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GAZETTE ANECDOTIQ.UE
NEUVIÈME ANNÉE TOME I
GAZETTE
ANECDOTIQ_UE
LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE
ET BIBLIOGRAPHIQUE
PUBLIÉE PAR G. D'HEYLLI
Paraissant le i5 et le dentier jour de chaque mois
NEUVIEMK ANNÉK — TOME I
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIV
's^iê'è^
GAZETTE ANECDOTIQUE
N UMÉRO I I 5
JANVIER I
884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Gastebois, Villarceau, Lesueur. — M. Richepin à
la scène. — Exposition de Manet. — Tiiéâtres : Italiens, Bouffes-
Parisiens.
Varia : Un Poète oublié. — Un Sonnet de charité. — Malice alle-
mande. — Quatre femmes dans le tas. — Curieux certificat de roya-
lisme.
Les Mots de la Quinzaine.
Variétés : Lettres inédites de Rachel. — Deux lettres de Louis
Veuillot.
La Q^uinzaine. — L'année 1883 a fini tristement ;
Tannée 1 884 commence de même ; tout est triste au-
tour de nous. Ces premières heures de l'année nouvelle
ont été marquées par la part indirecte, mais intime et
personnelle, que nous avons prise à un tragique événe-
ment, dont tout Paris s'est entretenu un moment, et
qu'un fait divers des journaux lui a annoncé en quelques
lignes.
Un jeune homme de vingt ans, élève de l'école de
Saint-Cyr, Jacques-Ferdinand Gastebois, était sorti en
congé chez ses parents, rue de Babylone, 60, à Tocca-
2 —
sion du jour de l'an. Le dimanche 30 décembre, il
dînait dans notre famille, avec nous-même et nos en-
fants. Le soir, il rentrait un peu après onze heures. Vers
quatre heures du matin sa mère et sa sœur, qui cou-
chaient dans la chambre voisine de la sienne, entendent
chez lui un grand bruit de meubles renversés et de
vitres brisées : elles accourent. Le malheureux enfant,
pris d'un accès de somnambulisme^ s'était précipité dans
la rue de la hauteur d'un quatrième étage. Dans l'effort
violent qu'il avait dû faire, en proie à une hallucination
inconsciente, il avait passé à travers la vitre sans même
avoir ouvert la fenêtre. Un moment après, des soldats
de la caserne voisine remontaient son corps inerte et
sans vie : des sergents de ville, le commissaire de police
accouraient, s'installaient dans l'appartement où se trou-
vaient seulement trois femmes affolées de douleur, la
mère, la sœur et la grand'mère du pauvre mort. Celle-ci
a plus de quatre-vingts ans ! Pas un homme auprès d'elles,
à cette heure matinale, pour les secourir et les aider.
M. Gastebois père, qui était sous-chef au ministère du
commerce, était mort lui-même, à la fin du mois de
juin précédent, d'une manière également imprévue et
subite.
Quel tableau lugubre et poignant que celui de cet
intérieur si cruellement troublé, avant les premières
heures du jour, par l'épouvantable événement ! Le com-
missaire de police verbalise, interroge, cherche à devi-
— 3 —
ner et même à suspecter les causes de cette fin horrible
d'un jeune homme si plein d'espérances ; il va jusqu'à
les supposer intentionnelles, et il veut faire signer dans
ce sens une déclaration que la famille réprouve de
toutes ses forces, parce qu'elle est absolument contraire
à la vraisemblance comme à la vérité. Le pauvre cher
enfant avait trop d'affection pour sa mère, trop de res-
pect et de tendresse pour sa sœur, pour avoir pu se
tuer chez elles autrement que d'une manière inconsciente
et involontaire. Il ne saurait y avoir de doute là-dessus !
Il n'avait que vingt ans ! Comme les peuples heureux,
les morts de cet âge n'ont pas encore d'histoire. D'ail-
leurs ils ont peut-être conquis le bonheur réel en échap-
pant, avant le temps des dures épreuves, aux incerti-
tudes et aux tourments de la vie. Il ne reste rien d'eux
qu'un souvenir de regrets et d'amour pour ceux qui les
ont aimés et perdus 1 Pour ce pauvre Jacques Gastebois,
le livre de la vie s'était à peine entr'ouverti Que de
rêves brillants d'avenir, que d'espérances merveilleuses,
quelle carrière remplie de succès et peut-être de gloire
prochaine, il avait sans doute entrevus dans sa jeune
pensée, ce charmant enfant si beau, si vivant, si aimé !
Tout cela, en un quart de minute, en moins de temps
que nous n'en mettons à l'écrire, s'est à jamais évanoui
dans l'accident le plus imprévu, le plus mystérieux et
le plus terrible !
Le mercredi 2 janvier ont eu lieu les funérailles. Le
— 4 -
cercueil, tout blanc comme celui d'une jeune fille, était
surmonté du shako à plumes blanches et rouges de la
grande tenue des élèves de Saint-Cyr. L'affluence était
considérable. Plus de cent élèves en uniforme étaient
venus; tout le monde pleurait. Nous avons rarement vu
une tristesse plus générale, plus unanime, qu'expliquait,
même pour les indifférents, la soudaineté foudroyante
de la catastrophe.
— L'année avait fini par deux décès à l'Institut.
L'Académie des sciences a perdu, dans les derniers jours
du mois de décembre, l'astronome Yvon Villarceau, qui
lui appartenait depuis 1867. Il avait soixante et onze
ans.
Deux jours plus tard mourait le célèbre architecte
Lesueur (Cicéron), membre de l'Académie des beaux-
arts depuis le 1 1 juillet 1846. Il y avait remplacé Vau-
doyer. M. Lesueur était entré dans sa quatre-vingt-
dixième année, étant né le 5 octobre 1794.
Enfin signalons le décès, également survenu dans les
derniers jours de Tannée, du fameux maître d'armes
Pons (Charles-Antoine), qui était connu dans le monde
entier. Il avait été décoré de la Légion d'honneur, le
29 avril 1 841, en qualité de sous-lieutenant porte-dra-
peau dans la garde nationale de la Seine. Il était né à
Menton (Alpes-Maritimes), le 15 juin 1796.
— Notre dernier numéro était sous presse lorsque
s'est produit, au théâtre de la Porte-Saint-Mariin, un
fait artistique des plus curieux, aussi bien par sa rareté
que par ses résultats, et nous désirons en conserver ici
la trace. M. Jean Richepin, l'auteur du drame en vers
de Nana-Sahib, a remplacé à l'improviste M. Marais,
malade, dans le principal rôle de sa pièce, que celui-ci
avait créé aux côtés de Sarah Bernhardt. L'étonnement
du public a d'abord été très grand — et plus grand
encore lorsqu'il a entendu M. Richepin détaillant son
rôle avec un talent véritable, lançant admirablement les
grandes tirades dont il est rempli, et réussissant égale-
ment par le côté plastique de sa personne, qui est tout
à fait en rapport avec l'image que nous pouvons nous
faire du beau et terrible Nana-Sahib. M. Richepin fera-
t-il école? Verrons-nous un deces soirs MM. Sardou,Au-
gier et même Zola monter, à leur tour, sur les planches
pour jouer leurs pièces? Nous en doutons. Nous nous
bornons à constater cet étrange événement. On a rappelé,
à ce propos, que Shakespeare et Molière avaient été^
eux aussi, des comédiens. Nous ne croyons pas
que l'exemple soit concluant. Si Molière et Shakespeare
se fussent bornés à être les interprètes d'œuvres immor-
telles, sans les avoir d'abord écrites, il est fort probable
qu'ils n'eussent laissé qu'un éphémère renom d'acteurs
médiocres, et qu'on ne parlerait plus d'eux aujourd'hui.
Il faut donc que M. Richepin se décide, lui aussi, à écrire
des œuvres immortelles, et à les jouer lui-même ensuite,
pour que l'exemple de Molière et de Shakespeare
— 6 —
puisse lui être complètement applicable. C'est ce que
nous lui souhaitons de grand cœur aussi bien pour sa
satisfaction personnelle que pour la nôtre.
L'Exposition de Manet. — Le grand événement
artistique de la quinzaine est l'exposition des œuvres
de Manet, dont l'ouverture a eu lieu le 6, à l'Ecole des
Beaux-Arts. Elle offre cet étrange spectacle d'un peintre
refusé, il y a quelques mois, à l'Exposition nationale or-
ganisée par l'Etat, et trônant aujourd'hui en maître dans
l'école même de l'Etat, qui semble ainsi le proposer
comme modèle à tous les jeunes artistes.
Très humblement nous avouons être de ceux qui ne
comprennent pas Manet; et ce qui nous prouve bien
que nous ne le comprenons pas, c'est que, dans celles
de ses œuvres qui nous paraissent admissibles, il se
rapproche de tout le monde. Or, le Manet qu'on veut
nous faire admirer, c'est le Manet qui a peint cette hor-
rible femme au chat, ou qui a trouvé cette agaçante
couleur bleue dont il fait usage à tout propos. Que
nous veut, après tout, M. Manet? Nous ne pensons pas
qu'il se pose en dessinateur 1 Alors ce sont des impres-
sions justes qu'il prétend nous donner. Or, aucun des
effets qu'on voit sur ses toiles ne se trouve dans la na-
ture, et si, par exemple, les hommes et les femmes se
voyaient les uns les autres tels qu'il les représente, l'es-
pèce humaine risquerait fort de s'éteindre au bout de
— 7 —
quelques années. Nous laissons donc aux gens du mé-
tier le soin de déterminer exactement ce quelque chose
qu'on préfend exister dans la peinture de Manet.
Q^Liant aux bons bourgeois qui, sous le couvert d'admi-
rations plus ou moins sincères, se pâment bruyamment
devant des toiles qui devraient les mettre en fuite, nous
les soupçonnons fort de vouloir faire les malins.
On a mené grand bruit à propos d'une lettre que
M. Gérôme aurait écrite au ministre des Beaux-Arts pour
le détourner de laisser faire à l'Ecole l'exposition des
tableaux de Manet. Une semblable lettre nous paraît
peu conforme au caractère et aux habitudes de M. Gé-
rôme : c'est un travailleur paisible et consciencieux,
qui ne cherche pas le bruit , et qui, tout en étant plus
que personne au service de ceux qui ont besoin de lui,
n'aime pas à s'immiscer hors de propos dans les affaires
d'autrui. Eût-il d'ailleurs écrit cette lettre, il ne serait
pas à blâmer, s'il avait en cela obéi à une impulsion de
sa conscience, et l'embargo mis sur une exposition
quasi officielle de Manet n'aurait guère nui qu'aux
intérêts des possesseurs de ses toiles, qui désireraient
fort en voir monter le prix.
Théâtres. — La quinzaine a été un peu vide, tous
les théâtres ayant donné leurs nouveautés dans la
quinzaine précédente, afm de pouvoir en tirer profit
pendant les vacances du premier jour de l'an.
— 8 -
Nous n'avons guère à signaler que la reprise d'Er-
naw/aux Italiens, avec une cantatrice nouvelle, M^evalda,
qui a débuté avec succès dans le rôle d'Elvire. Ernani,
qui ne figure pas au nombre des meilleures partitions
de Verdi, se soutient toujours par la vigoureuse et ma-
gnifique scène des tombeaux. On Ta fortement et sincè-
rement applaudie, et l'on en a même fait bisser le finale.
Il faut dire aussi qu'Ernani est très-bien interprété par le
quatuor formé de Mlle Valda, de M. Broggi (don Carlo),
un autre débutant que le public a chaleureusement
accueilli, de M. E. de Reszké (Ruy Gomez), un des artistes
les plus accomplis qu'on puisse souhaiter, et de M. Nou-
velli (Ernani), qui se sert très-habilement d'une voix
manquant un peu de force, quoiqu'il lance parfois quel-
ques notes douteuses, qu'il fera bien de surveiller.
Nous avons entendu aussi aux Italiens Mlle Marimon
dans Marîa, Cette ancienne élève de Duprez tire encore
un excellent parti de sa voix un peu fatiguée. C'est une
cantatrice de cette brillante école des Miolan-Carvalho
et des Van den Heuvel-Duprez, dont les élèves nous
charment toujours par l'excellence de leur méthode.
— Les Bouffes-Parisiens ont renouvelé leur affiche
avec une amusante opérette, la Dormeuse éveillée, de
MM. Chivot et Duru, musique de M. Audran, le four-
nisseur habituel du théâtre de M. Cantin. La pièce
rappelle un peu, comme livret, l'opéra-comique d'Ad.
Adam, Si 'fêtais roil Seulement, au lieu d'un « dor-
— 9 —
meur », c'est d'une « dormeuse » qu'il s'agit cette
fois. Le tout est emprunté aux contes des Mille et une
Nuits, qui fourniront encore bien d'autres sujets de
ballets, d'opéras ou d'opérettes. MM. Piccaluga et
Lamy, et M^^es Montbazon et Gélabert chantent les
jolis airs et duos de M. Audran ; quant à M. Maugé, il
est, comme toujours, chargé de la partie comique, et il
a su donner à son personnage, par sa verve et sa gaieté
si communicatives, une réelle importance.
Varia. — Un Poète oublié. — Connaissiez-vous Phi-
lippe Bouvier? C'était un de ces poètes de la bohème
malheureuse que ses vers n'ont conduit qu'à l'hôpital,
car c'est à Beaujon que le pauvre garçon est mort ré-
cemment, laissant auprès 'de lui les vers suivants, qu'a
recueillis VÊi^énement, et qui prouvent, dans tous les cas,
que leur auteur était quelque peu réactionnaire ;
LE FAUCHEUR
A l'horizon l'aurore brille,
Fardant la lune, qui paraît
Le tranchant d'or d'une faucille
Dans les arbres de la forêt.
Les oiseaux donnent la réplique
Au ciel qui chante, dévoilé.
Debout, faucheur! Il faut du blé
Pour les peuples en République!
Portant sa faux bien aiguisée,
Il coupe les ailes du vent,
— 10 —
Dont les pleurs tombent en rosée
Dans les plis du terrain mouvant.
Regardant l'homme symbolique,
Les lapins tremblent, assoupis.
Va, faucheur! Il faut des épis
Pour les peuples en République!
■ Il arrive, il s'apprête, il règne!
Les faucheurs ne sont pas manchots,
Il taille la moisson, qui saigne
Des larmes de coquelicots.
A couper au ras il s'applique,
En psalmodiant un refrain.
Hardi, faucheur! Il faut du grain
Pour les peuples en République!
Quand de cesser l'heure est venue.
Ou lorsque la nuit le surprend,
Il contemple la plaine nue
Et se rhabille en soupirant.
C'est qu'il songe, mélancolique,
A tous ceux qui meurent de faim.
Car on n'a pas toujours du pain
Chez les peuples en République!
Il paraît que Bouvier était aussi musicien, et qu'il
préparait pour ces quatre strophes une mélodie appro-
priée, que la mort l'a empêché d'achever.
Un Sonnet de charité. — On a adjugé récemment,
à 305 francs, dans une vente de charité, une aquarelle
signée Clovis Hugues, sur le dos de laquelle figurait le
sonnet manuscrit suivant de ce député poète. C'est
M™e Théo, l'aimable artiste des Bouffes-Parisiens,
qui était chargée du comptoir de vente où figurait ce
tableau.
SONNET.
Je ne suis qu'un pauvre tableau,
Ni vert, ni gris, ni bleu, ni rose,
Tout traversé par quelque chose
Qui veut ressembler à de l'eau.
L'artiste, un bâtard d'ApoIlo,
Écrit en vers et peint en prose...
J'aurais dû rester, et pour cause,
A l'état de toile en rouleau.
Incline-toi pourtant, brave homme!
Je mérite mon prix, en somme,
Puisque c'est Théo qui me vend,
Et puisqu'elle a mis sur la toile
Sa gloire de femme et d'étoile,
Dans mes arbres en coup de vent !
I? décembre 1SS3.
Malice allemande. — Il paraît que les Alsaciens ne
sont pas aussi germanisés qu'on voudrait le faire croire
au pays des casques à pointe. Plusieurs d'entre eux
ont quitté dernièrement le sol natal pour ne pas être
incorporés dans l'armée prussienne. Dans le but d'en-
rayer ce mouvement d'émigration, le gouvernement
allemand a fait publier, dans un petit journal qui se
vend un kreutzer, la lettre suivante, écrite, dit-on, par
un jeune Alsacien qui a quitté le pays et qui est entré
volontairement dans l'armée française. Nous reprodui-
sons la traduction qu'en a donnée M. Aurélien Scholl
"dans une de ses dernières chroniques de VËvénement :
Camp de Châlons, 30 novembre.
Mes chers parents.
Que maudit soit le jour où je vous ai quittés pour revenir â
cette France qui nous a abandonnés! Outre l'humiliation de
porter l'uniforme des vaincus, il n'est pas de souffrances que
je n'endure.
A Paris, nous étions entassés dans des casernes infectes,
décimés par les maladies, plus mal nourris que les porcs de
notre village. Dans la rue, le peuple nous insultait â chaque
pas, et les injures redoublaient si le soldat laissait percer l'ac-
cent alsacien qui aurait dû, au contraire, calmer ses persécu-
teurs.
Au camp, oii je me trouve aujourd'hui, nous sommes en butte
aux plus mauvais traitements. Les officiers nous rouent de coups.
Avant-hier un de mes camarades, un Lorrain, qui a comm^is
la même faute que moi en désertant son pays, a eu le bras
cassé d'un coup de canne de son capitaine. Un autre est à
l'hôpital depuis huit jours ; son colonel lui a crevé un œil parce
qu'il n'avait pas posé la main juste sur la couture de son
pantalon.
