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GAZETTE ANECDOTIQ_UE 



HUITIEME ANNEE TOME I 



GAZETTE 



ANECDOTKIUE 



LITTERAIRE, ARTISTIQUE 



ET BIBLIOGRAPHIQUE 



PUBLIEE PAR G. D'HEYLLI 



Paraissant le i5 et le dernier jour de chaque mois 



HUITIEME ANNEE — TOME I 




PARIS 

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES 

Rue Saint-Honoré , 338 



M DCCC LXXXIII 



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GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro i — i5 janvier i883 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : MM. Gambetta, Chanzy. — M. Louis Blanc et la 
Commune. — La Comédie-Française. — Le Poète Rollinat. — 
Théâtres : Odéon et Renaissance. 

Varia : L'Eden-Théâtre. — Une Nouvelle Revue. — Gambetta et 
Mirabeau. — Un Dernier Mot de Gambetta. — A propos de Cle- 
singer. — Les Juives au théâtre. — Où passe l'argent de Sarah 
Bernhardt. \ 

Variétés : Les Mémoires à la mode. 



La Quinzaine. — L'année 1882 a fini d'une façon 
bien cruelle : cinq minutes avant qu'elle cédât sa place à 
l'année 18S3, le 31 décembre, à onze heures cinquante- 
cinq minutes du soir, mourait dans sa propriété des 
Jardies, ancienne maison du romancier Balzac, à Ville- 
d'Avray, le personnage le plus considérable de la troi- 
sième république, M. Léon Gambetta. 

Il y a un peu plus d'un an, ici même (Gazette, n» 1 5 no- 
I. — 1883. 






vembre 1881), nous écrivions sur M. Gambetta, à 
l'occasion de soi^ avènement à la présidence du Conseil, 
des lignes qui auraient encore plus d'à-propos au- 
jourd'hui. Nous rappelions que sa haute situation, 
sa popularité, son influence sur les masses, Gambetta 
les devait autant à son immense talent d'orateur qu'à ce 
haut et noble sentiment de l'amour de la patrie qui avait, 
depuis la chute de l'empire, inspiré tous ses actes. Il a 
eu cette bonne fortune, ajoutions-nous, de ne pas dé- 
sespérer de la France à une heure où tout le monde 
voyait sa ruine à bref délai. Il a su rendre supportable 
la plus profonde des défaites, et il a relevé l'honneur du 
pays au moment même où on pouvait croire qu'il allait 
sombrer à jamais. 

Que pourrions-nous ajouter de plus aujourd'hui? Ces 
quelques lignes résument les causes de la grande action 
que Gambetta a exercée sur notre pays, à ce point qu'à 
sa mort et alors que sa situation politique diminuée 
semblait avoir affaibli son influence, on a vu non seule- 
ment la France, mais l'Europe tout entière, émue 
par cette fin subite et imprévue, et estimant que l'un des 
hommes les plus grands et les plus illustres de notre 
temps venait de disparaître. 

Nous ne nous arrêterons pas davantage sur les causes 
de cette fin si rapide, et qui ont été si diversement ex- 
pliquées. Il y a, d'ailleurs, sur ce point, plusieurs légendes 
plus invraisemblables les unes que les autres et déjà 



successivement démenties. C'est, dit-on, en essayant 
une arme à feu que M. Gambetta se serait blessé à la 
main, et cette blessure aurait été l'origine d'une inflam- 
mation intérieure qui n'a cédé à aucun remède. D'autres 
ont mêlé à ce fait si simple des récits mystérieux et 
anecdotiques qui tiennent, croyons-nous, beaucoup plus 
du roman que de la réalité. Il est en somme bien diffi- 
cile, après tant de versions contradictoires, de se pro- 
noncer à coup sûr. La vérité, la douloureuse vérité, c^est 
que Gambetta est mort à la suite d'une maladie encore 
mal connue et mal définie, et qui a duré seulement du 
26 novembre au 3 1 décembre siuivant. 

L'impression produite par la mort de Gambetta a été, 
avons-nous dit, universelle. L'État a voulu tenir compte 
de ce sentiment si vif et si spontané de l'opinion publi- 
que, et il a ordonné que des funérailles nationales lui 
fussent faites. Le corps de l'ancien président a été ex- 
posé dans le grand salon du Palais-Bourbon, sous un 
catafalque magnifique, et pendant deux jours la foule a 
été admise à venir lui rendre ses derniers hommages. 
Cette foule, sans cesse renouvelée, a donné un nombre 
incalculable de visiteurs. Quant aux couronnes funèbres 
envoyées en signe de respect et de souvenir pour le 
mort, c'est par plus d'un millier qu'elles se chiffrent. 

Le samedi 6 ont eu lieu les funérailles. Nous ne croyons 
pas qu'à aucune époque et pour aucun personnage de 
notre histoire, même roi, même empereur, il y en ait eu 



— 4 — 

de semblables. On ne saurait évaluer l'affluence des 
délégués de toutes les villes de France, des corpora- 
tions civiles et militaires, des envoyés de grandes cités 
de l'Europe même, se pressant derrière le cercueil et 
formant un long cortège, qui n'a pas mis moins de quatre 
heures pour se rendre du Palais législatif au Père-La- 
chaise. Et ces couronnes sans nombre portées sur des 
chars, sur des tréteaux, à bras, à deux ou trois person- 
nes réunies, pouvant à peine les soulever! Quant à la 
foule qui se pressait sur le passage de ce long cortège, 
nous ne saurions en calculer le tiombre ! C'est par plu- 
sieurs centaines de milliers de personnes qu'il faut chif- 
frer la population considérable qui était accourue pour 
rendre un dernier devoir au tribun puissant et au dic- 
tateur populaire qu'elle avait si souvent acclamé pen- 
dant sa trop courte vie. Et il est une chose bien curieuse 
à ajouter, c'est que devant la soudaineté de cette mort 
tous les partis se sont réunis, même les partis hostiles à 
Gambetta, pour célébrer son patriotisme et, on peut 
bien le dire, — sa gloire! — Les haines qu'il a pu sou- 
lever, les inimitiés, les jalousies qu'il a pu faire naître, 
semblent avoir désarmé depuis sa mort, et chacun a 
rendu justice à l'envi à cet homme qui, dans le jour du 
plus grand danger, n'avait jamais désespéré de la patrie. 
Nous trouvons dans un récent article de Claretie, au 
Temps, une lettre que lui adressa Gambetta, en 1874, 
et dans laquelle ce profond sentiment du patriotisme, 



qui l'avait si fort animé et soutenu pendant les mois né- 
fastes de la guerre, est heureusement rappelé par lui : 

« J'avais tracé de lui, nous dit Claretie, un portrait 
où, littérateur jugeant un homme politique, je m'étais, 
si je puis dire, placé au-dessus de la politique, et j'avais 
jugé Léon Gambetta au seul point de vue du pur patrio- 
tisme, qui sera_, à coup sûr, celui de Thisloire. Il en fut 
touché et me répondit par cette lettre qui est, à mes 
yeux, plus qu'une lettre intime, mais quelque chose 
comme la profession de foi définitive d'un homme que 
i^ai beaucoup aimé, à qui je n'ai rien demandé, et qui, 
lui, a tout donné, — tout, — à sa patrie. 

Cette page, aujourd'hui, a comme la valeur d'un testa- 
ment moral : 

Paris, j décembre 1874. 
Mon cher ami, 

Voilà plusieurs jours que je me prive involontairement du 
plaisir de vous remercier pour les pages trop élogieuses que 
vous m'avez consacrées. 

En vous lisant, j'ai tout naïvement éprouvé deux impres- 
sions dominantes : la première, de satisfaction d'avoir des 
amis tels que vous ; la seconde, de me rendre digne des 
éloges que vous me décernez d'une main peut-être trop libé- 
rale. 

Le portrait que vous avez peint est sur tous les points, 
sauf un seul, flatté et supérieur au modèle. Votre esprit a été 
la dupe de votre cœur. Tout ce que je peux dire, c'est que je 
m'efforcerai d'atteindre cet idéal. 

La note vraie, et dont j'ai été touché au delà de toute ex- 



— G — 

pression, c'est la passion exclusive, ardente, sans bornes, qui 
nous est commune pour la France. 

Oui, tout pour la Patrie; il faut l'aimer sans rivale, et être 
prêt à lui sacrifier jusqu'à nos plus intimes préférences, ce qui 
est un peu plus difficile que de donner sa carcasse ou sa for- 
tune. Je ne mets rien au-dessus de ce beau titre : Patriote 
avant tout. 

Merci du fond du cœur et à vous, 

LÉON Gambetta. 

Je n'ai cité celte lettre, malgré tout ce qu'elle a de 
personnel, que pour ses dernières lignes : « Patriote 
avant tout ! » L'histoire retiendra le mot, qui fut un 
mot d'ordre. » 

Gambeita n'avait que quarante-quatre ans : voici son 
acte de naissance : 

Acte de naissance de M. Gambetta. 

Ce trois avril 1838, à une heure du soir, acte de naissance 
de Léon-Michel, enfant du sexe masculin, né d'hier, à huit 
heures du soir, fils de Joseph-Nicolas Gambetta, marchand, 
âgé de vingt-quatre ans ; et de Magdeleine Massabie, âgée de 
vingt-trois ans, mariés, demeurant à Cahors, place Royale, 
sur la déclaration qui nous a été faite par la sage-femme Ca- 
therine Bouysson, qui a elle-même présenté l'enfant. 

Témoins : Pierre Vallet, militaire retraité, âgé de qua- 
rante-six ans, et Martin Combelle, ex-militaire, âgé de trente- 
six ans, domiciliés en cette ville, constaté suivant la loi par 
nous, Jean-Michel-Louis-Auguste Berton, adjoint, officier de 
l'état civil de la commune de Cahors, la déclarante et les 
témoins ont signé avec nous le présent, après lecture faite. 

Signé : Joseph Gambetta père; Catherine Bouysson ; Valet; 
Combelle, et Berton, adjoint. 



L'avant-veille de la mort de Gambetta, le 29 décem- 
bre, le comte de Wimpffen, ambassadeur d'Autriche, se 
suicidait, en plein jour, sur la voie publique, dans une 
vespasienne de l'avenue Marceau, en se tirant un coup 
de pistolet. Cet acte étrange n'a pu être attribué qu'à 
un accès d'aliénation mentale. 

Enfin, au moment où Paris impressionné par ces coups 
successifs, dont l'un était devenu un deuil national, se 
préparait à célébrer dignement les obsèques de Gambetta, 
une dépêche arrivée de Châlons-sur-Marne, dans la 
journée du 5 janvier, annonçait que le matin même le 
général Chanzy venait de succomber à une attaque d'a- 
poplexie foudroyante. Ainsi, à quelques jours de dis- 
tance, disparaissaient deux hommes qui avaient si ad- 
mirablement personnifié en eux, à l'heure du danger, 
l'âme de la France et la défense nationale ; deux hommes 
qu'à un autre point de vue, celui de la politique, 
l'opinion publique avait désignés, dans le cas de la va- 
cance du premier pouvoir de l'État, et comme réserves 
de l'avenir, pour le poste de président de la Répu- 
blique. 

Né en 1823, Chanzy était général de division au mo- 
ment de notre malheureuse guerre avec l'Allemagne. 
Tout le monde a encore présents à la mémoire les beaux 
faits militaires qui signalèrent son commandement de 
la deuxième armée de la Loire. Après h paix, le général 
Chanzy devint gouverneur de l'Algérie, député, séna- 



- 8 — ■ 

teur, puis ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Il com- 
mandait le 6^ corps d'armée à Châlons. 

— Le sculpteur Clesinger est mo-rt à Paris, des suites 
d'une attaque de paralysie, dans la soirée du 6 janvier.' 
Né en 1814, il avait donc 68 ans. C'était un artiste 
d'un talent inégal, mais très original et très réel. Son 
œuvre est immense, et sa réputation date de 1847, 
époque à laquelle il exposa au Salon de peinture sa fa- 
meuse Femme piquée par un serpent. Clesinger a travaillé 
jusqu'au dernier jour. Il laisse inachevée une des quatre 
statues colossales dont il était chargé pour Tornementa- 
tion de l'École militaire. 

Clesinger avait épousé la fille de George Sand ; ce 
mariage ne fut pas heureux. Après la mort de leur uni- 
que enfant, une fille, les deux époux se séparèrent à 
jamais. M^e Clesinger habite , depuis la mort de sa 
mère, une propriété à elle, située à Montgivray (Indre). 

Louis Blanc et la Commune. — Les journaux, à 
l'occasion de la mort de Louis Blanc, ont publié des 
articles biographiques où sa vie politique a été bien 
diversement appréciée, selon leurs opinions différentes. 
Les uns l'ont traité de « Communard » ou à peu près, 
en raison de l'approbation qu'ils croyaient avoir été 
donnée par lui au grand mouvement ultra-radical de 
mars 1871 ; les a'utres, — au contraire, — lui ont repro- 
ché d'avoir été trop tiède pour ce mouvement et même 



- 9 — 

de l'avoir désapprouvé. Ces derniers se sont refusés à 
suivre son cercueil et ont protesté par lettre contre les 
honneurs posthumes qui lui étaient rendus. 

A ce propos le journal le Prolétaire a publié deux 
lettres de Louis Blanc qui établissent très clairement 
comment il a jugé les actes horribles accomplis pendant 
la révolution du 18 mars et qui expliquent, par consé- 
quent, l'abstention que décrétèrent, au moment de ses 
funérailles, les journaux partisans de la Commune. 



Lettre de Louis Blanc au Figaro. 
A M. Philippe Cille. 

7 juin 1871. 

Monsieur, 

Je lis dans un article signé de vous que le parti républicain 
honnête est en droit d'attendre de moi une protestation contre 
les abominations dont Paris a été le théâtre et la victime. — 
Cette observation me surprend. 

Quel honnête homme pourrait, sans se manquer de respect, 
se croire obligé d'avertir le public que l'incendie, le pillage 
et l'assassinat lui font horreur ? 

Je m'estime assez. Monsieur, pour juger que de ma part 
une pareille déclaration est parfaitement inutile. 

Aussi bien, quand l'indignation publique est si légitime et 
si grande..., vous n'ignorez pas, Monsieur, que dans les tri- 



— lO — 

bunaux, le silence des assistants est de rigueur, tant il est vrai 
que le devoir de chacun est de se taire quand le juge va parler. 
Agréez, Monsieur, toutes mes civilités. 

Louis Blanc. 

II 

Lettre de Louis Blanc au directeur du Journal officiel. 

19 avril 1871, 

On a publié, sous forme de lettre et sans nom d'imprimeur, 
une brochure qui contient l'apologie des actes de la Commune, 
y compris l'exécution des otages et l'incendie des maisons 
particulières et des édifices. Cette brochure a pour titre 
Revanche de la Commune, par un représentant du peuple de 
Paris dont le nom commence par les initiales L. B... Je 
dénonce dans la publication dont il s'agit une manœuvre 
infâme dont le but est de me faire passer, aux yeux de ceux 
qui ne me connaissent pas, pour l'apologiste d'une insurrec- 
tion que j'ai toujours réprouvée et de crimes qui me font 
horreur. 

Louis Blanc. 

A la Comédie-Française. — Les dernières promotions 
de sociétaires ont donné lieu à divers articles documen- 
taires dans les journaux, où l'on a traité surtout la ques- 
tion des appointements des comédiens assez heureux pour 
faire partie de l'illustre société. Voici quelques intéres- 
sants détails à ce sujet : 

La part entière des sociétaires est de 12,000 francs, 
plus le partage des bénéfices. Les bénéfices de l'année 



— I 1 



i882 ayant donné 40,000 francs par sociétaire ', il 
en résulte qu'en dehors des feux et autres menus avan- 
tages, le sociétaire à part entière a. touché pour Tannée 
1882 une somme de 52,000 francs. Sur la somme des 
bénéfices, moitié est placée au Mont-de-piété au nom du 
sociétaire pour lui constituer un fonds de ressources au- 
quel il ne peut toucher qu'au moment de sa retraite dé- 
finitive. Ces fonds sociaux représentent alors pour le co- 
médien, à l'heure de son départ, un appoint des plus 
sérieux, puisque, pour quelques-uns, il a atteint jusqu'à 
1 50,000 francs. 

Voici quelle est la situation des sociétaires actuels au 
point de vue de leur traitement : 

Sociétaires à part entière: MM. Got, Delaunay, Mau- 
bant, Coquelin aîné, Febvre, Thiron, Mounet-Sully, 
Worms; — M^es Madeleine Brohan, Jouassain. 

Ont dix douzièmes de part : W^^^ Reichemberg et 
Barretta ; 

Neuf douzièmes : M"^ Bartet; 

Huit douzièmes : MM. Barré et Laroche; — Mes- 
dames Édile Riquer et Samary; 

Sept douzièmes et demi : M'"^ Broisat; 

Six douzièmes : M. Coquelin (cadet) ; 

Cinq douzièmes et demi : M"^ Tholer; 



I. Les recettes de Tannée ont été de 2,628,628 fr.; les dépenses, 
de 1,853,998 fr., ce qui donne un bénéfice de 774,63051. 26. 



— 12 



Cinq douzièmes : M. Prudhon et M^^ Lloyd; 

Quatre douzièmes : M. Silvain et M^e Granger; 

— Le i«r janvier, Ml'e Croizette a cessé d'appartenir 
à la Cornédie-Française. Elle avait depuis longtemps 
donné sa démission; mais, aux termes du règlement, 
cette démission n'est devenue définitive qu'un an après 
sa date. 

Le départ de M"e Croizette est des plus regrettables 
pour la Comédie-Française, où Mi'e Tholer ne remplace 
encore qu'à peu près cette comédienne si distinguée et 
qui avait tant de race et une si intéressante originalité. 

Née le 19 mars 1847," à Saint-Pétersbourg, Sophie- 
Alexandrine Croizette a débuté à la Comédie-Française, 
le 7 janvier 1870, dans le rôle de la Reine du Verre 
d'eau. Depuis ce jour, elle a abordé les rôles les plus di- 
vers de l'ancien et du nouveau répertoire. Enfin elle a 
créé, dans des comédies modernes, notamment dans Jean 
de Thommeray, dans le Sphinx, dans l'Étrangère, et sur- 
tout dans la Princesse de Bagdad, quelques personnages 
où elle a laissé une empreinte toute particulière de son 
talent si personnel et si brillant; elle a repris aussi, 
dans l'Aventurière d'Emile Augier, un rôle où M^e plessy 
avait laissé de bien puissants souvenirs, et elle a forcé, 
dans ce rôle même, l'admiration de tout le monde. Nous 
ne saurions trop le répéter, le départ de Mi'e Croizette 
est une perte très sensible pour la Comédie-Française. 

M"e Croizette était sociétaire depuis le 1 ^' janvier 1873. 



— ID — 

Vers inédits de Rollinat. — La presse a retenti 
dernièrement des louanges de Maurice Rollinat, qu'on 
annonçait comme un vrai poète. Voici de lui une pièce 
inédite dont nous devons la communication à notre con- 
frère M. Carel. 

LA MORTE EMBAUMÉE. 

Pour arracher la morte, aussi belle qu'un ange. 

Aux atroces baisers du ver. 
Je la fis embaumer dans une boîte étrange ; 

C'était par une nuit d'hiver : 

On sortit de ce corps glacé, roide et livide 

Ses pauvres organes défunts, 
Et dans son ventre ouvert, aussi saignant que vide, 

On versa d'onctueux parfums, 

Du chlore, du goudron et de la chaux en poudre, 

Et quand il en fut tout rempli, 
Une aiguille d'argent réussit à le coudre 

Sans que la peau fît un seul pli. 

On remplaça ses yeux, oii la grande nature 

Avait mis l'azur de ses ciels 
Et qu'aurait dévoré l'infecte pourriture, 

Par des yeux bleus artificiels. 

L'apothicaire, avec une certaine gomme, 

Parvint à la pétrifier, 
Et quand il eut glapi, gai, puant le rogomme : 

« Ça ne peut se putréfier ! 

« J'en réponds I Vous serez troué comme un vieil arbre 
« Par les reptiles du tombeau. 



— 14 — 

« Avant que l'embaumée, aussi dure qu'un marbre, 
« Ait perdu le moindre lambeau ! » 

Alors, seul, je peignis ses lèvres violettes 

Avec l'essence du carmin; 
Je couvris de bijoux, d'anneaux et d'amulettes 

Son cou svelte et sa frêle main ; 

J'entr'ouvris sa paupière et je fermai sa bouche, 

Pleine de stupeur et d'eflfroi, 
Et, grave, j'attachai sa petite babouche 

A son pauvre petit pied froid. 

J'enveloppai le corps d'un suaire de gaze, 

Je dénouai ses blonds cheveux, 
Et, tombant à genoux, je passai de l'extase 

Au délire atroce et nerveux'. 

Puis, dans un paroxysme intense de névroses, 
Pesantes comme un plomb fatal. 

Hagard, je retendis sur un long tas de roses. 
Dans une bière de cristal. 

L'odeur cadavérique avait fui de la chambre, 

Et sur les ors et les velours, 
Des souffles de benjoin, de vétiver et d'ambre 

Planaient, chauds, énervants et lourds... 

Et je la regardais, la très chère momie. 

Et, ressuscitant sa beauté, 
J'osais me figurer qu'elle était endormie 

Dans les bras de la volupté !... 

Et, dans un caveau frais où conduisent des rampes 

De marbre noir et d'or massif, 
A la pâle clarté sépulcrale des lampes, 

Au-dessous d'un crâne pensif. 



— i5 — 

La morte, en son cercueil transparent et splendide, 

Narguant la putréfaction, 
Dort, intacte et sereine, amoureuse et candide, 

Devant ma stupéfaction ! 

Maurice Rollinat. 

Théâtres. — Mis en goût par le bruit qui s'est fait 
autour de Fédora et des points de ressemblance que des 
polémiques de journaux ont signalés et discutés entre la 
pièce de Sardou et celle de Belot, le Drame de la rue 
de la Paix, l'Odéon a cru devoir reprendre cette der- 
nière pièce. Elle avait obtenu un certain succès en 1868 
(5 novembre), grâce surtout à une interprétation supé- 
rieure. En effet, Berton père, Taillade, Raynard, Paul 
Clèves, et M^e Sarah Bernhardt, alors à l'aurore de 
son talent et de sa réputation, en jouaient les principaux 

rôles. 

Aujourd'hui la pièce de M. Belot, qui avait jadis 
cinq actes, nous a été rendue incomplètement, l'auteur 
ayant cru devoir supprimer son second acte tout entier. 
Le premier acte a produit un effet assez vif de curio- 
sité; le dernier, qui est fort dramatique, a également 
empoigné le public; mais les deux actes intermédiaires 
ont moins intéressé. Il n'y a pas là de ces grands empor- 
tements dramatiques à la Sardou qui donnent tant de 
force et d'émotion aux quelques scènes principales de 
Fédora. 

La pièce de Belot est bien jouée par Chelles (Albert 



— i6 — 

Savary], Keraval (Dumouche), Cosset (Vibert) etM"eTeS' 
sandier (Julia Vidal), qui dramatise son rôle beaU' 
coup plus que ne l'avait fait jadis Sarah Bernhardt qu 
s'y était montrée sous des côtés plus tendres et plu 
doux que ceux que nous présente la nouvelle Julia Vidal 
Cette interprétation est d'ailleurs plus conforme aux in 
tentions de l'auteur et au caractère même du person 
nage. 

— Le théâtre de la Renaissance a renouvelé son af 
fiche avec une opérette de MM. Hennequin et Bisso; 
pour les paroles, et Raoul Pugno pour la musique 
Nous regrettons de n'avoir pas à enregistrer le succè 
complet du nouvel ouvrage. Le livret de Nineita, — 
c'est ainsi que la pièce s'appelle, — n'offre qu'un intér^ 
insuffisant, et ne présente que des situations banales i 
déjà cent fois exploitées. La musique est d'un artist 
savant, ingénieux, correct, mais qui nous semble plu 
fait pour l'opéra-comique que pour l'opérette. Sa gaiel 
est factice, et, quand il veut trop imiter les farces d'Herv 
ou d'Offenbach, il devient lugubre. La pièce est cepen 
dant montée à ravir : M™es Granier, Desclauzas, Mill} 
Meyer, MM. JoUy et Daubray, le Daubray du Palais 
Royal, en représentations, jouent et chantent Ninclt 
avec leur talent et leur entrain habituels. 



Varia. — VEden- Théâtre. — On vient d'ouvrii 



— 17 — 

à Paris, rue Boudreau, sur l'emplacement de l'hôtel 
Schneider et sous le titre de VEden-Théâîre, un lieu de 
plaisirs nouveau, qui n'avait pas encore son pareil dans 
notre capitale si remplie cependant de merveilles en tous 
genres. En quelques mois, MM. Bertrand (des Variétés), 
Cantin (des Bouffes) et Plunkett, ancien directeur du 
Palais-Royal, ont fait élever au coin de cette sombre 
rue Boudreau, du côté donnant sur la rue Auber, une 
sorte de palais indien, d'une architecture tout à fait exo- 
tique et extraordinaire. Depuis longtemps les passants 
admiraient, du dehors, cette accumulation de pierres 
blanches finement travaillées, et ces corniches sculptées, 
et tout cet assemblage de moulures et de cannelures va- 
riées à l'infini, comme dans un de ces palais des bords 
du Gange que les récits et les dessins des voyageurs 
ont popularisés chez nous. 

L'intérieur de cet Éden véritable est plus merveilleux 
encore; l'or y domine un peu trop peut-être, mais il 
vaut mieux avoir à constater un excès de richesse qu'un 
excès de parcimonie. L'Éden-Théâtre est certainement 
l'endroit de Paris le mieux et le plus luxueusement 
aménagé pour sa destination, qui est multiple : en effet, 
on y peut danser, on peut s'y pr- ler, on y peut fu- 
mer; on y joue la comédie, on y danse des ballets, on 
y donnera des concerts ; on y mange, on y boit, on y 
soupe et même on y joue. C'est un grand caravansérail 
qui, par le fait, sera le rendez-vous de toutes les na- 



— i8 — 

tions, une sorte de casino immense où tous les curieux, 
les désœuvrés, et aussi ceux qui aiment le plaisir, trou- 
veront d'amples sujets de distraction. 

Le 7 janvier, l'Éden-Théâtre ouvrait ses portes à la 
presse et à un public d'amis non payants, pour la répé- 
tition générale, en quelque sorte, de son premier spec- 
tacle. Le lendemain 8 janvier, l'ouverture publique et 
définitive avait lieu. 

Ce premier spectacle, composé d'un ballet italien inti- 
tulé Excelsior, et qui jouit depuis longtemps d'une vogue 
extraordinaire au delà des Alpes, a également réussi 
chez nous. C'est à la Scala de Milan qu^Excelsior, 
dont la musique est du maestro Marenco, a été repré- 
senté pour la première fois. C'est aussi d'Italie que 
viennent les jolies danseuses du ballet qui offre un 
charme excessif au point de vue de la mise en scène, 
de la richesse des costumes, des groupes de femmes 
habilement disposés, et enfin de tout ce plaisir des yeux 
si captivant et sans cesse renouvelé. Ce ballet ne res- 
semble en rien à ceux que nous voyons à Paris; il est 
plein d'originalités et d'inventions inconnues encore pour 
nous, et il doit attirer longtemps la foule aussi bien par 
l'ingéniosité que par la splendeur de son spectacle. 

Voici donc cet Eden-Théâtre, dont tout Paris parle 
depuis si longtemps, ouvert et lancé, et même lancé 
avec un succès de début qui est d'un heureux présage 
pour l'avenir. La trinité Bertrand -Cantin-Plunkett a 



— 19 — 

jeté là plusieurs millions; mais ce sont des gens habiles, 
mieux encore, heureux, et ils sont depuis si longtemps 
habitués au succès que ces millions-là ne manqueront 
pas de leur être productifs I 

Une Nouvelle Revue. — Les lauriers de W" Adam trou- 
blaient le sommeil de Mme de Rute (plim de Solms, olim 
Rattazzi). Avec la revue de la « grande Gauloise » nous 
aurons la revue de la grande Espagnole. La nouvelle 
nous en arrive par un prospectus qui annonce les Mati- 
nées de Madrid, de Lisbonne, de Rome et de Paris, etc. 
(Vet éditera y est), nouvelle revue internationale euro- 
péenne, anecdotique, artistique et littéraire, par le baron 
Stock, avec la collaboration des principaux écrivains con- 
temporains. 

Le baron Stock suit de longue date la fortune de 
Mme de Rute, ce qui donne un piquant particulier à ce 
fragment autobiographique. L'auteur est nécessairement 
aussi aimable que bien renseigné. 

Un jour, il y a déjà bien des années, une jeune femme, que 
les hasards de la destinée avaient obligée d'abandonner mo- 
mentanément la France, s'arrêtait dans une ville de Savoie, 
et, pour occuper ses heures de solitude, y fondait une petite 
revue, qui, peu à peu, prit les proportions d'une grande pu- 
blication. Cette revue, inaugurée comme une simple distrac- 
tion, conquit bien vite son rang dans la presse et, au bout de 
deux ans, elle marchait de pair avec les revues françaises et 
étrangères les plus renommées. Enfin, elle aurait pu devenir 



— 20 — 



une spéculation, si cette pensée même n'avait répugné à sa fon- 
datrice. La cause de ce succès rapide et incontesté doit être sur- 
tout attribuée à la pléiade d'écrivains et d'artistes qui, dès le 
début, se firent un honneur d'en être les patrons et les colla- 
borateurs. Les noms les plus illustres et les plus populaires 
étaient, en quelque sorte, associés au nom du rédacteur en 
chef : il suffit de citer Lamartine, Eugène Sue, Armand de 
Pontmartin, Sainte-Beuve, Victor Hugo, le bibliophile Jacob, 
François Ponsard, Alexandre Dumas, Armand Barthet, La- 
biche, Charras, Tony Révillon, Alfred de Bréhat, Félix 
Platel (l'Ignotus du Figaro), qui y fit ses premières armes 
Ponson du Terrail, Armand r3urantin, Fazy, Arsène Hous- 
saye. Petit Senn, le Voltaire genevois, etc. J,en passe, et des 
meilleurs, car on n'en finirait plus s'il fallait nom.mer ici tous 
ceux qui ont collaboré aux Matinées, de concert avec la direc- 
trice, dont ils étaient toujours les amis, souvent les commensaux 
et les hôtes. Il y avait alors à Aix un petit théâtre de société, 
auquel furent réservées les prémices de certaines pièces de 
salon, que réclama plus tard le Théâtre-Français, et il arriva 
plus d'une fois que le numéro du dimanche suivant, retardé 
par les répétitions et les représentations, fut improvisé, texte 
et dessins, dans la nuit du samedi. La musique n'était pas 
non plus oubliée, et plus d'un morceau, qui compte à présent 
dix années de vogue continue, a fait sa première apparition 
dans les Matinées d'Aix. La revue, rédigée ainsi en famille, 
avait commencé avec 250 abonnés. Au bout de deux ans, 
elle en eut 5,500. Ce succès inespéré nécessita bientôt une 
organisation complète, un bureau, des employés, un adminis- 
trateur sérieux en la personne du comte Henri de Lagarde. 
Ce n'était plus le temps où artistes, académiciens, grands sei- 
gneurs, grandes dames, mettaient tous la main à la pâte, pour 
ainsi dire, faisaient de la comptabilité, mettaient les numéros 
sous bandes et les expédiaient entre deux éclats de rire... Les 
Matinées avaient désormais leur place faite, leur rang marqué. 



— 21 — 

M. Buloz, l'un des amis de la maison, tenta, dit-on, de les 
acheter, mais il n'y fallait pas songer. C'était, suivant l'ex- 
pression originale d'Alexandre Dumas, l'excellent souffleur du 
théâtre d'Aix, le Dimanche de la littérature contemporaine, et 
les collaborateurs, comme les lecteurs, de nos chères Matinées, 
ne pouvaient admettre même l'idée de s'en séparer. Aus5i_, ne 
fut-on pas étonné de voir cette revue s'acclimater et se re- 
constituer en Italie, presque sans interruption, grâce à la 
bienveillance du grand homme d'État, Urbain Rattazzi, qui 
voulut bien assister au dîner d'inauguration que le baron 
Stock donna aux représentants de la presse française et ita- 
lienne, à Florence, dans la villa même des Médicis. De nou- 
veaux collaborateurs se joignirent aux anciens. M. Erdan, du 
Temps, Y apportait, entre autres, une collaboration active. 
Ce fut l'apogée des Matinées, qui étaient dans toutes les 
mains, et qui, traduites en plusieurs langues, prêtaient géné- 
reusement leur concours gratuit à plus de cinquante journaux 
de la Péninsule et de l'étranger. 

Telle était cette revue, éteinte ou plutôt endormie depuis 
plusieurs années, à la suite de douloureux événements politi- 
ques, cette revue que M. le baron Stock veut faire revivre en 
Espagne, en créant les Matinées Espagnoles. Nous ne doutons 
pas du succès, grâce à la bienveillance du grand public aris- 
tocratique et littéraire, auquel nous n'avons jamais fait appel 
en vain. 

M. le baron Stock n'est pas un nouveau venu dans le 
monde des lettres. C'est lui qui, pendant longtemps, signa les 
Causeries hebdomadaires du Constitutionnel. Le baron Stock 
est un fantaisiste qui a deux prédilections bien marquées : le 
feuilleton et les voyages. Il avait pris, au feuilleton du Con- 
stitutionnel, la survivance de M. Edmond About, dont il avait 
accepté l'héritage. Mais, son humeur vagabonde reprenant le 
dessus, il ne sut pas résister à son invincible envie d'aller 
visiter le Liban et la Syrie, et ce n'est pas du bout du monde 



— 22 



qu'il pouvait adresser sa copie à feu M. Boniface, le Jupiter 
Tonnant de l'ancien Constitutionnel ! Au grand regret de ce 
dernier, il dut, un beau jour, résilier son traité. Aujourd'hui, 
il paraît vouloir se fixer en Espagne. En tout cas, les dépla- 
cements lui sont faciles, et il se trouvera toujours là où est 
ractualité, cette éternelle idole du chroniqueur. Le baron 
Stock fut aussi, à diverses reprises, et récemment encore, le 
correspondant attitré du grand journal viennois la Neue Freie 
Press ; on se souvient de l'éclat de ses correspondances, lors 
des deux mariages successifs du roi Alphonse. 

Gambetta et Mirabeau. — A propos des magnifiques 
funérailles qui viennent d'être faites à Gambetta, on s'est 
souvenu de celles de Mirabeau, dont voici le récit, em- 
prunté à Michelet : 

« Le 4 avril eut lieu la pompe funèbre (de Mirabeau), 
la plus triste, la plus populaire qu'il y ait eu au monde. 
Le peuple seul fit la police, et la fit admirablement. Nul 
accident dans cette foule de trois ou quatre cent mille 
hommes. Les rues, les boulevards, les fenêtres, les toits, 
les arbres, étaient chargés de spectateurs. 

(( En tête du cortège marchait Lafayette, puis, entouré 
royalement de douze huissiers à la chaîne, Tronchet, le 
président de l'Assemblée nationale ; puis l'Assemblée 
tout entière, sans distinction de partis. L'intime ami de 
Mirabeau, Sieyès, qui détestait les Lameth et ne leur 
parlait jamais, eut pourtant l'idée noble et délicate de 
prendre le bras de Charles de Lameth, les couvrant ainsi 
de l'injuste soupçon qu'on faisait peser sur eux. 



- 23 — 

« Immédiatement après l'Assemblée nationale, comme 
une seconde Assemblée, avant toutes les autorités, mar- 
chait en masse serrée le club des Jacobins. Il s'était si- 
gnalé par le faîte de la douleur, ordonnant un deuil de 
huit jours et, d'anniversaire en anniversaire, un deuil 
éternel. 

« Le convoi immense ne put arriver qu'à huit heures à 
l'église Saint-Eustache. Après l'éloge funèbre, vingt 
mille gardes nationaux déchargèrent à la fois leurs ar- 
mes; toutes les vitres se brisèrent ; on crut un instant que 
Téglise s'écroulait sur le cercueil. 

« Alors la pompe funéraire reprit son chemin aux 
flambeaux. Pompe vraiment funèbre à cette heure. On 
arriva bien tard dans la nuit à Sainte-Geneviève. 

« L'impression du jour avait été généralement calme 
et solennelle, pleine d'un sentiment d'immortalité. On eût 
dit qu'on transférât les cendres de Voltaire, d'un homme 
mort depuis longtemps, d'un de ces hommes qui ne 
meurent jamais. Mais, à mesure que le jour disparut et 
que le convoi s'enfonça dans l'ombre doublement ob- 
scure de la nuit et des rues profondes qu'éclairaient les 
lueurs des torches tremblantes, les imaginations aussi 
entrèrent malgré elles dans le ténébreux avenir, dans 
les pressentiments sinistres. La mort du seul qui fût 
grand mettait, dès ce jour, entre tous une formidable 
égalité. La Révolution allait dès lors rouler sur une 
pente rapide, elle allait par la voie sombre au triomphe 



— 24 — 

ou au tombeau. Et dans cette voie devait à jamais lui 
manquer cet homme, son glorieux compagnon de route, 
homme de grand cœur après tout, sans fîel, sans haine, 
magnanime pour ses plus cruels ennemis. Il emportait 
avec lui quelque chose qu'on ne savait pas bien encore. » 

Un Dernier Mot de Gambetta. — On sait qu'il n'est 
rien de tel qu'un prêt d'argent pour brouiller deux amis. 
Cette vérité peu consolante a été traduite de la façon la 
plus originale par Gambetta, peu de jours avant sa mort. 

Un exprès arrive avec un pli demandant réponse. Le 
malade était au lit. Lecture faite, il donne ordre d'ou- 
vrir son secrétaire, d'y prendre une certaine somme, la 
glisse lui-même sous l'enveloppe, qui est expédiée aus- 
sitôt, puis laisse retomber la tête sur l'oreiller, en disant 
avec un sourire : 

« Pourvu que celui-là ne m'en veuille point plus 
tard ! » ^ 

A propos de Cleslnger. — La mort du célèbre sculp- 
teur donne un certain piquant à ce fait divers de hi 
Semaine, ]0\ixr\3\ de 1848 : 

« Dimanche, 12 mars, vers deux heures, une foule 
immense remplissait la place des Petits-Pères. C'était 
M. Clesinger qui présentait à l'église Notre-Dame-des- 
Victoires le buste de la République pour le faire consa- 
crer par la religion. Le buste, porté sur un brancard, 



— 23 — 



entouré de guirlandes, couronné de verdure, était dé- 
posé au milieu de la place, ombragé par un immense 
drapeau tricolore, entouré de citoyens et de gardes na- 
tionaux formant la haie jusqu'aux portes de l'église. A 
deux heures un quart, les portes se sont ouvertes, le 
tambour a battu aux champs et le clergé s'est avancé. 
Les bénédictions, etc., etc. » 

Que les temps ont changé depuis! Il en est de l'ac- 
cord de la République avec le clergé comme de son 
buste : l'un et l'autre restent encore à faire. 

Les Juives au théâtre. — A propos de la création de 
Fédora, par Sarah Bernhardt, le chroniqueur de la 
Liberté relève le nom de quelques juives qui se sont 
illustrées au théâtre : 

« Plusieurs ont fait ou sont encore des cantatrices 
célèbres. La Stolz, qui a créé à l'Opéra la Favorite, la 
Reine de Chypre, Charles VI, était juive. Fidès Devriès, 
que nous avons tant admirée dans Faust et Hainlet, et 
qui vit aujourd'hui retirée du théâtre, était juive égale- 
ment. 

M"e Heilbron, que l'Europe et l'Amérique ont tour à 
tour applaudie, est juive. Elle créa, à Paris, les Amants 
de Vérone, et nous ne croyons pas qu'il soit possible de 
trouver jamais une Juliette plus idéale. 

N'oublions pas M"e Rosine Bloch, mais ce n'est pas 
à elle qu'on reprochera un sentiment dramatique trop 



— 26 — 

vif. Les qualités de sa voix sont néanmoins incontesta- 
bles; de plus, elle est fort belle. On n'a jamais rêvé une 
reine de Chypre plus magnifique. 

Mentionnons aussi M"e Isaac, à l'Opéra-Comique. 

Plus loin, à la Renaissance, M^'e Landau partage 
aussi une origine à laquelle lient Mll« Milly Meyer elle- 
même, dont la gentillesse n'a pourtant rien d'oriental, et 
qui fait de ses rôles ce que les écureuils en belle humeur 
savent faire d'une noix. » 

A ces noms la Liberté ajoute ceux de M"e Sarah Bern- 
hardt et de M"e Agar, mais elle en oublie bien d'autres, 
ne serait-ce que les sœurs de Rachel, Lia et Dinah, 
Mlle Judith, aujourd'hui Mme Bernard -Derosne, 
MmeFranck-Duvernoy,derOpéra,etc... Nous ne ferons 
de réserves que pour M^e Sarah Bernhardt, que nous ne 
croyons pas si juive que cela. Son nom ne s'orthogra- 
phie pas authentiquement Bernhardt, mais bien Bernard, 
et je crois même que le prénom de Sarah ne lui appar- 
tient pas; elle l'a improvisé comme le / qui termine son 
nom. 

Où passe l'argent de Sarah Bernhardt. — On a parlé 
de 400,000 francs perdus dans une usine où elle les 
avait placés il y a dix-huit mois. Mais il est d'autres 
usines qui ne lui coûtent pas moins : celles des grands 
couturiers. On en jugera par ce seul fait qui date du 
moment où Fédora se répétait au Vaudeville. 



— 27 — 

Il fallait trois costumes à Sarah Bernhardt; ils sont 
commandés à un couturier de Vienne, mais on refuse 
de les livrer sans payement. Justement irritée, la 
grande artiste lâche l'alliance de l'Autriche pour celle 
de l'Angleterre. Un télégramme commande les trois 
costumes à un couturier de Londres. 

Celui-ci se montre aussi dépourvu de savoir-vivre que 
son collègue; il demande l'argent avant défaire l'envoi. 
Ah ! c'est comme cela ! On se rejette sur Paris. Worth 
est là; le temps manque, mais on passe les nuits, on 
met tout le monde sur pied, on sera en mesure à Theure 
dite, et on tient à honneur de faire crédit. Honte aux 
concurrents étrangers ! Mais ceux-ci reparaissent au dé- 
nouement. Informés de ce qui se passe, ils se piquent à 
leur tour de grandeur et ne craignent plus d"'envoyer à 
découvert des toilettes qui leur resteraient pour compte. 

Total: neuf toilettes valant chacune 2,000 francs. On 
ne les a pas payés, ces 18,000 francs-là, mais on les 
payera plus tard. 



28 - 



r f 



VARIETES 



LES MÉMOIRES A LA MODE 

A peine les Mémoires de M. Claude touchent-ils à 
leur fin qu'on voit poindre les Mémoires de M. de Viel- 
Castel. Un clou chasse l'autre. Mais le rapprochement 
ne saurait aller plus loin. 

Les premiers ne paraissent pas authentiques à ceux 
qui ont connu l'ancien chef du service de sûreté ; ils 
affirment qu'il n'écrivait pas, et que ses opinions le 
rattachaient au pouvoir; aussi n'acceptent-ils ni les 
bavardages, ni les sorties politiques qu'on écoule 
aujourd'hui sous son nom. En ce qui touche les affaires 
de service, on n'est pas moins sceptique à la Préfecture. 
Au point de vue hiérarchique le plus élémentaire, on a 
relevé dans les Mémoires de M. Claude des bourdes 
qu'il était incapable de commettre. La Patrie a publié 
là-dessus un erratum substantiel dont les éléments ont 
été fournis par M. Carlier, chargé comme officier de 
paix du service des mœurs sous l'Empire et en collabo- 
ration constante avec Claude. D'autres observateurs ont 
remarqué des lacunes non moins significatives dans les 
chapitres concernant certaines affaires criminelles à 
l'instruction desquelles Claude avait pris une part active 



- 29 — 

avec Demarquay, le commissaire aux délégations. 
Celui-ci en a publié ce qu'il savait dans une plaquette 
fort curieuse, intitulée Notes d'un agent, qui s'est vendue 
en 1868 à la librairie Frédéric Henry. Ces détails, que 
Claude savait comme lui, n'ont pas même été donnés 
dans l'œuvre parue sous son nom. Pour ceux d'ailleurs 
qui voient encore l'honnête profil administratif de 
Claude, il suffit du titre du premier chapitre (Chez la 
Farcy) pour flairer quelque mystification. 

Mais, dira-t~on, la police de la librairie, qui a jadis 
mis en interdit les Mémoires de Canler (absolument 
vrais, ceux-là), ne s'est point émue. D'autre part, la 
famille de Claude ne proteste pas. 

Il peut être répondu à cela que la police d'aujour- 
d'hui n'est point celle d'autrefois, que la famille de 
Claude, représentée par sa veuve, peut avoir des rai- 
sons pour ne point parler. Elle aurait même, dit-on, 
délivré à l'éditeur le reçu d'une certaine somme versée 
contre remise des papiers du défunt. Quels papiers? 
Voilà ce qu'il eût été bon de savoir, car il y a papiers et 
papiers ; ceux-là peuvent n'avoir rien de commun avec 
les mémoires publiés. Le seul moyen de répondre victo- 
rieusement aux douteurs serait d'exposer le manuscrit 
autographe, de l'offrir au contrôle des experts. Jusqu'à 
cette épreuve on niera et on aura le droit de nier. 
. A dire vrai, nous ne jouissons pas non plus de l'expo- 
sition des Mémoires de Viel-Castel, mais on a vu cepen- 



— 3o — 

dant leur manuscrit; il a couru un peu Paris à la 
recherche a'un éditeur, et il ne l'a point trouvé. Non 
pas que le manuscrit parût peu intéressant ou peu ven- 
dable, mais il était si gros de représailles que les plus 
aventureux ont reculé en soupirant. On a donc passé la 
frontière. 

M. Léouzon-Leduc, un publiciste émérite, a signé 
la biographie qui sert d'introduction. Faut-il en con- 
clure que M. Léouzon-Leduc est l'éditeur, du livre ? Je 
ne le pense point : car beaucoup de noms de famille fort 
connus n'auraient point été estropiés par lui ; on sent 
que les épreuves ont été lues par une personne qui 
connaît notre langue, mais qui ne connaît pas notre 
monde. 

Il est vrai que M. de Viel-Castel le connaissait bien 
lui, mais son écriture a pu être peu lisible; puis il ne 
faut pas oublier qu'il fut un temps o\i le comble de la 
distinction était de ne pouvoir se rappeler les noms des 
gens. On ne semblait que mieux planer dans une sphère 
vraiment aristocratique et supérieure à toutes ces dési- 
gnations d'êtres plus ou moins vulgaires, à ces Chose ou 
à ces Machin. Or, le péché mignon de l'auteur devait être 
une certaine suffisance. Il aime trop, par exemple, à dire 
qu'on brigue l'honneur de venir causer dans son atelier, 
d'y prendre une tasse de thé ; il énumère trop complai- 
samment « ces preneurs de thé », comme il les appelle. 

Cependant, à bien considérer, il était de beaucoup 



— 3i — 

l'obligé des braves gens qui se dérangeaient pour lui 
apporter leurs historiettes en buvant son eau chaude. 

Le maître du logis restait attentif, puis écrivait dès 
que la théière était vide et le dernier « preneur « parti. 
Il n'y regardait pas de trop près naturellement. L'histoire 
lui arrivait-elle de première ou de quatrième main? tous 
les détails lui étaient-ils bien restés en mémoire? Baga- 
telle! Il saisissait au vol, et cela lui paraissait pouvoir 
se passer d'autre garantie. 

Dînait-il en ville le lendemain, même répétition dès 
qu'il était rentré au logis ! Et la moisson n'était pas 
moins abondante; car, dans le monde qui se respecte, 
Dieu sait comme on déchire à belles dents l'hôte qui 
croit vous avoir le mieux repu ! 

Poursuivi chaque jour, ce gros recueil de commérages 
forme un ensemble incontestablement curieux, mais où 
il y a beaucoup à laisser; il servira les chercheurs assez 
rares qui peuvent dégager le vrai du faux. Ce qui abonde, 
c'est la révélation galante; on sent qu'elle plaît à notre 
chroniqueur, et qu'il la gobe un peu à la façon de 
M. Prudhomme. Qu'une Russe ou une Espagnole fasse 
parler d'elle, il ne manquera point de dire qu'elle a lu 
les oeuvres du marquis de Sade et qu'elle les met en 
pratique. 

Je saisirai cette occasion de considérer certaines indi- 
gnations honnêtes ou prétendues telles comme allant 
directement à rencontre du but qu'elles se proposent. 



— 32 — 

Il est des noms et des titres de livres qu'il faut laisser 
dans Toubli. Les en tirer au nom de la pudeur est faire 
à cette pudeur même le plus cruel outrage. 

Ces flétrissures inutiles, aussi dangereuses que des 
provocations, nous les avons vues cependant se multiplier 
depuis le commencement du siècle. Il a été et il est 
encore de mode de prendre les livres du marquis de 
Sade comme point de comparaison, quand on veut 
condamner une production licencieuse. Or, les critiques 
connaissent bien mal leur cheval de bataille, car, chez 
l'homme dont ils parlent, l'obscénité n'est qu'un prétexte 
pour répandre le sang. Il n'y a pas de polissonneries, il 
n'y a que des assassinats inspirés par une haine féroce 
de la femme. En rappeler le souvenir, à propos des 
galanteries de telle ou telle, est donc aussi ridicule que 
déplacé. 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 




Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 328 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 2 — 3i janvier i883 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : le prince Napoléon, Gustave Doré. — Derniers 
jours de Gambetta. — Le banquet Molière. — Théâtres : Odéon, 
Opéra-Comique, Variétés, Ambigu, Nouveautés. — Nécrologie -. 
Mme Nibo^^et. 

Varia : L'œil de Gambetta. — Le télescope de M^e de Balzac. 
— Mariage d'artistes. — Les Mots de la quinzaine. 

Petite Gazette. 

Variétés : Rollinat et le genre fatal. 



La Quinzaine. — Il est bien avéré que nous ne se- 
rons jamais calmes ni tranquilles I Nous venions de sortir 
à peine des douloureuses et patriotiques émotions qu'a- 
vaient causées les morts successives de Gambetta et de 
Chanzy, lorsque s'est produit l'événement le plus 
étrange, le plus imprévu, et disons tout de suite le plus 
ridicule auquel il fût possible de s'attendre. Le prince 
Jérôme-Napoléon Bonaparte, plus connu sous son seul 
I. — i885. 3 



-34- 

nom de prince Napoléon, s'est avisé de se poser publi- 
quement et officiellement en prétendant à la succession 
politique de Napoléon III, par la publication d'un ma- 
nifeste qu'il a fait en même temps afficher dans Paris. 

Cette incartade du prince, jugée au premier abord, et 
par le public de la rue assemblé devant les affiches, 
comme grotesque et insignifiante, vu l'impopularité si 
grande du personnage, a pris tout à coup des propor- 
tions plus sérieuses par suite de l'attitude de la Chambre. 
De graves mesures d'exception ont aussitôt été propo- 
sées, soit par les députés eux-mêmes, soit par les mi- 
nistres répondant aux propositions faites d'expulser du 
territoire tous les membres des anciennes familles ré- 
gnantes. La question posée par le Cabinet devant la 
Chambre n'a pas reçu son approbation dans le sens 
qu'il désirait faire prévaloir, et a amené sa disloca- 
tion. Quoi qu'il arrive, le prince Napoléon sera évidem- 
ment reconduit à la frontière, prié poliment de ne la ja- 
mais repasser, et ce deuxième et intempestif incident de 
l'année 1883, âgée à peine d'un mois, sera bien vite 
oublié pour faire place à un autre. 

C'est bien d'ailleurs dans le caractère français, cet 
amour des impressions rapides et fugitives, et cet oubli 
presque immédiat des grands et gros événements au fur 
et à mesure qu'ils se succèdent. Ainsi Gambetta et 
Chanzy ont été, pendant plusieurs jours, la préoccupation 
absolue de Paris; on n'a parlé que d'eux, les journaux 



— 35 — 

étaient remplis d'anecdotes et d'articles biographiques 
les concernant, ils étaient les héros du moment, officiels 
en même temps que populaires. Mais du jour au lende- 
main, c'est-à-dire dès le 16 janvier, date de l'affichage 
du programme-pétard du prince Napoléon, l'aventure 
de celui-ci prend toute la place que remplissaient dans 
les feuilles publiques les deux hautes personnalités l'une 
civile, l'autre militaire, que la mort nous a si prématu- 
rément prises. C'est le prince aujourd'hui qui occupe et 
préoccupe tout le monde : on ne parle que de lui, de 
même qu'on ne parlait, la veille encore, que de Gambetta 
et de Chanzy. On l'a arrêté et incarcéré à la Concier- 
gerie ; et nous savons minute par minute l'emploi de 
sa journée, ce qu'il dit, ce qu'il fait, on nous donne le 
titre des livres qu'il lit, et jusqu'au moindre menu de ses 
repas! Le reportage a beau jeu, en ce moment, grâce à 
l'échaufîourée inqualifiable de ce prince qui, en raison du 
peu de sympathie qu'il inspire même à ses propres par- 
tisans, était celui de tous les prétendants royaux ou 
impériaux, qui avait le moins de chances pour la faire 
réussir! 

Eh ! oui, l'année commence mal à bien des points de 
vue ! Encore un mort illustre à inscrire sur ce nécrologe 
de 1883, dont la première page est déjà si remplie : le 
23 de ce mois Gustave Doré, l'éminent dessinateur, est 
mort subitement dans l'appartement qu'il habitait depuis 
si longtemps au no 7 de la rue Saint-Dominique. C'est une 



— 36 — 

perte pour les arts que celle de ce populaire crayon ! Il 
avait touché un peu atout: car, en dehors de ses dessins 
si nombreux et si connus, Doré a aussi laissé des tableaux 
et des statues. Son atelier de la rue Bayard en est tout 
plein; on y voit, entre autres œuvres récemment termi- 
nées, la statue d'Alexandre Dumas, qui va être prochai- 
nement inaugurée au boulevard Malesherbes. 

Né en janvier 18^2, Gustave Doré a débuté en 1848 
comme dessinateur au Journal pour rire. Il avait donc 
seulement seize ans. Son œuvre s'est développée depuis 
avec une fécondité constante et parfois excessive. La faci- 
lité de ce « crayonneur » était prodigieuse ; en quelques 
minutes il faisait un dessin. Nous l'avons vu travailler 
souvent, et nous possédons personnellement un exem- 
plaire de ses Contes de Perrault, en tête duquel, au lieu 
de la dédicace que nous lui demandions, il crayonna 
devant nous un <f ogre » supplémentaire qui lui de- 
manda un quart d'heure à peine de travail, et qui est 
une merveille d'exécution faite de chic : car les œuvres 
de Doré ont par-dessus tout, quelles qu'elles soient, ce 
caractère indiscutable du travail hâtif et de l'improvisa- 
tion. 

Gustave Doré était officier de la Légion d'honneur. 
Il ne s'était jamais marié et demeurait avec sa mère dont 
la mort récente lui avait causé un coup terrible où ses 
amis ont cru trouver l'origine de la maladie si rapide 
qui l'a emporté. 



- 37 - 

Les Derniers Jours de Gambetta. — Nous trou- 
vons dans la Gazette hebdomadaire de médecine et de 
chirurgie plusieurs documents médicaux relatifs à la ma- 
ladie et à la mort de Gambetta. Nous empruntons à ces 
documents, qui occupent plusieurs grandes colonnes de 
journal, l'intéressante observation du docteur Lanne- 
longue sur la marche et la dernière période de la maladie : 

« Ce fut le 9 décembre que, pour la première fois, 
M. Gambetta se plaignit de douleurs abdominales. Il 
avait ressenti dans le flanc droit une vive souffrance, 
dont il précisait mal le siège. 

« Cependant plusieurs jours se passent encore sans 
qu'aucun phénomène grave se manifeste. Le 12 dé- 
cembre, M. Gambetta déjeune de très bon appétit; il 
recommence à fumer. Le 14, il circule dans la maison; 
le 1 5 , malgré quelques douleurs abdominales, il se pro- 
mène pendant vingt minutes dans son jardin; le 16, 
malgré des douleurs abdominales assez vives, il fait avec 
le plus grand plaisir une promenade en voiture; il dé- 
clare en éprouver un réel bien-être ; mais, peu de temps «^ 
après, les malaises reparaissent. Dès lors la situation 
s'aggrave rapidement. 

« Le 19, les docteurs Lannelongue et Siredey con- 
cluaient à l'existence d'une pérityphlite ; le 22, le doc- 
teur Charcot confirmait et précisait leur diagnostic. 
Nous appelons l'attention du lecteur sur la note sui- 
vante, que nous reproduisons textuellement : 



— 38 — 

« A l'issue de la consultation, ce jour-là comme les 
« jours suivants, les médecins rédigèrent un bulletin in- 
« tentionnellement favorable. Ils n'ignoraient pas que 
« M. Gambetta, dans sa lecture quotidienne des jour- 
ce naux, tenait à savoir ce qui était dit de sa santé. » 

(.< Le 28, après une nouvelle consultation, il fut re- 
connu a qu'une intervention chirurgicale serait pleine 
« de périls, sans donner aucun espoir fondé d'un résul- 
« tat favorable. » 

« Le 29, symptômes de plus en plus inquiétants : 
érysipèle de l'abdomen. 

« Le 30, nuit très mauvaise, mais sans délire cepen- 
dant. 

« Dimanche 3 1 décembre. — Huit heures. — Visite 
de M. Siredey. Nuit calme et dans l'affaissement jusqu'à 
cinq heures du matin. A ce moment, M. Gambetta est 
pris d'un délire léger qui reparaît à plusieurs reprises 
jusqu'à sept heures et demie; un peu plus tard, il a le 
hoquet pendant quelques instants. La faiblesse est 
grande ; il n'éprouve d'ailleurs aucune souffrance. On 
lui donne du café, il le rejette; on recommande l'usage 
du vin de Champagne et l'emploi plus continu de l'eau- 
de-vie et du rhum. 

« Une heure. — Visite de M. Lannelongue. La 
physionomie du malade est calme, mais le visage pré- 
sente une teinte légèrement violacée apparente sur les 
joues, le nez et les oreilles ; la cavité buccale est extrê- 



- 39- 

mement sèche, et, quand on adresse la parole au ma- 
lade, il répond avec difficulté tant qu'il n'a pas humecté 
sa bouche; du reste, M. Gambetta possède toute sa lu- 
cidité, et jusqu'à quatre heures il ne se plaint d'aucune 
souffrance. Vers deux heures, les parties qui sont hors 
du lit, les mains surtout, deviennent fraîches. Le pouls 
oscille entre 120 et 140 et par temps il a quelques irré- 
gularités; le nombre des respirations est de 38 à 40. 
L'état du ventre est toujours le même, l'érysipèle semble 
éteint. 

« Le vin de Champagne est mal toléré ; il est recom- 
mandé de ne plus employer que le thé fortement addi- 
tionné de rhum, les grogs à l'eau-de-vie, et de ré- 
chauffer le malade avec des boules d'eau chaude. 

a Dix heures du soir. — M. Lannelongue. Les symp- 
tômes alarmants se sont multipliés et s'aggravent, le 
malade a cependant encore sa connaissance, et il ré- 
pond un dernier mot à onze heures moins un quart. Le 
dénouement est imminent, et la mort arrive sans secousse 
quelques minutes avant minuit. » 

Le Banquet Molière. — On se rappelle que M. Mon- 
val, l'archiviste de la Comédie-Française et le publica- 
teur du Moliérisîe, avait eu l'heureuse idée de renouer 
l'année dernière la série, depuis longtemps interrompue, 
des Banquets-Molière. Le deuxième de cette reprise a 
eu lieu le dimanche 14, et a réuni autant de convives 



— 40 — 

que le précédent. M.- Paul Lacroix, à qui était dévolue 
la présidence du banquet, n'a pu y assister par suite 
d'une indisposition, mais il a envoyé le toast suivant, 
qui a été lu par M. Monval. 

« Messieurs, 

« Nous nous sommes réunis dans la même pensée, 
avec les mêmes intentions, en formant les mêmes vœux : 
nous voulons que Molière soit, pour la France, ce que 
Dante est pour l'Italie, Shakespeare pour l'Angleterre, 
Cervantes pour l'Espagne ; nous voulons que cet homme 
célèbre, qui est à la fois un sage moraliste, un excellent 
écrivain, un auteur dramatique de l'ordre le plus élevé, 
devienne, pour notre chère P'rance, le plus illustre re- 
présentant du génie français; nous voulons que chacun 
puisse dire, comme disait La Fontaine : « Molière, c'est 
mon homme! » 

« La France n'a pas toujours été juste pour ses plus 
dignes enfants. Au XVII !« siècle, Molière n'était pas ce 
qu'il est aujourd'hui ; on ne l'admirait qu'avec certaines 
restrictions ; on critiquait les dénouements de ses plus 
belles pièces; on lui reprochait des négligences de style ; 
on l'accusait d'avoir fait tomber la Comédie dans la 
farce, et les comédiens français avaient de la peine à 
maintenir ses chefs-d'œuvre au répertoire, en face de 
l'indifférence du public. 



— 41 — 

« Quant à son histoire particulière , on ne s'en 
occupait guère; on ignorait même la date exacte de 
sa naissance : on ne cherchait pas à connaître , â dé- 
couvrir les détails de sa vie au théâtre, à la cour, 
dans la société polie et lettrée. On se contentait de 
l'ouvrage, si insuffisant, si fautif, de Grimarest, au 
sujet duquel Boileau écrivait, dans une lettre à Bros- 
sette : « Ce n'est pas un ouvrage qui mérite qu'on en 
« parle. Il est fait par un homme qni ne savait rien de 
« la vie de Molière, et il se trompe dans tout, ne sa- 
« chant pas même les faits que tout le monde sait. » 

« Notre tâche, la tâche des vrais admirateurs de Mo- 
lière, a donc été de combattre, de détruire tous les pré- 
jugés, toutes les erreurs, toutes les injustices qui exis- 
taient à l'égard de sa personne et de ses ouvrages. Nous 
y sommes parvenus, avec le concours dévoué de la 
Comédie-Française, qui a remis en honneur l'admirable 
théâtre de son fondateur et qui lui a rendu, grâce à des 
talents d'interprétation incomparables, les applaudisse- 
ments de la foule empressée et enthousiaste. Molière, le 
grand Molière, est désormais jugé, apprécié, admiré 
comme il doit l'être; ses oeuvres immortelles sont con- 
sidérées comme la plus haute expression de notre litté- 
rature nationale. Ce n'est pas tout : la critique savante 
a levé presque tous les voiles qui couvraient la vie de 
l'homme, du poète, du comédien : tout le monde ici a 
nommé Beffara, Taschereau, Eudore Soulié, Jal, Ed. 



— 42 — 

Fournier, Ed. Thierry, Fournel, Moland, Campardon, 
Loiseleur, Claretie, Livet, Vitu, et beaucoup d'autres 
dont les travaux intelligents et consciencieux nous ont 
restitué, en quelque sorte, le véritable Molière. 

« Molière a déjà ses journaux, non seulement notre 
cher Moliériste en France, mais encore une ou deux 
revues allemandes; Molière a ses peintres, ses dessina- 
teurs et ses graveurs, qui multiplient sans cesse sa noble 
image; Molière a ses éditeurs et ses libraires qui ne se 
lassent pas de réimprimer ses œuvres dans tous les for- 
mats, et souvent avec un luxe que les amateurs récla- 
ment et encouragent; Molière a ses traducteurs et ses 
commentateurs dans toutes les langues de l'Europe; 
Molière enfin, en ce moment même oij nous célébrons 
en famille le 261^ anniversaire de sa naissance, est ap- 
plaudi peut-être dans vingt, dans cent théâtres, 011 l'on 
représente quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, en mé- 
moire de ce glorieux anniversaire. Molière n'aura donc 
jamais assez d'éditions de ses œuvres, jamais assez de 
représentations de ses comédies, jamais assez de por- 
traits et de statues. 

(c C'est pourquoi, je vous demande , Messieurs, de 
porter un toast à la création prochaine d'un musée Mo- 
lière, d'une bibliothèque moliéresque. 

a Paul Lacroix. » 
Après la lecture de ce toast, M. Edouard Thierry, 



— 4^ — 

l'ancien directeur de la Comédie-Française, a lu une 
dissertation sur le Tartuffe et la Gloire du Val- de-Grâce: 
c'est un fort curieux morceau d'histoire littéraire, qu'on 
a écouté avec un intérêt soutenu, et nous regrettons 
que son étendue ne nous permette pas de le reproduire. 

Entre autres curiosités de la soirée, nous citerons la 
trouvaille, révélée par M. Monval, d'un trop ardent 
Moliériste, qui a découvert que l'homme au masque de 
fer n'était autre que Molière, qu'on aurait fait dispa- 
raître après la représentation du Malade imaginaire. 

Un autre Moliériste, celui-là plus sérieux, M. Thé- 
nard, professeur au lycée de Versailles, nous a adressé 
à propos du banquet-Molière, auquel il n'avait pu assis- 
ter, la communication suivante : 

« Madame, duchesse d'Orléans, mère du Régent, a 
laissé, comme l'on sait, une volumineuse et intéressante 
correspondance écrite en allemand. Partie de cette cor- 
respondance a été traduite par M. Jeglé, professeur au 
lycée de Versailles. On y trouve des détails fort curieux 
sur la cour et les courtisans. Madame aimait la comédie, 
de tous les auteurs, Molière était celui qui semblait lui 
plaire le plus, et parfois elle a recours à lui pour égayer 
et fortifier son récit. 

« Lorsque M^^e de Maintenon eut établi sa domination 
sur le cœur du roi, les habitudes de la cour se modifiè- 
rent, et Madame, à la date du i6 mai 1685, parle de ce 
changement d'une façon fort originale : 



— 44 — 

« L'on devient si scrupuleux ici que l'autre jour, le 
« roi a envoyé son confesseur vers le mien et m'a fait 
« horriblement laver la tête par le mien sur trois points : 
« 1° de ce que j'étais trop libre en paroles, et avais dit 
« à M. le Dauphin que « je le verrais nu des pieds'à 
« la tête, ni lui ni qui que ce soit ne m'induirait en ten- 
« tation », etc. 

Théâtres. — L'Odéon nous a donné, le 1 5 janvier, 
à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Molière, 
un petit à-propos en un acte et en vers, qui a pour titre : 
les Papillotes, et pour auteurs MM. Valade etTruffier, ce 
dernier pensionnaire de la Comédie- Française. 

Cette bluette sans prétention, et qui ne doit guère 
survivre à la circonstance qui l'a vue naître, contient 
de fort jolis vers dont nous citerons les suivants comme 
spécimens. Ce sont des stances qu'un des personnages 
de la pièce adresse à Molière. Quant à leur paternité 
exacte, elle reste indivise, MM. Truffier et Valade étant 
collaborateurs. 

A MOLIÈRE 

Quant à nous qui ne savons rien 
Qu'aimer, ta gloire consent bien, 
Maître 1 qu'au nom de la jeunesse 
Notre voix, pour tous compliments, 
Te salue et te reconnaisse 
Le poète cher aux amants 1 



- 45 - 

Car les méchants avec les sots 
N'ont pas tenté seuls tes pinceaux; 
Et, pour que le tableau s'éclaire 
D'un rayon plus tendre, toujours 
Se mêle à ta satire amère 
L'idylle des jeunes amours. 

Sois donc béni des jeunes gens, 
Poète aux rires indulgents 
Dont le cœur généreux et tendre, 
Contre le mal seul révolté, 
Fut assez large pour s'étendre 
A « l'amour de l'humanité «. 

Nous ne sommes que des enfants : 
Mais tandis que de plus savants 
Diront ta grandeur familière, 
Nos mains pieuses mêleront 
Quelques roses fraîches, Molière, 
Au laurier qui pare ton front! 

— L'Opéra-Comique vient de reprendre (25 janvier), 
avec un vif succès, une des plus jolies partitions 
d'Adolphe Adam, Giralda ou la Nouvelle Psyché. La pre- 
mière représentation de cette amusante pièce remonte 
au 20 juillet 1850, et le principal rôle en fut créé par 
M"« Félix-Miolan qui y trouva son premier grand suc- 
cès. Les autres rôles étaient tenus par Bussine, Audran, 
Sainte-Foy, le vieux Ricquier et la belle M'ie Meyer, 
qui est devenue depuis la femme du regretté baryton 
Meillet. Giralda, qui eut de nombreuses représentations 



- 4(3 - 

dans la nouveauté, a été également l'objet de plusieurs 
reprises à l'Opéra-Comique même. 

