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Upsala Univ. Bibliotek 



0" 



ORIGINE ET FORMATION 



DE L\ 



LANGUE FRANÇAISE 



SE TROUVE A PARIS, CHEZ L'AUTEUR, 
Rue de Rennes , n" a ; 

ET CHEZ J. B. DUMOULIN, libraire, 
Quai des Augustins, n" i3. 






/tt^t^- 



ORIGINE ET FORMATION 



DE LA 



LANGUE FRANÇAISE 



PAR 



A. DE CHEVALLET. 



Verùm aoimo latis htc vestigia parva iagaci 
Sunt , per quo: posiit cognoscere caetera tuU. 
( LucR. lib. I. ) 



SECONDE ÉDITION. 



OUVRAGE DONT LA PREMIERE PARTIE A OBTENU, A L'INSTITUT, 

LE PRIX VOLNEY, EN 1850 ; 

ET LA SECONDE PARTIE, L'ON DES PRIX GOBERT, EN 1858. 



TOME SECOND. 




PARIS. 



IMPRIME PAR AUTORISATION DE L'EMPEREUR 

A L'IMPRIMERIE IMPÉRIALE. 



M DCCC LVIIl. 




(L. 



207 s 
€4% 



TABLE METHODIQUE. 



SECONDE PARTIE. 

MODIFICATIONS SUBIES PAR LES ELEMENTS PRIMITIFS 
DONT S'EST FORMÉE LA LANGUE FHANÇAISE. 



P«8- 



Introduction à la seconde partie 

LIVRE PREMIER. 

MODIFICATIONS QUI SE SONT PRODUITES DANS L'ORDRE DES FAITS 
appartenant X LA LEXICOGRAPHIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

MODIFICATIONS RELATIVES ACX .SONS CONSTITUTIFS DES MOTS. 

Considérations générales 4 1 

Sect. I. — Permulation 46 

S 1 . Voyelles Ix"] 

I. Du mode de formation des voyelles et de leur classifi- 
cation Ixf 

II. Lois générales et causes déterminantes de la permuta- 
tion des voyelles 5o 

III. Permutations des voyelles 58 

1° Permutations de la voyelle A 58 

2° Permutations de l'E 62 

3° Permutations de l'1 63 

4° Permutations de l'O 64 

5° Permutations de VU 65 

IV. Permutations des diphthongues 67 

1° Pennutations de la diphthongue JK „ . . . . 67 

2° Permutations de la diphthongue AU 68 

3" Permutations de la diphthongue QE 68 

4° Permutations de la diphthongue U[ 68 

II*. « 



Il TABLE. 

Pag. 

S 2 . Consonnes 69 

I. Du mode de formation des consonnes et de leur classi- 
fication 69 

1° Formation des labiales , 74 

2° Formation des dentales . 76 

3° Formation des palatales , 76 

Ix" Formation de la gutturale . 77 

5" Formation des linguales 77 

6° Formation des nasales 78 

II. Lois générales et causes déterminantes de la permuta- 
tion des consonnes 79 

III. Permutations des consonnes 85 

1° Permutations des consonnes labiales P, B, V 86 

2° Permutations des consonnes dentales T, D, S, Z.. . . g5 

3° Permutations des palatales C , G , .T 100 

A' Permutations de la gutturale H 106 

5° Permutations des linguales R, L 107 

6° Permutations des nasales N,M 111 

IV. Consonnes substituées à des voyelles ii4 

1" I et E remplacés par J ou G doux 116 

2° I remplacé par CH 117 

3° U remplacé par V 118 

k" U remplacé par F 118 

Sect. IL — Transposition 118 

S 1 . Transposition du R 1 20 

8 2. Transposition du L 122 

Sect. IIL — Addition 122 

S 1. Addition au commencement du mot ou prosthèse 122 

S 2. Addition dans le corps du mot ou épenthèse 137 

S 3. Addition à la fin du mot ou paragoge i45 

Sect. IV. — Soustraction 1 54 

S 1 . Soustraction au commencement du mot ou aphérèse. ... 1 54 

S 2. Soustraction dans le corps du mot ou syncope i58 

S 3. Soustraction à la fin du mot ou apocope 1 65 

Sect. V. — Substitution de mots 177 



TABLE 



III 



CHAPITRE IL 

MODIFICATIONS RELATIVES À LA SIGNIFICATION DES MOTS. 

Pag. 

Considérations générales 1 90 

Sect. I. — Synecdoque 201 

S I , Synecdoque du genre pour l'espèce 202 

S 2. Synecdoque de l'espèce pour le genre. . . < 210 

S 3. Synecdoque de la partie pour le tout 21a 

S 4- Synecdoque de la matière pour la chose qui en est faite. 2 1 5 

Sect. II. — Métaphore 216 

Sect. III. — Métonymie 224 

Si. Métonymie de la cause pour l'effet 22A 

S 2. Métonymie de l'effet pour la cause 227 

S 3. Métonymies du contenant pour le contenu et du contenu 

pour le contenant 228 

S 4- Métonymie du nom du lieu où une chose se fait, où elle 

se trouve, d'où elle provient, pour la chose elle-même. . .,22g 
S 5. Métonymie prenant une sorte de personnes, d'animaux 

ou de choses pour une autre sorte voisine. 281 

S 6. Métonymie prenant une personne, une chose, un fait, 
pour une autre personne, une autre chose, un autre fait; 
ou bien encore une personne pour une chose et une chose 
pour une personne , le tout en vertu d'un rapport dû à une 

circonstance particulire 233 

Sect. IV. — Métalepse 2^0 

S I. Métalepse de l'antécédent pour le conséquent 2^0 

S 2. Métalepse du conséquent pour l'antécédent 2^3 

Sect. V. — Transitions successives d'une signification à plusieurs 

autres significations au moyen de différents tropes 2^4 

CHAPITRE m. 

MODIFICATIONS RELATIVES AUX FORMES LEXICOGRAPHIQDES 
DES MOTS. 



Considérations générales 268 

Sect. I. — Composés , 260 



IV TABLE. 

Pag. 

S 1. Composés formés au moyen d'un substantif, d'un adjectif 

ou d'un verbe 263 

S 2. Composés formés au moyen d'une préposition, d'un ad- 
verbe ou d'une particule inséparable; préfixes servant à la 

formation de ces composés 2^3 

I. A, AB, ABS; a, ah, abs, av ' 276 

II. AD, AC, AF, AG, AL, AN, AP, AS, AT, A; ad, uc , uf, ag , al, 

an, ap, as, at, a 276 

ni. AMBi, AMB, AM, AN; ambi, amb, am, an 377 

IV. ANTE , ANTi ; anté , anti, an 277 

V. BENE ; héné, bien 278 

VI. BIS, Bi; bis, hes, bi, be, bar, ber, ba, b 278 

VII. ciRCDM, circd; circon, circu a8o 

viii. COM, CON, COL, COR, CD; coTH , con, col, cor, co 280 

IX. CONTRA, GONTRO; contra, contro, contre 281 

X. DE ; de, des 282 

XI. DIS, DIF, Dl; dis, dif, di. . . 284 

XII. E, EX, ef; e, ex, ef, es, ess 285 

XIII. YO^; for, four, fau , 286 

XIV. IN, IM, IG, IL, iR; in, im, ig, il, ir, en, em . . 287 

XV. INTER, INTEL; inter, intel, entre, entr 291 

XVI. iNTRO ; intro 292 

XVII. MALE ; malé, mal, mar, mau 298 

XVIII. mis; mes, me. . . 296 

XIX. MDLTi ; multi 297 

XX. NE, NEG, n; ne, neg , n. non; non 297 

XXI. OB, oc, OF, DP, os, o; ob , OC , of, op, os,o 298 

XXII. per; per, par 299 

xxiii. pr^; pré 3oi 

XXIV. POST; post, pui 3oi 

XXV. PRO, POR, POL; pro, por, pol, pour ... 3o2 

XXVI. RE, RED; re, ré, red, r 3o3 

XXVII. RETRO; rétro 3o6 

' Ce qui est en petites capitales représente les préfixes formateurs latins ou 
germaniques, et ce qui est en italique représente les préfixes français qui en 
proviennent. 



TABLE. 

Pag. 

xxviii. se; se 3o6 

XXIX. SUB, SUP, SDF, SUC, soG; suh, sup, suf, suc, sug , sa, 
sou, se » ■ ■ ■ . 307 

XXX. SUBTER-, subter 807 

XXXI. SUPER; super, soubre , sur, sour. sus; sus, sou 3o8 

XXXII. TRANS, TRAN, TRA ; truns , trati , tra, très, tré 3 10 

xxxin. ULTRA ; ultra, outre 3ii 

Sect. II. — Dérivés . 3 1 2 

i 1. Dérivés proprement dits; suffixes servant à la formation 

de ces dérivés 3i6 

i. Acus; aque. icus; ique^ 3i8 

II. AGO; âge. atigus; âge. atigum; âge 819 

m. ALIS ; al, el. 826 

IV. ANDUS, ENDUS; uTid, eud, ande, ende 827 

V. ANS, ENS; ant, ent. 827 

VI. ANTiA, ENTiA; ance , ence. '. 829 

VII. ANUS; an, ain, en o33 

VIII. ARius, ARiUM, ARis ; aire, ier, er 334 

IX. ASTER; âtre 342 

X. ATUs; at, et, é. ata; ade 343 

XI. ax; ace 346 

XII. BER, BRIS; bre 348 

XIII. BiLis, ABiLis, iBiLis; ibh , blc, ublc, ible 348 

XIV. BUNDUS; bond, cundus; cond 35 1 

XV. GiDA; aide, cidium; cide 35 1 

XVI. DiGUS ; dique 352 

xvn. ENSis; ois, ais 352 

XVIII. ETUM; et, ée, aye, aie, oie 353 

xix. EUS; é 355 

XX. FAGERE , FICARE , FIERI ;^er 355 

XXI. FER;yère. ficus, FiciViîs,Jique,Jice. fragum, fragium; 
frage. FDGUS;/u^e 356 

XXII. HALD ; aud 357 

xxiii. HARï; ard 357 

' Les sufGxcs formateurs latins ou germaniques sont en petites capitales, 
el les suffixes français qui en j)roviennent sont en caractères italiques. 



vr TABLE. 

Pag. 

XXIV. iDUS; ide, de, d 36o 

XXV. iLis ; ile, il 36 1 

XXVI. ILLARE ; Hier 302 

XXVII. iNUs ; m 363 

XXVIII. ITIA , iTiES; itie, ice, esse 364 

XXIX. iTUDO, UDO, génitif udinis; itude, ude, tame, urne. . . 365 

XXX. LENTDS, LENS ; lent 366 

XXXI. MEN , MENTDM *, meut 366 

XXXII. OR ; eur, our 369 

XXXIII. osus; 056, eux, Il 370 

XXXIV. STOS, ESTUS, ESTis ; sle , este, ête. estris; estre, être. 371 

XXXV. TARE ; ter 372 

XXXVI. TAS, ITAS; té, ité , été 372 

xxxvii. Tio, sio, génitif tionis, sionis; tion, sion, son. . . . 3'jS 

XXXVIII. Tivus, siVDS-, tif, sif, if. 375 

XXXIX. TOR, SOR; teur, seur, eur, tre 376 

XL. TORius, sORius; ioire , soire. toridm , sorium; toire,soire, 

oire, toir, soir, oir 378 

XLi. tdra, sura, dra; tare, sure, ure 38o 

S 2. Dérivés diminutifs ou simplement diminutifs; suffixes 

servant à la formation de ces dérivés 382 

I. ELLDS, ELLA, ELLUM; el, elle, eau 384 

II. ILLOS, ILLA, ILLDM; Hle 387 

III. OLDS, ola; oie, ol, eul, euil 387 

IV. ULUs, ULA, ULOM; uh, oule, ouille, le 388 

V. CDLOs, cuLA, ccLOM; cule, cle 389 

VI. CIO, 10, accusatif ciONEM , ionem; chon, che, on Sgo 

VII. INDS; in. ina; ine Sgi 

VIII. ATDs, ATA; et, ette. dtus, dta; ot, otle 893 

IX. Observations sur les diminutifs 399 



ORIGINE ET FORMATION 



DE LA 



LANGUE FRANÇAISE 



SECONDE PARTIE. 

MODIFICATIONS SUBIES PAR LES ÉLÉMENTS PRIMITIFS 
DONT S'EST FORMÉE LA LANGUE FRANÇAISE. 



INTRODUCTION A LA SECONDE PARTIE. 



Tout change, tout se transforme, tout se renouvelle, 
les mœurs, les usages, les lois, les institutions, tout ce que 
l'homme transmet à l'homme à travers la succession des 
âges et les vicissitudes des empires. Le langage, expression 
fidèle de la pensée mobile et variable de l'humanité, ne 
saurait échapper à la nécessité de suivre les évolutions de 
cette pensée, et d'arriver, de changement en changement, 
à une rénovation plus ou moins complète. 

La langue des Romains, celle des Gaulois et celle des 
Francs nous ont fourni les éléments qui sont entrés dans, 
la composition de la nôtre; mais ces éléments ne nous sont 
point parvenus dans leur état primitif : ils furent original- 



2 SECONDE PARTIE. 

rement latins, celtiques ou germaniques; ils sont actuelle- 
ment français , et constituent la substance propre de l'idiome 
élégant et poli que nous parlons aujourd'hui. En quoi con- 
siste cette transformation, quand et comment s'est-elle 
opérée? telles sont les questions qui nous restent à exami- 
ner dans la seconde partie de cet ouvrage. 

J'ai dû nécessairement m'imposer la plus grande réserve 
en présentant les modifications qu'ont éprouvées l'élément 
celtique et l'élément germanique, car nous ne connaissons 
la langue des Gaulois et celle des Francs que par des mo- 
numents bien postérieurs à l'époque où ces langues se sont 
mêlées à celle des Romains. Ces monuments ont parfaite- 
ment pu nous fournir ce qu'on voudra bien me permettre 
de nommer les légitimes représentants des mots de l'an- 
cienne langue celtique et de la tudesque; mais ils ne sau- 
raient nous offrir d'une manière assez exacte, ni les formes 
que ces mots avaient à l'époque dont je viens de parler, ni 
les nuances de signification qui les distinguaient alors, ni 
les procédés grammaticaux qui étaient en usage dans ces 
langues plusieurs siècles avant leurs plus anciens auteurs. 

Heureusement les mots celtiques ou germaniques qui se 
trouvent dans le français n'y sont parvenus qu'en passant 
par le latin, et ils n'entrèrent dans ce dernier qu'à la con- 
dition de revêtir la forme latine , de suivre les lois de com- 
position, de dérivation et de syntaxe auxquelles étaient 
assujettis les mots appartenant en propre au vocabulaire 
latin; c'est-à-dire que ces intrus durent se latiniser com- 
plètement, comme je crois l'avoir suffisamment démontré 
dans l'introduction de la première partie de ce travail. Ainsi, 
sous certains rapports et dans certaines limites, en faisant 
l'histoire de la transformation de l'élément latin, je ferai 



INTRODUCTION. 3 

par cela même l'histoire de la transformation de l'élément 
celtique et du germanique, qui furent, pour ainsi dire, 
entraînés dans le courant de la langue latine, de manière 
à se confondre entièrement avec elle. En outre, je tâcherai 
de tenir compte, autant qu'il me sera possible, de quel- 
ques particularités utiles à connaître, et notamment de 
certaines influences que le celtique et le tudesque exercèrent 
sur le latin, influences dont celui-ci a transmis les effets à 
la langue d'oïl. 

Les modifications qu'ont éprouvées les éléments primitifs 
dont s'est formé notre idiome peuvent tout d'abord se divi- 
ser en deux grandes classes : i° modifications qui se sont 
produites dans f ordre des faits appartenant à la lexicogra- 
phie; 2" modifications qui se sont produites dans l'ordre 
des faits appartenant à la grammaire. Chacune de ces deux 
classes principales peut se subdiviser en trois classes secon- 
daires , qui en renferment elles-mêmes plusieurs autres. 

I. Les modifications qui sont du domaine de la lexico- 
graphie comprennent : 

1" Les modifications relatives aux sons constitutifs des 
mots, c'est-à-dire les diverses altérations de son qu'ont su- 
bies les primitifs anciens desquels sont dérivés les mots de 
notre langue. C'est par l'effet de ces altérations que amarus 
est devenu amer, cera cire, ecclesia église, viridis vert, 
APOSTOLUS apôtre, cribrum crible, adamas diamant, tener 
tendre, tremulare trembler, etc. etc. 

2" Les modifications relatives à la signification des mots, 
c'est-à-dire les transitions d'une signification à une autre 
qui se sont accomplies dans les mots latins, celtiques ou 
tudesques, en passant dans la langue française. Par suite 
de ces transformations de sens, margarita, perle, nous a 



4 SECONDE PARTIE. 

donné marguerite, sorte de fleur; fragilis, susceptible de 
se hnser, frêle, délicat; potio, potionem, hreuvage , poison , 
breuvage qui donne la mort; caballus, rosse, cheval; para- 
BOLARE , exprimer sa pensée par une parabole, parler, 
exprimer sa pensée par la parole, de quelque façon que ce 
soit, etc. etc. 

3° Les modifications reiaiiyes aux formes lexicographiques 
des mots. Les formes lexicographiques sont celles dont l'ex- 
position appartient au lexique ou dictionnaire. Je les appelle 
ainsi par opposition aux formes grammaticales, généralement 
désignées sous ce nom parce qu elles sont du ressort de la 
grammaire. Les mots modifiés par l'effet des formes lexico- 
graphiques sont de deux sortes, les composés et les dérivés. 
Les premiers résultent de la réunion de deux mots signifi- 
catifs ou de l'adjonction d'une particule au commencement 
d'un mot significatif Les seconds résultent de l'adjonction 
d'une désinence qui n'a pas de sens par elle-même , et qui 
néanmoins en communique un tout particulier au radical 
à la fin duquel elle se trouve placée. 

Par composition, or et févre, forgeron, artisan, nous 
ont donné orfèvre; prime , premier, et ver , printemps , pri- 
mevère: MI, demi, et nuit, minuit; con et frère ont formé 
confrère; contre et faire, contrefaire; de et mentir, démen- 
tir; DIS et grâce, disgrâce; per et siffler, persiffler; pro et 
MENER, promener; re et bâtir, rebâtir, etc. 

Par dérivation, le radical cri, auquel on a joint les dési- 
nences er, ant, ée, ear, ard, nous a donné crier, criant, 
criée, crieur, criard; mari, joint aux désinences âge, ear, 
able , a formé mariage, marieur, mariahle; front, joint aux 
désinences al, eau, on, ière, a produit frontal, fronteau, 
fron ton , frontière , etc. 



INTRODUCTION. 5 

II. Les modifications qui sont du domaine de la gram- 
maire comprennent : 

1° Les modifications relatives soit aux formes grammati- 
cales des mots variables , soit aux divers accidents gramma- 
ticaux propres à celte espèce de mots. Les principales de 
ces modifications sont celles qu'ont éprouvées les mots 
variables dans les désinences ou flexions qui représentent 
les idées accessoires de genre, de nombre, de cas, de per- 
sonne, de temps et de mode. On peut y ajouter des chan- 
gements de genre, pour certains substantifs dans lesquels 
le genre n'est point marqué par une désinence caractéris- 
tique. 

Par exemple, les Latins avaient des terminaisons parti- 
culières appelées cas pour représenter certains rapports 
existant entre les mots; nous n'avons plus en français de 
pareilles terminaisons. La langue latine avait trois genres, 
et nous n'en avons que deux; elle employait certaines dési- 
nences pour marquer le nombre dans les substantifs et les 
adjectifs; nous employons à cet effet de tout autres dési- 
nences. Dolor, odor, color, cinis,-eris, dens,-tis, jlos,-oris, 
étaient masculins ; leurs dérivés français douleur, odeur, cou- 
leur, cendre, dent, Jleur, sont féminins. Par contre, ars,-tis, 
cartilago, salus, spica, frons,-tis, sors,-tis, genista, merala, 
étaient féminins; leurs dérivés art, cartilage, épi, front, sort, 
genêt, merle, sont masculins. On disait en latin port-o, 
port-as, port-at, port-amas, etc. nous disons en français Je 
port-e, tu port-es, il port-e, nous port-ons, etc. 

2° Les modifications relatives au sens et à la structure 
des mots invariables, adverbes, prépositions, conjonctions 
et interjections. C'est par suite de ces modifications que ad 
RETRO est devenu arrière, ad satis assez, de manè demain, 



6 SECONDE PARTIE. 

[ad] hanc horam encore, jam M^Gls jamais, ab ante avant, 
DE VSQVE jusque, QUARE cur, TUNC donc, etc. 

Je dois reconnaître que les modifications de cette espèce 
rentrent dans les trois ordres de celles qui sont du domaine 
de la lexicographie. Toutefois, j'ai cru devoir en faire une 
classe à part, soit à cause des altérations profondes et des 
transformations tout à fait exceptionnelles que présentent 
les mots de cette sorte , soit à cause de fimportance de ces 
mots qui reviennent si fréquemment dans le discours, soit 
enfin parce que, devant traiter de toutes les modifications 
qui ont porté sur les différents faits grammaticaïut , j'ai jugé 
nécessaire d'examiner séparément celles qui sont propres 
à une espèce de mots dont la grammaire fait une catégorie 
particulière. 

3° Les modifications relatives aux règles de la syntaxe, 
c'est-à-dire celles qu'ont éprouvées les divers procédés gram- 
maticaux employés pour marquer les rapports existant entre 
les mots qui constituent la proposition. Les Latins, par 
exemple, faisaient toujours accorder le participe présent 
avec le substantif ou le pronom auquel il se rapporte; ils 
disaient: illam vidi venientem ; illos vidi appropinquantes. Dans 
notre langue, le participe présent ne subit jamais les lois 
de faccord : je la vis venant; je les vis approchant. En latin , 
le génitif servait à marquer le rapport qui existe entre un 
substantif et son complément; le datif représentait le rap- 
port qui existe entre un adjectif exprimant une idée de 
destination et le substantif servant de complément à cet 
adjectif; faccusatif était le signe du rapport d'un verbe 
actif à son complément direct : Virtutis amor, utilis reipa- 
blicœ, filium suum amat. En français, le premier de ces 
rapports est marqué par la préposition de, le second, par 



rODUCTION. 

la préposition à, et le troisième, par la position que le com- 
plément occupe relativement au verbe : L'amour de la vertu, 
utile à la république, il aime son fils. 

Telles sont les différentes sortes de modifications que 
nous aurons à étudier, et telle est la classification que nous 
suivrons dans leur étude. Nous examinerons quelles sont 
les causes de chacune d'elles dans les chapitres spéciaux 
qui leur sont consacrés, et particulièrement dans les con- 
sidérations générales placées en tête de ces chapitres. Pour 
le moment, il suffit à mon plan de traiter quelques ques- 
tions préalables ayant principalement pour objet de faire 
connaître dans quels rangs de la société les altérations du 
langage se produisent en plus grand nombre et de la ma- 
nière la plus constante; quelle est la marche qu'elles sui- 
vent généralement; quelles sont les circonstances qui favo- 
risent le plus leur développement et la transformation d'un 
idiome en un autre idiome. 

Quelques auteurs ont prétendu que les altérations appor- 
tées au langage doivent être imputées aux personnes appar- 
tenant aux classes élevées , et non point aux gens qui occu- 
pent les rangs inférieurs de la société. D'autres auteurs, en 
plus grand nombre, ont soutenu l'opinion contraire. L'homme 
du peuple , disent les premiers , parle comme il a entendu 
parler son père; il n'a aucune raison de rien ajouter, de 
rien retrancher ni de rien innover dans le langage qu'il 
apprit dans son enfance. Cette obser>fation , considérée 
d'une manière générale et absolue , est plus spécieuse qu elle 
n'est exacte; toutefois, elle ne manque, à certains égards, 
ni de justesse ni de vérité; il ne s'agit que de s'entendre. 

Le peuple retient en effet le langage qu'on lui a trans- 
mis, en cela qu'il en conserve les mots eux-mêmes; mais il 



8 SECONDE PARTIE. 

faut reconnaître aussi qu'il en altère plus ou moins le son , 
la signification, les formes lexicographiques et grammati- 
cales, qu'enfm il viole assez fréquemment la plupart des 
règles de la syntaxe. Il en est de sa langue comme de ses 
vêtements; il garde longtemps le costume de ses pères, 
mais il en dénature diversement la forme primitive. Dans 
telle ou telle de nos provinces, qui autrefois adopta la même 
manière de se vêtir, les gens des classes inférieures nous 
présentent encore, au bout de plusieurs siècles, le même 
costume, mais il varie de village en village, et se trouve 
transformé en divers accoutrements qui sont bien souvent 
aussi disgracieux que bizarres. 

A Paris, le peuple a retenu beaucoup d'expressions de 
notre ancienne langue ; on peut citer, entre autres , les sui- 
vantes, que j'emprunte au Dictionnaire du bas langage et 
au Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux : 
endever, enrager, impatienter^; caimander ou quémander, 
mendier, gueuser^; truand, mendiant, vagabond, vaurien^; 
ga, petit garçon*; cétui-ci, celui-ci^; sap, sapin ^; rais, 

' Voyez Desver, dans la F" partie, chap. m, sect. ii. 

* L'Académie porte encore caimander et quémander, en avertissant que ces 
verbes ont vieiili. Il eût été plus juste de dire qu'ils ne sont plus usités parmi 
les gens qui parlent bien , et que le peuple seul se permet de les employer. 

' Voyez Truand, dans la I" partie, chap. m, sect. ii. 

* Ga est une corruption de l'ancien mot gars, qui nous a donné garçon. 
(Voir ce mot dans la 1" partie, chap. m, sect. ii.) 

* On disait autrefois cestui, cétui, qui furent formés de cest, cet, comme 
celui fut formé de cel. (Voyez ci-après, liv. II, chap. i, sect. iv, S 2.) 

* On lit dans le Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux : « Sap 
est un archaïsme que font généralement les ouvriers de Paris. 

«Si tient une lance de sap. 

{Roman de Perceval.) 

«Sap n'est plus français.» 



INTRODUCTION. 9 

rasé^; triboailler ou tribouler, agiter, troubler, émouvoir 2; 
cotte, jupon, sorte de grand pantalon de toile à l'usage des 
ouvriers^; guiller, tromper*; sahouler, battre, frapper, 
houspiller^; pis, poitrine, sein*"; safre, avide, goulu, glou- 
ton^. 

D'autre part, le peuple fait continuellement subir à notre 
langue de nombreuses altérations de tous genres ; on entend 
sans cesse dans nos faubourgs ormoire, brelae, colidor, darte, 
pour armoire, berlue, corridor, dartre; marne, mamselle , ^our 
madame, mademoiselle ; ferlaté , potaron, caneçon, licher, pour 
frelaté , potiron , caleçon, lécher; noble-épine, tête d'oreiller, pour 
aube-épine, taie d'oreiller; an pigeon, pour une dupe; une jeu- 
nesse, pour une jeune fille ; démolir, pour accabler de coups; 
assassineur pour assassin; rassortir pour assortir; pourrite, re- 
couvert, pour pourrie, recouvré; je chanta, je revêtis, pour Je 
chantai, je revêts; je leur en défe, pour Je les en défie, partir à 
Rouen, pour partir pour Rouen ; une affreuse incendie, l'omnibus 
est pleine, pour un affreux incendie, l'omnibus est plein, et tant 
d'autres expressions dérogeant aux lois de l'usage établi, 

' Rais, rh, de rasas, signifiait autrefois rasé. 

Corne moines rès et tondus , 
Et come moines revestus. 

{Rom. de Brut, t. II, p. 4.) 

" Voyez Tribouler, dans Roquefort, et Triboailler, dans Trévoux. 
■'' Voyez Cotte, dans la I" partie , chap. m , sect. ii. 

* Voyez Guiller, dans la I" partie, chap. m, sect. ii. 

* Voyez Saboaler, dans Roquefort et dans Trévoux. 

* Pis, de pectus, signifiait autrefois poitrine. 

Es-les vous ensamble jostés 
Pis contre pis, lès (côtés) contre lès. 
[Rom. di Brut. t. I, p. 54.) 

' Voyez Safre, dans la I" partie, chap. m, sect. ii. 



10 SECONDE PARTIE. 

expressions dont j'aurai occasion de citer un bon nombre 
d'exemples dans la suite, en faisant connaître les autorités 
sur lesquelles je m'appuie. 

La classe qui constitue l'élite de la société respecte bien 
davantage la prononciation reçue et la signification adoptée ; 
elle conserve mieux les formes lexicographiques et gramma- 
ticales consacrées , ainsi que les procédés syntaxiques établis 
par l'usage; mais elle agit assez souvent à l'égard de certains 
mots comme à l'égard de toutes ses modes : elle proscrit 
telles et telles expressions après s'en être quelque temps 
servie, et en adopte d'autres inconnues précédemment ou 
depuis longtemps tombées en désuétude. Une fausse déli- 
catesse , l'amour du changement , les caprices de la fantaisie 
et le désir de plaire par l'attrait de la nouveauté lui font 
parfois rejeter des termes trouvés excellents par les géné- 
rations précédentes. Ces termes sont remplacés par d'autres 
qui jouissent d'abord d'une certaine faveur, mais qui finissent 
aussi par vieillir, et qui, rejetés à leur tour dans les âges 
suivants, font place à de nouveaux mots également destinés 
à subir les mêmes vicissitudes ^ C'est ce qui fait dire à Ho- 
race d'une façon si gracieuse et si poétique : 

Ut silvae foliis pronos mutantur in annos , 
Prima cadunl ; ita verborum vêtus interit aetas , 

' «La chambrière, dit Pasquier, étoit destinée pour servir sa maistresse en 
la chambre; maintenant les damoiselles prendroient à honte d'appeler celles 
qui les suivent chambrières , ains les appellent servantes. » [Recherches , liv. VII , 

chap. II.) 

Item , valetz et chamherieres 

Faisans tartres , flans et goyeres. 

(Villon, édit. de Prompsault, p. 217.) 

La Fontaine, qui faisait volontiers usage des vieux mots, s'est encore servi 
de chambrière, tout en employant servante dans le même passage. 
11 ttoit une vieille ayant deux chambrières ; 



INTRODUCTION. li 

Et juvenum ritu florent modo nata, vigentque. .. 
Multa renascenlur quae jam cecidere , cadentque 
Quœ nunc sunt in honore vocabula , si volet usus , 
Quem pênes arbitrium est, et jus et norma loquendi. 

{Horace, Art poédijae , \. 60-72.) 

Mais le renouvellement perpétuel des expressions du 
genre de celles dont il s'agit ne saurait produire la corrup- 
tion qui donne naissance à un idiome nouveau; car les 
changements qui en résultent ne portent point sur le fond 
même de la langue , ils n'atteignent pas les termes essen- 
tiels et ne touchent ni à leurs éléments phoniques ni aux 
signes grammaticaux chargés d'établir les rapports des mots 
entre eux. Les altérations populaires, au contraire, s'atta- 
quent à l'essence même du langage; elles s'exercent prin- 
cipalement sur les mots les plus usuels, sur ceux qui sont 
les plus nécessaires, les plus indispensables; elles dénaturent 
diversement leurs sons, leurs significations, leurs formes et 
les procédés syntaxiques usités dans la langue. Or, c'est à ces 
différents genres d'altérations qu'on doit attribuer la cor- 
ruption et la transformation d'un idiome ^ 

Elles filoient si bien que les sœurs filandrières 
Ne faisoient que brouiller auprès de celles-ci. 
La vieille n'avoit pas de plus pressant souci 
Que de distribuer aux servantes leur tâche- 

(La Fontaine, livre V, fable VI.) 

De nos jours, les daines ont complètement renoncé aux servantes, et, si elles 
ne sont pas tout à fait revenues aux chambrières, du moins se font-elles servir 
en la chambre par des femmes de chambre. 

Insidieux, sécurité, insulte , félicité , transfuge, obligeance, bienfaisance, inso- 
lite, ambitionner et tant d'autres mots aujourd'hui fort en usage, étaient in- 
connus au xvi' siècle. Les idées que ces mots exprimaient étaient représen- 
tées, à cette époque, par de tout autres expressions. 

' Je suis fort éloigné de prétendre que les classes supérieures ne fassent 
jamais subir à la langue aucune des altérations dont on peut à bon droit 



12 SECONDE PARTIE. 

Ainsi que je ne tarderai pas à l'établir, ces altérations 
peuvent se produire plus ou moins rapidement et en plus 
ou moins grand nombre sous l'influence de telles ou telles 
circonstances ; mais , en général , elles ne sont point des faits 
accidentels dus à des causes occasionnelles et passagères 
qui cessent complètement d'agir dans un temps donné; elles 
constituent, au contraire, des effets permanents nécessités 
par des causes constantes. J'examinerai dans la suite quelles 
sont ces causes; pour le moment, je dois faire connaître les 
résultats qu'elles produisent sur le langage du peuple, et 
constater que ces résultats ne diffèrent point des modifica- 
tions que j'ai précédemment signalées comme ayant amené 
la transformation des éléments primitifs dont s'est formée 
la langue française ^ 

Les altérations populaires dont je viens de parler cons- 
tituent : 

i" Des métaplasmes vicieux modifiant les sons constitutifs 
des mots d'une façon contraire à l'usage et à la tradition. 
Ces métaplasmes sont des barbarismes de mots proprement 
dits. Pour des exemples de ces barbarismes populaires et des 
observations à leur sujet, voyez liv. I, chap. i, sect. i, 
§ 2, II ; sect. II, III, IV et v. 

2* Des déviations de la signification consacrée, et parti- 
culièrement des tropes faisant passer le mot d'une significa- 
tion admise par fusage à une signification détournée que 
l'usage n'admet pas. Pour des exemples de ces tropes popu- 

accuser le peuple, ni que les gens du peuple ne cèdent parfois à la tentation 
de l'exemple, et ne tombent dans les écarts du néologisme que l'on peut fré- 
quemment reprocher aux gens des classes élevées. Seulement, je soutiens que 
ceux-ci se rendent infiniment plus souvent coupables de certaines infractions 
aux lois de l'usage, et ceux-là de certaines autres. 
' Voir ci-dessus, p. 3 et suivantes. 



INTRODUCTION. Il 

laires et des°oFservations dont iis sont l'objet, voyez liv. I, 
chap. II, Considérations générales. 

3° Des compositions de mots ou des dérivations dont 
résultent des expressions que l'usage ne reconnaît point et 
que le vocabulaire de la langue' n'a point admises; c'est ce 
que l'on peut appeler des barbarismes de forme lexicogra- 
phique. On en trouvera des exemples, ainsi que plusieurs 
observations auxquelles donnent lieu ces sortes de barba- 
rismes, liv. I, chap. III, Considérations générales, et sect. ii. 

à" Des transgressions aux lois de la grammaire , prescri- 
vant les formes et les flexions qui doivent être affectées à 
représenter les idées accessoires de genre, de nombre, de 
personne , de temps et de mode. Ces transgressions peuvent 
être nommées des barbarismes déforme grammaticale^. Voyez, 
pour des exemples et des observations, liv. II, chap. i. 
Considérations générales. 

5° Des altérations dans le sens ou la structure des mots 
invariables, adverbes, prépositions, conjonctions, espèces 
de mots dont l'étude est l'un des objets que se propose la 



' Du Marsais et plusieurs autres grammairiens donnent à tort le nom de 
solécisme à ce genre de barbarisme. Il y a solécisme lorsque dans une phrase 
un mot n'est point assujetti à un autre selon les lois de la concordance et 
celles du régime ; tandis qu'il y a barbarisme toutes les fois qu'un mot pré- 
sente quelque chose de vicieux par lui-même, soit dans sa structure, dans sa 
forme, dans les sons qui le constituent, soit dans l'idée principale ou les idées 
accessoires qu'on y attache ; mais c'est toujours indépendamment des relations 
que ce mot peut avoir avec tout autre mot contenu dans la phrase. Solck- 
ciSMCS est, quum verhis plaribus consequens verbum superiori non accommodatur. 
Barbarismas est, quum verbum aliquod vitiosè effertur, (Cicéron, Rhetor. ad 
Herenniam, liv. IV, chap. xii. ) D'après cette distinction , c'est avec raison que 
l'Académie définit le solécisme faute contre la syntaxe, et le barbarisme faute 
de langage qui consiste soit à se servir de mots forgés ou altérés, soit à donner 
aux mots un sens différent de celui qu'ils ont reçu de l'usage. 



14 SECONDE PARTIE. 

grammaire. Exemples de ces altérations et observations à 
leur sujet, liv. II, chap. ii, Considérations générales. 

6° Des solécismes, ou dérogations aux lois de la syntaxe, 
chargée de déterminer les signes et les procédés qui sont 
employés dans la langue pour indiquer les rapports que les 
mots ont entre eux. Pour des exemples des solécismes po- 
pulaires et des observations auxquelles ils donnent lieu, 
voyez liv. II, chap. ni, Considérations générales. 

Ces diverses espèces d'altérations constituent un véritable 
patois qui existe dans toute langue possédant une littéra- 
ture plus ou moins riche ^. Ces langues nous offrent ce que 
l'on pourrait, à bon droit, nommer deux dialectes diffé- 
rents : l'un cultivé , poli , présentant de l'unité , des formes 

' Je dirai en passant que patois est un mot fort ancien dans notre langue, 
bien que quelques philologues aient prétendu le contraire. L'erreur dans 
laquelle ils sont tombés à cet égard a déjà été relevée et rectifiée par 
MM. Littré et Michelant; ce dernier, dans un article de la Revue de Paris, du 
i" février ]856, fait observer que, sur dix-neuf manuscrits du Trésor de 
Brunetto Latini, il en est sept qui portent patois ou patrois ou pratojs de 
France, dans le passage de la préface que j'ai cité dans une note insérée à la 
fin des prolégomènes dans la Impartie de cet ouvrage. Palois signifiait l'idiome 
particulier d'une province considéré comme un dialecte distinct de la langue 
nationale; celle-ci se compose de tous les dialectes provinciaux. L'expression 
dont se sert Brunetto Latini désigne le dialecte de l'Ile-de-France. (Voir à cet 
égard les prolégomènes, dans la I" partie.) 

Les dialectes provinciaux ayant été de plus en plus délaissés par les classes 
supérieures et relégués dans les rangs inférieurs de la société, patois a fini 
par signifier un langage grossier et corrompu , tel que celui des paysans et du 
menu peuple. 

Patois, employé dans un sens particulier, avait encore une autre acception, il 
se prenait pour le ramage des oiseaux. Palsgrave le traduit en anglais par recor- 
dyng of byrdes. ( V. Lesclarcissement de la langue francojse , éd. de Génin , p. 2 6 1 .) 

Grant servise et dous et plaisant 

Aloient cil oisel faisant ; 

Lais d'amors et sonnés cortois 

Cbantoit chascun en son patois. 



INTRODUCTION. 

plus ou moins fixes , plus ou moins arrêtées; c'est le dialecte 
littéraire ou grammatical parlé , dans les classes supérieures 
de la hiérarchie sociale, par les gens qui possèdent quelque 
connaissance des sciences et des arts , ainsi que par les per- 
sonnes d'une condition moins relevée , qui les approchent et 
qui se modèlent sur eux. L'autre dialecte est inculte, gros- 
sier, offrant des formes mobiles et multiples, qui varient selon 
les temps et selon les localités ; c'est le dialecte populaire ou 
le patois parlé, dans les rangs les plus inférieurs de la société, 
par les gens dépourvus de toute culture intellectuelle. Chez 
nous, un semblable dialecte existe non-seulement dans nos 
diverses provinces, mais même dans la capitale et dans ses 
alentours, au sein de cette population où nous avons vu 
que la langue française a pris naissance ^. Si cette assertion 
pouvait avoir besoin de preuves, le lecteur les trouverait 
dans un intéressant opuscule que M. Agniel vient de publier 
sous le titre d'Observations sur la prononciation et le langage 
rustique des environs de Paris. L'auteur se fût peut-être montré 
plus exact en disant le langage populaire de Paris et de ses 
environs; car presque toutes les particularités de langage 
qu'il signale sont communes au bas peuple de Paris et aux 
populations des campagnes avoisinantes. 

Li uns en haut , li autre en bas ; 
De lor chant n'estoit mie gas. 

[Rom. de la Rose, édit. Méon , t. I, p. 3g, v. 70^ et suiv.) 

PatroiSf pratois, patois dérivent de patrius, sous-entendu senno. L'expres- 
sion latine désignait le langage du père, comme patria le pays du père. Nous 
disons en français la langue maternelle. «Sequatur statira latina eruditio, quaj 
si non ab initio os lenerum composuerit, in peregrinum sonum lingua cor- 
rumpitur, et externis vitiis sermo patrius sordidatur. » (Saint Jérôme, épit. vu, 
édit. de 1782 , t. I, col. 680.) Le r a fini par disparaître dans patois comme 
dans patenôtre, formé de paler noster. 

' Voyez à cet égard I" partie, prolégomènes. 



16 SECONDE PARTIE. 

Si ion considère les éléments dont est constitué le patois 
de l'Ile-de-France , on se convaincra facilement que tous 
les mots de son vocabulaire sont ou ont été des mots fran- 
çais. Seulement, en comparant ces mots à ceux que nous 
employons aujourd'hui, ou que nous avons autrefois em- 
ployés, on trouvera qu'ils en diffèrent assez souvent par 
certaines altérations de son , par certaines modifications 
apportées à leurs significations. On reconnaîtra que cer- 
taines formes grammaticales et certains procédés syntaxiques 
de ce langage populaire ont également subi diverses trans- 
formations. 

J'ai dit qu'un semblable patois existe dans toutes les lan- 
gues cultivées; à ce titre, la langue latine ne pouvait man- 
quer d'en avoir un. Il existait, en effet, un latin populaire 
à Rome et, à plus forte raison, dans les diverses provinces 
de l'empire. Nous en avons la preuve par les témoignages 
formels et nombreux des auteurs anciens, qui désignent ce 
langage du peuple sous le nom de sermo vulgaris , plebeius, 
rasticus^. C'est dans ce langage qu'étaient composées les pe- 
tites comédies satiriques et bouffonnes que l'on nommait 
atellanes. Il est à regretter qu'aucune d'elles ne nous soit 
parvenue. A leur défaut , nous pouvons encore trouver 
quelques traces de ce sermo vulgaris, dans les auteurs comi- 
ques qui nous ont été conservés , ainsi que dans les inscrip- 
tions de certains tombeaux, et particulièrement de ceux 
qui sont renfermés dans les catacombes de Rome. Nous en 
trouvons des restes plus nombreux encore dans la latinité 
barbare des premiers siècles du moyen âge, qui ne fut, à 
certains égards, qu'un développement du latin rustique. H 

' Au sujet du latin ru«/if ue, voir Impartie, prolégomènes. 



INTRODUCTION. 17 

est facile de juger, sur diiîérents indices, que ce latin avait 
des caractères tout semblables à ceux de notre français po- 
pulaire; seulement, il nous présente, à un beaucoup plus 
haut degré que celui-ci, une particularité très-remarquable 
qui tient au système grammatical de la langue latine, sys- 
tème qui diffère considérablement du nôtre. J'indiquerai, 
en quelques mots, ce dont il s'agit. 

Le latin était ce qu'on est convenu d'appeler une langue 
synthétique, c'est-à-dire qu'il représentait, par de simples 
variations de la désinence des mots, un grand nombre de 
rapports divers et d'idées accessoires que nous sommes obli- 
gés de marquer par des prépositions ou par des auxiliaires. 
Les variations dont je parle font partie des formes nommées 
grammaticales. Ces formes étaient fort nombreuses et fort 
variées dans la langue latine, aussi étaient- elles pour le 
peuple une cause continuelle d'embarras dont il prit le parti 
de se délivrer. Il y parvint insensiblement en décomposant 
l'idée totale et complexe exprimée par le mot , et en isolant 
l'élément accessoire, l'idée partielle du rapport qu'il repré- 
senta par un mot distinct, par une expression particulière. 
Ce procédé, qui simplifia beaucoup le système grammatical, 
se montre fréquemment dans ce qui nous reste du latin 
populaire ou barbare; et, pour le dire en passant, c'est à 
lui que nos langues néo-latines, issues de ce latin, doivent 
les formes analytiques qu'elles nous présentent. Les déve- 
loppements dans lesquels j'entrerai dans le cours de l'ou- 
vrage compléteront ces idées sommaires, que je dois me 
borner à énoncer en ce moment. 

Mais, pourra-t-on me demander, à quelle époque de la 
vie des nations le dialecte populaire et le dialecte littéraire 
prennent-ils naissance, à quelles circonstances doivent-ils 

11*. 2 



18 SECONDE PARTIE. 

leurs développements ? Je répondrai que ces deux dialectes 
sont primitivement confondus, qu'ils ne forment d'abord 
qu'un seul et même langage ; ils commencent à se distin- 
guer l'un de l'autre dès qu'il apparaît dans la nation un cer- 
tain nombre d'auteurs d'un mérite reconnu. Jusqu'alors la 
langue est restée irrégulière , désordonnée , mobile , variable, 
offrant enfin tous les caractères que je viens d'assigner au 
dialecte populaire ; mais ces premiers auteurs , ainsi que ceux 
qui viennent immédiatement après eux , tâchent de donner à 
cet idiome inculte une certaine uniformité et de le soumettre 
à des règles constantes et fixes. Les gens à qui leur position 
sociale donne du loisir et de la facilité pour cultiver les lettres 
cherchent à régler leur langage sur celui des écrivains qu'ils 
admirent et qui commencent à faire autorité. Telle est 
l'origine du dialecte littéraire. Ce dialecte, ainsi constitué, 
acquiert de plus en plus de l'unité , de la fixité , de l'immuta- 
bilité; de plus en plus aussi les classes élevées l'acceptent, 
s'y conforment et se piquent de le parler avec pureté. Mais 
le peuple ne peut avoir les mêmes raisons pour se sou- 
mettre à l'obligation gênante des règles, pour s'astreindre 
aux embarrassantes exigences d'un langage plus ou moins 
artificiel. Aussi continue-t-il à parler comme il ne cessa ja- 
mais de le faire, ne reconnaissant d'autre loi que sa com- 
modité, que son habitude, et n'écoutant d'autre inspiration 
que celle de ses instincts. 

Voilà comment le dialecte populaire et le dialecte gram- 
matical arrivent à se séparer. Le premier se développe , pour 
ainsi dire, au-dessous du second; c'est parallèlement à lui 
qu'il se maintient, qu'il poursuit sa marche et le cours variable 
de ses destinées. Tantôt il s'en rapproche , et tantôt il s'en 
éloigne selon les époques , selon les vicissitudes de la vie des 



INTRODUCTION. 19 

nations, à mesure que les classes inférieures arrivent à un 
degré plus ou moins élevé de culture intellectuelle , ou bien 
à un point plus ou moins bas d'ignorance et de dégradation. 
Tantôt aussi, son usage s'étend à une grande partie de la 
population , et tantôt il se trouve restreint à une portion peu 
considérable , selon diverses circonstances et surtout suivant 
que les gens des classes inférieures arrivent en plus ou 
moins grand nombre à un certain développement intellectuel 
et à une certaine amélioration de leur condition sociale. 

Si l'on a égard à l'époque où remonte l'origine des dia- 
lectes populaires, ainsi qu'à certaines observations que j'ai 
faites précédemment, on ne sera point surpris de trouver 
dans tous ces dialectes un certain nombre de mots et même 
un certain nombre de formes que l'on ne retrouve plus dans 
le dialecte grammatical à une époque avancée du dévelop- 
pement littéraire de la langue ^ C'est ce qui nous explique 
comment il se fait que le latin rustique a transmis aux diffé- 
rents idiomes romans plusieurs expressions qui paraissent 
avoir été usitées fort anciennement dans la langue latine, 
expressions dont on trouve à peine quelques légères traces 
dans les auteurs latins qui nous ont été conservés. On dirait 

* Voyez ce qui a été dit ci-dessus , p. 7 et 8 , au sujet des mots de notre 
ancienne langue dont le peuple seul continue h faire usage. Quant à ce qui 
concerne les formes abandonnées par le français littéraire qui ont persisté dans 
le patois de l'Ile-de-France , on peut citer lairrai, ouvearrai, offearrai, pour lais- 
serai, ouvrirai, offrirai; astenir, fremer, pour abstenir, fermer ; seiita, boula, re- 
penlu, pour bouilli, senti, repenti; paler, pour parler: tombit, pour tomba, et 
plusieurs autres que l'on trouvera dans l'ouvrage de M. Agniel , déjà cité , p. 69, 
70 et suivantes. A la place de ces anciennes formes, qui sont généralement plus 
ou moins tronquées, anormales, bizarres, plus ou moins éloignées des primitifs 
latins dont elles proviennent, la langue grammaticale en a préféré d'autres qui 
sont plus pleines, plus régulières, plus conformes à l'étymologie, ou plus en har- 
monie avec le systëme général de la prononciation admise par l'élite de la société. 



20 SECONDE PARTIE. 

les branches d'un fleuve qui se perdent sous terre, dispa- 
raissent longtemps aux regards, et, reparaissant enfin, 
reviennent mêler leurs eaux à celles du courant dont elles 
se sont séparées ^ 

Une autre remarque intéressante à faire, c'est qu'il se 
glisse parfois quelque chose du langage du peuple dans ce- 
lui des classes supérieures. On en trouve des vestiges jusque 
dans les œuvres immortelles des plus illustres écrivains. Ces 
négligences , ou plutôt ces libertés du génie , ressemblent 
aux nobles familiarités d'un grand seigneur, qui sait des- 
cendre sans s'abaisser, et qui, dans l'occasion, ne dédaigne 
pas de se mettre à la portée des plus humbles mortels. 

Chez une nation avancée en civilisation , qui cultive avec 
succès les diverses branches des sciences et des arts, les 
classes supérieures, respectant l'autorité des écrivains de 
mérite , conservent les traditions littéraires et maintiennent 
un usage à peu près constant. Le peuple suit leur exemple 
de plus près ou de plus loin. Mais il arrive parfois que la 
nation entière tombe dans une dissolution complète, par 
suite de quelque grande catastrophe politique qui la jette 
dans un complet bouleversement social. Alors disparaît la 
distinction d'une classe polie, instruite, lettrée, et d'une 
classe grossière, inculte, illettrée; tout devient peuple au 
sein du désordre, de la barbarie et de l'ignorance com- 
mune. Dans ce cas, l'insouciance, la négligence, les sugges- 
tions de la paresse et les inspirations de l'instinct, ne tar- 
dent pas à prendre le dessus sur les sévères exigences du bon 
usage. Les conditions à la faveur desquelles se maintenait 
la langue littéraire ont complètement cessé d'exister; aussi 
cette langue ne tarde-t-elle pas à disparaître et à laisser le 

' Je donnerai des preuves de cette assertion, Jiv. II, cliap. i, sect. v, S i. 



INTRODUCTION. 21 

champ libre à son dialecte populaire. Les altérations dont 
celui-ci procède vont sans cesse en augmentant en nombre 
et en gravité; elles s'engendrent les unes les autres, elles 
se superposent, elles s'accumulent; et, comme on ne peut 
plus revenir à l'ancien usage ni môme s'en rapprocher, le 
mal devient sans remède , la corruption fait des progrès non 
moins définitifs qu'ils sont rapides et considérables. 

Il ne pouvait en être ainsi dans les temps où la nation se 
divisait en deux classes, l'une polie et adonnée aux lettres, 
l'autre plus ou moins ignorante et grossière. Les altérations 
qui se produisaient dans cette dernière classe n'étaient ni 
irrémédiables ni définitives. Il est vrai que l'homme du 
peuple est paresseux, négligent et insouciant pour tout ce 
qui tient au langage; mais il est en même temps vaniteux 
et désireux de se montrer l'égal de quiconque se trouve 
placé dans une position plus élevée. S'entretient-il avec ses 
pareils, peu lui importe d'estropier un mot, d'en fausser la 
signification , de substituer une forme à ime autre forme , de 
marquer un rapport par un signe destiné à la représentation 
d'un tout autre rapport; il lui suffît d'être compris. Mais 
s'adresse-t-il à une personne distinguée, il fait tous ses efforts 
pour en être jugé favorablement; il tâche de se conformer 
au langage correct de son interlocuteur; il cherche à éviter 
les fautes qu'il commet habituellement; quelque inculte 
qu'il puisse être, il serait humilié de passer aux yeux de 
quiconque lui est supérieur pour un être grossier et dé- 
pourvu de toute éducation. De là vient que les gens du 
peuple se corrigent parfois de certaines fautes, et opèrent 
de temps en temps dans leur langage certaines réformes qui 
passent en habitude, sauf à tomber dans de tout autres fautes 
que ne commettait point la génération précédente , mais dont 



22 SECONDE PARTIE. 

pourra se corriger, à son tour, la génération qui va suivre *. 
Ces conditions sont complètement changées, ainsi que je 
viens de le dire, du moment où une nation a le malheur 
d'éprouver l'un de ces grands désastres d'où résulte une pro- 
fonde perturbation sociale qui la jette dans la barbarie. 

Certaines nations se trouvent dans un état qui tient une 
sorte de milieu entre la civilisation et la barbarie; ces na- 
tions, n'étant point parvenues à un haut degré de culture 
intellectuelle et montrant peu de zèle pour l'avancement 
des lettres et des sciences, ne sauraient posséder une belle et 
riche littérature dont les productions puissent servir de mo- 
dèle à tous ceux qui tiennent à bien écrire et à bien parler. 
De tels peuples jouissent ordinairement d'un certain ordre 
social, et le plus souvent ils se servent de leur langue soit 
pour rédiger quelques écrits en vers ou en prose , soit pour 
traiter les affaires publiques et les intérêts privés. Chez une 

' Estienne Pasquier dit dans le chapitre lviii du VII° livre de ses Re- 
cherches : Le commun peuple use indifféremment de pourmener et promener, 
forment et froment, garnier et grenier, v Depuis Pasquier, le commun peuple a 
suivi l'exemple que lui donnait la haute classe, et il dit aujourd'hui promener, 
froment, grenier. 

Vaugelas, qui écrivait une cinquantaine d'années après Pasquier, signale 
dans ses Remarques un certain nombre d'expressions vicieuses qui , de son 
temps, étaient fort usitées à Paris parmi les gens du peuple, expressions qui, 
de nos jours, ne sont plus employées par personne. Je citerai, entre autres, je 
dorrai pour je donnerai (f. I, p. 191); lent pour humide (t. II, p. 827); ^i/ de 
richard pour fil d'archal (t. H, p. 677). 

Le peuple, qui a abandonné la syncope dorrai, a conservé lairrai, ancienne 
forme également syncopée provenue de laisserai Au lieu defd d'archal, il dit 
actuellement^i d'aréchal, mais non pointai de richard. A propos de ce dernier 
barbarisme, M. Bettinger fait cette observation: «Si nous estropions encore 
aujourd'hui le nom du fl d'archal, on ne prétendra pas cependant que nous 
ne sommes pas, depuis Vaugelas, en progrès dans la prononciation de ce 
mot... Personne, que nous sachions, ne fait maintenant cette faute bur- 
lesque.» [Dictionnaire critique du langage vicieux, p. 4i.) 



INTRODUCTION. 23 

semblable nation , la classe qui est en possession de la puis- 
sance et de la richesse conserve encore quelque respect pour 
un usage assez vague qu'elle fait plus ou moins prévaloir. 
Sa langue s'altère certainement plus que celle d'un peuple 
qui possède de nombreux chefs-d'œuvre littéraires, mais elle 
s'altère beaucoup moins que celle d'un peuple qui est 
plongé dans une profonde ignorance et tombé dans une 
complète désorganisation sociale ^ Pour ne parler ici que 

* L'ancien allemand et l'anglo-saxon, appartenant tous deux à la famille 
des langues germaniques, étaient autrefois des idiomes assez voisins et assez 
semblables. L'allemand , bien qu'il se soit considérablement modifié depuis le 
XI* siècle, n'a cependant pas éprouvé des altérations assez profondes ni assez 
nombreuses pour qu'il en soit résulté une nouvelle langue entièrement diffé- 
rente de l'ancienne. L'anglo-saxon, au contraire, après avoir été pendant 
quelque temps une langue littéraire et avoir joui d'une certaine fixité, tomba 
dans une corruption rapide et complète à partir de ce même xi' siècle, et finit 
par donner naissance à l'anglais actuel. Cette différence dans le sort des deux 
langues tient à ce que, depuis l'époque dont je viens de parler, les Allemands 
ont été exempts de ces grandes catastrophes politiques qui bouleversent l'ordre 
social établi , tandis que les Anglo-Saxons ont eu à éprouver une de ces catas- 
trophes par suite de l'invasion des Normands. 

Ce n'est point sans intention que j'ai choisi pour les comparer deux idiomes 
qui appartiennent à la même famille et qui, sous ce rapport, se trouvaient dans 
des conditions à peu près semblables; car les diverses langues ne se corrompent 
pas toutes aussi aisément ni aussi promptement les unes que les autres. On peut 
dire, en général, quie les langues les plus sujettes à corruption sont celles qui 
possèdent les flexions les plus nombreuses et les plus variées pour marquer les 
formes grammaticales; tandis que celles dont les flexions sont peu nombreuses 
se corrompent beaucoup moins vite et beaucoup moins facilement. C'est un 
fait que je me réserve de démontrer dans la suite de cet ouvrage. 

Dans les temps anciens, la langue latine fut variable et changeante comme 
nos idiomes du moyen âge, jusqu'à ce que des écrivains d'un mérite reconnu 
fussent parvenus à faire autorité et à fixer l'usage. Les vers saliens que l'on 
attribue à iNuma étaient à peine compris des prêtres saliens eux-mêmes du 
temps de Quintilien , Saliorum cartnina vix sacerdotibas suis intellecta. (Quintil, 
liv. I, chap. VI.) Après l'tjxpulsion des rois, les Romains conclurent avec les 
Carthaginois un traité dont le texte était presque inintelligible à l'époque où 



24 SECONDE PARTIE. 

de notre ancien français, -tout en restant la même langue, il 
fut néanmoins si mobile et si variable jusqu'au temps des der- 
niers Valois, que l'on était obligé de siècle en siècle de retou- 
cher et de rajeunir le style des auteurs qui avaient écrit pré- 
cédemment. Villehardouin n'était pas toujours intelligible 
pour les contemporains de Joinville, celui-ci pour les con- 
temporains de Froissart, et Froissart pour la plupart de 
ceux qui vivaient du temps de Villon. Quant à ce dernier, 
Marot, né soixante ans après lui, donna une nouvelle édi- 
tion de ses œuvres, dans la préface de laquelle il juge né- 
cessaire d'avertir qu'il ne touchera pas à Y antiquité de son 
parler^; c'est en quoi il n'a pas toujours tenu parole très- 
fidèlement, ainsi que le fait observer M. Villemain. Il est 

vivait Polybe, ainsi que nous l'apprend cet historien. Quelques autres monu- 
ments qui nous sont parvenus peuvent nous donner une idée des variations 
qu'eut à subir la langue latine. Ces monuments sont : le texte de trois an- 
ciennes lois dont l'une est attribuée à Romulus et les deux autres à Numa; 
les lois des Douze Tables , ainsi qu'un sénatus-consulte relatif aux bacchanales; 
de plus , l'inscription de la colonne rostrale de Duillius, et celles des tombeaux 
de la famille des Scipions. On peut ajouter à ces monuments certains frag- 
ments qui nous restent des poésies d'Ennius, de Naevius et de Pacuvius. 

Quelles que soient les circonstances diverses par lesquelles aient passé les 
Romains depuis les temps les plus reculés de leur histoire jusqu'à la chute de 
leur empire, ces dominateurs de l'univers ne se trouvèrent dans les conditions 
où un idiome se dénature et se transforme complètement que par suite de 
l'invasion des peuples sortis des forêts de la Germanie. 

* (i Partie avecques l'ayde des bons vieillards qui en sçavoient par cueur, et 
partie par deviner avecques jugement nature), a estéreduict nostre Villon en 
meilleure et plus entière forme qu'on ne l'a vea de noz aages, et ce, sans 
avoir touché à l'antiquité de son parler, à sa façon de i-imer. . . Je vous ay 
exposé sur la marge avecques les annotations ce qui m"a semblé le plus dur à 
entendre, laissant le reste à voz promptes intelligences, comme Ij roys pour 
le roy, homs pour homme, compaing pour compagnon; aussi force pluriers pour 
singuliers, et plusieurs autres incongruitez dont estoit plain le langaige mal 
lymé d'icelluy temps. » {Œuvres de Villon, édit. de Marot, Avis aux lecleurs.) 



INTRODUCTION. 25 

constant que notre langue s'altérait plus autrefois en cin- 
quante ans qu'elle ne l'a fait depuis près de trois siècles que 
nous possédons des chefs-d'œuvre littéraires méritant de 
faire autorité ^ 

Pendant la domination des Romains dans les Gaules et 
dans les autres provinces de l'Empire , la pureté de la langue 
latine et le véritable usage furent maintenus dans les hautes 
classes de la société par la fréquentation des écoles, par la 
lecture et l'étude des bons auteurs, par les rapports jour- 
naliers avec l'administration^, par le besoin continuel de 
recourir aux tribunaux romains, par les représentations 
théâtrales et par tous les autres moyens qui accompagnent 
nécessairement la propagation des idées chez une nation 
civilisée^. Le peuple, comme il arrive toujours, se mode- 
lait tant bien que mal sur les gens qu'il voyait placés au- 
dessus de lui. Sans doute il parvenait encore moins à parler 
purement le latin que les habitants de nos campagnes et de 
nos faubourgs ne parviennent à parler très-correctement le 
français; mais du moins l'exemple et l'influence des classes 

' Montaigne dit en parlant de ses Essais : aj'escris mon livre à peu 
d'hommes et à peu d'années; si c'eust esté une matière de durée, il i'eust 
fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui 
a suivy le nostre jusqu'à ceste heure, qui peut espérer que sa forme présente 
soit en usage d'icy à cinquante ans? Il escoule tous les jours de nos mains; et 
depuis c^e je vis, s'est altéré de moitié. Nous disons qu'il est à ceste heure 
parfait, autant en dit du sien chaque siècle. Je n'ay garde de l'en tenir là tant 
qu'il fuira et s'ira difformant comme il fait. C'est aux hons et utiles escrits de 
le clouer à eux ; et ira son crédit selon la fortune de nostre estât. » (Montaigne , 
Essais, liv. III, chap. ix.) 

L'illustre philosophe ne s'est trompé qu'en ce qui concerne son immortel 
\ ouvrage, qui eût perdu beaucoup de son prix s'il eût été commis à un langage 
\dIus ferme, c'est-à-dire s'il eût été écrit en latin. 

- Voyez l'ouvrage publié par M.Raynouard surleDroitmunicipal,t.l,p. 208. 

' Voyez ma V partie, prolégomènes. 



26 SECONDE PARTIE. 

supérieures suffisaient-ils jusqu'à un certain point pour 
arrêter l'accroissement excessif des altérations dans le lan- 
gage des classes inférieures. Ce fut un véritable obstacle 
opposé aux développements, aux progrès et à l'envahisse- 
ment du dialecte populaire ^ Mais, après l'invasion des bar- 

' Dans les diverses provinces de TEnapire où le latin s'était naturalisé, le 
peuple n'avait point attendu d'être plongé dans la barbarie qui suivit l'inva- 
sion germanique, pour faire subir à la langue les différents genres d'altérations 
que j'ai précédemment indiqués; on peut en fournir plusieurs preuves positives 
tirées des auteurs anciens. 

Sulpice-Sévère, dans le second de ses Dialogues, met en scène certain 
Gaulois dont j'ai déjà parlé dans la I" partie, prolégomènes. Cet homme, qui 
appartient à la classe du peuple, dit que les gens de sa condition appellent 
tripeûm certains escabeaux nommés tripodes par les gens lettrés, ceux qui ont 
fréquenté les écoles [scholastici). 

«Sedebat autem sanctus Martinus in sellula rusticana, ut est in usibus 
servulorum, quas nos rustici Galli tripetias, vos vero scholastici, aul certe tu 
(Postumiane) , qui de Grœcia venis, tripodas nuncupatis. » (Sulpice-Sévère, 
Dialogue II, chap. ii.) 

Tripetias présente plusieurs altérations de la prononciation ou du son du 
mot primitif. On y remarque particulièrement le changement de la douce d 
en la forte t; changement semblable à celui qui s'est opéré dans lendem, 
pedere, viridis, devenus lente, peter, vert, verte. 

Varron, De re rastica, chap. ii, remarque que les paysans disaient vellam 
pour villam; et dans le traité de Cicéron, De Oratore, liv. III, Crassus reprend 
Sulpice de ce qu'il prononce la dipbthongue ci comme le font ordinairement 
les moissonneurs. 

Columelle nous apprend que les paysans appelaient unio,-onis un oignon 
d'une certaine espèce; il était sans doute nommé de la sorte parce qu^a forme 
et sa couleur le faisaient ressembler à une perle. 

«Nunc quae per xstatem circa messem, vel eliam exactis jam messibus, 
colligi et reponi debeant, prascipiemus. Pompeianam vel ascaloniam cepam, 
vel etiam marsiacam simplicem, quam vocant unionem rustici, eligito. » (Co- 
lumelle, liv. XII, chap. X.) 

Les personnes qui se piquaient de science désignaient cet oignon sous le 
nom de cepa marsiaca simplex, mais le peuple trouva sans doute l'expression 
un peu longue; unio était plus tôt dit. L'acception populaire de ce mot nr 
fut pas agréée par les gens instruits; aussi l'expression resta-l-elle pour eu 



H 



INTRODUCTION. 27 

bares, les écoles se fermèrent de toutes parts, les théâtres 
furent dévastés ou détruits, la littérature cessa d'avoir des 
charmes pour des gens préoccupés de leurs maux privés ou 
des malheurs publics; tout ploya sous la force brutale des 
farouches enfants du Nord, et, leur funeste influence s'éten- 
dant de plus en plus, la Gaule entière ne tarda pas à tom- 
ber dans les plus épaisses ténèbres de la barbarie. Dès lors, 
plus de culture intellectuelle, plus d'études d'aucune espèce, 
insouciance complète pour les chefs-d'œuvre de l'esprit; la 
nation entière se plongea pour plusieurs siècles dans une 
profonde et grossière ignorance. Toute cette plèbe asser- 
vie ne se souciait guère de parler le latin de César et de 
Cicéron; elle s'inquiétait fort peu de la propriété de l'ex- 

un barbarisme de signification. Ce barbarisme passa du latin rustique à la 
langue d'oïl, en prenant un sens plus général, et c'est à lui que nous devons 
notre mot oignon. 

EnGn, un fait rapporté dans le IX° livre de l'Ane d'or d'Apulée nous fait 
connaître certaine violation des lois de la grammaire que le peuple se per- 
mettait habituellement. Un légionnaire romain rencontre un jardinier qui 
chassait un âne devant lui : Où conduis-lu cet âne sans qu'il soit chargé? lui 
dit-il en très-bon latin. Quorsum dacis vacuum asellum? Le jardinier ne com- 
prend pas; le légionnaire renouvelle sa demande avec humeur; seulement, 
au lieu d'employer quorsam, il se sert de uhi, se rappelant sans doute quelles 
sont à cet égard les habitudes du langage populaire; ergo igitur œgre suhjiciens 
miles : ubi , inquit, ducis asinam istum ? Il n'eut pas besoin cette fois de répéter 
la question , il fut compris à l'instant. 

Le choix des différents adverbes correspondant à chacune des questions de 
lieu, ubi, (juo, qua, unde, devait jeter le peuple dans un véritable embarras. 
Il prit le parti le plus court et le plus expéditif ; il employa uhi pour toutes les 
questions. Cet usage s'est perpétué dans les langues néo-latines formées du 
latin populaire, et le français se sert aujourd'hui de où, dérivé de ubi, de la 
même façon que le peuple se servait de celui-ci sous Marc-Aurële, époque à 
laquelle vivait Apulée. 

On trouvera des altérations analogues à celles que je viens de signaler dans 
beaucoup d'inscriptions latines publiées dans le Corpus inscriptionum de Gruter 
ou dans d'autres recueils cpigraphiques. 



28 SECONDE PARTIE. 

pression, de la pureté de la prononciation et des préceptes 
les plus formels de la grammaire; pourvu qu'elle pût se 
faire comprendre, tout le reste lui paraissait fort indiffé- 
rent. Aussi les principes de corruption qui existaient déjà 
dans le langage des basses classes, se développant avec ra- 
pidité, ne tardèrent pas à faire du latin populaire un idiome 
assez différent du latin grammatical. Cet idiome, favorisé par 
les circonstances, se propagea de plus en plus et finit par 
devenir la langue usuelle des populations dans toutes les con- 
trées de l'Europe latine ^ Le latin populaire ne s'arrêta point 
dans la voie des altérations et de la décomposition où il 
était entré; il continua à se corrompre, à se transformer, et 
il en vint enfin, de modification en modification, à se con- 
vertir en idiomes néo-latins. Il accomplit cette dernière 
transformation par l'effet des causes générales auxquelles il 
devait lui-même son origine et par l'effet d'autres causes 
particulières que je signalerai bientôt. 

C'est toujours par la même voie et dans de semblables 
conditions que les langues s'altèrent, se corrompent, se dé- 
composent et donnent naissance à un ou à plusieui''s idiomes 
nouveaux; c'est toujours par suite de quelque grand bou- 
leversement social que le dialecte populaire, déjà né anté- 
rieurement, en vient à se développer, à se répandre et à 
remplacer complètement le dialecte grammatical. Ainsi en 
est-il arrivé pour la langue des Hindous par le fait d'une 
révolution sociale qui ne nous est pas suffisamment connue. 
On peut en dire autant de la langue des Persans soumis 

' Dès la Gn du vi° siècle, le latin populaire ou rustique était la langue la 
plus usuelle de la population des Gaules, dont la plus grande partie ne com- 
prenait que ce latin corrompu , ainsi que nous l'apprend Grégoire de Tours dans 
sa préface : Philosophantem rhetorem intelli(jiint pauci, locfuenlem rusticum multi. 



INTRODUCTION. 29 

par les Arabes, de celle des Grecs subjugués par les Turcs, 
et de celle des Angio-Saxons vaincus par les Normands. Les 
anciennes langues on usage chez ces différents peuples se 
sont toutes transformées par suite d'une grande perturba- 
tion sociale, qui résulte, dans la plupart des cas, d'une 
invasion étrangère victorieuse. Du sanscrit que parlaient 
autrefois les Hindous est né le pâli, ainsi que les différents 
idiomes qui sont répandus aujourd'hui dans les Indes, et 
dont le principal est le bengali. Du pehlvi, qui était en 
usage dans la Perse au vn* siècle, se forma le persan; du 
grec ancien, le grec moderne; de l'anglo-saxon, l'anglais 
actuel. De la même manière, et dans des circonstances 
analogues, le latin a produit les idiomes néo-latins usités 
en Italie, en Valachie, en France, dans la péninsule hispa- 
nique, ainsi que dans une partie considérable de la Suisse 
et de la Belgique. Peut-être, hélas! quelque jour, par suite 
d'une semblable révolution, notre belle langue doit- elle 
passer à son tour par la décadence , la barbarie , la corrup- 
tion, et se régénérer de même en enfantant de nouveaux 
idiomes destinés à briller aussi pendant quelque temps et 
i\ disparaître comme celui auquel ils devront leur origine^. 

' Si le français vient à se transformer, il deviendra très -probablement 
encore plus analytique qu'il ne l'est aujourd'hui, et donnera naissance à 
quelque idiome dont les formes grammaticales présenteront la simplicité de 
celles de l'anglais ou de celles de la langue franque usitée dans les échelles 
du Levant. 

Certains procédés analytiques analogues à ceux de l'anglais semblent être 
en germe dans notre langue, et ces principes n'attendent peut-être que des 
circonstances favorables pour se développer. L'anglo-saxon avait autrefois une 
forme simple pour marquer le futur; mais l'anglais actuel ne peut plus expri- 
mer ce temps qu'au moyen d'un auxiliaire. S'il se forme jamais un idiome 
néo-français, il pourra bien ne pas avoir plus de ressource et se servir comme 
auxiliaires des verbes devoir et aller dans le cas où l'anglais se sert de shall et 



30 SECONDE PARTIE. 

Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que le peuple , 
tout inculte, tout ignorant qu'il puisse être, n'en est pas 
moins le premier artisan des langues ; ou , pour mieux dire , 
il en est l'artisan précisément par cela même qu'il manque 
de culture, qu'il ne s'assujettit pas à l'étude des lois de la 
grammaire, qu'il ne se soumet point aux prescriptions de 
l'usage et n'obéit qu'aux suggestions de ses propres instincts. 
C'est le peuple qui représente les forces libres et spontanées 
de l'humanité, et non point les classes exceptionnelles, les 
esprits façonnés par une éducation littéraire. C'est le rude 
mais indépendant organe de l'homme du peuple qui com- 
mence à marteler les mots de cet idiome informe et grossier 
à son début, qui, dans un temps donné, finit par se faire 
accepter par la société tout entière comme l'interprète na- 
turel de ses nouveaux besoins. 

Bien que je réserve pour la suite de l'ouvrage l'examen dé- 
taillé des différentes causes qui ont déterminé les modifications 
subies par la langue latine et sa transformation en plusieurs 
idiomes nouveaux, néanmoins je dois dès maintenant avertir 
que ces causes appartiennent à deux ordres différents. Les 
causes du premier ordre furent la libre action des instincts 
populaires, l'exercice naturel de certaines facultés de l'esprit 
humain et les évolutions que celui-ci accomplit nécessaire- 
ment dans certaines circonstances données. Ces causes furent 
les principales, mais elles ne furent point les seules; il faut 
tenir compte de certaines autres causes secondaires qui con- 
coururent au même résultat. Ce sont celles qui doivent être 
comprises dans le second ordre. Les causes de cette classe, 
que je me bornerai pour le moment à signaler, sont le cli- 

de will. Déjà nous disons pour marquer une action future : Je dois partir 
demain, nous allons partir aprhs dîner. 



H 



INTRODUCTION. 31 

mat , l'influence des idiomes qui furent autrefois parlés dans 
ie pays concurremment avec le latin, le génie propre de 
la nation et les circonstances particulières qui ont accom- 
pagné son existence historique ^ 

Les causes que j'ai nommées principales sont en même 
temps générales, c'est-à-dire qu'elles ont exercé leur action 
dans tous les pays de l'Europe latine et sur tous les idiomes 
néo-latins. C'est à elles que tous ces idiomes doivent les 
ressemblances capitales qu'ils présentent^. Les causes se- 



' Pour celte dernière sorte de causes, voyez liv. I, chap. ii, Considérations 
(jénerales. 

* H n'est donc nullement besoin de recourir à i'hypolhèse inadmissible de 
M. Raynouard pour s'expliquer les ressemblances générales qui existent entre 
tous les idiomes néo-latins. (Voyez ma I" partie, cbap, i, sect. ii.) De part et 
d'autre, les éléments primitifs qui ont constitué ces idiomes étaient à peu près 
les mêmes, ou du moins ceux qui ont différé d'une langue à l'autre n'ont eu 
qu'une importance bien secondaire. Parmi ces éléments primitifs, l'élément 
latin était le plus considérable; il absorba tous les autres, il se les identifia. 

C'est donc à peu près uniquement sur la langue des Romains qu'agirent 
les causes qui déterminèrent la formation des idiomes néo-latins. Or, la cor- 
ruption, la décomposition et la transformation de cette langue sont dues 
principalement aux tendances naturelles de l'esprit humain, tendances qui 
sont les conséquences obligées de notre nature et qui , par cela seul , durent 
être nécessairement les mêmes dans les différentes provinces de l'Empire. Les 
procédés mis en œuvre par ces tendances n'étaient pas moins naturels que 
celles-ci, pas moins nécessairement inspirés par les instincts propres à l'bu- 
manité. D'un autre côté, les mots de la langue latine donnaient partout égale- 
ment prise aux mêmes altérations, partout ses formes se prêtaient aux mêmes 
transformations, partout enfin des ressources parfaitement identiques s'of- 
fraient comme d'elles-mêmes dans cette langue pour favoriser la décompo- 
sition de ses formes. Il n'est donc point étonnant que les résultats généraux 
aient été semblables dans tous les idiomes nés de la même langue mère dans 
des conditions dont les plus importantes furent essentiellement les mêmes. 
Les développements dans lesquels j'entrerai par la suite suppléeront à ce que 
ces considérations peuvent avoir de trop général , en même temps qu'ils éclair- 
ciront ce qu elles peuvent présenter d'obscur. 



32 SECONDE PARTIE. 

condaires, au contraire, sont essentiellement particulières; 
leur influence s'est bornée à une contrée, à un seul des 
idiomes néo-latins. C'est à elles que l'on doit attribuer les 
différences individuelles qui caractérisent ces idiomes. C'est 
par elles que le français n'est point l'italien ou le provençal , 
et que chacune de ces trois langues se distingue de l'espa- 
gnol, du portugais et du valaque. 

Je me propose d'examiner soigneusement, dans des ar- 
ticles particuliers , quel fut le mode d'action des différentes 
causes que je viens d'indiquer. Je tâcherai de n'en négliger 
aucune et de tenir compte de chacune d'elles selon la me- 
sure de sa puissance manifestée par ses effets. Je m'efforcerai 
d'éviter l'écueil contre lequel ont échoué les auteurs qui ont 
entrepris d'expliquer la formation des langues néo-latines. 
Ces auteurs n'ont généralement entrevu qu'une partie des 
causes qui concoururent à ce résultat, et la plupart d'entre 
eux n'ont même reconnu qu'une seule de ces causes. Aussi 
n'est-on arrivé jusqu'ici qu'à des systèmes essentiellement 
incomplets et nécessairement inexacts; de tels systèmes n'ont 
pu aboutir qu'à des conclusions plus ou moins erronées. 

Un bon nombre des modifications qui feront fobjet de 
nos études nous présenteront un double caractère. D'une 
part, l'élément primitif a subi certaines altérations; d'une 
autre part, il a éprouvé certains changements qui ont eu 
pour but et pour résultat de suppléer en tout ou en partie 
à ce que les altérations lui ont fait perdre. Après que les 
forces de désorganisation eurent achevé leur œuvre, les 
forces de réorganisation durent accomplir la leur. 

Ainsi que je l'ai fait pressentir, les altérations les plus 
nombreuses et les plus considérables qu'ait subies la langue 
mère de la nôtre proviennent de la libre action des instincts 



INTRODUCTION. 33 

populaires. J'espère démontrer que ces altérations ont pour 
analogues des altérations du même genre qui se produisent 
journellement dans notre français ,parmi les gens des plus 
basses classes de la société ^ J'eusse pu à cet égard citer de 
nombreux exemples recueillis dans les fréquentes leçons que 
je suis allé prendre à la barrière; mais comme tous les lec- 
teurs ne se soucieraient peut-être pas de se procurer par le 
même moyen la ressource du contrôle, j'ai préféré em- 
prunter les preuves qui m'étaient nécessaires aux ouvrages 
spéciaux destinés à corriger le peuple des expressions vicieuses 
et des mauvaises locutions qu'il emploie le plus habituelle- 
ment. J'ai eu soin, toutefois, de ne m'autoriser d'une seule de 
ces expressions ou de ces locutions que je ne l'aie entendue 
plusieurs fois de mes propres oreilles ^. Je demande d'avance 

• Je conviens toutefois que ces altérations ne sont à beaucoup près ni aussi 
nombreuses ni aussi profondes que celles des mots latins passées dans la 
langue d'oïl; mais j'ai précédemment exposé plusieurs des raisons auxquelles 
est due cette différence, et le lecteur suppléera facilement à celles que je n'ai 
point eu l'occasion de développer. 

^ Les ouvrages dont je veux parler sont : 

Plus de cinq cents locations vicieuses rectifiées , par M. Roze, instituteur aux 
BatignoHes , avec cette épigraphe : Le peuple aussi parlera bien. Paris, i84i, 
in-12. 

Dictionnaire du bas lancjaye ou des mauvaises manières de parler usitées parmi le 
peuple. Paris, 1808, chez d'Haulet, rue du Bac, n° 122; 2 vol. in-8°. 

Les Omnibus du langage. Paris, i835, in-12. 

Petit vocabulaire comparatif du bon et du mauvais langage, par Boinvilliers. 
Paris, 1829, in-i6. 

Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux, par un 
ancien professeur (M. Bettinger). Paris, i835, in-8°. 

Nouvelle orlhologie française, ou Traité des difficultés de cette langue, des locu- 
tions vicieuses, etc. par B. Legoarant. Paris, 1882 , 2 vol. in-8°. 

Je joindrai à ces ouvrages l'opuscule déjà cité, qui a été publié par M. Emile 
Agniel sous le titre d'Observations sur la prononciation et le langage rustique des 
environs de Paris. i855, in-12. 

II*. 3 



34 SECONDE PARTIE. 

pardon au lecteur pour de pareilles citations; mais je suis 
obligé d'aller chercher mes preuves où elles se trouvent, 
et l'on ne peut s'en prendre à moi si le patois latin dont 
naquit la langue d'oïl présentait les mêmes caractères, au 
iv* siècle, que nous offre aujourd'hui le patois français parlé 
dans nos faubourgs. 

J'eusse désiré pouvoir mettre à profit les écrits de quel- 
ques-uns de nos auteurs qui se sont servis du langage po- 
pulaire pour la composition de pièces de théâtre, de chan- 
sons , de poëmes burlesques et autres productions littéraires 
de différent genre; mais ces auteurs méritent généralement 
peu de confiance. Le plus souvent ils dénaturent les mots 
selon leur fantaisie, afin de se ménager quelques lazzi ou 
quelques calembours, et ils se font presque toujours une 
langue à eux plutôt qu'ils ne se conforment à celle du 
peuple; celui-ci n'est que rarement consulté par la plupart 
de ceux qui s'arrogent le droit de se donner comme ses 
interprètes. Vadé est le seul que je croie devoir excepter. 
On sait qu'il ne dédaignait pas de faire de fréquentes visites 
et de longues séances aux cabarets de la barrière pour en 
étudier les mœurs et le langage. Aussi peut-on dire qu'en 
général il écrit assez correctement le patois des halles et des 
faubourgs ^ 

' Vadé dit, au commencement du second chant de la Pipe cassée : 

Courtille, Porcherons, VUlette, 
C'est chez vous que, puisant ces vers, 
Je trouve des tableaux divers; 
Tableaux vivants où la nature 
Peint le grossier en miniature. 

Dorât s'exprime ainsi au sujet de Vadé dans son poème de la Déclamation : 

Vadé , pour achever ses esquisses fidèles , 

Dans tous les carrefours poursuivait ses modèles ; 



I 



INTRODUCTION. 35 

J'ose espérer que les longues et consciencieuses études 
auxquelles je me suis livré ne resteront point sans résultat 
pour la connaissance des origines et des développements 
successifs de notre belle langue, non plus que pour l'intel- 
ligence de son génie et des lois générales qui la gouvernent. 

Il importe à celui qui veut remonter à la source des 
mots de pouvoir connaître et de pouvoir suivre les modi- 
fications qui se sont opérées dans leurs primitifs sous le 
rapport du son , de la signification et de la forme lexicogra- 
phique. Si la structure et les éléments phoniques de ces 
primitifs ont subi successivement des altérations nombreuses 
et profondes , il sera difficile de les reconnaître sous la forme 
complètement dénaturée que présentent leurs dérivés. Si 
c'est la signification du mot qui a éprouvé une suite de 
transformations , il sera tout aussi difficile de constater quelle 
fut la signification première en partant de la signification 
actuelle ^ Mais la difficulté de remonter au primitif devien- 
dra bien plus grande encore, si le mot a subi plusieurs 
modifications considérables qui aient porté à la fois et sur 
sa forme matérielle et sur sa signification. Alors la connais- 
sance de ces diverses modifications et celle du passage suc- 
cessif de l'une à l'autre peuvent seules servir de guide à 

De ce costume agreste ingénu partisan , 
Interrogeait le pâtre, abordait l'artisan. 
Jaloux de la saisir sans musc et sans parure , 
Jusques aux Porcherons il chercha la nature. 

L'édition des œuvres de Vadé qui, à bon droit, est la plus estimée est celle 
qui forme quatre volumes in-8° et dans laquelle ont été recueillies ses diffé- 
rentes productions imprimées séparément à diverses époques à partir de 1768, 
et publiées à Paris chez la veuve Duchesne. C'est l'édition où j'ai puisé toutes 
les citations que j'emprunte à cet auteur. 

1 Voyez liv. I*', chap. ii , à la fin des Considérations générales. 

3. 



36 SECONDE PARTIE. 

ietymologiste; ce n'est qu'avec ce fil d'Ariane qu'il lui est 
donné de suivre les détours sinueux de ce labyrinthe et de 
pouvoir heureusement en retrouver l'issue. Seigneur, sieur, 
sire , dérivent tous les trois de senior , plus vieux ^ ; monsei- 
gneur, messire, monsieur et mons signifient tous étymologi- 
quement mon plus vieux; mais il faut avouer que tous ces 
mots se sont plus ou moins éloignés de leurs primitifs. Je 
trouve que mons a fait bien du chemin pour arriver au son 
qui lui est propre ainsi qu'à l'acception méprisante que nous 
lui donnons, et j'oserai présumer que beaucoup de nos jeunes 
messieurs ne se doutent guère d'être appelés mes plus vieux^. 
Toutes les langues sont pleines de semblables transfor- 
mations, qui, se renouvelant de siècle en siècle, finissent 
souvent par faire arriver un primitif à une métamorphose 
des plus complètes. Dans ce cas, il ne reste qu'une seule 
ressource au linguiste dont la critique est assez sévère pour 
ne pas se repaître de vaines imaginations, c'est de parcou- 
rir la chaîne entière de ces transformations successives au 
moyen des monuments des différents âges de la langue. 
Malheureusement, il arrive trop souvent que quelques-uns 
des chaînons ont été brisés , et il devient parfois impossible 
de rëîiouer la chaîne. Certains esprits ardents et enthou- 
siastes n'ont point reculé devant cet obstacle; ils ont voulu 
se frayer une route par laquelle ils pussent échapper aux 
nécessités de la science , et , à cet effet , ils se sont évertués à 
rattacher tous les mots de tel ou tel idiome aux radicaux 
d'une langue particulière qu'ils ont donnée comme la 

' Voir Seignor, dans la I" partie , chap. i , sect. v. 

* Les mots gêne, chétij, bougre, clerc, tête, chère, tache et autres nous 
offrent des exemples d'une transformation semblable de la signifiration de 
leurs primitifs. (Voyez ces mots liv, I, chap. ii, sect. v. ) 



INTRODUCTION. ^^^^P^37 

ingue mère dont seraient dérivées toutes les autres ou du 
moins un très-grand nombre d'autres'. Ces magiques radi- 
caux offrent aux observations de ces messieurs tout ce qu'ils 
désirent y voir, comme ces amas de nuages d'un aspect 
fantastique qui, selon les dispositions d'esprit d'un specta- 
teur enclin à la rêverie , peuvent présenter à ses yeux une 
bataille meurtrière, une mer orageuse ou bien une cam- 
pagne couverte de forêts. Parmi les plus célèbres de ces 
étymologistes , nous devons compter le P. Thomassin, le 
P. Pézcron, Etienne Guichard, Le Brigant et La Tour 
d'Auvergne. Ces habiles gens ont encore aujourd'hui de 
dignes héritiers de leur savoir qui vous établiront à pre- 
mière vue la llUation de quelque mot que ce soit, sans avoir 
besoin de compulser ses titres généalogiques^. 

' Les langues auxquelles on a eu le plus généralement recours à cet efl'el 
sont l'hébreu, le celtique et le sanscrit. Ce dernier, qui de nos jours a été 
donné par quelques linguistes comme la langue mère de tous les idiomes 
indo-européens, n'en est réellement que la sœur aînée. Il est vrai que cette 
qualité suffit pour qu'elle ait rendu de très-importants services à la science, et 
nul n'admire plus que moi les magnifiques travaux de MM. Guillaume de 
Humboldt, Frédéric Sclilegel , Bopp et Eugène Burnouf. Mais ces savants ont 
eu le bon esprit de se tenir dans les limites du possible, et ils se sont bien 
gardés de prétendre que l'on peut faire remonter un mot quelconque d'une 
langue indo-européenne à un primitif sanscrit, auquel il doive nécessairement 
son origine. 

^ Le Brigant ne prétendait rien moins que d'expliquer à la première 'ins- 
pection toutes les langues de l'univers, au moyen de son patois celtique de la 
basse Bretagne. Un jour, quelques-uns de ses amis vinrent lui annoncer qu'un 
navire marchand avait amené en France un naturel de je ne sais quelle île de 
l'Océanie. a Ce sauvage, lui dirent-ils, vient d'arriver à Paris; nous l'avons vu, 
Inous l'avons interrogé; mais la langue dont il se sert est tellement différente 
(de toutes celles que nous connaissons, qu'il nous a été impossible de com- 
prendre un seul mot de toutes ses réponses. » — «Amenez-le-moi, dit Le Brigant 
d'un ton assuré; vous verrez que je l'entendrai, qu'il m'entendra, et que nous 
pourrons nous entretenir ensemble aussi bien que vous et moi. » L'entrevue 



38 SECONDE PARTIE. 

S'il est utile pour 1 etymologiste de connaître les divers 
changements que les mots ont éprouvés dans leurs sons 
constitutifs, dans leurs significations et dans leurs formes 
lexicographiques , il n'est pas moins utile pour le grammai- 
rien philosophe d'observer quelles ont été les diverses mo- 
difications successives qu'ont subies les formes grammaticales 
et les lois de la syntaxe. C'est surtout par cette étude qu'il 
apprendra comment s'opère la décomposition et la recom- 
position des langues, il verra par quels moyens procède l'es- 
prit pour suppléer aux signes des idées accessoires et des 
rapports grammaticaux dans le cas où ces signes viennent 
à lui manquer. Enfin il se rendra compte des diverses règles 
établies par l'usage et consacrées par la grammaire. Il con- 
naîtra quelle fut leur origine, quelle est leur raison d'être 
et quelles sont les causes qui ont déterminé les différentes 
exceptions qu'elles nous présentent. 

Si je ne craignais de porter plus loin mes vues, mes dé- 
sirs, mes espérances, et d'exagérer l'importance de ce tra- 
vail, je dirais que les solutions des questions qui se rattachent 
à mon sujet ne sont pas seulement d'une incontestable uti- 
lité pour les théories relatives à la science du langage , mais 

fut arrêtée, et, dès le lendemain, l'insulaire fut présenté à Le Brigant. 11 
débuta d'abord par de nombreux salamalecs, après quoi il prononça quelques 
paroles tout à fait inintelligibles pour tous les assistants, excepté toutefois 
pour le savant breton, qui les leur traduisit à l'instant. «11 me présente ses 
respects, dit-il, et me demande comment je me porte.» Le Brigant ne fit point 
attendre sa réponse. Elle fut faite dans une langue tout aussi intelligible que 
l'avait été celle de la demande. Le colloque continua ainsi pendant quelque 
temps; mais enfin les auditeurs, ou plutôt les spectateurs, ne pouvant plus 
maîtriser leur hilarité , partirent de grands éclats de rire au milieu desquels 
ils apprirent à Le Brigant que son interlocuteur était un sauvage du faubourg 
Saint-Marceau. «N'importe! s'écria notre savant sans se déconcerter, cellica 
nefjala, neyalur orhis » 



INTRODUCTION. 1^ ^ 

Fqu'elles me paraissent encore être de nature^àintëresser 
l'histoire générale des développements de l'esprit humain, 
et surtout l'histoire particulière de notre nation, au point 
de vue de son début comme de ses progrès dans la vie 
intellectuelle et dans la carrière de la civilisation. 



LIVRE PREMIER. 

MODIFICATIONS QUI SE SONT PRODUITES DANS L'ORDRE 
DES FAITS APPARTENANT A LA LEXICOGRAPHIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

MODIFICATIONS RELATIVES AUX SONS CONSTITUTIFS 
DES MOTS. 



CONSIDÉRATIONS GENERALES. 

L'homme du peuple, ai-je dit, est rempli d'indifférence 
et de négligence pour tout ce qui concerne le langage; la 
paresse naturelle de son organe se prête mal à l'articulation 
nette et distincte de toutes les lettres et de toutes les syl- 
labes; il recherche bien moins, dans la prononciation des 
mots, l'exactitude et la pureté que la facilité de leur émis- 
sion et sa propre commodité. Peu soucieux de mériter, par 
les charmes de la parole, l'approbation de ses pareils, il ne 
leur parle, ni pour leur plaire, ni pour s'en faire admirer; il 
leur parle pour en être compris ; et il se donne parfois si peu 
de peine pour articuler, qu'on peut dire, à la lettre, qu'il se 
fait comprendre à demi-mot. De plus , on peut fréquemment 
observer, dans les entretiens des gens du peuple , qu'un mot 
mal prononcé, par l'organe paresseux de la parole, est sou- 
vent plus mal entendu par l'organe grossier de l'ouïe. De là 
deux principales sources d'altérations populaires modifiant 
le son des mots : l'une consiste dans l'émission inexacte du 
son; l'autre consiste dans son inexacte perception; la pre- 



42 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

mière tient à la négligence et à l'insouciance de celui qui 
parle; la seconde tient au peu de sensibilité d'oreille de 
celui qui écoute. 

Les altérations qui nous occupent modifient de différentes 
manières et plus ou mQins profondément les divers éléments 
phoniques qui composent les mots. Certaines lettres sont 
assourdies ou complètement changées ; certaines autres sont 
transposées pour la commodité de l'organe; d'autres sont 
ajoutées au mot pour en faciliter l'articulation; d'autres, au 
contraire, sont retranchées pour rendre la prononciation plus 
brève et plus rapide; enfin des mots destinés à la représen- 
tation d'une idée sont confondus, par inadvertance ou par 
ignorance , avec d'autres mots assez semblables quant au son , 
mais entièrement différents sous le rapport de la signification. 

Les primitifs latins, en se transformant en mots 4© la 
langue d'oïl, ont subi les diverses sortes de modifications 
que je viens d'énumérer; elles peuvent toutes être rappor- 
tées à cinq chefs principaux, que je désignerai sous le nom 
de permutation, de transposition, d'addition, de soustraction et 
de substitution de mots. 

Indépendamment des différentes causes générales qui 
déterminent l'altération des sons dans toutes les langues 
abandonnées à l'insouciance , à l'ignorance et aux instincts 
du peuple , il en est encore deux autres qui exercèrent une 
action spéciale, mais secondaire, sur les mots de la langue 
latine parlée dans les Gaules, et contribuèrent, dans une 
certaine mesure, à la transformation de ces mots en mots 
romans. La première de ces deux causes consista dans l'in- 
fluence de notre climat du nord sur la prononciation d'une 
langue née dans une contrée méridionale ; la seconde doit 
être attribuée à l'influence que la prononciation particuhère 



CHAP. I, SONS. /i3 

de l'idiome des Gaulois et de l'idiome des Francs dut natu- 
rellement exercer sur la langue des Romains. J'entrerai 
bientôt dans des détails plus circonstanciés sur ces deux 
objets. 

Il n'est point aussi facile de constater rigoureusement les 
transformations de son subies par les primitifs germani- 
ques et surtout par les celtiques , qu'il est facile de déter- 
miner les transformations de ce genre subies par les pri- 
mitifs latins. En effet, tous les mots germaniques qui ont 
passé en français ne nous sont pas connus sous la forme qu'ils 
avaient dans l'idiome des Francs, et peut-être que pas un 
seul des mots celtiques qui sont parvenus dans notre langue 
ne se retrouve quelque part sous la forme ancienne qu'il 
présentait à fépoque de la conquête des Gaules par les 
Romains. Un petit nombre de ces mots nous ont été trans- 
mis par les auteurs grecs ou latins, qui les ont plus ou moins 
défigurés; les autres ont été conservés par les idiomes néo- 
celtiques, dans lesquels nous sommes obligés d'aller les 
chercher. Mais, dans tous ces idiomes, les mots de l'ancien 
celtique, en traversant les siècles, ont éprouvé des altéra- 
tions plus ou moins considérables, qui leur ont imprimé 
un cachet particulier et les ont transformés en mots bre- 
tons, gallois, irlandais ou écossais. 

Il serait fort intéressant de pouvoir suivre d'altération 
en altération les divers changements qui se sont opérés 
dans les éléments phoniques de tous nos mots, depuis l'in- 
troduction du latin dans les Gaules jusqu'au moment de la 
fixation de notre langue; malheureusement les tentatives 
que l'on pourrait faire, à cet égard, seraient aussi vaines 
que téméraires. D'abord, nous n'avons écrit notre idiome 
que fort longtemps après avoir commencé à le parler. Pen- 



44 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

dant plusieurs siècles, il est pour l'observateur à Yétat latent, 
si l'on veut bien me permettre d'emprunter celte expression 
aux sciences physiques. Nous avons la preuve de son exis- 
tence durant cette période, sans que nous ayons aucun moyen 
de constater les conditions dans lesquelles il se trouvait, et, 
par conséquent, sans que nous puissions déterminer les 
transformations successives qu'a dû subir sa prononciation. 
Un autre obstacle s'oppose à de semblables recherches, 
môme pendant les siècles du moyen âge, qui nous ont laissé 
des monuments écrits, c'est la multiplicité des dialectes et 
des sous -dialectes qui se révèlent dans ces monuments, 
multiplicité telle qu'on pourrait, sous ce rapport, diviser la 
langue de cette époque en autant de variétés que l'on comp- 
tait de bailliages dans la France septentrionale^. Toutes ces 
variétés consistaient dans d'innombrables différences de 
prononciation; et la prononciation est un fait si fugitif, si 
mobile; ses nuances sont si délicates, si difficiles à saisir; les 
questions qui s'y rattachent se trouvent compliquées de 
tant d'accidents orthographiques^, de tant de considérations 

' Voir, au sujet des dialectes de notre ancienne langue, ce que j'ai dit dans 
la I" partie, prolégomènes. 

' Le système graphique du moyen âge consistait à figurer la prononciation 
par des notations équivalentes sous le rapport du son représenté, bien que 
différentes sous le rapport du signe représentatif. Ainsi, le son e se trouve 
figuré par e, ee, ei, ie, ai, oi, etc. On doit penser qu'il n'est pas toujours 
facile d'établir la prononciation précise qu'avait une notation, ni de déterminer 
sa valeur phonique relativement à celle de telle ou de telle autre. 

La même syllabe, le même mot sont représentés de façons tout à fait diffé- 
rentes, non-seulement dans divers manuscrits qui peuvent avoir été écrits dans 
différents pays et à différentes époques, mais encore dans le même manuscrit, 
dans la même page et quelquefois dans la même ligne. C'est là une des nom- 
breuses difficultés que présente une étude approfondie des dialectes. La ques- 
tion à résoudre est celle-ci : Quels sont les signes graphiques servant à noter 
des prononciations identiques, quels sont les signes servant à noter des pro- 



CHAP. I, SONS. ^5 

de temps et delieii, que l'on peut assurer, sans courir le 
risque d'êlre démenti parrexpérience, qu'il est absolument 
impossible de démêler cet inextricable écheveau, ou, du 

nonciations différentes et pouvant être considérés comme autant de caractères 
distinctifs de tel ou tel dialecte? Cette question n'est pas facile à résoudre dans 
un grand nombre de cas, et le lecteur peut, par un seul exemple, juger 
approximativement des obstacles que rencontre sa solution. Cet exemple nous 
est fourni par le copiste des œuvres de Marie de France , qui , dans cinq fables 
assez courtes, écrit goupil (vulpecula) , ancien nom du renard, de vingt-quatre 
manières différentes, et de six manières dans une seule de ces fables qui ne 
contient que trente-six vers: vorpil, yoiirpill, vcrpil, gopis, gorpil, gopitz 
(fable X, p. gS); worpil, goupix, goulpisf gurpiz, werpis (fable XL, p. 255); 
grmrpil, worpis, goupil, werpil, golpil (fable LXI, p. 258); gourpiz, horpix, 
goupix, horpil (fable LXXXIX, p. 363); goupis, horpils, horpilz, gopiz 
(fable XCVIII, p. 387). 

Dans le Livre des Métiers, le mot guet, tout monosyllabe qu'il est, se pré- 
sente écrit de cinq manières différentes. M. Guessard , qui en fait la remarque , 
accompagne son observation d'utiles et d'excellentes considérations sur le sujet 
qui nous occupe: «Il est évident, dit le savant professeur de l'École des 
chartes, que les cinq formes guiet, guet, gait, gueit et guait étaient le signe 
multiple d'une prononciation unique. Je ne dis pas que ces cinq formes repré- 
sentassent également bien la prononciation du mot guet, ce qui pourrait assu- 
rément se soutenir; je prétends seulement que, dans ce cas et dans tout cas 
analogue, le scribe a voulu peindre et rendre sensible un seul et même son. 
Souvent, bien souvent sans doute, il aura atteint son but moins heureuse- 
ment; mais là n'est pas la question. Il faut admettre à toute force que, dans 
un même manuscrit, toutes les formes d'un même mot, placé dans les mêmes 
conditions, ne sont que des moyens divers employés par le copiste pour re- 
produire la même chose, à moins d'admettre l'absurde, c'est-à-dire qu'un mot 

avait autant de formes parlées que de formes écrites En principe , on peut 

l'affirmer hardiment, il n'y avait au moyen âge qu'une orthographe ad libitum, 
à la portée de tout le monde. On n'exigeait que la représentation des sons; en 
quoi chacun suivait ses connaissances, son instinct, son caprice, ses habi- 
tudes, son esprit de symétrie. Je dis ses connaissances: car les clercs, les 
hommes lettrés écrivaient, même en français, l'orthographe latine ou à peu 
près; et voilà pourquoi certains manuscrits, les plus anciens surtout, offrent 
sous ce rapport plus de régularité que les autres.» (Bibliothèque de l'Ecole des 
chartes, t. III, p. 68 et 69.) 



46 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

moins, qu'il est impossible de le faire dune manière qui 
soit suffisante pour pouvoir établir la succession des divers 
changements qu'ont eu à subir les éléments phoniques du 
plus grand nombre de nos mots. 

J'ai donc dû m'imposer beaucoup de retenue à cet égard 
et me borner, le plus souvent, à présenter les deux termes 
extrêmes de la route parcourue, celui d'oii l'on est parti et 
celui auquel on est arrivé, c'est-à-dire le primitif latin tel 
qu'il existait au siècle d'Auguste , et le dérivé français tel que 
nous le possédons aujourd'hui. Du reste, une considération 
doit nous faire moins regretter d'avoir été obligé de reculer 
devant un obstacle insurmontable, c'est que la très-grande 
majorité des mots de notre langue paraissent avoir encore, 
de nos jours, la même prononciation qu'ils avaient dans le 
dialecte de l'Ile-de-France , à l'époque où remontent les plus 
anciens monuments de ce dialecte; c'est du moins ce qui 
résulte des longues et épineuses études auxquelles je me 
suis livré sur ce sujet, études qui ont dû nécessairement 
rencontrer les difficultés précédemment signalées et qui ne 
m'ont conduit qu'à une appréciation générale que je donne 
sous toute réserve. 

SECTION I. 

PERMUTATION. 

Les sons qui concourent à former la parole appartien- 
nent à deux ordres distincts, celui des voyelles et celui des 
consonnes. J'essayerai de montrer quels sont la nature et 
le mode de formation des sons propres à chacun de ces 
ordres. Ces données nous conduiront à reconnaître , dans la 
plupart des cas, quels sont les moyens mécaniques par les- 



CHAP. I. SONS. 47 

quels se sont accomplis les différents changements ou per- 
mutations de lettres dans les mots qui ont passé de la langue 
mère à la langue dérivée. 



s 1. — VOYELLES. 



I. DD MODE DE FORMATION DES VOYELLES 

ET DE LEUR CLASSIFICATION. 