Ah ! si c'était à refaire, comme je courrais vite à Saverne
pour y remplir mon devoir d'Allemand! Quelle différence de
nos officiers français avec ces nobles officiers, si bons, si
— i3 —
aimables et si généreux que la Prusse envoie en Alsace-Lor-
raine! Je suis bien puni de mon ingratitude envers eux ! Dites
bien à tous nos cousins et amis de ne pas venir en France,
s'ils tiennent à voir respecter ou seulement ménager leur dignité
d'homme sous l'uniforme du soldat. En ce qui me concerne,
il est trop tard, le mal est fait.
Joignez aux souffrances que j'endure le désespoir qui me
saisit, quand je songe que je ne pourrai plus rentrer pour vous
embrasser!... Adieu donc. Plaignez votre malheureux fils, qui
a honte d'être Français et qui en mourra.
WiLHELM H...
Fusilier au 221° de ligne.
Cette lettre nous rappelle un peu, pour la malice
et la finesse , les dépêches que les Prussiens avaient
réussi à faire arriver dans Paris pendant le siège, en les
attachant au cou de pigeons qu'ils nous avaient pris.
Nous les retrouvons dans la Lettre-Journal., Gazette des
absents., que Péditeur Jouaust publiait alors pour être
envoyée par les ballons.
iV" I. — Rouen, 7 décembre. —Gouverneur Paris.
Rouen occupé par Prussiens qui marchent sur Cherbourg.
Populations rurale les acclame délibérez Orléans repris par
ces diables Bourges et Tours menacés Armée de la Loire
complètement défaite Résistance n'offre plus aucune chance
de salut. — A. Lavertujon (Il est sans doute inutile de
faire remarquer que M. André Lavertujon, dont le nom a été
faussement apposé à la suite de la dépêche censée expédiée
de Rouen, est présent à son po^te à [Paris^ comme un des
secrétaires du Gouvernement).
N« 2. — Tours^ 8 décembre. Rédacteur FIGARO. Paris.
— 14 —
Quels désastres Orléans repris Prussiens deux lieues de Tours
et Bourges Gambetta parti Bordeaux Rouen s'est donné
Cherbourg menacé armée Loire n'est plus fuyards pillards
popul. rurale partie connivence Prussiens Tout le monde en
a assez champs dévastés. Brigandage florissant manque de
chevaux, de bétail. Partout la faim le deuil. Nulle espérance
Faites bien que les Parisiens sachent que Paris n'est pas la
France. Peuple veut dire son mot. — Signature illisible,, res-
semblant à celle-ci: Comte de Pujol ou de Pujet.
Quatre femmes dans le tas!... — Le général Fai-
dherbe vient de publier en brochure l'importante Notice
historique sur le Cayor, qu'il avait d'abord fait paraître
dans le Bulletin de la Société de géographie. Nous em-
pruntons à cette notice l'anecdote suivante, qui met en
scène un roi nègre d'un esprit pratique évidemment
supérieur à celui de beaucoup de ses semblables.
« Les rois nègres, quand ils ne sont pas musulmans,
prennent autant de femmes qu'ils veulent ; mais il faut
qu'ils se réduisent à quatre femmes légitimes lorsqu'ils
se font musulmans. C'est ce que El-Hadj'Omar faisait
observer, en 1854, au Tonka du Kaméra, qui venait de
se convertir. « Comme j'ai beaucoup d'amitié pour toi,
lui dit-il, je te permets de choisir les quatre meilleures
parmi tes nombreuses femmes. » Le Tonka se mit à
peser tous les genres de mérite de ses épouses; il les
compara entre elles sous le rapport de la beauté, de la
jeunesse, de la naissance, tenant compte de leurs ta-
lents divers, sans oublier l'art culinaire. Il se décida
enfin, et désigna à El-Hadj'Omar les quatre femmes
de son choix. « Ce sont bien certainement les meil-
leures de toutes tes femmes? — Oh! bien certainement,
répondit le Tonka. — Eh bien! je les prends pour moi
et je te permets d'en choisir quatre autres dans le
reste. »
Curieux certificat de royalisme. — Un de nos lecteurs
nous adresse le document ci-après, qui est inédit, et
qu'il nous déclare avoir lui-même copié sur son ori-
ginal :
« Nous, Jean-René-Pierre, comte de S... ', commis-
saire chargé des pouvoirs de S. A. R. Monsieur, frère
du Roi, lors de l'entrée des alliés dans Paris.
« Certifions que MM. Lejay de Bellefond , Marie-
Joseph-Nicolas, ancien officier d'infanterie, ayant servi
à l'armée de Condé; Dubousquet de Caubeyres, Augus-
tin, ancien officier au régiment de Bretagne, Émigré;
D'El, Dominique, ancien maréchal des logis au Régi-
ment noble à cheval de Berry, et Deschamps (Michel-
Léandre, ancien lieutenant à la suite au régiment de
Berry et Trésorier du Dépôt général de l'Armée de
Condé; ont, après s'être concertés avec nous, et con-
formément aux ordres de S. A. R. Monsieur, frère du
I. Nous croyons devoir supprimer ce nom qui est encore aujour-
d'i-iui porté par une famille existante.
— i6 —
Roi, donné, dans les journées des 31 mars, pr avril et
jours précédents, les preuves les plus fortes de leur en-
tier dévouement en faveur de la Cause du Roi et des
Princes et qu'ils n'ont négligé aucuns des moyens, qui
pouvaient être entrepris pour donner le premier Élan
dans la capitale, et les faits ci-après le constatent :
« lOLe 31 mars, jour de l'entrée des Souverains coa-
lisés dans Paris, les sieurs de Bellefond, Dubousquet,
D'El et Deschamps les ont suivis depuis la porte St-
Denis, jusqu'aux Champs Elises et se sont précipités au
milieu de leurs Etats majors, en répétant avec le plus
grand enthousiasme le cri si cher aux bons français :
Vive le Roi! Vivent les Bourbons! et en demandant, in-
clinés devant les Souverains coalisés, le rétablissement
de l'ancienne Monarchie. L'Empereur Alexandre et le
Roi de Prusse furent tellement sensibles à ces mouve-
mens d'amour et de fidélité, qu'en serrant les mains de
ces Messieurs à plusieurs reprises, ils leur répétèrent
avec une bonté infinie : Demandez les Bourbons^ deman-
dez-les, vous les aurez, mais il faut les demander ! Forts
de ce noble encouragement ces Messieurs distribuèrent
à l'instant beaucoup de cocardes blanches, ce qui leur fit
encourir les plus grands risques et éprouver une infinité
de vexations de la part des malveillans , dont ils ont été
suivis dans tous leurs mouvemens.
« 2° Nous attestons en outre que ces Messieurs ont
réuni sur la place Louis XV 4 a $00 personnes, aux-
~ 17 —
quelles ils ont distribué et fait arborer la Cocarde Blanche
et les ont de suite dirigés devant notre Logement Bou-
levart de la Magdeleine ; là ils reçurent des mains de
mon Epouse le premier Drapeau Blanc qui ait paru dans
la Capitale, qu'ils promenèrent dans les principaux quar-
tiers en donnant partout le premier Elan et les plus
grandes preuves de leur dévouement et de leur amour
pour leur Roi.
« Tous les faits, relatés ci-dessus, étant frappés au
coin de la plus exacte vérité et ayant produit les plus
heureux résultats nous nous plaisons à rendre les té-
moignages les plus flatteurs sur la conduite courageuse
et distinguée que MM. Deschamps, Du Bousquet, D'El
et de Bellefond n'ont cessé de tenir dans les circon-
stances orageuses qui ont précédé l'arrivée du Roi, ce
qui les rend dignes des Bontés de Sa Majesté; nous
ajouterons en outre que nous nous sommes Empressés
de faire connaître la Conduite noble et énergique de ces
Messieurs dans les rapports généraux que nous avons
rendu de notre mission à Sa Majesté et à S. A. R. Mon-
sieur, frère du Roi, en date du 29 juin 18 14.
« En foi de quoi nous avons signé le présent auquel
nous avons apposé nos 'armes.»
Puris, le 20 septembre 1814.
Signé : Comte de S
officier supérieur des Gardes de Monsieur
et ci-devant fondé de ses pouvoirs.
— I« —
Musset jugé par Dumas fils. — L'éditeur Morgand
vient de publier, en gravures à l'eau-forte par Ad. La-
lauze, la série des aquarelles, jusqu'alors inédites, com-
posées par Eugène Lami pour illustrer les œuvres
d'Alfred de Musset, et qui appartiennent à Mi'e Denain,
l'ancienne sociétaire de la Comédie-Française. En tête
de l'album qui renferme ces belles gravures figure une
lettre autographiée d'Alex. Dumas fils à l'éditeur, et
qui est imprimée ici pour la première fois.
A Monsieur Morgand,
Vous me remerciez d'avoir eu l'idée de la publication que
vous venez de conduire à sa bonne fin, après tant de soins et
de dépenses. Ce n'est pas moi qu'il faut remercier; rien n'est
plus facile que d'avoir une bonne idée, quand elle ne peut
ruiner que les autres. Remerciez M^^ Denain qui a si
généreusement, dès ma première demande, mis les belles aqua-
relles d'Eugène Lami à votre service; remerciez M. Lalauze
qui a aussi bien gravé l'œuvre du peintre que le peintre
avait bien interprété l'œuvre du poète; remerciez le public
qui va se disputer ces belles épreuves, car le succès n'est pas
douteux. Tout ce qui touche à de Musset nous est devenu
« doux et cher » comme il disait de la pâleur du saule à l'ombre
duquel il dort. C'est qu'il a déjà pris, en vingt-cinq ans, la
place qui lui était due dans la postérité, entre Horace et
Pétrarque, entre Calderon et Beaumarchais. L'auteur de Faust
l'appelle mon frère, l'auteur d'Hamlet l'appelle mon fils, et
toutes les femmes de France méritant vraiment le nom de
femmes ont un volume de lui sous les coussins où elle rêvent.
Dans ce pays, où nous sommes divisés sur tant de choses,
— 19 —
nous sommes tous d'accord pour aimer cette âme si tendre et
glorifier ce génie si pur; c'est un bon signe qui permet de ne
pas désespérer de l'avenir. Un pays produit toujours des grands
hommes tant qu'il conserve le culte de ceux qu'il a perdus.
Bonne chance, et mille compliments affectueux.
Alexandre Dumas fils.
LES MOTS DE LA QUINZAINE.
Deux mots du Figaro à l'occasion des étrennes :
lo Au village, un garçon maraîcher se présente chez
un propriétaire de Tendroit.
« Monsieur, je viens vous la souhaiter bonne et heu-
reuse.
— Merci, mon ami.
— Je viens aussi pour mes étrennes.
— Qui êtes-vous donc? Je ne vous reconnais pas.
— Vous savez bien? C'est moi qui viens continuel-
lement vous emprunter votre charrette ! »
2® Un jeune homme des plus râpés se présente chez
M. V...
(( Que voulez-vous, mon ami? lui demande celui-ci.
— Je viens pour mes étrennes.
— « Vos étrennes !... Mais, qui êtes-vôus ?
— Je suis le petit clerc de l'huissier qui vous a saisi
l'autre jour. »
— 20 —
Un bohème se promène ayant sur la tête un chapeau
roussi par le temps et deux fois plus haut de forme que
ceux que l'on porte à présent.
« Où diable as-tu donc acheté ce chapeau-là ? lui
dit un de ses amis qui le rencontre.
— Je ne l'ai pas acheté, répond X... avec tristesse.
Je l'avais déjà. »
C'était le lendemain de l'exécution de La Pomme-
raie. Un paysan rencontre sur le boulevard un médecin
qui, de passage en Touraine, l'avait sauvé d'une fièvre
typhoïde, et dont il ne savait pas le nom.
« Ah ! Dieu du ciel, que je suis content de vous
voir! s'écrie le Tourangeau. Depuis la condamnation de
ce médecin qui vient d'être guillotiné, je ne cessais de
me dire, en pensant à vous : « Pourvu que ça ne soit
« pas ce bon docteur ! »
(Figaro.)
Un commerçant ramène dîner à la maison un vieil
ami de collège que des pertes nombreuses subies à la
Bourse ont complètement ruiné.
« Ma chère amie, dit-il à sa femme en entrant, je
t'amène un ami. Soigne-le bien, je veux qu'il soit ici
' comme chez lui ! »
L'autre s'assied, murmurant : « Et moi qui espérais
être mieux que chez moi ! » [G il Blas.)
— 21 —
VARIETES
LETTRES INÉDITES DE RACHEL
Nous reproduisons, ci-après, de nouvelles lettres inédites
de Rachel. M. Milbert, à qui sont adressées plusieurs de ces
lettres, était archiviste à la Comédie-Française.
I
29 mars 1839.
Mon cher monsieur Milbert,
Vous qui êtes si bon pour moi , vous m'excuserez si
je ne me décide pas à la partie de Versailles projetée
pour demain. Le temps si humide me rend déjà presque
indisposée j je souffre de la gorge, et je crois qu'il ne se-
rait pas prudent à moi d'aller passer la journée dehors à
parcourir des jardins et des galeries. Le beau temps
reviendra, et je serai bien enchantée de vous prouver un,
peu plus tard le plaisir que ma mère et moi nous aurons
à faire avec vous cette partie.
Votre bien dévouée, - ;
Rachel Félix.
— 22 —
II
Rouen, 28 juin 1840.
Je suis toute consternée, mon bon monsieur Milben,
d'apprendre le coup qui vous frappe et l'affreuse dou-
leur que vous en éprouvez. Je ne suis pas surprise
pourtant de cette douleur, et j'en suis même un peu
fière, quand je pense qu'un homme dont le cœur est si
bon a tant d'estime et d'amitié pour moi.
On ne console pas des douleurs si grandes, mon bon
monsieur Milbert; mais si la part qu'y prennent vos
amis peut adoucir la vôtre, croyez que Rachel la par-
tage vivement. '
Je vous dirai, à Paris, dans mon court passage, que
vous avez acquis encore de nouveaux droits à ma plus
sincère amitié.
III
Paris, 12 mars 1841.
Mon cher monsieur Milbert,
Votre lettre me fait bien de la peine. J'aurais vive-
ment désiré retrouver M. Berryer chez M. Defresne;
c'est pour moi un plaisir toujours nouveau et un grand
honneur de le recevoir et de passer quelques heures en
si bonne compagnie. J'aurais été aussi bien flattée
d'être présentée à Monseigneur l'évêque de Digne,
— lu —
mais il m'est absolument impossible de sortir ce soir.
Je vais prendre une heure de soleil et rentrer. Je souffre
d'assez vives douleurs tout près de l'estomac; je ne sais
pas bien où, mais je souffre, et demain Andromaqnel Je
ne sais que répondre à la fin de la lettre de M. De-
fresne. Je vous assure que ma liaison avec M. Véron
ne doit pas affliger mes amis. Je ne me plains pas des
propos, mais je ne les mérite pas.
Selon mon répertoire qui s'arrangera demain, j'ac-
cepte avec empressement le dîner pour mardi ou pour
jeudi.
Je ne retrouve pas sous mes mains la lettre du maire
de Lyon.
Je vous renouvelle, mon cher monsieur, l'expression
de tous mes sentiments.
IV
Londres, 15 juin 1841.
Mon bon monsieur Milbert,
Quand j'ai reçu plusieurs lettres de vous sans vous
écrire, quand je suis restée longtemps, sans vous ré-
pondre, ne croyez pas que je pense à vous faire mes
excuses de mon long silence, il me semble que vous
vous fâcheriez contre moi, tant je compte sur votre
bonne amitié ; je sais qu'en recevant une lettre de moi,
vous oubliez tous vos sujets de plaintes. Aussi, mon
— ^4 —
cher monsieur^ je vous écris en ce momeni comme si je
répondais à une de vos lettres, reçue par le dernier
courrier. Si je. me flatte un peu trop en croyant que
vous m'aimez assez pour ne pas vous fâcher, ne m^ôtez
pas mon illusion, vous m'avez gâtée, ne vous en prenez
qu'à vous.
Les journaux français , qui sont si bons pour moi
dans ce voyage, vous ont dit, comme les journaux an-
glais, le bel et bon accueil dont on me comble dans
cette ville de Londres. En vérité, je n'ai pas le courage
de vous donner d'autres détails, je n'ose pas moi-même
entreprendre ce chapitre. Si je ne savais que tant de
triomphes m'imposent de grandes obligations, je pour-
rais être un peu orgueilleuse, mais je ne le suis pas, je
vous assure. Ma réception chez la reine douairière, le
4 juin, et ma réception à Windsor, chez la reine, jeudi
dernier, ont été au-dessus detout ce que vous pourriez
croire. Je vous raconterai tout cela quand je vous
reverrai à Paris.
Adieu, mon cher monsieur Milbert, conservez-moi
un bon souvenir en échange de mes sentiments les plus
distingués.
P. -S. Ayant oublié l'adresse de M. de Cherval, je
vous prie de lui remettre cette lettre.
2D —
V
Au comte de Cherval.
/ Londres, 15 juin 1841.
