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PAUL BOURGET
DE l'académie française
Outre-Mer
NOTES SUR L'AMÉRIQUE
T () M K PREMIER
EDITION DEFINITIVE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIËRE 6*
"^ Tous droits réservés
Outre-Mer
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Édition in-8"* cavalier sur beau papier vergé d'alfa.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1906,
PAUL BOURGET
DE L ACADEMIE FRANÇAISE
Outre-Mer
NOTES SUR L'AMÉRIQUE
TOME PREMIER
ÉDITION DEFINITIVH
PARIS
LIBRAIRIE PLOTSr
PLON-NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE QARANCIKRE 6*
Tous droits réservés
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
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{M
A M. JAMES GORDON BENNETT
Je vous envoie^ cher monsieur et ami, le recueil
des noies de mon voyage aux Etats-Unis dont
vous avez désiré que les lecteurs du Herald eussent
la frimeur. En vous priant d'en accepter la dédi-
cace, f acquitte simplement une dette de reconnais-
sance. Si vous ne triaviez donnée d'une part^ les
lettres d'introduction les plus précieuses, et si,
d'autre part, votre journal n'avait pas présenté,
comme il a fait. Cosmopolis au public Américain,
je fC aurais pas trouvé tant de facilités à regarder
de près ce Nouveau-Monde que nous connaissons
trop mal, nous autres gens € de Vautre côté de
l'eau B, comme disent vos compatriotes. Ils parlent
de Southampton et du Havre à New-York ou Ã
Boston, comme à Paris un habitant du faubourg
Saint-Germain ou du quartier Latin parle de la
Madeleine et du boulevard. Ils sont sur un côté du
trottoir aujourd'hui. Dans sept ou huit jours ils
seront sur l'autre. Une rue à franchir et c*est tout.
Il est vrai que c'est une rue qui bouge et qui iap^
II A M. JAMES GORDON BENNF/iT
pelle rOcéan, Mais, comme ils disent encore^ avec
cette bonhomie ironique dont ils ont le Secret :
a En Amérique tout est sur une plus grande
échelle que dans la Old Country ! »
En les relisant, ces notes, frises au jour le jour^
je les ai jugées bien incomplètes et bien superfi-
cielles. Ce n^esi pas huit mois, c^est des années qu'il
faudrait passer ici et avec des connaissances spé-
ciales de politicien, d'économiste, d'ingénieur, de
géologue, d'anthr apologiste, pour lever un mou-
lage exact de cette énorme civilisation en train
d'installer ses quelque cinquante Etats ou terri-
toires sur une étendue de sol presque aussi vaste
que l'Europe et dans des conditions prodigieuse-
ment complexes de climats et de races. Malgré des
travaux de la valeur de ceux de Tocqueville, il y
a un demi-siècley et de M^nSrycëTvoictr quelques
années, le livre qtoTésume une pareille société
reste à écrire. S'il doit jamais être composé, c'est
à la condition que beaucoup de monographies par-
ticulières aient été rédigées par des voyageurs de
bonne foi qid se bornent à transcrire leurs impres-
sions. Cette modeste ambition d'un service Ã
rendre ni encouragerait seule à donner ce journal
de route pour qu'il prît place à côté de tant
d'autres, quand je n'aurais pas un espoir encore,
celui de décider quelques-uns de mes compatriotes
à entreprendre un voyage, aujourd'hui facile, et
dont fai éprouvé qu'il a sa bienfaisante influence.
Si les Américains souffrent d'une espèce d'abus de
A M. JAMES GORDON BENNETT m
tinergiey beaucoup d'Européens souffrent du mal
contraire, à qui un séjour de quelques semaines .
aux Etats-Unis referait de la volonté, surtout\-
dans la jeunesse^ comme Vair de la montagne refait
du sang à un anémique^ tout naturellement. Ils y
gagneraient aussi de mieux comprendre le monde
que nous préparent la Démocratie et la Science,
ces deux grandes ouvrières de nos destinées fu-
tures. Je suis, pour ma party comme vous le verrez
dans ces notes, parti de France avec une inquié-
tude profonde devant V avenir social. Elle s'est
apaisée, sinon guérie, dans Vatmosphere d'action
qui se respire de "New-York à Chicago et de Saint-
Paul à la Floride. Beaucoup de choses en Amé-
rique sont brutalisantes et déplaisantes. On y
regrette souvent la douce et lente Europe. On y
a, par instants, de véritables nostalgies d'une terre
d'histoire où il y ait des morts derrière ceux qui
vivent. Et pourtant on éprouve, au moment de
quitter cette étonnante République, une émotion
qui tient de la gratitude et de la piété. On s'y est
repris à ne plus trop craindre ce lendemain mysté-
rieux vers lequel marche tout V univers civilisé
parmi tant de destructions douloureuses et des
écroulements que l'on a trop de peine à croire né-
cessaires.
Voilà de bien grands mots, cher monsieur et
ami, en tête d'un ouvrage qui n'a d'autre préten-
tion que d'être une causerie d'un touriste en train
de classer ses < instantanées » entre deux départs
iT A M. JAMES GORDON BENNETT
de train ou de bateau. Mais, dans cet âge de
révolutions, le sérieux et le tragique se rencontrent
à tous les tournants d'horizon. C'est ainsi que la
grande ligne redoutable de V Océan sert de fond
à - tous les racontars de table ou de fumoir
échangés à bord d'un yacht de plaisance^ comme
celui où vous serez sans doute quand ce manus-
crit vous arrivera. Si ces notes réalisaient mon
intention, elles seraient exactement cela : une suite
de -propos d'un voyageur qui s'amuse au détail
quotidien, puéril quelquefois, de son voyage, avec
de larges aperçus d'idées entr' ouverts par instants.
Je ne suis pas sûr d'avoir exécuté ce que je vou-
lais ^ mais je suis sûr que le Herald et son direc-
teur accueilleront ce diary d'un étranger avec une
sympathie que je leur rends à l'un et à l'autre^ et
dont je vous prie dé trouver ici l'expression sin-
cère.
Paul BOURGET.
Paris, 15 septembre 18Q4.
OUTRE-MER
EN MER
A bord du ***. _ Août 1893.
L'énorme bateau — il a trois cheminées, il
jauge plus de dix mille tonnes et sa vitesse
moyenne est de cinq cents milles par jour — marche
à toute vapeur sur l'énorme mer. Ce ciel d'une
après-midi du mois d'août pèse sur l'Atlantique
avec des nuages d'automne. C'est comme un cou-
vercle bas et gris sous lequel, infatigablement, mo-
notonement, la houle enfle et se boursoufle, une
houle grise, terne, opaque comme ce ciel, et dont
les lames montent, s'escaladant, s'écrasant les
unes les autres. Une seconde, et quand l'une d'elles
se dresse toute haute, l'eau plus mince, et comme
écorchée, de la cime, se teinte de vert, une frange
d'écume ondule blanche et souple, puis la crête
mobile s'écroule, le mur d'émeraude s'abat en un
lourd paquet d'eau saumâtre sous l'enflure d'une
a OUTRE-MER
autre lame. Elles sont des milliers et des milliers
ainsi, soulevées, déchaînées, heurtées dans la fré-
nésie d'une bataille retentissante que domine par-
fois le passage d'un oiseau, ailes ouvertes, noir
sur le ciel gris, en train de chasser dans le vent et
dans la tempête. Le bateau, lui, est si puissant qu'il
déchire cette formidable palpitation de la mer
sans rouler et sans tanguer. Il donnerait, tant son
plancher demeure solide, l'idée d'un cauchemar
fantastique : l'immobilité dans la vitesse, n'était
que son armature de métal frémit d'une vibration
ininterrompue. C'est un de ces cinq ou six paque-
bots que les marins appellent des c lévriers de la
mer ». Il le mérite, ce joli surnom, autant par ses
proportions et par l'élégance de ses lignes qui
effilent en minceur son corps colossal, que par le
train prodigieux de sa course. Nous sommes partis
depuis bien peu d'heures, et déjà la côte d'Angle-
terre s'efface, confondue avec le bord plombé du
dôme de nuages qui cerne l'horizon. Encore quel-
ques secousses de la double hélice, et il n'y aura
plus, pour toute une semaine, autour de nous, que
l'abîme insondable des vagues, et là -bas, — le
Nouveau-Monde. Comme il m'attire, moi, ce
Nouveau-Monde, et pour des raisons sans doute
assez étrangères à celles qui entraînent de ce côté
la plupart de mes compagnons de voyage! Le
pavillon sous lequel nous naviguons porte en bleu
sur son fond blanc l'aigle éployée des Etats-Unis.
Il est Américain, et la plupart des passagers le
sont aussi. J'ai préféré. Duisque je me décidais,
EN MER j
ime fois de plus, Ã quitter la France, couper le fil
tout de suite, et me voici déjà en pays Yankee,
sur ce pont où je n'entends plus que de l'Anglais,
un Anglais nasillard où le mot c well » a rem-
placé le mot c y es • et revient sans cesse. J'ai
déjà dû changer ma monnaie française, et ap-
prendre tout de suite que l'unité de dépense a
sauté du franc au dollar, c'est-à -dire qu'elle a quin-
tuplé. Ce sont les deux toutes premières sensations
d'expatriement, et aussi l'inexprimable insolence
d'allures des domestiques du bord, ou mieux des
aides. Mais ne sais-je pas depuis longtemps qu'il
n'y a pas de domestiques aux Etats-Unis? Aucun
peut-être de mes voisins — ils sont une centaine
installés à l'air sur des chaises longues et des
pliants — n'a même remarqué ces riens. C'est pour
l'étranger le petit frisson de froid dont tremble le
nageur qui s'élance de la berge. Si habitué soit-on
à ce que le tragique et inquiet Maupassant appe-
lait a la vie errante », il y a dans cette saute
subite hors de tout home une vague sensation de
mélancolie, ou plutôt, car le mot serait bien gros
pour un effet de simple resserrement nerveux,
c'est comme une petite crise d'involontaire retour
sur soi-même. On prévoit les mille contrariétés du
déracinement et Ton se demande : — Pourquoi ce
nouveau voyage? Que vais-je chercher par delÃ
les mers, loin de mes amis, loin de mes livres, loin
des paysages familiers de la terre où j'ai
grandi?... — Hélas! Ce n'est déjà plus cette terre
qui s'évanouit là -bas dans la brume, puisque cette
4 OUTRE-MER
côte s'appelle le Landes End! N'importe. Le cap
de la Cornouailles appartenait encore à l'Europe.
Son phare qui vient de s'allumer annonce sans
doute le retour à d'autres voyageurs qui ont fait,
pour des raisons ou pour d'autres, l'expérience que
je vais tenter. Lorsque dans huit ou dix mois, si
Dieu permet je verrai cette même pointe de terre
et cette même flamme se détacher sur l'horizon,
aurai-je rapporté d'outre-mer une opulente moisson
d'idées et d'images? Me dirai-je que j'ai eu tort
ou que j'ai eu raison de m'exiler de nouveau pour
un si long temps? A ces deux questions âiaprèSi
je ne peux encore répondre, mais je vois nettement
ma réponse aux deux premières, aux questions
à 'avant,Qfi(\nt l'Amérique me donnera, je l'ignore.
Ce que j'attends d'elle, je le sais très bien, et ^je
voudrais tracer en quelques lignes cette espèce de
programme ou d'examen de conscience intellectuel
sur les premières pages de mon journal de route.
Quand je rédigerai mes notes, c'en sera, je crois,
la meilleure préface, et c'est aussi la meilleure ma-
nière de tromper l'ennui du paquebot, cette sensa-
tion que je connais trop bien poiur l'avoir tant
subie sur les mers d'Orient, ce vide à la fois et
ce long des jours. Il n'y a plus de temps en mer,
plus de distribution des heures, plus d'émiettement
de la vie. On est comme bercé, comme roulé par
une puissance trop forte, et qui vous supprime, qui
vous dissout votre volonté. Les infiniment petits
de la vie du bord et les songes d'idées très géné-
rales peuvent seuls vous aider à passer ces matins
EN MBR 5
et ces après-midi d'une languctir pr^qtic végéta-
tive. J'essaierai des deux remèdes. Je commence
par le second qui correspond trop bien à la pas-
sion maîtresse de mon intelligence, à ce goût, Ã
cette manie presque de ramasser des milliers de
faits épars dans le raccourci d'une formule. Mais :
« Quiconque est loup agisse en loup, b a dit un
sage. C'est une façon de penser et de regarder
que celle-là . Elle doit avoir sa valeur comme elle
a ses limitations. En tout cas, c'est mon impres-
sionnisme à moi. Je ne puis être sincère qu'en, y
obéissant et m'excusant à l'avance, auprès du lec-
teur qui voudra bien suivre ces notes, pour cet
abus de la réflexion abstraite.
€ L'expatriement, » ai- je écrit tout à l'heure. Que
ce mot est grossier et qu'il sonne faux! Je l'ai
senti dans tous mes voyages et je le sens plus
encore à ce départ-ci, on ne s'expatrie jamais. Si
loin que l'on soit de sa terre et de toute terre, on
n'a qu'à descendre au plus intime de sa pensée
pour se retrouver citoyen, non pas du. monde, mais
du petit coin de sol dont on est issu. Ce qui m'at-
tire en Amérique, ce n'est pas l'Amérique elle-
même, c'est l'Europe et c'est la France, c'est l'in-
quiétude des problèmes où l'avenir de cette
Europe et de cette France est enveloppé. Trois
puissances semblent aujourd'hui à l'œuvre pour le
fabriquer, cet avenir, trois Divinités aux mains
6 OUTRE-MER
brutales et inévitables comme celles des Parques,
et il nous faut bien reconnaître leur souveraineté
sur tous les intérêts comme sur toutes les entre-
prises du vieux monde : l'une est la Démocratie, la
seconde est la Science, la troisième, — la dernière
apparue et la moins aisément nommable, — c'est
ridée de la Race. Vers quelque coin du continent
que Ton se tourne, de Saint-Pétersbourg Ã
Londres ou de Rome à Paris, on voit ces trois
forces à l'œuvre, en train d'ébaucher les linéa-
ments d'un monde nouveau, — du moins leurs sec*
tateurs le prétendent, — en train de détruire pièce
par pièce l'antique édifice oh la vie humaine s'est
abritée depuis des siècles, sans rien dresser qui
puisse le remplacer, disent leurs adversaires. Et
ces derniers n'ont pas de peine à nous montrer
quelle Europe ces nouvelles Divinités nous ont
faite, combien sinistre, combien différente de celle
que rêvaient nos pères quand ils saluèrent, à la
fin du dernier siècle, d'un tel cri de naïve espé-
rance l'aube de la Révolution. Le suffrage uni-
versel, c'est-à -dire la tyrannie imbécile du nombre,
le règne de. la force sous sa forme la plus injuste
et la plus aveugle, voilà le régime que la Démo-
cratie a établi partout où elle a triomphé. Elle y
a joint un furieux réveil des appétits d'en bas, un
universel mécontentement du sort et la menace
constante d'une révolte de ce quatrième Etat de
la misère et de l'envie contre une civilisation qui
a promis la liberté, l'égalité, la fraternité, et qui
fait banqueroute à ces irréalisables promesses ! —
EN MÊR 7
Un maniement plus adroit de la nature, enfin
connue avec exactitude, voilà le bienfait certain
de la Science; mais qu'il est payé cher, s'il est vrai
que le nihilisme philosophique soit l'aboutisse-
ment dernier de ce gigantesque effort d'enquête
sans conclusion possible! Acculée aujourd'hui Ã
l'Inconnaissable, et contrainte d'avouer que sa mé-
thode est impuissante à jamais saisir la cause
derrière les phénomènes et la substance derrière
les accidents, quel aliment apporte-t-elle à Tâme,
cette Science, sinon un pain d'amertume et un
breuvage de mort ? En développant à outrance
dans l'homme moderne l'esprit d'expérimentation
et de critique, elle a rendu la foi au surna-
turel presque impossible à la légion innom-
brable des consciences moyennes, et c'est l'addi-
tion de ces consciences moyennes qui forme ce que
l'on appelle une conscience nationale. Aussi quelle
diminution d'Idéal dans cette Europe contem-
poraine ! Quelle incertitude des convictions, et, c'en
est la conséquence nécessaire, quelle faiblesse in-
cohérente des volontés! Quelle diminution du ca-
ractère, quel dérèglement de l'énergie, que de
maladies morales, sans cesse renaissantes et de
plus en plus fécondes en complications, dans les
dernières années de cette fin d'an siècle qui a tant
souhaité de bien faire ! — L'idée de la Race enfin,
et qui semblait si généreuse, si logique aux éclaii3
du canon de Solferino, dans quelle menace de
barbarie elle s'est résolue, aujourd'hui que toute
cette Europe du progrès n'est plus qu'-une suite de
i OUTRE-MER
camps «tranchés, où des millions d*hommes
attendent, derrière des canons chargés, l'heure stu-
pidement criminelle d'une extermination comme
l'histoire n'en a pas connu!...
Oui, telle est leur besogne évidente, à ces trois
effrayantes ouvrières, qu'il est vain cependant de
maudire, — et coupable peut-être. Car il y a dans
toutes les grandes forces irrésistibles de la société
comme dans celles de la nature un caractère
fatal et partant sacré. Dépassant la prévision de
l'homme et son contrôle, elles nous apparaissent
comme des émanations mystérieuses du principe
même d'où découle toute réalité. Ce qu'elles ont
d'irrésistible et d'illimité s'impose à notre accepta-
tion comme la naissance et comme la mort, comme
le jour et comme la nuit, comme cette mer qui
bat de sa lame le vaisseau où j'écris ces lignes.
En présence d'une pareille nécessité il n'est pas
permis de désespérer avant d'avoir étudié toutes
les chances d'un plus heureux avenir, je veux dire
avant de s'être assuré que les effets produits par
ces causes implacables sont toujours les mêmes.
Or un pays s'est rencontré où ces trois forces si
meurtrières à notre vieux monde ont été appelées
à façonner de toutes pièces un univers nouveau,
un pays qui s'est constitué dès le premier jour en
démocratie, et en démocratie scientifique parce
qu'il a dû employer à dompter une terre toute vierge
l'appareil le plus moderne des machines et de l'in-
dustrie, un pays devant lequel le problème des races
EN MER 9
s'est dressé dès son origine, et qui s'y heurte encore
à chaque instant, puisqu'il est un terrain d'allu-
vion pour toutes les nations d'Europe, d'Afrique
et d'Asie, et qu'il lui faut faire vivre ensemble
non seulement des Anglais et des Irlandais, des
Allemands et des Français, mais des noirs et des
jaunes avec des blancs. Jusqu'à présent il pardt
y avoir réussi. Chaque année sa population aug-
mente, sa richesse grandit, ses villes poussent avec
des énergies de plantes des Tropiques. Il y a
quarante ans, qu'étaient Saint-Louis, Saint-Paul,
Minneapolis? Qu'était Chicago elle-même? Au-
jourd'hui c'est par cent mille, deux cent mille,
cinq cent mille que se comptent les habitants de
ces cités nées d'hier. Cette année, la plus éton-
nante d'entre elles vient d'ouvrir une exposition Ã
laquelle elle a convié le monde entier, et le monde
est allé à ce rendez-vous. Vingt-cinq mille
hommes d'armée suffisent à ce peuple, qui prouvait
cependant, voici moins de trente ans, que les éner-
gies militaires surabondent en lui comme les
autres, et il est retourné» sitôt la lutte finie, aux
travaux de la paix avec la même rapidité qu'il
avait mise à organiser l'outillage formidable de
sa guerre. Comment savoir qu'une pareille nation
existe sans ressentir la curiosité de regarder
ailleurs qu'Ã travers les livres les conditions de
cette existence ? Comment perdre cette occasion
d'éprouver sur place la valeur de cette société qui
se prétend celle de l'avenir, qui est en tout cas
une des possibilités de l'avenir? Je crois me
lo OUTRE-MER
rendre un compte assez exact par avance de ce qui
me choquera dans cette contrée où manque la
poésie du passé, moi qui ai tant aimé l'Italie, la
Grèce, la Syrie, ces terres pétries de la poussière
des morts. Je sais que je ne vais pas chez- ceux
de ma lignée d'esprit et de cc3eur. Mais où n'irais-je
pas et chez qui, pour reprendre un peu de foi
dans le lendemain de cette civilisation qui, chez
nous, semble parfois à la veille de s'abîmer pour
toujours?...
J'ai laissé passer cinq jours depuis cette après-
midi de départ où je m'essayais à cette espèce
de bilan intellectuel qu'il est bon de dresser aux
premières comme aux dernières heures d'un long
voyage. Durant ce voyage lui-même, il faut être
tout à la sensation présente. L'écrivain doit
utiliser ses idées générales à la manière dont un
peintre utilise le mur de son atelier. Il s'en sert
pour accrocher des études que cette paroi sou-
tient — et qui la cachent. J'ai donc oublié de mon
mieux mes théories pendant ces cinq jours, comme
j'espère les oublier pendant les mois qui vien-
dront, et je me suis abandonné à cette vie de pa-
quebot qui semble pareille à elle-même sous tous
les climats et sur toutes les mers. Pourtant, Ã y
regarder de près, ce bateau-ci est déjà un coin
d'Amérique, et un visionnaire de mœurs y saurait
démêler comme toujours le ton national, l'irréduc-
EN MER tf
tible petit trait où un peuple empreint toujours
sa physionomie. Qui a pu quitter un steamer de la
compagnie péninsulaire, la classique P. O. de
V'Eg\'pte et des Indes, pour un vapeur des Mes-
sageries sans éprouver que toute l'Angleterre est
déjà dans l'un et toute la France dans l'autre, de
même que toute l'Italie tient dans l'entrepont d'un
des Florios qui cabotent la côte de Gênes Ã
Patras? Mais la condition pour bien discerner ces
nuances est de connaître déjà les peuples. Voici
à tout hasard le crayonnage de quelques-unes des
visions que j'emporterai de cette traversée une fois
finie, — bientôt donc. Nous avons marché si vite
que, partis de Southampton le samedi dans
Vaprès-midi, nous serons à New- York demain
vendredi, au soir, malgré que la mer nous ait
assaillis rudement à de certaines heures, surtout
dans ce milieu *de l'Océan que les marins appellent
le deviVs hole^ — le trou du diable, — et quoique
à ce moment, où je reprends mon journal de route,
le brouillard s'épaississe, sur cette même mer
redevenue lisse, à peine moirée. Une houle de
fond la soulève d'une large ondulation paisible,
tandis qu'une blanche et molle nuée enveloppe le
bateau, si dense que d'une extrémité à l'autre les
objets et les personnes se fondent dans un vague
tremblement de fantômes. La sirène, de minute
en minute, perce cette vapeur de son appel strident,
mais la vitesse de notre course n'en est pas dimi-
nuée d'un nœud.
— - a C'est beaucoup plus sûr, » m'a dit un de
I« OUTRE-MER
mes voisins de table. « En cas de rencontre, le
bateau le plus rapide coupe toujours Tautrc... »
... Ce pont de vaisseau tout d'abord, «ur lequel
j'ai passé tant d'heures, quand les lames fouettées
par le vent l'aspergeaient de leur embrun salé,
que j'en reverrai de fois les deux galeries, le long
des cabines, avec la ligne des fauteuils de canne
pressés les uns contre les autres! Les hommes et
les femmes y passaient leurs journées, lisant, cau-
sant, s'étirant, dormant, et les couleurs des plaids,
tout mêlés de vert et de jaune, de rouge et de noir,
faisaient ressortir l'éclat ou la flétrissurt des vi-
sages. C'étaient pour moi, ces faces, jeunes ou
vieilles, que je retrouvais chaque matin à la même
place, comme des énigmes de race où ma fantaisie
s'amusait à deviner avec une curiosité singulière
des hérédités invérifiables, tous les métaux divers
coulés dans cet airain de Corinthe : îa race Amé-
ricaine. Plus rien dans cette foule de ce dessin
serré qui fait la physionomie de presque tous les
Anglais, — leur caractère d'imprimerie, si net, si
dru, si découpé, en est l'analogue, — mais des
visages si disparates et des physiologies si contra-
dictoires que j'y déchiffrais naturellement les vingt
atavismes différents dont les Etats-Unis sont la
synthèse. Ce pcrsottiiage aux épaules carrées, aux
mains solides comme des battoirs, aux pieds
larges comme des bases de colonnes, qui fume de
gros cigares avec un souffle puissant, et dont les
yeux petits dardent sous leurs lunettes cerclées
BN MER 13
d'or des regards cîe bonhomie et de ruse, ai-jt
besoin de savoir que son nom se termine en mann
et qu'il regagne Chicago pour être sûr qu'il est
un Allemand ou un fils d'Allemand ? — Cet autre,
avec cette g£iieté nerveuse de ses yeux trop bleus,
sa barbe rousse, ses gestes excitables, le visible Ã
peu près de sa tenue, comment douter qu'il soit
un Irlandais ou un fils d'Irlandais? — Ce troi-
sième, aux prunelles trop noires dans un masque
olivâtre et maigre, quel indiscutable Espagnol en
qui revit la silhouette de quelque aventurier de
Californie!... — Et puis ce sont, à côté de ces
visages marqués d'un si net caractère, d'autres vi-
sages comme pétris de cinq ou six types divers,
gris, neutres, et ternes, avec de grands traits qui
les tailladent et qui, presque tous, disent l'effort
Ils sourient, et même dans ce sourire il-s restent
tendus, presque amers, comme si le travail et la
peine de plusieurs générations y demeuraient em-
preints. Beaucoup de femmes, et de très jolies,
causent familièrement avec l'un et avec l'autre.
Plusieurs actrices parmi elles reviennent au pays
natal d'une tournée en Angleterre. J'imagine ce
que cette intimité du bord représenterait de ga-
lanterie actuelle ou prochaine dans un bateau de
pays Latin. Ici l'impression contraire domine, celle
de mœurs déjà plus rudes et qui sont à base
d'énergie et de volonté, comme les nôtres sont Ã
base de plaisir ou d'esprit. J'en retrouve le sym-
bole dans l'âpreté avec laquelle, depuis le départ
et quelle qu'ait été la mer, plusieurs des jeunes
14 OUTRE-MER
femmes se sont obstinées à arpenter le pont d'un
pied décidé, tandis qu'un groupe de jeunes gar-
çons et d'hommes faits jouait sur l'avant à une
sorte de cricket, souffletés par l'écume, percés par
la pluie.
— a Si mon frère n'a pas ses deux heures
d'exercices violents par jour, » me disait une jeune
fille qui elle-même lisait avec le plus grand soin
dans une revue un article sur la fhysical culture^
« il ne se sent pas confortable... »
... La salle à manger me demeure aussi dans
les yeux, avec le luxe brutal de ses dorures neuves
et la rumeur du peuple assis à ses tables. C'a été,
depuis le dépaxt, une abondance de nourriture
aussi brutale que ce luxe, des listes de vingt-cinq
plats à choisir au déjeuner, au lunch et au dîner.
J'avais entendu parler souvent du gâchage Amé-
ricain. J'en avais la sensation trois fois le jour
devant cette prodigalità © de victuailles qui suppo-
sait des bœufs, des porcs, des moutons pendus
entiers et par cinquantaines dans les chambres
glacées de l'entrepont, des amoncellements de
poisson dans d'autres glacières, des provisions de
laitage et de fruits de quoi soutenir un siège. Et
rien qu'à voir comment ces dévorateurs arrosaient
cette nourriture, je pouvais mesurer à quelle dis-
tance j'étais de la terre de la vigne. Le whiskey,
l'aie, le soda, le thé, la limonade, le porto, le
sherry, le Champagne sec, l'eau-de-vie, l'apollinaris
apparaissaient sur toutes les tables, attestant cette
EN MER 15
habitude de vouloir son régime, si caractéristique
des contrées Anglo-Saxonnes. Il n'y a pas de type
de nourriture ici comme chez nous. Chaque esto-
mac suit ses caprices. Et dans la demi-hallucina-
tion que donne le bercement de la mer, toujours
je voyais flotter sur cette assemblée le sourire d'un
étrange personnage, d'un dentiste de New- York
établi à Rome et retrouvé sur ce bateau, en route
pour un congrès de Chicago, un de ces infati-
gables artistes en auriÊLcation qui creusent des
tunnels dans les dents de leurs clients, qui cons-
truisent dans les bouches les plus démontées des
ponts de métal avec des habiletés et des audaces
d'ingénieur. Par moments, il revêtait à mes yeux
la dignité d'un président de cette table d'hôte
flottante, tant les convives manifestaient, dès le
premier déjeuner, cette avidité physiologique d'une
race de proie, pour qui l'entretien du grand outil
masticateur a dû devenir aussi important que celui
de la serre pour le vautour ou de la griffe pour
le lion..
... Cette salle à manger, je l'aï dans les yeux
une autre fois, mais recueillie, et elle s'emplissait
solennellement de la voix d'un pasteur qui disait
les prières. C'est le dimanche matin, et sur les deux
cents passagers plus de cent assistent à cet ofiice!
Ces mêmes faces que j'ai vues hier, que je verrai
demain congestionnées de nourriture, se penchent
maintenant sui: des Bibles avec le recueillement
d'une convictioii personnelle et sincère. Tous ces
i5 OUTRE-MER
gens voyagent avec leur livre de prière à eux. Je
les regardais à travers la croisée avec le sentiment
que malgré le prodigieux afEux d'immigration,
rame des Ptlgrim Fathets qui sont partis sur la
May Flower n'est pas morte encore, et je me sou-
venais de ce départ qui fut précédé, dit la chro-
nique, d'un jour d'humiliation et de jeûne, le
pasteur ayant pris comme texte ce verset d'Ezra :
a Le long de la rivière Ahava j'ai proclamé un
jour pour que nous pussions nous humilier nous-
même devant notre Dieu, et obtenir de lui la voie
droite pour nous, pour nos enfants et pour toute
notre substance... » Voilà le profond sentiment
qui s'agite encore parmi ces revivais de l'Amérique,
assez passionnés pour que, dans notre dix-
neuvième siècle, de nouvelles sectes en jaillissent
sans cesse. Il palpitait là entre les parois dorées
de cette salle banale, Ã laquelle il restera pour
moi associé, comme j'y reverrai toujours une autre
scène bien différente : un concert organisé par un
régisseur de théâtre qui va faire une tournée à San
Francisco. Le produit en devait être affecté à la
caisse des pauvres matelots. Un ancien ministre
des Etats-Unis auprès d'une des plus grandes
cours d'Europe avait accepté la présidence. Toute
la bonhomie d'un pays de debaterSy d'hommes
habitués à sans cesse parler en public et au public,
était empreinte dans le ton avec lequel il com-
mença, faisant allusion à ses infortunes de ca-
bine : « / présent y ou a very poor sailor... J^e vous
présente un très pauvre matelot. » — Je n'aurais
EN MER t7
pas su vers quelle terre de démocratie je m'en
allais, je l'aurais deviné à l'absolue simplicité
d'allures de cet ancien diplomate. C'était de quoi
me consoler d'un refrain que j'entendrai long-
temps aussi sur les « doux agneaux qui sont dans
les prairies — où ils ne rêvent pas de la sauce Ã
la menthe », et de quoi oublier la cruelle vulgarité
d'une chanteuse qui mimait une femme de chambre
Irlandaise sur le point de devenir actrice. Et elle
hurlait, lançant son poing avec des violences de
boxeur qui se prépare à donner un funtshment^
un si formidable : « / want to be a Hactress, a
Eactressf,.. » que les vitres en tremblaient malgré
ia rumeur de la mer.
... Quel cours de physiologie internationale en-
core que Je fumoir d'en bas, vers neuf heures, le
soir! Hier surtout. On y tirait les numéros d'une
des dernières poules sur le chiffre des milles fran-
chis par le bateau dans les vingt-quatre heures.
Cinquante personnes peut-être se pressent dans
une atmosphère qui sent le paquebot, le tabac, les
eaux de toilette, — car la boutique du barbier
donne à côté, et il est en train de laver la tête Ã
un client, la porte ouverte, — et les alcools. Un
bar est au fond, où l'alchimiste préposé aux cock-
tails manipule quelques-uns de ces corrosifs mé-
langes dont les Américains se brûlent l'estomac
avec délices. Là , dans cette pièce revêtue de bois
jaune, qu'une électricité tamisée par des globes
bleuâtres ou roses éclaire d'une lumière de féerie,
l8 OUTRE-MER
les pokéristes prolongent leurs parties la nuit en-
tière, lisant leurs points à l'angle des énormes
cartes sans que leur immobile visage tendu pour
le bluff laisse rien deviner que cette fièvre froide
du pari qui se déchaîne maintenant autour des
numéros de la poule. Un acteur aux bajoues ver-
dâtres, à la bouche lippue, les a mis dans un sac,
et il les tire pour les attribuer aux divers ponteurs
qui se sont inscrits durant le jour sur la feuille
de papier attachée là -bas, contre la glace embue
de fumée. Il faut ensuite les mettre à l'encan, et
le gros homme commence d'allumer les enchères,
accompagnant chaque nombre d'un boniment où
il y a de la blague du commis voyageur, mais
sinistre : t 481... il y aura un terrible brouillard.
— 480... c'est le plus bas, c'est le meilleur. Nous
coulerons comme la Victoria. — 480... qui veut
de quoi payer son assurance? — 504... c'est le
plus haut, le meille^ur. Un temps alcyonique. Nous
ferons 506... » Et les enchères de monter : un
dollars, cinq dollars, dix dollars, vingt dollars,
quarante dollars, cent dollars, jusqu'au < ... Un,
deux, trois, adjugé à l'honorable... » Ce sont les
faces des parieurs qui me restent dans la mémoire,
avec leurs yeux si vivaces et si durs, avec le mou-
vement si affirmé, à demi cruel, de leur bouche.
Presque toutes grises plutôt que rouges, le teint
empoisonné par Tabus des redoutables eaux-de-
vie, ces faces évoquent invinciblement pour moi
l'idée des légendes de l'Ouest, oii un revolver
prêt à partir est toujours à la portée du joueur.
EN MER 19
Deux surtout n'apparaissent si nettes : une, carrée
et franche, avec une casquette de yachting
abaissée sur le front, une pipe courte et droite au
coin de la lèvre, et une poussée goguenarde dans
la surenchère; — l'aucre, pointue et insolente avec
un regard finaud et faraud. Les deux voix qui
sortaient de ces deux bouches trahissaient, en
s'exaspérant Tune contre Fautre, dans cette lutte
de dollars, presque la haine de deux espèces,
comme si dans Tarrière-fond du jeu, pris ainsi, Ã
la manière d'un duel, il y avait le déploiement
d'une force presque animale. Et ce combat à peine
fini autour du chiffre des milles, un autre recom-
mençait autour du numéro du premier pilote Ã
rencontrer.
... Ce bateau, celui de ce premier pilote, qu'il
était petit, courant à nous, toutes voiles dehors,
sous le vent qui le couchait par instants sur les
lames! Nous étions à six cents milles du port. Il
s'agissait poin: l'homme de gagner trois cents dol-
lars. Nous en rencontrâmes un autre, le soir, qui
avait, lui, fait ses cinq cents milles pour rien, sous
le vent terrible de ces derniers jours. Une seconde,
le vapeur stoppe. Une petite barque se détache sur
laquelle est un rameur avec le pilote. Ce dernier
s'agrippe des mains à une échelle de cordes qu'on
lui jette du pont. Il n'a pas touché le bastingage,
que déjà la machine a repris sa force et le paque-
bot sa vitesse. Encore cinq minutes et le coura-
geux voilier n'est plus qu'un point blanc dans
^ OUTRE-MER
retendue, sans cesse abîmé dans les énormes val-
lées que creusent les lames, et que nous fendons,
nous, avec la vitesse toujours maintenue de gens
qui veulent : « break tke record. » — C'est l'in-
traduisible mot par lequel le^ Américains expriment
si bien ce qui fait dès le premier abord le fond
de leur nature : considérer comme possible , tout
ce qui s'est fait déjà et le dépasser. Est-ce l'amour-
propre? Est-ce la folie de l'action ? Est-ce un
autre atavisme encore, puisqu'ils sont tous, Ã
quelques générations près, des fils ou des petits*
fils de désespérés, de gens qui ont franchi ce
même Océan avec l'idée fixe d'un dernier va-tout
à jouer? Je n'en sais rien, mais je sais que de long-
temps je n'oublierai cette course frénétique du
lévrier de mer à travers cette première journée
d'épais brouillard et cette première approche du
pays de toutes les audaces dans cette audace d'un
élan à couper un cuirassé, si nous l'eussions ren-
contré!... Mais qui y pense, excepté moi? Tous
sont occupés déjà à lire les journaux que le
bateau-pi lOte vient d'apporter avec lui... « Ce
n'est pourtant pas la peine... > dit un d'eux. « Ils
ont deux jours !••• »
Le septième jour, nous arrivons en vue ci e New-
York, par un matin d'été à la fois brûlant et
voilé. Nous n'avons pu débarquer hier, à cause
de l'heure tardive, et je m'en réjouis devant Fin-
EN MER ai
comparable tableau de cette entrée. Le paquebot
remonte la bouche de l'Hudson, qui sert de port
à la grande ville, avec un mouvement aussi doux
qu'il était rapide voici vingt-quatre heures. Rien
que cette sensation vaudrait le voyage, tant elle
est inattendue et profonde. L*énorme estuaire fris-
sonne et clapote, remué par le dernier battement
de l'Atlantique, «t sur ses deux rives, si loin que
le regard puisse aller, à droite oik s*étale New-
York, à gauche où grouille Jersey-City, indéfini-
ment, interminablement, c'est une suite de courtes
jetées en bois, larges et couvertes. Des noms s'y
inscrivent, ici d'une compagnie de chemins de fer,
là d'une compagnie de bateaux, puis d'une autre
compagnie de chemins de fer, puis d'une autre
compagnie de bateaux, et, indéfiniment aussi, de
chacune de ces jetées un gigantesque bac se dé-
tache ou s'approche, emportant ou vomissant des
passagers par centaines, des dizaines de voitures
tout attelées, des trains entiers de marchandises.
Je compte cinq et six de ces bacs, puis quinze,
puis vingt Enormes, surplombant l'eau verte de
leurs deux étages peints en blanc et en brun, ils
vont, battant cette eau pesante de leurs roues de
fer, et sur leur sommet im gigantesque balancier
rythme leur mouvement uniforme. Ils vont, se croi-
sant, se frôlant, sans jamais se heurter, tant leur
marche est précise, avec des apparences de colos-
sales bêtes laborieuses dont chacune accomplit sa
tâche avec une sûre conscience. D'innombrables
petites chaloupes, agiles et trapues, courent au
M OUTRE-MER
travers. Ce sont^ des remorqueurs. Le remous se-
coue durement leurs coques minces, et Ton entend
le souffle rude de leurs machines, robustes et larges
poumons d'acier qui remplissent tout leur petit
corps. On la sent, cette robustesse, à leur élan,
mesuré si juste que, sans jamais le ralentir, ils
volent entre les lourdes masses dont le choc les
chavirerait. Derrière eux ils traînent de fragiles
barques chargées de deux, de trois, de quatre
hommes. — Le mince et pauvre esquif tremble,
disparaît presque dans le glauque sillage, creusé
profond sur cette eau, si labourée, si fouettée,
qu'elle se dresse en vagues. De temps en temps un
de ces remorqueurs jette un coup de sifflet, aigu et
déchirant, qui se mêle au rauque beuglement des
bateaux passeurs. Et les uns et les autres cir-
culent sur cette vaste rivière que remontent et que
redescendent, avec la même lenteur que nous, cin-
quante paquebots peut-être, grands comme le
nôtre, venus de. l'Europe, venus de l'Amérique du
Sud, venus de celle du Nord. Les hautes coques
rouges fendent avec une douceur puissante la
nappe écumeuse, chargée de tant de travail
humain, de tant de vies humaines. Dans la brume
chaude les formes s'effacent, les contours s'es-
tompent, se fantomatisent. D'autres paquebots ap-
paraissent, s'esquissant, se devinant par derrière
ceux-là , et par derrière encore un monstrueux
entre-croisement de vergues et de mâts, colossale,
dominant cette gigantesque usine mouvante, qui
donne l'uiipression d'être l'entrepôt du monde en-
EN MER «3
tier, la statue de la Liberté surgit, silhouettée dans
la buée et haute comme un phare. Cependant les
deux villes, à droite et à gauche, continuent de
s'étendre à perte de rêve. Penché du côté de New-
York, je démêle des maisons toutes petites, un
océan de constructions basses d'où émergent,
comme des îlots aux abruptes falaises, des bâtisses
de brique si hardiment colossales que, même d'ici,
leur hauteur écrase le regard. Je compte les étages
au-dessus de la ligne des toits : une d'elles en a
dix, une autre en a douze. Une autre n'est pas
finie. Une armature de fer évidée dessine dans le
ciel le projet de six de ces étages au-dessus de
huit autres déjà construits... Gigantesque, colos-
sal, démesuré, effréné, — on répète malgré soi les
mêmes formules, car les mots manquent pour
égaler cette apparition, ce paysage où la bouche
énorme du fleuve sert de cadre à un déploiement
d'énergie humaine plus énorme que lui. Arrivée
à cette intensité d'effort collectif, cette énergie
devient un élément de la nature. L'histoire ajoute
à cette impression, pour la redoubler, la brutalité
indiscutable de ses chiffres. En 1624, — il n'y a
pas beaucoup plus de deux cent cinquante ans, —
les Indiens vendaient à un Westphalien la pointe
de cette île de Manhattan. Il fondait cette ville
que voici devant moi. C'est la poésie de la Démo-
cratie et c'en est une que ces poussées de vitalité
populaire, où l'individu disparaît, où l'effort per-
sonnel n'est plus qu'une note perdue dans un im-
mense concert. Ce û'est certes pas le Parthénouj
»4 OUTRE-MER
ce petit temple sur une petite colline, où les Hel-
lènes ont résumé leur Idéal : presque pas de
matière, et de l'Esprit de quoi l'animer toute, jus-
qu'au moindre atome, avec de la mesure et de
l'harmonie. Mais c'est l'obscure et violente poésie
du monde moderne, qui vous donne un frisson tra-
gique, tant il tient d'humanité volontaire et for-
cenée dans un horizon comme celui de ce matin, —
et il est le même tous les jours!...
ïii
PREMIÈRE SEMAINE
Je viens de passer une semaine à New-York,
sans presque voir aucune des personnes pour qui
j'apporte des mots d'introduction. Elles sont
toutes, durant ces brûlantes chaleurs d'un mois
d'août auui étouffant que celui de Madrid, à la
campagne, au bord de la mer, en Europe. Moi-
même je me prépare à partir pour Newport, le
Deauville de l'Amérique, afin d'y voir de près la
Société. J'ai donc eu le loisir, durant ces quelque
huit jours, de courir la ville en simple touriste et
d'en recevoir une première impression, — un pre-
mier choc, comme me disait l'aimable professeur
Charles N*** de Cambridge, qui m'engageait Ã
intituler ce livre de voyage American shocks^ pour
faire contraste aux Sensations d'Italie. Je vou-
drais transcrire ici le journal de cette semaine, non
que je m'exagère l'importance et l'intérêt de ces
toutes superficielles expériences d'hôtel et de rue.
Elles n'autorisent aucune conclusion générale.
Pourtant elles ont leur valeur. C'est comme un
sursaut d'exotisme qu'un séjour plus prolongé
atténuera, qu'il abolira, pour le remplacer par des
26 OUTRE-MER
remarques plus justifiées, moins exactes peut-être.
Car ces perceptions presque animales de la diffé-
rence d'atmosphère entre le pays d'où nous venons
et celui otj nous arrivons ne nous trompent que si
nous les interprétons. Déjà j'entrevois à leur terme
quelques hypothèses très générales. Il est probable
que ces hypothèses sont très incomplètes et que
j'en changerai plusieurs fois avant de quitter ce
continent. Fixons du moins les surprises de la
première heure avant qu'elles ne s'effacent, quand
ce ne serait qu'Ã titre de document
Samedi. — Henry J*** m'avait dit à Londres
quand nous nous sommes quittés : « J'attends
votre impression du quai de bois de New-York.
Vous voudrez revenir par le premier paquebot
comme a fait C***. » Ce dernier est un jeune
Français d'une rare distinction d'esprit qui a pré-
tendu, lui aussi, faire dans le Nouveau-Monde une
cure d'activité et de démocratie. Il a débarqué sur
le quai de bois, comme j'y ai débarqué. Il a gagné
un hôtel quelconque comme je viens d'en gagner
un, porté ses lettres de recommandation comme je
porterai les miennes. Cinq jours après, il remontait
sur un vaisseau en partance pour l'Europe. « Je
n'ai pas pu supporter le coup... » fut sa seule
réponse à la surprise de ses parents. Il est rude
en effet, ce coup du débarquement, du moins pour
un Français habitué à cet ordre administratif ^
PREMIÈRE SEMAINE «7
dont on maudit les lenteurs quand on les subit,
dont on regrette les commodités dans ce heurt
des foules Anglo-Saxonnes où la lutte pour la
vie a déjà son humble et pénible symbole dans
la lutte pour le bagage. Aussitôt le vapeur mis Ã
quai, on descend dans un immense hangar en-
combré de gens qui vont et qui viennent en se
bousculant et vous bousculant. Des policiers gi-
gantesques, le ventre bedonnant sous le ceinturon,
se tiennent dans cette foule comme des colonnes
contre lesquelles elle va se briser. Des douaniers
en uniforme déboutonné, parce qu'il fait chaud,
une. chique enflant leur joue, souillent de longs
jets de salive brune la place qui attend les malles,
et, ces malles à peine arrivées et renversées, c'est
autour d'elles une poussée des entrepreneurs d'ex-
press qui offrent leurs chèques, tandis que des
charpentiers, avec des varlopes et des marteaux,
déclouent, reclouent les caisses, que des bras d'em-
ployés plongent dans les casiers ouverts, tour-
nant, retournant du linge et des robes avec des
brutalités de gens pressés. Puis, ces malles sitôt
refermées et chéquées, des portefaix les saisissent.
Ils les précipitent le long d'une pente en bois
dans l'étage inférieur, au risque de les briser, et
une acre, une écœurante odeur de suée humaine
pèse sur cette bagarre retentissante. Voilà l'entrée
dans la grande ville Américaine. Cest brutal et
rapide comme une passe de boxe. Des petits
hommes aux yeux aigus courent à travers la
mêlée des gens et des colis, qui vous happent au
à ê OUTRE-MER
passage. Ce sont des reporters en quête d'in^
terview. Je vois le dentiste du bateau se débattre
contre Tun d'entre eux qui l'interroge sur le cho-
léra en Italie, Le landau délabré où je finis par
monter me semble un paradis roulant au sortir
de cette cohue, quoiqu'il chemine sur un pavé
de bois cruellement entretenu, — premier signe
des dilapidations de budget municipal, — et
que ce quartier entre le port et la Cinquième
Avenue, où se trouve l'hôtel, soit abominable de
laideur.
Des maisons rouges s'allongent indéfiniment
par files, toutes pareilles, avec des fenêtres à guil-
lotine «t sans volets. D'autres maisons appa-
raissent, sales d'affiches, avec des bars dans leurs
rez-de-chaussée ou bien des étalages de pauvres
choses : fruits au rabais, grêles légumes. Sur le
»ol souillé traîne comme une bouc gluante, moins
pétrie de terre que de détritus. Pas un arbre de-
vant ces maisons, pas un carré d'herbe, mais des
rails à terre pour les tramways, des poteaux pour
des fils de télégraphes, et presque tout de suite un
long et double tunnel dressé sur des piliers de
fonte. C'est la voie d'un chemin de fer aérien, ou
a élevé », comme ils disent. Il y en a quatre qui
desservent toute la longueur de la ville et qui
transportent par an deux cents millions de passa-
gers. Dans le peu de temps que la rue suit cette
ligne, je compte les trains en marche : trois qui
montent et trois qui redescendent. La formidable
armature qui les soutient tremble sous k poids
PREMIÈRE SEMAINE 29
iet SOUS !a vitesse. Quelle est la vie des habitants
dont les fenêtres ouvrent sur cette continuelle
fuite éperdue de locomotives et de wagons?... Le
landau franchit deux xiies plus paisibles et c'est
pour tomber dans une avenue que sillonnent,
lancés de même éperdumcnt, des files de tramways
à câble. Une chaîne sans fin court sous le sol, qui
fait marcher ces lourdes voitures sur les rails où
notre attelage trébuche. Leur mouvement automa-
tique effrayerait comme un cauchemar, n'était qu'Ã
Tavant im homme est debout. Ses doigts crispés
manÅ“uvrent les poignées de la pince qui tour Ã
tour mord ou abandonne la chaîne invisible, Ã
travers une longue fissure, tracée elle-même comme
un troisième rail entre les deux autres. Il y en a
tant, de ces cable-cars^ ils vont si vite, ils encom-
brent Tavenue d'une masse si compacte que les
voiture» à chevaux ont à peine la place de che-
miner. Aussi se font-elles si rares que la physio-
nomie de la rue ne rappelle aucun coin d'aucune
ville d'Europe. Plus de ces fiacres qui sont la
gouaillerie des rues de Paris, de ces kansoms qui
sont la joliesse de celles de Londres, de ces botte
qui courent dans Rome au trot si leste de leurs
chevaux. On a du coup l'évidence que cette fan-
taisie bourgeoise, le petit véhicule particulier de
louage, n'a pas de place ici. Si Ton est un tra-
vailleur ou un homme d'affaires, on a le chemin
de fer ou le car qui vont plus vite que les meilleurs
chevaux. Si l'on n'est ni l'un ni l'autre, on est riche
et on a sa voiture.
30 OUTRE-MER
Une place avec des arbres et du gazon, que do-
mine un clocher pareil à la Giralda de Séville, —
c'est Madison Square et le point on le commerçant
Broadway croise cette élégante Cinquième Avenue
qui s'étend, interminable, sans tramway à câble du
moins et sans cliemin de fer élevé. Au sommet de
la tour se dresse la silhouette d'une statue. Je re-
connais la Diane du sculpteur Saint-Gaudens,
dont j'ai vu des photographies. Le svelte corps
de la déesse se détache en finesse sur l'air devenu
bleu. C'est la première apparition de beauté que
j'aurai eue depuis que j'ai mis le pied hors du
bateau. Au-dessous de la Diane et le long de
la tour, l'annonce d'une exposition de bicycles
descend en énormes lettres de fer. Entre la noble
création de l'artiste et l'immédiate réclame, le con-
traste est presque aussi grand qu'entre le New-
York du travail que je viens de traverser et le
New- York de la fortune oîj j'entre en ce moment.
Cette absence totale de transitions a-t-elle une
cause? Accuse-t-elle une absence totale de ce sens
de l'harmonie que nous appelons — que nous ap-
pelions — le goût? Est-ce simplement que la ville
ayant grandi trop vite sur un sol trop resserré,
l'espace manque à sa poussée, comme il manque»
paraît-il, aux affichages? Je résoudrai ces pro-
blèmes lorsque je n'aurai pas à m'installer dans
un hôtel nouveau, et que je ne serai pas lassé par
sept jours de mer. Un nègre en livrée, avec un
masque souriant et des dents blanches oii étin-
cellent des morceaux d'or larges comme la moitié
PREMIÈRE SEMAINE 31
d'un ong-le, vient de m'ouvrir la porte de ma voi-
ture. A peine ai- je eu le temps de parler au secré-
taire qu'un autre nègre m'a ouvert la porte d'un
ascenseur lequel est monté avec une vitesse ver-
tigineuse le long des sept étages, — et voici qu'un
troisième nègre entre dans ce salon où je suis en
train de griffonner ces notes, pour m'apporter un
broc d'eau filtrée que surplombe un morceau de
glace presque aussi gros que sa tête. Je le vois
avec stupeur qui, très offensé de ma distraction et
attendant mes ordres, tire de sa poche une clef,
prend celle d'un secrétaire, celle d'une porte, et
il se met à jongler avec elles, pour attirer mon
regard...
— a Que faites-vous là ? » lui demandé-je.
— « Je croyais que vous aviez un télégramme Ã
me donner, » me répond-il avec une familiarité
dans la fourberie qui désarmerait un négrier. Je
l'envoie chercher un journal qu'il me rapporte et
qui est marqué trois cents. Il en demande dix et,
pour s'excuser, il ajoute philosophiquement :
— ^ You knoWy on the other side everything is
chea-per... MoviS, savez, tout est meilleur marché de
l'autre côté de l'eau... >
Dimanche. — A la messe ce matrn, dans une
petite é^^lise à la hauteur de la trentième rue.
C'est un des faits les plus connus et les plus com-
mentés en France que la vitalité du catholicisme
33 OUTRE-MER
aux Etats-Unis. Les noms des trois grands
ouvriers de cette renaissance, le cardinal Gibbons,
Tarchevêque Ireland et Mgr Keane, nous sont
aussi familiers qu'aux Américains eux-mêmes. En
quoi consiste précisément cette vitalité? J'essaierai
de le savoir un jour. En ce moment je ne saisis
que la différence trop évidente entre nos églises
à nous et celle-ci. Au dehors, et dans son enve-
loppe de pierre grise autour de laquelle frémit
une vigne du Japon, elle est à peu près pareille
aux hôtels du reste de l'avenue. Pour y entrer, il
faut traverser une antichambre où chaque ûdèle
doit payer quinze cents^ c'est-Ã -dire un peu plus de
soixante-quinze centimes. Que feraient d'ailleurs
les pauvres dans le vaste hall de bois vernissé qui
isert de chapelle? Des coussins de cuir garnissent
cliaque banc. Pour fermer Centrée de ces bancs
des cordonnets de soie rouge sont accrochés à des
agrafes de cuivre. Un tapis court partout. Les
tableaux des murs sont housses parce que c'est
l'été. J'ai l'impression d'une espèce de club de
prière. Tout est battant neuf, cossu, confortable et
pourtant religieux, car les assistants suivent l'of-
fice sans un chuchotement, sans une distraction.
Par contraste, et en reconnaissant derrière les en-
veloppes de gaze verte la copie de quelques ta-
bleaux : une madone du passionné Andréa, une
vierge du lucide Raphaël, la tragique Judith
d'Allori, je. pense soudain aux églises d'Italie, dé-
labrées, malpropres, souillées de superstition, —
et d'une telle beauté, parce qu'elles ont duré, et
PREMIÈRE SEMAINE 33
que tout y remue le cœur de la profonde émotion
du passé, d'un long passé! Mais les fidèles réunis
dans cette église-ci ont l'édifice qui leur convient.
Ce sont des hommes du présent, et pour qui leur
religion n'est ni une rêverie, ni une nostalgie. Le
sermon que le prêtre rattache à l'évangile du jour
— l'épisode du bon Samaritain — révèle mieux
encore cette étreinte serrée de la chose actuelle. Il
parle de la descente de Jérusalem à Jéricho, avec
les mêmes termes qui servent ici à désigner la des-
cente du haut de la ville vers la Batterie. Il rap-
pelle saint Paul et sa conversion, « comme il che-
vauchait près de Damascus corner. » Puis c'est
des comparaisons où le mot dollar passe et repasse
sans cesse : t Si vous avez gagné mille dollars...
Si vous avez payé un objet cent dollars... » et
son dur visage aux grands traits se fait amer, sa
voix véhémente pour invectiver le clergé d'Eu-
rope € avec ses prélats qui veulent vivre comme
des princes ». Tandis qu'il remue son bras, je vois
l'ornement rouge qu'il a revêtu pour prêcher,
briller, lui aussi, d'un éclat tout neuf qui s'har-
monise à cette église, à ces bancs, à ce tapis, Ã
ces gens, Ã ce sermon. Mais encore une fois, Ã
Quelle heure et oti prient les pauvres ?•••
... En voiture par la cinquième avenue et Ã
travers le Central Parky qui est comme le Bois de
Boulogne de New- York, durant deux heures de
l'après-midi. Quatre dollars, soit vingt et un francs
pour une course qui, chez nous, vaudrait cent sous
S4 OUTRB-MBR
et cinq shillings à Londres. Un dt des compa-
gnons de bateau, qui m'a tout de suite inscrit Ã
son club, avec cette admirable hospitalité propre
aux pays Anglo-Saxons, et qui m'a conseillé cette
promenade, me donne plusieurs raisons de cette
cherté. La première, et la plus évidente, je l'ai
déjà dite. Une voiture est un luxe et tout luxe se
paye cher ici, tandis que le nécessaire y est à bon
marché. C'est pour cela que l'Amérique reste le
rêve de l'ouvrier et que tant de ses enrichis passent
en Europe. Ils y ont ce même luxe et supérieur, Ã
un prix cinq ou six fois moindre. La seconde rai-
son, c'est que toute la corporation des cochers se
tient, comme toutes les autres, d'une imbrisable
étreinte de solidarité. D'ailleurs il est trop visible
que l'argent ne doit plus avoir de valeur ici. Il y
en a trop. L'interminable suite des habitations
luxueuses qui bordent cette cinquième avenue pro-
clame cette folle abondance. Plus de boutiques,
sinon d'objets de luxe, quelques modistes, quelques
marchands de tableaux, — dernière écume où
vient mourir la vague de la marée d'affaires qui
noie le reste de la ville, — mais des maisons
toutes indépendantes, et dont chacune implique,
étant donné le prix du terrain, un revenu que l'on
n'ose supputer. De vastes constructions de place
en place reproduisent des palais et des châteaux
d'Europe. Te reconnais une gentilhommière fran-
çaise du seizième siècle. Une autre maison, rouge et
blanche, rappelle le style du temps de Louis XIII.
L'absence d'unité de cette architecture révèle assez
PREMIÈRE SEMAINE. 35
que c'est ici le pays de la volonté individuelle,
comme l'absence de jardins et d'arbres autour de
ces demeures somptueuses prouve la nouveauté de
ces richesses et de cette ville. Cette avenue a été
visiblement voulue et créée à coups de millions,
dans une fièvre de spéculation sur les terrains qui
n'a pas laissé la place à un pouce de sol inutile.
Cette rapidité se manifeste aussi par l'absence
presque totale de figures animées dans les sculp-
tures dont se décorent les colonnades et les fe-
nêtres de ces palais improvisés. Il faut du temps
à l'artiste pour observer, pour suivre patiemment
les formes de la vie, et si les Etats-Unis tout
entiers ne s'étaient pas passés du temps, où en
seraient-ils? Ils l'ont remplacé par des à -coups
d'énergie. C'est de quoi triompher dans le monde
industriel. Le monde des arts veut plus d'incons-
cience, une poussée de vie qui s'ignore, des alter-
nances de paresse qui rêve et d'âpre exécution. Des
années passeront avant que ces conditions ne
soient possibles au bord de l'Hudson.
Le parc est-il, lui aussi, un produit hâtif et
volontaire? En tout cas la virginale puissance du
sol s'y épanouit en feuillages d'une opulence ad-
mirable. Il me semble — mais est-ce une vision
juste? — qu'il y a comme une disproportion entre
cette surcharge de feuilles et les branches elles-
mêmes, comme si ces beaux arbres étaient de tronc
plus élancé, de ramure plus nerveuse que les
nôtres? Ont-ils» comme les maisons, poussé trop
vite? — L'étendue de ce parc est énorme et on
36 OUTRE-MER
demeure surpris qucind, après avoir suivi des che-
mins étranglés sous la verdure, d'autres enroulés
autour d'un lac, d'autres développés le long d'im-
menses prairies où paissent des moutons, on aper-
çoit, par-dessus les cimes vivantes des massifs, un
train qui court, lancé à dix mètres en l'air sur une
voie de métal rouge, et la ville qui recommence.
Ce parc n'est qu'un jardin, qui ceupe en deux une
des avenues, la septième. Tout un peuple y dr-
cule par cette après-midi de dimanche, un vétî-
table peuple de travailleurs au repos. Je n'ai pas
rencontré deux victorias de maître dans ces alléea
qui foisonnent de voitures, mais ce sont des chars
à bancs de famille où des femmes et des enfants
s'empilent, des tilburys que leurs propriétaires con-
duisent eux-mêmes. Je remarque parmi ces voi-
tures une espèce de carriole nouvelle pour moi :
une caisse oblongue, avec un soufflet capable
d'abriter au besoin deux personne», disparaît
presque entre quatre énormes roues d'une minceur,
effrayante; un cheval y est attelé qui va comme
le vent, sans collier, libre dans un réseau de
souples lanières. On dirait, à voir filer ces voitures,
avec leur armature de métal si grande à la fois et
si grêle, une course de gigantesques araignées
affolées. Dans ces véhicules et sur le trottoir, des
gens passent, mis solidement et sans élégance.
Pas une blouse. Pas un haillon non plus qui
trahisse la misère. Les hommes sont plutôt petits,
maigres, et d'allure nerveuse. Les femmes petites
aussi et sans grande beauté. Dans les toilettes de
PREMIÈRE SEMAINE 37
ces dernières il y a un visible abus de couleurs
voyantes et de façonnage. C'est comme un im-
mense magasin de confection qui marche. D'ail-
leurs un air de santé sociale et de bonne humeur
se respire dans cette foule que traversent de temps
en temps des hommes de police à cheval. Ils ont
aussi peu l'air de la surveiller qu'elle n'a elle-
même l'air de mériter qu'on la surveille Ce que
je sens avec beaucoup de force, mais sans que je
puisse donner de cette impression une raison po-
sitive, c'est que je suis terriblement loin, et dans
un pays terriblement autre.
Lundi. — A quelle heure meurt-on ici ? A
quelle heure aime-t-on? A quelle heure pense-t-on?
A quelle heure est-on un homme enfin, rien qu'un
homme, comme le criciit le vieux Faust, et pas
une machine à travail et à mouvement? C'est la
question que je me pose malgré moi après une
journée dépensée à prendre des cable-cars^ des
elevatedy — le Z, pour emprunter l'abréviation
New-Yorkaise, — des cars électriques, des bateaux-
passeurs, aûn dr voir la ville. Le^ uns succèdent
aux autres si rapidement, on est si vite transbordé
d'un tramway dans un tramway, d'un train dans
un train, que l'étranger, et qui n'est pas au ton,
éprouve un ahurissement» un peu celui d'un pai-
sible bourgeois jeté dans une pantomime de
Hanlon-Lees. C'est là , entre parenthèses, l'origine
38 OUTRE-MER
probable de cet art en Amérique. Les acrobates
n*ont eu qu'à hâter, à presser, à exaspérer jusqu'Ã
la frénésie cette fièvre d'aller qui a conduit les
gens d'ici à cette invention singulière de faire
marcher la rue. Car c'est cela, ces tramways Ã
câble, ces chemins de fer à même les avenues, ces
tramways électriques, c'est la rue qui marche, qui
court. Vous manquez une de ces voitures, et déjÃ
l'autre est là , comblée à ne pas laisser tomber un
dollar pcir terre. Vous y montez pourtant, quitte
à vous tenir debout, sur la plate-forme, dans l'in-
térieur, sur le marche-pied, et des gamins en
haillons, hâves à faire peur, tout nerfs et tout
énergie, trouvent le moyen de se hisser dans cha-
cun de ces tramways entre deux rues, dans chacun
de ces wagons entre deux stations du train, et ils
crient le journal du jour, non, pas même, de
l'heure, de la minute. Edison a commencé de la
sorte, prétend la légende.