La voix simple est un son produit par les vibrations que 
fait éprouver, aux lèvres de la glotte, l'air chassé des pou- 
mons par le canal que forme la trachée-artère. Les condi- 
tions indispensables pour produire ces vibrations sont une 
expiration active, la tension des lèvres de la glotte et leur 
resserrement plus ou moins considérable. Le son vocal 
prend naissance dans le larynx, traverse le pharynx, et il est 
transmis au dehors par l'ouverture de la bouche et du nez. 

Les différentes modifications de la voix, appelées voyelles , 
sont dues au resserrement plus ou moins considérable des 
parois du gosier ou pharynx, au moment de l'émission de 
l'air sonore, ainsi que l'a fort bien établi M. Léon Vaïsse^. 
Cette contraction des muscles du pharynx suffit seule, il 
est vrai, pour la production du son voyelle; mais ce son, 
confus à sa naissance, ne peut acquérir toute sa précision et 
sa netteté qu'en traversant la bouche , dont certaines parties, 
en vertu d'une connexion sympathique, affectent des poses 
qui correspondent aux diverses dimensions que peut prendre 
la cavité pharyngienne. 

On peut diviser nos voyelles en deux classes, selon 
qu'elles exigent plus particulièrement, pour être nettement 

* De la parole considérée au double point de vue de la physiologie et de la gram- 
maire, par Léon Vaïsse, i853, broch. in-S". 



us SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

prononcées, ou bien un écartement ou bien un avancement 
des parties les plus antérieures de la bouche, c'est-à-dire des 
lèvres. A la vérité, ce jeu des organes n'est pas, comme on 
vient de le voir, le plus essentiel pour la formation de ces 
sons, mais il est le plus appréciable et le plus facile à cons- 
tater. 

La première classe comprendra les voyelles A, E, I, pour 
la formation desquelles les parois du pharynx semblent se 
resserrer de plus en plus, en allant de la première à la der- 
nière. Les parties mobiles de la bouche servent d'auxiliaires 
au gosier. Si les lèvres s'écartent beaucoup sans se porter en 
avant, et que la mâchoire inférieure et la langue s'abaissent 
de manière à donner à l'ouverture du conduit une grande 
dimension de haut en bas, le son produit est la voyelle A. 
Prenons pour point de départ la disposition des organes ser- 
vant à la prononciation de cette voyelle. Si l'on écarte un peu 
moins les lèvres et qu'on abaisse un peu moins la mâchoire 
inférieure et la langue, l'ouverture du conduit diminue de hau- 
teur, et le son produit est la voyelle E. Qu'on diminue encore 
l'ouverture de la bouche et le son proféré sera la voyelle L 

La seconde classe comprendra les voyelles EU, O, U, 
OU. Pour la formation de ces quatre sons, les parois du 
pharynx se resserrent plus ou moins, mais à des degrés qui 
ne peuvent être suffisamment appréciés; les mâchoires se 
rapprochent de façon à ne laisser qu'un étroit interstice 
entre les deux arcades dentaires. Alors, si les lèvres, venant 
en aide au gosier, s'avancent sensiblement et forment une 
ouverture ovalaire d'une certaine dimension, l'on aura le 
son de la voyelle EU. Les lèvres s'avancent un peu plus et 
se resserrent un peu plus pour la voyelle 0; elles s'avancent 
encore et se resserrent davantage pour U; enfin elles ac- 



CHAP. I, SONS. Ii9 

quièrent leur plus long prolongement et leur plus grand 
resserrement pour prononcer le son OU. 

Le caractère particulier des voyelles de la première classe 
est d'avoir une prononciation sonore et plus ou moins écla- 
tante, tandis que le propre des voyelles de la seconde classe 
est d'avoir une prononciation sourde et plus ou moins 
étouffée. 

Voyelles de la i" classe ou sonores. 

A dans bAle. 
E bElle. 

I bIle. 

Voyelles de la 2" classe ou sourdes. 

EU dans mEule. 
O mOlle. 

U mUle. 

OU mOUle. 

Tous les sons simples de la voix peuvent être réduits, 
dans notre langue, aux sept voyelles que je viens d'indi- 
quer, en ne tenant pas compte de quelques variations occa- 
sionnées, dans ces sons primitifs, par leur plus ou moins de 
durée , par leur acuité ou leur gravité , et enfin par leur na- 
salité. Cette dernière qualité du son, très-remarquable en 
français , s'obtient en faisant passer par le nez une partie de 
l'air nécessaire pour la formation des voyelles purement 
orales. Dans notre écriture, la nasale N accompagne tou- 
jours la voyelle orale lorsque le son est affecté de nasalité ; 
an, in, eun, on, sont des notations composées, employées 
pour représenter les sons des voyelles nasales que l'on en- 
tend dans tA^te, vin, /eun, maison. Les diverses variations 



50 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

dont je viens de parler sont l'objet de la prosodie, mais 
elles ne sauraient être que d'un bien minime intérêt dans 
les matières qui font le sujet de nos études. 

Dans le langage ordinaire, on donne à la fois le nom de 
voyelles aux divers sons simples de la voix et aux lettres qui 
servent à représenter ces mêmes sons. On se sert ainsi, 
comme il arrive souvent, de la même dénomination pour 
exprimer à la fois le signe et l'objet signifié; mais il est fa- 
cile avec un peu d'attention de discerner par le sens de la 
phrase dans quelle acception le mot s'y trouve employé; 
aussi n'adopterai-je point certaine distinction faite par plu- 
sieurs grammairiens , qui n'évitent une confusion à cet égard 
que pour mieux tomber dans une autre. 

On appelle diphthongae la réunion de deux voyelles pro- 
noncées distinctement au moyen d'une seule émission de voix 
différemment modifiée par deux dispositions consécutives 
des organes : telles sont, en français , ie dans ciel , pied ; ia dans 
DIANE, diable; ui dans cuire, luire. 

II. — lois générales et causes déterminantes de la permutation 

DES voyelles. 

Les voyelles n'étant autre chose que les diverses modifi- 
cations apportées à la voix simple par les différentes disposi- 
tions des organes qui doivent lui livrer passage, il est évident 
que dans la prononciation on sera plus ou moins porté à 
émettre un son voyelle à la place d'un autre son voyelle, 
selon qu'il y aura plus ou moins de conformité entre la dis- 
position des organes qui sert à produire l'un de ces sons 
et la disposition qui sert à en produire un autre. D'où il suit, 
non-seulement, qu'une voyelle appartenant à l'une des deux 
classes sera le plus souvent permutée en une voyelle de la 



CHAP. I, SONS. 

îeme"'c!a'sse ; mais encore que dans chacun des deux ordres 
permutation d'une voyelle en une autre s'accomplira , en 
général, d'autant plus facilement que ces deux voyelles se- 
ront plus rapprochées l'une de l'autre dans l'ordre de classi- 
fication que j'ai précédemment établi. Ainsi, dans une pro- 
nonciation négligente, a deviendra plutôt é que i, et ou 
deviendra plutôt a que o. 

En outre, il est à remarquer que la paresse naturelle de 
l'organe le porte à atténuer son action plutôt qu'à l'augmen- 
ter; ainsi, une voyelle de la i"^^ classe se change plus généra- 
lement en une voyelle qui la suit dans l'ordre de classification 
qu'elle ne se change en une voyelle qui la précède : é devient 
plutôt i qu'il ne devient a. C'est l'inverse qui a lieu pour 
les voyelles de la 2® classe. Une voyelle de cet ordre se chan- 
gera plus généralement en une voyelle qui la précède qu'en 
une voyelle qui la suit : devient plutôt ea que u. Après 
les explications données p. /i8, la raison de la différence 
qui existe à cet égard entre les voyelles des deux classes est 
très-facile à saisir : dans celles de la première, l'action des 
organes est de moins en moins énergique, de moins en 
moins considérable en descendant de la première à la der- 
nière. L'effet contraire se produit en passant d'une voyelle 
de la seconde classe aux autres voyelles de la même classe 
qui viennent après elle. 

Je répéterai ici, pour les permutations des voyelles en 
particulier, ce que j'ai déjà dit pour les permutations des 
lettres en général. Les plus nombreux changements qu'ont 
subis les voyelles des mots latins passés en français sont dus 
à l'ignorance , à l'insouciance du peuple qui , n'écoutant que 
l'inspiration de ses instincts et sacrifiant la pureté de la pro- 
nonciation à sa facilité, corrompit la plupart des sons de la 

4. 



52 - SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

langue de Virgile et de Cicéron. J'ai fait observer que ce 
sont là les causes principales qui, dans toutes les provinces 
de l'Empire, produisirent l'altération des mots latins et les 
transformèrent diversement en d'autres mots offrant des 
caractères propres à chacun des idiomes néo-latins ^ 

Outre les causes de permutations dont je viens de parler, 
il en est d'autres qui ont eu une importance réelle bien que 
secondaire dans la transformation des mots latins passés en 
français. Ces causes sont la position de la voyelle relative- 
ment à> telle ou telle autre voyelle ou bien à telle ou telle 
consonne ; les habitudes de prononciation et les préférences 
instinctives d'euphonie , particulières aux Gaulois et aux 
Francs qui adoptèrent la langue des Romains^; enfin cer- 
taines autres circonstances spéciales qu'il est assez difficile 
d'apprécier complètement; parmi ces circonstances, je dois 
surtout en faire remarquer une que j'ai déjà signalée : je veux 
parler de l'influence qu'a dû avoir notre climat du nord sur 
la prononciation des voyelles des mots de la langue latine. 

La sensation du froid occasionne une sorte de raideur 
dans les muscles qui mettent en jeu la mâchoire inférieure ; 
cet organe se prête alors moins facilement à la prononcia- 
tion des voyelles qui exigent le plus d'élasticité musculaire. 
A la place de ces voyelles, qui sont le plus sonores, on est 

* Voyez ce qui a été dit sur ce sujet dans plusieurs passages de l'Introduc- 
tion , et particulièrement dans les Considérations générales placées en tête de 
ce chapitre. 

^ Je ferai seulement observer pour le moment que saint Jérôme reconnaît 
l'influence qu'exerçaient certaines prononciations étrangères sur les sons des 
mots de la langue latine , lorsqu'il dit en parlant de la première éducation à 
donner à un enfant : « Sequatur statim latina eruditio ; quae si non ab initio os 
tenerum composuerit, in peregrinum sonum lingua corrumpitur, et extemis 
vitiis sermo patrius sordidatur. « (5. Hieronymi Opéra, édit. de 1782, Epi- 
stoïa\U,t. I, col. 680.) 



CHAP. 1, SONS. ^^V 53 

porté à substituer d'autres voyelles sourdes qui n'ont besoin , 
pour être prononcées , que d'un mouvement organique bien 
moins considérable ^ De là vient que dans les langues du Nord , 
et entre autres dans le français, les voyelles sonores a, e, i, 
tendent constamment à s'éteindre dans le son eu, dans celui 
de ou dans d'autes sons sourds qui approchent de l'un et de 
l'autre; tel est notre e muet^. Cette voyelle se prononce 
comme un eu faible dans le corps des mots ou à la fin d'un 
monosyllabe : sevrer, tenir, remesurer; je, me, te, se, le. A la 

' H arrive dans ce cas pour i'organe vocal quelque chose d'assez semblable 
à ce qui arrive dans l'engourdissement des doigts occasionné par la violence 
du froid. La partie supérieure des doigts ne pouvant alors remplir aisément 
son office, on en est réduit, pour y suppléer, à faire usage de la partie infé- 
rieure; mais cette substitution se fait au préjudice de l'action, qui est presque 
toujours fort imparfaitement exécutée. 

Les muscles maxillaires , qui concourent plus ou moins à la production de 
toutes les voyelles , peuvent en venir à un tel état de raideur, que l'organe vocal 
se trouve dans l'impossibilité d'articuler une seule parole. Dans l'une des plus 
froides journées d'un rigoureux hiver, j'étais allé faire une assez longue course 
dans les Alpes. En rentrant, je m'aperçus, à mon grand étonnement, que je ne 
pouvais plus faire jouer d'aucune façon les muscles moteurs de la mâchoire, 
qu'il m'était littéralement impossible de desserrer les dents, et par conséquent 
de répondre aux questions que m'adressaient coup sur coup des amis alarmés 
de mon silence. Je n'eus d'autre ressource que de plisser un peu le coin des 
lèvres, afin de faire comprendre par un sourire qu'il ne m'était rien arrivé de 
fâcheux. Heureusement la chaleur d'un bon feu ne tarda pas à me déraidir 
les mâchoires, sans quoi ce sourire muet aurait fini par faire croire que j'avais 
pour le moins autant perdu l'usage de la raison que l'usage de la parole. 

^ Cette influence climatérique se fait principalement sentir dans les langues 
qui passent d'un pays chaud dans un pays moins chaud, comme il est arrivé 
au latin en passant de l'Italie dans les Gaules. Ce principe recevra sa confir- 
mation et son application sect. iv, S 3 ; pour le moment, je me bornerai à une 
simple observation relative aux idiomes néo-germaniques. Selon l'opinion la 
plus généralement admise parmi les savants, les Germains sont originaires 
d'une des contrées méridionales de l'Asie. On ne sera donc pas étonné de 
trouver dans les mots des plus vieilles langues germaniques un nombre assez. 



54 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

fm des polysyllabes, IV muet n'est plus qu'un léger souffle, à 
peine sensible , produit par l'expulsion de l'air qui est chassé 

considérable de voyelles sonores; mais, par suite du long séjour que les des- 
cendants des anciens Germains ont fait dans les régions septentrionales de 
l'Europe qu'ils occupent encore , ces langues ont dû se ressentir des influences 
du climat du nord -, aussi beaucoup de leurs voyelles sonores , surtout celles 
qui faisaient partie d'une syllabe finale, ont été remplacées par certaines 
voyelles sourdes , plus ou moins analogues à notre e muet et au scheva quiescent 
de l'hébreu. Je me contenterai de mentionner un des cas les plus frappants. 
En gothique , en tudesque et en anglo-saxon , l'infinitif des verbes était terminé 
en an. En allemand et en hollandais, cet an est devenu en, syllabe dans la- 
quelle l'e équivaut à peu près à notre e muet; en danois, le n a été supprimé et 
l'a s'est changé en e tout à fait muet; en anglais, tantôt an a été converti en e 
muet , comme en danois , tantôt toute trace de l'ancienne terminaison a dis- 
paru , au moins dans l'écriture , et l'on ne retrouve plus dans la prononciation 
que le son presque insensible du scheva quiescent, qui suit la dernière lettre 
du radical, quand cette dernière lettre est une consonne muette. Ancienne- 
ment le gothique disait :^i6an, donner; 6airan, porter ;(i[n9fean, boire ;î)arc(/are, 
surveiller; le tudesque : gaban, baran, trinkan, tvarlan; l'anglo-saxon : gjfan, 
bœran, drincan, vcardiun. Aujourd'hui on dit en allemand : geben, bringen, 
trinken, warten; en hollandais : geeven, brengen, drinken, bewaaren; en danois : 
give, bœre, drikke, vare; en anglais : to give, to bear, to drink, to ward. 

Tous les a qui se trouvent dans les anciens idiomes germaniques n'ont cer- 
tainement pas disparu dans les nouveaux; un grand nombre ont été conservés 
par respect pour les bonnes traditions de la prononciation, surtout parmi les 
gens des classes élevées qui se piquent de parler correctement la langue litté- 
raire; mais cette voyelle continue à s'assourdir de plus en plus parmi le peuple 
des campagnes , qui s'inquiète moins de la pureté de la prononciation que de 
sa facilité. Aussi est-il des provinces de l'Allemagne où l'a se trouve presque 
constamment remplacé par la voyelle sourde o dans les patois en usage parmi 
les paysans. C'est ce que témoigne l'historien J. Aventin , qui , dans l'index 
placé en tête de ses Annales , s'exprime ainsi en parlant des paysans bavarois , 
ses compatriotes : Boiorum rastici proférant ubi arbanis est A , quemadmodum 
in TOGE et TAGE , hoc est dies ; boier , baier , Boius, 

Je dois ajouter, pour compléter tout ce que je viens de dire, que l'habitude 
de la prononciation des voyelles soui'des se contracte pendant l'hiver dans les 
climats du nord , et qu'elle se conserve dans les autres saisons , parce qu'elle 
est favorable à la paresse de l'organe. 



GHAP. 1, SONS. 55 

des poumons pour l'articulation de la consonne précédente : 
table, ivoire, manufacture. 

Le passage d'une voyelle sonore à une voyelle sourde, 
fort ordinaire dans les climats du nord , n'est cependant point 
un caractère qui appartienne exclusivement aux langues sep- 
tentrionales ; il se retrouve , quoique beaucoup moins sou- 
vent, dans les langues des pays chauds et dans celles des 
pays tempérés. Dans ces deux dernières classes de langues, 
l'assourdissement des voyelles doit être attribué à la paresse de 
l'organe , qui se laisse facilement aller à la prononciation qui 
exige de sa part la tension musculaire la moins considérable. 

Je vais donner un certain nombre d'exemples des chan- 
gements que, chez nous, le peuple fait subir aux voyelles 
dans les mots français. Ces exemples suffiront pour prouver 
que les permutations les plus fréquentes ont généralement 
iieu d'après les lois que j'ai précédemment établies. Le lec- 
teur remarquera que ces altérations populaires sont à peu 
près les mêmes que la plupart de celles qui se sont accom- 
plies dans les mots latins par le fait de leur transformation 
en mots de la langue d'oïl; par conséquent, cette transfor- 
mation, considérée en général, n'est point un fait accidentel 
et exceptionnel, mais bien un résultat constant, permanent, 
qui, avec quelques différences en plus ou en moins, con- 
tinue à être produit dans notre langue lorsqu'elle se trouve 
abandonnée à la capricieuse insouciance du peuple. 

A Paris et dans ses environs le peuple dit : 

Selon les Omnibus du langage : érière pour arrière, camo- 
MÈLEpour camomille, diviner pour deviner, gigier pour gésier, 
ÉPicAGUANHA pour ipécucuanha, loton pour laiton, poire de 
ivfissÈRE Jean pour de messireJean, moriginer pour morigéner, 
0RM01RE pour armoire, pipinière pour pépinière, peltre pour 



56 SECONDE PARTIE. LIVllE I. 

piètre , poïuron pour potiron, pipitre pour pupitre, ruelle de 
VEAU pour rouelle de veau, serbacane pour sarbacane, tré- 
MONTANE pour tramontane. 

Selon M. Rose : fainiant pour fainéant , pipie pour pépie, 
LiCHEFRiTE pour léchefrite , simoule pour semoule, secoupe 
pour soucoupe, cémetière pour cimetière, serment pour sar- 
ment, LiCHER, RELiGiiER pour Uchcr, rcléchcr, terrir pour ta- 
rir, GÉROFLE pour girojle , embauchoir ou embôchoir pour 
embauchoir, rimoulade pour rémoulade, soubriquet pour so- 
briquet, VALÉRIENNE pour Valériane , eau de milisse pour eaa 
de mélisse. 

Selon le Dictionnaire du bas langage : belzamine pour bal- 
samine, brochet pour bréchet (os de la poitrine), boulevard 
du Mo/i^-Pernasse pour du Mont-Parnasse. 

Selon Boinviliiers : déligence pour diligence, sersifis pour 
salsijis, DOUAINIER ou DOUÉNiER pouT douanier, épommonner 
Tpour époumonner, érésipèle ipourérysipèle, errhes pour arrhes, 
fleurison pour Jleuraison prononcé Jleuréson , gérandole pour 
girandole, géroflée pour girojlée, kérielle pour kyrielle, ma- 
N1FACTURE pouT manufacture , mauron ou moron pour mouron , 
ouète pour ouate, ourgandi pour organdi, pégrièche pour 
piegrièche, rachétique pour rachiticjue, sacrépan pour sacri- 
pan. 

Selon le Dictionnaire critique et raisonné du langage 
vicieux : géronium pour géranium, plaine ou plène pour 
plane, outil de charron, traintrain pour trantran, tutayer 
ou tutéier pour tutoyer. 

Selon Legoarant : brignon pour brugnon , clérinette pour 
clarinette, cramaillère pour crémaillère, travailler d'Érache 
pied pour d' arrache-pied, épaigneul ou épégneul pour épagneal, 
VERLOPE pour varlope. 



CHAP. I, SONS. 



57 



Selon Vadé : énutile pour inutile^, érinter pour éreinter'^, 
>RLiANS pour Orléans ^, etc. etc. 

Le latin vernaculaire parlé à Rome par le bas peuple 
présentait des permutations de voyelles tout à fait sem- 
blables , ainsi qu'on peut en juger par les mots altérés que 
nous fournissent certaines inscriptions anciennes, et ceux 
que les comiques latins mettent dans la bouche des gens du 
peuple qu'ils font figurer sur la scène. On trouvera un bon 
nombre de ces mots dans la Méthode pour apprendre la langue 
latine de Port-Royal, Traité des lettres, chap. m et iv. Je 
renvoie le lecteur à cet excellent ouvrage , afm de ne point 
sortir des bornes prescrites à mes recherches. On peut 
également consulter avec fruit Putsch, Grammaticœ latinœ 
aactores antiqui, col. i-jlx et 2/i56. 

Dans les premiers temps qui suivirent l'invasion germa- 
nique, un beaucoup plus grand nombre de mots latins fu- 
rent défigurés par des permutations analogues que l'on re- 
trouve dans les anciennes chartes et les anciens diplômes 
de cette époque. Comme la constatation de ces altérations 
intéresse notre sujet sous plus d'un rapport, je vais en offrir 
un tableau, que l'on trouve dans fun des ouvrages de 
M. Raynouard'*. Je ferai seulement observer que l'illustre 
linguiste a négligé de présenter les permutations de l'A , dont 
il était cependant facile de fournir plus d'un exemple ^. 

' Jérôme et Fanchonnette, p. 28. 

* Les Raccolears , p. 27. 
' Chansons, p. 257. 

* Eléments de la grammaire de la langue romane avant l'an 1000, p. 17. 

* Je me bornerai à citer les exemples suivants que nous ofirent des inscrip- 
tions publiées dans le Corpus inscriptionum de Gruter, édit. de 1707 : Priepo 
pour Priofo, xcv, 1; Cassiane pour Cassiana, Dcxcix, 1; provitus pour pro- 
batus, Dxxvi, 6; vocitds pour vocatus, ccxviii, 3; paivimentcm pour pav»- 
mentum, xxxix, 4, note. 



58 

E pour I. 

Basileca. 

Pagenam. 

Facultalebas. 

Civetalis. 

Magnetudo. 

DomebuR. 

Nomene. 

Marleris. 

Oppedum. 

( Charte de Clo- 
taire II. } 



SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

I pour E '. pour U. 



Phnius. 




Volomus. 


Ricto tramite. 




Locrari. 


Possedi're. 




Aliquantolum 


Quatinus. 




Pecoliari. 


Ri'gni nostri. 




Noncopante. 


Debi'ri'nt. 




Postolatur. 


Vini'i». 




Miracola. 


Climcntia;, 




VoloDtatem. 


Mercide. 




Jobemus. 


(ChaHes de 


Dago- 


{Ghartei 


berl I et 


de Clo- 


bertl 


tain II. ) 




vi. II. 



U pour O. 



Negntiante. 

Nascetur. 

Autnretate. 

Respuniis. 

Nas. 

Victariœ. 

Spnnsarum. 

Tempare, 

Denuscetur. 



[Chartes de Clo- 
VI» Il et de Ch- 
taire II. ) 



III. 



PERMUTATIONS DES VOYELLES. 



Bien que les permutations des voyelles soient fréquentes, 
je dois dire que la plupart des mots français dérivés du la- 
tin ont conservé dans notre langue les voyelles qu'avaient 
leurs primitifs dans la langue mère. C'est ce dont il est fa- 
cile de se convaincre en jetant les yeux sur un dictionnaire 
des deux langues. 

En exposant les diverses permutations qu'a éprouvées 
chaque voyelle, je présenterai les premières celles qui sont 
les plus ordinaires, et je passerai par degrés à celles qui se 
rencontrent plus rarement. 

1° PERMDTATIONS DE LA VOYELLE A. 

A devenu E. — Amaras, amer; balare, bêler; Claromon- 
tiam, Ciermont; caput, chef; capra, chèvre; caras , cher; 
clavis, clef; faha, {bfe\f rater, frère; gratam, gré; latas, lé; 
mare, mer; mortalis , mortel; mater, mère; nasus, nez; pra- 

' Le changement de I en E était commun parmi les paysans romains bien 
avant i'invasion des Barbares. Varron , De re rustica, liv. I , chap. ii , témoigne 
que les paysans prononçaient vellam au lieu de villam. Aulu-Gelle , dans ses 
Nuits attiques, liv. X, chap. xxix, fait observer que cette prononciation d'E 
pour I est assez fréquente à l'époque où il écrit. (Voyez encore à cet égard 
Quintilien , liv. I , chap, iv, et Donat, Commentaires sar Phormion, acte I , se. i.) 



CHAP. I, SONS. 59 

tam , pré ; peccatam , péché ; pater, père ; pala, pelle ; ciaalis , quel ; 
auri faber, orfèvre; sal, sel; talis, tel; sacramentam , serment. 

Je comprendrai dans l'article de A devenu E les permuta- 
tions de A en Al, aujourd'hui prononcé E. Anciennement 
la notation ai sonnait très-probablement aï, comme dans le 
latin ^. Les Romains prononçaient Aïax en faisant sentir les 
deux voyelles, ainsi que le prouve fort bien la méthode la- 
tine de Port-Royal, Traité des lettres, chap. v, art. iv. Cette 
prononciation s'est conservée dans le provençal , où Ton dit : 
païré , maïré, fraïré , faire pour père, mère, frère, faire. En 
français, la diphthongue ai a pris le son de la voyelle é; la 
prononciation a donc complètement changé, bien que les ca- 
ractères orthographiques soient restés les mêmes. Remar- 
quons en passant que l'ancienne prononciation a été con- 
servée dans PAÏEN de paganus, formé de pagus, dans laïque 
de laicus,et dans trahir, de tradere, bien que l'on ait admis 
le son é dans pays, frère lai, traître. Pour les mots de création 
moderne , on a suivi l'analogie de l'orthographe établie , en 
figurant le son é par ai lorsque ce son correspondait à un a 
dans le primitif latin. — A est devenu AI dans acatus, aigu; 
ala, aile; amare, aimer; axilla, aisselle; aranea, araignée; 
caro, chair; claras , clair; dama, daim-, famés, faim; facere, 
faire; granum, grain; macer, maigre; manas, main; nanus, 
nain; panis , pain; par, pair; pax, paix; romanus, romain; 
sanas, sain; sanctas, saint; salariam, salaire; vanas, vain. 

Le changement de a en ^ est fréquent dans le langage du 
peuple de Paris; j'en ai donné ci-dessus quelques exemples, 

' Sor ton piz te traîneras 

A tuz les jors que jà viveras. . . 
Femme te portera haïne , 
Oiicore te iert mal veisine. 

(Adam, drame publié par M. Luzarche , Tours , i8ô4 , p. 37. ) 



60 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

p. 55 et 56. Du reste, il paraît que la tendance qui pousse la 
population parisienne à faire cette permutation est déjà fort 
ancienne, ou plutôt il est probable qu'elle a toujours existé. 
Aussi n'est-il point étonnant que l'a des primitifs latins ait 
si souvent été changé en é dans les dérivés de notre langue , 
qui n'est autre , comme nous l'avons vu, que le dialecte de la 
capitale. Dès le commencement du xv* siècle, Geoffroi Tory 
observe chez les dames de Paris la tendance que je viens de 
signaler. « Les dames lionnoises , dit-il , pronuncent gracieu- 
sement souvent a pour e. , . Au contraire les dames de Pa- 
ris, au lieu de a, pronuncent e bien souvent, quant elles 
disent : « Mon mery est à la porte de Péris , où il se faict peier 
(péier); » au lieu de dire : u mon mary est à la porte de Paris 
où il se faict pdier. » Telle manière de parler vient d'acoustu- 
mence de jeunesse. ))(GEOFFROiToRY,C/iam/)/?eur}',f'xxxin,v°.) 

L'usage a fini par donner raison aux dames de Paris pour 
le dernier mot de fexemple cité par Tory; et tout le 
monde prononce aujourd'hui payer [péier] comme les Pari- 
siennes qui vivaient sous François I". 

A devenu E muet. — Caballas, cheval; capillus, cheveu; 
capreolus, chevreau; ^ranafum, grenade; granariam, grenier; 
jactare, jeter. L'a final des mots de la première déclinaison 
a été généralement changé en e muet : alcja, algue; ansa, 
anse; arca, arche; harba, barbe; causa, cause-, forma, forme; 
gloria, gloire; lana, lune; musca, mouche; pluma, plume; 
rosa, rose; vena, veine, etc. 

A devenu O ou AU, prononcé O. — Du temps d'Auguste 
la diphthongue aa avait en latin la prononciation aoa; ainsi 
causa, pausa étaient prononcés caoasa, paousa^. Cette pronon- 

* Quelques savants ont prétendu que au sonnait en latin o comme en fran- 
çais, se fondant sur ce qu'on trouve dans certaines inscriptions coda pour 



CHAP. I, SONS. 61 

iation s'est conservée dans le provençal, dans l'espagnol et 
'dans le portugais; dans tous les trois on écrit et l'on prononce 
comme en latin les trois mots que je viens de citer. En 
français l'ancienne prononciation latine n'a persisté que dans 
août de Augustus (Aougoustous) et dans son dérivé aoâter. 
L'Académie veut que l'on prononce oât, mais beaucoup de 
personnes ont retenu la prononciation a-out, et c'est peut- 
être avec raison, car tout le monde prononce a-oa-ter, et 
l'Académie elle-même prescrit cette prononciation. Quant 
au son que nous donnons aujourd'hui dans notre langue à 
la notation au, il est le même que celui de ô prononcé plus 
ou moins grave. 

A est devenu ou AU dans damnagiam (mot de basse lati- 
nité dérivé de damnum), dommage; Araasio, Orange ; p/iï'a/a , 
fiole; articulas, orteil; alba, aube; alter, autre; calvas, 
chauve; faix, faux; falsas, faux; Gallia, Gaule; malva, 
mauve; psalmus, psaume; salix, saule; salvare, sauver; 
salmo, salmonem, saumon; saltas, saut; talpa, taupe ^ 

A devenu 01. — Pallium , poile ; madidus , moite ; anna- 
rium, armoire; dolahra, doloire. 

A devenu I. — Avellana, a\e\ine\ cerasam, cerise; j ace ns, 
jacentem, gisant. 

caada, lotcs pour laulus, plostrum pour plaustrum, et autres semblables. 
Mais ces exemples sont tirf^s de monuments appartenant à l'époque de la déca- 
dence. Il est juste, en effet, de convenir qu'à cette époque, et déjà même du 
temps de Vespasien, l'ancienne prononciation aoa commençait à être généra- 
lement remplacée par la prononciation o. C'est ce que l'on est en droit de con- 
clure d'une anecdote rapportée par Suétone. Cet historien raconte , dans la vie 
de Vespasien , qu'un jour cet empereur ayant prononcé plostrum le substantif qui 
s'écrit piaustrum, un certain puriste nommé Flaurus, qui était présent , lui repré- 
senta que la vraie prononciation de ce mot était plaoustroum. L'empereur ne 
répondit rien , mais le lendemain il interpella le puriste en l'appelant Flaourous. 
' Pour la suppression de Yl dans ces mots, voir ci-après, sect. iv, S 2. 



62 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

A devenu lE. — Canis, chien; gravis , grief. 
A devenu U. — Saccharum, sucre. 
A devenu OU. — Aperire, ouvrir. 

2° PERMDTATIONS DE LA VOYELLE E. 

E devenu I. — Cera, cire; decem, dix; ecclesia, église; 
ebur, ivoire; ebrius , ivre; merces, merci; negare, nier; pejus, 
pis; pretium, prix; racemas , raisin; sex, six; légère, lire; 
tapes, tapis; temo, temonem, timon; venenum, venin; vervex, 
brebis. 

E devenu 01. — La notation oi a dû primitivement avoir 
en français la prononciation latine oï, dans laquelle on fai- 
sait entendre séparément les deux voyelles o et i, comme 
dans Oileus [Oïleus), et en italien dans poi, noi, voi. Dans la 
suite , la prononciation de cette diphthongue varia beaucoup, 
bien que la représentation graphique restât souvent la même. 
J'ai déjà constaté deux cas tout à fait semblables relatifs 
aux notations ai et au. (Voir p. 5g et 6o.) Oi, différemment 
altéré selon les temps et selon les lieux , a été prononcé oé, 
oiié ,é, oa, oua^. Dans le siècle dernier, il se prononçait tan- 
tôt é, tantôt oua. Il ne conserve aujourd'hui que cette der- 
nière prononciation, attendu qu'on lui a généralement subs- 
titué la notation ai dans les mots où il se prononçait é. 
C'est ce que l'on est convenu d'appeler l'orthographe de 
Voltaire, non que ce grand écrivain en ait été l'inventeur, 
mais parce qu'il en a été le principal promoteur. 

E est devenu oi dans avena, avoine, autrefois avène^; 

' Voyez ci-après, iiv. II, chap. i, sect. v, S i. Le lecteur trouvera d'excel- 
lents renseignements sur ce sujet dans un article de M. Guessard, inséré dans 
la Bibliothèque de l'École des chartes, 2" série, t. II, p. 282 et suivantes. 

^ Quelques vieillards prononcent encore aujourd'hui avène. 
Preneiz dou sayn de la marmotte. . . 



feoCT^, aëvôTf; jenum , foin; habere, avoir; hères, hoir; lex, 
loi; mensis, mois; rex, roi; seram, soir; tectam, toit; fre.?, 
trois; tela, toile; velam, voile; siella, étoile. 

E devenu E muet. — Crepare, crever; denarias, denier; 
dehere, deyoir \ fenestra, fenêtre; gela, gelée; levare, lever; 
melo, melonem, melon; mensara, mesure; nepos, neveu; 5e- 
cundas, second; secretum, secret; seminare, semer; serenus, 
serein, separare, sevrer; ienere , tenir; venire, venir; vene- 
num, venin. 

E devenu lE, — Brevis, brief; Deas, Dieu-, febar, fièvre; 
fel, fîel-^ ferox, fier; heri, hier; lepus, lièvre; nepotis , nièce; 
pes, pedern, pied; petra, pierre; tepidas, tiède; vetulus, vieil, 
vieux. 

E devenu A. — Armeniacam , Armagnac, ville; crena, 
cran; repère, ramper; Elaver, Allier, rivière; Melita, Malte; 
mercans , mercantem, marchand; per, Tpar^pergamena [charta] , 
parchemin; pes, pedem, patte; remus , rame. 

La même permutation s'est accomplie dans la terminai- 
son de beaucoup de nos participes présents. (Voyez ci-après, 
livre II, chap. i, sect. v, § i.) 

E devenu 0. — Tercjere, torcher; eleemosyna, aumône. 

E devenu U. — Apostema, apostume; gemelhis , 'jumeau. 

E devenu UI. — Sebam, suif. 

3° PERMCTATIONS DE LA VOYELLE /. 

I devenu E ou AI prononcé E. — Carina, carène; cris- 
pus, crépu; crista, crête; circalas, cercle; cippas,cep;dignari, 
daigner; diluvium, déluge; episcopus , évêqne; Hispania, Es- 

Et de l'escorce de l'avainne 
Pilei premier jor de semainne. 

(Rutebeuf, t. T , p. i5à-) 



64 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

pagne ; firmus , ferme ; genista , genêt ; illa , elle ; inguen , aine ; 
axilla, aisselle; littera , lettre; omitlere, omettre; niger, 
nègre; nitidus, net; sicciis , sec; spissus, épais; Ticinus, Té- 
sin; tristitia, tristesse; viridis , vert; vitram, verre; vincere, 
vaincre; vicia, vesce; virga, verge; virtas, vertu. 

I devenu 01. — Bibere, boire; digitas, doigt; Jides , foi; 
frigidas, froid; Liger, Loire; minus, moins; niger, noir; pi- 
sum , pois; pilas, poil; pirum, poire; piper, poivre; pix, poix; 
strictus, étroit; sitis, soif; via, voie; vices, fois; vicinus, -voi- 
sin \plicare, ployer. Lï a été conservé dans plier, qui provient 
du même primitif. 

I devenu E muet. — Bis saccas, besace; Britannia, Bre- 
tagne; dimidias, demi; divinus , devin; medicas, médecin; 
minatia, menace^; minatus, menu; pilosus, pelu; villosus, 
velu. 

I devenu A. — Bilanx, hilancem, balance; cingula, sangle; 
de intas, dans; hirando, aronde; dies dominicas, dimanche; 
lingua, langue; pigritia, paresse; sine, sans; singaltas, san- 
glot; tinca, tanche; guisque, chaque; basse lat. revindicare , 
revancher. 

I devenu El. — Décimas , dixième ; centesimus, centième ; 
millesimas, millième. 

I devenu lE. — Nigella, nielle; virgo, vierge. 

I devenu U. — Fimariam, fumier; zizjp/ium, jujube. 

I devenu 0. — Ordinare, ordonner. 

4° PERMDTATIOMS DE LA VOÏELLE 0. 

devenu E muet ou l'une des voyelles composées EU, 
OE, Œil]. — Bos, hovem, bœuf; cor, cœur; candor, candeur; 

' Voir sur cette dérivation la I" partie, chap. i, sect. v, art. Manatce. 



CHAP. I, SONS. 65 

cahr, chaleur; color, couleur; /ocas, (eu-, folium, feuille; 
Jlos , Jlorem , fleur; filiolas, filleul; gloriosus, glorieux; hora, 
heure-, jocas, jeu; Jovis dies, ieudi; mohilis, meuble; mola, 
meule; Mosa, Meuse; nodas, nœud; novas, neuf; novem, 
neuf; nepos , neveu; ovam, œuf; ocalas, œil; opéra, œuvre; 
popiilas, peuple; plorare, pleurer; coquas, queux; solas, seul; 
soror, sœur; votam, vœu. se trouve presque constamment 
changé en ea dans la finale des substantifs de la 3' décli- 
naison terminés en or : Dolor, douleur; honor, honneur; 
odor, odeur; rumor, rumeur; vapor, vapeur, etc. 

devenu OU. — Amor, amour; chars, cour; color, cou- 
leur; colare, couler; co/u&ra, couleuvre; collam, cou; corona, 
couronne; dolor, douleur; formica, fourmi; jocari, jouer; 
locare , louer; mollis, mou; moriens, Tworie/ifem, mourant; 
movere, mouvoir; novellas, nouvel, nouveau; nos, nous; 
nodare, nouer; pollex, pollicem, pouce; probare, prouver; 
robur, rouvre; rota, roue; sponsa, épouse; totus, tout; tor- 
nare, tourner; vos, vous; volata, voûte. 

devenu 01. — Antonius, Antoine; canonicus, chanoine; 
clostram, cloître; cihoriam, ciboire; dormitoriam, dortoir; 
gloria, gloire; historia, histoire; idoneus, idoine; longe, loin; 
locariam, loyer; memoria, mémoire; monachus, moine; pondus, 
poids ; Victoria , victoire ; vox , voix. 

O devenu Uï. — Coctus, cuit; coquina, cuisine ; coxa, cuisse; 
HB coriam, cuir ; octo, huit ; nocere, nuire ; oleam, huile ; ostiam, huis ; 
IR ostreum, huître; modium, muid; nox, noctem, nuit; post, puis. 
B ^, devenu U. — Moram, mûre; tofas, tuf, 
H^^B O devenu A. — Domina, dame; hcasta, langouste. 

r 



5* PERMOTATIONS DE LA VOYELLE V. 

U avait en latin le son que nous donnons en français à la 



66 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

voyelle ou, ainsi que le prouve fort bien la Méthode latine 
de Port-Royal , Traité des lettres , chap. iv, art. ii. U a con- 
servé le son qu'il avait chez les Romains, dans coupk, de 
cupa; DOUX, de dulcis; outbe, de uter; outre, de ultra; couver, 
de cabare; coude, de cubitus; douter, de dubitare; joug, de 
jugum; loup, de lupus; où, de ubi; boule, de balla; goutte, 
de guita; roux, de rufas; toux, de tussis; tour, de turris; 
SOUFRE, de sulphur; sourd, de surdus; étoupe, de stupa, etc. 

Cette voyelle a subi une véritable permutation en passant 
de la prononciation qu'elle avait dans la langue latine à la 
prononciation qui lui est propre dans la langue française. 
Nous devons probablement cette modification du son de ïu à 
l'influence que les Francs ont exercée sur la prononciation 
de plusieurs lettres latines. L'a français n'existe pas en ita- 
lien, en espagnol, ni en portugais, langues néo-latines, non 
plus qu'en gallois, en écossais et en irlandais, langues néo- 
celtiques^; tandis qu'on le retrouve en allemand, en hollan- 
dais, en danois et en suédois, langues néo-germaniques. 

U latin {ou) devenu U français. — Adulter, adultère 
cupidus , cupide; crudus, cru; cradelis, cruel; darus, dur 
fugere, fuir; /i^ura, figure; jadicare, juger; Jurare, jurer 
ju5f «5 , juste ; luna, lune; legumen, légume; maturas, mûr 
mensura, mesure; nubes, nue; nadus, nu; pluma, plume 
prudens , prudentem, prudent; pudor, pudeur; punis, pur 
rudis, rude; securus , sûr; utilis, utile; voluptas, volupté 
virtus, vertu. 

U devenu O ou AU prononcé 0. — Columna, colonne; 
colamba, colombe; calumnia, calomnie; cumulare, combler; 

^ Le breton est la seule langue néo-celtique dans laquelle on trouve le son 
de notre a; mais il est probable que les Bretons doivent cette voyelle à l'in- 
fluence considérable que le français a exercée sur leur idiome. 




t 



CHAP. I, SONS. 67 

fulvus, ^auye\ frumenium, froment-, Jluctus , Rot; fecandas , 
fécond \fandere, fondre ; grundire , gronder ; gummi, gomme ; 
juncus , jonc; piimex, pumicem, ponce; rumpere, rompre; 
trancus, tronc; iimbra, ombre; ungais, ongle; ulnas, aulne 
ou aune, arbre; naptiœ, noces; verecundia, vergogne; vultar, 
vautour; vibarnum, viorne, etc. On remarquera que c'est 
principalement devant m et n que s'effectue le changement 
de u en o. 

U devenu 01. — Calcita, coite; ciincas, coin; criix, croix; 
jungere, joindre; mucidus , moisi; nax, noix; pungere, 
poindre; pagnus , poing; panctum, point; angere, oindre. 

U devenu EU ou E muet. — Batyram, beurre; colabra, 
couleuvre \ Jlavias , fleuve; gala, gueule-, juniperas , genièvre; 
juvenis, jeune; succurrere, secourir; stipula, esteuble, ëteule. 

U devenu UI. — Buxum, buis; caprum, cuivre-, fractas, 
fruit; janias, juin; lacère, luire; pateas, puits; traita, truite. 

U devenu A. — Truncare, trancher; amurca, marc. 

U devenu E. — Janix , janicem , génisse. 



IV. PERMUTATIONS DES DIPHTHONGUES. 

Pour compléter ce que j'ai dit sur les permutations des 
voyelles, je dois faire connaître les changements qu'ont 
subis les diphthongues, celles-ci n'étant, comme je l'ai pré- 
cédemment établi, que la réunion de deux voyelles pro- 
noncées par une seule émission de voix. 



J PERMDTATIONS DE LA DIPHTHONGCE /B. 

M devenu E ou Al prononcé É. — Mqnalis, égal; œdi- 
Jiciam, édifice; ^^Egyptas, Egypte; Grœcas, Grec; lœsus, lésé; 
prœparare , préparer ; prœsagiam , présage ; sœvire , sévir ; 
œstas, été; œmulus, émule; œramen; airain. 

5. 



68 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

.E devenu 01. — Prœda, proie. 

/E devenu El. — Balœna, baleine. 

M devenu lE. — Lœtiiia, liesse. 

M devenu I. — Cœpala, ciboule. 

/E devenu O. — Camœmelon, camomille. 

2° PERMCTATIONS DE LA DIPHTHONGDE AU^. 

AU devenu O. — Claadere, clore; causa, chose; ausas, 
osé; auram, or; claudicare, clocher; mauras, more; thésaurus, 
trésor; aari pigmentam , orpiment. 

AU devenu OU. — Laadare, louer; aut, ou; audire, 
ouïr; gaudere, jouir. 

AU devenu 01. — Adbaabare, aboyer; gaadiam, joie. 

AU devenu EU. — Cauda, queue; paacum, peu. 

AU devenu A. — Arausio, Orange, ville; aurichalcum 
archal. 

AU devenu E. — AuscuUare, écouter. 

3° PERMUTATIONS DE LA DIPHTHONGDE CE. 

Œ devenu E ou El prononcé E. — Cœna, cène; pœna, 
peine; pœnitentia, pénitence; œconomia, économie. 
OË devenu JE. — Cœlam, ciel. 
OË devenu I. — Cœmeleriam, cimetière. 

4° PERMCTATIONS DE LA DIPHTHONGDE VI. 

UI devenu 1. — Qaintus, cinq. 
UI devenu 01. — Quieius, coi. 

Pour achever tout ce qui concerne la permutation des 
voyelles, je dois avertir que certaines voyelles sont quel- 

* Voyez ce que j'ai dit ci-dessus touchant la prononciation de cette diph- 
thongue dans la langue latine , p. 60 et 6 1 . 



r'^'''J7r:irflh-X:rf,"'-VmiKi' 



LiHAF. 1, ÔUrNS. 09 

[uerois remplacées par des consonnes; mais le lecteur sai- 
►sira bien plus aisément ce que j'ai à lui dire à cet égard, 
îprès que je lui aurai exposé la théorie de la formation des 
îonsonnes; je crois donc devoir le renvoyer aux considé- 
rations présentées ci-après , § 2 , iv. 



s 2. — CONSONNES. 



I. — DD MODE DE FORMATION DES CONSONNES, 
ET DE LEUR CLASSIFICATION. 

Les consonnes sont le résultat des diverses modifications 
apportées au son de la voix simple par l'action de certaines 
parties de la bouche ou du nez qui lui livrent passage. 
Cette action se produisant de trois manières différentes, il 
en résulte trois genres de consonnes, les explosives, les aspi- 
rées et les rejluantes. Chacun de ces genres peut être subdi- 
visé en espèces , d'après les organes qui servent à la forma- 
tion des consonnes comprises dans chacune des espèces. En 
ne tenant compte, pour la simplicité de la dénomination, 
que du principal organe employé à la prononciation de 
chaque consonne, je subdiviserai les trois genres en labiales, 
dentales, palatales, gattarales, linguales et nasales. 

A. J'appelle explosives les consonnes pour la formation 
desquelles certains organes, en se rapprochant, s'opposent 
un instant à l'émission de la voix, puis, s'écartant tout à 
coup, livrent à l'air un libre passage par lequel les ondes 
sonores s'échappent avec vivacité et déterminent au dehors 
une sorte d'explosion. Pour le P et le B, l'explosion s'effec- 
tue par l'écartement subit des lèvres qui s'entr' ouvrent après 
s'être pressées l'une contre l'autre; ces consonnes seront 
appelées explosives labiales. Pour le T et le D, l'explosion 



70 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

se produit par la retraite subite du bout de la langue qui, 
après avoir intercepté le passage de l'air sonore, lui ouvre 
une issue entre les deux rangs des dents incisives ; ces con- 
sonnes seront nommées explosives dentales. Pour le C et le 
G durs, que l'on entend dans canon, galon, l'explosion est 
due à l'abaissement subit de la partie postérieure de la 
langue qui s'était appliquée au fond de la voûte du palais, 
de manière à fermer l'entrée du conduit oral par lequel se 
fait l'émission de la voix; ces consonnes seront désignées 
sous le nom d'explosives palatales. 

B. J'appelle aspirées les consonnes pour la formation 
desquelles l'air chassé des poumons avec plus ou moins d'é- 
nergie est forcé de s'échapper avec une certaine vitesse par 
une étroite issue, et fait entendre des bruits divers selon les 
organes qui lui livrent passage ^ Si l'issue est formée par les 
lèvres, on entend un bruit semblable à celui que produit 
un souffle assez fort', et les consonnes prononcées sont les 
aspirées labiales F, V. Si l'issue est formée par un léger écar- 
tement des deux rangs des dents incisives , on entend une 
sorte de sifflement qui constitue les aspirées dentales S, Z. 
Si l'issue est formée par la partie postérieure de la langue 
rapprochée du fond de la voûte du palais, on entend une 
espèce de chuchotement qui a fait donner par certains gram- 
mairiens le nom de chuintantes aux consonnes ainsi pro- 
duites ; ce sont les aspirées palatales CH , J. Enfin l'issue peut 
être formée par la base de la langue qui se renfle et se rap- 

' Le lecteur peut juger, par cette définition, que je donne au terme d'«.'i- 
pirée un sens plus général que ne le font communément les grammairiens; je 
suis autorisé à le faire, non-seulement par le droit que la logique accorde à 
tout terme nettement défini, mais encore par l'étymologie du mot, dérivé du 
latin aspirare, souffler. 



GHAP. I. SONS. 71 

proche du bord supérieur de l'ontrée du pharynx; dans ce 
cas, le bruit que l'on entend est assez semblable à un râle- 
ment très-faible : c'est le son de Vaspirée gutturale H dans les 
mots anglais horse, cheval; hope, espérance; hunting, chasse ^ 
C. J'appelle refluantes les consonnes pour la formation 
desquelles l'air sonore , empêché de suivre directement son 
cours par l'obstacle que l'un des organes lui présente sur un 
point de son passage , est forcé de refluer vers un autre point, 
et de s'échapper par une issue qu'il trouve ouverte dans cette 
nouvelle direction. Si l'air est reflué vers une des parties de 

' Ce râlement est beaucoup plus prononcé dans les langues qui ont des 
aspirées gutturales fortes, telles que le ch des Allemands, le jota des Espagnols , 
le kha des Arabes , le cheth et Yaïn des Hébreux. 

Le h que nous appelons aspiré n'est plus dans notre langue une véritable 
consonne, car cette lettre n'a pas de son qui lui soit propre. Dans halle, 
hotte, le son initial est une voyelle, a, o, et non point une articulation qui 
soit en rien analogue à la première lettre de salle, sotte. Ce h ne sert plus 
aujourd'hui qu'à empêcher la liaison de la consonne qui la précède avec la 
voyelle qui la suit, ou bien, dans certains cas, l'élision de la voyelle du mot 
précédent. Prudent héros, gros haricots, la haine, ta hanche, sa hache, sont 
prononcés comme s'ils étaient écrits prailan éros, gro uricols, la aine, ta anche, 
sa ache. Mais il n'en était point ainsi autrefois; notre h aspiré initial avait bien 
véritablement un son particulier, qui était le même que celui du h aspiré des 
Anglais. C'est ce que l'on peut conclure des divers témoignages de nos gram- 
mairiens du xvi' si(^cle, et c'est ce que nous dit trcs-positivement Palsgrave, le 
plus ancien d'entre eux, qui écrivait à Londres en i53o: 

«This letter h, where lie is written in frenche vvordes, hath somtyme suche 
a sounde as we use to gyve liym in thèse wordes in our tong : hâve, hatred, 
hens, hart, hurt , hobbj, and suche lyke, and than he hath bis aspiration : and 
somtyme hc is written in frenche wordes and hath no sounde at ail , no more 
than he hath with us in thèse wordes : honest, honour, habundaunce , habita- 
cion, and suche lyke, in whichc h is written and nat soundcd with us. » ( /,<?,n- 
clarcissemenl de la langue francojse, édit, Génin, p. 17.) 

C'e.«t parce que le h aspiré initial fut autrefois une consonne prononcée 
qu'il joue encore aujourd'hui, à certains égards, le rôle d'une consonne rela 
tivement à la lettre qui le suit et à celle qui le précède. 



72 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

la langue, les consonnes produites sont les refluantes lingaales 
R, L et L mouillé, prononcé dans haril, fille, béquille^. Si l'air 
reflue dans l'intérieur des fosses nasales et qu'il sorte par le 
nez, les consonnes obtenues sont les refluantes nasales, M, N 
et GN mouillé, prononcé dans vigne, campagne. Les con- 
sonnes rejlaantcs diffèrent des explosives et des aspirées en ce 
que , dans la formation des consonnes de ces deux dernières 
classes, l'air suit directement son cours jusques à son issue, 
tandis que dans la formation des rejlaantes l'air est contraint, 
pour trouver un passage libre, de prendre une direction 
tout autre que sa direction primitive. 

Les consonnes peuvent encore être subdivisées d'après 
certaines qualités de son perceptibles à l'oreille. Ces quali- 
tés doivent faire distinguer les consonnes en fortes , qui sont 
P, T,G,F,S,CH;en/aïè/e5,B,D,G,V,Z,J; endures, R,M; 
en douces, h, N; en mouillées, L mouillé, comme dans babil, 
et G N mouillé, comme dans vigne^. 

' Notre l mouiilé répond exactement pour le son au yl des Italiens et au II 
des Espagnols, Chez nous, cette consonne tend à disparaître de jour en jour; 
beaucoup de Français, et notamment beaucoup de Parisiens, n'en connaissent 
plus l'usage; ils prononcent baril, babil , fille, bouillon, comme bari-ie, babi-ie, 
fi-ie, bou-ion. Vers le milieu du siècle dernier. Du Marsais, dans l'article Con- 
sonne de l'Encyclopédie , remarquait cette prononciation vicieuse comme étant 
particulière au peuple de Paris, Elle s'est fort généralisée et fort étendue 
depuis cette époque , et certains lexicographes n'ont pas craint de l'autoriser 
dans leui's dictionnaires. L mouillé est une consonne fort douce et fort agréable 
à l'oreille i il serait à regretter qu'elle disparût de notre langue. La nuance qui 
distingue ce son est si délicate, que les personnes qui ne sont point habituées 
à le prononcer dès l'enfance , ou bien ne le perçoivent pas et n'entendent que 
deux voyelles consécutives, comme dans bari-ie, babi-ie , fi-ie , boa-ion, ou bien 
ils perçoivent le son du / ordinaire et entendent barile, babile , filie , boalion. 
(Voir le mécanisme de la formation du l mouillé, p, 78.) 

^ J'ai cru devoir conserver à ces deux consonnes la désignation de mouillées, 
bien que cette désignation ne soit nullement relative au son; mais elle a l'avan- 



CHAP. I, SONS. 73 

Ces notions générales sur le mode de production et sur 
[les qualités des sons propres aux consonnes seront bientôt 
'développées et complétées par des considérations spéciales 
que je présenterai sur le mécanisme de la formation de 
chacune de ces lettres; mais je dois auparavant offrir au lec- 
teur le tableau de la classification que je viens de lui expo- 
ser, afin de lui en faciliter l'intelligence dans son ensemble. 

TABLEAU DE LA CLASSIFICATION DES CONSONNES. 















-i^,__-i 








G( 

tPLC 


)NSUNNES 






e; 


SIVES 


ASPIRÉES 


Forte». 


Faible». 


Forte», 


Faible». 


P. Pain. 
T, Tonne, 
G. Calons. 


B. 
D. 


Bain. 


F. Faim. 
S. Saâne. 
GH. Châlons. 


V. Vain, 
Z, Zone, 
J. Jalon, 




Hnnna 


3° Palatales 

4° Gutturale 


G. Galon. 




REFLDAIITES 


■"■ 1 


5° Linguales 

6° Nasales 


Dures. 


Douce». 


Mouillées. 


R. MaRc. 
M. RoMe. 


L. MaL. 
N. RbÔHe, 


L mouillé. MaÏL. 
ON mouillé. Rocne. 



tage d'être généralement entendue et adoptée; il serait d'ailleurs assez diffi- 
cile de la remplacer convenablement. Je pense que ces sons ont été appelés 
mouillés en vertu de cette sorte de métonymie par laquelle on prend une cir- 
constance qui accompagne un fait pour le fait lui-même. C'est ainsi qu'on 
emploie respirer pour signifier vivre, et expirer pour signifier mourir. Il est à 
remarquer que , pour la prononciation des deux consonnes mouillées, le milieu 
de la langue s' élevant au point de s'appliquer au palais (voir p. 78) , ce mou- 
vement détermine dans la glande salivaire sublinguale un certain tiraillement 
qui provoque la sécrétion de la salive ; de telle sorte qu'une bouche sèche ne 
tarde pas à être mouillée et même inondée, si l'on prononce de suite plusieurs 
consonnes mouillées. 



74 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Ainsi qu'on peut le voir par ce tableau , le nombre des con- 
sonnes est de dix-huit dans notre langue. Ne sont point compris 
dans ce nombre le h, qui n'est plus une consonne, le h, le q ni le 
X. Le son du k et duq est représenté par le c; le a; est une 
lettre double qui a tantôt la valeur de es et tantôt celle de ^5. 

Dans l'exposition du mécanisme de la formation des con- 
sonnes que je vais essayer de présenter, je prendrai constam- 
ment pour base la division par organes , comme étant celle qui 
jettera le plus de jour sur les lois de permutation de ces lettres. 

1" FORMATION DES LABIALES. 

Pour produire Yexplosive labiale forte P, l'air chassé des 
poumons avec une certaine énergie et une certaine abon- 
dance tend à s'échapper par l'ouverture de la bouche; les 
lèvres fermées et pressées l'une contre l'autre avec quelque 
force s'opposent un instant à son passage ; mais presque aus- 
sitôt elles s'entrouvrent, et l'air comprimé fait au dehors une 
assez vive explosion. Pour la formation de {'explosion labiale 
faible B, la disposition des organes reste la même; mais l'air 
est chassé des poumons avec moins d'énergie et en moindre 
quantité; les lèvres se pressent avec moins de force, et 
la compression de l'air étant moindre , il fait au dehors une 
explosion moins vive. Il est à remarquer, en outre , que cette 
explosion est précédée d'un léger murmure partant du la- 
rynx, produit par les lèvres de la glotte qui se resserrent 
pour ne laisser passer qu'une partie de l'air expulsé des 
poumons. Un murmure analogue précède la formation des 
deux autres explosives faibles D et G. 

Pour Yaspirée labiale forte F, la lèvre inférieure se retire 
sous les dents incisives supérieures qu'elle presse avec quelque 
force , et ne laisse qu'une très-petite ouverture des deux côtés 



CHAP. I, SONS. ^^^^r^^ 

le la bouche vers les dents canines; l'air, chassé des pou- 
ions avec une certaine énergie, s'échappe avec vitesse par 
^ces deux issues , en produisant une sorte do souffle assez fort, 
dont le bruit est tout à fait semblable à celui que fait en- 
tendre un chat qu'on irrite. Pour ra^piVce labiale faible \, la 
disposition des organes reste la même , mais la lèvre inférieure 
presse les incisives supérieures avec moins de force ; l'ouver- 
ture laissée de chaque côté de la bouche est moins étroite, 
l'air, chassé avec moins d'énergie , s'échappe avec moins de 
vitesse et produit un souffle dont le bruit est plus faible. 



2 FORMATION DES DENTALES. 



Pour la formation de Vexplosive dentale forte T, les deux 
mâchoires s'écartent un peu l'une de l'autre, de façon à lais- 
ser entre les dents une ouverture longitudinale que vient 
fermer la langue en s'appuyant avec assez de force contre 
le bord des incisives supérieures. L'air chassé des poumons 
avec une certaine énergie fait effort pour s'ouvrir une issue, et 
la langue , se retirant tout à coup , lui laisse un libre passage 
par lequel il s'échappe au dehors en faisant entendre une as- 
sez vive explosion. Pour Vexplosive dentale faible D, la dispo- 
sition des organes reste la môme, mais la langue s'appuie 
avec moins de force contre les dents supérieures, l'air, chassé 
avec moins d'énergie , fait un effort moindre pour se frayer 
une issue, et il s'échappe avec une explosion moins vive. 

Pour Vaspirée dentale forte S , les dents s'écartent un peu 
moins que pour les explosives dentales, de façon que l'ouver- 
ture longitudinale qu'elles laissent entre elles est plus rétré- 
îie, le bout de la langue s'appuie avec quelque force contre 
les incisives inférieures , et sa partie moyenne s'élève vers le 
palais de manière à ne laisser entre elle et lui qu'un étroit 



76 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

passage. L'air, chassé des poumons avec une certaine abon- 
dance et une certaine énergie , s'échappe avec vitesse par ce 
passage ainsi que par celui qu'il trouve libre entre les dents 
incisives, et il fait entendre en sortant une sorte de sifflement 
assez fort. Pour Yaspirée dentale faible Z, le bout de la langue 
s'appuie avec moins de force contre les incisives inférieures, 
sa partie moyenne s'élève un peu moins ; le passage laissé libre 
entre elle et le palais est ainsi moins étroit; l'air, chassé des 
poumons avec moins d'abondance et d'énergie, s'échappe 
avec moins de vitesse , et produit un sifflement plus faible. 

3° FORMATION DES PALATALES. 

Pour prononcer ïexplosive palatale forte C , qui sonne dans 
canon, la partie postérieure de la langue s'élève de façon à 
s'appliquer avec quelque force contre le fond de la voûte 
du palais; elle intercepte ainsi tout passage à l'air; celui-ci, 
chassé des poumons avec une certaine énergie, fait effort 
pour s'ouvrir une issue, et la langue, s'abaissant tout à coup , 
lui livre un libre passage par lequel il s'échappe en faisant 
entendre une assez vive explosion. Pour Y explosive palatale 
faible G, qui sonne dans galon, la disposition des organes 
reste la même, mais la langue s'applique avec moins de 
force contre le fond du palais, l'air, chassé avec moins d'é- 
nergie , fait un effort moindre pour se frayer une issue , et 
il s'échappe avec une explosion moins vive. 

Pour Yaspirée palatale forte CH, la partie postérieure de 
la langue s'élève vers le fond de la voûte du palais, mais 
un peu moins que pour les explosives palatales, et de façon 
à laisser entre elle et le palais un étroit passage. L'air, chassé 
des poumons avec une certaine abondance et une certaine 
énergie, s'échappe par ce passage en faisant entendre une 



CHAP. I. SONS. 

E^è chuchotement dont le bruit est assez fort. Pour Yaspi- 
rée palatale faible 3, la partie postérieure de la langue s'élève 
un peu moins, de façon à laisser entre elle et le palais un 
passage moins étroit; l'air, chassé des poumons en moindre 
quantité et avec moins d'énergie, s'échappe avec moins de 
vitesse , et produit un chuchotement plus faible. 

à" FORMATION DE LA GUTTDRAtE. 

Pour produire ïaspirée gutturale H prononcée dans l'an- 
glais horse, la base de la langue se renfle de façon à se rap- 
procher du voile du palais à l'entrée du pharynx et elle ne 
laisse de libre qu'un étroit passage. L'air, aflluant des pou- 
mons avec une certaine force, s'échappe par cette issue en 
faisant entendre un bruit assez analogue à celui d'un râle- 
ment extrêmement faible. 

5" FORMATION DES LINGOALES. 

Pour la production de la rejluante linguale forte R , ie 
bout de la langue se rapproche du palais, sans cependant le 
toucher, et de façon à laisser entre les deux un petit inter- 
valle au-dessus des dents incisives. L air, chassé des poumons 
avec une certaine abondance et une certaine énergie, vient 
frapper la partie moyenne de la langue , qui le fait refluer 
vers le centre du palais, d'où il reflue de nouveau vers le 
bout de la langue, et s'échappe par l'issue qu'elle laisse libre 
au-dessus de l'arcade dentaire. Le bruit que fait entendre 
l'air par suite de cette évolution est tout à fait semblable à 
un petit roulement. Il est à remarquer que dans la produc- 
tion de cette consonne la langue étant refoulée coup sur 
coup par l'affluence de l'air qu'elle refoule à son tour, elle 
se trouve agitée par un mouvement de va-et-vient AonXrésvAXQ 



78 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

une sorte de trémoussement extrêmement rapide. Pour la 
refluante linguale douce L, le bout de la langue s'élève, s'é- 
largit et s'applique contre le palais au-dessus des incisives, 
tandis que ses bords latéraux garnissent les côtés de l'ar- 
cade dentaire. Il ne reste alors pour le passage de la voix 
que deux petites ouvertures dans la partie postérieure de la 
bouche vers ies dernières molaires. L'air expulsé par les 
poumons, ne pouvant trouver d'issue en avant, est forcé de 
refluer vers ces deux ouvertures , d'où il s'échappe par deux 
minces filets. Pour la refluante linguale mouillée L, prononcée 
dans babil, ce n'est point le bout , mais le milieu de la langue 
qui s'applique au palais, tandis que sa pointe s'abaisse der- 
rière les dents incisives supérieures. A celte différence près, 
le reste de la fonction et du jeu des organes est le même 
que pour la formation de la linguale douce L. On doit seule- 
ment observer que l'air est chassé des poumons avec moins 
d'énergie pour la linguale mouillée que pour la linguale douce; 
celle-ci , à son tour, exige une émission d'air moins intense 
que la linguale dure. 

6° FORMATION DES NASALES. 

Pour produire la rejlaante nasale dure M, les lèvres sont 
fermées et pressées l'une contre l'autre comme pour pro- 
noncer une des labiales P ou B; les dents sont un peu écar- 
tées, l'air est chassé des poumons avec une certaine énergie, 
et, ne pouvant trouver d'issue en avant à cause de l'occlu- 
sion de la bouche , il est contraint de refluer dans le pha- 
rynx , où le voile du palais s'abaisse et lui livre l'entrée des 
fosses nasales; il entre dans ce conduit, et vient ressortir 
par les narines. Le mode de formation de cette consonne a 
fait dire à l'abbé Dangeau que le m n'est autre chose qu'un h 



GHAP. I, SONS. 79 

passé par le nez ^ Ponr la refluante nasale douce N , le bout de 
la langue s'applique derrière les alvéoles des dents incisives 
supérieures, tandis que ses bords latéraux garnissent les deux 
côtés de l'arcade dentaire. L'air expulsé des poumons, ne 
pouvant trouver d'issue en avant, est contraint de refluer 
vers l'arrière-boucbe, dépasser par les fosses nasales que lui 
ouvre le voile du palais , et il vient enfin ressortir par les na- 
rines. L'abbé Dangeau a dit que le n est un d sorti par le 
nez ^. Pour la refluante nasale moaillée GN , prononcée dans 
vigne , ce n'est point le bout, mais le milieu de la langue qui 
ferme le passage à l'air en s'appliquant contre la voûte du pa- 
lais, tandis que sa pointe s'abaisse derrière les dents incisives 
supérieures. A cette différence près, le reste du jeu des or- 
ganes est le même que pour la formation de la refluante na- 
sale douce. On doit seulement observer que l'air est chassé 
des poumons avec moins d'énergie pour la nasale mouillée 
que pour la nasale douce; celle-ci , à son tour, exige une émis- 
sion d'air moins intense que la nasale dure. 



II. LOIS GENERALES ET CAUSES DETERMINANTES DE LA PERMUTATION 

DES CONSONNES. 

Les permutations les plus fréquentes parmi les consonnes 
sont celles qui ont lieu entre consonnes du même organe. 
La raison en est facile à saisir: pour passer de l'une à l'autre 
de ces consonnes , l'organe n'a qu'à modifier un peu sa dis- 
position ou son action, et à recevoir avec plus ou moins 
d'aflluence l'air chassé de l'intérieur des poumons. P de- 
viendra donc aisément B, F, ou V; T deviendra D, S ou 
Z; et ainsi des autres. 

* Opuscules sur la lamjue française par divers académiciens , p. 54. 

* Ihidem. 



80 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Je ne prétends pas qu'une consonne ne puisse se changer 
en une autre consonne d'un organe différent, mais ce cas est 
beaucoup plus rare que le précédent, et encore peut-on 
assez souvent le, faire rentrer, de quelque manière, dans la 
règle que je viens d'établir. En effet, un organe ne peut à 
lui seul suffire à la prononciation d'une consonne-, il faut, 
pour la produire, le concours de deux ou trois organes, et 
j'aurais dû logiquement désigner chaque consonne par une 
dénomination qui eût rappelé tous les organes concourant à 
sa formation; ainsi le n aurait été appelé une refluante lingo- 
dento-nasale douce. Mais ces désignations auraient eu le grave 
inconvénient d'être beaucoup trop longues. C'est ce qui m'a 
déterminé à ne faire entrer dans la dénomination de chaque 
consonne que le nom de l'organe principal mis en jeu pour 
la prononcer. Je prie le lecteur de ne point perdre de vue 
cette remarque, qui explique comment une consonne se 
trouvant dans une classe désignée par le nom d'un organe 
peut fort bien être permutée en une autre consonne appar- 
tenant à une classe désignée par le nom d'un organe diffé- 
rent; car il est très-possible que l'un des organes qui n'est 
mis en jeu que subsidiairement pour la formation de la pre- 
mière de ces consonnes doive avoir le principal rôle dans 
la formation de la seconde. De là résulte une cause toute 
naturelle de permutation entre ces deux lettres. Ainsi L , qui 
est une linguale, se change quelquefois en N, qui est une 
nasale, parce que le jeu de la langue est également indis- 
pensable pour la prononciation de l'une et de l'autre. 

D'autres fois, les permutations entre deux consonnes de 
différents organes semblent plutôt être dues à certaine ana- 
logie qui existe à quelques égards entre les sons des deux con- 
sonnes. Ainsi c dur prononcé dans canon se change parfois 



CHAP. I, SONS. 8J 

t. Cette transformation paraît tenir à ce que l'oreille per- 
çoit un son sec, fort et un peu dur lorsqu'on entend pro- 
noncer la palatale c; mais il arrive que, lorsqu'on veut re- 
produire ce son , on se laisse aller, par mégarde , à charger 
de cet office des organes que l'on sait , par expérience , propres 
à former des sons ayant des qualités semblables à celles 
que je viens de signaler. Le bout de la langue et les dents, 
remplissant alors les fonctions qui conviennent au palais et 
à la partie postérieure de la langue, produisent Vexplosive 
dentale forte au lieu de Vexplosive palatale forte ^ . 

Parmi les consonnes du même organe, les explosives se 
changeront en général plus facilement en aspirées que les 
aspirées ne se changeront en explosives, attendu que la paresse 
naturelle de forgane le porte à préférer les lettres qui exigent 
de sa part le moins d'énergie dans l'action; et f on peut juger 
par l'exposé du mécanisme de la formation des consonnes 
que l'action organique est toujours moins considérable pour 
la prononciation d'une aspirée que pour celle d'une explosive. 

Par une semblable raison , si deux consonnes du même 

* Les cas de permutation entre consonnes de différents organes sont heu- 
reusement très-rares, sans quoi de pareilles métamorphoses compliqueraient 
singulièrement les questions de linguistique ; car une consonne quelconque 
peut à peu près , de la sorte , en venir à être remplacée par une autre consonne 
quelconque. Il est vrai que ces permutations s'opèrent d'abord , en général , entre 
consonnes du même degré , c'est-à-dire entre une forte et une forte , entre une 
faible et une faible , etc. Toutefois , après que le changement a eu lieu entre 
consonnes du même degré, mais d'organe différent (soit ( devenu k) , rien ne 
peut empêcher que la consonne substituée [k) ne se change en toute autre 
consonne du même organe qu'elle. T est devenu k, et k deviendra (j ou ch. 

Je ne donnerai pour le moment que deux exemples de ces transformations 
remarquables. On sait que, dans toutes les langues qui composent la famille 
indo-européenne, le système de numération est le même et que chaque 
nombre est représenté, dans ces différentes langues, par des mots qui offrent 
entre eux certaines variétés de forme , mais qui ont incontestablement une 
11*. G 



82 



SECONDE PARTIE. LIVRE I. 



organe exigent, à deux degrés différents, l'énergie de la 
force expulsive employée par les poumons pour chasser l'air 
dans le conduit vocal , on sera naturellement porté à pré- 
férer celle des deux lettres qui exige à un moindre degré 
l'emploi de cette force. Ainsi la forte se changera facilement 
en faible, la dure en douce, la douce en mouillée; tandis que 
les changements contraires seront plus difficiles et plus rares. 
Il suit de cette dernière obseiYation que, parmi les con- 

origine commune. Le tableau suivant présentera les formes du nombre quatre 
et du nombre cinq dans les principaux idiomes de cette famille, et constatera 
la diversité des coifisonaes que l'on remarque dans toutes ces formes. 



FORTES . . . 



FAIBLES. 



ASPIREES. 



FORTES. 



FAIBLES. 



Galloit. PeJwar. 
Breton, Peder. 



Gothique. Fidur. 
Anglo-saxon. Feother. 
Tudesque. Fiari. 
Islandais. Fiugur. 
Allemand. Vier. 



LABIALES. 
Sanscrit. Penkan. 
Grec, névie. 
Eolien. ll^fille. 
Russe. Piat'. 
Gallois. PumP. 
Breton. PemP. 



QUATRE. 

DENTALES. 
Sanscrit. CaTur. 

Grec. T^SSapa. 
Attique. TéTTapa. 
Latin. QuaTuor. 
Russe. CieTyrc. 
Galloit. PeDwar. 
Breton, PeDer. 
Gothique. FiDur. 

Anglo-saxon, FeoTH«r. 
Ecossais. CeiTHir. 
Irlandais. CeaTHair. 

CINQ. 

DENTALES. 



Grec. 'BsévTe. 
Russe. PiaT'. 



PALATALES. 

Sanscrit. Catur. 
Latin. Quatuor. 
Russe. Czetyre. 
Ecossais. Ceilhir. 
Irlandais. Ceatliair. 

Islandais. FiuGur. 



PALATALES. 

i Sanscrit. PenCan. 
Latin. QuinQue. 
Ecossais. Coig. 
Irlandais. Cùig. 

( Ecossais, CuiG. 
( Irlandais, Cûi6. 



.' Gothique. FimF. 
\ Anglo-saxon. FiF. 
ASPIRÉES.. < Tudesque, FÎVi. 

Islandais. Fimm. 

Allemand. FûnF. 



Fr. Cinq (prononcez 5in(j). 
Ital. Cinque {TCHinquoué} . 
Esp. Cineo (c espagnol]. 



CHAP. I, SONS. 83 

sonnes d'un même organe , les permutations ont lieu généra- 
lement entre une de ces consonnes, et telle autre de celles 
qui la suivent, et non de celles qui la précèdent dans l'ordre 
de classification offert par le tableau que j'ai présenté p. yS. 
' Outre les causes de permutations des consonnes que l'on 
doit attribuer, ainsi que je l'ai dit, à l'ignorance, à l'insou- 
ciance du peuple et à la libre action de ses instincts, il en est 
d'autres qui sont d'une importance réelle bien que secon- 
daire. Ainsi, certaines de ces permutations sont dues à la 
position de la consonne relativement à telle autre consonne-, 
position qui dans un dérivé se trouve souvent tout autre 
que dans le primitif par le seul fait de k syncope ^ Quelques 
autres permutations de consonnes doivent être attribuées 
aux habitudes de prononciation , aux préférences instinctives 
d'euphonie particulières aux Gaulois et aux Francs qui adop- 
, tèrent la langue latine ^. 

Avant de passer à l'exposition des permutations de con- 
sonnes que les primitifs latins ont éprouvées dans leur trans- 
formation en mots de la langue d'oïl, je vais donner un 
certain nombre d'exemples de changements du même genre 
que le peuple fait subir à nos mots français. Le lecteur 
pourra se convaincre par ces exemples que dans notre 
langue, livrée aux instincts populaires, les permutations des 
consonnes s'accomplissent le plus généralement d'après les 
lois que j'ai précédemment établies. 

A Paris et dans ses environs , le peuple dit : 

Selon les Omnibus du langage : ciiat Angola , pour chat an- 

^ Le f, par exemple, s'allie plus facilement au r qu'au l; c'est la raison qui 
a déterminé la permutation de cette dernière lettre dans titre, chapitre, apôtre, 
formés par syncope de titalus, capitulas, apostoliis. 

^ Voyez ci-après , p. 89 , 90 , 1 00 , 101, 109, 112 et 1 1 3. 

6. 



84 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

gora; FikwRE célébrale, pour fièvre cérébrale; colidor, pour 
corridor; esquilancie, pour esquinancie ; aller X la bonne 
FLANQUETTE, pour à la hounc franquette; pantomine, pour 
pantomime; crézane , pour crassane; vacarne, pour vacarme; 
VIRGOUREUSE, ^ouT vir g oulcuse ; caneçon, pour caleçon; mari- 
goule, pour barigoule; 

Selon Boinvilliers , T" partie , article Barbarisme : sersifis , 
pour salsifis; colophale, pour colophane; consone, pour con- 
sole; galbanon, pour cabanon; libambelle , pour ribambelle; 
MARGOTTE, pouv murcottc ; palmesan, pour parmesan ; sougue- 
NiLLE pour soaquenille ; trémontade, pour tramontane: vlde- 
CHOURA, pour viicJioura; villevouste, Y>our virevolte ; viorme, 
pour viorne, arbrisseau; 

Selon le même auteur, IP partie , Prononciation : ajeter , 
pour acheter^; ajever, pour achever; anegdote, pour anec- 
dote; ANSIENNE, pour antienne; ganif, pour canif; jeval, pour 
cheval; douje ou douge , pour douche; enverjure, pour en- 
vergure; piDANCE, pour pitonce; revanje, pour revanche; 

Selon M. Roze : nentille, pour lentille^; franchipane, 
pour frangipane ; crapu, pour trapu; 

Selon le Dictionnaire du bas langage : bavaloise , pour ba- 
varoise; falbana, pour falbala; calonnier, pour canonnier ; Cu 
FiDON, pour Cupidon; éghigner, pour e'c/imer; pegne, pour pêne; 

Selon le Dictionnaire critique du langage vicieux : ava- 
LANJE, pour avalanche ; hustdberlu, pour hurluberlu; marche, 
pour marge; 

' Vaugelas, qui signalait déjà le barbarisme ajeter au xvii' siècle, dans sa 
271' remarque, avertissait en même temps qu'elle était particulière aux habi- 
tants de Paris. 

^ Nentille est un barbarisme qui existait déjà du temps de Ménage. Cet 
auteur le cite comme un mot corrompu fort usité parmi les Parisiens. ( Dicl. 
étymologique, art. Nentilles.) 



CHAP. I, SONS. "^^^ 85 

Selon Legoarant : begasse, pour bécasse; giîiranion, pour 
'ihgéraniam ; grocodille (//mouillées), pour croco(/j7e; vagistas , 
fpour vasistas. 

Le latin noiis présente des permutations de consonnes 
tout à fait semblables, ainsi qu'on en trouvera la preuve 
dans la Méthode latine de Port-Royal, Traité des lettres, du 
chapitre vu au chapitre xiii. Dans les premiers temps qui 
suivirent l'invasion germanique, un beaucoup plus grand 
nombre de mots latins furent défigurés par des permutations 
de consonnes; on peut s'en convaincre en parcourant les 
chartes et les diplômes de cette époque , recueillis par 
M. Pardessus et imprimés dans Diplomata et chartœ ad res 
francicas spectantia. On peut encore consulter utilement à 
cet égard le Glossaire de basse latinité de du Gange et le 
supplément de Garpentier. 

m. PERMUTATIONS DES CONSONNES. 

Je dois répéter ici pour les consonnes la remarque faite 
précédemment pour les voyelles. Bien que les permutations 
des consonnes soient nombreuses dans les mots qui nous 
ont été fournis par le latin, on doit cependant reconnaître 
que la plupart de ces mots ont conservé dans notre langue 
les consonnes qu'ils avaient dans la langue dont ils dérivent. 
Le lecteur en trouvera la preuve à chaque page, d'un diction- 
naire étymologique de la langue française. 

En exposant les diverses permutations qu'a éprouvées 
chaque consonne, je suivrai la marche que j'ai adoptée pour 
les voyelles, c'est-à-dire que je présenterai d'abord les per- 
mutations qui sont les plus fréquentes, et que je passerai 
par degrés à celles qui se rencontrent plus rarement. 



86 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

i" PERMDTATIONS DES CONSONNES LABIALES P, B, F, V. 

Voir, p. 7/1, le mécanisme au moyen duquel s'opère le 
passage d'une labiale à une autre labiale. 

Permutations de la labiale P. 

P devenu V. — Aprilis, avril; capillus, cheveu; capra, 
chèvre; coopertus, couvert; cupa^ cuve; cuprum, cuivre; epi- 
scopus, évèqae; Juniper as, genièvre; lepus, leporem, lièvre; 
lapa, louve; napas, navet; nepos , neveu; pauper, pauvre; pa- 
pilio, papilionem, pavillon; piper, ipoiyre \ prœpositas , prévôt; 
râpa, rave; rapere, ravir; ripa, rive; recipere, recevoir; reca- 
perare, recouvrer; opéra, œuvre; sapere, savoir; sapor, saveur; 
sapo, saponem, savon; sinapis, sénevé; separare, sevrer. 

P devenu B. — Apotheca, boutique; prama , bruine ; ca- 
per, capri, cabri; cœpula, ciboule; duplex, double; prœcox 
[malam) abricot; stipula, esteuble; tympanum, tambour. 

P devenu F. — Capat, chef; mespilum, nèfle; prœsaga 
{avis) , frésaie, oiseau de mauvais augure appelé en Guyenne 
hresaga. 

Permutations de la labiale B. 

B devenu V. — Cerebellam, cerveau; canabis, chanvre; 
cahallas, cheval; colubra, couleuvre; cabare, couver; debere, 
devoir; faba, ïèye; febris, ûèvre-^ febraarius, février; ^6er, 
bièvre, ancien nom du castor; Jiibernam [tempus), hiver; 
^a6f mare, gouverner; habere, avoir; ebur, ivoire; ebrius, ivre; 
intybum, endive; labram, lèvre; liber, livre; liberare, livrer; 
probare, prouver; subinde, souvent; taberna, taverne; ver- 
bena, verveine, plante; Verbinum, Vervins, ville ^ 

* Dans les siècles de la décadence, le B était déjà fréquemment remplacé 



^^BBi^^^^ CHAP. l, SOINS. ^^^ 87 

. B devenu F. — Sibilare , sifller; sébum, suil'; iaber, 

I truffe. 

1 B devenu P. — Lambere, laper. 

La iabiale B peut se changer en nasale M. Pour le mé- 
canisme à l'aide duquel s'effectue ce changement, voir p. 78. 

B devenu M. — Sabbati (lies, samedi; sorbam, corme. 

Permutations de la labiale F. 

F devenu V. — Tudesque, schejfen, échevin; haft, havet, 
anciennement sorte de crochet. (Voir la Impartie, chap. m, 
sect. II, art. Echevin et art. Havet.) 

F devenu B. — Fiber, bièvre , ancien nom du castor. 
L'aspirée labiale F se convertit dans plusieurs langues en 
aspirée gutturale H , et vice versa. On trouve dans les auteurs 
latin FORDEUM, pour hordeum; firgus, pour hircus; hebris, 
pour febris, etc.^ Ce changement est très-fréquent en espa- 
Ignol : fabalari a. donné hablar; facere, EMER;ferire, herir; 
ficus, mco ', formosus , hermoso ; ferrum , iiierro, etc. En fran- 
çais je ne connais qu'un exemple de ce genre de permuta- 
tion, c'est l'adverbe hors, dérivé de foras. On disait autrefois 
fors, témoin les belles paroles de François V\ que chacun 

par le V. On trouve, dans les inscriptions et dans les auteurs de cette époque, 
LiVERTAs pour Ubertas, guvernare pour (jubernare, haveat pour habeat, etc. 
( Voyez du Cange, lettre V, et Gruter, dans son Index grammaticus.) On confondait 
si souvent ces deux lettres , que Priscien , écrivant au vi° siècle , croit devoir faire 
une règle pour distinguer certains mots commençant par un B de certains 
autres mots commençant par un V. 

* Itaque /larenam justius quis dixcrit, quoniam apud antiquos ya5e/ia erat, 
et hordeum, quiafordeam; et, sicut supra diximus, hircos, quoniam ^rct erant, 
et hœdi quoniam /œc/i. (Velius Longus, De orthographia , dans Putsch, Grain- 
malicœ latinœ auclores anliqui, col. 2288.) 

Voyez la Méthode latine de Port-Royal, Traite des lettres, chap. xii, art. vil- 



88 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

connaît : Tout est perdu fors l'honneur. Toutefois , on trouve 
déjà hors au xiii^ siècle. (Voir livre ÏI, chap. ii, sect. i, § 3.) 
La transformation du F en H, dans les différentes langues, 
est généralement due à ce que l'oreille perçoit le bruit du 
souffle propre aux aspirées lorsqu'on entend prononcer la 
labiale F; mais, en voulant reproduire ce bruit, on charge, 
par mégarde, le gosier d'une fonction qui appartient aux 
lèvres; de la sorte on obtient une aspiration gutturale au 
lieu d'une aspiration labiale. Les personnes qui fébusent (ont 
quelque chose d'à peu près contraire : ne pouvant prononcer 
l'aspirée palatale CH , elles ont recours à l'aspirée labiale F, 
et disentfataigne,faufer,fafer^our châtaigne, chauffer, fâcher. 

Permutations de la labiale V. 

Contrairement à une remarque générale faite p. 82, la 
faible V se change fréquemment en la forte F ; mais il faut 
observer que ce changement n'a presque jamais lieu qu'à la 
fin des mots; dans ce cas les consonnes fortes deviennent 
nécessaires pour donner plus d'appui à la voix. C'est pour 
cela que , dans la prononciation , les dentales et les palatales 
faibles D et G se changent également en fortes T et G , lors- 
qu'on doit entendre le son de la consonne à la fin du mot. 
Ainsi cjrand arbre, froid écrivain, suer sang et eau, habiter un 
bourg, se prononcent comme ^raMl arbre , froit écrivain , suer 
sanc et eau, habiter an bourc. 

V devenu F. — Activus , actif; attentivus, attentif; brevis, 
bref; bos, bovem, bœuf; captivas, captif; cervas, cerf; farti- 
vas, furtif; gravis, grief; lascivus, lascif; massivus, massif; na- 
tivus, natif; navis , nef; nervas, nerf; novus, neuf; novem, 
neuf; ovum, œuf; passivus, passif; relativus, relatif; salvus, 
sauf; servas, serf; vices, fois; vivas, vif. Mais dans le féminin 



CHAP. I, SONS. 89 

des adjectifs l'aspirée labiale ne se trouvant plus la dernière 
lettre du mot, le v du primitif reparaît : active, attentive, 
brève, (jriève, neuve, etc. 

V devenu G. — Une permutation ou plutôt une substi- 
tution fort extraordinaire , bien qu'elle soit assez commune , 
c'est celle de la labiale V, remplacée par la palatale G dur. 
Je vais en donner des exemples, après quoi je prouverai 
que la cause de ce changement doit être attribuée à l'in- 
fluence tudesque, à laquelle nous devons plusieurs autres 
modifications apportées au son de différentes lettres. — Tu- 
desque : waskan, gâcher; wetti, gage; winnan, gagner; wamba, 
gamboison; want, gant; waeran, garantir; warta, garde; win- 
tan (rouler, dévider), guindre, anciennement rouet, dévi- 
doir; wimpaî, guimbe; walt, galt, gaut, anciennement bois; 
waran, garer; warnon, garnir; wankan, gauchir; waffel, 
gaufre; waso, gazon; werd, guerdon, anciennement récom- 
pense; waran, guérir; werpan, guerpir, anciennement aban- 
donner; were, guerre; waht, guet; wishard, guischard, an- 
ciennement rusé; wisan, guider; wintan, guinder; wise, 
guise. — Latin, vespa, guêpe; vastare, gâter; vadam, gué; 
vagina, gaîne; vulpecala, goupil, ancien nom du renard; vi- 
pera, guivre; viscam, gui. 

Comme on le voit par ces exemples, les mots dans les- 
quels le G a été substitué au V sont pour la plupart dérivés 
du germanique. La même circonstance se présente en pro- 
vençal, en italien, en espagnol et en portugais. Or, il est à 
remarquer que les divers peuples qui composaient la famille 
germanique faisaient assez souvent entendre devant V, R, 
et L, le son d'une aspirée très-rude semblable au ch des Al- 
lemands ^ Ces peuples, obligés de se servir des caractères 

^ L'aspiration initiale devant r et devant l est fort commune dans la langue 



90 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

romains pour figurer les sons de leurs idiomes , ne trouvè- 
rent pas dans l'alphabet latin de lettre dont le son fût équi- 
valent à celui de cette aspirée; aussi ne purent-ils la noter 
que fort imparfaitement. Devant le v ils la représentèrent 
tantôt en doublant la lettre [w], tantôt en adjoignant au 
double w la consonne h, qui servait de signe à l'aspiration 
gutturale des Latins; mais, comme cette aspiration était 
beaucoup trop faible comparativement à la leur, il s'en- 
suivit que le signe se trouva tout à fait inexact. Aussi eurent- 
ils souvent recours à des consonnes dont la prononciation 
était plus forte, et ils se servirent du ^ et du c, ou bien ils 
employèrent la notation composée cli, que les Allemands 
ont conservée. Lorsque l'aspiration précédait le r ou le /, 
tantôt ils se dispensaient entièrement de la représenter, et 
laissaient au lecteur, qui connaissait la langue, le soin de 
suppléer dans la prononciation à l'absence du signe; tantôt 
ils représentaient l'aspiration par h, g, c , ch, en les plaçant 
devant r et /, comme ils les plaçaient devant le w. Pour ne 
parler ici que des Francs , on trouve dans les monuments de 
leur idiome qui nous sont restés : wamba, hwamba, ventre; 
was, htvarz, quoi, quelle chose; welili, hwelih, quel; weo, 
hweo, combien; were, givere, cjverc, arme; war, gwaire, vrai; 
werf, giverf, symbole. — Rein , hrein , pur ; riwun , hriwnn , péni- 
tence; ruam, hruam, gloire; radio, hracho, gueule. — Laif, 
hlaf, pain; lolcan, hlochan, appeler; hiter, Mater, pur; lich, 

iHyriennc; on y trouve : hrucla, hrmot, hlava, hlaclky, Jdubocina et autres sem- 
blables. On sait qu'en grec le p initial est toujours accompagné d'un esprit 
rude équivalant à la gutturale aspirée h : pâêtos, péa, pi^a. Beaucoup de mots 
qui en latin commencent par un v ont ce même esprit rude dans le grec : 
Vesper, ëarcepos; vermis, ëXy.ivs\ Vesta, Èa1ia; viyor, iyieta, etc. Rapprochez 
ces faits de ceux que je signalerai bientôt relativement au celtique, p. 92, 
note 2. 



I, SONS. 

le; last, glast, désir; lauh, glaabe, foi; Liidwuj, 
Jladwig, Cladwifj , Chludwig , Clovis; Lodio, Hlodio, Clodio, 
Chlodio, Ciodion; Lodomir, Hlodomir, Clodomir, Chlodomir, 
Ciodomir ; Lother ou Latlier, Hlother, Clotherf Chlother, C\o- 
thaire ^ 

L'aspiration gutturale qui accompagnait le w a disparu en 
allemand, en hollandais et en danois; maison en trouve en- 
core des traces dans la langue anglaise , où elle est représentée 
par ivh et se prononce comme un h assez fortement aspiré. 
Allemand : was, quoi, quelle chose; wetzen, aiguiser; wis- 
pem, chuchoter. Anglais : tvhat, to whet, to whisper. Cette 
même aspiration s'est conservée en Suède parmi le peuple, 
qui la prononce dans certains mots, tels que : hwad, quoi, 
quelle chose; liwit, blanc, hwilken, queP. Le suédois litté- 
raire a gardé le h dans l'orthographe de ces mots, mais l'u- 
sage ne permet plus de faire sentir cette lettre dans la pro- 
nonciation. 

Il est fort naturel que les Francs, réduits à se servir des 
caractères romains , aient eu recours au g et au c pour re- 
présenter leur aspirée gutturale, et nous n'en serons point 
étonnes si nous considérons que la plupart des Français et 
des Italiens, ne pouvant prononcer cette même aspiration 
représentée par le ch dans la langue allemande , y substi- 



' Voir les glossaires de Graff, de Schiller et de Wachter. 

^ Le passage de Ihre , auquel j'emprunte ce fait , confirme si bien tout ce 
que je viens de dire, que je le rapporterai en entier : 

«H, littera In alphabeto suio-gothico aspirans, et qua delectabantur majo- 
res, quippe qui eam sœpe praeposuere aliis consonantibus , in primis vero r, l 
et w. Nos eam ante postremam hanc sœpe retinemus, dum in cœteris eam 
repudiavimus. Immo est, ubi vulgus adhue, aliquid antiqui moris retinens, illam 
inter pronunciandum , designet; ubi dum HWiT, hwad, iiwii.ken fere more 
anglico, hoc est dur'wrc, pronuntiat. » (Ihre, Glossarium suio-cjolincum. H.) 



92 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

tuent, dans la prononciation des mots de cette langue, 
tantôt un g et tantôt un c, le son de ces deux lettres leur 
paraissant le plus rapproché de cette rude consonne. C'est 
ainsi qu'ils prononcent : siger, regnen, nict, noct, nact, au 
lieu de sicher (sûr), rechnen (compter), nicht (non), nocht 
(encore), naclit (nuit). Les Gallo-Romains firent de même : 
GVANTUS, de want, hivant, gwant (gant); gvarda, de ivarta, 
hwarta, gwarta (garde); Clodovicus, de Ludwig, Hladwig , 
Ctadwig, Chladwig (Clovis); Glotharius , de Lother, Hlother, 
Clotlier, Chlother (Clothaire). Dans la suite, et assez long- 
temps après la conquête , les traditions de la prononciation 
germanique s'alFaiblissant, et le son des mots s'altérant et 
s'adoucissant , le c disparut dans Clodovicus, qui devint 
LoDovicus, LuDOVicus, Lois, Louis; il disparut de même dans 
Clotharils , qui devint Lotharius, Lothaire^. Au contraire, 
dans GVANTUS, gvarda, ce fut le v qui disparut, tandis que le 
g fut conservé; on eut donc gaîjtus, gant; garda, garde^. 

^ Il n'en a pas été ainsi de sanclas Clotharius, dont les reliques sont con- 
servées à Vitry-ie-Brûlc ; les habitants de cette ville en ont fait saint Cataire. 
(Voir le Vocabulaire hagiographique de l'abbé Chastelain.) L'altération qui a 
eu lieu dans Cataire est analogue à celle qui s'est produite dans ^a(i(, garde; 
de part et d'autre, c'est la seconde consonne qui a disparu. 

^ Les Celtes durent, comme les Germains, faire précéder le v d'une forte 
aspiration gutturale dans beaucoup de mots de leur langue , et des causes à 
peu près semblables à celles qui, en français, en italien, en espagnol et en 
portugais , ont déterminé la substitution du g auv, paraissent avoir produit à 
peu près le même résultat dans deux idiomes néo-celtiques, le breton et ie 
gallois. En effet , un bon nombre de mots qui commencent par un v en latin 
et dans plusieurs autres langues indo-européennes se trouvent commencer 
par gw en gallois et en breton. Dans l'un et l'autre idiome, le g se prononce 
comme en français , etiew n'a plus que le son qu'il conserve en anglais , c'est- 
à-dire celui de notre voyelle ou. 

Gallois. — GwAN, vanus, vain; gwag, vacuus, vide; gvvynt, vcntus, vent; 
GWENVVïN, l'cne/ium, venin; gwerz, viridis, vert; gwesta, visitare, visiter; 



I, SONS. 

^ûfëfoî^Te V, représenté autrefois par le même carac- 
tère que Vu, était assez souvent conservé dans l'écriture après 
le g dur [guise), particulièrement lorsque celui-ci se trouvait 
'devant e et i; mais, dans ce cas, l'a n'était qu'un signe pure- 
ment orthographique destiné à empêcher de confondre le g 
dur avec le g doux prononcé dans agir, gens, genou ^. On 
écrivit donc guerra, guerre; guidare, guider, et non gerra, 
gerre; cmARE, gider, que l'on aurait pu prononcer jerra, 
jerre; jidare, JiV/er. Par la suite, cet usage se généralisa, et 
de là provint l'emploi que nous faisons encore aujourd'hui 
de la notation gu pour représenter le g dur devant les 
voyelles e ei i. 

GWEzw, vidaas, veuf; Gvvin, verus, vrai; GWYLUW, vigilare, veiller; gwyrth, 
virtus, vertu, etc. 

Breton. — Gwél. velam, voile; gvfent, vcnlus, vent; gwer, viridis, vert; 
gwerc'h, virgo, vierge; gwir, vcrus, vrai; gwin, vinum, vin; gwinien, vinea, 
vigne. Le g qui a remplacé l'ancienne aspirée se retranche lorsque le subs- 
( taiîlif est précédé de l'article ; ainsi l'on dit ar wél, le voile ; or went, le vent. 

Il est probable que la ressemblance qui existait sur ce point entre la pro- 
nonciation des Celtes et celle des Francs contribua à substituer le g au r 
initial dans les mots français dérivés du latin que j'ai cités précédemment. Les 
1 deux influences tendant au même but, celle qui était exercée par les uns devait 
[venir en aide à celle qui était exercée par les autres. Toutefois, je suis persuadé 
'que c'est à l'influence germanique que l'on doit principalement attribuer cette 
; substitution. Plusieurs des circonstances que j'ai fait valoir dans le texte vien- 
: nent à l'appui de ma supposition. J'ajouterai, pour conGrmer ce que j'ai dit à 
cet égard, que les mots français dérivés du tudesque nous offrent des exemples 
nombreux du v remplacé par le g, tandis que nos mots dérivés du celtique ne 
nous fournissent presque pas de pareils exemples. En outre , cette substitution 
ayant eu lieu à la fois en France , en Italie et dans toute la péninsule ibérienne , 
il est moins naturel d'en attribuer la cause aux Gaulois qu'aux divers peuples 
germaniques, attendu que c'est l'influence du langage de ces derniers qui s'est 
fait le plus généralement sentir dans les différents idiomes de ces contrées. 

• Il eût été plus simple d'orthographier ces mots et autres semblables par 
un j et d'écrire ajir, jens,jenou; mais on crut devoir conserver le g par respect 
pour l'étymologie latine, agerc , gens, genu. 



94 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Le (]v passa si bien dans les habitudes dos populations 
de la Gaule, pendant les premiers siècles qui suivirent la 
conquête germanique, que l'on germanisa la prononciation 
de plusieurs mots latins commençant par un v'; de vespa, 
vastare, vaclam, viscam, on fit gvespa, gvastare, gvacîam, 
gviscum, qui devinrent ^«espa , gastare, gadum, gaiscum, d'oii 
le français : guêpe, gâter, gué, gai^. 

Les dérivés dont je viens de parler, soit tudesques, soit 
latins, se ressentirent de l'incertitude de l'orthographe ger- 
manique, à laquelle ils se conformèrent. Ainsi l'on trouve 
écrit dans nos anciens auteurs warder et garder, wage et gage , 
wespe et guespe, waster et gaster, woupil, lioupil et goapiP-^ les 
lois de Guillaume portent tantôt warant, tantôt garant. 

Nous venons de voir que l'habitude du gv avait porté les 
Francs à ajouter un g initial à certains mots latins commen- 
çant par un v; par un efTet inverse, cette même habitude 
les porta à mettre un v après le g dans d'autres mots latins 
commençant par cette dernière consonne. Ainsi, de gyrare 
et de gyrolus, diminutif de gyras, ils firent probablement 
gvyrare, gvyrolas, qui nous ont donné virer, virole. Mais l'al- 
tération la plus remarquable en ce genre fut celle que ces 
mêmes Francs firent subir au nom du peuple qu'ils avaient 
subjugué; Gallus devint en tudesque Wahle, et Gallicus 

^ Le 2'*^ initial est assez commun aujourd'hui dans plusieurs patois appar- 
tenant à la langue d'oïl, et en particulier dans le bas normand parlé par les 
paysans du Calvados, qui disent gveo pour cheveu, gville pour cheville, etc. 

^ C'est ainsi que certains de nos Méridionaux mettent un v devant onze, 
huit, qu'ils prononcent vonze, vuit, par la raison qu'il se trouve un v dans les 
mots de leurs patois qui correspondent à ces mots français et qui n'en diffèrent 
pas beaucoup. 

' Voyez Marie de France, t. If, p. 255, 256 et passim, ainsi que le Glossaire 
de Roquefort, art. Goupil, 



CHAP. I, SONS. 'i»Mr 95 

PVelche. Par extension, les Germains appelèrent Welchen 
non-seulement les Gallo-Romains , mais encore les Romains 
de l'Italie. Cette acception générale s'est conservée dans la 
langue allemande, qui comprend, sous la dénomination de 
PVelschen, les Français et les Italiens. C'est ainsi qu'en re- 
vanche nous donnons aujourd'hui le nom d'Allemands h 
presque tous les descendants des anciens Germains , bien que 
cette désignation ne convienne véritablement qu'à une partie 
d'entre eux, c'est-à-dire à ceux qui sont issus des Allemanni. 

V devenu B. — Corvulas, diminutif de corvus, corbeP, 
corbeau; curvus, courbe; vervex, brebis; versare, bercer. — 
TuDESQUE : hawen, hibou; ivegen, bouger. 

V devenu G doux, prononcé J. — Levis, léger; nivis, 
neige. On peut assigner à cette permutation une cause ana- 
logue à celle que j'ai signalée pour le changement de F en 
H, à la page 88. 

2° PERMUTATIONS DES CONSONNES DENTALES T, D , S , Z. 

Voir, page y 5, le mécanisme par lequel s'opère le passage 
d'une dentale à une autre dentale. 

Permutations de la dentale T. 

T devenu S, ou bien C ou T, prononcés avec le son de S. 
— Le son S est représenté, dans notre langue, par S, C, T; 
mais je ne dois pas m'arrêter à la différence des caractères 
qui servent de signe au même son, ce n'est là qu'une dis- 
tinction purement orthographique ; pour moi , T est devenu 
S toutes les fois qu'il sonne S dans la prononciation, quelle 

' Ci vus racunte d'un corhel 
Ki enscigneit un sien oiscl. 

{Marie He Franco, t. II , p. 37a. ) 



% SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

que soit d'ailleurs la représentation graphique assignée à ce son 
par la bizarrerie de notre orthographe. — Actio, actionem, 
action ; additio, additionem, addition; abandaniia, abondance; 
halbudre, balbutier; cantio, cantionem, chanson; creatio , crea- 
tionem, création; coctio, coctionem, cuisson; devotio, devotio- 
nem , dévotion ; essentia , essence ; exercitiam , exercice ; qratia , 
grâce; hospitiam, hospice; initiare, initier; malitia, malice; 
natio, nationem, nation; negotiam, négoce; naptiœ, noces; 
platea, place; partialis, partiel; receptio, receptionem , récep- 
tion; statio , siationem, station; silentium , silence; vitiam, 
vice, etc. 

T devenu D. — Cubitus, coude; intybum, endive \fatuus, 
lade; granatum, grenade; metallia, dérivé barbare de metal- 
lum, médaille; maleaptus, malade; cogitare, cuider^; roture, 
roder; subitaneus, soudain; tune, donc. Cutenutium , mot de 
basse latinité, dérivé de cutena, donna d'abord catenat, qui 
est devenu cudenus^. 

T devenu S doux, prononcé Z. — Arbutum, arbouse; 
buteo, buse; declinutio, declinutionem , déclinaison; potio, po- 
tionem, poison; oratio, orutionem, oraison; rutio, rationem, 
raison; reudsatiare, rassasier; titio, titionem, tison; truditio, 
traditionem , trahison; uti, user. 

T devenu G dur. — Le if se change quelquefois en c dur 
dans certains idiomes; le dialecte dorien mettait un K dans 

^ Guider signifiait autrefois penser, croire. 

Tel , comme dit Merlin , cuide engeigner autrui 
Qui souvent s'engeigne soi-même. 