Monsieur le comte,
Voulez-vous me permettre de vous écrire quelques
lignes, de vous demander des nouvelles de votre santé
qui m'est si précieuse? Je recevrai avec bien de la joie
quelques mots de vous comme souvenir et comme
preuve de votre bonté pour moi. Je suppose que les
journaux vous tiennent au courant de ma vie à Lon-
dres. Je ne saurais assez vous dire comme les Anglais
se sont montrés Français avec moi. Ils sont si pleins de
bienveillance, ils me comblent de tant de manières
qu'en vérité j'en suis un peu confuse.
Dites-moi, je vous prie, monsieur le comte, que vous
vous portez bien, comme je l'espère. Je n'aurai pas
l'honneur de vous revoir avant le mois de juillet;
encore je ne sais si je serai libre pendant les quelques
heures que je passerai à Paris , en me rendant à Bor-
deaux. J'ai l'espoir cepend'ant que je pourrai me pro-
curer le plaisir de vous faire une visite.
En attendant, monsieur le comte, veuillez reporter
quelquefois votre pensée sur la jeune fille qui vous doit
tant de reconnaissance pour tant de bontés, et qui
— 26 —
vous prie d^agréer l'expression de ses affectueux sen-
timents.
VI
Londres, 12 juillet 1841.
Comment répondre, Monsieur, à l'aimable lettre que
vous avez bien voulu m'écrire? Comment ai-je mérité
des éloges si flatteurs, si charmants pour moi? Je vois
bien quMls ne peuvent pas tout à fait s'adresser à moi,
et je n'en prendrai^ si vous le voulez bien, qu'une petite
partie. Vous, Monsieur, qui avez un véritable culte
pour Corneille et Racine, vous qui avez reçu de leur
étude tant et de si belles choses, vous êtes heureux de
les voir applaudir en Angleterre, et vous faites arrêter
sur moi l'éloge qui doit remonter vers eux. Oui, Mon-
sieur, Corneille et Racine (et, vous dirai-je? Racine sur-
tout) sont très-bien goûtés par les Anglais. Je vous
assure que le public ne laisse pas échapper une nuance,
et j'en ai été bien surprise, moi qui ne sais rien que ce
que j'entends dire, moi à qui l'on avait dit si souvent
que les Anglais ne me comprendraient pas. Au reste,
Monsieur, je crois que Madame est Anglaise, et je suis
bien sûre qu'elle comprend à merveille tout ce qu'il y a
de plus excellent dans mes deux auteurs favoris.
Pardon, Monsieur, si je suis un peu dévouée à mes
Anglais, qui se sont montrés pour moi d'une bienveil-
— 27 —
lance plus qu'incroyable et d'une galanterie toute
française.
Si Madame veut avoir la bonté de parler avec moi
de Londres et des Anglais, j'en serai toute fière.
Il est vrai que je suis ici entourée d'un public d'élite,
qui nécessairement donne le signal. Que vous dirai-je,
Monsieur? Je comprends mieux que qui que ce soit au
monde tout ce qui me manque et tout ce qu'il me faut
acquérir. La bonté qui m'a constamment soutenue sur
les théâtres de Paris depuis trois ans bientôt m'inspi-
rait pour le public une bien vive reconnaissance; ces
grands succès de Londres, auxquels je ne m'attendais
pas, m'ont confirmée dans la grande^et sublime idée que
je m'étais faite de mon art. Des lettres comme la vôtre,
Monsieur, sont faites pour me donner encore plus de
courage et de désir d'apprendre : continuez-moi cette
bienveillante amitié, et croyez à l'expression la plus
sincère de mes sentiments dévoués.
VII
Bordeaux, 23 août 1841.
Je ne sais vraiment, ma chère sœur, comment je vais
commencer. J'ai tant de choses à te répondre qu'elles
m'embarrassent. Avant tout, pourtant, je veux te ras-
surer pour ma santé; elle est aussi bonne qu'elle peut
— 28 —
l'être au milieu de toutes mes fatigues de travail et de
toutes mes fatigues de plaisir. Tu sais comme je suis
gâtée dans ce pays-ci ; c'est la répétition de Londres.
Une des plus délicieuses promenades que j'aie faites,
c'est ma visite chez M. Aguado, dans son domaine du
château Margaux, c'était superbe. La propriété est ma-
gnifique, M. et Mine Galos me faisaient les honneurs
avec une bonté, une grâce dont j'étais vraiment émue.
Mais laissons cela : au milieu de tout mon plaisir, ta
dernière lettre m'a fait beaucoup de peine. Que l'on
m'attaque dans ma manière de jouer la tragédie, c'est
une chose que je comprends très-bien, mais que l'on
fasse courir les bruits les plus calomnieux sur mon
compte, je ne puis y croire. Tant qu'il ne s'agissait que
de cancans je n'y prenais pas garde , mais tu me dis
que M. de Pastoret, que M. de Noailles, que M. Gré-
mieux en sont alarmés , cela devient fort triste pour
moi, et, en effet, la dernière lettre de M. Crémieux est
sur un ton de reproches auquel son amitié si tendre ne
m'a pas habituée. Mais que puis-je répondre, si ce n'est
que tous ces bruits sont d'affreux mensonges? Je suis,
je resterai toujours digne de mes amis ; je ne donnerai
à personne le droit de me présenter comme sa maî-
tresse; ceux qui oseront le dire mentiront; je n'ai pas
d'autre réponse à faire.]
Deux choses m'ont cependant fait plaisir, c'est l'ac-
cueil reçu par toi de M. Halévy, et l'accueil reçu par toi.
— 29 —
de M. J. J. Hier j'écrivis au premier, je le remercie de
tout ce qu'il veut bien faire pour toi, mais je crains que
ma lettre ne soit pas assez expressive : dis-lui bien que
ceux qui ont la bonté de s'occuper de ma sœur me
rendent à moi-même le plus grand service, et qu'à mon
retour je remercierai mieux de vive voix. Quant à
M.J. J., que faut-il te répondrePll m'a élevée sur un pié-
destal , il m'a placée aussi haut que son talent pouvait
le faire, bien plus haut que je ne le méritais ; mais tout
à coup il est devenu pour moi un ennemi. Dans mon
langage de tragédie, je puis dire qu'il a brisé l'idole
qu'il avait créée. Serait-il possible que le bon accueil
fait à ma sœur fût une preuve de meilleures dispositions
pour moi? Tu comprends bien que j'en serai enchantée,
mais avant d'y croire, réfléchis bien toi-même et vois si
tu ne te fais pas illusion. Tiens-moi toujours au courant,
et que je puisse juger par tes lettres si son inimitié a
cessé. Du reste, la double protection de MM. Halévy
et J. J. est pour toi une belle garantie d'avenir, et j'en
suis mille fois heureuse. Il faut que je te quitte, je ne
sais où j ai trouvé le temps de t'écrire si longuement.
Je t'embrasse en bonne sœur.
DEUX LETTRES DE LOUIS VEUILLOT
On vient de publier en deux gros volumes la correspondance
de ce célèbre polémiste. Elle manque un peu d'intérêt ; on y
trouve cependant quelques jolies lettres parmi celles qui sont
— :50 —
plus intimes, et où la politique et la discussion ne jouent pas
un rôle, témoin les deux suivantes qui sont tout à fait char-
mantes. Elles sont adressées à la fille d'Eugène Veuillot, et
distantes l'une de l'autre d'environ dix années.
I
A ma nièce Marguerite Veuillot.
Bonne petite fille de sept ans, un peu légère.
Au Tréport, 31 juillet 1868.
Ma nièce Marguerite,
Je regardais la mer. Elle était bleue au loin, verte
plus prèSj blonde sur le bord, avec de grosses franges
comme de l'argent. Il y avait un grand soleil qui la
faisait briller, et elle chantait en dansant et en brillant.
C'était très beau. Alors un oiseau est venu près de moi^
et il me regardait tandis que je regardais la mer.
Je lui ai dit : « Qui es-tu? — Je suis un oiseau du bon
Dieu qui vole sur la mer du bon Dieu. — Oiseau du bon
Dieu volant sur la mer du bon Dieu, que veux-tu ? »
Alors il me dit : « Il y a une petite fille qui aime bien
le sucre d'orge et le chocolat, mais qui n'aime point
l'étude; la connais-tu? — Je crois la connaître. — Cette
petite fille est dans un couvent, à Paris ; la connais-tu ?
— Je la connais. — Cette petite fille n'est jamais la
première de sa classe; la connais-tu? — Oui, oui, je la
connais très bien.
— Eh bien, alors, reprit l'oiseau, il faut que cette
petite fille commence à travailler et à être sage, et à
- 3i -
servir le bon Dieu. Son papa et sa maman vont l'amener
au Tréport; elle verra la mer, elle jouera sur les galets,
elle sera baignée par Michel. Je vois qu'on aime bien
cette petite fiUe-là. Il faut qu'elle ne soit pas ingrate:
il faut qu'elle mérite de devenir la petite fille du bon
Dieu et de la sainte Vierge. »
Ainsi parla l'oiseau du bon Dieu qui vole sur la mer
du bon Dieu. Et moi, je dis à l'oiseau : « Que faut-il
qu'elle fasse, la petite fille ? car elle n'est pas méchante,
mais c'est une tête légère tout à fait. »
L'oiseau reprit : « Quand elle sera dans l'église du
Tréport, elle dira : Mon Dieu, accordez-moi la grâce
d'être votre petite fdle et celle de la sainte Vierge. Si elle
fait bien cette prière, tout ira bien ; et le bon Dieu don-
nera des ailes à son âme pour voler au ciel comme je
vole sur la mer.
Alors l'oiseau du bon Dieu ouvrit ses ailes grandes et
fortes, et il s'envola bien loin, bien loin sur la mer du
bon Dieu.
Ma nièce Marguerite, si tu connais cette petite fille
qui va venir au Tréport, dis-lui bien tout cela.
Moi, je suis ton oncle, et je t'aime beaucoup.
II
A Mlle Marguerite Veuilloty à rAbbaye-aux-Bois,
Arcachon, i" Janvier 1877.
Marguerite, ma nièce chérie, je vois ici toutes sortes
de belles et bonnes choses qu'on ne trouve pas partout,
à l'heure qu'il est : un beau soleil, des arbres verts, des
buissons en fleur, une mer bleue et tranquille ; il n'y a
point de boue, il fait chaud. Il est positif néanmoins
que tout cela me semble moins charmant que ton billet
doré ; le billet doré me témoigne que tu es très sage.
C'est une belle et douce étrenne que tu me donnes là.
Rien ne peut me faire plus de plaisir que la sagesse de
la fille de mon frère. Continue de me donner cette joie,
ma chère enfant. Sois la fleur et le soleil de ton père et
de ta mère. Ils en remercieront Dieu, et Dieu te bénira.
Tes papiers dorés deviendront une grande fortune ; tu
sera toute d'or comme les buissons de ma forêt, qui
fleurissent en hiver. C'est cet or-là surtout qu'il faut avoir:
car l'or qui se met dans la poche ne mérite pas qu'on
s'en occupe: il se ternit vite, et très souvent il salit les
doigts.
Adieu, ma chère Marguerite. Je suis heureux de
savoir que tu pries pour ma santé. Dieu t'exaucera cer-
tainement, si tu as soin de lui off"rir toujours l'or qu'il
aime, l'or pur des humbles buissons. Je l'aime de tout
mon cœur.
Georges d'Heylli.
Le Gérant. D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338,
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 2 — 3i janvier 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Réception de M. Pailleron à l'Académie. — La
famille Gaillardet et la Tour de Nesle. — Élection de M. Edmond
About à l'Académie. — L'esprit de Flaubert. — Théâtres : Vaude-
ville, Gymnase, Opéra-Comique, Château-d'Eau, Nouveautés; Comé-
die-Française, Smilis : M. Fèvre et M'^e Reichenberg. — Nécrologie :
Mme de Païva.
Varia : Hugo caricaturé. — L'Esprit. — Une Lettre de Th. Rous-
seau. — Mario charmeur.
Les Mots de la Quinzaine.
La Quinzaine. — M. Edouard-Jules-Henri Pailleron,
successeur de M. Charles Blanc à l'Académie française,
y est venu prendre séance le jeudi 17 de ce mois.
L'auteur du Mo/2^^ oàl'on s* ennuie afâit chambrée pl\is que
complète à l'Académie tout comme à la Comédie-Fran-
çaise. On s'est battu pour entrer, et, en raison de celte
malheureuse manie qui fait toujours distribuer, pour une
solennité quelconque, plus de billets qu'il n'y a de places,
beaucoup de personnes n'ont pu être admises. Rare-
I. — 1884. î
— D4 —
ment on avait vu plus belle et plus brillante assemblée.
C'est que M. Pailleron a la vogue, qu'il est aimé du
beau sexe pour son esprit, sa distinction, et même un
peu pour la grâce de son visage et de toute sa personne:
on n'est, en effet, ni plus accueillant ni plus aimable.
L'Académie était présidée par M. Camille Rousset,
qui répondait au récipiendaire. Celui-ci avait pour par-
rains Victor Hugo et Emile Augier. Ce dernier, empêché,
avait dû se faire suppléer par M. Gaston Boissier. Pail-
leron et Boissier portent, selon l'usage, Thabit à palmes
vertes; quant à Hugo, — qui a peut-être usé le sien, —
il est en habit noir et en cravate blanche. Le discours
de M. Pailleron, très fin, très spirituel, très en dehors
de la banalité officielle, a obtenu un vif succès. [En
louant Charles Blanc, il a trouvé moyen de faire aussi
l'éloge de son frère Louis, dont la place était, ce nous
semble, également marquée à l'Académie française.
Il est clair que la politique, — cette horrible poli-
tique qui se fourre partout, — l'a seule empêché d'y
entrer.
Les deux frères s'aimaient et s'estimaient profondé-
ment. M. Pailleron a tracé d'une main légère et émue à
la fois ce charmant portrait de Charles et de Louis
Blanc, si unis dans la vie et si rapprochés dans la
mort :
« On prétend que les contraires s'attirent parce qu'ils
-^ 35 —
cherchent à se compléter; il faut bien le croire, car
jamais caractères plus dissemblables ne se fondirent
dans une amitié plus étroite.
« Charles, exubérant, passionné, violent même,
mais facilement résigné, maniable au fond, bon par-
dessus tout,.,, le roseau peint en fer; Louis, au con-
traire, doux, presque humble, timide, presque craintif,
poh, presque obséquieux; et sous ces dehors faciles,
tenace, résolu, révolté,... le fer peint en roseau.
« Dans l'association si intime de deux êtres si diffé-
rents, le plus jeune apportait son dévouement fougueux,
l'aîné sa tendresse indulgente et cette soumission volon-
taire et touchante du protecteur au protégé : faiblesse
et grâce de la force. L'un adorait, l'autre aimait ; et,
pour fixer, s'il se peut, les nuances de leur mutuelle
affection par cette note légère, quand ils parlaient l'un
de l'autre, Charles disait : « Mon frère ;>, et Louis :
« Mon Chariot ».
« Nés presque en même temps, élevés ensemble, lut-
tant plus tard côte à côte, ils se trouvèrent, en quelque
sorte, soudés par l'âme, comme certains jumeaux le
sont par la chair. Aussi, quand on veut les comprendre,
ne peut-on pas les séparer; tous deux restent indissolu-
blement unis jusque dans le souvenir.
« Ils habitaient tous deux la même chambre meublée,
sous les combles d'un hôtel garni, et, dans la monotonie
de leur mauvaise fortune, les jours se suivaient, sans
— 36 -
pourtant se ressembler : si tous étaient mauvais, il y en
avait de pires.
« Ceux, par exemple, oi!i les leçons ne donnaient plus,
où la place demandée se faisait attendre, où les protec-
teurs étaient absents. Alors sonnaient les heures véri-
tablement douloureuses... On ne sortait plus, on s'en-
fermait dans la mansarde, en attendant mieux, et l'on
mangeait comme on pouvait. Tristes repas ! et qu'on
devait aller chercher soi-même, et rapporter soi-même !
C'était là le plus triste. Pour ces jeunes gens élevés dans
certaines pudeurs et qui, assurément, souffraient plus
de paraître pauvres que de l'être, la corvée était dure et
pouvait soulever entre eux une question délicate.
« Mais Charles l'avait vite tranchée. Que son aîné,
son grand homme, son dieu, descendît à ces soins vul-
gaires... cette pensée seule exaspérait son respect :
« Toi, faire cela ! s'écriait-il indigné, toi, Louis Blanc !
« avec le génie que tu as! et dans la situation... que tu
« auras 1 Jamais ! » Et bravement, en plein jour, en
pleine rue, en grand costume, n'en 'ayant qu^un, notre
héros allait au feu, c'est-à-dire au marché. »
Du discours de M, Camille Rousset nous ne citerons
que le passage relatif à la plus célèbre comédie de Pail-
leron. On attendait quelque allusion fine et discrète — ou
indiscrète au besoin — au bruit répandu avec tant de
persistance sur la personnalité académique qu'on accu-
sait l'auteur du Monde où Von s'ennuie d'avoir particu-
- 37- .
lièrement mise en scène. On a beaucoup regardé M. Caro^
lorsque l'orateur a commencé à parler de cette comédie
dont le succès est inépuisable. Mais l'espérance a été
déçue : l'Académie n'est pas « un nid à potins », a
dit un loustic, et on n'y casse pas de carreaux !..
