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Full text of "Outre-mer. Notes sur l'Amerique"

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PAUL BOURGET 

DE l'académie française 



Outre-Mer 



NOTES SUR L'AMÉRIQUE 



T () M K PREMIER 



EDITION DEFINITIVE 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIËRE 6* 

"^ Tous droits réservés 



Outre-Mer 



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ŒUVRES COMPLÈTES 

Édition in-8"* cavalier sur beau papier vergé d'alfa. 
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1906, 



PAUL BOURGET 



DE L ACADEMIE FRANÇAISE 



Outre-Mer 



NOTES SUR L'AMÉRIQUE 



TOME PREMIER 



ÉDITION DEFINITIVH 




PARIS 

LIBRAIRIE PLOTSr 

PLON-NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE QARANCIKRE 6* 

Tous droits réservés 



Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 



r 

{M 

A M. JAMES GORDON BENNETT 



Je vous envoie^ cher monsieur et ami, le recueil 
des noies de mon voyage aux Etats-Unis dont 
vous avez désiré que les lecteurs du Herald eussent 
la frimeur. En vous priant d'en accepter la dédi- 
cace, f acquitte simplement une dette de reconnais- 
sance. Si vous ne triaviez donnée d'une part^ les 
lettres d'introduction les plus précieuses, et si, 
d'autre part, votre journal n'avait pas présenté, 
comme il a fait. Cosmopolis au public Américain, 
je fC aurais pas trouvé tant de facilités à regarder 
de près ce Nouveau-Monde que nous connaissons 
trop mal, nous autres gens € de Vautre côté de 
l'eau B, comme disent vos compatriotes. Ils parlent 
de Southampton et du Havre à New-York ou à 
Boston, comme à Paris un habitant du faubourg 
Saint-Germain ou du quartier Latin parle de la 
Madeleine et du boulevard. Ils sont sur un côté du 
trottoir aujourd'hui. Dans sept ou huit jours ils 
seront sur l'autre. Une rue à franchir et c*est tout. 
Il est vrai que c'est une rue qui bouge et qui iap^ 



II A M. JAMES GORDON BENNF/iT 

pelle rOcéan, Mais, comme ils disent encore^ avec 
cette bonhomie ironique dont ils ont le Secret : 
a En Amérique tout est sur une plus grande 
échelle que dans la Old Country ! » 

En les relisant, ces notes, frises au jour le jour^ 
je les ai jugées bien incomplètes et bien superfi- 
cielles. Ce n^esi pas huit mois, c^est des années qu'il 
faudrait passer ici et avec des connaissances spé- 
ciales de politicien, d'économiste, d'ingénieur, de 
géologue, d'anthr apologiste, pour lever un mou- 
lage exact de cette énorme civilisation en train 
d'installer ses quelque cinquante Etats ou terri- 
toires sur une étendue de sol presque aussi vaste 
que l'Europe et dans des conditions prodigieuse- 
ment complexes de climats et de races. Malgré des 
travaux de la valeur de ceux de Tocqueville, il y 
a un demi-siècley et de M^nSrycëTvoictr quelques 
années, le livre qtoTésume une pareille société 
reste à écrire. S'il doit jamais être composé, c'est 
à la condition que beaucoup de monographies par- 
ticulières aient été rédigées par des voyageurs de 
bonne foi qid se bornent à transcrire leurs impres- 
sions. Cette modeste ambition d'un service à 
rendre ni encouragerait seule à donner ce journal 
de route pour qu'il prît place à côté de tant 
d'autres, quand je n'aurais pas un espoir encore, 
celui de décider quelques-uns de mes compatriotes 
à entreprendre un voyage, aujourd'hui facile, et 
dont fai éprouvé qu'il a sa bienfaisante influence. 
Si les Américains souffrent d'une espèce d'abus de 



A M. JAMES GORDON BENNETT m 

tinergiey beaucoup d'Européens souffrent du mal 
contraire, à qui un séjour de quelques semaines . 
aux Etats-Unis referait de la volonté, surtout\- 
dans la jeunesse^ comme Vair de la montagne refait 
du sang à un anémique^ tout naturellement. Ils y 
gagneraient aussi de mieux comprendre le monde 
que nous préparent la Démocratie et la Science, 
ces deux grandes ouvrières de nos destinées fu- 
tures. Je suis, pour ma party comme vous le verrez 
dans ces notes, parti de France avec une inquié- 
tude profonde devant V avenir social. Elle s'est 
apaisée, sinon guérie, dans Vatmosphere d'action 
qui se respire de "New-York à Chicago et de Saint- 
Paul à la Floride. Beaucoup de choses en Amé- 
rique sont brutalisantes et déplaisantes. On y 
regrette souvent la douce et lente Europe. On y 
a, par instants, de véritables nostalgies d'une terre 
d'histoire où il y ait des morts derrière ceux qui 
vivent. Et pourtant on éprouve, au moment de 
quitter cette étonnante République, une émotion 
qui tient de la gratitude et de la piété. On s'y est 
repris à ne plus trop craindre ce lendemain mysté- 
rieux vers lequel marche tout V univers civilisé 
parmi tant de destructions douloureuses et des 
écroulements que l'on a trop de peine à croire né- 
cessaires. 

Voilà de bien grands mots, cher monsieur et 
ami, en tête d'un ouvrage qui n'a d'autre préten- 
tion que d'être une causerie d'un touriste en train 
de classer ses < instantanées » entre deux départs 



iT A M. JAMES GORDON BENNETT 

de train ou de bateau. Mais, dans cet âge de 
révolutions, le sérieux et le tragique se rencontrent 
à tous les tournants d'horizon. C'est ainsi que la 
grande ligne redoutable de V Océan sert de fond 
à- tous les racontars de table ou de fumoir 
échangés à bord d'un yacht de plaisance^ comme 
celui où vous serez sans doute quand ce manus- 
crit vous arrivera. Si ces notes réalisaient mon 
intention, elles seraient exactement cela : une suite 
de -propos d'un voyageur qui s'amuse au détail 
quotidien, puéril quelquefois, de son voyage, avec 
de larges aperçus d'idées entr' ouverts par instants. 
Je ne suis pas sûr d'avoir exécuté ce que je vou- 
lais ^ mais je suis sûr que le Herald et son direc- 
teur accueilleront ce diary d'un étranger avec une 
sympathie que je leur rends à l'un et à l'autre^ et 
dont je vous prie dé trouver ici l'expression sin- 
cère. 



Paul BOURGET. 

Paris, 15 septembre 18Q4. 



OUTRE-MER 



EN MER 



A bord du ***. _ Août 1893. 

L'énorme bateau — il a trois cheminées, il 
jauge plus de dix mille tonnes et sa vitesse 
moyenne est de cinq cents milles par jour — marche 
à toute vapeur sur l'énorme mer. Ce ciel d'une 
après-midi du mois d'août pèse sur l'Atlantique 
avec des nuages d'automne. C'est comme un cou- 
vercle bas et gris sous lequel, infatigablement, mo- 
notonement, la houle enfle et se boursoufle, une 
houle grise, terne, opaque comme ce ciel, et dont 
les lames montent, s'escaladant, s'écrasant les 
unes les autres. Une seconde, et quand l'une d'elles 
se dresse toute haute, l'eau plus mince, et comme 
écorchée, de la cime, se teinte de vert, une frange 
d'écume ondule blanche et souple, puis la crête 
mobile s'écroule, le mur d'émeraude s'abat en un 
lourd paquet d'eau saumâtre sous l'enflure d'une 



a OUTRE-MER 

autre lame. Elles sont des milliers et des milliers 
ainsi, soulevées, déchaînées, heurtées dans la fré- 
nésie d'une bataille retentissante que domine par- 
fois le passage d'un oiseau, ailes ouvertes, noir 
sur le ciel gris, en train de chasser dans le vent et 
dans la tempête. Le bateau, lui, est si puissant qu'il 
déchire cette formidable palpitation de la mer 
sans rouler et sans tanguer. Il donnerait, tant son 
plancher demeure solide, l'idée d'un cauchemar 
fantastique : l'immobilité dans la vitesse, n'était 
que son armature de métal frémit d'une vibration 
ininterrompue. C'est un de ces cinq ou six paque- 
bots que les marins appellent des c lévriers de la 
mer ». Il le mérite, ce joli surnom, autant par ses 
proportions et par l'élégance de ses lignes qui 
effilent en minceur son corps colossal, que par le 
train prodigieux de sa course. Nous sommes partis 
depuis bien peu d'heures, et déjà la côte d'Angle- 
terre s'efface, confondue avec le bord plombé du 
dôme de nuages qui cerne l'horizon. Encore quel- 
ques secousses de la double hélice, et il n'y aura 
plus, pour toute une semaine, autour de nous, que 
l'abîme insondable des vagues, et là-bas, — le 
Nouveau-Monde. Comme il m'attire, moi, ce 
Nouveau-Monde, et pour des raisons sans doute 
assez étrangères à celles qui entraînent de ce côté 
la plupart de mes compagnons de voyage! Le 
pavillon sous lequel nous naviguons porte en bleu 
sur son fond blanc l'aigle éployée des Etats-Unis. 
Il est Américain, et la plupart des passagers le 
sont aussi. J'ai préféré. Duisque je me décidais, 



EN MER j 

ime fois de plus, à quitter la France, couper le fil 
tout de suite, et me voici déjà en pays Yankee, 
sur ce pont où je n'entends plus que de l'Anglais, 
un Anglais nasillard où le mot c well » a rem- 
placé le mot c y es • et revient sans cesse. J'ai 
déjà dû changer ma monnaie française, et ap- 
prendre tout de suite que l'unité de dépense a 
sauté du franc au dollar, c'est-à-dire qu'elle a quin- 
tuplé. Ce sont les deux toutes premières sensations 
d'expatriement, et aussi l'inexprimable insolence 
d'allures des domestiques du bord, ou mieux des 
aides. Mais ne sais-je pas depuis longtemps qu'il 
n'y a pas de domestiques aux Etats-Unis? Aucun 
peut-être de mes voisins — ils sont une centaine 
installés à l'air sur des chaises longues et des 
pliants — n'a même remarqué ces riens. C'est pour 
l'étranger le petit frisson de froid dont tremble le 
nageur qui s'élance de la berge. Si habitué soit-on 
à ce que le tragique et inquiet Maupassant appe- 
lait a la vie errante », il y a dans cette saute 
subite hors de tout home une vague sensation de 
mélancolie, ou plutôt, car le mot serait bien gros 
pour un effet de simple resserrement nerveux, 
c'est comme une petite crise d'involontaire retour 
sur soi-même. On prévoit les mille contrariétés du 
déracinement et Ton se demande : — Pourquoi ce 
nouveau voyage? Que vais-je chercher par delà 
les mers, loin de mes amis, loin de mes livres, loin 
des paysages familiers de la terre où j'ai 
grandi?... — Hélas! Ce n'est déjà plus cette terre 
qui s'évanouit là-bas dans la brume, puisque cette 



4 OUTRE-MER 

côte s'appelle le Landes End! N'importe. Le cap 
de la Cornouailles appartenait encore à l'Europe. 
Son phare qui vient de s'allumer annonce sans 
doute le retour à d'autres voyageurs qui ont fait, 
pour des raisons ou pour d'autres, l'expérience que 
je vais tenter. Lorsque dans huit ou dix mois, si 
Dieu permet je verrai cette même pointe de terre 
et cette même flamme se détacher sur l'horizon, 
aurai-je rapporté d'outre-mer une opulente moisson 
d'idées et d'images? Me dirai-je que j'ai eu tort 
ou que j'ai eu raison de m'exiler de nouveau pour 
un si long temps? A ces deux questions âiaprèSi 
je ne peux encore répondre, mais je vois nettement 
ma réponse aux deux premières, aux questions 
à'avant,Qfi(\nt l'Amérique me donnera, je l'ignore. 
Ce que j'attends d'elle, je le sais très bien, et ^je 
voudrais tracer en quelques lignes cette espèce de 
programme ou d'examen de conscience intellectuel 
sur les premières pages de mon journal de route. 
Quand je rédigerai mes notes, c'en sera, je crois, 
la meilleure préface, et c'est aussi la meilleure ma- 
nière de tromper l'ennui du paquebot, cette sensa- 
tion que je connais trop bien poiur l'avoir tant 
subie sur les mers d'Orient, ce vide à la fois et 
ce long des jours. Il n'y a plus de temps en mer, 
plus de distribution des heures, plus d'émiettement 
de la vie. On est comme bercé, comme roulé par 
une puissance trop forte, et qui vous supprime, qui 
vous dissout votre volonté. Les infiniment petits 
de la vie du bord et les songes d'idées très géné- 
rales peuvent seuls vous aider à passer ces matins 



EN MBR 5 

et ces après-midi d'une languctir pr^qtic végéta- 
tive. J'essaierai des deux remèdes. Je commence 
par le second qui correspond trop bien à la pas- 
sion maîtresse de mon intelligence, à ce goût, à 
cette manie presque de ramasser des milliers de 
faits épars dans le raccourci d'une formule. Mais : 
« Quiconque est loup agisse en loup, b a dit un 
sage. C'est une façon de penser et de regarder 
que celle-là. Elle doit avoir sa valeur comme elle 
a ses limitations. En tout cas, c'est mon impres- 
sionnisme à moi. Je ne puis être sincère qu'en, y 
obéissant et m'excusant à l'avance, auprès du lec- 
teur qui voudra bien suivre ces notes, pour cet 
abus de la réflexion abstraite. 



€ L'expatriement, » ai- je écrit tout à l'heure. Que 
ce mot est grossier et qu'il sonne faux! Je l'ai 
senti dans tous mes voyages et je le sens plus 
encore à ce départ-ci, on ne s'expatrie jamais. Si 
loin que l'on soit de sa terre et de toute terre, on 
n'a qu'à descendre au plus intime de sa pensée 
pour se retrouver citoyen, non pas du. monde, mais 
du petit coin de sol dont on est issu. Ce qui m'at- 
tire en Amérique, ce n'est pas l'Amérique elle- 
même, c'est l'Europe et c'est la France, c'est l'in- 
quiétude des problèmes où l'avenir de cette 
Europe et de cette France est enveloppé. Trois 
puissances semblent aujourd'hui à l'œuvre pour le 
fabriquer, cet avenir, trois Divinités aux mains 



6 OUTRE-MER 

brutales et inévitables comme celles des Parques, 
et il nous faut bien reconnaître leur souveraineté 
sur tous les intérêts comme sur toutes les entre- 
prises du vieux monde : l'une est la Démocratie, la 
seconde est la Science, la troisième, — la dernière 
apparue et la moins aisément nommable, — c'est 
ridée de la Race. Vers quelque coin du continent 
que Ton se tourne, de Saint-Pétersbourg à 
Londres ou de Rome à Paris, on voit ces trois 
forces à l'œuvre, en train d'ébaucher les linéa- 
ments d'un monde nouveau, — du moins leurs sec* 
tateurs le prétendent, — en train de détruire pièce 
par pièce l'antique édifice oh la vie humaine s'est 
abritée depuis des siècles, sans rien dresser qui 
puisse le remplacer, disent leurs adversaires. Et 
ces derniers n'ont pas de peine à nous montrer 
quelle Europe ces nouvelles Divinités nous ont 
faite, combien sinistre, combien différente de celle 
que rêvaient nos pères quand ils saluèrent, à la 
fin du dernier siècle, d'un tel cri de naïve espé- 
rance l'aube de la Révolution. Le suffrage uni- 
versel, c'est-à-dire la tyrannie imbécile du nombre, 
le règne de. la force sous sa forme la plus injuste 
et la plus aveugle, voilà le régime que la Démo- 
cratie a établi partout où elle a triomphé. Elle y 
a joint un furieux réveil des appétits d'en bas, un 
universel mécontentement du sort et la menace 
constante d'une révolte de ce quatrième Etat de 
la misère et de l'envie contre une civilisation qui 
a promis la liberté, l'égalité, la fraternité, et qui 
fait banqueroute à ces irréalisables promesses ! — 



EN MÊR 7 

Un maniement plus adroit de la nature, enfin 
connue avec exactitude, voilà le bienfait certain 
de la Science; mais qu'il est payé cher, s'il est vrai 
que le nihilisme philosophique soit l'aboutisse- 
ment dernier de ce gigantesque effort d'enquête 
sans conclusion possible! Acculée aujourd'hui à 
l'Inconnaissable, et contrainte d'avouer que sa mé- 
thode est impuissante à jamais saisir la cause 
derrière les phénomènes et la substance derrière 
les accidents, quel aliment apporte-t-elle à Tâme, 
cette Science, sinon un pain d'amertume et un 
breuvage de mort ? En développant à outrance 
dans l'homme moderne l'esprit d'expérimentation 
et de critique, elle a rendu la foi au surna- 
turel presque impossible à la légion innom- 
brable des consciences moyennes, et c'est l'addi- 
tion de ces consciences moyennes qui forme ce que 
l'on appelle une conscience nationale. Aussi quelle 
diminution d'Idéal dans cette Europe contem- 
poraine ! Quelle incertitude des convictions, et, c'en 
est la conséquence nécessaire, quelle faiblesse in- 
cohérente des volontés! Quelle diminution du ca- 
ractère, quel dérèglement de l'énergie, que de 
maladies morales, sans cesse renaissantes et de 
plus en plus fécondes en complications, dans les 
dernières années de cette fin d'an siècle qui a tant 
souhaité de bien faire ! — L'idée de la Race enfin, 
et qui semblait si généreuse, si logique aux éclaii3 
du canon de Solferino, dans quelle menace de 
barbarie elle s'est résolue, aujourd'hui que toute 
cette Europe du progrès n'est plus qu'-une suite de 



i OUTRE-MER 

camps «tranchés, où des millions d*hommes 
attendent, derrière des canons chargés, l'heure stu- 
pidement criminelle d'une extermination comme 
l'histoire n'en a pas connu!... 

Oui, telle est leur besogne évidente, à ces trois 
effrayantes ouvrières, qu'il est vain cependant de 
maudire, — et coupable peut-être. Car il y a dans 
toutes les grandes forces irrésistibles de la société 
comme dans celles de la nature un caractère 
fatal et partant sacré. Dépassant la prévision de 
l'homme et son contrôle, elles nous apparaissent 
comme des émanations mystérieuses du principe 
même d'où découle toute réalité. Ce qu'elles ont 
d'irrésistible et d'illimité s'impose à notre accepta- 
tion comme la naissance et comme la mort, comme 
le jour et comme la nuit, comme cette mer qui 
bat de sa lame le vaisseau où j'écris ces lignes. 
En présence d'une pareille nécessité il n'est pas 
permis de désespérer avant d'avoir étudié toutes 
les chances d'un plus heureux avenir, je veux dire 
avant de s'être assuré que les effets produits par 
ces causes implacables sont toujours les mêmes. 
Or un pays s'est rencontré où ces trois forces si 
meurtrières à notre vieux monde ont été appelées 
à façonner de toutes pièces un univers nouveau, 
un pays qui s'est constitué dès le premier jour en 
démocratie, et en démocratie scientifique parce 
qu'il a dû employer à dompter une terre toute vierge 
l'appareil le plus moderne des machines et de l'in- 
dustrie, un pays devant lequel le problème des races 



EN MER 9 

s'est dressé dès son origine, et qui s'y heurte encore 
à chaque instant, puisqu'il est un terrain d'allu- 
vion pour toutes les nations d'Europe, d'Afrique 
et d'Asie, et qu'il lui faut faire vivre ensemble 
non seulement des Anglais et des Irlandais, des 
Allemands et des Français, mais des noirs et des 
jaunes avec des blancs. Jusqu'à présent il pardt 
y avoir réussi. Chaque année sa population aug- 
mente, sa richesse grandit, ses villes poussent avec 
des énergies de plantes des Tropiques. Il y a 
quarante ans, qu'étaient Saint-Louis, Saint-Paul, 
Minneapolis? Qu'était Chicago elle-même? Au- 
jourd'hui c'est par cent mille, deux cent mille, 
cinq cent mille que se comptent les habitants de 
ces cités nées d'hier. Cette année, la plus éton- 
nante d'entre elles vient d'ouvrir une exposition à 
laquelle elle a convié le monde entier, et le monde 
est allé à ce rendez-vous. Vingt-cinq mille 
hommes d'armée suffisent à ce peuple, qui prouvait 
cependant, voici moins de trente ans, que les éner- 
gies militaires surabondent en lui comme les 
autres, et il est retourné» sitôt la lutte finie, aux 
travaux de la paix avec la même rapidité qu'il 
avait mise à organiser l'outillage formidable de 
sa guerre. Comment savoir qu'une pareille nation 
existe sans ressentir la curiosité de regarder 
ailleurs qu'à travers les livres les conditions de 
cette existence ? Comment perdre cette occasion 
d'éprouver sur place la valeur de cette société qui 
se prétend celle de l'avenir, qui est en tout cas 
une des possibilités de l'avenir? Je crois me 



lo OUTRE-MER 

rendre un compte assez exact par avance de ce qui 
me choquera dans cette contrée où manque la 
poésie du passé, moi qui ai tant aimé l'Italie, la 
Grèce, la Syrie, ces terres pétries de la poussière 
des morts. Je sais que je ne vais pas chez- ceux 
de ma lignée d'esprit et de cc3eur. Mais où n'irais-je 
pas et chez qui, pour reprendre un peu de foi 
dans le lendemain de cette civilisation qui, chez 
nous, semble parfois à la veille de s'abîmer pour 
toujours?... 



J'ai laissé passer cinq jours depuis cette après- 
midi de départ où je m'essayais à cette espèce 
de bilan intellectuel qu'il est bon de dresser aux 
premières comme aux dernières heures d'un long 
voyage. Durant ce voyage lui-même, il faut être 
tout à la sensation présente. L'écrivain doit 
utiliser ses idées générales à la manière dont un 
peintre utilise le mur de son atelier. Il s'en sert 
pour accrocher des études que cette paroi sou- 
tient — et qui la cachent. J'ai donc oublié de mon 
mieux mes théories pendant ces cinq jours, comme 
j'espère les oublier pendant les mois qui vien- 
dront, et je me suis abandonné à cette vie de pa- 
quebot qui semble pareille à elle-même sous tous 
les climats et sur toutes les mers. Pourtant, à y 
regarder de près, ce bateau-ci est déjà un coin 
d'Amérique, et un visionnaire de mœurs y saurait 
démêler comme toujours le ton national, l'irréduc- 



EN MER tf 

tible petit trait où un peuple empreint toujours 
sa physionomie. Qui a pu quitter un steamer de la 
compagnie péninsulaire, la classique P. O. de 
V'Eg\'pte et des Indes, pour un vapeur des Mes- 
sageries sans éprouver que toute l'Angleterre est 
déjà dans l'un et toute la France dans l'autre, de 
même que toute l'Italie tient dans l'entrepont d'un 
des Florios qui cabotent la côte de Gênes à 
Patras? Mais la condition pour bien discerner ces 
nuances est de connaître déjà les peuples. Voici 
à tout hasard le crayonnage de quelques-unes des 
visions que j'emporterai de cette traversée une fois 
finie, — bientôt donc. Nous avons marché si vite 
que, partis de Southampton le samedi dans 
Vaprès-midi, nous serons à New- York demain 
vendredi, au soir, malgré que la mer nous ait 
assaillis rudement à de certaines heures, surtout 
dans ce milieu *de l'Océan que les marins appellent 
le deviVs hole^ — le trou du diable, — et quoique 
à ce moment, où je reprends mon journal de route, 
le brouillard s'épaississe, sur cette même mer 
redevenue lisse, à peine moirée. Une houle de 
fond la soulève d'une large ondulation paisible, 
tandis qu'une blanche et molle nuée enveloppe le 
bateau, si dense que d'une extrémité à l'autre les 
objets et les personnes se fondent dans un vague 
tremblement de fantômes. La sirène, de minute 
en minute, perce cette vapeur de son appel strident, 
mais la vitesse de notre course n'en est pas dimi- 
nuée d'un nœud. 

— - a C'est beaucoup plus sûr, » m'a dit un de 



I« OUTRE-MER 

mes voisins de table. « En cas de rencontre, le 
bateau le plus rapide coupe toujours Tautrc... » 

... Ce pont de vaisseau tout d'abord, «ur lequel 
j'ai passé tant d'heures, quand les lames fouettées 
par le vent l'aspergeaient de leur embrun salé, 
que j'en reverrai de fois les deux galeries, le long 
des cabines, avec la ligne des fauteuils de canne 
pressés les uns contre les autres! Les hommes et 
les femmes y passaient leurs journées, lisant, cau- 
sant, s'étirant, dormant, et les couleurs des plaids, 
tout mêlés de vert et de jaune, de rouge et de noir, 
faisaient ressortir l'éclat ou la flétrissurt des vi- 
sages. C'étaient pour moi, ces faces, jeunes ou 
vieilles, que je retrouvais chaque matin à la même 
place, comme des énigmes de race où ma fantaisie 
s'amusait à deviner avec une curiosité singulière 
des hérédités invérifiables, tous les métaux divers 
coulés dans cet airain de Corinthe : îa race Amé- 
ricaine. Plus rien dans cette foule de ce dessin 
serré qui fait la physionomie de presque tous les 
Anglais, — leur caractère d'imprimerie, si net, si 
dru, si découpé, en est l'analogue, — mais des 
visages si disparates et des physiologies si contra- 
dictoires que j'y déchiffrais naturellement les vingt 
atavismes différents dont les Etats-Unis sont la 
synthèse. Ce pcrsottiiage aux épaules carrées, aux 
mains solides comme des battoirs, aux pieds 
larges comme des bases de colonnes, qui fume de 
gros cigares avec un souffle puissant, et dont les 
yeux petits dardent sous leurs lunettes cerclées 



BN MER 13 

d'or des regards cîe bonhomie et de ruse, ai-jt 
besoin de savoir que son nom se termine en mann 
et qu'il regagne Chicago pour être sûr qu'il est 
un Allemand ou un fils d'Allemand ? — Cet autre, 
avec cette g£iieté nerveuse de ses yeux trop bleus, 
sa barbe rousse, ses gestes excitables, le visible à 
peu près de sa tenue, comment douter qu'il soit 
un Irlandais ou un fils d'Irlandais? — Ce troi- 
sième, aux prunelles trop noires dans un masque 
olivâtre et maigre, quel indiscutable Espagnol en 
qui revit la silhouette de quelque aventurier de 
Californie!... — Et puis ce sont, à côté de ces 
visages marqués d'un si net caractère, d'autres vi- 
sages comme pétris de cinq ou six types divers, 
gris, neutres, et ternes, avec de grands traits qui 
les tailladent et qui, presque tous, disent l'effort 
Ils sourient, et même dans ce sourire il-s restent 
tendus, presque amers, comme si le travail et la 
peine de plusieurs générations y demeuraient em- 
preints. Beaucoup de femmes, et de très jolies, 
causent familièrement avec l'un et avec l'autre. 
Plusieurs actrices parmi elles reviennent au pays 
natal d'une tournée en Angleterre. J'imagine ce 
que cette intimité du bord représenterait de ga- 
lanterie actuelle ou prochaine dans un bateau de 
pays Latin. Ici l'impression contraire domine, celle 
de mœurs déjà plus rudes et qui sont à base 
d'énergie et de volonté, comme les nôtres sont à 
base de plaisir ou d'esprit. J'en retrouve le sym- 
bole dans l'âpreté avec laquelle, depuis le départ 
et quelle qu'ait été la mer, plusieurs des jeunes 



14 OUTRE-MER 

femmes se sont obstinées à arpenter le pont d'un 
pied décidé, tandis qu'un groupe de jeunes gar- 
çons et d'hommes faits jouait sur l'avant à une 
sorte de cricket, souffletés par l'écume, percés par 
la pluie. 

— a Si mon frère n'a pas ses deux heures 
d'exercices violents par jour, » me disait une jeune 
fille qui elle-même lisait avec le plus grand soin 
dans une revue un article sur la fhysical culture^ 
« il ne se sent pas confortable... » 

... La salle à manger me demeure aussi dans 
les yeux, avec le luxe brutal de ses dorures neuves 
et la rumeur du peuple assis à ses tables. C'a été, 
depuis le dépaxt, une abondance de nourriture 
aussi brutale que ce luxe, des listes de vingt-cinq 
plats à choisir au déjeuner, au lunch et au dîner. 
J'avais entendu parler souvent du gâchage Amé- 
ricain. J'en avais la sensation trois fois le jour 
devant cette prodigalité de victuailles qui suppo- 
sait des bœufs, des porcs, des moutons pendus 
entiers et par cinquantaines dans les chambres 
glacées de l'entrepont, des amoncellements de 
poisson dans d'autres glacières, des provisions de 
laitage et de fruits de quoi soutenir un siège. Et 
rien qu'à voir comment ces dévorateurs arrosaient 
cette nourriture, je pouvais mesurer à quelle dis- 
tance j'étais de la terre de la vigne. Le whiskey, 
l'aie, le soda, le thé, la limonade, le porto, le 
sherry, le Champagne sec, l'eau-de-vie, l'apollinaris 
apparaissaient sur toutes les tables, attestant cette 



EN MER 15 

habitude de vouloir son régime, si caractéristique 
des contrées Anglo-Saxonnes. Il n'y a pas de type 
de nourriture ici comme chez nous. Chaque esto- 
mac suit ses caprices. Et dans la demi-hallucina- 
tion que donne le bercement de la mer, toujours 
je voyais flotter sur cette assemblée le sourire d'un 
étrange personnage, d'un dentiste de New- York 
établi à Rome et retrouvé sur ce bateau, en route 
pour un congrès de Chicago, un de ces infati- 
gables artistes en auriÊLcation qui creusent des 
tunnels dans les dents de leurs clients, qui cons- 
truisent dans les bouches les plus démontées des 
ponts de métal avec des habiletés et des audaces 
d'ingénieur. Par moments, il revêtait à mes yeux 
la dignité d'un président de cette table d'hôte 
flottante, tant les convives manifestaient, dès le 
premier déjeuner, cette avidité physiologique d'une 
race de proie, pour qui l'entretien du grand outil 
masticateur a dû devenir aussi important que celui 
de la serre pour le vautour ou de la griffe pour 
le lion.. 

... Cette salle à manger, je l'aï dans les yeux 
une autre fois, mais recueillie, et elle s'emplissait 
solennellement de la voix d'un pasteur qui disait 
les prières. C'est le dimanche matin, et sur les deux 
cents passagers plus de cent assistent à cet ofiice! 
Ces mêmes faces que j'ai vues hier, que je verrai 
demain congestionnées de nourriture, se penchent 
maintenant sui: des Bibles avec le recueillement 
d'une convictioii personnelle et sincère. Tous ces 



i5 OUTRE-MER 

gens voyagent avec leur livre de prière à eux. Je 
les regardais à travers la croisée avec le sentiment 
que malgré le prodigieux afEux d'immigration, 
rame des Ptlgrim Fathets qui sont partis sur la 
May Flower n'est pas morte encore, et je me sou- 
venais de ce départ qui fut précédé, dit la chro- 
nique, d'un jour d'humiliation et de jeûne, le 
pasteur ayant pris comme texte ce verset d'Ezra : 
a Le long de la rivière Ahava j'ai proclamé un 
jour pour que nous pussions nous humilier nous- 
même devant notre Dieu, et obtenir de lui la voie 
droite pour nous, pour nos enfants et pour toute 
notre substance... » Voilà le profond sentiment 
qui s'agite encore parmi ces revivais de l'Amérique, 
assez passionnés pour que, dans notre dix- 
neuvième siècle, de nouvelles sectes en jaillissent 
sans cesse. Il palpitait là entre les parois dorées 
de cette salle banale, à laquelle il restera pour 
moi associé, comme j'y reverrai toujours une autre 
scène bien différente : un concert organisé par un 
régisseur de théâtre qui va faire une tournée à San 
Francisco. Le produit en devait être affecté à la 
caisse des pauvres matelots. Un ancien ministre 
des Etats-Unis auprès d'une des plus grandes 
cours d'Europe avait accepté la présidence. Toute 
la bonhomie d'un pays de debaterSy d'hommes 
habitués à sans cesse parler en public et au public, 
était empreinte dans le ton avec lequel il com- 
mença, faisant allusion à ses infortunes de ca- 
bine : « / présent y ou a very poor sailor... J^e vous 
présente un très pauvre matelot. » — Je n'aurais 



EN MER t7 

pas su vers quelle terre de démocratie je m'en 
allais, je l'aurais deviné à l'absolue simplicité 
d'allures de cet ancien diplomate. C'était de quoi 
me consoler d'un refrain que j'entendrai long- 
temps aussi sur les « doux agneaux qui sont dans 
les prairies — où ils ne rêvent pas de la sauce à 
la menthe », et de quoi oublier la cruelle vulgarité 
d'une chanteuse qui mimait une femme de chambre 
Irlandaise sur le point de devenir actrice. Et elle 
hurlait, lançant son poing avec des violences de 
boxeur qui se prépare à donner un funtshment^ 
un si formidable : « / want to be a Hactress, a 
Eactressf,.. » que les vitres en tremblaient malgré 
ia rumeur de la mer. 

... Quel cours de physiologie internationale en- 
core que Je fumoir d'en bas, vers neuf heures, le 
soir! Hier surtout. On y tirait les numéros d'une 
des dernières poules sur le chiffre des milles fran- 
chis par le bateau dans les vingt-quatre heures. 
Cinquante personnes peut-être se pressent dans 
une atmosphère qui sent le paquebot, le tabac, les 
eaux de toilette, — car la boutique du barbier 
donne à côté, et il est en train de laver la tête à 
un client, la porte ouverte, — et les alcools. Un 
bar est au fond, où l'alchimiste préposé aux cock- 
tails manipule quelques-uns de ces corrosifs mé- 
langes dont les Américains se brûlent l'estomac 
avec délices. Là, dans cette pièce revêtue de bois 
jaune, qu'une électricité tamisée par des globes 
bleuâtres ou roses éclaire d'une lumière de féerie, 



l8 OUTRE-MER 

les pokéristes prolongent leurs parties la nuit en- 
tière, lisant leurs points à l'angle des énormes 
cartes sans que leur immobile visage tendu pour 
le bluff laisse rien deviner que cette fièvre froide 
du pari qui se déchaîne maintenant autour des 
numéros de la poule. Un acteur aux bajoues ver- 
dâtres, à la bouche lippue, les a mis dans un sac, 
et il les tire pour les attribuer aux divers ponteurs 
qui se sont inscrits durant le jour sur la feuille 
de papier attachée là-bas, contre la glace embue 
de fumée. Il faut ensuite les mettre à l'encan, et 
le gros homme commence d'allumer les enchères, 
accompagnant chaque nombre d'un boniment où 
il y a de la blague du commis voyageur, mais 
sinistre : t 481... il y aura un terrible brouillard. 
— 480... c'est le plus bas, c'est le meilleur. Nous 
coulerons comme la Victoria. — 480... qui veut 
de quoi payer son assurance? — 504... c'est le 
plus haut, le meille^ur. Un temps alcyonique. Nous 
ferons 506... » Et les enchères de monter : un 
dollars, cinq dollars, dix dollars, vingt dollars, 
quarante dollars, cent dollars, jusqu'au < ... Un, 
deux, trois, adjugé à l'honorable... » Ce sont les 
faces des parieurs qui me restent dans la mémoire, 
avec leurs yeux si vivaces et si durs, avec le mou- 
vement si affirmé, à demi cruel, de leur bouche. 
Presque toutes grises plutôt que rouges, le teint 
empoisonné par Tabus des redoutables eaux-de- 
vie, ces faces évoquent invinciblement pour moi 
l'idée des légendes de l'Ouest, oii un revolver 
prêt à partir est toujours à la portée du joueur. 



EN MER 19 

Deux surtout n'apparaissent si nettes : une, carrée 
et franche, avec une casquette de yachting 
abaissée sur le front, une pipe courte et droite au 
coin de la lèvre, et une poussée goguenarde dans 
la surenchère; — l'aucre, pointue et insolente avec 
un regard finaud et faraud. Les deux voix qui 
sortaient de ces deux bouches trahissaient, en 
s'exaspérant Tune contre Fautre, dans cette lutte 
de dollars, presque la haine de deux espèces, 
comme si dans Tarrière-fond du jeu, pris ainsi, à 
la manière d'un duel, il y avait le déploiement 
d'une force presque animale. Et ce combat à peine 
fini autour du chiffre des milles, un autre recom- 
mençait autour du numéro du premier pilote à 
rencontrer. 

... Ce bateau, celui de ce premier pilote, qu'il 
était petit, courant à nous, toutes voiles dehors, 
sous le vent qui le couchait par instants sur les 
lames! Nous étions à six cents milles du port. Il 
s'agissait poin: l'homme de gagner trois cents dol- 
lars. Nous en rencontrâmes un autre, le soir, qui 
avait, lui, fait ses cinq cents milles pour rien, sous 
le vent terrible de ces derniers jours. Une seconde, 
le vapeur stoppe. Une petite barque se détache sur 
laquelle est un rameur avec le pilote. Ce dernier 
s'agrippe des mains à une échelle de cordes qu'on 
lui jette du pont. Il n'a pas touché le bastingage, 
que déjà la machine a repris sa force et le paque- 
bot sa vitesse. Encore cinq minutes et le coura- 
geux voilier n'est plus qu'un point blanc dans 



^ OUTRE-MER 

retendue, sans cesse abîmé dans les énormes val- 
lées que creusent les lames, et que nous fendons, 
nous, avec la vitesse toujours maintenue de gens 
qui veulent : « break tke record. » — C'est l'in- 
traduisible mot par lequel le^ Américains expriment 
si bien ce qui fait dès le premier abord le fond 
de leur nature : considérer comme possible , tout 
ce qui s'est fait déjà et le dépasser. Est-ce l'amour- 
propre? Est-ce la folie de l'action ? Est-ce un 
autre atavisme encore, puisqu'ils sont tous, à 
quelques générations près, des fils ou des petits* 
fils de désespérés, de gens qui ont franchi ce 
même Océan avec l'idée fixe d'un dernier va-tout 
à jouer? Je n'en sais rien, mais je sais que de long- 
temps je n'oublierai cette course frénétique du 
lévrier de mer à travers cette première journée 
d'épais brouillard et cette première approche du 
pays de toutes les audaces dans cette audace d'un 
élan à couper un cuirassé, si nous l'eussions ren- 
contré!... Mais qui y pense, excepté moi? Tous 
sont occupés déjà à lire les journaux que le 
bateau-pi lOte vient d'apporter avec lui... « Ce 
n'est pourtant pas la peine... > dit un d'eux. « Ils 
ont deux jours !••• » 



Le septième jour, nous arrivons en vue ci e New- 
York, par un matin d'été à la fois brûlant et 
voilé. Nous n'avons pu débarquer hier, à cause 
de l'heure tardive, et je m'en réjouis devant Fin- 



EN MER ai 

comparable tableau de cette entrée. Le paquebot 
remonte la bouche de l'Hudson, qui sert de port 
à la grande ville, avec un mouvement aussi doux 
qu'il était rapide voici vingt-quatre heures. Rien 
que cette sensation vaudrait le voyage, tant elle 
est inattendue et profonde. L*énorme estuaire fris- 
sonne et clapote, remué par le dernier battement 
de l'Atlantique, «t sur ses deux rives, si loin que 
le regard puisse aller, à droite oik s*étale New- 
York, à gauche où grouille Jersey-City, indéfini- 
ment, interminablement, c'est une suite de courtes 
jetées en bois, larges et couvertes. Des noms s'y 
inscrivent, ici d'une compagnie de chemins de fer, 
là d'une compagnie de bateaux, puis d'une autre 
compagnie de chemins de fer, puis d'une autre 
compagnie de bateaux, et, indéfiniment aussi, de 
chacune de ces jetées un gigantesque bac se dé- 
tache ou s'approche, emportant ou vomissant des 
passagers par centaines, des dizaines de voitures 
tout attelées, des trains entiers de marchandises. 
Je compte cinq et six de ces bacs, puis quinze, 
puis vingt Enormes, surplombant l'eau verte de 
leurs deux étages peints en blanc et en brun, ils 
vont, battant cette eau pesante de leurs roues de 
fer, et sur leur sommet im gigantesque balancier 
rythme leur mouvement uniforme. Ils vont, se croi- 
sant, se frôlant, sans jamais se heurter, tant leur 
marche est précise, avec des apparences de colos- 
sales bêtes laborieuses dont chacune accomplit sa 
tâche avec une sûre conscience. D'innombrables 
petites chaloupes, agiles et trapues, courent au 



M OUTRE-MER 

travers. Ce sont^ des remorqueurs. Le remous se- 
coue durement leurs coques minces, et Ton entend 
le souffle rude de leurs machines, robustes et larges 
poumons d'acier qui remplissent tout leur petit 
corps. On la sent, cette robustesse, à leur élan, 
mesuré si juste que, sans jamais le ralentir, ils 
volent entre les lourdes masses dont le choc les 
chavirerait. Derrière eux ils traînent de fragiles 
barques chargées de deux, de trois, de quatre 
hommes. — Le mince et pauvre esquif tremble, 
disparaît presque dans le glauque sillage, creusé 
profond sur cette eau, si labourée, si fouettée, 
qu'elle se dresse en vagues. De temps en temps un 
de ces remorqueurs jette un coup de sifflet, aigu et 
déchirant, qui se mêle au rauque beuglement des 
bateaux passeurs. Et les uns et les autres cir- 
culent sur cette vaste rivière que remontent et que 
redescendent, avec la même lenteur que nous, cin- 
quante paquebots peut-être, grands comme le 
nôtre, venus de. l'Europe, venus de l'Amérique du 
Sud, venus de celle du Nord. Les hautes coques 
rouges fendent avec une douceur puissante la 
nappe écumeuse, chargée de tant de travail 
humain, de tant de vies humaines. Dans la brume 
chaude les formes s'effacent, les contours s'es- 
tompent, se fantomatisent. D'autres paquebots ap- 
paraissent, s'esquissant, se devinant par derrière 
ceux-là, et par derrière encore un monstrueux 
entre-croisement de vergues et de mâts, colossale, 
dominant cette gigantesque usine mouvante, qui 
donne l'uiipression d'être l'entrepôt du monde en- 



EN MER «3 

tier, la statue de la Liberté surgit, silhouettée dans 
la buée et haute comme un phare. Cependant les 
deux villes, à droite et à gauche, continuent de 
s'étendre à perte de rêve. Penché du côté de New- 
York, je démêle des maisons toutes petites, un 
océan de constructions basses d'où émergent, 
comme des îlots aux abruptes falaises, des bâtisses 
de brique si hardiment colossales que, même d'ici, 
leur hauteur écrase le regard. Je compte les étages 
au-dessus de la ligne des toits : une d'elles en a 
dix, une autre en a douze. Une autre n'est pas 
finie. Une armature de fer évidée dessine dans le 
ciel le projet de six de ces étages au-dessus de 
huit autres déjà construits... Gigantesque, colos- 
sal, démesuré, effréné, — on répète malgré soi les 
mêmes formules, car les mots manquent pour 
égaler cette apparition, ce paysage où la bouche 
énorme du fleuve sert de cadre à un déploiement 
d'énergie humaine plus énorme que lui. Arrivée 
à cette intensité d'effort collectif, cette énergie 
devient un élément de la nature. L'histoire ajoute 
à cette impression, pour la redoubler, la brutalité 
indiscutable de ses chiffres. En 1624, — il n'y a 
pas beaucoup plus de deux cent cinquante ans, — 
les Indiens vendaient à un Westphalien la pointe 
de cette île de Manhattan. Il fondait cette ville 
que voici devant moi. C'est la poésie de la Démo- 
cratie et c'en est une que ces poussées de vitalité 
populaire, où l'individu disparaît, où l'effort per- 
sonnel n'est plus qu'une note perdue dans un im- 
mense concert. Ce û'est certes pas le Parthénouj 



»4 OUTRE-MER 

ce petit temple sur une petite colline, où les Hel- 
lènes ont résumé leur Idéal : presque pas de 
matière, et de l'Esprit de quoi l'animer toute, jus- 
qu'au moindre atome, avec de la mesure et de 
l'harmonie. Mais c'est l'obscure et violente poésie 
du monde moderne, qui vous donne un frisson tra- 
gique, tant il tient d'humanité volontaire et for- 
cenée dans un horizon comme celui de ce matin, — 
et il est le même tous les jours!... 



ïii 

PREMIÈRE SEMAINE 

Je viens de passer une semaine à New-York, 
sans presque voir aucune des personnes pour qui 
j'apporte des mots d'introduction. Elles sont 
toutes, durant ces brûlantes chaleurs d'un mois 
d'août auui étouffant que celui de Madrid, à la 
campagne, au bord de la mer, en Europe. Moi- 
même je me prépare à partir pour Newport, le 
Deauville de l'Amérique, afin d'y voir de près la 
Société. J'ai donc eu le loisir, durant ces quelque 
huit jours, de courir la ville en simple touriste et 
d'en recevoir une première impression, — un pre- 
mier choc, comme me disait l'aimable professeur 
Charles N*** de Cambridge, qui m'engageait à 
intituler ce livre de voyage American shocks^ pour 
faire contraste aux Sensations d'Italie. Je vou- 
drais transcrire ici le journal de cette semaine, non 
que je m'exagère l'importance et l'intérêt de ces 
toutes superficielles expériences d'hôtel et de rue. 
Elles n'autorisent aucune conclusion générale. 
Pourtant elles ont leur valeur. C'est comme un 
sursaut d'exotisme qu'un séjour plus prolongé 
atténuera, qu'il abolira, pour le remplacer par des 



26 OUTRE-MER 

remarques plus justifiées, moins exactes peut-être. 
Car ces perceptions presque animales de la diffé- 
rence d'atmosphère entre le pays d'où nous venons 
et celui otj nous arrivons ne nous trompent que si 
nous les interprétons. Déjà j'entrevois à leur terme 
quelques hypothèses très générales. Il est probable 
que ces hypothèses sont très incomplètes et que 
j'en changerai plusieurs fois avant de quitter ce 
continent. Fixons du moins les surprises de la 
première heure avant qu'elles ne s'effacent, quand 
ce ne serait qu'à titre de document 



Samedi. — Henry J*** m'avait dit à Londres 
quand nous nous sommes quittés : « J'attends 
votre impression du quai de bois de New-York. 
Vous voudrez revenir par le premier paquebot 
comme a fait C***. » Ce dernier est un jeune 
Français d'une rare distinction d'esprit qui a pré- 
tendu, lui aussi, faire dans le Nouveau-Monde une 
cure d'activité et de démocratie. Il a débarqué sur 
le quai de bois, comme j'y ai débarqué. Il a gagné 
un hôtel quelconque comme je viens d'en gagner 
un, porté ses lettres de recommandation comme je 
porterai les miennes. Cinq jours après, il remontait 
sur un vaisseau en partance pour l'Europe. « Je 
n'ai pas pu supporter le coup... » fut sa seule 
réponse à la surprise de ses parents. Il est rude 
en effet, ce coup du débarquement, du moins pour 
un Français habitué à cet ordre administratif ^ 



PREMIÈRE SEMAINE «7 

dont on maudit les lenteurs quand on les subit, 
dont on regrette les commodités dans ce heurt 
des foules Anglo-Saxonnes où la lutte pour la 
vie a déjà son humble et pénible symbole dans 
la lutte pour le bagage. Aussitôt le vapeur mis à 
quai, on descend dans un immense hangar en- 
combré de gens qui vont et qui viennent en se 
bousculant et vous bousculant. Des policiers gi- 
gantesques, le ventre bedonnant sous le ceinturon, 
se tiennent dans cette foule comme des colonnes 
contre lesquelles elle va se briser. Des douaniers 
en uniforme déboutonné, parce qu'il fait chaud, 
une. chique enflant leur joue, souillent de longs 
jets de salive brune la place qui attend les malles, 
et, ces malles à peine arrivées et renversées, c'est 
autour d'elles une poussée des entrepreneurs d'ex- 
press qui offrent leurs chèques, tandis que des 
charpentiers, avec des varlopes et des marteaux, 
déclouent, reclouent les caisses, que des bras d'em- 
ployés plongent dans les casiers ouverts, tour- 
nant, retournant du linge et des robes avec des 
brutalités de gens pressés. Puis, ces malles sitôt 
refermées et chéquées, des portefaix les saisissent. 
Ils les précipitent le long d'une pente en bois 
dans l'étage inférieur, au risque de les briser, et 
une acre, une écœurante odeur de suée humaine 
pèse sur cette bagarre retentissante. Voilà l'entrée 
dans la grande ville Américaine. Cest brutal et 
rapide comme une passe de boxe. Des petits 
hommes aux yeux aigus courent à travers la 
mêlée des gens et des colis, qui vous happent au 



àê OUTRE-MER 

passage. Ce sont des reporters en quête d'in^ 
terview. Je vois le dentiste du bateau se débattre 
contre Tun d'entre eux qui l'interroge sur le cho- 
léra en Italie, Le landau délabré où je finis par 
monter me semble un paradis roulant au sortir 
de cette cohue, quoiqu'il chemine sur un pavé 
de bois cruellement entretenu, — premier signe 
des dilapidations de budget municipal, — et 
que ce quartier entre le port et la Cinquième 
Avenue, où se trouve l'hôtel, soit abominable de 
laideur. 

Des maisons rouges s'allongent indéfiniment 
par files, toutes pareilles, avec des fenêtres à guil- 
lotine «t sans volets. D'autres maisons appa- 
raissent, sales d'affiches, avec des bars dans leurs 
rez-de-chaussée ou bien des étalages de pauvres 
choses : fruits au rabais, grêles légumes. Sur le 
»ol souillé traîne comme une bouc gluante, moins 
pétrie de terre que de détritus. Pas un arbre de- 
vant ces maisons, pas un carré d'herbe, mais des 
rails à terre pour les tramways, des poteaux pour 
des fils de télégraphes, et presque tout de suite un 
long et double tunnel dressé sur des piliers de 
fonte. C'est la voie d'un chemin de fer aérien, ou 
a élevé », comme ils disent. Il y en a quatre qui 
desservent toute la longueur de la ville et qui 
transportent par an deux cents millions de passa- 
gers. Dans le peu de temps que la rue suit cette 
ligne, je compte les trains en marche : trois qui 
montent et trois qui redescendent. La formidable 
armature qui les soutient tremble sous k poids 



PREMIÈRE SEMAINE 29 

iet SOUS !a vitesse. Quelle est la vie des habitants 
dont les fenêtres ouvrent sur cette continuelle 
fuite éperdue de locomotives et de wagons?... Le 
landau franchit deux xiies plus paisibles et c'est 
pour tomber dans une avenue que sillonnent, 
lancés de même éperdumcnt, des files de tramways 
à câble. Une chaîne sans fin court sous le sol, qui 
fait marcher ces lourdes voitures sur les rails où 
notre attelage trébuche. Leur mouvement automa- 
tique effrayerait comme un cauchemar, n'était qu'à 
Tavant im homme est debout. Ses doigts crispés 
manœuvrent les poignées de la pince qui tour à 
tour mord ou abandonne la chaîne invisible, à 
travers une longue fissure, tracée elle-même comme 
un troisième rail entre les deux autres. Il y en a 
tant, de ces cable-cars^ ils vont si vite, ils encom- 
brent Tavenue d'une masse si compacte que les 
voiture» à chevaux ont à peine la place de che- 
miner. Aussi se font-elles si rares que la physio- 
nomie de la rue ne rappelle aucun coin d'aucune 
ville d'Europe. Plus de ces fiacres qui sont la 
gouaillerie des rues de Paris, de ces kansoms qui 
sont la joliesse de celles de Londres, de ces botte 
qui courent dans Rome au trot si leste de leurs 
chevaux. On a du coup l'évidence que cette fan- 
taisie bourgeoise, le petit véhicule particulier de 
louage, n'a pas de place ici. Si Ton est un tra- 
vailleur ou un homme d'affaires, on a le chemin 
de fer ou le car qui vont plus vite que les meilleurs 
chevaux. Si l'on n'est ni l'un ni l'autre, on est riche 
et on a sa voiture. 



30 OUTRE-MER 

Une place avec des arbres et du gazon, que do- 
mine un clocher pareil à la Giralda de Séville, — 
c'est Madison Square et le point on le commerçant 
Broadway croise cette élégante Cinquième Avenue 
qui s'étend, interminable, sans tramway à câble du 
moins et sans cliemin de fer élevé. Au sommet de 
la tour se dresse la silhouette d'une statue. Je re- 
connais la Diane du sculpteur Saint-Gaudens, 
dont j'ai vu des photographies. Le svelte corps 
de la déesse se détache en finesse sur l'air devenu 
bleu. C'est la première apparition de beauté que 
j'aurai eue depuis que j'ai mis le pied hors du 
bateau. Au-dessous de la Diane et le long de 
la tour, l'annonce d'une exposition de bicycles 
descend en énormes lettres de fer. Entre la noble 
création de l'artiste et l'immédiate réclame, le con- 
traste est presque aussi grand qu'entre le New- 
York du travail que je viens de traverser et le 
New- York de la fortune oîj j'entre en ce moment. 
Cette absence totale de transitions a-t-elle une 
cause? Accuse-t-elle une absence totale de ce sens 
de l'harmonie que nous appelons — que nous ap- 
pelions — le goût? Est-ce simplement que la ville 
ayant grandi trop vite sur un sol trop resserré, 
l'espace manque à sa poussée, comme il manque» 
paraît-il, aux affichages? Je résoudrai ces pro- 
blèmes lorsque je n'aurai pas à m'installer dans 
un hôtel nouveau, et que je ne serai pas lassé par 
sept jours de mer. Un nègre en livrée, avec un 
masque souriant et des dents blanches oii étin- 
cellent des morceaux d'or larges comme la moitié 



PREMIÈRE SEMAINE 31 

d'un ong-le, vient de m'ouvrir la porte de ma voi- 
ture. A peine ai- je eu le temps de parler au secré- 
taire qu'un autre nègre m'a ouvert la porte d'un 
ascenseur lequel est monté avec une vitesse ver- 
tigineuse le long des sept étages, — et voici qu'un 
troisième nègre entre dans ce salon où je suis en 
train de griffonner ces notes, pour m'apporter un 
broc d'eau filtrée que surplombe un morceau de 
glace presque aussi gros que sa tête. Je le vois 
avec stupeur qui, très offensé de ma distraction et 
attendant mes ordres, tire de sa poche une clef, 
prend celle d'un secrétaire, celle d'une porte, et 
il se met à jongler avec elles, pour attirer mon 
regard... 

— a Que faites-vous là? » lui demandé-je. 

— « Je croyais que vous aviez un télégramme à 
me donner, » me répond-il avec une familiarité 
dans la fourberie qui désarmerait un négrier. Je 
l'envoie chercher un journal qu'il me rapporte et 
qui est marqué trois cents. Il en demande dix et, 
pour s'excuser, il ajoute philosophiquement : 

— ^ You knoWy on the other side everything is 
chea-per... MoviS, savez, tout est meilleur marché de 
l'autre côté de l'eau... > 



Dimanche. — A la messe ce matrn, dans une 
petite é^^lise à la hauteur de la trentième rue. 
C'est un des faits les plus connus et les plus com- 
mentés en France que la vitalité du catholicisme 



33 OUTRE-MER 

aux Etats-Unis. Les noms des trois grands 
ouvriers de cette renaissance, le cardinal Gibbons, 
Tarchevêque Ireland et Mgr Keane, nous sont 
aussi familiers qu'aux Américains eux-mêmes. En 
quoi consiste précisément cette vitalité? J'essaierai 
de le savoir un jour. En ce moment je ne saisis 
que la différence trop évidente entre nos églises 
à nous et celle-ci. Au dehors, et dans son enve- 
loppe de pierre grise autour de laquelle frémit 
une vigne du Japon, elle est à peu près pareille 
aux hôtels du reste de l'avenue. Pour y entrer, il 
faut traverser une antichambre où chaque ûdèle 
doit payer quinze cents^ c'est-à-dire un peu plus de 
soixante-quinze centimes. Que feraient d'ailleurs 
les pauvres dans le vaste hall de bois vernissé qui 
isert de chapelle? Des coussins de cuir garnissent 
cliaque banc. Pour fermer Centrée de ces bancs 
des cordonnets de soie rouge sont accrochés à des 
agrafes de cuivre. Un tapis court partout. Les 
tableaux des murs sont housses parce que c'est 
l'été. J'ai l'impression d'une espèce de club de 
prière. Tout est battant neuf, cossu, confortable et 
pourtant religieux, car les assistants suivent l'of- 
fice sans un chuchotement, sans une distraction. 
Par contraste, et en reconnaissant derrière les en- 
veloppes de gaze verte la copie de quelques ta- 
bleaux : une madone du passionné Andréa, une 
vierge du lucide Raphaël, la tragique Judith 
d'Allori, je. pense soudain aux églises d'Italie, dé- 
labrées, malpropres, souillées de superstition, — 
et d'une telle beauté, parce qu'elles ont duré, et 



PREMIÈRE SEMAINE 33 

que tout y remue le cœur de la profonde émotion 
du passé, d'un long passé! Mais les fidèles réunis 
dans cette église-ci ont l'édifice qui leur convient. 
Ce sont des hommes du présent, et pour qui leur 
religion n'est ni une rêverie, ni une nostalgie. Le 
sermon que le prêtre rattache à l'évangile du jour 
— l'épisode du bon Samaritain — révèle mieux 
encore cette étreinte serrée de la chose actuelle. Il 
parle de la descente de Jérusalem à Jéricho, avec 
les mêmes termes qui servent ici à désigner la des- 
cente du haut de la ville vers la Batterie. Il rap- 
pelle saint Paul et sa conversion, « comme il che- 
vauchait près de Damascus corner. » Puis c'est 
des comparaisons où le mot dollar passe et repasse 
sans cesse : t Si vous avez gagné mille dollars... 
Si vous avez payé un objet cent dollars... » et 
son dur visage aux grands traits se fait amer, sa 
voix véhémente pour invectiver le clergé d'Eu- 
rope € avec ses prélats qui veulent vivre comme 
des princes ». Tandis qu'il remue son bras, je vois 
l'ornement rouge qu'il a revêtu pour prêcher, 
briller, lui aussi, d'un éclat tout neuf qui s'har- 
monise à cette église, à ces bancs, à ce tapis, à 
ces gens, à ce sermon. Mais encore une fois, à 
Quelle heure et oti prient les pauvres ?••• 

... En voiture par la cinquième avenue et à 
travers le Central Parky qui est comme le Bois de 
Boulogne de New- York, durant deux heures de 
l'après-midi. Quatre dollars, soit vingt et un francs 
pour une course qui, chez nous, vaudrait cent sous 



S4 OUTRB-MBR 

et cinq shillings à Londres. Un dt des compa- 
gnons de bateau, qui m'a tout de suite inscrit à 
son club, avec cette admirable hospitalité propre 
aux pays Anglo-Saxons, et qui m'a conseillé cette 
promenade, me donne plusieurs raisons de cette 
cherté. La première, et la plus évidente, je l'ai 
déjà dite. Une voiture est un luxe et tout luxe se 
paye cher ici, tandis que le nécessaire y est à bon 
marché. C'est pour cela que l'Amérique reste le 
rêve de l'ouvrier et que tant de ses enrichis passent 
en Europe. Ils y ont ce même luxe et supérieur, à 
un prix cinq ou six fois moindre. La seconde rai- 
son, c'est que toute la corporation des cochers se 
tient, comme toutes les autres, d'une imbrisable 
étreinte de solidarité. D'ailleurs il est trop visible 
que l'argent ne doit plus avoir de valeur ici. Il y 
en a trop. L'interminable suite des habitations 
luxueuses qui bordent cette cinquième avenue pro- 
clame cette folle abondance. Plus de boutiques, 
sinon d'objets de luxe, quelques modistes, quelques 
marchands de tableaux, — dernière écume où 
vient mourir la vague de la marée d'affaires qui 
noie le reste de la ville, — mais des maisons 
toutes indépendantes, et dont chacune implique, 
étant donné le prix du terrain, un revenu que l'on 
n'ose supputer. De vastes constructions de place 
en place reproduisent des palais et des châteaux 
d'Europe. Te reconnais une gentilhommière fran- 
çaise du seizième siècle. Une autre maison, rouge et 
blanche, rappelle le style du temps de Louis XIII. 
L'absence d'unité de cette architecture révèle assez 



PREMIÈRE SEMAINE. 35 

que c'est ici le pays de la volonté individuelle, 
comme l'absence de jardins et d'arbres autour de 
ces demeures somptueuses prouve la nouveauté de 
ces richesses et de cette ville. Cette avenue a été 
visiblement voulue et créée à coups de millions, 
dans une fièvre de spéculation sur les terrains qui 
n'a pas laissé la place à un pouce de sol inutile. 
Cette rapidité se manifeste aussi par l'absence 
presque totale de figures animées dans les sculp- 
tures dont se décorent les colonnades et les fe- 
nêtres de ces palais improvisés. Il faut du temps 
à l'artiste pour observer, pour suivre patiemment 
les formes de la vie, et si les Etats-Unis tout 
entiers ne s'étaient pas passés du temps, où en 
seraient-ils? Ils l'ont remplacé par des à-coups 
d'énergie. C'est de quoi triompher dans le monde 
industriel. Le monde des arts veut plus d'incons- 
cience, une poussée de vie qui s'ignore, des alter- 
nances de paresse qui rêve et d'âpre exécution. Des 
années passeront avant que ces conditions ne 
soient possibles au bord de l'Hudson. 

Le parc est-il, lui aussi, un produit hâtif et 
volontaire? En tout cas la virginale puissance du 
sol s'y épanouit en feuillages d'une opulence ad- 
mirable. Il me semble — mais est-ce une vision 
juste? — qu'il y a comme une disproportion entre 
cette surcharge de feuilles et les branches elles- 
mêmes, comme si ces beaux arbres étaient de tronc 
plus élancé, de ramure plus nerveuse que les 
nôtres? Ont-ils» comme les maisons, poussé trop 
vite? — L'étendue de ce parc est énorme et on 



36 OUTRE-MER 

demeure surpris qucind, après avoir suivi des che- 
mins étranglés sous la verdure, d'autres enroulés 
autour d'un lac, d'autres développés le long d'im- 
menses prairies où paissent des moutons, on aper- 
çoit, par-dessus les cimes vivantes des massifs, un 
train qui court, lancé à dix mètres en l'air sur une 
voie de métal rouge, et la ville qui recommence. 
Ce parc n'est qu'un jardin, qui ceupe en deux une 
des avenues, la septième. Tout un peuple y dr- 
cule par cette après-midi de dimanche, un vétî- 
table peuple de travailleurs au repos. Je n'ai pas 
rencontré deux victorias de maître dans ces alléea 
qui foisonnent de voitures, mais ce sont des chars 
à bancs de famille où des femmes et des enfants 
s'empilent, des tilburys que leurs propriétaires con- 
duisent eux-mêmes. Je remarque parmi ces voi- 
tures une espèce de carriole nouvelle pour moi : 
une caisse oblongue, avec un soufflet capable 
d'abriter au besoin deux personne», disparaît 
presque entre quatre énormes roues d'une minceur, 
effrayante; un cheval y est attelé qui va comme 
le vent, sans collier, libre dans un réseau de 
souples lanières. On dirait, à voir filer ces voitures, 
avec leur armature de métal si grande à la fois et 
si grêle, une course de gigantesques araignées 
affolées. Dans ces véhicules et sur le trottoir, des 
gens passent, mis solidement et sans élégance. 
Pas une blouse. Pas un haillon non plus qui 
trahisse la misère. Les hommes sont plutôt petits, 
maigres, et d'allure nerveuse. Les femmes petites 
aussi et sans grande beauté. Dans les toilettes de 



PREMIÈRE SEMAINE 37 

ces dernières il y a un visible abus de couleurs 
voyantes et de façonnage. C'est comme un im- 
mense magasin de confection qui marche. D'ail- 
leurs un air de santé sociale et de bonne humeur 
se respire dans cette foule que traversent de temps 
en temps des hommes de police à cheval. Ils ont 
aussi peu l'air de la surveiller qu'elle n'a elle- 
même l'air de mériter qu'on la surveille Ce que 
je sens avec beaucoup de force, mais sans que je 
puisse donner de cette impression une raison po- 
sitive, c'est que je suis terriblement loin, et dans 
un pays terriblement autre. 



Lundi. — A quelle heure meurt-on ici ? A 
quelle heure aime-t-on? A quelle heure pense-t-on? 
A quelle heure est-on un homme enfin, rien qu'un 
homme, comme le criciit le vieux Faust, et pas 
une machine à travail et à mouvement? C'est la 
question que je me pose malgré moi après une 
journée dépensée à prendre des cable-cars^ des 
elevatedy — le Z, pour emprunter l'abréviation 
New-Yorkaise, — des cars électriques, des bateaux- 
passeurs, aûn dr voir la ville. Le^ uns succèdent 
aux autres si rapidement, on est si vite transbordé 
d'un tramway dans un tramway, d'un train dans 
un train, que l'étranger, et qui n'est pas au ton, 
éprouve un ahurissement» un peu celui d'un pai- 
sible bourgeois jeté dans une pantomime de 
Hanlon-Lees. C'est là, entre parenthèses, l'origine 



38 OUTRE-MER 

probable de cet art en Amérique. Les acrobates 
n*ont eu qu'à hâter, à presser, à exaspérer jusqu'à 
la frénésie cette fièvre d'aller qui a conduit les 
gens d'ici à cette invention singulière de faire 
marcher la rue. Car c'est cela, ces tramways à 
câble, ces chemins de fer à même les avenues, ces 
tramways électriques, c'est la rue qui marche, qui 
court. Vous manquez une de ces voitures, et déjà 
l'autre est là, comblée à ne pas laisser tomber un 
dollar pcir terre. Vous y montez pourtant, quitte 
à vous tenir debout, sur la plate-forme, dans l'in- 
térieur, sur le marche-pied, et des gamins en 
haillons, hâves à faire peur, tout nerfs et tout 
énergie, trouvent le moyen de se hisser dans cha- 
cun de ces tramways entre deux rues, dans chacun 
de ces wagons entre deux stations du train, et ils 
crient le journal du jour, non, pas même, de 
l'heure, de la minute. Edison a commencé de la 
sorte, prétend la légende. 