(La Fontaine, liv. IV, fable xi. ) 

^ Homenaz tyra d'ung cofre près le grand auUel ung gros faratz de ciefz, 
desquelles il ouvrit à trente et deuz claveures et quatorze catenatz une fenestre 
de fer bien barrée. (Rabelais, Pantacjrucl , liv. IV, chap. l.) 



liisieurs mots où tous les autres dialectes grecs mettaient 
un T : ts^KCL pour -orf^xe, ^aa pour tiz. Mais, sans aller 
[chercher si loin des exemples de cette permutation, les 
fpaysans des environs de Paris pourraient nous en fournir; 
car ils disent amikié pour amitié, moikié pour moitié, cafe- 
QuiÈRE pour cafetière, charquié, abricoquié, squié pour char- 
retier, abricotier, setier^. A Paris même, certaines gens du 
peuple disent crapa pour trapu; c'est un barbarisme que j'ai 
précédemment signalé d'après M. Roze. Je ne connais qu'un 
seul mot latin qui ait subi cette permutation en passant 
dans notre langue , c'est tremere , qui devint d'abord cremer, 
et ensuite craindre^. 

Voyez ci-dessus p. 80 et 8 1 , ce qui a été dit sur la manière 
dont s'effectue la permutation du C en T. 



Permutations de la dentale D. 

D devenu S doux, prononcé Z. — Audere, oser; dividere, 
diviser; incidere, inciser; infundere, infuser; lœdere, léser; 
pendere, peser; radere, raser. 

D devenu T. — Lens, lendem , lente; mador, moiteur; 
peder, péter; pes , pedem, patte; viridis, vert. 

D devenu J ou G doux , prononcé J. — Dans les cas 
assez rares où cette permutation a lieu, il est probable que 
le d a passé par z avant de devenir y ou (j. (Voir p. 99 et 1 02.) 

' Voyez E. Agnel, Observations sur la prononciation et le lamjage rustique des 
environs de Paris, p. 1 1 et 28. 

Amiquié, moi(\uié et autres semblables se trouvent fréquemment dans Vadé. 
(Voir, entre autres pièces de cet auteur, la Nouvelle Bastienne, p. 9 et passim.) 

* Si li dist : Tes serfs mis mariz est morz, e bien le seus que pruzdum ert 
e que il cremeit Deu. [Livre des Bois, p. 355.) 

Pour le changement de m en n et l'introduction du d dans craindre, voir 
p. 1 1 I, et dans ce chapitre, sect. m, S 2. 

II*. 7 



98 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Isidore de Séville témoigne que, de son temps, ies Italiens 
remplaçaient déjà fréquemment, en latin, le son du d par 
celui du z. Cet auteur ne cite qu'un seul mot à l'appui de 
son assertion, et le dérivé italien, provenu de ce mot latin, 
a aujourd'hui un g au lieu du z qu'avait son primitif au 
vif siècle. «Z pro D, sicut soient Itali dicere : Ozie pro 
hodie. » (Isidore, Origines, livre XX, chap. ix.) On dit, en 
italien, ocjgi. D est devenu J ou G doux en français, dans 
diurmim [tempus) , jour; de w^^ue, jusque; sedes, siège; rodere, 
ronger; ordeum, orge. 

Permutations de la dentale S. 

En latin, S avait toujours le son fort que nous lui don- 
nons dans verser. (Voir la Méthode latine de Port-Royal, 
Traité des lettres, chap. xi, art. i", etBeauzée, Encyclopédie 
méthodicfae , article S.) Cette lettre a donc subi une véritable 
permutation toutes les fois qu'elle a le son de z dans les 
mots français dérivés du latin; elle n'a été conservée dans 
ces mots que par un respect très -scrupuleux pour l'étymo- 
iogie. 

S devenu Z, le plus souvent représenté par S. — Asia, 
Asie; causa, cause; fasio,fasionem, fusion; mansio, mansionem, 
maison; miseria, misère; musa, muse; mensura, mesure; 
nasas, nez; pausa, pause; rosa, rose; rasus, rez; casa, chez^. 

S devenu C. — Aspis, aspic; simus, camus; sorbam, 
corme. Il est bien entendu que je ne traite ici que du chan- 
gement de S en C dur et non pas en C doux , comme on le 
trouvé dans bercer, fait de versare; dans cidre, de sicera; 
dans l'ancienne conjonction jafoiï, encore que, formée de 

• Pour l'origine de chez et de rez, voyez Vï\. H , chap. ii , sect. ii. 



CHAP. I, SONS. 



99 



fà soit {jam sit)\ el dans le verbe cingler, dérivé du tudesque 
tegal, voile. Dans ces mots on ne peut pas considérer le 
remplacement du S par le C doux comme un cas de per- 
*mutation, car ces deux lettres ont le même son; on doit 
reconnaître que ce sont là de véritables infractions aux lois 
de notre système orthographique. 

La dentale S peut quelquefois être remplacée par la lin- 
guale R. Les latins disaient cinis ou ciner, palvis ou palver, 
vomis ou vomer; ils employaient également arbos ou arbor, 
Iwnos ou honor, etc. Pour former le son S, la langue doit 
élever sa partie moyenne vers le palais, et abaisser sa pointe 
contre les dents incisives inférieures; mais si, par mégarde 
ou par précipitation , elle exécute le dernier mouvement en 
sens contraire, c est-à-dire si elle élève sa pointe au-dessus 
des dents incisives supérieures, le son qui sera produit se 
trouvera être celui de l'R. (Voir p. 7 5 et yy.) 

S devenu R. — Ossifraga, orfraie; testado, tortue. 

S devenu CH. — Sisaram, i ou siser, eris, chervis. 



Permutations de la dentale Z. 

On ne sait pas précisément quel était le son du z chez 
les Latins; mais il est certain qu'il ne différait pas beaucoup 
de celui que nous lui donnons; probablement se prononçait- 
il comme le z italien, c'est-à-dire en faisant entendre très- 
légèrement un d avant le z français. 

Le son du z et celui duj ont beaucoup de rapport entre 
eux, bien que ces deux lettres ne soient pas du même or- 
gane, l'une étant aspirée dentale faible, et l'autre aspirée 
palatale faible. Certaines personnes qui prononcent diffici- 
lement le j le convertissent habituellement en z; cette ha- 
bitude constitue même un défaut particulier connu sous le 

7- 



100 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

nom de zézaiement. Les personnes qui zézayent disent ze zoue 
aux zonsets, ipour je joue aux jonchets. 

Pour former l'aspirée dentale faible z , la partie moyenne 
de la langue s'élève un peu vers le palais, tandis que pour 
produire l'aspirée palatale faible j, c'est la partie postérieure 
de la langue qui doit s'élever; à cette différence près, la fonc- 
tion des organes est exactement la même pour la pronon- 
ciation des deux consonnes. (Voir p. y 6 et y y.) 

Le peuple dit vagistas, pour vasistas ; j'ai déjà mentionné 
ce barbarisme signalé par Legoarant. 

Z devenu J ou G prononcé J. — Benzainam, benjoin; 
zingiberi, gingembre; ziziphum, ju^uhe; zelosus , jaloux. 

y PERMCTATIONS DES CONSONNES PALATALES C, G, J. 

Voir, page 76 , le mécanisme au moyen duquel s'opère le 
passage d'une palatale à une autre palatale. 

Permutations de la palatale C. 

Je comprendrai les permutations du Q dans celles du C , 
attendu que ces deux consonnes représentent le même son 
sous deux figures différentes. 

C, Q, devenus CH. — Le latin n'avait pas le son que 
nous donnons au ch français, tandis que les langues germa- 
niques le possédaient. Nous devons cette consonne à l'in- 
fluence que le tudesque a exercée sur la prononciation de 
la langue latine. (Voir p. 89 à gS.) Les Germains, réduits à 
se servir des caractères romains pour représenter les sons de 
leurs idiomes, figurèrent leur aspirée palatale forte par 
diverses notations composées en réunissant deux ou trois 
lettres dont cbacune semblait participer en quelque chose 
à la nature du son sifflant qu'ils avaient à noter. Ces lettres 



CHAP. I, SONS. 101 

étaient la sifflante S, la palatale C et l'aspirée gutturale H, 
qu'ils combinèrent tantôt d'une manière et tantôt d'une 
autre pour former les notations SCH, SH, CH, SC, ayant 
toutes le son de notre ch dans chapon. Les langues néo-ger- 
maniques, qui ont conservé celte consonne, semblent s'être 
partagé ces différentes manières de la représenter: l'allemand 
se sert du sch, l'anglais du sh, le suédois du se ou sk; le 
français, bien qu'il n'appartienne pas à la même famille de 
langues, a retenu le ch, qui était plus particulièrement em- 
ployé par les Francs. 

C ou Q ont été changés en CH dans arca, arche; bacca, 
bouche; causa, chose; cauUs, chou; calamas, chaume; can- 
cer, chartre; carus , cher; capillus, cheveu; caput, chef; ca- 
hallus, cheval; canis, chien; capsa, châsse; calidas, chaud; 
calx, chaux; camélias, chameau; capra, chèvre; cantas, 
chant; carho, onem, charbon; caro, chair; calvus, chauve; 
castellum, château ;yurca, fourche; masca, mouche; manica, 
manche; pertica, perche; peccare, pécher; pistaciam, pis- 
tache; querciniim [lignum], autrefois caisne, chesne, chêne ^; 
sicare, sécher; tinca, tanche; vacca, vache. 

C, Q, devenus S ou C doux, prononcé S. — Le G avait 
toujours en latin le son dur que nous lui donnons dans cal- 
cal. (Voir la Méthode latine de Port-Royal, Traité des lettres, 

' Qiiercinus, de chêne, se trouve dans Suétone : « Tnsignis quercina corona. » 
{Callgula, chap. xix.) Les Italiens disent legno qaercino, bois de chêne. De 
quercinum nous fîmes d'abord caisne, chaisne, par le changement de c en s. On 
dit en Guyenne casso. 

Il est desos un caisne assis. 

(Boni, da roi GuUlaame , p. 149.) 

Ses armillcs, qu'om bous.apele 

Laissa en un chaisne peuduz. 

( Ckron, des ducs de Normimdie , l, I , p. 34 » • ) 



102 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

chap. rx, art. k.) On doit donc considérer cette consonne 
comme ayant subi une véritable permutation toutes les fois 
que, par respect pour l'étymologie, elle a été conservée 
dans un dérivé latin où elle a le son du s, comme dans 
CIRE, de cera (prononcez kera). 

Le son du c dur est trop éloigné de celui du s pour que 
l'on puisse admettre qu'un nombre considérable de mots 
français ait pu passer directement du premier au second. Il 
est à croire que c dur passa d'abord en ch, et que celui-ci 
devint ensuite c doux ou s. Les faits aussi bien que la théo- 
rie viennent à l'appui de cette conjecture. 

Le c dur passe facilement en ch; je viens d'en donner de 
nombreux exemples, et l'on peut voir, p. 76 , comment s'ac- 
complit le passage de fun à l'autre. Ch passe en s ou c doux 
avec non moins de facilité, bien que ces lettres ne soient 
pas du même organe; la première étant aspirée palatale forte , 
et la seconde aspirée dentale forte. Les personnes qui zézayent 
changent constamment la forte ch en la forte s et la faible ji 
en la faible z; elles disent ze serse un zoli sien, pour Je cherche 
un joli chien. Dans la prononciation de l'aspirée palatale 
forte ch, la partie postérieure de la langue s'élève vers le pa- 
lais, tandis que dans ia prononciation de l'aspirée dentale 
forte s, c'est la partie moyenne de la langue qui doit s'éle- 
ver; à cette différence près, la fonction des organes est exac- 
tement la même pour la production des deux lettres. (Voir 
p. yS et 76.) 

Voilà pour les considérations théoriques que j'ai à pré- 
senter sur cette permutation ; quant aux faits , on peut ob- 
server que plusieurs dérivés du latin qui avaient un c dans 
cette langue, et qui ont aujourd'hui une 5 ou un c doux en 
français, se trouvent avoir un ch au xiii'' siècle, dans le dia- 



CHAP^ 1, SONS. 103 

lecle de l'Ile-de France. Le Livre des mtiers de Paris, crÉtieiine 
Boileau, porte : saint Marciiel, p. h, pour Saint Marcel; par- 
roche, p. 98, pour paroisse; semenche, p. 288, pour 5e- 
mence; mercherie, p. 807 et 3og, pour mercerie; agiiier, 
p. 319, pour acier; tierche, p. 821, pour tierce, etc. Au 
xvi' siècle on disait capuchin, formé de capuche; nous disons 
aujourd'hui capacin. Une transformation semblable s'est 
opérée de nos jours pour les mots shako, vermicelle, violon- 
celle. Par égard pour les langues dont ces mots dérivent, on 
les prononça d'abord chako, vermichelle, violonchelle ; mais 
aujourd'hui on dit généralement safco, vermisselle, violonsellc. 
Ch est resté dans franche , féminin de franc , tandis qu'il a 
été remplacé par un c doux dans France. 

Le ch s'est conservé dans plusieurs mots du patois picard 
qui ditcHi, pour ci; ighi, pour ici;larghin, pour larcin, etc. 
L'Italien fait usage de son tch dans les cas où nous avons 
remplacé le c latin par s ou c doux; on écrit : braccio, bras; 
cinghia, sangle; cedere, céder; cento, cent; certo, certain; 
cielo, ciel; citta, cité; et l'on prononce : bratchio, tchinghia, 
tchedere, tchento, tcherto, tchielo, tchitta. 

Exemples de c, ^, devenus 5 ou c doux : brachium, bras; 
cedere, céder; cedras, cèdre; celebris, célèbre; centam, cent; 
centrum, centre; cervus , cerf; cœlum, ciel; cera, cire; civi- 
tas, cité; cingala, sangle; calceare, chausser; docilis, docile; 
dalcor, douceur; faciès, face ; facilis , facile; glacies, glace ;J«- 
nix, janicem, génisse; j as titia, 'justice; lacerare, lacérer; ojfi- 
cium, office; quinqae, cinq; (juinquaginta , cinquante; quer- 
quedala, sarcelle; parochia, paroisse; pullicenas^, poussin; 
species, espèce; vicia, vesce, herbe. 

' Piillicetius, signifiant poussin, se trouve dans la Vie d'Alexauclre Sévère, 
par Lampridius. 



104 SECONDE PAR'J^E. LlVliE I. 

C et Q devenus S, prononcé Z. — Le c et le 9 latins, en 
passant par le son ch et peut-être même par le son s dur, 
sont arrivés à se transformer en z, représenté par s doux, 
Coqaina, cuisine; calex , calicem, cousin; fornax, fornacem, 
fournaise ;jacere, gésir; mucidas, moisi; Sarracenus, Sarrasin; 
racemus, raisin; vicinus, voisin. Les Italiens écrivent cucina, 
giacere, Saracino, vicino, et ils prononcent coutchina, djiat- 
cliere, Saratchino, vitchino. 

G et Q devenus G dur. — Acatas, aigu; aqaila, aigle; 
aqaa, aiguë, anciennement eau, d'où aiguière; alacer, alègre; 
acer, aigre; ciconia, cigogne; craticala, grille; cicada, cigale; 
cicata, ciguë; crassns, autrefois cras^, gras; conjlare, gonfler; 
draco, draconem, dragon; ecclesia, église; œcjualis, éga\;fic'ds, 
figue; cameWa , gamelle ; ciï/iam, guitare; /ocasto, langouste; 
macer, maigre; secale, seigle; verecandia, vergogne. 

C devenu J ou G doux, prononcé J. — Canthas, dérivé 
de 3ca.vBos, jante; locare, loger; caryopliyllam , girofle; yadeo;, 
jadiceni, juge. 

G devenu T. — Carcer, chartre ; Jlaccere , frétrir; scintilla, 
autrefois stincelle^, étincelle. Les considérations que j'ai pré- 
sentées ci-dessus à propos de la manière dont s'effectue la 
permutation de ces deux consonnes (p. 80) me dispensent 
d'entrer dans de nouveaux développements à cet égard. 

Le X latin équivalait à GS; je ne ferai donc pas un ar- 
ticle spécial pour cette lettre double. Remarquons seulement 
que le c qu elle contient s'est changé en ch dans laxas , lâche. 

"... Jou ai un tel capon 
Qui a gros et crus crépon (croupion). 

( Théâtre français aa moyen dcje, p. 137. ) 

* Volent esteindre la stinccle qui remise m'est. [Livre des Rois, p. 168.) 
« Qumrunt exlin(juere scintiliam meain qaœ relicla est. » 



CHAP. 1, SONS. 

iCS mots qui sont anciens dans notre langue ont générale- 
ment rejeté le son c, et n'ont conservé que le son 5 ; axilla, 
aisselle; buxam, buis; coxa, cuisse; examen, essaim; axis, 
essieu; laxare, laisser; lixivia, lessive; texere, tisser. Les 
mots que nous avons plus récemment empruntés au latin 
ont retenu le x, tels sont : exact, examen, luxe, etc. dérivés 
de exactus, examen, laxus. 

Permutations de la palatale G. 

G avait toujours en latin le son dur que nous lui donnons 
dans gargariser. (Voir la Méthode latine de Port-Royal, Traité 
des lettres, chap. ix, art. l\.) On doit donc considérer cette 
consonne comme ayant subi une véritable permutation dans 
tous nos dérivés latins où elle se trouve immédiatement pla- 
cée avant e et i; elle n'a été conservée dans ces mots que 
par respect pour l'étymologie, car elle s'y prononce tou- 
jours 7. 

G devenu J ou G doux, prononcé J. — Agere, agir; ge- 
mW/u5,jumel, jumeau ;^a^a<e5,jayet ou jais; gaudere , jouir ; 
gabata, iatte; gengiva, gencive; gigas, gigantem, géant; ge- 
lare, geler ; ^i^ma, or«m, gésier ; (/emere, gémir; gêner, genre; 
gêna, genou; gens, gens; largus, large; margo, marge; pa- 
gina, page; ragire, rugir; sargere, surgir. 

G devenu CH. — Figere, ficher; Ungere, lécher; mun- 
gere, moucher; pergamenam , parchemin. 

G devenu C doux, prononcé S. — Gengiva, gencive; su- 
gere, sucer. Le G doit avoir pris le son C doux en passant 
par le son CH. (Voir ci-dessus, p. 102.) 

G devenu S doux, prononcé Z. — Fragum, sing. inusité 
de fraga, oram, fraise; gigeriam, sing. inusité de gigeria, 
gésier. On dit gigier dans beaucoup de provinces. 



lOG SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

G remplacé par V. — Gyrare, virer; gyrolus , diminutif 
de gyras, virole. (Voir ce que j'ai dit au sujet de cette per- 
mutation, p. 9Z1.) 

Remarque sur la palatale J. 

Le j n'éprouve pas de permutation , car on ne peut con- 
sidérer cette lettre comme ayant subi une véritable permu- 
tation dans quelques mots où le g doux lui a été substitué. 
Celui-ci a le même son que le j, et cette substitution ne 
doit être regardée que comme un écart de notre ortho- 
graphe : janiperas, genéyvier;jacens,Jacentem, gisant; janix, 
janicem, génisse. 

4° PERMUTATIONS DE LA CONSONNE GDTTCRALE H. 

Le H était toujours une aspirée gutturale chez les Ro- 
mains , ainsi qu'on peut en voir la preuve dans la Méthode 
latine de Port-Royal, Traité des lettres, chap. xii, art. 1. 
Mais l'aspiration représentée par cette consonne était assez 
faible ; aussi dès les premiers temps de notre langue dispa- 
rut-elle de la plupart de nos dérivés latins, bien que le signe 
en fût parfois conservé par respect pour i'étymologie. Honor, 
homo, hora, ont donné honneur, homme, heure, que nos pères 
écrivaient le plus souvent et que nous prononçons encore 
aujourd'hui oneur, ome, eure. L'usage de supprimer le h a 
même été maintenu pour quelques-uns : habere, avoir; hor- 
deum, orge; homo, on. Un petit nombre de dérivés latins 
conservèrent cependant l'aspiration. Halitare, haleter; hara, 
haras; herpex, herse; hinnire, hennir; hernia, hernie; héros, 
héros; harpago, harpagonem, harpon ^ 

' Je dois rappeler ici ce que j'ai précédemment établi au sujet du h aspiré. 
Cette lettre, qui ne se prononce plus aujourd'hui, était autrefois une véritable 



in tudësque, l'aspiration gutturale était beaucoup plus 
liforte quelle ne l'était en latin (voir p. 90); aussi le /i aspiré 
it-il généralement conservé dans les mots que nous onl 
ransmis les Germains : hage , haie ; haere , haire ; hall , halle ; 
ham, hameau; harii, hardi; honida, honte, etc. Dans quel- 
ques dérivés germaniques et celtiques l'aspirée gutturale 
s'est changée en c et même en cli. (Voir, p. 90 à 98 , les rai- 
sons de cette transformation.) 

H devenu G. — Tudësque : Hladwi^, Clovis; Hloiher, Glo- 
thaire; islandais: hafa, coiffe; celto-breton : hoach, cochon. 
Ce que j'ai dit de la rudesse de l'aspiration gutturale germa- 
nique convient également à l'aspiration gutturale celtique, 
qui est à peu près la même. 

H devenu CH. — Tudësque : Hilperic, Chilpéric; Hilde- 
hrand, Childebrand; hosc, chausses. 

5° PEUMOTATIONS DES CONSONNES LINGUALES B, L. 

Voir, p. 77, le mécanisme au moyen duquel s'opère le 
passage d'une linguale à une autre. 

Permutations de la linguale R. 

R devenu L. — Altar ou altare, autrefois aller, alteir^, 

autel; cribram, crible; peregrinas, pèlerin; satarare, soûler. 

R devenu S doux. — Garrire, jaser; plariores, plusieurs^; 



aspirée gutturale et avait une prononciation semblable à celle du h anglais 
dans horse, hope, hunling, etc. (Voir ci-dessus, p. 71, note 1.) 
' Voir plusieurs variantes de ce dérivé dans Roquefort. 

Por lui sacrefiez en Yalteir de! cuer. [Livre de Job, p. 4^7.) 

* Pour l'origine de plusieurs, voyez ci-après, liv. II, chap. i, sect. ni, S 3. 



108 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

cathedra, chaise; on disait autrefois chaire, qui s'est conservé 
pour désigner ie siège apostolique [la chaire de saint Pierre) 
et l'espèce de tribune où s'assied un prédicateur ou un pro- 
fesseur ^ Pour ie mécanisme au moyen duquel s'opère le 
passage du R au S, voir ce que j'ai dit ci-dessus relativement 
à la transformation du S en R, p, 99. 

Permutations de la linguale L. 

Priscien, dans son Traité des accidents des lettres, liv. I, 
s'appuie de l'opinion de Pline pour établir que, dans la 

' Une chaiere a près del lit , 
Dont li pecol sont d'or bien cuit. 
Li enfes vient à la chaiere 
U il s'asiet tôt sains proiere. 

{Partonopens de Blois , v. io8g.) 

L'empereour Kyrsac le père et l'empereour Alexis, son fil, sceant ambedui 
lez-à-lez en dui chaieres. ( Villehardouin, édit. de M. P. Paris, p. 67.) 

Chaise au lieu de chaire est dû à une prononciation parisienne, ainsi que 
nous l'apprend Palsgrave, le plus ancien de nos grammairiens, qui écrivait en 
Angleterre en i53o. Cet auteur nous avertit que, pour ce mot comme pour 
quelques autres qui sont dans le même cas, il ne croit pas devoir suivre l'usage 
de Paris, bien que ce soit sur cet usage qu'il se règle généralement. 

« R in the frenche tonge shal be sounded as he is in iatyn without any 
exception, so that, where as they of Paris sounde somtyme R like Z, sayeng 
PAZis for Paris, pazisien for parisien, chaize for chajre, mazy for mary, and 
sache lyke, in that thyng i wolde nat havc them folowed, albeit that in ail 
this worke i moost folowe the Parisyens and the countreys that be conteygned 
betwene the ryver of Seyne and the ryver of Loyrre. » ( Lesclarcissement de la 
langue francojse , édit. de Génin, p. 34.) 

Ce n'est point seulement sous le règne de François I" que les Parisiens 
semblent avoir eu horreur du R. A la fin du siècle dernier, ceux qui avaient 
la prétention de donner le ton à la capitale ne changeaient point cette lettre 
en Z, comme leurs pères du xvi° siècle, mais ils avaient pris le parti plus 
expéditif de la supprimer dans la plupart des mots ; ils prononçaient ma paole 
d'honneu. Les fils de ces messieurs disent encore de nos jours monpiqueu, votre 
portcu. 



CHAP. I, SONS. 

lângu^la^me , la consonne L rejjrésente trois sons, ou plutôt 
trois nuances du même son; mais ces différences étaient- 
elles bien réelles? c'est ce que Beauzée ose révoquer en doute 
dans l'article L de l'Encyclopédie. En admettant que ces trois 
sons existaient dans ie latin, on peut se demander si le / 
mouillé se trouvait du nombre. Ce l se prononce de même 
en français [bataille], en provençal [batailla), en italien [bat- 
taglia), en espagnol [batalla). On peut admettre trois hypo- 
thèses sur la provenance de ce son existant dans les quatre 
langues : ou bien il aurait été fourni à toutes les quatre par 
le latin , qui peut l'avoir eu; ou bien cette consonne serait née 
dans chacun des quatre idiomes par suite des altérations 
spontanées que les sons ont eu à subir; ou bien enfin le l 
mouillé serait dû à l'influence que les Gaulois ont pu exercer 
sur la prononciation de la langue latine Ml est à remarquer 
que cette consonne existe dans les quatre idiomes néo-cel- 
liques, tandis qu'on ne la retrouve dans aucune autre langue 
européenne étrangère au latin. Breton: kelénen, mouches; 
pil, guenille. Gallois: cylleïl, couteau; Hall, autre. Ecossais: 
linn, âge; lein , chemise. Irlandais : a leabhar, leur livre; a 
làmh, sa main, en parlant d'une femme. Le n mouillé peut 
également être attribué à l'influence celtique, ainsi que je le 
montrerai p. 112. Cette circonstance, jointe à l'analogie qui 
existe entre les deux sons mouillés, favoriserait notre der- 
nière hypothèse. 

Primitifs latins ayant donné des dérivés français dans les- 

' Les Gaulois qui passèrent les Alpes et s'établirent en Italie exercèrent 
sur le latin parlé dans le pays une certaine influence dont l'on retrouve les 
traces dans l'italien ; celui-ci contient un assez bon nombre de mots d'origine 
celtique. On peut en dire autant de l'espagnol et de l'influence qu'ont exercée 
sur cette langue les tribus celtiques qui, mêlées aux Ibères, formèrent la 
nation des Celtibériens. 



UO SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

quels le L est mouillé : Aprilis, avril ; gentilis, gentil; pericu- 
lam, péril; petroselinum ,Tpersi]; supercilium, sourcil; angnilla, 
anguille; chamœmelum , camoiniïle; familia, famille; yî//a, 
fille; lenticala, lentille ;Jb?mm, feuille; auricnla, oreille ; pa/ea , 
paille; papilio, papilionem, papillon; melior, meilleur; allium, 
ail; aliorsum, ailleurs; milium, mil (millet); macula, maille. 

L devenu R. — Apostoliis, autrefois apostole, apostoîle, 
apostele, apostre^, apôtre; capitiilum, chapitre ; e^ui7e , écurie, 
pullipes , mot de basse latinité, pourpier; ulnms, orme; lusci- 
iiiola, diminutif de luscinius, autrefois luscignol, lousseignol^, 
rossignol; ululare, hurler; scandahm, esclandre; titalus, titre. 

Pour la formation du l, la langue s'élève et s'applique 
contre le palais au-dessus des alvéoles des dents incisives; 
l'air sonore s'échappe de la partie postérieure de la bouche 
vers les dents molaires. Pour la production du n, la langue 
s'élève un peu moins , elle s'applique derrière les dents inci- 
sives supérieures, et l'air vient sortir par le nez. Dans la pro- 
nonciation du cl, la langue s'élève encore un peu moins, elle 
s'applique contre le bord des incisives supérieures, et, se reti- 
rant tout à coup, l'air fait explosion par l'ouverture laissée 
libre entre les dents. (Voir p. 7 5, 78 et y 9.) Ces considérations 
suffisent pour expliquer comment il arrive quelquefois que 
la linguale l se change en la nasale n ou en la dentale d. 
(Voyez les remarques faites ci-dessus, p. 80.} 

' Li apostoile , qui muU l'amerent , 
Ces commandemenz ben gardèrent. 

( Vie de S' Thomas de Canterhurj, p. 5oi . ) 

Nus orfèvres ne puet ouvrir sa forge au jour d'apostele. [Livre des Méliers,p, Sg.) 

* Le diminutif latin lusciniola se trouve dans Plaute [Bacchides, acte 1, 
se. I, V. 4), et l'ancien dérivé français lousseignol est dans le iai d'Içjnanrès, 
y. 36. Selon Ch. de Bouvelles, rossignol est une prononciation parisienne pour 
luscignol. (Voir De vidis lingnanw) vidgurium, p. 66.) 



CHAP. I, SONS. Il] 

Les paysans des environs de Paris disent Unas pom^ 
lilas^. 

L devenu N. — Libella, nivel, niveau; en anglais, level. 
Colucala, diminutif employé en basse latinité pour colus , 
autrefois coloigne, conoille, quenouille '-. 

L devenu D. — Amylum, amidon. 

6° PERMUTATIONS DES CONSONNES NASALES M, N. 

Voir, p. 78 et 79 , le mécanisme au moyen duquel s'opère 
le passage d'une nasale à une autre. 

Permutations de la nasale M. 

M devenu N. — Arnita, autrefois ante^, tante; cherubim, 
ch érubin ; mappa , nappe ; matta , natte ; mespilum , nèfle ; meum , 
mon-^pamex, pamicem, ponce; rem, rien; taum, ton; suam, 
son; semitarias, employé en basse latinité ipour semita, sentier; 
seraphim, séraphin; simius, singe. Le m a été conservé devant 
b et p, bien qu'il ait pris le son du n : Symbolum, symbole 
[sinbole); templam , temple [tanple). Il a de même été con- 
servé, tout en se prononçant n, dans daim, de dama, et dans 
COMTE, de comitem, accus, de cornes; mais ie n se trouve dans 
daine, femelle du daim, et dans connétable de cornes stabali. 

Pour la production du m, les lèvres doivent être fermées 
et faire obstacle à l'air qui se trouve refoulé dans les fosses 
nasales; si, au lieu de rester fermées, les lèvres s'ouvrent tout 

' Voyez Emile Agnel, Observations , etc. p. 2.3. 

^ Et lors quant la dite Jehanne oy ces paroles, prist sa coloigne et en feri le 
suppliant trois coups sur la teste. [Lettres de remission de 1358, citées par 
Carpentier, art. Conucula.) 

Richart Goubin avoit donné à Thomin Picot d'une connoille à femme sur la 
teste. (Lettres de remission de 1^12, citées ibid.) 

' Au sujet de anle devenu tante, voir ci-apr^s, sect. m, § 1. 



112 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

h coup pour donner passage à l'air, on prononce le b; si les 
lèvres ne se ferment point complètement, et que l'air s'é- 
chappe per deux petites ouvertures vers les coins de la 
bouche, on entend le son de la consonne v. (Voir p. -jli, 
y 5 et 78.) Ainsi l'on conçoit que l'on puisse passer de la na- 
sale m aux labiales h et v. 

M devenu B. — Marmor, marbre. 

M devenu V. — Diimœ, mot de basse latinité, duvet. 

Permutations de la nasale N. 

Il est peu probable que les Romains aient eu notre n 
mouillé, représenté par gn. Messieurs de Port-Royal font 
observer avec raison que, si cette consonne eût été dans 
leur langue, quelqu'un des auteurs anciens qui ont traité 
des lettres de falphabet latin aurait fait mention d'un son 
aussi remarquable. (Voir la Méthode latine, Traité des lettres, 
chap. IX-, art. 6.) Cette observation est d'autant mieux fondée 
que plusieurs des auteurs dont il est question, tels que 
Quintilien, Priscien et Festus, s'attachent à faire connaître 
les moindres nuances des sons de la langue latine. Quoi 
qu'il en soit, le n mouillé existe aujourd'hui en français 
[vigne), en provençal [vigna], en italien [vigna), et en espa- 
gnol [vina). Si cette consonne ne provient point du latin 
dans ces quatre langues , on doit admettre , ou bien qu'elle 
est née des altérations spontanées qu'ont éprouvées les sons 
de la langue latine, ou bien qu'elle est due à l'influence 
celtique. Car il est à remarquer que le n mouillé ne se 
trouve dans aucun des idiomes germaniques, tandis qu'il 
existe dans tous les idiomes néo-celtiques, excepté dans le 
gallois. Breton : hina, écorcher; koana, souper. Écossais : 
sinne, mamelle; uinneag, fenêtre. Irlandais : a neart, sa force; 



CHAP. I, SONS. -^^m- ns 

a neoidhin, son enfant, l'un et l'autre en parlant d'une femme. 
J'ai fait voir plus haut (p. 109) que le / mouillé peut 
également avoir une origine celtique. Cette circonstance, 
jointe à l'analogie des deux sons mouillés, doit faire pen- 
cher à admettre qu'ils sont effectivement dus l'un et l'autre 
à l'influence exercée par la prononciation des Gaulois sur 
la langue des Romains. 

N ou GN durs, devenus GN mouillé. . — Le n dur passe 
quelquefois au son mouillé dans les dérivés latins; mais, le 
plus souvent, c'est le gn dur qui prend le son mouillé. 
Voici la raison de cette permutation : pour prononcer le g, 
le bout de la langue s'abaisse et sa partie postérieure s'élève 
vers le palais; le contraire a lieu pour prononcer le n; c'est 
le bout de la langue qui s'élève et sa partie postérieure qui 
s'abaisse. Ce double mouvement en sens opposé, nécessaire 
pour former le gn dur, exige de la part de la langue beau- 
coup de prestesse, et elle s'épargne ce tour de force en 
prenant une sorte de moyen terme, qui consiste à élever 
seulement sa partie moyenne qu'elle applique au palais; l'air, 
contraint de s'échapper par les fosses nasales, produit alors 
la consonne gn mouillé. 

Primitifs latins ayant donné des dérivés français dans 
lesquels le n a le son mouillé : Agnellus , agnel, agneau; 
aranea, araignée; castanea, châtaigne; cjgmis, cygne; Ca- 
rolas magnas, Charlemagne; dignas, digne; dedignari, dédai- 
gner; linea, ligne; pecten, pectinem, peigne; regnum, règne; 
signam, signe; senior, seigneur; tinea, teigne; vinea, vigne; 
ignohilis, ignoble; ignominia, ignominie; ignorantia, igno- 
rance; verecandia, vergogne. 

N devenu L. — Pour le mécanisme au moyen duquel 
s'opère la permutation du n en /, voir ce que j'ai dit p. 80, 



114 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

touchant ia permutation du l en n. La nasale n s'est chan- 
gée en la linguale / dans les mots suivants : Bononia, Bou- 
logne; Naupactus, Lépante; orphanus, orphelin; Panorrnus, 
Palerme; popanum, poupelin, sorte d'ancienne pâtisserie; 
secundum, selon; unicornis , autrefois unicorne^, licorne; 
grando, grandinem, grêle. 

N devenu R. — Diaconus , autrefois diacone, diakène, 
diacre; ordo, ordinem, autrefois ordine , ordre ^; Lingonœ, 
Langres. 

N devenu M. — Amaritado , amaritudinem , amertume; 
carpinus, charme , arbre ; consaetudo , consnetudinem , coutume ; 
incus, incudinem, enclume. 

IV. CONSONNES SUBSTITUÉES À. DES VOYELLES. 

J'ai exposé les transformations qui s'opèrent de voyelle à 
voyelle et de consonne à consonne; pour terminer tout ce 
qui concerne les permutations , il ne me reste que peu de 
mots à dire sur certaines voyelles qui, dans quelques cas, 
sont remplacées par certaines consonnes. 

' On trouve dans le Nouveau recueil de contes, dits, etc. publié par M. Ju- 
binal, une pièce de vers portant pour titre : De Tunicorne et du serpent, t. I, 

p. 1 13. 

Ainsi com Yunicome sui 
Qui s'esbahit en regardant. 

[Chansons de Thibault de Champagne , édit. de Reims, 1861, p. 4.) 

Je vous envoyé pareillement troys jeunes anicornes plus domestiques et appri- 
voisées que ne seroyent petitz chatons. (Rabelais, Pantagruel, liv. IV, chap. iv.) 

* Ce nos mostrat bien celé arche del Testament ki s'enclinat cant li buef 
scancelhievent ; et cant li dyacones creoit k'ele chaïst la volt elleveir, manès 
perdit la vie. [Livre de Job, p. 475.) 

Le passage suivant nous offre à la fois un exemple de ordine et de diakene : 

En la présence de frère Ernoul de Wesmale de Y ordine dou Temple et maistre 

Wautier de Chambli , archidiakene de Meaus. ( Carta/oire c?e iVomur, publié par 

M. de Reiffenberg, p. lâ.) 



CHAP. I, SONS. ^^P il^ 

Les voyelles sonores I et E , suivies d'une autre voyelle , 

[sont parfois remplacées par une aspirée palatale, J ou CH. 

La voyelle sourde U, précédée ou suivie d'une autre voyelle, 

est quelquefois remplacée par une aspirée labiale, V ou F. 

Lorsque les voyelles i, e, n, se trouvent dans fune des 
positions que je viens de signaler, comme dans somniam, 
vidua, les deux voyelles, qui se succèdent, nofïVent point 
assez d'appui à la voix, qui acquiert, pour ainsi dire, trop de 
fluidité, surtout pour les organes des habitants du Nord. On 
cherche alors instinctivement à donner au son plus de con- 
sistance, en remplaçant z, e ou h par une consonne. Pour 
cela , l'organe passe de la disposition voulue pour produire 
l'une de ces voyelles à la disposition la plus voisine qui 
puisse produire une consonne. Ainsi il transforme Vi ou Ye 
en j ou en ch , et Xu en v ou en /. 

En effet, la langue s'élève pour la prononciation de Ye; 
elle s'élève encore davantage pour la prononciation de Yi; 
si , lorsqu'elle se trouve dans la position exigée pour la for- 
mation de ces voyelles, elle vient à abaisser un peu sa 
pointe, en conservant, à peu près, félévation que présente 
sa partie moyenne; si, en même temps, les parois du pha- 
rynx ne se resserrent pas de la façon qu'il est nécessaire 
pour la production d'un son voyelle ; alors l'air, chassé des 
poumons avec plus ou moins d'énergie, s'échappe par l'es- 
pace resté libre entre le fond du palais et la langue, et il 
fait entendre le son d'une des consonnes aspirées palatales 
J, CH. (Voir p. -76 et y 7.) L'analogie qui existe entre la pro- 
nonciation de la voyelle i et celle de la consonne j fit que 
ces deux lettres furent autrefois représentées par un seul et 
même caractère. 

Dans ia prononciation de Yn français ou du latin [on] 



116 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

les lèvres s'avancent plus ou moins , de manière à ne laisser 
vers leur milieu qu'une ouverture ovalaire par laquelle sort 
le son de la voyelle. (Voir p. àS.) Mais si la lè\Te inférieure, 
se retirant un peu, vient se placer sous le tranchant des inci- 
sives supérieures et ne laisse que deux petites ouvertures vers 
les coins de la bouche; si, en même temps, les parois du 
pharynx ne se resserrent pas de la façon qu'il est nécessaire 
pour la production d'un son voyelle; alors l'air, chassé des 
poumons avec plus ou moins d'énergie, s'échappe par les 
deux ouvertures dont je viens de parler, et fait entendre le 
son d'une des consonnes aspirées labiales v,f. (Voir p. 7 4 
et 7 5.) L'analogie qui existe entre la prononciatioA de l'u et 
celle du v fit que ces deux lettres furent autrefois repré- 
sentées par un seul et même caractère. 

Lorsque la voyelle, remplacée par une consonne, est 
elle-même précédée d'une consonne, celle-ci disparaît, si 
elle ne peut s'allier avec la nouvelle consonne qui survient 
dans le mot; mais elle reste ordinairement si les deux lettres 
sont de nature à pouvoir s'allier ensemble. Dans le premier 
cas, gobio, gohionem, a donné goujon; le 6 a été rejeté, parce 
qu'il s'allie mal avec le j. Dans le second cas, extraneus a 
donné estrange, étrange; le n a été conservé parce qu'il 
s'allie fort bien avec j ou g doux , qui sont les mêmes quant 
au son. Lorsque la première consonne est la nasale dure m, 
elle se change en la nasale douce n pour pouvoir se joindre 
au jf ou au ch : simias, singe; vindemia, vendange. 

1" / ET JS REMPLACÉS PAR J OD G DODX. 

Somnîam, songe; extraneus, étrange; (franea^, grange; 

' Granea, grange , se trouve dans saint Jérôme , Paralipom. liv. I , chap. xxiii. 



1, SONS. 

lineus, linge *; laneiis , lange; cereas, cierge; calunmiari, calon- 
ger, calanger, chalanger, autrefois accuser '^ -^ fimbria , frange; 
simius, singe; vindemia, vendange; commeatas, congé ^; sturio, 
sturionem, esturgeon; gobio, gobionem, goujon; camliam, 
change ; rabies , rage ; rabeus , rouge ; pipio , pipionem , pigeon ; 
sapiens , sage ; cavea , cage ; alveus , auge ; abbreviare , abréger ; 
Divio, Divionem, Dijon; salvia, sauge; dilaviam, déluge; ser- 
viens, servientem, serjant'*; solatiare, mot de basse latinité, 
soulager; hyacinthus, jacinthe; hyoscy amas , jusquiame; Hie- 
rosolyma, Jérusalem; Hieronymus , Jérôme; lahcoh, mot hé- 
breu, Jacob; lehochaphat, Josaphat; ego donna d'abord eo, 
io, que l'on trouve dans les serments de 8/12^, puisjo, en 
usage au xif et au xiii'' siècle, *et enfin je, dont nous nous 
servons aujourd'hui. S, Balsemius est devenu saint Baus- 
sange; S. Maianas, saint Majas; S. Marianus, saint Margeain ; 
S. Potamius , saint Poange ''. 

2° / REMPLACÉ PAR CH. 

Apium, ache, plante; sepia, sèche, poisson; sapiens, sapien- 
tem, sachant, part. prés, de savoir; sapiam , que je sache; 
apiariam, achier, mot qui signifiait anciennement un lieu 
dans lequel un certain nombre de ruches se trouvent réu- 



' Linije était primitivemeat un adjectif signifiant qui est en lin. «E David 
esteit vestudz de une vesture linge. » ( Livre des Rois, p. 1 4 1 • ) Porro David erat 
accinctus ephod lineo. 

* Voir la I" partie, chap. i , sect. v, art. Chahxnge. 
^ Voir la I" partie, chap. i , sect. v, art. Congé. 

* Pour l'étymologie de ce mot , voir la I" partie , chap. 1 , sect. v, art. Serjanl. 

* Voir ci-après , liv. II , chap. i , sect. iv, S 1 . 

* Pour tous ces noms de saints, voir le Vocabulaire hagiographique de l'abbé 
Chastelain. 



118 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

nies. (Voir le Dictionnaire de Trévoux et le Giossaire de 
Roquefort. ) 

3° V REMPLACÉ PAR V. 

Janaarias, janvier; vidaa, veuve; aqaa, ève, ancienne- 
ment eau^; aquarium, évier; gladius, glaive; S. Padainus, 
saint Pavin^; lehoonah, héb. Jéhova. 

4° U REMPLACÉ PAR F. 

Vidaas, veuï^ jadœas , juif; antiquus, antif, usité au xii* et 
au xiii' siècle pour ancien l. 



SECTION II. 

TRANSPOSITION. 



La transposition ou métathèse est une modification du son 
des mots, par laquelle les lettres d'un dérivé sont placées 
dans un ordre différent de celui qu'elles avaient dans le 
primitif; turbidulus a donné trouble; pro est devenu /}our. 

Les linguales R et L, produites par le plus mobile des 
organes, sont elles-mêmes mobiles comme l'organe qui sert 

' Du costé issi sanc et éve 
Qui ses amis netoie et lève. 

(Rutebeaf, t. I, p. gi.) 

* Voyez Chastelain, Vocabulaire hagiographique. 

^ Uns bers fu jà en l'andj pople Deu, et out num Helcana. {Livre des Rois, 
p. 1.) — Li reis prist cunseil des sages humes et des andfs ki eurent ested de! 
cunseil Saiomun. {Ihid. p. 282.) 

On peut voir d'autres exemples de ce mot dans la Chronique des ducs de 
Normandie, 1. 1, p. i38, v. 161 5, et p. 169, en note; dans la Chronique de 
Jordan Fantosme, p. 555, v. 61 5; dans Marie de France, t. I, p. 64, etc. 



CHAP. I, SONS. 

l^j^ormauGn. La facilité avec laquelle ces consonnes 
se déplacent fait que l'on peut conserver la lettre, tout en 
se soumettant aux exigences de l'euphonie , ou bien en fai- 
sant la part à la force , à la netteté , à la facilité , à la rapi- 
dité de la prononciation. Un léger coup de langue donné à 
propos suffit pour tout concilier. 

Tous les peuples , non plus que tous les individus , ne s'ac- 
cordent pas sur les diverses qualités des sons auxquelles ils 
donnent la préférence; tel préfère l'euphonie à la force, tel 
autre préfère la force à l'euphonie ; l'un cherche dans la pro- 
nonciation une harmonieuse ampleur, l'autre ne cherche 
que la brièveté et la rapidité. Ainsi les transpositions, ne 
s'effectuant pas toutes en vue du même but, ne peuvent pas 
s'accomplir toutes de la même façon. Tantôt la linguale re- 
flue en arrière, et tantôt elle se porte en avant; tantôt elle 
va se placer à la suite d'une consonne, et tantôt à la suite 
d'une voyelle. De là résultent différentes sortes de transpo- 
sitions qui correspondent aux fins qu'on se propose et aux 
divers besoins qui viennent d'être énoncés. 

A Paris et dans ses environs, le peuple dit : 

Selon les Omnibus du langage : brelue, pour berlue; ber- 
LOQUE, pour hrelocjue; ferlaté, pour frelaté ; ferluquet, 
pour freluquet; pertantaine, pour prétantaine; 

Selon le Dictionnaire du bas langage : eberner , pour ébre- 
ner; précepteur, pour percepteur; gromand, pour gourmand; 

Selon M. Agnel,p. 80, 99 et loo ifremer, frémi, éprévier, 
pour fermer, fourmi , épervier; 

Selon Boinvilliers , art. Barbarisme : breline, pour ber- 
line; bertelle, pour bretelle ; fanferlughe, pour, fanfreluche ; 
piMPERNELLE , pour pimprcnelle ; 

Selon Legoarant : aréostat, pour aérostat; 



120 SECONDE PARTIE. LIVKE I. 

Selon Vadé : blouque pour hoacle ^ cocrodille pour cro- 
codile^, SAQUERMENT pour sacremeut^. 

Des transpositions analogues se rencontrent dans la langue 
latine : cerno fait au parfait crevi; sperno, sprevi ; sterno, 
sti^avi. 

s 1. — TRANSPOSITION DU R. 

Burere, brouir; paupertas, pauvreté; tuber, truffe ; T\]t^hl- 
DULus, trouble; turbo, trombe; pro, pour; glycyrrhiza, ré- 
glisse; Druentia, Durance; vervex, brebis; on disait autrefois, 
sans transposition, berbiz, qui se trouve dans les lois de 
Guillaume le Conquérant, § vi*. La transposition n'a pas eu 
lieu dans berger, formé de berbicarius, mot de basse latinité 
dérivé de vervex , comme chevrier et vacher dérivent de 
chèvre, vache. 

De FORMA , forme pour mettre égoutter le lait caillé , on fit 
dans la basse latinité formaticom , d'où l'italien formaggio , et 
l'ancien français /ormagie ^ ; adbibere forma d'abord abevrer, 

' Jérôme et Fanchonnette , p, 32. 

* Les Raccoleurs , p. 27. 

' Lettres de la Grenouillère , p. /^o. 

* Voyez la I" partie, chap. i, sect. v, art. Berbiz. 

Âbsalon fist tundre ses berbiz. [Livre des Rois, p. i65.) 

Des autres fist tel tuéis 
Corne lions fait de herhis. 

(Rom, de Brut, t. 1, p. àb.) 

* Marie de France nous offre ce mot écrit formage et fourmaige dans le 
même passage. 

Passeit un chiens desus un punt , 
l]n formage en sa geule tint, 
Quant il enmi cel punt parvint , 
En l'aiguë vit l'umbre dou /ourmaige. 

( Marie de France , t. 1 , p. 78. ) 



abeuvrer^Fjn transposant le r, nous avons ïâîr|/roma^e , 
abreuver. 

Temperare nous a donné tremper. <(. Tremper son vin, dit 
M. Guessard, signifiait au moyen âge temperare vinam [aqaa). 
On écrivait tantôt temprer, tantôt tremper. Cette dernière 
forme a prévalu, et est restée dans la langue; mais on lui 
attribue généralement un sens qu'elle n'a pas. On s'imagine 
que tremper son vin , c'est le mouiller; erreur évidente : 
tremper son vin, c'est le tempérer, selon la forme moderne. 
On trouve dans Joinville des exemples de temprer et trem- 
per du vin ^. 

Bord a formé le verbe border et, par transposition, 
broder, qui , pris dans une acception particulière , signifie pro- 
prement orner les bords d'une étoffe au moyen de certains 
enjolivements. 

' Bien seit abevreis e peuz. 

(Marie de France , t. I , p. igo. ) 

La (fontaine) fit aler par tôt son chanp por lou abuvrer. [Livre de Josticc , 
p. 267.) 

* Bibliothèque de l'École des chartes, 2" série, t. II, p. 189. Je me per- 
mettrai de faire une petite observation sur ce passage , emprunté à un excellent 
article de critique philologique publié par M. Guessard. Temperare vinum n'est 
pas une expression de basse latinité , comme semble le faire entendre le savant 
professeur de l'Ecole des chartes; on la trouve dans de très-bons auteurs 
latins, et, entie autres, dans Pline l'Ancien, liv. XXIX, chap. m. On disait 
aussi temperare ferram, tremper du fer. On a dit temprer du fer dans notre 
ancienne langue. 

Ert le fer atachié au fast; 
Et sembloit que li acier fust 
Temprés en debonairelé. 

[Toarnoiement de l'Aniechtiit , Reims, i85i, p. 55.) 



122 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 



s 2. — TRANSPOSITION DU L. 



FiSTVLA , Jlaste , Jlâte ; Oldus, Lot, rivière; Silvanectum, 
Senlis, ville; vdlpes, voupil, woapil, goupil, ancien nom du 
renard^; pour les différentes orthographes de ce nom, voir 
p. kS, note. 

SECTION III. 

ADDITION. 

Les modifications du son des mots primitifs par addition 
ont lieu de trois manières différentes ; la lettre ou les lettres 
ajoutées sont placées, i" au commencement du mot; 2° dans 
le corps du mot; 3° à la fin du mot. 

s 1. — ADDITION AU COMMENCEMENT DU MOT, OU PROSTHÈSE. 

Les Espagnols, les Français du Midi ainsi que ceux du 
Nord éprouvent une certaine difficulté à prononcer se, sp, 
st, au commencement des mots , bien que ces doubles con- 
sonnes paraissent avoir été d'une prononciation très-facile 
pour les Grecs et pour les Latins , facilité dont les Italiens 
ont hérité. En espagnol, en provençal et en français on a 
ajouté une voyelle initiale, généralement e, aux primitifs 
latins commençant par se, sp, st, afin de rendra la pronon- 
ciation plus claire, plus distincte, plus nette, plus facile. 
ScRiBERE, esp. escrihir; prov. escrioure; franc, escrire, puis 
écrire; species, esp. especie; prov. espeça; franc, espèce; sto- 
MACHus, esp. estomago; prov. estoumac; franc, estomac. 

' Lors les besles qui esteient près 
Sorent le (joapU moult engrcs. 

(Marie de France, t. II, p. 260. ) 



CHAP. I, SONS. '^^— 123 

ins la plupart de nos termes d'art, de science et dans 
, quelques autres mots d'un usage plus général, mais de création 
loderne , les gens qui se piquent de prononcer correctement 
•conservent intactes les consonnances initiales des primitifs 
commençant par se, sp, st; mais le peuple, peu soucieux de 
l'étymologie , n'écoute que son instinct, sa commodité, les 
lois de l'analogie et dit,- selon M. Agnel, p. io5, esquelette, 
estylet, estadieax, espécial, escandale, estation, etc. pour sque- 
lette, stylet, studieux, spécial, scandale, station; 

Selon Boinvilliers , 2® partie : espatule, pour spatule; es- 
TATUE, pour statue; escubac, i^our scabac ; estrapontin, pour 
strapontin; escorcenère, pour scorsonère; 

Selon Legoarant : fièvre escarlatine , pour fièvre scarla- 
tine; 

Selon Vadé : escrupule, pour scrupule ^ 

E ajouté devant les primitifs commençant par SG , SP, ST. 
— Scandalum, esclandre; scalarium, mot de basse latinité dé- 
rivé de 5ca/a, escalier; 5c/io/a, escole ; 5ca<am, escu; scrihere, 
escrire; sperare, espérer; species, espèce; spina, espine; spica, 
espi; spiritus, esprit; stomachus, estomac; stipula , esteule; 
studium, estude; stahalum, estable; stahulare, establir; status, 
estât; sternuere, esternuer; Stella, estoile. 

J'ai donné à la plupart de ces dérivés non pas la forme 
qu'ils ont aujourd'hui, mais celle qu'ils eurent primitivement. 
Plus tard on supprima le s dans presque tous ces mots afin 
de donner à la prononciation plus de douceur et de briè- 
veté; l'on eut ainsi école, écu, écrire, épine, épi, éteule, étude, 
étahle, établir, étaty éternuer, étoile. Mais le 5 a été conservé 
dans esclandre, escalier, espèce, esprit, estomac. 



' Lettres de la Grenouillère, p. 16. 



124 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

L'habitude que l'on avait autrefois de commencer par 
esc, est, les mots dérivés des primitifs commençant parsc, 
5if, conduisit quelquefois, par une fausse analogie, à ajouter 
es devant un c ou un f initial ; carbungulus devint d'abord 
carhuncle, puis cscarhoucle^; cortex, corticem, escorce; ca- 
RABUS, escrevisse; clarus (ignis), esclair; dracdntium, estragon, 
pour lequel on a dit tragoii^. Esharhoucle et etragon ont 
gardé le s dans la première syllabe, les autres l'ont perdu et 
sont devenus écorce, écrevisse, éclair. On dit en provençal es- 
corçUf escrévicé, esclar. 

Peut-être peut-on joindre à ces mots celui d'escarpin. En 
latin cARPDS et carpisculus signifiaient une sorte de soulier 
découpé. On trouve en basse latinité scarpus et scarpa. Rabe- 
lais emploie escarpin pour désigner une sorte de chaussure 
de dame ; eschapin a le même sens dans le Roman de 
Garin. 

Les souliers, escarpins et pantofles de velours cramoisy, rouge ou 
violet, deschicquetés « barbe d'escrevisses. (Rabelais, Gargantua, 
liv. I, chap. LVi.) 

Desafublée, chauciée en eschapins. 

[Rom, de Garin, cité par Du Gange, art. Scarpus.) 

' Carhuncle, en langue d'oïl , et carbunculus, en latin , signifiaient au propre 
un charbon, un morceau de bois embrasé, et au figuré, une escarboucle. La 
Chanson de Roland nous offre carhuncle, employé dans les deux significations. 

Asez i ad lanternes e carhuncles ( charbons ) , 
Tute la niiit mult grant clartet lur dunent. 

( Chans. de Roland , st. CLXXXVII. ) 

Son cheval brochet, si vait ferir Ghernuble, 
L'elme li freint ù 11 carhuncle (escarboucle) luisent. 
{Ibid, st. eu.) 

^ N'estre viandes mangées plus excitantes la personne à lubricité que , en 



itrathio ne reçut pas un e initial, mais un o, et l'on en 
[forma ostrace, ostruche. (Voyez le Glossaire de Roquefort.) 
j'orthographe moderne a remplacé o par son homophone 
^au, et nous écrivons aujourd'hui autruche. 

Le germanique snel admit un i initial et devint isnel, qui 
signifiait prompt, rapide. (Voir isnel parmi les mots d'origine 
germanique, dans la l" partie, chap. m, sect. ii.) 

A fut ajouté au commencement de quelques mots : vi- 
vulœ, avives, maladie des chevaux; tragacanthum , adragant; 
prœcox [malam), abricot. 

A, préposition, joint à Dieu, forma adieu, expression 
elliptique pour je vous recommande à Dieu. Il se joignit à 
l'ancien substantif tw , d'où avis^; il se joignit également au 

cestuy temps salades toutes compousées, herbes venericqiies , comme 

eruce, nasitord, targon, cresson, berle, responses. .. (Rabelais, Pantagruel, 
liv. V, cliap. XXIX, p. 327.) 

' Vis ou viairCf viarie, signifiaient manière de voir, sentiment, opinion, 
avis, quod visum est alicai. On disait ce m'est vis ou viaire, viarie, ou bien ce 
m'est à vis, pour signifier mon sentiment, mon opinion est, il me semble, il 
me paraît. Dans la suite , on prit pour un seul mot la préposition à et le subs- 
tantif vu, qui, réunis, formèrent avis. 

Autre sornom ne puis Irover 
A Espérance, ce m'est vis , 
Fors Monjoie de Paradis. 

(Tournoiement de l'Antéchrist , Roims, i85i, p. 37.) 

Guesnes respunt : Mei est vis que trop targe. 

( Chans. de Roland , st. Ll. ) 

... Ça vus fust viarie que il fussent tuz vis ; 
L'un hait, li altre cler; mult fol bel à oïr. 
Ceo est ad vis qui l'ascute qu'il seit en parais. 

(Voyage de Chartem, à Jérusalem, v. 3-}/t-^-j<i, 

Gauvain ses niés , ce m'ert à vis , 
. . . Portoit l'cscu parti 
De prouesce et de cortoisie. 

(Toarnoiement de l'Antéchrist . p. 69.) 



126 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

substantif bandon, d'où abandon. (Voyez ce mot dans la 
I" partie, chap. m, sect. ii, art. Bandir.) 

Dans d'autres cas l'a fut ajouté au commencement de 
certains substantifs féminins, parce que l'on prit la dernière 
lettre de l'article qui les accompagnait pour la première lettre 
de ces substantifs. C'est ainsi que le peuple dit i'amunition pour 
la inanition : manger da pain d'amunition^. De lata , large , sous- 
entendu î;ia, on forma en basse latinité lada, leda, laia, leia, 
voie large pratiquée dans l'épaisseur d'une forêt; en langue 
d'oïl laye, lée"^. La lée devint l'alée. En continuant à suren- 
chérir sur la bévue de nos pères, nous écrivons aujourd'hui 
allée par deux // comme si ce mot venait du verbe aller. De 
l'ancien substantif bée, ouverture^, on fit de même l'abée, 

' Voir le Dictionnaire du langage vicieux, art. Amunition. 

2 Le passage suivant contient veie, voie, exprimé avec lée, large. Il nous 
oEFre un exemple assez propre à nous faire voir comment a pris naissance l'ex- 
pression qui nous occupe : 

Par une veie grant e lèe 
Le trestrent en une valée. 

(Marie de France, t. Il , p. 4&7.; 

Voyez le Glossaire de Du Gange, art. Leda, et celui de Roquefort, art. Lée. 
Le roi Robert fit bâtir sur le bord d'une lée ou allée de la forêt de Saint-Germain 
un monastère qui fut appelé en basse latinité Monasterium Sancti Germani in lada 
ou in laia: en langue d'oïl, Saint-Germain-en-Laye. Ce nom est resté à la jolie 
petite ville qui, dans la suite, se forma autour de la vieille abbaye. En termes 
d'eaux et forêts , on dit encore laie pour route percée dans une futaie , et layer 
pour tracer une laie. 

* Pierrot Vellier entra de nuit au dit hostel du dit Pierre par la hée d'une 
fenestre. [Lettres de rémission de 1889, citées par Carpentier, art. Beare.) 

h'ahée d'un moulin se disait en basse latinité hea. 

Faciendum inde pro omni servitio magistratum molendinorum meorum et 
bearum mearum, ita quoad praedictus Salomon. [Charte de 1211, citée par Car- 
pentier, art. Bea. ) 

Ces mots sont de la même famille que notre ancien verbe béer, dont il nous 



1, SONS. 

he aiijourd'hui l'ouverture par laquelle coule l'eau 
qui fait moudre iin moulin [Acad.]. Ce fut encore ainsi que 
LAMELLA donua l'ancien mot alemelle, lame ^ 

D'autres fois l'article lui-même, représenté par V devant 
un mot commençant par une voyelle, n'est point distingué 
du substantif auquel il est joint, et fmit par être absorbé 
par ce substantif. De l'évier [le évier) le peuple fait levier, 
et dit: mettez cette assiette sur le levier^. Il fait encore 
moins d'attention au h aspiré qu'à l'article, et, après avoir 
transformé le hoqaet en l'otjuet, il en est venu à dire loquet 
pour hoquet : vous avez le loquet ^. On confondit également 
ensemble l'article arabe al et les substantifs coran , lecture , 
leçon; kali, soude; kaïd, chef, juge, et l'on en fit alcoran, 



reste le participe présent béant, qui présente une grande ouverture, et le par- 
ticipe passé féminin hée. L'un et l'autre ne sont plus employés que comme 
adjectifs; et le dernier n'est conservé que dans l'expression gueule bée, qui se 
dit en parlant des tonneaux vides ouverts par un de leurs fonds. Nous disons 
encore bayer pour signifier ouvrir la bouche en regardant longtemps quelque 
chose; en provençal, badar, ouvrir la bouche. On trouve dans Isidore de Sé- 
ville hippitare, oscitare, badare. [Glosses, p. 276.) Voyez le Dictionnaire histo- 
rique de la langue française, de M. P. Paris, art. Abée. 

' Coutel nous fet sanz alemèle. 
' {La Bataille des vu ars , a la suite des CEuvrcs de RuteLeuf , t. II, p. 432. ) 

L'espée brise, Valemèle chaït. 

[Rom. de Garin-le-Loherain , t. II, p. 36.) 

Les uns font faire enheudeures 
Es espées toutes nouvèles, 
Et font fourbir les alemèles. 

[Branche des royaux lignages , t, II , p. 4o5. ) 

' On peut voir d'autres exemples de ce mot dans le dernier ouvrage que je 
iens de citer, 1. 1, p. 296, et t. II, p. 67, ainsi que dans le Roman de Brut, 
1. 1, p. 346, et t. II, p. i55. 

* Voyez le Dictionnaire du langage vicieux , art. Levier. 
' Voir Vadé, Les Bouquets poissards, p. 18. 



128 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

alcali, alcade. On trouve algalife pour calife dans la Chan- 
son de Roland, st. xxxiv, v. 3. 

Auréolas donna d'abord oriol, et avec l'article l'oriol, dont 
on fit loriot, qui nous est resté ^ 

La plume est de oriol, la teie d'escarimant. 

( Voyage de Charlem. à Jérus. v. 290.) 

C'estoit I. dart dont li penon 
Erent de pênes d'oriol. 

[Toamoiement de l'Antéchrist, Reims, i85i, p. 52.) 

Par les plains chante la cupée 

Jais, orious, treie et calandre. 

[Chron. des ducs de Norm. t. II, p. i33.) 

Hedera fit primitivement edre, puis ierre, ière, avec l'ar- 
ticle l'ierre, et enfin en un seul mot lierre. 

Un edre sore sen cheve quant umbre li fesist. [Homélie de Job, à 
la suite de la Chanson de Roland, édit. Génin, p. 468, 1. 21.) — 
Un verme que percussist cel edre. [Ibid. p. 478 > b 28.) 

Robin, qui s'estoit embuschiez 
Souz une chasteignière , 

' On dit encore oriol en espagnol. Le loriot a dû être appelé aiireohis, 
parce qu'il a la tête et une partie du corps jaunes ; les Allemands le nomment 
pour la même raison goldamsel. L'ancienne forme Oriol ou Aiiriol s'est con- 
servée dans les noms propres de plusieurs familles. Les noms d'oiseaux, d'abord 
donnés aux personnes comme sobriquets , devinrent dans la suite des noms 
propres. Ceux qui sont arrivés jusqu'à nous sont assez nombreux; je connais 
pour ma part des messieurs Pinson, Rossignol, Merle, Geai ou Jay ou Le Jay, 
Calandre, Corneille, Le Coq , Poule, Chapon, Agasse. Ce dernier signifiait autre- 
fois pie. (Voyez V partie, chap. m, scct. ii, art. Agasse.) 



CHAP. I, SONS. 129 

Pour Marion sailli en piez, 
Si a fet chapiau à'ierre. 
[PastoureHe insérée dans le Théâtre fr. au moyen âge, p. 36, col. i.) 

Jehans li Galois d'Aubepierre 
Nous dist si com la fucUe d jerre 
Se tient fresche, novelle et vert. 

[Fabliaux et contes publiés par Barbazan, t. III, p. 53.) 

Plusieurs autres mots furent ainsi formés ou plutôt 
déformés. Uva donna le diminutif barbare uvetta , auquel 
nous devons luette; les Italiens disent ugola, formé de 
uvula. Une foire était appelée en basse latinité nundinum 
indictum, et par ellipse indictum, d'où en langue d'oïl endit 
et avec l'article Vendit, puis lendit, landit, landi. Charles le 
Chauve établit à Saint-Denis une foire qui est devenue cé- 
lèbre sous le nom de landi. Il existe encore à Clichy la rue 
et le chemin du Landi. 

Defors Yendi ont Gautier encontre 
Et Gillibert, deus fors lairons prové. 

[Bom. de Gerars de Viane, p. 47.) 

Se aucun frepier achate aucun garnement, quel que il soit, en 
foire voisine séant, c'est à savoir à Saint -Germain- des -Prez, à la 
Saint-Ladre, au lendit et à la Saint-Denis. [Livre des Métiers, p. 201.) 
— 11 doit de chascune charrète ij den. de rouage, du char iiij den. 
où que il veit, fors au lendit; mes pour mener le au lendit ne à Saint- 
Germain-des-Prez , ne doit-il rien de rouage. [Ihid. p. 295.) 

Anderia, chenet, mot de basse latinité, dérivé d'un pri- 
mitif germanique , nous donna d'abord andier, dont on fit 
landier par l'addition de l'article. (Voyez Impartie, chap. m, 
sect. II, art. Landier^.) 

' Si je partageais l'opinion de Vangelas et de la plupart des philologues, je 
11*. q 



130 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Au xii' siècle, on trouve quelquefois lalhc pour albe, aube, 
dérivé de alba. 

Al matin su la îalbe, quant li jurz lur apert, 
Li mul e li sumer sunt garnis e trusset. 

( Voyage de Charlem. à Jérus. v. aSg.) 

joindrais aux mots que je viens de citer celui de loisir. En effet, l'on dérive 
généralement ce mot de otium, devant lequel on aurait préposé l'article, 
comme dans loriot, lierre, etc. Mais cette étymologie n'est nullement admis- 
sible. Loisir vient de licere, être permis, comme flmsir, de placere , plaire. 
On disait autrefois il loist (licet) , il loisoit (licebat) , qu'il loise (liceat)-, il nous 
est resté loisible, qui est permis. Loisir signifia d'abord permission, faculté de 
faire ou de ne pas faire, liberté, possibilité. 

Avant que veigne avril ne may 

Vendra quavesme; 
De ce puis bien dire mon esme : 
De poisson autant com de cresme 

Aura ma famé. 
Grant loisir a de sauver s'ame , 
Or geunt (qu'elle jeûne) por la douce Dame, 

Qu'ele a loisir. 

(Rutebeuf, t. I, p. 8 et 9.) 

Jo ne lerreie por tut l'or que Deus fist , 
Ne per tut l'aveir ki seit en cest païs , 
Que jo ne li die , se tant ai de leisir. 

{Chant, de Roland, st. xsxiv.) 

Je n'ai mie le loisir de vous dire ce secret signifiait je n'ai pas la permission, 
il ne m'est pas possible de vous dire ce secret. Gargantua dit qu'il y avait 
peu de bons professeurs dans sa jeunesse, et que par conséquent il n'avait eu 
loisir de comprendre le grec. 

Tant y ha que, en l'eage ou je suys, j'ay esté contrainct d'apprendre les 
lettres grecques, lesquelles je n'avoys contemnées comme Caton , mais je n'avoys 
euloisir de comprendre en mon jeune eage. (Rabelais, liv. II, chap. viii.) 

Dans un sens analogue, on disait, en parlant d'un homme fort occupé, il 
n'a pas le loisir de se moucher, pour dire qu'il n'en a pas la possibilité. Il est 
facile de concevoir comment on a passé de cette signification du mot loisir à la 
signification que nous lui donnons aigourd'hui, celle de temps pendant lequel 
il nous est permis, il nous est possible défaire ce qui nous plaît. 



CHAP. I, SONS. 



131 



L'article a été réuni à plusieurs noms de ville dont il était 
autrefois séparé. Insvla ou Insvl^, Lille (Nord); Vaurdm, 
Laveur (Tarn); Valus [Guidonis], Laval (Mayenne), etc. 

La préposition de a été jointe à des substantifs par suite 
de confusions et d'altérations analogues à celles que je viens 
de signaler. L'oiseau domestique qui nous a été apporté de 
l'Inde ne fut d'abord connu que sous le nom de cocj d'Jnde, 
et sa femelle sous celui de poule d'Inde. Leurs petits furent 
appelés poulets d'Inde ^; plus tard on a dit dinde, et l'on a fait 
les dérivés dindon, dindonneau. — Aqv^ [Tarbellicœ), an- 
cienne ville de l'Aquitaine, fut pendant longtemps appelée 
Acqs; son nom officiel est aujourd'hui Dax (Landes). Cette 
modification doit être attribuée à l'habitude assez générale 
où l'on est de mettre les mots ville de, bourg de, devant un 
nom propre de pays qui est monosyllabe et qui commence 
par une voyelle. Dans le Nord on dit la ville d'Eu, le bourg 
d'Ault, pays qui sont l'un et l'autre dans le département de 
la Seine-Inférieure. Dans le Midi, les Provençaux désignent 
constamment Aix et Apt par les mots la villa d'Aï, la villa 
d'y4. Sans doute que les Gascons, après avoir dit labillad'Ax, 
en sont venus à désigner cette ville sous le nom de Dax. 

Lendemain n'est autre que demain auquel on a ajouté 
successivement la préposition en et l'article le. Au xn^ siècle 
on disait indifféremment endemain ou demain, powr lende- 
lain. 

L' endemain matin cil de Azote truverent Dagon lur deu, u adenz 
se giseit a terre , devant l'arche al ait Deu ; sus le levèrent e a sun liu 



' Sept vingts faisans qu'envoya le seigneur des Essars et quelques douzaines 
de ramiers... terrigoles, poulies de Inde. (Rabelais, liv. I, chap. xxxvii.) 

Puys luy enfournoyent en gueuUe. . . coqz , poulies et poiillets d'Inde. ( Ibid. 
liv. TV, chap. i.ix.) 



132 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

posèrent. De recFiief al demain truverent Dagon a terre gisant devant 
l'arclie; e les puinz e le chief colpez li furent sur le suil. {Livre des 
Rois, p. 17.) 

Altéra die, ecce Dagon jacebat pronus in terra anle arcam Domini et 
laïeruni [Azotii) Dagon, et restituerunt eum in locum saura. Bursumque 
mane die altéra consurgentes invenerant Dagon jacentem super faciem 
suam in terra coram arca Domini; capul autem Dagon el duœ palmœ 
maniium ejus abscisses erant super limen. 

A lendemain manda li dus son grant conseil. (Villehardouin, xv.) 

Le mois de décembre est désigné dans beaucoup d'an- 
ciennes chartes sous le nom de mois de dclair, delayr, deloir^. 
Celte dénomination , dont l'origine a jusqu'ici fort vainement 
exercé la sagacité des savants, provient d'une confusion 
semblable à celles que je viens d'énumérer. L'expression 
primitive a dû être mois de l'aire. Aire, ère, correspondent k 
œra, era, mots de basse latinité signifiant, non-seulement 
l'époque fixe de l'ère chrétienne à partir de laquelle on 
comptait les années, mais servant encore à désigner f épo- 
que précise à laquelle on était convenu de fixer le renou- 
vellement de l'année^. Dans le ix* et dans le x" siècle Tannée 

' Voir les Elc^mcnts de paléographie, de M. de Wailly, 1. 1 , p. 118, col. 1, et 
le Glossaire de Roquefort, art. Delair. La forme dcloir ne différait de delair 
que par l'orthographe; la prononciation était toujours la même; car, au xii* et 
au xiii' siècle, les notations oi et ai figuraient également le son h, ainsi que 
M. Guessard l'a parfaitement établi , avec cette sûreté d'appréciation et cette 
rigueur de démonstration qui lui sont habituelles. (Voir la Bibliothèque de 
l'Ecole des chartes, 2' série, t. Il, p. 200.) 

* Voir le Glossaire de Du Gange, édit. des Bénédictins, art. /Era. Le mot 
œra ne désignait pas seulement l'époque du renouvellement de l'année, mais 
il désignait encoi'e l'année elle-même , ainsi qu'on peut le voir à la fin de l'ar- 
ticle de Du Gange. On prenait le point de départ de la période pour la période 
«'Ile-même, comme faisaient les Latins, qui appelaient lustre l'espace de cinq 
ans qui s'écoulait d'une cérémonie lustrale [lustrnm) à une autre de ces céré- 



CHAP I, SONS. ^^^m 133 

commençait généralement à la Noël, c'est-à-dire le 2 S dé 
cembre ^ De là cette désignation de mois de l'aire donnée 
au mois de décembre. L'expression prit naissance dans les 
siècles qui furent l'époque des premiers développements de 
ia langue d'oïi; plus tard le commencement de l'année fut 
fixé à Pâques ou au 1" janvier, ce qui n'empêcha pas de 
conserver par habitude au mois de décembre le nom de 
mois de l'aire ou de l'air; mais comme cette dénomination ne 
répondait plus à l'idée qu'on y attachait autrefois, on cessa 
de la comprendre , et prenant de l'air pour le nom du mois , 
on en fit un seul mot, Delair; en joignant ce singulier nom 
propre au nom commun mois , on disait le mois de Delair. 



Ce fu fet en l'an Nostre Seignor m. ii" nii. anz, ou mois de Delayr 
[Livre de Jostice, Appendice, p. 344.) 

Les dérivés germaniques ont généralement conservé le 
h aspiré initial, tandis que les dérivés latins l'ont perdu, à 
quelques rares exceptions près. J'en ai précédemment donné 
la raison et la preuve, p. 1 06 et 1 07. Si presque tous les mots 
latins commençant par un h ont abandonné cette consonne , il 
doit paraître étonnant que plusieurs autres mots qui n'avaient 
pas de h dans la langue latine en aient pris un en passant 
dans la langue d'oïl; c'est cependant ce qui est arrivé à 
quelques-uns : altus a donné halt^, haalt, haut; Ascu, hache: 



monies. Les Grecs en agissaient de même en nommant olympiade [oXv(j.i:iàs , 
âSos) la célébration des jeux olympiques et l'espace de quatre ans qui séparait 
l'époque d'une célébration à une autre. 

^ Voir le Nouveau traité de diplomatique , par les Bénédictins de Saint-Maur, 
t. IV, p. 692-693. 

^ Li premiers estages ont trente aines de huit. {Livre di-.s Rois, p. 2 4 6.) 



134 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

UPUPA, huppe; ULULARE, hurler; erodius, de êpuStbs avec un 
esprit doux, héron. Je ne comprends point dans le nombre 
huile, d'oLEUM; huître, d'osTREA, ni hièble, d'EBULUs. Dans ces 
trois mots le /i est muet, et comme il n'est nécessité ni par 
le son ni par l'étymologie, il doit être considéré comme une 
véritable superfétation orthographique. Quant aux autres 
mots que je viens de mentionner et dans lesquels le h initial 
est aspiré, on ne pourra se refuser d'admettre que cette 
lettre ne soit due à l'influence tudesque , si l'on fait attention 
que les mois correspondants dans les langues germaniques 
ont tous leur première syllabe affectée de la rude aspiration 
qui est propre aux idiomes de cette famille ^ Altus, hait, 
hault, haut; lud. hoch, hoh; goth. haug , hauhs; anglo-sax. 
heag, heah; island. har; anc. allem. houg, houch; allem. 
hoch; suéd. hœg; dan. hœy; hoU. hoog; angl. hnge, high. — 
AsciA, hache; hoU. hak, item; dan. hakke, item; anc. 
allem. hacchen, item; allem. hacken, hacher; suéd. hacha, 
item. — Upupa, huppe; holl. hop, hoppe; allem. hopf, qui 
ne se retrouve que dans le composé wiedehopf, nom actuel 
de cet oiseau; dan. herfuges. — Ululare, hurler; allem. heu- 
len; holl. hailen; angl. ta howl. — Erodius, héron; anglo-sax. 
hragra; island. hegre, dan. hejre; suéd. hœger; angl. hern. 

En ajoutant un g initial on a formé grenouille de renouille, 
renoille dérivé de ranula, diminutif de rana ^. Le diminutif 
de basse latinité raneta nous a donné renette. 

* C'est ie cas de répéter ici ce que j'ai dit dans une note précédente. Les 
Francs placèrent leur aspirée gutturale devant les mots latins dont il s'agit par 
réminiscence des mots correspondants de leur idiome. C'est ainsi que la plu- 
part des Anglais mettent un h devant les mots français avoir, arlequin, parce 
que cette lettre se trouve au commencement des mots anglais correspondants 
hâve, harlecjuin. 

^ Marie de France intitule la troisième fable de son recueil : De la Soris e 



CHAP. I, SONS. 135 

Amita forma d'abord ante, qui est devenu tante par l'ad- 
dilion d'un t. 

Cura suxz l'escheoile kue m'advenoie de per ma ante madame 
Mahauz, monsignor Walranz Redon sun mari reclamoye à forz el 
volsit. . . . [Charte de H30 , dans le Manuel de paléographie, de M. de 
Wailly, t. I, p. 169.) 

Bertran avoit i ante qui moult en a ploré; 
Li bers dit à son ante : Pensiez à vo santé ; 
Je reviendrai bien tost si vient à Dieu en gré. 

[Chron. de Bertr. du Guesclin, p. 66.) 

Bel ante, dit Bertran, naiez vo cuer yrié. 

[Ibidem, variantes en note.) 

Il est probable que nous devons le t initial de tante à ce 
que l'on entendait souvent sonner devant ante un t final 
appartenant au mot précédent; car cette lettre est une de 
celles qui terminent le plus grand nombre des mots français, 
(Voyez à cet égard ci-après, p. i /i5 et i 46.) L'expression fort 
usuelle grand ante, que l'on écrivait et que l'on prononçait 
grant ante, se trouve précisément dans le cas dont je viens 
de parler. On aura pris le t final du mot qui précédait ante 
pour la première de ce substantif, parce que cette consonne 
servait de liaison entre les deux mots : qran-t-ante. L'incerti- 
tude dans laquelle nos pères se sont trouvés à cet égard 
semble être prise sur le fait dans le Livre de Jostice et de 
Plet, qui nous offre dans le même passage grant ante, grant 
tante, est ante et est tante. 

Ma (jrant ante [gran-t-ante] est la sor mon eol on ma eolc Et 

de la ilcnoWc (p. 68). Partout ailleurs dans cette même fable la grenouille est 
nommée raine (rana). 



136 SECONDE PARTIE. LIV1\E I. 

autres! , celé qui est ante [es-t-ante] mon père ou ma mère, par devers 
sa mère, est ma grant ante.... La sor ma eole est ma grant tante j et 
contient quatre persones par la reson que nous avons monstre devant. 
Et celé qui est tante mon père ou ma mère , par devers la soe mère , 
est ma grant tante. [Livre de Jostice, p. 227.) 

Nos pères ont fait pour le mot tante ce que faisait certain 
enfant de ma connaissance qui, entendant ses parents lui 
parier continuellement d'un peti-t-oiseaa , d'un peti-t-agneaa, 
d'un peti-t-œuf, en concluait naturellement qu'on devait dire 
un toiseau, un tagneau, un tœuf, et ne s'exprimait jamais 
autrement. 

Quelques autres mots dont les primitifs commencent par 
une voyelle paraissent avoir reçu une consonne initiale, afin 
que la voix ait ainsi plus de consistance, plus de soutien, et 
qu'elle puisse attaquer ces mots avec plus de vigueur. Anas 
a donné d'abord ane, puis cane, femelle du canard^; umbi- 
Licus forma d'abord umbril (voyez Roquefort), puis nombril; 
UPUPA est devenu dupe, mot qui se disait autrefois pour huppe 
dans plusieurs de nos provinces. Il nous est resté dans une 
signification figurée en parlant d'une personne facile à trom- 
per. On sait que la huppe passe pour un des oiseaux les 
plus niais. Dans le passage suivant, Rabelais joue sur la 
double signification de dupe et de cardinal, mot par lequel 
on distingue également une sorte d'oiseau. Il dit en parlant 
du perroquet ou papegaut, nom sous lequel il désigne peu 
révérencieusement le pape : 

Editue nous dist papegaut estre pour ceste heure visible ; et 

' Di-moi, véis-tu nul oisel 
Voler par deseure ces caiisp . . . 
Mais véis-tu par chi devant, 
Vers ceste rivière , nul ane ? 

[Théâtre français au moyen âge, p. io4.) 



CHAP. I, SONS. 

nous mena en tapinoys et silence droict à la cage en laquelle il estoyl 
accroué, accompaigné de deuz peliz cardingaux et de six groz et graz 
evesgaux. Panurge curieusement consydera sa forme , ses gestes , son 
maintien; puys s'escrya à haulte voix, disant : En mal an soyt la 
beste, il semble une duppe. Parlez bas, dit Editue, de par Dieu, il a 
aureilles , comme saigement dénota Michaèl de Matiscorne. Se ha bien 
une duppe [aussi une huppe en a-t-elle bien) , dist Panurge. [Pantagruel , 
liv. V, chap. VIII, p. 298.) 

S 2. — ADDITION DANS LE CORPS DU MOT, OU ÈPENTHÈSE. 

Il est telle des consonnes refluantes [r, l, m,n) et telle des 
consonnes explosives ou aspirées qui semblent avoir une 
certaine affinité mutuelle l'une pour l'autre. Cette affinité se 
manifeste fréquemment dans les dérivés par le rapproche- 
ment des deux consonnes qui sont séparées dans les primi- 
tifs ^ ; mais elle se manifeste encore bien davantage dans 
certains cas 011, une seule de ces consonnes existant dans 
le primitif, l'autre consonne vient se joindre à elle, comme 
si la lettre étrangère au mot était sollicitée par celle qui s'y 
trouve, en vertu d'une sorte d'attraction. C'est ainsi que 
CAMERA donne chambre; humilis, humble; tener, tendre; 
FVJiGA , fronde ; perdix, perdrix; locdsta, langouste. 

Il arrive quelquefois que la consonne étrangère au pri- 
mitif est attirée dans le dérivé par les exigences de l'oreille; 
elle est destinée à donner au son plus d'éclat, plus de force, 
de vigueur ou plus de consistance; mais, dans la plupart 
des cas, l'introduction de la nouvelle consonne est le résul- 



' C'est ce qiii a lieu au moyen de la syncope, dont je parlerai plus tard; 
ainsi miracclum est devenu miracle; obstaculdm, obstacle; ancoua, ancre. 
CARABUs, crabe; diabolus, diable; DIRECTDS, droit; FKBVh\, fable: ongula, 
ongle, etc. 



138 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

tat du mécanisme du jeu des organes. Ce mécanisme est tel 
qu'en effectuant certain mouvement dans l'un des organes 
qui concourent à la production d'une consonne , il détermine 
aisément un autre mouvement dans ce même organe, ou 
bien dans un organe voisin. C'est de ce dernier mouvement 
que résulte la production de la consonne étrangère au pri- 
mitif. Je n'entreprendrai pas d'exposer ici comment s'ac- 
complit le passage de l'une à l'autre des différentes fonctions 
organiques dont il s'agit; il faudrait pour cela entrer dans 
des développements qui m'entraîneraient beaucoup trop 
loin ; il suffit d'avoir mis le lecteur sur la voie , pour qu'il 
puisse aisément, avec un peu de réflexion, suppléer aux 
explications que je pourrais lui donner, et se rendre compte 
de la succession de ces fonctions d'après la description que 
j'en ai donnée, p. 7/1-79. 

C'est d'après les mêmes lois que le peuple introduit cer- 
taines consonnes étrangères dans les mots français; il dit, 
selon les Omnibus du langage : espadron pour espadon^, pa- 
TRACLE pour patra(jue, tonton pour toton; 

Selon le Dictionnaire du bas langage : argajou pour aca- 
jou, ARABLE pour arabe, amble pour ambe; 

Selon Boinvilliers : angencer pour agencer, clampiner 
pour clopiner, dar à la desserte pour à la desserre, serviette 
à linteaux pour à liteaux, renfrogné pour refrogné, tartre, 
pour tarte, tendron pour tendon; 

Selon le Dictionnaire du langage vicieux : bringuebaler 
pour brimbaler, volte pour vole; 

Selon Legoarant : tentanos pour tétanos; 



' Espadron se trouve également dans plusieurs passages de Vadé , et , entre 
autres , dans les Lettres de la Grenouillère, p. 43. 



CHAP. I, SONS. ^^^" 139 

Selon Vadé : sturpéfait pour stupéfait \ lampron pour 
lampion ^, parpillon pour papillon ^, olimberius pour oli- 
Ibrius^, INDUCATION pour éducation^, évègre pour évêqiie^, 
D^MONiACLE pour démoniaque"^. 

Le latin nous ofFre des exemples semblables de l'intro- 
duction de certaines consonnes à la suite de certaines autres 
dans le corps des mots. De in rdo on fit ingrao; de con 
ruo, congruo; emo a donné emptas; démo, demptus; sumo, 
sumptus; contemno, contemptas. En grec, dvrfp , au lieu de 
faire au génitif dvépos ou àvpés , fait àvSpés. 

Explosives labiales P, B, introduites dans le corps du mot 
à la suite de la refluante nasale M. — Tremulare, trembler; 
similare , sembler; domitare, dompter; camurus, cambré; ca- 
cumis, cucumerem, concombre; caméra, chambre; in simul, 
ensemble; numerus, nombre; tumalas, tombel, tombeau; 
cumulare, combler; hamilis, humble-, Jlammare , flamber; on 
disait anciennement Carnée , pour flamme^; Cameracum , 
Cambrai. On trouve fréquemment, dans nos anciens au- 
teurs Dampne Dea, le Seigneur Dieu, dérivé de Dominas 
Deus; et colombe, colonne, de colamna. 

E si vers Dampne Dea t'apaies. . . . 
Te dorrunt tant que ce iert adès. 

[Chron. des ducs de Norin. t. l , p. 2 54.) 



' Jérôme et Fanchonnetle, p, 35. 

* L'Impromptu du cœur, p. 1 1. 

•^ Lettres de la Grenouillère, p. i5. 

* Ibidem, p. 20. 

* Ibidem, p. 26. 

* Ibidem, p. 27. 

' Chansons, p. 242. 

* Astrent (brûlèrent) tut Bercvtic h flambe e à tisun. [Chron. de Jordan Fan- 
losme, p. 503.) 



140 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Siglé ont et passé mult près 
Des bornes que fist Hercules » 
Une colombe qu'il fiça. 

[Rom. de Brut, 1. 1, p. 56.) 

Refluante nasale M, introduite dans le corps du mot à la 
suite des explosives labiales P, B. — Repère, ramper; lahrasca, 
lambrucheou lambrusque, sorte de vigne sauvage; zingiheri, 
gingembre; Ebrodunani, Embrun; turbo, trombe; Sabis, 
Sambre , rivière ; ce mot offre un exemple de l'introduction 
de deux refluantes, m et r. 

Refluante labiale R , introduite dans le corps du mot à la 
suite des explosives P, B. — Pampinas, pampre; pimpinella, 
pimprenelle; Sabis, Sambre, rivière; iympanum, timbre; 
umbilicus, nombril. 

Refluante linguale L, introduite dans le corps du mot 
à la suite de l'explosive labiale P. — Sinopis, sinople, cou- 
leur; emptata [res), emplette. 

Aspirée labiale F, introduite à la suite de la refluante 
labiale R. — Gurges, gouffre; on dit ^o«r en provençal. 

Aspirée labiale V, introduite à la suite de la refluante 
labiale R. — Siser, -eris ou sisarani, -i, chervis; careum, 
carvi, plante. De l'ancien verbe suir, saire, usité au xii" et 
au xiii' siècle, nous avons fait suivre ^ 

' Voir la 1" partie , chap. i , sect. v, art. Pcrsiiir. 

Car Henri le saioit, qui ne le laissa mie. 

(Chron. de da GuescUn, t. Il, p. 63.) 

11 porra les trabitours suive ; 
Très bien les porra aconsuire. 

( Rom, de la Violette , p. an.) 

Ja ne verrez cest premier meis passet 
Qu'il nous suiral en France le regnet. 

( Chant, de Roland, st. un. ) 



CHAP. I, SONS. 141 

Refluante linguale R, introduite à la suite de l'aspirée 
labiale V. — Cannabis , chanvre. 

Refluante linguale R, introduite à la suite de l'aspirée 
labiale F. — Fanda, autrefois fande, fonde, aujourd'hui 
fronde ^ 

Refluante linguale R, introduite à la suite delà refluante 
nasale M. — Chamœdrys, germandrée. 

Refluante nasale N, introduite à la suite de l'aspirée 
labiale V. — Capitas, convoité; en langue d'oc, coheita. 

Explosives dentales T, D, introduites dans le corps du mot 
à la suite de la refluante nasale N. — Cinis, cinerem, cendre; 
tener, tendre; gêner, gendre; imprimere, empreindre; sabmo- 
nere, semondre; tinnire, tinter; Venerisdies, vendredi; ^ran- 
nire, gronder; gemere, geindre; tremere, craindre^; minor, 
moindre; ponere, pondre. 

Il est à remarquer que l'introduction du d se fait princi- 
palement lorsqu'un r se trouve rapproché d'un n par l'effet 
d'une syncopé. C'est ce qui a lieu dans les futurs de tenir, 
venir; on disait autrefois ye iienrai,je vienrai, pour je tenirai, 
je venirai^; on dit aujourd'hui je tiendrai, je viendrai. La 
langue, qui, pour la formation du n, est appuyée contre les 
incisives supérieures, se relève vivement vers le palais pour 
la production du r; ce mouvement laisse à l'air une issue 

' Prist sun bastun al puin, e sa.Jaade. [Livre des Rois, p. 66.) 

Une pierre de là ù il Tout reposte sachad , mist-la en la funde. [Ibid. p. 67.) 

Et de fondes dont il fondaient. 

[Branche des royaux Ugnaget , t. I, p. m.) 

* Pour l'origine de ce mot et le changement de t en c, voir ci-dessus, 

p. 97 

•' Voir les observations faites au sujet des verbes irréguliers, ci-aprës, liv. 11, 
chap. I, sect. v, S 3. 



142 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

libre entre les dents, et il s'en échappe en faisant entendre 
l'explosion particulière à la consonne d. (Voir p. yS.) 

Refluante nasale N , introduite dans le corps du mot à la 
suite des explosives dentales T, D. — Reddere , rendre; 
laterna, lanterne; amygdala, amande; chamœdrys, german- 
drée; pictor, peintre; Naapactas, Lépante, ville. 

Explosives dentales T, D, introduites dans le corps du 
mot à la suite de la refluante linguale R. — Corylas, coudre, 
coudrier; sicera, cidre; palvis, pulverem, poudre; absolvere, 
absoudre; molere, moudre; antecessor, antecessorem , ancestre, 
ancêtre; carere, carder; consuere, coudre; Duranius , Dor- 
dogne. 

Refluante linguale R, introduite dans le corps du mot à 
la suite des explosives dentales T, D. — Martes, martre; 
pnlpitum, pupitre; calendariam , calendrier; halteas, autrefois 
haudre, aujourd'hui baudrier^; perdix, perdrix; thésaurus, 
trésor; Carnatam, Chartres, ville; Londinam, Londres. De 
Tatar, nom propre de peuple, nous avons fait Tartare^. 

Refluante linguale R, introduite dans Je corps du mot à 
la suite de l'aspirée dentale S. — Massilia , Marseille. 

Explosive palatale G, introduite dans le corps du mot à 
la suite des refluantes N, R. — Spinula, diminutif de spina, 

' En piez se levé li Loherans Garin , 
Et ot vestu un bliaut de samiz, 
Un haudre ot à grant bandes d'or fin, 
A chieres pierres sont attachés et mis. 

(Rom. de Garin, cité par Du Cangc, art, Baldrellus.) 

L'empereres Léon dit : Nus ne mette de ci en avant en son frain , ni en sa 
sele à chevaucher, ne en son baadre margeries, ne esmeraudes, ne jacinz. 
[Commentaire sur le code de Justinien, cité ibid.) 

* Les Vaîaques ont mieux conservé le nom de ce peuple; ils l'appellent 
Tetâr. Peut-être doit-on plutôt considérer Tartare comme un exemple de subs- 
titution de mot. (Voyez ci-après, p. 186.) 



CHAP. I, SONS. 143 

épingle. — Tudesque : narrian, narguer. (Voir la I" partie, 
chap. III, sect. ii, art. Narguer.) 

Refluante nasale N, introduite dans le corps du mot à la 
suite des explosives palatales G, C. — Locasta, langouste; 
cucumis, cucumerem, concombre; Jocakfor, jongleur. — Tu- 
desque: segaljan, d'abord sigler , puis singler, cinglera 

Refluante linguale R, introduite dans le corps du mot à 
la suite des explosives palatales C, G. — Malignas, malingre; 
cavus, creux. — Tudesque : chot, crotte. 

Refluante linguale L, introduite dans le corps du mot à 
la suite des explosives palatales C, G. — Manicœ, manicles; 
acanthina [rosa], aiglantine ou églantine; incus, incudinem, 
enclume; scandalam, esclandre. 

Le S est quelquefois introduit dans le corps du mot, de- 
vant une autre consonne , afin de donner plus de consistance 
à la voix. — Utensile, ustensile; thronus, autrefois trosne, 
aujourd'hui trône. 

Dans quelques cas, a et o, précédés ou suivis d'une autre 
voyelle, admettent entre eux et cette voyelle l'aspirée la- 
biale V, qui est la consonne à laquelle l'organe passe avec le 
plus de facilité , lorsqu'il se trouve dans la disposition voulue 

^ Pour l'origine de siqler, singler, cingler, voir la I" partie, chap. m , sect. ii, 

art. .Cingler. 

Plus est seur afere 
De nager près de terre 
Ke en haute mer sigler. 
( Traduction des distiqaes de Caton , dans le Livre des ProverLes Irnnçais 
de M. Le Roux de Lincy, t. II , p. 378. ) 

Le texte porte : 

Nam litus carpere remis 

Tutius est multo quam vélum tendere in altum. 

Gardèrent à-val lès la marine , 
La neif virent qui vint singlanl. 

(Mario de France, l, I , p. fîîi.) 



144 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

pour produire ïu ou l'o. C'est ce que j'ai établi précédem- 
ment, p. 116. L'intercalation du v entre les deux voyelles 
sert à donner plus de consistance à la voix, qui acquiert 
beaucoup de fluidité lorsqu'elle fait entendre deux voyelles 
de suite. De pluere, les Latins ont fait pluvia, et non pas 
plaia, qui eût été plus régulier; nous avons fait tout le con- 
traire : PLUERE nous a donné pleuvoir par l'intercalation du v, 
tandis que, par sa suppression, pluvia nous a donné pluie; 
p^ONiA nous a fourni pivoine. Potesse, qui se trouve dans 
Plante et dans Térence, suppose l'ancienne forme potere, 
qui s'était probablement conservée chez le peuple, et qui 
donna en ital. potere, en esp. poder, en prov. pouder, en langue 
d'oïl podir; ce dernier est dans les Serments de 8/12. Au 
xiif siècle, on trouve les formes syncopées : poer, pooir et 
pouoir^; celui-ci nous a donné pouvoir par l'intercalation du 
V. Les Latins ont fait de même Jlavius , au lieu dejluius, de 
Jluo; iUuyies, au lieu de illuies, de illuo. Les habitants de la 
basse Provence disent maûr, mûr; maouri, brique; aoust, 
août; tandis que les habitants de la haute Provence disent 
mavur, mavoun, UYOUst. 

On intercale le h entre l'a et Yi pour marquer la diérèse 
de ces deux voyelles dans envahir , de invadere , et trahir , 

^ Le Livre des Métiers d'Estienne Boileau nous o£Fre des exemples de pooir 
et de pouoir; ce dernier aurait pu également être lu povoir; mais l'éditeur a 
préféré avec raison la forme pouoir, comme étant plus analogue à pooir, qui est 
le plus fréquemment usité dans le cours de l'ouvrage. 

En mestier devant dit a iiij preudeshomes jurés. . . iiquel jeurent seur sains 
que il le mestier garderont bien et loiaument à leur pooir. [Livre des Métiers, 
p. 179. 180.) 

Trois mestres et trois mestresses qui jurront sus sainz que il feront à savoir 
au prevost de Paris ou à son conmandement toutes les mesprentures qui seront 
fêtes ou devant dit mestier, à leur pouoir. [Ihid. p. 89.) 



i 



CHAP. 1, SONS. 

ïejrmer^^^poxirmit tout aussi bien écrire envdir, traïr, 
'comme on écrivait autrefois ' et comme on écrit encore au- 
jourd'hui païen, aïeal; cette orthographe aiu^aitmême l'avan- 
tage de ne point introduire dans le mot une lettre inutile. 

s 3. — ADDITION A LA FIN DU MOT, OU PARAGOGUE. 

Nos pères, qui n'étaient point gênés par la rigidité des 
règles grammaticales, sacrifiaient beaucoup plus que nous à 
la douceur de la prononciation; ils ne se faisaient point 
scrupule de se ménager des liaisons agréables à l'oreille, 
par un fréquent usage des lettres euphoniques qu'ils ajou- 
taient à la fin de leurs mots. Le 5 et le t étaient les consonnes 
qu'ils employaient le plus généralement à cet effet ^. Ce 
choix n'était nullement arbitraire; ces deux consonnes étaient 
celles qui se rencontraient le plus souvent à la fin des 
mots; et il en est encore de même aujourd'hui. Si nous 
consultons l'usage actuel, nous voyons que le s et ses 
homophones x et z sont employés dans les finales pour 
caractériser différentes formes des mots et particulièrement 
la forme plurielle dans les substantifs, l'article, les adjectifs, 
les pronoms et les verbes; le t se montre, dans les verbes, 
à la fin de tous les participes présents, de la plupart des 
troisièmes personnes du singulier et de toutes les troisièmes 
personnes du pluriel; on le trouve également à la fin de 

' Sui eul riant, sa face colorée , 
Son biaus parier, qui tant plaist a oïr. 
Me sorent si décevoir et traïr. 

{Chans. de Thibaut! de Champ, cdit. de Reims, iSSi, p. 66.) 

- On allait jusqu'à joindre un 5 euphonique au pronom jo,jo«, je, devant 
une voyelle. Joa Renaut et jous Eve. (Le Carpcnticr, Histoire de Cambray, 
Preuves, p. 18.) — Jous et mi hoir. (Dom Martenne, Thésaurus anecdolorum , 
t. I, col. J007.) 

11*. 10 



146 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

tous ces adverbes de manière, terminés en ment, qui, cor- 
respondant à presque tous nos adjectifs et nos participes 
passés, forment la plus nombreuse classe de mots possédant 
une terminaison commune. Enfin, le 5 et le £ se rencontrent 
encore à la fin d'un grand nombre de mots de toute espèce. 

Voulait-on éviter l'hiatus entre un mot finissant par une 
voyelle et un autre mot commençant par une autre voyelle, 
on ajoutait une consonne à la fin du premier mot; mais 
quelle consonne aurait-on choisie, sinon une de celles qui 
se présentaient le plus souvent dans la prononciation des 
finales? Ce choix était réclamé par l'analogie et nécessité par 
l'habitude qu'avait fait contracter à l'oreille le retour fré- 
quent des mêmes désinences. Des raisons toutes pareilles 
déterminèrent les Grecs à se servir du n comme lettre eu- 
phonique. Ni les Français, ni les Grecs, ne se seraient avisés 
de faire, à cet effet, un usage habituel du m, du 6, du p, ni 
du c. 

Nos pères, ai-je dit, étaient d'autant plus portés à faire 
usage du s et du i comme lettres euphoniques , qu'ils étaient 
plus accoutumés au son final de ces deux consonnes; en effet, 
elles se faisaient sentir autrefois à la fin des mots , non point 
d'une façon exceptionnelle, comme aujourd'hui, et seulement 
pour former la liaison devant une voyelle; mais elles se pro- 
nonçaient, dans la plupart des cas, soit à la fin de la phrase, 
soit devant un mot commençant par une consonne; c'est 
ce que témoigne très-formellement Geoffroy Tory. 

" Priscian , dit-il , nous est bon temoing , au chapistre De 
litterarum commutatione , que le s pert bien souvent sa vertus, 
quant il dit : S in métro apud vetastissimos vim saam fréquenter 

amittit Les dames de Paris, pour la plus grande partie, 

observent bien cette figure poétique , en laissant le s finalle 



CHAP. I, SONS. ■■■ 1^*^ 

fde beaucoup de dictions; quant, au lieu de dire, « Nous avons 
f« disnë en un jardin, et y avons mengé des prunes' blanches et 
la noires, des amendes doalces et ameres, des Jigucs molles, des 
npomes, des pojres et des graselles; » elles disent : « Nous avon 
« disné en un jardin , et y avon mengé des prane blanche et 
« noire, des amende doulce et amere, des figue molle, des pome, 
« des poyre et des gruselle. » Ce vice leur seroit excusable , se 
n'estoit qu'il vient de femme à homme, et qu'il se treuve 
entier abus de parfaictement pronuncer en parlant. » (Geof- 
froy Tory, Champjleury, f° lvii r".) 

« T veult estre pronuncé en frapant de la langue contre 
les dents serrées. Les Italiens le pronuncent si bien et si 
resonent qu'il semble qu'ilz y adjouxtent un e, quant pour 
et en lieu de dire : Caput vertigine laborat; ils pronuncent : 

Capute vertigine laborate Laquelle pronunciation n'est 

aucunement tenue ne usitée des Lionnois, qui laissent le 
dict t et ne le pronuncent en façon que ce soit à la fin de 
la tierce persone pluriele des verbes actifs et neutres, en 
disant amaveran et araverun, pour amaverunt , araverunt. Pa- 
reillement aucuns Picards laissent celui < à la fin de aucunes 
'dictions en françois, comme quant ilz veulent dire : a Comant 
«cela, comant? Monsieur, c'est une jument; n ilz pronun- 
cent : « Coman chela , coman ? Monsieur, ch'est une jumen. » 
[Idem, ibid. f' lviii v°.) 

La prononciation que l'on trouvait ridicule sous Fran- 
çois P"^ est la seule qui soit admise aujourd'hui. Celle qui 
était usitée par GeoflVoy Tory, Robert Estienne et Marot, 
nous paraîtrait maintenant fort singulière; sic usas, sic fata 
volant. 

Nous employons actuellement le 5 euphonique avec la 
seconde personne de l'impératif va et avec toutes les se- 



148 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

condes personnes de l'impératif terminées par un e muet, 
qui appartiennent à des verbes des deux premières conjugai- 
sons; mais la lettre euphonique n'est autorisée que dans le 
cas où l'impératif est suivi des pronoms en ouj. Vas-en cher- 
cher, vas-y voir, acceptes-en l'augure, donnes-y les mains, offres-en 
à mademoiselle , souffres-y quelques défauts. L'emploi constant 
du 5 dans toutes les autres secondes personnes du singulier 
est sans doute cause que l'usage en a été consacré , comme 
lettre euphonique , dans ce cas particulier. 

