comme conclusion à une soirée comr 
mencée dans le recueillement de la commémoration 
solennelle. C'est à ce sentiment légitime^ au désir de 
se séparer sur une impression de bonne humeur 
franche et expansive, que sont dues plusieurs des addi- 
tions introduites après coup dans, le texte adopté.Elles 
sont postérieures au manuscrit de Sarajevo ^ et à la 
plu]>art des manuscrits anciens ; elles n'ont pénétré ni 
dans le rituel du Yémen -, ni dans les liturgies orien- 
tales. Tels sont deux poèmes alphabétiques, composés 
dés le XI' siècle, avec la Nuit et la Pâque nommées 
respectivement au bout de chaque vers ^. Tels aussi 
trois morceaux,, dont le premier, antérieur au xye 
siècle ^, est plus répandu que les autres, qui sont pro- 
bablement du XV- siècle,, tous trois d'origine allemande 
ou polonaise, avec des couplets que l'officiant articur 
lait. et des refrains que l'assistance reprenait en chœur. 
Tel enfin le chant du chevreau, un appendice inatten^ 
du„ sans aucun, lien religieux on littéraire a\^c ce 
qui précède ^, un morceau de Haggûdâh, ainsi que 



^Textband, loc. cit. 

^\\^illiam H. Greenburg, The Haggadah according io the rite 
of Yemen, London, 1896. 

^Un morceau contemporain ou à peu près constate en quel- 
ques lignes que la prière deila. Pâque est terminée et qu'elle^ a 
été régulièrement faite., 

*Textband. p. 15. 

°Ala littérature donnée p. 15, note 2, il convient d'ajouter 
Gaston Paris, La chansondu Chevreau, dans\aHomania,J, p. 218- 
221, article omis dans la table décennale de ce recueil, reproduit 
dans la Revue israélite, III, p. 325 328. Parmi les contributions 
plus récentes, on utilisera avec critique G. -A. Kohut, Le Had 
Gaxhja et tes chansons similaives^^ dans la R&vae: des études juive^y 
XXXI (1895)i p. 240-^461 



La lla(|(|:\(l.'\h de la l*:Wpie juive 57 

nous l'avons (loliiiic vn coininoni^-anl, un hors-cl'œuvre 
déplacé dans la Haijijiulàh de la Pà(iue. Il s'y est intro- 
dnil j)ai' eHïaclion vers le milieu du wv sièele * et y a 
été délinilivemenl ratlaehé dans h» rite allemand. L'as- 
semblée n'avait aueune liàte de se disperser l'I auiail 
volontiers prolongé la séanee juscpi'à l'auhe, a l'exem- 
ple des doeteurs énumérés prescpie en tête de la Ihuiijà' 
dàh, cpii s'ouljlièrenl la première nuit de la Pàcjue en 
racontant à leurs disciples la sortie d'Egypte, au point 
d'être surpris par le jour (pii eommeneail à |)ointlre 
et par l'appel à la prière du malin. 

Le manuscrit conservé à Sarajevo ne contient pas 
seulement la Haijifàdàh^ dans sa forme concise avant 
les accroissements. Elle n'y occupe (pie la seconde 
place (loi. 1-30, d'après nn numérotage spécial), comme 
il appert de la description tracée avec le plus grand 
soin par MM. David Heinrich Millier et Jiilius von 
Schlosser ( 7'tu/^a/î(/, p. 19-92). Si l'exemplaire n'avait 
soulevé cpie des })roI)lèmes palèographicpies et i)liilolo- 
giques, M.D.H.Mùller, un maître des études hèbraicpies 
et arabes, un épigrapliiste faisant autorité dans les do- 
maines divers des inscriptions sémitiques, se serait 
passé de recourir à la collaboration de l'arcbêologue 
qui a composé un Recueil de documents pour l'iiistoire 
de l'art occidental au moven àt^e-. L'illustration très 
riclie du livre réclamait l'examen d'un spécialiste, dont 
l'enquête porterait sur la technique, la comj'osition, 



^Dans ce résumé, je me réclame surtout de L. Zunz, Die gol- 
tcsdiciistlichcn Vortrâgc der Juden (Berlin, 1832), j). 126 et suiv. 
La seconde édition de 1892 (voir p. 138 et suiv.) n'est qu'une 
réimpression. Jai aussi consulté M. l'riedmann, I)as Fvstbuch 
Haggadah (Wicn, 1895). 

2J. von Sclîlosser, Qiiellenbiich ziir Gesckichtc des cd)eiidUcn- 
dischen Mitielalters (Wien, 1896). 



58 Opuscules d un arabisant 



l'orii^ine et la date des miniatures sous le contrôle de 
l'orientaliste qui examinerait la calligraphie, applique- 
rait les règles de la diplomatique, apprécierait les notes 
éventuelles de copie ou de vente, noterait et au besoin 
discuterait les légendes explicatives des planches. Plus 
le point de départ entre les deux rédacteurs était éloi- 
gné, mieux leur accord au point d'arrivée assurait la 
conquête de la vérité. Ils l'ont recherchée avec autant 
d'ardeur que de succès ; nous les suivrons en pleine 
confiance, en profitant, chemin faisant, des résultats 
consignés dans le chapitre spécialement consacré par 
M. J. von Schlosser aux images inspirées par laHaggâ- 
dâliK Ces vues générales reposent sur la comparaison 
de la Haggàdâli de Sarajevo avec les exemplaires ana- 
logues des dépôts européens. Les deux auteurs se sont 
associés dans cette tâche surérogatoire - et ont mis 
dans leur livre beaucoup plus que le titre ne per- 
mettait d'espérer. Ils sont allés plus loin encore et ont 
inséré, pour clore et pour compléter leur œuvre, un 
mémoire du regretté professeur David Kaufmann sur 
l'histoire de l'illustration des manuscrits par les Juifs ^. 
Il y a en effet une question préjudicielle qui ne pou- 
vait pas être éludée sans déconcerter le lecteur, quelle 
que fût la place où elle serait posée. Les Juifs ne vio- 
lent-ils pas le code de l'Ancien Testament par les re- 
présentations figurées d'êtres vivants, hommes, femmes, 
animaux des deux sexes ? Le deuxième commandement 
du Décalogue, qui proscrit le culte des images, n'inter- 
dit-il pas absolument la reproduction de l'homme, que 
Dieu a fait à son image, à sa ressemblance *, et de tou- 



'Textband, p. 209-252. 

^Ibid., p. 93-208. 

Ubid., p. 253-311. 

''Genèse, i, 26; cf. i, 27; v, 3; ix, 6. 



La Hagcjà(li\li de la Pàqiie juive 5ii 



tes les créatures? Le I)éeal()i;iie i)()ile expressément' : 
(( Tu ne le leias point d'idole, ni aneiine li<^iire des cho- 
ses qui sont au eieren liant, ou sur la terre en bas, ou 
dans les eaux plus bas que la terre ; lu ne te pioster- 
neras pas devant elles, ni ne les atloreras. » Les préju- 
gés d'un rigorisme outié ont pu voir dans cette délensc 
autre chose (ju'une mise en garde contre l'idolâtrie ; en 
réalité, si elle s'a})p]i(pie à la statuaire et aux reh'et's, 
elle laisse horsde cause le dessin, l'eiduminurc et hi i)ein- 
ture. Les scribes officiels des synagogues occui)és à tra- 
cer les lignes de l'écriture carrée, les calligraphes des 
accents si fins et si délicats qui indiquent les nuances 
de la massore ne sont-ils j)as les précurseurs des artis- 
tes juifs qui se sont crus autorisés à illustrer l'Ancien 
Testament en général, le rouleau d'Hsther et la II(«j(j(ï' 
dâh en particulier ? L'influence chrétienne a i)récipité 
ce mouvement que le piétisme essayait encore d'entra- 
ver et d'enrayer dans la seconde moitié du xn*" siècle. 
Ces principes ont été mis en pleine lumière par David 
Kaufmann dans sa dissertation, pour laquelle il n'a eu 
qu'à puiser dans sa vaste science et dans sa liche bi- 
bliothèque. 

C'est à cette tolérance de moins en moins contestée 
qu'est due la conception réalisée magnificjneme^it dans 
le manuscrit de Sarajevo. Le Musée l'a acquis en 1894 
d'une très ancienne tamille juive espagnole établie dans 
cette ville. Du format in-quarto, mesurant 22 centimè- 
tres en hauteur sur 16 en largeur, divisé en cahiers de 
8 feuillets, il a été écrit sur du parchemin italien poli 
et calciné. En tète du volume, qui commence à dioite 
pour finir à gauche, selon l'ordre sémiliciue, un ali)um 
de 66 compositions sur 34 planches, dont les 2 premiè- 

^ Exode, XX, 4 ; Dcutéroiwnie, v, 8. Je copie la traduction 
d'Edouard Reuss, Lliistoirc sainte et la loi, II, p. 55 et 288. 



60 Opuscules d'un arabisant 

res et la 26^ divisées en 4 parties, et les antres en 2, à 
l'exception des planches 30, 32 et 34 remplies par nn 
seul petit tableau. Les planches sont placées face à face 
sur le verso du premier feuillet, puis sur le recto du 
second, les deux pages intermédiaires restant vides, et 
ainsi de suite. De courtes légendes en hébreu indiquent 
les sujets traités, les principaux épisodes de l'histoire 
sainte depuis et y compris la création jusqu'à la béné- 
diction de Moïse au moment où il va mourir (fol. 1-31) ; 
le temple de l'avenir, avec le tabernacle et les deux 
tables de la loi (fol. 32); le père de famille distribuant 
à son entourage la Haggâdàh et les pains azymes (fol. 
33) ; enfin ifol. 34) la synagogue, dont l'extérieur laisse 
voir un mur en pierres de taille régulièrement coupées, 
quatre fenêtres cintrées aux grillages entre-croisés et 
une large baie, également cintrée, permettant de recon- 
ntiître à l'intérieur le tabernacle exhaussé sur un pié- 
destal^ avec ses deux portes ouvertes^ avec trois rou- 
leaux de la loi dans leurs manteaux d'étoffes voyantes, 
avec deux lampes éternelles suspendues aux deux cô- 
tés. Tandis qu'une femme restée dans le sanctuaire 
avance la main vers l'un des rouleaux sacrés pour le 
toucher et pour baiser ensuite cette main bénie par le 
contact, "les fidèles sortent, en se dirigeant, comme l'écri- 
ture, de droite à gauche, hommes, femmes, enfants, 
avec des houppelandes rouges et bleues surmontées de 
capuchons *. 

Je viens d'amplifier la notice sommaire- donnée 
à la fin de la description très exacte de cette illustra- 

^Voir le portrait en pied, reproduit en couleurs, de Roven 
Salamo, juii espagnol, de 1347, ainsi que deux autres miniatures 
analogues, l'une en couleurs, l'autre en noir, dans la Revue des 
études juives, VI (1883), p. 268-269 ; cf. ibid., XY (1887), p. 115- 

^ Texlband, p. 44. 



La Ha()():i<!àli de la Pà<|iir juive <>I 

tion'. Je lie nie i)crnieUrai sur celle lahle des inalieres 
qu'une seule observation. Kn parlant du fol. 2(1, les 
auteurs disent : «« Septième jour. Repos du Sabbat de 
Dieu. Jeliovab, juvénileinenl imberbe, dinérant abso- 
lument du type elirétion, dans une lon^nie robe rouge 
avec ca])ucbon, assis sur un banc sous un arc de 
feuilles de trèlle. » Si peu rêlVactaire (jue soit l'Ancien 
Testament aux anthropomorphismes, alors même cpie 
l'homme v est considéré comme créé à rimaue de 
Dieu, j'ai peine à admettre la divinité de cet épbèbe 
insigniliant dont 'SI. J. von Sclilosser lui-même a com- 
paré la léte sans expression à celle d'un tiourant de 
théâtre '^. Pour moi, l'artiste a au contraire voulu 
éviter tout ce qui le rapprocherait de l'idolâtrie, et ce 
scrupule l'a induit à symboliser le septième jour, le 
jour du repos, sous les traits d'un juif quelconque vêtu 
de rou«>e, semblable d'aspect et de costume à l'un des 
personnages qu'au fol. 34 l'on voit sortir de la syna- 
gogue, immobile dans son calme indifférent, confor- 
mant son inaction et sa pose nonchalante au qua- 
trième commandement du Décalogue -K Ce qui donne 
quelque vraisemblance à mon hypothèse, c'est que 
l'œuvre des six jours s'achève sous nos yeux, sans que 
le Dieu créateur y intervienne en personne, sans qu'il 
apparaisse autrement que par les manifestations suc- 
cessives de ses volontés, sans que son image vivante 
nous montre l'auteur de toutes choses. J'ajouterai qu'il 
n'est pas moins absent de la scène où il tire la fennne 
de la côte de l'homme (fol. 3 v°), ainsi que de toute 
l'illustration du volume. Comment l'unicjue exce])tion 
serait-elle Dieu se délassant de ses fatigues, « ayant 

^ Tcxlbaiid, p. 33-44. 

Ubid , p. 232. 

^ExodCf XX, 11 ; Deiitcronomc, v, 12. 



G2 Opuscules d'un arabisant 

cessé l'œuvre de sa création » ', quand la création 
s'est déroulée devant nous avec l'intention évidente de 
laisser dans les hauteurs invisibles Celui qui du fir- 
mament dirigeait ses rayons vers la terre ronde déga- 
gée du chaos ? Je ne sais si je m'abuse ; mais la 
légende hébraïque, portant simplement « le jour du 
Sa])hat », alors que l'espace vide semblait inciter à une 
rédaction plus longue, me paraît un argument de plus 
en faveur de mon interprétation. 

Sur 34 planches, 33 sont rendues par des héliogra- 
vures, c'est-à-dire par des photographies en noir, 
répondant à 33 aquarelles. Les couleurs de l'original, 
or, jaune, rouge, bleu et blanc, ont été admirablement 
reproduites dans la chromotypie de la synagogue. Ce 
spécimen serait insuffisant comme élément d'appré- 
ciation sur l'enluminure du volume, si MM. D. H. Millier 
et J. von Schlosser, dans la dernière planche de 
l'atlas et dans le volume de texte, ne nous en avaient 
pas fourni des exemples nombreux et bien choisis, 
empruntés à la seconde partie du manuscrit, au texte 
de la Haggâdàh. Ils ne proviennent peut-être pas du 
même artiste ou des mêmes artistes, mais ils appar- 
tiennent sans aucun doute à la même école, au même 
groupe de miniaturistes, de rubricateurs. En dehors du 
fol. 25 annexé à l'atlas et représentant sur un fond 
quadrillé Rabbân Gamli'êl qui, le fouet à la main, ins- 
truit trois élèves munis de leurs livres, ce sont : le 
fronnspice devenu le frontispice du Textband ; le repas 
de la Pàque avec sur le devant de la table une esclave 
noiie, une Mauresque très probablement (p. 3); un 
cartouche avec encadrement portant en lettres d'or 



^Genèse, ii, 2 et 3. Remarquez cependant que, dans l'un et 
l'autre verset, le verbe Schàbat est appliqué à Dieu. 



ï.a 1Ia(|(jA(lAli (1<* la l^à»ni(^ juive iu\ 

hdttouschhàlinl ' tl siiiinonlanl liois colonnes, cnlrr les- 
quelles un homme et urni t'enime oui été |)lus laid 
dessinés «frossièremenl à la plume en altitude de 
prière, sans doute des possesseurs du manuscrit au 
xv<^ siècle (p. 1<S) ; un autre cartouche avec hdlUilou, le 
haut des (\(iu\ liuncd seivanl de suppoit à daw dra- 
gons opposés l'un à l'autre, tenant dans leuis gueules 
des hianches d'épines i p. 21); unarhre imaginaire avec 
des rameaux de tantaisie et des leuilles de vigne (p. 92); 
deux dragons ailés se taisant pendimt en sens con- 
traire au hout de lignes courhes ornementales, termi- 
nées en formes d'ailes (p. 9.")); la tête et le corps d'un 
houlTon avec une pèlerine à capuchon, sur deux pattes 
de chien, au-dessus des([uelles émeige une ((ueuc 
d'animal terminée par des Heurs (p. 207); deux dra- 
gons ailés se faisant vis-à-vis, leurs longs hecs ouverts 
faisant saillir leurs langues, leurs ([ueues se rejoignant 
symétricjuement (p. 211); deux hommes placés face à 
face^ avec des manteaux rouges et des cai)uchons 
bleus, soutenant avec leurs mains sur \\\\ fond cpia- 
drillé un [)ain a/yme de grande dimension avec les 
mots iu(tss('ili zon en lettres d'or dans un cartouche 
rectangulaire, les espaces vides au-dessus et au-dessous 
étant comblés par des branches, des feuilles et des 
Heurs, les deux tètes d'hommes étant suiinontées par 
deux mots empruntés à la fhujçjàdàh (p. 27)2). 

Ce fond (juadrillé, comme celui du folio 2."), comme 
les fonds guillocliés, échi([uetés, losanges, étoiles, fleuris 
et diaprés en or ou en couleurs, à l'imilalion des étofTes 
et des tapisseries-, sont des témoignages d'origine, ({ui 
permettent de dater et de localiser les miniatures qui 

^Nos textes de la Ilaggàdàh ne portent pas cette forme ara- 
méenne, mais la forme hcbraï(iiie Initlisclibàhôt. 
'-Tajelband, fol. 3-21, 28 b, 29 a, 30, 31, 33 et 34. 



04 Opuscules d'uu arabisant 



ornent le manuscrit de Sarajevo. Le procédé du dessin 
à la plume colorié, avec un embryon de perspective, 
avec une palette réduite, je l'ai dit, aux teintes or, jaune, 
rouge, bleu et blanc, avec l'esquisse d'un paysage ou 
d'une forteresse, quelquefois, plus souvent, avec un 
réseau géométrique, sur lequel se détachent les per- 
sonnages, appartient à la seconde moitié du xni° siècle 
pour son apparition, à la première du xiv^ pour son 
développement. Quant à son lieu de provenance, c'est le 
sud de la France, l'Aquitaine, d'où il s'est répandu vers le 
sud en Italie et en Espagne. Les habitudes d'ordre hiéra- 
tique se mêlèrent, à ces époques et dans ces pays, à 
l'esprit satirique, comme sur les façades des églises 
gothiques. Ce sont les moines qui, dans les cloîtres, 
ont été les artisans de la renaissance calligraphique 
d'abord, picturale ensuite, où le profane avait envahi 
le sacré et s'était confondu avec lui sous l'influence de 
la chevalerie. Dans la France méridionale et en Italie, 
le christianisme, après avoir renouvelé cette forme 
d'art en la dégageant du type byzantin dont elle était 
l'héritière directe, en avait gardé le monopole ^^ tandis 
qu'en Espagne des artistes juifs s'inspiraient des maîtres 
chrétiens, dont ils appliquaient la manière au Penta- 
teuque, à l'Ancien Testament, à la Haggâdâh. 

La Haggâdâh de Sarajevo est le plus ancien monu- 
ment qui ait survécu au naufrage de la miniature espa- 
gnole telle qu'elle semble avoir été pratiquée vers l'an 
1300 de notre ère par les Juifs de Tolède et de Barce- 
lone. Sur le frontispice du manuscrit, au sommet, entre 

^ Pour cet exposé, j'ai choisi pour guides Auguste Molinier, 
Les iiKimiscrits et la miniature (Paris, 1892), et G. Pawlowski, 
article Miniature dans la Grande Encyclopédie, XXIII (1898), 
p. 1049-1055, où, à la page 1055, on trouvera la bibliographie du 
sujet. 



La Ha<|(|rHl:ili de la Pàqiie juive C>5 

deux clochers byzantins, au-dessus d'une tourelle i)lus 
petite, qui s'harmonise avec deux autres tourelles placées 
horizontalement aux deux extrémités, on dislin^ue les 
armes d'Ara^jon, l'éeu d'or à quatre pals de ^Tueule. 
L'artiste ou plutôt les îutisles, car je crois reconnaître 
plusieuis mains, ont été les précurseurs du Juif l)a|)lisé 
qui, au xv siècle, a présidé à la décoration de la Bible 
castillane exécutée pour le duc de l'Infantado fms. I. 
j. 3 de THscurial) et ornée de soixante-six ^naiules 
miniatures représentant l'histoire bibli(jue moins la 
création, depuis Adam et Eve jusqu'aux Macchabées. 
Ils ont été les j)rimitifs dont a dû s'inspirer en les 
continuant Kaby Mosé Arragel', chargé en 1422 par 
D. Luiz de Guzman, grand maître de Calatrava, de gloser 
et d'historier une bible « en romance », la célèbre 
Bible d'Olivarès, conservée au palais de Liria à Madrid, 
parmi les trésors de la Casa de Alba. Samuel Berger a 
montré dans la version et dans les peintures l'œuvre 
collective, achevée en 1430, du rabbin de Maqueda et 
de savants et artistes chrétiens, parmi lesquels au moins 
un Franciscain et un Dominicain-. La Haggâdàh (|ui 



* Arragcl Qsi une transcription du nc()licl)raïque hdrragil s'i- 
gnifiant l'habile, l'expert, souvent joint j)ar la copule îxhdzzàkên 
« le vieux », le schaikh. Dans le psaume xlv, 2, màhir a |)()ur 
équivalent dans la version chaldéenne ragil.Cciie inlerprétalion 
de l'inexpliqué Arvagcl a été adoptée par mon regretté condis- 
ciple et ami Samuel Berger dans son mémoire intitulé ; Les 
bibles castillanes, dans la Romaiiia, XXVIII (181)9), p. 522. 

^Samuel Berger, Les nianiiscrils de la Bible caslillane enliuni- 
nés en Espagne sons la direclion des Jnifs, comnmnicalion à la 
Société nationale des Anticpiaires de F'rance; voir Bullelin dv 
1898, p. 226-231. Samuel Berger, pour la Bible d'Albe, renvoie au 
livre presque introuvable de l'inquisiteur Joaquim de Ville- 
nuova, La leccion de la S. Escriptnra in lingnas vulgares (Valen- 
ce, 1791, in-folio) et à la notice contenue dans le Calàlogo de las 
colecciones expueslas en las vilrinas del palacio de Liria. Le pu- 

5 



66 Opuscules d'un arabisant 



nous occupe n'avait-elle pas également provoqué une 
collaboration entre chrétiens et juifs, entre les initia- 
teurs et les initiés? C'est là une question que les minia- 
tures anonymes, trop inégales à mon sens pour ne pas 
trahir des degrés dans les mérites des auteurs, ne per- 
mettent plus de résoudre. 

Les migrations du manuscrit, avant qu'il parvînt 
dans l'asile inviolable dun dépôt public, peuvent encore 
être suivies dans quelques-unes de leurs étapes. En 
1510 ^ il avait été l'olDJel d'une transaction, et l'acte de 
vente en caractères hébraïques cursifs révèle paléogra- 
phiquement une plume italienne. Si l'attribution du 
manuscrit aux juifs espagnols n'est pas contestable, il 
a dû voyager de l'ouest à l'est sous la garde de juifs 
réfugiés, cpii avaient adopté la voie de mer pour se 
rendre d'Espagne en Italie. Il y a séjourné quelque 
temps, comme l'atteste le visa du censeur romain Gio- 
vanni Domenico Yictorini apposé en 1609. L'ancienne 
famille espagnole de Sarajevo, qui l'avait en sa posses- 
sion, et qui est établie depuis plusieurs générations en 
Bosnie, semble l'y avoir apporté, à travers l'Adriatique, 
comme un héritage de ses ancêtres. 

X la suite de la Haggâdâh (fol. 53-81 de la seconde 
pagination), le manuscrit de Sarajevo contient un « sup- 
plément poético-liturgique » composé de poèmes en 
hébreu, empruntés pour la plupart aux maîtres de la 
période espagnole-arabe. Cette anthologie a été étudiée 
avec méthode et rigueur par M. D.-H. Mûller à tous 
les points de vue : provenance, métrique, langue, sujets 

bllca La Duqiiesa de Berwick ij de Alba, Coiidesa de Sinicla 
(Madrid, 1898, gr. in-S^), n^ 32, p. 40-42, avec deux phototypies. 
^ Entre les deux dates possibles d'après le fac-similé (2V.v/- 
buch, p. 26), je n'hésite pas à me prononcer pour la seconde, 
1510 et non 1314. 



La lla4j<jà<l;ili do la l^uiuc juive; <;7 

de comparaison, classcnienl des morceaux ])ar ordre 
alphal)éli(iue des initiales, pui)liealion tie pièces iné- 
diles et Lradiiclioiis en vers allemands, signées A. M. 
et S. Heller, de poèmes choisis. I^ place qu'occupe 
celte sélection dans le manuscrit me su^<^ère la j)ensct.' 
que, dans la composition du volume, on s'était préoc- 
cupé de fournir des lectures d'ordre supérieui* aux 
dévots inlatii^ahles qui, après les éclats de voix et de 
rire terminant la soirée en commun, tenaient à pro- 
longer les deux premières nuits de la Pàciue, isolés 
dans la prière à voix basse et dans la méditation silen- 
cieuse. C'est à eux qu'était destiné ce régal de stro])lies 
j)laintives et ardentes au goùl du jour. 

MM. D.-H. Millier et J. von Schlosser, dans leur 
féconde collaboration, ont étendu leur enquête aux 
autres Haijijàdàhs illustrées manuscrites (pii leur 
paraissaient mériter cet honneur. Nous nous conten- 
terons de marquer leurs itinéraires, sans nous y engager 
à leur suite. Ils ont passé tour à tour par les exem- 
plaires espagnols, français, allemands et italiens, appar- 
tenant à la Bibliothèque Nationale de Paris ', au British 
Muséum, au Musée national germanique de Nurem- 
berg, au comte de Crawford dans son château de Ilaigh 
Hall à Wigan, dans le Lancashire, à David Kaufmann 
qui vivait à Budapest, au baron Edmond de Bothschild 



' Postérieure à 1898 est l'acquisilion par la Bibliollièciue Xalio- 
nale d'une haij(jàdùh italienne, écrite sur vélin, abondamment 
et richement, illustrée au xvr- siècle, l'^llc a été décrite par 
M. Moïse Schwab; voir l'iic luujcjddali illustrée, dans la Hcinic 
des études juives, XLV (1902), p. 112-132, avec 43 planches en 
photogravure, et Le manuseril hébreu N" 13S8 de la Bibliothèque 
Nationale ^uiie haggadah j)ascale' et V iconographie juive au temps 
de la renaissance, dans les Xotices et extraits des manuscrits, 
XXXVIII, première partie (1903), p. 1-25. 



68 Opuscules d'un arabisant 

à Paris, à M. Albert Wolf à Dresde ^ Comme on le voit 
par cette énumération, les auteurs ont élargi leur ter- 
rain bien au delà du petit domaine que, d'après le titre 
de leur livre, ils s'étaient assigné tout d'abord. Ils ont 
promis peu ; ils ont tenu beaucoup. 

* M. Moïse Schwab, dans son deuxième mémoire cité, p. 4 
du tirage à part, signale trois autres exemplaires chez le baron 
David de Gùnzburg, à Saint-Pétersbourg. Un nouvel organe 
scientifique, La Rivista israelitica, qui paraît à Florence, vient 
de publier dans les numéros 4 et 5 de sa première année (1904) 
un intéressant article, intitulé : Le miniature delV Agada et 
signé : Ernst Cohn de Berlin. 



V 



Quatre lettres missives 

éeritesdanslesannées 1470-1 475 

par Abou '1-Hasan ^Alî, 

avant-dernier roi more 
de Grenade 



Quatre lettres missives écrites dans les années 
1470-1475, par Aboù 'I-Hasan Alî, avant- 
dernier roi more de Grenade '. 



INTRODUCTION 

Les quatre lettres missives sont dociinients d'ultime 
date dans l'histoire de l'Espagne musulmane. Lors- 
qu'elles furent écrites dans les années entre 1 170 et 
1475, la chrétienté avait partout repris le dessus, ex- 
cepté dans le royaume de (irenade. Les princes Nas- 
rides n'avaient pas encore été dépossédés et chassés de 
leur Alhambra ; mais, afTaiblis par l'hostilité de leurs 
voisins et par l'indiscipline de leurs sujets, ils ne pos- 
sédaient plus qu'une autorité de nom et de forme sur 
les cosas de Graiiada -. Aboù '1-lIasan Ali, VAlboaceii des 
chroniques andalouses-^ en était réduit à mendier des 

^Mélanges oricnlaiix. Textes et traductions publiés par les 
professeurs de l'I^cole des langues orientales vivantes à l'occa- 
sion du sixième Congrès international des orientalistes réuni à 
Leyde (septembre 1883), Paris, 1883, p. 1-28. L'introduction a 
été abrégée et le texte arabe (p. 9-16) a été omis. 

"J. Millier, Die lelzteii Zeiten von Granada (Mûncben, 1863), 
p. 56. 

^Gayangos, The Hislorij of the Mohammechm Dijnasties inSpain 
(London, 1840—1843, 2 vol. in-4), II, p. 040. ('e même roi est 
appelé Abulhazen dans la Croiiica de los rreyes ccdùUcos don fer- 



72 Opuscules d un arabisant 

alliances, à désavouer ses généraux, à s'humilier de- 
vant ses vassaux et ses ennemis, à remercier avec effu- 
sion les uns et les autres pour le moindre témoignage 
de bienveillance, à leur promettre et à leur offrir 
un concours sans réserves et sans compensations. 
Les quatre lettres d'Aboù '1-Hasan ont beau affecter un 
style pompeux et une forme déclamatoire. L'agonie 
de la puissance musulmane en Espagne se montre 
sous l'aisance affectée du langage. En 1474, Isabelle 
la Catholique et Ferdinand V montèrent sur le trône 
de Castille, après la rédaction des deux premières 
lettres, avant l'envoi des deux dernières ; dans les 
premiers jours de 1492, le royaume de Grenade suc- 
comba définitivement ^ ; son dernier prince, le fils 
d'x\boù '1-Hasan, Aboù 'Abd Allah Mohammad, plus 
connu sous son prénom défiguré de Boabdil, après 
avoir poussé « un dernier soupir »-, prit le chemin de 



nando ij dona isabel de Hernando de Pulgar, publiée par J, Mûller 
d'après le manuscrit III. Y. 6 de l'Escurial. Voir Op. cit. 
p. 69, 82j 86, etc. A la fin du xvi^ siècle, Luis de Mârmol le 
nomme Abil Hascen dans son Historia de la rebelion y castigo 
de los moriscos. Cf. Simonet, Descripciôn, etc. (2^ éd., Granada, 
1872), p 257 et 258. Aboù '1-Hasan 'Alî, le dix-neuvième des rois 
Nàsrides, occupa le trône de Grenade une première fois de 866 
à 887 de l'Hégire (1461—1482 de notre ère), une seconde de 888 
à 890 (1483-1485). 

* Ferdinand V fit son entrée à l'Alhambra le 2 janvier 1492. Cf. 
G. Weil, Geschichte der islamitischen Vœlker (Stuttgart, 1866), p. 
295. 

^Boabdil «a poussé hors de Grenade conquise ce gémisse- 
ment historique, el idtimo siispiro del Moro, qui a baptisé un ro- 
cher de la Sierra d'Elvire » Théophile Gautier, Voyage en Es- 
pagne (Tras los montes' ^ p. 221 (édition de 1879). Le nom que 
porte encore aujourd'hui ce point de la Sierra Nevada, a été 
complété d'après A. Germond de Lavigne, Itinéraire général... 
de l'Espagne et du Portugal, 3« éd. (Paris, 1880), p. 604. 



fjuîitri» lettres missives 7^ 



l'exil '. 11 mourut à Fe/ en 910 de l'Hégire (1533 de 
notre ère) -. 

Des ({uatre pièces dii)l()inali(iues, traduites dans 
Tordre de leurs dates, la picniièie est conservée à 
TAcadéniie de l'histoire de Madrid dans deux cakjues 
d'autant plus exacts ((u'ils paraissent pris par une per- 
sonne incompétente, qui ne possédait ni la science, ni 
la prétention d'expliquer ou de contrôler son texte. Si 
mes souvenirs sont exacts, la charte elle-même appar- 
tenait à l'archéologue 1). Juan de Tro. Les originaux des 
trois autres documents sont entrés successivement dans 



^ J. Millier a publié, d après le manuscrit 1758 de l'Escurial 
(Casiri 1753), fol. 83 r», une lettre d'Itjn Al-KoCiliyya, datée de 
896 de l'Hégire (1491 de notre ère) sur la situation faite en Afri- 
que aux émigrés de (irenade. Voir Beilrœge ziir Geschichtc (1er 
westlichen Araber (Munchen, 18G()— 1878, 2 Ilefte;, l, p. 42—44. 

'Al Makkarî, Analeclcs sur F histoire el la littéruUire des Ara- 
bes (V Espagne, publiés par MM. Dozy, Dugat, Krehl et Wright 
(Leide, 1855-1861, 2 vol. in-4), II, p. 814 ; cf. Gayangos, Mohammedan 
Dynasties, 11, p. 390. L'année 1538, que, dans ce dernier passnge, 
une faute d'impression a substituée à 1533, a été reproduite 
dans Weil, Geschichte der islamitisclien Vœlker, p. 396. La date 
incontestable de 1533 suffirait pour détruire riiypothèse de 
C Hrosselard, qui a cru retrouver à Tlemcen le tombeau de Boab- 
dil. L'épitaphe qu'il a publiée, ^ Journal Asiatique de 1876, I, p. 
159-197), n'est pas celle de Boabdil, le «dernier roi de Grenade», 
mais celle de son homonyme Aboù 'Abd AUàh Mohammad, 
surnommé Az-Zagal, le frère et non le fils d'Aboù '1-IIasan 
'AH. L'étude des documents, que nous publions plus loin, 
prouve avec évidence qu'à la ligne 10 du monumeni (ibid., p. 
175) il faut insérer Abî Nasr ibn al-amîr. Un maitre ara- 
bisant, le sénateur D. Francisco Fernândez y Gonzalez, a traité 
cette question avec ampleur et l'a résolue définitivement dans 
son mémoire intitulé : (lorreccinn a una noticia de el Diario 
Asiàtico de Paris, acerca de una hipida sépulcral h(dlada en 
Tremecén y atribuida à Boabdil, uHimo rey de Granada. Voir 
Boletin de ta Real Acadeniia de la Ilistoria, tomo I, cuaderno n 
(niayo 1878), p. 140-150. 



74 Opuscules d'uu arabisant 

la Bibliothèque de l'Académie de l'Histoire, où j'ai été 
autorisé à les étudier et à les copier. La deuxième lettre 
a été acquise la dernière ; elle a été longtemps dans les 
archives du comte d'Altamira. 

L'Académie de l'Histoire de Madrid se proposait de 
traduire en espagnol ces quatres chartes destinées à 
accompagner la Crônica latina de D. Enriqiie IV ^. Ce 
plan ancien sera-t-il jamais exécuté ^ ? Vers la fin de 
1834, dans une séance solennelle, le directeur de la 
compagnie^ en quittant le fauteuil de la présidence, 
parlait à ses collègues de trois chartes (on ne connais- 
sait pas encore la première), traduites par D. Francisco 
Antonio Gonzalez 2. Dans le cas où la publication an- 
noncée resterait à l'ordre du jour et devrait aboutir, 
l'Académie de l'histoire ne manquerait pas de pro- 
voquer un remaniement des anciennes traductions 
qu'elle possède, afin de les mettre au niveau des pro- 
grès que les études orientales ont faits en Europe et en 
Espagne pendant les cinquante dernières années. Un 
commentaire paléographique •', historique et géogra- 
phique, où aucune source d'information n'aurait été 
négligée, serait le complément naturel de cette version 
officielle et définitive. C'est aux arabisants de Madrid 

^ La chonique latine, qui doit constituer l'ouvrage principal, 
est intitulée : Alphonsi Palentini historiographi gesta llispanien- 
sîa ex annalibiis suonim dieriim colligenlis. Elle doit avoir pour 
appendice une Colecclôn diplomâlica de la Crmiica de D. En- 
riqiie IV. A travers de nombreuses péripéties, Henri IV occupa 
le trône de Castille de 1454 à sa mort en 1474. 

^Discurso leido à la Real Academia de laHistoria enJiinlade28 
de Novienibre de 183^i por su Direclor el Excmo SeiiorDon Martin 
Fenvindez de Navarrete, al terminai' el trienio de sn direcciôn 
(Madrid, 1835, in-8). On y lit, p. 7 : «estas très cartas traduci- 
das por nuestro compafiero D. Francisco x\ntonio Gonz.ilez. » 

^L'écriture (ai-je besoin de le dire?) est l'écriture magrébine 
d'Espagne. 



Oiialro h'ttiTs inissivos 7."» 

qu'il apparlic'iil (l\'ciii(.' celle pa^c de leur hisloii-e 
nationale. 



TRADUCTION FUAXCAISI-: 



riu:Mu:nK i.KTvnE missivk 

Au nom crAllàh, le Raliniàn, le Miséricuitlieux ! 
Puisse Allah réi)andre ses bénédielions sur Mohani- 
niad, sur sa famille et sur ses c()ini)agnons ! Puisse-l-il 
leur donner la paix I 

De la part du serviteur d'Allah, de Téniir des Musul- 
mans ' 'Ali Al-(i(ilil) Billàh-, fds de notre maitre l'émir 
des Musulmans Ahoù 'n-Nasr -^ lils de l'émir sancti- 
lié ^ Aboù '1-Hasan •"', fils de l'émir des Musulmans 

-Le litre d' « émir dus Musulmans » est une variante de celui 
d' « émir des croyants » réservé aux khalifes de Bagdad. Il pa- 
raît (jue le premier émir des Musulmans fut Yoùsouf ibn Tà- 
schouiîn, le deuxième des Almoravides en 479 de l'IIéj^ire (1(I8G 
de notre ère) Cf. Ibn Al-Athîr, ('Jiruiiicon, X, p. lOiJ; I). Francisco 
Codera, Tilalos ij nombres propios en his nionedas ArabicfO-Espci' 
l'iolas (Madrid, 1878, in-4<'), p. 31 et suiv,; Tralado de luunisni'ilicay 
p. 194. Les rois Xasrides de Grenade ont tous adopté ce litre. 

■^Aboù '1-Hasan Ali était surnommé Al-GùUb JiiUàh « le vain- 
queur par Allah», comme le fondateur et la plupait des mem- 
bres de sa dynastie. Ci\ Ibn Al-Khatib dans Casiri, Uibliolheca 
Aiubieo-IIispuna Esearialensis, II, p. 2()0 ; Journal Asi(ili(jue de 
187(3, I, p. 175. Ce surnom est rappelé par la devise de la dynas- 
tie, telle qu'elle se trouve sur les monnaies frajjpées de leur 
temps et sur les murs de l'Alhambra : Là (jàlib illà Allùh « Il 
n'y a pas de vainqueur, hors Allah. » Voir (Codera, Tralado de 
mimisniiilica, p. 233. 

^ Aboù Nasr Sa'd Al-Moiislain, le dix-huitième des rois Nas- 
rides. 

'Le prince ainsi désigné n'a pas régné. Cf. l'insciiption dans 
le Journal Asialique, loc. eil. 

^Aboù '1-Hasan Ali. 



76 Opuscules d'un arabisant * 

— — . j 

Aboù '1-Hadjdjàdj ^ fils de l'émir des Musulmans 
Aboii 'Abd Allah -, fils de l'émir des Musulmans Aboù \ 
'1-Hadjdjàdj ^ fils de l'émir des Musulmans Aboù '1- ' 
Walîd % le Nasride (puisse Allah le fortifier par son ^ 
secours ^ et l'assister de son indulgence !) aux deux 
chevaliers honorés, estimés, considérés, glorifiés, fidè- i 
les, le maréchal ^ Don Diego Herrandez et Martin 
Alfonso " de Montemayor ^, seigneur d'Alcaudi- 
que 9 (puisse Allah les honorer tous deux de sa 
crainte et les réjouir par sa direction !). En réponse à 
votre salut, recevez nombre de salutations distinguées, 
que Nous vous avons adressées de Notre Alhambra ^^, 



^Aboû '1-Hadjdjàdj Yoùsoiif, le onzième des roisNasrides. 

^Aboù 'Abd Allah Mohammad Al-Gànî Billàh, le huitième des 
rois Xasrides. 

^Aboû '1-Hadjdjâdj Yoûsouf, le septième des rois Nasrides. 

^Aboû '1-Walid Ismà'îl, le cinquième des rois Nasrides. 

^11 3' a jeu de mots entre Nasr et binasrihi du texte arabe. 

^Dans les lettres deuxième et quatrième, il est appelé avec 
plus de précision « le maréchal de Castille ». 

'La transcription régulière eût été, ici et plus loin, Alhon/o 
ou Alonzo, forme populaire pour Alfonso. 

^ Sur le « chàteau-fort de Montema3'or », voir Al-Idrisî, De- 
scription de r Afrique et de F Espagne, par Dozj' et De Gœje, p. 183 
du texte ; 222 de la traduction ; Simonet, Descripciôn del rcino 
de Granada, 2e éd., p. 132 et 210. 

^ Le nom d'Alcaudete s'était d'abord présenté à mon esprit ; 
mais Alcaudete est toujours transcrit en arabe par Al-Kabdhàk; 
cf. Al-Idrisî, Description. .. de l'Espagne, p. 204du texte, 252de la 
traduction ; Yàkoùt, Mou'djam, IV, p 27 ; Simonet, Descripciôn, 
p. 13, 94 et passim. L'identification d'Al-Kabdhîk avec Alcaudi- 
que m'a été suggérée par Simonet, ibid. p. 151, 286, 302, 306. 

*'^0n sait que l'Alhambra signifie le Palais Rouge. «Cette signi- 
fication, dit M. Girault de Prangey, serait parfaitement confir- 
mée par l'aspect actuel de ses murailles et de ses tours con- 
struites en tapia, car le temps etle soleil lesontcoloréesdeteintes 
admirables». Cf. son Essai sur V architecture des Arabes et desMores, 
en Espagne, en Sicile, et en Barbarie (P£ivis,lH41),p .124. Cesldansce 
volume que Joseph Derenbourg, mon regretté père, adonné « une 



Quatre IcUrcs missives 



qui s'élève n Grenade (puisse Allah le ^ardei- î Gloiie 
à Allah, j)ar l'elVel de sa faveur et de sa pioleeliou !). 

Ht maintenant, sachez tous deux, ùehevalieis hono- 
rés, que votre écrit Nous l'st j)aivenu, ([U(* Nous avons 
compris tout ce (pie vous y avez mentionné, (pie Nous 
vous avons été reconnaissant de vos indications et de 
votre démarche, que Nous nous louons de votie ami- 
tié et de vos sentiments alTectueux, et (pic Nous avons 
a])piis avec reconnaissance votre arrivée à Alcaudi(pie 
et vos lémoi^na»^es publics d'une alVection poui- Nous, 
que Nous ne mettons pas en doute. Vous aussi, Allah 
le sait, vous comptez parmi nos plus tidéles amis, vous 
êtes l'élite de Nos familiers. 

Nous avons été informé que Don Allonso, avec ses 
cavaliers, s'est rendu à la rencontre du vizir de Notre 
Majesté, dans la direction de Guadix ', et que celui-ci 
s'est avancé ra])idement. Mais, de même (|ue Nous 
n'avons encore reçu aucune nouvelle sûre, il n'a pu 
rien vous annoncer. C'est pour ce motif que Nous vous 
invitons à ne pas cesser de Nous faire connaître le sur- 
plus de ce qui auia lieu de votre ccjlé ; et, par contre, 
Nous vous communicjuerons le surplus de ce (pii aura 
lieu chez Nous. Nous chercherons à satisfaire tous les 
désirs (jue vous Nous exprimerez, et Allah honorera 
en vous la piété. 

révision des inscriptions de rAIlninibra » d'après le ninniiscril 
actuellement coté 210G à la Bibliothèque Nationale, (jui conliiiil 
les poésies d'Ahniad Al-Magribi, le neveu d'Al-Miikkaii, re|)ro- 
duitosen arabesques comme encadrements poéticjues aux hau- 
tes murailles du Palais Houge. Sur* l'Alhambra au xv' siècle, 
voir iialael Contreras, EsUulio descripUvo de loa nioiiumiiilos 
arabes de Graïuida, SevUla y Cordoba (Madrid, 1878), p. l.')7-167. 
MVàdî Âsch=:Guadix ; cf. Al-Idrîsî, Discriplion. .. de VEsjia- 
gne, p. 175,202 et 203 du texte; 209, 247 elsuiv. de la traduction. 



78 Opuscules d'uu arabisant 



1 

i 

4 



Cet écrit a été rédi«"é le dix-neuf du mois de rabi' 

^ I 

iM'emier, en Tan 875 •. 1 

i 

La cbarte est autlientique. Fin -. 

DEUXIÈME LETTRE MISSIVE | 

! 

I 

Au nom d'Allah, le Rahmàn, le Miséricordieux ! ; 
Puisse Aliàh répandre ses bénédictions sur notre 
maître Mohammad, sur sa famille et sur ses compa- ! 
gnons ! Puisse-t-il leur donner la paix ! j 

Voici ce que nous portons à la connaissance de qui- " 
conque lira ou entendra lire ce noble écrit, Nous, le j 
serviteur d'Allah, l'émir des Musulnians, 'x\li Al-Gàllb ' 
Billâh, fils de notre maître l'émir des Musulmans Aboù j 
'n-Nasr, etc. ^ \ 

Entre Xous^ d'une part et de l'autre le chevalier ' 
honoré, estimé, considéré, glorifié, modèle de fidélité, j 
Don Diego Herrandez^ de Cordoue, comte de Cabra, | 
vicomte d'Iznajar, seigneur de Baena ^ et gouverneur ^ ! 
d'Alcala" ; le chevalier honoré, estimé, considéré, ] 
glorifié, Martin Alfonso de Montemavor, seigneur i 

t 

■i 
' Le 15 septembre 1470 de notre ère. 4. 

- Le signe, qui termine cliacune des quatre missives, est 

abrégé de Iiitahà « C'est fini ». | 

3 La généalogie se poursuit comme dans la première lettre. j 

'' Il ne faut pas confondre ce Don Diego Herrandez avec son ■ 
fils, le maréchal de Castille, cité dans la première lettre, et dont 

il est de nouveau question plus loin dans la deuxième. | 

' Les positions respectives de Cabra, Iznajar et Baena sont I 

indiquées par Al-Idrîsî, Description, etc., p. 204 et 205 du texte ; î 
251 et 252 de la traduction. Sur Iznajar, voir aussi Simonet, 

Descripciôn, etc., p. 4, 128. j 

® Dans Tarabe d'Espagne, kcïid (espagnol alcade = al-kcïid), j 

signifie surtout un gouverneur militaire, plutôt un commandant 1 
de place qu'un général. 

■ Il s'agit d'Alcala la Real. Voir Simonet, ibid., p. 222; J. Miil- j 
1er, Die letzteii Zeiten von Granada, p. 121. 



Qiiatn' h'ttrrs missives 7l> 



(rAlcaii(li([iie ; oiilin le chevalier honoré, considéré, 
estimé, glorifié, I^^as Vene^as, seigneur de Liujue et 
d'Alhendin ' (puisse Allah les honorer de sa ciainle !) 
a existé une paix constante, nne amitié sincère, et une 
afïeetion pure, dont témoi<^ne un traité signé pour un 
temps déterminé. 

Or, comme cette amitié entre Notre Majesté et les 
susdits chevaliers grandit cIkhiuc jour et à chaciue ins- . 
tant, et (pie Nous désirons lavoir s'augmenter encore, 
Nous voulons aujourd'hui en renouveler l'expression 
et faiie entrer dans Notre alliance et dans Notre amitié 
les chevaliers honorés, Egas Vcnegas, seigneur de 
Lu(pie et d'Alhentlin ; Don Diego Herrandez, maréchal 
de (.astillc et grand vizir de Cordouc, et Don Martin, 
commandeur d'Kstepa -, tous trois fds du comte de 
(lahia. 

Vous saurez donc, ô chevaliers honorés, ô excellents 
amis. Don Diego Herrandez de Cordoue, comte de 
('.ahra, vicomte d'Iznajar, seigneur de Baena et gou- 
verneur d'Alcala ; Martin Alfonso de Montemayor, sei- 
gneur d'Alcaudique ; aussi Egas Venegas, seigneur de 
I.uciue et d'Alhendin ; Don Diego Herrandez, maréchal 
de Castille, grand vizir de Cordoue, et Don Martin, 
commandeur d'Estepa (puisse Allah vous honorer de 
sa crainte !) que Notre Majesté nohle renoue et renou- 
velle avec vous une paix cordiale, gage d'amitié solide 
et ])ure, i)our cette année solaire et neuf autres années 
consécutives, à partir du premier janvier 1472 de Tère 



' Sur Luque,cf. Sinionet, J )cscrij)ci<'n,\). A, \)4, 12^) ; F,ur Whcmlin, 
p. 299, peut-être aussi p. 1(»7, où il est parlé d'Albondon. Luque 
est aussi mentionné par Yàkoût, Moii'djcim, IV, p. 365. 

^ D'après d'autres, ce serait Teba. Cf. Dozy, Recherches sur 
ihisloire et la littérature de r Espagne pendant le moyen âge 
(S'^ éd., Leyde, 1881, 2 vol. in-8), I, p. 299. 



80 Opuscules d'un arabisant 



du Messie jusqu'au Irente-et-un décembre 1481 de la 
même ère ^ 

Nous nous engageons à être les amis de vos amis 
et les ennemis de vos ennemis, à vous appuyer chaque 
fois que vous en aurez besoin pour la défense de votre 
territoire, dans la mesure de Nos ressources, contre 
tous vos ennemis, à quelque catégorie qu'ils appar- 
tiennent, et pour l'espace de temps que vous détermi- 
nerez. Au moment même, où vous Nous transmettrez 
votre demande d'assistance, ou bien que vous donne- 
rez mission à votre envoyé de faire appel à Notre con- 
cours. Nous vous aiderons dans la mesure de Nos res- 
sources. 

De même. Nous vous ferons savoir, ô chevaliers ho- 
norés, tout ce que Nous saurons et tout ce que Nous 
apprendrons, que ce soit secret ou public, de ce qui 
sera attentatoire à votre honneur. Nous vous informe- 
rons promptement par un envoyé sûr, éprouvé, afm 
que vous assuriez le salut de votre pays avant le ravage 
de vos champs ". Lorsque Nous distinguerons un mal 
qui peut vous atteindre, Nous ferons des efforts pour 
l'éloigner de vous ; lorsque Nous distinguerons un 
avantage ou une utilité que vous pouvez recueillir, 
Nous ferons des efforts pour l'approcher de vous. Nous 
conserverons l'amitié et l'alliance, stipulées entre Nous 
et vous, dans les paroles et dans les actes. 

Et sachez, 6 chevaliers honorés susdits, que Nos fds 
les émirs •' (qu'Allah leur accorde le bonheur !) garde- 



^ Les années musulmanes correspondantes sont 876-88G. 

^ Le sens, que nous avons donné à al-fasàd, est emprunté à 
J. MûUer, Die lelzten Zeilen von Granada, p. 117, note 1. 

^ L'un des fils, auxquels il est fait allusion dans ce passage, 
est précisément Boabdil ou, en d'autres termes, Aboû 'Abd 
Allah Mohammad. 



Quatre lettres missives SI 



ront à votre égard cette paix, cette amitié et cette 
alliance, comme Nous la garderons. Nous, dans le pri- 
vilège de Notre Majesté noble. 

Quant à vous, par égai'd |)our Nos amis fidèles et 
purs, et en vue de Nos illustres alliés, cpie vos bonnes 
relations avec Nous ne se démentent jamais et {[ue 
votre amitié produise une alliance durable, où Nous 
ne mettrons pas en doute la sincérité de votre atTection 
et la réalité de vos sentiments. Pour Nous, le pacte, que 
Nous contractons avec vous, est fondé sur la vérité de 
ce que Nous vous avons exprimé, et Nous vous jurons 
par Allàb runi([ue, le juste, (jue tout ce (jue Nous vous 
avons promis. Nous raccomj)lirons, Nous le tiendrons, 
Nous l'observerons avec sincérité ' et fidélité en tout 
temps, sans perfidie et sans trabison. 

Et, pour que cette convention lïit valable et solide, 
Nous l'avons scellée avec Notre anneau bienbeureux, 
qui émane de - Notre main noble, et Nous y avons 
placé notre cacbet puissant, pour bien montrer que 
rengagement a été pris par Notre noble Majesté dans 
les premiers jours du radjab unicpie, béni, en l'année 
870 -K Allàb a connu l'autorité de cet engagement. 

La cbarle est autbentique. P'in. 

Sur les débris du cachet, ou lit cucore : Allàb '*. 

TROISIKMK LETTF^E MISSIVK 

Au nom d'Allàb, le Habmàn, le Miséricordieux ! 

' Je lis hrs-sidki, sur la proposition de I). .Iiilian Hi!)cra, cor- 
rection que m'a conimuniciuceen son nom I). Francisco Codera, 
dans une lettre du 9 mai 188t. 

- J'ai imprimé min ; l'original porte an. 

^ Seconde moitié de décembre 1471 de notre ère. 

' Ou Billàh, qui proviendrait d' Al-Gàlib Dillàli, surnom liono- 
rifique d'Aboù '1-Hasan Ali. 

6 



82 Opuscules d'un arabisant 



Puisse Allah répandre ses bénédictions sur notre maî- 
tre Mohammad, siu' sa famille et sur ses compagnons 
Puisse-t-il leur donner la paix! 

De la part du serviteur d'Allah, de l'émir des Musul- 
mans Alî Al-Gàlib Billâh, fils de Notre maître l'émir 
des Musulmans Aboù 'n-Nasr S etc., au chevalier honoré 
estimé, considéré, glorifié, modèle de fidélité. Don 
Diego Herrandez de Cordoue, comte de Cabra, vicomte 
diznajar, seigneur de Baena et gouverneur d'Alcala 
(puisse Allah l'honorer de sa crainte et le réjouir par sa 
direction !). En réponse à votre salut, recevez nombre 
de salutations distinguées, que Nous vous avons adres- 
sées de Notre Alhambra, qui s'élève à Grenade (puisse 
Allah le garder par l'efïet de sa faveur et de sa protec- 
tion! Gloire à Aîlàh !). 

Sachez , ô chevalier honoré et comte haut placé, que 
Nous avons reçu votre écrit, qu'il Nous a été remis par 
le gouverneur Juan Inâda-, que nous avons exécuté 
entièrement ce que vous y avez mentionné, et que nous 
avons ordonné au vizir de Notre noble Majesté (puisse 
Allah le combler de bonheur !i de s'entretenir avec 
votre envové et de lui confirmer les intentions de Notre 
auguste Majesté (puisse Allah la rendre plus auguste 
encore!), ainsi qu'il vous les exposera. 

Quant à ce que vous avez dit de l'excursion et du 
voyage, que vous projetez chez le prince de Castille ^, 
Notre ami (puisse Allah l'honorer de sa crainte !), puis- 

^ Généalogie comme dans la première et dans la deuxième 
lettre. • 

2 Tout en me bornant à transcrire ce nom, je me demande si 
l'on ne devrait pas le traduire par Ignacio. La comparaison des 
chartes espagnoles contemporaines et une connaissance plus 
approfondie de l'onomastique arabico-espagnole peuvent seules 
donner la solution du problème. 

3 A ce moment, le « prince de Castille » était déjà Ferdinand V. 



Onîiti*<» loltres missives 83 

que vous y trouvez voire ink rèl, vous vous y rendrez 
en paix, si Allàli le veut. 

Kt saehez, ô eonile luiiil placé, (pie Xotie ami, voire 
lils le maréchal ' (puisse Allah l'honorer de sa erainlel), 
et voire pays sont chers à Notre cœur, et ([u'il ne veut 
rien leur faire (pii leur soit désa^^rcahle. Mais, ce qui 
est arrivé n'a eu lieu que par des motifs que votre 
envoyé vous exjîosera. Il n'est pas douteux - que parfois 
Nos cavaliers se sont laissés égarer par un mirage ; 
mais rall'eelion ([ue vous Nous inspirez est connue, 
n'en doute/ pas, et n'ajoutez i)as foi à ceux qui vous 
diraient le contraire. Notre cœur réclame de vous (pie 
vous recommandiez aux troupes d'Alcala d'éviter les 
sorties inutiles. 

Dans toute circonstance, Nous ferons ce qui vous 
agréera ; et Allah honorera en vous la piété. 

Cette lettre a été écrite le vingt-qualre du premier 
rahi , en l'an (S80 -K 

La charte est authentique. Fin. 

.1 VdiKjle supérieur du rcclo, on lil en raraclrres 
(irabcs : 

Le gouverneur d'Alcala K 

On Ut au verso roinme adresse : 

Le chevalier honoré, estimé, considéré, modèle de 
fidélité, Don Diego Ilerrandez de Cordoue, comte de 
Cahra, vicomte d'Iznajar, seigneur de Baena et gou- 
verneur d'Alcala (puisse Allah l'honorer de sacraintc!). 

^ Ce lils est Don Diego Ilerrandez, maréchal de (bastille el 
grand vizirde Cordoue, dont il est également parlé dansla pre- 
mière, dans la deuxième et dans la quatrième missive. 

'^ Lisez : ivalà schakka, ainsi que porte l'original. 

^ Le 21) juillet 1475 de notre ère. 

» Le gouverneur militaire d'Alcali la Real, c'est Don Diego 
Herrandez de Cordoue, comte de Cabra, vicomte d'Iznajar ; 
voir plus haut, p. 78. 1. 16, et note 4; et p. 79, 1. 13 et 18. 



84 Opuscules d'un arabisant 

QUATRIÈME LETTRE MISSIVE 

Au nom d'Allah, le Rahmân, le Miséricordieux ! 
Puisse Allah répandre ses bénédictions sur notre maître 
Mohammad, sur sa famille et sur ses compagnons ! 
Puisse-t-il leur donner la paix ! 

De la part du serviteur d'Allah, de l'émir des Musul- 
mans 'Alî Al-Gàlib Billàh,û\s de notre maître l'émir des 
Musulmans Aboù 'n-Nasr,etc', aux deux chevaliers ho- 
norés, estimés, glorifiés, fidèles, bien-aimésDon Diego 
Herrandez, maréchal de Castille, et Martin Alfonso 
de Montemayor, seigneur d'Alcaudique (puisse Allah 
les honorer de sa crainte et les favoriser de sa direc- 
tion !). En réponse à votre salut, recevez nombre de 
salutations distinguées, que Nous vous avons adres- 
sées de Notre Alhambra, qui s'élève à Grenade (puisse 
Allah le garder par l'effet de sa faveur et de sa protec- 
tion ! Gloire à Allah !). 

Sachez donc tous deux, ô chevaliers honorés, que 
Nous avons reçu votre écrit, que Nous avons exécuté 
entièrement ce que vous y avez mentionné, et que 
Nous vous avons été reconnaissant tant de vos inten- 
tions que de vos sentiments affectueux. 

Le pacte, que vous avez demandé, vous fera hon- 
neur à vous-mêmes, et Nous avons ordonné au vizir de 
Notre auguste Majesté (puisse xVllàh le combler de 
bonheur!) devons écrire clairement quelle sera sa ma- 
nière d'agir à votre égard. Sachez-le ! 

Dans toute circonstance. Nous ferons ce qui vous 
agréera et Allah honorera en vous la piété. 

Cette lettre a été écrite le quatorze du premier djou- 
m à d a , e n r a n 880 - . 

^ Généalogie identique à celle des trois premières lettres. 
* IG septembre 1475 de notre èie. 



Quatre lettres missives 85 

La charte est aiillK'nli(jiie. Fin. 

A laïujlc supérieur de diuiley un lit sur le recto, en 
arabe : 

Le maréchal cl Martin Alloiiso. 

On m (lu verso connue adresse, eu arabe: 

Les deux chcvaHcrs lioiiorcs, estimés Duii Dieg(j 
Herrandez le maréchal et Martin Altonso de Monte- 
mayor, seigneur (rAlcaudi(|ue (puisse Allah les hono- 
rer tous deux de sa crainte !) 



4 

I 
I 



I 



VI 



Notice biographique 

sur Michèle Amari 

(1806-1889) 



fj 






i 



Notice biographique sur Michèle Amari ' 

(1<S()()-1S(S<.I) 



AVANT-PUOPOS 

I/éleclion cii décembre 11)01 (rAlcssautlro D'Aïu-oiia 
parmi les correspoiulanls étraiii^cis de IWeadémie des 
inscrij)lions et ])elles-lellres a ravivé en moi le j)laisir 
que m'avait eaiisé naguèie sa belle j)ublicali()n de la 
Correspoiulanee de Michèle Amari, avec sa riche anno- 
tation, une véritable encyclopédie des hommes et des 
choses d'Italie au xix° siècle. Les deux volumes - ont 
paru simultanément en 1890. Tls sont terminés (II, 
p. 31 5-397) par un éloge d'Amari, lu par Alessandro D'An- 
cona à Florence, le 21 décembre 1(S9(), dans une séance 
publique tle la li. Accademia (kdla Crusca. Le 20 avril 
de cette même année, Oreste Tonnnasini avait à Rome 
rappel-' devant la H. Accademia dei Lincei « la vie et les 
œuvres » de son illustre contVère ^. Tous deux ont mis 
à j)rorit des Esquisses autobiographiques {Appiinti auto- 
bioijvafici), qu'Amaii avait tiacées lui-même en 1S<S1 à 
l'instigation de Leone Carpi et cpie M""' Amari conserve 
pieusement dans sa villa aux environs de Florence. Des 

^ Journal des Saïuints de 19u2, p. 2oi)-222 ; iSf)- 198 ; ()()«-()22. 

- Alessandro D'Ancona, (larleijijio di Michèle Amari (Torino, 
189G), 2 vol., 589 et 407 pages in-H-. 

^ Oreste Tommasini, Scritti di sturia e critica (Roma, 1891), 
p. 271-354. 



90 Opuscules d'un arabisant 

raisons matérielles l'ont empêchée, à son grand regret 
et au mien, de les mettre actuellement à ma disposi- 
tion et j'ai dû me résigner à les entrevoir à travers les 
citations qui en ont été faites. Je ne puis pas préjuger 
absolument si elles ajouteraient quelques traits à la 
figure que je vais essayer d'évoquer, non seulement 
grâce aux documents que je viens d'énumérer, mais 
encore grâce à une biographie un peu terne, mais 
exacte, de Gustave Dugat (Paris, 1868) ^ à une étude 
pénétrante de l'avocat F. G. Vitale (Milano, 1888) \ à 
un article juvénile et alerte de Daniel Halévy (Paris, 
1897) ^. J'ai aussi utilisé la brochure contenant les 
Discours prononcés par divers orateurs dans une des 
salles de l'Institut Royal des études supérieures à Flo- 
rence devant le cercueil du sénateur Michèle Amari le 
18 juillet 1889^ ». 

Lorsque, en 1866% j'entrai au Cabinet des manus- 
crits de la Bibliothèque Impériale, j'y fus chargé de 
reviser et de continuer, après une interruption de sept 
années, le catalogue raisonné des manuscrits arabes, 
qui avait était commencé par Michèle Amari. Je m'en- 
thousiasmai d'instinct pour le travail de mon prédé- 

' Gustave Dugat, Histoire des orientalistes de VEurope (Paris, 
1868-1870, 2 vol. in-12), I, p. 12-24. 

2 // Risorgimento itcdiano, biografie storico-politiche d'illustri 
Itatiani contemporanei, IV, p. 459-478. Je n'ai trouvé à Paris aucun 
exemplaire de ce recueil. A l'instigation de Mme Amari, mon 
confrère, l'arabisant G. Schiàparelli de Rome, élève d'Amari, 
a fait copier pour moi avec la machine à écrire l'étude de 
Vitale. 

3 La Revue de Paris, 1" mars 1897, p. 69-86. Get article a été 
provoqué par la publication du Carteggio. 

^ Parole prominziate da diversi oratori sut feretro del senatore 
Michèle Amari il giorno 18 di luglio 1889 in nna dette sale del 
R. Istituto di sludi siiperiori in Firenze , Firenze, 1889, 38 p. 

^ Slane, Catalogue, Avertissement^ p. m, porte à tort 1867. 



Notice sur Michèle Ainari ÎM 



ccssciir ; je deviiKii la prohiU- do ses rochciTlies cl la 
justesse (le ses eoiu'lusioiis, je considérai comme 
imperlineiile de ma pail la préleiilioii de soii<^er alors 
à des reloiiehes |)iématin'êes cl j'occMj)ai, sans la rem- 
plir, la <• place vide aii|)rès de la([uelle, en ISliO, Henan 
ne passait jamais sans éj)i()uver un vif senlimenl de 
regret » '. Mon and)iti()n était daeliever l'ceuvre 
d'Amari,en m'inspirant de son esj)iil et de son exemple. 
Mon admiration n'a lait (pie grandir et (|ue s'étendre 
depuis (pie je connais et (jue je eiois avoir eompris, 
non seulement le savant oiientalistc, mais encore 
riîomme, le patriote, Téerivain, riiistorien. I)evais-je 
examiner séparément chaeune des laces sous les(|uelles 
Amari s'est montré à ses contemj)()rains et est entré 
de son vivan.t dans l'immortalité ? Je ne l'ai pas cru. 
Tout se tient dans son existence à chacune des épo(jues 
(ju'elle a tiaversées, des étapes ciuelie a parcourues. 
Ses actes ont l'unité d'une (cuvre bien conçue, aux 
nombreux volumes. Ses livres sont des actes. L'évolu- 
tion de sa vie ressortiia le mieux de sa biographie j)ar 
l'exposé des laits et des idées dans l'ordre chronolo- 
«»i(iue de leur succession -. 

Les (|ualre phases de son développement graduel et 
continu feront le partage naturel de cette notice : 

^ Carlcgcfio, II, p. 8(). 

- C'est Tordre clîronolo«^i([uc, le plus logicpic de tous, avec 
des intercalations et des parallèles. (ju'Aniari a éj^alenient pré- 
conis(} en Icte de la Sloria dei Mfisiilinaiii di Sicilia, I (l.S3()), 
p. xxxn. Mon élude biographicpie contient de larges emprunts à 
une conférence que jai laite à la Sorbonne devant la Société 
d'études italiennes le 1.') mnrs 1902, sous le titre : «Un historien 
et arabisant d'Italie : Michcle Aniari ». Ma conférence, provo- 
quée par mon ami Charles Dejob, a été recueillie excellemment 
par M. Eug. Heymann, sténographe de la (>hambre des députés, 
auquel j'adresse publiquement mes remerciements, avec le 
témoignage de ma reconnaissance. 



92 Opuscules d'un arabisant 

1" Après renfance et l'éducation^ Amari est avant 
tout un révolutionnaire palermitain, un autonomiste 
sicilien. 

2*5 Le partisan des libertés locales et provinciales 
adopte l'idée de la fédération italienne sous un régime 
mixte, où aucune région ne soit absorbée par l'autre, 
où cbacune conserve sa pbysionomie distincte et son 
gouvernement propre. 

3° Les préférences personnelles cèdent le pas à la 
nécessité inéluctable de l'unité italienne, dont la direc- 
tion ne peut être assumée que par la dynastie savoyarde 
des rois du Piémont^ devenus rois d'Italie. 

4o L'unité atteinte, elle ne peut être préservée que 
par un concours loyal au roi et aux institutions parle- 
mentaires. La personnalité d' Amari est arrivée à son 
entier déploiement jusqu'à ce qu'elle soit atteinte par 
la décadence et que, dans un recul plus rapide que la 
marche en avant, elle soit anéantie par la mort. 

C'est dans la deuxième période que l'arabisant s'est 
greffé sur le patriote, pour ne plus être séparé de lui 
jusqu'au dénouement fatal. Ils sont unis par un lien 
constant, se prêtant un mutuel appui, poursuivant le 
même objet, passant par les mêmes transformations et 
les mêmes progrès, s'élevant dans leurs efforts en com- 
mun à l'apogée de leur puissance. Les prééminences 
d'un Amari autorisent à se glorifier d'être homme. 



Notice sur Micliolc Ainari U:\ 



KNFANCK HT .IKl'NKSSK d'aMAIU. SA I llll. I)i: SICIM-: 

KT SON AHnivi':i: a pahis kn ISTi. 

MiclK'k'BciîC(k'lU) (lactiuio AiiKiri ', raîiK'ck'si'nraiils 
de Ferdinaiulo Aiiiaii cl (k' (iiulia VcnUiiclli, lUKiiiit à 
Pak'rine le 7 juillet 18()G dans le lo^is de sdh ^rand-j)ère 
pak'riiel, qui hal)ilail la rue principale, apj)elée au- 
jourd'hui oniciellenieiU le O)rso Viltorio I-jnanuele, 
sans (jue le peuple ait renoncé à la vieille dénomina- 
tion arabe de Via del (lassaro, « rue dn Palais ». Son 
grantl-|)ère, cpii lui aussi s'appelait Michèle Aniari, 
occupait un troisième étage dans une maison sise au 
coin de la ruelle apj)elée Strada dclla Mercede « rue 
de la >k'rci ». Il exerçait la profession d'avocat, avait 
peu de k)rtune, mais se taisait des revenus assez con- 
sidéi'ahles par son activité et ses succès au barreau. 
Quant au père de notre Amari, il était agent comptable 
à la bancjue municipale de Païenne, k)nctionnaire mal 
rétribué, mécontent de son sort^ aigri par la misère, 
tribun acharné dans les discussions j)oliti([ues et 
religieuses, voltaiiien j)assionné pour la philosophie 
iVançaise du xvnr- siècle et pour les principes de la Hévo- 
lulion, tVondeur asi)iranl au ré)le de conspirateur, cause 
de troubles Iréquenls pour rintérieur calme et paliiai- 

' (iiovanni Flecliia, I)i (ilcuiii crilcrii pcr l'orifjiiuizione dci 
cognomi ilalidiii (Honia. 1.S78), considère le noiiid'Aniari comme 
syncopé delaforme pleine Aldon)ari, é([iiivalenl italien du nom 
propre germanique Aldemar = Adiiémar; cf. le Carlcgyio, II, 
p. 22(1. 



94 Opuscules d'iiii arabisant 



cal qui l'avait recueilli avec sa progéniture. La désa- 
grégation d'éléments aussi disparates s'imposait. Seul, 
le petit Michèle fut laissé à son aïeul ; il grandit auprès 
de lui et de deux vieilles tantes non mariées, éprises 
de leur jeune neveu. 

Deux souvenirs de son enfance avaient persisté, 
comme les deux premiers ferments de sa tendresse om- 
brageuse pour la terre natale. A deux pas de sa demeure 
étaient l'église et le couvent délia Mercede, qui avaient 
donné leur nom ii la ruelle. Or, il avait le souvenir poi- 
gnant d'avoir vu dans cette église le duc d'Orléans, le 
futur roi de France Louis-Philippe, avec sa femme, la 
duchesse Marie-Amélie, deuxième fille du roi Ferdi- 
nand IV ^ Le duc portait un costume de hussard, 
avec la culotte blanche collante. Le bambin, que ce 
spectacle offusquait, avait bien de 4 à 5 ans. L'homme 
fait rappelait aussi avec mélancolie une compagnie de 
fantassins anglais, qui, en 1812, s'étaient postés dans la 
rue du Palais avec leurs fusils chargés pour contenir la 
foule sans cesse grossissante, rendue houleuse par les 
nouvelles du continent et par la terreur de la peste 
qui sévissait à Malte. C'est avec un sentiment de juste 
orgueil, peut-être avec une sincère illusion, qu'Amari 
vantait beaucoup plus tard les mesures hygiéniques de 
précaution qui furent prises alors^ sans qu'elles fussent 
compromises par les superstitions en vogue des amu- 
lettes et des recours aux saints. 