« Qu'est-ce au fond, a dit M. Rousset, que le Monde
où Von s'ennuie? le dernier et, selon l'opinion générale,
le plus grand, le plus mérité de vos triomphes? C'est
une comédie satirique comme les Femmes, savantes, ou
plutôt, pour être tout à fait exact, c'est l'idée même des
Femmes savantes ajustée à notre temps, avec toutes les
différences qui distinguent le XVII^ siècle du XIX^ et
l'hôtel de Rambouillet des lycées de filles. La science
est utile, elle est digne d'estime et de respect, elle est
admirable, à la condition toutefois qu'elle n'envahisse
pas tout, surtout les cerveaux féminins. Précieuses pour
précieuses, les scientifiques me semblent plus ridicules
encore que les littéraires.
« Il n'est déjà pas si beau pour l'homme d'être pédant,
mais pour la femme il serait tout à fait laid d^être
pédante, et, si c'est pour la dissuader de le devenir que
vous avez pris la plume, si tel est le but que votre
comédie vise, rien n'est plus à propos, Monsieur ; vous
rendez à la société un véritable service. Je sais bien
qu'il y a de plus grands dangers qui la menacent ; mais
celui que je signale n'en est pas moins réel et imminent,
on doit vous savoir gré d'avoir sonné l'alerte.
— 38 —
(c Par une exception bien rare à votre galanterie, vous
n'avez pas ménagé les femmes ; il est vrai qu'en revanche,
pour sauver du ridicule l'honneur de notre sexe, je ne
vois que votre sous-préfet sceptique et railleur; vous lui
avez donné assez d'esprit pour faire équilibre à la sottise
de tous les autres.
« Mais qu'ai-je besoin de parler longuement d'une
pièce qui a renouvelé deux cents fois son public et que
tout le monde sait par cœur? J'entends bien des épilo-
gueurs qui disent : « Cette pièce n'en est pas une au
vrai sens du mot ; ce n'est qu'une suite de scènes :
l'action est nulle; l'intrigue se réduit uniquement à l'in-
cident d'une lettre sans signature et sans adresse, impu-
tée tantôt à celui-ci et à celle-ci, tantôt à celui-là et à
celle-là. — Il est vrai ; mais qu'est-ce que le Misan-
thrope, sinon une suite de scènes? et n'est-ce pas une
lettre aussi qui amène le dénouement de ce chef-d'œuvre?»
— Il paraît que la famille de Frédéric Gaillardet, l'auteur
du drame primitif delà Tour de N es le , a demandé par voie
d'huissier la suppression du titre de ce drame célèbre
de la liste des œuvres d'Alexandre Dumas, qui sont
gravées sur le piédestal de sa statue. Ainsi, cette vieille
querelle, qui a plus de cinquante ans de date et qu'on
croyait à jamais enterrée, renaît encore aujourd'hui de
ses cendres ! La famille Gaillardet est bien mal conseil-
lée. Cette affaire de collaboration entre Dumas et Gail-
- 39-
lardet est depuis longtemps jugée : que fût devenue la
Tour de Nesle sans l'intervention de Dumas ? Elle n'eût
pas été jouée dix fois de suite ! Cela est clair comme le
jour, si clair même qu'on se demande, à bon droit, dans
quel intérêt et dans quel but la famille Gaillardet pré-
sente aujourd'hui sa réclamation. Quelle qu'en soit l'is-
sue, l'arrêt prononcé n'influencera jamais Topinion
publique dans cette affaire-là : pour tout le monde,
Alexandre Dumas demeurera toujours l'auteur principal
de la Tour de Nesle... — Ace propos, annonçons la
publication très prochaine, à la Librairie des Biblio-
philes, d'une brochure in-S*», réunissant les discours
prononcés et les vers récités pour l'inauguration du
monument de Dumas. Cette brochure, ornée d'une très
belle eau-forte d'Eugène Abot, reproduisant l'œuvre de
Gustave Doré, paraîtra le jour même où Alexandre Dumas
fils réunira dans un banquet les promoteurs du monu-
ment de son père.
— L'Académie française a remplacé, le 24 de ce mois,
au troisième fauteuil, M. Jules Sandeau, décédé. C'est
notre éminentconfrère, M. Edmond About, qui a été élu.
Deux tours de scrutin ont suffi, M. About n'ayant qu'un
seul concurrent sérieux, M. Coppée. Au premier tour,
M. About a obtenu 17 voix et M. Coppée 13, sur 34
votants; au second tour, M. About a réuni 19 voix et
M. Coppée 14. Il reste encore à pourvoir à la vacance
des fauteuils de MM. de Laprade et Henri Martin. Notre
— 40 —
ami Coppée se trouve donc tout naturellement désigné,
par le vote d'aujourd'hui, pour le premier de ces
fauteuils.
L'Esprit de Flaubert. — On va publier une corres-
pondance inédite de Flaubert. A coup sûr, on n'y fera
pas tout entrer. Flaubert avait son parler trop vif et
trop libre, sur les choses et les hommes de son temps,
pour que ce qu'il a dit et pensé sincèrement sur eux
puisse être de longtemps mis au jour. En attendant,
la Nouvelle Revue a publié quelques billets de l'auteur
de Madame Bovary à M^e Sand, et ces billets ont eu
un grand succès. On y retrouve la franchise crue et
salée de Flaubert, qui écrivait absolument comme il
pensait, c'est-à-dire sans ménagements aucuns sur qui
et sur quoi que ce fût. Nous emprunterons quelques
passages à cette correspondance. Ils donneront, par
avance, le ton tout entier du volume qu'on annonce,
car la correspondance de Flaubert se compose beaucoup
plus de billets que de lettres.
— c( Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que de rester
toute une journée la tête dans ses deux mains à pressu-
rer sa malheureuse cervelle pour trouver un mot. L'idée
coule chez vous largement, incessamment, comme un
fleuve. Chez moi, c'est un mince filet d'eau. Il me faut
de grands travaux d'art avant d'obtenir une cascade.
Ah ! je les aurai connues, les affres du style !
— 41 -
« Bref, je passe ma vie à me ronger le cœur et la
cervelle : voilà le vrai fond de votre ami. »
— (( J'ai relu, à propos de votre dernière lettre (et
par une filière d'idées toute naturelle), le chapitre du
père Montaigne intitulé : « Quelques vers de Virgile. »
Ce qu'il dit de la chasteté est précisément ce que je
crois. C'est l'effort qui est beau, et non l'abstinence en
soi. Autrement il faudrait maudire la chair comme les
catholiques ! Dieu sait où cela mène. »
— « Un jeune homme, s'il est continent à vingt ans,
sera un ignoble paillard à cinquante. Tout se paye ! Les
grandes natures, qui sont les bonnes, sont, avant tout,
prodigues et n'y regardent pas de si près à se dépenser.
Il faut rire et pleurer, aimer, travailler, jouir et souffrir,
enfin vibrer autant que possible dans toute son étendue. '
Voilà, je crois, le vrai humain. »
— (c Ne trouvez-vous pas au fond que, depuis 89,
on bat la breloque ? Au lieu de continuer par la grande
route, qui était large et belle comme une voie triom-
phale, on s'est enfui par les petits chemins, et on pa-
tauge dans les fondrières. Il serait peut-être sage de
revenir momentanément à d'Holbach ? Avant d'admirer
Proudhon, si on connaissait Turgot?
« Mais le Chic, cette religion moderne, que devien-
drait-elle ?»
— «Ah 1 vous croyez^ parce que je passe ma vie à
tâcher de faire des phrases harmonieuses en évitant les
— 42 —
assonances, que je n'ai pas, moi aussi, mes petits juge-
ments sur les choses de ce monde? Hélas, oui ! et même
je crèverai enragé de ne pas les dire. »
— « J'ai reçu de Sainte-Beuve un petit billet qui
me rassure sur sa santé, mais qui est lugubre. Il me
paraît désolé de ne pouvoir hanter les bosquets de Cy-
pris ! Il est dans le vrai, après tout, ou du moins dans
son vrai, ce qui revient au même. Je lui ressemblerai
peut-être quand j'aurai son âge. Je crois que non, ce-
pendant. N'ayant pas eu la même jeunesse, ma vieil-
lesse sera différente.
« Cela me rappelle que j'ai rêvé autrefois un livre sur
Sainte-Périne. Champfleury a mal traité ce sujet-là. Car
je ne vois pas ce qu'il a de comique ; moi, je l'aurais
fait atroce et lamentable. Je crois que le cœur ne vieil-
lit pas ; il y a même des gens chez qui il augmente
avec l'âge. J'étais plus sec et plus âpre il y a vingt ans
qu'aujourd'hui. Je me suis féminisé et attendri par
l'usure, comme d'autres se racornissent, et cela m'in-
digne. Je sens que je deviens vacher il ne faut rien pour
m'émouvoir; tout me trouble et m'agite, tout m'est
aquilon comme au roseau. »
— « Je peux, sans que ça me gêne en rien, écrit-il
en 1866, à George Sand, vous prêter mille francs si vous
en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette
proposition carrément, comme je la ferais à Bouilhet, ou
à tout autre intime. Pas de cérémonie ! voyons !
-43 -
« Entre gens du monde, ça ne serait pas convenable,
je le sais, mais entre troubadours, on se passe bien des
choses. »
— « J'ai envoyé votre lettre aux Concourt, tout de
suitej bien entendu. Je vous assure (derechef) qu'ils
sont très gentils, et il y a tant de pignoufs !
« C'est un produit du XIX^ siècle que pignouf. Nous
arrivons même à pignouf ard, qui est son fils, et à pignou-
farde^ qui est sa bru. »
Théâtres. — Le Vaudeville vient de reprendre
(14 janvier) la deuxième œuvre théâtrale d^Alexandre
Dumas fils, Diane de Lys, qui n'avait pas depuis très long-
temps été représentée à Paris. La dernière reprise re-
monte en effet à 1869.
La pièce avait été présentée au Cymnase à la suite
du grand succès de la Dame aux Camélias. Mais la cen-
sure, qui avait déjà fait tant d'objections et de difficultés
avant de laisser jouer cette pièce qui ne put l'être que
par un ordre tout à fait souverain^ opposa les mêm^
résistances à la représentation de Diane de Lys. C'est
grâce à l'appui d'un ministre de l'Empereur, M. de Morny,
que fut jouée la Dame aux Camélias; c'est sur un rapport
approuvé par un autre ministre de l'Empereur, non moins
influent, M. de Persigny, que fut d'abord interdite la
pièce de Diane de Lys. Voici le passage essentiel de ce
— 44 —
rapport, qui était demeuré inédit et que vient de publier
le Figaro :
19 janvier 1853.
Ce drame, quand la passion n'y prêche pas l'adultère, le
vice élégant, y raconte son immoralité.
Les dangers que pourrait présenter à la scène un ouvrage
de cette nature nous ont paru de trois sortes :
Il atteint lafamille en attaquant les devoirs du mariage ; en pei-
gnant sous de fausses couleurs les passions du grand monde, il
fournit un cercle aux déclamations contre les classes élevées de la
société ; enfin, il fait revivre sur la scène les théories corruptrices
qui avaient envahi le drame et le roman après 1830.
En conséquence et à l'unanimité, nous ne croyons pas pou-
voir proposer l'autorisation de cet ouvrage.
Approuvé : Persigny.
Diane de Lys fut représentée pour la première fois le
1 5 novembre 1853. Le succès en fut très vif. Il y avait
beaucoup d'audaces dans la pièce, et la situation finale,
où le mari tue l'amant de sa femme, bien que rappelant
le dénouement d'Antonyj produisit alors un grand effet.
Quoique ces dénouements tragiques soient devenus de
plus en plus fréquents dans le répertoire contemporain,
le même effet et la même impression se sont renouvelés
l'autre soir.
Voici la distribution originaire de la pièce rapprochée
de celle d'aujourd'hui :
45 -
Paul Aubry
Comte de Lys
Maximilien
Taupin
Le duc
Diane
Marceline
La Marquise
M°i° de Lussieu
Juliette
Aurore
Jenny
M
1853.
MM. Bressant.
Lafontaine.
Dupuis.
Lesueur.
Armand.
Rose Chéri.
FiGEAC.
Lemerle.
MÉLANIE.
Berton.
montigny.
Vois.
DiEUDONNÉ.
CORBIN.
Brandès.
Lesage.
Gerfaut.
D. Grassot.
Jud.Ferreyra. Arnault.
BODIN CaRON.
Ramelli. Achard.
La pièce fut jouée à l'origine pendant plusieurs mois ;
on ne se lassait pas d'entendre les comédiens hors ligne
qui l'interprétaient, et le fait est que le Gymnase avait
alors une troupe d'ensemble incomparable. Beaucoup des
artistes créateurs de Diane de Lys ont disparu : Lesueur,
Armand, M"^es Rose Chéri, Figeac, Mélanie, Ferreyra,
Ramelli, etc., sont morts successivement après des
destinées diverses. Judith Ferreyra était alors à l'aurore
de sa jeunesse et de son talent, et peu d'années après,
brillante étoile des Variétés, elle a succombé en quelques
jours aux atteintes d'une horrible maladie. M^ie Ramelli
a joué à rodéon, puis à la Comédie-Française; c'est
elle qui a eu l'honneur de créer le personnage de la
Marquise, dans le Marquis de K/Z/^m^r, au delà des ponts.
Mlle Figeac, — après un séjour assez heureux au Théâtre-
Français, a épousé un riche industriel, M. Jaluzot, et est
-46 -
morte Tan dernier. Lesueur et M'ie Mélanie sont morts
aussi il y a peu d'années. Tout le monde sait comment
a fini cette admirable Rose Chéri. Quant à Dressant, il
traîne dans un petit village de Seine-et-Marne les restes
défaillants d'une des existences artistiques les plus fortu-
nées de ce siècle. Mais Lafontaine et Dupuis demeurent
toujours sur la brèche et plus que jamais en possession
de la faveur publique.
De 1853 à 1869, c'est-à-dire durant seize ans, Diane
de Lys ne fut pas jouée à Paris. M. Montigny reprit la
pièce en septembre 1869 pour les premiers débuts de
Mlle Desclée, alors bien inconnue, et qui ne montra pas
encore, dans cette reprise, tout ce dont elle était capable.
On a publié récemment deux lettres inédites de M^^e Des-
clée à l'auteur de la pièce : la première, d'une tournure
bien originale et bien personnelle, était pour le prier
d^assister aux débuts de sa nouvelle interprète :
On joue mercredi au Gymnase une bien jolie pièce; le ciel
est couvert, c'est un vrai temps de théâtre. De plus on annonce
les débuts d'une petite actrice que les chroniques s'accordent â
trouver très gentille. Il paraît qu'elle a une musique dans le
gosier; ceux qui l'ont entendue désirent revenir l'entendre.
Est-ce vrai ?
Le monsieur qui vous porte cette lettre m'a promis de
vous ramener, mais est-il sérieux dans ses promesses, ce
monsieur-là?
Monsieur Alexandre Dumas fils, je vous aime.
» Votre petite servante,
Desclée.
— 47 --
Malgré cette prière si gentiment formulée, Dumas ne
put assister à la première représentation de Desclée_, et
le lendemain elle lui envoya cette autre lettre, non moins
charmante :
C'est fait, ouf! J'avais de belles robes de toutes les couleurs,
une aigrette dans les cheveux qui me faisait ressembler à un
petit chien savant. La salle archipleine. On m'a sifflée au
premier acte, et on m'a fait une ovation au cinquième. Je me
suis tâtée toute la soirée pour me trouver une pulsation, rien,
calme plat. Ni inquiétude, ni joie, ni peur, rien! Ainsi je
n'aurai été qu'ébauchée, et déjà je suis finie. Pauvre moi!
Non, pourtant, car, en vous attendant l'autre soir, j'étais
vigoureusement secouée. La crainte que vous ne veniez pas,
celle de vous paraître sotte, etc., etc. Donc, je suis encore.
Passons.
Enfin, le directeur m'a dit : « C'est aussi bien que Rose! »
C'est gros cela. Il voulait me faire signer une prolongation,
séance tenante. Et moi, je croyais et je crois encore que je
déplais à ces gens-là. Et je m'en moque, car j'ai parfaitement
le respect de Vindividu, mais je n'ai pas celui de la foule.
Enfin, Montigny doit vous écrire parce que moi je ne sais
rien au juste, excepté cependant que j'ai un plaisir infini à
causer avec vous.
Mon confesseur, je vous envoie toutes mes tendresses.
Aimée.
Desclée ne joua Diane de Lys qu'une trentaine de fois.
La reprise actuelle de la pièce servait aux débuts de
Mlle Marthe Brandès, lauréat aux derniers concours du
Conservatoire. Israélite de naissance, M^'^ Brandès est
une fort belle personne, d'une physionomie très vive.
— 4^ —
illuminée par deux yeux de l'originalité la plus étrange.
Elle a beaucoup d'ambition, dont témoigne sa devise :
Meurs, mais avance. L'accueil du public peut rassurer
cette belle personne sur son avenir; elle mourra certaine-
ment un jour, dans bien longtemps, mais après avoir
beaucoup avancé dans sa carrière!...
— La Comédie-Française et l'Odéon ont célébré par
deux à-propos inédits l'anniversaire de la naissance de..
Molière (i 5 janvier). Aux Français un petit acte en vers
de MM. Truffier, l'un des pensionnaires du théâtre, et
Bertol-Graiville^' M^zfre et valets^ a beaucoup amusé le
public. Coquelin cadet, Truffier et Féraudy ont excel-
lemment joué cette plaisante saynette. A TOdéon Placet
au roi^ de M. Fabié, très lestement enlevé par Porel,
Mmes Petit et Baréty, a également réussi.