Que de visages j'ai rencontrés, dans l'affole-
ment de cette course sans but, des milliers de vi-
sages, que je ne reverrai jamais plus! Le caractère
le plus frappant de ces innombrables masques est,
pour moi, l'absence du regard. Le contraste est
saisissant entre la bonhomie de ^'omnibus « com-
plet » de Paris, où tous les voisins s'observent,
où pour un rien la conversation se lierait. Ici
chaque prunelle semble fixée sur l'idée intérieure,
sur V affaire, quelle qu'elle soit, qui n'attend pas,
et qui veut qu'aussitôt sortis du car ou du wagon,
l'homme et la femme courent, qu'ils courent pour
PREMIÈRE SEMAINE 39
y entrer, qu'ils courent pour monter l'escalier du
chemin de fer et pour le descendre. M***, un de
mes confrères et qui m'a servi aujourd'hui de
guide, prétend qu'ils ne sont pas plus pressés
qu'un Parisien quelconque. « S'ils vont si vite,
c'est par habitude, par manie, par névropathie. . .
Ils ont avec cela d'étranges paresses. Vous les
verrez à l'hôtel, au restaurant, acheter un journal,
et le payer trois sous de plus qu'il n'est marqué,
par nonchalance d'aller le chercher dans la rue...»
— J'entrevois la conciliation de cette négligence
et de cette activité, en observant le peu de fini de
ces cars eux-mêmes, l'à -peu-près de la tenue des
gens. Mais c'est l'individu, cela, et aussitôt que
l'on se heurte à des choses d'ensemble on éprouve
de nouveau cette impression de la Babel qui a bien
sa splendeur, et que j'ai subie très fortement -—
faut-il l'avouer? — à propos d'un bâtiment des-
tiné à des offices d'hommes d'affaires et d'un pont
sur qui passaient des trains.
Le bâtiment s'appelle VEquitable^ du nom de
la compagnie d'assurances qui l'a construit. C'est
un gigantesque palais à façade de marbre qui se
dresse presque à l'extrémité de Wall Street^ la rue
des milliards, et tout près du cimetière de Trinity
Church, où repose, bercé par le tumulte effréné de
la vie et le grincement du cable-car, l'imprimeur
de la première gazette publiée à New-York,
William Bradford. — Quel tombeau pour un
journaliste! — Les chiffres seuls peuvent donner
4o OUTRE-MER
une idée, non pas exacte, mais approchante de
cette ruche humaine qui contient quinze cents lo-
cataires. M*** me dit que dix mille personnes par
jour usent de Tascenseur oii nous nous engageons
pour aller jusqu'au toit. Le bourdonnement de
rénorme bâtisse, le fourmillement des allées et
venues, rentre-croisement sans fin des corridors,
toutes ces sensations additionnées se fondent dans
une espèce de stupeur presque admirative, comme
aussi devant la ville contemplée d'en haut. Elle
•'étend à perte de regard, avec les deux rivières
qui cernent son île, toute longue. A travers les
innombrables fumées, Tœil distingue la netteté
pratique de la construction, les larges avenues
longitudinales coupées à angle droit par des rues
qui distribxient les paquets de maisons en masses
égales. Cette ville est connue aussitôt qu'elle est
comprise. Le numéro de la rue, le mot Est et
Ouesty à la suite, pour savoir si cette rue est Ã
droite ou à gauche de la Cinquième Avenue, et, Ã
dix mètres près, vous savez le chemin que vous
avez à faire, tous les blocs étant pareils. Ce n'est
même plus une ville au sens où nous entendons
ce mot, nous qui avons grandi dans le charme des
cités irréguîières, poussées comme des arbres, avec
la lenteur, la variété, le pittoresque de la chose
naturelle. C'est une table des matières, d'un genre
unique, et qu'il s'agit de manier commodément.
Vue d'ici, elle est si colossale, elle résume un si
formidable amoncellement d'efforts humains que
l'imagination c» est dépassée. On croit rêver quand
PREMIÈRii SEMAINE 4*
on regarde, par delà , les rivières, les deux autres
villes, Jersey City et Brooklyn, étalées sur les
rives. Cette dernière n'est qu'un faubourg et elle
a neuf cent mille habitant».
Un pont réunit New- York à Brooklyn, suspendu
sur un bras de mer. Même aperçu de loin, ce pont
vous saisit comme un de ces cauchemars d'archi-
tecture ébauchés par Piranèse dans ses tragiques
eaux-fortes. On voit des vaisseaux de haut bord
passer sous lui, et ce signe indiscutable de sa
hauteur déconcerte la pensée. Mais d'y marcher
soi-même, de fouler ce monstrueux treillis de fer
et d'acier tramé pendant seize cents pieds sur
cent trente-cinq pieds d'abîme, de regarder les
trains qui le suivent dans les deux sens, et ces
paquebots-là , sous vos pieds à vous, tandis que
des voitures vont et viennent et que les passants
se pressent en foule hâtive, — c'est de quoi recon-
naître dans l'ingénieur le grand artiste de notre
époque, et de quoi donner raison à ces gens quand
ils se targuent de leur audace, de ce go-ahead qui
n'a jamais hésité. En même temps, on se demande
de quel droit ils se prétendent un peuple jeune.
Ils sont récents, et d'une nouveauté d'avènement
si étonnante qu'on a peine à croire aux dates de-
vant ces prodiges d'activité. Mais, récente ou
jeune, cette civilisation est visiblement faitey ici du
moins. J'ai l'impression, ce soir, que je viens de
parcourir une cité qui est un achèvement et non
pas un commencement. Cette vie n'est pas un essai,
c'est une manière d'être, et gui a ses inconvénients
43 OUTRE-MER
si elle a ses splendeurs. Car le go-akeady l'infati-
gable en avant ne s'exerce pas seulement à propos
des trains et des machines. Il me faut quitter ce
journal pour répondre à quinze lettres d'auto-
graphes et à six demandes d'interview. Cet em-
pressement me rendrait vaniteux, si je ne savais
pas que n'importe quel voyageur dont la presse
annonce l'arrivée et qui appartient d'une façon
quelconque à la publicité, quand ce serait par un
procès scandaleux, doit payer son tribut d'entrée,
signer des centaines de fois son nom et dire bien
haut ce qu'il pense de l'Amériqu^ — avant de
l'avoir vue.
Mardi et mercredi. — Des courses d'affaires
m'ont ramené du côté de YEquitable et de la
Batterie sans que mon impression ait fait que se
renouveler " et se redoubler. Le souci, non moins
prosaïque, d'assurer un gîte agréable à un séjour
d'hiver plus prolongé m'a conduit à examiner, au
hasard de ces courses, plusieurs hôtels. De telles
visites donnent des indications très superficielles.
Cependant, par tout pays, l'hôtel a cette valeur
documentaire qu'il répond à ce que l'homme de ce
pays demande. Un entrepreneur d'une maison
meublée ou d'un restaurant est à sa manière un
psychologue dont le talent consiste à capter son
client. Et de quelle manière, sinon en comprenant
et en flattant ses goûts? Une simple auberge, du
PREMIÈRE SEMAINE 43
moment qu'elle réussit, ressemble à l'imagination
de oèux qui fréquentent là , et qui s'y plaisent,
puisqu'ils y fréquentent Dans la province Fran-
çaise, par exemple, les hôtels sont médiocrement
tenus, avec des pots à eau tout petits dans de
petites cuvettes; les meubles s'en vont en loques;
les tapis sont râpés; mais la cuisine de la table
d'hôte est presque toujours excellente et la cave
savamment garnie. C'est bien le goût du bour-
geois moyen de notre pays, habitué, par l'internat
du collège et ensuite par la caserne, à se passer de
confortable, ennemi né de toute grosse dépense
inutile et dont l'économie fait durer les objets
indéfiniment Mais il est, par contre, fin de sensa-
tions, gourmet, connaisseur en vins; il aime Ã
causer et il s'attarde volontiers à table, dans la
cordialité du café et du pousse-café. De même en
Italie, le grand palais dénudé qui sert si souvent
de locanda^ avec ses plafonds peints à fresque,
ses murs garnis d'énormes tableaux, mal chauffé
par une cheminée mal construite, avec des domes-
tiques au frac délabré, intelligents et familiers,
avec les fritures, le risotto et les fiaschi de vin
naturel épars sur la table, convient si bien au
voyageur de Toscane, de Romagne et de Vénétie !
Pas un de ces traits dont la correspondance ne se
retrouve chez cet homme, habitué à une existence
pauvre dans quelque décor de magnificence, natu-
rellement bonhomme avec ses inférieurs et peu
difficile sur leur tenue, fils d'un pays oii l'argent
^t rare, l'activité industrielle plus rare encore, et
44 OUTRE-MER
OÙ la parcimonie gouverne même la nourriture.
De même encore l'hôtel Anglais, avec Tabondance
de ses petits appartements, ses domestiques dis-
tants et actifs, son copieux déjeuner du matin, les
grandes pièces rôties de son lunch froid et ses
dîners swris à de^ tables séparées, révèle à lui
seul tout le goût du home et du « quant à soi »
qui fait le fond de dix-neuf Anglais sur vingt.
Ils emploient un mot pour cela, dont ni les Fran-
çais ni les Italiens n'ont la traduction, tant ils
ont peu la chose, c'est la privacy^ ce qu'un gentle-
man a le devoir de respecter dans la vie person-
nelle d'un autre gentleman «t le droit de faire
respecter dai» sa propre vie. Même dans un ca-
ravansérail de passage ils trouvent le moyen que
cette loi soit observée.
Ces images diverses et ces réflexions me pour-
suivent en franchissant le seuil des quelques
hôtels de New-York que Ton m'a indiqués comme
les plus récemment construits. Tous sont des édi-
fices du gefiz« de ceux que les gens de Chicago
appellent des c écorcheurs de ciel » ou des « pres-
seurs de nuages », — sky-scrafers et cloud-
pressers. Un a dix étages, un autre douze, un
autre quatorze. C'est d'abord un hall de marbre
orné avec plus ou moins de splendeur, et sur le-
quel ouvrent un restaurant, un bar, d'autres maga-
sins. Une main vous indique que le barbier est
au sous-sol. Dans une cage des ascenseurs sont
rangés, par quatre, par cinq et par six, prêts Ã
partir avec une rapidité de dépêche électrique.
PREMIÈRE SEMAINE 4S
J'ai eu hier Timpression que les Américains font
marcher la rue, j'ai aujourd'hui celle qu'ils foat
voler l'étage. Aussi ces hôtels, somptueux jusqu'Ã
la folie, n'ont de tapis que dans les couloirs. Les
escaliers, eux, montrent leur marbre nu oii per-
sonne ne met le pied, sinon les domestiques, et par
hasard. Ils ont leur ascenseur à eux. Et sur les
murs de ces couloirs comme sur ceux des moindres
chambres, ce ne sont qu'appareils fantastiques
pour continuer ainsi sous toutes les formes cette
course de l'étage, et vous donner, si vous vivez au
quatorzième, la sensation d'être au premier. Sur
une boîte de chaque corridor sont écrit» ces mots :
United States Mail-Chute. Je demande ce qu'ils
signifient, et mon guide me montre un grand che-
min de verre le long duquel une lettre jetée dans
cette bouche descend et va d'elle-même tomber
vers la boîte centrale que le facteur lève. Un
disque mystérieux, oîi repose une aiguille et que
coii.vrent des caractère» imprimés, attire mon atten-
tion. Le même guide m'explique qu'en pressant un
bouton le voyageur »e fait apporter celui des
objets »tu: le nom duquel il a ûxé la pointe de
cette aiguille. Je regarde cet étrange menu. J'y
vois qu'on peut se procurer ainsi, dans les cinq
minutes, toute la série des cocktails et des cham-
loagnes bruts, toute celle des journaux et des re-
vues, une voiture à un ou à deux chevaux, un mé-
decin, un barbier, des billets de chemin de fer,
dix sortes de plats froids et chauds, des billets de
théâtre. Ou »'étonne qu'on n'ait pas encore per-
46 OUTRB-MBR
fectionné cette machine et obtenu le moyen de se
marier aussi, de divorcer, de tester, de voter. En
attendant, il convient d'ajouter que ces enfan-
tillages de raffinement ne font qu'en compléter
d'autres, plus appréciables. On compte les cham-
bres à coucher qui n'aient pas à côté d'elles un
cabinet de toilette, avec une salle de bains où
l'eau chaude et l'eau froide coulent à volonté Ã
toute heure du jour et de la nuit. C'est avec cela
un luxe insensé de boiseries et d'étoffes. Je revois,
en transcrivant ces notes, un tout petit salon au
neuvième étage d'un de ces hôtels, à l'angle et
tout juste à la même hauteur qu'une horloge
placée dans le clocher d'une église voisine. Avec
son canapé et ses fauteuils de soie havane, ses
minces bandes souples de soie blanche sur les
tables et sur le dos des sièges, avec l'acajou clair
de sa boiserie, la finesse de ses chaises à bascule
cannées et les eaux-fortes de ses murs, — c'était
à ne jamais se croire dans un appartement d'hôtel,
loué au jour ou à la nuit. Il y a ainsi deux cents
chambres ou salons dans l'immense bâtisse. En la
regardant du dehors, et calculant que tous ces
appartements sont chaufifés par un appareil de
tubes en métal où l'eau chaude arrive et d'où elle
s'en va par un tour de roue, que l'électricité en
éclaire les moindres recoins, et fait marcher depuis
les sonnettes jusqu'aux pendules, que le gaz est
installé à côté pour le cas où cette lumière s'ar-
rêterait, je songe à l'innombrable quantité de
tuyaux dont est perforée cette espèce de bête
PREMIÈRE SEMAINE 47
vivante en briques et en fer. Elle ne bouge pas,
mais elle souffle là -haut, à cette distance invrai-
semblable, une colonne de noire fumée, épaisse
comme celle d*un navire. Je songe à ce qu'il tient
d'invention humaine dans l'ajustage ingénieux de
tant de menues pièces. J'ai compté, dans ces visites
à cinq hôtels, cinq systèmes différents pour vider
les lavabos et les baignoires. Traduit en réalités
concrètes, cet humble détail signifie que cinq intel-
ligences subtiles, au service de cinq volontés de
faire fortune, ont étudié ce problème, puéril d'ap-
parence, avec l'espoir, justifié par le résultat, de
rencontrer des capitalistes qui patroneraient l'in-
vention et des architectes qui l'adopteraient. En
est-il ainsi du petit au grand ? Il est bien probable.
C'est une jeunesse évidemment que ce génie de
nouveauté. Mais, voyant ce qu'un Américain en
voyage demande à un gîte de hasard, constatant
ce qu'il lui faut d'éirgent pour satisfaire des goûts
de confortable aussi compliqués, mesurant le degré
d'ingéniosité où en arrive ici l'asservissement de
la matière aux besoins de l'homme, je ne puis
de nouveau me retenir de conclure comme avant-
hier : cette civilisation manifeste aussitôt, à celui
qui l'aborde en passant et sans préjugés, des
signes de maturité bien plus que de début et d'hé-
sitation. Seulement New- York ne résume pas plus
les Etats-Unis que Paris ne résume la France, et il
faudra voir.
4S OUTRE-MER
Jeudi. — Df-iix oasis dans cette existence de
touriste que je li^ene ki depuis quatre jours : — un
déjeuner au club des Players avec des hommes de
lettres attachés à une grande revue et une soirée
au théâtre avec un autre homme de lettres qui
dirige un important journal. Je note mes impres-
sions sans souci de trop les rattacher aux précé-
dentes, et en comprenant que si la copie des choses
physiques est toujours légitime, celle des choses
morales a besoin d'être contrôlée plus soigneuse-
ment. J'espère rester aux Etats-Unis d'assez longs
mois pour que ce contrôle me soit assuré.
L'histoire de ce club est singulière. Elle con-
firme ce que j'avais souvent entendu dire sur la
place particulière que les comédiens occupent en
Amérique. C'est l'acteur Boot qui l'a fondé. Il
a acheté la maison. Il l'a meublée. Il l'a ornée des
précieuses collections réunies par ses soins et toutes
composées d'objets qui se rapportent au théâtre.
Puis il l'a donnée au club, en se réservant d'y
habiter un appartement où il est mort. Je suis
frappé par l'extrême tenue de l'endroit, par son
caractère si prononcé de chose Anglo-Saxonne. Le
square sous les fenêtres, Gramercy Park, a la phy-
sionomie d'un coin de Kensington. La respecta-
bilité de l'artiste est écnte partout, et mille dé-
tails attestent qu'elle ne lui était pas personnelle.
C'est l'art même du comédien dont cette maison
révèle le culte. Deux beaux portraits, l'un de
Booth lui-même, l'autre de Jefferson, — par le
PREMIÈRE SEMAINE 49
peintre John Sargent, — montrent des faces pé-
tries de pensée et de volonté, presque trop in-
tellectuelles pour une profession qui veut plus
d'instinct, plus d'inconscience. Tous les autres ac-
teurs dont les images décorent les murs ont cette
même expression qui va jusqu'au tendu. Je crois y
deviner l'énergie de la race appliquée à la culture.
Il faut entendre les Américains prononcer le mot
art y tout simplement et sans article, pour com-
prendre l'ardeur profonde avec laquelle ils éprou-
vent le souci de se rafïïner, et c'est aussi ce mot
refined qui revient sans cesse dans les propos des
confrères avec lesquels je visite le club. Peu ou
point d'anecdotes de vie privée dans les conversa-
tions que la vue des portraits leur suggère. En
revanche, je reste étonné de constater combien ils
gardent le souvenir des moindres nuances obser-
vées dans le jeu de ces acteurs, et particulièrement
comme l'interprétation de tel ou tel rôle de
Shakespeare passionne leur esprit. J'aperçois une
fois de plus la force nationale de ce poète, et
à quel degré la littérature dérive de lui dans les
pays de langue Anglaise. Molière n'a pas cette
position chez nous, ni Gœthe en Allemagne. Leur
œuvre ne projette pas cette influence, unique et
continue, qui est celle aussi de Dante sur l'âme
Italienne. Peut-être les Américains tiennent-ils Ã
Shakespeare par des fibres plus passionnées en-
core que les Anglais. C'est une façon pour eux
de se rattacher à une tradition, et j'ai déjà cru
reconnaître à plusieurs reprises ce besoin d'un
se OUTRE-MER
peu de lointain derrière le présent, dans cette
contrée toute en présent et en actualité. J'en ai
une preuve nouvelle, quoique très petite, en sor-
tant avec un de mes compagnons de ce matin. II
me montre sur une place deux lanternes plantées
devant une maison :
— « On les avait mises là , » dit-il, « durant le
temps que le maître de cette maison était le pre-
mier magistrat de New- York. C'est l'usage... Il
est mort, et on les y a laissées... Vous ne pouvez
pas comprendre cela, vous qui vivez dans un pays
d'histoire, j'ai du plaisir à les regarder parce
qu'elles sont une chose d'il y a déjà vingt-cinq ans,
et cela fait du bien de retrouver un peu de passé
dans une ville si neuve... »
Rien de plus actuel en revanche, de plus exclu-
sivement et absolument local, de moins Shakes-
pearien aussi, que la pièce à laquelle un autre con-
frère me conduit le soir :
— « Ce n'est pas très bon, » me dit-il, « mais
vous verrez comme c'est fait pour notre public... »
Nous entrons dans un petit théâtre qui pi 'sente
cette particularité de n'avoir presque pas de loges.
Aucun théâtre n'en a davantage à New- York, sinon
l'Opéra. Est-ce une maladresse ou une hâte dans
la construction des salles? Est-ce le désir de mul-
tiplier les places? Est-ce un signe de la démo-
cratie des mœurs, ou simplement la préoccupation,
constante ici, de l'incendie? Toujours est-il que
les femmes et les hommes, pêle-mêle et un peu de
PREMIÈRE SEMAINE 51
toutes classes, se pressent à Torchestre et au balcon.
Ils suivent avec un intérêt passionné ce drame,
qu'ils connaissent déjà , — car il a eu un nombre
incalculable de représentations. — Il s'appelle le
"Nouveau Sud. Le sujet de la pièce suppose à lui
seul de curieuses différences, non seulement de
mœurs, mais de législations. Un officier du Nord,
en garnison dans le Sud, se trouve, peu après la
guerre, avoir une querelle avec le frère de sa
fiancée, qui est un planteur de Géorgie, Cet
homme lui arrache son sabre et le menace. L*of&-
cier se défend avec le fourreau. Il frappe à la
tête son agresseur et l'étend du coup à terre.
Epouvanté de sa propre action, il court chercher
du secours, et, pendant son absence, un nègre,
autrefois insulté par le planteur, et qui voit cet
homme sans connaissance, l'égorgé avec le sabre
même de Tofficier. Ce dernier, convaincu d'assas-
sinat, est condamné aux galères. Mais sa fiancée
a foi en lui, et, profitant du code particulier Ã
l'Etat qui autorise chaque citoyen à choisir un
convict pour domestique avec l'autorisation du
gouverneur, elle tire du bagne l'assassin présumé
de son frère, et elle le prend à son service afin
qu'il puisse prouver son innocence. Le caractère
de cette fille, si extraordinaire pour un étranger,
soulève des tempêtes d'applaudissements. Quand
elle dit à son père : « Suivez votre chemin, moi je
suis le mien... » la frénésie du public ne se
connaît plus. La force personnelle de la volonté,
la poussée en avant de l'être qui agit d'après sa
5t OUTRE-MER
conscience, voilà sans doute ce que ces gens ap-
plaudissent. Je pense, par contraste, Ã l'accueil
que ferait un public de chez nous à l'attitude de
cette fille vis-à -vis de son père. Il faut croire que
les relations de famille ne sont pas tout à fait au
regard des spectateurs d'ici ce qu'elles sont au
nôtre, car une seconde scène soulève le fou rire
qui choquerait cruellement une salle Parisienne.
La sœur de rhéroïne, éprise d'^m médecin à qui
elle fait 1^ première une déclaration mimée, au
cours d'une consultation et en lui tirant une langue
d'un pied, surprend ce même père en train de
demander une vieille dame en mariage. La féro-
cité avec laquelle l'insolente éclate de- rire et saute
en l'air, tout en montrant le bonhomme au doigt,
paraît la plus plaisante du monde à ce public
qui, visiblement, trouve très naturelle cette égalité
absolue des enfants et des parents. Mon confrère,
à qui je communique ma remarque, admet que
chez nous la famille est bien plus tmie que dans
les pays Anglo-Saxons, et notamment en Amé-
rique :
— « Mais, • dit-il, c vous avez cette misère
qu'une fille chez vous ne peut pas se constituer une
vie à elle hors de cette famille. Ses parents
l'aiment trop et elle les aime trop. Elle n'apprend
pas à compter sur elle-même. Elle n'a pas de
' self-reliance , comme nous disons... Cette indépen-
dance a cet avantage ici qu'une femme sans for-
tune pense à gagner son pain, honnêtement et bra-
vement, comxne un homme. Elle se fait docteur.
PREMIÈRE SEMAINE 53
elle se fait professeur, elle se fait secrétaire de
n'importe quelle administration, et elle est heu-
reuse... »
A-t-il raison sur ce dernier point ? Ni lui ni moi
ne le saurons jamais. Tout en rentrant, je me rap-
pelle pourtant à l'appui de son dire le quart
d'heure que j'ai passé au sortir de mon déjeuner
à visiter les bureaux de la revue où collaborent
mes hôtes des Players, Je revois la quantité de
femmes occupées, en effet, à des travaux de tout
genre dans ces bureaux, une surtout, jeune et gra-
cieuse, assise devant une machine à écrire. Elle
recopiait un manuscrit d'article. Ses doigts uns
jouaient sur les touches de cet instrument, comma
sur celles d'un piano. C'était une besogne propre,
délicate, pas trop fatigante, et sur son charmant
visage se lisait une sérénité profonde de cons-
cience, une volonté calme, comme une dignité tou-
chante chez une créature si jeune et si évidemment
pauvre. — Faut-il croire que cette indépendanc»
active de la femme a pour condition ce relâche^
ment des liens de la famille? C'est possible, après
tout, puisque la durée de cette même famille pa-
raît bien avoir pour condition le droit d'aînesse,
ou tout au moins la liberté de tester, et l'inégalité
en apparence la plus injuste : celle de l'héritage.
Vendredi, — J'ai repris ce journal dans îe train
qui va de New- York à Newport, assez confortable-
54 OUTRE-MER
ment installé à une table d*une de ces voitures
Pullmann qui portent le nom pompeux de -palace-
car. Entre parenthèses, quoique je n'aie encore
passé que sept jours aux Etats-Unis, j'ai pu cons-
tater à quel habituel excès de métaphore les Amé-
ricains se livrent instinctivement. Le moindre pro-
duit est sur les annonces t the best in ihe world^
— le meilleur au monde ! » Un vainqueur de boxe
devient « le champion du monde, — - the champion
of the world ». J'ouvrais par hasard hier un
annuaire de l'école militaire de West-Point et j'y
yoyais : c Science et art où les cadets excellent. »
— Où finit la naïveté? Où commence ce charla-
tanisme si bien déûni par ces trois mots presque
intraduisibles et que nous sommes d'ailleurs en
train d'adopter et de pratiquer : \t fuff^ le boom
et le bluff? Certes les somptuosités d'un vrai
palais n'ont rien de commun avec les élégances
par trop voyantes de ces longues voitures. Telles
quelles, leur raffinement fait honte à nos meilleurs
wagons d'Europe. Elles sont ajustées de manière
à former d'un bout à l'autre du train un vestibule
couvert. Un buffet roulant y est attaché. Si elles
devaient, au lieu d'un trajet de six heures, en
accomplir un de plusieurs jours, il s'y trouverait
des salles de bain, un barbier, un salon de lecture.
Et ce sont à peine des places de luxe, puisqu'il
n'y a qu'une classe aux Etats-Unis, et que le sup-
plément à payer pour passer de cette classe dans
ces wagons-ci est insignifiant — J'ai acheté un
dollar mon fauteuil pour la distance de New-
PREMIÈRE SEMAINE 55
York à Newport. — Encore ici cet esprit singulier
de complication qui me frappe à chaque minute
depuis le débarquement, se manifeste à cinquante
signes. Tout est ajusté, machiné, truqué, pour en-
ferm<'7 dans le plus petit espace le plus grand
nombre d'objets possible et d'objets manœuvra-
bles. Le fauteuil où vous vous asseyez se tourne
sur pivot et se penche à votre gré. Si vous voulez
ouvrir la fenêtre, le nègre arrive, porteur d'un
treillis de métal destiné à vous protéger de la
poussière et qu'il glisse sur une rainure spéciale
entre les rebords de cette fenêtre et celui du car-
reau ainsi soulevé. Si vous voulez déjeuner, jouer
aux cartes ou écrire, il dresse devant vous une
table qui, d'un pied mobile, s'appuie au plancher,
et par son autre extrémité s'adapte à la paroi du
wagon. Sans cesse des enfants passent, offrant des
journaux et des livres. J'y distingue dans le pa-
quet le roman d'Alphonse Daudet, Saphoy avec
ce sous-titre : n Or lured by a bad w ornants fatal
beautyf — Ou trompé par la fatale beauté d'une
mauvaise femme... » — Et c'est partout une pro-
digalité de tapis, de peluches, d'acajou sculpté,
d'ornements nickelés. Les nègres eux-mêmes, qui
se promènent, revêtus tantôt de leur uniforme et
tantôt d'un immense tablier blanc, semblent des
animaux de luxe, une fantaisie de la compagnie
qui achève pour moi l'exotisme de ce décor. Armés
d'une sorte de plumeau-brosse qu'ils manient avec
une agilité simiesque, ils vont, époussetant les
voyageurs avant ks stations, sans les consulter,
56 OUTRE-MER
comme des meubles. J'ai vu un d'entre eux, tout Ã
l'heure, prendre le chapeau d'un gentleman âgé
qui lisait un journal. Il Ta nettoyé, puis il Fa
remis sur la tête du patient sans lui demander la
permission. L'autre n'a pas même levé les yeux.
Cependant les villes se succèdent et les paysages.
Le train traverse sur des ponts très bas, et à toute
vapeur, de larges rivières qui coulent entre des
forêts, — des restes de forêts plutôt, violées,
massacrées, et dont la végétation vigoureuse at-
teste encore la splendeur primitive de cette con-
trée avant que n'y débarquât
Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage l.
Des cottages succèdent à des cottages, sans un
jardin, sans un seul de ces petits salons en plein
air faits de verdures et de fleurs, où le bourgeois
Français aime à flâner, son sécateur et son arro-
soir à la main. Mais où les Américains le pren-
draient-ils, le temps de flâner, de, regarder un
rosier qui pousse, de se laisser vivre ? Leurs rosiers,
à eux, ce sont ces vastes cheminées d'usines qui
vont se multipliant. Leurs jardins, ce sont ces
maisons, bâties si vite que, d'une génération Ã
l'autre, elles ont quintuplé, décuplé, et au delà .
En 1800, New-Haven, que le train vient de dé-
passer, avait cinq mille habitants; elle en a quatre-
vingt mille- aujourd'hui, et son commerce est
évalué à plus de cent cinquante millions de francs
par an. Tout à l'heure, c'était Bridgeport, qui a
fabriqué l'année dernière pour cent millions de
PREMIÈRE SEMAINE 57
machines à coudre et de voitures, Hartford dont
les compagnies d'assurances ont toutes ensemble
un capital de sept cents millions de francs. Ces
chiffres deviennent comme concrets devant ce
paysage, qu'ils expliquent et avec lequel ils se
mêlent, tant il y a de bateaux à vapeur dans les
moindres ports, de lignes de tramways électriques
dans les rues des cités, d'usines dans la campagne
et d'annonces, — des annonces, encore des an-
nonces. J'avais pris mon papier pour résumer
mes impressions de cette première semaine en
quelques traits un peu généraux. Je ne le peux
pas, tant ce mélange d'une nature par moments si
primitive, si voisine de la sauvagerie virginale et
de cet industrialisme exaspéré, absorbe mon atten-
tion. — Et cependant, à peine si le wagon bouge
malgré la vitesse. — Une brochure écrite par un
de nos ingénieurs les plus distingués, M. de
Chasseloup-Laubat (i), et que j'ai lue avant de
partir, m'en a donné la raison par avance en me
montrant avec quel bon sens le constructeur a placé
la longue voiture sur de tout petits chariots à six
roues, de telle manière que les parties réservées
aux sièges sont en dehors de l'axe de trépidation.
Elle m'a fait comprendre aussi la locomotive, —
joli et puissant outil de vitesse, — très haute et
aménagée de façon à ce que le mécanicien voie au
loin toute la route à travers une cage vitrée où il
(i) Voyage en Amérique et principalement à Chicago ^ par M . le
marquis de Chasseloup-Laubat. Paris, 1893.
58 OUTRE-MER
est assis. Tous les organes sont dehors, cylindres,
tiroirs, bielles, à portée de la main« Cette loco-
motive pose à Tavant, elle aussi, sur un tout petit
chariot directeur, qui permet des courbes plus ra-
pides et une voie établie plus légèrement. Qui a
inventé ces perfectionnements? Qui a imaginé
aussi tout le détail si étrangement compliqué de
ces wagons? C'est toujours la même réponse :
personne et tout le monde, cette volonté sans cesse
en arrêt, cet œil toujours en éveil, cette audace
toujours en quête de nouveauté, et cette insa-
tiabilité de raffinement qui me semble, jusqu'ici,
le trait le plus marqué de cette civilisation, celui
que je m'attendais le moins à trouver. S'il me fal-
lait retourner demain en Europe, c'est dans cette
sensation pourtant que se résumerait ce premier
contact si rapide avec ce peuple. Il semble qu'il
ait en effet triomphé du temps, puisque cet
extrême atteint dans le luxe touche de si près Ã
la barbarie de l'Ouest et plus simplement à celle
des quartiers populaires de New-York. Je suis
curieux de savoir si je trouverai le même contraste,
la même saute étonnante d'atmosphère dans cette
ville d'eaux où je serai ce soir, et dont tous les
Américains qui m'en ont parlé m'ont semblé un
peu fier et un peu dégoûtés :
— a II n'y a qu'un Newport au monde, »
disent-ils, et ils ajoutent invariablement : « Mais
Newport n'est qu'une coterie de millionnaires, ce
n'est qu'un set, ce n'est pas l'Amérique..'. »
— « Pourquoi? » ai-je demandé à plusieurs.
PREMIÈRE SEMAINE 59
— c Vous le comprendrez quand vous y serez
allé, » répondent-ils, non moins invariablement.
Puis, avec une reprise d'orgueil : a II y a plus
de millions de dollars représentés sur cette petite
extrémité de cette petite île que dans tout Londres
et dans tout Paris réunis,.. «
Kl
LE MONDE
î, — UNB VILLB D*ÈTÃ
pétais venu à Newport pour quelques jours. J'y
suis reste tout un mois, me laissant vivre de cette
vie qui n'a pas son analogue en effet, du moins
à ma connaissance. Ni Deauvilie, ni Brighton, ni
Biarritz ne lui ressemblentj, ni même Cannes,
quoique cette dernière en approche par la somp-
tuosité de ses villas et par l'absence presque totale
de petite bourgeoisie. Mais Cannes est une Cosmo-
polis comme Rome, comme Florence, davantage
peut-être, au lieu que Newport demeure exclusi-
vement, absolument Américain. Quelques visiteurs
d'Europe Font traversé cette année, en route pour
Chicago et la World's /air. D'habitude c'est par
six ou par sept qu'ils se comptent. Les Français
ignorent Newport Les Anglais y viennent par
goût du yachting, — peu d'Anglais. Tous pré-
fèrent l'île de Wight avec Cowes et la commode
rivière du Soient Cette rareté des voyageurs,
explicable par l'éloignement et par la brève durée
de la saison, assure à cette ville de bains de mer
un irréductible caractère d'originalité nationale..
LE MONDE tfl
Non, cette coterie élégante, ou, comme disent avec
mépris les détracteurs de Newport, ce set, n'est
pas TAmérique, mais son monde; et la vie mon-
daine, si vide paraisse-t-elle et si factice, tient
toujours par de profondes fibres secrètes au pays
dont elle est la fleur quelquefois insipide, plus
souvent empoisonnée. Même quand les mœurs du
monde, comme en France, sont totalement dif-
férentes des moeurs générales du pays, elles ma-
nifestent chez ceux qui les pratiquent les défauts
et les qualités d'esprit propres à la race. Les oisifs
s'amusent, ou cherchent à s'amuser, avec la même
sensibilité, le même caractère, la même intelligence
que les laborieux apportent à leur besogne. Dans
la haute existence Parisienne, par exemple, vous
retrouverez, appliquées aux arts, au luxe, à la
débauche, toutes les puissances et toutes les fai-
blesses de râm« Française : — l'extrême vivacité
de pensée et son inconsistance, une prodigieuse
désillusion de critique et des naïvetés inattendues
d'enthousiasme; une hardiesse forcenée d'ironie et
l'esclavage devant l'opinion; de l'humanité aussi,
je ne sais quoi de moyen, comme un air de bon goût
même dans le désordre et de bon sens même dans
la folie; de l'agrément par-dessus tout, ce génie
de sociabilité qui flotte dans l'atmosphère de nos
clubs, de nos salons, de nos restaurants, de nos
théâtre, de nos promenades. La nature d'un peuple
demeure toujours pareille à elle-même dans ses
vices et dans ses vertus, dans ses frivolités et
ëans ses travaux. C'est cette physionomie qu'il
63 OUTRE-MER
s'agit de découvrir, et tout document y est bon,
depuis une salle de casino jusqu'à une église, le
papotage d'une femme à la mode comme les pro-
pos d'un ouvrier révolutionnaire. Je suis donc bien
sûr que cette âme Américaine, l'intérêt véritable et la
grande raison de mon voyage, transparaît derrière
les fcLstes de Newport pour qui sait la voir. Mais
ai-je su la voir? — En tout cas, voici tout un lot
de notes prises sur le vif et en réponse aux toutes
premières questions qu'une enquête sur des gens
du monde doit se poser : Comment se logent-ils
et se meublent-ils ? Comment se recrutent-ils ?
Comment s'amusent-ils ? Comment causent-ils ?
Les hypothèses plus générales viendront ensuite,
si elles doivent venir.
Comment ils se logent?... Des villas séparées
les unes des autres, et cependant presque à même
la route, avec du gazon très vert, très épais, et de
sveltes grues de bronze debout, sous des arbres,
parmi des massifs bleus d'hortensias; — des por-
tiques devant ces villas, autour desquels frissonne-
de la vigne du Japon, ce lierre improvisé, qui ne
dure pas comme l'autre, mais qui se fane à chaque
saison, symbole gracieux de cette instantanéité
Américaine incapable d'attendre; — vingt, trente,
quarante types divers de construction, presque
autant que de demeures : les unes carrées et
comme écrasées, d'autres minces et hautes, d'autres
LE MONDE 63
ïarges et longues, toutes avec des fenêtres à guil-
lotine et qui bombent, presque toutes avec un revê-
tement de bois vernissé qui leur met comme une
gaine sombre et claire d'élégante propreté;. —
et c'est ainsi indéfiniment sur Bellevue Avenue,
sur Narragansett, sur toutes les allées de ce New-
port nouveau, celui que la fantaisie des million-
naires a construit sur la falaise en quelques années.
L'endroit semble dater d'hier. Et pourtant une
autre ville, la véritable, descend là -bas vers le
quai, avec ses petites maisons de bois clair qui
gardent leur grâce. Elles racontent un Newport
plus bourgeois, plus intime, celui des vieilles fa-
milles de New- York et de Boston qui ont pré-
cédé l'invasion des millionnaires. On aime à ima-
giner, par derrière ces maisons plus simples, un
troisième Newport plus lointain encore, et ses ca-
banes primitives, rustiques abris fragiles que le
colon devait se bâtir de ses mains dans ce pays
de forêts avec des poutres mal équarries et des
lattes mal jointes. Même aujourd'hui les bâtisses
de pierre sont rares aux Etats-Unis. C'est la brique
et c'est le fer qui succèdent au bois. L'exploita-
tion des carrières et la taille des blocs voudraient
trop de temps, trop de main-d'œuvre. Entre ce
vieux Newport qui continue de vivre bourgeoise-
ment, paisiblement, tout l'hiver, et l'autre, le New-
port actuel des mois d'été, fashionable et mo-
mentané, pas d'intermédiaire. Rien qui révèle une
ébauche première et continue, des essais corrigés,
des prises et des reprises, un accroissement pro-
64 OUTRB-MBR
gressif de la vogue. Ce même à -coup de volonté
qui a dressé les palais de la Cinquième Avenue Ã
New- York, presque à la façon de la lampe d'Ala-
din, a créé dans un éclair de miracle ce quartier
des cottages. Toute la différence est dans les com-
plications d'architecture oii se sont acharnés les
riches d'entre les riches, ceux qui ont voulu dé-
passer les autres. C'est ici que cet esprit de go
ahead propre à l'Amérique se reconnaît, à des
magnificences de construction bien significatives,
lorsqu'on songe que ces demeures servent pour six
semaines, pour deux mois de l'année peut-être, et
que chacune suppose, comme accompagnement
habituel, des chevaux et un coach, de quoi mener
à quatre, un yacht, quelquefois deux, pour croiser
à la voile ou à la vapeur le long de la côte, un
wagon privé pour être chez soi sur toutes les
lignes de chemin de fer, une maison à New- York
et une autre à la campagne... Celui-ci a beaucoup
vécu en Angleterre et il lui a plu d'avoir à lui,
sur une des pelouses de Rhode Island, une abbaye
Anglaise dans le style de la reine Elisabeth. La
voici qui se dresse, grise et sévère, si exacte, si
complète qu'elle pourrait être transportée Ã
Oxford, sur les bords de l'Isis ou du Chervvell,
sans qu'on eût à changer une seule pierre pour
faire d'elle la sœur du cloître de New-College ou
de la façade de Jésus. Cet autre aime la France
et il lui a convenu de posséder en vue de l'Atlan-
tique un château de la Renaissance française. Ce
château est là , qui vous rappelle Azay, Chenon-
LE MONDE 6$
oeaux, et la Loire, avec le paresseux, le bleuâtre ru-
ban de son eau, noué, dénoué, renoué autour du sable
jaune des îles. Un troisième a édifié un palais de
marbre, semblable à Trianon, avec des pilastres Ã
chapiteaux Corinthiens larges comme ceux du
temple du soleil à Baalbek. Et ce ne sont pas des
à peu près, de ces prétentieuses et insuffisantes
tentatives qui font le ridicule, par tout pays, des
glorieux et des parvenus. Non. Le détail et son
fini décèlent l'étude consciencieuse, le souci tech-
nique. Visiblement, le meilleur artiste a été choisi.
Il a eu la liberté et iî a eu l'argent. L'argent sur-
tout. De pareils caprices en supposent une telle
quantité qu'après une promenade de cottage en
cottage et de châteaux en a,bbayes, vous éprouvez
l'impression à demi fantastique d'une visite Ã
quelque île consacrée au dieu Plutus, devenu dans
la plus moderne de ses incarnations le dieu Dol-
lar. Mais c'est un Plutus qui s'asseyait, hier encore,
an foyer de Penia, la sauvage déesse de la pau-
vreté; un Plutus que ni les richesses, ni les vo-
luptés n*ont énervé, ni alangui; un Plutus qui,
n'ayant plus à travailler, veut que son or travaille,
que cet or se montre, s'étale, qu'il sÂow off, pour
prendre le mot vraiment Yankee. Et cet or se
montre tant, il s'étale avec une si violente inten-
sité que cela vous saisit comme le déploiement
d'une puissance. Flaubert écrivait à un de ses
élèves : « Si vous ne pouvez pas construire le Par-
thénon, dressez une pyramide... » Ce conseil
brutal mais fort, tous les Américains sembleHt se
6Ô OUTRE-MER
le répéter d'instinct avec d'autres paroles. De même
que dans le port et dans les rues de New- York
tant d'activité terrasse, dans ces avenues de New-
port tant de richesse étonne. Elle vous révolte ou
elle vous ravit, selon que vous êtes plus voisin du
socialisme ou du snobisme, ces deux égales sot-
tises. L'observateur désintéressé qui regarde une
ville comme il regarderait une fourmilière, y recon-
naît ce même fait observé dès la première heure, un
je ne sais quoi d'intempérant et d'effréné. Le génie
Américain semble ne pas connaître la mesure. Les
bâtisses d'utilité que ces gens construisent, quand
elles sont hautes, sont trop hautes. Leurs maisons
de plaisance, quand elles sont raffinées, sont trop
rafiînées. Leurs trains, quand ils vont vite, vont
trop vite. Leurs journaux ont trop de pages, trop
de nouvelles; et, quand ils se mettent à dépenser
de l'argent, il faut qu'ils en dépensent trop, pour
avoir la sensation qu'ils en dépensent assez.
Comment ils se meublent?... J*ai dans les yeux,
en écrivant ces mots, trente intérieurs de ces villas,
davantage peut-être. Dès la semaine de mon ar-
rivée, et sur la remise de mes lettres d'introduction,
j'avais commencé d'être entraîné dans ce tourbillon
de déjeuners, de parties de coaches, de prome-
nades en yacht, de dîners et de bals qui passe sur
Newport -pendant quelques semaines à la façon
d'un de ces ouragans qui faisaient dire à là dame
LE MONDE 67
légendaire de Minneapolis, vantant sa ville : « Et
puis nous avons de si bonnes caves à cyclones ! »
— 9i Be in the fush^ » affirme une réclame
affichée dans le car électrique qui fait le ser-
vice de la plage à la ville basse. La recomman-
dation d'une levure spéciale accompagne cet élo-
quent appel, ce t soyez dans le train » que les
Américains vous forcent bien vite à pratiquer.
Leur énergie s'étend jusqu'à leur hospitalité qui
se fait active, qui multiplie les five o'clock teas et
les to meet. C'est une chaude spontanéité d'accueil
dont nous ne nous doutons plus en pays Latin.
L'étranger, chez nous, est à la mode lorsqu'il s'éta-
blit et qu'il nous fait l'honneur de préférer notre
pays au sien. Pour celui qui passe et qui ne revien-
dra pas, nous mettons du temps à vaincre une cer-
taine défiance, et nous ne passons qu'à bon escient
de la politesse correcte à l'intimité. L'Américain
vous ouvre sa maison, quand vous lui êtes dûment
présenté, toute grande. Il veut que vous connais-
siez ses amis, que tout son monde vous traite
comme il fait lui-même. Ses détracteurs disent qu'il
n'a pas de mérite à cela; qu'il est habitué à cette
large manière d'exister commune aux pays Anglo-
Saxons, oii les enfants sont nombreux, les besoins
compliqués, les revenus en proportion, où l'on
ignore l'économie. Un hôte de plus ne compte
guère dans une telle demeure. C'est vrai. Ici pour-
tant je crois apercevoir des sentiments plus com-
plexes que ceite sorte d'opulente et indifférente
ouverture des portes qui reste aussi celie des riches
$8 OUTRE-MER
Levantins. L'Américain, qui vit si vite, a au plus
haut degré le goût de se regarder vivre. lî semble
qu'il se considère, lui et son entourage, comme
une expérience singulière de la nature sociale et
dont il ne sait pas très bien ce qu'il doit penser.
Il tient à ce que vous, Européen, vous soyez exac-
tement renseigné avant de juger cette expérience,
et il vous facilite ce renseignement>> t Voyez telle
ou telle personi/e, • vous dit-il, c c'est un type
excellent d'Américain de telle ou telle espèce...
Lisez tel livre , vous y trouverez un vrai caractère
d'Américain de tel Etat... » S'il sait que voug
voyagez pour prendre des notes, il s'en inquiète,
car il est sensitif, — touchyy comme ils disent, —
au plus haut degré. En même temps il s'en félicite
comme d'un hommage. Il veut que ces notes soient
écrites d'après nature. S'il voit en vous un simple
touriste, il tient à ce que vos discours, une fois
rentré, soient différents des légendes erronées dont
il trouve la trace dans nos journaux et qui l'exas-
pèrent. Il y a un curieux mélange d'incertitude et
de ûerté, d'amour-propre susceptible et d'aplomb,
dans le plaisir qu'il éprouve à vous conduire d'une
extrémité à l'autre de sa demeure, vous montrant
pêle-mêle la galerie de tableaux et la lingerie, les
salons et les chambres à coucher. Un des meilleurs
romanciers d'ici, liowells, a finement noté ce trait
particulier de caractère, cette facilité à se donner
comme leçon de choses : a Nous autres gens de
l'Ouest, » dit March dans le Hasard d'une nouvelle
fortune,^ nous sommes portés à nous prendre nous-
LE MONTJE 69
mêmes trop objectivement et à nous considérer
comme plus représentatifs qu'il ne faudrait... •
En attendant, et pour un voyageur muni de bonnes
lettres, cette disposition d'esprit facilite la moitié
de la tâche. Il est si malaisé en Italie, en Espagne,
en France même, de se figurer le kome des per-
sonnes que l'on connaît le mieux, et quel témoi-
gnage plus révélateur pourtant que ces objets
sécrétés autour de nous par notre fantaisie? Un
salon, une chambre à coucher, une salle à manger
n'ont-ils pas des physionomies, presque des vi-
sages, à la ressemblance de nos . goûts, de nos
besoins, des choses de nous que parfois nous ne
soupçonnons points
Des intérieurs de Newport une première impres-
sion se dégage, qui doit être exacte, tant elle se rac-
corde au reste de l'existence Américaine et au dehors
même de ces villas. C'est à nouveau l'évidence du
trop, de l'abus, de l'absence de mesure. Il y a trop
de tapis précieux de Perse et d'Orient sur le par-
quet des halls, qui sont trop hauts. Trop de tapis-
series, trop de tableaux garnissent les murs des
salons. Les chambres d'amis renferment trop de
bibelots, trop de meubles rares, comme il y a sur la
table du lunch ou du dîner trop de fleurs, trop de
verdure, trop de cristaux, trop d'argenterie. Je
revois en ce moment, au milieu d'une de ces tables,
un vase d'argent massif, large et profond comme
le cache-pot d'une plante grasse, et d'où débojrdait
une grappe de raisin, d'un raisin-prodige aux
?o OUTRE-MER
grains aussi gros que de petits boulets. Je revois
un paravent fait avec un tableau Italien de l'école
des Carrache, coupé en trois morceaux. La toile
n'a pas été gâtée et le travail a été très bien
exécuté ; mais quel symbole de cette constante
outrance dans le luxe et le raffinement ! Cet excès
a son image dans cette rose qu'ils dénomment si
justement American beauty^ et dont les touffes
énormes couronnent ces tables. Elle est si haute sur
sa tige, si intensément rouge, si largement épa-
nouie, si violemment parfumée, qu'elle n'a plus l'air
d'une fleur naturelle. C'est un produit qui appelle
la serre, l'exposition, l'étalage. Splendide comme
elle est, on se prend à regretter devant elle la
mince églantinedes buissons avec ses pétales rosés,
qu'un souffle de vent froisse. Mais cette modeste
églantine, c'est la nature et c'est aussi l'aristocratie,
du moins dans le sens où nous autres Européens
nous comprenons ce mot, qui ne va pour pour nous
sans une idée de demi-teinte et d'effacement II est
certain que cet abus révèle chez ces gens-ci une
force beaucoup plus pareille, sous des formes di-
verses, Ã la Renaissance, par exemple, que la pau-
vreté de tempérament déguisée par les modernes
en distinction. La vigueur du sang et des nerfs
qui a permis à l'homme des Etats-Unis la con-
quête de la fortune persiste en lui à travers cette
fortune. Elle se manifeste par cette somptuosité
du dedans comme elle se manifestait par celle du
dehors. Il y a de la sève partout ici et jusque dans
ces prodigalités folles de la haute vie,
LK MONDE ft
Cependant ces millionnaires ne s'acceptent pas
eux-mêmes tout à fait. Voilà une seconde impres-
sion qu'impose un coup d'oeil plus attentif sur ces
halls et sur ces salons. Ils n'admettent pas qu'ils
soient ainsi différents du vieux monde, et, s'ils
l'admettent, c'est pour prétendre qu'ils sont ca-
pables, quand ils le veulent, d'égaler ce vieux
monde, ou tout au moins de le goûter. Un archi-
tecte me disait : a Nous avons fait assez d'argent
pour être artistes maintenant, et nous n'avons pas
le temps d'attendre... Ainsi, moi, j'étudie le dix-
huitième siècle Français. Je veux bâtir des maisons
qui soient de ce type, avec tout le confort mo-
derne : des appareils pour l'eau, peur la lumière,
pour l'électricité... » Son patriotisme était très
sincère, très intense, et il le faisait consister dans
l'emprunt ou mieux la conquête d'un style étran-
ger. Les ameublements de Newport traduisent un
effort pareil, un constant^ un infatigable souci
d'absorption Européenne. Oh compterait dans ces
villas les objets fabriqués en Amérique. C'est en
Europe qu'a été tissée la soie de ces fauteuils et
l'étoffe de ces rideaux, en Europe que cette table
a été tournée et tournée cette chaise. C'est d'Eu-
rope que vient cette argenterie, de même que cette
robe a été tramée, coupée, cousue en Europe, que
ces souliers, ces bas, ces gants viennent d'Europe^
a Wken I was in Paris... Tken we go to Paris..,
We want to go to Pans to huy our gowns, . . » Ces
phrases passent continuellement dans la conversa-
tion, et c'est bien un salon ds Paris qui a dû serviç
72 OUTRE-MÊR
de modèle à celui où vous vous trouvez, ces toi-
lettes sont bien composées sur le même patron
que celles des élégantes de Paris. Seulement, salon
et toilettes ont, comme le reste, le je ne sais quoi
en trop. La mode de ces robes n'est pas d'aujour-
d'hui, elle est de demain. Nos couturières ont un
mot d'argot bien expressif pour traduire cette
presque intraduisible nuance. Elles disent : «Nous
essayons d'abord sur les étrangère les coupes nou-
velles. Puis pour les Parisiennes, nous épurons,.. "b
Ainsi s'explique ce caractère d'au-delà , cet air
d'être parées jusqu'au costume, que ces femmes,
souvent si belles, augmentent par des profusions
de bijoux portés en plein jour. Elles ont, dès
midi, des turquoises à leur corsage grosses comme
des amandes, des perles au cou grosses comme
des noisettes, des rubis et des diamants longs
Comme leur ongle. Oui, c'est bien l'Europe, mais
poussée, mais exaspérée, et cette imitation trop
ii?.tense ne fait qu'accentuer la diiïérence entre le
Vieux-Monde et le Nouveau.
parmi les fantaisies de décoration ainsi em-
pruntées à notre pays, il en est une qui se trans-
forme d'une façon singulière en passant l'Atlan-
tique. Je veux parler de ce goût des vieilles choses
justement, de cette manie du bibelot et du bric-
à -brac propre à aoirc âge. Elle est devenue haïs-
sable chez nous, parce que l'universelle surenchère
a tant haussé les prix que très peu de nos fortunes
Européennes sont aujourd'hui assez fortes pour
LE MONDE 73
y suffire. La coiatretaçon a suivi et surtout Tabon-
dance d'objets de seconde classe. Les Américains
eux, sont arrivés sur le marché avec leurs énormes
capitaux. Un millionnaire, chez nous, est un
homme qui à un million de francs. Un million-
naire ici est un homme qui « un million de doU
lars. Ils y ont apporté cette universalité de con-
naissances que donne l'habitude constante du
voyage. Depuis trente ou quarante ans, grâce Ã
ce double pouvoir, ils ont mis la main sur les plus
belles toiles, les plus belles tapisseries, les plus
belles boiseries, les plus belles médailles, les plus
beaux livres, et non seulement en France, en An-
gleterre, en Hollande, en Italie, mais en Grèce, en
Egypte, aux Indes, au Japon. De là , dans leurs
maisons de ville ou de campagne, une prodigalité
de chefs-d'œuvre dignes d'un musée. Dans telle
de ces villas de Newport que je pourrais nommer,
toute une galerie privée a été transportée d'un
coup, que son prcjnier possesseur avait mis des
années à ramasser parmi les plus délicats des pri-
mitifs Allemands. Et ils continuent. J'entendais
l'autre jour un amateur dire avec mélancolie, en
faisant allusion à la crise financière qui se trouve
sévir à la fois en Italie et aux Etats-Unis : « The
Italian are ratker low down just now, and tkere
are tkings to be had sub rosâ. But in this montent
nobody can profit by ii,.. (i). > On se demande
(i) « Lès Italiens sont si bas en ce moment qu'il y a bien des
choses que l'on pourrait acheter en secret. Mais aujourd'hQÃŽ
personne ne peut profiter de l'occasion... »
74 OUTRE-MER
OÙ il les mettrait, ces objets Italiens, tant le cuir
de Cordoue dont sont revêtues les parois de sa
maison disparaît sous les toiles! Et ce sont des
vitrines sous lesquelles des trésors de pierres gra-
vées attendent la loupe, des métaux, des armures
ciselées, des volumes précieux, des médailles, des
portraits surtout. Rien que dans trois villas con-
tiguës, à un quart d'heure de distemcc, j'ai vu amsi
un portrait d'un grand seigneur Génois, celui d'un
amiral Vénitien, celui d'un lord Anglais du der-
nier siècle, celui de Louis XV par Vanloo, avec
cette inscription : c donné par le roy », celui de
Louis XIV par Mignaurd avec la même inscrip-
tion, celui de Napoléon avec un des drapeaux des
grenadiers de la garde. Quelqu'un qui ne les aime
pas, me disait avec ironie :
— « Oui, ils ont le portait du grand empereur,
mais où est celui de leur grand -père ? »
Et il attribuait ce goût des toiles historiques Ã
un vague et timide effort vers une fausse galerie
d'ancêtres. A mon avis, cette critique ne tenait pas
compte de ce qu'a de sincère, de touchant presque,
cet amour des Américains pour les objets autour
desquels il flotte du temps et de la durée. Cette
sensation, si difficile à concevoir pour nous autres
et que mon compagnon des Players m'exprimait
naïvement à New-York, je la comprends déjà , je'
la partage après ces quelques semaines. Le regard
éprouve une satisfaction presque physique à ren-
contrer ici les tons flétris d'une peinture ancienne,
le coin effacé d'une monnaie antique, les nuances
LE MONDE 75
éteintes d'une tapisserie du moyen âge. Dans
cette contrée oii tout date de la veille, on a
des appétits, des soifs d'un autrefois. Il faut
croire que c'est un indestructible instinct pour
l'âme humaine d'avoir autour d'elle du passé,
puisque même ces comblés du luxe le subissent. Ils
ne le discernent pcis en eux-mêmes, cet instinct,
mais ils le satisfont tout de même. Un d'eux fai-
sait, la semaine dernière, détourner sa voiture,
pour me montrer la statue d'un Newportais qui a
été l'ami de son grand-père. « On aime à penser Ã
des temps plus lointains... » me disait-il. Ce be-
soin du terreau préalable, un arbre le ressentirait
qu'on aurait transporté dans un coin trop nouveau,
avec des racines trop à fleur du sol. Cet incons-
cient effort pour s'entourer, pour s'ennoblir de
passé, sauve ce que ces intérieurs de millionnaires
auraient de si brutal, de si fait à coups de dollars
et pour la montre. C'est un peu de poésie inat-
tendue dans ce qui ne serait sans cela que l'apo-
théose du chèque et du chic, — pour reprendre une
basse plaisanterie d'une basse opérette du temps
jadis. Cela console de voir, échouées là parmi ces
magnificences, quelques cocasseries inexprimable-
ment vulgaires et enfantines, telles qu'un mons-
trueux jouet, une danseuse à la face de lune, à mo-
nocle, Ã chapeau haut de forme, et en travesti, qui
fume une cigarette allumée, tandis qu'une boîte Ã
musique cachée dans son corps joue un air ca-
naille. Et il y a écrit au-dessous, pour la confusion
des écrivains qui ont les premiers employé ce
76 OUTRE-MER
terme : c Fin de siècle.,. » Quelle mosaïque darss
le goût de cette race qui prend pêle-mêle de tout Ã
notre civilisation : de l'excellent et du pire, nos
plus belles oeuvres d'art et nos plus déplorables
caricatures !
Comment ils se recrutent?.,. D'une seule ma-
nière et dans une seule clcisse. C'est là ,, quand on
compare ce NewpoVt d'été à notre Deauville ou
au Brighton de nos voisins d'outre-Mcinche, un
point de différ^ice à ne jamais oublier. Il n'y a
pas ici, comme en Angleterre, une caste d'en haut,
un Olympe d'aristocratie et qui impose sa mode Ã
tous les iuft-hunters, — ce mot si pittoresque avec
lequel les jeunes gens d'Oxford raillent leurs
jeunes camarades en chasse de hautes relations et
hypnotisés par le petit gland d'or qui tremble sur
le bonnet carré des étudiants nobles. Il n'y a pas,
comme en France, cette irrationnelle et puissante
survie de l'ancien régime en pleine poussée démo-
cratique dont le signe le plus expressif est notre
conception du club. Le cercle, chez nous, a cessé
d'être le milieu naturel, presque nécessaire, des
personnes de même fortune qui vivent d'-une même
façon. Il est devenu comme im brevet, presque un
grade dans un vague régiment social dont l'état-
major résiderait à l'Union ou au Jockey. Id, tous
les gens du monde ont été, sont encore des hommes
d'araires* Us ne sont point nés dans la vie sociale.
LB MONDE fj
ils y sont arrivés. Ils ne Tont point reçue toute
faite et toute transmise. Ils la font eux-mêmes,
parce qu'il leur convient d'ajouter cette élégance Ã
leur fortune, comme le couronnement de l'édifice.
Il résulte de là qu'il y a une profonde égalité
entre eux, une unité singulière d'habitudes, d'idées,
de goûts, qui traduit l'absolue unité sinon de dates
au moins d'origine. On a bien essayé, durant ces
dernières années, de la briser, cette unité, et d'éta-
blir un Olympe factice, celui des c quatre cents »,
lequel aurait été recruté parmi les familles les plus
anciennes de tradition et de richesse. Cette fan-
taisie ne pouvait pas réussir. Ce n'est pas qu'il n'y
ait aux Etats-Unis des familles très anciennes en
effet, mais elles n'ont pu se maintenir qu'en con-
tinuant à travailler, à faire des affaires. Elles
n'ont pas pu se donner des mœurs à part ni
s'isoler. Vieux et nouveaux riches se coudoient de
trop près sur le terrain du travail pour êlre vrai-
ment séparés sur celui du plaisir. La différence
d'occupation fait seule la différence des castes,
et ici elle n'existe pas. Une mine d'or, découverte
voici vingt-cinq ans, a enrichi celui-ci, mais cet
autre, riche depuis deux générations, a saisi Toc-
casion de cette découverte pour doubler son ca-
pital. Un chemin de fer construit en 1868 a rendu
celui-là millionnaire, mais il a empêché cet autre
de cesser de letre. Derrière chacun des noms qui
défilent dans les comptes rendus des fêtes, publiés
par les journaux, tout Américain peut évoquer
ainsi telle ou telle usine, telle maison de cona
78 OUTRE-MER
merce, telle banque, telle spéculation de terrain.
Et Tusine est en pleine activité, les guichets de la
maison de commerce et de la banque sont toujours
ouverts, la spéculation continue. Les démocrates
ont-ils tort de dire que de tels titres à la vie mon-
daine valent bien des blasons faussés péir la bâ-
tardise ou par des mariages véreux, et des noto-
riétés historiques sans réalité contemporaine? A.
coup sûr, ces dessous de la mondanité Améri-
caine sont francs et nets. Leurs conséquences im-
médiates ne le sont pas moins.