L'éducation d'Amari fut confiée à des prêtres irre- 
spectueux envers leurs soutanes, incapables d'inculquer 
une foi dont ils étaient dépourvus. «Je n'ai jamais eu, 



* Ce même prince fut Ferdinand IV de Naples, Ferdinand III 
de Sicile, Ferdinand F' des Deux-Siciles. Voir O. Tomniasini, 
Scritti di storia e critica, p. 279. 



1 



N(>tico sur Miclide Ainari ;>i"i 

dit-il liii-inéine en USSl ', crcdiuiUion itli^icusc j)io- 
prcmeiit dite. L'histoire sainte, les réeils siii- le Christ 
étaient donnés j)()ur des tiadilions. La relii^ion consis- 
tait à réeiler le ehaj)elel, à jeûner, à laiie niai^ne, à 
aller à la messe et à ohsei'ver l'ohli^alion jiaseale. Mon 
confessenr ne ni'enseii^na pas ])liis le ehrislianisnie 
que ne le firent mes éducateurs à la maison ou mes 
préeepleurs. 11 en lut aulremenl poui' la morale civicpie. 
Outre l'exemple des nuiHirs |)uies des lemmes de la 
iamille, des sentiments de piohilé, de justice et de 
modestie m'étaient ins})irés par les paroles de toutes 
les personnes que jefiTqucntais, mon |)ère, mon ^rand- 
père, mes précepteurs, mes ands libéraux et illibéraux, 
par les livres que je lisais. Je communiai pour la der- 
nière fois à l'âge de douze ans. A treize ans, étudiant 
la métaphysi(jue à l'Université, j'étais matérialiste de 
la télé à la pointe des pieds ; dans les discussions 
solennelles, je cond)altais la spiritualité et l'immorta- 
litc de l'àme avec une telle férocité (pi'un jour mon 
professeur, le théatin Li Donni, partisan de la (Chro- 
nique ' en i)olili(jue et peut-être aussi mécréant pour 
son compte, mais spiritualiste en chaii'c, à bout d'argu- 
ments, lança sur moi sa barrette à trois cornes. » 

Après avoir reçu deux fois par Jour du prêtre Quat- 
trocchi des leçons particulières de latin, d'italien et de 
géographie et avoir, non seulement fait sa rhétorique, 
mais appris la gymnastique dans une école privée 

^ Aniari, Appiinli aiilobioijrafici, dans le Carle(jf/io, II, p. .'>r)8-3()9. 

-Les Siciliens étaient divisés en (^ronici ci Aiiticroiiici, selon 
qu'ils approuvaient ou blâmaient la politicfuc du journal La 
Cronica di Sicilia, fondé le 2 septembre hSK'i pour soutenir le 
maintien, pour réclamer au besoin le rétablissement de la con- 
stitution parlementaire et aristocratique, modelée sur la consti- 
tution anglaise, octroyée à la Sicile en 1812, sur injonction de 
l'Angleterre, par l'autocrate napolitain Ferdinand IV. 



96 Opuscules d'un arabisant 

tenue par deux prêtres, Campione et Gianfalo, Amari 
entra à l'âge de onze ans dans ce qu'on appelait pom- 
peusement l'Université, dans ce qu'en Italie, comme en 
France, on désignerait sous le nom de lycée. « En 
première année, nous dit encore Amari en 1881 ', j'étu- 
diai l'éloquence, la poétique et l'arithmétique, expli- 
quant et apprenant par cœur Virgile, Horace, etc. La 
deuxième année universitaire, je la consacrai de nou- 
veau à l'éloquence latine et italienne, sous la direction 
d'un élégant latiniste, le père Nascè, en y joignant la 
philosophie, la géométrie etl'histoire naturelle. Troisiè- 
me année : philosophie encore, droit naturel, mathéma- 
tiques supérieures et physique expérimentale, celle-ci 
exposée par Scinà. Quatrième année : économie poli- 
tique et physique sous Scinà et Casano. Je suis resté 
leur grand ami, parce que j'avais et que j'ai encore un 
goût très prononcé pour les sciences naturelles. » 

Les temps étaient durs. Il fallut renoncer à une cin- 
quième année d'Université. Le jeune étudiant, qui au- 
rait aimé devenir officier du génie, fut pourvu d'un 
emploi civil immédiatement rétrihué. Il put rester à 
Palerme, où il déhuta, en février 1828, au Ministère de 
lintérieur. Un mois après, son grand-père mourut 
subitement et avec lui disparut l'aisance de la famille. 
Les deux bonnes tantes se réfugièrent dans une retraite 
cachée, Michèle dans la maison de son père, qu'il 
n'avait jamais habitée. C'était une vie nouvelle dont 
la révolution politique, qui grondait sourdement, allait 
encore augmenter les difficultés et aggraver les périls. 

Le 14 juillet 1820 au soir, la fête de Sainte Rosalie 
avait attiré le peuple de Palerme vers les illuminations 
de la rue du Palais. Michèle Amari se promenait avec 

^ Amari, Appunli aiitobiografici, dans le Caiteggio, II, ]). 3()9. 



Notice sur Micholc Aiiiari U7 

son père au milieu de l;i foule <»rouillante. I/insuiree- 
tion d'I^spa^ne el la proelaiiKiliou d'une eonslitulion 
à Madrid, avaient allumé de proche en proche juscju'à 
Naples rincendie, dont la pi()j)ai;alion à Palei'nie se 
manilesla en ce (pi'on vil tout a coup les nombreux 
aliiliés arborer les insignes tricolores de la (Iharbonne- 
rie, cette Iranc-maçoinierie des opposants, sur leurs 
poitrines, sur leurs chaj)eaux, à leurs balcons. Le len- 
demain, au iou*>e, au bleu et au noii' (pii distinguaient 
les « bons cousins » des « païens », Amari i)ere et lils, 
connue les autres « fendeurs », adjoignirent le ruban 
jaune avec l'Aii^le sicilien et la devise Indcpcnildiia' on 
mort. Des aristocrates de Palerme n'acceptaient pas la 
constitution démocratique espagnole, que le roi de 
Naples s'était résigné à i)roclamer. Michèle, en dépit 
des entraves administratives, prit parti ouvertement 
pour la rébellion fomentée par les amis de son père, 
par son père lui-même. Pendant trois jours, on se bat- 
tit dans les rues de Palerme ; les régiments napolitains 
tirèrent sur le peuple, mais durent céder à l'ardeur et 
au nombre de leurs adversaires, elle jeune homme vit 
le Cassa ro encombré par les cadavres gisants, par les 
débris d'armes abandonnées, par les vêtements ensan- 
glantés des morts et des blessés^ tandis qu'aux râles et 
aux cris de douleur se mêlaient les chants joyeux des 
vainqueurs et les cris de : Vive Sainte Rosalie. 

Le lieutenant du roi, gouverneur de l'île, ayant 
abandonné son poste, le gouvernement ])rovisoire fut 
attribué à une Junte de sécurité et de trancjuillité publi- 
ques, qui, réunie au Palais de l'archevêché, fut prési- 
dée par le cardinal Gravina, «parce qu'il était l'archevê- 
que H. Michèle Amari, comme les autres employés du 

' Amari, Appunti aalobiografici, dans O. Tommasini, Scrilti\ 
p. 282. , 

7 



98 Opuscules d'un arabisant 

Ministère, fut affecté au secrétariat de la Junte et v 
apprit à connaître chez Ruggero Settimo, l'un des 
membres, celui-là même qui devait, en 1848^ présider 
à Palerme le gouvernement sicilien, « ses tendances 
favorables à la Chronique, ses sympathies pour la con- 
stitution anglaise et sa modération d'homme qui savait 
penser au lendemain '». La capitulation du 5 octobre, 
signée sur le navire anglais « Parker », se fit à des con- 
ditions trop avantageuses à la Sicile pour ne pas être 
d'avance annulées par des restrictions mentales. 

La tyrannie de Naples s'appesantit de nouveau sur 
l'île et les « huttes » des Charbonniers, dans leurs 
« ventes », ne laissèrent pas clore l'ère des conjura- 
tions. Michèle avait repris son modeste emploi au 
Ministère elle remplissait avec la même ponctualité qu'il 
apportait à l'étude des actes de la Junte, tels qu'il les 
avait recueillis et conservés. De même qu'il n'était pas 
admis aux « rites bouffons » de la Charbonnerie, il ne 
fréquenta pas non plus les conciliabules de 1822, dans 
lesquels l'émeute se préparait « avec une étrange im- 
prudence et vanité » et qui comptaient parmi leurs 
discoureurs les plus entraînés, parmi leurs coopérateurs 
les plus actifs, le père de notre Amari. te Un jour, écrit 
celui-ci -, en revenant de la secrétairerie, je trouvai,, à 
la porte, des soldats autrichiens et, à l'intérieur, des 
sous-inspecteurs de la police, qui fouillaient les armoi- 
res. Ils ne trouvèrent ni papiers ni armes, parce que 
mon père avait brûlé ceux-là et que moi, pendant les 
jours précédents, j'avais caché sous les toits les armes 
et la collection complète des documents imprimés rela- 
tifs à 1820. » Ferdinando Amari, un des chefs de la 

1 Amari, Appiinti aidobiografici, dans O. Tommasini, Scriltij 

loc. cit. 

2 Amari, dans le Carteggio, II, p. 323. 






Notice sur Mii-liele Aiiiari Dli 

conjuration, fut arrêté et la famille se (lis|)cMsa clu'z les 
parents. « Nous n'avions, ajoute Michèle, cju'une niai- 
«re subsistance et liés peu d'ar^eiil (pii se réduisit à 
rien par l'entretien de mon père v\\ prison. A 17 ans» 
sans autre ressource (pie mes a{)pointemenls du Minis- 
tère, je restai chef d une famille composée de ma mère, 
de deux frères et de deux sœurs. » 

Les devoirs élèvent les individus à leur hauteui' et 
l'école la plus forliliante pour l'honnne, c'est la lutte 
contre l'étreinte de l'adversité. On ne s'en dé«^a<^e (pi'au 
prix de combats cpii épuisent les débiles, cpii déve- 
loppent la tremi)e de la volonté chez les forts. Ferdi- 
nando Amari, ayant avoué son crime, ne fut ])as 
exécuté comme les autres meneurs : la peine capitale fut 
commuée pour lui en trente années de ba^ne dans l'ile 
de San Stephano. Son lils Michèle prit conijé de lui, 
d^'abord |)ar une visite dans son cachot, puis par des 
adieux au moment du départ, quand il fut embarcpié 
avec les fers aux pieds pour être transporté à Na])les. 
Au sujet de ces deux entrevues, Amari pourra écrire 
sans forfanterie, vin^t-sept ans ])lus tard, en 1849": 
«Le déchirement fut inexprimable, mais je me raj)pelle 
bien que la haine du despotisme et des Allemands, 
ainsi que le désir de la veni>eance, remportèrent de 
beaucoup chez moi sur l'affliction. i> 

Michèle avait j)ris des résolutions viriles. Il se prêta 
à lui-même, il prêta peut-être à son père un véritable 
serment d'Annibal, jurant de venj^^er les souffrances de 
la Sicile et du forçat expatrié. Mais il eut la sai^esse 
d'attendre le moment favorable pour assouvir son res- 
sentiment. Ferdinand 1% étant mort le 4 janvier 182Ô, 
eut pour successeur François F>" (1825-1830), qui laissa 
le trône à son fds, Ferdinand II, le roi Bomba, comme 

1 Amari, dans le Caricggio, IT, p. 324. 



100 Opuscules d'un arabisant 



l'histoire Ta surnommé. On ne peut que louer la tolé- 
rance de ceux qui, sous ces trois régnes, maintinrent 
l'employé suspecté dans ses fonctions et la conscience 
avec laquelle celui-ci s'en acquitta pour gagner sa 
solde de 35 ducats par mois (400 francs environ), tan- 
dis que son esprit vaguait ailleurs et qu'il rongeait son 
frein avec indignation. Son éducation physique lui pa- 
rut insulfisante et il se préoccupa de la compléter en 
y consacrant ses jours de liherté et ses heures quoti- 
diennes de loisir. Les courses solitaires dans la plaine, 
au mont Pellegrino, à Monreale et dans les environs 
de Palerme, les nuits passées sur la dure, la natation, 
les promenades à cheval, le tir à la cihle, où il était 
passé maître, et, par-dessus tout, la chasse pour la- 
quelle il éprouva jusqu'à un âge très avancé une fer- 
vente passion, devinrent ses distractions préférées par 
lesquelles il se préparait à la guerre de guérillas qu'il 
rêvait pour l'indépendance de son cher triangle insu- 
laire. Dans cette période de sa vie, Naples intercepte 
encore sa vision de l'Italie et son horizon ne s'étend 
pas au-delà des Deux-Siciles, dont il voudrait briser 
l'union artificielle pour en détacher la Sicile unique. 
Il a noté plus tard cette impression de sa jeunesse dans 
un style pittoresque : « A cette époque, dit-il, l'Italie 
d'au delà du Garigliano ne se voyait pas de la Sicile, 
parce que le royaume de Naples la cachait, parce que 
le menu peuple en ignorait jusqu'au nom, parce que 
les hommes cultivés, qui le trouvaient dans les livres 
ne pouvaient pas ressentir d'affection pour des frères 
dont ils ne connaissaient ni la face, ni le son de la 
voix, dont ils n'espéraient rien, avec lesquels ils ne 
croyaient jamais pouvoir coopérer à une même entre- 
prise ; pour des frères dont, si l'un arrivait en Sicile 
pour visiter le temple de Ségeste ou gravir l'Etna, il 



Notice sur Michèle Aiiiari lOl 

serait Irailé (rélraiigcrcoinnu' les t^cns des antres pays, 
à moins (ju'il ne tïil né à Naj)les, an(|nel cas il ne 
paraîtrait pas cii«^ne de ce nom honoriliqne '. v 

Le dan^ei' de l'idée fixe lut eonjnré par des occnjia- 
tions ré<j;nlières d'une j)arl et pai' la vie en j)lein air 
d'antie part sons nn ciel pnr avec nn climat tempéré. Le 
rayon de soleil de l'amour échaniVa aussi le cœur simj)le 
et tendie, ouvert aux plus nobles aspirations, de ce 
doux athlète, sain de coips et d'àme, ardent et timide, 
téméraire et circonspect, passionné et réservé. Ses con- 
fidences à rarchéologne Salinas n'ont voulu compro- 
mettre que lui-même. Il lui })arle d'un amour malheu- 
reux - qui l'aurait ramené dans la voie des études, 
regrette son ancien manque de chasteté, vertu si néces- 
saire aux hommes studieux, et met certainement (juel- 
que exagération dans le rappel lointain <les passions 
politiques et erotiques dans lesquelles il aurait consumé 
sa jeunesse-^. Je ne crois pas à ces tempêtes incompa- 
tibles avec le caractère et l'existence d'Amari. Sa ma- 
nière de laiie la cour aux femmes qui ont touché son 
cœur se révèle bien plutôt dans cette tiaduclion en 
vers italiens de Marmion, i)oème anglais en six chants 
par \Valter Scott, qu'il lit imprimer à Palerme en 1832 
en deux élégants volumes pour complaire à une jeune 
fdle noble et qui lui valut les félicitations du célèbre 
romancier, a n'osant pas lui souhaiter la popularité 
qu'il a eu lui la bonne fortune de conquérir » *. 

' Aniari, Prefazionc air cdiz. /ioreiiiiiia del Vcs/)ro (ISôl), 
p. XXV, d'après A. D'Ancona dans le Carteygio, II, p. 373-374 ; cf. 
ïomniasini. Scritli, j). 275-27(». 

' « hinocent et niallieiireux », dit Amari dans ses Appiinti 
autohiogru/ici ; cf. Tomniasini, Sciilti, p. 284. 

3 Carteggio, II, p. 247; cf. p. 299. 

'» Ibid., i, p. 1-2. 



102 Opuscules d'un arabisant 



Michèle Amari avait vingt-six ans. Il avait beaucoup 
lu, médité plus encore, et s'était mis au courant de la 
littérature anglaise, ancienne et moderne, comme des 
littératures latine et italienne. Mais tout à coup il cesse 
de composer et de traduire des vers. L'histoire locale 
l'attire et la politique le guette. Il s'est abstenu de toute 
participation active aux troubles de 1831 provoqués par 
la révolution française de 1830, et s'est contenté d'in- 
tervenir en faveur des plus menacés entre ses compa- 
triotes, dont il partageait les espérances sans admettre 
avec eux l'opportunité du mouvement. Dès 1833, il a 
été nommé associé de l'Académie d'Acireale, ce site 
maritime délicieux où la légende a placé les amours 
d'Acis et de Galathée. Ce n'est ni de Galathée, ni d'au- 
cune nymphe qu' Amari est maintenant épris. La Sicile 
s'est de nouveau emparée de lui et il s'est consacré 
exclusivement à l'étude de son passé pour assurer son 
relèvement dans l'avenir. Giuseppe Del Re avait publié 
à Naples en 1830 une Description topographique, phy- 
sique, économique ^politique des vrais maîtres de ce côté- 
ci du Faro dans le roycuime des Deux-Siciles, dans la- 
laquelle il faisait remonter à Roger II, grand-comte de 
Sicile, roi des Fouilles, de Calabre et de Sicile en 1130, 
les droits historiques et imprescriptibles des Bourbons 
sur la Sicile. Amari réfuta cette opinion erronée dans 
des Observations d'autant plus convaincantes qu'elles 
étaient appuyées sur la critique impartiale de docu- 
ments authentiques. L'Académie des sciences de Pa- 
lerme, qui venait d'élire Amari, publia le mémoire en 
1833 dans son recueil intitulé : Ephémérides scientifi- 
ques et littéraires pour la Sicile. 

Amari s'absorbait dans un labeur incessant : il faisait 
réimprimer avec deux de ses collègues du Ministère et 



Notice sni' Michèle Aiiiaci ir>3 

augmentait d'une préface et cVadditions' « Un ehoix de 
quelques mots très usités (jui ne sont pas dans les voca- 
bulaires italiens »: il s'occupait surtout à compulser les 
archives et les livres j)()ur rédi<^er, connne suite à ses 
Observations, une monographie des Vêpres siciliennes^. 
Mais voici que, pendant l'été de 1837, le choléra, im- 
porté de Naples, s'abattit sur la Sicile avec une telle 
violence que les victimes du lléau déi)assèrent à I^a- 
lerme seule trente mille. Amari sacrifia au bien |)ul)lic 
ses recherches et ses travaux personnels : il se multiplia 
pour calmer la terreur panique des habitants affolés, 
crédules et défiants, superstitieux et accusateurs, les 
uns avant rabnéijation de soigner les malades, les 
autres la lâcheté de les abandonner à leur malheureux 
sort. Les premiers cas furent constatés dans la nuit du 
6 au 7 juin. Amari écrivait le 27'' : « Etant presque seul 
au Ministère à diri^^er les mesures imposées par l'état 
sanitaire, je suis très fatigué et j'envoie un déluge de 

' Païenne, hS;}."). Le titre italien complet, donné par D'Ancona 
d'après Amari, dans le Carteggio, II, p. 390, est Elenco di (tienne 
parole oggidi frcqnenlemente in nsOj le quali non sono ne' voca- 
bulari iUdiani eon la eorrispondenza di (jnelle elle vi sono am- 
messe. La première édition (Milan, 1812), que les trois jeunes 
Palermitains déclaraient anonyme, a été restituée par M. D'An- 
cona à son auteur, G. Bernardoni ; celui ci avait voulu com- 
battre l'invasion des gallicismes dans l'italien, conséquence 
de l'invasion et de la domination françaises en Italie. 

- Le plan d'une étude approfondie sur la constitution sicilienne 
de 1812 avait été précédemment conçu, réalisé en partie par 
l'assemblage des matériaux, abandonné après \\n |)remier brouil- 
lon, avant la mise en œuvre déllnitive. Ces coi)eaux provenant 
de l'atelier, pour emprunter le langage de Max Midler, ont été 
ramassés plus tard et utilisés dans les pamphlets rédigés par 
Amari à Paris, en français, sous les titres de : 1" Qnehjues obser- 
vations sur le droit publie de la Sieile (Paris, 9 février 1848, 22 pa- 
ges) ; 2» La Sieile et les Bourbons (Paris, janvier 1849, hJ8 pages), 
avec un Post-scriptum Paris, 29 mars 1849, 3U pages). 

^ Amari, Appuuti aulobiografici, dansTommasini, Scritti, p. 292. 



104 Opuscules d'un arabisant 

dépêches qui ne disent rien et qui contiennent rare- 
ment quelque mesure de précaution, quelque remède 
énergique et efficace, mais toujours des paroles et des 
sornettes... Le choléra^ je ne le crains pas, parce que 
je suis solidement bâti et que je n'ai aucune raison 
d'aimer une vie sans amour, sans gloire, sans divertis- 
sements, mais non sans amertumes et sans désagré- 
ments. L'émeute, je la crains encore moins, mais l'un 
et l'autre m'afffigent pour mon infortuné pays et pour 
mes amis les plus chers. . . Et, à vivre dans une ville 
si triste et si exposée, je suis naturellement plein de 
tristesse et d'ennui. » 

Lorsque le choléra bourbonien cessa d'être déchaîné 
contre Palerme et la Sicile, Amari espéra que le gou- 
vernement bourbonien récompenserait par un avance- 
ment mérité le zèle qu'il avait déployé, tandis que ses 
supérieurs se dérobaient. Ses actes d'héroïsme furent 
considérés par eux comme des reproches à leur adresse 
et on n'eut garde de les lui pardonner. Il avait servi le 
pays et non le gouvernement qui ne lui était redevable 
d'aucune récompense. Afin d'éviter les protestations de 
l'affection et de l'admiration populaires, on leur enleva 
l'homme qu'elles acclamaient et on le comprit dans un 
chassé-croisé entre les fonctionnaires napolitains et si- 
ciliens. Le 9 mars 1838 fut décrété son transfert à 
Naples et le 9 juillet son attribution au bureau des af- 
faires civiles près le Ministère de grâce et de justice. 
«La force de l'iniquité, écrivait-il de Naples le 12juini, 
m'a arraché à ma Palerme, à mes parents besogneux 
et caducs -, à mes sœurs, à mes frères, à mes amis, à ce 

* Carteggio, I, p. 29. 

"^ Ferdinando Amari avait obtenu en février 1832 une commu- 
tation de sa peine en deux années d'internement dans la forte- 
resse de Palerme. La grâce royale lui fit encore remise des 



Notice sur Michèle Amari 1 Oô 

((u'on a (le j)liis cher cl de phis sjicrc' iiii inoiuk' cl j'ai 
dû, pressé et contraiiil, me |)ré|)arer à changer contre 
un autre séjour le sourire de ma patrie, hi l'écondité 
malheureuse de hi terre où je suis né, les tomhes des 
miens, les commémorations des gloires (hi pavs, la vi- 
vacité des visa«^es de mes coneih)yens, le son a«^réal)le 
de l'idiome ([ui a été le père de Tilalien, cl (jui éveille 
mille et mille souvenirs très chers à (jui Ta parlé dans 
ses jeunes années et l'a entendu des houches de ceux 
qu'il a le plus aimés, l^^xilé, sans autre péché (jue 
d'aimer mon pays, puni au moment où j'espérais la ré- 
munération des sueurs répandues, des riscpies encou- 
rus, des mérites reconnus, lorscpie j'allendais la réali- 
sation d'amhilions légitimes, je me vois maintenant 
dans le malheur et dans la désolation : l'espérance 
même, que jeune et fort, j'avais caressée, s'assom- 
brit. ») 

Dans l'exil naj)olitain, Amari écrivit d'abord son Ca- 
téchisme sicilien anonyme, j)ar questions et par répon- 
ses, (pii ne tarda pas à circuler dans toute l'ile, écrit 
de propagande destiné à y ranimer la loi dans un 
meilleur avenir '. Puis il se remit à ses Vêpres : il avait 
apporté de Palerme plusieurs chapitres ébauchés qu'il 
parht à Naples, pourvu des trésors mis à sa disposition 
aux Archives de l'Etat-. Les recherches terminées, 
Amari, à force de démarches et de supplications, obtint^ 

deux derniers mois. Il mourut en 1850. J'emprunte ces détails 
au (Airtcf/gio, II, p. 370, note 13. Je ne sais pas comment M. A. 
D'Ancona concilie remprisonnement en février 1832 avec la libé- 
ration signée le 5 juillet 1834. L'intervalle entre ces deux dates 
est plus long que les vingt-deux mois assignés à iD réclusion. 

' Carteygio, I, p. 77. 

* Ce fut un privilège, car les Archives n'étaient pas ouvertes 
librement aux érudits ; cf. Amari, Sluria dci Musulmani di Sici- 
lia, I, p. xxxn. 



106 Opuscules d'un arabisant 



le 22 septembre 1840, sa réintégration à Palerme avec 
le titre de « fonctionnaire de première classe au Minis- 
tère et à la Secrétairerie d'Etat près le Lieutenant gé- 
néral de Sa Majesté dans les territoires au delà du 
Faro ». Ses appointements mensuels, qui avaient été 
précédemment de 35 ducats, furent portés à 45, soit 
500 francs environ. 

C'était mieux qu'il n'avait soubaité, lui qui ne deman- 
dait que « le bonbeur de la grenouille qui se nourrit 
d'eau et de limon, mais qui cbante à son gré ». Mais, 
pour jouir tranquillement des faveurs qu'Amari obte- 
nait enfin comme une réparation tardive, il aurait dû 
arrêter des travaux commencés, enfouir ses documents, 
renoncer à ses revendications, garder par devers soi 
dans Tombre l'œuvre qu'il avait polie avec amour pour 
la faire briller en pleine lumière, renoncer à la per- 
spective d'améliorer le présent de la Sicile par la con- 
naissance de son passé, aliéner sa liberté, vendre son 
servage et abdiquer les droits de sa conscience. Ce 
n'est pas un Michèle x\mariqui eût jamais souscrit à un 
tel accommodement. Son àmeaété encore émue parle 
spectacle que lui offre Palerme après une absenced'un 
an et demi à peine ^ : « La ville dépeuplée, les indus- 
tries languissantes, sur de nombreux visages la faim, 
sur tous le dédain des injustices subies et le souci de 
celles qui vont s'appesantir, ma mère vieillie de dix 
ans dans un si court espace de temps ; ma famille dans 
une situation que je n'ose pas décrire. » Le sacrifice 
s'accomplira, quelles qu'en soient les conséquences 
matérielles, et la première édition des Vêpres sort en 
mai 1842 de la typographie Empédocle, avec le titre 
anodin de Une période des histoires siciliennes du 

* Carteggio, I, p. 36. 



Notice sur Aïiclicle Aiiiari 107 

xiif siècle. L'aiilciir, en ini|)iiiiKml son livre, y a liii- 
nicnic aUciuié (jiiol(|Ucs c\j)rc'ssi()ns Irop hardies, mais 
le censeur, le ehaiioine Hossi, a donné soiî pUirvl sans 
réclamer la suppression d'une virgule '. 

A l'ori^^inc, Amaii avait voulu écrire un roman his- 
toriciue à la manière el peul-élie sous rintluence du 
Cimi Mars on une coujuvatiou sous Louis A7//, d'AHred 
deVi^ny. La venue d'Alexandre Dumas a Palerme en 
1835 - et les entretiens cju'il y eut avec Amari ont pu 
ne pas être étrangers à celle conception. Mais Amari, 
lorsque, et avec une patience de bénédictin », il lut 
parvenu à dominer son sujet, prit le parti de n'y intro- 
duire aucun élément ficlifet de le tiailer <»ravemenlen 
historien. 11 ne lui suilisait pas d'écrire un Irsfo di 
liiujua, il arriva à la conviction et tint à la i)()rter dans 
les esprits que le soulèvement des populations sicilien- 
nes contre la domination de Charles d'Anjou, frère de 
Saint Louis, (pie le massacre des chevaliers Francs le 
deuxièmejour de Fàques au premier coup de vêpres le 
30 mars 1282, ne lurent i)as les conséquences d'une 
conspiration ourdie par Giovanni da Procida, médecin 
et gentilhomme de Salerne, avec la complicité de trois 
potentats, mais qu'ils résultèrent du mécontentement 
universel, donnant le branle à un mouvement «^ subit, 
uniforme, irrésistible, désiré mais non tramé, résolu 
et exécuté en un clin d'œil » ^. La révolte contre la 
tyrannie el les ignominies des con{[uérants n'avait pas 
été l'œuvre d'un homme, mais d'un peuple en fureur, 
brisant ses ters, vengeant son esclavage ])ar l'extermi- 
nation de ses oppresseurs étrangers, versant le sang 
plutôt que de subir plus longtemps le déshonneur. 

* Car te g g io, I, p. 44. 

•^ Ibid., I p. 16 et II, p. 178 et 380. 

^ Amari, Vespro, ibid.. Il, p. 334. 



108 Opuscules d'un arabisant 

Pour compléter sa démonstration, Amari poursuit le 
récit des péripéties brusques et sanglantes qui suivi- 
rent les Vêpres jusqu'à ce qu'en 1302 le traité de paix, 
signé à Caltabellota, ait assuré l'indépendance de la 
Sicile. Le savant est en même temps un écrivain et un 
évocateur qui frissonne et qui fait frissonner. « Aucun 
sujet, dit Amari', ne répondait mieux à mes inten- 
tions. Cinq siècles et demi d'antiquité à opposer à la 
censure; une révolution... terrible, victorieuse, grâce 
à laquelle s'étaient dissipées les haines municipales 
qui déchiraient la Sicile vers 1282 et qui se turent 
alors pour être déchaînées ensuite de nouveau jus- 
qu'au delà de 1820. La conscience ou la vanité me 
dirent que le livre pouvait servir la chose publique et 
j'affrontai en connaissance de cause le danger que je 
vovais clairement. Telle est la somme de mes ruses. » 

Les allusions à la situation de la Sicile en 1842 
étaient transparentes. On souleva les masques sous 
lesquels étaient cachés les contemporains et des clefs 
coururent, dont l'exactitude ne laissait subsister aucun 
doute. L'édition de mille exemplaires fut vite épuisée ; 
Messine en acheta plus que Palerme. Le succès d'un 
tel livre, c'était le gain d'une bataille. Le gouverne- 
ment de Naples s'en émut comme d'une défaite et 
interdit la réimpression projetée-. Le censeur com- 
plaisant fut destitué, ainsi que d'autres victimes de ce 
succès littéraire qui était gros d'émeutes. Amari fut 
destitué de ses fonctions et appelé à Naples le 20 oc- 
tobre pour se justifier. Ses amis lui conseillèrent de ne 
pas se rendre à un appel qui était la prétace d'un 
procès, ou encore du cachot, peut-être du bagne sans 

^ Id., Préface de l'édition de Florence (1851j, dans Tommasini, 
Scritti, p. 290. 

2 Carteggio, I, p. 62. 



X<>titM» sur Michèle Ainari lOÎ) 

procès. Son pèic lui avait sans doulc (lci)cinl souvent 
ses s()nil)rcs années de caplivitc. Sa nicre était moite 
le .") février 1 (S 12 et il s'était senti seul dans sa maison, 
seul au monde'. Lue luite |)!vcipitée, hahik'inent con- 
certée et dissimulée, valait mieux (pTun suj)|)lice iiui- 
tile(pii aurait privé la Sicile d'une télé, d'un bras et 
d'une âme-, (l'est sur la l-'iance et sur Paris (|u'Amari 
jeta son dévolu. 

L'accusé, i)en(lant cpie les ^endainies le recherchaient, 
s'end)arcpiait furtivement le 27) ou le 2G octobre sur une 
tartane française en destination de Mai'seille, avec un 
passeport que le consul de France à Palerme lui avait 
délivré au nom d'Alexandre l)u|){)nt, négociant. Il 
n'arriva i)as à destination sans encombre. Le bateau à 
voiles, apiés avoir (piitté le j)ort de l^alerme, y rentra 
bientôt après, rapportant le précieux dépôt (jui lui 
avait été confié. Le pauvre Amari aurait couru un 
danger sérieux s'il n'eût été caché dans un grenier 
situé à l'écart, où il resta pendant ([uinze jours, souf- 
frant de la faim, de la diète, de la mélancolie, roulant 
dans son esprit les pensées de Machiavel et de Ben- 
jamin Constant. Il fut ensuite transbordé sur un autre 
bateau français qui mit à la voile le 1 1 novend)re au 
soir pour la France -^ Le 4 décembre, le proscrit dé- 
barqua à Toulon* et de là gagna Marseille et Paris. 

^ Carteggio, I, p. 43-44. 

' «Tète belle, droite et robuste, àiiie très <fénéreiisc », dit 
Pielro Giordani en parlant d'Aniari dans une lettre du 9 no- 
vembre 1842; cf. le (Àirlcggio, 1, p. ()2. 

^ Amari, Appiiuti aiilobiogra/ici, dans Tommasini, Scritli, p. 300, 

♦ Carteggio, I, p. 63. 



110 Opuscules d'un arabisant 



CHAPITRE DEUXIEME 

AMARI DEVENU ARABISANT A PARIS POUR ÉCRIRE l'hISTOIRE 
DE LA SICILE MUSULMANE. — SON MINISTÈRE DES FINANCES 
DANS LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE SICILIEN DE 
1848. — DEUXIÈME SÉJOUR A PARIS DANS LE POSTE 
DE COMMISSAIRE SPÉCIAL PRÈS LA RÉPUBLIQUE FRAN- 
ÇAISE. — RETOUR A PALERME, BIENTOT SUIVI d'uN TROI- 
SIÈME EXIL A PARIS EN MAI 1849. 

Paris était enseveli sous une couche épaisse de neige 
lorsque la malle-poste y déposa l'exilé. Sa réputation 
d'écrivain l'y avait précédé, et quelques exemplaires 
des Vêpres siciliennes étaient parvenus à ceux de ses 
compatriotes, qui étaient ses frères parles idées et par 
les espérances. Les deux foyers des revendications 
siciliennes étaient Londres et Paris. Selon les tempé- 
raments, les goûts et les affinités, on s'échauffait et on 
se réchauffait à l'un ou à l'autre, souvent à l'un et à 
l'autre. Il s'était établi un va-et-vient continuel à tra- 
vers le détroit, et il semble que les difficultés des 
voyages en faisaient valoir les attraits à une époque où 
ils étaient réservés à un petit nombre de privilégiés. 

Ce ne fut pas sans avoir un serrement de cœur 
qu'Amari vit s'ouvrir l'année 1843 sur la mansarde 
étroite, sans air et sans feu, où le reléguait la misère 
dans la grande ville, « la patrie incontestable de tous 
les persécutés ^ ». Cette « patrie » nouvelle ne s'était 
pas présentée tout d'abord à Michèle Amari sous sa 

^ Massimo D'Azeglio, dans le Carteggio, 1, p. 96. 



Notice sur Miclielo Ainari 111 

parure* de clianne j)cnélranl cjiii liiiit piw insj)iri'r un 
amour spécial à ses cnlanls cl'adoijliou . Le temps 
n'avait pas lardé à redevenir « très doux et, certains 
jours peut-être, à la température de Païenne ' ». 
Mal^fié la noslal«^ûe initiale, Amari ne tarda pas à s'ac- 
climater dans ce milieu sympatliicpie, où les h'rançais 
de marque lui firent une réception aussi cordiale que 
ses compagnons de bannissement. C.es trans|)lantés 
comme lui, c'étaient le comte Pellegrino Uossi, (iia- 
cinto Clarini, Terenzio Mamiani, le baron di Friddani, 
les deux l\'pe, Guglielmo et Ciiuseppe, Filippo (^anuti, 
Cesare Airoldi, le marcjuis Arconati Visconti, sans 
compter les lemmes j)atriotes et aimables, la princesse 
di lielgiojoso, une liéroïne de roman-, et la marquise 
Arconati Visconti, une correspondante délicieuse et 
attentive-*, sans compter les comparses des deux sexes 
empressés à saluer la venue et à recliercber la con- 
naissance d'im liomme jeune encore et déjà célèbre K 
Guglielmo Libri seul, après s'être montré alTable, cour- 
tois et même généreux de promesses, avait cbangé 
d'attitude à l'égard d Amari. Celui-ci s'en étonne naï- 
vement dans une lettre à Antonio Panizzi ' : « Je sais 
bien ({ue, si l'on ne me connait pas personnellement, 
on peut émettre une opinion délavorable sur ce que 

' Lettre d'Amari, du 19 janvier 1843, ilana le Carteggio,], p. 84. 

- Sous ce titre : Une princesse italienne à Paris. (Christine Tri- 
milzio BeUjiojosOy Mademoiselle Dora Melegari a lincmenl ana- 
lysé dans le Temps du 1^^^' août 1902 le livre de Halliiello Jiarbiera: 
La principessa di Belgiojoso. I siioi amici e nemici. Il suo tempo. 
Sur la princesse, voir Amari dans le (kirteggio, I, p. 81 et 537; 
D'Ancona, ibid., I, p. 81-82. 

^ Cinq lettres de Costanza Arconati ont été insérées ibid.^ I, 
p. 100, 151, 200, 202, 225. 

• Voir l'impression qu'Amari fil sur Giuseppe Arcangeli, ibid., 
II, p. 380. 

^ Ibid., I, p. 118. 



112 Opuscules d'un arabisant 



j'ai écrit et se montrer mal disposé envers moi. Mais, 
une fois la connaissance ébauchée, un galant homme 
(le cas serait dilTérent avec une femme, plus ditférent 
encore avec un coquin), un galant homme, dis-je, ne 
peut qu'acquérir de l'amitié pour moi, car je suis cer- 
tainement un honnête homme. » Mais c'est précisé- 
ment ce que n'était pas Guglielmo Libri, pas plus qu'il 
n'était un galant homme ! 

Les Français qui accueillirent de prime abord 
l'étranger n'étaient pas moindres que Thiers, Yille- 
main, Guizot, Michelet, Edgar Quinet, Augustin et 
Amédée Thierry, Longpérier, le duc de Luynes, Char- 
les Lenormant, Hase, Reinaud, Buchon, l'éditeur du 
Panthéon litiéraire, Alexandre Dumas que, nous l'avons 
vu, il avait déjà connu et goûté en Italie. Le cours de 
Michelet au Collège de France n'avait pas d'auditeur 
plus passionné que ce jeune historien, plein d'enthou- 
siasme pour les nationalités mortes dont le maître 
annonçait en prophète la résurrection prochaine. Il 
prenait pour la Sicile les appels chaleureux que son 
professeur lançait en faveur de la Pologne. Mais le 
dîner que lui offrit Thiers, la soirée chez le ministre 
Villemain, les invitations des Thierry et de la colonie 
italienne, l'assiduité au cours de Michelet, les succès 
de bon aloi dans les salons n'empêchaient pas Amari 
d'être sans ressources, d'avoir faim et froid, d'aspirer 
à ces amitiés intimes, «qu'on ne prend pas et qu'on ne 
quitte pas comme un vêtement^ ». Il rencontra heureu- 
sement, pour le tirer d'affaire en attendant une meil- 
leure aubaine, les deux frères Baudry, qui, devançant 
leurs temps, avaient fondé une «librairie européenne », 
destinée à répandre en France la connaissance des 

* Lettre d'Amari, du 22 février 1843, dans le CarlegyiOy I, p. 86. 



Notice sur Michèle Aiiiari ri:j 

langues et des littératures étranf^ères. Les Vè})res sicilien- 
nes, arborant cette fois leur vrai titre devant l'ancien, 
dans une réédition (|ui ne serait pas une simple réim- 
pression, étaient appelées à prendre |)lace, dés le mois 
d'avril 1813, dans leur C<ollection des meilleurs au- 
teurs italiens '. Le traité, si<fné le t mars, stipulait une 
somme de 1,000 francs attribuée à l'auteui . L'année ne 
se passa pas sans qu'une contrefaçon éhontée, tour- 
nant le livre à l'exaltation de la cour de Home, parût 
à la librairie reli«^ieuse de Debécourt, sous le litre de : 
I.es Vêpres siciliennes ou Ilisloire de l Italie (ni wiV siècle , 
par IL Possien et J. (Jiantrel. «Je déclare hautement, 
écrit Amarià latin de septembre -, que, sur les 160 pages 
de ce livre, 390 ne sont qu'une traduction du mien, 
très littérale ordinairement, ((uelquelois un j)eu libre, 
jamais sans erreurs.» Amari se consola de ce «pil- 
lage )' par la vogue de sa nouvelle rédaction que, par 
une revision méticuleuse du style, il avait réussi, sans 
rien changer au fond, à rendre de langue moins exclu- 
sivement sicilienne et plus véritablement italienne '. 
L'exemple des frères Baudry ne trouva pas d'imita- 



' (loUezione de' iniffliori aiitori ilaliani anticlii o mode r ni, vol. 
XXXIX et XL, contenant Micliele Amari, La yuerrii del Vesj)ro 
siciliano, o un periodo délie islorie siciliatie del seeolo xni ; se- 
conda edizione accrescinta e corretta dall' aiitore e corredata 
di nuovi docunienti, I, vni-3-18 p.; II, 372 p. La préface porte à 
la lin : <' Parigi. Aprile 1S43. » 

- (Aiiieggio, I, p. 127, note 1. 

' Amari, en parlant de cette revision littéraire, se demande 
s'il est parvenu à la forme qui, à lui-même, lui i)araitrait la 
meilleure (édition de Paris, I, p. 1). Les changements apportés 
au style de l'ouvrage ont obtenu, malgré les défiances de l'au- 
teur, l'approbation sans réserve d'un Alessandro Manzoni 
{Carteggio, 1, p. 1.V2). L'édition deuxième de Paris fut reproduite 
sans changement dans une réimpression clandestine et non au- 
torisée par l'auteur, comme 3'^^ édition, à Lugano, en 1844. 

8 



114 Opuscules d'un arabisant 



teurs parmi les éditeurs parisiens, « qui n'achètent que 
des drames ou des romans ' ». Quel remède apporter 
à la détresse d'Amari, puisque les circonstances le con- 
damnaient à se passer des relations avec les personnes 
qu'il avait chéries le plus vivement, des chasses avec 
son chien Giaour gardé et soigné à Palerme, de la vue 
de son cher Mont Pellegrino, des courses parmi les 
arbres et les édifices qui avaient réjoui son enfance, du 
contact avec ces fripons au parler et à l'accent siciliens, 
qu'il s'était plu naguère à écouter devisant sur la plage, 
de la lutte avec ces paires d'yeux noirs qui l'avaient si 
souvent assailli aussi brusquement que le démon saint 
Antoine dans le désert? Amari, exilé de son pays, se 
décida à en étudier le passé pour s'y réfugier contre les 
tristesses présentes. Il se proposa de remonter au delà 
de l'époque normande jusqu'à la période musulmane 
et peut-être jusqu'à la domination byzantine. Le 30 
mars, veille de l'anniversaire des Vêpres siciliennes, il 
écrivait de Paris à Giovani Notarbartolo di Sciarra, resté 
à Palerme- : « Je vais très bien. Mon pauvre corps (coi- 
picciiiolo) résiste à dix à douze heures d'études par jour, 
comme il supportait 10 à 12 milles de courses avec mes 
chiens sur le Mont Pellegrino... Je ne suis ni sourd à 
quelques éloges, ni indifférent à l'espoir de mettre en 
lumière le passé de notre malheureux pays, en écri- 
vant son histoire, comme personne ne l'a fait jus- 
qu'ici. » 

L'originalité de la tentative que méditait Amari con- 
sistait dans l'adjonction des documents arabes et grecs 
aux documents italiens dont il avait tiré les éléments 

* Lettre d'Amari, du 17 juillet 1843, dans le Carfeggio, I, p. 110. 

2 Ibid., I, p. 98. C'est d'une combinaison de cette lettre avec 
d'autres confidences au même ami (ibid., l, p. 86) qu'est formé 
ce paragraphe. 



Notice sur Michèle Ainuri 115 

(le sa première monographie. C'est pr()l)al)lemenl l'il- 
lusion d'apprendre pralitpiemenl raral)e (jui l'avait 
poussé à vouloir, dès son arrivée en France, se taire 
incorporer dans la lésion étrangère à Al<^er. Le ^ou- 
vernemenl lui aurait assuré les vivres et le coucher, 
même une solde, |)our insigniliante ({u'elle fût, et il se 
serait instruit par la fréquentation des indigènes. Par 
la même occasion, il eût satisfait son l(oùI ]:)our la 
chasse, <' la maladie principale de sa vie ». 

On le sauva de cette aventure par l'assurance d'une 
suhvention réi^ulière et par l'insistance amicale de con- 
seillers Judicieux. Puis(pie l'un des enfants de la Sicile 
se préparait à s'armer de tous les moyens, dont une 
saine érudition dispose, pour élucider les trois siè- 
cles où l'islamisme y prévalut, n'était-ce pas un devoir 
national d'assurer à ce patriotique elfort des loisirs stu- 
dieux sans préoccupation matérielle, de le soustraire 
au fléau, (jui le menaçait, des leçons d'italien au ca- 
chet '. Amari opposa d'ahord un refus au projet de 
souscription à son profit. On veut, dit-il plaisamment, 
lui donner les moyens « d'aller courir les théâtres, de 
caresser les griselles, de s'hahiller en dameret, de dîner 
en gastronome- ». Quelle ironie d'orgueilleux ! Il capi- 
tulera, en acceptant, sous forme de prêt, l'avance d'une 
pension alimentaire, qui ne prévoit ni les spectacles, 
ni la luxure, ni la toilette, ni les excès de lahle. On se 
cotise })our suhvenir sans i)arcimonie aux hesoins plus 
que modestes d'un ascète lahorieux et de son vieux 
père, impotent et aigri, qui est demeuré en arrière à 
Palerme^. Amari nous a conservé la liste de ses hien- 



* Carteggio, I, p. 110. 

- Lettre d'Amari à Panizzi, du 10 mars 1883, ibid., I, p. 89. 

^ Ibid., I, p. 92 et 109. 



116 Opuscules d'un arabisant 



faiteiirs. Mariano Stabile, « par délicatesse et par gé- 
nérosité », ne lui a révélé leurs noms que lorsque tous 
deux furent exilés ensemble à Paris en 1850 ^ Amari a 
ainsi énuméré les souscripteurs d'après l'ordre alpha- 
bétique ^ : Cesare Airoldi, Massimo D'Azeglio, la signe- 
ra Carpi, le baron di Friddani, la famille Gargallo, 
Giovanni Merlo, Domenico Peranni, le marquis Ruffo, 
le duc di San Martino, le prince di Scordia, le comte 
de Syracuse '\ Mariano Stabile, Troysi, Salvatore Vigo. 
Cette association, que favorisait sans souscrire ouver- 
tement le prince di Granatelli, alors président de 
l'Académie palermitaine des sciences et lettres, main- 
tint son action réconfortante de 1844 à 1846*, et, s'il y 
eut quelques défections ou quelques retards dans les 
payements, les deux promoteurs, le baron di Friddani 
et Césare Airoldi, surent les dissimuler à leur ombrageux 

et fier ami. 

Celui-ci s'était laissé convaincre que, sous Reinaud 
et Hase, il apprendrait l'art d'exploiter « l'immense mine 
des manuscrits de la Bibliothèque Royale^» plus fruc- 
tueusement que par des séjours prolongés dans les 
pays musulmans et en Grèce. En dehors de Reinaud, il 
eut la bonne tortune de fréquenter deux arabisants aussi 
avisés que Noël Des Vergers et le baron Mac Guckin de 
Slane. C'était l'école de Silvestre de Sacy dans ses 
représentants les plus autorisés''. Bien que Reinaud 

1 Carte ggio, II, p. 15. 

- Amari, Storid dei Miisiilmaiii di Sîcilia, I (1854), p. xxxv. 

•^ Le comte de Syracuse, qui vivait à Paris, était le frère cadet 
du roi Bomba, de Ferdinand II (voir plus haut, p. 99). 

* Peut-être même jusqu'en 1848, d'après Amari, Solivan et 
Mota (Florence, 1851), p. viii. 

•^ Préface de l'édition de Paris des Vêpres siciliennes, I, p. ii. 

^ J'avais un remords d'avoir omis Noël Des Vergers parmi les 
orientalistes qui ont été formés par Silvestre de Sacj^ ; voir mon 



Notice siii* Michèle Aiiiari 117 

ait été lin j)àlc" rellcl du i^raïul hoinnie donl il eut en 
183(S le j)éiilk'iix honneur de continuer les leçons, le 
prcsli«^e de l'I^cole de i^iris eonliiuie à y iiltirer disciples 
et auditeurs. Les successeurs actuels de Caussin de 
Perceval, de Defrénierv et de Heinaud s'apj)li(juent et 
s'apj)li({uer()nl à mériter ri a niaintenii" le bénéiice de 
celle aiHuence persistante cpii leur est échue par voie 
d'héritai>e. 

La méthode direcle, (pi'on essaieaujourd'hui d'expé- 
rimenter en h^'ance, n'y exerçait pas encore ses rava- 
ges '. La u;rammaiie, (pi On traite en susj)ecte et (pii se 
détendra. Je Tespére, contre les menaces d'élimination 
ou de déchéance, régentait maîtres et étudiants sans se 
heurter à aucune opposition. Amari se mit à l'école à 
trente-six ans chez Reinaud et à trente-huit chez Hase, 
chez « papa Hase- », comme il api)elle lamilièrement 
cet helléniste de premier ordre, Allemand éi^aré à Pa- 
ris qu'il a honoré par sa science, étonné par ses allu- 
res, désavoué i)ar le le*^s de sa bi])liothéque à la ville 
de Breslau ^ 

L'histoire de la Sicile bvzantine ne devant être 



SHvcslrc de Sacij, édition du centenaire de l'I^coie des langues 
orientales vivantes (I^aris, octobre KSI).")), p. 56-59. J'ai comblé 
cette lacune dans l'édition publiée au (^aire en 1901. 

^ Je n'ai pas cliangé d'opinion depuis l'exposé de mes idées, 
que j'ai puljlié dans L'islainisme cl lu science des religions 
(Paris, lcS9G), p. 87-93. Mon point de vue a eu l'honneur d'être 
adopté par un homme que j'admire et (jue j'aime, D. Kduardo 
Saavedra, doyen de l'Académie de l'Histoire à Madrid. 11 a tra- 
duit en espagnol cette partie de mes conférences dans la ReuisUt 
de (jeoyra/ia comercial (Madrid, JuIio-.Sctiembre de 1880), p. 
96-98. 

- Carle(j(jio,-\, p. 179, lettre dWmari du "> décembre 1845. 

^Michel Bvédl, La Jeunesse d\in eiithousidsle. La jeunesse de 
M. Flase, dans la Revue des deux mondes du 15 mars 1883, 
p. 347-367. 



118 Opuscules d'un arabisant 

abordée par Amari que par régression après achève- 
ment de ses travaux sur la domination musulmane, 
il commença par concentrer son activité sur la culture 
intensive du champ de l'arabe. Avant son départ de 
la Sicile, il lui était tombé entre les mains un volume, 
qui éveilla d'abord sa jalousie, comme une incur- 
sion étrangère sur le terrain de son choix. M. Noël 
Des Vergers avait eu l'audace de publier et de traduire 
les passages relatifs à la Sicile de l'Histoire univer- 
selle, intulée : Les exemples (Al-'Ibar), compilée au 
xivû siècle de notre ère par le Tunisien Ibn Khal- 
doùn ^ Cette lecture avait démontré péremptoirement 
au jeune historien la nécessité, qui s'imposait à lui, 
d'étudier à fond, dès qu'il en trouverait l'occasion, la 
langue et la paléographie arabes, s'il voulait avec com- 
pétence remonter dans le passé de son ile au delà des 
Vêpres siciliennes. On ne pouvait s'en tenir à «la mai- 
gre récolte » faite par Rosario Di Gregorio malgré le 
titre de : Reriiin Arabicariim qiiœ ad historiam siciilam 
spectant Ampla Collectio -, L'essai de Noël Des Vergers 
renouait la chaîne interrompue depuis 1790 ', Le che- 
min était de nouveau ouvert. Amari s'empressa d'y 
entrer. 

^ Noël Des Vergers, Histoire de V Afrique sous la dyanstie des 
Aghlabites et de la Sicile sous la domination musulmane. Texte 
arabe d'Ibn Khaldoun, accompagné d'une traduction française 
et de notes. Paris, 1841, in-8o. 

^ Panormi, 1790, un volume in-folio ; cf. D'Ancona, dans le 
Carteggio, I, p. 199, note 1. Dans cette note, M. D'Ancona 
confond les deux Caussin de Perceval, le père et le fils. 

3 Je ne mentionne que pour mémoire l'Histoire de Sicile tra- 
duite de l'arabe d'An-Nouwairî, par le citoyen J.-J.-A. Caussin, 
publiée en 1802 à la suite des Voyages eu Sicile, par le baron de 
Riedesel. Ici, comme partout ailleurs, j'ai substitué, pour le 
nom de l'auteur, ma transcription à celle qui est emploj'ée par 
les uns et les autres. 



Notice sur Michèle Aniari 119 

L'élève de Ueiiiaïul était jugù mûr en 181.") pour im- 
primer et traduire en français, dans \v Joiinial asialiqne, 
« journal de paix et d'érudition ' », la Dcscriplion de 
Païenne au milieu du x'* siècle de 1ère uulçjcure, par Ibn 
Haukal -. A la lin de la même année, il élait admis à 
publier dans le même reeueil le Vnijiuje en Sicile de 
Mohammad Ihn Djohair de Valenee sous le réi»ne de 
-Guillaume le Bon. Au texte arai)e il ajoutait « une tra- 
duction française et des notes ■' ». C.e sont des œuvres 
de début, mais non de débutant, que leur auteur a 
sans doute retouebées, mais dont il annonçait déjà la 
mise au point le 28 juillet 1841 K Pas de ces incertitu- 
des qui trabissent les premiers pas dans une voie inex- 
plorée. L'bistorien s'est doublé d'un arabisant et 
l'un eslàla bauteurdel'autre. Celui-ci du reste fréquente 
non seulement le dépôt de la Bibliotbéque Royale, 
qu'il sera plus tard appelé à inventorier, mais il va 
passer le mois de septembre 1845 à Oxtord, à (^am- 
])ridge, à Londres ' , où, mis en présence de nombreux 

^ (Mrteggio, I, p. 159. 

- Journal asiatique de 1845, II, p. 73-114; cf. celui de 1846, 
p. 241-242. Une édition complète du r( Livre intitulé: Les voies et 
les royaumes > par Ibn Haukal a été donnée par M. J. De Goeje, 
dans sa Bihliotheca geographorum arabicorum, II (Lcide, 1873). 

2 Journal asiatique de 1845, II, p. 507-545, continué dans celui 
de 184G. I, p. 73-92 et 201-241. Le voyage d'Ibn Djobair de Gre- 
nade à La Mecque pendant les années 578-581 de Tliégire (1182- 
1185 de notre ère) a été publié par William Wright (Leide, 1852). 
Un de mes disciples, M. Emmanuel Thubert, en prépare une 
traduction intégralp. Nous espérons, lui et moi, qu'il pourra 
coUationner le texte de Wright avec le manuscrit conservé dans 
la grande mosquée de Fez ; voir le catalogue manuscrit 4725 de 
la Bibliothèque Nationale, cité par Ed. Fagnan, dans llonienaje 
a D. Francisco Codera (Zaragoza, 1904), p. 111. n. 1. Des 
(( fragments » (noubadh) se trouvent aussi à l'Escurial sous le 
Jit> 488, 3^; voir mes Manuscrits arabes de l'Escurial, I, p. 328. 

'* Carteggio, I, p. 145. 

'' lbid.,l,p. 171, 173 et 178. 



120 Opuscules d'un arabisant 



manuscrits arabes, il les déchiffre, les copie et les dé- 
pouille avec l'ardeur et la fougue d'un novice, avec la 
perspicacité et la sagesse d'un vétéran. 

Ni la description de Palerme au x' siècle, ni celle de 
la Sicile au\ni° n'absorbent Amari au point delui laisser 
oublier un instant les maux de son île opprimée au xixS 
ou de lui faire considérer comme définitive sa c( toute 
petite hégire* », ainsi qu'il a rétrospectivement appelé 
son émigration à Paris -, en se comparant au Prophète 
des Musulmans. Il désire abréger son ce hégire » et, 
comme le Prophète, quitter Médine pour La Mecque 
reconquise. Et pourtant le séjour à l'étranger a modi- 
fié ses conceptions. Le patriotisme provincial, dont son 
cœur déborde, s'élargit peu à peu, maintenant que le 
cap napolitain ne dérobe plus à sa vue le reste de 
ritalie. L'avènement du Pape Pie IX en 1846 a été, à 
ses yeux, comme aux yeux de ses compatriotes et de 
tant d'autres spectateurs plus désintéressés, le commen- 
cement d'une ère libérale, d'une aurore de salut pour 
le grand pays affaibli par ses divisions. Amari ne sou- 
haite pas pour cette agglomération d'hommes l'unité 
politique dans laquelle la Sicile risquerait de perdre sa 
physionomie particulière et de se confondre dans l'en- 
semble, mais la fédération fraternelle qui permettra 
aux forces des Etats composant la grande famille ita- 
lienne de se coaliser pour la défense de leurs intérêts 



^ Amari. Préface à la neuvième édition du \e^^^o (Milan, 
1886, 3 vol. in-8*'), I, p. vni. 

■^ u Émigration », telle est la traduction exacte du mot arabe 
hidjra, que nous avons transformé en hégire et qu'il est d'usage 
de traduire par « fuite ». Cette erreur traditionnelle provient des 
circonstances pénibles qui imposèrent au Prophète son « émi- 
gration » de La Mecque à Yathrib, comme s'appelait alors 
Médine. Voir plus haut, p. 29. 



Notice sur Michèle Aiiiari 11>I 

coniinuns^ Mais, dans cette phase de son évolution, 
Amari n'admet pas qu'en dehors des Autriehiens, ces 
intrus qu'il faut chasser, on touche aux possessions, on 
discute les droits, on se partage les territoires d'aucun 
des prinees détenteurs de lautorité, pourvu (jue la 
Sicile soit détaehée et rendue indépendante ilu royau- 
me des Deux-Siciles, (jue la prépondérance de Xaplcs 
aurait dû faire api)eler j)lutôt le royaume des Deux- 
Naples. Il se contenterait à la ri*^ueur d'une union a la 
manière de la Suède et de la Norvège, non pas à 
l'image de l'Angleterre et de l'Irlande-. « A la fin de 
1817, dit Amari -^ lorsque se produisit le houillonnc- 
ment des âmes en Italie et (pie de toute part on parlait 
de rétbrme, j'avais mis un peu de coté les Musulmans 
pour traiter des Bourhons, en puhliant l'teuvre pos- 
thume de Palmieri sur la « constitution du Royaume 
« de Sicile jusqu'en 181(), avec une introduction et de 
« nombreuses notes ^ ». 

L'ouvrage était dédié |)ar son auteur au Parlement 
anglais. Amari mit son introduction anonyme, datée de 
Italiciy décembre 1840, et })ul)liée à Lausanne en 1847, 
sous les auspices de « cet autre Parlement sans tête, 
sans nom et sans statuts, (pii, des Al])es à la pointe de 
Lilybée, commence dès maintenant à délibérer sur ses 

' Carleijijio, I, p. 376, 381, 384, 395, 391), etc. 

2 Ibici., i, p. 191. 

^ Amari, Solwaii cl Mota\ p. xi. 

^ S(iç](jio storico-polilico siilUi cosiilazionc dcl Regiio di Sicilùi 
infuio (d ISWy cou un' Appendice sulla Rivolnzionc dcl ÎS^JO, Opéra 
jwsluma di Niccolo Palmieri, con nna Introdiizione e Annotazion^ 
di Anoninio ; Losanna, lionamici, 1847. Je cite d'après l'exem- 
plaire de la Bibliothèque Nationale, coté K, 12893 ; voir le Cata- 
logue des imprimés de la Bibliothèque Xationale, Noms d'auteurs, 
II, col. 815. La fiction d'une Italia imaginaire, lieu d'origine de 
l'Introduction rédigée à Paris, est caractéristique de l'évolution 
qui s'était accomplie dans les idées d'Amari. 



122 Opuscules d'uu arabisant 

propres affaires ». Ce pamphlet de politique italienne 
contemporaine * » fut répandu par centaines d'exem- 
plaires en Sicile, où la révolution grondait, n'attendant 
ciu'une amorce pour s'enflammer. Amari la lui fournit; 
on y réimprima secrètement son Introduction- et bien- 
tôt elle fut dans toutes les mains, échaufTant tous les 
cœurs, sans qu'aucune indiscrétion trahît la provenance 
-de la traînée de feu et de lumière qu'elle propageait. 
Les mobiles les plus nobles avaient empêché Amari 
de proclamer hautement sa collaboration à une publi- 
cation séditieuse. Il ne craignait pas de se compro- 
mettre, et dailleurs son séjour en France le mettait à 
l'abri des venoeances bourboniennes. C'est sur ses 
amis, adeptes de ses opinions, hommes d'opposition 
courageuse, restés au pays, appelés à retenir ou à dé- 
chaîner le courant populaire, que s'exerceraient les re- 
présailles. Il importait que ces chefs fussent mainte- 
nus à leur poste d'attente et de préparation, lorsqu'il 
faudrait renoncer à toute chance d'un dénouement pa- 
cifique, d'un accord amiable entre la Sicile résignée, 
mais non satisfaite, et Ferdinand II, « mal conseillé, 
mais non disposé à trahir sottement la cause ita- 
lienne ^ ». 

La révolte éclate à Palerme le 12 janvier 1848^, le 



^ Carieggio, I, p. 194. 

2 D'Ancona, d'après le marquis diTorrearsa, 6.2ins\e Carteggio, 
I, p. 193, notes. D'Ancona. ibid., signale la publication à Paler- 
me, en 1848, de la partie intitulée Storia délia Rivoliizione del 
1820, con note critiche di Michèle Amari. Je ne sais vraiment ce 
qu'est l'édition de Paris, citée par 0. Toramasini, Scrittij p. 311» 
n. 1. 

^ Amari, dans le Carieggio, I, p. 238. 

'* G. Romano-Catania, Rosalino Pilo e la Rivoliizione siciliana 
del 18^-18W (Roma, 1904; extrait de la Nuova Antologia), p. IS- 
IS. 



Notice siii' Michèle Amari 12Î5 

jour mcmo de la fêle du roi Ferdinand, plus d'un mois 
avant la révolution de Paiis contre L()uis-lMHli|)i)e. Les 
troupes napolitaines, l)lo(piées par le peuple, n'ont 
opposé qu'un siniulaere de résistance tlu 12 au 26. 
C'est l'eflondrenient de la tyrannie, la perspeetivc de 
rémanei])ation. Les événement de Sicile |)réludent à 
ceux qui se préparent dans l^aris surexeilé. Ils y sont 
accueillis, selon les opinions, avec sympathie ou avec 
indit>nation. Amari ron^e son IVein et se désole de ne 
pas faire le coup de feu contre les suppcMsdu roi Jioin- 
h(i. Les lettres qu'il reçoit attisent encore la fièvie qui 
le dévore. De Florence, Costanza Arconali lui écrit le 
18 janvier ' : « Oui, venez. Je me fais une idée très 
triste de la vie d'un Italien amoureux de la patrie, ah- 
sent de l'Italie à l'heure i)résente. Si les nouvelles qui 
circulent aujourd'hui sont vraies, la Sicile aura suivi 
votre conseil. Je suis chaque jour plus émerveillée de 
la rapidité avec laquelle s'avance le feu italien. )> l^^t de 
Palerme, Mai'iano Stahile lui adresse le 24 ra[)pel 
vihrant du lutteur lancé dons la mêlée- : « Nous 
sommes depuis le 12 en pleine révolution. Nous avons 
un Comité général de dépense et de salut puhlics i)ré- 
sidé par le maréchal Settimo, et dont je suis le Secré- 
taire général... Le peuple a été et continue à être 
suhlime. Les hautes classes ont montré leur confiance 
dans le peuple, le peuple a mis sa confiance en nous... 
Tout le monde parle de toi et te désire. Le jour de ton 
arrivée sera un jour de fête puhlique. » 

Un cas de force majeure empêchait le proscrit d'ohéir 
à l'élan de son cœur, aux démarches de ses amis. Dans 
sa nohle discrétion, dont il ne s'est jamais départi, 
sans que son àme ouverte manquât jamais à l'expres- 

' Cartcggio, I, p. 225. 
■^ Ibid., I, p. 228 et 229. 



124 Opuscules d'un arabisant 



sion franche et sincère de ce qu'elle ressentait, il n'ac- 
cuse personne, il ne récrimine pas contre les individus 
qui entravent son départ, il attaque seulement et 
« maudit le destin qui le retient loin de la Sicile, pen- 
dant qu'on y combat et qu'on y meurt pour la liberté ^ ». 
Tout en criant : « Vive Palerme et la Sicile ! - », Amari 
voit maintenant plus loin. Le mouvement insurrec- 
tionnel se conmiunique de proche en proche à l'Italie 
entière et c'est pour tous ses frères, pour l'île à la fois 
et pour la péninsule, qu'Amari réclame des constitu- 
tions libérales dans une ligue dont la solidarité sera 
affirmée par un traité d'union ofTensive et défensive. 
L'arabisant sicilien a changé de ton en regardant la 
marche des événements du haut de son observatoire 
parisien. Le 27 janvier, il écrit à ses éditeurs Bona- 
mici de Lausanne ^ : « Le gouvernement de Naples 
jette le gant à toute l'Italie, à toute l'Europe civilisée... 
Heureux ceux qui combattent en Sicile pour la liberté 
italienne, tandis que d'autres se consument de désir et 
d'anxiété sur la terre étrangère ! La guerre étant dé- 
chaînée, quel que soit le succès, je ne veux pas que 
manque aux commentaires sur l'œuvre de Palmieri le 
nom de Michèle Amari. » L'auteur revendique haute- 
ment son Introduction comme une arme de guerre 
dont il connaît le maniement et dont l'origine divulguée 
augmentera la portée. 

Le 3 février, Amari adresse une sorte de proclama- 
tion collective « aux amis Siciliens ^ » pour les féliciter 
de leur valeur, de leur bon sens, de leur constance et 
de leur modération. Il a enfin réussi à se procurer un 

* Amari (24 janvier 1848), dans le Carleggio, I, p 230. 
Md., ibid., I, p. 237. 

Ud., z'^/rf., I, p. 238. 

* Id., ibid., I, p. 239-240. 



Notice sur Michèle Aiiiari 125 



passeport'. Mais il relarde son départ pour rédiger au 
])liisvile un manifeste destiné à démontrer que la Sicile 
ne demande pas au roi l'octroi d'une constitution nou- 
velle, mais la convocation de son Parlement, le retour 
à la loi ])()liti(iue de 1<S1(), le règlement du contrat avec 
Naj)les. 

Dès le 1), cette autre aiine était aiguisée et Amari, 
(fui espérait le concours moral de la France en faveur 
des révoltés, la dégainait sous forme d'une phujuelte 
rédigée en français, (pi'il intitulait : Quelques observa- 
valions sur le droil public de la Sicile -. Après avoir 
affirmé (jue h le |)euple sicilien a été le premier en 
Italie à remplacer j)ar ce mot de constitution celui tort 
vague de réfoiine », Amari termine sa démonstration 
par cette éhxpienle péroraison : (( J'espère que les nou- 
veaux Ministres de Xaples, soutenus j)ar l'opinion 
puhlicpie de Xaples, de toute l'Italie, de toute l'Europe, 
connnenceront leur gouvernement par un acte solennel 
de justice en convoquant le Parlement sicilien cjui 
aurait dû siéger dei)uis longtemps selon l'article 10 de 
la loi du 11 décembre liSlO. Le Parlement sicilien, 
ap])elé à délibérer sur les termes de l'union j)()lilique 
de la Sicile à Xaples, ne fera pas défaut à la cause 
italienne, j'en suis sûr. Je le sens bien dans mon cœur. 
Le Parlement sicilien saura remplir sa mission aussi 
bien (jue le peu|)le a rempli la sienne les armes à la 
main. C'est le peuple du seul état d'Italie qui, après le 
naufrage de LSlô, sauva une plancbe sur lac(uelle on 
lisait encore le mot de Lnu:RTi':. » 

Amari croit encore à la possibilité d'un lien fraternel 
entre Xaples et Palerme sous un même roi constitu- 

' Amari, dans le Caiieggio, I, p. 239 ; cf. p. 172. 
- Paris, imprimerie de Poussielgue, 1848, 22 p., sans couver- 
ture et sans titre autre que celui qui est en tète de la |)age 1. 



12(> Opuscules d'un aral)isant 



tionnel, avec des garanties suffisantes pour sauvegarder : 

contre les excès de l'absolutisme les droits des deux | 

pays associés. Il sera moins disposé à entrer en com- ^ 
position avec le despote, lorsqu'il respirera l'air embrasé 

sur le tbéàtre de la lutte. « Parti le 17 février, écrit ] 

Amari', je fus à Palerme le matin du l^^' mars et, le | 

soir du même jour, ils m'avaient déjà nommé Membre i 
du Comité révolutionnaire, dans lequel ils firent ensuite 

de moi le Yice'-Président de la section de guerre -. Le ; 

Parlement ayant alors été convoqué, je fus élu, parmi ; 

les députés de Palerme, le deuxième par le nombre des \ 

suffrages après Ruggero Settimo^; ensuite, après Fou- ! 

verture des Chambres, je fus mis en croix au Ministère | 

des finances. » j 

Dans rénumération des honneurs dont Amari fut 

accablé aussitôt après son retour et que, « au risque j 

de compromettre sa réputation, il accepta ^ », il oublie j 
de nous dire qu'un des premiers actes du nouveau 

gouvernement fut de l'appeler, dès le 2 mars, à la | 

chaire, vacante depuis la mort de Rosario Di Gregorio, ! 

de droit public sicilien et qu'en cette qualité il prononça, ; 
le 20 mars, le discours d'ouverture à l'inauguration solen- 
nelle de l'Université^. Ce fut une journée sans lende- 

main, le professeur improvisé ayant plus d'aptitude ! 
que de goût pour l'enseignement public. Cinq jours 
plus tard, le 25 mars, le Parlement était ouvert et le 

Ministère, présidé par Mariano Stabile, se présentait ' 

* Amari, lettre de Paris du 24 novembre 1848, dans le Cartcggio, ' 

I, p. 450-451, 1 

- Le 8 mars. ] 

3 Le 16 mars, par 2.370 voix, deux de moins seulement que ' 

Ruggero Settimo. • 

^' Amari, Appiinti aiitobiogrcifici, passage communiqué par j 

Tommasini, Scritli, p. 313. ] 

» D'Ancona, dans le Carteggio, II, p. 347. \ 



Notice sur ^licliele Aiiiari 127 

devant la « Chanil)re des communes >» avec une décla- 
ration ([u'Amari, dans ses Notes aut()l)io«^ra|)hiques, 
reconnaît avoir i'édii>ée'. Lors((ue, le 2U, il vint con- 
lirmer son accei)talion dn Ministère des linances, il le 
lit avec la modestie d\in linancier (jui avait à Paris un 
l)ud<>et à peine supérieur à 130 Irancs j)ar mois-, (pii 
maintenant, à court dapjîointements et de subventions, 
en était réduit à loi>er chez son heau-iVère (iiusepj)e 
Del Fiore "*. Si le Ministie n'avait pas de domicile, il 
veillait aux destinées d'une caisse cpii n'avait j)rescpie 
pas de ressources, où chacun demandait à i)uiser, où 
personne ne voulait rien verser. « On se relïisait à paver 
les im[)ôls, écrit Amari ^ ; tous voulaient îles emplois, 
par injonction du peuple souverain. Dix-huit heures 
par jour je restais au travail, à me sentir déchirer l'àme 
par les postulants ou les oreilles par les honorables 
Membres des deux Cduunbres, qui ne se sentaient 
Membres qu'à condition de taire opposition au Minis- 
tère pour préserver les libertés publicjues menacées 
sans trêve par les Ministres, par moi, j)ar Mariano 
Stabile, etc., nous qui, pendant quinze années, avions 
mis nos tètes sous la hache pour cette cause. A dire 
vrai, je paraissais personnellement le moins usurpateur 
de tous, et le Ministère tint jusqu'en août; quand moi 
et mes collègues nous nous retirâmes, ce fut par suite 

' Amari, Appunti aiilobiografici, cités par D'Ancona, dans le 
Carlegijio. II, p. 383. Aiiiari a donné une traduction française in 
iwiciiso de ce « Discours hi par le vc'nérat)le Président »> dans son 
« mcuîoire », intitulé La Sicile cl les Bourbons (Viwïs, janvier 1849), 
p.74-87. J'y vois une raison de plus de lui attriljuerl'oriifinal italien. 