— Mais la grosse affaire théâtrale de la quinzaine a
été la première représentation, à l'Opéra- Comique, de
l'œuvre nouvelle de MM.'Ph. Cille et Meilhac, Manon^
mise en musique par M. Jules Massenet (19 janvier). C'est
un ouvrage considérable qui sort un peu du cadre du
théâtre où il a été représenté; l'auteur a dû faire
i( grand », bien qu'il ait cherché à restreindre le plus
possible les efforts où l'entraînaient sa science et son
inspiration. Le sujet n'est autre que l'histoire de Manon
Lescaut suivie dans ses épisodes principaux et assez
fidèlement, sauf pour le dénouement que les auteurs ont
modifié. Auber a déjà fait représenter sur le même théâtre
— 49 —
une Manon Lescaut, il y a une quinzaine d'années, et
MM. Gille et Meilhac n'ont pas voulu conduire leur
héroïne dans les pays lointains où M. Auber a été obligé
de faire mourir la sienne. C'est sur la route du Havre
que meurt aujourd'hui la nouvelle Manon, avant de
s'embarquer pour son lieu d'exil.
La musique de Massenet est des plus savantes et des
plus colorées ; son orchestre est merveilleux ; mais du
milieu de cette science musicale prodiguée à l'infini,
émergent un certain nombre de morceaux mélodiques qui
ont ravi le public. C'est dire que tout le monde trouvera
son compte à l'audition de cette œuvre complexe qui fait
un si grand honneur à son auteur, au théâtre qui l'a ac-
cueillie, et surtout à notre musique nationale. On n'avait
pas représenté à TOpéra-Comique d'oeuvre aussi élevée,
aussi grandiose depuis V Étoile du Nord ei le Pardon de
Plo'érmel, dont l'opéra nouveau de Massenet rappelle
un peu les tendances. C'est beau et c'est grand 1 tant pis
pour les amateurs exclusifs du flonflon 1 Massenet est de
la jeune école, et Manon est l'un des meilleurs produits
de cette école-là !
Les deux rôles principaux, — on pourrait presque dire
les deux seuls rôles, — de Manon sont chantés par Talazac
et M^ie Heilbronn. Ils triomphent successivement tous
deux , l'un par l'éclat d'une voix toujours jeune et bril-
lante, l'autre par une virtuosité inépuisable. Leur succès
a été très grand. Citons encore Taskin, Cobalet, Gri-
4
— 5o —
vot, etc. En somme, immense succès ; tout Paris voudra
entendre Manon jusqu'à Tété prochain.
— Aux Italiens, où M. Massenet va triompher encore
dans quelques jours avec son Herodiade, reprise des
Puritains, avec Ravelli, Broggi, de Reszké et Mme zinna
Dalti. Très brillante cantatrice, M'^eDalti est en voie de
passer étoile. Ainsi que Mn^e Heilbronn , qui appartenait
jadis, comme elle, à TOpéra-Comique, elle a parcouru un
chemin considérable depuis une dizaine d'années. A côté
d'elle Broggi et de Reszké, les deux favoris des habitués
du théâtre, ont fait leur ordinaire recette d'applaudis-
sements.
— Au Château-d'Eau, la Traviata, avec le ténor
Bosquin , un peu fatigué , et M"^e Devriès-Dereims , la
soeur de Fidès et la femme du ténor de l'Opéra. Grand
succès du dernier acte pour M"^e Dereims , qui est cer-
tainement l'artiste la plus en vue de son théâtre
actuel.
— Enfin, aux Nouveautés, opérette nouvelle, l'Oiseau
bleu, de MM. Chivot et Duru, musique de Charles Le-
cocq. C'est M^^e Ugalde qui chante les jolies mélodies
de l'auteur de Madame Angot. On trouve toujours dans
les partitions de cet habile musicien une inspiration bien
venue, et une science très supérieure à celle qu'exige géné-
ralement le genre qu'il exploite. Ch. Lecocq est à jamais
aujourd'hui un évadé de l'Opéra-Comique..., malheu-
reusement peut-être pour l'Opéra-Comique,
— Di —
— Le 23 janvier, la Comédie-Française a donné pour
la première fois le drame nouveau de M. Jean Aicard,
Smilis, dont on parlait depuis si longtemps. Le sujet de
ce drame avait été défloré depuis plusieurs semaines par
tous les journaux : on peut le résumer en quelques
lignes. Un amiral a recueilli et élevé chez Jui une toute
jeune enfant abandonnée et trouvée par lui dans ses
voyages; elle a dix-sept ans au moment où la pièce
commence , et l'amiral s*aperçoit déjà que son affection
de père pour la petite Smilis s'est transformée lentement
en un amour véritable et violent. L'innocente Smilis
consent à épouser Tamiral, tout en le regardant toujours
comme son père, ce qui désole le pauvre homme, qui se
voit obligé de continuer à la traiter toujours comme sa
fille. Il y a entre eux une si grande disproportion
d'âge! Mais l'amiral a un aide de camp qui s'éprend de
Smilis , tandis que Smilis laisse , pour le beau jeune
homme, son cœur s^ouvrir enfm à l'amour. L'amiral, à
cette nouvelle qui lui est révélée loyalement par son
aide de camp lui-même, ne voit qu'un moyen d'assurer
l'avenir des deux amoureux, c'est de disparaître pour
leur laisser le champ libre, et il s'empoisonne.
Cette donnée, qui rappelle beaucoup de sujets du
même genre déjà traités au théâtre ou dans le roman,
Jacques, de Mn^e Sand, ou le Comte Hermann, d'Alex.
Dumas, par exemple, n'a pas fourni à M. Aicard l'occa-
sion de développements bien nouveaux, ni de scènes
- 52 —
bien originales. Sa pièce traîne en longueur, les mêmes
situations se reproduisent, et le dénouement est trop indi-
qué et prévu dès le second acte pour que son intérêt
puisse être aussi progressif et poignant que l'auteur a dû
se rimaginer. Les deux premiers actes ne forment qu'une
interminable exposition; il y a dans le troisième une
scène. intéressante; enfin , la mort de l'amiral, dans le
quatrième et dernier, est très mouvementée et très lar-
gement traitée. La pièce est bien écrite ; c'est, en somme,
une œuvre littéraire qui fait honneur aussi bien à
M. Aicard qu'à la Comédie-Française, quelle que doive
être d'ailleurs la durée de son succès.
Deux artistes, M. Febvre et M^e Reichemberg , ont
obtenu dans Smilis un succès qu'il faut particulière-
ment signaler. M. Febvre a donné dans ce rôle de
l'amiral, amoureux contrarié, mécontent de lui-même,
et si grand dans son sacrifice final , la mesure du talent
le plus élevé et — nous ajouterons même — le plus
considérable. M. Febvre n'avait jamais atteint aussi
haut. Quant à M^le Reichemberg, elle continue à être la
grâce même : elle a le charme d'une physionomie douce
et intelligente, et un organe, — soit qu'elle chante, soit
qu'elle dise, — qui a la pureté et la limpidité du cristal.
Got est un vrai loup de mer, et Laroche un capitaine de
vaisseau authentique. Car, dans Smilis, toute la marine
de l'État défile, acte par acte, sur la scène de la rue de
Richelieu. On y remarque jusqu'à un petit navire égaré
— 53 —
sur une table, et, au dernier acte, la mer elle-même
fait son apparition sur le fond d'un décor des mieux
réussis.
NÉCROLOGIE. — La Femme aux trois maris. — Mf"ede
Païva vient de mourir en Allemagne à l'âge de soixante-
douze ans. Son nom a été très connu à Paris, pendant
de longues années, comme celui de l'une de nos plus
illustres grandes mondaines. Son hôtel des Champs-
Elysées et son château de Pontchartrain étaient à la fois
historiques et légendaires. Et cependant la vie de cette
femme, fabuleusement riche, tenait du roman, et il est
curieux d'en conserver ici la trace en quelques lignes.
Elle s'appelait de son vrai nom Pauline-Thérèse
Lachmann,etelleavaitépouséenpremièresnoces,en 1836,
un tailleur de Moscou du nom de François Villoing. Mais
la vie besogneuse de ce ménage obscur n'était pas
faite pour elle, et bientôt la belle Russe, — car c'est en
Russie qu'elle était née, — s'enfuit à Paris, la ville de
toutes les aventures et de tous les aventuriers, pour y
chercher fortune. Elle y rencontra un illustre pianiste,
M. Henri Herz, dont bientôt elle se fit passer pour être
la femme. Deuxième mariage, mais qui n'avait pas de
valeur, puisque le premier mari vivait toujours. — Ce
premier mari_, le tailleur de Moscou, ne se décida, en
effet, à mourir qu'en 1850. Aussitôt sa veuve épousa,
dans les délais légaux, son deuxième mari authentique,
- 54-
un riche Portugais, M. Araujo de Païva. Une dizaine
d'années plus tard, elle bâtissait sur les terrains devenus
libres de l'ancien Jardin d'hiver, cet hôtel merveilleux
dont l'escalier d'onyx est devenu si célèbre, et qu^
renferme sur ses murailles tant de peintures dues aux
plus illustres artistes de ce temps, cet hôtel qui porte tou-
jours le nom de son second mari, l'hôtel de Païva.
Cependant ce second mari mourut à son tour, et
Mme (je Païva convola en troisièmes noces. Elle épousa,
cette fois, le comte Henckel de Donnesmark, cousin du
comte de Bismark, et qui était alors préfet du départe-
ment du Haut-Rhin pour le compte de la France. Quand
la guerre survint, M. de Donnesmark, de Français qu'il
était, se fit Prussien, et M^^ de Païva dut le suivre. A
dater de ce jour, la grande dame, qui avait su attirer
autour d'elle tant de personnages marquants, et se
composer, à Pontchartrain ou à Paris, une société
d'amis choisis parmi les plus hautes sommités littéraires
et artistiques, vit tout d'un coup ses salons désertés, et
cela pour toujours. Personne ne lui a jamais pardonné,
en effet, d'être devenue Allemande au moment de la
guerre, après avoir tant joui, et surtout bénéficié, de
l'hospitalité française. Et voilà comment, après avoir été
tellement en vue pendant de longues années dans la
brillante société parisienne, elle est morte obscurément
au fond d'un petit village de la Silésie, et bien loin de
cet hôtel miraculeux qui dresse toujours sa façade de gra-
- 55 -
nit derrière ses grillages ouvragés, un peu au delà du
rond-point des Champs-Elysées.
Varia. — Hugo caricaturé. — Le journal l'Intermédiaire
a rappelé divers portrails-charges de Victor Hugo ainsi
que certaines pièces de vers qui les accompagnaient. Et
d'abord les fameux vers trop connus pour que nous les
donnions ici et qui commencent comme suit :
Où, ô Hugo, huchera-t-on ton nom?
Ces vers sont, comme chacun sait, du poète Viennet.
Puis ce quatrain sur les Burgraves accompagnant dans
le Charivari un portrait-charge du poète contemplant
la comète de 1843 :
Hugo, lorgnant les voûtes bleues,
Au Seigneur demande tout bas
Pourquoi les astres ont des queues,
Quand les Burgravss n'en ont pas.
Enfin les suivants, qui sont moins connus et que le
même Charivari publia au lendemain de la nomination
d'Hugo à la pairie et au-dessous d'un nouveau portrait-
charge. Dans ce dessin, fait par le caricaturiste Benja-
min, le poète est assis sur une pile de livres formée de
ses œuvres; il a un pied sur la coupole de l'Institut et
l'autre sur le Théâtre-Français ; son coude est appuyé
- 56 —
sur Tune des tours de Notre-Dame; de la main gauche
il soutient son front et médite pendant que tout au bas
ses éditeurs emplissent de sacs d'écus un grand cofFre-
fort sur lequel on lit : Rentes. Ce portrait, dessiné avec
esprit et talent, a pour légende cette jolie parodie des
Djinns :
Hugo!!!
Cet homme
In-folio
Dégomme
Rimeurs
De Rome,
Auteurs
Qu'on nomme
Ailleurs.
Sa puissance
Est immense!
Il condense
Mort et Danse,
Rire et Pleurs.
Il mélange
L'Homme et. l'Ange,
Et la fange
Et les fleurs !
Il est grand, il est grand, mes frères!
Il a sous ses pieds les palais,
A ses genoux les ministères.
Sous sa main les sociétaires
De ce bon Théâtre-Français.
-57-
Son vaste front rayonne et verse la pensée
Sur la foule qui boit, attentive et pressée,
La manne de son verbe et le bruit de sa voix.
Car lui, c'est l'Empereur! — Les autres sont des Rois,
Des ducs, des princes.
Comtes, barons.
Ils ont provinces,
Ils ont fleurons;
Mais, qui qu'en grogne,
Aux plus lurons
Lui, sans vergogne,
Prend, taille et rogne
Leurs écussons|
Loi suprême!
Grand, petit,
Tout finit :
Hugo même
La subit.
Vivace
Hier,
Il passe
Pair.
L'Esprit. — On a souvent cherché à bien définir
Pesprit, ce don aussi rare qu'il est difficile à caracté-
riser, et qui est comme une souplesse de l'intelligence
se pliant aux hommes et aux choses. En voici une défi-
nition, ou plutôt une description, qui nous a paru assez
ingénieuse, et que nous empruntons aux Conséquences
— 58 —
d^ une faute, un roman signé d'Une Grande Dame russe ^ et
publié tout dernièrement avec une préface du biblio-
phile Jacob.
« On peut être très intelligent sans être spirituel; il y
a même beaucoup de gens doués de la première qualité
sans, pour cela, posséder la seconde. Tenez, ce que je
vais vous dire va vous paraître énorme : je soutiens que
l'intelligence est une des choses les plus communes qui
existent; chaque homme en a plus ou moins; si on veut
seulement se donner la peine de la chercher, on la
découvre toujours. Quant à Tesprit, c'est autre chose :
c'est un don charmant et rare, qui n'est accordé qu'à
un bien petit nombre ; un savant de premier ordre, à
qui personne ne saurait refuser de l'intelligence, peut
être complètement dépourvu d'esprit, dans le sens que,
moi, je l'entends; d'un autre côté, tel individu peut
passer pour spirituel, qui ne l'est nullement. Il y a en
effet, l'esprit acquis et l'esprit réel; il y a cet esprit
emprunté à autrui, mais qui n'en court pas moins les
rues avec succès, quoiqu'il ne consiste que dans des bons
mots ramassés un peu partout; il y a l'esprit qui sait se
taire, quand il n'y a rien à dire de spirituel, et qui est
venu par suite d'une longue habitude du monde et d'un
fréquent commerce de la société; déplacez-le du milieu
auquel il est habitué et enlevez-lui les personnes qui le
font naître, il disparaîtra aussitôt; il y a l'esprit qu'on
ramasse dans un journal; il y a, enfin, le véritable
- 59-
esprit, qui est inné, qui sait se plier à toutes les situations,
se tirer d'affaire partout, se faire bête quand cela est
nécessaire, avoir toujours un mot à dire, parler avec les
sots et causer avec ses semblables ; c'est surtout alors,
dans ce dernier cas, qu'il se révèle avec tout son éclat,
toute son originalité, tout son brillant, toute sa méchan-
ceté même, car elle en est le complément nécessaire. Je
trouve, entre toutes ces diverses espèces d'esprit, la
même différence qu'entre le Champagne de bonne et de
mauvaise qualité : l'un et l'autre moussent, et ce n'est
qu'en les goûtant qu'on s'aperçoit de la qualité qui les
distingue. »
Une Lettre de Th. Rousseau. — On sait que plusieurs
de nos grands peintres dont les tableaux ont été cou-
verts d'or après leur mort, ont à peine eu, de leur vi-
vant, la satisfaction de les voir couvrir de cuivre. Le
grand Théodore Rousseau a été de ceux-là, et il pre-
nait assez philosophiquement son parti de l'injustice du
public à son égard, comme on peut le voir par la lettre
suivante, que notre confrère Georges Duval a trouvée
dernièrement dans une vente d'autographes à Senlis.
Cette lettre est adressée à Diaz.
Barbizon, i8jj.
Mon ami,
Tu me racontes tes déboires et tes désillusions. Si je te
)Ondais par le récit des miens, nous entamerions une sym-
- 6o —
phonie en mineur capable de faire pleurer un parterre de
propriétaires. Je n'en veux à personne de la difficulté que je
trouve à gagner cent francs. J'ai choisi un métier inutile,
tant pis pour moi. Évidemment ceux qui coupent les arbres
font une besogne plus méritoire que ceux qui les peignent;
il est donc équitable qu'ils vivent mieux. Mais j'en veux au
monde de son ignorance et de sa bêtise, et c'est surtout à
l'ingratitude dont il t'abreuve que je fais allusion ici. Voilà,
mon cher, la récompense de ton indépendance. Tu t'imagines
que tu portes tout avec toi, comme Bias, qui rimerait avec
Diaz, je crois. Quand donc en reviendras-tu ? Ce qu'il faut,
c'est se conformer au monde adopté, contrôlé, marqué par la
génération pour laquelle on est censé peindre exclusive-
ment. Les femmes mettent des rubans aux branches des
bouleaux et les parvenus accrochent des panonceaux aux
chênes. Nous voilà obligés d'enguirlander la nature ou
reproduire des châteaux et des parcs. Sans cela nous sommes
des rustres et des sauvages. Jamais je ne me conformerai à
l'étiquette, et toi non plus. Voilà pourquoi je ne ferai pas
fortune, et toi non plus. Mais je m'en fiche, et toi aussi.
Par conséquent, épargne-moi ta plainte, comme je t'épargne
les miennes, ou, si tu as du trop-plein à déverser, choisis
l'heure du déjeuner, c'est à celle-là que nous serons peut-être
le plus étonnés de nous rencontrer, mais, en revanche, le plus
charmés de nous voir.