Que de visages j'ai rencontrés, dans l'affole- 
ment de cette course sans but, des milliers de vi- 
sages, que je ne reverrai jamais plus! Le caractère 
le plus frappant de ces innombrables masques est, 
pour moi, l'absence du regard. Le contraste est 
saisissant entre la bonhomie de ^'omnibus « com- 
plet » de Paris, où tous les voisins s'observent, 
où pour un rien la conversation se lierait. Ici 
chaque prunelle semble fixée sur l'idée intérieure, 
sur V affaire, quelle qu'elle soit, qui n'attend pas, 
et qui veut qu'aussitôt sortis du car ou du wagon, 
l'homme et la femme courent, qu'ils courent pour 



PREMIÈRE SEMAINE 39 

y entrer, qu'ils courent pour monter l'escalier du 
chemin de fer et pour le descendre. M***, un de 
mes confrères et qui m'a servi aujourd'hui de 
guide, prétend qu'ils ne sont pas plus pressés 
qu'un Parisien quelconque. « S'ils vont si vite, 
c'est par habitude, par manie, par névropathie. . . 
Ils ont avec cela d'étranges paresses. Vous les 
verrez à l'hôtel, au restaurant, acheter un journal, 
et le payer trois sous de plus qu'il n'est marqué, 
par nonchalance d'aller le chercher dans la rue...» 
— J'entrevois la conciliation de cette négligence 
et de cette activité, en observant le peu de fini de 
ces cars eux-mêmes, l'à-peu-près de la tenue des 
gens. Mais c'est l'individu, cela, et aussitôt que 
l'on se heurte à des choses d'ensemble on éprouve 
de nouveau cette impression de la Babel qui a bien 
sa splendeur, et que j'ai subie très fortement -— 
faut-il l'avouer? — à propos d'un bâtiment des- 
tiné à des offices d'hommes d'affaires et d'un pont 
sur qui passaient des trains. 

Le bâtiment s'appelle VEquitable^ du nom de 
la compagnie d'assurances qui l'a construit. C'est 
un gigantesque palais à façade de marbre qui se 
dresse presque à l'extrémité de Wall Street^ la rue 
des milliards, et tout près du cimetière de Trinity 
Church, où repose, bercé par le tumulte effréné de 
la vie et le grincement du cable-car, l'imprimeur 
de la première gazette publiée à New-York, 
William Bradford. — Quel tombeau pour un 
journaliste! — Les chiffres seuls peuvent donner 



4o OUTRE-MER 

une idée, non pas exacte, mais approchante de 
cette ruche humaine qui contient quinze cents lo- 
cataires. M*** me dit que dix mille personnes par 
jour usent de Tascenseur oii nous nous engageons 
pour aller jusqu'au toit. Le bourdonnement de 
rénorme bâtisse, le fourmillement des allées et 
venues, rentre-croisement sans fin des corridors, 
toutes ces sensations additionnées se fondent dans 
une espèce de stupeur presque admirative, comme 
aussi devant la ville contemplée d'en haut. Elle 
•'étend à perte de regard, avec les deux rivières 
qui cernent son île, toute longue. A travers les 
innombrables fumées, Tœil distingue la netteté 
pratique de la construction, les larges avenues 
longitudinales coupées à angle droit par des rues 
qui distribxient les paquets de maisons en masses 
égales. Cette ville est connue aussitôt qu'elle est 
comprise. Le numéro de la rue, le mot Est et 
Ouesty à la suite, pour savoir si cette rue est à 
droite ou à gauche de la Cinquième Avenue, et, à 
dix mètres près, vous savez le chemin que vous 
avez à faire, tous les blocs étant pareils. Ce n'est 
même plus une ville au sens où nous entendons 
ce mot, nous qui avons grandi dans le charme des 
cités irréguîières, poussées comme des arbres, avec 
la lenteur, la variété, le pittoresque de la chose 
naturelle. C'est une table des matières, d'un genre 
unique, et qu'il s'agit de manier commodément. 
Vue d'ici, elle est si colossale, elle résume un si 
formidable amoncellement d'efforts humains que 
l'imagination c» est dépassée. On croit rêver quand 



PREMIÈRii SEMAINE 4* 

on regarde, par delà, les rivières, les deux autres 
villes, Jersey City et Brooklyn, étalées sur les 
rives. Cette dernière n'est qu'un faubourg et elle 
a neuf cent mille habitant». 

Un pont réunit New- York à Brooklyn, suspendu 
sur un bras de mer. Même aperçu de loin, ce pont 
vous saisit comme un de ces cauchemars d'archi- 
tecture ébauchés par Piranèse dans ses tragiques 
eaux-fortes. On voit des vaisseaux de haut bord 
passer sous lui, et ce signe indiscutable de sa 
hauteur déconcerte la pensée. Mais d'y marcher 
soi-même, de fouler ce monstrueux treillis de fer 
et d'acier tramé pendant seize cents pieds sur 
cent trente-cinq pieds d'abîme, de regarder les 
trains qui le suivent dans les deux sens, et ces 
paquebots-là, sous vos pieds à vous, tandis que 
des voitures vont et viennent et que les passants 
se pressent en foule hâtive, — c'est de quoi recon- 
naître dans l'ingénieur le grand artiste de notre 
époque, et de quoi donner raison à ces gens quand 
ils se targuent de leur audace, de ce go-ahead qui 
n'a jamais hésité. En même temps, on se demande 
de quel droit ils se prétendent un peuple jeune. 
Ils sont récents, et d'une nouveauté d'avènement 
si étonnante qu'on a peine à croire aux dates de- 
vant ces prodiges d'activité. Mais, récente ou 
jeune, cette civilisation est visiblement faitey ici du 
moins. J'ai l'impression, ce soir, que je viens de 
parcourir une cité qui est un achèvement et non 
pas un commencement. Cette vie n'est pas un essai, 
c'est une manière d'être, et gui a ses inconvénients 



43 OUTRE-MER 

si elle a ses splendeurs. Car le go-akeady l'infati- 
gable en avant ne s'exerce pas seulement à propos 
des trains et des machines. Il me faut quitter ce 
journal pour répondre à quinze lettres d'auto- 
graphes et à six demandes d'interview. Cet em- 
pressement me rendrait vaniteux, si je ne savais 
pas que n'importe quel voyageur dont la presse 
annonce l'arrivée et qui appartient d'une façon 
quelconque à la publicité, quand ce serait par un 
procès scandaleux, doit payer son tribut d'entrée, 
signer des centaines de fois son nom et dire bien 
haut ce qu'il pense de l'Amériqu^ — avant de 
l'avoir vue. 



Mardi et mercredi. — Des courses d'affaires 
m'ont ramené du côté de YEquitable et de la 
Batterie sans que mon impression ait fait que se 
renouveler " et se redoubler. Le souci, non moins 
prosaïque, d'assurer un gîte agréable à un séjour 
d'hiver plus prolongé m'a conduit à examiner, au 
hasard de ces courses, plusieurs hôtels. De telles 
visites donnent des indications très superficielles. 
Cependant, par tout pays, l'hôtel a cette valeur 
documentaire qu'il répond à ce que l'homme de ce 
pays demande. Un entrepreneur d'une maison 
meublée ou d'un restaurant est à sa manière un 
psychologue dont le talent consiste à capter son 
client. Et de quelle manière, sinon en comprenant 
et en flattant ses goûts? Une simple auberge, du 



PREMIÈRE SEMAINE 43 

moment qu'elle réussit, ressemble à l'imagination 
de oèux qui fréquentent là, et qui s'y plaisent, 
puisqu'ils y fréquentent Dans la province Fran- 
çaise, par exemple, les hôtels sont médiocrement 
tenus, avec des pots à eau tout petits dans de 
petites cuvettes; les meubles s'en vont en loques; 
les tapis sont râpés; mais la cuisine de la table 
d'hôte est presque toujours excellente et la cave 
savamment garnie. C'est bien le goût du bour- 
geois moyen de notre pays, habitué, par l'internat 
du collège et ensuite par la caserne, à se passer de 
confortable, ennemi né de toute grosse dépense 
inutile et dont l'économie fait durer les objets 
indéfiniment Mais il est, par contre, fin de sensa- 
tions, gourmet, connaisseur en vins; il aime à 
causer et il s'attarde volontiers à table, dans la 
cordialité du café et du pousse-café. De même en 
Italie, le grand palais dénudé qui sert si souvent 
de locanda^ avec ses plafonds peints à fresque, 
ses murs garnis d'énormes tableaux, mal chauffé 
par une cheminée mal construite, avec des domes- 
tiques au frac délabré, intelligents et familiers, 
avec les fritures, le risotto et les fiaschi de vin 
naturel épars sur la table, convient si bien au 
voyageur de Toscane, de Romagne et de Vénétie ! 
Pas un de ces traits dont la correspondance ne se 
retrouve chez cet homme, habitué à une existence 
pauvre dans quelque décor de magnificence, natu- 
rellement bonhomme avec ses inférieurs et peu 
difficile sur leur tenue, fils d'un pays oii l'argent 
^t rare, l'activité industrielle plus rare encore, et 



44 OUTRE-MER 

OÙ la parcimonie gouverne même la nourriture. 
De même encore l'hôtel Anglais, avec Tabondance 
de ses petits appartements, ses domestiques dis- 
tants et actifs, son copieux déjeuner du matin, les 
grandes pièces rôties de son lunch froid et ses 
dîners swris à de^ tables séparées, révèle à lui 
seul tout le goût du home et du « quant à soi » 
qui fait le fond de dix-neuf Anglais sur vingt. 
Ils emploient un mot pour cela, dont ni les Fran- 
çais ni les Italiens n'ont la traduction, tant ils 
ont peu la chose, c'est la privacy^ ce qu'un gentle- 
man a le devoir de respecter dans la vie person- 
nelle d'un autre gentleman «t le droit de faire 
respecter dai» sa propre vie. Même dans un ca- 
ravansérail de passage ils trouvent le moyen que 
cette loi soit observée. 

Ces images diverses et ces réflexions me pour- 
suivent en franchissant le seuil des quelques 
hôtels de New-York que Ton m'a indiqués comme 
les plus récemment construits. Tous sont des édi- 
fices du gefiz« de ceux que les gens de Chicago 
appellent des c écorcheurs de ciel » ou des « pres- 
seurs de nuages », — sky-scrafers et cloud- 
pressers. Un a dix étages, un autre douze, un 
autre quatorze. C'est d'abord un hall de marbre 
orné avec plus ou moins de splendeur, et sur le- 
quel ouvrent un restaurant, un bar, d'autres maga- 
sins. Une main vous indique que le barbier est 
au sous-sol. Dans une cage des ascenseurs sont 
rangés, par quatre, par cinq et par six, prêts à 
partir avec une rapidité de dépêche électrique. 



PREMIÈRE SEMAINE 4S 

J'ai eu hier Timpression que les Américains font 
marcher la rue, j'ai aujourd'hui celle qu'ils foat 
voler l'étage. Aussi ces hôtels, somptueux jusqu'à 
la folie, n'ont de tapis que dans les couloirs. Les 
escaliers, eux, montrent leur marbre nu oii per- 
sonne ne met le pied, sinon les domestiques, et par 
hasard. Ils ont leur ascenseur à eux. Et sur les 
murs de ces couloirs comme sur ceux des moindres 
chambres, ce ne sont qu'appareils fantastiques 
pour continuer ainsi sous toutes les formes cette 
course de l'étage, et vous donner, si vous vivez au 
quatorzième, la sensation d'être au premier. Sur 
une boîte de chaque corridor sont écrit» ces mots : 
United States Mail-Chute. Je demande ce qu'ils 
signifient, et mon guide me montre un grand che- 
min de verre le long duquel une lettre jetée dans 
cette bouche descend et va d'elle-même tomber 
vers la boîte centrale que le facteur lève. Un 
disque mystérieux, oîi repose une aiguille et que 
coii.vrent des caractère» imprimés, attire mon atten- 
tion. Le même guide m'explique qu'en pressant un 
bouton le voyageur »e fait apporter celui des 
objets »tu: le nom duquel il a ûxé la pointe de 
cette aiguille. Je regarde cet étrange menu. J'y 
vois qu'on peut se procurer ainsi, dans les cinq 
minutes, toute la série des cocktails et des cham- 
loagnes bruts, toute celle des journaux et des re- 
vues, une voiture à un ou à deux chevaux, un mé- 
decin, un barbier, des billets de chemin de fer, 
dix sortes de plats froids et chauds, des billets de 
théâtre. Ou »'étonne qu'on n'ait pas encore per- 



46 OUTRB-MBR 

fectionné cette machine et obtenu le moyen de se 
marier aussi, de divorcer, de tester, de voter. En 
attendant, il convient d'ajouter que ces enfan- 
tillages de raffinement ne font qu'en compléter 
d'autres, plus appréciables. On compte les cham- 
bres à coucher qui n'aient pas à côté d'elles un 
cabinet de toilette, avec une salle de bains où 
l'eau chaude et l'eau froide coulent à volonté à 
toute heure du jour et de la nuit. C'est avec cela 
un luxe insensé de boiseries et d'étoffes. Je revois, 
en transcrivant ces notes, un tout petit salon au 
neuvième étage d'un de ces hôtels, à l'angle et 
tout juste à la même hauteur qu'une horloge 
placée dans le clocher d'une église voisine. Avec 
son canapé et ses fauteuils de soie havane, ses 
minces bandes souples de soie blanche sur les 
tables et sur le dos des sièges, avec l'acajou clair 
de sa boiserie, la finesse de ses chaises à bascule 
cannées et les eaux-fortes de ses murs, — c'était 
à ne jamais se croire dans un appartement d'hôtel, 
loué au jour ou à la nuit. Il y a ainsi deux cents 
chambres ou salons dans l'immense bâtisse. En la 
regardant du dehors, et calculant que tous ces 
appartements sont chaufifés par un appareil de 
tubes en métal où l'eau chaude arrive et d'où elle 
s'en va par un tour de roue, que l'électricité en 
éclaire les moindres recoins, et fait marcher depuis 
les sonnettes jusqu'aux pendules, que le gaz est 
installé à côté pour le cas où cette lumière s'ar- 
rêterait, je songe à l'innombrable quantité de 
tuyaux dont est perforée cette espèce de bête 



PREMIÈRE SEMAINE 47 

vivante en briques et en fer. Elle ne bouge pas, 
mais elle souffle là-haut, à cette distance invrai- 
semblable, une colonne de noire fumée, épaisse 
comme celle d*un navire. Je songe à ce qu'il tient 
d'invention humaine dans l'ajustage ingénieux de 
tant de menues pièces. J'ai compté, dans ces visites 
à cinq hôtels, cinq systèmes différents pour vider 
les lavabos et les baignoires. Traduit en réalités 
concrètes, cet humble détail signifie que cinq intel- 
ligences subtiles, au service de cinq volontés de 
faire fortune, ont étudié ce problème, puéril d'ap- 
parence, avec l'espoir, justifié par le résultat, de 
rencontrer des capitalistes qui patroneraient l'in- 
vention et des architectes qui l'adopteraient. En 
est-il ainsi du petit au grand ? Il est bien probable. 
C'est une jeunesse évidemment que ce génie de 
nouveauté. Mais, voyant ce qu'un Américain en 
voyage demande à un gîte de hasard, constatant 
ce qu'il lui faut d'éirgent pour satisfaire des goûts 
de confortable aussi compliqués, mesurant le degré 
d'ingéniosité où en arrive ici l'asservissement de 
la matière aux besoins de l'homme, je ne puis 
de nouveau me retenir de conclure comme avant- 
hier : cette civilisation manifeste aussitôt, à celui 
qui l'aborde en passant et sans préjugés, des 
signes de maturité bien plus que de début et d'hé- 
sitation. Seulement New- York ne résume pas plus 
les Etats-Unis que Paris ne résume la France, et il 
faudra voir. 



4S OUTRE-MER 

Jeudi. — Df-iix oasis dans cette existence de 
touriste que je li^ene ki depuis quatre jours : — un 
déjeuner au club des Players avec des hommes de 
lettres attachés à une grande revue et une soirée 
au théâtre avec un autre homme de lettres qui 
dirige un important journal. Je note mes impres- 
sions sans souci de trop les rattacher aux précé- 
dentes, et en comprenant que si la copie des choses 
physiques est toujours légitime, celle des choses 
morales a besoin d'être contrôlée plus soigneuse- 
ment. J'espère rester aux Etats-Unis d'assez longs 
mois pour que ce contrôle me soit assuré. 

L'histoire de ce club est singulière. Elle con- 
firme ce que j'avais souvent entendu dire sur la 
place particulière que les comédiens occupent en 
Amérique. C'est l'acteur Boot qui l'a fondé. Il 
a acheté la maison. Il l'a meublée. Il l'a ornée des 
précieuses collections réunies par ses soins et toutes 
composées d'objets qui se rapportent au théâtre. 
Puis il l'a donnée au club, en se réservant d'y 
habiter un appartement où il est mort. Je suis 
frappé par l'extrême tenue de l'endroit, par son 
caractère si prononcé de chose Anglo-Saxonne. Le 
square sous les fenêtres, Gramercy Park, a la phy- 
sionomie d'un coin de Kensington. La respecta- 
bilité de l'artiste est écnte partout, et mille dé- 
tails attestent qu'elle ne lui était pas personnelle. 
C'est l'art même du comédien dont cette maison 
révèle le culte. Deux beaux portraits, l'un de 
Booth lui-même, l'autre de Jefferson, — par le 



PREMIÈRE SEMAINE 49 

peintre John Sargent, — montrent des faces pé- 
tries de pensée et de volonté, presque trop in- 
tellectuelles pour une profession qui veut plus 
d'instinct, plus d'inconscience. Tous les autres ac- 
teurs dont les images décorent les murs ont cette 
même expression qui va jusqu'au tendu. Je crois y 
deviner l'énergie de la race appliquée à la culture. 
Il faut entendre les Américains prononcer le mot 
art y tout simplement et sans article, pour com- 
prendre l'ardeur profonde avec laquelle ils éprou- 
vent le souci de se rafïïner, et c'est aussi ce mot 
refined qui revient sans cesse dans les propos des 
confrères avec lesquels je visite le club. Peu ou 
point d'anecdotes de vie privée dans les conversa- 
tions que la vue des portraits leur suggère. En 
revanche, je reste étonné de constater combien ils 
gardent le souvenir des moindres nuances obser- 
vées dans le jeu de ces acteurs, et particulièrement 
comme l'interprétation de tel ou tel rôle de 
Shakespeare passionne leur esprit. J'aperçois une 
fois de plus la force nationale de ce poète, et 
à quel degré la littérature dérive de lui dans les 
pays de langue Anglaise. Molière n'a pas cette 
position chez nous, ni Gœthe en Allemagne. Leur 
œuvre ne projette pas cette influence, unique et 
continue, qui est celle aussi de Dante sur l'âme 
Italienne. Peut-être les Américains tiennent-ils à 
Shakespeare par des fibres plus passionnées en- 
core que les Anglais. C'est une façon pour eux 
de se rattacher à une tradition, et j'ai déjà cru 
reconnaître à plusieurs reprises ce besoin d'un 



se OUTRE-MER 

peu de lointain derrière le présent, dans cette 
contrée toute en présent et en actualité. J'en ai 
une preuve nouvelle, quoique très petite, en sor- 
tant avec un de mes compagnons de ce matin. II 
me montre sur une place deux lanternes plantées 
devant une maison : 

— « On les avait mises là, » dit-il, « durant le 
temps que le maître de cette maison était le pre- 
mier magistrat de New- York. C'est l'usage... Il 
est mort, et on les y a laissées... Vous ne pouvez 
pas comprendre cela, vous qui vivez dans un pays 
d'histoire, j'ai du plaisir à les regarder parce 
qu'elles sont une chose d'il y a déjà vingt-cinq ans, 
et cela fait du bien de retrouver un peu de passé 
dans une ville si neuve... » 

Rien de plus actuel en revanche, de plus exclu- 
sivement et absolument local, de moins Shakes- 
pearien aussi, que la pièce à laquelle un autre con- 
frère me conduit le soir : 

— « Ce n'est pas très bon, » me dit-il, « mais 
vous verrez comme c'est fait pour notre public... » 

Nous entrons dans un petit théâtre qui pi 'sente 
cette particularité de n'avoir presque pas de loges. 
Aucun théâtre n'en a davantage à New- York, sinon 
l'Opéra. Est-ce une maladresse ou une hâte dans 
la construction des salles? Est-ce le désir de mul- 
tiplier les places? Est-ce un signe de la démo- 
cratie des mœurs, ou simplement la préoccupation, 
constante ici, de l'incendie? Toujours est-il que 
les femmes et les hommes, pêle-mêle et un peu de 



PREMIÈRE SEMAINE 51 

toutes classes, se pressent à Torchestre et au balcon. 
Ils suivent avec un intérêt passionné ce drame, 
qu'ils connaissent déjà, — car il a eu un nombre 
incalculable de représentations. — Il s'appelle le 
"Nouveau Sud. Le sujet de la pièce suppose à lui 
seul de curieuses différences, non seulement de 
mœurs, mais de législations. Un officier du Nord, 
en garnison dans le Sud, se trouve, peu après la 
guerre, avoir une querelle avec le frère de sa 
fiancée, qui est un planteur de Géorgie, Cet 
homme lui arrache son sabre et le menace. L*of&- 
cier se défend avec le fourreau. Il frappe à la 
tête son agresseur et l'étend du coup à terre. 
Epouvanté de sa propre action, il court chercher 
du secours, et, pendant son absence, un nègre, 
autrefois insulté par le planteur, et qui voit cet 
homme sans connaissance, l'égorgé avec le sabre 
même de Tofficier. Ce dernier, convaincu d'assas- 
sinat, est condamné aux galères. Mais sa fiancée 
a foi en lui, et, profitant du code particulier à 
l'Etat qui autorise chaque citoyen à choisir un 
convict pour domestique avec l'autorisation du 
gouverneur, elle tire du bagne l'assassin présumé 
de son frère, et elle le prend à son service afin 
qu'il puisse prouver son innocence. Le caractère 
de cette fille, si extraordinaire pour un étranger, 
soulève des tempêtes d'applaudissements. Quand 
elle dit à son père : « Suivez votre chemin, moi je 
suis le mien... » la frénésie du public ne se 
connaît plus. La force personnelle de la volonté, 
la poussée en avant de l'être qui agit d'après sa 



5t OUTRE-MER 

conscience, voilà sans doute ce que ces gens ap- 
plaudissent. Je pense, par contraste, à l'accueil 
que ferait un public de chez nous à l'attitude de 
cette fille vis-à-vis de son père. Il faut croire que 
les relations de famille ne sont pas tout à fait au 
regard des spectateurs d'ici ce qu'elles sont au 
nôtre, car une seconde scène soulève le fou rire 
qui choquerait cruellement une salle Parisienne. 
La sœur de rhéroïne, éprise d'^m médecin à qui 
elle fait 1^ première une déclaration mimée, au 
cours d'une consultation et en lui tirant une langue 
d'un pied, surprend ce même père en train de 
demander une vieille dame en mariage. La féro- 
cité avec laquelle l'insolente éclate de- rire et saute 
en l'air, tout en montrant le bonhomme au doigt, 
paraît la plus plaisante du monde à ce public 
qui, visiblement, trouve très naturelle cette égalité 
absolue des enfants et des parents. Mon confrère, 
à qui je communique ma remarque, admet que 
chez nous la famille est bien plus tmie que dans 
les pays Anglo-Saxons, et notamment en Amé- 
rique : 

— « Mais, • dit-il, c vous avez cette misère 
qu'une fille chez vous ne peut pas se constituer une 
vie à elle hors de cette famille. Ses parents 
l'aiment trop et elle les aime trop. Elle n'apprend 
pas à compter sur elle-même. Elle n'a pas de 
' self-reliance , comme nous disons... Cette indépen- 
dance a cet avantage ici qu'une femme sans for- 
tune pense à gagner son pain, honnêtement et bra- 
vement, comxne un homme. Elle se fait docteur. 



PREMIÈRE SEMAINE 53 

elle se fait professeur, elle se fait secrétaire de 
n'importe quelle administration, et elle est heu- 
reuse... » 

A-t-il raison sur ce dernier point ? Ni lui ni moi 
ne le saurons jamais. Tout en rentrant, je me rap- 
pelle pourtant à l'appui de son dire le quart 
d'heure que j'ai passé au sortir de mon déjeuner 
à visiter les bureaux de la revue où collaborent 
mes hôtes des Players, Je revois la quantité de 
femmes occupées, en effet, à des travaux de tout 
genre dans ces bureaux, une surtout, jeune et gra- 
cieuse, assise devant une machine à écrire. Elle 
recopiait un manuscrit d'article. Ses doigts uns 
jouaient sur les touches de cet instrument, comma 
sur celles d'un piano. C'était une besogne propre, 
délicate, pas trop fatigante, et sur son charmant 
visage se lisait une sérénité profonde de cons- 
cience, une volonté calme, comme une dignité tou- 
chante chez une créature si jeune et si évidemment 
pauvre. — Faut-il croire que cette indépendanc» 
active de la femme a pour condition ce relâche^ 
ment des liens de la famille? C'est possible, après 
tout, puisque la durée de cette même famille pa- 
raît bien avoir pour condition le droit d'aînesse, 
ou tout au moins la liberté de tester, et l'inégalité 
en apparence la plus injuste : celle de l'héritage. 



Vendredi, — J'ai repris ce journal dans îe train 
qui va de New- York à Newport, assez confortable- 



54 OUTRE-MER 

ment installé à une table d*une de ces voitures 
Pullmann qui portent le nom pompeux de -palace- 
car. Entre parenthèses, quoique je n'aie encore 
passé que sept jours aux Etats-Unis, j'ai pu cons- 
tater à quel habituel excès de métaphore les Amé- 
ricains se livrent instinctivement. Le moindre pro- 
duit est sur les annonces t the best in ihe world^ 

— le meilleur au monde ! » Un vainqueur de boxe 
devient « le champion du monde, — - the champion 
of the world ». J'ouvrais par hasard hier un 
annuaire de l'école militaire de West-Point et j'y 
yoyais : c Science et art où les cadets excellent. » 

— Où finit la naïveté? Où commence ce charla- 
tanisme si bien déûni par ces trois mots presque 
intraduisibles et que nous sommes d'ailleurs en 
train d'adopter et de pratiquer : \t fuff^ le boom 
et le bluff? Certes les somptuosités d'un vrai 
palais n'ont rien de commun avec les élégances 
par trop voyantes de ces longues voitures. Telles 
quelles, leur raffinement fait honte à nos meilleurs 
wagons d'Europe. Elles sont ajustées de manière 
à former d'un bout à l'autre du train un vestibule 
couvert. Un buffet roulant y est attaché. Si elles 
devaient, au lieu d'un trajet de six heures, en 
accomplir un de plusieurs jours, il s'y trouverait 
des salles de bain, un barbier, un salon de lecture. 
Et ce sont à peine des places de luxe, puisqu'il 
n'y a qu'une classe aux Etats-Unis, et que le sup- 
plément à payer pour passer de cette classe dans 
ces wagons-ci est insignifiant — J'ai acheté un 
dollar mon fauteuil pour la distance de New- 



PREMIÈRE SEMAINE 55 

York à Newport. — Encore ici cet esprit singulier 
de complication qui me frappe à chaque minute 
depuis le débarquement, se manifeste à cinquante 
signes. Tout est ajusté, machiné, truqué, pour en- 
ferm<'7 dans le plus petit espace le plus grand 
nombre d'objets possible et d'objets manœuvra- 
bles. Le fauteuil où vous vous asseyez se tourne 
sur pivot et se penche à votre gré. Si vous voulez 
ouvrir la fenêtre, le nègre arrive, porteur d'un 
treillis de métal destiné à vous protéger de la 
poussière et qu'il glisse sur une rainure spéciale 
entre les rebords de cette fenêtre et celui du car- 
reau ainsi soulevé. Si vous voulez déjeuner, jouer 
aux cartes ou écrire, il dresse devant vous une 
table qui, d'un pied mobile, s'appuie au plancher, 
et par son autre extrémité s'adapte à la paroi du 
wagon. Sans cesse des enfants passent, offrant des 
journaux et des livres. J'y distingue dans le pa- 
quet le roman d'Alphonse Daudet, Saphoy avec 
ce sous-titre : n Or lured by a bad w ornants fatal 
beautyf — Ou trompé par la fatale beauté d'une 
mauvaise femme... » — Et c'est partout une pro- 
digalité de tapis, de peluches, d'acajou sculpté, 
d'ornements nickelés. Les nègres eux-mêmes, qui 
se promènent, revêtus tantôt de leur uniforme et 
tantôt d'un immense tablier blanc, semblent des 
animaux de luxe, une fantaisie de la compagnie 
qui achève pour moi l'exotisme de ce décor. Armés 
d'une sorte de plumeau-brosse qu'ils manient avec 
une agilité simiesque, ils vont, époussetant les 
voyageurs avant ks stations, sans les consulter, 



56 OUTRE-MER 

comme des meubles. J'ai vu un d'entre eux, tout à 
l'heure, prendre le chapeau d'un gentleman âgé 
qui lisait un journal. Il Ta nettoyé, puis il Fa 
remis sur la tête du patient sans lui demander la 
permission. L'autre n'a pas même levé les yeux. 
Cependant les villes se succèdent et les paysages. 
Le train traverse sur des ponts très bas, et à toute 
vapeur, de larges rivières qui coulent entre des 
forêts, — des restes de forêts plutôt, violées, 
massacrées, et dont la végétation vigoureuse at- 
teste encore la splendeur primitive de cette con- 
trée avant que n'y débarquât 

Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage l. 

Des cottages succèdent à des cottages, sans un 
jardin, sans un seul de ces petits salons en plein 
air faits de verdures et de fleurs, où le bourgeois 
Français aime à flâner, son sécateur et son arro- 
soir à la main. Mais où les Américains le pren- 
draient-ils, le temps de flâner, de, regarder un 
rosier qui pousse, de se laisser vivre ? Leurs rosiers, 
à eux, ce sont ces vastes cheminées d'usines qui 
vont se multipliant. Leurs jardins, ce sont ces 
maisons, bâties si vite que, d'une génération à 
l'autre, elles ont quintuplé, décuplé, et au delà. 
En 1800, New-Haven, que le train vient de dé- 
passer, avait cinq mille habitants; elle en a quatre- 
vingt mille- aujourd'hui, et son commerce est 
évalué à plus de cent cinquante millions de francs 
par an. Tout à l'heure, c'était Bridgeport, qui a 
fabriqué l'année dernière pour cent millions de 



PREMIÈRE SEMAINE 57 

machines à coudre et de voitures, Hartford dont 
les compagnies d'assurances ont toutes ensemble 
un capital de sept cents millions de francs. Ces 
chiffres deviennent comme concrets devant ce 
paysage, qu'ils expliquent et avec lequel ils se 
mêlent, tant il y a de bateaux à vapeur dans les 
moindres ports, de lignes de tramways électriques 
dans les rues des cités, d'usines dans la campagne 
et d'annonces, — des annonces, encore des an- 
nonces. J'avais pris mon papier pour résumer 
mes impressions de cette première semaine en 
quelques traits un peu généraux. Je ne le peux 
pas, tant ce mélange d'une nature par moments si 
primitive, si voisine de la sauvagerie virginale et 
de cet industrialisme exaspéré, absorbe mon atten- 
tion. — Et cependant, à peine si le wagon bouge 
malgré la vitesse. — Une brochure écrite par un 
de nos ingénieurs les plus distingués, M. de 
Chasseloup-Laubat (i), et que j'ai lue avant de 
partir, m'en a donné la raison par avance en me 
montrant avec quel bon sens le constructeur a placé 
la longue voiture sur de tout petits chariots à six 
roues, de telle manière que les parties réservées 
aux sièges sont en dehors de l'axe de trépidation. 
Elle m'a fait comprendre aussi la locomotive, — 
joli et puissant outil de vitesse, — très haute et 
aménagée de façon à ce que le mécanicien voie au 
loin toute la route à travers une cage vitrée où il 



(i) Voyage en Amérique et principalement à Chicago ^ par M . le 
marquis de Chasseloup-Laubat. Paris, 1893. 



58 OUTRE-MER 

est assis. Tous les organes sont dehors, cylindres, 
tiroirs, bielles, à portée de la main« Cette loco- 
motive pose à Tavant, elle aussi, sur un tout petit 
chariot directeur, qui permet des courbes plus ra- 
pides et une voie établie plus légèrement. Qui a 
inventé ces perfectionnements? Qui a imaginé 
aussi tout le détail si étrangement compliqué de 
ces wagons? C'est toujours la même réponse : 
personne et tout le monde, cette volonté sans cesse 
en arrêt, cet œil toujours en éveil, cette audace 
toujours en quête de nouveauté, et cette insa- 
tiabilité de raffinement qui me semble, jusqu'ici, 
le trait le plus marqué de cette civilisation, celui 
que je m'attendais le moins à trouver. S'il me fal- 
lait retourner demain en Europe, c'est dans cette 
sensation pourtant que se résumerait ce premier 
contact si rapide avec ce peuple. Il semble qu'il 
ait en effet triomphé du temps, puisque cet 
extrême atteint dans le luxe touche de si près à 
la barbarie de l'Ouest et plus simplement à celle 
des quartiers populaires de New-York. Je suis 
curieux de savoir si je trouverai le même contraste, 
la même saute étonnante d'atmosphère dans cette 
ville d'eaux où je serai ce soir, et dont tous les 
Américains qui m'en ont parlé m'ont semblé un 
peu fier et un peu dégoûtés : 

— a II n'y a qu'un Newport au monde, » 
disent-ils, et ils ajoutent invariablement : « Mais 
Newport n'est qu'une coterie de millionnaires, ce 
n'est qu'un set, ce n'est pas l'Amérique..'. » 

— « Pourquoi? » ai-je demandé à plusieurs. 



PREMIÈRE SEMAINE 59 

— c Vous le comprendrez quand vous y serez 
allé, » répondent-ils, non moins invariablement. 
Puis, avec une reprise d'orgueil : a II y a plus 
de millions de dollars représentés sur cette petite 
extrémité de cette petite île que dans tout Londres 
et dans tout Paris réunis,.. « 



Kl 

LE MONDE 

î, — UNB VILLB D*ÈTà 

pétais venu à Newport pour quelques jours. J'y 
suis reste tout un mois, me laissant vivre de cette 
vie qui n'a pas son analogue en effet, du moins 
à ma connaissance. Ni Deauvilie, ni Brighton, ni 
Biarritz ne lui ressemblentj, ni même Cannes, 
quoique cette dernière en approche par la somp- 
tuosité de ses villas et par l'absence presque totale 
de petite bourgeoisie. Mais Cannes est une Cosmo- 
polis comme Rome, comme Florence, davantage 
peut-être, au lieu que Newport demeure exclusi- 
vement, absolument Américain. Quelques visiteurs 
d'Europe Font traversé cette année, en route pour 
Chicago et la World's /air. D'habitude c'est par 
six ou par sept qu'ils se comptent. Les Français 
ignorent Newport Les Anglais y viennent par 
goût du yachting, — peu d'Anglais. Tous pré- 
fèrent l'île de Wight avec Cowes et la commode 
rivière du Soient Cette rareté des voyageurs, 
explicable par l'éloignement et par la brève durée 
de la saison, assure à cette ville de bains de mer 
un irréductible caractère d'originalité nationale.. 



LE MONDE tfl 

Non, cette coterie élégante, ou, comme disent avec 
mépris les détracteurs de Newport, ce set, n'est 
pas TAmérique, mais son monde; et la vie mon- 
daine, si vide paraisse-t-elle et si factice, tient 
toujours par de profondes fibres secrètes au pays 
dont elle est la fleur quelquefois insipide, plus 
souvent empoisonnée. Même quand les mœurs du 
monde, comme en France, sont totalement dif- 
férentes des moeurs générales du pays, elles ma- 
nifestent chez ceux qui les pratiquent les défauts 
et les qualités d'esprit propres à la race. Les oisifs 
s'amusent, ou cherchent à s'amuser, avec la même 
sensibilité, le même caractère, la même intelligence 
que les laborieux apportent à leur besogne. Dans 
la haute existence Parisienne, par exemple, vous 
retrouverez, appliquées aux arts, au luxe, à la 
débauche, toutes les puissances et toutes les fai- 
blesses de râm« Française : — l'extrême vivacité 
de pensée et son inconsistance, une prodigieuse 
désillusion de critique et des naïvetés inattendues 
d'enthousiasme; une hardiesse forcenée d'ironie et 
l'esclavage devant l'opinion; de l'humanité aussi, 
je ne sais quoi de moyen, comme un air de bon goût 
même dans le désordre et de bon sens même dans 
la folie; de l'agrément par-dessus tout, ce génie 
de sociabilité qui flotte dans l'atmosphère de nos 
clubs, de nos salons, de nos restaurants, de nos 
théâtre, de nos promenades. La nature d'un peuple 
demeure toujours pareille à elle-même dans ses 
vices et dans ses vertus, dans ses frivolités et 
ëans ses travaux. C'est cette physionomie qu'il 



63 OUTRE-MER 

s'agit de découvrir, et tout document y est bon, 
depuis une salle de casino jusqu'à une église, le 
papotage d'une femme à la mode comme les pro- 
pos d'un ouvrier révolutionnaire. Je suis donc bien 
sûr que cette âme Américaine, l'intérêt véritable et la 
grande raison de mon voyage, transparaît derrière 
les fcLstes de Newport pour qui sait la voir. Mais 
ai-je su la voir? — En tout cas, voici tout un lot 
de notes prises sur le vif et en réponse aux toutes 
premières questions qu'une enquête sur des gens 
du monde doit se poser : Comment se logent-ils 
et se meublent-ils ? Comment se recrutent-ils ? 
Comment s'amusent-ils ? Comment causent-ils ? 
Les hypothèses plus générales viendront ensuite, 
si elles doivent venir. 



Comment ils se logent?... Des villas séparées 
les unes des autres, et cependant presque à même 
la route, avec du gazon très vert, très épais, et de 
sveltes grues de bronze debout, sous des arbres, 
parmi des massifs bleus d'hortensias; — des por- 
tiques devant ces villas, autour desquels frissonne- 
de la vigne du Japon, ce lierre improvisé, qui ne 
dure pas comme l'autre, mais qui se fane à chaque 
saison, symbole gracieux de cette instantanéité 
Américaine incapable d'attendre; — vingt, trente, 
quarante types divers de construction, presque 
autant que de demeures : les unes carrées et 
comme écrasées, d'autres minces et hautes, d'autres 



LE MONDE 63 

ïarges et longues, toutes avec des fenêtres à guil- 
lotine et qui bombent, presque toutes avec un revê- 
tement de bois vernissé qui leur met comme une 
gaine sombre et claire d'élégante propreté;. — 
et c'est ainsi indéfiniment sur Bellevue Avenue, 
sur Narragansett, sur toutes les allées de ce New- 
port nouveau, celui que la fantaisie des million- 
naires a construit sur la falaise en quelques années. 
L'endroit semble dater d'hier. Et pourtant une 
autre ville, la véritable, descend là-bas vers le 
quai, avec ses petites maisons de bois clair qui 
gardent leur grâce. Elles racontent un Newport 
plus bourgeois, plus intime, celui des vieilles fa- 
milles de New- York et de Boston qui ont pré- 
cédé l'invasion des millionnaires. On aime à ima- 
giner, par derrière ces maisons plus simples, un 
troisième Newport plus lointain encore, et ses ca- 
banes primitives, rustiques abris fragiles que le 
colon devait se bâtir de ses mains dans ce pays 
de forêts avec des poutres mal équarries et des 
lattes mal jointes. Même aujourd'hui les bâtisses 
de pierre sont rares aux Etats-Unis. C'est la brique 
et c'est le fer qui succèdent au bois. L'exploita- 
tion des carrières et la taille des blocs voudraient 
trop de temps, trop de main-d'œuvre. Entre ce 
vieux Newport qui continue de vivre bourgeoise- 
ment, paisiblement, tout l'hiver, et l'autre, le New- 
port actuel des mois d'été, fashionable et mo- 
mentané, pas d'intermédiaire. Rien qui révèle une 
ébauche première et continue, des essais corrigés, 
des prises et des reprises, un accroissement pro- 



64 OUTRB-MBR 

gressif de la vogue. Ce même à-coup de volonté 
qui a dressé les palais de la Cinquième Avenue à 
New- York, presque à la façon de la lampe d'Ala- 
din, a créé dans un éclair de miracle ce quartier 
des cottages. Toute la différence est dans les com- 
plications d'architecture oii se sont acharnés les 
riches d'entre les riches, ceux qui ont voulu dé- 
passer les autres. C'est ici que cet esprit de go 
ahead propre à l'Amérique se reconnaît, à des 
magnificences de construction bien significatives, 
lorsqu'on songe que ces demeures servent pour six 
semaines, pour deux mois de l'année peut-être, et 
que chacune suppose, comme accompagnement 
habituel, des chevaux et un coach, de quoi mener 
à quatre, un yacht, quelquefois deux, pour croiser 
à la voile ou à la vapeur le long de la côte, un 
wagon privé pour être chez soi sur toutes les 
lignes de chemin de fer, une maison à New- York 
et une autre à la campagne... Celui-ci a beaucoup 
vécu en Angleterre et il lui a plu d'avoir à lui, 
sur une des pelouses de Rhode Island, une abbaye 
Anglaise dans le style de la reine Elisabeth. La 
voici qui se dresse, grise et sévère, si exacte, si 
complète qu'elle pourrait être transportée à 
Oxford, sur les bords de l'Isis ou du Chervvell, 
sans qu'on eût à changer une seule pierre pour 
faire d'elle la sœur du cloître de New-College ou 
de la façade de Jésus. Cet autre aime la France 
et il lui a convenu de posséder en vue de l'Atlan- 
tique un château de la Renaissance française. Ce 
château est là, qui vous rappelle Azay, Chenon- 



LE MONDE 6$ 

oeaux, et la Loire, avec le paresseux, le bleuâtre ru- 
ban de son eau, noué, dénoué, renoué autour du sable 
jaune des îles. Un troisième a édifié un palais de 
marbre, semblable à Trianon, avec des pilastres à 
chapiteaux Corinthiens larges comme ceux du 
temple du soleil à Baalbek. Et ce ne sont pas des 
à peu près, de ces prétentieuses et insuffisantes 
tentatives qui font le ridicule, par tout pays, des 
glorieux et des parvenus. Non. Le détail et son 
fini décèlent l'étude consciencieuse, le souci tech- 
nique. Visiblement, le meilleur artiste a été choisi. 
Il a eu la liberté et iî a eu l'argent. L'argent sur- 
tout. De pareils caprices en supposent une telle 
quantité qu'après une promenade de cottage en 
cottage et de châteaux en a,bbayes, vous éprouvez 
l'impression à demi fantastique d'une visite à 
quelque île consacrée au dieu Plutus, devenu dans 
la plus moderne de ses incarnations le dieu Dol- 
lar. Mais c'est un Plutus qui s'asseyait, hier encore, 
an foyer de Penia, la sauvage déesse de la pau- 
vreté; un Plutus que ni les richesses, ni les vo- 
luptés n*ont énervé, ni alangui; un Plutus qui, 
n'ayant plus à travailler, veut que son or travaille, 
que cet or se montre, s'étale, qu'il sÂow off, pour 
prendre le mot vraiment Yankee. Et cet or se 
montre tant, il s'étale avec une si violente inten- 
sité que cela vous saisit comme le déploiement 
d'une puissance. Flaubert écrivait à un de ses 
élèves : « Si vous ne pouvez pas construire le Par- 
thénon, dressez une pyramide... » Ce conseil 
brutal mais fort, tous les Américains sembleHt se 



6Ô OUTRE-MER 

le répéter d'instinct avec d'autres paroles. De même 
que dans le port et dans les rues de New- York 
tant d'activité terrasse, dans ces avenues de New- 
port tant de richesse étonne. Elle vous révolte ou 
elle vous ravit, selon que vous êtes plus voisin du 
socialisme ou du snobisme, ces deux égales sot- 
tises. L'observateur désintéressé qui regarde une 
ville comme il regarderait une fourmilière, y recon- 
naît ce même fait observé dès la première heure, un 
je ne sais quoi d'intempérant et d'effréné. Le génie 
Américain semble ne pas connaître la mesure. Les 
bâtisses d'utilité que ces gens construisent, quand 
elles sont hautes, sont trop hautes. Leurs maisons 
de plaisance, quand elles sont raffinées, sont trop 
rafiînées. Leurs trains, quand ils vont vite, vont 
trop vite. Leurs journaux ont trop de pages, trop 
de nouvelles; et, quand ils se mettent à dépenser 
de l'argent, il faut qu'ils en dépensent trop, pour 
avoir la sensation qu'ils en dépensent assez. 



Comment ils se meublent?... J*ai dans les yeux, 
en écrivant ces mots, trente intérieurs de ces villas, 
davantage peut-être. Dès la semaine de mon ar- 
rivée, et sur la remise de mes lettres d'introduction, 
j'avais commencé d'être entraîné dans ce tourbillon 
de déjeuners, de parties de coaches, de prome- 
nades en yacht, de dîners et de bals qui passe sur 
Newport -pendant quelques semaines à la façon 
d'un de ces ouragans qui faisaient dire à là dame 



LE MONDE 67 

légendaire de Minneapolis, vantant sa ville : « Et 
puis nous avons de si bonnes caves à cyclones ! » 
— 9i Be in the fush^ » affirme une réclame 
affichée dans le car électrique qui fait le ser- 
vice de la plage à la ville basse. La recomman- 
dation d'une levure spéciale accompagne cet élo- 
quent appel, ce t soyez dans le train » que les 
Américains vous forcent bien vite à pratiquer. 
Leur énergie s'étend jusqu'à leur hospitalité qui 
se fait active, qui multiplie les five o'clock teas et 
les to meet. C'est une chaude spontanéité d'accueil 
dont nous ne nous doutons plus en pays Latin. 
L'étranger, chez nous, est à la mode lorsqu'il s'éta- 
blit et qu'il nous fait l'honneur de préférer notre 
pays au sien. Pour celui qui passe et qui ne revien- 
dra pas, nous mettons du temps à vaincre une cer- 
taine défiance, et nous ne passons qu'à bon escient 
de la politesse correcte à l'intimité. L'Américain 
vous ouvre sa maison, quand vous lui êtes dûment 
présenté, toute grande. Il veut que vous connais- 
siez ses amis, que tout son monde vous traite 
comme il fait lui-même. Ses détracteurs disent qu'il 
n'a pas de mérite à cela; qu'il est habitué à cette 
large manière d'exister commune aux pays Anglo- 
Saxons, oii les enfants sont nombreux, les besoins 
compliqués, les revenus en proportion, où l'on 
ignore l'économie. Un hôte de plus ne compte 
guère dans une telle demeure. C'est vrai. Ici pour- 
tant je crois apercevoir des sentiments plus com- 
plexes que ceite sorte d'opulente et indifférente 
ouverture des portes qui reste aussi celie des riches 



$8 OUTRE-MER 

Levantins. L'Américain, qui vit si vite, a au plus 
haut degré le goût de se regarder vivre. lî semble 
qu'il se considère, lui et son entourage, comme 
une expérience singulière de la nature sociale et 
dont il ne sait pas très bien ce qu'il doit penser. 
Il tient à ce que vous, Européen, vous soyez exac- 
tement renseigné avant de juger cette expérience, 
et il vous facilite ce renseignement>> t Voyez telle 
ou telle personi/e, • vous dit-il, c c'est un type 
excellent d'Américain de telle ou telle espèce... 
Lisez tel livre , vous y trouverez un vrai caractère 
d'Américain de tel Etat... » S'il sait que voug 
voyagez pour prendre des notes, il s'en inquiète, 
car il est sensitif, — touchyy comme ils disent, — 
au plus haut degré. En même temps il s'en félicite 
comme d'un hommage. Il veut que ces notes soient 
écrites d'après nature. S'il voit en vous un simple 
touriste, il tient à ce que vos discours, une fois 
rentré, soient différents des légendes erronées dont 
il trouve la trace dans nos journaux et qui l'exas- 
pèrent. Il y a un curieux mélange d'incertitude et 
de ûerté, d'amour-propre susceptible et d'aplomb, 
dans le plaisir qu'il éprouve à vous conduire d'une 
extrémité à l'autre de sa demeure, vous montrant 
pêle-mêle la galerie de tableaux et la lingerie, les 
salons et les chambres à coucher. Un des meilleurs 
romanciers d'ici, liowells, a finement noté ce trait 
particulier de caractère, cette facilité à se donner 
comme leçon de choses : a Nous autres gens de 
l'Ouest, » dit March dans le Hasard d'une nouvelle 
fortune,^ nous sommes portés à nous prendre nous- 



LE MONTJE 69 

mêmes trop objectivement et à nous considérer 
comme plus représentatifs qu'il ne faudrait... • 
En attendant, et pour un voyageur muni de bonnes 
lettres, cette disposition d'esprit facilite la moitié 
de la tâche. Il est si malaisé en Italie, en Espagne, 
en France même, de se figurer le kome des per- 
sonnes que l'on connaît le mieux, et quel témoi- 
gnage plus révélateur pourtant que ces objets 
sécrétés autour de nous par notre fantaisie? Un 
salon, une chambre à coucher, une salle à manger 
n'ont-ils pas des physionomies, presque des vi- 
sages, à la ressemblance de nos . goûts, de nos 
besoins, des choses de nous que parfois nous ne 
soupçonnons points 

Des intérieurs de Newport une première impres- 
sion se dégage, qui doit être exacte, tant elle se rac- 
corde au reste de l'existence Américaine et au dehors 
même de ces villas. C'est à nouveau l'évidence du 
trop, de l'abus, de l'absence de mesure. Il y a trop 
de tapis précieux de Perse et d'Orient sur le par- 
quet des halls, qui sont trop hauts. Trop de tapis- 
series, trop de tableaux garnissent les murs des 
salons. Les chambres d'amis renferment trop de 
bibelots, trop de meubles rares, comme il y a sur la 
table du lunch ou du dîner trop de fleurs, trop de 
verdure, trop de cristaux, trop d'argenterie. Je 
revois en ce moment, au milieu d'une de ces tables, 
un vase d'argent massif, large et profond comme 
le cache-pot d'une plante grasse, et d'où débojrdait 
une grappe de raisin, d'un raisin-prodige aux 



?o OUTRE-MER 

grains aussi gros que de petits boulets. Je revois 
un paravent fait avec un tableau Italien de l'école 
des Carrache, coupé en trois morceaux. La toile 
n'a pas été gâtée et le travail a été très bien 
exécuté ; mais quel symbole de cette constante 
outrance dans le luxe et le raffinement ! Cet excès 
a son image dans cette rose qu'ils dénomment si 
justement American beauty^ et dont les touffes 
énormes couronnent ces tables. Elle est si haute sur 
sa tige, si intensément rouge, si largement épa- 
nouie, si violemment parfumée, qu'elle n'a plus l'air 
d'une fleur naturelle. C'est un produit qui appelle 
la serre, l'exposition, l'étalage. Splendide comme 
elle est, on se prend à regretter devant elle la 
mince églantinedes buissons avec ses pétales rosés, 
qu'un souffle de vent froisse. Mais cette modeste 
églantine, c'est la nature et c'est aussi l'aristocratie, 
du moins dans le sens où nous autres Européens 
nous comprenons ce mot, qui ne va pour pour nous 
sans une idée de demi-teinte et d'effacement II est 
certain que cet abus révèle chez ces gens-ci une 
force beaucoup plus pareille, sous des formes di- 
verses, à la Renaissance, par exemple, que la pau- 
vreté de tempérament déguisée par les modernes 
en distinction. La vigueur du sang et des nerfs 
qui a permis à l'homme des Etats-Unis la con- 
quête de la fortune persiste en lui à travers cette 
fortune. Elle se manifeste par cette somptuosité 
du dedans comme elle se manifestait par celle du 
dehors. Il y a de la sève partout ici et jusque dans 
ces prodigalités folles de la haute vie, 



LK MONDE ft 

Cependant ces millionnaires ne s'acceptent pas 
eux-mêmes tout à fait. Voilà une seconde impres- 
sion qu'impose un coup d'oeil plus attentif sur ces 
halls et sur ces salons. Ils n'admettent pas qu'ils 
soient ainsi différents du vieux monde, et, s'ils 
l'admettent, c'est pour prétendre qu'ils sont ca- 
pables, quand ils le veulent, d'égaler ce vieux 
monde, ou tout au moins de le goûter. Un archi- 
tecte me disait : a Nous avons fait assez d'argent 
pour être artistes maintenant, et nous n'avons pas 
le temps d'attendre... Ainsi, moi, j'étudie le dix- 
huitième siècle Français. Je veux bâtir des maisons 
qui soient de ce type, avec tout le confort mo- 
derne : des appareils pour l'eau, peur la lumière, 
pour l'électricité... » Son patriotisme était très 
sincère, très intense, et il le faisait consister dans 
l'emprunt ou mieux la conquête d'un style étran- 
ger. Les ameublements de Newport traduisent un 
effort pareil, un constant^ un infatigable souci 
d'absorption Européenne. Oh compterait dans ces 
villas les objets fabriqués en Amérique. C'est en 
Europe qu'a été tissée la soie de ces fauteuils et 
l'étoffe de ces rideaux, en Europe que cette table 
a été tournée et tournée cette chaise. C'est d'Eu- 
rope que vient cette argenterie, de même que cette 
robe a été tramée, coupée, cousue en Europe, que 
ces souliers, ces bas, ces gants viennent d'Europe^ 
a Wken I was in Paris... Tken we go to Paris.., 
We want to go to Pans to huy our gowns, . . » Ces 
phrases passent continuellement dans la conversa- 
tion, et c'est bien un salon ds Paris qui a dû serviç 



72 OUTRE-MÊR 

de modèle à celui où vous vous trouvez, ces toi- 
lettes sont bien composées sur le même patron 
que celles des élégantes de Paris. Seulement, salon 
et toilettes ont, comme le reste, le je ne sais quoi 
en trop. La mode de ces robes n'est pas d'aujour- 
d'hui, elle est de demain. Nos couturières ont un 
mot d'argot bien expressif pour traduire cette 
presque intraduisible nuance. Elles disent : «Nous 
essayons d'abord sur les étrangère les coupes nou- 
velles. Puis pour les Parisiennes, nous épurons,.. "b 
Ainsi s'explique ce caractère d'au-delà, cet air 
d'être parées jusqu'au costume, que ces femmes, 
souvent si belles, augmentent par des profusions 
de bijoux portés en plein jour. Elles ont, dès 
midi, des turquoises à leur corsage grosses comme 
des amandes, des perles au cou grosses comme 
des noisettes, des rubis et des diamants longs 
Comme leur ongle. Oui, c'est bien l'Europe, mais 
poussée, mais exaspérée, et cette imitation trop 
ii?.tense ne fait qu'accentuer la diiïérence entre le 
Vieux-Monde et le Nouveau. 

parmi les fantaisies de décoration ainsi em- 
pruntées à notre pays, il en est une qui se trans- 
forme d'une façon singulière en passant l'Atlan- 
tique. Je veux parler de ce goût des vieilles choses 
justement, de cette manie du bibelot et du bric- 
à-brac propre à aoirc âge. Elle est devenue haïs- 
sable chez nous, parce que l'universelle surenchère 
a tant haussé les prix que très peu de nos fortunes 
Européennes sont aujourd'hui assez fortes pour 



LE MONDE 73 

y suffire. La coiatretaçon a suivi et surtout Tabon- 
dance d'objets de seconde classe. Les Américains 
eux, sont arrivés sur le marché avec leurs énormes 
capitaux. Un millionnaire, chez nous, est un 
homme qui à un million de francs. Un million- 
naire ici est un homme qui « un million de doU 
lars. Ils y ont apporté cette universalité de con- 
naissances que donne l'habitude constante du 
voyage. Depuis trente ou quarante ans, grâce à 
ce double pouvoir, ils ont mis la main sur les plus 
belles toiles, les plus belles tapisseries, les plus 
belles boiseries, les plus belles médailles, les plus 
beaux livres, et non seulement en France, en An- 
gleterre, en Hollande, en Italie, mais en Grèce, en 
Egypte, aux Indes, au Japon. De là, dans leurs 
maisons de ville ou de campagne, une prodigalité 
de chefs-d'œuvre dignes d'un musée. Dans telle 
de ces villas de Newport que je pourrais nommer, 
toute une galerie privée a été transportée d'un 
coup, que son prcjnier possesseur avait mis des 
années à ramasser parmi les plus délicats des pri- 
mitifs Allemands. Et ils continuent. J'entendais 
l'autre jour un amateur dire avec mélancolie, en 
faisant allusion à la crise financière qui se trouve 
sévir à la fois en Italie et aux Etats-Unis : « The 
Italian are ratker low down just now, and tkere 
are tkings to be had sub rosâ. But in this montent 
nobody can profit by ii,.. (i). > On se demande 

(i) « Lès Italiens sont si bas en ce moment qu'il y a bien des 
choses que l'on pourrait acheter en secret. Mais aujourd'hQÃŽ 
personne ne peut profiter de l'occasion... » 



74 OUTRE-MER 

OÙ il les mettrait, ces objets Italiens, tant le cuir 
de Cordoue dont sont revêtues les parois de sa 
maison disparaît sous les toiles! Et ce sont des 
vitrines sous lesquelles des trésors de pierres gra- 
vées attendent la loupe, des métaux, des armures 
ciselées, des volumes précieux, des médailles, des 
portraits surtout. Rien que dans trois villas con- 
tiguës, à un quart d'heure de distemcc, j'ai vu amsi 
un portrait d'un grand seigneur Génois, celui d'un 
amiral Vénitien, celui d'un lord Anglais du der- 
nier siècle, celui de Louis XV par Vanloo, avec 
cette inscription : c donné par le roy », celui de 
Louis XIV par Mignaurd avec la même inscrip- 
tion, celui de Napoléon avec un des drapeaux des 
grenadiers de la garde. Quelqu'un qui ne les aime 
pas, me disait avec ironie : 

— « Oui, ils ont le portait du grand empereur, 
mais où est celui de leur grand -père ? » 

Et il attribuait ce goût des toiles historiques à 
un vague et timide effort vers une fausse galerie 
d'ancêtres. A mon avis, cette critique ne tenait pas 
compte de ce qu'a de sincère, de touchant presque, 
cet amour des Américains pour les objets autour 
desquels il flotte du temps et de la durée. Cette 
sensation, si difficile à concevoir pour nous autres 
et que mon compagnon des Players m'exprimait 
naïvement à New-York, je la comprends déjà, je' 
la partage après ces quelques semaines. Le regard 
éprouve une satisfaction presque physique à ren- 
contrer ici les tons flétris d'une peinture ancienne, 
le coin effacé d'une monnaie antique, les nuances 



LE MONDE 75 

éteintes d'une tapisserie du moyen âge. Dans 
cette contrée oii tout date de la veille, on a 
des appétits, des soifs d'un autrefois. Il faut 
croire que c'est un indestructible instinct pour 
l'âme humaine d'avoir autour d'elle du passé, 
puisque même ces comblés du luxe le subissent. Ils 
ne le discernent pcis en eux-mêmes, cet instinct, 
mais ils le satisfont tout de même. Un d'eux fai- 
sait, la semaine dernière, détourner sa voiture, 
pour me montrer la statue d'un Newportais qui a 
été l'ami de son grand-père. « On aime à penser à 
des temps plus lointains... » me disait-il. Ce be- 
soin du terreau préalable, un arbre le ressentirait 
qu'on aurait transporté dans un coin trop nouveau, 
avec des racines trop à fleur du sol. Cet incons- 
cient effort pour s'entourer, pour s'ennoblir de 
passé, sauve ce que ces intérieurs de millionnaires 
auraient de si brutal, de si fait à coups de dollars 
et pour la montre. C'est un peu de poésie inat- 
tendue dans ce qui ne serait sans cela que l'apo- 
théose du chèque et du chic, — pour reprendre une 
basse plaisanterie d'une basse opérette du temps 
jadis. Cela console de voir, échouées là parmi ces 
magnificences, quelques cocasseries inexprimable- 
ment vulgaires et enfantines, telles qu'un mons- 
trueux jouet, une danseuse à la face de lune, à mo- 
nocle, à chapeau haut de forme, et en travesti, qui 
fume une cigarette allumée, tandis qu'une boîte à 
musique cachée dans son corps joue un air ca- 
naille. Et il y a écrit au-dessous, pour la confusion 
des écrivains qui ont les premiers employé ce 



76 OUTRE-MER 

terme : c Fin de siècle.,. » Quelle mosaïque darss 
le goût de cette race qui prend pêle-mêle de tout à 
notre civilisation : de l'excellent et du pire, nos 
plus belles oeuvres d'art et nos plus déplorables 
caricatures ! 



Comment ils se recrutent?.,. D'une seule ma- 
nière et dans une seule clcisse. C'est là,, quand on 
compare ce NewpoVt d'été à notre Deauville ou 
au Brighton de nos voisins d'outre-Mcinche, un 
point de différ^ice à ne jamais oublier. Il n'y a 
pas ici, comme en Angleterre, une caste d'en haut, 
un Olympe d'aristocratie et qui impose sa mode à 
tous les iuft-hunters, — ce mot si pittoresque avec 
lequel les jeunes gens d'Oxford raillent leurs 
jeunes camarades en chasse de hautes relations et 
hypnotisés par le petit gland d'or qui tremble sur 
le bonnet carré des étudiants nobles. Il n'y a pas, 
comme en France, cette irrationnelle et puissante 
survie de l'ancien régime en pleine poussée démo- 
cratique dont le signe le plus expressif est notre 
conception du club. Le cercle, chez nous, a cessé 
d'être le milieu naturel, presque nécessaire, des 
personnes de même fortune qui vivent d'-une même 
façon. Il est devenu comme im brevet, presque un 
grade dans un vague régiment social dont l'état- 
major résiderait à l'Union ou au Jockey. Id, tous 
les gens du monde ont été, sont encore des hommes 
d'araires* Us ne sont point nés dans la vie sociale. 



LB MONDE fj 

ils y sont arrivés. Ils ne Tont point reçue toute 
faite et toute transmise. Ils la font eux-mêmes, 
parce qu'il leur convient d'ajouter cette élégance à 
leur fortune, comme le couronnement de l'édifice. 
Il résulte de là qu'il y a une profonde égalité 
entre eux, une unité singulière d'habitudes, d'idées, 
de goûts, qui traduit l'absolue unité sinon de dates 
au moins d'origine. On a bien essayé, durant ces 
dernières années, de la briser, cette unité, et d'éta- 
blir un Olympe factice, celui des c quatre cents », 
lequel aurait été recruté parmi les familles les plus 
anciennes de tradition et de richesse. Cette fan- 
taisie ne pouvait pas réussir. Ce n'est pas qu'il n'y 
ait aux Etats-Unis des familles très anciennes en 
effet, mais elles n'ont pu se maintenir qu'en con- 
tinuant à travailler, à faire des affaires. Elles 
n'ont pas pu se donner des mœurs à part ni 
s'isoler. Vieux et nouveaux riches se coudoient de 
trop près sur le terrain du travail pour êlre vrai- 
ment séparés sur celui du plaisir. La différence 
d'occupation fait seule la différence des castes, 
et ici elle n'existe pas. Une mine d'or, découverte 
voici vingt-cinq ans, a enrichi celui-ci, mais cet 
autre, riche depuis deux générations, a saisi Toc- 
casion de cette découverte pour doubler son ca- 
pital. Un chemin de fer construit en 1868 a rendu 
celui-là millionnaire, mais il a empêché cet autre 
de cesser de letre. Derrière chacun des noms qui 
défilent dans les comptes rendus des fêtes, publiés 
par les journaux, tout Américain peut évoquer 
ainsi telle ou telle usine, telle maison de cona 



78 OUTRE-MER 

merce, telle banque, telle spéculation de terrain. 
Et Tusine est en pleine activité, les guichets de la 
maison de commerce et de la banque sont toujours 
ouverts, la spéculation continue. Les démocrates 
ont-ils tort de dire que de tels titres à la vie mon- 
daine valent bien des blasons faussés péir la bâ- 
tardise ou par des mariages véreux, et des noto- 
riétés historiques sans réalité contemporaine? A. 
coup sûr, ces dessous de la mondanité Améri- 
caine sont francs et nets. Leurs conséquences im- 
médiates ne le sont pas moins. 