^ C'est ce que j'infère d'une lettre d'Amari, dans le Carleggio, 
I, p. 235. 

3 Amari, Appunli antobiografici , dans Tommasini, Scrilti 
p. 313. no 3. 

' Lettre de Paris, citée plus haut, du 24 novembre 1848 ; voii 
le Carleggio, I, p. 451. 



128 Opuscules d un arabisant 

de l'opposition faite par la Chambre des pairs à un 
projet d'emprunt que j'avais proposé et qui avait été 
consenti à l'unanimité par la Chambre des com- 
munes. » 

L'amertume du pouvoir dans ces temps troublés 
n'avait été adoucie pour le Ministre des finances que 
par le sentiment d'un devoir à remplir, d'un service à 
rendre. Le 13 août, il quitta sans regret des fonctions 
qu'il n'avait pas sollicitées, mais subies « par ordre du 
premier citoyen d'Italie », qu'il avait essayé de résigner 
le 14 juin ^, sans obtenir alors que l'on mît fin à ses 
« tortures ». Le rêve d'une « fédération italienne des 
Etats-Unis dltalie » s'évanouissait dans les brumes 
d'un avenir lointain : la Sicile, « en guerre avec le roi 
de Naples, en paix avec les frères italiens du royaume 
de Naples- », avait vainement offert, le 10 juillet 1848, 
la couronne à Ferdinand de Savoie, duc de Gènes, fils 
de Charles-Albert, roi de Piémont^, « par une sorte de 
prévision fatidique de la domination heureuse qu'éta- 
blirait sur l'île la dynastie gardienne des Alpes*»; 
l'Europe monarchique regardait avec une curiosité 
hostile un mouvement qui ne rencontrait une neutra- 
lité plutcM bienveillante que dans la France républi- 
caine et dans l'Angleterre parlementaire ; enfin, le roi 
de Naples, Ferdinand II, n'attendait qu'une occasion 
favorable, un temps opportun, la répression des trou- 

' A m a ri, dans le (Airteggio, I. p. 255. 

•^ Amari, ibid., I, p. 243 et 244. 

■^ La lettre, écrite par Ferdinand de Savoie pour « ne pas 
accepter l'honneur qu'on veut lui faire », datée de Milan 6 août 
1848, adressée par le prince au marquis Lorenzo Pareto, minis- 
tre des affaires étrangères du Piémont, a été publiée par M. G. 
Romano Caetana, op. cit., p. 19-20, d'après l'autographe déposé 
au Musée de Palerme. 

' Tommasini, Scrilti, p. 314. 



Notice sur Michèle Aiiiari 12î> 

blés qui ravaieiit menacé dans sa résidence de Naples 
les 14 et 13 mai, i)OLir écraser la rébellion, minée 
d'avance par sa durée, par l'insuffisance de ses res- 
sources, par la rivalité de ses meneurs, par l'incapacité 
de ses généraux, par les dissensions intestines, la 
mollesse et les excès de leurs soldats désœuvrés. 

Ruggero Setlimo, président du gouvernement de 
Sicile', appela, le 13 août 1818, à la présidence du 
nouveau Ministère Vincenzo Fardella, marquis di Tor- 
rearsa, depuis le 13 avril président de la (Miambre des 
conmiunes-. Ce grand seigneur, ouvertement affilié à la 
révolution de janvier, se réserva le double portefeuille 
desafTaires étrangères et du commerce. Alors qu'Amari 
se flattait de goûter un repos chèrement gagné, alors 
que sa présence éclairait d'une lueur de sérénité la 
vieillesse sombre de son père, qu'il se préparait à respirer 
librement l'air vivifiant de sa ville natale et à reprendre 
ses courses dans la campagne et ses ascensions sur son 
son cher mont Pellegrino, il fut, sans délai et sans 
merci, sollicité d'apporter à l'étranger un concours 
immédiat à ses successeurs, arraché à sa vie de famille, 
condamné à s'expatrier. Son premier exil, qui lui avait 
fait voir Paris et entrevoir Londres, suggéia l'idée de 
lui infliger le deuxième, qui lui permetli^ait d'utiliser 
dans ces deux villes, au profit de la Sicile, son expé- 
rience des hommes et des choses. Le 31 août, Amari 
fut muni d'instructions écrites signées par le marquis 
di Torrearsa, en qualité de « Commissaire spécial du 
Pouvoir exécutif du royaume de Sicile près la Képu- 
blique française et près le Gouvernement biitan- 

^ J'emprunte ce protocole à Amari, La Sicile et les Bourbons, 
p. 88. 
- D'Ancona, dans le Carleggio, I, p. 287. 

9 



130 Opuscules d'uu arabisant 

nique* ». Il doit se rendre à Londres, en passant par 
Paris, où il se concertera avec le « représentant » offi- 
cieux de la Sicile, son ami le baron di Friddani. On 
accrédite le Commissaire spécial, à Paris, auprès du 
général Cavaignac, président de la Piépublique, et du 
citoyen Jules Bastide, ministre des afïaires étrangères ; 
à Londres, auprès de lord Palmerston, ministre des 
affaires étrangères dans le cabinet ^Ybig présidé par le 
comte John Russell, et auprès de lord Minto. Le jeune 
néaociateur saurait-il d'emblée tenir tête aux « vieux 
renards de la diplomatie»'-? Ses instructions lui inti- 
maient l'ordre de joindre ses efforts à ceux de ses 
collègues, le baron di Friddani à Paris, Luigi Scalia et 
le prince Granatelli à Londres, pour obtenir des deux 
puissances la reconnaissance officielle de la Sicile, 
irrévocablement séparée du royaume de Naples, placée 
sous la souveraineté offerte par le vote du Parlement au 
duc de Gènes, qui finira par l'accepter, ou, à son défaut, 
conférée à un prince de la maison de Toscane^; une 
intervention pressante ou au moins une médiation effi- 
cace pour arrêter le roi de Naples, si, au mépris des en- 
gagements qu'il a pris avec l'Angleterre et la France, 
il trame, ainsi que l'affirme lord Napier, une expédition 
pour chercher à usurper de nouveau ses anciennes con- 
quêtes ; enfin, un appui moral et matériel prêté fran- 
chement au Statut nouveau que le Commissaire aura 
pour mission spéciale de défendre à Londres en ce 
qu'il a de contraire aux idées et aux usages aristocra- 
tiques de l'Angleterre. 

^ Ces instructions sont reproduites intégralement dans le Car- 
te g gio, I, p. 264-2G6. 

- Expression empruntée à ibicL, I, p. 362. 

2 La clause relative au prince de Toscane devait rester 
secrète et ne pas être communiquée par Amari à ses collègues. 
Voir cependant le Carteggio, I, p. 297 et 298. 



Notice sur Michèle Aniari 131 

Amari s'ciiil)aiqiia,sansprok'slercl sans larder, sur un 
vapeur de guerre anglais, la Porciipiiw. Ce fui pour lui un 
déchirement de cœur que ce dépari hàliF, mais la voix 
publique l'avail indicjué à un Ministère composé exclu- 
sivement de ses amis '. Le 4 septembre, il est en rade 
dans le golfe de Naples, à la barbe du tyran-, y a|)pjend 
avec émotion le bombardement par le roi Bomba et 
la résistance héroïque de Messine ^^ arrive à Marseille 
le 7, à Paris le 10 ^ L'arabisant de la veille et du len- 
demain n'y fréquente plus avec suite ni ses anciens 
professeurs, ni les manuscrits tant aimés de la Biblio- 
thèque devenue Nationale '^. On le rencontre dans les 
antichambres, il court les audiences, il assiste et il 
prend i)art aux réceptions officielles, il s'accroche dans 
les soirées des ministères et partout ailleurs aux per- 
sonnages, qu'il obsède et qui essaient en vain de se 
dérober. On concède à son insistance des promesses 
vagues qui al)outissent le plus souvent à d'amers dé- 
boires. Sa santé de fer lui permet de faire sans relâche 
la navette entre la i^iare du Nord à Paris et celle de 
London Bridge à Londres''. Ses entretiens çà et là 
développent les qualités de son esprit observateur. 
Dans le véritable Lihro Verde, que M. D'Ancona nous 
a transmis sur cette période de négociations pénibles 
et absorbantes ", que de croquis vivants, rapides, res- 
semblants, malicieux sans aigreur, spirituels sans pré- 

^ Cartcggio, I, p. 451 . 

2 Ibîd., I, p. 274. 

3 Ibîd., I, p. 273 et 281. La ville, ravagée, décimée et ruinée, 
capitula le 7 septembre, non sans avoir inflif^c des pertes 
sérieuses aux assiégeants; cf. ibid., I, p. 282 et 291 . 

' Ibid., I, p. 282. 

« Ibid., I, p. 547-548. 

« Ibid., I, p. 307, 310, 314, etc. 

' Ibid.,l, p. 267-566. 



132 Opuscules d'uu arî\l)isant 

tcnlion, Àmari a tracés de sa plume bien taillée, à 
rimage de F'erdinand II, « le roi sacripant ^ », de lord 
Palmerston, « un whig aristocrate, pratiquant l'art 
d'écouter en silence avec autant d'attention que de 
patience - », de lord Normanby, « le vrai roi de 
France à l'époque actuelle », de Thiers, « l'esprit k 
plus élevé et le premier orateur qui reste à la France, 
ce petit avorton », avec sa « forte odeur de parvenu, 
cette miniature de réactionnaire^ », du général Cavai- 
gnac, '( chef du gouvernement en titre et de fait », 
toujours aussi loyal et de plus en plus impopulaire, 
aux réparties d une rondeur et d'une brusquerie solda- 
tesque ^, du (( très honnête » Bastide •', du candidat 
Louis Napoléon, le « Napoléonide », comme Amari 
l'appelle avec irrévérence'', parce qu'il le juge un 
homme <i inepte, qui n'a ni talents, ni habiletés, ni 
qu-alités autres que des qualités médiocres'' ». La cor- 
respondance diplomatique d'Amari contient aussi des 
jugements sommaires et tranchants sur Mazzini, « excel- 
lent et saint, mais nullement politique^ », sur Garibaldi, 
« qui n'a jamais été un général, mais un chef résolu et 
rien d'autre^ ->, sur ses deux « amis incrédules et répu- 
blicains ^'^ », Michelet, « aftblé de la Sicile '' », et Edgar 

' Carteyglo, I, p. 310, 314, 315, etc. 

^ Ibid., L p. 297, 399, 560 et 561 . 

-' Jbid.,l, p. 285. 

* Ibid., I, p. 423 et 490. Le mot (.< parvenu » est en français; 
cl", ibid., l, p. 549. 

= Ibid., I, p. 316, 320, 336, 342, 400, 425, note, 488 et 489. 

« /&zV/., I, p. 410. 

" Ibid., I, p. 313 et 347. 

« Ibid., I, p. 422. 

^ Ibid., I, p. 431. Aniari ne soupçonnait pas alors le rôle qu'il 
jouerait pour seconder Garibaldi dans la libération définitive de 
la Sicile. Cf. aussi ibid., \, p. 415. 

''' Ibid.,\, p. 480. 

^' Ibid.,l, p. 345. 



Notice sur Miclicle Aiiiai'i 1:^3 

Qiiiiiel, « écrivain pour l'Ilalic ' », |)()iir ne citer (in'un 
pt'lit nonihi'c de célébrités incontestées. 

La reprise des liostilités entre les tioupes du tyian 
dépossédé et ses anciens sujets, voilà un duel fjn'il 
faut éluder à tout prix, tout en se préparant a ralVron- 
ler, s'il devient inévitable. L'n double remède s'impose 
pour j)arei' aux dangers ({ue couil la Sicile. Amari sent 
vivement que, d'une paît, il impolie d accroitre les 
forces militaires dont elle disj)ose, alin (ju'elle soit 
en état de se défendre contre les assaillants et de les 
tenir en respect, (jue, d'autre paît, la truande famille 
italienne, des Alpes à Lilybée, en deçà et au delà du 
Phare, doit s'associer dans une fédération intime, sans 
aucun remaniement de territoire^ avec l'admission à 
titre égal de toutes les subnalionalilés géographicjucs, 
cthnicjues ou hislori(pies, sous le palrona<i;e de rAuLjle- 
terre et tie la France plul()l ([ue de l'Autriche et de la 
Russie -. 

i*our faire fi^^ure dans ce pacte, qui laissera à clKUfue 
étal son indépendance ^, la Sicile a besoin de monti'er 
combien son concours peut devenir précieux et recher- 
ché, combien son apj)()int mérite considération, rpielle 
quantité et cpielle cpialilé d'auxiliaires elle mettra en 
ligne dans l'intérêt de la cause commune. La diplo- 
matie ne peut })as se passer d'une victoire sicilienne K 
C'est pourquoi, tandis (jue les deux nations amies se 
bouchent les oreilles pour ne rien entendre, Michèle 

' (Àirtcgcfio, I, j). 34(>. Voir au bas de celle iiièiiie |)af^e la 
savante et judicieuse note, par laquelle M. D'Ancona démontre 
que « Quinet mérite vraiment ce nom, et celui d'ami de l'Italie ». 
Voir aussi ibid., I, p. â.')!). 

^ Amari, La Sicile elles Bourbons (Paris, janvier 184*.)), p. Ul 
et 105; Pos/-.sc/7>/ii/2i (Paris, 29 mars LS49). p. 29-30. 

3 Amari, La Sicile, p. 91 ; cf. Carteggio, I, p. 48G. 

' Ibid., I, p. 322. 



134 Opuscules d'un arabisant 

Amari et son collègue, le baron di Friddani^ entament 
à Paris, leur « point stratégique ^ », des pourparlers 
avec plusieurs officiers disponibles de toute arme et 
de toute origine : ce sont le vieux général français 
« vert et valide », Jacques de Trobriand, (( impatient 
de faire avec nous sa dernière campagne - », le Polo- 
nais Louis Mieroslawski, le condoltiere né des soulève- 
ments européens ^, le colonel polonais Wiercinski, 
« l'bomme de la chose * », le colonel Gccrtuer de 
Brunswick ^ et d'autres, bien décidés à tenter l'aven- 
ture. On mettra sous leurs ordres des combattants de 
l'empire encore solides, des républicains exaltés avides 
de transporter au dehors leurs personnes et leurs idées, 
des troupes cosmopolites à la solde de qui les enrôle ^. 
Les achats de canons, de fusils, de matériel et de mu- 
nitions sont, non seulement tolérés, mais encouragés ''y 
et, le 3 octobre 1848, le général Cavaignac se laisse 
aller à promettre « un petit crédit ^ ». On marchande 
et on se dispose à équiper le vapeur VHcllesponl ^. Les 
préparatifs de guerre se poursuivent ouvertement à 
Palerme et à Paris, sous le couvert d'un armistice 
arraché au roi de Naples par la médiation franco- 
anglaise, qui lui lie les mains ^^, parfois interrompus et 
souvent contrariés par la disette des finances, avec la 

* Carteggio, I, p. 410. 

2 Ibid., I, p. 343, 344, 354, 391, 405, 417, 430, 431, 459, 514. 

3 Ibid., I, p. 515, 568, 571 et 582. 

♦ Ibid., I, p. 391, 405, 418, 429, 459, 472. 
s Ibid., I, p. 343-344. 

6 Ibid., I, p. 308. 

' Ibid., 1, p. 32-2, 364, 395, 426, 427; cf. p. 459. 

« Ibid., I, p. 34'i; cf. p. 413. 

9 Ibid., I, p. 282, 307, 335, 351, 355, 356, 357, 373; cf., sur d'au- 
tres vapeurs à acquérir ou acquis, ibid., I, p. 302, 391, 427, 499, 
540 551; II, p. 1 et 2. 

" Ibid., I, p. 394. 



Notic€> sur Michèle Ainari KJ5 

connivence avérée des deux puissances neiilres. La 
Sicile puise un regain de conliance dans l'ardeui' impé- 
tueuse de ces recrues bruyantes, dans rinaclioii pro- 
longée du roi Bomba, qui se réserve j)our le printemps 
prochain, dans le succès éclatant d'un emi)iiinl forcé 
qui fui couvert sans difficulté dans « ce pays des 
miracles >, et qui remplit pour un moment les caisses 
vides des Siciliens à Palerme et à Paris '. 

Un sage comme Amari, tout en co()|)érant aux 
mesures qui relèvent les courages de ses compatriotes, 
ne se dissimule pas la nécessité urgente de résoudre à 
bref délai le problème de l'union, «puisque, pour le 
moment et pour longtemps, il ne sera pas question 
d'unité en Italie - ». Il faut lire d'un bout à l'aulie le 
remarquable rapport rédigé en français, que le 8 dé- 
cembre 1818, Michèle Amari et le baron di Friddani 
adressèrent au ministre Bastide ^. On v reconnaît la 
précision et la fermeté de pensée et de langage qui 
distinguent les écrits d'Amari , scientifiques ou poli- 
tiques, historiques ou littéraires, et je n'hésite pas à le 
dénoncer comme le rédacteur du manifeste, signé par 
lui et par son collègue de Paris, qui n'hésita pas à sou- 
scrire les termes de son éloquente déclaration. 

La situation est ainsi dépeinte dans un tableau sai- 
sissant, destiné à porter la conviction dans l'esprit du 

' (AirU'(j(jio, I,p.499; IctU-e du marquis di Torrcarsa à Amari du 
19 décemljrc 1848. L'emprunt étatt de 100.000 onze, dit la lettre; 
Amari (La Sicile, p. 39) parle d'un million et demi de francs cjui 
auraient été versés. Uoiiza sicilienne, sur laquelle je n'ai pas 
trouvé à me renseigner, valait donc lô francs. Un projet d'em- 
prunt, à contracter à Paris, venait d'échouer misérablement 
après des remises successives; cf. \c Carleggio, I, p. 117, 458- 
459, 495-496, etc. 

2 Amari, La Sicile et les Bourbons, p. 104. 

^ Carleggio, I, p. 485-488. 



130 Opuscules d un arabisant 

Ministre auquel est adressé cet exposé lumineLix ' : 
« La Sicile, dans sa révolution de 1848, ne s'est pas écartée 
un seul iustant du principe de l'union nationale de l'Ita- 
lie. Les objets de cette révolution ont été : 1" d'abroger un 
pouvoir illégal et despotique ; 2° de cliasser un prince 
sanguinaire, l'ennemi de ses peuples, de l'Italie et de 
la civiHsation ; 3«^ enfin de briser non pas un lien frater- 
nel, mais une chaîne d'esclavage, forgée par les traités 
de 1815... Maintenant, sous le coup de la réaction de 
la Loml)ardie et de Naples, il ne reste d'autre parti 
à prendre que de consolider au plus tôt les idées de 
fédération. Il ne paraît pas difficile qu'on tombe 
d'accord sur deux points essentiels : l'élection ^popu- 
laire pour la'Diète Constituante et l'admission, à titre 
égal^ de toutes les subnationalités historiques ou géogra- 
phiques : Piémont, Lombardie et Vénétie, Toscane, Etats 
Romains, Naples, Sicile. Peut-être les différents projets 
formés en Piémont, en Toscane, à Rome, ne tarderont- 
ils pas à se fondre en un seul, et celui-ci à recevoir la 
sanction des Parlements, des Princes et des peuples... 
Personne ne peut douter de l'etficace coopération de la 
France à la fédération italienne, quand on a pour 
gages les principes proclamés par la République, le 
haut intérêt politique de la France à voir l'ItaHe con- 
stituée d'après ces principes, les déclarations réitérées 
de l'Assemblée nationale et du Pouvoir exécutif pour 
l'affranchissement de l'Italie. Quant à la Sicile en par- 
ticulier, ne devrait-elle pas compter sur l'appui de la 
France pour devenir un des membres indépendants de 

^ On aura profit à étudier la genèse et le développement de 
ce point de vue, qui va toujours en s'élargissant dans l'esprit 
clairvoyant d'Amari, en lisant, dans l'ordre où ils se suivent, les 
passages suivants publiés dans le Carteggio, I, p. 376, 377, 381, 
384, 395-397, 462, 464, 466 (important), 470, 483, 492 et 499. 



Notice sur ^lichele Aniari i:$7 

la fédération? Les hommes d'Etat aj)i)elés aux Conseils 
de la Répul)li(|iie connaissent trop bien l'histoire et la 
position actuelle de la Sicile pour ne pas être convain- 
cus que l'union de cette île à Naples, sous Ferdinand 
de Bourbon, est devenue impossible, et ce lien IVa^ile 
et odieux ne servirait ({u'à attirer les ambitions de 
l'étranger sur la Sicile '. La Ué[)ul)li(jue a reconnu de 
fait l'indépendance de cette ile; le canon français a 
salué cent fois le pavillon sicilien. La France ne pourrait 
sourire à un despote, qui le foulerait tout sanij;lant à 
sc^ pieds ». 

Au moment où Amari s'évertuait à placer sousla sau- 
vegarde de la France le pavillon sicilien « aux trois 
couleurs italiennes - », les pensées à Paris et dans les 
départements convergeaient vers l'élection présiden- 
tielle iixée au 10 décembre 181(S. Qui l'emporterait, 
du général Cavaignac ou du prince Louis Napoléon? 
Les pronostics les plus autorisés étaient d'accord 
pour annoncer avec certitude que le sutTrage universel 
réservait au prince une majorité écrasante. Amaii eut 
préféré ne {)as croire à cette issue qu'il considérait 
comme une calamité |)our la F'rance '-K Mais il avait 
assisté aux progrés des « idées napoléoniennes * » et il 
se rendait à l'évidence. Il s'indignait déjà en prévoyant 

' Le 28 février 1849, Aiiinri, à in pnge 30 et (iernière de son 
Posl-scripliim à Im Sicile cl les Bourbons, agitera devant la France 
et l'Anifletcrrc, témoins syn)i)atliiques, niais spectateurs immo- 
biles, le spectre d'(( une garnison napolitaine, croate ou cosaque, 
peu importe », mise par l'Autriche ou la Russie dans « l'ile la 
plus importante de la Méditerranée, qui, dans le commerce 
comme dans la guerre, pouvait devenir la clef de l'Italie et de 
l'Orient ». 

■^ Caiieggio, I, p. 186. 

3 //)/(/., I, p. 338, lettre d'Amari du 30 octobre 1848. 

* .l'emprunte cette expression au titre d'un des premiers opus- 
cules de Louis Napoléon ( Paris, 1839j. 



138 Opuscules d'un arabisant 

que, dans les rues de la capitale, « la neige serait 
teinte du sang versé ^ » et que les protestations des 
meilleurs républicains risquaient d'amener la guerre 
civile. Amari n'entretint jamais aucune relation directe 
ni avec le Prince Président, ni plus tard avec Napo- 
léon III, empereur des Français. 

Drouvn de Liivs avant été nommé, le 20 décembre, 
Ministre des affaires étrangères, Friddani et Amari, 
admis auprès de lui le 25-, essayèrent de le gagner à 
la cause de leur mallieureux pays avec autant de cha- 
leur qu'ils l'avaient fait auprès de son prédécesseur, le 
citoyen Bastide, et trouvèrent en celui-là un interlocu- 
teur aussi sourd à leurs prières, mais moins aimable 
et plus décourageant que ne l'avait été celui-ci. Le Mi- 
nistère des affaires étrangères n'a pas cessé d'être, dans 
les pays civilisés, celui dans lequel les traditions se 
perpétuent avec le plus de continuité, quel que soit le 
régime, royauté, république ou empire. Néanmoins, 
Drouyn de Luys met à dessein plus de raideur et de 
sécheresse dans son accueil pour accentuer plus nette- 
ment l'attitude désormais inexorable de la France 
envers la Sicile. Le baron di Friddani ne veut plus 
gravir les marches du Ministère ; et moi, écrit Amari -^ 
(( je vais seul subir avec dédain toutes ces humilia- 
tions, qui sont pour moi un sacrifice fait au pays ». 

Ce fut à la parole écrite, comme à un instrument 
plus efficace d'action sur gouvernants et gouvernés, 
qu'Amari, pour s'épargner le retour de pareilles « humi- 
liations », résolut d'avoir recours dans l'accomplisse- 
ment de sa mission. Il organisa une propagande active 



^ Carteggio,l,i). 410. 

^ Giovanni Lucifora, dans les Memorie délia Rivoliizione sici- 
licina (sur cet ouvrage, voir p. 150, note 2), I. p. 229. 
^ Carteggio., I, p. 532; cf. p. 563. 



Notice sur Michèle Aiuari i:{î> 

par des insertions d'articles dans les jonrnaux français 
et anglais, ainsi que dans celles des Revues (|ui donnent 
le branle à l'opinion publique '. A ses Qiicl(iiies obser- 
valions sur le droit public de lu Sicile, vieilles de près 
d'une année-, il médite de substituer un manuel où il 
mettra en parallèle les droits saerés de la Sicile et les 
méfaits iniques des Bourbons. Ferdinand 11 n'a-t-il pas 
donné réeeniment de nouveaux gages à la réaction en 
recueillant, le 25 novembre, à Gaètc, le Pape Pie IX, 
qui a été mis en fuite par l'insurrection romaine, ses 
sujets ne lui ayant pas pardonné sa volte-face au libé- 
ralisme de ses débuts '^ ? Amari parle d'abord d'un 
« opuscule documenté de 200 à 300 pages ^ », qu'il ne 
signera pas de son nom, pour ne pas froisser les con- 
venances parlementaires ^, et finalement il condense la 
matière dans une plaquette de 108 pages, datée de jan- 
vier 1819, en tète de laquelle on lit : La Sicile et les 
Bourbons, par Amari, membre du Parlement sicilien ^. 
Le 29 mars, « malgré la répugnance que lui inspire ce 
blaspbème contre les droits sacrés de la Sicile », il 
reproduit dans un Post-scriptum ' le projet de constitu- 
tion de Gaète, en cinquante-six articles, proposé à la 
Sicile, comme (( concession royale », par Ferdinand 11 le 
28 février, et Amari, conformément à ses opinions pro- 
fondément enracinées, justifie « le refus de ces condi- 



' Cartcgg'o, I, p. 350,356, 367, 371, 481, etc. 

^ Les Quelques observations sont du 9 février 1848; voir plus 
haut, p. 125. 

^ Cartcggio, I, p. 471. « Révolution heureuse à Rome», avait 
écrit Amari, aussitôt que la nouvelle lui en était parvenue; cf. 
/7>zV/.,I,p. 453, une lettre précisément datée du 25 novemhre 1848. 

► Ihid., I, p. 416. Si c'est là un « opuscule », que sera un livre? 

* Ibid., I, p. 41 4. 

« Paris, A. Franck; cf. Carleggio, I, p. 521, note, 527-528. 

■^ Paris, Pion, 30 pages; y voir p. 4-14. 



140 Opuscules d'un arabisant 

tions par le Comité sicilien », et juge sévèrement « le 
refus par Ferdinand des conditions que le Comité lui 
proposait à son tour • ». Il préconise la solution des 
diflicultés pendantes dans une brochure anonyme dont 
le titre indique suffisamment rol)jet : La médiation fran- 
çaise dans les affaires de Sicile -, en même temps que, 
sous un titre analogue ^, il publie à Londres, en la 
signant de son nom, une traduction anglaise de son 
Post-scriptiiin, allégée du texte de la « charte offerte ». 
Devançons Amari en Sicile, dont la situation s'est 
aggravée, et à Païenne, où il abordera le 16 avril 1849 *. 
Pendant qu'il écrivait, <( comme on dit en Sicile, avec 
le sang aux yeux ^ », les événements se précipitaient 
et la catastrophe finale paraissait imminente. La patience 
du roi Bomba est à bout; il a laissé passer l'hiver l'arme 
au bras, sans coup férir, non pas seulement par longa- 
nimité, mais aussi sur les instances réitérées^ impé- 
rieuses, de l'Angleterre et de la France. Les prétentions 
de la Sicile ont, dans le Prince Président et dans son 
Ministre des affaires étrangères, des antagonistes plu- 
tôt que des alliés. Si l'étiquette républicaine n'est pas 
effacée en France, le gouvernement se solidarise avec 
les rois pour acheminer le pays vers la restauration de 
l'empire. Il y a plusieurs mois que l'Angleterre, (( paci- 
fique et réactionnaire ^ », a déçu les espérances qu'avait 
mises en elle Amari, «à l'origine anglophile, sinon anglo- 

^ Amari, Post-scriptiim, p. 29. 

^ Paris, Pion, sans date (1849i, 14 pages gr. in-8t». 

^ The anglo-french Médiation in Sicilij or Post-scriptiim to Sicity 
and the Bourbons, London, 1849; cf. Tommasini, Scritti, p. 315, 
note. La Bibliothèque de l'Institut de France possède un exem- 
plaire de celte traduction anglaise. 

' Carleggio, I. p. 569, 580, 582 et 586. 

° Ibid., I, p. 511. 

« Ibid., I, p. 389. 



Notice sur Michèle Ainuri 141 

mane ». « A présent, écrit-il le (> décciiibrc IH IcS ', ne inc 
parlez pas de John Bull. » La crise ministérielle si malen- 
contreuse qui, à Païenne, renversa du pouvoir, le 1.") fé- 
vrier 1819,deslu)inniestels (jue le mar(|uisdi Torrearsaet 
ses collègues, dont la vertu elle dévouement rehaussaient 
l'auloriléau dedans et au dehors, aurait pu avoir des eon- 
sé({uenees graves pour la Sicile, si Pietro Lanza, prince 
di Butera, chef du nouveau cabinet, n'avait pas inspiré 
et mérité pleine conliance -. H inaugura ses lonctions 
en recevant de (iaéte la « charte octroyée x), datée du 
28 février^, accompagnée d'un ultimatum. ^ Les condi- 
tions ci-dessus, dit en terminant le roi de Xaples * , se- 
ront considérées comme non avenues, non faites et non 
})romises, si la Sicile ne se soumet pas immédiatement 
à l'auloiité de son légitime souverain. Dans le cas où 
l'armée royale se verrait dans la nécessité d'agir pour 
reprendre possession de cette partie des pays du Uoi^, 
la Sicile s'exposerait à tous les dommages {|u'entraîne 
la guerre et à la ])erte des avantages que lui assurent 
les présentes concessions. » Cette ])roclamation aux 
Siciliens, avec les (( dispositions » que le Roi « se ré- 
serve de lornnder à la lin de juin de l'année courante », 
commençait i)ar u\\<t anmistie ^.c pour tous les laits et 
délits politiques'^ ». Amari, dans son indignation cour- 
roucée, avant d'entreprendre une analyse partiale de la 
« charte octroyée », la llétrit comme une « étrange 

' Cartcggîo, T, p. 480. 

- Aniari n'approuve pas tous les choix et demande « un chan- 
gement i)artiei ». Lettre du 7 mars 1849, ibid,, I, p. ô4î). M. 
D'Ancona, ibid., note, énumère les membres du Ministère au 
15 février et ceux qu'il s'adjoignit dans un remaniement con- 
forme aux vœux d'Amari, en date du 13 mars. 

^ Voir plus haut, p. 139. 

* Amari, l'ost-scripliim, p. 14. 

5 Ibid., p. 5 et 6. 



142 Opuscules d'un arabisant 



concession royale qui commence par l'insulte et le 
mensonge et finit par la menace d'une guerre d'exter- 
mination ^ ». 

Au cas où les Siciliens n'acquiesceraient pas au par- 
don et à la rentrée en grâce accordés au « pays de 
Gérés * » s'il abandonne les armes pour la charrue, 
l'ouverture des hostilités serait fixée au dixième jour 
après le refus des propositions ^ La répression énergi- 
que, implacable, ne chômerait pas, le bourreau, qui 
en est chargé, n'étant autre que le généralissime Carlo 
Filangieri, prince de Satriano, « le boucher de Mes- 
sine^ », qui a remis l'ultimatum aux ministres pléni- 
potentiaires anglais et français à Naples, Sir ^\^illiam 
Temple et Alphonse de Rayneval, pour qu'il fût com- 
muniqué au Gouvernement du Royaume de Sicile par 
les amiraux anglais et français Parker et Baudin^. 
Amari ne se soucie plus que d'aller immédiatement 
faire le coup de feu à Palerme, où le sort de la Sicile 
se décidera, comme en janvier 1848. Sa conscience lui 
enjoint de s'associer autrement que de loin aux périls 
et au destin de ses anciens amis politiques. Au premier 
coup de canon, il quittera Paris et regagnera son poste, 
qui peut devenir périlleux, à la Ghambre des commu- 
nes, dans les rangs de la Garde nationale mobilisée, 
dans les troupes de citoyens qui sortiront à la rencon- 
tre de l'ennemi. Il aspire à combattre et à mourir pour 

^ Amari, Post-scripium, p. 14. 

^ Expression du Roi dans sa proclamation; ibid., p. 5. 

3 Car le g g io, \, p. 551. 

^ Ihid., I, p. 310 et 550; Amari, Post-scriptiim, p. 4. 

3 D'Ancona, dans le Caiieggio, I, p. 557. C'est l'amiral Baudin 
qui a indiqué expressément la durée du délai au prince di 
Butera. Quant à l'amiral Parker, il n'avait spécifié aucune date 
pour la rupture de l'armistice. Lettre du prince di Butera du 8 
mars 1849, ibid., I, p. 551. 



Notice sur Michèle Ainari I/i3 

la nol)le cause, dont il espère la victoire, en conseillanl 
la résistance jusque sous le couteau '. (le n'est pas à 
Palerme, où ses sentiments les plus intimes le poussent 
à exposer sa vie allègrement, c'est à Londres, où « la 
conOanee immense » du prince di Imitera lui a fait 
« l'honneur d'une importante mission- », cpi'Amari va 
se rendre tout d'ahord . II part le 8 mars 1<S19, la mort 
dans l'àme, pour tenter une démarche suprême auprès 
de lord l^dmerston, silencieux et impénétrahle à son 
ordinaire, avec la complicité active de lord Minto, 
« toujours courtois et amoureux comme un père à 
l'égard de la Sicile*^ >'. Dans ces entretiens, la candi- 
dature éventuelle de Ferdinand de Savoie, duc de Gê- 
nes, cà la royauté de la Sicile, est de nouveau posée et 
soutenue par Amari, mais sans cpi'il ohtienne créance 
sur l'acceptation possihle du prince, au moment où 
son père, ('diarles Alhert, roi de Sardaigne, ahandonné 
à lui-même par l'Angleterre et par la France, était com- 
haltu sans merci par l'Autriche ^ Amari, rentré à Pa- 
ris le 13 mars"', n'y rencontra pas de dispositions plus 
favorahles à la Sicile. La « crainte des rouges^ » y 
prédominait. Les pro])ositions « très inlàmes » du roi 
Bomha paraissaient acceptahles, et le mieux serait de 

' Cdrlcfigio, I, p. 490, 519, 526, 528, 530, 537, 556, 562, 563, 566, 
58(1,582. Ma rcctaction donne le sens et en partie les termes de 
ces passages écrits pour la plupart du 16 décembre 1848 au 
22 mars 1849. 

- Ihid., I, p. 54i). 

^ Ibid., I, p. 552; cf p. 553 et 557. 

' Ibid.yl, p. 556, 560 et 566. Les hostilités contre le royaume 
de Sardaigne, reprises après une trêve le 12 mars, aboutirent 
le 23 à la défaite de Xovarre, qui eut pour conséquence l'ab- 
dication de Charles Albert en faveur de son lils aîné, Victor 
Emanucl II. 

'" Ibid.. I, p. 556. 

^ Ibid., I, p. 563. 



144 Opuscules duii arabisant 



s'y résigner. Amari n'admet pas qu'on transige et, le 
27, il écrit de Paris au marquis di Torrearsa * : « Notre 
politique est unique et très claire, et l'on ne peut s'y 
tromper. Résister et nous faire égorger, ne jamais cé- 
der, surtout ne jamais faire une ligne de convention 
que dans l'avenir on puisse alléguer comme une renon- 
ciation à nos droits... Combattons sans compter sur 
aucun appui. » 

Le principe de non-intervention est donc invoqué 
parles deux Puissances indiilérentes, qui donnent carte 
blanche au roi Bomba. Après avoir vainement attendu 
la soumission du Gouvernement sicilien, il donne à 
son armée l'ordre de prendre l'offensive. Il commence 
par s'emparer de Taormina, mal défendu par Mieros- 
lawski'-. Le 6 avril, vers le soir, c'est Catane qui se 
rend « après une courte résistance traversée par mille 
malentendus et parce qu'une partie de la troupe s'est 
débandée^ ». Ces échecs étaient des symptômes de la 
démoralisation générale qui, d'avance, condamnait lile 
vaincue à de nouvelles souffrances et à une oppression 
pire que celle du passé. Dès le 9, le prince di Butera 
épanche « en ami et confidentiellement ^ » sa douleur 
et son désespoir dans le cœur d' Amari, qui souffre plus 
que jamais, dans cette période critique, de n'avoir pas 
su échapper à sa servitude parisienne. Il la secoue en- 
fui et arrive à Palerme le 16 avril. 

Le spectacle qui le trappe et qui le navre, aussitôt 
qu'il a mis le pied dans sa ville natale libi'e encore du 
joug napolitain, c'est le laisser-aller qui y règne, l'iner- 

1 Torrearsa, dans le Carleggio, I, p. 558. 

2 IbicL, I, p. 565-566. 

■^ Ibid., I, p. 568; cf. p. 571. 

'' Le prince di Butera à Amari, le 9 avril; ibid., I, p. 566; cf. 
p. 568. 



Notice sur Michèle Ainari 145 



lie des chefs, riiuliscipline des soldats, le mauvais 
vouloir de la bourgeoisie, lasse de ({uiiize mois de révo- 
lution dans l'isolement (Tune île, épouvantée de l'ap- 
parition et des progrès du choléra, qui y choisit le plus 
souvent ses victimes. Il venait payer à la Sicile le tri- 
but de son sang et il trouve Palerme à la veille d'une 
catastrophe dont elle ne s'alarme pas, d'une capitula- 
tion plus désirée que redoutée, d'une redchlion en fa- 
veur de hK[uelle la (iarde nationale et le Parlement 
sicilien sont disposés favorablement '. Les bateaux à 
vapeur fiançais s'apprêtent à supprimer leur relâche à 
Trapani, sur la route de Marseille à Malte, (f II faut 
absolument, écrit Amari dès son débar({uement -, con- 
server ce service, au moins tant que notre bannière 
n'est pas abattue à Palerme... S'il cessait, nous per- 
drions l'unique voie de communication qui nous reste 
dans les conditions présentes, dont nous ne pouvons 
pas pressentir la durée » S'il avait connu plus tôt la 
populace dont le contact l'effarouche maintenant, qu'il 
avait crue attachée à ses droits et acharnée contre les 
Bourbons^ il aurait sans doute montré quehjucs défail- 
lances de la volonté dans l'accomplissement de son 
mandat à Paris et à Londres. Ce qui le désole, c'est 
que le grondement du canon ne couvre pas la voix de 
la diplomatie et des di})lomates, que « la Sicile ne veut 
j)lus coml)attre pour sa liberté^ ». Il n'a plus retrouvé 
le Ministère Butera qui, le 14 avril, a dû céder la place 
à un « fantôme de Ministère, dont l'àmc est le baron 
Riso, devenu préteur de Païenne ». Comme les méde- 
cins se succèdent au chevet des moribonds, nombreux 
sont les cabinets qui président l'un après l'autre à l'ago- 

^ Carteggio, I, p. 582, 
- Ibid.f I, p. Ô139-570. 
^ Ibid., I, p. 570. 

10 



146 * Opuscules d"un arabisant 

nie du Gouvernement du Royaume de Sicile. Le der- 
nier, le ministère de la ploutocratie, des appétits et de 
la capitulation, n'a pas laissé les meilleurs souvenirs*. 
Le 20 avril, Amari assiste à un (Conseil extraordinaire 
des notables, convoqué par le « très saint »"- et véné- 
rable Président du Gouvernement, Ruggcro Settimo. 
Amari, La Farina et quelques autres parlent contre la 
reddition. Une autre séance est tenue le lendemain. 
Amari s'abstient cette fois d'intervenir, parce qu'il ne 
se sent soutenu que par une minorité impuissante^. 

(( Tout effort de ma part^ écrivait Amari quatre mois 
plus tard, après avoir eu le temps de la réflexion sur 
ce qu'il avait vu et éprouvé ^, tout effort de la part 
d'un autre auraient été vains, et je vous confesse qu'il 
nous manqua le courage de déchaîner une guerre 
civile comme prélude à la continuation de la guerre 
contre les Croates ou les Cosaques, connue vous vous 
plaisez à les appeler, du roi de Naples. Le peuple 
nous aurait suivis; mais qui pouvait 'répondre de la 
modération d'un peuple qui avait bu les premières 
gouttes du sang de ses concitoyens, d'un peuple qui, 
sous l'empire des lois, a l'habitude d'être malheureu- 
sement trop enclin à répandre le sang ? Le rôle de 
chef d'une multitude. .. méfait peur, à moins que je 
ne voie la probabilité d'une issue heureuse, qui justifie 
toujours les moyens par la sainteté de la cause victo- 
rieuse. Nous nous laissons, pour ainsi dire, chasser 

' D'Ancona, dans le Carleggio, I, p. 573, note. 

■2 Amari, ibid., l, p. 563. 

^ Amari et D'Ancona, ihid., I, p. 576; cf. Giovanni Liicifora, 
dans les Meniorie délia Rivoluzione siciliana (sur cet ouvrage, 
voir p. 150, noie 2), I, p. 227. 

^ Le 6 août 1849; cf. le Carleggio, l, p. 582-583. Nous avons 
déjà donné des fragments de cette lettre d'Amari à Giovanni 
Arrivabene. 



Notice sur Michèle Aiiiari 147 

par la Garde nationale ([iie nous aurions pu, en une 
demi- journée, renvoyer dans ses fo\'ers. » 

Amari, déçu, désenchanté, réveillé hruscpienient de 
ses illusions, dé|)rimé par le dégoût de tant de has- 
sesses et de complaisances, prescpie « chassé » par ses 
compagnons de la Garde nationale, éprouva l'impa- 
tience de s'éloigner avec la même intensité avec laquelle, 
naguère, il avait rongé son h'ein, lorsque mille causes 
avaient dilleré son départ. Il avait eu la consolation de 
revoir son vieux ])ére, déhris d'un lointain passé. Une 
autre diversion aux nausées dont il souillait lui fut 
fournie par l'arahisant qui sommeillait en lui. <' Au 
bout d'une semaine, dit-il, dans une lettre à M. Adrien 
de Longpérier écrite à la fin de 1819 ^ je fus obligé de 
chercher un asile à l'étranger. L'idée me vint alors 
d'employer les deux derniers jours, faute de mieux, à 
l'estampage de l'inscription de laCouba.. . Montés sur 
des échelles jusqu'à un petit escalier tournant en pierre, 
que je crois lîé avec le château -, nous gagnâmes la 
terrasse qui sert de toit et d'où l'on jouit d'une vue 
magnifique. On estam])e l'inscription sous nos yeux, 
et M. Cavallari se charge d'en reprendre les traits au 
crayon, en examinant l'inscription iV^n bas à l'aide 
d'une bonne lunette. C'est ainsi qu'a été pris le calque 

^ Revue archéologique de 1849, p. 669-683. Le passage cité est 
p. 682. 

- Le palais de la Couba (correctement la Koiibha «la Coupole »), 
le Trianon des rois de Sicile, aux portes de l^alcrnie, remonte 
au xne siècle de notre ère, ayant été construit, d'après le texte 
de l'inscription arabe, par Guillaume II le Bon, vers 1180. Le 
pluriel se rauporte à Amari et à ses deux collaborateurs, l'ha- 
bile artiste Saverio Cavallari etie colonel (iiacinto Carini, « mon 
ami et maintenant mon compagnon d'exil ». Sur le premier, voir 
D'Ancona, dans le Carleygio, II, p. 62; sur le second, plus haut, 
p. 111; D'Ancona, dans le Carteggio, I, p. 577; G. Pipitone 
Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez durante e dopo Vesilio 
(Palermo. 1904), p. 55, n. 1 ; plus bas, p. 150. 



148 Opuscules d'un arabisant 

que je me suis empressé de vous soumettre. » Amari 
racontera plus tard au professeur Antonio Salinas ^ 
comment il avait eu « la folie de risquer une chute de 
cette hauteur en circulant sur les poutres, pendant que 
la milice municipale^ commandée par le patriote Mor- 
tillaro et excitée par le virus de Pllangieri, voulait 
tailler en pièces ces révolutionnaires qui avaient trou- 
blé la paix publique. Mais, dans l'espace d'une semaine, 
j'échappai, non seulement à ces deux espèces de mort, 
mais aussi à une troisième sur l'écueil des Porcelli. » 
Arrivé à Palerme avec une charge d'armes pour 
V faire son devoir, Amari en repartait, portant sous le 
bras une petite cassette où étaient déposés ses travaux 
arabes. Il les avait laissés en 1848 chez son beau-frère 
Del Fiore, lorsque avait commencé son deuxième exil. 
Il y avait là ses copies de textes arabes, ^es notes et 
la première ébauche de l'histoire, aux trois quarts rédi- 
gée. Embarqué sur la frégate à vapeur VOdiii le 23 
avril 1849, où il fut admis à se réfugier avec trois de ses 
collègues, Mariano Stabile, le marquis di Torrearsa et 
le prince di Scordia, Amari fut transbordé le lendemain 
dans le port de Trapani sur le vapeur français le 
Rhamsès. Une demi-heure après, le Rhamsès donnait 
droit contre un écueil bien connu qui s'élève au-dessus 
des eaux dans ces parages, et cela en plein midi, en 
plein cahiie. UOdin revint en arrière pour recueillir 
les naufragés et les transporter à Malte, puis de là à 
Marseille. Amari^, en regagnant dans les premiers jours 
de mai Paris où il était acclimaté, dut sentir son àme 
soulagée d'un poids qui l'avait oj^pressée démesuré- 

* Carteggio, II, p. 245-246, lettre du 5 mars 1879; cf. ibid., II, 
p. 18 et 114; Amari, Frammenti delV iscrizione arabica délia 
Cuba, leliera del prof. Michèle Amari al prof . A. Salinas ; Palermo, 
B. Virzi, 1877; in-4o, 15 p., 1 planche. 



Notice sur Michèle Aiiiari 149 

ment. Il n'avait pas ct>aré la précieuse cassette, la seule 
marchandise ([uil lui importât de sauver '. 

Son troisième exil avait été imposé à Michèle Amari 
par le triomphe de la réaction, qui jugeait sa présence 
à Palerme compromettante, éventuellement dange- 
reuse pour les intérêts du parti. Et cependant sa con- 
science timorée lui reprocha sa désertion, lorsqu'il fut 
informé (ju'un simulacre de résistance s'organisait à 
Palerme. 11 se frappa la poitrine, comme si spontané- 
ment il s'était sauvé devant le danger. Scrupules admi- 
rahles d'une nature supérieure, qui s'accuse au lieu d'ac- 
cuser ceux qui s'étaient rendus coupahles de son départ 
forcé ! Dès le 11 mai, xVmari écrit de Paris à Mariano 
Stahile, réfugié prés de Marseille, au Château desMam- 
louks - : « Je ne saurais l'exprimer suffisamment la 
douleur, la honte, le désespoir, l'anéantissement qui 
me dévorent, surtout aujourd'hui. La nouvelle de ce 
qui s'est passé à Palerme le 30, que tu me transmets, 
s'accorde avec celle du Daily Xews datée de Messine du 
2 mai et reproduite dans le Xalional d'aujourd'hui. 
Tout n'était donc pas fini à Palerme ! Nous sommes 
donc par erreur et par précipitation des déserteurs, 
des déserteurs à la cause dont nous avons été les pro- 
moteurs ! Bien que ma conscience ne m'accuse même 
pas d'un moment d'égoïsme ou de peur, ce mot déser- 
teur sonne à mon oreille comme la trompette du juge- 
ment dernier à celle d'un croyant. » 

Une députation, à la suite des résolutions votées le 
20 et le 21 avril 1849 par le Conseil extraordinaire des 
notables ^, avait été envoyée pour faire sa soumission 

* Ce paragraplie est formé par la combinaison du Carteggio, 
I, p. 568, 580-581, 583 et 586 ; II, p. 246. 
'^ Ibid., I, p. 571. 
3 Plus haut, p. 146. 



150 Opuscules d'un arabisant 

au général Filangicri au nom de la ville, traîtreusement 
(( dégarnie de toute défense. La députation, après avoir 
couru après Filangieri sans avoir pu le trouver, s'en 
retourna elle-même furieuse. La mesure de l'indigna- 
tion étant comble, le peuple s'insurgea le 29 avril, 
chassa le gouvernement réactionnaire, créa un autre 
gouvernement, ouvrit les prisons, s'empara des forts, 
et une partie de la Garde nationale s'unit à lui. Vous 
voyez par le Constitutionnel qu'on a continué pendant 
huit jours sous ce nouveau gouvernement. Quel malheur 
que le peuple ait attendu une semaine pour vouloir 
ce qui était conseillé par Agnetta, par votre serviteur 
Amari, par La Farina, Raeli, Pisani, Carini, Ciaccio, 
etc. ! Mais personne ne nous appuyait et, pour mon- 
trer un peu de bravoure, ils ont attendu l'éloignement 
de 500 personnes environ, parmi les meilleures et les 
pires. A présent, que fera-t-on ? Pourront-ils résister à 
la longue * ? » 

Le 15 mai -, Palerme capitula, La Sicile renoua avec 

^ Michèle Amari et le baron di Friddani à Granatelli et Scalia, 
de Paris, le 17 mai 1849, dans le Carteggio, I, p. 576-577. 

^ Giovanni Lucifora, Ricordi délia Rivohizione siciliana del 
t8U8. Dal 13 gennaro 18^8 al 15 maggio 1849, dans les Mcmorie 
délia Rivoluzione siciliana delV aimo MDCCCXL VIII pubblicale net 
cinqiiantesimo anniversario del xn gennaio di esso anno (Palermo, 
1898, 2 vol. gr. in-8û), I, 284 pages, avec un numérotage spécial. 
Malgré la date de 1898, l'impression de cet important recueil de 
documents authentiques et de mémoires originaux n"a été ter- 
minée que le 31 octobre 1904, comme il appert d'une suscription 
à la fin du second volume. Le Municipio di Palermo m'a expédié, 
le 25 janvier 1905, ces deux beaux volumes imprimés aux frais 
de la ville par décision du Consiglio Communale , trop lard pour 
que j'aie pu en faire état dans ma narration, sauf pages 138, 
146 et ici. Voici quelques emprunts additionnels : page 105, 
note 1, ajoutez : Des extraits du Catéchisme sicilien ont été 
publiés par Alfonso Sansone dans les Memorie, I, p. 18-21. — 
P. 12-2, note 4, ajoutez : Voir aussi Giuseppe Lodi, // 12 gennaio 



Notice sur Miclicle Ainari 151 

le royiimnc de Xaples « ce lien IVa^^ile et odieux ", 
qui êluil pour elle, « non pas un lieu iValernel, mais 
une eliaine (l'esciavai^e ' » et ([u'elle avait inutilement 
essayé de hiiser. Amari et ses « très ehers collègues 
de martyre- » se réservèrent poui' une occasion plus 
propice. Le 20 janvier 18r)(), Amaii écrit a Paris au i é- 
dacteui- eu chel" de la Drinocrdlic paci fi(jnr •' : <( J'ai loi 
dans la destinée de l'Italie, et je vois (pi'elle a IVappé 
d'un aveut^lement complet un pape et lui roi, pour les 
atteler à son char et les pousser en avant dans sa 
propre voie. » 

1848, dans les Meniorie, I, IG pages. — P. 127, note 2, après 
Cartcijijio, H, p. 283, insérez : Cf. Giovanni Liicifora, Ricordi, 
dans les Mcinoric, I, p. 34 et 284. — P. 123, ligne 17, au lieu de 
la couronne, lisez plutôt : « le trône vacant », d'après Giovanni 
Lucifora, Ricoidi, dans Mcinorie, I, p. 59. — P. 128, note 3, 
ajoutez : La même lettre a été aussi publiée d'après l'autographe 
par Giovanni Lucifora, lUcordi, dans les Memorie, I, p. IH). 

* Plus haut, p. 13G, d'après Amari, dans le Cartegyio, I, p. 
485. 

'2 Amari appelle ainsi Granatelli et Scalia, ibid., I, p 574. 

^ Ihid . Il, p. 7. La Dcmocralie pacifique, journal quotidien, 
paraissant à Paris, était devenu 1 organe des revendications 
siciliennes; il s'était engagé à insérer chaque semaine au moins 
un article consacré à leur exposé et à leur justication : « Il nous 
a paru ])on, écrit Amari à Perez le 6 novembre 1849, cpie l'élite 
des émigrés et, autant que possible, celle des restés dans la 
terre de Pharaon, reçussent ces avis siciliens, qui en guise de 
consolation, qui comme réconfort, qui pour son instruction. » 
Voir G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Fraiicesco Percz, 
p. 42 ; cf. p. 53. 



152 Opuscules d'un arabisant 



CHAPITRE TROISIÈME i 

Amari devenu partisan résolu de l'unité italienne. 

— Il commence a publier son Histoire des Musul- 
mans DE Sicile et rédige le Catalogue des manu- 
scrits ARABES DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE 

Paris. — En 1859, Amari a Florence. — La révolu- 
tion DE 1860 EN Sicile et Garibaldi, Amari étant a 
Florence le secrétaire et le caissier d'un Comité 

DE PROPAGANDE. — AmARI, ENVOYÉ PAR LE COMTE DE 

Cavour a Palerme vers Garibaldi, accepte de celui- 
ci LE PORTEFEUILLE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE, PUIS 

celui des affaires étrangères. — annexion de la 
Sicile et retour d'Amaiu a Florence. — Amari en 
1861 sénateur, de la fin de 1862 a aout 1864 
Ministre de l'instruction publique du royaume 
d'Italie. — Son mariage en 1865 avec une française. 

— Rome capitale en 1871. — Amari ÉxMigre de Flo- 
rence A Rome a la fin de 1872, après avoir achemî 
son Histoire des Musulmans de Sicile. 

Amari, rendu à sa misère parisienne -, « prêt à 
recommencer la lutte, au risque de se rompre les liras 

' Ce qui suit, jusqu'à la fin de la NoHce biographique sur 
Michèle Amari, est inédit. 

^ Le 13 février 1850, l'ancien Ministre du gouvernement révo- 
lutionnaire de Sicile écrit à Francesco Ferez quil possède deux 
francs cinquante ; le 17 décembre 1855, ii ajoute mélancolique- 
ment qu'une loi devrait être promulguée, interdisant aux pau- 
vres détudier autre chose que l'abécé et l'arithmétique ; voir 
G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez durante 
e dopo l'esilio, p. 34, 53 et 70. 



Notice sur Michèle Ainari ir>3 



ou de se fendre le eiàne dans un nouvel ellbrl tenté 
avec une nuire ehaleui" el moins de nioderalion senti- 
nienlale », resta |)endanl les deux premiers mois « dans 
la plus cruelle inertie, dans la tristesse et dans la stu- 
pidité * », sans (( savoir prendre sui* lui d écrire une 
lettre, de faire unv visite. J'allais, dit-il -, en lietil- 
lant comme un somnambule, en déliiant dans le vaste 
clianij) des regrets. » Sa santé coipoielle était restée 
excellente, mais sa bourse persistait a restei* « phlisicpie, 
c'est-à-dire très maigre, et condamnée irrévocable- 
ment à mort'». La science, celte consolatrice des 
tristesses et des soutlVances morales, cette libératrice 
des cœurs ulcérés et des âmes endolories, j)()uvait 
seule lui a})p()rter le calme, rapaisemenl, le lepos des 
aventures et un morceau de pain ^ 11 était j)arli de 
Paris chargé d'armes pour faire son devoir en Sicile et 
il rentrait à Paris, l'apportant [)our toute richesse la 
petite caisse contenant sjs réserves de travaux arabes^. 
L'éditeur Le ?ylonnier, de Florence, s'était substitué 
aux amis d'autrefois pour lui assurer le strict néces- 
saire '' dans une mansarde de vin^l pieds de lon^ sur 

' (ÀtrtccfgiOy I, p. 579 et 58,'). 

- Ibid., i, p. 5S3. 

3 Ibid., I, p. 580. 

* Ibid., I, p. 579 et 583 ; II, p. 52. En 1857, Amari se résigne 
à donner, trois fois j)nr semaine, nnc leçon (l'italien. « Une 
heure et demie ou deux de perdues, six francs de gagnes. »Voir 
ibid., II, p. 50. 

^ //)/(/. , I, p. 580. 

^ En dehors des 1.200 lire que valurent au traducteur les 
Consolcdions poliliqiies, dont il va être parlé, Le Monnier, à l'ins- 
tigation du baron di Friddani, aciieta d'avance VHistoire des Mu- 
snlmaiis de Sicile, moyennant quinze mille lire, sur lesquelles 
Amari en touchait deux cents par mois. Voir O. Tommasini, 
Scritti, p. 319, n. 3; D'Ancona, dans le Carleggio, II, p. 351 et 
387. Sur les stipulations complémentaires ultérieures, voir 
G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 57-66. 



154 Opuscules d'un arabisant 

douze de large, sans même le luxe d'un siège pour 
quelque visiteur inattendu '. Le premier volume de 
YHistoire des Musulmans de Sicile nécessitant encore 
plusieurs années de recherches, Amari, pour payer un 
à-compte sur sa dette envers son éditeur, lui livra le 
manuscrit, prêt pour l'impression, des Conforti politici 
di Ibn Zafer-. Ces « Consolations politiques » sont dues 
à un polygraphe sicilien du douzième siècle, « réfugié 
et famélique » comme Amari, « mort dans la paix 
d'Allah et avec les prières du Prophète )). Amari écrit, 
le 6 novembre 1849, à Francesco Ferez -' : « Je t'assure 
que la dépouille est vraiment précieuse quant à la 
forme et quant au fond et que, si je ne devais pas la 
voler pour vivre, je la pillerais afin de la montrer à 
l'Italie, qui n'a jamais pensé qu'un de ses fds circoncis, 
deux siècles et demi avant Boccace, ait écrit un livre 
sur le même sujet que lui, dans une langue aussi élé- 
gante, sans rien de lubrique, livre plus élevé que celui 
de l'auteur toscan dans les conceptions politiques. » 
La science orientale n'a pas absorbé les pensées 

^ Le réduit qui abritait Amari était juché sous les toits, au 48, 
rue de Luxembourg, la rue Cambon actuelle. En 1851, les 
largesses de Le Monnier permirent au pauvre Amari d'occuper 
un logement plus salubre, 11, rue du Mont Thabor ; voir 
G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 38-52 
et 55-80 . 

2 Soliuan el Mota... di Ibn Zafer... Versione ilaliana di Michèle 
Amari, siil leslo arabico inedito, non tradoUo in alcnna lingua 
deir Occidente. Firenze, Le Monnier, 1851, in-16. L'original 
arabe a paru depuis lors à BoCilàk en 1861, à Tunis en 1862, à 
Bej'roûth en 1883. Sur un exemplaire arabe de ce livre, illustré 
de superbes miniatures, voir mes Manuscrits arabes de VEscnrial, 
I, p. 355-358. Sous le titre de Walers of Comfort, une traduction 
anglaise, par Miss Percy, calquée sur la « Version italienne », 
parut dès 1853 à Londres en 2 vol. ; cf. le Carteggio, II, p. 56. 

^ G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, 
p. 42 ; cf. p. 40, 43 et 55. 



Notice sur Michèle Aiiiari 155 

d'Aniiiri an poinl de lui faire oublier ses soueis j)()ur 
l'avenir de la Sieile. Mais son Iioii/on de patriote s'est 
élar<»i et s'étendra désormais à la péninsule ilali(pie 
entière. Voiei en (piels termes il piésente ee livre des 
ConsolalioiLs politiques pour le roi parfait, « plus sin- 
gulier ([ue le griffon, plus merveilleux que l'aleliimie, 
plus rare que l'or vermeil ' » : 

« En rendant à l'Italie une (l'uvre polilicpie écrite 
sur son territoire, il y a six siècles, je n'ignoie pas, dit 
Amari en ISf)! -, ([ue c'est comme si je lui oilVais l'arsenal 
du roi Roger, l()rs(iue notre malheureuse patrie réclame 
des fusils à percussion, des canons Paixhanset des fré- 
gates à vapeur pour se soulever contre les vainqueurs 
de 1849. Nous n'avons pas encore fondé la ville dont 
nous sommes les citoyens. Nous vivons dans l'inter- 
valle entre deux guerres, ou, pour mieux dire, entre 
deux campagnes d'une même guerre, et, à cause de 
cela, avant tout autre savoir, nous devons api)rendre 
Tart de la victoire, étudier nos forces et celles de 
l'ennemi, étudier les erreurs et les fatalités qui nous 
ont perdus. D'ailleurs, les faits de 18 et de 19 ont bien 
montré que la lame italienne tranchait, mais que, si 
elle ne portait pas des coups mortels, c'est ([u'elle ne 
trouvait aucune soudure avec la poignée. 11 convient 
donc de travailler aujourd'hui à la poignée de l'épée 
qui est le gouvernement civil; il convient ({ue les écri- 
vains italiens, petits et grands, dans les livres, dans les 
brochures, dans les journaux, traitent sans cesse les 
problèmes (juc soulève la condition politique, reli- 
gieuse et sociale du pays, les embarras qui, en pai'lie, 
nous ont été légués par l'histoire et, en partie, nous 
ont été causés par les progrès généraux de l'humanité. 

' Citation d'Ibn Thafar, dans Amari, Versione, p. iv et 200. 
^ Commencement de Vlnlroduccione au Soliuaii el Mota\ 



156 Opuscules d'un arabisaut 

Heureusement que ces travaux préparatoires abrége- 
ront au moins la période des incertitudes et des dis- 
sensions et que le peuple italien s'acheminera vers 
cette unité dévie politique, dans laquelle il doit entrer 
tôt ou tard . » 

L'évolution est complète : le séparatiste et le fédéra- 
liste ont fait place à l'Italien qui écrit le 18 juin 1852^ : 
« Le nom d'Italie, sacré pour tous - et c'est le seul, 
mais incommensurable progrès qu'a fait la patrie — le 
nom, dis-je, d'Italie unit maintenant dans un commun 
amour les compatriotes nés dans quelque province que 
ce soit. C'est ainsi qu'au lieu de l'ancienne inimitié 
territoriale, la division n'a plus subsisté sur le but à 
atteindre^, mais sur les moyens de parvenir à réaliser 
notre régénération'-. » Aussi Emerico Amari, son ho- 
monyme, mais non son parent, lui écrivit-il de Gènes, 
le 14 décembre 1853 ^, à la nouvelle qu'Amari avait 
enfui envoyé à Le Monnier le premier volume de sa 
Sloria ciel Miisulmani di Sicilia, volume publié par 
celui-ci en 1854 : « Je me réjouis, comme d'une gloire 
nationale, de ce que tu as accompli le travail d'Her- 
cule, que seul tu étais en état de concevoir et de 
mettre à exécution. Il sera un monument sicilien, dû 
par une contradiction originale à qui, dit-on, ne pense 
plus qu'il y ait une Sicile, mais pkitôt je ne sais quelle 
province de je ne sais quelle Italie. En pensant combien 
en 1853 les partis se sont modifiés, au point que moi, qui, 
en 1837, était maudit par toi comme un ilalianiste, je 
dois lutter aujourd'hui avec toi pour le municipalisme, 

^ Carleggio, II, p. 19. 

"^ Bien caractéristique est également le titre d'un instrument 
de propagande façonné par Amari et que Mazzini fit impri- 
mer à Londres en 1852 : hlruzione populare per gli Italiani di 
Sicilia . 

3 Carleggio, W, p. 25-26; cf. p. 227. 



Notice sur Micliole Amari 157 



ma kHe se confond, et je dis en nioi-inrnu' : Viiiiilé 
des vanités, el nous sommes tous vanité. Quoi (juil 
en soil, moi municipalisle el loi italianisle, moi Sici- 
lien juscju'au bout des onnles el toi Italien jus({irà la 
pointe des cheveux, nous sommes IVères et je t'aime 
comme vieil ami ; toi auteui" des Vêpres el île 
V Histoire des Arabes, je le vénère comme Thonneur de 
la Sicile ; toi victime de la colère bourbonienne, 
je le vénère comme un martyr de la cause siei- 
lienne de Sicile, je te mets au nombre des pères de 
la patrie; et, aussi vrai qu'est mon entêtement, je 
l'esi)ère i)armi les plus francs défenseurs de noti'e 
indépendance au moment voulu. Tu seras Italien, et 
je crois l'être moi aussi, mais j'attendrai toujours en 
vain de lire de mes yeux ou d'entendre de mes oreilles, 
et de la main et de ta bouche, que, i)our être Italien, 
un Sicilien doive acce])ter le baptême na])olitain. Tant 
([ue lu ne me le diras pas, il n'y aura entre toi et moi 
d'autre dillérence que celle (pii existe entre l'amoureux 
de la centralisation française et le partisan de la fédé- 
ration américaine. » 

Le })remier volume de Yllistoire des Musulmans de 
Sicile, précédé par (piekpies hors d'œuvre de moindre 
étendue, d'égale érudition ', parut à Reinaud en faveur 
de son élève un litre suffisant poui* lui confier, vers 
la lin de 18ôt, à la Bibliothèque devenue Impériale, la 

' Fin 1849. Lettre à M. Ad. de Longe rie r sur r origine du palais 
de la Coiiba, près Palerme, avec une planche dounant le texte 
(le l'inscription arabe (voir p. 147, noie I) ; en 1830, pour 
V Encyclopédie nouvelle de Léon Renier, les articles Vcdas, 
Vehema, Visigots ; en 1851, la belle et savante Inlroduccione de 
Lxxvii pages aux Consolations politiques; en 1853, les Questions 
philosophiques adressées aux savants musulmans par ïempereur 
Frédéric II, avec le texte arabe d'Ibn Sab'în, dans le Journal 
asialique de 1853, I, p. 245-274. 



158 Opuscules d'un arabisant 



refonte du Catalogue des maauscrits arabes. Amari, 
surtout préoccupé de l'Italie et de la Sicile, n'avait 
pas protesté ouvertement en 1851 contre le coup 
d'État', en 1852 contre le rétablissement de l'empire. 
Son silence prudent, mais non calculé, permit de lui 
oiTrir un emploi qui, s'il était une consécration offi- 
cielle de sa science, n'apportait qu'une légère augmen- 
tation de son pécule : cinq francs par jour pour cinq 
heures de présence effective au Cabinet des manuscrits, 
(( beaucoup moins, dit-il, que ce dont on a besoin pour 
vivre misérablement à Paris- ». Nos budgets, qui s'en- 
flent tous les ans, n'ont pas jusqu'à présent jeté un 
regard de compassion vers ces humbles serviteurs des 
hautes études, qui acceptent une réclusion claustrale 
sans protester contre l'indifférence à leur égard de ce 
que l'on appelle les pouvoirs publics. 

Amari, dès son arrivée au Cabinet des manuscrits, 
fut présenté par Reinaud à un jeune orientaliste de 33 
ans, employé modèle et ponctuel qui travaillait dans 
une embrasure de fenêtre, comme un saint dans une 
niche, au dépouillement des manuscrits syriaques -^ Il y 
avait dans l'accueil qu'il fit au nouveau venu un reste 
de manières ecclésiastiques onctueuses qui dénonçaient 
l'évadé de Saint-Sulpice, un accent de sincérité cor- 

' Amari, dans ses Appiuili aiitobiografici, ne se gêne pas pour 
dire finement que « le deux décembre est devenu le jour de l'an 
des Français » ; voir Tommasini, Scrîtti, p. 334. 

2 Carleggio, II, p. 33; cf. p. 42, 49, 53, 56, 164. Amari, malgré 
la fatigue de ses yeux, avant de se rendre à la Bibliothèque, tra- 
vaillait quatre à cinq heures chez lui, d'après ce qu'il raconte 
à son ami Ferez le 2 décembre 1854; voir G. Pipitone Federico, 
Michèle Amari e Frcincesco Ferez, p. 59. 

•^ Catalogue des maniiscriis syriaques de la Bibliothèque Impériale^ 
p. 215 a, n" 282. Le prédécesseur d'Ernest Renan dans cet em- 
ploi subalterne avait été Salomon Munk, son successeur fut 
Michel Bréal, Toussaint Reinaud demeurant conservateur. 



! i 



Notice sur Michclo Aiiiari ITïU 

dialt' (iiii laissail pressentir le fiiliir avocat du diiihle, 
comme Aiii^ustiu Tliierrv, eilé |)arAmaii ', a lamilière- 
ment appelé Ernest Renan. L'iiilimilé lut vile scellée 
entre ces deux hommes su|)érieurs ((ui aimaient et 
poursuivaient la vérité -.Ses études surAverroès avaient 
amené Uenan dans le nord tle l'Italie et à liome. Il 
avait rapporté de deux voyages scientifiques un vif en- 
thousiasme poui' l'Italie, ses artistes et ses penseuis. 
Que n'a-t-on lecueilli les [)aroles qu'échangèrent dans 
leurs rencontres quotidiennes -^ deux collègues, (|ui 
s'échappaient volontiers de l'Orient i)our deviser sur 
lesdestinées de l'Occident. Les fragments de correspon- 
dance, que nous a conservés M. D'Ancona S ne sau- 
raient nous dédommager de tant de paroles intimes 
envolées sans avoir été saisies au |)assage. 

Notre admirahle collection de manuscrits arabes était 
alors divisée en deux parties : l'Ancien fonds, de 1. 683 

' Carlcggio. II, p. 162. 

^ A la fin (le 1855, Michèle Amari jjublia dans la Rivista Enci- 
clopcdicii de Turin une notice sur V Histoire des laïujues scmi- 
tiqiies de Renan, « ce chef-d'œuvre de l'école sceptitiue mo- 
derne, qui anatoniise la Bible comme s'il s'agissait de l'Histoire 
de Tite-Live ». Voir G. Pipitone Federico, Michèle Amari e 
Francesco Perez, p. 72. 