La première est l'absence presque totale, dans
une ville d'eaux comme Newport, d'aventuriers et
d'aventurières. Une société composite est facile Ã
tromper. Une société de gens d'affaires l'est beau-
coup moins. Un ménage dont les revenus sont
douteux peut faire figure dans un monde où des
nobles authentiques se soutiennent eux-mêmes par
des expédients et où règne cet esprit d'à peu près
en matière d'argent habituel à ceux qui n'en
gagnent point. En Amérique, chacun sait ce que
a vaut » son voisin, et d'ailleurs, comme la vie
sociale y représente un luxe, les menues dépenses
quotidiennes y sont si fortes qu'un budget mal
équilibré n'y suffirait pas. Les romanciers Français
ont souvent peint, depuis Balzac, le type du jeune
homme ambitieux et pauvre qui se maintient en
plein courant de haute vie par un maniement su-
périeur de ses très médiocres revenus. Ici un cos-
tume de soirée présentable coûte cent vingt dol-
lars-, une course en ûacre pour aller dîner en ville
LE MONDE 79
en coûte trois, et cinq s'il s'agit d'aller et de
revenir. La toilette de soirée que porte une jeune
femme a dû payer, quand elle vient de Paris, cin-
quante pour cent de droits d'entrée. Les prix des
modistes et des couturières de New- York montent
presque au même niveau. La copie des modèles
des grands faiseurs par une ouvrière prise à la
maison, cette ressource de la Parisienne avisée,
serait à peine une économie dans un endroit où
une femme de chambre adroite gagne quarante
dollars par mois et une couturière habile trois dol-
lars par jour. Cette espèce d'abus de la richesse,
propre non seulement à Newport mais à toute
l'Amérique, est à la fois une folie et une purifi-
cation. On peut railler la frivolité de cette exis-
tence, en condamner la somptuosité. Elle mérite
bien des satires. Elle est du moins assez droite et
assez saine.
Elle l'est aussi, dans ce séjour d'été, par la sup-
pression non moins totale de l'élément qui cor-
rompt en Europe tant de villes de bains de mer
ou d'eaux, je veux dire le demi-monde. Comme
cette société est avant tout recrutée parmi les gens
d'affaires, les hommes n*y ont que peu de loisir.
Tous sont absents plusieurs jours de la semaine,
occupés à gagner cet argent que les femmes ont
pour fonction de montrer. Il suit de là que s'ils
ont des liaisons en dehors de leur ménage, ils ne
les ont pas ici. Ceux qui restent à Newport sont en
très petit nombre, âgés déjà pour la plupart puis-
qu'ils sont « out of business », retirés des affaires,
80 OUTRE-MER
OU très jeunes puisqu'ils n'y sont pas entrés encore.
Quelques diplomates en villégiature, quelques vi-
siteurs de passage et quelques malades complètent
ce personnel masculin à qui la tenue serait imposée
par son petit nombre, quand bien même le vieux
fonds de moralité puritaine, toujours présent dans
les pays de tradition Anglo-Saxonne, au moins
sous la forme d'hypocrisie, ne rendrait pas tout
scandale impossible. Comment d'ailleurs la demi-
mondaine la plus habile arriverait-elle à frôler le
vrai monde, à en donner l'à -peu-près facile, Lomme
chez nous, dans une société où tout plaisir s'orga-
nise en club, où il faut une admission, une présen-
tation, un patronage pour prendre une tasse de
thé ici, pour assister ailleurs à une partie de
tennis? Et puis la race n'y est pas assez vieille
pour que la Fille y soit déjà la créature dépravée,
mais affinée, blagueuse et spirituelle, qui amuse
l'homme et peu à peu s'impose à son intimité quo-
tidienne. Rien qu'Ã constater comme elle est ab-
sente d'une ville qui serait ailleurs son champ
favori d'opération, vous la devinez réduite à l'état
de machine à plaisir, Th***, qui habite les Etats-
Unis depuis dix ans, me disait : « L'Américain
n'a pas besoin de la femme comme nous. S'il va
chez les filles, c'est toujours qu'il est un peu ivre
et pour boire encore... » Il est possible que le
sentimentalisme dont on relève en France- la ga-
lanterie soit, par certains côtés, plus humain. So-
cialement, l'Américain est dans le vrai, je veux
dire que cette ligne si définitive de démarcation
LE MONDB Si
entre îa femme du monde et les autres lui fait
regarder la première avec de tout autres yeux. Il
la respecte davantage dans son imagination et
dans ses manières. Il peut être un débauché. Il est
rarement un libertin. La distance est grande entre
ces deux mots. On en a la preuve en prêtant
l'oreille aux conversations de cercle entre jeunes
gens. Ils parlent de sport, de jeu, d'affaires. Ja-
mais un nom de femme n'y est prononcé.
Cette unité de recrutement, si l'on peut dire, pro-
duit encore ce résultat que cette vie sociale a son
but et sa un en elle-même. Toutes les familles
qui la mènent étant riches et ne pouvant aspirer
par elle à rien d'autre, cela crée une sorte d'at-
mosphère plus sereine, plus heureuse et plus inno-
cente. Il y a moins de dessous dans les relations
parce qu'elles ne sont pas, qu'elles ne peuvent pas
être des moyens à se pousser bien loin. Le^ classes
riches n'ayant en Amérique aucune espèce d'in-
fluence sur les élections, un politicien ambitieux
n'a que faire dans la société. Il n'y a pas ici d'Aca-
démie à laquelle la faveur d'une coterie mondaine
puisse conduire un écrivain ou un artiste. Il n'y a
pas non plus de centre d'où la réputation litté-
raire irradie et qui se ramasse lui-même dans
quelques salons. Les ûlles ne reçoivent de dot que
par exception, en sorte que les coureurs de grands
mariages sont réduits à des étrangers titrés et
ruinés, qui, le plus souvent, disparaissent après
une saison. Ils sentent trop vite que la vieille
Europe est encore le terrain le p.lus sûr pour cette
». 6
$a OUTRE-MER
sorte de spéculation. Comme d'autre part les
mœurs semblent plutôt bonnes et qu'une liaison
avouée est ici un phénomène, la vie du monde ne
saurait non plus servir de paravent aux complica-
tions de la vie passionnelle. Réduite de la sorte Ã
son fonds propre, elle s'exaspère dans le sens de
la fête fastueuse et publique. Puis comme il faut
partout un aliment réel, une occupation positive Ã
des activités si vigoureuses, cette vie du monde
finit, Ã Ncwport du moins, par se porter presque
tout entière du côté du sport. De nouveau ce qui
devrait logiquement être un défaut devient un
principe de santé, tant il est vrai que dans les
races fortes tout se tourne en force, même la fri-
volité et la vanité, tandis que, chez les peuples qui
vieillissent, même la culture et la délicatesse
n'aboutibsent qu'à la maladie et à la corruption.
Comment ils s'amusent?... Je me suis amusé
moi-même, pour répondre à cette question avec un
peu d'exactitude, Ã suivre, heure par heure, et pen-
dant plusieurs jours, l'emploi du temps de
quelques-unes des femmes qui sont ici ce que l'on
appelle des leaders of Society. Je transcris une
des esquisses tracées de la sorte, en la prenant au
hasard parmi vingt autres. Elles sont toutes à peu
près pareilles par la puissance de physiologie
qu'elles supposent, le goût de la vie en plein air et
de l'exercice, quoique les Américaines, sous ce
LE MONDE 83
rapport, soient loin d'égaler les Anglaises. Cette
façon de se divertir explique pourquoi ces mon-
daines, au lieu d'avoir l'estomac perdu, le teint
fané, l'air < vieux gant », comme disait un cruel
humoriste, ainsi que tant de leurs sœurs dans les
grandes villes d'Europe, gardent au contraire cet
éclat de leur peau, cette souplesse de leurs mou-
vements, cette force de leur vitalité. Elles le
savent et elles en sont orgueilleuses, a Ce qui me
fait plaisir, » me disait Tune d'elles, c en pensant
que je suis Américaine, c'est de savoir que j'ap-
partiens à une belle race bien portante... » Je me
rappelle aussi avec quel mépris une autre, parlant
d'une actrice de l'Odéon qui avait passé un mois
à New- York, me la dépeignit : t T/ia^ Utile
woman with a wishy-washy complexion.., (i). »
Elles ne tarissent pas sur cette critique à l'égard
des Parisiennes. J'entends encore une troisième dé-
plorer le changement d'une de ses compatriotes
récemment mariée à un Français : c Elle était si
robuste, avec un si beau teint, — with a ver y good
complexion; — et maintenant elle est devenue
mince et blême, — thin and quite sallow,.. » Et
elles rient en disant des phrases pareilles, de leur
rire heureux, oti il y a ce que nous pouvons si
difficilement comprendre, de l'animalisme honnête,
avec leurs dents nettoyées comme des objets, et,
quand le dentiste a dû passer par là , il y a mis de
(i) « Cette petite femme avec une figure de papier mâcbé...»
C'est Téquivalent de cette intraduisible expressioo.
84 OUTRE-MER
Tor qui reluit d'un éclat si neuf qu'il n'a plus l'air
d'une infirmité.
Donc, avant neuf heures, la jeune femme dont
j'évoque en ce moment la hardie silhouette était
à cheval, ayant déjeuné d'un de ces forts déjeu-
ners du matin qui sont le repas essentiel des
Anglo-Saxons, celui oii ils prennent des forces
pour la dépense de la journée. Elle a trotté et
galopé deux heures dans l'air salé pour revenir Ã
onze, le temps de changer de toilette et d'aller au
Casino où il se tient un concours de tennis. Deux
de ses amies, une jeune fille et une jeune femme
mariée depuis deux ans, doivent y prendre part
C'est le rendez-vous du Newport fashionable que
cette pelouse encadrée de bâtiments d'uiîe jolie
architecture, auxquels la vigne du Japon donne
ce même revêtement vivant de lierre temporaire.
Autour des joueurs se presse un public de femmes
vêtues surtout de couleurs claires, avec cette sur-
charge de luxe léger qui fait d'une toilette une
chose visiblement fragile autant que coûteuse. Tout
cela semble porté pour une heure, sans rien qui
individualise la beauté de ces personnes ainsi pa-
rées. Un mot nie revient devant cette espèce d'im-
per sonnalité de suprême élégance, mot délicat et
romanesque. Il explique toute la différence qu'il
y a entre cette élégance-là et une autre. C'était
dans un de ces portraits comme on s'amuse à en
tracer par jeu de salon. Une Française avait écrit,
voulant dépeindre son caractère : « Je ne me suis
LU MONDE 85
jamais habillée pour le bal sans savoir pour
qui j'y allais... » Les Américaines s'habillent
pour être belles, parce qu'elles sont des i belles
femmes bien portantes », comme leur race, et, pour
le moment, aucune d'elles ne pense à coqueter,
absorbées qu*elles sont par le spectacle du jeu, au-
quel la nouvelle venue se laisse prendre aussitôt
comme les autres. Rompues elles-mêmes aux leçons
de la physical culturCy elles comprennent l'athlé-
tisme, partout où elles le rencontrent, avec cette
intelligence quasi professionnelle, qui fait que de-
vant un assaut d'armes un escirimeur mesure d'un
coup d'œil la vitesse des champions et leur dé-
tente. A un moment un des jeunes gens qui vient
de lancer la balle fait nettoyer par un assistant sa
semelle de caoutchouc engluée de boue. Il trouve
moyen, durant cette action vulgaire, d'avoir une
telle grâce d'attitude, que j'entends une jeune fille
s'écrier : € Ah! comme je voudrais qu'il gagnât!
— He is so nice lookingî • Cri naïf oii éclate la
profonde admiration de l'Américaine pour les
looksy pour cette beauté physique considérée à la
manière païenne. Elle va si loin, cette admiration,
qu'un des gymnastes célèbres des Etats-Unis
réunit dans sa loge, après le spectacle, des femmes
de U meilleure société, et là , le torse nu, il leur
donne c a Ucture about his body », une confé-
rence de musculature. La photographie de ce torse,
musclé comme celui du Vatican sur lequel Michel-
Ange vieilli promenait ses mains, se vend dans
toutes les boutiques, et plus d'une parmi 'ces spec-
S6 OUTRE-MER
tatrices du tennis le possède dans son petit saîcm :
€ Il y a des gens qui trouvent cela terriblement
indécent, » me disait une d'elles en me montrant
ce singulier document de ?on indépendance
d'idées. « Moi pas... C'est une chose grecque,
voilà tout... »
Midi et demi... La partie de tennis est finie
pour aujourd'hui. La belle cavalière du matin, qui
vient de se reposer en regardant ce jeu d'agilité
vigoureuse et de respirer à l'air comme une belle
plante, quitte le Casino pour gagner un yacht oii
elle doit prendre son lunch. Je la vois qui monte
sur sa voiture, un duc très élevé dont elle saisit
elle-même les rênes. Elle part au grand trot de
son cheval qu'elle conduit de ses petites mains
souples et fermes, hardiment, lestement, dans cette
toilette déjà si parée et avec ses bijoux. C'est un
wMpy — un fouety — comme on dit ici, une des
cinq ou six femmes qui mènent le mieux un coach,
et à qui quatre chevaux à manœuvrer ne font pas
plus peur que cet unique alezan. Une demi-heure
plus tard, je la retrouve dans la chaloupe élec-
trique qui fait le service des invités entre le yacht
et le quai d'embarcadère. La machine de ce mince
bateau a été modifiée d'après l'invention d'un
autre yachtman, propriétaire lui-même d'un des
bateaux de plaisance amarrés dans le port. Th***
me parlait de l'ignorance oti grandissent certains
enfants riches. Ils y gagnent, lorsqu'ils sont intel-
ligents, de garder ce pouvoir si Américain de la
LE MONDE 8^
vision directe. Ils perçoivent les choses et non les
idées des choses. D'ailleurs une existence continû-
ment active développe encore chez eux cette vertti
d'un rapport immédiat avec la réalité. Le nombre
des yachts rangés dans cette rade démontre assez
combien ce goût d'une vie toute d'action et de mou-
vement est national. Ils constituent une petite flotte,
les uns presque aussi grands que les paquebots d'une
compagnie transatlantique et capables de croiser
autour du monde, dussent-ils subir l'énorme houle
de fond du Pacifique et les paquets de mer du
cap Hom; — d'autres petits, des bijoux de na-
vires, de quoi gagner Bar-Harbour ou New- York
en longeant la côte, doublant les caps, entrant
dans les criques; et il y a c'es yoles à voiles, des
cutters pontés qui me rappellent le Bel-Amiy le
cabinet de travail flottant de Maupassant. Celui
oii nous montons est de dimensions moyennes,
installé avec une magnificence qui, de nouveau,
me donne l'impression de ce qu'il y a d'effréné
dans cet étrange pays. La chambre à coucher avec
le damas vieux rose de sa tenture et ses meubles
laqués de blanc, — le salon clair aussi, garni de
plantes et de fleurs, avec sa bibliothèque, son
piano, ses fauteuils profonds, ses tapis anciens,
ses aquarelles de maîtres, — la salle à manger
d'acajou sombre, avec la table dressée, où le doux
éclat des orchidées se mélange à l'éclat plus dur
des cristaux et de l'argenterie, — le salon vitré
d'en haut où des musiciens noirs se tiennent, le
banjo à la main, avec ses coussins brodés sur ses
S8 OUTRE-MER
larges canapés, — le pont enfin avec ses rockings
parmi des palmiers et une volière d'oiseaux exo-
tiques aux ailes étincelarites, — tout atteste un
extrême atteint dans le raffinement, qui touche à la
féerie. L'imagination recule de vingt-cinq, de cin-
quante cins en arrière. Elle. voit quelque pionnier
cheminant dans les plaines de l'Ouest, quelque
pauvre Irlandais abordant à New-York sur un
bateau d'émigrants, quelque Allemand assis comme
secrétaire dans un bureau d'hôtel. C'étaient des
métiers pareils qu'exerçaient les pères ou les grands-
pères, ou tout au plus les arrière-grands-pères des
convives qui sont là , si accoutumés déjà à ces
splendeurs fines qu'ils y sont à l'aise comme des
princes du sang. Il faut des générations pour faire
un vrai noble et chez qui l'aristocratie réside dans
les façons de penser et de sentir, mais pour faire
un homme de haute vie et qui ait autant d'aplomb
facile dans l'élégance qu'un des innombrables
grands seigneurs oisifs dont foisonnent les clubs
de Londres et de Paris, deux générations suffisent.
Une seule même est le plus souvent assez.
Quatre heures et demie... Le lunch, où Finévi-
table Champagne sec a de nouveau coulé par flots,
a cédé la place à la conversation sur le pont.
D'autres femm.es sont venues, deux jeunes filles
seules, deux autres escortées par deux étudiants
de Yale qui ne leur sont même pas apparentés,
quatre ou cinq célibataires, véritables citoyens de
Cosmopolis qui dépensent leurs revenus entre
LE MONDE Ô9
Paris, Londres, Cannes et ce coin-ci, lorsque la
gestion de leur fortune les ramène aux Etats-
Unis. Mais déjà la chaloupe électrique commence
à se charger de passagers qui regagnent le dé-
barcadère. Toute la partie réunie sur le bateau va
se disperser. La plupart, et la jeune femme dont
je raconte la journée est du nombre, vont assister
au match de polo. Je l'accompagne. Un quart
d'heure sur l'eau toujours remuée du port, vingt
minutes de voiture, et nous voici à la porte de
l'enclos fermé de planches où se joue cet admi-
rable et redoutable jeu. Un talus domine, où se
masse la foule des gens du peuple qui viennent
regarder le match du dehors. Ce divertissement
est si national, son énergie et son danger con-
viennent si bien à la race, que d'humbles ouvrières,
des blanchisseuses par exemple, commencent leur
journée vers quatre heures du matin, pour expédier
plus tôt leur ouvrage et unir ici leur après-midi.
— « Elles ont raison, » me dit l'Américaine
qui me raconte ce trait, « c'est un jeu magnifique...
Il y a vingt ans, les jeunes gens ne pensaient qu'Ã
boire. A présent qu'ils ont pris le goût des sports,
de celui-là surtout, il faut qu'ils soient sobres,
n'est-ce pas, pour ne pas devenir lourds?... Ils
mangent peu. Ils ne boivent plus. Ils se couchent
tôt... Sans ce régime ils ne tiendraient pas huit
jours de suite... >
Le fait est qu'une fois entré sur la pelouse et Ã
voir les joueurs des deux bandes courir sur leurs
chevaux le torse penché, \e long maillet de bois
9d OUTRE-MER
balancé dans leur main libre, il est difficile d'as-
socier l'entraînement qu'un si mâle exercice sup-
pose à de l'ivrognerie et à de la débauche. Ils
sont là huit, en train de galoper de petits poneys,
râblés et agiles. La jambe prise dans la botte
jaune, la culotte bouffante, avec une chemise et
une casquette aux couleurs de leur clan, ils se
pressent en peloton autour de la balle blanche
qui court sur l'herbe verte. Les chevaux, moirés
de sueur, la suivent d'eux-mêmes, cette balle, avec
la jolie intelligence de la bête montée par un
cavalier si adroit qu'il ne fait plus qu'un avec
elle. La balle a sauté sous un coup de maillet
plus précis que les autres, et voilà les deux bandes
parties au galop. Elles défilent tout près des voi-
tures alignées en galerie. On entend le sabot des
chevaux battre le gazon foulé. C'est un bruit sourd
et leste à la fois, qu'accompagne le bruit plus rude
de leur souffle. Il passe sur l'assistance ce petit
frémissement ému devant les gladiateurs, qui se-
coue les nerfs des Sévillanes en train de suivre le
duel de la quadrilla et du taureau. Peut-être le
danger est-il plus réel ici, quoique l'appareil soit
moins féroce. Je ne suis resté qu'une heure, et
déjà l'un des cavaliers a roulé sous les pieds des
chevaux. Un autre Ta remplacé, qui, après dix
minutes, reçoit un coup de maillet en plein visage.
Je le vois qui descend de cheval, aveuglé de sang.
Il s'évanouit, puis se relève et se retire, porté par
deux de ses amis sans que personne y prenne trop
garde. Le grand regret est que voilà une partie
LE MONDE 91
interrompue. On s'en console par la nécessité de
la toilette du soir. Car cette longue journée d'al-
lées et venues va se clore, comme toutes les autres,
par un dîner en ville, suivi d'un bal au Casino ou
ailleurs, Ã moins que le grand air et tant de mou-
vement n'aient eu raison de la femme à la mode.
Cette lassitude des journées explique pourquoi les
réceptions nocturnes sont rares à Newport en
dehors de ces bals. On se retire, de la maison où
Ton dîne, vers les dix heures et demie ou même
plus tôt, laissant les maîtres de cette maison si
fatigués quelquefois que l'on se ferait scrupule
de rester un quart d'heure de plus.
— « Bien souvent, » me disait miss L***, la
plus belles des lionnes de cette saison, « il m'est
arrivé, ayant commandé ma voiture trop tard, de
rester à l'attendre dans l'antichambre, et je m'en-
dormais sur une banquette, tant je me sentais
épuisée, et sans vouloir rentrer dans le salon, tant
je savais que mes pauvres hôtes étaient épuisés
aussi... »
Comment ils causent?... C'est la dernière ques-
tion, celle-là , et la plus essentielle à se poser, sur
des hommes et des femmes qui pratiquent la vie
mondaine. Le reste n'est que du décor et de la
gesticulation. L'art de cau.ser, c'est au contraire
le monde lui-même, sa meilleure raison d'être
quand la causerie en vaut la peine, son pire ennui
9* OUTRE-MER
quand cette causerie est vide ou sotte, et toujours,
bonne ou mauvaise, sa caractéristique. Mais com-
ment rendre la nature spéciale d'une conversation,
sans transcrire toute une série de dialogues réels,
ce qui serait à la fois incohérent et indiscret ? C'est
dans les romans des écrivains qui ont connu et
aimé une société qu'il faut en chercher le ton. De
ce point de vue-là ,» les premières nouvelles de
M. Henry James me paraissent être un des meil-
leurs documents. Je dis les premières, car cet
observateur si aigu a depuis étudié plus particu-
lièrement ses compatriotes à l'étranger. Ceux d'ici
le lui reprochent, et j'ai lu dans un journal récem-
ment, à son sujet, cette étonnante épigramme dont
la métaphore est empruntée aux chemins de fer
électriques : « Il a tant de talent, quel dommage
que son trolley ne soit plus attaché sur le fil Amé-
ricain!... » Il n'en resté pas moins que personne
n'a rendu comme ce maître la nuance exacte des
propos échangés par des gens de Boston ou de
New-York, dans un coin de salon et à une table
de dîner. — Quant au papotage plus contempo-
rain, à ce coloris d'esprit, momentané et tout ac-
tuel, que Gyp note chez nous avec tant de bon-
heur, il me semble que personne n'en donne mieux
ridée que la femme distinguée qui a rendu célèbre
le pseudonyme de Julian Gordon (i). Je renvoie à ces
(i) Depuis ^vC Outre-Mer a paru, un grand romancier s'est
révélé en Amérique, Mme Edith Wharton, dont les livres sont
un tableau définitif de cette société. Voir en particulier Thê
house of mirth, (Not« de 1906.)
LE MONDE 93
romans le lecteur Européen curieux de vérifier,
assis dans son fauteuil et sans traverser l'Océan,
les quelques traits qui me semblent marquer le
plus nettement la conversation des Américains.
Car ils aiment à causer beaucoup plus que les
Anglais, sinon autant que les Français, surtout
ceux et celles dans les veines de qui roule un peu
de cet excitable sang Irlandais qui ne sait pas plus
se taire qu'il ne sait oublier.
Le premier de ces traits est assez malaisé à dé-
finir d'une formule. J'en hasarderai une pourtant,
quitte à la commenter. C'est le point de vue. Vous
causez avec un Parisien : s'il a de l'esprit et de
la verve, après dix répliques la conversation a
sauté. Il commence de se laisser emporter au ca-
price de ses associations d'idées, si bien qu'après
une heure, vous avez touché à trente sujets, sans
méthode, sans profit, mais avec de l'agrément II
vous laisse l'impression d'une intelligence alerte
et facile, qui a des clartés de beaucoup de choses,
pour employer un vieux mot, bien Français juste-
ment. Vous n'avez pas senti ce que vous sentez
neuf fois sur dix chez l'Américain et l'Américaine,
une énergie qui ne se détend pas, même dans la
futilité du propos mondain, une intelligence qui
a un point de vue d'oii regarder la vie et qui s'y
tient, qui vous y fait rentrer, qui vous utilise.
C'est qu'il y a, sous la femme du monde qui vous
parle dans ce coin de salon, parmi les fleurs et
les lumières, une créature de tension et qui a com-
mencé, depuis qu'elle est <?«/, à se composer une
94 OUTRE-MER
personnalité d'après un type une fois choisi.
Celle-ci a résolu d'être une grande dame Anglaise.
Elle a vécu à Londres longtemps, et elle a su s'y
faire une situation. Il vous sera impossible de la
tirer de ce point de vue et d'obtenir d'elle des
références qui ne soient pas Londoniennes et Bri-
tanniques. Cette autre se veut une Parisienne, et
sa conversation vous enferme dans un cercle de
notions qui toujours et toujours supposent Paris.
Il n'y a pour elle que nos livres, que nos pemtres,
que nos pièces, que nos acteurs. Cette autre s'est
mis en tête de jouer la comédie. Elle a pris des
leçons de déclamation et elle dit bien. C'est autour
du théâtre que tournent tous ses discours. Une
quatrième est éprise de littérature. Vous découvrez,
après un quart d'heure, qu'elle a trouvé le temps
de se donner, Ã travers ce tourbillon de son monde,
une immense lecture, et elle la continue, en vous
parlant, avec cette force singulière d'exactitude
et de spécialité que les gens d'ici possèdent. Ces
points de vue-là sont du moins aimables. Il en est
de plus sévères. Un de mes amis Français, auquel
on voulait faire épouser une jeune fille très riche,
a rompu ce mariage, parce que sa demi-ûancée,
très préoccupée de science, lui avait exposé, toute
une soirée durant, l'invention d'une locomotive
nouvelle. « Je ne peux pas me marier à un ingé-
nieur... » fut sa seule réponse aux reproches de la
personne qui l'avait présenté.
Une telle intransigeance est rare, et presque tou-
jours il y a dans la conversation des Américains
LE MONDE 95
et surtout des Américaines un second trait qui les
sauve de la raideur et du pédantisme. Ce trait est
la vivacité. Leurs moindres paroles ont la saveur
profonde du réel, et elles ont aussi du mouvement,
comme du geste. Jamais rien d'abstrait ni de
vague, toujours des mots qui peignent, de ces
termes qui trahissent Texpérience. Aussi bien
n'ont-ils à aucun degré cette notion de l'efface-
ment personnel qui donne un vernis plus brillant
de politesse, mais qui diminue tant l'individualité
de la causerie. Jamais ils n'hésitent à parler d'eux,
à rappeler leurs voyages, leurs aventures, ce qu'ils
appellent précisément leurs « expériences ». Ils y
gagnent, n'ayant guère l'esprit de mots, d'avoir
aisément ce que l'on pourrait appeler l'esprit de
choses, un pittoresque de récit qui produit, lors-
qu'ils y mêlent de la gaieté, un humour original et
nouveau. Ici encore, vous sentez, sous la femme
riche comme sous l'homme fastueux, le peuple tout
près. Vous le sentez aussi à une certaine naïveté
générale de cett^ conversation. Les sous-entendus
grivois en sont absolument éliminés, — ce qui se
comprend, étant donné que cette vie sociale est
par excellence l'œuvre des femmes et des jeunes
filles, — et les médisances y sont rarement cruelles.
Vous n'y rencontrez jamais l'impertinence du ton,
cette maladie des sociétés où il y a une cour, une
noblesse, une hiérarchie, par conséquent des gens
qui méprisent et d'autres qui sont méprisés, cette
morgue insolente que les bourgeois copient sur le«
grands seigneurs après en avoir souffert La mo-
96 OUTRE-MER
querie y est constante, mais une moquerie qui ne
déchire pas. Elle procède surtout par anecdotes
gaies. Les traits individuels de caractère en font
le principal objet. Ensuite viennent les maladresses
sociales, les fautes de goût dans la poursuite des
gens célèbres ou titrés. Ces dernières anecdotes
arrivent généralement d'Europe. Elles prouvent
que leipassage du Nouveau-Monde dans l'Ancien
a pour habituel résultat de tirer au dehors les
défauts de l'Américain, au lieu de les corriger.
Chez lui, dans son milieu d'origine, il est plus
simple, plus cordial, et, somme toute, Ã l'entendre
causer, on l'estime. On le devine good naturedj
c'est leur ternie, sans beaucoup de haine, sans
beaucoup d'envie, et si aisément ainusé. Forain me
disait, après quelques jours passés à Newport :
c Ce sont des enfants... » Pour cet observateur
d'une âpre intensité de vision, et qui est des-
cendu à une telle profondeur dans la vieillesse de
notre décadence, cette sorte d'esprit semblait sans
saveur. Il en a une, mais si différente de l'âcreté
Parisienne, qu'il est peut-être impossible de bien
goûter les deux. Cependant les Américains s'y
efforcent. Ils citent volontiers des légendes de cet
admirable Forain, avec ce même effort et la même
aj^plication d'intelligence qu'ils apportent à lire
Verlaine ou Mallarmé. Car c'est encore là un des
traits de leur conversation : le rappel constant
des auteurs Français de l'extrême gauche. Ce goût
est arrivé jusqu'aux femmes du monde à travers
les peintres, venus eux-mêmes à Paris pour étudier,
LE MONDE 97
iet qui Se sont voulus au courant. C*est une des
gaietés involontaires de cette causerie que l'éton-
nant contraste entre certains noms d'artistes très
compliqués et les bouches simples qui les citent
pour leur accoler avec une candeur surprenante le
même « lovely », le même t snchaniing b et le
même c fascinating », qui servent également Ã
tous les tableaux et à tous les paysages, à un
cheval et à un air de musique, à un chapeau et Ã
une statue
Deux ordres de problèmes m*ont paru complè-
tement éliminés de cette causerie : l'un est la po-
litique, l'autre est la religion. Ce silence semblera
d'autant plus significatif, que ce sont là deux des
constants soucis de l'Amérique. Est-il un pays oii
la vie politique et la vie religieuse semblent plus
ardentes? Ce phénomène inattendu peut s'expli-
quer par plusieurs causes. J'y vois, pour ma part,
une preuve nouvelle que les Américains possèdent,
à un très haut degré, le sens distributif qui n'est
lui-même qu'un cas particulier de leur force de
volonté. Jamais Vous n'entendrez non plus un
homme d'affaires, sorti de son bureau, vous parler
d'affaires. Ils excellent à fixer le cran d'arrêt. La
même énergie qui leur permet, une fois tournés
vers une besogne, de s'y livrer tout entiers, leur
permet, une fois cette besogne finie, de se livrer
tout entiers également à une nouvelle. Il y a un
certain emploi du verbe to hâve qui indique cela.
On dit que l'on a eu une promenade à cheval ou
98 OUTRE-MER
en voiture, comme on dirait que l'on a eu une bou-
teille de vin à boire, un livre à lire. C'est comme si,
étant donné un morceau de la journée, une heure,
deux heures, trois heures, il s'agissait, pour ces
gens, de le manier, de l'exploiter, d'en faire un tout
presque séparé. Ils ne mêlent pas plus leurs senti-
ments qu'ils ne mêlent leurs occupations. Ce sont
des cases qu'ils ouvrent et qu'ils ferment à volonté.
La politique est une de ces cases. La religion en
est une autre. La société en est une troisième. Et
puis, la politique ici n'est pas, comme chez nous,
laissée en proie au hasard. Les nerfs du public et
ses passions ne la gouvernent pas. Elle est montée
à la façon d'une entreprise, et les partis sont réglés
par la machine d'une façon qui n'autorise ni la
fantaisie des idées générales ni celle des petites
intrigues. Quant à la religion, la liberté absolue a
tant multiplié les sectes et les nuances dans les
sectes, que toute discussion est impossible. Le
heurt d'opinions serait si vaste et si continu, que
naturellement une réciproque complicité de tolé-
rance et de silence s'est établie. Cette suppression
des deux plus grands principes de dispute qui
soient ici-bas achève d'imprimer à la causerie cette
allure désarmée et bénigne, comme une simplicité
plus cordiale. Du moins je la sens ainsi, car toutes
ces impressions d'étranger doivent toujours porter
avec elles ce correctif d'un t peut-être », qui ne
sera jamais entièrement vérifié, même après une
stconde, une troisième une dixième expérience.
IV
LE MONDE
II. LES FEMMES ET LES JEUNES FILLES
Quantité de notes prises pendant des mois
après ces premières, sur ce « monde » Américain
dont j'avais eu à N^wport la sensation la plus
complète en même temps que la plus saisissante.
Je l'ai revu, et sous toutes ses faces, Ã Boston, Ã
Chicago, à Newport de nouveau et à Washington.
Ces notes griffonnées au jour le jour, — croquis
du peintre, destinés à se fondre plus tard dans
quelque tableau définitif, — je viens de les feuil-
leter à plusieurs reprises avec l'idée de les classer,
de les résumer en quelques formules un peu nettes.
J'ai trouvé à cette synthèse une difficulté qui pro-
vient moins de leur abondance que d'un travail
de métamorphose accompli dans mon esprit par
ce long voyage et par ces multiples expériences.
De même que ces mots : les Etats-Unis, se tra-
duisent aujourd'hui pour moi en des milliers
d'images concrètes et distinctes, au lieu qu'à l'ar-
rivée ils me figuraient une grande masse d'idées
confuses et indéterminées, — de même ces autres
mots : le c Monde Américain », ont cessé de
toô OUTRE-MER
m'exprimer cette chose unique dont j'avais encore
le préjugé à Newport. Il n'y a pas un « monde
Américain t, comme il y a un « monde Français »
et un « monde Anglais ». Aux Etats-Unis, autant
de villes, autant de sociétés, et comme aucune de
ces villes Q*est parvenue à s'assurer une domina-
tion de mode analogue à celle que Paris exerce
sur notre province, cela fait toutes sortes de
centres de vie sociale dont chacun mériterait une
monographie. Certains romanciers de mœurs y
travaillent, parmi lesquels je citerai M. Chatfieîd-
Taylor à qui nous devons déjà de si curieuses
esquisses du Chicago fashionable Le langage vul-
gaire lui-même constate ces différences d'existence
mondaine, avec ces grossissements propres aux lo-
cutions proverbiales. Combien de fois, au cours de
ce voyage, m'a-t-on répété : c A Boston les gens
vous demandent ce que vous savez, Ã New- York
combien d'argent vous valez, Ã Philadelphie ce
qu'étaient vos parents!... » Cet épigrammatique
dicton n'est pas tout à fait exact II m'a semblé
qu'Ã New- York, par exemple, les peintres, les
sculpteurs, les écrivains et les artistes de théâtre
étaient assurés d'un accueil aussi cordial que dans
la vieille et savante citadelle puritaine, le huh du
Massachusetts. Il 'n'en demeure pas moins évident
que l'intensité de la culture est plus générale et
plus violente à Boston, la frénésie du luxe plus
forte à New-York, et qu'à Chicago il y a plus
d'imitation, plus d'incertitude dans la recherche
de ce qui convient. J'ai vu au théâtre, dans cette
LE MONDE loi
dernière ville, des dames se lever pour aller saluer
un acteur derrière la toile, sur la proposition d'un
de leurs cavaliers. Puis, comme une personne de
Boston se refusait à cette excursion dans les cou-
lisses, elles se rassirent avec l'évidence dans leurs
yeux de cette pensée : « Tiens! Cela ne se fait
pas!... » Elles se languissent de Washington :
«[ Quel séjour agréable! b me disait Tune d'elles;
« les hommes n'y sont pas occupés, comme ici...
Ils sont dans la politique ou quelque chose comme
cela... TÂey kave plenty of lime for afternoon
teas... » Cette abondance de temps à dépenser
dans des thés de cinq heures donne en effet à la
cité des bords du Potomac une physionomie d'un
Dresde ou d'un Weimar. On se croirait, Ã par-
courir ses rues bordées de petits hôtels privés, sans
traces d'affaires ou de commerce, dans quelque
sir as se d'une capitale allemande, et cette souplesse
aisée de la vie sociale fait un contraste singulier
avec la surcharge des autres villes. J'imagine que
Frisco, — comme les contempteurs de l'Ouest
s'obstinent à appeler San Francisco, — doit avoir
de même sa coterie mondaine, très distincte, très
spéciale, très originale, et aussi Saint-Louis, et sur-
tout la Nouvelle-Orléans. Il en résulte que le
voyageur retrouve mal, après quelque temps, cette
première impression d'unité, laquelle est pourtant
vraie aussi, — car ces a mondes » divers ne sont
que des variétés d'une espèce et comme des
groupes dans un groupe. En tout cas ils ont un
trait en commun, sur lequel il est si peu possible
I02 OUTRE-MER
de se tromper que les plus superficiels Font re-
marqué, comme les plus profonds, le touriste de
deux semaines comme un Bryce ou un Claudio
Jeannet. Toutes ces vies sociales, si différentes
soient-elles, sont uniquement, absolument l'œuvre
de la femme. C'est pour la femme et par la femme
que ces « mondes > existent, en sorte que, pour
les comprendre dans leur naissance et dans leur
développement, c'est la femme Américaine qu'il
faut considérer et comprendre d'abord. Tâche
malaisée par tout pays et davantaçfe encore quand
il s'agit de créatures aussi complètes et aussi com-
plexes, dont chacune est une volonté à pcirt, ua
petit univers d'idées, de sentiments, d'ambitions. —
A tout hasard voici quelques réflexions, et, de
nouveau, quelques crayonnages, choisis entre deux
cents autres, comme un peu plus représentatifs.
Un premier problème s impose, d'ordre tout his-
torique et dont la solution expliquerait du moins
comment s'est fabriqué ce produit suprême de cette
civilisation. D'où vient que les hommes de ce
pays, si énergiques, si volontaires, si dominateurs,
aient laissé leurs femmes secouer plus entièrement
que partout ailleurs l'autorité masculine? Il sem-
blerait que ces rudes conquérants, habitués à tout
voir plier devant leur audace et leur brutalité,
dussent être les plus incapables de tolérer à leur
foyer une volonté, une initiative, une action, une
lE MONDE 103
personnalité enfin, égale à la leur, qui existe par
soi-même, à côté et en face d'eux. Le fait est là ,
indiscutable, et, s'il s'observe davantage dans la vie
mondaine, le moindre détail le révèle également
ailleurs. Pas un hôtel, pas une banque, pas un
édifice public qui n'ait une entrée des dames, par
où ces dernières vont et viennent, aussi indépen-
dantes, aussi maîtresses d'elles-mêmes que peuvent
l'être les hommes. Une d'elles monte dans un de
ces tramways électriques ou à chaînes comme il en
foisonne aux Etats-Unis. Toutes les places sont
prises. Dix-neuf fois sur vingt, un homme se lève
pour donner à la nouvelle venue un siège qu'elle
accepte sans remercier, tant la prévenance lui
paraît naturelle. Si cette règle souffre une excep-
tion, c'est que certaines femmes trouvent abusif
et humiliant d'être traitées autrement que les
hommes. Que les jeunes filles des meilleures fa-
milles sortent seules en voiture et à pied, c'est
un trait de moeurs tellement connu qu'on aurait
honte de le citer, sinon pour le traduire dans sa
vérité. C'est la preuve de leur libre allure et aussi
du respect que les Américains ont pour elles. Un
homme qui regarderait une femme seule avec trop
d'attention serait si déconsidéré que même les pires
malotrus ne s'y hasardent guère. Que dis-je? Ils
n'y pensent pas, tant l'habitude est prise de l'éga-
lité entre les deux sexes. Et elle va, cette égalité,
du petit au grand. Vous visitez une école publique,
vous y voyez les filles travaillant avec les garçons,
et la leçon faite indifféremment par un homme
IÔ4 OUTRE-MER
on par un© femme. Vous entrez dans un labora-
toire d'université : des jeunes filles sont penchées
sur le microscope, qui regardent une préparation
anatomique côte à côte avec des étudiants. Vous
recevez un reporter qui vient, sans se nommer, de
la part d'un grand journal : c'est une femme et
qui demande à vous interviewer. Vous cherchez
radresse d'un médecin : vous constatez que le
nombre des femmes-docteurs est égal à celui des
hommes, ou sinon égal, assez élevé pour que l'exer-
cice de ce métier ne soit plus parmi elles une
exception. Vous allez dans un tribunal, le secré-
taire qui transcrit les arrêts est une femme. Des
femmes sont avocats. Des femmes sont pasteurs
de certaines églises. En tête d'un livre consacré
au recensement des fonctions qu'elles occupent aux
Etats-Unis, une d'elles, et qui est un poète de va-
leur, Julia Ward Howe, a écrit cette phrase orgueil-
leuse. Elle explique mieux que de longs com-
mentaires l'appétit d'activité qui distingue ici la
revendication féminine : €La théorie que la femme
ne doit pas travailler est une corruption du vieux
systhne aristocratique... Le respect du labeur est
le fondement d'une vraie démocratie... » Quoi
d'étonnant si des créatures qui ont cet orgueil
hardi, cette conscience affirmée de leur individu
et qui se sont conquis un droit d'action dans les
emplois les plus étrangers à leur sexe, régnent
sans conteste dans l'emploi le plus fait pour elles,
le maniement de la vie sociale? L'origine mêmr de
cette vie sociale en Amérique, telle que je l'ai mar-
LE MONDE 105
quée déjà , veut qu'il en soit de la sorte. Ici les
, femmes qui sont du monde n'ont pas reçu comme
chez nous, comme en Angleterre, une autre éduca-
tion que celles qui n'en sont pas. Leur naissance
n'est pas autre. Leur famille n'est pas autre. Leur
caractère n'est pas autre. Elles y apportent la
même vigueur de résolution, la même force de réa-
lisme, la même indépendance de personnalité. Il
reste à savoir pourquoi l'homme laisse naître et
grandir cette indépendance.
Il y a des raisons complexes à ce phénomène et
que d'excellents observateurs ont signalées. Tout
d'abord cette fièvre de démocratie justement, cette
idolâtrie de la doctrine égalitairc qui fut pendant
cent ans une des passions et une des fiertés de
l'Américain. Encore aujourd'hui, et quoique dans cer-
taines villes de l'Est les vieilles idées Européennes
fassent invasion et déposent quelque peu de ce
que ce jacobin de Stendhal appelait énergique-
ment le « virus aristocratique », cette idolâtrie de
l'égalité demeure très vivante dans la classe
moyenne. J'ai vu une salle de théâtre se soulever
frénétiquement à ce mot d'un ouvrier entrant au
cabaret : < / am a free born American citizen and
l will go where I phase... (x). » De telles théories
ont leur logique. L'égalité de la femme et de
l'homme était au terme de celle-là . Les sectes reli-
gieuses y ont contribué en donnant à la femme la
(i) « Je suis né libre citoyen Américain, et j'entends aller oîi
il me plaît... »
îo6 OUTRE-MER
possibilité de prêcher comme à Thomme, par con-
séquent de se considérer et de se faire considérer
comme son égale en raison, en éloquence, en au-
torité. Il y a des femmes à l'origine de beaucoup
d'entre ces confessions. C'est Ann Lee qui a fondé
les Shakers. C'est Barbara Heck qui a réformé les
Méthodistes. C'est Lucretia Mott qui a donné leur
croyance aux Hicksites^ aux « Amis », qui prê-
chent, comme Tolstoï, Tobéissance à la lumière du
dedans, « obédience to the light within,.. » Sans
cesse vous trouverez dans les journaux des an-
nonces comme celle-ci que je copie dans un journal
d'Albany : « Rev. Anna H. S*** will adress the
men's mass meeting at fermann Hall at 4. d'clock^
to which no boys under 16 will be admitted...{i).-d
— Traitées ainsi aux offices, les femmes devaient
garder et elles gardaient à la maison une place
que les conditions de la conquête du vaste con-
tinent achevèrent de rendre plus haute. Dans ces
hameaux de pionniers qui, poussés toujours plus
avant vers l'Ouest, ont marqué les étapes de la
grande démocratie en train d'aller de l'Atlantique
au Pacifique, les femmes étaient peu nombreuses.
Elles étaient bien nécessaires au maintien de cette
existence à demi sauvage, où l'homme avait Ã
lutter contre la nature et contre l'homme tout en-
semble. Maltraitées, elles n'auraient pu vivre, elles
seraient mortes comme est morte la mère de Lin-
Ci) t La Rév, Anna H. S*** prêchera à la réunion des
hommes au Jermann Hall, à quatre hei^res. Les garçons au-dcs-
S0O5 de seize ans ne seront pas admis.»
LE MONDE I07
coin, prise de ce mal mystérieux de la prairie, de
cette « milk sickness » qui ^ -^ pardonne pas. Il
fallut les ménager et les protéger. Une sorte de
chevalerie singulière se développa ainsi, dont les
signes se retrouvent dans ces pièces de mœurs lo-
cales que les Américains excellent à écrire, Ã
monter et à jouer. Un type y revient sans cesse,
celui d'un campagnard de l'Ouest, personnage
rude, amer et loyal, qui chique, qui boit, qui nasille
un affreux argot; mais il reste capable, quand il
s'agit d'une femme, du plus romanesque point
d'honneur. Nulle part je n'ai rencontré ce singu-
lier héros mieux représenté qu'à Boston dans une
comédie intitulée « In Mizzoura^ — dans le Mis-
souri », et par un acteur du nom de Godwin. Ce
cow-boy mâtiné de don Quichotte sauvait la vie
à un de ses rivaux sur le point d'être lynché par
une foule furieuse. Avec son masque gouailleur
et tendu, sa joue enflée de tabac, ses jets de salive
projetés au loin, le son crapuleux de sa voix, son
chapeau en arrière et son automatisme impassible,
le comédien apparaissait comme l'incarnation
même du goujat sentimental et honnête. Il y avait
pour moi, simple étranger, un contraste étonnant
entre les applaudissements dont le public souli-
gnait ses générosités et l'aisance avec laquelle ce
même public acceptait l'idée du lynchage. L'une
et l'autre chose est dans les mœurs.
C'est par des centaines d'influences pareilles
que s'est élaborée la création particulière de la
femme Américaine. Ce sont les racines pax les-
«c%5 OUTRE-MER
quelles l'indépendance frivole et capricieuse d'une
é.'m de millionnaires va plongeant au loin dans
les sources de la vie nationale. Il y a aux rapports
si étrangement déconcertants de l'Américain et de
TAméricaine une raison plus profonde encore, du
moins à mon avis, et physiologique, cellç-là . Mais
quand il s'agit des lois qui régissent les relations
des sexes, il faut toujours en revenir à la physio-
logie. Si les Orientaux, par exemple, ont réduit
leurs femmes à un affreux état d'esclavage et de
dégradation, c'est qu'ils les ont aimées avec la plus
violente sensualité. Or il se cache dans toute sen-
sualité un fond de haine, parce qu'il s'y cache un
fond de jalousie bestiale. Si tout en laissant,
dans le monde Latin, plus de liberté aux femmes,
nous n'acceptons pas sans révolte l'idée de leur
indépendance et de leur initiative personnelles,
c'est que nous éprouvons, à travers des raffinements
de toute nuance, un peu de ce qu'éprouve l'Orien-
tal. La sensualité et le despotisme de sa jalousie
sont là . Si l'Anglais, au contraire, laisse à l'An-
glaise plus de liberté, c'est que le climat, la race,
la religion ont maté davantage en lui l'ardeur du
tempérament. Le € sera juvenum Venus » de Ta-
cite est aussi vrai des jeunes gens d'Oxford qu'il
était vrai des jeunes gens Germains du premier
siècle. Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes
Américains s'accordent à dire qu'ils sont, sur ce
point, pareils aux jeunes Anglais, et plus froids
encore. Il suffit de penser aux conditions où s'est
fait le pays pour œmprendre qu'il doit logique-
LE MONDB f09
ment en être ainsi. Les efforts ininterrompus aux-
quels ces gens ont dû s'acharner pour conquérir le
sol sur les Indiens et sur la nature, la tension ner-
veuse qu'ils doivent soutenir maintenant encore
pour sufnre à Tâpreté de la concurrence, la mé-
diocre nourriture, l'absence de vin et l'intoxication
de l'alcool, la fièvre religieuse et l'ardeur poli-
tique, vingt causes ont empêché la race de se dé-
velopper du côté de la volupté. Les arts et la litté-
rature sont choses récentes, en sorte que l'imagina-
tion passionnelle n'a pas eu non plus ce dangereux
aliment. Un petit fait est étrangement significatif.
Tl n'y a pas aux Etats-Unis une statue entièrement
nue. Dernièrement les gens de Boston ont refusé
d'accepter, pour la façade de la bibliothèque, deux
enfants du grand sculpteur Saint-Gaudens, parce
qu'ils étaient sans vêtements. La municipalité de
Chicago a forcé un autre sculpteur de vêtir une
Hébé destinée à une fontaine et qu'il avait faite
sans voiles. Ces circonstances réunies ont eu ce
résultat que le désir de la femme est demeuré au
second rang dans les préoccupations de ces
hommes. Ce désir, en s' assouvissant, a pu ne de-
venir ni morbide, ni douloureux. L'espèce de
cruauté qui se développe dans la trop ardente con-
voitise est le principe véritable des grandes inéga-
lités de législation et de mœurs, par lesquelles se
manifeste la secrète fureur du mâle en défiance ue
la femelle. Cette cruauté n'existe pas dans la sen-
sibilité de l'Américain. Il semble que cette dimi-
nution relative dans l'importance donnée à la vie
110 OUTRE-MER
sensuelle ait modifié, bien légèrement, mais modifié
tout de même, jusqu'à la différence d'aspect entre
ces deux sexes. Je me souviens qu'Ã Cambridge,
en visitant le Hasty Pudding, un des clubs où les
étudiants de Harvard jouent la comédie, j'eus
Toccasion d'examiner des photographies oii ces
jeunes gens étaient représentés dans des rôles et
des costumes de femmes. La similitude était sur-
prenante, presque l'identité, entre ces portraits et
ceux de leurs sœurs ou de leurs cousines, de ces
grandes filles sans beaucoup de poitrine, aux
épaules tombantes, à la taille souple, qui ont suivi
des cours de souplesse et de high-kicking, qui
savent lancer leur pied à la hauteur de leur tête
et tomber de leur haut sans se faire mal. Le type
de l'homme, en s'affinant dans le sens de la vi-
gueur nerveuse, a perdu de sa lourdeur primitive,
et d'autre part le type de la femme, hardie, éner-
gique et entraînée, s'est comme paré d'une grâce
plus décidée, plus affermie, moins voluptueuse et
délicatement masculine. — Ce ne sont là que de»
indications. Elles aident pourtant à mieux com-
prendre ce qui fait non pas le tout d'une nation
mais ses dessous, l'animalité de la race. Et la vie
mondaine a beau être luxueuse, artificielle et com-
blie, c'est cette race qui lui donne son fond, ou,
pour prendre une comparaison plus exacte, la
trame de l'étoffe que viendront fleurir les brode-
ries.
LE MONDE fil
Cette apothéose de la femme, qui est le trait
original de la t Société » en Amérique, est d'abord
et surtout l'apothéose de la jeune fille. Ces mots
si simples sont encore deux mots à traduire, car il
est probable que sur tous les points, — en réser-
vant, bien entendu, celui de l'honneur, — ils
expriment exactement le contraire aux Etats-Unis
et en France. Ce qui frappe tout d'abord le voya-
geur qui a tant entendu parler de ces jeunes filles
Américaines, c'est l'impossibilité absolue de les
distinguer des jeunes femmes. Le fait si commenté
qu'elles aillent et viennent toutes seules ne suffi-
rait pas à établir cette confusion. L'identité va
plus loin. Elles ont les mêmes bijoux, les mêmes
toilettes, la même liberté du rire et de la parole,
les mêmes lectures, les mêmes gestes, la même
beauté déjà tout épanouie, et grâce à l'invention
du <£ chaperon », il n'y a pas une partie de théâtre
ou de restaurant, pas un thé où elles ne se rendent,
toujours seules et sur l'invitation de n'importe quel
homme de leur connaissance. La qualité de cette
surveillance officielle est mesurée par cet autre fait
que la jeune fille en l'honneur de laquelle le
bachelor organise une partie choisit d'ordinaire ce
chaperon elle-même. Plus ce chaperon est jeune,
plus il est apprécié. La jeune veuve et la grass
widoWi — la jeune femme séparée, divorcée, ou
simplement isolée de son mari momentanément, —
remplissent les conditions idéales du rôle. Au-
tant dire que ces jeunes filles, assises chez Delmo
nico en compagnie de trois jeunes gens et dudit
lii ^ OITTRE-MER
chaperon, ou qui s'en vont prendre le thé chez un
autre jeune honame, sont aussi libres que si elles
n'avaient personne pour répondre d'elles qu'elles-
mêmes. Cette habitude de se gouverner sans con-
trôle se manifeste par cette assurance singulière
de leurs physionomies. Un des hommes les plus
aimables de New- York, et qui est un poète, a eu
l'idée de se composer un musée de miniatures où
il a fait figurer avec leur permission toutes les
beautés professionnelles de sa ville. Je me sou-
viens qu'en examinant à la loupe les vitrines sous
lesquelles sourient cette centaine de joli§ et fins
visages, je cherchais à deviner ceux sur qui le
mariage avait passé, et je ne le pouvais pas. Que
leur apportera-t-il en effet de plus quand il vien-
dra? Des devoirs, un mari à subir, des enfants Ã
soigner, une maison à tenir. Aujourd'hui, la jeune
fille ne porte le poids d'aucune chaîne. Elle le
sait, et qu'elle jouit de son temps le meilleur. Elle
ne gagnera pas une liberté, une fois mariée, et elle
aura moins d'occasions de se divertir. Aussi la
plupart du temps se marie-t-elle tard. Si ce n'est
pas tout à fait une fin pour elle, comme pour le
jeune homme de Paris qui se décide à rompre
avec sa vie de garçon, c'est un petit commence-
ment d'abdication. La plupart ne s'en cachent pas.
« Il faut bien nous amuser avant le mariage, » me
disait gaiement uVie d'entre elles; «est-ce qu'on sait
ce qui viendra ensuite?... * Les procès en divorce
dont les journaux publient de temps à autre le
compte rendu prouvent que cette jeune personne
LB MONDB 113
avait autant de bon A<ms que de beauté. Pour ma
part, et après avoir regardé de près bien des condi-
tions humaines, je crois que pour un jeune homrne
de vingt à vingt-cinq ans les chances les plus com-
plètes de bonheur sont d'être un Anglais de bonne
famille achevant ses études à Oxford, et pour une
jeune fille d'être née Américaine, d'un père qui a
fait sa fortune dans les mines, les chemins de fer
ou les spéculations de terrain, et d'arriver avec de
bons parrains dans la société de New-York ou de
Washington,
Au premier regard cette liberté absolue donne Ã
toutes les jeunes filles une apparence identique.
C'est d'après elles que nos auteurs ont composé le
type classique de l'Américaine du roman et du
théâtre. Nos gens Font fabriqué de la façon la
plus simple : de très mauvaises manières avec un
fond de naïveté, et voilà la poupée debout Mais
ce n'est qu'une poupée, et les deux éléments dont
ils l'ont faite me semblent également faux. La
jeune Américaine, quand nous la voyons chez nous,
peut nous paraître mal é^vée, parce que nous la
comparons au type conventionnel de notre jeune
fille à nous, lequel, entre parenthèses, n'est pas
non plus très exact. Vue chez elle et de tout près,
on se rend compte que cette liberté d'allures s'as-
socie indifféremment à la meilleure et à la pire
éducation. Après très peu de temps vous distinguez
parmi elles, et très nettement, celle qui est fast^
comme ils disent, et celle qui ne l'est pas, celle qui
se complaît à exciter, à éveiller, à frôler le désir
I. 8
ir4 OUTRE-MER
de l'homme, et celle avec qui la familiarité morale,
à plus forte raison physique, est impossible. Quant
à la naïveté, lorsque nous appliquons ce mot aux
jeunes filles, nous autres Français, nous supposons
toujours qu'il n'y a pour elles au monde qu'une
question, celle de l'amour. Nous admettons impli-
citement que c'est là l'essentiel de leur existence,
comme de toute existence de femme. Nous nous
demandons ce qu'elles en rêvent, ce qu'elles en
savent, et notre mesure de leur innocence, de leur
virginité d'âme si l'on veut, est tout entière dans
la réponse. Il est sous-entendu que leur connais-
sance des choses de la vie réelle est en accord avec
cette unique révélation. Cette mesure n'est pas ap-
plicable à l'Américaine; car pour celle-ci, de même
que pour l'Américain, cette question de l'amour
est d'habitude reléguée à Tarrière-plan. De savoir
si elle sera ou non mariée selon son cœur, si elle
vivra un roman ou ne le vivra point, ne joue le
plus souvent aucun rôle dans sa pensée. Même
pour celles qui semblent le plus occupées de plaire
et qui abusent le plus de la coquetterie physique,^
— l'espèce semble plus rare que ne le croient les
Français, plus commune que ne l'avouent les Amé-
ricains, — cette relation avec l'homme représente,
neuf fois sur dix, un fait de vie sociale. C'est
une manière de s'assurer des triomphes d'amour-
propre, de devenir ce que les journaux appellent :
« 'prominent feo-ple in Society^ » par l'abondance
des adorateurs. Cette coquetterie n'est pas pour
elles aussi dangereuse qu'elle le serait ailleurs, Ã
LE MONDE IIS
cause de la réserve de rAméricain d'une part, et
de l'autre à cause de leur entente profonde du
caractère masculin. Elles ont commencé si jeunes H
de vivre avec les hommes en intimité, qu'elles sont
à leur égard comme les enfants d'un écuyer de
cirque peuvent être pour des chevaux. Une d'elles
me parlant d'une de nos communes connaissances,
une Espagnole mariée à Rome et très malheureuse,
me disait : a Elle ne sait pas manier son mari...
— Ske does not know how to manage him... » Et
elle me racontait comment s'y est prise au contraire
la rivale de cette femme pour séduire et garder ce
mari infidèle. L'espèce d'innocence avertie que sup-
posent de telles réflexions n'est pas très intelli-
gible pour nous. Un jeune diplomate, qui a vécu
ici plusieurs années et à qui je rapportais cette
causerie, pour en connaître la valeur exacte, me
résumait son impression h lui, qui est sévère, par ce
mot : « Elles ont la dépravation chaste... » Il
ajoutait à l'appui de son épigramme des anecdotes
sur les fiançailles, les engagements, c'est le terme
consacré : t J'ai connu, » me disait-il, « beaucoup
de jeunes filles engagées avec des jeunes gens
qu'elles n'avaient nullement l'intention d'épouser.
Ils leur plaisaient comme fiancés. Elles n'en au-
raient pas voulu comme maris. J'en ai connu
d'autres qui cachaient des mois durant un engage-
ment sérieux afin de garder plus longtemps les
hommages qui se détournent de Vengaged girl.
L'engagement pour la jeune fille, c'est neuf fois
sur dix ce ^u'Bst l'état intéressant pour la jeune
tt6 outre-mer
femme. Elle le dissimule jusqu'au moment oii il
lui est impossible de ne pas Tavouer... » Je ne
vois, dans ces petits faits, que j*ai lieu de croire
très vrais, ni la preuve d'une rouerie ni Tindice
d*une perversité. C'est le signe que la jeune fille
Américaine est avant tout une créature de tête,
dressée par nature et par éducation à 3e tenir en
main. « Qu'avez-vous? » demandait à une d'entre
elles un de nos compatriotes en route pour l'expo-
sition de Chicago et qui s'était attardé à New-
York. Il venait de se trouver deux dîners de suite
à côté de cette jeune fille qu'il sentait singulière,
le second soir, et très différente de la veille. —
« Je suis un peu nerveuse, » répondit-elle, a quel-
qu'un est venu me voir à cinq heures qui s'est con-
duit comme je n'aime pas. Je vais être obligée de
cesser ma flirtation avec lui, c'est très dommage...
He is so bright a fellow.,. » — Comment traduire
ce mot bright, avec ce que les Américains lui
ajoutent de sens, avec ce qu'ils y font tenir d'adap-
tabilité rapide et de puissance d'effet? Comment
se rendre bien compte aussi de ce que pense une
honnête fille qui se confie de la sorte à un passant
connu d'hier? Ce sont ces franchises qui me pa-
raissent précisément une preuve d'une simplicité
que nous interprétons mal. Pour reprendre ma
comparaison de tout à l'heure, je suis sûr que cette
enfant n'attachait à la mauvaise tenue que le
bright fellow avait eue auprès d'elle, pas beau-
coup plus d'importance qu'au bronchement d'un
poney qu'elle eût mal conduit, — c badly ma-
LE MONDE II?
naged ». Il s'est couronné. On ne pourra plus l'at-
teler. C'est dommage, t He was so bright a po^
ney... » Corrompue ou passionnée, la fille qui
attache une importance extrême aux choses de
l'amour, comme en Italie et comme chez nous, ou
bien n'en parle pas ou bien en parle sur un autre
ton.
Précisément parce que la jeune fille Américaine
ne fait pas tourner toute son imagination autour
des problèmes du sentiment, son caractère com-
porte des nuances plus nombreuses que celui de
ses pareilles d'Europe. Ces dernières attendent,
pour se développer vraiment, que leur cœur ait
parlé et qu'une influence d'homme ait commencé
de les façonner. L'Américaine, elle, existe par elle-
même. Elle le sait Elle le veut. Elle en est fière.
Elle n'a rien de commun avec la Galatée du
mythe païen qui reçoit tout de Pygmalion, depuis
l'expression de sa beauté j usqu'à la flamme de son
âme. Son mdividualité est déjà complète quand
elle arrive au mariage, — le plus tard possible,
ai-jc déjà dit, pour peu que ses parents aient
quelque fortune. Elle prétend choisir un époux
qui les remplace, ces parents commodes, en indul-
gence et aussi en richesse. Elle ne compte qu'Ã
demi sur la générosité de son père qui n'est pas
obligé de la doter et qui peut, une fois mariée, ré-
duire sa pension à un chii^ré dérisoire. Une d'elles,
une blonde aux grands yeux 'oleus un peu rail-
leurs, de ces yeux où il y a de la tendresse et de
Tironie, avec un nez spirituel, frémissant et imper-
tiS OUTRE-MER
tinent à la fois, me racontait, entre deux sourires
de ses admirables dents où ne brillait pas un
point d'or : « Maman dit que Tamour est comme
un mal de dents. Jusqu'ici je n'ai jamais eu besoin
de dentiste. Je n'épouserai qu'un homme riche, très
riche. Le reste viendra quand il pourra, ou ne
viendra pas. En ce moment j'ai preneur à cinq
millions. Ainsi rien ne presse... » Et rêveuse : t Je
voudrais surtout être veuve. J*ai toujours rêvé de
perdre mon mari le jour de mon mariage. J'aurais
ainsi moins de regrets, le connaissant moins. Je
voudrais, le jour de la cérémonie, en descendant
de l'église, le voir tomber foudroyé à mes pieds.