La première est l'absence presque totale, dans 
une ville d'eaux comme Newport, d'aventuriers et 
d'aventurières. Une société composite est facile à 
tromper. Une société de gens d'affaires l'est beau- 
coup moins. Un ménage dont les revenus sont 
douteux peut faire figure dans un monde où des 
nobles authentiques se soutiennent eux-mêmes par 
des expédients et où règne cet esprit d'à peu près 
en matière d'argent habituel à ceux qui n'en 
gagnent point. En Amérique, chacun sait ce que 
a vaut » son voisin, et d'ailleurs, comme la vie 
sociale y représente un luxe, les menues dépenses 
quotidiennes y sont si fortes qu'un budget mal 
équilibré n'y suffirait pas. Les romanciers Français 
ont souvent peint, depuis Balzac, le type du jeune 
homme ambitieux et pauvre qui se maintient en 
plein courant de haute vie par un maniement su- 
périeur de ses très médiocres revenus. Ici un cos- 
tume de soirée présentable coûte cent vingt dol- 
lars-, une course en ûacre pour aller dîner en ville 



LE MONDE 79 

en coûte trois, et cinq s'il s'agit d'aller et de 
revenir. La toilette de soirée que porte une jeune 
femme a dû payer, quand elle vient de Paris, cin- 
quante pour cent de droits d'entrée. Les prix des 
modistes et des couturières de New- York montent 
presque au même niveau. La copie des modèles 
des grands faiseurs par une ouvrière prise à la 
maison, cette ressource de la Parisienne avisée, 
serait à peine une économie dans un endroit où 
une femme de chambre adroite gagne quarante 
dollars par mois et une couturière habile trois dol- 
lars par jour. Cette espèce d'abus de la richesse, 
propre non seulement à Newport mais à toute 
l'Amérique, est à la fois une folie et une purifi- 
cation. On peut railler la frivolité de cette exis- 
tence, en condamner la somptuosité. Elle mérite 
bien des satires. Elle est du moins assez droite et 
assez saine. 

Elle l'est aussi, dans ce séjour d'été, par la sup- 
pression non moins totale de l'élément qui cor- 
rompt en Europe tant de villes de bains de mer 
ou d'eaux, je veux dire le demi-monde. Comme 
cette société est avant tout recrutée parmi les gens 
d'affaires, les hommes n*y ont que peu de loisir. 
Tous sont absents plusieurs jours de la semaine, 
occupés à gagner cet argent que les femmes ont 
pour fonction de montrer. Il suit de là que s'ils 
ont des liaisons en dehors de leur ménage, ils ne 
les ont pas ici. Ceux qui restent à Newport sont en 
très petit nombre, âgés déjà pour la plupart puis- 
qu'ils sont « out of business », retirés des affaires, 



80 OUTRE-MER 

OU très jeunes puisqu'ils n'y sont pas entrés encore. 
Quelques diplomates en villégiature, quelques vi- 
siteurs de passage et quelques malades complètent 
ce personnel masculin à qui la tenue serait imposée 
par son petit nombre, quand bien même le vieux 
fonds de moralité puritaine, toujours présent dans 
les pays de tradition Anglo-Saxonne, au moins 
sous la forme d'hypocrisie, ne rendrait pas tout 
scandale impossible. Comment d'ailleurs la demi- 
mondaine la plus habile arriverait-elle à frôler le 
vrai monde, à en donner l'à-peu-près facile, Lomme 
chez nous, dans une société où tout plaisir s'orga- 
nise en club, où il faut une admission, une présen- 
tation, un patronage pour prendre une tasse de 
thé ici, pour assister ailleurs à une partie de 
tennis? Et puis la race n'y est pas assez vieille 
pour que la Fille y soit déjà la créature dépravée, 
mais affinée, blagueuse et spirituelle, qui amuse 
l'homme et peu à peu s'impose à son intimité quo- 
tidienne. Rien qu'à constater comme elle est ab- 
sente d'une ville qui serait ailleurs son champ 
favori d'opération, vous la devinez réduite à l'état 
de machine à plaisir, Th***, qui habite les Etats- 
Unis depuis dix ans, me disait : « L'Américain 
n'a pas besoin de la femme comme nous. S'il va 
chez les filles, c'est toujours qu'il est un peu ivre 
et pour boire encore... » Il est possible que le 
sentimentalisme dont on relève en France- la ga- 
lanterie soit, par certains côtés, plus humain. So- 
cialement, l'Américain est dans le vrai, je veux 
dire que cette ligne si définitive de démarcation 



LE MONDB Si 

entre îa femme du monde et les autres lui fait 
regarder la première avec de tout autres yeux. Il 
la respecte davantage dans son imagination et 
dans ses manières. Il peut être un débauché. Il est 
rarement un libertin. La distance est grande entre 
ces deux mots. On en a la preuve en prêtant 
l'oreille aux conversations de cercle entre jeunes 
gens. Ils parlent de sport, de jeu, d'affaires. Ja- 
mais un nom de femme n'y est prononcé. 

Cette unité de recrutement, si l'on peut dire, pro- 
duit encore ce résultat que cette vie sociale a son 
but et sa un en elle-même. Toutes les familles 
qui la mènent étant riches et ne pouvant aspirer 
par elle à rien d'autre, cela crée une sorte d'at- 
mosphère plus sereine, plus heureuse et plus inno- 
cente. Il y a moins de dessous dans les relations 
parce qu'elles ne sont pas, qu'elles ne peuvent pas 
être des moyens à se pousser bien loin. Le^ classes 
riches n'ayant en Amérique aucune espèce d'in- 
fluence sur les élections, un politicien ambitieux 
n'a que faire dans la société. Il n'y a pas ici d'Aca- 
démie à laquelle la faveur d'une coterie mondaine 
puisse conduire un écrivain ou un artiste. Il n'y a 
pas non plus de centre d'où la réputation litté- 
raire irradie et qui se ramasse lui-même dans 
quelques salons. Les ûlles ne reçoivent de dot que 
par exception, en sorte que les coureurs de grands 
mariages sont réduits à des étrangers titrés et 
ruinés, qui, le plus souvent, disparaissent après 
une saison. Ils sentent trop vite que la vieille 
Europe est encore le terrain le p.lus sûr pour cette 
». 6 



$a OUTRE-MER 

sorte de spéculation. Comme d'autre part les 
mœurs semblent plutôt bonnes et qu'une liaison 
avouée est ici un phénomène, la vie du monde ne 
saurait non plus servir de paravent aux complica- 
tions de la vie passionnelle. Réduite de la sorte à 
son fonds propre, elle s'exaspère dans le sens de 
la fête fastueuse et publique. Puis comme il faut 
partout un aliment réel, une occupation positive à 
des activités si vigoureuses, cette vie du monde 
finit, à Ncwport du moins, par se porter presque 
tout entière du côté du sport. De nouveau ce qui 
devrait logiquement être un défaut devient un 
principe de santé, tant il est vrai que dans les 
races fortes tout se tourne en force, même la fri- 
volité et la vanité, tandis que, chez les peuples qui 
vieillissent, même la culture et la délicatesse 
n'aboutibsent qu'à la maladie et à la corruption. 



Comment ils s'amusent?... Je me suis amusé 
moi-même, pour répondre à cette question avec un 
peu d'exactitude, à suivre, heure par heure, et pen- 
dant plusieurs jours, l'emploi du temps de 
quelques-unes des femmes qui sont ici ce que l'on 
appelle des leaders of Society. Je transcris une 
des esquisses tracées de la sorte, en la prenant au 
hasard parmi vingt autres. Elles sont toutes à peu 
près pareilles par la puissance de physiologie 
qu'elles supposent, le goût de la vie en plein air et 
de l'exercice, quoique les Américaines, sous ce 



LE MONDE 83 

rapport, soient loin d'égaler les Anglaises. Cette 
façon de se divertir explique pourquoi ces mon- 
daines, au lieu d'avoir l'estomac perdu, le teint 
fané, l'air < vieux gant », comme disait un cruel 
humoriste, ainsi que tant de leurs sœurs dans les 
grandes villes d'Europe, gardent au contraire cet 
éclat de leur peau, cette souplesse de leurs mou- 
vements, cette force de leur vitalité. Elles le 
savent et elles en sont orgueilleuses, a Ce qui me 
fait plaisir, » me disait Tune d'elles, c en pensant 
que je suis Américaine, c'est de savoir que j'ap- 
partiens à une belle race bien portante... » Je me 
rappelle aussi avec quel mépris une autre, parlant 
d'une actrice de l'Odéon qui avait passé un mois 
à New- York, me la dépeignit : t T/ia^ Utile 
woman with a wishy-washy complexion.., (i). » 
Elles ne tarissent pas sur cette critique à l'égard 
des Parisiennes. J'entends encore une troisième dé- 
plorer le changement d'une de ses compatriotes 
récemment mariée à un Français : c Elle était si 
robuste, avec un si beau teint, — with a ver y good 
complexion; — et maintenant elle est devenue 
mince et blême, — thin and quite sallow,.. » Et 
elles rient en disant des phrases pareilles, de leur 
rire heureux, oti il y a ce que nous pouvons si 
difficilement comprendre, de l'animalisme honnête, 
avec leurs dents nettoyées comme des objets, et, 
quand le dentiste a dû passer par là, il y a mis de 



(i) « Cette petite femme avec une figure de papier mâcbé...» 
C'est Téquivalent de cette intraduisible expressioo. 



84 OUTRE-MER 

Tor qui reluit d'un éclat si neuf qu'il n'a plus l'air 
d'une infirmité. 

Donc, avant neuf heures, la jeune femme dont 
j'évoque en ce moment la hardie silhouette était 
à cheval, ayant déjeuné d'un de ces forts déjeu- 
ners du matin qui sont le repas essentiel des 
Anglo-Saxons, celui oii ils prennent des forces 
pour la dépense de la journée. Elle a trotté et 
galopé deux heures dans l'air salé pour revenir à 
onze, le temps de changer de toilette et d'aller au 
Casino où il se tient un concours de tennis. Deux 
de ses amies, une jeune fille et une jeune femme 
mariée depuis deux ans, doivent y prendre part 
C'est le rendez-vous du Newport fashionable que 
cette pelouse encadrée de bâtiments d'uiîe jolie 
architecture, auxquels la vigne du Japon donne 
ce même revêtement vivant de lierre temporaire. 
Autour des joueurs se presse un public de femmes 
vêtues surtout de couleurs claires, avec cette sur- 
charge de luxe léger qui fait d'une toilette une 
chose visiblement fragile autant que coûteuse. Tout 
cela semble porté pour une heure, sans rien qui 
individualise la beauté de ces personnes ainsi pa- 
rées. Un mot nie revient devant cette espèce d'im- 
per sonnalité de suprême élégance, mot délicat et 
romanesque. Il explique toute la différence qu'il 
y a entre cette élégance-là et une autre. C'était 
dans un de ces portraits comme on s'amuse à en 
tracer par jeu de salon. Une Française avait écrit, 
voulant dépeindre son caractère : « Je ne me suis 



LU MONDE 85 

jamais habillée pour le bal sans savoir pour 
qui j'y allais... » Les Américaines s'habillent 
pour être belles, parce qu'elles sont des i belles 
femmes bien portantes », comme leur race, et, pour 
le moment, aucune d'elles ne pense à coqueter, 
absorbées qu*elles sont par le spectacle du jeu, au- 
quel la nouvelle venue se laisse prendre aussitôt 
comme les autres. Rompues elles-mêmes aux leçons 
de la physical culturCy elles comprennent l'athlé- 
tisme, partout où elles le rencontrent, avec cette 
intelligence quasi professionnelle, qui fait que de- 
vant un assaut d'armes un escirimeur mesure d'un 
coup d'œil la vitesse des champions et leur dé- 
tente. A un moment un des jeunes gens qui vient 
de lancer la balle fait nettoyer par un assistant sa 
semelle de caoutchouc engluée de boue. Il trouve 
moyen, durant cette action vulgaire, d'avoir une 
telle grâce d'attitude, que j'entends une jeune fille 
s'écrier : € Ah! comme je voudrais qu'il gagnât! 
— He is so nice lookingî • Cri naïf oii éclate la 
profonde admiration de l'Américaine pour les 
looksy pour cette beauté physique considérée à la 
manière païenne. Elle va si loin, cette admiration, 
qu'un des gymnastes célèbres des Etats-Unis 
réunit dans sa loge, après le spectacle, des femmes 
de U meilleure société, et là, le torse nu, il leur 
donne c a Ucture about his body », une confé- 
rence de musculature. La photographie de ce torse, 
musclé comme celui du Vatican sur lequel Michel- 
Ange vieilli promenait ses mains, se vend dans 
toutes les boutiques, et plus d'une parmi 'ces spec- 



S6 OUTRE-MER 

tatrices du tennis le possède dans son petit saîcm : 
€ Il y a des gens qui trouvent cela terriblement 
indécent, » me disait une d'elles en me montrant 
ce singulier document de ?on indépendance 
d'idées. « Moi pas... C'est une chose grecque, 
voilà tout... » 

Midi et demi... La partie de tennis est finie 
pour aujourd'hui. La belle cavalière du matin, qui 
vient de se reposer en regardant ce jeu d'agilité 
vigoureuse et de respirer à l'air comme une belle 
plante, quitte le Casino pour gagner un yacht oii 
elle doit prendre son lunch. Je la vois qui monte 
sur sa voiture, un duc très élevé dont elle saisit 
elle-même les rênes. Elle part au grand trot de 
son cheval qu'elle conduit de ses petites mains 
souples et fermes, hardiment, lestement, dans cette 
toilette déjà si parée et avec ses bijoux. C'est un 
wMpy — un fouety — comme on dit ici, une des 
cinq ou six femmes qui mènent le mieux un coach, 
et à qui quatre chevaux à manœuvrer ne font pas 
plus peur que cet unique alezan. Une demi-heure 
plus tard, je la retrouve dans la chaloupe élec- 
trique qui fait le service des invités entre le yacht 
et le quai d'embarcadère. La machine de ce mince 
bateau a été modifiée d'après l'invention d'un 
autre yachtman, propriétaire lui-même d'un des 
bateaux de plaisance amarrés dans le port. Th*** 
me parlait de l'ignorance oti grandissent certains 
enfants riches. Ils y gagnent, lorsqu'ils sont intel- 
ligents, de garder ce pouvoir si Américain de la 



LE MONDE 8^ 

vision directe. Ils perçoivent les choses et non les 
idées des choses. D'ailleurs une existence continû- 
ment active développe encore chez eux cette vertti 
d'un rapport immédiat avec la réalité. Le nombre 
des yachts rangés dans cette rade démontre assez 
combien ce goût d'une vie toute d'action et de mou- 
vement est national. Ils constituent une petite flotte, 
les uns presque aussi grands que les paquebots d'une 
compagnie transatlantique et capables de croiser 
autour du monde, dussent-ils subir l'énorme houle 
de fond du Pacifique et les paquets de mer du 
cap Hom; — d'autres petits, des bijoux de na- 
vires, de quoi gagner Bar-Harbour ou New- York 
en longeant la côte, doublant les caps, entrant 
dans les criques; et il y a c'es yoles à voiles, des 
cutters pontés qui me rappellent le Bel-Amiy le 
cabinet de travail flottant de Maupassant. Celui 
oii nous montons est de dimensions moyennes, 
installé avec une magnificence qui, de nouveau, 
me donne l'impression de ce qu'il y a d'effréné 
dans cet étrange pays. La chambre à coucher avec 
le damas vieux rose de sa tenture et ses meubles 
laqués de blanc, — le salon clair aussi, garni de 
plantes et de fleurs, avec sa bibliothèque, son 
piano, ses fauteuils profonds, ses tapis anciens, 
ses aquarelles de maîtres, — la salle à manger 
d'acajou sombre, avec la table dressée, où le doux 
éclat des orchidées se mélange à l'éclat plus dur 
des cristaux et de l'argenterie, — le salon vitré 
d'en haut où des musiciens noirs se tiennent, le 
banjo à la main, avec ses coussins brodés sur ses 



S8 OUTRE-MER 

larges canapés, — le pont enfin avec ses rockings 
parmi des palmiers et une volière d'oiseaux exo- 
tiques aux ailes étincelarites, — tout atteste un 
extrême atteint dans le raffinement, qui touche à la 
féerie. L'imagination recule de vingt-cinq, de cin- 
quante cins en arrière. Elle. voit quelque pionnier 
cheminant dans les plaines de l'Ouest, quelque 
pauvre Irlandais abordant à New-York sur un 
bateau d'émigrants, quelque Allemand assis comme 
secrétaire dans un bureau d'hôtel. C'étaient des 
métiers pareils qu'exerçaient les pères ou les grands- 
pères, ou tout au plus les arrière-grands-pères des 
convives qui sont là, si accoutumés déjà à ces 
splendeurs fines qu'ils y sont à l'aise comme des 
princes du sang. Il faut des générations pour faire 
un vrai noble et chez qui l'aristocratie réside dans 
les façons de penser et de sentir, mais pour faire 
un homme de haute vie et qui ait autant d'aplomb 
facile dans l'élégance qu'un des innombrables 
grands seigneurs oisifs dont foisonnent les clubs 
de Londres et de Paris, deux générations suffisent. 
Une seule même est le plus souvent assez. 

Quatre heures et demie... Le lunch, où Finévi- 
table Champagne sec a de nouveau coulé par flots, 
a cédé la place à la conversation sur le pont. 
D'autres femm.es sont venues, deux jeunes filles 
seules, deux autres escortées par deux étudiants 
de Yale qui ne leur sont même pas apparentés, 
quatre ou cinq célibataires, véritables citoyens de 
Cosmopolis qui dépensent leurs revenus entre 



LE MONDE Ô9 

Paris, Londres, Cannes et ce coin-ci, lorsque la 
gestion de leur fortune les ramène aux Etats- 
Unis. Mais déjà la chaloupe électrique commence 
à se charger de passagers qui regagnent le dé- 
barcadère. Toute la partie réunie sur le bateau va 
se disperser. La plupart, et la jeune femme dont 
je raconte la journée est du nombre, vont assister 
au match de polo. Je l'accompagne. Un quart 
d'heure sur l'eau toujours remuée du port, vingt 
minutes de voiture, et nous voici à la porte de 
l'enclos fermé de planches où se joue cet admi- 
rable et redoutable jeu. Un talus domine, où se 
masse la foule des gens du peuple qui viennent 
regarder le match du dehors. Ce divertissement 
est si national, son énergie et son danger con- 
viennent si bien à la race, que d'humbles ouvrières, 
des blanchisseuses par exemple, commencent leur 
journée vers quatre heures du matin, pour expédier 
plus tôt leur ouvrage et unir ici leur après-midi. 

— « Elles ont raison, » me dit l'Américaine 
qui me raconte ce trait, « c'est un jeu magnifique... 
Il y a vingt ans, les jeunes gens ne pensaient qu'à 
boire. A présent qu'ils ont pris le goût des sports, 
de celui-là surtout, il faut qu'ils soient sobres, 
n'est-ce pas, pour ne pas devenir lourds?... Ils 
mangent peu. Ils ne boivent plus. Ils se couchent 
tôt... Sans ce régime ils ne tiendraient pas huit 
jours de suite... > 

Le fait est qu'une fois entré sur la pelouse et à 
voir les joueurs des deux bandes courir sur leurs 
chevaux le torse penché, \e long maillet de bois 



9d OUTRE-MER 

balancé dans leur main libre, il est difficile d'as- 
socier l'entraînement qu'un si mâle exercice sup- 
pose à de l'ivrognerie et à de la débauche. Ils 
sont là huit, en train de galoper de petits poneys, 
râblés et agiles. La jambe prise dans la botte 
jaune, la culotte bouffante, avec une chemise et 
une casquette aux couleurs de leur clan, ils se 
pressent en peloton autour de la balle blanche 
qui court sur l'herbe verte. Les chevaux, moirés 
de sueur, la suivent d'eux-mêmes, cette balle, avec 
la jolie intelligence de la bête montée par un 
cavalier si adroit qu'il ne fait plus qu'un avec 
elle. La balle a sauté sous un coup de maillet 
plus précis que les autres, et voilà les deux bandes 
parties au galop. Elles défilent tout près des voi- 
tures alignées en galerie. On entend le sabot des 
chevaux battre le gazon foulé. C'est un bruit sourd 
et leste à la fois, qu'accompagne le bruit plus rude 
de leur souffle. Il passe sur l'assistance ce petit 
frémissement ému devant les gladiateurs, qui se- 
coue les nerfs des Sévillanes en train de suivre le 
duel de la quadrilla et du taureau. Peut-être le 
danger est-il plus réel ici, quoique l'appareil soit 
moins féroce. Je ne suis resté qu'une heure, et 
déjà l'un des cavaliers a roulé sous les pieds des 
chevaux. Un autre Ta remplacé, qui, après dix 
minutes, reçoit un coup de maillet en plein visage. 
Je le vois qui descend de cheval, aveuglé de sang. 
Il s'évanouit, puis se relève et se retire, porté par 
deux de ses amis sans que personne y prenne trop 
garde. Le grand regret est que voilà une partie 



LE MONDE 91 

interrompue. On s'en console par la nécessité de 
la toilette du soir. Car cette longue journée d'al- 
lées et venues va se clore, comme toutes les autres, 
par un dîner en ville, suivi d'un bal au Casino ou 
ailleurs, à moins que le grand air et tant de mou- 
vement n'aient eu raison de la femme à la mode. 
Cette lassitude des journées explique pourquoi les 
réceptions nocturnes sont rares à Newport en 
dehors de ces bals. On se retire, de la maison où 
Ton dîne, vers les dix heures et demie ou même 
plus tôt, laissant les maîtres de cette maison si 
fatigués quelquefois que l'on se ferait scrupule 
de rester un quart d'heure de plus. 

— « Bien souvent, » me disait miss L***, la 
plus belles des lionnes de cette saison, « il m'est 
arrivé, ayant commandé ma voiture trop tard, de 
rester à l'attendre dans l'antichambre, et je m'en- 
dormais sur une banquette, tant je me sentais 
épuisée, et sans vouloir rentrer dans le salon, tant 
je savais que mes pauvres hôtes étaient épuisés 
aussi... » 



Comment ils causent?... C'est la dernière ques- 
tion, celle-là, et la plus essentielle à se poser, sur 
des hommes et des femmes qui pratiquent la vie 
mondaine. Le reste n'est que du décor et de la 
gesticulation. L'art de cau.ser, c'est au contraire 
le monde lui-même, sa meilleure raison d'être 
quand la causerie en vaut la peine, son pire ennui 



9* OUTRE-MER 

quand cette causerie est vide ou sotte, et toujours, 
bonne ou mauvaise, sa caractéristique. Mais com- 
ment rendre la nature spéciale d'une conversation, 
sans transcrire toute une série de dialogues réels, 
ce qui serait à la fois incohérent et indiscret ? C'est 
dans les romans des écrivains qui ont connu et 
aimé une société qu'il faut en chercher le ton. De 
ce point de vue-là,» les premières nouvelles de 
M. Henry James me paraissent être un des meil- 
leurs documents. Je dis les premières, car cet 
observateur si aigu a depuis étudié plus particu- 
lièrement ses compatriotes à l'étranger. Ceux d'ici 
le lui reprochent, et j'ai lu dans un journal récem- 
ment, à son sujet, cette étonnante épigramme dont 
la métaphore est empruntée aux chemins de fer 
électriques : « Il a tant de talent, quel dommage 
que son trolley ne soit plus attaché sur le fil Amé- 
ricain!... » Il n'en resté pas moins que personne 
n'a rendu comme ce maître la nuance exacte des 
propos échangés par des gens de Boston ou de 
New-York, dans un coin de salon et à une table 
de dîner. — Quant au papotage plus contempo- 
rain, à ce coloris d'esprit, momentané et tout ac- 
tuel, que Gyp note chez nous avec tant de bon- 
heur, il me semble que personne n'en donne mieux 
ridée que la femme distinguée qui a rendu célèbre 
le pseudonyme de Julian Gordon (i). Je renvoie à ces 

(i) Depuis ^vC Outre-Mer a paru, un grand romancier s'est 
révélé en Amérique, Mme Edith Wharton, dont les livres sont 
un tableau définitif de cette société. Voir en particulier Thê 
house of mirth, (Not« de 1906.) 



LE MONDE 93 

romans le lecteur Européen curieux de vérifier, 
assis dans son fauteuil et sans traverser l'Océan, 
les quelques traits qui me semblent marquer le 
plus nettement la conversation des Américains. 
Car ils aiment à causer beaucoup plus que les 
Anglais, sinon autant que les Français, surtout 
ceux et celles dans les veines de qui roule un peu 
de cet excitable sang Irlandais qui ne sait pas plus 
se taire qu'il ne sait oublier. 

Le premier de ces traits est assez malaisé à dé- 
finir d'une formule. J'en hasarderai une pourtant, 
quitte à la commenter. C'est le point de vue. Vous 
causez avec un Parisien : s'il a de l'esprit et de 
la verve, après dix répliques la conversation a 
sauté. Il commence de se laisser emporter au ca- 
price de ses associations d'idées, si bien qu'après 
une heure, vous avez touché à trente sujets, sans 
méthode, sans profit, mais avec de l'agrément II 
vous laisse l'impression d'une intelligence alerte 
et facile, qui a des clartés de beaucoup de choses, 
pour employer un vieux mot, bien Français juste- 
ment. Vous n'avez pas senti ce que vous sentez 
neuf fois sur dix chez l'Américain et l'Américaine, 
une énergie qui ne se détend pas, même dans la 
futilité du propos mondain, une intelligence qui 
a un point de vue d'oii regarder la vie et qui s'y 
tient, qui vous y fait rentrer, qui vous utilise. 
C'est qu'il y a, sous la femme du monde qui vous 
parle dans ce coin de salon, parmi les fleurs et 
les lumières, une créature de tension et qui a com- 
mencé, depuis qu'elle est <?«/, à se composer une 



94 OUTRE-MER 

personnalité d'après un type une fois choisi. 
Celle-ci a résolu d'être une grande dame Anglaise. 
Elle a vécu à Londres longtemps, et elle a su s'y 
faire une situation. Il vous sera impossible de la 
tirer de ce point de vue et d'obtenir d'elle des 
références qui ne soient pas Londoniennes et Bri- 
tanniques. Cette autre se veut une Parisienne, et 
sa conversation vous enferme dans un cercle de 
notions qui toujours et toujours supposent Paris. 
Il n'y a pour elle que nos livres, que nos pemtres, 
que nos pièces, que nos acteurs. Cette autre s'est 
mis en tête de jouer la comédie. Elle a pris des 
leçons de déclamation et elle dit bien. C'est autour 
du théâtre que tournent tous ses discours. Une 
quatrième est éprise de littérature. Vous découvrez, 
après un quart d'heure, qu'elle a trouvé le temps 
de se donner, à travers ce tourbillon de son monde, 
une immense lecture, et elle la continue, en vous 
parlant, avec cette force singulière d'exactitude 
et de spécialité que les gens d'ici possèdent. Ces 
points de vue-là sont du moins aimables. Il en est 
de plus sévères. Un de mes amis Français, auquel 
on voulait faire épouser une jeune fille très riche, 
a rompu ce mariage, parce que sa demi-ûancée, 
très préoccupée de science, lui avait exposé, toute 
une soirée durant, l'invention d'une locomotive 
nouvelle. « Je ne peux pas me marier à un ingé- 
nieur... » fut sa seule réponse aux reproches de la 
personne qui l'avait présenté. 

Une telle intransigeance est rare, et presque tou- 
jours il y a dans la conversation des Américains 



LE MONDE 95 

et surtout des Américaines un second trait qui les 
sauve de la raideur et du pédantisme. Ce trait est 
la vivacité. Leurs moindres paroles ont la saveur 
profonde du réel, et elles ont aussi du mouvement, 
comme du geste. Jamais rien d'abstrait ni de 
vague, toujours des mots qui peignent, de ces 
termes qui trahissent Texpérience. Aussi bien 
n'ont-ils à aucun degré cette notion de l'efface- 
ment personnel qui donne un vernis plus brillant 
de politesse, mais qui diminue tant l'individualité 
de la causerie. Jamais ils n'hésitent à parler d'eux, 
à rappeler leurs voyages, leurs aventures, ce qu'ils 
appellent précisément leurs « expériences ». Ils y 
gagnent, n'ayant guère l'esprit de mots, d'avoir 
aisément ce que l'on pourrait appeler l'esprit de 
choses, un pittoresque de récit qui produit, lors- 
qu'ils y mêlent de la gaieté, un humour original et 
nouveau. Ici encore, vous sentez, sous la femme 
riche comme sous l'homme fastueux, le peuple tout 
près. Vous le sentez aussi à une certaine naïveté 
générale de cett^ conversation. Les sous-entendus 
grivois en sont absolument éliminés, — ce qui se 
comprend, étant donné que cette vie sociale est 
par excellence l'œuvre des femmes et des jeunes 
filles, — et les médisances y sont rarement cruelles. 
Vous n'y rencontrez jamais l'impertinence du ton, 
cette maladie des sociétés où il y a une cour, une 
noblesse, une hiérarchie, par conséquent des gens 
qui méprisent et d'autres qui sont méprisés, cette 
morgue insolente que les bourgeois copient sur le« 
grands seigneurs après en avoir souffert La mo- 



96 OUTRE-MER 

querie y est constante, mais une moquerie qui ne 
déchire pas. Elle procède surtout par anecdotes 
gaies. Les traits individuels de caractère en font 
le principal objet. Ensuite viennent les maladresses 
sociales, les fautes de goût dans la poursuite des 
gens célèbres ou titrés. Ces dernières anecdotes 
arrivent généralement d'Europe. Elles prouvent 
que leipassage du Nouveau-Monde dans l'Ancien 
a pour habituel résultat de tirer au dehors les 
défauts de l'Américain, au lieu de les corriger. 
Chez lui, dans son milieu d'origine, il est plus 
simple, plus cordial, et, somme toute, à l'entendre 
causer, on l'estime. On le devine good naturedj 
c'est leur ternie, sans beaucoup de haine, sans 
beaucoup d'envie, et si aisément ainusé. Forain me 
disait, après quelques jours passés à Newport : 
c Ce sont des enfants... » Pour cet observateur 
d'une âpre intensité de vision, et qui est des- 
cendu à une telle profondeur dans la vieillesse de 
notre décadence, cette sorte d'esprit semblait sans 
saveur. Il en a une, mais si différente de l'âcreté 
Parisienne, qu'il est peut-être impossible de bien 
goûter les deux. Cependant les Américains s'y 
efforcent. Ils citent volontiers des légendes de cet 
admirable Forain, avec ce même effort et la même 
aj^plication d'intelligence qu'ils apportent à lire 
Verlaine ou Mallarmé. Car c'est encore là un des 
traits de leur conversation : le rappel constant 
des auteurs Français de l'extrême gauche. Ce goût 
est arrivé jusqu'aux femmes du monde à travers 
les peintres, venus eux-mêmes à Paris pour étudier, 



LE MONDE 97 

iet qui Se sont voulus au courant. C*est une des 
gaietés involontaires de cette causerie que l'éton- 
nant contraste entre certains noms d'artistes très 
compliqués et les bouches simples qui les citent 
pour leur accoler avec une candeur surprenante le 
même « lovely », le même t snchaniing b et le 
même c fascinating », qui servent également à 
tous les tableaux et à tous les paysages, à un 
cheval et à un air de musique, à un chapeau et à 
une statue 

Deux ordres de problèmes m*ont paru complè- 
tement éliminés de cette causerie : l'un est la po- 
litique, l'autre est la religion. Ce silence semblera 
d'autant plus significatif, que ce sont là deux des 
constants soucis de l'Amérique. Est-il un pays oii 
la vie politique et la vie religieuse semblent plus 
ardentes? Ce phénomène inattendu peut s'expli- 
quer par plusieurs causes. J'y vois, pour ma part, 
une preuve nouvelle que les Américains possèdent, 
à un très haut degré, le sens distributif qui n'est 
lui-même qu'un cas particulier de leur force de 
volonté. Jamais Vous n'entendrez non plus un 
homme d'affaires, sorti de son bureau, vous parler 
d'affaires. Ils excellent à fixer le cran d'arrêt. La 
même énergie qui leur permet, une fois tournés 
vers une besogne, de s'y livrer tout entiers, leur 
permet, une fois cette besogne finie, de se livrer 
tout entiers également à une nouvelle. Il y a un 
certain emploi du verbe to hâve qui indique cela. 
On dit que l'on a eu une promenade à cheval ou 



98 OUTRE-MER 

en voiture, comme on dirait que l'on a eu une bou- 
teille de vin à boire, un livre à lire. C'est comme si, 
étant donné un morceau de la journée, une heure, 
deux heures, trois heures, il s'agissait, pour ces 
gens, de le manier, de l'exploiter, d'en faire un tout 
presque séparé. Ils ne mêlent pas plus leurs senti- 
ments qu'ils ne mêlent leurs occupations. Ce sont 
des cases qu'ils ouvrent et qu'ils ferment à volonté. 
La politique est une de ces cases. La religion en 
est une autre. La société en est une troisième. Et 
puis, la politique ici n'est pas, comme chez nous, 
laissée en proie au hasard. Les nerfs du public et 
ses passions ne la gouvernent pas. Elle est montée 
à la façon d'une entreprise, et les partis sont réglés 
par la machine d'une façon qui n'autorise ni la 
fantaisie des idées générales ni celle des petites 
intrigues. Quant à la religion, la liberté absolue a 
tant multiplié les sectes et les nuances dans les 
sectes, que toute discussion est impossible. Le 
heurt d'opinions serait si vaste et si continu, que 
naturellement une réciproque complicité de tolé- 
rance et de silence s'est établie. Cette suppression 
des deux plus grands principes de dispute qui 
soient ici-bas achève d'imprimer à la causerie cette 
allure désarmée et bénigne, comme une simplicité 
plus cordiale. Du moins je la sens ainsi, car toutes 
ces impressions d'étranger doivent toujours porter 
avec elles ce correctif d'un t peut-être », qui ne 
sera jamais entièrement vérifié, même après une 
stconde, une troisième une dixième expérience. 



IV 

LE MONDE 

II. LES FEMMES ET LES JEUNES FILLES 

Quantité de notes prises pendant des mois 
après ces premières, sur ce « monde » Américain 
dont j'avais eu à N^wport la sensation la plus 
complète en même temps que la plus saisissante. 
Je l'ai revu, et sous toutes ses faces, à Boston, à 
Chicago, à Newport de nouveau et à Washington. 
Ces notes griffonnées au jour le jour, — croquis 
du peintre, destinés à se fondre plus tard dans 
quelque tableau définitif, — je viens de les feuil- 
leter à plusieurs reprises avec l'idée de les classer, 
de les résumer en quelques formules un peu nettes. 
J'ai trouvé à cette synthèse une difficulté qui pro- 
vient moins de leur abondance que d'un travail 
de métamorphose accompli dans mon esprit par 
ce long voyage et par ces multiples expériences. 
De même que ces mots : les Etats-Unis, se tra- 
duisent aujourd'hui pour moi en des milliers 
d'images concrètes et distinctes, au lieu qu'à l'ar- 
rivée ils me figuraient une grande masse d'idées 
confuses et indéterminées, — de même ces autres 
mots : le c Monde Américain », ont cessé de 



toô OUTRE-MER 

m'exprimer cette chose unique dont j'avais encore 
le préjugé à Newport. Il n'y a pas un « monde 
Américain t, comme il y a un « monde Français » 
et un « monde Anglais ». Aux Etats-Unis, autant 
de villes, autant de sociétés, et comme aucune de 
ces villes Q*est parvenue à s'assurer une domina- 
tion de mode analogue à celle que Paris exerce 
sur notre province, cela fait toutes sortes de 
centres de vie sociale dont chacun mériterait une 
monographie. Certains romanciers de mœurs y 
travaillent, parmi lesquels je citerai M. Chatfieîd- 
Taylor à qui nous devons déjà de si curieuses 
esquisses du Chicago fashionable Le langage vul- 
gaire lui-même constate ces différences d'existence 
mondaine, avec ces grossissements propres aux lo- 
cutions proverbiales. Combien de fois, au cours de 
ce voyage, m'a-t-on répété : c A Boston les gens 
vous demandent ce que vous savez, à New- York 
combien d'argent vous valez, à Philadelphie ce 
qu'étaient vos parents!... » Cet épigrammatique 
dicton n'est pas tout à fait exact II m'a semblé 
qu'à New- York, par exemple, les peintres, les 
sculpteurs, les écrivains et les artistes de théâtre 
étaient assurés d'un accueil aussi cordial que dans 
la vieille et savante citadelle puritaine, le huh du 
Massachusetts. Il 'n'en demeure pas moins évident 
que l'intensité de la culture est plus générale et 
plus violente à Boston, la frénésie du luxe plus 
forte à New-York, et qu'à Chicago il y a plus 
d'imitation, plus d'incertitude dans la recherche 
de ce qui convient. J'ai vu au théâtre, dans cette 



LE MONDE loi 

dernière ville, des dames se lever pour aller saluer 
un acteur derrière la toile, sur la proposition d'un 
de leurs cavaliers. Puis, comme une personne de 
Boston se refusait à cette excursion dans les cou- 
lisses, elles se rassirent avec l'évidence dans leurs 
yeux de cette pensée : « Tiens! Cela ne se fait 
pas!... » Elles se languissent de Washington : 
«[ Quel séjour agréable! b me disait Tune d'elles; 
« les hommes n'y sont pas occupés, comme ici... 
Ils sont dans la politique ou quelque chose comme 
cela... TÂey kave plenty of lime for afternoon 
teas... » Cette abondance de temps à dépenser 
dans des thés de cinq heures donne en effet à la 
cité des bords du Potomac une physionomie d'un 
Dresde ou d'un Weimar. On se croirait, à par- 
courir ses rues bordées de petits hôtels privés, sans 
traces d'affaires ou de commerce, dans quelque 
sir as se d'une capitale allemande, et cette souplesse 
aisée de la vie sociale fait un contraste singulier 
avec la surcharge des autres villes. J'imagine que 
Frisco, — comme les contempteurs de l'Ouest 
s'obstinent à appeler San Francisco, — doit avoir 
de même sa coterie mondaine, très distincte, très 
spéciale, très originale, et aussi Saint-Louis, et sur- 
tout la Nouvelle-Orléans. Il en résulte que le 
voyageur retrouve mal, après quelque temps, cette 
première impression d'unité, laquelle est pourtant 
vraie aussi, — car ces a mondes » divers ne sont 
que des variétés d'une espèce et comme des 
groupes dans un groupe. En tout cas ils ont un 
trait en commun, sur lequel il est si peu possible 



I02 OUTRE-MER 

de se tromper que les plus superficiels Font re- 
marqué, comme les plus profonds, le touriste de 
deux semaines comme un Bryce ou un Claudio 
Jeannet. Toutes ces vies sociales, si différentes 
soient-elles, sont uniquement, absolument l'œuvre 
de la femme. C'est pour la femme et par la femme 
que ces « mondes > existent, en sorte que, pour 
les comprendre dans leur naissance et dans leur 
développement, c'est la femme Américaine qu'il 
faut considérer et comprendre d'abord. Tâche 
malaisée par tout pays et davantaçfe encore quand 
il s'agit de créatures aussi complètes et aussi com- 
plexes, dont chacune est une volonté à pcirt, ua 
petit univers d'idées, de sentiments, d'ambitions. — 
A tout hasard voici quelques réflexions, et, de 
nouveau, quelques crayonnages, choisis entre deux 
cents autres, comme un peu plus représentatifs. 



Un premier problème s impose, d'ordre tout his- 
torique et dont la solution expliquerait du moins 
comment s'est fabriqué ce produit suprême de cette 
civilisation. D'où vient que les hommes de ce 
pays, si énergiques, si volontaires, si dominateurs, 
aient laissé leurs femmes secouer plus entièrement 
que partout ailleurs l'autorité masculine? Il sem- 
blerait que ces rudes conquérants, habitués à tout 
voir plier devant leur audace et leur brutalité, 
dussent être les plus incapables de tolérer à leur 
foyer une volonté, une initiative, une action, une 



lE MONDE 103 

personnalité enfin, égale à la leur, qui existe par 
soi-même, à côté et en face d'eux. Le fait est là, 
indiscutable, et, s'il s'observe davantage dans la vie 
mondaine, le moindre détail le révèle également 
ailleurs. Pas un hôtel, pas une banque, pas un 
édifice public qui n'ait une entrée des dames, par 
où ces dernières vont et viennent, aussi indépen- 
dantes, aussi maîtresses d'elles-mêmes que peuvent 
l'être les hommes. Une d'elles monte dans un de 
ces tramways électriques ou à chaînes comme il en 
foisonne aux Etats-Unis. Toutes les places sont 
prises. Dix-neuf fois sur vingt, un homme se lève 
pour donner à la nouvelle venue un siège qu'elle 
accepte sans remercier, tant la prévenance lui 
paraît naturelle. Si cette règle souffre une excep- 
tion, c'est que certaines femmes trouvent abusif 
et humiliant d'être traitées autrement que les 
hommes. Que les jeunes filles des meilleures fa- 
milles sortent seules en voiture et à pied, c'est 
un trait de moeurs tellement connu qu'on aurait 
honte de le citer, sinon pour le traduire dans sa 
vérité. C'est la preuve de leur libre allure et aussi 
du respect que les Américains ont pour elles. Un 
homme qui regarderait une femme seule avec trop 
d'attention serait si déconsidéré que même les pires 
malotrus ne s'y hasardent guère. Que dis-je? Ils 
n'y pensent pas, tant l'habitude est prise de l'éga- 
lité entre les deux sexes. Et elle va, cette égalité, 
du petit au grand. Vous visitez une école publique, 
vous y voyez les filles travaillant avec les garçons, 
et la leçon faite indifféremment par un homme 



IÔ4 OUTRE-MER 

on par un© femme. Vous entrez dans un labora- 
toire d'université : des jeunes filles sont penchées 
sur le microscope, qui regardent une préparation 
anatomique côte à côte avec des étudiants. Vous 
recevez un reporter qui vient, sans se nommer, de 
la part d'un grand journal : c'est une femme et 
qui demande à vous interviewer. Vous cherchez 
radresse d'un médecin : vous constatez que le 
nombre des femmes-docteurs est égal à celui des 
hommes, ou sinon égal, assez élevé pour que l'exer- 
cice de ce métier ne soit plus parmi elles une 
exception. Vous allez dans un tribunal, le secré- 
taire qui transcrit les arrêts est une femme. Des 
femmes sont avocats. Des femmes sont pasteurs 
de certaines églises. En tête d'un livre consacré 
au recensement des fonctions qu'elles occupent aux 
Etats-Unis, une d'elles, et qui est un poète de va- 
leur, Julia Ward Howe, a écrit cette phrase orgueil- 
leuse. Elle explique mieux que de longs com- 
mentaires l'appétit d'activité qui distingue ici la 
revendication féminine : €La théorie que la femme 
ne doit pas travailler est une corruption du vieux 
systhne aristocratique... Le respect du labeur est 
le fondement d'une vraie démocratie... » Quoi 
d'étonnant si des créatures qui ont cet orgueil 
hardi, cette conscience affirmée de leur individu 
et qui se sont conquis un droit d'action dans les 
emplois les plus étrangers à leur sexe, régnent 
sans conteste dans l'emploi le plus fait pour elles, 
le maniement de la vie sociale? L'origine mêmr de 
cette vie sociale en Amérique, telle que je l'ai mar- 



LE MONDE 105 

quée déjà, veut qu'il en soit de la sorte. Ici les 
, femmes qui sont du monde n'ont pas reçu comme 
chez nous, comme en Angleterre, une autre éduca- 
tion que celles qui n'en sont pas. Leur naissance 
n'est pas autre. Leur famille n'est pas autre. Leur 
caractère n'est pas autre. Elles y apportent la 
même vigueur de résolution, la même force de réa- 
lisme, la même indépendance de personnalité. Il 
reste à savoir pourquoi l'homme laisse naître et 
grandir cette indépendance. 

Il y a des raisons complexes à ce phénomène et 
que d'excellents observateurs ont signalées. Tout 
d'abord cette fièvre de démocratie justement, cette 
idolâtrie de la doctrine égalitairc qui fut pendant 
cent ans une des passions et une des fiertés de 
l'Américain. Encore aujourd'hui, et quoique dans cer- 
taines villes de l'Est les vieilles idées Européennes 
fassent invasion et déposent quelque peu de ce 
que ce jacobin de Stendhal appelait énergique- 
ment le « virus aristocratique », cette idolâtrie de 
l'égalité demeure très vivante dans la classe 
moyenne. J'ai vu une salle de théâtre se soulever 
frénétiquement à ce mot d'un ouvrier entrant au 
cabaret : < / am a free born American citizen and 
l will go where I phase... (x). » De telles théories 
ont leur logique. L'égalité de la femme et de 
l'homme était au terme de celle-là. Les sectes reli- 
gieuses y ont contribué en donnant à la femme la 



(i) « Je suis né libre citoyen Américain, et j'entends aller oîi 
il me plaît... » 



îo6 OUTRE-MER 

possibilité de prêcher comme à Thomme, par con- 
séquent de se considérer et de se faire considérer 
comme son égale en raison, en éloquence, en au- 
torité. Il y a des femmes à l'origine de beaucoup 
d'entre ces confessions. C'est Ann Lee qui a fondé 
les Shakers. C'est Barbara Heck qui a réformé les 
Méthodistes. C'est Lucretia Mott qui a donné leur 
croyance aux Hicksites^ aux « Amis », qui prê- 
chent, comme Tolstoï, Tobéissance à la lumière du 
dedans, « obédience to the light within,.. » Sans 
cesse vous trouverez dans les journaux des an- 
nonces comme celle-ci que je copie dans un journal 
d'Albany : « Rev. Anna H. S*** will adress the 
men's mass meeting at fermann Hall at 4. d'clock^ 
to which no boys under 16 will be admitted...{i).-d 
— Traitées ainsi aux offices, les femmes devaient 
garder et elles gardaient à la maison une place 
que les conditions de la conquête du vaste con- 
tinent achevèrent de rendre plus haute. Dans ces 
hameaux de pionniers qui, poussés toujours plus 
avant vers l'Ouest, ont marqué les étapes de la 
grande démocratie en train d'aller de l'Atlantique 
au Pacifique, les femmes étaient peu nombreuses. 
Elles étaient bien nécessaires au maintien de cette 
existence à demi sauvage, où l'homme avait à 
lutter contre la nature et contre l'homme tout en- 
semble. Maltraitées, elles n'auraient pu vivre, elles 
seraient mortes comme est morte la mère de Lin- 
Ci) t La Rév, Anna H. S*** prêchera à la réunion des 
hommes au Jermann Hall, à quatre hei^res. Les garçons au-dcs- 
S0O5 de seize ans ne seront pas admis.» 



LE MONDE I07 

coin, prise de ce mal mystérieux de la prairie, de 
cette « milk sickness » qui ^ -^ pardonne pas. Il 
fallut les ménager et les protéger. Une sorte de 
chevalerie singulière se développa ainsi, dont les 
signes se retrouvent dans ces pièces de mœurs lo- 
cales que les Américains excellent à écrire, à 
monter et à jouer. Un type y revient sans cesse, 
celui d'un campagnard de l'Ouest, personnage 
rude, amer et loyal, qui chique, qui boit, qui nasille 
un affreux argot; mais il reste capable, quand il 
s'agit d'une femme, du plus romanesque point 
d'honneur. Nulle part je n'ai rencontré ce singu- 
lier héros mieux représenté qu'à Boston dans une 
comédie intitulée « In Mizzoura^ — dans le Mis- 
souri », et par un acteur du nom de Godwin. Ce 
cow-boy mâtiné de don Quichotte sauvait la vie 
à un de ses rivaux sur le point d'être lynché par 
une foule furieuse. Avec son masque gouailleur 
et tendu, sa joue enflée de tabac, ses jets de salive 
projetés au loin, le son crapuleux de sa voix, son 
chapeau en arrière et son automatisme impassible, 
le comédien apparaissait comme l'incarnation 
même du goujat sentimental et honnête. Il y avait 
pour moi, simple étranger, un contraste étonnant 
entre les applaudissements dont le public souli- 
gnait ses générosités et l'aisance avec laquelle ce 
même public acceptait l'idée du lynchage. L'une 
et l'autre chose est dans les mœurs. 

C'est par des centaines d'influences pareilles 
que s'est élaborée la création particulière de la 
femme Américaine. Ce sont les racines pax les- 



«c%5 OUTRE-MER 

quelles l'indépendance frivole et capricieuse d'une 
é.'m de millionnaires va plongeant au loin dans 
les sources de la vie nationale. Il y a aux rapports 
si étrangement déconcertants de l'Américain et de 
TAméricaine une raison plus profonde encore, du 
moins à mon avis, et physiologique, cellç-là. Mais 
quand il s'agit des lois qui régissent les relations 
des sexes, il faut toujours en revenir à la physio- 
logie. Si les Orientaux, par exemple, ont réduit 
leurs femmes à un affreux état d'esclavage et de 
dégradation, c'est qu'ils les ont aimées avec la plus 
violente sensualité. Or il se cache dans toute sen- 
sualité un fond de haine, parce qu'il s'y cache un 
fond de jalousie bestiale. Si tout en laissant, 
dans le monde Latin, plus de liberté aux femmes, 
nous n'acceptons pas sans révolte l'idée de leur 
indépendance et de leur initiative personnelles, 
c'est que nous éprouvons, à travers des raffinements 
de toute nuance, un peu de ce qu'éprouve l'Orien- 
tal. La sensualité et le despotisme de sa jalousie 
sont là. Si l'Anglais, au contraire, laisse à l'An- 
glaise plus de liberté, c'est que le climat, la race, 
la religion ont maté davantage en lui l'ardeur du 
tempérament. Le € sera juvenum Venus » de Ta- 
cite est aussi vrai des jeunes gens d'Oxford qu'il 
était vrai des jeunes gens Germains du premier 
siècle. Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes 
Américains s'accordent à dire qu'ils sont, sur ce 
point, pareils aux jeunes Anglais, et plus froids 
encore. Il suffit de penser aux conditions où s'est 
fait le pays pour œmprendre qu'il doit logique- 



LE MONDB f09 

ment en être ainsi. Les efforts ininterrompus aux- 
quels ces gens ont dû s'acharner pour conquérir le 
sol sur les Indiens et sur la nature, la tension ner- 
veuse qu'ils doivent soutenir maintenant encore 
pour sufnre à Tâpreté de la concurrence, la mé- 
diocre nourriture, l'absence de vin et l'intoxication 
de l'alcool, la fièvre religieuse et l'ardeur poli- 
tique, vingt causes ont empêché la race de se dé- 
velopper du côté de la volupté. Les arts et la litté- 
rature sont choses récentes, en sorte que l'imagina- 
tion passionnelle n'a pas eu non plus ce dangereux 
aliment. Un petit fait est étrangement significatif. 
Tl n'y a pas aux Etats-Unis une statue entièrement 
nue. Dernièrement les gens de Boston ont refusé 
d'accepter, pour la façade de la bibliothèque, deux 
enfants du grand sculpteur Saint-Gaudens, parce 
qu'ils étaient sans vêtements. La municipalité de 
Chicago a forcé un autre sculpteur de vêtir une 
Hébé destinée à une fontaine et qu'il avait faite 
sans voiles. Ces circonstances réunies ont eu ce 
résultat que le désir de la femme est demeuré au 
second rang dans les préoccupations de ces 
hommes. Ce désir, en s' assouvissant, a pu ne de- 
venir ni morbide, ni douloureux. L'espèce de 
cruauté qui se développe dans la trop ardente con- 
voitise est le principe véritable des grandes inéga- 
lités de législation et de mœurs, par lesquelles se 
manifeste la secrète fureur du mâle en défiance ue 
la femelle. Cette cruauté n'existe pas dans la sen- 
sibilité de l'Américain. Il semble que cette dimi- 
nution relative dans l'importance donnée à la vie 



110 OUTRE-MER 

sensuelle ait modifié, bien légèrement, mais modifié 
tout de même, jusqu'à la différence d'aspect entre 
ces deux sexes. Je me souviens qu'à Cambridge, 
en visitant le Hasty Pudding, un des clubs où les 
étudiants de Harvard jouent la comédie, j'eus 
Toccasion d'examiner des photographies oii ces 
jeunes gens étaient représentés dans des rôles et 
des costumes de femmes. La similitude était sur- 
prenante, presque l'identité, entre ces portraits et 
ceux de leurs sœurs ou de leurs cousines, de ces 
grandes filles sans beaucoup de poitrine, aux 
épaules tombantes, à la taille souple, qui ont suivi 
des cours de souplesse et de high-kicking, qui 
savent lancer leur pied à la hauteur de leur tête 
et tomber de leur haut sans se faire mal. Le type 
de l'homme, en s'affinant dans le sens de la vi- 
gueur nerveuse, a perdu de sa lourdeur primitive, 
et d'autre part le type de la femme, hardie, éner- 
gique et entraînée, s'est comme paré d'une grâce 
plus décidée, plus affermie, moins voluptueuse et 
délicatement masculine. — Ce ne sont là que de» 
indications. Elles aident pourtant à mieux com- 
prendre ce qui fait non pas le tout d'une nation 
mais ses dessous, l'animalité de la race. Et la vie 
mondaine a beau être luxueuse, artificielle et com- 
blie, c'est cette race qui lui donne son fond, ou, 
pour prendre une comparaison plus exacte, la 
trame de l'étoffe que viendront fleurir les brode- 
ries. 



LE MONDE fil 

Cette apothéose de la femme, qui est le trait 
original de la t Société » en Amérique, est d'abord 
et surtout l'apothéose de la jeune fille. Ces mots 
si simples sont encore deux mots à traduire, car il 
est probable que sur tous les points, — en réser- 
vant, bien entendu, celui de l'honneur, — ils 
expriment exactement le contraire aux Etats-Unis 
et en France. Ce qui frappe tout d'abord le voya- 
geur qui a tant entendu parler de ces jeunes filles 
Américaines, c'est l'impossibilité absolue de les 
distinguer des jeunes femmes. Le fait si commenté 
qu'elles aillent et viennent toutes seules ne suffi- 
rait pas à établir cette confusion. L'identité va 
plus loin. Elles ont les mêmes bijoux, les mêmes 
toilettes, la même liberté du rire et de la parole, 
les mêmes lectures, les mêmes gestes, la même 
beauté déjà tout épanouie, et grâce à l'invention 
du <£ chaperon », il n'y a pas une partie de théâtre 
ou de restaurant, pas un thé où elles ne se rendent, 
toujours seules et sur l'invitation de n'importe quel 
homme de leur connaissance. La qualité de cette 
surveillance officielle est mesurée par cet autre fait 
que la jeune fille en l'honneur de laquelle le 
bachelor organise une partie choisit d'ordinaire ce 
chaperon elle-même. Plus ce chaperon est jeune, 
plus il est apprécié. La jeune veuve et la grass 
widoWi — la jeune femme séparée, divorcée, ou 
simplement isolée de son mari momentanément, — 
remplissent les conditions idéales du rôle. Au- 
tant dire que ces jeunes filles, assises chez Delmo 
nico en compagnie de trois jeunes gens et dudit 



lii ^ OITTRE-MER 

chaperon, ou qui s'en vont prendre le thé chez un 
autre jeune honame, sont aussi libres que si elles 
n'avaient personne pour répondre d'elles qu'elles- 
mêmes. Cette habitude de se gouverner sans con- 
trôle se manifeste par cette assurance singulière 
de leurs physionomies. Un des hommes les plus 
aimables de New- York, et qui est un poète, a eu 
l'idée de se composer un musée de miniatures où 
il a fait figurer avec leur permission toutes les 
beautés professionnelles de sa ville. Je me sou- 
viens qu'en examinant à la loupe les vitrines sous 
lesquelles sourient cette centaine de joli§ et fins 
visages, je cherchais à deviner ceux sur qui le 
mariage avait passé, et je ne le pouvais pas. Que 
leur apportera-t-il en effet de plus quand il vien- 
dra? Des devoirs, un mari à subir, des enfants à 
soigner, une maison à tenir. Aujourd'hui, la jeune 
fille ne porte le poids d'aucune chaîne. Elle le 
sait, et qu'elle jouit de son temps le meilleur. Elle 
ne gagnera pas une liberté, une fois mariée, et elle 
aura moins d'occasions de se divertir. Aussi la 
plupart du temps se marie-t-elle tard. Si ce n'est 
pas tout à fait une fin pour elle, comme pour le 
jeune homme de Paris qui se décide à rompre 
avec sa vie de garçon, c'est un petit commence- 
ment d'abdication. La plupart ne s'en cachent pas. 
« Il faut bien nous amuser avant le mariage, » me 
disait gaiement uVie d'entre elles; «est-ce qu'on sait 
ce qui viendra ensuite?... * Les procès en divorce 
dont les journaux publient de temps à autre le 
compte rendu prouvent que cette jeune personne 



LB MONDB 113 

avait autant de bon A<ms que de beauté. Pour ma 
part, et après avoir regardé de près bien des condi- 
tions humaines, je crois que pour un jeune homrne 
de vingt à vingt-cinq ans les chances les plus com- 
plètes de bonheur sont d'être un Anglais de bonne 
famille achevant ses études à Oxford, et pour une 
jeune fille d'être née Américaine, d'un père qui a 
fait sa fortune dans les mines, les chemins de fer 
ou les spéculations de terrain, et d'arriver avec de 
bons parrains dans la société de New-York ou de 
Washington, 

Au premier regard cette liberté absolue donne à 
toutes les jeunes filles une apparence identique. 
C'est d'après elles que nos auteurs ont composé le 
type classique de l'Américaine du roman et du 
théâtre. Nos gens Font fabriqué de la façon la 
plus simple : de très mauvaises manières avec un 
fond de naïveté, et voilà la poupée debout Mais 
ce n'est qu'une poupée, et les deux éléments dont 
ils l'ont faite me semblent également faux. La 
jeune Américaine, quand nous la voyons chez nous, 
peut nous paraître mal é^vée, parce que nous la 
comparons au type conventionnel de notre jeune 
fille à nous, lequel, entre parenthèses, n'est pas 
non plus très exact. Vue chez elle et de tout près, 
on se rend compte que cette liberté d'allures s'as- 
socie indifféremment à la meilleure et à la pire 
éducation. Après très peu de temps vous distinguez 
parmi elles, et très nettement, celle qui est fast^ 
comme ils disent, et celle qui ne l'est pas, celle qui 
se complaît à exciter, à éveiller, à frôler le désir 
I. 8 



ir4 OUTRE-MER 

de l'homme, et celle avec qui la familiarité morale, 
à plus forte raison physique, est impossible. Quant 
à la naïveté, lorsque nous appliquons ce mot aux 
jeunes filles, nous autres Français, nous supposons 
toujours qu'il n'y a pour elles au monde qu'une 
question, celle de l'amour. Nous admettons impli- 
citement que c'est là l'essentiel de leur existence, 
comme de toute existence de femme. Nous nous 
demandons ce qu'elles en rêvent, ce qu'elles en 
savent, et notre mesure de leur innocence, de leur 
virginité d'âme si l'on veut, est tout entière dans 
la réponse. Il est sous-entendu que leur connais- 
sance des choses de la vie réelle est en accord avec 
cette unique révélation. Cette mesure n'est pas ap- 
plicable à l'Américaine; car pour celle-ci, de même 
que pour l'Américain, cette question de l'amour 
est d'habitude reléguée à Tarrière-plan. De savoir 
si elle sera ou non mariée selon son cœur, si elle 
vivra un roman ou ne le vivra point, ne joue le 
plus souvent aucun rôle dans sa pensée. Même 
pour celles qui semblent le plus occupées de plaire 
et qui abusent le plus de la coquetterie physique,^ 
— l'espèce semble plus rare que ne le croient les 
Français, plus commune que ne l'avouent les Amé- 
ricains, — cette relation avec l'homme représente, 
neuf fois sur dix, un fait de vie sociale. C'est 
une manière de s'assurer des triomphes d'amour- 
propre, de devenir ce que les journaux appellent : 
« 'prominent feo-ple in Society^ » par l'abondance 
des adorateurs. Cette coquetterie n'est pas pour 
elles aussi dangereuse qu'elle le serait ailleurs, à 



LE MONDE IIS 

cause de la réserve de rAméricain d'une part, et 
de l'autre à cause de leur entente profonde du 
caractère masculin. Elles ont commencé si jeunes H 
de vivre avec les hommes en intimité, qu'elles sont 
à leur égard comme les enfants d'un écuyer de 
cirque peuvent être pour des chevaux. Une d'elles 
me parlant d'une de nos communes connaissances, 
une Espagnole mariée à Rome et très malheureuse, 
me disait : a Elle ne sait pas manier son mari... 
— Ske does not know how to manage him... » Et 
elle me racontait comment s'y est prise au contraire 
la rivale de cette femme pour séduire et garder ce 
mari infidèle. L'espèce d'innocence avertie que sup- 
posent de telles réflexions n'est pas très intelli- 
gible pour nous. Un jeune diplomate, qui a vécu 
ici plusieurs années et à qui je rapportais cette 
causerie, pour en connaître la valeur exacte, me 
résumait son impression h lui, qui est sévère, par ce 
mot : « Elles ont la dépravation chaste... » Il 
ajoutait à l'appui de son épigramme des anecdotes 
sur les fiançailles, les engagements, c'est le terme 
consacré : t J'ai connu, » me disait-il, « beaucoup 
de jeunes filles engagées avec des jeunes gens 
qu'elles n'avaient nullement l'intention d'épouser. 
Ils leur plaisaient comme fiancés. Elles n'en au- 
raient pas voulu comme maris. J'en ai connu 
d'autres qui cachaient des mois durant un engage- 
ment sérieux afin de garder plus longtemps les 
hommages qui se détournent de Vengaged girl. 
L'engagement pour la jeune fille, c'est neuf fois 
sur dix ce ^u'Bst l'état intéressant pour la jeune 



tt6 outre-mer 

femme. Elle le dissimule jusqu'au moment oii il 
lui est impossible de ne pas Tavouer... » Je ne 
vois, dans ces petits faits, que j*ai lieu de croire 
très vrais, ni la preuve d'une rouerie ni Tindice 
d*une perversité. C'est le signe que la jeune fille 
Américaine est avant tout une créature de tête, 
dressée par nature et par éducation à 3e tenir en 
main. « Qu'avez-vous? » demandait à une d'entre 
elles un de nos compatriotes en route pour l'expo- 
sition de Chicago et qui s'était attardé à New- 
York. Il venait de se trouver deux dîners de suite 
à côté de cette jeune fille qu'il sentait singulière, 
le second soir, et très différente de la veille. — 
« Je suis un peu nerveuse, » répondit-elle, a quel- 
qu'un est venu me voir à cinq heures qui s'est con- 
duit comme je n'aime pas. Je vais être obligée de 
cesser ma flirtation avec lui, c'est très dommage... 
He is so bright a fellow.,. » — Comment traduire 
ce mot bright, avec ce que les Américains lui 
ajoutent de sens, avec ce qu'ils y font tenir d'adap- 
tabilité rapide et de puissance d'effet? Comment 
se rendre bien compte aussi de ce que pense une 
honnête fille qui se confie de la sorte à un passant 
connu d'hier? Ce sont ces franchises qui me pa- 
raissent précisément une preuve d'une simplicité 
que nous interprétons mal. Pour reprendre ma 
comparaison de tout à l'heure, je suis sûr que cette 
enfant n'attachait à la mauvaise tenue que le 
bright fellow avait eue auprès d'elle, pas beau- 
coup plus d'importance qu'au bronchement d'un 
poney qu'elle eût mal conduit, — c badly ma- 



LE MONDE II? 

naged ». Il s'est couronné. On ne pourra plus l'at- 
teler. C'est dommage, t He was so bright a po^ 
ney... » Corrompue ou passionnée, la fille qui 
attache une importance extrême aux choses de 
l'amour, comme en Italie et comme chez nous, ou 
bien n'en parle pas ou bien en parle sur un autre 
ton. 