^ Amari, minisire du royaume d'Italie, après avoir reçu la Vie 
de Jésus, écrivait, en français à Renan le 28 juin 1863 (Carlcggio, 
II, p. 164) : « Mille tonnerres sur le minislère et la politique ! A 
l'heure qu'il est, j'aurais dévoré votre livre, attendu depuis 
quelques mois, désiré, vous en rappelez-vous ? depuis 4 ou 5 
ans, lorsque je quittais pour quelcfues moments mon catalogue 
et je vous poussais contre les rayons de la salle en vous priant 
d'entreprendre u n ouvrage sur les origi nés duch ri stinnisme: vous, 
le seul capable d'aborder un tel sujet. . » 

* Carlcggio, passages cités dans les index, II, p. 400 et 402, 
au nom de Renan. Lorsque mes amis Psichari, dans leurs hom- 
mages posthumes à la mémoire de leur père et beau-père, abor- 
deront la Correspondance, ils n'auront garde d'oublier ces 36 
lettres, les unes d'Ernest Renan, les autres de Michèle Amari. 



160 Opuscules d'un arabisant 

volumes, de 1. 626 numéros, composé surtout des acqui- 
sitions qui, au xvic et au xvn° siècles, avaient été faites en 
Orient à l'instigation du cardinal Mazarin, du chance- 
lier Séguier et du contrôleur-général Colbert, par des 
voyageurs habiles et compétents ' ; le Supplément, 
formé peu à peu par les apports des couvents après 
la révolution de 1789, de l'Egypte après la campagne 
de Napoléon P'", des bibliothèques publiques pari- 
siennes qui, sous l'empire, furent contraintes à cette 
amputation, aussi par des dons qu'on ne saurait trop 
encourager lorsqu'ils n'encombrent pas les rayons de 
non-valeurs inaliénables, enfin par un choix heureux 
d'acquisitions intelligentes. Pour l'Ancien fonds, il 
n'existait auparavant que le Catalogue suranné de 1739-, 
préparé par des feuillets détachés dont le plus grand 
nombre, signés d'Ascari, maintenant insérés dans les 
manuscrits eux-mêmes, sont datés de 1735, 1736 et 
1737. Quant au Supplément, un premier déblaiement, 
opéré par le baron Mac Guckin de Slane, avait con- 
tribué largement à l'inventaire en deux volumes, copié 
par Ch. Defrénery en 1846 et signé « par M. Reinaud ^)). 
Amari rédigea des l)ullelins relatifs aux manuscrits de 
l'Ancien fonds, qui y étaient cotés 1-881 ; du Supplé- 
ment, qui portaient les numéros 1-534, 885-954. Ces 
notices sont aujourd'hui conservées, dans le Fonds 
arabe unifié, sous les numéros 4494-4501, immédiate- 
ment avant mes bulletins cartonnés sous les numéros 

^ Léopold Delisle, Le Cabinet des inaniiscrits de la Bibliothèque 
Impériale, I, p. 279 et suiv. ; p. 439 et suiv. ; II, p. 78 et suiv. ; 
Henri Omont, Missions archéologiques françaises aux XVII<^ et 
XVIII^ siècles, 2 parties, Paris, 1902. 

2 Calalogus codicum inanuscriplorum Bibliothecœ. Regiie (l'ari- 
siis, 1739), I, p. 99-2G9. 

3 Voir Slane, Catalogue (Paris, 1883-1895), p. 714 b et 715 a, 
numéros 4482, 448G à 4491, surtout 4492 et 4493. 



Notice sur Micliele Auiari Kîl 



4502-ir)07, ce dernier coiisliliianl un Supplrmcnl au 
Slip pleine ni arabe, coiiiine je l'ai naguère inliliilé. Plus 
de mille maniiserils, entres depuis lors au (lahi- 
nel (les nianuserits, liop lard pour être admis dans le 
Caialoijiie imprimé, allendenl une deseri|)tion raison- 
née qui n'esl méritée ((ue par une minoi'ilé, vraiment 
supérieure', de ees aceroissemenls, qui ne sont pas 
toujours des emiehissements-. 

Dans le CaUdocjiie, parle baron de SIane-',()n lit a la 
page 87 à propos du manuseril coranique 321 : « 1(S0() 
feuillets, provenant de 227 exemplaires acquis en 1<S.'U). 
Les feuillets ont été classés par M. Amari. » (A'ile con- 
statation sèche n'a|)précie pas à sa valeur l'ellort intense 
et rintuition divinatoire (pii ont été oblii);atoires pour 
dépouiller les éléments dispersés des 227 Corans, pour 
leur assigner des dates approximatives et pour suivre 
la marche de l'éeriture koùfique, c'est-à-dire de l'écri- 
ture hiératique, à travers ses étapes jusqu'à sa fusion 
dans sa sœur laïciue, dans l'écriture counmte, \v nashkl 
des coj)ies profanes. Il y a là des matériaux pré- 
cieux pour une paléograi)hie arabe, [)our hupielle 
des exemples ont été amassés, qui n'a pas encore été 
codifiée ^ 

' J'ai annoncé, dans le Journal des Savants de 19ol, \). 179, 
que je renseignerais le monde savant sur ces richesses cachées ; 
j'esi)ère être mis en mesure de le faire. 

- A propos de Berlin, celle plélhoie malsaine a éié diagnos- 
tiquée de même par moi dans la Hcviie crili<iiic de 188S. I, p. 41. 

•' En dépit de cette êliquetle bibliographique, les rédacteurs 
successifs du Catalocjiic ont été Michèle Amari (ISÔÔ-lSÔDj. Hart- 
wig Derenbourg (186()-1870), le baron Mac (iuckin de Slane 
(1871-1878), enfin Ilermann Zotcnberg (1878-180')), qui a ici, 
comme dans les autres catalogues de nos manuscrits orientaux, 
achevé l'œuvre de ses prédécesseurs pour en abréger les lon- 
gueurs et pour en rendre les conclusions accessibles aux tra- 
vailleurs. 

^ La Paléographie arabe de J. J. Marcel (Paris, 1828, in-folio) 

11 



162 Opuscules d'un arabisant 

Le premier résultat du séjour d'Amari à la Biblio- 
thèque Impériale fut sa Bibliotheca arabo-siculn, plus 
de sept cents pages de textes arabes, publiés en 1857 
sous les auspices de Fleischer à Leipzig par la Société 
asiatique allemande, laborieuse compilation, dont il 
n'eut « d'autre récompense que dix exemplaires et la 
couronne du martyre » ^ Cette besogne terminée, le 
récolement des Corans et l'espoir de « devenir sous 
peu un Crésus » - lui suggérèrent l'ambition de con- 
courir pour un prix de l'Académie des inscriptions et 
belles-lettres, qui avait proposé comme sujet la Chro- 
nologie du Coran. Je suppose que Reinaud avait choisi 
cette question en préjugeant la candidature unique 
et le succès certain d'Amari, qu'il vo3ait à ses côtés 
occupé à des reconnaissances préparatoires. Les con- 
currents imprévus ne furent pas moindres que Theo- 
dor Nœldeke et Aloïs Sprenger. Le prix, décerné le 6 
juillet 1859, fut, après avoir été porté de 2.000 à 3.000 



a des rides, à l'instar des planches, publiées autrefois dans la 
Grammaire arabe de Silvestre de Sac}', supprimées avec raison 
dans la réimpression actuelle entreprise par llnstitut de Car- 
thase. Outre les bulletins de Michèle Amari sur les Corans de 
la Bibliothèque Nationale, on pourra utiliser, comme base du 
manuel que je préconise, les beaux fac-similés de VOricntal Pa- 
leographical Society (London, 1875-1883) et les reproductions 
photographiques qu'Ahhvardt a donnés à la suite de son vaste 
répertoire en dix volumes des manuscrits arabes de Berlin. 

^ Carleggio, II, p. 49. Deux suppléments ont paru à Leipzig en 
1875 et en 1887. Amari a traduit lui-même ses textes arabes en 
italien, avec des notes historiques, comme appendice à la 
réimpression de Muratori, Reriim italicariim Scriplores, dans le 
même format grand in-4o. J'ai sous les yeux une édition in-8", 
Turin, Bocca, 1880-1881, 2 vol. Dès 1855, Amari avait commencé 
la traduction italienne et rattachait dans sa pensée son recueil 
à celui de Muratori ; voir le Cartegcjio, II, p. 39 ; cf. p. 223, 225, 
226 et 245. 

2 Amari, ibid., II, p. 57, lettre du 31 janvier 1859, où il parle 



Notice sur Michèle Aniari 10:j 



francs, paila^^c é<,^alemenl entre les trois rivaux ', au- 
cun d'eux n'élant pi'oclanié prinuis iiifcr pdi'cs. Seul, 
des trois, la mémoire d'Amaii dorl iuédit à l'inslitut 
de France, ayant été Ju^é insullisant par son auteui*, 
qui en a intei'dit la [)uhlicalion et qui, en 18(Sj, Ta 
qualifié de vieilli '-. 

En l(Sr)(S avait paru le deuxième volume, aussi par- 
fait que le premier, de Vllisloirc des Musuliudiis de, 
Sicile, ce chel-d'ceuvre scientirupie et littéraire^, aussi 
profondément conçu (juc sagement composé et hril- 
lannnent écrit. La vie de Michèle Amari se continuait, 
sans secousse et sans déplacement, à Paris que, atfir- 
mait-il le 12 mars 1838 ^ ((je n'ai pas quitté une seule 
journée dcjuiis le court voyage que je fis en janvier 
18r)5 pour des recherches historiques au Brilisli Mu- 
sciiiUQi à la Bodleienne d'Oxt'ord »^. Avant la fin de 1808, 
Amari avait dressé pour le duc Honoré Théodoric 
d'All>ert de Luynes, qui avait mis à contrihution son 
invité de 1811 ^, une Carie comparée de la Sicile moderne 
avec la Sicile du xif siècle d\iprès Edrisi et d'autres 
géographes arabes, qui était accompagnée d'une A^o//ce 
explicative considérahle. Carte et notice parurent en 
1839. 

Dès janvier 1839, une nostalgie dévorante envahit 

évidemment des 2,000 francs qu'il attendait du prix. Le 9 février, 
Amari comptait encore toucher les 2,000 francs; voir G. Pii)i- 
tonc Federico, Michèle Amari e Fraiicesco Ferez, p. 75. 

* Cil. de Clierrier fit entendre contre le parta^^e de la somme 
augmentée une protestation injustement passionnée ; voir le 
Cartegyio, II, p. 00-62. 

■^D'Ancona, /7)/(/., II, p. 387. Sprenger n'a ])as publié à part son 
mémoire couronné, mais il en a infusé la moelle, les membres 
et la chair dans son livre suggestif : Das Lebeii iind die Lelire des 
Mohammed, Berlin, 1861 1805, 3 vol. in-8". 

^ Amari, dans le Carleggio, II, p. 49 et 53. 

♦ Amari, ibid., II, p. 51. 

^ Amari, ibid., I, p. 138 ; cf. I, p. 156; II, p. 49. 



164 Opuscules d uu arabisant 

l'àine de Michèle Amari, le Sicilien austère et résigné, 
qui, « comme le sublime Manin, conservait gaiement 
sa foi dans la résurrection de son pays, qui déjeu- 
nait avec un morceau de pain et qui se chauffait en 
gardant son manteau sur les épaules ' ». Ce régime 
d'anachorète convenait à sa sobriété et les mensualités 
de l'éditeur Le Monnier, jointes aux indemnités, capri- 
cieusement rognées -, de la Bibliothèque Impériale, 
suffisaient largement aux maigres besoins d' Amari. 
Mais il étouffait dans sa prison, cherchait un moyen de 
s'en évader, et applaudissait des deux mains, dans le 
feu de son enthousiasme surexcité, à l'appel vibrant que 
l'empereur Napoléon III adressait le 3 mai à son armée 
avant de la conduire au combat pour le Principe des natio- 
nalités, afin de réaliser avec elle «une Italie libre jus- 
qu'à l'Adriatique ». Noble conception, dont la France 
démembrée expie cruellement la réussite ! Nos popu- 
lations avaient de sombres pressentiments, qui ne se 
sont dissipés qu'au bruit des tambours et à la nouvelle 
répandue que les Autrichiens très nombreux et très 
sanguinaires menaçaient le Piémont^. « Les républi- 
cains, ajoutait Amari, sont a()solument d'accord avec le 
gouvernement sur la question de la guerre ; quant aux 
légitimistes et aux orléanistes, toujours incurables, ils 
sont forcés de se taire et de se poser en bons Français. » 
Amari n'y tient plus, il est saisi d'une « fière révolte 
contre l'arabe et l'histoire, les livres, la petite table, le 
porte-plume auxquels, depuis trop longtemps, l'habi- 
tude et le besoin le ramènent » ^. 



^ Lettre de Madame Luisa Amari, veuve de Michèle, datée du 
6 mai 1902, adressée à l'auteur de cette notice. 
'^Ch. de Cherrier, dans le Carleggio, II, p. 62. 
^ Amari, ibid., II, p. 59; cf. p. 58 et 205. 
' Amari, ibid., II, p. 54. 



Notice sur Michèle A ni a ri 105 



«Vers le 20 mai ', A ma ri n'est plus à Paris, mais à 
Florence, ayant été appelé le 1 comme i)r()fessenr de 
lani>ue et histoire arabes à l'Athénée de Pise parle Gou- 
vernement Provisoire 1 Oscan, cpii, aj)rès avoir expulsé 
le grand duc Léopold II et s'être substitué le 27 avril 
à la dynastie des cadets de la maison d'Autriche, 
s'honorait, huit jours seulement après sa constitution, 
en rouvrant les portes de l'Italie à l'arabisant sicilien-. 
Gelui-ci est à Florence, haleliint, l'o'il aux aguets, 
l'oreille tendue, lesprit agité, à l'alVùt des nouvelles. 
Elles sont lavoiables à la cause italienne : le 4 juin, la 
victoire des troupes IVanco-sardes sur les Autrichiens à 
Magenta, le 8 l'entrée de Victor Fmanuel à Milan, le 
24, la victoire décisive de Solferino. Mais soudain la 
marche en avant s'arrête court, les pourparleis s'en- 
gagent et aboutissent le 11 juillet aux i)réliminaires de 
paix signés à VillatVanca di Verona, le 10 novendjre à 
la paix de Zurich. L'em|)ereur d'Autriche François 
Joseph ]•', ce vétéran assis aujourd'hui encore sur un 
double trône d'épines à Vienne et à Budapest, cédait 
à l'Empereur Napoléon III la Lombardie que celui-ci 
rétrocédait aussitôt à Victor Emanuel. Les Autri- 
chiens restaient provisoirement à Venise et dans le 
quadrilatère, Ferdinand II, le roi Bomba, à Xai)les et 
en Sicile. 

Amari, désappointé, navré, abasourdi, retourne à 
Paris, sous prétexte de ne pas y laisser en souffrance 
et d'y régler ses grandissimes afTaires -K 11 y est pro- 

' Aniari, ilaiis le (Miicggio, II, p. 51). Je m'imn<^inc que cette 
lettre à François Sal^atier est du \) plutôt (juedu 1!) mai 1859. 

- Le décret portait entre autres considérants qu'Amari « avait 
tant illustré l'Italie par ses écrits»; voir D'Ancona, //)/(/., II, p. 300; 
cf. p . 58 et 59. 

^ Tommasini, Scritti, p. 336. 



166 Opuscules d'un arabisant 

bablemeiit de passage, lorsque, à la séance du vendredi 
6 juillet 1859, la Commission le désigne avec ses deux 
copartageants comme lauréat de l'Institut '. Mais, après 
une courte apparition aux alentours de la rue Riche- 
lieu -, il n'avait pas attendu, avant de repartir, son 
élection par l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres parmi ses correspondants étrangers. Elle eut lieu 
le 23 décembre par 13 voix contre 8 à l'illustre archéo- 
logique Gian Battista de Rossi. Toussaint Reinaud 
lui écrit le jour même du vote ^ qu'il a été «vivement 
soutenu par M. Hase, M. Victor Leclerc, M. de Long- 
périer, M. Jomard, M. Berger de Xivrey, etc.» Il ne 
nomme ni Renan, ni lui-même, parce qu'ils sont les 
promoteurs de « l'idée ^ ». Un sentiment peut-être 
inconscient de partialité jalouse empêche Reinaud de 
porter sur cette liste Jules MohP, à qui la dictature des 
études orientales en France avait été dévolue sans 
conteste, de par son autorité native, de par la supé- 
riorité de son caractère et de son intelligence, de par 
l'étendue et la profondeur de son savoir, de par 
un consentement tacite, subi par certains grincheux, 
accordé de bonne grâce par les confrères les plus émi- 
nents et par les amateurs soucieux d'uns saine direc- 
tion. Mohl n'a jamais laissé passer une occasion de 



• Plus haut, p. 162-163. 

■^ La Bibliothèque occupe un quadrilatère qui avait plusieurs 
enclaves, annexées depuis lors, formé par les rues de Richelieu, 
Colbert, Vivienne et des Petits-Champs. L'entrée du Cabinet des 
manuscrits était et est rue de Richelieu. 

^ Reinaud, dans le (larteggio, II, p. 67-70. 

' Ibid., II, p. 68, 1. 1. 

° L'impartialité sereine de Mohl s'élève à la plus noble bien- 
veillance dans la Notice qu'il a consacrée à Reinaud en tête du 
Catalogne de sa bibliothèque (Paris, 1868). 



Notice sur Micliele Amari l(>7 

louer Aniari et ses œuvres '. Il lui a cerlaiueineiil donné 
sa voix et l'appui de son inlluenee. Reinaud, en excel- 
lent collègue qu'il était, ne cite pas non plus Léopold 
Delisle, dont je soupçonne, dont je n'ose pas affirmer 
la connivence au trionii)he de son zélé collaborateur 
de la veille, à peine échappé de celle Bihliolliècpie à 
laquelle lui, il est resté lidèle, qu'il dirige avec autant 
d'amour (pie de clairvoyance, a[)résy avoir ^ravi un à 
un les degrés de la hiérarchie pour })arvenii' au sommet. 
Dans une lettre en français, datée du 29 décembre 
1809-, adressée de Florence à Ernest Renan, Amari 
exprime naïvement sa surprise et chaleureusement sa 
reconnaissance: c' Vous n'y allez pas de main morte 
lorsqu'il vous passe quelque chose par la tête; voilà 
ma nomination ])rojetée au mois d'octobre et obtenue 
au mois de décembre, nonobstant des difficultés ([ue 
je ne me dissimulais pas, dans la conviction que je 
pouvais compter plutôt sur l'amitié des membres in- 
fluents de l'Académie que sur mes propres titres. Je 
vous en remercie bien profondément; d'abord, parce 
qu'on doit être infiniment flatté d'avoir obtenu une 
distinction aussi importante que le patronage de Re- 
nan ; ensuite, parce que cette nomination me place très 
bien dans mon propre pays. Vous m'avez obligé, et en 
même temps vousavez rendu heureux mes amis et des 
personnes cpii me connaissent à peine, mais qui sont 
flattées de ce (ju'un Italien a été nommé membre coires- 
pondant de l'Institut^. 

' Molli, Vingt années (Vc Indes orientales (Paris, 1871)-18(SO, 2 vol.), 
I, p. 500 ; II, p. 28, 160-1()2 et 454. 

' Aniari, dans le Carlegcjio, II, p. 64 et Gô. La date doit être 
ainsi rectifiée d'après celle de l'élection, le 23 décembre, et 
d'après celle du Monitenr toscan du 25, qui y est cité ; voir plus 
bas, p. 169. Voir encore Renan, dans le (Airteggio, II, p. 85. 

' L'Académie des inscriptions et belles-lettres comprend 40 



108 Opuscules d'un arabisant 

L'Italie revoyait chez elle l'un de ses fils les plus 
aimants et les plus attachés à sa grande et à sa petite 
patrie, à l'Italie libérée jusqu'à l'Arno et à la Sicile 
toujours asservie. Revenu dans la grande, il se sentait 
mieux placé pour servir et hâter la délivrance de la 
petite. Le Paris de l'empire ne s'aperçut pas qu'un 
grand étranger, inconnu de la cour et ignoré du peuple, 
l'avait quitté sans esprit de retour. Ses intimes regret- 
tèrent pour eux son départ sans oser pour lui l'en blâ- 
mer. Le catalogue des manuscrits arabes revint à son 
état de stagnation, jusqu'au moment où, en 1866, 
M. Taschereau, administrateur général de la Biblio- 
thèque Impériale, me choisit à mes débuts en vue de 
le remettre en mouvement. Pour impatient qu'Amari 
fût de briser sa chaîne, il avait décliné en janvier 1859 
une chaire de géographie et de statistique que des amis 
lui destinaient à l'Université de Turin. Il argua de son 
incompétence en ces matières, sa conscience ne lui 
permettant « d'assumer la grave charge de l'enseigne- 
ment » que si on lui confiait un cours sur l'histoire etla 
littérature arabes, les deux seules spécialités qu'il eut 
faites siennes '. Il n'occupa jamais la chaire que, nous 
l'avons vu, il avait acceptée à Pise, bien qu'elle répon- 
dit à ses goûts et à ses aptitudes. On disposa autrement 
de celui que Fleischer invitait à être a le régénérateur 
de la science de l'Orient parmi ses compatriotes - ». 
Pendant qu'Amari, dans sa dernière fugue à Paris, 

membres ordinaires, 10 membres libres, 8 associés étrangers, 
40 (alors 30) correspondants étrangers et 30 (alors 20) corres- 
pondants français. Le protocole ignore le terme de membre 
correspondant, qui a été écarté à bon droit, bien qu'il soit usuel 
ailleurs, en Allemagne, par exemple. 

* Amari à D'Ancona, dans le Carteggio. II, p. 54-56; cf. G. Pi- 
pitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 74-75. 

'^ Fleischer, dans le Carteggio, II, p. 64. 



Notice sur Micliole A mûri Kîîl 

(levisîiit avec ses nuMlleurs amis et ({u'il prenait défini- 
tivemenl conoé d'eux pour aller le plus tôt i)ossil)le 
s'acquiller de ses devoirs à rAthcnée de Pise\ il 
apprenait tout à coup son changement de destination. 

Dans l'intervalle, 1^'lorenee avait revendi(pié et obte- 
nu i)()ur elle Michèle Amari. Pise dut céder sa con- 
(pièle. Cet épisode se dénoua à son détriment, connue 
tant d'autres dans l'histoire de la rivalité séculaire 
enlie les deux villes toscanes. <( Si |)ar hasard, écrit 
Amari à Renan en IVancais -, il vous est tombé sous les 
yeux le Moniteur toscan du 25 décembre, vous avez 
vu avec élonnement la création d'un Islilulo d'Inse- 
(jndiuciilo Siipcriorc-^ à Florence, dans lequel on a niché 
ma chaiie d'arabe. A pai't le décousu et les duplica- 
tions ou lacunes (|u'on remar(iue dans les chaires, on 
pourrait blâmer de trop de luxe le i^ouvernemenl d'un 
pays, (pii possède les Universités de Pise et de Sienne 
et (]ui \ ienl d'y augmenter le nombre des chaires et le 
traitement des j)iotesseurs (vous savez que maintenant 
nous avons 1.000 IVancs). Mais, après tout, on a agi 
avec de bonnes intentions, et l'argent que l'on dépense 
dans l'instruction publique n'est jamais perdu. » 

L'ouverture du nouvel Istiliito fut célébrée le 20 jan- 
vier 1800 par un Discorso iiKuujiirdlr d'Amari qui y 
adapta sans doule les matériaux réunis pour sa pre- 
mière leçon préparée, espérée et ajournée de Pise. 
«Après avoir brièvement énuméré les victoires delà cul- 
ture italienne depuis le moyen âge, dit M. D'Ancona ^ et 

' Plus haut, p. 165. 

- (larlcggio, II, p. 6r)-(i(î. 

3 La fondation de Hidolfi s'appelait et s'apjielle Vlslilnlo di 
Stiidi siiperiori pralici e di Pcrfczionamento,. litre copié |>ar 
Duruy en 1879 lorsqu'il créa VEcole. pratique des Iiaiites-étiides 
de Paris. 

* D'Ancona, dans \e(Airteggio, II, p. 361. 



170 Opuscules d'uu arabisant 

insisté plus spécialement sur les institutions scolaires de 
la Toscane, l'orateur termina en augurant que la 
liberté renouvelée et l'indépendance restituée à la patrie 
feraient aussi refleurir les disciplines intellectuelles. » 
Amari, arabisant de premier ordre, n'était pas né pro- 
fesseur et n'avait de goût que pour ce que les Allemands 
appellent des privatissima avec un seul élève, deux ou 
trois au plus. Il n'a jamais dirigé une classe, ni présidé 
à ces colloques lieureusement renouvelés du moyen 
âge éducateur 1, mais il a communiqué sa méthode, ses 
principes et son érudition à un choix de disciples triés, 
aimés, dirigés, ses collaborateurs d'élection -. 

* Sur l'histoire de ce sj^stème qui, dans un auditoire restreint, 
fournit à cliacun l'occasion d'affirmer sa vocation, sa compétence 
et sa valeur, je recommande la thèse consciencieuse et exacte 
de mon ancien collègue, qui vient de mourir et à qui j'adresse 
l'hommage de ma plus haute estime, Louis Massebiau ; Les collo- 
ques scolaires du seizième siècle et leurs auteurs (1480-157U), Paris, 
1878. 

- Le vénérable Fausto Lasinio, successeur d'Amari dans la 
chaire de Vlstituto, n'était pas son élève. L'étaient Lupo Buo- 
nazia, professeur à l'Université de Naples, et Celestino Schiapa- 
relli, professeur d'arabe à l'Université de Rome, qui, en 1883, 
eut l'honneur de signer avec Michèle Amari Vllalia descritla nel 
libre del Re Ruggiero, compilato da Edrisi, testo arabo con ver- 
sione e note. Je songe ensuite à l'existence, brisée avant l'âge et 
avant la récolte, d'Isaïa Gliiron (D'Ancona, dans le Carteggio, 
II, p. 313). qui, en 1868, dédia à son maître les Iscrizioni arabe 
delta R. Armeria di Torino. La liste des dédicaces agréées par 
Amari, liste dressée par Tommasini, Scritti, p. 340, n. 1, révèle 
peut-être quelques-uns des élèves qu'il avait formés, David 
Castelli et Angelo de Gubernatis par exemple. Mon ami, Ignazio 
Guidi, professeur des langues sémitiques à l'Université de Rome, 
mis au premier rang en Europe comme arabisant et comme 
sémitisant, aussi modeste qu'érudit, regrette de n'avoir jamais 
été l'élève de Michèle Amari. Nous nous sommes rencontres, lui 
et moi, vers 1860 à Paris, au cours de Reinaud, nous nous som- 
mes suivis de près à Leipzig, lorsque, dans l'hiver de 1865-1866, 
yy ai participé aux leçons de Fleischer avec Ethé, Georg Hof- 
mann, Loth, Prym, Sachau, Thorbecke, Wùnsche e tutti quanti. 



Notice sur Mirhele Aiiiari 171 

Bien vite, Ainari ii'appoile à sa chaire ([irune alleii- 
tion iiiteiinilleiile. Son cœur bal avec celui de l'ilalie 
renaissanle ', ressiiscilée, fréinissanle, oubliant ses 
querelles locales, tournant ses yeux attendris vers le 
Piémont, réclamant avec frénésie son unité amorcée, 
ébauchée, sui)ltement entravée dans son essor, appe- 
lant à ^H'ands cris Victor Kmamiel comme son libé- 
rateur et comme son roi. Amari ai)prend sans étonne- 
menl, mais non sans émotion, l'annexion au Piémont 
de ri^milie, c'est-à-dire de Parme, Plaisance, Modène, 
Regi^io, b\'riare, Bologne, liavenne, Forli, sanctionnée 
par le plébiscite du 12 mars 18()(), puis de la Toscane i)ar 
celui du 1j. Le teu se pr()[)age et finira par s étendre, 
non seulement à la péninsule entière, mais aussi à 
l'ile méridionale, à la Sicile. <( Les victoires di'Ma<^enla 
et de Solt'erino ont été saluées à Palerme, à Messine, à 
Catane, avec les mêmes démonsi rations qu'à Xaples, 
Home et Venise -. » 

Au commencement de mars, Mariano Slabile, l'an- 
cien ministre révolutionnaire palermitain "^ assagi par 
les épreuves et pnv l'expérience, demande à entrete- 
nir Xai)oléon 111 lui-même })our solliciter son inter- 
vention en vue d'alTranchir la Sicile, maintenue sous 
la doir.inalion autrichienne par piocuiation ^ donnée 
au roi de Xa})les François II qui, le 22 mai LS.')!), avait 
remplacé sur le lré)ne son père Ferdinand II, le roi 
Bomba, à Sa Majesté Bond)icella vassal volontaire de 



' « La noble renaissance ([ui semble i)oin(lrc de toutes parts 
pnrnii vous », expression d'Ernest Henan dans une lein^e du 17 
mai 1860 à Amari, dans le Cartc(/c/io, II, p. 85. 

- Ibid., II, p. 7G; Amari au directeur de la Xcizionc, 20 avril 
1860. 

^ Plus haut, p. 116, 123, 126, 127, etc. 

^ Carteggio, II, p 76. 



172 Opuscules d'un aral)isant 



l'Autriche *. C'est à ce sujet que Mariano Stal)ile écrit 
de Paris le 10 avril à Michel Amari-: « x\près plus d'un 
mois d'attente, je finis par recevoir une lettre du Grand 
Chamhellan pour m'avertir que l'empereur ne pouvait 
pas m'accorder l'audience, mais qu'il l'avait chargé de 
me recevoir et d'écouter tout ce que j'aurais voulu lui 
exposer. Au jour et à l'heure indiqués, je fus donc aux 
Tuileries, et mon audience dura une heure et demie. 
Le duc de Bassano fut très aimable et abonda toujours 
dans mon sens. Nous convînmes que je rédigerais un 
mémoire sur toutes les choses dites et qu'il le présen- 
terait aussitôt à l'empereur. Mon mémoire terminé, je 
le fis réviser par Madame Cornu et, avec une sainte 
patience, je le copiai de ma meilleure écriture... Mon 
mémoire fut remis un jour avant celui où les jour- 
naux publièrent les nouvelles télégraphiques d'une 
insurrection en Sicile. » 

La révolution a éclaté le 9 avril 1860 aux cris de : 
Yiva Viltorio Emamiele /^ Le comte di Cavour, renommé 
président du Conseil des ministres le 16 janvier, a sous 
main encouragé les rebelles et fourni des subsides aux 
provocateurs les plus ardents et les plus écoutés. Ce 
serait un feu de paille, rapidement noyé dans le sang 
après avoir flambé inutilement, sans deux aliments 
nécessaires pour en prolonger la coml)ustion : l'argent 
italien et un chef populaire. Le héros, ce fut Garibaldi 
qui débarqua le 11 mai h Marsala ^ avec ses 1.000, ou 
plutôt avec ses 1.005 volontaires^, «ramenant l'humanité 



^ Caiieggio, II, p. 75. 
2 Ibid., II, p. 72-73. 

-* Amari, ibid., II, p. 76; cf. p. 71, 82 et 96. 
' Ibid., II, p. 86. 

^ 770-r235; voir P. Spangaro, l'un des lieutenants de Gari- 
baldi, lettre du 8 mai, ibid., II, p. 81. 



Xotice sur Michèle Aniari 173 

aux lenii)s Ik'tohiiu's et j)ros({ue à la niyllioloLjie » '. 
Quant aux tonds, ils liuviit deiiiaiulés à une sousciip- 
tion nationak' ouverte vers le If) avril, à la(|uelle fuiTut 
appelés à contribuer, non seulement les sujets de \'ic- 
tor lùnanuel, non seulement les habitants de la 
Sieile ainsi (pie eeux de Xaples et Sicile, mais encore 
les Italiens séparés de leurs tVères, mais unis a eux 
par leurs communes. asj)irations, leuis concilovensdes 
états ponlilicaux, du (piadrilatére vénitien et derélran- 
ger. Les sommes recueillies devaient être mises à la 
disposition d'un (Comité exécutif, (pii sié<^ail à (iénes 
et dont le comte Michèle Amari était le président, par 
un (lomilé de propagande (jui sié^^ait à Morcnce et 
dont Tarahisant Michèle Amari avait accei)té d'être le 
secrétaire en même temps que le caissier-. 

<f Depuis tantôt deux mois, écrit notre Michèle Amari 
en français à Renan le 4 juin'', je ne suis bon (pi'à faire 
la chasse aux nouvelles de l'insuirection ^, à procurer 
des moyens j)()ur l'aider, surtout à réunir de l'argent 
par pièces de dix sous, de vingt francs, etc., etc. A cet 
elVel, Ton organisa à Florence un (Comité dont je suis 
le secrétaire et le caissier ; l'on se mit en correspon- 

' Amari, dans le Carie ggio, II, p. 00. 

* « Les Italiens de toutes les provinces, libres ou non », écrit 
Michèle Aniari au comte Michèle Amari le 20 avril (ibid., II, p. 
73). La similitude de leurs noms et prénoms, leur résidence 
simultanée à Florence comme sénateurs du royaume d'Italie, 
ex|)li([uent le post-scriptum d'ime lettre que l'orientaliste m'a 
fait l'honneur de m'écrire le Ki janvier ISfuS et qu'on trouvera 
plus loin : « Adresser Professeur et Sénateur pour éviter récjui- 
voque d'un homonyme. » A la mort de ce Michèle Amari en 
janvier 1877, la mort de notre Amari fut annoncée, comme aussi 
déjà en février 1870 lorsque disparut Emerico Amari ; voir 
ibid.y II, p. 2-27. 

^Ibid., II, p. OL 

^ On était souvent mieux informé à Paris qu'à Florence; voir 
Mariano Stabile, ibid., II, p. 85. 



174 Opuscules d'uu arabisant 

dance avec Garibaldi ; Ion organisa tant bien que mal 
la première expédition, qui a eu des résultats aussi 
prodigieux, grâce au génie du célèbre partisan italien 
et au courage, au dévouement et à la constance opi- 
niâtre de mes compatriotes insulaires. J'allais prendre 
un fusil et m'embarquer, lorsque la prise de Palerme 
est venue me dispenser pour le moment de la guerre 
sacrée. Probablement je partirai pour la Sicile dans 
quelques jours, mais en voyageur, pour aller voir si 
ma maison est brûlée, si mes parents sont au nombre 
des vivants'. » Une semaine auparavant, le 29 mai, 
Micbele Amari, écrivait en italien au comte, son homo- 
nyme- : c( Tu sais que je me propose de partir avec la 
troisième expédition. Je l'ai promis et je me le dois à 
moi-même, pouvant encore, avec mes 53 ans accomplis, 
taire mes trois ou quatre étapes et tirer mes coups de 
fusil comme les autres. Mais, si Garibaldi est entré à 
Palerme avant le départ de l'expédition, je ne veux pas 
aller me présenter comme candidat au ministère^ ou à 
une Commission. Les acteurs, bons ou mauvais, de 
1848 ne doivent pas remonter sur la scène sans y être 
appelés. » 

Or, Garibaldi, muni par les soins d'Amari des 100,000 
lire, que la souscription nationale avait mises à sa dispo- 
sition* « au nom du roi Victor Emanuel II », débarqua 

^ La mère d'Amari était morte en 1842 et son père en 1850; 
voir plus haut, p. 99, 104, 109 et 147. Son beau-frère Del Fiore 
(plus haut, p. 127, 129 et 148) vivait-il encore? Je ne sais et ne 
puis préciser à quels « parents» Amari fait allusion. 

^ Carteggio, II, p. 39. 

^ « Je ne me soucie pas plus que toi, écrit Amari à son homo- 
nyme le 6 juin 1860, de me coucher une seconde fois dans ce lit 
de Procuste d'un Ministère sicilien. » Ibid., II, p. 94. « Je refu- 
serai toute part au gouvernement » ; autre lettre du 13 juin du 
même au même, ibid., II, p. 95. 

* Ibid., II, p. 79, Giuseppe Garibaldi à Michèle Amari, 4 mai 
1860; cf. p. 84, 88, 90, 93, 221. 



Notice sur Michèle Aiiiari 175 



sur la côle occidentale de l'ile à Maisala, le 11 mai, 
avec ses « chasseurs des Ali)es ' »), coiuine il avait sur- 
nommé ses volonlaiies, s'arrooea la dietature le 1 1, 
hattit le 15 à (^alalalimi les tr()ui)es naj)()Iilaines com- 
mandées par Landi et prit j)ossessi()n de Palerme le 
27, avant l'entrée en eampa<^ne de la troisième expé- 
dition, de celle (pii aurait dû ramener Amari dans sa 
ville natale, (lelui-ei dilléra son (léj)arl de h^orence, 
où il Juij;eait sa présence utile pour y mener la propa- 
gande auprès de « ceux ([ui aiment la patrie et la 
liherté » en faveur d' a une souscription qu'aucune loi 
ne peut interdire chez un peuple libre. -» Tout mar- 
che à souhait. 11 n'y a plus de Napolitains qu'à 
Messine-^ » Garihaldi est parti pour eonquérirles (Pala- 
bres et le royaume de Xaples, après avoir nommé 
Depretis prodietaleur pour la Sieile-^ «Lu grande peur 
d'Amari, républicain de la veille converti par raison 
comme Ciaribaldi au royabsme, est qu'en l'absence 
du dietateur, la Sicile, débarrassée des Bourbons, ne 
veuille taire un essai de république démocratique et 
sociale pour étendre cet essai avec Ledru-Iiollin à la 
France et avec Kossulli à la Hongrie."' » Le programme 



' (Atrle(jfjio, II, p. 82, Spangaro à Amari, 8 mai 18G0. 

- Ibi(L, II, p. 84, Amari au directeur de la Xazione, IG mai 
1860. 

■'Le 28 juillet 18()(l, Messine fut enfin occupé parles volon- 
taires de Garibaldi, qui, peu de jours après, « fut accueilli avec 
enthousiasme ». (I)eprelisà Amari, ibicl., II, p. 11.')). La citadelle 
ne se rendit que le 13 mars 18G1 au général italien Cialdini. 

' Ibid., II, p. 107-1(18; passage très intéressant sur Agostino 
Depretis dont Amari loue, dès juillet 1800, « l'intelligence et la 
fermeté, la science administrative, la i)ratique des affaires et 
l'habileté politique ». Amari, admirateur de Depretis (ibid.. Il, 
p. 108, 110, 112-1:^5), lui devint, en 1879, hostile (ibid., II, p. 243, 
246, 247, etc.). 

'lbid.,U, p. 93. Michèle Amari au comte Michèle Amari, 6 
juin 1860. 



170 Opuscules d uu arabisant 

d'Amari comporte comme premier article « l'annexion 
au Piémont », comme deuxième article « l'Italie une, 
mais sans administration centralisatrice. » ^ Le mi- 
nistre Farini juge à propos de mander x\mari à Turin 
au milieu de juin pour le présenter au comte di Cavour, 
à la recherche d'un patriote sur et circonspect qui 
puisse, sans le compromettre, se charger en son nom 
d'une mission confidentielle auprès de Garibaldi. Le 
comte discerne au premier coup d'œil quel concours 
efficace lui apportera « l'illustre auteur des Vêpres, un 
homme très capable qui pourrait rendre quelques ser- 
vices à Garibaldi, si celui-ci voulait l'écouter- ». Une 
conférence, présidée par Cavour dans son domicile 
privé, réunit Amari avec plusieurs Napolitains de 
marque, en vue d'une consultation sur la Sicile. « Etaient 
présents La Farina, Francesco Peiez, le prince di San 
Giuseppe et d'autres -. » Amari, d'accord avec Cavour 
sur tous les points, se laissa convaincre par lui 
qu'il y avait urgence à son expédition pacifique en 
Sicile, où sa personne, son prestige, sa parole aide- 
raient puissamment à y faire prévaloir leurs idées. 
Le 29 juin, Amari s'embarque à Gènes et, après « un 
bon voyage de 54 heures », arrive à Palerme <( sain et 
sauf » le dimanche L-i" juillet, à sept heures du soir ^. 
Le surlendemain, Michèle Amari esquisse ses « im- 



' Carteggio, II, p. 95. Amari à Amari, 13 juin 18G0. 

2 Lettre de Cavour du 28 juin au contre-amiral Di Persano, 
pour lui recommander Amari, dans Cavour, Leltere, ed Chiala, 
(Torino, 1884), III, p. 276, cité d'après Tommasini, Scrilii, p. 337, 
et d'après D'Ancona dans le Carleggio, II, p. 389; cf. Amari, 
ihid, II, p. 97-98. 

^ Amari, Appmiii aiilobiografici, communiqués par D'Ancona, 
ibid., II, p 389. 

^ Ibid., II, p. 96. Lettre d'x\mari à son homon3'me, datée de 
Palerme, 3 juillet 1800; cf. ibid., II, p. 107. 



I 



Notice sur Mirliele Arnari 177 



pressions de la première journée » à son <( très elier » cori- 
fidenl, avec qui il a^il de concert ' » depuis qu'il a foulé 
de nouveau le sol italien, le comte Michèle Amari : 
<r J'ai vu hier Garihaldi... Il m'a répété très clairement 
ne vouloir que l'aFmexion à la royauté constitutionnelle 
de Victor F^manuel..., le régime pour le([nel le peuple 
s'est prononcé à l'unanimilé. . ., le régime le plus 
avancé dont jouisse aucun |)euj)le, y compris les l^tals- 
Unis d'Amérique... Crispi - m'a exj^rimé les mêmes 
idées... Il me présenta au général comme un des 
noires, c'est-à-dire des vrais Italiens, etc.; il me dit 
ensuite que Mazzini ne pouvait rien souhaiter d'autre, 
([ue lui-même n'avait jamais désiré et ne désirait 
aucune solution différente. Sa mauvaise humeur 
n'éclatait qu'au sujet de La Farina, auquel, selon 
Crispi, le général ne savait pardonner ni son vote 
dans la question de Nice, ni sa servilité à l'égard du 
Ministère. Si je ne me trompe, ces heurts proviennent 
plutôt d'amhilions et de rancunes personnelles que de 
dissentimentssurla direction politique... A Palerme, on 
ne relate ni les vols, ni les homicides, ni les autres vio- 
lences de 1818^... Fais-moi la faveur d'accuser réception 
de sa dépêche au comte de Cavour, auquel je t'auto- 
rise à communiquer ce que j'ai écrit. » 

L'optimisme d'Amari, mieux informé, ne lui fait pas 
fermer les yeux sur la confusion et les dilapidations 
de l'administration militaire, non plus que sur les 
désordres de tout genre dans les provinces, « tandis 

' Cartcggio, II, p. 117. 

2 Crispi était alors secrétaire de la Dictature. Note de D'An- 
cona, ihid., II, p. KX). Cet homme d'État. « avec ses allures de 
partisan et de factotum », n'a jamais éveillé chez Amari une vive 
sympathie, ibid., II, p. 101, 108, 113, 114, 117, 119, 121, 123, 126- 
128, 131 133, 135. 

3 Plus haut, p. 146 et 150. 

12 



178 Opuscules d'un arabisant 

qu'à Païenne la sécurité des personues et des transac- 
tions commerciales est assurée comme en temps de 
paix * ». L'annexion est urgente, et « Garibaldi ne 
menace plus de la différer jusqu'à la conquête du Vati- 
can et de la place Saint-Marc » -. Mais, avec son flair 
instinctif des nécessités politiques, le « dictateur glo- 
rieux, populaire et ignorant des choses de c^' monde » ^ 
devine les collaborateurs dont il lui faut solliciter et 
exiger le concours, afin que son œuvre, loin de péri- 
cliter, s'affermisse et se consolide. Amari est du nom- 
bre. Il a beau se défendre et refuser d'entrer à l'aveu- 
gle dans ce qu'il appelle sévèrement (( un ministère de 
commis » *. Garibaldi ne cache pas que, « si les hon- 
nêtes gens » ^ se dérobent, il appellera au pouvoir 
les officiers de son état-major. Ce danger triomphe \| 
des résistances de Michèle Amari, qui, le 10 juillet, 
accepte le « petit » portefeuille de l'instruction publi- 
que ^. Le 13, il écrit à un ami anglais en français : \ 
(.( Votre lettre du 22 juin ne m'a pas trouvé précisé- i 
ment en prison, mais dans quelque chose de sembla- i 
ble : un ministère pendant une révolution... Espérons | 
que la nécessité d'un sacrifice pareil cesse bientôt et | 



^ Carteggio, II, p. 109, combiné avec ibid.^ II, p. 98; cf. aussi 
p. 119. 

2 Ibid., II, p. 99; cf. p. 136. 

3 Ibid., II, p. 101. 

' Ibid., loc. cit. La lettre CCCXLIV {ibid., II, p. 99-105) est 
évidemment d'un jour au moins antérieure au 10 juillet, puisque, 
le 10, Amari « inconnu et austère », comme il s'y qualifie lui- 
même, céda aux instances de Garibaldi. 

* Ibid., II, p. 10G-107, Amari à Cartwright. A cette même lettre 
sont empruntés les autres passages entre guillemets de ce para- 
graphe. 

^ Les Travaux publics avaient été rattachés à l'Instruction ; 
cf. Amari, ibid., II, p. 120; Tommasini, Scrilti, p. 337; D'Ancona, 
dans le Carteggio, II, p. 361. 



Notice sur Micliele Aiiiari 1 7î> 



que l'on me rende à ma liberté. Je vous avone ((ue 
Garihaldi est un homme eharmanl» séduisant, un 
homme de Plutarciue, fiane, loyal, aimable et d'un 
cœur excellent, aussi bon (jue brave. » 

Amari se sent dépaysé, surtout dans les (juestions 
relatives au personnel de son Ministère, après avoir 
été absent pendant « douze ans, pour ne pas dire (iix- 
huit ». 11 aimerait être allégé d'une <'harL>e (pii lui 
pèse, fuir la terreur des candidats aux fonctions publi- 
ques et le supi^lice des audiences, abandonner une 
position secondaire, ne plus servir sous les ordres de 
Crispi, retourner à sa chaire de Florence '. Le plébis- 
cite est ajourné, de peur qu'il ne « lie les bras à dari- 
baldi )> dans sa campagne naj)olitaine. Kn revanche, 
Crispi a imaginé et le prodictateur a ordonné, le 3 août, 
de faire prêter serment a Victor Emanuel et au Statut 
par les fonctionnaires de tout oi'dre, et c'est ainsi que, 
le 1), les magistrats de Palerme ont juré, « contrai- 
rement à la logi([ue de l'école, mais selon la logique 
de la politicpie et de la révolution » -. Amari, ministre 
récalcitrant, a été transféré par Depretis à un autre 
« petit portefeuille, celui des alVaires étrangères » •'. Le 
18 août, il demande à le résigner, en invoquant auprès 
du prodiclateur, non plus seulement des raisons de 
convenance personnelle, mais aussi la crainte de « ne 
pas être l'interprète de la pensée du gouvernement lui- 
même dans les (piestions de politique étrangère » *. 
Ayant obtenu satisfaction siu* le point en litige, Amàri 
n'insiste pas et c'est lui qui, le 4 septembre, s'occupe 



' Cartcggio, II p. lo7; combiné avec ibid., II, ]). 114, VU), VU, 
140, 143. 
^ Ibid., II, p. 115 et 116. cf. p. 121. 
3 Ibid., II p. 120; cf. p. 124. 
♦ Ibid., II, p. 124. 



180 Opuscules d'un arabisant 



de rédiger une proclamation au peuple sicilien pour 
l'inviter au plébiscite et un projet de décret pour en 
arrêter la date prochaine, les considérants et la for- 
mule ^ Les partisans de la convocation d'une assem- 
blée, « les indépendentistes et les autonomistes », 
d'accord avec les « faux amis de Garibaldi » et avec les 
f( mazziniens plus ou moins déguisés », ont « mis des 
entraves à l'annexion » -. Le ministère Depretis avait, 
dès le 14 septembre, menacé Garibaldi de sa démis- 
sion collective. Elle fut aussitôt acceptée par le dicta- 
teur, venu incontinent à Palerme pour imposer sa 
volonté et pour instituer la prodictature d'Antonio 
Mordini. Michèle Amari, s'il y consent, est sollicité de 
conserver son portefeuille à l'exclusion de ses collè- 
gues. Mais il se solidarise avec eux dans ses actes 
conformes à ses opinions et, en se défendant de vouloir 
(( allumer même un semblant de guerre civile », se 
déclare l'avocat intransigeant des mesures révolution- 
naires, lorsque, le 7 octobre, il écrit en français^: 
« L'annexion prononcée par les insurgés, confirmée 
par les municipalités, est le vœu certain et général 
de la Sicile. Qu'un plébiscite lui donne une forme 
légale, et la conscience la plus scrupuleuse sera satis- 
faite amplement. » 

Le prodictateur Mordini, après avoir « joué sa der- 
nière carte en proclamant pour le 21 octobre l'élection 
des membres d'une assemblée » ^ fut contraint de 
s'infliger un démenti à lui-même et de convoquer par 
ordre, pour ce même jour, le peuple sicilien dans ses 
comices en vue d'accepter ou de rejeter le plébiscite, 

' Carie ggio, II, p. 131 et 137. 

■2 Ibid., II, p. 134 et 135. 

3 Ibid., II, p. 136. 

* Ibid., loc. cit. 



. Notice sur Michèle Aiiuiri 181 

tandis que, au même jour étfalcnu'iil, les élcclcuis du 
royaume de Xaples avaient été appelés aussi à se pro- 
noncer pour ou contre son annexion au royaume de 
Sardaigne. Le .') novembre, avant la proelamalion du 
recensement officiel, Amari constatait déjà en Sieile 
400,000 oui et 100 non '. Les Deux-Sieiles donnèrent à 
Victor Kmanuel 1,3()1,20(S oui en face de 10,327 non. 

Le succès était éclatant : le patriotisme fou«^iieux 
d'Amari avait préparé et remporté pour son lie natale 
le triomphe décisif de ses idées et de ses aspirations. 
Les citoyens de Paleinie, prêtres et laKjues, s'étaient 
rendus aux urnes « avec joie, presc[ue avec frénésie », 
sans « tionble i){)ur la tian(juillité et l'oiclre publics »-. 
Le gouvernement loeal, loin de tijarder rancune à 
l'intervention heureuse d'Amari, avait, (luelcjucs jours 
auparavant, le 17, nommé l'ancien ministre professeur 
émérite de littérature arabe à l'Université de Palcrme, 
le ramenant ainsi, sans faire peser sur lui aueune 
charge, dans la chaire où il n'était monté qu'une seule 
fois après y avoir été appelé par le Comité sicilien de 
1848 3. Amari se réjouit avec une entière reconnais- 
sance d'accei)ter le titre honorifique qui le rattaehait 
à l'Université où il avait fait ses premières études et à. 
la ville où il était né, qu'il avait toujours aimée en fils 
affectueux. L'orientaliste placé au Ministère de l'Ins- 
truction, l'abbé Gregorio Ugdulena ^, à l'exemple de 
Garibaldi et du prodictateur Mordini, doublait, triplait, 
centuplait les grades et les emplois '. Or, étant mieux 

' Amari, dans le Carlegyîo, II, p. 130. 

3 Amari, ibid., loc. cit. Palcrme vota l'annexion presque à 
l'unanimité, 36, 232 oui, 20 non, 15 bulletins nuls sur 36, 237 suffra- 
ges exprimés. 

3 Plus haut, p. 126. 

'* D'Ancona. dans le Carleggio, II, p. 102-103. 

^ Amari, ibid., II, p. 145. 



182 Opuscules d un arabisant 

que personne à même d'apprécier la science d'Amari, 
il voulut faire violence à son désintéressement en réta- 
blissant pour lui, par le même arrêté, les vieilles fonc- 
tions d'historiographe de la Sicile, avec 2.500 lire 
d'appointements. Amari craignit d'aliéner son indépen- 
dance d'écrivain « dans cette république sans magis- 
trats, comme il convient que soit celle des lettres ». Il 
refusa catégoriquement le poste, a aussi ridicule que 
celui d'un poète césarien )),la(( sinécure qui, à ses yeux, 
était un anachronisme ou une chinoiserie ji),le « cadeau 
venant du parti hostile à l'annexion ». Elle était heu- 
reusement consommée et l'arabisant, avant son retour 
à Florence, eut la joie, non seulement d'avoir « échappé 
miraculeusement à l'épreuve de faire partie du gou- 
vernement de la Sicile sous Montezemolo », nommé 
d'abord commissaire extraordinaire, puis gouverneur 
général par Cavour, « et même au fardeau d'une croix 
de SS. Maurice et Lazare », mais encore d'assister en 
spectateur enthousiaste à la réception que le peuple de 
Palerme fit, le l^i' décembre 1860, à Victor Emanuel 
et en convive résigné « au grand dîner que donna le 
roi ». En décembre, Amari écrit de Florence en fran- 
çais : « Tout ce que vous en avez lu dans les journaux 
reste au-dessous de la réalité... J'ai repris mes travaux 
et ma chaire, bien résolu à ne reparaître sur la scène 
de la politique que comme député de Palerme ou de 
tout autre collège électoral » ^ 

Amari, revenu à ses « anciennes amours non poli- 
tiques» -, en fut bientôt distrait par sa nomination dans 

^ Les passages de ce paragraphe, placés entre guillemets, sont 
empruntés au Cuiieggio, II, p. 137-141. Ibid., II, p. 144, Amari 
« avoue qu'il aimerait à entrer comme député sicilien au Parle- 
ment national. » Voir encore Huillard-Bréholles, ibid. ,11, p. 149- 
150; Cavour, z7>ic/.,II, p. 152;Tommasini, Scrilti, p. 338. 
^ Fleischer, dans le Carteggio, II, p. 146, en français. 



Notice sur Michèle Aniari IH'A 



une fournée de sénateurs, le 20 janvier 1<S()1 ', lors de 
la convocation du premier parlement italien. Camille di 
Cavour, « le «frand ministre italien », eomme raj)i)elle 
Amari et comme il est fermement convaincu que la 
postérité le nommera -, ne nie pas (pi'il a contribué 
lui aussi à léleetion d'Amari comme sénateur du 
royaume. " Il m'a paru, écrit Cavour le l février en 
réponse aux remerciements du très cher professeur ^, 
et il me parait encore que notre vSénal ne ré|)ondrait 
pas pleinement à son objet de réunir en son sein les 
plus jji^randes illustrations italiennes, si vous n\'i\ étiez 
l)as. (^est pour(|uoi je ne saurais vous conseiller de 
préférer le rôle de député à celui de sénateur. Dans le 
vrai concept de la hiérarchie constitutionnelle, le Sénat 
représente avant tout l'aristocratie générale de l'intel- 
ligence. Aussi, dans la grande œuvre de la réorganisa- 
tion italienne, aura-t-il une part non moins im])or- 
tanle (jue celle (jui revient à la Chambre des députés. 
DaPiS l'espoir de vous voir bientôt à Turin, je vous 
renouvelle les expressions de ma considération la plus 
distiui^uée ». 

L'appel de Cavour fut entendu et Michèle Amari 
abandonna de nouveau ses « chers et excellents tra- 
vaux littéraires » ^ de Florence pour la vie politi(jue 
de Turin. 11 participa au vote de la loi (jui, le 17 mars 
1861, éleva Victor Emanuel II, roi de Sardaigne, au 
rang de Victor Emanuel I'-, roi d'Italie. Ce titre était 
tombé en désuétude depuis (ju'il avait été porté par 



^ D'Ancona, dans le Carteijgio, II, p. 3()2. 

* Amari, ibid., II, p. 143. 

^ Cavour dans Toniniasini, Scrilli, p. 338 et 339, et dans le 
Cartegyio, II. p. 102. 

* Ch. de Gherrier, ibid., II, p. 147. 



184 Opuscules d'un arabisant 



Napoléon I^' de 1805 cà 1815. La période héroïque des 
tergiversations, des atermoiements, des tâtonnements, 
dss ballottements dans le vide, des incertitudes, des 
doutes sur une situation précaire et sur un avenir mal 
assuré, était close pour l'Italie, pour son nouveau roi 
et pour le sénateur fraichement éclos, l'arabisant 

Michèle Amari. 

Le 6 janvier 1861, Ch. de Cherrier, au regret d'être 
resté célibataire^ écrivait à Michèle Amari, alors âgé 
de cinquante-quatre ans passés ' : « Je voudrais vous 
voir marié. A votre âge, la chose est encore possible ; 
si vous tardez beaucoup, elle ne le sera plus. Croyez- 
moi, il est bien triste d'être seul quand l'on est parvenu 
à la vieillesse. Évitez cet isolement, vous ne vous 
doutez pas de l'ennui qu'il donne. C'est en ami que je 
vous parle ; si vous ne m'écoutez pas, vous vous en 
repentirez plus tard. Ne pouvez-vous trouver à Flo- 
rence une femme d'une trentaine d'années avec une 
certaine fortune ? J'insiste sur ce point, ainsi que 
M. Reinaud, qui vous aime et désire comme moi vous 
savoir heureux. » 

Le départ d' Amari, transféré à Turin et lancé subi- 
tement dans une atmosphère qu'il n'avait pas encore 
respirée, lui fit ajourner tout projet matrimonial. Ses 
« objections » n'avaient pas été une fm de non rece- 
voir; mais, « battu par l'orage » ", il ne se sentait 
pas assez rapproché du port. Il en était même plus 
éloigné que jamais par l'apprentissage qu'il allait faire 



* Cti. de Clierrier, dans le Carteggio, II, p. 147. Quelques mois 
auparavant, le 9 mai 1860, Ch. de Clierrier, qui croj^ait Amari 
a arrivé à 52 ans », lui disait en connaissance de cause : ft Vous 
ne pouvez vous figurer combien l'isolement est afïreux, lorsque 
la vieillesse est venue » (ibid., U, p. 83). 

•^ Ibid., II, p. 82. 



Notice sur Micli<*Ie Aiiiari 185 

à Turin où, dans la session de 1<S()1-1S()2, en dehors de 
ses discours en nialière d'iiislruelion et de j)()lili(jue, 
il ne rédi<^ea j)as moins de ein(j ia|)|)()rls, loiis sur les 
obligations contraelées par l'Ilalie envers la piovince 
de Sicile '. Poui* consolider la coiHjuèle et l'union, 
Ratazzi olliil au sicilien Miehele Aniari le porteleuille 
de l'instruetion |)ul)li(jue dans le Ministère (ju'il par- 
vint à constituer le .'> mars liSli'J. (iavour était mort le 
G juin 18()1, et le baron Hieasoli, son «);ouverneur de la 
Toscane a\anl d ètie son sueeesseui* à la |)iési(lence 
du (lonseil, avait déployé au pouvoir plus déneri^ie (jue 
de souplesse. Amari ne se laissa j)as persuader celte 
fois et relusa d'interrompre sa vie paisible et labo- 
rieuse, partai^ée entre ses éludes de prédilection et le 
mandat cpii lui avait été conféré par le roi. Le 10 dé- 
cend)re, le cabinet Peruzzi-Min^helli triompha de ses 
résistances. Cv fut, comme à son ordinaiie, par raison 
et non par inclination, qu'il céda : ce mariage avec la 
direction des aiVaires publiques était bien dillérent de 
celui que ses amis rêvaient pour sa maturité demeurée 
juvénile. Le bonheur esj)éré d'une union tardive était 
différé par son acceptation forcée d'un Ministère qui 
en reculait la réalisation. L'atteindrail-il jamais? 

Voici donc Michèle Amari ledevcnu f>xcellence et, 
en déj)it des «grandeurs, « toujours le même, inlè<^re, 
désintéressé, inébranlable et inCaliiiable » -. Voici 
l'arabisant, ainsi qu'il écrit le 20 décembre à l'un 
de ses intimes, à François Sabatier ^, <( enchainé 



' DAncona, dans le Cartcggio, II. p. .'i81). 

^ Fleischer, ibicL, II, p. 14(5. 

^ Sur François Sabatier, un F'rançais de Montpellier trans- 
planté à Florence et sur sa femme, la célèbre cantatrice vien- 
noise d'ori<^ine, Caroline Ungher, de quinze ans j)lus âgée que 
lui, voir V Avant-propos anonyme qu'a rédigé la seconde femme 



18(> Opuscules d'un arabisant 

depuis dix jours à un poste, d'où il regarde une lan- 
terne magique, à travers laquelle défilent très rapide- 
ment professeurs, étudiants, sénateurs, députés, amis 
et non amis, présents ou absents, ceux-là avec la voix 
et l'impétuosité des actes, ceux-ci avec des lettres, tous 
demandant pour soi ou pour d'autres des chaires, de 
l'argent, des dispenses, des privilèges, des emplois, ou 
donnant des conseils, ou se plaignant de Matteucci 
et du règlemenl, etc., etc. Ce spectacle alterne avec la 
lanterne magique des lettres à signer, avec les faces 
de la bureaucratie piémontaise, qui veut mettre dans 
son lit de Procuste l'enseignement public de toutes les 
autres provinces, commander aux instituteurs et aux 
professeurs comme à autant de soldats et tirer une 
infinité de cercles concentriques et de rayons du centre 
Turin jusqu'à la circonférence la plus éloignée. Vous 
voyez, conclut Amari, qu'il y a de quoi devenir fou, 
de quoi, ce qui est pire, me crétiniser A présent, si je 
ne me trompe, je commence à distinguer quelque ligne 
et quelque couleur dans cet arc-en-ciel confus de la 
lanterne magique. Nombre de députés et de sénateurs 
partent en hâte pour leurs maisons et nous ne sommes 
plus obligés de rester trois ou quatre heures à la 
Chambre. 11 me plaît d'espérer que mon étourdisse- 
ment se calme. Vous voyez que déjà je vous écris, je 
l'espère, sans déraisonner'. » 

Quinze jours plus tard, le 5 janvier 1863, Amari écrit 

de Sabatier, M""- Maria BoU-Jung, comme préface à la publica- 
tion posthume de son mari : Le Faust de Grnthe (Paris, 1893); 
voir aussi Alessandro D'Ancona dans le Caiiecjgio, I, p. 141-142. 
^ Amari, dans le Carleggio, II, p. 158-159; cf. Amari, ibid.^ II, 
p. 167 et 176. Après le refus d'Amari, Matteucci, ancien membre 
du Sénat piémontais et correspondant de l'Institut de France, 
avait accepté, occupé et réglementé le Ministère de l'instruction 
dans le Cabinet Ratazzi. 



Notice sur Micliele A mari 187 

à Percz : < Jai voulu concentrer la concentration, com- 
mencer sans secrétaire ijénéral, rcdi^er et sii'ncr toutes 
les lettres... 11 fallait connaître par soi-même ce quai- 
tier (le la bureaucratie, comme les curieux ou les mora- 
listes vont se plonger dans les mauvais lieux de la 
Cité de Londres pour les étudiei'. .luscprà présent, j'ai 
fait la correspondance plutôt (pie les afTaires. Sous 
peu de jours, j'aurai un secrétaire général (|ui allégera 
un peu ma charité '. » 

Le passage d'Amari au Ministère de rinslruclion 
publicfue se prolongea juscpi'en septembre 1864. A cette 
épocpie de transition, où les yeux étaient bra(piés sur 
Venise et sur Home, (jui mancjuaient à la grande patrie, 
(n on ne pouvait pas se llatter (jue le sentiment général 
prendrait une vive part aux cboses de l'instruction 
pul)li(pie, réservées du reste, par leur nature, à la mé- 
ditation des sages (jui sont toujours la minorité. Je 
dirai cependant, à l'éloge d'xVmari, ajoute un témoin 
oculaire ([ui a[)partient à l'élite de cette minorité, 
M. Alessandro D'Ancona -, alors déjà professeur titu- 
laire de littérature italienne à l'Université de Pise, 
qu'Amari, pendant son Ministère, ne désorganisa pas 
les services qui lui étaient contiés par des pro])ositi()ns 
intempestives et des réformes violentes, mais (ju'il 
cbercha à y remettre de l'ordre, de la justice, de l'bar- 
monie, de l'unité, en procédant avec circonspection et 
pondération. » Le ministre ne se laissa pas oublier du 
monde savant. Dans l'intervalle entre sa corvée de 
Palerme et son « acte d'abnégation » •* de Turin, Amari 
avait consacré ses loisirs de Florence à des fouilles 

* G. Pipilone Federico, Michèle Ainuri e Fraiicesco Ferez, p. 80. 
- D'Ancona, dans le Carleggio, II, p. 303. Amari, (ibid., II, 
p. 107) écrit : « J'ai réglé les concours, mais je les ai maintenus. » 
^ Expression d'Ernest Renan, ibid., II, p. 103. 



188 Opuscules d'un arabisant 

dans les archives de cette ville. Il en publia les résul- 
tats (( comme Ministre de rinstruction publique de 
l'Italie » '. Un de ses meilleurs élèves, Isaia Ghiron, fut 
attaché à son cabinet pour être placé à la portée de 
ses leçons particulières clandestines, continuation in- 
termittente de son enseignement public"-. Enfin, le 
prêt des manuscrits au dehors, « qui se pratique sur 
tout le continent européen, de la Russie à la France », 
eut un chaleureux défenseur dans celui qui, « pauvre 
et exilé en France, avait eu chez lui, de 1842 à 1859, 
tous les livres et manuscrits qu'il avait voulus de la 
Bibliothèque de Paris et aussi un de Saint-Péters- 
bourg ». Aux mesures restrictives et illibérales qu'une 
a croisade » ^ essaye de lui arracher, Amari répond par 
l'offre de sa démission : « Deux mots d'interpellation, 
dit-il, un ordre du jour contraire ou douteux sur ce 
point et tout embarras cessera pour mes adversaires 
comme pour moi K » 

Amari resta prisonnier du Ministère et de la politique 
jusqu'à la chute du cabinet dont il faisait partie et qui, 
après avoir failli se disloquer le 28 juin 1864% se dis- 



* Amari à Ernest Renan, en français, dans le Carleggio, II, 
p. 162, en lui adressant un exemplaire de son ouvrage : / Di- 
plomi Arabi del R. Archiuio Fiorenlino. Testo originale con la 
traduzione letterale e illustrazioni. Firenze, 1863, in-4«. Un 
Appendice parut en 1867. 

2 Tommasini, Scritti, p. 340. 

3 Amari, dans le Carteggio, II, p. 179. 

* Amai'ijComparetti, D'Ancona, MonHnsen,dans le Cavleggio^ 
II, p. 176-179. La cause du libre échange scientifique n'a pas 
jusqu'ici remporté la victoire partout en Europe, l'Angleterre et 
l'Espagne étant restées protectionnistes sur ce terrain, où les 
« accords internationaux » pourraient si aisément s'augmenter 
d'un codicille. Je l'appelle de tous mes vœux dans le Journal 
des Savants de janvier 1905, p. 51. 

^ Minghetti à Amari, dans le Carleggio, II, p. 182. 



Notice sur Miciiele Aiuari 1811 

soiulre au commencement d'août', ne survécut que 
quehjues jouis à la convention du 1.') septemhie stipu- 
lant le transfert de la capitale à Florence, 'i'urin 
dépossédé se révolta contre les arrangements pris 
entre remi)ereur Napoléon 111 et le roi Victor-Hma- 
nuel I'''". La répression violente de l'énieule acheva un 
Ministère usé, divisé, qui avait terminé sa tache et cpii 
se survivait sans force et sans prestii^^e. Un des der- 
niers actes d'Amari, avant qu'il tïit libéré de cette 
i^alére-, avant (pfil eût « tijlissé dans le sang de 
septembre 1<S()4, comme disent les liurgraves de 
Turin » ''\ avait été, le 5 mai, sa résistance à Pascpuile 
Villari, ([ui demandait Texemption de la conscription 
pour les élèves de l'Hcole normale de Pise. Le grand 
citoyen Amari ne craint ni rimj)opularité, ni les 
atla(|ues des évincés : « La conscription, écrit-il cou- 
rageusement ^ est la base de l'Italie. Aussi aimerais-je 
echangei" une paire d'élèves de l'Hcole et unt' douzaine 
de professeurs de renseignement secondaire contre 
un seul fantassin. Traitez-moi de barbare tant que vous 
le voudrez. » 

La lutte contre les sollicitations et contre le favori- 
tisme avait été menée par Amari ministre, unique- 
ment préoccupé de 1 intérêt général^, sans trêve, sans 
merci et sans capitulation. 11 savait refuser avec obsti- 
nation et courtoisie ce qui lui était demandé avec 
insistance et à grand renfort d'arguments persuasifs. 
Son budget, « enflé » ^ ])ar la création, antérieure à lui. 



' L. CJtjrario à Amari, dans le Carteggio, loc. cil. 

• Même lettre, ibid., loc. cit. 

3 Amari à Renan, ibid.^ II, p. 181). 

* Amari à Villari, ibid., II, p. 180. 

° Amari à Fr. Sabatier, ibid., II, p. 169. 
^ L. Cibrario à Amari, ibid.^ II, p. 181. 



190 Opuscules d'un arabisant 

de fonctions innliles, avait besoin d'être dégonflé par 
des saignées abondantes. 11 se définit lui-même, au 
moment où il pratique cette opération, u un centaure 
avec visage de sagesse et corps d'économie ' » . C'est 
ainsi que son ami Antonio Satinas, désireux de faire 
prolonger une mission en Grèce, est sommé, avec des 
ménagements de forme délicieux, de reprendre dès 
l'automne de 1863 ses fonctions à YArchiuio de Pa- 
lerme, en attendant une cliaire d'archéologie à l'Uni- 
versité, qu'il (( gagnera à la pointe de la baïonnette », 
s'il suit « la voie la plus digne » en demandant à faire 
un cours libre-. C'est ainsi qu'Henri Martin, Michelet et 
Renan s'étant coalisés avec « l'excellent et respectable 
M. Dubois » et avec Yacherot pour faire nommer Chal- 
lemel-Lacour, alois âgé de trente-six ans, professeur 
de littérature française à Turin ^, Amari, « écrasé par 
l'autorité de Renan et charmé par la conversation de 
M. Challemel lui-même », se soumet « honnêtement » 
à l'avis contraire de l'Université, qu'il aurait eu le droit 
d'annuler en vertu de son pouvoir discrétionnaire. « Je 
n'ai donc, écrit-il à Renan en français '', à regretter 



1 Amari à Satinas, dans le Carteggio, II, p. 167. 

2 Même lettre, ibid., II, p. 167-168. 

3 Ibid., II, p. 169-173. 
* Ibid., II, p. 174. Il est piquant de voir Ernest Renan plaider 

alors la cause de Challemel-Lacour, son successeur à l'Acadé- 
mie française, qui, dans son discours de réception, prononcé 
le 25 janvier 1894, trahit la cause de son modèle, désappointa 
nombre de ses auditeurs et de ses lecteurs par son langage qui 
dénotait l'homme de parti et le pamphlétaire, plutôt que le fin 
lettré, « plein d'esprit et de tact » (Michelet, ibid., II, p. 171), et \ 
conspira ouvertement avec les détracteurs du maître penseur ! 
et du maître écrivain, alors qu'il était appelé à prononcer 
l'éloge de l'un et de l'autre. Gaston Boissier, dans sa réponse au ; 
récipiendaire, a tracé de son ami un portrait exact, véridique, ! 
vécu, compris et saisissant de ressemblance. i 



Notice sut* Michclt' Aniari IDl 



que racc()inj)lisseiiiciit d'un devoir dur et désagréable, 
mais bien un devoir (ra|)rèsiiia conscience. » 

L'altitude d'Amari au Ministère de l'instruelion i)U- 
blicpie ne sciait pas retiacée sous toutes ses laces, 
si je passais sous silence son boireur du cléricalisme 
et des congrégations, sa passion pour la prédominance 
de la société laïc[ue sur < les légions mitrées et tonsurées 
du Vicaire sur terre' ». Le 2(S juin ISC).), il éciit à ICrnest 
Renan en français- : « Nous allons disculei" aujour- 
d'iiui dans le (Conseil un projet de loi sm* la suj)pres- 
sion des ortires religieux dans les provinces où elles 
existent encore et sur le règlement des biens ecclésias- 
tiques dans tout le royaiuiie. Le pays est parfaitement 
disposé à accepter cette loi et nous n'avons aucune 
raison de ménager la mauvaise secte cpii nous joue les 
tours les plus pendables à chaque moment. . Il est 
probable (juc les hjnoraniins seront obligés de se retirer 
de toute l'Italie actuellement italienne avant même la 
séparation des ordres. » Le 19 mars 18()4, Amari écrit 
en italien à ¥v. Sabatier^ : « J'ai jeté ieu et llamme 
pour chasser lès sœurs de la Conception (Concezionc), 
constituer l'hôpital et y assigner aux clinicpies 7(),(H)0 
francs annuels sur les biens ecclésiastiques, (le qui m*a 
réussi. Le joui* de ma victoire dans celte bataille a été 
l'unique et le seul où, pendant ces quinze mois^ je me 
sois réjoui d'être ministre. » 

Une joie moins courte était réservée à lex-minislre, 
lors([ue, le 5 octobre 1864, il recouvra son «^ petit j)a- 
radis perdu ^ >>, sa chaire d'arabe à l'Institut de Flo- 
rence. Le gouvernement, placé sous la direction du 

* Amari à Renan en français, 22 mai 1865, dï>qs le Carlcggio, 
II, p. 189. 