En 1876, Giralda passa au Théâtre Lyrique, alors di- 
rigé par Vizentini sur la scène de la Gaîté. La reprise 
eut lieu le 1 2 octobre, mais l'interprétation était insuf- 
fisante, à ce point qu'on y voyait Christian, l'amusant 
compère de tant de féeries, chanter lui-même un rôle 
avec cette voix qu'on lui connaît ! Bouhy seul, qui chan- 
tait le Roi, fut à la hauteur de son rôle. Citons aussi 
Grivot, qui jouait le meunier Ginès d'une façon fort 
agréable, et qui vient de reprendre ce rôle avec le 
même succès à l'Opéra-Comique. M'i^s singelée et Mari- 
mon chantèrent successivement Giralda. Cette pâle re- 
prise n'eut que trente-quatre représentations. Aujour- 
d'hui c'est Mlle Merguillier qui a repris le rôle créé par 
Mine Carvalho. Elle y est tout simplement charmante, 
pleine de grâce, de sentiment et de naturel, et elle 
chante à ravir. On lui a fait un grand succès qu'ont par- 
tagé avec elle MM. Grivot, Taskin et Bertin, ce dernier 
dans le rôle de l'amoureux don Manoël. 

— Aux Variétés, nous avons une comédie nouvelle, 
Mani'zèlk Nitouclie, trois actes et quatre tableaux, de 
MM. Meilhac et Millaud {26 janvier). C'est une pièce 
faite dans le moule des autres œuvres à succès de leur 
brillante interprète et qui les rappelle successivement 
un peu toutes. Mais qu'importe? La grande affaire, c'est 
que nous ayons une comédie suffisamment amusante, et 



- 47 — 

que ce soit Judic qui en joue le principal rôle. La grande 
charmeuse a triomphé, cette fois encore, comme d'habi- 
tude, dans un personnage à tiroirs qu'on a spécialement 
imaginé et compliqué pour elle. Aussi, au premier acte, 
n'est-elle qu'une simple pensionnaire dans un couvent, 
qui devient diva d'opérette au second acte, pour se dé- 
guiser ensuite en cavalier monté sur un vrai cheval au 
troisième. La pièce reproduit un peu l'intrigue du Do- 
mino noir d'Auber, mais Judic n'y chante que de la 
musique d^Hervé composée à son intention ; elle a ob- 
tenu son principal succès dans la Chanson de la grosse 
caisse qui a trois couplets, lesquels seront bientôt po- 
pulaires, et qu'elle nuance et détaille avec un art et un 
charme exquis. Seulement c'est encore une chanson mi- 
litaire comme dans Lili, et Judic est en train de se 
composer dans ce genre un répertoire absolument com- 
plet. 

Les autres acteurs. Baron en tète — car, chose éton- 
nante, Dupuis n'est pas cette fois de la pièce — puis 
Léonce, Christian, Lassouche, Cooper, M^es Beau- 
maine, Maurel, etc., concourent avec leur verve et 
leurs qualités comiques ordinaires à ce nouveau succès, 
qui va durer jusqu'à l'été. 

— Nous doutons qu'il en puisse être de même du nou- 
veau drame de l'Ambigu, la Glu, cinq actes et six ta- 
bleaux, de M. Richepin, qui n'a reçu du public qu'un 
accueil assez froid (27 janvier). C'est une pièce de 



-48 - 

l'école de Zola et qui exagère encore, dans le style sur- 
tout, le naturalisme de l'Assommoir ou de Nana. Le su- 
jet n'est guère nouveau iion plus et rappelle par endroits 
bien des pièces célèbres, telles notamment que la Clo- 
serie des genêts, Nana elle-même et, au dénouement, la 
belle comédie d'Emile Augier, le Mariage d'Olympe. 
Ajoutons que l'interprétation de la Glu n'a pas l'éclat 
des Mères ennemies. M"" Agar et Réjane, qui jouent 
les principaux rôles, n'y sont pas à leur place; mais 
M. Lacressonnière fait tout ce qu'il peut d'un mauvais 
rôle qu'il a su faire accepter. Quant à M. Richepin, que 
ne se borne-t-il à écrire en vers, puisque c'est le genre 
où il excelle? Pour nous, ce que nous préférons dans sa 
pièce, c'est l'épisode où figure la touchante ballade bre- 
tonne le Cœur de la mère, qui vaut, dans ses quelques 
strophes, la Glu tout entière et qui, à coup sûr, lui sur- 
vivra. 

— Nous mentionnerons encore la nouvelle opérette des 
Nouveautés, le Droit d'aînesse, de MM. Leterrier et 
Vanloo, musique d'un lauréat du Conservatoire de 
Bruxelles, M. Francis Chassaigne, et où M"^ Ugalde a 
retrouvé son brillant succès du Jour et la Nuit; puis, au 
Châtelet, la reprise d'une vieille féerie, la Queue du 
chat, trois actes et vingt-quatre tableaux de MM. Clair- 
ville et Marot, avec musique nouvelle de MM. Hervé et 
Hubans, féerie dont la création, au théâtre du Château- 
d'Eau, date du 5 septembre 1871. C'est une féerie 



— 49 - 

amusante, plus intéressante même que la plupart des 
pièces de ce genre, et qui a obtenu un nouveau succès, 
ce même soir du 27 janvier où l'Ambigu, lès Nouveautés 
et le Châtelet avaient cru devoir convoquer en même 
temps la critique. 

NÉCROLOGIE. — M'"^ Niboyet, cette muse populaire, 
cette créatrice des clubs de femmes en 1848, cette 
sorte de Louise Michel bonne enfant de la révolution de 
février, vient de mourir à l'âge de soixante-dix-neuf 
ans. Elle a beaucoup écrit et beaucoup publié, donné 
des traductions, édité des romans et dirigé des jour- 
naux, mais son plus beau titre de gloire, qui conduira 
son nom à la postérité, c'est d'avoir créé ce fameux 
club des femmes qui a été une des gaietés de la révolu- 
tion de 1848. 

Vous trouverez dans le Jérôme Paîurot de Louis Rey- 
baud une amusante et fine critique de ce club, qui avait 
la prétention d'être une tentative sérieuse, et qui devint 
en si peu de temps un des lieux de distraction les plus 
fréquentés de Paris. Il fallait voir Eugénie Niboyet prési- 
dant! Quelle dignité! que de grandeur et de noblesse 
incomprises résidaient en elle et dans ses moindres 
gestes ! Revoyez encore les caricatures de l'époque qui 
ne manquèrent pas naturellement de s'égayer sur le- 
dit club et sur sa spirituelle présidente ! Et relisez 
aussi les recueils anecdotiques du temps ! Un soir un 

4 



- 5o — 

monsieur quelconque s'approche du fauteuil de la pré- 
sidente et engage un colloque avec elle. Puis tout à 
• coup l'audacieux s'avance si près qu'il peut toucher 
de la main les appas de la dame ! 
Tumulte dans l'auditoire ! 
« Respectez la présidente! 

— Je la respecte si bien, Mesdames et Messieurs, 
que j'ai voulu voir de plus près Cicéron ! » 

Le public ne comprit que plus tard cet éloquent ca- 
lembour. 

Le club de M™^ Niboyet avait pour but d'arriver à 
l'émancipation complète de la femme. Et à ce propos il 
s'y disait de telles choses, il s'y tenait des discours si 
extravagants et même si peu pudibonds, qu'un beau soir 
la police dut intervenir et fermer le club. Un arrêté du 
ministre le déclara, le lendemain, supprimé à jamais. Ici 
finit la gloire de M^e Niboyet qui, de son nom de fille, 
s'appelait beaucoup plus vulgairement Eugénie Mou- 
chon. 

Elle a laissé un fils, Paulin-Fortunio Niboyet, agent 
consulaire de France et écrivain, qui est bien connu 
dans les lettres sous son deuxième prénom comme pseu- 
donyme. 



Varia. — L'Œil de Gambeîta. — C'est en 1867 que 
M. Gambetta se rendit chez le docteur de Wecker pour 



- 5i — 

lui faire examiner son œil malade, l'œil droit si extra- 
ordinairemenl distendu, qu'il avait le double de sa 
longueur normale. Au moindre excès de travail l'autre 
œil était gravement menacé, et M. Gambetta dut se 
résoudre à une opération assez cruelle dont le docteur 
de Wecker vient de publier lui-même les détails : 

« Le malade me raconta, dit ce docteur, qu'enfant il 
était entré dans l'atelier d'un tourneur, et, comme il 
regardait curieusement l'ouvrier, un outil s'échappa 
brusquement des mains de celui-ci, et vint lui blesser 
profondément l'œil droit. La cataracte traumatique, avec 
toutes ses conséquences fâcheuses, avait déterminé pen 
à peu l'énorme distension de l'œil qu'on venait sou- 
mettre à mon observation. 

« Après un examen rapide, je m'adressai à mon ma- 
lade : « Vous voulez que je vous parle avec franchise? 
Eh bien, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de 
vous débarrasser de cet œil, qui non seulement est pour 
vous la cause d'une gêne continuelle, mais encore offre 
pour son congénère un véritable danger, — Quand? me 
répondit le malade. — Le plus tôt possible. — Quel 
jour? — Mardi, si vous voulez (la consultation avait 
lieu un vendredi). — A quelle heure? — A dix heures. 
— Je vous attends. » Telle fut toute la réponse. 

« Je ne pus me défendre d'une certaine surprise, et 
j'examinai alors avec attention le jeune homme qui ac- 
ceptait avec tant de sang-froid une opération à laquelle 



— 52 — 

on ne consent généralement qu'après bien des hésita- 
tions. Sa figure rayonnait d'intelligence et accusait 
l'énergie du caractère; la parole était vive, rapide, d'un 
timbre harmonieux, avec un léger accent méridional. 
J'avais devant moi Léon Gambetta; le confrère qui l'ac- 
compagnait était M. Fieuzal. 

« L'opération eut lieu dans l'appartement que M. Gam- 
betta occupait alors rue Bonaparte. Le malade se cou- 
cha résolument et on le soumit aux inhalations d'éther; 
il s'endormit presque aussitôt. » 

L'œil qu'enleva le docteur de Wecker mesurait près 
de cinq centimètres dans son diamètre postéro-antérieur. 

Le Télescope de M"^^ de Balzac. — Un ancien employé 
supérieur du ministère de l'Intérieur nous adresse la 
curieuse lettre suivante, accompagnée de deux docu- 
ments inédits que la situation qu'a occupée leur signa- 
taire, ainsi que l'illustration du nom qu'elle portait, ren- 
dent particulièrement intéressants : 

« J'ai un certain nombre de pièces qui pourraient in- 
téresser votre Gazette anecdotique ; mais il faudrait avoir 
le temps de les chercher! Je viens cependant de trouver 
deux petites choses dont vous pourrez peut-être tirer 
parti, et dont voici l'origine : 

« Au commencement de 1872,1e gouvernement alle- 
mand nous a envoyé un certain nombre de caisses con- 
tenant des objets (actions de chemins de fer, argen- 



— 53 - 

terie, monnaie d'or, bijoux^ montres, etc., — mais pas 
de pendules) trouvés dans les environs de Paris pen- 
dant la guerre; et je fus chargé de rechercher les pro- 
priétaires et de leur restituer lesdits objets. Il y avait 
un grand télescope trouvé dans la maison de campagne 
de Mine de Balzac, à Villeneuve-Saint-Georges. Par 
respect pour le nom qu'elle portait, au lieu de mander 
cette dame au ministère de l'Intérieur, je me présentai 
chez elle. 

« En apprenant que je n'avais qu'un télescope à lui 
rendre, elle s'indigna contre les Prussiens, refusant de 
rien accepter de ces pillards, de ces voleurs. Après quel- 
ques observations de ma part, elle fit venir sa fille, son 
gendre et M. Gigoux, peintre, un ami de la maison, qui 
tinrent conseil. Comme il arrive souvent dans les as- 
semblées délibérantes, on ne prit aucune résolution. 
La décision définitive fut renvoyée au lendemain. 

« Le lendemain, je revins chez M^^ de Balzac. Le 
conseil se réunit de nouveau et décida qu'on reprendrait 
le télescope, quoique les Prussiens fussent des « pil- 
lards et des voleurs ». Il y avait là sur la cheminée un 
buste de Balzac qui paraissait écouter ces discussions 
médiocres. Je me retirai donc avec la satisfaction de 
pouvoir me débarrasser de cet énorme télescope avec 
lequel, disait-on, on pouvait apercevoir de Villeneuve- 
Saint-Georges deux pigeons se becquetant sur les tours 
de Notre-Dame. Mais le surlendemain M^e de Balzac 



- 54- 

m'envoya la lettre et la protestation ci-jointes. Je n'ai 
pas cru devoir faire parvenir au gouvernement allemand 
la fière protestation de M™e de Balzac, de peur d'attirer 
une nouvelle guerre sur mon malheureux pays. 

« Aujourd'hui M^e de Balzac est morte, et le téles- 
cope, qui est un pendant à la canne de M. de Balzac, 
est encore dans un coin du ministère de l'Intérieur. 

I 

A M. X..., au. Ministère de l'Intérieur, à Paris. 

Paris, 20 août 1872. 

Monsieur, 

Permettez-moi, avant tout, de vous remercier de la cour- 
toisie avec laquelle vous avez bien voulu me dispenser de venir 
reconnaître en personne la restitution que veut bien me faire 
rAliemagne. Si vous aviez été moins aimable, j'aurais pu 
croire que mon âge et mes infirmités reculeraient devant la 
fatigue d'une pareille entreprise, et je veux être bien sûre moi- 
même que ce n'est par aucun motif personnel, mais que c'est 
avec la conviction d'un principe à la fois général et particulier, 
par le seul sentiment du devoir enfin, que je refuse cette res- 
titution. 

Du reste, je ne veux pas me faire plus héroïque que je ne 
suis. Peut-être, si on m'avait rendu mes livres, mes tableaux, 
mon argenterie, etc., enfin tout ce qu'on n'a pas brisé et ruiné 
sur place, n'aurais-je pas refusé tout si aisément. Mais comme 
je ne puis ni réparer mes pertes ni me remeubler avec un té- 
lescope, je renvoie le mien au gouvernement allemand, avec 



- 55 — 

la déclaration ci-incluse, que je crois modérée après tout ce 
que j'ai souffert de la part de ces monstres. 

Recevez encore une fois, Monsieur, tous mes remerciements 
avec l'expression de mes seïTtiments les plus distingués. 

E. DE Balzac, 

II 

Protestation. 

Je n'accepte pas la restitution de mon télescope par le gou- 
vernement allemand. Elle est dérisoire, après les dévastations 
de ma propriété à Villeneuve-Saint-Georges. J'ai remis ma 
cause entre les mains de la Justice divine, en lui demandant, 
pour toute satisfaction, le triomphe du bien sur la terre et le 
châtiment des méchants qui sont ses ennemis comme les nôtres. 

E. DE Balzac. 

Paris, 20 août 1S72. 

22, rue Balzac, faubourg Saint-Honoré. 

Mariage d'artistes. — Le 17 janvier a eu lieu à la 
mairie de la rue Drouot, le mariage de M. Gustave 
Worms et de M"e Blanche Barretta, tous deux socié- 
taires de la Comédie-Française. M. Worms avait pour 
témoins son directeur-administrateur, M. Emile Perrin, 
et M. Alexandre Dumas ; ceux de M"e Barretta étaient 
MM. Ernest Legouvé et Régnier, l'ancien et illustre so- 
ciétaire. 

Le mariage a été célébré par le troisième adjoint, 
M. Lesage, qui a adressé aux deux époux la très fine 
et très spirituelle allocution que voici : 



- 56 — 

En vous adressant mes compliments et mes vœux, j'ac- 
quitte une dette de reconnaissance, d'abord envers le profes- 
seur qui, dans son cours à cette mairie, m'a fait comprendre 
les difficultés de la lecture à haute voix, cet art dont un illustre 
académicien a ouvert les horizons, et aussi envers les deux 
artistes éminents qui, sur notre première scène dramatique, 
m'ont fait mieux apprécier les chefs-d'œuvre de nos maîtres. 

MM. Legouvé et Dumas me permettront d'ajouter que je 
parle des modernes comme des anciens. 

Vous prouverez par votre exemple, un exemple de plus, 
qu'on peut être brillants sociétaires au foyer de la Comédie- 
Française et heureux au foyer conjugal. 

Tous ceux qui vous connaissent applaudiront à votre bon- 
heur comme à vos succès. 

M. Worms nous pardonnera si, par la force de l'habitude, 
il nous arrive encore de dire, en parlant de M™° Worms, la 
charmante M"° Barretta. 

Les deux époux étant de religion différente, il n'y a 
pas eu de cérémonie à l'église. 



LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Une de nos amies, M^e c..., a une nouvelle cuisi- 
nière, et lui donnait hier ses instructions. 

«Surtout, Claudine, prenez bien garde au feu!... 
j'en ai une peur horrible..., ne négligez aucune précau- 
tion! 

— Moi aussi, j'en ai peur... et madame peut se ras- 
surer... Il y aura tous les soirs un pompier dans l'appar- 
tement. r> {Gil Blas.) 



- 57- 

Deux de nos belles mondaines échangent des confi- 
dences. 

« Qifavez-vous répondu aux tendres propos que vous 
a tenus le beau jeune homme blond ? 

— Rien du tout. 

— C'est peut-être beaucoup. » (Figaro.) 

Lune rousse. 
« Et ton mari ? 

— Ah! ne m'en parle pas..., une teigne! 

— Si mauvais que ça? 

— Oui, et fort comme un taureau. 

— Prends-le par les cornes. » [Evénement.) 



M. de Cocobal est en visite chez un peintre; il avise 
un portrait. 

« Quelle belle peinture ! c'est chaud de ton en diable ; 
bravo, c'est vivant, c'est superbe! Mais pourquoi diable 
avez-vous choisi un modèle à figure idiote? 

— Prenez garde, Monsieur, c'est ma sœur! 

— Ah! sapristi..., mille pardons..., c'est vrai : à la 
ressemblance, j'aurais dû m'en douter! » (Voltaire. 

Dans un bureau de journal : 

« Dis-moi , que penses-tu du romancier X...? 

— C'est un fier imbécile... 

— Mais... non... Il n'est pas fier!... » (G/7 Blas.) 



— 58 - 

On demandait à M. et à M™e X..., dont dix ans de 
mariage n'ont fait que resserrer l'affection , quelle était 
la plus grande preuve d'égoïsme qu'on pût donner en 
ménage. 

«C'est de mourir le premier! » répondirent en même 
temps les deux époux. [Evénement.) 

M... a corrompu la soubrette pour savoir si sa maî- 
tresse lui est toujours fidèle. 

Il arrive à midi et voit un noble vieillard s'esquiver, 
oc II est venu quelqu'un ce matin ! » s'écrie-t-il. 
La soubrette répond effrontément : 
« Jamais de la vie! 

— Je l'ai vu sortir! 

— Alors... c'est qu'il était là depuis hier soir. ■» 



Chez un marchand de comestibles : 
« A la rigueur, dit le marchand à un monsieur, je 
vous laisserais ce poulet pour treize francs. » 
Le monsieur saluant poliment : « Moi aussi. » 

(Voltaire.) 

PETITE GAZETTE. — On a vendu, le 17 janvier, à 
l'Hôtel des ventes, les objets, tableaux, livres, etc., provenant 
de l'atelier du pauvre André Gill. Il y avait grande affluence de 
curieux, et cependant les enchères ont été médiocrement pous- 
sées. On a vendu 1,115 francs l'Accouchée; 2,005 francs le Pa- 
norama, l'œuvre la plus importante de la vente; 600 francs le 
Fou, le tableau de Gill exposé au Salon de 1881; 410 francs, 



- 59- 

le Nain mandoUniste; 210 francs la Dispute; 600 francs un 
Crispin, représentant M. Truffier, de la Comédie-Française, 
et contre la vente duquel il a protesté par huissier, etc. Les 
livres ont atteint des prix également peu élevés; des volumes 
de Victor Hugo, avec dédicaces, n'ont été vendus que 5 à 
6 francs. La vente a produit en tout une dizaine de mille 
francs seulement. 

— La tournée dramatique entreprise, sous la direction de 
M. Dieudonné, du Vaudeville, en Allemagne et en Russie, 
vient de se terminer. Elle avait pour principaux sujets, en 
même temps que M. Dieudonné, M. Coquelin aîné, de la Co- 
médie-Française, Mme Favart, M"e Lody, etc. Les résultats 
de l'entreprise ont été financièrement assez brillants : la part de 
M. Coquelin a été d'une centaine de mille francs; celle de 
M. Dieudonné, de 35,000 net, ainsi que celle de M. Schur- 
mann, son commanditaire, résultats très satisfaisants pour une 
campagne qui a à peine duré deux mois. 

— Il résulte d'une lettre écrite par les directeurs de l'Eden- 
Théâtre à M. Sarcey, en réponse à des assertions émises par 
lui dans le Temps sur leur entreprise, que la nouvelle salle de 
l'Eden occupe une étendue de 5,000 mètres, lesquels ont été 
payés en moyenne 1,200 francs et que les frais journaliers de 
l'entreprise, amortissement compris, s'élèvent à 5,500 francs 
et non à 8,500 francs, ainsi que l'avait assuré Sarcey. Quant 
aux recettes, la première a été de 18,000 francs, les suivantes 
de 10 à 1 1,000 environ. 

— Le bon et excellent Tronchet est mort subitement le 
17 de ce mois. Il avait soixante-trois ans et appartenait de- 
puis 1850 à la Comédie-Française, où il jouait ce qu'on 
nomme au théâtre « les utilités ». Cet artiste, si simple et si 
modeste, était aimé de tous ses camarades, qui l'ont tous suivi 
à sa dernière demeure le jour de ses obsèques qui ont eu lieu 
le 20 janvier. 



- 6o - 



VARIETES 



ROLLINAT ET LE GENRE FATAL 

Plusieurs de nos lecteurs ayant fait bon accueil aux vers 
inédits de Rollinat que contenait notre dernier numéro, 
nous croyons leur être encore agréable en leur offrant les 
lignes suivantes, dues à un fin lettré qui a autant de modestie 
que de talent, et qui nous a prié de lui garder l'anonyme. 

Il ne mourra jamais, le genre fatal, qui eut sa belle 
heure avec l'école littéraire de 1830. Le poète-chanteur- 
compositeur Rollinat peut être considéré comme son 
représentant actuel, avec les progrès voulus par l'épo- 
que. Si Baudelaire renaissait demain, il lui faudrait être 
conférencier, mime ou pianiste pour faire remarquer les 
Fleurs du mai Le plaisir de la lecture ne suffit plus; on 
veut avoir celui des yeux et des oreilles. Sous ce triple 
rapport, le poète Rollinat est complet : profil, geste, 
débit, tout est satanique comme il convient; il doit tirer 
du piano bourgeois les roulements funèbres et les coups 
de tonnerre. Attendons-nous à voir plusieurs Rollinats se 
révéler dans nos grandes soirées. Que demandaient de 
plus les dames parquées en rond dans ces salons pari- 
siens où l'ennui n'a pas même assez de place pour se 
promener? Elles venaient d'élargir leurs éventails pour 



— bi — 

bâiller plus à l'aise; maintenant elles pourront compter 
sur une demi-heure d'effroi, de saisissement, de trouble 
nerveux... C'est si bon! 

Le jour de Noël a vu conduire dans une maison de 
santé un littérateur qui eut aussi son heure de fatalité 
voulue. 

Je veux parler d'Hippolyte de Vives. Il avait autant 
de dons naturels qu'un autre et même plus qu'un autre. 
Dès ses vingt ans il avait eu l'audace de publier un 
livre intitulé le Livre sans queue ni tête. Mais les années 
qui suivirent 1848 étaient sourdes à toutes les agaceries 
littéraires. Vives redoubla sans se décourager, et on vit 
paraître le Scalpel, étude de physiologie passionnelle. Ces 
deux productions avaient d'autres qualités que leur bi- 
zarrerie, mais elles firent alors moins de bruit que l'ap- 
partement de l'auteur : un appartement digne de Gau- 
tier. Tout y était vitraux et tentures. Dès l'antichambre, 
une tête de mort, coiffée d'une longue perruque, dardait 
la double lueur de deux veilleuses nichées dans ses ca- 
vités oculaires. A gauche, dans un cabinet gothique, se 
prélassait un cercueil de velours noir, lamé d'argent, qui 
avait effrayé le voisinage et intrigué le commissaire de po- 
lice. Dans la pièce principale, devant un orgue harmonium 
restait obstinément posté le maître du logis. Coiffé d'une 
toque à plume noire, vêtu d'une robe écarlate à man- 
ches taillées en pointe, s'abandonnant sans aucune pré- 
paration musicale aux seules lois de l'inspiration, il 



— 62 — 

tirait de son instrument des accords en harmonie avec 
l'étrangeté du lieu. C'était au bruit de cette sauvage 
improvisation qu'on faisait son entrée dans la chambre 
à coucher, plus obscure encore que le reste du logis. 
Au fond, se dressait un lit-catafalque drapé de velours 
vert foncé, galonné d'argent et de dentelles roussâtres; 
égayé cependant par un amour de bronze, qui descen- 
dait du ciel en oscillant au bout de sa cordelette, et 
semblait indiquer du doigt un demi-globe de verre, seul 
ornement de la cheminée. Sous ce globe, s'allongeait 
une main de morte, embaumée convenablement. 

Cette main féminine était destinée à conduire les 
visiteurs au plus haut degré de l'émotion. Il y eut un 
moment où on ne parla point d'autre chose dans le 
quartier latin. Toutes les femmes nerveuses allaient en 
pèlerinage rue de Fleurus pour voir la main... Elle va- 
lut même, dit-on, quelques folles passions au maître du 
logis. 

Une relique non moins curieuse se trouvait dans la 
même chambre, mais elle était généralement ignorée. 
Nourri de traditions louis-quatorziennes, Vives savait 
que les souverains avaient dans la nuit leur en-cas tout 
préparé, pour quelque fringale soudaine, et, comme eux, 
il avait voulu son en-cas. Il n'y touchait point, mais il 
le maintenait en permanence, pour conserver la saine 
tradition. 

Seulement, comme il avait de l'ordre, il faisait durer 



— 63 — 

l'en-cas huit jours, au bout desquels il en faisait lar- 
gesse à son concierge. C'était alternativement une 
tranche assez mince de bœuf ou de jambon. Notre grand 
bonheur était de soulever sans bruit la cloche argentée 
sous laquelle attendait ce régal et de vérifier son état 
de fraîcheur; il avait nécessairement piteuse mine au 
bout de ses huit jours. Le bœuf prenait alors des tons 
verdâtres £t le jambon tournait au bleu. 

Le maître du logis s'était réservé d'autres effets pour 
agir plus directement sur l'esprit des populations. 11 
avait inventé un costume à lui (feutre conique à plume 
noire, pantalon collant et pourpoint sans collet, demi- 
bottes à glands, dague mignonne, se balançant en guise 
de breloque). Il faisait ainsi son entrée triomphale aux 
bals du Prado, de bruyante mémoire, sur l'emplacement 
desquels siège aujourd'hui le tribunal de commerce. Il y 
avait des huées^, mais il y avait aussi de secrètes admi- 
rations; six étudiants^ gagnés par l'exemple, se chaus- 
sèrent des mêmes demi-bottes ; deux seulement pous- 
sèrent jusqu'au castor emplumé. Puis ce bel élan prit 
fin; son inspirateur devint bibliothécaire et renia ses 
premiers dieux. La main de la morte aimée disparut 
avec la tète de mort à perruque, et le cercueil, faut-il 
le dire, devint boîte à charbon. 

Puis, le logis infernal de la rue de Fleurus fut à son 
tour abandonné pour un petit hôtel presque régulier que 
Vives se fit élever près du Panthéon (lo, rue Berthol- 



-64- 

let). Il en avait réglé lui-même l'ordonnance, et il se 
plaisait à y recevoir ses amis, car c'était le meilleur et 
le plus loyal des hommes. 

Par un souvenir des caprices d'autrefois, il avait 
orné toute sa demeure de décorations murales qui lui 
donnaient un aspect tout particulier. Ainsi il avait peint 
un bon millier de nymphes, naïades ou hamadryades sur 
les murs et le plafond de la grande chambre à coucher 
qui lui servait de salon, La spéculation moderne restera 
sans doute insensible à ce déploiement séducteur et fera 
tomber l'Éden de la rue Berthollet. Que la Gazette anec- 
dotique en conserve du moins le souvenir. 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 




Paris, mprimerie Jouaust, rue Saiut-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 3 — i5 février i885 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Monsieur le Ministre, le Nom. — La légende russe 
de Napoléon. — Chez Sarah Bernhardt. 

Varia : Mii'= Henriette Renan. — Louis Blanc poète et bonapar- 
tiste. — Stances retrouvées de Molière. — Nouveau Masque de fer. — 
Un mot nouveau. — La comparaison en poésie. — A Monte-Carlo. 
— Les aérostats. — Les Mots de la quinzaine. 

Petite Gazette. Nécrologie. 

Variétés : Vers de SuUy-Prudhomme. 



La Quinzaine. — Monsieur le Ministre. — Le Nom. 
— Deux écrivains d'une grande valeur littéraire, bien 
que diversement connus et appréciés du public, MM. Ju- 
les Claretie et Emile Bergerat, viennent de donner coup 
sur coup, c'est-à-dire à un jour seulement de distance, 
deux drames dont le sort a été assez inégal, mais qui 
témoignent chez leurs auteurs d'un effort considérable, 
I. — i883. 5 



— 66 — 

et qui nous consolent, quelle que doive être leur différente 
destinée, du succès bruyant de beaucoup de pièces 
ineptes auxquelles le public ne marchande pas assez, ce 
nous semble, leurs cent représentations. 

La première de ces pièces, Monsieur le Ministre, de 
Claretie, représentée au Gymnase le 2 février, y a obtenu 
un brillant succès, tandis que la seconde pièce, le Nom, 
de M. Bergerat, représentée à l'Odéon le lendemain 
3 février, n'a reçu qu'un accueil assez discuté. 

Monsieur le Ministre est tiré du roman le plus popu- 
laire et le plus lu de Claretie. Ses éditions ne se comptent 
plus', et il a été l'un des événements littéraires de 
l'année 1881. Le Million, qui est venu ensuite, n'a pas 
distancé ce succès, lequel demeure le plus franc et le 
pKis légitime qui ait accueilli jusqu'à ce jour un roman 
de Claretie. Tout le monde en connaît le sujet. La poli- 
tique moderne, ses tenants et aboutissants, ses petits 
mystères et ses petits secrets, y sont abordés et décrits 
avec une grande fidélité d'observation et une sûreté de 
renseignements surprenante. C'est la vie politique et 
intime en même temps d'un premier ministre du jour 
étudiée dans la coulisse et débarrassée de la solennité et 
de la cérémonie officielles. Claretie a transporté très 
heureusement au théâtre toute cette partie si bien venue 

I. La cinquante-septième a été mise en vente le jour même de la 
première représentation de la pièce. 



- Gy - 

de son livre, et il en a tiré les meilleurs effets pour 
l'amusement -et l'intérêt du public. Il est impossible de 
mettre en scène avec plus d'esprit, plus de variété, plus 
de mots vivants et sanglants que l'auteur de Monsieur 
le Ministre ne l'a fait, surtout dans les deux premiers 
actes de sa comédie, le monde politique, officiel et par- 
lementaire au milieu duquel elle se passe. Là est pour 
nous ce qu'elle renferme de meilleur et de plus original, 
car la trame même de l'intrigue nous en plaît moins. 
Cela tient peut-être aussi à ce que le roman d'oij la 
pièce est tirée est si -connu que cette intrigue nous 
semble n'être pas nouvelle. Mais ce n'est là qu'affaire de 
rapide impression, et l'habileté de l'auteur nous ramène 
bien vite à l'attention soutenue par les mille amusants 
détails dont il a rempli son drame, 

La pièce est fort brillamment jouée, et elle exigeait 
un grand nombre d'acteurs expérimentés; les moindres 
rôles en sont bien tenus. Marais joue le ministre Vaudrey, 
et c'est la jolie M"° Magnier qui fait Marianne Kayser. 
Voilà pour les deux principaux rôles, les deux héros du 
drame. Tout le reste n'est qu'épisodique; mais chaque 
personnage porte suffisamment, même dans une seule 
scène, parfois dans une seule réplique, pour avoir son 
importance. Saint-Germain, Landrol, Pradeau, Achard, 
Mâ„¢" Lemercier, Grivot, Devoyod, Gallayx, etc., com- 
plètent un ensemble excellent et digne de la vieille répu- 
tation littéraire et artistique du Gymnase. 



— 68 — 

M. Jules Claretie a été seul nommé comme auteur de 
la pièce ; il a eu cependant deux collaborateurs bien 
connus, et dont l'un est même illustre, MM. Busnach et 
Dumas fils. La première collaboration n'avait sans doute 
point paru suffisante, et l'intervention de l'auteur du 
Demi-Monde a été réclamée [au dernier moment. Quoi 
qu'il en soit de cette collaboration de deux écrivains 
dont il serait bien difficile de déterminer la part de tra- 
vail dans une œuvre aussi étudiée et aussi soignée que 
Monsieur le Ministre, l'honneur de son grand succès 
n'en revient pas moins tout entier à Claretie qui n'a eu 
recours à personne pour composer et écrire le passion- 
nant et populaire roman où il a pris sa pièce. 

Le Nom, comédie en 5 actes de M. Emile Bergerat, 
n'est tiré, que nous sachions du moins, d'aucun roman 
du même auteur, et on ne nous a point parlé ici d'une 
collaboration quelconque anonyme ou avouée. M. Ber- 
gerat aurait cependant bien fait d'avoir recours à quelque 
main plus expérimentée que la sienne pour mettre, 
comme on dit, sa pièce au point. Ce n'est pas à coups 
de thèses sociales, ou autres, accumulées comme à 
plaisir et discutées sans fin, qu'on peut [intéresser le 
public au théâtre. C'est là d'ailleurs la manière de faire 
de M. Bergerat qui est de cette école littéraire nouvelle 
laquelle sacrifie l'intérêt dramatique à la discussion et au 
raisonnement, rajeunissant un peu de cette manière les 
théories de Diderot en matière théâtrale, et n'étant en 



-6g- 

littérature que ce que Wagner est en musique, l'École 
de l'avenir. Ce qui manque donc à cette pièce, dont le 
fond ne présente guère que le sujet d'un drame du 
boulevard approprié aux exigences plus littéraires de 
i'Odéon, c'est l'intérêt même. Il n'y avait guère dans 
un tel sujet que l'étoffe suffisante pour fournir trois actes; 
mais l'auteur, à force de discussions et de développements 
de théories humanitaires, politiques ou sociales, a fini 
par nous donner cinq actes tout entiers. 

Quoi qu'il en soit, M. Bergerat est un homme trop 
lettré, trop consciencieux, trop convaincu et fait trop 
d'honneur à son école littéraire, bien qu'il en exagère 
souvent les tendances, pour qu'il n'ait pas droit, dans la 
nouvelle tentative qu'il vient de faire, à tous nos égards 
et à tout notre respect. Seulement l'avènement de son 
école n'est pas encore venu, et nous devons avouer que 
nous ne le souhaitons guère, surtout pour M, Bergerat, 
qui serait bien vite lui-même distancé par plus exagéré 
que lui. 

L'Odéon a engagé M. Adolphe Dupuis, du Vaudeville, 
pour jouer dans le Nom le rôle du fermier Blondel.. On 
ne loue plus M. Dupuis, on le nomme, et c'est tout : 
on a ainsi parlé de la perfection même dans le naturel, 
dans la diction, dans la vérité absolue. Porel joue à 
ravir et sans charge le rôle d'un abbé sympathique; 
Mmes Malvau, Elise Petit et Méret représentent des per- 
sonnages un peu effacés. Quanta Chelles, à qui .est échu 



— yo- 
le rôle important et difficile de Philippe, il le joue avec 
beaucoup de chaleur, mais sans le rendre intéressant. 
Cosset fait un duc comme on n'en voit pas tous les 
jours. En somme, interprétation suffisante, et très élevée 
pour ce qui concerne Porel et surtout Dupuis. 

La Légende russe de Napoléon. — Il a été fort 
question, depuis quelque temps, du nom de Napoléon 
et de la légende napoléonienne. Aussi trouvons-nous 
intéressant de reproduire aujourd'hui la légende sui- 
vante, qui, dans certaines provinces, se raconte, à la 
veillée, chez les paysans russes. 

« Quand les temps furent accomplis, Satan résolut 
d'envoyer son Antéchrist, appelé Bonaparte, afin de lui 
conquérir le monde. Il le tira d'une île déserte et le fit 
tzar des Français, un peuple de diables qui habite aux 
confins du monde, plus loin que Moscou, plus loin 
que Saint-Pétersbourg, plus loin même que, l'Allemagne, 
tout près de la Bretagne, oi!i l'on voit des géants, des 
hommes à deux têtes, et le dauphin gigantesque qui 
porte la terre sur son dos. 

« Or, la mission de Bonaparte était presque terminée 
quand il vint chez nous. Comme c'était un malin esprit, 
il avait réservé les Russes pour la fin, parce qu'il en 
avait peur. Mais son destin le poussait vers le Nord. Ce 
monstre s'abattit donc sur la sainte Moscovie, ainsi 



— 71 — 

qu'un chasse-neige, avec ses douze satellites, et ne 
laissa que le désert partout oiî il passa. 

« Mais alors notre cher Tzar se mit à sa poursuite, 
et, comme la punition de Bonaparte était de fondre sous 
les glaces du pôle, comme Phaéton sous les rayons du 
soleil, il fut atteint par nos frères sur les bords de la 
Bérésina. De son armée mise en pièces, il ne resta que 
quatre hommes (les quatre grenadiers du maréchal 
Ney). 

« Mais notre cher Tzar, pour décider du châtiment 
de ce coupable, dit alors : « Un esprit, c'est bien ; deux, 
c'est trop » [Die gutesind drei). Il rassembla alors tous 
les rois, là-bas, dans une grande ville, du côté du Da- 
nube, pour aviser. Puis il s'assit à la première place, 
sous les saintes images, après avoir reconduit Bonaparte 
chez lui. Les princes allemands étaient groupées autour 
de notre père comme des mouches le long d'un mur. 
Près de la porte, se tenait le roux Anglais, épiant tout 
le monde et prêt à profiter de la moindre discussion 
pour dévaliser chacun. On décida du sort de Bonaparte. 
« Il faut le renvoyer dans son ile déserte, «dit l'un. « Il 
faut le brûler,» dit un autre. « Il faut l'écarteler,» ajouta 
un troisième. « Il faut le tuer d'un coup de canon, » 
repartit un roi qui avait donné sa fille à Bonaparte. 

«Alors, notre Tzar se leva et dit : « Soyez tous con- 
tents, mes petits pères. On l'emprisonnera dans une île 
déserte, on le tuera d'un coup de canon, on le brûlera, on 



— 72 — 

l'écartèlera, on bourrera ensuite le même canon avec sa 
cendre pour qu'il ne reste pas trace de son passage sur 
la terre qu'il a profanée. » 

«La sentence fut exécutée point par point; mais, 
comme Bonaparte était l'Antéchrist, cela ne lui fit aucun 
mal, et il revint l'année suivante, plus féroce que 
jamais. 

« On se mita sa poursuite, encore qu'il voulût ama- 
douer chacun par ses mensonges et ses artifices, et on 
eut toutes les peines du monde à l'attraper, alors qu'il 
cherchait à revenir sur la noble Russie. Le conseil se 
réunit encore, mais personne ne souffla plus mot. Seul 
notre père, qui connaissait ce diable (parce qu'autrefois, 
sur un radeau près du Niémen, il avait été en proie, 
pendant dix-sept jours, à ses tentations et qu'il y avait 
résisté), s'écria : * 

«Il faut l'envoyer aux travaux forcés en Sibérie; 
j'aurai soin de sa garde.» Les princes germains acquies- 
cèrent. — Mais le roux Anglais, qui n'avait pas encore 
parlé, se leva et dit : « Puissant Tzar! je connais, tout 
au bout du monde, un endroit où il n'y a ni ciel, ni 
terre, ni soleil, mais seulement un espace libre pour le 
passage du vent. Il y a là une sentinelle qui bouche à 
elle seule la porte de l'île dont j'ai la clef. C'est là qu'il 
faut envoyer Bonaparte. — Soit!« répondit notre père. 
On y mit Bonaparte et il y est encore, malgré toutes les 
tentatives qu'il a faites pour en sortir. 



- '/3 - 

Chez Sarah Bernhardt. — Eh bien! non, cette 
chère, grande et illustre Sarah ne fera jamais rien comme 
tout le monde. Et d'ailleurs serait-elle Sarah Bernhardt 
si elle se conduisait, dans sa vie publique ou privée, 
comme le font les femmes raisonnables du Marais ou de 
la rue Saint-Denis? 

Ruinée ! Sarah' l'est aujourd'hui autant qu'on peut 
l'être, et par-dessus le marché elle a deux théâtres sur 
les bras, l'Ambigu et les Nations. Les huissiers la pour- 
suivent, la talonnent; elle ne touche qu'une faible partie 
des 1 ,000 francs qu'elle gagne chaque soir en jouant 
Fédora au Vaudeville ; le désordre est chez elle, et qui 
sait ? peut-être demain ce « chez elle » si artistique et si 
charmant de l'avenue de Villiers, Sarah sera-t-elle obli- 
gée de le quitter et de le vendre pour satisfaire aux exi- 
gences de ses créanciers 1 

En attendant, la fantasque et grande comédienne vend 
ses diamants. Pendant trois jours on s'est bousculé et 
étouffé à l'Hôtel des ventes pour assister à la dispersion, 
sous le marteau du commissaire-priseur, de tant de bi- 
joux merveilleux dont la plupart rappelaient de si bril- 
lants souvenirs. Tout cela s'est vendu 178,209 francs, 
chiffre précis, c'est-à-dire une goutte d'eau dans la mer 
où se noie la pauvre Sarah ! 

Et, pour comble d'infortune, voici que son mari, ce 
beau et séduisant Damala, lassé sans doute de cette 
existence irrégulière, difficile, et toujours à la veille d'une 



— 74 — 

catastrophe, abandonne, lui aussi, la malheureuse Sarah, 
Les journaux viennent, en effet, de publier la lettre sui- 
vante : 

A M. Meycr, directeur du Gaulois. 

6 février 1S83. 
Mon cher Monsieur Meyer, 

La bienveillance que j'ai constamment trouvée dans votre 
journal m'encourage à venir vous demander aujourd'hui un 
nouveau service. 

Plusieurs journaux ont répandu le bruit que M. et M'^s Da- 
mala se séparaient; il n'en est rien; et pourtant il y a quel- 
que chose de vrai, qui a pu donner lieu à ces fausses rumeurs. 
La vérité, c'est que je quitte, définitivement cette fois, le 
théâtre pour revenir à mon ancien métier de soldat. La 
France, qui traite ma femme en enfant gâtée, aura, je l'es- 
père, une place pour moi à l'ombre de son drapeau. 

Aimant passionnément le théâtre, je m'étais fait illusion 
sur la possibilité de m'y faire une place immédiate qui ne fût 
pas trop indigne de celle que ma femme y occupe au pre- 
mier rang. Malgré l'indulgence avec laquelle j'ai été accueilli, 
je dois être plus sévère pour moi que la presse et le public; 
la raison et l'honneur m'ordonnent de prendre un parti viril, 
et c'est pourquoi je renonce à mes rêves d'artiste pour re- 
prendre la carrière des armes. Je m'engage aujourd'hui même 
dans la légion étrangère et sollicite la faveur de lettres de 
grande naturalisation. 

J'espère que les motifs de cette détermination seront com- 
pris ; je vous prie de le faire connaître à ceux qu'elle peut 
intéresser, et je me dis une fois de plus votre sincèrement 
obligé 

Jacques Damala. 



-75- 

Il ne reste donc plus à Sarah que son fils, un enfant 
de dix-sept à dix-huit ans, qu'elle a jeté, si jeune encore, 
dans la grande fournaise du théâtre. Il reste aussi à 
Sarah son talent^ son grand, son immense talent, qui 
peut lui servir encore à se refaire une fortune. Mais 
l'âge vient, les rides se montrent, puis la fortune est 
capricieuse, et on ne refait pas deux fois impunément le 
voyage d'Amérique. Sarah traverse donc, en ce mo- 
ment, une crise terrible de son existence. Dieu veuille 
qu'elle en sorte ! Nous souhaiterions presque qu'elle en 
sortît ruinée, si elle pouvait du même coup en sortir 
raisonnable et guérie! 



Varia. — M"e Henriette Renan. — M. Ernest Renan 
va publier en volume ses Souvenirs d'enfance et de jeu- 
nesse, qui ont obtenu un si vif succès dans la Revue des 
Deux-Mondes. A ce propos, les journaux rappellent une 
bien curieuse publication faite jadis par M. Renan, au 
moment de la mort de sa sœur, et qui n'était en somme 
qu'une sorte d'étude biographique intime sur cet^te sœur 
bien-aimée. Cette publication, qui a déjà une vingtaine 
d'années de date, était anonyme et consistait en une 
plaquette ayant pour seul titre : Henriette Renan avec le 
sous-titre : Souvenir pour ceux qui Vont connue. 

Renan évoquait, dans cette brochure, tous les sou- 
venirs les plus chers de sa première enfance, et il l'avait 



- 75- 

écrite avec ce sentiment de l'amour de la famille qui 
donne au style des vrais et grands écrivains, tels que 
l'auteur de la Vie de Jésus, tant d'âme et de poésie. 
Nous n'en voulons pour preuve que le charmant passage 
suivant de cette précieuse et rare brochure dans laquelle 
Renan s'est épanché avec tant de sincérité et de fran- 
chise : 

(c Au retour d'un de ses longs voyages dans nos mers 
froides et tristes, mon père eut un dernier rayon de 
joie : je naquis en février 1823. La venue de ce petit 
frère fut pour ma sœur une grande consolation. Elle 
s'attacha à moi de toute la force d'un cœur timide et 
tendre qui a besoin d"'aimer. Je me rappelle encore les 
petites tyrannies que j'exerçais sur elle et contre 
lesquelles elle ne se révolta jamais. Quand elle sortait 
parée pour aller aux réunions des jeunes demoiselles de 
son âge, je m'attachais à sa robe, je la suppliais de re- 
venir; alors elle rentrait, 'tirait ses habits de fête et 
restait avec moi. Un jour, par plaisanterie, elle me 
menaça, si je n'étais pas sage, de mourir; et elle fit la 
morte, en effet, sur un fauteuil. L'horreur que me causa 
l'immobilité feinte de mon amie est peut-être l'impres- 
sion la plus forte que j'aie éprouvée, le sort n'ayant pas 
voulu que j'aie assisté à son dernier soupir. Hors de 
moi, je m'élançai et lui fis au bras une terrible morsure. 
Elle poussa un cri que j'entends encore. Aux reproches 
que l'on m'adressait, je ne savais répondre qu'une seule 



— 77 — 

chose : « Pourquoi donc étais-tu morte? Est-ce que tu 
a mourras encore? » 

M. Renan ne réimprimera jamais cette petite pla- 
quette, qui est devenue, en librairie, un rara avis, abso- 
lument introuvable, et dont nous avons tenu à conser- 
ver ici la trace au moment où son éminent auteur va 
publier les pages importantes dont nous parlons plus 
haut. 

Louis Blanc poète et bonapartiste. — La première 
tentative littéraire du célèbre historien, nous apprend 
notre confrère M. Carel, fut un long poème (naturelle- 
ment! — c'est toujours par cela qu'on commence) in- 
titulé : L'Hôtel des Invalides, publié en 1852, et qui 
contient ce curieux parallèle entre Louis XIV et Napo- 
léon 1er, 

Louis se vit en naissant maître de sa patrie. 
Des hauts faits de son temps sublime usurpateur, 

I! s'appropria le génie, 
Et d'un siècle pour lui prit toute la grandeur. 
Napoléon se fit à lui-même sa gloire; 

Lui-même en fut l'historien; 

Mais il écrivit son histoire 

Sur un livre qu'il fit, d'airain, 

Pour que, dans la suite des âges, 
L'étranger, qui du livre avait payé les frais 

D'une main jalouse jamais 

Ne pût en déchirer les pages! 



-78- 

Qui se souvient encore de ce poème ? Louis Blanc lui- 
même l'avait peut-être oublié, et c'est ce qu'il avait de 
mieux à faire. 

Stances retrouvées de Molière. — Le MoUcrisie, que 
notre infatigable ami Monval dirige avec tant d'activité 
et de succès, ressuscite dans son premier numéro de la 
présente année (la quatrième de son existence) de bien 
jolies stances de Molière qui ont paru, pour la première 
fois, de son vivant, dans un volume publié chez Jean 
Ribou, sous ce titre : Les Délices de la poésie galante 
des plus célèbres autheurs de ceîemps (1666). Ces stances 
n'ont jamais été réimprimées, et la savante dissertation 
dont M.Adolphe Brisson accompagne leur reproduction 
dans le Moliériste conclut à leur absolue authenticité. 

Voici ces stances qui, — authentiques ou non, — 
sont loin d'être indignes de Molière : 

STANCES GALANTES 

Souffrez qu'Amour cette nuit vous réveille; 
Par mes soupirs laissez-vous enflàmer : 
Vous dormez trop, adorable merveille, 
Car c'est dormir que de ne point aimer. 

Ne craignez rien : dans l'amoureux empire, 
Le mal n'est pas si grand que l'on le fait; 
Et, lorsqu'on aime et que le cœur soupire, 
Son propre ma! souvent le satisfait. 



— 79 — 

Le mal d'aimer, c'est de le vouloir taire; 
Pour l'éviter, parlez en ma faveur ; 
Amour le veut, n'en faites pas mystère, 
Mais vous tremblez, et ce Dieu vous fait peur. 

Peut-on souffrir une plus douce peine ? 
Peut-on subir une plus douce Loy? 
Qu'estant des cœurs l'unique souveraine. 
Dessus le vostre, Amour agisse en Roy. 

Rendez-vous donc, ô divine Amaranthe, 
Soumettez-vous aux volontés d'Amour, 
Aimez, pendant que vous êtes charmante, 
Car le temps passe et n'a point de retour. 

Molière. 



Un Nouveau Masque de fer. — Voici quelques curieux 
détails donnés par le Moliériste sur une publication d'un 
M. Ubalde (c'est là un pseudonyme) ayant pour titre : 
Etude sur les dernières années de J.-B. Poquelin de Mo- 
//ère (1664- 1703)', et à laquelle nous avons fait allu- 
sion dans notre dernier numéro. 

« C'est avec la plus vive émotion, » dit le Moliériste, 
« qu'Ubalde vient apprendre à tous le nom véritable, si 
longtemps et si vainement cherché, de l'homme au 
masque de fer. n Ce nom, confiment Ubalde l'a-t-il 



I. Brochure in- 8° de 32 pages. En vente à la fois à Bordeaux, 
chez Féret, et à Orléans, chez Herluison. 1883. 



— 8o — 

trouvé? Grâce à la méthode à posteriori^ « cette clef de 
voûte des connaissances humaines ». Comme Pythagore, 
il a pu s'écrier avec transport : Eurêka! 

« Les historiens du Masque de fer, Carra, Paul La- 
croix, MariusTopin, Loiseleur, n'ont, paraît-il, vu goutte 
à la question ; l'inconnu masqué de velours noir ne fut 
ni un frère de Louis XIV, ni le comte de Vermandois, ni 
le duc de Monmouth, ni Fouquet, ni Avedick, ni M. de 
Beaufort, ni le fils de Cromwell, ni Marchialy, ni Mat- 
tioli. L'homme au masque de fer, c'est Molière! 

« Ainsi donc Molière ne serait pas mort le 17 février 
1673, mais le 19 novembre 1703, octogénaire; il n'au- 
rait pas été inhumé au cimetière de Saint-Joseph, mais 
à celui de Saint-Paul; sa fausse veuve aurait été bigame, 
et ce pauvre Guérin fils, enfant adultérin ! Que de révé- 
lations d'un seul coupl sans parler des chefs-d'œuvre à 
jamais perdus que dut ruminer Poquelin-Masque de fer, 
pendant ces trente années de captivité, à Pignerol, au 
fort d'Exilés, aux îles Sainte-Marguerite, à la Bastille! 
« Il est regrettable que l'auteur anonyme (un officier 
en retraite, croit-on) ne daigne pas nous dire comment 
on supprima Molière, et comment il put passer pour 
mort pendant les quatre jours qui séparèrent la 4^ repré- 
sentation du Malade imaginaire des obsèques? » 

Dans ce même numéro du Moliériste (février 1883), 
M. Jules Loiseleur, l'érudit chercheur et dénicheur 
d'énigmes historiques, prend la peine d'analyser et de 



— 8i — 

réfuter les arguments de M. Ubalde. C'est là ce nous 
semble du temps perdu. La nouvelle thèse, admise par 
M. Ubalde, de Molière ayant été le véritable homme au 
masque de fer, n'est pas à discuter, et se réfute d'elle- 
même. La brochure en question n'est évidemment 
qu'une petite plaisanterie historique qui provient d'un 
écrivain ingénieux à coup sûr, mais encore plus para- 
doxal, et qui, après tout, n'a peut-être voulu que faire 
un peu parler de lui, ce à quoi il est arrivé. 

Un Mot nouveau. — Ce mot, difficile à prononcer, 
est, paraît-il, depuis quelque temps à la mode dans un 
certain monde : le pchît! 

« Qu'est-ce que \e pchît? nous dit à ce propos Cla- 
retie. Un mot nouveau, assez vilain, inventé par je ne 
sais qui, glissé à l'oreille de quelque chroniqueur mon- 
dain etboulevardier, imprimé tout vif. répété tout chaud 
et qui, en dépit de son peu de grâce, commence à faire 
son chemin dans le monde. 

Le pchtt, c'est synonyme de chic, ou plutôt c'est le 
chic nouveau, inédit, rajeuni. Le bon et profond Littré 
donna place au chic dans son Dictionnaire, mais je doute 
qu'il y eût fait entrer lepclitt et que l'Académie française 
accueille jamais ce ridicule vocable. 

Une femme est pchtt! Une première est pchtt! Une 
exposition est pclitt! Une aquarelle est pchtt! C'est 
la langue de quelques gens qui font partie des plus 

6 



— 82 — 

spirituels parmi les gens d'esprit. Singulier langage, on 
l'avouera, et étrange style ! 

« Il est possible, dit Littré^ que le mot de chic vienne 
de l'allemand ^c/n'cA:^ aptitude, façon, tournure, » Bonne 
tournure et façon élégante. Mais d'oiîi diable pourrait 
bien venir ce pchtt désolant et sans raison ? » 

La Comparaison en poésie. — Le poète Sully-Pru- 
dhomme, dont nous donnons des vers inédits à la fin du 
présent numéro, avait reçu des poésies d'un Jeune 
homme qui lui soumettait ses essais. Nous avons eu der- 
nièrement sous les yeux la lettre qu'il lui écrivit en ré- 
ponse à son envoi, et nous en avons détaché le passage 
suivant qui nous a paru devoir intéresser les lettrés. 

« Vous me demandez mon avis sincère sur les vers 
que vous m'avez envoyés. La sincérité m'est rendue 
facile, car ces vers sont très remarquables. Ils sont d'un 
artiste savant dans toutes les ressources de la versifica- 
tion et d'un poète servi par une imagination singulière- 
ment riche. Vous ne faites pas toujours de la comparaison 
un usage que je puisse approuver : il me semble qu'elle 
ne doit jamais rapetisser l'objet, et c'est ce qui arrive 
quand vous comparez, par exemple, certains nuages à 
des nœuds de guipure, au peignoir bleu du ciel. La nature 
n'a peut-être pas grand'chose à gagner aux emprunts 
qu'elle fait dans le vers à la toilette de la femme. Il y a 
aussi quelques images qui me paraissent un peu recher- 



— 83 — 

chées et donnent plus d'exercice que de soulagement à 
l'esprit. J'exprime ici un sentiment qui m'est tout per- 
sonnel et que vos autres lecteurs pourraient bien ne pas 
partager : car, en somme, toutes vos images sont justes, 
aucune n'est banale; la distinction y rachète ainsi, au 
besoin, le défaut de naturel. Il faut prendre garde sur- 
tout au préjudice que peut causer à l'expression vive et 
naïve de la passion une préoccupation trop visible du 
choix rare des images. Pour moi je m'efforce autant que 
je le peux de dissimuler le travail et l'outil dans l'œuvre 
d'art. On y perd d'être admiré pour son habileté, mais 
on y gagne d'être aimé pour avoir exigé du lecteur 
moins d'expansion d'esprit. Comme je me sens coupable 
de lui demander trop souvent un effort de réflexions, 
je tâche au moins de n'avoir pas une forme compliquée. 
« Pardonnez-moi donc si je prêche la simplicité du 
style, je prêche pour mon saint. » 

A Monte-Carlo. — La saison musicale de cet hiver 
a été particulièrement brillante cette année au théâtre 
du Casino, à Monte-Carlo. Les principaux artistes de 
Paris s'y font entendre : ainsi on a déjà joué Mignon et 
le Pardon de Ploërmel, avec M"e Van Zandt, et enfin le 
samedi, 3 de ce mois, a eu lieu la représentation 
exceptionnelle de la saison. On a donné le Faust de 
Gounod avec une interprétation telle que Paris n'en 
a jamais vu de semblable. Voici d'ailleurs la copie 



- 84 - 

exacte de l'affiche annonçant ce merveilleux spec- 
tacle : 



Samedi :^ février 1885, à 7 heures ^//[précises. 



Mtnes VAN ZANDT, ENGALLY, STUARDA. 
MM. TALAZAC, MAUREL, DUFRICHE, PLANÇON. 



Chef d'orchestre : M. Roméo Accursi. 



FAUST 

Grand opéra en cinq actes 

De MM. J, Barbier et Carré 
Musique de M. Gounod. 

MM. Talazac [pour la première fois). Faust. 

Maure! Méphistophéiès. 

Dufriche Valentin. 

Plançon Wagner. 

^mes YsinZândtipourlapremilrefois) Marguerite. 

Engally Siebel. 

Stuarda Marthe. 

C'était la première fois qu'on entendait dans Faust 
M. Talazac et M'ie Van Zandt. Le grand succès de la 
soirée a été partagé également entre ces deux éminents 
artistes et M. Maurel, qui a déjà plusieurs fois chanté le 



— 85 — 

rôle de Méphistophélès à l'Opéra de Paris. Mais il était 
surtout piquant de voir réunis, dans cette œuvre si popu- 
laire, deux artistes que le public parisien n'y avait 
jamais entendus. 

M. Talazac a surtout réussi dans le second acte, où 
la scène du jardin a trouvé en lui un interprète plein de 
douceur, de tendresse et de force à la fois. Il a admi- 
rablement dit la scène de la séduction. Quant à 
Mil* Van Zandt, qui est la favorite du public cosmopo- 
lite de Monte-Carlo, elle a été applaudie du commence- 
ment à la fin du rôle de Marguerite. Mais, le croirait- 
on? c'est dans les passages de force qu'elle a le mieux 
réussi : la scène de l'église et surtout le trio final lui 
ont valu de véritables ovations. 

Il serait à souhaiter que Faust nous fût un jour donné 
à Paris avec une interprétation aussi parfaite et à 
laquelle ont également concouru avec éclat M^^ Engally 
(Siebel) et MM. Dufriche (Valentin) et Plançon (Wagner). 
Mais quel théâtre à Paris pourrait, — ainsi que cela s'est 
fait à Monte-Carlo, — réunir à la fois M. Maurel, M. Ta- 
lazac et M'ie Van Zandt? 

Les Aérostats. — Il est question de célébrer, cette 
année, à Annonay, le centenaire de Tinvention des 
ballons ou des Montgolfières. 

Il est probable qu'aux noms des frères Montgoltier 
on joindra le souvenir des premières victimes, car ce 



— 86 — 

nouveau champ de bataille compte déjà de nombreux 
martyrs. 

Les deux premiers furent Pilastre Deroziers et Romain. 
Leur catastrophe est connue; cependant voici un témoi- 
gnage qui, pour être moins répandu, n'en aura que plus 
d'attrait à l'attention des lecteurs. 

On lit dans les archives du Pas-de-Calais une lettre 
des maïcur et échevins de Boulogne à l'intendant de 
l'Artois, 2 1 juin lySj. 

La voici : « L'affreux malheur que M. Deroziers et 
son compagnon Romain viennent d'éprouver à la vue 
de tous ceux que leur expérience avoit attirés, cause 
ici la plus grande sensation. La sensibilité est à son 
comble, et l'on désire ardemment que la mémoire du 
funeste événement puisse être transmise à la postérité. 

« Nous avons cru devoir faire chanter un service pour 
ces infortunés, mais ce témoignage d'intérêt ne remplit 
pas les vœux du public. Un cri général s'élève et de- 
mande qu'il soit placé sur leur tombeau un monument 
où l'histoire de leur infortune soit gravée. » 

Le vœu des échevins de Boulogne fut-il exaucé? 



LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Dumas rencontre l'autre jour une comédienne qui lui 
fait part de son mariage. 
« Ah, bah ! s'écrie Dumas. 



-87- 

— Voilà, dit l'artiste, une exclamation qui n'est pas 
galante. 

— C'est plus fort que moi! Je ne peux pas m'expli- 
quer comment, intelligente comme vous l'êtes, vous 
avez épousé un homme consentant à vous prendre pour 
femme! ;> 

X... vient d'hériter de son oncle qui lui a laissé 
3 fr. 50 de rente et une vielle cassée. 

X... ne peut pas souffrir cet instrument, mais en 
mémoire de son oncle, il va pour le faire réparer. 

Le facteur d'instruments déclare que la réparation de 
la vielle coûtera plus d'argent qu'une neuve. — Et X..., 
qui ne peut pas souffrir cet instrument, achète une vielle 
neuve, comme souvenir de son oncle. (G// Blas.^ 

La prochaine translation de la Morgue nous remet 
en mémoire un Cham de derrière les fagots. 

Deux affreux voyous sortent de ce monument. L'un 
d'eux dit à l'autre : 

« La Morgue était bien triste aujourd'hui : il n'y 
avait personne. » {Clairon.) 

Le jeune vicomte Guy de Lacascade a le crâne 
ravagé par une calvitie précoce et impitoyable. — Il 
en est désespéré. 

Hier il accoste sui le boulevard l'éminent docteur 
Purgeroide : 



- 88 — 

« Voyons, cher docteur, fait-il, ne pourriez-vous pas 
m'enseigner le moyen de faire pousser quelque chose 
sur ce pauvre crâne dénudé? 

— Mais si, mais si, mon ami, c'est bien simple : 
mariez-vous! )> {Voltaire.) 

Mll^ Jeanne, qui a déjà écoppé d'un mioche et qui est 
sur le point d'en délivrer un deuxième, disait à sa ca- 
marade Malvina : 

« Comment se fait-il que tu n'aies jamais eu d'en- 
fant, toi! 

— Ma foi ! répondit l'autre, je n'en sais absolument 
rien... Il faut croire que j'ai une fuite! » 



La force de l'habitude. 

La scène représente un repas de noces, on a servi les 
desserts les plus variés et on en est au café : 

« Du café, Monsieur? dit le maître d'hôtel ens'adres- 
sant au marié. 

— Merci, répond celui-ci, ça m'empêcherait de dor- 



mir!... » 



PETITE GAZETTE. —Le Conseil municipal de Paris 
vient de trancher définitivement la question de l'Opéra popu- 
laire, dont il a décidé la création par 44 voix contre 21, sur 
65 votants. M. Ritt, ancien directeur de l'Opéra-Comique, 
du Théâtre-Lyrique, etc., a été agréé par l'Administration 
comme directeur de la nouvelle entreprise. 

— M"° de Septavaux, connue au théâtre sous le pseudo- 
nyme de Caroline Salla, et qui a créé à l'Opéra la Françoise 



-89 - 

de Rimini de M. A. Thomas, a épousé le 50 janvier, à l'é- 
glise Saint-Louis d'Antin, un riche commerçant de la rue du 
Sentier, M. Edouard Uhring. Les camarades de M"« Salla à 
l'Opéra, MM. Gailhard, Sellier et Lassalle, ont chanté divers 
morceaux à l'orgue de l'église pendant la cérémonie nuptiale. 

— Les recettes de l'Eden-Théâtre, du 10 au 50 janvier, 
se sont élevées à 297,681 fr. 10, soit une moyenne de 
14,173 fr. 80 par soirée. 

— M'i° Muller, lauréat du Conservatoire aux derniers 
concours, vient de débuter à la Comédie-Française dans l'em- 
ploi des Emilie Dubois et des Reichemberg, en jouant suc- 
cessivement Rosette, dans On ne badine pas avec Vamour, et 
Cécile, dans // ne faut jurer de rien. La jeune ingénue, qui ne 
paraît guère avoir plus de quinze ans, et qui est fort jolie, a 
réussi, mais sans grand éclat. Elle semble plus jeune que les 
personnages qu'elle interprète, et est peut-être trop enfant 
encore pour les représenter réellement, surtout dans le rôle 
de Cécile qui est une fille de près de vingt ans, raisonnable et 
raisonnante, et que W^*^ Muller joue un peu trop en poupée. 
Mais ne nous plaignons pas, grand Dieu, de cet excès de 
jeunesse! Dans un an ou deux M"'' Muller sera parfaite. 

— NÉCROLOGIE. — Le 29 janvier est mort le célèbre doc- 
teur Charles-Emmanuel Sedillot, né le 14 septembre 1804. 
Ancien médecin militaire, il a été longtemps professeur à 
l'hôpital du Val-de-Grâce, puis il est devenu directeur de la 
célèbre école militaire de médecine de Strasbourg. Il apparte- 
nait à l'Académie des sciences depuis le 24 juin 1872. 

— Le 31 janvier est mort le général de Lamotte-Rouge, 
qui a été le premier commandant en chef de l'armée de la 
Loire, en 1870. 

— Le docteur Eugène Lachenal, qui était gouverneur de 
la Savoie au moment où cette province a été annexée à la 
France, en 1860, est mort à Annecy, le 2 février, 'à l'âge de 
quatre-vingt-sept ans. 

— Le 3 février est morte à Fontainebleau, qu'elle habitait 



- 90 — 

depuis plus de quarante ans, M^» Rigaut, née Paillard (An- 
toinette-Eugénie) et qui a d'abord été connue au théâtre sous 
le nom arrangé de M'^^ Pallard. Elle était née le 4 sep- 
tembre 1797, et elle a été élève de Garât. Elle a débuté en 
1813 à l'Opéra-Comique oij elle a créé, en 1825,. le rôle 
d'Anna, dans la Dame blanche. C'est là son plus beau titre de 
gloire. En 1830, elle se retira à Fontainebleau avec M. Ri- 
gaut, son mari, professeur de vocalisation au Conservatoire, et 
à qui elle a longtemps survécu. 

— L'acteur Delessart a succombé, le 3 février, aux suites 
d'une fluxion de poitrine. 11 se nommait de son vrai nom 
Louis-Léon-Ernest Ypinx, et n'avait que quarante-deux ans. 
En 1866, la Comédie-Française était allée le chercher à Bor- 
deaux où il avait de grands succès. On le fit débuter, rue de 
Richelieu, le 30 juin, dans la reprise àe^Piril en la demeure 
(Albert) ; le 7 septembre suivant, il joua Valère de Tartuffe 
et, enfin, le 2 octobre, Lucien du Bougeoir. Mais après ces 
trois débuts qui furent insuffisants comme résultats, la Co- 
médie-Française ne crut pas devoir pousser plus loin l'expé- 
rience, et Delessart fut remercié définitivement le 16 jan- 
vier 1867. Il passa alors au Vaudeville où il séjourna quel- 
que temps; puis il alla faire campagne en Russie et s'en vint 
de là au Caire, où il resta trois ans, et où il. épousa la veuve 
de l'acteur Priston, M'"^ Ernestine Worms. Revenu à Paris, 
il fut engagé à l'Ambigu où il a créé notamment Lantier dans 
l'Assommoir, et Philippe Hugon, dans Nana. Il appartenait en 
dernier lieu au théâtre des Nations. 

— Le 4 février est mort Louis-Nicolas Bescherelle, gram- 
mairien bien connu, et auteur du fameux Dictionnaire na- 
tional qui porte son nom. Né le 10 juin 1802, Bescherelle 
avait donc accompli sa quatre-vingt unième année. Il avait été 
longtemps bibliothécaire au Louvre, alors que le Louvre avait 
la belle et curieuse bibliothèque que la Commune a incendiée. 



— gi — 



VARIETES 



VERS DE SULLY-PRUDHOMME 

Le 29 janvier a eu lieu le vingt-quatrième banquet annuel 
de l'Association amicale des anciens élèves du Lycée Fon- 
tanes. Et quand nous disons Fontanes, il paraît que nous de- 
vrions dire Condorcet. Ce lycée, qui change de nom comme 
on change de ministres, s'est d'abord appelé Collège Bourbon; 
en 1848 il a porté pendant quelques jours le titre de Lycée 
Fourcroy, pour prendre ensuite celui de Lycée Bonaparte. A Bo- 
naparte a succédé Condorcet, remplacé ensuite par Fontanes, 
et comme Fontanes commençait à s'user, le grand maître de 
l'Université, à bout de noms, n'a trouvé rien de mieux que 
de reprendre Condorcet. Voilà un lycée qui ne pourra pas se 
plaindre qu'on ne s'occupe pas de lui. 