C'est si gentil d'être une jeune veuve... » La mo-
queuse personne, elle avait dix-neuf éins, se ca-
lomniait avec le délice d'une allé spirituelle qui
pose devant un romancier Français, — French
novelist, — Ces deux mots ont toujours un vague
attrait de scandale. — Son paradoxe ne faisait
que charger sa réelle pensée, à savoir qu'elle avait
bien le temps de troquer son sort contre un autre.
Beaucoup de ses compagnes pensent comme elle.
C'est pour cela qu'elles prolongent volontiers leur
célibat jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six ans. Durant
ces longues années d'une indépendance sans con-
trôle, chacune se laisse aller à ses goûts, à ses
fantaisies, à sa nature enfin, que si peu de gêne
opprime. Il en résulte que les originalités de cette
nature se développent avec plénitude. D'innom-
brables types s'élaborent ainsi, dont un voyageur
<k quelques moh ne saurait avoir là prétention de
LE MONDE 119
fixer même les plus généraux. Ceux que je vais
crayonner ne sont pas les plus heureusement
choisis peut-être. Ils auront du moins ce mérite
d'avoir été copiés sur le vif.
Le plus naïf de ces types de jeune fille et Ã
mon avis le plus attendrissant, pour des raisons
que je dirai, c'est la Beauté. Il y en a deux ou
trois pour chaque ville, et d'une royauté tellement
reconnue que vous recevez couramment des invita-
tions rédigées de la sorte : « Venez donc prendre le
thé demain, après- demain, pour rencontrer Miss ***,
the Richmond beauty... > J'ai pris Richmond au
hasard : Ã la place mettez Savannah, Charleston,
Albany, Providence, Buffalo, telle cité du Nord
ou du Sud qui vous conviendra. La Beauté doit,
pour mériter son titre, être belle en effet de cet
éclat rayonnant qui dans un bal, dans un dîner,
au théâtre, éteint toutes les autres femmes. Il faut
qu'elle soit très grande, très bien faite, que les
lignes de son visage et de sa taille se prêtent à ces
reproductions dont les journaux et leurs lecteurs
sont si friands. Il faut aussi qu'elle sache porter
la toilette avec cette fastuosité, inséparable ici de
l'élégance. Une fois reconnue, c'est pour elle, qui
n'a quelquefois pas plus de vingt ans, l'entrée dans
une espèce d'existence officielle, presque civique.
Son nom s'imprime tout seul dans les colonnes
des feuilles consacrées au Social gossipy tant les
UO OUTRE-MER
ouvriers Tont déjà composé souvent. Elle fait
partie des grands dîners et des grands bals comme
les roses à un dollar pièce et le Champagne brut.
Sa ville ne lui suffit pas, ou plutôt elle ne rempli-
rait pas sa mission si elle n'allait représenter cette
ville à New- York, à Washington, à Newport, dans
tous les concours hippiques, toutes les régates,
toutes les courses où la société Américaine défile
comme au théâtre. Elle est en effet une actrice du
monde, et, dans cet ordre, un champion, elle aussi,
comme un maître de billard ou d'échecs, — soyons
plus nobles, — comme un pugiliste, comme Jim
Corbett, le Californien. Pour que son succès soit
complet, il est nécessaire qu'elle aille concourir
abroad et tenir à Paris, à Londres, à Rome, son
premier rôle de salon. Quand elle est revenue
d'Europe avec sa moisson de lauriers, elle ne
désarme pas encore. Il y a du record dans ses
triomphes, et le jour où elle sera vraiment, incon-
testablement dépassée par une rivale, il en sera
d'elle comme du boxeur de Boston, de l'infortuné
J.-L. Sullivan qui ne compte plus, depuis qu'il a
été une fois vaincu, — comme du Te^itonic ou du
Majcslic depuis que la Camfania est arrivée d'Eu-
rope en cinq jours, douze heures, sept minutes.
Les autres avaient mis cinq jours, seize heures et
quelques minutes. C'est uni, ils appartiennent au
passé. La Beauté a derrière elle, pour soutenir les
dépenses folles d'une existence toujours parée, un
père que le plus souvent on ne voit jamais, qui
partage sa vie entre son ofiîce, son club, et, quel-
LB MONDE I2S
quefois, dans certaines villes, le bar du plus grand
hôtel. Sa lille, à laquelle il sert un revenu qui suf-
firait à des trousseaux de princesse, lui tient au
cœur par des sentiments complexes, où il entre
moins d'affection que d'orgueil. Il reste des sai-
sons entières sans la voir, lorsqu'elle voyage de
l'autre côté de l'Océan. Même quand elle est aux
Etats-Unis et à la maison, les repas qu'il prend
avec elle peuvent se compter. Il l'aime pourtant,
par une de ces espèces de déplacements, par
une projection de sa personnalité comme Balzac
en a décrit une, avec le défaut de son grossisse-
ment habituel, quand il a montré l'amitié de Vau-
trin pour Lucien de Rubempré, « Il était mon moi
brillant et jeune, » dit le forçat; c je passais son
habit, je montais dans son tilbury, j'entrais dans
les salons avec lui du fond de ma chambre... »
Il est probable que l'homme d'affaires, en train
de peiner sur des projets de chemins de fer et sur
des organisations de manufacture, accompagne sa
ûUe d'une imagination analogue. C'est son argent
qui marche, cette jeune fille, c'est-Ã -dire sa vo-
lonté, son travail, ce qu'il a de plus intime en
lui-même. Soit qu'il la marie à quelque noble Ita-
lien, Anglais ou Français, soit qu'il la refuse à ce
même noble, — la vanité du père Américain revêt
l'une et l'autre forme, — elle lui sert à se prouver
sa puissance. Il a cette fille, comme il a un im-
meuble de vingt étages qui porte son nom, une
galerie de tableaux mentionnée dans le guide, —
comme il « ses stocks aussi : % Je connais ma
182 OUTRE-MER
valeur sociale, » me disait une de ces jeunes filles,
— « / know my social value,,. » Elle parlait
d'elle-même comme d'une action du New-York
Central ou du Chicago, Burlington, Quincey. —
Une valeur sociale, — c'est probablement la meil-
leure définition de cette créature singulière dont
l'existence consiste, en pleine démocratie, à subir
autant d'étiquette figurative que si elle était la
demoiselle d'honneur d'une princesse, ou princesse
elle-même, dans une cour toujours en fête. A pro-
pos d'une d'elles dont la santé s'en allait parmi
ses victoires et qui en est morte, une femme très
fine a jeté devant moi ce mot auquel je n'ajouterai
rien, tant il me semble exprimer ce que comporte
de mélancolie l'outrance d'un sort pareil : a J'avais
toujours envie de la plaindre de ses toilettes... »
Un second type, moins rare que la beauté pro-
fessionnelle, mais pourtant moins commun que
beaucoup d'autres, c'est la jeune fille à idéest qui
se subdivise en deux groupes : la Convaincue et
\ Ambitieuse. Comme la Beauté^ cette fille mène la
vie mondaine avec l'espèce d'abus qu'il est si
malaisé d'éviter en Amérique. Elle aussi figure
dans le défilé quotidien du carnaval fashionable.
Seulement elle n'y est pajt cihef de file comme
l'autre. Elle n'a pas obtenu ce succès incontestable
et quasi mécanique. D'ailleurs elle ne le recherche
point. C'est une fille qui s*est fixé à elle-même un
programme particulier, et elle est en voie de l'exé-
cuter avec une persévérance que rien n'arrêtera.
Quelquefois, c'est le cas de la Convaincue, ce pro-
LE MONDÉ 123
gramme est d'un ordre tout moral et d'une grande
hauteur. Elle se sera dit par exemple que le ma-
riage étant un contrat, Thomme doit y apporter la
même loyauté que la femme, la même pureté du
passé, la même innocence, et elle ne veut se fiancer
qu'avec quelqu'un qui n'ait pas plus de souvenirs
qu'elle n'en a. Cette rigidité puritaine de cons-
cience serait étrange dans un tel décor de frivolité,
si vous ne vous rappeliez qu'un atavisme constant
d'ardeur religieuse circule dans ces descendants
des proscrits de la May Flower et des compagnons
de Penn. D'autres fois la fille à idées s'est proposé
de jouer un rôle dans la politique. Il faut pour
cela deux choses : qu'une personne qui la touche
de près occupe une haute fonction, — elle y tra-
vaille; — qu'elle-même ait le talent de diriger ou
d'aider cette personne, — elle y travaille aussi.
C'est l'originalité tout Américaine de son carac-
tère. Elle est une réaliste et elle veut avoir la
réalité du pouvoir dont elle aura les apparences,
soit par un père, soit par un frère, soit par un mari.
Elle peine pour que les deux premiers soient sé-
nateurs, députés, ambassadeurs. Elle peinera pour
que le troisième occupe quelques situations sem-
blables, peut-être pour qu'il réside à la White
House, et elle peine en même temps pour être, au
jour donné, un admirable instrument d'action au
service de ce sénateur ou de ce député, de cet am-
bassadeur ou de ce président, apprenant elle-même
la politique et l'administration, suivant les séances
«ks assemblées, le jeu de la machine électorale, les
ÃŽ24 OUTRE-MER
complications de l'échiquier Européen. Celle-là ^l
convaincue à la fois et ambitieuse. En voici une
^utre qui n'est qu'ambitieuse. Elle a décidé avec
elle-même que son mari serait inscrit dans le livre
d'or du peeragc Anglais, et qu'elle épouserait un
lord. Elle s'y prépare depuis bien des années, ne
laissant perdre aucune occasion de se rattacher Ã
la haute société Anglaise, en attendant qu'elle
vainque l'obstination de son père, systématique-
ment opposé à un mariage international, par jin-
goïsme, — c'est l'équivalent Anglo-Saxon du chau-
vinisme Français, — et par raison. Tant de ces
unions ont eu de tristes lendemains! N'importe,
la jeune ûlle arrivera à grossir la petite phalange
des pairesses Américaines, la nerveuse tension de
son regard m'en est garante ainsi que le pli de sa
bouche et que la vigueur de son menton, — et
lors de son entrée dans l'Olympe Britannique, elle
n'aura rien à apprendre ni des gens, ni des usages,
elle, dont le grand -père a commencé par tenir un
petit restaurant dans le Chicago d'avant l'in-
cendie. Lorsque l'ambitieuse est plus médiocre, et
surtout lorsqu'elle est moins riche, elle devient
volontiers Bluffeuse^ — pour emprunter de nou-
veau ce terme significatif au jeu national du
poker. Cette dernière est partie pour l'Europe, Tan-
née passée, avec l'idée très ancrée dans sa jolie
tête brune de jouer à quelque jeune homme riche
de là -bas le tour que tant d'aventuriers Euro-
péens su lit venus jouer à des jeunes filles riches
d'ici. Quoi de plus équitable? La fortune de son
IS MONDE 1*5
père, elle le sait, ne tiendrait pas à une liquidation.
Elle sait aussi que tout îc monde le sait autour
d'elle, et que les fêtes retentissantes données dans
leur maison de la cinquiènic avenue ne trompent
plus personne. La Bluifeuse s est dit qu*Ã Londres
et à ^aris sa beauté produirait une sensation,
qu'elle tournerait bien une tête naïve et que Tépou-
seur prendrait pour le signe de millions authen-
tiques son luxe, ses toilettes, s:i qualité surtout
d'Américaine en voyage Elle avait d'illustres
exemples de bluif pareils et qui ont réussi. Mal-
heureusement elle est tombée sur un jeune homme
qui, lui aussi, ruiné jusqu'à la corde et réduit aux
expédients, quoique très élégant et très lancée se
proposait de bluffer une riche étrangère. Les deux
comédiens se sont trompés l'un l'autre, et le jeune
homme, venu à New-York pour faire sa demande,
est reparti après des explications qui ont dû être
de la bouffonnerie la plus délicieuse. Ces vaude-
villes-là n'ont malheureusement pas de spectateurs.
Un type de vaudeville encore et qui se produit
plus librement, c'est la Garçonnière. Celle-là en
général e^t allée en Europe. — C'est la question
d'ailleurs qu'il faut toujours se poser à propos
d'une Américaine. — Elle y a pris la conscience
de son originalité, comme dirait un philosophe.
Elle se sait La Jeune Fille Américainet et elle veut
l'être plus encore qu'elle ne l'est Elle vous joue la
comédie de sa propre nature en l'exaspérant jus-
qu'Ã l'invraisemblable. C'est elle qui vous raconte
que, se promenant à Paris, rue de la Paix, un mon-
126 . OUTRE-MER
sieur Ta prise pour œ qu'elle n'était pas, et qu'il
Ta suivie. Elle a trouvé cette aventure très drôle,
— great fun. Vous vous croyez obligé d'excuser
l'indiscrétion de votre compatriote. « L'imbécile, »
répond-elle, t il ne m*^a seulement pas parlé. »
C'est elle encore qui a ouvert chez elle un cours
de kigh-kickingi ou art de jeter son pied aussi
haut que possible. Elle tient le record à ^ six pieds
trois pouces qu'aucune de ses amies n'a encore
battu. « Comme c'est dommage que vous ne puis-
siez pas me voir kicker! » vous dit-elle, « et, vous
savez : sans plier le genou... » C'est elle qui,
dînant sans sa mère chez une jeune femme de ses
amies, vous demande des cigarettes, en fume quatre
à la suite et s'écrie : « Et dire qu'il faut que je
vienne chez Jessie pour avaler quelques bouffées
de straight eut!.., » Il y a du gamin en elle, mais
du gamin d'Amérique; non pas du Gavroche, mais
du Gallagher. Je renvoie le lecteur à la curieuse
nouvelle de M. Richard Harding Davis pour qu'il
apprécie la différence entre l'innocence de la
blague Parisienne et l'âpreté de la blague Yankee.
Comparez une de leurs pantomimes avec une de
nos chansonnettes. La jeune fille Américaine,
quand elle se mêle de faire l'homme, a des audaces
de langage qui déconcertent : « Que pensez-vous
des petits pantalons que mes vertueux concitoyens
ont mis aux statues de Philadelphie et de Balti-
more?... » J'ai vu un de mes amis Français sur-
sauter à cette question brusquement posée dans un
salon de la vertueuse New-England. Un autre
LE MONDE 127
commençait de s'intéresser à une des innombrables
Mays qui circulent à travers les bals et les thés
d'après-midi. Une des camarades de May, la fu-
meuse de cigarettes justement, lui dit à brûle-
pourpoint : « Hé bien! A quand le mariage? Elle
est très gentille, vous savez, très gentille... C'est
dommage qu'elle n'ait que la tête de bien... Mais
oui, » insista-t-elle en gouaillant, « nous avons
couché dans la même chambre pendant huit jours
à la campagne... » Et une description suit, minu-
tieuse : « Pas de poitrine, des omoplates saillantes,
des jambes Hmaigres, pas de hanches... Il n'y a
que les cheveux. Ah! les cheveux, par exemple,
jusque-là ... » Et elle plie la jambe et montre avec
sa main la place de son jarret, en riant d'un rire
gai, celui du collégien qui détaille à un camarade
l'intimité d'une créature quelconque. Une autre,
s'ennuyant à la table d'un grand dîner, écrit
quelques lignes sur le revers du menu, plie le car-
ton en billet, et elle l'envoie à un officier de notre
marine en route pour Chicago, qui la connaissait
de trois jours. < Je t'aime, » avait-elle écrit; « que
veux-tu de plus? » Et elle eut un accès de fou
rire à voir le visage de l'étranger devant l'absurde
facétie de cette déclaration moqueuse. Une autre,
invitée à un thé par l'amoureux de miss May, et
ne pouvant obtenir l'autorisation maternelle, lui
écrivait : a Je serais une jeune fille Française que
l'on n'agirait péis autrement avec moi. C'est bien
la peine d'être Américaine... » puis en manière de
^ûst-scnptum : c Vous savez que si vous y tenez
tas OUTRE-MER
absolument, je viendrai tout de même... » Et ce
n'était pas une coquetterie. La Garçonnière est
une façon de jeune homme qui, d'habitude, excelle
à tous les sports, s'habille de costumes tailleur,
marche tout d'une pièce, joue au billard et trouve
beaucoup moins de plaisir à se faire faire la cour
qu'à se procurer quelque excïtement nouveau, tel
qu'un voyage à toute vapeur, assise sur le chasse-
pierres d'une locomotive. J'en ai connu une, fille
d'un directeur d'une grande compagnie, dont ce
venait d'être la dernière fantaisie. Elle avait filé
des lieues et des lieues à travers la prairie, accrou-
pie sur la plaque de métal au-dessus de laquelle
soufflait la machine, et à l'accent dont elle pronon-
çait son <L how excitingf — combien excitant!... »
je sentais encore ses nerfs frémir à ce sursaut de
vitesse et de danger.
C'est ici la Garçonnière physique, si Ton peut dire,
en regard de laquelle s'évoque le profil moins gai
de la Garçonnière intellectuelley de la jeune fille
a au courant », qui a tout lu, tout compris, et cela
non pas superficiellement, mais réellement, avec
une énergie de culture à rendre honteux tous les
gens de lettres Parisiens. Le malheur est que neuf
fois sur dix, cette intelligence capable de tout s'as-
similer est incapable de rien goûter. C'est un
estomac de fer, — comme celui de Didyme, ce
commentateur de la décadence que les Alexandrins
appelaient le Scoliaste aux entrailles d'airain, —
mais qui n'a pas de palais. Quoiqu'elle s'habille
chez les premiers f aise i-rs de la rue de la Paix,
LB MONDB IS9
comme toutes le3 autres, il n*y a pas un livre de
Darwin, de Huxley, de Spencer, de Renan, de
Taine qu*elle n'ait lu, pas un peintre et pas un
sculpteur des œuvres duquel elle ne dresserait le
catalogue, pas une école de poètes ou de romanciers
dont elle ne sache les théories. Elle est abonnée
également à la Revue des Dmx Mondes et aux
gazettes des plus nouveaux cénacles du quartier
Latin ou de Montmartre. Seulement elle ne les
distingue pas. Elle n'a pas une notion qui ne soit
exacte et vous éprouvez cette étrange impression :
c'est comme si elle ne les avait pas. On dirait
qu'elle s'est commandé quelque part son intelli-
gence, comme on se commande un meuble, sur
mesure, et avec autant de compartiments qu'il y a
de connaissaHces humaines. Elle n'acquiert ces
connaissances que pour remplir ces tiroirs. C'est le
cas le plus frappant de cet abus de l'effort dont
souffre cette civilisation, et la preuve que cet effort
ne peut remplacer la nature que jusqu'Ã un cer-
tain dagré. Je me souviens qu'en sortant du palais
d'un des millionnaires de Chicago, Forain me di-
sait d'une voix oii frémissait le désir effréné d'un
artiste sensitif pour un coin de simple humanité
besogneuse : « Ah! Une loge de concierge! Que
je voudrais donc voir une loge de concierge!... »
Et devant la fille intellectuelle, comme on s'écrie-
rait volontiers : « Oh ! Une ignorance, une erreur,
une seule! Qu'elle se trompe! Qu'elle ne sache
pas!... » Vainement. Un esprit se trompe. Un
esprit ignore. — Jamais une machine à penser
1* ^
I30 OUTRE-MER
Un nouveau type se dessine maintenant, celui
de la coquette, — car elle existe aussi, — de la
féminine et souple coquette qui ressemble davan-
tage à ce que nous connaissons en Europe, quoique
avec des nuances bien différentes. Il y a d'abord
la C ollectionneusey celle dont la coquetterie s'exerce
sur plusieurs personnes à la fois, quatre générale-
ment, pour diviser les jalousies, deux adorateurs
un peu vieux, et deux adorateurs très jeunes. Un
trait frappant des Etats-Unis, c'est que l'âge de
l'homme ne paraît pas avoir pour la jeune Améri-
caine la même importance que pour la jeune Fran-
çaise. Arnolphe ici n'aurait pas trop à envier au-
près d'Agnès le charme des vingt-cinq ans d'Ho-
race. La preuve en est dans la facilité avec laquelle
de très jeunes filles se marient à des vieillards
riches, et dans le bonheur habituel de pareilles
unions. Mon diplomate prétend que l'absence de
tempérament explique seule cette anomalie. Cette
hypothèse n'est guère conciliable, d'autre part,
avec l'admiration des looks, de la beauté animale
de l'homme, qui explique, elle, certains enlève-
ments dont les journaux parlent de temps à autre.
Je crois plus sage de reconnaître que la coquetterie
n'est pas plus que le reste, chez l'Américaine, une
affaire d'entraînement. C'est la volonté qui la con-
duit, ici encore, et qui lui fait trouver une satisfac-
tion d'amour-propre égale à tourner une vieille ou
une jeune tête. La preuve de ce parti pris dans ses
flirtations est sa manière de procéder. Elle em-
ploie presque toujours le compliment, mais 83 gros,
LE MONDE 131
si transparent que vous ne savez comment le rece-
voir. C'est une façon de vous en demander en
échange, que vous pouvez, disent ceux qui la con-
naissent, grossir vous-même à votre gré. Elles n'y
croient pas beaucoup, mais elles s'y complaisent,
a J'aime tant les Français! » disait devant moi
une d'entre elles; < ils savent si bien faire les
compliments! Ils s'y prennent toujours de façon
que vous croyez qu'ils les pensent. Trat they
really mean it,., » Et elles ajoutent volontiers :
« Ecrivez-moi. Dites-moi ce que vous pensez de
moi... » C'est cet intérêt admiratif que la Collec-
tionneuse veut éveiller et conserver. Il lui suffit, —
toute prête qu'elle reste à se fâcher si cette corres-
pondance ainsi provoquée s'exaltait jusqu'à la dé-
claration, ou si cet intérêt admiratif se hasardait
jusqu'Ã la caresse, Ã moins que la Collectionneuse
ne soit aussi l'Intéressée. Car ce type existe mal-
heureusement, m'assurent mes amis, de la jeune
fille pourtant honnête, qui se fait donner par des
adorateurs qu'elle maintient au platonisme, des
bibelots, des bijoux, jusqu'Ã des paires de chevaux.
Souvent elle ne va pas si loin, et elle se contente
de s'engager dans des flirt ations d'été avec des
amoureux qui aient assez de fortune pour qu'elle
puisse se promener durant toute la belle saison
dans leurs voitures. Cette variété singulière, cette
nature de vierge assez calculatrice pour rester pure>
tout en exploitant sa beauté au profit de sa fan-
taisie, paraît moins odieuse ici qu'ailleurs. — Les
rapports d'argent de l'homme et de la femme sont
131 OUTRE-MER
si étranges dans ce pays où l'épouse joue souvenf
par rapport à son mari le rôle de préposée à la
dépense, le voyai>.t à peine, recevant de lui à pro-
fusion un argent qu'elle gaspille pour elle seule
dans un luxe dont ce mari ne jouit pas! Il n'est
jamais là , sinon sous la forme de chèques. — L'es-
pèce est, grâce à Dieu, très rare, si rare que je la
mentionne par ouï-dire, au lieu que j'ai pu rencon-
trer souvent la coquette sentimentale, celle qui a
l'excuse de se croire « désespérément » amoureuse
de celui avec qui elle flirte, « desferately in love ».
L'outrance d'expression propre à l'Amérique em-
ploie de ces formules pour désigner ces passion-
nettes qui ont du moins cette originalité que ces
romanesques personnes s*y livrent avec un aplomb
où se reconnaît l'énergie de la race. Quand la
jeune Américaine a remarqué un jeune homme, elle
ne se contente pas, comme nos pensionnaires, d'y
rêver avec timidité. Elle a toujours une amie com-
pilaisantc qu'elle dépêche auprès de lui : « Made-
moiselle N*** voudrait beaucoup faire votre con-
naissance... Venez que je vous présente... » C'est
régulièrement une autre jeune ûlle qui joue ainsi
le rôle d'intermédiaire. Elle va plus loin : « Pour-
quoi ne faites-vous pas la cour à Nanine? Elle
est charmante, je vous assure. Je vous y aiderai. Je
crois que vous lui plairez... » Elle ne le croit pas.
Elle le sait. Car Nanine l'a prise comme conlîdente
et chargée de ce message. Seulement Nanine, avec
ses romanesques audaces, est une fille de raison.
Qui donc a prétendu que les Américaines sont
LE MONDE 133
comme les épingles, toujours retenues par la. tête?
Après un certain temps, elle reconnaîtra qu'elle
s'est trompée sur l'intensité de ses sentiments, sur-
tout s'il se présente un mariage à sa convenance
Une fois mariée avec un autre et très heureuse, si
elle rencontre jamais le jeune homme de la pas-
sionnette, elle lui dira ; « Comme j'étais folle!
Mais que je vous aimais !... How foolïsh l was! But
how l lovêd you.f... » Et il y aura dans ce rappel
tant de camaraderie gaie que Tidée de reprendre
avec la femme mariée le roman commencé avec la
jeune fille, puis interrompu, ne viendra pas une
seconde à l'esprit du jeune homme objet de cette
étrange confidence.
En regard de ces types qui, presque tous, prêtent
à la satire, il n'est que juste de crayonner une autre
figure qui se rencontre aussi même dans cette con-
trée du € toujours trop », — celle de V Equilibrée,
— Cette charmante physionomie d'une jeune fille,
toute justesse et toute harmonie, est de tous les
pays et de tous les temps. Molière en a fait soa
Henriette, Dickens son Agnès, Balzac son Eugénie
Grandet. Ce qui la distingue en Amérique c'est la
précocité et l'universalité de l'expérience. D'ordi-
naire, à Londres comme à Paris, la jeune fille très
équilibrée est surtout une enfant qui a été très
suivie, très surveillée, dont la vie a été réglée soi-
gneusement, l'éducation étroite. Elle a ou bien
acompte des circonstances très pénibles, ou bien
subi une discipline très serrée. Ici, au contraire,
eU« a conservé son équilibre de nature au milieu
134 OUTRE-MER
de l'existence la plus comblée, la plus abandonnée
et la plus compliquée. Mais ni la fortune de son
père, ni le luxe dont elle est enveloppée, ni la fièvre
du monde où elle est emportée n'ont pu prévaloir
contre sa faculté raisonnable et raisonneuse. Elle
a d'elle-même fait le départ entre toutes les sen-
sations que lui a données son milieu, reconnu
celles qui sont saines, celles qui sont malsaines,
choisi les unes, repoussé les autres. Elle s'est fait
un caractère en entière concordance avec sa posi-
tion dans la société, individuel cependant et parti-
culier. Pour cette jeune fiUc-là , on le sent, aucune
épreuve ne sera dangereuse, aucune fortune ne la
trouvera inférieure à ce qui convient. On comprend,
tant on la devine énergique, lucide et douce, que
la vigueur de sa race, si effrénée partout ailleurs,
atteint chez elle son point de mesure. Ce qu'il y a
de si absolument libre dans les mœurs féminines
de son pays n'a pas altéré chez elle une seule des
grâces de son sexe, et ces grâces se doublent d'une
force qui assurera son mari, non pas seulement de
la plus irréprochable fidélité, mais d'un appui
dans n'importe quelle crise. Comme toutes les
autres, c'est une personne très complète, qui s'est
façonnée elle-même et qui se suffit, mais avec assez
de bonté intelligente pour comprendre une autre
personne auprès d'elle, l'admettre, l'aider, s'y as-
socier. Que cette jeune fille ne soit pas trop rare
aux Etats-Unis, c'est la preuve que si le principe
de rinitiative sans contrôle produit de graves dé-
fauts, il produit aussi des nuances de beauté mo-
LE MONDE 135
raie et de charme. Cette créature, toute mêlée de
délicatesse féminine et de volonté virile, attache,
étonne, séduit, réconforte. On la respecte et elle
attendrit. On lui sait gré d'exister comme à une
des nobles choses de ce monde, et on rêverait, tant
elle est complète, de l'avoir dans son existence,
comme confidente, comme conseillère, comme amie,
— j'allais dire, et c'est, je crois bien, le plus flat-
teur des éloges, comme ami,,?.
Bien ou mal équilibrée, coquette ou sentimen-
tale, savante ou gamine, intrigante ou simple, la
jeune fille Américaine est donc avant tout un petit
univers complet, qui s'est formé, qui a grandi hors
de toute influence masculine. Cette différence d'es-
prit, d'habitudes, presque d'espèce entre elle et son
père que j'ai marqué d'un trait en passant, si
totale qu'elle en est invraisemblable, semblerait
devoir donner naissance à de terribles drames mo-
raux. S'ils sont rares, c'est que nulle part comme
ici on ne pratique l'intelligente et humaine maxime
de « vivre et laisser vivre... » Toutefois cette
extrême liberté n'évite les froissements que par la
suppression des rapprochements, et, conséquence
très importante pour la jeune fille, plus impor-
tante pour la jeune femme, il en résulte que la vie
du home existe aux Etats-Unis beaucoup moins
qu'ailleurs, du moins dans la classe aisée. Mille
signes manifestent cette sorte d'éparpillement du
130 OUTRE-MER
foyer Américain : la singulière facilité de voyager
d* abord, et surtout ia quantité de gens riches qui
mènent cette existence d'hôtel, presque inintelli-
gible pour des Européens et en particulier pour
des Français, i Voilà dix ans que nous passons
l'hiver ici, mais nous prétendons habiter Roches-
ter... » me disait avec esprit une jeune femme très
à la mode. Comme à ces dix hivers passés à New-
York correspondent dix été passés à Newport, au-
tant d'automnes passés à Lennox et probablement
plusieurs printemps passés à Paris, on voit la
place laissée à la vraie maison dans un pareil
ménage. Cette singulière et mobile façon de vivre
s'exagère à mesure que l'on se rapproche de
l'Ouest. Les voyageurs prétendent que, là -bas, cer-
taines villes sont uniquement composées de ma-
sures en bois disséminées autour de quelque im-
mense hôtel. C'est là , dans ce caravansérail monté
avec le luxe violent dont les nouveaux riches raf-
folent, que s'ébauchent les commencements de cette
existence sociale, épanouie plus tard dans les
grands centres du bord de l'Atlantique. La fa-
mille, installée à l'hôtel, a un salon où elle reçoit,
qu'elle orne de gravures, d'étoffes, qu'elle meuble
souvent de meubles privés. Pour se rendre compte
du degré où ces gens vivent à côté les uns des -
autres, bien plus que les uns avec les autres, il faut
avoir soi-même habité uQ de ces hôtels et assisté Ã
quelques-uns de leurs repas. Ils mangent bien à la
même table, mais sans que personne attende per-
sonne. La fille se lève ou la femme quand le père
LE MONDE 197
ou le mari vient s'asseoir pour son déjeuner, son
lunch ou son dîner. C'est la tout humble mais
expressive évidence de ce qui fait le fond de Ja
famille Américaine : chacun pour soi, et chacun
par soi. Cette vérité, la jeune fille lu porte écrite
dans le plus intime de son être. Tout la lui révèle
et elle-même en est trop persuadée pour ne pas
savoir, au moment de se marier, que cette règle
dominera la maison conjugale comme elle a do-
miné la maison paternelle. Aussi ne s*âttend-elle
guère à trouver dans celui qu'elle épouse, comme
une enfant de chez nous, un confident absolu de
ses pensées, un ami qui fera l'éducation de son
esprit, de son cœur, de tout son être. D'ailleurs on
ne peut même pas dire d'elle ce que Ton dit d'une
Française, qu'elle est devenue femme. Elle l'était
avant de se marier, par ses idées, par son ca-
ractère, par sa liberté, par ses habitudes. La diffé-
rence est que d'une part les possibilités d'avenir
vont diminuer pour elle, et de l'autre qu'elle va être
moins entourée. Chez nous, le passage de l'état de
jeune fille à l'état de jeune femme est un avène-
ment. Il est ici tout le contraire. C'est une démis-
sion.
Pourquoi la femme mariée est-elle moins cour-
tisée aux Etats-Unis que la jeune fille? C'est la
première question que se pose l'étranger après
quelques semaines de séjour. Serait-ce que les Amé-
ricains respectent le mariage plus que nous ne
faisons? Serait-ce que, les moeurs y étant plus sim-
ples et plus pures, le cœur du jeune homme ré-î
138 OUTRE-MER
pugne à l'adultère qui représente trop d'acres émo-
tions, trop de tristesse ulcérée, même dans le bon-
heur? Le temps manque-t-il pour des séductions
poussées profondément et lentement? Serait-ce le
dégoût du mensonge, ce trait si remarquable de
l'âme Anglo-Saxonne ? Serait-ce au contraire un
comble d'hypocrisie? — Il est certain que dans la
société vous n'entendez pour ainsi dire jamais faire
allusion à quelqu'une de ces liaisons comme il en
abonde à Paris et même à Londres. Cette ligne de
démarcation entre la coquetterie et l'intimité, entre
les alentours de la faute et la faute elle-même, la
causerie Américaine l'évite toujours, i Ces choses-
là n'existent pas aux Etats-Unis. ...» C'est la
phrase que j'ai souvent entendu dire à plusieurs
de mes amies d'ici, et comme j'objectais à une
d'elles l'attitude de telles ou telles femmes avec
tels ou tels hommes, qui me paraissait comporter
une évidence indiscutable : c Ces femmes-là se
croient obligées d'avoir des histoires, » me ré-
pondit-elle, a parce qu'on en a en Europe... Seule-
ment au heu de se cacher, elles s' affichent le plus
qu'elles peuvent, précisément parce qu'il n'y a rien
de sérieux... » L'étranger ne peut répliquer que
par le grand mot de doute du plus sceptique des
peuples et du moins Américain : « Sa/à ... » Deux
raisons d'un ordre très différent expliquent pour-
tant, a priori, si l'on peut dire, que la femme
mariée doive être plus préservée ici que dans le
vieux monde. La première, qu'il ne faut ni exagérer
jii diminuer, c'est cet arrière-fonds de puritanisme.
LE MONDE 139
qtiî a baissé depuis cinqrante ans d'année en année,
presque de mois en mois. Il n'a pas disparu tout
entier. Un des plus éloquents d'entre les magis-
trats du Massachusetts, le juge Oliver Wendell
Holmes, a dit dans un de ces discours, brefs et
chargés d'âme, où il excelle : t Même si notre
façon a changé d'exprimer notre étonnement, notre
frissonnante crainte, notre persistante confiance en
face de la vie, de la mort et de l'insondable monde,
encore aujourd'hui, même maintenant, nous autres,
les Nouveaux-Anglais, nous sommes soulevés par
le ferment Puritain... — Even if our mode of
ix pressing our wondery our awful fiar^ our abiding
trust in face of life and death and unfathomable
world has changedy yet at this day^ even now^ we
N ew-En gland ers are siill leavened with the Puri-
tan ferment.., » Cela est vrai dans la Nouvelle-
Angleterre, qui continue elle-même d'être le ferment
moral de l'Amérique. Or, il faut se souvenir que
voici deux cents ans la loi Mosaïque, qui punit de
mort l'adultère, était écrite dans le code du Massa-
chusetts. Le premier adoucissement apporté à cette
rigueur fut de marquer seulement de la lettre A,
au fer rouge, les personnes convaincues de ce
crime. Ces férocités de législation ont beau dis-
paraître, elles laissent après elles, dans l'opinion,
des traces qui ne s'effacent pas si vite. La cam-
pagne du docteur Parkhurst l'hiver dernier contre
les filles de New- York et la rafle exécutée par
ses soins, en pleine nuit de décembre, sur ces
habitantes du Tenderlobiy — le filet, c'est le nom
I40 OUTRE-MER
du coin galant de Broadway, — atteste que Tan-
tique âpreté réformatrice n'est pas morte. C'en est
assez pour faire comprendre que la légère façon
Parisienne d'accepter, en le raillant, le ménage Ã
trois, n'est pas encore celle des Etats-Unis. La
seconde raison est moins historique et moins idéale.
Elle réside dans cette extraordinaire facilité du
divorce dont gémissent les moralistes sévères. S'ils
sont dans le vrai, au point de vue du plus grand
bien, ils sont assurément dans le tort au point de
vue du moindre mal. Ici encore les Américains ont
obéi à leur instinct de voir les choses comme elles
sont, et de se laisser conduire par les faits, en les
admettant sans les discuter. Ils sont partis de cette
idée bien simple — mais nos esprits Latins ne
l'ont pas encore admise — que le divorce n'est ja-
mais un danger pour les bons ménages, et qu'il y
a un grand intérêt public et privé à ce que les
mauvais soient brisés le plus vite et le plus aisé-
ment possible. C'a été dès lors une concurrence
entre les Etats pour augmenter cette facilité. Pn a
fait souvent la plaisanterie de dire que les serre-
freins criaient dans les gares de Chicago : c Vingt
minutes d'arrêt pour divorcer... ■C'est Im charge
d'une vérité, à savoir que dans certains codes de
l'Ouest la rupture du lien conjugal n'est pas beau-
coup plus compliquée que la vente d'un terrain*
Dans la plupart, six mois de résidence suffisent
pour que vous puissiez bénéficier de leur loi du
divorce; dans quelques-uns, le Nord-Dakota par
exemple, quatre-vingt-dix jours. L'ivrognerie at-
LB MONDB 141
testée, la condamnation d*un des époux à deux
ans de prison, son absence volontaire pour une
année, son affiliation à une secte religieuse con-
traire au mariage, — voilà , au hasard, quelques-
uns des motifs que je relève en parcourant les
divers articles de ces codes. Aussi n'y a-t-il pas de
semaine où vous ne lisiez dans les journaux que
M. X*** ou Mme Z*** partent pour tel ou tel Etat
afin d'y passer une saison, le temps de remplir les
conditions de la résidence. Après quoi ils seront
libres de reprendre leur vie d'autrefois et de nouer
de nouveaux liens. Ces villégiatures à base de di-
vorce sont une des gaietés de ce monde hardi :
c Je connais beaucoup Mme V***, 1 me disait une
jeune fille de Washington; c quand nous avions
notre loge à l'Opéra de New-York, nous nous ren-
contrions toujours dans le train. C'était justement
les jours oij elle allait chaque semaine aussi faire
acte de présence dans la maison qu'elle avait
louée en Dclaware pour son divorce... » Cette
aisance dans l'affranchissement des conjoints mal-
heureux a pour résultat de donner aux ménages
qui durent une grande apparence d'irréprochabi-
lité, ainsi qu'aux nouveaux ménages qui se forment
après la rupture des premiers. Les unions mal
assorties n'ont vraiment aucun motif de se pro-
longer. Ce n'est certes pas Tidéal, mais on finit,
en y regardant de près, par constater que cette sou-
plesse de la législation ne crée pas une société
trop malsaine. Hommes et femmes s'y habituent
à refaire leur existence, quand ils l'ont manquée,
I4fl OUTRE-MER
ouvertement, franchement, ce qui vaudra toujours
mieux que l'organisation du mensonge, si habi-
tuelle chez nous et qui dégrade à la fois le mari,
la femme et Tamant. Mais peut-être les uns et les
autres trouveraient-ils la solution des Etats-Unis
cruellement incommode dans sa soi-disant com-
modité.
Avec cette porte lur la liberté, — porte demi-
ouverte, et qu'elle n'a qu'à pousser d'un geste, —
comment la jeune femme, déjà si faite, si complète,
si énergiquement dressée à vouloir et à agir, oui,
comment s'assouplirait-elle à la discipline du com-
pagnon que le mariage lui a donné ? Indépen-
dante elle était avant. Indépendante elle reste
après. Je veux dire pensant par elle-même, diri-
geant sa vie d'après ses idées et continuant à dé-
velopper sa personne avec ce même parti pris qui
était déjà le sien, sans se modeler sous l'empreinte
et d'après les idées de son associé. Voilà le vrai
mot de ce mariage, — non pas toujours, mais bien
souvent, — c'est une association mondaine où
l'homme apporte pour capital son travail et son
argent, la femme sa beauté, son art de s'habiller
et son talent de recevoir. Les enfants arrivent, qui,
chez nous, sont la question vitale d'un ménage, sa
ruine définitive ou son salut. Il n'en va pas ainsi
en terre Angîo-Saxonne. L'idolâtrie du père et de
la mère, qui explique la famille Française, ses
mollesses, la division égale des héritages, sa cha-
leur aussi et sa solidarité, — cette idolâtrie, un
peu morbide mais si tendre, est remplacée en pays
LE MONDE 145
Anglais ou Américain par une vigilance plus mâk
et plus froide, qui ne remue pas les fibres pro-
fondes du cœur ou du moins qui les remue d'ui»
autre vibration. Mes amis Français d'ici sont très
sévères sur ce point. Ils prétendent que la grossesse
est tout d*abord dissimulée avec soin par la jeune
femme qui en rougit comme d'une fonction bes-
tiale, presque humiliante et qu'il faut cacher. Ils
me citent, comme très caractéristique, ce mot d'une
vieille dame qui se serait écriée, en apprenant
qu'une de ses jeunes amies venait d'accoucher de
deux jumeaux : c Que c'est vulgaire!... How
vulgar!,,. » Ils me nomment telle ou telle per-
sonne de la société qui a passé des six mois d'af-
filée en Europe sans s'inquiéter de ses enfants,
laissés aux soins de parents ou d'amis. J'ignore si
des abandons pareils sont l'exception ou s'ils sont
la règle, et surtout je ne crois pas beaucoup aux
anecdotes. En histoire elles sont toutes fausses,
en littérature toutes calomnieuses, et, quand il
«'agit de la vie sociale, presque toutes chargées,
sans la nuance individuelle qui explique l'ano-
malie et sans les circonstances qui la justifient. Je
crois davantage aux statistiques, et celle des di-
vorces me paraît plus concluante. Des pères et des
mères que leurs enfants ne rapprochent pas ne les
aiment guère, et d'autre part, si l'éducation directe
de l'enfant par ce père et par cette mère était très
fréquente, l'initiative individuelle du jeune homme
et de la jeune fille ne serait pas ce qu'elle est. Si
le mariage Américain est surtout une association,
S44 OUTRE-MER
il semble bien que la famille Américaine soit stjr-
to?et un compagnonnage, une «orte de campement
social, dont le lien, quand il tsst étroit, l'est surtout
par l'effet de sympathies individuelles, comme
entre personnes qui ne seraient pas du même sang.
Je suis sûr, non point d'après des anecdotes, mais
par expérience, que l'amitié de frère à frère ou de
sœur à sœur est ici tout élective. Il en est de même
des relations de père à fils et de mère a fille. Un
de mes jeunes compatriotes, très amoureux d'une
jeune fille de New- York, me disait, dans un de ces
moments où la froideur d'une femme que l'on aime
vous exaspère jusqu'à la plus cruelle lucidité :
« Elle a si peu de cœur qu'elle est allée au théâtre
cinq semaines après la mort de sa mère, et per-
sonne ne «*en est indigné... » J'ai su que le fait
était exact. Mais que prouvait-il ? Que prouve aussi
cette inégalité des partages que la liberté de tester
introduit dans la distribution des legs? Rien
d'autre sinon que notre sensibilité n'est pas la
même que celle des gens de ce pays. Ils ont un
beaucoup moindre don d'eux-mêmes, beaucoup
plus de réaction individuelle, et surtout une volonté
plus forte. Cette volonté s'exerce sur leur cœur
comme elle s'exerce sur leur cerveau. Cela nous pa-
raît moins tendre. Sommes-nous bons juges?
C'est cette dissociation constante de la vie de
famille qu'il faut se rappeler sans cesse pour com-
prendre un peu l'espèce de célibat d'âme, osons
le mot, que la jeune femme continue de garder
en Amérique à travers le mariage. Pas plus dans
LE MONDK I4S
cette seconde période de sa vie que dans la pre-
mière, Famour ne joue chez elle ce rôle prépondé-
rant qui nous semble inséparable, à nous autres,
de la destinée féminine. Quand une Parisienne de
quarante ans jette un regard en arrière, c'est l'his-
toire de ses émotions que son souvenir lui raconte.
Pour une Américaine du même âge, c'est le plus
souvent l'histoire de ses actions, de ce qu'elle ap-
pelle d'un mot que j'ai déjà cité, ses expériences.
Elle a eu, entre ses dix-huit et ses vingt-cinq ans,
une conception de sa propre personne qui ne lui
était imposée ni par ses traditions, elle n'en a pas,
ni par les enseignements de ses parents, ils ne lui
en ont point donné, ni même par sa nature, car le
propre de ces intelligences si facilement adap-
tablesy c'est que l'instinct premier y est informe et
indéterminé. Elles sont comme un blank que la
volonté se charge de remplir. Ce que cette volonté
y inscrit s'y trace en lettres qui ne s'effaceront
pas. De l'action, encore de l'action et toujours de
l'action, — telle est la devise, inconsciente mais
constante, de cette femme. Qu'elle recherche une
situation mondaine ou qu'elle ambitionne une cul-
ture artistique, qu'elle se livre aux choses du sport
ou qu'elle organise des classeSy comme elles disent,
pour lire entre amies Browning, Emerson ou
Shakespeare, qu'elle voyage en Europe, aux Indes,
au Japon, ou qu'elle reste chez elle à faire verser, —
to four, — par une jeune fille de ses amies, des
tassese de thé, soyez certain qu'elle agit sans cesse,
qu'elle agit toujours, qu'elle agit infatigablement
146 OUTRE-MER
dans le sens de son refinement ou de son excite-
ment. De quel accent ces femmes prononcent l'un
et l'autre de ces deux mots qu'il ne faut pas se
lasser de reprendre, car ils résument peut-être toute
l'âme Américaine ! Ils passent et repassent dans la
causerie, comme les deux formules où se révèle
l'obsession de cette créature qui, née d'une race
rude et se sentant fine, se veut plus fine, encore
plus fine; qui, grandie en pleine aristocratie, se
veut aristocrate, encore plus aristocrate; qui, fille
d'une terre d'entreprise, aime à exaspérer encore
chez elle cette sensation des nerfs trop tendus. A en
voir ainsi dix, quinze, trente, cinquante, le carac-
tère d'excentricité que vous leur aviez trouvé
d'abord, par comparaison avec l'Européenne, s'abo-
lit. Un type nouveau de séducti(5n féminine se
révèle à vous, moins attendrissant qu'irritant,
énigmatique et un peu ambigu par le mélange in-
définissable de grâce souple et de fermeté virile,
par l'alliance de la culture et de la vigueur, de la
nervosité la plus vibrante et de la santé la plus
vaillante. La véritable place de cette créature dans
cette société vous apparaît aussi, et la raison pro-
fonde pour laquelle ces hommes, eux-mêmes tout
action, laissent ces femmes agir de la sorte avec
cette totale indépendance. S'il est permis d'appli-
quer un vieux terme administratif à des êtres aussi
subtils, aussi délicats, ces femmes sont, dans cette
civilisation utilitaire, les déléguées au luxe. Elles
ont pour mission à ' y apporter ce que l'Américain
n'a pas le temps de créer et qu'il veut avoir : la
LE MONDE 147
fleur de rélégance, un peu de beauté, et, pour tout
dire, de l'aristocratie. Elles sont la noblesse de ce
pays d'affaires et une noblesse qui se développe
par la continuation même de ces affaires, puisque
l'argent qui se gagne dans les bureaux aboutit Ã
elles. Sous leurs mains il se transfigure, il s'épa-
nouit en décorations précieuses, il s'intellectualise
en caprices d'esprit, il se désutilise enfin...
Un grand artiste, Tun des premiers de l'époque
par l'ardeur de sa recherche, la conscience de son
étude et la sincérité de sa vision, John Sargent, a
rendu ce que j'essaye d'exprimer dans le portrait
d'une de ces femmes, dont j'ignore le nom et que
j'ai vu dans une exposition, — un de ces portraits
comme les maîtres du quinzième siècle en ont peint,
qui derrière l'individu atteignent le pays et der-
rière le modèle tout un monde. Elle pourrait, cette
toile, tant elle est représentative, s'appeler VIdole
Américaine. La femme est debout, les pieds rap-
prochés, les genoux collés, dans une pose presque
hiératique. Son corps assoupli par l'exercice est
serré, comme moulé dans une gaine noire. Des
rubis luisent sur ses souliers noirs, comme des
gouttes de sang. Sa taille mince est prise dans un
collier d'énormes perles, et de cette robe qui fait
un fond intensément sombre au minéral éclat des
bijoux, les bras et les épaules ressortent avec un
autre éclat, celui d'une chair de fleur, une blanche
et fine chair 011 court un sang fouetté sans cesse
par le grand air de la campagne ou de l'Océaa
148 OUTRE-MER
La tête, intelligente et audacieuse, avec une phy-
sionomie d'avoir tout compris, a comme auréole le
dessin vaguement doré d'une de ces étoffes de la
Renaissance que les Vénitiens appellent sopra-
fisso. Les bras arrondis, où les muscles se de-
vinent à peine, se rejoignent par les mains unies,
des mains décidées, au pouce presque trop long,
et qui doivent conduire quatre chevaux avec la
précision d'un cocher anglais. C'est l'image d'une
énergie, invincible à la fois et délicate, au repos en
ce moment, et il y a de la Madone Byzantine dans
cette face aux grands yeux ouverts. Oui, c'est une
idole et pour le service de laquelle l'homme tra-
vaille, qu'il a parée de ces bijoux de reine, der-
rière chaque fantaisie de laquelle il y a des jours
et de& jours passés dans Wall Street en plein
combat. La frénésie des spéculations autour des
terrains, les villes entreprises et construites Ã
coups de million» de dollars, les trains lancés Ã
toute vapeur sur des ponts d'une envergure d'arche
de Babel, le grincement des cars à câble, le frémis-
sement des cars électriques qui courent le long de
leurs fils avec un crépitement et une étincelle, la
montée vertigineuse des ascenseur» dans les bâ-
tisse» à vingt étages, les immenses cultures de blé
de l'Ouest, se» ranches, ses mines, ses colossaux
abattoirs, — le formidable travail enfin de ce
pays d'effort et de lutte, tout son travail, voilà ce
qui a rendu possible cette femme, cette orchidée
vivante, chef-d'œuvre inattendu de cette civilisa-
tion. Et le peintre lui-même ne lui a-t-il pas dé-
tE MONDE t49
voué le trésor de son long, de son acharné labeur?
Pour être capable de cette toile, il a dû s'assimiler
un peu de la fougue des maîtres Espagnols, sur-
prendre la finesse des grands Italiens, œnnaitre
et pratiquer les curiosités de Timpressionnisme,
rêver devant les icônes des basiliques de Ravenne,
et lire, et penser. Oui, que de culture, que de ré-
flexion pour pénétrer jusqu'au fond le plus intime
de sa propre race! Il a exprimé de cette race un
des traits les plus essentiels, la divinisation de la
femme, considérée non plus comme une Béatrice,
ainsi qu'Ã Florence; non plus comme une courti-
saiïe, ainsi qu'à Venise; non plus comme une
énigme, ainsi qu'à Milan; mais comme une suprême
gloire de l'énergie nationale. Cette femme peut ne
pas être aimée. Elle n'a pas besoin d'être aimée. Ce
n'est ni la volupté ni la tendresse qu'elle symbolise.
Elle est comme un objet d'art vivant, une savante
et dernière composition humaine qui atteste que
le Yankee, ce désespéré d'hier, ce vaincu du vieux
monde, a su tirer de ce sauvage imivers où il fut
jeté par le sort toute une civilisation nouvelle, in-
carnée dans cette femme-là , son luxe et son or-
gueil. Tout s'éclaire de cette civilisation au regard
de ces yeux profonds où k peintre a su faire
tenir tout ce qui est l'Idéalisme de ce pays sans
Idéal, ce qui sera sa perte peut-être, mais qui
jusqu'ici demeure sa grandeur : la foi absolue,
unique, systématique «A indomptable dans la Yo*
lontl
V
GENS BT PAYSAGES D'AFFAIRES
Derrière cet univers mondain et féminin, pour
soutenir son indépendance même et son initiative,
ce qu'il y a donc, en Amérique comme ailleurs,
c'est l'homme. Mais un trait distingue cette civi-
lisation : cet homme ici appartient à une seule
catégorie. Dans ces Etats-Unis où il n'y a pas de
noblesse, pas de bourgeoisie terrienne, presque pas
d'officiers, pas de corps diplomatique, un minimum
d'administration, la Société, dans les deux sens de
ce mot, est la chose de l'homme d'affaires, classe
immense et qui va de l'hôtelier au politicien, celui-
ci engloutissant dans la mise en train de son hôtel
des huit cent mille dollars, celui-là procédant Ã
son élection, au vote et au rejet d'une loi, avec des
procédés d'entrepreneur. Aujourd'hui l'homme
d'affaires a même enrégimenté sous ses ordres et
il emporte dans le tourbillon de son activité cette
population rurale, si séparée de lui dans les autres
pays. L'extension du territoire et les énormes
transports des bestiaux et des blés par voies fer-
rées l'asservissent aux compagnies de tout genre
qui ont| elles aussi, c entrepris » la nourriture de
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES i5i
toute l'Amérique. Une preuve bien significative de
ce fait particulier est la disparition quotidienne
des fermiers de New-England, de ces personnages
si locaux, si savoureux, dont les mœurs simples et
vraies ont fourni un objet inépuisable d'étude Ã
tant de romanciers et de romancières. Incapables
de lutter, par leur action isolée et individuelle,
contre la trop forte concurrence de TOuest, ces
fermiers émigrent du côté de la prairie, et l'on
trouve sans cesse dans les journaux des annonces
où ils mettent en vente leur modeste propriété, avec
des références comme celles-ci, que je transcris
sans y rien changer : « S*** Massachusetts, — Ã
vendre une ferme de soixante-douze acres : fenai-
son (movingX huit acres; pâturage, dix-huit; forêt,
trente-quatre; terre labourable, douze. Presque tout
l'herbage peut être coupé à la machine. Maison Ã
un étage, cinq chambres, exigeant quelques répara-
tions. Petite grange en bon état. Bonne eau de
puits près de la maison, et eau courante derrière la
grange. Vingt pommiers. Douze arbres fruitiers
d'autres variétés. Station de chemin de fer à L***,
SIX milles. Bureau de poste à S***, un mille. Prix
quatre cents dollars, cent dollars comptant. Inté-
rêts, sur la différence, quatre pour cent... » Quel
drame de ruine rustique s'entrevoit derrière ces
humbles chiiîres, et, derrière le détail de cet
humble inventaire, quelle laborieuse et presque
idyllique existence! J'ai encore rencontré des con-
ditions analogues, bien loin, dans le Sud, parmi
les survivants de ces colons de xace blanche qui
tSM ^ ÔUTRE-MER
n'avaient pas d'esclaves. Les noirs, par mépris, les
appelaient des crackers. J'ai dans les yeux, en écri-
vant ces lignes, l'image d'une maison de bois,
perdue dans les forêts de térébinthes qui couvrent
la Géorgie. Un vieillard de soixante-dix ans l'ha-
bitait, avec sa fille, ses fils et les enfants de ses
fils, de petits garçons aux jambes musclées déjÃ
comme des bras, qui couraient, pieds nus, parmi
les chevaux. Ces gens avaient cette politesse fière
des familles qui n'ont jamais connu de supérieurs,
n'ayant eu ni vanités ni besoins. Le vieux se sou-
venait d'avoir entendu conter que son arrière-
grand-père venait de France, de Bretagne, croyait-il,
et le prénom de René, demeuré parmi eux, attes-
tait cette origine lointaine. Leurs beaux yeux clairs,
des yeux de Celtes, rayonnaient d'une lumière
d'honneur. Rien à leur table qui ne fût recueilli sur
leur terre et fait de leurs mains, t Excepté le café
et le tabac, nous avons tout, • disaient-ils, « même
du vin... » Et ils m'apportèrent, avec l'orgueil de
Robmson recevant le capitaine Espagnol, une li-
queur d'un rouge pâle, qui était du sirop de raisin
adouci de canne à sucre, et versé, faute de bou-
teille, dans une casserole de fer-blanc. Des vaches,
des chèvres, des porcs, paissaient librement autour
de la maison. Les fusils, pendus à l'entrée, bril-
laient de l'éclat des outils souvent employés. Je
pensais que j'avais devant moi le pionnier pri-
mitif, tel qu'il abondait, voici cent ans. Il en est
de lui comme des bisons dont Its derniers trou-
peaux se gardent jalousement au Yellowstone
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 153
Fark, Il a disparu pour être remplacé par l'ouvrier
de culture, et ce dernier n'est plus qu'un instrument
aux mains de ces hommes d'affaires, que vous
retrouvez du haut on bas de ce vaste pays, en train
de le pétrir sans cesse et de le repétrir. En haut,
ils lui donnent son élégance particulière par le
luxe de leurs palais, de leurs villas, de lerixs
femmes et de leurs filles. £n bas, ils lui distribuent
son pain par l'enrôlement des ouvriers, t Je pense,»
disait l'autre jour un d'entre eux, un orateur de
premier ordre et qui serait président peut-être, si
justement la démocratie Américaine ne se débat-
tait contre ce réseau ploutocratique, M. Chauncey
Dcpew, € je pense qu'un directeur de chemin de
fer rend un énorme service au peuple. Il a sous
lui de vingt à trente mille hommes qui représentent
par leurs familles de cent mille à deux cent mille
têtei, et leur bien-être, non seulement physique,
mais mental, social et moral, dépend presque abso-
lument de lui... » Une entreprise de boucherie
comme celle des Armour à Chicago, c'est la mise
en mouvement quotidienne d« onze mille employés.
Le général en chef de cette armée de travailleurs
est souvent un homme qui, Ã vingt ans, demeurait
dans un lean i0... \m « appuyé à ... », c'est-à -dire
une maisonnette de planches adossée contre un
rocher ou contre un gros mur. Il n'a pas plus de
quarante ans, et il t vaut » cinq millions de dol-
lars. Encore quelques années, il en t vaudra »
dix, il en « vaudra » quinze, jusqu'à ce qu'il meure
d'une maladie de cœur dans une cabine de bateau
154 OUTRE MER
OU dans son wagon privé, beau-père d'un lord An-
glais ou grand-père de jeunes princes Italiens,
mais familièrement regretté ou maudit sous son
petit nom de Jim, de Tom ou de Billy par ses
ouvriers, selon qu'il aura su s'en faire aimer ou
s'en faire haïr.
Voilà le personnage vraiment nouveau, impos-
sible à rencontrer partout ailleurs, et qu'il faudrait
se figurer du petit au grand, — car la série en est
infinie, — pour comprendre vraiment le plus ori-
ginal de cet étrange peuple. Il y a dans ces vigou-
reuses natures d'hommes d'affaires un côté de génie
technique qu'aucun observateur, si profondément
imaginatif soit-il, ne saurait définir. On me raconte
qu'un autre portraitiste, — car les Américains ont
la passion, presque la folie du portrait et celle du
buste, — se trouva chargé, l'année dernière, de
peindre un des plus célèbres banquiers de Wall
Street Désespérant de jamsds obtenir une séance
sérieuse, tant les heures de son modèle étaient
bousculées, le peintre finit par se transporter au
bureau même du spéculateur, qu'il brossa sur place,
ayant aux mains la bande de papier déroulée auto-
matiquement sur laquelle s'inscrivent, seconde par
seconde, les cours des valeurs. Exact symbole de
ce que nous arrivons à saisir, nous autres, hommes
d'art ou de pensée abstraite, quand nous étudions
quelqu'un de ces constructeurs d'énormes fortunes !
Nous voyons un geste, une face absorbée, la ten-
sion d'une énergie prodigieuse, et rien de plus. Ce
que 1« manieur d'argent éprouve en regardant les
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 155
chiffres, la marche particulière d'un esprit de cette
qualité en travail de combinaison, pourquoi celui-
ci triomphe, et pourquoi cet autre échoue, autant
de problèmes qui nous demeurent insolubles. J'ai
mentionné tout à l'heure le nom de M. Chauncey
Depew. Il y a, dans le recueil de ses discours,
publiés cette année même, une phrase singulière
sur le f génie inégalé » du premier des Vander-
bilt, le célèbre Commodore. Les quelques résultats
que l'orateur donne à l'appui manifestent en effet
une telle supériorité, qu'on ne pense plus Ã
s'étonner de cette qualification. Nous admettons,
avec le spécialiste, qu'une force intellectuelle a
fonctionné là , aussi remarquable que celle qui
gagne des batailles, gouverne des Parlements, fait
et défait des traités. Mais il la comprend, lui, cette
force, parce qu'il a travaillé à côté d'elle, sous elle^
avec elle. Pour nous qui n'avons pas, qui ne pou-
vons pas avoir cette vision pratique, ce talent pro-
fessionnel demeure dans le domaine de l'indéfinis-
sable et de l'inatteignable. Une seule ressource
nous reste : regarder de notre mieux l'œuvre que
ces hommes d'affaires produisent, le décor où leur
activité se déploie, les conceptions qu'ils exécutent,
et à travers les impressions éveillées en nous par
ce spectacle, hasarder quelques hypothèses sur la
sorte de nature humaine que cette œuvre, ce décor,
ces conceptions supposent. J*ai essayé cette expé-
rience maintes fois durant mon voyage, particu-
lièrement dans une trop courte visite du côté de
l'Ouest, k Chicago, à Saint-Paul, à Minneapolis, — -
IS6 OUTRE-MER
du moins dans œ qui était l'Ouest jadis, car de
cinq ans en cinq ans, ce bord de la civilisation
recule, et voici venir l'époque où les gens du Colo-
rado s'offenseroat de n'être paj traités de i gentle-
men de l'Est ». — Qu'importe d'ailleurs? Est?