5 Ihid., II, p. 165. \ 

3 Ibid., II, p. 178-179. \ 

* Fleischer, ibid.^ II, p. 171 ; cf., le même, //)/(/., II, p. 191. 



192 Opuscules d'un arabisant 

général Lamormora, 1'}^ rejoignit bientôt, sans se 
laisser arrêter par l'encyclique pontificale du 22 dé- 
cembre. Victor-Enianuel entra dans sa nouvelle capi- 
tale le 13 février 1865. La Chambre des députés y 
établit son siège le 28 avril et le Sénat le 14 mai. 

Le séjour à Turin pendant la session de 1864 avait 
encore fait ajourner des espérances que la réunion 
à Florence des occupations d'Amari allaient permettre 
enfin de réaliser. Il fréquentait assidûment chez M. et 
Mme François Sabatier \ l'hiver dans le palais de la 
rue Renaï, Tété, surtout pendant les vacances parle- 
mentaires, dans la villa Sabatier-Ungher, dite La Con- 
cezione, « La Conception », située aux portes de Flo- 
rence '-. Une jeune orpbeline française, Louise Caroline 
Boucher, avait été recueillie dès sa plus tendre enfance 
par ce ménage sans enfants^, adoptée par ce couple 
« de grand cœur, de belle intelligence », élevée dans 
un milieu bospitalier aux savants, aux gens de lettres, 
aux artistes ^. Le 3 novembre 1860, Amari s'informe 
par lettre de ce que devient « l'aimable Louise '^)) ; le 
29 octobre 1865, il l'épouse et ses noces sont célébrées 
en l'église paroissiale de Santa Lucia de'Magnoli, à 
Florence, les témoins étant l'irlandais John Bail et le 
sicilien Vito Beltrani*^. Le nouveau marié avait 59 ans 

» Plus haut, p. 185. 

- Avanl-propos placé en tète de Fr. Sabatier, Le Faust de 
Gœthe. p. vn. 

^D'Ancona, dans le Carleggio, \, p. 142. 

♦ Avant-propos cité, p. vu et vni. 

' Amari dans le Carteggio, II, p. 140. 

" D'Ancona, ibid., II, p. 392. John Bail est l'objet d'une notice 
intéressante dans A. De Gubernatis, Dictionnaire international 
des écrivains du jour (Florence, 1891), p. 135 t-136 a. A la 1. 11 
du paragraphe, lisez février 1855 au lieu de février 1865. Quant 
à Beltrani et à ses relations de 1848 avec Amari, D'Ancona a 
parlé de lui, comme d'un « ami perdu», dans le Carteggio, I, p. 
135-136 et 587. 



Notice sur Mk'lirh' Anmi-i 103 

sonnés, innis ses li'aits L'ncr<^i(iut's, loin d'cxprinici' nno 
lant^fourciisc rési^iuilion, ainionçaienl un honinu' ({ui a 
pris son parti cl ([ui ilil : « Je ne veux ni ahandoinier 
mes amis, ni loiniier le clos à mes ennemis. » Su pho- 
tographie (le lin 1<S().'Î Taisait dire à Fleisehei' ' : « J'aime 
à i)enser (pie la sc-rcMiitc; de vos traits est le i ellet de 
celle de votre intérieur, el je piie le hon Dieu de vous les 
conserver l'une et l'autre dans le Minist(!'re et hors du 
Minisl(l're. » 

Louise C.aroline Houeher avait animé i)ar l'expan- 
sion de sa jeunesse, de sa grâce et de sa heauté, la vie 
des deux êtres sui)érieurs cpii avaient aimé, gâté, 
façonné en elle une fille de leur choix; Luisa Amari 
se manifesta du premier au dernier jour la parure et 
la flamme du loyer, dont le rayonnement fut une source 
intarissahle de chaleur pour son mari el pour sa mai- 
sonnée. Elle lui donna les joies de la paternité. Amari 
eut deux fdles, les sùjnoruie C.arolina et Francesca, et 
un lils, Michèle qui, avec sa veuve inconsolée, toujours 
vive et sémillante, gardent pieusement et honorent 
grandement sa mémoire. 

Le i)léhiscite du 21 et du 22 oclohre 1800 ayant 
scellé l'annexion de Venise à l'Italie, Michelet écrit 
presque aussit()t à Amari ce joli petit mot- : « Ma joie 
a été douhle de savoir : Premièrement, que vous êtes 
presque complet, que vous avez Venise, celte chère 
fleur de notre Italie, qui ferme presque sa couronne ; 
deuxièmement, d'apprendre que votre vie si agitée a 
maintenant un foyer et un nid. — Cela, cl la j)atrie, 
quoi de plus en ce monde? » 

« Ancré dans le port du mariage, voilà Amari 
rejoignant ses chers Bédouins et aspirant à ])Ieins 

* Fieisclier, clans le Carleggio, II, p. 171. 
^ Michelet, ibid., II, p. 193-194. 

13 



194 Opuscules d'un arabisant 

poumons l'air du désert. » «Mais apparemment, lui 
écrit Fleischer avec une sympathie souriante ^ ces chers 
Bédouins seuls ont-ils laissé quelque vide dans votre 
àme, pour vous faire sentir le besoin d'une compagne 
non bédouine. » Le vœu de Charles de Cherrier s'ac- 
complit. Après avoir crié Bravo sur son conseil suivi 
et sur l'union contractée, il ajoute- : « Espérons que 
l'orage est désormais passé et que la seconde moitié 
de votre vie vous dédommagera du malheur de la 
première moitié. )) Avec la nature placide et bonne 
d'Amari, je ne crois pas qu'il se soit jamais considéré 
comme la victime d'événements funestes, comme la 
proie d'infortunes accablantes. Mais le bonheur parfait 
ne s'est réalisé pour l'homme que par la sollicitude de 
la femme aimée, pour le savant que par l'apaisement 
de la recherche et de la découverte, pour le patriote 
que par l'unité italienne avec Rome capitale. 

En attendant que ce rêve devienne une réalité en 
1871, quels beaux jours s'écoulent à Florence dans les 
délices de l'intimité la plus confiante en pleine lune de 
miel, dans renchantement de l'étude reconquise, dans 
la satisfaction des devoirs strictement remplis à l'In- 
stitut des études supérieures, au Sénat et à la prési- 
dence des commissions diverses auxquelles ses com- 
pétences ne lui permirent pas de se dérober ^ ! Son 
enseignement ne fut pas interrompu par ses droits à 
la retraite et il le continua sans traitement jusqu'à la 
fui de 1872. Le mari amoureux et aimé qui « a mainte- 
nant un foyer et un nid » ^ vit en homme d'étude plutôt 
qu'en membre du Parlement, ne va pas dans le monde 

1 Fleischer, le 18 nov. 1865, dans le Carteggio, II, p. 190-191. 

■2 Cil. de Cherrier, ibid., II, p. 191. 

J D'Ancona, ibid,, II, p. 394. 

* Michelet, ibid., II, p. 194; cf. plus haut, p. 193. 



Notice sur Michèle Amari 195 



et travaille eu désespéré pour achever l'histoire de la 
Sicile musulmane ', ayant lenoncé à faire désormais 
lui-même celle de l'Italie contemporaine. Spectateur 
attentif et vigilant, conseillei- indépendant et piiident, 
savant lal)orieux et prohe, il défend son ména<^e con- 
tre les cacpiets et les indiscrétions. La France, pour 
laquelle il a été parfois injuste, lui parait una seconde 
patrie, maintenant cpi'il a épousé une femme française, 
et il ne se souvient plus de ses déconvenues lointaines, 
mais seulement des gracieusetés qui lui ont été prodi- 
guées pendant prés de vingt années d'exil parisien-. 

Ma visite chez lui en septembre 1807, pendant un 
congé de la Bibliothèque Impériale, amena entre nous 
un échange d'idées sur le travail qu'il avait commencé, 
sur la tâche qu'après lui j'avais eu la témérité d'assu- 
mer. Mon prédécesseur m'intimida par son allure 
solennelle, sa parole calme et mesurée, heurta ma fou- 
gue juvénile, sa vaste science me parut un chàteau- 
fort à côté de mon humble cabane et la fin de l'entre- 
tien me produisit un effet de soulagement. Comment 
le pygmée que j'étais avait-il tenté de se hausser jus- 
qu'à un travail de géant, hors de sa portée et au-des- 
sus de ses moyens ? L'impression que je ressentis se 
prolongea jusqu'à mon retour à Paris et, après cette 
leçon de modestie, je me remis à l'œuvre interrompue 
avec une moindre dose de sécurité en mes forces, 
avec la volonté ferme de les accroître. 

Excepté lorsqu'il me parla de mon père, son cadet, 
presque son contemporain, la courtoisie charmante de 
mon hôte ne me laissa pas oublier un seul instant qu'il 
éprouvait le sentiment juste de sa supériorité sur son 
continuateur. 

^ Amari, dans le Carteggio, II, p. 196. 

2 Amari, ibid., II, p. 198 ; cf. p, 263, 264, 272. 



196 Opuscules d'un arabisant 

J'étais imprégné de celte sensation, plutôt bienfai- 
sante qu'encourageante^ lorsque, le 16 janvier 1868, 
Michèle Amari me fit l'honneur de m'écrire de Florence 
(7, Piazza dell' Independenza), en français : 

« Monsieur. En bon chrétien que je suis, et même 
catholique, apostolique et romain, j'admets l'identité 
du père et du fils, et je m'adresse à vous pour votre 
propre compte ainsi cpie pour celui de votre père. 

« Ab joue initiiim K Je dis donc à Monsieur Joseph, 
mon ancien camarade à l'école de M. Reinaud, que je 
le remercie pour son Essai sur r histoire et la géogra- 
phie de la Palestine, avec toute la force du sentiment 
que m'inspirent l'importance du sujet et l'ancienne 
date de notre connaissance, un quart de siècle ni plus 
ni moins. M. Derenbourg arrache des enveloppes 
obscures d'un galimatias religieux des pages d'histoire 
qui ont la plus haute importance. L'esprit juif a été 
l'un des facteurs [les] plus actifs dans la civilisation du 
moyen âge, soit par le christianisme, qui se ressent un 
peu trop de Jéhovah et de la théocratie, soit par l'en- 
tremise de nos chers amis les Musulmans. Il est temps 
d'interpréter l'histoire des Juifs sans préjugés d'aucune 
espèce, ni mosaïstiques, ni chrétiens, ni même philo- 
sophiques. 

(( Maintenant c'est votre tour. J'avais déjà approuvé, 
en lisant le Journal asiatique, le savoir et la sagacité 
dont vous avez donné un essai aussi heureux dans 
votre article sur les pluriels arabes. Je m'empresse 
d'ajouter à l'expression de ce jugement celle de la 
reconnaissance que je vous dois pour votre cadeau. 

« Je profite de cette occasion pour vous prier de me 
donner un renseignement que vous m'avez promis à 

• Sic. Amari vont dire évidemment : A Joue principinm. 



Notice sur Michèle Aiiiari Iî>7 

Florence. Y a-l-il un diclionnaiie l)eil)ùie-rrançais 
autre que celui de Venlure de Paradis ; ou seulement 
le dictionnaire français-berbère, i)ul)lié récemment à la 
suite du prix j)ro|)osé ])ar loMinistèi'e de la Guerre ?... 
S'il y a un bon dictionnaire berbère-français, Je le pré- 
fère... Vous savez peut-être que j'ai besoin de consul- 
ter un dictionnaire berbère pour l'édition (pie l'un de 
mes élèves fait en ce moment ' d'un diclionnaiie de 
pocbe arabe-latin et latin-arabe de la fin du xir' au 
commencement du xn^' siècle, œuvre d'un italien, 
très probablement de Pise, résidant à Tunis ou Hout^ie, 
etc. J'y ai trouvé plusieurs vocables anarabi(jues. 

« Puisque je vous demande une lettre, j'ose encore 
ajouter un autre ennui. Benjamin de Tudèle, que je ne 
connais (pie par la traduction anglaise de Asber, dit 
que la ville de Palerme occupait l'espace de 2 milles 
carrés. De quelle espèce de milles se sert-il, le vérita- 
ble ou supposé auteur du voyage ? Et d'après le texte 
doit-on interpréter deux carrés d'un mille ou bien le 
carré de deux milles de côté ? Je penche à l'opinion 
qu'il s'agit de milles arabes de Sicile, dont se servait 
Edrizi. 

« Offrez mes salutations afYectueuses à Monsieur votre 
père, ainsi ({u'à nos amis des manuscrits Delisle, 
Michelant, Claude, et à MM. Taschereau et Ravenel. Et 
votre catalogue avance-t-il ? 

« Adieu, cher M. Derenbourg, agréez les sentiments 
distingués de votre dévoué M. Amari '-. » 



* L'ouvrage a paru en 1871 sous le titre de Vocabulista in 
arabico, pubblicato per la prima volta... da C. Schiaparelli» 
alunno del R. Istiluto di studi superiori. 

^ Le post-scriptum indiquait les précautions à prendre pour 
éviter l'équivoque de l'homonymie entre les deux Michèle 
Amari habitant la même ville ; voir plus haut, p. 173, n. 2. 



198 Opuscules d'un arabisant 

Cette lettre condescendante eut-elle des lendemains 
ou des surlendemains ? Je répondis de mon mieux aux 
questions qui m'étaient posées, mais je ne trouve 
trace, ni dans mes notes, ni dans mes souvenirs, d'un 
commerce épistolaire entre le maitre et le débutant. 
Mon admiration n'a fait que grandir à mesure que j'ai 
pu de mieux en mieux apprécier les mérites de mon 
correspondant éphémère. J'ai essa3^é, mais sans succès, 
de le revoir à Pise en 1885, alors qu'il habitait la Via 
Fibonacci, 12 ^ . Notre entrevue de 1867 ne devait pas 
se renouveler. 

Ce n'est pas à moi, ce n'est pas à mon père, ce n'est 
pas à Ernest Renan, nia aucun de ses amis de France, 
que, le 13 mars, aussitôt après la guerre de 1871 
et les préliminaires de paix, Amari exprime sa sympa- 
thie pour la nation vaincue, rançonnée, démembrée, 
pantelante. C'est auprès du célèbre bibliographe alle- 
mand Otto Hartwig qu'il épanche son indignation 
des conditions exorbitantes imposées par l'i^Uemagne 
victorieuse, conditions « que n'excuse pas le moins du 
monde à ses yeux la nécessité de s'assurer pour l'ave- 
nir ». Amari, qui présage le relèvement de la France, 
ajoute - : « L'égoïsme national me porterait à bénir 
cette guerre, qui nous a conduits à Rome et nous a déli- 
vrés d'un timi dangereux, toujours disposé à effacer 
les bienfaits par les offenses et singulièrement désa- 
gréable avec sa tendance à la religion du moyen âge. 
Mais les divisions entre les peuples cultivés me cha- 
grinent comme des guerres civiles. » 

Cette même épître d'((un l)on italien» à «un bon 
allemand >> se termine par un gracieux tableau de genre : 



^ D'Ancona, dans le Carteggio, II, p. 278, note 1. 
» Ibid., II, p. 199; cf. p. 204-205. 



Notice hiir Michèle Aiiiari lliU 

«Je inc rc'joiiis de loiil cceiir de hi naissance de voire 
Siegfried, aïKjuel j'augure longue vie el i)c']lcs cjuali- 
tés. Mon excellente femme, fiançaise de naissance, (juasi 
italienne d'éducalion, idenliliée à mes pcnsers politi- 
ques et pliil()sophi(iucs, a été juscprà présent, de même 
que la meilleuie, égalemenl la plus heureuse des mè- 
res. Nos trois hamhins sont en vie el grandissent vigou- 
reusement sans avoir jamais soulVert, fût-ce d\\n mal 
de tète. Puisse-t-il en être ainsi des vôtres! » 

La Française (pii anime celte scène el ({ui réj)an(l des 
flots de honlieur sur Taulomne d'Amari, (pi'il « aime 
et estime pour son esprit comme pour ses vertus »,' 
dut être enchantée, lorsque son mari, le 'M) juin 1871, 
fut élu memhre associé de notre Académie des inscrip- 
tions et belles-lettres-. Amari, aussitôt averti de sa 
nomination, écrit en français à llenan ^. « Je ne crois pas 
me tromper en taisant tomber sur vous la j)artie prin- 
cipale de la responsabilité de cet acte, par lequel la 

' Carti'f/gio, II, p. 420. 

- Madiuiie Micliclct écrit de Ilyères à Michèle Aniari le 26 jan- 
vier 1872 : « Combien nous avons été heureux des belles justices 
(jui vous ont été faites, et comme j'ai vu d'ici le visage et le 
cœur de votre femme s'épanouir! » Madame Jules Miclielet, Les 
Chais, p. 306. On trouve, ibicL, p. 300, une amusante déclaration 
de guerre aux chats, faite en français par Amari et datée de 
Florence 20 janvier hS72 : « .Te n'aime pas la race féline. 
Comme Hercule avec le serpent, je débutai dans mon enfance 
par assommer, avec une barre de fer, un chat qui m'attaquait 
fort lâchement. Ma haine date donc d'un demi-siécle. Je veux 
bien fouiller l'histoire de ce détestable animal, mais c'est pour 
le faire détester à tout le monde. Je ferai comme M. Hase qui, 
en travaillant à la Bibliothèque de Paris sur les vies des saints 
grecs, me disait : Ils me le paieront. Vous savez qu'il était alle- 
mand et qu'il faisait du voltairianisme avec ses amis fidèles. » 
Suit, ibid., p. 310-315, une curieuse monographie d'Amari sur la 
prédilection des Arabes pour les chats, surtout d'après le 
Hayàl al-hayawàn d'Ad-Damîrî. 

'-" Carteggiu, II, p. 200. 



200 Opuscules d'un arabisant 

majorité de l'Académie a donné un témoignage aussi 
brillant d'estime à un allié de Satan, qui, par-dessus le 
marché, a contribué, en sa qualité de membre du 
Parlement italien, à la spoliation du Saint Père, comme 
les cléricaux ont l'habitude de l'appeler. » Renan répond 
de Sèvres le 16 juilet * : « Comme vous pouviez bien le 
croire, j'ai été de ceux qui ont participé au crime très 
noir de l'élection de 1' « allié de Satan » que vous dites ; 
mais j'ai trouvé l'Académie si bien disposée à entrer 
dans cette voie de perdition que je n'ai pas eu à la 
pousser. » 

Le Sénat italien ayant ouvert sa session dans Rome 
capitale le 27 novembre 1871, le domicile d'Amari à 
Florence n'était plus que provisoire, son « enseigne- 
ment gratuit-») de l'arabe que temporaire. Amari 
malade ne put pas se rendre à Rome pour assister 
à l'inauguration du Parlement, pour féliciter de vive 
voix son ami F'rancesco Perez qui venait d'être promu 
sénateur ^\ La caravane, composée du père et de la 
mère, des deux petites filles et du garçonnet, ne tarde- 
rait pas à émigrer, surtout qu'un changement d'air 
avait été prescrit par Cipriani * à la nerveuse et fragile 
d'apparence Luisa Amari, une sensitive flexible et pen- 
chée, exposée sans défense aux atteintes de la tem- 
pérature variable, des émotions passagères, des moin- 
dres chocs qui troublaient sa quiétude instable. Le 
déplacement nécessaire fut cependant ajourné jus- 
qu'aux derniers jours de 1872 par les vacances du 
Parlement, par des raisons de famille et par ces ater- 

' Carteggio, II, p. 201. 

2 Plus haut, p. 194. 

3 G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Perez, 
p. 116. 

* Id., ibid., p. 118. 



Notice sur Micliele Auiari 201 

moicnicnls (jii'on cluTche volontiers avanl de (juiller 
les lieux, témoins de la vie passée, dépositaires des 
souvenirs, Le 8 septenihi'e 1(S72, Aniaii éerit en fran- 
eais ' : « Mes t'orees ne sont pas alVaihlies, pas plus (pie 
mon cœur n'est refroidi aux sentiments de la i)aliie, de 
l'amitié et de la ianiille. .l'ai même le bonheur d'éprou- 
ver dans mes vieux jours l'allection du foyer (juc je ne 
connaissais pas, et de sentir (pie la patrie est un être 
réel et vivant, non pas une espérance lointaine et un 
germe à dévelopi)er. » 

Le retard de eette nouvelle héifirc devait, aux veux 
d'Amari, avoir j)our dernier terme l'aeliévemcnt de 
l'Histoire des Musulmans de Sieile avec ses eoj)ieux 
index. La seconde partie du volume troisième parut 
eniin en 1872, dix-huit ans a})rès l'apparition du pre- 
mier. Ce grand événement, suivant de près la prise de 
possession de Rome par l'Italie, arrache à la joie 
déhordaFite de l'heureux Amari un cri de victoire 
retentissant : « J'achève, s'écrie-t-il -, dans la patrie 
unie et lihie, \\\\ travail au(piel je me suis préparé 
dans l'exil il y a trente ans, mù par un désir irrésis- 
tible de voir clair dans les ténèbres (|ui envel()pi)aient 
l'histoire de la Sicile avant les Normands et alléché 
par les faeilités que m'offraient les écoles et les biblio- 
thèques de Paris. J abordai ce sujet avec l'âme d'un 
Sicilien ({ui souhaitait ardemment la liberté d'un petit 
Etat et désiiait l'union de l'Italie, sans l'espérer pro- 
chaine. Je termine mon œuvre, pleinement convaincu 
(juc tous ces Italiens fraternisent de plus en plus, ([u'ils 
voient dans l'unité et dans la liberté la sécurité et 

' Carteggio, II, p. 209; lettre au prince Frédéric de Sclilcswig- 
Holstein. 

' Amari, Storia dei Miisnlmani di Sicilia, III, 2 (Firenze, 1872), 
p. 895. 



202 Opuscules d'un arabisaut 

riionneiir de tous et de chacun, que le pays va croître 
en sagesse, en prudence, en puissance, en richesse, et 
que la Rome nouvelle, au lieu de l'oppression armée 
de l'antiquité et des crimes du moyen âge, propagera 
désormais dans le monde la juste liberté du travail et 
la liberté illimitée de la pensée. » 

La distribution des exemplaires ne se fit qu'au com- 
mencement de 1873, lorsque l'auteur avait quitté Flo- 
rence pour Rome. Ernest Renan, dans son accusé de 
réception du 11 janvier, écrit ^ : ((J'ai reçu votre beau 
et savant volume. Gomme vous êtes heureux de pou- 
voir dire : Exegi monumeniiim ! Je vous ai lu avec le 
plus vif intérêt. Voilà de la grande histoire, aussi solide 
par le fond des recherches que par l'esprit philoso- 
phique qui les a inspirées et qui les anime. » 

Le 2 décembre 1872, Amari avait accompli son coup 
d'Etat de venir habiter Rome capitale. Le 5, il écrivait 
de Rome à Francesco Ferez qui, malgré ses devoirs 
de sénateur, était à Païenne - : (^ Il y a trois jours que 
je suis ici avec trois poupons et sans trois douzaines 
de mille lire qui nous seraient nécessaires pour nous 
mettre à l'aise. Or, j'ai trouvé une maison meublée, sise 
Via di Porta Pinciana, no 37, au deuxième étage, bien 
exposée, pas très élégante, mais pas très chère non 
plus. » 

-1 Carteggio, II, p. 209-210; cf. Longpérier, ibid., II, p. 214. 

^ G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, 
p. 118. 



Notice sur Michèle Ainuri 2(K5 



ciiAiM'nu-: orAiiiii^MK 

Amaiu a llo.Mi: ui: iix 1S72 .ii'squ'ai Miuia di: 18{S2. — 
Hl'Iïikmk ht nkl'vikmk édition i>r Vr.srno f.n 1S75 kt 

ISiSf), CELLK-CI ACIIKVKK A PiSK OU AmAIU VKCIT 1)K 1S(S2 

A 1(SSS. — Amaiu phksidi-: i:n 1(S7S m-: qia tiukmi-: 

C()N(.Hl":S INTEHNATIONAL DKS OHIKNTALISilIS A Fl.OHIlNCi: 
ET ASSISTE EN ISSl AU CINQUIÈME A BeHEIN. Il EST 

LE 30 MARS 1882 i/aME de la SÉANCE ACADÉMIQUE 
TENUE A PaLEHME POUR Li: SIX CENTIÈME ANN1VEUSAIHI-: 

DES Vêpres Sicieiennes. — Retour a Rome en 1888. 
— Moin d'Amari a Florence le 10 .iuilli:t 1889. — 
Translation de ses cendres a Paeerme. — Son 
monumi:nt y est a l'église San Domenico. 

Qu'inipoitail le luxe du logis, qui alhiit al)riter ce 
couple parfaitement heureux, en camp volaul dans un 
quartier saluhre de Rome, près du roi, loin du i)ape, 
avec les terrasses du Pincio et les vastes jardins de la 
Villa Médicis puritiant l'air (jue la temme hien-aimée 
respirerait? Un chan<>ement, (piel (pi'il fût, ne ])nuvait 
être que sah'.laire à la nature mobile de Madame Amari, 
cette ennemie irréconciliable de la monotonie et de 
l'uniformité. Quant à la couvée, elle s'iiupiiétait peu 
de l'endroit où était posé le nid, pourvu (pi'elle pût y 
gazouiller bruyamment et s'y ébattre en pleine liberté 
à la satisfaction de parents indulgents et tendres. Par- 
tout où la caravane établirait son foyer, il brûlerait des 
mêmes feux purs et répandrait autour de lui le même 
ravonnement lumineux. Le roman tardif d'Amari se 
déroule sans péripéties, sans secousses, sans heurts, 



204 Opuscules d'un aral)isa!it 

sans incidents, dans une atmosphère chaude, récon- 
fortante, avec la compagne « digne d adoration»', pkis 
jeune que lui, choisie entre toutes, qui a répondu à 
son appel, qui lui a donné une lignée, qui veille sur lui 
à l'instar d'une mère non moins que d'une épouse, qui 
s'efforce de conserver et de prolonger ses jours, à grand 
renfort de soins, de sollicitude, d'affection, d'amour. 

L'enseignement, même piivé, est irrévocablement 
abandonné à Rome par le professeur émérite de VIsti- 
tiito de Florence. La deuxième session du nouveau 
Sénat romain reconquiert Amari après une interrup- 
tion forcée d'une année. L'ancien pater conscriptiis ne 
laisse pas à de plus jeunes les travaux des commis- 
sions et la rédaction des rapports. Seulement, de plus 
en plus, il se confine dans les affaires siciliennes et 
dans les questions où sont intéressées l'évolution de 
l'instruction publique et l'organisation des musées -. A 
Rome même, où <( des écoles, des institutions scien- 
tifiques et littéraires remplacent les couvents ^ », l'ensei- 
gnement supérieur italien et la science italienne voient 
se dresser à leurs côtés la concurrence d'émulés, véri- 
tables collaborateurs, dont la rivalité pacifique leur 
impose une recrudescence tant d'initiatives hardies 
que d'efforts incessants. La France témoigne de sa vita- 
lité renaissante en créant de toutes pièces à Rome un 
organe nouveau, sans compromettre le bon état de 
l'ancien, l'Académie, créée en 1666, installée à la Villa 
Médicis en 1802^, où vivent côte à côte en commun les 

1 Amari, au commencement de 1881, dans le Carteggio, II, 
p. 250. 

2 D'Ancona, ibid., II, p. 390. 

3 Amari, ibid., II, p. 215. 

' Alphonse Bertrand, L'art français à Rome, dans la Revue 
des deux mondes du l""* février 1904, p. 604. 



Notice sni' Micliele Amai'i *J()5 

archilccles, les j)eiiilres, les sculpleurs, les «graveurs et 
les iiuisieiens. Amari assiste à la créalioii iriiiie lù'ole 
franV'^i''^*^' (rarehéolo^ie, inslituee le 2.') mars 1<S73 par 
un décret du Président de la Uépiihliciiie Ihiers, placée 
au palais Faruèse, au-dessus de notre Ambassade près 
le Quirinal, el diiigée par un sage, Auguste Gellroy. 
Le 18 mai 1(S71, un décret de rem|)ereur (luillaumc I''', 
contresigné par le prince de Bismarck, léorganise l'In- 
stitut allemand de correspondance archéologicpie, (pii 
datait de 1829, (jui lut officiellement revendiqué i)ar la 
Prusse le 2 mars 1871, en attendant (pi'il devînt en 1874 
institution de l'empiie. \Sn mouvement aussi ra})ide, 
importé du dehors, avait communiqué sa vitesse à 
celui de l'Italie. D'une i)art, en 1871, elle modifia son 
enseignement supérieur sur un rapport de Michèle 
x\mari ; d'autre part, elle étendit le champ d'action 
de son Accddcinid (Ici Liiicri, l'ondée le 3 juin 1817 à 
Rome par le pa])e Pie IX. 

Jusqu'au 14 h'vrier 1875, cette académie pontificale 
était limitée aux « sciences 'i)hysiques, mathématiques 
et naturelles ». Le Ministre de l'instruction publique 
da royaume d'Italie, Huggero Bonghi, un encycl()|)é- 
diste, professeur d'histoire ancienne à l'Université de 
Rome, tout en maintenant « l'autonomie » de la classe 
antérieure, lui adjoignit par le Statut uul^ classe des 
« sciences morales, historiques et i)hilosophi(|ues »'. 
La nomination y précéda la cooptation et le roi Victor- 
Emanuel y appela le 9 mai 1875 Michèle Amari, « pro- 
fesseur émérite, sénateur du royaume », sur la même 

' Des rapports étroits se nouèrent ininiédialcnient entre cette 
classe f « qui cultive des sciences analogues », et llnstitut 
archéologique allemand. Voir une lettre du 14 avril 1875, 
adressée par Quintino Sella à Michèle Amari, dans le Car- 
te g gio. II, p. 219. 



206 Opuscules d'un arabisant 

liste que Domenico Comparetti et x\tto Yannucci, le 
13 mai Terenzio Mamiani. Amari prit séance le 6 juin 
parmi ses confrères de l'ancienne c/as6e ^ avant que la 
nouvelle ne fût régulièrement constituée. 

Michèle Amari, arrivé à Rome à la fin de 1872, s'était 
logé avec les siens, au commencement de 1873, d'une 
manière moins précaire, dans un appartement sis 
29, Via délie Quatlro Fonlane, au deuxième étage, en 
face les jardins du Quirinal'-. La deuxième session du 
Sénat terminée, comment employer ses loisirs de 
vacances en dehors des mois brûlants d'été indolem- 
ment consacrés à la cure d'air annuelle à La Concezione, 
sur les coteaux de Fiesole, dans la Via Bolognese^'! 
L'historien et l'orientaliste n'étaient pas encore assez 
acclimatés pour renouveler l'acier de la plume rouillée. 
La convalescence s'achevait, mais, la crise étant con- 
jurée, le repos absolu devenait incompatible avec la 
santé recouvrée, avec le tempérament robuste, avec la 
nature ardente d'Amari. Il s'enrôla, sans arrière-pensée 
et sans réserve, parmi l'es adhérents d'un congrès 
scientifique et laïque, que son ami, le comte Terenzio 
Mamiani délia Rovere proposait d'ouvrir à Rome même 
au cours de l'été 1873, pour que l'écho des communi- 
cations et des débats résonnât jusqu'au Vatican. Amari 
seconda de toutes ses forces, de tout son zèle et de 
toute son autorité personnelle son collègue militant 
de la Chambre haute, autrefois l'un de ses compa- 

^ Accademia dei Lincei. Atti.j série 2^, II, 1874-1875 (Rom^, 
1875), p. Lvii. 

2 Amari n'habitait plus là en 1881, mais 5, Piazza del Esqui- 
lino; voir Carleggio, II, p. 260; Yerhandlnngen des fiinften 
Orienlalislen-Congresses gehalten zii Berlin in September 1881, 
p. 8. 

^ O. Toramasini, Scrilti, p. 350, plus précis que mon dire de 
la p. 192. 



Notice sur ^licliclc Amari 207 



gnons d'exil à Paris ', ancien ministre comme Ini, 
son futur eonlVère des Lincci. Il s'associa allègrement 
aux démarches multiples (|ue le j)résident désigné 
taisait, d'une part auprès {\\\ Ouirinal et des Ministres, 
d'autre {)art auprès des adei)tes dans les milieux in- 
struits et populaires, en vue de ressusciter le Coiujrcsso 
dexjli Scicnziali-, un revenant de 1839, (pii avait tait le 
mort de 1819 à 1870, qui s'était réveillé de sa loninie 
léthargie en 1870, (pii venait de tenir à Sienne une 
session préparatoire à la manifestation romaine, anti- 
papale et anticléricale, de 1873 ^. Amari, épris de 
l'idée, essaya de lui gagner des souscripteurs et des 
adhérents. II écrit à Renan en français le 23 avriP : 
«Pie IX a lait toujours nos affaires à merveille : il les 
fait par ses sots discours, comme par l'encouragement 
qu'il donne aux jésuites. » Adrien de Long[)érier, 
qu'Amari a convié imprudemment, se dérobe par des 
subterfuges à une invitation que sa famille, ses convic- 
tions et ses accointances lui interdisaient d'accepter. 
(( L'Italie, écrit-il le 15 octobre 1873 •"', en ce moment- 
ci, fait une expérience. Naturellement, comme tous les 



< Plus haut, p. 111. 

■^ Ces renseignements m'ont été fournis gracieusement par 
M. A. D'Ancona; communication du 7 janvier 1903. 

^ La session suivante eut lieu à Palerme en 1875, à l'instiga- 
tion et avec la coopération prépondérante de Francesco Ferez; 
voir G. IMpitone Federico, Michèle Amari e Francesco Perez, p. 22. 
M. A. D'Ancona m'a informé que Gaston Paris assista au Con- 
gres de Palerme et y prononça un discours, signalé sous le 
n^' 331 dans .Joseph Bédier et Mario Roques, Biblioyraphie de 
Gasion Paris, Y'vkVis, Société amicale Gaston Paris, 1904, p. 49. 

♦ Carteggio, II, p. 212. Il est peu probable que cette lettre 
émane de Florence, à moins qu'Amari ne l'ait écrite pendant sa 
première fugue estivale à la Coiicczione, où sa femme avait été 
élevée par les Sabatier comme leur fille adoptive. 

5 Ibid., II, p. 214. 



208 Opuscules d'un arabisant | 

chimistes qui ont un alambic sur le fourneau, elle attend ! 
avec enthousiasme le résultat de la coction. Plus tard, \ 

I 

lorsque l'alambic et l'enthousiasme seront un peu ; 
refroidis, il sera plus convenable d'aller causer avec elle i 
sans crainte de l'impatienter. Je crois bien que je ne | 
mourrai pas sans avoir revu l'Italie dégermanisée. » i 

Il y a plus de franchise dans les regrets sincèics de ' 
Renan qui aurait vraiment aimé s'associer aux tra- i 
vaux, aux débats et aux réunions des Scienzali. Il écrit ' 
<ie Sèvres le 19 octobre ' : (( Il faut assurément des rai- ' 
sons impérieuses pour que je ne me sois pas rendu au \ 
Congrès de Rome. C'est bien, comme vous le dites, un ■ 
événement dans l'histoire de l'esprit humain que ce j 
fait d'une discussion scientifique libre se tenant dans \ 
la vieille capitale de la science orthodoxe, c'est-à-dire ■ 
de la science faussée. Le royaume dlialie, n'aurait-il ; 
pas rendu d'autre service à la libre pensée, aurait, par : 
cela seul, bien mérité de ceux qui aiment la vérité, l 
Présentez mes respects à M. Mamiani, à tous nos amis, | 
et dites-leur que je suis avec eux d'esprit et de cœur. » ; 

he Congresso degll Scienzali ïi'cWcâl éié qu'un intcr- i 
mède bruyant sur un vaste théâtre, qu'un épisode de i 
propagande à ciel ouvert, qu'une affirmation publique ; 
de convictions profondes et invétérées, qu'une bataille 
de tribune, en contraste avec la paix d'une vie intime, j 
calme et retirée, que le mari et le père partageaient de j 
nouveau avec l'historien, le littérateur et l'arabisant, 
sans parler du sénateur et, à partir de 1875, de l'aca- 
démicien. Ce cumul d'occupations librement entassées 
et vaillamment affrontées se conciliait avec les habitudes 
immuables d'Amari, telles qu'il les avait contractées 
dans les temps héroïques du surmenage parisien -. A 

^ Carteggio, U, p, 214. 

2 Plus haut, p. 158, note 2. 



Notice sur Michèle Ainari 20î> 



Rome, comme à Paris, à Morenceet à fnrin, le travail- 
leur iulalii'able et poiicliiel se levait à qiialre heures 
du malin, avec la seule tlillrrenee (|ue, maiulenanl, il 
marchait sui- hi j)()iiite des pieds pour ne pas réveiller 
la marniaille endormie. 11 |)rûi)arail lui-même son calé 
sans bruit, déjeunait iaj)idem«'nl et se j)réeipitait au 
travail comme s'il crai«^nait que sa moil, plusicuis Ibis 
annoncée et heuieuscment démentie ', ne vint à l'im- 
proviste le sur|)i'endre et l'empêcher de remj)lii- le pio- 
i>ramme qu'il s'était tracé. La seule interruj)tion ré^^u- 
lièrc qu'il admette, c'est le moment où à sept heui'es 
' la bande d'ici à cé)lé, laissée en plein sommeil, va se 
réveiller ». L'excellent père s'exprime tendrement - : 
« Ces visages frais, ces caresses, ces enrantillages char- 
mants m'arracheront à mon bureau, je ne sais pendant 
combien de temps. » 

Le 13 janvier LST."), Amari, en renouveau de produc- 
tion, à la veille de ses soixante-dix ans, précise ainsi 
en français l'emploi de ses matinées commencées avant 
rau])e ' : « A (pudre heures du malin il faut, après 
avoir pris mon café, proliler du silence de la maison 
pour travailler, soit à l'Appendice de mes textes arabes 
que l'on imprime en Allemagne ^ et aux corrections que 
^L Fleischer m'impose le plus souvent à raison et 
quelquefois à tort; soit à la huitième édition de mes 
Vêpres siciliennes. Ces diables d'Allemands boulever- 
sent à présent tous les recueils hisl()rir{ues, toutes 
les compilations ; ils travaillent à la démolition par 
escouades de vingt ou de cinciuante docteurs ; ils ne 

' Plus liant, p. 173, note 2. 

- Cartcggio, II, p. 226; lettre d'Aiiiari, de Home, du 11) no- 
vembre 1876, au prince Frédéric de Schleswig-IIolstein. 
' Amari au même, ibid., II, p. 217 et 218. 
* Appendice \iuh\ïé à Lcipz'v^ en ISlô; voir plus haut, p. 162, n.l. 

14 



210 Opuscules d'un arabisant 

i 
laissent aucun événement de l'histoire du moyen âge 

sans une nouvelle monographie. Vous concevez que je ; 

ne veux pas rester en arrière, quoiqu'il me coûte beau- '■ 

coup de lire l'allemand, ce que je n'ai commencé à I 

essayer que dans ma cinquante-huitième année i. Ce ; 

n'est pas trop tôt, je l'espère. En attendant il m'a fallu | 

avaler et, qui pis est, acheter quatre ou cinq livres ; 

allemands relatifs de près ou de loin à mon sujet. Et je i 

n'ai pas encore commencé ma nouvelle préface. » j 

La préface datée de Roma, ottobre 1875, comprend : 

une liste des auteurs allemands consultés pour la hui- | 

tième édition, publiée à Florence en 1876 -. On y voit ! 

figurer A. Busson, A. Dove^ F. Gregorovius, Otto 

Hartwig, A. von Reùmont, Scheffer-Boichorst. Michèle j 

Amari s'est enquis et s'est servi des références^, mises à | 

sa portée par un effort persévérant, pour améliorer et i 

mettre au point sa précédente révision florentine ^ de j 

la première rédaction palermitaire '*. S'il touche à cer- ; 

^ Ce renseignement paraît plus strictement exact que les j 
« 55 ou 56 ans à Florence », indiqués par Amari à Otto Hartwig 
dans une lettre du 22 septembre 1881 (Carteggio, II, p. 255). j 
Voir aussi (ibid., II, p. 204) une lettre au même du 12 septembre i 
1871, dans laquelle Amari gémit que l'allemand ne soit pas t 
entré dans les études de son adolescence et qu'il ne puisse le 
déchiffrer qu'en ayant recours au dictionnaire. UOportel stii- 
diiisse lui revient souvent. Quoi qu'il en soit, la première 
citation allemande qu'ait risquée l'érudit consciencieux me 
paraît être de 1868, dans la Storia dei Miisnlmaiii di Sicilia, III, 
parte prima, p. 209, note 3, où est allégué Zunz, Ziir Geschichte 
iind Literalur. En 1851, Amari n'avait pas pu lire la version 
allemande de ses Vêpres, qui parut alors à Leipzig d'après la 
première édition florentine de même date. 

- 2 vol. in-16. Cette Prefazione a été réimprimée en tête de la 
9^ édition (Milano, Hœpli, 1886, 3 vol. in-16), I, p. xli-l. 

^ Firenze, 1866, 2 vol. in-16, dont on trouvera également la 
Prefazione, ibid., I, p. xxxvii-xl. 

' Palermo, 1842; voir plus haut, p. 106-108. 



Notifia sur Aiiclich' Aiiiari 211 

tains détails insi<i;iiifianls, il respccle le fond et la forme, 
eoinine si ce vénéi'ahle leslo di liiujiKt lui paraissait in- 
tangible, ^c Plutôt, dit Aniari scjuede lapiéeei' le vêlement 
avec du drap d'autre main-trœuvre et d'autre couleur, 
je veux donner le vieil ouvra<j;e j)res(pie comme il ria- 
(juit et le nouveau ainsi qu'il peut être. » Kn d'autres 
termes, les additions n'ont j)as pénétré dans le texte, 
dont elles forment parallèlement « un commentaire . 
suivi ». Le remaniement et le bouleversement ont été 
évités cette fois, sans que les exi<^ences imposées par 
« les progrés de la criticpie hisloricjue » aient été ajour- 
nées ou repoussées. 

Sans attendre que la i)réface de la huitième édition 
f.U rédigée, pendant que l'imprimeur composait et tirait 
les feuilles du texte, Michèle Amari s'accorda en février 
ou mars 1875, un i)etit voyage à Palerme - pour se rendre 
à l'appel de la Socielà Siciliaiui pcr laStorut Palvia qui 
venait de l'élire Président d'honneur ••. (l'était une vic- 
toire éclatante des conciliatr'urs sur les intransigeants, 
dont les suspicions avaient jusque-là tenu leur compa- 
triote Amari en dehors de leur Socielà locale, exclusive 
et asservie à des meneurs défiants. L'ostracisme contre 
le maitre étant levé, il écrit de Kome le 11 février à son 
ami Perez qui est intervenu efficacement dans la lutte 
menée sur son nom^ : « CherFrancesco^ je n'ai pas en- 
core donné mon nom à la Socictd Sicilidiia, parce que 

' Prcfazione de la (S- édition, dans la [)'\ I, p. xlh. 

- A la fin de 1871, Amari avait été « obligé de se rendre à 
Palerme, à cause de la mort de son beau-frère » Del Fiore. Voir 
une lettre d'Amari à Madame Michelet, du 29 janvier 1872, dans 
Madame Jules Michelet, Les Cluds, p. 208; cf. plus haut, p. 174, 
n. 1. 

^ Amari et d'Ancona, dans le Carleggio, II, p. 235, 269 et 392. 

■' G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Franccsco Ferez, 
p. 119. 



212 Opuscules d'un arabisant 

je n'ai pas voulu m'introduire, avant d'y être appelé, 
dans une compagnie, où j'ai assurément plusieurs amis, 
mais où je pouvais me douter que quelques autres 
m'auraient en haine à cause de mes défauts et peut-être 
aussi de quelque bonne qualité. Je suis joyeux de l'in- 
vitation qui me vient de toi et je remercie la Société de 
l'honneur qu'elle veut me conférer, honneur que j'ac- 
cepte avec gratitude du pays où je suis né et où j'ai 
passé les plus belles années de ma vie. Que je ne t'aime 
pas, c'est ce que ne peuvent dire que les calomniateurs, 
Bourboniens ou Sacristains. » 

Michèle Amari ne prévoyait pas alors que la vie lui 
serait octroyée avec une telle prodigalité, que son intel- 
ligence et son talent persisteraient avec une telle pléni- 
tude qu'en juillet 1885 il ferait éclore une neuvième 
édition définitive, transformée et recréée par le créateur 
lointain de l'œuvre primitive. Il ne s'agissait pas cette 
fois de discuter des idées sur les points contestés, ni de 
mettre au courant les bibliographies italienne et alle- 
mande. Une nouvelle édition avait été rendue nécessa-ire 
par de nouvelles trouvailles Deux registres « intermi- 
nables » et « très importants » de diplômes inédits 
avaient été copiés au printemps de 1882 par le chanoine 
Isidoro Garini à Barcelone, où ïArchivio de la Corona 
de Aragon le dédommagea des quatre mois au moins 
que dura sa longue « déportation »^ et publiés par lui à 
Palerme en 1884. - Les agissements de Pierre III d'Aragon 
dans sa lutte contre Charles Ici^ d'Anjou pour la posses- 



1 Le mot est d'Amari, 19 avril 1882, dans le Carteggio, II, p. 275. 

- Isidoro Carini, lettre du 16 avril 188'2, adressée de Barcelone 
à Amari, ibid., II, p. 271 ; voir aussi du même, Gli Archivj e le 
Biblioleche di Spagna iii rapporta alla sloria d'Ilalia in générale 
e di Sicilia in particolare, Palermo, Tip. dello Statuto, 1884, 
3 vol., daprès D'Ancona, ibid., II, p. 2G8. 



Notice sur Michèle Aiiiari 213 

sion (le la Sicile venaient d'être < dévoilés ou éclaircis )> 
par les chartes angevines de Xaples, étudiées et éditées 
parGiuseppe del Giiidice et par Camillo Minieri Riccio '. 
Une refonte s'imposait alin d'embrasser dans un récit 
continu des élénu'iits d'origine et d'épotpie diverses. 
Le rajeunissemt'iil tlu tond entiainait loicément le ra- 
jeunissement de la torme. \in même temi)s ([u'Amari 
réformerait ou atténuerait des jugements polili(pies •• ou 
erronés ou lrt)p durs », l'octogénaire, ennemi de la 
routine, remaniant son improvisation juvénile au bout 
de pres([ue un demi-siècle écoulé, loin de s'obstinei* à 
son jargon sicilien de IS 12, se proposait de supprimer 
les ])rovincialismes et les archaïsmes })our substituer 
l'italien moderne, « la langue d'aujourd'hui », à la lan- 
gue d'hier -. 

Dans l'intervalle entre l'achèvement des deux édi- 
tions, les dix années entre ISTô et IScSf) furent mar- 
quées pour Amari par nombre d'événements, dont il 
importe de narrer les princijianx. Son excursion à 
Palerme en 1873 l'avait mis en goût. 11 y retourna en 
1877 et trouva la ville méconnaissable, tant elle avait 
progressé depuis deux ans, tant elle était améliorée au 
point de vue de l'industrie, de la richesse, de la tran- 
quillité, tant le parti libéral — modérés et progressistes 



' Prcfdzionc de la 9*^ édition (tu Vcspro, I, p. v. Sur le titre, 
l'édition est donnée comme corretta ed accresciula dalT aulore 
secondo recfistri di Jhircelloiui cd (dlri dociiinenli e corredala di 
alcani tesli parcdlcli. Deux ans plus lard. Amari ajouta un (jua- 
trième volume, de même format (Milano, Hœpii, 1.S87), intitulé : 
Altre Xarrazioiii del Vcspro Siciliaiio scrilte nel buoii sccolo délia 
lingiia. Appendice cdla noua editione del Vespro Sieiliano. Voir 
ce qu'Amari en écrit de Pise à Isidoro Carini, le 30 Juin 18«S6, 
dans le Caiieggio, II. p. 297, et la réponse de Carini (Homa, 
le 1er juillet), ibid., II, p. 298. 

^ Vespro, 9^ édition, I, p. vi-vni. 



214 Opuscules d'uu arabisant 

unis — y gagnait du terrain à la veille d'un triomphe 
imminent '. 

L'année précédente, un « véritable pavé était tombé 
sur la tête » d'Amari : la présidence du quatrième Con- 
grès des orientalistes à Florence. Il écrit à Renan en 
français, le 3 octobre 1876-, un mois environ après 
que, le 31 août, son « acceptation » a été transmise par 
Angelo de Gubernatis dans la séance de clôture du 
troisième Congrès à Saint-Pétersbourg^ : « Vous con- 
cevez que je n'aimerais pas que cette institution ou, 
pour mieux dire, cet essai expirât en Italie entre mes 
mains, comme il a failli trouver son tombeau à Saint- 
Pétersbourg. Je ne crois pas à la grande utilité des 
Congrès des puissances ni des savants, mais je recon- 
nais que ces derniers gagnent toujours quelque chose 
à causer et à s'amuser ensemble. » Le nouveau roi 
Humbert V\ sur le trône depuis le 9 janvier 1878, avait \ 
accepté, dans l'été de 1877, en qualité de prince royal, I 
« le titre de protecteur du Congrès », qu'il ne récusa pas i 
après son avènement ^. L'ouverture solennelle eut lieu [ 
le 12 septembre 1878, en présence de son frère, le prince i 
Amédée, duc d'Aoste, qui ne put assister, le 18, à la : 
séance de clôturer Malgré la concurrence de notre i 
Exposition universelle ^, le Congrès de Florence fit | 
bonne figure dans la série qui va se continuer le mer- i 



* Carleggio, II, p. 235, Amari à Otto Hartwig, 18 juillet 1877. 
2 Ibid., II, p. 223. 

^ Bulletin du Congrès international des orientalistes. Session de 
1876 à Saint-Pétersbourg (Saint-Pétersbourg, 1876), p. 130-131. 

* Carleggio, II, p. 223, 225, 237 et 238; cf. Atti del IV Congresso 
iuternazionale degli orientalisti, II (Firenze, 1881), p. 336, 347 
et 357. 

" Ibid., II, p. 344 et 357. 

^ Carleggio, II, p. 223. Renan et Bréal proposaient « de re- 
mettre l'ouverture au mois d'octobre ». Voir ibid., II, p. 238. 



Notice sur Miclicle Ainari 1215 

credi 10 avril lOO/i, par la qualor/ièinc session (rAl«^L'r '. 
On n'y verra plus ni r'ranrois Lonornianl, ni lùnesl 
Renan-, ni Charles Schefer, (pii rcliaussèrenl les assises 
(le Florence par les concours de leurs personnalités 
élevées, dont l'iiunianilé et la science déplorent la dis- 
parition. Mais, parmi les T^-ançais, bien vivants aujour- 
dhui, ([ui prii'ent part alors à ce Congrès dont le pré- 
sident Aniari désespérait (ju'il attirât à l'iorence des 
« hôtes orientalistes^ », je signalerai Henri Cordier, 
Gaston Maspero, Jules Oppert et le fondateur de ces 
tournois internationaux Léon de Rosny K Sur 217 adhé- 
rents, italiens et étrangers, il y eut VU) membres pré- 
sents contre 1)1 absents"'. Amari, pleinement rassuré, 
prononça le discours de bienvenue à la séance inau- 
gurale du 12 et celui de congratulations ultimes à la 
séance finale du bS'J. Remar(piable surtout est le pre- 
mier, où il trace à ses confrères d'une semaine un pro- 
gramme tendanciel mettant au premier rang l'Afrique 
septentrionale, ainsi ({ue ses populations d'Arabes et 
de Berbères", comme complément de l'Extrême-Orient 
prépondérant à Paris, des études ariennes et hami- 
tiques ayant prévalu à Londres, de l'Asie centrale, 

' Un schisme inomcntaiié a dédouljlé la 9' session de Lon- 
dres. Deux Congrès successifs, indépendants l'un de l'autre, 
ont été tenus à Londres, sous ce même numéro d'ordre, en 
1891 et en 1892. 

■^ Madame lù'nest Renan, cette femme de grand esprit et de 
noble cœur, avait accompagné son mari à Florence, comme il 
appert du Carlcggio, II, p. 242. 

' Ibid., II, p. 223. 

^ Atli, II, p. 338-344. 

» Ihid., II, p. 337. 

« Ibid., II, p. 344-349 et 357-361. 

■' Amari était curieux de « la langue et de la race berbère w; 
voir le Carlegcjio, II, p. 224, et plus haut, p. 197. Il était déjà 
hanté par le rêve d'une Italie méditerranéenne, rêve qui, en 



216 Opuscules d'un arabisant 



point de mire politique et scientifique à la réunion de 
Saint-Pélersbourg "^ 

Aussitôt descendu du fauteuil de la Présidence qu'il 
avait exercée, avec autorité et discernement, sur « notre 
secte inolTensive » 2, Michèle Amari fut désigné par le 
nouveau Roi "^ comme Vice-Président du Sénat pour la 
rentrée du Parlement au 20 décembre 1878 ^ Renommé 
en 1879, Amari se vit enlever, en 1880, de par la volonté 
d'Agostino Depretis, le titre qui lui avait été conféré 
deux ans auparavant. Le sénateur avait démérité, ayant 
osé voter contre la suppression de l'impôt sur la mou- 
ture ^. Plus tard, en 1886, lorsqu'on voulut porter 
Amari à la présidence du Sénat, il se rappela cette dé- 
convenue pour écarter résolument une proposition 
tardive ^. 

La langue allemande écrite, qu'Amari était arrivé à 
lire, à comprendre suffisamment et à faire entrer dans 
ses citations", aurait pu lui fournir, avec un peu d'exer- 
cice et d'habitude, un instrument maniable de conver- 



1881, fut troublé par notre occupation de la Tunisie. Amari à 
Renan, dans le Carteggio, II, p. 250-252; cf. p. 257, 268 n. et 
271 n. 

* Aiti, II, p. 347; cf. le Carteggio, II, p. 221. 
^ Expression d'Amari, ibid., II, p. 2-23. 

^ Les relations d'x\mari avec Humbert 1er avaient été de prime 
abord très cordiales ; voir ibid., II, p. 237; cf. p. 239. Quant 
à la reine, il la décrit (ibid., II, p. 244) comme « aimable, belle, 
cultivée au delà de tout ce qu'on peut supposer, aimée de 
tous ». 

* Ibid., II, p 240 et 242. 

» Amari et d'Ancona. ibid., II, p. 246. « Le Sénat nommé par 
le roi, ou plutôt par les ministres » ; Amari, ibid., II, p. 253. 

6 Ibid., II, p. 300. Amari octogénaire n'était plus à Rome, 
mais commençait en « invalide ;), à Pise, sa quatre-vingt- 
unième année. 

1 Ibid., II, p. 253-254, et plus haut, p. 210. 



Notice sur Michèle Aiiiari 217 

sation, lorsciiic, en scptcml)re 1<S81, il se rendit, en 
conipa<^nie d'Ascoli el de Fleeliia, au cin(|uiènie Con- 
grès des orientalistes, dont le siè<,^e était Berlin. l)'aj)rès 
ses conlidenees à Olto Hartwig', il voya^^ea a la nia- 
nièie d'nn sourd-niiiel et hâta d'autant plus son retour 
à Florence, puis à Home, que^ malgré ki courtoisie des 
professeurs allemands, il soufTrait de son ignorance 
et s'ennuyait de parler par interprète, que le j)ère de 
famille s'accusait de faire tort à ses trois enfants si, 
après avoir refusé les subsides du ^hnistère, il ne res- 
trei<4nait pas sa dé[)ense à l'indispensable. (>'est en veitu 
de ces considérations ({u'il ne répondit pas à l'invita- 
tion du plus lidèle correspondant, Otto Hartwig, et 
qu'il s'abstint de faire un crochet jiar Halle, où il aurait 
aimé faire sa connaissance personnelle, lui serrer la 
main et parcourir sa riche i)ibliolhèque. Mais il ne sut 
pas résister à la tentation de s'arrêter au retour pour 
quel([ues heures à Leij)zig et de « se trouver face à lace, 
dit Amari -, avec le bon b'ieischer, ami épistolaire, et 
qui, pour cela, ne m'était ni moins bienveillant, ni 
moins aimé ^. ;> 

Le 12 septembre, à la séance d'ouverture coïncidant 
jour pour jour avec la date de celle qu'il avait présidée 
à Florence en l(S7cS, Amari avait ollert au Congrès de 
Berlin deux primeurs : les premiers exem})laires, sortis 
des presses depuis peu de jours, de sa Bibiioleca Arabu- 

' Cartcgyio, II, p 2ô5, Michèle Amari à Otto Martwig, de 
Florence, 22 septembre 1.S81 ; cf. p. 2.>7 et 258. 

■^ IbicL, II, p. 254, même lettre. 

^ Plus haut, p. 162 et 209. Pleischer avait adhéré, mais n'avait 
pas assisté au Congrès; voir Verhandluiujen des fiinflen inler- 
nazioiuden Orieiitali.slen-Coiigresses geliallen zu Berlin in Sep- 
tember ISSl (Berlin, Î8bl j. p. 4 et 19. 



218 Opuscules d'un arabisant 

Siciila, traduite en italien ^ et de ses Epigrafi arabiclie 
di Sicilia, recueil d'épigraphes tombales-. 

Le six centième anniversaire des Vêpres siciliennes 
allait avoir son échéance le 30 mars 1882. La commé- 
moration de cette délivrance occupait Amari avant 
son départ pour Berlin, elle l'absorbe depuis son retour. 
Sa crainte la plus vive est que le souvenir de la libé- 
ration aragonaise, qui a affranchi la Sicile de la domi- 
nation angevine, ne fournisse une occasion aux senti- 
ments anti-français ^ de s'épancher par des provoca- 
tions inconsidérées. A propos de Charles d'Anjou ^, les 
têtes chaudes et les révolutionnaires comptaient peut- 
être dire son fait à la Piépublique voisine et à ses 
hommes d'Etat. Une solennité « académique » ^, avec 
« des discours lus et des travaux imprimés g », com- 
posés en vue de la circonstance par des Siciliens, avec 
des hommages aux ancêtres morts pour la bonne cause, 
avec la fierté de l'unité nationale englobant désormais 
la Sicile italienne et l'Italie sicilienne, voici quelle était. 



^ Verhandliingen, p. 46 et 126 ; cf. Carteggio, II, passages 
cités plus haut, p. 162, note 1. C'était l'édition in-4o dont Amari 
avait fait hommage au Congrès de Berlin . 

■2 Documenli per servire alla Storia di Sicilia piihblicali a cura 
délia Società Siciliana per la Storia Palria. Terza série. Epi- 
grafia. Vol. I, fasc. 2, Palermo, Virzi, 1881. Le premier fascicule 
avait paru avec la même estampille en 1879. Voir le Carteggio^ 
II, p. 245 et 256. 

^ Amari, dans la courte introduction de « l'auteur au lecteur», 
placée en tête de son Racconlo popolare del Vcspro Siciliano 
(Roma, 1882) et reproduite intégralement en note dans le 
Carteggio, II, p. 263-264; cf. Amari, ibid., II, p. 260, 263, 264, 
271-275. 

'* Ibid., II, p. 256,258, 271, 273, 275, 276,302. 

5 C'est ce qu' Amari recommande aux schaikhs palermitains ; 
ibid., II, p. 249'. 

^ D'Ancona, ibid., II, p. 268, n. 



Notice sur Micliele Aiiiari 211i 

aux }'eux (rAinari, la manière la |)liis dimu' d'un peuple 
libre de faire eouuailre au\ géuéralions nouvelles 
les saerifices sanglants alIVontés par les insurree- 
lions aneiennes. Aniari lui-niènie s'élail assigné >< son 
trihul ' » d'hisloiien patriote dans cet échaiii^e de com- 
munications sur un même sujet (pii serait, à ce moment 
précis, dans tous les cœurs et sur toutes les lèvres : la 
Narration populaire des \'èj)res siciliennes était résolue 
par lui dans l'été de 1881 et Amari avait eu rinlention 
d'en éerire aussitôt le commencement dans sa villéi^ia- 
ture de la Concczione '-. Il ne se mit à Tcruvre (pi'après 
son retour à Rome, au commencement d'octobre : le 
récit sommaire, qui se rattaclie plutôt à la 8" qu'à la 
9" édition du Vrspro, puiscpi'il est antérieur aux acces- 
sions provenant de Barcelone et de Nai)les, lut publié 
à Rome en février, assez à temps pour être répandu à 
Palerme et dans l'île avant le grand jour 3. 

Les massacres émancipateurs de 1282 ne pouvaient 
être prétextes dilluminations et de bals, comme d'au- 
cuns 1 auraient voulu '. Le sani^ versé au xui*^ siècle 
méritait d'être rappelé sans apoloi^ie par des bommages 
funèbres aux victimes, plulcU ([ue d'être insulté au 
xix^ par des réjouissances publiques, plus(( populaires » 
que le Racconlo'' dans les rues ([u'il avait douloureuse- 
ment et eruellement arrosées''. La Socicla Siciliaiia pcr 
la Sloria Pallia organisa jiour le 30 mars 1882 une 



* Amari, dans le Carteggio, II, p. 259. 
^ Amari, ihid., II, p. 250. 
3 Amari, ihid., II, p. 250, 259, 271. 
'* Amari, ibid., Il, p. 259. 

■^ Le titre de ce résume en 102 pages est : Racconlo popolare 
del Vespro Siciliaiio, Homa, Forzani, 1882. 
^ Amari, dans le Carteggio, II, p. 200. 



220 Opuscules d'un arabisant 

« séance extraordinaire^ », qui serait tenue dans la 
salle des pierres du Palais de ville -, sous la présidence 
du marquis de Torrearsa^. Cette fête politique, locale 
et littéraire fut ouverte par une allocution du Prési- 
dent. Ensuite Francesco Lanza, prince di Scalea, aux 
applaudissements unanimes de l'assistance distinguée 
et nombreuse, offrit solennellement, en qualité de Pré- 
sident de la commission executive, à l'un des deux Pré- 
sidents honoraires de la Socieià '% à l'auteur du Vespro, 
à Michèle Amari, une médaille d'or frappée en son 
honneur, par souscription des corps savants et ensei- 
gnants, ainsi que des Sociétés et députations histo- 
riques d'Italie, et un album contenant les noms des 
souscripteurs. Le marquis, très ému, ajouta quelques 
paroles touchantes, affectueuses et passionnément dithy- 
rambiques pour l'ancien ami, pour l'exilé d'autrefois, le 
médaillé du jour. Le 16 avril, Isidoro Carini écrit de Bar- 
celone à Michèle Amari ^ : « Je comprends l'émotion du 
vénérable marquis di Torrearsa. Un témoignage donné 
d'un commiin accord par un pays entier au vrai^ mé- 

1 Sesio centenario ciel Vespro. Tornata straordinaria délia 
Società Sicilioiia per la Sloria Palvia iiel di XXX marzo 1882. 
« Fascicule extraordinaire » (31 p. in-4") de VArchivio storico 
sicilianOy nouvelle série, année VII (Palermo, tipografia del gior- 
nale « Lo Statuto », 1882. Le fascicolo slraordinario est analysé 
par D'Ancona, dans le Carteggio, II, au bas de la p. 269. 

- Sala délie lapididel Palazzo di cilla. 

3 L'orthographe du nom flotte entre Torrearsa et Torre Arsa. 
En un seul mot dans le « Fascicule extraordinaire », elle est en 
deux mots dans la liste des membres du bureau pour 1881, ibid., 
Nouvelle série, Année VI (Palermo, 1881), p. III. De même, le 
plus souvent, dans les deux volumes des Memorie délia Rivolii- 
zioiie Siciliana dell' anno MDCCCXLVIII (plus haut, p. 150, n. 2). 

» L'autre Président honoraire était le sénateur Francesco 
Perez, l'ami et le correspondant d'Amari. 

5 Carleggio, II, p. 268-269. 

* Les mots imprimés en italiques sont soulignés dans l'ori- 
ginal. 



Notice sur Miclicle Aiiiari 221 

rite, voilà ce qui se voit bien rareinenl. » Le l)el ordre 
du jour portail enliii, pour la chMure, la lecture par 
Ainari d'un discours, coFUj)osé expressément par lui, 
sur r« Ordonnance de la Uépul)li(pie sicilienne de 12(S2 »>. 
La belle baranuiue bistoricjue se termina |)ar des sou- 
venirs j)lus actuels au u vaillant et loyal N'ictor l^^ma- 
nuel » et à « Giuseppe Garibaldi dans la viirneur de 
rà^e » -. Il importait (ju'en pai'cil moment, ces deux 
grands noms, omis par les piécédents orateurs, ne 
fussent ni oubliés, ni passés sous silence. 

Micbelc Amari, (pii fut « Tàme • » de ce mémorial 
sat^e, calme et rassurant au dedans et au deliors, se 
prodi^^uia dans les réunions privées qui suivirent cet 
après-midi d'ovations ])our les services lendus par 
le «vieux patriote^» qu'il était. Le soir même, il fit 
une conférence au (k'rcle pbilologique de Palerme 
« sur l'origine de la dénomination Vcspro Siciliano ^ ». 
Le 2 avril, au banquet des journalistes, il suscita d'in- 
justes polémicpics par un toast inolïensif (piil i)orta et 
c[ue certains auditeurs dénoncèrent comme une 
olTense aux légitimes susceptibilités italiennes vis-à-vis 
la France. La presse s'empara de l'incident pour le 
grossir, le dénaturer et renvenimer. Amari, troublé 
par ce malentendu, protesta contie les fausses inter- 
prétations de ses pensées et de ses paroles, reprocha 
vivement à ses concitovens leur ingratitude contre leur 
alliée de 1859 et fil un tableau enthousiaste de l'accueil 
sympathique et empressé ([u'aussitôt après et malgré 

* Archiuio storico siciliano de 1882, Fascicolo slraordinario, 
p. 31. Sur le maintien des relations personnelles entre Amari et 
(raribaldi, voir le Carteggio, II, p. 221. 

- Expression de Tommasini,5c/7///, p. Ml. 

^ Amari, dans le Carlcggio, II, p. 21)0. 

' Tommasini, .Scr////, p. 346; D'Ancona, dans le Carlcggio, II, 
p. 395. 



222 Opuscules d'un arabisant 

la première édition du Vcspro, il avait reçu des Fran- 
çais les plus éminents^ 

Voici en quels termes, le 5 avril 1882, Amari fait ses 
adieux au Syndic de Palerme et à sa ville natale- : 
« Ma conscience me dit que j'ai été comblé de trop 
d'honneurs et qu'ils prouvent l'àme généreuse des 
citoyens dont ils émanent. Mais^ je ressens de plus 
au fond de mon cœur combien est vrai le proverbe : 
l'amour se paye avec de l'amour. Mes concitoyens ont 
deviné, avec leur intuition si prompte et si sûre, mon 
attachement à cette cité splendideetà ce grand peuple. 
Oh ! quelle joie j'éprouve chaque fois que je revois 
Palerme toujours plus ornée, plus florissante par l'in- 
dustrie et le commerce, plus civilisée, plus digne de la 
liberté dont jouit l'Italie, plus associée au sentiment 
national, qui est la gloire et la protection de tous ! » 

La rentrée à Pxome ne fut qu'une halte pour y pren- 
dre les dernières mesures et pour y faire les derniers 
préparatifs du départ pour Pise, selon un projet con- 
certé entre le mari et la femme, inspiré par le désir de 
relever la santé défaillante de la chétive Luisa Amari, 
réalisé sans remise comme sous la pression d'une 
nécessité urgente. Et pourtant les années passées à 
Rome s'étaient écoulées dans le calme et dans la 
sérénité. 

L'appartement, dans lequel Amari menait une vie 
claustrale d'ermite 3, mais d'ermite entouré et gâté 
par son entourage, n'était entre-bâillé qu'au profit de 

1 Caiieggio, II, p. 232, 2ô3 et 270-275; cf. plus haut, p. 112. 
« Jetons autant qu'il dépend de nous un drap mouillé sur ces 
matières inflamm^ibles. » Renan à Amari, le 22 avril 1882, ibid., 
II, p. 276. 

2 Ibid., II, p. 266. 

3 Amari, ibid., II, p. 262. Il habita jusqu'à son départs, Piazza 
del Esqiiiliiio ; voir plus haut, p. 206, n. 2. 



Notice siii* Miclich* Aiiiari *2*2l^ 

quelques amis inlinu-s triés. Oi', dans la rue, il élail 
inq)ossil)le de ne rencontrer (jue ces privilégiés. D'autres 
conlaels lacheux imposaient à sa notoriété au moins 
des politesses dont il s'aecpiiltail en mau<>réant : « Vrai 
diamant (jue la civilisation n'avait pas laeetté au détri- 
ment de son originalité, il conservait une ingénuité 
aimable comme tous les vrais savants. Scrupuleux i)our 
tous ses devoirs, il était intolérant et montrait claire- 
ment son mépris aux i)ersonnes suspectes de peu 
d'honnêteté. Souvent un salut ostensible pi'ovoquait 
cliez lui un i>ro^ncmcnt significatif ([ui amusait fort ses 
amis présents. * » 

Pour se soustraire au dan<^er des impressions désa- 
gréai)les, Amari se réfugiait dans son ermitage, s'y can- 
tonnait et s'y enfermait, travaillait toujours, écrivait et 
n'allait plus au Sénat (ju'aux rares jours de séance, 
parfois aussi quelques minutes pour y lire un journal 
ou pour y consulter un livre à la l^ibliothécpie-. Apres 
sa maladie de Florence en 1872'^ il avait re])ris l'écpii- 
libre de son tem})érament robuste, de sa santé de fer, 
inaccessible aux refroidissements et aux maux de tête ^ 
ses habitudes de lever matinal, de travail avant l'aurore'', 
d'humeur égale, d'activité sans surmenage, de sorties 
quotidiennes, sans excès de fatigue, dans les rues et 
les promenades les plus désertes, de courses à la cam- 



' Extrait d'une Icllre que M'"*^^ Amari m'a fait ilionncur de 
m'écrirc de Home, le (î mai 1902. 