Mais ce n'est pas précisément là notre affaire. Ce qui nous 
intéresse surtout, c'est que ce banquet du Collège Bourbon- 
Fourcroy-Bonaparte-Condorcet-Fontanes-reCondorcet, était 
présidé par le jeune académicien Sully-Prudhomme, qui, 
semblable à Ovide, a le défaut de ne pouvoir parler qu'en 
langage rythmé ; défaut aimable auquel nous devons les remar- 
quables vers suivants, qu'il a prononcés en guise de discours 
post prandium. 

Mes chers Camarades, 

Mon office important de président m'impose 
Devant vous le devoir de ne parler qu'en prose, 
Et... Mais je crois, bon Dieu, que je viens de rimer! 



— Q2 — 



Je voulais en langage austère m'exprimer, 

Et voilà de retour la rime en vain bannie. 

On ne peut à son gré dompter cette manie 

D'assortir les beaux sons, d'en chercher les échos. 

Et de les ordonner par nombres musicaux. 

C'est surtout au réveil d'une image touchante, 

C'est quand la voix du cœur tressaille en nous et chante, 

Qu'à notre insu tout bas nous en rythmons l'essor 

Et cédons au plaisir d'en faire tinter l'or. 

Et comment refréner tout élan poétique 

Dans ce riant banquet, vierge de politique! 

Par la fraternité, par ses faciles nœuds, 

Exempts de nous heurter au problème épineux 

D'être en paix sans s'aimer, d'être unis sans se plaire, 

Nous célébrons gaîment l'égalité scolaire, 

Où les rangs sont donnés par de loyaux combats, 

Sous de justes tyrans qu'ont choisis des papas. 

C'est le lien formé sous leur règne équitable 

Qui nous ramène tous à cette large table. 

Ce lien si solide est pourtant bien subtil, 

Et peut sembler d'abord aussi ténu qu'un fil : 

Nous sommes, en effet, tous de différents âges, 

Occupés dans ce monde à différents ouvrages. 

Car l'un fait des budgets, et l'autre fait des vers : 

Nos bandes, au hasard, par des maîtres divers 

Sur des bancs inégaux tour à tour élevées. 

Toutes au même instant ne s'y sont pas trouvées; 



-93 - 

Nos foyers différaient, et dans nos pensions 

Nous n'avons pas fleuri sous les mêmes pions-, 

Le lycée a changé : vers la place du Havre 

Sa façade plus neuve et plus belle me navre, 

Et combien d'entre nous ne voient pas sans souci 

Leurs chers contemporains transfigurés aussi ! 

Des choses ni des gens rien n'est resté le même; 

Nous reconnaissons-nous?... Et pourtantje vous aime. 

Oui, je vous aime tous, vous mes derniers cadets, 

Vous mes aînés qu'hier d'en bas je regardais. 

Nous avonSj je le sens, eu la même nourrice! 

Souffrez que mon sourire un moment s'attendrisse 

Pour l'Université dont nous bûmes le lait 

Si pur, quoique si vieux, au même gobelet. 

A sa faveur, le pacte ancien qui nous rassemble. 

Pour gracieux qu'il soit, est plus fort qu'il ne semble. 

Je l'éprouve ce soir, et certes il m'est doux 

De me voir accueilli fidèlement par vous 

Comme un marin naguère embarqué petit mousse. 

Il est parti, des mers affrontant la secousse 

Et les longs calmes plats non moins à redouter, 

Pour chercher s'il n'est pas quelque fruit à goûter 

Et quelque ciel à voir, plus suaves encore 

Q^ue ceux dont le hameau paternel se décore; 

Il revient, il accourt au toit qu'il a laissé, 

Fier d'étaler aux yeux le singe bien dressé 

Et la noix de coco bien lisse qu'il rapporte. 



— 94 — 

Sa famille l'attend, et, du seuil de la porte. 
Pour voir tant de richesse entrer dans la maison, 
Le guette... Il la retrouve en pleine floraison : 
Les anciens, vénérés gardiens des chers usages, 
Et les derniers venus, dont les jeunes visages 
Exprimant la même âme avec plus de vigueur. 
Sont nouveaux pour ses yeux sans l'être pour son cœur. 
Ainsi je me réveille^ au retour, sur la grève 
D'oili je fis voile, enfant, pour l'infini du rêve. 
Et sauvé, mais tremblant de ma témérité. 
J'en cueille le bienfait, désormais abrité, 
Et j'en goûte, oubliant les flots et leur tourmente, 
La récompense, auguste hier, ce soir charmante. 
Mais si calme que soit le refuge du port, 
Si bon que le sommeil nous semble après l'effort, 
N'ayez peur que la paix de l'Institut m'endorme. 
On dit que la coupole a quelque peu la forme, 
Sous la neige, en hiver, d'un bonnet de coton 
Gigantesque et pompeux, tiré jusqu'au menton; 
Mais c'est un méchant mot dont il ne faut rien croire ; 
On court, à s'y fier, le risque d'un déboire : 
Car j'ai dû, pour ma part, dévorer trente fois 
Trois cents vers manuscrits depuis moins de deux mois , 
Et combien de romans, par surcroît, ai-je à lire! 
Pour un labeur si propre à causer le délire, 
Ne vous semble-l-il pas que le prix de vertu 
Serait plutôt à ceux qui le donnent bien dû? 



- 95 - 

Non, je ne m'endors pas au sein d'une Capoue, 

Un scrupuleux souci me hante et me secoue : 

Comme un pauvre qui songe à tous ses créanciers, 

Je me sens débiteur de tous mes devanciers 

A qui mon art novice emprunta ses modèles; 

De mes amis d'enfance aux censures fidèles, 

Qui, soigneux de mon vers comme de leur trésor, 

Y savent dégager de la gangue un brin d'or; 

De ceux qui, plus nouveaux, pour affronter la lice, 

A leur noble folie ont besoin d'un complice, 

Et, suivant son exemple, ont droit à son appui ; 

De mon pays enfin qui, trop mûr aujourd'hui 

Pour se complaire aux jeux d'une muse légère 

Et d'une rêverie aimable et mensongère, 

Réclame, pour armer son cœur dans ses périls, 

Des poètes, hélas! moins tendres que virils! 

Pourtant rassurez-moi, dites-moi que la grâce. 

L'amour, l'aveu tremblant qui s'échange à voix basse, 

Ou les hardis coups d'aile et les soifs d'infinis. 

Ne sont pas pour toujours de nos chansons bannis, . 

Que la fleur dont le sol où nous vivons s'honore, 

La fleur de l'élégance est bien française encore, 

Qu'au règne du scalpel inexorable et sûr 

Notre âme peut encore échapper dans l'azur! 

L'azur! en vérité, mes amis, je m'égare : 

A table vous parler d'azur sans crier gare, 

Quel guet-apensl Je n'ai, je crois, qu'à me rasseoir. 



- 96- 

Redescendons sur terre, il y fait bon ce soir; 
A défaut de nectar buvons le jus de vigne 
A notre cher lycée, à sa règle bénigne, 
Au généreux savoir de ses maîtres aimés, 
A la longue union des cœurs qu'ils ont formés! 
De nos cœurs, assurés, dès le seuil de la vie, 
Dans la route montante avec effort gravie, 
D'un mutuel soutien qui perpétue entre eux 
Tout ce que la jeunesse a de plus généreux. 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 




Paris, imprimerie Jouaust, rue Saiiit-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 4 — 28 février i883 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : M^e Alice Wiison. — Richard Wagner. — Du- 
chesse de Chauines. — Vers d'album : Le maréchal Pélissier. — 
Vers inédits : Tony Révillon, G. Roger, Paul Arène. — Théâtres : 
Opéra, Porte-Saint-Martin, Nations. 

Varia : Grévy et Musset. — La Tombe de Delphine Fix, sonnets. 
— Amour et Hygiène. — Panorama privé. — En quoi nous différons 
des Chinois. — Tunnel belge. — Les Mots de la quinzaine. 

Variétés : Commencements de Jules Janin. 



La Quinzaine. — Il nous est bien difficile de ne pas 
parler, ne serait-ce que pour en conserver ici la trace, 
du différend survenu entre la Chambre des députés et 
le Sénat au sujet de l'affaire du prince Napoléon, Les 
deux grandes assemblées n'ont pu s'entendre sur la 
manière d'instituer une pénalité applicable, par excep- 
tion, aux seuls princes issus de familles ayant régné sur 
I. — i883. 7 



-98- 

la France, et il en est résulté le rejet définitif, par un 
vote du Sénat, de tout projet répressif quelconque. A la 
suite de cet incident, qui s'est prolongé pendant plus 
d'un mois et qui a donné lieu à de graves et intéres- 
santes discussions dans les deux Chambres, le cabinet 
présidé par M. Duclerc, puis, quelques jours après 
l'aventure du prince Napoléon, par M. Fallières, a dû 
se retirer, et il a fait place à un cabinet nouveau dont 
M. Jules Ferry a accepté la présidence avec le porte- 
feuille de l'instruction publique. L'avènement du nou- 
veau ministère a été signalé tout d'abord par la mise 
en non-activité, par retrait d'emploi, du général duc 
d'Aumale (Henri-Eugène-Philippe-Louis d'Orléans), — 
du colonel duc de Chartres (Robert-P.-L.-E.-F. d'Or- 
léans), — du capitaine duc d'Alençon (P.-L.-H. d'Or- 
léans). 

— Le jour même où tombait le ministère Fallières 
(i8 février) la fille du Président de la République, 
M>"e Alice Wilson, mettait au monde, au palais de 
l'Elysée, une fille qui a reçu le prénom de Marguerite. 

— Le 1 3 février, le célèbre compositeur Richard 
Wagner est mort à Venise, à l'âge de soixante-dix ans, 
laissant à jamais le souvenir d'un talent très discuté» 
mais dont il serait puéril de nier l'influence capitale sur 
la musique moderne. Wagner a créé une école qui a de 
nombreux adeptes, lesquels, comme tous les élèves, 
naturellement inférieurs à leur maître, ont exagéré en- 



- 99 - 

core sa manière et ses procédés. Mais Wagner avait une 
valeur personnelle considérable, et il est bien à regret- 
ter qu'en France nous ne le connaissions qu'incomplè- 
tement, c'est-à-dire sur quelques fragments joués isolé- 
ment dans des concerts, et que nous n'ayons jamais 
entendu au théâtre une de ses œuvres donnée dans les 
conditions ordinaires. Nous ne parlons pas des tenta- 
tives d'acclimatation de Rienzi, œuvre inférieure et de 
la première manière du maître, au Théâtre-Lyrique, et 
encore moins du Tannhauser, qui n'a pas été l'objet 
d'une attention suffisante de la part du public, et que 
d'ailleurs on n'aurait pas dû représenter sans de nom- 
breuses élagations qui en eussent peut-être assuré le 
succès. 

En effet, l'avis général des meilleurs amis de Wagner 
eux-mêmes et de ses plus sincères admirateurs est 
que ses opéras ne seraient pas jouables en France sans 
de profondes et même de radicales modifications. On 
sait que Wagner écrivait lui-même ses livrets, dont les 
sujets sont tous empruntés à des légendes mytholo- 
giques ou nationales, presque toujours mystiques, et 
même le plus souvent vagues et incompréhensibles. Or, 
au théâtre, le public français aime les choses claires et 
les situations nettes, et on ne lui fera jamais admettre tel 
quel un seul des livrets de Wagner. La musique qu'ils 
ont inspirée s'est ressentie de cette insuffisance de 
clarté et de ce mépris certainement cherché et voulu 



— 100 — 



des situations ordinaires et de toute intrigue régulière- 
ment suivie. Il y manque surtout l'intérêt progressif 
sans lequel aucun drame lyrique ne saurait raisonnable- 
ment exister. Wagner semblait faire fi des librettistes en 
générai, et il s'était fait lui-même le sien propre. Ce fut 
là son erreur. Il reste à savoir si sa musique et son 
talent se seraient conciliés avec les habitudes et les tra- 
ditions admises, en matière de livret, sur nos scènes 
françaises, et s'il se fût soumis à leurs exigences. 
Wagner est donc demeuré un compositeur allemand, 
absolument allemand, dans toute la force du terme, et 
si bien allemand que ce n'est qu'en Allemagne que sa 
musique a reçu la consécration complète de son succès, 
et que ce succès, que ses compatriotes eux-mêmes lui 
ont parfois marchandé, n'a que très difficilement franchi 
les frontières nationales. 

Donc, chez nous, Wagner n'est encore admis que 
dans quelques concerts, et seulement pour certains mor- 
ceaux empruntés à ses plus célèbres opéras, tels que des 
marches, des ouvertures, des chœurs ou divers passages 
purement symphoniques, et notre opinion, qui est, 
croyons-nous, conforme au sentiment général, est qu'il 
en sera toujours ainsi : car les remaniements qu'il faudrait 
pratiquer dans un opéra de Wagner pour qu'il fût jouable 
en France lui feraient perdre toute son originalité et toute 
sa valeur. Ce qui revient à dire que Wagner doit rester 
Wagner, et qu'il faut l'admettre et l'admirer tel qu'il 



— loi — 



est, avec les grandes exagérations de ses hautes qualités 
et de ses défauts, et par conséquent ne le jouer, à Tétat 
complet, que dans le pays même qui a vu naître ses 
œuvres et où elles ont plus ou moins réussi... 

— Le 14 février est morte à Paris, dans l'oubli et 
dans la misère, une jeune et belle femme dont les aven- 
tures et les procès ont tout récemment encore occupé 
l'attention publique. La duchesse de Chaulnes, qui de- 
puis quelques mois ne faisait plus parler d'elle, était 
tombée dans un tel état de dénûment qu'elle avait été 
obligée, pour vivre, de se mettre à la charge d'une 
amie d'enfance, elle-même dans une situation très 
modeste. Cette amie, IVIâ„¢^ Laumonnier, habitait avec 
son mari et son fils un tout petit logement de la rue 
d'Allemagne, et c'est là qu'un jour, poussée par la 
misère et le besoin, — n'ayant que trois francs dans sa 
poche! — cette belle et admirée duchesse de Chaulnes 
est venue mourir obscurément, et sans avoir pu revoir 
ses enfants. Ses derniers jours ont été cruels : sa mère, 
la princesse Galitzin, était venue la visiter l'avant-veille 
de sa mort, et c'est à la suite d'une scène violente 
entre la mère et la fille que cette dernière a succombé, 
presque subitement et sans que le bruit même de sa 
maladie se fût répandu. Le 16 février suivant on faisait 
à cette malheureuse abandonnée de splendides funé- 
railles à Saint-Thomas-d'Aquin, funérailles dont le prix 
considérable eût certainement allégé les difficultés et 



— I02 — 



l'amertume des derniers jours de la pauvre morte! 
Sur son cercueil, véritablement somptueux et dont 
l'intérieur était capitonné en satin blanc, on voyait 
une plaque d'argent avec l'inscription suivante : 

MARIE-SOPHIE-BERNAR DINE-BLANCHE 

Princesse GALITZIN 

Veuve de Paul-Marie-Stanislas-Honoré 

d'Albert de Luynes de Chevreuse 

Duc de Chaulnes 

Décédée le 14 février 1885 
à l'âge de 2 5 ans. 

Et ce cercueil, qui contient tout ce qui reste d'une 
femme que la plus haute société de Paris a si longtemps 
enviée et admirée, n'a même pu obtenir encore une 
place définitive. En ce moment, il est déposé dans les 
caveaux de l'église où a eu lieu le service funèbre, la 
famille de la duchesse n'étant pas d'accord sur le choix 
du lieu oij elle doit reposer à jamais. En haine du 
château de Sablé et de toutes les douleurs que lui rap- 
pelait ce séjour de son implacable belle-mère, la du- 
chesse de Chevreuse, M^e de Chaulnes avait exprimé 
le désir que son corps n'y fût point porté : c'est au 
Père-Lachaise qu'elle voulait être inhumée. Mais la 
famille de Galitzin désirait que la duchesse fût ensevelie 
dans le caveau de son père, situé dans un cimetière de 
la Corrèze où il avait un château. En attendant une 
décision irrévocable, cette femme encore abandonnée 



— lO'i — 

dans la mort, comme elle l'a été dans les derniers jours 
de sa vie, gît dans le caveau provisoire d'une église 
située non loin de cette rue du Bac qu'elle a traversée 
si souvent au temps de sa richesse et de sa splendeur 
pour regagner l'hôtel de Chaulnes où elle a connu, à la 
fois et presque à la même heure, le plus haut point des 
prospérités de la vie humaine comme aussi ses plus 
dures et ses plus amères déceptions !... 

Vers d'album. — Notre collaborateur, M. Jean 
Sigaux, nous écrit : « Je vous envoie des Vers d'al- 
bum... Rassurez-vous : ceux-là ont, sur les vers d'al- 
bum en général, ce double avantage d'être très intéres- 
sants d'abord, et ensuite d'être signés de deux noms éga- 
lement illustres, mais à des titres bien différents : Alfred de 
Musset et le maréchal Pélissier. De plus, ils offrent cette 
particularité que le maréchal Pélissier, dans sa pièce de 
vers, s'est servi des rimes du grand poète, en commen- 
tant par celle du dernier vers et en remontant jusqu'à 
celle du premier. Je les ai copiés, avec l'autorisation 
toute gracieuse de celle pour qui ils ont été faits, sur 
l'album de la baronne D..., cette vaillante octogénaire 
qui porte si noblement un des plus beaux noms de la 
France militaire, et que j'aurai suffisamment désignée 
en disant que le souvenir du héros dont elle fut la 
compagne est indissolublement lié à l'histoire de Vin- 
cennes. 



— I04 — 

Quand la fugitive Espérance ^ 
Nous pousse le coude en passant, 
Puis à tire-d'aile s'élance 
Et se retourne en souriant, 

Où va Thomme? où son cœur l'appelle. 
L'hirondelle suit le zéphir, 
Et moins légère est l'hirondelle 
Que l'homme qui suit son désir. 

Ah ! fugitive enchanteresse ! 
Sais-tu seulement ton chemin? 
Faut-il donc que le vieux Destin 
Ait une si jeune maîtresse? 

Alfred de Musset. 



Pour chanter la jeune maîtresse 
Que Musset donne au vieux Destin, 
J'ai trop parcouru de chemin 
Sans atteindre Vcnchanteresse. 

Toujours vers un ancien désir 
J'ai tendu comme Vhirondelle, 
Mais sans le secours du zéphir 
Qui la porte où son cœur rappelle. 

Adieu, fantôme souriant 
Vers qui la jeunesse s'élance. 
La raison me crie en passant : 
« Le Souvenir vaut VEspérance. 5) 

Maréchal Pélissier. 

I . Dans les Poésies d'Alfred de Musset, le premier vers a été imprimé 
avec cette variante : 

Lorsque la cocjuette Espérance... 



— io5 — 

Vers inédits. — Nous devons à l'obligeance de notre 
confrère M. Carel la communication des deux pièces de 
vers suivantes, qu'il nous donne comme inédites. 

LA PETITE PARISIENNE. 

Elle n'est ni brune ni blonde, 
Ses yeux ne sont ni noirs ni bleus, 
Et cependant le pauvre monde 
A la ronde en est amoureux. 

Elle est si fine et si gentille 
Que tout sur elle est élégant, 
— Cette petite qui s'habille, 
Eût dit Musset, avec un gant ! 

Ses dents sont toujours des quenottes, 
Ses pieds sont toujours des petons, 
Ses mains sont toujours des menottes; 
Ses seins ne sont pas des tétons. 

Elle sait marcher dans la crotte, 
Sans même salir son talon, 
El répand de la bergamote 
Dans ses cheveux pour sentir bon. 

Assise à table, elle chipote. 
Effleurant la viande et le pain; 
Une sauce à la ravigote 
Seulement peut lui donner faim. 

Elle a des pommes dans sa poche 
Et des citrons sous son chevet; 
Elle s'étouffe de brioche, 
Et, par-dessus, prend un sorbet. 



— io6 — 

Elle pense à la dérobée, 
Et dans sa cervelle qui bout, 
Éclosent des rêves de fée. 
Elle est innocente, et sait tout. 

Elle aime à parler politique; 
Elle est républicaine, ah mais! 
Mais entend que sa République 
Reste pure de tout excès. 

Et l'on voudrait être à la place 
De son mari, cet opprimé, 
Qu'elle gouverne et qu'elle embrasse 
En l'appelant « son gros même ■». 

Tony Révillon. 



AU BORD DE LA MOLDAU. 

Ce matin je rêvais au bord du fleuve immense, 
Si large que la rive échappait à mes yeux ! 
Un abîme fuyant qui toujours recommence, 
Tantôt profond et calme, et tantôt furieux. 

Sur un des blancs cailloux que lave son écume, 
Un moineau franc se pose, il se lisse la plume; 
Il a soif, et, sans peur du grand fleuve irrité, 
Il met son petit bec dans cette immensité ! 

Pourtant à cette soif il fallait peu de chose ! 
Une larme d'argent dans le sein d'une rose 
Eût encore été trop ! 

Géant par ses désirs, il est ce que nous sommes, 
Et pour coupe il prendrait l'Océan ! Pauvres hommes ! 
Ambitieux pierrot! 

G. Roger. 
Prague, i j juin. 



— roy — 

MATÉRIALISME. 

Sonnet. 

Un tailleur entre cent tailleurs, 
Tous les quinze, venait sans faute 
M'apporter ma petite note 
Avec de petits airs railleurs. 

Tout s'en va, même les tailleurs ! 
Du tailleur la mort fit son hôte : 
Fuyant notre terrestre crotte. 
Ce cher tailleur s'en fut... ailleurs. 

Depuis ce temps, plus de nouvelles 
De mon tailleur. A tire-d'ailes 
S'est-il au séjour des élus 

Enfui ? — Quatre mois révolus, 
Et mon tailleur qui ne vient plus ! 
Non, l'âme n'est pas immortelle 1 

Paul Arène. 

Théâtres. — L'Opéra a donné, le 21 de ce mois, la 
200* représentation d'Hamlet, l'œuvre la plus estimée 
de M, Ambroise Thomas. En l'honneur de cette solen- 
nité M. A. Thomas avait obtenu de M^^^ Adler-Devriès, 
qui a si longtemps brillé sur notre première scène sous 
son nom de jeune fille, Fidès Devriès, qu'elle repren- 
drait pour une soirée seulement le rôle d'Ophélie. La 
voix de la charmante artiste n'a rien perdu de ses pré- 



— io8 — 

cieuses qualités : elle a même gagné en force et en 
étendue, et cette unique soirée, oii elle a consenti à se 
montrer de nouveau, n'a été pour elle qu'une longue 
suite d'interminables ovations. M^n^ Adler-Devriès ne 
veut pas reprendre, dit-on, la carrière lyrique d'une 
manière continue et définitive, mais il se pourrait qu'elle 
chantât de temps à autre à l'Opéra les rôles principaux 
qui ont établi sa haute réputation. 

— La Porte-Saint-Martin nous adonné la reprise du 
drame que Dennery a tiré du Juif errant d'Eug. Sue. La 
pièce est connue;, ayant été remise très-souvent à la 
scène ; aussi l'intérêt véritable qu'elle offre aujourd'hui 
se trouve-t-il dans son interprétation, qui est vraiment 
remarquable. Paulin-Ménier joue Rodin avec un succès 
considérable ; Dagobert a trouvé dans Laray un comé- 
dien expérimenté et d'une très communicative expan- 
sion; Joumard et Volny, deux évadés de la Comédie- 
Française où ils rentreront certainement quelque jour, 
jouent l'un Couche-tout-nu, et le second Agricol ; enfin 
Faille donne un excellent caractère au personnage de 
d'Aigrigny. C'est M^e Fromentin, l'ancienne artiste du 
Gymnase, qui joue Françoise; M"'^ A. Moreau fait la 
Mayeux et M"*^ Patry la reine Bacchanal. On voit que 
la Porte-Saint-Martin aura le temps plus que suffisant 
pour monter avec sa minutie et son soin habituels le 
nouveau drame de M. Belot. 

Le Nouveau-Monde. — C'est toute une aventure que 



109 — 

rhistoire de la pièce que M. le comte de Villiers de 
risle-Adam vient de faire représenter au théâtre des 
Nations (17 février) sous le titre ambitieux et magnifi- 
que de Le Nouveau-Monde, drame en cinq actes. On peut 
dire, en effet, que jamais pièce ne naquit dans des cir- 
constances plus bizarres. En 1875, l'éditeur Michaëlis 
avait eu l'idée d'organiser un concours dramatique à l'oc- 
casion du centième anniversaire de l'indépendance des 
États-Unis. Une cinquantaine de manuscrits lui furent 
adressés, mais aucun ne remplissait suffisamment le but 
proposé, car il ne fut pas donné de premier prix. Le se- 
cond fut attribué à M. Armand Dartois, et M. de Villiers 
de l'Isle-Adam vint ensuite avec une mention honorable, 
qui lui valut une médaille d'or. 

C'est à dater de ce jour que M. de Villiers de l'Isle- 
Adam a commencé, avec un courage surhumain, une 
campagne qui aura duré un peu plus de sept ans, en 
vue de faire représenter son drame. Partout on a évincé 
poliment ce brillant paladin, qui représente assez un 
personnage héroïque et chevaleresque égaré dans notre 
monde moderne. Villiers de l'Isle-Adam est, en effet, un 
type très-curieux de la société parisienne ; il a des ori- 
ginalités qui rappellent certains côtés du caractère de 
Barbey d'Aurevilly, et il ne manque jamais d'affirmer 
sa personnalité, l'ancienneté de sa race, la sûreté et 
l'authenticité de ses origines qu'il fait remonter pour le 
moins au moyen âge. Il ne faudrait pas beaucoup prier 



— I 10 — 



Villiers de l'Isle-Adam de se costumer en héros bardé 
du XIII* siècle, car il le ferait à coup sûr, et cela comme 
la chose la plus naturelle du monde 1 mais malgré tout 
le meilleur et le plus intéressant garçon qui soit, ce qui 
fait qu'il a beaucoup d'amis. 

Donc, aucun directeur ne voulut de son drame. Mais 
Villiers de l'Isle-Adam est tenace, et il se jura qu'il serait 
joué quand même! Il intéressa à ses désirs un ami à lui, 
M. Yveling Rambaud, qui finit par obtenir du comte 
d'Osmoy et d'un éditeur de Paris, M. Lalouette, une 
commandite suffisante pour louer le théâtre des Nations, 
et y faire représenter avec un véritable luxe de mise en 
scène, de costumes et d'interprétation, ce drame qu'a- 
vaient si malencontreusement refusé tous les directeurs. 
Et voilà comment s'est produit, le 17 de ce mois, ce 
Nouveau-Monde dont il avait été tant parlé depuis son 
premier succès au concours Michaëlis. 

Disons tout d'abord que les impresarii provisoires du 
théâtre des Nations ont fait les choses avec un luxe ex- 
traordinaire et auquel M. Ballande ne nous avait guère 
habitués. En effet, les décors du Nouveau-Monde ont été 
commandés à MM. Carpezat et Lavastre, qui ont exécuté 
de véritables chefs-d'œuvre de couleur exotique et locale. 
On a engagé des artistes tels que M^'^ Rousseil, 
MM. Villeray, Charpentier, ancien acteur de la Comé- 
die-Française, Angelo, etc.. Enfin un véritable or- 
chestre, composé de quarante musiciens, joue, aux 



III — 



moments voulus, une foule de morceaux sympho- 
niques et scéniques tout comme si l'on était à l'O- 
péra! 

Vient enfin le drame lui-même! Vous irez le voir, 
mais nous ne vous le raconterons pas. Il n'est pas con- 
struit d'après les données ordinaires ; Villiers de l'Isle- 
Adam n'est ni un Sardou, ni un Dennery, et il a horreur 
des routes fréquentées et des chemins battus par les 
autres. Il en résulte que /e Nouveau-Monde, qui est écrit 
comme son auteur parle, c'est-à-dire avec une solen- 
nité et une emphase qui, par moments, ne manquent 
pas d'une certaine grandeur, devient bien vite monotone, 
pour ne pas dire ennuyeux. Il y a bien par-ci par-là 
quelques belles scènes dramatiques, une entre autres qui 
a fortement ému le public, mais cela est insuffisant pour 
soutenir une pièce mal équilibrée, écrite par un homme 
qui a certainement des instincts dramatiques, mais qui 
a encore plus de parti pris. On a justement comparé le 
Nouveau-Monde au drame de Catulle Mendès les Mères 
ennemies. Bien que ce dernier soit très supérieur, comme 
intérêt et comme agencement, il offre aussi des parties 
inégales, des inexpériences éclatantes, et aussi des 
recherches de style qui accusent un système et une 
école d'où la simplicité est évidemment proscrite. Quoi 
qu'il en soit, ce sont là deux tentatives littéraires des plus 
honorables, et le nom de M. de Villiers de l'Isle-Adam 
sort grandi à l'issue de la bataille dramatique qu'il a si 



— 112 — 

vaillamment livrée l'autre soir, quel qu'en puisse être 
d'ailleurs le succès. 

Varia. — Grévy et Musset. — Nous avons trouvé dans 
une chronique du Gaulois ces curieux détails sur l'in- 
timité qui exista autrefois entre le poète de Rolla et 
le président actuel de la République. 

M. Grévy rendit d'ailleurs à Musset quelques services. 
• Après sa brouille avec George Sand, ce fut lui que 
Musset chargea de réclamer ses lettres a la maîtresse 
infidèle. M. Grévy écrivit une lettre d'avocat : « Ma- 
dame, chargé des intérêts de M. de Musset, etc.. » 
George Sand répondit qu'elle était en voyage et ren- 
drait les lettres à son retour, ce qu'elle ne fit pas. Et je 
crois bien qu'elle s'en servit pour son roman après la 
mort de Musset. 

Pour ceux qui connaissent bien M. Grévy, il n'y a 
rien que de naturel à le voir mêlé à ces amours fameuses. 

M. Grévy a toujours su admirablement parler aux 
femmes et leur plaire par le goût qu'il a pour elles, et 
l'austérité apparente et la discrétion charmante sous 
lesquelles il cache ce goût. Il a toujours entendu la vo- 
lupté à sa manière, non point certes comme Musset^ 
avec l'ostentation de débauche , de bruit, la pose de 
l'amant malheureux, les souffrances désordonnées, les 
tourments infinis, les fatigues inquiètes et tout le cor- 
tège des amours poétiques et déséquilibrées; mais avec 



— ii3 — 

une tranquillité aimable, la grâce insinuante, l'activité 
régulière, la sérénité du fait accompli, le sourire recon- 
naissant d'un homme plein de sens, d'un homme en 
pleine possession de lui-même et le contentement 
exempt de trouble et de lassitude : car, en vieillissant 
même, ce galant homme est toujours demeuré galant.» 

La Tombe de Delphine Fix. — t'est au cimetière 
Montmartre, dans la partie réservée aux sépultures 
juives, que se trouve le tombeau de cette regrettée 
sociétaire de la Comédie-Française. Le souvenir de son 
charmant esprit, de son talent si sympathique et si sûr 
est toujours conservé à la rue de Richelieu. Cette ai- 
mable artiste avait quitté la Comédie -Française le 
1" septembre 1863 pour épouser l'un des administra- 
teurs du Crédit foncier, M. Casimir Salvador, et moins 
d'un an après, le 11 juin 1864, elle mourait de suites 
de couches, laissant un mari inconsolable qui lui a 
survécu douze ans (29 juin 1876). M^'^ Fix était née le 
10 septembre 18^1. 

Notre ami Octave Lacroix a dû à M'is Fix le succès 
d'une petite pièce en vers qu'il fit représenter à la 
Comédie-Française le 15 septembre 1855, et qui avait 
pour titre : l'Amour et son train. M"e Fix en jouait le 
principal rôle, celui d'une jeune et piquante Espagnole, 
et elle s'y montra tout à fait charmante. Lacroix lui en 
fut toujours reconnaissant, et à dater de ce jour I 

8 



— 114 — 

s'était établi entre eux un commerce d'amitié très sin- 
cère et très sérieux. Il demeura toujours fidèle, après 
la mort de Mi'e Fix, à son cher souvenir, allant chaque 
année déposer sur sa tombe un bouquet, et même des 
vers. Voici les deux derniers sonnets qu'a inspirés à la 
muse de Lacroix la mémoire, toujours vivante pour lui, 
de la gracieuse comédienne à qui il a dû son premier 
succès au théâtre, sonnets qui sont encore déposés sur 
le socle de son tombeau, dans la petite chapelle qui le 
renferme, et qui sont demeurés inédits : 

A Delphine Fix. 

I 

Peu de souvenirs restent vifs 
Dans la pauvre mémoire humaine : 
L'amitié, l'amour et !a haine 
S'y poursuivent en fugitifs. 

Là-haut pourtant, où sont les ifs, 
Un deuil durable me ramène, 
Au moins une fois par semaine, 
Dans le cimetière des juifs. 

Il est, dès l'entrée, une tombe... 
On dirait un nid de colombe, 
Doux au dedans, doux alentour. 

C'est là qu'est l'immortelle Amie 
Que nos chants de gloire et d'amour 
Dès sa jeunesse ont endormie. 



ii5 



II 



Adieu le rire étincelant 
Sur sa bouche et dans sa prunelle!... 
Hélas! hélas 1 la jeune belle 
Dort du sommeil profond et lent. 

Dans les plis de son linceul blanc 
Elle rêve... Mort maternelle. 
Sur tant de grâce ouvre ton aile, 
Et sois bonne en lui rappelant 

Les jours heureux de son voyage. 
Jamais, sous un ciel sans nuage. 
Nos chemins n'ont été meilleurs, 

Et, dans cette rapide fête, 
Nous n'avons cueilli pour sa tête 
Rien — que des couronnes de fleurs. 

Octave Lacroix. 
Paris, cimetière Montmartre, 18 juin iS... 

Amour et Hygiène. — Nous avons recueilli dans l'Évé- 
nement une intéressante lettre écrite par M. Dumas fils 
à son vieil ami Clésinger. Ce dernier, qui n'était en 
somme qu'un excellent mais grand enfant, avait pris au 
sérieux une des compagnes de sa vie d'artiste, et Dumas 
fils, bien que plus jeune que lui, lui adressa à ce sujet 

les conseils qui suivent : 

1861 

Cher ami, 

Vos lettres me trouvent à Bagnères-de-Bigorre , où je suis 
venu me reposer d'un trop grand travail. J'y suis pour deux 



— 1 ib — 

mois. 11 m'est donc impossible d'aller voir M. Fould, et je 
crois qu'il ehl fallu y aller moi-même, — bien que je ne lui 
aie pas parlé depuis deux ans. Vos photographies sont su- 
perbes, et ce serait là un beau travail ; mais je crains bien 
qu'il ne comprenne pas et que le précédent de François I", 
si injustement jugé, ne soit la raison de leur refus. 

Tâchez de vous passer d'eux. Votre talent vaut mieux que 
leurs commandes, et c'est eux qui seront forcés de venir à 
vous dans un temps donné, et vous ferez alors vos conditions. 
Cependant, je ferai ce que vous voudrez. — Voulez-vous que 
j'écrive au ministre?— Mais, si ce pleutre ne me répond 
pas, de quoi aurai-je l'air, moi qui ne lui dis jamais que des 
choses désagréables. 

Mon avis est que votre revanche et votre vengeance sont 
dans votre silence et dans votre travail ; faites des Zingara, 
des Taureaux, des Sapho, peints ou non, et il faudra bien que 
les ministres suivent l'opinion, qui est toute à vous main- 
tenant. 

Quant à la confidence que vous me faites, cher ami, je vois 
que le mal est plus grand que je ne croyais. J'avais connu 
l'histoire, mais j'en croyais les traces à jamais effacées dans 
votre cœur. Une nature aussi robuste que la vôtre n'a-t-elle 
de vigueur qu'en face du marbre? 

Les femmes, mon pauvre ami , ne sont faites , bonnes ou 
mauvaises, que pour nous faire dévier de notre route et 
amoindrir notre valeur au profit de leur petit égoïsme. II n'y 
a que les imbéciles qui soient constamment aimés, parce 
qu'eux seuls ont le tort de dire qu'ils aiment. Pour les ar- 
tistes comme vous et-moi la femme est impossible; elle ne 
nous comprend jamais. 

Si elle se nomme la Fornarina, elle ne comprend pas que 
Raphaël ne doit pas t aimer » (?) toute la nuit, et elle le fait 
crever d'épuisement. Si elle se nomme Xantippe, elle jette des 
pots de cendre sur la tête de Socrate et l'appelle idi»t. Si 



— 117 - 

elle s'appelle Béjart, elle trompe Molière et le fait mourir de 
chagrin. 

Toute la force de Michel-Ange, votre maître et votre ami, 
était dans son abstinence de cœur et de sens. 

« Aimez », mon ami, deux fois par mois, pour purger 
votre cerveau, mais n'aimez pas. 

La meilleure et la plus intelligente des femmes sera tou- 
jours méchante et bête pour une organisation d'artiste. Elles 
ne peuvent que le mal. Nous avons des joies dont elles finis- 
sent par être jalouses, parce qu'elles ne les éprouvent que de 
seconde main et par ricochet. Elles ne veulent pas de cette 
place secondaire. Elles veulent être tout pour l'homme, et 
quelle est la femme qui pourra être tout pour vous, — ou 
pour moi, — ou pour tout homme qui aimera sérieusement 
son art ? 

La personne dont vous me parlez est une nature distinguée, 
tendre, délicate; — mais vous n'auriez fait qu'une bouchée 
de cette frêle organisation ; qu'elle reste pour vous un sou- 
venir doux et vague, qui vous fasse pleurer de temps en 
temps ; qu'elle vous apparaisse, comme elle l'a fait dernière- 
ment, dans les brouillards de l'orage et sur les hauteurs de 
vos solitudes; elle vous inspirera, et ainsi vous n'aurez d'elle 
que ce dont votre âme d'artiste a besoin; — l'être en chair 
et en os vous est inutile 

Pour en revenir aux choses physiques, — elle a été fort 
souffrante cet hiver; — c'est une enfant très douce, très 
affectueuse, très bonne. Je suis sûr que votre souvenir em- 
plit son jeune cœur; que cela vous suffise, cher ami ; — les 
fleurs n'arrêtent pas les torrents, et les torrents brisent les 
fleurs. 

Il faut remercier le hasard quand il a permis à la fleur de 
parfumer le torrent, au torrent de rafraîchir la fleur, et que 
chacun a continué sa destinée sans se mêler et se nuire davan- 
vantage. Vous êtes le torrent, roulez, grondez, et perdez-vous 



— ii8 — 

dans des régions dignes de votre source et de votre cours. 
Quand vous avez du chagrin , pleurez et travaillez : — les 
grandes sensations font les grands artistes. 

Là-dessus, je vous embrasse comme je vous aime, et je 
ferai de mon mieux pour aller vous serrer la main en sep- 
tembre. 



Un Panorama privé. — Après l'amateur de portraits 
dont nous parlions il y a quelque temps, voici un ama- 
teur de panoramas que nous révèle le Moniteur des arts. 

Il s'agit de M. R..., un des plus grands industriels 
de la banlieue parisienne, récemment fait officier de la 
Légion d'honneur. 

Depuis qu'il avait reçu cette haute dictinction, il rê- 
vait de faire faire, dans sa propriété de Neuilly, un pa- 
norama qui ne serait autre chose que son apothéose. On 
devait l'y voir arrivant à Paris avec les sabots régle- 
mentaires, prospérant peu à peu, faisant découvertes 
sur découvertes, nommé chevalier de la Légion d'hon- 
neur, puis officier. La scène culminante de l'ouvrage 
devait le montrer recevant une croix en brillants que 
ses ouvriers lui avaient offerte par souscription. 

« M.. R... fit prix avec le peintre D..., et il fut con- 
venu que celui-ci toucherait 3 0,000 francs une fois 
son œuvre achevée. 

« Pendant qu'il peignait, M. R... faisait construire 
dans son parc une jolie rotonde pour recevoir la toile. 
Au commencement d'octobre, l'artiste en prenait pos- 



— iig — 

session, y installait son œuvre, et l'inauguration du pa- 
norama fut fixée au jeudi 26. M. R... qui ne tenait 
plus dans sa peau, convia à cette occasion le ban et 
l'arrière-ban de ses amis et connaissances. A une heure 
et demie, au sortir de la table, on s'en alla procession- 
nellement visiter le panorama, dans lequel M. R... lui- 
même mettait le pied pour la première fois, et qui, di- 
sait-il, avait été construit malgré lui par sa famille. 

« Quelle ne fut pas la surprise de tout le monde en 
constatant que l'ouvrier qui devait être représenté offrant 
la croix à M. R..., tenait dans ses mains, au lieu du 
« signe de l'honneur », une énorme pipe! C'était là 
une mauvaise farce faite par l'un des rapins qu'avait 
employé le peintre et que, deux jours auparavant, il 
avait renvoyé à la suite d'une discussion. 

« M. R... a refusé de payer les 30,000 francs bien 
que M. D... ait offert de réparer le dommage en un 
quart d'heure, et ce dernier a assigné son client récal- 
citrant. Il paraît qu'il fera lire à l'audience nombre de 
lettres extrêmement comiques que lui a adressées M. R..., 
pour lui recommander de le représenter majestueux à 
tel endroit, inspiré à tel autre, etc., etc. » 

En quoi nous différons des Chinois. — Nous trouvons 
dans une correspondance du Temps le curieux rappro- 
chement qui suit, entre nos usages et nos mœurs com- 
parés aux usages et aux mœurs des Chinois : 



— I20 



« L'éclat de leurs trompettes discordantes et le bruit 
de leurs gongs brisent les tympans de nos oreilles; les 
Chinois s'en délectent. Nous mouillons à peine nos lè- 
vres au verre de Champagne qui nous est offert, ils en 
absorbent trois ou quatre flacons sans chanceler; nous 
portons nos deuils tout de noir habillés, ils le portent en 
blanc; nous manœuvrons un canot le gouvernail au 
dos, ils l'ont en face. 

« Pour nous, le point principal d'une boussole est le 
nord, il est indiqué dans l'habitacle qui je renferme, à 
l'arrière des bateaux, par une grosse fleur de lis; pour 
eux, c'est le sud. Nous ôtons habituellement nos cha- 
peaux par déférence, ils le mettent sur leur tête pour 
paraître respectueux. Nous rafraîchissons nos visages en 
l'éventant, les Chinois obtiennent la fraîcheur que nous 
cherchons en éventant leurs pieds. La place d'honneur 
à leur table est à gauche, chez nous elle est à droite. 
Leurs livres sont écrits de droite à gauche, les nôtres le 
sont de gauche à droite. En tête d'une lettre, ils men- 
tionnent l'année d'abord, le mois ensuite, et la date en 
dernier : nous faisons tout le contraire. Ils disent le 
Grand Pierre, et nous disons Pierre le Grand; enfin, les 
Français font usage de chemises et les Françaises de 
jupons, les Chinois n'ont pas de chemises et les Japo- 
naises n'ont pas de jupons. ;Le contraste sera complet 
si nous ajoutons que leur visage ne trahit jamais les 
pensées du cerveau, qu'ils sont sobres, persévérants en 



— 121 — 

affaires, respectueux à l'égard de leurs maîtres, dévoués 
à leurs parents, polis dans leurs manières, aimant la loi, 
aisés à gouverner si on les gouverne avec fermeté; mais 
ils sont faux, dissimulés, cruels, superstitieux, et de 
mauvaise foi en affaires comme en politique. » 

Un Tunnel belge. — M. Aurélien Scholl nous racon- 
tait dernièrement cet épisode d'un de ses voyages en 
Belgique : 

« Revenant l'autre jour de Bruxelles où j'étais allé 
passer mon dimanche, je m'étonnais de trouver si peu 
d'épaisseur à la couche de terre qui recouvre le tunnel 
de Braine-le-Comte. Il me semblait que rien n'eût été 
plus facile que de continuer la route à ciel ouvert. 

« Sans doute, me dit un avocat de Mons, mais il 
faut savoir comment cela s'est fait. Quand on commença 
à s'occuper des chemins de fer, le gouvernement en- 
voya en Angleterre des ingénieurs pour étudier les tra- 
vaux. A leur retour, ces ingénieurs furent chargés de 
construire notre première ligne ferrée. Quand elle fut 
finie, l'un d'eux s'écria : Nous avons oublié le tunnel. 

« Confusion générale. En effet, il n'y avait pas en 
Angleterre une seule ligne qui n'eût son tunnel. Nos 
ingénieurs n'hésitèrent pas. Ils firent construire ce long 
corridor qui est la gloire de la ligne, et quand le tunnel 
fut fini, on mil de la terre par-dessus ! » 



— 122 — 



LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

M. D..., capitaine de frégate, présentait l'autre jour 
ses huit enfants, quatre filles et quatre garçons, à un de 
ses anciens camarades. 

a Mes félicitations, lui dit ce dernier. Pour un homme 
qui est si souvent à la mer, c'est un beau résultat. 

— Hé! mon cher, je fais une apparition de temps 
en temps... Les enfants, ce sont mes rejetons de pré- 
sence!... » [Gil Blas.) 

De Zadig : 

Il est onze heures. 

Un bon bourgeois est assis les jambes pendantes sur 
le rebord d'un bateau de charbon amarré le long de la 
berge; il pêche à la ligne. 

Passe un monsieur : 

« Eh bien, ça va-t-il? prenez-vous quelque chose? » 

Le pêcheur se retourne à demi, puis avec la plus 
douce résignation : 

« Non, je ne prends jamais rien avant déjeuner... » 



Un ivrogne traversait hier la place Vendôme, et titu- 
bant vient jusqu'à la colonne ; il s'accroche aux barreaux. 

Le gardien lui crie : « Arrière ! 

— Eh bien! crois-tu que je vas l'emporter, ta 
colonne? » 



— 123 — 

Puis, se ravisant : « Si je voulais l'emporler, te figures- 
tu que c'est toi qui m'en empêcherais? » [Estafette.) 

Un joli mot de Mgr Donnet, qui vient de mourir. 

D'esprit très tolérant, il vivait en relations très cor- 
diales avec le grand rabbin de Bordeaux. Et comme on 
lui reprochait cet excès de tolérance : 

« Eh ! mon Dieu, répondit le cardinal, laissez-moi le 
voir en ce monde, puisque je ne le verrai pas dans 
l'autre. » {Gaulois.) 

X...,dont la belle-maman est fort acariâtre, se prome- 
nait hier avec cette aimable personne et un de ses amis. 

L'ami, qui donnait le bras à la dame, fait tout à coup 
un faux pas et manque de la faire tomber. 

X..., s'approchant alors de son ami et se penchant à 
son oreille : 

« Merci de l'intention », lui dit-il en lui serrant la 
main. {Gaulois.) 

M. et Mme de F... arrivent à Lyon et descendent 
dans un hôtel. 

Le patron offre la plus belle chambre de l'établissement. 
« Il nous en faut deux », dit M. de F... 
Le patron, honteux et confus : 
« Faites excuse!... Je vous croyais célibataires. » 

{Estafette.) 



124 — 

VARIÉTÉS 



LES COMMENCEMENTS DE JULES JANIN 

La Librairie des Bibliophiles va mettre en vente le qua- 
trième volume des Œuvres de jeunesse de Jules Janin. Ce 
volume débute par une préface de M. de la Fizelière qui 
donne, sur les premiers essais de celui qui devait devenir le 
Prince de la critique, les intéressants détails qu'on va lire. 

C'est à Montfermeil, dans la maison de campagne de 
l'abbé Guillou, que Jules Janin trouva les loisirs néces- 
saires pour se préparer à la carrière des lettres, la seule 
qu'il voulût suivre, la seule qui convînt à ses goûts et à 
son talent; c'est à Montfermeil qu'il improvisa ses pre- 
miers essais de littérature légère, ses premiers articles 
de journal, qu'il envoyait à son ami Labat pour les 
publier dans les petits journaux de Paris. Là, il avait à 
sa disposition une immense bibliothèque assez peu 
théologique, dans laquelle il feuilleta, dégusta ou dévora 
une quantité de livres de toute espèce, ce qui lui fit un 
fonds général de lectures pour son usagef et pour ses 
besoins de journaliste universel. Il se trouvait là entière- 
ment libre de son temps, de ses rêveries, de ses actions, 
pourvu qu'il consacrât trois ou quatre heures par jour à 
traduire le texte des Pères de l'Église, ou bien à rédiger 
des notices critiques et analytiques sur leurs ouvrages, 
d'après les notes et les extraits de l'abbé Guillou. Il 



— 125 - 

n'avait pas d'autre compagnon, dans cette solitude stu- 
dieuse, que la jeune servante de l'abbé Guillou, avec 
laquelle il fit, à son insu, une imitation très abrégée du 
roman grec de Longus, Daphnis et Chloé, dont il aimait 
à invoquer les scènes pastorales. 

En revenant à Paris, au mois de mai 1825, il se sen- 
tait tout préparé à fréquenter les théâtres et à écrire 
dans les journaux non politiques, à visage découvert.. 
Après avoir frappé vainement à plusieurs portes qui 
ne s'ouvrirent pas pour lui, Janin se présenta un matin 
chez le Poitevin Saint-Alme qui avait pris la direction du 
Figaro, créé trois mois auparavant par Etienne Arago et 
Maurice Alhoy. La bonne figure toujours souriante de 
Jules Janin prévenait en sa faveur et plut tout d'abord 
à Saint-Alme: « Alors vous voulez écrire dans \e Figaro? 
luidemanda-t-il. Que faites-vous et que savez-vous faire? 
— Je ne fais rien en ce moment, parce que je ne veux 
être ni avocat ni fonctionnaire public, repartit Janin, 
mais je sais faire et surtout je saurai faire tout ce qui 
concerne votre état de journaliste. — Bien, reprit Saint- 
Alme, nous allons vous mettre à la besogne et nous 
jugerons de votre savoir-faire. » 

Saint-Alme excellait à faire travailler son monde sans 
payer personne; mais il paya, peu largement il est vrai, 
Jules Janin, qui faisait avec le même entrain, la même 
habileté, un article fantaisiste et humoristique, un article 
de critique théâtrale, un compte rendu de livres nou- 



— 120 

veaux, une boutade satirique, un coup de lancette (c'était 
l'étiquette des malices et des méchancetés du Figaro) et 
même une épigramme en vers. Janin semblait avoir hérité 
de la plume de Beaumarchais. 

Il logeait alors dans la rue Saint-Dominique-d'Enfer, 
une petite rue qui s'ouvrait vis-à-vis d'une des portes du 
Luxembourg, et qui a livré passage à la grande rue 
Soufflot. Il occupait, au troisième étage d'une vieille 
maison, un appartement presque misérable, contenant 
trois pièces exiguës, dont l'une était habitée par sa 
tante, sa seconde mère, veuve d'un capitaine de vais- 
seau, âgée alors de près de quatre-vingt-dix ans. La 
chambre de Janin, dont l'unique fenêtre donnait sur une 
cour obscure, ne ressemblait pas trop au cabinet d'un 
homme de lettres. L'ameublement se composait d'un lit 
en bois peint, avec un seul matelas et une paillasse, d'une 
table de nuit qui servait souvent de table de travail, 
d'un mauvais bureau surchargé de papiers épars, et d'une 
bibliothèque en bois blanc, que remplissaient à moitié les 
volumes dépareillés d'une belle édition des œuvres com- 
plètes de Bossuet, d'une méchante édition des œuvres de 
Voltaire et des principaux auteurs latins, au milieu des- 
quels s'égaraient La Fontaine et Molière. On avait, pour 
s'asseoir, trois chaises de paille, peu solides, un ancien 
fauteuil de velours d'Utrecht uni et déchiré, enfin un 
canapé si mal porté sur des pieds chancelants que Janin, 
fatigué de l'entendre gémir et de le voir osciller d'une 



— 127 — 

façon inquiétante, avait fini par le débarrasser de ses 
pieds et en faire un sopha turc, au moyen de deux cous- 
sins de laine. Sur la cheminée, pas de pendule, mais des 
livres et des brochures accumulés; à terre, des livres 
encore, errants, éventrés, piétines et déshonorés. 

C'était dans cette espèce de bouge que Janin, coiffé 
d'un bonnet de coton, recevait, le matin, sans quitter 
son lit en désordre, les libraires et les gens de lettres qui 
avaient affaire à lui. C'est là que Viennet, qui était venu 
à la suite de la publication de deux articles impitoyables 
sur sa Philippide et sa Muléide, pour en demander rai- 
son à l'auteur de cette sanglante satire, s'avança majes- 
tueusement vers le grabat où Janin était pelotonné sous 
ses couvertures; puis, le regardant d'un air menaçant, 
il lui enleva son bonnet de coton et releva brusquement 
le drap qui le couvrait, ens'écriant: « Voilà J.J. ! » Après 
quoi il sortit lentement comme un héros de théâtre. 

C'est là encore que Charles Nodier, bibliothécaire de 
l'Arsenal, venait passer deux heures pour écouter la 
lecture de l'étrange parodie du Dernier Jour d'un con- 
damné , de Victor Hugo, intitulée : Histoire terrifiante 
d'un homme dévoré par un serpent, cette spirituelle et 
amusante facétie, qu'il finit par emporter de vive force, 
comme Pathelin emporta sa pièce de drap. Cette modeste 
chambre d'un simple rédacteur du Figaro fut pendant 
deux ans, tous les matins, le rendez-vous des premiers 
éditeurs de Paris : Ladvocat, Dentu, Baudoin, Urbain 



— 128 — 

Canel, etc., qui venaient offrir leurs nouveautés à Jules 
Janin, en lui demandant des articles de journaux. 

Dès ce moment, Janin^ à l'âge de vingt-trois ans, était 
regardé comme le maître de la critique; ce n'est que plus 
tard que la voix publique lui donna le nom de Prince 
des critiques. On aurait pu dès lors reconnaître la justesse 
de l'opinion de Sainte-Beuve à son égard : « M. Janin 
s'est fait un genre et une manière à part, et il a créé un 
feuilleton qui porte son cachet. Il s'est fait un style qui, 
dans ses bons jours et quand le soleil rit, est vif, gra- 
cieux, enlevé, fait de rien, comme ces étoffes de gaze, 
transparentes et légères, que les anciens appelaient de 
Vair tissé; ou encore ce style prompt, piquant, pétillant, 
servi à la minute, fait l'effet d'un sorbet mousseux et frais, 
qu'on prendrait en été sous la treille...,. Et ne croyez pas 
que le bon sens manque à travers ces airs habituels de 
courir les champs et de battre les buissons. Bien que la 
critique que M. Janin affectionne soit surtout celle de 
fantaisie et de broderies, elle lui a servi plus d'une fois 
à recouvrir l'autre, la vraie critique digne de ce nom. » 

Ce jugement impartial et modéré est celui que confir- 
mera l'avenir, lorsque le véritable mérite de Jules Janin 
sera mieux apprécié. 

Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 5 — i5 mars i883 



SOMMAIRE, 

La Quinzaine : Henry VIII et M. Saint -Saëns; M. Augier, Us 
Effrontés. — Les quatre-vingt-un ans de Victor Hugo. — Le tirage 
des romans de Zola. — La légende du Tannhauser. — Les dernières 
années de Dumas père. 

Varia :y\.]-]. Weiss. — Gauloiserie. — La naissance de Racliel. 
— Vers inédits de Sully Prudhomme. — Une affiche de théâtre. — 
Les Mots de la quinzaine. — Erratum. 



La (Quinzaine. — Le calme est enfin rentré dans les 
esprits; il est à croire qu'avec le ministère nouveau les 
discussions purement politiques et « agitantes » seront 
moins fréquentes que par le passé, et que l'on s'occu- 
pera plus volontiers de sujets infiniment plus intéres- 
sants pour nous et pour nos lecteurs. Ainsi les deux 
grands événements arii.stiques de la quinzaine, la pre- 
mière représentation de He/zry K/// à l'Opéra et la reprise 

I. — lS8j. g 



— I JO 



des Effrontés à la Comédie-Française, nous ont bien autre- 
ment passionnés que l'éternelle question des princes, 
et que celle de l'opportunité ou de l'inopportunité de la 
revision de la Constitution. Disons cependant que la 
discussion de cette dernière question politique nous 
a valu un discours de M. Jules Ferry qui est l'œuvre 
d'un véritable artiste de la parole, et, sans autre transi- 
tion, arrivons à Henry VIII. 

C'est le 5 de ce mois qu'a eu lieu la première repré- 
sentation de l'ouvrage nouveau que M. Saint-Saëns a 
écrit sur un livret de MM. Détroyat et Armand Sil- 
vestre. Cette très-brillante représentation a confirmé 
et augmenté encore la haute réputation dont jouit 
M. Saint-Saëns auprès des amateurs de la grande mu- 
sique. 

Le sujet de l'opéra, qui n'a que quatre actes, est des 
plus simples : il reproduit à grands traits, et dans une 
suite de scènes qui ont toutes une importance dramati- 
que, l'histoire de la rivalité des deux premières femmes 
d'Henry VIII, Catherine d'Aragon et Anne de Boleyn ; 
il renferme en même temps plusieurs tableaux épisodi- 
ques dont l'un, la grande scène du jugement suivie de 
la naissance du schisme en Angleterre^ a donné lieu à 
un développement considérable de mise en scène. 

M. Saint-Saëns n'est pas, dans Henry VIII, le musicien 
de parti pris qu'il s'est généralement montré partout 
ailleurs. Il a fait ici beaucoup de concessions, et il n'a 



I JI — 



pas dédaigné la mélodie quand elle a bien voulu venir 
jusqu'à lui. Il n'a pas eu à s'en repentir, car le public 
lui a prouvé, par l'accueil chaleureux qu'il a fait à deux 
ou trois morceaux particulièrement bien venus dans ce 
sens, toute sa gratitude pour ce bon procédé. Ainsi le 
duo d'amour entre le Roi et Anne de Boleyn et les di- 
verses parties du beau quatuor du quatrième acte ont été 
bissés au milieu d'un véritable enthousiasme. En re- 
vanche, quand M. Saint-Saëns a voulu affirmer les prin- 
cipes de l'école à laquelle il appartient, — comme dans 
certain grand air malencontreux du troisième acte 
que chante le cardinal-légat, air qui n'a, on peut le 
dire, ni commencement, ni milieu, ni fin, et qui n'est 
qu'une vague et incolore mélopée, — oh ! alors le pu- 
blic s'est fâché, et il a vertement témoigné au composi- 
teur son mécontentement et sa froideur. L'interminable 
air en question a donc été supprimé à la deuxième re- 
présentation. 

En somme, Henry VIII est une œuvre de haute valeur, 
qui fait honneur aussi bien à M, Saint-Saëns qu'à l'ha- 
bile directeur de l'Opéra qui a eu l'initiative de sa re- 
présentation. Nous ne saurions dire si le gros du public 
appréciera ce bel ouvrage de la même façon que les 
amateurs délicats du premier soir, nous voudrions l'es- 
pérer. 

L'Académie de musique a monté Henry VIH avec un 
luxe de mise en scène tout à fait éclatant. L'habile 



- l32 — 

M. Eugène Lacoste a dessiné des costumes historiques 
qui ont été bien fidèlement exécutés ; MM. Lavastre aîné, 
J.-B. Lavastre, Carpezat, Rubé et Chaperon ont peint 
les décorations des six tableaux de la pièce. Enfin 
les principaux rôles ont été chantés par les artistes les 
plus éminents de M. Vaucorbeil : M^es Krauss et Ri- 
chard, admirables toutes deux dans l'interprétation du 
personnage des deux reines rivales; M. Lassalle, qui a 
remporté un des plus beaux succès de sa carrière ly- 
rique dans le rôle d'Henry VIII ; MM. Dereims (l'am- 
bassadeur), remplaçant M. Sellier indisposé, Boudou- 
resque (le légat), Lorrain (duc de Norfolk), etc. Au 
deuxième acte, un ballet un peu long et médiocrement 
original n'a dû son succès final qu'à l'élégance bril- 
lante de M"e Subra qui devient décidément une étoile 
chorégraphique de première grandeur. 

— A la Comédie- Française, les Effrontés ont été repris 
le 7 mars. Cette œuvre vigoureuse est l'une des pièces 
qui ont eu le plus de succès de tout le théâtre d'Augier. 
Elle inaugurait, dans le répertoire du maître, la comédie 
d'actualité, et surtout la comédie politique. Bien qu'elle 
se passe à une époque très éloignée de nous (1845), elle 
avait alors un grand intérêt au point de vue des critiques 
plaisantes et des mots brillants dont elle fourmille; cet 
intérêt a diminué un peu aujourd'hui : car ce qui paraissait 
terrible, osé, sanglant même il y a vingt ans, et à une épo- 
que où la censure ne laissait rien passer de compromettant 



— i33 - 

pour le pouvoir établi, semble plus anodin de nos jours, 
oià toutes les audaces de langage sont à peu près permises 
sur la scène, aussi bien que partout ailleurs. En 1861, 
la pièce des Effrontés a eu tout à fait les allures d'une 
œuvre de combat; elle a donné lieu à de vives polémi- 
ques et à des ripostes sans nombre. Veuillot, qui était 
alors dans tout le feu et l'épanouissement de sa verve in- 
sultante et sans frein, "écrivit contre la pièce ses plus vi- 
rulents articles. Augier lui répondit plus tard en compo- 
sant, comme représailles, le fameux Fils de Giboyer, où 
Veuillot est représenté en traits si reconnaissables et si 
mordants (i^f décembre 1862). 

Les Effrontés furent joués pour la première fois le 
10 janvier 1861. La pièce était montée avec un en- 
semble merveilleux; tous les rôles, jusqu'aux moindres, 
avaient des artistes de premier ordre pour interprètes. 
Le même fait s'est reproduit aujourd'hui : M. Perrin a 
remonté les Effrontés avec une perfection égale à celle 
de la première interprétation. Voici d'ailleurs la distri- 
bution des rôles aux deux époques : 









1861 




1883. 


Giboyer. 




MM. 


GOT. 


MM. 


G or. 


Henri. 






Delaunay. 




Delaunay 


Vernouillet. 






Régnier. 




Febvre. 


Marquis d'Ai 


jberive. 




Samsow. 




Thiron. 


De Sergine. 






Leroux. 




Laroche. 


Charrier. 






Provost. 




Barré. 


Vicomte d'Isi 


igny. 




MlRECOUR. 




Leloir. 



— i34 



Le Baron. 
Le Général. 
La Vicomtesse. 
La Marquise. 
Clémence. 



MM. ChÉRY. 
Barré. 

Mmes RiQUER. 

Plessy. 



MM. JOLIET. 
ViLLAIN. 
RlQUER. 

Tholer. 



Marie-Royer. 



Durand. 



Il reste donc encore, dans l'interprétation présente, 
quatre artistes de la première : MM. Got, Delaunay et 
Mlle Riquer dans les rôles qu'ils ont créés, et M. Barré 
reprenant le rôle de Charrier à la place de Provost le 
père. Les autres interprètes de 1861 encore survivants 
sont MM. Régnier et Chéry, et M^e plessy; tous les 
autres sont morts. 

Il était bien curieux de revoir, dans son admirable 
création de Giboyer, Got plus de vingt ans après cette 
création, et encore supérieur à lui-même. L'éminent 
artiste est ici dans son élément comique le plus favo- 
rable, et il n'a jamais montré plus de talent. Nous re- 
trouvons dans nos papiers une lettre autographe de 
M™e Louise Colet, écrite peu après la première soirée 
des Effrontés, et dans laquelle elle a rendu à Got une 
justice complète. Voici le passage capital de cette lettre 
ultra-sévère et surtout injuste pour la pièce d'Augier, 
mais qui mérite néanmoins d'être conservée ici : 

... Je ne suis pas enthousiasmée outre mesure de la nou- 
velle pièce d'Augier; on en parle partout, elle lui rapportera 
beaucoup d'argent, ce qui n'a jamais rien prouvé, et il doit 
être bien heureux du bruit qu'on fait autour d'elle. C'est un 
homme d'ailleurs qui ne déteste pas le bruit ; on se bat pour 



I JD 



avoir une stalle, et le voilà radieux. Certes il y a de l'esprit, 
mais je ne trouve pas que cela suffise. Il a voulu flétrir une 
race de coquins, et en vérité il ne nous en montre guère 
qu'un seul qui doit les représenter tous; celui-là, par exemple, 
est vicieux pour tout le monde à la fois. Quant à son esprit, 
— j'y reviens, — il est parfois bien alambiqué et souvent 
aussi bien commun , ou trop cherché, ou bien encore trouvé 
trop vite, et alors tout à fait par terre. Je lis dans l'Union 
qu'il a attaqué la bourgeoisie; je crois qu'il n'y pensait 
guère. Pensait-il même à attaquer plutôt ceci que cela .'' 
Voilà aussi que d'autres l'accusent d'avoir attaqué la presse, 
parce qu'il a émis beaucoup de théories pas très solides où 
il soutient avec une égale facilité le pour et le contre de 
toutes choses. On le croit plus malintentionné et plus mali- 
cieux qu'il n'a voulu l'être, et sa pièce n'a, à coup sûr, ni 
la portée ni la hauteur que ses officieux prétendent lui 
donner. Quant à ce trop fameux Giboyer, il serait insuppor- 
table de trivialité et de grossièreté s'il n'était aussi admira- 
blement joué. Les interprètes sont parfaits, Got surtout. Ah 1 
Got, voilà celui qui seul rend possible cet impossible et invrai- 
semblable fruit sec du journalisme, bon à tout, et qui par le 
fait n'est bon à rien, si ce n'est à dégoûter du journalisme 
même. Mais ce n'est là qu'une caricature, quand il eût fallu 
peindre un caractère et un portrait. 

Louise Colet. 

L'artiste le plus étonnant de la reprise actuelle et 
qui appartient aussi à la création première, c'est M. De- 
launay, qui semble toujours rajeunir plus il avance en 
âge. Il joue dans la pièce le rôle d'un jeune homme de 
vingt-trois ans, et ces vingt-trois ans, M. Delaunay les 
a toujours à la scène, en dépit de son acte de naissance 
qui le rapproche de la soixantaine. 



— i36 — 

Il serait fort difficile d'établir un rapprochement quel- 
conque entre M'ie Tholer et M^e piessy ; il manque sur- 
tout à cette jolie comédienne la grande et souveraine 
autorité de l'incomparable créatrice du rôle de la mar- 
quise. Mais Mlle Tholer n'en a pas moins réussi dans ce 
personnage si bien venu, quoiqu'elle Tait cependant 
dramatisé un peu trop. 

Febvre a repris le rôle de Vernouillet qu'avait créé 
Régnier. Il en a fait un type des plus curieux : voilà 
bien le « faiseur » de nos jours, non pas le joueur mo- 
deste de 1845, mais celui, beaucoup plus audacieux et 
avec encore moins de scrupules, de 1883. On ne saurait 
porter plus loin Tart du costume d'abord, puis la vérité 
et la perfection de la tenue; c'est un personnage actuel, 
vivant^ bien vivant dans le tourbillon des affaires de nos 
jours, et surtout dans celui des affaires véreuses. Aucun 
des rôles créés jusqu'à ce jour par M. Febvre ne lui a 
fait plus d'honneur. 

Barré et Thiron sont deux pères nobles hors ligne; 
c'est la nature même prise sur le fait. Laroche joue 
froidement le rôle d'ailleurs très-froid de Sergine, et 
Mlle Riquer est toujours jolie. Seulement les années 
l'ont moins épargnée que M. Delaunay, et il nous 
semble que la valse qu'elle promet à Got, dans l'acte du 
bal, est bien un peu prétentieuse !... 

La pièce a subi diverses modifications. Augier a 
voulu en rajeunir certaines parties. Il a, notamment, 



I j: 



taillé, rogné et diminué dans le troisième acte les 
deux scènes qui portent, dans la comédie imprimée, les 
numéros ÎV et V. Il a aussi modernisé , par-ci par-là, 
divers passages, et a enfin terminé la pièce par un mot 
qui a eu une fortune énorme le premier soir. 

Dans la première version, les Effrontés finissaient de 
la façon suivante : 

Vernouillet. 
Si j'ai jamais un fils, il me fera peut-être payer ses dettes, 
mais il ne me fera jamais payer les miennes ! 

Dans la version nouvelle, Vernouillet se retire lente- 
ment sur ce mot, et ajoute à l'adresse de Charrier : 

Vernouillet. 
Je vous ferai pair de France, quand je serai ministre!... 

Henri. 
Ministre, le drôle!... 

Sergine. 
Pourquoi pas?... Le monde aujourd'hui appartient aux 
effrontés. 

Ce Pourquoi pas? a produit dans la salle une sorte de 
commotion électrique. Tout le monde a ri et applaudi 
pendant plusieurs minutes. 

Et c'est sur ce mot , nouvellement ajouté, que se 
termine cette œuvre amusante et touchante à la fois, un 
peu longue dans son exposition et dans ses débuts, mais 
qui prouve toutefois que le répertoire d'Augier, même à 
plus de vingt ans de distance, est encore plus solide et 



— 138 — 

plus résist:înt que beaucoup de pièces du théâtre con- 
temporain trop hâtivement réputées chefs-d'œuvre. 