Ouest? Ce sont des mots. Ce qui est uoe réalité, et
prodigieuse, c'est la poussée des trois villes dont
je viens d'écriw; les noms et qui n'ont pas à elles
trois, en mettant ktirs années de durée bout Ã
bout, plus d'un siècle et demi. L'on songe que
derrière cette croissance démesurée, derrière ce pas-
sa,ge presque immédiat du désert à une cité de
deux cent mille, de cinq cent mille, de htiit cent
mille habitants, c'est toujours et uniquement
l'énergie de l'homme d'affaires qui se retrouve, et
Ton cesse d'avoir à son égard les préjugés du
lettré. J'espère qu'il n'en restera pas trace dans
ces quelques croquis que je détache de mon journal
et dans les deux ou trois conclusions psycholo-
giques qui ks commentezit
... Chicago, par un mértin d'automne, et du haut
de la tour de rAuditorium. Elle a deux cent
soixante-dix pieds, cette tour, et elle couronne, en
la dominant, une chaotique, uikî cyclopéenne cons-
truction, qui adosse un colossal hôtel à un co-
lossal théâtre. Il faut venir ici dès le lendemain
de l'arrivée, pour recevoir dans sa force l'im-
pression de la monstrueuse ville, toute soire au
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES iS?
bord de son lac tout bleu. Quand le conducteur
du train a crié hier soir le nom de la gare où je
devais descendre, un de ces formidables orages,
comme il n'en fait qu'en Amérique, écrasait de ses
cataractes le ténébreux paysage, et, de la station Ã
l'hôtel, je m'ai pu voir que des proâls de gigan-
tesques bâtisses, comme pendues dans le ciel sini»»
tremeit zébré d'éclairs. A c6té, de petites mai^
«ons de bois tremblaient ions la rafale, légères
à croire qw k vent furieux allait en disperser les
planches aux quatre coins de cet horizon de tem-
pête. Mais, ce matin, ce ciel est clair, d'une douce
et tiède clarté, lavée de pluie, qui fait mieux res-
sortir encore la sombre couleur de la ville, et ce
bleu tendre se reflète dans l'azur plus sombre du
vaste Michigan, sillonné de bateaux à vapeur,
comme une mer. Chicago s'étend, à perte de vue,
avec ses toits plats d'où s'échappent des fumées,
— une innombrable quantité de colonnes de va-
peur à *ym gris blanchâtre. — Elles montent toutes
droites, puis elles s'arrêtent, elles se tassent en des
chapiteaux fluides, et elles finissent par se re-
joindre en dôme au-dessus des colossales avenues.
Après quelques instants, les yeux s'habituent à la
perspective de ce paysage étrange. Ils discernent
d^ différences entre les hauteurs de ces plates-
foraaes. Celles qui sont à six étages seulement du
sol semblait appartenir à des chaumières. Celles
qui sont à deux étages du trottoir se confondent
avec lui, tandis que des buildings, Ã quatorze, Ã
quinze, à vingt étages, se dressent comme les îlots
158 OUTRE-MER
des Cyclades vus de la montagne de Négrepont.
Et il monte de cette cité une rumeur immense, qui
ne ressemble au bruit d'aucune autre. Des cloches
de locomotives y tintent sans cesse, comme si elles
sonnaient d'avance le glas de ceux qui vont être
écrasés. On voit ces locomotives courir de toutes
parts, traverser des rues, longer le lac, franchir
le fleuve qui roule une eau plombée sous des ponts
couleur de suie. Ces trains se croisent, se dé-
croisent, se poursuivent en se dépassant. On dis-
tingue un chemin de fer élevé, à côté de ces che-
mins de fer à même la rue, d'autres trains dans
les avenues, composés de trois, de quatre voitures.
C'est le système des cars à câble. Des bateaux
entremêlent leurs vergues et s'amassent dans le
port. Oui, paysage étrange, quand on se rappelle
que cette Babel d'industrie est née d'un petit for-
tin de frontière, le Dearborn. Les Indiens le sur-
prenaient et ils en massacraient la garnison, vers
1812. Que de gens n'ai-jc pas connus, quoique je
ne sois pas très éloigné de ma jeunesse, qui vi-
vaient déjà à cette date, et qu'elle est voisine!
En 1871, c'est-à -dire après la guerre Franco-Alle-
mande, la flamme se tordait à la place où je suis.
La force dévoratrice, irrésistible, d'un des plus
implacables incendies que mentionne l'histoire,
allait, transformant cette plaine en un brasier
qui, bien des jours après, fumait toujours : t A
la place de cette tour qui n'existait pas alors, »
me dit mon g-itide Chicagfoain, en me racontant
Tépopée du £éati, c vous pouviez vous tenir, les
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 159
pieds dans la cendre, et voir le lac à votre droite
et le fleuve à votre gauche, sans une seule maison
entre eux... » Je les regarde Tun et l'autre, ce
fleuve et ce lac, après avoir entendu cette phrase.
11 m'est plus que voisin, ce mois d'octobre 1871. Il
me semble que j'y touche, que j'y suis encore. Je
pourrais dire les livres que je lisais alors, les pages
que j'écrivais, retrouver l'emploi de presque tout
mes jours. Je sens avec une exactitude presque
physique la durée des années depuis cette date, —
vingL-deux années. Que cela fait peu d'heures,
semble-t-il, et par-dessus la balustrade de la tour
je me penche de nouveau sur le monstre, avec la
stupeur de ce que ces hommes ont fait!...
Ces hommes? Le mot est à peine juste, appliqué
à cette déconcertante cité. Son aspect, quand on
l'étudié plus en détail, révèle si peu la trace de vo-
lontés individuelles, il y a si peu de caprices et de
fantaisie dans ses monuments et dans ses rues
qu'elle paraît l'œuvre de quelque puissance imper-
sonnelle, irrésistible, inconsciente comme une force
de la nature, et au service de qui l'homme n'a été
qu'un docile outil. Cette puissance, c'est justement
cette fièvre des affaires qui bat son plein ici, avec
une violence si déchaînée qu'elle ressemble à celle
d'un incontrôlable élément. Elle circule à travers
ces rues comme autrefois la flamme dévoratrice de
l'incendie; elle y palpite, elle s'y fait visible avec
une intensité qui donne à cette ville quelque chose
de tragique, et, à mon avis, une poésie. Quand
vous avez vu cet immense volcan d'industrie et de
l6o OUTRE-MER
commerce du haut de cette tour qui le surplombe,
vous descendez pour regarder de près le détail de
ce jaillissement, de ce ruissellement d'activité. Vous
longez les trottoirs des rues qui disent l'improvi-
sation, ici dallés, là bitumés, là recouverts simple-
ment d'une ligne de planches qui fait chemin sur
un marais de fange. Cette incohérence de la voirie
se retrouve dans l'incohérence des constructions. A
un moment vous n'avez autour de vous que des
buildings. Ils escaladent le ciel de leurs dix-huit,
de leurs vingt étages. L'architecte qui les a bâtis
ou plutôt machinés, a renoncé aux colonnades, aux
moulures, aux enjolivements classiques. Il a bru-
talement accepté la condition imposée par le spé
culateur : multiplier autant de fois que possible la
valeur du petit lopin de terre à la base, en multi-
pliant les offices superposés. C'est un problème
capable seulement d'intéresser un ingénieur, croi-
rait-on. Il n'en est rien. La force simple du besoin
est un tel principe de beauté, et ces bâtiments ma-
nifestent ce besoin avec une telle évidence, que
vous éprouvez une singulière émotion à les con-
templer. L'ébauche d'une espèce nouvelle d'art s'y
dessine, d'un art de démocratie, fait par la foule
et pour la foule, d'un art de science où la certitude
des lois naturelles donne à l'audace en apparence
la plus effrénée des tranquillités de figures de
géométrie. Les porches des soubassements, cintrés
le plus souvent, comme écrasés sous le poids de
montagne qu'ils supportent, prennent des physio-
nomies d'antres primitifs. Un flot de foule s'y
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 161
engage qu'ils vomissent sans cesse. On lève les
yeux, et on la devine, cette foule, derrière la haute
montée verticale des innombrables fenêtres, allant,
venant, encombrant les bureaux qui perforent ces
falaises de fer et de brique, précipitée dans le ver-
tige des grands ascenseurs. Vous sentez, vous en-
tendez frémir derrière les vitres le souffle brûlant
de la spéculation. C'est lui qui a fécondé ainsi des
milliers de mètres carrés, pour y faire pousser cette
effrayante végétation de palais d'affaires qui vous
cache le soleil et presque le jour. Puis, à côté de
l'édifice démesuré et babélique, xin vague morceau
de terrain s'étend, morne, hirsute, vert d'un maigre
gazon que paît une vache. Puis c'est une suite da
petites maisons de bois, Ã peine suffisantes pour
une famille. Puis c'est une église Gothique trans-
formée en magasin, avec une annonce en gros ca-
ractères de métal. Puis c'est la ruine, rouge et
grandiose, d'un club brûlé l'autre semaine. Ter-
rains, cabanes, églises, ruines, la spéculation va
passer sur tout cela demain, oc soir, et d'autres
buildings vont surgir. Mais il faut du temps, et
ces gens n'en ont point Voici deux ans qu'au lieu
de finir leur ville inachevée, ils s'amusent, sous le
prétexte de leur Exposition, à en construire une
autre là -bas, toute blanche, — une ville de rêve
celle-là , avec des dômes comme à Ravenne, des
colonnades comme à Rome, des lagunes comme Ã
Venise, une Foire du Monde comme à Paris. — Ils
y ont réussi et c'est la plus composite, la plus cos-
mopolite des mixtures humaines qui remplit ces
U II
i6t OUTRE-MER
chemins de fer suburbains ou élevés, ces cars Ã
câbles, ces coaches/ces fiacres, qui ondoie sur ces
chaussées non terminées, et au pied de ces maisons
si follement disparates. Et comme, Ã Chicago, il
semble que toute chose et que tout être doive s'am-
plifier, s'exagérer, s'accuser en vigueur, de bloc en
bloc, au milieu de ces rues, se tiennent, pour main-
tenir l'ordre, des policiers à torse énorme, hauts
comme des grenadiers Poméraniens, gigantesques
bornes humaines contre lesquelles se brise le
remous bouillonnant de cette multitude. Alle-
mands pour la plupart, leurs visages roux sont
comme taillés à coups de hache, comme dégrossis
hâtivement, et leur encolure de taureaux commente
d'une façon saisissante les faits-divers quotidiens
des journaux, qui mentionnent sans cesse quelque
« hands upf,,, -^ les mains hautes! » — exécuté
dans les tavernes, les maisons de jeu, ou tout sim-
plement les voitures de tramway. C'est le cri clas-
sique du voleur de TOuest qui entre son revolver
au poing et tient à w convaincre que vous n'avez
pas le vôtre. Combien s*est-il prononcé déjà de fois
dans les faubourgs de cette ville qui reste le con-
fluent de tous les aventuriers des deux mondes?
Combien de fois se prononcera-t-il ? Mais l'esprit
d'aventure est aussi l'esprit d'entreprise, et si le
choix des policiers de cette ville étonnante atteste
la fréquence des coups de main essayés par ces
bandits, il complète une physionomie complexe et
sans doute unique depuis que le monde est monde :
cette mosaïque d'extrême civilisation et presque de
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 163
barbarie, cette existence sauvage entrevue derrière
cette soudaineté de création industrielle. Enfin
c'est Chicago, un miracle à confondre tous les
morts d'il y a soixante-dix ans, s'ils revenaient
ici-bcis, et s'ils se retrouvaient en face de cette cité
qui, par sa population, est aujourd'hui la neuvième
de l'univers, et de leur vivant elle n'avait pas une
maisoo.
... Un des énormes commerces de cette ville esli
celui de la viande. Les gens de Chicago en rou-
gissent un peu. Autrefois ils vous parlaient de
leurs abattoirs avec cette bonhomie dans l'orgueil
qui est un des charmes du grand parvenu. C*est la
naïveté naturelle d'une force très simple et qui
aime à se déployer ingénument. Ils sont lassés de
s'entendre appeler par leurs détracteurs les habi-
tants de Forcopolis, Ils se plaignent que leur ville
soit toujours « identifiée », comme on dit ici, avec
cette brutale boucherie, quand elle a dans ses
librairies le plus vaste entrepôt de livres du
monde, quand ses journaux ne laissent passer sans
l'étudier aucun incident de la littérature et de l'art,
quand elle a donné sept millions de dollars pour
fonder son université, quand elle vient de convier
tous les représentants de tous les cultes à cet auda-
cieux Parlement des Religions, phénomène unique
dans l'histoire de l'Idéalisme humain. Elle aspire
à ne plus être simplement la fournisseuse de nour-
l64 OUTRE-MER
riture qui, Tannée dernière, par une seule de ces
maisons, a dépecé et distribué un million sept cent
cinquante mille porcs, un million quatre-vingt
mille bœufs, six cent vingt-cinq mille moutons. Ses
ennemis l'écrasent sous de pareils chiffres, en né-
gligeant de se souvenir que ce Chicago des abat-
toirs est aussi le Chicago de la WkiU City, le
Chicago d'un musée déjà remarquable, le Chicago
qui a valu Lincoln aux Etats-Unis. Pour l'étranger
et qui veut se rendre compte de l'esprit dans lequel
les Américains montent leurs vastes entreprises,
ces abattoirs sont, en revanche, un des documents
les plus précieux. Une usine à tuerie, capable d'ex-
pédier en douze mois, aux quatre extrémités de cet
immense continent, trois millions cinq cent mille
bêtes dépecées et préparées, vaut la peine d être
regardée de près. Partout ailleurs le détail tech-
nique est très difficile à saisir. Il Test moins ici.
Les directeurs de ces colossales fabriques à roast-
beef et à jambons ont compris que d'admettre le
public à bien voir leurs procédés de manipulation
constitue la meilleure réclame, et ils ont rendu la
visite dans leurs établissements, sinon attrayante,
la répulsion physique est trop forte, au moins com-
mode et complète. A la condition de se tendre les
nerfs une fois pour toutes, ce sont quelques-uns
des endroits où l'on peut le mieux voir comment
l'ingéniosité Américaine résout des problèmes
d'une organisation prodigieusement compliquée.
J'ai donc fait comme les touristes sans préjugés,
je suis allé visiter Ifô Stock Yards et la plus ce-
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 165
lèbre d'entre les Packing HouseSy — ou maisons
d'empaquetage, comme on les appelle, — de dé-
peçage plutôt, celle justement dont je viens de
donner les chiffres d'opération. Cette promenade
à travers cette maison de sang me restera comme
un des souvenirs les plus étranges de mon voyage.
Je crois pourtant lui avoir dû de mieux discerner
quelques-uns des traits qui caractérisent une
affaire Américaine. S'il en était ainsi, je n'aurais
pas lieu de regretter cette pénible épreuve.
... La voiture, pour arriver aux Union Stock
Yardsy franchit un immense quartier de la ville,
— plus incohérent encore que ceux dont s'entoure
l'élégante Michigan Avenue. Elle s'arrête devant
des rails pour laisser passer des trains lancés Ã
toute vapeur. Elle traverse des ponts qui se lèvent
aussitôt pour laisser eux-mêmes passer des ba-
teaux. Elle tourne devant des hôtels meublés qui
sont des palais et devant des maisons d'ouvriers
qui sont des masures. Elle longe de gros mor-
ceaux de terre où des maraîchers cultivent des
choux parmi des détritus, et d'autres qui ne portent
que des annonces, r— Comment résister au plaisir
de transcrire celle-ci entre cent autres : « Louis
Quatorze a été consacré roi de France à l'âge de
cinq ans (1643), la Pepsine X... a été couronnée
par le succès, comme un remède contre l'indiges-
tion, avant qu'elle n'eût été connue du public un
an?... » — Puis les champs d'annonces cèdent
place à d'autres maisons, à d'autres chemins de
fer, sous un ciel noir de nuages ou de fumées, on
i66 OUTRE-MER
ne sait plus, et des deux côtés de la route com-
mencent d'apparaître des enclos, fermés de palis-
sades, où des bœufs sont parqués par centaines.
Entre ces palissades, des ruelles sont ménagées où
vont et viennent des gens à cheval. Ce sont des
acheteurs de la Packing House^ qui discutent les
prix de la vente avec des Cow Boys venus de
l'Ouest. Vous avez lu des histoires de Ranches.
Cette existence aventureuse de la prairie vous a
saisi l'imagination. En voici les héros, vêtus de
mauvais pardessus de ville, coiffés de chapeaux en
forme de melon, avec le faux col et les manchettes
de tous les Américains. N'étaient leurs bottes, et
leur manière aisée de manœuvrer leurs chevaux
avec leurs genoux, vous les prendriez pour des
clerks. C'est une preuve, après combien d'autres,
du dédain que ce peuple réaliste professe instinc-
tivement pour le pittoresque du costume. Cette im-
pression que j'ai eue dans le parc de New- York,
dès le premier jour, d'une immense maison de con-
fection en train d'aller et de venir, n'a pas cessé
de s'imposer à moi. Et pourtant rien de moins
« commun », au mauvais sens du mot, que les
Américains en général, et en particulier que ces
Cow Boys de l'Ouest. Les corps sont trop nerveux,
trop minces, sous les étoffes à bon marché. Les
physionomies surtout sont trop tendues «t trop
travaillées, trop décidées et trop amères.
La voiture s'est arrêtée devant une conctrucHon
gui d'apparence ressemble à toutes les œanufao»
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 167
ttires. Nous entrons, les amis que j'accompagne et
moi-même, dans une cour, une espèce de boyau
plutôt, encombrée de caisses, de charrettes et de
gens. Un minuscule chemin de fer la traverse. Il
porte des caisses vers un train qui attend sur sa
voie, tout composé de wagons réfrigérateurs
comme j'en ai tant croisé en venant à Chicago. Des
ouvriers déchargent ces caisses. D'autres vont et
viennent, chacun visiblement occupé à une besogne
différente. Rien qui sente l'ordre administratif, tel
que nous le concevons, dans cette administration
pourtant si bien ordonnée. Mais déjà un des ingé-
nieurs nous a fait monter un escalier, et nous en-
trons dans une salle immense où flotte une vapeur
d'étuve, mêlée d'une acre et fade senteur qui nous
prend à la gorge. Nous sommes dans le départe-
ment réservé au dépeçage des porcs. Des centaines
d'hommes y besognent que nous n'avons même pas
le temps de regarder. Notre guide nous crie de
nous effacer et nous voyons passer devant nous des
files de porcs qui glissent, les ventres ouverts,
leurs pattes de derrière pendues à une tringle le
long de laquelle ils roulent du côté d'une voûte où
d'autres bêtes attendent par innombrables files. Les
chairs roses, encore fraîches de la vie qui les ani-
mait tout à l'heure, luisent sous la lumière de
l'électricité qui éclaire ces profondeurs. Nous avan-
çons, évitant de notre mieux ces étranges ren-
contres, pour arriver, les pieds englués dans une
boue sanguinolente, jusqu'à la plate-forme d'où
nous verrpiis le point de départ de ce travail qui
i68 OUTRE-^f^R
nous paraît encore si confus, qui va notis devenir
si simple, si facilement intelligible.
Les bêtes sont là , dans une espèce de fosse,
grouillant et criant, comme si elles avaient la
vision de l'horrible machine qui s'approche, et
elles ne peuvent pas plus lui échapper qu'un con-
damné, le cou dans la lunette, à la guillotine.
C'est une espèce de croe mobile qu'un homme
abaisse, et il saisit une des bêtes par une corde qui
leur lie à toutes les deux pieds de derrière. L'ani-
mal hurle, la tête peia?dante, k groin révulsé, ses
courtes pattes de devant agitées d'un mouvement
spasmodique, et déjà le croc lancé sur une tringle
a glissé. Il emporte la misérable proie jusqu'à l'en-
clos d'à côté, oii un autre homme armé d'un long
couteau l'égorgé au passage, d'un coup si sûr et
si profond qu'il ne le répète pas. La bete hurle
d'un hurlement plus terrible. Une fusée de sang
jaillit, épaisse comme un bras et toute noire. Le
groin palpite plus douloureusement, les courtes
pattes frémissent plus frénétiquement, et ce
spasme d'agonie ne fait qu'accélérer le mouvement
du croc qui continue de glisser jusqu'Ã un troi-
sième belluaire. Ce dernier, d'un geste rapide, dé-
tache l'animal. Le croc remonte, et le corps s'abîme
dans une espèce de canal-lavoir, rempli d'eau
bouillante. Un râteau mécanique s'y démène d'un
fébrile mouvement vibratoire. En quelques se-
condes, il agrippe la bête, il la tourne, la retourne,
l'agrippe encore, et il jette le cadavre échaudé Ã
une autre machine, laquelle en quelques autre»
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 169
secondes l'a rasé de la htire à la queue. Une mi-
nute encore, un autre croc descend et une nouvelle
tringle conduit ce qui fut, voici quelques secondes,
un animal vivant et souffrant, du côté de cette
voûte où j'ai aperçu dès l'entrée tant de dépouilles
semblables. Et c'est déjà le tour d'un autre d'être
égorgé, rasé, expédié. L'opération est si fou-
droyante de rapidité qu'on n'a pas le temps de
sentir ce qu'elle a d'atroce. On n'a pas le temps
de plaindre ces bètes, pas le temps de s'étonner de
la gaieté avec laquelle l'égorgeur, un géant roux,
aux épaules larges à porter un bœuf, continue son
épouvantable métier. Et cependant, même sous ses
formes inférieures, la vie est une chose si mysté-
rieuse, la souffrance et la mort, même d'une créa-
ture de l'ordre le plus humble, une chose si tra-
gique quand, au lieu de se figurer cela indiffé-
remment, on le voit ainsi bien en face, que tous
les spectateurs, et ils sont nombreux, cessent de
rire et de plaisanter. Pour ma part, et comme si,
pendant quelques minutes, l'esprit de Thomas
Graindorge, du marchand de porcs philosophe,
cher à mon maître Taine, eût passé en moi, je me
sentis envahi, devant cette vulgaire scène d'abattoir,
par un accès d'une tristesse très courte, mais très
intense. Il me sembla soudain que j'avais devant
moi, incamée dans un abject symbole, l'existence
elle-même et l'œuvre entière de la nature. Ce que
j'ai pensé si souvent de la mort avait sa concré-
tion sous mes yeux, dans la prise régulière et
irrésistible de ce croc soulevant ces bêtes, comme
170 OUTRE-MER
l'inévitable puissance de destruction qui est dans
le monde doit nous agripper tous, aussi bien les
sages, les héros, les artistes, que œs malheureuses
brutes inconscientes. Je les voyais se presser, se
remuer, gémir, et leurs agonies se succéder, comme
les nôtres se succèdent, un peu plus rapidement,
— si peu, étant donné que le temps marche si vite
et que tout ce qui doit finir est si court! Et le
regard dont nous contemplions, mes compagnons
et moi-même, ce tableau sinistre, n'était pas dif-
férent du regard dont on contemplera un jour
notre entrée à nous dans les grandes ténèbres,
comme un tableau en effet, comme une vision exté-
rieure, dont la réalité n'importe, au fond, qu'Ã
l'être qui la subit...
Nous passons dans le département réservé aux
bœufs. Ici l'agonie est différente. Point de cris,
presque point de sang. Point d'attente nerveuse
de la bête. Et la scène est plus terrible encore.
Les animaux sont parqués, deux par deux, dans
des stalles pareilles, moins la mangeoire, Ã celles
d'une étable. On les voit, avec leur intelligence et
leur douceur, qui essayent de s* accommoder à cet
étroit espace. Ils regardent de leurs larges yeux
doux, qui? L'assommeur debout dans un couloir
ménagé un peu au-dessus d'eux. Cet homme tient
à la main une masse d'acier, très mince. Il attend
que la bête soit bien posée. On le voit qui, de la
pointe de cette masse et doucement, ramène l'ani-
mal en le flattant. Tout d'un coup la masse se
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 171
lève. Elle retombé et frappe au front le bœuf j qui
s'écroule. Dans une minute un croc l'aura enlevé,
la bouche et les naseaux dégouttants de sang, ses
larges prunelles vitreuses noyées d*ombre, et, dans
une autre minute, un autre homme aura détaché la
peau de devant qui pendra comme un tablier, pour
fendre le corps, le vidçr et Texpédier, toujours par
ce procédé expéditif de la tringle, dans des
chambres de glace, où des milliers attendent ainsi
que l'heure arrive d'être portés et pendus de même
dans des wagons qui vont partir. Je vois se fermer
ainsi la dernière voiture d'un train qui s'ébranle.
La locomotive siffle et souffle. La cloche tinte. Sur
quelle table de New-York ou de Boston, de Phi^
ladelphie ou de Savannah va finir cette viande,
engraissée à même les pâturages de la prairie,
dans quel district de quel Etat de l'Ouest, et
préparée ici de manière à ce que le boucher n'ait
plus qu'à en détailler les morceaux? Ils lui arri-
veront aussi frais, aussi intacts que s'il ne tenait
pas des milliers et des milliers de kilomètres entre
la naissance, la mort et le dépeçage de l'obscure
et paisible bête.
S'il n'y avait à voir dans cette usine à nourri-
ture que ces scènes de tuerie, il ne vaudrait guère
la peine d'affronter tant de sensations dégoû-
tantes, pour venir vérifier là , dans une de ses ap-
plications inférieures, ce que le philosophe Huxley
appelle quelque part magnifiquement : « the gla-
diaiorial theory of existence^ » la dure loi des
meurtres nécessaires à la vie. C'est une première
17a OUTRE-MER
sensation à subir, pour passer à une seconde, celle
de la rapidité et de ringéniosité avec lesquelles
s'accomplit le découpage d'abord, puis l'empaque-
tage de cette prodigieuse quantité de viande, qui
ne peut pas attendre. Je ne sais qui a dit plai-
samment qu'un porc entrait à l'abattoir de Chi-
cago pour en ressortir un quart d'heure après,
jambon, saucisson, saucisse, pommade à la graisse
et reliure de Bible. C'est l'exagération humoris-
tique, mais à peine chargée, du travail hâtif et
minutieux que nous voyons s'accomplir sur les
bêtes tuées devant nous, et la distribution de
ce travail, sa précision, sa simplicité, sa suite
ininterrompue nous font oublier la férocité, utile
mais intolérable, des scènes auxquelles nous avons
assisté. Dans l'immense salle, des comptoirs se suc-
cèdent, placés sans trop d'ordre à la .suite les uns
des autres. Chaque membre de l'animal est dé-
taché et utilisé, sans qu'un tendon ou un os soit
perdu. Ici, d'un coup rapide, automatique et qui
n'hésite jamais, un homme sépare les jambons
d'abord, puis les pieds, — le temps de les jeter
dans des chaudières qui vont les cuire et les fu-
mer. Plus loin, une hache, mue mécaniquement, est
en train de fabriquer de la chair à saucisse que
des tuyaux de diverses grandeurs laissent sortir
toute roulée, toute prête à être prise dans des
peaux lavées et préparées à cet effet. Le mot « ail »,
que je vois tracé en Allemand sur une caisse :
« Knoblauch, » et l'inscription qui l'accompagne
-me transportent au temps de la guerre Franco-
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 173
Allemande, où des boîtes marquiées de la même
inscription encombraient les maisons de la banlieue
de Paris après l'occupation. C'est bien au delà de
New-York que ces produits de l'industrie Chica-
goaine vont être expédiés. Ailleurs, la tête et la
hure sont nettoyées, parées et dressées, telles
qu'elles devront figurer dans la devanture de
quelque charcuterie d'Amérique ou d'Europe. Ail-
leurs d'énormes récipients recueillent la graisse qui
bout, qui ruisselle, et qui, mélangée savamment Ã
quelques parties de crème, va se transformer en
margarine, et s'épurer dans un battoir mécanique
dont nous admirons la simplicité adroite. • C'est
un ouvrier qui l'a inventée, • nous dit notre guide.
c D'ailleurs, » ajoute-t-il, « presque toutes les ma-
chines qui fonctionnent ici ont été trouvées ou
améliorées par les ouvriers... » Ce mot nous éclaire
le vaste charnier que nous venons de parcourir.
Nous comprenons ce que ces gens-îà demandent Ã
la machine qui, pour eux, prolonge, multiplie,
achève le geste de l'homme. Nous sentons, une
fois de plus, combien ils se laissent conduire par
le besoin, comme ils excellent à mêler à leur effort
personnel les complications de la mécanique, et
comme aussi le moindre d'entre eux a des pou-
voirs d'initiative, de vision directe et d'ajustage.
Une fois remontés dans notre voiture et roulant
de nouveau sur l'inégal pavage en bois, — il est
fait avec des tranches rondes de troncs d'arbre
enfoncés à même dans la boue, — nous raisonnons
sur ce que nous venons de voir. Nous essayons d'en
174 OUTRE-MER
dégager la signification intellectuelle, si l'on peut
se servir de ce mot à Toccasion d'une semblable
entreprise. Et pourquoi pas? Nous tombons d*ac-
cord que cette entreprise a pour première caracté-
ristique l'amplitude, l'énormité plutôt de la con-
ception. Pour qu'en peu d'années un établissement
comme celui-ci ait porté le budget de ses employés
à cinq millions cinq cent mille dolleirs, c'est-à -dire
à plus de vingt-sept millions de francs, il faut
que ses fondateurs aient aperçu nettement les pos-
sibilités d'une formidable extension d'affaires, et
qu'ils en aient non moins nettement déterminé,
précisé, saisi les données pratiques. Une poussée
colossale d'imagination d'une part, et de l'autre Ã
son service une entente positive et calculée de la
réalité ambiante, voilà les deux traits empreints
partout dans l'nsine sans analogue que nous ve-
nons de visiter. Un de nous souligne cet autre
trait, que la principale de ces données pratiques
est le chemin de fer, et il rappelle que la locomo-
tive a toujours été, entre les mains des Amé-
ricains, un outil à tout usage. N'ont-ils pas ré-
volutionné l'art militaire et créé de toutes pièces
la guerre moderne, telle que les Allemands de-
vaient la pratiquer à nos dépens? Dans la grande
lutte nationale de l86o, ils ont les premiers montré
quel parti on pouvait tirer des moyens nouveaux
de locomotion. La longueur de leurs trains durant
cette période est demeurée légendaire. L'établis-
sement de boucherie au sujet duquel nous dis-
cutons, n'est qu'un cas particulier de cet universel
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 175
emploi du chemin de fer, lequel lui-même n'est
qu'un cas particulier de cette tournure d'esprit
essentiellement Américaine : l'emploi constant du
moyen nouveau. L'absence absolue de routine, l'ha-
bitude quotidienne de laisser le fait agir sur eux,
de le suivre jusqu'au bout sans en avoir jamais
peur, — tels sont les autres traits qui se rattachent
à ceux-là . Le sens aigu du fait explique aussi
la sorte d'incohérence extérieure que nous avons
notée au premier abord dans la distribution du
travail. L'extrême netteté d'ordre administratif dé-
rive toujours d'une méthode conçue a priori.
Toutes les sociétés et toutes les entreprises où le
réalisme domine plus que le système, sont cons-
truites par juxtaposition, par série de faits ac-
ceptés au fur et à mesure de leur production. Mais
comment les gens d'ici auraient-ils le loisir de
vaquer aux jolies finesses de cet ordre adminis-
tratif dont nos peuples Latins sont si amoureux?
La concurrence est trop forte, trop féroce presque.
Il y a de la bataille et de son audace haletante
derrière toutes les entreprises de ce pays, même les
mieux assises comme celle-ci. " Notre guide qui
nous écoute philosopher, sans paraître trop nous
désapprouver, nous raconte que cette année même,
et pour échapper à une coalition de spéculateurs
en grains qu'il nous explique, le propriétaire de la
maison d'où nous sortons dut construire, afin d'y
déposer son propre blé, une bâtisse, de trois cents
pieds carrés de surface sur cent de haut, en dix-
neuf jours. « On a travaillé le jour et la nuit, »
176 OUTRE-MER
nous dît-iî en riant, « mais nous autres Américains
holis aimons le hard work.., » C'est sur ce mot,
presque intraduisible quand on ne Ta pas entendu
prononcer ici, que s'achève notre visite. Il la résume
et la complète avec un laconisme digne de ces
gens de beaucoup d'action et de peu de phrases.
... Visité en détail le bâtiment d'un des pre-
miers journaux de Chicago, à l'heure où l'on im-
prime le numéro du Dimanche, un tout petit nu-
méro de vingt-quatre pages. J'ai vu à New-York,
et le samedi soir aussi, se composer un numéro sem-
blable, celui du Herald^ — de quarante pages, et
avec des gravures. Il s'agissait d'en expédier par
tous les trains du matin cent cinquante mille
exemplaires. Lorsque la vente atteint des chiffres
pareils, le journal n'est pas seulement une ma-
chine à manier l'opinion, d'une puissance incalcu-
lable dans un pays de démocratie, c'est encore une
affaire à organiser, d'une inouïe complication. Pré-
cisément parce que cette affaire se trouve différer
du tout au tout de celle que j'ai essayé de com-
prendre avant-hier, je vérifierai mieux si les traits
généraux que j'ai cru constater réapparaissent dans
toute entreprise Américaine, et je le vérifierai ici
plus aisément que je ne l'aurais fait à New- York,
le tirage des journaux étant un peu moins grand
et leur mise en train plus commode à suivre. Je
n'ai pas fait cinq cents pas à travers ces bureaux.
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES l^^
«îans constater aussitôt le jeu simultané de ces
deux tendances d'esprit qui m'avaient paru si ca-
ractéristiques l'autre jour : l'ampleur énorme de
la conception et l'emploi constant, minutieux, sans
cesse éveillé, du moyen nouveau. Ce n'est pas tel
ou tel lecteur que le journaliste Américain se pro-
pose d'atteindre, c'est tous les lecteurs. Ce n'est
pas tel ou tel genre d'article qu'il se propose de
publier, c'est tous les genres d'articles. Son rêve
serait de faire du journal un moulage total de la
réalité, une sorte de carte en relief qui fût un rac-
courci, non pas même du jour, mais de l'heure, de
la minute, si universel et si complet, que demain
cent mille, deux cent mille, un million de per-
sonnes aient devant elles, à leur déjeuner, un ta-
bleau sommaire de toute leur ville d'abord, puis
de leur Etat, puis de tous les Etats de la Confé-
dération, puis de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique,
de l'Australie. Cette ambition ne lui suffit pas, il
veut que ces cent mille, ces deux cent mille, ce
million de lecteurs trouvent dans leur feuille fa-
vorite de quoi répondre à toutes les questions de
tout ordre qu'ils peuvent se poser sur la politique,
sur la finance, sur la religion, sur les arts, sur la
littérature, sur les sports, sur la société, sur les
sciences. C'est une encyclopédie quotidienne, mise
au point de l'instant qui passe, qui est déjà passé.
Ce projet colossal est visible partout dans cette
maison où le journal est chez lui, naturellement et
de toute manière. Il faut que les ouvriers et les
rédacteurs puissent manger sans sortir et à n'im-
U 12
178 OUTRE-MER
porte quelle heure. Ils ont leur bar à eux, et leur
restaurant. ~ Il faut que l'impression des gra-
vures, dont les Américains sont si friands, n'at-
tende pas. Le journal a sa fonderie, une véritable
usine où le plomb bouillonne dans les cuves. — Il
faut que jusqu'à la dernière seconde les nouvelles
soient recueillies, comme de l'eau dans le désert,
sans qu'il s'en perde une goutte. Le journal est
partout muni d'appareils télégraphiques et télé-
phoniques qui lui permettent de communiquer di-
rectement avec le monde entier. Lors de la der-
nière élection présidentielle, une réunion des par-!
tisans de M. Cleveland était ici, dans une des
chambres de rédaction qu'on me montre, et ils
causaient avec le candidat, qui éteiit lui-même Ã
New- York, recevant ses instructions, lui donnant,
des renseignements. Et quelles presses! Capables!
d'exécuter des besognes qui eussent voulu, il y a;
cinquante ans, des équipes de combien de centaines
d'hommes? Deux ouvriers suffisent aujourd'hui.
J'en retrouve une que j'avais déjà vue au New-^
York Heraldy et dont on m'avait dit là qu'elle im-
primait soixante-dix mille numéros en deux heures.
L'énorme machine est en plein travail quand j'ar-
rive près d'elle. Un tel ronflement s'en échappe
qu'aucun son de voix n'est plus perceptible à côté.
C'est un bruit pareil à la rumeur de la cascade du
Niagara, et la colossale bande de papier qui se
déroule, qui court pour entrer dans cette machine,
semble en effet de l'eau qui fuit, un insaisissable
métal en fusion qui tourbillonne. On voit une
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 179
blancheur qui passe, qui se tord, des pièces d'acier
qui jouent sur elle, innombrables, et à l'extrémité,
une sorte de bouche vomit seize pages du journal
prêtes à partir. La machine a pris la feuille, l'a
tournée et retournée, elle Ta imprimée sur l'envers
et sur l'endroit, puis coupée, pliée, et voici toute
une portion du numéro colossal, qu'un enfant ar-
range avec d'autres portions sans trop se hâter.
En présence de cette formidable bête imprimante,
j'éprouve de nouveau, comme à New- York, cette
sensation d'un pouvoir qui dépasse l'individu.
Cette presse est un multiplicateur de pensées dont
la portée n'est pbis mesurable par aucun calcul
humain. Il y a un contraste singulier entre l'ex-
trême précision de ses organes, délicats et réglé»
comme ceux d'une montre, et cette étendue indé-
finie de projection morale que les Américains
acceptent, comme ils acceptent tous les faits. Chez
eux, l'amplitude appelle l'amplitude, par une pro-
gression qu'il est facile de suivre dans le journa-
lisme : ayant conçu l'idée d'un journal à énorme
tirage, ils ont inventé des machines pour y suffire,
et comme ces machines leur paraissent capables
d'un tirage plus grand encore, leur conception de
la publicité a grandi parallèlement. Aucun doute
que dans moins de vingt années ils ne trouvent
le moyen d'avoir des gazettes qui se vendent Ã
cinq cent mille exemplaires par jour, comme notre
Petit Journal. Seulement les leurs auront des seize,
des vingt-quatre, des quarante, des soixante pages
de grand format
i8o OUTRE-MER
C'est là le côté pratique de la mise en train. Il
en 5st un autre. Un journal a beau être conçu et
mené comme une affaire, c'est une affaire d'un
ordre particulier. Il faut qu'il ait une direction
morale, qu'il prenne parti pour ou contre telle loi,
pour ou contre tel individu, qu'il revête une phy-
sionomie individuelle. Il ne peut pas la devoir,
comme chez nous, cette physionomie, Ã la person-
nalité de ses rédacteurs, puisque ses articles ne
sont pas signés, ni même, comme en Angleterre,
au style et à la tournure de ces articles. Ueditorial
— on appelle ainsi l'article de fond — occupe une
trop petite place dans cette énorme quantité de
papier imprimé. Et cependant chacun des grands
journaux de New-York, de Chicago ou de Boston
est une création à part, faite à l'image de celui qui
la dirige, et qui est presque toujours son proprié-
taire. De même le président d'une compagnie de
chemin de fer en est d'habitude le principal ac-
tionnaire. C'est encore là un trait particulier à la
grande affaire Américaine, et qui en explique la
vitalité : elle est le plus souvent la chose d'un
homme, la volonté visible de cet homme, son
énergie comme incamée et mise au dehors, ^.a
formule que j'employais tout à Theure en l^ sou-
lignant, traduit heureusement ce rapport si intime
entre cet homme et son œuvre. Vous entendrei^. cou-
ramment dire que monsieur So and Sa a été long-
temps identifU avec tel hôtel, telle banque, telle
compagnie de chemin de fer, tel journal, et cette
identification est si complète que, passant en tram*
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES lÔl
way devant cet hôtel, cette banque, cette gare, ce
bureau de rédaction, si vous questionnez votre voi-
sin, il TOUS répondra toujours par un nom propre.
De là résulte, dans toutes les entreprises Améri-
caines, cette élasticité, cette vitalité, ce continuel
c en avant », et aussi cette infatigable combati-
vité. — Je constate de nouveau ce dernier carac-
tère, dans ma promenade à travers ces bureaux,
rien qu'aux questions minutieuses que me pose
mon guide sur la presse française et les procédés
que nous employons pour nous assurer notre su-
périorité de critique littéraire. Il sent que c'est lÃ
le point de notre excellence, et il voudrait que
son journal l'atteignît. Tout vrai directeur d'une
de ces grandes entreprises de publicité est ainsi
à l'aguet d'une modification possible qui distin-
guera sa feuille des autres, remaniant sans cesse
cette feuille, la chargeant de plus en plus de faits
encore, de plus d'articles, y enrôlant plus de
gens, les employant mieux. Ainsi pratiquée, une
telle direction devient un travail d'une complexité
incalculable. L' «t Association Américaine des Edi-
teurs », par exemple, qui comprend cent cinquante
journaux des plus importants des Etats-Unis, re-
présente un capital de deux cents millions de dol-
lars; ces journaux payent en salaires un million
de dollars par jour ; ils dépensent par an sept
cent cinquante millions de dollars ; deux cent
mille personnes y sont directement ou indirecte-
ment employées. Il arrive qu'un numéro du Di-
manchcj comme celui que je viens de voir tirer,
i8* OUTRE-MER
pèse de deux cent cinquante à trois cents grammes.
La puissance acquise par ces dictateurs d'opinion
est si exceptionnelle et si réelle, cette existence
comporte tant de choses chères aux Américains :
l'immense fortune et l'immense responsabilité, un
énorme labeur à soutenir et la continuelle mise en
évidence, que l'ambition des hommes vraiment en-
treprenants s'exerce sans cesse dans ce sens. Une
ville n'est pas plus tôt fondée que les journaux
pullulent. Quelquefois elle n'est pas fondée qu'elle
a déjà son journal. Il arrive aujourd'hui encore que
le gouvernement abandonne à une invasion d'im-
migrants un grand morceau de territoire. Au si-
gnal donné ils s'y précipitent, et chaque coin du
sol est au premier occupant. Le soir ou le lende-
main de ce jour, dans cette plaine où les chariots
et les tentes marquent un vague projet de cité, il y
a toujours un cabaret, un bureau de poste, une
église et un journal. Qui sait si ces chariots et
ces tentes ne sont pas le commencement d'un Min-
neapolis, d'un Saint-Paul, d'un Chicago? Qui sait
si, dans vingt-cinq ans, cette ville n'aura pas cent
mille, deux cent mille habitants, et le journal au-
tant de lecteurs? Jamais la petitesse du début
n'effraye un Américain qui songe à une affaire. De
même qu'en méditant l'avenir de cette affaire il n'y
a pas de possibilité d'extension qu'il ne conçoive,
il n'y a pas non plus de médiocrité qui le rebute.
Il a trop d'exemples de résultats gigantesques ob-
tenus malgré des points de départ très petits, très
humbles. Le plus vaste chemin de fer des Etats-
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 183
Unis, le grand Central Pacifique, a eu pour fonda-
teurs quatre hommes presque sans ressources et
dont deux étaient de pauvres boutiquiers de San
Francisco. Ils ont construit les premiers tronçons
de la ligne, kilomètre par kilomètre, sans argent
pour avancer, sinon morceau à morceau. La légende
veut qu'ils aient, dans certains cas, posé les rails
de leurs propres mains.
Tandis que je soumets ces réflexions d'ordre gé-
néral à mon guide, je vois dans les salles que nous
traversons des hommes, presque tous jeunes, pen-
chés sur leurs pupitres et qui écrivent avec cette
attention absorbée où je retrouve le hard worky —
cette faculté de donner toute sa force à la besogne
actuelle. D'autres reçoivent des dépêches qu'ils
transmettent immédiatement sur des types writers.
Il n'y a plus rien de cette atmosphère de club qui
fait le charme des bureaux de rédaction à Paris.
A cette heure, là -bas, le journal est presque fini,
et même en le finissant, on cause, on fumaille, on
joue aux cartes, aux dominos, au bilboquet. Ici,
dans cette hâtive usine à nouvelles, le loisir
manque et le goût de ce loisir. Pour apprécier la
différence entre ces deux bureaux de rédaction, il
faudrait dessiner en face l'un de l'autre les deux
figures du reporter Parisien et du reporter Améri-
cain. Le premier a pour qualité principale d'être
spirituel et ingénieux; ses articles sont signés et
il en résulte que son amour-propre littéraire est tou-
jours un peu mêlé à ses notes qu'il tient à rédiger
avec un tour de main particulier. Vous le devinez
104 OUTRE-MER
goguenard ou mordant, caustique ou attendri.
C'est un artiste, même dans cette besogne de cons-
tatation éphémère, et c'est par un pittoresque de
causerie qu'il réussit le plus souvent. Il y a de
l'impressionnisme chez lui, et vous retrouverez dans
son a faire » quelque chose des procédés des
maîtres écrivains de Theure présente. Le reporter
Américain demeure anonyme, même quand il re-
produit dans le journal des nouvelles qui lui ont
coûté à conquérir des prodiges d*astuce et d'éner-
gie. Comme pour lui indiquer que l'on tient, non
pas à la qualité de ses phrases, mais à celle des faits
qu'il apporte, on le paye à tant le mot. Il y a en lui
de l'homme d'action, du détective, et les romans
sensationnels prennent naturellement pour héros ce
personnage, dont la vertu maîtresse est la volonté.
Il doit être prêt, sans cesse, à partir pour les pays
les plus reculés, où il lui faudra faire métier d'ex-
plorateur, comme aussi à descendre dans les pires
bas-fonds sociaux où il lui faudra faire métier de
policier. A cette école d'énergie, il peut, s'il a le
don, devenir un écrivain de premier ordre. Richard
Harding Davis, le créateur de Gallegher et de
Van Bibbefj en est la preuve. Un homme qui s'y
connaît en style, car il a lui-même une saveur
extraordinaire de langage dans ses lettres et dans
ses propos, M. de Bismarck, a prétendu que le re-
portage, compris à l'Américaine, était la meilleure
école pour un homme de lettres qui veut copier le
mouvement de la vie. C'est une opinion dans le
goût de celles que l'Empereur exprimait à Sainte-
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 185
Hélène, très partiale et pleine de méconnaissance Ã
regard de la littérature pensée. Elle valait d'être
citée, car il est bien vrai que ces pages improvi-
sées, presque télégraphiques, où le fait apparaît
dans sa forte netteté immédiate, ont souvent un
relief que l'art n'égalerait pas. Mais c'est un relief
inconscient et dont le reporter n'a guère souci. Son
souci est d'être exact, et, pour arriver à cette exac-
titude, tout procédé lui est bon. Beaucoup de gens
s'en indignent et quelquefois ils n'ont pas tort. Je
me trouvais Tété dernier de passage à Beverley,
près de Boston, lors de la mort d'un des plus,
brillants colonels de l'armée fédérale. On devait
emporter le corps à Baltimore, et l'on célébrait un
service funèbre dans la petite église du village.
Un jeune homme entre au milieu de la cérémonie,
marche vers le cercueil, en relève doucement le
drap, frappe avec son doigt sur le couvercle et dit
à mi-voix : « Steel, not wood... Cest de l'acier et
non du bois, » — puis il disparaît au milieu d^
l'universelle stupeur ; c'était un reporter. Ces
cruelles hardiesses d'inquisition s'accomplissent ce-
pendant avec une certaine simplicité, presque avec
ingénuité. J'ai lu beaucoup d'interviews et beau-
coup de « paragraphes personnels » depuis que je
suis en Amérique. Je pourrais compter ceux qui
enfermaient quelque chose de blessant ou même
quelques-unes de ces malices de plume si habi-
tuelles dans les moindres entrefilets des boule-
vards. Cette sorte d'innocence d'une presse très
audacieuse dans ses investigations s'explique, je
i86 OUTRE-MER
crois, par le caractère professionnel du reporter
d'abord, et, si je peux dire, du lecteur ensuite. Le
reporter, lui, considère comme de son devoir d^ap-
porter le plus de faits possible au lecteur. Ce lec-
teur considère comme de son droit d'avoir ces faits.
Dans ce débordement de détails positifs, la place
réservée à chaque personnalité est trop courte pour
que l'insinuation malveillante y soit aisément
admise. Le reporter n'a pas plus le temps d'ai-
guiser une épigramme que le détective auquel je
le comparais tout à l'heure n'a le temps de faire
une niche a quelqu'un qu'il interroge. Il est bien
plus occupé de trouver un des « en-tête », de ces
headingSy dont une collection constituerait le plus
humoristique chapitre d'un voyage aux Etats-Unis.
Tout à l'heure, en entrant dans la chambre du
journal réservée à la nécrologie et où toutes les
biographies des vivants un peu connus sont ran-
gées dans des tiroirs, j'ai trouvé sur la table
l'épreuve d'un article tout préparé pour une <:élèbre
cantatrice, très malade en ce moment, avec ce
heading : c La voix de cristal est brisée, l'oiseau ne
chantera plus. The crystal voice is broken^ the bird
will sing no more... » La charmante femme allant
mieux, l'article va rejoindre les milliers de mor-
ceaux pareils qui attendent, parmi des clichés de
gravures représentant des édifices et des hommes...
« Les bâtiments peuvent brûler et les hommes
peuvent mourir... » me dit philosophiquement
mon guide qui, me voyant amusé par la fantaisie
de ces titres, me montre dans le journal qui va
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 187
paraître demain le plus étonnant peut-être que
j^aie vu : c Jerked to Jésus ^ » — mot à mot :
< Lancé vers Jésus. » Cest le récit d*une pendai-
son, celle d'un nègre, d'un « gentleman coloré »,
condamné pour le « crime usuel », comme on dit
ici avec euphémisme, c'est-à -dire pour avoir violé
une femme blanche. Mais il s'est repenti la veille
de son exécution et il a fini chrétiennement. Je ne
suis pas sûr que le reporter, qui a résumé cette
mort dans ces trois mots sensationnels, ne soit
pas lui-même un croyant, et qu'il n'ait pas vu dis-
tinctement l'entrée d'une âme rachetée dans le
paradis. A coup sûr des milliers de lecteurs sim-
ples la verront, rien qu'Ã cette annonce. Que
serait-ce s'il s'agissait, non pas d'un événement
aussi vulgaire, mais de l'arrivée ou du départ d'un
pugiliste, ou de sa rencontre avec un autre? t C'est
l'incident qui fait le plus i:apidement monter un
tirage de journal, » me dit encore mon compagnon.
« Que voulez-vous, » ajoute-t-il, c nous autres
Anglo-Saxons, nous aimons le iight. Nous l'ai-
mons en politique, et c'est pour cela qu'il nous
faut toujours voir deux leaders en face l'un de
l'autre. Nous l'aimons dans nos entreprises, et
c'est pour cela que je ne serai pas content jusqu'Ã
ce que j'aie fait de mon journal le premier des
Etats-Unis. Nous l'aimons même quand ce n'est
qu'une question de coups de poing. Et je crois que
notre race perdra quelque chose le jour où on
l'aura trop guérie de ce goût-là ... Il y faudra du
temps, » et un sourire d'ironie et d'orgueil éclaire
i88 OUTRE-MER
son visage, où je retrouve comme chez beaucoup
d'hommes d'affaires de ce pays un peu de la forte
ossature ramassée du dogue. Je ne suis pas éloigné
de penser, comme lui, qu*il y a en effet dans les
divertissements nationaux, si féroces semblent-ils,
une instinctive éducation. A coup sûr, tout ce qui
enseigne la fougue calculée de l'attaque et l'in-
vincible tenue de la résistance est utile à des gens
destinés à vivre dans un pays où il court partout
un esprit d'initiative si exaspéré, que, dans dix ans,
ce bâtiment de journal, ces machines, ce journal
lui-même, paraîtront des choses d'autrefois, lentes,
informes, arriérées. C'est ce que me répondait un
New-Yorkais à qui je parlais de mon appréhen-
sion à passer sur le pont suspendu de Brooklyn,
c II n'est pas possible qu'il ne tombe pas un jour, »
lui disais-je... — « Well, > fit-il. « D'ici là on en
aura construit un autre et cslui-ci sera démodé... »
•„ Voyagé le long d'une des grandes lignes qui
va vers l'Ouest, avec un des directeurs de la com-
pagnie, pour gagner Saint-Paul et Minneapolis.
Mon objet, en visitant la ville qui porte le nom
du grand apôtre, était de rendre mes devoirs à son
archevêque, Mgr Ireland, le plus éloquent d'entre
les prélats qui orientent aujourd'hui l'Eglise du
côté des problèmes sociaux. Il y a du Savoaarolc
dans ce prêtre à la longue et rude figure, à qui
toute assemblée est bonne pour jeter au peuple lu
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 189
parole de vie, et qui disait un jour : t C'est notre
avantage, à nous autres évêques Américains, que
l'on ne s'étonne jamais de nous voir dans des
réunions quelles quelles soient. Vous ne vous
imaginez pas Mgr de Paris assistant à un ban-
quet d'entrepreneurs de drainage ? C'est en y
manquant, moi, que j'étonnerais. Cela nous donne
bien des occasions de faire connaître le catholi-
cisme... » — - Et sous quelle forme il le présente,
ce catholicisme, avec quelle magnifique largeur
d'âme, il faut avoir lu quelques-uns de ses discours
pour le comprendre, pour le sentir plutôt : —
c L'Eglise et le Siècle ! Le Siècle et l'Eglise ! Rap-
prochons-les du plus intime contact. Leurs pouls
battent à l'unisson. Le Dieu de l'humanité tra-
vaille dans le Siècle. Le Dieu de la révélation tra-
vaille dans l'Eglise, C'est le même Dieu et le
même souffle.,. » Et encore : — < Quoi? Notre
Eglise, l'Eglise du Dieu vivant, l'Eglise des dix
mille victoires sur les païens et sur les barbares, sur
les fausses philosophies et sur les hérésies, sur les
rois défiants et les peuples déréglés, la grande, la
charitable, la libérale Eglise Catholique, cette
assoiffée de vertu, cette affamée de justice, avoir
peur du dix-neuvième siècle ! Elle, avoir peur d'un
siècle quelconque?,., 1 Quelles paroles, et com-
ment les Chrétiens de désir, dont je suis et qui
s'appellent légion, ne frémiraient-ils pas à les en-
tendre passer sur le monde moderne et sur leur
propre cœur? Les temps sont venus où le Chris-
tianisme doit accepter toute la Science et hiérar-
fço OUTRE-MER
chiser toute la Démocratie, en prenant ce mot
dans un sens tout autre que les politiciens. Il faut
qu'il fasse un canal sacré à oes deux jaillissements,
et qui sait si l'archevêque de Saint-Paul n'est pas
l'ouvrier prédestiné de cette tâcher Qui sait s'il ne
doit pas un jour prononcer de pareilles paroles d'un
siège plus haut encore? Il y a déjà un cardinal
Américain, pourquoi n'y en aurait-il pas deux
bientôt? Pourquoi n'y aurait-il pas un pape, issu
de cette libre nation où les chefs de l'Eglise ont su
redevenir ce qu'étaient les premiers Apôtres, des
hommes voisins du cœur du peuple, du cœur de ces
humbles en qui fermentent tant d'irrésistibles idées ?
Ce peuple les croit, ces idées, contraires à ce qu'a
enseigné le Christ. Prouvez-leur, prouvez-nous, s'il
est possible, qu'il n'en va pas ainsi et que vous
sauvez tout de l'Idéal dont ont vécu nos pères sans
rien sacrifier de celui qui palpite en nous. Quelle
œuvre pour un pêcheur d'âmes de la grande race, et
de quel élan ce monde moderne, malade de néga-
tions à travers sa science incomplète, irait vers
l'Eglise si beaucoup de ses prêtres parlaient le
langage que parle celui-ci! Dans le naufrage de la
civilisation Européenne que le militarisme dà ©mo-
cratique et le socialisme anarchiste sont en train
de noyer de barbarie, voilà un point de lumière
vers lequel marcher. Ce ne sera pas une petite
gloire de ce pays nouveau que l'étincelle de ce
feu directeur ait été allumée ici.
Je devais rencontrer l'archevêque plus tard, Ã
New-York, et recevoir de sa personne une impres-
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 191
sion égale à celle que m'avaient laissée ses dis-
cours. Cette fois, et tandis que je venais le cher-
cher à Saint-Paul, dans le modeste office qu'il
occupe à la porte de sa modeste cathédrale, il était
à Baltimore à prononcer pour le jubilé de S. E. le
cardinal Gibbons une de ses harangues de flamme.
Je ne regrette pourtant pas cette longue excursion.
Je la qualifie de longue, en me souvenant des
habitudes Françaises. Quatorze heures de chemin
de fer ne comptent pas en Amérique. J*ai pu bien
pénétrer mes yeux, durant ce trajet, du plus psy-
chologique des paysages que j'aie vus dans mon
existence errante, un « paysage d'affaires », si l'on
peut dire, tant la trace de la spéculation est par-
tout empreinte le long des rives de ce Mississipi,
célébré par Chateaubriand et Longfellow. L'éner-
gie Américaine a fait du vaste cours d'eau le véhi-
cule mutuel d'un énorme trafic. Le a père des
fleuves » est devenu un bon et docile ouvrier qui
charrie infatigablement le bois que coupent infa-
tigablement, là -bas, au delà de Saint-Paul et de
Minneapolis, des bûcherons aux grands yeux
bleus, aux roses figures blondes de bons géants.
Ce sont des émigrants qui arrivent de Suède et de
Norvège, six cent mille dans les dix dernières
années. Les longues flottaisons de gros troncs
coupés glissent avec l'eau qui court, chacun en-
taillé d'une marque de couleur qui dit sa destina-
tion. Cette eau, tour à tour verte et claire, boueuse
et jaune, enserre tant d'îles, que jamais on ne dis-
cerne l'autre bord de la rivière. Le bord où nous
192 OUTRE-MER
sommes est sillonné de convois qui vont, infatiga-
blement et incessamment eux aussi, chercher Ã
toute vapeur des bêtes et du grain, dans ce mysté-
rieux, dans cet inépuisable Ouest. Il s'épuisera
pourtant, et l'on se demande ce que deviendra ce
peuple quand il ne pourra plus exploiter ce ré-
servoir immense. En attendant, c'est un spectacle
d'activité extraordinaire, même au sortir de Chi-
cago et de New- York. La voiture privée où nous
voyageons a été attachée presque aussitôt à une
locomotive spéciale. Ce petit train exceptionnel
s'arrête sans cesse pour laisser passer les trains
réguliers, composés presque exclusivement de ces
wagons de bestiaux. Notre voiture, destinée aux
excursions du président de la compagnie, n'a pas
été disposée pour le luxe, quoique ses deux cham-
bres à coucher, son salon, sa salle à manger, sa
cuisine, sa salle de bains, en fassent une véritable
maison roulante, dans laquelle on passerait des
semaines sans trop s'apercevoir que l'on est en
route. D'ailleurs, combien de personnes ne voya-
gent pas autrement! J'entendais à Newport une
jeune femme organiser de la sorte une partie
d'amis. Elle devait conduire ses invités dans son
wagon à elle, et son seul regret était que la gare
de Chicago fût trop bruyante pour un long séjour.
Cette voiture privée a surtout pour but d'éviter
l'hôtel. S'il arrive, au cours d'une de ces prome-
nades à travers des cinq cents lieues de pays, que
l'habitant de ce wagon spécial tombe malade, il
reste à s'y faire soigner comme un politicien de
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 193
ma connaissance que son médecin traite d'une
fièvre typhoïde dans un wagon analogue à celui-ci,
immobilisé en ce moment aux abords de je ne
sais quelle petite gare du Colorado. Des ordres
sont donnés pour que les locomotives ne sifflent
pas quand elles approchent de cet endroit. L'abon-
dance de ces voitures privées est telle qu'un
fait pareil passe inaperçu. Le wagon oti je voyage,
lui, est une espèce d'office roulant, destiné à faci-
liter le travail du président et des directeurs qui
veulent voir de leurs yeux comment se comporte
leur ligne. Ici encore je retrouve cette identifica-
tion de la grande affaire Américaine avec tel ou
tel individu que j'ai déjà maKjuée à propos des
journaux. Presque tous les grands chemins de fer,
comme celui-ci, sont au pouvoir d'un très petit
nombre de personnes. Dans certains cas, un seul
homme se trouve possesseur de la majorité des ac-
tions. Dans d'autres cas, ces actions se répartissent
entre quatre ou cinq capitalistes. D'autres fois, les
intérêts représentés par un groupe de ces capita-
listes sont si forts que le reste des porteurs de parts
préfère leur abandonner la libre direction de toute
l'entreprise. De là résulte dans cette direction ce
caractère d'autocratie, que M. Bryce signale avec
tant de justesse comme un trait unique du chemin
de fer Américain. Ceux qui l'administrent y sont
maîtres absolus. La nécessité de la vision directe
est une autre conséquence de cet état de choses.
D'ailleurs, la concurrence est trop forte pour per-
mettre cet anonymat de l'organisation routinière
I. 13
194 OUTRE-MER
'dont la vieille Europe est si éprise. Un chemin de
fer Américain représente trop d'intérêts vivants. Il
n*est pas seulement une voie de communication
plus rapide, à côté d'autres routes et de canaux par
exemple. Il est dans presque tous les Etats la
communication unique. Pensez que les soixante
millions d'hommes qui habitent les Etats-Unis
possèdent à eux seuls plus de voies ferrées que
tous les habitants du globe réunis. Le capital mis
en œuvre dans cette industrie est de cinquante-cinq
milliards de francs. Le nombre des employés est
de huit cent mille. Le chemin de fer ainsi com-
pris ne dessert pas des villes toutes faites, entre
lesquelles il attache un lien plus souple et plus
court. Il est lui-même un créateur de villes. Entre
Chicago et Saint-Paul on en voit naître une ving-
taine à qui la gare a servi de germe vital. Des
boutiques se sont ouvertes à l'usage des employés,
puis d'autres boutiques à l'usage des premiers bou-
tiquiers. Y a-t-il une mine dans le voisinage, ou
une espérance de mine, un pâturage ou une possi-
bilité de pâturage? Les émigrants affluent. Si
quelque phénomène naturel, tel qu'une cascade,
permet une usine, des industries s'établissent. Min-
neapolis n'a pas d'autre origine. Le chemin de fer
passait là . Les chutes du Mississipî se prêtaient Ã
une installation de moulins incomparable, et voilÃ
le principe d une des iutures capitales au monde.
Il ne faut pas se lasser des statistiques qui rendent
comme perceptible cette étonnante germination.
Cette Minneapolis, poussée littéralement d'hier, et
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 195
OÙ n'a pu naître aucun homme ayant à l'heure pré-
sente quarante ans, puisqu'el le n'était pas, occupe au-
jourd'hui la cent vingt et unième place dans la liste
des cités de toute la terre, dressée par ordre de po-
pulations. Elle vient immédiatement après La Haye,
avant Trieste, avant Toulouse, avant Séville, avant
Gênes, avant Florence, avant Venise, avant le Havre,
avant Bologne, avant Rouen, avant Strasbourg. Il
n'y a pas qu'une fantaisie paradoxale dans l'accole-
ment de ces noms antiques à ce nom, si barbare
d'origine et si symbolique. — Il dérive d'un mot Grec
et d'un mot Sioux ! — Cesf un déplacement total
du plan de l'histoire que manifestent ces inat-
tendus déplacements dans les centres de l'activité
humaine. Si nous n'avions pas laissé s'abolir en
nous le sens du mystère caché dans toute réalité,
même brutale et vulgaire, quand elle est fécondante
à ce degré, nous reconnaîtrions là un des miracles
d'une époque à laquelle il ne manque pour nous
faire frémir d'admiration que le recul de l'âge.