- Amari, dans le (Aiiicggio, II, j). 2()2; cf. p. 259. 

^ Plus haut, p. 200. 

* Amari, dans le Carlcyyio, II, p. 217; cf. p. 209, '215, 249, 25G. 
En 1878, Amari soullVit à l'œil gauche d'un mal extérieur passa- 
ger, sans péril, mais non sans douleur, qui interrompit ses 
travaux: cf. ibid., II, p. 240. 

^ Tommasini, Scritli, p. 348; Carteggio, II, p. 22G; cf. p. 3o7 et 
plus haut, p. 158, n. 2. 



224 Opuscules d'un arabisant 



pagne avec le bambin', d'internement le soir dans la 
douceur suave des liens familiaux, dans le charme des 
entretiens intimes avec la plus délicieuse des épouses. 
Son mariage avec elle l'avait transfiguré -. Celle-ci se 
levait très tard, vaquait à son ménage, faisait ou des 
courses ou des visites, lisait, peignait^, s'accordait la 
sieste de midi et s'étendait volontiers quelques heures 
pendant l'après-midi pour réserver le soir à son mari 
un visage frais et reposé, une société réconfortante. 
Quant aux trois enfants, c'étaient, au dire de leur 
père, qui les choyait et les adorait « trois diables * », 
qui aimaient avec frénésie les jeux et les gâteaux % qui 
« poussaientà vue d'œil, sains, éveillés et excellents '')), 
qui se développaient normalement et qui, à part en 
1877 une scarlatine inquiétante de Michelino, heureu- 
sement guéri ", n'avaient jamais été malades. Leurs 



1 Carteggio, II, p. 245. 

- Lettre de M'"^ Amari, du 6 mai 1902; plus haut, p. 223, n. 1. 
^ La « chère artiste » (Madame Michelet à Michèle Amari, 

Hyères, 26 janvier 1872, dans Madame Jules Michelet, Les Chats, 
p. 306), élève d'Ary Scheffer, avait obtenu, en 1862, à l'exposition 
régionale de Florence une médaille de bronze pour une nature 
morte. 

'* Carteggio, II, p. 248. 

•^ Ibid., même lettre d'Amari à Tullo Massarani, du 23 dé- 
cembre 1880 : ft Chaque année, maintenant, vous jetez dans la 
maison le tison de la révolte. Hier, à l'arrivée de votre triomphal 
pain de Milan, il s'éleva, avant les cris de joie, certains cris stri- 
dents comme ceux de l'aigle se jetant sur sa proie. Mon aînée 
redevint une gamine de six ans; Michèle mit de coté le latin et 
commença à distribuer des coups de poing d'allégresse à ses 
sœurs, qui, à leur tour, voulurent prouver qu'elles sont nées 
dans le siècle de l'égalité (j'espère bien que ce ne soit pas 
l'émancipation) de la femme. En somme ce fut une èbullition, 
une diablerie, une ivresse presque féroce. » Charles Dejob m'in- 
forme que le panettone est un gâteau milanais aux raisins de 
Corinthe. 

6 Jbid., II, p. 262. 

- Ibid., II, p. 232. 



Notice sur Mîcliele Aiiiuri 22.1 



éducations allaient subir un temps d'arrêt par le trans- 
iert dans une résidence nouvelle, par un chanf^enienl 
de direction et de méthode sous d'autres maitres, pro- 
fesseurs publics et particuliers, hommes et lemmes. 

Le 2.') avril 1882, l'ancien Ministre des finances Quin- 
tino Sella écrit à Michèle Amari, son confrère aux 
Lincci^ : « Je considère comme un désastre pour l'Aca- 
démie et i)our le Sénat que tu ((uittes Home. Mais je 
n'ose en dire davantai^e devant la sainteté des raisons 
(pie lu nralk\i4ues Tes deux ^^^entilles demoiselles, ton 
petit si pétulant, dont j'ai vu si souvent, avec tant de 
satisfaction, les faces dans la Via Xazioiudc, m'intéres- 
sent trop, moi aussi, pour que je ne prenne pas à cœur 
tout ce qui concerne leur bien. » 

Le besoin impérieux du déplacement fut un facteur 
déterminant dans la résolution prise par les Amari et 
réalisée par eux le 3 juillet 1882 -. I^nir séjour à Pise, 
où Amari pensait finir sa vie '^, dura six ans et demi. 
Ils y déménagèrent au moins trois fois ^ avant de 
reprendre le chemin de Rome, sans compter les départs 
annuels pour la Concezione, où l'on séjournait chaque 
été depuis l'entrée en vacances des enfants jusqu'en 
octobre ^. Une fois même, en 1885, on s'évada vers les 
hauteurs de l'Abetone, à 1294 mètres au-dessus du 



* Caiicggio, II, p. 276. 

'^ Amari, ibid., II, p. 277. 

3 Amari, ilnd., II, p. 280. 

^ D'Ancona, ibid., II, p. 278, n. 1. Peu durable fut rencliante- 
ment produit sur Amari par sa première habitation, Via Lnvac/na, 
à quelques pas de l'église San Paoto a Ripa dAriio. o C'est, écrit 
Amari, à Tullo Massarani (ibid., II, p. 277), une petite villa assez 
commode, avec un jardin comble de choux et de radis qui vont 
être extirpés pour céder le terrain aux Ileurs. » 

= Ibid., IL p. 212, 234, 253, 255, 256, 300, 305; G. Pipitone 
Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 118. 

le 



226 Opuscules d'un arabisant i 

i 

! 

niveau de la mer. Les voyageurs montèrent en voiture i 
à Pracchia le 26 juillet à deux heures et arrivèrent le : 
soir à sept heures sur les sommets, d'où ils ne redes- j 
cendirent qu'à la fni d'octobre. Amari venait d'achever 
la neuvième édition du Vespro, y compris la Prefa- 
zione, datée de Pisa, liiglio 1885 K L'éditeur ne le 
harcèlera pas dans sa retraite et dans son besoin d'un 
repos bien gagné. Amari écrit à Tullo Massarani le ; 
lendemain de son ascension ^ : « Des fraises, j'en ai vu i 
et mangé; des fleurs, des sapins, j'en ai les yeux rem- j 
plis, mais aucune bergerette, même laide. Par-dessus 
tout, l'air est délicieux^ on sent la vie entrer dans les i 
poumons et le sang circuler plus librement, avec plus 
de vigueur. Hélas ! que ne me rend-il celle de mes i 
vingt ans, ni même celle de mes soixante ans? Je 
m'essaie à gravir la pente et je retombe en bas. Mais i 
les enfants courent sus à travers la montagne et à Ira- ; 
vers le bois, qui est une délice. Louise est fort contente i 
de l'air qu'on respire ici. )) 

De retour au bercail de Pise, Amari reprit allègre- : 
ment son collier de labeur incessant, se rendant à lui- i 
même la justice qu'il « travaille à peu près comme dans 
sa jeunesse, quoique la 80 année s'approche, prête à 
tomber sur ses épaules ^ ». Il y a naturellement des 
hauts et des bas chez l'octogénaire. D'une part, le 
30 juin 1886, il se plaint de sa « santé gravement alté- 
rée depuis deux mois, surtout des difficultés qu'il 
ressent à marcher vile, ou après le dîner et cela, 
d'après les médecins, sans lésion au cœur ^ ». « L'inva- 
lide j^ 5, d'autre part, reconnaît une semaine plus tard 



' Plus haut, p. 212, et Carleggio, II, p. 292. 

2 Ibid., II, p. 294. 

^ Amari à Renan, ibid.^ II, p. 296. 

'' Amari, ibid., II, p. 297; cf. p. 299 et 301. 

5 Amari, ibid., II, p. 300 et 301. 



Notice sur Miciiele Aiiiari 227 

que (( pour le reste la maeliiiie va de ravaiit coiiiine le 
veut la physiologie ' » . 

Le 7 juillet 18(S6, Amari fut témoin de sa lé^^itime 
apothéose, sanetionnée par l'opinion puhlicpie, au 
quatre-vingtième anniversaire du Jour (pie ses j)èrc cl 
mère, dès sa première enfance, lui avaient indicpié 
comme celui de sa naissance, leur dire étant conliiiné 
par les registres de la i)ar()isse de Sauf Antonio à 
Palerme -. Une commission, constituée à Palerme, 
s'était réunie le 25 février. De vieux amis d'Amari, le 
mar(piis di Torrearsa et rarchéologue Antonio SaHnas 
y siégeaient avec de plus récents admirateurs du patiiote 
et du savant. L'institution d'un Prix Amaii, réservé 
aux études d'histoire sicilienne et de lamjiues orien- 
taies, fut décidé à l'unanimité et la Faculté phih)>o- 
phico-littérairc de l'Université de Palerme fut chargée 
de le décerner •*^. Une souscription puhlique fut orga- 
nisée, r^rnest Renan et Gahriel Monod lancèrent un 
appel dans la Revue historique ^ pour « recommander 
celte souscription excellente à ceux de leurs confrères 
qui ont le goût du vrai en histoire ». Ernest Renan eut 
beau montrer « la trace lumineuse » laissée par 
Michèle Amari dans les études sur la Sicile musulmane, 
en même temps qu'il vantait la m vive imj)ression » 
que lui avaient fait éprouver « son courage, sa sérénité, 



* Amari, dans le CartC(/(/io, II, p. 299. 

2 Amari, ibid., II, p. 298. 

^ D'Ancona, ibid., II, p. 302-303. Le Premio Amari avait été 
imaginé, à l'imitation du Flcisclii'r-Sli})cndiiim,ins['i[uc ii Lcipzij^ 
en 1874 au cinquantième anniversaire du doctorat de Fieischer. 
Sur mon illustre maître, voir plus haut, p. 217, et la récente 
biographie, par Ignaz Goldziher, dans la Allgemeiiie Deuslche 
Biographie, XLVIII (Berlin, 1904), p. 584-594. 

^ Revue historique, XXXIII (Paris, 1887), ]). 393, reproduite par 
D'Ancona dans le Carteggio, II, p. 303. 



228 Opuscules d'uu arabisant 

sa haute philosophie, qui lui rappelait celle de Littré » ; 
il eut heau retracer sa « vie si pure, si noblement 
remplie » ; Gabriel Monod eut beau insister sur ce que 
<( Michèle Amari a prouvé, lors de la souscription 
ouverte pour le monument de Michelet^ qu'il n'avait 
pas oublié l'hospitalité de la France, ni l'accueil de ses 
savants ». L'indifférence et l'oubli firent échouer cette 
propagande hardie et généreuse de deux esprits aussi 
nobles que persuasifs en faveur d'un de leurs rares 
pairs. Si je suis bien informé, une seule adhésion se 
joignit à la leur : celle de mon ami et collègue Henri 
Cordier. 

On n'infligea pas cette fois au vieillard les fatigues 
incompatibles avec sa santé délabrée et l'affaissement 
de son corps. L'enthousiasme ne déborda ni dans la 
rue, ni dans le théâtre d'aucune cérémonie d'apparat. 
UAccademia deiLincei envoya une adresse à son membre 
transfuge pour le convier à revenir partager ses travaux 
et à reprendre son assiduité coutumière. La Criisca ne 
resta pas muette. La Società Sicilianaper la Stoiia Patria 
de Palerme n'oublia pas ses souhaits à l'un de ses deux 
présidents honoraires. L'Université, l'Ecole normale 
supérieure ' et les autres corps enseignants de Pise inter- 

* Il a été question plus haut, p. 189, de cette Ecole Normale 
supérieure, dirigée en 1864 par Pasquale Villari.- Fondée par 
Napoléon le"" en 1813 comme sœur puînée et comme une « suc- 
cursale » de la nôtre et destinée par lui à préparer le personnel 
de l'enseignement secondaire dans la péninsule, elle ferma ses 
portes en 1814 pour être rétablie par le Duc de Toscane Léo- 
pold II en 1846, annexée en 1860, dotée et réorganisée en 1862 
par le ministre Matteucci afin qu'elle pût suffire aux besoins de 
l'Italie unifiée. Mon confrère, Alessandro D'Ancona, si rensei- 
gné et si obligeant, m'a mis à même d'étudier ce rouage, son 
fonctionnement et ses effets, en menvoyant: 1^ Kotizie storiche 
sulla R. Sciiola normale siiperiore di Pisa, dans les Annali délia 
R. Sciiola normale siiperiore di Pisa. Scienze fisiche e maiemati- 



Notice sur Michole Aiiiari 229 

vinrent par leurs lioniniai>es et leurs félieitalions. Les 
cadeaux ', les Ulét^raninies et les lettres allluèrent avec 
des congratulations ollicielles et privées, collectives et 
personnelles, à riionime du jour. Quant au roi d'Italie 
Ilunihert 1 ', en voyage le 7, il lit parvenir (juihiues 
jours a])iès à rillustre Palerniilain, en Louise de « présent 
réparateur i>, la grande croix des deux Saints -, accom- 
pagnée d'une « très belle lettre », dans hupielle Sa 
Majesté exprimait le regret de n'avoir pu donner aucun 
signe autre de sa haute considération pour le jubilaire"^. 
Les u Allemands bénis » célébrèrent les quatre-vingts 
ans d'Amari à leur manière et pour leur comj)le, Tai- 
sant bande à part malgré leur communion d'idées et 
de sentiments avec les autres manifestants. Leur sys- 
tème a été appelé par Amari lui-même « l'oraison 
funèbre des vivants » K Docteur honoris causa df^ Leide 
depuis 1875, de Tubingue depuis 1877, il reçut le 
7 juillet 1886 un diplôme de docteur, emphatiquement 
laudatil", décerné' par VOrdo philosoplioriun de l'Uni- 
versité de Strasbourg \ De Berlin il avait reçu en 1884 
Tordre civil pour le mérite, limité à 30 membres. 



che, I (Pisa, 1?^71), p. I-XLVTII; 2" Elcnco dcf/li (iluniiii esciti 
dalla R. Scnola normale superiorc di Pisa finoali anno /cS%'(Fisa, 
1896), 30 p. 

' Franccsco Ferez est remercié de son « cadeau » par une 
lettre tardive d'Amari du 26 novembre 1886, puljliee par G. 
Pipitone Federico, Michèle Amari e Fraiicesco Ferez, p. 120. 

2 Les deux Saints sont Maurice et Lazare. 

^ Amari, dans le Carlccjfjio, II, p. 301. Il y a une pari de con- 
jecture dans mon énumération des adresses envoyées et reçues 
à cette occasion. 

* Ibid., II, p. 301. 

" D'Ancona, ibid., IL p. 395; cf. p. 301. La rédaction ampoulée 
de ce diplôme, amusant spécimen du formulaire amphigourique 
conforme au protocole, a été reproduite tout au long dans 
Tommasini, Scritli, p. 347, n. 



230 Opuscules d'un arabisant 

simultanément avec son élection presque à l'unanimité 
de << membre correspondant » par T Académie des 
sciences '. Plusieurs membres de sa classe, Weber, 
Mommsen, Kiepert, etc., lui firent parvenir le 6 juillet 
1886 leurs vœux au nom de la Compaguie '-. 

Le vétéran honoré, le « sage accompli » \ comme 
l'appelle Renan, ne se résignait pas à vieillir, ce Mes 
amis, écrit-il au lendemain de sa glorification publi- 
que ^ aiment à se faire illusion ou croient faire œuvre 
de charité en me flattant, mais je sens le poids d'une 
grave maladie. Je mange bien, je digère mieux, je dors 
tranquille et je puis encore travailler. Mais^ à la suite 
du moindre mouvement un peu rapide, c'est la lassi- 
tude ou le vertige . » 

Les symptômes de la décadence et du déclin n'em- 
pêchent pas Amari de faire des projets d'avenir et de 
ne pas considérer sa journée comme finie. Il continue 
à « courir les bibliothèques, à feuilleter les vieux ma- 
nuscrits », à compulser et à compiler des documents 
pour une deuxième édition de Y Histoire des Musulmans 
de Sicile^. Sa revision, entreprise en 1885, n'avance pas 
assez vite à son gré. A l'automne de 1887, il se hâte 
dans l'espoir d'aboutir avant sa mort^. C'est un combat 
singulier à qui arrivera le premier, du lutteur infati- 
gable ou de l'ennemie qui, sans en donner avis et sans 
demander l'autorisation, tranchera le fil de sa des- 
tinée *\ Et cependant le milieu, dans lequel il s'inquiète 
parfois, est salutaire et fortifiant. Il écrit le 8 février 

1 Albrecht Weber, dans le Carleggio, II, p. 287-289. 

'2 Amari, ibid., II, p. 301. 

•5 Renan, ibid., II, p. 276. 

^ Amari, ibid., II, p. 301 ; cf. plus haut, p. 22G et 227. 

s Amari dans le Carleggio, 11, p. 22G, 256, 283, 301, 304-308. 

^ Amari, ibid., II, p. 304. 

' Amari, ibid., II, p. 305 et 307. 



Notice sur Micliele Ainai i *21M 

1888': « Il me plaît de pouvoir dire que Louise va 
])ien, que les enfants promettent et que je ne sens au- 
cune maladie, excepté les incommodités de la vieil- 
lesse, qui ne m'ôtent pas la faculté de travailler comme 
d'habitude ou à peu près. » Il se levait toujours 
à quatre heures du malin, à cinq heures au i)lus tard, 
et se mettait aussitôt ix ses MlishIiikuis de Sicile jus(ju'à 
dix heures et demie, puis les reprenait d'une heure à 
cinq heures et demie de l'apiès-midi-. En dehors des 
rhumatismes qui gênent sa marche, ses quatre-vingt- 
deux ans ne lui ont apporté d'autre incommodité qu'un 
anaiblissement sérieux de son ouïe. Il écrit de Rome 
en français à Renan le 25 décembre 1888^ : « Si Toreille 
s'endurcit un peu et si je n'ai plus mes bottes de dix 
lieues, je peux travailler presqu'à mon ordinaire, et la 
recherche du vrai continue de m'aiguillonner comme 
dans les plus beaux jours de ma vie. Ce n'est pas ma 
faute si les résultats sont fort médiocres. » 

Amari continue sa lettre en annonçant à son ami 
une grande révolution dans son existence, changement 
violent et dangereux à son âge : « Nous sommes reve- 
nus à Rome à cause de mon fils qui entreprend les 
études d'ingénieur K A Pise, il n'y a pas d'Kcole Supé- 
rieure pour cela. En outre ma famille s'ennuyait beau- 
coup dans cette ville morte"', et moi aussi je sentais 

' Amari, dans le (Airtcggio, II, p. 306. 

■^ Ibid., II, p. 307; cf. plus liant, p. 209. 

^ Amari, dans le Carteggio, II, p. 308. 

♦ Michclino Amari, resté célibataire comme ses sœurs, est 
électricien à Florence. La maison, qu'il y dirige, est dénommée 
d'après Galilée (Communication de M. D'Ancona). 

^ Dés son arrivée à Pise, Amari écrivait le 18 juillet 1882 (Car- 
teggio, II, p. 277-278): « En passant de Rome à Pise, on ne peut se 
soustraire à un sentiment de tristesse, comme dans la solitude. 
Je l'ai éprouvé un tant soit peu moi aussi, nonobstant ma peau 
dure. » Même note dans une lettre française à Renan du 30 



232 Opuscules d'un arabisant 

réloignement des grandes bibliothèques Pourrai-je 

vous dire : Au revoir?.... Je n'espère pas que, dans ce 
peu de vie qui me reste, vous ayez l'occasion de venir, 
comme une fois, en Italie ^ Ajournons donc notre 
rendez-vous aux arches rougies au feu, où Farinata 
degli Uberti et Frédéric de Souabe expient la hardiesse 
de leur pensée, et, en attendant, serrons-nous la main. » 
Quel stoïcisme impassible dans ces adieux prématurés 
d'un libre penseur à un libre penseur ! 

UAccademia dei Lincei recouvrait le plus ancien de 
ses membres dans la section d'histoire, le Sénat l'un 
de ses doyens. Amari réinstalla, non sans mélancolie-, 
ses meubles vagabonds^ ses livres fréquemment em- 
ballés et déballés^ ses manuscrits nomades^. Via Fon- 
ianella di Borghese, vis-à-vis le Palazzo Borghese, dans 
un domicile exigu ^, voisin du Sénat, pas trop éloigné 
de l'Académie. 

Le 3 février 1889, il lit devant ses confrères re- 
cueillis ses « Autres fragments arabes relatifs à l'his- 
toire d'Italie » ^ ; le 19 avril, la politique coloniale 

mars 1883 (ibîd., II, p. 282) : « Nous nous portons bien, quoique 
ces petites demoiselles regrettent encore leurs amies de Rome 
et le mouvement d'une capitale, qui croit de splendeur tous les 
jours. » 

^ En septembre 1878 ; voir plus haut, p. 215. 

2 Lettre d'Oreste Tommasini du 28 février 1905. 

^ Amari a raconté (Carteggio, II, p. 277) l'od^^ssée de ses meu- 
bles et de sa bibliothèque de Rome à Pise et les fatigues 
qu'avait endurées en 1892, « dans la confusion et la poussière », 
sa femme « à la constitution grêle ». Ces misères recommen- 
çaient au passage par les mêmes stades en sens inverse. 

^ Ibid., Il, p. 311. 

^ Les Alli i frammenti arabi relativi alla storia d'italia furent 
publiés après la mort de l'auteur par ÏAccademia dei Lincei dans 
les Memorie délia Classe di scienze morali, sloriche e fllologiclie. 
Série quarta, VI, (Roma, 1889), p. 5-31. C'est dans le même 



Notice sur ^Michèle Ainuri 2;iî$ 

de Crispi, qu'il approuve dans la question de l'Krv- 
thrée, lui fait auuoucer à Tullo Massarani (pi'il halail- 
lera eoulre lui à la rentrée du Sénat, e'est-à-dire en 
novembre '. 

Les (jualre-vini^t-lrois ans sonnés, qu'il s'attribuait 
d'avance le 17 mars 1889-, n'ont pas alVaibli son zèle 
pour l'étude au même point que ses lorees. Sa devise 
est toujours : Laboremus^. Il « continue à travailler, 
ne pouvant j)as faire autre cliose, pas même la conver- 
sation, depuis que ses oreilles sont boiichées ou tout 
comme ))K La deuxième édition des Musulmans de 
Sicile n'est pas abandonnée, mais ajournée sine die. Un 
an s'est écoulé sans que l'auteur s'en soit occupé parti- 
culièrement^. Or, pour mener à terme une aussi vaste 
entreprise, l'elFort d'Amari vieilli, alïaibli, se survi- 
vant, sinon par rintelli(j;ence et le cœur^ du moins par 
la diminution de son être physique, aurait eu besoin 
d*être « concentré )>''' sur un but poursuivi sans relâche 
et sans concurrence. L'abandon de Pise pour Rome, 
s'il favorisait les études du lils, avait été un élément de 
perturbation dans celles du père. Les recherches pré- 
paratoires, les annotations sur les marges d'un exem- 
plaire de la première édition, les monograj)hies supplé- 
mentaires rédigées constituent-elles une accumulation 
de matériaux assez abondante et assez riche pour être 
mise en œuvre utilement par la science orientale? Pas 

volume, p. 340-376, qu'a paru d'abord Lu vila e le opère di Michèle 
Amari, par Oreste Tommasini (plus haut, p. 89), avant d'être 
réimprimée dans ses Scritti di sloria e critica. 

* Amari, dans le Carteggio, II, p. 310. 

* Amari, ibid., II, p. 309. 

3 Comme en 1876; voir ibid., II, p. 220. 

^ Amari, ibid., II, p. 310. 

^ Amari un mois avant sa mort à D'Ancona, ibid., II, p. 395. 

« Amari, ibid., II, p. 306. 



234 Opuscules d'uu arabisant 

un grain ne saurait être perdu de la récolte faite par le 
puissant laboureur. 

Le 11 juin, Amari résiste avec ce qui lui reste 
d'énergie aux « tentations d'un banquet jovial », qui 
réunira des professeurs et des étudiants siciliens ^ Le 
valétudinaire, « contraint de se reposer à la fin du 
dîner et du déjeuner », s'excuse de ne pas accepter 
l'invitation et de ne pas venir, après le dîner, « offrir 
aux convives sa compagnie, la triste compagnie d'un 
invalide et d'un sourd ». 

Le patriote, qui pressent sa fin prochaine, « envoie 
à la mère patrie le dernier salut et les derniers présages 
de sa piété filiale » par ces nobles paroles, les dernières 
que nous ait conservées le recueil de ses lettres : « Et 
néanmoins je ne renonce pas à porter mon toast à la 
santé des convives et des amphitryons et, avant eux 
tous, à l'Italie libre, une, indivisible, qui grandisse en 
territoire, en puissance, en prospérité et ne perde 
jamais la sagesse. » 

Amari se courbait -, baissait et traînait. Il était pres- 
que entièrement privé de ses oreilles, devenues de plus 
en plus paresseuses ^. Ses yeux troubles étaient aveuglés 
par le soleiH. Aucun symptôme grave ne laissait cepen- 
dant prévoir l'imminence du dénoùment. Son dernier 
sommeil fut précédé par un brusque réveil de ses facul- 
tés, qui se traduisit par une dernière matinée bien 
remplie, terminée subitement par la crise fatale. Le 



^ Amari, ibid., II, p. 311. 

■^ Pasquale Villari, dans les Parole prominziate da divevsi 
oratori siil ferclro del senatore Michèle Amari (voir plus haut, 
p. 90, note 4), p. 22. 

'' Plus haut, p. 231 et 233. 

» Amari, dans le Carteggio, II, p. 310. Deux ans plus tôt, il se 
vantait encore de sa vue ; voir ibid., II, p. 304. 



Notice sni* MiclielL' Aiiiari liriô 

M juilk'l I<S89 ', il était parti de Rome pour Florence. 
Il avait (lemaiulé (|iie IVil lixée au siirleiuleinain une 
séance du (loniité, constitué en ISSl en vue d'élever 
un monument à son ami et ancien collègue Atto 
Vannucci dans Santa (Irocc, le Panthéon des illustres 
Florentins '. Madame Amari avait l'ait le vovaiie avec 
son mari, dont elle ne se séparait (jue le plus rarement 
possible. Le couple descendit de la (j)HC('zi()iu' à sept 
heures du malin et chemina en llànant à travers les 
rues de Florence dans la direction de la lUbliolvva 
Nazionale. Amari, en passant le long (\\\ Dôme, fut 
tout à coup assailli par un sond)re pressentiment. Il 
rappela à sa compagne bien-aimée que son grand-père 
et son père étaient morts à l'improviste. File, toujours 
souriante et accorte, pour le détourner de ces j)ensées 
lunèbrcs, lui montra une belle (leur exposée pour la 
vente sur les degrés du temj)le. La lleur lui agréa et il 
s'exclama {{ue ses fdles se seraient assurément réjouies 
de la voir elles aussi. Parvenu à la Bihliolcca Xdzioiuile 
à neuf heures, il y corrigea les épreuves des u Autres 
fragments arabes » destinés aux Mémoires de la classe 
des sciences morales, historiques et philologi({ues des 
Lincci. Ouand ils furent insérés, leur auteur avait suc- 
combé depuis plusieurs mois '. Fn efTet, arrivé à la 



' Je suis Villari dans les Parole pvoiumziale, p. 22, en avance 
d'un jour sur D'Ancona, dans le (Àtrlcggio, II, p. 304. 

'^ Tommasini, La vila e le opère di Allô Vannucci, dans le recueil 
de VAccadcmia dei Lincei intitulé Mcmorie délia classe di scienze 
morali, sloriche e fdoloijiche, série terza, XIII (Honia, 1S.S4), 
p. 380-399, et dans Scrilli di sloria e crilica, p. 2^3-270. Cf. Amari, 
dans le Carleffyio, II, p. 33-40, 51-52, 5G-57, 291, 300; D'Ancona, 
ibid., I, p. 174 ; II, p. 291-292 et3()4. 

^ Plus haut, p. 232. Le récit qui suit a été formé par une 
combinaison de Tommasini, Scrilli, p. 350-351 ; D'Ancona, dans le 
Carleggio, II, p. 364, et Villari, dans les Parole prominziale, p. 22. 



236 Opuscules d'un arabisant 

Piazza San Marco, près de son ancienne habitation de 
la Piazza deli Independenza ', il se préparait à péné- 
trer dans son cher Isiitiito di stiidi siiperiori, où il 
était convoqné pour deux heures, afin de délibérer sur 
l'exécution du monument, qui ne fut inauguré que le 
13 juin 1891 -. Amari fut renversé sur le seuil de l'édi- 
fice, au pied de l'escalier, par une défaillance qui le 
terrassa. Sur une chaise, qu'on lui apporta, il expira 
au bout de quelques minutes, sans avoir repris con- 
naissance. Sa femme, accourue comme poussée par un 
mstinct de sollicitude anxieuse, recueillit le dernier 
soupir du moribond. C'est à peine s'il put murmurer son 
nomet lui serrer la main. La rose, qu'il avait tant admirée 
le matin, fut placée sur sa poitrine refroidie, comme 
un hommage au dernier ravissement qu'il eût vraiment 
éprouvé et vivement exprimé. La douleur poignante du 
suprême adieu fut évitée par la mort foudroyante à son 
àme sensible, qui l'avait « souhaitée pour éviter aux 
siens et à lui-même les angoisses de la séparation ^ ». 
Le matin même de l'enterrement, sa veuve éplorée, 
les yeux mouillés de larmes, répétait : « C'était une 
grande âme ^. » 

Les obsèques du sénateur Michèle Amari furent 
célébrées le 18 juillet 1889 à l'endroit qu'il eût choisi 
lui-même, dans une des salles de VIstitnto, « ce temple 
des études savantes et libres » % ce témoin du long en- 
seignement d'Amari et de sa mort inopinée. Les ora- 
teurs qui parlèrent devant le cercueil furent Paolo 



' Plus haut, p. 196. 

^ D'Ancona, dans le Cartcggio, II, p. 291. 
^ Lettre de Madame Luisa Amari à H. D. du 6 mai 1902; cf. 
plus haut, p. 223 et 224. 

* Paolo Boselli, dans les Parole pronunziale, p. 10. 

* Paolo Boselli, ibid., p. 5. 



Notice sur Michèle Aiiiari 2:J7 



Bosclli, niinislre de rinslriiclioii piihliciiic, au nom du 
gouvernemoiU, Pielro Tom<^iani, syndic de IMorence, 
au nom des municipalités florentine et palermitaine, 
Pascale Villari, au nom de la classe des lettres des 
Lincci, TuUo Massarani, le dernier en date, mais non 
en aHeclion réciproque, des amis • d'Amari, au nom du 
Sénat, Francesco Todaro, au nom des compatriotes du 
défunt, enfin Fauslo Lasinio, le successeur d'Amari 
dans sa chaire de VIstilulo -. 

Tour à tour les « paroles prononcées » mirent en 
relief Tunité patrioti(|ue et scientifique de sa vie, ses 
inspirations de précurseur •', son culte de la famille, de 
l'étude et de Tamilié \ son caractère moral fidèle con- 
stamment à son devoir, son bonheur de mari et de père 
faisant le bonheur des siens, parlant d'eux avec l'accent 
d'un dévot qui parle de ses saints '', sa conscience ri- 
,nde et pure comme le cristal, son noble front de philo- 
sophe caressé par des ailes d'ange dans le silence du 
sanctuaire familial ^, sa foi dans la monarchie et son 
saint amour de la patrie petite et grande ", sa célébrité 
européenne dans le monde des orientalistes et dans la 
république des lettres^. Ces oraisons funèbres après la 
mort étaient toutes à la même justesse de diapason que 
celles dont Amari souriait lorsque, trois ans auparavant, 
elles lui furent prodiguées de son vivant ''. Francesco 

^ Nombreuses sont les lettres qu'Amari adressa à Tiillo Mas- 
sarani depuis la fin de 1878; voir l'index du Caiicfjcjio, II, 
p. 399 b; cf. plus haut, p. 224, 225, 226 et 233. 

2 Plus haut, p. 170, note 2. 

' Paolo Boselli, dans les Parole pronnnziale, p. 5. 

* Pietro Torrigiani, ibid., p. 14. 

^ Pasquale Villari, ibid., p. 17 et 21. 

* Tullo Massarani, ibid., p. 27 et 28. 
" Francesco Todaro, ibid., p. 31. 

* Fauslo Lasinio, ibid., p. 37. 
« Plus haut, p. 229. 






238 Opuscules d'un arabisant 

Todaro lui appliqua à bon droit, sans hyperl^ole de 
panégyrique, le dicton gravé sur le tombeau de 
Macliiavel : Tanto iiomini niillnin par elogiiim K 

La dépouille mortelle du défunt fut d'abord conduite 
à San Miniato al Monte, au-dessus de Florence, où elle 
reposa provisoirement auprès de celle d'Atto Yannucci "-. 
Les deux collègues attendirent côte à côte la construc- 
tion de leurs mausolées. Ils furent bientôt séparés. Les 
restes d'Amari, revendiqués par sa ville natale, furent 
exhumés le 21 mai 1890 avec le consentement de la 
famille et transportés de Florence à Païenne, sous la 
conduite d'une députation envoyée par le syndic de 
Palerme pour les réclamer et les rapporter. A la tête 
de cette délégation était l'admirateur d'Amari, qui lui 
avait remis publiquement une médaille d'or à l'occasion 
du six-centième anniversaire du Vespro, Francesco 
Lanza, prince di Scalea ^. 

Le corps fut déposé le 24 mai, accompagné d'un 
imposant cortège, où figuraient toutes les catégories 
de la population, dans l'église des Capucins, asile tem- 
poraire où il séjournerait, pendant qu'à San Domenico 
on lui érigerait un monument définitif '*. Le cadavre de 
Michèle Amari, après avoir été ainsi ballotté de même 
que l'avait été sa personne vivante, finit j^ar atteindre 
au repos le l'2 janvier 1898 ^, à San Domenico, dans 

1 Francesco Todaro, dans les Parole promiiuiate, p. 37; cf. 
G. Pipitone Federico, Michèle Amaii e Francesco Ferez, p. 33. 

^ D'Ancona, dans le Carleggio, II, p. 366. 

3 Tommasini, Scritti, p. 353, n. 2; voir plus haut, p. 220. 

^ Tommasini, ibid., loc. cil. 

" G. Pipilone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 33. 
La date choisie n'eut rien d'arbitraire. Les honneurs suprêmes, 
rendus à Michèle Amari plus de huit ans après sa mort, coïn- 
cidèrent ostensiblement avec le jour même où la Sicile entière 
célébra le cinquantenaire de la révolution palermitaine du 
12 janvier 1848. 



Notice sur Michèle Ainari *21M) 

celle nécropole des ilhislres palerniilains, où il avait été 
précédé, un quarl de siècle i)liis loi, par le vénérable 
Président du gouvernemenl révolutionnaire sicilien, 
dont il avait été le niinislre des finances, par l'inlè^re 
et verlueux Rui>i>ero Sellinio '. 

Voici l'inscription, rédigée par Oresle Tommasini, 
que «la Commune de Rome » avail fait gi'aver en 1<S91 
sur une plaque de marbre apposée à la dernière maison 
qu'Amari y eût babilée- : Michèle AiiKiri \ Hccitalore fra 
i priml I Del Risor(jiiuento (Vltalia \ Storico délia (jner- 
ra ciel Vespro \ E dei Miisuliudiu dl Sicilla \ Filolo(jo 
insigne \ Sinibolo delV (tlJello perpeluo \ CJie saldô 
r Isola sua naliva \ AlV uni ta délia palria \ Se nature 
del Regno \ Ministro di Re Vittorio Emanuele II | Ahilô 
qnesta casa \ E nella niodesta operosità degli studii \ 
Vi compie ïanno LXXXIX \ lllimo deli illibata sua 
vita I // Conuine de Roma P. MDCCCXCI. 

Des témoignages poslliumes affirmèrent la reconnais- 
sance que ses concitoyens avaient vouée à l'illustre 
Palermitain, au serviteur de la Sicile et de l'Ilalie. J'ai 
vu, en la société du célèbre jurisconsulte, du sénateur 
Pieranloni, à la Bibliolbèque du Sénat italien, le buste 
d'Amari, taillé dans un marbre cbatoyant par L. Cam- 
pisi. hWccademia délia Crusca de Florence, dont il 
fut élu a membre correspondant » en 1867 '\ possède 
probablement un buste de son Socio corrispondente. 
Quant à VAccademia dei Lincei, dont il fut nommé par 

^ Plus haut, p. 123, 126, 129, 148. 

- Copie de l'inscription et révélation de son auteur, je les dois 
à une aimable comnuinication, faite le 5 mars 1902 i)ar Made- 
moiselle Francesca Amari, la plus jeune entre les filles d'Amari. 
Le Caiieggio, d'où ont été éliminées les confidences de famille, 
a admis par exception (II, p. 278-279) une lettre du 17 octobre 
1882, adressée par Michèle Amari à Francesca Amari. 

^ D'Ancona, ibid., II, p. 365. 



1!40 Opuscules d'un arabisant 

le roi membre lors de son dédoublement en 1875, elle 
a placé dès 1890 son buste par Trabacchi dans la salle 
où sont réunis les livres arabes. Il n'y a point de par le 
monde d'académie qui n'ait annexé un musée de sculp- 
ture, encombré de froides effigies '. Le buste d'Amari, 
par le sculpteur Guastalla, figure aussi à Rome, à côté 
de celui de Garibaldi, dans la promenade publique du 
Pincio, parmi les Italiens illustres qui y ont été grou- 
pés sur l'initiative de Mazzini en 1849. A Palerme, son 
tombeau monumental comprend un buste -. Une statue 
en pied lui a-t-elle été dressée sur quelque place publi- 
que de Palerme, de Florence, de Rome ou dePise? 

Assurément, s'il a échappé à la profusion des statues, 
il eût été le dernier à se plaindre d'une aussi décevante 
injustice. Mais, si elle a été commise par ingratitude 
ou par oubli, elle peut toujours être réparée. Avec 
une légère variante de l'adage que la mémoire de 
Machiavel a suscité, je dirai : Tanio nomini imlliis par 
honos. 



^ A l'Institut de France, les bustes en détresse sont descendus 
dans les caves et ont escaladé les greniers. Mon confrère et 
ami, Louis Léger leur a offert un palais somptueux, notre pro- 
priété de Chantilly, à la condition expresse qu'ils y seraient 
exposés, classés et étiquetés. Voilà un vœu que j'applaudis fort 
et qui mériterait d'être pris en sérieuse considération. Il y a 
des chefs-d'œuvre dans la collection, sans parler de l'acte de 
déférence et de justice, que nous serons par la suite tour à 
tour récompensés d'avoir accompli envers nos aines. 

- Les renseignements sur les bustes d'Amari aux Linceij au 
Pincio et à Palerme émanent de Mademoiselle Francesca 
Amari, lettre à Charles Dejob du premier mars 1902. 



Notice sur Michèle Aiuari 241 



KIMLOC.UE 

Le inercredi <S avril 19(KÎ, à Uoiiie, alors (|iie le Con- 
i^rès inlernalional des sciences liislori(jiies louchait à 
salin, je vis apparaître à rilôlel Michel où, ma leninie 
et moi, nous étions descendus, une vision léminine 
pale, émaciée, cssoullée, haletante, vacillante, chance- 
lante, parvenue jus({u'au seuil par relîort d'une volonté 
tenace, vision im})uissante à faire un pas de plus 
en avant. Par honlieur, j'étais descendu au rez-de- 
chaussée, j'allais sortir, Je soutins la visiteuse exté- 
nuée, je la fis asseoir dans le vestihule : je reconnus 
aussitôt le cor})s frêle, les traits lins, les yeux vifs de 
Madame Louise Amari. Elle venait nous prier de nous 
asseoir à sa tahle de famille le samedi soir 11 avril, 
au Vicolo Tolentiiw, 1. 1>. Llle espérait être assez valide, 
assez remontée jusque-là pour que son état de santé lui 
permit de présider le diner. Amére déception! Ses 
forces ne furent pas à la hauteur de sa vaillance. Elle 
duts'ahstenir et se ménager pour la veillée. Nos convi- 
ves furent ses deux fdles, les sigiwrine Carolina et Fran- 
cesca, Mii^' Dora Melegari, l'évocatrice des Ames dor- 
mantes, enfin l'ami généreux des jours difficiles, le pur 
etcharmant écrivain, le biographe etl'exégète de Machia- 
vel, au cœur et au talent si appréciés par Amari, Oreste 
Tommasini. Après l'heure des agapes, une petite porte 
s'ouvrit mystérieuse et la déesse du lieu apparut. ïnces- 
sii patiiit dea. La grande ombre de Michèle Amari avait 
plané sur les conversations rétrospectives, consacrées 
au passé, indifférentes au présent et à l'avenir. Il sem- 
blait que la porte étroite, refermée sur la déesse, allait 

16 



242 Opuscules dun arabisant ' 

___ . i 

! 
I 

se rouvrir pour livrer passage au dieu. Il était présent I 
parmi nous, je l'affirme, bien que mes yeux ne l'aient | 
aperçu qu'en imagination. Son souvenir évoqué, son 
exemple, le plus parfait des modèles, sa vie, un idéal j 
de sagesse et de vertu, sa pensée d'essence éternelle ' 
étaient parfums répandus dans l'air que nous respi- ! 
rions. Le mort parlait. Et nous l'écoutions en silence, ' 
attentifs, respectueux, recueillis, fascinés, éblouis par le i 
prestige de suggestions captivantes et dominatrices. ' 



VII 
Adolphe Franck 

(1809-1893) 



Adolphe Franck 
(1809-1893) • 

Si Adolphe Franck avait vOcii quelques mois plus 
longtemps, il aurait été, il y a huit jours, le héros d'une 
touchante cérémonie. L'Académie des sciences morales 
et politiques se faisait fête de lui remettre solennelle- 
ment, le samedi 20 janvier 1894, une médaille commé- 
morative, qui avait même été modelée d'avance, pour 
céléhrer le cinquantième anniversaire de son entrée 
dans la compagnie. La mort qui, pendant plus de qua- 
tre-vingt-trois ans, avait condescendu à ne pas hriser 
l'enveloppe fragile de cette àme solide, aurait bien dû 
lui accorder, comme faveur suprême, un sursis lui per- 
mettant, comme à son ami^ le vénérable Barthélémy 
Saint-Hilaire en 1889, la satisfaction de se voir décer- 
ner l'apothéose des noces d'or académiques. 

Né à Liocourt, dans le département de la Meurthe, 
le 9 octobre 1809, Ad. Franck appartenait à une famille 
estimée de modestes agriculteurs. Son père avait un 
goût marqué pour l'apiculture. Quant au jeune Franck, 
au milieu des essaims d'abeilles élevées par son père, 
il se montra, comme elles, avide de butiner partout où 
s'offrait à lui quelque occasion favorable. Le curé de 
l'endroit s'intéressa à ce petit juif, malingre et studieux. 
Il avait reconnu en lui un élève d'avenir et ne s'était 
pas trompé. Dès 1843, Ad. Franck passait le premier 

* Allocution prononcée à l'Assemblée générale de la Société 
des études juives, le samedi 27 janvier 1894. 



240 Opuscules d'un arabisant 

l'agrcgation de philosophie, avec une avance sur des 
concuiTents de la force de Jules Simon et Emile Saisset ; 
dans cette même année, il puhliait la Kabbale ou la 
Philosophie religieuse des Hébreux, en attendant la se- 
conde édition de 1889 ; enfin, en 1844, à peine âgé de 
trente-cinq ans, il s'imposait par la force de son talent 
et l'ardeur de ses convictions aux suffrages de l'Acadé- 
mie des sciences morales et politiques, sur la recom- 
mandation de Victor Cousin, le grand électeur d'alors. 
C'était le premier juif qui pénétrât sous la coupole. 
Aussi, dans mon enfance, le nom de Franck et sa haute 
situation dans le monde académique étaient-ils asso- 
ciés si étroitement dans le respect public que l'on disait 
M. Franck de l'Institut, comme on est accoutumé à 
dire Louis deRouvroy, duc de Saint-Simon, le marquis 
Melchior... de Vogué, le duc Albert... de Broglie. 

La philosophie spiritualiste et le judaïsme mono- 
théiste, telles étaient les deux préoccupations du pré- 
coce membre de l'Institut. Ou plutôt les deux concep- 
tions se réunissaient dans son esprit et dans sa foi, 
ainsi que deux anneaux d'une même chaîne. Dans sa 
longue carrière, il n'a varié, tout en traitant les sujets 
les plus divers, soit par la plume, soit par la parole^ 
dans sa chaire, j'allais presque dire, dans sa tribune 
du Collège de France, que par des nuances, et encore 
dans la forme plus que dans la pensée. Apôtre de la 
vérité telle qu'il la concevait, il parlait sans ménage- 
ment des doctrines qu'il réprouvait, s'acharnait contre 
les opinions, s'attaquait violemment aux idées, se révol- 
tait avec indignation contre la vogue de certaines théo- 
ries et dénonçait avec véhémence les sources contami- 
nées qui lui paraissaient empoisonner l'humanité . Je 
ne résiste pas à la tentation d'alléguer devant vous un 
fragment du dernier article qu'à l'occasion d'un livre 



Adolphe Franck 247 

sur le pessimisme, Franek })iil)lia dans le numéro d'oe- 
tohre 1(S<)12 du Jonnuil des Sciv(tiUs : « Si l'on se passe 
de Dieu, il la ut se passer de toute eause et, se passer 
de toute eause, e'est se passer de tous les elîels, c'est 
se passer de toute existence, c'est supprimer à la t'ois 
le bien et le mal, la matière cl l'esprit, Dieu, riiumanité 
et la nature. » 

Ce testament d'un philosophe théiste, ennemi irré- 
conciliable de la rébellion, ne contient pas un mot 
agressif contre les personnes. Jamais Franck n'a 
mancpié de courtoisie envers ses adversaires, même 
alors qu'au Conseil supérieur de l'Instruction publicjuc 
sous l'Empire, il siégeait, lui, un laïque, comme seul 
représentant du judaïsme dans un concile intolérant 
de cardinaux, d'archevêques et d'évéques. Les polé- 
miques excitaient sa verve implacable pour les erreurs, 
exempte d'animosité envers les égarés. S il combat à 
outrance les fauteurs d'hérésie, comme il sait chercher, 
encourager, louer, défendre, stimuler ses alliés! Notre 
Société naissante n'a pas rencontré de patron plus zélé 
que lui, plus disposé à conspirer avec nous pour la 
réussite de nos elTorts en conniuin. Deux essais anté- 
rieurs, l'un i)our constituer une Bible des familles et 
pour créer des instruments de pédagogie juive, l'autre 
pour former une bibliothècpie historique du judaïsme, 
soit par des œuvres originales, soit j)ar des traductions 
en langue française, avaient trouvé chez Franck un 
initiateur enthousiaste, qui ne marchandait pas i)lus 
son temps que l'énergie de son concours. La Société 
des études juives allait en IcSSO réaliser ces beaux 
rêves, d'une part en fondant une Revue périodique^, 
d'autre part en inaugurant des conférences. Nous repre- 
nions aves de meilleures chances de succès les tenta- 

' La Revue, de prime abord trimestrielle, a pleinement réalisé 



248 Opuscules d'un arabisant 

tives de nos devanciers qui, disons-le franchement, 
avaient avorté pour n'avoir point groupé, comme dans 
un faisceau, toutes les forces vives du judaïsme, pour 
être demeurées les œuvres exclusives de groups fer- 
més, avec des exclusions préméditées. 

La leçon nous a^sagement profité. Car, notre Société 
a failli verser à ses débuts dans la même ornière 
pour avoir méconnu la nécessité de l'union sur le 
terrain mouvant du judaïsme actuel. Quelle déception 
pour nos espérances, quel symptôme d'infériorité, si 
nous nous étions associés à des sentiments incon- 
sidérés d'orgueil intransigeant à l'égard de nos aînés, 
de nos guides naturels ! Dans une réunion préparatoire 
qui .eut lieu chez notre premier président, M. le 
baron James de Rothschild, plusieurs soldats en- 
rôlés sous notre bannière exprimèrent leur défiance 
à l'égard des généraux. Une jeunesse infatuée prétendit 
qu'il était surtout urgent de prendre ses précautions 
contre la gérontocratie envahissante. L'anarchie des 
propositions fut poussée à l'extrême. La nomination du 
bureau provisoire, composé exclusivement dérudits, 
comme MM. James de Rothschild, président ; Arsène 
Darmesteter et Zadoc Kahn, vice-présidents, fut un 

les espérances de ses fondateurs. La mort et les défections lui 
ont enlevé nombre de collaborateurs qui furent naguère sa 
parure et sa force. Et pourtant, son niveau scientifique n'a pas 
baissé. Son passé, après un quart de siècle de succès austères, 
est un sûr garant de son avenir. Cne table générale des vingt- 
cinq premières années, qui paraîtra en 1905, permettra de con- 
stater les résultats obtenus par une critique rigoureuse, par un 
examen des faits religieux dégagé des préjugés de l'apologétique, 
exempt des entichements des polémiques, par des recherches 
fécondes, surtout dans les domaines de l'histoire et de la philo- 
logie. Les noces d'argent de la Société ont été célébrées par 
nous avec solennité le 14 mars 1905. A nos continuateurs de 
1930 de lui assurer d'éclatantes noces d'or. 



Adolphe rraiick 24î> 

acte décisif délcnninant le sens de notre orientation. 
Dn triumvirat (jue nous avions élu [)our diriger nos 
premiers pas, M. le Grand-Rabbin Zadoc Kahn reste 
seul sur la brèche, heureusement phis alerte, plus 
souriant et plus ferme à son poste que jamais. La 
mort impitoyable a fauché prématurément les deux 
autres artisans de la première heure cpii, avec lui et 
avec Isidore Loeb', avaient sagement conchiit notre 
Société naissante dans la ])onne voie dont elle ne s'est 
jamais écartée. 

Le numéro 1 de hi Revue porte la date de juillet- 
septembre 1880. 11 ouvre par un article d'un de ces 
anciens, mon illustre père, M. Joseph Derenbourg, 
qu'une minorité avait voulu éliminer par haine des 
supériorités. Un autre de ces précurseurs, qui sera tou- 
jours le plus jeune d'entre nous, M. Jules Oppert, nous 
a fait rhonneur d'être notre porte-drapeau pendant les 
années 1890 et 1891. Leur doyen, Adolphe Franck, un 
troisième épouvantail pour les mêmes cerveaux étroits, 
n'attendit pas que nous fissions un api)el direct à son 
bon vouloir. Dès que la Revue eut donné sa mesure 
dans le numéro 2 d'octobre-décembre 1880, il en a^^réa 
le programme et donna sa haute et complète approba- 
tion à l'esprit qui animait la nouvelle Société. Non seu- 
lement il s'inscrivit spontanément parmi nos (( mem- 
bres souscripteurs », mais encore il s'empressa, dans 

• Isidore Locb est mort le 2jiiinl(S92 avant d'avoir donné sa me- 
sure, aussitôt après avoir publié sa remarqiialjle Litlcniliirc des 
Pauvres dans la Bible. Sa production, pour remarquable qu'elle 
soit, est encore dépassée par l'inlluence qu'il a exercée sur « le 
peuple juif » et sur la science juive. La direction qu'il leur a 
imprimée continue à les régir par l'autorité de son nom et de 
ses « Considérations », de son érudition et de sa méthode, de son 
caractère et de son talent. Quant à moi, je pleure l'ami dont je 
porterai le deuil jusqu'à mon dernier jour. 



250 Opuscules d'un arabisant 

le Journal des Scwanls d'avril 1881 (p. 212-222), de 
nous faire une réclame fortement motivée et qui a lar- 
gement contribué à l'épanouissement de notre renom- 
mée fraîche éclose. Après avoir cité des extraits de 
l'Appel anonyme à nos lecteurs, dont la contexture et 
le style trahissent le penseur et l'écrivain qu'était mon 
ami Isidore Loeb, Franck ajoute : 

« Tel est l'esprit qui a présidé à la création du nou- 
veau recueil et l'on reconnaît avec plaisir que jusqu'à 
présent il y est resté fidèle. Aussi la liste de ses rédac- 
teurs ne se compose-t-elle pas uniquement de noms 
israélites ; on remarque parmi eux des noms honora- 
blement connus de savants chrétiens ou étrangers au 
judaïsme. Quant aux sujets qui y sont traités, ils appar- 
tiennent à presque toutes les branches de l'érudition : 
à la philologie, surtout à la philologie biblique et tal- 
mudique, à l'histoire, à l'archéologie, à l'histoire litté- 
raire, à lépigraphie, à l'étude comparée des religions 
et des controverses religieuses. On y trouve également 
des notices bibliographiques et des critiques d'ouvrages 
nouveaux, que leur brièveté n'empêche pas d'être 
utiles et quelquefois très intéressantes. Elles appellent 
l'attention sur des publications savantes que leur 
origine étrangère ou leurs titres incompris déroberaient 
facilement cà la connaissance du public français. » 

On voit avec quelle sympathie Franck saluait l'au- 
rore de notre Société. Elle a été une de ses dernières 
passions et elle s'en targue. Il a eu, pour lui faire la 
cour, des accents d'amoureux plein d'illusions sin- 
cères; il lui a réservé dans son cœur une place qu'elle 
n'aurait pas osé revendiquer. Sa déclaration d'amour 
n'était pas l'explosion d'un caprice éphémère. Si nous 
la rappelons aujourd'hui, c'est que, loin de nous de- 
mander le secret, il nous a conviés à la répéter lors- 



Adolphe Franck 251 

qu'un jour nuus rendrions hununage à sa niénioire. 
C'est ici nuMiic (ju'à noire neuviènie assemblée géné- 
rale, le 25 janvier 1S9(), Ad. r'ranek s'exprimait en ces 
termes : « Pour moi, je tiens pour un des meilleurs 
souvenirs de ma vie l'honneur d'avoir, pendant ces 
neuf ans, présidé deux lois vos réunions et rempli 
trois l'ois la tâche enviée du conl'érencier. » Puis il ajoute 
avec une tendresse [)leine d'expansion {Jont j'ai con- 
servé l'écho dans mon oreille, tant l'orateur avait su 
régler ses intonations : « Si un jour (jneUpTun de mes 
auditeurs, de mes amis ou de mes lecteurs ne ju<*e pas 
au-dessous de lui d'éciire ma biographie, je le sup|)lie 
d'avance de ne pas oublier, |)ai-mi les modestes titres 
que je pourrai présenter à l'estime de ceux (|ui me 
survivront, les témoignages de bienveillance que j'ai 
reçus de la Société des études juives. Je les place au 
niveau des honneurs académi([ues et de l'avantage que 
j'ai eu d'enseigner du haut de la chaire du Collège de 
France. » 

Dès le 30 novembre 1882, Ad. Franck avait honoré 
notre deuxième Assemblée générale en nous a|)portant 
une conférence sur Lu relujioii et la science dans le 
judaïsme. Il nous priait modestement d'accueillir avec 
indulgence sa maigre oITrande, «comme le prêtre 
accueillait le demi-sicle d'argent que les j)lus pauvres 
en Israël déposaient autrefois sur le seuil du temple ». 
Ce fut à notre cincjuième Assemblée générale, le 17 dé- 
cembre 188."), que Franck nous entretint d'une « bien 
vieille histoire » qu'il sut rajeunir: Le péché orùjiiiel et 
la femme d\iprès le récit de la Genèse. Il terminait son 
apologie de la femme par l'évocation d'une ligure 
idéale, dans laquelle je crois reconnaître, comme dans 
un souvenir lointain, la comi)agne admirable qui lui 
avait été enlevée le 10 octobre 1867, après l'union la 



252 Opuscules d'un arabisant 



plus parfaite dans un ciel sans nuages '. Voici cette 
page exquise : 

« La destinée de la femme est d'être, dans la me- 
sure des moyens dont elle dispose et suivant le milieu 
où le sort l'a placée, la divinité du foyer, la providence 
des faibles et des petits, l'ange de la charité, la conso- 
latrice des affligés, la messagère de la conciliation et 
du pardon, la gardienne du feu sacré, non pas de ce 
feu matériel que l'antique Rome confiait à la vigilance 
de ses Vestales, mais de la flamme divine à laquelle 
s'allument la piété, le patriotisme, l'esprit de sacri- 
fice, l'amour de toute beauté morale, les saintes et vivi- 
fiantes espérances. 

(( Que la femme se présente devant nous, revêtue de 
cette parure, nous ne répéterons pas les paroles pro- 
noncées par Adam quand il vit pour la première fois 
sa compagne : C'est l'os de mes os et la chair de ma 
chair. Mais nous lui dirons, nous mettant à la place 
de l'humanité : Tu es l'àme de mon âme, la vie de ma 
vie, la plus chère et la plus précieuse moitié de moi- 
même. » 

Puis Franck conclut, non sans une certaine pointe 
de coquetterie : « Mesdames, Messieurs, je finis sur ces 
mots. Si quelques-uns d'entre vous me reprochent d'avoir 
été trop favorable à une partie de cette réunion, ils 
m'accorderont du moins, en raison de mon âge, le 
mérite du désintéressement. » 

Adolphe Franck, que ses états de service pour la 
défense de notre patrimoine moral et intellectuel 

* Une pieuse pensée a fait choisir et grouper les éléments d'un 
volume que j'ai eu grand'peine à entrevoir : Une vie de femme. 
Lettres intimes de Pauline Franck. Tours, imprimerie Paul 
Bousrez, s, d. (1898). La cueillette s'étend de 1830 à septembre 
1867. 



Adolplie Franck 25:J 

avaient clési<^né pour la })rcsi(lence en 18(S8^ (jui l'ut 
maintenu à notre tête en 1S81), ouvrit le 11) janvier 1889 
notre huitième Assemblée «générale en (lualité de pré- 
sident et la ierma à titre de conféreneier. Le sujet de 
sa conférence était : Le panthéisme oriental et le mono- 
théisme hél^reii. « Assurément, dit-il en tête de la pre- 
mière de ces deux allocutions successives, vous auriez 
eu le droit de demander qu'on m'applicpiàt la loi (jui 
interdit le cumul des fonctions. » C'est le cumul des 
services rendus (jue notre Société s'est bien «gardée de 
récuser chez notre regretté confrère, et nous avons 
peut-être abusé de l'inépuisable générosité avec laquelle 
il nous prodiguait les trésors de sa parole. 

Le charme de ces entretiens à la fois familiers et pro- 
fonds ne s*évanouira pas^ ainsi qu'une impression 
fugitive, pour ceux qui ont eu la bonne Ibrtune de le 
ressentir. La lecture attentive de ces morceaux recueillis 
pieusement ne saurait remplacer l'action exercée par 
l'orateur sur son auditoire. Il le tenait en haleine, ra- 
lentissant pariois son débit, le hâtant par des effets bien 
préparés, sans que jamais la clarté eût à soulTrir par 
trop de précipitation, sans que l'attention faiblît par 
suite d'une articulation traînante. VA ces résultats sur- 
prenants étaient conquis par une voix grêle, d'un 
timbre peu sonore. L'élan chaleureux d'une àme pas- 
sionnée la faisait vibrer avec éclat et lui donnait une 
portée qui, sans fatigue, ni pour celui qui la maniait, 
ni pour celui qui l'entendait, la mettait en contact avec 
les foules amassées dans les plus vastes salles et amphi- 
théâtres. Franck, qui a soutenu de son ap[)ui et de ses 
conseils mes débuts dans les études orientales, me 
répétait souvent un conseil qu'à mon tour je me per- 
mets de donner, en me réclamant de lui, à ceux qui 
aspirent à bien parler dans la chaire du professeur ou 



25^ Opuscules d'un arabisant 

dans celle du prédicateur : « On ne réussit, disait-il, 
à se faire écouter, ni par les éclats de voix, ni par les 
cris où se perdent les unités acoustiques. Il importe 
bien plutôt de veiller à ce que chaque syllabe parvienne 
isolée au pavillon de l'oreille, sans se confondre plus 
avec celle qui l'a précédée qu'avec celle qui la suivra. 
C'est le principe dont l'application m'a permis d'ob- 
tenir avec des moyens limités des résultats considé- 
rables, facilement accessibles à ceux qui suivront mon 
exemple. » 

L'intimité de Franck avec notre Société, resserrée 
par sa présidence de deux ans, se relâcha lorsqu'il 
fut rassuré sur notre destinée, lorsqu'il sentit que 
désormais nous étions en état de poursuivre notre 
route sans lisières. Il reporta son affection, sans réserve 
et presque sans partage, sur la Ligue nationale contre 
l'athéisme, dont il fut le fondateur, l'orateur et l'écri- 
vain. La période de la lutte pour l'existence était 
close pour nous et il fallait à ce paladin octogénaire 
ce que nous ne pouvions plus lui offrir, un champ 
de bataille. Le Dieu de la religion naturelle, dont la 
négation l'exaspérait et le faisait bondir, c'était encore 
pour lui le Dieu d'Israël, en faveur duquel il rom- 
pait des lances, soit dans le journal de la Ligue, 
dans la Paix sociale, soit dans des homélies fanatiques 
qu'échauffait le plus ardent esprit de prosélytisme. Ce 
fut la dernière campagne de propagande qu'ait menée 
cet athlète infatigable, dont les forces déclinaient sans 
que sa volonté pût se résigner à un repos nécessaire. 

Bien que Franck fût rassasié d'années, selon l'ex- 
pression biblique, bien qu'il eût dépassé de beaucoup 
la moyenne de la vie humaine, ce fut un accident qui 
détermina la crise fatale, le 11 avril 1893. Lors des 
obsèques, M. le Grand-Rabbin de France, parlant au 



Atlol])lie Franck 255 



nom (lu jiidaïsiîic français, se fit rinU'iprèk' i'l()(|ncnt 
de noire Soeiélé et de ses i\\i(rels unanimes; mais noire 
deuil était ti'op profond pour s(» laisser eonfondre 
dans Trinolion générale des eceurs allli'^és'. Nous 
avions besoin (répaneher jnd)li({nemenl noli'e douleur 
|)arlieulière dans eelle salle même où, à trois reprises, 
la parole de Franek avail exeilé voire légitime enthou- 
siasme el provcxpié vos applaudissements unanimes» 
C'est j)our(|U()i voire Président, sans allronler le iienrc 
périlleux de l'oiaison funèl)re, a eru réjK)ndre à vos 
senlimenls intimes en venant déposer en voire nom, 
sur la lond)e de son éminent maître et ami, une gerbe 
de lleurs el une eouronne d'immortelles. 

A peine Franek avait-il publié, en IcSI.'J, sa Kdbhale 
qu'un inconnu, Adolf Jellinek, traduisait en allemand 
et commentait dans des notes originales la monogra- 
phie du jeune professeur fi'aneais. (les deux hommes, 
un moment unis par la communauté de leurs travaux, 
sont de nouveau rapj)rochés j)ar la mort. Aj)rès vous 
avoir parlé de Franck, je suis amené pai' le liasaid 
des dates à vous rapj)eler les souvenirs (pi'éveille la 
vie si remplie et si glorieuse de Jellinek. 

Il était né le 20 juin 1821 dans un village de Mo- 
ravie, vint en 1(S12 suivre les cours de ITuiversité de 
Leipzig, oii il aborda de front les éludes orientales, 
hislori(iues et philoso[)hiques, et où, aj)rés son docto- 
rat, en 1815, la communauté juive se l'attacha comme 
prédicateur. Il y resta jusqu'au moment où, en hS.lb, 
il fut appelé à dé|)loyer son talent sur une scène 
plus vaste, dans l'une des synagogues de Vienne, où 
il prêcha pour la jiremière fois le jour de Simhat Tnrâ 
en 1857, sur le thème suivant : « Chaque homme a 
son temps et chaque temps a son homme. » C'est à 

' Zadoc Kahn, Souvenirs et regrets (Paris, 1898), p. 344-353. 



256 Opuscules d'un arabisant 

Vienne qu'il est mort le jeudi 28 décembre 1893 à l'âge 
de 73 ans, c'est là que son enterrement a eu lieu en 
grande pompe le 31 décembre dernier. 

Les deux maîtrises de Jellinek, aussi fécond comme 
écrivain que comme orateur, étaient de premier ordre. 
Isidore Loeb, qui s'y connaissait, le considérait comme 
l'homme le plus intelligent qu'il eût jamais rencontré. 
La nomenclature de ses publications, dans un cata- 
logue publié en 1882 par le libraire Lippe^ atteignait 
déjà le nombre respectable de 109 numéros. Sur un 
exemplaire annoté de sa main, Jellinek en ajoute deux 
qui auraient été omises, et notez que sa production ne 
s'est pas arrêtée, excepté dans les toutes dernières 
années ; notez que ses articles, disséminés dans les 
Revues, ne sont point compris dans cette énuméra- 
tion. Quant à sa parole, aucun éloge ne pourrait en 
donner une idée approchante à qui n'en a pas connu 
l'impression irrésistible. Je l'ai entendu en 1867 et je 
m'en souviendrai toujours. Le talent oratoire de Jel- 
linek combinait les ressources d'un art consommé 
servi par une voix magnifique avec un savoir étendu 
et sur qu'il dissimulait sous les artifices d'un langage 
brillant et approprié aux circonstances. Le geste était 
sobre et imposant. Condamné par une surdité incu- 
rable à se replier sans cesse sur lui-même dans ses 
méditations et dans ses recherches^ il savait mettre la 
science au service de la chaire et la chaire au service* 
de la science. Comme Franck, il avait le culte de la 
femme, avec l'ambition de la relever sans abaisser 
l'homme; comme Franck, il était un adversaire impi- 
toyable du nihilisme religieux. Le judaïsme et la 
science juive ont perdu en lui un de leurs serviteurs 
les plus utiles et les plus fidèles, notre Société l'un de 
ses membres étrangers dont l'adhésion réfléchie était 
pour nous un titre de gloire. 



Mil 

Maxîniin Deloehe 

(1817-1900) 



I 

I 



I 



Maximin Deloche 

(1817-1000)' 

Messieurs, dans votre séance du 11 aoùl 1899, Maxi- 
min Deloche intervenait avec sa véhémence hal)ituelle, 
vous conjurant d'altrihuer (^ un caractère pour ainsi 
dire officiel » aux notices nécrologiques, que, « en con- 
formité d'une disposition réglementaire », tout memhrc 
élu dans votre Compagnie était tenu désormais de rédi- 
ger sur son prédécesseur. « L'Académie, disait-il en 
suhslance -, alors qu'elle accorde un tour de faveur à 
la lecture d'une telle notice, donne un témoignage de 
respectueuse sympathie à la mémoire du memhre 
qu'elle a perdu. » L'ardeur juvénile du vieillard ne 
laissait pas soupçonner que la procédure, dont il déli- 

1 Notice sur la vie et les travaux de M. Maximin Deloche, lue 
dans la séance de l'Acadéinie des inscriptions et belles-lettres 
du 29 novembre 190t. Dans les trois éditions antérieures (voir 
Bibliographie de IL D., n" 136), cette notice est accompagnée 
d'une Bibliographie des principales publications de M. Maximin 
Df/oc/ic, que je n'ai j)as jugé à proj)Os de reproduire dans les 
Opuscules. 11 convient d'y ajouter maintenant 34. Etude histori- 
(pie sur les Voies d'accès de Tulle, dans le Bulletin de la Société 
des lettres, sciences et arts de la Corrèze de 1902, p. 141-150, ainsi 
que Henri Stein, Bibliographie de Maximin Deloche, dans le Bul- 
letin de la Société nationale des anti(ju(ures de France de 1902, 
p. 89-101. Signalons aussi avec éloge la Notice biographiipie, par 
Paul Monceaux, ibid., p. 61-88. 

- Académie des inscriptions et belles-lettres. Comptes rendus des 
séances de Vannée 1S99, p. 492; cf. Henri Wallon, ibid., année 
1898, p. 768, en tète de sa belle Notice historique sur Eugène de 
Rozière. 



260 Opuscules d'un arabisant 

nissait le protocole et la formule, lui serait à bref délai 
applicable. Il devait mourir six mois après, le 12 fé- 
vrier 1900. 

J'ai tardé plus que je n'aurais voulu à vous fournir 
l'occasion de témoigner à la mémoire de Maximin 
Deloche cette respectueuse sympathie qu'il avait récla- 
mée poui' ses confrères défunts, qu'il a conquise haut 
la main dans les milieux divers où il a déployé ses 
brillantes facultés, qu'il était fier d'inspirer à l'unani- 
mité de ceux qui ont eu le privilège d'être ses confrères. 
Et moi-même, en parlant de lui, puis-je oublier que le 
jour de son admission parmi vous, le22 décembre 1871, 
a été pour moi un jour de grande allégresse, puisque, 
par une coïncidence remarquable, mon père et l'homme 
éminent dont votre bienveillance m'a fait le successeur, 
avaient l'un après l'autre recueilli la majorité de vos 
suffrages pour remplacer dans notre Compagnie déci- 
mée Caussin de Perceval et Huillard-Bréholles? 

C'est sous les auspices de ces deux frères jumeaux 
par votre adoption que je vous demande la permission 
de placer ces notes qui, en dépit de mon zèle^ portent 
les marques trop évidentes de mon incompétence. 



Maxiniiii Drloche 2(>1 



Jiiles-Edinoiul-Maxiniiii DcIocIk' naquit à Tulle le 
27 octobre 1817, dans l'ancien couvent des liécollels, 
sis rue de la Hariière, autreiois un monastère, puis une 
prison, depuis hSOO la Manufacture d'armes, actuelle- 
ment une caserne '. Son père, un Champenois de Char- 
leville, avait lait les campagnes du premier Empire et 
se trouvait à la lin de lcS12 au passage de la Bèrèsina. 
A son retour en France, il fut détaché à la Manufacture 
d'armes en cpudilè de garde d'artillerie, y tut logé, s'y 
maria ou plutôt s'y remaria - avec M"*' Lanol, lille du 
conventionneP, s'y fixa et eut de sa seconde union 
jileux fds, l'aîné Gustave, né en liSl.'), (pii fut avoué à 
Tulle avant de fournir une carrière administrative 
comme préfet et comme directeur des asiles du Vésinet 
et de Vincennes, le cadet Maximin, celui dont j'essaie 
d'évoquer devant vous la physionomie. 

L'enfant était heureusement doué. On l'envoya, au- 
près de la maison paternelle, au vieux Collège, dont la 
façade regardait les (juais de la Corrèze et que rem- 
place maintenant, sur le mamelon Ouest, derrière les 

' En 190 1, la municipalité et le Conseil municipal de Tulle ont 
donné le nom iVHcole Mdximiii Deloche à un groupe scolaire 
nouvellement construit non loin du Lycée, au dessus de la 
caserne des Récollets. On y parviendra du Lj'cée par la future 
Avenue Maximin Deloche. 

'^ Deloche père s'était marié en premières noces avec une 
Italienne et de cette union provint celui de ses petits-fils qui a 
été connu dans le monde artistique sous le pseudonyme de 
Campocasso. Parmi ses neveux et ses petits-neveux, je signa- 
lerai les Leioir, une dynastie de peintres et d'aquarellistes. 

^ Par sa mère, Maximin Deloche était apparenté à notre con- 
frère Henri Meilhac, qui lui écrivait : « Mon cher cousin », aux 
obsèques duquel il fut appelé à conduire le deuil le 9 juillet 1897. 