Les recettes des Effrontés en 1861 furent très bril- 
lantes ; les trente premières représentations produisirent 
un total de 146,561 francs, soit un peu plus de 
4,878 francs par soirée. Le prix des places était alors 
inférieur à celui qu'on paye aujourd'hui. Les recettes de 
5,000 francs étaient un maximum en 1861; on dé- 
passe actuellement 7,000 francs avec les pièces à 
succès, et nous croyons que ce beau chiffre de recettes 
sera longtemps celui que produira l'heureuse reprise des 
Effrontés. 

Les quatre-vingt-un ans de Victor Hugo. — Il 
est devenu de mode de célébrer chaque année, dans un 
banquet solennel, le nouvel anniversaire de Victor Hugo 
qui prend, comme le commun des mortels, tout illustre 
poète qu'il est, un an de plus tous les douze mois. On 
félicite ainsi Victor Hugo d'avoir prolongé d'un an cette 
belle et verte vieillesse, toujours productive et féconde 
et qui semble devoir durer éternellement. 

Cette année, le banquet a eu encore lieu à l'Hôtel 
Continental, le jour même de la naissance du poète, 
le aS février. Un grand nombre d'artistes et d'écrivains 
assistaient à cette solennité touchante. Plusieurs toasts 
y ont été portés à Victor Hugo; ils sont assez intéres- 
sants pour que nous en citions quelques-uns. 



- i39- 

M. Camille Doucet présidait le banquet et il a donné 
la parole aux orateurs dans la spirituelle allocution sui- 
vante : 

Messieurs, 

Je n'abuserai pas de la parole; je ne la prends pas pour 
prononcer un discours, mais pour vous en annoncer deux : 
vous y gagnerez doublement. 

Devant celui qui, — sous toutes les formes, — représente 
au plus haut degré le génie des lettres françaises, c'est natu- 
rellement au président des gens de lettres que revenait l'hon- 
neur d'exprimer, au nom de tous, les sentiments qui nous 
unissent, à cette table commune, dans un même respect, dans 
une même admiration. 

De leur côté. Messieurs les artistes dramatiques, dont nous 
saluons ici la présence, avaient tout droit de joindre leur 
hommage au nôtre, ayant eu la bonne fortune d'être, dans 
maintes rencontres, associés à la gloire du maître. 

Le doyen de la Comédie-Française , doyen par le talent 
plus que par les années, Monsieur Got, sera leur digne in- 
terprète. 

Voilà, Messieurs, ce que j'étais chargé de vous dire. 

Voilà le programme que vous proposent, pour le dessert, 
les organisateurs de cette fête. 

Et maintenant, je le répète, la parole est à Monsieur le Pré- 
sident de la Société des gens de lettres, à notre cher confrère 
et ami Edmond About. 

Le toast de M. About a été un véritable discours dont 
nous ne reproduirons que les parties principales : 

Ce n'est pas seulement aujourd'hui, c'est tous les 

jours, depuis plus de soixante ans, que Victor Hugo nous 



— 140 — 

honore, tous tant que nous sommes, et par l'éclat de son 
génie, et par l'inépuisable rayonnement de sa bonté. Celui 
que Chateaubriand saluait à son aurore du nom d'enfant su- 
blime est devenu un sublime vieillard, sans que l'on ait pu 
signaler, dans sa longue et magnifique carrière, soit une dé- 
faillance du génie, soit un refroidissement du cœur. 

Ce n'est pas une médiocre satisfaction pour nous, petits et 
grands écrivains de la France, de constater que le plus grand 
des hommes de notre siècle, le plus admiré, le plus applaudi, 
le plus aimé, n'est ni un homme de guerre, ni un homme 
de science, ni un homme d'argent, mais un homme de 
lettres. 

Je ne vous dirai rien de son œuvre : c'est un monde. Et 
les mondes ne s'analysent pas au dessert, entre ia poire et le 
fromage. Parlons plutôt de la fonction sociale qu'il a remplie 
et qu'il remplira longtemps encore, j'aime à le croire, au mi- 
lieu de nous. 

Dès son avènement, ce roi de la littérature a été un roi 
paternel. Il a laissé venir à lui les jeunes gens, comme avant- 
hier, dans sa maison patriarcale, il laissait venir à lui nos 
enfants. Qui de nous ne lui a pas fait hommage de son pre- 
mier volume ou de son premier manuscrit, vers ou prose? A 
qui n'a-t-il pas répondu par une noble et généreuse parole? 
Qui n'a pas conservé, dans l'écrin de ses souvenirs, quelques 
lignes de cette puissante et caressante main? Des écrivains 
qu'il a encouragés on formerait, non pas une légion, mais une 
armée. Il n'a jamais découragé personne. Ses ennemis et ses 
rivaux, du temps qu'il en avait, lui ont quelquefois reproché 
cette prodigalité du sourire et cette intempérance du bon 
accueil. On a dit qu'il distribuait trop uniformément ses éloges 
sans tenir compte de la disproportion des talents. 

Cette faute, Messieurs, si c'en est une, ne doit pas être 
imputée à l'homme, mais à l'altitude où il siège et à l'optique 
des sommets. Le mont Blanc n'est pas bien placé pour me- 



— i4t — 

surer exactement la hauteur des sapins et des mousses qui 
végètent à ses pieds. Il est probable aussi que les fleuves, les 
ruisseaux et les rivières sont des forces égales aux yeux de 
l'Océan. Admettons, si l'on veut, que Victor Hugo est trop 
grand pour être un juge impeccable; mais cette supériorité a 
quelques droits à notre indulgence, car elle a produit des 
changements merveilleux dans l'esprit du peuple français en 
général, et particulièrement dans les mœurs de notre litté- 
rature. 

M. Got, l'éminent sociétaire de la Comédie-Française, 
a ensuite parlé au nom des comédiens : 

Messieurs, 

C'est un grand honneur pour moi d'avoir été appelé à 
prendre ainsi la parole dans ce banquet. 

Je ne le dois qu'à mon âge et à mon rang d'ancienneté ; 
mais, tout périlleux qu'il me semble d'élever la voix sur un 
tel sujet et devant une pareille assemblée, je n'ai pas voulu 
me soustraire à ce devoir, puisqu'il me permet de saluer en 
personne le Maître, au nom de ceux qui représentent ici le 
théâtre. 

'Unautreapu apprécier dignement l'ensemble de son œuvre 
puissante, au nom des gens de lettres, et vos applaudisse- 
ments ont prouvé qu'il avait dit, — et dit à merveille, — 
notre pensée à tous. 

Mais la corde dramatique n'est-elle pas, sinon la première, 
du moins la plus retentissante de cette lyre incomparable qui, 
depuis soixante années, vibre sans trêve à tous les grands 
souffles de la passion et de l'idéal? 

Permettez-nous donc. Messieurs, à nous autres comédiens, 
porte-voix de chaque jour et intermédiaires vivants entre le 
poète et la foule, de vous dire avec quelle joie pieuse nous 



— 142 — 

avons senti monter par degrés l'admiration et le respect au- 
tour de ces drames immortels. 

Heureux ceux d'entre nous qui ont pu s'élever à la hau- 
teur de ses inspirations ! Heureux même ceux dont sa bonté 
sereine a daigné encourager le dévouement et soutenir les 
défaillances ! 

Et c'est ma gratitude qui vous porte ce toast, cher et 
vénéré Maître. 

A Victor Hugo! 

Le Tirage des romans de Zola. — Un nouveau 
roman d'Emile Zola, qui a d'abord été publié dans le 
journal le Gil Blas, vient de paraître en volume chez 
Charpentier. Il a pour titre : Au bonheur des darnes^ et 
il a été mis en vente, dans la même journée et à la fois, 
au total de plus de soixante mille exemplaires. Nous 
avons entre les mains un exemplaire du 49e mille, car 
ce n'est plus maintenant par éditions, mais bien par 
milliers d'exemplaires que se chiffrent les romans de 
M. Zola dès le jour même de leur apparition. C'est un 
procédé nouveau dans la manière de mettre un livre en 
vente que d'en jeter à la fois quarante ou cinquante édi- 
tions sur le marché. Autrefois les éditions successives 
d'un ouvrage ne se produisaient qu'à la suite de la 
réussite et après épuisement de la première. Mais le 
commerce de la librairie actuelle a changé tout cela : 
c'est le succès forcé qu'elle nous impose, sauf à boire 
un formidable bouillon si ce succès trompe les espérances 
de l'éditeur. 



- 143 - 

A ce propos, voici quelques ciiiffres curieux des tirages 
des principaux romans ou autres ouvrages de M. Zola. 
On y trouvera un enseignement fort instructif au point 
de vue du goût public et qui démontre qu'à lui seul on 
a vraiment bien le droit de reprocher la vogue qu'ont 
obtenue les romans les plus célèbres de M. Zola. Ainsi 
le roman de lui qui s'est le plus vendu est cette repous- 
sante Nana qui en est aujourd'hui à son 122e mille. 
Vient ensuite PAssommoir qui a atteint son 97e mille. 
Quant à Pot-Bouille, dont certains tableaux révoltants 
dépassent ce que Nana renferme de plus fort, il est loin 
d'avoir obtenu la même vogue, car il n'en est qu'à son 
65e mille. Le roman de M. Zola qui vient après Pot- 
Bouille, dans l'ordre du succès matériel, est cette inté- 
ressante et touchante étude, Une Page d'amour, le meil- 
leur des récits de M. Zola, et qui vaut, à lui seul, dans 
le bagage littéraire de son auteur, toutes les Nana et 
tous les Pot-Bouille réunis. Il n'en est cependant qu'à 
son 48e mille. Puis vient la Faute de l'abbé Mouret, 
27e mille; la Curée, 25e mille, etc.. 

Dans les œuvres critiques de Zola, qui comprennent 
déjà sept volumes, c'est le Roman expérimental qui a eu 
le plus de succès (6^ mille); les autres ouvrages de la 
même série ne sont parvenus qu'à leur 3 e mille. 

En somme, on voit, si les chiffres de tirage portés sur 
la couverture des ouvrages de M. Zola sont bien exacts, 
que cet écrivain d'un talent si réel et souvent si mal dé- 



— 144 — 

pensé, n'a point à se plaindre de la faveur avec laquelle le 
public accueille ses ouvrages. Quant à la moralité que nous 
désirons tirer de l'exposé des chiffres de tirage des livres 
de M. Zola, elle se résume en ceci : c'est que ce sont ses 
romans les plus crus, les plus naturalistes, qui ont obtenu 
le plus grand succès, et un succès qui distance de beau- 
coup celui de ses premiers romans, lesquels sont aussi ses 
meilleurs, tels que la Conquête de Plassans (16^ mille), 
la Fortune des Rougon (iS^ mille), etc. 

Vogue et argent, tel est le résultat bien clair de l'en- 
treprise littéraire à laquelle se livre M. Zola depuis VAs-' 
sommoir, et qui a passé par les étapes de Nana et de 
Pot-Bouille pour en arriver au Bonheur des dames. Il est 
donc à craindre que M. Zola n'en revienne jamais à sa 
première manière, qui lui a rapporté plus d'honneur que 
de profit. 

La Légende du Tannhauser. — Méry, en sa qualité 
de Rossiniste enragé, n'aimait ni Wagner ni sa musi- 
que, et voici l'amusante légende qu'il avait imaginée 
pour expliquer par quel cas de force majeure le Tann- 
hauser avait dû être représenté à l'Opéra. C'est Clareiie 
qui nous donne cette curieuse légende , laquelle doit 
surtout sa valeur à la manière piquante dont elle est 
racontée : 

Méry avait littéralement besoin, pour vivre, d'aller 
respirer de temps à autre l'air natal. Au moindre mal- 



- 145 - 

aise, il prenait la route de Marseille. Et c'est ainsi 
qu'en 1861 il arrivait dans sa bonne ville peu de jours 
après la représentation du Tannhauser. L'œuvre de 
Wagner était l'événement du jour. Et M. Berteaut, un 
vieil ami de Thiers et de Méry, demandait à l'auteur 
à'Héva son opinion sur l'œuvre nouvelle. 

« C'est, répondit Méry, de la musique rétrograde, 
avec des prétentions progressistes, un vrai chaos de 
notes d'un effet dormitif, malgré les éclairs de génie qui 
brillent çà et là dans les passages où le compositeur se 
trompe. 

« Et, continua Méry, à qui je laisse la responsa- 
bilité de son jugement (qui répondait bien d'ailleurs à 
celui du gros public), quand l'Opéra, gardé par d'im- 
pitoyables cerbères, est d'un accès si difficile aux au- 
teurs français, vous vous étonnez peut-être de ce qu'un 
étranger, un Allemand, ait pu, du jour au lendemain, 
pénétrer dans le sanctuaire ? Vous vous êtes demandé, 
sans doute, avec tout le monde , le secret de ce mi- 
racle? Eh bien, je vais vous le révéler. Et je cours gros 
risque... 

— Pourquoi? 

— Pourquoi? Parce que c'est un secret d'État, ni 
plus ni moins ! 

Un secret d'État », ajoutait Méry, 
Et prenant un air mystérieux et un ton confidentiel : 
« Voici le mot de l'énigme, mais gardez-le pour 

10 



— 146 — 

vous, mon cher Berteaut. Le répéter serait nous 
compromettre. La réception du Tannhaiiser à l'Opéra 
est un article additionnel et secret du traité de Villa- 
franca. 

— Du traité de paix ? 

— Parfaitement. Si le Tannhauser a été joué, c'est 
que la bataille de Solferino a été gagnée. La paix était 
signée ; les deux empereurs s'étaient, pour la dernière 
fois, serré la main, et ils allaient se séparer quand le 
souverain d'Autriche dit à son cousin de France : « Je 
réclame de Votre Majesté une clause additionnelle ! » 
Napoléon fronça le sourcil : « Ne craignez rien, dit 
François Joseph, ma demande se réduit à peu de chose. 
Je désirerais seulement que vous fissiez représenter à 
l'Académie impériale de Paris le Tannhauser du citoyen 
Wagner. Connaissez-vous cela? — Pas du tout. Mais, 
accordé, Sire. Je suis heureux de pouvoir vous donner 
cette satisfaction qui coûte si peu à ma politique. Seule- 
ment, quel peut être le motif de l'intérêt que Votie 
Majesté porte à ce musicien? — Je ne m'intéresse ni à 
lui nia ses œuvres, répondit l'empereur d'Autriche; au 
contraire, je les abomine. C'est Wagner qui, en 1849, 
a voulu incendier le palais de mon cher cousin le loi 
de Saxe et qui, si on le laissait agir, mettrait le feu à 
l'Allemagne entière. Il a la main dans tous les complots 
qui se trament contre ma couronne et contre ma per- 
sonne, et malheureusement il Jouit d'une popularité 



- '47 - 

absolue. Vienne applaudit à ses compositions opiacées, 
et ce triomphe met au paroxysme son orgueil. Avec de 
nouveaux succès, que je redoute, il est à craindre que 
ses attentats ne connaissent plus de bornes. Mais voilà : 
je me suis dit qu'en France on est moins fanatique du 
génie nébuleux et des beautés incompréhensibles. On y 
aime la musique amusante et claire. Notre assembleur 
de nuages y sera sifflé et, comme il a un amour-propre 
démesuré, il risque d'en mourir de dépit, et j'en serai 
de la sorte tout à fait débarrassé. — Il sera fait selon 
votre désir, Sire : on montera le Tannhauser à Paris » 
« Cela explique, ajoutait Méry, le rôle chaleureux 
que la princesse de Metternich a joué dans les négo- 
ciations Cette grande dame n'a pas reculé devant les 
plus petites intrigues et elle n'a littéralement pas eu de 
repos que Pœuvre de Wagner ne fût représentée rue Le 
Peletier. Elle y a employé toute sa diplomatie féminine 
qui vaut bien celle des hommes. Paris a bâillé, comme 
Pavait prévu François-Joseph , le Tannhauser est tombé 
comme l'empereur d'Autriche l'espérait, mais Sa Ma- 
jesté s'est trompée sur le dernier point : Richard Wa- 
gner n'en mourra point. Son orgueil a la vie dure! » 

Les dernières années de Dumas père. — Notre 
confrère Gabriel Ferry, le fils du célèbre écrivain de ce 
nom, vient de publier sur Alexandre Dumas père, et 
sous le titre précité, un volume qui est plein de docu- 



— 148 — 

ments curieux et intéressants. Le livre raconte les der- 
nières aventures de la vie d'Alexandre Dumas, de 1864 
à 1870. 

Aucune existence n'a été plus remplie que celle 
d'Alexandre Dumas ; ce grand homme était le mou- 
vement et l'activité en personne. Dans ses dernières 
années, dont M. Ferry nous raconte l'histoire, il n'est 
pas une heure de la vie de l'auteur de Monte-Chrlsto qui 
n'ait été occupée, le plus souvent outre mesure. Le livre 
débute par le fameux voyage de Dumas à Naples sur le 
yacht VEmma. Il nous raconte ensuite la naissance et 
la mise en scène des derniers drames du maître ; Les 
Mohicans de Paris, les Gardes forestiers, Gabriel Lam- 
bert^ Madame deChamblay et les Blancs et les Bleus. Le 
volume entre aussi, peut-être indiscrètement, dans la 
vie privée d'Alexandre Dumas. Nous avons tout au long 
l'historique de ses relations avec la belle Américaine qui 
se nommait Adda Menken et qui remporta un si grand 
succès à la Gaîté dans les Pirates de la Savane. Vient 
ensuite (chapitre xx) une bien curieuse révélation re- 
lative à la mère d'Alexandre Dumas fils, que le livre 
n'appelle que M^e l.,. et qui se nommait Mii« Labey. 
M. Gabriel Ferry rend à cette noble femme, véritable- 
ment distinguée, malgré sa condition de simple cou- 
turière, une justice des plus méritées. C'est, à coup sûr, 
le chapitre le plus intéressant et le plus touchant du 
livre. Mme l... est morte du vivant même d'Alexandre 



— M9 — 

Dumas père, et entre les bras d'Alexandre Dumas fils, 
en octobre i868. 

Dans le chapitre xxi signalons une autre révélation 
qui n'est pas moins intéressante, et qui est même bien 
inattendue. On sait qu'en 1791 des funérailles solen- 
nelles furent faites à Mirabeau et que son corps, enfermé 
dans un cercueil de plomb, fut déposé au Panthéon. 
Plus tard, en 1793, « la grande trahison » de Mirabeau 
ayant été dûment constatée par les papiers trouvés dans 
l'armoire de fer aux Tuileries, la Convention décida que 
le cercueil du célèbre orateur serait retiré du Panthéon 
et porté au cimetière de Clamart, c'est-à-dire au cime- 
tière des suppliciés. Or, il paraît que ce cercueil, déposé 
depuis quatre-vingt-dix ans dans ce cimetière, au- 
jourd'hui fermé, s'y trouve encore, sans que personne, 
hormis Dumas à Pépoque du récit de M. Ferry, ait 
réclamé son exhumation et sa réinstallation dans un 
monument plus digne de lui que sa sépulture toujours 
actuelle. 

Nous signalons particulièrement ce fait, que nous 
croyons ignoré, à notre cher ami Hippolyte Maze, l'é- 
loquent député de Seine-et-Oise, qui a déjà pris l'ini- 
tiative de tant de réparations nationales oubliées ou 
négligées, et qui ne manquera pas, certainement, après 
enquête, d'appeler l'attention de qui de droit sur l'ostra- 
cisme qui frappe encore aujourd'hui les restes du plus 
illustre de nos orateurs de la tribune politique. 



— i5o — 

Et à ce propos citons une lettre inédite de Gambetta, 
appréciant Mirabeau, que nous trouvons dans la dernière 
chronique de Claretie, au Temps, lettre que le célèbre 
député écrivit à M. G. Pallain, au lendemain d'une étude 
que celui-ci venait de publier sur le grand tribun de la 
première Assemblée nationale : 

8 août iS8o. 
Mon cher ami, 

Il y a bien longtemps que je n'avais goûté pareil plaisir. 
Je viens de lire et de savourer votre belle étude sur Mi- 
rabeau. 

Vous avez bien lu, bien profondément pénétré au fond du 
monstre, et vous en avez retiré le plus pur de la « substanti- 
fique moelle ». Je vous félicite de ce coup de maître ; vous 
avez élevé le piédestal, à la France moderne d'y placer la 
statue. 

Ce jour-là, nous pourrons célébrer ensemble le plus glo- 
rieux génie politique qu'ait eu ce pays depuis l'incomparable 
cardinal de Richelieu , et je retiens ma place à cette grande 
fête. 

Laissez-moi croire que nos conversations d'il y a quinze 
ans n'ont pas été étrangères à la noble initiative que vous 
venez de prendre : c'est vous dire combien je suis avec vous 
de cœur et d'esprit. 

LÉON Gambetta. 

Les dernières pages du volume de M. Ferry racontent 
en détails anecdotiques très émouvants les péripéties de 
la longue maladie d'épuisement qui enleva, à Puys, près 
Dieppe, dans le chalet de son fils, le puissant romancier 



— i5i — 

à qui nous devons tant de charmants récits. En somme, le 
livre tout entier est on ne peut plus favorable à la mémoire 
du grand et considérable écrivain qui a popularisé chez 
nous notre histoire nationale, à sa façon, et même il 
présente un certain intérêt d'actualité au moment oij va 
être inaugurée, sur une des grandes places de Paris, la 
statue même d'Alexandre Dumas père, sculptée par 
Gustave Doré. 

Varia. — M. J.-J. Wciss. — Empruntons à une revue 
suisse un piquant croquis du nouveau critique des Débats : 

« En voilà un qui n'est pas comme tout le monde! 
De taille moyenne, brun, le front énorme, le regard 
perçant, la barbe en broussailles, le chapeau en bataille 
sur le sourcil, ou à la papa dans le cou, les mains plé- 
béiennes, il a un je ne sais quoi dans la manière de dire 
les phrases les plus simples : « Merci, Monsieur », ou 
« Bonjour, Madame », qui fait demander aux étran- 
gers : Qui est-ce donc? Gamin, il ne voyait que trois 
existences dignes d'envie : être Alexandre Dumas, don 
Juan ou ténor; il a choisi plus tard d'être le premier 
journaliste de France. En littérature, il est pour le 
XVII^ siècle; en enseignement, pour les vieilles mé- 
thodes universitaires et le Conciones ; il aime les Jé- 
suites, parce qu'ils enseignent bien le latin. En poli- 
tique, c'est un libéral endurci , doublé d'un élève de 
Machiavel et de Retz, Le Prince et les Mémoires de 



— l52 — 

Retz sont ses catéchismes; demandez-lui de vous les 
prêter; il vous refusera; il ne s'en sépare pas. En art, 
il est pour l'opéra-comique ; il sait tous les opéras-co- 
miques par cœur, même ceux qu'on ne joue plus depuis 
un demi-siècle. En philosophie, il croit fermement à 
l'éternel féminin et que la femme la moins femme l'est 
toujours par quelque endroit. Il pratique sa philosophie, 
ce qui l'a rendu populaire parmi les femmes, quoi- 
qu'elles sachent toutes qu'en entendant une bêtise, il 
dit invariablement : C'est un raisonnement de femme. 
Homme d'État, il est le contraire des rats, qui aban- 
donnent le navire quand il menace ruine , il a le goût des 
sauvetages, ce qui l'a conduit à sombrer plusieurs fois. 
Écrivain, il a une langue excellente, des aperçus aigus, 
un esprit endiablé. Il est l'homme de sa génération qui a 
mis en circulation le plus d'idées, et sa génération ne 
lui en a pas su gré, parce qu'il a toujours ses idées trop 
tôt; il est en avant de son temps, et les gens d'ordre 
n'aiment pas ça. Il a publié un seul volume, devenu 
introuvable : Essais sur Vhistoire de la littérature fran- 
çaise. Le reste de ses écrits est perdu dans les vieux 
journaux et les vieilles revues. C'est le seul sauvetage 
qui ne l'intéresse pas. Il a tort; mais que voulez-vous! 
il y aurait des chances de réussite, et J.-J. Weiss a le 
goût des cas désespérés. » 

Gauloiserie. — Notre ami Octave Lacroix nous en- 



- i53 — 

voie les vers suivants qu'il attribue à quelque poète du 
temps de La Fontaine pastichant un de ses contes. 
Nous serions tentés de croire que le véritable auteur de 
ce joli badinage est plutôt Octave Lacroix lui-même. 
En attendant, voici ses vers, et, en prenant sur nous de 
les lui attribuer, nous sommes prêts à recevoir et à in- 
sérer, s'il y a lieu, son démenti. 

Nous estions à table. Au moment 

Où l'on n'y songe aulcunement, 

Ma voisine, une beauté mûre, 

Dont le cœur reverdit encor, 

Toucha le bout de ma chaulsure 

Au point sensible... sur un cor. 

« C'est pur hasard ou maladresse», 

Dis-je tout bas, en esloignant 

Mon pied ; mais, plus entreprenant, 

L'aultre avance encore et le presse... 

« Ce pied mutin seroit-il donc 

Aveugle comme Cupidon, 

Pensay-je alors, et soubs la nappe, 

Joueroit-il au colin-maillard? 

Certainement que le paillard 

N'y veoid goutte, puis qu'il m'attrape, 

Et, pour un coq, prend un renard... 

Casse-cou!...» — Mais, bah ! rien n'arreste 

Un pied qui n'en croit que sa teste, 

Et, soubs ma chaise, le sournois 

Me presse une troisiesme fois... 

« Ah ! dis-je, finissez, Madame ! 

C'est trop de deux fois, sur mon ame ! 

Car, pour peu que je fusse en goust, 

11 eust suffi du premier coup... » 



- i54 - 

La Naissance de Rachel. — Voici un nouveau docu- 
ment que nous trouvons dans un journal suisse et qui 
paraît établir d'une manière définitive la date de la nais- 
sance de Rachel. 

« Le 13 janvier 1840, le chargé d'affaires de la Con- 
fédération suisse à Paris écrivait au gouvernement ar- 
govien pour le prier de faire rechercher dans les registres 
de l'état civil de la commune de Mumph, l'acte de nais- 
sance d'une enfant nommée Élisa Félix, née dans ce 
village en 1821. (On se souvient ({u'Ëlisa était le vrai 
prénom de Rachel.) 

Le gouvernement chargea de ces recherches le pas- 
teur du village. Celui-ci feuilleta en vain d'un bout à 
l'autre le registre des naissances ; il ne trouva aucune 
inscription relative à un enfant du nom de Félix. Ce ne 
fut que trois mois plus tard qu'il entendit fortuitement 
un habitant de Mumph parler d'un enfant juif qui avait 
dû naître à l'hôtel du Soleil, dans l'année 182 1, sans 
que sa venue au monde eût été déclarée à qui de droit. 
Ce fut pour lui un trait de lumière. Il fit d'activés re- 
cherches, consulta un grand nombre d'habitants de la 
commune et ne tarda pas à acquérir la conviction que la 
jeune tragédienne de Paris qui était alors dans le plein 
épanouissement de son talent et de ses premiers succès 
n'était autre que cette petite fille juive, née quasi clan- 
destinement à Mumph, en février 1821. 

Au nombre des pièces rassemblées par le pasteur pour 



— i35 - 

tenir lieu d'un acte de naissance en bonne et due forme, 
on peut citer la suivante comme une des plus curieuses : 

Les soussignés, président de la commune et habitants de 
Mumph, ont souvenance authentique et certifient que dans 
l'année 1821, à la fin du mois de février, une personne assez 
jeune, de confession Israélite, est arrivée à l'auberge du Soleil 
et y a logé environ quinze jours. Elle occupait la chambre 
no 1 5, à côté de la salle du premier étage, et était servie par 
une femme juive qu'elle avait amenée avec elle. Quelques jours 
après son arrivée (probablement le 28 février), elle accoucha, 
avec l'assistance de la sage-femme Thérèse Boni, dudit vil- 
lage, d'un enfant du sexe féminin. 

Plusieurs juifs en voyage, entre autres Isaac et Israël 
Woog, lui rendirent visite et furent d'accord avec elle pour 
se louer des bons soins et de la bonne table de l'hôtelier. Les 
frais de nourriture, de logis et de service furent payés comptant. 

Quant à savoir si cette femme s'appelait Thérèse Félix et 
son mari absent Jacob Félix, c'est ce qui ne peut pas être in- 
diqué d'une façon certaine, les gens de l'hôtel en ayant perdu 
le souvenir. On ne pourrait pas dire non plus si l'enfant ve- 
nue au monde a reçu le nom d'Elisa ou de Rachel, aucune 
déclaration n'ayant été faite par la mère aux autorités de 
l'endroit. 

Mumph, le 14 mars 1840. 

(Suivent les signatures.) 

En rapprochant cette déclaration de tout ce qui a été 
publié sur ce sujet et surtout de la lettre de Rachel citée 
par M. d'Heylli, on arrive à établir d'une façon indiscu- 
table que la grande tragédienne est née le 28 février 
1821. Elle avait donc à peine trente-sept ans à l'épo- 



- i56 — 

que de sa mort, et non pas quarante, comme tous les 
journaux français l'ont prétendu. » 

Vers inédits de Sully Prudhomme. — Un conférencier 
genevois , dans une récente séance, a lu les vers sui- 
vants de Sully Prudhomme. Il les donne comme iné- 
dits et nous devons le croire sur parole jusqu'à plus 
ample informé. Ils ont pour titre : Au jour le jour. 

Quand d'une perte irréparable 
On garde au cœur le souvenir, 
On est parfois si misérable 
Qu'on délibère d'en finir. 

La vie extérieure oppresse : 
Son mobile et bruyant souci 
Fatigue... et dans cette détresse 
On murmure : ... Que fais-je ici? 



Mais l'habitude lâche et forte 
Demande grâce au désespoir ; 
L'on se condamne, et l'on supporte 
Un jour de plus sans le vouloir. 

Ah ! c'est qu'il faut si peu de chose 
Pour faire accepter chaque jour 1 
L'aube avec un bouton de rose 
Nous intéresse à son retour ; 



- .57- 

La rose éclora tout à l'heure, 
Et l'on attend qu'elle ait souri ; 
Éclose, on attend qu'elle meure ; 
Elle est morte, une autre a fleuri. 



Tout nous invite à ne pas clore 
Notre destinée aujourd'hui ; 
Le malheur même est doux encore, 
Doux à soulager dans autrui ; 

Une larme veut qu'on demeure 
Au moins le temps de l'essuyer, 
Tout ce qui rit, tout ce qui pleure 
Fait retourner le sablier. 



Et, sans se résigner à vivre 
Ni s'en aller avant son tour, 
On laisse les moments se suivre 
Et le cœur battre au jour le jour. 

* 

Une Affiche de théâtre. — On a communiqué au Gau- 
lois une curieuse affiche venant d'Allemagne, et qui 
mérite d'être conservée dans les annales drolatiques 
du théâtre. 

Après la distribution des rôles de Faust, voici, en 
effet, le nota bene absolument stupéfiant et authentique 
que l'on peut lire : 



— i58 — 

THÉÂTRE DE CH 4RL0TTENB0URG 

FAUST 

Opéra, etc., etc., etc. 

N. B. — Toutes les personnes qui prendront des loges de 
face ou des baignoires auront droit, le lendemain, à une con- 
sultation gratuite pour les dents. 

Les spectateurs qui loueront des avant-scènes pourront 
se faire aurifier! ! 

Le directeur est dentiste. 

On commencera à 6 h. 3/4. 



LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Le docteur Z... va pour visiter un malade qu'il n'a 
pas vu depuis l'avant-veille. 

Arrivé devant la porte de la maison, il voit le portail 
orné de tentures noires et se doute du tour que lui a 
joué son client. 

« M. X...? demande-t il au concierge. 

— Ce n'est pas la peine que vous montiez, il va 
descendre. » {Événement.^ 



B... est à son lit de mort, mais a toute sa connais- 
sance. 

« Qu'a dit le médecin? demande B... 



— i5g — 

— Rassurez-vous, il a l'air très-tranquille... 

— Parbleu, fait B... avec un soupir, si j'étais à sa 
place, j'aurais l'air aussi tranquille que lui. » 

(^Charivari.) 

Alexandre Dumas fils avait pour son père une ten- 
dresse et une admiration profondes. — Et à ce propos, 
connaissez-vous ce joli mot qui le résume bien ? 

Alors qu'il était candidat à l'Académie française, une 
dame lui demandait : 

« Si vous étiez nommé, monsieur Dumas, à qui suc- 
céderez-vous ? 

— A mon père, » répondit-il fièrement. 

{Gaulois.) 

D'Aurélien Scholl . 

Le marquis de X..., qui vit séparé de sa femme de- 
puis plus de quatre ans, apprend qu'elle vient d'ac- 
coucher. 

Il dit à un de ses amis : 

« Le ciel a béni notre désunion ! » 

Trouvé sur l'album d'une jeune veuve : 

« La femme considère son mari comme un ange 
pendant deux mois : le mois avant le mariage et un 
mois après l'avoir enterré. « {Gaulois.) 



— i6o — 

Erratum. — Nous recevons de notre confrère Armand 
d'Artois, au sujet de l'article que nous avons publié 
dans notre dernier numéro , sur le drame le Nouveau- 
Monde, la lettre rectificative suivante : 

A Monsieur Georges d'Heylli. 

2 mars i88j . 

Monsieur et cher confrère , 

Je suis un lecteur assidu de votre Gazette anecdolique, re- 
cueil qui formera une très précieuse collection de documents 
pour l'histoire de ces dernières années. 

Permettez-moi de rectifier une petite erreur que vous avez 
commise à propos du drame de Villiers de l'Isle-Adam, le 
Nouveau-Monde. 

Le résultat du concours Michaelis fut celui-ci : 

Pas de premier prix. 

Second prix partagé ex aquo entre le Patriote (alias un 
Grand Citoyen), de MM. Armand d'Artois et Maurice Gérard, 
et le Nouveau-Monde de M. Villiers de l'Isle-Adam. 

Je ne me rappelle plus le titre du troisième drame qui 
obtint une mention honorable. 

En rétablissant les faits dans le prochain numéro de la 
Gazette, vous rendrez au Nouveau-Monde son second prix 
qu'il a bien mérité, et vous obligerez vivement 
Votre tout dévoué 

Armand d'Artois. 

Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 



N U M É R O 6 



3l MARS lS83 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Manifestations et Manifestants. — Une Fable de 
La Fontaine. — Théâtres : Odéon, Formosa; Ambigu, l'As de trèfle. 

Varia : Littérature anarchiste. — Histoire d'un tableau. — Wagner 
jugé par Mérimée. — La fortune de George Sand. — L'enterrement 
de Talma. 

Les Mots de la quinzaine. 

Variétés : A propos du divorce. ' ""'" 



La Quinzaine. — Manifestations et Manifestants. — 
La dernière quinzaine appartient tout entière aux mani- 
festations et au.x manifestants. Jamais, en effet, quin- 
zaine ne fut, en apparence, remplie de plus d'agitations 
aboutissant, heureusement, à un plus stérile résultat. 

Nous avons donc été gratifiés de quatre manifesta- 
tions, trois politico-anarchistes et une quatrième uni- 
versitaire. En fin de compte, beaucoup de bruit poir 
I. — i8S3. Il 



— 102 — 

rien. La première a eu lieu, le vendredi 9 mars, sur 
l'esplanade des Invalides. Il y avait pour le moins au- 
tant de curieux que de manifestants, car le propre des 
manifestations est précisément d'attirer tous les badauds. 
Si une bagarre survient et qu'il y ait quelques coups de 
feu tirés, on tue naturellement les badauds aussi bien 
que les manifestants, et il s'ensuit une série de récrimi- 
nations qui durent des siècles et prennent même place 
dans l'histoire. Ainsi, le 9 mars on manifestait soi-di- 
sant pour avoir du pain ; or, parmi un certain nombre 
de manifestants arrêtés , on a trouvé des gens ayant 
dans leur poche assez d'argent monnayé pour payer la 
devanture tout entière des boulangers qu'ils pillaient, 
toujours au nom de la République et de la liberté. Dans 
cette même manifestation nous avons eu en tête des 
plus exaltés, et les excitant de la voix et du geste, 
l'indispensable Louise Michel, qui, depuis ce jour-là, en 
présence des menaces dont elle a été l'objet de la part 
de la police, se tient prudemment à l'écart. 

La manifestation, après avoir longtemps encombré 
les quais, le pont de la Concorde et l'esplanade des In- 
valides, s'est donné la satisfaction de se transporter jus- 
qu'au palais du président de la République oi!i, natu- 
rellement, elle n'a pas été reçue. Puis, la nuit arrivant, 
cette petite fête anarchiste a pris fin. 

Elle a recommencé, dans de moins grandes propor- 
tions, le dimanche suivant 1 1 mars, mais cette fois sur 



— i63 — 

la place de l'Hôtel-de-Ville. Comme c'était un jour fé- 
rié, les badauds abondaient. On était venu là comme 
en partie de plaisir pour assister au spectacle de la ma- 
nifestation. Il y a eu cette fois beaucoup moins de ma- 
nifestants que de badauds, les premiers se tenant sur 
leurs gardes et sachant très bien que la police veillait. 
Cette journée parisienne n'a donc été qu'une distraction 
pour les curieux. En revanche, elle a obligé la police 
et la troupe à être sur pied du matin au soir, ce qui 
prouve que toujours ici-bas le bonheur des uns ne fait 
pas conséquemment celui des autres. 

Les manifestants n'ayant pas réussi à terrifier les 
bourgeois dans ces deux journées avortées , en annon- 
cèrent dès lors une troisième, qui serait la plus formi- 
dable de toutes, en l'honneur du i8 mars. C'était pré- 
cisément un dimanche que tombait cet horrible anni- 
versaire. Pendant toute la semaine on sembla se préparer 
en vue du grand jour : on annonçait que plus de cent 
mille manifestants seraient réunis autour de deux mille 
drapeaux rouges. Toute cette masse de population tra- 
verserait Paris, de la Bastille au Champ de Mars, en 
passant par les boulevards. D'autre part, on annonçait 
aussi les graves mesures de précaution prises par le gou- 
vernement : toutes les troupes étaient consignées, et plus 
de trente mille hommes de notre armée se préparaient à 
maintenir l'ordre quand même, s'il était menacé. Nous 
ne croyons pas que depuis longtemps on ait passé à 



— 164 — 

Paris une semaine plus étrange que celle qui a commencé 
le 1 3 pour finir le 18 mars. Et ce qu'il y a de curieux, 
c'est que personne ne croyait à la possibilité de la ma- 
nifestation, — au moins à son importance, — bien que 
tout le monde se préparât en vue de cette manifesta- 
tion même !... 

Or, ce 18 mars, qui rappelait de si cruels souvenirs, 
s'est montré dans la plus belle parure d'une journée 
printanière, avec de la chaleur et du soleil. Il y avait 
du monde partout, des badauds et des curieux à ne sa- 
voir oi^ les mettre, mais en revanche pas un, — mais pas 
un seul manifestant. Et cependant les troupes atten- 
daient en armes derrière les murailles de leurs ca- 
sernes, et des nuées de sergents de ville étaient prêts à 
paraître à la moindre alerte et au premier danger. Eh bien, 
tout cela a été évité, et on ne saurait trop louer la popu- 
lation parisienne de la sagesse dont elle a fait preuve le 
dimanche 18 mars. Il ne faut pas confondre d'ailleurs 
avec l'ouvrier de Paris cette tourbe révolutionnaire 
anarchiste qui cherche à reprendre le haut du pavé, 
mais qui n'est en somme qu'une minorité heureusement 
plus bruyante qu'influente. 

Arrivons à la quatrième manifestation, celle des élèves 
du lycée Loiiis-le-Grand, car décidément le goût des 
manifestations semble, du petit au grand, entrer dans nos 
mœurs! Les élèves de ce lycée, ayant à se plaindre de 
quelques vexations intérieures , n'ont trouvé rien de 



— i6b — 

mieux que de poser un ultimatum à leur proviseur, 
M. Gidel, lequel ayant, comme bien on pense, refusé 
de le recevoir et surtout d'y souscrire, s'est vu l'objet 
des menaces de ses élèves. Une révolte à peu près gé- 
nérale des grandes classes s'en est suivie. Il en est ré- 
sulté le licenciement de ces classes et le renvoi définitif 
d'un certain nombre d'élèves. 

Donc, il n'y a plus d'enfants ! Ce n'est pas encore au 
nom de la politique que les lycéens manifestent, mais 
cela viendra certainement quelque jour! Il est évident 
qu'ils s'en prendront bientôt aux opinions plus ou moins 
anciennes ou plus ou moins sûres de leurs professeurs 
et de leurs pions, et qu'il faudra les leur servir selon 
leurs opinions à eux-mêmes. Jadis on manifestait aussi 
dans les collèges et les lycées : nous nous souvenons 
d'avoir personnellement pris part à quelques échautfou- 
rées de ce genre, mais pour des sujets moins graves. 
Ainsi Claretie nous raconte très spirituellement une ma- 
nifestation de lycée dont il fut Tun des héros et qui nous 
a rappelé celles dont nous fûmes l'un des héros nous- 
même. Un plat de lentilles en avait fait tous les frais. 
C'était, comme on voit, un bien minime et bien inoffensif 
prétexte, et dont la première idée remontait jusqu'à 
l'Écriture sainte! 

Donc, dans le lycée de Claretie, on abusait un peu trop, 
pour le repas des élèves, de plats de lentilles presque 
journellement servis. Une conspiration s'ourdit à ce pro- 



- i66 — 

pos entre les élèves, en vue d'obtenir la proscription ou 
au moins la raréfaction du plat réprouvé, 

« Nous étions cent sept, dit Claretie, oui, cent sept 
qui avions fermement résolu de ne plus touchera un plat 
de lentilles. 

« Nous n'avions pas les goûts d'Esaù.Nous trouvions 
qu'à la fin on nous étouffait sous les lentilles. Toujours 
des lentilles, et encore des lentilles! Les cent sept firent 
le serment de prendre toutes les lentilles qu'on nous 
servirait et de les jeter, comme une protestation maté- 
rielle, à travers le réfectoire. Le cri de ralliement devait 
être tout naturellement : A bas les lentilles! 

('Nous allons au réfectoire. Nous demandons au garçon 
s'il y a des lentilles. Il y avait des lentilles. Echange de 
regards entre les conjurés. Ah! on veut nous contraindre 
au supplice des lentilles! Eh bien, on va voir, les len- 
tilles. Les lentilles arrivent toutes fumantes et nagent 
dans leur sauce brune. Nous les laissons venir. On nous 
sert. Et dès que les lentilles ont passé du plat dans les 
assiettes, un grand cri retentit dans le réfectoire, un cri 
de colère poussé par les cent sept poitrines des cent 
sept : A bas les lentilles! Et les lentilles volent comme 
une molle mitraille à travers le réfectoire maculé de lé- 
gumes. Il faudrait, pour chanter cette bataille, l'auteur 
du Lutrin. » 

Les suites de l'affaire se devinent : les élèves se ré- 
pandent dans les cours et dans les salles de classes, 



— 167 — 

brisent quelques bancs, injurient le proviseur, et finissent 
par être renvoyés au nombre de onze à leurs familles. 
Claretie était du nombre. Il rentra chez lui tout penaud. 
On était à déjeuner, et quel fut le premier plat qu'il 
aperçut sur la table, au milieu des objurgations de sa 
famille? Un plat de lentilles! Il en mangea, et même les 
trouva excellentes. 

A propos de l'insurrection des lycéens, le Temps, 
cherchant les causes et les origines véritables de ces 
échauffourées scolaires qui tendent à se multiplier, en- 
treprend une campagne contre Tinternat. 

Supprimer l'internat, cela est bien facile à dire, mais 
comment et par quoi le remplacer? Tous les élèves ne 
peuvent pas être externes ; les parents éloignés de Paris 
devraient renoncer, dans ce cas, à l'éducation des ly- 
cées de la capitale pour leurs enfants. La suppression 
que semble préconiser le Temps est donc impraticable. 
Mais il est certain qu'il y a quelque chose à faire. C'est 
là une question qui s'impose, par suite de cette insur- 
rection des élèves de Louis-le-Grand, à l'étude appro- 
fondie mais immédiate du grand Conseil de l'Instruction 
publique. 

Une Fable de La Fontaine. — On connaît la fable 
de La Fontaine qui a pour titre : Le Chien qui porte à 
son cou le dîner de son maître. M. Félix Desvernay, le 
rédacteur en chef d'un intéressant recueil qui parait sous 



— i68 — 

le titre de Lyon-Revue, a découvert l'origine de cette 
fable dans une lettre de Brossette à Boileau. 

La Fontaine, étant venu à Lyon chez un riche ban- 
quier de ses amis, y voyait fréquemment un savant phy- 
sicien, du nom de Louis de Puget, qui s'était amusé à 
composer une fable dans laquelle il faisait allusion à la 
mauvaise administration des deniers publics. La Fon- 
taine vit cette fable, et en approuva le sujet, qu'il traita 
ensuite à sa manière. 

Voici maintenant la fable de M. de Pnget: 

LE CHIEN POLITIQ_UE 

FABLE 

Un grand Mâtin fort bien dressé 

Chez un Boucher de connoissance, 

D'un pas dihgent et pressé, 
Portoit souvent tout seul un panier par son anse. 
Le Boucher l'empHssoit avec fidélité 
Des mets les plus friands qu'il eût dans sa boutique; 
Et le Mâtin, malgré son ventre famélique, 
Les portoit à son maître en chien de probité. 
Toutefois il advint qu'un jour un certain dogue 
Fourra dans le panier son avide museau, 

Et, d'un air insolent et rogue, 

En tira le plus gros morceau. 
Pour le ravoir, sur lui notre Mâtin s'élance. 

Le dogue se met en défense. 

Et, pendant qu'ils se colletoient, 

Se mordoient, se culebutoient, 



— 169 — 

De chiens une nombreuse et bruyante cohue 
Fondit sur le panier des deux bouts de la rue. 

Le Mâtin, s'étant aperçu, 

Après maint coup de dent reçu, 
Qu'entre tant d'affamés la viande partagée 

Seroit bientôt toute mangée, 
Conclut qu'à résister il n'auroit aucun fruit. 
Il changea donc soudain de style et de méthode, 

Et, devenu souple et commode. 
Prit sa part du butin qu'il dévora sans bruit. 

Ainsi, dans les emplois que fournit la cité, 
Tel des deniers publics veut faire un bon usage 
Q_ui d'abord des pillards retient l'avidité. 
Mais après s'humanise et prend part au pillage. 

De Puget. 

Ce n'est pas là le seul emprunt que La Fontaine ait 
fait aux Lyonnais, car !cs Débats de VAmoiir et de la 
Folie, de Louise Labé, lui ont fourni le sujet de sa fable 
l'Amour et la Folie. 

Théâtres. — L'Odéon vient de remporter un grand 
succès avec un drame en quatre actes, en vers, de 
M. Auguste Vacquerie, qui a pour titre : Formosa 
(16 mars). Ajoutons que ce succès est également, et 
avant tout, un immense succès littéraire. Nous croyons 
à sa durée, parce que nous croyons à sa sérieuse action 
sur le gros public qui peut seul faire la vogue d'une 
pièce nouvelle. Formosa est, en effet, un drame inté- 



— lyo — 

ressant, une tragédie même, puisque le type des confi- 
dents, que le répertoire moderne a exclu, y reparaît pour 
faire l'exposition de la pièce, et que même, comme 
dans une foule de tragédies, Athalie en tête, il y a un 
songe dans Formosa. 

Il y a bien longtemps que M. Vacquerie a écrit For- 
mosa^ et bien longtemps aussi que la pièce était reçue 
à la Comédie-Française, où Rachel avait un moment 
dû la jouer, et où, un peu plus tard, il fut question de 
M'i« Sarah Bernhardt pour créer ce magnifique person- 
nage dans lequel elle eût certainement produit grande 
sensation. Donc Formosa dormait depuis de longues 
années dans les cartons de la Comédie-Française, où 
M. Perrin ne se doutait peut-être plus qu'elle se 
trouvât lorsque M. Vacquerie vint la lui redemander 
pour l'Odéon. M. Perrin, qui n'a pas dans sa troupe de 
tragédie d'actrice suffisante pour le rôle de Formosa, 
s'empressa de rendre sa pièce à M. Vacquerie. Celui-ci 
s'en fut la porter à M. de La Rounat , qui d'ailleurs 
la connaissait depuis longtemps. 

L'Odéon était alors en mauvaise veine. Plus rien n'y 
réussissait, ni les pièces nouvelles ni les reprises. On 
avait donc hâte de sortir de cette fâcheuse situation, et 
Formosa vint à propos. Le drame, qui s'appelait d'a- 
bord le Faiseur de rois, se passe en Angleterre. C'est 
à la fois une pièce historique et un drame intime habile- 
ment combinés l'un avec l'autre et marchant du même 



pas. L'action en est simple et rapide, et l'exécution en 
est sobre de détails inutiles et va droit au but. L'effet, 
au point de vue du sujet, de l'intérêt du drame et de 
ses développements, a donc été considérable. Mais 
l'impression produite sur le public de la première soi- 
rée, par la forme même de la pièce, c'est-à-dire par la 
poésie que l'auteur y a répandue à pleines mains, a été 
bien plus grande encore. Nous avons rarement vu salle 
plus enthousiaste, applaudissant les acteurs avant même 
qu'ils eussent achevé leurs tirades, et saluant de formi- 
dables bravos de simples vers qui contenaient quelque 
pensée héroïque noblement exprimée. 

Nous voudrions donner au lecteur, par une seule 
citation, une idée de la poésie dramatique de M. Vac- 
querie si originale et si forte. Warwick aime Formosa, 
qu'il croit libre, et voici le récit dans lequel il raconte 
comment est né dans son cœur, en apparence si farou- 
che et si peu porté aux sentiments délicats, cet amour 
qui le remplit tout entier : 

Tiens, mon cœur est trop plein pour ne point 
Se répandre. — C'était près d'ici, le jour même 
De mon départ. Tu sais comme le peuple m'aime; 
Il courait sur mes pas avec emportement 
Et, grossissant toujours, orageux, écumant, 
Prêt à tout submerger, s'écrasait aux murailles. 
Cette foule soudain croisa des funérailles. 
C'était l'enterrement d'Essex. Il était mort 
D'une querelle avec les ouvriers du port, 



— 172 — 

Lesquels, ses serviteurs dégainant des rapières, 

Leur avaient riposté d'une grêle de pierres; 

Comme on avait pendu, tandis qu'il se mourait, 

Quatre des ouvriers, le peuple l'exécrait, 

Et, voyant son cercueil, l'outragea. Son escorte 

Tenta de résister ; mais elle était peu forte, 

Et l'on parlait déjà de briser en morceaux 

La bière et de traîner le cadavre aux ruisseaux; 

Épouvantés devant la colère qui monte, 

Prêtre et valets fuyaient. Mais la fille du comte. 

Qui conduisait le deuil et qu'un voile aux plis longs 

Enveloppait de noir de la tête aux talons. 

Laissant les hommes fuir, resta près de la bière, 

Droite, la défendant contre la ville entière, 

Dédaigneuse de vivre, et ce fut sombre à voir 

Ce cadavre gardé par ce grand spectre noir. 

Mais la foule hésita quelques instants à peine. 

Alors, voulant qu'on vît son mépris et sa haine, 

Elle arracha son voile, et, pâle, l'œil en feu, 

Pour les insulter tous à la fois dans leur dieu, 

Tourna sur moi sa face indignée — et si belle 

Que j'en souffris. J'étais arrivé tout près d'elle. 

J'arrêtai mon cheval, et je la saluai; 

Et ceux par qui le mort venait d'être hué 

Se découvrirent tous, et laissèrent le père 

A la fille, et, tombant à genoux sur la terre, 

Celle chez qui la peur ne savait pas entrer 

Ne vit plus que son père et se mit à pleurer. 

Une explosion de bravos plusieurs fois renouvelés a 
accueilli cette grande et magnifique période. 

Le drame de M. Vacquerie est interprété par les pre- 
miers sujets de l'Odéon. C'est M. Paul Mounet, frère de 



— lyj — 

Mounet-Sully, de la Comédie-Française, qui joue War- 
wick, et qui détaille avec tant d'art, de fougue et de 
.passion, ce personnage si difficile d'exécution, et no- 
tamment le beau morceau que nous avons ci-dessus 
reproduit. Enfin, M^e Tessandier donne au personnage 
même de Formosa tout ce que son talent a d'origina- 
lités étranges, de tempérament et de force tragiques. 
Chelles, Porel et M^e Petit, jouent des rôles secon- 
daires et complètent un ensemble excellent. Quant à la 
mise en scène, elle est égale à ce que l'Odéon a fait de 
mieux; Rubé, Chapron et le regretté Daran ont peint 
les décors, qui sont remarquables de vérité historique. 
En somme, nous ne saurions trop le répéter, grand, 
immense succès du premier soir, que nous espérons 
bien voir longtemps confirmé par le public des repré- 
sentations suivantes. 

— L'Ambigu a renouvelé son affiche avec un drame 
de M. Pierre Decourcelle, F As de ircfîe (i 5 mars), qui 
a également obtenu un très vif succès. L'auteur est le 
fils de l'aimable Adrien Decourcelle, et l'on assure que 
son père, ne voulant en rien diminuer le succès person- 
nel que pouvait remporter le drame nouveau, n'a jamais 
voulu même le lire avant sa représentation. C'est donc 
bien à M.Pierre Decourcelle seulqu'il convient d'attribuer 
le résultat de la belle soirée du 15 mars. Ce résultâtes! 
dû moins à l'originalité de l'As de trèfle lui-même, qui 
ressemble à beaucoup d'autres drames connus et qui en 



— 174 — 

reproduit même quelques situations capitales, qu'à l'ha- 
bileté très grande avec laquelle l'auteur a su composer 
une pièce intéressante, passionnante même, amusante 
et parfois très gaie, en se servant de moyens déjà mis en 
œuvre avant lui. M. Pierre Decourcelleest donc un écri- 
vain dramatique dans toute la force du mot : il trouvera 
quelque jour un sujet moins exploité et nous donnera, 
— il en est bien capable, — un drame nouveau ou une 
comédie nouvelle où, cette fois, il n'aura rien emprunté 
à personne. 

Ces réserves faites, avouons que l'As de ircfle a re- 
mué et amusé tout le monde, et que l'Ambigu tient un 
succès qui paraît devoir être de longue durée. 

Taillade, Lacressonnière, Masset, Petit, M^es julHen 
(Mary) et Kolb interprètent avec éclat l'As de trèfle, qui 
a si victorieusement remplacé la Glu. 

Il paraît que ce n'est pas sans de vifs regrets que 
M. Richepin a vu son drame s'évanouir aussi vite, si 
nous en croyons Sarcey, qui termine son dernier article 
par la boutade suivante : 

« La Glu vient de paraître, avec une préface où l'au- 
teur, qui ne paraît pas fort content des critiques, les 
traite d'eunuques. Nous ne répondrons rien. Il est tou- 
jours assez délicat, disait Sainte-Beuve, à qui l'on avait 
lancé le même reproche, de démontrer comment et par 
où il n'est pas juste. 

« Ce qui me console, c'est que Richepin ayant fait, 



- 175- 

lui aussi, durant deux années, de la critique dramati- 
que, nous avons été eunuques de compagnie. Il a recou- 
vré sa virilité. Allons, tant mieux pour lui! » 

M. Pierre Decourcelle n'aura pas de rancunes de ce 
genre à exprimer en tête de sa pièce, s'il la publie ; la 
presse lui a été absolument favorable. Cela tient aussi 
à ce que son œuvre était bonne, car il est certain que 
la critique n'a pas de parti pris, et que le cas de M. Ri- 
chepin n'est pas niable ! 



Varia. — Littérature anarchiste. — Le mouvement 
anarchiste annoncé depuis quelque temps, et qui nous a 
tenus quinze jours en éveil par la crainte d'émeutes 
dans la rue, a piteusement avorté grâce aux mesures 
énergiques prises pour le réprimer. Nous ne conserverons 
de ce mouvement que les strophes suivantes, signées du 
« chef de la huitième section anarchiste » , et que 
M. Georges Duval, de P Événement, dit avoir ramassées 
devant le Palais-Bourbon. 

CHANT DE GUERRE 

I 

Amis et braves amarchistes, 
Dès ce beau jour plus de souci. 
Moquons-nous et des monarchistes 
Et des républicains aussi. 



- .76 - 

Car monarchie ou république, 
C'est de la blague ou de la clique ! 
Nous voulons du pain, 
Le Peuple a faim ! 



II 



Pour nous la vie est une meule 
Qui nous recrache, ensanglantés : 
Voilà pourquoi l'ouvrier gueule, 
Revendiquant ses libertés. 
L'arme au pied qu'il reste et ne bouge, 
Abrité sous le drapeau rouge ! 
Nous voulons du pain, 
Le Peuple a faim ! 

III 

Quand viendra l'heure des batailles, 
Les prolétaires seront là, 
Prêts à faire larges semailles, 
Que la terre fécondera. 
O moisson pleine d'espérances 1 
Autant d'épis que de vengeances! 
Nous voulons du pain. 
Le Peuple a faim 1 

Histoire d'un lablcau. — On se rappelle h mort 
récente de M. Adolphe Moreau, un fin amateur qui 
était en même temps l'iiomme le plus affable qu'on 
pût rencontrer. Il possédait dans sa galerie de tableaux 
un véritable trésor dont la curieuse histoire vient 



— 177 — 

d'avoir son dénouement. Nous en empruntons le récit à 
l'Intransigeant : 

« On sait que U^^ veuve Adolphe Moreau vient de 
donner au musée du Louvre la Barque de Don Juan, une 
des plus belles œuvreSj si ce n'est la plus belle, d'Eu- 
gène Delacroix. 

Il a été offert à diverses reprises des sommes consi- 
dérables, 500,000 francs et plus, de cette toile magis- 
trale. 

Le don est fait à ces conditions : Que le nom du do- 
nateur sera perpétuellement maintenu sur la bordure, et 
que le tableau ne sera pas exposé dans les salles du 
haut. 

Jamais œuvre plus grandiose n'est sortie du pinceau 
d'un artiste. Le tableau, d'une dimension de deux mè- 
tres de long à peu près, représente l'immensité de la 
mer, sur laquelle semble perdue la barque contenant les 
naufragés prêts à tirer au sort le nom de celui qui sera 
sacrifié. L'effet est ce qu'on peut imaginer de plus sai- 
sissant. 

L'histoire de ce chef-d'œuvre n'est guère moins na- 
vrante que le sujet. Il y a vingt-cinq ans, tout le monde 
a pu le voir exposé chez un marchand de tableaux du 
boulevard Montmartre, où il était mis en vente pour 
4,000 francs, et encore un de nos amis qui l'a mar- 
chandé aurait pu facilement l'avoir pour 5,000 francs. 
M. Moreau en a refusé depuis cent fois autant. Or, 

12 



- 178 - 

sait-on combien il a été payé à Delacroix par le pre- 
mier acquéreur? i,2co francs! » 

Telle a été, d'ailleurs, avec quelques variantes, 
l'histoire de plus d'un chef-d'œuvre. 

Wagner jugé par Mérimée. — Sous le titre la Légende 
du Tannhauser, nous donnions, dans notre dernier nu- 
méro, une boutade de Méry sur Wagner. Après Méry, 
c'est le tour de Mérimée. Dans un article intitulé : 
Mérimée dilettante, que M. Adolphe JuUien vient de 
donner au Correspondant, nous trouvons ces lignes de 
l'auteur de Colomba sur l'auteur du Tannhauser : 

« Un dernier ennui, mais colossal, a été Tannhau- 
ser. Les uns disent que la représentation à Paris a été 
une des conventions secrètes du traité de Villafranca; 
d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous for- 
cer à admirer Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. 
Il me semble que je pourrais écrire demain quelque 
chose de semblable, en m'inspirant de mon chat mar- 
chant sur le clavier d'un piano. La représentation était 
très curieuse. La princesse de Metternich se donnait un 
mouvement terrible pour faire semblant de comprendre 
et pour faire commencer les applaudissements qui n'ar- 
rivaient pas. Tout le monde bâillait ; mais, d'abord, tout 
le monde voulait avoir l'air de comprendre cette énigme 
sans nom. On disait, sous la loge de M"i^ de Metter- 
nich, que les Autrichiens prenaient la revanche de Sol- 



— 179 — 

férino. On a dit encore qu'on s'ennuie aux récitatifs et 
qu'on se tanne aux airs. Tâchez de comprendre. Le 
fiasco est énorme! Auber dit que c'est du Berlioz 
sans mélodie. » 

La Fortune de George Sand. — Nous avons déjà cité, 
ici même, l'année dernière, un passage des Souvenirs 
littéraires, de Maxime Du Camp, dans lequel cet écri- 
vain distingué raconte que M^e Sand lui avait avoué 
qu'elle était loin de posséder régulièrement et sûre- 
ment même 5,000 francs de rente. 

La Nouvelle Revue vient de publier des lettres de 
l'illustre auteur de Lélia à son ami Gustave Flaubert, 
et nous y trouvons une trace nouvelle de cette assertion 
relative à la fortune de M™^ Sand, et cette fois con- 
firmée par elle. 

Nohant, 16 février 1867. 

Bah ! zut, troulala, aïe donc, aïe donc, je ne suis plus ma- 
lade, ou du moins je ne le suis plus qu'à moitié. L'air du pays 
me remet, ou la patience, ou ['autre, celui qui veut encore 
travailler et produire. Quelle est ma maladie? Rien. Tout en 
bon état, mais quelque chose qu'on appelle anémie, effet sans 
cause saisissable, dégringolade qui, depuis quelques années, 
menace, et qui s'est fait sentir à Palaiseau, après mon retour 
de Croisset. 

Tu as donc des ennuis d'argent. Je ne sais plus ce que c'est 
depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journée 
comme le prolétaire; quand je ne pourrai plus faire ma jour- 



— i8o — 

née, je serai emballée pour l'autre monde, et alors )e n'aurai 
plus besoin de rien. Mais il faut que tu vives, toi. Comment 
vivre de ta plume, si tu te laisses toujours duper et tondre? 
Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen de te défendre. 

Nohant, 9 mai 1867. 
Cher ami, 

Je vas bien, je travaille, j'achève Cadio 

J'ai vécu de dévoûments formidables, qui m'écrasaient, qui 
dépassaient mes forces et que je maudissais souvent. Et il se 
trouve que, n'en ayant plus à exercer, je m'ennuie d'être bien. 

Enfin, si je puis finir le Cadio, auquel je suis attelée sous 
peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et mes souliers, 
-avant ton départ pour Paris, j'irai t'embrasser avec Maurice. 
Sinon, je t'espérerai pour le milieu de l'été... 

Tu demandes si c'est la destinée de l'homme de boire l'in- 
fini; ma foi, oui, n'en doute pas, c'est sa destinée, puisque 
c'est son rêve et sa passion. 

Inventer, c'est passionnant aussi ; mais quelle fatigue, après ! 
Comme on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on 
a écrivaillé des semaines et des mois sur cet animal à deux 
pieds qui a seul le droit d'être représenté dans les romans ! 

Nohant, 30 mai 1867. 



Moi, j'ai fini Cadio, ouf! ! ! je n'ai plus qu'à le relicher un 
peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse 
machine dans sa trompette... 

Ainsi, cette femme célèbre, cet éminent écrivain qui 
avait fait gagner tant d'argent aux journaux et aux 



I 



- i8i - 

libraires, vivait — c'est elle-même qui le déclare — 
au jour le jour et sans ressources prévues et définies. 
Elle aussi, elle était une bohème, une grande pro- 
digue, mais elle l'était avec cette générosité du cœur 
qui fait pardonner aux artistes de génie tant d'écarts de 
conduite et d'irrégularités d'existence. 

L'Enterrement de Talma. — Nous trouvons dans une 
plaquette publiée sous ce titre : Talma à Caen, par 
MM. Gasté et Paulmier, le document suivant, qui donne 
sur les sentiments religieux du célèbre tragédien un 
renseignement définitif. 

Au Directeur du Journal de Paris. 

Paris, 19 octobre 1826. 

Monsieur, 

Talma est mort aujourd'hui à onze heures trente-cinq mi- 
nutes du matin. Il a déclaré à plusieurs reprises, en présence 
de diverses personnes, vouloir être conduit directement, et 
sans cérémonie, de sa maison au champ du repos. Je vous prie 
de donner à cette attestation, conforme à la volonté de mon 
oncle, toute la publicité possible. 

Amédée Talma, 
Docteur en médecine. 



— l82 - 

LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Très galant, notre dernier sous-secrétaire d'État aux 
beaux-arts ! 

Une des plus jolies artistes de l'Opéra-Comique lui 
a inspiré l'autre soir cette flatteuse observation : 

« Regardez-la, vous ne l'écouterez plus ! 

« Écoutez-la, vous ne la regarderez plus ! » 

(G// Blas ) 

Fine observation d'une jolie femme, la comtesse de C. : 
« L'homme aimable est celui qui paraît écouter avec 
intérêt les choses qu'il sait, de la bouche de ceux qui 
les ignorent. » (G// Blas.) 

Deux fillettes causent aux Tuileries. 
« Ohl moi, quand je serai grande, je veux épouser 
un curé. 

— Pourquoi donc ça? 

— Pour avoir des enfants de chœur. » 

(^Événement.) 

Quelqu'un demandait au docteur Ricord ce qu'il pen- 
sait de l'absinthe. 

« Rien de bon, répondit le célèbre praticien. 

— Cependant cela ouvre l'appétit. 

— Je ne dis pas non; mais je suis aussi de l'avis 
qu'il ne faut jamais rien ouvrir... avec défausses clefs. » 



— i83 — 



r r 



VARIETES 



A PROPOS DU DIVORCE 



OPINIONS DIVERSES 

La question du divorce est toujours pendante et va bientôt 
revenir en discussion au Sénat. Il nous a paru curieux de 
réunir, sur ce sujet si plein d'actualité, des opinions diverses 
qui empruntent beaucoup d'intérêt à la situation qu'ont occu- 
pée leurs signataires. 

La société conjugale ne peut être éphémère ni tran- 
sitoire; elle est nécessairement perpétuelle, et le divorce 
serait inscrit dans nos codes qu'il serait radicalement 
nul, réprouvé qu'il est par la nature comme par la 
religion. 

(PÈRE Chastel.) 

Le divorce est impossible tant que dure l'éducation 
du dernier des enfants, puisque les époux ne se ma- 
rient pas pour eux, mais principalement pour leurs en- 
fants et pour en faire des hommes. 

(ID.) 

Si l'adultère ou l'antipathie des âmes ou des corps 
viennent à rompre l'union que l'individu a contractée, 



— 184 — 

c'est alors un signe certain que Tesprit de Dieu manque 
à une telle union. Restera-t-il isolé en punition de son 
erreur? Non, il faut qu'il se hâte de former des nœuds 
où il puisse accomplir la loi autant qu'il est en lui. 

(SiÉYÈS.) 

La loi du divorce est plutôt un tarif d'agiotage qu'une 
loi. Le mariage n'est plus en ce moment qu'une affaire 
de spéculation ; on prend une femme comme une m.ar- 
chandise^ en calculant le profit qu'on en peut tirer, et 
l'on s'en défait aussitôt qu'elle n'est plus d'aucun avan- 
tage. C'est un scandale vraiment révoltant. 

(Mailhe, député.) 

Si les peuples ont autorisé quelquefois le divorce, ils 
n'en ont pas plus estimé les divorcés. 

(Paul Féval.) 

Les femmes qui ont été malheureuses en ménage de- 
mandent le divorce, celles qui aiment leurs maris veu- 
lent l'indissolubilité du mariage. Voilà leur logique : 
c'est une nécessité de la vivacité de leurs sentiments et 
de la faiblesse de leur raison de tout rapporter à l'in- 
dividuel. 

(Mme CaSAMAYOR.) 

Le divorce n'est, à vrai dire, que le concubinage léga- 



— i85 — 

lise; il admet la multiplicité des amants, pourvu qu'ils 
prennent le nom orthodoxe d'époux. 

(Bellegarigue.) 

Le divorce, en donnant aux époux les mêmes droits 
à la résolution d'un engagement entre deux parties que 
la nature a formées inégales, désordonné la famille, 
énerve Pautorité et ébranle l'obéissance. 

(PORTALIS.) 

Le divorce conduit à l'oppression de la femrne, au 
sacrifice de tous ses intérêts. La prétendue liberté qu'il 
lui rend de contracter une nouvelle union n'est souvent 
qu'une illusion. Quand cette déplorable ressource lui 
est offerte, elle a perdu ce qui faisait sa gloire et son 
honneur; sa première beauté si vite flétrie a disparu, sa 
réputation, ce bien si fragile, a été compromise, elle n'a 
plus les qualités qui peuvent la recommander au choix 
d'un homme d'honneur; entre sa condition et celle de 
son mari, il n'y a pas d'égalité ; aussi le divorce sera- 
t-il toujours une véritable exploitation de la femme par 
l'homme. (Laviron.) 

Le divorce n'est que l'amovibilité de la femme dans 
la société domestique. 

(P. Ventura.) 