On peut encore employer le s euphonique avec l'adverbe 
jusque et, en poésie, avec l'adverbe guère, lorsque l'un et 
l'autre se trouvent devant une voyelle ; on dira venez jus- 
qu'ici, ou venez jusqucs ici; il n'est guère étonnant, ou il n'est 
gaères étonnant. 

Enfin le s joue le rôle de lettre euphonique à la fin du 
mot quatre, dans l'expression entre quatres-yeux ; c'est ainsi 
qu'écrit l'académicien Beauzée, dans l'Encyclopédie métho- 
dique, art. Euphonique; quant à l'Académie, qui donne son 
opinion à la fin de l'article Œil, elle veut qu'on écrive 
entre quatre yeux, et qu'on prononce entre quatre -z -y eux. 
L'analogie et la raison me paraissent plutôt du côté de l'aca- 
démicien que du côté de l'Académie. 

Le t euphonique a été conservé après les troisièmes per- 
sonnes singulières terminées par une voyelle et suivies des 
pronoms il, elle, on. Donne-t-il? aima-t-elle? fera-t-on? Dans 
ce cas , le t doit être un vestige de notre ancienne langue , 
dans laquelle toutes les troisièmes personnes singulières 
finissaient par cette consonne, comme les formes latines 
dont elles dérivaient : amat, amavit, etc. En cela, comme 
en tant d'autres choses, la langue d'oïl n'était qu'un calque 
plus ou moins fidèle de la langue latine. 



CHAP. 1, SONS. 149 

In (juanl Deus savir et pocUr me danal. (Senuenb de 8^2, I" par- 
tie, chap. I, secl. ii.) 

Si Lodhwigs sagranient que son fradre Karlo jurât, conservât. 
{Ibid. l" partie, chap. i, secl. ii.) 

In figure de colomb volât a ciel. 
Tuit oram que por nos degnet preier. 

(Cantilhie de sainte Eulalie, v. aS et, 26. ) 

De sa niuller li membrel ke il oui parler; 

Ore irral lu roi querre que ele li out loel, 

Jà n'en prenderat mais fin Iresque il V avérât Irovel. 

{ Voyacjc de Charlem. à Jérus. v. aS/i el suiv. ) 

Science alsi appareilhet en son jor convive, quant ele sormonlet la 
jeune d'ignorence el ventre de la pensé. [Livre de Job, p. Agy-) 

Le Livre des Rois préfère génëraiemenl la douce d à h 
forte t. 

Samuel ces paroles bien escaltad, e a Deu meisme les muslrad, ki 
la requeste lur otreiad; e Samuel a itant les cuncfead, puis chascuns 
al suen tiirnad. [Livre des Pwis, p. 28.) 

Pour plus de détails à cet égard, voyez ci-après, livre II, 
chap. I , sect. v, § 1 . 

L'usage a prévalu d'isoler le t euphonique après les troi- 
sièmes personnes au lieu de le joindre à la fin du mot, 
comme on le fait pour le 5 ; on a voulu par ce moyen éviter 
un inconvénient qui en serait résulté dans certains cas. Il est 
dans nos habitudes orthographiques modernes de considérer 
ïe comme sonore et non point comme muet , toutes les fois 
qu'il est immédiatement suivi d'un t final, en sorte que 
donnet-il eût représenté donnét-il et non donne-t-il. 



150 SECONDE PAHTIE. LIVRE I. 

L'emploi du t euphonique est encore autorise après voilà 
suivi du pronom il. Voilà-til bien un grand prodige ! Ne voilà-t-il 
pas une belle' équipée! 

Tels sont les seuls cas où l'usage des lettres euphoniques 
nous soit encore 'permis, et malheur à celui qui, osant par- 
tager l'avis de Cicéron, croirait pouvoir enfreindre les ri- 
goureux préceptes de la grammaire pour sacrifier à la dou- 
ceur de la prononciation ^ ! Sa liaison euphonique serait à 
l'instant dédaigneusement traitée de cuir ou de velours^; 

^ Impetratum est a consuetudine ut peccare suavitatis causa liceret. (Cicé- 
ron, Orat. xcvii.) 

^ Les liaisons qui se font au moyen du *• euphonique sans l'autorisation de 
la grammaire sont, dit-on, appelées cuirs, en souvenir de certaine scène d'une 
petite pièce de théâtre dans laquelle un des acteurs s'adressant à un coutelier 
le prie de lui vendre un rasoir avec-s-un cuir. Quant aux liaisons illicites for- 
mées au moyen du t, je suppose qu'on les a nommées velours en comparant, 
par moquerie , leur fallacieuse douceur à celle de toutes nos étoffes qui est la 
plus douce et la plus moelleuse au toucher. 

J'ai lu, dans je ne sais plus quel recueil du siècle dernier, qu'un jeune 
homme se trouvait par hasard dans une loge du Théâtre-Français à côté de 
deux jeunes et jolies dames, dont la toilette était des plus brillantes , mais dont 
le ton et la conversation répondaient assez mal aux agréments extérieurs et à 
l'élégance de la parure. Le jeune homme aperçoit à terre un mouchoir brodé, 
il le relève , et s'adressant à l'une de ses voisines : o Madame , lui dit-il , ce 
mouchoir est sans doute à vous.» — • «Non, Monsieur, répond-elle, il n'est 
poin-5-à moi.» — «Il est donc à vous. Madame, » dit-il à l'autre. — «Non, 
Monsieur, répond celle-ci, il n'est pa-t-à moi.» — «Ma foi, reprit le jeune 
homme, il n'est pa-t-à l'une, il n'est poin-s-à l'autre, je ne sais vraimen-.j-alors 
pa-f-à qu'est-ce. » L'une de nos belles dames se permettait les cuirs, et l'autre 
les velours. L'aventure fit quelque bruit , au dire de mon auteur, et la réponse 
du jeune homme fut trouvée si plaisante, que l'on donna le nom de pa-t-a- 
qu est-ce à toute liaison faite contrairement aux lois de l'usage, soit au moyen 
d'un (, soit au moyen d'un 5. 

Je ne quitterai point ce grave sujet sans prévenir que l'Académie confond 
à tort sous le nom de cuir l'emploi vicieux de nos deux lettres euphoniques. 
Celui du s est le seul qui se nomme cuir; celui du t s'appelle velours, et l'on 
comprend les cuirs et les velours sous la désignation générale de pa-t-a-qu est-ce. 



CHAP. I, 50JNS. -^^^ 151 

mais il iien était point ainsi du temps de nos pères; ils 
avaient peu à redouter la susceptibilité grammaticale de 
leurs auditeurs, aussi ne se faisaient-ils aucun scrupule de 
mettre à la fin de leurs mots tantôt des s et tantôt des i, 
selon qu'ils croyaient ces consonnes nécessaires à l'agrément 
de leur prononciation. 

Un certain nombre de mots qui, par raison d'euphonie, 
recevaient accidentellement un s ou un t finals, gardèrent 
définitivement ces consonnes, et les conservent encore au- 
jourd'hui. Dans quelques cas , l'addition de la consonne 
finale paraît résulter non pas précisément du besoin de 
l'euphonie, mais de l'esprit d'analogie. Il est arrivé en effet 
que certains mots à la fin desquels le 5 ou le i n'étaient nul- 
lement exigés par l'étymologie, ont reçu néanmoins l'une 
ou l'autre de ces consonnes par cela seul que leur dernière 
syllabe avait un son analogue à la dernière syllabe d'un bon 
nombre d'autres mots finissant par un t ou par un s. 

S ou X prononcé S, ajoutés à la fin des mots. — Les dési- 
nences abam, eham de la première personne singulière de 
l'imparfait de l'indicatif latin furent d'abord transformées 
en eve, oae, oie, oi^; on ajouta ensuite un s paragogique et 
l'on eut j'AiMOis, de amaham; je dormois, de dormiebam; je 
MOLVOis, de moveham; je perdois, de perdebam; enfin de nos 
jours on a remplacé 015 par ais, et nous écrÏYOns j'aimais , 
je dormais, je mouvais, je perdais. 

De même la désinence rem de la première personne sin- 
gulière de l'imparfait de subjonctif latin forma la première 
personne singulière de notre conditionnel présent d'abord 
terminée en roie, roi^-^ on ajouta ensuite un s, et l'on eut 

' Voyez pour plus de détails, liv. Il , chap. i , scct. v, S 1 . 
' Voyez ibid. 



152 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

j'AiMEROis, de amarem; je dormirois, de dormireni; je mou- 
VROis, de moverem; je perdrois, de perderem; enfin nous 
avons changé où en ais , comme dans l'imparfait de l'indi- 
catif, et nous écrivons j'aimeraw , je dormirais, je mouvrais, 
je perdrais. 

Dans la première personne singulière du présent de l'in- 
dicatif latin , la désinence o ou eo ayant disparu, nous eûmes 
d'abord pour nos trois dernières conjugaisons je fin[, de 
Jinio; j'Assied, de assideo; je vend, de vendo^. Plus tard on 
ajouta un s final, et l'on eut je Jinis , j'assieds , je vends. On a 
substitué le a; a son homophone s dans Je peux, je vaux, je veux. 

La première personne singulière du présent de l'indicatif 
sum et celle du parfait /uï ont d'abord formé je sui,jefu, 
qui sont devenus je suis, je fus. La première personne sin- 
gulière du présent du subjonctif '5îm a d'abord donné je 
soie, je soi, et ensuite, je 5015^. Il est à remarquer que les 
mêmes personnes des mêmes temps du verbe avoir n'ont 
point reçu le s paragogique : j'ai, que j'aie. 

Un s final a été ajouté à beaucoup de noms de villes dont 
les primitifs n'avaient pas cette consonne : Cahillio et Cata- 
laanum, Châlons; Londinum, Londres; Carnutum, Chartres; 
Santonum, Saintes; Verbinam, Vervins, etc. 

Le s paragogique fut encore ajouté à sans de sine, à 
certes de certe, h lors de illa hora, à alors de ad illam 
horam, ainsi qu'à plusieurs adverbes et à plusieurs conjonc- 
tions qui ne l'ont pas conservé, tels sont: mesmes, encores, 
donccjues, avecques , oncques, illecques, etc. pour mesme, en- 
core, donc, avec, onc, illec^. Nous avons vu, p. 1 68, que, dans 

' Voy. liv. II , chap. i , sect. v, S 1 . 

* Voyez ibid. 

' Pour l'origine de tous ces adverbes, voyez liv. II, chap. ii , scct, ii, S 3. 



CHAP. 1, SONS. '^^~ 153 

cenmn^S^jmqiie et (juère peuvent aujourd'hui admettre 
ou ne pas admettre le 5 final. 

Le X' prononcé 5 fut ajouté à la fin de deux, dérivé de duo. 

T ajouté à la fin des mots. — Arpent, de aripennis (pour 
l'origine de ce mot, voyez la F® partie, cliap. ii, sect. ii, art. 
Arpent); seringat, de syringa [alba)\ pavot, de papaver; arti- 
chaut, de âçrvTixbv, dont on ne trouve dans les auteurs que 
le pluriel dçTvrtxà; abricot, de pr^ecox [malum]\ levraut, di- 
minutif de LIÈVRE, qui devrait faire levreau, comme chèvre 
fait chevreau; perdrix, perdreau; carpe, carpeaa, etc. 

A la fin de trois mots, dérivés du germanique, on a 
ajouté la douce d et non pas la forte t. Allemand, de Alleman , 
ouAllemann, Alemann; Normand, deNoRDMAN; Flamand, de 
Flanderman. Il en a été de même dans le dérivé celtique 
gourmand, en écossais et en irlandais gioraman. Le d s'est 
maintenu dans les dérivés de ces mots : Allemande, Nor- 
mande, Normandie, Flamande, gourmande, gourmandise. L'éty- 
mologie exigeait qu'on donnât à Allemand, Normand, etc. 
des terminaisons semblables à celles de roman, paysan, cour- 
tisan; mais une fausse analogie a déterminé à leur faire don- 
ner la terminaison de gland, grand, révérend. 

Je ne parlerai point ici des diverses terminaisons qui 
furent ajoutées aux mots, afin d'en former des dérivés nou- 
veaux; ces modifications appartiennent à la dérivation et 
non point à la paragoge; j'en traiterai dans ce même livre, 
chap. m, sect. ii. 



154 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

SECTION IV. 

SOUSTRACTION. 

Les modifications du matériel des mots primitifs par 
soustraction ont lieu de trois manières différentes; la lettre 
ou les lettres retranchées sont ôtées, \° au commencement 
du mot; 2° dans le corps du mot; 3° à la fin du mot. 

s 1.— SOUSTRACTION AU COMMENCEMENT DU MOT, OU APHÉRÈSE. 

On retranche quelquefois la voyelle initiale d'un mot, 
ou même sa syllabe initiale ayant pour première lettre une 
voyelle , soit afin que la prononciation du mot en devienne 
plus brève , soit afin que la voix , portant sur une consonne 
qui suit, attaque le mot plus vivement qu'elle ne le ferait, 
s'il commençait par une voyelle. C'est pour l'une ou l'autre 
de ces causes que le peuple dit, selon les Omnibus du lan- 
gage : PiNEViNETïE pour épinevinette ; selon Boinvilliers : cale 
de noix pour écale de noix, croc pour escroc; selon Legoa- 
rant : bitacle pour habitacle; selon le Dictionnaire du lan- 
gage vicieux : curer pour écurer. L'usage a admis le mot tain 
pour étain, en parlant d'une feuille d'étain très-mince que l'on 
applique derrière des glaces pour en faire des miroirs. 

Exemples du retranchement d'une voyelle initiale ou d'une 
syllabe initiale commençant par une voyelle. — Oryza, riz; 
adamas, adamantem, diamant; infans, /aon^; eruga, autrefois 
roque, d'où le diminutif moderne roquette, plante; vfxixgavia, 

' Pour l'origine du motyaoïi, voyez liv. I, cliap. 11, sect. i, § 1. Sous le 
rapport du retranchement de la première syllabe, yaon s'est formé comme le 
mot enfantin yo/i/à»i ; celui-ci n'est qu'un redoublement de la seconde syllabe 
d'enfant. 



m 



155 



migraine; amurca, marc; Egirius, Gers, rivière; onicornis, 
licorne (pour la permutation du n en /, voir p. 80 et 1 i3)-, 
îa)(^iaSix.o5 , iscHiADiGUS (dolor), sciaticjae; on trouve dans Ra- 
belais isciatique^. Illum, illam, illi, illos, illorum, don- 
lèrent le, la, H ou lui, les, lear^-^ les adverbes illac, istac, 
là, çà; iBi, d'abord vi, puis i ou r^. Les mots ici'^, icel, 
icelle, icelai, icest, iceste, icestai formèrent ci, cel, celle, celai, 
cest et cet, ceste et cette, cestai et celui, etc. ^ On a dit an- 
ciennement vesqiie pour evesque, de episcopus, en italien 
vescovo^\ glise pour église, de ecclesia'^; en provençal on 
dit encore aujourd'hui gleisa. Nous écrivons août, aoriste, et 
nous prononçons oât, oriste. 

Dans quelques substantifs féminins l'a initial a été re- 
tranché , parce qu'on a cru mal à propos qu'il appartenait à 
l'article dont le substantif se trouvait précédé; c'est ainsi 
que le peuple dit la rusmeticfue pour V arithmétirjue^ : Toute 
vot' rusmetique ne vous servira pas guère. Les Italiens disent 
la rena, de arena, sable; la ragna, de aranea, araignée. Nous 
avons dit de même la boutique pour l'aboulique, de apo- 
theca; la griotte pour l'agriotte, ainsi que l'on disait an- 



' Mais notez que cestuy roustyssement me garyt d'une isciatiqae. (Panta- 
yruel, liv. II, chap. xiv, p. 90.) 

- Voyez ci-après , liv. II , chap. i , sect. iv, S 1 . 

^ Pour J'origine de ces adverbes, voyez liv. II, chap. 11, sect. i, S 3. 

" Voyez ibid. 

' Pour les changements qu'ont subis ces adjectifs démonstratifs, voyez 
liv. II, chap. I, sect. iv, S 3, 11. 

* Le vesque de Londres iur ad dit. ( Vie de S' Thomas de Cant. p. 47 1 • ) 

Li pères senz fege envoiat à lui Arien lo veske. (Dialogues de S' Grégoire, 
liv. III , chap. XXXI , cités par Roquefort , art. Veske. ) 

"■ Ouvrirent toutes les closures de la ijiisc. [Ibid. Roquefort, art. Glese, 
(flise.) 

* Vadé, Lettres de la GrenomlVere, p. 19. 



156 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

ciennement^; la Pouille pour l'Apoiiille, de Apulia; la Na- 
tolie pour l'Anatolie, de Anatolia, en grec kvaToKv\ h 
Guienne pour i'Agaienne, de Aquitania. 

La rue de laTacherie s'appelait, au xiii' siècle, rue de l'Ata- 
cherie; ce nom lui venait des atachiers ou faiseurs d'agrafes 
qui l'habitaient anciennement. ( Voir Pam sous Philippe le Bel, 
p. 72 et 2liO.) 

La rue de la Jussienne était autrefois la rue de l'Ajussiane 
ou de V Ecjizziane ; elle était ainsi appelée du nom d'une 
chapelle dédiée à sainte Marie l'Egyptienne, Sancta Maria 
Mgyptiana^. 

On se servait anciennement de l'adjectif possessif ma 
avec les substantifs féminins commençant par une voyelle, 
et l'on disait, en faisant l'élision , marne, mon âme; m' amie, 
mon amie; nous avons même conservé cette forme dans le 
terme de tendresse m'amoar, mon amour ^. L'a de m' amie a 
été pris pour la voyelle de l'adjectif possessif, et l'on a cru 

^ On dit en provençal agriota et agriouta, dérivés par seconde formation de 
acer, aigre. L'Académie ne donne le nom de griotte qu'à une sorte de cerise 
douce ; mais c'est à tort. Trévoux distingue les griottes douces des griottes acides ; 
ces dernières seules portaient autrefois le nom de griottes, car Nicot les désigne 
en latin par cerasia acida. Du reste, le passage suivant de l'ancienne traduc- 
tion de De Ohsoniis, de Platine, ne laisse aucun doute ni sur la signification, 
ni sur l'étymologie du mot : « Quarante cerises aigres ou agriotes seiches mettras 
dedans le pâté. » (Liv. VI, chap. des postez de creles et corées de pouletz. — Voir 
Trévoux et Nicot, art, Griolc.) 

^ Voir Histoire et Recherches des antiquités de Paris, par Sauvai, liv. V, 
p. 618, et Paris sous Philippe le Bel, publié par H. Géraud, p. 208. 

^ Amour était autrefois féminin au singulier, comme il l'est généralement 
encore au pluriel : mes premières amours, de froides amours. Voltaire le fait 
même encore quelquefois féminin au singulier. 

Renferme cette amour et si sainte et si pure. 

[Oreste, acte IV, se. i, v. 26.) 

Pour l'emploi de ma devant un substantif féminin et pour l'élision de l'a 
dans cet adjectif démonstratif, voyez liv. II , chap. i , sect. iv, S 3 , 11. 



I, SONS. 

qiie l'expression était ma mie : de là nous est venu le subs- 
tantif mic'. 

Dans quelques autres substantifs qui commençaient par 
un / suivi d'une voyelle , le / a été pris pour l'article dont l'a 
ou Ye aurait été élidé. C'est ainsi que le peuple dit, selon 
Legoarant , l'eau d'anon pour laudanum : une goutte d'eau d'a- 
non; il dit encore habituellement iard pour liard; il n'a pas 
deux iards dans sapoche^. Du persan lazurd, nous avons fait 
de même l'azur, sans article azur, nom d'une pierre appelée 
par les naturalistes lapis lazuli ou lazulite, en basse latinité 
lazur, lazurius, lazulam. Lynx, lyncem a donné à l'italien 
lonza et au français once, animal; laburnum nous a fourni 
auhour ou aubier, arbrisseau. (Voyez Trévoux.) L'Académie 
s'éloigne sans raison de l'orthographe du primitif en écri- 
vant obier. Lupulus est le primitif de houblon. 

On retranche quelquefois la consonne initiale d'un mot 
et même sa syllabe initiale commençant par une consonne; 
cette suppression se fait pour donner à la prononciation du 
mot plus de rapidité. Le peuple dit, selon M. Roze, onciiets 
pour jonchets; selon Boinvilliers, corsonnaire pour scorsonère ; 
SAUME pour psaume. On sait qu'il dit encore Colas , Colette 
pour Nicolas, Nicolette; Bastien, Bastienne pour Sébastien, 



• Mie était déjà usité au xiii' siècle , ainsi que l'a remarqué M. Gucssard 
<lans un excellent article de la Bibliothèque de l'École des chartes, u* série, 
t. ir, p. 189. 

Scignor, ne vos mentirai mie ; 
Li doiens avoit une mie 
Dont il si forz jalons estoit 
Toutes les foiz qu'ostes avoit , etc. 

(Mcon , Fabliaux el contes, t. II , p. 4- ) 

* Vadé écrit ordinairement j)'ard; voir les TMtres de la Grenouillère, p. 24. 
Ménage pense que liard vient de hardi, nom d'une ancienne monnaie. Si cette 
opinion était juste , ce que je ne crois pas , c'est nous qui aurions ajouté l'article. 



158 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Sébastienne. Nous avons fait de même loir, de glis, glirem; 
ORD, autrefois sale, qui nous a donné ordure, de sordidas; 
PASMER , PAMER, de spasmare , usité en basse latinité, et dérivé 
du grec o-TraV/ua; tisane, de ptisana^; jeûne, de jejunium; 
PAVOT, de papaver. 

Le h initial des primitifs latins, devenu muet dans presque 
tous les dérivés français, n'a été conservé dans l'écriture 
qu'en souvenir de l'étymologie; il a même été tout à fait 
supprimé dans avoir, de habere; orge, de hordeum; on, de 
liomo; or conj. de liora. On peut voir la cause de la sup- 
pression de l'aspirée gutturale latine p. 106. 

s 2. — soustraction dans le corps du mot, ou syncope. 

La syncope consiste dans le retranchement d'une ou de 
plusieurs lettres, d'une ou de plusieurs syllabes dans le 
corps du mot; tantôt elle a pour cause le désir de rendre 
la prononciation plus brève, comme dans les mots popu- 
laires çà, marne, mameselle, pour cela, madame, mademoi- 
selle; tantôt elle doit être attribuée moins au désir de la 
brièveté qu'à celui de la douceur et de la facilité de la pro- 
nonciation. Ce cas est particulièrement celui où une con- 
sonne est retranchée devant une autre consonne d'un or- 
gane différent. 

L'homme du peuple , fort indifférent pour la pureté de 
la prononciation , en préfère la brièveté , la facilité , la com- 
modité qui s'accordent mieux avec l'insouciante paresse de 
son organe; aussi fait-il un continuel abus de la syncope; 
il mange, comme on dit, la moitié des lettres. 

A Paris et dans ses environs, le peuple dit, selon les 

^ Au xvi° siècle, on écrivait /)<iA-ajie; mais il est fort douteux que le p ait 
jamais été prononcé, si ce n'est par quelque pédant. 



CHAP. [, SONS. 



159 



Omnibus du langage : caïaplame pour cataplasme , darte pour 
dartre, fleme ^our Jlegme, hypoconde pour hypocondre, ma- 
ronner pour marmonner, chrysocale pour chrysocalqae , voix 
DE Senior pour de Stentor, vole pour volte; 

Selon M. Roze : herborise pour herboriste, cremisette pour 
cligne-musette , il carle pour il carrelle, elle se décolte pour 
elle se décolette, il décachte pour il décachette , il furie pour 
ilfurette, il épouste pour il épousette; 

Selon le Dictionnaire du bas langage : agréabe pour 
agréable, probabe pour probable, sensibe pour sensible, ar- 
iiQUE pour article, besique pour besicle, cie pour cette, mame 
pour madame, mameselle ou mamselle pour mademoiselle^; 

Selon Boinvilliers , impartie: cibe pour cible, dégigandé 
pour dégingandé, empiffer pour empijfrer, esclande pour 
esclandre, patenoie pour patenôtre, propet pour propret, 
rabe pour rable, iaponner pour tamponner, iringue pour 
tringle; — 2" partie : buffe pour buffle, couveque pour cou- 
vercle, MECREDI pour mercredi, nèfe pour nèjle, souci pour 
sourcil, IABERNAQUE pour tabernacle, irèfe pour trèfle; 

Selon le Dictionnaire du langage vicieux : aner pour anon- 
ner, bufféierie pour buffléterie, chiffer pour chiffonner, chi- 
RUGiE pour chirurgie, digession pour digestion, fromage de 
Géromé pour de Gérardmer, petite ville des Vosges; quèque 
pour qu'est-ce que, recoquillé pour recroquevillé; 

Selon Legoarant : viA pour voilà ^ ; 

Selon M. Agniel : blete pour belette, ploion pour peloton, 
PLUR pour pelure, celri pour céleri, miraque pour miracle, 



* Les syncopes de cette , madame, mademoiselle, se trouvent à chaque page 
dans Vadé. 

' Vlà est aussi trts-commun dans Vad(^. ; voir la Nouvelle Basliriinr, p. 10, et 
passim. 



160 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

BALAFE pour balafre, mufe pour mnjle, angue pour angle, 
ÉPiNGUE pour épingle; cribe, fèbe, meube, nobe, nèfe, soupe 
pour crible , faible , meable, noble, néjle, souple; soque, onque, 
bouque pour5oc/e, oncle, boucle; sabe, libe, ombe, tonde, prope, 
vente pour sabre, libre, ombre, tondre, propre, ventre; aque, 
SUQUE , ENQUE , viNQUE , poup ttcrc , sucre , encre , vaincre; sâclep, , 
CÈQUE, pour sarcler, cercle, etc. (Voyez Observations sar la 
prononciation et le langage rustique des environs de Paris, p. 9, 
10, 18, 19, 20, 21,22, 2/1, 25 et 26.) 

(( Une tendance habituelle à resserrer les mots, dit 
M. Agniel, se fait surtout remarquer dans le langage rustique 

des environs de Paris Les formes contractes dominent 

et se multiplient dans le langage de nos gens de campagne. 
En abrégeant les mots, elles leur enlèvent souvent leur 
rudesse primitive et leur donnent une articulation facile et 
rapide.» [Observations, etc. p. 1 15.) "• 

Les Latins ont dit deûm pour deorum , virum pour virornm , 
LiBERÛM pour liberorum, periclum pour periculum, oracla 
pour oracula, circlos pour circalos, spectacla pour specta- 
cula, POPLUM pour populam, audii pour audivi, peru pour 
perivi, potum pour potatum, lautum pour lavatam, etc. 

Les suppressions de lettres intérieures des mots sont très- 
fréquentes dans les vocables latins qui ont passé dans notre 
langue, et elles sont la cause des altérations les plus consi- 
dérables que lès primitifs aient eu à subir; on comprendra 
facilement qu'il en soit ainsi, si l'on fait attention que tel 
mot qui avait déjà éprouvé une syncope, en a plus tard 
éprouvé une seconde et même une troisième. De syncope 
en syncope les mots se sont de plus en plus contractés, 
resserrés et atténués , à tel point que certains primitifs latins 
qui étaient assez longs ont donné naissance à des dérivés 



CHAP. l, SOINS. TT?w?T 161 

très-courts. Ministerium est devenu menestier ^ , puis mestier, 
enfin métier; Monasterium, monstier, mostier ou moustier, moa 
lier^\ LATROCiNiUM, larecin^, larcin; vitulus, vedel, véel^, veau; 
ANIMA, anme^, âme; FiS'n]LA , Jluste , Jlûte ; presbyter, prestre, 
prêtre; dominus, anciennement damne, dan'^. En catalan, 
dominas atteignit les dernières limites de la syncope , car il se 
réduisit à deux et même à une seule lettre. On disait tantôt 
en, tantôt n, avec un nom propre d'homme : en Ramon, n 
Aymes, don Raimond, don Aimes; on disait ena, na, de domina, 
avec un nom propre de femme : ena Maria, na Isabella, 
dame Marie, dame Isabelle. 

Dérivés formés par syncope. — Ancora, ancre; augaslus, 
août; henedictas, bénit; quadragesima , caresme, carême; 

^ La poUe sempre non amast lo Deo menestier. ( Cant. de sainte Eulalie, v. lo, 
dans la I" partie , chap. i , sect. m. ) 

Mais les filz Hely furent filz Belial ; iiblierent Deu e iur mestier. ( Livre des 
Rois, p. 7.) 

- Voir les différents dérivés formés par syncope de monast:rium dans le 
Glossaire de Roquefort. 

^ Se alquens est apeled de larecin u de roberie. [Lois de Guillaume, S iv, 
dans la I" partie, chap. i , sect. iv. ) 

* Vaches dous ki aient vedels e ki ju n'aient expermenté, qnerez. ( Livre des 

Rois, p. 21.) 

Mon véel le miex encressié 
Tuerons por ta bien-venue. 
( Fabliau de Corlois d'Arrat , v. 67a , dans Barbazan , Fabliaux et contes , t. I , p. 378. 

'■ Ces vaches ki l'arche portèrent, signefienl les saintes anmes des esliz Deii. 
(Livre des Rois, p. 21.) 

Morz est Rollans ; Deus en ad Vanme es cels. 

[Chant, de Roi. st. CLXXIII.) 

/ ' Mais si Damne Deus ce donout 

Que chevaliers et dux me veie. 

( Chron. du duc$ de Normandie , t. I , p. i 7. ) 

Icel mal vienge sur mei ki venir deit sur tei, si tu n'en mucrz, daii .iona- 
ihas. [Livre des Rois, p. 5i.) 



102 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

circAilus, cercle; corabus, crabe; diabolus, diable; dies domi- 
nicas, dimanche; digitas, doigt; directas, droit; encaus- 
tuni, encre; spiritas, anciennement espirit, esiprit ^ ; fabula , 
{ah\e\Jlactas, Ûol \ frùjidus , ïroid -, fraxinus , ïrène ; fractus, 
fruit; craiicala, grille; insula, isle, île ;Juncfu5, joint; lactuca, 
laitue; lacryma, larme; meralm, merle; mensura, mesure; 
miracalam, miracle; mataras, mûr; objectas, objet; obstaca- 
lam, obstacle; ocalas, œil; ungula, ongle; pericalum, péril; 
pelroselinam , persil; poj0ttiu5 , peuple ; pediculas, pou; punctam, 
point; régula, règle; rotulus, rôle; rotandas, rond; sabalum, 
sable; sœculam, siècle; spectaculum , spectacle; sadarium, 
anciennement sudarie^, suaire; supercilium, sourcil; securus, 
sûr; tepidus, tiède; trifolium, trèfle; tegula, tuile; vitram, 
verre; vidua, anciennement redye ^, veuve; videre, autrefois 
veder, véer, véoir'^, voir. 

' Ensi vient-il en espirit et niant visibles. [Serm. de S. Bernard, p. 628.) 

* Durrai vus tels reliques , mcilurs n'en ad suz ce! , 
Dul sudarie Jhesu que il ont en sun chef 
Cum il fu al sépulcre e poset e colchet. 

(Voyait de Charlem, à Jèrutalem . v. i6g.) 

Sadarium, dérivé de sador, fut d'abord une sorte de mouchoir avec lequel 
on s'essuyait la sueur. «Gum reus, agente in eum Calvo, candido frontem 
sudario tergeret. » (Quintilien, liv. VI, chap. m.) Dans la suite, on se servit 
du sadarium pour envelopper la tête d'un mort avant de le mettre dans le cer- 
cueil. « Voce magna clamavit : Lazare , veai foras. Et statim prodiit qui fuerat 
mortuus, ligatus pedes et manus institis, et faciès illius sudario erat ligata. » 
(Saint Jean, chap. xi, v. XLiv.) Enfin on fit le suaire beaucoup plus grand, 
et l'on put y envelopper le mort tout entier, comme nous le faisons aujourd'hui. 

'' Sire, jo sui une vedve, kar mis mariz est morz. [Livre des Rois, p. 168.) 

* Veder puez les granz chemins puldrus. 

{Chant, de Roland, st. CLXXiv.) 

Bien sai conoistre e véer cler. 

{CAron. des duct de Norm. t. I, p. 6o3.) 

D'iluec puet-il véoir le mer. 

[Parlonopeat de Bloit , v. 693.) 



i 



CHAP. I. SONS. 

îsÊrvÂttons. — La plupart des philologues ont pensé 
"^que le l du primitif a été changé en u dans mollis, mou ; malva, 
mauve; calvus, chauve; valtur, vautour, et autres dérivés 
semblables ^ Aucune considération tirée du mécanisme de 
la prononciation ni aucune autre raison quelconque ne peu- 
vent motiver une pareille permutation. Le l n'a pas plus été 
changé en a dans mollis, mou; malva, mauve, que le n, 
le 5, le r, n'ont subi une pareille transformation dans con- 
ventus, couvent; consacre, coudre; Constantia, Coutances, 
ville; mungere, moucher; monasterium, moutier; sponsa, 
épouse; costare, coûter; Arvernia, Auvergne, etc. De part 
et d'autre, il y a eu suppression de la consonne après l'as- 
sourdissement de la voyelle précédente transformée en oh 
ou en d, qui est représenté par aa, afin de rappeler l'a du 
primitif. 

Pour expliquer la cause de la suppression du / dans mou, 
de mollis, madve, de malva, et autres semblables, il faut 
observer que , sans cette suppression , le i se trouverait dans 
ces dérivés, soit à la fin du mot [moul], soit dans le corps 
du mot [maulve), immédiatement suivi d'une autre consonne 
d'un organe différent. Dans l'un et l'aatre cas, le l serait 
constamment compris dans la même syllabe que la voyelle 
assourdie qui le précède; or la voix qui vient expirer dans 

* M. Ampère ne peut s'empêcher de trouver que cette permutation est 5m- 
yulière, mais il se croit obligé de l'admettre malgré sa singularité, 

«Le changement le plus curieux du l est celui d'ai, el, ol en au, eu, ou. Il 
me paraît difficile de s'en rendre compte; car quel rapport y a-t-il entre les 
voyelles a, c, o et la liquide l? Cependant cette singulière permutation est 
dans la nature des choses; car elle a lieu à la fois dans le passage des mots 
latins et des mots germaniques au français. Allas fait haut; pelUs, peau; pol- 
lex, pouce; vuliur, vautour; ultra, outre.» (Ampère, Histoire de la formation 
de la lanfjne française , p. ^(32.) 



Wi SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

le son sourd de cette voyelle n'aurait plus guère d'intensité 
pour l'articulation de la linguale /, et nous avons vu que la 
prononciation de cette consonne exige une émission d'air 
assez considérable. 

Le lecteur se convaincra de la justesse de cette observa- 
tion, en considérant qu'en général le l persiste, i° dans le 
cas où il n'y a pas assourdissement de la voyelle précédente : 
5a/, sel; 5a/ petrœ, salpêtre; cœlum, ciel; palma, palme; 
Alpes, Alpes; calculas, calcul; metallam, métal; talis, tel; 
œqualis, égal; animal, animal; maie sanus, malsain; maie 
tolta, maltôte, etc.; 2° dans le cas où il y a assourdissement 
de la voyelle précédente, pourvu que le / ne se trouve 
pas dans la même syllabe que la voyelle sourde : 5a/ia;, 
saule; scapula, épaule; mola, meule; Gallia, Gaule; stipula, 
éteule; gula, gueule; volamus, volant, nous voulons, ils veu- 
lent, etc. 

Ces remarques suffiront pour expliquer comment il se 
fait que le / ait été conservé dans palme, pal, malgré, saule, 
calville, chevelure, égal, animal, belle, nouvelle, nous voulons, 
filtre, tandis qu'il a été supprimé dans paume de la main, 
pieu, maugréer, saussaie, chauve, cheveu, égaux, animaux, 
beau, nouveau, il veut, feutre, bien que ces mots dérivent 
également les uns et les autres, soit médiatement, soit 
immédiatement, de palma, palus, maie (jratum, salix, calvus, 
capillas, œqualis, animal, bellas, novellus, velle, et du tudesque 
fils. J'aurai à revenir sur ce sujet dans le livre II, chap. i, 
sect. I , en parlant des pluriels en aux. 

Les substantifs faulx, defalcis; aulne, de alnas; pouls, de 
pubus, ne font point exception aux principes que je viens 
d'établir; car le / n'est point resté dans la prononciation de 
ces mots, mais seulement dans l'écriture. Nous devons cette 



CHAP. I, SONS. m^ Ï65 

bizarrerie à une convention orthographique assez inutile, 
qui a pour hut de différencier ces substantifs de leurs ho- 
monymes : FAUX, defalsus; aune, de ulna; poux, pluriel de 
POU, de pediculas. 

Mots dans lesquels le l a été supprimé par suite de l'assourdis- 
sement de la voyelle qui précédait cette consonne. — Alba, aube, 
alter, autre; altar, autel; balsamum, baume; calcalus, caillou; 
capillas, cheveu; calvus, chauve; culmus, chaume; cuculus, 
coucou; culpabilis, coupable; collum, cou; cultellus, couteau; 
dulcis , doux ; falco , falconem , faucon ; falvus , fauve ; falsus , 
faux; fulgur, foudre; maledicere, maudire; malva, mauve; 
mollis, mou; molere, moudre; ultra, outre; palma, paume; 
palpebra, paupière; pediculas, pou; pollex, pollicem, pouce; 
pulvis, pulverem, poudre; palmo, pulmonem, poumon; salvus, 
sauf; salvare, sauver; salvia, sauge; salmo, salnionem, sau- 
mon; saltus, saut; sulphur, soufre; talpa, taupe; ulna, aune; 
vult, il veut; vultur, vautour. 

s 3. — SOUSTRACTION A LA FIN DU MOT, OU APOCOPE. 

L'atténuation ou la suppression des lettres ou des syllabes 
qui terminent les mots constitue, sous le rapport gram- 
matical, l'altération la plus importante que nous ayons à 
étudier. On sait, en effet, que les terminaisons sont char- 
gées de représenter toutes les idées accessoires de genre , de 
nombre, de cas, de personne, de temps et de mode. En 
altérant ou en supprimant les fhiales, on altère ou l'on sup- 
prime les signes caractéristiques de ces idées qui, dans le 
premier cas, cessent d'être suffisamment représentées, et 
qui ne le sont plus du tout dans le second cas. Alors, ou 
bien la langue est privée de la représentation de l'idée dont 



166 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

le signe a disparu , ou bien il faut qu'elle trouve un nouveau 
moyen pour réparer la perte de ce signe. 

Je ne puis ni ne dois entreprendre ici de traiter complè- 
tement la question de la suppression des finales, ni celle 
des résultats qui en furent la suite, car je serais obligé 
d'entrer dans des développements d'une étendue telle qu'ils 
formeront plus de la moitié de mon second liwe. Je me bor- 
nerai pour le moment à envisager cette question sous le seul 
rapport de la modification apportée au son des mots, et je 
présenterai sur cet objet quelques observations qui trouve- 
ront plus tard de nombreuses confirmations et de nom- 
breuses applications. 

Aucune partie des mots n'est à l'abri des altérations et 
des suppressions qui résultent des causes précédemment 
indiquées, p. /n, /i2, 52, 53, etc. Nous venons de voir ces 
altérations et ces suppressions exercées sur le commence- 
ment et sur le corps des mots; toutes les syllabes peuvent 
en être affectées, mais il n'en est pas qui le soient autant 
que les finales dans une certaine classe de langues; je veux 
parler des idiomes qui exigent toujours l'accent tonique sur 
la pénultième ou l'antépénultième , mais qui ne l'admettent 
jamais sur la syllabe finale; c'est dans ce cas que se trouvait 
le latin, comme j'aurai bientôt occasion de l'établir. Dans 
ces langues la voix s'élève et appuie sur l'avant -dernière 
syllabe du mot ou sur celle qui la précède, tandis qu'elle 
s'abaisse et qu'elle glisse sur la syllabe finale, en sorte que 
celle-ci se trouve avoir un son faible et expirant que ne 
présentent point les autres. 

Si une langue qui se trouve dans ces conditions vient à 
être entièrement abandonnée à l'insouciante prononciation 
du peuple, les finales, moins résistantes que les autres syl- 



CHAP. I, SONS. 



167 



labes, se ressentent davantage des causes d'altération, et 
elles ne tardent pas à être plus ou moins modifiées , ou même 
tout à fait supprimées , dans certaines circonstances. 

Je présenterai quelques remarques comparatives à l'appui 
de cette assertion. Dans les patois de l'Italie, de l'Espagne 
et du midi de la France, les syllabes finales sont celles de 
toutes qui ont subi et qui continuent à subir les altérations 
les plus considérables ^ Pour ne parler ici que de nos patois 
méridionaux, je dirai que c'est principalement à l'altération 
des finales que l'on doit attribuer les différences qui existent 
entre les divers dialectes nés de l'ancienne langue d'oc. Le 
nombre de ces dialectes s'est si prodigieusement accru depuis 
la fin du XIII* siècle, qu'aujourd'hui l'on pourrait presque 
en compter un pour chaque village. 

Après que les Français du Nord eurent envahi les pro- 
vinces du Midi à l'occasion de la guerre contre les Albigeois, 
les troubadours et le gaî saher disparurent pour toujours. La 
langue d'oc fut privée des écrivains et des gens instruits qui 
maintenaient le bon usage, sa prononciation fut livrée aux 
caprices et à finsouciance du peuple, qui en altéra principa 
lement les finales. Mais si de notables altérations se sont 
produites dans les terminaisons des mots de la langue d'oc 
par suite des circonstances et des causes que je viens de 
signaler, on est forcé d'admettre que des altérations plus 
nombreuses et plus profondes durent nécessairement modi 

' Toutefois, il est bon d'observer que les causes qxii déterminent la sup- 
pression des finales doivent agir moins efficacement sur tous ces idiomes 
qu'elles n'ont agi sur la langue qui fut leur mère commune; car dans aucun 
d'eux l'accent tonique n'affecte nécessairement une des syllabes qui précèdent la 
finale, comme il arrivait en latin. Dans nos patois du Midi aussi bien que dans 
ceux de l'Espagne et de l'Italie, l'accent tonique tombe fréquemment sur la 
finale elle-même. Ce que je vais dire du provençal s'applique à ces autres patois. 



168 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

fier les finales des mots latins après l'invasion des Barbares. 
Voici quelques-unes des raisons sur lesquelles on peut se 
fonder pour établir cette conséquence. 

D'abord , il est h remarquer que la langue d'ôc admettait 
fort souvent faccent tonique sur la dernière syllabe du 
mot; dans ce cas, la voix portait sur cette syllabe plus que 
sur toute autre , et par conséquent elle était beaucoup moins 
exposée aux diverses causes d'altération ^ Dans le latin, au 
contraire, les deux accents qui élevaient la voix, l'aigu et le 
circonflexe, se trouvaient toujours et nécessairement avant 
la syllabe finale^; cette syllabe était ainsi constamment pro- 

• Dans tous les dialectes de la langue d'oc, les voyelles finales se sont cons- 
tamment bien plus altérées dans les mots qui reçoivent l'accent tonique sur la 
pénultième que dans les mots qui le reçoivent sur la dernière syllabe. L'ancien 
provençal terminait en a les substantifs féminins dérivés des substantifs latins 
de la première déclinaison ; il disait en mettant l'accent sur la pénultième : 
aréna, sable; rôsa, rose; âla, aile; bdrba, barbe;/«Da, fève; râba, rave; il ter- 
minait également par a la troisième personne singulière du futur de tous les 
verbes, mais cette forme recevait l'accent tonique sur la dernière syllabe, et 
l'on disait cantard, iiegarâ, dormira, farâ, podrâ, signifiant il chantera, il 
niera, il dormira, il fera, il pourra. L'a final de cette troisième personne a été 
exactement conservé dans les verbes des divers patois que l'on parle actuelle- 
ment en Provence, tandis que l'a des substantifs féminins a été constamment 
changé en o; en sorte que l'on dit aujourd'hui arJno, rôso, àlo, hàrho , fâvo , 
ràbo. 

- Les Latins avaient trois accents toniques : l'aida ('), qui faisait élever la 
voix sur la voyelle qui en était affectée; le ^ravc (^), qui faisait abaisser la 
voix; et le circonflexe ("), qui paraissait double, parce qu'on traînait sur une 
syllabe longue , de telle sorte que la voix , d'abord fort élevée , allait ensuite en 
s'abaissant et en s'affaiblissant. Le premier et le dernier de ces accents ne 
pouvaient jamais tomber sur la syllabe finale des mots latins, tandis qu'en grec 
ils affectaient assez souvent cette syllabe. La différence qui existait à cet égard 
entre les deux langues rendait la prononciation latine plus monotone que la 
prononciation grecque. Quintilien s'en plaint hautement dans le x° chapitre 
de son XII* livre: «Sed accentus quoque cum rigore quodam, tum similitu- 
dine ipsa. minus suaves habemus; quia ullima syllaha nec acuta unquam exci- 



CHAP. I, SONS. 169 

noncée plus faiblement que les autres, et par cela même 
elle était plus sujette à éprouver les atteintes d'une pronon- 
ciation négligente et grossière. 

D'autres causes déterminèrent encore d'une manière spé- 
ciale l'altération et la suppression des finales des mots latins. 
Il est à observer que les désinences d'une langue s'altèrent 
d'autant plus aisément et d'autant plus vite qu'elles sont plus 
multipliées. La raison en est facile à saisir : ce sont les dési- 
nences qui constituent les flexions grammaticales représen- 
tant les idées accessoires de genre, de nombre, de cas, de 
personne, de temps et de modes. Plus ces flexions sont 
nombreuses et variées, plus facilement leur usage est un 
sujet de confusion pour un peuple ignorant et grossier. Les 
flexions une fois confondues deviennent inutiles, et leur 
distinction n'est plus qu'un véritable embarras dont .celui 
qui parle est naturellement porté à se délivrer en suppri- 
mant complètement les désinences. Or, les formes gram- 
maticales de la langue latine étaient fort diverses et fort 
multipliées ; il n'est donc point étonnant qu'elles aient été très- 
sujettes à être confondues entre elles et, par suite, qu'elles 
aient subi des altérations nombreuses et profondes. Je re- 

tatur, nec jlexa circumducitur, sed in gravem vel duas graves cadit semper, 
Itaque tanto est scrmo grœcus latino jucundior, ut nostri poeta; quoties dulce 
caimen esse voluerint, iHorum id nominibus exornent. » 

Que l'on ne se figure pas que le peuple méconnût la loi qui réglait la posi- 
tion de l'accent tonique-, un acteur qui eût fait sentir l'accent sur une syllabe 
qui ne le comportait pas eût été sifllé du public, comme le serait sur un théâtre 
de Paris celui qui prononcerait Yé fermé de beaulé comme Yè grave de succès. 
«Theatra tota exclamant, si fuit una syllaba brevior aut longior. Nec vero 
multitude pedes novit, nec uHos numéros tenet; nec illud quod offendit, aut 
cur, aut in quooffendat, intelligit; et tamen omnium longitudinum et brevi- 
tatum in sonis, sicut acutarum graviumquc vocum, judicium ipsa natura in 
auribus nostris coUocavit. » (Cicéron, Orat. r.i, ly^.) 



170 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

viendrai avec plus de détail sur ce sujet dans les considé- 
rations générales placées en tête du chapitre i" du IP livre. 
Une autre cause d'altération fort puissante s'exerça sur 
les finales latines dans toutes les contrées de l'Europe occi- 
dentale où l'on faisait usage du latin , excepté toutefois 
dans une partie de l'Italie et de l'Espagne. Cette cause con- 
siste dans l'influence climatérique , qui a pour résultat l'as- 
sourdissement et même souvent la suppression des voyelles 
dans les langues qui passent d'un pays chaud dans un pays 
moins chaud. C'est ce que j'ai précédemmeKt établi p. 52- 
55. Il est évident que l'influence du climat ne pouvait 
s'exercer sur le latin parlé dans l'Italie inférieure, puisque 
cette langue s'était développée dans cette contrée et s'y trou- 
vait acclimatée; elle ne pouvait non plus s'exercer dans le 
midi de l'Espagne , qui jouit à peu près de la même tempé- 
rature que le midi de l'Italie ; mais elle se fit plus ou moins 
sentir dans la haute Italie, dans le nord de l'Espagne, dans 
le midi de la France et dans le sud-ouest de la Suisse ; enfin 
elle agit encore plus puissamment dans les contrées froides 
du nord de la France, d'une partie de la Belgique, ainsi 
que dans les montagnes neigeuses de l'Oberland et du 
canton des Grisons ^ 

^ Le lecteur U'ouvera des données comparatives touchant les climats de 
ces différentes contrées dans l'excellent travail sur les zones isothermes que 
M. Alexandre de Humboldt a publié dans le troisième volume des Mémoires de 
la société d'Arcueii. Je me bornerai à présenter un simple aperçu du sujet en 
donnant, d'après cet illustre savant, la température moyenne de quelques 
points particuliers des divers pays où se sont formés des idiomes néo-latins. 

Noms des lieux. Température moyenne. 

Naples ^ 1 9°,5' 

Rome i5 8 

Madrid , 1 5 o 

, Marseille 1 4 4 



CHAP. I, SONS. 171 

Le nombre des voyelles finales assourdies ou supprimées 
dans les divers idiomes néo-latins se trouve généralement 
en rapport avec la température du pays où ces langues ont 
pris naissance; plus le pays est chaud, moins nombreux sont 
les cas d'assourdissement et de suppression des voyelles 
fmales ; moins le pays est chaud , plus nombreux se trouvent 
ces cas d'assourdissement et de suppression. 

Outre l'influence climatérique qui se fit sentir plus ou 
moins dans la plupart des idiomes néo-latins, une autre 
cause, déjà fort souvent indiquée, agit d'une manière géné- 
rale et uniforme sur tous ces idiomes indistinctement, et 
détermina dans tous diverses altérations des finales. Je veux 
parler de la prononciation négligente de l'homme du peuple, 
qui, laissant tomber nonchalamment les mots de sa bouche, 
altère, atténue, mutile ou supprime complètement bon 
nombre de terminaisons. Il en était à cet égard, pour la 
langue latine , à l'époque où vivait Quintilien , comme il en 
est de nos jours pour la langue française ^ 

Aix i3°,7' 

Bordeaux 1 3 5 

Lisbonne i3 5 

Bologne 1 3 5 

Vérone 1 3 2 

Milan i3 2 

Lyon. 1 3 2 

Montauban 1 3 1 

Paris 10 6 

Dijon 10 5 

Dunkerque 10 3 

Coire q 4 

[Mémoires de la société d'Arcueil, t. III , tableau placé à la 
fin, et p, Sog, note 1.) 

' Dilucida vero erit pronunciatio , prîmum, si verba tota exegerit, quorum 
pars devorari, pars deslitui solet, plerisque extremas sylhhas non projenntihas , 



172 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

A Paris et dans ses environs le peuple dit, selon les 
Omnibus du langage : lanterne magie pour lanterne magique; 

Selon M. Roze : poursui pour poursuivi, poigne pour poi- 
gnet; 

Selon Boinvilliers , I" partie : entame pour entamare, hati 
pour hâtif; 

Selon le Dictionnaire du bas langage : barbouilleu pour 
barbouilleur, gagne pour cagnard, herboris pour herboriste, 
ORCHÈs pour orchestre, regist pour registre, chrysogal pour 
chrysocalgue , becfi pour hecjigue, bisbi pour bisbille, gouver 
pour couvercle, dart pour dartre, gargo pour gargote; 

Selon le Dictionnaire du langage vicieux : avé pour avec , 
cALVi pour calville , fromage de Géromé pour de Gérardmer, 
jou pour joug; 

Selon M. Agniel, p. 28, 82 et 1 10 : vas, celés, pos, bus 
pour vaste, céleste, poste, buste; exac, retra, ap, pour 
exacte, retracte, apte; suspen, morfon, confon, ton, ron pour 
suspendu, morfondu, confondu, tondu, rompu; pre, segue, der, 
peupe pour premier, second, dernier, peuplier, etc. 

Selon Vadé : not pour notre^, vot pour votre^, pauv pour 
pauvre^, mett pour mettre'^, lett i^our lettre^, leu pour /eur*^, 
joux ( prononcez jott) pourjfottr'', etc. 

Revenons à l'altération que subirent les finales des mots 

dum priorum sono indulgent. (Quintii. De institulione oratoria, lib. XI, 
cap. III.) 

' Vadé, Nouvelle Basdenne, p. 9. 

^ Jérôme et Fuiichonnette, p. 9. 

' Ib'ut. p. 1 1 . 

" Ibiil. p. 17. 

^ Les Raccoleurs, p. 2 3. 

* Ibid. p. 29. 

' Jérôme et Fanchonnette, p. 5, 



CHAP. I, SONS. 173 

ialins en passant clans la langue d'oïl. Une partie des dési- 
nences latines, s'assourdissant de plus en plus, finirent par 
s'éteindre dans le son presque insensible de notre e muet. 
Une autre partie de ces mêmes désinences, encore plus 
rigoureusement traitées, disparurent complètement. Ainsi 

BARBA, ANSA, ROSA, LIMA, LUNA, AUTUMNLS, GLOBUS, MODUS, MARGO, 
IMAGO, CARTILAGO, VIVERE, PERDERE, PENDERE,TENDERE, VENDERE, 

se trouvent dans le premier cas et nous ont donné barbe, 
anse, rose, lime, lune, automne, globe, mode, marge, image, 
cartilage, vivre, perdre, prendre, tendre, vendre; tandis que 

ARGUS, CASUS, DONUM, FERRUM, FORTIS , LARDUM, MALUM, NUL- 
LES, PERiRE, POLiRE, SENTiRE , sc trouvcnt dans le second cas 
et nous ont fourni : arc, cas, don, fer, fort, lard, mal, nul, 
périr, polir, sentir. Je reviendrai sur ce sujet avec plus de 
détail dans le livre II, chap. i. 

Les finales latines qui se sont assourdies et qui ont fini 
par s'éteindre dans le son de notre e muet n'en sont arrivées 
à ce point que graduellement. Tant que le son sourd de la 
voyelle finale participa encore quelque peu de celui de la 
voyelle latine à laquelle elle devait son origine, cette voyelle 
latine fut conservée dans la langue d'oïl pour représenter la 
voyelle assourdie; la preuve nous en est fournie par les 
Litanies du diocèse de Soissons, ainsi que par les Serments 
de 8/i2. On remarque dans ce dernier monument les finales 
a, 0, e, i, dont la plupart devaient être prononcées un peu 
sourdement, ainsi que je l'ai précédemment fait observer 
dans la P partie, chap. i, sect. n. 

Plus tard toutes ces voyelles demi-sourdes furent rem- 
placées par un son faible et tout à fait sourd qui , vers le 
x* siècle, devait être à peu près celui de notre e muet. Pour 
représenter ce son uniforme, on n'avait réellement plus 



174 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

besoin que d'un seul et même caractère; sans doute les 
diverses voyelles latines pouvaient être conservées par respect 
pour l'étymologie ; mais un pareil soin eût été , dans bien des 
cas, excessivement embarrassant pour l'érudition de la plu- 
part des écrivains de l'époque. Cet embarras se manifeste 
déjà dans les Serments : on y voit une fois Karle et deux 
fois Karlo, une ïois fradra et trois iois fradre, orthographe 
étymologique, ce mot étant dérivé defratrem; 5«o joint au 
féminin part est mis pour sua; sendra est mis pour sendre 
de Seniorem. (Voir T* partie, chap. i, sect. ii.) L'auteur 
de la Cantilène de Sainte-Eulalie, pour nous donner un 
échantillon de son savoir, conserve l'a final latin dans les 
substantifs féminins des deux premiers vers et du dernier 
de cette cantilène; mais il aurait eu peut-être bien de la 
peine à remplacer toutes les finales sourdes de la pièce 
entière par les voyelles étymologiques qui leur correspon- 
daient en latin. Aussi prend-il le sage parti de figurer par- 
tout ailleurs le son sourd final par le caractère conventionnel 
e. (Voir r^ partie, chap. i, sect. ni.) 

Le son de la voyelle sourde que nous nommons e muet 
n'a guère plus d'analogie avec celui de ïe latin qu'il n'en a 
avec celui de l'a ou avec celui de Vi; si Ton n'eût considéré 
que la nature de ce son pour le représenter, on eût plutôt 
choisi à cet effet la lettre o, dont la prononciation est plus 
rapprochée de celle de l'e muet, lorsque celle-ci a le son le 
plus distinct comme dans me, te, se, de, le, que^. Mais ce 
qui fit donner la préférence à ïe sur toutes les voyelles qui 
s'étaient maintenues traditionnellement à la fin des mots à 
désinences assourdies , c'est qu'il était sans contredit la 

' Relativement à Ja nature du son de Ye muet, voyez ce que j'ai dit ci- 
dessus, p. 53, 54 et 55. 



CHAP. I, SONS. 175 

voyelle qui se représentait le plus constamment à la fin de 
ces mots, attendu que le plus grand nombre provenaient de 
primitifs latins ayant un e dans leur terminaison ^. On fit 
donc, comme il arrive souvent, une loi générale du cas par- 
ticulier qui se montrait le plus fréquemment. C'est à peu 
près ainsi que, de nos jours, ayant à opter entre la notation 
ai et la notation oi pour représenter le son de \è ouvert dans 
beaucoup de mots, on a préféré la première de ces notations 
à la seconde , bien qu'originairement l'une n'ait pas été plus 
que l'autre destinée à figurer le son de la voyelle è. 

^ En général, dans les substantifs et dans les adjectifs latins de la deuxième 
déclinaison et dans les substantifs de la quatrième, les terminaisons avaient 
complètement disparu en passant dans la langue d'oïl; muras, donum, duras, 
longus, maiws , lacus, arcus, étaient devenus mur, don, dur, long, main, lac, 
arc ; il ne peut donc être question des mots appartenant à cette catégorie. Les 
substantifs et les adjectifs de la troisième déclinaison, qui étaient si nombreux, 
avaient le plus souvent le nominatif singulier en es, ex, er, el, en, ens, le no- 
minatif pluriel en es, l'accusatif singulier en em, et l'accusatif pluriel en es. 
Pour la plupart de ces mots , ainsi que nous le verrons dans la suite , le premier 
de ces cas donna à la langue d'oïl le iuèjectt/' singulier en es; le deuxième lui 
fournit le subjectif pluriel en e; le troisième forma le compléïif singulier en e, 
et le quatrième devint le complétif pluriel en es. Ce qui était le cas le plus gé- 
néral pour les dérivés romans provenus de substantifs latins de la troisième 
déclinaison le fut également pour ceux provenus de substantifs latins de la 
cinquième, qui tous avaient le nominatif singulier, le nominatif pluriel, l'ac- 
cusatif pluriel en Ci, et l'accusatif singulier en cm,. ( Voir liv. II, chap. i, sect. i.) 

Le complétif roman de presque tous les pronoms qui reviennent le plus 
communément dans le discours était terminé par un e étymologique : me, te, 
se, que, chaque, etc. dérivaient des accusatifs latins me, te, se, qaem, quemque. 
Il en était de même de plusieurs mots indéclinables qui se présentaient très- 
fréquemment : de, entre, proche, ne, certes, senipre, avaient été formés du latin 
de, inter, propinque, nec, certe, semper. Des remarques semblables peuvent être 
faites sur les désinences que présentent diverses formes des verbes dans les 
difl'érentes conjugaisons; mais je me garderai d'entrer dans des détails qui 
excéderaient les limites d'une note, et me bornerai à renvoyer le lecteur aux 
considérations relatives à l'origine des formes grammaticales du verbe, qu'il 
trouvera dans le livre II, chap. i, scct. y. 



176 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Je ne prolongerai point une digression dans laquelle j'ai 
été forcément entraîné , et rentrant dans la question qui fait 
le principal sujet de cet article, je le terminerai en donnant 
une liste de mots qui ne diffèrent de leurs primitifs latins 
que par la suppression de la terminaison. 

Alimentam est devenu aliment; anisum, anis; arcm, arc; 
argentum, argent; aspectus, aspect; bonus, bon; hellus, bel; 
caducus , caduc ; calas , cal ; casus , cas ; centiim , cent ; desertus , 
désert; dirigere, diriger; divinus, divin; dolas, dol; donum, 
don; darus, dur; elementum, élément-, fatalis , (atal\ferrum, 
fer; fermentum, ferment; filam, fil \ finis, fîn',Jinire, finir; 
Jiscus, lise ;/orto, fort; fragmentum , fragment; glacialis, gla- 
cial; glans, glandem, gland; grahatus, grabat; laças, lac; 
lardam, lard; lassas, las; latinus, latin; linum, lin; longus, 
long; malum, mal; maritas, mari; marinas, marin; milium, 
mil; momentum, moment; monumenium , monument; muras, 
mur ; nardam , nard ; nidas , nid ; nullus , nul ; obscuras , obscur ; 
palus, pal; passas, pas; patronus, patron; perire, périr; pinus, 
pin; politus, poli; polire, polir; portas, port; promptus, 
prompt; publicas, public; punira, punir; purus, pur; qaartas, 
quart; rasas, ras; romanas, roman; saccus, sac; sanguis, sang; 
sapinus, sapin; sarmentum, sarment; secretam, secret; senatas, 
sénat; sensus, sens; sentire, sentir; septem, sept; servire, ser- 
vir; solam, sol; sonus, son; sors, sortem, sort; sabitus, subit; 
saccas, suc; tactus, tact; tantum, tant; tardé, tard; testamen- 
tum, testament; tributam, tribut; vannas, van; versas, vers; 
vilis, vil; vinum, vin, etc. 

Ainsi que je l'ai dit, p. 166-169, l'accentuation des mots 
latins eut une véritable influence sur l'altération et la trans- 
formation de leurs terminaisons dans le passage du latin au 
roman. Je compléterai les observations générales que j'ai 



I, SONS. 

presemee^^e sujet par quelques observations particulières, 
que je réserve pour le livre II, chap. i, sect. i, § i . 



SECTION V. 

SUBSTITUTION DE MOTS. 



Quelquefois l'esprit, séduit par une fausse analogie, con- 
fond entre eux certains mots qui se trouvent à peu près 
semblables quant à la prononciation , mais qui sont entière- 
ment différents quant à la signification , ou bien qui ne pré- 
sentent, sous ce dernier rapport, qu'une relation d'idées plus 
ou moins éloignée. Dans ce cas, il arrive que l'on substitue 
ces mots les uns aux autres par une espèce de coq-à-l'âne. 
Ces sortes de confusions ont lieu principalement lorsque le 
mot qui les occasionne est peu répandu, lorsqu'il est tombé 
en désuétude ou que le sens en est peu connu; dans tous les 
cas la substitution ne s'effectue que si ce mot se rapproche 
beaucoup pour le son d'un autre mot assez usuel et dont la 
signification est parfaitement connue. 

Le peuple dit, selon Boinvilliers : pierre de lierre pouy 
pierre de liais, porte- épine pour porc -épie, les aides d'une 
maison pour les êtres d'une maison, comme porte l'Académie, 
ou plutôt les aitres , comme écrit Trévoux , car ce mot 
dérive du latin atria, ainsi que je fétablis dans le chapitre 
suivant, sect. i, § 2; 

Selon le Dictionnaire du bas langage : noble-épine pour 
aubépine (alba spina), brochet pour bréchet, os de la poitrine; 
clou-X-porte pour cbporte, insecte; cresson À la noix pour 
cresson alénois; 

Selon le Dictionnaire critique du langage vicieux . Saint- 



178 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

iVico /aA-d!tt-C H ARDONNERET pouF Saînt-Nicolas-du-Chardoiinet \ 
BAILLER ftHx comeUles pour bayer aux corneilles, arche de 
triomphe pour arc de triomphe, aller au diable au vert pour 
aller au diable Vauvert^, fleur pour Jlair en parlant d'un 

' Cette église est nommée Saint-Nicolas-de-Chardonnay dans le Rôle de la 
taille imposée aux habitants de Paris en 1292. (Voir le passage dans Paris sous 
Philippe le Bel, publié par M. Géraud , p. 1 63. ) En latin , Ecclesia Sancti Nicolai 
de Cardonetto ou de Cardueto. On appelait, à Paris, Cardonetum un terrain 
qui s'étendait de la place Maubert jusqu'au lit actuel de la Bièvre, et depuis 
Saint-Etienne-du-Mont jusqu'à la Seine; c'est sur ce ten*ain que fut construite 
l'église de Saint-Nicolas. Cardonetum, selon Du Cange, signifie un lieu où 
croissent beaucoup de chardons. On trouvera de plus amples détails sur l'ori- 
gine et la fondation de cette église dans Sauvai , Preuves des antiquités de Paris, 
p. 69; dans l'abbé Lebeuf, t. I, p, 556; dans Jalot, t. IV, p. lig, et dans 
Paris sous Philippe le Bel, p. 333 et 442. 

^ Diable au vert est une corruption de diable Vauverl, résultant d'une subs- 
titution de mots. «Sainte-Foix [Essais historiques sur Paris) raconte que, sous 
le règne de saint Louis, des chartreux, possesseurs à Gentilly d'une très-belle 
maison qu'ils tenaient de ce prince , et mis en appétit par ce cadeau , s'avi- 
sèrent de convoiter le château abandonné de Vauvcrt, bâti autrefois par le roi 
Robert dans la rue qu'on nomme aujourd'hui rue d'Enfer, et qu'ils apercevaient 
de leurs fenêtres. Le demander sans aucune raison valable , c'eût été s'exposer 
à un refus, même de la part du pieux monarque. Les moines préférèrent em- 
ployer la ruse; à leur commandement, une légion d'esprits peupla le château, 
^nt personne n'osa bientôt plus approcher, et, comme on le pense bien, le 
roi fut un beau jour enchanté de trouver près dç lui les bons pères pour se 
débarrasser de cette maudite propriété, qu'ils se chargeaient bravement de 
disputer aux revenants. Telle est l'origine du diable de Vauvert, dont il est si 
souvent question dans nos auteurs du moyen âge. » [Dict. critique et raisonné 
du langage vicieux, art. Diable au vert.) 

«Ce fut pendant longtemps, dit Le Duchat, une chose tellement tenue 
pour véritable par le peuple de Paris qu'à Vauvert il revenait un lutin sous la 
figure d'une belle fille, qu'on appelait le diable de Vauvert, que la porte par 
où l'on sortait de Paris pour y aller s'appelait la porte d'Enfer aussi bien que 
la rue qui y conduisait. Ce nom paraissant odieux, on voulut le changer en 
celui de Saint-Michel, mais ce changement n'eut lieu qu'à l'égard de la porte ; 
car, malgré qu'on en eût, la rue retint son ancien nom. » (Voyez J. Juven. et le 
manuscrit de Saint-Denis, cité par M. de Travecy dans son Histoire manuscrite 



CHAP. 1, SONS. ^^^ 179 

chien, trtk d'oreiller pour taie d'oreiller, portk-pigs pour 
porc-épic. 

Nous avons fait de même le mot courte-pointe de coute- 
poincte ou coute-pointe , en basse latinité culcitra puncta, qui 
se disait dans le même sens, et signifiait proprement une 
couverture composée de deux ou de plusieurs étoffes unies 
çà et là par des points qui les traversent, c'est-à-dire une 
couverture piquée. 

Estque thoral lecto quod supra ponitur alto, 
Ornatus causa, quod dicunt culcitra puncta. 
[Ebrard. in Grœcismo, c. 1 2 , cité par Du Cange , art. Ciilcita, culcitra. ) 

NuUus prior extra domum ferat culcitram punclam vel cooperlo- 
rium, exceptis his qui sunt in Scotia, vel qui longum iter arripuerinl. 
{Antiquœ constitat. Vallis-Caulium in Anecdotis Marten. t. IV, col. 1661, 
ci lé ibid.) 

En un Ht vi de chief en chief 
Estandre une coute-pointe. 

{Nouv. recueil de contes, t. I, p. 220.) 

Nus ne puist faire coule-pointe de cendal ne de bougueran en fraine , 

du roi Charles Vf , p. 292 , sur l'an 1 897. — ( Dictionnaire étymologique de Mé- 
nage, édit. de Jault, t. II, p. 564, col. 1, note a.) 

Il est souvent question du diable Vauvert dans Villon, dans Coquillart et dans 
Rabelais. (Voir, entre autres, un passage de ce dernier, liv. II, chap. xviii, et 
dans le Grand Testament de Villon, st. ex.) Selon la construction en usage au 
xii" et au xiii° siècle, le diable Vauvert est pour le diable de Vauvert. (Voyez ci- 
après, llv. II, chap. III, sect. 11, S 1.) 

L'abbaye de Vauvert [vallis viridis) se trouvait en dehors d'une des portes 
les plus éloignées du centre de Paris ; de là les locutions proverbiales aller au 
diable Vauvert, courir au diable Vauvert, que le peuple a conservées pour 
signifier aller à une extrémité de la ville, courir au loin. Vauvert, qui n'oiTrait 
plus aucun sens, a été changé en au vert, qui représente au moins une idée; 
que cette idée soit applicable ou non à la circonstance, ce n'est point là ce 
dont le peuple s'inquiète beaucoup. 



180 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

dont l'ouvraigne soit entre x s. de loier qui ne soit poinlié point contre 
point; el dessus x s. d'ouvraigne, soit brochié se il leur plaisl. {Livre 
des Métiers d'Et. Boileau, p. SSy.) 

Que nul mestre ne vallet couste-pointier ne face ne ne puisse bro- 
cbier couste-pointe de soie , de cendal et de bougueran viez et nuef en 
freisine ne entremains, ainçois sera cousue à l'aiguille point contre 
point. ( Ordonnance de 1303 faite par le prévôt de Paris Pierre li Juniiaus, 
citée dans le Livre des Métiers, p. 887, note 3.) 

En latin, culcitra signifiait Un matelas, un lit de plume, 
mais le plus souvent ce mot était pris , au moyen âge , pour 
une couverture garnie, entre deux doubles, de plume, de 
laine ou de toute autre chose semblable. Coite, coûte se trouve 
fréquemment employé avec le même sens dans nos anciens 
auteurs. 

D'un drap de seie à or teissu 
Est la coite qui desus fu. 

(Marie de France , 1. 1 , p. 63 , variantes , noie 6. ) 

Des coûtes respant-on la plume, 

[Branche des royaux Hjjnagcs, t. I , p. 62.) 

On aippelâii fors-bourg , forshourg ou forbourg, auxxII^ xiii" 
et XIV* siècles, la partie de la ville construite hors de fen- 
ceinte; c'était le bourg situé fors la cité. Viliehardouin nomme 
un faubourg le bourc de fors, le bourg de dehors \ et Join- 
ville les rues forainnes^. Enfin on lit dans le Livre des mé- 
tiers d'Etienne Boileau : 

Tout cil qui sunt demorans elforbourc de Paris , c'est à savoir ho7\< 
des murs, sunt tenus k forain, et s'aquitent en totes choses comme 
forain, selonc le us du mestier dont il sunt. {Livre des Métiers, p. 296.) 

^ Viliehardouin, édit, de M. P. Paris, cui, p. 129. 

* Joinville, édit. de l'Imprimerie royale, 1761, in-fol. p. 26. 



TamâriK vers Corbic s'aroulent 
Par louz les hamiaus le feu bouleiU ; 
Moustiers, yglises n'i esgardent, 
De Corbie les fors-bours ardent. . . . 
Li fourrier qui au roy contancenl. 
Par les fors-bours le feu relancent. 

[Branche des royaux lignaçjes, 1. 1 , p. 47- ) 

Dans la suite forbourg s'étant adouci par la suppression 
du r on prononça Jb6our^. Les lettrés du xv* siècle, induits 
en erreur par cette prononciation , virent dans un fobourg 
un bourg faux et écrivirent /aaa; bourg ou fauxbourg ; tous les 
auteurs de cette époque suivirent leur exemple. 

Et s'avancèrent tant qu'ils arrivèrent dans un fauxbourg à l'entrée de 
la nuit. [Mémoires de Ph. de Comines, liv. II, chap. x, p. 52.) 



Les érudits du xvi' siècle, grands partisans de l'ortho- 
graphe étymologique, renchérirent encore sur ceux du xv* 
et écrivirent /aate&our^ et faulsbourg (falsus burgus). Quel- 
ques écrivains, plus éclairés, soupçonnaient néanmoins la 
véritable origine du mot; de ce nombre étaient Périon, 
Henri Estienne, Pasquier et Nicot. Ce dernier dit dans son 
Thrésor de la langue française , art. Fadlsbourg : aQuiestes 
FAULSBOURGs, OU uupres de la ville, suburbanus; ut ager sdb- 
URBANus. Aucuns cscriveut forbourg, a foris, adverbio quod 
extra significat. Quae significatio in aliis etiam verbis appa- 
ret : forclore, forfaire, forbeu, forvoyer. Sic forbourg scri- 
bendum putant, quod domus quidem sint vicinae urbi, ei- 
que adjunctae, sed extra mœnia. » 

C'est à la fausse étymologie que je viens de signaler que 
nous devons la fausse orthographe faubourg. 



182 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Age, eacje, de aqua, signifiaient autrefois eau^, et l'on di- 
sait être tout en âge, être tout en eau, dans le sens d'être 
tout en sueur, d'être couvert de sueur ^. Lorsqu'on ne com- 
prit plus la signification du mot âge, on écrivit être tout en 
nage, locution bizarre dont nous continuons à faire usage. 

Nous sommes venus comme un trait : Emile est tout en nage; une 
main chérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. (J. J. Rous- 
seau, Emile j liv. V, édit. de 1762, t. IV, p. 286.) 

On trouve dans nos anciens auteurs les locutions mettre, 
tourner ce devant derrière, ce dessus dessous, ce dessous dessus, 
ou bien ce en devant derrière, ce en dessus dessous, etc. c'en 
dessus dessous, c'en devant derrière, etc. c'est-à-dire mettre, 
tourner derrière ce qui est devant ou en devant, et dessus 
ce qui est dessous ou en dessous. Dans la suite, nos gram- 
mairiens , ne comprenant plus ces locutions , se sont évertués 
à qui mieux mieux à les défigurer; dans c'en dessus dessous, etc. 
les uns ont pris c'en pour le substantif 5é?n5, synonyme de 
côté, et ils ont prescrit d'écrire sens dessus dessous; les autres 
ont pris c'en pour la préposition sans, et l'on doit écrire, 
d'après eux, sans dessus dessous, etc. 

Princes qui tenez les très-grans estaz , 
Sans regarder la façon et manière, 

' A tant s'en part sans delaier, 
Vage passe sans atargier. 
A Vage vient et au passage 
Cil qui le cuer n'a voit pas sage. 

{Gautier de Coinsi, cité par Koqaefurt , art. Eau.) 

Jhesus leur dist : Emplez les pots de eage. ( Traduction de la Bible, citée ibid.) 
' Molière dit dans le même sens être en eau. 

... Je suis en eau; prenons un peu d'haleine. 

(L'Ecole des femmes, acte II, »c. ji.) 



CHAP. 1, SONS. 183 

Vous couroucez lanl de gens en un las , 
Que pour vous va c'en devant derrière. 

( Poésies de Coquillart , p. 179) 

lincor i a clers d'autre guise , 
(}ue quant il ont la loi aprise 

Si vuelent estre pledéeur 

Dont il bestornent les quereles 
El mêlent ce devant derrière. 
Ce qui ert avant va arrière. 

(Rutebeuf, t. I, p. 222.) 

Si fu la chose bestournée, 
Et ala ce devant derrière. 

[Chron. de Saint-Magloire , publiée par M. Bucbon , p. 1 3. ) 

Mais Fortune ore le desmonte, 
El tourne chu dessous deseure. 

( 'l'iiédlrejr. au inojen dye, p. 83.) 

Les adjectifs qui n'avaient en latin qu'une seule terminai- 
son pour le masculin et le féminin n'en eurent également 
qu'une pour les deux genres dans notre ancienne langue, 
ainsi que je l'établirai livre II, chap. i, sect. m. Grandis 
donna grans , masculin et féminin ; on disait une grans ma- 
tinée, une grande matinée, pour une matinée tout entière, 
toute pleine; comme nous disons toute une grande journée , 
trois grands jours. Mais il vint un temps où la locution grans 
matinée ne fut plus qu'un absurde solécisme, alors on chan- 
gea grans en grasse et l'on sauva l'accord aux dépens de 
l'exactitude de l'expression , qui ne présente plus qu'un sens 
assez bizarre ^ 



' Je dormirai mon soûl la grasse malincc , 
Et je m'enivrerai le long de la journée. 

(Kegnard , Le Joueur, acte I , »r. r.) 



184 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Elles vont chascun jour au moustier oïr messe ; 
Mais c'est pcés de midi, pour ce quel n'aient presse, 
Car el se couchent tart ; por ce fault qu'on les laisse 
Dormir grans matinée por norrir en leurs gresse. 

(Nouv. recueil de contes, t. I, p. 188.) 

Nos pères disaient de longuement pour de longue date, 
depuis longtemps, de loin. Nous avons travesti cette locu- 
tion de la manière la plus ridicule, et nous disons de longue 
main. L'Académie, qui a consacré l'expression, donne pour 
exemple : Je le connais de longue main. Analyse qui pourra 
de pareilles phrases. 

Des autres s'ert li reis partiz 
Od ceus qui plus amèrement 
Heent le duc de longuement. 

( Chron. des ducs de Normandie, t. II , p. 202.) 

Mull est li deables gringnos 

Argumenz set faire od soffîme , 
Kar es ceus (cieux) fu e en abisme; 
Si a apris de longuement. 

(JfriUt. II,p. 353.) 

On disait anciennement: de part le roi, de part Deu, de 
part nostre-Seigneur, etc. Ces expressions, construites selon l'u- 
sage grammatical de l'époque, signifiaient: de la part du roi, 
de la part de Dieu, de la part de Notre-Seigneur^. (Voyez ci- 
après, liv. II, chap. ni, sect. ii, § i .) 

' Les autres langues néo- latines avaient de semblables expressions; la 
langue d'oc disait de part lo rei; l'italien, delta parle del re; l'espagnol, de 
parle del rey; le portugais, da parte do rei. (Voyez Raynouard, Grammaire 
comparée des lamjues de l'Europe laline, p. 352.) 



laTeine faire un brief de part le roi, cl a sun séel. [Livre 
des Rois, p. 33o.) 

Scripsit itaque litteras ex nomine Achab, et signavit cas annulo ejus. 

E li prophètes Ysaïe vint a lui , si li dist de part Nostre Seignur : Fai 
ta devise, et tun plaisir de ço que est en la maisun, kar lu murras, e 
nient ne viveras. [Ibid. p. 4 16.) 

El venit ad eum Isaias, Jilius Amos, prophela, dixit ei : Heec dicit 
Dominas Deus : Prœcipe domi iaœ; morieris enim tu, et non vives. 

Si ne fut par comandemenl 
De par le rei omnipotent. 

[Vie de 5* Thomas de Canterhury, v. 535.) 

Le vesque Henrie de Wincestre, 
Del part Deu, de sa main destre 
Fist le mester. 

(/6id. V. 385.) 

Lorsque de pareilles constructions eurent cessé d'être en 
usage, on ne comprit plus l'expression, et, prenant le subs- 
tantif pari pour la préposition par, on forma les locutions 
bizarres de par le roi, de par la loi, et autres semblables. 

Chat-huant était anciennement chouant, en langue d'oc 
chauana, en basse latinité cauanna, caiiannm. Une certaine 
ressemblance de son nous a fait comparer cet oiseau à un 
chat qui hue et a déterminé l'orthographe chat-huant (Voir 
l'art. Chouette parmi les mots d'origine germanique , F* par- 
tie, chap. m, sect. 11.) 

Dejliche qui signifiait autrefois viande de porc nous avons 
hit Jlèche et nous en sommes venus à dire Jlèche de lard. C'est 
encore par une confusion de mots semblable que nous di- 



186 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

sons hrin d'estoc, bout de navire. (Voyez , parmi les mots d'ori- 
gine germanique, les art. Fliche, Brin d'estoc et Bout, P* par- 
tie de cet ouvrage, chap. m, sect. ii.) 

Fleurs blanches , maladie des femmes , se dit pour jlueurs 
blanches, fluorés albi. 

Quelquefois la substitution d'un mot à un autre mot de si- 
gnification différente paraît être plutôt un fait volontaire que 
le résultat d'une erreur^. C'est ainsi qu'un esprit de déni- 
grement pourrait bien nous avoir fait appeler Barbares les 
Berbers habitant les côtes septentrionales de l'Afrique. Ne 
serait-ce point un sentiment de terreur qui nous aurait portés 
à donner le nom de Tartares aux peuples de l'Asie qui, 
dans leur langue, se nomment Tatars? On connaît le mot 
de l'empereur Frédéric : Tartari, imo Tartarei. L'historien 
Mathieu Paris raconte que la reine Blanche, témoignant à 
saint Louis quelques craintes des progrès que faisaient ces 
peuples envahisseurs, le roi lui répondit: Ma mère, soyons 
soutenus par cette consolation qui nous vient du ciel; s'ils arrivent, 
ces Tartares, ou nous les ferons rentrer dans /eïartare d'oà ils 
sont sortis, ou bien ils nous enverront nous-mêmes jouir dans le 
ciel du bonheur promis aux élus. 

^ J'en citerai un exemple curieux et fort peu connu , bien qu'il se rattache 
à des faits appartenant à notre histoire contemporaine. En 1 8 1 5 , le général 
baron Darricau fut nommé commandant des fédérés de Paris, et il prit des 
mesures énergiques pour organiser cette milice indisciplinée. D'après ses 
ordres, quiconque manquait à son service allait expier son insubordination 
dans une vieille masure convertie en maison d'arrêt. Les coupables se mo- 
quèrent du général et de sa prison , qu'ils appelèrent par dérision Y hôtel Dar- 
ricau. Puis quelques plaisants, jouant sur les mots et faisant allusion à la 
maigre chère que l'on faisait à Vhôtel, le nommèrent Yhôtel des haricots. Sous 
la Restauration, cette prison fut destinée à recevoir les gardes nationaux 
récalcitrants, et c'est de là que la maison d'ai'rêt de la garde nationale est 
encore aujourd'hui désignée vulgairement sous le nom d'hôtel des haricots. 



CHAP. I, SONS. 187 

Les noms de plusieurs rues de Paris nous offrent des 
substitutions semblables à celles que je viens d'indiquer. 
Quelques-uns de ces noms, dont la signification n'était plus 
comprise, firent place à des dénominations nouvelles, 
n'ayant de commun avec les anciennes qu'une certaine con- 
formité de son; dans ce cas le changement fut tout à fait in- 
volontaire. Quelques autres noms furent changés à dessein 
parce qu'ils se trouvaient peu d'accord avec les lois de la 
bienséance, car nos bons aïeux, dans la naïveté de leur lan- 
gage, nommaient toute chose par son nom, et employaient 
parfois des termes assez crus qui, dans les siècles suivants, 
alarmèrent les oreilles plus délicates de leurs descendants. 

La rue où se tenaient les marchands de fouarre, defiierre 
ou àefeurre, c'est-à-dire de fourrage, s'appelait rue au Fouarre 
ou du Fouarre, du Feurre; elle est actuellement la rue aux 
Fers 1. 

La rue où se trouvaient les rôtisseurs était nommée au 
Xïïf siècle la rue où l'on cuit les oës , la rue où l'on cuit les oies ; 
plus tard elle fut simplement désignée par le nom de rue 
as Oës, as Oaês ou aux Ouës; c'est aujourd'hui la rue auxQurs"^. 

La rue^Cof de-Bacon, dont le nom signifiait coude cochon, 
devint au xv* siècle la rue Coup-de-Baston ; c'est maintenant 
la Cour-Bâton, qui se trouve dans la rue de l'Arbre-Sec entre 
le n" 23 et le n° 26 ^ 



' Voir Paris sous Philippe le Bel, p. 47 et 2 17. 

* Voir V Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, par l'abbé Lebeiif, 
t. I, p. 58g; VHistoire et recherches sur les antiquités de Paris, par Henri Sau- 
vai, Hv. II, p. 1 54; et Paris sous Philippe le Bel, publié par H. Géraud, p. 53 
et 222. 

^ Lebeuf, t. I, p. 604 ; Sauvai, liv. II, p. 129; Paris sous Philippe le Bel, 
p. 1 9 1 . ( Voir l'article Tacon pai'mi les mots d'origine celtique, I" partie, chap. it, 
sect. 11 , et l'article Bacon, ibid. chap. m , sect. 11. ) 



188 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

La rue G ervais-Loharenc ou Gervaise-Loharenc , c'est-à-dire 
Gervais-Lorrain ou Gervais-ie-Lorrain , est aujourd'hui la rue 
G ervais- Laurent ^ . 

Selon l'abbé Lebeuf, l'ancienne rue du Grand-Huë-Leu 
reçut son nom d'un chevalier qui vivait au xii' siècle et qui 
avait des propriétés dans Paris et aux environs. Ce chevalier 
est appelé dans les titres latins Hugo Lupus , en langue ro- 
mane Huë Leu; nous le nommerions aujourd'hui Hugues 
Loup. La rue du Grand-Huë-Leu est actuellement la rue du 
Grand-Hurleur'^. 

Enfin les rues Merderel ou Merderct^, Pute-y-muce^, 
Trousse-Nonain^ et Poile-C....^, sont devenues les rues Ver- 
deret, du Petit-Musc, Transnonain et du Pélican. 

Avant de finir, je ne veux pas omettre de signaler une 
des plus singulières transformations qui se soient accom- 
plies en ce genre , c'est celle à laquelle nous devons le mot 
choucroute, formé de l'allemand sauerkraut, qui a la même 
signification , mais qui veut dire littéralement chou acide. De 
saaer, acide , nous avons fait chou, et de kraut, herbe, chou, 

' Paris sous Philippe le Bel, p. i38 et 295. 

* Lebeuf, t. I, p. 298; Paris sous Philippe le Bel, p. 56 et 223. Cette rue 
poitait encore le nom de Huê-Lea du temps de Rabelais , qui en fait mention 
liv. II, chap. VI. 

* Id. ibid. p. 588; Paris sous Philippe le Bel, p. 43 et 216. 

* Id. ibid. p. 597. — Mucer, muscer, musser, signifiaient autrefois se cacher, 
se réfugier. 

Eissi cum Ebalus por l'espoenteisun 
S'enfui e muça la nuit chès un felun. 

[Chron. des dacs de Normandie, t, I , p. 287.) 

* Paris sous Philippe le Bel, p. 66 et 233. 

* Ibid. p. 4 2 et 2 1 6. — Poiler signifiait enlever, arracher le poil , peler. 

Quar les os runge et le cuir poile. 

( Vert de la mort, citation de Roquefort, art. Poiler.) 



nous avons fait croûte. Quelque absurde que soit ce traves- 
tissement d'expression, messieurs les Allemands n'auraient 
pas fort bonne grâce de vouloir s'en moquer; car ils en ont 
fait plusieurs qui valent bien choucroute. J'en donnerai 
pour exemple un composé de leur façon dans lequel entre 
précisément le mot kraut dont il vient d'être question. Les 
Grecs donnaient le nom de xevTavgsîa ^ordvri, l'herbe du 
centaure, à une certaine plante fort usitée en médecine, A 
leur exemple les Latins la nommèrent centaurea; nous l'ap- 
pelons centaurée. Les Allemands ont décomposé centaurea 
en centam aurea [numismata) , et ils ont traduit ce mot par 
tausend-giïlden-kraut, herbe aux cent écus. Cette ingénieuse 
interprétation vaut bien celle de certain plaisant de collège 
qui traduisait Marcus Tullius Cicero par marchand de toile 
cirée. 



190 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 



CHAPITRE II. 

MODIFICATIONS RELATIVES A LA SIGNIFICATION 
DES MOTS. 



CONSIDERATIONS GENERALES. 

Les modifications qui s'opèrent dans la signification des 
mots d'une langue sont le résultat de la manière dont l'es- 
prit envisage les rapports qui lient certaines idées entre 
elles. Parmi ces rapports , il en est qui peuvent être aperçus 
dans tous les temps, dans tous les pays, par toutes les na- 
tions; ils sont indépendants de toutes les circonstances par- 
ticulières et transitoires; ils tiennent au mode général d'après 
lequel s'accomplit l'exercice de la pensée humaine. Il est 
d'autres rapports, au contraire, qui ont leur raison d'être 
dans des circonstances spéciales; ils ne peuvent être saisis 
que par une nation qui se trouve dans certaines conditions 
requises; ces conditions sont relatives à ses goûts, à ses ins- 
titutions , aux diverses situations intellectuelles , morales , reli- 
gieuses, sociales et politiques par lesquelles cette nation apassé. 

Le peuple français s'est toujours montré à la fois guerrier 
et agriculteur; les batailles ont été ses occupations, la 
chasse et les tournois, ses divertissements. Les intervalles de 
repos que lui laissaient les combats étaient consacrés à satis- 
faire ses goûts pour l'agriculture et pour la vie champêtre. 
Au moment où la langue s'est constituée, la France était 
essentiellement monarchique et aristocratique. Elle avait à 



II, SIGNIFICATION. 

™ tête une noblesse justement fière de ses hauts faits, mais 
trop souvent dédaigneuse et hautaine. Cette noblesse était 
organisée d'après un système particuher, suivant lequel les 
différents membres qui la composaient étaient liés par des 
droits et des devoirs réciproques : c'était le système féodal. 
Au-dessous de la noblesse était le tiers état, qui, par son 
industrie , par sa persévérance , par son économie , s'efforçait 
à se créer des ressources, à se ménager une position et à 
conquérir des droits qui lui furent longtemps disputés. En 
dehors de ces deux ordres se trouvait le clergé, qui récla- 
mait sa part de pouvoir et d'influence au nom de Dieu, 
dont il était l'unique interprète , et au nom de la science , 
dont il était l'unique dépositaire. Le christianisme dominait 
la société, qu'il pénétrait de toute part; il exerçait son action 
bienfaisante sur toutes les classes, mais la pureté de ses 
dogmes était souvent altérée par des superstitions absurdes, 
et la sublimité de sa morale était fréquemment compromise 
par l'ignorance et par les préjugés. 

La langue qui s'est développée au sein de cette société a 
dû naturellement se ressentir de ses goûts, de ses instincts, 
de ses préférences, de ses préoccupations, de ses croyances, 
de ses sentiments, de mille circonstances diverses qui ont 
accompagné son existence historique. Aussi beaucoup de 
mots français, détournés de leur signification primitive, 
sont empruntés à l'art de la guerre, à la vie militaire, à la 
vénerie , à la fauconnerie , à l'agriculture , aux occupations 
et aux plaisirs champêtres. Le vainqueur épargne le vaincu 
qu'il reçoit à merci ^. Le chevalier entre en lice^ contre son 

' Merci, de merces, signifiait proprement le prix que le vaincu payait au 
vainqueur pour se racheter. (Voyez I" partie, chap. i , secl. v, art. Mercit.) 
^ Lice, en basse latinité liciœ, de licium, trame, corde, bande, lisière. Les 



192 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

adversaire et cherche à le mater ^. Le veneur brise sur son 
chemin des branches d'arbre pour reconnaître l'endroit où 
la bête a été détournée ; il ne permet point qu'un autre suive 
ses brisées, coure sur ses brisées. Le cerf longtemps poursuivi 
par les chiens est enfin réduit aux abois ^; dès qu'il est tué 
les chasseurs en [ont curée à la meute rassemblée^. Le jeune 
faucon pris au nid est un faucon niais; pendant quelque 
temps il est impropre au vol , il devient madré en changeant 
plusieurs fois de pennage *; il doit alors connaître toutes les 
ruses et toutes les ressources de la volerie. Le fauconnier, 
pour l'exciter à la poursuite du gibier, lui donne un mor- 
ceau de la chair de l'animal encore toute palpitante , et le 
faucon en fait gorge chaude. Le faucheur tourne l'herbe du 

lices étaient formées dans l'origine an moyen de cordes tendues. (Voyez Du 
Gange , art. Liciœ. ) 

' Mater, de mactare, signifia d'abord abattre son adversaire d'un coup de 
lance ou d'un coup d'épée, le renverser par terre, le tuer ou seulement le 
réduire à s'avouer vaincu. (Voyez ci-après, sect. ii de ce chapitre, p. 217.) 

* Le cerf est réduit aux abois lorsque , manquant de force pour courir, obligé 
de s'arrêter, il est entouré des chiens qui aboient contre lui , et se trouve à la 
dernière extrémité. 

' Curée, en italien curata, de cor, signifie les parties qui environnent le 
cœur, les entrailles. On disait autrefois dans ce dernier sens coraille en français 
et corallum en basse latinité. (Voyez celui-ci dans Du Gange.) Les chasseurs 
donnaient aux chiens les entrailles de la bête qu'ils venaient de tuer. (Voyez le 
Livre da roj Modus et de la royne Racio, édit. de M. Elzéar Blaze, f° 87 r°.-) 

* Niais, en italien nidiace, en basse latinité nidasias, qui n'est pas encore 
sorti de son nid; l'un et l'autre se disent particulièrement en parlant du 
faucon. 

Madré, proprement tacheté , se dit du faucon qui est marqueté sur le dos 
de taches noires. Ge mot signifie étymologiquement , qui offre une certaine 
variété de couleurs comme la substance qu'on appelait autrefois en français 
madré, et en basse latinité mazer, mazaruin, masdrinum. Plusieurs antiquaires 
pensent que c'est l'agate onyx. (Voyez Du Gange, art. Mazer.) L'Académie 
donne encore pour exemple de madré pris dans cette acception : léopard madré, 
bois madré, porcelaine madrée. 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 193 

pré fauché afin de la faner ^. Les bergers conduisent leurs 
ouailles aux champs pour les faire paître'^; ils coupent des 
joncs dans les marais pour joncher la terre dans les fêtes 
champêtres ^, pendant que les bergères cueillent les plus 
belles fleurs, dont elles se font des chapelets *. 

^ Faner signifie, au propre, réduire en foin l'herbe d'un pré fauché en la 
tournant avec la fourche pour la faire sécher. 

* Ouaille, brebis. Pour l'ancienne signification et l'origine de ce mot, voyez 
ci-après, sect. ii de ce chapitre, p. 216 et 217. 

' Joncher ne signifiait primitivement que couvrir de joncs. (Voir Du Gange, 
Juncus, Juncare et Jonchare.) 

* Un chapelet fut d'abord une couronne ou un chapeau de fleurs. 

L'autr' ier par un matinet. 
En nostre aier à C binon, 
Trouvai lez un praelet 
Touse de bêle façon ; 
Ele avoit la chief blondet 
Et fesoit un chapelet. 
( Pastonrelle inaérëe dans le Théâtre français au moyen âge, p. 36, col. i.) 

Déust ore flors coillir 
Et I chapelet bastir 
A mes beaus chavex tenir; 
S'en fuisse plus jolie. 

(Molet inséré iHd. p. 3i, col. 2. ) 

Il s'estoit levez trop matinet 
Pour coillir la rose et le musgiiet; 
.S'ot jà à s'amie fet chapelet. 

(Anlro motel, ibid. p. 32 , col. a.) 

Dans la suite, on appela chapelet un certain nombre de grains enfilés ser- 
vant aux moines pour compter les avé Maria et les patcr qu'ils devaient réciter 
afin d'accomplir une pénitence qui leur avait été infligée ou satisfaire à cer- 
taines prescriptions de leurs règles. (Voyez Du Gange, art. Capellina.) Ce cha- 
pelet figurait la couronne de roses que l'on mettait sur la tête de la sainte 
Vierge; aussi les Italiens l'appellent-ils corona, et les Espagnols rosario. Ghez 
nous, le rosaire est composé de quinze dizaines à'avé Maria: il équivaut à trois 
chapelets. 

H*. i3 



\9k SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Plusieurs autres termes révèlent la puissante influence 
exercée par la royauté sur les mœurs et les usages de la 
société ; c'est à la cour ^ que l'on va faire l'apprentissage 
des belles manières et de la courtoisie. Certaines expressions 
nous rappellent les rapports existant entre le possesseur 
d'un arrière-fief et son suzerain. Celui-ci investit son vassal ^, 
qui, de son côté, se déclare Yhomme du suzerain, et en 
conséquence lui fait hommage. 

Tantôt les mots annoncent la haute opinion que les gen- 
tilshommes avaient d'eux-mêmes , tantôt ils trahissent le dédain 
qu'ils professaient pour le tiers état. Ils n'ont garde de com- 
parer leurs nobles sentiments avec ceux des vilains, ni la 
gentillesse de leurs manières avec les manières bourgeoises, 
bien moins encore avec les manières des manants ^. 

Les membres du clergé méritaient seuls le titre de clercs, 
ils pouvaient seuls se flatter d'être en possession de la clergie^, 
beaucoup d'entre eux savaient parler convenablement aux 
fidèles des grands intérêts de leurs âmes ^. Sévères envers les 
pécheurs , ils leur inspiraient un salutaire eflVoi en les mena- 

* Voyez, au sujet du mot cour, la I" partie, chap. i, sect. v, art. Curt. 

^ Investir, en basse latinité investire, signifiait proprement vêtir, revêtir. 
Le suzerain investissait son vassal en le couvrant d'un vêtement , en lui remet- 
tant un gant, une ceinture, un chaperon ou tout autre objet d'habillement qui 
était le signe du fief dont il le mettait en possession. (Voyez Du Gange, art. 
Investire et Investitura.) 

' Gentil, dans gentilhomme, signifie qui est de bonne race , de famille dis- 
tinguée ; il provient de gentilis , formé de gens, tis. ( Relativement au changement 
de signification qu'ont subi les mots manant et vilain , voyez ci-après , dans ce 
chapitre, sect. m, S 6, p. 235.) 

'* Clerc signifiait lettré , et clergie, savoir. (Voyez , au sujet de ces deux mots, 
la sect. V de ce chapitre, p. 249.) 

^ Parler, de parabolare, signifie étymologiquement exprimer sa pensée au 
moyen d'une parabole, ainsi que le faisaient souvent les prédicateurs. (Voyez 
à cet égard la I" partie, chap. i, sect. v, art. Parole, et ci-après, p. 21 3.) 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 

çant de l'éternelle gêne ^ ; mais, pleins de compassion pour les 
maux de l'humanité , ils avaient ouvert partout des asiles pour 
les malheureux et particulièrement pour les pauvres ladres^, 
universellement repoussés de la société des hommes. 

Le peuple était crédule, rempli de superstitions et de 
préjugés; il craignait le cauchemar, les loups-garous ^, et, 
dans sa bouche, le nom de bougre a fini par devenir une 
grossière injure *. 

C'est ainsi que les mœurs, les usages, les idées, les 
croyances, les sentiments, les préjugés de nos pères se re- 
flètent encore aujourd'hui dans la langue qu'ils nous ont 
transmise. Je n'ai pu offrir à cet égard qu'un aperçu fort 
incomplet, qu'un tableau à peine esquissé. Pour arriver à des 
appréciations suffisantes il ne faudrait rien moins que passer 
en revue une bonne partie des termes de notre vocabulaire 
et les mettre en regard des différents traits de notre caractère 
national, ainsi que des faits si nombreux et si variés dont se 
compose notre histoire. J'espère toutefois que le peu qui vient 
d'être dit suffira pour donner quelques idées justes touchant 
les causes générales sous l'influence desquelles se sont opé- 
rés bien des changements de signification, et que le lecteur 
pourra faire lui-même l'application de ces idées à beaucoup 
d'observations de détail qu'il rencontrera dans le cours de 
cet ouvrage, et particulièrement de ce chapitre. 



' Gêne, dont je donnerai bientôt l'origine, fut pris en langue d'oïl pour 
supplice, tourment, torture. (Voyez ci-après dans ce chapitre, sect. v, p. 26 1.) 

* Ladre signifiait autrefois lépreux. Ce mot n'est qu'une syncope du nom 
propre Lazare, lépreux fort connu dont parle l'Évangile. (A ce sujet, voyez 
ci-après , p. 221 et 222.) 

^ Voyez repartie, chap. m, sect. 11, art. Caachemur et art. Garou. 

" Bougre était le nom que l'on donnait autrefois à un hérétique d'une cer- 
taine secte. (Voyez ci-après, sect. v de ce chapitre, p. 2/47 et 2/48.) 

i3. 



196 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Si l'on envisage les modifications du sens des mots sous 
un autre point de vue , sous celui de la manière dont elles 
se produisent , on trouvera que presque toutes doivent être 
rapportées aux tropes. Le lecteur sait que l'on appelle tropes 
(de rpénco, tourner) les diverses manières de détourner un 
mot de sa signification propre de façon à ce qu'il ne repré- 
sente plus l'idée dont il était primitivement le signe, mais 
une autre idée ayant avec la première certain rapport aperçu 
par notre esprit. Si je dis, la lumière du soleil éclaire notre 
globe, le mot lumière est pris dans le sens propre. Mais si je 
dis en parlant d'un homme de génie, c'est une des lumières 
de son siècle, dans ce cas lumière est employé dans une signi- 
fication qui n'est pas proprement la sienne; j'ai recours à un 
trope. 

Les différents auteurs qui ont traité des tropes les ont 
divisés en un plus ou moins grand nombre d'espèces, mais 
je crois qu'on peut tous les réduire à quatre principaux : la 
synecdoque, la métaphore, la métonymie et la métalepse. On 
verra dans la suite de ce chapitre en quoi chacun d'eux con- 
siste et en quoi ils diffèrent les uns des autres. 

Trois causes principales déterminent la substitution d'une 
signification à une autre et nous portent à recourir aux 
tropes. Tantôt c'est la vivacité de notre imagination , tantôt 
c'est le besoin de la concision; tantôt enfin c'est la nécessité 
de nous procurer un signe particulier pour la représentation 
d'une idée manquant d'un terme qui lui soit propre. 

1° La perception d'un objet est toujours accompagnée 
de l'impression faite sur nous par telles ou telles circonstances 
particulières relatives à cet objet. Certaine de ces circonstances 
peut frapper notre imagination à tel point qu'elle se pré- 
sente plus vivement à notre esprit que ne le fait l'objet lui- 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 



197 



même. De là vient que nous sommes portés à employer un 
mot servant à désigner ou à rappeler cette circonstance à la 
place du mot consacré à désigner l'objet. C'est ainsi que 
nous donnons au tout le nom qui convient à la partie, à 
l'effet le nom qui est propre à la cause, à la cause le nom 
de l'effet, au contenu celui du contenant, au conséquent 
celui de l'antécédent, etc. c'est encore ainsi qu'un objet 
semblable à un autre objet sous quelque rapport est souvent 
désigné parla dénomination qui est particulière à ce dernier. 
Voile sert à signifier un navire, coutumes se prend pour les 
lois provenant des coutumes, un bruit pour une nouvelle, le 
ciel pour Dieu, la terre pour tous les hommes, entendre 
pour comprendre, un tigre pour un homme cruel, etc. 

2° Le besoin que nous éprouvons de rendre nos idées de 
la manière la plus concise, c'est-à-dire avec le moins de 
mots possible, fait que nous disons un cachemire, un madras, 
un damas, pour désigner certaines étoffes fabriquées primi- 
tivement à Cachemire, à Madras, à Damas. Nous disons de 
même du falerne, du Champagne , du bordeaux pour du vin 
de Falerne, du vin de Champagne, du vin de Bordeaux; 
un Virgile, un Cicéron, un Molière pour un livre renfermant 
les œuvres de Virgile, de Cicéron, de Molière. 

3° La nécessité nous fait détourner un mot de sa signifi- 
cation primitive afin d'en faire le signe d'une idée pour la 
représentation de laquelle la langue manque d'une expres- 
sion particulière. C'est de la sorte que nous employons les 
mots bras, jambe, pied, cœur, aile, œil, quand nous {parlons 
d'un bras de fauteuil, de mer, de rivière; de la jambe d'an 
compas; du pied d'un arbre; d'un cœur de laitue; des ailes 
d'une armée, d'un bâtiment, d'un moulin à vent; de l'œil 
d'une meule , des yeux du pain , du fromage , du bouillon. 