262 Opuscules d'un arabisant 

tours, le vaste Lycée tout flambant neuf. Le principal 
et les professeurs, assemblage varié d'éléments dispa- 
rates, ont été esquissés dans des croquis humoristiques 
par un excellent élève qui suivit de près le jeuneMaxi- 
min sur les bancs et qui était dans les classes des 
petits, alors que celui-ci était dans celles des grands, 
par M. Emile Page, président de la Société des lettres, 
sciences et arts de la CorrèzeK Or, l'écolier nous inté- 
resse plus que l'école. c( Il était, m'écrit M. Emile 
Page, intelligent, laborieux, très appliqué à ses devoirs 
et bien ordonné en toutes choses. Ses études furent 
brillantes ; elles faisaient bien augurer de son avenir. 
Ses aptitudes variées, également ouvertes du côté des 
lettres et de l'histoire, servies par un esprit méthodi- 
que et fécondées par un travail assidu, permettaient 
d'entrevoir l'éclosion prochaine d'une marquante per- 
sonnalité intellectuelle. » Si M. Emile Page, dans cette 
lettre du 17 janvier 1001, peut être qualifié de pro- 
phète après l'événement, il reflète avec l'exactitude d'un 

^ Emile Fage, Souvenirs d'enfance et de jeunesse (Tulle, 1901), 
p. 139-150, 167-172, 181-203, 216-219 ; du même, Maximin Deloclie, 
dans le Bulletin de la Société des lettres, sciences et arts de la Cor- 
rèze de 1902, p. 129-139, et dans Mélanges, Portraits et paysages 
(Tulle, 1905), p. 245-258. M. Emile Fage a bien voulu me con- 
seiller et me renseigner avec son expérience, son autorité et sa 
(( façon de donner », qui rehausse encore le prix de ce qu'il m'a 
donné si généreusement. La Société des lettres, sciences et arts 
de la Corrèze, dont le siège est à Tulle, y a été fondée le 14 no- 
vembre 1878. Maximin Deloche en fut d'abord le président effec- 
tif, puis le président d'honneur depuis 1880 jusqu'à sa mort. Un 
autre groupe, la Société scientifique, historique et archéologique 
de la Corrèze, s'était constitué deux mois auparavant, le 9 sep- 
tembre 1878, à Brive, sous la présidence d'honneur de notre 
ancien confrère, le comte Ferdinand de Lastej^rie. Lorsque 
celui-ci mourut, le 13 mai 1879, elle acclama comme son succes- 
seur à vie son fds, notre président de 1901, M. le comte Robert 
de Lastevrie. 



Maxiiniii Deloclie 2(>3 



ancien souvenir l'impression produite par le jeune De- 
loche sur SCS niailres et sur ses condisciples. Deloche 
lui-niènie se rappela toujours avec émotion les années 
qu'il avait passées avec les uns et les autres. Il écrivait 
en 181)3 • : « Le collège est mieux ([u'une hôtellerie de 
passage ou qu'un manège organisé pour rentraîne- 
menl des esprits : c'est une autre patrie, la i)atric intel- 
lectuelle. » 

L'éducation musicale de l'adolescent s'ajoutait par 
surcroit, comme un complément et une distraction, à 
son instruction classique. 11 avait hérité de son père 
le goût de la musique, ('.elui-ci, guitariste distingué, 
initia le futur compositeur aux premiers j)rincipcs de 
l'art, pour lecjuel votre conlVère conserva toujours une 
prédilection très vive et prescjuc un regret de ne s'y être 
pas consacré. Quelle illusion fréquente chez les hommes 
d'être prêts à sacrifier leurs succès légitimes à la chi- 
mère d'un mirage ! 

Bachelier es lettres à 17 ans, Deloche partit pour 
Toulouse, où il fit son droit. Je n'ai pas réussi à retrou- 
ver sa thèse de licence, dont la soutenance eut lieu 
vers la iin de l'année scolaire 183r)-l(S3(). Le choix du 
sujet - fournit quelque indice sur les voies latentes par 

* Fragment d'une lettre de M. Deloche à M. Kniile Fage.lue par 
celui-ci le 4 janvier 1894 au premier banquet, qu'il présidait, de 
l'Association des anciens élèves du Collège et du Lycée de 
Tulle. 

2 Mon ami et confrère, M. .\uguste Longnon, m'a révélé un 
passage, écrit par notre savant confrère, M. Paul Viollet, dans 
son Histoire du droit civit (Paris, 181)3, p. 876, note 2). A pro- 
pos des articles 913-910 du Code civil sur le droit de lester, il 
renvoie à « une élude comparative de la loi de germinal, an 
VIII, et du Code civil dans Deloche, Thèse de licence. Toulouse, 
1836 ». M. Paul Viollet, qui devait ce renseignement au témoi- 
gnage oral de Maximin Deloche, ajoute sur la même autorité: 
« Deloche préfère aux solutions du Code civil celles de la loi de 
germinal. » 



264 Opuscules d'un arabisant 

lesquelles son esprit s'acheminait vers la science et 
vers l'érudition. 

Il prit de longs détours pour y parvenir K Muni de 
son diplôme, il s'inscrivit en 1837 au barreau de Bor- 
deaux comme stagiaire -, à l'instigation d'un parent, 
M. Lacoste, avocat près la cour royale de cette ville 
depuis 1817, ami personnel de Jules Dufaure. Celui-ci 
avait fait, en 1823, ses débuts d'orateur au Palais de 
justice de Bordeaux, et y avait, en 1832, succédé comme 
bâtonnier de l'ordre à ce même M. Lacoste. Son nom 
y figura au tableau jusqu'en 1852. J'emprunte textuel- 
lement ce qui suit à l'allocution que notre confrère, 
M. Maxime Collignon, a prononcée le 9 janvier der- 
nier, en quittant la présidence de la Société des anti- 
quaires de France ^ : (.(. Un jour, M. Dufaure vient à 
Bordeaux pour y plaider dans un procès. L'avocat de 
la partie adverse est indisposé. M. Deloche le rem_ 
place, et si brillamment que son adversaire delà veille 
devient pour lui un protecteur dévoué, l'emmène à 
Paris et le fait entrer au Ministère des travaux publics. » 

* Un de nos regrettés confrères, Edmond Le Blant, a parcouru 
une carrière analogue à celle de Maximin Deloche. Comme lui 
avocat, musicien, fonctionnaire public, il est devenu comme lui 
un archéologue consommé, ainsi que l'ont montré deux de ses 
biographes, M. Amédée Hauvette, Notice nécrologique, dans le 
Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France de 1899, 
p. 59-77; et M. Henri Wallon, Notice, dans nos Comptes rendus 
de 1906, p. 609-644. 

2 Deloche est inscrit au barreau bordelais dans le tableau arrêté 
fin décembre 1837 et dans celui de fin décembre 1838. Il habitait 
à Bordeaux place du Marché-aux- Veaux, 12, ce quia son intérêt; 
car c'est le coin le plus pittoresque et le plus ancien de la ville, 
le centre de la Cité communale, la Place par excellence aumoj^en 
âge, celle des proclamations, des émeutes et des marchés. (Com- 
munication de M. Camille Jullian). 

^ Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France 
de 1901, p. 60. 



Maxiiniii Deloclie 2G5 

Le 12 mai 1839, après la cliiik' du iiiiiiislèrc Mole, 
Dufaiire, affilié à la coalilion i)ar laquelle il avait été 
renversé, reçut du inaréehal Soull, président du (lon- 
seil, le portefeuille des travaux i)ul)lics. Le .'> oetohre 
de la niénie année, Deloehe était appelé comme rédae- 
teur de 2'- classe au 2'' bureau de la Direction des 
mines. Le L'' lévrier 1814, il devenait sous-chef de 
bureau dans le même service, puis donnait sa démis- 
sion le 8 mai 181G, ayant été nommé, le 3 mai, par le 
Ministre de la guerre, alors chargé du service de l'Algé- 
rie, chef du bureau des ponts et chaussées et des mines 
à la Direction nouvellement créée des travaux publics 
à Alger. 

Maximin Deloehe, rédacteur et sous-chef, sans man- 
quer aux obligations imposées par ses fonctions admi- 
nistratives, avait fait profession d'adepte initié aux 
secrets de la composition musicale '. Plus d'un collè- 
gue blâmait cette concurrence à la bureaucratie et la 
dénonçait comme une incorrection. Deloehe persévé- 
rait dans son péché, malgré les remontrances de ses 
supérieurs qu'offusquaient ses succès dans les salons 
et dans les concerts -. Il ne se contentait pas d'écrire, 
on gravait de lui des romances, des ballades, des 
mélodies, des nocturnes, des chansonnettes et jusqu'à 
une féerie dans le goût du temps, avec une pointe de 
sentiment, comme chez ses émules, Loïsa Puget, 

' Ce paragraphe et le suivant ont été reproduits dans la Revue 
musicale de 1901, p. 453-454. 

- Plusieurs romances mises en musique par Deloehe ont été 
réimprimées en 1868 dans une collection intitulée : La muse des 
cafcs-concerts. Romances et chausonucltcs de divers aulcurs. Elles 
portent la note suivante : A l'avenir, les compositions de 
M. Deloehe seront publiées sous le nom de Jules Valry. » C'est 
en vain que, mes amis et moi, nous avons fait des battues pour 
découvrir un morceau de musique signé de ce pseudonyme. 



26G Opuscules d'un arabisant 

Joseph Darcier, Pierre Dupont, PaalHenrion, Gustave 
Nadaud. Disciple quelque peu indépendant de nos 
confrères FromenlalHalévy et Henri Pxeber, il maintint 
toujours son idéal à une certaine hauteur en n'accom- 
modant que des poésies sans vulgarité et sans licence. 
La Rêveuse, sur des paroles d'Arsène Houssaye, est 
assurément sa vierge la moins farouche. Si j'avais la 
jolie voix de ténor, avec laquelle Deloche faisait valoir 
ses mélodies en s'accompagnant lui-même au piano, 
si, comme lui, j'avais appris à chanter chez Manuel 
Garcia, le frère de la Malibran et de Madame Pauline 
Yiardot, je serais mieux en état que par mon témoi- 
gnage de vous faire goûter l'inspiration musicale de 
votre confrère. 

Dans son album de 1843, se rencontre entre autres 
romances : Jeanne et ma montagne. Limousine K Et 
nous voici par le sujet conduits vers le terroir pour 
lequel Deloche éprouva une passion dominante. La 
petite patrie dans la grande patrie exerçait sur le Tul- 
liste transplanté un charme irrésistible et l'enserrait 
dans des liens qu'il ne chercha jamais à rompre. Les 
chansons populaires du pays natal eurent pour lui, 
dans cette période de sa vie, le même attrait qu'il res- 
sentit ultérieurement pour le passé historique et géo- 
graphique du Limousin. Un quart de siècle plus tard, 
La bette Lisette, légende tulliste, ressuscitée par lui et 

^ Les paroles ne sont ni de Maximin Deloche, qui n'a jamais 
versifié, ni d'André Lemo3me, auquel, par une confusion avec 
l'éditeur de même nom ou à peu près (Henri Lemoine), elles 
ont été attribuées. Elles sont en réalité d'Emile Barateau. Voir, 
dans la Publication officielle de notre Académie, p. 13, le Dis- 
cours prononcé par notre éminent confrère, M. Edmond Perrier, 
aux funérailles de M. Deloche, le jeudi 15 février 1900, et la rec- 
tification dans le Compte rendu de la séance tenue par r.4s.so- 
ciaiion corrézicnne le 25 février 1900. 



Maxiiniii Doloche 2(>7 



par lui conininni(|uée avec amour à Auil)r()ise Thomas 
en 1867, n'a l-elle pas disputé presque jus([u*à la veille 
de la représentation les prélerenees du c()mi)()siteur 
iVIIdiulct à la mélodie norvégienne devenue au l»^ acte 
u l'émouvante lamentation d'Ophélie » ' ? Deloelie, 
s'il n'orchestra plus lui-même ses œuvres récentes, ne 
cessa pas de noter pour son entourage de parents et 
d'amis, en particulier pour ses pelits-enlants, les airs- 
cpi'il imaginait ou qu'il recueillait. A-t-il collahoré aux 
revues spécialesquis'imprimaient a Paris aux environs 
de 1810? Je l'ignore, je ne connais que sa Nolice musi- 
cale sur Renaud de Yilback, publiée à Paris en 1844. 
Pour courte qu'elle soit, elle nous révèle son esthéti- 
que musicale, son culte pour Mozart, «ce génie sublime 
qui seul, avec Raphaël d'Urbin, a reçu le surnom de 
Divin, et qui, ainsi que Raphaël, a passé sur notre 
terre comme un brillant météore », son désaveu <( de 
l'inlhience et du svstème habituel de M. Ilalévv », son 
admiration pour les mélodies du « fécond Rossini », 
son goût pour l'orgue, c( ce divin instrument qui, par 
ses ressources infinies, peut seul suppléer à l'orchestre», 
sa passion pour la franchise, la clarté, l'originalité dans 
les idées et dans la forme des accompagnements, pour 
la simplicité dans les moyens et la puissance dans 
l'effet. La lil)erté de conscience littéraire est aussi 
prônée dans cet opuscule comme la dernière conquête 
libérale du siècle, et Deloche y paraît un peu désal)usé 
de Paris, « immense cité, où les grandes j)assi()ns et 
les grandes existences s'agitent sous l'éternel brouillard 
qui renvelo]:)pe ». 
La nostalijiie du Midi et du soleil détermina Deloche 

^ Edmond Perricr, Discours, Publication officielle, p. 14; 
cf. Jules Tiersot, dans la Revue des tradilions populaires, XII 
(1897), p. 144. 



268 Opuscules d'un arabisant 

à échanger son poste de Paris contre une situation 
officielle qu'on lui offrait à x\lger. Mais la préoccupa- 
tion de soustraire sa santé à « l'éternel brouillard » et 
le désir naturel d'avancement ne furent pas les seuls 
mobiles de cette grave décision. D'une part^ le minis- 
tère reprochait à son serviteur de n'être pas à lui sans 
partage ; d'autre part, l'Algérie française, dans son âge 
héroïque, ce champ où la bataille était en permanence, 
où la révolte d'Abd-el-Kader, même après les défaites 
de l'émir, couvait sous la cendre, où la colonisation 
n'avait pas encore dépassé l'état embryonnaire, c'était 
la terre promise pour l'activité d'un esprit laborieux, 
pour l'initiative d'un talent organisateur^ pour la com- 
bativité d'un lutteur qui, une fois épris d'une concep- 
tion ou convaincu d'une théorie, aimait à frapper 
d'estoc et de taille ses contradicteurs. 

Au moment où, en 1846, Deloche débarquait à 
Alger, le maréchal Bugeaud, duc d'Isly, gouverneur 
général, après avoir agrandi et pacifié la colonie, 
n'avait pas pu empêcher l'immixtion des bureaux de 
Paris dans ce qu'ils prétendaient à diriger et à organi- 
ser de loin et avait du subir la concentation à Alger 
d'une administration centralisatrice '. L'ordonnance 
organique du 15 avril 1845 y avait créé les quatre 
Directions de l'intérieur, de la justice, des finances et 
des affaires arabes. Plus d'un an après, l'ordonnance 
du 22 avril 1846 en ajoutait une cinquième, celle des 
travaux publics, dont les attributions s'étendaient à 
tout le littoral pour les travaux maritimes et à toute 
l'Algérie pour le service des mines -. 

^ Camille Rousset, La conquête de V Algérie, II, p. 31-33. 

2 Ministère de la guerre. Tableau de la situation des établisse- 
ments français en Algérie, 1846-1849. Paris, Imprimerie Natio- 
nale, novembre 1851, p. 77. 



Miixiiiiiii Deloche 2G9 

L'ort^anisalion de ce nouveau service compta Delo- 
che parmi ses artisans de la prcmicre heure. Mais, à 
peine éhaueiic, rrdilicc lui abandonné. 

A la lin de mai 1X17, le marcehal HuLïeaud avant été 
rapi)elé en France, un système contraire prévalut, la 
Direction des travaux publics lut su])piiméc à Al^^er et, 
par une ordonnance du l''" septembre, on ciéa dans 
chacune des trois provinces une Direction des allaires 
civiles. Deloche, son emploi d'Aller n'ayant pas été 
maintenu, fut envoyé à Constantine comme chef du 
bureau des travaux publics, de l'agriculture et de la 
colonisation. Le duc d'Aumale, le héros de la Smalah, 
nommé gouverneur général le 11 seplcndjre de cette 
même année après rintérim du général Bedeau, délé- 
gua son lïilur coniVère à Boue, avec le litre de sous- 
directeur, à la suite de troubles qui avaient éclaté 
dans celle ville '. Je suppose que Deloche, après la 
répression, avait été chargé d'une mission temporaire 
pour rétablir Tordre dans les finances de la cité et 
pour rassurer les populations. Le général Cavaignac, 
investi du gouvernement général par la Bépublique de 
184(S après Fexil du duc d'Aumale, rendit le 2() mai un 
arrêté qui ramenait Deloche à (lonstanline connue 
secrétaire à la Direction des afTaires civiles. Le 9 dé- 
cembre, par assimilation à la métropole, les trois j)ro- 
vinces de l'Algérie étant devenues trois départements, 
Deloche fut mainlenu à Constantine comme conseiller 
de direction d'ahord, puis, par arrêté du (S février 1819, 
nonnné conseiller de préfecture du déparlemenl de la 
province et désigné pour rem})lir les fonctions de 
secrétaire général de la préfecture. Ce fut en cette qua- 
lité également qu'il fut transféré à Oran, par arrêté du 
25 juin 1850. 

* Ce fut une échaufTouréc toute locale, sur laquelle les détails 
me manquent. 



270 Opuscules d'un arabisant 

Je ne pense pas que ce déplacement ait été mis à 
exécution par Deloche, dont la santé avait été ébran- 
lée par son séjour prolongé en Algérie. Il était atteint 
de fièvres palustres. Son estomac ne digérait plus faci- 
lement sous un ciel de feu sans ombre et sans pluie, 
La vie nomade, avec une succession continue d'étapes 
diverses, lui pesait maintenant. Les circonstances 
avaient voulu qu'il traversât l'Algérie sans rencontrer 
sur sa route ces antiquités romaines qui auraient 
éveillé ses aptitudes endormies d'archéologue '. Il aspi- 
rait sans doute aussi à se créer une famille. Le décret 
qui ordonnait son changement de résidence le trouva 
peut-être déjà rentré en France et en Limousin. J'ai 
quelque raison de croire qu'il y était revenu dès les 
premiers jours de 1850, à la suite d'un épisode qui 
avait eu Constantine pour théâtre et qui avait été de la 
part du bouillant Deloche une infraction au protocole 
du fonctionnaire public. Ne s'était-il pas avisé de se 
battre en duel avec un chef de bataillon des tirailleurs 
indigènes, en garnison dans cette ville ? <( Des deux 
champions qui croisaient ainsi le fer, a dit spirituelle- 
ment notre confrère Maxime Collignon -, l'un ne devait 
plus porter un jour que l'inoffensive épée d'académi- 
cien ; l'autre devait illustrer la sienne à Inkermann et 
à Sébastopol : c'était Bourbaki 3. » 



* Sur le tard, Deloche parlait de son séjour en Algérie comme 
ayant décidé de sa vocation, et M. Louis Farges s'est fait l'écho 
des propos fréquents qu'il tenait volontiers à ce sujet ; voir sa 
notice sur Deloche dans la Revue encyclopédique du 12 mai 1900. 
Je crois que Deloche, comme son biographe, se faisait illusion 
sur celte phase de son évolution. 

2 Bulletin de la Société ncdionale des antiquaires de France de 
1901, p. 60. 

3 Cet épisode est resté inconnu aux deux biographes du géné- 
ral Bourbaki : « un de ses anciens officiers d'ordonnance » Louis 



Maxiniiii Doloclie 271 

L'inaction élait inc()nipalil)le avec la nalure de Maxi- 
niin Dcloche. Les loisirs qu'il sul)issail, rink'rrii|)li()n 
forcée de sa carrière, son retour au pays dans un état 
de santé, sinon alarmant, du moins précaire, sa réclu- 
sion à Tulle ou aux environs })ar ordonnance des méde- 
cins, son besoin de travailler toujours et (piand même, 
ses réflexi(^ns de solitaire replié sur lui-même, les 
vides d'une existence trop peu rem])lie à son tjré, ame- 
nèrent Deloclie à percevoir l'appel i)ressant de sa voca- 
tion impérieuse, de celle ([ui l'a illustré, de celle que 
vous avez encouragée par vos récompenses avant de la 
consacrer par vos suirra*>es. Par intuition, par instinct, 
sans la préj)aration régulière de notre merveilleuse 
Ecole des Cdiartes, Deloclie avait trouvé sa voie qu'il 
suivit en silence jusqu'au jour où raiehéoloifue inat- 
tendu surgit el réclama sa place au soleil, où l'autodi- 
dacte inconnu, après l'avoir conquise, la défendit avec 
acharnement contre les attaques des censeurs et des 
détracteurs. Ln attendant, il se recueillait dans l'étude 
et les uersonnes admises dans son intimité étaient 
les seuls témoins de son activité dans un domaine 
qu'il avait d'abord limité à son pays d'origine, qu'il 
avait ensuite peu à peu étendu en même temps qu'il 
relayait et le consolidait. 

Les premiers fondements étaient posés, lorsque 
Deloclie, remis du mal qui l'avait tait renoncer provi- 
soirement à sa besogne administrative, fut replacé 
dans les cadres le 1^'' août 1853 et rentra au Ministère 
de l'Agriculture, du commerce et des travaux publics 
comme rédacteur au 1' bureau de la Division des 

d'Eichthal (Paris, 188()) et le commandnnt (irandin (Paris, 1898). 
Deloclie reçut-il une blessure ou s'en tira-t-il avec une contu- 
sion ? En tout cas, cette rencontre n'eut, ni pour lui, ni pour 
son adversaire, de suites graves. 



272 Opuscules d'un arabisant 

mines. On lui tint compte de son dossier et de son âge 
pour ne point immobiliser le transfuge dans les grades 
inférieurs. Dès le l^"" décembre 1853, il passe comme 
sous-chef, faisant les fonctions de chef, au 2^ bureau 
de la Division de l'exploitation des chemins de fer. 
Entre temps, Deloche, qui était catholique, s'était 
marié à Paris le 3 avril 1854 ^ avec une protestante, 
Mademoiselle Fourcade Prunet, une personne de tête 
et de cœur, fdle d'un médecin. La tolérance réciproque 
scella la paix et le bonheur dans l'union qui ne fut pas 
de longue durée. M"'^ Deloche devait être emportée en 
septembre 1861 par l'épidémie de diphtérie qui fit tant 
de victimes dans la capitale. Elle avait assisté et sans 
doute contribué par son impulsion bienfaisante aux 
premiers succès du savant. 

Ses débuts dans l'érudition ne sont pas antérieurs 
à la fm de l'année 1855. Le 20 novembre, Bourquelot 
lit en son nom la première partie d'un mémoire 
devant la Société des antiquaires de France qui, dès 
le 16 avril 1856, l'élisait parmi ses membres résidants. 
Alexis de Tocqueville, qui venait de publier r.4/za'e/z /?egz- 
me et la Révolution^ lui écrit le 10 août 1856 - : « Rien 
n'est plus agréable que de se voir si complètement 
compris et si apprécié par un esprit distingué et de 
trouver un juge si bienveillant dans un homme dont on 
estime tout à la fois le talent et le caractère. Vous 



1 La date exacte est fixée par une lettre de Jules Dufaure, datée 
du 2 avril 1854 : « Ne doutez pas, mon cher Monsieur Deloche, 
du sentiment de très vive affection avec lequel j'assisterai 
demain, si je le puis, à votre mariage. » Ce document m'a été 
communiqué avec quelques autres par M"ie Debord, la fille de 
Maximin Deloche. 

2 Lettre inédite communiquée par M'»*^ Debord, qui en possède 
encore deux autres envojées de ïocqueville, par Saint-Pierre- 
Église (Manche), le 28 août et le 10 octobre 1856. 



Maxiiiiiii Deloclie 273 



savez ([lie vous êtes pour moi cet homnic-là. >- (yesl à 
(( cet honiine-hi » (jne, dans le eoiirs delà nièine année, 
vous décerniez une troisième médaille au concours des 
Anti(|uités delà l'rance; en IS.')?, il obtenait la première, 
en même temps (ju'il était nommé chevalier de la 
Lét^ion d'honneur. Deux années de suite, en 1800 et en 
1(S(')1, vous lui avez accordé le second i)ri\ (lohert. Va\ 
1865, vous lui témoigniez votre estime croissante par 
l'octroi du prix de numismalicpie ancienne fondé par 
Allier de Hauteroche. Pour ne rien omettre d'essentiel, 
je dirai que, le l*"'" juillet 18()1, Deloche avait été charf^é 
de diriger le 1^'" bureau de la Division du personnel 
dans ce même Ministère où son noviciat remontait à 
octobre 1839. 

Son avancement demeura stalionnairejus([u'au rema- 
niement par le(juel les Iravaux publics lurent débar- 
rassés de leurs annexes, et (pii valut à l'agriculture et 
au commerce réunis le bénéfice de l'autonomie. Le 28 
juillet 18139, Deloche tut compris dans la constitution 
du nouveau département ministériel, comme chef de 
la Division du secrétariat général et du personnel. Mais 
son ami)ition légitime aspirait à d'autres honneurs. Il 
vous avait apporté à plusieurs reprises des communi- 
cations (jui avaient été appréciées par cette élite à 
laquelle il les adressait et dont rai)probali()n était son 
rêve, en attendant que votre choix porté sur lui réalisât 
son idéal. Vous lui avez donné satisfaction, ainsi c{ue 
j'ai dit en commençant, le 22 décembre 1871. VA, 
comme pour relier ses deux existences, vojs avez pro- 
fité de sa présence pour le choisir dès le 12juilk't 1872 
comme l'un de vos deux commissaires |)our la vérifi- 
cation des comptes de 1871, de sa com|)étence avérée 
pour le réélire chaque année. Le 13 octobre 1873, il 
était élevé au grade d'officier dans l'ordre national de 

18 



274 Opuscules d'un arabisant 



la Légion d'honneur. L'administration enchérissait par 
cette distinction sur celle par laquelle vous aviez com- 
blé ses vœux. Elle attestait encore le prix qu'elle atta- 
chait à son concours en le nommant, le l^i' juin 1875, 
Directeur de la comptabilité centrale et de la statisti- 
que. En 1878, vous faisiez un nouvel appel à son dévoue- 
ment et à son expérience en l'appelant à siéger parmi 
vos représentants dans la Commission administrative 
centrale pour administrer les propriétés et les fonds 
communs aux cinq x\cadémies. Il ne déclina votre dési- 
gnation annuellement renouvelée et le secrétariat, dont 
ses collègues lui maintenaient la charge comme au 
mieux entendu dans les affaires, qu'à la fin de 1895, 
lorsque l'âge et la fatigue l'eurent contraint à rési- 
gner « ce mandat qui lui a été confié durant près 
de 21 années consécutives » K Promu commandeur 
de la Légion d'honneur le 3 février 1880, il fut, le 28 
du même mois, admis à faire valoir ses droits à la 
retraite à titre d'ancienneté de services et nommé 
Directeur honoraire. 

Une légère claudication, conséquence d'un refroi- 
dissement contracté en 1880 à une soirée chez Gambetta, 
qui était alors président de la Chambre des députés, 
avait condamné Deloche à brusquer ce dénouement. 
Le rhumatisme, qui avait raidi son genou droit, sans 
empirer, passa à l'état chronique et il prit la détermi- 
nation d'aller vivre à la campagne, assez près de Paris 
pour ne pas manquer les séances de son cher Institut, 
assez loin pour consommer une rupture définitive avec 
ses habitudes invétérées d'assiduité quotidienne au 
Ministère. Il s'en était autrefois rapproché, lorsqu'en 



^ Académie des inscriptions et belles-lettres. Comptes rendus des 
séances de Vannée 1896 ^ p. 82. 



Maxiinin l>eloche 275 

18()() il avait ([iiitU' la rue Monlholon, 11, pour venir 
habilei" rue de rUniveisilé, iU, puis eu 1S7'), rue de 
Solférino, 13. Le voisinai^e de son IVère Gustave l'attira 
d'abord à Vineeunes, où il s'éla])lil rue de la i^ré- 
voyance, 19, puis, dans l'espoir d'un air plus vivifiant 
et d'une quiétude plus douce, à Saint-Maurice où, en 
dehors de son frère, de sa belle-sœur et de ses neveux ', 
seuls ses proches, ses amis intimes et... les candidats 
à l'Institut et aux Anti([uaires venaient procurer quel- 
que distraction au solitaire dans ses deux ermitages, sis 
depuis 1884 au ()(), depuis 1887 au 8 de l'avenue de 
Gravclle. Paris le reconquit en 1891 : le vieil étudiant, 
qui ne vieillissait pas, s'installa ccMe à c(Me avec la 
jeunesse studieuse, tout près du Luxembourg, sur le 
versant Est de la Montagne Sainte-Geneviève, rue 
Herschel, 5. Ce fut un refroidissement^ causé par une 
imprudence, qui eut raison de sa santé jus(jue-là per- 
sistante en dépit des heurts et des secousses. Aussi, 
j'en appelle à vos souvenirs, quels ne furent pas votre 
saisissement, votre surprise et votre consternation, 
lorsque la nouvelle se répandit parmi vous que Maxi- 
min Deloclie, qui participait activement à vos travaux 
quelques semaines auparavant, avait été emporté subi- 
tement le 12 février 1900 ! 



^ Gustave Deloche quitta l'Asile national de \ineennes pour 
être retraité en janvier 18<S0; il est mort à Tulle le 24 janvier 
1892. 



270 Opuscules d'un arabisant 



II 



Maximin Deloclie, dont la production scientifique fut 
tardive, rattrapa le temps perdu par une rare fécon- 
dité. La Xotice musicale sur Renaud de Vilback clôt en 
1844 une ère, celle où le compositeur et le chanteur 
récoltaient des succès dans un genre qui avait la vogue. 
Celui-là cesse ensuite d'écrire, excepté pour le cercle 
restreint de quelques privilégiés, celui-ci fredonne à 
mi-voix et le séjour en Algérie arrête l'expansion de 
leur renommée mondaine. C'est un autre homme qui 
revient en France et au nom duquel, le 20 novemhre 
1855, Bourquelot lit la première partie d'un mémoire 
manuscrit intitulé : Etudes sur les Lemovices Armori- 
cani^. Il est en train de remanier son travail pour le 
livrer à l'impression, lorsque (je reproduis les termes 
émus dont Deloche s'est servi) une a inconcevable 
attaque » contre Etienne Baluze fait tressaillir d'indi- 
gnation le fervent Tulliste. En face de « si injustes et si 
ingrates paroles », il se constitue le champion de celui 
qui, au xvn'^ siècle, avait été, comme on l'a dit, « son 
grand ancêtre dans l'érudition française » -. Son élo- 
quent pamphlet, daté de 1856 ^, atteste, non seulement 
la science solide dont il s'était muni et les fortes études 

^ Annuaire de la Société impériale des antiquaires de France 
de 1855, p. 136; cf. p. 145 et 147. Voir surtout les Mémoires de 
cette Société, année 1856, p. 46-108. sous le titre de : Les Lemo- 
vices de l'Armorique, mentionnés par César. 

•^ Emile Fage, Etienne Baluze (Tulle, 1890), p. 133. 

•' M. Deloche, Élienne Baluze, dans le Bulletin de la Société 
archéologique et historique du Limousin, VI (Limoges, 1855), 
p. 81-94; tirage à part, Paris, 1856. Professeur d'histoire au Lj^cée 
de Tulle en 1901, M. Ch. Godard a consacré la thèse latine, 
qu'il a soutenue le 5 février 1902 devant la Faculté des lettres 



Maxiiiiili Deloche 277 

auxquelles il s'était astreint, mais encore la passion 
ingénue et généreuse, ineonseiente et })eiit-étre aven- 
turée, qui animait sa pensée et enflammait son langage. 
Le silence était rompu et cha{[ue année allait apporter 
au monde savant des manileslations de cette force 
imprévue, spontanée, secrètement acquise et déve- 
loppée, soudainement révélée, dont l'action i)uissante 
n'avait été mise en mouvement par les leçons d'aucune 
école. Votre verdict favorable, renouvelé à deux 
reprises, était pour le Caiiiilaire de VAbhmje de Bcaii- 
lieii, publié par Delocbe en 18.19, une juste compen- 
sation des critiques peu bienveillantes dirigées contre 
son éditeur et un encouragement flatteur pour celui en 
considération chupiel vous l'avez rendu. Quant à lui, 
il ne perd pas la tête et excelle à se défendre contre le 
plus qualifié de ses agresseurs. 11 taille sa plume la 
j)lus aiguë pour atteindre le côté faible de la polémicpie, 
par endroits discourtoise, que Léon Lacabane a ouverte 
contre lui dans la Bibliothcqiie de iEculc des eluirtes. 
Le troisième coup de griffe est prémédité, on t'annonce 
d'avance, mais il ne sera pas donné, Delocbe l'ayant 
paré en 18()1 par ses DiDisioiis territoriales du Qiieveij 
aux ix% x*-^ et xi' siècles. L'année précédente, il avait 
adressé une Réponse aux observations froidement réflé- 
cbies de M. Alfred Jacobs, un géograpbe érudit trop 
oublié aujourd'hui. 

de Paris De Stcpliano Baliizio Tiitclcnsi à la revision du procès 
de Baliize, et ses conclusions lui sont plutôt favorables. Notre 
savant confrère, M. A. de I^oislisle, prépare sur cette même 
question un ouvraj^e considérable, dans lequel il s'api)liquera 
à démontrer que, chez Baluze, le caractère n'a pas été toujours 
et partout au niveau de l'érudition. La sévérité de son juge- 
ment ressort de l'appendice VIII au tome XIV de sa belle édition 
de Saint-Simon. Mémoires, p. 533-558 : Le Cardinal de Bouillon, 
Baluze et le orocès des faussaires. 



278 Opuscules d'uu arabisant 

En 1860, Deloclie démontre par son Principe des 
ludionaUiés qu'il ne se désintéresse pas des questions 
contemporaines'. C'est son Discours sur V histoire uni- 
verselle. « Les nations sont voulues de Dieu », tel en 
est l'épigraphe, emprunté à un mandement de M«' Ber- 
teaud, évêque de Tulle. (( Les débris des races et des 
nations, dit-il - (je cite en abrégeant), ont fait un tra- 
vail, d'abord caché, aujourd'hui patent, pour parvenir 
à se rejoindre, à renouer des relations violemment 
interrompues... Ce travail... est sacré, car il n'est point 
l'œuvre de l'homme, mais celle de Dieu même. » 
L'unité de l'Italie trouve en Deloclie un apôtre enthou- 
siaste, il prodigue ses encouragements aux promoteurs 
de l'unité allemande et réclame, comme un droit pour 
la France, les frontières naturelles avec la possession 
des pays situés sur la rive gauche du Rhin. On ignorait 
alors quelles déceptions le principe des nationalités 
réservait à la France, quelle expiation cruelle il infli- 
gerait à l'empereur Napoléon III, qui lui avait subor- 
donné sa politique extérieure, qui en avait fait l'apo- 
logie dans ses discours et l'application dans ses actes. 
Seules quelques individualités clairvoyantes, comme 
notre confrère Charles Schefer, prévoyaient alors qu'il 
entraînerait après lui le démembrement de la France ^. 

Parmi les sujets qui avaient séduit Deloclie, alors 
qu'il faisait son apprentissage de savant, étaient les 
problèmes soulevés par les monnaies mérovingiennes 
du Limousin. Ce fut pour lui une matière pour ainsi 

^ Trente ans plus tard, Deloche saisissait l'occasion d'un 
hommage pour s'essayer à dégager les inconnues d'un pro- 
blème, qui plus que jamais est à l'ordre du jour, l'affaiblisse- 
ment de la natalité en France ; voir nos Comptes rendus de 1890, 
p. 368-371; cf. ceux de 1886, p. 408-410. 

^ M. Deloche, Du principe des nationalités, p. 31. 

3 Plus haut, p. 164. 



Maxiiniii Deloche !2/î> 

dire incpuisablc, étant (ionné le i^rand nombre des 
espèees monétaires (jui lui passèrent sous les yeux. La 
Revue ininusni(ili(iuc, dirigée i)ar noseonlVères k' jjaron 
de Willeet Adrien de Longpérier, accueillit en Deloehe 
une excellente recrue (jui y collabora sans inlerrui)li()n 
de IcSÔ? à 1S(),'>. 11 continua celte série successivement 
et concurremment dans tous les reueils ouverts à de 
pareilles recherches. Je les énumère en suivant l'ordre 
chronol()i^i(|ue de leur premier contact avec Deloehe 
numismate : JUillcliii de la Société ludioiude îles (tiili- 
qiKurcs, IhiUctin de la Société archéolo(}i(iuedii Limousin 
à Limoi^es, Revue arcliéolofjiiiue, Mémoires et Comptes 
rendus de iAc(tdénde des inscriptions et l)etles-letlres, 
Buttetin de ta Société scientifique, historique et arehéo- 
loqiiiue de ta Corrèze à Hrive, Revue munisnudiijue. 
Bulletin de la Société des lettres, sciences et (uts de la 
Corrèze à Tulle, Revue beUje de numismatique publiée 
à Bruxelles. La bibliographie détaillée et minutieuse- 
ment exacte, publiée par >L Henri Slein dans le Bul- 
letin de la Société natioiude des antiquaires de France^, 
démontre que Maximin Deloehe cultiva cette spécia- 
lité pendant [)lus de quarante années, de LS.")? à lcS9(S. 
Il s'y est montré un novateur méth()di(iue, fixant les 
règles et leurs applications. Ce lut Deloehe (|ui, le pre- 
mier, fil ressortir pleinement l'importance des styles 
régionaux pour la classincation des monnaies du 
vii*^ siècle. La multitude des lieux portant le même 
nom rendait impossible la détermination de celle, entre 
ces localités homonymes, où une monnaie de l'époque 
mérovingienne avait été frappée, tant (ju'on ne sétait 
pas avisé qu'il fallait recourir à un autre élément d'in- 
formation. Cet élément, le style, Deloehe l'a dégagé et 

^ Plus haut, p. 259, note 1. 



280 Opuscules d'un arabisant 

mis en lumière. Le dessin de l'effigie et de ses détails, 
la forme de la croix, la disposition des ornements 
secondaires comme les grènetis varient suivant les 
régions et, sauf exception^ dissipent toute confusion 
entre une pièce de l'Est de la Gaule et une pièce sortie 
de l'atelier de l'Ouest, entre une monnaie du Nord et 
une autre provenant de la région méridionale. Per- 
mettez-moi d'alléguer un exemple. Si Deloche a pu, 
entre les localités dont le nom est tiré de Breciaco, 
adopter Bersac, dans la Haute -Vienne, comme le lieu 
d'origine d'un tiers de sol d'or frappé par le mon- 
nayeur Ursulfus, c'est que le buste gravé au droit de 
cette pièce est de même dessin que les bustes dont est 
orné le cbamp des pièces frappées par des contempo- 
rains à Limoges ^ On est donc fondé, sans hyperbole 
laudative, à reconnaître que Deloche, élargissant le 
cadre de ses études consacrées à des types monétaires, 
les a comparés habilement, en a saisi les rapproche- 
ments et les séparations, et a posé quelques-uns des 
principes généraux qui régissent la numismatique 
mérovingienne. 

Si Deloche a eu des précurseurs dans l'interprétation 
des chiffres xxi et vu sur les monnaies d'or mérovin- 
giennes, qui pourrait lui contester le mérite personnel 
d'avoir eu l'intuition qu'ils devaient être rattachés à la 
formule De selequas, et d'être ainsi parvenu le premier 
à en préciser la valeur exacte'-? 



* M. Deloche, Description des monnaies mérovingiennes da 
Limousin (Paris, 1853), p. 9-21 et 204; cf. Prou, Catalogue des 
monnaies françaises de la Bibliothèque Nationale. Les monnaies 
mérovingiennes (Paris, 1892), p. 407. 

^ Revue archéologique, nouvelle série, XL (1880), p. 172-176 ; 
cf. E. Babelon, dans le Journal des Savants de février 1901, 
p. 119. 



Maxiiiiiii Deloclie 281 



Les cachets et anneaux niérovin^nens ne s'adjoiijjni- 
rent aux monnaies de même origine dans le champ 
d'études de votre conlVère (ju'en ISSO, au moment oîi il 
s'était affranchi de ses corvées administratives. 11 vous 
entretient le 16 avril ISSO d'un anneau-cachet d'or mé- 
ioviui^ien orné au chaton d'une cornaline gravée anti- 
que, moins de i\vu\ mois après qu'il a recouvré sa 
liherté. Kt il ne s'arréteia plus de décrire dans la Revue 
archéologique « un nomhre considérahle de bijoux de 
ce genre^ en usage sous le Bas Empire, puis dans les 
Etats barbares et particulièrement dans la Gaule méro- 
vingienne » '. (tétaient pour lui d'amusantes récréa- 
tions; c'est pour nous un divertissement de savourer 
ses déchiffrements ini>énieux de monoi^rammes, aux- 
quels sont consacrées des notes courtes, incisives, s|)i- 
rituelles, documentées, mais où piufois des es])rits 
sceptiques ont soupçonné quelques habiletés de presti- 
digitateur. Les résultats (jui se sont dégagés de ces 
notes éparses ont été consignés en 18Uf) dans vos Mé- 
moires, où Deloche s'est étendu siu- Le port des (inneaux 
dans V antiquité romaine et les premiers siècles du moyen 
âge. Enfui il a « conçu le dessein de former un recueil 
où ces petits monuments seraient classés méthodique- 
ment, soigneusement commentés, et accompagnés d'un 
résumé succinct des notions utiles qu'on en peut tirer». 
Ce recueil, le premier de cette sorte qui ait paru, est 
précédé d'une longue et substantielle introduction. De- 
loche eut encore la joie de vous l'offrir lui-même dans 
votre séance du 10 novembre 1(S99. 11 vous apportait 
par cet hommage son testament scientilique. 

' M. Deloche, ÉUide historique et archcoloffiqiic sur les 
anneaux sigillaircs et autres des premiers siècles du nmijen (Uje. 
Description de 315 anneaux, avee dessins dans le texte (Paris, 
1900), p. 1. 



282 Opuscules d'un arabisant 

Le classement des objets décrits, pour peu que la 
provenance en fût connue, d'après les provinces ecclé- 
siastiques et les diocèses, ramenait Deloche en arrière 
vers le sujet plus ample, dont ses études sur les mon- 
naies avaient été l'entrée en matière, devenue une partie 
accessoire, dont son Corpus des anneaux était l'appen- 
dice, devenu la conclusion : les Lémovices de VArmo- 
riqiie, le Cartiilaire de l Abbaye de BeanUeu, avec les 
enseignements de sa préface si suggestive, la Géogra- 
phie historique du Limousin et ses subdivisions, lecture 
inaugurale remarquée àla26<^ session du Congrès scien- 
tifique de France qui tint ses assises à Limoges en 1859, 
le mémoire justificatif Des divisions territoriates du 
Quercy, la Description des monnaies mérovingiennes 
du Limousin laissaient pressentir, comme des aboutis- 
sants logiques, les belles Etudes sur la géographie his- 
torique de la Gaule et spécialement sur les divisions ter- 
ritoriales du Limousin au moyen âge, qui ont reçu 
l'hospitalité chez vous dès 1861 et 1864 dans \es Mémoi- 
res présentés par divers savants, et La trustis eiVantrus- 
lion royal sous les deux premières races, un volume 
compact, qui ne doit pas seulement à l'étrangeté de 
l'intitulé le succès qu'il a obtenu, mais qui, en 1873, 
a sanctionné avec éclat le choix récent par lequel vous 
aviez accordé vos préférences à son auteur. 

Deloche y aborde, sans préambule, le problème 
qu'il se propose de résoudre : « La trustis, dit-il, com- 
pagnonnage guerrier, et l'antrustion, compagnon vo- 
lontaire des rois francs, représentaient, en Gaule, une 
des institutions fondamentales des conquérants et cor- 
respondaient à l'un des organes essentiels de l'ancienne 
société germanique. » Sommes-nous, ajouterai-je, des 
Celtes, des Germains ou des Ligures? Ou bien notre 
race mélangée est-elle une combinaison de ces trois 



Maxiiuiii Deloclie 2bii 

éléments à des doses (|iie la eliiinie ellino^raplii(|iie n'a 
pas eneorc évaluées avec précision ' ? Cle sonl des 
questions sur lesquelles Deloehe a plusieurs fois varié, 
mais qui ne pouvaient nullement modifier sa coneei)- 
lion originale de l'antrustionat. J'en em|)iiinle la deli- 
nilion et la earaetéristicpie à un savant, (juc Deloehe 
tenait en particulière estime et (pii m'inspire pleine 
confiance, M. Maurice Prou, le successeur de notre 
Arthur Giry dans sa chaire de ri-^cole des chartes-: 
« Dans le compagnonna^^e royal, ceux qui tenaient au roi 
par les liens les })lus étroits étaient les a/?//7/.s7/o//.s-. Leur 
nom vient du mot Inislis, qui signifie ordinairement 
aide, protection, et cpii, par extension, désigna le corps 
des antiustions et, enfin, une troupe d'hommes armés... 
Les antrustions formaient la i^arde i)articuliére (hi roi 
mérovingien; ils tenaient la place des /;/o/cc/oyc.s impé- 
riaux ; comme eux, ils formaient une scola placée sous 
les ordres du maire du j)alais. Ce n'étaient pas néces- 
sairement des hommes lihies, au moins à l'origine; 
car, au vu'' siècle, les serfs n'étaient plus admis dans ce 
corps d'élite. Les antrustions avaient entrée, comme les 
autres palatins, dans le conseil royal; on leur conliait 
des missions extraordinaires. Mais, en retour des ol)li- 
gations auxquelles ils étaient tenus envers le roi, ils 
avaient certains privilèges. D'ahord leur personne était 
protégée par un triple wercjeld, c'est-à-dire qu'au cas 
où l'un deux était tué, le meurtrier payait ()(H) sols, soit 

* M. Deloche s'est j)ciit-ctrc exagéré en dernier lieu la part 
des Ligures dans notre formation ; voir Des indices de l'occupa- 
tion par les Liyiires de la région qui fat plus tard appelée ladaule^ 
dans le tome XXXVII de nos Mémoires {Vav'xs, 181)7); cf. l'extrait 
paru dans la Revue celtique, XVI II, p. 365-373. 

- Maurice Prou, La Gaule mérovingienue (Paris, 1897), p. 4G- 
47; cf. les conclusions identiques de P. Guilhiermoz, Essai sur 
V origine de la noblesse en France au moyen éige (Paris, 1902). 



284 Opuscules d'un arabisant 

une amende trois fois plus forte que celle dont le meur- 
tre d'un Franc libre entraînait le paiement. De plus, 
une procédure particulière avait été établie en leur 
faveur. L'antrustionat ne formait pas une noblesse, la 
cpialité d'antrustion était essentiellement personnelle, 
elle ne passait pas du père au fds. » 

La trustis et l'antrustion, voilà un chapitre de nos 
origines que Deloche a élucidé d'une manière défini- 
tive. Les commencements de notre histoire constituent 
le lien commun qui unit ses disciplines favorites : 
géographie historique, numismatique et sigillographie 
mérovingiennes. Le Principe des nationalités s'y ratta- 
che par l'utopie généreuse qu'il imagine : une France 
complétée au milieu de peuples unifiés, satisfaits de 
leur sort et alliés avec elle. Le patriotisme rétrospec- 
tif enflamme son érudition. Il s'échaufte dans sa dis- 
cussion avec un autre bon Français, M. Albert Réville, 
qui avait écrit deux articles, « pleins de remarques 
originales et d'hypothèses vraisemblables ^ », sur le 
druidisme et sur l'armée gauloise à la bataille d'Ale- 
sia -. Le déblaiement et la conservation des arènes de 
Lutèce n'ont pas de plus vaillant, ni de plus obstiné 
défenseur. Une Ecole nationale de géographie lui 
paraît une institution nécessaire, quïl préconise avec 
la chaleur entraînante d'une conviction qu'il voudrait 
rendre contagieuse, tant elle est profonde et sincère! 
Le caractère essentiel qui donne de l'unité aux œuvres 
éparses, souvent fragmentaires, de cet infatigable tra- 
vailleur, réside dans son amour de la terre natale, 
ville, province, région, pays. Tulle, la Gorrèze, le 

* Ce jugement est emprunté à M. Camille Jullian,V'^(?/-cz72^e7o/7.r 
(Paris, 1901 j, p. 398. 

'2 Lettre signée Maximin Deloche, dans la Revue des Deux 
Mondes, tome CCXXXVIÎI (1877), p. 465-472. 



Maxiniiii Doloche 



285 



Quercv et le [Jinoiisin, Lulùco, Paris cl notre Aeailé- 
inie, la Gaule et la l'iance ont eu en lui un adorateur 
constant, dont les elVusions se sont proloni^ées pendant 
la seconde moitié du xix'" siècle. Il a concentré ses 
efTorts sur l'étude de la contrée, petite et grande, oii il 
était né, où il avait i>randi, où il avait vécu, à laquelle 
il avait voué son alTection. La France n'oubliera pas 
une vie de labeur consacrée i)ar un de ses enfants les 
mieux doués et les plus actifs à la poui'suite et à la 
découvcite de ses titres de noblesse. 



286 Opuscules d'un aral)isant 



III 



Ni l'administrateur, ni le savant n'avaient étouffé 
chez Deloclie lliomme de cœur foncièrement bon, 
bienveillant pour les inférieurs, compatissant aux 
misères du prochain, sensible avec affmement, expan- 
sif par franchise, désireux de plaire et de persuader, 
serviable avec empressement, se prêtant volontiers au 
badinage, évitant de nuire à qui que ce soit. Ecoutez-le 
plutôt et vous aurez plaisir à reconnaître son accent 
oratoire ^ : a Charité ! Charité ! c'est-à-dire sollicitude 
et assistance aux humbles et aux souffrants; absence 
d'envie et de convoitise à l'égard des puissants et des 
heureux; indulgence, amour, pour tous ceux qui com- 
posent avec nous le grand corps social : telle est la loi 
qui, de l'Écriture, doit passer dans le fait, de la prédi- 
cation dans les mœurs, et à laquelle doit obéir fidèle- 
ment tout véritable ami de l'humanité, tout soldat 
dévoué du progrès. » Et, dans son indignation contre 
les accusateurs de son illustre compatriote Etienne 
Baluze, Deloche se souvenait qu'il avait été avocat et, 
dominé par des considérations de sentiment, il disait 
avec éloquence : « Conservons avec piété, exaltons 
avec ferveur ces gloires si pures, vraiment nationales, 
qui ne traînent point après elles, comme tant d'autres 
gloires, un triste et lugubre cortège de douleurs et 
d'infortunes! En elles consiste notre plus précieux 
héritage, dépôt sacré qui nous fut légué par nos pères 
et que nous devons transmettre intact à nos enfants. » 

Ce programme, ainsi généralisé à propos d'un 

^ M. Deloche, Etienne Baluze (tirage à part), p. 16. 



Maxiinin Deloche 287 

problùnie pailiciilici-, a clé renipli par Deloche 
dans sa vie iiioiivcnientée ainsi cpie dans ses noni- 
l)rcux écrits. 11 s'est partout imposé, comme un devoir 
qu'il revendi(piait, la mission de rechercher, de main- 
tenir et de j)eri)étuer les traditions. Son bon sens de 
Corrézien et de I^'iançais a indicpié non seulement la 
voie à l'érudit, mais encore au musicien, à ra(hninis- 
tratenr, à l'académicien. Dès (pi'il fut entré parmi 
vous, il devint l'arbitre des litiges cpie soulevait j)arrois 
rap})lication de votre règlement. Faisant face au bu- 
reau, il épiait le moindre relâchement dans sa vigi- 
lance, et, la surprenait-il en défaut, il bondissait, 
redresseur de torts, paladin armé de pied en ca]), ou- 
bliait pour un moment son infirmité, se soulevait sur 
le pied gauche pour rehausser sa taille, réclamait avec 
instance et attendait avec impatience un comité secret 
pour dénoncer certaines tolérances, pour discuter le 
sens strict et rigoureux d'un article, i)our soutenir avec 
impétuosité son exégèse, })our repousser prestement 
toute objection, se cramponnait à la table d'une main 
noueuse, la frappait à coups redoublés de l'autre et 
prodiguait ses talents sans compter pour un point de 
détail avec autant d'exubérance que pour un point de 
doctrine. Dans les élections, bien que l'acception des 
personnes ne le laissât pas indillerent, il était surtout 
préoccupé de maintenir dans votre sein, entre les brim- 
ches rivales jalouses de leurs droits, cet é(piilibre dont 
les nouveaux domaines conquis parla science risquent 
sans cesse de modifier les conditions. 

Ce n'était pas sans résistance que Deloche acceptait 
les modifications obligatoires et qu'il faisait plier son 
respect pour le temps jadis devant les nécessités pres- 
santes imposées par la marche en avant de l'humanité. 
« Animé de cet esprit large et libéral qui faisait jadis 



288 Opuscules d uu arabisant 



le charme de notre société française ' », il n'était 
certes pas un rétrograde. Mais il déplorait la propen- 
sion de chaque âge à démolir ce que des générations 
ont construit. Or, la loi de continuité dans ce monde 
ordonne que des conservateurs éclairés comme Deloche 
lancent des avertissements salutaires pour assurer 
l'avenir des institutions héréditaires, dont ils se consti- 
tuent, à un moment donnée les gardiens rigides et 
inflexibles. Les procès-verbaux de vos comités secrets 
portent les traces de cette opiniâtreté, comme aussi les 
dossiers des archives ministérielles. Elle est tout à 
l'honneur de votre confrère. 1 

Au moment où la guerre de 1870 éclata, Deloche 1 
allait avoir 53 ans. Resté à son poste civil de chef de : 
division dans Paris assiégé, il ne se contenta pas d'être i 
le plus ponctuel et le plus discipliné des gardes natio- ] 
naux, en même temps que le plus régulier et le plus j 
zélé des fonctionnaires, en attendant qu'il devint le g 
plus assidu et le plus appliqué des académiciens. Le ] 
besoin de dépenser ses réserves d'activité, les sugges- j 
lions de son cœur chaud et la vivacité de ses élans 
patriotiques le poussèrent à examiner les moyens par 
lesquels il parviendrait à soulager efficacement ceux 
des Corréziens, réfugiés à Paris, sur qui pesait le plus 
lourdement le fardeau des souffrances obsidionales. 

Notre éminent et aimable confrère, M. Edmond 
Perrier, un Tulliste comme Deloche, vous a révélé un 
secret que Deloche avait bien gardé, étant peu disposé 
à divulguer ses actes de charité -. « Aux approches de 

' Discours de M. le comte Robert de Lasteyrie à notre séance 
publique annuelle du vendredi 16 novembre 1900. Voir les Comp- 
tes rendus de F Académie des inscriptions et belles-lettres de 1900, 
p 591. Notre président associait dans un juste éloge Deloche et 
Ravaisson, qui « tous deux », ajoutait-il, « ont vécu en sages ». 

- Edmond Perrier, Discours, éd. de notre Académie, n. 15. 



Maxiniiu Deloche 2S1> 

riieure de la faim, alors que chacun eùl clé prcscjue 
excusable de ne penser qu'à lui-niènie. Maxiinin Delo- 
che ne pensa ({u'aux misères de ses compatriotes, 
enfermés comme lui dans le cercle prussien; il pensa 
à ceux pour ([ui la prévoyance avait été impossible, 
à ceux (jue la maladie avait atteints, aux femmes, aux 
enfants, aux vieillards dont la dél)ilité augmentait la 
soulTrance, aux isolés privés de leuis proches et de 
leurs amis. Quelques Corréziens s'étaient réunis pour 
veiller sur leurs jeunes compatriotes, soldats de Taiinée 
de Vinoy; il accourut et, dans un grand élan de soli- 
darité, il fit sui'i^ir de ce groupement éphémère 
VAssocialioii conézicnne... II en dirigea lui-même 
pendant dix ans les travaux ^ A celte œuvre toute de 
charité il continua ses plus ardentes sympathies, même 
après qu'une cruelle iniirmité, survenue en KScSO, l'eut 
condamné à un repos relatif; il en demeura le prési- 
dent honoraire et i)rofondément honoré. » 

A partir de 1880, il se réserva pour notre Compagnie, 
pour ses confrères, pour ses visiteurs. Vous vous le 
rappelez invariablement coiffé d'une calotte en velours 
noir qui effleurait seulement le haut de son front déve- 
loppé et méditatif. Au repos, ses |)aupières étaient 
baissées sur les yeux presque fermés. S'animail-il, ses 
yeux sortant de leurs orbites devenaient j)élillants, 
son regard interrogateur scrutait les pensées avec une 
expression d'ironie sans cruauté, de malice sans mé- 
chanceté ; sa bouche souriait, finement empreinte de 
bonhomie narcjuoise. Sa verve un peu gouailleuse 
rappelait aux auditeurs que la Corrèze est ))lulôt l'an- 
tichambre du Midi que la prolongation de la France 

^ Je signale aux amateurs de pensées saines, délicatement et 
éloquemment exprimées, le charmant discours que Deloche pro- 
nonça devant V Union corrézienne, le 13 février 1876. 

19 



290 Opuscules d'un arabisant 

centrale. Deloche avait un beau nez, régulier de forme, 
aux narines gonflées et vibrantes. Sa figure rasée était 
terminée par un bouquet de barbe écourtée et arrondie. 
Quant à son vêtement, soigneusement, presque coquet- 
tement ajusté, il était en drap noir, avec le gilet mon- 
tant jusqu'à la barbiche. Les manchettes blanches 
ressortaient seules sur le fond uniformément noir du 
costume ^ 

Sa conversation était charmante, parce qu'il était 
d'humeur causeuse et de nature sociable. Si je n'avais 
suivi que mes goûts, je serais allé souvent écouter sa 
parole familière et sans prétention, mais non sans sa- 
veur. Il m'interpellait par mon prénom pour me met- 
tre à l'aise. Plus d'une fois, il m'a raconté ses commen- 
cements, parlé de sa musique, montré ses monnaies et 
ses anneaux, exposé ses théories et ses déchiffrements, 
tandis que (et je m'en accuse) j'avais l'esprit détourné 
par d'autres préoccupations. Pourquoi n'ai-je pas 
profité de ses doctes confidences, pourquoi n'a-t-il pas 
trouvé en moi un disciple attentif à ses leçons, pour- 
quoi ai-je laissé passer les occasions de m'instruire 
dans ce qu'il connaissait si bien? Je ne prévoyais pas 
alors que je serais appelé à résumer devant vous la 
carrière et les écrits d'un savant, dont je sens vive- 
ment que je ne suis pas préparé à discerner et à expli- 
quer la supériorité. ^ 

^ Une exquise photogravure, représentant Deloche dans son 
cabinet de travail, tel que nous 1'}' avons vu pendant ces dernières 
années, a paru dans la Revue encyclopédique du 12 mars 1900, 
p. 380 b. Voir aussi la gravure sur bois, représentant Deloche 
sexagénaire, dans le Lemoiizi, organe de la Ruche corrézienne, 
no 54 (février 1900). p. 17 a. C'est entre les deux que se place le 
portrait en buste de Maximin Deloche septuagénaire, publié 
d'après un excellent chché de Pierre Petit et fils dans le Monde 
illuslré du 17 février 1900, p. 108. 



IVIaxiiniii Deloehe 291 



Mon incapacité d'apprécier et de louer Maximin 
Deloche selon ses mérites sera bientôt compensée, je 
l'espère, par nn i)anégyrique émanant d'un maitre 
informé, d'un juge compétent. En efTet, dans votre 
séance du 4 lévrier 189S, vous ave/ pris la résolution 
suivante que vous avez incorporée dans votre règle- 
ment: «1^ Il y a lieu de faire la notice biographique 
de chacun des membres décédés de la Compagnie, 
sans préjudice de l'Eloge qui pourra être fait de quel- 
ques-uns d'entre eux, en séance publique, par le Secré- 
taire perpétuel. 2" Pour les membres ordinaires et pour 
les membres libres, la notice biographique sera con- 
fiée d'office au successeur du défunt '. » La tache que 
votre indulgence m'a imposée, j'ai essayé de l'accom- 
plir dans la mesure de mes moyens. L'amertume des 
regrets que j'éprouve de mon insuffisance ne sera adou- 
cie que le jour où notre vénéré et bien-aimé Secrétaire 
perpétuel, M. Henri Wallon, remplacera mon esquisse 
par un portrait de son contemporain, digne du modèle 
et destiné à occuper une place d'honneur en pleine 
lumière dans la galerie de ses Notices historiques, qui 
sont autant de chefs-d'œuvre '-. 



* Voici le complément de cette législation inédite : «S» La no- 
tice biographique sera accompagnée d'une notice bibliographi- 
que. 4o Pour les associés étrangers, il sera, dans chaque cas, 
statué par décision spéciale de la Commission des travaux litté- 
raires. 5o Enfin, si, pour cause de force majeure, le nouveau 
membre se trouvait dans l'impossibilité de faire la notice deman- 
dée, il serait statué par décision spéciale de la Commission des 
travaux littéraires, comme ci-dessus, à l'article 4. » 

^Cetespoirest irrévocablement déçu. M. Henri Wallon ayant ter- 
miné, le 13 novembre 1904, sa longue et belle existence, toute de 
vertu active et de dévoùment à la France, à l'Institut, à la science 
et aux savants. 



IX 

Une Famille sémitique de Sémitistes 

Les Derenbourg 



•1 






% 



■^- 



Une famille sémitique de sémitistes. 
Les Derenbourg'. 



I 



LliS OHKIINES 



Le fondateur dv celle dynaslie d'orientalisles est 
mon i>rand-})ère, Hailwii^ (Sehi Hirseli) Dereubiii ^. De 
mon l)isaïeiil, je sais seulemenl qu'il se nommait Jakol) 
Derenl)uri,^ Où mou L>iaud-pcre est-il né et eu quelle 
année ? Xi son épitaphe au cimetière de Mayeuce, ni 
la préface de sa comédie iulilulée Yôschcht'' téwcl, « Les 
habitants du monde », composée à rimilation de 
Laijijescluivim Trhillàh de Mose Ilayyim Lu/zato et 
imi)rimée à Olfenhach eu 17»S1)-, ne nous renseit<uent à 
ce sujet. Le berceau de la lamille, aucpiel elle a em- 
prunté son nom, est Derenburg, un saint lieu de pèle- 
rinage, ap})arteuanl au district de Ilalberstadl, daus la 
proviuce de Magdebourg. Ce fut de là (prelle émigra 
à OlTenbach, Francfort-sur-le-Mein et Mayeuce, où 
Hartwig I)ereid)urL5 s'était fixé avant la publication de 
sa pièce, j)uisqu'il Ta signée en qualité de « précep- 

' Des fragments de celte notice ont paru dans Id.lciiusli Ency- 
cloj)cdiii, IV (New- York, 1903), p. 530 6-532 b, avec deux pliolo- 
graphies. 

■^ La Bibliothèque parisienne de rAlliance israéiite, depuis 
peu transférée à TEcole Orientale, rue d'Auteuil, 59, possède un 
exemplaire sous la cote 1329 D. 



296 Opuscules d'un arabisant 

teur chez M'^^' Brendeli, veuve de Béer Hamburg, à 
Mayence ». D'autre part, il l'a dédiée au « savant et 
généreux Salomon Fùrth, à Francfort, au fils duquel il 
V a donné des leçons ». 

L'œuvre édifiante de Hartwig Dcrenburg a un but 
d'enseignement et de moralisation. Grâce à elle, « les 
habitants du inonde » doivent apprendre comment on 
arrive à repousser le mal et à choisir le bien. R. Xo*ah 
Hayyîm Hirsch, Grand-Rabbin de la communauté 
juive de Mayence, encouragea l'auteur à imprimer les 
88 paragraphes de ses scènes dialoguées, où huit per- 
sonnages évoluent et se donnent des répliques comme 
représentants de huit péchés capitaux, que le redres- 
seur de torts, « le maître de la paix », Sar schalôm, le 
pasteur de la communauté, flétrit et réprime. Ainsi 
que plus tard Gœthe dans la Fille naturelle, Hartwig 
Deren]3urg s'abstient de donner des noms propres à ses 
personnages. Mais, de même qu'on a la clef des êtres 
vivants que Gœthe a mis sur la scène sous le voile de 
l'anonyme ^ de même, les contemporains de Deren- 
burg ont reconnu à travers le masque transparent les 
principaux membres de la communauté juive de 
Mayence, auxquels leur rabbin, « le maître de la paix », 
R. Xo'ah Hayyîm Hirsch, adressait de justes remon- 
trances. Cette production n'eut pas de lendemain. Son 
auteur, d'une part, ouvrit un restaurant juif pour ses 
coreligionnaires, d'autre part, oublieux de sa misère, il 
s'absorba dans les pratiques d'un judaïsme rigoureux, 
dans l'étude orthodoxe de la Bible et du Talmud. Son 



^ Cette comparaison m'est suggérée par les deux très inté- 
ressants articles de M. Michel Bréal dans la Revue de Paris des 
l^*" et 15 février 1898 : Une héroïne de Gœthe. Les personnages 
originaux de la » Fille naturelle ». L'auteur a réimprimé cette 
série dans Deux études sur Gœthe (Paris, Hachette, 1898, in-12). 



Une famille de séiiiitistes 2Î>7 

fils aîné, Jakob Dcrciiburg, né à Mayence en 1791, 
s'étant voué au droit et étant devenu de bonne beure 
un maître avocat ', Hartwig Derenburg espéra se conti- 
nuer et se survivre dans son Benjamin, dans Joseph 
(Naftalî) Derenburg, mon père regretté, né à Mayence 
le 21 août 1811. Hartwig Derenburg y mourut en 1830, 
sa femme, ma grand'mère, en 1839. 

1 Jakob Derenburg, devenu Jakob Dernburg, après des succès 
d'orateur, qui le firent choisir par la communauté juive de 
Mayence comme son « Prœses » (parnàs), écrivit en 18'24 dans 
le Gei'st de Michel Creizenach quelques articles sur le serment 
et sur le culte juifs, ainsi que sur la méthode défectueuse 
appliquée à l'étude du Talmud, en 1831 des considérations 
(Betrachtiingen) sur trente-deux thèses talmudiques, puis aban- 
donna le judaïsme et le barreau vers 1837. Il ne fit qu'un court 
passage à l'Université régionale de Giessen comme professeur 
ordinaire à la Faculté de droit et devint bientôt Obcrappella- 
tioiisrath à la Cour suprême hessoise de Darmstadt. Il y mourut 
le 23 mars 1878. Ses deux fils, mes cousins germains, lleinrich 
et Friedrich Dernburg ont accentué l'essor de la famille vers les 
carrières libérales. Le premier, successivement professeur de 
droit à Zurich, Halle et Berlin, membre à vie de la Chambre 
des seigneurs, a célébré en 1902 le cinquantenaire de son ensei- 
gnement et en 1904 celui de ses publications souveraines en 
droit romain et en droit prussien. Son frère Friedrich, informé 
et spirituel, manie une plume alerte avec une verve juvénile. 
Transfuge de la presse politique, il a échangé son épée de 
combat de la Xazional Zeitiing contre la houlette pacifique du 
chroniqueur littéraire au BerUncr Tageblatl. Mon petit cousin, 
neveu de Michel Bréal, Ernst Landsberg, professeur ordinaire 
de droit romain et de droit pénal à l'Université de Bonn, par 
ses cours et par ses écrits, maintient non interrompue la chaîne 
de mes parents jurisconsultes. 



298 Opuscules d'un arabisant 



II 

Joseph Derenbourg * 
(1811-1895) 

L'acte de naissance de mon père, rédigé en français 
à Mayence, chef-lieu du département français du Mont- 
Tonnerre, désigne ses parents comme « Hartwig Deren- 
burg, cabaretier, et Hélène Gundersheim, son épouse ». 
Une éducation exclusivement rabbinique fut donnée à 
l'enfant jusqu'à l'âge de treize ans. 

Chaque jour, de huit heures à midi le matin, de huit 
heures à minuit le soir, mon grand-père oubliait la 
Garkùche à l'enseigne : Ziir goldenen Kanne, aux 
clients affamés et altérés, pour former son élève stu- 
dieux à la lecture de la Bible et du Talmud, avec les 
commentaires, alors presque sept fois centenaires, de 
Raschî. La complicité de sa mère, soutenue par ses 
oncles maternels, les Jacques de Hanovre, permit au 
talmudiste accompli de treize ans, muni d'un diplôme 
attestant la haute compétence de l'adolescent en ces 
matières, d'aborder les études classiques. Quand il se 
sentit suffisamment préparé, il entra en Secunda au 
Gymnasiiim de Mayence ; puis, muni de son Abitiirieii- 
tendiplom, il fréquenta les Universités de Giessen 
d'abord, où trois semestres étaient obligatoires pour 

^ W. Bâcher, Joseph Derenbourg, sa vie et son œuvre, dans la 
Revue des éludes juives, XXXII (1896,', p. 1-38. Tirage à part de 
même date, avec un portrait. Un résumé de cette notice a paru 
dans le Bulletin de la Société de linguistique de Paris, IX, 4, no42 
(juillet 1896), p. CLViii-CLXxvni. 



Joseph Dereiiboiiry 2Î>1> 

les Hessois, j)Liis de Honn. L'iir braisai il i'in|)iii{iiie cl 
asservi à la Iracliliou élait devciui un savaiil laïque cl 
novalcur, un philolo<^ue cl un scuiitislc à Gicssen. 
L'ensci<^ncincnl de Ci. ^^^ 1^'rcyla^f en lit à Bonn un 
arabisanl, ({ue la soeiélé et raniilié d'Ahraiiam (iei^er, 
non moins que sa voealion décidée, conservérenl a la 
science juive. 

Ayanl renoncé dérinilivenienl au rahhinal, le jeune 
docleur en |)liil()S()pliie quitta en liSiU Hoini pnuv Am- 
sterdam, où un j)récej)loral lui avait été dévolu dans la 
famille HischolVsheim. Son élève Haphaël, son lutur 
confrère à l'Inslitul, ayanl émi<^ré à Paris en l.S.'i(S, afm 
d'y suivre les cours de l'Ecole centrale, mon père l'y 
accompagna el s'y fixa. En lcS41, il devint associé de 
la pension Coulant, qui se l'attacha comme directeur 
moral et religieux des élèves juifs. Le 21 aoid 18 li), il 
épousait à Nancy Delphine Moïse, dite Meyer, le jour 
même où il avait accom{)li ses 32 ans. Je renonce à 
dire de ma mère le bien ([ue j'en pense, moi, son fils 
aîné, qu'elle créa à son image le 17 juin LSll. Quel- 
ques mois après, mon père recouvrait la nationalité 
française. Joseph Derenburg, puis Dernbui'g', s'appe- 
lait désormais Joseph Derenbourg. Agrégé d'allemand 
en 1850, professeur suppléant de celle langue au lycée 
Henri IV pendant l'année scolaire 18r)l-18r)2, correcteur 
de première classe en 1832, })uis correcteur des textes 
orientaux en 1836 à l'Imprimerie Impériale, chargé à la 
même époque de rédiger le catalogue des manuscrits 



* La signature J. Dernburg se lit dans riiraull de Fi'angey, 
Essai sur rarchilcclurc des Arabes el des Mores. (Paris, A. Hauser, 
1841), Appendice, p. iv. Dans une lettre du 13 juillet 1844 de Graf 
à Ed. Reuss, « der Jude Dernburg » est signale parmi les audi- 
teurs du samedi au cours de Reinaud ; cf. Edaard Reiiss Brief- 
wechsel mit... Cari Heiiirich G/-a/(Giessen, Ricker, 1904), p. 202. 