Le divorce, par cela seul qu'il offre aux époux l'éven- 
tualité d'une dissolution du mariage avec la faculté 



- i8ô — 

d'en former un nouveau, est un véritable encourage- 
ment aux désordres intérieurs. 

On ne se plie pas aux exigences d'un état qu'on peut 
changer, et la loi se rend complice de notre penchant 
à l'inconstance, quand elle dépouille l'union conjugale 
du caractère de la perpétuité ; elle fait naître le mal 
auquel elle veut remédier. 

(Odilon Barrot.) 

La nature nous a faits, non pour des amours de ha- 
sard, mais pour le mariage indissoluble, solennisé par 
la société humaine et sanctionné par la bénédiction de 
Dieu. La dignité de la femme ne peut subsister sans la 
perpétuité du mariage. 

(J. Simon.) 

Le divorce, dans les cas extrêmes et entouré de cer- 
taines formalités, nous semblerait plus moral que la 
séparation, puisque la femme, au lieu d'être forcément 
maintenue en dehors de la famille, pourrait y rentrer 
en contractant une nouvelle union, et que, restât-elle 
libre, sa situation serait plus régulière et mieux défmie. 

(Mme RoMIEU.) 

Le divorce ne sera une chose juste que le jour où 
l'homme pourra renvoyer sa femme dans le même état 
où il l'a prise. 

(Caurette.) 



— 187 — 

Le divorce est contradictoire à l'esprit et aux prin- 
cipes de la monarchie héréditaire ou indissoluble. 

(De Bonald.) 

Le divorce est au mariage ce que la soupape est à la 
machine à vapeur. 

(Baillot.) 

Le divorce est dans la raison, il n'est pas dans la 
nature. On ne peut pas couper un enfant en deux pour 
que chacun des époux en emporte un morceau. Certes 
il est absurde que deux êtres qui s'exècrent puissent 
être forcés de vivre ensemble; mais cette absurdité est 
juste au profit d'un troisième , de l'enfant qui n'a pas 
demandé à naître et qui, en aucun cas, ne doit être 
sacrifié ni avoir à souffrir des fautes de ceux qui lui ont 
donné la vie. 

(Stahl.) 

Le mariage est un remède contre l'inconstance de 
nos désirs; et le divorce, qui rompt le mariage, détruit 
le remède, rend l'homme à son inconstance et est, par 
conséquent, un mal. 

(De Bonald.) 

Le divorce est si naturel que dans plusieurs maisons 
il couche toutes les nuits entre deux époux. 

(Chamfort.) 



- i88 — 

Ne craignons pas de resserrer le nœud du mariage : 
si la tendresse des époux est solide et sincère, elle ne 
pourra qu'y gagner; si elle est chancelante, c'est le 
meilleur moyen de la fixer. Il n'est besoin que d'une 
prudence médiocre pour pardonner des défauts de ca- 
ractère et des goûts frivoles quand on se sait obligé à 
vie, tandis qu'on va bien vite à toutes extrémités et 
qu'il en résulte des plaintes mortelles, si l'on sent la 
séparation possible. 

(David Hume.) 

Le mariage est le sceau de la société, le divorce en 
est la plaie; le mariage est une vertu, le divorce est un 
vice; le mariage est un nœud sublime, le divorce est 
un vil contrat ; le mariage est un sentiment qui re- 
pose, le divorce est une passion qui agite; le mariage 
est un règne d'amour, le divorce est un règne de 
haine. 

{Encyclopédie catholique.) 

Quand un homme s'est décidé dans son choix contre 
les lois de la raison et uniquement par des mo- 
tifs de caprice ou d'intérêt, [lorsqu'il a fondé le bon- 
heur de sa vie sur ce qui ne fait que le plaisir de quel- 
ques instants , lorsqu'il a empoisonné lui-même les 
douceurs d'une union raisonnable par une conduite 
faible ou injuste, malheureux par sa faute, a-t-il le 



— iSg — 

droit de demander à la société compte de ses erreurs 
ou de ses torts? 

Faut-il dissoudre la famille pour ménager de nou- 
veaux plaisirs à ses passions ou de nouvelles chances à 
son inconstance, et corrompre tout un peuple , parce 
que quelques-uns sont corrompus? 

(De Donald.) 

Le divorce est le surveillant et le modérateur du 
mariage; sans le divorce le mariage serait souvent un 
supplice cruel. Le divorce est fondé sur la nature, sur 
la raison, sur la justice. 

Le droit de liberté personnelle est le droit de dis- 
poser de soi, le divorce répare l'erreur qui peut imposer 
à l'homme le joug d'un lien indissoluble, indestruc- 
tible, lorsque la volonté humaine est d'elle-même si 
faible, si légère, si inconstante ! 

(Cambacérès.) 

De toutes les mauvaises lois que la Révolution a 
faites, la plus immorale assurément est celle qui auto- 
rise le divorce. Sous l'empire d'une pareille loi vous 
n'avez plus de mariage , vous n'avez plus de famille ; 
les époux se jouent de la foi qu'ils se sont jurée; ils 
ne prennent conseil que des fantaisies de leur imagi- 
nation ou des passions de leur cœur. 

[Encyclopédie catholique.) 



— igo — 

Le mariage n'est pas toujours , comme on le sup- 
pose, la conclusion de l'amour. Une jeune personne 
consent à se marier pour se conformer à la mode, pour 
arriver à l'indépendance et à un établissement. Elle 
accepte un mari d'un âge disproportionné dont l'ima- 
gination, les goûts, les habitudes, ne s'accordent pas 
avec les siens; la loi doit donc lui ménager une res- 
source pour le moment où, l'illusion cessant, elle re- 
connaît qu'elle se trouve dans des liens mal assortis, et 
que sa volonté a été séduite. 

(Napoléon.) 

Le divorce répugne à la loi des serments, à la pu- 
deur de la femme, à l'éducation des enfants et à l'amour 
même. A quelque excès qu'on ait porté les attentats qui 
corrompent le mariage et en interrompent le bonheur, 
on ne détruira jamais la sainteté des obligations que 
contractent ceux qui se marient. 

(X...) 

L'indissolubilité absolue du mariage n'en assure que 
la durée; mais, loin d'attacher les époux à leurs devoirs 
réciproques , elle contribue peut-être plus que toute 
autre cause à leurs infidélités. Mécontents l'un de 
l'autre et voyant leur mal sans remède , ils ne songent 
qu'à le pallier; et, pour adoucir leurs souffrances, ils les 
déposent et s'en consolent, l'un dans les bras d'une 
maîtresse, l'autre dans ceux d'un amant. L'amour seul 



— igi — 

peut nous rendre fidèles à nos devoirs; il est le principe 
de toutes nos liaisons et le seul nœud qui les entre- 
tienne. 

(Panage.) 

Le mariage doit être indissoluble parce que l'amour 
est inconstant. Or, la femme a besoin de l'appui de 
l'homme, appui que l'amour ne lui donnerait pas. 

(Proudhon.) 

L'indissolubilité de l'union conjugale peut, dans 
l'ordre purement civil, être réclamée comme garantie 
de la pureté du mariage, de sa- durée et des heureux 
effets que la société a le droit d'en attendre pour le 
bonheur, la sécurité et la force de l'État. 

(0. Barrot.) 

De l'indissolubilité seule du mariage peut naître pour 
les femmes une communauté réelle des dignités de 
leurs époux et de là la considération, les honneurs et 
les respects. 

(JOUBERT.) 

Sans l'indissolubilité du mariage la femme est une 
chose de vil prix que l'on peut prendre, quitter, re- 
prendre selon les fantaisies et les caprices du cœur. 
(Monseigneur Le Courtier.) 



— 192 — 

Le mariage est fondé sur l'amour, l'égalité et la per- 
pétuité : en dehors de ces trois conditions, l'union de 
l'homme et de la femme ne peut produire que le dés- 
ordre, la misère et le déshonneur. 

(Laviron.) 

L'indissolubilité du mariage est sans doute un lien, 
une chaîne ; mais pour la femme, c'est un lien précieux, 
car cette indissolubilité lui assure une position hono- 
rable pour toute sa vie, que la perte de sa jeunesse, 
de sa santé, de sa beauté ne saurait lui enlever, et la fait 
à perpétuité la compagne de son époux, la mère de ses 
enfants. 

(P. Ventura.) 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 




Paris, imprimerie Jouaust, rue Saiiit-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 7 — i5 avril i8S3 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : La Chronique en vacances. — Ventes d'autogra- 
phes. — Lettre inédite de Corvisart. — Les Médaillons de Barbey 
d'Aurevilly. 

Nécrologie : Louis Veuillot. 

Varia : Canards de printemps. — La Collection Natisclikine. — 
Sarcey meublant. — A propos de la Baïque de don Juan. — Barrière 
et Dennery. — Toi et Vous. — Le Chien de Berryf r. — L'État civil 
du duc de Chartres. — Celui qui fut Coligny. — Origine des lettres 
de faire part. 

Les Mots de la quinzaine. 



La Quinzaine. — La Chronique en vacances. — Il 
ne s'est passé aucun fait important pendant la dernière 
quinzaine; les chambres sont en vacances, et il semble 
que lorsque la politique chôme, tout le reste doive faire 
un peu comme elle. Aussi avons-nous profité nous-même 
de celte quinzaine des vacances de Pâques pour nous 
enfuir un moment à la campagne. 

Nous sommes à Viilenauxe (Aube) , un petit coin 

I. — i883. 13 



— 194 — 

charmant de la Champagne, perdu au fond d'une vallée 
assez profonde, au milieu de jolis bois et de petites 
montagnes du plus pittoresque effet. Villenauxe est à 
l'extrémité du département et confine à deux autres 
départements à la fois, la Marne et Seine-et-Marne. 
Il y a de belles promenades à faire dans les environs et 
deux qui sont particulièrement intéressantes. On peut 
d'abord aller visiter Nesle-la-Reposte, petit village de 
la Marne oià l'on voit encore les ruines réellement im- 
posantes d'une vieille abbaye dont les bâtiments et 
l'église ont été en partie détruits en 1795 ; mais ce qui 
en reste vaut la peine du voyage : la tour fort élevée 
de l'église subsiste encore en grande partie, et, dans la 
maison prévôtale de Tabbaye, la plus grande salle, 
celle où se réunissait le conseil des moines, est admi- 
rablement conservée. 

Mais l'endroit le plus curieux à visiter, dans les envi- 
rons de Villenauxe, est le village de Bouchy, en Seine- 
et-Marne, et dans les bois duquel se trouvent les ruines 
du vieux château féodal de Montaiguillon. Nous sommes 
bien étonné que de telles ruines, si considérables, dans 
un ensemble encore si complet, et qui rappellent de si 
nombreux souvenirs historiques, ne soient pas plus con- 
nues et même célèbres au delà du département où elles 
existent. 

La forteresse de Montaiguillon, dont l'origine pre- 
mière se perd, comme on dit, dans la nuit des temps, 



— 195 — 

a été reconstruite par les Templiers, ainsi que le prouve 
l'inscription d'une pierre qui gît dans les herbes, à 
droite de la porte d'entrée. Les Anglais s'en empa- 
rèrent et l'occupèrent sous Charles VII, mais ils Péva- 
cuèrent forcément quand Jeanne d'Arc les eut obligés à 
quitter Troyes. Sous le règne de Louis XIII, Richelieu, 
qui voulait anéantir successivement tous les repaires 
de la féodalité dont il tentait d'abattre l'influence encore 
toute-puissante, ordonna la destruction du château de 
Montaiguillon. Son propriétaire était alors un sieur de 
Villemonté, auquel le gouvernement royal Tacheta 
moyennant 100,000 livres. On chercha à jeter bas les 
puissantes murailles de la forteresse en les minant, 
mais on ne put que les ébranler, tant elles étaient so- 
lides. Le château fut donc à moitié démantelé, puis 
abandonné dans un état de conservation encore suffi- 
sant pour que le visiteur puisse, avec un peu d'imagi- 
nation et de science historique, le reconstituer à peu près 
tout entier. Les murailles, les tours, des salles entières, 
demeurent debout ; on monte encore assez facilement sur 
l'une des deux tours d'entrée, d'où l'on domine la vaste 
forteresse .dans toute son étendue. On a devant soi la 
cour d'honneur, et, sur la gauche, lei j-estes de la cha- 
pelle dont les fenêtres ogivales sont très reconnaissa- 
bles. Des escaliers entiers subsistent encore; les meur- 
trières et les diverses ouvertures sont entourées aujour- 
d'hui d'un lierre plus que séculaire; dans un reste de 



— iqG — 

salle on admire des peintures sur joint qui datent de 
six à sept cents ans. Des fragments de cheminées 
gothiques s'élèvent encore à plus de quarante pieds de 
hauteur. Voici la place bien déterminée du pont-levis, 
sur le fossé par lequel on passe pour entrer dans la for- 
teresse, et qui en fait tout le tour. Il était jadis rempli 
d'eau. Au delà, une forte muraille en partie conservée 
entoure la forteresse tout entière comme d'un double 
rempart. 

Ces belles ruines, d'un si imposant aspect, font partie 
du domaine de Bouchy qui , depuis 1808, appartient à 
la famille de Saint-Chamans, à laquelle il faut rendre 
cette justice, qu'elle en a toujours surveillé la conserva- 
tion avec un soin jaloux. Mais il nous semble que de tels 
vestiges, quand ils sont dans l'état où se trouvent en- 
core les ruines de Montaiguillon, mériteraient d'être 
classés dans cette catégorie de monuments qu'on appelle 
« historiques » et dont prend soin le gouvernement 
lui-même. Nous n'allons pas jusqu'à demander que 
l'État fasse pour la forteresse de Montaiguillon ce qu'il 
a fait pour le château de Pierrefonds; d'ailleurs les 
ruines dont nous parlons perdraient tout leur caractère 
de grandeur et de vétusté si elles devenaient l'objet 
d'une restauration quelconque. Nous exprimons seule- 
ment le désir que leur conservation soit à jamais sur- 
veillée et garantie. 

On trouve à l'entrée de la forteresse de Montai- 



— 197 — 

guillon une maison de garde où l'on peut déjeuner. 
Sur la table figure, comme en tout lieu de ce genre qui 
se respecte, un Livre des voyageurs. Celui de Montai- 
guillon est rempli de pensées généralement banales et 
souvent plus qu'ordinaires. Nous y avons cependant 
relevé les jolis vers qui suivent. Bien qu'ils n'aient pas 
été inspirés par la vue même de la forteresse, l'auteur 
se les est assez ingénieusement rappelés au pied de ses 
ruines. 

« Ces ruines m'ont rappelé d'autres ruines plus chères à 
mon cœur, et sur lesquelles une douleur bien légitime, et que 
comprendront tous ceux qui ont éprouvé la même perte, 
m'inspira jadis les vers suivants : 

UNE EXISTENCE BRISÉE. 

Elle n'est plus, mais son image 
Est toujours vivante en mon cœur. 
Elle brille comme un mirage 
Et vient alléger ma douleur. 
Car le souvenir, don céleste, 
Ombre des biens que l'on n'a plus. 
Est encore un plaisir qui reste 
Après tous ceux qu'on a perdus. 

A son col bruni d'Andalouse 
Ne brillent pas des colliers d'or, 
Mais son teini a rendu jalouse 
La Madone de Pena-Flor. 
Sa taille s'emprisonnait frêle 
Dans son brillant corsage noir, 



- igS - 

Dans sa souplesse elle était belle 
Et coquette sans le savoir. 

Lorsque son amoureuse haleine, 
En feu, sur mes lèvres passait, 
Fuyant sur sa bouche d'ébène, 
Ma tristesse disparaissait. 
Je voyais alors, doux mystère, 
L'absinthe se changer en miel 
Et l'humble fille de la terre 
Me donner un rêve du ciel. 

Avec elle la poésie 

Prenait un gracieux essor, 

Et de sa coupe d'ambroisie 

Je pouvais effleurer le bord. 

Avec elle tout prenait vie, 

Le soleil avait plus de feu, 

L'aubépine était plus fleurie, 

Les prés plus verts, le ciel plus bleu, 

Comme la fleur qui vient de naître, 
Riche de parfums et d'espoir. 
Brille au matin pour disparaître 
Aux premières heures du soir, 
Ce fut au milieu d'un sourire 
Que, belle de son plus beau jour, 
Elle tomba, pauvre martyre, 
Victime de son tendre amour. 

Vous dont la paupière recèle 
Une douce larme pour moi, 
Apprenez donc le nom de celle 
Qui cause aujourd'hui mon émoi, 
De celle, hélas! pour qui sans peine 



— 199 — 

J'aurais donné tout le Pérou ! 

De son nom ma bouche était pleine, 

C'était... une pipe d'un sou!... 

Laurent Jacquelot, 

Étudiant en médecine. 
22 mai 1877. 

Voilà vraiment la seule citation qui mérite d'être 
empruntée au livre des voyageurs de Tamique forte- 
resse des Templiers à Montaiguillon. 

Ventes d'autographes. — Voici quelques curieux 
extraits de divers catalogues de ventes d'autographes 
qui ont eu lieu en ces derniers temps. 

Mlle Clairon. — Cette célèbre comédienne avait plus 
d'esprit que d'orthographe. Dans une lettre au comte 
d'Argental, elle lui raconte la rupture de ses relations 
avec un M. deC... qui la rendait trop malheureuse. Elle 
reste sans un sou, accablée de dettes, et on est venu 
saisir ses meubles pour payer ses créanciers. 

« On ne peut estre plus mal à son aise que je suis; 
je ne sçais où donner de la teste; je n'ai nule espèce de 
resource et n'en veut point avoir, pourvue que je vive 
libre, je me consolerée de tout... » », 

Le Maréchal de Saxe. — Le héros de Fontenoy avait 
une orthographe encore bien plus fantaisiste que celle 
de M"e Clairon, et cependant il était de l'Académie 
française ! 



— 200 



Le 10 avril 1726, il écrit à sa mère, la belle com- 
tesse de Kœnigsmaik : « ... Je pousse toujours sette 
affaire (sa candidature au duché de Courlande) avec 
vivassités. » Et plus loin il engage sa mère à quitter au 
plus vite les Etats du roi de Prusse où elle séjourne en 
ce moment : « Il y a un orage en 1ers qui éclatra dans 
peux de jour, et dont vous ne manqueries pas de vous 
ressentir, einsi je vous congure, Madame, de ne perdre 
oqun momans pour sortir des étas du roys de Prusse. 
Vous pouves prétextes pourse las quel volage qu'il vous 
pleras, je ne puis vous en dire davantage mais la foudre 
et prête à tombes et il faudras évites le premier mou- 
veman de la pique et de la collère du roy de Prusse. » 

Le Duc de Reiclistadt. — Voici l'indication de l'une 
des lettres les plus intéressantes qu'ait écrites cet in- 
fortuné prince. Elle est datée du 17 mars 1832, c'est- 
à-dire antérieure de quatre mois seulement à sa mort. 

Il rend compte à sa mère de l'état de sa santé, du 
traitement qu'il suit et du genre de vie qu'il mène à la 
cour de l'Empereur. Elle est empreinte d'une certaine 
mélancolie et il avoue lui-même que son humeur morose 
et atrabilaire le rend peu dispos pour le travail et insou- 
ciant pour les agréments de la vie. Malfatti le soigne 
pour un engorgement du foie, bien que sa maladie prin- 
cipale soit une rapide croissance ; il lui faut surtout du 
repos, et il ne pourra l'obtenir qu'en renonçant à corn- 



— 201 — 



mander, ainsi que les années précédentes, un bataillon 
de deux cents hommes. « Si je pense à l'avenir qui peut 
s'ouvrir devant moi, je trouve que j'ai vis-à-vis de l'hu- 
manité le devoir sacré de me guérir, et ce n'est que 
sous ce point de vue que je vous importune avec des 
détails de ma santé. )> Il va régulièrement au spectacle ; 
c'est le seul moment où il fait sa cour à l'Empereur. On 
vient de donner au théâtre de la Burg une nouvelle 
tragédie de Raupach, le Roi Enzio; la diction en est 
sublime et le sujet touchant ; on y a beaucoup pleuré et 
lui-même a versé trois ou quatre larmes. « L'empire de 
la musique est maintenant bien désert, il y a six mois 
qu'on nous a donné le dernier opéra qui en mérite le 
nom; c'est la Straniera de Bellini, que je crois digne de 
tenir la balance au Pirate. » 

Grimod de la Reynière, le célèbre auteur de VAlma- 
nacli des gourmands. — Il écrit la lettre suivante à 
M"« Mézeray, la jolie actrice de la Comédie-Française : 
« Pour la première fois depuis longtemps le sommeil 
ne m'a point offert votre image. Ah ! serait-ce un pres- 
sentiment de votre courroux? Hélas ! j'en mourrais de 
douleur et de désespoir!... Tel est, Mademoiselle, 
Tétat de mon âme. Vous y lisez à livre ouvert. Hâtez- 
vous au nom de l'humanité, au nom de cette bonté 
indulgente qui fait de vous la plus aimable et la plus 
aimée des femmes, de m'arracher à cette cruelle per- 



— 202 — 



plexité. Dites-moi que je ne vous ai point déplu. Rendez- 
moi ce titre de votre ami que vous m'avez donné dans 
cette lettre à jamais précieuse qui depuis trois jours re- 
pose sur mon cœur agité. » Et par post-scriptum : 
« Souvenez-vous surtout, Mademoiselle, qu'il n'est ab- 
solument question entre nous que d'amitié. Tu Dieu! 
l'amour est bien autre chose » 

Marquis de Sade. — Lettre curieuse, écrite en prison, 
et dans laquelle il se défend d'être l'auteur du livre le 
plus ordurier qui lui soit reproché : « Pélagie, ce 30 
floréal an X; ^u Ministre de la Justice. L'innocence per- 
sécutée n'a que vous pour appui. C'est à vous seul 
qu'il appartient de faire exécuter les lois et d'écarter 
loin d'elles l'arbitraire odieux qui les mine et les atté- 
nue. On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de 
Justine : l'accusation est fausse, je vous le jure au nom 
de tout ce que j'ai de plus sacré. Quelle est donc cette 
arbitraire partialité qui écrase l'innocent? est-ce pour 
arriver là que nous venons de sacrifier pendant douze 
ans nos vies et nos fortunes ? » 

Joseph Vernet. — Superbe et curieuse lettre, écrite le 
11 novembre 1756, à Cette, à propos de son tableau 
du Port de Cette, faisant partie de sa grande série des 
Ports de France. Il regrette de ne pouvoir se confor- 
mer au projet d'itinéraire qui lui est imposé. Il ne l'a 
pas fait pour les ports d'Antibes, de Toulon et de Mar- 



— 203 — 

seille, et il ne le fera pas davantage pour celui-ci, puis 
il ajoute : « Je sçay, Monsieur, que le Roy me paye 
mes tableaux pour que j'y donne toute la perfection 
dont je puis être capable. Si le Roy payait cent fois 
plus qu'il ne fait mes tableaux, je ne sçache pas qu'il me 
fût possible de les mieux faire que je les fais, et ne les 
ferais pas plus mal s'il m'en donnait cent fois moins. 
Mon amour-propre étant plus avide de la gloire que de 
l'argent, quand je fais un tableau je ne suis occupé que 
du soin de bien faire et je pense plus à ce qui peut me 
faire honneur qu'à la somme qu'on m'en donne. » — 
Nous avons quelque peu changé cela aujourd'hui! 

Lettre inédite de Corvisart, — Cette lettre du 
célèbre médecin de Napoléon I^r se rapporte surtout à 
un fait douloureux delà vie de Jean-Louis Baudelocque, 
chirurgien-accoucheur à la même époque, et qui fut 
désigné plus lard pour accoucher l'impératrice Marie- 
Louise. Or, en 1804, Baudelocque était sous le coup 
d'une grave accusation. Dans une couche laborieuse 
qu'il présidait, à l'hospice de la Maternité, dont il était 
le chirurgien-accoucheur en chef, la mère et l'enfant 
étaient morts dans ses bras. Un collègue de Baudelocque, 
le docteur Sacombe, osa l'accuser publiquement d'avoir 
intentionnellement provoqué la double catastrophe. Le 
docteur Baudelocque demanda justice aux tribunaux, 
et c'est alors que cette grande cause était encore pen- 



— 204 — 

dame que Corvisart, persuadé de l'innocence de son 
confrère, écrivit à l'empereur la lettre suivante, — que 
nous copions sur l'autographe, — pour lui demander de 
donner la croix à Baudelocque avant Tarrêt qui devait 
être rendu, et qui lui fut en effet favorable'. 

A l'Empereur. 

j vendémiaire an XIU (!} octobre 1804). 
Sire, 

Je regarde comme un des principaux devoirs de la place 
dont m'honore Votre Majesté celui de solliciter ses grâces 
ou ses bienfaits en faveur des chirurgiens et des médecins 
qui y ont quelque droit et qui s'en sont rendus dignes. 

Ce devoir, toujours agréable à remplir, devient bien plus 
doux encore quand l'amitié, l'estime personnelle et l'ancienne 
confraternité se réunissent pour l'exciter. 

Or, tous ces sentiments, ces liens, me pressent pour solli- 
citer la bienveillance de Votre Majesté en faveur de mon 
estimable confrère M. Andry. Personne n'a parcouru une 
longue carrière médicale avec autant d'ardeur, d'activité et 
surtout de désintéressement que lui. On pourrait dire que, 
sous ce rapport, il est créancier de l'Etat, tant il a mis de 
zèle à exercer longtemps des emplois publics sans émolu- 
ments. Je le recommande à votre équité. 

Je considère aussi comme un de mes devoirs les plus sa- 
crés, Sire, de présenter à votre justice mon collègue Baude- 
locque. Son histoire vous est trop connue pour que je la 



I. La santé de Baudelocque fut gravement atteinte par cette dé- 
plorable affaire. Il mourut quelques années après, le 2 mai 1810, 
d'une affection cérébrale, à l'âge de soixante-quatre ans. 



— 205 — 

retrace à Votre Majesté. Il me suffit à moi qu'elle me soit 
démontrée l'œuvre de la plus dégoûtante calomnie, de la plus 
atroce perfidie ; il me suffit de voir un confrère vieilli sous 
de longs, de pénibles et d'utiles travaux, arrivé par là à la 
confiance légitime des plus illustres familles, attaqué indi- 
gnement dans son honneur, dans sa probité, dans son expé- 
rience, pour que ma conscience me fasse la loi sévère de 
solliciter pour lui une récompense publique honorable, qui, 
en montrant à tous la distinction particulière du chef de 
l'Empire, sera pour M. Baudelocque le jugement le plus 
efficace, le seul qui puisse l'indemniser de tout ce que la 
méchanceté a essayé contre lui d'atroce et d'odieux. 

Et, Sire, qu'il me soit permis de le dire à Votre Majesté, 
je pense que la haute marque de sa faveur que je demande 
pour M. Baudelocque, qui est la croix de la Légion d'hon- 
neur, doit anticiper le jugement qui doit être rendu dans 
cette malheureuse affaire. S'il ne l'obtient qu'après, l'opinion 
publique pensera que l'on a attendu l'issue du jugement pour 
se déterminer à lui conférer cette dignité. Ajouterai-je qu'é- 
tant l'accoucheur de la princesse Louis ', et que pouvant 
l'être de Sa Majesté l'Impératrice, il a droit à cette hono- 
rable décoration. Vermont, aussitôt qu'il fut nommé accou- 
cheur de la Reine, eut le cordon noir, et Vermont était 
bien au-dessous de Baudelocque; je crois donc qu'il y a 
urgence. 

Excusez-moi, Sire, si j'en ai trop dit. Le cœur et le discerne- 
ment de Votre Majesté ont dû lui en suggérer bien davantage. 
Je suis de Votre Majesté, 

Sire, 
Le très humble serviteur et respectueux sujet, 

CORVISART, 

I. Femme de Louis Bonaparte, qui fut plus tard la reine Hortense. 



— 206 - 

Les Médaillons de Barbey d'Aurevilly. — Le 
dernier ouvrage de M. Barbey d'Aurevilly, les Ridiculei 
du temps, rappelle celui qu'il publia autrefois sous le 
titre des Quarante Médaillons de P Académie, et dont 
M. Aurélien Scholl a donné les extraits suivants dans 
une de ses chroniques de l'Événement. 

Le duc de Broglie. — ... Il est l'ami de M. Guizot, et 
il rend à M. Guizot le service de le faire paraître co- 
loré... M. de Broglie mêlait alors le quaker au dandy. 
Je l'ai vu en habit pensée (la seule pensée que je lui aie 
jamais connue). 

M. le comte de Carné. — Le roi des cordiers. Depuis 
trente ans il fait son câble, sans s'interrompre, dans la 
Revue des Deux-Mondes. 

M. de Carné est fusionniste. Il met des rallonges en- 
tre la vieille monarchie française et 89. Il est tellement 
gris et effacé qu'on perd de vue même le titre de ses 
livres. 

On ne les reconnaît qu'à la pesanteur. 

M. Cousin. — Marionnette effrénée. 

M. Sainte-Breuve, dont la conversation est le con- 
traire de ses livres, flatte dans ses livres M. Cousin, qu'il 
abîme dans sa conversation. 

M. Sainte-Beuve attend la mort de M. Cousin pour 
aller, selon son usage, lever la jambe contre son tom- 
beau et faire ainsi la seule oraison funèbre qui convienne 
à cet homme. 



— 207 — 

M. Dupanloiip. — Un directeur de théâtre, comme 
les jésuites, qui ont été tout, même chansonniers, le fu- 
rent autrefois, s'amusant à faire jouer des pièces grec- 
ques aux jeunes gens de son séminaire. 

Il augmente probablement le personnel du Siècle sans 
le vouloir. 

M. Saint-Marc Girardin. — Il fait son cours le cha- 
peau sur la tête. Est-ce que, par hasard, il se croirait 
grand d'Espagne — en littérature? 

M. de Montalemberî. — Il est bien heureux d'avoir 
été pair de France dans sa jeunesse. Le cadre a fait la 
fortune du tableau. 

M. de Rémusat. — En France, maintenant, quand 
un esprit est sur le point de ne pas être, on dit qu'il est 
fin. 

M. de Rémusat a vu jouer le billard chez M^^ de 
Staël, et il s'est pris pour son coup de queue. 

M. de Rémusat est un des ministres sans emploi 
internés à l'Académie , cette Salpêtrière de ministres 
tombés. 

M. Silvestre de Sacy. — Un éplucheur d'additions. 
L'infmiment petit dans le sec. 

M. Dupin. — La petite vérole est la seule ressem- 
blance qu'il ait avec Mirabeau. 

M. Octave Feuillet. — Les âmes de modistes lui ap- 
partiennent. Il a écrit un essai sur le roman dans son 
discours de réception, et il a oublié Balzac. C'est comme 



— 208 — 

si, dans l'histoire de l'art de la guerre, on oubliait Na- 
poléon. 

Du temps de Louis-Philippe, M. Feuillet aurait été 
l'ornement de cette cour splendide... 

M. Vitet. — Champignon de 1850 poussé au pied 
des peupliers de Juillet. 

Ce champignon n'a pas été vénéneux. 

M. Thiers. — A fait son Histoire de la Révolution et 
une révolution qui n'aura pas d'histoire. Niché sur les 
faits colossaux de ce temps, le petit homme a paru 
aussi grand que les faits aux bourgeois qui ne sont pas 
forts en perspective. 

M. de Barante. — Un manche à balai habillé en 
femme peut enflammer de très petits jeunes gens. C'est 
l'histoire de M. de Barante. 

Il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire en 
Russie, quand Nicolas défendait à Louis- Philippe de 
lui envoyer un ambassadeur. Plénipotentiaire de l'im- 
puissance. 

Depuis le fiacre qui emporta la monarchie de Juillet, 
M. de Barante s'est remis à écrire. Il a fait une Histoire 
de la Convention que ce grand nom de Convention n'a 
pu tirer de l'obscurité. Plénipotentiaire en histoire comme 
en Russie ! 

M. Ampère. — Il n'a qu'un moyen d'être Tacite, c'est 
de se taire. 



— 209 — 

M. le duc de Noailles. — Un homme heureux d'avoir 
des parents 1 

On comprendrait qu'il fût entré à l'Académie à cause 
de ce nom et de ce titre, mais on ne le comprend plus 
depuis qu'il écrit, et c'est pour cela qu'il y est! 

M. de Falloiix. — Son Louis XVI est faux et sentimen- 
tal. Pour certaines gens, il semble que juger Louis XVI 
ce soit lui couper la tête encore une fois! 

M. Viennet. — A fait un poème de douze mille vers; 
il faudrait vingt-quatre mille hommes pour l'avaler. 

M. Victor Hugo. — Victor Hugo à l'Académie! Au 
moins le duc de Guise fut assassiné par Henri III, et 
quand il fut tombé, dagué par les quarante-cinq, le roi 
dit, tout pâle : « Je ne le croyais pas si grand ! « 

M. Villemain. — Un prix d'honneur qui avait le nez 
à l'ouest, comme disait si drôlement Balzac... 

M. Empis. — On voit jouer une pièce qui est de tout 
le monde : eh bien, elle est de M. Empis! 

M. Jules Sandeau. — Un jour, pour les besoins d'une 
collaboration qui a été publique, M. Sandeau échangea 
son sexe contre celui de M-^e Sand; mais, pour mon 
compte, je n'ai jamais su ce qu'il lui a pris et ce qu'il 
lui a donné. 

Il a eu les mêmes goûts qu'Alfred de Musset, et il di- 
sait, montrant sa tête chauve : uElle m'a pris mon der- 
nier cheveu et ma dernière illusion. » Mais il n'a pas, 
comme Musset, fait son saut de Leucadedans l'absinthe. 



2IO — 



Il a plus sagement cherché la mort en piquant dans le 
solide, les huîtres et le pâté de foie gras. 

M. Emile Aiigier. — Un peu plus de gaieté en aurait 
fait un vaudevilliste. 

M. Lebrun. — Comme Ponsard, il a fait sa Lucrèce; 
seulement, il l'a intitulée Marie Sluari. 

M. Patin. — On lit ses œuvres par le dos. 

M. Ernest Legouvé. — 

Tombe aux pieds de ce sexe... 

a dit son père. Le fils a obéi ; il y est tombé. 

M. Diifaure. — Les avoués disent qu'il est ennuyeux. 
Vous pouvez vous demander ce que peut être un ennui 
senti par des avoués ! 

NÉCROLOGIE. — Louis Veuillot. — L'Église catholi- 
que vient de perdre un de ses plus ardents, un de ses 
plus fougueux défenseurs. Louis Veuillot est mort le 
7 avril, à l'âge de soixante-dix ans. Depuis longtemps 
il avait dû renoncer à écrire par suite de son état de 
santé. 

Il y a bien des manières de juger et d'apprécier un tel 
écrivain, qui a fini par avoir contre lui jusqu'à ceux qu'il 
avait d'abord soutenus et défendus, puisque le pape Pie IX 
lui-même fut obligé de désavouer les ardeurs de sa po- 
lémique excessive. Mgr Maret, le père Gratry, Mgr Du- 
panloup et beaucoup d'autres illustres catholiques se 



211 — 



sont également déclarés contre lui. Rien ne pouvait, en 
effet, désarmer sa logique inflexible, pas plus que tarir sa 
verve impitoyable. Elle s'exerçait avec une infatigable 
verdeur, trop souvent, hélas! sans scrupule, mais tou- 
jours avec un immense talent. 

Nous ne voulons donc conserver de Veuillot que le 
souvenir de ce talent même si considérable, et demeuré 
si vivace jusqu'au dernier jour où il tint la plume. Ce 
grand écrivain de la presse a soulevé autour de lui plus 
de haines qu'il n'a récolté d'approbations, mais il n'a ja- 
mais ni fléchi ni cédé. C'était un caractère et un fort. Il 
avait, dit-on, l'âme généreuse et bonne, et beaucoup de 
cœur ; aujourd'hui que sa tombe est ouverte ses ennemis 
vont sans doute désarmer d'abord et se joindre aux amis 
qu'il avait su se faire pour donner de concert à ce vail- 
lant polémiste la part d'éloges que son talent lui méri- 
tait. Quant au fiel qu'il a trop souvent répandu dans ses 
écrits et aux vengeances parfois dissimulées qui s'étaient 
ameutées contre lui, le mieux est de se taire pour au- 
jourd'hui. On ne juge pas impartialement un mort le 
jour même où il disparaît, et la vérité plus complète 
reste à dire sur Veuillot. Bornons-nous donc tous à 
jeter de l'eau bénite sur le cercueil de cet homme dont 
ceux mêmes qu'il a le plus fortement frappés ne sau- 
raient nier l'incontestable valeur. 

Varia. — Canards de printemps. — Charles Mon- 



212 — 



selet dresse dans VÉvénement la statistique suivante 
de ces canards qui, selon lui, renaissent chaque année 
à la présente époque dans les feuilles publiques : 

« La vieille mendiante qui meurt en laissant cent 
mille francs dans sa paillasse a reparu récemment à 
l'horizon des faits Paris. 

Elle revient régulièrement tous les six mois, avant ou 
après le bon pauvre de Saint-Sulpice, — ou de Saint- 
Koch, — chez qui l'on trouve une liasse d'obligations de 
la ville de Paris cachée dans un bas de laine. 

Il y a aussi, à des intervalles plus ou moins fré- 
quents : 

Le chiffonnier qu'on ramasse à demi gelé au coin 
d'une borne et en qui l'on retrouve un des grands noms 

de France; 

Le saltimbanque de la foire au pain d'épice, ancien 
grand prix d'honneur au concours général ; 

La chanteuse en plein vent qui fut une des étoiles de 
l'Académie de musique; 

L'artiste célèbre qui, en se promenant aux Champs- 
Elysées, s'empare du violon d'un pauvre diable et en 
joue d'une façon si merveilleuse que les pièces de cinq 
francs tombent a l'envi dans la casquette de ce dernier. 

Est-ce tout ? 

Non, pas encore. 

Il suffit de taper sur la boite aux canards pour en 
voir sortir immédiatement : 



— 21 J 



Le tableau de Raphaël enfoui pendant vingt ans dans 
l'arrière-boutique d'un brocanteur ; 

L'homme mal noyé qui se réveille sur les dalles de la 
Morgue; 

Le cochon qui mange les enfants au berceau et le ber- 
ceau avec ; 

La danseuse de Bullier informée, pendant un qua- 
drille, qu'elle a gagné le lot de 100,000 francs d'une 
loterie (on ne compte que par 100,000 francs); 

La forêt incendiée par un bout de cigare imprudem- 
ment jeté; 

Et l'infortuné qui avale, — au choix, — par accident 
une cuiller à soupe, un éventail, une écritoire ou un 
verre de lampe. » 

La Collection Narischkine. — On vient de vendre, 
rue de Sèze, dans la belle salle d'exposition de M.Geor- 
ges Petit, l'admirable collection de tableaux de M. Na- 
rischkine. Voici quelques prix atteints par les principales 
toiles : 

Rembrandt, Une Vieille Femme, 5 1,000 fr. (baron de 
Beurnonville) ; Gérard Dow, la Marchande de poissons, 
51,000 fr. (M. Mackay); Terburg, une petite figure, 
55,000 fr. (M. de Rothschild); P. de Hooch, /a Co/z- 
sultaiion, 160,000 fr. (M. Cedron) ; Wouwermans,. 
la Récolte des joins, 55,000 fr. (M. de Rothschild); 
Decamps, les Environs de Smyrne, 36,000 fr. ; Troyon, 



— 214 ~ 

l'Abreuvoir, 80.000 fr. ; la Route du marché, 42,500 fr. ; 
Th. Rousseau, la Mare, 20,000 fr., etc. 

La vente a produit le total de 1,100,000 francs. 

Sarcey meublant. — Notre ami Sarcey a pour le genre 
de l'opérette une antipathie prononcée; mais, comme il 
sait qu'en ce monde le plaisir doit s'acheter parla peine, 
il s'impose le supplice d'assister ponctuellement à la 
première représentation de toutes les opérettes qui se 
donnent, pour se procurer chaque fois le plaisir d'un 
nouvel éreintement. Frimousse, du Clairon, en causait 
dernièrement avec un directeur de petit théâtre, et lui 
disait : 

« Mais vous n'êtes pas forcé d'inviter Sarcey ? 

— Pas du tout. 

— C'est donc une gracieuseté que vous lui faites ? 

— Parfaitement. 

— Et il y répond par un éreintement? 

— Sans hésiter. 

— Alors pourquoi lui envoyez-vous des places ? » 
Et le directeur me répondit : « Q^ue voulez-vous ? il 

meuble ! » 

A propos de la Barque de don Juan. — Charles Jac- 
ques, l'éminent et spirituel peintre des poules et des 
moutons, a cru voir un âne dans celui qui, le premier, 
avait donné ce titre de Barque de don Juan au célèbre 



— 2l5 — 

tableau de Delacroix, que W^" veuve Moreau vient 
d'offrir au Louvre. A ce propos, il a écrit au Gaulois 
une lettre dans laquelle il dit : 

tt Vous voudrez bien remarquer que ce titre ne veut 
rien dire, attendu que le tableau n'a aucune espèce de 
rapport avec feu don Juan. Il faut être bien débonnaire 
pour ne pas bondir à l'énoncé d'un pareil titre. Voilà 
pourtant quarante ans que ce tableau a cette appellation 
sans que personne y voie du mal. Le titre vrai est : les 
Naufragés du Don Juan. 

« Delacroix a fait ce tableau admirable sous l'impres- 
sion d'un fait divers raconté par un journal de son 
temps. 

« Il s'agissait d'un certain nombre de matelots sauvés 
dans le canot du navire naufragé le Don Juan, et tirant 
au sort à qui serait mangé le premier. » 

Eh bien, maître Jacques, si vous êtes un maître pein- 
tre, vous n'êtes pas un maître chercheur, autrement 
vous auriez trouvé le sujet du tableau dans le Don Juan 
de lord Byron, où Delacroix l'a pris. Mais ce qui reste 
de votre lettre, c'est le curieux détail suivant, que nous 
sommes heureux de reproduire : 

« Vers 1845, ce tableau a été très longtemps exposé 
chez un marchand du boulevard des Italiens, nommé 
Schéradam. lime l'a offert pour 1,300 fr., «parce qu'il 
« y avait, disait-il, un cadre de cent francs ». Par malheur, 
en 1845, ce prix était encore trop élevé pour moi. » 



— 2lG — 

Barrière et Dennery. — Voici une amusante anecdote 
rapportée par rÊvénement sur un projet de collaboration 
avortée entre ces deux éminents auteurs dramatiques : 

Barrière et Dennery avaient fait, en collaboration, 
une pièce intitulée : les Mariages d'autrefois, que Mon- 
tigny leur avait refusée. Sur ce, Dennery avait écrit à 
son collaborateur pour le prier de lui abandonner la 
pièce. En échange, lui disait-il, je te donnerai des docu- 
ments inconnus sur le maréchal d'Estrées et sur Marie 
Leczinska, — un scénario tout fait! 

Quelque temps après cette sorte de compromis, quelle 
ne fut pas la stupéfaction de Barrière en apprenant un 
soir, au Mazarin, qu'on répétait au Gymnase les Maria- 
ges d'autrefois, remaniés cette fois par Dennery. 

Barrière appela le garçon, demanda de quoi écrire et 
adressa à son ami la boutade suivante, en argot natu- 
raliste : 

Mon vieux camaro, 

Jaspinons un brin, si t'as le temps! 

Jadis, que nous tripotions la vigne ensemble, nous avons 
fait une pièce de vin, à preuve que j'ai bûché trois mois pour 
la mettre en bouteilles. 

Le petit bleu une fois cacheté par toi, nous l'avons fait 
goûter : personne n'en a voulu, et la pièce est restée en cave. 
Le vin a vieilli, et maintenant qu'il est bon, à ce qu'il paraît, 
tu te disposes à le lamper tout seul ! c'est ton droit, puisque 
je t'en ai fait cadeau; — mais il y avait une condition, c'est 
que tu payerais une tournée d'autre chose... et l'as pas fait 



21 



7 — 



verser sur le comptoir. Tu m'as bien offert de la Leczinska, 
mais ce n'était pas buvable et j'ai renâclé dessus : — tu devais 
bien t'y attendre, puisque tu y avais goijté. Alors, maintenant, 
qu'est-ce que tu payes? 

Tu es un trop bon zig pour vouloir que j'aie perdu mes 
journées. Au banquet de la vie, chacun son fade, n'est-ce 
pas ? 

Les temps sont durs, les hommes sont mous, et les femmes 
s'en plaignent, comme dit c't'autre ! 

Indique-moi donc le débit de consolations oi!i que t'as tes 
habitudes, je ne flancherai pas pour y être à l'heure dite, et 
nous trinquerons de bonne amitié. 

Théodore Barrière, 

dit l'Aimable. 

Toi et Vous. — Un chroniqueur qui signe Monocle, 
a relevé dans l'album d'une dame à la mode le joli 
madrigal suivant : 

Vous est plein de respect; Toi, rempli de tendresse. 
L'un est cher à l'oreille, et l'autre au cœur est doux. 
Mais on peut les unir ainsi, belle maîtresse : 
Je ne connais que toi d'aussi joli que vous. 

Cela rappelle la célèbre épître de Voltaire Les Vous 
et les Toi, et aussi la charade suivante qui date égale- 
ment du dernier siècle : 

Mon premier d'un beau fruit se nourrit avant nous. 
Mon second me plaît plus que vous. 
Et vous êtes l'image de mon tout. 

Pour les inhabiles, le mot de la charade est Vertu. 



— 2l8 — 

Le Chien de Berryer. — Mme de Janzé, née Choiseul, 
a publié sur l'illustre avocat Berryer un volume de 
souvenirs intimes auxquels nous ferons quelques em- 
prunts. Voici, d'après ce volume, comment mourut la 
femme de Berryer. 

« Un accident singulier causa sa mort. Elle avait un 
petit chien qu'elle adorait et auquel elle était tellement 
attachée qu'elle le faisait coucher sur son lit. 

« Or, un jour, étant malade à Augerville, W"^ Ber- 
ryer s'était fait saigner dans une après-midi pour une 
indisposition légère et s^élait couchée après la saignée, 
bien qu'il y eût alors au château nombreuse compagnie. 
Le petit chien, en caressant sa maîtresse pendant qu'elle 
dormait, défit le bandage de la saignée. Au bout d'un 
certain temps, M^e Berryer se réveilla dans un malaise 
inexprimable. Elle se vit baignée dans son sang, prit 
peur, et, malgré sa faiblesse, jetant sur elle un peignoir, 
elle se traîna jusqu'à la salle à manger où l'on achevait de 
dîner. L'apparition de ce fantôme aux vêtements blancs 
tachés de sang causa un saisissement général. Avant 
qu'on pût courir à elle, M^e Berryer, épuisée par le 
sang qu'elle avait perdu, s'affaissa sur elle-même. On la 
transporta sur son lit où, quelques heures après, elle 
expirait. » 

La cause directe de la mort de Berryer fut également 
un accident en apparence de bien minime gravité : 

« Il était allé au Jardin d'acclimatation acheter des ci- 



— 219 — 

seaux pour sa chère campagne d'Augerville. En sortant 
le pied lui manqua et la chute qui s'ensuivit occasionna 
une lésion interne qu'il ne soigna pas, et qui finit par 
l'emporter. » 

L'Etat civil du duc de Chartres. — Etant en Algérie 
en 1871 et obligé de fournir son acte de naissance qu'il 
n'avait pas sous la main, le prince envoya la déclara- 
tion suivante, dont la copie nous est adressée par un de 
nos lecteurs : 

DÉCLARATION. 

Je soussigné, étant empêché par le service de faire venir et 
de produire un extrait de mon acte de naissance, 

Déclare et certifie sur l'honneur : 

i^Que je suis né à Paris (Seine), au château des Tuileries, 
le 9 novembre 1840, et que j'ai été inscrit sur les registres de 
l'état civil sous les noms et prénoms de ROBERT (Philippe- 
Louis-Eugène-Feidinand) d'OrlÉans, étant le fils du duc et 
de la duchesse d'Orléans; 

2° Que, forcé par les circonstances de changer de nom pour 
servir la France, j'ai pris, en septembre 1870, le nom de 
Robert LeforT (i/c); que comme tel j'ai été chef d'escadron 
d'état-major auxiliaire au 19"= corps, et décoré le 5 mai 1871, 
ainsi que le prouve la lettre d'avis du ministère de la guerre 
que j'ai entre les mains. 

Fait au camp d'Oglatt el Beida, le 14 novembre 1871. 

Robert d'Orléans, duc de Chartres, 
Chef d'escadrons au }C chasseurs d'Afrique. 



220 — 

Celui qui fut Coligny. — Il s'agit ici du rédacteur 
multiple et fantaisiste de la Vérité, du Divan, de V Artiste, 
et de je ne sais combien d'autres journaux, lequel était 
surtout célèbre par ses excentricités. Notre confrère du 
Voltaire^ Alex. Hepp, nous le peint au naturel. Coligny 
avait une conversation des plus bizarres, il ne parlait 
que par points d'exclamation, on pourrait dire « par 
hachures ». 

Notre confrère nous montre tour à tour : 

Coligny faisant son entrée au cabaret où pérore toute 
une caravane de bohèmes : 

« Jesuis beau !... Vous êtes laids,!... c'est bouffon !... 
Garçon, un morceau de bière ! Tel est mon but! » 

Coligny se promenant, le soir, dans le quartier latin, 
à pas comptés, d'une voix stridente : 

« Fermez vos femmes!... Coligny passe!,., tim, 
toum, toum, tim ! » 

Coligny devant un comptoir de liquoriste : 

«Hé! la femme mercantile, approchez!... Vous 
avez Thonneur de servir la littérature ! nous ne sommes 
pas des poitrinaires!... De l'absinthe!... C'est le cres- 
son de fontaine de la jeunesse !... De longs cheveux !... 
ce sont les talons rouges de l'artiste!» 

Coligny aux Halles, s'adressant à la patronne : 

« Vinicole gérante, saluez!... C'est moi, Charles 
Coligny, votre hidalgo ! A boire !... Je te payerai dans 
sept ans ! » 



221 — 



Coligny en train de discuter théâtres, beaux-arts, po- 
litique, philosophie : 

« C'est truculent, cucurbitant!... tout est là ! >> 

Quand il oubliait d'être rédacteur en chef quelque 
part, Coligny descendait aux petits métiers, mais avec 
sa fantaisie. C'est ainsi qu'il accepta de faire l'éducation 
parisienne d'un Anglais qui désirait avoir pour cicérone 
un hom.me de lettres. 

Sa mission terminée, il lui envoya cette note : 

Doit lord Spleen: 

Une visite à la Seine Fr. lo » 

Un mot en présence des flots 15 » 

Attendu qu'il est inédit 6 » 

Une dissertation grammaticale 10 » 

Attendu qu'il n'y a rien compris 20 » 

Promenade un peu longue 10 » 

Dix-sept cents mots vulgaires 17 » 

Ascension scientifique au Panthéon-. .... 20 » 

Bons mots de toutes sortes ij » 

Explication du mot è/c/ic $0 50 

Frais de présentation du gentleman au Cercle 

littéraire de la brasserie des Martyrs ... 3005 

Absinthe pour consoler le cornac 2<i » 

Total Fr. 228 j 5 



— 222 



Origine des lettres de faire part. — Notre confrère 
Ed. Drumond donne, à ce sujet, les curieux détails qui 
suivent dans le journal la Liberté : 

« L'usage de ces billets de convocation pour les en- 
terrements, les services et les bouts de l'an existait dès 
le commencement du XVII® siècle, car on a conservé le 
billet d'invitation pour le service de Richelieu : 

Nobles et dévotes personnes, priez povr l'âme du très 
haut, très puissant, très vertueux, illustrissime et éminen- 
tissime seigneur, monseigneur Armand-Jean du Plessis, 
cardinal de Richelieu, duc, pair, grand maître et inten- 
dant de la navigation et du commerce de France, l'un des 
prélats et commandeurs de Vordre du Saint-Esprit, chef 
du conseil et principal ministre de VÊtat du roi, pour 
l'âme duquel se feront les services et prières dans l'église 
de Paris. 

Plus tard, des ennemis politiques, on sait que ceux-là 
ne respectent rien, s'amusèrent à parodier cette formule 
et épouvantèrent Mazarin, — fort timide devant la mort, 
.au contraire de Richelieu qui fut stoïque, — en jetant 
dans la chambre de malade où gémissait l'Éminence 
des billets d'enterreme.nt anticipés dont Guy-Patin nous 
a laissé le texte dans une lettre à Falconet. 

Vous êtes prié d'assister aux convoy, service et en- 
terrement de fe\i Monseigneur l'éminentissime cardinal 
Mazarin, duc et pair de France, duc de Nivernois et 
Rcthelois, duc de Mayenne, 'grand ministre d'État, etc., 



— 223 — 

le 21 de mars prochain, ou, au plus tard, le 2\ de sep- 
tembre. » 

LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

L'arrêté suivant, que le Figaro prétend avoir vu 
affiché dans une ville de province, peut, croyons-nous, 
tenir ici la place d'un des mots de la quinzaine : 

« Après vérifications faites chez les épiciers et mar- 
chands de vin, les comestibles et boissons reconnus 
nuisibles à la santé seront confisqués et distribués aux 
établissements de bienfaisance. » 

— Un mot d'égoïste : 

« Oh ! moi, je ne me mêle jamais des affaires des 
autres. 

— Vous êtes discret. 

— Oh! ce n'est pas cela; c'est qu'elles me sont indif- 
férentes. » {Petit Quotidien.) 

Le docteur [X... soignait un malade fort riche. Le 
malade meurt. 

Huit jours après, le docteur reçoit une superbe taba- 
tière en or. Au fond étaient gravés ces mots : Au doc- 
teur J..., un neveu reconnaissant. {Gaulois.) 

La femme de chambre entre brusquement dans le 
petit salon au moment oii M^ieB.,. embrassait son mari. 



— 224 — 

Le mari parti, M^e b... reproche à la soubrette d'être 
entrée d'une façon si indiscrète. 

« Oh! dit celle-ci, il n'y a pas grand mal, puisque 
c'était Monsieur! » (^Figaro.) 

Un voyageur entre un jour chez un frater de village, 
proche d'une ville rhénane. Le barbier lui met la ser- 
viette au cou, prend un pain de savon, crache dessus 
et s'apprête à lui en frotter les joues. Protestation du 
client : 

« C'est votre habitude d'opérer de la sorte? 

— Oh 1 non, Monsieur, avec les étrangers seulement! 

— Ah! Et avec vos concitoyens? 

— On leur crache directement sur la figure, et on 
frotte ensuite avec le savon. « 



Dans une ménagerie , deux lions contemplent la 
foule des badauds à travers les barreaux de leur cage. 

Tout à coup un des lions se penche vers son cama- 
rade et lui dit avec compassion : 

a Pauvres hommes ! être enfermés comme ca der- 
rière des grilles! » (Clairon.^ 



Le Gérant, D/Jouaust. 



Georges d'Heylli. 



Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 



Numéro 8 — 3o avril i8S3 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Mgr Perraud, M. Delaunay. — Une Poésie d'Aug. 
Barbier. — Théâtres ; Opéra-Comique, Porte-Saint-Martin, Gymnase. 

Nécrologie : Michel Masson, Surville, Jules Sandeau. 

Varia : Commencements de Veuillot. — Gustave Nadaud en voyage. 
— Recettes des Effrontés. — A bas les qui et les que.' —"Les 
Louanges de la prose. — Une ancienne Énigme. 

Les Mots de la quinzaine. 

Variétés : Lettres inédites de Flaubert. 



La Quinzaine. — Mar Perraud. — M. Delaunay. — 
Le jeudi 19 avril, MS'' Perraud, évêque d'Autun, élu 
membre de l'Académie française en remplacement 
d'Auguste Barbier, est venu prendre officiellement 
séance et a prononcé son discours de réception. 

Le nouvel immortel a aujourd'hui cinquante-six ans ; 
c'est un ancien normalien, condisciple, dans l'illustre 
école, d'About, de Sarcey, de Weiss, de Prévost-Pa- 

1. — i883. i5 



— 2 20 

radol et du ministre actuel des Affaires étrangères, 
M. Challemel-Lacour. Il retrouve à l'Académie d'autres 
normaliens encore, Jules Simon, Gaston Boissier, Taine, 
Caro, Mezières, sorte de grande camaraderie littéraire 
où chacun se pousse et fait avancer son voisin tour à 
tour. 

Mgf Perraud est un écrivain habile et parfois brillant, 
et un orateur sacré des plus distingués. Cependant, à 
l'Académie, ce n'est pas comme orateur qu'il a été sur- 
tout applaudi. Il est à remarquer, en effet, que les 
grands maîtres de la chaire ont toujours faibli quand ils 
s'avisaient de la quitter pour aller parler sur un autre 
terrain. Lacordaire a paru très ordinaire à la Chambre, 
et très ordinaire aussi à l'Académie; Tévèque Dupanloup 
et le P. Gratry ont produit le même effet; US' Freppel, 
qui est un prédicateur érainent, n'est qu'un médiocre 
orateur quand il aborde la tribune politique. C'est qu'il 
s'en faut de beaucoup qu'il y ait analogie entre le talent 
d'un orateur de la tribune et celui d'un orateur sacré ! 
L'un est tenu a tant de mesure et à tant de réserve ! 
l'autre peut au contraire s'abandonner à toute la fougue 
et à toutes les ressources de l'improvisation. Më' Per- 
raud a donc beaucoup plus réussi, devant le nombreux 
auditoire qui était venu pour l'entendre, par le fond 
même de son discours et par son propre esprit, que par 
son talent d'orateur, qui nous semble avoir été surfait. 
Peut-être changerions-nous d'avis, si nous entendions 



— 227 — 

l'éminent prélat dans sa chaire, dans sa cathédrale, et 
au milieu de toute cette pompe magnifique du culte ca- 
tholique qui doit donner au prédicateur tant d'inspira- 
tion et d'enthousiasme. 

Le discours de réception de Me'' Perraud est donc à 
lire ; il est plein d'aperçus élevés, et constitue d'ailleurs 
une excellente étude sur le talent du poète distingué 
qu'il a été appelé à remplacer. 

Il dépeint excellemment son caractère au point de 
vue moral, et dans quelques lignes qui composent un 
véritable portrait : 

« Qui s'est tenu davantage à l'écart de l'opinion ré- 
gnante ? Qui s'est plus raidi contre les courants auxquels 
tant d'autres se laissent emporter? En qui a-t-on vu 
moins de souci de la popularité, entendue dans son sens 
vulgaire? Qui a poussé plus loin le culte de la modestie, 
de la dignité, de l'honneur, que votre regretté confrère, 
M. Auguste Barbier? 

« Homm.e à la fois moderne et antique, il semblait 
devoir appartenir tout entier à une révolution qui lui 
avait inspiré, en une heure d'enthousiasme, des vers 
immortels. Il la chanta, mais il la flagella, il en redit 
avec une émotion sincère quelques-unes des dramatiques 
péripéties ; mais il en flétrit sans hésitation les inconsé- 
quences et les bassesses; constamment rappelé au-dessus 
des agitations passionnées de son temps par je ne sais 
quel mystérieux et délicat instinct qui lui fit prendre en 



— 228 — 

horreur les calculs lâches et intéressés, et le rangea pour 
toujours au nombre des naïfs, absolument décidés à 
servir les hommes sans se servir des événements et à se 
montrer en toute circonstance le loyal, l'intrépide, l'in- 
fatigable champion de la justice. » 

On sait que le père d'Aug. Barbier était avoué de 
première instance. Le futur auteur des ïambes fut d'abord 
destiné à la même carrière. Et, à ce propos, Mg^ Per- 
raud nous donne, d'après un ouvrage encore manuscrit 
de Barbier, Silhouettes contemporaines, un bien curieux 
tableau de l'étude dans laquelle le poète dut s'essayer à 
comprendre les mystères de la procédure : 

« Il s'agissait de répondre aux vœux de son père en 
se préparant à devenir un bon avoué. Il dut imposer 
une pénible contrainte à ses goûts littéraires déjà très 
prononcés, et suivre les cours de l'Ecole de droit. Puis, 
quand le moment fut venu de s'initier aux secrets de la 
procédure, de se familiariser avec la langue et les usages 
du palais, il fréquenta l'étude d'un confrère de son 
père. Mais tout devait conspirer contre le projet formé 
par M. Barbier d'engager son fils dans la carrière pa- 
ternelle. L'avoué chez lequel Auguste venait d'entrer 
était M. Fortuné Delavigne, frère de l'auteur des Mes- 
séniennes, et voici comment, en 1828, était composé le 
personnel de son étude. J'emprunte ces piquants détails 
à des notes manuscrites, rédigées par Auguste Barbier 
lui-même. 



— 229 — 

<i C'était une singulière étude que celle de M. Fortuné 
Delavigne. Le second clerc était M. Jules Wailly; le 
troisième, M. Olivier Falguières, littérateur et composi- 
teur de romances ; le quatrième, M. Auguste Barbier, 
aspirant poète; le cinquième, M. Damas Hinard, tra- 
ducteur du Romancero, et le sixième, M. Natalis de 
Wailly, le bibliographe. Il n'y avait réellement que le 
maître clerc qui fût homme de palais et qui aimât les 
dossiers. (C'était M. d'Herbelot, devenu depuis con- 
seiller à la cour d'appel.) Le petit clerc, celui qui faisait 
les courses, s'appelait Louis Veuillot. On s'occupait 
dans cette étude beaucoup plus de littérature que de 
procédure. On allait aux pièces de Casimir Delavigne, 
frère du patron, et on en discutait à perte de vue les 
mérites et les démérites. C'était le beau temps du ro- 
mantisme. » 

• C'est M. Camille Rousset qui a répondu à Mê^ Per- 
raud. M. Rousset n'est pas orateur, encore moins élo- 
quent, mais il sait se faire entendre, et c'était là le 
principal. Il n'a pas d'ailleurs été long; suivant l'usage, 
il a loué successivement l'académicien mort et celui qui 
le remplaçait. 

Voici un touchant détail emprunté à son discours, et 
qui met en scène d'une manière bien émouvante Aug. 
Barbier et son ami de Laprade : 

« S'il est vrai que M. Auguste Barbier n'ait pas eu de 
sa célébrité tout le soin qu'il aurait pu justement pren- 



— 230 — 



dre, il ne s'est jamais désirnéressé de la poésie qui la 
lui avait acquise. Ses affections les plus intimes ont été 
pour des poètes, Brizeux d'abord, et avec lui un de nos 
confrères que, depuis longtemps, un cruel état de souf- 
france tient malheureusement éloigné de nous. Lorsque, 
au commencement de l'année dernière, M. Auguste 
Barbier était en danger à Nice, M. de Laprade se trou- 
vait à Cannes, dans une crise qui paraissait également 
dangereuse. Un ami commun de l'un et de l'autre, qui 
est lui-même un poète de beaucoup de talent, quitta 
Paris à la hâte; il vint d'abord à Nice. M. Auguste 
Barbier voyait approcher la mort avec cette résignation 
et cette espérance chrétienne dont la sérénité vous a 
inspiré. Monsieur, une belle et douce image. Au mo- 
ment des adieu.x, il fit au visiteur ému cette recomman- 
dation touchante : « Vous allez voir Laprade, dites-lui 
qu'il aura eu, après Dieu, ma dernière pensée. » Le 
lendemain, à Cannes, l'état de M. de Laprade était si 
grave que l'ami n'osa pas lui donner les tristes nouvelles 
qu'il apportait, de sorte que le malade, croyant qu'il 
n'était pas encore allé à Nice, lui dit ces mêmes paroles : 
« Vous allez voir Barbier, dites-lui qu'il aura eu, après 
Dieu, ma dernière pensée. « Écho admirable, qui ren- 
voyait d'un cœur à l'autre la suprême et parfaite expres- 
sion d'un fraternel amour ! » 

Tout ce qui concerne TOratoire, cette grande institu- 
tion religieuse des XVI le etXVIlle siècles ',( ressuscitée )' , 



2JI — 



— le mot est de M. Rousset, — au milieu du XIX^, 
lui a inspiré une page historique des plus intéressantes, 
et que cet éminent académicien était plus apte que tout 
autre à écrire en pleine connaissance de cause. 

En somme, bonne journée pour l'Académie, où 
Më' Perraud est seul aujourd'hui à représenter ce qu'on 
appelait autrefois « le banc des évêques». 

— Passons, sans transition, d'un évêque à un comé- 
dien, à l'un des plus illustres et des plus populaires de 
ce temps-ci, à M. Delaunay, cet éternel jeune premier 
de la Comédie-Française, qui va quitter définitivement 
la scène, vers le i < du mois de mai. Nous donnerons 
de longs détails sur la vie artistique de M. Delaunay 
dans un de nos prochains numéros ; nous nous bornons 
pour aujourd'hui à constater le fait regrettable de son 
départ. Et cependant ce n'est que pour nous public, ce 
n'est que pour le Théâtre-Français que nous formulons 
ces regrets. Quant k M. Delaunay lui-même, nous esti- 
mons qu'il a raison, et cent fois raison, de partir. Il 
s'en va en pleine possession de sa réputation et de son 
talent, tout jeune encore, bien qu'il ait cinquante-sept 
ans, et si jeune même qu'il est impossible, aussi bien à 
la ville qu'à la scène, — surtout à la scène, — de lui 
donner jamais son âge véritable. Mais le charmant jeune 
premier de la rue de Richelieu ne peut avoir la préten- 
tion d'échapper toujours à la loi commune; l'âge se 
fera sentir plus vivement un jour, et Delaunay ne 



— 2^2 

veut nous laisser que le souvenir de son immuable jeu- 
nesse. Il rejoue aujourd'hui tous ses principaux rôles 
dans une série de dernières représentations que la foule 
suit avec une attention extrême; en même temps il se 
montre tous les deux soirs dans les Effrontés. Ce labeur 
suprême, si fatigant qu'il soit, est une sorte de satisfac- 
tion et de bonheur pour le comédien, qui fait ainsi ses 
adieux à son public enthousiaste. Chaque soir, il vient, 
ce public, applaudir une fois encore l'artiste qui, pen- 
dant près de trente années consécutives, l'a charmé 
par la distinction de son jeu, la grâce de sa personne, 
et surtout par l'enchantement de cette voix que nous 
n'oublierons jamais, et qui aura su garder jusqu'au 
dernier jour la jeunesse et la fraîcheur des premières 
années. Mais, hélas! qui nous rendra désormais Fortu- 
nio ? qui nous rendra Valentin ? qui nous rendra Cœlio 
et Perdican ?... ' 

Une Poésie d'Aug. Barbier. — On trouve dans le 
célèbre roman de Jules Janin, Barnave, que la librairie 
des Bibliophiles a réédité il y a quelque temps dans la 
collection des Å’uvres diverses du grand critique, une 
pièce de vers, non signée, et qui est d'Auguste Bar- 
bier. Cette belle pièce ne figure pas dans les œuvres 
de l'auteur des ïambes; elle est donc peu connue, et la 
réception à l'Académie de Me^ Perraud, qui remplace 
Barbier, lui donne une actualité dont nous profiterons 



233 



pour la faire connaître à ceux de nos lecteurs qui 



Ignorent. 



LES VICTIMES 

Sophie, ô mon amour, mon ange! 
Vainement un pouvoir obscur 
Nous a jetés comme la fange 
Dans le fond d'un cloaque impur; 
Du nom de fille repentie 
On a beau flétrir ton destin, 
Ah! va, ma grande pervertie, 
Sophie, ô sublime catin 1 

Sous l'air pesant d'une bastille, 
Dans les flancs d'un donjon armé, 
Malgré la geôle avec sa grille, 
Malgré mon cachot enfumé, 
Malgré ma paillasse elle-même, 
Malgré le froid de mes carreaux, 
Je suis toujours libre, et je t'aime, 
A la barbe de nos bourreaux! 

Va, )e les brave et je les raille. 
Car, en dépit de leurs tourments, 
A travers barreaux et muraille, 
Amour unit nos cœurs aimants : 
Oui, tous les jours, à la même heure, 
Le dieu vient soulager nos maux, 
Et sa main, dans notre demeure, 
Fait reluire encor ses flambeaux. 

L'heure a sonné, divin prestige, 
Sa voix d'airain brise mes fers! 



— 2J4 — 

Je sens peser comme un vertige 
Sur mes yeux pesants et couverts : 
Hors de ses gonds ma porte roule, 
Bondit et tombe avec fracas ; 
Murs épais, donjon, tout s'écroule, 
Et ma Sophie est dans mes bras. 

Allons, que de nard on m'arrose, 
Foin de la tristesse et des pleurs! 
Enfants, des couronnes de rose. 
Du vin, des coussins et des fleurs! 
Qu'un ciel tout ivre nous éclaire. 
Amour, empoisonne mes sens, 
Et toi, Vénus la populaire, 
A toi mon hymne et mon encens ! 

A toi cette fleur, ô déesse! 
Je la jette sur ton autel. 
Cette rose, c'est ma maîtresse. 
Digne d'un dieu, d'un immortel; 
Cette rose, c'est sa poitrine, 
C'est sa cuisse au contour nerveux, 
C'est sa peau, c'est l'odeur divine 
Qui coule de ses bruns cheveux. 