Précisément parce que la jeune fille Américaine 
ne fait pas tourner toute son imagination autour 
des problèmes du sentiment, son caractère com- 
porte des nuances plus nombreuses que celui de 
ses pareilles d'Europe. Ces dernières attendent, 
pour se développer vraiment, que leur cœur ait 
parlé et qu'une influence d'homme ait commencé 
de les façonner. L'Américaine, elle, existe par elle- 
même. Elle le sait Elle le veut. Elle en est fière. 
Elle n'a rien de commun avec la Galatée du 
mythe païen qui reçoit tout de Pygmalion, depuis 
l'expression de sa beauté j usqu'à la flamme de son 
âme. Son mdividualité est déjà complète quand 
elle arrive au mariage, — le plus tard possible, 
ai-jc déjà dit, pour peu que ses parents aient 
quelque fortune. Elle prétend choisir un époux 
qui les remplace, ces parents commodes, en indul- 
gence et aussi en richesse. Elle ne compte qu'à 
demi sur la générosité de son père qui n'est pas 
obligé de la doter et qui peut, une fois mariée, ré- 
duire sa pension à un chii^ré dérisoire. Une d'elles, 
une blonde aux grands yeux 'oleus un peu rail- 
leurs, de ces yeux où il y a de la tendresse et de 
Tironie, avec un nez spirituel, frémissant et imper- 



tiS OUTRE-MER 

tinent à la fois, me racontait, entre deux sourires 
de ses admirables dents où ne brillait pas un 
point d'or : « Maman dit que Tamour est comme 
un mal de dents. Jusqu'ici je n'ai jamais eu besoin 
de dentiste. Je n'épouserai qu'un homme riche, très 
riche. Le reste viendra quand il pourra, ou ne 
viendra pas. En ce moment j'ai preneur à cinq 
millions. Ainsi rien ne presse... » Et rêveuse : t Je 
voudrais surtout être veuve. J*ai toujours rêvé de 
perdre mon mari le jour de mon mariage. J'aurais 
ainsi moins de regrets, le connaissant moins. Je 
voudrais, le jour de la cérémonie, en descendant 
de l'église, le voir tomber foudroyé à mes pieds. 
C'est si gentil d'être une jeune veuve... » La mo- 
queuse personne, elle avait dix-neuf éins, se ca- 
lomniait avec le délice d'une allé spirituelle qui 
pose devant un romancier Français, — French 
novelist, — Ces deux mots ont toujours un vague 
attrait de scandale. — Son paradoxe ne faisait 
que charger sa réelle pensée, à savoir qu'elle avait 
bien le temps de troquer son sort contre un autre. 
Beaucoup de ses compagnes pensent comme elle. 
C'est pour cela qu'elles prolongent volontiers leur 
célibat jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six ans. Durant 
ces longues années d'une indépendance sans con- 
trôle, chacune se laisse aller à ses goûts, à ses 
fantaisies, à sa nature enfin, que si peu de gêne 
opprime. Il en résulte que les originalités de cette 
nature se développent avec plénitude. D'innom- 
brables types s'élaborent ainsi, dont un voyageur 
<k quelques moh ne saurait avoir là prétention de 



LE MONDE 119 

fixer même les plus généraux. Ceux que je vais 
crayonner ne sont pas les plus heureusement 
choisis peut-être. Ils auront du moins ce mérite 
d'avoir été copiés sur le vif. 



Le plus naïf de ces types de jeune fille et à 
mon avis le plus attendrissant, pour des raisons 
que je dirai, c'est la Beauté. Il y en a deux ou 
trois pour chaque ville, et d'une royauté tellement 
reconnue que vous recevez couramment des invita- 
tions rédigées de la sorte : « Venez donc prendre le 
thé demain, après- demain, pour rencontrer Miss ***, 
the Richmond beauty... > J'ai pris Richmond au 
hasard : à la place mettez Savannah, Charleston, 
Albany, Providence, Buffalo, telle cité du Nord 
ou du Sud qui vous conviendra. La Beauté doit, 
pour mériter son titre, être belle en effet de cet 
éclat rayonnant qui dans un bal, dans un dîner, 
au théâtre, éteint toutes les autres femmes. Il faut 
qu'elle soit très grande, très bien faite, que les 
lignes de son visage et de sa taille se prêtent à ces 
reproductions dont les journaux et leurs lecteurs 
sont si friands. Il faut aussi qu'elle sache porter 
la toilette avec cette fastuosité, inséparable ici de 
l'élégance. Une fois reconnue, c'est pour elle, qui 
n'a quelquefois pas plus de vingt ans, l'entrée dans 
une espèce d'existence officielle, presque civique. 
Son nom s'imprime tout seul dans les colonnes 
des feuilles consacrées au Social gossipy tant les 



UO OUTRE-MER 

ouvriers Tont déjà composé souvent. Elle fait 
partie des grands dîners et des grands bals comme 
les roses à un dollar pièce et le Champagne brut. 
Sa ville ne lui suffit pas, ou plutôt elle ne rempli- 
rait pas sa mission si elle n'allait représenter cette 
ville à New- York, à Washington, à Newport, dans 
tous les concours hippiques, toutes les régates, 
toutes les courses où la société Américaine défile 
comme au théâtre. Elle est en effet une actrice du 
monde, et, dans cet ordre, un champion, elle aussi, 
comme un maître de billard ou d'échecs, — soyons 
plus nobles, — comme un pugiliste, comme Jim 
Corbett, le Californien. Pour que son succès soit 
complet, il est nécessaire qu'elle aille concourir 
abroad et tenir à Paris, à Londres, à Rome, son 
premier rôle de salon. Quand elle est revenue 
d'Europe avec sa moisson de lauriers, elle ne 
désarme pas encore. Il y a du record dans ses 
triomphes, et le jour où elle sera vraiment, incon- 
testablement dépassée par une rivale, il en sera 
d'elle comme du boxeur de Boston, de l'infortuné 
J.-L. Sullivan qui ne compte plus, depuis qu'il a 
été une fois vaincu, — comme du Te^itonic ou du 
Majcslic depuis que la Camfania est arrivée d'Eu- 
rope en cinq jours, douze heures, sept minutes. 
Les autres avaient mis cinq jours, seize heures et 
quelques minutes. C'est uni, ils appartiennent au 
passé. La Beauté a derrière elle, pour soutenir les 
dépenses folles d'une existence toujours parée, un 
père que le plus souvent on ne voit jamais, qui 
partage sa vie entre son ofiîce, son club, et, quel- 



LB MONDE I2S 

quefois, dans certaines villes, le bar du plus grand 
hôtel. Sa lille, à laquelle il sert un revenu qui suf- 
firait à des trousseaux de princesse, lui tient au 
cœur par des sentiments complexes, où il entre 
moins d'affection que d'orgueil. Il reste des sai- 
sons entières sans la voir, lorsqu'elle voyage de 
l'autre côté de l'Océan. Même quand elle est aux 
Etats-Unis et à la maison, les repas qu'il prend 
avec elle peuvent se compter. Il l'aime pourtant, 
par une de ces espèces de déplacements, par 
une projection de sa personnalité comme Balzac 
en a décrit une, avec le défaut de son grossisse- 
ment habituel, quand il a montré l'amitié de Vau- 
trin pour Lucien de Rubempré, « Il était mon moi 
brillant et jeune, » dit le forçat; c je passais son 
habit, je montais dans son tilbury, j'entrais dans 
les salons avec lui du fond de ma chambre... » 
Il est probable que l'homme d'affaires, en train 
de peiner sur des projets de chemins de fer et sur 
des organisations de manufacture, accompagne sa 
ûUe d'une imagination analogue. C'est son argent 
qui marche, cette jeune fille, c'est-à-dire sa vo- 
lonté, son travail, ce qu'il a de plus intime en 
lui-même. Soit qu'il la marie à quelque noble Ita- 
lien, Anglais ou Français, soit qu'il la refuse à ce 
même noble, — la vanité du père Américain revêt 
l'une et l'autre forme, — elle lui sert à se prouver 
sa puissance. Il a cette fille, comme il a un im- 
meuble de vingt étages qui porte son nom, une 
galerie de tableaux mentionnée dans le guide, — 
comme il « ses stocks aussi : % Je connais ma 



182 OUTRE-MER 

valeur sociale, » me disait une de ces jeunes filles, 
— « / know my social value,,. » Elle parlait 
d'elle-même comme d'une action du New-York 
Central ou du Chicago, Burlington, Quincey. — 
Une valeur sociale, — c'est probablement la meil- 
leure définition de cette créature singulière dont 
l'existence consiste, en pleine démocratie, à subir 
autant d'étiquette figurative que si elle était la 
demoiselle d'honneur d'une princesse, ou princesse 
elle-même, dans une cour toujours en fête. A pro- 
pos d'une d'elles dont la santé s'en allait parmi 
ses victoires et qui en est morte, une femme très 
fine a jeté devant moi ce mot auquel je n'ajouterai 
rien, tant il me semble exprimer ce que comporte 
de mélancolie l'outrance d'un sort pareil : a J'avais 
toujours envie de la plaindre de ses toilettes... » 
Un second type, moins rare que la beauté pro- 
fessionnelle, mais pourtant moins commun que 
beaucoup d'autres, c'est la jeune fille à idéest qui 
se subdivise en deux groupes : la Convaincue et 
\ Ambitieuse. Comme la Beauté^ cette fille mène la 
vie mondaine avec l'espèce d'abus qu'il est si 
malaisé d'éviter en Amérique. Elle aussi figure 
dans le défilé quotidien du carnaval fashionable. 
Seulement elle n'y est pajt cihef de file comme 
l'autre. Elle n'a pas obtenu ce succès incontestable 
et quasi mécanique. D'ailleurs elle ne le recherche 
point. C'est une fille qui s*est fixé à elle-même un 
programme particulier, et elle est en voie de l'exé- 
cuter avec une persévérance que rien n'arrêtera. 
Quelquefois, c'est le cas de la Convaincue, ce pro- 



LE MONDÉ 123 

gramme est d'un ordre tout moral et d'une grande 
hauteur. Elle se sera dit par exemple que le ma- 
riage étant un contrat, Thomme doit y apporter la 
même loyauté que la femme, la même pureté du 
passé, la même innocence, et elle ne veut se fiancer 
qu'avec quelqu'un qui n'ait pas plus de souvenirs 
qu'elle n'en a. Cette rigidité puritaine de cons- 
cience serait étrange dans un tel décor de frivolité, 
si vous ne vous rappeliez qu'un atavisme constant 
d'ardeur religieuse circule dans ces descendants 
des proscrits de la May Flower et des compagnons 
de Penn. D'autres fois la fille à idées s'est proposé 
de jouer un rôle dans la politique. Il faut pour 
cela deux choses : qu'une personne qui la touche 
de près occupe une haute fonction, — elle y tra- 
vaille; — qu'elle-même ait le talent de diriger ou 
d'aider cette personne, — elle y travaille aussi. 
C'est l'originalité tout Américaine de son carac- 
tère. Elle est une réaliste et elle veut avoir la 
réalité du pouvoir dont elle aura les apparences, 
soit par un père, soit par un frère, soit par un mari. 
Elle peine pour que les deux premiers soient sé- 
nateurs, députés, ambassadeurs. Elle peinera pour 
que le troisième occupe quelques situations sem- 
blables, peut-être pour qu'il réside à la White 
House, et elle peine en même temps pour être, au 
jour donné, un admirable instrument d'action au 
service de ce sénateur ou de ce député, de cet am- 
bassadeur ou de ce président, apprenant elle-même 
la politique et l'administration, suivant les séances 
«ks assemblées, le jeu de la machine électorale, les 



ÃŽ24 OUTRE-MER 

complications de l'échiquier Européen. Celle-là ^l 
convaincue à la fois et ambitieuse. En voici une 
^utre qui n'est qu'ambitieuse. Elle a décidé avec 
elle-même que son mari serait inscrit dans le livre 
d'or du peeragc Anglais, et qu'elle épouserait un 
lord. Elle s'y prépare depuis bien des années, ne 
laissant perdre aucune occasion de se rattacher à 
la haute société Anglaise, en attendant qu'elle 
vainque l'obstination de son père, systématique- 
ment opposé à un mariage international, par jin- 
goïsme, — c'est l'équivalent Anglo-Saxon du chau- 
vinisme Français, — et par raison. Tant de ces 
unions ont eu de tristes lendemains! N'importe, 
la jeune ûlle arrivera à grossir la petite phalange 
des pairesses Américaines, la nerveuse tension de 
son regard m'en est garante ainsi que le pli de sa 
bouche et que la vigueur de son menton, — et 
lors de son entrée dans l'Olympe Britannique, elle 
n'aura rien à apprendre ni des gens, ni des usages, 
elle, dont le grand -père a commencé par tenir un 
petit restaurant dans le Chicago d'avant l'in- 
cendie. Lorsque l'ambitieuse est plus médiocre, et 
surtout lorsqu'elle est moins riche, elle devient 
volontiers Bluffeuse^ — pour emprunter de nou- 
veau ce terme significatif au jeu national du 
poker. Cette dernière est partie pour l'Europe, Tan- 
née passée, avec l'idée très ancrée dans sa jolie 
tête brune de jouer à quelque jeune homme riche 
de là-bas le tour que tant d'aventuriers Euro- 
péens su lit venus jouer à des jeunes filles riches 
d'ici. Quoi de plus équitable? La fortune de son 



IS MONDE 1*5 

père, elle le sait, ne tiendrait pas à une liquidation. 
Elle sait aussi que tout îc monde le sait autour 
d'elle, et que les fêtes retentissantes données dans 
leur maison de la cinquiènic avenue ne trompent 
plus personne. La Bluifeuse s est dit qu*à Londres 
et à ^aris sa beauté produirait une sensation, 
qu'elle tournerait bien une tête naïve et que Tépou- 
seur prendrait pour le signe de millions authen- 
tiques son luxe, ses toilettes, s:i qualité surtout 
d'Américaine en voyage Elle avait d'illustres 
exemples de bluif pareils et qui ont réussi. Mal- 
heureusement elle est tombée sur un jeune homme 
qui, lui aussi, ruiné jusqu'à la corde et réduit aux 
expédients, quoique très élégant et très lancée se 
proposait de bluffer une riche étrangère. Les deux 
comédiens se sont trompés l'un l'autre, et le jeune 
homme, venu à New-York pour faire sa demande, 
est reparti après des explications qui ont dû être 
de la bouffonnerie la plus délicieuse. Ces vaude- 
villes-là n'ont malheureusement pas de spectateurs. 
Un type de vaudeville encore et qui se produit 
plus librement, c'est la Garçonnière. Celle-là en 
général e^t allée en Europe. — C'est la question 
d'ailleurs qu'il faut toujours se poser à propos 
d'une Américaine. — Elle y a pris la conscience 
de son originalité, comme dirait un philosophe. 
Elle se sait La Jeune Fille Américainet et elle veut 
l'être plus encore qu'elle ne l'est Elle vous joue la 
comédie de sa propre nature en l'exaspérant jus- 
qu'à l'invraisemblable. C'est elle qui vous raconte 
que, se promenant à Paris, rue de la Paix, un mon- 



126 . OUTRE-MER 

sieur Ta prise pour œ qu'elle n'était pas, et qu'il 
Ta suivie. Elle a trouvé cette aventure très drôle, 
— great fun. Vous vous croyez obligé d'excuser 
l'indiscrétion de votre compatriote. « L'imbécile, » 
répond-elle, t il ne m*^a seulement pas parlé. » 
C'est elle encore qui a ouvert chez elle un cours 
de kigh-kickingi ou art de jeter son pied aussi 
haut que possible. Elle tient le record à^ six pieds 
trois pouces qu'aucune de ses amies n'a encore 
battu. « Comme c'est dommage que vous ne puis- 
siez pas me voir kicker! » vous dit-elle, « et, vous 
savez : sans plier le genou... » C'est elle qui, 
dînant sans sa mère chez une jeune femme de ses 
amies, vous demande des cigarettes, en fume quatre 
à la suite et s'écrie : « Et dire qu'il faut que je 
vienne chez Jessie pour avaler quelques bouffées 
de straight eut!.., » Il y a du gamin en elle, mais 
du gamin d'Amérique; non pas du Gavroche, mais 
du Gallagher. Je renvoie le lecteur à la curieuse 
nouvelle de M. Richard Harding Davis pour qu'il 
apprécie la différence entre l'innocence de la 
blague Parisienne et l'âpreté de la blague Yankee. 
Comparez une de leurs pantomimes avec une de 
nos chansonnettes. La jeune fille Américaine, 
quand elle se mêle de faire l'homme, a des audaces 
de langage qui déconcertent : « Que pensez-vous 
des petits pantalons que mes vertueux concitoyens 
ont mis aux statues de Philadelphie et de Balti- 
more?... » J'ai vu un de mes amis Français sur- 
sauter à cette question brusquement posée dans un 
salon de la vertueuse New-England. Un autre 



LE MONDE 127 

commençait de s'intéresser à une des innombrables 
Mays qui circulent à travers les bals et les thés 
d'après-midi. Une des camarades de May, la fu- 
meuse de cigarettes justement, lui dit à brûle- 
pourpoint : « Hé bien! A quand le mariage? Elle 
est très gentille, vous savez, très gentille... C'est 
dommage qu'elle n'ait que la tête de bien... Mais 
oui, » insista-t-elle en gouaillant, « nous avons 
couché dans la même chambre pendant huit jours 
à la campagne... » Et une description suit, minu- 
tieuse : « Pas de poitrine, des omoplates saillantes, 
des jambes Hmaigres, pas de hanches... Il n'y a 
que les cheveux. Ah! les cheveux, par exemple, 
jusque-là... » Et elle plie la jambe et montre avec 
sa main la place de son jarret, en riant d'un rire 
gai, celui du collégien qui détaille à un camarade 
l'intimité d'une créature quelconque. Une autre, 
s'ennuyant à la table d'un grand dîner, écrit 
quelques lignes sur le revers du menu, plie le car- 
ton en billet, et elle l'envoie à un officier de notre 
marine en route pour Chicago, qui la connaissait 
de trois jours. < Je t'aime, » avait-elle écrit; « que 
veux-tu de plus? » Et elle eut un accès de fou 
rire à voir le visage de l'étranger devant l'absurde 
facétie de cette déclaration moqueuse. Une autre, 
invitée à un thé par l'amoureux de miss May, et 
ne pouvant obtenir l'autorisation maternelle, lui 
écrivait : a Je serais une jeune fille Française que 
l'on n'agirait péis autrement avec moi. C'est bien 
la peine d'être Américaine... » puis en manière de 
^ûst-scnptum : c Vous savez que si vous y tenez 



tas OUTRE-MER 

absolument, je viendrai tout de même... » Et ce 
n'était pas une coquetterie. La Garçonnière est 
une façon de jeune homme qui, d'habitude, excelle 
à tous les sports, s'habille de costumes tailleur, 
marche tout d'une pièce, joue au billard et trouve 
beaucoup moins de plaisir à se faire faire la cour 
qu'à se procurer quelque excïtement nouveau, tel 
qu'un voyage à toute vapeur, assise sur le chasse- 
pierres d'une locomotive. J'en ai connu une, fille 
d'un directeur d'une grande compagnie, dont ce 
venait d'être la dernière fantaisie. Elle avait filé 
des lieues et des lieues à travers la prairie, accrou- 
pie sur la plaque de métal au-dessus de laquelle 
soufflait la machine, et à l'accent dont elle pronon- 
çait son <L how excitingf — combien excitant!... » 
je sentais encore ses nerfs frémir à ce sursaut de 
vitesse et de danger. 

C'est ici la Garçonnière physique, si Ton peut dire, 
en regard de laquelle s'évoque le profil moins gai 
de la Garçonnière intellectuelley de la jeune fille 
a au courant », qui a tout lu, tout compris, et cela 
non pas superficiellement, mais réellement, avec 
une énergie de culture à rendre honteux tous les 
gens de lettres Parisiens. Le malheur est que neuf 
fois sur dix, cette intelligence capable de tout s'as- 
similer est incapable de rien goûter. C'est un 
estomac de fer, — comme celui de Didyme, ce 
commentateur de la décadence que les Alexandrins 
appelaient le Scoliaste aux entrailles d'airain, — 
mais qui n'a pas de palais. Quoiqu'elle s'habille 
chez les premiers f aise i-rs de la rue de la Paix, 



LB MONDB IS9 

comme toutes le3 autres, il n*y a pas un livre de 
Darwin, de Huxley, de Spencer, de Renan, de 
Taine qu*elle n'ait lu, pas un peintre et pas un 
sculpteur des œuvres duquel elle ne dresserait le 
catalogue, pas une école de poètes ou de romanciers 
dont elle ne sache les théories. Elle est abonnée 
également à la Revue des Dmx Mondes et aux 
gazettes des plus nouveaux cénacles du quartier 
Latin ou de Montmartre. Seulement elle ne les 
distingue pas. Elle n'a pas une notion qui ne soit 
exacte et vous éprouvez cette étrange impression : 
c'est comme si elle ne les avait pas. On dirait 
qu'elle s'est commandé quelque part son intelli- 
gence, comme on se commande un meuble, sur 
mesure, et avec autant de compartiments qu'il y a 
de connaissaHces humaines. Elle n'acquiert ces 
connaissances que pour remplir ces tiroirs. C'est le 
cas le plus frappant de cet abus de l'effort dont 
souffre cette civilisation, et la preuve que cet effort 
ne peut remplacer la nature que jusqu'à un cer- 
tain dagré. Je me souviens qu'en sortant du palais 
d'un des millionnaires de Chicago, Forain me di- 
sait d'une voix oii frémissait le désir effréné d'un 
artiste sensitif pour un coin de simple humanité 
besogneuse : « Ah! Une loge de concierge! Que 
je voudrais donc voir une loge de concierge!... » 
Et devant la fille intellectuelle, comme on s'écrie- 
rait volontiers : « Oh ! Une ignorance, une erreur, 
une seule! Qu'elle se trompe! Qu'elle ne sache 
pas!... » Vainement. Un esprit se trompe. Un 
esprit ignore. — Jamais une machine à penser 
1* ^ 



I30 OUTRE-MER 

Un nouveau type se dessine maintenant, celui 
de la coquette, — car elle existe aussi, — de la 
féminine et souple coquette qui ressemble davan- 
tage à ce que nous connaissons en Europe, quoique 
avec des nuances bien différentes. Il y a d'abord 
la C ollectionneusey celle dont la coquetterie s'exerce 
sur plusieurs personnes à la fois, quatre générale- 
ment, pour diviser les jalousies, deux adorateurs 
un peu vieux, et deux adorateurs très jeunes. Un 
trait frappant des Etats-Unis, c'est que l'âge de 
l'homme ne paraît pas avoir pour la jeune Améri- 
caine la même importance que pour la jeune Fran- 
çaise. Arnolphe ici n'aurait pas trop à envier au- 
près d'Agnès le charme des vingt-cinq ans d'Ho- 
race. La preuve en est dans la facilité avec laquelle 
de très jeunes filles se marient à des vieillards 
riches, et dans le bonheur habituel de pareilles 
unions. Mon diplomate prétend que l'absence de 
tempérament explique seule cette anomalie. Cette 
hypothèse n'est guère conciliable, d'autre part, 
avec l'admiration des looks, de la beauté animale 
de l'homme, qui explique, elle, certains enlève- 
ments dont les journaux parlent de temps à autre. 
Je crois plus sage de reconnaître que la coquetterie 
n'est pas plus que le reste, chez l'Américaine, une 
affaire d'entraînement. C'est la volonté qui la con- 
duit, ici encore, et qui lui fait trouver une satisfac- 
tion d'amour-propre égale à tourner une vieille ou 
une jeune tête. La preuve de ce parti pris dans ses 
flirtations est sa manière de procéder. Elle em- 
ploie presque toujours le compliment, mais 83 gros, 



LE MONDE 131 

si transparent que vous ne savez comment le rece- 
voir. C'est une façon de vous en demander en 
échange, que vous pouvez, disent ceux qui la con- 
naissent, grossir vous-même à votre gré. Elles n'y 
croient pas beaucoup, mais elles s'y complaisent, 
a J'aime tant les Français! » disait devant moi 
une d'entre elles; < ils savent si bien faire les 
compliments! Ils s'y prennent toujours de façon 
que vous croyez qu'ils les pensent. Trat they 
really mean it,., » Et elles ajoutent volontiers : 
« Ecrivez-moi. Dites-moi ce que vous pensez de 
moi... » C'est cet intérêt admiratif que la Collec- 
tionneuse veut éveiller et conserver. Il lui suffit, — 
toute prête qu'elle reste à se fâcher si cette corres- 
pondance ainsi provoquée s'exaltait jusqu'à la dé- 
claration, ou si cet intérêt admiratif se hasardait 
jusqu'à la caresse, à moins que la Collectionneuse 
ne soit aussi l'Intéressée. Car ce type existe mal- 
heureusement, m'assurent mes amis, de la jeune 
fille pourtant honnête, qui se fait donner par des 
adorateurs qu'elle maintient au platonisme, des 
bibelots, des bijoux, jusqu'à des paires de chevaux. 
Souvent elle ne va pas si loin, et elle se contente 
de s'engager dans des flirt ations d'été avec des 
amoureux qui aient assez de fortune pour qu'elle 
puisse se promener durant toute la belle saison 
dans leurs voitures. Cette variété singulière, cette 
nature de vierge assez calculatrice pour rester pure> 
tout en exploitant sa beauté au profit de sa fan- 
taisie, paraît moins odieuse ici qu'ailleurs. — Les 
rapports d'argent de l'homme et de la femme sont 



131 OUTRE-MER 

si étranges dans ce pays où l'épouse joue souvenf 
par rapport à son mari le rôle de préposée à la 
dépense, le voyai>.t à peine, recevant de lui à pro- 
fusion un argent qu'elle gaspille pour elle seule 
dans un luxe dont ce mari ne jouit pas! Il n'est 
jamais là, sinon sous la forme de chèques. — L'es- 
pèce est, grâce à Dieu, très rare, si rare que je la 
mentionne par ouï-dire, au lieu que j'ai pu rencon- 
trer souvent la coquette sentimentale, celle qui a 
l'excuse de se croire « désespérément » amoureuse 
de celui avec qui elle flirte, « desferately in love ». 
L'outrance d'expression propre à l'Amérique em- 
ploie de ces formules pour désigner ces passion- 
nettes qui ont du moins cette originalité que ces 
romanesques personnes s*y livrent avec un aplomb 
où se reconnaît l'énergie de la race. Quand la 
jeune Américaine a remarqué un jeune homme, elle 
ne se contente pas, comme nos pensionnaires, d'y 
rêver avec timidité. Elle a toujours une amie com- 
pilaisantc qu'elle dépêche auprès de lui : « Made- 
moiselle N*** voudrait beaucoup faire votre con- 
naissance... Venez que je vous présente... » C'est 
régulièrement une autre jeune ûlle qui joue ainsi 
le rôle d'intermédiaire. Elle va plus loin : « Pour- 
quoi ne faites-vous pas la cour à Nanine? Elle 
est charmante, je vous assure. Je vous y aiderai. Je 
crois que vous lui plairez... » Elle ne le croit pas. 
Elle le sait. Car Nanine l'a prise comme conlîdente 
et chargée de ce message. Seulement Nanine, avec 
ses romanesques audaces, est une fille de raison. 
Qui donc a prétendu que les Américaines sont 



LE MONDE 133 

comme les épingles, toujours retenues par la. tête? 
Après un certain temps, elle reconnaîtra qu'elle 
s'est trompée sur l'intensité de ses sentiments, sur- 
tout s'il se présente un mariage à sa convenance 
Une fois mariée avec un autre et très heureuse, si 
elle rencontre jamais le jeune homme de la pas- 
sionnette, elle lui dira ; « Comme j'étais folle! 
Mais que je vous aimais !... How foolïsh l was! But 
how l lovêd you.f... » Et il y aura dans ce rappel 
tant de camaraderie gaie que Tidée de reprendre 
avec la femme mariée le roman commencé avec la 
jeune fille, puis interrompu, ne viendra pas une 
seconde à l'esprit du jeune homme objet de cette 
étrange confidence. 

En regard de ces types qui, presque tous, prêtent 
à la satire, il n'est que juste de crayonner une autre 
figure qui se rencontre aussi même dans cette con- 
trée du € toujours trop », — celle de V Equilibrée, 
— Cette charmante physionomie d'une jeune fille, 
toute justesse et toute harmonie, est de tous les 
pays et de tous les temps. Molière en a fait soa 
Henriette, Dickens son Agnès, Balzac son Eugénie 
Grandet. Ce qui la distingue en Amérique c'est la 
précocité et l'universalité de l'expérience. D'ordi- 
naire, à Londres comme à Paris, la jeune fille très 
équilibrée est surtout une enfant qui a été très 
suivie, très surveillée, dont la vie a été réglée soi- 
gneusement, l'éducation étroite. Elle a ou bien 
acompte des circonstances très pénibles, ou bien 
subi une discipline très serrée. Ici, au contraire, 
eU« a conservé son équilibre de nature au milieu 



134 OUTRE-MER 

de l'existence la plus comblée, la plus abandonnée 
et la plus compliquée. Mais ni la fortune de son 
père, ni le luxe dont elle est enveloppée, ni la fièvre 
du monde où elle est emportée n'ont pu prévaloir 
contre sa faculté raisonnable et raisonneuse. Elle 
a d'elle-même fait le départ entre toutes les sen- 
sations que lui a données son milieu, reconnu 
celles qui sont saines, celles qui sont malsaines, 
choisi les unes, repoussé les autres. Elle s'est fait 
un caractère en entière concordance avec sa posi- 
tion dans la société, individuel cependant et parti- 
culier. Pour cette jeune fiUc-là, on le sent, aucune 
épreuve ne sera dangereuse, aucune fortune ne la 
trouvera inférieure à ce qui convient. On comprend, 
tant on la devine énergique, lucide et douce, que 
la vigueur de sa race, si effrénée partout ailleurs, 
atteint chez elle son point de mesure. Ce qu'il y a 
de si absolument libre dans les mœurs féminines 
de son pays n'a pas altéré chez elle une seule des 
grâces de son sexe, et ces grâces se doublent d'une 
force qui assurera son mari, non pas seulement de 
la plus irréprochable fidélité, mais d'un appui 
dans n'importe quelle crise. Comme toutes les 
autres, c'est une personne très complète, qui s'est 
façonnée elle-même et qui se suffit, mais avec assez 
de bonté intelligente pour comprendre une autre 
personne auprès d'elle, l'admettre, l'aider, s'y as- 
socier. Que cette jeune fille ne soit pas trop rare 
aux Etats-Unis, c'est la preuve que si le principe 
de rinitiative sans contrôle produit de graves dé- 
fauts, il produit aussi des nuances de beauté mo- 



LE MONDE 135 

raie et de charme. Cette créature, toute mêlée de 
délicatesse féminine et de volonté virile, attache, 
étonne, séduit, réconforte. On la respecte et elle 
attendrit. On lui sait gré d'exister comme à une 
des nobles choses de ce monde, et on rêverait, tant 
elle est complète, de l'avoir dans son existence, 
comme confidente, comme conseillère, comme amie, 
— j'allais dire, et c'est, je crois bien, le plus flat- 
teur des éloges, comme ami,,?. 



Bien ou mal équilibrée, coquette ou sentimen- 
tale, savante ou gamine, intrigante ou simple, la 
jeune fille Américaine est donc avant tout un petit 
univers complet, qui s'est formé, qui a grandi hors 
de toute influence masculine. Cette différence d'es- 
prit, d'habitudes, presque d'espèce entre elle et son 
père que j'ai marqué d'un trait en passant, si 
totale qu'elle en est invraisemblable, semblerait 
devoir donner naissance à de terribles drames mo- 
raux. S'ils sont rares, c'est que nulle part comme 
ici on ne pratique l'intelligente et humaine maxime 
de « vivre et laisser vivre... » Toutefois cette 
extrême liberté n'évite les froissements que par la 
suppression des rapprochements, et, conséquence 
très importante pour la jeune fille, plus impor- 
tante pour la jeune femme, il en résulte que la vie 
du home existe aux Etats-Unis beaucoup moins 
qu'ailleurs, du moins dans la classe aisée. Mille 
signes manifestent cette sorte d'éparpillement du 



130 OUTRE-MER 

foyer Américain : la singulière facilité de voyager 
d* abord, et surtout ia quantité de gens riches qui 
mènent cette existence d'hôtel, presque inintelli- 
gible pour des Européens et en particulier pour 
des Français, i Voilà dix ans que nous passons 
l'hiver ici, mais nous prétendons habiter Roches- 
ter... » me disait avec esprit une jeune femme très 
à la mode. Comme à ces dix hivers passés à New- 
York correspondent dix été passés à Newport, au- 
tant d'automnes passés à Lennox et probablement 
plusieurs printemps passés à Paris, on voit la 
place laissée à la vraie maison dans un pareil 
ménage. Cette singulière et mobile façon de vivre 
s'exagère à mesure que l'on se rapproche de 
l'Ouest. Les voyageurs prétendent que, là-bas, cer- 
taines villes sont uniquement composées de ma- 
sures en bois disséminées autour de quelque im- 
mense hôtel. C'est là, dans ce caravansérail monté 
avec le luxe violent dont les nouveaux riches raf- 
folent, que s'ébauchent les commencements de cette 
existence sociale, épanouie plus tard dans les 
grands centres du bord de l'Atlantique. La fa- 
mille, installée à l'hôtel, a un salon où elle reçoit, 
qu'elle orne de gravures, d'étoffes, qu'elle meuble 
souvent de meubles privés. Pour se rendre compte 
du degré où ces gens vivent à côté les uns des - 
autres, bien plus que les uns avec les autres, il faut 
avoir soi-même habité uQ de ces hôtels et assisté à 
quelques-uns de leurs repas. Ils mangent bien à la 
même table, mais sans que personne attende per- 
sonne. La fille se lève ou la femme quand le père 



LE MONDE 197 

ou le mari vient s'asseoir pour son déjeuner, son 
lunch ou son dîner. C'est la tout humble mais 
expressive évidence de ce qui fait le fond de Ja 
famille Américaine : chacun pour soi, et chacun 
par soi. Cette vérité, la jeune fille lu porte écrite 
dans le plus intime de son être. Tout la lui révèle 
et elle-même en est trop persuadée pour ne pas 
savoir, au moment de se marier, que cette règle 
dominera la maison conjugale comme elle a do- 
miné la maison paternelle. Aussi ne s*âttend-elle 
guère à trouver dans celui qu'elle épouse, comme 
une enfant de chez nous, un confident absolu de 
ses pensées, un ami qui fera l'éducation de son 
esprit, de son cœur, de tout son être. D'ailleurs on 
ne peut même pas dire d'elle ce que Ton dit d'une 
Française, qu'elle est devenue femme. Elle l'était 
avant de se marier, par ses idées, par son ca- 
ractère, par sa liberté, par ses habitudes. La diffé- 
rence est que d'une part les possibilités d'avenir 
vont diminuer pour elle, et de l'autre qu'elle va être 
moins entourée. Chez nous, le passage de l'état de 
jeune fille à l'état de jeune femme est un avène- 
ment. Il est ici tout le contraire. C'est une démis- 
sion. 

Pourquoi la femme mariée est-elle moins cour- 
tisée aux Etats-Unis que la jeune fille? C'est la 
première question que se pose l'étranger après 
quelques semaines de séjour. Serait-ce que les Amé- 
ricains respectent le mariage plus que nous ne 
faisons? Serait-ce que, les moeurs y étant plus sim- 
ples et plus pures, le cœur du jeune homme ré-î 



138 OUTRE-MER 

pugne à l'adultère qui représente trop d'acres émo- 
tions, trop de tristesse ulcérée, même dans le bon- 
heur? Le temps manque-t-il pour des séductions 
poussées profondément et lentement? Serait-ce le 
dégoût du mensonge, ce trait si remarquable de 
l'âme Anglo-Saxonne ? Serait-ce au contraire un 
comble d'hypocrisie? — Il est certain que dans la 
société vous n'entendez pour ainsi dire jamais faire 
allusion à quelqu'une de ces liaisons comme il en 
abonde à Paris et même à Londres. Cette ligne de 
démarcation entre la coquetterie et l'intimité, entre 
les alentours de la faute et la faute elle-même, la 
causerie Américaine l'évite toujours, i Ces choses- 
là n'existent pas aux Etats-Unis. ...» C'est la 
phrase que j'ai souvent entendu dire à plusieurs 
de mes amies d'ici, et comme j'objectais à une 
d'elles l'attitude de telles ou telles femmes avec 
tels ou tels hommes, qui me paraissait comporter 
une évidence indiscutable : c Ces femmes-là se 
croient obligées d'avoir des histoires, » me ré- 
pondit-elle, a parce qu'on en a en Europe... Seule- 
ment au heu de se cacher, elles s' affichent le plus 
qu'elles peuvent, précisément parce qu'il n'y a rien 
de sérieux... » L'étranger ne peut répliquer que 
par le grand mot de doute du plus sceptique des 
peuples et du moins Américain : « Sa/à... » Deux 
raisons d'un ordre très différent expliquent pour- 
tant, a priori, si l'on peut dire, que la femme 
mariée doive être plus préservée ici que dans le 
vieux monde. La première, qu'il ne faut ni exagérer 
jii diminuer, c'est cet arrière-fonds de puritanisme. 



LE MONDE 139 

qtiî a baissé depuis cinqrante ans d'année en année, 
presque de mois en mois. Il n'a pas disparu tout 
entier. Un des plus éloquents d'entre les magis- 
trats du Massachusetts, le juge Oliver Wendell 
Holmes, a dit dans un de ces discours, brefs et 
chargés d'âme, où il excelle : t Même si notre 
façon a changé d'exprimer notre étonnement, notre 
frissonnante crainte, notre persistante confiance en 
face de la vie, de la mort et de l'insondable monde, 
encore aujourd'hui, même maintenant, nous autres, 
les Nouveaux-Anglais, nous sommes soulevés par 
le ferment Puritain... — Even if our mode of 
ix pressing our wondery our awful fiar^ our abiding 
trust in face of life and death and unfathomable 
world has changedy yet at this day^ even now^ we 
N ew-En gland ers are siill leavened with the Puri- 
tan ferment.., » Cela est vrai dans la Nouvelle- 
Angleterre, qui continue elle-même d'être le ferment 
moral de l'Amérique. Or, il faut se souvenir que 
voici deux cents ans la loi Mosaïque, qui punit de 
mort l'adultère, était écrite dans le code du Massa- 
chusetts. Le premier adoucissement apporté à cette 
rigueur fut de marquer seulement de la lettre A, 
au fer rouge, les personnes convaincues de ce 
crime. Ces férocités de législation ont beau dis- 
paraître, elles laissent après elles, dans l'opinion, 
des traces qui ne s'effacent pas si vite. La cam- 
pagne du docteur Parkhurst l'hiver dernier contre 
les filles de New- York et la rafle exécutée par 
ses soins, en pleine nuit de décembre, sur ces 
habitantes du Tenderlobiy — le filet, c'est le nom 



I40 OUTRE-MER 

du coin galant de Broadway, — atteste que Tan- 
tique âpreté réformatrice n'est pas morte. C'en est 
assez pour faire comprendre que la légère façon 
Parisienne d'accepter, en le raillant, le ménage à 
trois, n'est pas encore celle des Etats-Unis. La 
seconde raison est moins historique et moins idéale. 
Elle réside dans cette extraordinaire facilité du 
divorce dont gémissent les moralistes sévères. S'ils 
sont dans le vrai, au point de vue du plus grand 
bien, ils sont assurément dans le tort au point de 
vue du moindre mal. Ici encore les Américains ont 
obéi à leur instinct de voir les choses comme elles 
sont, et de se laisser conduire par les faits, en les 
admettant sans les discuter. Ils sont partis de cette 
idée bien simple — mais nos esprits Latins ne 
l'ont pas encore admise — que le divorce n'est ja- 
mais un danger pour les bons ménages, et qu'il y 
a un grand intérêt public et privé à ce que les 
mauvais soient brisés le plus vite et le plus aisé- 
ment possible. C'a été dès lors une concurrence 
entre les Etats pour augmenter cette facilité. Pn a 
fait souvent la plaisanterie de dire que les serre- 
freins criaient dans les gares de Chicago : c Vingt 
minutes d'arrêt pour divorcer... ■ C'est Im charge 
d'une vérité, à savoir que dans certains codes de 
l'Ouest la rupture du lien conjugal n'est pas beau- 
coup plus compliquée que la vente d'un terrain* 
Dans la plupart, six mois de résidence suffisent 
pour que vous puissiez bénéficier de leur loi du 
divorce; dans quelques-uns, le Nord-Dakota par 
exemple, quatre-vingt-dix jours. L'ivrognerie at- 



LB MONDB 141 

testée, la condamnation d*un des époux à deux 
ans de prison, son absence volontaire pour une 
année, son affiliation à une secte religieuse con- 
traire au mariage, — voilà, au hasard, quelques- 
uns des motifs que je relève en parcourant les 
divers articles de ces codes. Aussi n'y a-t-il pas de 
semaine où vous ne lisiez dans les journaux que 
M. X*** ou Mme Z*** partent pour tel ou tel Etat 
afin d'y passer une saison, le temps de remplir les 
conditions de la résidence. Après quoi ils seront 
libres de reprendre leur vie d'autrefois et de nouer 
de nouveaux liens. Ces villégiatures à base de di- 
vorce sont une des gaietés de ce monde hardi : 
c Je connais beaucoup Mme V***, 1 me disait une 
jeune fille de Washington; c quand nous avions 
notre loge à l'Opéra de New-York, nous nous ren- 
contrions toujours dans le train. C'était justement 
les jours oij elle allait chaque semaine aussi faire 
acte de présence dans la maison qu'elle avait 
louée en Dclaware pour son divorce... » Cette 
aisance dans l'affranchissement des conjoints mal- 
heureux a pour résultat de donner aux ménages 
qui durent une grande apparence d'irréprochabi- 
lité, ainsi qu'aux nouveaux ménages qui se forment 
après la rupture des premiers. Les unions mal 
assorties n'ont vraiment aucun motif de se pro- 
longer. Ce n'est certes pas Tidéal, mais on finit, 
en y regardant de près, par constater que cette sou- 
plesse de la législation ne crée pas une société 
trop malsaine. Hommes et femmes s'y habituent 
à refaire leur existence, quand ils l'ont manquée, 



I4fl OUTRE-MER 

ouvertement, franchement, ce qui vaudra toujours 
mieux que l'organisation du mensonge, si habi- 
tuelle chez nous et qui dégrade à la fois le mari, 
la femme et Tamant. Mais peut-être les uns et les 
autres trouveraient-ils la solution des Etats-Unis 
cruellement incommode dans sa soi-disant com- 
modité. 

Avec cette porte lur la liberté, — porte demi- 
ouverte, et qu'elle n'a qu'à pousser d'un geste, — 
comment la jeune femme, déjà si faite, si complète, 
si énergiquement dressée à vouloir et à agir, oui, 
comment s'assouplirait-elle à la discipline du com- 
pagnon que le mariage lui a donné ? Indépen- 
dante elle était avant. Indépendante elle reste 
après. Je veux dire pensant par elle-même, diri- 
geant sa vie d'après ses idées et continuant à dé- 
velopper sa personne avec ce même parti pris qui 
était déjà le sien, sans se modeler sous l'empreinte 
et d'après les idées de son associé. Voilà le vrai 
mot de ce mariage, — non pas toujours, mais bien 
souvent, — c'est une association mondaine où 
l'homme apporte pour capital son travail et son 
argent, la femme sa beauté, son art de s'habiller 
et son talent de recevoir. Les enfants arrivent, qui, 
chez nous, sont la question vitale d'un ménage, sa 
ruine définitive ou son salut. Il n'en va pas ainsi 
en terre Angîo-Saxonne. L'idolâtrie du père et de 
la mère, qui explique la famille Française, ses 
mollesses, la division égale des héritages, sa cha- 
leur aussi et sa solidarité, — cette idolâtrie, un 
peu morbide mais si tendre, est remplacée en pays 



LE MONDE 145 

Anglais ou Américain par une vigilance plus mâk 
et plus froide, qui ne remue pas les fibres pro- 
fondes du cœur ou du moins qui les remue d'ui» 
autre vibration. Mes amis Français d'ici sont très 
sévères sur ce point. Ils prétendent que la grossesse 
est tout d*abord dissimulée avec soin par la jeune 
femme qui en rougit comme d'une fonction bes- 
tiale, presque humiliante et qu'il faut cacher. Ils 
me citent, comme très caractéristique, ce mot d'une 
vieille dame qui se serait écriée, en apprenant 
qu'une de ses jeunes amies venait d'accoucher de 
deux jumeaux : c Que c'est vulgaire!... How 
vulgar!,,. » Ils me nomment telle ou telle per- 
sonne de la société qui a passé des six mois d'af- 
filée en Europe sans s'inquiéter de ses enfants, 
laissés aux soins de parents ou d'amis. J'ignore si 
des abandons pareils sont l'exception ou s'ils sont 
la règle, et surtout je ne crois pas beaucoup aux 
anecdotes. En histoire elles sont toutes fausses, 
en littérature toutes calomnieuses, et, quand il 
«'agit de la vie sociale, presque toutes chargées, 
sans la nuance individuelle qui explique l'ano- 
malie et sans les circonstances qui la justifient. Je 
crois davantage aux statistiques, et celle des di- 
vorces me paraît plus concluante. Des pères et des 
mères que leurs enfants ne rapprochent pas ne les 
aiment guère, et d'autre part, si l'éducation directe 
de l'enfant par ce père et par cette mère était très 
fréquente, l'initiative individuelle du jeune homme 
et de la jeune fille ne serait pas ce qu'elle est. Si 
le mariage Américain est surtout une association, 



S44 OUTRE-MER 

il semble bien que la famille Américaine soit stjr- 
to?et un compagnonnage, une «orte de campement 
social, dont le lien, quand il tsst étroit, l'est surtout 
par l'effet de sympathies individuelles, comme 
entre personnes qui ne seraient pas du même sang. 
Je suis sûr, non point d'après des anecdotes, mais 
par expérience, que l'amitié de frère à frère ou de 
sœur à sœur est ici tout élective. Il en est de même 
des relations de père à fils et de mère a fille. Un 
de mes jeunes compatriotes, très amoureux d'une 
jeune fille de New- York, me disait, dans un de ces 
moments où la froideur d'une femme que l'on aime 
vous exaspère jusqu'à la plus cruelle lucidité : 
« Elle a si peu de cœur qu'elle est allée au théâtre 
cinq semaines après la mort de sa mère, et per- 
sonne ne «*en est indigné... » J'ai su que le fait 
était exact. Mais que prouvait-il ? Que prouve aussi 
cette inégalité des partages que la liberté de tester 
introduit dans la distribution des legs? Rien 
d'autre sinon que notre sensibilité n'est pas la 
même que celle des gens de ce pays. Ils ont un 
beaucoup moindre don d'eux-mêmes, beaucoup 
plus de réaction individuelle, et surtout une volonté 
plus forte. Cette volonté s'exerce sur leur cœur 
comme elle s'exerce sur leur cerveau. Cela nous pa- 
raît moins tendre. Sommes-nous bons juges? 

C'est cette dissociation constante de la vie de 
famille qu'il faut se rappeler sans cesse pour com- 
prendre un peu l'espèce de célibat d'âme, osons 
le mot, que la jeune femme continue de garder 
en Amérique à travers le mariage. Pas plus dans 



LE MONDK I4S 

cette seconde période de sa vie que dans la pre- 
mière, Famour ne joue chez elle ce rôle prépondé- 
rant qui nous semble inséparable, à nous autres, 
de la destinée féminine. Quand une Parisienne de 
quarante ans jette un regard en arrière, c'est l'his- 
toire de ses émotions que son souvenir lui raconte. 
Pour une Américaine du même âge, c'est le plus 
souvent l'histoire de ses actions, de ce qu'elle ap- 
pelle d'un mot que j'ai déjà cité, ses expériences. 
Elle a eu, entre ses dix-huit et ses vingt-cinq ans, 
une conception de sa propre personne qui ne lui 
était imposée ni par ses traditions, elle n'en a pas, 
ni par les enseignements de ses parents, ils ne lui 
en ont point donné, ni même par sa nature, car le 
propre de ces intelligences si facilement adap- 
tablesy c'est que l'instinct premier y est informe et 
indéterminé. Elles sont comme un blank que la 
volonté se charge de remplir. Ce que cette volonté 
y inscrit s'y trace en lettres qui ne s'effaceront 
pas. De l'action, encore de l'action et toujours de 
l'action, — telle est la devise, inconsciente mais 
constante, de cette femme. Qu'elle recherche une 
situation mondaine ou qu'elle ambitionne une cul- 
ture artistique, qu'elle se livre aux choses du sport 
ou qu'elle organise des classeSy comme elles disent, 
pour lire entre amies Browning, Emerson ou 
Shakespeare, qu'elle voyage en Europe, aux Indes, 
au Japon, ou qu'elle reste chez elle à faire verser, — 
to four, — par une jeune fille de ses amies, des 
tassese de thé, soyez certain qu'elle agit sans cesse, 
qu'elle agit toujours, qu'elle agit infatigablement 



146 OUTRE-MER 

dans le sens de son refinement ou de son excite- 
ment. De quel accent ces femmes prononcent l'un 
et l'autre de ces deux mots qu'il ne faut pas se 
lasser de reprendre, car ils résument peut-être toute 
l'âme Américaine ! Ils passent et repassent dans la 
causerie, comme les deux formules où se révèle 
l'obsession de cette créature qui, née d'une race 
rude et se sentant fine, se veut plus fine, encore 
plus fine; qui, grandie en pleine aristocratie, se 
veut aristocrate, encore plus aristocrate; qui, fille 
d'une terre d'entreprise, aime à exaspérer encore 
chez elle cette sensation des nerfs trop tendus. A en 
voir ainsi dix, quinze, trente, cinquante, le carac- 
tère d'excentricité que vous leur aviez trouvé 
d'abord, par comparaison avec l'Européenne, s'abo- 
lit. Un type nouveau de séducti(5n féminine se 
révèle à vous, moins attendrissant qu'irritant, 
énigmatique et un peu ambigu par le mélange in- 
définissable de grâce souple et de fermeté virile, 
par l'alliance de la culture et de la vigueur, de la 
nervosité la plus vibrante et de la santé la plus 
vaillante. La véritable place de cette créature dans 
cette société vous apparaît aussi, et la raison pro- 
fonde pour laquelle ces hommes, eux-mêmes tout 
action, laissent ces femmes agir de la sorte avec 
cette totale indépendance. S'il est permis d'appli- 
quer un vieux terme administratif à des êtres aussi 
subtils, aussi délicats, ces femmes sont, dans cette 
civilisation utilitaire, les déléguées au luxe. Elles 
ont pour mission à' y apporter ce que l'Américain 
n'a pas le temps de créer et qu'il veut avoir : la 



LE MONDE 147 

fleur de rélégance, un peu de beauté, et, pour tout 
dire, de l'aristocratie. Elles sont la noblesse de ce 
pays d'affaires et une noblesse qui se développe 
par la continuation même de ces affaires, puisque 
l'argent qui se gagne dans les bureaux aboutit à 
elles. Sous leurs mains il se transfigure, il s'épa- 
nouit en décorations précieuses, il s'intellectualise 
en caprices d'esprit, il se désutilise enfin... 

Un grand artiste, Tun des premiers de l'époque 
par l'ardeur de sa recherche, la conscience de son 
étude et la sincérité de sa vision, John Sargent, a 
rendu ce que j'essaye d'exprimer dans le portrait 
d'une de ces femmes, dont j'ignore le nom et que 
j'ai vu dans une exposition, — un de ces portraits 
comme les maîtres du quinzième siècle en ont peint, 
qui derrière l'individu atteignent le pays et der- 
rière le modèle tout un monde. Elle pourrait, cette 
toile, tant elle est représentative, s'appeler VIdole 
Américaine. La femme est debout, les pieds rap- 
prochés, les genoux collés, dans une pose presque 
hiératique. Son corps assoupli par l'exercice est 
serré, comme moulé dans une gaine noire. Des 
rubis luisent sur ses souliers noirs, comme des 
gouttes de sang. Sa taille mince est prise dans un 
collier d'énormes perles, et de cette robe qui fait 
un fond intensément sombre au minéral éclat des 
bijoux, les bras et les épaules ressortent avec un 
autre éclat, celui d'une chair de fleur, une blanche 
et fine chair 011 court un sang fouetté sans cesse 
par le grand air de la campagne ou de l'Océaa 



148 OUTRE-MER 

La tête, intelligente et audacieuse, avec une phy- 
sionomie d'avoir tout compris, a comme auréole le 
dessin vaguement doré d'une de ces étoffes de la 
Renaissance que les Vénitiens appellent sopra- 
fisso. Les bras arrondis, où les muscles se de- 
vinent à peine, se rejoignent par les mains unies, 
des mains décidées, au pouce presque trop long, 
et qui doivent conduire quatre chevaux avec la 
précision d'un cocher anglais. C'est l'image d'une 
énergie, invincible à la fois et délicate, au repos en 
ce moment, et il y a de la Madone Byzantine dans 
cette face aux grands yeux ouverts. Oui, c'est une 
idole et pour le service de laquelle l'homme tra- 
vaille, qu'il a parée de ces bijoux de reine, der- 
rière chaque fantaisie de laquelle il y a des jours 
et de& jours passés dans Wall Street en plein 
combat. La frénésie des spéculations autour des 
terrains, les villes entreprises et construites à 
coups de million» de dollars, les trains lancés à 
toute vapeur sur des ponts d'une envergure d'arche 
de Babel, le grincement des cars à câble, le frémis- 
sement des cars électriques qui courent le long de 
leurs fils avec un crépitement et une étincelle, la 
montée vertigineuse des ascenseur» dans les bâ- 
tisse» à vingt étages, les immenses cultures de blé 
de l'Ouest, se» ranches, ses mines, ses colossaux 
abattoirs, — le formidable travail enfin de ce 
pays d'effort et de lutte, tout son travail, voilà ce 
qui a rendu possible cette femme, cette orchidée 
vivante, chef-d'œuvre inattendu de cette civilisa- 
tion. Et le peintre lui-même ne lui a-t-il pas dé- 



tE MONDE t49 

voué le trésor de son long, de son acharné labeur? 
Pour être capable de cette toile, il a dû s'assimiler 
un peu de la fougue des maîtres Espagnols, sur- 
prendre la finesse des grands Italiens, œnnaitre 
et pratiquer les curiosités de Timpressionnisme, 
rêver devant les icônes des basiliques de Ravenne, 
et lire, et penser. Oui, que de culture, que de ré- 
flexion pour pénétrer jusqu'au fond le plus intime 
de sa propre race! Il a exprimé de cette race un 
des traits les plus essentiels, la divinisation de la 
femme, considérée non plus comme une Béatrice, 
ainsi qu'à Florence; non plus comme une courti- 
saiïe, ainsi qu'à Venise; non plus comme une 
énigme, ainsi qu'à Milan; mais comme une suprême 
gloire de l'énergie nationale. Cette femme peut ne 
pas être aimée. Elle n'a pas besoin d'être aimée. Ce 
n'est ni la volupté ni la tendresse qu'elle symbolise. 
Elle est comme un objet d'art vivant, une savante 
et dernière composition humaine qui atteste que 
le Yankee, ce désespéré d'hier, ce vaincu du vieux 
monde, a su tirer de ce sauvage imivers où il fut 
jeté par le sort toute une civilisation nouvelle, in- 
carnée dans cette femme-là, son luxe et son or- 
gueil. Tout s'éclaire de cette civilisation au regard 
de ces yeux profonds où k peintre a su faire 
tenir tout ce qui est l'Idéalisme de ce pays sans 
Idéal, ce qui sera sa perte peut-être, mais qui 
jusqu'ici demeure sa grandeur : la foi absolue, 
unique, systématique «A indomptable dans la Yo* 
lontl 



V 

GENS BT PAYSAGES D'AFFAIRES 

Derrière cet univers mondain et féminin, pour 
soutenir son indépendance même et son initiative, 
ce qu'il y a donc, en Amérique comme ailleurs, 
c'est l'homme. Mais un trait distingue cette civi- 
lisation : cet homme ici appartient à une seule 
catégorie. Dans ces Etats-Unis où il n'y a pas de 
noblesse, pas de bourgeoisie terrienne, presque pas 
d'officiers, pas de corps diplomatique, un minimum 
d'administration, la Société, dans les deux sens de 
ce mot, est la chose de l'homme d'affaires, classe 
immense et qui va de l'hôtelier au politicien, celui- 
ci engloutissant dans la mise en train de son hôtel 
des huit cent mille dollars, celui-là procédant à 
son élection, au vote et au rejet d'une loi, avec des 
procédés d'entrepreneur. Aujourd'hui l'homme 
d'affaires a même enrégimenté sous ses ordres et 
il emporte dans le tourbillon de son activité cette 
population rurale, si séparée de lui dans les autres 
pays. L'extension du territoire et les énormes 
transports des bestiaux et des blés par voies fer- 
rées l'asservissent aux compagnies de tout genre 
qui ont| elles aussi, c entrepris » la nourriture de 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES i5i 

toute l'Amérique. Une preuve bien significative de 
ce fait particulier est la disparition quotidienne 
des fermiers de New-England, de ces personnages 
si locaux, si savoureux, dont les mœurs simples et 
vraies ont fourni un objet inépuisable d'étude à 
tant de romanciers et de romancières. Incapables 
de lutter, par leur action isolée et individuelle, 
contre la trop forte concurrence de TOuest, ces 
fermiers émigrent du côté de la prairie, et l'on 
trouve sans cesse dans les journaux des annonces 
où ils mettent en vente leur modeste propriété, avec 
des références comme celles-ci, que je transcris 
sans y rien changer : « S*** Massachusetts, — à 
vendre une ferme de soixante-douze acres : fenai- 
son (movingX huit acres; pâturage, dix-huit; forêt, 
trente-quatre; terre labourable, douze. Presque tout 
l'herbage peut être coupé à la machine. Maison à 
un étage, cinq chambres, exigeant quelques répara- 
tions. Petite grange en bon état. Bonne eau de 
puits près de la maison, et eau courante derrière la 
grange. Vingt pommiers. Douze arbres fruitiers 
d'autres variétés. Station de chemin de fer à L***, 
SIX milles. Bureau de poste à S***, un mille. Prix 
quatre cents dollars, cent dollars comptant. Inté- 
rêts, sur la différence, quatre pour cent... » Quel 
drame de ruine rustique s'entrevoit derrière ces 
humbles chiiîres, et, derrière le détail de cet 
humble inventaire, quelle laborieuse et presque 
idyllique existence! J'ai encore rencontré des con- 
ditions analogues, bien loin, dans le Sud, parmi 
les survivants de ces colons de xace blanche qui 



tSM ^ ÔUTRE-MER 

n'avaient pas d'esclaves. Les noirs, par mépris, les 
appelaient des crackers. J'ai dans les yeux, en écri- 
vant ces lignes, l'image d'une maison de bois, 
perdue dans les forêts de térébinthes qui couvrent 
la Géorgie. Un vieillard de soixante-dix ans l'ha- 
bitait, avec sa fille, ses fils et les enfants de ses 
fils, de petits garçons aux jambes musclées déjà 
comme des bras, qui couraient, pieds nus, parmi 
les chevaux. Ces gens avaient cette politesse fière 
des familles qui n'ont jamais connu de supérieurs, 
n'ayant eu ni vanités ni besoins. Le vieux se sou- 
venait d'avoir entendu conter que son arrière- 
grand-père venait de France, de Bretagne, croyait-il, 
et le prénom de René, demeuré parmi eux, attes- 
tait cette origine lointaine. Leurs beaux yeux clairs, 
des yeux de Celtes, rayonnaient d'une lumière 
d'honneur. Rien à leur table qui ne fût recueilli sur 
leur terre et fait de leurs mains, t Excepté le café 
et le tabac, nous avons tout, • disaient-ils, « même 
du vin... » Et ils m'apportèrent, avec l'orgueil de 
Robmson recevant le capitaine Espagnol, une li- 
queur d'un rouge pâle, qui était du sirop de raisin 
adouci de canne à sucre, et versé, faute de bou- 
teille, dans une casserole de fer-blanc. Des vaches, 
des chèvres, des porcs, paissaient librement autour 
de la maison. Les fusils, pendus à l'entrée, bril- 
laient de l'éclat des outils souvent employés. Je 
pensais que j'avais devant moi le pionnier pri- 
mitif, tel qu'il abondait, voici cent ans. Il en est 
de lui comme des bisons dont Its derniers trou- 
peaux se gardent jalousement au Yellowstone 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 153 

Fark, Il a disparu pour être remplacé par l'ouvrier 
de culture, et ce dernier n'est plus qu'un instrument 
aux mains de ces hommes d'affaires, que vous 
retrouvez du haut on bas de ce vaste pays, en train 
de le pétrir sans cesse et de le repétrir. En haut, 
ils lui donnent son élégance particulière par le 
luxe de leurs palais, de leurs villas, de lerixs 
femmes et de leurs filles. £n bas, ils lui distribuent 
son pain par l'enrôlement des ouvriers, t Je pense,» 
disait l'autre jour un d'entre eux, un orateur de 
premier ordre et qui serait président peut-être, si 
justement la démocratie Américaine ne se débat- 
tait contre ce réseau ploutocratique, M. Chauncey 
Dcpew, € je pense qu'un directeur de chemin de 
fer rend un énorme service au peuple. Il a sous 
lui de vingt à trente mille hommes qui représentent 
par leurs familles de cent mille à deux cent mille 
têtei, et leur bien-être, non seulement physique, 
mais mental, social et moral, dépend presque abso- 
lument de lui... » Une entreprise de boucherie 
comme celle des Armour à Chicago, c'est la mise 
en mouvement quotidienne d« onze mille employés. 
Le général en chef de cette armée de travailleurs 
est souvent un homme qui, à vingt ans, demeurait 
dans un lean i0... \m « appuyé à... », c'est-à-dire 
une maisonnette de planches adossée contre un 
rocher ou contre un gros mur. Il n'a pas plus de 
quarante ans, et il t vaut » cinq millions de dol- 
lars. Encore quelques années, il en t vaudra » 
dix, il en « vaudra » quinze, jusqu'à ce qu'il meure 
d'une maladie de cœur dans une cabine de bateau 



154 OUTRE MER 

OU dans son wagon privé, beau-père d'un lord An- 
glais ou grand-père de jeunes princes Italiens, 
mais familièrement regretté ou maudit sous son 
petit nom de Jim, de Tom ou de Billy par ses 
ouvriers, selon qu'il aura su s'en faire aimer ou 
s'en faire haïr. 