T. Rousseau.
Mario charmeur. — Nous trouvons dans le Sport
Fanecdocte suivante sur Mario, ce ténor charmeur, qui
a charmé en effet trop de jolies femmes, de son temps,
pour que cette petite histoire n'ait pas quelque vrai-
semblance :
— 6i —
« Le ténor-gentilhomme chantait un jour, dans une
réunion aristocratique, la délicieuse romance d'Alary :
Ah! viens au bois, ma belle reine,
Au bois là-bas où tout fleurit;
La voûte du ciel est sereine,
Avril nous regarde et sourit,
Ah I viens au bois, ma belle reine,
Au bois là-bas où tout fleurit.
Une jeune et jolie Anglaise écoutait avec une véri-
table extase le chanteur. Il commença le second cou-
plet:
Ah! viens au bois, folle maîtresse,
Au bois sombre et mystérieux.
Là tu pourras de ma tendresse
Recueillir les si doux aveux.
Ahl viens au bois...
Au moment où le ténor-gentilhomme soupirait cette
phrase, la jeune Anglaise, hors d'elle-même, se leva et
s'écria : «. Je viens ! je viens ! »
Tableau ! )>
LES MOTS DE LA QUINZAINE.
Trouvé parmi les cartes qu'Edmond About vient de
recevoir à propos de son élection à l'Académie.
« Enchanté, mon cher ami, que ce ne soit pas vous
qui ayez écoppé. »
— 62 —
Un gourmand qui doit à de trop bons dîners une
sérieuse gastralgie est soigné par un médecin céliba-
taire, qui est depuis quelque temps sur le retour. Le
malade, pour se soustraire à la diète qui lui est imposée
prétexte une faim dévorante. « Fausse faim ! fausse
faim ! ;» lui répond invariablement son docteur.
L'autre jour l'homme de la science arrive chez son
client avec un air guilleret et conquérant et lui annonce
qu'il va se marier : « Fausse faim, docteur, fausse
faim », riposte le malade.
Un riche harpagon a une nièce qu'il proclame son
unique héritière, mais qui n'a jamais vu la couleur de
son argent.
« La petite a vingt ans, lui dit un ami ; vous devriez
d'ores et déjà, faire quelque chose pour favoriser son
établissement.
— Eh bien, répondit l'harpagon après avoir réfléchi,
je vais faire le malade. »
Une jeune fille et son prétendu se présentent devant
le maire. Celui-ci pose la question d'usage : « Con-
sentez-vous; etc.^ etc. » La fiancée répond franche-
ment : « Non 1 »
Le magistrat,, d'un ton sévère :
« Pourquoi avez-vous attendu jusqu'à présent pour
refuser de vous marier ?
— 63 —
— Parce que vous êtes la première personne qui me
demande mon avis. )>
(Gaulois.)
Propos du boulevard :
«Tu ne sais pas, mon cher, combien ma femme
est économe ; je ne veux t'en citer qu'un exemple 1 Je
lui avais promis un manteau de fourrure dans le cas oii
elle me donnerait un fils...
— Eh bien ?
— Eh bien ! mon ami, pour ne pas me faire dépen-
ser de l'argent, elle est accouchée d'une fille ! »
{Gil Blas.)
Un fumeur enragé était à son lit de mort, on l'em-
pêchait de fumer, mais il avait réussi à cacher un cigare
sous son oreiller.
On va chercher un prêtre, qui arrive bientôt avec un
enfant de chœur ; ce dernier place un cierge au chevet
du moribond, et celui-ci, se soulevant péniblement,
s'empresse d'y allumer son cigare! [Cil Blas.)
Madame est en grande conférence avec sa couturière.
— Arrive la femme de chambre: «Madame, c'est le
docteur.
— Le docteur?... Je ne peux pas recevoir... Dites-
lui que je suis malade. » {Gaulois.)
-64-
Dans un petit coin de salon, le vieux beau de C...,
mollement accoudé au dossier de la vieille comtesse
d'A..., lorgne distraitement les ruines outrageusement
exposées de son corsage...
« Eh quoi, monsieur de C..., vous regardez encore
ces petits polissons ?
— Ah ! chère comtesse ! dites plutôt ces grands pen-
dards ! ! » (Ci/ Blas.)
Un curieux visite Mazas.
« Eh bien ! comment trouvez-vous l'établissement ?
lui demande le directeur.
— Pas mal, mais ça sent un peu le renfermé. »
(Ëvénemenî.)
A la salle des mariages :
Un des futurs, chatouillé tout à coup par quelque idée
folichonne, pouffe de rire.
«. Vous vous mariez ? lui dit le maire : ce n'est pour-
tant pas le moment de rire! » (Opinion nationale.)
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338
l GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 3 — i5 février 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Nécrologie : le Banquet de Molière; les Exposi-
tions. — Vers et Banquets. — Les Mémoires de Berthelier. — Au-
tour de l'élection d'About. — Louis Leloir. — Théâtres : Italiens,
Porte-Saint-Martin, Variétés, Gaîté, Ambigu.
Varia : La Clef de Sarah Barnum. — Les Autographes d'Alfred
Bovet. — La Vente Manet.
Les Mots de la Quinzaine.
La Quinzaine. — Nécrologie. — Le Banquet Molière,
les Expositions. — Rarement quinzaine avait été signalée
par de plus nombreuses disparitions d'hommes célè-
bres. Cette nécrologie se termine même, au moment
où nous écrivons (4 février), par la nouvelle de la mort
d'un personnage qui a tenu pendant quelques années
une place considérable dans l'histoire de notre pays,
M. Eugène Rouher, ancien ministre d'État, on peut
même dire ancien premier ministre du deuxième
Empire.
I. — 1884. 5
— 66 -
Né à Riom, le 30 novembre 1814, M. Rouher a eu,
jusqu'en 1845, comnrie avocat, une carrière assez obscure.
A celte époque quelques procès de presse le mirent en
vue; 1848 arriva, et les électeurs du Puy-de-Dôme
l'envoyèrent comme leur représentant à la Consti-
tuante. L'année suivante, lors de la retraite du minis-
tère Odilon Barrot, M. Rouher devint garde des sceaux
dans le cabinet du 30 octobre 1849. ^^ ^^ P^^ sa
fortune politique, liée à celle du prince-président, ne
fit que grandir ; son histoire est trop récente et trop
connue pour que nous la rappelions ici.
Il est difficile de juger, d'apprécier, au lendemain
même de la disparition d'un homme tel que M. Rouher,
sa vie politique même et l'influence qu'il a pu exercer
sur les destinées de notre pays. Cette influence fut sou-
vent, trop souvent peut-être, prépondérante. Compter à
son actif toutes les responsabilités des derniers désastres
de l'Empire, ce serait sans doute aller un peu loin; mais
il est certain que dans une circonstance capitale, '— le
jour oii l'armée de Mac-Mahon avait à choisir entre un
retour sur Paris ou la fatale marche sur Sedan, —
M. Rouher pesa de toutes ses forces sur la décision à
prendre, et que malheureusement cette décision, résolue
dans un intérêt trop exclusivement dynastique , con-
duisit â sa perte la dernière armée régulière dont dis-
posait la défense. L'histoire définira un jour, avec une
plus grande et plus impartiale connaissance de cause
t
-67-
qu'on ne pourrait le faire aujourd'hui, tous les faits
petits et grands, connus et inconnus, secrets et publics,
dont l'ensemble compose les sources documentaires de
cette aventure lamentable et de cette guerre terrible,
et elle seule fixera la part réelle que doit assumer
M. Rouher, aussi bien dans les origines de la guerre
que dans ses désastreux résultats.
M. Rouher avait un grand talent de parole, mais il
était beaucoup plus avocat qu'orateur, dans le sens
complet du mot, et parleur plutôt habile qu'éloquent. Il
n'avait rien du lettré ni de l'artiste et se laissait beau-
coup trop aller aux facilités comme aux négligences de
Pimprovisation. Il y a quelques années, ses amis voulu-
rent cependant lui persuader de se porter candidat à
l'Académie française. M. Rouher comprit tout d'abord
l'inconvénient d'un échec, sans compter d'autres pe-
tites difficultés que la lettre inédite suivante révèle d'une
manière assez piquante :
A M. Ernest Dréolle.
* Paris, le 8 mai i88c.
Mon cher Dréolle,
Par suite d'une absence de Gautier, votre billet ne m'est
parvenu qu'hier. J'espérais vous voir à la Chambre, vous n'y
étiez pas venu, et je répare tant bien que mal ces retards et
ces incidents.
L'article que vous avez publié dans le Gaulois est tout ce
— 68 —
qu'il y a de plus bienveillant et de mieux écrit, je vous en
suis infiniment reconnaissant.
Cette exhumation d'un retraité n'attirera pas l'attention de
l'Académie, et si elle est douce à mon amitié, elle n'excitera
pas mon ambition. Je n'ai jamais eu le goût des honneurs,
principalement parce que je jugeais ne pas les mériter, et
j'avais raison.
Avez -vous pensé que dans votre rêve j'aurais été appelé à
faire l'éloge de Jules Favre S et que le duc d'Aumale aurait
dû m'adresser des congratulations ? Comment la politique se
serait-elle arrangée de cet imbroglio ?
Je vous serre bien affectueusement la main.
E. ROUHER.
— Le Sénat et la ^Chambre des_^ députés ont perdu,
l'un son doyen d'âge, le vénérable M. Gaultier de
Rumilly qui depuis longtemps présidait, chaque année,
la séance de réouverture, l'autre l'un de ses membres
les plus estimés et les plus connus, notre spirituel con-
frère Frédéric Thomas. C'est en effet comme écrivain
que ce regretté Frédéric Thomas laissera surtout une
trace de son passage ici-bas. Il avait avant tout et
par-dessus tout de l'esprit et du meilleur, de cet esprit
bien gaulois qui lui avait valu une réputation sérieuse et
durable dans le monde littéraire. Il ne devint homme
politique qu'après 1870, mais il faut s'empresser d'a-
jouter qu'il le fut si peu !
I.
Jules
Il s'agissait, en effet, de la candidature au fauteuil vacant de
Favre, et le duc d'Aumale était alors directeur de l'Académie.
-69-
Dans le monde des arts, de grands vides se sont
faits aussi : le peintre Louis Leloir, dont nous parlons
plus loin ; le statuaire Augustin Dumont, l'auteur de la
statue du Génie de la Liberté, de la colonne de Juillet
et du Napoléon de la colonne Vendôme; l'architecte
Auguste Bourgeois ; puis un directeur de théâtre, Laro-
chelle, de son vrai nom Henri Boullanger. Ancien
élève du Conservatoire^ il avait d'abord joué la comédie
sur beaucoup de scènes parisiennes avant de devenir
directeur de spectacles. C'est lui qui a donné un moment
d'éclat littéraire assez sérieux au théâtre Cluny, où il
était à la fois directeur et acteur, et où il a monté les
Inutiles, les Sceptiques^ etc. En dernier lieu, il dirigeait
la Gaîté.
Un acteur comique de ce dernier théâtre, nommé
Alphonse Perrin et d'abord connu sous le pseudonyme
de Béranger, est mort également quelques jours après
Larochelle. Il avait quatre-vingt et un ans. On l'avait
surtout remarqué dans Jean la Poste et dans Peau
d^âne. Jadis il avait joué aux côtés de Frederick Le-
maître, à la Porte-Saint-Martin, le personnage de Ber-
trand dans la fameuse Auberge des Adrets^ de légendaire
mémoire.
Nous avons aussi perdu le célèbre artiste Franc-
homme, qu'on avait surnommé le Roi du violoncelle; le
journaliste Léopold Amail, qui s'occupait surtout de
questions financières; un autre journaliste, Louis Ou-
— 70 —
trebon, fondateur du journal le Soir; et encore le doyen
des écrivains hippiques français, Boniface Demarest,
qui rédigeait depuis si longtemps les articles de sport
au Constitutionnel; puis Richard Cortambert, si connu
par ses nombreuses publications géographiques; de
Béhague, président de la Société des agriculteurs de
France, et enfm notre ami Eugène Duflot de Mofras, mi-
nistre plénipotentiaire, artiste, lettré, amateur distingué,
et qui s'occupait de tout ce qui touchait à ses goûts
élevés avec tant de finesse, de savoir et de charmante
bonhomie (3 1 janvier).
— Aimez-vous la peinture, on en a mis partout.
Après le pétard quelque peu raté de l'exposition de
Manet, nous venons d'avoir simultanément l'exposition
des Dessins du siècle, celle des Aquarellistes, celles des
Cercles de la rue Volney et de la place Vendôme. Nous
en passons encore, et non pas des meilleures, parmi
lesquelles l'exhibition des œuvres du général commu-
nard Cluseret, installée, galerie Vivienne, dans le local
où l'exposition des œuvres de Gill avait succédé à celle
des Arts incohérents.
La plus importante et la plus curieuse de ces expo-
sitions est, sans contredit, celle des dessins du siècle,
un peu étonnés de se trouver accrochés dans cette
même salle de l'École des Beaux-Arts qui donnait, il
y a quelques jours encore, asile aux informes compositions
de Manet. Prudhon, Ingres, Meissonier, Millet, Raffet,
— 71 _
attirent surtout l'attention dans cette merveilleuse réu-
nion de chefs-d'œuvre, où presque tout serait à citer.
Chez les Aquarellistes de la rue de Sèze, peu de
choses saillantes cette année, les têtes ayant fait défaut.
Et d'abord, la mort a enlevé le malheureux Louis Leloir
quelques jours avant l'ouverture de l'exposition, comme
elle avait fait l'année dernière pour Gustave Doré. Puis
M"^e Madeleine Lemaire et M. Heilbuth ont eu cette
fois la coquetterie de se faire désirer du public. Ce n'est
pas, d'ailleurs, que la quantité ne soit venue suppléer à
la qualité. La Société des Aquarellistes avait fait de nou-
velles recrues, parmi lesquelles MM. Emile Adan,
Delort, de Penne, Zuber, font assez bonne figure.
* Au Cercle de la rue Volney comme à celui de la place
Vendôme, expositions assez ternes, dans lesquelles c'est
Paul Baudry qui tient la tête avec ses merveilleux por-
traits... merveilleux pour ceux qui, comme nous, veu-
lent bien accepter sa dureté de touche. Dans les expo-
sitions de cercles, Thabitude est d'accepter les yeux
fermés les envois de tous les membres. Ainsi a-t-on
procédé cette année pour la rue Volney, dont l'expo-
sition est quelque peu inférieure à celle de la place
Vendôme, où l'on avait inauguré un jury d'admission.
Le jury n'a peut-être pas été assez sévère , mais il a
toujours enlevé le plus gros. Cela n'empêche pas qu'on
ne s'écrase également dans les deux salles d'exposition,
dont l'entrée est gratuite, le bon ton voulant aussi que
— 72 —
toute personne qui se respecte aille s'exposer elle-même
dans toutes les exhibitions picturales qui se disputent
aujourd'hui l'attention du public.
Vers et Banquets. — On a beaucoup banqueté
pendant le mois de janvier, et^ inter pocula, on a aussi
beaucoup parlé, tant en vers qu'en prose. Parmi les
dîners qui intéressent surtout les érudits, nous citerons
en première ligne le banquet Molière , ressuscité depuis
trois années par M. Monval^ l'archiviste zélé de la
Comédie-Française, et qui a eu lieu le 1 5 janvier, au
café Corazza. La réunion de cette année , qui comptait
trente-six convives ', était présidée par M. Halanzier :
il ne s'est servi de la parole que pour la passer à
notre confrère de La Pommeraye, qui a improvisé
une brillante conférence, dans laquelle il a émis le
vœu que le banquet Molière , recueillant à chaque
fois de nouveaux adhérents, finît par devenir un ban-
quet national. Nous nous permettrons de ne pas être
de son avis, et nous ne comprenons pas bien Mo-
lière célébré dans le champ de Mars, au milieu du
I. Voici leurs noms : MM. Halanzier, Arsène Houssaye, François
Coppée, de Lapommeraye, Paul Mesnard, de Montaiglon , Jacques
Léman, F. Hillemacher, Ritt, Depping, Jules Guillemot, D, Jouaust,
Lalauze, Prud'hon, Garraud, Martel, Saint-Germain, Lucien Pâté,
Henri Jouin, Louis Noël, Gouget, Aderer, Larroumet, Jules Favre,
Adolphe Brisson, E. Thoinan, Georges Monval, Bodinier, Grosselin,
Th. Cart, vicomte René de Kerret, Charles Marie, Chagot, Ma-
reuse, Marcellin-Estibal et Violet.
-73-
veau et de la salade. Bien que le génie de ce grand
homme soit le patrimoine de toute la nation, ce n'est
qu'à un cercle assez restreint de délicats et d'érudits
qu'il appartient d'en conserver le dépôt.
Après la prose de M. de La Pommeraye, est venu
le sonnet suivant de M. Lucien Pâté, qui a été fort
applaudi.
LE NOM DE MOLIÈRE
Il s'était dit : « Je suis de ceux qu'on désavoue,
Puisque j'ai pour métier pris celui d'histrion.
Donc, il faut qu'à moi seul appartienne mon nom,
Un nom qu'impunément on siffle et Ton bafoue.
Ainsi le tien, mon père, intact et sans affront,
N'aura rien à garder des rougeurs de ma joue.