C'est toi tout entière, 6 Sophie ! 
Quand ton corps souple et musculeux, 
Sous ma grosse face bouffie, 
Sous mon front large et pustuleux 
Se débat et roule en délire , 
Comme, dans le creux d'un ravin, 
La nymphe sous son vieux satyre 
Tout gonflé d'amour et de vin. 



— 23!) — 

Va, tu n'es pas une Française , 
Qui n'aime que du bout des dents; 
Ton corps en prend tout à son aise, 
Et tes baisers sont bien mordants. 
Oh! viens, ma bacchante romaine, 
Laisse mon bras te dérouler, 
Laisse-moi boire ton haleine, 
Laisse-moi te décheveler ! 

Dieu! que ma Sophie est belle, 
Quand le rouge lui monte au front! 
Que de beautés son corps révèle 
Dans cet instant sublime et prompt ' 
Son œil blanchit et s'illumine, 
Et son flanc, olein de volupté, 
Surpasse en ardeurs Messaline 
Et l'antique lubricité. 

Sophie!... Ah ! malheur et misère! 
Le songe a fui rapidement, 
Mon âme retombe à la terre, 
Tout n'est qu'erreur, isolement : 
Maintenant, morne et taciturne. 
Loin de mes rêves étouffants, 
Je suis triste comme Saturne 
Qui vient d'immoler ses enfants... 

Théâtres. — La quinzaine théâtrale a été très rem- 
plie, et même très brillamment remplie. Le 14 avril, 
ropéra-Comique et la Porte-Saint-Martin ont ouvert le 

feu. 

A rOpéra-Comique, un nouvel ouvrage, Lakiné, de 



— 236 — 

MM. Gondinet et Philippe Gille, musique de M. Léo 
Delibes, a obtenu un éclatant succès. C'est une sorte de 
légende indienne que les librettistes ont composée et 
écrite en se souvenant du joli roman si connu qui a pour 
titre : le Mariage de Loti. Ce sujet oriental, bien dé- 
coupé et approprié pour la musique, a inspiré à M. De- 
libes sa plus remarquable partition. Il en a fait un 
poème d'amour où les duos succèdent aux duos, et les 
extases aux extases, et qui se développe en présence de 
deux personnages principaux bien faits pour soupirer 
avec le charme le plus pénétrant les mélodies exquises 
du jeune maître, M. Talazac et M"e Van Zandt. Nous 
ne saurions assez dire combien ces deux remarquables 
artistes ont montré de grâce et de force à la fois dans 
l'interprétation de leurs rôles, pour lesquels ils semblent 
absolument créés. Les autres excellents artistes de 
rOpéra-Comique, MM. Cobalet, Barré, M^ei Frandin, 
Mole, etc., ne paraissent guère dans l'œuvre de M. De- 
libes que pour donner la réplique et pour ajouter, par 
leur talent, à la perfection d'un ensemble de troupe à 
la tête de laquelle M. Carvalho devra tenter de nous 
conserver toujours Talazac et Van Zandt. 

Ne quittons pas l'Opéra-Comique sans signaler la 
reprise de Carmen (21 avril), ce délicieux chef-d'œuvre 
du regretté Bizet, où M'^e Isaac remplace aujourd'hui 
M™e Galli-Marié. C'est Stéphane qui joue Don José, 
Taskin, Escamillo, et la jolie M"e Merguillier, Micaëla^ 



— 237 — 

créée jadis par M'ie Chapuy. Encore un très grand 
succès, où l'on a fait bisser quantité de morceaux, 
comme s'il se fût agi d'une pièce nouvelle. 

— A la Porte-Saint-Martin, le 15 avril, M. Adolphe 
Belot nous a donné un drame à grand spectacle, qui ne 
comprend pas moins de douze tableaux, et qui a pour 
titre : le Pavé de Paris. C'est un vieux sujet, — une 
mère retrouvant sa fille, — qui pourrait sembler bien 
rebattu, mais que M. Belot a su rendre intéressant, 
touchant, empoignant même, à force d'adresse, d'eSprit 
et d'habileté. On y pleure tant et plus, mais on s'y 
amuse à dose égale, grâce à l'inimitable Dailly, à Gobin, 
à Vannoy, à Volny, et enfin à M^es Fromentin et Lody, 
ces deux dernières fort remarquables dans les person- 
nages et les situations les plus pathétiques. 

— Au Gymnase, la comédie de Jules Claretie, Mon- 
sieur le Ministre, a cédé la place à un drame d'Albert 
Delpit : le Père de Martial, qui nous paraît, lui aussi, 
destiné à un nombre très respectable de représenta- 
tions. 

La pièce nouvelle est empruntée au roman du même 
auteur, qui a obtenu jadis un si brillant succès au Figaro 
d'abord, et en librairie ensuite, chez Paul Ollendorff. 
Nos lecteurs en connaissent donc suffisamment le sujet, 
que Delpit a quelque peu modifié dans son drame, tout 
en lui laissant les lignes puissantes et fortes sur lesquelles 
il repose. 



— 238 — 

La pièce a .profondément ému le public de la pre- 
mière représentation. Elle est d'un grand effet, parfois 
un peu pénible, dans certaines situations audacieuses 
que l'on n'admet pas du premier coup; mais elle classe 
définitivement Delpit au premier rang parmi les jeunes 
qui se font aujourd'hui un nom au théâtre. Il faut voir 
Marais (Martial Cambry) et Landrol (Pierre) dans ce 
drame, souvent terrible, pour se bien rendre compte de 
l'effet produit, qu'un rapide compte-rendu ne saurait 
suffisamment traduire. Lagrange, Barbe, H. Luguet et 
]Vimes pasca et Lemercier ont eu leur part d'applaudis- 
sements dans cette belle interprétation, vraiment digne 
des vieilles traditions littéraires eî artistiques du Gym- 
nase, et qui assurerait à elle seule le sort du Père de 
Martial. Delpit a une pièce reçue à la Comédie-Fran- 
çaise. Le succès qui a accueilli le premier soir le Père 
de Martial est d'un heureux augure pour celui qui l'at- 
tend prochainement à la rue de Richelieu. 

Nécrologie. — Le 22 avril, dans la nuit, est mort 
le doyen de la Société des gens de lettres , Michel 
Masson, de son vrai nom Gaudichot. Né en 1800, il 
avait juste l'âge du siècle. Il a collaboré à quelques- 
uns des drames les plus célèbres de l'ancien répertoire 
du boulevard du Temple : les Orphelins du pont Notre- 
Dame, Marianne, la Mendiante , eic... Michel Masson 
s'était remarié en 1875 avec une de ses cousines, 



— 2^9 — 

M"« Clémence Hading, proche parente de l'actrice Jane 
Hading, de la Renaissance. Il avait alors soixante- 
treize ans, et la femme qu'il épousait n'en avait guère 
que vingt-cinq. Il lui a cependant survécu, car elle 
mourut l'an dernier, et il conduisit lui-même son convoi. 
De ce mariage tardif est née une petite fille dont l'ac- 
teur Saint-Germain est le tuteur. 

— Le même jour mourait, à l'âge de soixante- 
quinze ans, une autre célébrité des théâtres du boulevard , 
l'acteur Surville, de son vrai nom Victor- Laurent 
Esliard. Il a joué très longtemps à la Porte-Saint- 
Martin et à l'Ambigu, et a créé ou repris des rôles im- 
portants dans la plupart des grands drames représentés 
sur ces deux théâtres : !a Grâce de Dieu, le Courrier de 
Lyon, la Tour de Nesle, Marie Tudor, Latude, Fualdès, 
le Pacte de famine, etc.. 

Surville a été longtemps vice-président de la Société 
des artistes dramatiques, dont il faisait partie de- 
puis 1840. 

— M. Jules Sandeau est mort à Paris le 24 de ce 
mois. Depuis la mort d'un fils unique, officier de ma- 
rine, qu'il perdit il y a cinq ou six ans, M. Sandeau 
semblait avoir renoncé à la vie; il ne travaillait plus, 
et l'on peut assurer que ce grand chagrin a été la cause 
première de sa mort. 

Né en 181 1, le 1 1 février, Jules Sandeau avait donc 
soixante-douze ans; il appartenait à l'Académie fran- 



— 240 — 

çaise depuis i8$8. Il laisse quelques romans qui ont 
eu jadis une grande célébrité, Marianna, le Docteur Hev- 
heaUy Madeleine , la Maison de Penarvan, etc., et qu'on 
lit encore aujourd'hui avec plaisir. Au théâtre, il a 
donné deux pièces qui comptent parmi les plus remar- 
quables du répertoire moderne de la Comédie-P'rançaise, 
Mademoiselle de la Seiglière et le Gendre de monsieur 
Poirier. Dans la première de ces pièces, il eut pour 
collaborateur anonyme M. Régnier, l'éminent socié- 
taire de la Comédie- Française, qu'il voulut renier 
ensuite. Il y eut même, à ce propos, une lettre de 
M. Régnier, adressée au Journal des Débats, qui établit 
très clairement la part de collaboration qui lui revient 
dans Mademoiselle de la Seiglière. Il touche d'ailleurs 
environ la moitié des droits d'auteur de la pièce. Pour 
le Gendre de monsieur Poirier, Sandeau a eu comme 
collaborateur, avoué cette fois, M. Emile Augier. Mais 
le jour où il voulut tenter d'écrire seul une comédie, 
M. Jules Sandeau prouva à tout le monde qu'il n'était 
pas un auteur dramatique, et qu'il ne pouvait songer à 
aborder le théâtre sans collaborateur. En effet , la 
Maison de Penarvan, comédie qu'il tira de son célèbre 
roman du même nom, et qu'il fit représenter au 
Théâtre-Français le i$ décembre 1863, y éprouva une 
chute complète, et n'alla même pas jusqu'à la fin sans 
siftlets. Depuis, M. Sandeau a encore donné au théâtre, 
mais cette fois en reprenant M. Augier comme colla- 



— 241 — 

borateur, une nouvelle comédie, Jean de Thommeray, 
tirée de son roman du même nom et qui a eu, au len- 
demain de la dernière guerre, et en raison des événe- 
ments qu'elle mettait en scène, un certain succès d'ac- 
tualité. 

C'est donc surtout comme romancier que M. San- 
deau aura marqué dans l'histoire littéraire de ce temps. 
Tout le monde sait qu'il a eu pour premier collabo- 
rateur, dans son premier roman. Rose et Blanche, une 
femme devenue bien illustre depuis sous la moitié de 
son nom, qu'elle lui emprunta en le quittant, M^^e Sand. 
Henri Heine a même publié à ce sujet, dans sa Lutèce, 
à l'adresse de Sandeau , quelques méchancetés qui 
n'empêchent pas que le nom tout entier de M. Sandeaiî 
mérite de lui survivre. 



Varia. — Les Commencements de Veuillot. — Le 
Constitutionnel, d'après un article du Nouvelliste de 
Rouen, signé de Souchières, donne de bien curieux 
renseignements sur les premiers essais de Louis Veuillot. 

C'est au Journal de Rouen qu'il débuta, à l'âge de 
dix-sept ans, par la chronique théâtrale, et ses articles 
mordants lui valurent un duel avec un acteur nommé 
Tilly. On se battit au pistolet, et Veuillot eut simple- 
ment sa redingote percée d'une balle ; mais la redin- 
gote était toute neuve, et il ne pouvait s'en consoler. 

i6 



— 242 — 

Aussi ses amis lui en offrirent-ils une autre, qu'ils appe- 
lèrent une « redingote de combat )>. 

Ce premier duel eut lieu en février 1832. Au mois 
de juin de la même année, seconde « affaire d'honneur ». 
La querelle eut pour origine un charivari donné au 
maire de Rouen, M. Barbet. Veuillot, qui avait pris fait 
et cause pour le maire charivarisé, fut accusé de véna- 
lité par le Journal de Rouen. Il riposta par l'entrefilet 
suivant : 

« Il est vrai que je reçois un salaire, et je ne vois pas 
que je doive en rougir. D'ailleurs, que fait donc au 
Journal de Rouen le rédacteur auquel je m'adresse? Si 
on ne le paye point en argent, comment le paye-t-on? 
En considération, en estime, en gloire? Alors il ne 
gagne rien. » 

On conçoit que, montée sur ce ton, la polémique ne 
pouvait avoir qu'une solution. Cette solution fut une 
rencontre au pistolet, comme la première, et qui, 
comme la première, aboutit pour Veuillot à une balle 
dans sa redingote... • 

Et, chose bizarre, dans son troisième et dernier 
duel , qui eut lieu à Périgueux quelques années plus 
tard, Louis Veuillot, rédacteur du Mémorial de la Dor- 
dogne, s'étant battu au pistolet contre M. Auguste Du- 
pont, rédacteur de VÈcho de la Dordogne, reçut encore 
une balle dans sa redingote! 



— 24^ — 

Autre détail assez piquant. Louis Veuillotfit paraître, 
dans VËcho de Rouen, plusieurs nouvelles , entre autres 
VHistoire de deux amants et d'un apothicaire^ bluette à 
laquelle le biographe Mirecourt a fait perfidement une 
réputation de légèreté qui, sous la plume des adver- 
saires de Veuillot, est devenue une accusation de por- 
nographie. 

« C'est être bien sévère , dit M. Souchières ; cette 
nouvelle n'est que la mise en scène de ce que l'on 
appelle au palais une « cause grasse ». Nous n'excu- 
sons pas le choix du sujet; mais sied-il bien de se mon- 
trer sévère pour l'étourderie d'un jeune homme de 
dix-huit ans ? » 

Toutes ces nouvelles d'ailleurs, Veuillot les publia à 
nouveau l'année suivante dans le Mémorial de la Dor- 
dogne, dont il devint le rédacteur en chef, en quittant 
VÊcho de Rouen. Elles ne causèrent pas le moindre 
scandale. 

Gustave Nadaud en voyage. — Le journal le Petit 
Marseillais reproduit la pièce de vers suivante qui lui a 
été adressée par G. Nadaud, à la suite du voyage que 
le célèbre chansonnier a récemment fait en Egypte. Il 
paraît que Nadaud n'a pas eu à se louer du paquebot 
anglais sur lequel il a accompli ce voyage , et il s'en 
est vengé en lançant contre le malheureux steamer 
l'anathème en vers que l'on va lire et qui porte pour 



— 244 — 

titre le nom du navire qui transporta le chansonnier de 
Brindisi à Alexandrie. 

LE KASHGAR 

C'est bien fait, c'est bien fait! Un homme de mon âge 

Partir seul, en hiver, pour un si long voyage, 

Aller jusqu'en Egypte et remonter le Nil 

Jusqu'à sa source...? oh! ça, non! Nihilum! Niliil! 

Celui qui m'attribue entreprise pareille 

Est le journal Pdit Marseillais (de Marseille) ! 

Enfin je l'ai voulu , ce voyage, et cherché; 

Et )e suis bien puni par où j'ai bien péché. 

Je suis sur le Kashgar, un assez bon navire, 

Un des Oriental Peninsular Empire, 

Naviguant de Venise à Suez, et portant 

La malle... vous savez... des Indes ! tout autant. 

Je m'en vais passer là près de quatre-vingts heures, 

Dans ma cabine à part, aux places les meilleures ; 

Mais ils sont tous Anglais ; ils se comprennent tous ; 

Je suis le chien français égaré chez les loups. 

Oh ! rien que d'y penser je me sens tout malade. 

Ma main, fort à propos, trouve la balustrade. 

Je me raidis en vain pour ne pas trébucher; 

Je comprends qu'on se dit : il devrait se coucher! 

Une femme de chambre, affreuse tête anglaise, 

Ouvre ses deux claviers et rit de mon malaise. 

Couchons-nous donc ! Horreur! mon lit, le croirait-on.'* 

Est de cuir, et mes draps, mes draps sont de coton, 

De coton mou, baveux... Oh! plutôt une bûche, 

La terre, les cailloux, que coucher dans la pluche ! 

Je me disais, souffrant, dans le chemin de fer : 

Tu souffriras bien plus quand tu seras en merl 



— 245 — 

Ni couché, ni debout! destinée étrange! 

Mais j'y pense ! Une amie a dit : Pourvu qu'il mange. 

Allons, c'est bien, il faut manger, c'est convenu. 

Examinons d'abord la table et le menu : 

La soupe, potion médicinale et noire", 

Avec morceau de chair, de quoi manger et boire. 

Chaque mets est monté, forcé, poivré, sucré, 

Pimenté, picklésé, faussé, dénaturé ; 

C'est comme la musique et la littérature ! 

Mon estomac n'est pas pour cette nourriture, 

Et quand même il aurait .. il a le mal de mer. 

Qu'on pourrait aussi bien appeler mal d'enfer, 

Les mets, à peine entrés, sortiraient de ma bouche, 

C'est horrible à penser... Il faut que je me couche ! 

J'ai le corps à la gêne et la tête à l'envers ; 

Mais je ne suis pas mort puisque je fais des vers. 

C'est égal, mes amis de Marseille et de Nice, 
Vous qui me plaigniez tant quand j'avais la jaunisse, 
Le mal le plus cuisant est d'être loin de vous. 
Que le sol est solide et le rivage doux ! 
Allez, ne faites pas comme moi les bravaches. 
Et restez simplement sur le plancher des vaches. 
Que si vous négligez mes avis, laissez-les; 
Mais ne naviguez pas sur un navire anglais ! 

(8 à 1 1 janvier 1883) 

Les Recettes des Effrontés. — Nous avons dit plus 
haut que M. Delaunay donne en ce moment ses der- 
nières représentations à la Comédie-Française. Voici le 
chiffre des recettes produites par les vingt premières 
représentations des Effrontés, comédie de M. Augier, 



— 246 — 

dans laquelle M. Delaunay a repris récemment, à l'âge 
de cinquante-sept ans, un rôle qu'il avait créé en 1861 , 
alors qu'il n'en avait que trente-cinq : 



ire représentation. 


2,873 


11 = 


représentation. 


7,539 


2e 


7,226 


I2« 




7,650 


^'^ — 


5,716 


13e 


— 


7,04s 


4e _ 


6,948 


14e 




7,642 


5« - 


7,598 


15e 




6,700 


6e 


7,476 


16e 




7,088 


T — 


7>498 


17e 




6,721 


8e 


6,808 


18e 




7,088 


9e _ 


6,745 


19e 


— 


7,>)6 


lOe — 


8,037 


20e 




7,294 



Ce qui donne un total de 138,831 francs, soit une 
moyenne de 6,941 francs par soirée. 



A bas les qui et les que! — On sait que les qui et 
les que, si commodes pour l'emmanchement des phrases, 
ne contribuent guère à l'élégance du style. M. Henry 
de Chennevières vient de trouver le moyen de 
s'affranchir de leur tyrannie en écrivant sur les Dessins 
du Louvre quarante-trois livraisons in-folio, dans les- 
quelles il n'a pas fait une seule fois emploi du qui ni 
du que. Il les a également bannis de la lettre suivante, 
adressée au Gaulois, et dans laquelle il explique l'anti- 
pathie que lui inspirent ces deux monosyllabes. 



— 247 



Paris, ce 25 mars 1882. 

Monsieur, 
Vous avez bien voulu découvrir dans les pages des Dessins 
■du Louvre une nouveauté de style. L'attention bienveillante de 
votre lecture me flatte infiniment. 

Permettez-moi de vous exposer les motifs de ma lutte lit- 
téraire. J'ai juré haine aux qui et aux ijue, ces lourds conjonc- 
tifs de la syntaxe. Cette guerre à toute outrance contre de 
paisibles pronoms trouble l'économie de la langue et le méca- 
nisme ordinaire des phrases; mais elle éclaircit la pensée, elle 
allège la période, elle suspend les longueurs. 

Depuis quatre siècles l'horrible ^ut tyrannise les lettres fran- 
çaises; il infeste les meilleurs écrivains; Rabelais le cultivait 
dans les bosquets de l'abbaye de Thélème; Pascal et La 
Bruyère montrèrent pour lui la plus coupable des indulgences. 
Bossuet le mettait sur les autels. Ne s'avisait-il pas de dire 
un jour : « Celui qui règne dans les deux, de qui relèvent tous 
les empires, à qui seul appartient..., etc. »? Cette déclinaison 
éhontée du qui faisait les délices des contemporains. Messieurs 
de Port-Royal renchérirent sur Bossuet et les beaux esprits 
de la cour et de la ville semèrent de qui leurs productions. A 
l'avènement de Voltaire, le qui régnait despotiquement. Vol- 
taire le laissa vivre. Il lui abandonna ses vers tragiques, mais 
il réconduisit de sa prose, de sa belle prose si pleine et si vive. 
Il ne l'expulsa point toutefois avec assez de rudesse, et l'am- 
bitieux pronom réapparut au seuil de certaines phrases. Cha- 
teaubriand le caressait de sa plume douillette et le berçait 
avec une mélancolie mignarde. Lamartine lui donna des ailes 
d'or et le lança dans l'azur de ses rêves. Notre qui, rendu 
insolent par l'hommage de ces grands noms, allait terroriser 
davantage encore la République des lettres. Victor Hugo, ému 



— 248 — 

de cette audace, voulut faire bonne justice de cet outrecui- 
dant; il l'appela en champ clos, le rudoya, l'estocada, mais 
l'autre tint ferme. 

J'ai essayé, Monsieur, d'approcher ce monstre, d'étudier sa 
tactique, ses moyens de défense. Enfin je l'ai surpris et je 
l'écorche vif : il méritait ce châtiment. La patience fut ma 
seule arme, la patience, à défaut de génie, une longue pa- 
tience. 

Avec les qui, la phrase s'embourbe, les pensées hautes ou 
gracieuses revêtent une enveloppe bourgeoise, les virilités de 
la concision perdent de leur étreinte. Le Qii'il mourût! du 
vieux Corneille ne me persuade pas. Émancipée des qui, la 
phrase s'en va légère, leste, sautillante, agaçante, provocante, 
amusante. Elle a le maintien jeune et aisé. C'est une fillette 
agile et court-vêtue, gagnant d'un saut le but de sa course. 

Le parti pris apparent de mon style, cette rage do l'anti- 
qui, pourrait sembler une gageure peu digne d'un écrivain 
d'art, mais cette petite conquête grammaticale me paraît ca- 
pable d'intéresser les curieux de littérature. 

Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments tout 
dévoués. 

Henry de Chennevières. 

A l'allure vive et aisée de cette lettre on ne se doute- 
rait certes pas que celui qui Ta écrite en a écarté l'un 
des mots les plus usités de la phrase française. 

Les Louanges de la prose. — Louis Veuillot, qui 
vient de mourir, était, quoi qu'il en ait dit et écrit, un 
excellent poète. Son volume des Couleuvres, le seul 
ouvrage de poésies qu'il ait publié, est aujourd'hui un 



— 249 — 

peu oublié, mais n'en est pas moins une œuvre de 
grand mérite. Il était toutefois plus grand prosateur 
que poète ; aussi est-il fort piquant de le voir mettre la 
poésie au second rang dans des vers aussi remarquables 
que les suivants : 

Ce n'est pas mon métier ni mon talent; la prose 

M'irait mieux, si j'avais à dire quelque chose. 

prose, mâle outil et bon aux fortes mains ! 

Quand l'esprit veut marcher, tu- lui fais des chemins ! 

Sans toi, dans l'idéal il flâne et vagabonde. 

Vrai langage des rois et des maîtres du monde, 

Tu donnes à l'idée un corps ferme et vaillant. 

Tu l'ornes si tu veux; jamais un faux brillant 

A sa simplicité, malgré toi, ne s'ajoute. 

Grave dans le combat, légère dans la joute, 

Tu vas droit à ton but, et tu n'as pas besoin 

De lâcher de la corde au mot qui fuit trop loin. 

Ton métal est à toi. Serve de la pensée, 

La phrase saine et souple, en son ordre placée, 

Vit, commande déjà; le poète aux abois 

Poursuit encor la rime à travers champs et bois. 

Bossuet a fini lorsque Boileau commence. 

En prose l'on enseigne, et l'on prie, et l'on pense. 

En prose l'on combat. Les vers les plus heureux 

Sont faits par des rêveurs ou par des amoureux. 

Dans les nobles desseins dont l'âme est occupée. 

Les vers sont le clairon, mais la prose est l'épée. 

Ne dirait-on pas du Sully-Prudhomme ? 

Une ancienne Énigme. — Fort curieuse, l'énigme sui- 



— 2 DO — 

vante, dont les premiers vers seulement sont générale- 
ment cités. Elle fait partie du Recueil des énigmes de ce 
temps^ qui a été publié à Paris, en 1638, en un petit 
volume in-i2. Nous ne faisons pas à nos lecteurs 
l'injure de leur en donner l'explication. 

Je suis un invisible corps 
Qui de bas lieu mon être tire, 
Et personne à peine ose dire 
Ni qui je suis, ni d'où je sors. 

Je parle et me tais à la fois, 

Et bien souvent, lorsqu'on nie presse, 

Je deviens femelle traîtresse, 

De hardi màle que j'étois. 

J'ignore l'art de discourir, , 

Et si, je me fais bien entendre. 
Le même moment qui m'engendre 
Me voit naître, et vivre, et mourir. 

Aucun œil ne me vit jamais. 
Je suis plus fragile qu'un verre. 
Mon bruit imite le tonnerre. 
Et je suis le bruit que je fais. 

Par moi l'un des sens est touché 
D'une très fâcheuse influence, 
Et l'on rougit de ma naissance 
Comme on rougirait d'un péché. 

Un poète eut sept villes pour soi 
Dont chacune se disait mère ; 
Mais ce qui se fit pour Homère 
Jamais ne se fera pour moi ! 



— 25l - 

Je n'ai ni lustre ni splendeur, 

J'ai des sœurs qui donnent à boire (?); 

Je suis en fort mauvaise odeur; 

Et si, l'on parle de ma gloire, 

Mesdames, — dont l'esprit charmant 
De m'expliquer ose entreprendre, — 
Gardez-vous bien de vous méprendre 
Et... de me faire en me nommant ! 



LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Aux dernières courses, la petite L... jase, debout dans 
sa voiture, avec trois ou quatre boudinés, des suicidés 
par amour. 

« Oh ! moi, soupire la naïve enfant, le jour où je me 
tuerai pour un homme, c'est qu'il n'y en aura plus 
d'autres! » , [Gaulois.) 



Un mot de coulissier enrichi. 

« Comment, lui demandait Christian, êtes-vous arrivé 
si vite à la fortune? 

— En me promenant sur la place de la Bourse, les 
deux mains dans les poches. 

— Dans les poches de qui? » [Gil Blas.) 



Dialogue parisien : 

« Figurez-vous, cher, que j'ai trente mille francs de 
rente et que je puis à peine joindre les deux bouts! 



2 :^2 — 



Allons donc! j'ai à peine le tiers, et je m'en tire. 
Parbleu ! vons, vous êtes père de famille ! » 

{Charivari.) 



A table d'hôte, un commis voyageur verse obligeam- 
ment à ses voisins toute la carafe de cidre qui se trouve 
devant lui. 

« Mais, Monsieur, lui dit un de ses voisins, vous nous 
donnez tout, vous ne vous servez pas. 

— Oh ! ne vous inquiétez pas; à présent je vais pou- 
voir m'en faire apporter du frais! » (_Voltaire.) 

X..., quoique marié à une femme charmante, a une 
intrigue avec une diva de café-concert. 

Hier il charge sa bonne de porter au domicile de la 
belle un billet doux. 

« Surtout, Françoise, pas un mot. 

— Monsieur peut être tranquille; pour ces choses- là, 
je suis très discrète Demandez à Madame. » 

(^Charivari.) 

Un auteur vient l'autre jour chez Dumas pour lui lire 
deux pièces de théâtre; et, après avoir lu la première : 
« Qu'en pensez-vous ? » lui dit-il. 
Alexandre Dumas, après un moment de réflexion : 
« J'aime mieux l'autre ! » [National.) 



— 253 — 

VARIÉTÉS 



LETTRES INÉDITES DE FLAUBERT 

La question relative à la publication possible de la corres- 
pondance de Flaubert est toujours pendante. On dit que sa 
nièce, qui a hérité de toute cette correspondance, et qui a su 
s'en faire remettre la plus grande partie par ses détenteurs, 
prétend garder les lettres de son célèbre parent dans ses ti- 
roirs. Nous croyons, si nous en jugeons par les publications 
partielles qui en ont déjà été faites, que cette confiscation de 
la correspondance de Flaubert serait bien regrettable. Ses 
lettres sont écrites dans le style le plus familier et le moins 
prétentieux qui soit; elles abondent donc en révélations pi- 
quantes, et nous montrent leur auteur sous son vrai jour, et 
dans un déshabillé absolu. 

Nous avons lu beaucoup de lettres de Flaubert adressées à 
une personne qui a toujours entretenu avec lui une corres- 
pondance demeurée exacte et fidèle jusqu'à la fin. 11 nous est 
permis de citer encore aujourd'hui deux lettres ou fragments 
de lettres empruntés à cette correspondance, et nous croyons 
que nos lecteurs ne s'en plaindront pas. 

Dans la première lettre, Flaubert exprime très crûment 
son opinion sur Voltaire. 

Dans la seconde, qui est écrite au milieu de l'hiver si dur 
de 1879-1880, Flaubert parle de ses deux ouvrages, dont 
l'un, Bouvard et Pécuchet, n'a vu le jour qu'après sa mort, et 
dont l'autre, le Château des Cœurs, était en cours de publi- 
cation dans la Revue moderne lorsqu'il a succombé. 

1859. 

...Vous savez bien que je ne partage nullement votre 
opinion sur la personne de M. de Voltaire. C'est pour 
moi un Saint. Pourquoi s'obstiner à voir un farceur dans 



— 2 54 — 

un homme qui était un fanatique ? M. de Maistre a dit 
de lui dans son Traité des sacrifices : « Il n'y a pas de 
fleur dans le jardin de l'intelligence que cette chenille 
n'ait souillée. » Je ne pardonne pas plus cette phrase à 
M. de Maistre que je ne pardonne tous leurs jugements 
à MM. Stendhal, Veuillot et Proudhon. C'est la même 
race quinteuse et anti-artiste. — Le tempérament est 
pour beaucoup dans nos prédilections littéraires. Or, 
j'aime le grand Voltaire autant que je déteste le grand 
Rousseau ; et cela me tient au cœur la diversité de nos 
appréciations. Je m'étonne que vous n'admiriez pas 
cette grande palpitation qui a remué un monde. Est-ce 
qu'on obtient de tels résultats quand on n'est pas sin- 
cère ? Vous êtes dans ce jugement-là de l'école du 
XVIIle siècle lui-même, qui voyait dans des enthou- 
siasmes religieux des momeries de prêtres. Inclinons- 
nous devant tous les autels. Bref, cet homme-là me 
semble ardent, acharné, convaincu, superbe. — Son 
Écrasons i'infâme me fait l'effet d'un cri de croisade. 
Toute son intelligence était une machine de guerre. Et 
ce qui me le fait chérir, c'est le dégoût que m'inspirent 
les Voltairiens, — des gens qui rient sur les grandes 
choses! Est-ce qu'il riait, lui? Il grinçait !... 

Dimanche, 24 janvier 1880. 
Je crois que vous errez, ma chère amie, et que je vous 
avais écrit vers le jour de l'an ? Ce qu'il y a de sûr, c'est 



— 255 — 

que j'attendais de vos nouvelles un peu anxieusement. 

Du reste, il ne faut pas m'en vouloir si je suis en 
faute. Songez que j'ai, en moyenne, trois ou quatre 
lettres à écrire par jour et de deux à trois volumes à 
lire par semaine, sans compter ce qu'il faut que je lise 
pour mon travail, si bien que, maintenant, je suis dé- 
bordé. Mes yeux ne suffisent plus à ma besogne, ni le 
temps non plus. Je suis obligé de répondre aux jeunes 
gens qui m'envoient leurs œuvres que, maintenant, je ne 
puis m'occuper d'eux, et je me fais (bien entendu) autant 
d'ennemis. 

Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il 
m'a fallu absorber pour mes deux bonshommes? — A 
plus de quinze cents. Mon dossier de notes a huit pouces 
de hauteur — et tout cela ou rien, c'est la même chose. 
Mais cette surabondance de documents m'a permis de 
n'être pas pédant : de cela, j'en suis sûr. 

Enfin je commence mon dernier cliapilre ! Quand il 
sera fini (à la fin d'avril ou de mai), j'irai à Paris pour 
le second volume, qui ne me demandera pas plus de six 
mois; il est fait aux trois quarts, et ne sera presque 
composé que de citations. Après quoi, je reposerai ma 
pauvre cervelle qui n'en peut plus. 

Lisez donc la Paix et la Guerre de Tolstoï, trois 
énormes volumes , chez Hachette. C'est un roman 
de premier ordre, bien que le dernier volume soit raté. 

Je n'ai pas souffert du froid, mais j'ai brûlé dix-huit 



— 2 50 — 

cordes de bois, sans compter un sac de coke par jour. 
J'ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à 
l'ours des cav.ernes, et, en somme, parfaitement bien, 
puisque, ne voyant personne, je n'entendais pas dire de 
bêtises. L'insupportabilité de la sottise humaine est de- 
venue chez moi une maladie^ et le mot est faible. Pres- 
que tous les humains ont le don de m'exaspérer, et je 
ne respire librement que dans le désert. Les querelles du 
parti bonapartiste sont pourtant divertissantes ! 

Les collèges de filles de Camille Sée ne me semblent 
pas plus drôles que les couvents, après tout ! — La 
question du divorce me tanne prodigieusement. J'aime 
la solution de Robin : « Non! les gens mariés doivent 
vivre éternellement ensemble, pour être punis de la 
bêtise qu'ils ont faite en s'épousant. » Cela est inique, 
mais folichon. 

Le Château des Cœurs a commencé à paraître dans le 
numéro d'hier. 

Dites à votre mari que je compatis à ses tristesses 
horticoles. — Comme le ciel est injuste ! Ici, je n'ai eu 
aucun dégât : pas une plante de gelée. 
Votre vieil ami, 

G. Flaubert. 



Georges d'Heylli. 



Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro g — i 5 mai i 8 S 3 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : MM. Perrin et Sarcey. — Louis Nicolardot. — La 
croix de Delaunay. — Le Salon de peinture. — Bibliographie. 

Nécrologie : Jules Goupil, Edouard Manet, M»»'^ Figeac-Jaluzot, 
Jules Amigues. ^ 

Varia : Le Salon en vers. — Le Convoi de Musset. — Renan et 
les omnibus. — La Vie d'un comédien. 

Les Mots de la quinzaine. 

Erratum. 

Variétés : Le Cinquantenaire du Charivari. 



La Quinzaine. — MM. Perrin et Sarcey. — Louis 
Nicolardot. — La croix de Delaunay. — Un petit évé- 
nement littéraire assez piquant a signalé la dernière 
quinzaine. Nous voulons parler de la préface que 
M. Emile Perrin a msé.ée en tête du huitième volume 
des Annales du théâtre que publient chaque année 
MM. Edouard Noël et Edmond Stoullig et qui vient de 
paraître chez Charpentier. Celte préface a pour titre : 
I. — iS83. 17 



4 _ 258 — 

Êîude sur la mise en scène, et l'on conviendra que per- 
sonne n'était plus apte pour l'écrire que le directeur 
éminent qui a successivement et si brillamment fait ses 
preuves à l'Opéra-Comique, à l'Opéra, et enfin à la Comé- 
die-Française. A ce point de vue, la lecture de l'étude de 
M. Perrin offre donc un intérêt des plus vits. Mais cet 
intérêt s'augmente encore de ce fait que l'étude en 
question est dédiée à notre confrère Sarcey et qu'elle 
est en partie une réponse à un certain nombre d'arti- 
cles du célèbre critique du Temps qui , depuis quelques 
années, est toujours en guerre ouverte avec le direc- 
teur de la Comédie-Française. 

Cette étude se divise en trois parties : la première et 
la troisième s'adressent exclusivement à M. Sarcey ; dans 
la seconde, qui est la plus étendue et la plus importante, 
nous trouvons les plus curieux et les'plus intéressants dé- 
tails sur la mise en scène au théâtre prise à son origine, et 
sur ses progrès successifs. On peut dire que ce n'est 
que lentement que ces progrès se sont produits, et sur- 
tout depuis le commencement de ce siècle. Ainsi, croi- 
rait-on qu'en 171 9, en pleine régence, alors que le 
luxe était répandu partout, alors que la fortune pu- 
blique prenait un essor considérable et donnait lieu à 
des exigences de bon goût et de confort sans cesse 
augmentés, croirait-on qu'en 1719 le Théâtre-Français 
était toujours éclairé « à la chandelle »? M. Perrin 
constate, d'après un document emprunté aux archives 



— 2 59 — 

du théâtre, que chaque soir la salle et ses dépendances 
étaient éclairées par deux cent soixante-huit chan- 
delles pesant ensemble 40 livres et coûtant 21 francs? 
En i-jS],'û y avait eu progrès ; on comptait cent vingt- 
huit « bougies » pour la seule rampe du Théâtre-Fran- 
çais. Cette fois la chandelle ne servait plus que dans 
les couloirs. A ce moment, on songe à substituer l'éclai- 
rage à l'huile à celui de la cire, ainsi que cela avait lieu 
à l'Opéra dont la rampe était éclairée par « 800 mè- 
ches, dont chacune donne une fois plus de lumière 
qu'une bougie ». Nous voilà loin, ajoute M. Perrin, 
de la lampe électrique et des 8,500 becs de gaz qui 
éclairent aujourd'hui la salle de M. Garnier et né- 
cessitent une dépense de 1,300 francs par représenta- 
tion ! M. Perrin entre dans beaucoup d'autres détails 
également curieux, et, pour ce qui concerne le théâtre 
contemporain, il s'arrête particulièrement et plus lon- 
guement sur la mise en scène de le Roi s'amuse, à la- 
quelle il a présidé. On sait que M. Sarcey a précisément 
reproché à M. Perrin les excès de cette mise en scène 
dans deux ou trois articles, oia il a épanché à ce sujet 
tout ce qu'il avait de bile contre les procédés de l'admi- 
nistrateur de la Comédie-Française en matière de mise 
en scène. M. Perrin se défend en fort bons termes à ce 
sujet : il n'a fait que se conformer aux indications mêmes 
de la pièce imprimée, et il a eu la complète approbation 
et de Victor Hugo et de ses deux lieutenants, MM. Vac- 



— 200 — 

querie et Meiirice. Il termine enfin cet intéressant plai- 
doyer pro domo par les lignes suivantes , qui résument 
toute la partie de son étude particulièrement consa- 
crée à sa réplique aux articles de Sarcey : 

« Mais non, il est convenu que je suis un administra- 
teur néfaste pour la Comédie-Française; vous le dites 
sous toutes les formes, vous le répétez à satiété, vous 
tâchezde le persuadera vos lecteurs. Eh bien, Monsieur, 
je ne crois pas que ce soit là l'avis du public ; je ne suis 
même pas bien sûr que ce soit le vôtre, et vous m'excu- 
serez de vous dire que ce n'est pas du tout le mien... » 

Sarcey a répondu à la réplique de M. Perrin dans 
son feuilleton du Temps du 30 avril. Sa réponse a été 
aussi courtoise que l'avait été d'ailleurs la partie de 
l'étude du directeur du Théâtre-Français qui lui était 
plus spécialement adressée. Sarcey se défend naturelle- 
ment d'avoir un parti pris absolu contre la Comédie- 
Française, et surtout contre son administrateur général. 
« Si je ne vous regardais pas comme un homme tout à 
fait supérieur dans votre spécialité , lui dit-il, je ne 
prendrais pas la peine de vous attaquer et de vous dis- 
cuter. En somme, j'ai pour votre talent d'administrateur 
la plus profonde estime, mais cependant je conçois l'ad- 
ministration d'un grand théâtre autrement que vous ne 
la comprenez, voilà tout. Vous n'en êtes pas moins, à 
mes yeux, un très galant homme dont, à l'occasion, je 
serai très heureux de serrer la main... » 



201 

On voit donc que la polémique a été des plus cour- 
toises, et nous devons même nous réjouir qu'elle ait eu 
lieu, car elle nous a valu un travail de M. Perrin des 
plus intéressants, et elle nous vaudra bientôt encore 
une série d'articles que Sarcey nous promet d'écrire à 
ce sujet dans son feuilleton hebdomadaire du Temps. 

— M. Louis Nicolardot vient de lancer un nouveau 
« livre-pétard » dans la librairie Parisienne. Sous le 
titre de l'Impeccable Théophile Gautier, il a publié , ces 
jours-ci, chez M. Tresse, un volume où il cherche à 
démontrer que l'auteur de Mademoiselle de Maupin ne 
fut jamais qu'un poète incomplet, sans respect de la 
syntaxe et de la prosodie et, en somme, très surfait 
comme écrivain. Tout cela ne prouve pas grand'chose, 
et le livre de M. Nicolardot ne vaudrait ni plus ni 
moins que tant d'autres appréciations critiques du même 
genre, si l'auteur ne les avait aggravées par quelques 
pages finales, dans lesquelles il paraît vouloir étudier 
plus particulièrement Gautier au point de vue moral. 
Que le lecteur se reporte au chapitre XIII du travail de 
M. Nicolardot. Il y trouvera un certain nombre de révé- 
lations absolument cyniques , ordurières et invraisem- 
blables, qui rappellent celles que l'auteur nous avait 
déjà faites sur Sainte-Beuve, il y a quelque temps. 
Cette fois, M. Nicolardot a été si loin que son éditeur 
a dû lui-même expurger son livre et modifier dans ses 
dernières lignes une phrase pleine d'immondices qui 



— 202 — 

heureusement ne sera plus qu'à moitié compréhensible, 
mais qui cependant l'est encore trop en dépit de l'am- 
putation qu'elle a dû subir. M. Nicolardot s'est donc fait 
la triste notoriété d'un iconoclaste en matière de statues 
littéraires. Et encore s'il se bornait à tenter de les 
briser... sans les couvrir de sa bave et de ses ordures!... 

— Nous annoncions, dans notre dernier numéro, la 
retraite définitive de M. Delaunay, sociétaire de la 
Comédie-Française. Depuis, le sympathique comédien, 
cédant aux sollicitations du public et à celles de ses 
camarades, est revenu sur sa décision, et il garde son 
rang de second doyen jusqu'à une époque indéterminée. 
Nous avions craint de perdre Valentin et Fortunio, 
Cœlio et Perdican, réjouissons-nous donc de voir de- 
meurer encore sur la brèche Perdican et Cœlio, For- 
tunio et Valentin! Malgré cette détermination de 
M. Delaunay, nous n'en maintenons pas moins les 
réserves que nous faisions récemment à propos de sa 
retraite; le public seul et le théâtre profiteront de la 
prolongation de séjour de l'éminent artiste ; quant à lui, 
parvenu à l'apogée de sa gloire et de son talent, il n'y 
peut plus rien ajouter. 

En remerciement du sacrifice de sa liberté, que 
M. Delaunay vient de faire à la Comédie-Française, 
le gouvernement lui a décerné la croix de la Légion 
d'honneur, pour prix de ses trente-six années de ser- 
vices sur notre première scène. Celte nomination, qui a 



— 2G3 — 

été partout sympathiquement accueillie, est la première 
qui soit octroyée à un comédien en exercice^ comme 
récompense de son talent. En effet, les comédiens dé- 
corés antérieurement l'ont été, soit pour des faits spé- 
ciaux étrangers au théâtre , soit comme professeurs 
au Conservatoire. C'est à ce dernier titre, notamment, 
que MM. Régnier, Obin, Mocker, Got et Faure ont 
reçu la croix. Cette fois le décret du 4 mai, qui nomme 
M. Delaunay, vise en le décorant sa qualité de « Socié- 
taire de la Comédie-Française « avant toutes les autres. 
On n'avait fait qu'entr'ouvrir, jusqu'à présent, la porte 
de la Légion d'honneur aux comédiens ; on la leur 
ouvre toute grande aujourd'hui. Tant qu'on n'y fera 
passer que des artistes de la valeur et de l'honorabilité 
de M. Delaunay, nous ne pourrons qu'applaudir, et 
nous sommes persuadés que, pour l'honneur et la con- 
sidération de l'Ordre, on n'y fera jamais passer que 
ceux-là I... 

Le Salon de peinture. — Le i^'^ mai a eu lieu, 
comme d'habitude , l'ouverture officielle du Salon an- 
nuel de peinture et de sculpture. La veille, jour dit du 
vernissage, le Paris curieux s'était précipité en foule à 
cette solennité, où l'on s'est encore écrasé, croyons- 
nous bien, un peu plus qu'à l'ordinaire. De plus en 
plus il devient de bon ton d'aller se faire voir ce jour-là 
au Palais des Champs-Elysées, et les invitations lancées 



— 2b4 — 

deviennent si abondantes qu'on ferait tout aussi bien 
de laisser l'entrée libre à qui voudrait venir : ce serait 
peut-être encore le meilleur moyen d'avoir un peu 
moins de monde. 

Il est assez de mode, parmi ceux qui veulent se faire 
passer pour connaisseurs, de répéter tous les ans que le 
Salon est en décadence. Il est certain que, depuis que 
les grands noms s'en tiennent plus souvent éloignés, les 
œuvres saillantes se font plus rares ' ; mais en général 
un Salon vaut l'autre. Cependant on paraît s'accorder 
à reconnaître que l'ensemble de celui de cette année est 
particulièrement faible. 

Nous exceptons, bien entendu, de cette appréciation 
des chefs-d'œuvre comme la Liseuse d'Henner ; mais le 
public, qui, à défaut de grives, se contente de merles, 
fait cercle autour d'œuvres d'un mérite assez contes- 
table, comme le Christ de M. Morot, à qui l'on a donné 
la place d'honneur, car il est la première toile qui 
frappe la vue quand on entre dans le grand salon. 
L'idée de la divinité du Christ est absente , et l'artiste 



I. Voici les noms de peintres marquants qui n'ont rien envoyé 
cette année au Salon : Baudry, de Beaumont, Bida, Rosa Bonlieur, 
Bonvin , Chaplin, Cormon, Dagnan, Détaille, G. Dupré, Gérôme, 
Guillaumet, Heilbuth, Isabey, Jacque, E. Lambert, E. Lami, Louis 
Leloir, H. Lévy, Macliard, Meissonier, Merson, G. Moreau, de Neu- 
ville, de Nittis, Ribot, Roybet, A. Stevens, Van Marcke, Yvon, 
Ziem. Et certainement nous en passons, sinon des meilleurs, du moins 
des bons. 



— 205 — 

expose tout simplement un homme crucifié; mais alors, 
puisque l'on entre en plein réalisme, pourquoi cet homme, 
qui est mort, a-t-il les chairs aussi roses ? et, puisqu'il 
a gravi pieds nus les hauteurs du Calvaire, pourquoi 
a-t-il les membres aussi propres? 

Le sentiment religieux n'occupe aussi qu'une bien 
petite place dans la grande toile de M, Le Rolle, l'Arri- 
vée des bergers : il est vrai qu'il ne s'agit que de Jésus 
nouveau-né et que l'idée de sa divinité n'a pas encore 
eu le temps de faire son chemin. Mais c'est toujours là 
un bon tableau, d'une couleur agréable, et qui est en 
progrès réel sur les paysanneries un peu fades auxquelles 
l'artiste semblait vouloir nous habituer. 

On regarde beaucoup VAndroma(]ue de M. Roche- 
grosse : c'est véritablement une œuvre de mérite, sur- 
tout pour un artiste de vingt-trois ans. La voix du 
peuple le désigne pour le prix du Salon; sera-t-elle 
aussi la voix des dieux qui composent le jury ? 

M. Georges Bertrand, après l'heureux pétard de son 
tableau de Patrie, dont le succès avait été réel , vient 
d'en lancer un autre qui a quelque peu raté. On a dit 
que le sublime est voisin du ridicule; nous ne pensons 
pas que ce soit du côté du sublime que penche le Prin- 
temps qui passe de ce jeune peintre, qui est pourtant 
un de ceux qui ont quelque chose. Heureusement il a 
les années devant lui pour racheter ses erreurs. 

En face de l'immense toile de M. Georges Bertrand, 



— 266 — 

se trouve la non moins immense toile de M. Giron, les 
Deux Sœurs. Sans doute il y a des qualités dans cette 
œuvre confuse, qui nous donne, dans une note assez 
exacte, un aspect bien vivant de la place de la Made- 
leine; mais ce qui fait le sujet du tableau, bien que 
placé au premier plan, disparaît trop dans la multi- 
plicité des détails. En tout cas, c'est du dévouement 
que d'entreprendre une toile de cette dimension , 
qu'on court bien le risque de ne pouvoir placer nulle 
part. 

Nous ne voulons pas passer sous silence la belle 
vache grandeur naturelle que M. Roll nous offre dans 
son tableau intitulé : En Normandie, et qui fait songer à 
la célèbre toile de Paul Potter. M. Roll est un vrai 
peintre, et il le prouve deux fois cette année, tant par 
le tableau dont nous venons de parler que par le beau 
portrait qui lui fait face. 

M. Schenck, après s'être parqué longtemps avec ses 
moutons dans les montagnes, a passé, il y a deux ans, 
par les oies, pour arriver, cette année, à des Dindons 
îrouvant un supplément : ce sont des dindons furieux de 
rencontrer dans les champs ime crinoline plus rouge 
qu'eux. Trop d'esprit nuit, Monsieur Schenck, et votre 
toile grotesque en est la preuve. 

Après toutes ces vastes compositions, on éprouve le 
besoin de se reposer sur de plus petites toiles, où l'on 
trouvera mieux son compte. Parmi elles nous citerons 



— 2G7 — 

rapidement les jolis spldats de Protais, marchant -au 
bord de la mer per arnica silentia lutKZ; une poétique 
vue du Tibre, par Hector Le Roux; les paysages de 
Pelouse, d^Harpignies, de Pointelin ; les moulons de 
Brissoî ; la vivante et spirituelle Brasserie de Jean 
Béraud; le vigoureux duo de J.-P. Laurens, le Pape 
et l'Inquisiteur. Passons rapidement devant M. Bastien- 
Lepage, qui refait tous les ans le même tableau. Après 
avoir étonné le public, ne fmit-il pas par l'ennuyer un 
peu ? Cet artiste, que les lauriers de Millet empêchent 
de dormir, ne nous paraît pas destiné à beaucoup trou- 
bler le sommeil de la postérité. 

Contrairement à la peinture, la sculpture est, elle, 
en progrès, et, entre autres œuvres de mérite, il faut 
signaler surtout les Premières Funérailles de Barrias, la 
Castalie de Guillaume, le Mirabeau aux états généraux 
de Dalou, le Porte-falot de Frémiet. 

Que nos lecteurs aillent, du reste, juger par eux- 
mêmes. C'est toujours une jolie promenade que d'aller 
au Salon, situé en pleine verdure des Champs-Elysées. 
En n'y restant pas trop longtemps, on est sûr de n'y 
pas trop voir de mauvaises choses et de n'y pas prendre 
une trop forte migraine. Et puis un bon déjeuner chez 
Ledoyen n'est-il pas fait pour consoler de bien des 
croûtes? 

Bibliographie. — Notre confrère, Charles Diguet, 



— 268 — 

vient de publier chez Lemerre un recueil de ses derniers 
vers, sous le titre de Refrains des belles années. Un des 
livres de Diguet, bien connu des amateurs, Blondes et 
Brunes, a eu l'honneur d'une citation de Sainte-Beuve. 
« L'auteur, a-t-il dit, met de la saveur à bien des choses 
que nous avions coutume de goûter chez Horace et chez 
les anciens : la mort à côté de la vie, l'amertume dans 
le plaisir. » Si Sainte-Beuve vivait encore, il nous 
dirait sans doute, en termes également exquis et choisis, 
tout le bien qu'il pourrait penser du nouveau recueil 
de Diguet, dont la pièce suivante donnera une idée à 
nos lecteurs. 

A UNE CHATTE BLONDE 

Chère petite chatte aux prunelles de feu, 
Dont les fibrilles d'or brillent dans la pénombre 

De ton alcôve en satin bleu. 
J'aime de ton ronron la cadence et le nombre. 



Alors j'aime à passer sur ton corps doux et blanc 
Ma main; alors j'adore ordonnancer tes poses, 

Comme dans un rythme savant, 
Pour tes membres félins qu'au plaisir tu disposes. 

Je vais jusqu'à ta gorge et dessous ton menton 
Déposer des baisers; et toi, belle indolente, 

Tu réponds avec un ronron. 
Et, dans ton nonchaloir, tu t'endors insolente. 



— 209 — 

Ne va pas t'éveiller; laisse monter l'amour, 
Savoure la superbe, étrange délicate; 

Si tu répliquais à ton tour. 
Je craindrais de sentir la griffe de ta patte. 

r 

NÉCROLOGIE. — Deux artistes, deux peintres d'une 
certaine notoriété, bien que d'un talent différent, 
MM. Jules Goupil et Edouard Manet,sont morts à la fin 
de la dernière quinzaine, au moment même où s'ouvrait 
le nouveau Salon. 

Le 27 avril notre ami Jules Goupil, qui était venu 
s'établir à Neuilly pour la belle saison, est mort dans la 
rue Jacques-Dulud des suites d'une affection de poitrine 
qu'il avait d'abord été vainement soigner dans le Midi. 
Né le 8 mai 1839, à Paris, Jules-Adolphe Goupil allait 
donc entrer dans sa quarante-cinquième année. Il était 
élève d'Henri Scheffer, l'auteur de la Charlotte Corday 
du Luxembourg, et non de son frère Ary, ainsi que 
l'ont imprimé quelques journaux. Citons au nombre de 
ses meilleures toiles : Le Jeune Citoyen de l'an V {^^ mé- 
daille en 1873), les Accordailles, la Merveilleuse 
(ife médaille en 187$), et parmi ses portraits, ceux du 
député Arthur Picard, le frère d'Ernest (Salon de 1881), 
et de Mme Camille Sée, la fille du docteur Germain Sée 
et la femme de l'ancien député de Saint-Denis, au- 
jourd'hui conseiller d'État (Salon de 1882). Il avait 
reçu la croix de la Légion d'honneur le 18 janvier 1881. 

Jules Goupil, qui avait épousé la fille d'un architecte, 



270 



laisse deux jeunes enfants, un fils et une fille. Un de ses 
frères, Léon Goupil, qui a travaillé autrefois, lui aussi, 
dans l'atelier d'Henri Scheffer, fait de la peinture de 
genre. 

— Le 30 avril est mort le peintre Edouard Manet le 
jour même du vernissage au Salon, elle jour même aussi 
où, par une singulière coïncidence, nous enterrions 
notre pauvre ami Jules Goupil à Neuilly. Né le 23 jan- 
vier 1832, à Paris, Manet venait donc d'accomplir sa 
cinquante-unième année. Il était fils d'un chef de divi- 
sion au ministère de la Justice. 

Manet est connu du public surtout par ses tableaux 
excentriques. Il était en effet coloriste à sa manière, 
aimant les tons voyants et criards, le jaune, le bleu ou 
le rouge, les associant volontiers tous les trois, et attirant 
en somme la foule autour de ses toiles aussi bien par la 
singularité de sa peinture que par celle des sujets qu'il 
traitait. Les connaisseurs lui trouvaient cependant du 
talent. Son portrait de P^aure, celui d'Antonin Proust, 
sont sérieusement traités ; son fameux tableau le Bon 
Bock (Salon de 1873) '* ^^ la valeur. Mais, malgré tout, 
le nom de Manet ne lui survivra qu'en raison de l'excès 
de sa fantaisie un peu personnelle et un peu trop libre 
en matière artistique. 

Manet avait jadis, chez Couture, été camarade d'ate- 
lier de M. Antonin Proust, député, qui a été ministre 
des Arts dans le ministère Gambelta. Aussi, lorsque 



271 



M. Proust fut nommé ministre, sa première pensée fut- 
elle de donner à M. Manet une distinction qui récom- 
pensa d'ailleurs, en cette circonstance, autant la persé- 
vérance que le mérite de ce peintre discuté, et il lui fit 
attribuer la croix de la Légion d'honneur le 30 dé- 
cembre 1881. 

— U^^ Bathilde-AugustineFigeac, ancienne sociétaire 
de la Comédie-Française, qu'elle a quittée il y a une 
vingtaine d'années environ pour épouser M. Jules Jalu- 
zot, directeur des magasins du Printemps, est morte le 
29 avril à Paris. M"e Figeac avait d'abord paru sur le 
théâtre delà Renaissance en 1839, et l'année suivante 
sur celui de la Porte-Saint-Marlin. C'est là qu'elle créa, 
le 14 mars 1840, le rôle d'Inès de Christoval dans 
l'unique représentation du Vautrin de Balzac. Elle joua 
ensuite en province et à l'étranger, puis revint à Paris, 
où elle s'engagea au Vaudeville et enfin au Gymnase. 
Elle créa à ce dernier théâtre, en 1855, Julie dans Phi- 
liberte et Marceline dans Diane de Lys ; enfin, en 185$, 
elle obtint son meilleur succès dans le personnage de 
Mine de Santis du Demi-Monde. Elle fut aussitôt engagée 
à la Comédie-Française oij elle débuta, le 2 novembre 
1855, dans le rôle de Mme de Prie du Gâteau des reines, 
comédie de Léon Gozlan, rôle qu'avait créé Augustine 
Brohan. 

Le meilleur succès de M^e Figeac à la Comédie-Fran- 
çaise a été sa création du personnage de la baronne 



— 272 — 

d'Erlac dans une comédie de Scribe, Feu Lionel (23 jan- 
vier 18$ 8), qui lui a mérité deux ans plus tard les hon- 
neurs du sociétariat. 

Mme Figeac-Jaluzot avait environ soixante ans. 

— Le journaliste et homme politique Jules Amigues 
est mort à Paris le 29 avril. H était né en 1829. Il a 
été longtemps, de 1860 à 1869, correspondant du 
Temps, puis du Moniteur. 

Après la Commune il défendit très vivement Rossel, 
et fit toutes les démarches possibles pour obtenir sa 
grâce. Rallié au bonapartisme, il devint l'un de ses plus 
fervents adeptes, et à ce titre il parvint, en 1877, après 
le coup d'État du 16 mai, à se faire nommer député 
dans le Nord ; mais il fut invalidé par la Chambre, et ne 
put se faire renommer. 

Le 2 juin 1870, M. Jules Amigues a fait représenter à 
la Comédie-Française, en société avec M. Marcelin 
Desboutins, un drame en cinq actes, en vers, intitulé 
Maurice de Saxe. Les représentations de ce drame, joué 
en plein été, furent bientôt interrompues par les grands 
bruits de la guerre. Il disparu*- de l'affiche après vingt- 
deux représentations, que les événements rendirent 
absolument infructueuses. Got, Maubant, Boucher, 
Seveste (qui a été tué à Buzenval), Coquelin cadet, 
Prud'hon, Barré, et M^es victoria-Lafontaine, Marie- 
Royer, Oranger, Lloyd, etc., jouaient les rôles princi- 
paux de cette pièce, d'ailleurs intéressante, et qui eût 



— 27^ — 

cerlainement joui d'un meilleur sort en d'autres temps. 
M. Jules Amigues avait été décoré de la Légion 
d'honneur le 15 février 1868. 

Varia. — Le Salon en vers. — Nous empruntons au 
Triboulet la fantaisie poétique inspirée à son rédacteur 
Grelot par l'ouverture du Salon de peinture. Nous 
en avons retranché les strophes politiques, qui ne sont 
pas de notre domaine. 

MON SALON DE PEINTURE 

Je l'ai visité, ce Salon, 

J'ai vu les Glaize, les Vollon 

Et les Toudouze, 
Les Worms qu'on achète à grands frais 
Et les paysages très frais 

Signés Pelouze. 

J'ai passé de fort bons instants 
Devant des portraits méritants 

Que Cot expose, 
Et, sans chercher l'heure au cadran, 
Devant les Carolus Duran 

Fait une pause. 

Si mon Cinq était moins réduit, 
Bouguereau, je voudrais ta Nuit 

Avec ses voiles. 
Et, si i'avi;is autant d'argent 
Que Grévy, j'irais chez Sargent 

Choisir des toiles. 

18 



il faut se moquer des protêts 
Pour se payer le beau Protais 

De cette année. 
Et ' ? contemple un Bonnat 

Je .: ^ que l'on m'en donnât 

Une fournée. 

RoU, plein de sève et de savoir, 
Distribue un peu trop te noir 

A l'aveuglette; 
On dirait qu'au lieu de carmin, 
Cazot, il a broyé ta main 

Sur sa palette. 



Bref, ce Salon n'est pas mauvais; 
Et cependant, quand je m'en vais 

De cette enceinte. 
Soyons très franc, j'éprouve en moi. 
Au fond du cœur, comme un émoi. 

Comme une étreinte. 

Car, hélas! je ne comprends pas 
Que tant de pauvres ici-bas 

Courent les routes. 
Quand, pour tout un peuple affamé. 
On a dans un local fermé 

Autant de croûtes. 

U Bilan de Fedora. — Cette célèbre pièce vient de 
quitter l'affiche du théâtre du Vaudeville après cent 
trente représentations. Sarah Bernhardi est partie avec 
une troupe spéciale pour représenter Fe.îorj. en province 



- 27:» — 



et à l'étranger pendant plusieurs mois. Berton et Vois 
accompagnent l'illustre artiste et vont jouer à ses côtés 
les rôles qu'ils ont créés au Vaudeville. Après la France, 
la troupe de Sarah Bemhardt ira en Allemagne, en Suède, 
en Norsvège et peut-être en Russie. 

Le bilan financier de Fedora. au Vaudevillle se résume 
de la manière suivante : Les recettes de la pièce ont 
produit un million cent quarante et un mille cinq cent 
soixante francs. Sarah a touché pour sa part 1 00,000 fr. 
pendant les cent premières soirées, et 45,000 francs 
pendant les trente dernières. Enfin Sardou, qui perçoit 
1 5 p. 100 de droits d'auteur par soirée, a reçu, à ce titre, 
une somme de 1 56,234 francs, sans compter ses billets 
d'auteur et les droits nouveaux que vont lui rapporter 
encore les représentations données par Sarah Bemhardt 
pendant la tournée artistique dont nous venons de 
parler. 

Le Convoi de Musset. — Le 2 mai était l'anniversaire 
de la mort d'Alfred de Musset. On sait que son convoi 
fut suivi par bien peu de monde. Si l'illustre poète avait 
vécu jusqu'à nos jours, quelles funérailles splendides 
n'aurait-il pas aujourd'hui!... 

A ce propos, nous trouvons dans l'Intermédiaire une 
lettre inédite de Th. Barrière, qui assistait à ce convoi, 
hélas ! trop déserté, et qui en parle avec quelques cu- 
rieux détails. Il vise même dans sa lettre un de nos 



- 276 - 

confrères très connu, et le malmène assez vivement 
pour que nous nous croyions obligé de supprimer son 
nom, que l'Intermédiaire donne cependant tout entier. 
Les curieux pourront rechercher le nom, si bon leur 
semble, dans la collection de ce journal ; il importe peu 
d'ailleurs dans la circonstance. 

A M. Chéri. 
Hôtel des Princes, à Marseille. 

Paris, 12 mai iSSy. 

Mon cher ami, figure-toi que j'ai perdu votre lettre. Le 
diable me l'a enlevée. Je ne savais plus où écrire, attendu que 
j'ai une mémoire de linotte. Comment, imbécile, tu es malade? 
Eh bien, pourquoi ça donc?... Nos amis sont près de toi, 
sans doute ? Donne-leur des poignées de main de ma part et 
dis-leur que je ne pourrai pas aller à Marseille. Nous allons 
entrer en répétition au Gymnase, et puis d'ailleurs il ferait 
trop chaud pour nous là-bas, je suis shr que j'y serais ma- 
lade tout de suite. Le soleil ne me fait pas de bien à moi, et 
à toi non plus à ce qu'il paraît. — Une longue lettre, dis-tu; 
mais, mon pauvre vieux, je n'ai pas grand'chose à l'apprendre. 
Je suis très vexé de te savoir malade si loin que ça. Enfin! 
guéris-toi. Voilà, je pense, un bon conseil que tu suivras. Ceci 
est du Prudhomme. — Ce pauvre de Musset est mort. Je l'ai 
accompagné jusqu'au cimetière à pied, bras dessus, bras des- 
sous avec Maquet et l'auteur de Madame de Montarsy, et 
suivi ou précédé par Mario Uchard, Michel Masson, Lévy, 
etc., etc. Ce qui n'empêche pas que M. X... trouve gracieux 
de dire... Au fait, lis son article... M. X... m'a bien vu ce- 
pendant, puisque, dans l'église, il m'a fait remarquer qu'il avait 
coupé sa barbe, ce qui m'importait pourtant bien peu. M. X..., 



— 277 — 

qui fait de l'indignation à propos de l'indifférence publique 
près du cercueil d'un grand poète, n'était pourtant pas si ému 
que ça, puisqu'il nous a fait des jeux de mots sur les marches 
de Saint-Roch. Vraiment ces chroniqueurs sont incorrigibles. 
Enfin! J'avais envie de réclamer, mais j'y ai renoncé, comme 
toujours. Je sais que j'étais là-bas, et ça me suffit. 

Il y a bien des gens qui s'informaient dernièrement de ta 
santé; je vais les chagriner, mais il le fallait! 

Je ne te fais pas de style pour cette fois. J'ai trop mal à la 
tête. 

Je te serre la main. 

Théodore Barrière. 

L'Intermédiaire fait la remarque qu'en 1857 le futur 
auteur de Tête de linotte qualifiait lui-même ainsi « sa 
mémoire ». 

Renan et les Omnibus. — L'auteur de la Vie de Jésus 
nous donne, dans les intéressants Souvenirs de jeunesse 
qu'il vient de publier, les motifs suivants de son aversion 
personnelle pour la locomotion en omnibus : 

« Au premier occupant est l'affreuse règle de l'égo'isme 
moderne. Observer dans un monde qui n'est plus fait 
pour la civilité les bonnes règles de l'honnêteté d'au- 
trefois, ce serait jouer le rôle d'un véritable niais, et 
personne ne nous en saurait gré. Dès qu'on se sent 
poussé par des gens qui veulent prendre les devants, le 
devoir est de se reculer, d'un air qui signifie : « Passez, 
« Monsieur. » 

« Mais il est clair que celui qui tiendrait à cette 



— 27S — 

prescription en omnibus, par exemple, serait victime de 
sa déférence. Je crois même qu'il manquerait aux règle- 
ments. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sen- 
tent que se presser sur le quai pour gagner les autres 
de vitesse et s'assurer de la meilleure place est une 
suprême grossièreté? 

« J'ai renoncé depuis longtemps aux omnibus : les 
conducteurs arrivaient à me prendre pour un voyageur 
sans sérieux. En chemin de fer, à moins que je n'aie 
la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernière 
place. » 

La Vie d'un comédien. — Nous avons annoncé la 
mort de Tronchet, ce fidèle serviteur de la Comédie- 
Française. Notre ami Delpit vient de lui consacrer dans 
le Figaro un article des plus émus et des plus tou- 
chants. Nous croyons devoir conserver ici cette page 
éloquente qui constitue pour le vieux comédien disparu 
sa véritable et sa meilleure biographie : 

« Je vais vous conter une anecdote touchante. Elle m'a 
bien ému quand on me l'a dite. C'est, en quelques mots, 
la vie d'un artiste dramatique, d'un membre de cette 
grande famille qu'on honore et qu'on aime quand on la 
connaît bien. Il se nommait Tronchet et appartenait a 
la Comédie-Française. Pendant trente ans, il y joua les 
utihtés, jusqu'à sa mort, survenue il y a quelques mois. 

a Je vois votre étonnement d'ici. Tronchet? Où 



— 279 — 

prenez-vous cela? Tronchet ? connais pas! Et en effet, 
on ne le connaissait pas. Pourquoi aurait-on parlé de 
lui? pourquoi i'aurait-on remarqué? Les comptes rendus 
ne le signalaient point; il n'y eut jamais lieu de célé- 
brer son talent. Son emploi était des plus modestes. 
C'est lui qui ouvrait la porte dans le Gendre de Monsieur 
Poirier, pour annoncer : « Monsieur le duc de Mont- 
ce meyran ! » ou bien qui venait dire dans les comédies 
bourgeoises et en vers : 

Monsieur, c'est une lettre 
Qu'entre vos mains, ce soir, on m'a dit de remettre. 

« Ses rôles n'étaient jamais plus longs : une phrase 
ou dix mots ! 

« Vous comprenez que bien qu'il fût artiste drama- 
tique, bien qu'il appartînt à la Comédie-Française, bien 
que tout le monde l'estimât, Tronchet n'était pas riche. 
Il gagnait 350 francs par mois. C'était un homme très 
doux, d'esprit un peu triste, au regard mélancolique. Il 
se tenait modestement au foyer, dans un coin, atten- 
dant le moment de « jouer son rôle » de dix mots. Les 
habitués de la grande maison, ducs ou bourgeois, écri- 
vains célèbres ou débutants, allaient toujours à lui et 
lui serraient la main avec un « Bonjour, Monsieur Tron- 
chet », très affable. 