198 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Une sorte d'instinct naturel , commun à tous les hommes, 
nous porte à recourir aux tropes dans les différents cas où 
ia convenance, l'utilité, la nécessité se font sentir à notre 
esprit, et les intelligences les moins cultivées sont générale- 
ment celles qui en font un plus fréquent usage; aussi du 
Marsais, l'homme le plus compétent en pareille matière, 
n'hésite pas à dire : « Je suis persuadé qu'il se fait plus de 
figures un jour de marché à la halle, qu'il ne s'en fait en 
plusieurs jours d'assemblées académiques ^ » 

Voici quelques-uns des tropes les plus usités à Paris 
parmi les gens du peuple; je les emprunte au Dictionnaire 
du bas langage : 

Affalé, qui a l'esprit pénétrant et subtil, fin, rusé; arpen- 
ter, marcher à grands pas et avec vitesse ; s'arrondir, se ras- 
sasier de nourriture; s'avachir, devenir trop gras; baptiser 
du vin, mettre de l'eau dans le vin; bec, bouche; petite bique, 
jeune fille gauche et maladroite; blouser, duper, tromper; 
houle, tête; boulette, brioche, bévue, sottise; boussole, tête; 
bûcher, travailler beaucoup et avec ardeur; butin, richesse, 
opulence; camelote, marchandise de qualité très-médiocre; 
charrue, personne indolente qui semble se traîner avec 
peine; coffrer, emprisonner; cogner, frapper (juelqu'un, le 
battre, le rosser; cogne-fétu, homme qui se fatigue beaucoup 
à ne rien faire qui vaille ; colle , mensonge , bourde , gascon- 
nade; confirmer, souffleter; cornichon, sot, niais, imbécile; 
débacler, arriver à l'improviste chez quelqu'un; déblayer, se 
débarrasser de plusieurs affaires difficiles et désagréables; se 
débonder, ouvrir son cœur à quelqu'un; écorchear, marchand 
qui vend trop cher; escargot, homme mal fait, mal bâti; 
fumer, pester, s'impatienter; la goutte, petit verre d'eau-de- 

* Du Marsais, Des Tropes, I" partie, art. i, édit. de 1775 , p. 3. 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 



199 



vie; gueule, bouche; huître, homme sans capacité, un sot; 
hure, visage disgracieux; Jeanneton, servante d'auberge, fdle 
de vertu suspecte ; unjaunet, pièce d'or, louis; une jeunesse, 
une jeune fdie; mâle, homme, mari; mandrin, homme sans 
probité, homme capable de commettre un crime, un scé- 
lérat; marcassin, petit homme laid et difforme; matou, un 
drôle; mauviette, personne de faible complexion; un mince, 
un billet de banque; mujjle, vilaine figure; pays, compa- 
triote; pigeon, homme simple dupé par un fripon; quilles, 
jambes; roquet, homme faible et fort insolent; savetier, mau- 
vais ouvrier en général; tanner, vexer, fatiguer, ennuyer, 
molester quelqu'un; toupet, audace, effronterie, impudence. 

Tel mot institué pour représenter une idée, étant dé- 
tourné de sa signification propre pour représenter une 
autre idée, peut nous peindre celle-ci d'une manière si vive, 
si énergique, si agréable ou si caractéristique que ce mot, 
pris dans sa nouvelle acception, est bientôt accueilli par la 
faveur publique et qu'il est en peu de temps d'un usage très- 
général. Il arrive souvent alors que la signification primi- 
tive du mot perd tout ce que gagne la signification déri- 
vée : celle-ci devient d'un emploi de plus en plus commun , 
l'autre finit par être rarement employée et même par être 
quelquefois tout à fait abandonnée, puis entièrement ou- 
bliée. Dans ce dernier cas, un changement de signification 
complet s'est opéré : ce qui ne fut d'abord pour le mot 
qu'une acception empruntée, qu'un sens figuré, se trouve 
devenu àa signification propre. 

Le mot chef, dérivé de caput, signifia primitivement tête^. 
Cette acception, maintenant peu usitée, se perd de jour en 

' David sait al espée Golie ; nient ne tardât ; de s'espée meisme le chiej li 
coipad. [Livre des liois, p. 68.) 



200 SECONDE PARTIE. LIVIŒ I. 

jour, et l'on peut conjecturer avec vraisemblance qu'elle ne 
tardera pas à disparaître complètement de notre langue. 
Alors une acception que ce mot n'a eu d'abord que par 
métaphore, deviendra sa signification propre ; c/ie/" signifiera 
proprement celui qui est à la tête d'un corps, d'une assem- 
blée , etc. qui y tient le premier rang , y exerce la principale 
autorité. 

Viande a changé de signification de la manière que je viens 
d'exposer. Ce mot, qui signifiait au xiif siècle vivres, nourri- 
ture, aliment en généraP, fut ensuite pris par synecdoque 
pour désigner la chair des animaux dont nous faisons notre 
nourriture habituelle. La première acception de viande est 
tout à fait perdue , la seconde seule nous est restée : elle est 
devenue la signification propre de ce mot. 

Mais un mot qui a déjà passé à une acception dérivée, en 
vertu d'un trope, passe quelquefois de cette seconde accep- 
tion à une troisième, puis à une quatrième, et, de la sorte, 
à plusieurs autres successivement, sans qu'on puisse déter- 
miner le point où devront s'arrêter ces évolutions indéfinies^. 

Un mot qui a été, pour ainsi dire, promené par l'usage 
d'acception en acception , peut finir par en revêtir une ex- 
trêmement différente et même tout à fait opposée à celle 
qu'il avait primitivement. De là provient une très-grande 

^ Viande dérive du latin barbare vivanda, vivres, formé de vivere. (Voir à cet 
égard la I" partie, chap. m, sect. ii , art. Fliche et art. Fourraye.) 

Rabelais se sert encore du mot viande dans son ancienne acception : 

En ceste isle seule naissent ces belles poyres. . . Si on les cuysoyt en casserons 
par quartiers avecques un peu de vin et de sucre, je pense que ce seroyt viande 
très salubre, tant es malades comme es sains, (Rabelais, Pantayrael, liv, IV, 
chap. LIV.) 

* Voir, dans ce chapitre , sect. v, des exemples de plusieurs mots ayant passé 
successivement d'une signification primitive à plusieurs significations dérivées. 



CHAP. 11, SIGNIFICATION. 201 

difficulté et souvent môme l'impossibilité de remonter à 
l'origine de certains mots dont nous ne pouvons suivre assez 
bien les traces pour constater toutes les variations qu'a su- 
bies la signification primitive avant d'arriver à la signification 
actuelle. Et cependant, la connaissance de ces diverses tran- 
sitions d'un sens à l'autre est indispensable si l'on ne veut 
point se contenter de conjectures plus ou moins hasar- 
deuses , en un mot si l'on veut faire de la science et non point 
du roman. Dira-t-on que je resserre la linguistique dans des 
bornes trop étroites? je répondrai que ces bornes ne sont 
autres que celles qui sont imposées par les exigences du 
sujet, celles qu'est forcée de reconnaître une saine critique, 
et que ne franchit point un esprit judicieux. 

Dans les pages suivantes, avant d'attribuer à fun des 
tropes le changement de signification qu'a éprouvé tel ou tel 
mot, je donnerai chaque fois des exemples "de femploi de 
ce trope empruntés à notre langue telle que nous la parlons 
actuellement. 

SECTION I. 

SYNECDOQUE. 



La synecdoque est un trope par lequel un mot, au lieu 
de l'objet ou du fait qu'il désignait primitivement, désigne 
un autre objet ou un autre fait en vertu de leur coexistence. 
On peut distinguer deux sortes de coexistences, l'une phy- 
sique, qui consiste dans l'union essentielle des objets com- 
pris dans un même tout ; l'autre catégorique , que nous 
imaginons dans les différentes classes d'objets ou de faits 
subordonnés les uns aux autres. 

La synecdoque prend le plus pour le moins et le moins 



202 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

pour le plus; comme les mortels pour les hommes, une voile 
pour un navire. 

Parmi les difFérentes espèces de synecdoques , les suivantes 
sont celles qui ont changé la signification d'un plus grand 
nombre de mots latins qui ont passé dans la langue fran- 
çaise. 

S 1. — SYNECDOQUE DU GENRE POUR L'ESPÈCE. 

Nous employons journellement cette synecdoque en di- 
sant une couronne pour une couronne de souverain ; une jour- 
née pour la journée dans laquelle une bataille s'est livrée ; 
un esprit pour un esprit que l'on suppose revenir de l'autre 
monde, un revenant; un corps pour le corps d'un homme 
mort, un cadavre; les grains pour les grains qui servent 
le plus ordinairement à la nourriture de l'homme, les 
blés, etc. Beaucoup de mots de notre vocabulaire doivent 
leur signification actuelle à une semblable synecdoque, à 
laquelle on eut autrefois recours. 

Mercier, dérivé de mercator, signifia d'abord un marchand 
en général. 

Souvent perdre, assez despendre et rien gagner 
Mené à l'hôpital le pauvre mercier. 

( Ancien proverbe , cité dans le Livre des proverbes français , 
de M. Le Roux de Lincy, t. II , p. 3 1 g.) 

Dès le XIII* siècle ce mot était déjà pris dars un sens un 
peu plus restreint. Bien qu'à cette époque le mercier vendît 
presque toute sorte de marchandises, cependant il tenait 
plus particulièrement les articles concernant l'habillement , 
la parure, la parfumerie, ainsi qu'une foule d'nstruments et 



l II, SIGNIFICATION. 203 

l'outils c!e tout genre. On peut s'en convaincre en lisant ie 
titre Lxxv du Livre des métiers, p. 192, et ie Dit d'un mer- 
cier, publié par M. Crapelet à la suite des Proverbes et dic- 
tons populaires , Paris , 1 83 1 . Le mercier qui figure dans cette 
pièce de vers débite dans sept grandes pages toutes les 
marchandises qu'il se vante d'avoir dans sa boutique. 

Selle, de sella, avait la signification générale de siège avant 
de désigner cette sorte de siège que l'on met sur le dos d'un 
cheval. 

Hely erranment de la sele u il sedeit, envers chaï. {Livre des Rois, 
p. x6.) 

Entre deus seles chet dos à terre. [Proverbes de Fraance, à la suite du 
Livre des proverbes français, de M. Le Roux de Lincy, t. II, p. SSg.) 

Par une synecdoque de même espèce le mot selle a été 
pris pour un siège d'un tout autre genre que celui qui sert 
au cavalier : cette médecine l'a fait aller trois fois à la selle 
dans la matinée. Rabelais disait une selle percée; nous dési- 
gnons aujourd'hui cette sorte de siège sous le nom de chaise 
percée. 

Ailleurs ne ay-je leurs armoyries que en ce relraict icy, près ma 
selle percée. [Pantagruel, liv. IV, chap. lxvii.) 

Véritablement je pensoys que en ycelle , darriere la tapisserye , feust 
vostre selle percée. [Ibid.) 

Le fond de voz chausses feroyt office de lasanon , pital , bassin fecal 
et de selle percée. [ Ibid. ) 

Par une autre espèce de synecdoque , celle du contenant 
pour le contenu, nous disons : ce médicament lui a fait faire 



204 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

deux selles abondantes. Il faut garder les selles du malade pour 
les faire voir au médecin. 

En iatin infans signifiait un petit enfant et le petit d'un 
animal quelconque. Ce mot nous a donné deux dérivés, 
enfant, qui ne s'applique plus qu'à un sujet appartenant à 
l'espèce humaine, et faon, qui ne se dit plus que du petit 
d'une biche ou d'un chevreuil, mais qui, anciennement, se 
disait du petit de tout animal. 

Fable X. — D'un Vorpil et d'un Aigle qui emporta un des faons 
au Gourpill. 

D'un verpil cunte la meniere 
Ki fu issu de sa tesniere , 
Od ses enfanz devant joa ; 

Un aigles vint , f un emporta 

(Marie de France, t. II, p. 95.) 

Tout li bourgois, . . tiegnent communément une jument qui puisse 
porter faon ; et li comte , e li duc , et li baron , et li abbé , et tout li 
autre grant homme qui ont pasture suffisant, tiegnent haraz de jumenz 
de vj, ou de iiij au mains,... et soient ces jumenz priviligies que eles 
ne puissent estre prinses. .. ne eles ne leurs faons, tant com cil faon 
soient de tel aage qu'il ne puissent estre chevauchiet. [Ordonnance 
royale de 1219 , insérée dans la Bibliothèque de TÉcole des chartes, 
3* série, t. V, p. 180.) 

Articulus, diminutif de artus, signifiait proprement un 
petit membre, une petite partie du corps; il se prenait en 
particulier dans le sens de doigta Ce mot est le primitif du 
français orteil, qui ne s'emploie plus guère que pour désigner 

^ Litteraque arliculo pressa tremente iabat. (Ovide, Heroides, epist. x, vers 
la fin.) 

Sollicitis supputât articulis. [Ibid. Ex Ponto, lib. II, epist. m, v. 18.) 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 205 

le gros doigt du pied , mais qui se disait autrefois de tous les 
doigts du pied. Nous avons même conservé cette signification 
générale dans l'expression se dresser sur ses orteils. En pro- 
vençal arteh, artéous signifie également doigts du pied. 

Là fud un merveillus vassals ki out duze orteilz as piez. [Livre des 
Rois, p. 2o4i.) 

C'est en prenant de la même manière le genre pour l'es- 
pèce que CAMPDS , plaine , nous a donné camp , plaine où une 
armée dresse ses tentes; capsa, coffre, châsse, coffre où Ton 
garde les reliques d'un saint; culter, fer tranchant, couteau, 
contre, fer tranchant de la charrue*, jumentum, bête de somme 
en général, jument, femelle du cheval^; mansio, demeure, 
habitation, maison, bâtiment servant de demeure; ministe- 
RiuM, office, ministère, emploi, exercice, métier, exercice 
professionnel d'un art manuel; pomum, fruit bon à manger, 
pomme, fruit du pommier; peregrinus, voyageur, pèlerin, 
voyageur pieux qui va visiter un lieu saint; venenum, poi- 
son, venin, poison qui sort du corps de certains animaux; 

' Anciennement , jttmcnf se disait d'un cheval et de la femelle d'un cheval. 
Je viens de donner, à la page précédente , un exemple de la dernière signi- 
fication emprunté à une ordonnance de i 279. La traduction des Dialogues de 
saint Grégoire nous offre ce mot employé pour signifier cheval. On lit dans 
cette traduction : 

Troverent Libertin gisant en orison ; à cui quant il disoient : Lieve sus , pren 
ton cheval; icil respondit : Aleiz en bien; je n'ai pas mestier de cheval. Mais 
il descendirent , si lo levèrent encontre sa volonteit el cheval , dont il l'avoient 
jus mis , et isnelement s'en alerent. 

Un peu plus loin, l'auteur ajoute : 

Une femme. . . ot esgardeit lo serf de Deu , ele , esprise por l'amor de son 
filh, tint par lo frein lo jument de Libertin. [Diah de S' Grégoire, inséré dans 
l'Essai philosophique sur la formation de la langue française , par M. du Méril , 
p. 44i et 442.) 



206 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

poTio , potion , breuvage , poison , breuvage qui peut donner 
la mort^. 

Plusieurs mois tudesques ont subi un semblable change- 
ment de signification en passant en français : blad, récolte 
pendante, productions de la terre encore sur pied, nous a 
donné hlé, récolte la plus importante pour l'homme, celle 
qui sert principalement à sa nourriture; foder, nourriture, 
fourrage, autrefois feurre , fuerre, nourriture la plus ordinaire 
des chevaux; felisa, rocher, falaise, rocher escarpé qui se 
trouve sur les côtes de la mer; farwa , couleur, /ard, couleur 
que les femmes se mettent sur le visage; hababo, avoine, 
haveron, avoine sauvage. (Voyez ces mots dans la T* partie, 
chap. m, sect. ir.) 

On appelle sens restreint le sens que prend un substantif 
désignant un genre lorsqu'il est employé pour ne plus dési- 
gner qu'une espèce de ce même genre. On nomme éga- 
lement sens restreint, le sens spécial que prend un verbe 
lorsqu'il n'est point employé dans toute l'étendue de sa si- 
gnification, et qu'il n'exprime plus qu'une idée particulière 
comprise dans l'idée générale dont il est primitivement le 
signe. C'est ainsi que nous employons ordinairement boire 
pour boire du vin, il aime à boire; porter, pour porter son 

^ Potio avait autrefois ie sens générai de son primitif, et signifiait breuvage , 
potion. 

A mors m'aportc d'espérance 
Une merveillose poison , 
Qu'avoit confite en sa maison 
Délectation l'espissière ; 
La poison ert de grant manière 
D'espices chaudes et agûes. 

[Tournoiement de l'Anteckritt , Reims, i85i, p. 79.) 

Pour d'autres exemples de ce mot pris dans son acception générale et pour 
certaines considérations, voyez la I" partie, chap. m , sect. v, art. Enpuissuned. 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 207 

enfant ou ses petits dans son ventre en parlant de la femme 
011 de la femelle d'un animal, les brebis portent six mois; re- 
poser pour se reposer en se livrant au sommeil , dormir, il 
n'a pas reposé de toute la nuit; prier pour prier Dieu, il prie 
du matin au soir. 

Sevrer, de separare, et son composé désevrer, signifiaient 
autrefois séparer, éloigner de. Sevrer, pris dans un sens res- 
treint, ne signifie plus aujourd'hui qu'éloigner définitive- 
ment un enfant du sein de sa nourrice. 

Sevrèrent furment de la paille. [Livre des Rois, p. 218.) 

De si perilluses meslées 
N'orra nus hom jamais parlier; 
Une ne se porrent desevrer. 
Si fu la nuiz neire et obscure. 
Od dol, od ire e od rancure 
En unt Franceis lor gens sevrées 
E lur portes dedenz fermées. 

( Chron. des ducs de Norm. t. I , p. 221.) 

Labourer, de laborare, signifiait anciennement travailler 
en général; il ne signifie plus que travailler la terre en lui 
donnant une certaine façon. 

En poi d'ure Deu lahnre, ço dit li mandiant. 

[Chron, de Jordan Fantasme, p. SgS.) 

. . . Elle le sert et honneure , 
Et adès travaille et labeure. 

[Histoire du châtelain de Coucy, p. 186.) 

Laboure en bonne ouvrage sans penser fauceté. 
[^oman de Siperis, cité dans le Livre des Proverbes, de M. Le Roux 
de Lincy, t. ÏI, p. i86.) 



208 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Traire, de trahere, avait autrefois la signification générale 
que nous donnons au verbe tirer; aujourd'hui traire, pris 
dans un sens restreint, ne se dit plus que pour signifier 
tirer du lait de ceitaines femelles d'animaux. 

Dont firent arbelestriers trere, 
Berfroiz lever, perrière fère. . . 
Alqant qui virent le mur frait 
Es fortereces se sont irait. 

[Rom. de Brut, 1. 1, p. 262.) 

L'esteut en la presse remaindre, 
Où le flo des chevauz le fraie 
Tant qu'aucun sien ami l'en traie. 

[Branche des royaux lignages, t. II, p. 2 63.) 

Ne nos est remis quirs es mains 
De l'angoisse de traire as reins (rames). 
[Chron. des ducs de Norm. 1. 1, p. 54. ) 

Saillir, de salire, signifiait primitivement sauter en général. 

Il fait bon reculer pour miex salir. 

[Ancien proverbe, extrait d'un manuscrit du xiii" siècle, et cité 
par M. Le Roux de Lincy dans le Livre des proverbes fran- 
çais, t. II, p. 282.) 

Mieux vaut reculer que mal sallir. 

(7fci(/. t. II,p. 264.) 

Ce verbe ne s'emploie plus aujourd'hui que dans cer- 
taines acceptions restreintes. Il signifie jaillir en parlant des 
liquides. Pris activement, on l'emploie en parlant de quel- 
ques animaux mâles pour exprimer l'action de couvrir leurs 
femelles, ce qu'ils font en sautant sur elles. En termes de 
haras , on dit sauter pour saillir, et l'on appelle saut l'acte par 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 



209 



lequnl un étalon saillit ou saule une jument. (Voir chacun 
(le CCS mots dans le dictionnaire de l'Académie.) 

Divertir, de divertere, signifiait d'abord détourner, distraire 
en général. La XXXV*" nouvelL" de YHeptaineron de la reine 
de Navarre porte pour tiire : Industrie d'un sa(je mari pour 
divertir l'amoitr ijue safeminc portuit à un cordclicr. Nous em- 
plovons encore ce verbe dans ce sens en disant : divertir 
(judfjuun dt" ses occupations. Divertir les deniers publics, les 
fo.ds de l'Etat. Ce tuteur a diverti les revenus de son pupille. 
Aujourd'hui ce verbe est le pins souvent pris dans un sens 
restreint pour signifier détourner quelqu'un de ses préoccu- 
pations, le distraire de ses ennuis, (!o ses soucis par des 
amusements, le désennuyer, l'amuser, le récréer. 

6'o///^^re , ramasser, recueillir, rassembler, relever, trous- 
ser, est le priuiitif de notre verbe cueillir, qui avait autre- 
fois la signification générale de son primitif; il ne se prend 
[plus maintenant que dans le sens restreint de ramasser des 
fruits, des fleurs, des légumes. 

Mais les armes e la des[juille 
Firent coi'lir e amasser. 

( Chroii. (les ducs dr !\oriit(iiidie, t. Il f , p. 2 i fi. ) 

Si tosl comme il porenl apercevoir le jour, caeillirent leur voiles, 
el s'en allerenl. ,Villcliardouin , p. 126, r.xj.viii.) 



C'est encore en prenant le mot dans un .sens restreint 
que LAMBEUE, passer sa langue sur quelque chose, lécher, 
nous a donné laper, passer sa langue sur un licuiide pour le 
])0ire en attirant; locari:, placer, établir en quelque lieu, 
nous a fourni locjer, établir dans une habitation; necap.e, 
faire périr, tU(M\ //oyc , faire j^érir d ins lenu; en provençal 



210 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

négar^; tradere, livrer, trahir, livrer perfidement quelqu'un 
ou quelque chose. 

s 2. — SYNECDOQUE DE L'ESPÈCE l'OCR LE GENRE. 

Nous faisons usage de cette synecdoque quand nous em- 
ployons pain pour nourriture, il est obligé de gagner son 
pain par son travail; argent, pour signifier de la monnaie, de 
quelque métal quelle puisse être; abbé, celui qui est à la 
tête d'une .abbaye, pour tout homme qui porte un habit 
ecclésiastique; les hommes, pour les humains en général, 
hommes, femmes et enfants, les hommes sont mortels; co- 
quin, fripon, pour tout homme qui commet des actions 
contraires à l'honneur et à la probité. Parricide se dit, au 
propre, de celui qui tue son père; par synecdoque, il se 
prend pour celui qui tue sa mère, f un de ses ascendants ou 
l'un de ses plus proches parents; celui qui attente à la vie 
du chef de l'état, ou qui porte les armes contre sa patrie. 

Aitre, atre, estre, être, dérivés de atrium, signifiaient 
autrefois une cour, un porche , un parvis , un vestibule. 

E les altels queManassès out fait as dous aitres del temple, tut fisl 
agraventer. (Livre des Rois, p. 427.) 

Et altaria quœ fecerat Manasses in daobas atriis templi Domini , des- 
truxit reœ. 

Enlur ie temple, de quatre parz, fud uns murs de treis estruiz de 
aiselers qui bien furent poliz e asis e afermez, e sur le mur fud uns 
paliz de cèdre bien juinz e acuplez; cist enclos fud apelez li aitres as 
pruveires. {Livre des Rois, p. 2 5o.) 

' Necare était déjà employé pour noyer clans les premiers temps de I.t bcisse 
latinité. (Voyez ce mot d.ins Du Cange.) 



CHAP. Il, SIGNIFICATION. 211 

Truverunt nos e morz e detranchez, 

Leverunl nos en bières, sur sumers 

Enfuerunt en aitres de musters. 
N'en mangerunt ne lu, ne por, ne chen. 
{Chaiis. de Roland, st. cxxx.) 

Si la maison debvoyt ruiner, failoyt-il que en sa ruine elle tombasl 
sur les aires de celluy qui l'avoyt aornée. (Rabelais, Garcjanlaa, liv. I, 
chap. XXXI, p. 36, col. i.) 

Dui arcevesques vont avant. 
Se lui mostrent le pais , 
Tuz les estres e le purpris. 

(Marie de France, t. II, p. 471.) 

Car vieilles n'ont ne cours ny estre. 

(Villon, Ballade aux filles de joie, str. 1.) 

Par synecdoque, êtres, au pluriel, signifie aujourd'hui les 
différentes parties de la distribution d'une maison, c'est-à- 
dire la cour, i'cscalier, les corridors , les appartements et les 
pièces qui les composent, etc. Je connais les êtres de cette 
maison. 

Framentum , chez les Latins , désignait toutes les céréales : 
« Frumenti gênera haec vulgatissima sunt, far quod adoreum 
«dixerunt, sihgo, triticum, hordeum. » (Pline, iiv. XVIII, 
chap. vu.) En français, /romen^ ne signifie que la meilleure 
des céréales, celle qu'on nommait en latin triticum. 

Par une semblable synecdoque, gaballus, mauvais cheval, 
rosse, nous a donné cheval; causa, chose qui produit un 
effet, cause, chose pris en général; jocus, plaisanterie , jea 
employé dans un sens général. Infans-, infantem, petit gar- 
çon ou petite fille qui n'est point encore en âge de pouvoir 
parler, est dovoiui enfant, petit garçon ou petite fille en 

i4. 



212 SECOFDP: PAIVriE. LIVRE I. 

genéraP ; parens, parknîkm, celui ou cello dont on tient la 
vie, Ift père ou ia mère, parent, toute personne à laquelle 
on es! uni par les liens du sang^. Filia ne se disait que pour 
exprimer h relation d'i:ne personne (\u sexe fénnnin avec 
.son père ou. sa mère; il est devenu yï/Ze, qui se dit de toute 
P'M'sonnc du sexe féminin non mariée. Fils, dérivé àc filius, 
a mieux conservé la signification spéciale de son primitif. 
îiiclic, qui signiliaii; anciennement puissant en général, ne 
; ^ppiique plus aujourd'hui qu'à ce^ui qui est puissant par la 
{'ortuno qu'il possède. (Voir T" partie, élément germanique , 
rîiap. m, sccl. ]i, art. Riche.) 

On donne le nom d'extension à l'emploi que l'on fait d'un 
;.ui)jtantif désignant une esp.'ce, pour signifier un genre 
dans lequel cette espèce se trouve comprise. On appelle 
égalemcnl exteiidion femploi que l'on fait d'un verbe ou 
d'mi adjectif exprimant une idée spéciale, lorsque l'on .se 
sert de ces mots pour exprimer une idée plus générale. 

' Le mot enfaiil , considéré .sous deux rapports difl"ércnts relativement à son 
primitif, nous offre un exemple de deux synecdoques d'espèce tout à fait oppo- 
sée, celle du genre pour l'espèce et celle de l'espèce pour le genre. (Voir ci- 
dessus, p. 2o4.) 

- On trouve dcyà dans (apitolin, dans Lampridius et dans Quinte-Ctu'ce , 
liureiis employé dans la signification générale que nous donnons au français 
jtureii'i , ce qui tendrait à prouver que le dernier de ces auteurs ne serait point 
aussi ancien que l'ont pensé quelques savants, et que l'on peut être disposé 
à le croire, si l'on en juge par son style et par sa latinité, qui est en général 
d'iuie très-grande pureté. 

rhnnibus pi.rentihus suis tantam reverentiam quantam privatus exliibuit. 
(Capitolin, Vie de Marc Antoiun le philosophe, chap. v, vers la fin.) 

P.nnlcs Alexander, si malos reperit , punivit. (Lampridius, Vie d'Alex. Sé- 
vère, chap. Lxvii, vers la fin.) 

Soient rei capitis adhibere vobis /i«rrn/. <; duos ego fratr. s nuper amisi... 
(Quinte-Curce, liv. VI, cliap. \.) 



CHAP. n, SIGISIFICATION. 2i;i 

C'est par extension qu'APPLALDiii , manifeslci son approba- 
tion en battant des mains, est employé dans notre langue 
pour manifester son approbation de quelque manière qu.^ 
ce soit: Tout Je monde applaudit nu choix que vous avez fait 
FERREa, garnir de fer, se dit pour garnir de (jueique meta! 
autre que le fer : Une cassette ferrée d'or; un ciieval ferre 
d'arcjent. F'ANEi-. signifie proprement faire sécher f herbe cfu on 
vient de faucher eu la retournant jusqu'à ce qu'elle devienn i 
du foin; par exieusion, ce verbe se prend pour '^'ossécijyr 
d'une manière générale en parlant des planles et des parlies 
qui les composent : Le soleil a fané toutes cesjlcurs. 

ToRNAi'.E signifiait, en latin, faire mouvoir en tuad, au 
moyen d'un tour, des ouvrages de bois, d'ivoire, de niétul, 
en les façonnant avec un ciseau. Ce verbe, employa par 
extension , nous a donné tourner, faire mouvoir en rond de 
quelque manière que ce soit. Ambllare, marclier poui- faire 
de fexercice ou pour se divertir, nous a fourni aller, mar 
cber, se rendre d'un lieu dans un autre. (Voir V^ partie, 
chap. !, scct. V, art. Aler.) S; iuctus, serré, réduit à de moindres 
proj)ortions par le resserrement de ses parties, est devenu 
étroit, qui a peu de largeur. Bellls avait le sens de joli, 
gentil, mignon, qui plaît par un extérieur aimable ci gr;i- 
cieux; ce mot est le primitif de beau, qui se dit en géné- 
ral de tout ce qui plaît aux yeux ou à i'îime , de tout ce 
qui fait naître l'admiration. Pai.abolaiie, mot de bat^se lati- 
nité, signifiant exprimer sa ])ensée j)ar une parabole, i.<> '^ 
a fourni parler, exprimer sa pciisée de quelque manière r:u- 
ce soit au moyen de la parole. (Voir i" partie , chap. i , sect. v, 
art. Parole.) Le mot prôner nous offre l'cxempl*' d'une cAien- 
sion à peu près semblable. Ce verbe sigi.ilie, dans le seu."> 
primitif, faire un prône [prœcnniuni) , c'est-iVcliie un discours 



214 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

dans lequel le prêtre explique souvent un peu longuement 
aux fidèles l'évangile du jour en faisant ressortir avec éloge 
la vérité morale que cet évangile renferme. Par extension, 
prôner signifie faire un éloge fort long et fort exagéré. Il 
prône partout les services qu'il a rendus à la ville. 

s 3. — SYNECDOQUE DE LA PARTIE POUR LE TOUT. 

Nous faisons usage de cette espèce de synecdoque lorsque 
nous prenons âme, corps, tête, bouche pour personne : On 
compte cent mille âmes dans cette ville. Les gardes du corps, 
pour les gardes de la personne du roi. Un repas à dix francs 
par tête. On mit hors de la ville assiégée toutes les bouches inu- 
tiles. Nous employons également voile pour navire : Une 
Jlotte de cinquante voiles s'approcha des côtes; heure, pour 
temps, époque, quand l'heure sera venue, je vous révélerai cet 
important secret; cour, pour palais d'un prince. (Voyez sur 
ce mot les remarques faites dans la T* partie, chap. i , sect. v, 
art. Curt.) 

Bureau, formé de bure, signifiait primitivement une 
sorte d'étofte grossière faite de laine; plus tard il se prit 
pour une table destinée au travail sur laquelle on clouait 
un tapis de cette étoffe. 

Acaté i ai ches bourriaus 
Avœcques m'amie Saret. 

' ( Théâlrejrançais au moyen âge, p. i 28.) 

Damon, ce grand auteur dont la muse fertile 
Amusa si longtemps et la cour et la ville, 
Mais qui, n'étant vêtu que de simple bureau, 
Passe fêté sans linge et l'hiver sans manleau. 
(Boileau, satire I, v. i.) 



CIIAP. II, SIGNIFICATION. 215 

C'est de même que caméra, voûte, est devenu chambre, 
autrefois pièce voûtée; spatule, omoplates, épaules; stamen , 
chaîne d'une étoffe, étamine, étoffe mince qui n'est pas croi- 
sée; tabula, ais, planche, table. Bucca, creux qui se trouve 
de chaque côté du dedans de la houche et qui est formé 
par la paroi interne des joues, a donné en français bouche, 
en provençal touca , en italien et en espagnol boca, tous pris 
dans le môme sens. 

s 4. — SYNECDOQUE DE LA MATIÈRE POUR LA CHOSE 
QUI EN EST FAITE. 

Nous disons le fer pour une arme offensive, périr par le 
fer de l'ennemi; les fers, pour les chaînes d'un prisonnier, 
mettre les fers aux pieds; bronze, pour tout ouvrage de sculp- 
ture fait de bronze, c'est un bronze d'une grande valeur, il 
aime les bronzes; argent, pour monnaie d'argent, et par exten- 
sion monnaie de quelque métal que ce soit; papier, pour 
lettres de change, billets payables au porteur et autres ef- 
fets de même nature qui représentent l'argent comptant, 
il a effectué tout son payement en papier; c'est du bon papier, 
vous pouvez le prendre en toute confiance. 

En prenant de même le nom de la matière pour la chose 
qui en est faite, carta est devenu charte (voir V" partie, 
chap. i, sect. v, art. Cartre)\ carduus, chardon, carde, ins- 
trument à carder que l'on faisait autrefois avec des chardons 
bonnetiers; cementum, moellon, ciment. Un des meilleurs 
ciments anciens se composait de chaux vive et de moellon 
broyé. 

Deux primitifs celtiques, dont l'un signifie écorce et l'autre 
genêt, nous ont fourni ruche et balai. (Voyez ces mots dans la 
repartie, chap. n, sect. n.) 



210 SECONDK PAHTJIv L!VI\E 1. 

SECTION II. 

métaphor::. 

I^a métaphore est un trope par lequel un mot, au lieu de 
l'objet, de la quaiité ou du lait qu il désigne au propre, arrive 
à désigner un autre objet, une autre qualité, un autre tliif: 
en vertu de la ressemblance que l'esprit aperçoit entre eux. 
Toute métaphore est fondée sur une comparaison qui est 
dans la pensée de celui qui a recours à cette ligure. 

Nous faisons usage de la métaphore en français en em- 
ployant arjneaa pour signifier une personne fort douce, un 
iUire pour un liomme impitoyable, féroce : Le désespoir peut 
faire un tigre de celui qui était un agneau. Lion se prend pouv 
un homme courageux; âne, butor, oie pour un sot, un im- 
bécile. Nous appelons cou la partie supérieure, étroite et 
longue d'une bouteille; (réte, le souimet d'une montagne; 
tète, la partie la plus élevée d'un arbre, d'un mât. Nous nous 
sen^^ons de dur, pour impitoyable ; de rude, pour grossier, bru- 
tal; de clair, pour évident, manifeste. Ployer, au figuré, signifie 
céder; empoisonner, corrompre fesprit; marier, joindre deux 
choses ensemble : Marier la vigne à l'olivier. 

Un bon nombre de nos tnots ne doivent leur significa- 
tion actuelle qu'à re.n|)loi d'une métaphore dont nos pères 
ont fait usage. 

Oue, brebis, de avis, forma le dérivé oueilte, ou aille , qui 
avait la même signification. Ensuite, ouaille se prit, par mé 
taphore, pour désigner un fidèle par rapport à son pasteur. 
Aujourd'hui ce mot n'est [)lus employé que dans cette dci- 
nière acception. 



CMAP. n, SIGNIFICATION. 217 

Ne ni remainl beste à occire, 
Porc ne vache, one ne molon. 

{Chron. des ducs de Normandie , i. If , p. 79.) 

Li povres n'en oui mais une oneille qu'il oui aclialée e nunie. 
{Livi-e des Riis, p. i58.) — OfTrirenl à David riclics ciras de lil. . . e 
miel, e bure, e oeille e gras veels. (Ihid, p. ]85.) — As guerpi ces 
poi de uweiVes al deserl. Ilbid. p. 65 ) 

(Chacune ouuille cherche sa pareille. [Le Lvrc des proverbes français , 
publié par M. Le Roux de Lincy, I. I, jv \ilx-) 

M.ACTARE, sacrifier une victime, limmolei', (ionna à l'os- 
pagnol et à la langue d'oc matar, égorgoi", tuer. Ce mot 
signifie encore aujourd'hui, en provençal, abattre un hrMif". 
Dans noire ancienne langue, mater semplovait dans le sens 
d'abattre son adversaire d'un coup de iaiice ou d'un couj 
d'épëe, le renverser par terre, le tuer ou seulement le ré- 
duire à s'avouer vaincu. 

Ne s'esmail nuls pur cesl champiun; jo ki suis lis sei'fs m'i com- 
balerai, c od l'aie Deu chalt pas le materai. [Livre des Rois, p. GfS.) 

Le jonne clsevalier, qui avoii moull granl lorl , 
Pour ce que se sentoit legier, hardi el fort. 
Guida bien maler l'autre, mes Diex li fisl conforl 
El le baron saint .laque, en qui out granl fiance. 
A celui qui oui tort avinl tel nie..cheance 
Que quant il fu el champ, son cheval n'ot puissance 

D'aler enconlre l'autre 

[Nouveau rrcued de contes, dits, etc. t. I , p. 1 /j . ) 

Etre mat (mactatus), c'était être terrassé, être vaincu. 

Mais à Gersai hauberc vestus 
Ne valut rien à cel assaut; 



218 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

Qu'Abstinence Guersai assaut 
Et le rent mat par atemprance. 

( Tournoiement de l' Antéchrist , Reims , 1 85 1 , p. 67O 

Je descendi, que ni ot tel, 
Sus l'erbe vert mat et pensis; 
De la dolor du coup m'assis 
Mas, et destrois, et angoisseus. 
[Ibii. p. 77.) 

Dans le jeu des échecs, qui retrace les manœuvres de 
deux armées se livrant bataille, le mot mater fut employé 
dans le sens qu'il conserve encore pour signifier réduire le 
roi par un échec à ne pouvoir sortir de sa place, ou à n'en 
pouvoir sortir sans se mettre de nouveau en échec : le 
joueur dont Je roi est mat ou maté n'a plus qu'à s'avouer 
vaincu. Un trouvère du xiif siècle raconte en détail une 
partie d'échecs; vers la fin de son récit se trouvent les vers 
suivants : 

« Sire , fait-elle à lui , por coi le celeroie ? 

Vous savés des eschiés plus que je [ne] cuidoie. 

Or traiies sageinent, n'est meslier qu'on s'esfroie. 

Vous serés mas en l'angle; e, s'il vous plaist, en voie. » 

— « Dame, dist li Baudrains, à cestui mat m'otroie, 

E de l'un et de l'autre apaiiet me tenroie. 

Si avés bien de coi, plus tost matés seroie 

Que je ne quanque j'ai mater ne vous porroie. » 

( Homan d'Alexandre, cité dans les Chroniques des ducs de 
Normandie , t. II , p. 5 1 6 , note , col. 2 . ) 

Dans un sens encore plus métaphorique, ma^er signifie 
aujourd'hui abattre, en parlant de l'orgueil, de la présomp- 
tion, du caractère, du moral d'une personne; il se dit dans 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 219 

le sens criiumilier quelqu'un. On a bien maté son orgueil. Il 
faut mater ce caractère opiniâtre. Je le materai si fort, (ju'il 
reviendra à la raison. H a été bien maté par le mauvais succès 
(le cette affaire. (Académie.) 

C'est par métaphore que i-usio, nis, effusion, épanche- 
ment, a donné foison. Nous nous servons du composé pro- 
fusion dans un sens analogue. B.\laustri]M, calice de la (leur 
du grenadier, nous a fourni balastre, jjetit pilier façonné 
qui a la forme de ce calice; margarita, perle, marguerite, 
fleur dont la couleur se rapproche de celle de la perle; 
PECus, ORis, bête de bétail, pécore, personne stupide. Fra- 
GiLis est, deyenu frêle ; vlexihuas , faible ; crassus, gras^. De 
AïTENDRRE, tendre vers, nous avons fait attendre; de pen- 
DERE, peser, penser. Nous disons par une semblable méta- 
phore : Pesez bien les raisons que je vous expose. 

Les mots employés en mauvaise part ou par dérision 
sont le plus souvent pris dans une acception métaphorique. 
C'est en effet par suite d'une comparaison plus ou moins 
malveillante et maligne que nous donnons à un objet, à une 
personne, à un fait méprisables ou odieux le nom d'un 
autre objel, d'une autre personne, d'un autre fait qui 
n'offrent dans leur signification première aucune idée défa- 
vorable. Damoiseau signifiait autrefois un jeune gentilhomme 
ou bien, dans certaines contrées, le seigneur d'un pays^; ce 

' On a dit autrefois crus pour gras. 

Je mciiju bien , s'en est assez. . . 
Puis ebascun jur runger les os 
Dunt je me fas c cras c gros. 

(Marie de France, La compenijnic doa Chien au Len , l. Il , p. 17^- ) 

' Jou Jelians d'Avesncs , damoisiaiis de Haynnau , faicli savoir à tous chiauz 
ki ces présentes lettres veront et oront. . . (Carlulaiic de Ilaiiuutt, publié par 
M. de Reiflenberg, p. 365.) 



220 SECONDE PAUIIE. LIVIDE I. 

mot ne se prend plus aujourd'hui que pour désigner un 
homme qui aifecte de itùre le beau, le galant auprès des 
femmes, et qui n'est que ridicule. 

Vilain. s'emjDloyait fort anciennement pour désigner un 
colon, un cultivateur; il se dit dans la suite pour roturier, 
" et prit im sens défavorable. (Voir ce mot, l'" partie, cliap. i , 
sect. V.) Au xni' siècle, vilain était déjà employé en fort 
mauvaise part^; ce mot signifie aujourd'hui laid, sale, dé- 
goûtant, déshonnête, avare. 

Houppelande, anciennement riche manteau, ne signifie 
plus qu une espèce de longue casaque faite d'un drap gros- 
sier, (Voir F" partie, chap. u, sect. v, art. Gone.) 

Les primitifs anciens qui ont passé dans notre langue en 
recevant une acception défavorable qu'ils n'avaient pas ori- 
ginairement sont principalement dos mots germaniques. 

' « Vilain, dit M. Le Roux de Liucy, ëlait généraleinciit pris dans une 
acception mauvaise et comme synonyme de lâche, poltron, enfin de notre 
mot aillai le. Pour s'en convaincre, il snHit de jeter les yeux sur la série des 
proverbes où les vilains sont mis en jeu : qu'y trouve-t-on ? haine et mépris. 
Oui! me sidlise de rapporter ici : 

Oignez villaiii il \ oas poiiidia , 
Peignez villain il vous oindra. 

\ iiaiii affaniù demi-onragé. 

Vilain enrichi 
Ne connoil parent n'ami 

Griiissez les bottes d'un villaiu , il dira qu'on les lui brûle. 

De plus, différentes pièces, soit en prose, soit en vers, ont constaté tout le 
mépris qu'entraînait après elle cette expression de liUiiii. Une, entre autres, 
renferme à cet égard les révélations les plus curieuses; elle est intitulée : ïk.s 
XXIll manières Je vilains. Elle énumère toutes les espèces de vilains que l'on 
connaissait au xm* siècle et leur caractère différent.» (Le Livre des proverh''s 
français, par M. Le Roux de Lincy; Paris, 18/12, 2 vol. in-i ;> , introduction, 
p. Ijetlij.) 



CIIAP. II, SIGNIFICATION. 221 

fiANi), terre, nous a donne lande, nianvaic leire ; i.jim', 
lèvro, lippe, nntrofois grosse lèvre avancée, aujourd'hui 
moue; iu)ss, cheval, coursier, rosse ^\ r.APiKr. , longue épée, 
rapière; skancan, verser à boire, chiiKjuer, anciennement 
p,oc!ailler, faire une orgie. (Voir ces mots chacun à sa place, 
1"" jîartic, chap. m, secl. n. ainsi que les observations faites 
dans lintrofluction de la I" partie.) 

La figure que les rhéteurs appellent anlononiasc n'est le 
i>liis souvent qu'une métaphore; toutefois elle peut, dans 
certains cas, être une synecdoque-. Elle est une métaphore 
lorsque, comparant lacitenuint celui dont on parle à celui 
qui s'est rendu célèbr(; par quelque chose de remarquable, 
on donne au premier le nom |)r()pre du second, afin de 
faire entendre que l'un possède à un très-haut degré ce qui 
a fait la réputation de Fautre. C'est ainsi (jue nous appelons 
i\éroii un tvran cruel; Caton , un homme sage qui est d'un 
caractère modeste el sévère; Ar(jus, un surveillant vigilant; 
Céladon, un amant délicat et passionné; Dulcinée, l'amante 
dun homme sur la passion duquel on plaisante; Messaline, 
une femme de uururs tr^'s-dissolues; Lucrèce, une épouse 
chaste et veriueuse. Nous di:-ons un mcu'or pour un sage 
gouverneur; un lurlnfc , poui- un faux dévot. 

Le nom proprQ^ Lczaras, Lazare, devint, par syncope. 
Ladre dans tîotre ancienne langue^; et comme saint Luc, 
dans le \\f chapitre de son évangile, nous représente 
La/are tout couvert d'ulcères, ladre servit à désigner un 

' 11 est à remarquer que, par contre, le latin caballus, rosse, nous a donné 
cheval. 

^ l^'aïUonomusr consiste à prendre un nom propre pour un nom commun 
ou un nom commun pour un nom propre. 

^ A Paris, on nommait, m\ xm" siècle, tui (iiirrnur <lc S(tin:-J.-{iilrc \a rue 



222 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

lépreux. Ce mot est encore quelquefois usité dans cette 
même signification, bien qu'il se prenne plus souvent au 
figuré pour signifier insensible, soit physiquement, soit mo- 
ralement, ou bien encore excessivement avare. Lazare, 
autre forme du môme nom, nous a donné le dérivé lazaret, 
établissement dans lequel on fait faire quarantaine aux per- 
sonnes qui viennent d'un pays soupçonné d'être infecté 
d'une maladie contagieuse. 

Judas, disciple de Jésus-Christ, qu'il trahit par un baiser, 
a été de tout temps , pour les chrétiens , la personnification 
de la trahison; aussi son nom se trouve-t-il déjà employé 
pour signifier un traître dans les plus anciens monuments 
de notre langue. 

Mautez n'esl nule desieiée, 
Maudite, ne si escumengée 
Fivre d'enfer, forsenemenz , 
Traïsuns ne decevemenz 
Dunt sis cors ne fut repleniz; 
Des judas fu li plus haïz. 

(Chron. des ducs de Nnim. t, I, p. 28.) 

Un mult reneicz chresliens, 
Plein de diable e de venim, 
Judas plus que nul Sarrazin, 
Faus, fei-mentie e parjuré, 
Out Herluin deserité. 

[Ibid. p. liSb.) 

que nous appelons aujourd'hui rue du Grenier Saint- Lazare. (Voir, à cet égard, 
Paris sous Philippe le Bel, p. 62 et 2 34.) 

Un de nos anciens poètes dit en pariant du mauvais Riclie : 

Ch'est droiz que on le bat et bout 
L'enfrun vilain qui menja tout , 
Ç'onques au Ladres n'en fist part. 
(Miterere du Reclat de Mouliens , strophe 43 , cilé dans lloquefoil, orl. Ladre.) 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 223 

Les traîtres sont encore nommés ganelons clans nos au- 
tem's du moyen âge, en souvenir du perfide Ganelon, qui, 
selon nos romans de chevalerie, livra l'arricre-garde de 
Charlemagne à Marsille, roi des Sarrasins d'Espagne, et qui 
fut cause de la défaite de Roncevaux. (Voyez, à cet égard, 
la Chanson de Roland.) 

Trébuché furent en l'infernal prison, 
Or il n'auront jamais se dolor non ; 
De cel perdirent la sainte mansion 
El ausi firent li paran ganellon. 

[Roman de Girars de Vienite, cité par Roquefort, art. Gune.) 

Avoec les faus et les félons 
Qui sont parent as ijunelons. 

[Les Dits des Philosophes, manuscrit de l'Ai'scnal, cité dans la 
Chronique des ducs de Noraiandie , t, [II , p, 34 , note i . ) 

Charlemagne et les empereurs qui lui succédèrent firent 
une rude guerre aux diverses nations slaves qui menaçaient 
d'envahir l'Occident et qui s'avancèrent jusqu'à l'Adriatique. 
Après les nombreuses défaites qu'ils éprouvèrent, les Slaves, 
appelés plus ordinairement Esclaves, furent vendus en grand 
nombre, et les Italiens en trafiquèrent comme on trafique 
aujourd'hui des nègres sur les côtes de Guinée. De là nous 
est venu le mot esclave; en italien, scliiavo; en espagnol, 
esclavo; en allemand, sclave; en hollandais, slaave , slaaf; en 
anglais, slave. On trouve, en basse latinité, slavas Gtsciavus, 
avec la même signification. (Voir ces mots dans Du Cange.) 
Un très-ancien proverbe français disait : 

Li plus serf sonl en Esclavonie. 

[Dit de iAjwstode, cité par M, Le Pioux de Lincy dans le Livre 
des proverbes français, t. I, p. 191.) 



224 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

/• 

Nous nomnioiis encore aujourd'hui Esclavonie une partie 
cÎG raucieiiue fllvrie occu|3ée par une population d'origine 
siave; s^^s habitants sont les Esclavons , nommés Es(davuz 
dans la (llianson de Roland. 

E la fjuarle esl de Bruns e d' EscJavo:. 

[Cli.uis. Je Roland, st. ccxxxnr.) 

SECTIO^ III. 

MFrrONYMU'-. 

[ja métonymie est un tropc par lequel un mot établi 
pour rtre le signe d'une idée est employé pour un autre 
mot exprimant une idée voisine de la première en vertu 
du rapport de |)roxifnité qui existe entre elles; ce rapport 
est tel, que l'tuie des idées est réveillée dans l'esprit à pro- 
pos de l'autre. 

Parini les diverses espèces de métonymie, les suivantes 
.sont celle.'î auxquelles est dû le cliangemenl de significa- 
tion d'im plus grand no!nl,re de mots français dérivés du 
latin. 

s î. — MKTO.NYMIE DK LA CAUSE POLR L'EFFET. 

La coalanw , c'est-à-dire l'u.sage constamment suivi par les 
habitants d'un pays, est la cause occasionnelle qui a donné 
p.aissaiice à la loi de ce pays; de là vient que l'on a pris cou- 
Lainn pour désigner la loi elle-même : La coutume de Chani- 
i)ai\ie. ii'éUdt pas la même <nic celle de Normandie; La législa- 
iion nouvelle ne reconn:.ii point les anciennes coutumes. Nous 
•Muployons f/sa^c pour :vignificr rexjiéricnce de la société 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 

^rovênan^de \usage ou habitude de vivre parmi des gens 
bien élevés : S'il avait an peu d'usage, il ne commettrait point 
\(le pareilles gaucheries. Le mot travail se prend pour la sub- 
sistance que procure le travail; nous disons dans ce sens : 
Vivre de son travail; Son travail nourrit toute sa famille. 

C'est par celte même sorte de métonymie que ingenium, 
esprit ingénieux, talent d'invention, génie, nous a donné 
engin, machine inventée par un esprit ingénieux. 

Nos pères étaient persuadés que le sort d'un homme dé- 
pend de Yheare de sa naissance et de l'influence des astres 
sous lesquels il reçoit le jour. Ils faisaient tirer Vhoroscope 
de leurs enfants pour savoir quelle était la destinée qui leur 
était réservée, « 

Las! de quelle heure fu-je nez? 
Las ! trop longuement destinez 
Suis à porter ceste langueur. 

(Un miracle de saint Valentin, dans le Théâtre français 
an moyen âge, p. 296.) 

A heneeile (bénite) horefu nez. 
Qui de tantes aversitez 
E de tante pesme destrece 
Est venu à si grant hauteie. 

[Chron. des ducs de Norm. t. III, p. 22 /i.) 

C'est par suite de cette croyance superstitieuse que iiora 
donna à notre ancienne langue le mot heur, qui s'est con- 
servé dans les composés honhcur, malheur. On a dit bonne 
heure, maie heure, dans une acception assez voisine de celle 
que nous donnons aujourd'hui à ces deux composés. 



Aie?,, maistre, donc en bonne heure; 



II*. 



220 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Or soiez de mon lUz soigneux. 

{ Un miracle de saint Valenlin, clans le Tli<?âtre français 
au moyen âge, p. 296.) 

Quinze ans avoit el noienl plus 
Quant od son père en bois ala 
Qui à maie hore Vi mena ; 
A maie ore ensemble i alerent. 

[Boman de Brat, t. I, p. 8.) 

Seigneur, dist le compaignon , mon vray et propre nom de baptesme 
est Panurge, et à présent viens de Turquye, où je fus mené prisonnier 
lorsqu'on alla à Melelin en la mah heure. (Rabelais, liv. II, chap. ix, 
p. 82, col. 1.) 

Un primitif celtique signifiant soleil nous a fourni liâle, 
qui désignait autrefois la lumière et la chaleur provenant 
des rayons solaires arrivant directement, et qui désigne 
aujourd'hui l'état de l'air échauffé par le soleil au point de 
brunir le teint et de flétrir les herbes dans la campagne. 
(Voir la F" partie, chap. 11, sect. 11, art. Hâle.) 

On rapporte à la même espèce de métonymie les façons 
de parler dans lesquelles on prend l'instrument et le moyen 
par lequel une chose se fait pour la chose elle-même. Crayon 
s'emploie pour un dessin fait au crayon, et particulièrement 
pour un portrait fait de cette manière : // possède une collection 
de crayons dus à nos meilleurs artistes. Le pastel est une com- 
position faite avec des couleurs pulvérisées incorporées avec 
de feau de gomme. Par métonymie, nous appelons pastel 
une peinture faite au moyen de cette composition : Les pas- 
tels de Latour sont fort estimés. 

C'est ainsi que calculus, petit caillou, nous a donné 
calcul. On se servait anciennement de petits cailloux pour 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 



227 



faire des calculs, comme plus tard on s'est servi de jetons*. 
CoPULA, lien, attache, courroie, est le primitif de couple , 
qui se dit de deux choses de même espèce attachées en- 
semble ou considérées comme unies l'une à l'autre. 



s 2. — METONYMIE DE L'EFFET POUR LA CAUSE. 

Nous nous servons de hrait pour nouvelle dont on s'en- 
tretient et qui est cause du bruit que l'on fait lorsqu'on en 
parle : Le bruit de sa mort s'est répandu dans toute la ville. Nous 
employons jour pour fenêtre ou autre ouverture par laquelle 
le jour peut pénétrer : On a pratiqué plusieurs jours dans 
cette muraille. Le mot vie se prend pour subsistance, nour- 
riture nécessaire pour soutenir notre vie : Il a bien de la 
peine à gagner sa vie. On dit également vivre pour se nourrir, 
soutenir sa vie au moyen des aliments : Cet homme ne vit 
(jue de légumes et de racines. 

C'est par la même métonymie que copia, abondance, 
nous a fourni copie, reproduction d'un écrit que l'on multi- 
plie, pour ainsi dire, en le transcrivant. Crepare, rendre 
un son éclatant, craquer, claquer, nous a donné crever, se 
rompre avec bruit. (Voir I" partie, chap. i, sect. v, art. 
Crieve.) Tremere, trembler, est le primitif de craindre, 
éprouver un sentiment de crainte qui produit souvent un 
tremblement de tous les membres. (Pour les altérations que 
ce mot a subies, voir ci-dessus, p. gy et p. i/ii.) On disait 
autrefois cremer pour craindre. 

Rou vint en Normandie, à Jumeges tôt dreil, 

' In tutela; judicio solet qiiîeri, an alia de rc quam de caïcuUs cognosci 
oporieat. (Qiiintilien, Uv. VII, chap. iv.) 

Imposito calculo ralionem computare. (Columclle, liv. V, chap. i.) 



228 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

N'iert mie crestien ne bauplizé n'esleit; 
Neporquant en son cuer ameil Deu e cremeit. 
[Roman de Rou, t. I, p. 57.) 

Se aucuns est crernuz par sa cruauté ou par son ostrage, por ce ne 
doit pas remanoir que l'en ne preigne vengance. [Li livres dejostice et 
de plet, p. 3 18.) 



S 3. — METONYMIES DU CONTENANT POUR LE CONTENU 
ET DU CONTENU POUR LE CONTENANT, 

Dans le premier cas, nous prenons ciel pour signifier 
Dieu, et terre, pour les peuples qui l'habitent : Les crimes 
de la terre provoquent le courroux du ciel. Palais, cour, chambre, 
se disent en parlant des magistrats et autres gens de justice : 
Tout le palais s'est prononcé en faveur de cet accusé; La cour 
de cassation annula cet arrêt; La deuxième chambre du tribunal 
de première instance doit prononcer sur cette affaire. Maison 
s'entend de toutes les personnes qui habitent une maison, 
et particulièrement de toutes celles qui composent une 
même famille. 

Dans le second cas, nous employons bureau pour désigner 
le lieu dans lequel se trouve le bureau d'un employé, c'est- 
à-dire la table sur laquelle il travaille. Caisse se prend pour 
l'endroit où se trouve la caisse d'une administration, c'est- 
à-dire le coffre -fort qui renferme l'argent : En sortant dn 
bureau du payeur, vous pouvez aller toucher cette somme à la 
caisse. Dans les maisons de commerce et de banque, on se 
sert du mot comptoir pour signifier le lieu où travaillent les 
commis et où se trouve le comptoir, c'est-à-dire f espèce de 
table à tiroirs qui est destinée à serrer l'argent et sur laquelle 
se font les payements. 



CHAP. II, SIGNIFICATK 

le la même manière que focus, loyer, âtre, nous 
"â^donnë feu; en italien, /uoco; en espagnol, /u<?^o; en por- 
tugais, /o^o ^. EcGLESiA, signifiant d'abord assemblée, réu- 
nion , dérivé de sKKk-naia. , nous a fourni église , temple 
destiné à l'assemblée des fidèles. Capella, mot de basse 
latinité formé de capsa, signifiait originairement châsse con- 
tenant des reliques; ce mot est le primitif de chapelle, dési- 
gnant premièrement un petit sanctuaire compris dans une 
église ou dans un palais, et renfermant une châsse dans 
laquelle étaient les reliques de quelque saint. (Voir F* partie, 
chap. I, sect. v, art. Chapèle.) 

s 4. — MÉTONYMIE DU NOM DU LIEU OU UNE CHOSE SE FAIT, 

où ELLE SE TRODVE, D'OÙ ELLE PROVIENT, POCR LA CHOSE ELLE-MÊME. 

Nous appelons cachemire, madras, damas, des étoffes qui 
ont d'abord été fabriquées à Cachemire, à Madras, c^i Da- 
mas. Un elbeuf, un sedan, un louviers, sont des draps pro- 
venant des fabriques d'Elbeuf, de Sedan ou de Louviers. La 
faïence est une sorte de poterie ainsi nommée parce que la 
première nous est venue de la ville de Faïence. (Voir l'his- 
toire de Mézerai, édit. Paris, i65i, t. III, p. 978.) 

De même, india nous a donné inde, sorte de couleur 
bleue, dont le nom se trouve déjà dans les plus anciens 
monuments de notre littérature. 

, ' Focus était déjà employé pour iyiiis au v' siècle. 

Cum plucret nox tclra focos, cœloque caduco 
Aéra per liquidum stillareut undique mortes. 

( Avilus, De mandi principio , lib. III, v. 5o. ) 

Par contre, en prenant le contenu pour le contenant, nous nous servons 
quelquefois de Jeu dans le sens primitif du latinyocus, foyer. J'ai trois feu.v daim 
cet aiypartcment. Une garniture de feu. Le coin du feu. N'avoir ni feu ni lieu. 



230 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

Beaus fu li quers (le chœur), bêle la nef; 
D'or e d'azur, de inde e de bief 
I out mainte bêle ovre peinte. . . 
En porpres indes e vermeilles 
Fist faire ovraignes e merveilles. 

{Chron. des ducs de Norm. t. II, p. 367.) 

Si se cuevre de Hors diverses, 
jy indes, de jaunes et de perses, 

(Rutebeuf, t. II,p. /i5.) 

Persia fournit également à notre ancienne langue le mot 
pers, qui désignait une autre sorte de couleur bleue. On 
voit dans la citation précédente un exemple de ce mot em- 
ployé comme adjectif; en voici d'autres : 

Puis venoit une haquenée 
Couverte de beau cramoisy. 
Toute de fleurs de liz semée, 
Sur un beau veloux pers choisy. 
[Martial d'Auvergne, cité dans le Glossaire de Roquefort, art. Pers.) 

Li pères fu de si grant ire. 
De maltalant devint tos pers. 

[Roman de Brut, t. I, p. 85.) 

Blevve colour — m. pers. (Palsgrave, Lesclarcissement de la lamjm 
francoyse, édit. de Génin, p. 006, col. 2.) 

La fourrure que les Latins appelaient mus ponticus nous 
était expédiée d'Arménie; aussi le nom d'hermine, qu'elle 
porte encore aujourd'hui, vient -il de Armenia employé 
comme substantif, ou plutôt comme adjectif, sous-entendu 
miistella : «Car en vieux françois, dit Du Gange, on disoit 
Hermeiiie au lieu d'Arménie, et Hennins au lieu d'Arméniens. » 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 231 

Ville-Hardouin , parlant de Léon, premier roi d'Arménie 
ou de la Gilicie, le qualifie sire des Hermines. [Dissertations 
sur l'histoire de saint Loais, dissert, i.) Voir la Conquête de 
Constantinople , par Villehardouin , édit. de M. P. Paris , 
p. ilii et suivantes. On trouve Ermine, signifiant Arménien , 
dans la Chanson de Roland. 

E la quarte (eschele) est de Bruns e d'Esclavoz, 
E la quinte est de Sorbres e de Sorz, 
E la siste est d'Ermines e de Mors. 

[Chans. de Roland, st. ccxxxiii.) 

S 5. — MÉTONYMIE PRENANT UNE SORTE DE PERSONNES, D'ANIMAUX 
OU DE CHOSES POUR UNE AUTRE SORTE VOISINE. 

Le nom de coq ne convient proprement qu'à l'oiseau de 
basse-cour nommé gallas par les Latins; la poule est sa fe- 
melle. Mais, par métonymie, nous appelons coq le mâle du 
faisan, de la perdrix et de la dinde; nous appelons poule la 
femelle de ces mêmes oiseaux, et nous disons en parlant 
d'eux : Il faut tuer les coqs et conserver les poules. (Voir l'Aca- 
démie.) Celui qui a été reçu dans un ordre de chevalerie 
devrait seul se nommer chevalier; toutefois ce mot se prend, 
par métonymie, dans d'autres acceptions : // est le chevalier 
de cette dame; Chevalier d'honneur de la reine; Chevalier du 
quet, etc. Bien que les oiseaux seuls aient un hec, nous don- 
nons cependant le nom de bec-de-lièvre à la bouche d'une 
personne dont la lèvre supérieure est fendue comme celle 
du lièvre. Lèvre-de-lièvre serait plus exact, mais il ferait 
moins image et serait moins facile à prononcer. Courage 
signifie proprement une certaine force d'Ame qui nous porte 
à entreprendre quelque chose de hardi, de grand, à re- 



232 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

pousser des dangers, à supporter avec calme des revers ou 
des douleurs; nous employons ce mot figurément pour 
dureté de cœur : Aariez-voas bien le courage d'abandonner vos 
enfants? (Académie.) 

Par la même figure, vervex, mouton, nous a donné 
brebis (voir F" partie, chap. i, sect. v, art. Berhiz):, latro, nis. 
voleur de grand chemin qui dépouille les passants à force 
ouverte , /arro/i, voleur qui dérobe furtivement et par adresse. 
Sponsus , fiancé , est devenu époax. Le tudesque brut, épouse, 
nous a fourni bra, belle-fille (voir ce mot, P* partie, chap. m, 
sect. II). En latin, nepos signifiait petit-fils; il est le primitif 
de neveu, qui désigne, relativement à nous, celui qui est le 
fils de notre frère ou de notre sœur. Dans notre ancienne 
langue, niés et neveu, qui étaient deux formes du même 
mot, avaient à la fois la signification du latin nepos et celle 
que nous donnons aujourd'hui à neveu. Nous n'aurons pas 
lieu de nous étonner de ce que le même mot servait à mar- 
quer deux degrés de parenté bien distincts, si nous faisons 
attention qu'aujourd'hui encore nous désignons des alliés 
fort différents sous le nom de beau-père [socer ou bien vitri- 
cas), belle-mère [socras ou noverca), beau-fils [gêner ou privi- 
(jnus), belle-Jille [nurus ou privigna). 

Se aucuns a aol et père baillif, il est neveu (petit- fils) et fil» à baillif; 
et se li pères pert la dignité avant que soit conceuz, l'en demande s'il 
est fiz de baillif; et l'en dit que non; mes il est nevoa à baillif, et meauz 
est que la digneté à son aïol li valle que la perte de son père li nuise. 
[Li livres de justice et de plet, p. 66.) 

Ensorquetout nos deffendons à nos bailliz devant n«nez que, tant 
comme il seront baillis, ne facent mariage d'eis ou de lor enfanz ou 
de lor frères ou de lor sorrors ou de lor nevoz (neveux) ou de lor 
nièces. [Ihid. Appendice, p. SSg.) 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 

Ses niés (neveu) ert, fils de sa serour. .. 
Et ii dus son neveu acole. 

[Roman de la Violette, v. 5708 et 5760.) 

Nous donnons quelquefois au pluriel neveux la significa- 
tion de descendants, qui rappelle celle de petit-fiis : La gloire 
de son nom passera d'âge en âge à ses derniers neveux. La Fon- 
taine a dit : 

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage. 

(Liv. XI , fabie viii , Le Vieillard et les trois jeunes hommes.) 

S 6. — MÉTONYMIE PRENANT UNE PERSONNE, 

t'NE CHOSE, UN FAIT, POUn DNE AUTRE PERSONNE, UNE AUTRE CHOSE, UN AUTRE 
FAIT; OU BIEN ENCORE UNE PERSONNE POUR UNE CHOSE ET UNE CHOSE POUR 
UNE PERSONNE, LE TOUT EN VERTU D'UN RAPPORT DU À UNE CIRCONSTANCE 
PARTICULIÈRE. 

Nous appelions autrefois grisetie une étoffe grise et de 
peu de valeur que portaient les femmes du commun ; plus 
■tard, nous avons donné ce nom aux jeunes filles de basse 
condition, parce que cette sorte d'étoffe était plus particu- 
lièrement à leur usage. Avant la révolution, les aînés avaient 
presque tout le patrimoine de la famille, et les jeunes gen- 
tilshommes qui avaient le malheur d'être cadets étaient, le 
plus souvent, obligés de s'engager dans un régiment. De là 
vint qu'on appela cadet tout gentilhomme prenant du ser- 
vice comme simple soldat pour apprendre le métier de la 
guerre : Nous avons été cadets dans la même compagnie. 

Nous disons s'accoster de quelqu'un pour le hanter, le fré- 
quenter, parce qu'on est souvent accosté par une personne 
avec laquelle on a de fréquentes relations. 

Certaine acception défavorable que nous donnons aux 
mots important, petit-maître , frondeur, est due à des circons- 



234 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

lances particulières qiii se produisirent pendant la minorité 
de Louis XIV. Voici ce que Voltaire dit à ce sujet: «On 
avait appelé la cabale du duc de Beaufort, au commence- 
ment de la régence, celle des importants; on appelait celle 
de Condé le parti des petits-maîtres , parce qu'ils voulaient 
être les maîtres de l'Etat. Il n'est resté de tous ces troubles 
(la guerre de la Fronde) d'autres traces que celle de petit- 
maître, qu'on applique aujourd'hui à la jeunesse avantageuse 
et mal élevée, et le nom de frondeurs, qu'on donne aux cen- 
seurs du gouvernement.» [Siècle de Louis XIV, chap. iv.) 
Les petits-maîtres du commencement de notre siècle furent 
nommés incroyables , parce qu'on les entendait s'écrier à tout 
propos : C'est vraiment incroyable. 

La même métonymie a fait donner le nom de bénédicité 
à la prière qu'on fait avant le repas , et dont la formule la 
plus usitée commence par le mot latin benedicite. On appe- 
lait autrefois jubé une sorte de galerie qui était dans les 
églises entre le chœur et la nef; on y récitait l'évangile des 
messes solennelles. Ce nom lui est venu de ce que le lec- 
teur, avant de commencer l'évangile, s'adresse au célébrant 
et lui dit : Jubé, Domine, benedicere. 

On disait anciennement mettre une chose en présent à quel- 
qu'un pour présenter à quelqu'un une chose qu'on lui donne, 
la lui ofFiir comme cadeau. De là vint que la locution en 
présent se prit pour en don, en cadeau, et que présent se dit 
de toute chose donnée par pure libéralité ^ 

Il l'ament tant ne li faldrunt nient , 

' On trouve déjà présent employé en ce sens dans le Livre des Rois. 

Receif cest présent de ta ancele. [Livre des Rois, p. loo.) — Dune reccut 
David le présent de la Dame. [Ibid. p. loi.) 



>r e argent lur meltant en présent \ 
Muls e désires e pâlies e guarnemenz. 
[Ckans. de Roland, st. xxi.v.) 

Sun seignur veit, à pié descent, 
Le cheval li met en présent. 

( Marie de France , t. I , p. g^ . ) 

Manant signifiait autrefois celui qui demeure dans un 
pays, de manens, mancntis. On disait encore il n'y a pas 
longtemps, en style de procédure, les manans et hahitans. 
Comme ceux qui demeuraient sur les terres des seigneurs 
n'étaient en général que de pauvres gens taillables et cor- 
véables, la noblesse finit par donner à manant l'acception 
peu flatteuse que nous lui avons conservée. Il en est arrivé 
autant à paysan et à vilain. Le premier n'eut d'abord d'autre 
sens que celui d'habitant du pays ^, et le second signifia pri- 
mitivement un colon ^. 

' C'est-à-dire leur or et leur ar(jent mettant à sa disposition. 
Le Livre des Piois emploie constamment païsans pour signifier gens du 
tpajs, et l'on trouve encore ce mot ayant cette acception au xvi° siècle , dans 
François Bonivard. 

Ço dit nostre sires : Tûtes les paroles que tu as oïes el livre de la lei, jo's 
furnirai sur ceste terre e sur les païsanz. [Livre des Rois, p. 42 4.) 

Hœc dixit Dominns : Ecce ego adducam mala super lociim istum et super Labi- 
tatores ejus ; omnia verba legis quœ legit rex Juda. 

Cume li païsant sourent que li reis Nabugodonosor ont fait Godolie maistrc 
de la terre... [Ibid. p. 437.) 

Est survenue la différence sur l'exposition de l'evangilc qui ha esmeu... à 
fouiller les Saintes Escritures es lengues esquelles elles sont esté escrittes , et 
pour ce à apprendre les dictes lengues ; à quoy s'est moult aide la liberallité des 
princes qui hont salariez gens sçavantz aux lengues pour les enseigner. . . Cau- 
vin, Wiret, Beze, S. Pol, Rubitus, Cœlius Secundus, Castaleo, Enoch, les 
uns paysans de naissance, les autres advenaires, et infiniz autres. Si n'iiont 
encores treuvé siège les dictes [lengues, ni] cité ni ville d'où elles se puissent 
appeler ^ajsanr^'. (Bonivard, Advis et devis des lemjnes, p. 20.) 

^ Voyez la I" partie, chap. i, sect. v, art. Vilain. 



236 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

C'est la même figure qui de versare, tourner, retourner, a 
fait verser. Nous tournons un vase quand nous voulons verser 
le liquide qu'il contient. Le tudesque trefan , heurter contre, 
buter à, nous a donné trouver. La chose contre laquelle nous 
allons heurter est toute trouvée. En latin ojfendere , heurter, 
se prenait aussi pour trouver. (Voir I" partie , chap. i , sect. v, 
art. Trouver.) Senior, plus âgé, plus vieux est le primitif de 
seigneur et de ses dérivés sieur et sire. Après la conquête , les 
Germains traduisirent par seniorleur mot aldermann, homme 
plus âgé ; ils nommaient ainsi un homme revêtu de quelque 
charge, de quelque pouvoir, de quelque dignité, parce 
que, dans le principe, les charges, et surtout celle de juge, 
étaient chez eux le partage des vieillards les plus âgés de 
chaque tribu. (Voir I" partie, chap. i, sect. v, art. Seirjnor.) 

Dans les chartes et dans les diplômes on indiquait ordi- 
nairement l'époque à laquelle avait lieu la rédaction des 

pièces par une formule commençant par data ou datum 

Une concession de Pépin le Bref en faveur des moines de 
Saint-Denis porte : Data nono kalendas octohris, anno xvii 
regni nostri; actum in ipso monasterio Sancti Dionysii. (Mabil- 
lon. De re diplomatica , liv. II, chap. xxvi, n° io.)Data nous 
a donné date, indication du temps où une chose a été faite. 
De même , le mot actum , qui se trouve dans de semblables 
formules, nous a fourni acte, écrit fait entre particuliers, 
avec ou sans le ministère d'un officier public. La formule de 
la charte de Pépin que j'ai choisie pour exemple contient à 
la fois data et actum; mais on ne faisait ordinairement usage 
que d'une seule des deux expressions : on employait tantôt 
f une et tantôt l'autre. 

On roulait anciennement autour d'une baguette tout par- 
chemin sur lequel se trouvait un écrit d'une certaine Ion- 



I 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 237 

^ueur. Un rouleau de cette sorte se nommait en latin volu- 
men, et en basse latinité rotiilus. (Voir ce dernier dans Du 
Gange.) Ces deux mots nous ont donné volume et rôle, dési- 
gnant des écrits qui n'ont plus rien de la forme d'un rouleau. 
Au xiii'' siècle, rosle se prenait encore pour un écrit d'une 
longueur considérable, un volume, un livre. 

« U est le rolle? faites-le venir. « 
Est-vus un prestre qui out à non Levi, 
Si oui escrile la lei de Moysi. 

( Théâtre fr. au moyen âge, p. 19.) 

Et ceint l'espée, si li rosles n'i ment, 
Qu'ot Alixandres quant conquist Orient. 

( Rom. de Gajdon, cité par Du Gange, art. Rotulus, 1.) 

MissA a été employé dans la moyenne et la basse latinité 
pour missio, demissio, action de renvoyer, de congédier, de 
licencier, permission donnée de se retirer, renvoi, congé, 
licenciement. Saint Avit, évêque de Vienne, qui vivait au 
v" siècle, écrivait à Gundebaud, roi des Bourguignons : 

Rêvera ipsum specialius in epistola memorastis quid vel unde dictum 
sit, 710/1 missum facitis ; quod oninino nihil est aliud quam non dimit- 
titis. A cujus proprielate sermonis, in ecclesiis, palaliisque sive pre- 
toriis, missa lieri pronunciatur cum populus ab observatione dimillitur. 
Nam genus hoc nominis , etiam in saeculariis auctoribus , nisi memo- 
riam vestram per occupationes lectio desuela subterfugit, invenietis. 
(S. Avit. epist. i.) 

Après le service divin , le prêtre, se tournant vers les assis- 
tants, leur dit, Ite, missa est, allez, il y a permission, il vous 
est permis de vous retirer ; ce qui répond aux mots aÇiscris XcioU 
que l'on trouve dans le rituel grec. Lorsqu'on ne comprit plus 
la signification de missa, on pensa que ite, missa est signifiait 



238 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

allez, le saint sacrifice est fait. De là l'origine de notre mot 
messe, désignant l'office divin. Le congé que le prêtre donne 
aux fidèles est aujourd'hui, sans plus de façon, traduit, dans 
tous les Paroissiens, par : Allez-vous-en, la messe est dite. 

La fête patronale d'une paroisse attirait les habitants du 
voisinage dans le pays où la fête était célébrée; les mar- 
chands profitèrent de ce concours de population pour ven- 
dre leurs marchandises qu'ils étalèrent dans un emplacement 
où ils dressèrent des tentes et des baraques. Ces marchés 
publics furent appelés /oim , de ferle, parce qu'une fête 
avait été l'occasion de l'établissement de la foire. On disait, en 
basse latinité, feria, au singulier. Au xiif siècle, /oïr<?r signi- 
fiait chômer une fête, s'abstenir de travailler un jour férié. 

Nus forbeur ne puet ne ne doit au jour de feste que li conmun de 
la vile foire forbir ne meudre chose nulle appartenant à son mestier. 
(Livre des Méliers, p. 257.) 

Dans les premiers temps de notre langue le renard avait 
un nom dérivé du latin viiJpecula, celait goupil, golpil, werpil, 
vourpil, etc. comme nous l'avons vu, p. àS. Au xiii* siècle, 
parut le poëme satirique et burlesque de Pierre de Saint- 
Cloud , connu sous le nom de Roman du Renard ou plutôt de 
Renard, qui a été publié par M. Méon en 1 826. Le principal 
héros du poëme est un rusé goupil qui fait mille tours mali- 
cieux au loup, son oncle et son compère. L'auteur donne au 
goupil le nom propre de Renard ^ ; il nomme le loup Ysen- 
grin, le singe Martin, l'âne Bernart, le chat Tyhert, etc. tout 
comme La Fontaine appelle le singe Bertrand, la pie Margot 
[Marguerite), le lapin Jeannot, etc. Ce poëme fut tellement 

' Ce nom propre est un dérivé de Reinliardus , qui lui-même a été formé du 
germanique Beinharl, signifiant très-pur, fort intègre, mot composé de rein, 
pur, intègre, et de kart, qui, en composition , marque un très-haut degré. 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 239 

du goût de nos pères, qu'il obtint une très-grande vogue et 
devint en peu de temps fort populaire. Il fut cause qu'on 
donna généralement au goupil le surnom de Renard, ainsi 
que nous donnons celui de Margot à la pie et de Jacguot au 
perroquet. Remarquons en passant que ce dernier mot n'est 
lui-même qu'un dérivé de Perrot, diminutif de Pierre; il a 
remplacé papegai, papegaut, papegault, etc. qui désignaient 
anciennement le perroquet ^ C'est ainsi que Pierrot, autre 
dérivé de Pierre, est devenu le nom du moineau franc, que 
Martinet, diminutif de Martin, est devenu celui d'une sorte 
d'hirondelle, et que Sansonnet, diminutif de iSa/ison , est de- 
venu celui d'une espèce d'étourneau. Renard s'est si bien subs- 
titué à goupil, que celui-ci a complètement disparu de notre 
vocabulaire ^. Isengrin sert quelquefois à désigner le loup dans 
nos anciens auteurs, mais ce nom ne lui est pas resté ^. 

Nous appelons fiacres certaines voitures de louage dont 
les premières furent établies du vivant de Ménage. Il nous 
apprend qu'on leur donna ce nom parce qu'elles étaient 
remisées dans la cour d'un hôtel de la rue Saint-Antoine 
ayant pour enseigne l'image de saint Fiacre. 

' En un lieu avoit rossignaulx , 
Et puis en l'autre papefjaulx. . . 
Lors s'esverlue et se resjoie 
Le papegault et la calendre. 

[Roman de la Rose, cite dans Roo[ucfort, art, Papegai. ) 

Panurge rcstoit en contemplation véhémente de papegaut. { Rabelais , liv. V, 
chap. VIII,) 

Les corbeaulx , les gays, les paprçjuars, les estonrncaulx il rend poètes, [Ibid. 
liv, IV, chap, LVii.) 

* Nous avons conserve le dérivé (joapillon. L'aspersoir fut ainsi nommé à 
cause de sa ressemblance avec une queue de renard, 

^ Voyez des exemples ainsi que des remarques sur ce sujet dans Du Gange, 
art. Isriuiriniis. 



240 SECONDE PARTIE. LIVRE I.. 

SECTION IV. 

MÉTALEPSE. 

La mëtalepse est un trope par lequel un mot, au lieu de 
l'idée qu'il exprimait primitivement , exprime une autre idée 
en vertu de la relation d'ordre qui existe entre elles. Cette 
figure énonce ce qui précède pour faire entendre ce qui 
suit, ou ce qui suit pour faire entendre ce qui précède; 
c'est-à-dire qu'elle prend fantécédent pour le conséquent et 
le conséquent pour l'antécédent. 

s 1. — MÉTALEPSE DE L'ANTÉCÉDENT POUR LE CONSÉQUENT. 

Nous employons entendre pour comprendre, concevoir. 
J'entends parfaitement votre affaire. Nous nous servons d'écouter 
pour déférer à un conseil, le suivre, le mettre à exécution. 
Si vous m'eussiez écouté , vous ne vous trouveriez pas dans l'em- 
barras. Nous disons il a vécu pour signifier il est mort. Une 
sortie se prend pour une attaque dirigée contre des assiégeants 
et faite par les assiégés après leur sortie de la ville : Nous 
repoussâmes trois vigoureuses sorties. Plusieurs mots de notre 
langue doivent leur signification actuelle à l'emploi de cette 
métalepse fait à une époque plus ou moins ancienne. 

De la préposition latine juj^to on forma en ïrançais juste , 
jouste, près de, proche de, auprès de \ dont on fit le verbe 

' Suz AHxandre ad un portjtwfe mer; 
Tut Sun navilie i ad fait aprester. 

{Chans. de Roland, 8l. clxxxv. ) 

Jouste Largesce , ce me samble , 
Sist Cortoisie la cortoise. 

[ Tourniemfni de l'Antéchrist , Reims, i85i, p. ^h.) 



"11, SIGNIFICATION. 

fjmiër^ôus^r, joster, venir auprès, approcher, joindre, être 
en présence. 

Rolland apelel sun ami e sun per : 
«Sire cumpaign, à mei car vus jastez; 
A grant dulor ermes hoi deseverez. » 
[Chans. de Roland, st. CXLV.) 

Puis suntjustez par amur e par feid, 
Ensembl'od els tels xx. milie Franceis. 
[Ihid. st. ccLii.) 

Puis que il sunt à bataille j'iwfez, 
Ben sunt cunfés e asols et seignez. 

[Ibid. st. ccLXxxii.) 

Par une métal epse de l'antécédent pour le conséquent, 
juster, jouster, joster, se prirent pour en venir aux mains, 
combattre. On comprend aisément comment on a passé d'un 
[sens à l'autre en voyant dans nos écrivains le verbe joindre 
employé dans des phrases telles que celle-ci : Les deux armées 
ennemies se joignirent dans les plaines de Châlons. Au milieu 
de la mêlée, les deux guerriers se mesuraient du regard sans 
pouvoir se joindre. 

Feluns Franceis, hoi justerez as noz! 
[Chans. Je Roland, st. xci.) 

Paien escrient : « Cist deit marches tenser. 
N'i ad Franceis, si il a lui \ant juster, 
Voeillet o nun , n'i perdet sun edet. » 
(Ibid. st. ccxxvTi.) 

Si malement li meschaï 
Qu'à lui jousta, et si chaï. 

[Roman de Perceval, cité par Roquefort, art. Jouster.) 
11*. 16 



2/i2 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

C'est âejoaster que l'on a kit jouter, combattre i'im contre 
l'autre avec la lance , soit à outrance , soit par divertissement. 

Accoucher ou s'accoucher ne signifiait autrefois que s'aliter, 
se mettre au lit, ou, plus littéralement, à la couche. Une 
femme en couche est celle qui est au lit pour cause d'enfan- 
tement. 

Il acoucha malades; point ne se repenti, 
N'il à prestre nis i. ses peschiez ne jehi. 

[Nouv. recueil de contes, t. I, p. 1/17.) 

Li quens Joffrois del Perche s'accoucha de maladie. (Villehardouin, 
édil. de M. P. Paris, p. i5.) 

Par métalepse nous employons aujourd'hui accoucher 
pour enfanter: Faire des efforts pour accoucher. Elle a accouché 
très-courageusement, et sans pousser un cri. Dans plusieurs de 
nos départements du Centre et du Midi on dit encore s'ac- 
coucher pour accoucher. 

De même laxare , lâcher, nous a donné laisser, qui signifie 
étymologiquement abandonner quelque chose après favoir 
lâché ^. MiTTERE, laisser aller, jeter, lancer, nous a fourni 
mettre, qui a dû signifier primitivement placer, poser une 
chose en la jetant ou en la laissant aller de ses doigts. 
Merces, prix, est devenu merci, miséricorde que le vain- 
queur accordait à son ennemi vaincu après avoir obtenu de 
lui le prix de son rachat. (Voir I™ partie, chap. i, sect. v, 
art. Mercit.) Gratum, ce qui agrée, ce qui est agréable, a 

' Le peuple se sert pareillement de lâcher pour laisser. Le Dictionnaire du 
bas langage donne pour exemple de l'emploi de ce mot dans cette acception , 
J'ai lâché mon homme. Cette femme a lâché son mari; c'est-à-dire, elle l'a laissé 
pour aller avec un autre homme. 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 



243 



formé \c substantif gré, bon vouloir, franche volonté, en 
italien, en espagnol et en portugais cjrado, en langue d'oc 
grat. Le tudesque loz, sort, est le primitif de notre mot lot, 
portion échue à l'un des copartageants par suite d'un tirage 
au sort. (Voir T* partie, chap. m, sect. ii, art. Lot.) 

s 2. — MÉTALEPSE DU CONSÉQUENT POUR L'ANTÉCÉDENT. 



Nous employons se sauver pour s'échapper par la fuite, 
s'enfuir, s'en aller précipitamment : Le drôle se sauve à grands 
pas. Ma besogne est finie, je me sauve. Nous nous servons de 
dire pour penser, croire, juger : Les avis sont si partagés sur 
cette ajfaire qu'on ne sait qu'en dire. On eût dit qu'il était mort. 
(Académie.) Libérer signifie délivrer de quelque chose qui 
incommode; nous disons se libérer pour acquitter sa dette 
envers quelqu'un; c'est, proprement, se délivrer des pour- 
suites de son créancier en lui payant ce qu'on lui doit. Nous 
disons encore en parlant d'un employé, d'un commis, on 
l'a remercié pour on l'a congédié. Nous distinguons plus par- 
ticulièrement les personnes ou les choses qui attirent le plus 
notre attention , qui sont les plus remarquables ; par méta- 
lepse nous employons distingué pour signifier qui mérite 
notre attention , qui est remarquable : // a des manières peu 
distinguées. Il joint un esprit distingué au plus aimable carac- 
tère. 

C'est en prenant, d'une manière semblable, le consé- 
quent pour l'antécédent , que pacare , apaiser, nous a donné 
payer, en basse latinité pacare, en italien pagare, en espa- 
gnol , en portugais et en provençal pagar. C'est proprement 
apaiser son créancier en lui comptant la somme qu'il ré- 
clame. De même, quietus, tranquille, nous a fourni quitte. 

16. 



2Uli SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Nous sommes quittes quand nous nous libérons de l'obliga- 
tion que nous avons envers quelqu'un; en conséquence de 
notre libération , il nous laissera tranquilles, nous ne serons 
plus inquiétés par lui. 

SECTION V. 

TRANSITIONS SUCCESSIVES D'UNE SIGNIFICATION A PLUSIEURS 
AUTRES SIGNIFICATIONS AU MOYEN DE DIFFERENTS TROPES. 

Ainsi que je l'ai fait observer précédemment (p. 200), 
un mot peut passer d'une acception figurée à une autre ac- 
ception également figurée, et ainsi de l'une à l'autre indéfi- 
niment, de manière qu'un trope succède à un autre trope 
et que le mot finisse par prendre une signification plus ou 
irioins éloignée de celle qu'il avait primitivement. Il est fa- 
cile d'en donner des exemples sans sortir de fusage actuel 
de notre langue, et en constatant ce qui se passe, pour 
ainsi dire, sous nos yeux. Le mot argent, primitivement 
consacré à désigner un métal particulier, a été employé 
ensuite pour signifier monnaie faite avec ce métal. C'est 
une synecdoque de la matière prise pour fobjet qui en est 
fait : Voulez-vous être payé en or ou en argent? Par une autre 
synecdoque, celle de fespèce pour le genre, c'est-à-dire par 
extension, argent a été pris plus tard pour une monnaie 
quelconque d'or, de cuivre ou de tout autre métal : Donnez- 
moi de l'argent et non pas des billets. Enfin, dans un sens 
encore plus étendu, ce mot a été employé pour signifier 
richesse , fortune en général : Cette fille aura plus d'argent 
qu'elle n'a d'esprit ni de beauté. 

Le pied est la partie la plus inférieure du corps de 
l'homme et de la plupart des animaux. Par métaphore, ce 



CHAP. II, SIGNIFICATIOIN. 245 

îot est employé pour l'extrémité inférieure d'un arbre , 
d'une plante , pour la portion du tronc ou de la tige qui est 
le plus près de terre. Coupez cet arbre par le pied. Arrachez 
par le pied chacune de ces plantes. Par une synecdoque de la 
partie pour le tout, pied se dit de tout l'arbre, de toute la 
plante. Mettez dans ce coin de jardin quelques pieds d'œillet, 
de girojlée, de marjolaine et de basilic. Il y a cinq cents pieds 
de peupliers dans cette avenue. 

Nous disons des fers pour des chaînes, des menottes et 
autres liens de fer employés pour se rendre maître d'un 
prisonnier; c'est une synecdoque de la matière pour la chose 
qui en est faite : Mettez-lui les fers aux mains et aux pieds. 
De cette acception ce substantif pluriel a passé à celle de 
captivité, d'esclavage, de servitude. Depuis trois cents ans 
cette nation gémissait dans les fers. C'est une espèce de méto- 
nymie par laquelle on prend le moyen ou l'instrument par 
lequel une chose se fait pour la chose elle-même. (Voir ci- 
dessus, p. 226.) 

Une charge, au propre, est un fardeau. Le mulet ne put 
supporter une charge si lourde : il succomba sous le poids. Par 
métaphore, ce mot se prend pour une obligation onéreuse. 
Si vous recueillez les bénéfices de cette succession, il est juste 
que vous en supportiez les charges. Par une métonymie de l'effet 
pour la cause , charge se dit pour emploi , fonction qui nous 
assujettit à certaines obligations, à certains devoirs. Votre 
charge consistera surtout à surveiller les ouvriers et à les diriger 
dans leurs travaux. Enfin , par une synecdoque du genre pour 
l'espèce, charge se dit particuhèrement de certaines fonc- 
tions publiques, de certaines magistratures. C'est une charge 
très-honorable et très-lucrative. Cet homme éminent a exercé les 
charges les plus importantes de l'État. 



246 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Catif, caitif, chétif, de captivas, signifia d'abord captif, 
prisonnier. 

En France dulce iert , menée caitive. 

(Chans. de Roland, st. cclxviii.) 

Pris et liez serez par poestez , 
Et à Paris com cheiis amenez; 
Là morerez à deul et à viltez. 

(Chanson de Roncevaux, publiée par M. P. Paris, p. aS.) 

Les captifs sont des gens éprouvés par le malheur , de là 
catif, caitif, chétif, a été dit pour malheureux, misérable, 
par une synecdoque de l'espèce pour le genre. 

Al doel qu'il ad si se cleimet caitifs. 

(Chans. de Roland, st. cclxxix.) 

Chetive, adonques que diras ? 
CAeiiue, adonques où iras? 
Las I las 1. que porras dire 
Quant courrouciez ert nostre Sire. . . 
Di-raoi, di-moi, di, forvoiée, 
Di-moi chaitive fauloiée. 
(Comment Theophitas vint à penitance, à la suite des Œuvres de 
Rutebeuf, t. If, p. 293.) 

Par une injustice du sort, les misérables sont malheu- 
reusement le plus souvent l'objet du mépris public , parce 
qu'ils se trouvent relégués dans les rangs les plus infimes de 
la société, parmi des gens pour lesquels on est générale- 
ment peu disposé à avoir de la considération. Aussi, par 
une autre synecdoque, chétif a. fini par devenir synonyme 
de vil, méprisable. Comment une aussi chétive créature peut- 



CHAP. 11, SIGNIFICATION. 247 

elle se comparer à son créateur? Le mot misérable, pris figuré- 
ment, s'emploie dans le même sens : Il n'a qu'un misérable 
cheval dans son écurie. (Académie.) 

Nos pères nommaient la Bulgarie Bougrie, et les Bulgares 
Bougres^. Vers la fin du xii^ siècle parut en Bulgarie une sorte 
d'hérétiques manichéens dont les doctrines ne tardèrent pas 
à se répandre dans l'occident de l'Europe. Les nouveaux 
sectaires se mêlèrent aux Vaudois et aux Alhigeois, avec 
lesquels on les confondait très-souvent, sous la dénomination 
commune de Bougres"^. Ces hérétiques furent ainsi nommés 
par une sorte de synecdoque de la partie pour le tout, que 
l'on peut considérer comme une antonomase , parce qu'elle 
prend un nom propre pour un nom commun. 

Li rois, par le consel de ses barons, fist tel establissement : quant 
l'en ara soupecenos (//«e^ soupeçoné) un home de bogrerie... les per- 
sones d'iglise devent fere f inquisition de la loi sor li, et demander 
li de la foi... Et s'il est dampnez. .. anpres li rois prent le cors (la 
personne) , et fet livrer à mort. . . Les mesons et li héritages et les 
mobles qui sont au bogre sont le roi; et après la mort à la feme, li 
doaire vient au roi. Et se la feme siet sa mauveté. . . et se ele suefre à 
son seignor (mari) un an ovrer de celé vie, sanz le dire au juge, fen 
la doit prandre comme celé qui se consent à son fet, et est tenue à 
bogresse. Et si li sires set la mauvese error sa famé, et plus de quarante 



* Toldres Liascres qui guerroia l'empereor Henri , prist ses messages , si les 

envoia à Joliannis le roi de Blaquie ( Valachie) et de Bougrie Joliannis ero 

porchacicz de grant ost de Comains qui venoient à lui, et pourchaça de Bias 
(Valaques) et de Bougres si grant ost com il onques pot. (Villehardouin, dans 
le Becueii des historiens de France, t. XVIII, p. /i86, D.) 

'•' Per idem tempus Biilgarorum hœresis execranda, errorum omnium facx 
exirema, muitis serpebat in locis, tanto nocenlius quanto latentius; sed inva- 
luerat maxime terra comitis Tolosani et principum vicinorum. (Chronique de 
1207, citée dans ic Glossaire de Du Cange, art. BaUjari.) 

De Bezers Iro à Cordei, si col canii Icnia, 



2^8 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

jorz la celé, l'amande est à la volenté le roi, [Livre de Jostice, p. 12 
et i3.) 

Li bougres, li parfez, icil qui riens ne croit, 
Ne cuide pas qu'enfers ne que paradis soit, 
Ne qu'il ait ame et cors por ce qu'il ne l'sentoit. . . 
Je ne 1' poroie croire, dist li hongres parfet. 
Ce qu'Escripture dist ne que clergie retret. 

[La Chante-pleare , dans les Œuvres de Rutebeuf, 1. 1, p, 4o2.) 

La malignité populaire fit peser sur les bougres d'absurdes 
accusations de bestialité, de sodomie et autres turpitudes 
semblables, comme elle le fit à fégard de la plupart des 
hérétiques du moyen âge ^ Aussi, jusque dans le siècle 
dernier, bougre, employé par extension ^, s'est pris pour 
sodomite^. Enfin bougre, bougresse ont fini par passer à 

A motz de lor crezens c de lor companhia ; 

Si de plus o diches jà non mcntiria mia. 

Can lo ries Apostolis e la aulra clercia 

Viron multij)licar aicela gran folia 

Plus fort que no soloil , c que creicli en tôt dia , 

Tramezon prezicar cascus de sa bailia. . . 

Si que l'avcsque d'Osma ne tenc cort aramia , 

E li autre légat ab cols de Bolgaria. 

( Croisade contre les Albigeois , publiée par M. Fauriel , p. ^. ) 

' Rutebeuf fait allusion à ces accusations, auxquelles il paraît ajouter foi. 

Honiz soit qui croira jamès por nule chose 

Que desouz simple abit n'ait mauvestié enclose. . . 

11 n'a en tout cest mont ne hougre, ne hérite. 

Ne fort popelican , vaudois ne sodomite , 

Se il vestoit l'abit où papelars s'abile , 

C'on ne le tenist jà à saint ou à hermite. 

(Rutebeuf, t. I , p. 178.) 

* C'est ainsi que juif en est venu à signifier un bomme qui prête à usure 
ou qui vend extrêmement cber; tare, un homme intraitable, inexorable, sans 
pitié; arabe, un homme qui prête son argent à un intérêt exoi'bitant. 

^ «Bougre, esse, s. m. et f. Sodomite, non conformiste en amour, Sodomita. 
Terme proscrit parmi les honnêtes gens.» (Dict. de Trévoux, art. Bougre.) 



CHAP. II, SIGINIFICATION. 

'Une signification beaucoup plus générale, et sont aujour- 
d'hui des expressions injurieuses aussi banales et aussi vagues 
qu'elles sont basses et triviales. 

Un clerc était autrefois un membre du clergé, un ecclé- 
siastique: On ne pouvait anciennement mettre la main sur un 
clerc en vertu d'un ordre émané du pouvoir séculier. Les gens 
du clergé furent longtemps , en Europe , les seuls qui cul- 
tivaient les lettres; aussi, le mot clerc fut-il employé figu- 
rément pour lettré, érudit, savante Nous avons conservé 
cette acception dans quelques façons de parler : // n'est pas 
grand clerc dans cette matière. La Fontaine a dit : 

Un loup quelque peu clerc (lettré) prouva par sa harangue 
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal , 
Ce pelé , ce galeux d'où venait tout le mal. 

[Les Animaux malades de la peste, liv. VII, fable i.) 

Les rois, les princes, les grands seigneurs, les gens de 
Mustice choisissaient nécessairement leurs secrétaires parmi 
les gens lettrés; de là vint que, par une synecdoque du 

' Clergie signifiait savoir, science. 

Alieux vault cils qui despent sa Iblie 
Que clerc qui celé sa clergie. 

[Proverbe du xtti' liècle, inséré dans le Livre des proverbes françait, de M. he 
Roux de Lincy, t. II , p. 26a. ) 

On lit dans Pasquier : «Nons donnasmes plusieurs façons au mot de clerc, 
lequel de sa naifve et originaire signification appartient aux ecclesiastics ; et 
comme ainsy fust qu'il n'y eust qu'eux qui fissent profession des bonnes lettres , 
aussi, par une métaphore, nous appellasmes (jrand clerc l'homme sçavent. 
mauclerc ceiuy que l'on tenoit pour beste , cler(jie pour science , et forgeasmes 
de là ce proverbe françois : Parler latin devant les clercs, pour dénoter presque 
ce que les Romains vouloient dire par cest adage : Sus Minervam. » (Recherches 
de la France, liv. Vlll, chap. xiii.) 



250 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

genre pour l'espèce, on nomma clerc un secrétaire. Nos 
rois avaient des clercs du secret qui devinrent dans la suite 
les secrétaires d'état. Les procureurs au parlement avaient 
des clercs, comme en ont encore aujourd'hui les avoués, les 
notaires et les huissiers. On appela vice de clerc une erreur 
de détail qui se trouvait dans un acte par l'ignorance ou 
l'inadvertance d'un clerc. Dans une acception métaphorique 
nous appelons aujourd'hui pas de clerc toute faute commise 
par un ignorant, un étourdi. // a fait un pas de clerc dans 
cette affaire. Il est à remarquer que dans cette locution le 
mot clerc se trouve avoir une acception tout à fait opposée 
à celle de savant qu'il avait autrefois. 

Si, dans une même langue et en si peu de temps, les 
mots peuvent suhir de tels changements dans leurs signifi- 
cations, doit-on s'étonner qu'ils en subissent de pareils et 
de plus considérables encore en passant d'une langue an- 
cienne dans une langue moderne et en traversant les siècles 
pour arriver jusqu'à nous? La filiation de beaucoup de mots 
français qui nous sont parvenus doit nécessairement nous 
échapper, car certaines acceptions, par lesquelles ils ont passé, 
ont disparu sans laisser aucune trace; ce sont autant d'an- 
neaux brisés qui manquent à la chaîne, et qui empêcheront 
toujours de pouvoir la renouer. Il suffit au but que je me 
propose de fournir au lecteur quelques exemples capables 
de lui donner une idée juste de ces sortes d'évolutions ac- 
complies par certains primitifs anciens qui ont passé succes- 
sivement par différentes significations avant d'arriver à celle 
qu'ils possèdent aujourd'hui dans notre langue. 

Gehenna ou plutôt Gehennom, en hébreu vallée d'Hen- 
non, était une vallée proche de Jérusalem où beaucoup de 
juifs sacrifièrent autrefois leurs enfants à Baal en les jetant 



CHAP. II, SIGNIFICATIOIN. 

dans le feu. Les évangélistes , et après eux les Saints Pères, 
se servirent de ce mot pour désigner le lieu où les mé- 
chants sont livrés au feu éternel, l'enfer. De geJienna la 
langue d'oïl fit géhenne, géenne, géine, jéine, gêne qui, par 
synecdoque, signifièrent supplice, tourment, torture; puis 
gêne, employé métaphoriquement, en est venu à la signifi- 
cation que nous lui donnons aujourd'hui. 

A Bordeaux nous ont fait maint très grant encombrier 
En prisons et en cefs (ceps), en fers bien alachier. 
Et en gehine mis , con larron murdrier. 

{Chron. de Du Guesclin, t. II, p. 3i .) 

Disoient l'un à l'autre leurs grans nécessitez , 
Et comment on les ot en prison démenez, 
Et àjehine mis et les membres tirez, 
Et mis en grésillons et les piez enfermez, 
{/tjd. t. II,p. 29.) 

Testa signifia primitivement en latin un têt de pot, un 
tesson, et ensuite, par extension, plusieurs objets concaves 
d'un côté et convexes de l'autre, tels que coque, coquille, 
écaille, carapace de tortue, etc. Dans la moyenne et dans 
la basse latinité il se prit, dans un sens restreint, pour la 
voûte osseuse qui recouvre le cerveau , pour le crâne. 

Abjecta in triviis inhumati glabra jacebat 
Testa hominis, nudum jam cute calvitium. 
(Auson. c^yr. XVII.) 

Vel in capite testa apareat [Lex Bajwariorum , tit. 111, cap. 1, 

S 3.) 

Par une synecdoque de la partie pour le tout, testa 



252 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

nous a donné tête. En espagnol et en portugais, testa ne 
signifie proprement que le haut de la tête, la partie anté- 
rieure du crâne, le front. Pour désigner la tête, la première 
de ces langues se sert de cabeza, et la seconde de caheca, 
tous deux dérivés de caput. Il n'y a pas longtemps que nous 
disions en français test, têt, pour signifier la partie supé- 
rieure du crâne. 

Cara était employé pour visage dans les siècles de la 
décadence de la latinité; on le trouve dans Corippus, qui 
vivait sous Justin le Jeune. Les Eoliens disaient xdpa pour 
xdpt], tête. 

Postquam venere verendam 

Caesaris anle curam, cunctae sua pectora durœ 
lUidunt. 

(Corippus, De laadibas Justini minoris, iiv. II.) 

Les Espagnols'ont conservé cara pour signifier visage ; on 
dit cera en italien, et Ton disait chère, chière en vieux fran- 
çais dans le même sens. 

La chère puis ne li chaï. [Livre des Rois, p. U-) 
Vultus^ue illias non sant amplius in diversa mutati. 

Bel home i out à grant manière 
De cors, de façon e de chère. 

(Chron. des ducs de Normandie, t. I , p. 35i.) 

Li Sarazins esgarde Guenelon; 
Cors ot bien fait et clere la façon , 
Lo neis ot béas et chiere de baron. 
• ( lioinan de Roncevaux, édit. de M. Paulin Paris , st. xxxv, p. 21.) 

Tous ceus qu'il orenl amenez 



SIGNIFICATION. 

Ont, quant l'en les a ordenez, 
Le rai du soleil en la chiere. 

(Branche des royaux Uynages, t. I , p. 281.) 