Au regard de l'homme d'affaires, ouvrier incons-
cient de ce miracle, la fondation d'une ligne n'est
qu'un problème de spé'^ulation. Si ces graines de
cités, échappà ©es ainsi au tuyau de la locomotive
avec les escarbilles et les étincelles, lèvent ou
avortent, le terrain tout autour vaudra, ou ne vau-
dra pas, des millions de dollars. Le plus souvent
la compagnie a reçu ce terrain à titre gracieux et
i sans débourser un centime. Le Congrès a ainsi
accordé treize millions d'acres à l'Union Pacific,
six millions au Kansas Pacific, douze millions au
196 OUTRE-MER
Central PaciftCy quarante-sept millions au "Northern
Facific^ quarante-deux millions à X Atlantic Pa-
cific. Tant vaudront ces terres, tant vaudra le che-
min de fer. Il les féconde et elles l'enrichissent. Il
y traîne une alluvion d*humanité qui en décuplera,
qui en centuplera le prix. Ce sont ces chiffres qui
se multiplient dans l'esprit du magnat^ — comme
on appelle les grands railroad men, — penché par
la portière de son wagon. Il regarde se dessiner
des ébauches de villes, dans ces pauvres maisons
de bois posées sur le sol et amenées ici par pièces
numérotées. Il se demande comment et quand cet
embryon éclora, grandira, se développera, et de
nouveau abandonné aux douceurs du rocker dans
son salon qui roule, des plans colossaux surgissent
devant sa pensée. Il est habitué à des amplitudes
d'entreprises égales à celles d'un premier ministre.
Il a déjà fait des villes. Il a fait des régions. Il
lui a fallu déployer des qualités de grand diplo-
mate pour lutter, aujourd'hui contre une compa-
gnie rivale, demain contre un gouverneur d'Etat
Il a livré des batailles, formé des ligues. Il a dû,
pour que l'affaire marchât comme elle marche, en-
régimenter des milliers d'hommes, choisir parmi
eux les plus habiles, leur commander comme Na-
poléon commandait à ses officiers et à ses soldats.
C'est un pouvoir, non plus décoratif et honori-
fique, mais un pouvoir réel, agissant, avec une res-
ponsabilité immédiatement contrôlée par le succès
ou l'insuccès. Au sens féodal de ce mot, ces gens
sont des princes, et qui ont le plus souvent l'or-
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 197
gueil de s'être conquis leur principauté eux-mêmes.
Ils peuvent se revoir, Ã vingt ans de distance, pe-
tits boutiquiers, vendeurs de charbon, domestiques
d'hôtel, serre-freins. Une telle existence a sa
poésie, non pas celle que chantent les poètes, mais
c'est une poésie tout de même et elle a sa beauté,
qu'un Balzac eût aimée.
... La locomotive continue d'aller, — tandis que
ces réflexions m'assiègent, — et le paysage de se
développer. Des débris de forêts entourent le Mis-
sissipi, feuillages tout rouilles par l'automne. La
magnificence des tons fauves, leur épaisseur, leur
solidité presque, réchauffent le regard. A un mo-
ment, dans le crépuscule, un coin de cette forêt
brûle sur l'horizon. Une flamme colossale se tordj
illuminant un massif de montagnes, tandis que
l'eau du fleuve où se reflète le ciel du couchant,
se fait adorablemcnt rose et mauve. Pour quelques
minutes l'invincible nature a pris sa revanche et
aboli l'industrie. J'imagine, devant ce paysage sou*
dain transfiguré, ce qu'a dû être ce coin d'Amérique
voici cinquante ans, lorsque les Trappeurs et les
Indiens luttaient dans ces herbes et dans ces bois»
au bord de cette rivière que Longfellow a chantée :
Men nhose lives glided on like rivers that -water the woodlands,
Darken'd hy shadows ofearth, but refiecting an image ofheavens, »,
... Des hommes dont la vie est secrète et ressemble
Aux rivières parmi les bois mystérieux.
Muet miroir obscur ! L'ombre terrestre y trembi«.
Mais il j passe aussi les images des cieux...
198 OUTRE-MER
C'est en présence d'horizons pareils qu'il faut
relire les romans, démodés aujourd'hui, de Feni-
more Cooper, qui ont charmé notre adolescence Ã
tous, par delà les mers. Je viens de parcourir Ã
nouveau un des plus célèbres : VEclaireur. La fac-
ture en est médiocre. La fabulation se noue parmi
des événements d'une invraisemblance enfantine
L'analyse et la profondeur manquent aux carac-
tères. Ce livre pourtant possède la première d'entre
les qualités d'un roman : la crédibilité. Il la doit,
à travers ses défauts, à l'évidente bonne foi avec
laquelle sont peints les divers types et en parti-
culier celui du guide, ce Bas-de-Cuir, devenu
légendaire même en Europe. On sent, par-dessous
les faiblesses du style et celles de la composition,
comme dans les chroniques Ecossaises de Walter
Scott, la vérité d'une tradition locale recueillie Ã
même la source. Cela ne s'imite pas et ne vieillit
pas. On devine, derrière ce récit de fantaisie, la
nature d'autrefois, et l'Américain du dernier siècle,
j la veille de l'indépendance, tout en vie morale et
sans cette industrie qui règne aujourd'hui sur cette
immense terre. Il y a eu là , dans le contact de ce
puritain et de cette nature sauvage, une période
unique, dont le grand héros réel fut Washington.
L'Angleterre était toute voisine, et le sang de ses
fils émigrés sur le continent nouveau n'avait pas
subi le prodigieux coupage qui le transforme au-
jourd'hui. Ces romans de Cooper montrent cette
rigidité Anglaise des Américains d'alors, et aussi
l'âpreté de la guerre avec les Indiens, en même
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 199
temps qu'ils étalent la merveilleuse richesse en ani-
maux de ce sol si définitivement dépeuplé de son
gros et de son petit gibier. Ils racontent les débuts
de la lutte contre cette nature^ maintenant con-
quise, mais violée et brutalisée. On comprend,
après cette lecture, que les Etats-Unis ont déjÃ
usé toute une civilisation de chasseurs et de pion-
niers avant de revêtir leur civilisation d'aujour-
d'hui. Ce peuple neuf a déjà plus vécu depuis
ses cent ans que l'Europe depuis la Renais-
sance. Entre les mœurs que décrit ce Pathfinder
et celles dont j'essaie de donner quelques crayon-
nages, il y a certes plus de différence qu'entre
la France du dix-septième siècle et celle de nos
jours, malgré les secousses de notre Révolution.
La plasticité de cet étrange pays est telle que
l'on peut prévoir des différences égales entre les
mœurs de cette- année qui aura vu l'Exposition
de Chicago et celles de 1993. Et alors, comme il
y a cent ans et comme ce soir, le coucher du
soleil, l'eau du fleuve et le ciel seront seuls de-
meurés les mêmes. Les mêmes étoiles s'allumeront
là -haut, et la même lune se lèvera', noyant la vaste
rivière devenue toute pâle, les bois devenus tout
sombres. Mais éclairera-t-elle encore cette même
file de trains qui croisent le nôtre et qui vont,
emportant éperdument des bêtes et du blé, du
blé et des bêtes, — et de l'argent,, de l'argent
toujours et encore, vers quelques énormes for-
tunes destinées à se répandre quelque jour sous
la forme de dot dans quelque palais ruiné d'Italie,
âoo OUTRE-MER
dans quelque château historique et pauvre d'An-
gleterre ou de France?...
... Saînt-Pauî, où j'arrive un dimanche matin,
est une grande ville chaotique, en partie construite
avec ces mêmes maisons de bois posées sur le sol,
comme les cités naissantes du bord de la ligne.
Puis, le long d'une sorte de terrasse macadamisée
et qui domine le Mississipi, se détache une suite
de belles maisons de pierre, pas très hautes, d'une
architecture savante. Elles forment une longue rue
d'hôtels particuliers, pareils à ceux de Hyde Park
ou de l'Avenue du Bois. L'extérieur révèle chez
les hommes qui les ont bâties et qui sont tous des
gens d'affaires d'ici, cette habitude de fastueuse
dépense si contraire, semble-t-il, à l'âpreté de lucre
partout empreinte dans ce dur pays. Cette contra-
diction n'est qu'apparente. L'Américain aime Ã
« faire le dollar, », comme il dit, mais il ne s'y
cramponne pas. Il cherche surtout dans la conquête
de la richesse une excitation d'activité, l'affirmation
de sa personne, et il affirme cette personne égale-
ment, sinon davantage, par le faste de sa dépense.
Ce faste est quelquefois très barbare. Il est souvent
très intelligent. J'ai pu m'en convaincre en visitant
une des maisons de cette Summit Avenue^ la rue
élégante de ce rude Saint-Paul. La galerie de ta-
bleaux que cette maison renferme est mentionnée
dans les guides. Elle appartient au président d'un
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES ôol
'des grands chemins de fer de l'Ouest, un self made
man s'il en fut. Ceux qui Tont connu, il y a vingt-
cinq ans, se le rappellent petit employé de commerce.
Puis il a vendu du charbon, frété des bateaux. Cette
dernière entreprise lui a fait connaître de visu
les richesses du Montana et du Nord Dakota. Un
chemin de fer commencé dans ces régions était
tout voisin de la faillite. Il a racheté cette ligne
perdue. Aujourd'hui, grâce aux contrats qu'il a su
conclure, et de transbordements en transborde-
ments, cette ligne fait le service direct de Buffalo
au Japon. Voilà un type accompli d*une grande
affaire Américaine : la petite expérience person-
nelle est à la base, et les résultats s'amplifient jus-
qu'au fantastique par l'audace des combinaisons.
L'intérieur de la maison aménagé par cet homme
extraordinaire n'est pas moins typique. Des ta-
bleaux partout, et encore des tableaux : des Corot
de première beauté, entre autres la Biblis qui figu-
rait à la vente Secrétan, des Troyon, des Decamps,
un Courbet colossal^ de Delacroix les Convulsion-
naires et une vue des côtes du Maroc devant la-
quelle je m'arrête, croyant rêver. J'ai vu cette toile,
il y a des années. Je l'ai recherchée depuis dans
des vingtaines de musées publics et privés, sans
qu'aucun livre pût me renseigner sur son possesseur
actuel, et je la retrouve ici!... C'est une petite
plage étroite, une marge de grève sablonneuse, au
pied d'une âpre falaise. Des Maures enlèvent rapi-
dement une grande barque. Le village, un nid de
pirates, apparaît tout blanc et très haut dans une
3oa OUTRE-MER
cassure de terrain. Cette place des maisons, la sau-
vagerie de cette grève, la hâte de ces matelots,
la liberté de la grande mer, d'un bleu intense
sous le ciel brûlant, tout décèle l'aventure, le
coup de main, le danger. Il y a du réalisme et
du romanesque, de la couleur éclatante et du
drame, dans ce tableau d'un artiste réfléchi et pas-
sionné, toujours à la recherche d'une beauté com-
plexe où l'indéûni du mystère tragique égalât le
relief du rendu. Quel chemin a fait cette toile entre
l'atelier du peintre et cette galerie d'un million-
naire du bord de l'Ouest?... J'ai vu pareillement
à Baltimore, dans la collection d'un autre magnat
d'un autre chemin de fer, la suite complète des
dessins de Barye, de ce même Delacroix un Christ
dormant dans la tempête, — avec un étonnant
paysage de mer, une houle livide dans le glauque,
hurlante et déchaînée, sous un ciel livide dans le
violet, — des Fromentin, des Daubigny, d'autres
Corot, d'autres Decamps, d'autres Troyon, toute
la gloire française... A quel sentiment obéissent
ces spéculateurs enrichis, en amoncelant ainsi chez
eux des trésors de l'art le plus étranger à ce qui
fut le métier et la passion de toute leur vie? Je
crois y discerner la trace d'abord de ce rêve de
culture, cette nostalgie d'un loisir intellectuel qui
me touche toujours dans des personnages aussi
saturés d'énergie pratique. J'y reconnais ensuite
une volonté de bon citoyen. Ils nourrissent une
sorte d'amour très particulier pour la ville où ils
se sont établis, qu'ils ont vue grandir, quelquefois
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 203
naître, et à laquelle ils veulent assurer toutes les
supériorités. Un musée en est une, et ils la lui
donnent, dans leur maison. Presque toujours le
testament de ces grands hommes d'affaires contient
quelque clause qui atteste combien est profonde,
combien générale cette idée que les millions en-
traînent avec eux un devoir civique. Ils versent
des cinq cent mille dollars en subventions à la
Bibliothèque, à l'Université, au Musée de leur ville.
Quand un d'entre eux meurt sans avoir pris des
dispositions de cette sorte, un blâme universel
tombe sur sa mémoire. C'est pour cela que cha-
cune de ces villes d'industrie, en Amérique, est
fière de ses millionnaires. Le moindre cocher
vous montre leurs demeures, vous révèle le chiffre
de leur fortune, il les désigne par leur petit
nom. Il reste sous-entendu qu'une solidarité mu-
nicipale unit ces potentats du dollar à leurs
concitoyens immédiats. En fait cette solidarité
existe, matériellement et quotidiennement. Ce même
M. Chauncey Depew dont je citais tout à l'heure
un discours, disait à un reporter ces mots signi-
ficatifs : « Oui, un président de chemin de fer
est un grand serviteur du public II ne saurait
ni tout faire, ni contenter tout le monde. Mais il
peut beaucoup, et, quand il fait de son mieux,
vous ne trouverez pas d'autre homnje qui, dans
une haute position, produise davantage pour le
confort, and good citizenship, de larges commu-
nautés... » C'est une des vertus les moins connues
chez nous du businessman Américain. En réser-
i04 OUTRE-MER
vant la part de la vérité et œlle du Humbugt je
la crois des plus sincères.
Les yeux tout remplis de la lumineuse poésie de
ce tableau de Delacroix, j'eus de la peine, sur la
route qui joint Saint-Paul et Minneapolis, Ã re-
prendre le sens de ce paysage d'entre ces deux
cités, pourtant plus expressif encore. Les quelques
milles de terrain qui les séparent Tune de l'autre
sont distribués en lots à peu près égaux, et partout
se voit cette inscription : c A vendre, » indéfini-
ment multipliée. Dans cinquante ans les faubourgs
des deux c jumelles de l'Ouest », comme on les
appelle souvent, se mêleront ici. A un moment, des
maisons de bois recommencent d'apparaître, puis
des maisons de briques. C'est Minneapolis.
Quoique ces premières bâtisses soient encore clair-
semées comme des fermes sur une montagne, les
rues s'entre-croisent, déjà tracées et numérotées.
Un tramway électrique dessert ces quartiers qui,
malgré ces rares maisons, demeurent à l'état de
dessin idéal. C'est comme le plan, fait à l'avance
et à même le sol, d'une ville colossale, projetée,
rêvée, calculée plutôt, et cette électricité en dessert
les futurs besoins. Les égouts sont faits, les fon-
taines ruissellent, toute cette terre est drainée. Il
manque seulement les habitants, il y en a pourtant
cent soixante-cinq mille dans les quartiers cons-
truits, lesquels forment une toute petite portion
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES «05
des quartiers prévus par les gens d'affaires de
Minneapolis. Chicago compte plus d'un million
d'âmes, et ils ne doutent pas que leur ville ne
dépasse Chicago. Ils se précautionnent en consé-
quence. Ils ont acheté tout ce qu'ils ont pu acheter
de terre à l'entour. Ils la morcellent et la vendent
pièce à pièce. Ils ont donné à ces faubourgs en-
core à bâtir l'organe vital, la facilité du transport
rapide qui permet à chaque ouvrier d'avoir sa pe-
tite maison, — et ils attendent, avec cette force
d'espérance propre à l'Américain, engagés par
ailleurs dans d'autres entreprises qui compenseront
rinsuccès de celle-ci, au cas, improbable pour eux,
où elle échouerait.
Un des grands spéculateurs de Minneapolis,
celui peut-être qui a cru le plus fortement depuis
le premier jour à l'avenir de cette ville, m'emmène
dans son car électrique, — un car électrique privé,
où trouver ailleurs cette fantaisie? — Il veut
me prouver que ses amis et lui n'ont pas seule-
ment prévu la grandeur matérielle de Minneapolis.
Ils ont pensé à sa vie artistique. La voiture
glisse le long de son fil avec une rapidité
effrayante. Elle n'a pas à s'arrêter pour attendre
les voyageurs. Nous avons quitté les portions
construites tout de suite et presque tout de suite
les portions à construire, avec leurs rues imagi-
naires et la levée de leurs étiquettes de vente,
dressées sur des poteaux. Ces pancartes sont si
nombreuses qu'elles font ressembler cette banlieue
aux plates-ban d«/s d'un jardin botanique, destiné
ao6 OUTRE-MER
aux habitants de Brobdingab. La voiture longe
un petit lac maintenant, dont Teau bleuâtre fris-
sonne au milieu d'arbres jeunes et maigres. On a
coupé, massacré, brûlé la forêt primitive, et ce
timide essai de replantation semble dénuder da-
vantage rhorizon. Nous arrivons à un coin de bois
mieux préservé qui sert de fraîche bordure à un
second lac. Sur la rive se dresse un des plus
étranges parmi les théâtres de musique qu'il m'a
été donné de visiter. Des gradins s'étagent, re-
gardant le lac. En haut ils se distribuent en loges,
en bcLs ils s'aplanissent en parterre. Des tables de
bois installées dans ces loges, comme sur ce par-
terre, me font me souvenir qu'Ã Minneapolis le
fond de l'immigration est germanique. Cet endroit
est visiblement aménagé pour des hommes de bras-
serie : Allemands, Suédois, Danois, Norvégiens.
Un vaste radeau s'amarre en face du théâtre. Une
estrade le surplombe, destinée à l'orchestre. Par
les belles nuits d'été des concerts s'y donnent, et,
quand le public le demande, le radeau s'éloigne
pour ajouter par la distance au charme du mor-
ceau joué ainsi. Cette démocratique adaptation
des rêves du roi Louis de Bavière coûte aux petites
gens qui veulent en jouir dix sous de tramway et
vingt-cinq sous d'entrée, sans doute avec consom-
mation, comme disent les réclames des cafés-
concerts... Toute l'Amérique est là dedans : l'or-
chestre est composé d'artistes de choix, et qui
seront meilleurs d'année en année, avec l'accroisse-
ment des richesses de la ville. Le cadre du paysage
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES «07
est exquis, par ce matin d'automne, tout voilé sur
le bois jaunissant et l'eau violette. Que doit-il être
par les clairs de lune des nuits molles de juin?
L'idée est délicate et d'un joli caprice de fête po-
pulaire. Et le tout a pour premier principe une
spéculation de tramway qui repose elle-même sur
une spéculation de terrains!...
Le réalisme le plus humble, le plus asservi à la
minutieuse observation des faits, et en même temps
une audace d'imagination qui ne recule jamais, qui
greffe les projets sur les projets, qui enfle sans
cesse des entreprises déjà énormes, qui s'exalte en
combinaisons de plus en plus colossales; — l'in-
dividualisme le plus âpre, le plus implacable, celui
d'une bête de proie de haute espèce qui va, dévo-
rant toute vie autour d'elle, ou, si l'on veut, la vio-
lence d'action d'un fleuve qui déborde, absorbant
toutes les eaux, noyant toutes les terres, roulant Ã
travers un pays ravagé son flot insatiable, et en
même temps une générosité qui ne compte pas, une
magnanimité de passion civique qui prodigue les
millions pour des œuvres désintéressées, qui se ré-
pand en infatigables sacrifices pour la patrie com-
mune; — un plébéianisme tout récent d'origine,
une modestie, une bassesse souvent de naissance,
de famille, d'éducation, que n'a pu, semble-t-il,
améliorer un labeur tout professionnel, et en même
temps des magnificences et des somptuosités de
flo8 OUTRE-MER
grands seigneurs, le goût des arts, la large entente
d'un luxe intelligent, une naturelle aisance dans
le maniement de ces formidables richesses acquises
d'hier, — tels sont les traits contradictoires que
l'analyse, même superficielle, découvre dans cette
complexe figure de l'homme d'affaires Américain.
Rien qu'à les noter dans ce bref résumé, je crois
apercevoir que ces traits sont aussi ceux de la race
tout entière, et, par-dessous le potentat qui règne
en maître dans son chemin de fer, dans sa manu-
facture, dans son journal, dans sa mine, je recon-
nais le colon primitif avec ses linéaments moraux
que la fortune n'a pu changer. Il est venu, ce colon,
voici cent ans, voici cinquante ans, s'établir sur
cette terre neuve encore, et il a dû y lutter de la
lutte la plus directe, la moins adoucie de conven-
tions sociales, lutter contre les gens, lutter contre
la nature, lutter contre lui-même. Sa chair se rebel-
lait contre les âpretés des premières années. La
prairie était hostile. Les voisins étaient durs, dan-
gereux, sans merci. La nécessité d'agir a forcé
l'homme à observer, à ne se faire d'idées que pré-
cises et nettes. C'est une éducatrice qui, par tous
pays, guérit des phrases et des formules, des pré-
jugés et de l'à -peu-près... Voilà pour le réalisme.
— Mais cette lutte du colon avait devant elle
toutes les possibilités. Des expatriements de cette
sorte ne s'expliquent pas sans une de ces folies
d'espérance comme les désespérés en retrouvent en
eux aux minutes suprême.s, alors que l'âme se re-
tourne tout entière sous une secousse qui n'y laisse
GENS ET PAYSAGBS D'AFFAIRES 209
plus rien du passé. Sitôt arrivé ici, tout contribuait
à exalter encore cette fièvre d'espérance chez
l'exilé : la terre incroyablement fertile, le mystère
des mines d'or et d'argent toujours à découvrir,
la prairie follement giboyeuse, les forêts inépui-
sables, et l'exemple quotidien de gigantesques for-
tunes improvisées en quelques années... Voilà pour
l'imagination. — Cependant Talïlux des émigrants
continuait, si nombreux, la concurrence vitale se
faisait si violente dans cette cohue d'aventuriers,
tous hommes de misère et d'énergie, la justice s'ac-
complissait d'une façon si sommaire qu'il fallut
bien avoir recours au Faustrechty à ce « droit du
poing » qui fut le principe de l'ordre dans le
moyen âge allemand. Le lynchage en est un der-
nier reste... Voilà pour l'individualisme. — D'autre
part, ces mêmes colons trouvaient du moins, dans
cette dure existence, un renouveau de leur person-
nalité. Ils se refaisaient une destinée sans passé,
et ils éprouvaient pour la libre terre qui leur avait
permis ce recommencement une gratitude passion-
née. C'est' l'origine du patriotisme Américain, si
différent du nôtre. La tradition n'y entre pas,
puisque ces gens ont leur tradition ailleurs. Ce
qu'ils aiment de cette nouvelle patrie, c'est juste-
ment qu'elle est nouvelle. Ils la créent, eux, cette
tradition. Ils sont des ancêtres et ils le savent...
Voilà pour l'exaltation du civisme. — Enfin ces
colons étaient tous des plébéiens, ou force leur
était de le redevenir, puisqu'ils devaient travailler
de leurs mains. Seulement, la vaste étendue de
I. 14
ôio OUTRE-MER
leurs domaines, le fait de ne dépendre de per-
sonne, la joie d'être les maîtres et seigneurs d'une
terre défrichée par eux-mêmes, la conscience d'une
virilité régénérée, l'habitude d'une initiative sans
contrôle, tout se réunissait pour hausser en eux
cet orgueil que le moindre Américain né dans le
pays manifeste naturellement. — Regardez-y bien,
l'homme d'affaires n'est pas autre chose que ce
colon amplifié, développé, agrandi. Jamais la loi
de l'hérédité ne fut plus visible qu'ici, dans cette
transposition, sublimée si l'on peut dire. Toute
rame du pionnier des premiers jours réapparaît
dans les entreprises et les fantaisies des million-
naires, et comme cette même âme continue de
s'agiter dans l'Américain pauvre qui n'a pas
vaincu le sort, une ressemblance morale s'établit
entre les plus malheureux et les plus comblés, res-
semblance intime et profonde dont est faite la
véritable cohésion de ce pays. C'est par cette iden-
tité singulière qu'il se maintient toujours un, mal-
gré tant de causes qui travaillent sans cesse à le
désagréger. Ces gens d'affaires qui sont en train
de construire une civilisation du côté de l'Ouest
avec des éléments presque tous étrangers, la cons-
truisent naturellement à l'image du caractère Amé-
ricain. La conscience nationale se projette par eux
en villes et en entreprises d'une si totale unité que
les voyageurs s'en plaignent. Ils s'accordent à re-
procher à cette contrée sa cruelle monotonie. Je
ne sais quel humoriste comparait les choses d'Amé-
rique à ces fraises poussées dans les serres,
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 2ii
épaisses comme des abricots, rouges comme des
roses, splendides à regarder, et qui n'ont pas de
saveur. S'il y a du vrai dans cette épigramme,
c'est aux hommes d'affaires qu'il faut s'en prendre.
En appliquant à tous les produits la même mé-
thode démultiplication indéfinie, en doublant par-
tout l'ouvrier par la machine, en substituant sans
cesse la grosse besogne collective et hâtive à la
besogne individuelle et délicate, ils ont banni le
pittoresque de l'atmosphère de leur république.
Toutes ces grandes villes, tous ces grands bâti-
ments, tous ces grands ponts, tous ces grands
hôtels se ressemblent. Mais ce qu'il faut leur de-
mander, ce n'est pas une impression d'art, c'est un
document sur les forces profondes de la vie Amé-
ricaine, et ce document s'ajoute aux autres pour les
compléter en les confirmant.
Le trait particulier que les hommes d'affaires
manifestent par les diverses entreprises dont ces
villes et ces paysages sont le brutal symbole se
trouve en effet celui-là même que manifestent les
femmes par leur élégance et leur culture, que le
monde de Newport manifeste par son luxe, ses
amusements, sa conversation, que New-York et
ses rues manifestent par leur premier aspect, —
trait si caractéristique qu'il en est national. C'est
l'usage unique et constant, un usage, poussé jus-
qu'Ã l'abus, d'une seule des puissances humaines :
la volonté. Visiblement, elle est ici la pièce centrale
du rouage, et toutes les autres lui sont subordon-
oées. Si vous regardez quelques-uns de ces grands
2tt OUTRE-MER
hommes d'affaires, après avoir étudié de près leur
œuvre, vous découvrez bien vite que même l'ap-
pareil physiologique, d'ordinaire très robuste, est
tout entier tendu dans ce sens. Qu'ils aient trente
ans, qu'ils en aient quarante, qu'ils en aient cm-
quante, ils ont pour Idéal unique le hard work, ce
travail intense, qu'ils réclament de leurs employés
aussi bien que d'eux-mêmes. On m'affirme qu'il
faut des mois pour dresser les ouvriers Anglais,
et ce sont les plus durs d'Europe, à l'énergie de
besogne habituelle aux ateliers Américains. Le
patron, cependant, est lui-même à son bureau dès
les toutes premières heures du jour, pour n'en
sortir qu'aux toutes dernières. Le plus souvent il
n'a eu pour se restaurer, durant cette longue
séance, que deux sandwiches et six huîtres appor-
tées d'un bar voisin. Après des années de ce labeur,
sa constitution, si solide soit-elle, se trouve pro-
fondément atteinte. Il doit s'arrêter. Le genre de
repos que lui prescrivent les médecins suffit Ã
mesurer la nature et l'intensité de sa lassitude. Il
lui faut des six mois de voyage, presque toujours
sur mer, afin d'assurer à sa machine surmenée,
brisée aux trois quarts, un peu de réparation. Ceux
qui résistent portent la trace d'énormes fatigues
supportées avec un énorme tempérament. Ce sont
des géants au torse carré, alourdis par d'innom-
brables séances à leur ojficey avec des faces grises
où se lit comme une vieillesse du sang. L'expres-
sion de ces visages révèle une intelligence si cons-
tamment absorbée qu'elle ne pourra plus jamais se
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 213
distraire. Vous vous expliquez, en causant avec
eux, pourquoi les journaux annoncent sans cesse
quelque mort subite d'un millionnaire, survenue
dans un bureau, dans une cabine de bateau, dans
un compartiment de chemin de fer. Les mots
a heart disease^ — maladie du cœur », accom-
pagnent d'ordinaire la funèbre nouvelle d'un com-
mentaire qui vous fait deviner un organisme usé
jusque dans son fond par la continuité ininter-
rompue de la dépense nerveuse. Ces manieurs de
dollars sont en définitive des héros modernes et
chez qui la force d'attaque et de résistance est
analogue, sous des formes bien différentes, à la
force d'attaque et de résistance d'un grognard de
l'Empereur, Ils en meurent après en avoir vécu, et
après avoir vécu de cela seulement C'est la gran-
deur et c'est la force de cette civilisation : la vie
intellectuelle y est à l'arrière-plan, à Farrière-plan
la vie sentimentale, à l'arrière-plan même la vie
religieuse La vie volontaire y consomme toute la
sève de l'individu. Cette vie volontaire semble
parfois, tant elle est hypertrophiée, exaspérée,
jouer à vide et sans but C'est le défaut aussi de
toute cette société. On sent à des milliers de signes
que les Américains se sont trop passés du temps,
et que, par une loi mystérieuse, ils ne font rien non
plus qui doive durer. Le colossal décor de ces
villes babéliques va être remplacé par un autre.
On en a la vision anticipée. Ces machines vont
céder la place à d'autres machines, plus simples ou
plus compliquées. Dans dix ans, ces hôtels per-
à i4 OUTRE-MKR
forés de mille tuyaux, éclairés à Télectricité, siU
lonnés d'eau chaude et d*eau froide, parcourus
incessamment par des ascenseurs si rapides, meu-
blés avec une extravagante magnificence, seront
démodés, — old fashionel. D'autres les auront
remplacés. Il en ira de même de toutes choses,
depuis les machines à écrire jusqu'aux fortunes,
et ainsi de suite, semble-t-il, indéfiniment, à moins
que cette Amérique des industriels et des spécula-
teurs ne doive passer elle-même, comme a passé
l'Amérique des pionniers, et qu'à cette frénésie
d'entreprise succède une civilisation où la pièce
maîtresse soit, non plus la volonté consciente et
calculatrice, mais l'instinct, mais l'habitude, mais
la nature héritée et subie. Cette métamorphose su-
prême demeure, en tout cas, bien éloignée. On en
comprend la raison lorsqu'en étudiant une carte
des Etats-Unis on compare l'étendue du territoire
au nombre des habitants. Les Américains se per-
mettent souvent cette plaisanterie, justifiée, de dire
que si l'on mettait la France entière au milieu du
Texas, il resterait encore beaucoup de Texas au-
tour. Il convient d'ajouter que cet immense Texas
n'a pas trois millions d'habitants. La Floride n'en
a pas quatre cent mille, et il faut quatorze heures
en chemin de fer pour la remonter, de Lake Worth
à Jacksonville. Trente Etats sur quarante sont
dans des conditions analogues. C'est le secret de
cette civilisation. Elle n'a pas dépassé la période
de conquête. Sa prodigieuse originalité réside
en ceci, que le conquérant y est allé du coup jus-
GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES ii$
qu'au raffinement de la civilisation la plus avancée.
Un pareil phénomène ne s'est jamais vu. Il ne se
reverra jamais. C'est pour cela que les conducteurs
de cette conquête d'un ordre unique, les hommes
d'affaires, ne ressemblent pas plus à nos boursiers,
à nos industriels, à nos manufacturiers, à nos in-
génieurs, que Chicago ne ressemble à Paris ou
Minneapolis à Florence. J'aime mieux les villes de
la vieille Europe, mais j'admire davantage les
gens d'affaires du Nouveau-Monde. L'œuvre faite
chez eux à coups de volonté improvisatrice ne vaut
pas l'œuvre élaborée chez nous par les siècles, mais
les constructeurs actuels de ce pays-ci sont des
échantillons d*unc humanité plus vigoureuse.
VI
CEUX D*EN BAS
I. — LES OUVRIERS
« Les affaires, » a dit un humoriste du socia-
lisme en corrigeant un mot célèbre, « les affaires,
c'est le travail des autres... » Cette formule n'est
juste qu'à moitié pour les Etats-Unis oii les mil-
lionnaires s'écrasent eux-mêmes de besogne, tout au-
tant que les plus opprimés manœuvres de leurs che-
mins de fer ou de leurs mines. Elle a ceci d'exact
que la mise en train des grandes affaires suppose
comme élément premier le travail de l'homme de
peine. Derrière le capitaliste, si intelligent soit-il,
si actif, si entreprenant, il y a l'ouvrier. Etant
donné que l'Amérique est par excellence une dé-
mocratie, c'est même ce personnage-là qui constitue
son assise fondamentale. Si la civilisation de ce
pays doit changer de nouveau, comme elle en
donne souvent l'impression, c'est par l'ouvrier
qu'elle changera, comme la France de 89, qui re-
posait au fond sur le paysan, a été changée par le
paysan. De temps à autre, des grèves qui partout
ailleurs s'appelleraient des guerres civiles, semblent
présager un de ces duels de classes dont l'issue
CEUX D'EN BAS «17
n*est jamais douteuse. Les plus malheureux, de-
puis qu'il y a des barbares et des civilisés, ont
toujours vaincu les plus heureux, quand on en
est venu à la bataille. D'autres fois, hors de ces
instants de crise suraiguë, vous causez avec
quelques-uns de ces ouvriers, vous les trouvez si
évidemment heureux de leur travail, l'exécutant si
bien, avec une telle indépendance de libres ci-
toyens sur leurs rudes figures! Ils ont si visible-
ment le calme de l^énergie, parmi le va-et-vient des
pistons, le sifflement des courroies de cuir, le ronfle-
ment de la vapeur, le halètement des volants! La
dépense de force personnelle est pour eux si intel-
ligemment ménagée, si sûrement appuyée par l'aide
mécanique ! Vous savez, d'autre part, que les gages
sont très supérieurs à ceux d'Europe : un dollar
et demi par jour, deux dollars, deux dollars et
demi, trois dollars. Vous connaissez quelles so-
ciétés de prévoyance entourent l'activité de ces
gens. Ces sociétés sont si nombreuses, si complètes,
prêtes à soutenir le travailleur et les siens dans
tant de circonstances, depuis le chômage jusqu'à la
mort! Grâce à une de ces sociétés, l'homme a sa
maison à lui. Grâce à des fondations de toutes
sortes, l'éducation de ses enfants est assurée. L'im-
pôt du sang, ce monstrueux abus de notre civili-
sation, lui a été épargné et il est épargné à ses fils.
Vous en revenez à cette idée qui a déterminé tant
d'émigrants à tout quitter, que l'Amérique est le
paradis du prolétaire. Comment concilier deux
points de vue fondés Tun et l'autre sur des faits
2i8 OUTRE-MER
indiscutables, quoique si radicalement contradic-
toires? Vous feuilletez des publications faites par
des ouvriers et pour des ouvriers. La même con-
tradiction apparaît, plus saisissante encore. Vous
lisez dans le programme d'une des associations qui
passent pour les plus avancées, des phrases comme
celle-ci : a Calling wpon God to witness the rec-
titude of 0U7 intentions... — Nous en appelons Ã
Dieu pour qu^il reconnaisse la rectitude de nos
intentions... » — Une espèce d'hymne en l'hon-
neur de la journée de huit heures se termine par
ce vers :
Eight houTsfor work, eighi hours for test, eight hours for -whairoê
« Huit heures pour travailler, huit pour nous reposer, huit
heures pour notre libre fantaisie ; »
mais vous y relevez trois fois le nom de Dieu et
trois fois le His appliqué à lui avec une grande
lettre. Vous en concluez que le désir naturel des
réformes bienfaisantes s'associe chez l'ouvrier Amé-
ricain à un profond instinct religieux, et vous
jugez que ce trait correspond bien à la logique du
caractère national. Du moment que la volonté est
la pièce maîtresse de ce caractère, le sentiment le
plus développé doit être celui de la responsabilité,
et la vie religieuse en est la condition naturelle.
Vous ouvrez un autre journal, destiné lui aussi aux
ouvriers, et que l'on vous a indiqué comme ty-
pique; vous y rencontrez avec stupeur des déclara-
tions de ce goût : € Le paradis est un rêve inventé
CEUX D'EN BAS «19
par des voleurs qui veulent cacher leurs brigan-
dages à leurs victimes... » — « Quand le tra-
vailleur comprendra que l'autre monde dont on
lui parle sans cesse est un mirage, il frappera aux
portes des voleurs riches, un fusil à la main, et il
demandera sa part des biens de cette vie, dès Ã
présent... » — € Religion, autorité, état, une même
pièce de bois a servi à tailler ces idoles. Nous les
briserons toutes... > — Que penser d'une classe
sociale sur laquelle des documents aussi opposés
sont également vrais? C'est là un problème de
psychologie trop complexe pour que je prétende
l'avoir résolu. J'entrevois du moins une supposi-
tion qui permettrait de comprendre la coexistence,
dans le prolétariat Américain, d'idées si antithé-
tiques. Des études prolongées sur place, des vi-
sites d'usines, la lecture de plusieurs rapports offi-
ciels sur la question du travail, des promenades Ã
travers de nombreux logements d'ouvriers, des en-
tretiens avec des personnes plus spécialement com-
pétentes se sont résumés pour moi dans cette hypo-
thèse. Je donnerai, parmi les notes prises au cours
d une enquête trop courte, celles-là seulement qui
se raccordent au ton familier de ce journal de
route, lequel n'a pas l'ambition d'être un traité
d'économie politique.
... Deux conversations avec deux des hommes
qui ont le plus eilicacement pensé aux problèmôs
aso OUTRE MER
de Ta venir social en Amérique, S. Em. le cardinal l
Gibbons et Mgr Ireland, m'ont semblé résumer
avec une autorité et une netteté supérieures le point
de vue optimiste sur cet avenir. Quoiqu'elles aient
eu lieu à quelques semaines de distance, je les
transcris bout à bout, tant elles se complètent
l'une l'autre. Tout le monde, en France, connaît
aujourd'hui le nom de ces deux grands prélats,
grâce aux travaux de M. dt Meaux et de M. Max
Leclerc, grâce aussi à la belle traduction que
M, l'abbé Klein a donnée de quelques discours
prononcés par l'archevêque de Saint-Paul. Ces
deux archevêques ont été les artisans très actifs de
cette propagande catholique aux Etats-Unis dont
j'ai déjà parlé. Mais des chiffres permettent de
la mesurer plus exactement. Au commencement de
ce siècle, les catholiques Américains étaient au
nombre de vingt-cinq mille. Un évêque et trente
prêtres environ suffisaient pour le service des âmes.
Ces mêmes catholiques Américains comptent au-
jourd'hui près de dix millions de fidèles. Ils ont
quatre-vingt-dix évêques, de huit à neuf mille
prêtres. Leurs églises et leurs séminaires se multi-
plient. Ils ont fondé aux portes de Washington
une Université qui assure à leur enseignement
toutes les suprématies de la science la plus mo-
derne. Mgr Keane la gouverne. C'est une des
grandes figures encore de ce haut clergé que ce
recteur au masque vigoureux d'homme d'action, Ã
la voix vibrante, aux gestes presque durs par mo-
paents, aux yeux de fiamme : « Tout ce que nous
CEUX D'EN BAS 23i
avons fait, » me disait-il, « nous l'avons fait par
la liberté. Nous n'avons pas de rapports avec
l'Etat et nous nous en trouvons très bien. Nous
sommes payés par les fidèles et nous aimons cela...
S'ils estiment que nous sommes trop sévères, »
ajoutait-il, « et s'ils veulent nous le faire sentir,
nous le supportons sans peine, car nous aimons
cela aussi, nous passer de luxe et de représenta-
tion... Quand j'étais évêque de Richmond, j'avais
un diocèse bien pauvre, j'habitais deux petites
chambres et j'étais heureux.,. Ce que nous n'ai-
mons pas, c'est que les ministres de l'Eglise aient
un train de prince, qu'ils forment une noblesse.
Ces vanités ne conviennent pas aux disciples du
divin Maître... » Ces sentiments expliquent, mieux
qu'aucun commentaire, pourquoi ce clergé a con-
quis une place contre laquelle ne prévaudront pas
les efforts des fanatiques d'intolérance, comme
les A. P. A. — On appelle ainsi une ligue anti-
catholique récemment formée, et qui s'intitule elle-
même American Protection Association, Ceux qui
la composent haïssent l'Eglise de cette étrange
haine, trop commune chez nous. Ils ont bien com-
pris qu'il fallait l'attaquer aux Etats-Unis sur le
terrain même de la liberté. Sur ce point encore,
ils ressemblent aux radicaux de notre pays, aux-
quels la Franc-Maçonnerie les rattache peut-être
par une complicité clandestine. — Leur pro-
gramme consiste à représenter le catholicisme
comme incompatible avec les vrais devoirs du ci-
toyen Américaia Ils rappellent cet article de la
222 OUTREMER
loi de naturalisation, l'entier renoncement à toute
fidélité envers tout souverain étranger. Ils ajou-
tent : € Les catholiques ne se proclament-ils pas
eux-mêmes dépendants du Pape, qui réside Ã
Rome? » Ni la dangereuse équivoque de ce rai-
sonnement qui affecte de confondre le monde spi-
rituel et le monde temporel, ni la diffusion par
milliers de faux documents oii les noms vénérés
des archevêques de Baltimore et^de Saint-Paul
figuraient au bas d'instructions secrètes rédigées
avec la plus habile perfidie, ni le savant appel Ã
Fantique hostilité contre le Papisme, si vivante au
cxeur des descendants des Puritains, aucune
manœuvre enfin n'a pu lutter contre l'évidente ar-
deur d'énergie civique déployée par cet épiscopat
véritablement vivant. Pas un de ces prélats ne
laisse passer une occasion de servir le peuple, de
ise montrer un homme de son temps et de son pays.
Quand l'Association des Chevaliers du Travail
fut menacée à Rome, le cardinal Gibbons et
Mgr Ireland n'hésitèrent pas à se rendre là -bas
pour la défendre. Quand les organisateurs de
l'Exposition eurent l'idée d'ouvrir à Chicago ce
Congrès des Religions, qui demeurera, malgré de
regrettables charlatanismes de détail, un des no-
bles symboles de notre époque, le même cardinal
Gibbons accepta de l'inaugurer par une prière so-
lennelle. En toutes circonstances leur cÅ“ur bat Ã
l'unisson du cœur de la nation. Ils n'y ont pas de
mérite. La constitution ne leur permet-elle pas de
pratiquer leur foi sans entrave, de s'associer et de
CEUX D'EN BAS 223
posséder sans contrôle, de fonder des œuvres sans
tracasserie et d'assurer le recrutement de leur
clergé sans chicane? Que demander d'autre? Et
comme tous les catholiques de France accepte-
raient avec enthousiasme la suppression du Con-
cordat avec celle du budget des cultes, sous de
telles garanties! Et puis ce clergé des Etats-Unis
est réellement, intimement Américain. Les traits
qui distinguent cette forte race et que je marquais
à propos de la société comme à propos des affaires,
se retrouvent dans ces évêques et dans ces prêtres
avec une égale intensité. Ils ont le réalisme
d'abord, la forte vision positive du fait. Lisez les
deux volumes où le cardinal a résumé, pour ses
compatriotes, le dogme catholique, et en particu-
lier, les pages relatives au divorce. Ils ont la vi-
gueur hardie de l'espérance et l'amplitude énorme
du projet. Ecoutez l'archevêque de Saint-Paul
s'écrier : « Nous avons une opportunité admirable.
Dans cent ans l'Amérique aura quatre cents mil-
lions d'habitants. Notre œuvre, c'est de rendre
cette Amérique entière catholique... » Ils ont par-
dessus tout la grande vertu nationale, la volonté :
<r Notre devise, » s'écriait encore l'un d'eux, « c'est
oser et faire,.. » Sommes-nous assez loin du
prêtre-fonctionnaire, que l'Etat emmaillote en le
protégeant, loin des lois restrictives qui empêchent
les ordres religieux de posséder, les fabriques de
s'administrer, le clergé de se recruter librement?
Il y a des années de cela, je me trouvais dîner Ã
la même table que Gambetta. C'était au lendemain
t24 OUTRE-MER
de la guerre et le chef de ropportunisme parlait
du programme qu'il appliquerait, si jamais il arri-
vait au pouvoir, a Et la séparation de l'Eglise et
de l'Etat?.., » dit un des convives. — « Nous
nous en garderons bien, » répondit vivement celui
que ses intimes appelaient alors le tigre. « // fau-
drait donner la liberté à l'Eglise et elle serait trop
forte.,. » C'est ici que j'ai bien compris la portée
de ce mot, tombé dans mon souvenir de tout jeune
homme. Gambetta était, en le prononçant, dans la
vraie tradition Jacobine et Césarienne. Que cet
habile homme d'Etat, le seul qu'ait produit chez
nous la révolution de 1870, pensât ainsi, démontre
mieux que des pages et des pages combien peut
différer la traduction de ce même mot : — la
démocratie, — en faits, en lois et en mœurs. Une
constitution n'est rien que par les gens qui la pra-
tiquent
La mémoire a de ces caprices. En allant, par uni
jour froid d'hiver, de Washington à Baltimore où
je devais voir Mgr Gibbons, c'est l'image de l'an-
cien dictateur de Tours qui m'obsédait, à cause
de cette parole jaillie de sa bouche éloquente, entre
deux bouffées d'un cigare très noir, dans la salle Ã
manger d'un petit rez-de-chaussée de la rue
Linné. Je me demandais ce que serait devenue la
France si cet orateur si intelligent, si capable
d'adaptation, avait fait ce voyage d'Amérique, et
s'il avait vu par lui-même ce que l'Eglise repré-
sente encore aujourd'hui de fécondité démocra-
CEUX D'EN BAS «95
tique et de large enseignement populaire, lors-
qu'elle est libre? Et puis une autre image s'impo-
sait à ma rêverie, étrangement différente, celle
du malheureux et subtil Edgar Poë, qui écrivit
son Corbeau^ voici un demi-siècle, dans cette ca-
pitale du Maryland que je vois dresser ses maisons
là -bas. Quoique le génie de ce poète soit gâté au-
jourd'hui pour moi par son terrible abus de l'ar-
tificiel, par le i»ontage comme mécanique de toutes
ses idées, la nature de sa sensibilité me touche en-
core, et surtout le malheur de sa destinée. Je songe
au mystère toujours renouvelé de la formation
des âmes. Celle du poète a trouvé son principe de
désespoir et de dégradation dans cette société où
celle du prêtre que je vais rencontrer tout à l'heure
s'est épanouie pleinement. La spiritualité de l'une
a causé son agonie, la spiritualité de l'autre a causé
sa force, dans le même cadre de la même civilisa-
tion. Cependant à regarder le premier aspect blanc
de Baltimore, et à marcher le long de ses trottoirs,
j'éprouve qu'elle est bien, de toutes les villes Amé-
ricaines, la plus faite pour y promener des songes
de poésie. La rue Charles que je suis ainsi, un peu
étroite et serrée entre ses maisons claires et pas
trop hautes, dégage un charme d'intimité. Il y a
un peu de silence autour du square où s'élève le
monument de Washington, et elle me rappelle
l'élégante place Stanislas à Nancy. J'ai l'impres-
sion, si rare ici, d'un coin de ville qui a duré, qui
durera. Ce décor moins momentané, moins violent
et plus délicat, s'harmonise avec mon attente, avec
226 OUTREMER
i cette approche du primat d'Amérique tel que les
prêtres de l'Université de Washington me Font
dépeint. Encore quelques pas sur la chaussée pai-
sible de cette rue sans tramways électriques et sans
cars à câble, et me voici devant un palais du même
Style simple que les autres maisons environnantes.
La coupole d'une église le domine. C'est la de-
meure du cardinal
Son Eminence me reçoit dans un salon sans
faste que décorent des portraits de prélats célè-
bres. Ceux de Léon XIII et du cardinal Manning
sont en gravure et posés sur des chevalets. Physio-
logiquement Mgr Gibbons est de la race de ces
ascètes chez lesquels il semble que les mortifica-
tions aient laissé juste assez de chair pour suffire
au travail de l'âme. Quoiqu'il ait soixante ans
passés, il en paraît cinquante à peine, tant il est
droit dans sa mince et souple taille. Je l'avais en-
trevu, l'autre jour, Ã Washington, dans une des
tribunes du Congrès, n'ayant, comme insigne de
sa dignité, qu'une calotte de pourpre sur le derrière
de sa tête. Aujourd'hui, dans sa maison, il porte
la soutane noire à liseré rouge, une soutane irré-
prochablement tenue, mais qui n'est plus neuve,
et d'où passent ses pieds chaussés de bottines
à élastiques et à fortes semelles. La simplicité
est partout empreinte autour -de cet homme de
prière et d'action, sur lui et autour de lui. Les
mains sortent du drap sans linge, maigres et fines.
Le visage, à la fois très réfléchi et très calme, est
CEUX D'EN BAS 227
comme creusé en long, avec un nez un peu Tort La
lèvre supérieure avance, immobile, comme celle du
portrait d'Erasme au Louvre. C'est une bouche
d'écrivain et de diplomate plus que d'orateur. L'ex-
pression est ailleurs, dans l'arrière-pli profond de
la joue et dans les yeux, d'un bleu clair sur ce
visage presque gris. Ces yeux regardent d'un re-
gard admirable, très doux et très ferme, très
lucide et très droit, un regard de certitude. Les
psychologues modernes ont un mot, assez bizarre
mais très précis, pour désigner ces caractères oii
toutes les puissances se subordonnent à une énergie
centrale, Ã une foi, scientifique ou artistique, poli-
tique ou religieuse, acceptée sans hésitation et sans
retour. Ils les appellent des Unifiés. Sénèque disait
déjà , devançant par une de ses trouvailles de
grand moraliste nos théories modernes de l'esprit :
« Si vous avez rencontré un homme ««, vous avez
vu une grande chose. » Une disposition intérieure
ne suffit pas à composer un tel équilibre. Il y faut
un accord très rare des circonstances et de l'ins-
tinct, du milieu et de l'impulsion innée. Cette ren-
contre s'est produite pour le cardinal d'une ma-
nière singulièrement exceptionnelle. Me parlant de
sa vie, il me raconte, avec la reconnaissance émue
d'un croyant qui reconnaît l'action de la Provi-
dence derrière la figure de ce monde qui passe ;
« J'ai eu un bonheur peu commun. Je suis né ici,
j'ai été baptisé, j'ai fait ma première communiori
et j'ai été ordonné prêtre dans cette même cathé-
drale dont je suis aujourd'hui l'archevêque... » Et
228 OUTRE-MER
il continue, me racontant sa première visite Ã
Rome, alors qu'il siégeait au Concile du Vatican,
le plus jeune de mille prélats réunis dans cette
assemblée. Il était évêque de la Caroline du Sud
et prêtre depuis cinq ans à peine. A cette époque,
il y avait quarante-cinq évêques seulement dans
tous les Etats-Unis, c Je me les rappelle, » con-
tinue-t-il, a arrivant à la première assemblée de
Baltimore, quand j'étais chancelier de l'archevêque.
Ils sont plus du double aujourd'hui. Il en est de
cela comme des conversions. On les comptait alors.
Cette année j'en ai eu sept cents, rien que dans ce
diocèse qui est très petit... The human soûl needs
food, » ajoute-t-il en Anglais, « l'âme humaine a
besoin de nourriture, et elle ne la trouve complète,
cette nourriture, que dans le catholicisme... » Il
parle un Français très pur, en cherchant un peu
ses mots. On sent à l'entendre que sa parole ne
doit jamais jeter un très vif éclat, mais cette pa-
role est si exempte de déclamation, cet esprit si
visiblement au service d'une conscience éprise de
vérité, un si constant effort se révèle à chaque
phrase pour égaler l'expression à la pensée sans
surcharge et sans faiblesse, qu'une autorité irré-
sistible en émane, celle même qu'annonçait cette
physionomie, douce, ferme et sûre. Tout naturelle-
ment, lorsqu'il aborde le terrain des problèmes
sociaux, Mgr Gibbons quitte le Français pour l'An-
glais. Il semble que nous devions employer un
langage étranger avec d'autant plus de facilité
quand nous avons à communiquer des idées qui
CEUX D'EN BAS Èûg
nous sont très familières. Il n'en est rien. Plus
nous avons pensé à un sujet, plus nos conceptions
très précises exigent la précision de l'idiome qui
nous a servi à les former. Peut-être faut-il cher-
cher là une des raisons pour lesquelles tant
d'hommes supérieurs éprouvent ^ne difficulté sin-
gulière à manier des langues qu'ils connaissent et
qu'ils lisent parfaitement
— « ... Je n'ai jamais eu d'influence sur la créa-
tion ni sur l'organisation des Chevaliers du Tra-
vaiU » répond le cardinal à une de mes demandes,
c Ce que j'ai dit à leur sujet, lors de mon voyage
à Rome, c'est que l'Eglise n'a aucun motif pour
condamner du coup et en principe toutes les asso*
dations de travailleurs. J'ai toujours pensé et je
continue de penser que les ouvriers ont le droit de
s'associer pour se protéger contre la tyrannie pos*
sible de ceux qui les emploient. Je connais les dan-
gers de ces associations : les grèves d'abord, —
une fois réunis, ils sont tentés si vite de se lancer
sur cette voie qui n'est pas bonne, et où ils ont tou-
jours été brisés, — l'intolérance ensuite et la per-
sécution à l'égard de leurs camarades qui refusent
de se joindre à eux. Malgré ces dangers, j'ai cru
que l'Eglise risquerait de perdre trop d'âmes en
forçant des milliers de ces hommes à choisir entre
leur foi et une société dont les principes n'avaient,
par eux-mêmes, rien de condamnable... »
— a ... Une révolution aux Etats-Unis? » ré-
pond-il sur une autre de mes questions. « Non, je
ne la crois pas possible. Les Américains, on le
230 OUTRE-MER
leur a souvent reproché, sont d'abord et surtout
des hommes pratiques. Avant de déposséder d'un
dollar un millionnaire, un billionnaire, si vous
voulez, ils reconnaîtraient qu'ils touchent à la
pierre d'ang'le de l'édifice, et ils s'arrêteraient.
Nos ouvriers sont très intelligents, d'une intelli-
gence très hardie mais très juste. Elle leur sert Ã
voir la logique des idées. Ils comprennent, malgré
les sophismes des agitateurs, que toucher à une seule
propriété, c'est toucher à toutes les propriétés.
Aussi vous l'avez vu, quand les anarchistes ont été
condamnés à Chicago, le sentiment public, mani-
festé, presque aussitôt après, par un vote dans une
élection, a été en faveur du juge, auteur de l'arrêt,
et contre le gouverneur de Tlllinois qui avait
montré de la sympathie aux condamnés... Nous
n'avons pas chez nous les ferments de révolution
qui rongent l'Europe. Nos ouvriers, quand ils veu-
lent travailler, gagnent largement de quoi vivre,
deux, trois dollars par jour. Ils arriveront à ne tra-
vailler partout que huit heures. Et puis, ils ne sont
pas irréligieux. Il n'y a pas d'exemple qu'un
homme public se soit présenté comme athée... »
Et sur mon observation que j'avais pourtant ren-
contré à l'université de Harvard un grand nombre
d'esprits pénétrés d'agnosticisme. « C'est vrai, »
continue-t-il, « qu'un mouvement de ce genre est
reconnaissable dans certains groupes très cultivés.
Mais il est circonscrit à ces groupes, et le Christia-
nisme demeure très vivant dans les mœurs privées
et publiques. On ouvre le Congrès par des prières.
CEUX D'EN BAS 231
Le président ne s'adresserait pas au peuple sans
prononcer le nom de Dieu. Le repos du Dimanche
est fidèlement observé... »
Il y a dans la voix de Tarchevêque une fermeté
passionnée et dans ses prunelles une lueur plus
chaude, lorsqu'il parle de choses de la religion, et
lui aussi, comme Mgr Keane, il me vante les bien-
faits de la liberté : « Notre grande force, c*est de
n'avoir aucun rapport avec TEtat, et qu'il respecte
notre indépendance. Nous pouvons nous mêler aux
affaires publiques avec plus d'efficacité, dans ces
conditions, et pour le bien de tous. L'Etat nous
aide complaisamment, lorsqu'il s*agit de police.
A Baltimore, par exemple, lors du dernier concile,
l'administration des postes avait établi un bureau
spécial pour le service des évêques. Mais en dehors
des petits détails de cet ordre, l'Etat ne s'occupe
pas de nous. C'est le public qui s'en occupe. On
vient sans cesse nous consulter. Ainsi dernière-
ment, dans cette affaire de la loterie de la Loui-
siane, qui ruinait tant de pauvres gens, on m'a
prié d'écrire une lettre destinée aux journaux. Je
l'ai écrite, et je crois qu'elle a contribué à faire
cesser ce scandale. Le peuple nous aime, parce que
nous sommes avec lui... » Et comme je l'inter-
romps pour lui demander s'il en est de même des
riches, et si, d'autre part, il ne prévoit pas de
grosses difficultés avec ces accumulations d'énormes
fortunes dans un si petit nombre de mains : «Oui,»
répond-il, a c'est un grave problème. Il faut espé-
rer qu'avec le temps on trouvera un meilleur moyen
^3»
OUTRE-MER
de répartir la richesse commune. C'est pour cela
que je vous disais tout à l'heure ma sympathie en-
vers les associations par lesquelles l'ouvrier se
défend. Et je n'ai pas peur d'elles, malgré de bien
redoutables excès qu'elles ont produits, parce que
notre ouvrier, je ne saurais trop vous le répéter,
est profondément, sincèrement sage. D'abord, il a
lui-même des chances de devenir ce millionnaire
qu'il envie. Cela s'est vu et souvent. En outre, et
même sans cette espérance, il est libéral et il est
juste par instinct. Lorsqu'on a proposé un impôt
sur la fortune personnelle, j'ai eu l'occasion d'en
causer avec beaucoup de gens du peuple. Je les
ai tous trouvés contraires à cette mesure et tous pour
la même raison. Ils n'approuvaient pas un projet
qui poussait à l'espionnage et au mensonge. Ils le
jugeaient inquisitorial et immoral... Oui, j'ai
confiance dans ce peuple, et j'ai confiance dans
son amour de la vérité. J'en ai eu la preuve trop
évidente, lorsque j'ai publié, voici quelques années,
un petit livre pour montrer le Catholicisme tel
qu'il est, sous ce titre : La Foi dé nos pères. Il a
été vendu à deux cent cinquante mille exem-
plaires... » Le visage sérieux du prélat s'éclaire Ã
ce souvenir. Je n'ai jamais mieux senti qu'en regar-
dant ce sourire, quelle différence sépare la pauvre
gloriole de l'auteur professionnel en train de
compter ses a milles » par vanité ou par lucre, et
la joie virile de l'écrivain de foi qui mesure par
le succès d'un livre le succès rendu à de fortes
convictions. Les hogimcs de Dieu ont de ces ensei-
CEUX D'EN BAS Ã si
gnements, même sans le savoir. Cest sur cette im-
pression bienfaisante que se termina cet entretien
dont j'ai cru pouvoir rapporter utilement les quel-
ques parties les plus générales. En passant le seuil
de rarchevêché, j'emportais le sentiment d'avoir
causé avec un admirable prêtre. « C'est bien
quelque chose, » ainsi que me disait un vieux fère
de Terre Sainte qui me montrait le paysage de Na-
zareth, et après m'avoir raconté : « Je vois cet
horizon chaque jour et je me répète que c'est celui
cil Notre-Seigneur passait tout enfant... Oui, »
insistait-il, a c'est bien quelque chose. . . » Qui donc
a écrit cette phrase profonde, où la sublimité du
sacerdoce chrétien se trouve résumée : « Dieu a
donné le prêtre au monde. La charge du prêtre est
de donner le monde à Dieu... >?
... Quelques semaines plus tard, j'étais dans le
kall d'un des grands hôtels de la Cinquième
Avenue à New-York. Au bureau, des secrétaires
dépouillent un courrier, parlent au porte-voix,
timbrent des notes. Des hommes d'affaires lisent
leur correspondance, le cigare aux lèvres. D'autres
se pressent autour d'une petite table sur laquelle
une jeune femme aux yeux intelligents, pâle d'un,
long travail sédentaire, frappe de ses doigts agiles
les touches d'une machine à écrire. Ils attendent
leur tour de lui dicter quelque lettre. D'autres
personnes regardent si l'un des trois ascenseurs qui
font la navette le long des douze étages va des-
cendre. D'autres poussent la porte du bar, dont
2J4 OUTRE-MER
on entrevoit, aii fond, dans le reflet d'une glace, le
comptoir entouré de consommateurs. Au milieu du
hall un homme cause, — une espèce de géant Ã
l'ossature puissante, un de ces athlètes aux larges
épaules, à la taille robuste, aux mains et aux pieds
solides, où l'on dirait que la nature a mis plus de
vitalité et comme employé plus d'étoffe. Il est
coiffé d'un large chapeau mou en feutre noir. Mais
la coupe droite de sa redingote annonce qu'il ap-
partient à l'Eglise, et son col violet qu'il y occupe
une haute place. C'est Mgr Ireland, l'archevêque
de Saint-Paul, que je suis allé vainement chercher
l'automne dernier dans son diocèse du Minnesota.
On ne me l'aurait pas nommé que je l'eusse re-
connu, tant il est la figure visible de son éloquence.
Sa grande face longue, tailladée de larges traits,
est éclairée par deux yeux pers, presque trop petits
pour ce puissarit visage très brun de ton. Le gri-
sonnement des cheveux et des sourcils, jadis très
noirs, décèle les cinquante-sept ans passés du pré-
lat. Le menton très fort dit la volonté, le nez
avancé dit la finesse. Le front a cette coupe un
peu fuyante qui se remarquait chez Mirabeau et
chez Gambetta, ces deux autres grands orateurs.
La bouche est admirable de mobilité expressive.
C'est une bouche éloquente et prenante, avec des
lèvres larges qui annoncent la bonté. Il s'y creuse
pourtant un pli amer. Malgré sa vaillance, l'ar-
chevêque a trop lutté pour n'avoir pas désiré quel-
quefois de prononcer le Nunc dimittis du croisé
fatigué. En ce moaient il est tout attention et
CEUX D'EN BAS 23S
toute bonhomie. Je devais savoir de lui-même,
quelques minutes plus tard, que le personnage avec
lequel il causait ainsi, dans ce kall d'hôtel, était
un reporter.