« Il n'en restait pas moins ce que j'appelle l'un des 
effacés de la vie : c'est-à-dire, un être bon, utile, ignoré, 



— 28o — 

résigné et malheureux; une de ces créatures qui nais- 
sent vouées à l'ombre et à l'obscurité; un de ces héros 
bien simples du devoir quotidien, ce devoir qu'inspire 
l'Évangile, ce devoir modeste de toutes les heures qui 
est si difficile à accomplir! Mais, enfm, il y en a 
beaucoup comme Tronchet. L'humanité, qui vaut mieux 
qu'on ne le croit, en cache un grand nombre dans ses 
flancs, de ces êtres qui remplissent de grands devoirs 
dans de petites choses î Chaque profession a son Tron- 
chet... On ne connut que sur le tard la vie sublime du 
Tronchet de la Comédie-Française. 

« Il était marié. Sa femme devint folle. « Mettez-la 
a donc à l'hospice! >> lui dit-on. Tronchet refusa. Il 
garda la pauvre malade chez lui. Et alors ce furent, 
pendant de longues années, des prodiges d'économie 
pour que l'infortunée fût entourée de tous les soins, de 
toutes les prévenances possibles. Il habitait l'une des 
communes suburbaines de Paris. Tous les soirs, à dix 
heures, onze heures ou minuit, il retournait là-bas soi- 
gner, consoler sa folle. 

a Voyez-vous cet homme de bien quittant l'éblouis- 
sement et les pompes du théâtre pour s'en aller, à 
travers le Paris nocturne et désert, tenir compagnie à 
une pauvre femme démente? Le voyez-vous, cet 
obscur, cet inconnu, qui ^vait coudoyé toutes les 
gloires, frôlé toutes les célébrités; cet homme ignoré 
et pas jaloux; le voyez-vous quittant M"e Mars ou 



— 28l — 

Mme plessis, ou Samson, quittant Ponsard, Emile Au- 
gier ou Dumas fils, quittant le prince de Galles, M. le 
duc de Broglie, ou quelque autre illustration restée au 
foyer, pour regagner son petit logis bien simple où 
l'attendait une folle? 

« Un beau jour, il estima que ce n'était pas assez. 
On ramassa dans la commune un enfant trouvé, per- 
sonne ne voulait s'en charger. Tronchet l'adopta ! Ce 
pauvre partageait sa pauvreté; ce souffrant partageait 
sa souffrance. Il en est souvent ainsi. Comme si Dieu 
voulait que, quelque malheureux qu'on soit, on pût tou- 
jours secourir un plus malheureux que soi! 

« Tronchet mourut. Alors cet homme eut une espèce 
d'apothéose. Cette utilité, ce dédaigné, cet effacé, eut 
des funérailles superbes. Le deuil était conduit par un 
membre de l'Institut, M. Emile Perrin ; derrière lui 
marchaient les plus illustres auteurs de la maison, tous 
de l'Académie française; les sociétaires applaudis, les 
femmes célèbres par leur talent ou leur beauté accom- 
pagnaient cet homme de bien à sa dernière demeure. 
La commune où habitait Tronchet avait voulu que des 
tambours suivissent , en battant aux champs comme 
pour un général ; et que des fanfares jouassent sur le 
parcours comme pour un ministre! De temps en temps, 
les hommes s'aperçoivent qu'une grande vertu est supé- 
rieure à une grande gloire, et que le devoir accompli 
vaut mieux que la puissance conquise! » 



— 282 — 

LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

De Scholl, dans l'Événement : 

M"'^ M... est la plus délicieuse enfant qu'aient encore 
vue les salons de Paris. On peut la croire tombée du 
ciel (département des apparitions). 

Un vieil académicien, de l'école de feu Dupaty, admi- 
rait la suave jeune fille, qui passait devant lui au bras 
de son père. 

« Comment, Mademoiselle, s'écria l'aimable vieillard, 
vous marchez?... Je vous croyais sur une tige. ') 



Entendu sous le péristyle de la Bourse : 

« Ah! mon ami... il n'y a qu'une ville au monde 
pour faire fortune, c'est Paris!... Tel que tu me vois, 
j'ai débarqué ici, il y a quinze ans, avec trente-deux 
francs dans ma poche !... 

— Et maintenant?... 

— Maintenant!... j'ai six cent mille francs de dettes! » 



Un honorable vétérinaire, membre de l'Académie de 
Carpentras et auteur d'un livre intitulé la Race porcine, 
vient de trépasser. 

L'orateur désigné pour prononcer un discours sur sa 
tombe commence en ces termes : 

« Messieurs ! Le regretté confrère que nous pleurons 
aujourd'hui était, vous le savez, le fils de ses oeuvres ! ... » 

(Gaulois.) 



— 283 — 

Erratum. — Nous avons publié dans notre Quinzaine du 
1 5 avril dernier une pièce devers intitulée : Une Existence bri- 
sée, et copiée par nous sur le livre des voyageurs de Montai- 
guillon (Seine-et-Marne), où elle porte la signature de M, Lau- 
rent Jacquelot, alors interne en médecine (1877). 

M. le docteur Laurent Jacquelot nous écrit aujourd'hui 
pour nous déclarer que c'est par erreur que son nom figure 
au-dessous de la susdite pièce de vers, bien que le livre des 
voyageurs la donne avec sa signature; mais qu'il s'est borné à 
la signer pour copie conforme, et qu'il n'en connaît pas l'au- 
teur. Il rectifie, en même temps, l'avant-dernier vers de la 
dernière strophe : 

De son nom ma bouche était pleine, 

qui doit être rétabli de la manière suivante : 

Qui fut six mois nia souveraine. 



VARIETES 



LE CINQUANTENAIRE DU CHAKIVAM 

Tous les ans M. Pierre Véron donne une fête brillante à 
laquelle est convié le tout Paris littéraire et artistique. La fête 
de cette année était particulièrement intéressante : on y célé- 
brait le cinquantième anniversaire de la fondation du Charivari, 
et à cette occasion M. de Banville a écrit les strophes sui- 
vantes, que nous sommes heureux d'offrir à nos lecteurs. 

I 

Parisiens! âme, sourire, 
Beauté pareille au lis fleuri, 
Vous êtes tous, on peut le dire. 
Les amis du Charivari ! 



— 284 - 

C'est un révolutionnaire 

Dont nous allons, devoir bien doux, 

Célébrer le cinquantenaire. 

— (( O ciel ! mais alors, direz-vous. 

Il est vieux comme sainte Thècle, 
Il a des ans subi l'affront! » 
Oui, j'en conviens, un demi-siècle 
A passé vivant sur son front. 

Pourtant, sans peur et sans reproche, 

Fidèle au but essentiel. 

Il est jeune comme Gavroche 

Et comme les moineaux du ciel. 

Marchant toujours où l'on avance, 
Oli jamais l'espoir ne finit. 
Votre pensée est la Jouvence 
Où sans cesse il se rajeunit. 

Toujours de ses prunelles claires 
Fixant les cieux d'où vient le jour, 
Il a vos espoirs, vos colères, 
Vos superbes élans d'amour. 

Voyez sa chevelure blonde, 
Son regard de Suzanne au bain 
Et son allure vagabonde : 
Il a l'âge de Chérubin ! 



— 285 — 



II 



Toujours haïssant le sévice 

Des grands et des petits bourreaux, 

Contre la Sottise et le Vice 

Il s'escrime comme un héros. 

Son sourire, que rien ne fane, 
Poursuit Turcaret dans son parc, 
Et la flèche d'Aristophane 
S'envole en sifflant de son arc ! 

Et les Judas, les vils Alphonses, 
Les filous dont l'œil s'effarait, 
Tout ce qui rampe dans les ronces 
Au bas de l'humaine forêt, 

Le délateur, le traître horrible 
Qui n'a pas connu la rougeur, 
Tremblent quand cet enfant terrible 
Leur apparaît, comme un vengeur I 

Il est noble et, si l'on y fouille, 
Son passé fort bien réussi 
Vaut bien celui des La Trémouille 
Et des meilleurs Montmorency. 



— 2 8e:. — 

Car toujours, pour calmer sa fièvre, 
Cet ennemi des plats valets 
A trempé son ardente lèvre 
Dans le verre de Rabelais. 

III 

Qu'il soit joyeux, nul ne le nie. 
C'est là sa gloire ; mais parfois 
Il eut avec lui le Génie, 
Ce grand Warwick faiseur de rois ! 

Parisienne ! blanche étoile 
Dont l'éclat n'est jamais terni. 
Ton charme divin se dévoile 
Dans tout l'œuvre deCavarni. 

Ce symphoniste philosophe 

A su dérouler les accords 

De la mystérieuse étoffe 

Sur les lignes de ton beau corps, 

Et mieux que tous, il a su comme 
L'émail de tes petites dents, 
Empressé de mordre la pomme, 
S'enfonce avec amour dedans ! 

Daumier, que la satire mène, 
Avec les Juvénals frayant, 



- 287 - 

A peint la Comédie humaine 
Ainsi qu'un Balzac effrayant ; 

Et sous un pantalon précaire 
Ivre de dandysme et d'orgueil, 
A montré son Robert Macaire 
Avec le bandeau noir sur l'œil ! 

Puis, raillant la sottise plate, 
Vint le gai, l'ingénieux Cham, 
Dont la plaisanterie éclate, 
Folle comme un coup de tam-tam ! 

IV 

Mais c'est fini des épopées. 
Des cocotes, pâles comme eux, 
Invitent à leurs priapées 
Un tas de funèbres gommeux. 

Leur moisson, qui n'était pas grasse, 
Toujours s'appauvrit; mais Grévin 
A su trouver la triste grâce 
De tout ce monde maigre et vain ; 

Et nul n'a mieux peint les allures 
Des insidieuses Lais 
Éparpillant leurs chevelures 
Couleur de rose et de maïs. 



— 288 — 

Ainsi sous leur crayon s'allume 
Tout un monde prodigieux. 
Voilà qui va bien. Mais la plume? 
Elle a fait aussi de son mieux. 

En ses colères indignées, 
Charivari nargue le temps; 
Il a des verges à poignées, 
Encor pour au moins cinquante ans. 

Puis il aura le vent en poupe 
Si votre amitié lui sourit. 
Car, comme Riquet à la Houppe, 
Vous savez donner de l'esprit 1 

Donc, vous tous, buveurs d'ambroisie 
Qui dédaignez le vin banal , 
Aimez-nous, ô foule choisie! 
Et, saluant votre journal, 

Pour fêter son cinquantenaire, 
Qu'un applaudissement nourri 
Fasse, avec un bruit de tonnerre, 
Un immense — charivari! 



Georges d'Heylli. 
Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 



Numéro i o — 3 i mai i 8 S 3 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : La NDuvelle et l'Ancienne Perle du Brésil. — 
Barbier-Dotat. — Bibliographie. — Théâtres : Français, Vaudeville. 

Nécrologie : Louis Viardot, M™" Drouet. 

Vjria : Les Portraits du siècle. — Hugo et Saint-Victor. — Musset 
et le Charivari. — Beaumarchais fabuliste. — A propos des Demoi- 
selles de Saint-Cyr. — Pour une jument. 

Les Mots de la quinzaine. 

Variétés : Une lettre inédite de M. Legouvé. 



La Quinzaine. — La Nouvelle et l'Ancienne Perle 
DU Brésil. — C'est un peu un coin de l'histoire si 
populaire et déjà presque oubliée du vieux boulevard du 
Temple qu'il faut rappeler et évoquer ici pour parler de 
la reprise de cette Perle du Brésil qui a été un des pre- 
miers véritables succès de l'Opéra-National, lequel est 
devenu ensuite le Théâtre-Lyrique. L'Opéra-Comiqiie 

I. — i883. nj 



— 290 — 

vient de nous rendre (17 mai) avec un certain éclat ce 
charmant ouvrage auquel a tant nui son absurde et 
incompréhensible livret, et qui en a cependant triomphé 
par sa seule valeur musicale. 

La Perle du Brésil n'avait pas d'abord été écrite pour 
l'Opéra-National, mais bien pour l'Opéra-Comique où 
régnait alors M. Emile Perrin. Nous sommes, en effet, 
en 1850. MM. Gabriel, Sylvain Saint-Etienne et Féli- 
cien David ont porté leur oeuvre commune au futur 
directeur de l'Opéra et de la Comédie-Française. David 
n'avait jamais rien donné au théâtre et, pour son coup 
d'essai, il avait eu la malechance de tomber sur le livret 
' le plus ennuyeux et le plus obscur qui fut jamais. Aussi 
M. Perrin s'empressa-t-il de déclarer, après examen, 
qu'il acceptait l'opéra du maître, mais à la condition de 
faire reviser entièrement, selon les exigences de son 
théâtre^ le livret sur lequel il était écrit. MM. Gabriel et 
Sylvain Saint- Étienne_, qui s'imaginaient sans doute 
avoir composé un chef-d'œuvre, refusèrent net la propo- 
sition, et ils s'en allèrent du coup porter la Perle à la 
direction de l'Opéra-Nalional qui accueillit avec une joie 
véritable, vu l'état de disette de son répertoire, la bonne 
fortune qu'on venait lui offrir. C'est donc au boulevard 
du Temple, dans l'ancienne salle du Théâtre-Historique, 
si brillamment illustrée par les grands drames de cape 
et d'épée d'Alexandre Dumas, que le 22 novembre 1851 
la Perle du Brésil fut représentée pour la première fois. 



— 291 — 

A cette époque, la troupe de l'Opéra-National était 
des plus modestes; elle se recrutait un peu de tous les 
côtés, même parmi d'anciens artistes oubliés des grands 
théâtres lyriques de la capitale. Nous vîmes successive- 
ment sur cette scène encore en enfance Bouché et 
Poultier de l'Opéra, et même un moment la fille du 
grand chanteur Duprez elle-même interprétant un opéra 
de son père qui, sous le titre de Joanita, n'eut qu'un 
simple et éphémère succès de curiosité. Ainsi dans 
la Perle le rôle de l'amiral, qui est le plus développé de 
l'ouvrage, fut chanté par Bouché, basse profonde qui 
avait tenu jadis honorablement son emploi à l'Opéra et 
qui produisit un grand effet au boulevard du Temple. 
Un ténor du nom de Philippe, qui venait on ne sait 
d'où et qui y est sans doute retourné, créa le rôle de 
l'amoureux Lorenz , dans lequel figure l'adorable ro- 
mance si connue : Zora, je cède à ta puissance... Il y a 
dans la Perle un chef de sauvages dont le rôle était 
chanté par une basse-taille à la voix cuivrée et toni- 
truante qui se nommait Junca. C'était un beau et grand 
gaillard, de formes un peu athlétiques, et qui remplis- 
sait à lui seul toute la scène pendant que sa voix rem- 
plissait toute la salle. Ce Junca devint bien vite popu- 
laire : tous ceux qui ont suivi les représentations du 
Théâtre-Lyrique au boulevard du Temple se souviennent 
certainement du succès tout particulier qu'il obtint dans 
le personnage du prince Kadoor, ce bel Indien de Si j'é- 



— 292 — 

tais Roi auquel il donnait tant de couleur locale !... Les 
cantatrices étaient également sans passé artistique. Une 
demoiselle Duez, élève de M^e Damoreau, créa le rôle 
de Zora. Elle y eût été remarquable, sans un déplorable 
défaut de prononciation qui enlevait beaucoup de charme 
à sa voix d'ailleurs très brillamment exercée. Enfin une 
dame Guichard, dont personne n'avait jamais oui parler 
et qui n'était plus de la première jeunesse, chanta d'une 
manière inattendue et avec une habileté de vocalisation 
rare le joli boléro du premier acte qui compose tout le 
rôle de la comtesse de Cavallos. Cette dame Guichard 
quitta peu après le théâtre, et nous ne savons ce qu'elle 
est devenue. 

La Perle du Brésilj après deux ou trois représentations, 
commençait à faire un chemin plus ou moins brillant 
lorsque survint le coup d'État du 2 décembre. Hélas ! 
la pauvre Perle ne fit plus que des recettes dérisoires, 
puis se releva médiocrement après la tourmente, et finit 
par quitter définitivement l'affiche. En même temps 
disparut M^e Duez dont la destinée est également de- 
meurée inconnue. 

L'opéra de Félicien David ne fut remis à la scène 
qu'en 1858, par M. Carvalho, qui venait de se signaler 
avec éclat comme directeur du Théâtre-Lyrique. Le 
nouveau directeur avait amené avec lui au boulevard 
du Temple une cantatrice dont le seul nom offrait une 
certitude de succès. Nous avons nommé sa femme. 



— 2g3 — 

Mme Miolan-Carvalho, qui soutint si longtemps et avec 
tant de gloire le répertoire ancien et nouveau du 
Théâtre-Lyrique. M. Carvalho reprit aussitôt pour elle 
cette Perle du Brésil, qui lui dut d'être enfin interprétée 
comme elle le méritait. On sait ce que M^^ Carvalho fit 
du rôle de Zora, tout le monde l'y a entendue; d'ail- 
leurs cette reprise de l'ouvrage de Félicien David était 
en quelque sorte une révélation, grâce à l'interprétation 
des trois principaux rôles, laquelle mettait dans leur 
vraie lumière les adorables inspirations du maître. En 
effet, aux côtés de M^ie Miolan parurent la basse 
Balanqué, dans le rôle de l'amiral, et le ténor Michot, 
dans celui de Lorenz. Ce Balanqué avait créé tout 
récemment avec un succès énorme le rôle de Méphis- 
tophélès dans le Faust de M. Gounod. Jamais personne 
ne l'a joué comme lui, ni Faure , ni Gailhard, ni 
Maurel, ni aucun autre. C'était bien le véritable Mé- 
phistophélès du poème et de la légende. Quant à 
Michot, il soupira la romance du premier acte et sa 
partie du grand duo du second acte avec un charme 
inexprimable. Cette reprise de la Perle fut donc écla- 
tante et durable. Cependant, quand elle fut épuisée, 
l'opéra de Félicien David dormit de nouveau un long 
sommeil lequel n'a pris fin qu'en 1883 , et grâce au 
même M. Carvalho qui vient de nous rendre cette 
charmante partition bien digne d'être dorénavant main- 
tenue au répertoire. 



— 294 — 

C'est une cantatrice américaine, M"e Nevada, qui 
chante aujourd'hui le rôle de Zora. La nouvelle venue, 
— qui ne l'est que pour Paris, paraît-il, car elle est déjà 
connue à l'étranger, — a une suffisante habitude du 
théâtre et une grande habileté de vocalisation. Ajoutez 
à cela un petit accent exotique qui lui donne ce charme 
particulier qui a déjà tant profité à la jolie Marie Van 
Zandt. En somme, grand succès pour M"e Nevada qui 
sera certainement avant peu classée, elle aussi, au 
nombre des étoiles. 

Voici maintenant le tableau exact des divers inter- 
prètes principaux de la Perle du Brésil aux trois époques 
dont nous venons de parler : 







1851. 


1858. 


i88î. 


Salvador. 




MM. Bouché. 


Balanqué. 


COBALET. 


Lorenz. 




Philippe. 


MiCHOT. 


MOULIÉRAT. 


Rio. 




Soyez. 


Fromant. 


Chenneviêre 


Le Chef 


brésilien. 


JUNCA. 


Serène. 


Belhomme. 


Zora. 




Mmes DuEZ. 


M. Carvalho. 


Nevada. 


La Comtesse. 


GUICHARD. 


MOREAU. 


Dupuis. 



L'ensemble de l'interprétation actuelle de la Perle est 
satisfaisant, mais l'orchestre dirigé par M. Danbé a plus 
de droits encore aux félicitations de la critique. Il a 
notamment enlevé avec, une verve et une maestria bien 
remarquables la belle ouverture de l'ouvrage et rendu 
avec les nuances les plus délicates le difficultueux pré- 
lude symphonique qui ouvre le troisième acte. 



— 295 — 

Quant au livret de MM. Gabriel et Sylvain Saint- 
Etienne, M. Carvalho a prié M. J. Barbier de le rendre 
un peu plus clair. L'habile arrangeur n'y est parvenu 
qu'à moitié, ce qui est déjà bien méritoire. En effet, cet 
imbroglio obscur, qui rappelle Haydée et qui semblerait 
avoir été calqué sur le livret de l'Africaine, si ce der- 
nier opéra avait existé en 1851, cet imbroglio ne pré- 
sente aucune sorte d'intérêt, et il a fallu que Félicien 
David montrât presque du génie pour que sa charmante 
partition ait pu, nous le répétons, triompher de l'ennui 
profond qui s'en dégage. 

Barbier-Dorat. — Nous avons eu la bonne fortune 
de recevoir de M. Paul Lacroix les vers suivants d'Au- 
guste Barbier, qui sont absolument inconnus. Nous les 
reproduisons avec l'intéressante lettre d'envoi qui les 
accompagne. 

« Je vois avec plaisir que M. d'HeyIli s'occupe de 
recueillir dans sa charmante Gazette anecdotiqiic, qui est 
un bien précieux répertoire des curiosités littéraires de 
notre temps, les poésies intimes d'Auguste Barbier, 
qui, avant de devenir l'auteur politique de la Curée, 
était un bien aimable poète élégiaque et même ana- 
créontique. 

« Voici une pièce exquise de ce poète-là, que mon 
ami Alphonse Royer m'avait fait connaître à la fin de 
l'année 1829, lorsqu'ils composaient ensemble un roman 



— 296 — 

bien remarquable, que j'ose dire inspiré et peut-être un 
peu corrigé par moi, lorsque mon éditeur, Eugène Ren- 
duel, le fit imprimer et le publia sous mes auspices. Ce 
roman historique, les Mauvais Garçons, est certainement 
ce qu'Alphonse Royer a fait de mieux, et ce n'est pas 
non plus ce qu'Auguste Barbier a fait de plus médiocre. 

« C'est dans une soirée de novembre 1829 que le 
futur auteur de la Curée nous lut en petit comité cette 
rêverie au coin du feu intitulée : S'il était feu ! que je fis 
paraître immédiatement dans le Mercure du dix-ncuvième 
siècle, dont j'étais rédacteur en chef concurremment 
avec mon digne et regretté ami Amédée Pichot. 

« Je crois que cette jolie pièce ne déparera pas votre 
excellente Gazette anecdoîique. 

s'il était feu! 

Voici l'hiver : l'oiseau quitte la. branche, 
La bise souffle, et sur ma vitre blanche 
Le froid commence à dessiner des fleurs. 
L'hiver est triste et long pour une fille... 
Pourtant, auprès de mon feu qui pétille, 
Je dis tout bas, en essuyant mes pleurs : 

Ah! si l'ami que rêve ma jeune âme 
De mon foyer était la douce flamme, 
L'hiver vaudrait les plus belles saisons; 
Et le printemps, et toutes ses merveilles, 
Ses frais gazons et ses roses vermeilles, 
Me riraient moins que l'éclat des tisons ! 



— 297 — 

S'il était feu, que me feraient la bise, 
Le ciel brumeux avec sa couleur bise, 
La blanche neige et ses flocons épais? 
Que me ferait de voir glaçonner l'onde ? 
Que me ferait de voir geler le monde ? 
S'il était feu, gèlerais-je jamais ! 

S'il était feu, pour sa moindre étincelle, 
Je donnerais tous mes biens de pucelle, 
Mon priez-Dieu, mon lévrier Médor; 
Je donnerais ma colombe au pied rose, 
Le myrte blanc que chaque jour j'arrose. 
Mon luth d'ébène et mon crucifix d'or. 

Je donnerais tout, jusqu'à ma parure, 
Mon manteau vert et ma lourde fourrure, 
La grande croix que tant j'aime à porter, 
Mon chaperon et ma robe Isabelle; 
Je donnerais le bonheur d'être belle 
Et le bonheur de l'ouïr répéter. 

S'il était feu, le litre de baronne, 

Tout un duché, tout l'or d'une couronne, 

Me charmeraient et me tenteraient peu. 

Quand même au ciel je pourrais être un ange, 

Je ne sais pas si je ferais l'échange 

D'un coin du ciel pour le coin de mon feu. 

Oh ! quel plaisir, toute seule et follette, 
A lutiner la flamme violette, 
A l'agacer, et toujours à la voir 
Se denteler, se dérouler en bande, 
Sauter, bondir, danser la sarabande 
Tout à l'entour de mon grand foyer noir! 



— 298 — 

Que j'aimerais, devant la rouge braise, 
Sur mes chenets poser mes pieds à l'aise, 
Rêver d'amour sans trouble et sans pâleur ! 
S'il était feu, que je serais joyeuse, 
Sous les longs plis de ma robe soyeuse, 
D'envelopper son humide chaleur! 

S'il était feu, j'en prendrais soin extrême. 

Pendant le jour, il aurait ce qu'il aime: 

Force rameaux de chêne et de sapin; 

Puis, quand mes yeux verraient la nuit descendre, 

Je le mettrais sur un bon lit de cendre 

Pour sommeiller en paix jusqu'au matin. 

Enfin, je crois qu'au gré de mon envie 
Je le ferais brûler toute ma vie; 
Jusqu'à ma mort je voudrais le nourrir; 
Et je n'aurais qu'un souci, qu'une crainte : 
Ahl ce serait de voir sa flamme éteinte, 
Car, s'il mourait, il me ferait mourir! 

« Post-scriptum. Dorât, y es-tu? — Oui, oui, Au- 
guste Barbier était alors un tout jeune poète blanc et 
rose, bien timide et bien modeste, parlant peu, écou- 
tant beaucoup, mené à la lisière par Alphonse Royer, 
ne connaissant que les mauvais garçons du règne de 
François I^^et ne prévoyant guère la révolution de 1830. 
A huit mois de là, il était Fauteur triomphant de U 
Curée, qui parut pour la première fois (la République 
lui pardonne ! ) dans le journal de la duchesse de Berry 
et d'Emile de Girardin, dans la Mode. J'oubliais de vous 



— 299 — 

dire que la poésie doratique : S'il était feu, avait paru, 
en novembre 1829, dans le vingt-septième volume du 
Mercure du dix-neuvième siècle. Elle n'était signée que 
de l'initiale du nom de l'auteur, à la demande expresse 
de celui-ci, qui ne se livrait pas encore aux hasards de 
la publicité. Le feu couvait sous la cendre. Vous verrez 
cela dans mes Mémoires posthumes. » 

Bibliographie. — Sous le titre de Figures d'hier et 
d'aujourd'hui, notre aimable confrère, Victor Fournel, 
vient de réunir une série d'études biographiques et 
anecdotiques sur un certain nombre de personnages en 
vue appartenant ou ayant appartenu à l'art ou à la litté- 
rature. En effet, il s'agit surtout dans ce piquant volume 
de gens de lettres ou d'artistes disparus : Aug. Barbier, 
Villemessant, Offenbach, Gavarni, Henri Monnier,Janin, 
Vitet, Th. Gautier, E. de Girardin, etc. 

C'est par sa partie anecdoiique que le recueil d'ar- 
ticles de V. Fournel offre le plus d'intérêt. On y trouve 
notamment sur Offenbach, Janin, Villemessant et Girar- 
din des révélations bien curieuses et parfois bien amu- 
santes. Nous y renvoyons nos lecteurs, ne pouvant que 
nous borner ici à leur signaler un livre qui leur présen- 
tera, en dehors de sa forme attrayante et sérieuse à la 
fois, une série de renseignements documentaires dignes 
d'être toujours consultés et conservés. 

Nous reprocherons seulement à M. Fournel d'avoir été 



JOO — 



peut-être un peu sévère pour celui qui fut nommé !e 
Prince des critiques, et à ce propos nous renverrons nos 
lecteurs à la Variété que nous avons donnée, dans notre 
numéro du 28 février, sous le titre de : Commencements 
de Jules Janin : elle se termine par un jugement de 
Sainte-Beuve, auquel M. Fournel lui-même reconnaît, 
nous n'en doutons pas, une grande autorité en matière 
de critique littéraire. 

Théâtres. — La Comédie-Française vient de re- 
prendre (12 mai) les Demoiselles de Saint-Cyr, l'une des 
plus amusantes comédies qu'Alexandre Dumas père ait 
données à la rue de Richelieu. La pièce date déjà du 
25 juillet 1843 ; elle va donc entrer prochainement dans 
sa quarante et unième année d'existence, et elle semble 
avoir été écrite hier, tant elle est vive, spirituelle et bril- 
lante. On ne l'avait pas jouée au Théâtre-Français 
depuis le 21 juillet 1861. 

A l'origine, les Demoiselles de Saint-Cyr avaient cinq 
actes; mais lors de la reprise de 185 1, M. Régnier pro- 
posa de refondre en un seul les deux derniers actes, qui 
faisaient longueur; depuis, la pièce a toujours été jouée 
ainsi, et elle figure de même dans le Théâtre complet 
d'Alexandre Dumas. C'est également cette dernière ver- 
sion en quatre actes qui vient d'être reprise aujour- 
d'hui. 

Dans la nouveauté, les Demoiselles de Saint-Cyr ont eu 



— 3oi — 

quarante représentations consécutives. On a joué en- 
suite cette jolie comédie cent trente fois, de 1844 à 
1861. La reprise actuelle prend donc le chiffre de cent 
soixante et onzième représentation. 

Voici la distribution des rôles aux diverses époques 
de ces représentations : 

Saint-Hérem : MM. Firmin (1843); Leroux (1845); 
Worms(i885), 

Duboiiloi : Régnier (1843); Coquelin a'mé (1885). 

Le duc d'Anjou : Brindeau (1843); Ad. Dupuis 
(184O; Delaunay (1849); Metrême (1861); Le Bargy 
(1883). 

Charlotte : M^es plessy (1843); Denain (184$); 
Madeleine Brohan (185 1); Barretta (i88 0- 

Louise Mauclair : M^es Anaïs (1843); Aug. Brohan 
(1851); Reichemberg(i883). 

Le grand succès de la reprise actuelle a été pour 
M. Coquelin et pour M"e Barretta. M. Le Bargy est 
bien de sa personne, distingué, porte élégamment le 
costume si brillant du règne de Louis XIV, mais il a 
encore beaucoup à apprendre comme comédien. Ce n'en 
est pas moins une utile recrue pour le Théâtre-Français, 
surtout en vue de l'avenir. 

Tout le monde sait que Brunswick a été le collabo- 
rateur de Dumas pour cette pièce, mais qu'ainsi que 
cela se passa pour beaucoup d'autres pièces de l'auteur 



— 302 — 

des Demoiselles de Saint-Cyr, d'après les conventions 
faites, Brunswick garda l'anonyme. 

— Le théâtre du Vaudeville vient de nous donner 
une comédie nouvelle (19 mai) tirée d'un roman de 
M. Albéric Second, la Vie facile, et qui a également 
paru sous ce titre à la scène. M. Paul Ferrier avait été 
adjoint à l'auteur du roman pour sa transformation en 
pièce de théâtre. 

La comédie nouvelle a réussi; elle est à la fois amu- 
sante et dramatique et met en scène, dans son deuxième 
acte, de fort curieux et piquants tableaux delà vie pari- 
sienne contemporaine. Une intrigue suffisamment inté- 
ressante, qui pour un moment tourne un peu au noir, se 
relie très habilement aux scènes épisodiques de cette 
fine et spirituelle comédie que jouent avec leur succès 
habituel Dupuis, Dieudonné, et M^es Legault et Pazza. 
En somme, joli succès d'été, qui n'exige qu'un peu de 
pluie pour se consolider et devenir durable. 

NÉCROLOGIE. — Le $ mai est mort à Paris le célèbre 
critique d'art Louis Viardot. Tout le monde connaît 
les intéressantes études qu'il a publiées sur les plus 
illustres collections et sur les musées les plus fameux 
de l'Europe. C'est là le meilleur titre littéraire de cet 
écrivain distingué, auquel on doit, en outre, des traduc- 
tions de nouvelles et de romans étrangers et des arti- 
cles de journaux et de revue. Un moment directeur du 



Théâtre-Italien en 1838, Louis Viardot y fit la con- 
naissance de M'ie Pauline Garcia, sœur de la Malibran, 
qu'il épousa deux ans plus tard, et qui lui survit. Il y 
avait d'ailleurs vingt et un ans de différence d'âge 
entre les deux époux, Louis Viardot étant né en iSoo 
et sa femme en 1821. 

— Le II mai, Victor Hugo a perdu sa vieille et 
fidèle amie, inséparable compagne de sa vie depuis de 
nombreuses années, W^^ Drouet, ancienne actrice, qui 
avait eu un moment de célébrité sous le nom de Juliette, 
lorsqu'elle créa à la Porte-Saint-Martin le rôle épiso- 
dique de la princesse Negroni, au cinquième acte de 
Lucrèce Borgia (2 février 1833). Le rôle n'a que quel- 
ques lignes, et il exigeait de son interprète plus de 
beauté que de talent. Juliette y réussit complètement. 
Voici d'ailleurs en quels termes enthousiastes Th. Gau- 
tier traçait, quelques années plus tard, dans le Figaro de 
1837, le portrait de la future Mme Drouet : 

« La tête de M"« Juliette est d'une beauté régulière 
et délicate; le nez est pur, d'une coupe nette et bien 
profilée, les yeux sont diamantés et limpides. Tous ses 
traits, charmants en eux-mêmes sont entourés par un 
ovale du contour le plus suave et le plus harmonieux ; 
un front clair et serein, comme le fronton de marbre 
blanc d'un temple grec, couronne lumineusement cette 
délicieuse figure; des cheveux noirs abondants, d'un 
reflet admirable, en font ressortir merveilleusement, par 



— 3o4 — 

la vigueur du contraste, l'éclal diaphane et lustré. » 
]\']me£)rouet tenait et dirigeait la n:iaison de Victor Hugo 
depuis la mort de la femme de l'illustre poète. C'est à elle 
qu'on était d'abord présenté dans le salon du maître, 
dont elle faisait les honneurs avec beaucoup de disîinc • 
tion, de grâce et de réserve. Les amis de Victor Hugo 
lui ont fait des funérailles solennelles. Tout le Paris 
artistique et littéraire, le monde officiel lui-même , ont 
défilé devant son cercueil et l'ont accompagné au cime- 
tière. Un discours d'adieu a été prononcé par M. Vac- 
querie en présence de la foule des admirateurs et des 
amis de Victor Hugo, qui n'eussent pas été, à coup sûr, 
plus nombreux ni plus respectueux s'il se fût agi des 
funérailles de M"^^ Victor Hugo elle-même. Cet excès 
de solennité a même donné lieu à quelques apprécia- 
tions de journaux un peu sévères et un peu vives que 
nous devons nous borner à signaler. 



Varia. — Les Portraits du siècle. — La Société 
philanthropique vient d'ouvrir à l'École des beaux-arts, 
au profit des malheureux auxquels elle vient en aide, 
une exposition exceptionnelle qui fait même une sérieuse 
concurrence au Salon des Champs-Elysées. Nous voulons 
parler des Portraits du siècle, choisis parmi les plus célè- 
bres, soit par le nom du personnage représenté, soit par le 
nom de l'artiste, qui aient été peints depuis l'année 1 783 . 



— 3o5 — 

Ainsi David, Gérard, le baron Gros, Greuze, Géri- 
cault, Girodet, M^^ Lebrun, Prud'hon, Ingres, Ary 
Scheffer, Delaroche, Horace Vernet, Winteriialter, Ca- 
rolus Duran, Eonnat, Paul Dubois, Ricard, Baudry, 
Meissonier, etc., sont représentés à cette admirable 
exposition par leurs portraits les plus connus. Le cata- 
logue ne mentionne pas moins de 556 toiles, toutes 
d'un très grand intérêt, soit comme valeur artistique, 
soit comme curiosité historique. 

Nous ne saurions signaler toutes les toiles célèbres 
exposées ; les portraits les plus estimés, qui ont figuré 
depuis cent ans dans nos Salons successifs, se retrouvent 
là, et leur assemblage donne lieu aux études et aux 
rapprochements les plus intéressants. Il démontre tout 
d'abord que nos artistes contemporains sont loin d'être 
inférieurs à leurs illustres prédécesseurs, et que le Por- 
trait d'Emile de Glrardln^ de Carolus Duran, par 
exemple, est aussi remarquable que le Portrait de 
M. Bertin par Ingres, Les belles toiles historiques et 
officielles de Gérard, de David, de Gros, etc., attirent 
tous les regards, mais celles d'Ary Scheffer, de Dela- 
roche^ de Bonnat, soutiennent admirablement la com- 
paraison. La peinture de Scheffer et de Delaroche paraît 
même un peu fade aujourd'hui à côté du brillant coloris 
des beaux portraits de Carolus Duran et de Paul Dubois. 
En somme, on sort émerveillé de cette belle exposition 
qui rapproche avec tant d'intérêt les anciens et les mo- 



— 3o6 — 

dernes sans que les uns ni les autres aient trop à souf- 
frir des points de comparaison que les visiteurs ne 
manquent pas d'établir entre eux. 

Hugo et Saint-Victor. — M. Paul Lacroix, qui s'est 
chargé de corriger les épreuves des Deux Masques, de 
son ami Paul de Saint-Victor, nous envoie la communi- 
cation suivante : 

« En corrigeant les épreuves du troisième et dernier 
volume des Deux Masques , œuvre posthume de Saint- 
Victor, je suis frappé de ce magnifique passage sur 
l'athéisme de Diderot, quand je me rappelle que Saint- 
Victor était, devait être l'exécuteur testamentaire de 
Victor Hugo : 

« La tête et le cœur du colosse étaient d'or : pour- 
quoi faut-il descendre à ses pieds de fange? Pourquoi 
faut-il que des idées nouvelles aient ravagé cette vaste 
intelligence, comme des vents de peste soufflant sur un 
beau pays? Je lui passe encore ses fantaisies libertines, 
quoiqu'il soit pénible de voir ce génie robuste se rac- 
courcir sur le Sopha de Crébillon fils, et radoter, en 
fausset d'eunuque , les sottises erotiques des Bijoux 
indiscrets. Mais cette rage de destruction qui le saisit 
par accès, cette négation furibonde de l'immortalité de 
l'être, l'acharnement sacrilège avec lequel il dissèque et 
manipule l'âme pour n'y trouver que matière, l'espèce 



— 3o7 — 

d'enthousiasme impie qu'il importe dans ces violations 
du tribunal intérieur, voilà ce qui épouvante et ce qui 
consterne, comme le signe de la Bête imprimé sur un 
front sublime ! Et où l'athéisme est-il allé se nicher, en 
possédant Diderot? Dans le cerveau d'un voyant, dans 
le tempérament d'un prophète, au centre d'une intelli- 
gence dont toutes les tendances rayonnent vers l'idéal 
et vers l'infini ! Diderot athée, c'est la flamme brûlant 
son foyer, c'est l'aigle niant le soleil. C'est pourquoi sa 
grande figure fera toujours peur aux âmes; c'est pour- 
quoi il restera toujours un doute sur cette mémoire, 
une tache sur cette renommée ; c'est pourquoi le dra- 
peau sinistre, qu'on arbore au sommet des villes ma- 
lades de la peste, flottera toujours sur son œuvre. On 
ne nie pas Dieu impunément sur la terre : les hommes 
devancent sa justice et couvrent d'un voile noir le nom 
qui leur rappelle cet outrage. » 

Saint-Victor, en fait de croyance religieuse, était de 
la communion de Victor Hugo. 

Une dame polonaise, indiscrète et audacieuse comme 
toutes les Polonaises, demanda, un jour, à Victor Hugo 
s'il croyait à l'immortalité de l'âme : « Madame, lui 
répondit le grand poète avec la plus noble simplicité, 
si je ne croyais pas à l'âme immortelle, je ne serais 
pas Victor Hugo. » 

Musset et le Charivari. — Claretie, à propos du 



— 3o8 — 

cinquantenaire de la fondation du journal le Charivari, 
nous signale l'appréciation suivante de ce journal sur 
les débuts en poésie d'Alfred de Musset : 

« Le Charivari, acharné en politique, n'est pas très 
calme en littérature. Il n'épargne point Victor Hugo, 
dont on vient à peine d'interdire le Roi s'amuse. Il s'ex- 
prime ainsi sur un livre de vers dont il signale l'appa- 
rition et qui est tout simplement le Spectacle dans un 
fauteuil, de Musset, c'est-à-dire Namouna, la Coupe et 
les Lèvres et A quoi rêvent les jeunes filles : « M, Alfred 
« de Musset est un grand jeune homme blond qui fait 
« des volumes jaunes... Ses sizains sont lourds et traî- 
« nants... Tout cela constitue un matériel de parlage 
« énorme au travers duquel peu de choses étincellent, 
« si tant est même qu'une étincelle puisse jaillir de 
« cet indigeste fatras ! » 

Cette appréciation date de 1853. Musset avait vingt- 
trois ans, et le Charivari ne pouvait guère se douter que 
« le grand jeune homme blond » qu'il traitait alors avec 
tant de désinvolture entrerait sitôt dans l'immortalité. 

Beaumarchais fabuliste. — Il faut convenir que le 
soleil éclaire parfois de bonnes bévues. Témoin la sui- 
vante, qu'on a pu voir briller un de ces jours derniers en 
plein Soleil... de M. Hervé : 

« Cependant on a pensé que l'expérience de M. Paul 
Bert valait celle du conseil d'État, et c'est lui que l'on a 



— Sog — 

chargé d'une besogne qui ferait plier les épaules des 
jurisconsultes les plus expérimentés. Aussi, malgré nous, 
pensions-nous à ces vers de la fable : 

Il fallait un calculateur, 

Ce fut un danseur qui l'obtint. » 

Allons, feuille estimable à tous égards, tout Soleil que 
vous êtes, nous vous souhaitons un poco più di lace. 
Vous ne coûtez, il est vrai, que cinq centimes, mais 
votre prix réduit ne vous autorise pas à faire de Beau- 
marchais un fabuliste. Nous admettons encore que les 
registres de votre mémoire aient été brouillés pour un 
instant, mais nous ne vous pardonnons guère d'être 
assez étranger aux règles de la prosodie pour ignorer 
que deux vers à terminaison masculine ne peuvent se 
suivre sans rimer entre eux. 

A propos des Demoiselles de Saint-Cyr. — Nous 
empruntons au livre de M. Victor Fournel, dont nous 
avons parlé plus haut, Figures d'hier et d'aujourd'hui, 
l'anecdote suivante, à laquelle la reprise des Demoiselles 
de Saint-Cyr donne un intérêt d'actualité. 

« A la suite des Demoiselles de Saint-Cyr, que Dumas 
avait fait jouer en 1845 à la Comédie-Française, il 
s'était engagé entre lui et Jules Janin une grande 
bataille qui ne présageait guère leur liaison future. Janin 
avait exécuté dans son feuilleton la pièce et l'auteur. 



— lO — 

Dumas répondit en relevant les bévues de son adver- 
saire, en le traitant d'ignorant, de Fréron (ce qu'il 
croyait une grosse injure), d'homme qui mord tout le 
monde. La polémique alla si loin qu'elle aboutit même à 
un duel qui a laissé des souvenirs homériques dans 
l'histoire des combats singuliers. Les adversaires ne 
parlaient de rien moins que de s'exterminer et de s'a- 
néantir. Ces deux vaillants sortirent pourtant sains et 
saufs de la terrible rencontre qui devait faire pâlir celle 
de Roland et d'Olivier, et ils se tendirent la main ; on 
assure même que ce fut avant de s'être battus, tant 
chacun d'eux, au moment décisif, craignit de priver la 
littérature française d'une de ses gloires ! Ils avaient 
l'amitié aussi facile l'un que l'autre, et, à partir de ce 
grand jour, ils se tutoyèrent. » 

Pour une jument. — La Société protectrice des ani- 
maux étend aussi sa protection aux poètes. Sur un 
rapport de M. Coppée, elle vient d'accorder une men- 
tion honorable et une prime de 50 francs à la jolie pièce 
suivante, qui est de M. Alfred Poussin. 

LA JUMENT MORTE 

Pauvre bête, pauvre Mignonne, 
Nous te devons bien un adieu, 
Toi, si courageuse et si bonne! 
Tes pareilles vivent trop peu. 



I 



— JI 1 — 

C'est un deuil dans notre demeure. 
Nous ne t'aimions pas à moitié ! 
Ton pauvre maître qui te pleure, 
Si tu le voyais, fait pitié. 

Quoiqu'il n'eût pas grande richesse, 
L'an dernier, il avait eu soin, 
Pour le repos de ta vieillesse, 
De t'acheter un petit coin. 

Tu l'avais compris, pauvre bête, 
Et, s'il passait sur le chemin, 
Tu présentais ta bonne tète, 
Et lui te flattait de la main. 

De la haie écartant la branche, 
Ohl qu'il aura le cœur serré 
De ne plus voir sa jument blanche 
Venir à lui du fond du pré ! 

Mignonne, adieu. Ta tâche est faite. 
Tu dors dans le royaume noir. 
Repose en paix !... chacun répète : 
Mignonne a bienfait son devoir. 



— 3l2 - 

LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Un mot bien amusant raconté, nous dit l Illustration, 
par Mme Drouet, la défunte amie de Victor Hugo : 

Un jour, se mettant à la fenêtre pour entendre chan- 
ter, dans sa cour, un petit garçonnet à qui elle jeta deux 
sous, — toutes les autres fenêtres de la cour demeurant 
muettes, — elle entendit le gamin s'écrier en ramassant 
les 10 centimes : 

« Deux sous? Tout ça? Pour une maison à cinq 
étages, deux sous! Donnez-vous donc la peine d'être 
orphelin. » 

Un vieux marquis, qui en est encore à commettre son 
premier acte de générosité, se promenait avec un de 
ses neveux dans une contre-allée des Champs-Elysées, 
quand un mendiant à barbe blanche s'approche timide- 
ment et lui demande l'aumône. 

« C'est assommant, s'écrie le marquis, ces gens-là 
sont insupportables ! On a beau ne rien leur donner^ ils 
demandent toujours. » (Voltaire.') 



Un député rend compte de son mandat, et l'assem- 
blée, assez froide pendant sa harangue, accueille la pé- 
roraison avec un enthousiasme qui se traduit par de cha- 
leureux applaudissements. 

De retour chez lui, l'orateur, inquiet, prend à part 



— 3i3 — 

son secrétaire, qui l'avait accompagné, et, lui mettant 
la main sur l'épaule : 

« Mon cher ami, vous me promettez d'être sincère ? 
— Oui, Monsieur. — Vous avez vu la satisfaction de 
mes électeurs? — Certainement. — Est-ce que j'aurais 
dit quelque bêtise? » [Événement.) 

L'an dernier le jeune D... faisait une cour assidue à 
la fille d'un riche pharmacien, qu'il espérait épouser, et, 
à cette époque, quand il parlait de son futur beau-père, 
il ne disait Jamais que : « Le grand savant!... le fameux 
chimiste!... » 

Malgré tous ses efforts pour être agréé, le jeune D... 
a été éconduit. Et maintenant, quand on lui parle de 
son ancienne future : «Ah! oui, dit-il du ton le plus 
dédaigneux, la fille de l'herboriste ! » [Gaulois.) 

Entendu aux Folies-Bergère : 
« Voyez-vous, ma petite Augustine, il y a une chose 
que vous devriez faire dans votre position. 

— Laquelle ? 

— Écrivez-lui, à ce monsieur qui vous a séduite. 
Peut-être qu'il fera quelque chose pour vous... 

— Oh ! non !... je n'oserais jamais, d'abord !... 

— Et pourquoi donc? 

— Je ne le connais pas assez pour ça! » 

{Gaulois.) 



— 01^ — 

VARIÉTÉS 



UNE LETTRE INEDITE 

DE M. LEGOUVÉ 
SUR SA TRAGÉDIE DE MÉDÉE 

On sait qu'en 1853 M. Ernest Legouvé avait composé une 
tragédie dont Médée était le principal personnage et que 
M"« Rachel avait d'abord accepté de jouer. Nous avons 
exposé dans notre récent volume, Rachel d'aprh sa corres- 
pondance, les motifs pour lesquels la grande artiste refusa 
ensuite de tenir ses engagements. M. Legouvé publia alors sa 
pièce en brochure, et ce n'est qu'en 1856 qu'elle fut enfin 
représentée par M™'= Ristori. 

fLa lettre suivante a été adressée par l'éminent écrivain à 
un rédacteur du journal l'Assemblée nationale, à propos du 
compte rendu que celui-ci se proposait de faire de Mcdèe. 
Cette lettre est inédite et fait partie d'une collection d'auto- 
graphes à laquelle notre Gazette doit déjà de précieuses 
communications. M. Legouvé a bien voulu nous autoriser à 
la publier ici. Elle constitue une véritable étude dramatique 
et littéraire sur le vif intérêt de laquelle nous croyons inutile 
d'insister. 

1854 

Monsieur, 
Mon libraire m'écrit que vous avez pris la peine de 
passer chez lui pour lui demander un exemplaire de mon 
ouvrage, afin d'en rendre compte dans votre feuilleton 
de lundi prochain. 



— oo — 



Je vous demande, à ce propos, la permission de vous 
écrire ce que j'aurais été heureux de vous dire, si j'avais 
eu le plaisir de vous rencontrer : ce sont quelques aper- 
çus sur les idées dans lesquelles j'ai conçu mon ouvrage 
et sur les études que j'ai faites à ce propos. Vous êtes 
un critique trop instruit et trop sérieux, Monsieur, pour 
que je croie n'être ni importun ni indiscret en vous 
demandant quelques moments d'attention. 

Avant tout, j'ai pensé qu'il fallait rendre Médée pa- 
thétique, c'est-à-dire passionnée, pleine de mouvements 
contraires, passant de la fureur à l'attendrissement, de 
l'affection à la haine, aimant ses enfants avec délire, et 
en même temps violente jusque dans sa matern'elle ten- 
dresse; et pour cela j'ai fait de Médée ce qu'elle était 
réellement, une barbare et non une Grecque. (Qu'est-ce, 
en ei^fet, que Médée? Une fille de ces sombres et sau- 
vages régions que notre armée foule aujourd'hui, une 
femme élevée dans cette religion de sang et de supplices 
que les savants travaux des Allemands nous ont fait con- 
naître depuis dix ans, une prêtresse de la farouche 
Diane Taurienne... Et voilà pourquoi elle a tant épou- 
vanté la Grèce par son attentat ! voilà pourquoi sa ter- 
rible figure a traversé la légende grecque, frappant sur 
son passage tous les esprits de stupeur, à la façon de 
cette Méduse, dont la rapproche je ne sais quelle mys- 
térieuse parenté de nom. C'est qu'elle était tout autre 
chose qu'eux, qu'elle formait le contraste le plus frap- 



— 3i6 — 

pant avec la nature fine, élégante, gracieuse de la 
Grèce, et apportait au milieu de ces peuples, plus civi- 
lisés qu'elle, tous les orages, tous les emportements, 
tous « les haut et les bas »'(pardonnez-moi cette expres- 
sion vulgaire) des natures primitives et passionnées. 

On me reprochera peut-être d'avoir prêté à Médée 
des sentiments trop complexes pour un personnage an- 
tique, et par conséquent, de l'avoir modernisée. A cela 
je peux répondre que j'ai suivi la règle que nous ont 
donnée les trois grands tragiques grecs. En effet, — et 
je ne fais ici que vous rappeler, Monsieur, ce que vous 
savez mieux que moi, — les trois grands tragiques ont 
traité tous trois, chacun à son époque, le même sujet, 
le meurtre de Clytemnestre par Oreste. Eschyle vient le 
premier. Que fait-il? Il nous montre Oreste allant droit 
à sa mère, la saisissant comme un juge saisit un cou- 
pable, lui disant : « Tu as tué mon père, donc tu dois 
mourir de la main de son fils ! » et la tuant, en effet, 
sans hésitation et presque sans trouble. Voilà l'art pri- 
mitif! Sophocle vint ensuite, et, quoique ce fût peu 
d'années après, l'art avait marché, le cœur humain 
s'était développé, enrichi, il avait d'autres besoins. 
Sophocle le dit : un fils ne peut pas tuer sa mère de 
cette façon ! car il commence à lui prêter des doutes, 
des troubles ; bien plus, il crée à côté de lui un autre 
personnage, sa sœur Electre qui, n'étant pas, elle, 
chargée de l'action même, peut être bien plus violente 



— ^17 — 

dans ses paroles, et qui, en effet, exalte, anime, pousse 
Oreste : le poète a divisé ce meurtre « en deux », pour 
ainsi dire, afin de le faire comprendre. 

Euripide vient le troisième. La civilisation de l'âme 
(pardonnez-moi ce mot) avait encore marché. Que 
fait-il ? Il complique encore cent fois plus l'action 
d'Oreste de remords, de défaillances, de douleurs. Eh 
bien, voilà, selon moi, la règle à suivre quand on trans- 
porte une figure antique sur la scène moderne : faire ce 
qu'ont fait les maîtres et ce qu'ils feraient aujourd'hui : 
lui prêter la richesse des sentiments de notre époque, 
mais en lui laissant la couleur antique de la poésie. Car 
remarquez bien que je ne veux pas qu'on fasse d'une 
Grecque une Française, ce serait absurde ! Il faut non seu- 
lement développer dans le personnage antique les senti- 
ments généraux, éternels, mais donner à ces développe- 
ments mêmes la couleur, le parfum, la poésie de l'anti- 
quité. C'est ce que Racine a fait si admirablement pour 
le rôle de Phèdre, et ce qu'il a si mal fait pour le rôle 
d'Hippolyte. Hippolyte est un Français, voilà pourquoi 
il ne vaut rien; Phèdre reste antique, malgré la com- 
plexité toute moderne de ses sentiments ; voilà pourquoi 
elle est admirable. Racine nous a donné dans cette 
même pièce le modèle de ce qu'il fallait faire et de ce 
qu'il fallait fuir. Au reste, l'horticulture nous présente 
un fait fort curieux, et qui me paraît définir à merveille 
la manière à employer pour transporter un personnage 



— 3i8 — 

antique sur la scène moderne. On fait venir d'un pays 
lointain une fleur rare et inconnue chez nous, le dahlia, 
par exemple. Celte fleur est très belle de couleur, de 
forme, mais elle est simple, c'est-à-dire ornée d'un seul 
rang de pétales, et ayant pour cœur un tapis pressé 
d'étamines, autrement dit de graines. On veut rendre 
cette fleur double. Q^ue fait-on? On la sème, on la cul- 
tive, on la soigne, et, au bout d'un certain'nombre de 
semis, la fleur devient double. Mais, qu'est-ce qu'une 
fleur double? C'est une fleur dont toutes les étamines, 
c'est-à-dire toutes les graines, se sont changées, déve- 
loppées, élevées en pétale^. Voici, selon moi, la règle à 
suivre : développer tout ce qui est en germe dans le per- 
sonnage antique, de façon qu'il soit toujours lui-même, 
jusque dans ses variations. 

Un autre point qui m'a fort préoccupé est celui-ci : 
rendre Médée intéressante, sans lui rien ôter des crimes 
que lui prête l'histoire. Pour cela, j'ai tâché de mettre 
en relief ses désespoirs à côté de ses attentats, de mon- 
trer que, si elle fut la plus grande coupable de l'anti- 
quité, elle en fut aus-i la plus grande victime; que tous 
ses forfaits lui ont été pour ainsi dire dictés par quelque 
trahison de Jason, que c'est lui qui est le grand auteur 
de ses meurtres, et que la poésie, cette juste dispensa- 
trice des châtiments et des récompenses, se doit à elle- 
même de faire retomber l'anathème sur la tête qui le 
mérite. 



— 3i9 — 

Voilà, Monsieur, une bien longue lettre, et cependant 
je vous demande la permission d'y ajouter quelques mots. 

Vous avez été certainement frappé , en étudiant 
l'époque mythologique dans l'antiquité, d'un fait cu- 
rieux : c'e<t que la société pose alors sur deux points 
d'appui, ou, si vous l'aimez mieux, sur deux hommes, 
le civilisateur par la force et le civilisateur par la pensée, 
le héros et le poète : l'un qui purge la terre des mons- 
tres, qui dessèche les marais, qui défriche les landes, 
qui arrête ou emprisonne les torrents; l'autre qui donne 
les lois, enseigne les arts utiles, apprend aux hommes 
les vertus primitives, Hercule et Linus, Thésée et Am- 
phion, Jason et Orphée. 

C'est cette pensée qui m'a fait créer le personnage 
d'Orphée, personnage que me donnait l'histoire, puis- 
qu'il a fait avec Jason l'expédition de Colchide, et qui 
m'a servi, comme le choeur antique, à donner à ma 
fable son sens moral. Orphée soutient et protège dans 
Médée les droits du mariage et la faiblesse de la femme; 
c'e>t, ce me semble, le rôle de la poésie. 

Voilà, Monsieur, ce que j'eusse voulu dire, avec bien 
d'autres choses, si j'avais pu prévoir le plaisir et l'hon- 
neur que vous me faites en rendant sitôt compte de 
mon ouvrage. Permettez-moi de croire que la bienveil- 
lance de M, Malac' et de son illustre ami 2, qui est 

1. Directeur du journal où devait paraître l'article. 

2. M. Guizot, l'ancien ministre de Louis-Philippe. 



— 320 — 

aussi le mien, n'est pas le seul motif de votre empresse- 
ment si aimable, et que l'initiative que j'ai essayé de 
prendre en défendant à outrance, et contre mon intérêt, 
les droits des hommes de lettres, m'a attiré aussi votre 
bonne proposition. Je compte retourner à Paris lundi 
et j'aurai- certainement le plaisir d'aller vous remercier, 
je ne dis pas de l'article — car vous trouverez peut-être 
ma pièce plus digne de critiques que d'éloges, et certes ! 
vous en avez mille fois le droit — mais du moins d'avoir 
été au-devant de mon seul désir : trouver pour mon 
ouvrage des juges sérieux et instruits. 
Veuillez agréer, etc. 

E. Legouvé. 



Le Gérant, D. Jouaust. 



Georges d'Heylli. 




Paris, imprimerie Jouaust, rué Saint-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 



Numéro i i — i 5 juin i 8 8 3 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Henri Rivière. — Abd-el-Kadcr. — Laboulaye. 
— Colonel Taillant. — Lettres inédites de Louis Veuilloî. — Vol- 
taire et la liberté religieuse. — Petits vers. — Théâtres : Comédie- 
Française, Gaîté, Porte-Saint-Martin. 

Varia : Le Grand Prix. — Fêtes pantagruéliques. — Henri II! et 
les Fenayrou. — Hommage à Victor Hugo. — Les Œuvres de M. Au- 
ger. — Le mot Estafette. — A Fontenoy. — La Fontaine revu et 
augmenté. — Le Tour du monde. 

Les Mots de la quinzaine. 

Variétés : La dernière page d'Henri Rivière. 



La Quinzaine'. — Henri Rivière. — Abd-el-Kader. — 
Laboulaye. — Colonel Taillant. — Triste quinzaine que 
celle qui vient de s'écouler! Au moment même où tout 
paraissait calme et tranquille, et tandis que chacun se 
félicitait de la manière heureuse dont venait de se ter- 
miner le couronnement de l'empereur de Russie, que 
messieurs les nihilistes ont consenti à ne pas trou- 
I. — i883. 21 



J2 2 



bler, on apprenait à Paris la mort lamentable du com- 
mandant Rivière au Tonkin et celle de plusieurs offi- 
ciers et soldats placés sous ses ordres. C'est dans une 
sortie entreprise contre un ennemi trop nombreux que 
le commandant Rivière et quelques-uns des siens ont 
été victimes de leur audacieuse bravoure. 

Très connu dans le monde parisien, Henri Rivière 
était, en même temps qu'un marin éminent, un lettré 
des plus distingués. Voici, sommairement résumés, ses 
brillants états de service dans la marine : 

Henri-Laurent Rivière, né le 12 juillet 1827. Entré à 
l'École navale en 1843 ; aspirant, l'^f août 1845; en- 
seigne de vaisseau, 16'^ septembre 1849; lieutenant de 
vaisseau, 29 novembre i8$6; capitaine de frégate, 
1er juin 1870; capitaine de vaisseau, 50 janvier 1880. 
Il commandait en cette qualité, au moment de sa mort, 
la division navale de la Cochinchine, depuis le 19 no- 
vembre 1881. Il était officier de la Légion d'honneur. 

Comme écrivain Henri Rivière a donné à la Revue des 
Deux Mondes quelques nouvelles qui ont eu un vif suc- 
cès par leur originalité et le soin extrême avec lequel 
elles étaient écrites. Pierrot et Caïn sont les modèles du 
genre et les meilleurs récits dus à Henri Rivière, qui a 
publié également en ces derniers temps un intéressant 
volume sur la Nouvelle-Calédonie. Mais c'est surtout 
dans ses livres de pure imagination que le regretté ma- 
rin a trouvé sa réputation d'écrivain. .Signalons particu- 



J2-> — 



lièrement à ce point de vue le Meurtrier d'Alherîlne Re- 
nouf, qui date de 1867, et qui était si fortement conçu 
et écrit. Au théâtre Henri Rivière a donné trois pièces : 
la Parvenue (Comédie-Française, 30 août 1869); 
Berthed'Estrèes{yn\JiàQ\\\\e, 1872), et Monsieur Margerie 
(Vaudeville, 187$). La première de ces pièces est 
celle qui a le mieux réussi. Elle a eu vingt-quatre re- 
présentations de suite à la Comédie-Française, où elle 
fut jouée par Got, Febvre, Prud'hon, et M^es Devoyod, 
Jouassain et Marie Royer. 

— Le célèbre émir Abd-el-Kader est mort à Damas le 
26 mai. Voici en quels termes son fils aîné a annoncé 
cet événement au Président de la République : 

A S. A. Jules Grévy, président de la République. 

Damas, 26 mai. 

Avec douleur j'ai l'honneur de vous faire part du grand 
malheur qui nous frappe dans la personne de mon père, l'émir 
Abd-el-Kader, décédé la veille de ce samedi, à minuit. 

Par sa dernière volonté et la voix unanime de toute la fa- 
mille, j'en ai été élu le chef. Je viens prier Votre Altesse de 
croire à mon attachement bien dévoué au gouvernement fran- 
çais. 

Mohamed, 

Fils aîné de l'émir Abd-el-Kader. 

Abd-el-Kader était né en 1 806. Tout le monde connaît 
le rôle considérable qu'il a joué dans notre colonie afri- 



— 024 — 

caine en vue de nous en disputer la possession. Devenu 
prisonnier de la France, puis mis en liberté sous la seule 
caution de sa parole d'honneur, l'ancien émir s'était re- 
tiré à Damas, et il s'y était acquis une grande popularité 
*' et une haute estime, d'abord par sa fidélité au maintien 
de sa parole, ensuite et surtout par son admirable et 
courageuse conduite en 1860, lors des insurrections de 
Syrie. 

Tandis que le gouverneur de Damas, Ahmed-Pacha, 
ne donnait aucun ordre pour empêcher le massacre des 
chrétiens, Abd-el-Kader se mit, avec ses Algériens, à la 
disposition du consulat de France, et au péril de sa vie 
il sauva je ne sais combien de malheureux — plus de 
quinze mille — en les recueillant dans sa propre maison 
ou en les conduisant sous sa protection personnelle à la 
forteresse. Sept de ses serviteurs furent tués devant lui en 
défendant les chrétiens contre les fanatiques qui vou- 
laient les massacrer. Le gouvernement français récom- 
pensa Abd-el-Kader en lui donnant le grand cordon de 
la Légion d'honneur, et à cette même occasion la plu- 
part des souverains de l'Europe imitèrent la France en 
envoyant à l'émir le grade le plus élevé de leurs ordres. 

Abd-el-Kader était très fier de la haute récompense 
que lui avait donnée la France en lui décernant la Légion 
d'honneur. Le Temps raconte à ce sujet la touchante 
anecdocie qui suit : 

« Vaincu par nous, il n'imaginait pas qu'il fût possible 



J25 — 

à quiconque de nous vaincre à son tour. Les premiers 
succès des armées allemandes, en 1870, le laissèrent 
d'abord incrédule. Les désastres qui suivirent le jetè- 
rent dans la consternation. Les victoires de l'Allemagne 
semblaient être pour lui un amoindrissement de la gloire 
attachée à ses anciennes défaites; elles lui étaient une 
blessure personnelle. A cette époque, des visiteurs étran- 
gers, des touristes, de passage à Damas, crurent flatter 
ses rancunes en allant lui narrer avec complaisance les 
désastres de nos armées. Abd-el-Kader s'excusa d'avoir 
à sortir quelques instants, et les pria de l'attendre; il 
revint revêtu du grand cordon de la Légion d'honneur. 
C'est ainsi qu'il fit comprendre à ses visiteurs l'inconve- 
nance de leur langage. » 

Dans ce même article du Temps, auquel nous emprun- 
tons ce passage, nous trouvons le portrait suivant de 
l'émir, portrait qui le peint tout à fait en ses derniers 
temps : 

« Son visage avait gardé sa beauté régulière, pleine 
de gravité et de mélancolie. Le tour de ses paupières, 
qu'il avait conservé l'habitude de peindre en noir, 
— à la mode arabe, — donnait à ses yeux une expres- 
sion de fatigue et de souffrance. Des moustaches peu 
fournies et une barbe toujours soigneusement teinte fai- 
saient ressortir la pâleur de ses traits. Petit de taille, 
médiocrement vigoureux, mais nerveux et souple, il por- 
tait comme vêtement de dessus une longue robe de soie 



— 520 — 

de couleur voyante, bleu clair ordinairement^ qui laissait 
voir l'extrémité de ses bras nus. Un turban blanc des 
kodjas enroulait sa tête de plis coquettement ajustés. 
Sous ce vêtement de thaleb (savant), les allures géné- 
rales, les mouvements du corps, laissaient deviner 
l'homme qui, pendant son jeune ôge, s'était fait remar- 
quer par son habileté à manier le cheval, la lance et le 
yatagan. Ce fut^ en effet, un des côtés particuliers de 
la jeunesse d'Abd el-Kader que l'égale culture donnée à 
son esprit et à son corps, contrairement aux mœurs des 
Arabes, qui leur font négliger l'une ou l'autre de ces 
deux éducations. ,11 y a eu en lui, jusqu'à la fin de sa 
vie, du lettré qui avait appris auprès des marabouts de 
Mahieddin la théologie et la jurisprudence de sa nation, 
et du soldat élevé aux rudes travaux de la guerre. » 

— M. Edouard Laboulaye vient de mourir à l'âge de 
soixante- douze ans. Ses ouvrages historiques, ses livres 
d'économie politique et même ses romans allégoriques 
(^Paris en Amérique et le Prince Caniche), lui avaient 
donné une grande situation littéraire. Cependant, quand 
il se présenta à l'Académie en 1880, pour y remplacer 
M. de Sacy, la docte assemblée lui préféra M. Maxime 
Du Camp à qui elle donna 18 voix, tandis qu'il n'en 
put obtenir que 6. L'homme politique chez M. Labou- 
laye, n'a pas été à la hauteur de l'écrivain; il y a eu Un 
peu d'inconsistance dans ses opinions, et à ce propos il 
y a dans sa vie publique une certaine histoire d'encrier 



— :>27 — 



qui a fait le tour du monde lors du plébiscite de 1870, 
auquel il s'était rallié. 

M. Edouard Laboulaye appartenait depuis 1845 à 
PAcadémie des inscriptions et belles-lettres. 

— Le lieutenant-colonel Taillant, l'héro'ique défen- 
seur de Phalsbourg pendant la guerre allemande, vient 
de mourir à l'âge de soixante-sept ans. On sait que ce 
brave militaire tint tête à un ennemi nombreux avec une 
simple poignée d'hommes, et qu'il ne rendit la place 
confiée à sa défense qu'après avoir épuisé toutes ses 
ressources, et au moment où les habitants, ses troupes 
et lui-même étaient sur le point de mourir de faim. Un 
de ses officiers, M. Boeltz a tenu un journal très-exact et 
très-suivi de ce siège mémorable. Voici en quels termes 
il raconte la première entrevue du commandant prussien 
avec le colonel après la reddition de la place : 

1 3 décembre. — « Dans la matinée, le major de 
Giese est entré en ville avec une escorte de cavaliers. 
Durant une entrevue avec M. Taillant, il se passa une 
scène que je dois noter. M. de Giese, en abordant notre 
brave commandant, remarqua son air abattu et sa tris- 
tesse, et le spectacle de cet ennemi que ni le feu ni le 
fer n'ont pu vaincre, et que la faim seule oblige à capi- 
tuler, l'émeut et fait couler ses larmes. Il s'avance vive- 
ment près de M. Taillant et lui serre la main, en proie à 
une émotion qu'il ne cherche pas à dissimuler. » 

Il nous semble qu'il y a dans ce fait si simple et si 



— 328 — 

touchant un sujet de tableau tout indiqué et un succès 
certain pour un Détaille ou un de Neuville. 

Lettres inédites de Louis Veuillot. — Voici 
deux jolis billets, absolument inédits, écrits par Louis 
Veuillot dans un style aimable et facile , plaisant et 
spirituel, bien différent de celui de ses dures et vives 
polémiques religieuses ou politiques. Ces deux billets 
font partie d'une riche collection d'autographes que son 
complaisant propriétaire veut bien mettre de nouveau à 
la disposition de notre Gazette. 

I 

A Sainte-Beuve. 