Et, si l'art me sourit à qui je me dévoue,
Lui-même en lettres d'or l'inscrira sur mon front. »
Alors il prit un nom qui n'était à personne.
La Poésie au front lui posa sa couronne.
Et l'astre de Molière alluma son flambeau.
Deux siècles n'auront fait qu'accroître sa lumière,
Et, dans le vif éclat que jette un nom si beau,
Poquelin resplendit au travers de Molière.
Lucien Pâté.
M. Claye, cet excellent imprimeur, qui, après avoir
illustré la typographie parisienne, est resté, dans sa
- 74 —
retraite, fidèle à la cause des lettres et des arts, s'est
excusé de ne pas venir, en envoyant les deux quatrains
que voici :
M'asseoir à vos côtés au banquet de Molière,
Et parmi les fervents coudoyer des amis,
Échapper au dîner fait par ma cuisinière,
Pour me tenter, bon Dieu ! que d'attraits réunis !
Mais, hélas! dans mon lit, où m'a cloué la fièvre,
De ce lâche ennemi je subis le blocus.
Si d'aller à Molière il faut que je me sèvre.
C'est lui qui vient à moi... par mon Diafoirus.
— Nous ne devons pas oublier ici un banquet ana-
logue, le dîner de Molière des Parisiens de Paris, qui
avait eu lieu le lo janvier, et dans lequel on a entendu
des vers de MM. Léon Duvauchel et Jules Christophe.
— Une autre réunion des plus intéressantes, et
celle-là des plus nombreuses, a été le vingt-cinquième
dîner annuel de l'Association amicale des anciens élèves
du lycée Condorcet (ancien collège Bourbon et lycée
Bonaparte et Fontanes). Il était présidé par Jules Cla-
retie, dont le discours, plein d'esprit pétillant et d'ami-
cale bonne humeur, a enthousiasmé l'assistance. Guil-
laume Guizoï, président de l'Association, lui a répondu
avec un à-propos et une aisance d'élocution qui lui ont
valu les sympathiques ^applaudissements de tous ses
camarades. Et comme en France, surtout dans la
France à table, tout finit, sinon par des chansons, du
- 75 -
moins par des vers, en voici de charmants par lesquels
un jeune homme, M. Emmanuel Déborde, a couronné
le banquet.
A Messieurs Guillaume Gui:(ot, président de l'Association
des anciens élèifes de Fontanes, et Jules Claretie, prési-
dent du Banquet.
Je suis un inconnu pour vous^, chers camarades,
Une jeune recrue au milieu de sergents,
Et si j'ose mêler à vos fières tirades
Mes humbles vers... C'est que je vous sais indulgents.
Être indulgents, pour vous, Messieurs, c'est la consigne;
Vous l'avez dit souvent, je m'en suis souvenu.
S'il passe auprès de vous un jeune, on lui fait signe,
Et parmi les anciens il est le bienvenu.
Car vous n'oubliez pas, quel que soit votre nombre,
Que nous sommes soldats du même régiment,
Que nous avons marché — plus ou moins bien — à l'ombre
De ce même drapeau que tous nous aimons tant !
Serrons-nous donc autour de sa hampe adorée;
Tous les ans, désormais, venons au rendez-vous.
Heureux de voir nos noms — frères d'une soirée —
Auprès des noms aimés du public... et de, nous.
Serrons-nous pour que Dieu, qui veille sur la France,
Et qui trace en secret la route de demain,
Laisse à nos cœurs unis la joyeuse espérance
D'y marcher côte à côte et la main dans la main.
-76-
Serrons-nous pour que lui, notre illustre Détaille,
Le peintre des héros, hélas 1 infortunés,
Devienne un jour, — la France ayant repris sa taille,
Le peintre des soldats aux képis couronnés.
Paris, le 28 janvier 1884.
Emmanuel Déborde.
Les Mémoires de Berthelier. — M. Jean Sigaux
envoie à notre rédacteur en chef la communication sui-
vante :
« Vous avez lu, sans doute, dans le Clairon du 6, 7
ou 8, — la date importe peu, — que Berthelier, jaloux
des lauriers de Viel-Castel , Claudin, Michelet, pour ne
pas remonter à Chateaubriand et à Lamartine, était en
train de publier, lui aussi, ses Souvenirs^ et même que
ces Souvenirs, à moitié nés, gémissaient déjà sous la
même presse qui donne vie, chaque quinzaine , à la Ga-
zette anecdotique. C'est donc à cette dernière, enfant de
la même mère, qu'il appartient, je crois, de détromper
le public et de lui dire que rien ne fait prévoir un en-
fantement prochain. La nouvelle donnée par le Clairon
n'est pas assurément de celles qui sont appelées à chan-
ger la face du globe; mais, bien que les Mémoires en
question soient attendus moins fiévreusement par nous
que par le cabinet Gladstone la défaite du Mahdi, il est
bon, je crois, de rectifier ce point d'histoire y quand ce
, - 77 —
ne serait que pour rendre service à Berthelier qu^assail-
lent les reporters impatients de posséder les bonnes
feuilles.
Il y a quelques jours, Berthelier était venu à l'impri-
merie , et nous causions ensemble , quand survint
M. de J., un familier de la maison : « Vous ici, Ber-
thelier? qui vous amène? — Comment! dis-je, vous ne
savez donc pas qu'il publie ses Mémoires ? — Ma foi,
non; première nouvelle. — Eh bien, n'en parlez pas;
vous rendrez service à notre ami Berthelier, qui ne dé-
sire pas que la chose soit ébruitée. » Berthelier, natu-
rellement, laissa dire et ne me démentit pas. Je ne sais
si M. de J. prit la plaisanterie au sérieux; mais, en tout
cas, ma dernière recommandation avait porté, et le len-
demain je lisais dans le Clairon : « Grande primeur ar-
tistique et littéraire : Berthelier, notre joyeux comique,
publie ses Mémoires chez Jouaust. »
« Voilà ce qui a donné lieu à cette grande nouvelle.
Depuis, le Clairon a publié un nouvel article, fort
étendu celui-là, donnant sur ces Mémoires des détails si
précis que Berthelier ne peut plus ne pas s'exécuter.
Que dis-je? à en croire le Clairon, ce serait déjà fait,
et les Mémoires, aurait assuré Berthelier lui-même,
seraient déjà composés, corrigés et même imprimés.
J'avoue que devant une affirmation aussi positive j'ai eu
un moment la pensée de courir, moi aussi, chez Berthe-
lier. Le souvenir du Marseillais qui, après avoir crié
-78-
partout qu'une baleine avait bouché le port de la Joliette,
finissait par le croire lui-même et suivait la foule pour
voir un phénomène si surprenant, m'en empêcha. Mais
pourquoi , au fait , ne publierait-il pas ses Mémoires, le
joyeux comique qui est un parfait honnête homme, le
bon vivant qui sait au besoin dénouer les cordons de
sa bourse et même la vider tout entière pour une bonne
œuvre , le comédien qui a su se faire des amis comme
Corot, Rossini et le Père Monsabré? Que de souvenirs
joyeux dans sa vie! Tenez, connaissez-vous une histoire
aussi amusante que celle-ci qu'il me racontait précisé-
ment devant M. de J., qui n'a pas songé à en faire pro-
fiter le Clairon.^
« S'étant fait dernièrement photographier dans son
rôle du Roi de Carreau, Berihelier pensa à un de ses
anciens professeurs, échoué au fond d'une province,
et lui envoya un des portraits avec cette dédicace :
« A vous, mon très cher... Votre dévoué, Berthelier. »
Deux jours après , M™^ Berthelier recevait , de ce brave
homme, une lettre éplorée : « Quel coup affreux, chère
Madame! Comment! ce cher ami n'est plus!... » Bref,
une oraison funèbre en quatre pages. Justement intri-
guée, M^ie Berthelier écrivit au professeur pour avoir
une explication. Elle l'eut, et la voici : « Mille pardons,
chère Madame, pour ma méprise; en examinant la pho-
tographie, j'avais lu sur la dédicace : « Votre décédé, »
au lieu de : « Votre dévoué ». Que l'on vienne mainte-
- 79 --.
nant parler de Calino. Calino est retraité en province,
et il a été professeur de Berthelier. »
Autour de l'élection d'About. — L'élection
d'About n'a pas été toute seule, comme on pourrait le
croire; non pas que son talent et sa haute valeur litté-
raire fussent contestés, mais bien parce que , dans sa
vie de journaliste, l'auteur si brillant de Tolla et des
Mariages de Paris s'était fait, même à l'Institut, des
ennemis par sa verve agressive et batailleuse. Il a donc
eu — ou dû avoir contre lui — tous les immortels qui,
pour une cause ou pour une autre, lui avaient gardé
rancune.
Et d'abord, en 1871, alors qu'il échoua d'une voix,
bien que patronné par M. Thiers, About ne s'avisa-t-il
pas d'écrire sur l'Académie la phrase vengeresse sui-
vante :
« La froideur du public — mettez des Quarante —
est une sorte de bain glacé, où les faibles prennent des
pleurésies et où les autres se retrempent. »
Les royalistes de l'assemblée, qui ont voté pour
Coppée, se sont rappelé sans doute le passage d'un
article d'About, écrit en 1872, au lendemain d'une
visite chez le comte de Paris qui est, paraît-il_, aujour-
d'hui le prétendant légitime :
« Je fus, écrivait-il, introduit en curieux, mais en
curieux malgré moi, chez le petit-fils de Louis-Phi-
— 8o —
lippe. Ce jeune homme me parut fort aimable, assez
intelligent, et même libéral pour un prince. Il répondit en
très bons termes aux questions que je me permis de lui
adresser sur... et sur les respectables manies de M. le
comte de Chambord. Un homme indépendant peut fort
bien causer une demi-heure avec le comte de Paris :
cela ne tire point à conséquence, pas plus qu'une visite au
shah ou à quelque autre phénomène du règne princier. »
Suppose-t-on que le duc de Broglie a dû être bien
disposé à donner sa voix à About, qui_, en 1877,
sommé de démentir une assertion inexacte, lui avait
répondu par cette lettre peu conciliante :
Monsieur l'Etc,
Je me félicite de vous avoir fourni V occasion de rétracter une
parole qui a soulevé la conscience de tous les honnêtes gens
du Sénat.
Pussé-je, au même prix, vous faire réparer la millième
partie des maux que votre détestable politique a infligés à la
France !
J'ai l'honneur d'être, avec tous les Etc. qui pèsent sur votre
tête, votre Etc.
About.
M. de Viel-Castel a-t-il dû souhaiter, pour sa part, de
voir devenir son confrère à l'Institut l'écrivain mordant
qui, en 1873, plaisantait ainsi sa propre élection :
a Nos académiciens, qui estimaient, comme homme,
ce vieil historien aussi honorable qu'obscur , mais qui
— Bi-
ne pouvaient pas se faire illusion sur ses autres mé-
rites, étaient si confus de l'élire, et surtout de le prendre
sur une liste de candidats où son nom figurait tout seul,
qu'ils restèrent chez eux le jour de l'élection et que la
Compagnie ne se trouva point en nombre. Il fallut
battre les buissons, mettre un employé dans un fiacre
et lui dire : « Ne rentrez pas sans ramener au moins
ce trois Académiciens. »
« M. Pingard (c'est le nom de ce brave chef de bu-
reau) courut Paris pendant une heure pour recruter les
trois votants, dont l'un, M. Dufaure, se débattait, dit-
on, comme un vrai diable. Voilà comment M. de Viel-
Castel fut admis triomphalement dans Une assemblée où
ni Balzac, ni Alexandre Dumas, ni Théophile Gautier,
ni Philarète Chasles, n'ont trouvé place. » [Athenaum
de Londres, i8 août 1873.)
Enfin, M. Caro pouvait-il pousser le mépris des in-
jures, ajoute Parisis, du Figaro, journal auquel nous
empruntons ces curieux détails, jusqu'à oublier ces
lignes sanglantes extraites du même article :
« Le troisième fauteuil vacant sera disputé par trois
bons professeurs, qui ont écrit quelques petites choses
entre leurs classes : M. Mézières, M, Caro et M. Ca-
boche. Je parie pour M. Caboche, non seulement parce
qu'ifa été jadis mon professeur de rhétorique, mais
parce qu'il est de ces trois inconnus le moins connu. »
En revanche, About a trouvé à l'Académie de vives
6
— 52 —
sympathies qui devaient quand même assurer son élec-
tion. Sardou, qui était à Nice, est venu exprès à Paris
pour lui donner sa voix; quant au savant M. J.-B. Du-
mas, deux jours avant l'élection, il avait écrit à About
la lettre suivante :
Cannes, 22 janvier 1884.
Cher futur confrère,
C'est un vrai chagrin pour moi de me trouver loin de Paris
au moment du vote de l'Académie.
J'aurais voulu me joindre à vos amis dans cette circon-
stance, vous ne l'ignorez pas, et je me préparais à venir, dans
ce dessein, passer deux jours chez moi; la Faculté s'y est ab-
solument opposée et ma famille a poussé les hauts cris.
Paris est malsain, plongé dans la brume, et l'air y est sa-
turé d'une humidité pénétrante. Voici le tableau qu'on m'en
fait, un peu chargé sans doute ; mais comment résister à la
fois à la science du médecin et à l'affection de ses enfants?
Permettez donc que, malgré toute ma bonne volonté, je
sois seulement de cœur avec vous jeudi. Je prie M. Pingard
de me télégraphier votre succès, et personne n'en sera plus
heureux que moi.
Agréez, cher et futur confrère, avec tous mes vœux, l'assu-
rance de mes sentiments les plus dévoués.
About devait donc forcément être élu. D'ailleurs,
n'avait-il pas pronostiqué lui-même son succès, dès
1859, alors que dans une querelle demeurée célèbre,
avec Mgr Dupanloup, il lui écrivait une lettre dans
laquelle il disait : « Dans quinze ans, je serai votre
collègue à l'Académie française. »
— 83 —
On voit qu'About ne s'était pas trompé, — pas même
d'une année !
NÉCROLOGIE. — Louis Leloir. — Nous n'avons pu
annoncer dans notre dernière Gazette le décès du peintre
Louis Leloir, mort le 28 janvier, dans sa quarante et
unième année, à la suite d^une douloureuse maladie,
qui depuis longtemps ne laissait aucun espoir à ses
amis. C'était, en même temps qu'un grand artiste, un
parfait galant homme, qui avait su se concilier de tous
côtés de vives et solides sympathies : aussi laissera-l-il
de longs regrets au cœur de beaucoup de ceux qui l'ont
connu.
Comme tant d'autres, il débuta par des sujets d'école;
mais il trouva sa véritable voie dans la peinture de
genre, qu'il sut traiter avec une rare distinction. Ses
principaux tableaux sont le Baptême et la Fête du grand-
père, deux œuvres qui, tout en restant très-prisées des
délicats, sont devenues vraiment populaires. Depuis
quelque temps Louis Leloir abandonnait un peu la pein-
ture à l'huile pour se consacrer davantage à Taqua-
relle; il y avait pris tout de suite une place de maître :
ses incomparables éventails sont, sans conteste, le chef-
d'œuvre du genre.
Mais son œuvre capitale est la suite des trente et un
dessins qu'il a faits pour le Théâtre de Molière, publié
par la librairie des Bibliophiles, et qui représentent le
-84 -
travail et les études de plusieurs années. Aussi cet
artiste hors ligne, qui comprenait le livre comme il
comprenait le tableau, sera-t-il vivement regretté par
tous les bibliophiles. Louis Leloir s'apprêtait à donner,
par le théâtre de Musset, un digne pendant à son Mo-
lière, et il n'en serait pas resté là, voulant désormais
associer son nom à plusieurs de ces grandes publica-
tions qui sont l'honneur de notre époque. Aussi que de
beaux livres perdus pour les amateurs, dont ils auraient
fait l'orgueil et la joie !
Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1876,
Louis Leloir était porté pour la croix d'officier dans la
promotion du mois de juillet prochain. Il est regrettable
qu'en présence d'un état dont on avait connaissance,
on n'ait pas cru devoir, par une anticipation qui n'au-
rait pu être qu'approuvée , donner à ce malheureux
artiste la suprême consolation d'emporter dans sa
tombe une distinction qu'il avait si bien méritée, et que
tous ses camarades demandaient pour lui.
Théâtres. — La quinzaine théâtrale a été bien rem-
plie; nous avons eu quelques grandes et même quelques
solennelles premières représentations. La plus belle de ces
soirées mémorables a eu lieu aux Italiens, le i^r février,
avec VHérodiade de M. Massenet, traduite en italien et
jouée pour la première fois à Paris. C'est une œuvre à
la fois biblique et dramatique, qui tient en même temps
— 85 —
de l'opéra et de l'oratorio, et dans laquelle ces deux
éléments se fondent et se confondent de manière à pro-
duire un effet considérable. En somme , cette première
représentation d^Hérodiade a été un triomphe pour l'émi-
nent compositeur de la partition aussi bien que pour
ses interprètes.