Voilà le personnage vraiment nouveau, impos- 
sible à rencontrer partout ailleurs, et qu'il faudrait 
se figurer du petit au grand, — car la série en est 
infinie, — pour comprendre vraiment le plus ori- 
ginal de cet étrange peuple. Il y a dans ces vigou- 
reuses natures d'hommes d'affaires un côté de génie 
technique qu'aucun observateur, si profondément 
imaginatif soit-il, ne saurait définir. On me raconte 
qu'un autre portraitiste, — car les Américains ont 
la passion, presque la folie du portrait et celle du 
buste, — se trouva chargé, l'année dernière, de 
peindre un des plus célèbres banquiers de Wall 
Street Désespérant de jamsds obtenir une séance 
sérieuse, tant les heures de son modèle étaient 
bousculées, le peintre finit par se transporter au 
bureau même du spéculateur, qu'il brossa sur place, 
ayant aux mains la bande de papier déroulée auto- 
matiquement sur laquelle s'inscrivent, seconde par 
seconde, les cours des valeurs. Exact symbole de 
ce que nous arrivons à saisir, nous autres, hommes 
d'art ou de pensée abstraite, quand nous étudions 
quelqu'un de ces constructeurs d'énormes fortunes ! 
Nous voyons un geste, une face absorbée, la ten- 
sion d'une énergie prodigieuse, et rien de plus. Ce 
que 1« manieur d'argent éprouve en regardant les 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 155 

chiffres, la marche particulière d'un esprit de cette 
qualité en travail de combinaison, pourquoi celui- 
ci triomphe, et pourquoi cet autre échoue, autant 
de problèmes qui nous demeurent insolubles. J'ai 
mentionné tout à l'heure le nom de M. Chauncey 
Depew. Il y a, dans le recueil de ses discours, 
publiés cette année même, une phrase singulière 
sur le f génie inégalé » du premier des Vander- 
bilt, le célèbre Commodore. Les quelques résultats 
que l'orateur donne à l'appui manifestent en effet 
une telle supériorité, qu'on ne pense plus à 
s'étonner de cette qualification. Nous admettons, 
avec le spécialiste, qu'une force intellectuelle a 
fonctionné là, aussi remarquable que celle qui 
gagne des batailles, gouverne des Parlements, fait 
et défait des traités. Mais il la comprend, lui, cette 
force, parce qu'il a travaillé à côté d'elle, sous elle^ 
avec elle. Pour nous qui n'avons pas, qui ne pou- 
vons pas avoir cette vision pratique, ce talent pro- 
fessionnel demeure dans le domaine de l'indéfinis- 
sable et de l'inatteignable. Une seule ressource 
nous reste : regarder de notre mieux l'œuvre que 
ces hommes d'affaires produisent, le décor où leur 
activité se déploie, les conceptions qu'ils exécutent, 
et à travers les impressions éveillées en nous par 
ce spectacle, hasarder quelques hypothèses sur la 
sorte de nature humaine que cette œuvre, ce décor, 
ces conceptions supposent. J*ai essayé cette expé- 
rience maintes fois durant mon voyage, particu- 
lièrement dans une trop courte visite du côté de 
l'Ouest, k Chicago, à Saint-Paul, à Minneapolis, — - 



IS6 OUTRE-MER 

du moins dans œ qui était l'Ouest jadis, car de 
cinq ans en cinq ans, ce bord de la civilisation 
recule, et voici venir l'époque où les gens du Colo- 
rado s'offenseroat de n'être paj traités de i gentle- 
men de l'Est ». — Qu'importe d'ailleurs? Est? 
Ouest? Ce sont des mots. Ce qui est uoe réalité, et 
prodigieuse, c'est la poussée des trois villes dont 
je viens d'écriw; les noms et qui n'ont pas à elles 
trois, en mettant ktirs années de durée bout à 
bout, plus d'un siècle et demi. L'on songe que 
derrière cette croissance démesurée, derrière ce pas- 
sa,ge presque immédiat du désert à une cité de 
deux cent mille, de cinq cent mille, de htiit cent 
mille habitants, c'est toujours et uniquement 
l'énergie de l'homme d'affaires qui se retrouve, et 
Ton cesse d'avoir à son égard les préjugés du 
lettré. J'espère qu'il n'en restera pas trace dans 
ces quelques croquis que je détache de mon journal 
et dans les deux ou trois conclusions psycholo- 
giques qui ks commentezit 



... Chicago, par un mértin d'automne, et du haut 
de la tour de rAuditorium. Elle a deux cent 
soixante-dix pieds, cette tour, et elle couronne, en 
la dominant, une chaotique, uikî cyclopéenne cons- 
truction, qui adosse un colossal hôtel à un co- 
lossal théâtre. Il faut venir ici dès le lendemain 
de l'arrivée, pour recevoir dans sa force l'im- 
pression de la monstrueuse ville, toute soire au 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES iS? 

bord de son lac tout bleu. Quand le conducteur 
du train a crié hier soir le nom de la gare où je 
devais descendre, un de ces formidables orages, 
comme il n'en fait qu'en Amérique, écrasait de ses 
cataractes le ténébreux paysage, et, de la station à 
l'hôtel, je m'ai pu voir que des proâls de gigan- 
tesques bâtisses, comme pendues dans le ciel sini»» 
tremeit zébré d'éclairs. A c6té, de petites mai^ 
«ons de bois tremblaient ions la rafale, légères 
à croire qw k vent furieux allait en disperser les 
planches aux quatre coins de cet horizon de tem- 
pête. Mais, ce matin, ce ciel est clair, d'une douce 
et tiède clarté, lavée de pluie, qui fait mieux res- 
sortir encore la sombre couleur de la ville, et ce 
bleu tendre se reflète dans l'azur plus sombre du 
vaste Michigan, sillonné de bateaux à vapeur, 
comme une mer. Chicago s'étend, à perte de vue, 
avec ses toits plats d'où s'échappent des fumées, 
— une innombrable quantité de colonnes de va- 
peur à*ym gris blanchâtre. — Elles montent toutes 
droites, puis elles s'arrêtent, elles se tassent en des 
chapiteaux fluides, et elles finissent par se re- 
joindre en dôme au-dessus des colossales avenues. 
Après quelques instants, les yeux s'habituent à la 
perspective de ce paysage étrange. Ils discernent 
d^ différences entre les hauteurs de ces plates- 
foraaes. Celles qui sont à six étages seulement du 
sol semblait appartenir à des chaumières. Celles 
qui sont à deux étages du trottoir se confondent 
avec lui, tandis que des buildings, à quatorze, à 
quinze, à vingt étages, se dressent comme les îlots 



158 OUTRE-MER 

des Cyclades vus de la montagne de Négrepont. 
Et il monte de cette cité une rumeur immense, qui 
ne ressemble au bruit d'aucune autre. Des cloches 
de locomotives y tintent sans cesse, comme si elles 
sonnaient d'avance le glas de ceux qui vont être 
écrasés. On voit ces locomotives courir de toutes 
parts, traverser des rues, longer le lac, franchir 
le fleuve qui roule une eau plombée sous des ponts 
couleur de suie. Ces trains se croisent, se dé- 
croisent, se poursuivent en se dépassant. On dis- 
tingue un chemin de fer élevé, à côté de ces che- 
mins de fer à même la rue, d'autres trains dans 
les avenues, composés de trois, de quatre voitures. 
C'est le système des cars à câble. Des bateaux 
entremêlent leurs vergues et s'amassent dans le 
port. Oui, paysage étrange, quand on se rappelle 
que cette Babel d'industrie est née d'un petit for- 
tin de frontière, le Dearborn. Les Indiens le sur- 
prenaient et ils en massacraient la garnison, vers 
1812. Que de gens n'ai-jc pas connus, quoique je 
ne sois pas très éloigné de ma jeunesse, qui vi- 
vaient déjà à cette date, et qu'elle est voisine! 
En 1871, c'est-à-dire après la guerre Franco-Alle- 
mande, la flamme se tordait à la place où je suis. 
La force dévoratrice, irrésistible, d'un des plus 
implacables incendies que mentionne l'histoire, 
allait, transformant cette plaine en un brasier 
qui, bien des jours après, fumait toujours : t A 
la place de cette tour qui n'existait pas alors, » 
me dit mon g-itide Chicagfoain, en me racontant 
Tépopée du £éati, c vous pouviez vous tenir, les 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 159 

pieds dans la cendre, et voir le lac à votre droite 
et le fleuve à votre gauche, sans une seule maison 
entre eux... » Je les regarde Tun et l'autre, ce 
fleuve et ce lac, après avoir entendu cette phrase. 
11 m'est plus que voisin, ce mois d'octobre 1871. Il 
me semble que j'y touche, que j'y suis encore. Je 
pourrais dire les livres que je lisais alors, les pages 
que j'écrivais, retrouver l'emploi de presque tout 
mes jours. Je sens avec une exactitude presque 
physique la durée des années depuis cette date, — 
vingL-deux années. Que cela fait peu d'heures, 
semble-t-il, et par-dessus la balustrade de la tour 
je me penche de nouveau sur le monstre, avec la 
stupeur de ce que ces hommes ont fait!... 

Ces hommes? Le mot est à peine juste, appliqué 
à cette déconcertante cité. Son aspect, quand on 
l'étudié plus en détail, révèle si peu la trace de vo- 
lontés individuelles, il y a si peu de caprices et de 
fantaisie dans ses monuments et dans ses rues 
qu'elle paraît l'œuvre de quelque puissance imper- 
sonnelle, irrésistible, inconsciente comme une force 
de la nature, et au service de qui l'homme n'a été 
qu'un docile outil. Cette puissance, c'est justement 
cette fièvre des affaires qui bat son plein ici, avec 
une violence si déchaînée qu'elle ressemble à celle 
d'un incontrôlable élément. Elle circule à travers 
ces rues comme autrefois la flamme dévoratrice de 
l'incendie; elle y palpite, elle s'y fait visible avec 
une intensité qui donne à cette ville quelque chose 
de tragique, et, à mon avis, une poésie. Quand 
vous avez vu cet immense volcan d'industrie et de 



l6o OUTRE-MER 

commerce du haut de cette tour qui le surplombe, 
vous descendez pour regarder de près le détail de 
ce jaillissement, de ce ruissellement d'activité. Vous 
longez les trottoirs des rues qui disent l'improvi- 
sation, ici dallés, là bitumés, là recouverts simple- 
ment d'une ligne de planches qui fait chemin sur 
un marais de fange. Cette incohérence de la voirie 
se retrouve dans l'incohérence des constructions. A 
un moment vous n'avez autour de vous que des 
buildings. Ils escaladent le ciel de leurs dix-huit, 
de leurs vingt étages. L'architecte qui les a bâtis 
ou plutôt machinés, a renoncé aux colonnades, aux 
moulures, aux enjolivements classiques. Il a bru- 
talement accepté la condition imposée par le spé 
culateur : multiplier autant de fois que possible la 
valeur du petit lopin de terre à la base, en multi- 
pliant les offices superposés. C'est un problème 
capable seulement d'intéresser un ingénieur, croi- 
rait-on. Il n'en est rien. La force simple du besoin 
est un tel principe de beauté, et ces bâtiments ma- 
nifestent ce besoin avec une telle évidence, que 
vous éprouvez une singulière émotion à les con- 
templer. L'ébauche d'une espèce nouvelle d'art s'y 
dessine, d'un art de démocratie, fait par la foule 
et pour la foule, d'un art de science où la certitude 
des lois naturelles donne à l'audace en apparence 
la plus effrénée des tranquillités de figures de 
géométrie. Les porches des soubassements, cintrés 
le plus souvent, comme écrasés sous le poids de 
montagne qu'ils supportent, prennent des physio- 
nomies d'antres primitifs. Un flot de foule s'y 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 161 

engage qu'ils vomissent sans cesse. On lève les 
yeux, et on la devine, cette foule, derrière la haute 
montée verticale des innombrables fenêtres, allant, 
venant, encombrant les bureaux qui perforent ces 
falaises de fer et de brique, précipitée dans le ver- 
tige des grands ascenseurs. Vous sentez, vous en- 
tendez frémir derrière les vitres le souffle brûlant 
de la spéculation. C'est lui qui a fécondé ainsi des 
milliers de mètres carrés, pour y faire pousser cette 
effrayante végétation de palais d'affaires qui vous 
cache le soleil et presque le jour. Puis, à côté de 
l'édifice démesuré et babélique, xin vague morceau 
de terrain s'étend, morne, hirsute, vert d'un maigre 
gazon que paît une vache. Puis c'est une suite da 
petites maisons de bois, à peine suffisantes pour 
une famille. Puis c'est une église Gothique trans- 
formée en magasin, avec une annonce en gros ca- 
ractères de métal. Puis c'est la ruine, rouge et 
grandiose, d'un club brûlé l'autre semaine. Ter- 
rains, cabanes, églises, ruines, la spéculation va 
passer sur tout cela demain, oc soir, et d'autres 
buildings vont surgir. Mais il faut du temps, et 
ces gens n'en ont point Voici deux ans qu'au lieu 
de finir leur ville inachevée, ils s'amusent, sous le 
prétexte de leur Exposition, à en construire une 
autre là-bas, toute blanche, — une ville de rêve 
celle-là, avec des dômes comme à Ravenne, des 
colonnades comme à Rome, des lagunes comme à 
Venise, une Foire du Monde comme à Paris. — Ils 
y ont réussi et c'est la plus composite, la plus cos- 
mopolite des mixtures humaines qui remplit ces 

U II 



i6t OUTRE-MER 

chemins de fer suburbains ou élevés, ces cars à 
câbles, ces coaches/ces fiacres, qui ondoie sur ces 
chaussées non terminées, et au pied de ces maisons 
si follement disparates. Et comme, à Chicago, il 
semble que toute chose et que tout être doive s'am- 
plifier, s'exagérer, s'accuser en vigueur, de bloc en 
bloc, au milieu de ces rues, se tiennent, pour main- 
tenir l'ordre, des policiers à torse énorme, hauts 
comme des grenadiers Poméraniens, gigantesques 
bornes humaines contre lesquelles se brise le 
remous bouillonnant de cette multitude. Alle- 
mands pour la plupart, leurs visages roux sont 
comme taillés à coups de hache, comme dégrossis 
hâtivement, et leur encolure de taureaux commente 
d'une façon saisissante les faits-divers quotidiens 
des journaux, qui mentionnent sans cesse quelque 
« hands upf,,, -^ les mains hautes! » — exécuté 
dans les tavernes, les maisons de jeu, ou tout sim- 
plement les voitures de tramway. C'est le cri clas- 
sique du voleur de TOuest qui entre son revolver 
au poing et tient à w convaincre que vous n'avez 
pas le vôtre. Combien s*est-il prononcé déjà de fois 
dans les faubourgs de cette ville qui reste le con- 
fluent de tous les aventuriers des deux mondes? 
Combien de fois se prononcera-t-il ? Mais l'esprit 
d'aventure est aussi l'esprit d'entreprise, et si le 
choix des policiers de cette ville étonnante atteste 
la fréquence des coups de main essayés par ces 
bandits, il complète une physionomie complexe et 
sans doute unique depuis que le monde est monde : 
cette mosaïque d'extrême civilisation et presque de 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 163 

barbarie, cette existence sauvage entrevue derrière 
cette soudaineté de création industrielle. Enfin 
c'est Chicago, un miracle à confondre tous les 
morts d'il y a soixante-dix ans, s'ils revenaient 
ici-bcis, et s'ils se retrouvaient en face de cette cité 
qui, par sa population, est aujourd'hui la neuvième 
de l'univers, et de leur vivant elle n'avait pas une 
maisoo. 



... Un des énormes commerces de cette ville esli 
celui de la viande. Les gens de Chicago en rou- 
gissent un peu. Autrefois ils vous parlaient de 
leurs abattoirs avec cette bonhomie dans l'orgueil 
qui est un des charmes du grand parvenu. C*est la 
naïveté naturelle d'une force très simple et qui 
aime à se déployer ingénument. Ils sont lassés de 
s'entendre appeler par leurs détracteurs les habi- 
tants de Forcopolis, Ils se plaignent que leur ville 
soit toujours « identifiée », comme on dit ici, avec 
cette brutale boucherie, quand elle a dans ses 
librairies le plus vaste entrepôt de livres du 
monde, quand ses journaux ne laissent passer sans 
l'étudier aucun incident de la littérature et de l'art, 
quand elle a donné sept millions de dollars pour 
fonder son université, quand elle vient de convier 
tous les représentants de tous les cultes à cet auda- 
cieux Parlement des Religions, phénomène unique 
dans l'histoire de l'Idéalisme humain. Elle aspire 
à ne plus être simplement la fournisseuse de nour- 



l64 OUTRE-MER 

riture qui, Tannée dernière, par une seule de ces 
maisons, a dépecé et distribué un million sept cent 
cinquante mille porcs, un million quatre-vingt 
mille bœufs, six cent vingt-cinq mille moutons. Ses 
ennemis l'écrasent sous de pareils chiffres, en né- 
gligeant de se souvenir que ce Chicago des abat- 
toirs est aussi le Chicago de la WkiU City, le 
Chicago d'un musée déjà remarquable, le Chicago 
qui a valu Lincoln aux Etats-Unis. Pour l'étranger 
et qui veut se rendre compte de l'esprit dans lequel 
les Américains montent leurs vastes entreprises, 
ces abattoirs sont, en revanche, un des documents 
les plus précieux. Une usine à tuerie, capable d'ex- 
pédier en douze mois, aux quatre extrémités de cet 
immense continent, trois millions cinq cent mille 
bêtes dépecées et préparées, vaut la peine d être 
regardée de près. Partout ailleurs le détail tech- 
nique est très difficile à saisir. Il Test moins ici. 
Les directeurs de ces colossales fabriques à roast- 
beef et à jambons ont compris que d'admettre le 
public à bien voir leurs procédés de manipulation 
constitue la meilleure réclame, et ils ont rendu la 
visite dans leurs établissements, sinon attrayante, 
la répulsion physique est trop forte, au moins com- 
mode et complète. A la condition de se tendre les 
nerfs une fois pour toutes, ce sont quelques-uns 
des endroits où l'on peut le mieux voir comment 
l'ingéniosité Américaine résout des problèmes 
d'une organisation prodigieusement compliquée. 
J'ai donc fait comme les touristes sans préjugés, 
je suis allé visiter Ifô Stock Yards et la plus ce- 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 165 

lèbre d'entre les Packing HouseSy — ou maisons 
d'empaquetage, comme on les appelle, — de dé- 
peçage plutôt, celle justement dont je viens de 
donner les chiffres d'opération. Cette promenade 
à travers cette maison de sang me restera comme 
un des souvenirs les plus étranges de mon voyage. 
Je crois pourtant lui avoir dû de mieux discerner 
quelques-uns des traits qui caractérisent une 
affaire Américaine. S'il en était ainsi, je n'aurais 
pas lieu de regretter cette pénible épreuve. 

... La voiture, pour arriver aux Union Stock 
Yardsy franchit un immense quartier de la ville, 
— plus incohérent encore que ceux dont s'entoure 
l'élégante Michigan Avenue. Elle s'arrête devant 
des rails pour laisser passer des trains lancés à 
toute vapeur. Elle traverse des ponts qui se lèvent 
aussitôt pour laisser eux-mêmes passer des ba- 
teaux. Elle tourne devant des hôtels meublés qui 
sont des palais et devant des maisons d'ouvriers 
qui sont des masures. Elle longe de gros mor- 
ceaux de terre où des maraîchers cultivent des 
choux parmi des détritus, et d'autres qui ne portent 
que des annonces, r— Comment résister au plaisir 
de transcrire celle-ci entre cent autres : « Louis 
Quatorze a été consacré roi de France à l'âge de 
cinq ans (1643), la Pepsine X... a été couronnée 
par le succès, comme un remède contre l'indiges- 
tion, avant qu'elle n'eût été connue du public un 
an?... » — Puis les champs d'annonces cèdent 
place à d'autres maisons, à d'autres chemins de 
fer, sous un ciel noir de nuages ou de fumées, on 



i66 OUTRE-MER 

ne sait plus, et des deux côtés de la route com- 
mencent d'apparaître des enclos, fermés de palis- 
sades, où des bœufs sont parqués par centaines. 
Entre ces palissades, des ruelles sont ménagées où 
vont et viennent des gens à cheval. Ce sont des 
acheteurs de la Packing House^ qui discutent les 
prix de la vente avec des Cow Boys venus de 
l'Ouest. Vous avez lu des histoires de Ranches. 
Cette existence aventureuse de la prairie vous a 
saisi l'imagination. En voici les héros, vêtus de 
mauvais pardessus de ville, coiffés de chapeaux en 
forme de melon, avec le faux col et les manchettes 
de tous les Américains. N'étaient leurs bottes, et 
leur manière aisée de manœuvrer leurs chevaux 
avec leurs genoux, vous les prendriez pour des 
clerks. C'est une preuve, après combien d'autres, 
du dédain que ce peuple réaliste professe instinc- 
tivement pour le pittoresque du costume. Cette im- 
pression que j'ai eue dans le parc de New- York, 
dès le premier jour, d'une immense maison de con- 
fection en train d'aller et de venir, n'a pas cessé 
de s'imposer à moi. Et pourtant rien de moins 
« commun », au mauvais sens du mot, que les 
Américains en général, et en particulier que ces 
Cow Boys de l'Ouest. Les corps sont trop nerveux, 
trop minces, sous les étoffes à bon marché. Les 
physionomies surtout sont trop tendues «t trop 
travaillées, trop décidées et trop amères. 

La voiture s'est arrêtée devant une conctrucHon 
gui d'apparence ressemble à toutes les œanufao» 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 167 

ttires. Nous entrons, les amis que j'accompagne et 
moi-même, dans une cour, une espèce de boyau 
plutôt, encombrée de caisses, de charrettes et de 
gens. Un minuscule chemin de fer la traverse. Il 
porte des caisses vers un train qui attend sur sa 
voie, tout composé de wagons réfrigérateurs 
comme j'en ai tant croisé en venant à Chicago. Des 
ouvriers déchargent ces caisses. D'autres vont et 
viennent, chacun visiblement occupé à une besogne 
différente. Rien qui sente l'ordre administratif, tel 
que nous le concevons, dans cette administration 
pourtant si bien ordonnée. Mais déjà un des ingé- 
nieurs nous a fait monter un escalier, et nous en- 
trons dans une salle immense où flotte une vapeur 
d'étuve, mêlée d'une acre et fade senteur qui nous 
prend à la gorge. Nous sommes dans le départe- 
ment réservé au dépeçage des porcs. Des centaines 
d'hommes y besognent que nous n'avons même pas 
le temps de regarder. Notre guide nous crie de 
nous effacer et nous voyons passer devant nous des 
files de porcs qui glissent, les ventres ouverts, 
leurs pattes de derrière pendues à une tringle le 
long de laquelle ils roulent du côté d'une voûte où 
d'autres bêtes attendent par innombrables files. Les 
chairs roses, encore fraîches de la vie qui les ani- 
mait tout à l'heure, luisent sous la lumière de 
l'électricité qui éclaire ces profondeurs. Nous avan- 
çons, évitant de notre mieux ces étranges ren- 
contres, pour arriver, les pieds englués dans une 
boue sanguinolente, jusqu'à la plate-forme d'où 
nous verrpiis le point de départ de ce travail qui 



i68 OUTRE-^f^R 

nous paraît encore si confus, qui va notis devenir 
si simple, si facilement intelligible. 

Les bêtes sont là, dans une espèce de fosse, 
grouillant et criant, comme si elles avaient la 
vision de l'horrible machine qui s'approche, et 
elles ne peuvent pas plus lui échapper qu'un con- 
damné, le cou dans la lunette, à la guillotine. 
C'est une espèce de croe mobile qu'un homme 
abaisse, et il saisit une des bêtes par une corde qui 
leur lie à toutes les deux pieds de derrière. L'ani- 
mal hurle, la tête peia?dante, k groin révulsé, ses 
courtes pattes de devant agitées d'un mouvement 
spasmodique, et déjà le croc lancé sur une tringle 
a glissé. Il emporte la misérable proie jusqu'à l'en- 
clos d'à côté, oii un autre homme armé d'un long 
couteau l'égorgé au passage, d'un coup si sûr et 
si profond qu'il ne le répète pas. La bete hurle 
d'un hurlement plus terrible. Une fusée de sang 
jaillit, épaisse comme un bras et toute noire. Le 
groin palpite plus douloureusement, les courtes 
pattes frémissent plus frénétiquement, et ce 
spasme d'agonie ne fait qu'accélérer le mouvement 
du croc qui continue de glisser jusqu'à un troi- 
sième belluaire. Ce dernier, d'un geste rapide, dé- 
tache l'animal. Le croc remonte, et le corps s'abîme 
dans une espèce de canal-lavoir, rempli d'eau 
bouillante. Un râteau mécanique s'y démène d'un 
fébrile mouvement vibratoire. En quelques se- 
condes, il agrippe la bête, il la tourne, la retourne, 
l'agrippe encore, et il jette le cadavre échaudé à 
une autre machine, laquelle en quelques autre» 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 169 

secondes l'a rasé de la htire à la queue. Une mi- 
nute encore, un autre croc descend et une nouvelle 
tringle conduit ce qui fut, voici quelques secondes, 
un animal vivant et souffrant, du côté de cette 
voûte où j'ai aperçu dès l'entrée tant de dépouilles 
semblables. Et c'est déjà le tour d'un autre d'être 
égorgé, rasé, expédié. L'opération est si fou- 
droyante de rapidité qu'on n'a pas le temps de 
sentir ce qu'elle a d'atroce. On n'a pas le temps 
de plaindre ces bètes, pas le temps de s'étonner de 
la gaieté avec laquelle l'égorgeur, un géant roux, 
aux épaules larges à porter un bœuf, continue son 
épouvantable métier. Et cependant, même sous ses 
formes inférieures, la vie est une chose si mysté- 
rieuse, la souffrance et la mort, même d'une créa- 
ture de l'ordre le plus humble, une chose si tra- 
gique quand, au lieu de se figurer cela indiffé- 
remment, on le voit ainsi bien en face, que tous 
les spectateurs, et ils sont nombreux, cessent de 
rire et de plaisanter. Pour ma part, et comme si, 
pendant quelques minutes, l'esprit de Thomas 
Graindorge, du marchand de porcs philosophe, 
cher à mon maître Taine, eût passé en moi, je me 
sentis envahi, devant cette vulgaire scène d'abattoir, 
par un accès d'une tristesse très courte, mais très 
intense. Il me sembla soudain que j'avais devant 
moi, incamée dans un abject symbole, l'existence 
elle-même et l'œuvre entière de la nature. Ce que 
j'ai pensé si souvent de la mort avait sa concré- 
tion sous mes yeux, dans la prise régulière et 
irrésistible de ce croc soulevant ces bêtes, comme 



170 OUTRE-MER 

l'inévitable puissance de destruction qui est dans 
le monde doit nous agripper tous, aussi bien les 
sages, les héros, les artistes, que œs malheureuses 
brutes inconscientes. Je les voyais se presser, se 
remuer, gémir, et leurs agonies se succéder, comme 
les nôtres se succèdent, un peu plus rapidement, 
— si peu, étant donné que le temps marche si vite 
et que tout ce qui doit finir est si court! Et le 
regard dont nous contemplions, mes compagnons 
et moi-même, ce tableau sinistre, n'était pas dif- 
férent du regard dont on contemplera un jour 
notre entrée à nous dans les grandes ténèbres, 
comme un tableau en effet, comme une vision exté- 
rieure, dont la réalité n'importe, au fond, qu'à 
l'être qui la subit... 

Nous passons dans le département réservé aux 
bœufs. Ici l'agonie est différente. Point de cris, 
presque point de sang. Point d'attente nerveuse 
de la bête. Et la scène est plus terrible encore. 
Les animaux sont parqués, deux par deux, dans 
des stalles pareilles, moins la mangeoire, à celles 
d'une étable. On les voit, avec leur intelligence et 
leur douceur, qui essayent de s* accommoder à cet 
étroit espace. Ils regardent de leurs larges yeux 
doux, qui? L'assommeur debout dans un couloir 
ménagé un peu au-dessus d'eux. Cet homme tient 
à la main une masse d'acier, très mince. Il attend 
que la bête soit bien posée. On le voit qui, de la 
pointe de cette masse et doucement, ramène l'ani- 
mal en le flattant. Tout d'un coup la masse se 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 171 

lève. Elle retombé et frappe au front le bœuf j qui 
s'écroule. Dans une minute un croc l'aura enlevé, 
la bouche et les naseaux dégouttants de sang, ses 
larges prunelles vitreuses noyées d*ombre, et, dans 
une autre minute, un autre homme aura détaché la 
peau de devant qui pendra comme un tablier, pour 
fendre le corps, le vidçr et Texpédier, toujours par 
ce procédé expéditif de la tringle, dans des 
chambres de glace, où des milliers attendent ainsi 
que l'heure arrive d'être portés et pendus de même 
dans des wagons qui vont partir. Je vois se fermer 
ainsi la dernière voiture d'un train qui s'ébranle. 
La locomotive siffle et souffle. La cloche tinte. Sur 
quelle table de New-York ou de Boston, de Phi^ 
ladelphie ou de Savannah va finir cette viande, 
engraissée à même les pâturages de la prairie, 
dans quel district de quel Etat de l'Ouest, et 
préparée ici de manière à ce que le boucher n'ait 
plus qu'à en détailler les morceaux? Ils lui arri- 
veront aussi frais, aussi intacts que s'il ne tenait 
pas des milliers et des milliers de kilomètres entre 
la naissance, la mort et le dépeçage de l'obscure 
et paisible bête. 

S'il n'y avait à voir dans cette usine à nourri- 
ture que ces scènes de tuerie, il ne vaudrait guère 
la peine d'affronter tant de sensations dégoû- 
tantes, pour venir vérifier là, dans une de ses ap- 
plications inférieures, ce que le philosophe Huxley 
appelle quelque part magnifiquement : « the gla- 
diaiorial theory of existence^ » la dure loi des 
meurtres nécessaires à la vie. C'est une première 



17a OUTRE-MER 

sensation à subir, pour passer à une seconde, celle 
de la rapidité et de ringéniosité avec lesquelles 
s'accomplit le découpage d'abord, puis l'empaque- 
tage de cette prodigieuse quantité de viande, qui 
ne peut pas attendre. Je ne sais qui a dit plai- 
samment qu'un porc entrait à l'abattoir de Chi- 
cago pour en ressortir un quart d'heure après, 
jambon, saucisson, saucisse, pommade à la graisse 
et reliure de Bible. C'est l'exagération humoris- 
tique, mais à peine chargée, du travail hâtif et 
minutieux que nous voyons s'accomplir sur les 
bêtes tuées devant nous, et la distribution de 
ce travail, sa précision, sa simplicité, sa suite 
ininterrompue nous font oublier la férocité, utile 
mais intolérable, des scènes auxquelles nous avons 
assisté. Dans l'immense salle, des comptoirs se suc- 
cèdent, placés sans trop d'ordre à la .suite les uns 
des autres. Chaque membre de l'animal est dé- 
taché et utilisé, sans qu'un tendon ou un os soit 
perdu. Ici, d'un coup rapide, automatique et qui 
n'hésite jamais, un homme sépare les jambons 
d'abord, puis les pieds, — le temps de les jeter 
dans des chaudières qui vont les cuire et les fu- 
mer. Plus loin, une hache, mue mécaniquement, est 
en train de fabriquer de la chair à saucisse que 
des tuyaux de diverses grandeurs laissent sortir 
toute roulée, toute prête à être prise dans des 
peaux lavées et préparées à cet effet. Le mot « ail », 
que je vois tracé en Allemand sur une caisse : 
« Knoblauch, » et l'inscription qui l'accompagne 
-me transportent au temps de la guerre Franco- 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 173 

Allemande, où des boîtes marquiées de la même 
inscription encombraient les maisons de la banlieue 
de Paris après l'occupation. C'est bien au delà de 
New-York que ces produits de l'industrie Chica- 
goaine vont être expédiés. Ailleurs, la tête et la 
hure sont nettoyées, parées et dressées, telles 
qu'elles devront figurer dans la devanture de 
quelque charcuterie d'Amérique ou d'Europe. Ail- 
leurs d'énormes récipients recueillent la graisse qui 
bout, qui ruisselle, et qui, mélangée savamment à 
quelques parties de crème, va se transformer en 
margarine, et s'épurer dans un battoir mécanique 
dont nous admirons la simplicité adroite. • C'est 
un ouvrier qui l'a inventée, • nous dit notre guide. 
c D'ailleurs, » ajoute-t-il, « presque toutes les ma- 
chines qui fonctionnent ici ont été trouvées ou 
améliorées par les ouvriers... » Ce mot nous éclaire 
le vaste charnier que nous venons de parcourir. 
Nous comprenons ce que ces gens-îà demandent à 
la machine qui, pour eux, prolonge, multiplie, 
achève le geste de l'homme. Nous sentons, une 
fois de plus, combien ils se laissent conduire par 
le besoin, comme ils excellent à mêler à leur effort 
personnel les complications de la mécanique, et 
comme aussi le moindre d'entre eux a des pou- 
voirs d'initiative, de vision directe et d'ajustage. 
Une fois remontés dans notre voiture et roulant 
de nouveau sur l'inégal pavage en bois, — il est 
fait avec des tranches rondes de troncs d'arbre 
enfoncés à même dans la boue, — nous raisonnons 
sur ce que nous venons de voir. Nous essayons d'en 



174 OUTRE-MER 

dégager la signification intellectuelle, si l'on peut 
se servir de ce mot à Toccasion d'une semblable 
entreprise. Et pourquoi pas? Nous tombons d*ac- 
cord que cette entreprise a pour première caracté- 
ristique l'amplitude, l'énormité plutôt de la con- 
ception. Pour qu'en peu d'années un établissement 
comme celui-ci ait porté le budget de ses employés 
à cinq millions cinq cent mille dolleirs, c'est-à-dire 
à plus de vingt-sept millions de francs, il faut 
que ses fondateurs aient aperçu nettement les pos- 
sibilités d'une formidable extension d'affaires, et 
qu'ils en aient non moins nettement déterminé, 
précisé, saisi les données pratiques. Une poussée 
colossale d'imagination d'une part, et de l'autre à 
son service une entente positive et calculée de la 
réalité ambiante, voilà les deux traits empreints 
partout dans l'nsine sans analogue que nous ve- 
nons de visiter. Un de nous souligne cet autre 
trait, que la principale de ces données pratiques 
est le chemin de fer, et il rappelle que la locomo- 
tive a toujours été, entre les mains des Amé- 
ricains, un outil à tout usage. N'ont-ils pas ré- 
volutionné l'art militaire et créé de toutes pièces 
la guerre moderne, telle que les Allemands de- 
vaient la pratiquer à nos dépens? Dans la grande 
lutte nationale de l86o, ils ont les premiers montré 
quel parti on pouvait tirer des moyens nouveaux 
de locomotion. La longueur de leurs trains durant 
cette période est demeurée légendaire. L'établis- 
sement de boucherie au sujet duquel nous dis- 
cutons, n'est qu'un cas particulier de cet universel 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 175 

emploi du chemin de fer, lequel lui-même n'est 
qu'un cas particulier de cette tournure d'esprit 
essentiellement Américaine : l'emploi constant du 
moyen nouveau. L'absence absolue de routine, l'ha- 
bitude quotidienne de laisser le fait agir sur eux, 
de le suivre jusqu'au bout sans en avoir jamais 
peur, — tels sont les autres traits qui se rattachent 
à ceux-là. Le sens aigu du fait explique aussi 
la sorte d'incohérence extérieure que nous avons 
notée au premier abord dans la distribution du 
travail. L'extrême netteté d'ordre administratif dé- 
rive toujours d'une méthode conçue a priori. 
Toutes les sociétés et toutes les entreprises où le 
réalisme domine plus que le système, sont cons- 
truites par juxtaposition, par série de faits ac- 
ceptés au fur et à mesure de leur production. Mais 
comment les gens d'ici auraient-ils le loisir de 
vaquer aux jolies finesses de cet ordre adminis- 
tratif dont nos peuples Latins sont si amoureux? 
La concurrence est trop forte, trop féroce presque. 
Il y a de la bataille et de son audace haletante 
derrière toutes les entreprises de ce pays, même les 
mieux assises comme celle-ci. " Notre guide qui 
nous écoute philosopher, sans paraître trop nous 
désapprouver, nous raconte que cette année même, 
et pour échapper à une coalition de spéculateurs 
en grains qu'il nous explique, le propriétaire de la 
maison d'où nous sortons dut construire, afin d'y 
déposer son propre blé, une bâtisse, de trois cents 
pieds carrés de surface sur cent de haut, en dix- 
neuf jours. « On a travaillé le jour et la nuit, » 



176 OUTRE-MER 

nous dît-iî en riant, « mais nous autres Américains 
holis aimons le hard work.., » C'est sur ce mot, 
presque intraduisible quand on ne Ta pas entendu 
prononcer ici, que s'achève notre visite. Il la résume 
et la complète avec un laconisme digne de ces 
gens de beaucoup d'action et de peu de phrases. 



... Visité en détail le bâtiment d'un des pre- 
miers journaux de Chicago, à l'heure où l'on im- 
prime le numéro du Dimanche, un tout petit nu- 
méro de vingt-quatre pages. J'ai vu à New-York, 
et le samedi soir aussi, se composer un numéro sem- 
blable, celui du Herald^ — de quarante pages, et 
avec des gravures. Il s'agissait d'en expédier par 
tous les trains du matin cent cinquante mille 
exemplaires. Lorsque la vente atteint des chiffres 
pareils, le journal n'est pas seulement une ma- 
chine à manier l'opinion, d'une puissance incalcu- 
lable dans un pays de démocratie, c'est encore une 
affaire à organiser, d'une inouïe complication. Pré- 
cisément parce que cette affaire se trouve différer 
du tout au tout de celle que j'ai essayé de com- 
prendre avant-hier, je vérifierai mieux si les traits 
généraux que j'ai cru constater réapparaissent dans 
toute entreprise Américaine, et je le vérifierai ici 
plus aisément que je ne l'aurais fait à New- York, 
le tirage des journaux étant un peu moins grand 
et leur mise en train plus commode à suivre. Je 
n'ai pas fait cinq cents pas à travers ces bureaux. 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES l^^ 

«îans constater aussitôt le jeu simultané de ces 
deux tendances d'esprit qui m'avaient paru si ca- 
ractéristiques l'autre jour : l'ampleur énorme de 
la conception et l'emploi constant, minutieux, sans 
cesse éveillé, du moyen nouveau. Ce n'est pas tel 
ou tel lecteur que le journaliste Américain se pro- 
pose d'atteindre, c'est tous les lecteurs. Ce n'est 
pas tel ou tel genre d'article qu'il se propose de 
publier, c'est tous les genres d'articles. Son rêve 
serait de faire du journal un moulage total de la 
réalité, une sorte de carte en relief qui fût un rac- 
courci, non pas même du jour, mais de l'heure, de 
la minute, si universel et si complet, que demain 
cent mille, deux cent mille, un million de per- 
sonnes aient devant elles, à leur déjeuner, un ta- 
bleau sommaire de toute leur ville d'abord, puis 
de leur Etat, puis de tous les Etats de la Confé- 
dération, puis de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, 
de l'Australie. Cette ambition ne lui suffit pas, il 
veut que ces cent mille, ces deux cent mille, ce 
million de lecteurs trouvent dans leur feuille fa- 
vorite de quoi répondre à toutes les questions de 
tout ordre qu'ils peuvent se poser sur la politique, 
sur la finance, sur la religion, sur les arts, sur la 
littérature, sur les sports, sur la société, sur les 
sciences. C'est une encyclopédie quotidienne, mise 
au point de l'instant qui passe, qui est déjà passé. 
Ce projet colossal est visible partout dans cette 
maison où le journal est chez lui, naturellement et 
de toute manière. Il faut que les ouvriers et les 
rédacteurs puissent manger sans sortir et à n'im- 

U 12 



178 OUTRE-MER 

porte quelle heure. Ils ont leur bar à eux, et leur 
restaurant. ~ Il faut que l'impression des gra- 
vures, dont les Américains sont si friands, n'at- 
tende pas. Le journal a sa fonderie, une véritable 
usine où le plomb bouillonne dans les cuves. — Il 
faut que jusqu'à la dernière seconde les nouvelles 
soient recueillies, comme de l'eau dans le désert, 
sans qu'il s'en perde une goutte. Le journal est 
partout muni d'appareils télégraphiques et télé- 
phoniques qui lui permettent de communiquer di- 
rectement avec le monde entier. Lors de la der- 
nière élection présidentielle, une réunion des par-! 
tisans de M. Cleveland était ici, dans une des 
chambres de rédaction qu'on me montre, et ils 
causaient avec le candidat, qui éteiit lui-même à 
New- York, recevant ses instructions, lui donnant, 
des renseignements. Et quelles presses! Capables! 
d'exécuter des besognes qui eussent voulu, il y a; 
cinquante ans, des équipes de combien de centaines 
d'hommes? Deux ouvriers suffisent aujourd'hui. 
J'en retrouve une que j'avais déjà vue au New-^ 
York Heraldy et dont on m'avait dit là qu'elle im- 
primait soixante-dix mille numéros en deux heures. 
L'énorme machine est en plein travail quand j'ar- 
rive près d'elle. Un tel ronflement s'en échappe 
qu'aucun son de voix n'est plus perceptible à côté. 
C'est un bruit pareil à la rumeur de la cascade du 
Niagara, et la colossale bande de papier qui se 
déroule, qui court pour entrer dans cette machine, 
semble en effet de l'eau qui fuit, un insaisissable 
métal en fusion qui tourbillonne. On voit une 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 179 

blancheur qui passe, qui se tord, des pièces d'acier 
qui jouent sur elle, innombrables, et à l'extrémité, 
une sorte de bouche vomit seize pages du journal 
prêtes à partir. La machine a pris la feuille, l'a 
tournée et retournée, elle Ta imprimée sur l'envers 
et sur l'endroit, puis coupée, pliée, et voici toute 
une portion du numéro colossal, qu'un enfant ar- 
range avec d'autres portions sans trop se hâter. 
En présence de cette formidable bête imprimante, 
j'éprouve de nouveau, comme à New- York, cette 
sensation d'un pouvoir qui dépasse l'individu. 
Cette presse est un multiplicateur de pensées dont 
la portée n'est pbis mesurable par aucun calcul 
humain. Il y a un contraste singulier entre l'ex- 
trême précision de ses organes, délicats et réglé» 
comme ceux d'une montre, et cette étendue indé- 
finie de projection morale que les Américains 
acceptent, comme ils acceptent tous les faits. Chez 
eux, l'amplitude appelle l'amplitude, par une pro- 
gression qu'il est facile de suivre dans le journa- 
lisme : ayant conçu l'idée d'un journal à énorme 
tirage, ils ont inventé des machines pour y suffire, 
et comme ces machines leur paraissent capables 
d'un tirage plus grand encore, leur conception de 
la publicité a grandi parallèlement. Aucun doute 
que dans moins de vingt années ils ne trouvent 
le moyen d'avoir des gazettes qui se vendent à 
cinq cent mille exemplaires par jour, comme notre 
Petit Journal. Seulement les leurs auront des seize, 
des vingt-quatre, des quarante, des soixante pages 
de grand format 



i8o OUTRE-MER 

C'est là le côté pratique de la mise en train. Il 
en 5st un autre. Un journal a beau être conçu et 
mené comme une affaire, c'est une affaire d'un 
ordre particulier. Il faut qu'il ait une direction 
morale, qu'il prenne parti pour ou contre telle loi, 
pour ou contre tel individu, qu'il revête une phy- 
sionomie individuelle. Il ne peut pas la devoir, 
comme chez nous, cette physionomie, à la person- 
nalité de ses rédacteurs, puisque ses articles ne 
sont pas signés, ni même, comme en Angleterre, 
au style et à la tournure de ces articles. Ueditorial 
— on appelle ainsi l'article de fond — occupe une 
trop petite place dans cette énorme quantité de 
papier imprimé. Et cependant chacun des grands 
journaux de New-York, de Chicago ou de Boston 
est une création à part, faite à l'image de celui qui 
la dirige, et qui est presque toujours son proprié- 
taire. De même le président d'une compagnie de 
chemin de fer en est d'habitude le principal ac- 
tionnaire. C'est encore là un trait particulier à la 
grande affaire Américaine, et qui en explique la 
vitalité : elle est le plus souvent la chose d'un 
homme, la volonté visible de cet homme, son 
énergie comme incamée et mise au dehors, ^.a 
formule que j'employais tout à Theure en l^ sou- 
lignant, traduit heureusement ce rapport si intime 
entre cet homme et son œuvre. Vous entendrei^. cou- 
ramment dire que monsieur So and Sa a été long- 
temps identifU avec tel hôtel, telle banque, telle 
compagnie de chemin de fer, tel journal, et cette 
identification est si complète que, passant en tram* 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES lÔl 

way devant cet hôtel, cette banque, cette gare, ce 
bureau de rédaction, si vous questionnez votre voi- 
sin, il TOUS répondra toujours par un nom propre. 
De là résulte, dans toutes les entreprises Améri- 
caines, cette élasticité, cette vitalité, ce continuel 
c en avant », et aussi cette infatigable combati- 
vité. — Je constate de nouveau ce dernier carac- 
tère, dans ma promenade à travers ces bureaux, 
rien qu'aux questions minutieuses que me pose 
mon guide sur la presse française et les procédés 
que nous employons pour nous assurer notre su- 
périorité de critique littéraire. Il sent que c'est là 
le point de notre excellence, et il voudrait que 
son journal l'atteignît. Tout vrai directeur d'une 
de ces grandes entreprises de publicité est ainsi 
à l'aguet d'une modification possible qui distin- 
guera sa feuille des autres, remaniant sans cesse 
cette feuille, la chargeant de plus en plus de faits 
encore, de plus d'articles, y enrôlant plus de 
gens, les employant mieux. Ainsi pratiquée, une 
telle direction devient un travail d'une complexité 
incalculable. L' «t Association Américaine des Edi- 
teurs », par exemple, qui comprend cent cinquante 
journaux des plus importants des Etats-Unis, re- 
présente un capital de deux cents millions de dol- 
lars; ces journaux payent en salaires un million 
de dollars par jour ; ils dépensent par an sept 
cent cinquante millions de dollars ; deux cent 
mille personnes y sont directement ou indirecte- 
ment employées. Il arrive qu'un numéro du Di- 
manchcj comme celui que je viens de voir tirer, 



i8* OUTRE-MER 

pèse de deux cent cinquante à trois cents grammes. 
La puissance acquise par ces dictateurs d'opinion 
est si exceptionnelle et si réelle, cette existence 
comporte tant de choses chères aux Américains : 
l'immense fortune et l'immense responsabilité, un 
énorme labeur à soutenir et la continuelle mise en 
évidence, que l'ambition des hommes vraiment en- 
treprenants s'exerce sans cesse dans ce sens. Une 
ville n'est pas plus tôt fondée que les journaux 
pullulent. Quelquefois elle n'est pas fondée qu'elle 
a déjà son journal. Il arrive aujourd'hui encore que 
le gouvernement abandonne à une invasion d'im- 
migrants un grand morceau de territoire. Au si- 
gnal donné ils s'y précipitent, et chaque coin du 
sol est au premier occupant. Le soir ou le lende- 
main de ce jour, dans cette plaine où les chariots 
et les tentes marquent un vague projet de cité, il y 
a toujours un cabaret, un bureau de poste, une 
église et un journal. Qui sait si ces chariots et 
ces tentes ne sont pas le commencement d'un Min- 
neapolis, d'un Saint-Paul, d'un Chicago? Qui sait 
si, dans vingt-cinq ans, cette ville n'aura pas cent 
mille, deux cent mille habitants, et le journal au- 
tant de lecteurs? Jamais la petitesse du début 
n'effraye un Américain qui songe à une affaire. De 
même qu'en méditant l'avenir de cette affaire il n'y 
a pas de possibilité d'extension qu'il ne conçoive, 
il n'y a pas non plus de médiocrité qui le rebute. 
Il a trop d'exemples de résultats gigantesques ob- 
tenus malgré des points de départ très petits, très 
humbles. Le plus vaste chemin de fer des Etats- 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 183 

Unis, le grand Central Pacifique, a eu pour fonda- 
teurs quatre hommes presque sans ressources et 
dont deux étaient de pauvres boutiquiers de San 
Francisco. Ils ont construit les premiers tronçons 
de la ligne, kilomètre par kilomètre, sans argent 
pour avancer, sinon morceau à morceau. La légende 
veut qu'ils aient, dans certains cas, posé les rails 
de leurs propres mains. 

Tandis que je soumets ces réflexions d'ordre gé- 
néral à mon guide, je vois dans les salles que nous 
traversons des hommes, presque tous jeunes, pen- 
chés sur leurs pupitres et qui écrivent avec cette 
attention absorbée où je retrouve le hard worky — 
cette faculté de donner toute sa force à la besogne 
actuelle. D'autres reçoivent des dépêches qu'ils 
transmettent immédiatement sur des types writers. 
Il n'y a plus rien de cette atmosphère de club qui 
fait le charme des bureaux de rédaction à Paris. 
A cette heure, là-bas, le journal est presque fini, 
et même en le finissant, on cause, on fumaille, on 
joue aux cartes, aux dominos, au bilboquet. Ici, 
dans cette hâtive usine à nouvelles, le loisir 
manque et le goût de ce loisir. Pour apprécier la 
différence entre ces deux bureaux de rédaction, il 
faudrait dessiner en face l'un de l'autre les deux 
figures du reporter Parisien et du reporter Améri- 
cain. Le premier a pour qualité principale d'être 
spirituel et ingénieux; ses articles sont signés et 
il en résulte que son amour-propre littéraire est tou- 
jours un peu mêlé à ses notes qu'il tient à rédiger 
avec un tour de main particulier. Vous le devinez 



104 OUTRE-MER 

goguenard ou mordant, caustique ou attendri. 
C'est un artiste, même dans cette besogne de cons- 
tatation éphémère, et c'est par un pittoresque de 
causerie qu'il réussit le plus souvent. Il y a de 
l'impressionnisme chez lui, et vous retrouverez dans 
son a faire » quelque chose des procédés des 
maîtres écrivains de Theure présente. Le reporter 
Américain demeure anonyme, même quand il re- 
produit dans le journal des nouvelles qui lui ont 
coûté à conquérir des prodiges d*astuce et d'éner- 
gie. Comme pour lui indiquer que l'on tient, non 
pas à la qualité de ses phrases, mais à celle des faits 
qu'il apporte, on le paye à tant le mot. Il y a en lui 
de l'homme d'action, du détective, et les romans 
sensationnels prennent naturellement pour héros ce 
personnage, dont la vertu maîtresse est la volonté. 
Il doit être prêt, sans cesse, à partir pour les pays 
les plus reculés, où il lui faudra faire métier d'ex- 
plorateur, comme aussi à descendre dans les pires 
bas-fonds sociaux où il lui faudra faire métier de 
policier. A cette école d'énergie, il peut, s'il a le 
don, devenir un écrivain de premier ordre. Richard 
Harding Davis, le créateur de Gallegher et de 
Van Bibbefj en est la preuve. Un homme qui s'y 
connaît en style, car il a lui-même une saveur 
extraordinaire de langage dans ses lettres et dans 
ses propos, M. de Bismarck, a prétendu que le re- 
portage, compris à l'Américaine, était la meilleure 
école pour un homme de lettres qui veut copier le 
mouvement de la vie. C'est une opinion dans le 
goût de celles que l'Empereur exprimait à Sainte- 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 185 

Hélène, très partiale et pleine de méconnaissance à 
regard de la littérature pensée. Elle valait d'être 
citée, car il est bien vrai que ces pages improvi- 
sées, presque télégraphiques, où le fait apparaît 
dans sa forte netteté immédiate, ont souvent un 
relief que l'art n'égalerait pas. Mais c'est un relief 
inconscient et dont le reporter n'a guère souci. Son 
souci est d'être exact, et, pour arriver à cette exac- 
titude, tout procédé lui est bon. Beaucoup de gens 
s'en indignent et quelquefois ils n'ont pas tort. Je 
me trouvais Tété dernier de passage à Beverley, 
près de Boston, lors de la mort d'un des plus, 
brillants colonels de l'armée fédérale. On devait 
emporter le corps à Baltimore, et l'on célébrait un 
service funèbre dans la petite église du village. 
Un jeune homme entre au milieu de la cérémonie, 
marche vers le cercueil, en relève doucement le 
drap, frappe avec son doigt sur le couvercle et dit 
à mi-voix : « Steel, not wood... Cest de l'acier et 
non du bois, » — puis il disparaît au milieu d^ 
l'universelle stupeur ; c'était un reporter. Ces 
cruelles hardiesses d'inquisition s'accomplissent ce- 
pendant avec une certaine simplicité, presque avec 
ingénuité. J'ai lu beaucoup d'interviews et beau- 
coup de « paragraphes personnels » depuis que je 
suis en Amérique. Je pourrais compter ceux qui 
enfermaient quelque chose de blessant ou même 
quelques-unes de ces malices de plume si habi- 
tuelles dans les moindres entrefilets des boule- 
vards. Cette sorte d'innocence d'une presse très 
audacieuse dans ses investigations s'explique, je 



i86 OUTRE-MER 

crois, par le caractère professionnel du reporter 
d'abord, et, si je peux dire, du lecteur ensuite. Le 
reporter, lui, considère comme de son devoir d^ap- 
porter le plus de faits possible au lecteur. Ce lec- 
teur considère comme de son droit d'avoir ces faits. 
Dans ce débordement de détails positifs, la place 
réservée à chaque personnalité est trop courte pour 
que l'insinuation malveillante y soit aisément 
admise. Le reporter n'a pas plus le temps d'ai- 
guiser une épigramme que le détective auquel je 
le comparais tout à l'heure n'a le temps de faire 
une niche a quelqu'un qu'il interroge. Il est bien 
plus occupé de trouver un des « en-tête », de ces 
headingSy dont une collection constituerait le plus 
humoristique chapitre d'un voyage aux Etats-Unis. 
Tout à l'heure, en entrant dans la chambre du 
journal réservée à la nécrologie et où toutes les 
biographies des vivants un peu connus sont ran- 
gées dans des tiroirs, j'ai trouvé sur la table 
l'épreuve d'un article tout préparé pour une <:élèbre 
cantatrice, très malade en ce moment, avec ce 
heading : c La voix de cristal est brisée, l'oiseau ne 
chantera plus. The crystal voice is broken^ the bird 
will sing no more... » La charmante femme allant 
mieux, l'article va rejoindre les milliers de mor- 
ceaux pareils qui attendent, parmi des clichés de 
gravures représentant des édifices et des hommes... 
« Les bâtiments peuvent brûler et les hommes 
peuvent mourir... » me dit philosophiquement 
mon guide qui, me voyant amusé par la fantaisie 
de ces titres, me montre dans le journal qui va 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 187 

paraître demain le plus étonnant peut-être que 
j^aie vu : c Jerked to Jésus ^ » — mot à mot : 
< Lancé vers Jésus. » Cest le récit d*une pendai- 
son, celle d'un nègre, d'un « gentleman coloré », 
condamné pour le « crime usuel », comme on dit 
ici avec euphémisme, c'est-à-dire pour avoir violé 
une femme blanche. Mais il s'est repenti la veille 
de son exécution et il a fini chrétiennement. Je ne 
suis pas sûr que le reporter, qui a résumé cette 
mort dans ces trois mots sensationnels, ne soit 
pas lui-même un croyant, et qu'il n'ait pas vu dis- 
tinctement l'entrée d'une âme rachetée dans le 
paradis. A coup sûr des milliers de lecteurs sim- 
ples la verront, rien qu'à cette annonce. Que 
serait-ce s'il s'agissait, non pas d'un événement 
aussi vulgaire, mais de l'arrivée ou du départ d'un 
pugiliste, ou de sa rencontre avec un autre? t C'est 
l'incident qui fait le plus i:apidement monter un 
tirage de journal, » me dit encore mon compagnon. 
« Que voulez-vous, » ajoute-t-il, c nous autres 
Anglo-Saxons, nous aimons le iight. Nous l'ai- 
mons en politique, et c'est pour cela qu'il nous 
faut toujours voir deux leaders en face l'un de 
l'autre. Nous l'aimons dans nos entreprises, et 
c'est pour cela que je ne serai pas content jusqu'à 
ce que j'aie fait de mon journal le premier des 
Etats-Unis. Nous l'aimons même quand ce n'est 
qu'une question de coups de poing. Et je crois que 
notre race perdra quelque chose le jour où on 
l'aura trop guérie de ce goût-là... Il y faudra du 
temps, » et un sourire d'ironie et d'orgueil éclaire 



i88 OUTRE-MER 

son visage, où je retrouve comme chez beaucoup 
d'hommes d'affaires de ce pays un peu de la forte 
ossature ramassée du dogue. Je ne suis pas éloigné 
de penser, comme lui, qu*il y a en effet dans les 
divertissements nationaux, si féroces semblent-ils, 
une instinctive éducation. A coup sûr, tout ce qui 
enseigne la fougue calculée de l'attaque et l'in- 
vincible tenue de la résistance est utile à des gens 
destinés à vivre dans un pays où il court partout 
un esprit d'initiative si exaspéré, que, dans dix ans, 
ce bâtiment de journal, ces machines, ce journal 
lui-même, paraîtront des choses d'autrefois, lentes, 
informes, arriérées. C'est ce que me répondait un 
New-Yorkais à qui je parlais de mon appréhen- 
sion à passer sur le pont suspendu de Brooklyn, 
c II n'est pas possible qu'il ne tombe pas un jour, » 
lui disais-je... — « Well, > fit-il. « D'ici là on en 
aura construit un autre et cslui-ci sera démodé... » 



•„ Voyagé le long d'une des grandes lignes qui 
va vers l'Ouest, avec un des directeurs de la com- 
pagnie, pour gagner Saint-Paul et Minneapolis. 
Mon objet, en visitant la ville qui porte le nom 
du grand apôtre, était de rendre mes devoirs à son 
archevêque, Mgr Ireland, le plus éloquent d'entre 
les prélats qui orientent aujourd'hui l'Eglise du 
côté des problèmes sociaux. Il y a du Savoaarolc 
dans ce prêtre à la longue et rude figure, à qui 
toute assemblée est bonne pour jeter au peuple lu 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 189 

parole de vie, et qui disait un jour : t C'est notre 
avantage, à nous autres évêques Américains, que 
l'on ne s'étonne jamais de nous voir dans des 
réunions quelles quelles soient. Vous ne vous 
imaginez pas Mgr de Paris assistant à un ban- 
quet d'entrepreneurs de drainage ? C'est en y 
manquant, moi, que j'étonnerais. Cela nous donne 
bien des occasions de faire connaître le catholi- 
cisme... » — - Et sous quelle forme il le présente, 
ce catholicisme, avec quelle magnifique largeur 
d'âme, il faut avoir lu quelques-uns de ses discours 
pour le comprendre, pour le sentir plutôt : — 
c L'Eglise et le Siècle ! Le Siècle et l'Eglise ! Rap- 
prochons-les du plus intime contact. Leurs pouls 
battent à l'unisson. Le Dieu de l'humanité tra- 
vaille dans le Siècle. Le Dieu de la révélation tra- 
vaille dans l'Eglise, C'est le même Dieu et le 
même souffle.,. » Et encore : — < Quoi? Notre 
Eglise, l'Eglise du Dieu vivant, l'Eglise des dix 
mille victoires sur les païens et sur les barbares, sur 
les fausses philosophies et sur les hérésies, sur les 
rois défiants et les peuples déréglés, la grande, la 
charitable, la libérale Eglise Catholique, cette 
assoiffée de vertu, cette affamée de justice, avoir 
peur du dix-neuvième siècle ! Elle, avoir peur d'un 
siècle quelconque?,., 1 Quelles paroles, et com- 
ment les Chrétiens de désir, dont je suis et qui 
s'appellent légion, ne frémiraient-ils pas à les en- 
tendre passer sur le monde moderne et sur leur 
propre cœur? Les temps sont venus où le Chris- 
tianisme doit accepter toute la Science et hiérar- 



fço OUTRE-MER 

chiser toute la Démocratie, en prenant ce mot 
dans un sens tout autre que les politiciens. Il faut 
qu'il fasse un canal sacré à oes deux jaillissements, 
et qui sait si l'archevêque de Saint-Paul n'est pas 
l'ouvrier prédestiné de cette tâcher Qui sait s'il ne 
doit pas un jour prononcer de pareilles paroles d'un 
siège plus haut encore? Il y a déjà un cardinal 
Américain, pourquoi n'y en aurait-il pas deux 
bientôt? Pourquoi n'y aurait-il pas un pape, issu 
de cette libre nation où les chefs de l'Eglise ont su 
redevenir ce qu'étaient les premiers Apôtres, des 
hommes voisins du cœur du peuple, du cœur de ces 
humbles en qui fermentent tant d'irrésistibles idées ? 
Ce peuple les croit, ces idées, contraires à ce qu'a 
enseigné le Christ. Prouvez-leur, prouvez-nous, s'il 
est possible, qu'il n'en va pas ainsi et que vous 
sauvez tout de l'Idéal dont ont vécu nos pères sans 
rien sacrifier de celui qui palpite en nous. Quelle 
œuvre pour un pêcheur d'âmes de la grande race, et 
de quel élan ce monde moderne, malade de néga- 
tions à travers sa science incomplète, irait vers 
l'Eglise si beaucoup de ses prêtres parlaient le 
langage que parle celui-ci! Dans le naufrage de la 
civilisation Européenne que le militarisme démo- 
cratique et le socialisme anarchiste sont en train 
de noyer de barbarie, voilà un point de lumière 
vers lequel marcher. Ce ne sera pas une petite 
gloire de ce pays nouveau que l'étincelle de ce 
feu directeur ait été allumée ici. 

Je devais rencontrer l'archevêque plus tard, à 
New-York, et recevoir de sa personne une impres- 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 191 

sion égale à celle que m'avaient laissée ses dis- 
cours. Cette fois, et tandis que je venais le cher- 
cher à Saint-Paul, dans le modeste office qu'il 
occupe à la porte de sa modeste cathédrale, il était 
à Baltimore à prononcer pour le jubilé de S. E. le 
cardinal Gibbons une de ses harangues de flamme. 
Je ne regrette pourtant pas cette longue excursion. 
Je la qualifie de longue, en me souvenant des 
habitudes Françaises. Quatorze heures de chemin 
de fer ne comptent pas en Amérique. J*ai pu bien 
pénétrer mes yeux, durant ce trajet, du plus psy- 
chologique des paysages que j'aie vus dans mon 
existence errante, un « paysage d'affaires », si l'on 
peut dire, tant la trace de la spéculation est par- 
tout empreinte le long des rives de ce Mississipi, 
célébré par Chateaubriand et Longfellow. L'éner- 
gie Américaine a fait du vaste cours d'eau le véhi- 
cule mutuel d'un énorme trafic. Le a père des 
fleuves » est devenu un bon et docile ouvrier qui 
charrie infatigablement le bois que coupent infa- 
tigablement, là-bas, au delà de Saint-Paul et de 
Minneapolis, des bûcherons aux grands yeux 
bleus, aux roses figures blondes de bons géants. 
Ce sont des émigrants qui arrivent de Suède et de 
Norvège, six cent mille dans les dix dernières 
années. Les longues flottaisons de gros troncs 
coupés glissent avec l'eau qui court, chacun en- 
taillé d'une marque de couleur qui dit sa destina- 
tion. Cette eau, tour à tour verte et claire, boueuse 
et jaune, enserre tant d'îles, que jamais on ne dis- 
cerne l'autre bord de la rivière. Le bord où nous 



192 OUTRE-MER 

sommes est sillonné de convois qui vont, infatiga- 
blement et incessamment eux aussi, chercher à 
toute vapeur des bêtes et du grain, dans ce mysté- 
rieux, dans cet inépuisable Ouest. Il s'épuisera 
pourtant, et l'on se demande ce que deviendra ce 
peuple quand il ne pourra plus exploiter ce ré- 
servoir immense. En attendant, c'est un spectacle 
d'activité extraordinaire, même au sortir de Chi- 
cago et de New- York. La voiture privée où nous 
voyageons a été attachée presque aussitôt à une 
locomotive spéciale. Ce petit train exceptionnel 
s'arrête sans cesse pour laisser passer les trains 
réguliers, composés presque exclusivement de ces 
wagons de bestiaux. Notre voiture, destinée aux 
excursions du président de la compagnie, n'a pas 
été disposée pour le luxe, quoique ses deux cham- 
bres à coucher, son salon, sa salle à manger, sa 
cuisine, sa salle de bains, en fassent une véritable 
maison roulante, dans laquelle on passerait des 
semaines sans trop s'apercevoir que l'on est en 
route. D'ailleurs, combien de personnes ne voya- 
gent pas autrement! J'entendais à Newport une 
jeune femme organiser de la sorte une partie 
d'amis. Elle devait conduire ses invités dans son 
wagon à elle, et son seul regret était que la gare 
de Chicago fût trop bruyante pour un long séjour. 
Cette voiture privée a surtout pour but d'éviter 
l'hôtel. S'il arrive, au cours d'une de ces prome- 
nades à travers des cinq cents lieues de pays, que 
l'habitant de ce wagon spécial tombe malade, il 
reste à s'y faire soigner comme un politicien de 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 193 

ma connaissance que son médecin traite d'une 
fièvre typhoïde dans un wagon analogue à celui-ci, 
immobilisé en ce moment aux abords de je ne 
sais quelle petite gare du Colorado. Des ordres 
sont donnés pour que les locomotives ne sifflent 
pas quand elles approchent de cet endroit. L'abon- 
dance de ces voitures privées est telle qu'un 
fait pareil passe inaperçu. Le wagon oti je voyage, 
lui, est une espèce d'office roulant, destiné à faci- 
liter le travail du président et des directeurs qui 
veulent voir de leurs yeux comment se comporte 
leur ligne. Ici encore je retrouve cette identifica- 
tion de la grande affaire Américaine avec tel ou 
tel individu que j'ai déjà maKjuée à propos des 
journaux. Presque tous les grands chemins de fer, 
comme celui-ci, sont au pouvoir d'un très petit 
nombre de personnes. Dans certains cas, un seul 
homme se trouve possesseur de la majorité des ac- 
tions. Dans d'autres cas, ces actions se répartissent 
entre quatre ou cinq capitalistes. D'autres fois, les 
intérêts représentés par un groupe de ces capita- 
listes sont si forts que le reste des porteurs de parts 
préfère leur abandonner la libre direction de toute 
l'entreprise. De là résulte dans cette direction ce 
caractère d'autocratie, que M. Bryce signale avec 
tant de justesse comme un trait unique du chemin 
de fer Américain. Ceux qui l'administrent y sont 
maîtres absolus. La nécessité de la vision directe 
est une autre conséquence de cet état de choses. 
D'ailleurs, la concurrence est trop forte pour per- 
mettre cet anonymat de l'organisation routinière 
I. 13 



194 OUTRE-MER 

'dont la vieille Europe est si éprise. Un chemin de 
fer Américain représente trop d'intérêts vivants. Il 
n*est pas seulement une voie de communication 
plus rapide, à côté d'autres routes et de canaux par 
exemple. Il est dans presque tous les Etats la 
communication unique. Pensez que les soixante 
millions d'hommes qui habitent les Etats-Unis 
possèdent à eux seuls plus de voies ferrées que 
tous les habitants du globe réunis. Le capital mis 
en œuvre dans cette industrie est de cinquante-cinq 
milliards de francs. Le nombre des employés est 
de huit cent mille. Le chemin de fer ainsi com- 
pris ne dessert pas des villes toutes faites, entre 
lesquelles il attache un lien plus souple et plus 
court. Il est lui-même un créateur de villes. Entre 
Chicago et Saint-Paul on en voit naître une ving- 
taine à qui la gare a servi de germe vital. Des 
boutiques se sont ouvertes à l'usage des employés, 
puis d'autres boutiques à l'usage des premiers bou- 
tiquiers. Y a-t-il une mine dans le voisinage, ou 
une espérance de mine, un pâturage ou une possi- 
bilité de pâturage? Les émigrants affluent. Si 
quelque phénomène naturel, tel qu'une cascade, 
permet une usine, des industries s'établissent. Min- 
neapolis n'a pas d'autre origine. Le chemin de fer 
passait là. Les chutes du Mississipî se prêtaient à 
une installation de moulins incomparable, et voilà 
le principe d une des iutures capitales au monde. 
Il ne faut pas se lasser des statistiques qui rendent 
comme perceptible cette étonnante germination. 
Cette Minneapolis, poussée littéralement d'hier, et 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 195 

OÙ n'a pu naître aucun homme ayant à l'heure pré- 
sente quarante ans, puisqu'el le n'était pas, occupe au- 
jourd'hui la cent vingt et unième place dans la liste 
des cités de toute la terre, dressée par ordre de po- 
pulations. Elle vient immédiatement après La Haye, 
avant Trieste, avant Toulouse, avant Séville, avant 
Gênes, avant Florence, avant Venise, avant le Havre, 
avant Bologne, avant Rouen, avant Strasbourg. Il 
n'y a pas qu'une fantaisie paradoxale dans l'accole- 
ment de ces noms antiques à ce nom, si barbare 
d'origine et si symbolique. — Il dérive d'un mot Grec 
et d'un mot Sioux ! — Cesf un déplacement total 
du plan de l'histoire que manifestent ces inat- 
tendus déplacements dans les centres de l'activité 
humaine. Si nous n'avions pas laissé s'abolir en 
nous le sens du mystère caché dans toute réalité, 
même brutale et vulgaire, quand elle est fécondante 
à ce degré, nous reconnaîtrions là un des miracles 
d'une époque à laquelle il ne manque pour nous 
faire frémir d'admiration que le recul de l'âge. 
Au regard de l'homme d'affaires, ouvrier incons- 
cient de ce miracle, la fondation d'une ligne n'est 
qu'un problème de spé'^ulation. Si ces graines de 
cités, échappées ainsi au tuyau de la locomotive 
avec les escarbilles et les étincelles, lèvent ou 
avortent, le terrain tout autour vaudra, ou ne vau- 
dra pas, des millions de dollars. Le plus souvent 
la compagnie a reçu ce terrain à titre gracieux et 
i sans débourser un centime. Le Congrès a ainsi 
accordé treize millions d'acres à l'Union Pacific, 
six millions au Kansas Pacific, douze millions au 



196 OUTRE-MER 

Central PaciftCy quarante-sept millions au "Northern 
Facific^ quarante-deux millions à X Atlantic Pa- 
cific. Tant vaudront ces terres, tant vaudra le che- 
min de fer. Il les féconde et elles l'enrichissent. Il 
y traîne une alluvion d*humanité qui en décuplera, 
qui en centuplera le prix. Ce sont ces chiffres qui 
se multiplient dans l'esprit du magnat^ — comme 
on appelle les grands railroad men, — penché par 
la portière de son wagon. Il regarde se dessiner 
des ébauches de villes, dans ces pauvres maisons 
de bois posées sur le sol et amenées ici par pièces 
numérotées. Il se demande comment et quand cet 
embryon éclora, grandira, se développera, et de 
nouveau abandonné aux douceurs du rocker dans 
son salon qui roule, des plans colossaux surgissent 
devant sa pensée. Il est habitué à des amplitudes 
d'entreprises égales à celles d'un premier ministre. 
Il a déjà fait des villes. Il a fait des régions. Il 
lui a fallu déployer des qualités de grand diplo- 
mate pour lutter, aujourd'hui contre une compa- 
gnie rivale, demain contre un gouverneur d'Etat 
Il a livré des batailles, formé des ligues. Il a dû, 
pour que l'affaire marchât comme elle marche, en- 
régimenter des milliers d'hommes, choisir parmi 
eux les plus habiles, leur commander comme Na- 
poléon commandait à ses officiers et à ses soldats. 
C'est un pouvoir, non plus décoratif et honori- 
fique, mais un pouvoir réel, agissant, avec une res- 
ponsabilité immédiatement contrôlée par le succès 
ou l'insuccès. Au sens féodal de ce mot, ces gens 
sont des princes, et qui ont le plus souvent l'or- 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 197 

gueil de s'être conquis leur principauté eux-mêmes. 
Ils peuvent se revoir, à vingt ans de distance, pe- 
tits boutiquiers, vendeurs de charbon, domestiques 
d'hôtel, serre-freins. Une telle existence a sa 
poésie, non pas celle que chantent les poètes, mais 
c'est une poésie tout de même et elle a sa beauté, 
qu'un Balzac eût aimée. 