— « Je ne renvoie jamais un journaliste, » me
dit-il, après m'avoir expliqué ce petit trait de
mœurs bien Américain, a Seulement je le préviens
que, s'il me prête des paroles inexactes, je ne le
reverrai plus... » C'est encore un trait commun
avec beaucoup d'autres célèbres orateurs que la
voix de l'archevêque soit gutturale, presque rauque.
Un de ses admirateurs m'en avait prévenu : le
début de ses allocutions est quelquefois pénible Ã
entendre, puis l'oreille s'habitue à cet accent. Lui-
même s'échauffe, et le don de l'expression est si
fort chez cet homme, né pour être tribun s'il n'était
apôtre, que Ton finit par aimer jusqu'à cette
âpreté dans le timbre de ses phrases. Quelles
heures inoubliables j'ai passées ce matin-là , puis
l'après-midi, puis un autre jour encore, à l'entendre
parler de l'Amérique avec un patriotisme si pro-
fond, de la France avec une sympathie si émue,
de l'Europe avec une impartialité lucide et su-
périeure! J'admirais, en l'écoutant, la souplesse de
cette intelligence dans laquelle il y a toute l'exci-
tabilité Celtique, — Mgr Ireland est, comme l'in-
dique son nom, d'une famille Irlandaise, — toute
la dialectique Latine, — il a été élevé au petit
séminaire de Meximieux, dans le diocèse de Belley,
en France, — et tout le réalisme d'un Américain
issu de race quvrière. Son père était un charpea-,
33^ ÔUTRE-MER
tier, venu d'Irlande en Minnesota à une époque où
la ville dont son ûls est archevêque n'existait pas.
J'écoutais cette souple et vivante parole passer des
plus hauts sujets de théologie aux plus humbles
détails d'activité pratique. L'archevêque disait
comment, à une certaine époque, il avait dû, par
ses conseils, diriger les semailles des immigrants
de son diocèse, trop nombreux et trop ignorants
pour que les concessions de terre qu'il leur avait
obtenues fussent utilement exploitées. Puis il ré-
pondait à mes questions de psychologie compliquée
sur la nature de la piété Américaine, chez qui le
mysticisme se traduit aussitôt en activité. Il me dé-
crivait ses premiers séjours à Rome, sa solitude, la
sorte d'étormement effrayé dont l'entouraient les
vieux cardinaux, et, revenant à ce problème social
sur lequel je l'interrogeais, comme j'avais interrogé
Mgr Gibbons :
— « Nos ouvriers?... » me disait-il. t Non, je
ne redoute rien d'eux. D'abord ils sont bons, et
même ceux qui ne sont pas bons ont du bon sens.
Il y a dans l'Américain, et du haut en bas de
l'échelle, beaucoup plus d'esprit conservateur que
ne l'imagine l'Europe. Ce qui domine tout le
monde ici, voyez- vous, les pauvres journaliers aussi
bien que les millionnaires, c'est le sentiment de
la loi. Non, l'ouvrier Américain n'est pas révolu-
tionnaire. Il sent trop le prix de ce qu'il a pour
rêver un ordre social absolument différent. Mais,
s'il accepte l'ordre qui existe, il veut s'y défendre.
A-t-il SI tort ? Et il procède par associations. A-t-ii
CEUX D'EN BAS §37
si tort encore? C'est dans la race, cela. Les gens
riches s'amusent bien par clubs. Pourquoi les ou-
vriers ne s'organiseraient-ils pas, pour se protéger,
en clubs à eux qui sont les sociétés? Un grand
pas a été franchi, quand ces associations propres Ã
chaque métier se sont elles-mêmes associées entre
elles. Pourquoi non encore? Les Chevaliers du
Travail se formèrent ainsi. A mon sens, et malgré
d'inévitables excès, cela est bon. Les capitalistes
commencent à comprendre qu'il faut compter avec
ces grandes forces collectives. Qu'arrive-t-il ? On
discute, et discuter reste encore le plus sûr moyen
de se comprendre. Ainsi, cette année, les direc-
teurs d'un chemin de fer de l'Ouest, dont je con-
nais beaucoup le président, crurent devoir diminuer
les salaires. Les bénéfices de la compagnie avaient
trop baissé. Voici comment les choses se passèrent
Le président entra en conférence avec les repré-
sentants des mécaniciens d'abord. Ces pourparlers
durèrent quatre jours. Nos gens demandèrent le
pourquoi de la réduction. Us examinèrent le bilan
de la compagnie. Ils voulurent savoir à quel chiffre
les affaires devraient remonter pour que le premier
salaire fût rétabli. Ces pourparlers avec le prési-
dent une fois terminés, eux-mêmes durent avoir
des conférences avec leurs camarades. Finalement,
le corps des ouvriers ayant accepté la réduction, ce
fut le tour des serre-freins, ou brakemen. Il vous
faudrait avoir assisté à un de ces entretiens pour
mesurer à quelle profondeur ce pays-ci est égali-
taire. Mais voilà L'homme d'affaires Américain se
338 OUTRE-MER
trouve trop proche du temps où il était ouvrier
lui-même, trop proche du peuple pour ne pas sa-
voir, quand il cause avec ses ouvriers, Ã qui il
cause et ce qu*il doit leur dire. Ce sont des gens
qui ne se croient pas de deux races différentes, et
c'est beaucoup... »
L'archevêque se tait. Il est sur le point d'aborder
franchement un sujet pénible. A tous ses mots j'ai
senti frémir l'apôtre plébéien, et qui lui-même
voisin des humbles par son origine, comme ces
hommes d'affaires dont il me parlait, se réjouit des
progrès des travailleurs et souffre de leurs erreurs.
Il continue :
— « Notre ouvrier pourtant est atteint de deux
graves défauts. Le premier, le plus grcind, c'est
l'intempérance, celle de l'alcool malheureusement.
Car, du vin, ils n'en boivent pour ainsi dire pas.
Nous avons mené et nous menons une campagne
acharnée contre ce vice. Nous n'avons pas vaincu.
Le second défaut, c'est la prodigalité. Notre ou-
vrier va trop vite. Aussitôt qu'il a de l'argent, il
le dépense. Il veut que sa fille soit une dame. Vous
entrez dans sa maison. Vous y trouvez un tapis,
un piano. Ce n'est pas qu'il soit bien sensible au
luxe, mais ce même profond sentiment d'égalité le
pousse à cet étalage aussi. Il lui semble naturel,
presque nécessaire, que le luxe soit à la portée de
tous. Alors, quand viennent les mauvaises années,
il est pauvre et il souffre. L'assurance corrige un
peu cela. D'ailleurs, à côté des prodigues, il y a
les sages. Beaucoup arrivent à s'acheter un coin de
CEUX D*EN BAS 239
terrain pour s'y bâtir une maison, — voyez
l'exemple de Philadelphie, — et tout de suite Ã
côté un coin de terrain sur lequel ils spéculent.
Voilà pourquoi la haine du capital n'existe pas
chez nous. Et puis nos ouvriers sont chastes et ils
sont religieux. On me dit qu'en Europe le concu-
binage est le fléau des classes pauvres. Rien de
pareil parmi nos populations. Je résumerai leur
vertu d'un mot. La meilleure espérance de l'Eglise
est ici dans les ouvriers. Tous ceux qui sont Ca-
tholiques sont pratiquants. Vous les verrez com-
munier à Pâques presque sans exception. C'est
cette ferveur du peuple qui nous donne cette op-
portunité magnifique dont je parle toujours. Cet
immense pays est si neuf, si dépourvu de préjugés,
et il éprouve de plus en plus le besoin de cet ordre
dans l'unité, la marque propre de l'Eglise Catho-
lique. Le grand problème, pour que cette unité se
manifeste, c'est qu'il y ait vraiment une Eglise
Catholique Américaine, et d'abord unité de langue.
Or beaucoup de nos fidèles sont des immigrants :
des Allemands, des Polonais, des Canadiens-
Français. Ils nous arrivent ne parlant que leur
propre langue, et avec des prêtres qui ne parlent
eux aussi que cette langue. Le danger est réel. Si
nous imposons l'Anglais dans nos diocèses, ces
prêtres risquent d'être sans fidèles, et ces fidèles
sans prêtres. Il faut pourtant forcer les uns et les
autre à l'apprendre, cet Anglais, pour que notre
Eglise ne se disperse pas en une série de chapelles
locales, et aussi pour que nous ne puissions pas
«40 OUTRE-MEft
être accusés de demeurer des étrangers dans le
pays. Mais quoi! C'est un effort à exiger de la
première génération, et la seconde sera composée
de Catholiques vraiment Américains. Ici encore
nous avons dû combattre. Les Allemands ont
adressé une pétition à Rome pour obtenir qu'il y
eût des évêques de langues différentes et dans un
nombre proportionné à la nationalité des immi-
grcints. Or, sur dix millions de Catholiques, plus
de trois millions sont Allemands. Un tiers des
évêques eût donc été Allemand. C'en était fait de
l'unité de notre Eglise. Heureusement les pétition-
naires ont mêlé la politique à leur demande. Ils
ont insisté sur l'intérêt des puissances Européennes
à ce partage. C'était toucher au patriotisme des
Américains, qui se sont inquiétés, et nous avons
vaincu. Ah! Notre avenir est vaste, bien vaste, Ã
la condition que nous soyons profondément, ré-
solument Américains et démocrates. Nous avons
besoin de trois choses : de bonnes mœurs, nous les
avons; de fidèles, l'immigration nous en apporte
sans cesse; d'intelligence, nos universités et nos
séminaires vont nous en donner, toujours davan-
tage. Mais entendez bien, ce n'est pas l'intelligence
d'hier qu'il nous faut, à nous comme à vous, c'est
celle d'aujourd'hui, celle de demain, celle du ving-
tième siècle... »
Et tandis que Tarchevêque semblait voir déjÃ
de ses yeux clairs ce lendemain triomphant pour
lequel il a donné toute sa vie, heure par heure, je
me souvenais du cri qu'il a poussé dans la cathé-
CEUX D'EN BAS 341
drale de Baltimore et dont toute notre conversa-
tion n'est qu'un commentaire : « Le Christ a fait
du problème social la base même d'un enseigne-
ment. Car voici la preuve qu'il a donnée de sa
divinité : les aveugles voient, les boiteux marchent,
les lépreux sont puriûés et les pauvres sont évan-
gélisés.,, j>
Un de mes amis Français à qui je lis le résumé
de ces deux conversations, hoche la tête. Il y a
dix ans que ses fonctions le retiennent à New-
York. Il connaît bien les Etats-Unis et il les croit
menacés, sinon d'une catastrophe, à tout le moins
de troubles immenses. Je dois ajouter qu'il est
naturellement pessimiste, très hostile à la démo-
cratie, et qu'il vit dans un état de colère perma-
nente contre le positivisme de la société Améri-
caine.
— « ... Oui, je voudrais les tenir ici, vos deux
archevêques, » me dit-il après quelques instants,
a et leur mettre seulement sous les yeux ces docu-
ments, en leur demandant de me les expliquer. »
Et, avisant un des cartonniers de son bureau, il
en tire quelques fiches les unes après les autres.
a Ce ne sont pas des idées et des phrases, cela, ce
sont des faits et ce sont des chiffres. Je les ra-
masse pour un grand livre que je n'écrirai peut-être
jamais, et comme ils sont tous empruntés aux
rapports publiés par le Labour Bureau depuis
I- ' 16
24t OUTRE-MER
dix ans, ils sont bien incontestables. Nous sommes
en janvier 1894. Hé bien! à la fin de décembre
dernier, il n'y a pas vingt jours, l'enquête officielle
constatait que dans les seuls Etats de New-York et
de New- Jersey le nombre des ouvriers sans travail
s'élève à deux cent vingt-trois mille deux cent cin-
quante. En Pensylvanie, ce nombre s'élève à cent
cinquante et un mille cinq cents. Calculez, et vous
ne serez pas au-dessus de la vérité, qu'il y a ainsi
dans ce pays-ci plus de huit cent mille désoccufés^
comme on les appelle. Additionnez les deux mil-
lions de femmes et d'enfants qui constituent leurs
familles, et vous arriverez à cette conclusion qu'Ã
l'heure présente et par ce terrible hiver, la grande
République, ce paradis du prolétaire, compte sur
son sol trois millions d'êtres humains qui meurent
littéralement de faim. Et Ton veut que je ne croie
pas à une révolution prochaine, quand de pareilles
armées de désespérés sont là , prêtes à suivre le pre-
mier agitateur qui saura les soulever? — Ajoutez
que tous ces affamés sont enrôlés dans quelque
association, et qu'à coté d'eux grouille une autre
armée presque aussi misérable, celle des ouvriers
de moins en moins payés, à qui le travail est
rendu presque intolérable par suite de l'universelle
dépression des affaires. Voici d'autres chiffres em-
pruntés à la même liste officielle. Vous les trou-
verez et quantité d'autres aussi concluants dans
le livre que la fille de Karl Marx, je crois,
Mme Avelane et son mari ont publié sous ce titre :
The working class tnovement in America. A Fall
CEUX D'EN BAS 243
River, par exemple, et dans les grandes manufac-
tures de coton, les gages moyens de l'ouvrier sont
de neuf dollars par semaine, cela lui fait un dol-
lar et demi par jour, tandis que dans New- Jersey-
cette moyenne s'abaisse à un dollar vingt-cinq, et
dans le reste des Etats-Unis à un dollar. Au pre-
mier regard, ces chiffres semblent plutôt élevés,
et c'est en les faisant miroiter que certains éco-
nomistes vantent le bonheur des classes laborieuses
en Amérique. Mais pour apprécier ce que valent
en réalité ces six ou sept francs gagnés chaque
jour, il faut dresser une petite table comparative
du coût de la vie dans les différents pays. Le
loyer moyen d'un ouvrier Américain lui coûte
soixante-sept dollars par an, c'est-Ã -dire plus de
trois cent quarante francs, tandis que le loyer
moyen d'un ouvrier Suisse lui coûte vingt-cinq dol-
lars, c'est-à -dire à peine un peu plus de cent vingt-
cinq francs, et celui d'un ouvrier Allemand vingt-
deux dollars, c'est-Ã -dire environ cent dix francs.
L'ouvrier Américain dépense pour son chauffage
à peu près trente dollars, quand l'ouvrier Suisse
en dépense vingt et l'Allemand dix. Et tout est en
proportion. Ces gages, qui paraissent suffisants,
considérés du point de vue de l'Europe, ne repré-
sentent pas de quoi soutenir une famille. Le tra-
vail des femmes et des enfants est la conséquence
de cet état de choses, et cette exploitation-là est
plus dure encore. Tenez, voici d'autres chiffres. A
Philadelphie, les chemises de femmes sont payées
soixante cents, ou soixante sous, comme vous vou-
244 OUTRE-MER
drez, soit trois francs la douzaine; les tabliers de
nourrice trente-cinq sous. De ces tabliers, une ou-
vrière fait à peu près deux douzaines dans sa
journée, en travaillant depuis cinq heures du ma-
tin jusqu'Ã sept heures du soir. Des femmes plus
instruites, celles que l'on empJoie au clérical work,
— il n'y a guère de mot exçict pour exprimer le
travail de bureau, — gagnent de cinq à six dollars
par semaine. Là -dessus, elles ont à payer leur
chambre, leur blanchissage, et à se tenir élégam-
ment pour ne pas perdre leur position. Quant aux
enfants, ce sont des statistiques navrantes : dans
le Connecticut, sur soixante-dix mille ouvriers,
cinq mille ont moins de quinze ans. Sur cent em-
ployés des fabriques de cigares, dans New- York
City, vingt-cinq sont des enfants. Or le travail
des manufactures de tabac est de dix heures par
jour. Dans celles de coton, il est souvent de onze.
A Détroit, les petits garçons des usines travaillent
neuf heures seize minutes, et les petites filles neuf
heures dix. Notez que ces exemples sont pris dans
des Etats oij l'on s'est occupé de la législation du
travail... Maintenant, » conclut-il en refermant
ses papiers, t si vous voulez que ces renseigne-
ments de statistique s'animent pour vous, vous
avez trois petites expériences à faire, toutes sim-
ples, et qui ne vous tiendront pas éloigné de votre
hôtel plus de quelques heures chacune. Demandez
à un directeur de journal qu'il vous donne un
reporter pour vous accompagner dans les bas quar-
tiers de New-York, pendant le jour, première vi-
I
CEUX D'EN BAS 24S
site, — puis le soir, seconde visite, — puis dans
les pénitenciers des îles, troisième visite. Vous
apercevrez le déchet de cette civilisation dont les
fastuosités vous ont d'abord ébloui, et peut-être
jugerez-vous que je n'ai pas si tort en protestant
contre l'optimisme des deux grands évêques à qui
vous avez demandé quelques idées sur les classes
ouvrières aux Etats-Unis. Comme à beaucoup de
gens de cœur, les rêves de leur bonne volonté leur
cachent la hideur du réel... »
J'ai suivi le conseil de mon compatriote, quoique
les documents cités par lui ne m'eussent pas pro-
duit une impression bien profonde. J'ai trop étu-
dié déjà les problèmes sociaux, pour attacher une
importance sincère aux enquêtes officielles. Elles
valent les enquêtes révolutionnaires, c'est tout dire.
Les unes et les autres procèdent par chiffre
extrêmes, et, somme toute, la preuve que la société
actuelle est viable, c'est qu'elle vit. Elle comporte
d'affreuses misères, qui tiennent à des causes trop
multiples pour que le remède à oe déchet de civi-
lisation, comme disait mon ami, soit jamais for-
mulé avec certitude. Chaque fois qu'on a essayé
d'appliquer à cet organisme infiniment complexe
des mesures de réformation radicale, on a surajouté'
les injustices du désordre et ses malheurs aux
malheurs et aux injustices du sort. Les révolu-
tionnaires ont pourtant raison d'exagérer les faits
trop odieux et ces brutalités d'écrasement qui cons-
tituent ce que l'on doit appeler le péché social,
notre péché à tous. Ils empêchent nos égoïsmes de
246 OUTRE-MER
s'endormir, soit qu'ils nous épouvantent dans notnt
sécurité, scit qu'ils nous émeuvent dans notre
humanité, et ils provoquent les remèdes de détail,
les seuls qui aient jamais adouci un peu le lot
des victimes de la trop dure concurrence. Je ne
regrette donc pas les trois excursions dans les
dessous de New-York, entreprises à la suite de ces
entretiens. Quoique de pareilles expériences soient
bien superficielles, je crois y avoir gagné une vue
plus exacte des données parmi lesquelles se pré-
pare Tavenir de ce pays sans analogue. Les heures
employées à ces trois visites furent courtes, et les
détails que j'y pus saisir, limités. Le lecteur jugera,
par les pages de journal où j'ai consigné sur-le-
champ chacune de ces « expériences >, si je me
suis trompé en attachant quelque importance à leur
signification.
/j janvier. — ... Vers midi, et par un jour
d'hiver cruellement froid, nous montons, M. K*** et
moi, dans un des cars verts de Broadway, qui mar-
chent encore avec des chevaux. En vingt minutes,
nous avons quitté le New- York que je connais pour
un New- York que je ne connais pas. Les blocks
succèdent aux blocks, bâtis d'une façon plus in-
cohérente encore dans cette partie que dans l'autre,
celle où je débarquais voici cinq mois. Nous chan-
geons de voiture au coin de la Première Avenue,
pour descendre après vingt autres minutes, et
guivre à pied une longue me toute en maisons dé-
CEUX D'EN BAS «47
gradées. Au sous-sol d'une de ces maisons, un esca-
lier plonge qui nous conduit dans une sorte de
petit oifice. Une cloison de planches sans papier et
sans peinture le divise en deux chambres. Uune
sert de salle d'attente, l'autre de bureau. C'est ici
l'agence centrale d'une de ces associations d'ou-
vriers qui foisonnent aux Etats-Unis. Celle-là ,
toute récente, a été fondée par un jeune homme qui
se tient en ce moment dans le bureau. Je l'appelle-
rai BazaroWy du nom de l'étudiant nihiliste dans
le Pères et Enfants de Tourgueniew, ce qui ne
sera pas en contradiction avec les propos que
nous échangeâmes durant cet étrange après-midi.
C'est un juif Russe, de la partie qui touche à la
Pologne, venu à New-York, il y a six ans, et agi-
tateur de profession. Il est assez beau, avec de
longs cheveux très blonds qui bouclent autour d'un
visage très pâle. Les yeux, à fleur de tête, sont
glauques et rayés de minces filets de sang, dans
leur partie blanche. Sa voix, qui grasseyé, a moins
d'accent étranger en Français qu'en Anglais. Cette
dernière langue est pour lui une acquisition toute
récente. Il la parle avec la facilité extrême qui
convient à sa double origine. Il est Slave et il est
Sémite.
Ce personnage inquiétant nous a priés de nous
asseoir, après nous avoir regardés de ce regard
habitué à chercher l'espion possible, qui est celui de
tous les militants du socialisme. Cependant il est
bien en règle avec les lois et le brevet qui l'auto-
rise à fonder son association s'étale sur le mur,
248 OUTRE-MER
au-dessus de la table, ^à côté d'une petite affiche
rédigée en hébreu et marquée d'une tête de mort
avec des os en sautoir. Sans doute il n'aperçoit rien
en nous qui justifie le soupçon, car il continue de
dépouiller sa volumineuse correspondance du ma-
tin, mais cette fois avec une vaniteuse coquetterie
de diplomate très occupé. Il lit des noms, dicte des
rendez-vous, s'étonne de ne pas connaître celui-ci
ou celui-là , consulte son secrétaire. Ce dernier, un
homme de quarante ans, de mise sordide et de
mine chafouine, est en train de compter cinquante
sous à un ouvrier qui tend docilement un livret
rouge, avec une espèce de passivité hargneuse. Le
secrétaire échange avec ce sinistre client quelques
mots en langue Allemande, puis il parle Russe
avec son chef, et j'avise sur la table une pile de
brochures, destinées à la propagande. C'est la
traduction Anglaise d'un ouvrage de l'Italien Maz-
zini : « The duties of mafiy — les devoirs de
V homme. » Je l'ouvre au hasard et j'y trouve un
chapitre sur Dieu. Voilà d'où le parti révolution-
naire s'est élancé. — Pour arriver où, leurs jour-
naux le disent trop clairement. Ce qu'ils ne disent
pas assez, ce qu'un pareil endroit rend perceptible
et comme concret, c'est la mixture internationale,
l'étonnante fusion de races que représente ce parti.
C'est un des coins de Cosmopolis que je retrouve
ici, un des faubourgs, une banlieue plutôt de cette
cité des cités, qui eut pour fondateurs des raffinés,
comme le prince de Ligne, lord Byron, Mme de
Staël, Gœthe, Beyle et Henri Heine. Ces grands
CEUX D'EN BAS *4«S
artistes et ces grands seigneurs ont demandé Ã
l'expatriation et au voyage de quoi mieux goûter
le charme composite de la vaste civilisation mo-
derne. Les socialistes actuels demandent à la vie
cosmopolite le moyen de mieux détruire cette
même civilisation. C'est une preuve de plus que
nos habitudes et nos milieux ont justement le sens
et la valeur de nos âmes.
Bazarow a fini son dépouillement, et il sort avec
nous pour aller à la police. Nous devons prendre lÃ
un détective qui nous accompagne dans notre vi-
site aux bas quartiers. L'agitateur a exprimé lui--
même son désir que nous fussions protégés, et lui
avec nous, contre un danger qui se trouve être
bien imaginaire. Ce petit détail montre mieux que
tous les discours combien ce parti de la destruc-
tion sociale, qui nous semble, Ã nous autres conser-
vateurs, si uni dans sa haine de l'ordre établi, est
réellement divisé dans son fond. Notre guide a
peur d'être malmené par des ouvriers qui appar-
tiennent à une autre secte. Il marche d'un pas qui,
à lui seul, sur un des trottoirs de cette ville de
hâte, révèle l'étranger, un pas flâneur, qui va sans
but, sans hâte, sans précision. Il porte un paletot-
sac dont les pans descendent plus bas en avant
qu'en arrière, à cause du poids des livres qui
bourrent les poches. Avec son chapeau souple et
déformé, sa chemise de flanelle, son pantalon
élimé, il me rappelle les bohèmes de la littérature
qui foisonnent dans les cafés du quartier Latin et
de Montmartre, leur indifféreiïce au monde exté-
«So OUTRE-MER
rieur, leur incurie agressive, et leur intoxication de
ridée, de la parole surtout Durant la demi-heure
que nous mettons à gagner la police d'abord, puis,
le chef de ladite police étant absent, un bar où
nous devons luncher, Bazarow parle, parle, parle
toujours. Son bavardage n'est pas sans éloquence.
Comme tous les révolutionnaires que j'ai connus,
il se maintient dans la sphère des idées générales.
Il prodigue les théories de vaste régénérescence,
invérifiables et par conséquent indiscutables, et il
les coupe sans cesse d'un énergique : « That is my
beliefy — telle est ma croyance, » — de quoi sou-
lever d'enthousiasme une assemblée d'instinctifs.
Il énonce quelques opinions exactes sur le paysan
Français qu'il compare au paysan Russe. Qu'il
les connaisse l'un et Fautre, prouve l'étendue et la
pénétration de ce travail révolutionnaire, en train
d'attaquer l'ouvrier des champs après avoir pourri
celui des usines. Le nom de Jérusalem ayant passé
dans la conversation à propos des colonies agri-
coles dont quelques Israélites charitables prennent
l'initiative en Palestine :
— « Jérusalem, » dit Bazarow, « mon père vou-
lait m'y envoyer ! Mais ma Jérusalem à moi est ici.
Mon père , » continue-t-il, « voulait faire de moi
un saint... Je suis devenu un infidèle... » Il ricane.
Ses gros yeux verts laissent passer cet étrange
regard propre à certaines personnes de sa race, où
il tient un infini de mystification et de désillusion.
Quand on a vu pleurer les Juifs, au pied du mur
du Temple, à Jérusalem, le vendredi, on comprend
CEUX D'EN BAS «5»
quel doit être le scepticisme de ces espéreurs éter-
nels le jour où ils cessent de croire à ce Messie
promis, et qui, pour eux, n'est pas venu. Et comme
si celui-ci avait entendu ma pensée, il reprend :
« D'ailleurs, entre les gens qui s'appuient sur la
Bible et nous, il y a un abîme... Je sais. Il y en a
qui se prétendent socialistes, surtout des Catho-
liques, l'archevêque Ireland par exemple... Mais
Catholiques, Juifs ou Protestants, prêtres, rabbins
ou pasteurs, tous ces gens racontent au peuple qu'il
doit être résigné, satis-fied^ hé bien! le socialisme
consiste justement à lui enseigner le contraire, Ã
lui démontrer qu'il doit être révolté, disscUis-fied,..i^
— Il prononce cette phrase profonde au moment
même où nous passons le seuil du restaurant, dans
lequel M. K*** l'introduit, en lui disant avec
l'ironie incisive d'un vrai Américain : « Nous
autres démocrates, nous aimons les cabarets aris-
tocratiques, n'est-il pas vrai?... » Nous prenons
place dans une salle à manger assez luxueusement
décorée en effet de glace* et de verres de couleur,
où des hommes d'affaires, presque tous Juifs aussi,
dévorent un lunch hâtif. Un d'eux reconnaît Ba-
zarow et lui serre la main. C'est un des patrons
chez lesquels il a travaillé lors de son arrivée Ã
New- York et qu'il a failli ruiner par une grève.
<r II s'est battu contre moi très franchement, » dit
l'agitateur, c je me suis battu contre lui très fran-
chement. Ce n'est pas une raison pour ne plus se
connaître... • Il sourit au souvenir de cette grève
dont il nou§ raconte les épisodes, tout en dégus-
252 OUTRE-MER
tant des huîtres frites. Il y voit une campagne
glorieuse, en faveur d'idées dont je souhaite que
du moins il les croie vraies. Il oublie les gens qui
ont eu plus faim. C'est à quoi d'ailleurs les révo-
lutionnaires n'ont jamais pensé. Quand on recons-
titue leur psychologie, on trouve toujours que ce
sont des esprits d'abstraction pour qui la douleur
humaine est le point de départ d'un raisonnement.
Ces théoriciens qui en parlent le plus sont aussi
ceux qui la sentent le moins.
Nous retournons à la police. Notre compagnon
reste à la porte et il a raison, car le célèbre
M. Byrnes, que nous trouvons enûn, nous parle de
lui en termes qui eussent rendu cette visite pénible,
si l'autre eût été là . Ce chef de la sûreté, le
meilleur qu'ait jamais eu New- York, est un géant
au visage dur, à la bouche serrée, à l'œil pénétrant,
presque empoignant. C'est une impression étrange
que de quitter ainsi en quelques secondes la so-
ciété d'un révolutionnaire déclaré pour celle d'un
professionnel de la justice. On sent à la fois la
nécessité pour chaque civilisé de prendre parti
dans ce duel implacable et ininterrompu de l'ordre
contre le désordre, et la légitimité, en un certain
sens, de l'une et de Tautre forme d'âme. Cette
impression, j'allais la subir plus forte encore.
M. Byrnes fait venir, pour nous escorter dans notre
tournée au pays de misère, un de ses meilleurs
agents dont j'ai promis de taire le nom véritable.
Te l'appellerai Clark, comme j'aij^ appjslé Bazarow
CEUX D»EN BAS 253
le nihiliste Polonais. Nous voyons entrer uiï
homme court et large, Ã face de molosse mousta-
chu, avec une mâchoire de prise et de morsure,
au-dessous d'un nez coupé en carré. Ses petits
yeux noirs semblent lui brûler trop près de la
cervelle, comme ceux des bêtes de proie. C'est un
animal tout muscles et toute poursuite, dont les
moindres mouvements trahissent une agilité sau-
vage. Rien qu*Ã le regarder marcher, je comprends
que les romanciers Américains aient le goût de
choisir les détectives pour héros de leurs récits
sensationnels. Dans une créature de cette race,
l'énergie physique et morale est à l'état de jaillis-
sement continu, comme chez les soldats qui font
campagne. L'audace, la présence d'esprit, la ca-
pacité de suffire à tous les dangers, l'adresse et la
ruse se dégagent de cet athlète de police, et avec
cela une jovialité de soudard. Nous avons pris
congé de M. Bymes, dont la prunelle aiguë s'est
adoucie pour regarder « son homme », et nous
voici au bas de l'escalier, M. K*** et moi, qui pré-
sentons MM. Clark et Bazarow l'un à l'autre. Il
y eut vraiment dans la confrontation de ces
deux êtres l'antagonisme, soudain révélé, de deux
espèces' sociales. Les yeux à fleur de tête du révo-'
lutionnaire se firent insolents, d'une insolence iro-
nique et effrayée, tcindis que le petit nez court du
policier se fronçait et se crispait comme le museau
d'un dogue qui va s'élancer et mordre. Le « ver y
glad to meet you^ sir », qu'il dit. à l'Américaine,
s'échappa comme un grommellement, et, marchant
354 OUTRE-MER
côte à côte, leurs dos seuls continuaient d'évoquer
ridée de deux mondes en combat : l'un dans sa
carrure de troupier, le pardessus militairement
brossé et boutonné, le chapeau luisant comme du
métal, les pieds chaussés de fortes bottes, marchait
avec une certitude singulière, tandis que l'autre,
par instinct et par outrecuidance, exagérait encore
son débraillement, les pieds lancés mollement, les
mains comme flottantes dans les poches de son
pantalon déchiré et délavé, l'air indifférent,
gouailleur et indomptable sous la loque de son
couvre-chef. Et cependant ils commençaient de
causer ensemble, avec cette familiarité bon enfant
qui semble flotter dans l'air de cette vaste démo-
cratie et se respirer par tous les pores :
— a C'est étonnant que nous ne nous soyons
pas encore rencontrés, monsieur Clark, b dit Ba-
zarow.
— a Et que je ne vous aie pas arrêté, mon gar-
çon, » répond l'autre.
— « Oh! » reprend le Polonais, « nous savons
que M. Byrnes et ses hommes n'aiment pas beau-
coup les gens occupés à l'organisation du travail,
et ces gens-là n'aiment pas non plus beaucoup
M. Byrnes et ses hommes... »
Il y a de l'orgueil et du défi dans la voix gras-
seyante de l'étranger. Nous appréhendons une dis-
pute, et j'interroge M. Clark sur sa vie et sur son
métier : « Well^ » me dit-il après quelques phrases
sur son âge et sur sa famille, « ce métier a le mé-
rite de donner toujours lieu à quelque petit ex ci-
CEUX D'EN BAS «55
tentent... Ainsi la semaine dernière, j*ai eu dans
la bouche le canon du revolver d'un voleur déses-
péré. S'il avait tiré, je n'aurais pas eu le plaisir
de faire votre connaissance aujourd'hui et celle
de ce gentleman... » Et il regarde de nouveau du
côté de Bazarow. Je sens ses muscles bouger sous
le drap de son pardessus. Ils lui démangent à voir
sa proie si près et à ne pas lui sauter dessus. Il
passe dans ses petits yeux une mauvaise lueur.
Pour le moment, son métier à excitation consiste
à protéger cet ennemi, sur lequel il aurait si bonne
envie de bondir, — et, redevenu maître de lui, il
goguenarde et lui offre un cigare
Nous sommes entrés, tout en causant ainsi, au
cœur du quartier que les New-Yorkais appellent
la Bowery, d'un vieux mot Hollandais qui signifie
ferme. La rue où nous nous engageons pourrait
aussi bien serrer ses maisons sordides dans un
faubourg de Rome ou de Naples. Elle n'est peu-
plée que d'Italiens. Après avoir cheminé quelques
instants entre ces masures, le long desquelles
toutes les enseignes et toutes les affiches sont en
Italien, nous pénétrons dans un premier logis. Il
«e compose de deux chambres au rez-de-chaussée,
aussi étroites que des cabines de bateau. Des
hommes et des femmes y travaillent, au nombre
de huit, accroupis dans un air fétide qu'un poêle
de fonte rend plus asphyxiant encore, et quelle
saleté! Pas un d'eux ne parle l'Anglais. Je les
questionne dans leur langue et j'apprends qu'ils
256 OUTRE-MER
sont de Catanzaro, en Calabre. Voici quatre ans,
à cette date ou presque, je visitais cette belle ville
haute d'où Ton voit la mer et que l'on atteint en
gravissant des côtes plantées de cactus. Pourquoi
ne sont-ils pas restés là -bas, à paître leurs trou-
peaux et à manger les fruits fauves qui pointent
sur le bord des vertes raquettes épineuses? L'in-
vincible espérance les a portés ici, dans cette ta-
nière qu'ils payent huit dollars par mois, — le
pris d'un loyer d'un an dans leur pays. — Au
lieu d'avoir derrière leur fenêtre la sauvage mon-
tagne violette, les profonds ravins verdoyants et
la libre mer bleue, ils ouvrent leur croisée, quand
ils veulent renouveler l'air, sur une cour, froide
et puante comme un égout, dans laquelle le
linge des voisins, pendu à des cordes, secoue ane
pluie de microbes empestés. Et c'est ainsi, indéfini-
ment, le long de cette rue et de combien d'autres ?
Nous visitons une seconde maison, oii se tient une
seconde famille composée de neuf personnes.
Ceux-ci viennent de C^serte. Les femmes et les
enfants grelottent dans leurs haillons, malgré le
poêle toujours chauffé à blanc. Avec leurs faces
méridionales, jaunes de la cuisson du «î^1*»-il natal,
verdâtres presque, où tournent des prunelle^ d'un
noir brûlant, ces exilés font pitié. A deux pas, en
plein air, si ce brouillard de cave, acre et pesti-
lentiel, peut s'appeler de l'air, des filles drapéet
de châles épais, et qui sont des Abruzzes, retapent
des couvertures. Maigres et usées déjà malgré leurs
vingt ans, elles sourient d'un sourire qu; u faim et
CEUX D'EN BAS «57
qui a froid, froid surtout, froid jusqu'aux os,
froid jusqu'au sang, et elles maudissent « questa
hrutissima terrai » — cette terre de hideur. — On
devine l'entreprise d'émigration, l'exode par vil-
lages entiers, le vo3rage de Naples à Gibraltar,
puis de Gibraltar ici, au rabais, dans la cale ou
sur le pont, suivant la saison, Ã bord d'un de ces
vastes paquebots dont l'image coloriée se voit à la
fenêtre des cabarets de la rue. L'annonce de la
compagnie, qui est Allemande, s'étale au-dessus,
A une autre devanture d'un autre cabaret la croix
de Savoie se dessine. Il y a un symbolisme dans
cette rencontre. N'est-ce pas l'œuvre de la Triple
Alliance et de la folie militaire que cette fuite de
ces malheureux loin de leur admirable patrie, de-
venue trop pauvre? Et même entre ces deux mi-
sères, Y agio ne les lâche pas. Cette inscription pas-
sablement ironique : « Banca Popolare,,. ■—
Banque Populaire... » — apparaît à un détour.
Des billets de banque de cent et de cinquante lires,
étalés sous un vitrage, tentent la main. Nos com-
pagnons s'arrêtent : « Croyez-vous, » dit empha-
tiquement le socialiste, « qu'on ne ferait pas mieux
de donner tout cet argent aux malheureux que
nous venons de voir?... Et s'ils le prenaient pour-
tant?... » — a Ils ne le feront pas, » répond phi-
losophiquement le policier; « le crime habituel ici
n'est pas le vol. C'est le coup de couteau et aussi
la prostitution. Ils vendent leurs femmes aux Chi-
nois, qui sont là , dans le quartier contigu. La loi
ne permet pas aux femmes jaunes d'habiter les
258 OUTRE-MER
Etats-Unis... Mais John, » — c'est le surnom
Américain des habitants du Céleste Empire,
a John a beaucoup de goût pour les femmes
blanches, et il s'en paye le plus qu'il peut avec
l'argent qu'il gagne ou qu'il vole. Car c'est son
crime, Ã lui, le vol, comme chez les Irlandais l'ivro-
gnerie... D'ailleurs, » conclut-il, a voici leur rue...»
L'affiche Italienne a cédé en effet la place à l'il-
lisible affiche en caractères de l'Extrême-Orient, et
sur le mince trottoir, devenu propre, j'entends cla-
queter les épaisses semelles de bois des Jaunes.
Petits et frêles, la face glabre sous le chapeau
rond, la natte noire des cheveux enroulée par-
dessous en un chignon huileux, ils vont et ils
viennent silencieusement. Leur torse n'a pas de
forme visible, sous la blouse bleue à manches flot-
tantes. Leurs pieds si minces le sont davantage
encore sous le battement de leurs larges pantalons.
Ces espèces de nains aux traits délicats, avec leurs
yeux bridés, si noirs sur un teint si jaune, avec
leurs pommettes saillantes, l'ossature triangulaire
de leur masque et leur nez camard, donnent l'im-
pression d'un envahissement de bêtes qui vont se
répandre dans la ville, gagner, gagner, tout dé-
truire. Il y a du serpent dans ces faces plates, et
une énigmatique endurance dans ces regards qui
semblent ne rien recevoir du monde environnant.
Bazarow, depuis que nous avons quitté la rue
Italienne, semble lui-même devenu aussi impas-
sible que ces étranges promeneurs. Il ne peut que
CEUX D'EN BAS «59
les haïr, car ils sont des ennemis plus dangereux
pour le socialisme que les plus féroces capitalistes,
travaillant, comme ils font, pour rien, et d'un tra-
vail toujours ég-al, jamais rebuté, jamais lassé,
des quinze et des seize heures d'affilée. Avec eux,
la main-d'œuvre s'avilit, et sans cesse il faut les
protéger contré la fureur de leurs concurrents de
race blanche, qu'ils ruineraient en quelques années,
si on les laissait libres. A mesure que l'agitateur
s'assombrit, le détective, lui, devient plus jovial
Il trouve ces gens très plaisants, — c great fun ».
— Il entre dans toutes les boutiques, touche Ã
tous les objets, frappe sur toutes les épaules avec
sa large main, en s'esclaffant de rire. Les petits
hommes jaunes clignent leurs yeux noirs avec une
bonhomie malicieuse. Ils nous offrent leurs mar-
chandises, du thé enveloppé dans des boîtes co-
quettes, des laques, des étoffes, des porcelaines, le
tout digne d'un bazar de vingtième ordre. Ils en
demandent des prix exorbitants, et ils continuent
de sourire quand on discute avec eux, sans plus
s'émouvoir et sans insister. Ce n*est pas le com-
merce qui les fait vivre à New- York, c'est le blan-
chissage. Ils l'entreprennent à des prix si humbles
qu'ils Tont accaparé. Il leur faut si peu! Nous
entrons, pour nous rendre compte de leur régime,
dans un de leurs restaurants. Sur des tables
rondes, très hautes, des mets préparés attendent,
qui trahissent le travail des doigts minutieux :
des oranges farcies, pelées à l'avance et encore
revêtues de cette peau qui les protège, des oignons
26o OUTRE-MRR
dressés, des hachis dans des feuillages, des cru-
dités bizarres révèlent un estomac tout autre, le
suc gastrique habitué par une hérédité vingt fois
séculaire à dissoudre d'autres nourritures. Partout
les longues pipes droites, avec leur petit fourneau
de métal, dénoncent le vice traditionnel, le goût
terrible de l'opium. — t II faudra revenir la nuit
pour les voir fumer; le jour, ils travaillent... Dans
l'entre-deux, ils n'ont pas trop le temps de mal
faire. S'il n'y avait qu!eux à New-York, M. Byrnes
ne serait pas si occupé... »
Tandis que le chien de police grommelle de
nouveau en regardant Bazarow, le visage de
ce dernier s'éclaire et s'illumine. Sa bouche épaisse
recommence de parler. Nous sommes maintenant
parmi ses fidèles, car nous débouchons du quartier
des Chinois dans celui des Juifs. Ces derniers sont
pour la plupart des Allemands et des Polonais. Ah !
L'invincible, l'indestructible race et que je retrouve
pareille à elle-même, telle que je l'ai vue dans les
ruelles de Tanger, dans celles de Beyrouth, dans
celles de Damas et sur cette hauteur de Safed où,
dans la synagogue, les vieux rabbins commentent
le Talmud et annoncent le Libérateur. D'où ar-
rivent les pauvres Juifs de ce quartier-ci? A tra-
vers quelles abominables odyssées de persécution
sont-ils venus installer dans ce faubourg de New-
York ces étalages dont les Auvergnats et eux ont
seuls le secret, ces échoppes où le marchand trouve
le moyen de vendre l'invendable : vieilles ferrailles.
CEUX 0*EN BAS «61
vieux boutons, vieux morœaux de bois, vieilles lo-
ques ? Ces indescriptibles boutiques où traîne le dé-
chet du déchet envahissent le trottoir. Les affiches
maintenant sont en hébreu. Des crieurs vont, offrant
des journaux, en hébreu aussi. Les enfants pul-
lulent, attestant cette puissance de procréation
dont parlait la promesse du Livre : t ... comme
les sables de la mer. » Beaucoup de ces petits ont
ce magnétique éclat oriental des prunelles qui se
retrouve aussi dans les yeux des femmes en train
de grouiller parmi cette misère. Bazarow est chez
lui maintenant. Il marche parmi les saluts et les
sourires. Il connaît tout le monde et tout le monde
le connaît. Son pas incertain de tout à Theure s'est
fait précis pour nous conduire. A sa suite nous vi-
sitons plusieurs ateliers, tant d'hommes que de
femmes, où l'on travaille à de la couture. Nous y
trouvons, rangées sous la surveillance du chef, du
boss, de patientes et maigres figures masculines
toutes velues, avec un nez infini, de pauvres poi-
trines féminines creusées, des épaules aiguisées par
la phtisie, des filles de quinze ans, vieilles comme
des grand'mères, et qui n'ont pas mangé un mor-
ceau de viande dans leur vie, toute une lamentable
suite de physiologies de misère. A peine si nous
pouvons supporter l'atmosphère de ces ateliers, où
le relent des corps mal soignés se mélange Ã
l'odeur des nourritures gâtées, le tout exaspéré par
la fade senteur du pôle. Nous questionnons ces
esclaves sur le salaire gagné ainsi. Les chiffres
donnés par les partisans de la révolution devien-
»6a OUTRE-MER
nent affreusement exacts, — une exactitude qui,
contrôlée de la sorte, serre le cœur. Pour douze de
ces petits pantalons d'enfants, sur le drap des-
quels nous voyons se pencher ces profils creusés
de détresse, l'entrepreneur donne soixante-quinze
sous. L'ouvrier n'en fait pas dix-huit dans ses
meilleures journées en ne perdant pas une demi-
heure. Douze de ces chemises dont ces aiguilles
maniées par des mains de poitrinaires aux ongles
recourbés piquent hâtivement la toile, — oui, douze
de ces chemises rapportent trente et un sous, et
Touvrier doit payer son coton sur sa poche. En-
core ces prix ne sont-ils pcis sûrs. Depuis un an
les salaires ont été diminués de moitié. Qui peut
savoir quels ils seront demain? En attendant ils
permettent de vivre, mais comment? Des assiettes
qui traînent sur les tables font la réponse, rem-
plies de rogatons qui dégoûteraient un chien
affamé. Ces bouches amères y mordent avec une
avidité qui épouvante. Nous voyons une fillette de
douze ans poser son morceau d'étoffe pour manger
ainsi. Elle est si hâve et si chétive que les larmes
nous viendraient, si l'agitateur ne disait d'un ac-
cent déclamatoire :
— « N'est-ce pas la honte de l'humanité?... »
Que lui répondre, sinon qu'au jour de la grève
cette détresse humaine n'aura même plus cet oa
à ronger?,..
1$ janvier, — Vers huit heures du soir, un de
CEUX D'EN BAS 263
mes confrères de New-York, Richard Harding
Davis, vient me prendre avec deux amis pour exé-
cuter dans la Bowery une tournée nocturne après
la tournée diurne. Ce remarquable écrivain, l'un
des premiers conteurs de la jeune Amérique, est
un homme de moins de trente ans, avec une large
face osseuse et mobile, rouge de hâle, un nez
coupé court, un menton carré. C'est un de ces vi-
sages d'ici, glabres et puissants, avec des traits
fins dans une physionomie forte. Il y a de l'ex-
trême tension nerveuse, presque du surmenage
dans le pli de la bouche et dans l'expression des
yeux. Et pourtant un air de jeunesse et de santé
domine. Derrière le journaliste et le romancier,
trop chargés de besogne, on devine le Princeton
man tout voisin, l'étudiant qui, voici huit ou dix
hivers, s'entraînait comme capitaine de quelque
compagnie de foot bail. Au sortir de l'Université,
Davis s'est fait reporter d'un grand journal de
Philadelphie. Cet étrange métier l'ayant mis en
rapport avec les pires canailles des bas-fonds de
la ville, le pittoresque de ces réfractaires a éveillé
en lui l'artiste, et il a dessiné plusieurs de ces
figures de damnés sociaux dans une série de Nou-
velles, dont une au moins à laquelle j'ai fait allu-
sion plusieurs fois déjà , Galleghety est un chef-
d'œuvre. Il a su peindre là , en quelques traits d'une
sûreté inégalée, le Gavroche de ce pays-ci, ce petit
garçon féroce, aux nerfs d'acier, à la volonté déjÃ
indomptable, que l'on voit, dans les tramways et
les chemins de fer, entrer par une extrémité de la
a64 OUTRE-MER
voiture et sortir par l'autre, criant sa marchandise,
journaux, romans ou fruits, d'un accent si âpre. Il
y a de l'humour et du tragique dans les cinquante
pages de ce récit auquel je renvoie le lecteur
curieux de mœurs Américaines. C'est de l'observa-
tion affreusement cruelle et avec cela pathétique,
sinistrement réaliste et pourtant gaie. Une espèce
de verve sauvage achève en santé ce que cette
eau-forte d'après nature aurait d'atroce, et, par
ce soir de janvier où nous roulions en landau vers
cette Bowery, paradis de ceux que l'on appelle Ã
Paris les escarpes, et à New-York les ioughs et les
roughSy Davis était bien le causeur de sa nouvelle,
un humoriste visionnaire, rempli des anecdotes les
plus inédites sur ces grotesques du vice et du
crime. Il nous contait par exemple comment l'ori-
ginal petit garçon qui lui avait posé Gallegher
était allé, après la publication, aux bureaux du
journal oii ce croquis avait paru, réclamer sa part
des droits d'auteur. Il se décrivait lui-même, sor-
tant de la maison de son père, à Philadelphie, en
frac de soirée, et rencontrant un voleur avec lequel
il avait fraternisé dans l'incognito d'un tripot de
banlieue. Le voleur cligne de l'œil et aborde
Davis : a Que faites-vous là ? Est-ce que vous êtes
maître d'hôtel dans cette maison? » Et comme
l'écrivain s'amuse à répondre affirmativement :
« Quand vous la dévaliserez, ne m'oubliez pas...
Je serai de la partie... » Et, sur cette bonne pro-
messe, les deux hommes se séparent en se serrant
vigoureusement la main.
CEUX D'EN BAS 265
Tout en nous délectant à cet animalisme d'une
conversation mimée avec une espèce de génie et
qui m'explique le talent de l'auteur, — ce don
qu'il a de faire courir et comme gesticuler sa
phrase, — nous voici arrivés à ce même poste
central de police où j'ai vu M. Byrnes, l'autre
matin, sourire au mufle vaillant de M. Clark. C'est
un autre détective que nous devons prendre le soir,
et qui montre d'ailleurs la même carrure, la même
audace tranquille que le premier. Les espèces so-
ciales, dans ces métiers excentriques, élaborent une
ûxité du type que les espèces naturelles ne sur-
passent pas. Celui-ci professe, comme son collègue,
une idolâtrie pour M. Byrnes et un amour pas-
sionné pour sa besogne. Comme un chasseur de
grosse bête ne vous épargne pas un seul des lions
ou des tigres qu'il a tirés et vous étale des peaux
après des peaux, en vous marquant le trou dé
la balle, le policier nous force à passer en revue
les photographies, par centaines, des criminels ar-
rêtés à New-York depuis ces dernières années. Ce
qui domine dans ces héros du vol et de l'assassinat,
c'est l'expression égarée ou maniaque, et c'est la
tristesse. On peut compter les visages qui rient, et
de quel rire, outrageant, voulu, gouailleur. Moins
nombreuses encore sont les faces qui révèlent l'in-
telligence. Elle est alors si concentrée, si visible-
ment repliée sur elle-même, si armée et si déûante
qu'elle fait peur, même dans cet inefficace reflet,
émané de ces inertes images. Je crois que je recon-
naîtrais, si je les rencontrais dans la vie, les yeux
a66 OUTRE-MER
d'une de ces photographies, entre autres ceux d'un
homme de trente ans, condamné comme faussaire
et que le détective considère avec une admiration
non dissimulée en murmurant : « He was a great
mani,., — C'était un grand homme!... » — Com-
parant en souvenir cette collection de portraits
avec une collection analogue que j'ai eue entre
les mains à Paris, mais de criminels Français, il
me semble que ceux d'ici sont plus amers, plus
sinistres, plus complètement déclassés, plus impla-
cables et surtout plus volontaires. J'ai cherché en
vain parmi eux cette physionomie, si fréquente en
pays Latins, de l'homme déchu par faiblesse, tout
voisin de l'homme resté honnête par circonstances.
— Les choses sont-elles ainsi réellement, ou bien
ai-je cédé, en les voyant telles, au goût des théories
générales, naturel au voyageur? — Il ne m'a pas
semblé non plus que le musée de pièces à convic-
tion, réuni à côté, fût composé tout à fait comme
il eût été chez nous. Des tables de roulette y al-
ternent avec des revolvers, des nigkt sand bags
avec des outils pour forcer les serrures, des moules
à fausse monnaie avec des plaques à faux billets
de banque. On dirait que les voleurs d'ici sont
plus industrieux et, comment exprimer cela, moins
occasionnels dans leurs mauvais coups? Le détec-
tive nous découvre une scie avec laquelle un cé-
lèbre assassin a scié le cadavre de sa victime. Pour
obtenir de lui Taveu de son crime, un autre dé-
tective imagina de se promener la nuit, vêtu d'un
suaire et gémissant, dans un couloir que nous vi-
CEUX D^EN BAS 267
si tons et sur lequel donnait le cachot. L'assassin
crut voir un fantôme et il avoua en effet : —
a Mais, » dit un de nos compagnons avec dégoût,
a ce n'était pas loyal... — It was not fair -play,,. i»
Voilà le vrai cri de TAnglo-Saxon avec toute son
horreur innée pour la ruse et pour le mensonge.
En l'entendant, je me souviens d'une indignation
pareille, éprouvée par une jeune fille devant la-
quelle on racontait la délicieuse hypocrisie d'un
prince Sicilien du dernier siècle. Malade à mourir,
il fit le vœu, s'il guérissait, de bâtir une Char-
treuse. Il guérit, et, pour concilier sa dévotion avec
son avarice, il imagina de construire dans son
parc, aux portes de Palerme, un pavillon en forme
de couvent, qui se voit encore. Le mot de Certosa
décore l'entrée, et les quelque dix cellules sont
peuplées de figures de moines, mais en cire, parmi
lesquelles se trouve un Abélard en train d'écrire
à Héloïse. — « Quelle honte! » fut le seul mot
que cette anecdote d'une fantaisie charmante arra-
cha aux lèvres de la jeune Américaine. Elle n'y
voyait, elle, que le manque de conscience et la
bassesse de l'insincérité. Notre ami de ce soir n'est
pas loin de juger de même la perfidie employée
yis-Ã -vis du scieur de cadavre, et il ne donnerait
pas volontiers la main au policier inventif qui s'est
avisé de ce joli tour...
Nous descendons vers la rue sur cette discus-
sion, et cette fois nous allons à pied. Il est neuf
heures et toutes les maisons se ferment déjà . La
vie nocturne n'existe qu'Ã Paris. A New- York
a68 OUTRE-MER
comme à Londres, toutes les façades sont éteintes
depuis longtemps lorsque minuit sonne. Seuls les
saloons continuent à flamboyer au rez-de-chaussée
des bâtisses hautes ou petites. Sur les comptoirs
sont préparés par vingtaines de ces ingrédients
qu'un poète bachique du temps de Louis XIII dé-
finissait des a éperons à boire d'autant... » — Ce
sont des gâteaux salés et des poissons fumés, du
jambon et des huîtres frites. Une machine à parier
attend dans un coin, pareille aux tourniquets qui
décorent les boutiques des marchands de vin Ã
Paris, avec cette différence : on ne joue sur celle-ci
que des whiskeys et des cocktails^ et la bille y est
remplacée par cinq cartes de poker. Un de ces in-
génieux appareils que l'Américain ne se lasse pas
d'irkventer, fait aller et venir ces cartes, Ã chaque
fois qu'une pièce en nickel tombe dans une fente
ménagée ad hoc. Un full se produit, ou une sé-
quence, ou deux paires, ou un misti, ou quelque
autre figure, et c'est de quoi procurer aux pauvres
diables qui gagnent ou perdent de la sorte leur
intoxication du soir, l'illusoire mirage d'une partie
comme ils les aiment. Ils se tiennent debout, dans
l'aveuglante clarté du gaz et de l'électricité, ivres
dès cette heure-ci à *nc pas pouvoir bouger, et,
presque tous, même dans cet immonde quartier,
gardent sur eux cette uniformité de demi- tenue,
qui me donnait, le premier jour, l'idée d'une ville
tout entière habillée au magasin de confections.
J'en ai tant vu, de ces Américains de toute classe,
voyager ainsi, dans cet à peu près de costume, une
CEUX D»EN BAS 269
minuscule valise à la main, en carton-cuir, de quoi
changer de manchettes et de faux col ! Au matin,
ils passent chez le barbier, après avoir pris un bain
dans le cabinet de toilette de leur chambre d'hôtel.
Un nègre leur brosse leurs bottines, un autre leur
chapeau et leurs habits. Une petite ligne de linge
blanc aux poignets, une autre ligne de linge blanc
par-dessus le large plastron de cravate qui cache
la chemise, et voilà un gentleman de qui la pro-
preté durera jusqu'au bar de minuit. Nous finis-
sons par entrer dans un de ces bars. Huit à douze
« messieurs » de ce type y discutent devant leurs
verres, où une cerise confite nage entre des ro-
gnures de citron. Ils attendent le retour de
quelques-unes des prostituées dont Clark nous
parlait l'autre jour et qui sont à deux pas, en train
de se vendre à des Chinois. Elles vont reparaître et
régler sans doute les consommations de ces hono-
rables personnages, lesquels joignent à leur métier
de souteneurs un goût passionné pour la boxe. Ils
sont fort intéressés maintenant à comparer les
chances du Californien Corbett et de l'Anglais Mit-
chell, qui doivent se mesurer à Jacksonville, en
Floride. Sur les murs, une série de portraits, des
athlètes célèbres en tenue de combat, révèle lés
admirations du patron et son secret commerce...
Il organise sans doute de ces rencontres clandes-
tines comme Davis en a justement décrit une dans
son Gallegher, où les billets coûtent des cent et
des deux cents dollars. Il est Allemand lui-même,
et avec ses prunelles finaudes, toutes bleuâtres
270 OUTRE-MER
dans sa large face blafarde, il regarde le détective
qui semble ne pas le connaître, mais que lui
connaît très bien. Il y a dans ce coup d'œil de
l'indifférence et de l'égalité. Avec les dessous dç{
élections aux Etats-Unis, qui peut savoir si un
simple teneur de saloon n'est pas un des grands
racoleurs de voix du parti au pouvoir? Y a-t-il
la conscience de cette force dans le calme de l'Al-
lemand? C'est bien possible, comme aussi ^dans
l'attitude des infâmes clients de cet obscur patron
qui fument de gros cigares d'un demi-dollar pièce
avec la sérénité des Dieux de Lucrèce, et qui pa-
raissent peu soucieux de la campagne de morali-
sation proclamée ces dernières semaines. Deux
nouveaux visiteurs entrent dans l'assommoir, qui
parlent Allemand avec le marchand d'alcool. Dé-
cidément New- York est bien la vraie CosmopoUs^
non plus celle des oisifs et des dilettantes, mais
un monstrueux creuset où les aventuriers et les
besogneux du monde entier viennent se heurter,
se mêler, se fondre, pour former un peuple nou-
veau, — mais lequel ?
Se fondre? — Cette intime mixture de ces élé-
ments si peu réductibles, qui sont les races, s'ac-
complit-elle réellement? Pour ce qui touche aux
Jaunes, en tout cas, il est permis de répondre har-
diment que non. Quel étrange pouvoir gardent ces
gens de résister au milieu, de s'en abstraire, de s'y
insuler si l'on peut dire ! J'en eus une preuve nou-
velle cette nuit-là en quittant ce repaire pour le
théâtre Chinois, qui est à deux pas. — Sur la
CEUX D'EN BAS 271
scène, des acteurs, des hommes déguisés en femmes,
tout fardés et tout parés, fardés de couleurs vives
qui leur laquent le visage, parés d'étoffes de
chapes, brodées et bridées, roides et luisantes,
jouent, ou plutôt miment, avec des gestes lents et
rares, une scène d'une interminable pièce. Un ins-
trument à cordes, monotone et aigre, accompagne
cette fantomatique représentation, d'un gémisse-
ment et d'un grincement. Que parlais-je de gestes?
Pendant la demi-heure que nous avons passée là ,
les sept acteurs n'ont pas fait, Ã eux tous, vingt
mouvements. Le décor, qui représente l'intérieur
d'une pagode, avec une ouverture sur un jardin,
évoque sans doute de quoi suffire à l'intérêt de cô
public oii il ne se prononce pas une parole, où
n'éclate ni un rire, ni un applaudissement. Cinq
cents de ces hommes cuivrés sont assis, immobiles
dans leur costume de travail, tous pareils les uns
aux autres avec leur chapeau rond, la queue tressée
de leurs cheveux noirs, leur ^ ample blouse d'un
bleu sombre, et dans ces éternelles faces de ser-
pents se brident leurs longs yeux luisants et inex-
pressifs. Pas un d'eux ne paraît remarquer notre
présence, quoique nous ayons dû faire quelque
bruit en nous engageant dans le couloir qui des-
cend vers la scène, entre les gradins. On les sent
étrangers, à des profondeurs qui ne se mesurent
point, impénétrables et surtout inintelligibles. C'est
dans le choix et la qualité du plaisir que ces dif-
férences totales et foncières se révèlent, car notre
amusement, c'est nous-mêmes, c'est notre indépen-
272 OUTRE-MER
dance et c'est notre goût, au Heu que notre travnil
ne fait, si souvent, que traduire Fesclavage du mi-
lieu. Ce théâtre et l'automatisme hypnotisant de
son spectacle n'ont plus rien de commun avec la
sorte de divertissement que nous allons chercher Ã
la comédie. Et, de même, l'ivresse brutale et méca-
nique de l'alcool — notre ivresse — n'a plus rien
de commun avec l'empoisonnement intellectuel de
l'opium, qui demeure le vice favori de ces gens. Il
faut voir quelques-uns d'entre eux se livrer aux
délices de cette terrible drogue, immédiatement au
sortir du théâtre, pour comprendre combien cette
folie des stupéfiants correspond, dans ces natures,
à des instincts intimes et sans doute indestruc-
tibles. Les deux impressions se complètent avec une
puissance singulière. Nous n'eûmes que vingt pas
à faire, hors de la salle de spectacle, et tout de
suite nous descendîmes dans une des chambres au
sous-sol qui servent, à ces maniaques, de cave à rêve.
A la lumière d'un bec de gaz à demi baissé, un
maigre Chinois est couché sur une natte, posée
elle-même sur un lit de pierre, en saillie le long
du mur. De ses mains agiles, il fourrage dans un
pot rempli d'une substance noirâtre. Avec une forte
aiguille de cuivre, adroitement et sûrement, il*
roule une épaisse boulette qu'il chauffe à une
flamme. Puis avec la pointe de la même aiguille,
sans se hâter, du même geste adroit et précis, il
introduit la boulette en fusion dans la cheminée
métallique de sa pipe. Il aspire quelques bouffées.
La pipe est fumée, et il recommence son manège.
CEUX D'EN BAS 273
Une torpeur de volupté nage dans ses prunelles.