300 Opuscules d'uu arabisant 

hébreux de la Bibliothèque Impériale ^, Joseph Deren- 
bourg persévéra en même temps dans son œuvre pé- 
dagogique : fidèle à la pension Coûtant jusqu'au 31 
décembre 1866, il prit ensuite et garda jusqu'en 1864 
la direction d'une institution de jeunes gens, qu'il avait 
fondée 30, rue de la Tour-d'Auvergne. Décoré de la 
Légion d'honneur le 15 août 1859, le chef d'institution 
libéré, devenu l'auteur des Notes épigraphiques, l'his- 
torien de la Palestine depuis Cyrus jusqu'à Adrien, 
fut élu, le 22 décembre 1871 -, membre de l'Institut 
(Académie des inscriptions et belles lettres), en même 
temps que mon prédécesseur dans la docte compagnie, 
Maximin Deloche, « ce savant, à la fois musicien, 
administrateur, historien, géographe, numismate, glyp- 
tologue, sigillographe, épigraphiste ^ ». 

Si mon père succédait nominalement à son ancien 
professeur A. P. Caussin de Perceval, en réalité il était 
désigné pour occuper la place laissée vacante par la 
mort de Salomon Munk, survenue le 7 février 1867. 
Dès le 3 mai 1868, il avait recueilli la succession de son 
illustre ami comme membre du Comité central de 
l'Alliance Israélite, dont il fut l'un des deux vice-prési- 
dents depuis 1878 jusqu'à sa mort. Je ne parlerai que 
pour mémoire de son passage au Consistoire israélite 



^ Les bulletins de Joseph Derenbourg, rédigés de 1853 à 
1856, sont conservés à la Bibliothèque Nationale, sous les 
numéros 1300 à 1304 du fonds hébreu; cf. aussi 1305 à 1307; voir 
Catalogues des manuscrits hébreux et samaritains (Paris, 1866j, 
p. 233. 

2 Quel merveilleux exemple du libéralisme français que l'élec- 
tion à l'Institut de France d'un juif mayençais, sept mois et 
demi après le traité de Francfort ! 

3 Hartwig Derenbourg, Discours, dans les Atti det Congresso 
internazionale di scienze storiche, IV (Borna, 1904), p. xvni. Ma 
Notice sur Deloche occupe dans les Opuscules les p. 257-291. 



Josepli Derenliourcj 301 

de Paris de 1873 à 1876. En 1877, le inaiivnis état de sa 
vue le eoiilraigiiit à résioiier ses ibnelions à l'Impri- 
merie Nationale ; mais, au nièiiie iiioineiil, il était 
appelé, avec le titre de Direetein-adjoint ', à enseigner 
l'hébreu rabl)ini([ue à l'Ecole des hautes études (section 
des sciences historiques et philolo^i(|ues). Il a conservé 
cette chaire, tardivement créée pour lui par ^^'adding- 
ton, jusqu'en juin 1895. Ma mère avait eu encore la 
joie de voir son mari, à Gi) ans, débuter dans l'ensei- 
gnement supérieur, presque à l'âge habituel de la re- 
traite. Elle mourut après une cruelle maladie le i)re- 
mierjour de soiikkôl, le quinze tischrî 5G40 (2 octobre 
1879). 

Dans l'isolement de son veuvage, mon père, dont les 
yeux baissaient, dont l'intelligence avait conservé sa 
fraîcheur et son activité, réussit à s'adjoindre et ^ for- 
mer des secrétaires aussi dévoués que méritants : feu 
L. Bank, leur doyen; mon cher collègue, après avoir 
été mon cher disciple, Mayer Lambert ; mon ami 
Isaac Broydé entre autres. Je m'enrôlai comme volon- 
taire dans ce bataillon d'élite-. 

Le 21 août 1891, le quatre-vingtième anniversaire 
de Joseph Derenbourg fut célébré à Paris par des 
députations, par des adresses et des discours, par des 
envois de télégrammes et de lettres, enfin j)ar des 
mémoires que publièrent à cette date en son honneur 
ses amis et ses admirateurs \ Le Nestor des études 

^ Joseph Derenbourg fut nommé Directeur d'études le 4 jan- 
vier 1884. 

^ La restitution du laboratoire, avec son directeur, ses prépa- 
rateurs et son outillage perfectionné, a été tentée par moi dans 
V Avant-propos que j'ai mis en tète de R. Saadia, Œuvres com- 
plètes, V (1899), Version arabe da Livre de Job, p. xix et xx. 

^ Larédaction d'un volume collectif ne prévalut pas cette fois et, 
pour ma part, je regrette que l'exemple n'ait pas rencontré d'imi- 



302 Opuscules d'un arabisant 

juives, malgré l'affaiblissement graduel de sa vision 
réduite à ne plus distinguer que le blanc et le noir, le 
jour et la nuit, ne se ralentissait pas dans sa production, 
dans son labeur acharné, faisait des projets pour l'avenir, 
publiait en 1893 le premier volume des Œuvres com- 
plètes de Saadia, dont la série annoncée en comprenait 
douze '. Un mois de vacances bien gagnées était tout ce 
que s'accordait chaque année le vieillard resté debout 
qui, dès les fortes chaleurs, partait gaiement avec un 
de ses secrétaires pour sa villégiature préférée d'Ems. 
Sous prétexte d'y soigner sa gorge, il se réjouissait d'y 
rencontrer nombre de rabbins et d'hébraïsants, accou- 
rus de toute part à ce rendez-vous périodique pour 
avoir la bonne fortune d'échanger leurs idées avec 
les siennes, de puiser à cette source intarissable d'in- 
formation et de science. Ce fut pendant l'un de ces pèleri- 
nages que, dans la nuit du 28 au 29 juillet 1895, Joseph 
Derenbourg s'éteignit à Ems, loin des siens, assisté 

tateurs. Les auteurs de ces dédicaces isolées et indépendantes 
furent Philippe Berger, x\dolf Berliner, Maurice Bloch, Auguste 
Carrière, Henri Cordier, James Darmesteter, Hartwig Deren- 
bourg, Abraham Epstein, Moritz Friedlânder, Ludwig Geiger, 
J. Guttnann, A. Harkavy, Marcus Jastrow, Zadoc Kahn, Majxr 
Lambert, Israël Lévi, Isidore Lœb, Joël MûUer, Ad. Neubauer, 
Jules Oppert, Salomon Reinach, Moïse Schwab, Moritz Stein- 
schneider, Heymann Steinthal, Henri Weil, D"" Victor Widal. Sur 
cette manifestation, voir James Darmesteter dans le Journal 
asiatique de 1892, II, p. 99-100 ; Moïse Schwab, dans les Archives 
Israélites du jeudi 27 août 1891, p. 278 b et 279 a. Si, par hasard, 
i'ai oublié le nom d'un des participants, c'est défaillance de ma 
mémoire, ce n'est pas refroidissement de ma gratitude. 

* La besogne, interrompue en 1899, va être reprise sous peu 
avec un regain d'ardeur, avec les concours assurés de Wilhelm 
Bâcher, d'Adolf et de Samuel Poznanski, avec des renforts de 
collaborateurs zélés et compétents, avec des ressources accrues 
en documents manuscrits et imprimés, avec des concours 
moraux et financiers acquis. Il ne s'agit plus de douze, mais de 
seize volumes. 



Josepli Dei*enl)oiii*(j 303 

par deux de ses amis intimes, les rahhiiis .1. Gutlmami 
de Breslau et Simonseu de (.openhagiie. Le Consistoire 
de Paris fit à son aneien mcml)re, le 4 août, au ci- 
metière du Père-Lachaise, des ohsècpies discrètes et 
touchantes, dont sa famille a gardé et i^^ardera le sou- 
venir ému. Sur sa tombe entr'ouverte, des discours 
éloquents furent prononcés par M. le «^rand-rabbin de 
France Zadoc Kahn', par MM. Gaston Maspero -, 
Narcisse Leven, Abraham Cahen, Maurice Bloch, 
Auf^uste Carrière ^. 

La bibliographie de « mon guide dans la vie et dans 
la science ^ » est trop touffue pour que je lente l'inven- 
taire de cette littérature vaste et dispersée. Après mûre 
réflexion, je me contente de donner ici quelques sup- 
pléments^ additions et rectifications aux quatre listes 
dressées par Moïse Schwab dans son précieux Réper- 
toire des articles relatifs à V Histoire et à la Littérature 
juives parus dans les Périodiques de 1783 à 1900 ', par 
Mark Lidzbarski dans son Manuel d'épigraphie sémi- 
tique du Nord ^^ par A. Gascard dans sa Table métlio- 

1 Zadoc Kahn, Souvenirs et regrets (Paris, 1898), p. 387-398. 

'^ Funérailles de M. Derenhourg. Diseours de M. Maspero, pré- 
sident de r Académie. Publication de l'Institut, 1S93. — 10 .4 p. 
in-4o. 

^ Auguste Carrière, Josepli Derenhourg, dans V Annuaire de 
VÉcole des hautes-études, (section des sciences historiques et 
philologiques) de 1897, p. 31-40. 

^ Dédicace de mon m^uscule Les Monuments sabéens et him- 
yarites de la Bibliothèque Nationale, écrit pour les 80 ans de 
mon père. 

^ Paris, Durlacher, 1899-1903, 2 vol. en 3 tomes. 99 numéros 
sont recensés dans le Répertoire, I, p. 82 ^-85 a, sans parler 
des additions, p. 454 a et 486 /). Or, le Répertoire ne fait état ni 
des Comptes rendus deV Académie des inscriptions et belles-lettres, 
ni du Journal asiatique, ni de la Revue archéologique. 

•■' Mark Lidzbarski, llandbuch der nordsemitischen Epigraphik 
(Weimar, 1898), Bibliographie, index, p. 85 a, 498 c. 



304 Opuscules d'uu arabisant 

diqiie de la Revue critique dliistoire et de littérature \ 
par moi dans le volume quatrième de l'Encyclopédie 
juive ■-. J'ajouterai une cinquième source d'omissions 
préméditées. Toutes les fois que les publications pater- 
nelles s'enchevêtrent dans les miennes, je les ai acca- 
parées au profit de ma bibliographie complète, donnée 
plus loin dans sa plénitude et ses détails, sans lacunes 
voulues. On verra ainsi combien a été féconde pour moi 
la collaboration du père et du fils, du maître et de 
l'élève. 

L'énumération suivante, classée dans l'ordre chro- 
nologique, dépouillée de ses éléments essentiels, de- 
meure abondante et riche : 

1. Over de noodzakelijkheid van het Godsdiensi-Onder- 
wijs, dans les Jaarbœkeii uoor de Israëliten in Neder- 
landK IV (Gravenhage, 1838), p. 347-360. 

2. Leerredenen door Israëliten in het Nederlandsch 
gehouden, ibid., p. 364-377. 

3. Het Amsterdamsche Opper-Rabbinaat. 2 stukjes. 
Amsterdam, 1839. Ce pamphlet anonyme a été reconnu 
par son auteur; voir M. Roest, Snippers mit de onde 
doos, dans Xieuv. Isr. Nieuwsbode de 1880, nos 6, 8, 30 
et 31 ; (Di' J. H. Dùnner), dans S. Seeligmann, Catalog 
der reichhaltigen Sammlung... nachgelassen von N. H. 
Van Biema, Amsterdam, 1904, p. 196, n° 3364. 

4. Inscriptions de VAlhambra. Appendice à Girault 

' Paris, Ernest Leroux, 1894, index, p. 229 (nos 5914, 6357, 
6822, les autres articles signés J. D. étant de James Darmes- 
teter) et 300 . 

2 The Jewish Encyclopedia, lY (New-York, 1903), p. 531. 

^ C'est d'après le même recueil, III (1837), p. 369-392, avec 
portrait, que Moïse Schwab, Répertoire, I, p. 83 a, n° 11, a attri- 
bué avec raison à Joseph Derenbourg l'article anonj^me intitulé 
Cari Asser, le nom de l'auteur étant donné dans Jost, Israeli- 
tische Annalen de 1839, 9, p. 20 et suiv. 



Joseph Deron])oiir(| 305 



de Prangcy, Essai sur idirJulcdurc des Arabes cl des 
Mores, en Espagne, en Siede et en Barbarie. Paris, 
A. Haiiscr, 1811 (cl non IcSf)!, dans la Jeunsh Encij- 
clopedia), xxviii j). 

5. Travanx prcj)aratoircs pour nne édition crili(iuc 
du Ta rifài d'Al-Djordjàni, avec traduction tVançaisc et 
notes. Spécimen des p. 1-8 de la 7'raduclion et des 
notes. Paris, s. d. (1812)'. 

6. Livre de uersels ou première inslruelion reliijieuse 
pour Venfance israclite en versels extrculs de la UiMe. 
Paris, au bureau des Archives Israélites, 1811, 51 j). 
in-16. 

7. Les Séances de llariri, i)ul)liées en arabe avec un 
commentaire choisi par Silvestre de Sacy. Deuxième 
édition revue sur les manuscrits et au«^nnentée d'un 
choix de notes historiques et explicatives en français 
par M. Reinaud et M. Derenbour*^. Paris, Hachette, 
1847-4853 (et non 1847-1851, dans la Jewisli Encijelo- 
pedia). 2 tomes in-4'», 216 et 780 p. 

8. Quelques réflexions sur la conjufjaison el les pro- 
noms dans les Uuujues sémitiques, dans le Journal asia- 
tique de 1850, 1, p. 86-98. 

9. Catalogue des n}(uuiscrits hébreux de la Biblio- 
thèque Impériale. Paris, 1852-1856. Manuscrits 1300- 
1304 (Cf. 1305-1307) du Fonds hébreu de la Bibliothèque 
Nationale. « Ce travail a servi de base au présent 
Catalogue », dit le rédacteur du Cataloijue imprimé 

* Jules Mohl, Viiujt-scpt ans d'Iiistoire des éludes orienUdes, 
(Paris, 1879-1880, 2 vol. in-8o), I, p. 16-17 et 218; Ilartwift Deren- 
bourg, Avant-propos à H. Saadia, Livre de Job, p. xxn. L'édition 
de G. Flûgel(Lipsiie, 1815, in-8"') n'a rien ùté de leur valeur aux 
matériaux accumulés par Joseph Derenbourg et tenus à la dis- 
position de qui voudra les mettre en œuvre. Il n'en a tiré lui- 
même que : Un vers du Tarifai expliqué, dans le Journal asiatique 
de 1869, I, p. 255-256. 

20 



306 Opuscules d'un arabisant 

(Paris, 1866, iii-4o), Hermann Zotenberg ; voir p. 233 
a et b et plus haut, p. 161, n. 3; 300, n. 1. 

10. Travaux préparatoires pour une édition projetée, 
avec traduction française, d'Al-Mas'oùdî^ Les Prairies 
(lor. Paris, 1852-1858'. 

11. Notice sur les premières publications de la Société 
de Mkitzé Xirdamim, dans le Journal asiatique de 1865, 
II, p. 262-281. 

12. Quelques observations sur le passage du Kitâb 
al-Fihrist relatif au Huzwaresch. Ibid. de 1866, I, 
p. 440-444 ; cf. II, p. 25. 

13. Explication d'un mot difpxile dans le Livre 
d'Ezra. Ibid. de 1866, II, p. 401-415. 

14. Lne traduction hébraïque du Hure de Hénoch. 
Ibid. de 1867, I, p. 91-94. 

15. La prononciation du tschim. Ibid. de 1867, I, 
p. 94-96. 

16. Sep lier Taghin. Liber coronarum pu])lié par 
]\ï. l'abbé Barges. Compte rendu, ibid. de 1867, I, 
p. 242-251. 

17. Quelques observations sur U accent zakeph-katon 
en hébreu. Ibid. de 1867, I, p. 251-253. 

18. Essai sur V histoire et la géographie de la Pales- 
tine d'après les Talmuds et les autres sources rabbi- 
niques. Première partie. Histoire de la Palestine depuis 
Cyrus jusquà Adrien. Paris, A. Franck, 1867, 486 
pages gr. in-8°. Traduction hébraïque, par Braunstein, 
avec des additions et corrections par A. Harkavy, 
Saint-Pétersbourg, typographie Behrsohn et Rabbi- 

^ Jules Mohl, livre cité, I, p. 475, 552-553; II, p. 82, i50 ; Les 
prairies cTor, texte et traduction par C. Barbier de Mej^nard et 
Pavet de Courteille, I, (Paris, 1861), p. i-ii et xi ; Joseph Deren- 
bourg. Deux passages dans le IV^ volume des Prairies d'or de 
Masoudi, dans le Journal asiatique de 1868, I, p. 253-254. 



Josei>Ii Dcreiil)()iir(j 307 

nowi/, IcSOG, pour la revue Ilain-Mrlis, '2U\ p. in-8" '. — 
Deuxième partie, (irogi'dpluc de Ui Pdlcsliiw. Matériaux 
puisés aux mêmes sourees, sur liehes, avec quelques 
perles, antérieures à leur prise de possession |)ar la 
Bil)]i()lliè(jue de l'Université de Paris, à la Sorhomie. 
Ces notes y sont libéralement mises à la disposition 
des travailleurs; voir Ilartwi^ l)ereni)()ur^, Andiil- 
propos à R. Saadia, Livre de Joh, p. xxni. 

19. Notes épi(jr({plu(jiies I-IX dans le Joiinicd asia- 
/r(/zze de 18G7 à 1869 ; cf. ibid, de 1868, 11, p. 78; de 

1869, II, p. 25. Tirage à part resté sur le marbre, 
publié seulement en 1877, 111 p. in-8''. Une table des 
matières est donnée dans le Jouriud (isialiciiie de 1872, 
II, p. 330 a, et dans Lidzbarski, IhiiuHuirh, p. 36, 
no 410. 

20. La Médidlle de Foiiruière, dans la Revue israélilc, 
1(1870), p. [-8. 

21. Le slèle de Meslia, dans le Jouriud asi(di(jue de 

1870, I, p. 155-160; cf. Revue israélile, I (1870), p. 113- 
116; 193-198. 

22. Manuel du lecteur, d'un auteur inconnu, publié 
d'après un manuscrit venu du Yémen et accompagné 
de notes, dans le Journal asUdùjue de 1870, II, 
p. 309-550. Tirage à part, Paris, Henry Sotlieran, 
Joseph Baer etCi'\ 1871, 213 p. 

23. Lue stèle du temple dllérode, dans le Journal 
asiatique de 1872, II, p. 178-195; cf. Revue israélite, IV 
(1873), p. 17-20. 

24. Ancdijse d'un mémoire sur rimmortalitê de lame 

1 L'édition française, épuisée et rare, n'a été tirée qu'à 500 
exemplaires. Mon ami, M. Xahum Slousch, qui, nourri des anciens 
textes, a gagné une maîtrise glorieuse dans la prose hébraïque 
moderne, m'assure que l'éditeur de la traduction Braunstein a 
eu l'audace d'en faire imprimer dix fois autant. 



308 Opuscules d'un arabisant 

chez les Hébreux, dans les Comptes rendus de V Acadé- 
mie des inscripiions et belles-lettres de 1873, p. 78-85; 
cf. p. 16, 85-86, 146-147, 151. Voir aussi Llmmorta- 
lité de rame chez les Juifs, ibid, de 1882, p. 213-219; 
cf. p. 184 et ibid. de 1883, p. 9. 

25. Inscription bilingue de Aïn-Youssef, dans la. Revue 
archéologique de 1876, I, p. 175-179; cf. Journal asia- 
tique de 1876, II, p. 37; de 1883, II, p. 65. 

26. Quelques observations sur les inscriptions du Safa, 
dans les Comptes rendus de 1877, p. 269-273 ; cf. p. 257. 

27. Cachet hébraïque trouvé en Mésopotamie, ibid. de 
1878, p. 168-171; cf. p. 148. 



>■; 



Hai'twifj D ère II bourg :50Si 



III 



HARTWIG OEHKNBOLRG 



Oïl comprendra que, lorsqu'il s'agit de poser devant 
moi, comme un peintre se servant à lui-même de mo- 
dèle, je marcjue seulement les étapes de ma carrière ob- 
jectivement, en spectateur impartial autant que je le puis, 
siiic iraci sliiilio. Né à Paris le 17 juin ISli, j'ai fait mes 
études classiques aux lycées Charlemagne et Bonaparte 
(celui-ci le lycée Condorcet actuel). Bachelier ès-lettres 
en 1860, licencié ès-lettres en 1863, docteur en philoso- 
phie de Gœttingen en 1866, j'ai étudié l'hébreu, l'arabe 
et les langues sémitiques à Paris, où mes maîtres ont 
été le grand-rabbin de France Ulmann, mon père et 
Reinaud ; à Gœttingen, où j'ai été l'élève d'Kwald, de 
Bertheau, de Wnslenfeld et de Théodor Bentey; à 
Leipzig, comme disciple de Fleischer ' et de Krehl. Lors 
de ma rentrée à Paris, au printemps de 1866, j'ai eu 
l'honneur de travailler sous la direction de Salomon 
Munk- jusqu'au moment où, à l'automne de cette mê- 
me année, je suis entré au Département des manuscrits 
de la Bibliothèque Impériale pour y continuer le Cata- 
logue des manuscrits arabes interrompu depuis ([u'en 
1859, Michèle Amari avait quitté la terre d'exil pour 

* Morgenlàndische Forschiingen. Festschrift Ilcrrn Professor 
Dr H. L. Flcischer zu seineni fiinfzigjahrigen Doctorjubilaum 
am 4. Màrz 1874 gewidmct von seinen Scluilcrn H. Dercnbourg, 
H. Ethé, O. Loth, A. Mûller, F. Philippi, B. Stade, H. Thorbecke. 
Leipzig, Brockhaus, 1875. 

' Moïse Schwab, Salomon Miink (Paris, 1900), p. 179-181 ; cf. 
Comptes rendus de V Académie des inscriptions et belles-lettres de 
1900, p. 417. 



310 Opuscules cl un arabisant 

rentrer dans sa patrie ^ Le 31 août 1870 est la date à la 
fois de ma démission comme employé de la Bibliothè- 
que et de mon mariage, à Paris, avec Betty Baer, fille 
de Herrmann Joseph Baer, le grand libraire de Franc- 
fort-sur-le-Mein. Celui-ci me confia la direction d'une 
succursale fondée à Paris. 

Sous l'impulsion de ma femme, je restai adonné à mes 
études de pi'édilection et, dès 1875, j'étais presque simul- 
tanément nommé professeur d'arabe et de langues sé- 
mitiques au Séminaire Israélite de Paris, sur les cadres 
duquel je figure encore comme professeur honoraire, 
et chargé d'un cours de grammaire arabe à l'Ecole spé- 
ciale des langues orientales vivantes. En avril 1879, je 
réalisai mon rêve d'adolescent d'occuper un jour, dans 
cet établissement d'enseignement supérieur, la chaire 
d'arabe littéral, occupée jusqu'en 1838 par Silvestre de 
Sacy et supprimée en 1867 à la mort de Reinaud. En 
1880 et en 1905, le Ministère de l'instruction publique, 
qui m'avait, en 1876, délégué comme l'un de ses deux 
représentants au 3^ Congrès international des orienta- 
listes de Saint-Pétersbourg, me chargea de missions 
scientifiques à l'Escurial et dans les bibliothèques de 
l'Espagne pour y rechercher et pour y cataloguer les 
manuscrits arabes. Le résultat le plus important de 
mon premier voyage d'exploration fut la découverte, à 
l'Escurial, de V Autobiographie d'Ousàma, document 
capital sur l'histoire des premières croisades-. 

En 1881, Ernest Renan me fit attacher comme auxi- 
liaire à la Commission des inscriptions sémitiques de 
l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Je fus 

^ Plus haut, p. 168. 
. '2 :Voir mon Avant-propos en français à la traduction alle- 
mande, par le pasteur Schumann, de V Autobiographie d'Ou^ 
sâma (Innsbruck, Wagner, 1905). 



llarlwiy Dereiiboiiry 311 

char<4é spccialiMnenl, sous la dircclioii dv mon j)ère, 
de la partie hiniyarili([iK' v[ sahécnne. 

Deux chaires nréeliureiil depuis loi's : eu l«SS'f, celle 
de lan<^ue arabe à l'I^A'ole des liaules-éludes, section 
des sciences historicjues et i)hilol()L(i(pies ; eu ISS.'), celle 
d'islamisme et religions de l'Arabie à l'KcoU' des hau- 
tes-études, section des sciences religieuses, ((ui venait 
d'être créée. 

Chevalier de la légion d'honneur en levi'ier IS'.IT, j'ai 
été élu, le 1" juin 1900, niend)re de l'Institut (Académie 
des insciiptions et belles-lettresi. .Famais Je n'exj)rime- 
rai en termes assez chaleuieux la reconnaissance (juc 
j'éprouve envers mes conhéres (jui m'ont accordé ce 
couronnement de ma cariiére. Quel vil regret pour 
mon cœur de ne j)as voir parmi nous cha(pie vendredi 
mon père, non plus qu'Krnesl Renan et Gaston Paris, 
non i)lus que plusieurs de ceux que j'ai tant aimés î 

Les années, en s'écoulant, m'v)nt comblé, puis(|ue je 
suis devenu commandeur de la Couronne d'Italie, 
officier de l'instruction j)ul)lique, membie honoiaire 
de l'Académie de l'Histoire de Madrid, membre hono- 
raire de l'Institut égyj)tien du Caire, membre honoraire 
de la Societij ofBlhliciil Archeoloijij dii Londres, membre 
du Conseil de la Société asiatique, membre du Conseil 
de perfectionnement de la Mission scientifique fran- 
çaise du Maroc, membre du (Comité central de l'Alliance 
israélite, membre du Conseil de la Société des études 
juives, vice-président du (vonseil d'adtiiinistiation de 
riicole de travail israélite, membre du Forciijn Board 
of consiillinij edilors de la Jeivish Eiicyclopcdid. .J'ai 
été l'un des directeurs de la Grande Encijclopcdie, dont 
les 31 volumes portent ma signature. 

Je n'ai ni enfant, ni neveu. Avec moi s'éteindra la 
dvnastie des Derenbourg orientalistes. 



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Bibliographie de H. D. 



(1866-mars 1905) 



*■ 



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Bibliographie de H. D. 
<1866-mars 1905) 



BiBLK i:t JUDAISMK 

1. Version uvabe ci haïe de R. Saadia ben Joscf Al- 
Fayyoùnii, publiée avec des notes bébraïques et une 
traduction IVançaise d'après l'arabe par Josepli Deren- 
bourg et Harlwig Derenbourg. Paris, Ernest Leroux, 
1896, in-8'-, vn-l.lO et IKi p. 

2. Version arcibe du Livre de Job de li. Saadia ben 
Josef Al-Fayvoùnîi, publiée avec des notes bébraïcjues 
par W. Bacber, x-122 p. Accompagnée d'une traduc- 
tion française d'après l'arabe j)ar J. Derenbourg et 
H. Derenbourg. Paris, Ernest Leroux, LS99, in-8", 
68 p., introduite par un Avanl-propns de xxni p., 
signé : I^aris, ce 29 juillet 1900, 3" anniversaire de la 
mort de mon père. Hartwig Derenbourg. 

3. Les mots grecs dans le livre biblique de Daniel, 
dans les Mélanges Graux i^Paris, Ernest Tborin, 1881), 
p. 232-214. Traduction anglaise par M. Jaslrow j^ dans 
Hebraica, IV (1887), p. 7-13. 

4. Xœldeke (Th.). Histoire littéraire de iAncicn Tes^ 
tanient, traduit de Lallemand par M>L Hartwig Deren- 
bourg et Jules Sourv. Paris, Sandoz et Fiscbbacber, 
in-8'' et in-12, iv-389 p. 

■ 5. Catalogue des manuscrits judaïques entrés au Bri- 
tisli Muséum de 1867 à 1890, dans la Revue des études 
juives, XXIII (1891), p. 99-116 et 279-301. 



316 Opuscules d'un arabisant 

6. Henri Gréville, La juive. Notice, ibid., IV (1882), 
p. 306-307. 

7. D. H. Millier und J. vonSchlosser, Die Haggadah 
von Sarajevo. Compte rendu dans le Journal des Sa- 
vants de 1898, p. 657-668. 2^ édition dans les Opuscules 
d'un arabisant t Paris, Charles Carrington, 1905^, p. 49- 
68. 

ÉPIGRAPHIE SÉMITIQUE 

I. ÉPIGRAPHIE PHÉNICIENNE 

8. Corpus Inscriptionum Semiticarum ab Academia 
inscriptionum et litterarum humaniorum conditum 
atque digestum. Pars prima^, inscriptiones phœnicias 
continens. Comptes rendus dans la Revue des études 
juives, m (1881), p. 310-319; VIII (1884), p. 145-152. 

9. Les Inscriptions phéniciennes du Temple de Seti à 
Abydos, publiées et traduites d'après une copie inédite 
de M. Sayce, par Joseph et Hartwig Derenbourg, dans 
la Revue cVassyriologie et d' archéologie orientale, I, 3 
(1885), p. 81-101, avec 4 planches. 

10. U Inscription de Tabnit, père d'Eschmounazar, 
dans la Revue de U histoire des religions, XVI (1887j, 
p. 7-15. 

11. Un sceau phénicien, dans la Revue des études 
juives, XXIII (1891), p. 314-317. 

12. Une nouvelle inscription phénicienne de Citium, 
ibid., XXX (1895), p. 118-121. 

13. Note sur Uétymologie de Masscdia, Marseille, 
dans Michel Clerc, Les Phéniciens dans la région de 
Marseille avant l'arrivée des Grecs, p. 14-15, extrait de 
la Revue historique de Provence, I (Marseille, 1901) ; 
cf. Répertoire d'épigraphie sémitique, I, 5 (1903), p. 254- 
255. 



Bibliographie de H. D. ;U7 



II. EPiGHAPHii: ahamkknm: 

14. PiiKunou, fils de Karil, dans la Rcinie des ('(udes 
juives, XXYI (1893), p. KiVl.'lS. 

15. Un dieu nahaléen ivre sans avoir bu de vin, ibid., 
XLIV (1902), p. 121-126. 

m. ÉPIGRAPHIE DU YÉMEN 

16. Corpus Inscriplionuni Scinilicdruni, al) Acadeniia 
inscriptioiuiin et litleranini hiinianioruin condiUini 
alque digesluin. Pars quarta, inscriplioncs hiinyari- 
ticas et sabccas continens : 

Fasciculus primus, 1889, p. 1-102 in-folio, avec les 
planches I-XII (sous la direction de M. Joseph Dcreii- 
bourg). 

Fasciculus secundus, 1892, p. 103-174, avec les 
planches XIII-XVIII ;sous la direction de M. Joseph 
Derenhourg). 

Fasciculus tertius, 1900, p. 175-322, avec les planches 
XIX-XXVII. 

17. Les Noms de personnes dans r Ancien Testiunent 
et dans les inscriptions hiniijarites, dans la Revue des 
études juives^ I 1880), p. 56-60. 

18. Etudes sur Vépigraphie du Yénien, I et II, 1, par 
MM. Joseph et Hartwig Derenhourg, dans le Journal 
asiatique de 1882, 1, p. 361-394; de 1883, II, p. 229-277; 
de 1884, II, p. 322-331, avec 5 héliogravures Dujardin. 
Voir Erklœrung, signée Joseph und Hartwig Deren- 
hourg, dans la Zeitschrift d. deutschen morcj. Gesell- 
schaft, XXXVIII (1884), p. 152. 

19. Les Monuments sabéens et himijarites du Louvre, 
par MM. Joseph et Hartwig Derenhourg, dans la Revue 



318 Opuscules d'un arabisant 

(rassijriologie et (V circhéGlogie orientale, I, 2 (1885), 
p. 50-65, avec 4 planches. Il y a des exemplaires avec 
le titre de Nouvelles études sur Vépigraphie du Yémen. 

20. Yemen Inscriptions, tlie Glaser Collection in the 
British Muséum, dans le Babylonian and Oriental Re- 
cord, I (1888), p. 167-180 et 195-205. 

21. Un nouveau roi de Saba sur une inscription sa- 
béenne inédite du Louvre, dans les Etudes de critique et 
dliistoire, par les membres de la section des sciences 
religieuses, lr« série (Paris, Ernest Leroux, 1889), 
p. 93-97. 

22. Les Monuments sabéens et himyariles de ta Biblio- 
thèque Nationale, cabinet des médailles et antiques. 
Paris, Léopold Cerf, 1891, 45 p. in-18, avec une hélio- 
gravure Dujardin. 

23. The himyaritic Inscription 32 of the British Mu- 
séum, dans le Babylonicm and Oriental Record, V 
(1891), p. 193-196. 

24. Le dieu Allah dans une inscription minéenne, dans 
le Journal asiatique de 1892, II, p. 157-166. 

25. Une épitaphe minéenne d'Egypte, inscrite sous 
Ptolémée, fils de Ptolémée, dans le Journal asiatique de 
1893, II, p. 515-528. 

26. Nouveau Mémoire sur F épitaphe minéenne d'Egypte, 
inscrite sous Ptolémée, fils de Ptolémée. Paris, Ernest 
Leroux, 1895, 34 p. in-8°, avec une héliogravure Du- 
jardin. 

27. Le dieu Rimmôn sur une inscription himyarite, 
dans Semitic Studies in Memory of... Alexander Koliut 
(Berlin, S. Calvary and Co, 1897), p. 120-125. 

28. Les Monuments sabéens et himyarites du Musée 
d' archéologie de Marseille, dans la Revue archéologique 
de 1899, I, p. 1-15; voir Répertoire d'épigraphie sémiti- 
que, I, 3 (1901), p. 150-160. 



niljlioyiapliic de 11. D. :U1> 

29. Xoiiveaiix Irxfcs ijéiuriiilcs iurdils, j)nl)lic'S et Ira- 
chiits dans In Rrviir (rdssijriolofjir et (rni'chi'olixjie 
orientale, V, l (11)02), p. 117-128, el pi. VI et VII; cf. 
Répertoire d^'piijidpliie sêinititiue, I, .") (HH).'^), ]). 255- 
267. 

30. r\iiLr et faussaires ijéménites, dans le Journal 
asiatique de 1903, I, p. 102-165; cf. Répertoire (Vépi- 
(jraphie sémitique, I, 5 (1903), p. 2()7-2()9. 

31. Xouveaux envois du Yéinen, dans la Revue arehéo- 
logique de 1903, I, p. 407-412, avec une Lîiavnre pholo- 
typique; cf. Répertoire (répi(jr(q)lue sénuti(iue, I, (> 
(1904), p. 344-350. 

32. Premier Supplément cnix Monuments sabéens et 
himijarites du Louvre, dans la Revue d'assijriolocjie 
et d\u'ehéolo()ie orieiilale, \U\, 2 (1905), p. 33-4(); cf. 
Répertoire d'é pi (j rapide sémiti(iue, II, 1 (1905i. 

32. Le culte de la déesse Al-'Ouzzéi en Andne au 
iv*^ siècle de notre ère, dans le Recueil de nu'inoires orien- 
taux. Textes et traductions publiés par les professeurs 
de l'Ecole spéciale des langues orientales vivantes à 
l'occasion du xiv= Contrés international des orienta- 
listes réuni à x\lger (avril 1905). Paris, Ernest Leroux, 
1905), p. 31-40 ; cf. Répertoire d'épi(jr(q)lue sémitique, 
II, 1 (1905), p. 1 et suiv., avec une héliogravure Dujardin. 



IV. EPIGHAPIUE PROTOAHABE 

33. Uinscription nabatéo-arabe dWn-Xanuïra, dans 
le Répertoire d\q)igraphie sémitique, I, (1904), j). 361- 
366. 



320 Opuscules d'un arabisant 



POÉSIE ARABE ANTEISLAMIQUE 

34. Le Dîwân de Xâbiga Dhobycinî, texte arabe, 
publié pour la première fois, suivi d'une traduction 
française et précédé d'une introduction historique, 
dans le Journal asiatique de 1868, II, p. 197-297; 
301-439; 484-515. Tirage à part, Paris, Maisonneuve 
et Cie, 1869, 272 p. in-8«. 

35. Complément. NâbigaDhobyâni inédit, d'après le 
manuscrit arabe 65 de la Collection Schefer, ibid. de 
1899, I, p. 5-55. Tirage à part, Paris, J. Maisonneuve, 
1899, 55 p. in-8o. 

36. Le poète antéislamiqae Imroiioii l-Kais et le dieu 
arabe Al-Kais, dans les Etudes de critique et d'histoire, 
par les membres de la section des sciences religieuses, 
2« série, (Paris, Ernest Leroux, 1896 , p. 119-123. 

37. Imruulkaisi Muallaka, edidit Augustus Mueller, 
Halis, Barthel, 1869. Compte rendu dans la Revue cri- 
tique de 1869, II, p. 129-133. 

38. H. Thorbecke, Antarah, ein vorislamischer 
Dichter, Leipzig, 1867. Compte rendu dans le Journal 
asiatique de 1868, I, p. 454-462. 2^ éd. dans les Opus- 
cules d'un arabisant, p. 1-9. 

39. ^Y. Ahlwardt, Scunmlungen aller arabischen 
Dichter. l, Elaçmciijjàt. Berlin, Reuther und Reichard, 

1902. Compte rendu dans le Journal des Savants de 

1903, p. 68-69. 

40. R. E. Briinnow, The twenty-flrst volume of the 
Kitâb al-aghâni. Leyden, Brill, 1888. Compte rendu 
dans la Revue critique de 1888, I, p. 281-283. 



IJiblioyiaphie de H D. 821 



ISLAMISME 

41. La Composition du (j)ran, leçon (roiiverlure du 
cours d'iirahc professé à la salle Gerson (Sorhonuc), 
dans la licDiic des cours lillcruircs de lu Fruncc cl de 
Vétramjcr, VI (1809), p. 'Ml /;-318 u. l' rd. dans les 
Opuscules dun arabiscud, p. 11-.').'î. 

42. J. M. Arnold, />/• /.s7a/7i. Aus dcni lùiiilisclien. 
Gûtersloh, Herlelsmann, 1878. Compte rendu dans la 
Revue crilique de 1878, II, p. 65-60. 

43. R. Dozy, Essai suiriiisloire de rishuuisiuc. Tra- 
duit du hollandais par Victor Chauvin. Levclcn, Hrill, 
1879. Compte rendu dans la Revue crilifiue de 1880, I, 
p. 140-1 19. 

44. Ed. Savons, Jésus-Chrisl d'après M(dion\cl. Leip- 
zig, O. Schulzc, 1880. Compte rendu ibid. de 1880, I, 
p. 149-102. 

45. La Science des religions cl Fishunisujc. Deux con- 
férences faites le 19 et le 2() mars 188() à l'Ecole des 
hautes-études (section des sciences religieuses), pu- 
bliées dans la Revue de Vliisloire des religions, XIII 
(1880, p. 292-333; réimprimées dans la liihliothèque 
orientale elzévirienne, tome XLVIII, Paris, Ernest Le- 
roux, 1880, in-32, 95 p. 

40. Otto Loth, Bas Classenhucli des Ihn So'd. Leij)/ig, 
Hinrichs, 1889. Compte rendu dans la Hcnue crilique 
de 1809, II, p. 190-200. 

47. Lucien Gautier, Ad-Dourra al-fàkhira. La perle 
précieuse de Gliazâli. Traité d'eschaiologie musul- 
mane. Genève, H. Geori:r, 1878. Compte rendu dans la 
Revue crilique de 1880, II, p. 01-03. 



21 



322 Opuscules d un arabisant 



HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE 
ET DES SCIENXES 

48. Hoffmann, De Iiermeneiiticis apiid Syros arisio- 
teleis. Lipsiae, Hinrichs, 1869. Compte rendu dans le 
Journal asiatique de 1870, I, p. 304-306. 

49. Le commentaire arabe clAuerroès sur quelques 
petits écrits physiques cVAristote. Communication sur le 
manuscrit XXXVII de la Bibliothèque Nationale de 
Madrid, faite au deuxième Congrès de philosophie de 
Genè\e,pi\h\iée di\nshud\vigSiein, Arc hiuf il rGeschichte 
der Philosophie, X\m (Berlin, 1905), p. 250-252. 

50. Les Traducteurs arabes d'auteurs grecs et V auteur 
musulman des Aphorismes des philosophes, dans les 
Mélanges Henri Vy^eil (Paris, A. Fontemoing, 1898), 
p. 117-124. 

51. L'histoire des philosophes attribuée à Ibn Al- 
Kifti, cà propos de Ibn Al-Qiftis Tarih al-hukama , auf 
Grund der Yorarbeiten Aug. Milliers herausgegeben 
vonJ. Lippert (Leipzig, Dieterich, 1903). Article publié 
d'abord dans le Journal des Savants de 1904, p. 630- 
639, puis dans les Opuscules d'un arabisant, p. 35-48. 

52. Deux exemplaires à Madrid du Dioscoride 
arabe. Communication sur les manuscrits CXXV et 
CiCXXXIII de la Bibliothèque Nationale de Madrid, 
laite au deuxième Congrès de philosophie de Genève, 
section de l'Histoire des sciences, publiée dans Kahl- 
baum und Sudhoff, Mitteilungen zur Geschichte der 
Medizin und Xaturwissenschafften. Hamburg und Leip 
zig, L. Voss, III, 5 (1904), p. 477-478. 



Biblioçjraphie de H. D. 823 



LIX(;UISTIQUK 

I. LANGUES SKMrTIQL'KS 
(Hébreu, Aramécn, Arabe, Ktbiopien.) 

53. Abou l-Walîd Manvàn il)n Djanàh (Ral)l)î 
Yônah), Tlic book of licbrcm roots, publié par Ad. 
Neiibauer. Oxford, Clarendon Press. 1<S7."). ('ompte 
rendu du premier fascicule dans le Journal (isidliriue 
de 1874, I, p. ôôG-ôôO. 

54. Opuscules et Traités d'Abou 1-Walid Ibn DJanab 
de Cordoue, texte arabe pul)lié avec une Irachiction 
française par Josepb Deren])ourg et Hartwig Deren- 
bourg. Paris, Josepb Baer et C'^ 1880, in-8", cxxiv et 
400 p . 

55. Le Kitàh al-mouslalhak (Clbn Djanàh, dans la 
Revue des études juives, \\\(W.):^), p.298-2*M). 

56. Quelques observations sur icuiliquité de la décli- 
naison dans les langues sémitiques, dans le Journal 
asiatique de 1867, II, p. 373-401. 

57. Noms sémitiques des deux bois servant éi la pro- 
duction du feu. Communication faite à la Société de 
linguistique, le 4 mars 1882, résumée dans son lUd- 
letin, V, p. Lxiv-Lxv. 

58. Land, The Principles of Hcbrew (rrannuar. Lon- 
don, Trul)nci', 1876. Compte rendu dans la Revue cri- 
tique de 1876, 11, p. 360-373. 

59. A. Rœdiger, Chrestomatia sijriaca. Editio altéra, 
Halis Saxonum, sumptibus Orpbanotropbci, 1868. 
Compte rendu dans la Revue critique de 1869, I, 
p. 17-19. 

60. Rubens Duval, Traité de grammaire syriaque, 



324 Opuscules d'uu arabisant 



Paris, F. Vieweg, 1881. Compte rendu dans la Revue 
critique de 1881, II, p. 433-447. 

61. W-Asnm'i, Das Kitùb al-wuhusch, heraiisgegeben 
Yon R. Geyer. Wien, Temsky, 1888. Compte rendu 
dans la Revue critique de 1889, II, p. 61. 

62. De pluraliuni tiuguœ arabicœ et œthlopicœ for- 
maruni omuis generis origine et indole scripsit et 
Sibawaihi capita de plurali edidit Hartwig Derenbourg 
Parisiensis . Gottinga?, 1867, 14 et 31 p. in-4°. 

63. Le Livre de Sibawaihi. Traité de grammaire 
arabe par Siboùya, dit Sibawaihi. Texte arabe publié 
d'après les manuscrits du Caire, de l'Escurial, d'Ox- 
ford, de Paris, de Saint-Pétersbourg et de Vienne. 
Paris, Joseph Baer et Ci-^^ et Jean Maisonneuve, 1881- 
1889, 2 vol. in-8°, xliv et 460 p. ; ii et 498 p. A cette pu- 
blication du texte se rattache étroitement SibaïuailiCs 
Buch iïber die Grammatik, nach der Ausgabe von 
H. Derenbourg und dem Commentar des Siràfi ûber- 
setzt und erklaert von G. Jahn. Berlin, Reuther uikI 
Reichard, 1894-1900, 30 livraisons gr. in-8°. Il paraîtra, 
je l'espère, des index communs à l'édition arabe et à 
la traduction allemande ; voir ma notice dans la Revue 
critique de 1902, I, p. 170-172, oîi, p. 171, n. i, je signale 
la contrefaçon égyptienne de mon édition princeps : 
2 vol. gr. in-8 , imprimés à Boùlàk en 1316 et 1317 de 
l'hégire = 1898 et 1899 de notre ère. « Billiger Neu- 
druck der Ausgabe v. H. Derenbourg mit derselben 
Vocalisation », dit \e Biicher-Catalog 285 d'Otto Haras- 
sowitz (Leipzig, 1905), p. 52, no 1192. 

64. Y\\ ^Yright, The Kûmil of Mubarrad. Leipzig, 
1864-1881. Compte rendu des parties 1 et 2 dans le 
Journal asiatique de 1866, II, p. 259-265. 

65. J. Barth, Talab's Kitâb al-Fasîh. Leipzig, Hin- 
richs, 1876. Compte rendu dans la Revue critique de 
1876, I, p. 301-303. 



Siil)lio(|rapiiic de 11. 1>. «V25 

66. Paul Rronnk', The Kilàh (d-miiUsùr W(il-n\(undùil 
by Ibii Wallàd, Loiuloii, Liizac, 11)00. (A)niplc rciulii 
dans le Jounuil (isidticjiir de 1901, I, p. !^7(h379. 

67. 11)11 K'hàlawaihi, JJvrc iiililulr Ijtisd sur les ex- 
ceptions de la langue arabe, par Ihii Khàloùva, dit Ihn 
Khâlawaihi, texte arabe publié d'après le manuscrit 
unicpie du British Muséum, dans Ilchidicu, X (1<S91), 
p. 88-10."), et dans Anicriccui Journal ofsciuilir Ijuujua- 
gcs and Litcrcdurcs, continuation des Ilchndcd, XIV 
(1898), p. 81-93 ; XV (1898 et 1899), p. 32-11 et 2ir)-223 ; 
XVllI il901), p. 36-.")l. La seconde moitié du texte arabe 
est encore inédite. 

68. G. Jahn, Ihn Jaîscli Commenliw zu Zanuich- 
schans Mufassal, I. et II. Heft, Leipzig, Brockbaus, 
1870-1877. Compte rendu dans la Revue critique de 
1877, II, p. 393-396. 

69. Gcnuâlilas Alniu'arrah berausgegeben von l^d . 
Sacbau, Leipzig, Kngelmann, 1867. Compte rendu dans 
le Jounud asi(tti(iue de 1867, 11, p. 338-315. 

70. Le Livre des locutions vicieuses de Djawàlikî, pu- 
blié pour la première fois d'après le manuscrit de Paris 
dans les Morgenldndische Forscliungen (Leipzig, Brock- 
haus, 1875)^ p. 107-166. 

71. Caspari's Arabische Grammatik. Vierte Aullage, 
bearbeitet von August Mullcr. Halle, Buchliandlung 
des Waisenbauses, 1876. Compte rendu dans la Revue 
critique de 1876, II, p. 17-21. 

72. Lane, An Arabic-English Lexicon, Book I, Part 
6, London, Williams and Norgate, 1877. Compte rendu 
dans la Revue critique de 1878, I, p. r)7-60. 

73. Chrestomcdhie élémentaire de V arabe littéral, avec 
un glossaire, par Hartwig Derenbourg et Jean Spiro. 
Paris, Ernest Leroux, 1885 ; 2^ éd., Paris, cbez le même, 
1892, in-18, XIV et 220 p. 



326 Opuscules d'un arabisant 

74. A. Sociii, Arablsche Sprichivôrter uncl Redensar- 
ten. Tûbingen, Laupp, 1878. Compte rendu danslai^e- 
viie critique de 1878, I, p. 397-399. 

75. Essai sur lesforines de pluriels en arabe, dans le 
Journal asiatique de 1867, II, p. 425-524. Tirage à part 
de 105 p., à la librairie Franck, rue de Richelieu, 67. 

76. Fleischer, Beitrâge zur arabischen Sprachkunde. 
Leipzig-, Hirzel, 1864, 1865 et 1867. Notice dans le /oizr- 
nal asiatique de 1860, I, p. 107-108. 

77. Pryni, De enuntiationibus relativis dissertatio lin- 
guistica. Pars prior de euntiationibus relativis arabicis 
agens. Bonn, Habicht, 1868. Compte rendu dans la 
Revue critique de 1868, II, p. 337-338. 

78. Sur les formes de rin/initif arabe. Communication 
faite à la Société de linguistique le 24 avril 1869, résu- 
mée dans son Bulletin, I, p. li. 

79. Notes sur la grammaire arabe, dans la Revue de 
linguistique, III (1869), p. 135-156, et IV(1871^ p. 321- 
337. 

80. Lettre imprimée en tête de Mahmoud Rouchedy, 
Dictionnaire de médecine français-arabe (Paris, 1870), 
p. xvii-xvni. 

81. J. Rœdiger, De nominibus verborum arabicis com- 
mentatio. Halis, in librario Orphanotrophei, 1870. 
Compte rendu dans la Revue critique de 1870, I, p. 161- 
163. 

82. Leçon d'ouverture de la conférence d'arabe, à 
l'Ecole des hautes-études (section des sciences histori- 
ques et philologiques), extrait dans L Université, II, 
(1885), p. 54 a, 

83. P. Donat Vernier, Grammaire arabe. Beyrouth, 
Imprimerie catholique, 1891-1892. Compte rendu dans 
le Journal asiatique de 1893, I, p. 537-546 ; cf. ibid. de 
1896, II, p. 173-177. 



Bibliographie de H. D. 327 



II. Autres familles de langues 

84. Stanislas Julien, Syntaxe nouvelle de li langue chi- 
noise fondée sur la position des mois. Premier volume, 
Paris j Maisonneiive, 18()9. Compte rendu anonyme 
dans la Reuue critique de 18()9, II, p. 1 lô-lK). 

85. Abel Hovclacque, La lin(juisti(iue. Paris, Rein- 
wald, 187(). Compte rendu dans le Journal asiatique de 
187G, I, p. 585-588. 

86. G. Barone, Vita, precursori ed opère del P. Pao- 
lino (la S. Bartolommeo [Filippo WerdinJ. Napoli, 
Morano, 1888. Compte rendu dans la Revue de lliis- 
toire des religions, XVII (1888), p. 354-355. 

CATALOGUES DE MANUSCRITS ARABES 

87. Catalogue des manuscrits arabes 883 à 1620 de 
l'Ancien Fonds et, à partir du n° 535, d'une partie des 
manuscrits du Supplément arabe de la Bi])liotlièque 
Nationale, Catalogue formant les manuscrits 4502 cà 

4504 du Fonds arabe de cet établissement. 3 vol., 356, 
374 et 387 feuillets (Slane, Catalogue, p. m et 715). 

88. Catalogue des manusci its 1959 bis à 2287 du Sup- 
plément arabe de la Bibliothècfue Nationale ; manuscrit 

4505 du fonds arabe de cet établissement, 86 feuillets 
(Slane, Catalogue, p. 715 b), 

89. Les Manuscrits arabes de VEscurial, tome I (i Gram- 
maire ; II Rhétorique ; m Poésie ; iv Philologie et 
Belles-Lettres; v Lexicographie; vi Philosophie). Pa- 
ris, Ernest Leroux, 1884, xliii et 527 pages gr. in-8\ 

Tome II. Extrait contenant : vu Morale et politi- 
que, offert au XIL Congrès international des orienta- 



328 Opuscules d un arabisant 

listes (session de Rome), Paris, 1899^ 81 pages gr. in-8°. 
Publié comme II, fascicule I^ à Paris, Ernest Leroux, 
1903, avec des Observations critiques sur tes manuscrits 
arabes de lEscuriat, p. v-xxvii. 

90. Lettre du 6 juillet 1883 à M. Barbier de Meynard 
sur les manuscrits de Germain de Silésie conservés à 
l'Escurial, dans le Journat asiatique de 1883,11, p. 307- 
308 et 550. 

91. W. Pertsch, Die arabischen Handschriften dev 
Herzoglichen Bibliotliek zu Gotha, I-Ill. Gotha, Perthes, 
1878-1881. Compte rendu dans la Revue critique de 
1882, I, p. 201-211 et 221-229. 

92. W. Ahhvardt,/)/e Handschriften-Verzeichnisseder 
Kôniglichen Bibtiothek zu Berlin, VII. Verzeichniss der 
Arabischen Handschriften, I, Berlin, 1887. Compte icn- 
du, ibid. de 1888,1, p. 41-44. 

93. Les manuscrits arabes de la Collection Schefer à 
la Bibliothèque Nationale, dans le Journal des Savants 
de 1901, p. 178-200, 299-324, 374-393. Tirage à part de 
76 pages in-4°, avec l'addition d'un index des titres cités, 
en vente chez J. Maisonneuve. 

94. Notes critiques sur les Manuscrits arabes de la Bi- 
bliothèque Nationale de Madrid. Extrait des Homenaje à 
D. Francisco Codera. (Zaragoza, 1904), p. 571-618. 
Tirage à part (Paris, 1904), 52 pages gr. in-8^. 

HISTOIRE POLITIQUE ET LITTÉRAIRE, 
BIBLIOGRAPHIE ET BIOGRAPHIE ORIENTALES 

I. HISTOIRE ANCIENNE DE l'oRIENT 

95. Ernest Vinet, Lart et V archéologie. Paris, Didier, 
1874. Notice dans le Journal asiatique de 1876, II, 
p. 540. 



Ijihlioijraphie de 11. I). :52î> 

96. Gcoi-^es Perrol et Charles CJiipie/, Ilisloirc de 
lavt dans riuU'uimlc. Paris, Hachelle, vol. I-VIII, 1.SS2- 
1904. Comptes rendus dans la Revue des éludes juiues, 
VIII (1884), p. ir)2.i:)7, et XLVIII (1901), p. 290-297. 

97. Gaston Masj)ero, Ilisloire aiieienne des j)eui)les de 
i Orient cldssùjue. I. Les oriijiney. Jùjijpte el CJnddêe. Paris, 
Hachette, 189."). Notice //)/V/., XXX (189.1), p. i;i9-ll(). 

11. IIISIOIHI-: 1)1 KlIALUAT o'uiUhNT 

98. Al)ù llaniià Ad-Dinaweri , Kitàh (d-cdddxiv (d- 
tiuHÏl, i)ul)lié par Vladimir Ciuir»i;ass. Leide, Hrill, 1888. 
Compte rendu dans la Reuue eiUùjue de 1888, II, 
p. 61-()4. 

99. Un Ahréijé du Faldirî, dans le Journal asiali(iue 
de 18()7, II, p. :r)9-:5()I. 

100. Al-F(dd\ri. Histoire du khalifat et du viziral de- 
puis leurs orii^ines jusqu'à la cluite (\\\ khalilal Ahba- 
side de Bagdad (U-f).")!) de l'hégire = ():r2-1228 de notre 
ère), avec des prolégomènes sur les principes du gou- 
vernement, j)ar ïhn Al-Tiktakà. Nouvelle édition du 
texte arabe. Paris, Emile Bouillon, 1895, ÔO et 497 pages 
gr. in-8o. Une édition, calquée sur la mienne, a été 
publiée au Caire en 1317 de l'hégire (1898 de notre 
ère) par la « Société pour l'impression des ouvrages 
arabes », 304 p. in-8". 

101. Un passage Ironqué du Fakhri sur ^\boù ' Abd 
Allah Al-Barîdî, vizir d'Ar-Ràdî Billàh el d'Al-Moullaki 
Lillàh, dans la l'^eslschrifl pour les soixante-dix ans de 
44ieodor Nœldeke. Giessen, J. Uicker, 1900. 



in. HISTOIRE d'aRAHIK ET d'ÉGVPTE 



102. Oumàra du Yémen. Sa nie el son œuvre. Tome 



330 Opuscules d'uu arabisaut 

premier. Autobiographie et récits sur les vizirs d'Egypte. 
Choix de poésies. Paris, Ernest Leroux, 1897, xvi et 
400 pages gr. iii-8*'. 

Tome deuxième (partie arabe). Poésies, épîtres, bio- 
graphies, notices en arabe par Oumàra et sur 'Oumâra. 
Paris, Ernest Leroux, 1902, p. xvn-xxx et 401-696 gr. 
in-8°. 

Tome deuxième (partie française). Vie de Oumàra 
du Yémen. en cours d'impression, pour paraitre au 
commencement de 1906. 

IV. HISTOIRE DES SELDJOUKIUES 

103. TIi. Houtsma, Recueil de textes relatifs à V histoire 
des Seldjoucides. Vol. I et II, Leide, Brill, 1886-1889. 
Compte rendu dans la Revue critique de 1889, II, p. 
22-26. 

V. HISTOIRE d'eSPAGXE 

104. Quatre Lettres missives écrites dans les années 
1470-1475 par Aboù '1-Hasan Alî, avant-dernier roi 
more de Grenade. Texte arabe publié pour la première 
fois et traduction française dans les Mélanges orientaux 
(Paris, Ernest Leroux, 1883), p. 1-28. 2- éd., sans le texte 
arabe, dans les Opuscules d'un arabisant, p. 69-85. 

105. Etudes sur l'histoire de la pédagogie en Espague, 
pour Paul Mel[l]on, U Enseignement supérieur en 
Espagne, Paris, Armand Golin^ 1898, 133 p. in-8'3. 

VI. HISTOIRE DES CROISADES 

106. Ousâma Ibn Mouniddh. Un émir syrien au pre- 
mier siècle des croisades (1095-1188,. Texte arabe de 
V Autobiographie d'Ousâma publié d'après le manuscrit 



Bil)ii()(jiai>liic^ <lo II. I>. IVM 

de rMsciirial. Paris, I^rnest Leroux, LSSO, xii el ItS.'i 
pa^es <^i-. in S". 

107. Aiilobiographie (rOiisàiUd. rradiielioii IVaiiraise 
d'après le texte arabe, dans la Kciuic de rOricnf laliii, 
II, 3 et 4 ilSDl), p. '.V27 -7){)7) . 'l'irai^e à part sous le titre 
de : SoiiDciiiis luslorifjurs cl ircils de chasse, \n\v un 
émir syi"ien du xu'sièeie. Aut()l)i()ij;i'aj)iru' d'Ousània Ihn 
Mounkidh intitulée : I^InslrucUoii par les cieinplcs. Tra- 
duetion fianeaise d'après le texte arabe. Paris, iMiiesl 
Leroux, 18U3, vi et 238 p. iii-8". Traduetion allemande 
par le pasteur Georg Seluimann, préeèdèe d'une prè- 
faee inédite en français, par H. 1)., intitulée : Coiumcnl 
f(d trouve à rEsciiri(d le inanuscril de rAidohiofjrdpIue 
d*()iisàin(i. Innsbruek, Wagner, 11)00, xn et 287 p. in-8". 

108. Ousâiud poète. Xotiee inédite tirée de la KIui- 
ridcd (d-kasr, par Imàd ad-I)in Al-Kàtib ( 1 12r)-1201 ), 
dans les Xoiiveoirr incUuiijes orientaux (Paiis, l*^rnest 
Leroux, 188()), p. 113-155. 

100. rn pass(t<p' sur les Juifs (ui xii" siècle, traduit 
de \ Autolno(] rapide d'Ousàma, dans la Jubelsclirij't 
zum siebziijsten (]ehurlsta(j des Prof. IP II. (iraetz 
(Breslau, S. Sehotthen 1er, 18S7), p. 127-130. 

110. Xote sur (juebjues mots de la huujue des Ildiics 
cm xw siècle, dans les Meliuujes Léon Renier (Paiis, 
F. Vieweo, 1887), p. 453-465. 

111. Ousàma Ibn Mounkidb, Préface du Livre du 
bâton. To\{e arabe inédit, avee une traduetion iVançaise, 
dans A. Lanier, Recueil de Te.vtes êtrauijers (Paris, 
A. Lanier, 1888), p. Ml. 

112. Vie d'Ousània. Paris, Ernest Leroux, 1889-1803, 
X et 730 j). gv. in-8". 

113. Anthologie de textes arabes inédits, par Ousàma 
et sur Ousàma. Tirage à part du ebapitre XII de la Vie 
d'Ousàma (Paris, Ernest Leroux, 1893;, 149 p. 



332 Opuscules d'un arabisant 



114. Femmes musulmanes et chrétiennes de Syrie au 
xii^ siècle. Épisodes iivés de V Autobiographie d'Ousanuiy 
dans les Mélanges Julien Havet (Paris^ Ernest Leroux, 
1895), p. 305-316. 

115. Les Croisades d'après le Dictionnaire géogra- 
phique de Yàkoût, dans le Recueil in-4° dit Centenaire 
de rÉcole des langues orientales (Paris, Ernest Leroux, 
1895), p. 71-92. 

116. Les continuateurs du comte Riant : Hagenmager, 
Kohler, Rœhricht, dans le Journal des Savants de 1902, 
p. 339-341. 

VII. HISTOIRE LITTÉRAIRE 

117. M. Steinschneider, Die arabische Literatur der 
Juden. Francfort-sur-le-Mein, Kaufmann, 1902. Compte 
rendu dans le Journal des Savants de 1904, p. 588-589, 

118. Divan de Férazdak, publié avec une traduction 
française par R. Boucher, l^e livraison. Paris, Labitte, 
1870. Compte rendu dans The Academg , I (1870), 
p. 216 6-217 a, 

119. Ibn At-Ta'àwîdhî, Diwàn, texte arabe publié 
par D. S. Margoliouth, Misr. 1905. Compte rendu dans 
le Journal des Savants de 1905, p. 50-51. 

120. // divano di 'Omar ben Al Fared tradotto e para- 
gonato col canzoniere ciel Petrarca, per P. Yalerga, 
Firenze, 1874. Compte rendu dans la Revue de linguis- 
tique, VII (1875), p. 380-381. 

121. Al-Mostatraf, par Al-Abschîhî, traduit en trançais 
par G. Rat. Paris et Toulon, 1899-1902. Compte rendu 
dans le Journal des Savants de 1902, p. 397-399. 

122. Discours prononcés dans la sixième séance 
(jeudi 9 avril 1903) de la section III (Histoire des litté- 
ratures) du Congrès international des sciences histo- 
riques, dans les Atti del Congresso internazionale di 
scienze storiche, IV (Roma, 1904), p. xvi-xviii. 



Bibliograpliie i\o H. D. 3:^3 



VIII. BllJLIOdHAPHlH 

123. Notice sur (lurhjiics imprimes arabes de 7'///?/.v, 
dans le Journal asialique de 1870, I, p. 17)2-1.')."). 

121. Bibliographie des croisades (ui \iv siècle. Table 
alphal)éti({iie des ])rincipaiix nianiiserits et des ouvrages 
ini|)riniés jus([iren 1803, dans la Vie (rOusàma, \). ()39- 
651, à 2 colonnes. 

127). Bibliographie de VEijijpie musulmane, inédile, 
bien qu'imprimée, dans 'Oumàra du Yémen, II (partie 
française), pour paraître chez Ernest Leroux en 1906, 
p. 6-19. 

12(). A. G. Ellis, Catalogue of arable books in ihe 
Brilish Muséum. London, 1894-1901,2 vol. in-4°. Compte 
rendu dans la Revue critique de 1902, I, }). 121-122. 

127. Supplément aux bibliographies de Joseph Deren- 
bourg, dans les Opuscules d'un (uabisant, j). 301-309. 

128. Titres scientifiques de M. llartwig Derenbourg 
(Janvier 1900). Chalon-sur-Saône, iinprimciie K. Ber- 
trand, 1900, 10 p. in-80. 

129. Bibliographie de H. D., dans les Opuscules d\in 
arabisant, p. 313-336. 

IX. BIOGRAPHIE 

130. Al-Bat(dgoûsi, dans la Revue des études juives, 
VU (1883), p. 271-279. 

131. Léon l Africain et Jacob Mantino, ibid., VII 
(1883), p. 283-283. 

132. Guillaume Posiel. Travaux préparatoires pour sa 
biographie, utilisés en partie dans G. Weill, De Gu- 
lielmi Postelli vita etindole. Paris, Hachette, 1892, 127 p. 
in-8^ 

133. Silvestre de Sacg (1758-1838). Une esquisse bio- 



^34 Opuscules d'uu arabisa ut 

graphique dans V Internationale Zeitsclirift fur allge- 
meine Spracluvissenschaft, III (Leipzig, 1886), p. i-xxviii, 
avec portrait d'après une lithographie de Delpech. — 
2e éd., augmentée d'un Avant-propos. Paris, Léopold 
Cerf, 1892. — 3" éd. Édition du centenaire de l'École. 
Paris, Ernest Leroux, octobre 1895, 64 p. gr. in-8°, 
avec la reproduction du médaillon de Silvestre de 
Sacy par David d'Angers. — 4^ éd. Edition nouvelle, 
revue et corrigée en 1903, avec la Bibliographie de Sil- 
vestre de Sacij, par Georges Salmon. Le Caire, Imprime- 
rie de l'Institut français d'archéologie orientale, 1904, 
cxvi pages in-4o, avec la reproduction de la lithographie 
faite par Julien Boilly. 

134. Adolphe Franck. Allocution prononcée à l'As- 
semblée générale de la Société des études juives le 
samedi 27 janvier 1894. — 2^ édition, dans les Opus- 
cules d'un arabisant, p. 243-256. 

135. Xotice biographique sur Michèle Amari (1806- 
1899) d'après sa correspondance, dans le Journal des 
Savants de 1902, p. 209-222; 486-498; 608-622; revue, 
continuée et complétée dans les Opuscules d'un arabi- 
sant, p. 87-242. 

136. Maximin Deloche. Académie des inscriptions et 
belles-lettres. Xotice sur la vie et les travaux de M. Maxi- 
min Deloche, par M. Hartwig Derenbourg, membre de 
l'Académie, lue dans la séance du 29 novembre 1901. 
Paris, 1901 (Institut. 1901. 33). Avec une Bibliographie 
des principales publications de M. Maximin Deloche. 
42 pages in-4°. — 2^ édition, dans les Comptes rendus 
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres de 1901, 
p. 871-903. Tirage à part de 34 pages in-8°, avec un 
Post-scriptum à la page 29. — 3° édition, avec de 
légères corrections et un portrait, dans les Mémoires 
de la Société des lettres, sciences et arts de la Corrèze, 



Hil>lio(|rîiplii(' (!<' II. 1) :{:{,- 



XXIV (Tulle, I'.>()2), |). .l-ll. — 1" ('(lilioM, mise ;m cou- 
rant, (liins les Opuscules iluu uruhisuul, p. 2.").") 2(Si). 

\'M. Di'rruhunj (Dci'cuhourfi), (\i\ns Tlic Jcuush ilucij- 
dopcdid, IV {VM\ , |). :).■;() b-WXl h. Hcstiluliou des 
articles sous leur tbrnie |)riniili\ c dans les Opuscules 
il uu avuhisiuil, p. 29.'r.'U 1 . 

13S. Louis de CJeic(j. Xéci-oIo<>;ie, dans le liolelin de l(i 
Real Academid de lu Ilisloria, XLIII, iv (Madiid, 
octobre 190.')), j). X)'.\-',\7){). Piei)ro(luil dans la llevue 
iuleruidiouide de l'ensei(jiieinenl, XLVIIII, 11 i Paris, 
novembre 11)01), p. 133-435. 

130. (iuslou Puris. Xécr()l()<;ie, avec une biblioi^iapbic 
il)éri(pie de (iaslon Paris, dans le Holeliu de lu Real 
Acudeuuu de lu Ilisloiiu, XLllI, iv, j). 3r)r)-3()(). Réédi- 
tion dans la Reuue inlernaliouule de reiisei(jiïeru'nly 
XLVIII, 11 (novend)re 1001), p. 135-137. 

1 10. Widler Scoll, (Junupollioii le jeuue cl Ahcl Bcr- 
gai(jne. Propos de voyage et de table, tenus dans l'Isère 
au Meeliu(j de l'Association franco-écossaise de 1003, 
ibid., XLVII, 2 (Paris, lévrier 1001), p. 115-110; cf. 
(^.ouiples rendus de rAc(uléinie des iuscriplioi^s et helles- 
lellrcsdc lOO.'i, p. 438, et Paul Mellon, .'f- Meelinfj franco- 
écossais (Dole, 1901), p. (•)7-(J8 et 121-127. 



VAHIA 

141. Opuscules d'un arabisanl. Paris, (Charles (lar- 
rington, 1905, 337 p. in-8°. 

142. Papiers el correspondance de la famille iinpêri(de. 
Paris, Imj)rimerie Xationale, cbez L. l^cauvais, 1870- 
1871, 25 livraisons formant 2 volumes, dont le second 
arrêté h la page 288. Deux lettres de Fr. Ritschl à 
l'empereur Napoléon III et cà M'^'^' [(>3rnuJ, la pre- 



336 Opuscules d'un arabisant 

mière datée du 14 avril 1865, la seconde sans date, 
probablement du même mois. Traduction française, 
avec le texte allemand de celle-ci, II, p. 197-201. 

143. Henri Bordier, L'Allemagne aux Tuileries. Paris, 
Beauvais, 1872, de xvi et 512 pages. « Collection de faits 
divers », par « un Français soucieux de sa patrie », 
dont les traductions ont été révisées par un collabo- 
rateur innommé. 

144. La Grande Encyclopédie. Paris, 1885-1903. 31 
vol. in-4o, l'un des membres du Comité de direction 
étant H. D. 

145. The Jewish Encyclopedia. New -York, Funk and 
^Yagnalls Company, 1901-1905. 9 vol. publiés sur 12, 
l'un des membres du Foreign Bocwd of consulling edi- 
tors étant H. D. 

146. Encyclopedia of Religions, 12 vol. in-4o, qui 
paraîtront à New-York dans les années 1906 et suiv., 
H. D. étant directeur du département de l'islamisme. 



tâiuj: i)i:s matii:iu:s 



Pages 

AVANÏ-PHOFOS V 

I . Le poète iinléislaini([ue Anlar 1 

II. La composition (kl C.oran 11 

m. L'histoiie des philosophes attriiniée à Ibn Al-Klflî 

(1172-1248) .T) 

IV. La Haggàdàh de la PiKpie juive et la miniature 

espagnole juive à partir de l'an 1300 \\) 

V. Quatre lettres missives écrites dans les années 
1 170-1475 par Aboù I-IIasan Ali, avant-dernier 

roi more de Grenade 69 

VI. Notice biographique sur Michèle Amari (l.S()()-18.S9). 87 

VII. Adoli)he lYanck (1809-l.S9:i) 24.'^ 

VIII . Maximin Deloche (1817-11)00) 2r)7 

IX. Une famille sémiticpie de sémitistes. Les Deren- 

bourg 2<.)1 

X. Bibliographie de IL D. (18GG-mars 1003) 313 



ALENCON, — IMP. VEUVE FÉLIX GUY ET c'^ 



i 



BINOING SECT. MAR 2 1967 



PJ Derenbourg, H^r^wig 

^^ Opuscules d|un 

^^7 arabisant 



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