... La locomotive continue d'aller, — tandis que 
ces réflexions m'assiègent, — et le paysage de se 
développer. Des débris de forêts entourent le Mis- 
sissipi, feuillages tout rouilles par l'automne. La 
magnificence des tons fauves, leur épaisseur, leur 
solidité presque, réchauffent le regard. A un mo- 
ment, dans le crépuscule, un coin de cette forêt 
brûle sur l'horizon. Une flamme colossale se tordj 
illuminant un massif de montagnes, tandis que 
l'eau du fleuve où se reflète le ciel du couchant, 
se fait adorablemcnt rose et mauve. Pour quelques 
minutes l'invincible nature a pris sa revanche et 
aboli l'industrie. J'imagine, devant ce paysage sou* 
dain transfiguré, ce qu'a dû être ce coin d'Amérique 
voici cinquante ans, lorsque les Trappeurs et les 
Indiens luttaient dans ces herbes et dans ces bois» 
au bord de cette rivière que Longfellow a chantée : 

Men nhose lives glided on like rivers that -water the woodlands, 
Darken'd hy shadows ofearth, but refiecting an image ofheavens, », 

... Des hommes dont la vie est secrète et ressemble 
Aux rivières parmi les bois mystérieux. 
Muet miroir obscur ! L'ombre terrestre y trembi«. 
Mais il j passe aussi les images des cieux... 



198 OUTRE-MER 

C'est en présence d'horizons pareils qu'il faut 
relire les romans, démodés aujourd'hui, de Feni- 
more Cooper, qui ont charmé notre adolescence à 
tous, par delà les mers. Je viens de parcourir à 
nouveau un des plus célèbres : VEclaireur. La fac- 
ture en est médiocre. La fabulation se noue parmi 
des événements d'une invraisemblance enfantine 
L'analyse et la profondeur manquent aux carac- 
tères. Ce livre pourtant possède la première d'entre 
les qualités d'un roman : la crédibilité. Il la doit, 
à travers ses défauts, à l'évidente bonne foi avec 
laquelle sont peints les divers types et en parti- 
culier celui du guide, ce Bas-de-Cuir, devenu 
légendaire même en Europe. On sent, par-dessous 
les faiblesses du style et celles de la composition, 
comme dans les chroniques Ecossaises de Walter 
Scott, la vérité d'une tradition locale recueillie à 
même la source. Cela ne s'imite pas et ne vieillit 
pas. On devine, derrière ce récit de fantaisie, la 
nature d'autrefois, et l'Américain du dernier siècle, 
j la veille de l'indépendance, tout en vie morale et 
sans cette industrie qui règne aujourd'hui sur cette 
immense terre. Il y a eu là, dans le contact de ce 
puritain et de cette nature sauvage, une période 
unique, dont le grand héros réel fut Washington. 
L'Angleterre était toute voisine, et le sang de ses 
fils émigrés sur le continent nouveau n'avait pas 
subi le prodigieux coupage qui le transforme au- 
jourd'hui. Ces romans de Cooper montrent cette 
rigidité Anglaise des Américains d'alors, et aussi 
l'âpreté de la guerre avec les Indiens, en même 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 199 

temps qu'ils étalent la merveilleuse richesse en ani- 
maux de ce sol si définitivement dépeuplé de son 
gros et de son petit gibier. Ils racontent les débuts 
de la lutte contre cette nature^ maintenant con- 
quise, mais violée et brutalisée. On comprend, 
après cette lecture, que les Etats-Unis ont déjà 
usé toute une civilisation de chasseurs et de pion- 
niers avant de revêtir leur civilisation d'aujour- 
d'hui. Ce peuple neuf a déjà plus vécu depuis 
ses cent ans que l'Europe depuis la Renais- 
sance. Entre les mœurs que décrit ce Pathfinder 
et celles dont j'essaie de donner quelques crayon- 
nages, il y a certes plus de différence qu'entre 
la France du dix-septième siècle et celle de nos 
jours, malgré les secousses de notre Révolution. 
La plasticité de cet étrange pays est telle que 
l'on peut prévoir des différences égales entre les 
mœurs de cette- année qui aura vu l'Exposition 
de Chicago et celles de 1993. Et alors, comme il 
y a cent ans et comme ce soir, le coucher du 
soleil, l'eau du fleuve et le ciel seront seuls de- 
meurés les mêmes. Les mêmes étoiles s'allumeront 
là-haut, et la même lune se lèvera', noyant la vaste 
rivière devenue toute pâle, les bois devenus tout 
sombres. Mais éclairera-t-elle encore cette même 
file de trains qui croisent le nôtre et qui vont, 
emportant éperdument des bêtes et du blé, du 
blé et des bêtes, — et de l'argent,, de l'argent 
toujours et encore, vers quelques énormes for- 
tunes destinées à se répandre quelque jour sous 
la forme de dot dans quelque palais ruiné d'Italie, 



âoo OUTRE-MER 

dans quelque château historique et pauvre d'An- 
gleterre ou de France?... 



... Saînt-Pauî, où j'arrive un dimanche matin, 
est une grande ville chaotique, en partie construite 
avec ces mêmes maisons de bois posées sur le sol, 
comme les cités naissantes du bord de la ligne. 
Puis, le long d'une sorte de terrasse macadamisée 
et qui domine le Mississipi, se détache une suite 
de belles maisons de pierre, pas très hautes, d'une 
architecture savante. Elles forment une longue rue 
d'hôtels particuliers, pareils à ceux de Hyde Park 
ou de l'Avenue du Bois. L'extérieur révèle chez 
les hommes qui les ont bâties et qui sont tous des 
gens d'affaires d'ici, cette habitude de fastueuse 
dépense si contraire, semble-t-il, à l'âpreté de lucre 
partout empreinte dans ce dur pays. Cette contra- 
diction n'est qu'apparente. L'Américain aime à 
« faire le dollar, », comme il dit, mais il ne s'y 
cramponne pas. Il cherche surtout dans la conquête 
de la richesse une excitation d'activité, l'affirmation 
de sa personne, et il affirme cette personne égale- 
ment, sinon davantage, par le faste de sa dépense. 
Ce faste est quelquefois très barbare. Il est souvent 
très intelligent. J'ai pu m'en convaincre en visitant 
une des maisons de cette Summit Avenue^ la rue 
élégante de ce rude Saint-Paul. La galerie de ta- 
bleaux que cette maison renferme est mentionnée 
dans les guides. Elle appartient au président d'un 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES ôol 

'des grands chemins de fer de l'Ouest, un self made 
man s'il en fut. Ceux qui Tont connu, il y a vingt- 
cinq ans, se le rappellent petit employé de commerce. 
Puis il a vendu du charbon, frété des bateaux. Cette 
dernière entreprise lui a fait connaître de visu 
les richesses du Montana et du Nord Dakota. Un 
chemin de fer commencé dans ces régions était 
tout voisin de la faillite. Il a racheté cette ligne 
perdue. Aujourd'hui, grâce aux contrats qu'il a su 
conclure, et de transbordements en transborde- 
ments, cette ligne fait le service direct de Buffalo 
au Japon. Voilà un type accompli d*une grande 
affaire Américaine : la petite expérience person- 
nelle est à la base, et les résultats s'amplifient jus- 
qu'au fantastique par l'audace des combinaisons. 
L'intérieur de la maison aménagé par cet homme 
extraordinaire n'est pas moins typique. Des ta- 
bleaux partout, et encore des tableaux : des Corot 
de première beauté, entre autres la Biblis qui figu- 
rait à la vente Secrétan, des Troyon, des Decamps, 
un Courbet colossal^ de Delacroix les Convulsion- 
naires et une vue des côtes du Maroc devant la- 
quelle je m'arrête, croyant rêver. J'ai vu cette toile, 
il y a des années. Je l'ai recherchée depuis dans 
des vingtaines de musées publics et privés, sans 
qu'aucun livre pût me renseigner sur son possesseur 
actuel, et je la retrouve ici!... C'est une petite 
plage étroite, une marge de grève sablonneuse, au 
pied d'une âpre falaise. Des Maures enlèvent rapi- 
dement une grande barque. Le village, un nid de 
pirates, apparaît tout blanc et très haut dans une 



3oa OUTRE-MER 

cassure de terrain. Cette place des maisons, la sau- 
vagerie de cette grève, la hâte de ces matelots, 
la liberté de la grande mer, d'un bleu intense 
sous le ciel brûlant, tout décèle l'aventure, le 
coup de main, le danger. Il y a du réalisme et 
du romanesque, de la couleur éclatante et du 
drame, dans ce tableau d'un artiste réfléchi et pas- 
sionné, toujours à la recherche d'une beauté com- 
plexe où l'indéûni du mystère tragique égalât le 
relief du rendu. Quel chemin a fait cette toile entre 
l'atelier du peintre et cette galerie d'un million- 
naire du bord de l'Ouest?... J'ai vu pareillement 
à Baltimore, dans la collection d'un autre magnat 
d'un autre chemin de fer, la suite complète des 
dessins de Barye, de ce même Delacroix un Christ 
dormant dans la tempête, — avec un étonnant 
paysage de mer, une houle livide dans le glauque, 
hurlante et déchaînée, sous un ciel livide dans le 
violet, — des Fromentin, des Daubigny, d'autres 
Corot, d'autres Decamps, d'autres Troyon, toute 
la gloire française... A quel sentiment obéissent 
ces spéculateurs enrichis, en amoncelant ainsi chez 
eux des trésors de l'art le plus étranger à ce qui 
fut le métier et la passion de toute leur vie? Je 
crois y discerner la trace d'abord de ce rêve de 
culture, cette nostalgie d'un loisir intellectuel qui 
me touche toujours dans des personnages aussi 
saturés d'énergie pratique. J'y reconnais ensuite 
une volonté de bon citoyen. Ils nourrissent une 
sorte d'amour très particulier pour la ville où ils 
se sont établis, qu'ils ont vue grandir, quelquefois 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 203 

naître, et à laquelle ils veulent assurer toutes les 
supériorités. Un musée en est une, et ils la lui 
donnent, dans leur maison. Presque toujours le 
testament de ces grands hommes d'affaires contient 
quelque clause qui atteste combien est profonde, 
combien générale cette idée que les millions en- 
traînent avec eux un devoir civique. Ils versent 
des cinq cent mille dollars en subventions à la 
Bibliothèque, à l'Université, au Musée de leur ville. 
Quand un d'entre eux meurt sans avoir pris des 
dispositions de cette sorte, un blâme universel 
tombe sur sa mémoire. C'est pour cela que cha- 
cune de ces villes d'industrie, en Amérique, est 
fière de ses millionnaires. Le moindre cocher 
vous montre leurs demeures, vous révèle le chiffre 
de leur fortune, il les désigne par leur petit 
nom. Il reste sous-entendu qu'une solidarité mu- 
nicipale unit ces potentats du dollar à leurs 
concitoyens immédiats. En fait cette solidarité 
existe, matériellement et quotidiennement. Ce même 
M. Chauncey Depew dont je citais tout à l'heure 
un discours, disait à un reporter ces mots signi- 
ficatifs : « Oui, un président de chemin de fer 
est un grand serviteur du public II ne saurait 
ni tout faire, ni contenter tout le monde. Mais il 
peut beaucoup, et, quand il fait de son mieux, 
vous ne trouverez pas d'autre homnje qui, dans 
une haute position, produise davantage pour le 
confort, and good citizenship, de larges commu- 
nautés... » C'est une des vertus les moins connues 
chez nous du businessman Américain. En réser- 



i04 OUTRE-MER 

vant la part de la vérité et œlle du Humbugt je 
la crois des plus sincères. 



Les yeux tout remplis de la lumineuse poésie de 
ce tableau de Delacroix, j'eus de la peine, sur la 
route qui joint Saint-Paul et Minneapolis, à re- 
prendre le sens de ce paysage d'entre ces deux 
cités, pourtant plus expressif encore. Les quelques 
milles de terrain qui les séparent Tune de l'autre 
sont distribués en lots à peu près égaux, et partout 
se voit cette inscription : c A vendre, » indéfini- 
ment multipliée. Dans cinquante ans les faubourgs 
des deux c jumelles de l'Ouest », comme on les 
appelle souvent, se mêleront ici. A un moment, des 
maisons de bois recommencent d'apparaître, puis 
des maisons de briques. C'est Minneapolis. 
Quoique ces premières bâtisses soient encore clair- 
semées comme des fermes sur une montagne, les 
rues s'entre-croisent, déjà tracées et numérotées. 
Un tramway électrique dessert ces quartiers qui, 
malgré ces rares maisons, demeurent à l'état de 
dessin idéal. C'est comme le plan, fait à l'avance 
et à même le sol, d'une ville colossale, projetée, 
rêvée, calculée plutôt, et cette électricité en dessert 
les futurs besoins. Les égouts sont faits, les fon- 
taines ruissellent, toute cette terre est drainée. Il 
manque seulement les habitants, il y en a pourtant 
cent soixante-cinq mille dans les quartiers cons- 
truits, lesquels forment une toute petite portion 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES «05 

des quartiers prévus par les gens d'affaires de 
Minneapolis. Chicago compte plus d'un million 
d'âmes, et ils ne doutent pas que leur ville ne 
dépasse Chicago. Ils se précautionnent en consé- 
quence. Ils ont acheté tout ce qu'ils ont pu acheter 
de terre à l'entour. Ils la morcellent et la vendent 
pièce à pièce. Ils ont donné à ces faubourgs en- 
core à bâtir l'organe vital, la facilité du transport 
rapide qui permet à chaque ouvrier d'avoir sa pe- 
tite maison, — et ils attendent, avec cette force 
d'espérance propre à l'Américain, engagés par 
ailleurs dans d'autres entreprises qui compenseront 
rinsuccès de celle-ci, au cas, improbable pour eux, 
où elle échouerait. 

Un des grands spéculateurs de Minneapolis, 
celui peut-être qui a cru le plus fortement depuis 
le premier jour à l'avenir de cette ville, m'emmène 
dans son car électrique, — un car électrique privé, 
où trouver ailleurs cette fantaisie? — Il veut 
me prouver que ses amis et lui n'ont pas seule- 
ment prévu la grandeur matérielle de Minneapolis. 
Ils ont pensé à sa vie artistique. La voiture 
glisse le long de son fil avec une rapidité 
effrayante. Elle n'a pas à s'arrêter pour attendre 
les voyageurs. Nous avons quitté les portions 
construites tout de suite et presque tout de suite 
les portions à construire, avec leurs rues imagi- 
naires et la levée de leurs étiquettes de vente, 
dressées sur des poteaux. Ces pancartes sont si 
nombreuses qu'elles font ressembler cette banlieue 
aux plates-ban d«/s d'un jardin botanique, destiné 



ao6 OUTRE-MER 

aux habitants de Brobdingab. La voiture longe 
un petit lac maintenant, dont Teau bleuâtre fris- 
sonne au milieu d'arbres jeunes et maigres. On a 
coupé, massacré, brûlé la forêt primitive, et ce 
timide essai de replantation semble dénuder da- 
vantage rhorizon. Nous arrivons à un coin de bois 
mieux préservé qui sert de fraîche bordure à un 
second lac. Sur la rive se dresse un des plus 
étranges parmi les théâtres de musique qu'il m'a 
été donné de visiter. Des gradins s'étagent, re- 
gardant le lac. En haut ils se distribuent en loges, 
en bcLs ils s'aplanissent en parterre. Des tables de 
bois installées dans ces loges, comme sur ce par- 
terre, me font me souvenir qu'à Minneapolis le 
fond de l'immigration est germanique. Cet endroit 
est visiblement aménagé pour des hommes de bras- 
serie : Allemands, Suédois, Danois, Norvégiens. 
Un vaste radeau s'amarre en face du théâtre. Une 
estrade le surplombe, destinée à l'orchestre. Par 
les belles nuits d'été des concerts s'y donnent, et, 
quand le public le demande, le radeau s'éloigne 
pour ajouter par la distance au charme du mor- 
ceau joué ainsi. Cette démocratique adaptation 
des rêves du roi Louis de Bavière coûte aux petites 
gens qui veulent en jouir dix sous de tramway et 
vingt-cinq sous d'entrée, sans doute avec consom- 
mation, comme disent les réclames des cafés- 
concerts... Toute l'Amérique est là dedans : l'or- 
chestre est composé d'artistes de choix, et qui 
seront meilleurs d'année en année, avec l'accroisse- 
ment des richesses de la ville. Le cadre du paysage 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES «07 

est exquis, par ce matin d'automne, tout voilé sur 
le bois jaunissant et l'eau violette. Que doit-il être 
par les clairs de lune des nuits molles de juin? 
L'idée est délicate et d'un joli caprice de fête po- 
pulaire. Et le tout a pour premier principe une 
spéculation de tramway qui repose elle-même sur 
une spéculation de terrains!... 



Le réalisme le plus humble, le plus asservi à la 
minutieuse observation des faits, et en même temps 
une audace d'imagination qui ne recule jamais, qui 
greffe les projets sur les projets, qui enfle sans 
cesse des entreprises déjà énormes, qui s'exalte en 
combinaisons de plus en plus colossales; — l'in- 
dividualisme le plus âpre, le plus implacable, celui 
d'une bête de proie de haute espèce qui va, dévo- 
rant toute vie autour d'elle, ou, si l'on veut, la vio- 
lence d'action d'un fleuve qui déborde, absorbant 
toutes les eaux, noyant toutes les terres, roulant à 
travers un pays ravagé son flot insatiable, et en 
même temps une générosité qui ne compte pas, une 
magnanimité de passion civique qui prodigue les 
millions pour des œuvres désintéressées, qui se ré- 
pand en infatigables sacrifices pour la patrie com- 
mune; — un plébéianisme tout récent d'origine, 
une modestie, une bassesse souvent de naissance, 
de famille, d'éducation, que n'a pu, semble-t-il, 
améliorer un labeur tout professionnel, et en même 
temps des magnificences et des somptuosités de 



flo8 OUTRE-MER 

grands seigneurs, le goût des arts, la large entente 
d'un luxe intelligent, une naturelle aisance dans 
le maniement de ces formidables richesses acquises 
d'hier, — tels sont les traits contradictoires que 
l'analyse, même superficielle, découvre dans cette 
complexe figure de l'homme d'affaires Américain. 
Rien qu'à les noter dans ce bref résumé, je crois 
apercevoir que ces traits sont aussi ceux de la race 
tout entière, et, par-dessous le potentat qui règne 
en maître dans son chemin de fer, dans sa manu- 
facture, dans son journal, dans sa mine, je recon- 
nais le colon primitif avec ses linéaments moraux 
que la fortune n'a pu changer. Il est venu, ce colon, 
voici cent ans, voici cinquante ans, s'établir sur 
cette terre neuve encore, et il a dû y lutter de la 
lutte la plus directe, la moins adoucie de conven- 
tions sociales, lutter contre les gens, lutter contre 
la nature, lutter contre lui-même. Sa chair se rebel- 
lait contre les âpretés des premières années. La 
prairie était hostile. Les voisins étaient durs, dan- 
gereux, sans merci. La nécessité d'agir a forcé 
l'homme à observer, à ne se faire d'idées que pré- 
cises et nettes. C'est une éducatrice qui, par tous 
pays, guérit des phrases et des formules, des pré- 
jugés et de l'à-peu-près... Voilà pour le réalisme. 
— Mais cette lutte du colon avait devant elle 
toutes les possibilités. Des expatriements de cette 
sorte ne s'expliquent pas sans une de ces folies 
d'espérance comme les désespérés en retrouvent en 
eux aux minutes suprême.s, alors que l'âme se re- 
tourne tout entière sous une secousse qui n'y laisse 



GENS ET PAYSAGBS D'AFFAIRES 209 

plus rien du passé. Sitôt arrivé ici, tout contribuait 
à exalter encore cette fièvre d'espérance chez 
l'exilé : la terre incroyablement fertile, le mystère 
des mines d'or et d'argent toujours à découvrir, 
la prairie follement giboyeuse, les forêts inépui- 
sables, et l'exemple quotidien de gigantesques for- 
tunes improvisées en quelques années... Voilà pour 
l'imagination. — Cependant Talïlux des émigrants 
continuait, si nombreux, la concurrence vitale se 
faisait si violente dans cette cohue d'aventuriers, 
tous hommes de misère et d'énergie, la justice s'ac- 
complissait d'une façon si sommaire qu'il fallut 
bien avoir recours au Faustrechty à ce « droit du 
poing » qui fut le principe de l'ordre dans le 
moyen âge allemand. Le lynchage en est un der- 
nier reste... Voilà pour l'individualisme. — D'autre 
part, ces mêmes colons trouvaient du moins, dans 
cette dure existence, un renouveau de leur person- 
nalité. Ils se refaisaient une destinée sans passé, 
et ils éprouvaient pour la libre terre qui leur avait 
permis ce recommencement une gratitude passion- 
née. C'est' l'origine du patriotisme Américain, si 
différent du nôtre. La tradition n'y entre pas, 
puisque ces gens ont leur tradition ailleurs. Ce 
qu'ils aiment de cette nouvelle patrie, c'est juste- 
ment qu'elle est nouvelle. Ils la créent, eux, cette 
tradition. Ils sont des ancêtres et ils le savent... 
Voilà pour l'exaltation du civisme. — Enfin ces 
colons étaient tous des plébéiens, ou force leur 
était de le redevenir, puisqu'ils devaient travailler 
de leurs mains. Seulement, la vaste étendue de 
I. 14 



ôio OUTRE-MER 

leurs domaines, le fait de ne dépendre de per- 
sonne, la joie d'être les maîtres et seigneurs d'une 
terre défrichée par eux-mêmes, la conscience d'une 
virilité régénérée, l'habitude d'une initiative sans 
contrôle, tout se réunissait pour hausser en eux 
cet orgueil que le moindre Américain né dans le 
pays manifeste naturellement. — Regardez-y bien, 
l'homme d'affaires n'est pas autre chose que ce 
colon amplifié, développé, agrandi. Jamais la loi 
de l'hérédité ne fut plus visible qu'ici, dans cette 
transposition, sublimée si l'on peut dire. Toute 
rame du pionnier des premiers jours réapparaît 
dans les entreprises et les fantaisies des million- 
naires, et comme cette même âme continue de 
s'agiter dans l'Américain pauvre qui n'a pas 
vaincu le sort, une ressemblance morale s'établit 
entre les plus malheureux et les plus comblés, res- 
semblance intime et profonde dont est faite la 
véritable cohésion de ce pays. C'est par cette iden- 
tité singulière qu'il se maintient toujours un, mal- 
gré tant de causes qui travaillent sans cesse à le 
désagréger. Ces gens d'affaires qui sont en train 
de construire une civilisation du côté de l'Ouest 
avec des éléments presque tous étrangers, la cons- 
truisent naturellement à l'image du caractère Amé- 
ricain. La conscience nationale se projette par eux 
en villes et en entreprises d'une si totale unité que 
les voyageurs s'en plaignent. Ils s'accordent à re- 
procher à cette contrée sa cruelle monotonie. Je 
ne sais quel humoriste comparait les choses d'Amé- 
rique à ces fraises poussées dans les serres, 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 2ii 

épaisses comme des abricots, rouges comme des 
roses, splendides à regarder, et qui n'ont pas de 
saveur. S'il y a du vrai dans cette épigramme, 
c'est aux hommes d'affaires qu'il faut s'en prendre. 
En appliquant à tous les produits la même mé- 
thode démultiplication indéfinie, en doublant par- 
tout l'ouvrier par la machine, en substituant sans 
cesse la grosse besogne collective et hâtive à la 
besogne individuelle et délicate, ils ont banni le 
pittoresque de l'atmosphère de leur république. 
Toutes ces grandes villes, tous ces grands bâti- 
ments, tous ces grands ponts, tous ces grands 
hôtels se ressemblent. Mais ce qu'il faut leur de- 
mander, ce n'est pas une impression d'art, c'est un 
document sur les forces profondes de la vie Amé- 
ricaine, et ce document s'ajoute aux autres pour les 
compléter en les confirmant. 

Le trait particulier que les hommes d'affaires 
manifestent par les diverses entreprises dont ces 
villes et ces paysages sont le brutal symbole se 
trouve en effet celui-là même que manifestent les 
femmes par leur élégance et leur culture, que le 
monde de Newport manifeste par son luxe, ses 
amusements, sa conversation, que New-York et 
ses rues manifestent par leur premier aspect, — 
trait si caractéristique qu'il en est national. C'est 
l'usage unique et constant, un usage, poussé jus- 
qu'à l'abus, d'une seule des puissances humaines : 
la volonté. Visiblement, elle est ici la pièce centrale 
du rouage, et toutes les autres lui sont subordon- 
oées. Si vous regardez quelques-uns de ces grands 



2tt OUTRE-MER 

hommes d'affaires, après avoir étudié de près leur 
œuvre, vous découvrez bien vite que même l'ap- 
pareil physiologique, d'ordinaire très robuste, est 
tout entier tendu dans ce sens. Qu'ils aient trente 
ans, qu'ils en aient quarante, qu'ils en aient cm- 
quante, ils ont pour Idéal unique le hard work, ce 
travail intense, qu'ils réclament de leurs employés 
aussi bien que d'eux-mêmes. On m'affirme qu'il 
faut des mois pour dresser les ouvriers Anglais, 
et ce sont les plus durs d'Europe, à l'énergie de 
besogne habituelle aux ateliers Américains. Le 
patron, cependant, est lui-même à son bureau dès 
les toutes premières heures du jour, pour n'en 
sortir qu'aux toutes dernières. Le plus souvent il 
n'a eu pour se restaurer, durant cette longue 
séance, que deux sandwiches et six huîtres appor- 
tées d'un bar voisin. Après des années de ce labeur, 
sa constitution, si solide soit-elle, se trouve pro- 
fondément atteinte. Il doit s'arrêter. Le genre de 
repos que lui prescrivent les médecins suffit à 
mesurer la nature et l'intensité de sa lassitude. Il 
lui faut des six mois de voyage, presque toujours 
sur mer, afin d'assurer à sa machine surmenée, 
brisée aux trois quarts, un peu de réparation. Ceux 
qui résistent portent la trace d'énormes fatigues 
supportées avec un énorme tempérament. Ce sont 
des géants au torse carré, alourdis par d'innom- 
brables séances à leur ojficey avec des faces grises 
où se lit comme une vieillesse du sang. L'expres- 
sion de ces visages révèle une intelligence si cons- 
tamment absorbée qu'elle ne pourra plus jamais se 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES 213 

distraire. Vous vous expliquez, en causant avec 
eux, pourquoi les journaux annoncent sans cesse 
quelque mort subite d'un millionnaire, survenue 
dans un bureau, dans une cabine de bateau, dans 
un compartiment de chemin de fer. Les mots 
a heart disease^ — maladie du cœur », accom- 
pagnent d'ordinaire la funèbre nouvelle d'un com- 
mentaire qui vous fait deviner un organisme usé 
jusque dans son fond par la continuité ininter- 
rompue de la dépense nerveuse. Ces manieurs de 
dollars sont en définitive des héros modernes et 
chez qui la force d'attaque et de résistance est 
analogue, sous des formes bien différentes, à la 
force d'attaque et de résistance d'un grognard de 
l'Empereur, Ils en meurent après en avoir vécu, et 
après avoir vécu de cela seulement C'est la gran- 
deur et c'est la force de cette civilisation : la vie 
intellectuelle y est à l'arrière-plan, à Farrière-plan 
la vie sentimentale, à l'arrière-plan même la vie 
religieuse La vie volontaire y consomme toute la 
sève de l'individu. Cette vie volontaire semble 
parfois, tant elle est hypertrophiée, exaspérée, 
jouer à vide et sans but C'est le défaut aussi de 
toute cette société. On sent à des milliers de signes 
que les Américains se sont trop passés du temps, 
et que, par une loi mystérieuse, ils ne font rien non 
plus qui doive durer. Le colossal décor de ces 
villes babéliques va être remplacé par un autre. 
On en a la vision anticipée. Ces machines vont 
céder la place à d'autres machines, plus simples ou 
plus compliquées. Dans dix ans, ces hôtels per- 



ài4 OUTRE-MKR 

forés de mille tuyaux, éclairés à Télectricité, siU 
lonnés d'eau chaude et d*eau froide, parcourus 
incessamment par des ascenseurs si rapides, meu- 
blés avec une extravagante magnificence, seront 
démodés, — old fashionel. D'autres les auront 
remplacés. Il en ira de même de toutes choses, 
depuis les machines à écrire jusqu'aux fortunes, 
et ainsi de suite, semble-t-il, indéfiniment, à moins 
que cette Amérique des industriels et des spécula- 
teurs ne doive passer elle-même, comme a passé 
l'Amérique des pionniers, et qu'à cette frénésie 
d'entreprise succède une civilisation où la pièce 
maîtresse soit, non plus la volonté consciente et 
calculatrice, mais l'instinct, mais l'habitude, mais 
la nature héritée et subie. Cette métamorphose su- 
prême demeure, en tout cas, bien éloignée. On en 
comprend la raison lorsqu'en étudiant une carte 
des Etats-Unis on compare l'étendue du territoire 
au nombre des habitants. Les Américains se per- 
mettent souvent cette plaisanterie, justifiée, de dire 
que si l'on mettait la France entière au milieu du 
Texas, il resterait encore beaucoup de Texas au- 
tour. Il convient d'ajouter que cet immense Texas 
n'a pas trois millions d'habitants. La Floride n'en 
a pas quatre cent mille, et il faut quatorze heures 
en chemin de fer pour la remonter, de Lake Worth 
à Jacksonville. Trente Etats sur quarante sont 
dans des conditions analogues. C'est le secret de 
cette civilisation. Elle n'a pas dépassé la période 
de conquête. Sa prodigieuse originalité réside 
en ceci, que le conquérant y est allé du coup jus- 



GENS ET PAYSAGES D'AFFAIRES ii$ 

qu'au raffinement de la civilisation la plus avancée. 
Un pareil phénomène ne s'est jamais vu. Il ne se 
reverra jamais. C'est pour cela que les conducteurs 
de cette conquête d'un ordre unique, les hommes 
d'affaires, ne ressemblent pas plus à nos boursiers, 
à nos industriels, à nos manufacturiers, à nos in- 
génieurs, que Chicago ne ressemble à Paris ou 
Minneapolis à Florence. J'aime mieux les villes de 
la vieille Europe, mais j'admire davantage les 
gens d'affaires du Nouveau-Monde. L'œuvre faite 
chez eux à coups de volonté improvisatrice ne vaut 
pas l'œuvre élaborée chez nous par les siècles, mais 
les constructeurs actuels de ce pays-ci sont des 
échantillons d*unc humanité plus vigoureuse. 



VI 

CEUX D*EN BAS 
I. — LES OUVRIERS 

« Les affaires, » a dit un humoriste du socia- 
lisme en corrigeant un mot célèbre, « les affaires, 
c'est le travail des autres... » Cette formule n'est 
juste qu'à moitié pour les Etats-Unis oii les mil- 
lionnaires s'écrasent eux-mêmes de besogne, tout au- 
tant que les plus opprimés manœuvres de leurs che- 
mins de fer ou de leurs mines. Elle a ceci d'exact 
que la mise en train des grandes affaires suppose 
comme élément premier le travail de l'homme de 
peine. Derrière le capitaliste, si intelligent soit-il, 
si actif, si entreprenant, il y a l'ouvrier. Etant 
donné que l'Amérique est par excellence une dé- 
mocratie, c'est même ce personnage-là qui constitue 
son assise fondamentale. Si la civilisation de ce 
pays doit changer de nouveau, comme elle en 
donne souvent l'impression, c'est par l'ouvrier 
qu'elle changera, comme la France de 89, qui re- 
posait au fond sur le paysan, a été changée par le 
paysan. De temps à autre, des grèves qui partout 
ailleurs s'appelleraient des guerres civiles, semblent 
présager un de ces duels de classes dont l'issue 



CEUX D'EN BAS «17 

n*est jamais douteuse. Les plus malheureux, de- 
puis qu'il y a des barbares et des civilisés, ont 
toujours vaincu les plus heureux, quand on en 
est venu à la bataille. D'autres fois, hors de ces 
instants de crise suraiguë, vous causez avec 
quelques-uns de ces ouvriers, vous les trouvez si 
évidemment heureux de leur travail, l'exécutant si 
bien, avec une telle indépendance de libres ci- 
toyens sur leurs rudes figures! Ils ont si visible- 
ment le calme de l^énergie, parmi le va-et-vient des 
pistons, le sifflement des courroies de cuir, le ronfle- 
ment de la vapeur, le halètement des volants! La 
dépense de force personnelle est pour eux si intel- 
ligemment ménagée, si sûrement appuyée par l'aide 
mécanique ! Vous savez, d'autre part, que les gages 
sont très supérieurs à ceux d'Europe : un dollar 
et demi par jour, deux dollars, deux dollars et 
demi, trois dollars. Vous connaissez quelles so- 
ciétés de prévoyance entourent l'activité de ces 
gens. Ces sociétés sont si nombreuses, si complètes, 
prêtes à soutenir le travailleur et les siens dans 
tant de circonstances, depuis le chômage jusqu'à la 
mort! Grâce à une de ces sociétés, l'homme a sa 
maison à lui. Grâce à des fondations de toutes 
sortes, l'éducation de ses enfants est assurée. L'im- 
pôt du sang, ce monstrueux abus de notre civili- 
sation, lui a été épargné et il est épargné à ses fils. 
Vous en revenez à cette idée qui a déterminé tant 
d'émigrants à tout quitter, que l'Amérique est le 
paradis du prolétaire. Comment concilier deux 
points de vue fondés Tun et l'autre sur des faits 



2i8 OUTRE-MER 

indiscutables, quoique si radicalement contradic- 
toires? Vous feuilletez des publications faites par 
des ouvriers et pour des ouvriers. La même con- 
tradiction apparaît, plus saisissante encore. Vous 
lisez dans le programme d'une des associations qui 
passent pour les plus avancées, des phrases comme 
celle-ci : a Calling wpon God to witness the rec- 
titude of 0U7 intentions... — Nous en appelons à 
Dieu pour qu^il reconnaisse la rectitude de nos 
intentions... » — Une espèce d'hymne en l'hon- 
neur de la journée de huit heures se termine par 
ce vers : 

Eight houTsfor work, eighi hours for test, eight hours for -whairoê 

« Huit heures pour travailler, huit pour nous reposer, huit 
heures pour notre libre fantaisie ; » 

mais vous y relevez trois fois le nom de Dieu et 
trois fois le His appliqué à lui avec une grande 
lettre. Vous en concluez que le désir naturel des 
réformes bienfaisantes s'associe chez l'ouvrier Amé- 
ricain à un profond instinct religieux, et vous 
jugez que ce trait correspond bien à la logique du 
caractère national. Du moment que la volonté est 
la pièce maîtresse de ce caractère, le sentiment le 
plus développé doit être celui de la responsabilité, 
et la vie religieuse en est la condition naturelle. 
Vous ouvrez un autre journal, destiné lui aussi aux 
ouvriers, et que l'on vous a indiqué comme ty- 
pique; vous y rencontrez avec stupeur des déclara- 
tions de ce goût : € Le paradis est un rêve inventé 



CEUX D'EN BAS «19 

par des voleurs qui veulent cacher leurs brigan- 
dages à leurs victimes... » — « Quand le tra- 
vailleur comprendra que l'autre monde dont on 
lui parle sans cesse est un mirage, il frappera aux 
portes des voleurs riches, un fusil à la main, et il 
demandera sa part des biens de cette vie, dès à 
présent... » — € Religion, autorité, état, une même 
pièce de bois a servi à tailler ces idoles. Nous les 
briserons toutes... > — Que penser d'une classe 
sociale sur laquelle des documents aussi opposés 
sont également vrais? C'est là un problème de 
psychologie trop complexe pour que je prétende 
l'avoir résolu. J'entrevois du moins une supposi- 
tion qui permettrait de comprendre la coexistence, 
dans le prolétariat Américain, d'idées si antithé- 
tiques. Des études prolongées sur place, des vi- 
sites d'usines, la lecture de plusieurs rapports offi- 
ciels sur la question du travail, des promenades à 
travers de nombreux logements d'ouvriers, des en- 
tretiens avec des personnes plus spécialement com- 
pétentes se sont résumés pour moi dans cette hypo- 
thèse. Je donnerai, parmi les notes prises au cours 
d une enquête trop courte, celles-là seulement qui 
se raccordent au ton familier de ce journal de 
route, lequel n'a pas l'ambition d'être un traité 
d'économie politique. 



... Deux conversations avec deux des hommes 
qui ont le plus eilicacement pensé aux problèmôs 



aso OUTRE MER 

de Ta venir social en Amérique, S. Em. le cardinal l 
Gibbons et Mgr Ireland, m'ont semblé résumer 
avec une autorité et une netteté supérieures le point 
de vue optimiste sur cet avenir. Quoiqu'elles aient 
eu lieu à quelques semaines de distance, je les 
transcris bout à bout, tant elles se complètent 
l'une l'autre. Tout le monde, en France, connaît 
aujourd'hui le nom de ces deux grands prélats, 
grâce aux travaux de M. dt Meaux et de M. Max 
Leclerc, grâce aussi à la belle traduction que 
M, l'abbé Klein a donnée de quelques discours 
prononcés par l'archevêque de Saint-Paul. Ces 
deux archevêques ont été les artisans très actifs de 
cette propagande catholique aux Etats-Unis dont 
j'ai déjà parlé. Mais des chiffres permettent de 
la mesurer plus exactement. Au commencement de 
ce siècle, les catholiques Américains étaient au 
nombre de vingt-cinq mille. Un évêque et trente 
prêtres environ suffisaient pour le service des âmes. 
Ces mêmes catholiques Américains comptent au- 
jourd'hui près de dix millions de fidèles. Ils ont 
quatre-vingt-dix évêques, de huit à neuf mille 
prêtres. Leurs églises et leurs séminaires se multi- 
plient. Ils ont fondé aux portes de Washington 
une Université qui assure à leur enseignement 
toutes les suprématies de la science la plus mo- 
derne. Mgr Keane la gouverne. C'est une des 
grandes figures encore de ce haut clergé que ce 
recteur au masque vigoureux d'homme d'action, à 
la voix vibrante, aux gestes presque durs par mo- 
paents, aux yeux de fiamme : « Tout ce que nous 



CEUX D'EN BAS 23i 

avons fait, » me disait-il, « nous l'avons fait par 
la liberté. Nous n'avons pas de rapports avec 
l'Etat et nous nous en trouvons très bien. Nous 
sommes payés par les fidèles et nous aimons cela... 
S'ils estiment que nous sommes trop sévères, » 
ajoutait-il, « et s'ils veulent nous le faire sentir, 
nous le supportons sans peine, car nous aimons 
cela aussi, nous passer de luxe et de représenta- 
tion... Quand j'étais évêque de Richmond, j'avais 
un diocèse bien pauvre, j'habitais deux petites 
chambres et j'étais heureux.,. Ce que nous n'ai- 
mons pas, c'est que les ministres de l'Eglise aient 
un train de prince, qu'ils forment une noblesse. 
Ces vanités ne conviennent pas aux disciples du 
divin Maître... » Ces sentiments expliquent, mieux 
qu'aucun commentaire, pourquoi ce clergé a con- 
quis une place contre laquelle ne prévaudront pas 
les efforts des fanatiques d'intolérance, comme 
les A. P. A. — On appelle ainsi une ligue anti- 
catholique récemment formée, et qui s'intitule elle- 
même American Protection Association, Ceux qui 
la composent haïssent l'Eglise de cette étrange 
haine, trop commune chez nous. Ils ont bien com- 
pris qu'il fallait l'attaquer aux Etats-Unis sur le 
terrain même de la liberté. Sur ce point encore, 
ils ressemblent aux radicaux de notre pays, aux- 
quels la Franc-Maçonnerie les rattache peut-être 
par une complicité clandestine. — Leur pro- 
gramme consiste à représenter le catholicisme 
comme incompatible avec les vrais devoirs du ci- 
toyen Américaia Ils rappellent cet article de la 



222 OUTREMER 

loi de naturalisation, l'entier renoncement à toute 
fidélité envers tout souverain étranger. Ils ajou- 
tent : € Les catholiques ne se proclament-ils pas 
eux-mêmes dépendants du Pape, qui réside à 
Rome? » Ni la dangereuse équivoque de ce rai- 
sonnement qui affecte de confondre le monde spi- 
rituel et le monde temporel, ni la diffusion par 
milliers de faux documents oii les noms vénérés 
des archevêques de Baltimore et^de Saint-Paul 
figuraient au bas d'instructions secrètes rédigées 
avec la plus habile perfidie, ni le savant appel à 
Fantique hostilité contre le Papisme, si vivante au 
cxeur des descendants des Puritains, aucune 
manœuvre enfin n'a pu lutter contre l'évidente ar- 
deur d'énergie civique déployée par cet épiscopat 
véritablement vivant. Pas un de ces prélats ne 
laisse passer une occasion de servir le peuple, de 
ise montrer un homme de son temps et de son pays. 
Quand l'Association des Chevaliers du Travail 
fut menacée à Rome, le cardinal Gibbons et 
Mgr Ireland n'hésitèrent pas à se rendre là-bas 
pour la défendre. Quand les organisateurs de 
l'Exposition eurent l'idée d'ouvrir à Chicago ce 
Congrès des Religions, qui demeurera, malgré de 
regrettables charlatanismes de détail, un des no- 
bles symboles de notre époque, le même cardinal 
Gibbons accepta de l'inaugurer par une prière so- 
lennelle. En toutes circonstances leur cœur bat à 
l'unisson du cœur de la nation. Ils n'y ont pas de 
mérite. La constitution ne leur permet-elle pas de 
pratiquer leur foi sans entrave, de s'associer et de 



CEUX D'EN BAS 223 

posséder sans contrôle, de fonder des œuvres sans 
tracasserie et d'assurer le recrutement de leur 
clergé sans chicane? Que demander d'autre? Et 
comme tous les catholiques de France accepte- 
raient avec enthousiasme la suppression du Con- 
cordat avec celle du budget des cultes, sous de 
telles garanties! Et puis ce clergé des Etats-Unis 
est réellement, intimement Américain. Les traits 
qui distinguent cette forte race et que je marquais 
à propos de la société comme à propos des affaires, 
se retrouvent dans ces évêques et dans ces prêtres 
avec une égale intensité. Ils ont le réalisme 
d'abord, la forte vision positive du fait. Lisez les 
deux volumes où le cardinal a résumé, pour ses 
compatriotes, le dogme catholique, et en particu- 
lier, les pages relatives au divorce. Ils ont la vi- 
gueur hardie de l'espérance et l'amplitude énorme 
du projet. Ecoutez l'archevêque de Saint-Paul 
s'écrier : « Nous avons une opportunité admirable. 
Dans cent ans l'Amérique aura quatre cents mil- 
lions d'habitants. Notre œuvre, c'est de rendre 
cette Amérique entière catholique... » Ils ont par- 
dessus tout la grande vertu nationale, la volonté : 
<r Notre devise, » s'écriait encore l'un d'eux, « c'est 
oser et faire,.. » Sommes-nous assez loin du 
prêtre-fonctionnaire, que l'Etat emmaillote en le 
protégeant, loin des lois restrictives qui empêchent 
les ordres religieux de posséder, les fabriques de 
s'administrer, le clergé de se recruter librement? 
Il y a des années de cela, je me trouvais dîner à 
la même table que Gambetta. C'était au lendemain 



t24 OUTRE-MER 

de la guerre et le chef de ropportunisme parlait 
du programme qu'il appliquerait, si jamais il arri- 
vait au pouvoir, a Et la séparation de l'Eglise et 
de l'Etat?.., » dit un des convives. — « Nous 
nous en garderons bien, » répondit vivement celui 
que ses intimes appelaient alors le tigre. « // fau- 
drait donner la liberté à l'Eglise et elle serait trop 
forte.,. » C'est ici que j'ai bien compris la portée 
de ce mot, tombé dans mon souvenir de tout jeune 
homme. Gambetta était, en le prononçant, dans la 
vraie tradition Jacobine et Césarienne. Que cet 
habile homme d'Etat, le seul qu'ait produit chez 
nous la révolution de 1870, pensât ainsi, démontre 
mieux que des pages et des pages combien peut 
différer la traduction de ce même mot : — la 
démocratie, — en faits, en lois et en mœurs. Une 
constitution n'est rien que par les gens qui la pra- 
tiquent 

La mémoire a de ces caprices. En allant, par uni 
jour froid d'hiver, de Washington à Baltimore où 
je devais voir Mgr Gibbons, c'est l'image de l'an- 
cien dictateur de Tours qui m'obsédait, à cause 
de cette parole jaillie de sa bouche éloquente, entre 
deux bouffées d'un cigare très noir, dans la salle à 
manger d'un petit rez-de-chaussée de la rue 
Linné. Je me demandais ce que serait devenue la 
France si cet orateur si intelligent, si capable 
d'adaptation, avait fait ce voyage d'Amérique, et 
s'il avait vu par lui-même ce que l'Eglise repré- 
sente encore aujourd'hui de fécondité démocra- 



CEUX D'EN BAS «95 

tique et de large enseignement populaire, lors- 
qu'elle est libre? Et puis une autre image s'impo- 
sait à ma rêverie, étrangement différente, celle 
du malheureux et subtil Edgar Poë, qui écrivit 
son Corbeau^ voici un demi-siècle, dans cette ca- 
pitale du Maryland que je vois dresser ses maisons 
là-bas. Quoique le génie de ce poète soit gâté au- 
jourd'hui pour moi par son terrible abus de l'ar- 
tificiel, par le i»ontage comme mécanique de toutes 
ses idées, la nature de sa sensibilité me touche en- 
core, et surtout le malheur de sa destinée. Je songe 
au mystère toujours renouvelé de la formation 
des âmes. Celle du poète a trouvé son principe de 
désespoir et de dégradation dans cette société où 
celle du prêtre que je vais rencontrer tout à l'heure 
s'est épanouie pleinement. La spiritualité de l'une 
a causé son agonie, la spiritualité de l'autre a causé 
sa force, dans le même cadre de la même civilisa- 
tion. Cependant à regarder le premier aspect blanc 
de Baltimore, et à marcher le long de ses trottoirs, 
j'éprouve qu'elle est bien, de toutes les villes Amé- 
ricaines, la plus faite pour y promener des songes 
de poésie. La rue Charles que je suis ainsi, un peu 
étroite et serrée entre ses maisons claires et pas 
trop hautes, dégage un charme d'intimité. Il y a 
un peu de silence autour du square où s'élève le 
monument de Washington, et elle me rappelle 
l'élégante place Stanislas à Nancy. J'ai l'impres- 
sion, si rare ici, d'un coin de ville qui a duré, qui 
durera. Ce décor moins momentané, moins violent 
et plus délicat, s'harmonise avec mon attente, avec 



226 OUTREMER 

i cette approche du primat d'Amérique tel que les 
prêtres de l'Université de Washington me Font 
dépeint. Encore quelques pas sur la chaussée pai- 
sible de cette rue sans tramways électriques et sans 
cars à câble, et me voici devant un palais du même 
Style simple que les autres maisons environnantes. 
La coupole d'une église le domine. C'est la de- 
meure du cardinal 

Son Eminence me reçoit dans un salon sans 
faste que décorent des portraits de prélats célè- 
bres. Ceux de Léon XIII et du cardinal Manning 
sont en gravure et posés sur des chevalets. Physio- 
logiquement Mgr Gibbons est de la race de ces 
ascètes chez lesquels il semble que les mortifica- 
tions aient laissé juste assez de chair pour suffire 
au travail de l'âme. Quoiqu'il ait soixante ans 
passés, il en paraît cinquante à peine, tant il est 
droit dans sa mince et souple taille. Je l'avais en- 
trevu, l'autre jour, à Washington, dans une des 
tribunes du Congrès, n'ayant, comme insigne de 
sa dignité, qu'une calotte de pourpre sur le derrière 
de sa tête. Aujourd'hui, dans sa maison, il porte 
la soutane noire à liseré rouge, une soutane irré- 
prochablement tenue, mais qui n'est plus neuve, 
et d'où passent ses pieds chaussés de bottines 
à élastiques et à fortes semelles. La simplicité 
est partout empreinte autour -de cet homme de 
prière et d'action, sur lui et autour de lui. Les 
mains sortent du drap sans linge, maigres et fines. 
Le visage, à la fois très réfléchi et très calme, est 



CEUX D'EN BAS 227 

comme creusé en long, avec un nez un peu Tort La 
lèvre supérieure avance, immobile, comme celle du 
portrait d'Erasme au Louvre. C'est une bouche 
d'écrivain et de diplomate plus que d'orateur. L'ex- 
pression est ailleurs, dans l'arrière-pli profond de 
la joue et dans les yeux, d'un bleu clair sur ce 
visage presque gris. Ces yeux regardent d'un re- 
gard admirable, très doux et très ferme, très 
lucide et très droit, un regard de certitude. Les 
psychologues modernes ont un mot, assez bizarre 
mais très précis, pour désigner ces caractères oii 
toutes les puissances se subordonnent à une énergie 
centrale, à une foi, scientifique ou artistique, poli- 
tique ou religieuse, acceptée sans hésitation et sans 
retour. Ils les appellent des Unifiés. Sénèque disait 
déjà, devançant par une de ses trouvailles de 
grand moraliste nos théories modernes de l'esprit : 
« Si vous avez rencontré un homme ««, vous avez 
vu une grande chose. » Une disposition intérieure 
ne suffit pas à composer un tel équilibre. Il y faut 
un accord très rare des circonstances et de l'ins- 
tinct, du milieu et de l'impulsion innée. Cette ren- 
contre s'est produite pour le cardinal d'une ma- 
nière singulièrement exceptionnelle. Me parlant de 
sa vie, il me raconte, avec la reconnaissance émue 
d'un croyant qui reconnaît l'action de la Provi- 
dence derrière la figure de ce monde qui passe ; 
« J'ai eu un bonheur peu commun. Je suis né ici, 
j'ai été baptisé, j'ai fait ma première communiori 
et j'ai été ordonné prêtre dans cette même cathé- 
drale dont je suis aujourd'hui l'archevêque... » Et 



228 OUTRE-MER 

il continue, me racontant sa première visite à 
Rome, alors qu'il siégeait au Concile du Vatican, 
le plus jeune de mille prélats réunis dans cette 
assemblée. Il était évêque de la Caroline du Sud 
et prêtre depuis cinq ans à peine. A cette époque, 
il y avait quarante-cinq évêques seulement dans 
tous les Etats-Unis, c Je me les rappelle, » con- 
tinue-t-il, a arrivant à la première assemblée de 
Baltimore, quand j'étais chancelier de l'archevêque. 
Ils sont plus du double aujourd'hui. Il en est de 
cela comme des conversions. On les comptait alors. 
Cette année j'en ai eu sept cents, rien que dans ce 
diocèse qui est très petit... The human soûl needs 
food, » ajoute-t-il en Anglais, « l'âme humaine a 
besoin de nourriture, et elle ne la trouve complète, 
cette nourriture, que dans le catholicisme... » Il 
parle un Français très pur, en cherchant un peu 
ses mots. On sent à l'entendre que sa parole ne 
doit jamais jeter un très vif éclat, mais cette pa- 
role est si exempte de déclamation, cet esprit si 
visiblement au service d'une conscience éprise de 
vérité, un si constant effort se révèle à chaque 
phrase pour égaler l'expression à la pensée sans 
surcharge et sans faiblesse, qu'une autorité irré- 
sistible en émane, celle même qu'annonçait cette 
physionomie, douce, ferme et sûre. Tout naturelle- 
ment, lorsqu'il aborde le terrain des problèmes 
sociaux, Mgr Gibbons quitte le Français pour l'An- 
glais. Il semble que nous devions employer un 
langage étranger avec d'autant plus de facilité 
quand nous avons à communiquer des idées qui 



CEUX D'EN BAS Èûg 

nous sont très familières. Il n'en est rien. Plus 
nous avons pensé à un sujet, plus nos conceptions 
très précises exigent la précision de l'idiome qui 
nous a servi à les former. Peut-être faut-il cher- 
cher là une des raisons pour lesquelles tant 
d'hommes supérieurs éprouvent ^ne difficulté sin- 
gulière à manier des langues qu'ils connaissent et 
qu'ils lisent parfaitement 

— « ... Je n'ai jamais eu d'influence sur la créa- 
tion ni sur l'organisation des Chevaliers du Tra- 
vaiU » répond le cardinal à une de mes demandes, 
c Ce que j'ai dit à leur sujet, lors de mon voyage 
à Rome, c'est que l'Eglise n'a aucun motif pour 
condamner du coup et en principe toutes les asso* 
dations de travailleurs. J'ai toujours pensé et je 
continue de penser que les ouvriers ont le droit de 
s'associer pour se protéger contre la tyrannie pos* 
sible de ceux qui les emploient. Je connais les dan- 
gers de ces associations : les grèves d'abord, — 
une fois réunis, ils sont tentés si vite de se lancer 
sur cette voie qui n'est pas bonne, et où ils ont tou- 
jours été brisés, — l'intolérance ensuite et la per- 
sécution à l'égard de leurs camarades qui refusent 
de se joindre à eux. Malgré ces dangers, j'ai cru 
que l'Eglise risquerait de perdre trop d'âmes en 
forçant des milliers de ces hommes à choisir entre 
leur foi et une société dont les principes n'avaient, 
par eux-mêmes, rien de condamnable... » 

— a ... Une révolution aux Etats-Unis? » ré- 
pond-il sur une autre de mes questions. « Non, je 
ne la crois pas possible. Les Américains, on le 



230 OUTRE-MER 

leur a souvent reproché, sont d'abord et surtout 
des hommes pratiques. Avant de déposséder d'un 
dollar un millionnaire, un billionnaire, si vous 
voulez, ils reconnaîtraient qu'ils touchent à la 
pierre d'ang'le de l'édifice, et ils s'arrêteraient. 
Nos ouvriers sont très intelligents, d'une intelli- 
gence très hardie mais très juste. Elle leur sert à 
voir la logique des idées. Ils comprennent, malgré 
les sophismes des agitateurs, que toucher à une seule 
propriété, c'est toucher à toutes les propriétés. 
Aussi vous l'avez vu, quand les anarchistes ont été 
condamnés à Chicago, le sentiment public, mani- 
festé, presque aussitôt après, par un vote dans une 
élection, a été en faveur du juge, auteur de l'arrêt, 
et contre le gouverneur de Tlllinois qui avait 
montré de la sympathie aux condamnés... Nous 
n'avons pas chez nous les ferments de révolution 
qui rongent l'Europe. Nos ouvriers, quand ils veu- 
lent travailler, gagnent largement de quoi vivre, 
deux, trois dollars par jour. Ils arriveront à ne tra- 
vailler partout que huit heures. Et puis, ils ne sont 
pas irréligieux. Il n'y a pas d'exemple qu'un 
homme public se soit présenté comme athée... » 
Et sur mon observation que j'avais pourtant ren- 
contré à l'université de Harvard un grand nombre 
d'esprits pénétrés d'agnosticisme. « C'est vrai, » 
continue-t-il, « qu'un mouvement de ce genre est 
reconnaissable dans certains groupes très cultivés. 
Mais il est circonscrit à ces groupes, et le Christia- 
nisme demeure très vivant dans les mœurs privées 
et publiques. On ouvre le Congrès par des prières. 



CEUX D'EN BAS 231 

Le président ne s'adresserait pas au peuple sans 
prononcer le nom de Dieu. Le repos du Dimanche 
est fidèlement observé... » 

Il y a dans la voix de Tarchevêque une fermeté 
passionnée et dans ses prunelles une lueur plus 
chaude, lorsqu'il parle de choses de la religion, et 
lui aussi, comme Mgr Keane, il me vante les bien- 
faits de la liberté : « Notre grande force, c*est de 
n'avoir aucun rapport avec TEtat, et qu'il respecte 
notre indépendance. Nous pouvons nous mêler aux 
affaires publiques avec plus d'efficacité, dans ces 
conditions, et pour le bien de tous. L'Etat nous 
aide complaisamment, lorsqu'il s*agit de police. 
A Baltimore, par exemple, lors du dernier concile, 
l'administration des postes avait établi un bureau 
spécial pour le service des évêques. Mais en dehors 
des petits détails de cet ordre, l'Etat ne s'occupe 
pas de nous. C'est le public qui s'en occupe. On 
vient sans cesse nous consulter. Ainsi dernière- 
ment, dans cette affaire de la loterie de la Loui- 
siane, qui ruinait tant de pauvres gens, on m'a 
prié d'écrire une lettre destinée aux journaux. Je 
l'ai écrite, et je crois qu'elle a contribué à faire 
cesser ce scandale. Le peuple nous aime, parce que 
nous sommes avec lui... » Et comme je l'inter- 
romps pour lui demander s'il en est de même des 
riches, et si, d'autre part, il ne prévoit pas de 
grosses difficultés avec ces accumulations d'énormes 
fortunes dans un si petit nombre de mains : «Oui,» 
répond-il, a c'est un grave problème. Il faut espé- 
rer qu'avec le temps on trouvera un meilleur moyen 



^3» 



OUTRE-MER 



de répartir la richesse commune. C'est pour cela 
que je vous disais tout à l'heure ma sympathie en- 
vers les associations par lesquelles l'ouvrier se 
défend. Et je n'ai pas peur d'elles, malgré de bien 
redoutables excès qu'elles ont produits, parce que 
notre ouvrier, je ne saurais trop vous le répéter, 
est profondément, sincèrement sage. D'abord, il a 
lui-même des chances de devenir ce millionnaire 
qu'il envie. Cela s'est vu et souvent. En outre, et 
même sans cette espérance, il est libéral et il est 
juste par instinct. Lorsqu'on a proposé un impôt 
sur la fortune personnelle, j'ai eu l'occasion d'en 
causer avec beaucoup de gens du peuple. Je les 
ai tous trouvés contraires à cette mesure et tous pour 
la même raison. Ils n'approuvaient pas un projet 
qui poussait à l'espionnage et au mensonge. Ils le 
jugeaient inquisitorial et immoral... Oui, j'ai 
confiance dans ce peuple, et j'ai confiance dans 
son amour de la vérité. J'en ai eu la preuve trop 
évidente, lorsque j'ai publié, voici quelques années, 
un petit livre pour montrer le Catholicisme tel 
qu'il est, sous ce titre : La Foi dé nos pères. Il a 
été vendu à deux cent cinquante mille exem- 
plaires... » Le visage sérieux du prélat s'éclaire à 
ce souvenir. Je n'ai jamais mieux senti qu'en regar- 
dant ce sourire, quelle différence sépare la pauvre 
gloriole de l'auteur professionnel en train de 
compter ses a milles » par vanité ou par lucre, et 
la joie virile de l'écrivain de foi qui mesure par 
le succès d'un livre le succès rendu à de fortes 
convictions. Les hogimcs de Dieu ont de ces ensei- 



CEUX D'EN BAS àsi 

gnements, même sans le savoir. Cest sur cette im- 
pression bienfaisante que se termina cet entretien 
dont j'ai cru pouvoir rapporter utilement les quel- 
ques parties les plus générales. En passant le seuil 
de rarchevêché, j'emportais le sentiment d'avoir 
causé avec un admirable prêtre. « C'est bien 
quelque chose, » ainsi que me disait un vieux fère 
de Terre Sainte qui me montrait le paysage de Na- 
zareth, et après m'avoir raconté : « Je vois cet 
horizon chaque jour et je me répète que c'est celui 
cil Notre-Seigneur passait tout enfant... Oui, » 
insistait-il, a c'est bien quelque chose. . . » Qui donc 
a écrit cette phrase profonde, où la sublimité du 
sacerdoce chrétien se trouve résumée : « Dieu a 
donné le prêtre au monde. La charge du prêtre est 
de donner le monde à Dieu... >? 

... Quelques semaines plus tard, j'étais dans le 
kall d'un des grands hôtels de la Cinquième 
Avenue à New-York. Au bureau, des secrétaires 
dépouillent un courrier, parlent au porte-voix, 
timbrent des notes. Des hommes d'affaires lisent 
leur correspondance, le cigare aux lèvres. D'autres 
se pressent autour d'une petite table sur laquelle 
une jeune femme aux yeux intelligents, pâle d'un, 
long travail sédentaire, frappe de ses doigts agiles 
les touches d'une machine à écrire. Ils attendent 
leur tour de lui dicter quelque lettre. D'autres 
personnes regardent si l'un des trois ascenseurs qui 
font la navette le long des douze étages va des- 
cendre. D'autres poussent la porte du bar, dont 



2J4 OUTRE-MER 

on entrevoit, aii fond, dans le reflet d'une glace, le 
comptoir entouré de consommateurs. Au milieu du 
hall un homme cause, — une espèce de géant à 
l'ossature puissante, un de ces athlètes aux larges 
épaules, à la taille robuste, aux mains et aux pieds 
solides, où l'on dirait que la nature a mis plus de 
vitalité et comme employé plus d'étoffe. Il est 
coiffé d'un large chapeau mou en feutre noir. Mais 
la coupe droite de sa redingote annonce qu'il ap- 
partient à l'Eglise, et son col violet qu'il y occupe 
une haute place. C'est Mgr Ireland, l'archevêque 
de Saint-Paul, que je suis allé vainement chercher 
l'automne dernier dans son diocèse du Minnesota. 
On ne me l'aurait pas nommé que je l'eusse re- 
connu, tant il est la figure visible de son éloquence. 
Sa grande face longue, tailladée de larges traits, 
est éclairée par deux yeux pers, presque trop petits 
pour ce puissarit visage très brun de ton. Le gri- 
sonnement des cheveux et des sourcils, jadis très 
noirs, décèle les cinquante-sept ans passés du pré- 
lat. Le menton très fort dit la volonté, le nez 
avancé dit la finesse. Le front a cette coupe un 
peu fuyante qui se remarquait chez Mirabeau et 
chez Gambetta, ces deux autres grands orateurs. 
La bouche est admirable de mobilité expressive. 
C'est une bouche éloquente et prenante, avec des 
lèvres larges qui annoncent la bonté. Il s'y creuse 
pourtant un pli amer. Malgré sa vaillance, l'ar- 
chevêque a trop lutté pour n'avoir pas désiré quel- 
quefois de prononcer le Nunc dimittis du croisé 
fatigué. En ce moaient il est tout attention et 



CEUX D'EN BAS 23S 

toute bonhomie. Je devais savoir de lui-même, 
quelques minutes plus tard, que le personnage avec 
lequel il causait ainsi, dans ce kall d'hôtel, était 
un reporter. 