Par métonymie, chère se prit pour accueil, réception 
favorable ou défavorable faite à quelqu'un. Nous employons 
visage dans le même sens quand nous disons: Faire bon visage, 
mauvaù visage à une personne ^ Un ancien proverbe recueilli 
par M. Le Roux de Lincy disait : Belle chère et cœur arrière. 
[Livre des proverbes français, t. I, p. i38.) On trouve dans 
le même recueil les deux proverbes suivants, dans lesquels 
chère a le sens de réception, accueil. 

La bêle chère amende moult le hostel. [Ibid. p. Sgo.) 

Bêle chère vaut un mes. [Ibid. t. II, p. SSy.) 



m 



L'Académie autorise encore chère dans le sens d'accueil, 
ais en avertissant qu'il n'est plus guère usité de la sorte 
que dans cette phrase : Il ne sait quelle chère lui faire. Cela 
se dit d'un homme qui, enchanté de recevoir un de ses 
amis, ne sait quel bon accueil lui faire. (Acad. art. Chère.) 
Un des points les plus importants de la bonne réception 
que nous faisons à nos hôtes consiste à leur faire partager 
notre table, mieux servie à leur intention qu'elle ne l'est 
habituellement. Le proverbe belle chère (bel accueil) vaut 
an mets, {ah allusion à cet usage, tout en semblant protester 

' Les officiers municipaux de Dieppe , apportant à Henri IV les clefs de leur 
ville, voulurent le complimenter; mais le Béarnais leur dit avec sa bonne 
humeur et sa bonté habituelles : 

«Mes amis, point de cérémonies; je ne demande que vos cœurs, bon pain, 
bon vin et bon visage d'hôtes. » [Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire 
de Dieppe, Paris, 1785, t. I, p. 266.) 



254 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

contre lui. Par métonymie, on a pris chère pour l'appli- 
quer à cette circonstance d'une réception hospitalière; en- 
fin on a généralisé ce terme et il comprend aujourd'hui 
tout ce qui concerne la qualité, la quantité et la délicatesse 
des mets. Nous avons fait chez lai bonne chère. Vous ferez 
maigre chère. Faire une chère délicate. Aimer la bonne chère. 
On fait bonne chèbe dans ce pays et à bon marché. (Académie.) 
Nous voilà fort éloignés de la signification du primitif cara 
ou xdpa, xdpï]. 

Nous avons vu qu'en prenant le conséquent pour l'anté- 
cédent, quietus, tranquille, nous a donné quitte, libéré d'une 
obligation que l'on avait envers quelqu'un. {Voir p. 2/|3.) 
De quitte on forma le verbe quitter, qui signifia d'abord dé- 
clarer quelqu'un quitte, acquitté de l'obligation qu'il avait 
envers nous. Ce verbe est encore employé dans ce sens en 
style de palais : Je vous quitte de tout ce que vous me devez. 
Je vous QUITTE des intérêts et du principal. On disait quitter 
un prison ou un prisonnier, pour signifier faire grâce de sa 
rançon à un prisonnier, l'en tenir quitte, le relâcher sans 
rançon. 

Tuz les prisuns que il avait 
E qu'il en sa prison teneit 
A tuz assous, quitez les a, 
E, sachiez bien, mult lor dona. 

( Chron, des ducs de Norm. t. I , p. i Sg. ) 

Ainz quita puis ses prisuns tuz. 
[fbid. p. i/j3.) 

Ceux qui prenoient prisonniers en la bataille cstoient leurs , et les 
pouvoient quitter et rançonner à leur volonté. (Froissart, liv. I, 
chap. XLVii, p. 359, col. 1.) 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 

iprès îïvbir pris le conséquent pour l'antécédent, ainsi 
que je viens de le dire, on prit l'antécédent pour le consé- 
quent. Qaittons-noas quelqu'un, c'est-à-dire tenons-nous quel- 
qu'un quitte de l'obligation qu'il avait envers nous; dans ce 
cas, nous abandonnons les poursuites que nous dirigions 
contre lui, nous le laissons en repos. Je ne vous quitterai 
pas que je ne sois entièrement payé. Il n'est pas homme à vous 
QUITTER pour si peu. Enfin, par extension, nous avons fini par 
prendre quitter dans le sens général de laisser, d'abandon- 
ner quelqu'un ou quelque chose, 

Satio signifiait, dans la haute latinité, action de semer, 
semailles. En basse latinité ce mot fut pris, par métonymie, 
pour le temps oi^i l'on sème , l'époque des semailles. 

Et super castrum terra arabilis, quantum possunt tria boum cul- 
turare omni sationi. [Charte du roi Robert de l'année 1028, citée par 
Du Gange, art. Satio.) 

Satio, nis, employé dans cette dernière acception, nous 
donna saison par une synecdoque de l'espèce pour le genre, 

Qaerela, plainte, manifestation d'un mécontentement, 
employé en basse latinité dans un sens restreint , se prit pour 
plainte portée devant les tribunaux, action judiciaire in- 
tentée contre quelqu'un, poursuite, procès. Dans notre an- 
cienne langue, le dérivé querèle avait la même signification. 

Est à savoir que li tesmoin qui seront amené en querele de ser- 
vage, ou en querele où l'on apele son seignor de defaule de droit, 
seront publiez si comme il est dit dessus. . . Se aucuns est repris ou 
atainz de faus tesmoinaige es quereles devant dites, il demorra en la 
.volenté de la justice. [Elablissemens de saint Louis, dans Li Livres de 
lostice et de plet, p. SAg.) 

De plaiz et d'achoisonz ne's espernoul noient; 



250 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Li baron de la terre en ooient (sic) sovent 
Complaintes et quereles de la menue gent. 

[Romande Rou, v. SSgi.) 

Autant valent doi bon tesmoing por une querele gaagner comme 
leroient vint. (Beaumanoir, Coutumes du Beauvoisis, édit. de M. Beu- 
gnot, t. II, p, 396.) 

Dans la suite, (juerelle, employé par métonymie, prit ia 
signification que ce mot conserve encore , celle de contes- 
tation, dispute mêlée d'aigreur et d'animosité. 

Un primitif celtique, signifiant habitude, nous donna 
tache, tèche, qui, par une métonymie de la cause pour 
l'effet, désigna d'abord une qualité, bonne ou mauvaise, 
acquise par l'habitude; puis, par une autre espèce de mé- 
tonymie , qui prend une sorte de choses pour une sorte voi- 
sine, ce mot fut employé pour signifier une qualité non 
acquise, une inclination naturelle vers le bien ou vers le 
mal, une bonne ou une mauvaise disposition; on s'en ser- 
vait même en parlant des animaux. Par une troisième mé- 
tonymie, tache désigna un défaut physique dans l'homme 
ou les animaux, ou bien encore une défectuosité, une 
altération dans un objet. Enfin, par une synecdoque du 
genre pour l'espèce , ce mot s'emploie aujourd'hui pour 
signifier une altération partielle dans la couleur d'un objet, 
une maculature. (Voir, pour plus de renseignements, la 
r* partie, chap. 11, sect. 11, art. Tache.) 

En tudesque, huchel signifiait la bosse du bouclier; nos 
pères en firent boucle, qui avait la même signification. Par 
une métonymie du contenant pour le contenu, ce mot 
servit ensuite à désigner le fermoir, la boucle qui se trouvait 
dans la concavité de cette bosse et qui servait à assujettir la 



CHAP. II, SIGNIFICATION. 

courroie du bouclier passée autour du bras du combattant. 
Enfin, par une synecdoque de l'espèce pour le genre, le 
substantif boucle prit la signification plus générale qu'il con- 
serve encore aujourd'hui. (Voir, pour plus de détails, la 
Impartie, chap. m, sect. ii, art. Bouclier.) 



n*. 



'7 



258 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 



CHAPITRE m. 

MODfFFCATIONS RELATIVES AUX FORMES LEXICOGRAPHIOUES 

DES MOTS. 



CONSIDÉRATIONS GENéRALES. 

Tout mot contient un radical exprimant une idée que 
Ton doit nommer principale , et tout radical peut prendre 
différentes formes correspondant à diverses idées acces- 
soires que les mots sont chargés de représenter. Ces idées 
accessoires sont de deux sortes. Les unes modifient l'idée 
principale du radical en elle-même et de telle manière que 
celui-ci en acquiert une signification particulière. Comme 
tout ce qui concerne la signification des mots est du ressort 
du lexique ou dictionnaire, les formes qui représentent ces 
idées accessoires doivent donc être nommées formes lexico- 
grapJiiques. Pose, poser, vosear, vosition, composer, déposer, 
reposer, proposer, supposer, superposer, superposition, etc. 
sont tout autant de formes lexicographiques différentes re- 
vêtues par le même radical pos. Les formes lexicographiques 
sont, comme on le voit, les formes propres, essentielles et 
nécessaires des mots, celles qui les font être ce qu'ils sont 
et qui les différencient les uns des autres. 

Les idées accessoires de la seconde sorte ne modifient 
point fidée principale du radical en elle-même; elles la 
présentent seulement sous différents points de vue relatifs 
au genre, au nombre, à la personne, au temps, au mode 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 259 

ît à l'ordre de renonciation. L'idée principale reste la même, 
[tout en se montrant sons ces différents aspects. Les formes 
[qui représentent ces idées accessoires sont appelées /ormf 5 
^grammaticales, parce que la grammaire s'occupe de l'étude 
des mots sous le rapport des divers points de vue que je 
viens d'énumérer. Poser, posez, posons, poserais, posais, 
pose, P0se5, posée, sont autant de formes grammaticales. 
Les formes de cette sorte ne sont qu'accidentelles, et un 
mot peut en revêtir de tout à fait différentes sans cesser 
d'être le même mot. Je n'ai point pour le moment à m'oc- 
cuper de ces formes, qui trouveront place dans le livre 
suivant; je reviens à celles qui font l'objet de ce chapitre. 
Les formes lexicographifjues offrent deux caractères diffé- 
rents. Les unes représentent les idées accessoires ajoutées 
à l'idée principale du radical, en plaçant et pour ainsi dire 
en adaptant au commencement d'un mot simple un autre 
mot ou une particule inséparable. Les mots formés de la 
sorte sont appelés composés, et leur formation est désignée 
sous le nom de composition. Du simple poser on forme les 
composés de'posER, apposER, entrevosFA\, imvosER, opposER, 
IpréposEK , eomposER , supposer , 5Ujoe/TOSER , reposER , etc. 

Les autres formes lexicographiques représentent les idées 
accessoires ajoutées à l'idée principale du radical, en pla- 
çant à la fin de ce radical certaines désinences qui n'ont 
aucune signification par elles-mêmes, c'est-à-dire en les pre 
nant isolément. Les mots ainsi formes sont appelés dérivés, 
et leur formation est désignée sous le nom de dérivation. Le 
radical pos produit les dérivés pose , poser, poseur, vos^ément , 
position, posture, posage, positif, etc. 

Les modifications que nous allons étudier dans ce cha- 
pitre tiennent en quelque sorte de cliacune des deux e.spèces 



260 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

que nous avons examinées dans les deux chapitres précé- 
dents. Elles tiennent des modifications du son, en ce que 
le thème du mot est accru d'une ou de plusieurs lettres, 
d'une ou de plusieurs syllabes ^ ; elles tiennent des modi- 
fications de la signification, en ce que l'idée première 
exprimée par le thème est accrue de telle ou de telle idée 
secondaire. Mais il est important d'observer que, dans le 
premier chapitre, j'ai considéré les modifications du son en 
lui-même et indépendamment de tout changement de signi- 
fication qu'a pu éprouver le mot; dans le second chapitre, 
j'ai considéré les modifications de la signification en elles- 
mêmes et indépendamment des variations qu'a pu subir le 
son des mots; tandis que, dans ce troisième chapitre, je 
vais avoir à constater des modifications du son entraînant 
des modifications de la signification. 

SECTION I. 

COMPOSÉS. 

Les composés naissent du besoin que nous éprouvons de 
rendre nos idées de la manière la plus concise , c'est-à-dire 
en employant le moins de mots possible. Veut-on désigner 
un homme dont le métier est de porter ies faix ou fardeaux, 
on l'appellera portefaix; un instrument avec lequel on fait 
tourner les vis pour les serrer ou les desserrer sera nommé 
un tournevis. 

C'est au moyen des prépositions, des adverbes et des 
particules inséparables que l'on forme le plus grand nombre 

' Sous le nom générique de thème (ôifjia) , je comprends le simple dont on 
forme un composé (posEn, pcposer) et le radical dont on fonne un dérivé 
(pos, position). 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 261 

des composés dans notre langue. La préposition en marque 
la situation intérieure, l'introduction, le passage dW lieu 
dans un autre, etc. On a joint cette préposition aux verbes 
fermer, fuir, gorger, lacer, lever, sahler, tailler, pour former 
les composés ^rfermer, enFum, encoRGER, eriLACER, ^hlever, 
ensABLER, eriTAiLLER. L'adverbe mal indique une manière 
d'être mauvaise, préjudiciable, défavorable ou bien con- 
traire, opposée à l'idée exprimée par le mot auquel il est 
joint. Veut-on caractériser quelqu'un dont la manière d'agir 
est contraire à celle d'un homme honnête, on l'appellera 
maZHONNÊTE. La particule inséparable re marque la réitéra- 
tion; on l'a jointe aux verbes bâtir, battre, blanchir, boucher, 
chauffer, commencer, compter, copier, couper, crépir, etc. pour 
former les composés reBÂTiR, reBAiTRE, r^BLANCHiR, rehov- 
CHER, recHAUFFER, rgcoMMENCER , recoMPTER, recopiER , recou- 

PER, reCRÉPIR. 

Celte particule re, prise isolément, ne signifie rien en 
français non plus qu'en latin; mais on l'ajoute dans les deux 
langues à un très-grand nombre de mots dont la significa- 
tion se trouve modifiée par l'idée accessoire qu'elle repré- 
sente lorsqu'elle entre en composition avec eux. De même , 
e, in, inter, per, pro, etc. ne sont point des mots français, 
bien qu'ils soient des prépositions latines; mais on a remar- 
qué qu'ils ont une valeur particulière dans les mots français 
dérivés directement de composés latins qui ont passé tout 
formés dans notre langue ^ ; par analogie , on s'est servi de 

' Tels sont: omettre, de eMITTERE; éliminer, de eLIMINARE; é\o- 
QDER, de eVOCARE; mscRiRE, de inSCRIBERE; inoÉRER, de inGERERE; 
«UcrposiTiON , de intebPOSITIO; interRkGUE, de interREGNUM; intervENiR, 
de interVENIRE; interROMPRE, de interRUMPERE ; pereORER, de perFO- 
RARE; peniETiRE, de plrMITTERE; proMKTTRE, de proMITTERE; pro- 
posmoN, de proPOSITIO, NIS, etc. 



262 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

ces syllabes initiales, nommées préfixes^, pour leur faire 
représenter l'idée accessoire propre à chacune d'elles , et on 
les a jointes à des mots simples pour en faire des mots 
composés dont les correspondants ne se trouvent point en 
latin. Nous avons formé de cette manière : ébranler, écou- 
ler, ^GROGER, ELANCER, EPANCHER, ^PUISER, mTIMIDER, mcON- 

DuiTE, m^erLiGNE, persiFLER, persPECTiVE, proLONGER, pro- 

MENER, etc. 

La plupart des composés de cette sorte ont pour base 
un mot simple fourni par le latin; mais ce simple a telle- 
ment été modifié par l'adjonction d'un préfixe propre à 
notre idiome, que cette modification en a fait un vocable 
exclusivement français. Un mot ainsi formé ne peut être 
dérivé directement d'aucun autre qui lui corresponde dans 
la langue latine. 

Souvent le simple auquel est joint un préfixe n'existe 
point isolément dans notre langue comme mot significatif; 
mais, dans ce cas, il est toujours formé par dérivation, soit 
d'un primitif français significatif, soit d'un primitif qui se 
trouve dans une des langues auxquelles nous devons les élé- 
ments de notre vocabulaire. Ainsi notre composé cfe'cAPiTER, 
dont le simple n'existe point en français, est formé du pré- 
fixe de et d'un dérivé du latin caput. Il est absurde d'aller 
chercher l'origine de ce composé et de tant d'autres sem- 
blables dans de prétendus mots latins correspondants forgés 
à plaisir; ces mots, imputés le plus souvent à la basse lati- 
nité, n'ont jamais existé que dans l'imagination de certains 
étymologistes , embarrassés de rendre raison d'un mode de 
formation qu'ils ne sont point parvenus à comprendre. 

' Préfixe est dérivé de preetixvM , qui est fixé devant, qui est mis devanl. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 203 

Nous continuons à suivre la même analogie à laquelle 
notre langue est redevable de tant de composés purement 
français, et nous faisons journellement usage du procédé 
précédemment exposé , pour former des mots de même sorte 
qui nont point encore l'honneur de figurer dans le dic- 
tionnaire de l'Académie. 

Le peuple forge un plus grand nombre de composés que 
ne le font les hautes classes de la société; il dit : an avale- 
tout, an propre-à-rien, un sans-cœur, attrape-minon , cliaujfe- 
pied (chaufferette) , chauffe-lit (bassinoire) , aviander (se gorger 
de viande), décommander (contremander), décesser (cesser), 
s'embêter (devenir bête, s'ennuyer), enliasser (mettre en 
liasse), embrouillamini (brouillamini). Il emploie fort sou- 
vent le préfixe re pour former des verbes que réprouve le 
bon usage ; tels sont : remaigrir, rétamer, rapproprier, ramin- 
cir, rassortir, raiguiser, etc. (Voyez, à cet égard, le Diction- 
naire du bas langage , le Dictionnaire du langage vicieux . de 
Bettinger, et fOrthologie française , de Legoarant. ) 

s 1. — COMPOSÉS FORMÉS AU MOYEN D'UN SUBSTANTIF, 
D'UN ADJECTIF OU D'UN VERBE. 

Les composés de cette classe ne sont pas très-nombreux , 
si l'on ne compte que ceux qui sont propres à la langue fran- 
çaise, ceux qui ont été formés par elle, et non point ceux 
qu'elle a reçus tout formés et qui dérivent directement d'un 
composé déjà existant dans un des idiomes primitifs aux- 
quels nous devons les éléments de notre vocabulaire ^ Le 

* Tels sont : sanguisuga (de sangais et de siujere) , qui nous a donné sangsue ; 
CAi'iLLCS (de capitis inius) , cheveu; respdblica (de res et de pablica) , répu- 
blique; TRiKOHUM (de 1res et de/ofmm), Irèjle; TiuDiiNS (de 1res et de dens) , 



264 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

français ne se prête pas aisément à ces sortes de composés; 
aussi l'usage a-t-il refusé d'admettre presque tous ceux que 
les néologues du xvi" siècle avaient fabriqués sur le modèle 
des composés grecs; tels que : aimelyre, gnidenef, portepaix, 
porteguerre , portejour, bornemois, en parlant de la lune, etc. 
Certains composés analogues se sont, il est vrai, naturalisés 
dans notre langue; de ce nombre sont : porte-voix, porte- 
plame, couvre-feu, crève-cœur, chauve-souris, claire-voie, chè- 
vrefeuille , fourmi-lion , chef-d'œuvre , etc. ; mais ce sont des 
expressions consacrées formées de mots juxtaposés, plutôt 
que de véritables composés résultant de la combinaison 
d'éléments différents. Aussi les mots qui entrent dans ces 
expressions ont beau être joints entre eux par des traits 
d'union, ils n'en restent pas moins soumis, chacun pour 
son propre compte, aux lois grammaticales qui déterminent 
les variations du genre et du nombre ; on dit : des claires- 
voies, des fourmis-lions , des chefs-d'œuvre, etc. Du reste, ces 
assemblages de mots sont pour la plupart assez modernes. 
On en peut dire autant de quelques autres, dont les éléments 
constitutifs sont plus intimement unis et forment plus réelle- 
ment de véritables composés; tels sont: portefaix, tournevis, 
tournesol, parapluie, paravent, paratonnerre, etc. Ces derniers 
sont composés du verbe parer, garantir, et des substantifs 
pluie, vent, tonnerre. Ils ont été formés à l'imitation de fita- 
lien PARASOLE [che para del sole), qui nous a donné parasol. 

Bonheur et malheur, qui ne sont pas non plus fort anciens , 
ont été composés de bon, mal, et du substantif /leur. (Voir 
ci-dessus, p. 2 2 5.) 

trident, etc. — Tudesque : faldstcOL [defaïdan, plier, et de staol, siège), 
fauteuil: HAi.sBERG (de hais, cou, et de hergan, garantir), haubert. (Voir la 
1" partie, chap. ni , sect. ii , art. Fauteuil et art. Halberc.) 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 265 

Dans notre ancienne langue, ori, orie signifiaient doré, de 
couleur d'or \ et le mot Jlamme désignait une sorte de petit 
; drapeau, de banderole, dont l'extrémité finissait en pointe, 
ou était formée de plusieurs pointes^. Ce drapeau était ainsi 
nommé parce que, en flottant au vent, sa forme le faisait 
ressembler à une flamme qui s'élève dans fair. De orie et de 
Jlamme ou Jlambe , comme on écrivait souvent, on fit orie 
Jlamme, orie Jlambe, puis, tout d'un mot, oriflamme, ori- 
Jlamhe, pet't étendard fait d'un tissu de soie de couleur 
rouge, tirant probablement sur forangé^. Nos anciens rois, 
partant pour la guerre , allaient prendre cet étendard à fab- 
baye de Saint-Denis, où ils le recevaient des mains de fabbé. 
Il paraît que foriflamme n'était dans forigine que la ban- 
nière particulière de cette abbaye*. 



' Mais de s'espée ne volt mie guerpir, 
En sun puign destre par Varié punt la tient. 
{Chans. de Roland, st. xssit. ) 

* Voir le Glossaire de Du Gange , art. Flammula et Flamina. 

^ L'orange elle-même ne doit son nom qiv'à la comparaison que l'on fit de 
sa couleur avec celle de l'or, maliim auream; et les fameuses pommes d'or du 
jardin des Hespérides n'étaient fort probablement que des oranges. Le poëmc 
latin composé en l'honneur de Philippe -Auguste par Guillaume Le Breton 
nous fournit, au sujet de la couleur et de l'origine du nom de l'oriflamme, 
une indication qui confirme les témoignages des auteurs français cités ci-après 
dans le texte. On lit dans ce poëme : 

Ast Régi salis est tenues crispare per auras 
Vexillum simples , cendato simplice textuni , 
Splendoris rahei , letania (procession) qualiter uli 
Ëcclcsiana solet, certis ex more diebus. 
Quod cuaijlamma kabeat vulgariler aurea nomen. 
Omnibus in bellis Labct omnia signa prxire. 

(Guill. Le Breton , Philippid», liv. II. ) 

* On trouvera des considérations et des détails historiques à cet égai'd dans 
le Traité des enseignes et étendards de France , d'Auguste Galland , p. 4o , ainsi 



266 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Munjoie escrient; od els est Charlenaagne. 
Gefreid d'Anjou portet Yoriejlambe, 
Seint Pi ère fut, si aveit num romaine. 
Mais de Munjoie iloec out pris eschange. 
(Chans. de Roland, st, ccxxiii.) 

Li Roys en ciel tens s'apreste. . . 
L'escherpe et le bourdon va prendre 
A Saint-Denys , dedenz l'yglise , 
Puis a i'orijiambe requise 
Que l'abbés de léanz li baille; 
Devant lui l'aura en bataille, 
Quant entre Sarrasinz sera ; 
Plus séur en assemblera. 
S'orroiz ci la raison entière : 
Orijlambe est une bannière 
Aucun poi plus forte que guimplc'. 
De cendal roajoiant et simple, 
Sanz portraiture d'autre afaire. 
Li roy Dagobert la fist faire , 
Qui Saint-Denys ça en arrière 
Fonda de ses rentes premières, 
Si comme encor apert léanz. 
Es chapléis des mescreanz 
Devant lui porter la faisoit 
Toutes foiz qu'aler li plaisoit 
Bien attachiée en une lance. . . 
Par lui fu à Saint-Denys mise; 
Li moinne en leur trésor l'asistrenl 
Si successeur après l'i pristrent 
Toutes fois qu'à ce s'otroierent 
Que Turs ou païens guerroierenl, 

que dans l'Histoire et recherches sur les antiquités de Paris, par Sauvai , l. II , 
p. 746. 

' On peut voir ce qu'était une ^uini/j/c dans la I" partie de cet ouvrage, 
chap. ni , sect. n , art. Guimple. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 



207 



Qui parfaitement sont dampnés, 
Ou faus cresliens condampnés. . . 
Pépin et ses fllz Karlemaine , 
Qui tant Sarrasin descoutrerenl 
En maint fort estour la monstrerenl, 
Et en mainte diverse place. . . 
Et comment que l'en l'ait portée 
Par nacions blanches et mores , 
Elle est à Saint-Denys encores ; 
Là l'ai je n'a gueres véue. 

{ Branche des rojnux lignages, t, I , p. 69 , 70 et 7 1 . ) 

Messire Miles de Noyers estoit monté sur un grand destrier cou- 
^\ert de haubergerie , et tenoit en sa main une lance à quoi l'oriflamme 
estoit attachié, d'un vermeil samit, à guise de gonfanon, à trois 
queues, et avoit en tour houpes de verte soye. {Chronique de Flandres, 
chap. Lxvii , citée par A. Galland dans le Traité des enseignes et éten- 
dards de France, p. 42.) 

Orfèvre est composé de or et defévre, qui signifiait autre- 
Ibis ouvrier qui travaille les métaux et principalement le 
fer, forgeron. Ce mot nous est resté comme nom propre. 

Une espié ot à son costé, 
Qui estoit de trop bone forge. . . 
Le fevre ot non Sans-merci 
Qui la list. 

( Tournoiement de l'Antéchrist, Reims , 1 85 1 , p. a8. } 

Fièrent com fevre sus englume. 

(/fcirf.p.87.) 



Les beschecleux ou Jeores de Truancourt, qui est une autre ville 
des religieux de Beaulieu en Argonne. [Arcliives de l'I'Jmpire, Trésor 
des chartes, rcg. ii5, charte i/i2.) 



268 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Prime, prim, prin, de primus, signifiaient premier*; vere, 
ver, signifiaient printemps ^. On en fit le composé primevère, 
dont nous nous servons encore pour désigner une des pre- 
mières fleurs du printemps. Le mot printemps lui-même est 
composé de prin, premier, et de temps. Autrefois on disait 
également le renouveau^. Ces dénominations ont convenu 
de tout temps à cette saison , dans laquelle la nature entière 
semble renaître; mais elles lui convenaient sous un rapport 
de plus au moyen âge, car, du xi* au xvi' siècle, le renou- 
vellement de l'année avait généralement lieu soit à Pâques, 
soit au 2 5 mars, jour de l'Annonciation, ou, si l'on veut, 
jour de l'incarnation de Jésus -Christ. L'usage qui fixe le 
commencement de l'année au premier janvier ne date que 
de Charles IX. Ce prince prescrivit cet usage par un édit 
publié en i 563 et enregistré par le parlement de Paris en 
1567. 

Vert et jus ont formé verjus; plat et fond, plafond; basse 
lèvre, balèvre; bas beurre, babeurre, liqueur séreuse qui se 
trouve au bas, au-dessous du beurre; lie cou ^ licou; ban et 
/l'eue, BANLIEUE. (Voyez ce dernier dans la I" partie, chap. m.) 

Milieu, minuit, midi, sont composés de mi"^, dérivé de 

' Je m'anuitis , la prime nuit , 
A Convoitise la cité. 
En terre de desloyauté 
Est la cité que je vous di. 

(Fabliau cité par Fioquefort, arl. Prim.) 

, Ce fut au prin somne tout droit. 

(Traduction d'Ovide, citée par Bord, art. Prin.) 

■* Ce fut après la pasque que ver vet à déclin. [Roman d'Aïe d'Avignon, cité 
par le même , art. Vel, ) 

^ Voyez le Dictionnaire de Trévoux et le Glossaire de Roquefort. 

* Mi nous est resté dans certaines expressions, telles que mi-corps, mi- 
jambe, mi-côte, mi-chemin, mi-terme, mi-caréme, mi-janvier, mi-aoûl, mi-sep- 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 209 

mcdiiis et des substantifs lieu, nuit, di. Ce dernier, qui est 
lUn dérivé de aies, signifiait autrefois jour^ 

Aube, dérivé de alba^, blanche, et épine, de spina, ont 
formé le composé aubépine. 

Béjaune est formé de bec et de jaune. C'est un terme de 
fauconnerie qui se dit, au propre , des oiseaux niais et tout 
jeunes qui ne sont point encore propres à la volerie; la 
plupart de ces oiseaux ont le bec jaune avant que d'avoir 
des plumes. Au figuré, on appelle béjaune un ^eune homme 
sot et niais. 

On disait anciennement bée-gueule pour un criailleur in- 
solent et importun. Cette expression fut formée du parti- 

tembre, etc. La préposition parmi est composée de par et de mi (per médium). 
Nous avons perdu en-mi (in medio) , qui était anciennement en usage. 

Le muni munta de si qu'en-mi. 

(Marie de France, t. I, p. 266.) 

Mi était autrefois adjectif; aussi disait-on le mi lieu et la mie nuit. 

Mon tré (pavillon) tendez em mi lia del mostier. ( Rom. de Raoul de Camhray, 
publié par E. Le Glay, p. 5o.) 

Aprez la mie nuit s'est Guillaume levez. [Chron. de du Guesclin, 1. 1 , p. 1 36.) 

Un soir à la mie nuit. (Villehardouin, p. 89.) 

Vers mie nuit. [Chron. des ducs de Norm. t. I, p. 8.) 

Dès la mie nuit. (Joinville, p. 57.) 

' E por o fut prescntede Maximieii 
Clii rex eret a cels dis sovrc pagiens. 

( Cantilène de S" Eutalie , clan» ia 1" partie , cliap. i , sect. m. ) 

Ariver le verrez de ci qu'à quinze dis. 

[Chmn. de Jordan Fantasme, p. ôgô , v. 1638.) 

^ Aube, employé substantivement, nous est resté pour signifier le com- 
mencement du jour, comme brune désigne le commencement de la nuit. Il est 
parti à l'aube et ne reviendra qu'à la brune. Nous appelons encore aube un vête- 
ment ecclésiastique fait de toile blanche qui descend jusqu'aux talons. 



270 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

cipe passé de l'ancien verbe béer, ouvrir grandement, et du 
substantif </uett/e'. Nous avons réuni les deux mots pour en 
faire le comiposé> bégueule, qui en est venu à signifier une 
femme dédaigneuse avec impertinence ou prude avec hau- 
teur. 

Le suppliant soy voyant injurié sans cause, respondit à icellui com- 
paignon : Que vaulx-tu bée-gueuUe. [Lettres de rémission de iUTO , citées 
par Carpentier, art. Beare. ) 

En bon point signifiait autrefois en bon état en parlant 
des choses, et en bonne santé en parlant des personnes. 
Dans la suite les trois mots qui forment cette locution ont 
été réunis en un seul, et le composé embonpoint, qui en est 
résulté, signifie aujourd'hui bon état, bonne habitude du 
corps; il se dit surtout des personnes un peu grasses. 

Et li doit la chose tenir en bon poer et en bon point : ou point où 
l'an trove la chose à l'orfenin, en celi point Tara. {Livra de Josiice , 
p. 58.) 

Amille, bien puissiez venir; 
Avez puis esté en bon point? 

[Tlièâlre français au moyen âcje, p. ibo.) 

— Est-il de morir en péril ? 

Ne me mens point. 

— Nanil; mais est en très bon point. 

La Dieu merci. 

(/6ÙZ. p. 368.) 

* Voyez, au sujet du verbe heer, p. i 2G, note 3. Nous avons conservé l'ex- 
pression (juenle hée, qui se dit en parlant des tonneaux vides ouverts par un de 
leurs fonds. 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 271 

Elle estoil jeune, en bon point, belle et blanche: 
Tout cela cliet comme fleurs de la branche. 
(Marot, Épitaphe de Catherine Budé.) 

Ces jours passés je pris certaine dame 
Dont les cheveux sont quelque peu châtains , 
Grande de taille, en bon point, jeune et fraîche. 

(La Fontaine , Contes , Le Calendrier des vieillards. ) 

On disait en mal point, en mauvais point, pour en mauvais 
état, en mauvaise position. 

Theophillus est en mal point. 
Envers enfer son cheval point. 
(Comment Theophilas vint à pcnitance, à la suite des Œuvres 
de Rutebeuf, t. II, p. 289.) 

Lors me semont Contricion 

Que je alasse parler au mire (médecin). . . 

Et lui di : Maistre, je vien ci. 

Que je sui trop en mauvais point. 

( Tournoiement de l Antéchrist , Reims , 1 85 1 , p. 90. ) 

Du verbe faire et de néant, autrefois employé dans le sens 
de rien\ on ïorma fainéant^. Du même verbe et de l'adverbe 

' On trouve encore néant avec le sens de rien dans La Fontaine : 

J'ai maints chapitres vus, 

Qui pour néant se sont ainsi tenus ; 
Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines. 
Voire chapitres de clianoines. 

(La Fontaine, liv. II, fable il.) 

^ On a également dit un fait-rien pour signifier quelqu'un faisant une chose 
qui ne sert à rien. 

Qui commence Claude Galien 
Est un bon fat et un fait-rien. 
[ Adage français . cite par M. Le Roux de I.incy dnns le Livre des proverbes 
français, t. II , p. /fj. ) 

Du verbe valoir et de rien nous avons fait vaup.ikn {qai ne vaut rien). Ce mot 
n'est pas ancien dans notre langue. 



272 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

tard, on ûtfaitard, qui signifiait nonchalant, paresseux, d'où 
le dérivé faitardise , lâche paresse. Celui-ci se trouve encore 
dans la dernière édition du dictionnaire de TAcadémie. 

Vogue la gualere, dist Panurge, tout va bien. Frère Jan ne faict 
rien là; il se appelle frère iaxi faict néant, et me reguarde icy suant 
et travaillant pour ayder à cestuy homme de bien. (Rabelais, Panta- 
gruel, liv. IV, chap. xxni.) 

Car de lire je suys faitard. 

(Villon, Grand Teitament, st. v, p. io5.) 

Becfigue est composé du verbe becqaer, autrefois employé 
pour becqueter (voir Trévoux), et du substantif ^^«e. On a 
écrit autrefois hecqaefigue. Les Italiens disent beccajico, et 
dans quelques contrées pïcco/îco , de beccare, becqueter, pic- 
care, picoter, et de Jico, figue. Les Grecs nommaient le 
becfigue (Tvxcùàs, de aîJxov, figue; et les hatins , ficedala , de 
fîca et de edere. Cet oiseau se nourrit principalement de 
figues et de raisin; aussi Martial lui fait-il dire : 

Cùm me ficus alat, cum pascar dulcibus uvis, 
Cur potius nomen non dédit uva mihi ? 

(Martial, liv. XIII, distique xlix, Ficedula.) 

De sel ou de sau, qui paraît avoir été employé autrefois 
pour sel^, et du verbe poudrer, nous avons fait saupoudrer, 
qui, selon l'Académie, signifie proprement poudrer de sel. 

Vice comes, tis, est devenu vicomte; vice dominus, vidame, 

' Voir le Glossaire de Roquefort, art. Sau. 

Nous avons encore suunierj ouvrier qui travaille à faire le sel; sauneric, nom 
collectif qu'on donne au lieu, aux bâtiments, aux puits, aux fontaines propres 
à la fabrique du sel; saunihc, espèce de coffre où l'on conserve le sel , etc. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQIJE. 273 

re à la place d'un autre; sal petr^,, salpêtre; manu 
OPERA, manœuvre; radix fortis, raifort; capsa lecti, châlit; 
cupRi ROSA, couperose; jovis bav^ba. , joubarbe ; murem monta- 
NUM, marmotte; sale muria, saumure; mus araneus, musa- 
raigne; vAssi VASSORUM, vavasseurs^\ comes staruli, conné- 
table; maris lucius, merluche; paratus veredus, palefroi^. 
Avis tarda, qui se trouve dans Pline, liv. X, chap. xxii, et 
dans Isidore de Séville, liv. XII, chap. vu, nous a donné 
outarde, en espagnol, avutarda. 

DiES DOMiNicus forma dimanche; lvhm dies, lundi; martis 
DiES, mardi; mercurii dies, mercredi; jovis mES, jeudi; vene- 
Ris DiEs, vendredi; sabbati dies, samedi. 

Du tudesque mar, cheval, et scalc, préposé, serviteur, 
nous avons fait maréchal; de heri, armée, et de bergan, 
garantir, nous avons formé herberge, héberge, auberge. (Voir 
la I** partie, chap. m, sect. ii, art. Maréchal et art. Auberge.) 

s 2. — COMPOSÉS FORMÉS AU MOYEN D'UNE PRÉPOSITION, 

D'DN ADVERBE OU D'CNE PARTICDLE INSEPARABLE; PREFIXES SERVANT 
À LA FORMATION DE CES COMPOSA.». 

J'ai dit que l'on appelle préfixe une préposition, un ad- 
verbe ou une particule inséparable placée au commence- 
ment d'un mot pour en former un composé. Avant d'entrer 
dans les détails que nécessite l'analyse des composés de cette 
sorte, je dois d'abord présenter au lecteur les différents 
préfixes qui appartiennent à notre langue. Je les mettrai en 
regard de ceux dont ils proviennent. 

' Voir ia I" partie, chap. i, sect. v, art. Vavassour. 
' Voir la 1" partie, chap. i, sect. v, art. Palcfrei. 

II*. i8 



274 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

LISTE DES PRÉFIXES FRANÇAIS PRÉCÉDÉS DE CEUX AUXQUELS 
ILS DOIVENT LEUR ORIGINE. 

PRÉFIXES FORMATECnS. PRÉFIXES FRANÇAIS. 

A, ab, abs A , ab, abs, av. 

Ad, ac, af, ag, al, an, ap, ar, as, at, a. AJ, ac, af, ag , al, an , ap , ar, as , al ,a. 

Ambi, amb, am, an Ambi, amb, am, an. 

Ante, anti Anté, anti, an. 

Bene Béné, bien. 

Bis, bi Bis, les, bi, be, bar, ber, ba, b. 

Circum, circu Circon, circa. 

Com, con, col, cor, co Coni, con, col, cor, co. 

Contra , contro Contra, contra , contre. 

De De, des. 

Dif , dis, di Dis, dif, di. 

E , ex , ef E, ex, ef, es, ess. 

For For, Jour, jau. 

In, im, ig, il, ir In, im, i(f, il, ir, en, cm. 

Inter, intel Intcr, intel, entre, entr. 

Intro Iniro. 

Maie Maie, mal, mar, mau. 

Tddesque : Mis Mes, me. 

Multi. . . .\ Malti. 

Ne, neg, n Ne, neij, n. 

Ob, oc, of, op, os, o Ob, oc, of, op, os, o. 

Per Per, par. 

Pra Pré. 

Post Post, pui. 

Pro, por, pol Pro, par, pol, pour. 

Re , red Re, red, r. 

Rétro Rétro. 

Se Se. 

Sub, sup, suf, suc, sug Sub, sup, suj, suc, sug, su, sou. 

Subter ' Suhter, soubre, sur, sour. 

Super Super. 

Trans, tran, tra Trans, tran, ira, très, tré. 

Ultra Ultra, outre. 




CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 275 

I. — A, AB, ABS; a, ab, abs, av. 

n latin, n, ab, abs, ajoutent généralement à l'idée prin- 
cipale du mot simple auquel ils sont joints l'idée accessoire 
d'éloignement, soit dans le sens physique, soit dans le sens 
moral. Le préfixe français qui en provient et qui repré- 
sente la même idée est a, ab, abs, av. 

aVERSIO avERSiON. Action de se tourner loin de quel- 

/ qu'un; de a et vertere. 

abJECTUS «ftjECT. Jeté loin; de ah etjactas. 

ABsTINERE s'atsTENiR . Se tenir loin ; de ab et tenere. 

abORTARE aïoniER. Enfanter lorsqu'on est encore loin du 

terme auquel devrait avoir lieu la 
naissance de l'enfant; de ab et orlus. 

Nous avons formé le composé arracher de abradicare, 
employé en basse latinité pour eradicare, de radix, icis. 



II. AD, AC, AF, AG, AL, AN, AP, AR , AS, AT, A; ud, UC , Clf, ag , 

al, an, ap, ar, as, at, a. 



Dans les composés latins, la préposition ad marque le 
mouvement, la direction, la tendance vers un terme, le 
rapprochement , la proximité , l'addition et , par suite , l'aug- 
mentation. Ce préfixe a la même valeur en français. Dans 
l'une et l'autre langue, ad se transforme en ac, af, ag, al, 
an, ap, ar, as, at, selon l'allitération exigée par la première 
consonne du mot simple. On supprime seulement le d 
lorsque le mot simple commence par m, sp, st, et en fran- 
çais par b, ch et quelquefois par n. 



ad'VERSUS advERSE. Tourné vers; de ad et versus. 

adDITIO at/oiTiON. Action de donner en sus; de a</ et (/ar«. 

18. 



276 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

AcCURRERE accouRiR. Courir vers; de ad et currere. 

afFLUERE o/flcer. Fluer vers; de ad etfluere. 

agGRESSIO a^GRESsiON. Action de marcher à, vers ou contre; 

ad et gressio, de gradiri. 
alLOCUTIO «ÎLOCCTiON. Discours adressé à quelqu'un; ad et 

locutio. 

anNEXUS anNEXÉ . Noué à ou auprès ; ad et nexus. 

apPORTARE apPORTER. Porter à ou auprès; ad et portare. 

arROGANS arROGANT. Qui adresse des demandes à quelqu'un 

avec sufTisance; de ad et rogans. 

AsSOCIARE oiSOCiER. De ad et soclare. 

atTENTARE atTENTER . De ad et tentare. 

aSPIRARE aspiRER . De ad et spirare. 

aSTRINGERE asTREiNDRE . De ad et stringere. 

Nous avons formé, par analogie, un grand nombre de 
semblables composés dont les correspondants n'existaient 
point en latin : abaisser, aboutir, aboucher, aborder, accoster, 
accouder, accoucher^, accoutumer, acheminer, achever^, ados- 

' Voir, sur ce mot, les observations faites ci-dessus, p. 242. 

- Chef, de caput, signifiait autrefois bout, extrémité, le commencement ou 
I a fin d'une chose. Nous appelons encore chef d'une toile le bout par lequel on 
a commencé à la fabriquer, et chef d'un bandage l'une de ses extrémités. On 
disait traire à chef une emprise pour mener à bout une entreprise; venir à chef, 
issir ou eissir à chef, pour venir à bout. Ces façons de parler nous montrent 
comment on est arrivé à former notre verbe achever. En espagnol, on dit 
acabar pour achever, finir, terminer, et caho pour bout, fin, terme. Le pri- 
mitif caput a le sens opposé, celui de commencement : A capite ad calcem, du 
commencement à la fin. 

Sage est ceste jenz e macaigne; 
Quant entre mains a une ovraigne. 
Mult la sievent bien à chef traire. 

( Chron. des dacs de Norm . t. II, p. 36.) 

Bien en sorent à chef eissir. 

{Ibid. i. Il, p. 399.) 

La ceinture voleit ovrir. 
Mes il n'en pot à chief venir. 

(Marie de Franfc , t. I , p. loa.) 



CHAR III, FORME LEXICOGHAPHIQUE. 277 

ser, adoucir, affadir, affdier, affaiblir, agenouiller, agrandir, 
agripper, allumer, allonger, amaigrir, amasser, anoblir, anuiter, 
appesantir, apprivoiser, arrêter, arranger, arriver, assembler, as- 
sommer, assortir, attabler, attraper, attendrir, avérer, etc. 

iii. — AMBi, AMB, AM, AN; ambi, amb, am, an. 

Les particules inséparables ambi, amb, am, an, qui sont 
à la fois latines et françaises, paraissent tenir à ambo, deux, 
et au grec d[x(p), autour; elles représentent l'idée d'être ou 
de se diriger de deux côtés, de plusieurs côtés, de tous 
côtés; elles ajoutent à l'idée principale du mot simple celle 
de circuler, d'entourer, d'envelopper. 

AMBiGUUS ambÎGV. Qui présente deux sens tels, qu'on ne 

sait lequel des deux conduit à la vé- 
rité; de ambi et ago, je conduis. 

ambAGES ambJiGES . Circuit ou circonlocution que l'on em- 
ploie avant d'arriver au fait; amb, 
ago. 

amPUTARE ampDTER. Couper un membre en tranchant les 

chairs circulairement ; de am et pu- 
tare, couper. 

anFRACTUOSUS. . . . onFRACTDEux. Brisé dans plusieurs endroits; an et 

Jractuosus, inusité, pour /ractuî. 

IV. — ANTE , ANTi ; anté, anti, an. 

Le préfixe ante, anti, sert, dans les composés latins, à 
marquer primauté d'ordre, soit dans le temps, soit dans 
l'espace, c'est-à-dire l'antériorité ou l'antécédence , si l'on 
veut bien me permettre de hasarder ce mot. Anté, anti, an, 
ont la même valeur dans les composés français. 

anteCEDENS, ENTEM. antéckvzfiT . Qui va devant; de ante et cedens. 



278 , SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

ANTiCIPARE anticiPER . Prendre avant; ante et capere. 

anteCESSORES ancÊTRES. Ceux qui nous ont précédés; ante et 

cedere. 

Nous avons formé , par analogie , antédiluvien, antichambre 
et antidater, qui n'ont point de correspondants en latin. 

Il ne faut point confondre anti, formé de ante, avec un 
autre anti, qui est le grec oivr) et qui marque généralement 
l'opposition. Les mots français dans la composition desquels 
entre ce dernier préfixe sont de création moderne; tels 
sont : antipode, antiphrase, antipathie, etc. 

V. — BENE ; béné, bien. 

Dans les composés latins, hene ajoute à l'idée principale 
exprimée par le mot simple l'idée accessoire d'une manière 
d'être ou de faire bonne, convenable, avantageuse, favo- 
rable, agréable. Dans les composés français, bene est rendu 
par béné ou par bien, représentant la même idée que l'ad- 
verbe latin. 

beneDICTIO 6^neDicTiON. Ce qui est dit pour le bien de quel- 
qu'un ; de bene et de dictio. 

beneVOLUS fceWvoLE . Qui veut du bien ; bene et voh. 

beneFACTUM bienvwT . Fait qui est à l'avantage de quelqu'un ; 

de bene et defactum. 

Par analogie , nous avons formé quelques composés fran- 
çais dont les correspondants n'existaient pas en latin; tels 
sont: bienheureux, bienséant, bienvenu, etc. 

VI. — BIS, Bi; bis, bes, bi, be, bar, ber, ba, b. 

Dans les composés latins, bis, bi, marquent le redouble- 
ment, la duplication, la réitération, etc. ils entrent prin- 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 279 

cipalement dans la composition des mots désignant un objet 
formé de deux parties semblables ou ayant une de ses par- 
ties double. Le préfixe latin se présente, en français, sous 
les formes his, hes, bi, be, ba, b. 5z5Sextum, fewAcuTA, èiPES, 
DIS, tiSAcciuM, qiii est dans Pétrone, èÎLANx, cis, èiROiA, 
qui se trouve dans le code théodosien, nous ont donné 
hissexte, hesaiguë , bipède, bis5ac et besace, balance, brouette. 
La brouette était autrefois une espèce de petite voiture à 
deux roues, une sorte de tombereau servant à transporter 
des provisions. On dit en patois wallon bérouette. 

Qui lors veist par les charrieres 
Genz armez avant et arriéres 
En ilotes, comme bergeries 
Issir hors des herbeijeries , 
Chars charchiez d'armes ateler 
Et destriers de pris enseler, 
Viandes mètre sus brou êtes 
Et il oist bruire charretes , 
Chevaus henir et trompes braires. . . 

(Branche des royaux lignages, t. Il , p. 407.) 

Par analogie , nous avons formé quelques composés fran- 
çais dont les correspondants n'existent point dans le latin. 
Biscuit, pain en forme de petite galette auquel on a donné 
deux cuissons pour le durcir. Bisaïeul, aïeul au deuxième 
degré. Biscornu, au propre, qui présente deux saillies avan- 
cées en forme de cornes; au figuré, irrégulier, baroque ^ 
Barlong, oblong, proprement deux fois trop long; italien, 
bislungo. Bajoues, autrefois les deux joues, les deux parties 
latérales de la tête des animaux; il ne se dit plus aujourd'hui 

' Biscornu n'a point été formé du latin bicornis, mais de bis et de l'adjectil 
français cornu. 



280 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

que du cochon ^ Bistourner, tourner une chose dans un sens 
opposé à celui où elle était tournée d'abord, renverser et, 
par extension, déformer. On a dit autrefois bestourner. 

De ber pour bis et de lamen nous avons fait berlae, lueur 
passagère , incertaine et trompeuse qui fait voir double; nous 
avons dit barlue (voir Nicot); italien, baclame; espagnol, 
vislambre, prononcé bisloambre. 

\u. — CIRCUM, CIRCU; circon , circu. 

En latin , le préfixe circam , circa , sert à marquer l'action 
d'environner, d'entourer, ou l'état de ce qui environne , de 
ce qui entoure; au figuré, il sert à indiquer l'acte par le- 
quel l'esprit examine un objet sous toutes ses faces et en 
fait pour ainsi dire le tour, afin de le considérer sous tous 
ses points de vue. En français, le préfixe circon, circa, re- 
présente les mêmes idées. 

cibcumSCRIBERE. . . circonscRiRE. Décrire une ligne autour, circum et 

scribere. 
circdmSTANCIA . ... circonsTANCE . Ce qui se trouve placé autour d'un fait; 

circum et stare. 
circdmSPECTIO . . . ctVconsPECTiON . Action de considérer tout autour de 

soi ; circum et spectio. 
ciRCcITUS circun. Ligne décrite en allant autour; circam 

et itas, formé de ire, aller. 

Par analogie, nous avons formé le composé circonvoisin , 
qui est un mot purement français. 

VIII. — COM, CON, COL, COR, co; com , coti , col, cor, co. 
Le préfixe latin et français com, con, col, cor, co, dérive 

' Mettras-tu l'haim en ses narines (du Léviathan ) , ou perceras-tu ses bajoues 
d'une espine ? ( Traduction du Livre de Job, chap. xL, v, xxi, citée par Le Duchat.) 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 281 

de cum, avec; il est diversement modifié, selon que le 
mot simple auquel il est joint commence par telle ou telle 
consonne. Dans l'une et dans l'autre langue, ce préfixe re- 
présente une idée d'ensemble, d'agrégation, d'assemblage, 
de collection, de réunion, de rapprochement, de cumula- 
tion, de complexité, de pluralité, de totalité, d'amplifica- 
tion, de continuité, d'instantanéité, de relation entre les 
divers objets qui se trouvent compris dans une même 
classe, etc. 



COmPATI COmPATIR . 

conJUNGERE. , conjoiNDRE. 

COlLECTIO, ONEM. . . COLLECTION. 

corRODERE co rRODER. 

coH^RENS, ENTEM... cohérent. 



Souffrir avec ; cum et pati 
Joindre avec; cum etjungere. 
Réunion de choses recueillies; cum et 

lecdo, de légère, cueillir. 
Ronger d'une manière continue ; cum 

et rodere. 
Qui se tient avec ; cam et hœrens. 



Le même préfixe a servi à former un certain nombre de 
composés qui sont particuliers à la langue française et que 
l'on ne retrouve pas en latin : coaccusé, coadjuteur, combattre, 
combiner, commensal, commère, compagnon, compatriote, com- 
père, complanter, condescendre, confrère, confronter, contour- 
ner, coordonner, correspondre, etc. 



IX. — CONTRA, CONTRO; conlra, contro , contre. 

Le préfixe latin contra, contro, sert à former des composés 
qui désignent des objets, des qualités, des faits ayant une 
manière d'être ou une situation opposée à celle des objets, 
des qualités , des faits exprimés par le mot simple auquel le 
préfixe se trouve joint. On se sert en français de contra, 
contro, contre, dans les mêmes cas et pour le même usage. 



282 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

conïRaDIGTIO contraDiCTiON . Action de dire quelque chose en oppo- 
sition de ce qui a Hé dit ; contra et 
diclio. 

CONTROVERSARI. . . . controvERSER . Traiter un sujet d'une manière oppo- 
sée à celle dont un autre l'a traité ; 
contra et versari. 

CONTRA VENIRE contrevENiR. Venir en opposition à; contra et venire. 

On a formé au moyen du même préfixe plusieurs com- 
posés qui sont propres à la langue française : contrecarrer, 
contrefaire, contremander, contrevent, etc. 

X. — DE; de, des. 

En latin le préfixe de est destiné spécialement à marquer 
féloignement, fécartement, le mouvement de haut en bas, 
le rapport du point de départ au point d'arrivée. De ces 
idées, l'esprit a passé à d'autres idées ayant avec les pre- 
mières une relation plus ou moins éloignée. D'une part, ce 
préfixe a servi à représenter l'idée de déviation , de passage 
d'un état à un autre, de changement, de mutation, de dé- 
croissement, de privation, de négation; il est entré dans 
la composition de beaucoup de mots ayant ime signification 
contraire à celle du mot simple auquel il est joint, ou du 
primitif dont celui-ci dérive; en sorte que si le simple signifie 
faire une chose, le composé signifie souvent défaire cette 
même chose. 

D'autre part, de marque le passage successif d'un pointa 
un autre, la gradation, la progression, le développement, 
l'accroissement, faboutissement, la limitation, etc. L'idée 
du composé devient plus précise que celle du simple; sa 
signification est plus particularisée , plus spéciale , plus 
déterminée. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 283 

En français on se sert pour le même usage, et à peu près 
dans les mêmes cas, de de devant une consonne, et de des 
devant une voyelle ou une h muette. De a perdu son e dans 
,dorer, dérivé de decinrare, que l'on trouve avec la même signi- 
fication dans TertuUien, Deidolatria, chap, viii. 

deRIVARE déRWER. Eloigner de la rive; de et ripa, rive. 

deSCENDERE (/cscENDRE . Aller en bas ; de et scandere. 

DEPORT ARE d^poRTER. Porter d'un endroit à un autre; de et 

portare. 
dePONERE, dePOSITUM. cZcposer. Poser dans un lieu; de et ponere. 

dePRIMERE dépRiMZR. Presser en enfonçant; de etprimere. 

deCRESCERE decROÎTRE. De de et crescere , croître. 

deFORMARE df former . De de etformare. 

deARMATTJS désxunk . De de et amiatus, 

deVASTARE d^VASTEB . Ruiner complètement un pays en le 

ravageant; de et vaslare. 
deVORARE devORER. Avaler avidement, entièrement; de et 

vorare, avaler sans mâcher. 

deSCRIBERE décRiRE. De de et scrihere, écrire. 

deNOTARE dcNOTER. De de et notare, noter. 

DeCLAMARE decLAMER. De de et.clamare. crier. 

deSIGNARE d^siGNER. De de et signare, faire im signe, une 

marque. 

deMONSTRARE d^MONTRER. De de et monstrare, montrer. 

deVOVERE dévoDER , De de et vovere, vouer. 



Nous avons formé au moyen de de, des, un très-grand 
nombre de composés français dont les correspondants ne 
se trouvent pas en latin : débander, débarquer, débarrasser, 
débattre, déborder, déboucher, déboucler, débrider, décacheter, 
décamper, décapiter, déceler, déchaîner, décharger, déchiffrer, 
décoiffer, déclouer, décompter, découdre, découper, décrocher, dé- 
cuire, décuver, défeailler, défigurer, défriser, défricher, défrayer, 
dégager, déganter, dégarnir, dégorger, dégoutter, dégrafer, dé- 
grossir, déjeuner, délaisser, déloger, démancher, démarier, dé- 



284 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

marquer, démêler, démembrer, démentir, démonétiser, dénaturer, 
déniaiser, dénombrer, dénouer, déparer, dépasser, dépaver, dé- 
payser, déplacer, dépoter, déraisonner, déranger, dérégler, dérober, 
dérouter, désancrer, désarçonner, déshabiller, déshériter, désobéir, 
désorienter, désorganiser, dessoûler, désunir, détacher, déteindre, 
déterrer, détremper, détromper, dévaliser, déverrouiller, dévisa- 
ger, etc. 

XI. — DIS, DiF, Di; dis, dif, di. 

En latin et en français la particule inséparable dis devient 
(/if devant un y et di devant certaines autres consonnes. Cette 
particule paraît tenir à duo, deux, et au grec S/s, deux fois; 
elle marque la division , la distinction , la séparation , l'écar- 
tement, la dispersion, le fractionnement. On passe facile- 
ment de l'idée de séparation, d'ablation à l'idée de priva- 
tion, de négation, d'opposition; aussi tZw représente-t-il ces 
mêmes idées ; plusieurs composés dans lesquels il entre ont 
une signification contraire à celle des mots simples auxquels 
ce préfixe se trouve joint. 

DisCERNERE dwcERNER. Voir d'une manière distincte; dis et 

cemere. 

DisTRAHERE dwTRAiRE , Tirer séparément; dis et trahere. 

DiGRESSIO Digression . Écart que l'on fait loin de son sujet; 

dis et gressio, de gradi. 

DisSEMlNARE dissÉMiNER. Semer çà et là; dis et seminare. 

DisïRIBUERE diiTRiBUER. De dis et tribuere, donner, accorder. 

difFAMARE di/pAMER. De dis etfama, réputation. 

DisSENTIO dissENSiON . De dis et sentire, sentir, penser. 

difFICILIS tii/piciLE. De dis etfacilis. 

Nous avons formé au moyen du préfixe dis plusieurs com- 
posés qui n'existent point en latin : difforme, discontinuer, 



:HAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 285 

^courtois, discrédit, disculper, disgrâce, disloquer, disparaître, 
disproportion, diverger, etc. 



XII. — E, EX, EF; e, ex, ef, es, ess. 

La préposition latine e, ex, devient ef en composition 
lorsqu'elle se trouve jointe à un primitif commençant par 
un/. Dans les composés français, elle est représentée par e, 
ex, ef, es, ess. Dans l'une et l'autre langue , ce préfixe mar-" 
que mouvement de dedans en dehors; il représente l'idée 
de sortie, de déjection, d'expulsion, d'extraction, d'ablation; 
l'idée de mouvement accompli de dedans en dehors a con- 
duit à l'idée d'aboutissement, de résultat obtenu et, par 
suite , à celle d'augmentation , d'excès , de surabondance. 

ExCURSIO cxcDRSiON . Course faite à l'extérieur; ex et cursio. 

efFUSIO c/fusion. Epanchement d'un liquide hors du 

vase qui le contient ; ex etfusio. 

ExHALARE eaîHALER. Laisser échapper hors de soi des va- 
peurs , des odeurs , etc. ex et halare. 

ExSUFFLARE «sodffler Ex et su.ff.are. 

eLIMïNARE ELIMINER . Mettre hors du seuil; de e et limen. 

ExSTIRPARE parriRPER . Arracher quelque chose jusqu'à la ra- 
cine, comme on arracherait une 
souche; ex et stirps, souche. 

ExTENUARE crrÉNUER. Affaiblir jusqu'à l'épuisement; ex et 

tenuare, dérivé de tenais. 

ExAUDIRE pxACCER. Écouter jusqu'au bout une prière, et, 

par suite, accorder ce qu'on de- 
mande ; ex et audire. 

ExUBERANS cjrDBÉRANT . Abondant au delà du nécessaire ; ex et 

nherans , de uberare, abonder. 

Nous avons formé au moyen du même préfixe un bon 
nombre de composés français dont les correspondants ne 
se trouvent point dans la langue latine : ébourgeomer, éhran- 



286 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

1er, ébruiter, écarter, échoir, écimer, écorner, écosser, éconer, 
écouler, écourter, écrémer, écroûter, ejfiler, effeuiller, ejflan(juer, 
effronté, égorger, égosiller, égoutter, égrapper, égrener, égruger, 
éhonté, élancer, éloigner, émier, émotter, épancher, épargner, 
épointer, époudrer, épouiller, époumoner, époasseter, épucer, épui- 
ser, essorer, essoriller, essoucher, ététer, éventrer, exhausser, 
exhumer, exproprier, etc. 

Extra, formé de ex et de trans, n'est entré que dans un 
fort petit nombre de composés français, dont aucun n'est 
bien ancien dans notre langue. Extraordinarius nous a donné 
extraordinaire, et nous avons formé par analogie extravagant, 
extravaser, extrajudicidire. 

XIII. — Tov,; for, fovLT, fan. 

Le latin n'a d'autre composé de foras que forinsecus, de 
dehors, par dehors, formé de foras, de in et de secns. Le 
français , au contraire , a plusieurs mots dans la composition 
desquels entre cet adverbe représenté par /or, four, fau. Ce 
préfixe sert à marquer une action ou une chose faites hors 
de certaines bornes soit physiques, soit morales. Forfaire, 
faire quelque chose qui est hors des bornes du devoir; /or- 
fait, de for et du substantif /aiY. Forlancer, lancer une bête 
hors de son gîte. Forjeter, se jeter en dehors de l'alignement 
ou de l'aplomb, en parlant d'une muraille. Forligner, faire 
quelque action honteuse en dehors de la réputation hono- 
rable de son lignage, de ses ancêtres. Forcené, qui est hors 
de sens, insensé ^. Fourvoyer, mettre quelqu'un hors de sa 
voie. Faubourg, bourg bâti hors de l'enceinte d'une ville. 
Pour l'origine de ce dernier mot, voir ci-dessus, p. i8o. 

* Séné signifiait autrefois qui a du sens, sensé; et forsené, qui est hors de 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 2f 

préposition hors , autrefois fors , dérive de foras ; 
îile a servi à composer la préposition hormis, qui signifie 
)roprement mis hors. Tous sont venus hormis vous, c'est-à- 
ire vous mis hors de compte, hors du nombre. 

XIV. — IN, IM, IG, IL, IR; in, im, ig, il, ir, en, em. 

l En latin, in, employé comme préposition, est le signe 
de deux rapports différents; construit avec un ablatif, il 
exprime un rapport de contenance : est in urbe, il est dans 



sens, insensé. Dans la suite, on a pris celui-ci pour un dérivé de force, et l'on 
a écrit forcené, comme nous le faisons encore. 

Faillent-nus dune humes forsenez, e pur ço l'avez mened qu'il se desved 
devant mei. [Livre des Rois, p. 85.) 

An desunt nohis furiosi , quod introduxisti istam, ut fiireret, me prœsenlc. 

Aussi com s'ele fast forsenèe. 

{ Tournoiement de l'Antcchrltt , Reims, i85i, p. 63.) 

Folie est toz jors forsenée ; 
Fols qui a la rage dervée 
Et cort toz nus aval la prée , 
N'en lui vestir ne met content , 
Droiz en dit la reson senée : 
Ne te pren à lui por rien née. 

(Nonv. recueil de contes , t. II, p. j38.) 

Son salu li rend Berte , comme sage et senée. 
(Rom. de Berie. p. 68.) 

On trouve la locution issir fors de sens, littéralement sortir liors du sens, 
insi que le composé horsdussens (hors du sens), ayant la même signification 
le forsené. 

Issifors de son sens et fu en dervoison. 

( Chron. de du Guesclin , t. I , p. 336.) 

Dont deviegne-jou aussi fais 
Que fu Vi horsdnssens ennuit. 

( Thi&lre français au moyen âge, p. 89.) 



288 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

la ville; construit avec un accusatif, il exprime un rapport 
de tendance : it in urbem, il va à la ville. In, employé 
comme préfixe, représente les deux mêmes idées, ainsi que 
quelques autres qui s'y rattachent et qui se présentent à 
l'esprit à propos des deux premières. D'une part, in entrera 
dans les composés pour marquer la contenance, la situa- 
tion interne, l'introduction, la pénétration, l'application, 
l'apposition , la superposition , fadhérence , etc. D'une autre 
part, ce préfixe marquera la tendance vers un but, le 
passage d'un lieu dans un autre, le rapport du point de 
départ au point d'arrivée, le terme, l'aboutissement, le 
résultat, etc. 

Enfin , le préfixe in a un autre rôle tout à fait indépen- 
dant des deux premiers , il marque la privation , la négation; 
les composés dans lesquels il se trouve signifient le contraire 
de ce que signifie le mot simple. Cet in, privatif, paraît 
tenir au gothique inuh, à l'allemand ohne, au latin sine, au 
grec éivsv , au sanscrit an , qui tous signifient sans. Le préfixe 
privatif se trouve avoir le même emploi , le même sens et 
une forme assez analogue dans les différentes langues indo- 
européennes. En sanscrit c'est an, a : anuccAS, petit, de, 
uccas, grand; onantas, infini de nantas, fini. En grec àv et 
à : àvd^tos, indigne, de a^ios, digne; d[xépia1os, indivisible, 
de fxepic/Jbs, divisible. Loin d'admettre, comme on le fait 
généralement, que le v soit euphonique dans àv, je crois au 
contraire qu'il a été supprimé lorsque le simple commençait 
par une consonne, ainsi 'zsi(/lbs, croyable, ;^p>7<77os, utile, 
dont a formé d-TTialos, incroyable, «.^(^ptja-los, inutile, au lieu 
de âvTTialos, âv^ptjalos, qui eussent été trop rudes. Et ce 
qui confirme cette opinion, c'est que ve ou vrj a la même 
valeur primitive que av : vtjXerjs, impitoyable, de ëXeos, 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 289 

pitié; vrixepSris, improductif, inutile, de xépSos, gain, pro- 
duit, profit, utilité. En gallois et en bas-breton, le pré- 
fixe privatif est an, comme en grec; en irlandais et en 
écossais, ain; en gothique, en tudesque, en anglo-saxon, 
en allemand , en anglais et autres idiomes germaniques , c'est 
un; en hollandais, on. 

En latin, le préfixe m se présente sous les formes im, ig, 
il, îr, selon que le mot simple auquel il est joint commence 
par telle ou telle consonne. En français , il subit les mêmes 
variations dans les mêmes circonstances; de plus, il est sou- 
vent représenté par en, em. 

inCLUDERE enchORE. Clore dans, fermer dans; in etcludere, 

que l'on trouve employé pour claii- 
derc. 

imPLICARE imPLiQUER. Plier dans; in et plicare. 

imMERSIO tmMERSiON. Action de plonger dans; in et mersio. 

inHjERENS inHÉRENT. Fixé à, auprès, contre; m et hœrens. 

inCUBATIO mcuBATiON. Action de se coucher sur; inetcuhatio. 

inSCRIBERE inscRiRE. Ecrire sur; in et scribere. 

irRUPTIO iVrdption. Action de briser les obstacles, les bar- 
rières, pour se précipiter vers; m 
et ruere. 

imPLORARE imPLORER. Adi'esser en pleurant des supplications 

à quelqu'un ; in et plorare. 

inDUCERE mDCiRE. Amener par le raisonnement une con- 
séquence d'un fait établi; in et du- 
cere. . 

inFLAMMARE c/iFLAMMER. Mettre en flamme; de in et jlamma. 

ilLUMINARE iVluminer. Donner de la lumière à; in et Irnnen. 

imPLERE emvhiR . Rendre plein ; de in et pUnus. 

isJUSTUS injcsTE. De in privatif et dejustus, juste. 

igNOBILIS i^NOBLB. De in privatif et de nobilis, noble. 

inIMICUS rnNEMi. De in privatif et de aniicus, ami. 

Ce préfixe est entré dans un très-grand nombre de com- 
posés français dont les correspondants n'existent point en 
II*. 19 



290 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

latin. Incivil, incompétent, incurable, inébranlable, inépuisable, 
inexact, infaillible, inoccupé, insaisissable , installer, intimider, 
immatériel, immoral, impalpable, impardonnable, impartial, 
impayable, impérissable, impersonnel, impitoyable, implanter, 
illégal, illégitime, illisible, irrégulier, endosser, enfermer, en- 
ferrer, enfiler, enfourner, enfuir, engager, engaîner, engourdir, 
engraisser, engrener, enjamber, enjeu, enjoliver, enjoué, enlai- 
dir, enlever, ennoblir, ennui^, enorgueillir, enraciner, enrager. 



' Le français ennui, le provençal cnniié, l'espagnol et le portugais enojo, 
proviennent de in et de quelque dérivé barbare formé de noxia ; de ce dernier 
les Italiens ont fait noia. Anciennement , ennui signifiait préjudice , tort porté 
à quelqu'un. Par une métonymie de la cause pour l'effet, ce mot fut ensuite 
pris pour déplaisir, chagrin ; nous disons encore dans ce même sens : Cette 
affaire lui a donné bien des ennuis; adoucir les ennais de la vieillesse, de l'absence, 
du pouvoir, etc. Enfin ennui, employé dans une acception restreinte, en est 
venu à signifier le plus ordinairement une sorte de déplaisir éprouvé par suite 
de la lassitude , de la fatigue d'esprit causée par une chose dépourvue d'intérêt, 
monotone, fastidieuse ou trop prolongée. Ennuyer a passé de même d'acception 
en acception à celle que nous lui donnons aujourd'hui. Ce verbe signifia 
d'abord nuire, préjudicier, porter tort, incommoder, fatiguer; ensuite, causer 
du déplaisir, du désagrément, déplaire. 

Qui ennuy (tort) fait, ennny requiert, 
Et férus doit estre qui fier t. 

(Isopet, Hans les Fables inédites, publiées par M. Robert , t. II, p. /167.) 

L'oste li requist : Biau sire, par amour vous requier 
Que cheens ne lur faites ennay (tort) ne destourbier. 

( Nouv, recueil de conles , etc. t. I, p. 9.) 

L'on ne doit pas amer celui 

Qui ba joie d'autrui ennui (déplaisir). 

[Le Livre (tes proverbes français . par Le Roux de Lincy, t. II , p. agS. ) 

Folie est d'aulruy ramposner. 

Ne gens de chose araisoner 

Dont ils ont anai (déplaisir) ou vergoigne. 

( Fabliaux ei contes, t. I , p. loo.) 

« Auguste escrivit des vers contre Asinius Pollio; et moy, dit Pollio , je me 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 291 

enrayer, enregistrer, enrhumer, enrichir, ensabler, ensacher, en- 
sanglanter, ensoufrer, entabler, entailler, entasser, enterrer, en- 
toiler, envenimer, envisager, envoyer, emballer^, embarquer, 
embarrasser, cmbâter, embaumer, embellir, emboîter, emboucher, 
embourber, embraser, embrasser, embrocher, embrouiller, emmai- 
grir, emmancher, emmener, empailler, empaqueter, empâter, em- 
paamer, empester, empocher, empoigner, empoisonner, empois- 
sonner, empourprer, emprisonner, empuantir, etc. 

XV. — INTER, INTEL; inter, Intel, entre, entr. 

En latin, le préfixe inter devient intel lorsque le mot 
simple auquel il est joint commence par un /; en français, 
il présente les deux mêmes formes, et, en outre, celles de 
entre et de entr. Ce préfixe marque l'occupation totale ou 
partielle d'un espace compris entre deux limites ou d'une 
période comprise entre deux époques. Inter représente 
encore certaines idées réveillées dans l'esprit à propos de 

tais : ce n'est pas sagesse d'escrire à Venuyxle celui qui peut proscrire » (Mon- 
taigne, liv. III, chap. VII, p. 683.) 

La limace gete son cors 
De l'escalope toute fors 
Par le biaus teus; mes [)ar la pluie 
Rentre enz, quant ele li anuie (lui nuit, l'iiicoinmode). 
(Rulcbeuf, t. Il, p. 3i5.) 

— Gomment va nos affaires ? 

— Biaus ostes, vous ne devés waires ; 
Vous finerés (payerez) moult bien chaicns ; 
i\e vous anuil (déplaît) mie, g'i pcns; ' 
Vous devés xij sols à mi. 

(Théâtre français au moyen âge, p. 88.) 

' Ceux qui ne voient que du grec dans notre langue font venir enimi de 
àvia, chagrin, et emballer de èfxêdXXeiv, lancer dans. Emballer, c'est mettre 
dans une balle ou ballot, comme empocher, mettre dans la poche; emboarser, 
mettre dans la bourse; empa(fueter, mettre en paquet, etc. 

19' 



292 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

celles que je viens d'indiquer. D'une part, il est le signe de 
l'idée de terme moyen entre deux extrêmes, d'état inter- 
médiaire, de rapport entre des objets distants les uns des 
autres , ou seulement distincts les uns des autres ; d'autre part , 
ce même préfixe marque la séparation , le partage , la scis- 
sion, la distinction, etc. 

interVALLUM inferwLLE. Espace entre deux lieux, période entre 

deux époques ; c'est proprement un 
espace entre deux palissades; de 
inter et vallum. 

interREGNUM mt^rRÈGNE. Période entre deux règnes; inter et 

regnum. 

interPOSITIO interposnios . État d'une chose posée entre deux 

, autres ; inter et positio. 

interMISCERE cntrcMÊLER. Mêler certaines choses parmi certaines 

autres ; inter et miscere. 

interVENIRE mfcrvENiR. S'avancer entre deux personnes pour 

servir d'intermédiaire entre elles; 
inter et venire. 

interRUMPERE mferROMPRE. Rompre une chose de manière qu'on 

en sépare les parties ; inter et rum- 
pere. 

intelLIGENS. intelhiGEsr . Qui sait faire la distinction des choses 

et choisit , entre plusieurs , les unes 
de préférence aux autres; de inter 
et legenSf choisissant. 

Ce préfixe a servi à former un certain nombre de com- 
posés qui sont particuliers à notre langue. Interligne, entre- 
couper, entrefaite, entregent, entrelacer, entrelarder, entremets, 
s'entremettre, entrepas, entreprendre, entresol, entretenir, entre- 
voir, entrouvrir, entr aider, entr'aimer, etc. 



XVI. — INTRO; intro. 
En latin et en finançais le préfixe intro marque le passage 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 293 

de dehors en dedans. 11 n'entre que dans un petit nombre 
de composés dans l'une et l'autre langue , mais particulière- 
ment dans la nôtre. 

iNTRoDUCERE infroDDiRE. Amener dans l'intérieur; intro et du- 

cere. 

iNTRoMISSiO iritroMissiON . Action de jeter, d'injecter dans l'inté- 
rieur ; intro et missio. 

xvn. — MALE; malé, mal, mar, maa. 

Dans les composés latins maie marque une manière d'être 
ou de faire mauvaise, inconvenante, préjudiciable, défavo- 
rable, désagréable, défectueuse, ou bien une qualité con- 
traire, opposée à celle qui est exprimée par le mot simple. 

Dans les composés français, maie est rendu par malé, mal, 
mau, et quelquefois par mar dans notre ancienne langue. 
Ces préfixes représentent les mêmes idées que le préfixe 
latin dont ils proviennent. 

maleFICIUM niai^FiCE. Action par laquelle on fait du mai à 

quelqu'un en employant des moyens 
surnaturels ; de maie etfacere. 

malëSANUS ?rea/sAiN . Qui n'est point sain ; de maie et de 

sanus. 

maleDICERE mauDiRE. De maie et dicere. 

Nous avons formé, par le même procédé, un certain 
nombre de composés purement français, dont les correspon- 
dants n'existent point dans le vocabulaire latin. Malfamé, 
malade^, malgré, malgracieux, malhabile, malhonnête, malin- 

' Malade, italien malato, provençal malaout, signifient étymologiquement 
mal disposé , indisposé ; ils sont composés de maie et de aptus. On trouve mal- 
aptes dans le plus ancien monument de la langue d'oc qui nous soit parvenu. 

L'om vé u orne quadliu e dolent; 



294 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

tentîonné, malentendu, malpropre, malverser, malencontre, 
maugréer^, maussade composé du préfixe mau et de l'ancien 
mot sade [sapidus], signifiant qui a une saveur agréable, 
suave , et par extension agréable en général , doux , aimable, 
gracieux, etc. 

Telle odeur va celle onde faisant; 
Dieu! si est la fontaine sade, 
Où le sain tost devient malade. 

( Roman de la Rose, cité par Roquefort , art. Sade. ) 

Ce me fait estre en desespoir 
Que je ne puis nul bieau semblant 
De la sade blondete avoir. 
(Chansons de Thibault de Champagne , édit. de Reims, i 85i, p. 3/i.) 

Il estoit miste , gent et sade. 

(ViUon, Repus franches , p. 388, v. 528.) 

La forme mar servait à former le composé marvayer ou 
marvier, qui signifiait anciennement entrer dans une mau- 



O es malaples , o altre près lo té. 

[Poème de Boèce, \. laS.) 

«t L'on voit un homme captif ou dolent; ou il est malade , ou un autre le tient 
prisonnier. » 

En langue d'oïl, on disait anciennement ate pour apte, dispos. 

La main ke l'en use [dont on fait usage) plus ate l'avum veue. ( Traduction 
des distiques de Caton, dans le Livre des proverbes français, de M. Le Roux de 
Lincy, t. II, p. 372.) 

• Pour l'origine du verbe maugréer, voyez ci-après Malgré parmi les prépo- 
sitions, liv. Il, chap. Il, sect. u. 



CHAP. 111, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 295 

vaise voie , prendre une mauvaise direction , s'égarer dans 
ses paroles ou dans sa conduite, extravaguer, devenir fou ^ 

Et Pépins a tel duel à poi qu'il ne marvie. 
(Berle aus grans pies, p. i23.) 

Quant ilz virent que par ung seul homme eulx. dix cstoient des 
confis, et les autres qui devant la porte estoient, cuiderent tous mar- 
voyer. [Roman de Gérard de Narval, cité par Roquefort, art. Mar- 
voyer. ) 

Mar entrait également dans la composition de marmite, 
adjectif formé de maie mitis. On en lit le dérivé marmiteux. 
L'un et l'autre signifiaient qui affecte une fausse douceur, 
qui fait le doucereux, l'hypocrite, le patelin, le bon apôtre, 
qui cherche à s'attirer la confiance par de faux dehors de 
piété, ou la commisération par de fausses apparences de 
souffrance et de misère. 

Car bien sou (je sus) faire le marmite. 
Si que je resembloie hermile, 
Celui qui m'esgardoit de iors; 
Mais autre cuer avoit ou cors. 

(Rutebeuf, t. II, p. 75.) 

Tieux fet le simple et le marmite 
En cui orgueil maint et habite. 

[Comment Tliéophilus vint à penilance , à la suite 
des Œuvres de Rutebeuf, t. H , p. ."îa 1 . ) 

Papelardie ert apelée; 

• Mar, employé séparément et comme adverbe , signifiait mai , à tort , mal k 
propos. 

E dist al rei : Jà mar crercz Marsilie- 

[Chant, de Uuland . si. xiv. 

•là itiar en auras espérance. 

( Chron. det ducs de Normandie , t. II , p. iÇ)6') 



296 SECONDE PAUTIE. LIVRE 1. 

C'est celé qui en recelée. 

Quant nus ne s'en puet prendre garde, 

De nul mal-faire ne se tarde. 

El fait dehors le marmiteus, 

Si a le vis simple et piteus, 

Et semble sainte créature; 

Mais sous ciel n'a maie aventure 

Qu'ele ne pense en son corage. 

(liom. de la Rose, édit. Méoii , t. I, p. 19.) 

Nous avons conservé marniiteux en le détournant un peu 
de son ancienne signification. L'Académie donne pour dé- 
finition de ce mot, piteux, qui est mal sous le rapport de 
la fortune ou de la santé et qui s'en plaint habituellement. 

xvin. — mis; mes, me. 

Notre préfixe mes, me ajoute au mot simple à peu près 
la même idée qui est représentée par le préfixe mal, au point 
que certains primitifs reçoivent l'un ou l'autre de ces pré- 
fixes pour former des composés ayant la même signification; 
nous disons malcontent, malséant, malaise et mécontent, mes- 
séant, mésaise. Ce dernier est vieux et peu usité aujourd'hui. 
Toutefois on doit remarquer que, dans plusieurs composés, 
mes, me, marquent plus particulièrement que l'idée expri- 
mée par le mot simple est prise en mauvaise part ou bien 
dans un sens contraire. 

Les rapports de signification et de son qui existent entre 
mal et mes , me ont fait admettre qu'ils dérivent tous égale- 
ment du latin maie. Mais je crois avoir suffisamment démon- 
tré que mes, me, proviennent du tudesque mis, qui avait la 
même valeur et le même emploi dans la langue des Francs. 
(Voir r* partie, cliap. m, sect. 11, art. Mes.) 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 297 

En ajoutant mes, me au commencement d'un mot simpl(' 
nous avons formé mésallier, mésarriver, mésaventure , mésesti- 
mer, mésintelligence, messéant, méconnaître, mécontent, mé- 
compte, mécréant, médire, méfait, méfier, mécjarde, mépriser, etc. 

XIX. — MULTi ; multi. 

Multum ou multo , beaucoup , devenaient en composition 
malti, qui ajoutait à l'idée propre du mot simple celle de 
nombre considérable et indéterminé. Ce préfixe servait à 
former plusieurs composés latins. Il ne nous est guère resté 
que dans quelques termes de science assez modernes, dont 
les plus connus sont multiple, multiplication, multiplier, for- 
més de multiplex, multiplicare , multiplicatio. 

XX. — NE, NEG, N; ne, neg , n. — non-, non. 

Dans les composés latins, ne, neg, n, ainsi que l'adverbe 
non, marquent que le mot simple est pris dans un sens op- 
posé à celui qui lui est propre. Le français a conservé à Ces 
préfixes ]a même forme et la même valeur qu'ils avaient en 
latin. 

neUTER necTRE . Ni l'un ni l'autre ; de ne et uter. 

negOTIUM négoCE . De neg pour nec et otlam. 

nULLUS nvh . De ne et ullus. 

nonNIHIL . De non et nihil. 

Ne est entré dans le composé français néant, dont le cor- 
respondant ne se trouve point en latin. Les Italiens disent 
niente dans le même sens, et ils disaient autrefois neente, 
ainsi que le remarque le dictionnaire de la Crusca. Ces 
mots ont probablement été créés par les philosophes du 
moyen âge; ils sont formés du latin ne et de ente, neutre 



298 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

du participe ens, étant, existant, qui commençait à être en 
usage du temps de Quintiien. « Multa ex cjrœco formata nova, 
ac plurima Sergio Flavio quorum dura quœdam admodum viden- 
tur, ut ens et essentia, quœ car tantopere aspernemur, nihil 
video, nisi quod iniqui jadices adversus nos sumus; ideoque pau- 
pertatcm sermonls laboramus.-» (Quint. liv. VIII, chap. m.) 

Il ne nous est resté en français aucun des composés latins 
dans lesquels figurait l'adverbe non , mais , par contre , nous 
en avons formé d'analogues qui n'existaient point en latin: 
tels sont nonpareil, nonobstant, nonchalant. (Voyez nonobstant 
parmi les prépositions, livre II, chap. ii, sect. ii.) Quant à 
nonchalant, c'est un adjectif provenu de l'ancien verbe non- 
chaloir, n'avoir pas d'ardeur, pas de zèle pour une chose, 
s'en soucier peu, la négliger; ce verbe est formé de non et 
de chaloir qui ne s'employait qu'à finfinitif et à la troisième 
personne du singulier : il me chaut, il me soucie , il m'importe. 
(Pour l'origine de ce verbe, voyez T* partie, chap. i, sect. v, 
art. Chielt.) Nonchaloir était assez souvent pris substantivement. 

Je ne puis pas bien mettre en nonchaloir 
Que je ne chant, puis qu'amurs m'en semont. 
(Chansons de Thibault de Champagne, édit. de Reims, i85i, p. 35.) 

XXI. — OB, OC, OF, op, OS, o; ob , OC, of, op. os, 0. 

Le préfixe ob marque, en latin et en français, une situa- 
tion ou une direction en face , vis-à-vis , en présence , devant, 
au-devant, en avant, auprès, à part; et, par suite, il repré- 
sente assez souvent une idée d'opposition , d'obstacle , d'em- 
pêchement; il peut se traduire alors par contre, à l'opposé de. 
Dans les deux langues , ce préfixe subit diverses modifications, 
selon qu'il est suivi de telle ou telle consonne; il se présente 
sous les formes oc, of, op, os, o. 



>. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE 

opPOSITUS opposR . 

ofFERRE o/frir. 

ocCASIO, lONEM occasion. 

osTENTATIO, lONEM. ostentation. 



299 



obLIGARE o6liger . 

OMITTERE O.METTRE. 

ObJECTARE ofejECTER. 

OCCIPUT OCCIPUT. 

ObSTACULCM 06STACLE. 



Posé vis-à-vis , en face de ; ob cl posilux. 

Porter une chose devant quelqu'un el , 
par suite, lui en faire présent; ob 
et ferre. 

Ce qui tombe à propos devant ou au- 
près; de ob et cadere, casiim. 

Action d'étendre , d'étaler avec affecta- 
tion quelque chose devant quel- 
qu'un; oh et icntare, fréquentatif 
inusité de lendere. 

Lier auprès , lier à ; ob et ligare. 

Laisser aller à part, laisser de côté; 
06 et mittere. 

Jeter au-devant, contre , à l'opposé de , 
oh etjactare. 

Partie de la tête opposée à celle qui 
s'offre le plus ordinairement à nos 
yeux; de oh et caput. 

Empêchement qui est devant nous, 
qui s'oppose à notre passage ; de oh 
et stare. 



Nous n'avons presque pas de composés formés au moyen 
de ce préfixe qui soient particuliers à notre langue; à peine 
puis-je citer le substantif occurrence, dérivé du verbe occurrere, 
formé lui-même de ob et de currere. 



XXII. — per; per, par. 

Le préfixe latin per, en français jpcr, par, représente l'oc 
cupation successive des différents points d'un espace compris 
entre deux termes, le passage à travers, le parcours; et, par 
suite, le point d'arrivée, le terme proposé, le but atteint; 
enfin il présente l'action ou la cbose marquée par le simple 
comme faite de point en point, d'un bout à l'autre, entiè- 
rement, tout h fait, complètement, d'une manière accom- 
plie. 



300 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

l'EnCURRERE parcoDRiR. Courir d'un lieu à un autre en passant 

par tous les points qui les séparent; 

per et currere. 
perFORARE pcrFORER. Forer de part en part, d'outre en 

outi'e; per etforare. 
perVENIRE porvENiR. Venir au ternie, au but qu'on s'était 

proposé ; per et venire. 
perTURBATIO pcrTDRBATiON. Action de troubler complètement; de 

per et turbare. 
perMITTERE yserMETTRE. Laisser aller entièrement, tout à fait; 

per et mittere. 
perFICERE parFAiRE. Faire complètement, entièrement; per 

etfacere. 
perFECTUS joarFAiT . Fait d'une manière accomplie ; per et 

factus. 

Ce préfixe est entré dans quelques composés français 
dont les correspondants n'existent point en latin. Persifler, 
perspective, paracJwver, pardonner, parfiler, parfamear, parmi, 
parsemer, etc. Notre langue avait autrefois beaucoup plus 
qu'aujourd'hui des composés de par signifiant faire com- 
plètement, entièrement quelque chose, ou désignant une 
manière d'être, une action, une qualité portées à un très- 
haut degré, au plus haut degré; tels étaient paraimer, aimer 
extrêmement; parardoir ou parardir, brûler entièrement; 
parcroitre, croître extrêmement; pardire, achever de dire; 
pardarable , qui dure extrêmement, toujours, qui n'a pas 
de fin; paremplir, emplir complètement; parforcer, forcer 
entièrement; parfoarnir, fournir entièrement, compléter; 
parpayer, payer entièrement, etc. ^ 

' Par, marquant un haut degré , servait souvent à modifier un adjectif sans 
entrer en composition avec lui; dans ce cas, il était généralement construit 
avec tmèse. 

Moult par aveient biaus les vis. 

(Marie de France, t. I , p. 306.) 

Trop pur li estes ore dure ; 



III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 3( 

xxiii. — PRiE; pré. 

En latin prœ et en français pré marquent dans les com- 
[posés la priorité d'ordre dans l'espace par rapport à un ou 
à plusieurs objets, et, très-souvent, la priorité d'ordre dans 
le temps, par rapport à un ou à plusieurs instants de la 
durée, c'est-à-dire l'antériorité. Quelquefois ce préfixe re- 
présente la supériorité , la préexcellence , idées qui résultent 
naturellement de celle de priorité. 

PR«POSITUS .... préposÉ , pré\èT . Posé en avant , en tête ; prœ et positus. 

PRENOM EN prétiOM . Nom mis avant im autre ; prœ et nomen. 

PR«DICERE preDiRE . Dire , annoncer un fait avant qu'il ar- 
rive ; prœ et dicere. 

PR.«VIDERE pr^voiR. Voir une chose avant qu'elle existe; 

prœ et videre. 

pRjeVENIRE pre'vENiR. Venir avant un autre; prœ et venire. 

pr;eVALERE pré\/ff.oif( . Avoir une valeur supérieure ; prœ et 

vcdere. 

PRiEPONDERANS. . . pre'pONDÉRANT , Qui a plus de poids; prœ etponderans. 

Ce préfixe nous a servi à former quelques composés qui 
sont particuliers à notre langue. Préalable, précompter, pré- 
décéder, prédilection, prédominer, préétablir, prélever, prélimi- 
naire, préserver, présupposer, etc. 

XXIV. — posT; post, pui. 
PosT est l'opposé de prœ; il ajoute à la signification du 

Aidiés-li ; car en prenés cure. 

( Marie de France , t. I , p. 538. ) 

M. Génin a eu tort de penser que nous avons conservé cette tournure avec 
l'expression par trop suivie d'un adjectif: c'est par trop fort. Dans ce cas, par 
ne se rapporte pas à l'adjectif, mais à (rop, avec lequel il constitue une locution 
adverbiale. Nous disons : Vous m'importunez par trop. On forme de semblables 
locutions au moyen des prépositions de, en, /)o«r, jointes à divers adverbes, tels 
que plus, moins, beaucoup, etc. 



302 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

mot simple mie idée de postériorité. Posthumus, posthume, 
né depuis que le père est en terre; de post et de humus. Ce 
préfixe est représenté par pui, mis pour puis, dans puîné, 
venu au monde depuis la naissance de l'un de ses frères ou 
de l'une de ses sœurs; de post et de natus. 

XXV. — PRO, POR, pol; pro, por, pol, pour. 

Dans les composés latins, pro devient quelquefois por 
par métathèse, et, plus rarement pol, qui ne se met que 
devant un /. Les mêmes formes se trouvent dans les com- 
posés français, et de plus la forme pour. Ce préfixe marque 
dans les deux langues une situation ou une direction en 
avant, au -loin, abstraction faite de tout ce qui peut venir 
après ; il a ordinairement rapport au lieu , plus rarement au 
temps. L'idée de direction en avant éveille celle du point 
de départ, d'extraction, de provenance, de prolongement, 
d'extension et même de substitution. Aussi le même préfixe 
sera-t-il employé pour représenter ces différents points de 
vue sous lesquels fesprit considérera l'idée exprimée par le 
mot simple. 

PRoPOSlTIO, lONEM. proposiTiON . Action de poser quelque chose en 

avant ; j^ro et positio. 

PROJECTIO, lONEM.. /jroJECTioN. Action de jeter quelque chose en 

avant ; de pro et de jacere. 

PROVIDERE powrxoiR. Voir d'avance ce qui sera nécessaire et 

y donner ordre ; pro et videre. 

PRoMITTERE proMETTRE. Renvoyer en avant, pour un temps à 

venir, la réalisation d'une chose de- 
!• mandée ; pro et mittere. 

polL[CITAT10 /oo/licitation. Engagement pris pour l'avenir; de 

polliceri, formé de pro et de liceri, 
s'engager à payer une certaine 
somme pour l'acquisition d'une 
chose mise à prix. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 3( 

PRoVENIRE provENiR. Venir de. . . en avant; pro et venirc. 

pnoDUCERE proDDiRE. Tirer, pousser en avant, au dehors 

quelque chose provenant de. . . pro 
et ducere. 
\ porRECTIO , lONEM. . porRECTiON . Action de diriger en avant , d'étendre , 

d'allonger; de pro et de reyere, di- 
riger. 

PROPAGARE proPAGER. Publier au loin; pro et pangere, pu- 
blier; ou encore, faire des planta- 
tions au loin ; pro et pangere, planter. 

PRoNOMEN proîiOM . Mot mis pour le nom , substitué au 

nom ; pro et nomen. 

Ce préfixe n'entre que clans fort peu de dérivés français 
qui ne proviennent point immédiatement du latin; on peut 
citer prolonger, promener, pourchasser, pourparler et pourfendre. 

XXVI. — RE, RED; re, ré, red, r. 



En latin, re prend assez souvent un d lorsque le mot sim- 
ple auquel il est joint commence par une voyelle ou bien 
par un d. Dans notre langue , il en est quelquefois de même 
en pareil cas; d'autres fois re perd son e devant une voyelle 
ou une h muette dans les composés français : ranimer, ravoir, 
rhabiller. 

Dans fune et l'autre langue, ce préfixe marque l'idée de 
faire une chose de nouveau [rursum), la réitération , de plus 
la réciprocité ; il représente faction de parcourir un trajet 
de nouveau, et, par suite, de le parcourir dans une direction 
opposée à une direction première, en sens inverse, en ar- 
rière [rétro)-, ce mouvement rétrograde est tantôt accompli 
spontanément par le sujet chez lequel il se produit, tantôt 
déterminé par l'action d'un agent quelconque. Outre la di- 
rection en sens opposé, re sert encore à exprimer une direc- 



304 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

tion ou situation à l'écart, risolement, et enfin la résistance, 
l'opposition. 

De plus, la particule re étant itérative, il s'en est suivi 
qu'elle est devenue augmentative , c'est-à-dire qu'elle a été 
employée pour marquer l'augmentation d'énergie, d'efforts, 
que semble déployer un sujet qui s'y prend à plusieurs re- 
prises pour exécuter une action. 

C'est encore en partant de l'idée de réitération qu'on a 
été conduit à se servir du préfixe re pour marquer le retour 
à un état ou le rétablissement dans cet état, la rénovation, 
la réintégration, et même quelquefois la compensation. 



reDICERE rcDiRE. 

ReFLORERE rCFLEURIR. 

reSALUTARE rpsALOER. 

reVENIRE rcvENiR . 

ReFLDERE reFLDER. 

ReJECTUS rejETÉ. 

reSERVARE r^sERVER. 

reSISTERE r^siSTER. 

ReSTRINGERE rfSTREINDRE. 

REFRIGERE rCFROIDIR. 

reLAXARE rcLÂcHER . 

redDITIO redomoti . 

ReMUNERARE re'MDNÉRER. 



Dire de nouveau ; re et dicere. 
Fleurir de nouveau; re etjlorere. 
Rendre à quelqu'un son salut; re et 

salutare. 
Venir une seconde fois ; re et venire. 
Fluer de nouveau , mais en sens opposé 

de la première fois , en arrière ; re 

eljluere. 
Jeté en arrière; re etjaclus. 
Conserver à l'écart; re et servare. 
Se tenir de façon à s'opposer à. . . . re 

et sistere. 
Resserrer dans des limites beaucoup 

plus étroites ; re et stringere. 
Redevenir froid; re etfrigcre. 
Rendre une chose lâche comme elle 

était auparavant ; re et laxare. 
Action de remettre à quelqu'un une 

chose qu'il avait précédemment ; re 

et dado. 
Donner à quelqu'un un salaire, un 

prix, etc. en compensation du tra- 
vail qu'il a fait , des services qu'il a 

rendus; re et munerare. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 305 

Re est celui de tous les préfixes qui est entré dans le plus 
grand nombre de composés français dont les correspondants 
n'existent pas en latin : rabaisser, raconter, racheter, ranimer, 
ravoir, rehaiser, rebalayer, rebander, rebaptiser, rebâtir, rebattre , 
reblanchir, rebondir, rebord, reboucher, rebuter, rechanger, re- 
chuter, réchapper, rechasser, réchauffer, rechausser, rechercher, 
rechuter, recoiffer, recommander, recommencer, récompenser, 
recompter, recopier, recoucher, recoudre, recouper, récrier, re- 
crépir y reculer, redevoir, redorer, redouter^, redresser, refau- 

' Dans ce mot, rc joue ie rôle de particule augmentative; elle sert à mar- 
quer un plus haut degré de l'idée exprimée par le simple douter; celui-ci signi- 
fiait autrefois craindre, appréhender. 

Cils qui ne doutait Dieu n'evcsque. 

[Branche des royaux lignages , t. I , p. 3o. ) 

Mult est vassal Caries de France dulcc ; 
Li amiralz il ne l'crent ne ne date. 

( CAan>. de Boland , st. CCLXI. ) 

Li evesque s'entrasemblerent , 
Dolant furent , et mult dotèrent 
Que par celé gent aliène 
Ne perist la gent crestiene. 

{Rom. de Brut, t. I, p. 598.) 

Là avoit chevaliers et escuiers assez ; 
Chando y lu venus , r chevalier doubtez. 

( Chron. de da Gtttsclin, t. I , p. 458. ) 

Eustache Deschamps emploie douter et redouter dans le même passage. 

Souvcnte fois la saincte dame 
Lui monstroit le salut de lame , 
Comment l'on devoit Dieu douter 
Et le pechié mortel redouter. 

[Miroir du muriiKje , cli.ip. i.xxvill.) 

Le latin dubilare, primitif de doater, se prenait également, comme celui-ci, 
dans le sens de craindre, appréhender. «Non duhilavit simul ac conspexit hos- 
(eni, confligere. a (Corn. Nepos, Pélop. vers la fin.) — «Non diibitavit, posl 
11*. 20 



306 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

cher, refendre, refermer, refouler, regagner, regarder, regarnir, 
regeler, j^egorger, réhabiliter, rehausser, reheurter, rejoindre, 
rejouer, réjouir, relancer, remaçonner, remanier, remonter, re- 
montrer, renom, reparaître, repartir, repasser, repaver, repen- 
tir, repercer, reperdre, repétrir, repeupler, replacer, replonger, 
ressaisir, ressasser, ressauter, ressortir, retourner, retracer, re- 
trancher, retravailler, retremper, retrousser, retrouver, réunir, 
rhabiller, etc. 

xxvii. — RETRO; rétro. 

Le préfixe rétro exprime avec plus d'énergie que re le 
mouvement d'avant en arrière; mais on ne le trouve que 
dans fort peu de composés français de création assez récente, 
tels que rétrocÉDEK, re7roGRADER, dérivés de retroCEDERE, 
RETRoGRADI, qui sont formés de rétro et de cedere, s'en 
aller, gradi, marcher. 

xxvni. — SE; se. 

En latin et en français, le préfixe se marque l'écarte- 
ment, l'action de mettre à part [seorsim], au propre et au 
figuré. Ce préfixe ne se trouve que dans quelques com- 
posés. 

sePARARE .ç^PARER. Disposer à part; se etparare, disposer. 

sacrilegia, etiam parricidium facere. » (Justin, liv. I, chap. ix.) — «Lumina 
torva videns et adhuc dubitantia figi. » ( Stace , ThébaîdCf liv. VIII , v. 7 67. ) 

Nous employons hésiter, balancer, à peu près dans le même sens. Il n'hésita 
pas à se précipiter sur le lion. Il ne balança pas à s'élancer du rocher. C'est une 
métalepse du conséquent pour l'antécédent. L'hésitation, le doute sont les 
conséquences de la crainte ; on appréhende de faire une chose , et , par suite , 
on hésite, on balance à la faire , on doute si on la fera. 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE 

SeDUCERE SEDUIRE 



307 



«eGREGATIO .SÉGRÉGATION. 



Mener à part ; se et ducere ; figurcment, 
entraîner dans une erreur, faire 
tomber dans une faute. 

Action d'écarter du troupeau; de se et 
degrex; au figuré , action de séparer 
une personne ou une chose d'un 
tout dont elles font partie. 



XXIX. — suB, scp, SOF, SUC, suG ; siib , sap, saf, suc, sag, su, 
sous, sou, se. 

XXX. — subter; subter. 

Dans les composés latins, la préposition sab subit l'in- 
fluence de la consonne qui suit, et elle se transforme, selon 
les cas, en sap, saf, sac, sug; quelquefois elle est remplacée 
par la préposition subter. Le préfixe français nous offre les 
mêmes formes et, de plus, quatre autres : sa, sous, soa et 
se, comme dans secourir, secouer, de snccurrere, succutere. 

Dans les deux langues, ce préfixe marque finfériorité 
d'un objet relativement à un autre, auquel il sert quelque- 
fois de base; il indique l'action de faire, de mettre quelque 
chose dessous, au-dessous, ou bien par-dessous, sous main, 
secrètement; d'autres fois il représente l'infériorité d'ordre, 
la subordination ou le rapport d'un temps subséquent à un 
temps antérieur, la postériorité; enfin, il est le signe d'un 
degré moins élevé ou peu élevé dans la quantité , la (jualité 
ou faction exprimées par le simple; celles-ci sont représen- 
tées comme étant moindres que d'autres ne le sont. 

SDbSTANTIA JutsTANCE . Etre servant de base aux phénomènes 

dont nous avons la perception; de 
sub et de stare. 

subJECTUS 5UJET. Mis dessous, soumis; sub etjactus. 

subJUGARE 5tt6jDGCER. Mettre sous le joug; de «h/j et dejujoni. 

sopPLICARE sujiphiKR. Plier sous quelqu'un; sub et plicare. 

20. 



308 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

siibLEVARE SOULEVER. Lever un objet en le prenant par-des- 
sous; sub et levare. 

sugGERERE SUGGÉRER. Mettre, insinuer par-dessous , secrète- 
ment, quelque chose dans l'esprit 
de quelqu'un ; suh et gerere. 

sdbterFUGIUM siihterFVGE . Moyen détourné par lequel on se tire 

de dessous , et l'on S'échappe adroi- 
» tement; de suhter et defugere. 

scbPRvEFECTUS 50U5-PBÉFET . Fonctionnaire qui est sous les ordres 

d'un préfet ; sub et prœfectus. 

sccCEDERE succéder. Venir après; sab et cedere. 

subDIVIDERE soHDiviSER . Diviser en parties moindres quelque 

partie d'un tout déjà divisé ; sab et 
dividere. 

subRIDERE SOURIRE. Faire un certain mouvement des lèvres 

moindre que celui qui est produit 
en riant; sub et ridere. 

Le préfixe sab, sou, entre dans quelques composés français 
qui sont particuliers à notre langue : subalterne, subdélégué, 
subordonner, soubassement, soucoupe, souhait, souligner, soupe- 
ser, etc. 

XXXI. — SUPER; super, soahre, sur, sour. — sus; sus, sou. 

Les Latins se servaient, en composition, de super et de 
sas dans le même sens; ce dernier est un adverbe qui se 
trouve employé pour sursum dans Cicéron et dans d'autres 
auteurs. Les composés français nous offrent les formes : sa- 
per, soubre, sur, sour, sas, sou. » 

Ces préfixes sont l'opposé du précédent; ils marquent la 
supériorité d'un objet relativement à un autre, qui lui sert 
quelquefois de base ; ils indiquent une action faite sur quelque 
chose, au-dessus, par-dessus, en haut; ils expriment f éléva- 
tion ; en outre , ils représentent la priorité d'ordre relative- 
ment aux personnes, aux choses et au temps; enfin, ils 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 309 

servent à marquer un degré plus élevé , fort élevé ou trop 
élevé dans la quantité, la qualité ou l'action exprimées par 
le simple; celles-ci sont représentées comme supérieures à 
d'autres, ou bien comme excédant la mesure ordinaire, les 
limites convenables. 



SUPERFICIES saperviciE. 

superCILIUM sourciL. 

SDPErNATARE. ........ 5UrNAGER. 

susPENDERE «k^pendre. 

SCSTINERE iOOTENIR. 

SUPEbNATURALIS .... «ur-NATUREL . 

scperSEDERE 5ursEoiR. 

SUPErEMINENS iUTÉMINENT . 

SDPErABUNDANS. . . . JUrABONDANT. 

sdperFLUUS superFhv. 



Face ou partie externe d'un objet con- 
sidérée comme supérieure relative- 
ment aux parties internes, subja- 
centes ; super et faciès. 