Encore vingt opérations pareilles, et il sera comme
le gros Homme <dortt l'a ^ilhonette et jd«siae ^u
fond de la cave, et qui, bouffi, livide, immobile,
s'abîme dans des visions qu'aucune force humaine
ne saurait lui ravir. Un souple et souriant person-
nage, le patron du local, court de-ci de-là , prépa-
rant des pipes et de Topium pour d'autres habi-
tués qui attendent leur tour de s'abandonner Ã
l'attrait de cette mystérieuse et meurtrière extase.
La solitude et la tacitumité de ce plaisir rendent
cette salle presque tragique. Aucun cri, aucune
parole même. Il y a comme une solennité d'initia-
tion dans l'attitude où s'abandonnent ces dévots
des paradis artificiels, et cette ivresse semble Ã
la fois moins vile et plus criminelle, moins dégoû-
tante et plus inguérissable que celle du whiskey
ou de l'eau- de- vie. A coup sûr elle est si autre
qu'elle donne un frisson de cauchemar et que
nous quittons cet antre avec un soulagement...
Les lanternes Chinoises éclairent de leur lumière
falote le bas de la rue. Un tournant. Elles ont de
nouveau cédé la place au gaz, et l'opium à l'alcool.
Les saloons à présent succèdent aux saloons. \5n'
policeman gigantesque et complaisant que le dé-
tective a racolé pour nous guider aux caves des
fumeurs d'opium, nous arrête soudain devant une
haute maison qu'il nous montre d'un geste de fierté.
— « Welli » nous dit-il avec la plus comique em-
phase, a yoîi may be globe-trotters^ — vous pouvez
074 OUTRE-MER
être des trotteurs du globey vous ne trouverez nulle
place comparable au Bismarck de New- York.
Voulez- vous y entrer?... » Nous acceptons et il
nous explique — ô ironie de la gloire humaine ! —
que ce Bismarck est simplement un endroit où on
loge à la nuit pour douze, pour dix et pour sept
sous. Engagés à sa suite dans un couloir sombre,
nous le voyons qui parlemente avec le concierge
de ce dortoir de misère. Ce dernier, après quelques
'difficultés jouées, — prélude d'un partage de pour-
boire trop intelligible pour qui a éprouvé le peu
de conscience du sergent de ville Américain, —
nous permet de gravir les marches d'un escalier
mal éclairé qu'emplit déjà une abominable puan-
teur. Une porte s'ouvre au premier étage. Nous
parlementons derechef, et nous pénétrons dans une
immense pièce, chauffée, à ne pouvoir y respirer,
par un colossal poêle de fonte. Là , dans une buée
à peine brisée par de rares lumières, se profile une
double rangée de lits en caoutchouc, avec une véri-
table jonchée de corps, les uns à moitié nus, les
autres dévêtus entièrement. Ces malheureux dor-
ment tous de ce sommeil qui ressemble à la mort
et où la vie retrempe pourtant ses énergies pro-
fondes. On voit à la position de leurs membres
qu'ils se sont, non pas couchés, mais abattus, mais
écroulés sous la fatigue, comme ils étaient. Des
plantes de pieds se dressent, noires de la fange
des rues, racontant des errances indéfinies, à même
le trottoir, à même le chemin. Les faces hâves de
ceux qui achèvent de se déloquer — il faut créer
CEUX D'EN BAS 175
des mots pour traduire l'innommable dépouille-
ment de ces innommables haillons — nous suivent
du regard, passivement, stupidement. Nous leur
sommes déjà des apparitions de songe, à travers
la double vapeur de cette atmosphère épaisse et de
leur envahissante lassitude. Ces dormeurs-là sont
pourtant des favorisés. L'espèce de hamac oti ils
reposent doit leur être une singulière volupté,
puisqu'ils dépensent à se payer cette douceur les
deux sous de surplus. Deux sous de pain! Deux
sous de tabac! Deux sous de whiskey! Les hôtes
de l'étage au-dessus dorment, eux, sur des plan-
ches. Ceux du troisième dorment sur le carreau.
Il est bien dur dans sa promiscuité pestilentielle
Mais ce n'est pas la rue, ce n'est pas la nuit de jan-
vier, si meurtrière à la pauvre chair épuisée. VoilÃ
l'idée que je lis distinctement sur le visage, fin et fa-
tigué, d'un vieillard à la barbe verdâtre, qui ôte sa
jaquette, assis par terre dans ce dernier des trois dor-
toirs, véritable fantôme de la misère humaine, à ne
jamaisl'oublier, avec l'anatomie de son torse dé-
charné où des touffes de poils grisonnaient sur des
côtes saillantes. En le regardant, je me souviens que
ce soir même j'étais invité à un bal dans un des
palais de la Cinquième Avenue. J'ai sacrifié cette-
fête à cette visite. La maison m' apparaît en pensée
toute décorée de roses qui valent un dollar la
fleur, tout illuminée par les toilettes des femmes
qui ont sur elles pour vingt-cinq mille, pour cent
milles pour deux cent mille francs de pierreries.
Le Champagne qui se verse au buffet coûte vingt-
•76 ouTf f:-mer
cinq francs îa bouteille. Et les roses se fanent
sans que personne ait seulement pris le loisir de
respirer la douceur de leur arôme, et aucun de ces
diamants ou de ces rubis n*enlève une pensée triste
t celles qui les portent, et à peine ces jolies lèvres
se mouillent-elles à toucher le bord des coupes
où pétille le monotone breuvage... Ces contrastes
entre Taffreuse réalité de certaines détresses et
l'inutile insanité de certains luxes expliquent,
mieux que les plus éloquentes théories, pourquoi la
rage de détruire simplement une pareille société
s'empare, à de certaines heures, de certaines têtes.
Le policeman concussionnaire, qui aurait pu être
chargé de garder ce bal comme il est chargé de
garder les bouges de la Bowery, est aussi orgueil-
leux de cet excès de misère auquel il nous initie,
que son collègue de la Cinquième Avenue doit
être orgueilleux du faste de la fête. Il répète jovia-
lement sa phrase de tout à Theure : « Hé bien!
Avez-vous rencontré de par le monde un endroit
comme le Bismarck?... • Et sur le seuil, respirant
la libre nuit de toute la largeur de ses robustes
poumons, il ajoute : c Messieurs, vous compren-
drez maintenant ce que cela vaut, une bouffée d'air
frais! »
Décidément cet humoriste tient à gagner l'ar-
gent de son pourboire, car, nous voyant remués
par le spectacle de îa sinistre auberge, il nous in-
vite à chasser ces visions de tristesse par une des-
cente dans un nouveau sous-sol, chez un Italien,
« oij il y a toujours, » nous dit-il, « quelque /olli-
CEUX D'EN BAS 477
ficaHoH, • — ' Mot intraduisible, comme le Jolly
dont il dérive, et qui signifie la gaieté plaisante,
la farce bon enfant, une certaine grâce brutale et
de la 5anté. — Je lui demande, à ce propos, dans
quelle nationalité se recrutent surtout les habi-
tants du Bismarck. D'après lui, les Allemands et
les Irlandais dominent Lei Américains propre-
ment dits y sont plus rares. Cest à croire d'ailleurs,
quand on fouille ainsi les bas quartiers, qu'il n'y
an a pas à New- York, ou qu'ils sont tous riches,
tant nous avons rencontré d'étrangers l'autre jour
et cette nuit-ci, et nous trouvons de nouveau des
étrangers dans la trattoria nocturne où notre guide
nous introduit. Mais la jollification annoncée se
borne à un dialogue avec un patron visiblement
embarrassé et furieux dans sa politesse contrainte.
Tandis que les trois compatriotes avec lesquels il
causait affectent de fumer leurs longs cigares Ã
paille et de vider leur fiasco de Chianti sans
nous regarder, le gros homme blafard aux yeux
de procureur nous assure d'un ton qui pue les
galères « que nous pouvons tout voir dans sa mai-
son, qu'il n'a rien à cacher >, -â €” il répète : c rien
à cacher... > Quelle besogne de conspiratioo, dç
contrebande ou de prostitution avons-nous dé-
rangée par notre entrée? Le policcman, lui, doit
le savoir, car il nous tire hors de cette caverne avec
le même empressement qu'il avait mis à nous y
pousser. Il prétend être au terme de son coin de
surveillance. Nous îe quittons pour achever cette
nuit à ,t basse enquête à travers une série de bals
178 OUTRE-MER
publics et de cafés-concerts. Trois de ces rendez-
vous de crapule reparaissent au regard de ma mé"
moire au moment où j'écris ces lignes, tous trois
également tragiques et significatifs. — Le premier
est une espèce de bouge avec des tables fixes et
un orchestre sur une estrade. Des commis et des
militaires s'y pressent, et surtout des marins, toute
la basse racaille du port. Des filles vont de groupe
en groupe, recrues de fatigue, Ã la fois ivres et
affamées. Trois d'entre elles s'assoient à notre
table, et toutes trois demandent du punch au lait,
pour se soutenir. Elles le boivent avec une avidité
qui fait mal à regarder. Une d'elles avise la dou-
blure du paletot de soie d'un de nous, elle l'étudié
curieusement, puis elle s'y caresse le revers de la
main, et ce rien de luxe lui donne une petite joie
physique qui la fait sourire... — Le second est
un cabaret plus décent, avec une arrière-salle où
des employés font danser des filles au son d'une
musique un peu meilleure. Une d'elles et sa sœur
sont évidemment des débutantes. Elles ont dix-
huit et dix-neuf ans. Elles sont jolies, douces et
fines, dans de pauvres robes noires bordées de
rouge. La prostitution n'a encore rien flétri chez
elles du charme qui en eût fait des fiancées inno-
centes, de bonnes femmes plus tard, si le destin
eût été autre. En pays Anglo-Saxon il n'y a ja-
mais d'intermédiaire entre cette girl délicate qui
s'est vendue, ou que l'on a vendue, sans vice, sans
séduction, sans remords, comme on l'eût placée
dan? une maiton de commerce, et la créature dé-
CEUX D'EN BAS ijg
gradée, au nez rouge, aux joues couperosées, aux
yeux pleurards, Ã la voix rauque, dont les mate-
lots veulent à peine. L'explication de cette méta-
morphose, aussi rapide qu'effrayante, est dans l'al-
cool. Ces deux frêles enfants à visage d'ange
boivent déjà du whiskey à plein verre... — Quant
au troisième de ces tristes tableaux de faubourg,
c'est celui d'un autre bal, tout pareil dans son dé-
cor extérieur, seulement de jeunes hommes dansent
là , au lieu des allés : des êtres ambigus avec du
fard aux joues, du noir aux paupières, du rouge Ã
la bouche. Sur le devant et pour séparer de la rue
ce peu équivoque endroit, un saloon encore tient
ses assises. Comme il n'y a qu'une porte à pousser
pour entrer dans le bal, il faut croire que le pa-
tron debout derrière le bar et qui sourit aux
clients avec un visage eczémateux est, lui aussi,
un utile outil d'élection. Les grandes villes et les
grandes démocraties ont de ces sentines dans leurs
coulisses.,,.
i8 janvier. — Ce matin nous sommes allés,
D***, K*** et moi-même, visiter les deux îles de la
rivière de l'Est : Blackwell's et Waird's, oii se
trouvent les maisons de fous et les pénitenciers^
Nous devions rencontrer le détective qui nous ac-
compagnait l'autre jour, M. Clark, Ã la porte des
Tombs. C'est la prison municipale de la ville qui
contient aussi une cour de police et un tribunal
pour les sessions exceptionnelles. L'argot New-
Yorkais Ta baptisée de ce surnom funèbre et sym-
aôo OUTRE-MER
bolique» à cause des larges et lourds piliers Egyp-
tiens qui lui font péristyle. Mais le métier de dé-
tective ne comporte pas Texactitude aux rendez-
vous, et M. Clark est de service. Il nous fait dire
par un de ses policemen qu'il nous rejoindra plus
tard, c s'il a uni à temps. » Cela signifie que le
brave limier est en chasse, qui sait, peut-être Ã
deux pas de nous^ dans une de ces rues? Ptut-être
le criminel qu'il traque arpente-t-il ces trottoirs
d'un pas désespéré, en fouillaiit du regard une de
ces maisons qui nous paraissent si insignifieintes et
qui lui seront, Ã lui, un asile ou une perdition?
Elles défilent avec leur banalité énigmatique, sans
rien révéler de leurs secrets, tandis qu'un nouveau
car, puis un chemin de fer élevé, puis un autre
car encore nous conduisent du côté de Bellevue
HospitaL Une petite jetée de bois, tout auprès,
sert de point de départ au bateau-passeur qui em-
porte, une fois par jour, vers les îles, les con-
damnés et les parents des fous. Une voiture cellu-
laire arrive presque en même temps que nous, avec
sa charge de forçats. Le peuple l'appelle du clas-
sique sobriquet de Black Maria. Ces voyageurs
qui ne reviendront, s'ils reviennent, qu'après des
mois ou des années, descendent insouciamment
Ils s'engouffrent dans des chambres préparées Ã
même les flancs du bateau, tandis que le pont s'en-
combre de pauvres, gens, de femmes surtout, avec
des paniers remplis de quelque provision pour
un malheureux dont voilà tout le reste de joie. Le
bateau s'ébranle. La manœuvre est faite par des
CEUX D'EN BAS aôl
hommes en uniforme brun. Plusieurs sont des
nègres, ils aciièvent là de purger quelque longue
condamnation. Nous commençons de causer avec
le boss, pendant que cette étrange maison flottante
avance sur Teau crispée et qui clapote d'un clapo-
tement sourd. Nous croisons d'autres bateaux-
passeurs, des remorqueurs, des navires de com-
merce. Un vent acre souffle sous un ciel contracté
par la froide tension d'un noir nuage de neige.
Ce rebord de la ville développe une côte râpée,
comme souillée, avec une lèpre de constructions
pauvres et une sinistre plage où s*amasse l'im-
monde déchet des approches de capitale. Le boss,
qui fait métier de transporter de la misère, de la
folie et du crime dans ce paysage de masures et
de détritus, est un vieillard jovial qui mâche sa
chique et darde ses jets de salive avec sérénité, en
surveillant son équipe. Il nous ouvre les deux ca-
bines où il a verrouillé les hôtes de la Black Maria,
Celle des hommes contient environ dix individus
Leur face avilie et neutre n'exprime même plus
cette résolution des tramps^ comme on appelle les
cbemineaux d'ici, que l'on voit vaguer sur les
chaussées de New- York rt ramasser les bouts de
cigare orgueilleusement. Les femmes sont d'as-
pect plus vivacc et plus tragique. Les teintes bi-
lieuses et congestionnées, ces verts et ces roses de
la peau que donne l'alcool, leur font un masque de
vice sur lequel se détache l'éclat singulier de leurs
r^ards. Toutes vielles et ridées comme par de-
dans, avec leurs traits tirés dans une chair flétri^
sSs OUTRE-MEft
elles fument des cigarettes, appuyées contre le
mur de cette prison qui bouge. Elles sont sept :
trois Irlandaises, deux Allemandes, une négresse.
La septième seule est une vraie Américaine. Des
malheureux qui composent l'équipage du bord,
ceux qui ne sont pas noirs sont pareillement tous
des Européens. Un Français se trouve égaré parmi
eux, que le boss nous indique. Il est de Picardie, et
il est venu aux Etats-Unis après la guerre. Pour-
quoi ? Il ne le confesse pas, non plus que le délit
qui Ta conduit d'abord au pénitencier, puis sur ce
bateau. Il était portier d'une bâtisse soi-disant meu-
blée, laquelle était en réalité une maison de prosti-
tution. Un détective est venu lui demander une
chambre à l'heure, accompagné d'une fille L'homme
n'a pas reconnu le policier. Il a donné la chambre.
Voilà pourquoi il est ici, avec ce dur visage que pren-
nent si vite les étrangers établis en Amérique. Il
nous raconte son arrivée, les premières années, sa so-
litude, le travail trop rude, — il était couvreur, —
les gens trop implacables. Il doit dire vrai sur ceg
points. Cela se devine à l'amertume dé sa parole.
Rien ne survit en lui de la belle humeur nationale,
pas même cette blague gouailleuse par laquelle le
Latin prend son inutile et dernière revanche quand
il est vaincu par une civilisation moins fine et
plus forte. Celui-ci est réellement trop vaincu. A
constater sa misère dans son infamie, je regrette
moins que le chiffre de l'immigration Française
sur cette terre soit si bas. Les statistiques la cotent
à cinquante mille quatre cent soixante têtes depuis
CEUX D'EN BAS «83
dix ans. Il est venu en Amérique, par contre, du-
rant la même période, un million quatre cent cin-
quante-deux mille neuf cent cinquante-deux Alle-
mands. Quelle formidable somme d'épreuves cer-
taines, de crimes probables, représente un pareil
afflux d'aventuriers! On en frémit, quand on re-
garde d'un peu près quelque exemplaire authen-
tique et pris sur le fait.
Même singulier ramassis d'étrangers et d'étran-
gères entre les murs des deux asiles, celui des
fous et celui des folles, que nous visitons : — le
premier, dans la plus éloignée des deux îles,
Ward's, — le second, dans la plus proche, Black-
well's. Ce point excepté, ils ressemblent aux autres
asiles de même genre, par toute contrée. Je verrai
longtemps, parmi les fous, un Allemand venu de
Kœnigsberg, qui se croyait le vieil empereur Guil-
laume. La moustache en croc, il parlait et sacrait
en se promenant, avec des gestes de menace. Et
parmi les folles, je n'oublierai pas une Norvé-
gienne aux doux yeux couleur de mer, qui jouait,
assise au piano, un air très vague, indéfiniment
recommencé. L'une et l'autre maison est tenue avec
une parfaite entente de l'aménagement matériel
qui distingue l'Amérique et l'Angleterre. Le prin-
cipe est ici, je l'avais déjà constaté en visitant les
hôpitaux de Boston, d'assurer une autonomie Ã
chaque établissement. La maison doit se suffire
du grand au petit. Il faut qu'elle ait sa boulan-
gerie pour fabriquer son pain, sa blanchisserie
s84 OUTRB-MER
pour lessiver son linge et le repasser à la machine,
son laboratoire pour composer ses propres remèdes.
Avec une telle indépendance, l'initiative est néces-
sairement plus forte. S*iî y a une expérience Ã
tenter, une invention à essayer, plus n'est besoin
de passer par la ûlière administrative et d'attendre
l'ordre central. Tout se paye, et cette absence de
contrôle qui semble si admirable à des victimes du
despotisme de l'Etat, comme nous, pourrait bien
avoir ses funestes côtés. Nous en avons l'impres-
sion à quelques mots que nous dit triomphale-
ment un des docteurs. Nous demandons la per-
mission de voir te fous furieux. — « Nous n'en
avons pas ici, • répond-il. — < Comment cela ? »
insistons-nous. — « Nous n'en avons pas, »
répète- t-il. — « Mais quand ceux qui ne sont pas
furieux le deviennent? » — c Oh! Nous les avons
bientôt domptés. » — « Pouvons-nous voir vos
appareils? » — € Nous n'avons pas d'appareils, »
répond le médecin avec £erté. « Nous estimons
que la contrainte physique est dégradante pour le
patient, nous préférons employer la contrainte chi-
mique, — the chemical restraïnt.^* » — < They
dru g them to deaih,»» Ils les droguent à mort,.. »
nous dit K***. A-t-il raison? Toujours est-il
qu'après cette phrase nous croyons surprendre
dans les prunelles des malade» la stupeur abêtie
de Topium ou de la morphine, quoique le docteur
nous affirme que ces deux substances sont pros-
crite» du traitement Dans cet hospice de fous
règne uiie morne terreur, au lieu que dans l'asile
CEUX D'EN BAS «85
des folles nous demeurons touchés par un air de
douceur, presque de gaieté. Les salles et les cor-
ridors sont parés de fleurs en papier, d'arbres de
Noël avec des fruits en étoffe, reliques de la fête
du mois dernier. Des bananes en drap jaune y
alternent avec des oranges en peluche rouge. L*ai-
mable génie du foyer, impérissable au cœur de la
femme, cet instinct de maternité qui persiste même
dans la folie, a suggéré aux prisonnières une gra-
cieuse et navrante fantaisie : auprès de ces arbres
de NoëK de grandes poupées, vêtues de robes tri-
cotées, figurent les enfants pour qui elles ont rêvé
de préparer ces cadeaux. Et pourtant, malgré
le soin qu'elles ont pris d'orner ainsi leur cachot,
elles sont bien des captives et elles le sentent. Elles
disent toutes, dans leur pensée, k mot que nous
prononce une d'elles, une négresse en cheveux
blancs, qui passe une casaque épaisse à une autre.
Cette dernière rit de plaisir, dems la chaleur de ce
vêtement — t Comme elle est contente î » fait
l'un de nous; c que lui manque-t-il ?» — € To bee
free,,, d'être libre... » répond la vieille moricaude;
et elles s'interrompent, Tune de son agrafage cha-
ritable, l'autre de son rire, pour regarder par la
fenêtre av«5c des nostalgies d'animaux en cage.
Quel triste symbole de la liberté pourtant que cet
horizon, que cette grande plaine de l'île, stérile et
nue! Des arbres y poussent, si maigres, dans un
terrain vague, verdâtre d'un gazon usé, comme
pelé. Des lignes grises y serpentent, qui sont des
chemins abandonnés et défoncés. Des nuages bas
2S6 OUTRE-MER
traînent au ciel, et deux bâtisses érigent une
architecture de caserne. L'une est le Workouse^ la
maison de charité, l'autre est le pénitencier.
C'est par la visite de ce bagne que nous termi-
nons notre journée. M. Clark nous conduit main-
tenant. Il nous attendait devant la maison des
folles. Comment le chien de police a-t-il su que
nous étions là , justement là et pas ailleurs? Nous
ne nous étonnons pas trop de son flair profes-
sionnel, non plus que de la voiture découverte par
lui — comment encore? — dans cette plaine dé-
serte. Nous n'avons pas roulé dix minutes que
nous commençons de voir les galériens qui tra-
vaillent à des terrassements. N'étaient leurs cos-
tumes blancs à larges raies sombres, on les pren-
drait pour des ouvriers ordinaires occupés à une
besogne ordinaire. L'absorption dans le labeur est
un trait si Américain que ces forçats ne se dis-
tinguent point des ouvriers libres. Ils n'ont pas
une physionomie plus triste que celle des mécani-
ciens sur leurs locomotives ou des fondeur? dans
leur usine. Les chiourmes se font plus fréquentes
à mesure que le large bâtiment sur la hauteur se
fait plus proche. Nous y voici. Cette fois nous
n'avons pas besoin de parlementer, comme à la
porte du Bismarck. Notre guide se sent chez lui
dans cette vaste caserne, dont il est un des plus
habiles pourvoyeurs. Nous la parcourons à sa suite,
intéressés surtout par la galerie des cellules où
nous retrouvons l'esprit pratique du pays. Leurs
fortes grilles de fer ouvrent le long d'un couloir
CEUX D»EN BAS 287
très large qui permet la surveillance la plus aisée.
Elles sont étroites, hautes et ménagées de façon Ã
permettre l'établissement dans le mur de deux lits
superposés comme ceux des cabines dans les pa-
quebots. Une pancarte au-dessus de l'entrée porte
le nom des condamnés. J'en lis quelques-uns qui
corroborent mes observations de ces derniers jours
La plupart ne sont pas d'ici. Les peines sont
courtes, de six mois, d'un an, de deux ans au
maximum. En général, une amende s'y ajoute, de
cent, de deux cents, de cinq cents dollars. Quand
les condamnés n'ont pas d'argent, ils acquittent
cette amende en travail, Ã raison d'un dollar par
journée. Le régime est humain, presque confor-
table, si l'on songe aux âpretés de misère de la
Bowery. Réveillés à cinq heures et demie, les
hommes prennent, Ã six heures et demie, du pain
et du café, de la viande à midi, du pain, de la
soupe et du café à cinq heures et demie. A six
heures, ils sont enfermés avec la permission de
lire jusqu'à dix. Leur bibliothécaire est assis Ã
une table, dans une des galeries, classant des
fiches. Même sous la livrée du bagne, sa physio-
nomie intelligente et sérieuse, ses mains fines, son
application tranquille attestent le gentleman. C'est
un étranger encore, un Anglais d'une excellente
famille, coupable d'avoir soutenu une vie de club,
de sport, de jeu et d'élégance, à coups de chèque»
trop habilement fabriqués. On l'emploie à la be-
sogne dont il a paru le plus capable, et il en est
de même pour les autres. Les ateliers sont peuplés
a88 OUTRE-MER
ainsi d'ouvriers qui exécutent au rabais d'excellent
ouvrage. Il y a, dans les pavillons qui entourent
cette bâtisse centrale, une forge et une menuiserie,
une cordonnerie et une serrurerie, ainsi de suite
pour tous les corps de métiers. Nous voyons défiler
des tailleurs, des peintres, des relieurs, des hor-
logers qui besognent paisiblement. Il ne leur eût
pas fallu vivre d'autre sorte, au temps de leur
liberté, pour être heureux. On leur rendra cette
liberté, et pas un d'eux, nous assure M. Clark, ne
gardera, même au plus faible degré, cette habi-
tude du travail qu'ils semblent pourtant avoir
contractée. La plupart sont des récidivistes. Ils
ont pris, quitté, repris le chemin de l'atelier dis-
ciplinaire, sans que cet emploi actif de leurs
heures durant cette servitude légale ait modifié la
perversion de leur volonté. Quelle est donc la pièce
si définitivement faussée dans le rouage intérieur?
Dans ce pays de toutes les entreprises, on a essayé,
pas très loin d'ici, à Elmira, de créer un péniten-
cier réformateur, une espèce d'hôpital moral, pour
atteindre justement cette pièce intime. Il ne paraît
pas avoir donné beaucoup de résultats, et l'on en
arrive à cette conclusion pessimiste que la meil-
leure solution de ces problèmes, comme de tous
ceux qui touchent aux plaies sociales, est simple-
ment une bonne et forte police. Cette idée est
affreuse. Elle semble pourtant conforme à la na-
ture. Certains hommes naissent renards, loups et
tigres. D'autres naissent chiens de garde. Cette
vision d'une dualité foncière dans la race humaine.
CEUX D'EN BAS 289
jt Tavais eue en marchant dans les rues de New-
York derrière Bazarow et M. Cîark. Je l'ai de nou-
veau en entendant ce dernier dire à haute voix :
m Tiens, voilà de mon gibier!... » Et il nous dé-
signe un tourneur, un garçon de vingt ans, râblé
et vigoureux, avec une face ignoblement vicieuse.
— « Je l'ai arrêté de cette main, > insiste
M. Clark, en ouvrant et refermant ses doigts velus.
L'autre se penche sur son travail, sans paraître
avoir reconnu le policier. Il se retourne aussitôt
que M. Clark a repris ta marche. Il l'accom-
pagne d'un regard chargé de haine et de terreur,
en échangeant quelques paroles avec un voisin. Il
y a des rêves de coups de couteau donnés par
derrière dans ce regard-là . Mais le limier de
M. Byrnes n'en a pas plus cure qu'un chien, qui a
forcé une bête et qui en court une autre, n'a cure
du regard furieux ou suppliant de la première.,.
Des pages semblables, j'en pourrais extraire par
centaines de mon journal de voyage. Celles-ci suf-
ûront-elles à rendre concrète l'objection que mon'
ami de New- York dirigeait contre l'optimisme, un
peu officiel et voulu, des deux grands archevêques
catholiques ? En tout cas, elles suffisent à poser en
pleine lumière le fait qui me paraît dominer toute
l'histoire du mouvement social aux Etats-Unis, et
qui en éclaire les apparentes contradictions. Ce
«9^ OUTRE-MER
fait, c*est la présence, dans les classes d'en bas,
d'un contingent étranger, si considérable qu'à de
certaines minutes l'Américain, né en Amérique de
parents Américains, apparaît comme une espèce
d'aristocrate, trop fier pour servir des maîtres
quels qu'ils soient, trop intelligent pour s'assujettir
aux petites besognes de détail, et comme naturel-
lement destiné par son imagination, par sa persé-
vérance, par sa volonté, à enrégimenter dans ses
entreprises des cohues d'immigrants dont il em-
ploie et paye brutalement la main-d'œuvre. Ce pa-
radoxe exagère à peine la réalité. Il suffit, pour
s'en convaincre, de regarder une table de statis-
tique, celle par exemple que les almanachs des
journaux publient à chaque fin d'année. Ces
chiffres incontestables donnent de ce contingent
étranger un dosage plus significatif, quand on
sort de ces bas quartiers de New- York oii les Ita-
liens, les Allemands, les Irlandais, les Polonais,
les Juifs, les Chinois grouillent et se débattent
dans une telle misère. En premier lieu, notez que
cette formidable immigration est très récente. De
1789 Ã 1820, Ã peine si deux cent cinquante mille
colons débarquèrent d'Europe aux Etats-Unis.
Cela ne faisait pas neuf mille hommes par an.
Les nouveaux venus de cette période se perdaient,
se noyaient bien vite dans le milieu Américain
qui possède encore un remarquable pouvoir d'as-
similation. Mais ce pouvoir a sa limite. Et à tra-
vers les chiffres, on voit monter le flot qui peu Ã
peu va la dépasser. A partir de 1820, c'est par
CEUX D'EN BAS «91
année que le nombre des immigrants augmente
jusqu'à se décupler, à se œntupler presque. Il est
de vingt-trois mille trois cent vingt-deux en 1830,
de quatre-vingt-quatre mille soixante-six en 1840.
Les événements de 1848 et ceux de 1849 ont pour
conséquence de porter ce chiffre, pour Tannée 1850,
à trois cent soixante-neuf mille neuf cent quatre-
vingt-six. La guerre Franco-Allemande et la Com-
mune ont un contre-coup plus violent encore sur
cet envahissement do Nouveau-Monde par les
désespérés de T Ancien. Dans Tannée 18/2, c'est par
quatre cent quatre mille huit cent six; dans Tan-
née 1873, c'est par quatre cent cinquante-neuf
mille huit cent trois, que se comptent les expatriés
qui viennent ici chercher — quoi ? Ils ne le savent
pas eux-mêmes. Pour mesurer dans son ensemble
cet étonnant phénomène d'une marée d'hommes,
de nations plutôt, déferlant sur ce continent, les
chiffres d'ensemble deviennent nécessaires. Dans
les deux périodes décennales qui précédèrent celle
où nous sommes, les Etats-Unis ont reçu d'Europe
plus de trois millions d'immigrants entre 1871
et 1880, entre 1881 et 1890 plus de cinq millions
et demi. La population s'est donc augmentée d'un
douzième, dans ces dix dernières années-là , par
voie d'accession étrangère, et cette accession était
uniquement, exclusivement composée d'ouvriers.
Feuilletez maintenant un guide quelconque, vous
trouverez qu'Ã Chicago, sur un million cent mille
habitants environ, il y a quatre cent mille Alle-
mands, deux cent vingt mille Irlandais, quatre-
292 OUTRE-MER
vingt-dix mille Norvégiens, Danois ou Suédois,
cinquante mille Polonais, cinquante mille Bohé-
miens. A Milwaukee, plus de la moitié de la popu-
lation est composée d'Allemands. Ils sont deux
cent cinq mille. Il y a cent cinquante mille Alle-
mands à Saint-Louis. Denver, qui comptait trente-
cinq mille habitants en 1880, en compte cent cin-
quante mille aujourd'hui, soit cent quinze mille de
plus, tous mineurs et tous étrangers. Saint-Paul et
Minneapolis sont des villes Scandinaves, et San-
Francisco est entièrement peuplée d'immigrants
de toutes provenances, y compris vingt-cinq mille
Chinois. Devant cette évidence d'une invasion Ã
l'intérieur, si violente et si récente, comment ne
pas reconnaître que ces nouveaux venus ne sau-
raient, pour la majorité, être Américains que de
nom ? Oui, les Etats-Unis se sont assimilé les arri-
vants avec une rapidité merveilleuse, quand le tra-
vail était surtout un travail rural, quand les
grandes villes modernes n'existaient pas encore,
— avant 1840, il n'y avait pas en Amérique une
seule cité de cinq cent mille âmes; — quand sur-
tout ces arrivants, dispersés aussitôt dans les
fermes, ne formaient pas cette cohue, compacte et
presque solide, irrésistible et formidable comme
un élément Ce pouvoir d assimilation tut mira-
culeux encore, voici trente ans, lorsque la guerre
de Sécession recréa et retrempa la conscience de
l'âme Américaine dans la communauté de la dis-
cipline et du danger. On en peut donner une
preuve entre mille, bien petite mais bien remar-
CEUX D'EN BAS «93
quable. Avant cette guerre, des Allemands, sous
le prétexte de réunions de gymnastique, avaient
fondé un groupe de sociétés révolutionnaires avec
ce titre iSocialisHscher Turnenbund. Jusqu'en 1860,
toutes étaient radicales, internationales et Germa-
niques. La guerre finie, elles se sont retrouvées
naturellement nationales et conservatrices, pour
tout résumer d'un mot, Américaines. Mais depuis
ces trente dernières années, par quels moyens cette
assimilation se serait-elle exercée sur ces masses
serrées qui s'engouffrent hâtivement dans le labeur
des grandes villes industrielles? Ces innombrables
débarqués de la veille peuvent bien se teinter
d'Américanisme, ce qui signifie le plus souvent,
pour eux, dépouiller le faible résidu de préjugés
moraux qui leur restait de leur vie précédente. Ils
apprennent même à baragouiner la langue, quoique
le plus grand nombre continuent de parler leur
idiome natal. — La preuve en est que sans cesse,
dans les tribunaux, les accusés et les témoins ne
sont interrogés que par interprètes. — Mais que
leurs idées changent, que leurs aspirations pro-
fondes se modifient, que leur âme enfin se mé-
tamorphose, ce serait folie de le supposer. Une
fois sur le sol des Etats-Unis, ils demeurent les
violents et les désespérés qu'ils étaient sur le bateau
d'arrivée, d'autant plus qu'ils ont rencontré dans
ce pays de leur dernière illusion la même né-
cessité du labeur quotidien que dans le vieux
monde, et une concurrence plus âpre encore. Ils
avaient débarqué avec toutes les dispositions mo-
294 OUTRE-MER
raies qui font le révolutionnaire, et ils sont restés
des révolutionnaires, prêts à suivre ceux d'entre
eux qui ont transporté d'Europe ici leurs fiévreuses
et farouches utopies, leur fureur d'agitation et
leurs procédés d'embrig-adement. Ainsi s'explique
le soudain développement, dans cette libre, démo-
cratie, du socialisme le plus incompatible avec
tout le passé des Etats-Unis, avec toutes leurs
tendances, avec toute leur constitution, et il éclate
en désordres aussi formidables que les grèves ré-
centes de Chicago et de Californie, en aventures
aussi grotesquement sinistres que la formation de
l'armée de Coxey et sa marche sur Washington.
Regardez-y de près. Ce n'est pas une guerre so-
ciale que ces épisodes annoncent, c'est une guerre
de races. Le véritable ouvrier Américain, car il
existe, est bien l'homme que dépeignaient Mgr Gib-
bons et Mgr Ireland, laborieux, sérieux, respec-
tueux de la loi, fier, par-dessus tout, de la Cons-
titution à laquelle il obéit avec orgueil, sans
haine pour le capital. A côté de lui, grouille
la foule immense des ouvriers de race étrangère,
animés d'idées étrangères, ignorants de l'histoire
d'un pays qui ne leur représente qu'une dernière
partie à jouer contre le sort, ne comprenant pas ce
pays, je dirai presque le haïssant de toute la dé-
ception qu'ils y ont subie. Voici quelques mois,
j'entrevoyais, en longeant le Mississipi, une Amé-
rique d'autrefois sous l'Amérique d'aujourd'hui,
une première lutte d'extermination entre les
Peaux-Rouges et les Anglo-Saxons du dernier
CEUX D'EN BAS Ã p^
siècle. Cest de nouveau à une question de conflit
entre des gens de sang enneini qu'aboutit cette
seconde poussée de civilisation. La grande Répu-
blique, issue des premiers colons du Massachu-
setts, si intimement, si nécessairement Anglo-
Saxonne dans sa langue et dans ses lois, sera-t-elle
soulevée, brisée et détruite par ces éléments étran-
gers, qu'elle ne semble plus absorber et trans-
former de même depuis ces dernières années? La
lutte des classes n'est ici qu'une apparence. Il y a
tout au fond un duel ethnique, et on peut en suivre
les péripéties dans l'histoire du labour movement,
comme on dit ici, détail par détail, presque année
par année.
Un des économistes les mieux renseignés de oe
pays, M. le professeur Richard Ely, a écrit cette
histoire avec beaucoup de conscience et d'impar-
tialité. Quoiqu'il se soit placé à un simple point
de vue d'analyste, la suite des faits qu'il expose
montre aussitôt cette alternance de l'un et de
l'autre courant^ du courant Américain et du cou-
rant étranger, dans cette vaste coulée de l'inonda-
tion ouvrière. Ainsi au confluent de certains
fleuves les deux nuances des eaux persistent long-
temps sans se mélanger. Voulez-vous la voir Ã
l'œuvre toute seule d'abord, cette âme Américaine?
Regardez-la travailler dans les premiers essais
d'organisation communiste qu'elle a tentés et qui,
par les folies de leur principe, dépassent encore
les pires utopies du collectivisme le plus extrava-
•96 OUTRE-MfiR
gant. Vous la trouverez pareille à elle-même, toute
volonté et par suite préoccupée d'abord des pro-
blèmes de responsabilité, toute action, et par suite
profondément, intimement réaliste dans le détail
de son entreprise, même quand le but final est une
chimère. Voici, par exemple, la communauté des
Perfectionnistes d'Oneida, oeuvre insensée, s'il en
fut, dans sa première conception. Un ancien étu-
diant de Yale, assisté d'autres étudiants de la
même université, l'avait fondée. Ces jeunes gens
étaient si enivrés de leur absurde logfique qu'ils
inscrivirent dans leur programme le free lovê,
l'amour libre, sous le prétexte que l'exclusivisme
est aussi coupable à l'occasion des personnes qu'Ã
l'occasion des propriétés. Vous étudiez les règles
pratiques d'une société établie au rebours de l'ins-
tinct le plus profond de la nature humaine, celui
de la famille, et vous demeurez frappé de voir
que ces utopistes de doctrine sont, dans l'appli-
cation, des hommes d'une psychologie très sagace
et très sûre. Vous les voye«, pour ne citer qu'un
détail, organiser dans cette étrange communauté
le mutual criticism^ le droit de critique publique
et réciproque, « afin, » disent-ils, « d'utiliser cette
force perdue d'observation qui, dans le monde, est
dépensée Ga bavardages et en inutiles médi-
sances, i Vous considérez le résultat financier de
leur tentative, et vous constatez leur habileté d'ad-
ministrateurs par le bilan de leur liquidation.
Ayant, en i88i> renoncé à leur programme de ré-
formes pour se réduire à une simple société coopé-
CEUX D'EN BAS «97
rative, Tactif se trouva être de six cent mille dol-
lars pour deux cents personnes, — soit quinze
mille francs par tête. Or ils avaient commencé
avec d'infimes ressources. Examinez de même une
autre communauté, non moins exceptionnelle dans
ses principes, celle des Shakers de Mount Leba-
non. Par-dessous le mysticisme religieux, ce qui
domine chez eux c'est la connaissance pratique et
sage des conditions vraies de la vie humaine. Da-
niel Fraser, un des plus âgés d'entre les frères,
allait répétant sans cesse : «t Les deux bases de la
moralité sont le travail de la terre et l'hygiène. »
Des habitudes régulières, une nourriture scienti-
fiquement choisie, des maisons bien drainées, des
chambres bien ventilées et d'une température cons-
tamment surveillée, — telles sont les minuties aux-
quelles descend leur Ethique et à de plus humbles
encore. € A Mount Lebanon, > raconte le profes-
seur Ely, < j'appris à fermer une porte sans que
personne pût entendre le moindre bruit : — C'est
une leçon en shakérisme, me dit Daniel Fraser,
c'est le shakérisme réduit à une pointe d'épingle...»
Vous reconnaissez là , sous une forme ingénue et
qui fait sourire, le sentiment du scrupule et la sur-
veillance de soi. Ce n'est qu'un cas particulier du
sentiment aigu de la responsabilité. Vous y re-
trouvez aussi ce réalisme innocent de la vie con-
ventuelle qui assure si vite la richesse avec de très
faibles ressources. Tout se tient dans une pareille
communauté, et un pareil degré de discipline ne
gaurait aller sans des vertus supérieures d'ordre
298 OUTRE-MER
et d'économie. Sommes-nous assez loin de Tatmos-
phère où se déchaînent les révolutionnaires mo-
dernes ?
Mais les Perfectionnistes, mais les Shakers ont
essayé des tentatives d'un ordre social très isolé et
très arbitraire. Les caractéristiques de l'âme popu-
laire, aux Etats-Unis, se marquent avec une netteté
plus perceptible encore dans le développement des
simples associations ouvrières. Car ces associations
ont été vraiment l'œuvre des travailleurs, une sorte
d'outillage civique fabriqué par eux pour leur
usage et d'après leurs besoins profonds. Ici les
deux courants sont d'autant plus visibles que le
second n'est apparu qu'après le premier et très
tard. Jusqu'au lendemain de la guerre de Séces-
sion, les sociétés formées par les ouvriers manifes-
taient, presque sans exception, les traits distinctifs
de la race Anglo-Saxonne dans sa variété Améri-
caine. Ce furent d'abord les trades-unionSy toutes
professionnelles et toutes locales comme celles
d'Angleterre : ainsi l'association des typographes
de New-York et celle des house-carpenters de
Boston, fondée en 1812. Le programme de cette
dernière société se rattache bien à la lignée de ces
esprits dont Robinson demeure le type idéal, par-
faitement indifférent aux vastes théories géné-
rales, mais positifs et moraux, avec une force d'ini-
tiative très personnelle au service de leurs intérêts,
et d'ardentes convictions chrétiennes. La charte
des charpentiers porte qu'ils se liguent dans le
but c de gouverner par eux-mêmes leurs propres
CEUX D'EN BAS 299
affaires, d'administrer leurs propres fonds, d'étu-
dier les inventions particulières à leur art, d'as-
sister les ouvriers sans emploi par des prêts de
monnaie, de secourir les malades et leurs fa-
milles... » Si on eût parlé à ces braves gens d'une
réforme universelle, si on leur eût prêché une re-
fonte violente des rapports entre l'employeur et
l'employé, une croisade du travail contre le capi-
tal, ils n'auraient certes rien compris à ces dange-
reuses paroles. Ils voulaient amender leur condi-
tion de travailleurs en tant que travailleurs, parce
qu'en effet cela seul est pratique et moral, Ã la
fois conforme au précepte de rendre à César ce
qui est à César et vraiment utile, d'une utilité
certaine, immédiate. N'est-ce pas d'ailleurs la for-
mule entière du problème social : améliorer le
riche en tant que riche, le noble en tant que noble,
le bourgeois en tant que bourgeois et l'ouvrier en
tant qu'ouvrier? Ce même esprit de réalisme chré-
tien et de patients progrès continue d'animer les
unions plus larges qui, Ã partir de 1825, relient
entre elles de ville en ville les ouvriers de même
métier, ou qui syndiquent les ouvriers de métiers
différents dans la même ville. En 1833, Ely Moore,
le président des General trades-unions de la cité
de New-York, dans une adresse célèbre qui fut le
premier manifeste du socialisme Américain, parle
uniquement a d'élever la condition intellectuelle
et morale des travailleurs, de réduire la ligne de
démarcation entre l'ouvrier et le patron, de mieux
administrer les intérêts pécuniaires du pauvre t^
30» OUtRE-MER
Et cette société des General trades-unions pré-
voyait déjà le danger des moyens violents, car
un des articles du règlement défendait t qu'aucun
corps de métier se mît en grève pour obtenir des
gages plus élevés sans que le motif de cette grève
eût été examiné par le conseil central ». Tel était
d'ailleurs le nationalisme des ouvriers Américains
à cette période, qu'un de leurs chefs, Stephen
Simpson, de Philadelphie, dénonçait, dans un ma-
nuel devenu aussitôt très populaire, et avec une
indignation toute puritaine, les mœurs, les idées
et la littérature de l'Europe comme la source de
tous les abus aux Etats-Unis. Un autre grand
conducteur d'ouvriers proclamait îanécessité« d'ar-
rêter l'empiétement étranger, et d'interrompre sa
pernicieuse influence sur la santé morale et poli-
tique du pays ». De fait, les associations qui vont
se multipliant jusqu'en 1860 sont presque toutes,
profondément, jalousement patriotiques. Elles le
demeurent non seulement dans leurs titres, mais
dans leurs revendications qui ne supposent jamais
aucun bouleversement. Une limitation plus humaine
des heures de travail, une distribution plus géné-
reuse des secours, des facilités plus grandes d'édu-
cation, une échelle plus équitable des salaires, ces
idées très raisonnables et très modérées passent et
repassent sans cesse dans les programmes. Pour
les réaliser, les ouvriers s'attachent toujours à l'em-
ploi des moyens les plus pratiques, les plus con-
formes aussi au vieux génie Angîo-Saxon d'initia-
tive et de liberté : ils provoquent des souscriptions
CEUX D*EN BAS Ti^i
personnelles, ils préconisent d'habiles manœuvres
électorales, ils lancent des journaux, ils étudient
des problèmes techniques. Ainsi l'association des
ciiapeliers d'Amérique, tondée en 1854, s'occupe
d'abord de la question des apprenti?. Elle prétend
limiter leur nombre, pour limiter du même coup
le nombre des ouvriers entre qui se répartira le
travail. A suivre ces ligues diverses, dans leurs
efforts et dans leur propagande, on se sent pris
d'un profond respect pour une si consciencieuse
recherche du mieux, pour une si virile acceptation
du sort, pour une énergie si continue et si lucide.
On comprend ce que valait, ce que vaut encore le
Yankee de bonne souche, celui dans lequel s'est
imprimée la forte tradition des premiers colons de
la Nouvel le- Angleterre, et l'on se rend un compte
bien exact de l'étonnante déviation soudain intro-
duite dans oe mouvement par le second courant,
celui qui a rendu possibles des discours tels que
ceux de M. Debs à Chicago, dénonçant une des
grandes compagnies du pays, comme un chef de
barbares dénonçait une ville à ruiner : c We will
side-track Pullman and his cars together... —
Nous mettrons hors des radis Pullman et ses cars
tout ensemble, » et accusant le gouvernement de
despotisme militaire, pour le plus légitime emploi
de police.
C'est au lendemain de la guerre de Sécession
que l'influence étrangère commença de se rendre
perceptible, en même temps que l'immigration
allait augmentant d'année en année. Pendant la
302 OUTRE-MER
guerre même, tous les Américains de naissance ou
de cœur étaient à l'armée, et la main-d'œuvre
étrangère remplaçait la main-d'œuvre nationale.
Ce remplacement continua pendant la période qui
suivit et qui fut marquée par une énorme poussée
d'industrie. En 1860, les Etats-Unis possédaient
cinquante mille kilomètres de voies ferrées; ils en
possèdent deux cent quatre-vingt-un mille. Pour
de semblables travaux et powssés avec cette furie^
il fallut des bras et des bras, et, comme d'autre
part les moyens de transport devenaient de plus
en plus faciles, les immigrants affluèrent. L'Atlan-
tique s'ouvrit comme grand exutoire par où
s'écoula tout ce que la vieille Europe, et en parti-
culier l'Allemagne, contenait de mécontents. Cette
dernière contrée, la vraie patrie du socialisme ré-
volutionnaire, avait, après 1848, envoyé en Amé-
rique les premiers agitateurs qui aient semé, sur
ce sol de volonté réaliste, des paroles d'absurde
bouleversement et de sanglante utopie. Elles n'y
devaient germer que vingt ans plus tard. Un
tailleur de Magdebourg, Wilhelm Weitling, empri-
sonné dans son propre pays, puis proscrit pour
délit de propagande, avait débarqué à New-York.
Tout de suite, aidé par Henry Koch, un Allemand
encore, il avait fondé une société révolutionnaire
Allemande : le Arbeiier Bund. Un troisième Alle-
mand, ami de Karl Marx, Weidemeyer, ne tarda
pas à se joindre à eux. Ces trois hommes peuvent
être considérés comme des échantillons très remar-
quables d'un type devenu aujourd'hui commun
CEUX D'EN BAS 303
aux Etats-Unis : celui de l'agitateur cosmopo-
lite qui importe, dans un pays dont il ne sait
rien, ses théories de révolution construites d'après
les abus d'im autre. Ils avaient, à leur débar-
quement, toutes leurs convictions faites et tout
leur caractère. Weitling était âgé de quarante ans,
Henry Koch de trente-deux, Weidemeyer avait
passé sa jeunesse à conspirer dans sa terre d'ori-
gine. Aucune de leurs idées n'était Américaine, et
aucune des manifestations qu'ils provoquèrent,
sans résultat immédiat d'ailleurs, ne fut Améri-
caine. C'est ainsi qu'un club de communistes s'étant
fondé à New-York, sous leur direction, en 1857,
ils s'avisèrent de célébrer, l'année suivante, — quel
anniversaire? Celui de l'insurrection de Juin Ã
Paris. Plusieurs milliers d'homimes et de femmes y
prirent part, qui appartenaient à tous les pays,
excepté à l'Amérique. Cette société, cette fête et
ce club étaient le prologue du grand drame d'in-
ternationalisme qui se joue aujourd'hui de Boston
à San-Francisco. Ce mot même d'international
n'était guère prononcé alors. Maintenant, et sur-
tout depuis qu'en 1872 le grand conseil de l'Asso-
ciation Internationale des travailleurs s'est trans-
porté à New- York, il se retrouve dans des centaines
de programmes et dans des milliers d'articles,
publiés par des journaux qui s'impriment en plu-
sieurs langues. Même lorsque le mot n'y est pas,
cet esprit international se reconnaît à l'altération
essentielle des principes sur lesquels reposaient
les sociétés vraiment Américaines. Plus de décla-
304 OUTRB-MER
rations religieuses d'abord. Que les ligues aient
nom le Socialisée Labour Part y ou V International
Wofkmen Association, qu'elles s'appellent V Inter-
national Working People Association ou le Cen-
tral Labour Union, les S. L. P., comme les I. W. A„
comme les L W. P. A., comme les C. L. U, se ren-
contrent dans une même absence d'idées chré-
tiennes. L'arrogance du matérialisme a remplacé
chez leurs leaders la solennité à demi mystique des
ouvriers encore imbus de l'esprit des Pilgrim
Fathers : « The Churchy » disent-ils brutalement,
d iinally seeks to make complète idiots out of the
fttass, and to make them forego the Paradise on
earth by fromising a fictitious Heaven (i). »
Avec le Christianisme, l'humilité du cœur s'en est
allée, ck cette noble soumission aux lois fondamen-
tales de la vie humaine, formulées une fois pour
toutes dans le Décalogue. Sans doute certains
orateurs répudient encore la violence dans les
moyens, tout en se proposant la révolution comme
but II suffit de regarder à la pratique pour recon-
naître que le fond de leur pensée à tous est con-
forme à la terrible phrase de la déclaration de
Pittsburg : c Destruction of the existing class
ride, by ail means, i. e. by energetic, relentless^
revolutionnary and international action (2). » —
(i) « L'Église, en fin de compte, cherche à rendre la masse
complètement idiote. Elle lui apprend à sacrifier le paradis d'en
bas à un ciel imaginaire. »»
(3) <€ Détruire la loi des classes, telle qu'elle existe, par tous
moyens, c'est-à -dire par une action énergique, infatigable, révo-
lutionnaire et internationale, w
CEUX D'EN BAS 30S
Partant plus de solutions lentes et sages, plus
de ce positivisme intelligent et volontaire, l'es-
senoe même de l'âme Américaine. Plus de tradition
non plus. C'en est fini de ces rappels de la grande
guerre d'indépendance qui rapprochaient les pau-
vres et les riches dans un commun orgueil, celui
d'appartenir au plus libre des peuples. Les enfants
terribles du parti exprimaient le sentiment que les
autres dissimulent à peine, lorsque, déployant le
\.y drapeau noir à Chicago en 1884, ils s'écriaient :
^ a C'est la première fois que cet emblème de la
faim et du désespoir apparaît sur le sol Améri-
( cain. Il atteste que ce peuple est arrivé aux mêmes
conditions que les autres peuples... » Ce que ces
internationalistes pensent de l'Amérique, un de
leurs organes, die Freikeity le disait crûment :
« Le juge Lynch est encore le meilleur tribunal
et le moMS coûteux de ce pays-ci... > Vous recon-
naissez dans toutes ces tendances l'obscur et vio-
lent socialisme Germanique, dont sont issus le
nihilisme Russe et Fanarchisme Français. C'est lui
que des millions d'Allemands ont apporté avec
eux depuis ces trente ans, lui qui bouillonne è
travers des grèves monstrueuses comme celle de
Chicago, C'est lui qui a coulé son métal destruc-
teur dans les cadres des associations formées si
solidement et si pratiquement par leg premiers
Trades-U nionists. Grâce à lui, ces associations se
sont enflées et déformées. De véritables armées,
dont les soldats ne se connaissent pas, se sont or-
ganisées sous le prétexte de fédérations ouvrière».
3o6 OUTRE-MER
Des généraux les manœuvrent, qui sont ou des
étrangers ou des fils d'étrangers, parfaitement in-
différents à l'heureux avenir du pays où ils ont,
reçu l'hospitalité, comme à son histoire passée.
Même les sociétés qui gardaient, ainsi les Che-
valiers du Travail, la tradition du grand Idéa-
lisme Chrétien, et qui voulaient permettre à l'ou-
vrier oc de cultiver sa nature divine », sont pous-
sées par des chefs nouveaux dans le sens de la
révolution internationale, et M. Debs a pu s'écrier,
l'autre mois, avec un orgueil qui, lui du moins,
était encore Américain par la conception du re-
cord : — € Nous allons inaugurer la plus grande
grève de chemins de fer que le monde ait jamais
vue. » — Ce sinistre déclamateur avait cent vingt
mille hommes derrière lui, cent vingt mille mal-
heureux qui n'étaient que des mécontents et dont
il a fait des affamés!
Il se rencontre parfois qu'un illustrateur de
journal enferme dans le hasard heureux d'une ca-
ricature le résumé de toute une situation politique
ou sociale. C'est ainsi qu'un dessin du Fun^ vers la
fin de la grève de Chicago, a ramassé, en une
légende et trois figures, toute la portée de cette
grève et tout son enseignement. Le traditionnel
Jonathan est debout auprès d'un rocking-chairy
les mains dans ses poches. Du coin de sa bouche
rasée, il fume un cigare qu'il laisse éteindre. Il
oublie même d'achever son verre de whiskey and
soda, posé sur la table du bar. Son maigre et
CEUX D'EN BAS 307
mélancolique visage aux pommettes saillantes,
encore allongé par le bouc légendaire, exprime
une méditation profonde. Il porte sur son gilet les
treize étoiles, qui représentent les treize Etats pri-
mitifs, et qui se retrouvent sur ses monnaies. En
face de lui, un policier colossal a saisi p^x le
collet un personnage qui pourrait être aussi bien
un paysan Russe qu'un ouvrier Bavarois, avec une
chemise de flanelle, des pantalons rentrés dans
de hautes bottes et un chapeau de feutre mou :
« J'ai dû vous arrêter, Debs. Ce n'était pas une
grève, c'était une révolution... » telle est la phrase
que Jonathan prononce avec le flegme sérieux de
quelqu'un qui a compris et qui veut. Qu'a-t-il
compris? C'est que les nouveaux venus sont en
train d'accomplir chez lui un travail irréparable-
ment hostile à toutes ses idées, à toi. ce sa cons-
cience, à tout son passé. Ce qu'il veut, c'est empê-
cher à tout prix, dût-il mourir à la tâche, cette
désintégration de sa patrie. Ce formidable mouve-
ment de Chicago aura eu cela de bon : le problème
a été posé avec une si tragique netteté, qu'il a bien
fallu prendre parti. Ce sera l'honneur de M. Cle-
veland d'avoir agi avec cette rébellion de l'Ouest,
toutes proportions gardées, comme Lincoln jadis
avec le Sud. Mais ce premier épisode n'est vrai-
semblablement qu'un prologue encore. Regardant
la carte des Etats-Unis et pensant qu'Ã partir de
Chicago jusqu'au Pacifique toutes les villes de cet
immense pays sont peuplées de ces nouveaux ve-
nus^ on entrevoit la possibilité menaçante d'une
3o8 OUTRE-MER
scission entre ces deux morceaux du vaste conti-
nent, qui n'ont plus rien en commun, m les sou-
venirs, ni les idées, ni les aspirations, ni même la
langue. De nouveau l'image de Lincoln vous appa-
raît, avec son masque pareil à celui du Jona-
than de la caricature, et vous concevez que s'il
revenait dans son Chicago, Germanisé si terri-
blement depuis sa mort, il dirait aussi le mot de
combat : « Bound to stop y ou,.. — Il faut que
je vous arrête... » — De même que la question de
l'esclavage n'a été qu'un champ de bataille où se
sont heurtés deux types de civilisations contra-
dictoires, celle du Sud et celle du Nord, il semble
par instants qu'à l'heure présente l'Est et l'Ouest
aillent chejrchant, eux aussi, un terrain sur lequel
se mesurer, ou plutôt l'Amérique des Américains
avec l'Amérique des étrangers. Le Silver Bill fut
un de ces terrains. La grève de Chicago en fut
un autre. La question sociale en est un, mais per-
manent, et sur lequel se livrera peut-être cette
bataille décisive. Les grandes formules de réformes
générales n'ont ni plus de sens, ni plus d'adhé-
ients sincères aux Etats-Unis qu'elles n'en ont en
France. L'infinie complexité d'une civilisation ne
se modifie pas au gré de nos révoltes, même les
plus justifiées, ni de nos théories, même les plus
mtelligentes. Sauf un petit nombre d'insensés, tout
le monde admet, dans le for intérieur, cette trop
évidente vérité, quoique presque tout le monde dise
le contraire : il n'existe pas vraiment de question
sociale, puisque aucune intelligence n'est capable
CEUX D'EN BAS 309
de se représenter les données complètes de la so-
ciété, et par conséquent de mesurer exactement
l'effet d'une réforme un peu profonde. Mais par-
dessous ces problèmes que chacun sait insolubles,
d'autres forces palpitent, réelles et irréductibles.
L'instinct de la race en est une, et c'est aux Etats-
Unis que l'on peut le mieux le constater. Du jour
oii l'excès de l'immigration aura vraiment créé
deux Amériques en Amérique, le conflit entre ces
deux mondes sera aussi inévitable que celui de.
l'Angleterre et de l'Irlande, de l'Allemagne et de
la France, de la Russie et du Japon. Ce n'est pas
contre son patron que l'ouvrier Américain de New-
York, de Philadelphie et de Baltimore sera conduit
à faire la guerre. C'est contre l'ouvrier étranger
que son patron et lui finiront par s'entendre. En
résumé, il s'est élaboré dans cette vaste Démocratie
une forme de civilisation très particulière, Anglo
Saxonne dans son origine. Une autre est en train
de s'élaborer à travers les associations cosmopo-
lites, et qui n'a rien de commun avec la première.
Si cette seconde force aboutit, par des grèves trop
générales et par des illégalités trop violentes, h
une maladie de toute la vie nationale, la guerre
civile éclatera- Les pessimistes prétendent que
cette guerre est très proche. Les optimistes font
observer que l'immigration d'une part semble di-
minuer, d'autre part que l'assimilation, pour être
devenue plus lente et plus difficile, s'accomplit
cependant d'une façon irrésistible, et que ces étran-
gers s'américanisent un peu davantage chaque
3ïO OUTRE-MER
année, presque chaque jour. Ils démontrent que le
Christianisme continue de disputer au matéria-
lisme les masses révolutionnaires, et que les pas-
teurs protestants rivalisent de zèle avec nos
évêques catholiques, quand il s'agit du peuple.
N'est-ce pas un ministre réformé qui a jeté ce
beau cri que l'on croirait échappé au cœur géné-
reux de Mgr Ireland : « Le problème, disent les
théologiens, est d'introduire les masses dans
l'Eglise. J'afhrme, moi, que le problème est d'intro-
duire l'Eglise dans les masses. L'Eglise, c'est le
levain. Les masses sont la pâte qu'elle seule soulè-
vera... j> Les optimistes ajoutent qu'en Amérique
les capitalistes sont des hommes encore pénétrés
de l'énergie primitive, et qu'ils sauront au besoin
défendre leurs intérêts avec une vigueur person-
nelle bien différente de la spirituelle faiblesse des
nobles de 89, ou de l'indolente lâcheté des petits
rentiers Européens de 1894. Dès aujourd'hui n'op-
posent-ils pas aux ligues ouvrières des ligues aussi
intransigeantes sous les titres divers d'Associa-
tions, de CombinationSy de Poolsy de Trusts et de
Consolidation? Pour le psychologue, qui aperçoit
dans cette société Américaine une expérience sans
analogue, les années qui vont venir seront plus
intéressantes ici que partout ailleurs. Car après
avoir constaté toutes les nouveautés de ce Nou-
veau-Monde, on demeure étonné de reconnaître
que ce continent traverse au fond, sous des formes
particulières, les mêmes crises que l'Ancien. Si le
problème social n'est, aux Etats-Unis, qu'un pro-
CEUX D»EN BAS 311
blême de nationalités, le problème politique de
l'Europe, armée jusqu'à en mourir, est-il autre
chose? Tant il est vrai que les idées et les consti-
tutions, les doctrines et les systèmes ne sont que
des apparences, sous lesquelles travaille un petit
nombre de faits, toujours les mêmes, depuis que
le monde est monde, toujours irréductibles et réels
comme la durée et comme l'étendue, conditions
premières et dernières de tout notre être, de toute
notre activité, de nos triomphes et de nos désas-
tres; — et parmi ces faits le plus irréductible, le
plus réel, le plus essentiel, le seul essentiel peut-
être, demeure la Race.
FIN DU PREMIER VOLUME
TABLE DES MATIÈRES
DÉDICACE, .a... «•....• »
I. — En Mer i
II. — Première Semaine 25
III. — Le Monde. — I. Une Ville d'été 60
IV. -^ Le Mondb. — lî. Les Femmes et les Jeunes Filles. 99
V. — Gens et Paysages d'affaires 150
VI. — Ceux d'en bas. — I. Les Ouvriers .......,.<>««. 216
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'•'II. Mensonges. — Physiologie de l'aujour moderne.
'•'in. Le Disciple. — Un Cœur de femme.
'•'IV. La Terre promise. — Cosmopoli.s.
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