— « Je ne renvoie jamais un journaliste, » me 
dit-il, après m'avoir expliqué ce petit trait de 
mœurs bien Américain, a Seulement je le préviens 
que, s'il me prête des paroles inexactes, je ne le 
reverrai plus... » C'est encore un trait commun 
avec beaucoup d'autres célèbres orateurs que la 
voix de l'archevêque soit gutturale, presque rauque. 
Un de ses admirateurs m'en avait prévenu : le 
début de ses allocutions est quelquefois pénible à 
entendre, puis l'oreille s'habitue à cet accent. Lui- 
même s'échauffe, et le don de l'expression est si 
fort chez cet homme, né pour être tribun s'il n'était 
apôtre, que Ton finit par aimer jusqu'à cette 
âpreté dans le timbre de ses phrases. Quelles 
heures inoubliables j'ai passées ce matin-là, puis 
l'après-midi, puis un autre jour encore, à l'entendre 
parler de l'Amérique avec un patriotisme si pro- 
fond, de la France avec une sympathie si émue, 
de l'Europe avec une impartialité lucide et su- 
périeure! J'admirais, en l'écoutant, la souplesse de 
cette intelligence dans laquelle il y a toute l'exci- 
tabilité Celtique, — Mgr Ireland est, comme l'in- 
dique son nom, d'une famille Irlandaise, — toute 
la dialectique Latine, — il a été élevé au petit 
séminaire de Meximieux, dans le diocèse de Belley, 
en France, — et tout le réalisme d'un Américain 
issu de race quvrière. Son père était un charpea-, 



33^ ÔUTRE-MER 

tier, venu d'Irlande en Minnesota à une époque où 
la ville dont son ûls est archevêque n'existait pas. 
J'écoutais cette souple et vivante parole passer des 
plus hauts sujets de théologie aux plus humbles 
détails d'activité pratique. L'archevêque disait 
comment, à une certaine époque, il avait dû, par 
ses conseils, diriger les semailles des immigrants 
de son diocèse, trop nombreux et trop ignorants 
pour que les concessions de terre qu'il leur avait 
obtenues fussent utilement exploitées. Puis il ré- 
pondait à mes questions de psychologie compliquée 
sur la nature de la piété Américaine, chez qui le 
mysticisme se traduit aussitôt en activité. Il me dé- 
crivait ses premiers séjours à Rome, sa solitude, la 
sorte d'étormement effrayé dont l'entouraient les 
vieux cardinaux, et, revenant à ce problème social 
sur lequel je l'interrogeais, comme j'avais interrogé 
Mgr Gibbons : 

— « Nos ouvriers?... » me disait-il. t Non, je 
ne redoute rien d'eux. D'abord ils sont bons, et 
même ceux qui ne sont pas bons ont du bon sens. 
Il y a dans l'Américain, et du haut en bas de 
l'échelle, beaucoup plus d'esprit conservateur que 
ne l'imagine l'Europe. Ce qui domine tout le 
monde ici, voyez- vous, les pauvres journaliers aussi 
bien que les millionnaires, c'est le sentiment de 
la loi. Non, l'ouvrier Américain n'est pas révolu- 
tionnaire. Il sent trop le prix de ce qu'il a pour 
rêver un ordre social absolument différent. Mais, 
s'il accepte l'ordre qui existe, il veut s'y défendre. 
A-t-il SI tort ? Et il procède par associations. A-t-ii 



CEUX D'EN BAS §37 

si tort encore? C'est dans la race, cela. Les gens 
riches s'amusent bien par clubs. Pourquoi les ou- 
vriers ne s'organiseraient-ils pas, pour se protéger, 
en clubs à eux qui sont les sociétés? Un grand 
pas a été franchi, quand ces associations propres à 
chaque métier se sont elles-mêmes associées entre 
elles. Pourquoi non encore? Les Chevaliers du 
Travail se formèrent ainsi. A mon sens, et malgré 
d'inévitables excès, cela est bon. Les capitalistes 
commencent à comprendre qu'il faut compter avec 
ces grandes forces collectives. Qu'arrive-t-il ? On 
discute, et discuter reste encore le plus sûr moyen 
de se comprendre. Ainsi, cette année, les direc- 
teurs d'un chemin de fer de l'Ouest, dont je con- 
nais beaucoup le président, crurent devoir diminuer 
les salaires. Les bénéfices de la compagnie avaient 
trop baissé. Voici comment les choses se passèrent 
Le président entra en conférence avec les repré- 
sentants des mécaniciens d'abord. Ces pourparlers 
durèrent quatre jours. Nos gens demandèrent le 
pourquoi de la réduction. Us examinèrent le bilan 
de la compagnie. Ils voulurent savoir à quel chiffre 
les affaires devraient remonter pour que le premier 
salaire fût rétabli. Ces pourparlers avec le prési- 
dent une fois terminés, eux-mêmes durent avoir 
des conférences avec leurs camarades. Finalement, 
le corps des ouvriers ayant accepté la réduction, ce 
fut le tour des serre-freins, ou brakemen. Il vous 
faudrait avoir assisté à un de ces entretiens pour 
mesurer à quelle profondeur ce pays-ci est égali- 
taire. Mais voilà L'homme d'affaires Américain se 



338 OUTRE-MER 

trouve trop proche du temps où il était ouvrier 
lui-même, trop proche du peuple pour ne pas sa- 
voir, quand il cause avec ses ouvriers, à qui il 
cause et ce qu*il doit leur dire. Ce sont des gens 
qui ne se croient pas de deux races différentes, et 
c'est beaucoup... » 

L'archevêque se tait. Il est sur le point d'aborder 
franchement un sujet pénible. A tous ses mots j'ai 
senti frémir l'apôtre plébéien, et qui lui-même 
voisin des humbles par son origine, comme ces 
hommes d'affaires dont il me parlait, se réjouit des 
progrès des travailleurs et souffre de leurs erreurs. 
Il continue : 

— « Notre ouvrier pourtant est atteint de deux 
graves défauts. Le premier, le plus grcind, c'est 
l'intempérance, celle de l'alcool malheureusement. 
Car, du vin, ils n'en boivent pour ainsi dire pas. 
Nous avons mené et nous menons une campagne 
acharnée contre ce vice. Nous n'avons pas vaincu. 
Le second défaut, c'est la prodigalité. Notre ou- 
vrier va trop vite. Aussitôt qu'il a de l'argent, il 
le dépense. Il veut que sa fille soit une dame. Vous 
entrez dans sa maison. Vous y trouvez un tapis, 
un piano. Ce n'est pas qu'il soit bien sensible au 
luxe, mais ce même profond sentiment d'égalité le 
pousse à cet étalage aussi. Il lui semble naturel, 
presque nécessaire, que le luxe soit à la portée de 
tous. Alors, quand viennent les mauvaises années, 
il est pauvre et il souffre. L'assurance corrige un 
peu cela. D'ailleurs, à côté des prodigues, il y a 
les sages. Beaucoup arrivent à s'acheter un coin de 



CEUX D*EN BAS 239 

terrain pour s'y bâtir une maison, — voyez 
l'exemple de Philadelphie, — et tout de suite à 
côté un coin de terrain sur lequel ils spéculent. 
Voilà pourquoi la haine du capital n'existe pas 
chez nous. Et puis nos ouvriers sont chastes et ils 
sont religieux. On me dit qu'en Europe le concu- 
binage est le fléau des classes pauvres. Rien de 
pareil parmi nos populations. Je résumerai leur 
vertu d'un mot. La meilleure espérance de l'Eglise 
est ici dans les ouvriers. Tous ceux qui sont Ca- 
tholiques sont pratiquants. Vous les verrez com- 
munier à Pâques presque sans exception. C'est 
cette ferveur du peuple qui nous donne cette op- 
portunité magnifique dont je parle toujours. Cet 
immense pays est si neuf, si dépourvu de préjugés, 
et il éprouve de plus en plus le besoin de cet ordre 
dans l'unité, la marque propre de l'Eglise Catho- 
lique. Le grand problème, pour que cette unité se 
manifeste, c'est qu'il y ait vraiment une Eglise 
Catholique Américaine, et d'abord unité de langue. 
Or beaucoup de nos fidèles sont des immigrants : 
des Allemands, des Polonais, des Canadiens- 
Français. Ils nous arrivent ne parlant que leur 
propre langue, et avec des prêtres qui ne parlent 
eux aussi que cette langue. Le danger est réel. Si 
nous imposons l'Anglais dans nos diocèses, ces 
prêtres risquent d'être sans fidèles, et ces fidèles 
sans prêtres. Il faut pourtant forcer les uns et les 
autre à l'apprendre, cet Anglais, pour que notre 
Eglise ne se disperse pas en une série de chapelles 
locales, et aussi pour que nous ne puissions pas 



«40 OUTRE-MEft 

être accusés de demeurer des étrangers dans le 
pays. Mais quoi! C'est un effort à exiger de la 
première génération, et la seconde sera composée 
de Catholiques vraiment Américains. Ici encore 
nous avons dû combattre. Les Allemands ont 
adressé une pétition à Rome pour obtenir qu'il y 
eût des évêques de langues différentes et dans un 
nombre proportionné à la nationalité des immi- 
grcints. Or, sur dix millions de Catholiques, plus 
de trois millions sont Allemands. Un tiers des 
évêques eût donc été Allemand. C'en était fait de 
l'unité de notre Eglise. Heureusement les pétition- 
naires ont mêlé la politique à leur demande. Ils 
ont insisté sur l'intérêt des puissances Européennes 
à ce partage. C'était toucher au patriotisme des 
Américains, qui se sont inquiétés, et nous avons 
vaincu. Ah! Notre avenir est vaste, bien vaste, à 
la condition que nous soyons profondément, ré- 
solument Américains et démocrates. Nous avons 
besoin de trois choses : de bonnes mœurs, nous les 
avons; de fidèles, l'immigration nous en apporte 
sans cesse; d'intelligence, nos universités et nos 
séminaires vont nous en donner, toujours davan- 
tage. Mais entendez bien, ce n'est pas l'intelligence 
d'hier qu'il nous faut, à nous comme à vous, c'est 
celle d'aujourd'hui, celle de demain, celle du ving- 
tième siècle... » 

Et tandis que Tarchevêque semblait voir déjà 
de ses yeux clairs ce lendemain triomphant pour 
lequel il a donné toute sa vie, heure par heure, je 
me souvenais du cri qu'il a poussé dans la cathé- 



CEUX D'EN BAS 341 

drale de Baltimore et dont toute notre conversa- 
tion n'est qu'un commentaire : « Le Christ a fait 
du problème social la base même d'un enseigne- 
ment. Car voici la preuve qu'il a donnée de sa 
divinité : les aveugles voient, les boiteux marchent, 
les lépreux sont puriûés et les pauvres sont évan- 
gélisés.,, j> 



Un de mes amis Français à qui je lis le résumé 
de ces deux conversations, hoche la tête. Il y a 
dix ans que ses fonctions le retiennent à New- 
York. Il connaît bien les Etats-Unis et il les croit 
menacés, sinon d'une catastrophe, à tout le moins 
de troubles immenses. Je dois ajouter qu'il est 
naturellement pessimiste, très hostile à la démo- 
cratie, et qu'il vit dans un état de colère perma- 
nente contre le positivisme de la société Améri- 
caine. 

— « ... Oui, je voudrais les tenir ici, vos deux 
archevêques, » me dit-il après quelques instants, 
a et leur mettre seulement sous les yeux ces docu- 
ments, en leur demandant de me les expliquer. » 
Et, avisant un des cartonniers de son bureau, il 
en tire quelques fiches les unes après les autres. 
a Ce ne sont pas des idées et des phrases, cela, ce 
sont des faits et ce sont des chiffres. Je les ra- 
masse pour un grand livre que je n'écrirai peut-être 
jamais, et comme ils sont tous empruntés aux 
rapports publiés par le Labour Bureau depuis 
I- ' 16 



24t OUTRE-MER 

dix ans, ils sont bien incontestables. Nous sommes 
en janvier 1894. Hé bien! à la fin de décembre 
dernier, il n'y a pas vingt jours, l'enquête officielle 
constatait que dans les seuls Etats de New-York et 
de New- Jersey le nombre des ouvriers sans travail 
s'élève à deux cent vingt-trois mille deux cent cin- 
quante. En Pensylvanie, ce nombre s'élève à cent 
cinquante et un mille cinq cents. Calculez, et vous 
ne serez pas au-dessus de la vérité, qu'il y a ainsi 
dans ce pays-ci plus de huit cent mille désoccufés^ 
comme on les appelle. Additionnez les deux mil- 
lions de femmes et d'enfants qui constituent leurs 
familles, et vous arriverez à cette conclusion qu'à 
l'heure présente et par ce terrible hiver, la grande 
République, ce paradis du prolétaire, compte sur 
son sol trois millions d'êtres humains qui meurent 
littéralement de faim. Et Ton veut que je ne croie 
pas à une révolution prochaine, quand de pareilles 
armées de désespérés sont là, prêtes à suivre le pre- 
mier agitateur qui saura les soulever? — Ajoutez 
que tous ces affamés sont enrôlés dans quelque 
association, et qu'à coté d'eux grouille une autre 
armée presque aussi misérable, celle des ouvriers 
de moins en moins payés, à qui le travail est 
rendu presque intolérable par suite de l'universelle 
dépression des affaires. Voici d'autres chiffres em- 
pruntés à la même liste officielle. Vous les trou- 
verez et quantité d'autres aussi concluants dans 
le livre que la fille de Karl Marx, je crois, 
Mme Avelane et son mari ont publié sous ce titre : 
The working class tnovement in America. A Fall 



CEUX D'EN BAS 243 

River, par exemple, et dans les grandes manufac- 
tures de coton, les gages moyens de l'ouvrier sont 
de neuf dollars par semaine, cela lui fait un dol- 
lar et demi par jour, tandis que dans New- Jersey- 
cette moyenne s'abaisse à un dollar vingt-cinq, et 
dans le reste des Etats-Unis à un dollar. Au pre- 
mier regard, ces chiffres semblent plutôt élevés, 
et c'est en les faisant miroiter que certains éco- 
nomistes vantent le bonheur des classes laborieuses 
en Amérique. Mais pour apprécier ce que valent 
en réalité ces six ou sept francs gagnés chaque 
jour, il faut dresser une petite table comparative 
du coût de la vie dans les différents pays. Le 
loyer moyen d'un ouvrier Américain lui coûte 
soixante-sept dollars par an, c'est-à-dire plus de 
trois cent quarante francs, tandis que le loyer 
moyen d'un ouvrier Suisse lui coûte vingt-cinq dol- 
lars, c'est-à-dire à peine un peu plus de cent vingt- 
cinq francs, et celui d'un ouvrier Allemand vingt- 
deux dollars, c'est-à-dire environ cent dix francs. 
L'ouvrier Américain dépense pour son chauffage 
à peu près trente dollars, quand l'ouvrier Suisse 
en dépense vingt et l'Allemand dix. Et tout est en 
proportion. Ces gages, qui paraissent suffisants, 
considérés du point de vue de l'Europe, ne repré- 
sentent pas de quoi soutenir une famille. Le tra- 
vail des femmes et des enfants est la conséquence 
de cet état de choses, et cette exploitation-là est 
plus dure encore. Tenez, voici d'autres chiffres. A 
Philadelphie, les chemises de femmes sont payées 
soixante cents, ou soixante sous, comme vous vou- 



244 OUTRE-MER 

drez, soit trois francs la douzaine; les tabliers de 
nourrice trente-cinq sous. De ces tabliers, une ou- 
vrière fait à peu près deux douzaines dans sa 
journée, en travaillant depuis cinq heures du ma- 
tin jusqu'à sept heures du soir. Des femmes plus 
instruites, celles que l'on empJoie au clérical work, 
— il n'y a guère de mot exçict pour exprimer le 
travail de bureau, — gagnent de cinq à six dollars 
par semaine. Là-dessus, elles ont à payer leur 
chambre, leur blanchissage, et à se tenir élégam- 
ment pour ne pas perdre leur position. Quant aux 
enfants, ce sont des statistiques navrantes : dans 
le Connecticut, sur soixante-dix mille ouvriers, 
cinq mille ont moins de quinze ans. Sur cent em- 
ployés des fabriques de cigares, dans New- York 
City, vingt-cinq sont des enfants. Or le travail 
des manufactures de tabac est de dix heures par 
jour. Dans celles de coton, il est souvent de onze. 
A Détroit, les petits garçons des usines travaillent 
neuf heures seize minutes, et les petites filles neuf 
heures dix. Notez que ces exemples sont pris dans 
des Etats oij l'on s'est occupé de la législation du 
travail... Maintenant, » conclut-il en refermant 
ses papiers, t si vous voulez que ces renseigne- 
ments de statistique s'animent pour vous, vous 
avez trois petites expériences à faire, toutes sim- 
ples, et qui ne vous tiendront pas éloigné de votre 
hôtel plus de quelques heures chacune. Demandez 
à un directeur de journal qu'il vous donne un 
reporter pour vous accompagner dans les bas quar- 
tiers de New-York, pendant le jour, première vi- 



I 



CEUX D'EN BAS 24S 

site, — puis le soir, seconde visite, — puis dans 
les pénitenciers des îles, troisième visite. Vous 
apercevrez le déchet de cette civilisation dont les 
fastuosités vous ont d'abord ébloui, et peut-être 
jugerez-vous que je n'ai pas si tort en protestant 
contre l'optimisme des deux grands évêques à qui 
vous avez demandé quelques idées sur les classes 
ouvrières aux Etats-Unis. Comme à beaucoup de 
gens de cœur, les rêves de leur bonne volonté leur 
cachent la hideur du réel... » 

J'ai suivi le conseil de mon compatriote, quoique 
les documents cités par lui ne m'eussent pas pro- 
duit une impression bien profonde. J'ai trop étu- 
dié déjà les problèmes sociaux, pour attacher une 
importance sincère aux enquêtes officielles. Elles 
valent les enquêtes révolutionnaires, c'est tout dire. 
Les unes et les autres procèdent par chiffre 
extrêmes, et, somme toute, la preuve que la société 
actuelle est viable, c'est qu'elle vit. Elle comporte 
d'affreuses misères, qui tiennent à des causes trop 
multiples pour que le remède à oe déchet de civi- 
lisation, comme disait mon ami, soit jamais for- 
mulé avec certitude. Chaque fois qu'on a essayé 
d'appliquer à cet organisme infiniment complexe 
des mesures de réformation radicale, on a surajouté' 
les injustices du désordre et ses malheurs aux 
malheurs et aux injustices du sort. Les révolu- 
tionnaires ont pourtant raison d'exagérer les faits 
trop odieux et ces brutalités d'écrasement qui cons- 
tituent ce que l'on doit appeler le péché social, 
notre péché à tous. Ils empêchent nos égoïsmes de 



246 OUTRE-MER 

s'endormir, soit qu'ils nous épouvantent dans notnt 
sécurité, scit qu'ils nous émeuvent dans notre 
humanité, et ils provoquent les remèdes de détail, 
les seuls qui aient jamais adouci un peu le lot 
des victimes de la trop dure concurrence. Je ne 
regrette donc pas les trois excursions dans les 
dessous de New-York, entreprises à la suite de ces 
entretiens. Quoique de pareilles expériences soient 
bien superficielles, je crois y avoir gagné une vue 
plus exacte des données parmi lesquelles se pré- 
pare Tavenir de ce pays sans analogue. Les heures 
employées à ces trois visites furent courtes, et les 
détails que j'y pus saisir, limités. Le lecteur jugera, 
par les pages de journal où j'ai consigné sur-le- 
champ chacune de ces « expériences >, si je me 
suis trompé en attachant quelque importance à leur 
signification. 



/j janvier. — ... Vers midi, et par un jour 
d'hiver cruellement froid, nous montons, M. K*** et 
moi, dans un des cars verts de Broadway, qui mar- 
chent encore avec des chevaux. En vingt minutes, 
nous avons quitté le New- York que je connais pour 
un New- York que je ne connais pas. Les blocks 
succèdent aux blocks, bâtis d'une façon plus in- 
cohérente encore dans cette partie que dans l'autre, 
celle où je débarquais voici cinq mois. Nous chan- 
geons de voiture au coin de la Première Avenue, 
pour descendre après vingt autres minutes, et 
guivre à pied une longue me toute en maisons dé- 



CEUX D'EN BAS «47 

gradées. Au sous-sol d'une de ces maisons, un esca- 
lier plonge qui nous conduit dans une sorte de 
petit oifice. Une cloison de planches sans papier et 
sans peinture le divise en deux chambres. Uune 
sert de salle d'attente, l'autre de bureau. C'est ici 
l'agence centrale d'une de ces associations d'ou- 
vriers qui foisonnent aux Etats-Unis. Celle-là, 
toute récente, a été fondée par un jeune homme qui 
se tient en ce moment dans le bureau. Je l'appelle- 
rai BazaroWy du nom de l'étudiant nihiliste dans 
le Pères et Enfants de Tourgueniew, ce qui ne 
sera pas en contradiction avec les propos que 
nous échangeâmes durant cet étrange après-midi. 
C'est un juif Russe, de la partie qui touche à la 
Pologne, venu à New-York, il y a six ans, et agi- 
tateur de profession. Il est assez beau, avec de 
longs cheveux très blonds qui bouclent autour d'un 
visage très pâle. Les yeux, à fleur de tête, sont 
glauques et rayés de minces filets de sang, dans 
leur partie blanche. Sa voix, qui grasseyé, a moins 
d'accent étranger en Français qu'en Anglais. Cette 
dernière langue est pour lui une acquisition toute 
récente. Il la parle avec la facilité extrême qui 
convient à sa double origine. Il est Slave et il est 
Sémite. 

Ce personnage inquiétant nous a priés de nous 
asseoir, après nous avoir regardés de ce regard 
habitué à chercher l'espion possible, qui est celui de 
tous les militants du socialisme. Cependant il est 
bien en règle avec les lois et le brevet qui l'auto- 
rise à fonder son association s'étale sur le mur, 



248 OUTRE-MER 

au-dessus de la table, ^à côté d'une petite affiche 
rédigée en hébreu et marquée d'une tête de mort 
avec des os en sautoir. Sans doute il n'aperçoit rien 
en nous qui justifie le soupçon, car il continue de 
dépouiller sa volumineuse correspondance du ma- 
tin, mais cette fois avec une vaniteuse coquetterie 
de diplomate très occupé. Il lit des noms, dicte des 
rendez-vous, s'étonne de ne pas connaître celui-ci 
ou celui-là, consulte son secrétaire. Ce dernier, un 
homme de quarante ans, de mise sordide et de 
mine chafouine, est en train de compter cinquante 
sous à un ouvrier qui tend docilement un livret 
rouge, avec une espèce de passivité hargneuse. Le 
secrétaire échange avec ce sinistre client quelques 
mots en langue Allemande, puis il parle Russe 
avec son chef, et j'avise sur la table une pile de 
brochures, destinées à la propagande. C'est la 
traduction Anglaise d'un ouvrage de l'Italien Maz- 
zini : « The duties of mafiy — les devoirs de 
V homme. » Je l'ouvre au hasard et j'y trouve un 
chapitre sur Dieu. Voilà d'où le parti révolution- 
naire s'est élancé. — Pour arriver où, leurs jour- 
naux le disent trop clairement. Ce qu'ils ne disent 
pas assez, ce qu'un pareil endroit rend perceptible 
et comme concret, c'est la mixture internationale, 
l'étonnante fusion de races que représente ce parti. 
C'est un des coins de Cosmopolis que je retrouve 
ici, un des faubourgs, une banlieue plutôt de cette 
cité des cités, qui eut pour fondateurs des raffinés, 
comme le prince de Ligne, lord Byron, Mme de 
Staël, Gœthe, Beyle et Henri Heine. Ces grands 



CEUX D'EN BAS *4«S 

artistes et ces grands seigneurs ont demandé à 
l'expatriation et au voyage de quoi mieux goûter 
le charme composite de la vaste civilisation mo- 
derne. Les socialistes actuels demandent à la vie 
cosmopolite le moyen de mieux détruire cette 
même civilisation. C'est une preuve de plus que 
nos habitudes et nos milieux ont justement le sens 
et la valeur de nos âmes. 

Bazarow a fini son dépouillement, et il sort avec 
nous pour aller à la police. Nous devons prendre là 
un détective qui nous accompagne dans notre vi- 
site aux bas quartiers. L'agitateur a exprimé lui-- 
même son désir que nous fussions protégés, et lui 
avec nous, contre un danger qui se trouve être 
bien imaginaire. Ce petit détail montre mieux que 
tous les discours combien ce parti de la destruc- 
tion sociale, qui nous semble, à nous autres conser- 
vateurs, si uni dans sa haine de l'ordre établi, est 
réellement divisé dans son fond. Notre guide a 
peur d'être malmené par des ouvriers qui appar- 
tiennent à une autre secte. Il marche d'un pas qui, 
à lui seul, sur un des trottoirs de cette ville de 
hâte, révèle l'étranger, un pas flâneur, qui va sans 
but, sans hâte, sans précision. Il porte un paletot- 
sac dont les pans descendent plus bas en avant 
qu'en arrière, à cause du poids des livres qui 
bourrent les poches. Avec son chapeau souple et 
déformé, sa chemise de flanelle, son pantalon 
élimé, il me rappelle les bohèmes de la littérature 
qui foisonnent dans les cafés du quartier Latin et 
de Montmartre, leur indifféreiïce au monde exté- 



«So OUTRE-MER 

rieur, leur incurie agressive, et leur intoxication de 
ridée, de la parole surtout Durant la demi-heure 
que nous mettons à gagner la police d'abord, puis, 
le chef de ladite police étant absent, un bar où 
nous devons luncher, Bazarow parle, parle, parle 
toujours. Son bavardage n'est pas sans éloquence. 
Comme tous les révolutionnaires que j'ai connus, 
il se maintient dans la sphère des idées générales. 
Il prodigue les théories de vaste régénérescence, 
invérifiables et par conséquent indiscutables, et il 
les coupe sans cesse d'un énergique : « That is my 
beliefy — telle est ma croyance, » — de quoi sou- 
lever d'enthousiasme une assemblée d'instinctifs. 
Il énonce quelques opinions exactes sur le paysan 
Français qu'il compare au paysan Russe. Qu'il 
les connaisse l'un et Fautre, prouve l'étendue et la 
pénétration de ce travail révolutionnaire, en train 
d'attaquer l'ouvrier des champs après avoir pourri 
celui des usines. Le nom de Jérusalem ayant passé 
dans la conversation à propos des colonies agri- 
coles dont quelques Israélites charitables prennent 
l'initiative en Palestine : 

— « Jérusalem, » dit Bazarow, « mon père vou- 
lait m'y envoyer ! Mais ma Jérusalem à moi est ici. 
Mon père , » continue-t-il, « voulait faire de moi 
un saint... Je suis devenu un infidèle... » Il ricane. 
Ses gros yeux verts laissent passer cet étrange 
regard propre à certaines personnes de sa race, où 
il tient un infini de mystification et de désillusion. 
Quand on a vu pleurer les Juifs, au pied du mur 
du Temple, à Jérusalem, le vendredi, on comprend 



CEUX D'EN BAS «5» 

quel doit être le scepticisme de ces espéreurs éter- 
nels le jour où ils cessent de croire à ce Messie 
promis, et qui, pour eux, n'est pas venu. Et comme 
si celui-ci avait entendu ma pensée, il reprend : 
« D'ailleurs, entre les gens qui s'appuient sur la 
Bible et nous, il y a un abîme... Je sais. Il y en a 
qui se prétendent socialistes, surtout des Catho- 
liques, l'archevêque Ireland par exemple... Mais 
Catholiques, Juifs ou Protestants, prêtres, rabbins 
ou pasteurs, tous ces gens racontent au peuple qu'il 
doit être résigné, satis-fied^ hé bien! le socialisme 
consiste justement à lui enseigner le contraire, à 
lui démontrer qu'il doit être révolté, disscUis-fied,..i^ 
— Il prononce cette phrase profonde au moment 
même où nous passons le seuil du restaurant, dans 
lequel M. K*** l'introduit, en lui disant avec 
l'ironie incisive d'un vrai Américain : « Nous 
autres démocrates, nous aimons les cabarets aris- 
tocratiques, n'est-il pas vrai?... » Nous prenons 
place dans une salle à manger assez luxueusement 
décorée en effet de glace* et de verres de couleur, 
où des hommes d'affaires, presque tous Juifs aussi, 
dévorent un lunch hâtif. Un d'eux reconnaît Ba- 
zarow et lui serre la main. C'est un des patrons 
chez lesquels il a travaillé lors de son arrivée à 
New- York et qu'il a failli ruiner par une grève. 
<r II s'est battu contre moi très franchement, » dit 
l'agitateur, c je me suis battu contre lui très fran- 
chement. Ce n'est pas une raison pour ne plus se 
connaître... • Il sourit au souvenir de cette grève 
dont il nou§ raconte les épisodes, tout en dégus- 



252 OUTRE-MER 

tant des huîtres frites. Il y voit une campagne 
glorieuse, en faveur d'idées dont je souhaite que 
du moins il les croie vraies. Il oublie les gens qui 
ont eu plus faim. C'est à quoi d'ailleurs les révo- 
lutionnaires n'ont jamais pensé. Quand on recons- 
titue leur psychologie, on trouve toujours que ce 
sont des esprits d'abstraction pour qui la douleur 
humaine est le point de départ d'un raisonnement. 
Ces théoriciens qui en parlent le plus sont aussi 
ceux qui la sentent le moins. 

Nous retournons à la police. Notre compagnon 
reste à la porte et il a raison, car le célèbre 
M. Byrnes, que nous trouvons enûn, nous parle de 
lui en termes qui eussent rendu cette visite pénible, 
si l'autre eût été là. Ce chef de la sûreté, le 
meilleur qu'ait jamais eu New- York, est un géant 
au visage dur, à la bouche serrée, à l'œil pénétrant, 
presque empoignant. C'est une impression étrange 
que de quitter ainsi en quelques secondes la so- 
ciété d'un révolutionnaire déclaré pour celle d'un 
professionnel de la justice. On sent à la fois la 
nécessité pour chaque civilisé de prendre parti 
dans ce duel implacable et ininterrompu de l'ordre 
contre le désordre, et la légitimité, en un certain 
sens, de l'une et de Tautre forme d'âme. Cette 
impression, j'allais la subir plus forte encore. 
M. Byrnes fait venir, pour nous escorter dans notre 
tournée au pays de misère, un de ses meilleurs 
agents dont j'ai promis de taire le nom véritable. 
Te l'appellerai Clark, comme j'aij^ appjslé Bazarow 



CEUX D»EN BAS 253 

le nihiliste Polonais. Nous voyons entrer uiï 
homme court et large, à face de molosse mousta- 
chu, avec une mâchoire de prise et de morsure, 
au-dessous d'un nez coupé en carré. Ses petits 
yeux noirs semblent lui brûler trop près de la 
cervelle, comme ceux des bêtes de proie. C'est un 
animal tout muscles et toute poursuite, dont les 
moindres mouvements trahissent une agilité sau- 
vage. Rien qu*à le regarder marcher, je comprends 
que les romanciers Américains aient le goût de 
choisir les détectives pour héros de leurs récits 
sensationnels. Dans une créature de cette race, 
l'énergie physique et morale est à l'état de jaillis- 
sement continu, comme chez les soldats qui font 
campagne. L'audace, la présence d'esprit, la ca- 
pacité de suffire à tous les dangers, l'adresse et la 
ruse se dégagent de cet athlète de police, et avec 
cela une jovialité de soudard. Nous avons pris 
congé de M. Bymes, dont la prunelle aiguë s'est 
adoucie pour regarder « son homme », et nous 
voici au bas de l'escalier, M. K*** et moi, qui pré- 
sentons MM. Clark et Bazarow l'un à l'autre. Il 
y eut vraiment dans la confrontation de ces 
deux êtres l'antagonisme, soudain révélé, de deux 
espèces' sociales. Les yeux à fleur de tête du révo-' 
lutionnaire se firent insolents, d'une insolence iro- 
nique et effrayée, tcindis que le petit nez court du 
policier se fronçait et se crispait comme le museau 
d'un dogue qui va s'élancer et mordre. Le « ver y 
glad to meet you^ sir », qu'il dit. à l'Américaine, 
s'échappa comme un grommellement, et, marchant 



354 OUTRE-MER 

côte à côte, leurs dos seuls continuaient d'évoquer 
ridée de deux mondes en combat : l'un dans sa 
carrure de troupier, le pardessus militairement 
brossé et boutonné, le chapeau luisant comme du 
métal, les pieds chaussés de fortes bottes, marchait 
avec une certitude singulière, tandis que l'autre, 
par instinct et par outrecuidance, exagérait encore 
son débraillement, les pieds lancés mollement, les 
mains comme flottantes dans les poches de son 
pantalon déchiré et délavé, l'air indifférent, 
gouailleur et indomptable sous la loque de son 
couvre-chef. Et cependant ils commençaient de 
causer ensemble, avec cette familiarité bon enfant 
qui semble flotter dans l'air de cette vaste démo- 
cratie et se respirer par tous les pores : 

— a C'est étonnant que nous ne nous soyons 
pas encore rencontrés, monsieur Clark, b dit Ba- 
zarow. 

— a Et que je ne vous aie pas arrêté, mon gar- 
çon, » répond l'autre. 

— « Oh! » reprend le Polonais, « nous savons 
que M. Byrnes et ses hommes n'aiment pas beau- 
coup les gens occupés à l'organisation du travail, 
et ces gens-là n'aiment pas non plus beaucoup 
M. Byrnes et ses hommes... » 

Il y a de l'orgueil et du défi dans la voix gras- 
seyante de l'étranger. Nous appréhendons une dis- 
pute, et j'interroge M. Clark sur sa vie et sur son 
métier : « Well^ » me dit-il après quelques phrases 
sur son âge et sur sa famille, « ce métier a le mé- 
rite de donner toujours lieu à quelque petit ex ci- 



CEUX D'EN BAS «55 

tentent... Ainsi la semaine dernière, j*ai eu dans 
la bouche le canon du revolver d'un voleur déses- 
péré. S'il avait tiré, je n'aurais pas eu le plaisir 
de faire votre connaissance aujourd'hui et celle 
de ce gentleman... » Et il regarde de nouveau du 
côté de Bazarow. Je sens ses muscles bouger sous 
le drap de son pardessus. Ils lui démangent à voir 
sa proie si près et à ne pas lui sauter dessus. Il 
passe dans ses petits yeux une mauvaise lueur. 
Pour le moment, son métier à excitation consiste 
à protéger cet ennemi, sur lequel il aurait si bonne 
envie de bondir, — et, redevenu maître de lui, il 
goguenarde et lui offre un cigare 

Nous sommes entrés, tout en causant ainsi, au 
cœur du quartier que les New-Yorkais appellent 
la Bowery, d'un vieux mot Hollandais qui signifie 
ferme. La rue où nous nous engageons pourrait 
aussi bien serrer ses maisons sordides dans un 
faubourg de Rome ou de Naples. Elle n'est peu- 
plée que d'Italiens. Après avoir cheminé quelques 
instants entre ces masures, le long desquelles 
toutes les enseignes et toutes les affiches sont en 
Italien, nous pénétrons dans un premier logis. Il 
«e compose de deux chambres au rez-de-chaussée, 
aussi étroites que des cabines de bateau. Des 
hommes et des femmes y travaillent, au nombre 
de huit, accroupis dans un air fétide qu'un poêle 
de fonte rend plus asphyxiant encore, et quelle 
saleté! Pas un d'eux ne parle l'Anglais. Je les 
questionne dans leur langue et j'apprends qu'ils 



256 OUTRE-MER 

sont de Catanzaro, en Calabre. Voici quatre ans, 
à cette date ou presque, je visitais cette belle ville 
haute d'où Ton voit la mer et que l'on atteint en 
gravissant des côtes plantées de cactus. Pourquoi 
ne sont-ils pas restés là-bas, à paître leurs trou- 
peaux et à manger les fruits fauves qui pointent 
sur le bord des vertes raquettes épineuses? L'in- 
vincible espérance les a portés ici, dans cette ta- 
nière qu'ils payent huit dollars par mois, — le 
pris d'un loyer d'un an dans leur pays. — Au 
lieu d'avoir derrière leur fenêtre la sauvage mon- 
tagne violette, les profonds ravins verdoyants et 
la libre mer bleue, ils ouvrent leur croisée, quand 
ils veulent renouveler l'air, sur une cour, froide 
et puante comme un égout, dans laquelle le 
linge des voisins, pendu à des cordes, secoue ane 
pluie de microbes empestés. Et c'est ainsi, indéfini- 
ment, le long de cette rue et de combien d'autres ? 
Nous visitons une seconde maison, oii se tient une 
seconde famille composée de neuf personnes. 
Ceux-ci viennent de C^serte. Les femmes et les 
enfants grelottent dans leurs haillons, malgré le 
poêle toujours chauffé à blanc. Avec leurs faces 
méridionales, jaunes de la cuisson du «î^1*»-il natal, 
verdâtres presque, où tournent des prunelle^ d'un 
noir brûlant, ces exilés font pitié. A deux pas, en 
plein air, si ce brouillard de cave, acre et pesti- 
lentiel, peut s'appeler de l'air, des filles drapéet 
de châles épais, et qui sont des Abruzzes, retapent 
des couvertures. Maigres et usées déjà malgré leurs 
vingt ans, elles sourient d'un sourire qu; u faim et 



CEUX D'EN BAS «57 

qui a froid, froid surtout, froid jusqu'aux os, 
froid jusqu'au sang, et elles maudissent « questa 
hrutissima terrai » — cette terre de hideur. — On 
devine l'entreprise d'émigration, l'exode par vil- 
lages entiers, le vo3rage de Naples à Gibraltar, 
puis de Gibraltar ici, au rabais, dans la cale ou 
sur le pont, suivant la saison, à bord d'un de ces 
vastes paquebots dont l'image coloriée se voit à la 
fenêtre des cabarets de la rue. L'annonce de la 
compagnie, qui est Allemande, s'étale au-dessus, 
A une autre devanture d'un autre cabaret la croix 
de Savoie se dessine. Il y a un symbolisme dans 
cette rencontre. N'est-ce pas l'œuvre de la Triple 
Alliance et de la folie militaire que cette fuite de 
ces malheureux loin de leur admirable patrie, de- 
venue trop pauvre? Et même entre ces deux mi- 
sères, Y agio ne les lâche pas. Cette inscription pas- 
sablement ironique : « Banca Popolare,,. ■— 
Banque Populaire... » — apparaît à un détour. 
Des billets de banque de cent et de cinquante lires, 
étalés sous un vitrage, tentent la main. Nos com- 
pagnons s'arrêtent : « Croyez-vous, » dit empha- 
tiquement le socialiste, « qu'on ne ferait pas mieux 
de donner tout cet argent aux malheureux que 
nous venons de voir?... Et s'ils le prenaient pour- 
tant?... » — a Ils ne le feront pas, » répond phi- 
losophiquement le policier; « le crime habituel ici 
n'est pas le vol. C'est le coup de couteau et aussi 
la prostitution. Ils vendent leurs femmes aux Chi- 
nois, qui sont là, dans le quartier contigu. La loi 
ne permet pas aux femmes jaunes d'habiter les 



258 OUTRE-MER 

Etats-Unis... Mais John, » — c'est le surnom 
Américain des habitants du Céleste Empire, 
a John a beaucoup de goût pour les femmes 
blanches, et il s'en paye le plus qu'il peut avec 
l'argent qu'il gagne ou qu'il vole. Car c'est son 
crime, à lui, le vol, comme chez les Irlandais l'ivro- 
gnerie... D'ailleurs, » conclut-il, a voici leur rue...» 

L'affiche Italienne a cédé en effet la place à l'il- 
lisible affiche en caractères de l'Extrême-Orient, et 
sur le mince trottoir, devenu propre, j'entends cla- 
queter les épaisses semelles de bois des Jaunes. 
Petits et frêles, la face glabre sous le chapeau 
rond, la natte noire des cheveux enroulée par- 
dessous en un chignon huileux, ils vont et ils 
viennent silencieusement. Leur torse n'a pas de 
forme visible, sous la blouse bleue à manches flot- 
tantes. Leurs pieds si minces le sont davantage 
encore sous le battement de leurs larges pantalons. 
Ces espèces de nains aux traits délicats, avec leurs 
yeux bridés, si noirs sur un teint si jaune, avec 
leurs pommettes saillantes, l'ossature triangulaire 
de leur masque et leur nez camard, donnent l'im- 
pression d'un envahissement de bêtes qui vont se 
répandre dans la ville, gagner, gagner, tout dé- 
truire. Il y a du serpent dans ces faces plates, et 
une énigmatique endurance dans ces regards qui 
semblent ne rien recevoir du monde environnant. 
Bazarow, depuis que nous avons quitté la rue 
Italienne, semble lui-même devenu aussi impas- 
sible que ces étranges promeneurs. Il ne peut que 



CEUX D'EN BAS «59 

les haïr, car ils sont des ennemis plus dangereux 
pour le socialisme que les plus féroces capitalistes, 
travaillant, comme ils font, pour rien, et d'un tra- 
vail toujours ég-al, jamais rebuté, jamais lassé, 
des quinze et des seize heures d'affilée. Avec eux, 
la main-d'œuvre s'avilit, et sans cesse il faut les 
protéger contré la fureur de leurs concurrents de 
race blanche, qu'ils ruineraient en quelques années, 
si on les laissait libres. A mesure que l'agitateur 
s'assombrit, le détective, lui, devient plus jovial 
Il trouve ces gens très plaisants, — c great fun ». 
— Il entre dans toutes les boutiques, touche à 
tous les objets, frappe sur toutes les épaules avec 
sa large main, en s'esclaffant de rire. Les petits 
hommes jaunes clignent leurs yeux noirs avec une 
bonhomie malicieuse. Ils nous offrent leurs mar- 
chandises, du thé enveloppé dans des boîtes co- 
quettes, des laques, des étoffes, des porcelaines, le 
tout digne d'un bazar de vingtième ordre. Ils en 
demandent des prix exorbitants, et ils continuent 
de sourire quand on discute avec eux, sans plus 
s'émouvoir et sans insister. Ce n*est pas le com- 
merce qui les fait vivre à New- York, c'est le blan- 
chissage. Ils l'entreprennent à des prix si humbles 
qu'ils Tont accaparé. Il leur faut si peu! Nous 
entrons, pour nous rendre compte de leur régime, 
dans un de leurs restaurants. Sur des tables 
rondes, très hautes, des mets préparés attendent, 
qui trahissent le travail des doigts minutieux : 
des oranges farcies, pelées à l'avance et encore 
revêtues de cette peau qui les protège, des oignons 



26o OUTRE-MRR 

dressés, des hachis dans des feuillages, des cru- 
dités bizarres révèlent un estomac tout autre, le 
suc gastrique habitué par une hérédité vingt fois 
séculaire à dissoudre d'autres nourritures. Partout 
les longues pipes droites, avec leur petit fourneau 
de métal, dénoncent le vice traditionnel, le goût 
terrible de l'opium. — t II faudra revenir la nuit 
pour les voir fumer; le jour, ils travaillent... Dans 
l'entre-deux, ils n'ont pas trop le temps de mal 
faire. S'il n'y avait qu!eux à New-York, M. Byrnes 
ne serait pas si occupé... » 

Tandis que le chien de police grommelle de 
nouveau en regardant Bazarow, le visage de 
ce dernier s'éclaire et s'illumine. Sa bouche épaisse 
recommence de parler. Nous sommes maintenant 
parmi ses fidèles, car nous débouchons du quartier 
des Chinois dans celui des Juifs. Ces derniers sont 
pour la plupart des Allemands et des Polonais. Ah ! 
L'invincible, l'indestructible race et que je retrouve 
pareille à elle-même, telle que je l'ai vue dans les 
ruelles de Tanger, dans celles de Beyrouth, dans 
celles de Damas et sur cette hauteur de Safed où, 
dans la synagogue, les vieux rabbins commentent 
le Talmud et annoncent le Libérateur. D'où ar- 
rivent les pauvres Juifs de ce quartier-ci? A tra- 
vers quelles abominables odyssées de persécution 
sont-ils venus installer dans ce faubourg de New- 
York ces étalages dont les Auvergnats et eux ont 
seuls le secret, ces échoppes où le marchand trouve 
le moyen de vendre l'invendable : vieilles ferrailles. 



CEUX 0*EN BAS «61 

vieux boutons, vieux morœaux de bois, vieilles lo- 
ques ? Ces indescriptibles boutiques où traîne le dé- 
chet du déchet envahissent le trottoir. Les affiches 
maintenant sont en hébreu. Des crieurs vont, offrant 
des journaux, en hébreu aussi. Les enfants pul- 
lulent, attestant cette puissance de procréation 
dont parlait la promesse du Livre : t ... comme 
les sables de la mer. » Beaucoup de ces petits ont 
ce magnétique éclat oriental des prunelles qui se 
retrouve aussi dans les yeux des femmes en train 
de grouiller parmi cette misère. Bazarow est chez 
lui maintenant. Il marche parmi les saluts et les 
sourires. Il connaît tout le monde et tout le monde 
le connaît. Son pas incertain de tout à Theure s'est 
fait précis pour nous conduire. A sa suite nous vi- 
sitons plusieurs ateliers, tant d'hommes que de 
femmes, où l'on travaille à de la couture. Nous y 
trouvons, rangées sous la surveillance du chef, du 
boss, de patientes et maigres figures masculines 
toutes velues, avec un nez infini, de pauvres poi- 
trines féminines creusées, des épaules aiguisées par 
la phtisie, des filles de quinze ans, vieilles comme 
des grand'mères, et qui n'ont pas mangé un mor- 
ceau de viande dans leur vie, toute une lamentable 
suite de physiologies de misère. A peine si nous 
pouvons supporter l'atmosphère de ces ateliers, où 
le relent des corps mal soignés se mélange à 
l'odeur des nourritures gâtées, le tout exaspéré par 
la fade senteur du pôle. Nous questionnons ces 
esclaves sur le salaire gagné ainsi. Les chiffres 
donnés par les partisans de la révolution devien- 



»6a OUTRE-MER 

nent affreusement exacts, — une exactitude qui, 
contrôlée de la sorte, serre le cœur. Pour douze de 
ces petits pantalons d'enfants, sur le drap des- 
quels nous voyons se pencher ces profils creusés 
de détresse, l'entrepreneur donne soixante-quinze 
sous. L'ouvrier n'en fait pas dix-huit dans ses 
meilleures journées en ne perdant pas une demi- 
heure. Douze de ces chemises dont ces aiguilles 
maniées par des mains de poitrinaires aux ongles 
recourbés piquent hâtivement la toile, — oui, douze 
de ces chemises rapportent trente et un sous, et 
Touvrier doit payer son coton sur sa poche. En- 
core ces prix ne sont-ils pcis sûrs. Depuis un an 
les salaires ont été diminués de moitié. Qui peut 
savoir quels ils seront demain? En attendant ils 
permettent de vivre, mais comment? Des assiettes 
qui traînent sur les tables font la réponse, rem- 
plies de rogatons qui dégoûteraient un chien 
affamé. Ces bouches amères y mordent avec une 
avidité qui épouvante. Nous voyons une fillette de 
douze ans poser son morceau d'étoffe pour manger 
ainsi. Elle est si hâve et si chétive que les larmes 
nous viendraient, si l'agitateur ne disait d'un ac- 
cent déclamatoire : 
— « N'est-ce pas la honte de l'humanité?... » 
Que lui répondre, sinon qu'au jour de la grève 
cette détresse humaine n'aura même plus cet oa 
à ronger?,.. 



1$ janvier, — Vers huit heures du soir, un de 



CEUX D'EN BAS 263 

mes confrères de New-York, Richard Harding 
Davis, vient me prendre avec deux amis pour exé- 
cuter dans la Bowery une tournée nocturne après 
la tournée diurne. Ce remarquable écrivain, l'un 
des premiers conteurs de la jeune Amérique, est 
un homme de moins de trente ans, avec une large 
face osseuse et mobile, rouge de hâle, un nez 
coupé court, un menton carré. C'est un de ces vi- 
sages d'ici, glabres et puissants, avec des traits 
fins dans une physionomie forte. Il y a de l'ex- 
trême tension nerveuse, presque du surmenage 
dans le pli de la bouche et dans l'expression des 
yeux. Et pourtant un air de jeunesse et de santé 
domine. Derrière le journaliste et le romancier, 
trop chargés de besogne, on devine le Princeton 
man tout voisin, l'étudiant qui, voici huit ou dix 
hivers, s'entraînait comme capitaine de quelque 
compagnie de foot bail. Au sortir de l'Université, 
Davis s'est fait reporter d'un grand journal de 
Philadelphie. Cet étrange métier l'ayant mis en 
rapport avec les pires canailles des bas-fonds de 
la ville, le pittoresque de ces réfractaires a éveillé 
en lui l'artiste, et il a dessiné plusieurs de ces 
figures de damnés sociaux dans une série de Nou- 
velles, dont une au moins à laquelle j'ai fait allu- 
sion plusieurs fois déjà, Galleghety est un chef- 
d'œuvre. Il a su peindre là, en quelques traits d'une 
sûreté inégalée, le Gavroche de ce pays-ci, ce petit 
garçon féroce, aux nerfs d'acier, à la volonté déjà 
indomptable, que l'on voit, dans les tramways et 
les chemins de fer, entrer par une extrémité de la 



a64 OUTRE-MER 

voiture et sortir par l'autre, criant sa marchandise, 
journaux, romans ou fruits, d'un accent si âpre. Il 
y a de l'humour et du tragique dans les cinquante 
pages de ce récit auquel je renvoie le lecteur 
curieux de mœurs Américaines. C'est de l'observa- 
tion affreusement cruelle et avec cela pathétique, 
sinistrement réaliste et pourtant gaie. Une espèce 
de verve sauvage achève en santé ce que cette 
eau-forte d'après nature aurait d'atroce, et, par 
ce soir de janvier où nous roulions en landau vers 
cette Bowery, paradis de ceux que l'on appelle à 
Paris les escarpes, et à New-York les ioughs et les 
roughSy Davis était bien le causeur de sa nouvelle, 
un humoriste visionnaire, rempli des anecdotes les 
plus inédites sur ces grotesques du vice et du 
crime. Il nous contait par exemple comment l'ori- 
ginal petit garçon qui lui avait posé Gallegher 
était allé, après la publication, aux bureaux du 
journal oii ce croquis avait paru, réclamer sa part 
des droits d'auteur. Il se décrivait lui-même, sor- 
tant de la maison de son père, à Philadelphie, en 
frac de soirée, et rencontrant un voleur avec lequel 
il avait fraternisé dans l'incognito d'un tripot de 
banlieue. Le voleur cligne de l'œil et aborde 
Davis : a Que faites-vous là? Est-ce que vous êtes 
maître d'hôtel dans cette maison? » Et comme 
l'écrivain s'amuse à répondre affirmativement : 
« Quand vous la dévaliserez, ne m'oubliez pas... 
Je serai de la partie... » Et, sur cette bonne pro- 
messe, les deux hommes se séparent en se serrant 
vigoureusement la main. 



CEUX D'EN BAS 265 

Tout en nous délectant à cet animalisme d'une 
conversation mimée avec une espèce de génie et 
qui m'explique le talent de l'auteur, — ce don 
qu'il a de faire courir et comme gesticuler sa 
phrase, — nous voici arrivés à ce même poste 
central de police où j'ai vu M. Byrnes, l'autre 
matin, sourire au mufle vaillant de M. Clark. C'est 
un autre détective que nous devons prendre le soir, 
et qui montre d'ailleurs la même carrure, la même 
audace tranquille que le premier. Les espèces so- 
ciales, dans ces métiers excentriques, élaborent une 
ûxité du type que les espèces naturelles ne sur- 
passent pas. Celui-ci professe, comme son collègue, 
une idolâtrie pour M. Byrnes et un amour pas- 
sionné pour sa besogne. Comme un chasseur de 
grosse bête ne vous épargne pas un seul des lions 
ou des tigres qu'il a tirés et vous étale des peaux 
après des peaux, en vous marquant le trou dé 
la balle, le policier nous force à passer en revue 
les photographies, par centaines, des criminels ar- 
rêtés à New-York depuis ces dernières années. Ce 
qui domine dans ces héros du vol et de l'assassinat, 
c'est l'expression égarée ou maniaque, et c'est la 
tristesse. On peut compter les visages qui rient, et 
de quel rire, outrageant, voulu, gouailleur. Moins 
nombreuses encore sont les faces qui révèlent l'in- 
telligence. Elle est alors si concentrée, si visible- 
ment repliée sur elle-même, si armée et si déûante 
qu'elle fait peur, même dans cet inefficace reflet, 
émané de ces inertes images. Je crois que je recon- 
naîtrais, si je les rencontrais dans la vie, les yeux 



a66 OUTRE-MER 

d'une de ces photographies, entre autres ceux d'un 
homme de trente ans, condamné comme faussaire 
et que le détective considère avec une admiration 
non dissimulée en murmurant : « He was a great 
mani,., — C'était un grand homme!... » — Com- 
parant en souvenir cette collection de portraits 
avec une collection analogue que j'ai eue entre 
les mains à Paris, mais de criminels Français, il 
me semble que ceux d'ici sont plus amers, plus 
sinistres, plus complètement déclassés, plus impla- 
cables et surtout plus volontaires. J'ai cherché en 
vain parmi eux cette physionomie, si fréquente en 
pays Latins, de l'homme déchu par faiblesse, tout 
voisin de l'homme resté honnête par circonstances. 
— Les choses sont-elles ainsi réellement, ou bien 
ai-je cédé, en les voyant telles, au goût des théories 
générales, naturel au voyageur? — Il ne m'a pas 
semblé non plus que le musée de pièces à convic- 
tion, réuni à côté, fût composé tout à fait comme 
il eût été chez nous. Des tables de roulette y al- 
ternent avec des revolvers, des nigkt sand bags 
avec des outils pour forcer les serrures, des moules 
à fausse monnaie avec des plaques à faux billets 
de banque. On dirait que les voleurs d'ici sont 
plus industrieux et, comment exprimer cela, moins 
occasionnels dans leurs mauvais coups? Le détec- 
tive nous découvre une scie avec laquelle un cé- 
lèbre assassin a scié le cadavre de sa victime. Pour 
obtenir de lui Taveu de son crime, un autre dé- 
tective imagina de se promener la nuit, vêtu d'un 
suaire et gémissant, dans un couloir que nous vi- 



CEUX D^EN BAS 267 

si tons et sur lequel donnait le cachot. L'assassin 
crut voir un fantôme et il avoua en effet : — 
a Mais, » dit un de nos compagnons avec dégoût, 
a ce n'était pas loyal... — It was not fair -play,,. i» 
Voilà le vrai cri de TAnglo-Saxon avec toute son 
horreur innée pour la ruse et pour le mensonge. 
En l'entendant, je me souviens d'une indignation 
pareille, éprouvée par une jeune fille devant la- 
quelle on racontait la délicieuse hypocrisie d'un 
prince Sicilien du dernier siècle. Malade à mourir, 
il fit le vœu, s'il guérissait, de bâtir une Char- 
treuse. Il guérit, et, pour concilier sa dévotion avec 
son avarice, il imagina de construire dans son 
parc, aux portes de Palerme, un pavillon en forme 
de couvent, qui se voit encore. Le mot de Certosa 
décore l'entrée, et les quelque dix cellules sont 
peuplées de figures de moines, mais en cire, parmi 
lesquelles se trouve un Abélard en train d'écrire 
à Héloïse. — « Quelle honte! » fut le seul mot 
que cette anecdote d'une fantaisie charmante arra- 
cha aux lèvres de la jeune Américaine. Elle n'y 
voyait, elle, que le manque de conscience et la 
bassesse de l'insincérité. Notre ami de ce soir n'est 
pas loin de juger de même la perfidie employée 
yis-à-vis du scieur de cadavre, et il ne donnerait 
pas volontiers la main au policier inventif qui s'est 
avisé de ce joli tour... 

Nous descendons vers la rue sur cette discus- 
sion, et cette fois nous allons à pied. Il est neuf 
heures et toutes les maisons se ferment déjà. La 
vie nocturne n'existe qu'à Paris. A New- York 



a68 OUTRE-MER 

comme à Londres, toutes les façades sont éteintes 
depuis longtemps lorsque minuit sonne. Seuls les 
saloons continuent à flamboyer au rez-de-chaussée 
des bâtisses hautes ou petites. Sur les comptoirs 
sont préparés par vingtaines de ces ingrédients 
qu'un poète bachique du temps de Louis XIII dé- 
finissait des a éperons à boire d'autant... » — Ce 
sont des gâteaux salés et des poissons fumés, du 
jambon et des huîtres frites. Une machine à parier 
attend dans un coin, pareille aux tourniquets qui 
décorent les boutiques des marchands de vin à 
Paris, avec cette différence : on ne joue sur celle-ci 
que des whiskeys et des cocktails^ et la bille y est 
remplacée par cinq cartes de poker. Un de ces in- 
génieux appareils que l'Américain ne se lasse pas 
d'irkventer, fait aller et venir ces cartes, à chaque 
fois qu'une pièce en nickel tombe dans une fente 
ménagée ad hoc. Un full se produit, ou une sé- 
quence, ou deux paires, ou un misti, ou quelque 
autre figure, et c'est de quoi procurer aux pauvres 
diables qui gagnent ou perdent de la sorte leur 
intoxication du soir, l'illusoire mirage d'une partie 
comme ils les aiment. Ils se tiennent debout, dans 
l'aveuglante clarté du gaz et de l'électricité, ivres 
dès cette heure-ci à *nc pas pouvoir bouger, et, 
presque tous, même dans cet immonde quartier, 
gardent sur eux cette uniformité de demi- tenue, 
qui me donnait, le premier jour, l'idée d'une ville 
tout entière habillée au magasin de confections. 
J'en ai tant vu, de ces Américains de toute classe, 
voyager ainsi, dans cet à peu près de costume, une 



CEUX D»EN BAS 269 

minuscule valise à la main, en carton-cuir, de quoi 
changer de manchettes et de faux col ! Au matin, 
ils passent chez le barbier, après avoir pris un bain 
dans le cabinet de toilette de leur chambre d'hôtel. 
Un nègre leur brosse leurs bottines, un autre leur 
chapeau et leurs habits. Une petite ligne de linge 
blanc aux poignets, une autre ligne de linge blanc 
par-dessus le large plastron de cravate qui cache 
la chemise, et voilà un gentleman de qui la pro- 
preté durera jusqu'au bar de minuit. Nous finis- 
sons par entrer dans un de ces bars. Huit à douze 
« messieurs » de ce type y discutent devant leurs 
verres, où une cerise confite nage entre des ro- 
gnures de citron. Ils attendent le retour de 
quelques-unes des prostituées dont Clark nous 
parlait l'autre jour et qui sont à deux pas, en train 
de se vendre à des Chinois. Elles vont reparaître et 
régler sans doute les consommations de ces hono- 
rables personnages, lesquels joignent à leur métier 
de souteneurs un goût passionné pour la boxe. Ils 
sont fort intéressés maintenant à comparer les 
chances du Californien Corbett et de l'Anglais Mit- 
chell, qui doivent se mesurer à Jacksonville, en 
Floride. Sur les murs, une série de portraits, des 
athlètes célèbres en tenue de combat, révèle lés 
admirations du patron et son secret commerce... 
Il organise sans doute de ces rencontres clandes- 
tines comme Davis en a justement décrit une dans 
son Gallegher, où les billets coûtent des cent et 
des deux cents dollars. Il est Allemand lui-même, 
et avec ses prunelles finaudes, toutes bleuâtres 



270 OUTRE-MER 

dans sa large face blafarde, il regarde le détective 
qui semble ne pas le connaître, mais que lui 
connaît très bien. Il y a dans ce coup d'œil de 
l'indifférence et de l'égalité. Avec les dessous dç{ 
élections aux Etats-Unis, qui peut savoir si un 
simple teneur de saloon n'est pas un des grands 
racoleurs de voix du parti au pouvoir? Y a-t-il 
la conscience de cette force dans le calme de l'Al- 
lemand? C'est bien possible, comme aussi ^dans 
l'attitude des infâmes clients de cet obscur patron 
qui fument de gros cigares d'un demi-dollar pièce 
avec la sérénité des Dieux de Lucrèce, et qui pa- 
raissent peu soucieux de la campagne de morali- 
sation proclamée ces dernières semaines. Deux 
nouveaux visiteurs entrent dans l'assommoir, qui 
parlent Allemand avec le marchand d'alcool. Dé- 
cidément New- York est bien la vraie CosmopoUs^ 
non plus celle des oisifs et des dilettantes, mais 
un monstrueux creuset où les aventuriers et les 
besogneux du monde entier viennent se heurter, 
se mêler, se fondre, pour former un peuple nou- 
veau, — mais lequel ? 

Se fondre? — Cette intime mixture de ces élé- 
ments si peu réductibles, qui sont les races, s'ac- 
complit-elle réellement? Pour ce qui touche aux 
Jaunes, en tout cas, il est permis de répondre har- 
diment que non. Quel étrange pouvoir gardent ces 
gens de résister au milieu, de s'en abstraire, de s'y 
insuler si l'on peut dire ! J'en eus une preuve nou- 
velle cette nuit-là en quittant ce repaire pour le 
théâtre Chinois, qui est à deux pas. — Sur la 



CEUX D'EN BAS 271 

scène, des acteurs, des hommes déguisés en femmes, 
tout fardés et tout parés, fardés de couleurs vives 
qui leur laquent le visage, parés d'étoffes de 
chapes, brodées et bridées, roides et luisantes, 
jouent, ou plutôt miment, avec des gestes lents et 
rares, une scène d'une interminable pièce. Un ins- 
trument à cordes, monotone et aigre, accompagne 
cette fantomatique représentation, d'un gémisse- 
ment et d'un grincement. Que parlais-je de gestes? 
Pendant la demi-heure que nous avons passée là, 
les sept acteurs n'ont pas fait, à eux tous, vingt 
mouvements. Le décor, qui représente l'intérieur 
d'une pagode, avec une ouverture sur un jardin, 
évoque sans doute de quoi suffire à l'intérêt de cô 
public oii il ne se prononce pas une parole, où 
n'éclate ni un rire, ni un applaudissement. Cinq 
cents de ces hommes cuivrés sont assis, immobiles 
dans leur costume de travail, tous pareils les uns 
aux autres avec leur chapeau rond, la queue tressée 
de leurs cheveux noirs, leur ^ ample blouse d'un 
bleu sombre, et dans ces éternelles faces de ser- 
pents se brident leurs longs yeux luisants et inex- 
pressifs. Pas un d'eux ne paraît remarquer notre 
présence, quoique nous ayons dû faire quelque 
bruit en nous engageant dans le couloir qui des- 
cend vers la scène, entre les gradins. On les sent 
étrangers, à des profondeurs qui ne se mesurent 
point, impénétrables et surtout inintelligibles. C'est 
dans le choix et la qualité du plaisir que ces dif- 
férences totales et foncières se révèlent, car notre 
amusement, c'est nous-mêmes, c'est notre indépen- 



272 OUTRE-MER 

dance et c'est notre goût, au Heu que notre travnil 
ne fait, si souvent, que traduire Fesclavage du mi- 
lieu. Ce théâtre et l'automatisme hypnotisant de 
son spectacle n'ont plus rien de commun avec la 
sorte de divertissement que nous allons chercher à 
la comédie. Et, de même, l'ivresse brutale et méca- 
nique de l'alcool — notre ivresse — n'a plus rien 
de commun avec l'empoisonnement intellectuel de 
l'opium, qui demeure le vice favori de ces gens. Il 
faut voir quelques-uns d'entre eux se livrer aux 
délices de cette terrible drogue, immédiatement au 
sortir du théâtre, pour comprendre combien cette 
folie des stupéfiants correspond, dans ces natures, 
à des instincts intimes et sans doute indestruc- 
tibles. Les deux impressions se complètent avec une 
puissance singulière. Nous n'eûmes que vingt pas 
à faire, hors de la salle de spectacle, et tout de 
suite nous descendîmes dans une des chambres au 
sous-sol qui servent, à ces maniaques, de cave à rêve. 
A la lumière d'un bec de gaz à demi baissé, un 
maigre Chinois est couché sur une natte, posée 
elle-même sur un lit de pierre, en saillie le long 
du mur. De ses mains agiles, il fourrage dans un 
pot rempli d'une substance noirâtre. Avec une forte 
aiguille de cuivre, adroitement et sûrement, il* 
roule une épaisse boulette qu'il chauffe à une 
flamme. Puis avec la pointe de la même aiguille, 
sans se hâter, du même geste adroit et précis, il 
introduit la boulette en fusion dans la cheminée 
métallique de sa pipe. Il aspire quelques bouffées. 
La pipe est fumée, et il recommence son manège. 