Cher Monsieur, vous avez oublié de me donner votre 
adresse dans la plus agréable lettre que j'aie reçue de ma 
vie, et, comme elle ne m'a pas été remise directement ni 
immédiatement, j'ai cherché jusqu'à ce moment le moyen d'y 
répondre. Je viens enfin de le trouver et je me hâte de vous 
dire toute la joie que je ressens, non de vos compliments, 
qui me sont pourtant bien précieux, mais de votre amitié. 
Qui m'aime dans les idées où je suis aime ce que j'aime, et 
voilà ce qui me remplit le cœur d'une allégresse incompa- 
rable. Certainement, cher Monsieur, je mettrai à votre dis- 
position avec empressement tout ce que j'ai fait et qui pourra 
me paraître encore lisible; mais faites quelque chose pour 
moi de votre côté et permettez que je vous porte moi-même 
ce paquet. Je ne suis pas tellement occupé que je ne puisse 
me donner une ou deux^heures de délassement et, à moins 
que votre médecin ne vous défende absolument ma visite, je 



— 02y — 

VOUS prie de la recevoir. Nous verrons comment nous pour- 
rions faire pour vous donner une épreuve du journal. Je n'ai 
pas besoin de vous dire que la chose serait faite déjà si elle 
ne dépendait que de moi. 

Adieu, cher Monsieur et cher ami, mille vieilles et nouvelles 
et bonnes amitiés. 

Louis Veuillot. 

i)4, rue du Bac. 

II 

A Monseigneur de Mérode. 

24 décembre 1864. 
Monseigneur, 

Voici l'oracle que j'entends du fond désolé de ma cui- 
sine : « Un gentil pot-au-feu, du veau à la minute, un légume 
et deux faisans .'... » Ça faitun joli dîner. Or, Monseigneur, 
fournissant les faisans, il serait très doux pour nous et très 
grand à vous de fournir aussi l'assaisonnement, qui serait 
l'honneur de votre présence et la joie de votre appétit. Je 
sens bien que nous sommes téméraires , mais vous avouerez 
que nous sommes aussi très encouragés. Il est bien probable 
que vous avez donné votre Noël ; mais, si le lundi vous res- 
tait, les faisans peuvent attendre. Tâtez votre grand cœur et 
répondez un mot. Demain ou lundi ? 

Vous ne pouvez pas imaginer l'effet de ces faisans tombant 
dans une cuisine comme la nôtre, un jour de maigre absolu. 
Venez contempler ce spectacle. Le rayonnement de la cuisi- 
nière ne s'éteindra pas de quelques jours ! 

Recevez nos souhaits de bonne fête, encore plus vifs et 
plu^ profonds que nos remerciements. 

Votre très reconnaissant et très dévoué serviteur, 

Louis Veuillot. 



— 33o — 

Voltaire et la liberté religieuse. — Nous avons 
trouvé dans le Journal de Genève la communication de 
deux lettres inédites de Voltaire relatives au rôle qu'il a 
joué dans la lutte de la liberté religieuse contre l'into- 
lérance. Elles ont un certain intérêt d'actualité et ne 
manqueront pas d'intéresser nos lecteurs '. 

(c Voltaire écrivait à M. Necker , le frère du futur 
ministre de Louis XVI, qui l'avait sollicité en faveur 
d'un protestant mis aux galères pour cause de religion : 

1 1 janvier 1764, au château de Ferney. 

J'écris sur-le-champ, Monsieur, à M. le duc de Choiseul 
pour votre martyr le cordonnier. Il me paraît qu'il a bien 
peu de foi et de zèle, puisqu'il veut renoncer à la gloire d'être 
galérien pour la bonne cause. Ce n'est pas ainsi qu'en usaient 
les premiers chrétiens, tous gens très sensés, qui aimaient à 
la folie les coups de bâton et la corde. 

Quoi qu'il en soit, j'envoie en sa faveur un beau mémoire, 
qui peut-être ne servira de rien, car j'ignore si M. le duc de 
Choiseul se mêle des galériens comme des galères, et si l'em- 
ploi dont est revêtu le bonhomme Chaumont n'est pas dans 
le département de la feuille des bénéfices. J'écris au hasard à 
la Cour, où l'on ne sait pas seulement s'il y a des huguenots 
aux galères. Je m'intéresse à ce Chaumont, à qui je dois une 
lettre de vous et qui m'a valu le plaisir de vous dire combien 
j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très 
obéissant serviteur. 

Voltaire, 
Gentilhomme de la chambre du Roy. 



I. Ces deux leures sont en la possession de M. Fréd. Necker, 
airière-petit-fils du destinataire. 



— 33i — 

L'intervention de Voltaire fut suivie d'un prompt 
succès : (f M. de Choiseul, écrivait-il le i6 février à 
M. l'avocat de Végobre, a délivré des galères le nommé 
Chaumont, dont tout le crime était d'avoir entendu un 
sermon au Désert. Il a quelques compagnons dont je ne 
désespère pas de briser les fers et les rames. L'esprit 
de tolérance commence à s'introduire sur les ruines du 
fanatisme. Bénissons-en Dieu. )> 

Encouragé par la réussite de sa première demande, 
M. Necker était, en effet, revenu à la charge auprès de 
Voltaire, et lui avait signalé d'autres « martyrs » à dé- 
livrer. Il recevait à ce sujet du seigneur de Ferney une 
nouvelle lettre que voici : 

15 février 1764. 

Ayez la bonté, Monsieur, de m'envoyer les noms, surnoms, 
métiers, galères, numéros, de vos martyrs de la sottise, con- 
damnés à ramer par le fanatisme. Il ne serait pas mal de spé- 
cifier en marge les mérites de chaque particulier, par e.xemple : 
Isaac, pour être allé armé entendre la parole de Dieu; Jacob, 
pour avoir donné un soufflet à un prêtre; Daniel, pour avoir 
parlé irrévérencieusement de la présence réelle, etc. 

Je ne vous réponds pas de ressembler à la Vierge Marie qui 
tire, tous les samedis, une âme du purgatoire; mais je vous 
réponds que j'enverrai la liste et que je ferai ce qui dépendra 
de moi pour que l'on ne fasse plus de martyrs. On peut aller 
au ciel par tant de voies agréables, qu'il est ridicule d'y aller 
par celle-là. Je serai fort aise que l'ami Chaumont vienne me 
faire une paire de souliers et qu'il se souvienne surtout du 
proverbe : Ne sutor ultra crepidam... 

La visite eut effectivement lieu, comme le raconte le 



— 332 — 

pasteur qui s'était chargé de présenter à Voltaire son 

intéressant protégé : « Je lui dis que j'avais amené 

un petit homme qui venait se jeter à ses pieds pour le 
remercier de ce que, par son intercession, il venait 
d'être délivré des galères; que c'était Chaumont que 
j'avais laissé à son antichambre, et que je le priais de 
me permettre de le faire entrer. Au nom de Chaumont, 
M. de Voltaire me témoigna un transport de joie et 
sonna tout de suite pour qu'on le fît entrer. Jamais 
scène ne me parut plus bouffonne et plus réjouissante. 

« Quoi! lui dit-il, mon pauvre petit bonhomme, on 
ce vous avait mis aux galères! Que voulait-on faire de 
« vous? Quelle conscience de mettre à la chaîne un 
« homme qui n'avait commis d'autre crime que de prier 
« Dieu en mauvais français! « Il se tourna plusieurs fois 
vers moi en détestant la persécution... » 

IVlalheureusement la nouvelle tentative de libération 
ne paraît pas avoir réussi aussi bien que la première. 
« Si j'ai été assez heureux «, mandait Voltaire à M. de 
Végobre le 4 mars suivant, a pour tirer ce pauvre Chau- 
mont des galères, je crains bien de ne pas réussir à 
rendre le même service à ses camarades; mais vous 
savez qu'en France les circonstances des affaires chan- 
gent presque tous les jours, et ce qu'on pouvait hier on 
ne le peut demain. « 

Petits vers. — Nous copions les suivants sur un 



o o o 

— :)?>:> — 

album que nous avons déjà plusieurs fois ouvert à l'in- 
tention de nos lecteurs. Ces vers, signés du pseudonyme 
Ch. Beaugenêl, sont du D^ Marchai (de Calvi), mort il 
y a quelques années, et qui était l'un des plus fougueux 
admirateurs de Hugo. Les vers en question s'adressent, 
en effet, aux détracteurs du poète en général : 

Ergoteurs de syllabe, éplucheurs de brins d'herbe, 
Ils jugent en maçons le monument superbe, 
Déplorent dans l'Eden l'absence du râteau 
Et doutent qu'Aphrodite ait le front assez beau! 
Insensés qui, pouvant s'abreuver de lumière, 
Ne voient dans le rayon que le grain de poussière! 

Ch. Beaugenêt. 

— Les petits vers suivants étaient-ils inédits avant 
l'apparition du deuxième volume des trop fameux Mé- 
moires du comte Horace de Viel-Casîel, où nous venons 
de les copier? Nous ne saurions le dire. Ils s'appliquent 
au prince Louis-Napoléon, président de la république, 
et dont l'attitude en apparence inoffensive et générale- 
ment silencieuse donnait lieu à tant et à de si diverses 
interprétations. 

S'il dit un mot, 
C'est qu'il parle d'Empire ; 

S'il ne dit mot, 
C'est alors qu'il conspire. 
Ainsi, traître s'il parle et traître s'il se tait, 
11 trahit de toute manière. 
Et Baze crie, alors qu'il fait un p.. : 
« Ah ! pour le coup, voilà le canon de brumaire! » 



— 334 — 

Théâtres. — Le 25 mai la Comédie-Française nous 
a donné, sous le titre de Toujours, un petit acte en 
prose de M. Charles de Courcy qui nous a transporté 
pour un moment au Palais-Royal ou aux Variétés. Nous 
avons ri aux larmes, nous commençons par le dire : 
eh ! mon Dieu ! par ce temps de chaleur, en dépit de quel- 
ques critiques moroses et prudes et de ce qu'ils pour- 
ront dire, nous déclarons nous être follement amusé! 
Il faut voir Cadet-Coquelin dans son rôle de Martonge, 
qui n'est, à tout prendre, qu'un monologue, mais que ce 
brillant comédien enlève avec une verve et un entrain 
extraordinaires. L'hiver prochain, pour racheter cette 
petite débauche de gaieté extravagante, la Comédie- 
Française nous jouera quelque grosse tragédie, et Tou- 
jours sera oublié. En attendant, allez voir jouer cette 
amusante folie, surtout si vous avez le spleen! 

Allez aussi à la Gaîté, qui vient de nous rendre le 
Henri III et sa cour d'Alex. Dumas. Voilà un fier drame, 
un vrai drame historique et romantique dans la force 
des mots! Et comme il est découpé, taillé et crâne- 
ment campé, ce drame illustre entre tous oh l'intérêt ne 
languit pas et qui, malgré quelques vieilleries de style, 
a les allures les plus simples et les moins compliquées. 
Aussi passe-t-il, à juste titre, pour le meilleur drame de 
son auteur. 

C'est le 1 1 février 1829 qu'il a été joué pour la pre- 
mière fois. Je doute fort qu'un seul de ses interprètes 



— 335 — 

d'alors soit encore de ce monde aujourd'hui. Michelot a 
crééHeniiIII,etM"eLeverd,Catheiine,mèredeceprince; 
Firmin jouait Saint-Mégrin, et Joanny le duc de Guise; 
enfin, M'ie Mars a créé la duchesse de Guise. Les autres 
rôles ne sont qu'épisodiques et on peut signaler parmi 
ceux qui les ont créés, des acteurs alors peu connus, 
qui depuis ont fait leur chemin dans le monde : Samson, 
Bouchet, Delafosse, Saint-Aulaire, Armand Dailly, Albert, 
Faure, Montigny, le futur directeur du Gymnase, etc. 
Une toute jeune fille créa le petit rôle du page; c'était 
M'ie Despréaux, qui est devenue plus tard si célèbre 
sous son nom de femme, Mâ„¢e Allan. 

Il y a une vingtaine d'années, sinon plus, Henri III 
a déjà été l'objet d'une importante reprise à la Gaîté. 
C'est Frederick Lemaître qui jouait alors le Roi et La- 
ferrière faisait Saint-Mégrin. Aujourd'hui ces deux rôles 
sont échus : l'un à un débutant récemment sorti du Con- 
servatoire, M. Duflos, qui y a trouvé un immense succès 
personnel ; l'autre à M. Dumaine qui l'avait déjà joué à 
une troisième reprise d'Henri III à la même Gaîté, vers 
1873, et où Mme Dica-Petit reprenait à côté de lui le 
rôle de la Duchesse qu'elle joue encore aujourd'hui. 
Enfin, M. Romain, — un beau garçon, mais qui fera 
bien de travailler pour être autre chose que cela, — 
représente très suffisamment Saint-Mégrin. 

En somme, belle soirée dramatique et qui fait le plus 
grand honneur au théâtre de la Gaîté. 



- 336 — 

A la Forte-Saint-Martin, reprise de la Faridondauie, 
drame populaire de MM. Dupeuty et Bourget, agrémenté 
de musique composée par Ad. Adam et MM. de Groot 
et Planquette. La pièce, rajeunie, modernisée, est fort 
bien jouée par MM. Angelo, Laray, Vannoy, Gobin, 
Petit et Faille. C'est Mme Cécile Lefort qui joue le rôle 
créé à l'origine (30 déc. 1852), par M^e Hébert Massy 
qui avait eu précédemment quelques belles créations à 
rOpéra-Comique et à l'Opéra. M^e Lefort est une can- 
tatrice expérimentée, dont la voix n'est plus très jeune, 
mais elle s'en sert encore fort agréablement. 

Rappelons, pour mémoire, que cette reprise de la 
Faridondaine est la troisième depuis la création de la 
pièce. La seconde eut lieu au Châtelet en 1873, et elle 
avait pour interprètes : Montrouge, le futur directeur 
de l'Athénée; Montai, Montlouis , et M^es Eudoxie 
Laurent, Therval et Graindor (de l'Alcazar). C'est une 
demoiselle Loyé, dont j'ignore aujourd'hui la destinée, 
qui jouait alors le rôle créé par M^e Hébert-Massy, et 
repris aujourd'hui par M^e Lefort. 



Varia. — Le Grand Prix. — Cette année c'est la 
France qui a vaincu l'Angleterre dans la lutte qui a eu 
lieu pour le grand prix sur le champ de courses de Long- 
champ, le dimanche 3 juin. Frontin, cheval appar- 
tenant au duc de Castries , neveu du maréchal de 



— JJ7 - 

Mac-Mahon, et monté par le jockey T. Cannon, a battu 
le cheval anglais favori Suint -Biaise, appartenant à 
M. F. John-Stone, et monté par le jockey F. Archer. 
Une foule énorme assistait à cette course émouvante; 
Ja recette des diverses entrées a atteint le chiffre consi- 
dérable de no^S^i francs. 

Fêtes pantagruéliques. — Le correspondant du Temps 
lui adresse une longue lettre descriptive des fêtes don- 
nées à Moscou en l'honneur du couronnement du czar. 
Nous extrayons de cette lettre le passage suivant qui 
donne la curieuse relation du repas offert par l'Ertipe- 
reur nouvellement couronné à plus de 400,000 de ses 
sujets : 

« La fête populaire, qui a eu lieu aujourd'hui, a été 
favorisée par le temps. Le ciel était couvert, mais il 
n'est pas tombé de pluie. 

Le champ Khodinskoe est une place de manœuvres 
située près du palais Petrovski. Il a trois kilomètres de 
large sur autant de long. 

Des estrades pour ?o,ooo hommes, avec le pavillon 
impérial au centre, occupaient un côté de la place. 

Un repas pour 400,000 personnes avait été préparé 
avec un supplément pour 50,000 autres. 

Le repas consistait en un pâté de viande, un pâté de 
confiture et un sac de macarons et de bonbons. Le tout 
était renfermé dans un panier en copeaux de bouleau, 

32 



— 338 — 

avec un pol de grès aux armes impériales contenant de 
la bière. 

Les 450,000 pâtés de viande ont été faits par quatre 
pâtissiers de Moscou pendant les trente-six heures qui 
ont précédé la fête. Les 450,000 pâtés de confitures 
ont été préparés dans la galerie des machines de l'Ex- 
position de l'année dernière, transformée en une gigan- 
tesque cuisine. Le tout était très bon et très frais, sur- 
tout comparé au pain noir du peuple. 

Les 450,000 paniers étaient disposés dans plusieurs 
centaines de baraques rangées en ligne. Entre deux 
baraques il y avait un passage par lequel deux personnes 
passaient de front et recevaient chacune un panier. 

Grâce à cette combinaison ingénieuse, il n'y a pas eu 
de désordre. 

Le peuple a commencé à arriver dès deux heures du 
matin. La distribution a commencé à dix heures et s'est 
terminée à midi. Toutes les victuailles ont été enlevées. 
Ce n'a pas été, comme on s'y attendait, un colossal 
repas de tout un peuple, festoyant dans une plaine, en 
fête. La plupart des invités ont gardé leurs paniers 
intacts, pour en manger le contenu en famille. Bien peu 
en ont consommé le contenu sur place. 

En revanche, on a bu 480,000 litres de bière, — 
chargement de 1 00 wagons, — disposés sur un chemin de 
fer qui faisait le tour de la plaine. Chaque v^agon avait 
six robinets qui versaient incessamment de la boisson. 



Deux mille personnes étaient employées au service de 
distribution des paniers et de la bière. » 

Henri III et les Fcnayroii. — Notre ami Sarcey éta- 
blit dans son feuilleton du Temps un curieux rapproche- 
ment entre le célèbre drame d'Alexandre Dumas, que 
vient de reprendre la Gaîté, et le drame, réel cette fois 
fois et tout à fait contemporain, qui a causé tant d'émo- 
tion l'an dernier, drame dont les Fenayrou et le phar- 
macien Aubert étaient les tristes héros : 

ce II y a toujours, dans tout sujet bien choisi, un ou 
deux points sur lesquels doit porter tout l'effort de 
l'œuvre. Le coup d'œil consiste à les discerner rapide- 
ment; il faut ensuite les aborder de front, résolument et 
sans regarder autour de soi. 

Songez un peu à l'horrible difficulté qu'offrait cette 
situation : une femme qui aime, une femme qui adore 
son amant, et qu'un mari contraint par la force bru- 
tale à écrire une lettre de rendez-vous à ce même amant 
qu'elle attire ainsi à une mort certaine. Cette situation 
que Dumas a inventée, la réalité, depuis lui, nous l'a 
offerte dans un procès devenu célèbre, c'est le procès 
Fenayrou. 

Ce pharmacien a précisément agi comme le duc de 
Guise, il a forcé sa femme à écrire une lettre qui devait 
attirer le malheureux Aubert dans la maison de Chatou. 
Eh bien, la chose était vraie pourtant; on ne l'a pas 



— 340 — 

crue; on s'est révolté; on a cherché de toutes parts des 
si et des pourquoi ; l'action de cette femme a paru 
si monstrueuse, qu'on s'est ingénié, pour l'expliquer, à 
trouver, dans l'ordre physiologique ou moral, des raisons 
singulières qui, d'ailleurs, n'ont convaincu personne. 

A mesure que les débats se sont déroulés, le rôle de 
cette femme a paru plus odieux et son crime plus abo- 
minable. Tout intérêt s'est retiré d'elle et l'on eût pres- 
que pardonné à l'assassin, pour punir plus sévèrement 
celle qui avait prêté sa main à ménager l'assassinat. 

Eh bien, c'est précisément cette même situation que 
Dumas avait à aborder : la femme devait écrire le billet, 
et il fallait qu'elle restât sympathique en commettant et 
après avoir commis cette infamie, car c'est à elle et à 
son amant que l'on doit s'intéresser contre cet affreux 
duc de Guise qui, en sa qualité de mari jaloux, mérite 
évidemment l'exécration des cœurs sensibles. « 

Hommage à Victor Hugo. — Ceci a été relevé dans le 
Messager de Toulouse : 

Le propriétaire d'un petit établissement a fait graver 
sur verre, au-dessus de sa porte, cette strophe de Victor 
Hugo (Ode XIV, page 235) : 

Jeune ou vieux, imprudent ou sage, 
Toi qui, de lieux en lieux, errant comme un nuage, 
Suis l'appel d'un plaisir ou Viustinct d'un besoin, 



— .^41 — 

Voyageur, où vas-tu si loin? 
N'est-ce donc pas ici le but de ton voyage! 



Passant, comme toi j'ai passé. 
Le fleuve est revenu se perdre dans sa source. 
Fais silence, assieds-toi sur ce marbre brisé. 
Pose un instant le poids qui fatigue ta course : 
J'eus de même un fardeau qu'ici j'ai déposé! 

Nous n'osons pas ajouter un mot! 
Où la poésie va-t-elle se nicher! 

Musset jugé par Latouche. — Jamais le poète des 
Nuits n'a été plus en honneur qu'aujourd'hui. La librairie 
s'ingénie à publier ses œuvres sous les formes les plus 
variées, et chaque nouvelle édition, loin de rassasier ses 
lecteurs, ne fait qu'en augmenter le nombre. Quelqu'un 
qui ne se doutait pas, aux débuts du poète, d'un succès 
aussi éclatant et aussi durable, c'est le sieur Latouche, 
qui écrivit sur Alfred de Musset les lignes suivantes, 
recueillies dans l'Événement par notre confrère Georges 
Duval. 

« Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Musset, mais 
je gagerais que c'est une de ces imaginations insou- 
ciantes et aventureuses de jeune homme qui arrive tout 
frais éclos au milieu de notre grand mouvement litté- 
raire, et se jette à travers sans plus de réflexion ni de 
frein. Nous dirons à M. Musset que la pire des choses, 



— ^4^ — 

même en littérature, est de prendre aveuglément sur 
son compte les exagérations ou les folies d'une école 
ou d'un parti, et surtout de commencer par là sa vie 
poétique. Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou 
sur un nom d'écrivain, y reste souvent comme une de 
ces taches qui ne s'effacent plus, même à grand renfort 
de savon et de brosse. M. Alfred de Musset n'en est 
pas tout à fait là, bien heureusement; mais qu^il y 
prenne garde, quoi qu'en dise sa préface, ce n'est point 
dans les arts, ce n'est point dans la poésie qu'on doit 
entrer tout botté et tout crotté , à moins qu'on ne veuille 
être renvoyé par acclamation à la littérature de haras. » 
Du haut du ciel, sa demeure dernière, si tant est 
qu'il y soit monté en dépit de ce qu'on vient de lire, 
Latouche ne doit pas être content. 

Les Œuvres de M. Augcr. — La Gazette de France ra- 
conte une bien curieuse mésaventure arrivée en 1824 à 
l'académicien Auger, l'un des annotateurs les plus anno- 
tants de notre siècle. 

Un jour il se trouvait en soirée à côté d'un gentil- 
homme russe, qui lui paraissait peu au courant de 
notre littérature. Ravi d'étaler son érudition, notre aca- 
démicien lui promit de lui adresser ses ouvrages le len- 
demain. Ce furent les Œuvres de Molière, avec son 
commentaire, qu'il fit porter au domicile du noble 
russe. 



- 343 - 
Quelques jours après, il reçut la lettre suivante : 

Monsieur Molière, 

Je vous remercie de l'envoi de vos œuvres. Je suis hon- 
teux d'avouer que je ne les connaissais pas : elles sont admi- 
rables. Il n'y a jamais eu dans l'univers de comédies qui 
aient égalé les vôtres. Quel comique ! Quelle franche gaieté! 
Quelle connaissance du cœur humain! Quelle profondeur 
dans les caractères 1 Je ne cesse de lire et de relire vos 
Femmes savantes , votre Tartufe , votre Ëcole des femmes, 
votre Amphitryon et vos ballets mêmes, quoique je ne les aie 
jamais vus danser à l'Opéra. 

Maintenant, permettez-moi de vous faire une petite obser- 
vation avec tout le respect que je dois à votre beau talent. 
Pourquoi avez-vous permis à un monsieur Auger d'expli- 
quer avec ses notes des passages clairs comme le jour et de 
relever des beautés que tout le monde apercevait bien sans 
lui? 

Ces notes m'offusquent la vue, quand je lis vos vers; 
elles me gênent et me forcent, pour ainsi dire à chaque 
page, d'abandonner une de vos beautés pour lire une pla- 
titude, ce qui nuit à l'effet de l'ensemble. S'il m'était permis 
de vous donner un conseil, ]e vous engagerais à supprimer 
dans votre seconde édition ces notes parasites, qui arrêtent à 
chaque instant le lecteur et glacent son enthousiasme. 

Agréez, etc. 

ROMANZOF. 

Le mot Estafette. — A quelle époque le mot Esta- 
fette est-il entré dans notre langue? — Littré, dans son 
dictionnaire, lui donne pour origine staffa, étrier, qui 
vient du germanique ; mais il ne cite pas un exemple 



— ^44 — 

qui fixe le lecteur sur l'introduction de ce terme dans 
notre langue. Voici, à ce propos, quelques lignes tirées 
des Mémoires du duc de Luynes, publiés en 1862. 
Le successeur de Dangeau notait, en mars 1737 : 
ce j'ai appris aujourd'hui ce que c'est que l'on ap- 
pelle estafette en Allemagne ; c'est un usage pour que 
les paquets soient rendus plus promptement. Les mi- 
nistres des princes d'Allemagne adressent leurs paquets 
à Strasbourg, par exemple au maître de la poste, lequel 
porte le paquet à Kell, sur le pied d'un cheval par 
poste, jusqu'au lieu où le paquet doit être rendu. Le 
maître de poste de Kell fait partir un postillon, et à 
chaque poste un nouveau postillon porte le paquet à la 
poste d'après, et le maître de poste de Kell est chargé 
de payer à chaque maître de poste ce qui lui appartient. 
Les postes sont de quatre lieues, et l'on paye par cheval 
un florin, ce qui vaut 50 sols à cause de la charge. Le 
prix ordinaire du florin est de 40 sols de notre mon- 
noye. » 

A Fontenoy. — Les Mémoires du duc de Luynes pré- 
sentent le tableau vivant de la cour de Louis XV pen- 
dant vingt-deux ans. Le noble journaliste, ou reporter^ 
ne se permet guère de digressions en dehors de son 
cercle ordinaire; mais il note tout ce qu'il voit, tout ce 
qu'il entend ; M^e la duchesse de Luynes aide son 
mari dans la rédaction des fidèles Mémoires où tout 



— 345 — 

est raconté avec gravité, sans passion, avec un calme 
que rien ne trouble. 

On trouve des détails fort intéressants sur la bataille de 
Fontenoy dans les rapports et dans les lettres particu- 
lières d'officiers. Nous avons cherché dans ces récits la 
fameuse phrase : « Tirez les premiers. Messieurs les An- 
glais », ou quelque chose d'approchant, et nous décla- 
rons ne l'y avoir pas trouvé. Ed. Fournier, dans son 
très curieux volume, l'Esprit dans l'histoire, ne parle 
pas de cette proposition chevaleresque; mais son 
silence n'est pas un assentiment de sa part. Le duc de 
Luynes, en ne disant rien, nous donne des doutes à 
cet égard. En tout cas, le doute qui plane sur cette 
phrase célèbre n'enlève rien au brillant fait d'armes de 
Fontenoy ; il est seulement à regretter que la France 
n'ait pas su tirer plus de profit d'une si belle victoire. 

(F. Thénard.) 

La Fontaine revu et augmenté. — Notre confrère Ri- 
vesaltes, du Voltaire, a imaginé de rectifier et de com- 
pléter La Fontaine en quelques-unes de ses fables. 

Ainsi, après avoir rappelé la fable du Renard et les 
Raisins : 

Certain renard gascon, d'autres disent normand, 
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille 

Des raisins mûrs apparemment 

Et couverts d'une peau vermeille. 



— 346 — 

Le galant en eût fait volontiers son repas. 

Mais comme il n'y pouvait atteindre : 
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. » 

Fit-il pas mieux que de se plaindre ? 

Rivesaltes ajoute : 

Ce renard n'avait pas le jugement très sain. 

S'il avait été plus sensé, 

Plus inventif et plus ficelle, 

Cet animal, qu'on dit rusé, 

Fût allé chercher une échelle. 
Et lors, tout à son aise, il eût pris du raisin. 

MORALITÉ 

Le Renard, en fait de malice, 
Ne dégotait pas La Palice. 

Une Fable. — M. Jean Sigaux , qui joint au mérite 
de savoir faire les vers, celui de ne pas en assommer ses 
contemporains, a retrouvé dans ses papiers la jolie fable 
suivante, que nous croyons devoir offrir à nos lecteurs. 

Une large carafe, au ventre florissant, 
Belle de fraîcheur et de grâce, 
Raillait un jour de son plus bel accent 
Une pauvre bouteille à l'air triste et souffrant 

Sous sa robe sordide et grasse. 
Celle-ci répondit : a Je suis laide et le sais; 
On me laisse moisir dans une longue veille. 
Maigre, le col tendu comme une triste vieille, 
Je semble délaissée, oubliée à jamais. 
Attendez cependant : un jour, prochain peut-être, 
Viendra, vengeur de tous mes droits, 
Oij vous me verrez apparaître 



— -M7 — 

A la place d'honneur, sur la table des rois, 
Et l'on m'acclamera reine parmi les reines, 
Car un sang généreux circule dans mes veines. 
Grâce à moi le plus sot abonde en heureux traits, 
Et, malgré ma laideur, je console et j'éclaire. 

De vous et de tous vos attraits 
On ne pourra jamais tirer que de Feau claire. » 

Jean Sigaux. 



Le Tour du monde. — Plus de gens qu'on ne le 
pense font, et même plusieurs fois dans leur vie, le 
tour du monde, ou du moins l'équivalent. S'il vous faut 
un exemple entre mille, nous vous citerons le nommé 
Delon, habitant Rousson, facteur rural attaché au bu- 
reau de poste de Salindres (Gard), qui vient de mourir 
après avoir fourni une carrière de vingt-trois ans. 

C'était, paraît -il, le facteur du département et 
peut-être même de France le plus infatigable. Il par- 
courait cinquante kilomètres par jour, et, en admettant 
qu'il lui fût accordé vingt jours de permission pour 
maladie, congé, etc., il marchait pendant trois cent 
quarante-cinq jours de l'année. 

Il en résulte que son trajet était de 17,250 kilomè- 
tres /^tïr a/z, soit, pendant vingt-trois ans: 396,750 kilo- 
mètres. En résumé, le facteur Delon a fait, durant sa 
carrière dans l'administration des postes, un chemin qui 
équivaut à plus de onze fois le tour de la terre, et ce, 
pour la somme relativement dérisoire de 1 5,870 fr. 



— 34S — 

LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Un employé de mlnisière vient de promettre à sa 
femme de ne plus jouer à son café, où ii passait ses 
journées. Après son déjeuner, il s'y rend, comme de 
coutume, pour prendre son mazagran. 

« Je vous le joue en 1 50, lui dit un des habitués. — 
Non, je ne joue plus. — Voyons, cela ne sera pas long. 
— Non, vrai, je ne veux pas. — Ah ! tu ne feras... pas 
cela, — Vous le voulez? » 

Tirant sa montre : v Mais je vous en préviens , il est 
midi... à six heures, je m'en vais. » (Justice.') 



Les yeux, dit la sagesse des nations, sont les fenêtres 
de l'âme. 

C'est possible; mais, en tout cas, ce n'est pas la 
jalousie qui les ferme ! (^Événement.) 



« Vous connaissez la comtesse ? 

— Parfaitement. 

— Qu'est-ce que vous en pensez? 

— Heu ! heu ! 

— Alors, pourquoi pose-t-elle pour la vertu? 

— Parbleu ! Pour faire croire qu^elle en est le mo- 
dèle. » (^Événement.') 



— ^49 — 



Une réclame de corsetière : 

« De même que l'Évangile, mon corset maintient les 
forts, soutient les faibles et ramène les égarés. » 



Dialogue de famille : 

« Mon père, Je regrette de vous désobéir, mais, je le 
répète, mon mariage avec cette personne aura lieu!... 
Je lui dois une réparation!... 

— Une réparation! Mais tu ignores donc, malheu- 
reux enfant, que les locataires n'y sont pas tenus. » 

(^Gaulois.') 

« Voyons, mon cher, il faudra pourtant, un jour ou 
l'autre, vous débarrasser de vos créanciers. 

— Jamais de la vie. 

— Vous connaissez pourtant le proverbe : Qui paye 
ses délies s'enrichit. 

— Oh! moi, j'ai des goûts simples! (^Dom Fabrice.) 

A la correctionnelle : 

La cause est entendue. Le prévenu, debout, attend 
sa condamnation. 

Le Président : Attendu que le fait est constant, qu'il 
est prévu et puni par l'article... 

Le Prévenu : 261, Monsieur le président. 

(^Polichinelle.') 



— JDO 



VARIETES 



LA DERNIÈRE PAGE D'HENRI RIVIERE 

Un ami de ce regretté marin si heureusement doué pour les 
lettres, et dont nous annonçons plus haut la triste et glorieuse 
fin, a communiqué au Gaulois l'intéressant fragment inachevé 
qu'on va lire, et qui est la dernière page qu'ait écrite Henri 
Rivière avant son départ pour le Tonkin. On remarquera 
cette coïncidence frappante que le dernier écrit de Rivière 
avant de quitter la France était précisément une méditation 
qu'on peut presque considérer comme un présage, vu l'état de 
triste préoccupation d'esprit où se trouvait l'infortuné com- 
mandant lors de son départ : 

MÉDITATION SUR LA MORT 

Je suis à la campagne et je vois autour de moi, par 
la fenêtre ouverte, les grands arbres que la brise agite, 
tandis qu'un brouillard mêlé de pluie flotte dans l'air. La 
Seine, d'un vert sombre, court entre ses rives. Ceci est 
mélancolique et sert de cadre à de tristes pensées. Pour 
moi, d'ailleurs, la nature elle-même n'a que la valeur 
d'un cadre. Elle n'a d'autre vie que celle qu'on lui prête. 
Il faut une jeune femme en robe rose ou blanche à ses 
perspectives de verdure, et au soleil qui les éclaire, ou 
à son affaissement morne tel qu'il est aujourd'hui, l'évo- 
cation d'un tableau ou l'accompagnement d'un souvenir. 

Je pense malgré moi à tous ceux qui se sont en allés 



- 35: - 

depuis un mois à peine, qui sont oubliés déjà ou qui le 
seront dans quelques jours. Ah! à l'époque où nous 
sommes, on meurt pour tout de bon. Rien ne reste de 
nous qu'un souvenir de sympathie au cœur de quelques 
amis. Et encore ce souvenir-là a-t-il la légèreté d'une 
plume au vent. Les amis ont autre chose à faire qu'à 
s'attendrir, ils ont à vivre pour leur propre compte et à 
bien vivre. Que ce « bien vivre » n'induise personne en 
erreur. Il ne s'agit ni de morale ni de vertu, mais des 
jouissances immédiates du plaisir facile, du travail hâtif, 
des résultats prompts, du tourbillon fiévreux oii l'on se 
démène. 

C'est à ce point qu'on s'étonne de la mort, si tard 
qu'elle vienne, comme d'un accident tout à fait imprévu. 
Je dirais plutôt malencontreux, car il Pest plus que fu- 
neste pour celui qu'il atteint, et c'est là un des signes 
de la philosophie toute pratique et fataliste de notre 
temps. 

Pendant ses dernières heures de prostration, M. Emile 
de Girardin a dit par deux fois ce seul mot : « Mort, 
mort ! » C'était de sa part comme un étonnement ré- 
fléchi de ce néant qui venait. Hé quoi! lui, si vivant 
d'intelligence et de volonté, et qui depuis de si longues 
années avait pris l'habitude de vivre, il allait mourir! 
Cela ne l'effarait pas, mais le frappait d'une surprise at- 
tristée. Sentait-il donc que tout de lui allait disparaître 
avec lui? Eh bien, pourquoi pas? N'est-ce pas assez 



— 352 — 

d'avoir vécu, si l'on n'a rien ignoré de la vie, si on l'a 
menée, goûtée, subie dans ses joies, dans ses hasards, 
dans ses chagrins, dans ses efforts, dans son continuel 
renouveau de chaque jour? Il ne faut qu'avoir un peu de 
prévoyance et de courage, et se dire : « Je vais finir ou 
j'ai fini ma journée. » 

Ainsi peut-être est mortj'amiral de La Roncière, avec 
plus de résignation qu'Emile de Girardin. Il est vrai que 
la mort ne l'a pas sournoisement terrassé tout d'un coup, 
mais qu'elle a mis cinq mois à s'approcher de lui à petits 
pas. Je ne sais s'il a eu l'idée consolante et vague d^une 
autre existence extra-humaine, dont les religions nous 
bercent, sans en être bien certaines elles-mêmes, mais lui 
aussi a pu se dire : « J'ai vécu, et rien de ce qui fait 
l'existence de ce bas monde ne m'a été étranger. Alors 
à quoi bon me lamenterais-je tant de partir? » Ah! je 
comprends le regret de la jeunesse qui se voit fauchée 
en sa fleur, à qui tant de biens échappent, devant la- 
quelle tant d'horizons se ferment . 

Henri Rivière. 



Georges d'Heylli, 

Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoriî, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 



NUJIÉRO 12 3o JUIN l8S3 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : L'Armée du Salut. — L'Odéon en Hollande. — 
Les Tableaux de la rue de Sèze. 

Nécrologie : Gustave Aymard. 

Théâtres : Opéra, Opéra-Comique. 

Viiria : La Salle du Jeu de paume. — Un autographe de Delaunay. 
— Le Bilan du Salon. — La Liberté de la librairie. — La Date d'une 
idylle. — Louise Michel poète. 

Les Mots de la quinzaine. 

Variétés : Le cinquième volume de la Légende des Siècles. 



La Quinzaine. — L'Armée du Salut. — L'Odéon en 
Hollande. — Une Anglaise excentrique, iniss Booth, 
qui se fait appeler, nous ne savons trop pourquoi, la 
maréchale Booth, vient de faire, au temple de la rue 
Roquépine (13 juin), une conférence qui a obtenu un 
vif succès de grosse plaisanterie et de gaieté. Cette 

i. — iS83. 23 



_ 354- 

conférence avait pour but d'initier de nouveau la popu- 
laiion parisienne aux mystères encore peu connus chez 
nous de l'œuvre du Salut et de sa propagation par la 
légion de fidèles qui se nomme l'Armée du Salut. 

L'œuvre dite du Salut a pour but principal de rendre 
tous les hommes saints, et elle opère de la manière 
suivante : Un ou deux des officiers de son armée sont 
envoyés dans une ville, et là un ou plusieurs locaux 
sont retenus en vue d'un certain nombre de réunions. 
Les officiers se mettent d'abord à parler et à chanter 
dans ces locaux, de manière à y attirer le plus de 
monde possible, et alors la prédication et l'initiation 
commencent. C'est de 1865 que date la création de 
l'œuvie ; elle s'est répandue, à partir de 1 878, en Angle- 
terre ; elle a envahi, en 1880, l'Irlande et l'Amérique, 
s'est introduite, en 1881, en France et en Australie, et, 
enfin, est apparue, en 1882, en Suisse, dans les Indes, 
en Suède et en Afrique. L'œuvre publie un journal 
qui a pour titre : En avant! et pour rédacteur en chef 
(c la maréchale » Booth elle-même. Son dernier article 
est intitulé : le Christianisme bouillant; les chapitres de 
cet article ont les rubriques suivantes : Pureté; Ardeur 
Puissance, etc. Le morceau se termine ainsi : 

« En résumé, être bouillant assure la faveur spéciale 
de Dieu, sa protection, sa communion et notre victoire 
finale; être tiède, c'est être vomi de sa bouche, c'est le 
dédain, la disgrâce et enfin l'abandon... » 



— 355 — 

Il faut entendre les cantiques où les jolies misses et 
un certain nombre des officiers de l'armée du Salut célè- 
brent les vertus et la sainteté exigées des adeptes, des 
postulants et des fidèles. Ces cantiques sont divisés en 
trois parties : 

1° Les chants du salut ; 

2" Les chants de sainteté; 

5° Les chants de guerre. 

Dans un de ces chants figure une Marseillaise de 
Varmcc du Salut dont voici le passage principal : 

Allons, soldats de l'Évangile, 

Les derniers jours sont arrivés; 

Marchons tous sous le joug facile 

De Celui qui nous a sauvés! (bis) 

Mourant sur la croix du Calvaire, 

Il nous acquit la liberté. 

Et, grâce à Dieu, l'humanité 

N'a plus à craindre d'adversaire. 
Aux armes, combattants! Formez vos bataillons! 
Marchons! Que le salut rayonne sur nos fronts I 

Par Christ remportons la victoire 

Sur la mort et sur le péché. 

Proclamons sa grâce et sa gloire, 

El que le monde en soit touciié! (bis) 

Dans l'ardeur d'une sainte flamme, 

Proclamons l'amour infini, 

Parlons de ce repos béni 

Que le Sauveur donne à toute âme. 
Aux armes, combattants 1 Formez vos bataillons! 
Marchons ! Que le salut rayonne sur nos fronts 1 



— 356 — 

La conférence du 1 3 juin avait attiré une foule 
énorme au temple de la rue Roquépine où, à partir de 
sept heures et demie, il n'était plus possible de trouver 
à se caser. Les Anglais et Anglaises étaient naturelle- 
ment en majorité. Des soldats de l'armée du Salut, avec 
un S en argent brodé sur le revers de leur jaquette, 
remplissaient les fonctions de commissaires et vendaient 
le programme de la cérémonie, qui a commencé à huit 
heures par des chants de cantiques qui n'ont pas duré 
moins d'une heure. 

Puis une « colonelle», miss Woth, a pris la parole et 
a longuement parlé des conversions et des miracles 
opérés par le zèle de l'œuvre. Après elle, la « maré- 
chale » est venue répéter et accentuer avec beaucoup 
de véhémence le speech de son lieutenant, invitant l'as- 
sistance à s'enrôler au plus vite sous les bannières 
triomphantes de l'œuvre. Tout cela a duré jusqu'à onze 
heures au milieu d'un profond ennui, égayé de temps 
à autre par des rires , des plaisanteries, des quolibets 
que la sainteté du lieu n'a pu empêcher de se produire ; 
mais il paraît que l'armée du Salut est habituée à ce 
genre d'accueil, et qu'elle suit quand même, dans la 
plénitude de son bon droit et de son indépendance, la 
voie qu'elle s'est tracée pour arriver à la libération des 
âmes. 

— Notre ami Sarcey, qui s'est déjà fait deux fois, 
en 1868 et en 1879, l'historiographe des voyages de la 



•337 — 



Comédie-Française, vient d'accompagner en Hollande, 
en la même qualité, la troupe de l'Odéon dirigée par 
son principal comédien, M. Porel. L'éminent critique 
nous donne de curieux détails concernant les premières 
soirées et l'impression produite par nos artistes pari- 
siens sur les placides habitants des Pays-Bas. Formosa, 
de Vacquerie, ne les a que médiocrement amusés ; Mo- 
lière leur a plu davantage, mais nous voyons que les 
monologues de Coquelin cadet et de Coquelin aîné ont 
eu surtout du succès. Explique cela qui pourra, mais 
c'est ainsi ! Tartuffe et le Mariage de Figaro ont cepen- 
dant attiré le public et fait assez grosse recette. 

En l'honneur de Sarcey le Grand Théâtre a donné une 
représentation composée du Monde où l'on s'ennuie et de 
laGrève des forgerons, de Coppée, traduits tous deux en 
langue hollandaise. La représentation a beaucoup satis- 
fait notre confrère qui, malgré l'idiome dans lequel elle 
était jouée, n'a pas moins ri de la brillante pièce de 
Pailleron à Amsterdam qu'à Paris. Mais voici, selon 
nous, l'incident le plus curieux de la soirée. Sarcey 
nous le raconte ainsi, avec sa bonhomie habituelle : 

« Cette représentation a été marquée par un petit 
incident, que je rie puis conter sans rire, parce que j'y 
ai été l'innocente victime d'une méprise assez drôle. 

« Comme j'avais dû attendre les personnes qui m'ac- 
compagnaient, j'étais arrivé un peu en retard, de vingt 



— 358 — 

minutes environ. J'entre sans penser à mal. Toutes les 
têtes se tournent de mon côté ; j'entends mon nom qui 
court sur tous les bancs ; des bravos éclatent, et la 
musique part sur un signe du chef d'orchestre. 

« J'étais, je l'avoue, un peu étonné. Je ne me croyais 
pas si connu en Hollande. Le Temps a ici quelques 
abonnés, qui me font l'honneur de lire ma prose tous 
les lundis. Mais ces cinq ou six cents petits bourgeois, 
ouvriers et ouvrières, qui garnissaient la salle, ce n'é- 
taient pas des abonnés du Temps, que diable ! Enfin, je 
prenais modestement ma gloire en patience. 

i( J'eus bientôt l'explication de ce petit mystère. 

« Il paraît qu'avant mon arrivée le public amsterda- 
mois, qui est habitué à beaucoup d'exactitude, s'était 
impatienté et avait marqué sa mauvaise humeur par des 
trépignements. 

« Un régisseur était venu et avait prié le public d'at- 
tendre encore quelques minutes, parce qu'un des hôtes 
parisiens d'Amsterdam, M. Sarcey, avait promis d'é- 
couter la Grève des forgerons. 

« Et voilà comment mon entrée avait produit un tel 
effet. 

« Mon nom, échappé à la fois de toutes les lèvres, 
ne voulait point dire : w C'est lui, le grand dentiste ! 
« l'incomparable dentiste! il est dans nos murs. Il n'y 
« a que lui! il n'y a que lui! )> Il signifiait tout simple- 
ment : " Le voilà donc enfin , l'animal ! Le spectacle 



- 359 - 

« va pouvoir commencer ! On ne se fait pas attendre 
« comme ca ! » 

« C'est ainsi que fut rabattu, ô lecteurs du Temps, 
l'orgueil de votre critique ordinaire ! » 

Dans la première des représentations françaises 
données à Amsterdam, Porel est venu lire une pièce de 
vers de Coppée composée spécialement en vue du 
voyage de la troupe de l'Odéon. Nous ne résistons pas 
au plaisir de citer tout entière cette jolie pièce que 
Coppée ne réimprimera peut-être pas : 

Ainsi, mon cher Porel, vous allez en Hollande 
Pour voir les beaux tableaux et goûter le skidam, 
Et, de plus, vous voulez que je vous recommande, 
Vos compagnons et vous, aux bourgeois d'Amsterdam. 

Mais ils m'ont oublié peut-être au pays libre. 
Je n'y suis pas allé depuis plusieurs hivers. 
Peut-être n'ont-ils plus de souvenir qui vibre 
Pour le poète errant qui leur a dit ses vers. 

Non. dans leur sympathie ils m'ont dû garder place; 
Car ils ne savent pas la donner à moitié. 
On conserve longtemps un beau fruit dans la glace : 
Les gens de climat froid sont de chaude amitié. 

Et, puisque vous avez cette aimable pensée 
De vouloir que mes vers vous présentent là-bas, 
Dites bien tout d'abord à la foule empressée 
Que mon cœur se souvient des nobles Pays-Bas ; 



— 36o — 

Du pays généreux qui ne sait pas proscrire, 
Qui s'ouvre à tout martyr, à tout persécuté, 
Oij chaque citoyen dès l'enfance respire 
Avec le vent marin l'air de la liberté ; 

Et qui, si l'ennemi, par conquête ou par ruse, 
Revenait comme au temps de Tromp et de Ruyter, 
Une deuxième fois rouvrirait ses écluses 
Et rendrait à la mer le sol pris à la mer; 

De l'honnête pays où dans chaque famille, 
Dans chaque intérieur toujours propre et décent, 
On voit autour de soi tant de bonté qui brille 
Que la chaleur du cœur vaut le soleil absent; 

Du verdoyant pays, oii, sous ses voiles blanches, 
Le navire au milieu des champs paraît glisser, 
A tel point que, prenant ses vergues pour des branches, 
Les oiseaux quelquefois viennent pour s'y poser; 

Oli les moulins à vent, comme des camarades. 
Semblent se faire entre eux un alerte signal; 
Où l'on peut rencontrer, pendant ses promenades, 
A chaque coin de route un tableau de Ruysdael ; 

Enfin de ce pays que l'art et h pensée. 
Plus que tous ses trésors, rendent illustre et grand, 
Et qui vous voit passer dans sa gloire passée, 
Esprit de Spinoza, palette de Rembrandt; 

— Dites-leur bien cela de la part du poète 
Que chei: eux avec tant de grâce ils ont admis; 
Puis, quand ma gratitude aura payé sa dette, 
Regardez devant vous... C'est un public d'amis. 



— 36i - 

Vous les reconnaissez à leurs figures franches; 
Vous les vîtes cent fois gravés ou copiés : 
Ils n'ont plus, il est vrai, les collerettes blanches 
Qui parent chez Van Ryn les syndics des drapiers, 

Ni le lourd hausse-col de ia garde civique, 

De ceux que Van der Helst nous montre en grand chapeau. 

Tenant tous, à la fin d'un repas magnifique, 

Leur verre d'une main et de l'autre un drapeau, 

Mais ressemblant toujours aux portraits des vieux maîtres, 
Leur sourire loyal et bon n'est pas trompeur; 
Ils ont bien conservé les vertus des ancêtres ; 
Ils sont hospitaliers; ainsi n'ayez pas peur. 

D'ailleurs, pour ma chanson chétive et familière 
Ils furent indulgents; et vous leur apportez 
Regnard et Beaumarchais et notre grand Molière, 
Vingt ouvrages encor signés de noms vantés. 

Je n'avais que mes vers... Voyez ia différence. 
J'ose donc, mon ami, vous prédire un succès, 
Car on aime là-bas tout ce qui vient de France, 
Le bon vin et le libre et clair esprit français. 

Et, après avoir cité ces vers, Sarcey les accompagne 
d'une amusante boutade que nous citerons également : 

« Mais c'est là que j'ai vu combien il est vrai de dire 
que les poètes sont de grands et splendides menteurs et 
qu'il ne faut pas se fier à leurs paroles d'or. Dans les 
quatre premiers vers, Coppée , après avoir mis Amster- 



— 3t)2 — 

dam à la rime , dit à Porel qu'il a gardé un délicieux 
souvenir du pays où l'on boit le skidam. 

« A ce mot, j'avais dressé l'oreille, et la première fois 
qu'une maîtresse de maison m'adressa la question sacra- 
mentelle : « Quelle liqueur préférez-vous? » Je répondis, 
avec le pudique embarras d'un homme qui se hasarde : 
« Je voudrais bien goûter du skidam » ; et^ comme on 
me regardait avec des yeux effarés : « ... Oui, ajoutai- 
« je, le skidam de Coppée! » 

<c Eh bien, mon cher Coppée, j'en ai bu, moi, du 
skidam, sur la foi de votre hémistiche ; et vous, assu- 
rément, vous n'avez jamais trempé dans cette horreur 
de liquide vos lèvres toutes fraîches des eaux de l'Hip- 
pocrène. C'est la punaise écrasée dans le sublimé cor- 
rosif. Je n'avais fait qu'y goûter; j'en ai bu toute la 
journée, toute la nuit, et le lendemain encore il me 
semblait en sentir l'arriè'e-goût dans la bouche. Voilà 
ce que vous avez fait, ô poète ! et tout cela pour trouver 
une rime opulente à Amsterdam! » 

Les Tableaux de la rue de Sèze. — Depuis quel- 
que temps nous ne vivons plus qu'au milieu des chefs- 
d'œuvre. Nous ne disons pas cela pour le Salon, qui en 
contenait bien quelques-uns, mais seulement en herbe, et 
en herbe bien verte, encore!.. Mais nous avons eu cette 
belle exposition des Portraits du siècle au quai Man- 
quais, si intéressante au double point de vue de l'his- 



— Dbj — 

îoire et de l'.irt, et, aujourd'hui qu'elle est fermée, voici 
que M. Georges Petit vient d'organiser et d'ouvrir, dans 
sa ravissante salle de la rue de Sèze, une nouvelle ex- 
position de chefs-d'œuvre de la peinture ancienne et 
moderne. L'intelligent et habile expert a réuni là cent 
vingt-neuf tableaux de premier ordre, qu'on peut appeler 
à juste titre le dessus du panier des écoles françaises et 
étrangères. On y trouve des toiles de Rubens, Rem- 
brandt, Peter de Hoog, Van Ostade, Hobbema, Van de 
Velde, Greuze, Boucher, Pater, Franz Halz, etc. 

Les peintres contemporains français affrontent admi- 
rablement, et pour leur plus grande gloire, le rapproche- 
ment et la comparaison avec ces illustres maîtres. Ainsi 
Corot, Millet, Daubigny, Th. Rousseau, Diaz, Jules 
Dupré, Troyon, Decamps, Delacroix, Meissonier, Ma- 
rilhat, Fromentin, Henry Regnault, etc., attirent autant 
l'attention publique que leurs célèbres confrères d'autre- 
fois, et montrent parfois leur supériorité sur quelques- 
uns d'entre eux. Ajoutons que beaucoup de ces toiles 
contemporaines, qui sont depuis longtemps connues de 
tout le monde, ont acquis en quelques années une va- 
leur souvent décuple de leur premier prix de vente et 
qu'elles ne sont pas encore arrivées au chiffre que nos 
petits-enfants seuls pourront leur attribuer. Elles trou- 
veront donc seulement à cette époque éloignée leur 
prix réel, comme le trouvent maintenant les Rembrandt, 
les Rubens, et autres illustres peintres dont les tableaux 



— 364 — 

avaient également une valeur bien moindre jadis. Ainsi 
les Millet, les Delacroix, les Fromentin, les Dupré, etc., 
atteignent aujourd'hui dans les ventes publiques des prix 
bien différents de leur estimation d'origine; il en est de 
même et surtout de Meissonier dont il est impossible de 
dire que les toiles se couvrent d'or, car elles sont si pe- 
tites que quelques louis suffiraient à les couvrir. C'est par 
piles de pièces d'or superposées qu'il faudrait établir ainsi 
leur prix ai:tuel. Que vaudront donc dans cent ans ces 
tableaux célèbres qui, du vivant même de leurs auteurs, 
se cotent chacun plusieurs dizaines de mille francs? 

En somme, les cent vingt-neuf toiles exposées en ce 
moment chez M. Georges Petit représentent à l'heure 
actuelle douze millions, ni plus ni moins ! C'est le prix 
auquel cette merveilleuse exposition a été évaluée par 
les compagnies d'assurances qui ont répondu de leur va- 
leur en cas de dommage ou d^incendie. Douze mil- 
lions!... Ce gros chiffre seul peut donner une idée de 
l'intérêt artistique considérable de celte exposition de 
chefs-d'œuvre dont l'organisation fait le plus grand hon- 
neur à M. Georges Petit. 

NÉCROLOGIE. — Gustave Aymard. — Ce romancier 
jadis populaire est mort le 20 juin à l'asile Sainte-Anne, 
un peu oublié déjà de la génération même qui avait 
fait le succès de ses écrits. Tout le monde a lu en effet 
les Trappeurs de l'Arkansas, le Grand Chef des Aucas, le 



— 3C5 — 

Chercheur de pistes et autres récits exotiques rappelant 
les aventures si bien racontées avant Aymard par Feni- 
more Cooper, Mayne Reid et même Gabriel Ferry. 
Mais les derniers romans d'Aymard ne valaient pas les 
premiers publiés par lui, et ils répétaient d'ailleurs un 
peu trop les mêmes péripéties, si bien que les lecteurs 
finirent par leur manquer. Aymard passa ses dernières 
années assez malheureux de ses insuccès.. C'était d'ail- 
leurs un brave garçon, tout rond et tout synple, ayant 
le type un peu militaire (il l'avait été en 1848) et le 
cœur sur la main. Il n'avait que soixante-six ans. 

Le nom d'Aymard a été souvent aussi orthographié 
Aimard ; mais nous croyons savoir que ni l'un ni l'autre 
de ces deux noms ne lui appartenait. Il se nommait en 
réalité Gloux^ nom auquel il avait substitué le pseudo- 
nyme sous lequel il a été seulement connu. 

Théâtres. — Une nouvelle débutante à l'Opéra, 
Mlle Lureau, lauréat des derniers concours au Conser- 
vatoire, vient d'obtenir un assez vif succès dans la 
Marguerite de Faust. M. Vaucorbeil nous avait d'abord 
fait entendre cette artiste distinguée dans la Reine des 
Huguenots et dans Mathilde de Guillaume Tell. M'ie Lu- 
reau avait surtout réussi dans l'opéra de Meyerbeer; 
mais Faust lui a été encore plus favorable. Ce n'est pas 
qu'elle ait bien rendu le côté poétique du rôle : M'ie Lu- 
reau est une personne un peu forte qui n'a en effet rien 



— 366 — 

d'idéal ou de poétique par elle-même; elle a surtout 
réussi comme cantatrice; sa voix est jeune, fraîche, bien 
timbrée ; elle a en même temps de l'éclat et de la puis- 
sance, plutôt que de la grâce. On l'a rappelée plu- 
sieurs fois dans la soirée. En somme, c'est l'une des 
meilleures acquisitions que l'Opéra ait faites depuis 
longtemps. 

Le 20 juin, M"e Marthe Duvivier, ancien premier 
prix de notre Conservatoire, il y a de cela dix à douze 
ans, a débuté à l'Opéra dans le rôle de Valentine des 
Huguenots. M'ie Duvivier s'est déjà fait entendre à Paris 
dans la Damnation de Faust; elle a ensuite été engagée 
en Belgique où elle a successivement chanté tous les 
grands rôles d'opéra à Bruxelles et à Liège. C'est elle, 
enfin, qui a eu l'honneur de créer récemment au théûtre 
de la Monnaie le principal rôle de l'opéra de Massenet, 
Hérodiadc, et celui de Marguerite dans le Méphisto de 
Boïto. M"" Duvivier a une belle voix de mezzo-soprano 
qu'elle a surtout fait valoir dans le duo du troisième 
acte avec Marcel. Le quatrième acte ne lui a pas permis 
de se montrer avec tous ses avantages, le ténor Salomon 
s'étant trouvé indisposé au moment du grand duo qui 
est le point culminant du chef-d'œuvre de Meyerbeer. 
M"e Duvivier est distinguée de sa personne, bien en 
scène, et, quand elle aura triomphé de la peur qui lui 
serrait quelque peu la gorge en cette soirée si décisive 
pour elle, nous ne doutons pas de son succès. 



— 367 — 

— L'Opéra-Comique nous a donné, dans la même 
soirée (18 juin), deux pièces nouvelles. L'une, Mathias 
Covvin^ opéra-comique en un acte, de MM. Paul Milliet 
et Jules Levallois,a eu pour musicien un nouveau venu. 
Hongrois de naissance, M. de Bertha. Nous ne connais- 
sons rien autre de ce compositeur, qui passe pour un 
des meilleurs élèves de Liszt. Sa partition décèle certai- 
nement un homme de science et de savoir, mais d'une 
inspiration mélodique assez restreinte. On attendait plus 
d'originalité de ce musicien étranger, et qui est origi- 
naire du pays de ces étranges Tsiganes qui ont fait tant 
d'impression chez nous par le charme exotique de leur 
musique. Citons cependant un bel air de basse à deux 
couplets que la voix sympathique et chaude de M. Bel- 
homme fait admirablement valoir. 

Le second opéra a pour titre le Portrait, deux actes 
de MM. Laurencin et Adenis, mis en musique par 
M. Th. de Lajarte. Ici, succès complet, surtout pour le 
compositeur dont voici, ce nous semble, l'ouvrage le 
plus important. On chantera partout le fin et gai sep- 
tuor « de la clef », la jolie chanson du peintre, et une 
ronde de nuit, deux fois répétée et qui deviendra popu- 
laire. C'est là d'excellente musique bouffe, très habile- 
ment et ingénieusement orchestrée et dont le succès a 
été, je le répète^ très vif et sera durable. 

Le Portrait est très bien chanté par MM. Bertin, Fu- 
gère, Barnolt, Gourdon et M"!" chevalier et Lardinois. 



— 368 - 

Varia. — L.i Salle du Jeu de paume. — Le 2 i juin, 
à cinq heures du soir, a eu lieu à Versailles l'inaugu- 
ration de la salle du Jeu de paume, restaurée et réta- 
blie comme elle était en 1789. Les travaux ont été 
dirigés par M. Edmond Guillaume, architecte du 
Louvre et des Tuileries. 

L'origine de cette salle, aujourd'hui illustre, remonte 
à 1 686 ; elle avait été érigée, à cette époque, par François 
Bazin, « maître paulmier )> du roi. En 1787, un oncle 
du grand tragédien Talma en devint le propriétaire. Après 
la fameuse séance du 20 juin 1789, le Jeu de paume 
fut l'objet d'un véritable culte et, en 1790, les mem- 
bres de la Société du Jeu de paume consacrèrent cette 
date historique en faisant encastrer dans le mur une 
plaque d'airain sur laquelle était gravé le serment des 
députés. Plus tard les peintres Gros et Horace Vernet 
y eurent successivement leur atelier. 

Aujourd'hui, la salle a conservé dans sa restauration 
un caractère de grandeur et à la fois de simplicité. Une 
grande frise grecque, sur laquelle sont inscrits les noms 
des sept cents signataires du procès-verbal, est peinte 
autour de la salle. Vingt bustes des hommes les plus 
éminents entourent celui de Bailly. Sur le mur extérieur 
nord se trouve placé un tableau peint en camaieu, exé- 
cuté, d'après la célèbre esquisse de David , par Luc- 
Olivier Merson, l'auteur de cette belle toile de la Fuite 
en Egypte qui a été le grand succès du Salon de 1879; 



— 369 — 

à droite et à gauche, à l'intérieur, se trouvent gravées 
des strophes d'André Chénier. Enfin, un certain nombre 
de vitrines renferment des souvenirs se rapportant à 
cette époque de la Révolution. 

Depuis le 21 juin la salle du Jeu de paume est ou- 
verte au public comme toutes les autres salles du Musée 
de Versailles. 



Un Autographe de Delaimay. — Notre rédacteur en 
chef, M. Georges d'Heylli, vient de publier chez Tresse 
une notice sur Delaunay, l'éminent sociétaire de la 
Comédie-Française que le théâtre a failli perdre à ja- 
mais à la fin du mois dernier. Cette notice contient, 
entre autres documents, la liste complète des rôles 
créés ou repris par Delaunay, à l'Odéon, puis à la 
Comédie-Française, de 1845 à 1885. Un portrait très 
ressemblant gravé par Lalauze et un fac-similé de 
l'écriture de Delaunay complètent cette intéressante 
notice. 

Les autographes de Delaunay sont très rares ; l'ex- 
cellent comédien n'aime pas à occuper les journaux de 
sa personne, et il ne leur a jamais adressé de lettres 
de réclamations ou autres. Nous croyons donc que 
nos lecteurs trouveront ci-après, avec intérêt, la repro- 
duction en fac-similé d'une lettre que M. Delaunay a 
adressée récemment à notre rédacteur en chef. 







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Le Bilan du Salon. — Le Salon a fermé le 20 juin. 
Sa durée a été de 46 jours, non compris les 4 jours de 
sa fermeture pour les remaniements; pendant ce temps 
il a reçu 514,083 visiteurs dont 285,000 entrées gra- 
tuites. Les 229,085 entrées payantes ont produit une 
recette de 297,909 francs qui se décomposent comme 
suit : 

11,250 entrées à 5 francs. 56,150 francs. 

23,906 à 2 — 47»8'2 — 

193.947 — à I — 193,947 — 



Total : 297,909 francs. 



— 372 - 

Il faut ajouter à ce chiffre diverses redevances, telles 
que le catalogue (3 1 ,000 fr.), le buffet (14,000 fr.) et 
quelques autres petits droits (8,000 fr.), qui portent le 
revenu total de l'Exposition à 550,909 fr. Il y a eu 
une infériorité de recettes de 36,000 fr. sur l'année 
dernière, qui avait donr.é 386^266 fr. Les dépenses 
s'étant élevées à 185,000 fr., le bénéfice de cette 
année se résume au chiffre net de 165,000 francs. 

La Liberté de la librairie. — Il fut un temps, — s'en 
souvient-on encore? — où il fallait un brevet pour être 
libraire ou imprimeur, tout comme pour être notaire ou 
avoué. Cette obligation donnait à l'industrie et au com- 
merce des livres un certain relief qui ne leur était pas 
messéant. En septembre 1870, le nouveau gouverne- 
ment, qui s'était si ingénieusement dénommé de la 
Défense nationale, estimant sans doute que rien ne pou- 
vait mieux contribuer à la défense du pays que de mul- 
tiplier les imprimeries et les librairies au moment où 
celles qui existaient déjà étaient inoccupées, s'empressa 
de décréter la liberté des professions d'imprimeur et de 
libraire, en promettant aux imprimeurs une indemnité, 
qui jusqu'à présent ne leur a pas été payée'. 

Le résultat de la liberté de la librairie a été d'abord 



I. Le prix d'un brevet d'imprimeur était de 20,000 francs, ce qui, 
pour les quatre-vingts imprimeurs alors existants, faisait une somme 
de 1,600, COQ francs à payer. Un capital se doublant en quatorze ans, 



- 373 - 

de faire vendre des livres par des coiffeurs, des fruitiers 
et autres commerçants assez étrangers à la fabrication 
du livre. Nous n'y voyons pas grand mal, après tout. 
Mais cette liberté nous semble avoir, depuis un temps, 
quelque peu dépassé les limites. Nous avions vu jusqu'à 
présent certaines petites boutiques de parfumerie et de 
ganterie être les seules où l'on rendait la monnaie au 
client non pas en espèces^ mais en nature. Ce gracieux 
trafic a aujourd'hui envahi la librairie. Dans les envi- 
rons de la Chaussée-d'Antin, du passage Jouffroy, de 
l'Opéra-Comique, et autres lieux fréquentés du beau 
monde, on voit poindre de petits étalages de livres der- 
rière lesquels se dissimulent, comme Galatée, pour être 
mieux vues, de jeunes personnes à l'œil vif et à la toi- 
lette provocante, qui ne dédaignent même pas d'exhor- 
ter le passant à la lecture par un signe de leur joli doigt. 

si l'État n'a pas remboursé en septembre 1884 les imprimeurs dépos- 
sédés, ce qui est plus que probable, il se trouvera avoir gagné, sur 
le dos de quatre-vingts contribuables seulement, la somme assez 
coquette de trois millions deux cent mille francs. Il est vrai que, 
comme compensation à cette peite énorme subie par les anciens 
imprimeurs de Paris, et à la perte encore plus grande qui résulte 
pour eux d'une concurrence sur laquelle aucun d'eux n'avait du 
compter en s'établissant, l'Imprimerie dite Nationale a plus que 
jamais battu le rappel de toutes les impressions administratives qui 
faisaient gagner quelque argent à l'industrie privée, et, pour com- 
pléter le tableau, le conseil municipal vient aussi de se faire impri- 
meur à son piopre compte. — Dépossédés d'abord, puis exposés à des 
concurrences de toute sorte, tel a été le lot des imprimeurs parisiens 
depuis 1870. 



— 374 — 

La police ignore-t-elle l'existence de ces petits tem- 
ples de la Vénus bibliophilique? C'est peu probable. En 
tout cas, elle pourra facilement les reconnaître à ce que 
souvent leur étalage est en partie composé de certains 
livres à gravures horribles, dus à la plume d'un auteur 
trop jovial qui a eu assez sérieusement maille à partir 
avec la justice. 

Si l'on supprimait ces librairies d'un nouveau genre, 
nous croyons que cette fois on pourrait sans scrupule 
se dispenser de leur payer des indemnités. 

La Date d'une idylle. — A propos de l'exposition 
iconographique de J.-J. Rousseau, M. Emile Maison, 
ancien rédacteur en chef du journal les Alpes, qui se 
publie à Annecy, nous adresse la communication 
suivante : 

«Tout le monde a lu dans les Confessions le charmant 
récit du voyage de Jean-Jacques à Thônes, en compa- 
gnie de Mi'e* Galley et de Graffenried, de cette inno- 
cente et folle journée qui fut peut-être pour Jean-Jac- 
ques la plus belle et la plus heureuse de toute sa vie. 
Et qui ne se souvient du cerisier, hélas ! détruit? Mais à 
quelle date précise doit-on placer ce gracieux épisode? 
J'ai consulté là-dessus mon ami Eloi Serand, archiviste 
adjoint du département de la Haute-Savoie, et voici à 
peu près sa réponse. 

Jean-Jacques, après son retour de Turin, passa l'hiver 



- 375 - 

de 1729 à 1750 à Annecy. La semaine dont il parle 
commence le lundi iG juin et finit le dimanche 2 juillet 
1730. Il est plus que probable que la course de Thônes 
eut lieu le 29 juin, jour de la fête de saint Pierre, ce 
jour-là étant chômé en Savoie, et encore pour cet autre 
motif : les registres des employés du cadastre consta- 
tent que toute cette semaine fut pluvieuse, moins le 29. 
A quelques jours de là, énamouré peut-être par le sou- 
venir de cette journée, il qui