Partie du front garnie de poils qui est 
au-dessus des cils-, super et cilium. 

Nager, se soutenir sur Ja surface de 
l'eau ; super et nature. 

Pendre au-dessus, en haut; sus et 
pendere. 

Tenir au-dessus , en haut ; sas et tenere. 

Qui est d'un ordre plus élevé que 
l'ordre naturel ; super et naturalis. 

Suspendre la décision d'une affaire qui 
reste dans le même état jusqu'à une 
époque ultérieure; super et sedere. 

Éminent à un plus haut degré, à un 
très-haut degré ; super et eminens. 

Qui est très-abondant; super et abun- 
dans. 

Qui coule par-dessus les bords, qui 
déborde, qui est de trop; de saper 
et dejluere. 



Ces préfixes ont servi à former un certain nombre de 
composés qui sont propres à la langue française : superfin, 
^surfin , suracheter, suranné , surbaisser, sarchxirger, surcomposer, 
surdent, surenchérir, surfaire , surhausser, surhumain, surinten- 
dant, surmener, surmonter, surmout, surmulet, surmulot, sur- 
nom, surpasser, surpayer, surpeau, surplomb, surplus, sur- 



310 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

prendre, sursaut, surtaxe , surtout , survendre, susdit, soahreveste, 
soubresaut, etc. 

xxxii. — TRANS, TRAN, TRA ; truTis , Iran, tra, très, tré. 

En latin, trans, tran, tra, en français, trans, tran, tra, 
très, tré, employés en composition, marquent la situation 
au delà d'un terme, le passage d'un endroit dans un autre, 
d'une époque à une autre , d'un état à un autre , d'une situa- 
tion à une autre, la transformation, la mutation; en outre, 
l'action de passer au delà de certaines bornes, de certaines 
limites. Enfin , de ce que trans indique une situation ou un 
passage au delà, il s'en est suivi que ce préfixe a été employé 
pour représenter un point plus avancé ou fort avancé, un 
plus haut degré ou un très-haut degré dans l'action, dans la 
qualité ou dans la manière d'être exprimées par le simple. 

TRANsALPINUS <ra;u$ALPiN. Qui est au delà des Alpes; trans et 

Alpes. 

TRANsFERRE transFÉREn. Porter d'un lieu dans un autre; trans 

et ferre. 

traDUCERE (raDCiBE. Faire passer une composition d'une 

langue dans une autre langue ; tram 
et dacere. 

traDITIO , lONEM franiriON . Ce qui est donné pour authentique et 

transmis comme tel de siècle en 
siècle ; de trans et de datio. 

TRANsFORMARE (ran5FonMER . Faire passer d'une forme à une autre; 

trans etformare. 

traNsMITTERE <m;i5METTRK . Mettre ce qu'on possède en la posses- 
sion d'un autre ; trans et mittere. 

TRANsGRESSIO Oa;t5GREssiON. Action d'aller au delà des prescriptions 

de la loi ; trajis et cjressio, dérivé de 
^raài. 

tranSCENDENS. . . . froMSCENDANT. Qui monte plus haut que les autres, 

et, par suite, qui est plus élevé; de 
trans et de scandens. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 311 

tranSILIRë tressMLLiR. Le verbe latin signifie sauter par delà, 

franchir, et le verbe français, res- 
sauter vivement et convulsivement 
par suite d'une émotion subite ; 
trans et salire. 



Ce préfixe a concouru à former quelques composés fran- 
çais dont les correspondants ne se trouvent point en latin : 
transborder, transparent, transpercer, transplanter, transvaser, 
tramontane, travestir, trépasser^, etc. 

Notre langue avait autrefois beaucoup plus qu'aujourd'hui 
des composés formés au moyen de très, tré; tels étaient : 
tréboucher, boucher parfaitement, complètement; tréforer, 
forer, percer de part en part; trépenser, être tout pensif; 
treschancjer, changer entièrement; tressuer, suer abondam- 
ment; trestourner, tourner complètement, renverser; tres- 
trembler, trembler de tous ses membres; trestoat, tout entier, 
tout sans réserve; tresvenir, venir en deçà, etc. 

xxxni. — ULTRA; ullra, outre. 

La préposition ultra paraît être formée de trans et d'un 
autre élément; aussi a-t-elle comme préfixe la même valeur 
que trans, c'est-à-dire qu'elle marque la situation ou le pas- 
sage par delà. Le latin ne nous offre que deux mots com- 
posés au moyen de ultra, encore ces mots ont-ils été créés 
postérieurement à l'époque de la bonne latinité. Ces com- 

' Trépasser, passer dans l'autre monde , signifia d'abord passer pour aller 
dans un autre lieu quelconque. Nous employons familièrement , dans le même 
sens, les locutions yranc/iir le pas, passer le pas. 

Li baillif ou li prevost ou les autres persones devant nomées ne prangent 
pas les chevals aux marcheanz trespassanz ne as poures. ( Li Livres de jostice 
et de plet, p. 343.) 



312 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

posés sont ULTRAMONTANUS, uttramoTitain , qui est au delà des 
monts, et ultramundands, qui réside au delà du monde. 

La préposition latine ultra nous a donné la préposition 
française outre, qui a servi à former les composés outremer, 
outre-passer, outrecuidant. Le simple cuidant, qui entre dans la 
composition de ce dernier, est le participe de l'ancien verbe 
cuider, penser, croire, s'imaginer, présumer; on disait au- 
trefois en italien cuitare et coitare dans le même sens. Ces 
verbes dérivent du latin cogitare. (Voyez ci-dessus, p. 96, 
note 1.) 

Plusors Jones sont si outre-cuidés qu'ils cuident tout sçavoir, pooir 
et valoir... toujours dit-on que cuidier n'est pas sçavoir. [Les quatre 
âges de l'homme, par Philippe de Navarre, cités dans Roquefort, art. 
Cuider. ) 

Les composés peuvent être formés au moyen de deux 
préfixes, comme décomposÉ, ou de trois au plus, comme 
indécomposÉ. Dans ces cas, chacun des préfixes ajoute à fidée 
du mot auquel il est joint l'idée accessoire qu'il est chargé 
de représenter. 

SECTION IL 

DÉRIVÉS. 

Nous devons au latin non-seulement la très-grande ma- 
jorité de nos radicaux, tous les préfixes qui peuvent leur 
être joints, à l'exception d'un seul, mais nous lui devons 
encore presque toutes les désinences qui s'ajoutent aux ra- 
dicaux pour constituer des mots. C'est ainsi que la dési- 
nence tor des substantifs latins a fourni les désinences teur, 
eur, des substantifs français, et que la désinence tura a pro- 
duit nos terminaisons en ture, tire. 



CHAP. III, FORME LEXICOGMPHIQUE. 313 

On s'est aperçu que les différents mots français dérivés 
du latin qui finissent par une même désinence marquent, 
en général, une idée particulière qui leur est commune. 
Ainsi les substantifs en tear expriment celui qui fait l'action 
représentée par le radical : CRÉA^ear, celui qui crée; LEcteur, 
celui qui lit. Les substantifs en tare désignent le résultat de 
l'action : CRÉAtare, être qui est le résultat de l'action de 
créer; LEctare, résultat de faction de lire. 

Par analogie , les désinences qui terminent nos mots dé- 
rivés directement du latin ont été jointes à des radicaux 
divers pour représenter l'idée accessoire qui est propre à 
chacune d'elles, et Ton a formé de la sorte une multitude 
de dérivés nouveaux dont on chercherait en vain les cor- 
respondants dans la langue latine. Ainsi, des verbes armer, 
balayer, briser, brûler, carreler, ciseler, coiffer, coaper, dorer, 
étamer, fouler, foarrer, piquer, joints aux désinences tear, eur, 
nous avons formé les substantifs masculins ARMkteur, ba- 
LAYeur, BRiseur, BRVheur, cARRELeur, ciSELear, coippeur, cou- 
peur, DOReur, ÉTAMeur, FOVLeur, FOURRear, PiQuear. Des mêmes 
verbes et de la désinence ure , nous avons fait les substan- 
tifs féminins ARUure, BALAYure, BRisure, BRÛLure, cARRELure, 
ciSELare, coiFFure, coupare, DORure, ÛTAuure, FOVLure, four- 
Rure, mqûre. 

Bien que les dérivés de cette sorte aient fort souvent pour 
base un radical fourni par le latin, et que la désinence 
jointe à ce radical soit également de provenance latine, il 
n'en est pas moins vrai qu'un mot ainsi formé est exclusi- 
vement français, et qu'il ne peut être dérivé directement 
d'aucun autre qui lui corresponde dans la langue latine. 

Je dois faire observer qu'il en a été des désinences des 
mots comme des mots eux-mêmes. Dans l'origine, lorsqu'on 



314 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

fit choix d'une désinence particulière et qu'on en consacra 
l'usage, cette désinence ne dut d'abord représenter qu'une 
seule idée accessoire; mais dans la suite elle fut prise, soit 
dans un sens plus général, soit dans un sens plus restreint, 
soit dans un sens détourné, de manière à s'éloigner de plus 
en plus de sa valeur primitive. Ainsi la désinence latine tio 
paraît n'avoir d'abord été employée que pour marquer une 
action ; on s'en servit ensuite pour marquer le résultat de 
cette action, le moyen par lequel elle se fait, et enfin le 
temps et le lieu où elle est faite. Il n'est même pas rare 
qu'un même dérivé représente à la fois plusieurs de ces 
idées. Chaque désinence française conserva généralement 
les différentes valeurs de la désinence latine dont elle pro- 
vint; parfois elle en acquit de nouvelles, mais ce fut toujours 
au moyen du passage successif d'un sens à un autre, ainsi 
que je viens de l'indiquer. Je m'abstiendrai d'entrer, pour 
le mom%nt, dans aucun détail à ce sujet; les développe- 
ments que l'on trouvera dans la suite de ce chapitre suffi- 
ront pour démontrer amplement la justesse de cette obser- 
vation. 

Les linguistes ont désigné les désinences dont je parle 
sous le nom de suffixes (suffixum, ce qui est fixé dessous ou 
après, mis après). Les suffixes formant des dérivés, et les 
préfixes formant des composés, ont cela de commun que 
les uns et les autres représentent également des idées acces- 
soires -ajoutées au sens principal exprimé par le radical; 
mais ils diffèrent entre eux par le genre d'idées dont ils 
sont les signes. En effet, les suffixes servent à marquer l'idée 
d'un être réel ou fictif, d'une substance , d'une qualité , d'un 
mode, d'une action, etc. tandis que les préfixes marquent 
un rapport de lieu, de temps, de convenance ou de dis- 



CHAP. III, FORME LEXICOGKAPHIQUE. ^ÎT 

^livenance à une manière d'être, etc. Ils diffèrent encore 
les uns des autres sous un autre rapport, c'est-à-dire par la 
place qu'ils occupent relativement au thème du mot, puisque 
les préfixes sont placés avant ce thème, et les suffixes après. 
On comprend à la fois les préfixes et les suffixes sous la dé- 
nomination commune d'affixes, affixum, qui est fixé à ou 
auprès. 

La même cause qui a donné naissance aux composés a 
pareillement déterminé la formation des dérivés. Cette 
cause, déjà signalée, est le besoin que nous éprouvons de 
rendre nos idées de la manière la plus concise. A-t-on voulu 
désigner l'action de démolir, on l'a nommée démoli^iom; celle 
d'estimer, EsnmAtion; celle de saler, s\LMson, etc. Nous em- 
ployons journellement le même procédé pour fabriquer une 
multitude de dérivés semblables, qui ne sont nullement 
consacrés par l'usage. 

C'est le peuple qui forge le plus grand nombre des dé- 
rivés de cette espèce. Nous l'entendons dire argent^ux pour 
riche, qui a de Yargent; coLÉReux, pour enclin à la colère; 
PÉTRissoire, pour huche à pétrir; le CR^Pissa^e, pour l'action 
de crépir; AiGuis^wr, pour celui qui fait le métier d'aiguiser; 
ckaoTEment, pour mouvement fréquent occasionné par les 
cahots; BROUiLLAsser, pour tomber en brouillard, en parlant 
d'une petite pluie très-fine; icROVELLeax, pour qui a les 
écrouelles; DÎNato/re, sovpatoire, adjectifs : heure dînatoire, 
heure soupatoire, pour heure du dîner, heure du souper, etc. 
(Voyez ces mots et beaucoup d'autres semblables dans le 
Dictionnaire du bas langage, dans le Dictionnaire du lan- 
gage vicieux, ainsi que dans le Petit vocabulaire comparatif 
du bon et du mauvais langage, par Boinvilliers.) 

On peut diviser les dérivés en deux classes. La première 



316 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

classe comprend les dérivés proprement dits, c'est-à-dire ceux 
dont les suffixes marquent le plus grand nombre des idées 
accessoires de toute sorte que la dérivation est destinée à 
représenter; la seconde classe est celle des dérivés diminu- 
tifs, nommés plus simplement et plus ordinairement dimi- 
nutifs. Le rôle de ceux-ci se réduit, en général, à signifier 
une chose plus petite que celle qui est désignée par le 
radical. 

$ 1. — DÉRIVÉS PROPREMENT DITS; 
SUFFIXES SERVANT A LA FORMATION DE CES DÉRIVÉS. 

J'ai donné dans la section précédente la liste de tous les 
préfixes qui concourent à former des composés; je donnerai 
dans celle-ci la liste de tous les suffixes qui servent à former 
des dérivés. 

SDFPIXES FORMATEDHS. SUFFIXES FRANÇAIS. 

Abilis Able. 

Acus Aque. 

Ago . . . .". Age. 

Aiis Al, el. 

Ândus, endus And, end, ande, endc 

Ans, ens Ant, ent, 

Antia, entia Ance, ence. 

Anus An, ain, en. 

Arius, arium, aris Aire, ier, er. 

Aster Atre. 

Aticus, aticum A(je. 

Atus At, et, é. 

Ata Ad£. 

Ax Ace. 

Ber, bris Bre. 

Bilis Bile, ble. 

Bundus Bond. 

rida Cide. 



CHAP. ni, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 



317 



Tddesqde. 



Cidium 

Cundus 

.Dicus 

rEnsis 

Estris 

Etum 

Eus 

Facere , ficare , fieri 

Fer 

Ficus, fîcium 

Fragum , fragium 

Fugus 

j Hald. . . 

( Hart. . . 

Ibilis 

Icus ; 

Idus 

His. 

Illare 

Inus 

Itia, ities 

Itudo, udo, génitif udinis. 

Lentus , lens 

Men , mentum 

Or 

Osus 

Sio, génitif sionis 

Sivus 

Sor 

Sorius 

Sorium 

Sura 

Stus , estus 

Tare 

Tas , itas , etas 

Tio, (jénilij tionis 

Tivus 

Tor 

Torius 

Torium 



Cide. 

Cond., 

Dique. 

Ois, ais. 

Estre, être. 

Et, ée, aye, aie, oie. 

É. 

Fier. 

Fere. 

Fique, Jice. 

Frage. 

Fuge. 

Aud. 

Ard. 

Ible, hle. 

I(}ue. 

Ide, de, d. 

Ile, il. 

nier. 

In. 

Itie, ice, esse. 

Itude, ude, tume, urne. 

Lent. 

Ment. 

Eur, our. 

Ose, eux, u. 

Sion, son, 

Sif. 

Seur. 

Soire. 

Soire, soir. 

Sure. 

Sle, este, ête. 

Ter. 

Té, ité, été. 

Tion, * 

TiJ, if. 

Teur, eur, tre. 

Toire. 

Taire, oire, oir. 



318 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Tura Tare. 

Ura Vre. 

Abilis, Voyez Bilis. 

I. — Acus; aque. — icus; ique. 

Acas et icus sont deux formes différentes du même suffixe : 
la première est représentée en français par aque, et la se- 
conde par ique. Un seul mot peut faire exception , c'est pu- 
blicus, qui nous a donné public. 

Dans les deux langues , ces suffixes servent à former des 
adjectifs dérivés signifiant qui tient, qui appartient, qui con- 
vient à la chose représentée par le radical, qui concerne 
cette chose, qui s'y rapporte, qui lui est propre, particu- 
lier, qui est de la même nature qu'elle, qui lui est com- 
parable, semblable, analogue. 

SYRiACDS sïRi'a^ue. Qui appartient à la Syrie; de Syria. 

ITALicDs, ARABiCDS j "*^'9«<' • Q"i appartient à l'Italie, à l'Arabie; 
I ARABi^ue. de Italia , Arabia. 

SATYRicus SATiRiçiie. Qui convient à la satire; de satyra. 

HISTORicus HiSTORi'^HC. Qui a rapport ou qui appartient à l'his- 
toire ; de historia. 

PUDicos vvBique. Qui convient à la pudeur; de pudor. 

DOMESTicus DOMESTiçixe. Qui concerne la maison; de domus. 

RUSTiccs RUSTi'^ue. Qui est propre, particulier à la cam- 
pagne; de rus. 

METALLiCDs aàTWhique . Qui est de la même nature que ie mé- 
tal, ou qui lui ressemble sous quelque 
rapport ; de metallum. 

Beaucoup de dérivés français qui finissent en aque et en 
ique ont été formés de mots grecs terminés en axos et ixos, 
suffixes correspondant à acus, icus. La plupart de ces déri- 
vés sont des termes d'art, de science, et ne sont pas anciens 



CHÂP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 319 

dans notre langue. KapSia)(jèis nous a donné cardiaque; xoihaxbs 
céliaque; v'Xiaxbsy héliaqae; (Sri^ixos, béchiqae; y^pw^iaiixos, 
chromatique ; avvOsTiJibs, synthétique, etc. 

Nous n'avons qu'un assez petit nombre d'adjectifs en aque 
et en iqae qui ne soient point dérivés directement d'un 
adjectif correspondant latin ou grec. On peut cependant 
citer : maniaque f simoniaqae , alchimique, algébrique, carbo- 
nique, générique, héraldique, lactique, numérique, patriotique, 
palmonique, vitriolique, et quelques autres moins usités. 



II. — AGO; âge. — atigds ; âge. — aticdm ; âge. 

On doit assigner à notre suffixe âge trois origines diffé- 
rentes. Dans beaucoup de substantifs , il provient du suffixe 
ago, qui semble tenir k agere, faire, conduire, mener, pous- 
ser, presser, et qui marque le résultat d'une action ou bien 
la réunion de plusieurs choses poussées,. pressées dans un 
lême endroit. 

Dans les adjectifs terminés en âge, ce suffixe vient de la 
désinence latine aticus, représentant une idée qui peut se 
rendre par qui est ou qui se tient à ou dans , qui est propre 
à, qui est disposé à, qui est destiné à. 

Un certain nombre de substantifs en âge désignent quelque 
chose qui a une destination particulière, ce qui sert à faire 
ou à faire faire une action, ce qui sert à la rémunérer, une 
rétribution, un salaire, une taxe. Dans ces substantifs, le 
suffixe âge provient de la désinence latine aticum, qui avait 
la même valeur dans les siècles postérieurs à celui d'Auguste, 
et qui n'était que le neutre des adjectifs en aticus, employé 
substantivement ^ Au moyen âge, on latinisa nos substan- 

' De Mars, tis, on forma martiacus, et l'on appela martiacum stipendium la 



320 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

tifs en âge, et cette désinence devint agium; mais plusieurs 
d'entre eux offrent en même temps la désinence aticam, qui 
est la plus ancienne. Ainsi on trouve glandaticum et glanda- 
gium, glandage ;/urna<icum etfarnagiam, fournage; herbati- 
cam et lierhag'mm, herbage; vinaticam et vinagium, vinage, 
qui désignent tous certains droits seigneuriaux, etc.. (Voir 
ces mots et autres semblables dans le Glossaire de Du 
Gange.) 

Quelques auteurs ont eu tort de supposer que notre suf- 
fixe âge puisse provenir de la terminaison latine agiam, que 
l'on trouve dans naufragium, sajfragium, adagiam, prœsagiam. 
Tous ces substantifs sont des composés; leur terminaison 
agium n'est point un suffixe; mais elle appartient à telle ou 
telle racine qui concourt à la composition du mot. Naufra- 
gium, saffragium sont formés defrangere; adagiam, de agere; 
et prœsagium, de sagire, avoir un sens exquis, avoir de la 
sagacité, de la perspicacité. Sagire enim sentire acute est; ex 
quo sagœ anas, quia multa scire voluni, et sagaces dicti canes. 
Is igitur qui ante sagit, dicitur PRiESAGiRE, id est, futura ante 
sentire. (Gicéron, de Divinatione, r.) 

paye destinée à la rétribution du service militaire , ia solde qui était accordée 
aux soldats. On lit dans le dernier livre de Priscien, à propos des premiers vers 
du XI 1° chant de l'Enéide : «Solemus enim mardaticus, martiatica, martialicum 
dicere ; unde stipendia miiitum martiatica dicuntur. » Les gloses anciennes 
portent balneaticum, ^alaviKÔv , rétribution payée pour prendre un bain dans 
un établissement public. Au sujet du i52' vers de la seconde satire de Juvé- 
nal, Nec pueri credunt, nisi qui nondum œre lavantur, un commentateur ancien 
donne cette interprétation : «Infantes; quia pueri non dant balneaticum.» Vi- 
truve, liv. VIII, chap. vu, se sert de balneaticum pour signifier un droit que 
l'on payait pour amener dans les établissements de bains l'eau des aqueducs et 
des réservoirs appartenant à l'État. Dans une lettre de Pelage à Cresconius, on 
trouve le mot cathedraticum, dérivé de cathedra, désignant un droit payé par 
un évêque aux évêques qui l'installaient sur le siège épiscopal. 



m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 

IMago iMuge . Ce qui est fait à l'imilation d'un objet; 

iinaifo est pour iinilaçjo, de linitari. 

AMBago, plui". AMBagf.s. . AMBOjfe^. Résultat de l'action de tourner tout au- 
tour d'une pensée, détour, circuit 
de paroles, circonlocution embar- 
rassée ; de ambire. 

CARRago Réunion de chars, retranchement 

formé par l'assemblage d'un certain 
nombre de chars ; de carrus. 

FARRago Mélange de plusieurs sortes de blés; 

au figuré , ramas , fatras ; de far, blé. 

SYLVaticds SAUvagfC ' . Qui se tient dans les forêts, qui est 

propre aux forêts; de sjlva. 

VOLaticus voLac/e. Qui est disposé à voler; de voïare. 

UMBRaticus OMBRa^e, adj.^. Qui est à l'ombre; de umbra. 

VIaticuim voya<ie. Le mot latin signifie proprement ce 

qui est destiné à l'approvisionne- 
j • ment de celui qui fait route; dans 

un sens détourné, il se prit pour 
voyage ' ; de via. 

BALNEaticum Rétribution payée pour prendre un 

bain ; de balneum. 



' Anciennement, ittiDa^e, sauvage, signifiaient qui habite les forêts. Le latin 
sylvaticus avait le même sens. 

A un moine de sainte vie , 
Chrestien ermite salvage , 
Religios , saint home e sage , 
L'ala retraire en sa chapele. 

( Chron. des ducs de A'orm. t. I , p. 117.) 

- Ombrage était autrefois employé comme adjectif et signifiait qui est à 
l'ombre, ombragé, obscur. (Voyez ce mot dans le Glossaire de Roqjiefort. ) 

Descendirent en Germanie; 
Par places clercs et ombrages 
Pourprisrent ileuc les rivages. 

[Branche des royaux liijna(jes , l. I, p. 325.) 

' Viaticum est employé dans le sens de voyage par le poète Forlunat. 

Dcducit dukem per amara viatica nalam. 

(Forlunat, liv. VI, pocnio IV.) 



322 SECONDE PARIIE. LIVRE I. 

Le suffixe français âge est le signe de diverses idées qui 
se rattachent plus ou moins directement à celles qui sont 
représentées par les suffixes latins dont il provient. Ainsi 
âge marque dans les dérivés propres à notre langue : 

1° Une action, et principalement une action dépendant 
d'un art, d'un métier, faite d'après certains procédés reçus, 
une opération, le résultat de l'action, de l'opération, le 
temps qu'on met à les faire, l'état où se trouve une chose 
après l'opération, et, de plus, un état qui ne dépend point 
d'une action préalable. Quelquefois le même mot a deux 
ou trois significations différentes, dont chacune se rapporte 
à fune des idées que je viens d'indiquer : ahatage, abor- 
dage, affinage, agiotage, ajustage, alliage, apprentissage , arbi- 
trage, arrosage, aanage, bâclage ,'badinage , ballottage, battage, 
bavardage, blanchissage, bornage, brigandage , brunissage, ca- 
botage, carnage, carrelage, chablage, charriage, charronnage, 
cloisonnage , colportage, curage, cavage, délestage, dorage, écu- 
rage, élagage, emballage, embauchage, enfantillage, engrenage, 
entourage, étamage, fagotage, fanage, fauchage , filage, fou- 
lage, gaspillage, glanage, gribouillage, griffonnage, hersage, 
hommage, jardinage, jaugeage, labourage, laminage, lavage, 
liage, louage, mariage, martelage, mesurage, mouillage, mou- 
linage, ouvrage, partage, passage, patronage, pavage, pèleri- 
nage, pillage, pilotage, placage, pliage, rabâchage, radotage, 
raffinage, ravage, replâtrage, salage, savonnage, sciage, tan- 
nage, tapage, témoignage, tirage, triage, tripotage, valetage, 
vasselage, veuvage, etc. 

2° Un salaire, une rétribution, une contribution, une 
taxe, un impôt, un droit et particulièrement un droit sei- 
gneurial : aubenage, avage, avenage, bachotage, courtage, 
établage^ fermage, fouage, fournage, gabelage , gambage, geô- 



CHAR III, FORME LEXICOGRAPHIQUE.^"— '323 

lagc, glandage , jalage , marcagc, matelotage, moutonnage , nau- 
lage, panage, palissage, péage, pollage, pontonnage , gaayage, 
(juartelage, saccage, senage, taillage, tavernage, terrage, vi- 
nage, etc. 

3° La réunion des différentes parties, des différents indi- 
vidus, des différents objets qui forment un même tout, des 
différents détails, des différents incidents qui constituent 
un même ensemble. En un mot, le suffixe âge est assez 
souvent le signe caractéristique d'un substantif collectif: 
assemblage , attelage, bagage, bandage, bariolage, bocage, bran- 
chage, cahotage, cailloutage , coguillage, cordage, corsage, cou- 
sinage, échafaudage, étalage, fenétràge, feuillage, grillage, 
herbage, jambage, laitage, langage, lignage, liserage, maçon- 
nage, marécage, ombrage, pacage, parentage, pâturage, pelage, 
plumage, rar/iage, riv,age, rouqge, treillage, village, dérivé de 
villa, maison de campagne, voisinage. 

Dans certains mots, âge n'a point une valeur bien signi- 
ficative et ne paraît être qu'une désinence assez indifférente, 
ajoutée le plus souvent à des mots qui étaient devenus trop 
courts par suite de l'altération qu'ils avaient subie en pas- 
sant du latin dans la langue romane. Tels sont : nuage, de 
nue, formé de nubes; usage, pour lequel on disait ancienne- 
ment us, de usus ' ; dommage, autrefois damage, pour lequel 
on a dit dam, dan, de damnum-; lignage, pour lequel on a dit 



* Quant li mcstres panetier est venus, il doit faire venir les parties par 
devant lui, etoïr la cause et terminer le (sic) par le conseil au [sic) jurés du 
mestier, selonc les us et les coustumes du mestier devant dit. ( Livre des Mé- 
tiers, p. i5.) 

^ Nul home ne doit recever dam qui est en autrui hostel herbergié. ( Assises 
de Jéms. t. II, p. 1/17.) 

Greu chose est que loi lo major dan. , . 



324 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

lign, de linea^; visage, pour lequel on disait vis, de visus^; 
âge, pour lequel on a dit édet, éded, éé [œtas, œtatem), d'où 
les formes dérivées édage, éage, âge. 



Covent oïr en chantant et retraire. 

(Le Roux de Lincy, Chant, histoncjttet , t. I , p. 71.) 

Li emperere en avérât grant damage. 

{Ckans. de Roland, st. CSLTI. ) 

Dam nous est resté dans les locutions la peine du dam, c'est à votre do/n, c'est- 
à-dire à votre préjudice. 

' De plusurs choses à remembrer li prist ; 
De tantes teres cum li bers cunquist 
De dulce France , des humes de sun lign , 
De Carlemagne sun seignor ki 1' nurrit. 

(Chans. de Roland, st. CLSXill, ) 

' Li quens Rolians se jut desuz un pin , 
Envers Espaigne en ad turnet sun vis. 

( Chant, de Roland, st. CLXXiil. ) 

Vis et visage sont employés concurremment et avec la même signification 
dans le passage suivant : 

Karles ont fer le vis , si out le chef levez. 
Uns Judeus i entrât ki ben Tout esgardet ; 
Cum il vit Karle , cummençat à trembler ; 
Tant out fer le visage , ne l'osât esgarder. 

{Voyage de Charlem. à Jéruialem , v. 128.) 

Le mot message, qui signifiait autrefois messager, nous offre une forme allon- 
gée de la même manière. De missas on fit d'abord m£s, puis message, et enfin 
messager, qui avaient tous trois la même signification. Un passage de la Chro- 
nique de Jordan Fantasme nous offre à la fois les trois formes. 

Li mes vint al us e suef apela ; 

E dit li chamberlens : « Ki estes-vus là ? 

— li Messagier sui amis, or venez plus en çà. 
Dan Raudulf de Granvile desque ci m'enveia 
Pur parler ove le rei , kar grant mesticr en a. » 
E dit li chamberlens : « Par matin seit l'afaire. » 
Par ma fei , dit li mes , ainz i parlerai en eire. . . 
A ço qu'il parolent s'est li reis esveilliez , 

E oïd à cel us crier : «Ovres, ovres.» 

— «Ki est ço, dist li reis, à dire me sachiez.» 



CHAP. 111, FORME LËXICOGRAPHIQUE. 

N'i ad Franceis, si à lui veut juster, 
Voeillet o nun n'i perdet sun edet. 

(Chanson de Roland, st. ccxxvii.) 



325 



Sire, huem es de grant eded, e tes fiz ne tienent pas les veies ne 
la lealted. .. [Livre des Rois, p. 26.) 

Ecce ta senuisli, eljilii tiii non ambulant in viis tais. 

Quant ele vient en tel éé 
Que Nature furme beauté 
En Bretaigne ne fu si bêle, 
Ne tant curteise dameisele. 

( Marie de France , 1. 1 , p. 1 5 4 . ) 

Uéé c d'anz e de jorz pleins. 

(Chron. des ducs de Nom. t. l, p. 872 J 

Se Deus ço dunet que jo de là repaire , 
Jo t'en muverai un si grant contraire 
Ki durerat à trestut ton edage. 

[Chanson de Roland, si. x.\.) 

Hely fud huem de grant eage, quant il murut, et out esté juges 
del pople quarante anz. [Livre des Rois, p. i6.) 

Senex enim eral vir et grandœvus, et ipse j udicavit Israël quadraginta 
(innis. 



— « Sire , disl li chamberleus , ore endieit Je saurez. 
Messa<]e est de ça nort , Ires-blen le cunuissiez , 
Hume Randulf de Granvlle , Brieii est apelez. » 

— «Par ma fei, dist li rels, ore sui mult trespeiisez i 
Il ad mestier d'aïe , çà enz venir le laissiez. » 

Li messaçjier entrad, ki mult fud enseigniez, 
E salua le rci, cum jà oïr purrez. . . 

{Chron. de Jordan l'antiismc , p. 608 el 609. ) 

Voir, au sujet de ces formes allongées, ce que je dis d'autres formes sem- 
blables à propos des diminutifs, vers la fin de ce chapitre. 



326 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

m. — ALis; al, el. 

Le suffixe latin alis et le suffixe français al, el, qui en 
provient, servent à former des adjectifs dérivés signifiant 
qui appartient, qui se rapporte à l'objet exprimé par le ra- 
dical, qui le concerne, qui lui est conforme, qui participe 
de sa nature, de ses propriétés, qui en possède les qualités, 
les attributs, etc. 

RURalis nunai. Qui appartient à la campagne ou qui 

la concerne; de rus, ruris. 

NUPTIalis NUPTiai. Qui concerne ou qui appartient aux 

noces; de nupdœ. 

NUMERalis NUMÉRa/. Qui se rapporte aux nombres; de nu- 

merus. 

i ORiGisal. Qui se rapporte à l'origine; de oriqo, 

ORIGINalis \ , 

I OBiGiNet . mis, 

LEGalis LÉGal. Qui est conforme à la loi; de lex, legis. 

CORPORalis coRPORe/. Qui est de la nature des corps; de cor- 
pus, oris. 

MATERIalis MATKRic/. Qui a les pi'opriétés de la matière; de 

materia. 

GLÂCIalis GLACia/ . Qui est froid comme la glace ; de gla- 



cies. 



Nous avons fait usage du suffixe al, el, pour former un 
certain nombre de dérivés français qui n'ont point en latin 
de primitifs qui leur correspondent : additionnel, arsenical, 
ascensionnel, banal, brutal, bursal, cérébral, cérémonial, claus- 
tral, colossal, comtal, constitutionnel, cordial, doctoral, doma- 
nial, électoral, expérimental, féodal, férial , fondamental , fra- 
ternel, frontal, graduel, grammatical, humoral, instrumental, 
intestinal, jovial, labial, lacrymal, lingual, local, marginal, 
maternel, médical, mental, musical, national, occipital, papal, 
partial, pascal, paternel, quadragésimal , radical ^ réel, seigneu- 
rial, textuel, total, verbal, virtuel, visuel, etc. 



CHAP. III, FOHME LEXICOGIUPHIQUE. 327 

Plusieurs adjectifs en al, et, devant lesquels on a sous- 
eiilendu un subslantif, sont eux-mêmes devenus des subs- 
tantifs; tels sont capital, cardinal, général, local, manuel, 
original, pluriel, radical, théologal, etc. 

IV. — ANDUS, ENDUS; (ind, end, amie, ende. 

Le suffixe latin andus, endos, forme des participes passifs 
marquant que l'action exprimée par le verbe auquel ils 
appartiennent doit être reçue par un sujet'. Ces participes 
n'ont fourni au français que deux ou trois adjectifs ou subs- 
tantifs en and, end, et quelques substantifs en ande et en 
ende. 

ORDINandus ORDiNancZ. Celui qui doit ètro ordonné; de ordi- 
nale. 

REVERendus RÉvÉReH(/. Qui doit être révérd; de revercri. 

MULTIPLICandom (negotium). mul- Ce qui doit être multiplié; de mulli- 

TiVhicande. pUcare. 

DIVIDendum (negotium). mwoende. Ce qui doit être divisé; de (itrù/cre. 

OFFERenda (res) ovFnandc. Ce qui doit être offert; de ojferre. 

LEGenda (res) hàGende. Ce qui doit être lu; de légère. 

V. — ANS, ENs; ant, ent. 

Les suffixes latins ans , ens , génitif antis , entis , servent à 
former tous les participes présents ainsi qu'un certain nombre 
d'adjectifs verbaux. Ils ont donné naissance aux suffixes fran- 
çais ant, ent, dont le premier seul sert à caractériser les 
participes présents, tandis que tous les deux sont employés 
à former des adjectifs verbaux. Je ne dois m'occuper ici qu(> 

' Le suffixe latin andus, endus, répond au suffixe sanscrit dhja et au grec 
reos. Sansc. bxdkya, qui doit être tourmenté, qui doit être puni; de ba, tour 
menter; ■ttficopriréos , de Ti(i.(cpé(û ; cRVCiandus, de craciarr. 



328 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

de ces adjectifs, me bornant à dire un mot des participes, 
qui seront traités plus spécialement dans le livre suivant. 

Le participe présent marque une action ou une manière 
d'être qui sont accidentelles, passagères, relatives à une 
époque limitée de la durée , ou bien que l'esprit considère 
comme telles. Une fille charmant par sa gaieté les ennuis de 
son père. Une mère pleurant son enfant. Ces propriétés dépen- 
dant de la succession ne peuvent en être distraites. 

L'adjectif verbal marque, au contraire, une manière 
d'être permanente, constante, inhérente au sujet dans le- 
quel on l'envisage-, quelquefois il semble exprimer une 
action , mais c'est alors une action qui n'est considérée que 
comme formant un caractère propre de la manière d'être 
particulière au sujet : C'est une fille charmante. Elle tomba 
toute pleurante aux pieds de son mari. On vendra le château et 
toutes les propriétés qui en sont dépendantes. La forme latine 
représente à la fois notre participe présent et notre adjectif 
verbal; elle a la valeur de l'un et de l'autre. 

L'adjectif verbal est variable comme les autres adjectifs; 
nous disons menaçant, ante, irritant, ante. Il en était de 
même du participe présent au xvf siècle, ainsi que nous le 
verrons par la suite, liv. II, chap. ni, sect. i. Les listes de 
dérivés français que j'offre ici ne comprendront que des 
adjectifs verbaux; je viens d'en donner la raison. 

AMans, tem Amant, ante. Qui aime; de ainare. 

IGNORans, tem. . . . iGNOBaiif, anlc. Qui ignore; de ignorare. 

ARDens, tem ARDf/U, ente. De ardere. 

NEGLIGens, TEM. . îiÊGhiGent, enle. De negligere. 

INTELLTGenSiTEM. itiiEhhiGcnt^ente . De intelligerc. 

Les suffixes ant, ent, nous ont sejrvi à former un certain 
nombre d'adjectifs verbaux qui ne-dérivent point d'un pri- 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 329 

mitif latin correspondant : accablant, appartenant, attachant, 
aliénant, attristant, béant, boujfant, bruyant, chagrinant, chan- 
\celant, changeant, communiant, couchant, coulant, criant, dé- 
bitant, débutant, déchirant, défaillant, dégouttant, éclatant, 
effrayant, Jlottant, foudroyant, frétillant, gênant, glissant, 
gluant, marquant, méfiant, méprisant, outrageant, pantelant, 
pétillant, piquant, rayonnant, ressemblant, roulant, ruisselant, 
surprenant, etc. 

Beaucoup de participes présents ou d'adjectifs verbaux 
devant lesquels on a sous-entendu un substantif sont eux- 
mêmes devenus des substantifs; tels sont : affluent, agent, 
antécédent, ascendant, assaillant, bouffant, brillant, combattant, 
commandant, commettant, confident, débitant, débutant, descen- 
dant, étudiant, excédant, habitant, imprudent, intrigant, négo- 
ciant, officiant, penchant, postulant, récipient, répondant, sup- 
pliant, tournant, tranchant, etc. 

VI. — ANTiA, entia; ance, erice. 

Les substantifs latins terminés en antia, entia, proviennent 
des adjectifs verbaux en ans, ens, génitif antis, entis. Les 
suffixes antia, entia, et les suffixes français ance, ence, qui 
en dérivent, marquent un état, une manière d'être, une 
qualité qui sont assez souvent caractérisés par une action 
ou qui se manifestent par une action. Ils indiquent encore 
quelque chose qui est considéré sous le rapport de sa ma- 
nière d'être ou sous celui de l'effet produit. 

ADOLESCENT! A ADOLESCffice. État du jeune homme qui grandit en- 
core; de adolescens, ends. 

IGNORantia JGNORa/icc. Etat de celui qui ignore; de ignorons. 

ABUNDantia ABONoance. Manière d'être de ce qui abonde; de 

abundans, antis. 



330 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

CONSTantia coNSTa/ice. Qualité de celui qui est constant; de 

constans, antis. 

SUBSTantia svBSjance. Cequi est subsistant; de Autitoii^a/t/ti. 

INTELLIGentia .... iNTELLiGencc. Ce qui a la puissance de comprendre; 

de intelligens t entis. 
DIFFERentia DiFFÉRc/ice. Ce en quoi une chose diffère d'une 

autre; de dijferens, ends. 

Les suflixes ance, cnce , ont formé un bon nombre de 
dérivés français qui sont propres à notre langue : accoin- 
tance, accoutumance, agence, allégeance, alliance, apparte- 
nance, assistance, assonance, bienfaisance , bienséance, cadence, 
chance^, clairvoyance, concurrence, condescendance, condo- 

' Chance dérive immédiatement de choir, qui vient lui-même de cadere. De 
ce dernier nous avons formé directement le substantif cadence, qui est assez 
moderne. Le mot chance, caance, héance, héanche, était d'abord un terme de 
jeu de dés, et signifiait le point que donne un dé en tombant [chéanl) sur la 
table, ou bien encore un coup de dé. Les Latins ont employé cadere et les 
Grecs Tti-Ds'la en les appliquant à des idées semblables. La chance était bonne 
ou mauvaise, selon qu'elle favorisait ou non le joueur. On désigna la mauvaise 
chance sous le nom de meschance, mrschéance , meskéancc, mcshéanche; et le mot 
chance, employé sans déterminatif, fut pris dans un sens restreint pour signi- 
fier chance favorable. C'est ainsi que le mot heur se prenait anciennement pour 
bonheur (bon heur) , par opposition à malheur (mal heur). 

Nus deicier ne puet ne ne doit ferc ne acheter dez ploumez [plombés ) , quelque 
chance que il doinent , de quoi qu'il soient ploumez , soit de vif argent ou de 
pions. [Livre des Métiers, p. 182.) 

J'ai dez du plus , j'ai dez du mains , 
De Paris, de Cliartres, de Rains; 
Si en ai deux , ce n'est pas gas , 
Qui , au hocher, chieent sor as. 

( Le Du du Mercier, cité ibid. p. »85. ) 

Geste caanchc est assès mendre, 
Pinchedc, que tu giete as. 
(Li ju< de iaint ISicholai, dans le Théàlre français au moyeu âge, p. 187.) 

/ 
Gaignet , a caanche kèue ( chue , tombée ) , 



r m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 3- 

"léance, conférence, connaissance, consistance, consonnunce , 
contenance, convergence, correspondance, créance, croyance, 
décadence, déchéance, défaillance, déférence, délivrance, dé- 



Aras j. denier de chascun. 

(Ibid. p. 194.) 

— Giete , en hochant devant les dois , 
1. hasart par me meskeanche. 

— Ains ai viij. poins en me keanche; 
C'est miex de hasart toute voie. 

(Ibid ,1. 195.) 

Hasarl, qui se trouve dans cette dernière citation, est encore un terme de 
jeu qui a passé à une signification toute différente de celle qu'il avait autrefois. 
Ce mot désignait le point de six au jeu de dés, ainsi que nous l'apprend Jean 
de Garlande. cSenio, omis, dicitur numerus senarius, gallice hasart. v (J. de 
Garl. dans Paris sous Philippe le Bel, p. 592.) 

Hasart se prenait également pour le jeu de dés en général, ou, dans un sens 
particulier, pour cette sorte de jeu de dés qui, depuis, a été nommé la chance. 
En anglais , hasard conserve encore cette dernière signification. 

Si joer volez , 
Au toupet (toupie) juez 
E ne mie à hasart. 
( Traduction des Mots dores de Caton , à ia suite du Livre des provcrlie» 
français , de M. Le Roux de Lincy, t. II , p. 36o. ) 

Le texte porte : 

Troco lude; ahas fage. 

— Rasoir, jouerons à hasart ? ... 

— Dont soit à hasarl , en la mine. 
Je prenc; prengne chascuns la sieue. 

( Théâtre français au moyen âge , p. igS. ) 

En basse latinité , azardus signifiait un dé. Les Bénédictins continuateurs 
du Glossaire de Du Gange citent pour exemple : « Item , dixit quod eodem anno 
et loco, vidit dictum Bonifacium ludentem ad azardos cum domina sola prœ- 
dicta; et vidit quod dicli azurdi erant punctuati de aui'o. » 

En italien, zara signifie jeu de dés, et en particulier jeu de la chance, do 
plus, risque, danger. En espagnol, azar se prend pour malheur au jeu, gui- 
gnon. Il est difficile de donner l'étymologie de ces mots; Ménage les dérive de 
fessera; Le Diichat, de as, point unique; d'autres le font venir de l'arabe; 
d'autres , de l'hébreu ; d'autres , enfin , du syriaque. 



332 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

pendancc, descendance, échéance, espérance, exiqence, extra 
vagance , finance ^ , importance, intermittence , jouissance , médi- 

' Finance vient du verbe ^ner, qui signifiait autrefois finir, terminer, con- 
clure en général, et, dans un sens restreint, finir une affaire, conclure une 
ti'ansaction , terminer un différend au moyen de ce puissant agent par la vertu 
duquel tant de choses sont menées à bonne fin ; c'est à quoi fait allusion cet 
adage cité dans les Coutumes du Perche, art. lxi : Quand ar(jent faut , finaison 
nulle; quand argent manque, nulle conclusion possible. Dans un sens plus 
étendu, ^ner se prit pour payer, solder. Rapprochez ces observations de celles 
faites ci-dessus à propos de l'origine du verbe payer, p. 243. 

Exemples definer, finir, terminer : 

Li reis Marsilie out^tnet suu cunseill. 

[Chans. de Roland, st. Tl.) 

Quant la visions iiifinée. 
Et Brutus l'ot bien recordée , 
Grasses randi à la deuesse. 

{Rom. de Brul, t. 1 , p. 34.) 

Ensi Jina cis parlement. (Villehardouin, édit. Brial, p. 438.) 
Paour ot de jiner. (Chron. de du Guesclin, t. I , p. 52.) 
Exemples de finer, terminer une affaire en payant , régler un compte en le 
soldant, payer, solder • 

— Comment va nos affaires.*' 

— Biaus estes , vous ne devés waires ; 
Vous flnerés moult bien chaieus ; 

Ne vous anuit mie , g'i pens ; 
Vous devés xij sols à mi. 

( Théâtre français au moyen âye , p. 88. ) 

Quiconques vent vin à broche à Paris, il convient qu'il ait crieur, se il ne 
fme au bourgois. [Livre des Métiers, p. 29.) 

Mais ils estoient si forment obligés envers le roi de France qu'ils ne le pour- 
roient grever, ni entrer en son royaume qu'ils ne fussent atteints d'une si 
grande somme de florins qu'à grand malaise en pourroient-ils^ner. (Froissart , 
t. F, p. 61, col. 1.) — Et final dès lors bien de cent mille escus. (Ibid. t. J , 
p. 373, col, 2.) 

Et vous laissa monsieur dormir son saoul , 
Qui au resveil n'cust sceu Jiner d'un soûl. 

(Marol, Epislre au roy pour avoir cslè detrobé.) 

Finance signifiait ce au moyen de quoi l'on fme, ce avec quoi l'on paye , 



CHAP. [II, FORME LEXICQGRAPHIQUE. 353 

^sance, méfiance, mésalliance , ordonnance, préférence, présidence, 
prévoyance, reconnaissance, redevance, régence, réjoaissance , 
'smemhrance, remontrance, repentance, répugnance, ressem- 
blance, séance, semence, souvenance, surveillance, tolérance, 
urgence, vengeance, etc. 

VII. — ANUS; an, ain, en. 

Le suffixe latin anus et le suffixe français an, ain, en, qui 
en provient, marquent en général une idée d'occupation ou 
d'habitation d'un lieu, d'un pays, et, par suite, le rapport 
qui lie une personne ou une chose au pays, à l'espèce, à 
la société, à la secte, à l'école à laquelle elle appartient. 

AFRICands AFRicain. Qui tiabite l'Afrique; de Africa. 

GERManus GERMain. Qui habite la Germanie; de Gcrmania. 

MUNDanos MONDain . Qui est dans le monde ; de mandas. 

ROManus ROMain . Qui appartient à Rome ou qui habite 

Rome ; de Roma. 

GALLICanus GALLican . Qui appartient à la Gaule ; de Gallia. 

HUManus HUMai'n. Qui appartient à l'homme; de homo. 



l'argent comptant. Nous disons encore : // s'en est tiré moyennant finance ; Il est 
un peu court dejinance; Il n'a pas cjrande finance , etc. 

«Je vous deliverrai voire par raençon...» 

— «Sire, ce dit Bertran, par le corps S. Symon, 

De la voslre finance ? .l'ai d'argent grant hesong; 

Je suis I. chevalier poure et de petit non , 

Et ne sui pas aussi de telle estracion 

Là où je puisse avoir Jînarece à grant foison. 

Dittes vostre voloir et votre entencion , 

Et quant j'aray oy la demande et le don , 

Se je ne puis_^ncr, je r'iray en prison.» 

(Chron. de du Guisclin , t. II, p. lo.) 

Les rançonnent de toute leur finance et outre. (Froissart, t. 1 , p. 36o , 
col. 2.) — Et fut mis le châtelain d'Ampostc à finance parmi dix mille francs 
qu'il paya. [Ibid. t. I, p. 362 , col. i.) 



334 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

CHRTSTIanus CHRÉTUH. Appartenant à la sociétë chrétienne, 

à l'église du Christ; de Christus. 
ARIanis ARien. Appartenant à la secte d'Arius. 

Le suffixe français an , ain , en , outre la valeur qui lui est 
commune avec le suffixe latin anas, sert plus particulière- 
ment à marquer le rapport qui existe entre une personne 
et la race, la famille dont elle fait partie, l'ordre religieux 
auquel elle appartient, la profession, l'état, la fonction 
qu'elle exerce, la condition dans laquelle elle se trouve, etc. 
Ces suffixes ont formé beaucoup de dérivés français dont 
les correspondants ne se trouvent pas en latin : académicien, 
aérien, algérien, américain, aristotélicien, arithméticien, arti- 
san, hiscayen, bohémien, capétien, carlovingien ou mieux ca- 
rolingien, cartésien, castillan, catalan, chambellan, charlatan, 
chirurgien, citoyen, collégien, comédien, courtisan, chapelain , 
châtelain, dialecticien, diocésain, écrivain, épicurien, francis- 
cain , fabricien , galérien, gardien, grammairien, grégorien, gé- 
novéfain, historien, logicien, lointain, lorrain, luthérien , maho- 
métan, magicien, mathématicien, mécanicien, mérovingien, 
mitoyen, musicien, musulman, nécromancien, nestorien, otto- 
man , parmesan , paroissien , parrain , patricien , pharmacien , phy- 
sicien, platonicien, puritain, pythagoricien, républicain, rhéto- 
ricien , riverain , sacristain , socinien , souverain, stoïcien, suzerain, 
théologien, etc. 

vni. — AniDS, ARiUM, ARis; aire, ier, er. 

Les suffixes latins arius, arium, aris, et les suffixes fran- 
çais aire, ier, er^, qui leur correspondent, servent à former 

' Les substantifs et les adjectifs de cette catégorie, dont le suffixe est immé- 
diatement précédé de ch ou 9 doux, sont terminés en cr et non pas en ier, 
mais je dois faire observer qu'autrefois cette dernière désinence était celle 



)GRAPHIQUE. 335" 

Tes substantifs et des adjectifs dérivés dans lesquels ils mar- 
quent une fonction, un emploi, une occupation, un état, 
une condition sociale , etc. Les substantifs qui appartiennent 
à ce genre désignent en général le sujet qui fait la chose, 
l'action, ou bien celui qui les reçoit; quelques-uns signifient 
le moyen par lequel l'action est faite; d'autres indiquent le 
lieu dans lequel on fait ou dans lequel on réunit les choses 
rc])résentées par le radical. Enfin beaucoup d'adjectifs for- 
més au moyen de ces mêmes suffixes marquent certain autre 
rapport avec l'objet exprimé par le radical; ils signifient qui 
concerne, qui regarde cet objet, qui lui appartient, qui lui 
convient, etc. 

VICarius vicaire, Celuiqui exerce une fonction à la place 

d'un autre ; de vicis. 

EMISSarids ÉMissaire. Celui qui est envoyé pour s'acquitter 

secrètement d'un emploi qu'on lui 
a conGé ; de emitlere, emissum. 

LAPIDarics LAPiDairc. Celui qui travaille les pierres pré- 
cieuses; de lapis, idis. 

STATUarids STATua/rc . Celui qui fait des statues; de statua. 

OPERarius ouvRiVr. Celui qui fait un ouvrage; de opus, 

eris. 

CAPRarids CHEVRJer. Celui qui fait paître les chèvres; de 

capra. 

TABERNarids TAVERNiVr. Celui qui tient Une taverne ; de /afeerna. 

PORCarids PORCHer. Celui qui garde les porcs; de porcm. 

CENTENarids CENTEN/er. Celui qui commande à une compagnie 

de cent hommes ; de centum. 

dont on se servait le plus fréquemment pour former ces mêmes dérivés. Nous 
disons , porcher, archer, boucher, berger, passager, mensonger; nos pères disaient : 
porchier, archier, boachier, bergicr, passagier, mensongier. 

Tant menèrent leur degraz 
Li hergiers et la hergiere , 
<.)'il chaïrent braz à braz. 

^Th€d^^c français au moyen àf/e . p. 54» col. a.) 



336 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

FRUCTUarius FRDiTi'er. Qui porte des fruits; defructus. 

SCHOLarius ÉcOhier. Celui qui suit les leçons données à 

l'école ; de schola. 

DEPOSITarius DÉPOSiTaire. Celui qui reçoit un dépôt; de depo- 

sitam. 

ITINERarium iTiNÉRaire. Mémoire d'un voyageur au moyen du- 
quel on peut faire le même voyage 

que lui ; de iter, 

COMMENTarium ) ■ V y r i i » 

\ ... cOMMENTaire, explication au moyen de laquelle on 

' facilite l'intelligence d'un texte; de 

commento ou commentor. 

SEMINarium skwifiaire. Le mot latin signifiait proprement un 

lieu oi\ l'on sème des pépins, des 
noyaux pour faire croître des arbres, 
une pépinière. Séminaire, qui se 
prenait autrefois dans le même sens 
(voir Trévoux) , ne se dit plus qu'au 
figuré pour signifier une pépinière 
de jeunes gens destinés à l'état 
ecclésiastique. De seminarc. 

GRANarium GRENifr. Lieu où l'on réunit, où l'on serre les 

grains ; de graniim. 

COLUMBARIUM cOLOMBÏer. Bâtiment où l'on rassemble et l'on 

nourrit des pigeons ; de cohimba. 

AGRarius, AGRaris \GRaire . Qui concerne les champs; de ager. 

SOLarius, SOLaris sohaire. Qui a rapport au soleil; de sol. 

SALUTaris SALDxaj're. Qui convient au salut, à la santé; de 

salus. 



Le suffixe français aire nous a servi à former beaucoup 
de dérivés dont les correspondants n'existent pas en latin : 
abécédaire, adjudicataire , bréviaire, bullaire, capitulaire , car- 
tvdaire, censitaire, cessionnaire , commanditaire, commissaire, 
commissionnaire, dictionnaire, dignitaire, électuaire , expédi- 
tionnaire , fonctionnaire , fractionnaire , garnisaire , légendaire , 
locataire, missionnaire, musculaire, originaire, ovalaire, parle- 
mentaire, pétitionnaire, récipiendaire, reliquaire, sermonnaire. 



III, FORME LEXIGOGRAPHIQUE. 

''surnuméraire, temporaire, titulaire, unitaire, visionnaire, voca- 
bulaire, etc. 

Le suffixe ier a la même valeur que le suffixe latin arius, 
ainsi que nous venons de le voir; l'un et l'autre indiquent 
assez souvent une fonction ; mais il est à remarquer que les 
dérivés français terminés en ier marquent plus particulière- 
ment une fonction vulgaire, commune, une occupation 
manuelle, un métier; certains de ces dérivés, particuliers 
à notre langue, représentent l'idée d'une occupation habi- 
tuelle , d'une action trop fréquemment répétée , et qui , par 
cela même, devient déplaisante pour ceux qui en sont les 
témoins ou les objets. Enfin le suffixe ier, er, construit avec 
un nom de fruit ou de fleur, nous a servi à former un bon 
nombre de dérivés purement français qui désignent les 
arbres fruitiers et plusieurs arbustes portant des fruits ou 
des fleurs. Il semble qu'en les nommant on ait eu en vue 
ce que l'on pourrait appeler leur principale fonction végé- 
tale, celle de produire tel fruit ou telle fleur. Defructus, 
les Latins avaient déjà formé l'adjectif FRUCTUARius,/rttï<iVr, 
qui porte des fruits. De poire, nous avons fait poirier; de 
groseille, groseillier; de rose, rosier; de pêche, pêcher; 
d'orange, oranger, etc. On disait autrefois peschier, orangier, 
comme nous avons vu qu'on disait bergier, archier^. 

' Dans la langue latine, les arbres fruitiers avaient généralement des noms 
qui différaient fort peu de celui de leur fruit, ou qui même quelquefois n'en 
différaient pas du tout. Cerasum, cerise, cerasus, cerisier; pirwn, poire , pirits , 
poirier; pranum, prune, prunus, prunier; morum, mûre, morus, mûrier; 
(unjfjdala, amande et amandier; castanea, châtaigne et châtaignier; oliva, 
olive et olivier, etc. Les Italiens ont, en général , distingué le nom du fruit de 
celui de l'arbre, en donnant au premier le genre féminin et la désinence 
féminine a, tandis qu'ils ont donné au nom de l'arbre le genre masculin et 
la désinence masculine o, bien que généralement les noms d'arbres fussent 
féininins en latin. Ainsi, les fruits que je viens de désigner se nomment eu 

II*. 22 



338 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Dérivés français formés au moyen du sufTixe ier, er, donl 
les correspondants ne se trouvent point en latin : abricotier, 

italien : ciriegia, pera, prugna, mora, uiandorla, castagna^ oliva. Les arbres qui 
portent ces fruits sont nommés : cirlegio , pero , prugiw , moro, mandorlo, casta- 
gno, olivo. 

En latin , certains fruits avaient un nom tout différent de celui des arbres 
qui les portent , ou bien ils étaient désignés par une circonlocution dans laquelle 
entrait le nom de l'arbre. Dans ces cas , le français a généralement conservé à 
l'arbre la dénomination latine , sans ajouter de suffixe au primitif. Ainsi , alnds a 
donné aulne, aune; pinvs, pin; clmcs, orme; salix, saule; FRkwtiVs, frêne; cu- 
PRESSus, cyprh; myrtds, myrte; platands, platane, etc. Mais il ne pouvait en 
être de même pour les arbres dont le fruit avait un nom très-rapprocbé de celui 
qui servait à les désigner eux-mêmes. En effet, la distinction qui existait entre 
le nom de l'ax'bre et celui de son fruit était marquée le plus souvent par une fort 
légère différence de terminaison , ainsi que je l'ai fait observer; cette différence 
étant venue à disparaître en français, il n'y avait plus moyen de distinguer les 
deux noms. Nous ne pouvions pas avoir la même ressource que les Italiens ; 
car, dans notre langue, les terminaisons latines servant à différencier le mas- 
culin du féminin ont été, ou bien entièrement supprimées, ou bien elles se 
sont indistinctement confondues dans un même son à peine sensible , celui de 
notre e muet. Pour marquer la distinction qu'il était important d'établir, nous 
avons dû employer un tout autre procédé et nous avons eu recours au suffixe ier, 
que nous avons ajouté au nom du fruit pour former le nom de l'arbre. Mais il 
paraît que notre langue ne fit pas tout d'abord usage de ce procédé, et que, 
dans les premiers siècles de son existence, on se servait du même mot pour 
désigner le fruit et l'arbre : cerise, cirise se prenait pour le fruit du cerisier et 
pour le cerisier lui-même; on disait également olive pour olivier; genièvre, pour 
genévrier; orange, pour oranger; grenade, pour grenadier, etc. Dom Calmet 
donne, dans son Histoire ecclésiastique de la Lorraine, une charte latine de 
880, fort intéressante par la quantité de mots français qu'elle renferme; on y 

lit ce passage : «Et quinque jugera ad la Rocliere, secus abbatiam apud 

Bellum-montem , ab arbore quae dicitur cirises sita et René usque Busrichamp. » 
[Hist. ecclés. de Lorraine, édit. de j 72 8, t. I, preuves, col. 3i6.) Les exemples 
d'olive pour olivier sont nombreux dans nos anciens auteurs. 

Devant vait il emperere , car il est li plus riche , 
E portet sn sa main un ramisel de olive. 

( Voyage de Cliarlemagne à Jrrnsalem , v. 64o. ) 

Guenes chevalchcl; suz une olive halle 



CHAP. III, FORME LEXICOGMPHIQUE. 339 

alizier, amandier, arbousier, archer, armurier, arcjuebusier, au- 
diencier, aumônier, aventurier, azerolier, bagaenaudier, bagaier, 



Asserablet s'est as sarrasins messages. 

(Ckans. de Roland, st. xxvil. ) 

Lur chevals laissent de dessus une olive. 
{Ibid, st. cxci.) 

Les poètes ont continué à faire usage d'olive pour olivier, surtout en parlant 
au figuré, et l'on trouve encore ce mot employé dans ce sens par Voltaire : 

Au milieu de leurs cris , le front calme et serein , 
Mahomet marche en maître et l'olive à la main ; 
La trêve est publiée , et le voici lui-même. 
[Mahomet, acte II , se. ii.) 

La dernière édition de l'Académie autorise encore : L'olive est le symbole de 
la paix. L'olive était consacrée à Minerve. Joindre l'olive aux lauriers. Un rameau 
d'olives. Dans ce dernier mot, le s final est sans doute une faute d'impression. 
Trévoux écrit : un rameau d'olive. Enfin nous disons encore : le Jardin des 
olives, le Mont des olives, pour le Jardin des oliviers, le Mont des oliviers. 

Le Livre des Rois se sert de geneivre (juniperus) pour désigner le (jenevrierf 
et de malegranate pour nommer le grenadier, en latin, malus granata, dans la 
Vulgate, malogranatatn. 

E alad (Helyes) unejurnée en cel désert; asist sei suz une ^e/jciure et reqiiist 
de notre Seignur sa mort... A tant se culchad desuz le umbre de un geneivre , 
si s'endormid. [Livre des Rois, p. 820.) 

Et perrexit [Elias) in desertam, viam unius diei. Cumrjue venisset et sederet 

subter unam juniperum , petivit animœ suœ ut moreretur Projecitqae se, et 

obdormivit in umbra juniperi. 

E sis pères fud à idunc en la plus luingtaine partie de Gabaa , et jut sus une 
malegranate. [Ibid. p. 45.) 

Porro Saul morabatur in extrema parte Gabaa sab malogranato. 

Orange pour oranger nous est resté da.ns fleur d'orange, qui se dira longtemps 
encore malgré les censures et les fausses interprétations dont cette expression 
a été l'objet depuis quelques années. Malherbe, Fénelon, M"" de Sévigné et 
Voltaire s'en sont servis, et nous pouvons, sans trop nous compromettre, nous 
en servir après eux. 

Grenade pour grenadier a été longtemps conservé dans fleur de grenade^ 
expression qui figure encore dans la dernière édition de l'Académie. Il n'est 



3^0 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

bananier, banquier, barbier, batelier, bâtier, bâtonnier, bijoutier, 
bonnetier, bottier, boucanier, bourrelier, boutùjuier, bouvier, bra- 

pas besoin de remonter très-haut pour trouver dans nos auteurs pomme de qrc- 
nade, pomme d'orange. (Voir Lesclarcissement de la langue francoyse , par Pals- 
grave, édit. de Génin, p. 256, col. 2, et p. 249, col. 2; ainsi que Nicol, 
Cotgrave, Oudin et Trévoux, art. Pomme, Grenade et Orange.) On disait encore 
hoiKfuet de grenade et boaquet d'orange du temps de Corneille. 

J'avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster. . . 
Le cinquième étoit grand , tapissé tout exprès 
De rameaux enlacés pour conserver le frais, 
Dont chaque extrémité portoit un doux mélange 
De bouquets de jasmin , de grenade et d'orange. 

(Corneille, le Menteur, acte I,'8c. v. ) 

Quelques arbres, dont le nom ne provenait point de celui de leur fruit, 
reçurent le suffixe ier, par analogie avec poirier, prunier, pommier, etc. De po- 
PULUS on fit peuple, puis peuplier: de ladrcs, lor, puis laurier. Corylus devint 
d'abord cor, codre, coudre et enfin coudrier. L'Académie mentionne encore 
peuple et coudre dans sa dernière édition. Quant à cor, codre, on en trouve des 
exemples dans nos plus anciens auteurs, qui font assez souvent mention d'arcs 
et d'arbalètes de cor. Le bois du coudrier, qui est à la fois dur et Hexible , était 
plus propre qu'aucun autre à l'usage qu'en faisaient nos pères. Les mêmes qua- 
lités l'avaient fait choisir par les licteurs romains pour faire les verges dont se 
composaient leurs faisceaux. 

Miex vos vient de lor et de mirre 
Encenser vo lit et vo cambre. 

{Rom. du Roi Guillaume , p. 52.) 

A son chevès avoit pendues 
Espées, guisarmes, maçues. .. 
Et une grant mâche turcoise, 
Et si avoit pendu encor 
Une arbalesle fait de cor 
Et un cuevre plain de quarriaus. 
(Roman de Cléomadès , cite dans la Chronique des ducs de Norm. l. II , p. 45o , en noie. ) 

Et Turc aux ars de cor les vont bien destruisant. 

{Ckans. d'Aniioche, publiée par M. Paulin Paris, t. I, p. 3i.) 

Ni ot codre ne chastainier 
U il ne mettent laz u glu. 

.(Marie de France , t. I , p. Ssa.) 

Pur le freisne que vus lairez 



', FORME LEXICOGBAPHIQUE. 31 

ronnier, brixjadier, buandier, berger^, bocager, boucher, bûcher, 
cabaretier, cabotier, cafetier, caissier, canonnier, câprier, cara- 
binier, caroubier, carrossier, cavalier, cerisier, chancelier, chan- 
sonnier, chapelier, charcutier^, charretier, châtaignier, chaudron- 
nier, chicanier, chiffonnier, chipotier, citronnier, clavier, cloutier, 
cocotier, cognassier, cordier, cordonnier ^, cormier, courtier, cou- 



En eschange le codre arrez ; 
En la codre ad noiz et deduiz. 
Freisne ne porte unke fruiz. 
[Ihid. p. i6a,) 

La basse latinité , calquant les noms de nos arbres fruitiers en ier, forma 
pomarius, pommier; pirarins, poirier; prunarius, prunier; castanearius, châ- 
taignier; niorariiis, mûrier; amandalarias , amandier; ceresarins, cerisier, etc. 
(Voir Du Gange et la Bibliothèque de l'École des chartes, III' série, t. IV. 
p. 549.) 

' En basse latinité, herhicanus, celui qui garde les brebis, de berbix, formé 
par corruption de vervex, mouton. (Voir ci-dessus, p. 120.) 

- Charcatier, marchand vendant de la chair cuite. Le peuple dit encore au- 
jourd'hui ckarcuitier. On trouve dans nos anciens auteurs charcaitier, charcu- 
tier, chaircutier et chaircuitier. Cette dernière orthographe est celle qui est 
adoptée par de La Mare dans son Traité de la police. Les charcutiers ne for- 
maient d'abord qu'un seul corps de métier avec les ojers; ils vendaient toute 
sorte de viande cuite, principalement celle d'oie et de porc. Ce n'est qu'au 
XV* siècle que les charcutiers se séparèrent des oyers, qui, depuis, furent 
nommés rôtisseurs. (Voir de La Mare, liv. V, tit. XXI , chap. v, et le Livre des 
Métiers, d'Etienne Boileau, tit. LXIX, p. 176.) 

^ On disait autrefois cordouanier, corduanier, cordoanier, etc. ouvrier tra- 
vaillant le cordouan; en italien, cordovano. On nommait ainsi une sorte de cuir 
préparé, dont le meilleur se fabriquait à Cordoue, comme nous appelons ma- 
roquin une peau travaillée, qui nous est d'abord venue du Maroc. (Voir dans 
Du Cange Cordebiscas , Corduanns.) 

Iste tuo dictas de nomine Corduba pelles , 
Hic niveas, aller protrabit inde rubras. 

(Théodulfe, liv. I, p. i38.) 

A conroyer une douzaine de cordan, ou plus fort, l'en mettra cinq quartes 

de sayn (graisse de porc) en celui de Toulouse quatre quartes et demie , 

et en moienne de Toulouse trois quartes-, de Navarre et d'Espaigne aussi comc 



342 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

telier, cuirassier, cocher, dentier, dindonnier, drapier, épicier, 
fauconnier, fermier, figuier, financier, fontainier, fourrier, fram- 
boisier, fripier, gantier, geôlier, grenadier, grainetier, groseillier, 
guerrier, horloger, hôtelier, huissier, imager, infirmier, jardinier, 
joaillier, justicier, lancier, latanier, laurier, linger, manufactu- 
rier, marguillier, marronnier, matelassier, mégissier, menuisier, 
merisier, moutardier, muletier, mûrier, mensonger, messager, 
néflier, noisetier, noyer, officier, oiselier, olivier, oranger, pal- 
mier, panetier, papetier, pâtissier, pelletier, perruquier, pigeon- 
nier, pionnier, pistachier, poirier, pommier, portier, potier, pru- 
nier, passager, péager, pêcher, (juincaillier, rentier, rosier, roulier, 
sabotier, saladier, saucier, savetier, tabletier, tapissier, terrassier, 
tracassier, tripier, tulipier, usurier, vacher, verger, vivandier, etc. 

IX. — ASTER ; âtre. 

Dans les dérivés iatins, aster servit d abord à marquer 
ime atténuation de la qualité représentée par le radical, et, 
par suite, une manière d'être approchant de cette même 
qualité, sans être portée à un degré aussi élevé : surdaster, 
un peu sourd , à peu près sourd ; calvaster, un peu chauve , 
presque chauve; novellasler, un peu nouveau, Vinum optimum 
sed novellastrum. (Marcellus Empir. chap. viii.) Puis l'esprit 
a passé naturellement de l'idée d'atténuation à l'idée de dé- 
préciation , à celle de moindre valeur, de petite valeur : phï- 

de Toulouse. [Ordonnance de 13^5, citée dans ie Livre des Métiers, p. 228, 
note 2.) 

Nus cordouaniers ne peut ne ne doit mestre bazane aver'[ues cordouan en 
nul euvre qu'il face, se ce n'est en contrefort tant seulement; et qui autre- 
ment le feroit, l'euvre devroit estre arse. Nus cordouaniers de Paris ne puet 
ouvrer de cordoaan qui soit tannez, car l'euvre seroit fause. (Livre des Métiers, 
p. 228.) 



CHAP. III, FOHME LEXICOGMPHIQUE. 343 

LosoimAsiER, philosophâtre , mauvais philosophe. Le suilixe 
français âtre, qui provient de aster et qui a la même valeur, 
nous a servi à former plusieurs dérivés dont les correspon 
dants n'existent pas dans la langue latine : bellâtre, hlan 
châtre, bleuâù^e, douceâtre , Jillâtre , folâtre , gentillâire , grisâtre, 
jaunâtre, marâtre, noirâtre, olivâtre, opiniâtre, purâtre, rou- 
(feâtre, roussâtre, saamâtre, verdâtre, etc. 
Aticus, ATiCDM. Voycz Ago. 

X. — ATUS; at, et, é. — ata; ade. 

En latin, le suffixe atus est le signe caractéristique de 
tous les participes passés passifs de la première conjugaison; 
de plus, il sert à former des adjectifs ainsi que des substan- 
tifs masculins. Je ne parlerai point ici des participes passés, 
qui trouveront place dans le livre suivant; je me bornerai 
pour le moment à examiner successivement les adjectifs et 
les substantifs de cette catégorie. 

Les adjectifs latins en atus sont terminés en français par 
at, et, é^. Dans les deux langues, ces adjectifs diffèrent des 

' Les adjectifs en al n'appartiennent point à l'ancien fonds de notre voca 
bulaire; ils ont été formés, depuis le xiv' siècle, par les savants, qui, dans ce 
cas comme dans tant d'autres, n'ont fait que retrancher la finale du mot 
latin. Nos adjectifs et nos participes terminés en é, dérivés des primitifs latins 
en atas, étaient terminés en et ou en ed dans les premiers temps de notre 
langue, ainsi qu'on peut s'en convaincre par les textes contenus dans la 
1" partie , chap. i , par la traduction du Livre des Rois , la Chanson de Roland . 
le Voyage de Charlemagne à Jérusalem , etc. On a passé par les formes aimet, 
donet, avant d'arriver à aimé, donné. Barbatus devint barbet, que nous avons 
conservé dans l'expression chien barbet, chien à long poil. Au xii' siècle, cet 
adjectif s'employait en parlant des hommes et signifiait barbu, qui a la barbe 
longue. 

• Li reis Marsilie out sun cunseili finet , 
Sin apeial Ciarun de Dalaguel 



344 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

participes passés passifs en ce que ceux-ci marquent une 
action faite par un agent désigné par le complément du par- 
ticipe , complément qui peut être exprimé ou sous-entendu. 
Cette action est reçue, supportée, soufferte par le sujet de 
la proposition : Cicéronfat éclairé par les nouvelles qu'il reçut 
de Rome. Quant aux adjectifs de cette catégorie, ils repré- 
sentent un état, une qualité existant dans un sujet, abstrac- 
tion faite de l'idée de tout agent qui puisse en avoir été la 
cause déterminante : Cicéron était l'homme le plus éclairé de 
son époque. 

DELICatls vàhicat. Sensible aux délices; de deliciœ. 

INGRato.» iNGRtt^ Qui ne sait pas gré des services ren- 
dus ; de in et de gratas. 

ROSatds ROsat . Mêlé avec des roses ; de rosa. 

BARRatus. . . BARBef . Qui a le poil long; de barba. 

ALatus AiLc. Qui a des ailes; de ala. 

LITTERatus LETTRE. Qui a l'esprit orné par l'étude des 

lettres; de litteree. 

Adjectifs français qui appartiennent à cette catégorie et 
dont les correspondants n'existent point en latin : affairé, 
âgé, aisé, ampoulé, azuré, barbelé, chevronné, dégingandé, 
déguenillé, déniaisé, dératé, dévergondé, éceiDclé, échevelé, 
édenté, effronté, éhonté, encorné, endiablé, épaté, famé, huppé, 
intéressé, incarnat, médiat, paillet, perlé, pommé, pommelé, 
potelé, rusé, sensé, taré, tigré, vérole, vitriolé, violet, etc. Je 
ne fais point mention d'un grand nombre de mots terminés 
en é, qui sont à la fois participes et adjectifs. 

Estamarin e Eudropin sun per, 
E Priamum e Garlan le barbet. 

(Ckans. de Roland, st. v. ) 

11 nous reste encore violet et paillet. 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 55ïï 

Les substantifs latins terminés en atas renferment, pour 
la plupart, une idée de passivité; ils marquent, en général, 
ce qui est fait ou ce qui est dans de certaines conditions, 
un résultat ou un état, une manière d'être. Ils indiquent 
encore quelque chose qui est reçu par un sujet, quelque 
chose dont celui-ci est chargé , une charge , une fonction , un 
emploi, un office, une dignité, un titre. Ils servent égale- 
ment à signifier le temps pendant lequel on exerce une 
charge, un emploi, une fonction, ainsi que la circonscrip- 
tion de pays soumise à l'autorité d'un fonctionnaire. Enfin 
ils sont employés pour désigner une personne chargée d'une 
fonction, ayant un titre, une qualité reconnue. Les subs- 
tantifs français appartenant à cette catégorie sont terminés 
en at et quelquefois en é; ils marquent les mêmes idées 
accessoires que les substantifs latins en atus. 



APPARatus. APPARai. 

MANDatus MANDaf . 

STatds État. 

CŒLIBatos cÉLiBat. 

CONSULatus cossuLat. 



PONTIFICatus PONTiFicaf. 

1° ÉPiscopat. . . . 

2° ÉVÊCH^ 



EPISCOPatcs. 



LEGatds LÉGat . 

Avocat 

avou^' 



ADVOCatus. 



Ce qui est préparé; de apparare. 
Ce qui est commandé; de mandare. 
Manière de se tenir, d'être ; de slare. 
Etat de celui qui n'est pas marié , qui 

est célibataire ; de cœlebs. 
Charge , dignité de consul , temps 

qu'un consul reste en charge; de 

consul. 
Dignité de pontife ; de pontijex. 
1° Dignité d'évéque, 2° circonscription 

soumise à l'autorité d'un évêque ; de 

episcopus. 
Celui qui est délégué ; de le^are. 
Celui qui est appelé auprès de quel- 
qu'un pour l'assister dans un pi'o- 

cès; de advocare. 



Avocat est un mot de formation moderne; l'ancien dérivé de advocalas 
était avoé, avoué, oui signifiait en général défenseur, protecteur, et , par suite , 



346 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

CANDIDaths CANDioat. Celui qui briguait un emploi chez le» 

Romains était désigné sous le titre 
de candidatas, parce qu'il devait être 
vêtu de blanc ; de candidare. 



Nous avons d'autres substantifs qui appartiennent à cette 
même classe; iis sont féminins et terminés en ade. Leur 
origine doit être attribuée au féminin en ata des participes 
passés passifs ou des adjectifs latins avec lesquels on a sous- 
entendu un substantif. Ils désignent en général une chose 
considérée relativement à la manière dont elle est faite, à 
la façon dont elle est exécutée, à sa formation, à sa com- 
position, aux propriétés dont elle jouit, etc. 



PARata ( res) PARode . Ce qui est préparé ; de paratus. 

PIPE Rata (conditura) . . POi\nade. Sauce faite avec du poivre; de pipe- 

• TjrvrT ^ ratus. 

ARQUata 

ARCata 

MUSCata (nux) MDscaie. Sorte de fruit sentant le musc; de 

mmcatas. 



! ratus. 

(constructio) . . ARcade. Construction faite en arc; de arcalus. 



Les suffixes at, é, nous ont servi à former plusieurs subs- 
tantifs masculins dont les correspondants r.e se trouvent 

seigneur, suzerain , celui qui devait la protection aux vasaux qui relevaient 
de lui. 

Droiz dit qu'il se conbatront ensenble, s'il ne puent nonstrer asoine pa- 
rant ; et s'il puent monstrer essoine parant , chescuns se changera , et aura 
avoé. [Livres de jostice et de plet, p. 289.) 

Quant vus serez el palais seignurill. . . 
Mis avoez là vos surat , ço dit. 

(Chans. de Roland, st. x.) 

Sire , funt-il , ii tres-poissanz 
E de trestuz li plus vaillanz , 
Rous nostre cher prince cvoé. , . 

( Chron. det ducs de Normandie , 1. 1 , p. i4o. } 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 3« 

^mrk en latin : achat, assassinat, attentat, baccalauréat, cal- 
fat, califat, canonicat , cardinalat, certificat, commissariat, 
comtat, comté, concordat, crachat, diaconat, doctorat, daché, 
économat, électorat , format , généralat, lauréat, marquisat, pro- 
fessorat, rachat, résultat, syndicat, vicariat, etc. 

Le suffixe ade a servi également à former un certain 
nombre de substantifs français qui ne proviennent point 
d'un participe ni d'un adjectif latins : accolade, ambassade, 
aubade, balustrade, barricade, bastonnade, bonnetade, bourrade, 
boutade, bravade, canonnade, cavalcade, débandade, embras- 
sade, embuscade, enfilade, fanfaronnade , galopade, (jambade, 
glissade, griffade, grillade, marinade, mascarade, palissade, 
passade, pétarade, promenade, reculade, régalade, roulade, sac- 
cade^, salade, sérénade, soaffletade, taillade, etc. 



XI. — AX; ace. 

Le suffixe latin ax et le suffixe français ace, qui en pro- 
vient, servent à former des adjectifs dérivés signifiant qui 
renferme, qui possède à un haut degré un certain principe, 
une certaine force, une certaine puissance, une vertu par- 
ticulière, une qualité spéciale. 

VIVax vivace. Qui possède des principes tels qu'il 

doit vivre longtemps ; de vivere. 

EFFICax EFFicace. Qui possède à un haut degré la vertu 

efficiente ; de ejjicere. 

TENax TENoce. Qui possède à un haut degré la force 

de tenir, de résister; de tenere. 

Le suffixe ace n'a presque pas formé d'adjectifs dérivés 
particuliers à notre langue; on ne peut guère citer que bo~ 

' Saccade a été formé de l'ancien verbe sacer, sa(jaer, sacher, tirer. (Voir 
r* partie , chap. m , sect. ii , art. Sacer.) 



348 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

nace, écrit bonasse par rAcadémie, et coriace, qui provient 
de corium, cuir; il signifie qui est très-dur à mâcher, qui a 
ia dureté du cuir. 

XII. — BER, BRIS; bre. 

Le suffixe latin ber, bris, et le suffixe français bre qui en 
provient, sei^ent le plus souvent à former des adjectifs si- 
gnifiant qui porte, qui contient, qui présente l'objet exprimé 
par le radical. La forme de ce suffixe est assez voisine de 
celle du suffixe germanique bar, qui tient au tudesque baran 
et au gothique bairan, porter; ceux-ci sont analogues à 
(pépeiv, ferre. Allemand , frachtbar, qui porte du fruit, fertile, 
fécond, productif; en latin , fraclifer ; en grec, xapnoÇiôpos ; 
scheinbar, qui présente de la clarté, apparent, manifeste. 
Sous le rapport de la composition , ce mot est semblable au 
latin lucifer et au grec ÇicûarÇiépos. 

SALUber ou SÂLUbris . . . SKhvbre . Qui porte en soi la santé ou , plutôt , de 

quoi entretenir la santé; de salas. 

LUGUbris LDGcfcre. Qui porte avec soi l'aflliction, qui pré- 
sente l'aspect du deuil; luclas, af- 
fliction, deuil, de lugere, pleurer. 

FUNEbris Fvukbre. Qui présente un spectacle inspirant la 

tristesse des funérailles ; de fanas. 

Le suffixe bre n'a pas formé un seul adjectif français qui 
n'ait son correspondant en latin. 

xiii. — BiLis, ABiLis, iBiLis; bile, ble, able, ible. 

En latin , le suffixe bilis reçoit le plus souvent une voyelle 
servant de liaison avec le radical, et devient abilis, ibilis. 
La première forme bilis est représentée en français par bile 
ou ble; la seconde, abilis, par able; et la troisième, ibilis, par 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 3^ 

ibie. Dans l'une et l'autre langue, les adjectifs dérivés formés 
ui moyen de ce suffixe sont généralement à base verbale; 
Is ont le plus ordinairement un sens passif, quelquefois un 
sens neutre, et expriment une action qui peut ou qui doit 
être subie par un sujet, une manière d'être qui peut ou qui 
doit lui être attribuée. 



POTabius poTahk. 

REPARaBILIS RÉPARafcic. 

FLEXiBiiJS TLExible. 

VISiBiLis Msible. 

MObilks i *'"^''^"- 

I MEu6/e. . 

HONORabilis H0N0Ra6/e . 

NObilis îioblc 

REPREHENSibilis. . nipntuEtisible . 

DURabilis vvvable. 



Qui peut être bu ; de potare. 

Qui peut être réparé ; de reparare. 

Qui peut être Qécbi; dejlexuin, supin 

dejlectere. 
Qui peut être vu; de visuin, supin de 

vider e. 
Qui peut être mû -, de movere. Mobilix 

est pour movibilis; on dit amoi^bilifi , 

de amovcre. 
Qui doit être honoré; de honorarc. 
Qui doit être connu, qui mérite de 

l'être; de noscere. 
Qui doit être repris, blâmé; de re- 

prehensum, supin de reprehendere. 
Qui doit être de longue durée; de du- 

rare. 



Nous avons formé au moyen du suffixe ahle, ible, un cer- 
tain nombre de dérivés qui n'ont point de correspondants 
dans la langue latine : 

i" Dérivés terminés en able : abordable, accordable, alié- 
nable, alUable, altérable, amendable, applicable, attaquable, 
blâmable, buvable, communiable , concevable, considérable, con- 
testable, contraignable , déchiffrable , déplorable, dilatable, domp- 
table, échangeable , effaçable, epaisable, évaluable, exploitable, 
faisable, Jlottable, (juéable, guérissable, immanquable , labou- 
rable, logeable, maniable, méconnaissable , mettable, négociable, 
pardonnable, passable, payable, pendable, périssable, plaidablc. 



350 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

profitable, proposable, punissable, redoutable, regrettable, re- 
marquable , respectable , respirable , saisissable , secourable , 
souhaitable, taillable, tarissable, tenable, viable, etc. 

2° Dérivés terminés en ible : compatible, disponible, éligible, 
exigible, extensible, fongible, fusible, incorrigible, indestruc- 
tible, indicible, irréductible, irrésistible, lisible, ostensible, pres- 
criptible, réductible, refrangible, susceptible, transmissible , etc. 

En Jatin, delectabilis , de delectare, et terribilis, de terrere, 
ont le sens actif et non le sens passif ou le sens neutre. Le 
premier signifie qui peut délecter, qui est propre à délecter; 
le second, qui peut épouvanter, qui est propre à épouvan- 
ter. Il en est de même, en français, de délectable, terrible 
et de quelques adjectifs dérivés terminés en able ou en ible 
qui sont particuliers à notre langue; tels sont : ejfroyable, 
qui peut effrayer, qui est propre à effrayer; nuisible, qui 
peut nuire; dommageable, épouvantable , préjudiciable , solvable. 
L!diA]QC\À{ sensible a le sens actif et le sens passif; il signifie 
qui peut sentir et qui peut être senti, 

La plupart des dérivés latins et français formés au moyen 
des suffixes abilis, ïbilis et able , ible expriment, ainsi que je 
l'ai dit, une action qui peut être subie par un sujet, une 
manière d'être qui peut lui être attribuée; toutefois, quel- 
ques-uns d'entre eux indiquent une action qui est réelle- 
ment faite , une manière d'être qui est réellement attribuée. 
Il est à remarquer que plusieurs dérivés de ce genre ont 
pour base un substantif et non pas un verbe. On trouve 
dans Apulée, dans Tertullien, dans Arnobe, etc. culpabilis, 
de culpa, pour signifier qui a commis une faute; nous en 
avons fait coupable. Dans Julius Firmicus (liv. V, chap. ix), 
irascibilis ne signifie point qui peut être mis en colère, irri- 
table, mais qui est prompt à se mettre en colère; ce mot 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. M 

nous a donné irascible. On peut ranger dans ia même caté- 
fgorie un petit nombre d'adjectifs qui sont particuliers à la 
langue française : agréable, qui agrée; charitable, qui est 
disposé à la charité; convenable, qui est convenant; équitable, 
favorable, redevable, responsable , loisible, paisible, pénible, ri- 
sible, valable, variable. 

XIV. — BONDUS; bond. — cundus ; cond. 

Les suffixes latins bandas et cundas, ainsi que les suffixes 
français bond et cond qui leur correspondent, marquent l'a- 
bondance d'une chose, le haut degré d'une qualité, l'exten- 
sion d'une manière d'être. 

FURIbdndos FVRibond. Plein de fureur; defuror. 

PUDIbdndos PVDibond. Plein de pudeur; de pudor. 

RUBIccNDUS RDBicond. Fort rouge; de ruber. 

FAcGNDDS FXcond. Parlant avec beaucoup de facilité; de 

fari. 
VAGAbdndus \\G\bond . Errant de tout côté ; de vagari. 

XV. — ciDA ; cide. — ciDiUM ; cide. 

Le suffixe latin cîWa provient de cœdere, mettre en pièces, 
tuer, massacrer; il sert à former des substantifs désignant le 
meurtrier de la personne représentée par le radical. Cidium 
sert à marquer l'action de tuer, le meurtre. En français, 
nous n'avons qu'un seul suffixe pour exprimer les deux idées; 
cide sert à indiquer le meurtre et le meurtrier. 

1° HOMICIDA ) ., „,-,•• 

,,^ } HOMicjcic. . . 1 Celui qui tue un homme, meurtrier 

2° HOMICIDIDM \ „ , 

a un homme; 2 meurtre d un 

oPDATDi . homme; de Aomo, j'niî. 

1 FRATRIciDA i ., ^ ^ 

„ „^ .,„„, ? FRATRic«/e. . De f rater, tns. 

2° FRATRIciDJCM j ■' 

î"PARRIciDA I -, T^ 

} r\Rn\ci(le . De paler, tris. 
2" PARRIciDiuM ' 



;i52 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

Le suffixe cide nous a servi à former régicide et suicide, 
qui n'ont pas d'équivalent dans la langue latine. 
CiJNDus. Voyez Bandas. 

XVI. — Dicus; dique. 

Le suffixe latin dicas provient de dicere; il forme des ad- 
jectifs signifiant qui dit la chose représentée par le radical. 
Le suffixe français diqae a le même emploi et la même 
valeur. 

VERTdiccs ykRidique. Qui dit vrai; de veram, le vrai, la v<5- 

rité. 

JURIdicds ivmdique. Qui dit le droit; dejus,juris. 

FATIdicus VATidicjiie . Qui dit la destinée ; de fatum. 

Nous n'avons d'autres dérivés terminés en diqae que ceux 
qui ont été formés de leurs correspondants latins. 

XVII. — ENSIS; ois. ais. 

Le suffixe latin ensis servait à marquer l'habitation dans 
une région, dans un pays, dans une contrée, sur un terri- 
toire dont la ville principale était indiquée par le radical. 
L'idée représentée par ensis différait de celle représentée 
par anus en ce que ce dernier restreignait l'habitation à la 
ville elle-même. Tolosanas, habitant de la ville de Toulouse; 
Tolosensis, habitant du pays dont Toulouse était la capitale. 
Nous n'avons point fait cette distinction en français ; le suf- 
fixe ois, ais^, formé de ensis, sert à marquer à la fois l'habi- 
tation dans une contrée et dans une ville. 

' La prononciation de ce suffixe a varié dans la langue d'oïl selon les temps 
et selon les lieux; ce serait une erreur de croire que le son oi a partout el 
de tout temps précédé le son ai. On trouve dans nos plus anciens auteurs 



III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 3.' 

GENEVensis GESEVoii. De Geneva. 

GENUensis GÉNoii . De Gemia. 

IASSILIensis MARSEiLLai5. De Massilia. 

^NARBONensis NARBONNaii. De Narbo,nis. 

LUGDUNensis LYONNar'i . De Luçjdunum. 

Le suffixe ois, ais, nous a servi à former beaucoup de 
dérivés dont les correspondants n'existent pas dans la haute 
latinité : bourgeois, villageois, Anglais, Badois , Berlinois, 
Champenois, Chinois, Cornouaillais , Dauphinois, Ecossaù, 
Finlandais, Français, Gallois, Groënlandais , Hollandais, Ir- 
landais, Islandais, Japonais, Lillois, Luxembourgeois, Mec- 
klemboargeois , Neufchâtelois, Portugais, Polonais, Siamois, 
Suédois, etc. 

EsTRis. Voyez Stus. 



xvni. — ETUM; et, ée, aye, aie, oie. 

Le suffixe etum formait en iatin des substantifs désignant 
un terrain planté de telle ou telle espèce d'arbres ou d'ar- 
bustes représentée par le radical. Etum devint d'abord et en 
français; salicetam nous donna saulget, sauget, sausset, lieu 
planté de saules (voir Roquefort et Sainte-Palaye). Nous 
avons dit tillet pour un lieu planté de tilleuls, tilia; d'où 
le nom propre du Tillet (voir Trévoux). Dans la suite, la 

Francis, Franceis, Français , Engles, Engleis, Englais , etc. Ce n'est point ici le 
Heu de traiter une question qui m'engagerait dans de trop longs développe- 
ments, et, d'ailleurs, il ne serait pas facile de rien ajouter à ce que M. Gues- 
sard a écrit sur ce sujet avec son talent habituel et avec une abondance de 
preuves qui ne laissent pas de doute sur la vérité de l'opinion qu'il soutient. 
Je ne puis donc mieux faire que de renvoyer le lecteur au travail plein d'in- 
térêt que le savant philologue a publié dans la Bibliothèque de l'École des 
chartes, 2' série, t. II, p. 196, 220 et suiv. Je reviendrai sur la prononciation 
de 015 et de ais dans le chapitre suivant, sect. v, en traitant de la formation 
de l'imparfait. 

II*. j'S 



354 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

désinence et se transforma en ée,aye, aie, quelquefois en oie, 
et les substantifs de cette catégorie, qui étaient masculins 
dans l'origine, devinrent tous féminins. Des différentes ma- 
nières de représenter le même suffixe nous n'avons conservé 
que aie et oie. 

CORYLetum coODROfe. Terrain planté de coudriers; de co/jiui. 

ALNetdm ACNaie. Terrain planté d'aunes; de alnas. 

SALICetdm SAUSSflic. Terrain planté de saules; de salix, cis. 

ULMetdm ORHaie ou ORMoie. Terrain planté d'ormes ; de uZmiis. 

CARPINetdm CHARMote. Terrain planté de charmes; de carpi- 

nus. 

Le suffixe aie nous a servi à former plusieurs dérivés qui 
sont particuliers au français : boulaie, châtaigneraie, chênaie, 
foutelaie^, frênaie, futaie^, houssaie, oseraie, pommeraie, ro- 
seraie, tremblaie, etc. 

' Foutelaie, lieu planté de fouteaux ou hêtres; on disait autrefois /bu, de 
fagas, d'où les dér'wésf outel,fouteaa. (Voir Nicot, Trévoux et Roquefort.) Le 
t a été intercalé dems fouteaa comme dans numéroter, cafetier, cafetière, formés 
de numéro, café. 

La foudre du ciel descendoit, 
Qtii tranchoit et porfendoit 
Parmi le bois chaisnes et fous. 

( Tonrnoiement de l'Antechrisi , Reiras , i85i, p. 5.) 

^ Futaie dérive defast,fùt, que l'on disait anciennement pour bâton, pièce 
de bois, tronc, arbre, bois; defustis. 

Très ben le bâtent àifuz e à jamelz. 

[CÂans. de Roland, »t. ctxxii.) 

Dist li preudom : Virge pucele 

Se ta portéure ne fust 

Qui fu mise en la crois de fust , 

En enfer fussons sanz retor. 

(Rutebeuf, t. I , p. Sso.) 

« Dieu li comanda et dist maungués de chescunes fust de Paradis , si ne maun- 
gés acertes de fust de science de bien et de mal. » [Genhe, chap. ii , verset 1 6, 
citation de Roquefort , art. Fnst. ) 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 



355 



XIX. — eus; é. 

Le suffixe latin eus et le suffixe français é qui en provient 
servent à former des adjectifs signifiant qui est fait, formé, 
composé de telle ou telle substance , de telle ou telle chose 
représentées par le radical; ou bien encore, qui a l'aspect, 
la couleur de cette chose, de cette substance. 



IGNeuS IGN^. 

CORNeds. corn^ (substance cornac) . 
VITReds. . . viTR^ (humeur viTR^e) . 

CINEReDS CENDRE. 

PURPUReOS PODRPRe. 



Qui est de feu; de ignis. 

Qui est de corne ; de cornu. 

Qui a l'aspect du verre ; de vitrum. 

Qui est de couleur de cendre ; de cinis, 

cineris. 
Qui est de couleur de pourpre; de 

purpura. 



Nous avons quelques adjectifs appartenant à cette caté- 
gorie dont les correspondants n'existent point en latin, tels 
que : basané, cotonné, instantané, opiacé, orangé, rosé, etc. 

XX. FACERE, FICARE, FlERI;^er. 

Les verbes latins terminés en facere, ficare, Jieri, sont 
plutôt des mots composés que des mots dérivés; mais, en 
français , toutes ces terminaisons se transforment en Jier, 
qui devient un véritable suffixe servant à former un certain 
nombre de verbes dérivés dont plusieurs n'ont point de cor- 
respondants en latin. 

Facere et Jicare ajoutent à l'idée du radical auquel ils 
sont joints l'idée accessoire de faire ou de faire devenir, 
dans le sens actif; Jieri ajoute l'idée accessoire de devenir, 
dans le sens neutre. 



TUMEfacere Tvwkfie 



Faire devenir bouffi, gonfler; de lu- 
mens et àe facere. 

23. 



356 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

yEDlFicAUF, toifier. Faire un édifice; de œdes. 

VERSIficare VERSi^er. Faire des vers; de versus. 

AMPLIficare AiiVLifier. Faire devenir ample ; de amplus. 

PURIficare PVRifier. Faire devenir pur; de parus. 

LIQUEfacere hiQXJÉJier. Faire devenir liquide; de li(jaens et de 

facere. 

LTQUEfieri se hiQvkJler. Devenir liquide; de liquens et âejieri. 

RAREfieri se RARÈ^er. Devenir rare; de rarus et dejieri. 

Verbes français formés au moyen du suffixe fier dont les 
correspondants ne se trouvent point en latin : barbifier, bo- 
nifier, certifier, déifier, diversifier, falsifier, identifier, lubrifier, 
ossifier, personnifier, pétrifier, qualifier, ramifier, ratifier, simpli- 
fier, vérifier, vitrifier. 



XXI. — FER;/ère. — ficus, Ficivi/i ; fique , fice. — fragdm, 
FRAGiUM ;/ra^e. — FDGDS;/tt^e. 

Je dirai peu de chose des suffixes que je réunis ici dans 
un seul article; les mots français qu'ils servent à former 
sont généralement fort modernes , et les mots latins qui leur 
correspondent doivent moins être considérés comme des 
dérivés que comme des composés dans lesquels entrent les 
yerhes ferre, facere, frangere, fagare. On pourra s'en con- 
vaincre par la liste suivante. 

SOMNIfer soMNi/ère. Qui porte le sommeil avec soi; de 

somnus et déferre. 

LETHIfer LÉTHi/èrc. Qui porte la mort avec soi; de lethum 

et déferre. 

HONORIficus HONORi/îqfue. Qui fait honneur ; de Aonor et de/accrc. 

MORBIficds MORBifique . Qui fait du mal à la santé, qui occa- 
sionne la maladie ; de morbus et de 
facere. 

ÀRTIficidm ARTi^ce. Qui est fait avec art; de ars, artis et 

de facere. 



lPHIQUE. 357 

klpH&uuM sAXi/ra^c Piaule qui brise la pierre; desaa;uin el 

dejrancjere. 

NAUfragium tiwfrage. Rupture du uavire; de navis et de 

frangere. 

FEBRIfugus FÉBRi/u^e. Qui chasse la fièvre; de J'ebris et de 

fugare. 

XXII. — hald; aud. 

En tudesque, hald, et en anglo-saxon, hald, heald, halde, 
imrquaientla propension, le penchant, la tendance; ces dé- 
sinences tiennent au verbe heldan, helden, pencher vers, in- 
cliner. Anahald signifiait, en tudesque, penchant, pentueux, 
incliné ;/ram^a/c/, enclin à, disposé à, porté à. (Voir Graft\ 
t. IV, p. 892, et Schilter, p. 3i5.) En finançais, les mots 
qui finissent aujourd'hui en aad étaient généralement ter- 
minés autrefois en.ald, aald. Ce suffixe nous a servi à former 
des adjectifs et des substantifs dérivés marquant une pro- 
pension, une inclination, un penchant, une tendance, et, 
par suite , une qualité approchant de celle qui est représen- 
tée par le radical : badaud, qui est enclin à la hade, à la fri- 
volité, à la sottise (voir l"* partie, chap. m, sect. 11, art. Bade); 
soûlaud, qui est enclin à se soûler; triqaud, qui est enclin à 
tricher (voir T* partie , chap. m , sect. 11 , art. Tricher) ; noiraud, 
qui approche du noir; rougeaud, qui approche du rouge; 
rustaud, qui approche du rustre; sourdaud, qui approche du 
sourd, qui est presque sourd; salaud, qui est quelque peu 
sale. 

XXIII. — hart; ard. 

En tudesque, le suffixe hard marque que la qualité ou le 
défaut exprimé par le radical est porté à un très-haut degré : 
rein, pur; reinhart, extrêmement pur, fort intègre; (jot, bon; 
gothart, extrêmement bon; neid, envie; neidharl, fort en- 



358 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

vieux. Ces mots sont plutôt des composés que des dérivés, 
car leur dernière syllabe n'est autre que l'adjectif /jari, harti, 
signifiant, en tudesque, véhément, fort, rude, dur; gothique, 
Jiardas; anglo-saxon, heard; islandais, hardar; allemand, 
hart; hollandais, hard; danois, haard; suédois, hahord, hord; 
anglais, hard. 

Beaucoup de noms propres germaniques qui sont restés 
dans notre langue étaient terminés en hart et avaient uçe 
signification propre dans l'idiome des Francs. Goihart, Rein- 
hart, que je viens de citer, sont devenus Godard, Reinard, 
Renard, Regnard. De même, Richart (fort riche) nous a 
donné Richard, Ricard; Wishart (fort prudent), Giscard, 
Guichard; fVerhart (fort belliqueux), Guérard, Girard, etc. 
(Voyez la Impartie, chap. m, sect. ii, art. Riche, Gaischard, 
Guerre, etc.) 

Ainsi qu'on le voit, dans tous ces noms propres le tu- 
desque hart est devenu ard en passant dans notre langue. 
Dans les noms communs français , ce suffixe marque , en gé- 
néral , un degré très-élevé ou trop élevé , l'intensité ou l'excès 
de la qualité ou du défaut représenté par le radical : babil- 
lard, braillard, criard, gaillard, goguenard^, grognard, gueu- 
lard, musard, nasillard, pleurard, raillard, richard, soûlard, 
vieillard, etc. 

On l'a dit, l'excès en tout est un défaut, et ce défaut devient 
fort déplaisant pour les personnes qui en subissent les effets; 
aussi la plupart des mots en ard que je viens de citer sont- 
ils pris en mauvaise part. Plusieurs autres mots formés au 
moyen du même suffixe expriment d'une façon encore plus 
particulière quelque chose de fâcheux, de défavorable, de 

' Voir, dans la I" partie , l'origine de gaillard, chap. ni , sect. n , art. Ga- 
lant, et celle de goguenard, chap. ii , sect. ii , art. Gogue. 



CHAP. III, FORME LEXICOGMPHIQUE. 

désagréable, de méprisabl^; tels sont : cagnard, camard, 
campagnard, coriiard, frocard, mignard, mouchard, paillard, 
pansard, papelard, pendard, poissard, vétillard, etc. Il n'est 
point étonnant que les dérivés en ard aient été pris dans 
un sens défavorable, car, indépendamment de la raison que 
je viens d'en donner, une autre a dû également y contri 
huer. Ce suffixe est germanique , et il servait à former beau- 
coup de mots dans l'idiome des barbares conquérants de la 
Gaule; or nous avons observé que plusieurs termes qui 
avaient, en tudesque, un sens indifférent ou même favo- 
rable reçurent, en passant par la bouche des vaincus, une 
acception fort peu flatteuse pour l'amour-propre des vain- 
queurs. (Voir r^ partie, introduction.) 

Enfm il est à remarquer que le suffixe ard nous a servi 
à former un certain nombre de mots relatifs au rude métier 
de la guerre exercé plus particulièrement par les Francs. 
Nous avons déjà vxi que leur idiome nous a fourni une 
grande quantité de termes concernant l'art militaire (P par- 
tie, introduction). Dérivés en ard relatifs à la guerre : bras- 
sard, cuissard, couard, étendard, fuyard, pétard, pillard, poi- 
gnard, soudard^, traînard, etc. 

Ibilis. Voyez Dilis. 

Icus. Voyez Acus. 



' Soudard, que l'on n'emploie aujourd'hui que très-rarement , était fort usité 
au XV* et au xvi" siècie. Dans les siècles précédents, on disait f]\it6l soldeier, 
soldier, soadoier, soudéer, etc. en basse latinité, soldarius. Quant à la forme 
soldat, elle est de la dernière moitié du xvi" siècle, et provient de l'italien 
soldato, ainsi que le témoigne Henri Estiennc dans son Dialocjue du nouveau 
languijejrançois italianisé. 

Petit soudard me suis réputé homme 
Carthaginois, qui pour heur ou mal heur, 
Ne fuz altainct de liesse ou douleur. . . 



360 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

XXIV. — iDVS,hde, de, d. 

Le suffixe latin idus sert à former des adjectifs dérivés 
signifiant qui a certaine qualité , certaine manière d'être dé- 
terminées par la signification du radical. Idas est devenu en 
français ide, suffixe de même valeur; quelquefois une alté- 
ration plus profonde n'a laissé subsister que de et même que 
la seule lettre d. 