CEUX D'EN BAS 273 

Une torpeur de volupté nage dans ses prunelles. 
Encore vingt opérations pareilles, et il sera comme 
le gros Homme <dortt l'a ^ilhonette et jd«siae ^u 
fond de la cave, et qui, bouffi, livide, immobile, 
s'abîme dans des visions qu'aucune force humaine 
ne saurait lui ravir. Un souple et souriant person- 
nage, le patron du local, court de-ci de-là, prépa- 
rant des pipes et de Topium pour d'autres habi- 
tués qui attendent leur tour de s'abandonner à 
l'attrait de cette mystérieuse et meurtrière extase. 
La solitude et la tacitumité de ce plaisir rendent 
cette salle presque tragique. Aucun cri, aucune 
parole même. Il y a comme une solennité d'initia- 
tion dans l'attitude où s'abandonnent ces dévots 
des paradis artificiels, et cette ivresse semble à 
la fois moins vile et plus criminelle, moins dégoû- 
tante et plus inguérissable que celle du whiskey 
ou de l'eau- de- vie. A coup sûr elle est si autre 
qu'elle donne un frisson de cauchemar et que 
nous quittons cet antre avec un soulagement... 

Les lanternes Chinoises éclairent de leur lumière 
falote le bas de la rue. Un tournant. Elles ont de 
nouveau cédé la place au gaz, et l'opium à l'alcool. 
Les saloons à présent succèdent aux saloons. \5n' 
policeman gigantesque et complaisant que le dé- 
tective a racolé pour nous guider aux caves des 
fumeurs d'opium, nous arrête soudain devant une 
haute maison qu'il nous montre d'un geste de fierté. 
— « Welli » nous dit-il avec la plus comique em- 
phase, a yoîi may be globe-trotters^ — vous pouvez 



074 OUTRE-MER 

être des trotteurs du globey vous ne trouverez nulle 
place comparable au Bismarck de New- York. 
Voulez- vous y entrer?... » Nous acceptons et il 
nous explique — ô ironie de la gloire humaine ! — 
que ce Bismarck est simplement un endroit où on 
loge à la nuit pour douze, pour dix et pour sept 
sous. Engagés à sa suite dans un couloir sombre, 
nous le voyons qui parlemente avec le concierge 
de ce dortoir de misère. Ce dernier, après quelques 
'difficultés jouées, — prélude d'un partage de pour- 
boire trop intelligible pour qui a éprouvé le peu 
de conscience du sergent de ville Américain, — 
nous permet de gravir les marches d'un escalier 
mal éclairé qu'emplit déjà une abominable puan- 
teur. Une porte s'ouvre au premier étage. Nous 
parlementons derechef, et nous pénétrons dans une 
immense pièce, chauffée, à ne pouvoir y respirer, 
par un colossal poêle de fonte. Là, dans une buée 
à peine brisée par de rares lumières, se profile une 
double rangée de lits en caoutchouc, avec une véri- 
table jonchée de corps, les uns à moitié nus, les 
autres dévêtus entièrement. Ces malheureux dor- 
ment tous de ce sommeil qui ressemble à la mort 
et où la vie retrempe pourtant ses énergies pro- 
fondes. On voit à la position de leurs membres 
qu'ils se sont, non pas couchés, mais abattus, mais 
écroulés sous la fatigue, comme ils étaient. Des 
plantes de pieds se dressent, noires de la fange 
des rues, racontant des errances indéfinies, à même 
le trottoir, à même le chemin. Les faces hâves de 
ceux qui achèvent de se déloquer — il faut créer 



CEUX D'EN BAS 175 

des mots pour traduire l'innommable dépouille- 
ment de ces innommables haillons — nous suivent 
du regard, passivement, stupidement. Nous leur 
sommes déjà des apparitions de songe, à travers 
la double vapeur de cette atmosphère épaisse et de 
leur envahissante lassitude. Ces dormeurs-là sont 
pourtant des favorisés. L'espèce de hamac oti ils 
reposent doit leur être une singulière volupté, 
puisqu'ils dépensent à se payer cette douceur les 
deux sous de surplus. Deux sous de pain! Deux 
sous de tabac! Deux sous de whiskey! Les hôtes 
de l'étage au-dessus dorment, eux, sur des plan- 
ches. Ceux du troisième dorment sur le carreau. 
Il est bien dur dans sa promiscuité pestilentielle 
Mais ce n'est pas la rue, ce n'est pas la nuit de jan- 
vier, si meurtrière à la pauvre chair épuisée. Voilà 
l'idée que je lis distinctement sur le visage, fin et fa- 
tigué, d'un vieillard à la barbe verdâtre, qui ôte sa 
jaquette, assis par terre dans ce dernier des trois dor- 
toirs, véritable fantôme de la misère humaine, à ne 
jamaisl'oublier, avec l'anatomie de son torse dé- 
charné où des touffes de poils grisonnaient sur des 
côtes saillantes. En le regardant, je me souviens que 
ce soir même j'étais invité à un bal dans un des 
palais de la Cinquième Avenue. J'ai sacrifié cette- 
fête à cette visite. La maison m' apparaît en pensée 
toute décorée de roses qui valent un dollar la 
fleur, tout illuminée par les toilettes des femmes 
qui ont sur elles pour vingt-cinq mille, pour cent 
milles pour deux cent mille francs de pierreries. 
Le Champagne qui se verse au buffet coûte vingt- 



•76 ouTf f:-mer 

cinq francs îa bouteille. Et les roses se fanent 
sans que personne ait seulement pris le loisir de 
respirer la douceur de leur arôme, et aucun de ces 
diamants ou de ces rubis n*enlève une pensée triste 
t celles qui les portent, et à peine ces jolies lèvres 
se mouillent-elles à toucher le bord des coupes 
où pétille le monotone breuvage... Ces contrastes 
entre Taffreuse réalité de certaines détresses et 
l'inutile insanité de certains luxes expliquent, 
mieux que les plus éloquentes théories, pourquoi la 
rage de détruire simplement une pareille société 
s'empare, à de certaines heures, de certaines têtes. 
Le policeman concussionnaire, qui aurait pu être 
chargé de garder ce bal comme il est chargé de 
garder les bouges de la Bowery, est aussi orgueil- 
leux de cet excès de misère auquel il nous initie, 
que son collègue de la Cinquième Avenue doit 
être orgueilleux du faste de la fête. Il répète jovia- 
lement sa phrase de tout à Theure : « Hé bien! 
Avez-vous rencontré de par le monde un endroit 
comme le Bismarck?... • Et sur le seuil, respirant 
la libre nuit de toute la largeur de ses robustes 
poumons, il ajoute : c Messieurs, vous compren- 
drez maintenant ce que cela vaut, une bouffée d'air 
frais! » 

Décidément cet humoriste tient à gagner l'ar- 
gent de son pourboire, car, nous voyant remués 
par le spectacle de îa sinistre auberge, il nous in- 
vite à chasser ces visions de tristesse par une des- 
cente dans un nouveau sous-sol, chez un Italien, 
« oij il y a toujours, » nous dit-il, « quelque /olli- 



CEUX D'EN BAS 477 

ficaHoH, • — ' Mot intraduisible, comme le Jolly 
dont il dérive, et qui signifie la gaieté plaisante, 
la farce bon enfant, une certaine grâce brutale et 
de la 5anté. — Je lui demande, à ce propos, dans 
quelle nationalité se recrutent surtout les habi- 
tants du Bismarck. D'après lui, les Allemands et 
les Irlandais dominent Lei Américains propre- 
ment dits y sont plus rares. Cest à croire d'ailleurs, 
quand on fouille ainsi les bas quartiers, qu'il n'y 
an a pas à New- York, ou qu'ils sont tous riches, 
tant nous avons rencontré d'étrangers l'autre jour 
et cette nuit-ci, et nous trouvons de nouveau des 
étrangers dans la trattoria nocturne où notre guide 
nous introduit. Mais la jollification annoncée se 
borne à un dialogue avec un patron visiblement 
embarrassé et furieux dans sa politesse contrainte. 
Tandis que les trois compatriotes avec lesquels il 
causait affectent de fumer leurs longs cigares à 
paille et de vider leur fiasco de Chianti sans 
nous regarder, le gros homme blafard aux yeux 
de procureur nous assure d'un ton qui pue les 
galères « que nous pouvons tout voir dans sa mai- 
son, qu'il n'a rien à cacher >, -— il répète : c rien 
à cacher... > Quelle besogne de conspiratioo, dç 
contrebande ou de prostitution avons-nous dé- 
rangée par notre entrée? Le policcman, lui, doit 
le savoir, car il nous tire hors de cette caverne avec 
le même empressement qu'il avait mis à nous y 
pousser. Il prétend être au terme de son coin de 
surveillance. Nous îe quittons pour achever cette 
nuit à,t basse enquête à travers une série de bals 



178 OUTRE-MER 

publics et de cafés-concerts. Trois de ces rendez- 
vous de crapule reparaissent au regard de ma mé" 
moire au moment où j'écris ces lignes, tous trois 
également tragiques et significatifs. — Le premier 
est une espèce de bouge avec des tables fixes et 
un orchestre sur une estrade. Des commis et des 
militaires s'y pressent, et surtout des marins, toute 
la basse racaille du port. Des filles vont de groupe 
en groupe, recrues de fatigue, à la fois ivres et 
affamées. Trois d'entre elles s'assoient à notre 
table, et toutes trois demandent du punch au lait, 
pour se soutenir. Elles le boivent avec une avidité 
qui fait mal à regarder. Une d'elles avise la dou- 
blure du paletot de soie d'un de nous, elle l'étudié 
curieusement, puis elle s'y caresse le revers de la 
main, et ce rien de luxe lui donne une petite joie 
physique qui la fait sourire... — Le second est 
un cabaret plus décent, avec une arrière-salle où 
des employés font danser des filles au son d'une 
musique un peu meilleure. Une d'elles et sa sœur 
sont évidemment des débutantes. Elles ont dix- 
huit et dix-neuf ans. Elles sont jolies, douces et 
fines, dans de pauvres robes noires bordées de 
rouge. La prostitution n'a encore rien flétri chez 
elles du charme qui en eût fait des fiancées inno- 
centes, de bonnes femmes plus tard, si le destin 
eût été autre. En pays Anglo-Saxon il n'y a ja- 
mais d'intermédiaire entre cette girl délicate qui 
s'est vendue, ou que l'on a vendue, sans vice, sans 
séduction, sans remords, comme on l'eût placée 
dan? une maiton de commerce, et la créature dé- 



CEUX D'EN BAS ijg 

gradée, au nez rouge, aux joues couperosées, aux 
yeux pleurards, à la voix rauque, dont les mate- 
lots veulent à peine. L'explication de cette méta- 
morphose, aussi rapide qu'effrayante, est dans l'al- 
cool. Ces deux frêles enfants à visage d'ange 
boivent déjà du whiskey à plein verre... — Quant 
au troisième de ces tristes tableaux de faubourg, 
c'est celui d'un autre bal, tout pareil dans son dé- 
cor extérieur, seulement de jeunes hommes dansent 
là, au lieu des allés : des êtres ambigus avec du 
fard aux joues, du noir aux paupières, du rouge à 
la bouche. Sur le devant et pour séparer de la rue 
ce peu équivoque endroit, un saloon encore tient 
ses assises. Comme il n'y a qu'une porte à pousser 
pour entrer dans le bal, il faut croire que le pa- 
tron debout derrière le bar et qui sourit aux 
clients avec un visage eczémateux est, lui aussi, 
un utile outil d'élection. Les grandes villes et les 
grandes démocraties ont de ces sentines dans leurs 
coulisses.,,. 

i8 janvier. — Ce matin nous sommes allés, 
D***, K*** et moi-même, visiter les deux îles de la 
rivière de l'Est : Blackwell's et Waird's, oii se 
trouvent les maisons de fous et les pénitenciers^ 
Nous devions rencontrer le détective qui nous ac- 
compagnait l'autre jour, M. Clark, à la porte des 
Tombs. C'est la prison municipale de la ville qui 
contient aussi une cour de police et un tribunal 
pour les sessions exceptionnelles. L'argot New- 
Yorkais Ta baptisée de ce surnom funèbre et sym- 



aôo OUTRE-MER 

bolique» à cause des larges et lourds piliers Egyp- 
tiens qui lui font péristyle. Mais le métier de dé- 
tective ne comporte pas Texactitude aux rendez- 
vous, et M. Clark est de service. Il nous fait dire 
par un de ses policemen qu'il nous rejoindra plus 
tard, c s'il a uni à temps. » Cela signifie que le 
brave limier est en chasse, qui sait, peut-être à 
deux pas de nous^ dans une de ces rues? Ptut-être 
le criminel qu'il traque arpente-t-il ces trottoirs 
d'un pas désespéré, en fouillaiit du regard une de 
ces maisons qui nous paraissent si insignifieintes et 
qui lui seront, à lui, un asile ou une perdition? 
Elles défilent avec leur banalité énigmatique, sans 
rien révéler de leurs secrets, tandis qu'un nouveau 
car, puis un chemin de fer élevé, puis un autre 
car encore nous conduisent du côté de Bellevue 
HospitaL Une petite jetée de bois, tout auprès, 
sert de point de départ au bateau-passeur qui em- 
porte, une fois par jour, vers les îles, les con- 
damnés et les parents des fous. Une voiture cellu- 
laire arrive presque en même temps que nous, avec 
sa charge de forçats. Le peuple l'appelle du clas- 
sique sobriquet de Black Maria. Ces voyageurs 
qui ne reviendront, s'ils reviennent, qu'après des 
mois ou des années, descendent insouciamment 
Ils s'engouffrent dans des chambres préparées à 
même les flancs du bateau, tandis que le pont s'en- 
combre de pauvres, gens, de femmes surtout, avec 
des paniers remplis de quelque provision pour 
un malheureux dont voilà tout le reste de joie. Le 
bateau s'ébranle. La manœuvre est faite par des 



CEUX D'EN BAS aôl 

hommes en uniforme brun. Plusieurs sont des 
nègres, ils aciièvent là de purger quelque longue 
condamnation. Nous commençons de causer avec 
le boss, pendant que cette étrange maison flottante 
avance sur Teau crispée et qui clapote d'un clapo- 
tement sourd. Nous croisons d'autres bateaux- 
passeurs, des remorqueurs, des navires de com- 
merce. Un vent acre souffle sous un ciel contracté 
par la froide tension d'un noir nuage de neige. 
Ce rebord de la ville développe une côte râpée, 
comme souillée, avec une lèpre de constructions 
pauvres et une sinistre plage où s*amasse l'im- 
monde déchet des approches de capitale. Le boss, 
qui fait métier de transporter de la misère, de la 
folie et du crime dans ce paysage de masures et 
de détritus, est un vieillard jovial qui mâche sa 
chique et darde ses jets de salive avec sérénité, en 
surveillant son équipe. Il nous ouvre les deux ca- 
bines où il a verrouillé les hôtes de la Black Maria, 
Celle des hommes contient environ dix individus 
Leur face avilie et neutre n'exprime même plus 
cette résolution des tramps^ comme on appelle les 
cbemineaux d'ici, que l'on voit vaguer sur les 
chaussées de New- York rt ramasser les bouts de 
cigare orgueilleusement. Les femmes sont d'as- 
pect plus vivacc et plus tragique. Les teintes bi- 
lieuses et congestionnées, ces verts et ces roses de 
la peau que donne l'alcool, leur font un masque de 
vice sur lequel se détache l'éclat singulier de leurs 
r^ards. Toutes vielles et ridées comme par de- 
dans, avec leurs traits tirés dans une chair flétri^ 



sSs OUTRE-MEft 

elles fument des cigarettes, appuyées contre le 
mur de cette prison qui bouge. Elles sont sept : 
trois Irlandaises, deux Allemandes, une négresse. 
La septième seule est une vraie Américaine. Des 
malheureux qui composent l'équipage du bord, 
ceux qui ne sont pas noirs sont pareillement tous 
des Européens. Un Français se trouve égaré parmi 
eux, que le boss nous indique. Il est de Picardie, et 
il est venu aux Etats-Unis après la guerre. Pour- 
quoi ? Il ne le confesse pas, non plus que le délit 
qui Ta conduit d'abord au pénitencier, puis sur ce 
bateau. Il était portier d'une bâtisse soi-disant meu- 
blée, laquelle était en réalité une maison de prosti- 
tution. Un détective est venu lui demander une 
chambre à l'heure, accompagné d'une fille L'homme 
n'a pas reconnu le policier. Il a donné la chambre. 
Voilà pourquoi il est ici, avec ce dur visage que pren- 
nent si vite les étrangers établis en Amérique. Il 
nous raconte son arrivée, les premières années, sa so- 
litude, le travail trop rude, — il était couvreur, — 
les gens trop implacables. Il doit dire vrai sur ceg 
points. Cela se devine à l'amertume dé sa parole. 
Rien ne survit en lui de la belle humeur nationale, 
pas même cette blague gouailleuse par laquelle le 
Latin prend son inutile et dernière revanche quand 
il est vaincu par une civilisation moins fine et 
plus forte. Celui-ci est réellement trop vaincu. A 
constater sa misère dans son infamie, je regrette 
moins que le chiffre de l'immigration Française 
sur cette terre soit si bas. Les statistiques la cotent 
à cinquante mille quatre cent soixante têtes depuis 



CEUX D'EN BAS «83 

dix ans. Il est venu en Amérique, par contre, du- 
rant la même période, un million quatre cent cin- 
quante-deux mille neuf cent cinquante-deux Alle- 
mands. Quelle formidable somme d'épreuves cer- 
taines, de crimes probables, représente un pareil 
afflux d'aventuriers! On en frémit, quand on re- 
garde d'un peu près quelque exemplaire authen- 
tique et pris sur le fait. 

Même singulier ramassis d'étrangers et d'étran- 
gères entre les murs des deux asiles, celui des 
fous et celui des folles, que nous visitons : — le 
premier, dans la plus éloignée des deux îles, 
Ward's, — le second, dans la plus proche, Black- 
well's. Ce point excepté, ils ressemblent aux autres 
asiles de même genre, par toute contrée. Je verrai 
longtemps, parmi les fous, un Allemand venu de 
Kœnigsberg, qui se croyait le vieil empereur Guil- 
laume. La moustache en croc, il parlait et sacrait 
en se promenant, avec des gestes de menace. Et 
parmi les folles, je n'oublierai pas une Norvé- 
gienne aux doux yeux couleur de mer, qui jouait, 
assise au piano, un air très vague, indéfiniment 
recommencé. L'une et l'autre maison est tenue avec 
une parfaite entente de l'aménagement matériel 
qui distingue l'Amérique et l'Angleterre. Le prin- 
cipe est ici, je l'avais déjà constaté en visitant les 
hôpitaux de Boston, d'assurer une autonomie à 
chaque établissement. La maison doit se suffire 
du grand au petit. Il faut qu'elle ait sa boulan- 
gerie pour fabriquer son pain, sa blanchisserie 



s84 OUTRB-MER 

pour lessiver son linge et le repasser à la machine, 
son laboratoire pour composer ses propres remèdes. 
Avec une telle indépendance, l'initiative est néces- 
sairement plus forte. S*iî y a une expérience à 
tenter, une invention à essayer, plus n'est besoin 
de passer par la ûlière administrative et d'attendre 
l'ordre central. Tout se paye, et cette absence de 
contrôle qui semble si admirable à des victimes du 
despotisme de l'Etat, comme nous, pourrait bien 
avoir ses funestes côtés. Nous en avons l'impres- 
sion à quelques mots que nous dit triomphale- 
ment un des docteurs. Nous demandons la per- 
mission de voir te fous furieux. — « Nous n'en 
avons pas ici, • répond-il. — < Comment cela ? » 
insistons-nous. — « Nous n'en avons pas, » 
répète- t-il. — « Mais quand ceux qui ne sont pas 
furieux le deviennent? » — c Oh! Nous les avons 
bientôt domptés. » — « Pouvons-nous voir vos 
appareils? » — € Nous n'avons pas d'appareils, » 
répond le médecin avec £erté. « Nous estimons 
que la contrainte physique est dégradante pour le 
patient, nous préférons employer la contrainte chi- 
mique, — the chemical restraïnt.^* » — < They 
dru g them to deaih,»» Ils les droguent à mort,.. » 
nous dit K***. A-t-il raison? Toujours est-il 
qu'après cette phrase nous croyons surprendre 
dans les prunelles des malade» la stupeur abêtie 
de Topium ou de la morphine, quoique le docteur 
nous affirme que ces deux substances sont pros- 
crite» du traitement Dans cet hospice de fous 
règne uiie morne terreur, au lieu que dans l'asile 



CEUX D'EN BAS «85 

des folles nous demeurons touchés par un air de 
douceur, presque de gaieté. Les salles et les cor- 
ridors sont parés de fleurs en papier, d'arbres de 
Noël avec des fruits en étoffe, reliques de la fête 
du mois dernier. Des bananes en drap jaune y 
alternent avec des oranges en peluche rouge. L*ai- 
mable génie du foyer, impérissable au cœur de la 
femme, cet instinct de maternité qui persiste même 
dans la folie, a suggéré aux prisonnières une gra- 
cieuse et navrante fantaisie : auprès de ces arbres 
de NoëK de grandes poupées, vêtues de robes tri- 
cotées, figurent les enfants pour qui elles ont rêvé 
de préparer ces cadeaux. Et pourtant, malgré 
le soin qu'elles ont pris d'orner ainsi leur cachot, 
elles sont bien des captives et elles le sentent. Elles 
disent toutes, dans leur pensée, k mot que nous 
prononce une d'elles, une négresse en cheveux 
blancs, qui passe une casaque épaisse à une autre. 
Cette dernière rit de plaisir, dems la chaleur de ce 
vêtement — t Comme elle est contente î » fait 
l'un de nous; c que lui manque-t-il ?» — € To bee 
free,,, d'être libre... » répond la vieille moricaude; 
et elles s'interrompent, Tune de son agrafage cha- 
ritable, l'autre de son rire, pour regarder par la 
fenêtre av«5c des nostalgies d'animaux en cage. 
Quel triste symbole de la liberté pourtant que cet 
horizon, que cette grande plaine de l'île, stérile et 
nue! Des arbres y poussent, si maigres, dans un 
terrain vague, verdâtre d'un gazon usé, comme 
pelé. Des lignes grises y serpentent, qui sont des 
chemins abandonnés et défoncés. Des nuages bas 



2S6 OUTRE-MER 

traînent au ciel, et deux bâtisses érigent une 
architecture de caserne. L'une est le Workouse^ la 
maison de charité, l'autre est le pénitencier. 

C'est par la visite de ce bagne que nous termi- 
nons notre journée. M. Clark nous conduit main- 
tenant. Il nous attendait devant la maison des 
folles. Comment le chien de police a-t-il su que 
nous étions là, justement là et pas ailleurs? Nous 
ne nous étonnons pas trop de son flair profes- 
sionnel, non plus que de la voiture découverte par 
lui — comment encore? — dans cette plaine dé- 
serte. Nous n'avons pas roulé dix minutes que 
nous commençons de voir les galériens qui tra- 
vaillent à des terrassements. N'étaient leurs cos- 
tumes blancs à larges raies sombres, on les pren- 
drait pour des ouvriers ordinaires occupés à une 
besogne ordinaire. L'absorption dans le labeur est 
un trait si Américain que ces forçats ne se dis- 
tinguent point des ouvriers libres. Ils n'ont pas 
une physionomie plus triste que celle des mécani- 
ciens sur leurs locomotives ou des fondeur? dans 
leur usine. Les chiourmes se font plus fréquentes 
à mesure que le large bâtiment sur la hauteur se 
fait plus proche. Nous y voici. Cette fois nous 
n'avons pas besoin de parlementer, comme à la 
porte du Bismarck. Notre guide se sent chez lui 
dans cette vaste caserne, dont il est un des plus 
habiles pourvoyeurs. Nous la parcourons à sa suite, 
intéressés surtout par la galerie des cellules où 
nous retrouvons l'esprit pratique du pays. Leurs 
fortes grilles de fer ouvrent le long d'un couloir 



CEUX D»EN BAS 287 

très large qui permet la surveillance la plus aisée. 
Elles sont étroites, hautes et ménagées de façon à 
permettre l'établissement dans le mur de deux lits 
superposés comme ceux des cabines dans les pa- 
quebots. Une pancarte au-dessus de l'entrée porte 
le nom des condamnés. J'en lis quelques-uns qui 
corroborent mes observations de ces derniers jours 
La plupart ne sont pas d'ici. Les peines sont 
courtes, de six mois, d'un an, de deux ans au 
maximum. En général, une amende s'y ajoute, de 
cent, de deux cents, de cinq cents dollars. Quand 
les condamnés n'ont pas d'argent, ils acquittent 
cette amende en travail, à raison d'un dollar par 
journée. Le régime est humain, presque confor- 
table, si l'on songe aux âpretés de misère de la 
Bowery. Réveillés à cinq heures et demie, les 
hommes prennent, à six heures et demie, du pain 
et du café, de la viande à midi, du pain, de la 
soupe et du café à cinq heures et demie. A six 
heures, ils sont enfermés avec la permission de 
lire jusqu'à dix. Leur bibliothécaire est assis à 
une table, dans une des galeries, classant des 
fiches. Même sous la livrée du bagne, sa physio- 
nomie intelligente et sérieuse, ses mains fines, son 
application tranquille attestent le gentleman. C'est 
un étranger encore, un Anglais d'une excellente 
famille, coupable d'avoir soutenu une vie de club, 
de sport, de jeu et d'élégance, à coups de chèque» 
trop habilement fabriqués. On l'emploie à la be- 
sogne dont il a paru le plus capable, et il en est 
de même pour les autres. Les ateliers sont peuplés 



a88 OUTRE-MER 

ainsi d'ouvriers qui exécutent au rabais d'excellent 
ouvrage. Il y a, dans les pavillons qui entourent 
cette bâtisse centrale, une forge et une menuiserie, 
une cordonnerie et une serrurerie, ainsi de suite 
pour tous les corps de métiers. Nous voyons défiler 
des tailleurs, des peintres, des relieurs, des hor- 
logers qui besognent paisiblement. Il ne leur eût 
pas fallu vivre d'autre sorte, au temps de leur 
liberté, pour être heureux. On leur rendra cette 
liberté, et pas un d'eux, nous assure M. Clark, ne 
gardera, même au plus faible degré, cette habi- 
tude du travail qu'ils semblent pourtant avoir 
contractée. La plupart sont des récidivistes. Ils 
ont pris, quitté, repris le chemin de l'atelier dis- 
ciplinaire, sans que cet emploi actif de leurs 
heures durant cette servitude légale ait modifié la 
perversion de leur volonté. Quelle est donc la pièce 
si définitivement faussée dans le rouage intérieur? 
Dans ce pays de toutes les entreprises, on a essayé, 
pas très loin d'ici, à Elmira, de créer un péniten- 
cier réformateur, une espèce d'hôpital moral, pour 
atteindre justement cette pièce intime. Il ne paraît 
pas avoir donné beaucoup de résultats, et l'on en 
arrive à cette conclusion pessimiste que la meil- 
leure solution de ces problèmes, comme de tous 
ceux qui touchent aux plaies sociales, est simple- 
ment une bonne et forte police. Cette idée est 
affreuse. Elle semble pourtant conforme à la na- 
ture. Certains hommes naissent renards, loups et 
tigres. D'autres naissent chiens de garde. Cette 
vision d'une dualité foncière dans la race humaine. 



CEUX D'EN BAS 289 

jt Tavais eue en marchant dans les rues de New- 
York derrière Bazarow et M. Cîark. Je l'ai de nou- 
veau en entendant ce dernier dire à haute voix : 
m Tiens, voilà de mon gibier!... » Et il nous dé- 
signe un tourneur, un garçon de vingt ans, râblé 
et vigoureux, avec une face ignoblement vicieuse. 
— « Je l'ai arrêté de cette main, > insiste 
M. Clark, en ouvrant et refermant ses doigts velus. 
L'autre se penche sur son travail, sans paraître 
avoir reconnu le policier. Il se retourne aussitôt 
que M. Clark a repris ta marche. Il l'accom- 
pagne d'un regard chargé de haine et de terreur, 
en échangeant quelques paroles avec un voisin. Il 
y a des rêves de coups de couteau donnés par 
derrière dans ce regard-là. Mais le limier de 
M. Byrnes n'en a pas plus cure qu'un chien, qui a 
forcé une bête et qui en court une autre, n'a cure 
du regard furieux ou suppliant de la première.,. 



Des pages semblables, j'en pourrais extraire par 
centaines de mon journal de voyage. Celles-ci suf- 
ûront-elles à rendre concrète l'objection que mon' 
ami de New- York dirigeait contre l'optimisme, un 
peu officiel et voulu, des deux grands archevêques 
catholiques ? En tout cas, elles suffisent à poser en 
pleine lumière le fait qui me paraît dominer toute 
l'histoire du mouvement social aux Etats-Unis, et 
qui en éclaire les apparentes contradictions. Ce 



«9^ OUTRE-MER 

fait, c*est la présence, dans les classes d'en bas, 
d'un contingent étranger, si considérable qu'à de 
certaines minutes l'Américain, né en Amérique de 
parents Américains, apparaît comme une espèce 
d'aristocrate, trop fier pour servir des maîtres 
quels qu'ils soient, trop intelligent pour s'assujettir 
aux petites besognes de détail, et comme naturel- 
lement destiné par son imagination, par sa persé- 
vérance, par sa volonté, à enrégimenter dans ses 
entreprises des cohues d'immigrants dont il em- 
ploie et paye brutalement la main-d'œuvre. Ce pa- 
radoxe exagère à peine la réalité. Il suffit, pour 
s'en convaincre, de regarder une table de statis- 
tique, celle par exemple que les almanachs des 
journaux publient à chaque fin d'année. Ces 
chiffres incontestables donnent de ce contingent 
étranger un dosage plus significatif, quand on 
sort de ces bas quartiers de New- York oii les Ita- 
liens, les Allemands, les Irlandais, les Polonais, 
les Juifs, les Chinois grouillent et se débattent 
dans une telle misère. En premier lieu, notez que 
cette formidable immigration est très récente. De 
1789 à 1820, à peine si deux cent cinquante mille 
colons débarquèrent d'Europe aux Etats-Unis. 
Cela ne faisait pas neuf mille hommes par an. 
Les nouveaux venus de cette période se perdaient, 
se noyaient bien vite dans le milieu Américain 
qui possède encore un remarquable pouvoir d'as- 
similation. Mais ce pouvoir a sa limite. Et à tra- 
vers les chiffres, on voit monter le flot qui peu à 
peu va la dépasser. A partir de 1820, c'est par 



CEUX D'EN BAS «91 

année que le nombre des immigrants augmente 
jusqu'à se décupler, à se œntupler presque. Il est 
de vingt-trois mille trois cent vingt-deux en 1830, 
de quatre-vingt-quatre mille soixante-six en 1840. 
Les événements de 1848 et ceux de 1849 ont pour 
conséquence de porter ce chiffre, pour Tannée 1850, 
à trois cent soixante-neuf mille neuf cent quatre- 
vingt-six. La guerre Franco-Allemande et la Com- 
mune ont un contre-coup plus violent encore sur 
cet envahissement do Nouveau-Monde par les 
désespérés de T Ancien. Dans Tannée 18/2, c'est par 
quatre cent quatre mille huit cent six; dans Tan- 
née 1873, c'est par quatre cent cinquante-neuf 
mille huit cent trois, que se comptent les expatriés 
qui viennent ici chercher — quoi ? Ils ne le savent 
pas eux-mêmes. Pour mesurer dans son ensemble 
cet étonnant phénomène d'une marée d'hommes, 
de nations plutôt, déferlant sur ce continent, les 
chiffres d'ensemble deviennent nécessaires. Dans 
les deux périodes décennales qui précédèrent celle 
où nous sommes, les Etats-Unis ont reçu d'Europe 
plus de trois millions d'immigrants entre 1871 
et 1880, entre 1881 et 1890 plus de cinq millions 
et demi. La population s'est donc augmentée d'un 
douzième, dans ces dix dernières années-là, par 
voie d'accession étrangère, et cette accession était 
uniquement, exclusivement composée d'ouvriers. 
Feuilletez maintenant un guide quelconque, vous 
trouverez qu'à Chicago, sur un million cent mille 
habitants environ, il y a quatre cent mille Alle- 
mands, deux cent vingt mille Irlandais, quatre- 



292 OUTRE-MER 

vingt-dix mille Norvégiens, Danois ou Suédois, 
cinquante mille Polonais, cinquante mille Bohé- 
miens. A Milwaukee, plus de la moitié de la popu- 
lation est composée d'Allemands. Ils sont deux 
cent cinq mille. Il y a cent cinquante mille Alle- 
mands à Saint-Louis. Denver, qui comptait trente- 
cinq mille habitants en 1880, en compte cent cin- 
quante mille aujourd'hui, soit cent quinze mille de 
plus, tous mineurs et tous étrangers. Saint-Paul et 
Minneapolis sont des villes Scandinaves, et San- 
Francisco est entièrement peuplée d'immigrants 
de toutes provenances, y compris vingt-cinq mille 
Chinois. Devant cette évidence d'une invasion à 
l'intérieur, si violente et si récente, comment ne 
pas reconnaître que ces nouveaux venus ne sau- 
raient, pour la majorité, être Américains que de 
nom ? Oui, les Etats-Unis se sont assimilé les arri- 
vants avec une rapidité merveilleuse, quand le tra- 
vail était surtout un travail rural, quand les 
grandes villes modernes n'existaient pas encore, 
— avant 1840, il n'y avait pas en Amérique une 
seule cité de cinq cent mille âmes; — quand sur- 
tout ces arrivants, dispersés aussitôt dans les 
fermes, ne formaient pas cette cohue, compacte et 
presque solide, irrésistible et formidable comme 
un élément Ce pouvoir d assimilation tut mira- 
culeux encore, voici trente ans, lorsque la guerre 
de Sécession recréa et retrempa la conscience de 
l'âme Américaine dans la communauté de la dis- 
cipline et du danger. On en peut donner une 
preuve entre mille, bien petite mais bien remar- 



CEUX D'EN BAS «93 

quable. Avant cette guerre, des Allemands, sous 
le prétexte de réunions de gymnastique, avaient 
fondé un groupe de sociétés révolutionnaires avec 
ce titre iSocialisHscher Turnenbund. Jusqu'en 1860, 
toutes étaient radicales, internationales et Germa- 
niques. La guerre finie, elles se sont retrouvées 
naturellement nationales et conservatrices, pour 
tout résumer d'un mot, Américaines. Mais depuis 
ces trente dernières années, par quels moyens cette 
assimilation se serait-elle exercée sur ces masses 
serrées qui s'engouffrent hâtivement dans le labeur 
des grandes villes industrielles? Ces innombrables 
débarqués de la veille peuvent bien se teinter 
d'Américanisme, ce qui signifie le plus souvent, 
pour eux, dépouiller le faible résidu de préjugés 
moraux qui leur restait de leur vie précédente. Ils 
apprennent même à baragouiner la langue, quoique 
le plus grand nombre continuent de parler leur 
idiome natal. — La preuve en est que sans cesse, 
dans les tribunaux, les accusés et les témoins ne 
sont interrogés que par interprètes. — Mais que 
leurs idées changent, que leurs aspirations pro- 
fondes se modifient, que leur âme enfin se mé- 
tamorphose, ce serait folie de le supposer. Une 
fois sur le sol des Etats-Unis, ils demeurent les 
violents et les désespérés qu'ils étaient sur le bateau 
d'arrivée, d'autant plus qu'ils ont rencontré dans 
ce pays de leur dernière illusion la même né- 
cessité du labeur quotidien que dans le vieux 
monde, et une concurrence plus âpre encore. Ils 
avaient débarqué avec toutes les dispositions mo- 



294 OUTRE-MER 

raies qui font le révolutionnaire, et ils sont restés 
des révolutionnaires, prêts à suivre ceux d'entre 
eux qui ont transporté d'Europe ici leurs fiévreuses 
et farouches utopies, leur fureur d'agitation et 
leurs procédés d'embrig-adement. Ainsi s'explique 
le soudain développement, dans cette libre, démo- 
cratie, du socialisme le plus incompatible avec 
tout le passé des Etats-Unis, avec toutes leurs 
tendances, avec toute leur constitution, et il éclate 
en désordres aussi formidables que les grèves ré- 
centes de Chicago et de Californie, en aventures 
aussi grotesquement sinistres que la formation de 
l'armée de Coxey et sa marche sur Washington. 
Regardez-y de près. Ce n'est pas une guerre so- 
ciale que ces épisodes annoncent, c'est une guerre 
de races. Le véritable ouvrier Américain, car il 
existe, est bien l'homme que dépeignaient Mgr Gib- 
bons et Mgr Ireland, laborieux, sérieux, respec- 
tueux de la loi, fier, par-dessus tout, de la Cons- 
titution à laquelle il obéit avec orgueil, sans 
haine pour le capital. A côté de lui, grouille 
la foule immense des ouvriers de race étrangère, 
animés d'idées étrangères, ignorants de l'histoire 
d'un pays qui ne leur représente qu'une dernière 
partie à jouer contre le sort, ne comprenant pas ce 
pays, je dirai presque le haïssant de toute la dé- 
ception qu'ils y ont subie. Voici quelques mois, 
j'entrevoyais, en longeant le Mississipi, une Amé- 
rique d'autrefois sous l'Amérique d'aujourd'hui, 
une première lutte d'extermination entre les 
Peaux-Rouges et les Anglo-Saxons du dernier 



CEUX D'EN BAS àp^ 

siècle. Cest de nouveau à une question de conflit 
entre des gens de sang enneini qu'aboutit cette 
seconde poussée de civilisation. La grande Répu- 
blique, issue des premiers colons du Massachu- 
setts, si intimement, si nécessairement Anglo- 
Saxonne dans sa langue et dans ses lois, sera-t-elle 
soulevée, brisée et détruite par ces éléments étran- 
gers, qu'elle ne semble plus absorber et trans- 
former de même depuis ces dernières années? La 
lutte des classes n'est ici qu'une apparence. Il y a 
tout au fond un duel ethnique, et on peut en suivre 
les péripéties dans l'histoire du labour movement, 
comme on dit ici, détail par détail, presque année 
par année. 

Un des économistes les mieux renseignés de oe 
pays, M. le professeur Richard Ely, a écrit cette 
histoire avec beaucoup de conscience et d'impar- 
tialité. Quoiqu'il se soit placé à un simple point 
de vue d'analyste, la suite des faits qu'il expose 
montre aussitôt cette alternance de l'un et de 
l'autre courant^ du courant Américain et du cou- 
rant étranger, dans cette vaste coulée de l'inonda- 
tion ouvrière. Ainsi au confluent de certains 
fleuves les deux nuances des eaux persistent long- 
temps sans se mélanger. Voulez-vous la voir à 
l'œuvre toute seule d'abord, cette âme Américaine? 
Regardez-la travailler dans les premiers essais 
d'organisation communiste qu'elle a tentés et qui, 
par les folies de leur principe, dépassent encore 
les pires utopies du collectivisme le plus extrava- 



•96 OUTRE-MfiR 

gant. Vous la trouverez pareille à elle-même, toute 
volonté et par suite préoccupée d'abord des pro- 
blèmes de responsabilité, toute action, et par suite 
profondément, intimement réaliste dans le détail 
de son entreprise, même quand le but final est une 
chimère. Voici, par exemple, la communauté des 
Perfectionnistes d'Oneida, oeuvre insensée, s'il en 
fut, dans sa première conception. Un ancien étu- 
diant de Yale, assisté d'autres étudiants de la 
même université, l'avait fondée. Ces jeunes gens 
étaient si enivrés de leur absurde logfique qu'ils 
inscrivirent dans leur programme le free lovê, 
l'amour libre, sous le prétexte que l'exclusivisme 
est aussi coupable à l'occasion des personnes qu'à 
l'occasion des propriétés. Vous étudiez les règles 
pratiques d'une société établie au rebours de l'ins- 
tinct le plus profond de la nature humaine, celui 
de la famille, et vous demeurez frappé de voir 
que ces utopistes de doctrine sont, dans l'appli- 
cation, des hommes d'une psychologie très sagace 
et très sûre. Vous les voye«, pour ne citer qu'un 
détail, organiser dans cette étrange communauté 
le mutual criticism^ le droit de critique publique 
et réciproque, « afin, » disent-ils, « d'utiliser cette 
force perdue d'observation qui, dans le monde, est 
dépensée Ga bavardages et en inutiles médi- 
sances, i Vous considérez le résultat financier de 
leur tentative, et vous constatez leur habileté d'ad- 
ministrateurs par le bilan de leur liquidation. 
Ayant, en i88i> renoncé à leur programme de ré- 
formes pour se réduire à une simple société coopé- 



CEUX D'EN BAS «97 

rative, Tactif se trouva être de six cent mille dol- 
lars pour deux cents personnes, — soit quinze 
mille francs par tête. Or ils avaient commencé 
avec d'infimes ressources. Examinez de même une 
autre communauté, non moins exceptionnelle dans 
ses principes, celle des Shakers de Mount Leba- 
non. Par-dessous le mysticisme religieux, ce qui 
domine chez eux c'est la connaissance pratique et 
sage des conditions vraies de la vie humaine. Da- 
niel Fraser, un des plus âgés d'entre les frères, 
allait répétant sans cesse : «t Les deux bases de la 
moralité sont le travail de la terre et l'hygiène. » 
Des habitudes régulières, une nourriture scienti- 
fiquement choisie, des maisons bien drainées, des 
chambres bien ventilées et d'une température cons- 
tamment surveillée, — telles sont les minuties aux- 
quelles descend leur Ethique et à de plus humbles 
encore. € A Mount Lebanon, > raconte le profes- 
seur Ely, < j'appris à fermer une porte sans que 
personne pût entendre le moindre bruit : — C'est 
une leçon en shakérisme, me dit Daniel Fraser, 
c'est le shakérisme réduit à une pointe d'épingle...» 
Vous reconnaissez là, sous une forme ingénue et 
qui fait sourire, le sentiment du scrupule et la sur- 
veillance de soi. Ce n'est qu'un cas particulier du 
sentiment aigu de la responsabilité. Vous y re- 
trouvez aussi ce réalisme innocent de la vie con- 
ventuelle qui assure si vite la richesse avec de très 
faibles ressources. Tout se tient dans une pareille 
communauté, et un pareil degré de discipline ne 
gaurait aller sans des vertus supérieures d'ordre 



298 OUTRE-MER 

et d'économie. Sommes-nous assez loin de Tatmos- 
phère où se déchaînent les révolutionnaires mo- 
dernes ? 

Mais les Perfectionnistes, mais les Shakers ont 
essayé des tentatives d'un ordre social très isolé et 
très arbitraire. Les caractéristiques de l'âme popu- 
laire, aux Etats-Unis, se marquent avec une netteté 
plus perceptible encore dans le développement des 
simples associations ouvrières. Car ces associations 
ont été vraiment l'œuvre des travailleurs, une sorte 
d'outillage civique fabriqué par eux pour leur 
usage et d'après leurs besoins profonds. Ici les 
deux courants sont d'autant plus visibles que le 
second n'est apparu qu'après le premier et très 
tard. Jusqu'au lendemain de la guerre de Séces- 
sion, les sociétés formées par les ouvriers manifes- 
taient, presque sans exception, les traits distinctifs 
de la race Anglo-Saxonne dans sa variété Améri- 
caine. Ce furent d'abord les trades-unionSy toutes 
professionnelles et toutes locales comme celles 
d'Angleterre : ainsi l'association des typographes 
de New-York et celle des house-carpenters de 
Boston, fondée en 1812. Le programme de cette 
dernière société se rattache bien à la lignée de ces 
esprits dont Robinson demeure le type idéal, par- 
faitement indifférent aux vastes théories géné- 
rales, mais positifs et moraux, avec une force d'ini- 
tiative très personnelle au service de leurs intérêts, 
et d'ardentes convictions chrétiennes. La charte 
des charpentiers porte qu'ils se liguent dans le 
but c de gouverner par eux-mêmes leurs propres 



CEUX D'EN BAS 299 

affaires, d'administrer leurs propres fonds, d'étu- 
dier les inventions particulières à leur art, d'as- 
sister les ouvriers sans emploi par des prêts de 
monnaie, de secourir les malades et leurs fa- 
milles... » Si on eût parlé à ces braves gens d'une 
réforme universelle, si on leur eût prêché une re- 
fonte violente des rapports entre l'employeur et 
l'employé, une croisade du travail contre le capi- 
tal, ils n'auraient certes rien compris à ces dange- 
reuses paroles. Ils voulaient amender leur condi- 
tion de travailleurs en tant que travailleurs, parce 
qu'en effet cela seul est pratique et moral, à la 
fois conforme au précepte de rendre à César ce 
qui est à César et vraiment utile, d'une utilité 
certaine, immédiate. N'est-ce pas d'ailleurs la for- 
mule entière du problème social : améliorer le 
riche en tant que riche, le noble en tant que noble, 
le bourgeois en tant que bourgeois et l'ouvrier en 
tant qu'ouvrier? Ce même esprit de réalisme chré- 
tien et de patients progrès continue d'animer les 
unions plus larges qui, à partir de 1825, relient 
entre elles de ville en ville les ouvriers de même 
métier, ou qui syndiquent les ouvriers de métiers 
différents dans la même ville. En 1833, Ely Moore, 
le président des General trades-unions de la cité 
de New-York, dans une adresse célèbre qui fut le 
premier manifeste du socialisme Américain, parle 
uniquement a d'élever la condition intellectuelle 
et morale des travailleurs, de réduire la ligne de 
démarcation entre l'ouvrier et le patron, de mieux 
administrer les intérêts pécuniaires du pauvre t^ 



30» OUtRE-MER 

Et cette société des General trades-unions pré- 
voyait déjà le danger des moyens violents, car 
un des articles du règlement défendait t qu'aucun 
corps de métier se mît en grève pour obtenir des 
gages plus élevés sans que le motif de cette grève 
eût été examiné par le conseil central ». Tel était 
d'ailleurs le nationalisme des ouvriers Américains 
à cette période, qu'un de leurs chefs, Stephen 
Simpson, de Philadelphie, dénonçait, dans un ma- 
nuel devenu aussitôt très populaire, et avec une 
indignation toute puritaine, les mœurs, les idées 
et la littérature de l'Europe comme la source de 
tous les abus aux Etats-Unis. Un autre grand 
conducteur d'ouvriers proclamait îanécessité« d'ar- 
rêter l'empiétement étranger, et d'interrompre sa 
pernicieuse influence sur la santé morale et poli- 
tique du pays ». De fait, les associations qui vont 
se multipliant jusqu'en 1860 sont presque toutes, 
profondément, jalousement patriotiques. Elles le 
demeurent non seulement dans leurs titres, mais 
dans leurs revendications qui ne supposent jamais 
aucun bouleversement. Une limitation plus humaine 
des heures de travail, une distribution plus géné- 
reuse des secours, des facilités plus grandes d'édu- 
cation, une échelle plus équitable des salaires, ces 
idées très raisonnables et très modérées passent et 
repassent sans cesse dans les programmes. Pour 
les réaliser, les ouvriers s'attachent toujours à l'em- 
ploi des moyens les plus pratiques, les plus con- 
formes aussi au vieux génie Angîo-Saxon d'initia- 
tive et de liberté : ils provoquent des souscriptions 



CEUX D*EN BAS Ti^i 

personnelles, ils préconisent d'habiles manœuvres 
électorales, ils lancent des journaux, ils étudient 
des problèmes techniques. Ainsi l'association des 
ciiapeliers d'Amérique, tondée en 1854, s'occupe 
d'abord de la question des apprenti?. Elle prétend 
limiter leur nombre, pour limiter du même coup 
le nombre des ouvriers entre qui se répartira le 
travail. A suivre ces ligues diverses, dans leurs 
efforts et dans leur propagande, on se sent pris 
d'un profond respect pour une si consciencieuse 
recherche du mieux, pour une si virile acceptation 
du sort, pour une énergie si continue et si lucide. 
On comprend ce que valait, ce que vaut encore le 
Yankee de bonne souche, celui dans lequel s'est 
imprimée la forte tradition des premiers colons de 
la Nouvel le- Angleterre, et l'on se rend un compte 
bien exact de l'étonnante déviation soudain intro- 
duite dans oe mouvement par le second courant, 
celui qui a rendu possibles des discours tels que 
ceux de M. Debs à Chicago, dénonçant une des 
grandes compagnies du pays, comme un chef de 
barbares dénonçait une ville à ruiner : c We will 
side-track Pullman and his cars together... — 
Nous mettrons hors des radis Pullman et ses cars 
tout ensemble, » et accusant le gouvernement de 
despotisme militaire, pour le plus légitime emploi 
de police. 

C'est au lendemain de la guerre de Sécession 
que l'influence étrangère commença de se rendre 
perceptible, en même temps que l'immigration 
allait augmentant d'année en année. Pendant la 



302 OUTRE-MER 

guerre même, tous les Américains de naissance ou 
de cœur étaient à l'armée, et la main-d'œuvre 
étrangère remplaçait la main-d'œuvre nationale. 
Ce remplacement continua pendant la période qui 
suivit et qui fut marquée par une énorme poussée 
d'industrie. En 1860, les Etats-Unis possédaient 
cinquante mille kilomètres de voies ferrées; ils en 
possèdent deux cent quatre-vingt-un mille. Pour 
de semblables travaux et powssés avec cette furie^ 
il fallut des bras et des bras, et, comme d'autre 
part les moyens de transport devenaient de plus 
en plus faciles, les immigrants affluèrent. L'Atlan- 
tique s'ouvrit comme grand exutoire par où 
s'écoula tout ce que la vieille Europe, et en parti- 
culier l'Allemagne, contenait de mécontents. Cette 
dernière contrée, la vraie patrie du socialisme ré- 
volutionnaire, avait, après 1848, envoyé en Amé- 
rique les premiers agitateurs qui aient semé, sur 
ce sol de volonté réaliste, des paroles d'absurde 
bouleversement et de sanglante utopie. Elles n'y 
devaient germer que vingt ans plus tard. Un 
tailleur de Magdebourg, Wilhelm Weitling, empri- 
sonné dans son propre pays, puis proscrit pour 
délit de propagande, avait débarqué à New-York. 
Tout de suite, aidé par Henry Koch, un Allemand 
encore, il avait fondé une société révolutionnaire 
Allemande : le Arbeiier Bund. Un troisième Alle- 
mand, ami de Karl Marx, Weidemeyer, ne tarda 
pas à se joindre à eux. Ces trois hommes peuvent 
être considérés comme des échantillons très remar- 
quables d'un type devenu aujourd'hui commun 



CEUX D'EN BAS 303 

aux Etats-Unis : celui de l'agitateur cosmopo- 
lite qui importe, dans un pays dont il ne sait 
rien, ses théories de révolution construites d'après 
les abus d'im autre. Ils avaient, à leur débar- 
quement, toutes leurs convictions faites et tout 
leur caractère. Weitling était âgé de quarante ans, 
Henry Koch de trente-deux, Weidemeyer avait 
passé sa jeunesse à conspirer dans sa terre d'ori- 
gine. Aucune de leurs idées n'était Américaine, et 
aucune des manifestations qu'ils provoquèrent, 
sans résultat immédiat d'ailleurs, ne fut Améri- 
caine. C'est ainsi qu'un club de communistes s'étant 
fondé à New-York, sous leur direction, en 1857, 
ils s'avisèrent de célébrer, l'année suivante, — quel 
anniversaire? Celui de l'insurrection de Juin à 
Paris. Plusieurs milliers d'homimes et de femmes y 
prirent part, qui appartenaient à tous les pays, 
excepté à l'Amérique. Cette société, cette fête et 
ce club étaient le prologue du grand drame d'in- 
ternationalisme qui se joue aujourd'hui de Boston 
à San-Francisco. Ce mot même d'international 
n'était guère prononcé alors. Maintenant, et sur- 
tout depuis qu'en 1872 le grand conseil de l'Asso- 
ciation Internationale des travailleurs s'est trans- 
porté à New- York, il se retrouve dans des centaines 
de programmes et dans des milliers d'articles, 
publiés par des journaux qui s'impriment en plu- 
sieurs langues. Même lorsque le mot n'y est pas, 
cet esprit international se reconnaît à l'altération 
essentielle des principes sur lesquels reposaient 
les sociétés vraiment Américaines. Plus de décla- 



304 OUTRB-MER 

rations religieuses d'abord. Que les ligues aient 
nom le Socialisée Labour Part y ou V International 
Wofkmen Association, qu'elles s'appellent V Inter- 
national Working People Association ou le Cen- 
tral Labour Union, les S. L. P., comme les I. W. A„ 
comme les L W. P. A., comme les C. L. U, se ren- 
contrent dans une même absence d'idées chré- 
tiennes. L'arrogance du matérialisme a remplacé 
chez leurs leaders la solennité à demi mystique des 
ouvriers encore imbus de l'esprit des Pilgrim 
Fathers : « The Churchy » disent-ils brutalement, 
d iinally seeks to make complète idiots out of the 
fttass, and to make them forego the Paradise on 
earth by fromising a fictitious Heaven (i). » 
Avec le Christianisme, l'humilité du cœur s'en est 
allée, ck cette noble soumission aux lois fondamen- 
tales de la vie humaine, formulées une fois pour 
toutes dans le Décalogue. Sans doute certains 
orateurs répudient encore la violence dans les 
moyens, tout en se proposant la révolution comme 
but II suffit de regarder à la pratique pour recon- 
naître que le fond de leur pensée à tous est con- 
forme à la terrible phrase de la déclaration de 
Pittsburg : c Destruction of the existing class 
ride, by ail means, i. e. by energetic, relentless^ 
revolutionnary and international action (2). » — 

(i) « L'Église, en fin de compte, cherche à rendre la masse 
complètement idiote. Elle lui apprend à sacrifier le paradis d'en 
bas à un ciel imaginaire. »» 

(3) <€ Détruire la loi des classes, telle qu'elle existe, par tous 
moyens, c'est-à-dire par une action énergique, infatigable, révo- 
lutionnaire et internationale, w 



CEUX D'EN BAS 30S 

Partant plus de solutions lentes et sages, plus 
de ce positivisme intelligent et volontaire, l'es- 
senoe même de l'âme Américaine. Plus de tradition 
non plus. C'en est fini de ces rappels de la grande 
guerre d'indépendance qui rapprochaient les pau- 
vres et les riches dans un commun orgueil, celui 
d'appartenir au plus libre des peuples. Les enfants 
terribles du parti exprimaient le sentiment que les 
autres dissimulent à peine, lorsque, déployant le 
\.y drapeau noir à Chicago en 1884, ils s'écriaient : 
^ a C'est la première fois que cet emblème de la 
faim et du désespoir apparaît sur le sol Améri- 
( cain. Il atteste que ce peuple est arrivé aux mêmes 
conditions que les autres peuples... » Ce que ces 
internationalistes pensent de l'Amérique, un de 
leurs organes, die Freikeity le disait crûment : 
« Le juge Lynch est encore le meilleur tribunal 
et le moMS coûteux de ce pays-ci... > Vous recon- 
naissez dans toutes ces tendances l'obscur et vio- 
lent socialisme Germanique, dont sont issus le 
nihilisme Russe et Fanarchisme Français. C'est lui 
que des millions d'Allemands ont apporté avec 
eux depuis ces trente ans, lui qui bouillonne è 
travers des grèves monstrueuses comme celle de 
Chicago, C'est lui qui a coulé son métal destruc- 
teur dans les cadres des associations formées si 
solidement et si pratiquement par leg premiers 
Trades-U nionists. Grâce à lui, ces associations se 
sont enflées et déformées. De véritables armées, 
dont les soldats ne se connaissent pas, se sont or- 
ganisées sous le prétexte de fédérations ouvrière». 



3o6 OUTRE-MER 

Des généraux les manœuvrent, qui sont ou des 
étrangers ou des fils d'étrangers, parfaitement in- 
différents à l'heureux avenir du pays où ils ont, 
reçu l'hospitalité, comme à son histoire passée. 
Même les sociétés qui gardaient, ainsi les Che- 
valiers du Travail, la tradition du grand Idéa- 
lisme Chrétien, et qui voulaient permettre à l'ou- 
vrier oc de cultiver sa nature divine », sont pous- 
sées par des chefs nouveaux dans le sens de la 
révolution internationale, et M. Debs a pu s'écrier, 
l'autre mois, avec un orgueil qui, lui du moins, 
était encore Américain par la conception du re- 
cord : — € Nous allons inaugurer la plus grande 
grève de chemins de fer que le monde ait jamais 
vue. » — Ce sinistre déclamateur avait cent vingt 
mille hommes derrière lui, cent vingt mille mal- 
heureux qui n'étaient que des mécontents et dont 
il a fait des affamés! 

Il se rencontre parfois qu'un illustrateur de 
journal enferme dans le hasard heureux d'une ca- 
ricature le résumé de toute une situation politique 
ou sociale. C'est ainsi qu'un dessin du Fun^ vers la 
fin de la grève de Chicago, a ramassé, en une 
légende et trois figures, toute la portée de cette 
grève et tout son enseignement. Le traditionnel 
Jonathan est debout auprès d'un rocking-chairy 
les mains dans ses poches. Du coin de sa bouche 
rasée, il fume un cigare qu'il laisse éteindre. Il 
oublie même d'achever son verre de whiskey and 
soda, posé sur la table du bar. Son maigre et 



CEUX D'EN BAS 307 

mélancolique visage aux pommettes saillantes, 
encore allongé par le bouc légendaire, exprime 
une méditation profonde. Il porte sur son gilet les 
treize étoiles, qui représentent les treize Etats pri- 
mitifs, et qui se retrouvent sur ses monnaies. En 
face de lui, un policier colossal a saisi p^x le 
collet un personnage qui pourrait être aussi bien 
un paysan Russe qu'un ouvrier Bavarois, avec une 
chemise de flanelle, des pantalons rentrés dans 
de hautes bottes et un chapeau de feutre mou : 
« J'ai dû vous arrêter, Debs. Ce n'était pas une 
grève, c'était une révolution... » telle est la phrase 
que Jonathan prononce avec le flegme sérieux de 
quelqu'un qui a compris et qui veut. Qu'a-t-il 
compris? C'est que les nouveaux venus sont en 
train d'accomplir chez lui un travail irréparable- 
ment hostile à toutes ses idées, à toi. ce sa cons- 
cience, à tout son passé. Ce qu'il veut, c'est empê- 
cher à tout prix, dût-il mourir à la tâche, cette 
désintégration de sa patrie. Ce formidable mouve- 
ment de Chicago aura eu cela de bon : le problème 
a été posé avec une si tragique netteté, qu'il a bien 
fallu prendre parti. Ce sera l'honneur de M. Cle- 
veland d'avoir agi avec cette rébellion de l'Ouest, 
toutes proportions gardées, comme Lincoln jadis 
avec le Sud. Mais ce premier épisode n'est vrai- 
semblablement qu'un prologue encore. Regardant 
la carte des Etats-Unis et pensant qu'à partir de 
Chicago jusqu'au Pacifique toutes les villes de cet 
immense pays sont peuplées de ces nouveaux ve- 
nus^ on entrevoit la possibilité menaçante d'une 



3o8 OUTRE-MER 

scission entre ces deux morceaux du vaste conti- 
nent, qui n'ont plus rien en commun, m les sou- 
venirs, ni les idées, ni les aspirations, ni même la 
langue. De nouveau l'image de Lincoln vous appa- 
raît, avec son masque pareil à celui du Jona- 
than de la caricature, et vous concevez que s'il 
revenait dans son Chicago, Germanisé si terri- 
blement depuis sa mort, il dirait aussi le mot de 
combat : « Bound to stop y ou,.. — Il faut que 
je vous arrête... » — De même que la question de 
l'esclavage n'a été qu'un champ de bataille où se 
sont heurtés deux types de civilisations contra- 
dictoires, celle du Sud et celle du Nord, il semble 
par instants qu'à l'heure présente l'Est et l'Ouest 
aillent chejrchant, eux aussi, un terrain sur lequel 
se mesurer, ou plutôt l'Amérique des Américains 
avec l'Amérique des étrangers. Le Silver Bill fut 
un de ces terrains. La grève de Chicago en fut 
un autre. La question sociale en est un, mais per- 
manent, et sur lequel se livrera peut-être cette 
bataille décisive. Les grandes formules de réformes 
générales n'ont ni plus de sens, ni plus d'adhé- 
ients sincères aux Etats-Unis qu'elles n'en ont en 
France. L'infinie complexité d'une civilisation ne 
se modifie pas au gré de nos révoltes, même les 
plus justifiées, ni de nos théories, même les plus 
mtelligentes. Sauf un petit nombre d'insensés, tout 
le monde admet, dans le for intérieur, cette trop 
évidente vérité, quoique presque tout le monde dise 
le contraire : il n'existe pas vraiment de question 
sociale, puisque aucune intelligence n'est capable 



CEUX D'EN BAS 309 

de se représenter les données complètes de la so- 
ciété, et par conséquent de mesurer exactement 
l'effet d'une réforme un peu profonde. Mais par- 
dessous ces problèmes que chacun sait insolubles, 
d'autres forces palpitent, réelles et irréductibles. 
L'instinct de la race en est une, et c'est aux Etats- 
Unis que l'on peut le mieux le constater. Du jour 
oii l'excès de l'immigration aura vraiment créé 
deux Amériques en Amérique, le conflit entre ces 
deux mondes sera aussi inévitable que celui de. 
l'Angleterre et de l'Irlande, de l'Allemagne et de 
la France, de la Russie et du Japon. Ce n'est pas 
contre son patron que l'ouvrier Américain de New- 
York, de Philadelphie et de Baltimore sera conduit 
à faire la guerre. C'est contre l'ouvrier étranger 
que son patron et lui finiront par s'entendre. En 
résumé, il s'est élaboré dans cette vaste Démocratie 
une forme de civilisation très particulière, Anglo 
Saxonne dans son origine. Une autre est en train 
de s'élaborer à travers les associations cosmopo- 
lites, et qui n'a rien de commun avec la première. 
Si cette seconde force aboutit, par des grèves trop 
générales et par des illégalités trop violentes, h 
une maladie de toute la vie nationale, la guerre 
civile éclatera- Les pessimistes prétendent que 
cette guerre est très proche. Les optimistes font 
observer que l'immigration d'une part semble di- 
minuer, d'autre part que l'assimilation, pour être 
devenue plus lente et plus difficile, s'accomplit 
cependant d'une façon irrésistible, et que ces étran- 
gers s'américanisent un peu davantage chaque 



3ïO OUTRE-MER 

année, presque chaque jour. Ils démontrent que le 
Christianisme continue de disputer au matéria- 
lisme les masses révolutionnaires, et que les pas- 
teurs protestants rivalisent de zèle avec nos 
évêques catholiques, quand il s'agit du peuple. 
N'est-ce pas un ministre réformé qui a jeté ce 
beau cri que l'on croirait échappé au cœur géné- 
reux de Mgr Ireland : « Le problème, disent les 
théologiens, est d'introduire les masses dans 
l'Eglise. J'afhrme, moi, que le problème est d'intro- 
duire l'Eglise dans les masses. L'Eglise, c'est le 
levain. Les masses sont la pâte qu'elle seule soulè- 
vera... j> Les optimistes ajoutent qu'en Amérique 
les capitalistes sont des hommes encore pénétrés 
de l'énergie primitive, et qu'ils sauront au besoin 
défendre leurs intérêts avec une vigueur person- 
nelle bien différente de la spirituelle faiblesse des 
nobles de 89, ou de l'indolente lâcheté des petits 
rentiers Européens de 1894. Dès aujourd'hui n'op- 
posent-ils pas aux ligues ouvrières des ligues aussi 
intransigeantes sous les titres divers d'Associa- 
tions, de CombinationSy de Poolsy de Trusts et de 
Consolidation? Pour le psychologue, qui aperçoit 
dans cette société Américaine une expérience sans 
analogue, les années qui vont venir seront plus 
intéressantes ici que partout ailleurs. Car après 
avoir constaté toutes les nouveautés de ce Nou- 
veau-Monde, on demeure étonné de reconnaître 
que ce continent traverse au fond, sous des formes 
particulières, les mêmes crises que l'Ancien. Si le 
problème social n'est, aux Etats-Unis, qu'un pro- 



CEUX D»EN BAS 311 

blême de nationalités, le problème politique de 
l'Europe, armée jusqu'à en mourir, est-il autre 
chose? Tant il est vrai que les idées et les consti- 
tutions, les doctrines et les systèmes ne sont que 
des apparences, sous lesquelles travaille un petit 
nombre de faits, toujours les mêmes, depuis que 
le monde est monde, toujours irréductibles et réels 
comme la durée et comme l'étendue, conditions 
premières et dernières de tout notre être, de toute 
notre activité, de nos triomphes et de nos désas- 
tres; — et parmi ces faits le plus irréductible, le 
plus réel, le plus essentiel, le seul essentiel peut- 
être, demeure la Race. 



FIN DU PREMIER VOLUME 



TABLE DES MATIÈRES 



DÉDICACE, .a... «•....• » 

I. — En Mer i 

II. — Première Semaine 25 

III. — Le Monde. — I. Une Ville d'été 60 

IV. -^ Le Mondb. — lî. Les Femmes et les Jeunes Filles. 99 
V. — Gens et Paysages d'affaires 150 

VI. — Ceux d'en bas. — I. Les Ouvriers .......,.<>««. 216 



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'•'in. Le Disciple. — Un Cœur de femme. 

'•'IV. La Terre promise. — Cosmopoli.s. 

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'•-VL Le Luxe des autres. — Le Fantônie. — J/Eau profonde 

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