LUCiDDS Lucide. Qui a de la lumière, de la clarté; de 

lux, lacU. 



C'est Romme l'orgueilleuse 

Et ses soudards que lors je combatys. 

(Marot, Le Jugement de Minos sur la préférence d'Alexandre le Grand, 
Annibal de Carthage et Scipion te Romain, etc.) 

Vos li durrez urs e leuus e cliens , 
Set cenz camelz e mil hosturs muers , 
D'or e d'argent iiii. c. mulz cargez, 
Cinquante carre qu'en ferrât carier ; 
Bien en purrat luer ses soldeiers. 

[Chant, de Roland, si. III.) 

Mes los et mes consax seroit 
Que envoies por chevaliers 
Des Pis d'Escoce soldiers. 

{Rom. de Brat, t. I , p. 3 10. ) 

Jeo eim le novel soudeer, 
Eliduc li bon chevaler. 

(Marie de France > t. I , p. isd. ) 

Ces mots désignaient un homme de guerre qui recevait une paye pour 
faire le service militaire; ils dérivent de soldée, soudée, solde; en basse lati- 
nité, solidata, de solidus, sou. 

Chevalier, fait-il , retenés , 
Soldées et dons lor donés. 

{Rom. de Brat, l. I, p. 343.) 

Milun eissi fors de sa tere 

En soudées , pur sun pris quere. 

( Marie de France , t. 1 , p. 336. ] 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 31 

TIMiDDS TUiide. Qui a de la crainte; de limor. 

RAPiDUS R\pide. Qui a un mouvement d'une violence à 

tout entraîner; de rapere. 

„ , „ ( niGÏde . Qui a de la raideur ; de riqor. 

RIGiDus l ^ "^ 

( RAioe. . 

„.„ iskfide. Qui a de la saveur; de 5apor. 

SAPiDus J ' 

( s\de ' . . 

TEPiDDS Tikde. Qui a de la tiédeur; de tepor. 

CALiDus CHAvd. Qui a de la chaleur; de calor. 

FRIGiDus FROid. Qui a de la froideur; defrigus. 

Nous n'avons aucun adjectif formé de ce suffixe qui ne 
dérive d'un adjectif latin correspondant. 

XXV. — iLis; ile, il. 

Le suffixe latin ilis et le suffixe français ile, il qui en pro- 
vient, unis à une base verbale, forment des adjectifs mar- 
quant la disposition naturelle d'un sujet ou bien sa facilité 
à faire ou à être fait. 

AGiLis AGi7c. Qui a de la disposition, de la facilité 

à agir; de agere. 

FERTiLis FERTÏ/e. Qui est de nature à porter beaucoup 

de fruits; de /erre. 

' Sade est un ancien mot dont il nous reste le composé mausxade, désagréable. 
(Voir ci-dessus, p. 2 g 4.) 

Sapide, sade, rigide, raide, nous présentent de doubles formes provenant 
du même adjectif latin. De même , fragile el frêle dérivent tous deux de fba- 
GiLis; strict et étroit, de strigtus; légal et loyal, de legalis. il semble que le 
mot le plus voisin du latin devrait toucher de plus près à l'origine de notre 
langue , devrait être le plus ancien ; c'est précisément le contraire. Le mot le 
plus altéré remonte aux premierlHemps de notre idiome ; c'est en passant par 
la bouche du peuple et en traversant les siècles qu'il s'est usé de la sorte , 
tandis que le mot dont la forme s'écarte le moins de celle du latin a été créé 
par les savants depuis la renaissance des lettres. L'un est une vieille médaille 
toute fruste, dont la légende se distingue à peine; l'autre est une monnaie qui 
vient d'être frappée et dont l'empreinte n'a rien perdu de sa netteté. 



362 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

VOLATiLis voLATÏi. Qui est de nature à s'envoler, à se vo- 
latiliser; de volare, volalum. 

DOCiLis D0ci7e . Qui peut facilement être instruit ; de 

docere. 

FRAGiLis FRAGi7e . Qui peut être facilement brisé ; de 

f rang ère. 

Nous n'avons aucun adjectif formé de ce suffixe et d'un 
verbe qui ne dérive d'un adjectif latin correspondant. 

XXVI. — illare; Hier. 

Le suffixe latin illare semble jouer dans les verbes le 
même rôle que joue le suffixe illas dans les substantifs et 
les adjectifs diminutifs ^ Les verbes en illare expriment une 
action faite avec peu d'intensité , à petits coups , à de courts 
intervalles et à plusieurs reprises, c'est-à-dire une action 
fort limitée, mais fréquemment répétée; on pourrait nom- 
mer ces verbes des fréquentatifs diminutifs. Tels sont: sor- 
mllare, boire à petits traits et à plusieurs fois, de sorbere; 
CMSTÎllare, chanter à voix basse et à plusieurs reprises, de 
cantare, etc. 

Le suffixe illare est représenté en français par Hier. Il est 
vrai que nous n'avons plus de verbe terminé en Hier déri- 
vant d'un fréquentatif latin; mais nous en avons plusieurs 
dont les correspondants n'existent point en latin, et dans 
lesquels la désinence Hier représente la même idée et joue 
le même rôle que la désinence illare des dérivés latins. On 
peut citer : boarsiller, croustiller, frétiller, gambiller, grappiller, 
gaeusailler, mordiller, pétiller, pointiller, rimailler, sautiller, 
tortiller, etc. 

' Voir ci-après le S 2 de cette section. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 363 

' XXVII. — INUS; in. 

Le suffixe latin inas et le suffixe français in qui lui cor- 
respond servent généralement à former des dérivés mar- 
quant la provenance, l'extraction; ils signifient qui provient 
d'une personne ou bien d'une chose, d'une substance, et, 
par suite, qui est d'une certaine substance, d'une certaine 
matière; de plus, qui est semblable à cette substance, qui 
en a l'aspect, la couleur, etc. L'idée de provenance appli- 
quée à celle du pays a donné naissance à des adjectifs expri- 
mant que le sujet auquel l'adjectif se rapporte est originaire 
du pays indiqué par le radical, qu'il y est né, qu'il y de- 
meure, qu'il y habite. 

MARiNOS MARi'n. Qui provient de la mer; de mare. 

UTERiNUS. VlÈnin. Qui provient du même sein maternel 

qu'un autre sans provenir du même 

père; de utérus. 
ADULTERiNUS adultérùi. Qui est né d'une mère adultèi'e; de 

adulter. 

VITULiNDM (corium) véliVi. Peau de veau; de vitalas. 

FAGiNDS De bois de hêtre; de fagus. 

CEDRiNDS De bois de cèdre ; de cedrus. 

CRYSTALLiNDS cristalli'h. Qui est transparent comme le cristal; 

de crystallum. 

CITRiNUS ciTRi/i. De couleur de citron; de citream. 

LATiNDS LATJn . Qui est originaire du Latium , qui y 

est né, qui l'habite; de Latium. 

FLORENTiNus florentih. De Florence; Florentia. 

ALEXANDRiNDS alexandri/i. U Alexandrie; Alexandna. 

VICiNCS VOism. Qui est du même quartier qu'un autre ; 

de vicus. 

Le suffixe français in, outre la valeur qui lui est com- 
mune avec le suffixe latin inas, sert encore à former des 
dérivés signifiant qui appartient à un certain ordre religieux 



364 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

provenant d'un fondateur dont le nom est rappelé par le 
radical, et, par suite, qui appartient à un ordre religieux 
particulier dont la dénomination est déterminée de toute 
autre manière que par le nom de son fondateur. 

Dérivés français formés au moyen du suffixe in dont les 
correspondants ne se trouvent point en latin : alcalin, apos- 
tolin, argentin, bénédictin, bernardin, capucin, célestin, cita- 
din, écarlaiin, enfantin, girondin, ignorantin, incarnadin, jaco- 
bin, limousin, maroquin, mathurin, observantin, périgourdin, 
purpurin, sauvagin, victorin, etc. 

xxvni. — ITIA, ITIES; itie, ice, esse. 

Le suffixe latin itia, ities, sert à former des substantifs 
dérivés ayant pour base un adjectif et exprimant une qualité 
abstraite , une manière d'être considérée indépendamment 
du sujet chez qui elle existe. Ce suffixe est représenté en 
français par itie, ice, esse. • 

CALVITIES CALviùe. Manière d'être de celui qui est chauve ; 

de calvus. 

JUSTiTiA JUSTJce. Qualité de celui qui est juste; de 

iustas. 
AVARrriA../ ^•' 

\ AVARtce. De avurus. 

AVARiTiEs. . ) 

MALiTiA MALJce. De malus. 

TRISTiTiA. .i ^ . . 

} tRxsiesse. De tristts. 

TRlSTiTiEs.) 

PIGRiTlA. . . ) ,^ 

\ VAResse. De piqer. 

PIGR1TJES..J '^^ 

MOLLiTiA. . } 1^ II- 

} MOhhesse . De mollis. 

MOLLiTiES . ) 

Nous n'avons qu'un seul substantif appartenant à celte 
catégorie qui soit terminé en itie, encore est-il de création 
toute récente, c'est le mot calvitie; mais les substantifs en 



CHAP. III, FORME LEXICOGMPHIQUE. 365 

esse sont assez nombreux; la plupart sont particuliers à notre 
langue et n'ont point de correspondants en latin. Tels sont : 
adresse, aînesse, allégresse, délicatesse, étroitesse, faiblesse, 
finesse, gentillesse, grossesse, hardiesse, ivresse , jeunesse , lar- 
gesse, noblesse, petitesse, prestesse, richesse, rudesse, sagesse, 
scélératesse, sécheresse, souplesse, tendresse, vieillesse, vi- 
tesse, etc. 

XXIX. — ITUDO, UDO, accusatif UDiNEM ; itiide, ude, tume, urne. 

Le suffixe latin itudo, udo, forme encore une nouvelle 
espèce de substantifs abstraits qui se distinguent des précé- 
dents en ce qu'ils marquent assez souvent une manière d'être 
continue, prolongée, et, par suite, une manière d'être cons- 
tante. Ce suffixe est représenté en français par itade, ude, 
tume, urne. Ces deux dernières formes proviennent, par syn- 
cope, des désinences de l'accusatif i^uf/mem, udinem, dont le 
n s'est changé en m. (Voir ci-dessus, p. i i k.) Les formes 
itude, ude, dérivées du nominatif itac/o , udo, sont en général 
assez modernes comparativement aux formes en tume, ume, 
et c'est une preuve ajoutée à tant d'autres de l'influence de 
l'accusatif latin sur la formation de nos anciens substantifs. 
(Voir, dans le livre suivant, chap. ii, sect. i, § i.) Mansue- 
TDDO a donné mansuétude , qui n'est pas fort ancien; mansue- 
TDDiNEM forma mansuétume, qui se trouve très-fréquemment 
dans saint Bernard. (Voir le Choix de ses sermons, p. SSg, 
56o, 563 et passim^.) 

' Certains dérivés anciens appartenant à cette catégorie conservaient encore 
mieux la forme de l'accusatif latin ; multitudinem devint mnllitudine. 

Grant multitudine de gent 
I ad veii diversement. 

{ Marie de France, l. II, p. 457.) 



366 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

SERViTDDO SERvifuJe. Manière d'être continue de celui qui 

est assujetti; de servus. 

BEATiTDDO hkAritude . Manière d'être constante de celui qui 

est heureux; de beatus. 

RECTiTODO RECTitade, De rectus. 

INQUIETddo iNQUiÉTu<^e. De inquiétas. 

IMANSDÉTude . De mansiietas. 
ancienuem* 
MANSDÉTUme. 

AMARiTDDO, INEM AMERTume. De utnarus. 

CONSUETcdo, INEM. . . . coosTume, De consuetus. 
coviume. 

Le suffixe itude, ude, n'a formé qu'un fort petit nombre 
de dérivés français qui ne dérivent pas directement d'un 
primitif latin ; tels sont : attitude, décrépitude, exactitude, gra- 
titude, etc. 

XXX. LENTDS , LENS ; lent. 

Le suffixe latin lentus, lens, génil. lentis, et le suffixe 
français lent servent à former des adjectifs exprimant l'abon- 
dance, l'excès de la chose représentée par le radical. 

PURUlentds puRoZc/it. Qui est plein de pus; de pus, puris. 

SUCCUlentds svccvlent. Qui a beaucoup de suc; de succus. 

OPUlens, lentem OPvlent. Qui a beaucoup de richesses; de opes. 

CORPUlentds convvlent. Qui a beaucoup de corpulence; de 

corpus. 
VIOlentcs Molent. Qui a un excès de force; de vis. 

XXXI. — MEN , MENTUM ; ment. 



Le suffixe latin men, mentum, et le suffixe français ment 
marquent le moyen par lequel on fait l'action que désigne 
le radical, ou bien encore le résultat de cette action. 

Le suffixe latin doit provenir de la langue qui fut la mère 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 367 

^commune des idiomes indo-européens , car ce suffixe se re- 
trouve sous différentes formes dans les plus anciens de ces 
idiomes. En sanscrit, c'est ma, man; en grec, (ia\ en latin, 
men, mentum. Sanscrit, sxAuma, amas, tas, ce qui résulte 
de l'action d'entasser; de la racine staa, entasser; DAma, 
consti'uction , maison (AÛf/a, de Séfxo), domus), ce qui résulte 
de l'action de construire; racine da, construire; THkman, nom 
(ONO/Ma, Nomen), ce au moyen de quoi on distingue une 
personne ou une chose; racine gnâ, discerner, distinguer; 
KARman, œuvre, résultat de l'action de faire (cREA/nm, de 
creare); racine kar, produire, faire. 

( lAGAment. Ce au moyen de quoi on lie ; de licjare. 

LIGAmentcm. . . . ) r. •» . ]• . j 

' Ln sanscrit, vhman, ligament, de 

da, iier; en grec, AÉfia, de Séo). 

LINImen / . n j • j -x j 

' MNi/neH/. Le au moyen de quoi on enduit; de 

LINImentdm. . . . \ ;• • 

linire. 

MEDICAmen ) , ^ r i * ,. 

[ . . . MEincKment . Le au moyen de quoi on traite une 

MEDICAmentdm. \ I !• I 1- 

' maladie; de medicare. 

ALTmentom '. . . Xhiinent. Ce au moyen de quoi on nourrit; de 

alere. 
VESTImentcm \ÈTEment . Ce au moyen de quoi on habille; de 

vestire. 

( vRAGtneiil . Ce qui résulte de l'action de briser; 

FRAGmentdm . . a 1 /. 

' de frangere. 

( SEGm<;;if . Ce qui résulte de l'action de couper; 

SEGmentum . . . . } , 

' de secare. 

( . . . . FONDEwienf . Ce qui résulte de l'action de fonder; 

FUNDAmentdm .a I /■ j 

' dejuiidare. 

COMPLEmlntum couPiÀment. Ce qui résulte de l'action de complé- 
ter; de complere. 

Le suffixe français ment, outre la valeur qui lui est com- 
mune avec le suffixe latin men, mentam, marque encore 
l'action exprimée par le verbe qui sert à former le substan- 
tif composé , l'application , la mise à exécution de l'idée re- 



368 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

présentée par le radical, comme nivellement, débarquement, 
déboisement, etc. Mentum paraît avoir été employé avec la 
même valeur dès le second siècle de notre ère. Dans Cicé- 
ron, dans Horace et autres auteurs du siècle d'Auguste, le 
substantif DETRimen^iim signifie détriment, préjudice résultant 
de la diminution des avantages que Ton possède; mais, dans 
Apulée, DETmmentam est pris pour l'action de diminuer, 
d'user quelque chose par le frottement; ce mot vient de 
deterere. 

Le suffixe ment a formé un grand nombre de dérivés 
français qui n'ont point de correspondants en latin : abais- 
sement, abâtardissement, abattement, aboiement, accablement, 
accouchement, accouplement , accroissement, acquittement, adou- 
cissement, affaiblissement, affaissement, affranchissement, agran- 
dissement, ajournement, ajustement, amusement, anéantisse- 
ment, avortement , bâillement, balancement, bannissement, 
bâtiment, battement, bécjayement, bêlement, beuglement, bon- 
dissement, changement , châtiment, coassement, commandement, 
commencement, consentement, crachement, craquement , croas- 
sement, débarquement, débordement, déchirement, décourage- 
ment, délabrement, délassement, dénigrement, déplacement, 
désagrément, dessèchement, détachement, développement, éblouis- 
sement, éboulement, ébranlement, éclaircissement, écroulement, 
élargissement, éloignement, embrassement , enchantement, en- 
foncement, enlacement, enlèvement, enrôlement, épuisement, 
établissement, frémissement, frissonnement, jrottement, gémis- 
sement, glapissement, gonflement, grincement, hennissement, 
hurlement , jappement , jugement , lavement, licenciement, loge- 
ment, mandement, maniement, ménagement, miaulement, mou- 
vement, mugissement, nantissement, nivellement, obscurcisse- 
ment, oignement, pansement, payement, percement, perfection- 



CHAP. m. FORME LEXICOGRAPHIQUE. 369 

nement, pétillement, rajfinement, rafraîchissement, râlement, 
recueillement , rè(jlement , relâchement , saignement , saisisse- 
ment, sentiment, sij[flement, soulagement, supplément, tâtonne- 
ment, tintement, tiraillement, traitement, tremblement, trépi- 
gnement, versement, vomissement, etc. 



XXXII. — or; eur, our. 



» 



Le suffixe latin or et le suffixe français eur, rarement our, 
servent à former des substantifs dérivés représentant une 
qualité abstraite, une manière d'être conçue indépendam- 
ment du sujet dans lequel elle se trouve. Quelquefois ces 
substantifs désignent un objet considéré sous le rapport de 
sa manière d'être, ou bien encore le résultat d'une action. 

Les substantifs latins de cette catégorie sont masculins, 
tandis que les substantifs français sont féminins, si l'on en 
excepte quelques-uns , tels que honneur, labeur, labour, amour. 



ARDOR ARDCUr. 

SAPoR SA veur. 

VIGoR viGueur. 

FERVoH FERveur . 

AMoR AMour. 

LIQUoR LiQveur. 

HUMoR HUMeur. 

CLAMOR CLAMCIir. 

ERROR ERRCHr . 



Qualité de ce qui brûle; de ardere. 

De sapere. 

De vigere. 

Defervere. 

De amare. 

Substance considérée sous le rapport 

de sa fluidité ; de liquere, être fluide, 

être liquide. 
De humere, être humide. 
Bruit résultant de l'action de crier; de 

clumare. 
De errare. 



Nous avons plusieurs substantifs appartenant à cette ca- 
tégorie qui ne dérivent point d'un substantif latin corres- 
pondant : aigreur, ampleur, blancheur, grandeur, grosseur, hau- 
II*. 24 



370 



SECONDE PARTIE. LIVRE I. 



leur, laideur, kirgear, lenteur, loncjueur, lourdeur, pesanteur, 
puanteur, rondeur, rousseur, senteur, verdeur, etc. 

XXXIII. — osus; 05e, eux, u. 

Le suffixe latin osas et le suffixe français eux, a, rarement 
ose, servent à former des adjectifs dérivés signifiant qui a 
en abondance de la chose représentée par le radical, qui 
la possède en plus ou moins grande quantité, ou qui est 
identique à sa nature, ou bien enfin qui a de la ressem- 
blance avec elle. 



VERBosus VERBCua; . 

AQUoscs \Qveux. 

PETROSDS PIERRCUX. 

RUGosDS RCGUettr . 

rjCDD ( HERBeUO;. 

HERBosus ) 

( HERBU. . . 

PILosus POlUl . 

VILLOSDS VELU. 

CARNOSDS CHARNU. 

VENTROSDS VENTRU. 

MUSCOSDS MODSSH. 

VENENoscs vÉNÉNeu.r. 

SPINosus Èpmeïuv. 

MORosns MOROic. 

LIGNosDs LiGNcua; . 

CADAVERosDs cadavércuj;. 

MONSTRUosDs mon-strucuo; . 



Qui abonde en paroles ; de verbam . 
Qui a beaucoup d'eau; de miua. 
De pelra. 
De ruga. 
De herba. 

De pilum. 

De villas, poil de bêle. 

De caro, nis. 

De venter. 

De muscus, mousse. 

Qui a plus ou moins de venin ; de ve- 
nenam. 

Qui a des épines ; de spina. 

Qui a l'humeur chagrine; de mores, 
mœurs, inclinations, penchant, hu- 
meur. 

De la nature ou de la consistance du 
bois; de Ugnam. 

Qui tient du cadavre ; de cadaver. 

Qui tient du monstre, qui est sem- 
blable à un monstre ; de monstrum. 



Notre langue a beaucoup d'adjectifs formés au moyen de 
ce suffixe qui ne dérivent point d'un adjectif latin corres- 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 371 

pondant : avantageiuv , aventureux, barbu, baveux, boueux, 
bourbeux, brancha, caverneux, chaleureux, chanceux, coton- 
neux, couracjeux, crasseux, dangereux, dartreux, dédaigneux, 
dijjicultueux , doucereux , fangeux, filandreux, fougueux, gâ- 
cheux, galeux, glaireux, goutteux, graisseux, graveleux, hai- 
neux, hasardeux, heureux, hideux, honteux, langoureux, lippu, 
liquoreux, majestueux , mamela, marécageux , merveilleux, mon- 
tagneux, morveux, nécessiteux, orageux, orgueilleux , outrageux, 
pansu, peureux, plâtreux, poissonneux, querelleux, quinteux, 
rablu, rogneux, savonneux, scrofuleux, soigneux, soupçonneux, 
teigneux, touffu, valeureux, vaniteux, vertueux, vétilleux, vi- 
goureux, etc. 

Sio. Voyez Tio. 

Sivus. Voyez Tiviis. 

SoR. Voyez Tor. 

SoRius, soRiuM. Voyez Torius, iorium. 

SuRA. Voyez Tara. 

xxxiv. — STUS, ESTDS, ESTis; ste , €ste , êie. — ESTRis; eslre, être. 

Le suffixe estris , ainsi que le suffixe stus et les formes qui 
en proviennent, semble appartenir à la même racine qui 
a fourni le verbe stare, se tenir. L'idée représentée par ces 
suffixes peut se traduire par qui se tient dans, à, sur... qui 
tient à, qui appartient à, qui a rapport à. Le suffixe stus, 
estus, estis, est devenu en français ste, este, été; et le suffixe 
estris est devenu estre, être. 

MODestds MODeste. Qui se tient dans les bornes de \a mo- 

dëration on dans celles d'nne hon- 
nête réserve; de modus. 

JUsTCS JVsIe . Qni se tient dans le droit; de jus. 

24. 



372 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

CŒLestis ckhesle. Qui se tient dans le ciel, au ciel, qui 

tient, qui appartient au ciel; de 

cœlum. 
TERRestris TERRe5frc . Qui se tient sur la terre , qui tient , qui 

appartient à la terre ; de terra. 
AGRestis AGReste . Qui appartient, qui a rapport aux 

champs; de a(jer. 

CAMPestris cHAMPétre. De campus. 

HONestds HOStiête. Qui tient à l'honneur; de honor. 

Nous n'avons aucun mot de cette catégorie qui ne dérive 
d'un mot latin correspondant. 

XXXV. — TARE ; ter. 

Le sulFixe latin tare et le suffixe français ter servent à 
former des verbes fréquentatifs, c'est-à-dire exprimant une 
action fréquemment répétée ou faite à plusieurs reprises. 

VOLItare vOLEter. Voler à plusieurs reprises; de volare. 

CAPtare CAPfer. Chercher à s'emparer d'une chose, à 

l'obtenir par des tentatives répétées; 

de capere. 
AGItabb KGiter. Mouvoir à diverses reprises; de agere. 

Nous avons plusieurs verbes fréquentatifs formés au 
moyen du suffixe ter qui ne dérivent point d'un verbe latin 
correspondant ibaisotter, ballotter, becqueter, buvotter, chuchoter, 
claqaeter, clignoter, cliqueter, crachoter, craqueter, frisotter, pi- 
coter, rapiéceter, suçoter, tacheter, tapoter, trembloter, etc. 

XXXVI. — TAS, iTAS; té, ité, été. 
Le suffixe latin tas, itas^, et le suffixe français té, ité, été, 

* Le suffixe tas a pour correspondant, en sanscrit, le suffixe ta, et en grec 
le suffixe TTJ5. Sanscrit ; DAiWAfa, divinité; grec : ©ElÔrr/s, vtos; latin : divi- 
mtas. 



CHAP. IIJ, FORME LEXICOGHAPHIQUE. 37.-^ 

tfui en provient, servent à former des substantifs dérivés 
Hyant ordinairement pour base un adjectif et exprimant une 
qualité abstraite, une manière d'êlre considérée indépen- 
damment du sujet chez qui elle existe. 

SUAViTAS. . sUAVÎt^. Qualité de ce qui est suave; de suavis. 

DURiTAs DVRelé. Qualité de ce qui est dur; de duras. 

PAUPERtas pauvre;^. Manière d'être de celui qui est pauvre; 

de paupcv. 
LIBERtas LiBERfe. Manière d'être de celui qui est libre; 

de liber. 

DIFFICULtas DiFFiCDLfe'. De difficilis. 

RARiTAS RARe(^. De raras. 

STERILitas STÉRiLÙe. De sterilis. 

FERTILiTAs FERTihité. Deferlilix. 

AVIDiTAS AViDiV^. De avidim. 

Nous avons un certain nombre de substantifs formés au 
moyen du suffixe ité, été, té, dont les correspondants n'exis- 
tent point en latin : ancienneté, antériorité, beauté, bestialité, 
brutalité, causticité, cordialité, débonnaireté , élasticité, gaieté, 
gracieuseté, grossièreté, hâtivité, intimité, légèreté, méchanceté, 
minorité, nouveauté, opiniâtreté, originalité, parenté, ponctua- 
lité, priorité, saleté, .soudaineté, souveraineté, supériorité, etc. 



xxxvii. — Tio, sio, génitif Ti ON is, sionis; tion, sion, son. 

Le suffixe latin tio, sio, ^énixiî tionis , sionis ^ et le suffixe 
français tion, sion, son, qui en provient, se joignent à une 

' Le suUixe latin tio, sio, a pour correspondant, en sanscrit, le suffixe lis, 
et en grec le suffixe ats. Sanscrit : wYAPARa'5, action d'acquérir, acquisition; 
sPARSfw, action de comprimer, compression; spUAtis, action d'étendre, exten- 
sion. Ces mêmes idées sont rendues en grec par ÙNHats , KATAniEcriï, 
ÉKTActis, et en latin par ACQUisitio, gompres5(Oj KXTENiio. 

Les substantifs qui reçoivent le suffixe lio, sio, se forment d'après l'analogit* 
des supins , c'est-à-dire que la dernière syllabe du radical subit la transforma- 



374 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

base verbale et servent à former des substantifs dérivés 
qui expriment une action déterminée par la signification du 
radical; par suite, les dérivés de cette catégorie peuvent 
signifier le résultat de cette action, ou bien quelquefois le 
moyen par lequel elle se fait, le temps et le lieu où elle est 
faite, etc. 



GERMINAtiO, TIONEM. GERMINAtion. 

PRESSIO , SIONEM PRESiion . 

EMJSSIO, SIONEM ÉMISiio/l. 

COMPARAtIO, TIONEM. COMPARAI50M . 

COLLECtIO, TIONEM.. . GOLLECfion. 

EXHALAtIO, TIONEM. . EXHALAIiOrt. 
COMPENSAtIO, TIONEM. . . COMPEN- 

sKtion. 

MESSIO, SIONEM MOISiOn. 



STAtIO, TIONEM STAtJOH. 



Action de germer; de germinare. 

Action de presser ; de premere, pressum. 

Action d'ëmettre ; de emittere, emissum. 

Action de comparer et résultat de cette 
action ; de comparare. 

Ce qui résuite de l'action de recueillir, 
ce qui est recueilli ; de colligere. 

Ce qui est exhalé ; de exhalare. 

Moyen par lequel on compense le mal 
que l'on a fait, le préjudice que l'on 
a causé , etc. de compeiisare. 

Action de moissonner, résultat de cette 
action, temps pendant lequel on 
moissonne; de metere, messam. 

Lieu où l'on s'arrête; de stare. 



Notre langue a plus de douze cents mots terminés en 
tion , sion , son , qui dérivent directement de substantifs latins 
formés au moyen du suffixe tio, sio. Un certain nombre 
d'autres mots français appartenant à la même catégorie n'ont 
point de primitifs correspon4ants en latin ; tels sont : affilia- 



tion qui est exigée pour la prononciation euphonique de la première consonne 
du suffixe (t ou 5). C'est à tort que la plupart des lexicographes qui ont étudié 
ces questions ont supprimé cette consonne dans le suffixe en le réduisant aux 
deux voyelles io ; ce qui les a obligés de recourir, pour la formation des mots 
de cette catégorie, au supin des verbes, qui n'a lui-même qu'une forme 
dérivée. L'analogie qui existe entre les suffixes correspondants en sanscrit et 
en grec conduit nécessairement à admettre pour celui qui nous occupe les 
formes lio, sio. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 375 

lion , agrégation , allocation , amélioration , amodiation , apprécia- 
tion, arrestation, augmentation, autorisation, béatification , bifur- 
cation, canonisation, capitulation, centralisation, certification, 
citation, combinaison, concentration, confortation , confrontation, 
cotisation , crispation , cristallisation, décapitation, décollation, 
démangeaison, démarcation, démolition, déviation, exploitation, 
faucJiaison , floraison , flottaison , fortification , gravitation , gué- 
rison, herborisation, inculpation , légalisation, liaison, neutralisa- 
tion , ossification , pâmoison , pendaison , pétrification , ponctuation , 
préconisation , réalisation , réhabilitation , salaison , sécularisation , 
situation , spécification , vitrification , vocalisation , etc. 

xxxvin. — Tivus, sivus; tif, sif, if. 

Le suffixe latin tivus, sivus ^, et le suffixe français tif, sif, 
if, qui en provient, forment des adjectifs dérivés exprimant 
en général une qualification reposant sur le pouvoir, sur la 
faculté, sur la propriété de faire une certaine action mar- 
quée par le radical. Quelquefois ces adjectifs expriment une 
disposition, une tendance, une propension à faire cette 
action ; d'autres fois , enfin , ils indiquent simplement un 
état, une manière d'être. 

DESTRUCtivus DESTUVCtif. Qui a le pouvoir de détruire; de des- 

truere, deslructum. 

LÀ2LÂTIVUS LAXAti/'. Qui a la propriété de relâcher; de 

laxare. 

SIGNIFICAtivds siGNiFiCAti/'. Qui a la propriété de signilier ; de 

signijicare. 

' Le suffixe tivus a pour correspondant, en sanscrit, tavjas, et en grec 
jiKos. Sanscrit : PT^^tavyas, complétif; UXHVilrixàs. La forme du suffixe latin 
est tivus, sivus, et non pas ii>H5, comme le supposent la plupart des lexico- 
graphes. (Voir, à cet égard, la note relative au suffixe tio, à la page 373.) 



376 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 



AFFIRMAtIVDS AFFIBMAtj/". 

INTERROGAtIVCS. . . INTERROGAti/" 
CONTEMPLATIVES. . CONTEMPLAti/". 

CAPtivds G\ptif. 

RELATIVES RELAti/", 

PASsivDS ^ passif. 

NATivns l^i^f^Ktif. 

i'KKÎf.. 



De ajffinnare. 

De inlerrogare. 

Qui a de la propension à contempler ; 

de contemplare. 
Qui est pris •, de capere. 
Qui se rapporte à; de referre, reiatum. 
Qui souffre ; de pati, passum. 
1° Qui a pris naissance dans un pays; 

2° qui est tel qu'il est né , naturel , 

simple, sans apprêt; àenasci,na- 

tum. 



Nous avons, en français, un grand nombre d'adjectifs 
formés au moyen du suffixe if qui n'ont point de primitifs 
correspondants dans la langue latine : ahréviatif, admiraiif, 
agglatinatif, appréciatif, approbatif, attentif, auditif, augmen- 
tatif, communicatif, consécutif, constitutif, corrosif, craintif, 
curatif, décisif , défensif , distinctif, distributif, électif, estimatif, 
excessif, exécutif, expansif, expéditif, explicatif, expressif, gé- 
nératif, hâtif, incisif, instructif, intuitif, inventif, justificatif, 
lénitif, maladif, nutritif, objectif, offensif, pensif, plaintif, 
poussif, productif, progressif, répulsif, restrictif, révulsif, séda- 
tif, spéculatif, suspensif, tardif, tentatif, végétatif, etc. 

xxxix. — TOR , SOR ; teur, seur, eur, tre. 

Le suffixe latin tor, sor^, et le suffixe français teur, seur, 
eur, tre, qui en provient, servent à former des substantifs 
désignant celui qui fait, soit accidentellement , soit ordinai- 

' Le suffixe for a pour correspondant, en sanscrit, tar, et en grec, loop, 
Trjp. Sanscrit : DAtar, donneur; BHAiTfar, fendeur, diviseur; MANfar, indicateur, 
conseiller ; ces mots seraient traduits en grec par AÙ-rœp ou AOTi^p, SXISTwp 
ou SXISti^p, MHN'i'Twp ou MHNXrî^p, et en latin par DAfor, myisor, iNDiCAtor. 
Les formes du suffixe latin sont tor, sor, et non pas or, comme le supposent 
la plupart des lexicographes. (Voir, à cet égard , la note relative au suffixe tio, 
p. 373.) 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 377 

rement, l'action représentée par le radical. Dans le cha 
pitre suivant, sect. i, § i, j'exposerai la diflérence qui existe 
entre le mode de formation des substantifs en teur et ceux 
en tre, en traitant des cas du substantif. 



ACCUSAtou ACCDSAfeur. 

OPERAtor OPknMeur. 

LECtor LEGleur. 

LUCTAtor Lvrtear. 

AGGRESsoR A6RES5eur. 

SALVAtor SADVear. 

OPPRESsOR OPPRESiCHr. 

DIRECtor DiRECfcur. 

IMPERAtor EMPERciir. 

CANTAtor CHANtear, CHANtre. 

PAStor PAStear, PÂtre . 

TRADItor TRAÎtre. 

PICtor PEiNtre. 



Celui qui accuse ; de uccasare. 

Celui qui opère; de operare. 

Celui qui lit; de légère, lectam. 

De lactari. 

De aggredi, aggressum. 

De salvare. 

Celui qui opprime constamment; de 

opprimere, oppressum. 
Celui dont les fonctions ordinaires 

sont de diriger; dedingere,directum. 
De imperare. 
De cantare. 
De pascere. 
Celui qui livre à autrui la personne 

qui s'est confiée à sa foi ; de tradere. 
De pingere, pictum. 



Nous avons un grand nombre de mots formés au moyen 
du suffixe teur, seur, eur, qui ne dérivent pas d'un primitif 
latin correspondant : accoucheur, acheteur, afficheur, armateur, 
arracheur, arpenteur, assommeur, bailleur, balayeur, barbouilleur, 
batailleur, boudeur, brasseur, briseur, brocanteur, cabaleur, cajo- 
leur, carillonneur, chamjeur, chargeur, chasseur, chercheur, chi- 
caneur, ciseleur, coiffeur, contrôleur, corroyeur, coupeur, crieur, 
danseur, décrotteur, défricheur, dégraisseur, demandeur, dessi- 
nateur, devineur, doreur, éclaireur, enrôleur, entrepreneur, esca- 
moteur, êtameur, faneur, fourbisseur, fournisseur, fourrageur, 
fourreur, fumeur, fureteur, gâcheur, gardeur, glaneur, guer- 
royeur, hâbleur, harangueur, jaseur, jouteur, langueyeur, marau- 
deur, marchandeur, marcheur, marqueur, massacreur, meneur. 



378 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

moissonnear, mocjiieur, niveteur, parfumeur, parleur, patineur, 
paveur, payeur, piailleur, plaideur, plongeur, querelleur, rabâ- 
cheur, radoteur, railleur, ramoneur^, rêveur, rimeur, ronfleur, 
rôtisseur, sapeur, sermonneur, soujjleur, tailleur, tanneur, tapa- 
geur, travailleur, tricheur, trompeur, trotteur, tueur, vidangeur, 
voleur, etc. 

XL. — TORius, SORIUS; toire , soire. — torium, sorium; loire, 
soire, oire, toir, soir, oir. 

Le suffixe latin torius, sorius, et le suffixe français toire, 
soire, servent à former des adjectifs dérivés, dans lesquels 
ils représentent une idée pouvant se traduire par qui sert à 
faire ou qui fait l'action marquée par le radical^, qui est 

• Ramoneur vient du verbe ramoner, qui signifiait autrefois balayer, de 
ramon, balai, dérivé de rcunus par seconde formation. (Voir Nicot, Monet, 
Borei et Roquefort, art. Ramon, ainsi que Palsgrave, LescJarcissement de la 
lang. franc, p. 197, col. 2 , art. Besome.) 

« De neuf ra/»ioH femme maison nettoyé et du vieulx sa raison. » (Adages et 
proverbes insérés dans les Récréations philologiques de Génin, t. II, p. 287.) 

Bons remèdes y sera mis, 
On les chassera d'un ramon. 
{Etui. Detckamps , cité dans le Glouaire ins. de S'°-Palaye , art. Ramon. ) 

• Adoncques voyant frère Jean le dcsarroy et tumulte ouvre les portes de sa 
truye, et sort avecques ses bons souldars, les ungs portant broches de fer, les 
aultres tenens landiers, conrehastiers , paelles, pales, cocquasses, grisles, 
fourgons, tenailles, lichefretes, ramons, mannites. . . » (Rabelais, Pantagruel, 
liv. IV, chap. XLi.) 

Il n'i a chambrete petite 
Qui ne soit si bien ramonée 
Que jà poudre n'i ert trovée. 
[La Foie de Paradis, à la suite des Œ)nvres de Kutebeuf, t. II, p. a34. ) 

• On voit que le suffixe torius, sorius, correspond au suffixe tor, sor, non- 
seulement pour le son, mais encore pour la valeur; celui-ci servant à former 
des substantifs, celui-là des adjectifs, qui les uns et les autres ont également 
trait à l'idée de faire une action. 



: FORME LEXICOGRAPHIQUE. 31 

'propre à cette action ou à son résultat, qui les concerne, 
qui s'y rapporte. 

PRiEPARAïORius. . . . l'HÉPAiiAtoire . Qui sert à préparer; de prœparare. 

FRUSTRAtorius FRUSTr.A<oirc. Qui sert à frustrer, qui frustre; de 

frustrare. 

MONItorios Momloire. Qui sert à avertir, qui avertit; de mo- 

nere. 

OBLIGAtorius OBLlGAto/rt' . Qui oblige; de obliçjure. 

TRANSItorids TRANSKotre. Qui passe ; de (ransfre. 

ORAtorids ORAtoire. Qui est propre au discours; de orare. 

ARAtorids Ar>A<otre. Qui concerne le labourage; de arare. 

POSSESsoHiDS POssESioire . Qui a rapport à la possession ; de pos- 

sidere, possessiun. 

Plusieurs adjectifs français appartenant à cette catégorie 
n'ont pas de primitifs correspondants en latin : attentatoire , 
comminatoire, contradictoire, décisoire, déclaratoire , déclina- 
taire, dédicatoire , diffamatoire , exécutoire, illusoire, méritoire, 
provisoire, rogatoire, etc. 

Le suffixe latin toriam, soriam, et le suffixe français toire, 
soire, toir, soir, serVent à former des substantifs désignant 
l'instrument, la machine, l'ustensile, l'appareil, l'organe 
qui servent à faire l'action représentée par le radical, le 
lieu où elle se fait et l'assemblée des personnes réunies dans 
ce lieu. 



PRESsorium . . . 

SUSPENSORIDM . 



EMUNCtoridm. . 



susPENioir. . 
scsPEN5oire . 

ÉMONCtoire. 



Machine qui sert à presser; de prc- 
mere , pressum. 

Bandage servant à suspendre , à sou- 
tenir le scrotum ; de snspendere, sus- 
pensum. 

Organe servant à l'excrétion des hu- 
meurs surabondantes ou nuisibles ; 
de emungere, emunclum. 



380 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

DORMItorium DORtoir. Salle où couchent un certain nombre 

de personnes, où elles dorment; de 
dorinire. 

AUDItobidm AVDitoire . Lieu où l'on se réunit pour entendre 

quelqu'un qui parle en public , réu- 
nion d'auditeurs; de aadire. 

Un grand nombre de substantifs français appartenant à 
cette catégorie n'ont pas de primitifs correspondants en latin; 
ils ont été formés en ajoutant à un radical la désinence toire, 
soire, loir, soir, ou bien en ajoutant seulement oire, oir, ce 
qui est contraire à l'analogie des dérivés provenant directe- 
ment des substantifs latins terminés en torium, sorium : 
abreuvoir, accotoir, accoudoir, ajfinoir, arrosoir, aspersoir, as- 
sommoir, baignoire, balançoire, bassinoire, battoir, boudoir, 
bouilloire, brisoir, brunissoir, chaujfoir, comptoir, conservatoire, 
crachoir, cueilloir, décrottoire, dévidoir, ébauchoir, écritoire, 
égouttoir, ègrugeoir, encensoir, entonnoir, équarrissoir, éteignoir, 
étouffoir, fermoir, frottoir, génitoires, glissoire, grattoir, heur- 
toir, juchoir, laboratoire, lardoire, laminoir, lavoir, mâchoire, 
mangeoire, manoir, miroir, mouchoir, nageoire, observatoire, 
parloir, passoire, perchoir, plioir, polissoir, promenoir, racloire 
et racloir, radoire, ratissoire, reposoir, repoussoir, réservoir, 
rôtissoire, routoir, saloir, sarcloir, séchoir, semoir, tailloir, etc. 

XLi. — TURA, SURA, URA; îure , sure, are. 

Le suffixe latin tara, sura, ura, et le suffixe français tare, 
sure, ure, servent à former des substantifs désignant le ré- 
sultat de l'action marquée par le radical \ le produit', l'effet 

' Le suffixe tara, sura, correspond au suffixe tor, sor, et au suffixe torius, 
ioriiis. Les uns et les autres servent à former des mots dont la signification a 
trait à une action; mais tara, sura, marquent plus particulièrement le résultat 
de l'action. 



CHAP. m, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 3t 

Me cette action , et quelquefois l'action elle-même. D'autres 
fois, ces substantifs signifient l'art au moyen duquel on 
obtient un produit, un résultat. 

FRACtdra FRACfure. Ce qui résulte de l'action de briser; do 

Jrangerc ,fractam. 

JUNCtdra wmture. Ce qui résulte de l'action de joindre; 

de jan(jere , janctum. 

STRUCTURA siRVCture . Ce qui résulte de l'action de cons- 
truire; de struere, structum. 

SCRIPtura kcmture. De scrihere, scriptum. 

TINCftJRA TEiNture. De tingere, tinctum. 

CjEsdra cksure. De cœdere, ceesum. 

FIGdra PiGure. Defmgere. 

TEXtdra TEXture. Ce qui résulte de l'action de tisser, et 

cette action elle-même ; de texere. 

CULtdra cvLture. Action de cultiver; de colère. 

PICtdra PEiNtare. Art de peindre; de pingere. 

AGRICULtdra AGRiccLfHre. Art de cultiver les champs; de ager et 

de colère, callam. 



Le suffixe tare, sure, are, nous a sem à former un bon 
nombre de substantifs qui ne déi'ivent point d'un mot latin 
correspondant : allure, balayiire, liqarrare, blessure, bosse- 
lure, brisure, brochure, brûlure, brunissure, cannelure, cassure, 
chapelure, ciselure, coiffure, confiture, coupure, criblure, croi- 
sure, damasquinure , dentelure, dorure, doublure, échancrure, 
éclaboussure , écorchure, égratignure, enflure, enluminure, en- 
tamure, éraillure, étamure , fêlure , flétrissure , foulure , fourbis- 
sure , fourniture , fourrure , frisure , fronçure , gageure , garniture , 
gerçure, gravure, hachure, investiture, lavare , mâture, mem- 
brure, meurtrissure, moisissure, morsure, moucheture, mou- 
chure, mouillure, mouture, parure, piqûre, posture, pourriture, 
raclure, rature, rayure, reliure, rinçure, sciure, soudure, souil- 
lure, vernissure, etc. 



:^82 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Ura, Voyez Tara. 

s 2. — DÉRIVÉS DIMINUTIFS OU SIMPLEMENT DIMINUTIFS; 
SUFFIXES SERVANT A LA FORMATION DE CES DÉRIVÉS. 

Dans les dérivés diminutifs, nommés plus simplement et 
plus ordinairement diminutifs, le suffixe marque générale- 
ment que la personne, la chose ou la qualité désignée par 
le radical est considérée comme offrant des proportions 
moindres que celles qui lui sont ordinaires. La personne 
ou la chose est représentée comme plus petite dans les 
substantifs diminutifs , et la qualité est représentée comme 
portée à un moindre degré dans les adjectifs diminutifs. 
Bergerette est le diminutif de bergère; houlette, celui de houle, 
et grasset, celui de gras. 

Nous sommes touchés tantôt d'une tendre pitié, tantôt 
de tout autre sentiment affectueux et bienveillant, à la vue 
des jeunes enfants et des petits des animaux; de là vient 
que nous nous servons des mots qui leur sont applicables, 
c'est-à-dire des diminutifs, pour exprimer Ja compassion, la 
tendresse, l'amitié, l'affection, lors même que ceux qui 
nous inspirent ces sentiments ne présentent rien de petit 
ni rien d'enfantin : Louiset, Mariette, Jeannette, poulette, 
agnelet, pauvret , jeunet , mignonnet, etc. 

Les Romains de l'époque de la décadence de l'empire, 
après avoir perdu les moeurs austères et les mâles vertus de 
leurs ancêtres, communiquèrent à la langue sévère de Ta- 
cite l'afféterie qui était passée dans leurs habitudes. Leur 
style abonda en expressions prétentieuses et en diminutifs 
mignards ^ Les désinences qui servaient autrefois à carac- 

' Voir Funccius, De inerli ad decrepita hitino? linqna; senecliile, p. 687 et 
suivantes. 



CHAP. m, FORME LEXICOGMPHIQUE. 383 

tériser les diminutifs latins ne furent plus suffisantes pour 
varier les formes des mots nombreux auxquels on tâchait 
de donner un certain caractère de gentillesse et de gracio- 
sité; il fallut recourir à des formes nouvelles, que l'on 
obtint soit en faisant une application abusive de certains 
procédés reçus, soit en altérant la valeur propre d'un suffixe 
qui, jusqu'alors, avait servi à représenter une tout autre 
idée que celle dont il devenait le signe. 

La plupart de ces diminutifs passèrent dans les divers 
idiomes romans, particulièrement en italien et en espagnol. 
Notre langue d'oïl en reçut pour sa part un certain nombre , 
auxquels vinrent s'en joindre de nouveaux au xvi* siècle. A 
cette époque, la manie d'italianiser qui s'était emparée des 
Français nous valut une avalanche de mots de cette sorte 
imités de l'italien; nous ne tardâmes pas heureusement à 
nous en débarrasser^. Depuis lors, il n'a plus été permis à 

' « 11 n'a tenu qu'à la langue françoise d'avoir des richesses de cette nature , 
dit le P. Bouhours ; mais depuis qu'elle est devenue raisonnable , elle a mieux 
aimé estre pauvre que d'estre riche en babioles et en colifichets. Elle ne peut 
souffrir ni les substantifs ni les adjectifs qui diminuent ou qui ont la termi- 
naison de diminutifs, comme hnmmelet, rossUjnolel , montagnette , campa- 
(jnette, etc. blondelet, tendrelel, doucelei , etc. Ronsard, La Noue, auteur du 
Dictionnaire des rimes, et M"' de Gournay n'ont rien négligé en leur temps 
pour introduire ces termes dans notre langue. Ronsard en a parsemé ses 
vers; La Noue en a rempli son dictionnaire; M"° de Gournay en a fait un 
recueil dans ses Avis , et s'en déclare hautement la protectrice et la patronne. 
Cependant notre langue n'a point reçu ces diminutifs, ou , si elle les a reçus, 
elle s'en est défait aussitost. Dès le temps de Montaigne , on s'éleva contre tous 

ces mots si mignons favorits de sa fille d'alliance Ce n'est pas que notre 

langue soit devenue dure et incapable des expressions passionnées; mais c'est 
qu'elle a mis toute sa tendresse dans les sentiments ou plustost dans les tours 
délicats qui expriment les sentiments. Elle est tendre comme une personne 
sage qui parle toujours raisonnablement, même en parlant de sa passion, et 
non pas comme un enfant ou comme un fou qui ne dit que des sotises. » 
( Remarques nonvcVes sur la lancine françoise, Paris , 1676, in-/|.", p. 1 89 et 1 /i i .) 



38^ SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

chacun de forger des diminutifs à volonté; mais nous pou- 
vons encore nous servir d'un certain nombre qui ont été 
autorisés par l'usage. 

Voici la liste des suffixes français servant à former des 
diminutifs; ils sont précédés des suffixes latins auxquels ils 
doivent leur origine. 



SUFFIXES LATINS. SUFFIXES FRANÇAIS. 

EHus, ella, ellum El, elle, eau. 

Illus , illa , illum lUe. 

Olus, ola Ole, ol, eul, cuil. 

Ulus, ula, ulum Vie, ouïe, ouille, le. 

Culus, cula, culum ' Cule, de. 

Cio, io, ^^ftifi/" cionis , ionis Chon, che, on. 

Inus , ina In, ine. 

Atus, ata Et, ette. 

Utus , uta Ot, otte. 

I. — ELLDS, ELLA, ELLUM ; el, elle, eciu. 

Les formes ellas, pour le masculin, ellam, pour le neutre, 
appartenaient à un suffixe qui était propre à des diminutifs 
latins ; l'une et l'autre de ces formes sont d'abord devenues 

' Les désinences ellus, illus, olus, ulus, qui forment des diminutifs latins, 
peuvent être réduites au seul suffixe lus, devant lequel on a ajouté une voyelle 
pour servir de liaison avec le radical. Vlus, après avoir reçu la voyelle u, reçut 
encore dans certains cas la consonne c, et devint culus. J'ai préféré présenter 
chacune de ces formes séparément et comme autant de suffixes particuliers, 
afin de montrer d'une manière plus distincte et plus commode les diverses 
modifications que chacune d'elles a subies en passant dans notre langue. 

Le suirixe latin lus a pour correspondant, en sanscrit, las, et en grec , Aos; 
en allemand, lein, el. Sanscrit : VATSA/a5, petit veau (vitu/ms) , de vatsas, veau; 
grec : MIKKûAos (avec un v servant de liaison), fort petit (parvuÎuj), de 
fitxxàs, dorien, pour ^ixpàs, petit; allemand : BVBlein, nveel, petit garçon 
(pUERuius), de bube, garçon. 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 385 

en français el; dans la suite, celui-ci s'est changé en eaa^. 
La forme féminine ella est devenue elle, hmellus est le seul 
diminutif masculin qui ait produit un dérivé en elle. Libelle; 
ce mot est moderne. 

Dès les temps les plus anciens de la langue latine, on 
ajoutait un c au suffixe ullus, alla, allum, servant à former 
des diminutifs; ce suffixe devenait cullus, calla, cullum^. La 
moyenne et la basse latinité ajoutèrent, par analogie, la 
même consonne au suffixe ellas, ella, ellum, et l'on eut les 
formes cellas, cella, cellam, qui nous ont donné, en français, 
cel, ceau, celle, quelquefois écrits sel, seaa, selle, contraire- 
ment à l'étymologie. On trouve tiAwcella, de navis, qui est 
dans le jurisconsulte Martianus ^ ; poumcellus et Domicellus, 
de dominas; Avicella, de avis; vvcella, pour puella, de puer; 
MO^cellus, de mons, etc. (Voyez ces mots dans le Glossaire 
de Du Gange.) 



SCALPellus scALPe/. Petit instrument tranchant; de scal- 

prum, serpe, tranchet. 

^•orr î CHASTeL . Petite citadelle; de castrant, fortc- 

CASTellum I . , , 

[cakïeau.. resse, citadelle. 

apKX) ( EscABe/. . De 5camnam, banc, marchepied. 

( ESCABeau . 

CUPella covvcUe. De cupa, coupe, tasse. 



* Les diminutifs en el sont si nombreux dans nos anciens auteurs, que je 
crois inutile d'en donner des exemples. Il n'est besoin que d'ouvrir un livre 
du XII* ou du xiii° siècle pour trouver à chaque page castel ou chastel, chalel, 
pastoarel, damoisel, moncel, et tant d'autres semblables. Le l s'est conservé 
dans les dérivés de ces diminutifs et autres semblables; nous disons châte- 
laine, pastourelle, demoiselle, amonceler. Pour ce qui est du changement de el 
en aa, voir ci-dessus, p. i63 et i64. 

^ Voir la note i de la page précédente. 

* Instrumento piscatorio contineri Aristo ait navicellas quœ piscium capien- 
dorum causa parât» sunt. (Martianus, Digeste, liv. XXXIII, lit. VII, chap. xvii.) 

n*. 25 



386 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

NAVICELLA tixcelle. De navis, navire. 

MONcFiiDs î MOTicel. . . De mons, mont, montagne. 



MONCcau . 



Le suffixe el, eau, elle, cel, ceaa, celle, nous a servi à 
former un certain nombre de diminutifs qui ne proviennent 
point d'un mot latin correspondant. 

1° Diminutifs en el, eau, cel, ceau, sel, seau: arbris- 
seau, baleineau, bandereaa, bécasseau, cailleteaa, caveau, cha- 
ponneau, chêneau, chevreau, cordeau, coteau, cuveaa, damoisel, 
damoiseau, dindonneau, dragonneaa, faisandeau, jambonneau, 
jouvencel, jouvenceau, lapereau, lionceau, paonneau, pastou- 
reau, perdreau, pigeonneau, préau, renardeau, serpenteau, soli- 
veau, souriceau, vermisseau, vipereau, volereau, etc. 

2° Diminutifs en elle, celle, selle : cannelle, demoiselle, 
ficelle^, g onelle^, jouvencelle, parcelle, pastourelle, poutrelle, 
prunelle, ruelle, soatanelle, tonnelle, tourelle, tournelle^, ve- 
nelle'^, etc. 



' On disait en latin Juniculus , ficelle, de Junis, corde; mais non pasfuni- 
cellus, qui serait le correspondant Ae ficelle. 

- Voir, pour l'origine de ce mot, 1" partie, chap. ii, sect. ii, art. Gone. 

' Le mot tourelle présente la forme première du diminutif de tour; dans 
toiirnelle, le n a été attiré par le r qui précède. (Voir ci-dessus, p. 1 87 et suiv.) 

* Venelle signifiait autrefois petit chemin, sentier, ruelle; il nous est resté 
dans l'expression enfiler la venelle, qui signifie s'enfuir. 

Et le cheval qu'à l'iierbe on avoit mis , 

Assez peu curieux de semblahles amis , 
Fut presque sur le point d'enfiler la venelle. 

(La Fontaine, liv. V, fable viii.) 

En basse latinité, venu, pour venna, veine, signifiait chemin; ses diminutifs 
venella et venala voulaient dire petit chemin , sentier. ( Voir ces mots dans Du 
Gange.) Nous employons le mot artère, dans une acception figurée toute sem- 
blable, quand nous disons, les grandes artères de la circulation d'an pays, four 
désigner les principales voies de communication de ce pays. 



ÏOGRAPHIQIJE. 387 

Je n'ai compris dans ces listes et dans les suivantes que 
de véritables diminutifs, et je me suis abstenu d'y faire figu- 
rer aucun de ces mots qui n'ont que la forme des diminu- 
tifs, tels que taureau, vaisseau, râteau, etc. Je m'occuperai 
de ceux-ci après avoir exposé tout ce qui concerne les difté- 
rentes catégories de diminutifs. 

II. ILLUS, ILLA, ILLUM; Ule. 

Le suffixe illus, illa, illum, servant à former des diminu- 
tifs , est devenu en français Ule , qui représente à lui seul les 
trois formes latines. 

CODICiliLUS C0Dici//e. Acte qui est censé être de moindre 

étendue qu'un testament auquel il 
ajoute ou change quelque chose ; le 
mot latin signifie proprement petit 
cahier; de codex, icis, cahier, re- 
gistre. 

ANGUiLLA xtiGville . Poisson qui ressemble à un petit ser- 



PASTlLLUS. , 
PASTiLLDM . 



peut; de anguis. 
pxsrille . De pastus , aliment ' . 



Diminutifs français formés au moyen du suffixe Ule qui 
ne dérivent point d'un diminutif latin correspondant : brou- 
tUle^, coronUle, croustUle, esquUle^, faucUle, JibrUle,JlottUle, 
mantUle, peccadUle, pointUle, roupUle, etc. 

ni. — OLUS, OLA; oie, ol, eul, euil. 
Le suffixe olus, servant à former des diminutifs latins, 

* Pastillos, parvus pastus, dit J. de Janua. Nous avons eu tort de faire pas^ 
tille du féminin. 

- Broutille est un diminutif de brout. (Voir, pour l'origine de ces mots, la 
r* partie, chap. ii, sect. ii, art. Brout.) 

* Voir ce mot dans la I" partie, chap. iii, scct. ii. 



388 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

est devenu en français oie, eut, eiiil. La désinence féminine 
ola est devenue généralement oie; elle ne s'est changée en 
ol que dans un seul cas : lusciniola nous a donné rossignol^; 
mais ce mot est un de ceux qui n'ont de diminutif que la 
forme. 

MALLEoLUs MALLÈoie. Éminence du bas des os de la jambe 

qui a la forme d'un petit marteau ; 
elle est communément appelée che- 
ville du pied; de malleus, marteau. 

ALVEoLus ALVÉoZe. De alveas. 

BESTIoLA BESTiole. De besda. 

GLORIoLA GhORiole. De gloria. 

AREoLA ARÉoZe. Petite aire, petite surface; de area. 

GLADIoLus GLAÏcuL Plante dont la feuille est longue , 

étroite et pointue , ressemblant à un 
petit glaive; de gladius. 

CAPREoLCs cHEVRcaiZ. Animal ressemblant à un petit bouc; 

de caper. 

Nous avons formé quelques diminutifs appartenant à 
cette catégorie qui ne proviennent point d'un diminutif latin 
correspondant : artériole, banderole, camisole, carriole, laa- 
réole, rigole^, réseaiP, rougeole, etc. 

IV. — ULUS, ULA, ulum; ule, oiile, ouille, le. 

Le suffixe ulus, ula, ulam, qui forme des diminutifs la- 
tins, est devenu en français ule, ouïe et le, par suite d'une 
syncope. IJla s'est changé en ouille dans grenouille, dérivé de 
ranula *. 

' Pour l'origine de rossignol, voyez ci-dessus, p. i lo, note 2. 

^ Rigole est un diminutif de l'ancien mot rège, sillon. (Voir la Impartie, 
chap. III, sect. 11, art. Raie.) 

^ Réseail, diminutif de rets, désignait autrefois une sorte de petit filet. 
(Voyez Trévoux.) 

* Voir ci-dessus , p. )3/i. 



CHAP. 111, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 389 

GLOBuLUS GhOBule. Petit globe; de globas. 

AClDuLDS ACiDu/e. Peu acide; de acidus. 

VESICuLA \ksicule. Petite vessie ; de vesica. 

CAMPANdla CAMPANuie. Plante dont la fleur a la forme d'une 

petite cloche ; de campana. 

OVdlom o\ule. Petit œuf; de ovum. 

C^Pdla cihoule. Sorte de petit oignon ; de cœpa. 

CIRCdlus CERC?e. De circas, enceinte circulaire. 

ARTICuLUS KKiicle. De artus, membre, jointure. 



Nous n'avons presque pas de diminutifs français de celle 
catégorie qui ne dérivent d'un diminutif latin correspondant. 
C'est à peine si l'on peut citer lobale, provenant de lobus, 
dont le diminutif ne se trouve dans aucun auteur latin. 

V. — cuLus, cuLA, GULUM; cule , cle. 

Le suflixe latin calas, cala, culam, s'ajoute aux substantifs 
de la troisième déclinaison pour former des diminutifs; il 
est devenu en français cale, cle. 



MONTIccLDS Monticule. 

PEDICULUS pÉBicule. 

CORPUScuLDM coRPVscale. 

OPUScuLCM opvscule. 

PARTIcuLA PARticule. 

PELLICDLA PELhlCule. 

CARBUNCDLUS ESCARBOUc/e ' . 



Petite montagne; de nions, inontis. 
De pes, pedis, pied. 
De corpus. 
De opus. 
De pars , partis. 
De pellis. 

Pierre précieuse comparée à un petit 
charbon ; de carbo , carbonis. 



Tout diminutif français appartenant à celte catégorie 
dérive directement d'un diminutif latin correspondant. 



' Voir ci-dessus, p. i24. 



390 SECONDE PAKTIE. LIVRE I. 

VI. — CIO, 10, accusatif cionem, ionem; chon, che, on '. 

Les Latins avaient queiques diminutifs formés au moyen 
du suffixe cio, io, génitif cwnis , ionis, tels que : homuncio, 
cionis, petit homme, de homo, hominis^; senecio, faible 
vieillard, de senex; pusio, petit garçon, àepusas, garçon. De 
là le nom de Cœsario, petit César, donné au fils de Jules- 
César et de Cléopâtre. Sur le modèle des diminutifs en cio, 
les Italiens ont formé des diminutifs en ccio , comme omuccio, 
petit homme , de uomo , homme ; cattivaccio , petit vaurien , 
de cattivo, méchant, vaurien. Les Espagnols ont des dimi- 
nutifs en ico, comme cabellico, petit cheveu, de cabello, che- 
veu; mocico, jouvenceau, de mozo, jeune homme. 

Nous n'avons pas conservé de diminutif dérivé directe- 
ment d'un primitif latin en cio, io; mais nous en avons plu- 
sieurs qui ont été calqués sur le type offert par la langue 
latine. Les diminutifs français de cette catégorie ont été 
formés, comme à l'ordinaire, d'après l'analogie des accusa- 
tifs latins. Cionem, ionem, sont devenus chon, on^, comme 
dans barbichon, cornichon'^, folichon, aiglon, ânon, batail- 

' Le suffixe cio paraît avoir une origine commune avec d'autres suffixes 
analogues qui servent à former des diminutifs dans ies diverses langues indo- 
européennes. Grec : laxos, NEAN/o-xos, jouvenceau, de veâv, jeune homme; 
BOAB/(7xos, petit oignon, de ^oXêàs, oignon, etc. Allemand : chen, Kôpwchen, 
petite tête, de hopf, tête; FEDERc/ien, petite plume, de feder, plume, etc. 
Breton : ik, PAOTRife, petit garçon, de paotr, garçon; T\ik, maisonnette, de ti, 
maison, etc. 

* HoMUNcio et HOMUNca^us dérivent de HOMUNii, homouw, que les anciens 
Latins ont dû dire pour hominis ; car on trouve dans Ennius le datif heinoni. 

' C'est ainsi que tilionem, raiionem, potionem, cantionetn, lectioiiem, etc. 
accusatifs de titio, ratio ^ potio, cantio, lectio, nous ont donné tison, raison j 
poison, chanson, leçon. (Voir ci-après, liv. II, chap. i, sect. i, S i.) 

' Un cornichon est proprement une petite corne : Les cornichons d'un che- 



CHAP. III, FOKME LEXiCOGRAPHIQUE. 391 

to/i*, cabanon, caneton, capuchon, carafon, ceinturon, chaînon, 
chaton, chiffon, cordon, croûton, cruchon, dacaton, escadron, 
fourchon, glaçon, gaenillon, lardon, médaillon, ourson, paillas- 
son, peloton, raton, sablon, tronçon, vallon, etc. 

Le suffixe latin cio paraît avoir encore produit la dési- 
nence che, qui se trouve dans quelques-uns de nos diminu- 
tifs, tels que : barbiche, Jlammèche^, guenache, levriche , 
mioche ^. 

VII. — INUS; in. — iNA; ine. 

Le suffixe latin inus, ina, marque en général l'extraction, 
la provenance , l'origine , ainsi que nous l'avons vu ci-dessus , 
p. 363. UTERmw5 signifie qui provient du même sein ma- 
ternel qu'un autre sans provenir du même père; adulterî- 
nus, qui est né d'une mère adultère. Par une transition 
d'idées très -naturelle, inus, ina, formèrent des substantifs 
dérivés signifiant enfant, fils ou fille, de telle ou telle per- 
sonne qui est déterminée par le radical : LiBERTtnas, fils d'un 
all'ranchi, de libertus, affranchi; AMuinus, fils de la tante 
d'une personne, le cousin germain de cette personne; ami- 
lina, fille de la tante, cousine germaine, de amita, tante. 

vreau (Académie). Par comparaison, on a appelé cornichons une sorte de petits 
concombres propres à confire , qui ont la forme d'une petite corne. 

' Bataillon est un diminutif de bataille, qui signifiait autrefois corps de 
troupes. 

« La seconde bataille fist Quesnes de Bethune et Miles li Brabans j la tierce 
fist Payens d'Orliens. . . » ( Villehardouin , S CLXi.) 

' Maisons \erseal ; Jlummeisches volent... 
'J'out le pais environ fume. 

(Branche des royaux lignayes , l. 1, p. Oa.) 

■■' Pour l'origine du diminutif populaire mioche, voyez ci-après, p. 3y5, en 
note. 



392 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

C'est d'après la même analogie que semblent s'eHre formés 
beaucoup de noms propres sous les empereurs, tels que 
Jastinus, Longinus, Crispinus, Macrinas, Maximinas, Cons- 
tantinus, Augasiinus, Marcellinus, qui, dans l'origine, signi- 
fiaient très-probablement enfant, fils de Jastus, de Longas, 
de Crispus, de Macer, de Maxime, de Constant, d'Auguste, 
de Marcelhis, comme nous venons de voir que Cœsario vou- 
lait dire enfant de César. 

L'idée d'enfant entraîne celle de petit; de là vint que, 
dans la moyenne latinité, on forma plusieurs diminutifs en 
inus, ina, dont quelques-uns servaient même à désigner des 
objets inanimés, ou bien étaient employés comme adjectifs, 
tels que: uNcmu5, petit croc, crocbel, de ancus^; Rupz'na, 
petit rocher, de rupes ^ ; pauperiVius, un peu pauvre, pauvret, 
de paaper^, etc. On ajouta icenus à pullds pour former pul- 
hicenus'^, qui nous donna poulcin, puis poucin, que nous 
avons tort d'écrire poussin. Les Italiens disent pnlcino. 

Les divers idiomes néo-latins ont conservé des diminutifs 
dont les désinences proviennent de celles des diminutifs 
latins en inus, ina. Italien, ino, ina : AMORmo, petit amour, 

' Pessulis injectis et uncino firmiter immisso. (Apulée, Métam. liv, III.) 
Uncinis œreis toUere vermes. (Palladius, tit. X, a med. deficu.) 

* Qui herediolum stérile et agrum scruposum , meras rupinas et senticeta 
miseri colunt. (Apulée, liv. II.) 

Vide istas rapinas proximas, praeaculas in his prasminentes silices. (Idem, 
liv. VI.) 

^ Paiiperina ejus arma conteinnen.s. (Jonas d'Orléaus, De cuîtu imaginuiHj 
liv. II.) 

* Aviaria iustituerat pavouuni , fasiauorum gallinaceorum , anatum , perdi- 
cum etiam. Hisque vehementer delectabatur ; quos habuisse a vigenti millia 
dicitur. Et ne eorum pastus gravaret annonam, servos habuit vectigales qui 
eos ex ovis, ac piiUicenis , ne pipionibus, alerent, (Lampride, Vie d'Alexandre 
Sévère. ] 



CHAP. 111, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 393 

de amore; TAvouVia, petite table, de tavola. Espagnol, in, 
ino : TAMBORm, tamboriVio, petit tambour, de tambor, tam- 
bour. Portugais, inho, inha : FiLuinho, petit enfant, defilho; 
RAPARiGuin/ia, fdiette, de rapariga, fille. Provençal, in, ina : 
pouNTiM, petit pont, de pont, pouent; Jigarina, petite figure, 
petit visage, défigura. 

Nous avons en finançais plusieurs dimi.^utifs en in, ine, 
dont les formes ont la même origine : ballotin, bécassine, 
blondin, bottine, casacjuin, crottin, diablotin, dogain, dogaine, 
galantin , gradin , lettrine, manteline, tambourin, tarbotin, etc. 



VIII. — ATOs, ata; et, ette. — utus, uta; ot, otte. 

De certains adjectifs [asper, rude) et de certains adverbes 
[minus, moins), les Latins formèrent des verbes qui expri- 
maient l'idée de donner, de communiquer à une chose la 
manière d'être représentée par l'adjectif ou l'adverbe ser- 
vant de primitif [asperare, faire devenir rude; minuere, 
amoindrir). Les participes de ces verbes signifièrent à qui 
on a communiqué telle ou telle manière d'être [asperatus, 
devenu rude; minatus, amoindri). En général, les choses 
qu'on veut faire passer à un état qui n'est pas le leur ne se 
transforment pas complètement; leur qualité d'emprunt est 
inférieure à celle que présente un objet ayant par lui-même 
cette qualité. C'est ainsi qu'en français épaissi, durci, grossi, 
noirci, disent moins que épais, dur, gros, noir. De là vint que, 
dans les siècles du déclin de la latinité, un bon nombre de 
ces participes, devenus de vrais adjectifs ^ exprimèrent une 
qualité à un degré inférieur à celui qui était exprimé par 
l'adjectif dont ils dérivaient, c'est-à-dire qu'ils furent em- 

' Voir ci-dessus, p. 343 et 344, la différence qui existe entre les participes 
et les adjectifs verbaux, c'est-à-dire les adjectifs qui dérivent des verbes. 



/ 



394 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

pioyés comme de véritables diminutifs. Ainsi asperatas, de 
venu rude ou raboteux , vint à signifier un peu rude , un peu 
raboteux , qui a de petites aspérités ^ ; en italien , asperetto , 
diminutif de aspro. 

De même, crispas, crépu, frisé, forma crispatus , légère- 
ment frisé 2; pauper, pauvre, paiiperatas, un peu pauvre, 
PAuvRCf^; hrevis, court, breviatas, un peu court; angastas, 
étroit, angustatas, un peu étroit*; minus, moins, minutas^, 

' Specillo asperato radere palpebras, (Celse, liv. VI, chap. vi, S 26.) 
Sidoine Apollinaire se sert quelquefois de aspratas, syncope de asperatas. 

Hic domus Aurorae , rutiio crustante métallo , 
Baccarum prajfert laeves asprata lapillos. 

(Sid. Apollinaire, poème II, v. iiS, édit. de Sirmond , p. 3o2.) 

' Fluctuât hic dense crispata cacumine buxus. 

( Claudien , De raptu Proterplnœ , v. i lo. ) 

^ Luna pauperata luminibus. (Julius Fii'micus, liv. I, chap. 11.) 

^ In hac (diœta, salle à mamjer) stibadium et nitens abacus, in quorum 
aream sive suggestum, a subjecta porticu, sensim, non breviatis angustatisqiie 
gradibus ascenditur. (Sidoine Apollinaire, liv. II, épît. 11, édit. de Sirmond, 
P-38.) 

'^ Minutas, participe de minuere, signifiait proprement rendu moindre, 
amoindri , diminué. Les auteurs du siècle d'Auguste employaient déjà ce mot 
comme adjectif dans le sens de menu, petit; mais Cicéron fait observer que 
c'est un abus de mot : 

« Abutimur saepe etiam verbo non tam eleganter quam in transferendo , sed 
ctiam licentius; ut quum grandem orationem pro magna, miiiutuin animum, 
pro pai-vo dicimus. » (Cicéron, De Orat. liv. III, chap. XLiii.) 

« Reticulumque ad nares sibi apponebat tenuissimo lino , ininutis maculis , 
plénum rosaî. » {Idem, VII" Verrine, xxvii.) 

Olera et pisciculos minulos ferre obolo in cœnam seni. (Térence, Andrieime, 
acte II, se. III, édit. de le Monnier, t. I, p. 76.) 

Ossa videlicet e pauxillis atque minuiis 
Ossibu', sic et de pauxillis atque minuiis 
Visceribus viscus gigni. 

(Liicrcco, liv. I, V. 836, édil. de Lripeick, i83o, p. 38) 




CHAP. III, FORME LEXICOGMPHIQUE. 395 

amoindri, mince, petit; minutas nous donna menut [Voyacjc 
de Charlem. à Jéras. p. i 5), menu, ainsi que migno^ ^ 

' Mignot, Ole, de minulus, uta, signifiait autrefois petit, délicat, mignon, 
gentil, joli; employé substantivement, mignot se prenait pour un gentil petit 
garçon, un enfant charmant, aimable autant cpi'aimé. Juvenilis est traduit par 
mignot dans un dictionnaire latin-français que je crois être du xiv* siècle. Il 
est imprimé à la suite des Etymologies de quelques mots français, par le 
P. Labbe, Paris, 1 66 1 , in-i 2 ; voyez p. Sog. Mignot a donné par syncope miol, 
employé dans le département de l'Orne pour signifier le dernier éclos d'une 
couvée. Il nous est resté le verbe mignoter, caresser comme on caresse un 
mignot, un enfant chéri, dorloter; ainsi que le substantif mignotisc, douce et 
tendre caresse. Les mots mignard, mignardise, proviennent du même radical 
min, mign, fourni par le primitif minus. 

Diva! Marot 
Au cors mignot 
Si mai- t'amai! 
[l'atlouretle, insérée dans ie Théâtre français au moyeu âge , p. 3g. ) 

Diva! Robin, 
Mignot Robin 
Tes oex mar esgardai. 

[Ibid. p. 4o. ) 

Elle eust la bouche tres-doucete , 
Plaisante, mignole et bien fête, 
Le chlef ot blond et reluisant. 

[Roman de la Rote, cite par Hoquclorl , ail. Mignol, ] 

De tant corne la feme est plus mignote et ceinte, 
De tant est plus musarz et plus fox qui l'acointe. 

[Ckasiie-Masart , à la suite des Œuvres de Rutebcuf, t. 11 , p. 4ii3.) 

Mignon était le même que mignot, sous une forme fort peu différente; l'un 
est un diminutif en ot, et l'autre un diminutif en on. On dit dans le Lyonnais 
ion péliot mignon, et dans l'Anjou, un petit mégnon, pour un petit garçon. A 
Paris, on disait autrefois, par syncope, mion dans le même sens. (Voyez Oudin , 
Curiosités françaises, p. 348 et 349; Trévoux, art. Mion; et Ménage, art. Mi- 
gnot.) Ce mot s'est conservé dans l'argot des voleurs; on lit dans le poëmc de 
Cartouche : 

Icicaille (ici) csl le théâtre 

Du petit Dardant (l'Amour); 
Fongons (donnons) à ce mion folâtre 
Noire palpitant (cœur). 

(/.r /(.c i<uiil. 011 <:arloHchc- . pocnie , par (ir.mdxal, t'ilit m fi". r.irn , I7:!fi, p. i i .i . ) 



M 



396 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

Ceux de ces adjectifs qui finissent en atas, ata, ont déter- 
miné la formation de nos adjectifs diminutifs en et, ette; 
ceux en utas, uta, qui sont assez rares, ont été les types 

De mion le peuple a formé mioche, diminutif d'un diminutif, signifiant un 
tout petit enfant. C'est ainsi que de guenon on a (ait (juenache , petite guenon. 
(Voyez ce que j'ai dit ci-dessus de cette sorte de diminutif, p. Sgo et Sgi.) 

Au xv' et au xvi* siècle, mignot, mignon, prirent une acception peu honnête 
et signifièrent un jeune garçon ou un jeune homme que ses agréments exté- 
rieurs faisaient rechercher pour être l'instrument docile des plus honteuses 
voluptés, ou bien encore l'entremetteur complaisant d'éphémères amours, un 
ami Robin, un conseiller Bonneau ou le bel Alexis de quelque impur Co- 
rydon. 

Formosiiai pjistor Corydon ardebat Alexin. 
(Virgile, Égl. II, V. 1.) 

Palsgrave traduit l'expression anglaise ivanton cockney (impudique polis- 
son) par mignol, s. m. mignoite, s. f. [Lesclarcissement de la langue francoyse , 
édit. de Génin, p. 286, col. 2.) On lit dans la Vie de Charles VII, d'Alain 
Chartier : 

« Et pour ce Emenyon Délayer, le bastard de Bar et le bastard Senetere oyans 
ces nouvelles. . . trouvèrent manière d'eux eschapper d'icelle ville par le moyen 
d'un escuyer gascon parent d'aucun d'eux, lequel estoit mignot du roy d'An- 
gleterre. Si sceut le dit roy d'Angleterre que iceluy mignot avoit sauvé iceulx 
capitaines, et pour ce luy fist coupper la teste. » ( Œuvres de maistre Alain Char- 
tier, etc. édit. d'André du Chesne, 1617, p. 5i.) 

« Ung bien grant seigneur du royaulme d'Angleterre entre les mieux fortu- 
nez, riche, puissant et conquérant, lequel entre les autres de ses serviteurs 
avoit parfaicte confiance et amour à un jeune, gracieux gentil homme de son 
hostel.. . Advint certaine espace après que, par le conseil de plusieurs de ses 
parens, amis et bien vueillans, monseigneur se maria à une très belle, noble 
et riche dame, dont plusieurs furent très joyeux; et entre les autres nostre 
gentil homme , qui mignon se peut bien nommer, ne fut pas moins joyeux , 
disant en soy que c'estoit le bien et honneur de son maistre et qu'il se reti- 
reroit à ceste occasion de plusieurs menues folies d'amour qu'il faisoit. .. Son 
mignon, non content de ce vouloir, lui respondit que sa queste en amours 
devoit est bien finée , quant Amours l'ont party de la nonpareille , de la plus 
belle, de la plus saige, de la plus loyale et bonne par dessus toutes les autres. 
Faictes, dit-il, monseigneur, tout ce qu'il vous plaira; car, de ma part, à 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 397 

de certains adjectifs français en ot, otte, qui ne sont guère; 
moins rares. Après avoir formé des adjectifs diminutifs au 
moyen des suffixes et, ette, ot, otte, l'analogie nous a con- 
duits à faire usage de ces mêmes suffixes pour former des 
substantifs diminutifs, qui se trouvent aujourd'hui en plus 
grand nombre que les adjectifs sur lesquels ils se sont mo- 
delés ^. 

Diminutifs en et et en ette dont les correspondants ne se 
trouvent pas en latin : amourette, archet, bachelette, banquette, 
barquette, bassinet, bergerette, blanchet, bluet, bosquet, bosselle, 
bougette, bourriquet, brochette, brunet, bûchette, cabinet, chai- 
nette, chambre tte , chansonnette , chemisette, chevrette, cochet, 
coffret, collet, cordonnet, cornet, couchette, coussinet, crochet, 
cuvette, dunette, échelette, facette, femmelette, feuillet, filet, 
fillette, finet, fleurette, follet, fossette, fourchette, grasset, gri- 
sette, herbette, historiette, jaquette^, jardinet, jaunet, jeunet, 
joliet, lacet, lancette, livret, logetle, longuet, lunette, maigret, 

aultre femme jamais paroHe ne porteray au préjudice de ma maistresse. » [Les 
Cent nouvelles nouvelles, édit, de M. Le Roux de Lincy, t. I, p. loi et 102.) 

On sait quelle fut la faveur dont jouirent les mignons à la cour des princes 
licencieux de la maison de Valois; plus d'un jeune seigneur dut sa fortune à 
son gracieux minois et à des complaisances d'une nature pour le moins fort 
équivoque. Ménage, Caseneuve et plusieurs autres ont cherché l'origine de 
mignon en partant de la dernière acception qu'a eu ce mot, et lui ont donné 
pour primitif le tudesque minna ou minne, amour. 

' Les diverses langues néo-latines ont des suffixes analogues et de même 
origine qui servent, comme en français, à former des adjectifs et des substan- 
tifs diminutifs. Ces suffixes sont, en langue d'oc, at, et, rarement ot; en ita- 
lien, etto, et quelquefois otto ; en valaque, itz, utz ; en espagnol et en portu- 
gais, ete, ito. Dans ces deux dernières langues, la forme ito paraît provenir 
de la désinence itas, qui termine plusieurs adjectifs latins du genre de ceux 
dont je viens de parler, tels que LEtiitas, adouci, de lenis; MOU.itus, amolli, de 
mollis, etc. 

^ Pour l'origine de ce mot, voyez la 1" partie, chap. m , sect. 11 , art. Jaque. 



398 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

maisonnetle, manchette, martelet, mauviette^, mentonnet, mou- 
linet, noisette, nonnette , œillet, osselet, paillette, palmette, pin- 

' Mauviette, sorte d'alouette, est un diminutif de mauvis, petite espèce de 
grive très-bonne à manger. (Voir le dictionnaire de l'Académie et celui de 
Trévoux.) Nos pères rangeaient le mauvis au nombre des oiseaux dont le ra- 
mage avait pour eux un charme tout particulier, ce qui doit nous faire penser 
que ce nom ne désignait point spécialement cette espèce de grive à laquelle 
nous le donnons aujourd'hui , car cet oiseau ne chante ni fort agréablement 
ni très-fréquemment. Mauvis devait être une dénomination générale appliquée 
à toute sorte de grives, et donnée parfois plus particulièrement à celle que 
nous appelons grive chanleuse. « Cette espèce de grive , dit Buffon , chante très- 
bien , surtout dans le printemps , dont elle annonce le retour; et l'année a plus 
d'un printemps pour elle, puisqu'elle fait plusieurs pontes; aussi dit-on qu'elle 
chante les trois quarts de l'année. Elle a coutume , pour chanter, de se mettre 
tout au haut des grands arbres , et elle s'y tient des heures entières. Son ra- 
mage est composé de plusieurs couplets, comme celui de la draine, mais il est 
encore plus agréable, ce qui lui a fait donner en plusieurs pays le nom de 
(jrive chanteuse. » (Buffon , Histoire naturelle. Oiseaux, art. Grive. ) 

Carpentier cite un exemple dans lequel mauvis est pris évidemment pour 
toute espèce de grives : «L'an de grâce i4o8, l'hiver fut si rude que presque 
tous les oiseaux du genre des mauvis et des merles tombèrent morts de froid 
et de faim.» {Chronique d'Otterhoume , citée dans le Glossaire de Carpentier, 
art. MalviciuS.) 

Palsgrave traduit l'anglais ihrestyll par mauvis. [Lesclarcissement de la langue 
francoyse, p. 280, col. 2.) Dans l'anglais du xvi' siècle, ihrestyll devait ré- 
pondre à ihrostle, qui, dans l'anglais actuel, signifie la grive chanteuse. Le 
nom générique de la grive est thrush. Mauvis désigne cette même grive chan- 
teuse dans les vers suivants : 

Par les plains chante la cupée , 
E par ml les jenz plaisseiz 
Ruissig;nous , merles e maavis. 

{Chron. des dacs de Normandie , t. II , p. i33.) 

La mauvis qui commence à tentir, 
Et li douz son dou ruissel de gravele , 

Me font resovcnir 
De là où tuit mi bon désir sont. 

[Le Châtelain de Coucy. cité par Roquefort, art. Maavis.) 

Nous disons proverbialement : Faute de grives, on mange des merles. Le nom 
de mauviette n'aurait-il point été donné à cet oiseau par ceux qui , faute de mau- 



FORME LEXICOGRAPHIQLE. 

cette, pistolet^, planchette, poulet, poulette, ré(jlette, rùlet, ro- 
sette, rouget, sellette, serpette, seule t, signet, tablette, etc. 

Diminutifs en et et en otte dont les correspondants ne se 
trouvent point en latin : angelot, ballot, ballotte, calot, gou- 
lot , Jiévrotte , menotte, pâlot, vieillot, etc. 

IX. OBSERVATIONS SDR LES DIMINDTIFS. 

A. Ain.si que je l'ai déjà remarqué, le latin parlé au v* 



vis, mangeaient des alouettes? M. Génin répond par l'affirmative, et peut-être 
a-t-il raison. Quoi qu'il en soit, le latin lepas et les mots français bécasse, noix, 
nous ont donné les diminutifs lapin, hccassine, noisette, qui ne signifient ni un 
petit lièvre , ni une petite bécasse, ni une petite noix. Quant à mauvis, il paraît 
venir du celtique, car on trouve, en breton, milvid, milfid, milc'houid, qui 
ont la même signification. En écossais et en irlandais, cet oiseau se nomme 
smeoracli. J'avoue que ce dernier est assez différent des mots bretons et du mot 
français. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas osé comprendre mauvis dans 
la liste des mots dérivés du celtique, m' étant fait une loi de n'admettre parmi 
ces dérivés que des mots dont les traces du primitif ancien se retrouvent très- 
manifestement dans plusieurs idiomes néo-celtiques. 

' «A Pistoye, dit Henri Estienne, petite ville qui est à une bonne journée 
de Florence, se souloyent faire de petits poignards, lesquels estans par nou- 
veauté apportez en France furent appeliez du nom du lieu, premièrement 
pistojers, depuis pistoliers, et en la fin pistolets. Quelque temps après, estant 
venue finvention des petites harquebuses, on leur transporta le nom de ces 
petits poignards. Et ce pauvre mot ayant esté ainsi pourmené long-temps , en 
la fin encore a esté mené jusques en Espagne et en Italie pour signifier leurs 
petits escus; et croy qu'encore n'a-l-il pas faict, mais que quelque matin les 
petits hommes s'appelleront /)iifo?efcj, et les petites femmes, pistolettes. » [Con- 
formité du langage français avec le grec, édit. de M. Léon Feugère, p. 3.) 

Le président Faucher assigne à pistolet la même origine, dans le IP livre de 
la Milice et Armes. 

La plaisanterie de Henri Estienne pourrait passer, jusqu'à un certain point , 
pour une espèce de prophétie à plus juste titre que tant de prédictions plus 
graves qui se sont moins bien réalisées. En effet, nous entendons le peuple 
dire journellement c'est an drôle de pistolet, en voulant parler d'un homme qui 
se fait remarquer par quelque singularité. 



400 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

et au vi'' siècle abondait en diminutifs de toute sorte, et il 
dut nécessairement en transmettre un très-grand nombre 
aux divers idiomes romans qui lui durent leur origine. 
D'un côté, cette quantité considérable de diminutifs, dont la 
plupart étaient fort peu nécessaires, d'un autre côté, la dif- 
férence réellement peu importante qui existe entre la signi- 
fication des mots primitifs et celle de leurs dérivés diminu- 
tifs, tout concourut h faire perdre de vue la valeur des 
suffixes qui servaient à la formation de ces derniers , au point 
que, dans beaucoup de cas, ces suffixes furent considérés, 
dans les différentes langues néo-latines, comme des dési- 
nences à peu près insignifiantes. De là vint que, dès les 
premiers temps de la formation de ces langues aussi bien 
que dans les siècles suivants, ces désinences furent ajoutées 
à un certain nombre de mots, et particulièrement à ceux 
qui , sans elles , eussent été trop courts après avoir subi l'al- 
tération à laquelle ils durent d'être transformés en mots 
romans. 

En latin même, le suffixe ulus, ula, paraît avoir été ajouté 
à certains primitifs qui ont disparu, mais qui ont laissé des 
dérivés dont la valeur n'est point celle qui est propre aux 
diminutifs; tels sont : annaliis, oc nias, fabula, macula, tabula^. 
D'autres primitifs, qui ont été conservés, ont produit des 
dérivés qui ont la forme des diminutifs , sans en avoir la si- 
gnification : ungais, ongle, nubes, nuages, ont formé angala, 
nabilam, qui ne signifient ni petit ongle ni petit nuage. 
Auricula a fort souvent la même signification que son pri- 
mitif aaris. 

' Diomède, liv. I, dit en parlant des diminutifs: « Meminisse debemus 
quod non omnia diminutiones faciunt sunt etiani quasi diminutiva, quo- 
rum origo non cernitur; ut fabula, macula, tabula.)) 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. « 

De même, les suffixes el, eaa, elle, ille, eille, eul, in, ine, 
et, ette, on, etc. ont été ajoutés, en français, à certains mots 
que l'apocope ou la syncope avait rendus trop courts, ou 
bien à certains autres que l'on voulait différencier de tel ou 
tel mot ayant une prononciation semblable, bien qu'ils 
eussent une tout autre signification. 

TADRDS devint tor^, qui , par l'addition du suffixe , donna TORc/, puis TADReou. 

MDLCS mul ' MDLet . 

SUMMUM sum, sorti ^ soumet . 

Rivus rus, ru, ruis, ruy* RDissei, puis Ruisseau. 



' «Purra il rendre chival qui ad la cuille pur xx solz, et tor pur x solz. » 
[Lois de Guillaume, S x, dans la I" partie de cet ouvrage, chap. i, sect. iv.) 
«Un tor et une vache ensemble.» [Rom. du Renart, t. I, p. 21 3.) 
' Mul a disparu , mais nous avons conservé le féminin mule, dérivé de mula. 

De sur» aveir vos voelt asez duner : 
Urs e leuns e veltres (lévriers) enchaignez. 
Set cenz cameilz e mil hosturs muez 
D'or e d'argent .iiii. cenz mnh Irussez. 

i ( Chans. de Roland, st. ix. ) 

« Absalon encuntrad la maignée David ; e seied sur un mul. Cume li muls vint 
sus un grant chaigne e ki moult out branches, une des branches aerst Absalon 
par la tresce , e li muls passad avant , e cil pendid à la branche. » ( Livre des Rois, 

p. 186.) 

^ Al rei ala sa fdle quere , 
Qu'il li donast , il la prendreit , 
En sum le munt la portereit. 

(Marie de France, t. I, p. 163.) 

Merlins , qui ert en la compaigne , 
Les mena en une montaignc. . . 
U li Carde estoit en scm. 

(Boman rfe Bra/. t. m , [). 389. ) 

* Par de joste un jardinet , 
Soz le ru d'une fontaine , 
4 Choisi en un praëlet 

Pastore qui mult ert saine. 
(Pastourelle insérée dans le Théâtre français au moyeu âge , p. .34 , c»'' > •) 



(Voir Ruy dans le Glossaire de Roquefort.) 
II*. 



26 



i02 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

HAMUs ram, raim ' HAMe/, KAivieau . 

BETDiA boni- aovhel, BOULeau. 

Avus ave ^ wieul, hïeul . 

APIS aps, eps " deux dérivés, \Beille et wette . 

' On ne trouve dans nos anciens auteurs que les formes raim, rain. 

E deiables tant l'a conveié 

Qu'à un gros raim Sert e glaceie ; 

Le rei feri de lez le quor. 

[Chron. des ducs de Norm. t. III, p. 337.) 

'^ Betala, mot latin formé du celtique, devint, par syncope, boul. Ce mot 
changea de genre, comme le firent généralement les noms d'arbres en pas- 
sant dans la langue romane. 

« Boul est un arbre dont on fait les balais pour netoyer les maisons. » [Pro- 
priétés des choses, liv. XVII, chap. clv; manuscrit du temps de Charles V, cité 
par M. Guessard dans son Examen critique des variations du langage français, 
p. 76.) 

" Avus donna ave, dont la forme allongée dut être avieul avant de devenir 
aïeul. 

« Ichiuix Jehans Crespin de sen bon gré pour ampliement del divin 

service de Dieu , ensement affin de labourer al alegement de le penanche de 

l'ame du dessus dit feu Robert Boinebroque , jadis sen ave a accordé 

{Titre de Jondation d'une chapelle, cité dans le Suppl. du Glossaire de Roque- 
fort , art. Ichialx. ) 

^ Apis dut d'abord donner aps, abs ; nous trouvons dans les auteurs la forme 
eps ainsi que les formes es, ée, parvenues aux dernières limites de la syncope. 
Le besoin d'avoir un mot dont la prononciation offrît plus d'ampleur fit recourir 
à une forme allongée; dans telle province , on l'obtint par l'adjonction du suf- 
fixe eille, et l'on eut \peille, \Beille; dans telle autre, on se servit du suffixe 
ette, et l'on dut avoir kvette, qui devint ensuite nyelte. 

«Cil qui emble avettes que l'on appelle eps en France (Ile-de-France) et 
abeilles en Poitou, l'en li doit crever les œils. » [Coutumes d Anjou, citées par 
Ménage , art. Abeille. ) 

Une mouskes et uns ez tencerent , 

Et ansamble se currecerent. 

La mousque dist que mielz vaieit. , . 

Et qantkes li es purchaceit 

Et atraoil e travellleit 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 



^03 



ALAUDA aloe, aloue ' KLovelle. 

ovis one * oveille, oukUIc . 

LENS , Tis . . . . lente i,ENTi//e . 

coRBis corhe (;ORBei//e. 

FASCis fais ^ FAisceaii . 



Li ert lolus e si est luée 
E de sa maisun fors-boutée. 
( De la Moscke et d'un» Èe , Marie de France , t. Il , fable Lxxxvi , p. 3âà. ) 

' Alauda est un mot latin dérivé du celtique, ainsi que nous l'avons vn 
dans la I" partie, chap. u, sect. ii. 

Quant Yaloe pris à cLanter 
Se comencerent à armer. 

( Chron. des ducs de Normandie , t. 1 , p. u3o. ) 

"^ D'un leu raconte sanz gabois. . . 
Trova un fouc d'oues paissant. 
(Dou Lttu el dt tOue , dans les Fabliaux et contes , publics par Barb.i<au , t. 111 , p. 03.) 

Ne n'i remaint besle à occire , 
Porc ne vache, one ne moton. 

(Chron. des ducs de Normandie, l, U , p. 79.) 

Les oueilles vait retorner. 

Conduire e chacer e mener. 

Quant qu'il fust quens , or est berkers ; 

Si est mult petiz sis dangiers. 

As oueilles garder entent, 

« Cahei ! caheil » lor dit sovent. 

[tbid. t. II, p. 466.) 

Ensi avint k'une cornaille 
S'asist seur le dos d'une oaille. 
(D'une Corneille et d'une Oeille, Marie de France , t. II , fable xx , p. 116.) 

«Cliacuno ouaillc cherche sa pareille.» [Le Livre des provcrhes français , pu- 
blié par M. Le Roux de Lincy, t. I, p. i24.) 

Nous n'employons plus oaaille qu'au figuré, en parlant d'un fidèle par rap- 
port à son pasteur, son supérieur spirituel , son évêque. 

^ Fais, écrit aujourd'hui/aix, nous est resté comme synonyme de lardcan ; 
mais il signifiait autrefois fagot, faisceau. Pour ce mol ainsi que pour ceux de 
Irnie et de corbe, je renvoie le lecteur au Glossaire de Rocjurrort. 



404 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

HAMCs hams, haims, hains, hain ' hameçoh. 

TESTA test, tes, têt- TESSon. 

Ces mots ont été faits d'après un mode de formation tout 
à fait semblable à celui que nous avons déjà eu occasion 
de remarquer pour certains dérivés en âge , tels que : usage , 
dommage, visage, lignage, âge. (Voir ci-dessus, p. 32 3.) 

Dans quelques cas , nous avons conservé les deux mots , 
celui qui est le primitif et celui qui est le dérivé, formé à 
la manière des diminutifs. Milium nous a donné mil, pour 
lequel nous disons plus souvent millet. Novos est devenu 
neuf, et nova, neuve, pour lequel on a dit nove, nuve; de 
ces mots nous avons fait le dérivé de seconde formation 
nouvel, nouveau, nouvelle. Porcus et vas nous ont fourni porc, 
vase, et ceux-ci nous ont donné pourceau, vaisseau, qui n'ont 
des diminutifs que la forme ^. 

' Poisson qui cherche le haim , 
Cherche son propre daim. 

(Ancien proverbe, cité par M. Le Roux de Liucy dam le Livre des 
proverbes français , t. I, p. I35.) 

Petit don est le hain du plus grand don. 
[Ilid. t. II, p. a8i.) 

' Nous disons encore aujourd'lmi têt: on disait autrefois test, les, d'où le 
dérivé tesson. 

« Dont raons-nos lo venin à un lest quant nos sûmes navreit , corne nos après 
les pollutions des maies pensés nos lavons, parmi ce ke nos asprement nos 
reprendons. Non, por huec, por le test puet-l'om entendre la fragiliteit de 
noslre mortaliteit. Dunkes terdre à un test lo venin , ce est penseir sovent lo 
cuers et la fragiliteit de nostre mortaliteit. » [Livre de Job, p. 449.) 

Bien pert au les ques li pot furent. 

( Proverbe du xin" siècle , cité par M. Le Roux de Lincy dans le Livre des 
proverbes français, t. II, p. iô3.) 

' Ce que je dis de la désinence âge et de toutes celles des diminutifs est 
également applicable à plusieurs autres désinences qui servirent à former des 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQUE. 405 

Le primitif de plusieurs mots allongés de la même ma- 
nière ne se retrouve pas dans nos anciens auteurs, et nous 
n'avons conservé que la forme dérivée; mais, en thèse gé- 
nérale, on doit admettre que ce primitif a existé aux pre- 
mières époques de la formation de notre idiome ; seulement, 
il n'aura pas tardé à tomber en désuétude, et aura cessé 
d'être employé avant l'apparition des plus anciens monu- 
ments de notre littérature. Il en serait arrivé tout autant 
aux prijnitifs de taareaa, mulet, sommet, etc. si nos auteurs 
du xu" et du xni* siècle ne fussent parvenus jusqu'à nous. 

L'hypothèse que je viens d'émettre est beaucoup plus 
vraisemblable que ne l'est celle par laquelle on prétend 
dériver directement les mots dont il s'agit de certains dimi- 
nutifs latins ayant une forme plus ou moins rapprochée. 
Outre l'induction légitime qu'on est en droit de tirer des 
faits précédemment établis, il est à observer que, dans beau- 
coup de cas, le diminutif latin nous eût donné un dérivé 
français dont la forme eût été tout autre que celle dont 
nous faisons usage. Ainsi CORNicula serait devenu corni- 



mots allongés. MONT donna MONTa^ne; CAMP, CHAMP, cxMPagne, ciiam- 
ragne: VAL, vall^c; AN, ANN^e; MATIN, MKTwée; JOUR, autrefois JOURN, 
JODRN^c; PRÉ, PRAirie; FAIM ou FAM, qui est dans Roquefort, FAMine; OS, 
ossement; FONT, encore usité dans fonts baptismaux, est le primitif de fon- 
Taine, etc. etc. La plupart de ces formes allongées se trouvent déjà dans les 
auteurs du xii" siècle; plusieurs sont même employées préférablement aux 
formes dont elles dérivent , attendu que la brièveté de ces dernières en rendait 
souvent la prononciation sèche ou dure. Dans tel dialecte, la forme primitive 
a disparu de bonne heure; dans tel autre , elle a persisté beaucoup plus long- 
temps. On peut généraliser ce fait et dire que certains mots , complètement 
tombés en désuétude dans certaines provinces, furent pendant plusieurs siècles 
conservés dans d'autres provinces. Il en est teb qui cessèrent d'être employés 
en Normandie au xiii* ou au xiv' siècle, et que l'on retrouve encore de nos 
jours dans les patois de la Lorraine ou de la Champagne. 



406 SECONDE PARTIE. LIVRE 1. 

cidc ou coRNtc/e; AURigula, Avmcale, ORÎcale ou wRicle, 
oRicle; MAMilla, MAuUle; et de même pour plusieurs autres. 
Admettez , au contraire , que cornix ait formé dans l'origine 
corne; auris, aare ou ore; mamma, marne; ces mots n'ont eu 
qu'à suivre l'analogie de fonnation de nos diminutifs en 
eille, elle, pour devenir corneille, aareille, mamelle. 

Si je passe à nos substantifs à forme diminutive terminés 
en et, ette, l'impossibilité d'en rapporter un seul à quelque 
diminutif latin correspondant confirme pleinement l'opinion 
que je viens d'avancer. N'allez point recourir à quelque 
mot prétendu latin qui soit d'une formation postérieure au 
vii^ siècle, car les vocables de basse latinité ne sont fort 
souvent que des mots romans travestis en mots latins au 
moyen de l'addition fort simple et fort commode d'une ter- 
minaison en U5, a, um. Mais cherchez dans les siècles de la 
haute et de la moyenne latinité, depuis Ennius jusqu'à 
Fortunat, et dites-moi quels sont les diminutifs latins d'où 
proviennent les substantifs français bracelet, juillet, navet, 
rocket^, serpolet, violette, etc. 

Ce n'est point seulement dans les premiers siècles de 
notre langue que nous avons ajouté à certains mots les suf- 
fixes des diminutifs pour en former des dérivés qui ne sont 
point réellement des diminutifs; nous avons employé ces 
mêmes suffixes dans des temps beaucoup plus rapprochés 
de nous, et nous les employons encore de nos jours pour 
faire de semblables dérivés, particulièrement dans le cas 
oîi nous voulons marquer telle ou telle différence de signi- 
fication entre deux mots de la même famille. Plame nous a 
donné Phnuet, PLumeau; table, TABL^au; prune, PRUNmu; bande, 

'- hochet dérive du tudesque rohke, dont on fit d'abord le latin roccus, rocu^, 
rochus. ( Voir l'article Rochet dans la I" partie , chap. m , sect. ii. ) 



CHAP. III, FORME LEXICOGRAPHIQDE. /i07 

BAN neau; carré, cARRmu; plat, PLAreau; tombe, TOMBmu; boule, 
Rovi.et; corps, coRsef; col, coLLei, etc. 

B. On a fait des diminutifs de certains mots qui étaient 
déjà eux-mêmes des diminutifs, ou du moins qui en avaient 
la forme. Ces diminutifs de diminutifs sont très-nombreux 
en italien : accello , oiseau , forme uccelletio , qui sert lui- 
même à former uccelletlino , très-petit oiseau ; de cosa , chose , 
on fait cosetta, et de celui-ci cosettina, très-petite chose; de 
bambino, enfant, bambinello, qui devient bambinellacio , très- 
petit enfant, etc. C'est tout un peuple de Myrmidons don- 
nant naissance à une génération de Lilliputiens encore plus 
petits que leurs pères. 

Les Latins avaient déjà de ces diminutifs entés sur d'autres 
diminutifs : puer, enfant, formait pueralas ou puellus, ella, 
et celui-ci, paellulas, paellula; cista, corbeille, coffre, donnait 
cistella, d'où cistellala, très-petit coffret. 

En français, loup nous donna d'abord louvet^, dont nous 
avons fait loavetel, louveteau; tonne, tonnel (tonneau), d'où 
tonnelet; mante ^, mantel (manteau), d'où mantelet; roux, 

' Mort du louvet, santé de l'agnielet, disait un ancien proverbe. (Voir Tré- 
voux, art. Louvet, et Roquefort, art. Louvat.) Ce mot nous est resté comme 
nom propre d'homme et comme adjectif; il se dit de la couleur du poil d'un 
cheval, lorsqu'elle approche de celle du poil du loup : cheval louvet, jument 
louvette. (Académie.) 

'' Mante dérive de mantum. manteau, qui se trouve dans Isidore de Séville : 
Manïdm Hispani vocant quod manus tegat tantum, est enim hrevis amictus. (Isi- 
dore, Origines, liv. XIX, chap. xxiv.) Plaute a employé le diminutif man- 
tellum. 

Nec mendaciis subdolis rnihi usquam mantellum est meis ; 
Nec sycophantiis , nec fucis uUum mantellum obviam est. 

(Plante, Capteivei. acte 111, »c. m, édil. de Lcip»ick, iSag, t. I, p. lyS.) 



Ii08 SECONDE PARTIE. LIVRE I. 

ruassel (rousseau), d'où rousselet, sorte de petite poire ; 
corbe\ corheiUe, d'où corhillon; cane, canette, d'où cane- 
ton, etc. etc. 

' Voir Corhe dans le Glossaire de Roquefort. 



FIN DU I" LIVRE DE LA II' PARTIE. 



i-3 Chevallet, Joseph BalUiazar 

2075 Auguste Albin d'Abel de 
CJS Origine et formation de 

1858 la langur: Française 



t. 2 



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