L'œuvre est de haute et première valeur ; elle rompt
heureusement , par des formules nouvelles, par la ri-
chesse de son instrumentation, par la science et la variété
de ses harmonies, par sa couleur enfin^ si vive et si lumi-
neuse, avec le répertoire un peu monotone du Théâtre-
Italien. On ne saurait citer particulièrement quelque
morceau plus saillant dans cette riche partition, qui a
obtenu à Paris un succès beaucoup plus marqué que
celui que lui avaient fait les habitués de la Monnaie, à
Bruxelles, où elle a été jouée pour la première fois; on
a tout applaudi, du début au dénouement ; on n'a pas
accueilli avec moins d'enthousiasme les remarquables
interprèles de ce bel ouvrage : M"^^ Fidès-Devriès, si
touchante et si dramatique dans le personnage de Sa-
lomé, M™e Tremelli, une admirable Hérodiade, et les
frères Edouard et Jean de Reszké qui mettent tous deux
tant de flamme et de passion au service de voix magni-
fiques, l'un de basse profonde, l'autre de baryton passé
aujourd'hui à l'état de ténor; enfin, et par-dessus tout,
M. Maurel, d'une puissance dramatique et lyrique de
premier ordre dans le superbe rôle d'Hérode. Le ré-
— 86 —
sultat de cette belle soirée d'Hérodiade ne va-t-il pas
forcer, pour cette grande œuvre, les portes de
l'Opéra?
Comme Massenet, trois compositeurs de talent de
l'école française ont dû faire jouer, en ces dernières
semaines, sur les "scènes de l'étranger, leurs œuvres que
l'Académie de musique de Paris n'avait pas pu ou pas
voulu accueillir : M. Salvayre a fait représenter à Saint-
Pétersbourg son opéra de Richard III ; M. Reyer a
donné à Bruxelles son Sigurd, dont beaucoup de frag-
ments étaient déjà connus dans les grands concerts à
Paris; enfin, M. Benjamin Godard a fait jouer à An-
vers, le 3 1 janvier, son opéra Pedro de Zalaméa. Ces
trois œuvres, d'un développement considérable à tous
les points de vue, ont trouvé à l'étranger une inter-
prétation suffisante pour faire valoir leurs mérites.
Espérons qu'elles auront un jour la même chance que
VHérodlade de Massenet, et que nous les entendrons à
Paris, ne fût-ce que sur la scène municipale du Chà-
teau-d'Eau.
La Porte-Saint-Martin vient de reprendre (26 jan-
vier) la Dame aux Camélias, avec iM^e Sarah Bern-
hardt dans le rôle de Marguerite Gautier. C'est la se-
conde fois que cette grande artiste se montre dans ce
rôle devant les Parisiens ; elle l'avait déjà joué dans
une représentation extraordinaire donnée, il y a deux
ans, au bénéfice de la veuve du décorateur Chéret, et
-87-
cette fois elle avait son mari, M. Damala, pour partner
dans le personnage d'Armand Duval. Son succès de l'autre
soir a été irès-vif, surtout dans les trois derniers actes
qui offrent plus de prise à son grand talent dramatique.
Sa mort, au dernier acte, est un chef-d'œuvre de vérité
et d'émotion. Les autres artistes paraissent bien mé-
diocres à côté d'elle : M. Marais n'est pas un vrai jeune
premier, et M. Lafontaine a été trouvé vieilli bien qu'il
joue le rôle d'un père. Voici, comme curiosité, la dis-
tribution des principaux personnages mis en regard des
acteurs de la création :
Armand Duval
Georges Duval
Gaston Rieux
Saint-Gaudens
Gustave
Wârville
Marguerite
Nichette
Prudence
Nanine
1852.
MM. Fechter.
Delannoy.
R. LUGUET.
GiL PÉREZ.
Lagrange.
Dupuis.
^mes DOCHE.
WORMS.
ASTRUC.
Irma Granier.
1883.
Marais.
Lafontaine.
P. Reney.
colombey.
Watrin.
Angelo.
S.Bernhardt
Valette.
Desclauzas.
Durand.
Mme Desclauzas a eu le succès de gaieté de la soirée
dans le rôle de Prudence, auquel elle donne un cachet
tout personnel des plus réussis.
Alexandre Dumas, sur une observation assez judi-
cieuse de notre confrère Vitu, a supprimé après la pre-
mière soirée la phrase qui termine la pièce : « Meurs en
— 88 —
paix, Marguerite, il te sera beaucoup pardonné, parce
que tu as beaucoup aimé. » En effet, puisque Margue-
rite trouve ]a rédemption dans la mort, aussi bien que
dans le retour de son amant, pourquoi lui jeter au vi-
sage cette injure fmale... et maintenant inutile?
— Aux Variétés, Judic et Christian ont reparu, le
1" février, avec un succès dont on ne peut prévoir la
tin, dans un vaudeville nouveau de MM. Henri Meilhac
et Albert Millaud, intitulé la Cosaque. La scène se passe
successivement en Russie et à Paris; Judic, tantôt
princesse, tantôt servante, anime de son éternelle jeu-
nesse et de son inépuisable gaieté cette amusante bouf-
fonnerie ; elle chante divers couplets très bien venus du
maestro Hervé, dont un surtout, le rondeau de la
vendeuse, deviendra rapidement populaire. Dupuis est
toujours le comédien original et fin qui convient si bien
à ces sortes de pièces où la fantaisie d'un acteur ingé-
nieux peut se donner si librement carrière. Christian,
Léonce, Lassouche, M^le Baumaine, etc., complètent
un merveilleux ensemble. Les Variétés viennent donc
de retrouver encore le grand succès de Lili, de la
Femme à papa, de Nkouche et de tant d'autres pièces
amusantes qui ont dû en grande partie leur fortune au
talent de Judic.
— La Gaîté tente de restaurer le mélodrame à spec-
tacle avec une grande pièce très mouvementée et acci-
dentée, de MM. Crémieux et Decourcelle, la Charbon-
- 89 -
nière (^i janvier). Cette charbonnière, c'est M™e Pasca
dans un personnage qui rappelle un peu sa belle créa-
tion de Serge Panine. Dumaine lui donne la réplique.
Le drame est bien fait, intéressant, remarquablement
joué par les deux principaux artistes, mais il nous
semble que le genre s'en use un peu. Toutes ces intri-
gues plus ou moins péniblement débrouillées ne nous
tiennent plus en haleine comme autrefois. C'est que
nous sommes devenus plus difficiles, plus sceptiques, et
que pour s'intéresser réellement à un gros drame il faut
d'abord avoir la foi et, comme on dit, croire que c'est
arrivé.
— L'Ambigu a repris un vieux drame de Ponson du
Terrail, la Jeunesse du roi Henri (6 février). C'est une
pièce de cape et d'épée un peu dans le genre des
grands drames historiques de Dumas et Maquet, bien
qu'à tous les points de vue elle leur soit fort inférieure,
Elle est pourtant encore intéressante et suffisamment
bien jouée. A signaler dans l'interprétation , MM. Paul
Deshayes, Gravier, Montai, Fournier et M"^e promentin.
La Jeunesse du roi Henri a été jouée pour la première
fois au théâtre du Châtelet en 1864; puis reprise dix
ans plus tard au Théâtre-Historique, où sont actuellement
les Italiens. C'est donc aujourd'hui la troisième fois
qu'elle paraît sur la scène, ce qui doit faire bien au-
gurer du nouveau succès qui l'attend.
— 90 —
Varia. — La Clef de Sarah Barnum. — Nous
n^avons encore parlé qu'incidemment ici de ce livre à
scandale, dont la couverture attribue la paternité —
ce serait peut-être le cas de dire la maternité ! — à
MWe Marie Colombier ; nous ne l'avions pas encore lu,
et nous venons seulement d'avoir ce courage.
Ce livre, qui a la prétention de raconter en détail,
et quels détails !... la vie privée cte M"eSarah Bernhardt
n'est qu'un recueil d'histoires ordurières, sans vraisem-
blance et sans nom. Le marquis de Sade et tous les
écrivains « de saletés » du dernier siècle sont dépassés.
C'est plus que cynique, c'est bête, et surtout cela
manque du plus simple, du plus vulgaire intérêt. Voilà
tout ce que nous pouvons dire sur ce livre, auquel l'im-
prudente colère de U^^ Sarah Bernhardt a donné une
publicité, qu'il n'eût jamais eue sans l'incartade à laquelle
elle s'est livrée et que nous avons racontée ici même.
Aujourd'hui, grâce à ^ce scandale, Sarah Barnum
approche de sa centième édition, — si l'éditeur dit
vrai.
Ce livre a une clef, comme tous les livres à scandales
où l'auteur met en scène, dans des postures désa-
gréables, des personnages encore vivants; mais la clef
de Sarah Barnum est plus que transparente. Nous allons
la donner au lecteur, sauf pour les noms de personnes
mêlées à des aventures si nauséabondes qu'il vaut
mieux ne pas avoir l'air de les avoir reconnues.
- 91 -
Et d'abord l'héroïne du livre, Sarafi Barniim^ qui est,
comme tout le monde sait, Sarah Bernhardt. Son fils
Maurice figure dans l'ouvrage sous le nom de Loris^ et
son mari, Jacques Damala, sous celui de Jack Madaly.
Passons aux acteurs et actrices ; nous trouvons les sui-
vants ainsi travestis : Delaunay — Delannys ; Mounet-
Sully — Money; Coquelin — Coquil ; Thiron — Biron ;
Régnier — Ménier ; Angelo — Angel ; M^es Pavart —
Savart; Nathalie — Natalay ; Agar — Hagal; la Patti
— La Ratty ; Madeleine Brohan — Mathllde Rohan ;
Marie Colombier (l'auteur du livre) — Marie Pigeonnier ;
Emilie Broizat — Emilie Brozat ; Sophie Croizette —
Sophia Croiseî. Puis des journalistes et autres écrivains :
Sarcey — Narssey'; Aurélien Scholl — Sébastien Koll ;
Ph. de Massa — Ph. de Cassa; Touroude, auteur du
Bâtard^ devient Mauroude, auteur de V Enfant naturel;
Arnold Mortier du Figaro, est baptisé Arnold Mautier
du Barbier ; Octave Feuillet, auteur du Sphinx, devient
Feuillantiny auteur de l'Oracle; Richard O' mon Roy —
O'Printz; Aug. W'nu— Aug. Vitet; J. J. Weiss — J.-J,
Reiss; Henri de La Pommeraye — Pommerey nette. Nous
avons maintenant des directeurs de théâtre : Emile Per-
rin^ sous le nom à.' Emile Pern^^f, du Théâtre Corneille ;
de Chilly et Duquesnel, de l'Odéon, sous les noms de
Rilly et de Chesnel, du Parthénon ; Montigny du Gymnase
dramatique devient Monîilly, du Lycée dramatique.
Puis divers personnages : Le prince de Galles — Prince
— 92 —
d'Irlande ; le prince Troubetskoy — prince Roubleskoy ;
prince Murât — prince Muray;\e député Planât —
Lanat ; le peintre Clairin — Lérin; le marquis de Caux
— marquis de M aulx ; l'architecte Escalier, gendre du
célèbre comédien Régnier — Vestibul, etc.. etc..
On voit, qu'en somme, ce n'est pas bien fort et que
tous ces faux noms sont plus que faciles à percer à jour.
Et pourtant c'est dans cette nomenclature, et dans la
recherche de quelques autres masques, que réside sur-
tout l'esprit du livre.
Les Autographes d'Alfred Boveî, — Les i8 et 19 de
ce mois aura lieu, à l'hôtel Drouot, la première partie de
la vente de la merveilleuse collection d'autographes de
M. Alfred Bovet. Cette collection a été divisée, par cet
amateur distingué, en douze séries. Les quatre premières
(Chefs de gouvernement — Hommes d'Etat et person-
nages politiques — Révolution française — Hommes
de guerre) composent la vente actuelle. Il n'y en aura
pas eu de plus importante, depuis la vente de M. Ben-
jamin Fillon. Elle est dirigée par l'habile expert Etienne
Charavay, qui en a publié le catalogue, lequel est déjà
une rare curiosité, en raison des nombreux fac-similés
qu'il contient.
Nous reviendrons souvent sur cette belle collection,
soit pour en citer des extraits, soit pour parler des
ventes postérieures à celle-ci. Aujourd'hui nous nous
-93-
bornerons à donner le fragment suivant d'une impor-
tante et bien curieuse lettre de Jules Simon, lettre que
son éminent auteur pourrait encore écrire à nouveau en
ce moment, tant la peinture qu'il fait de sa situation
politique d'alors a de rapports frappants avec celle qui
lui est faite aujourd'hui.
A Jules Favre.
Monl-Dore, 31 août 1S73.
... A présent je repars pour Paris, où je rentrerai le
4 septembre. Il y aura deux ans, ce jour-là, que vous avez
commis le crime, avec la complicité de quelques amis, de
sauver votre pays du désordre et du déshonneur. Je doute
qu'on vous le pardonne jamais. C'est un drôle de pays que
le nôtre, mon cher philosophe. Si nous étions restés chez
nous à faire des vœux pour la France, ou si nous avions pris
un fusil comme nos enfants, on aurait eu la commune six mois
plus tôt et une capitulation honteuse. Et à présent on dirait :
Ils n'ont pas même essayé de se servir de leur popularité! Ils
ont eu peur d'un retour des Bonapartes, ou d'une émeute
dans la rue, ou d'un emprisonnement en Prusse. Mais comme
nous n'avons eu peur de rien de tout cela et que nous avons
sauvé l'honneur du pays, autant qu'il pouvait l'être au sortir
de TEmpire, on nous chante une autre gamme, et on nous
reproche d'avoir siégé six heures par nuit à l'Hôtel de ville et
travaillé douze heures par jour dans les ministères, par ambi-
tion; d'avoir gouverné la France depuis Saint-Denis jusqu'à
la barrière d'Enfer., par ambition; d'avoir, vous, affronté
seul la vue et la morgue des Prussiens, par ambition ; d'avoir
tenu tête à l'émeute du 31 octobre et repris, le lendemain, ce
pauvre pouvoir et cette redoutable responsabilité, par ambi-
— 94 -
tion. Je ne sais pas s'il vous est arrivé depuis, comme à moi,
d'être injurié dans la rue, mais pour injurié dans les journaux,
j'espère que vous l'avez été! Il faut bien vous faire expier les
richesses que vous avez entassées et les plaisirs que vous avez
goûtés. Et malgré tout cela, mon cher ami, nous aimons ce
pays, qui vaut mieux que sa destinée, et nous sommes fiers,
vous, de tout ce que vous avez fait, moi, du concours assez
insignifiant que je vous ai donné, et nous pensons au fond
que, sans nous, la France suerait un peu plus profondément
malade...
Jules Simon.
La Vente Manet. — Après une exposition quasi offi-
cielle, qui a scandalisé nombre de gens sans convenir
personne, on a procédé à la vente des toiles de Manet,
qui se sont maintenues à un certain prix, grâce au con-
cours de la famille et d'amis dévoués dont on ne saurait
trop louer le zèle désintéressé. A ce propos, M. Gaston
JoUivet a publié les vers suivants, qui viennent de
paraître dans le Clairon.
MANET SE VEND
Victoire! Hyménée, Hyménéel
Les Manet ont des prix courants.
Ils ont atteint, dans la journée,
Soixante-douze mille francs.
Ce gros chiffre cabalistique
Crie à l'idéal : «c Oh I la! la! »
Et jette au nez de l'esthétique
Le mot consacré par Zola.
-95-
Comme l'animal réaliste
Que l'on saucissonne à Francfort,
La peinture naturaliste
Est excellente après la mort.
Mes amis, qu'on ferme le Louvre,
Reléguons Corrège au grenier,
Et qu'un rideau de serge couvre
Rubens, barbouilleur routinier.
Dans les flots bourbeux de la Seine,
Jetons nos Léonard en bloc,
Avant qu'on ajoute à la CènCf
Pour la compléter, le Bon Bock.
Quant aux Raphaëls, qu'on les donne
Avant qu'on laisse Olympia
Poser sur un front de madone
Les maigreurs de son tibia.
Alléluia ! c'est la reprise
Des affaires, dorénavant.
Qui peut désormais sur la crise,
Risquer un discours émouvant,
Quand on voit tant de mains rebelles
A sortir de poche un jaunet.
Acheter un jour des Poubelles %
Et le lendemain des Manet ?
I. Poubelle, avec un grand P, est un nom propre; c'est tout le
contraire avec un petit p. Poubelle, avec un grand P, est le nom de
notre actuel préfet de la Seine, qui s'est imaginé de réglementer
la forme et la dimension des boîtes à ordures ménagères que les
propriétaires doivent déposer à leur porte, lors du passage des tom-
bereaux d'enlèvement. En échange des ennuis nés de cette régle-
mentation, la reconnaissance publique a donné aux boîtes à ordures
le nom de M. Poubelle, qui désormais n'a plus rien à envier au
célèbre Rambuteau.
I
-96-
LÈS MOTS DE LA QUINZAINE
En sortant de la première représentation de la reprise
de la Dame aux Camélias^ qui a eu lieu le soir du ter-
rible ouragan :
« Quel vent! On l'entendait jusque dans la salle.
C'est sans doute lui qui a troublé Marais, que je n'ai
jamais vu si mauvais.
— Enfin, malgré vent et Marais, la pièce a toujours
réussi. »
Un bourgeois, qui n'est pas au courant des fluc-
tuations administratives en matière d'art, sort de la
salle d'exposition de l'Ecole des Beaux-Arts, où les
Dessins du siècle ont avantageusement remplacé les
tableaux de Manet.
« En a-t-il fait, dit-il, des dessins, ce Manet ! Et
l'on dit qu'il ne savait pas dessiner ! »
Dans l'allée des Poteaux :
« Savez-vous de qui M^f^e x... est en deuil ?
— Ma foi, non. Je le lui aurais bien demandé, mais
j'ai eu peur que ce ne fût pas de son mari. » (Gaulois.')
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 4 — 29 février 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : MM. Coppée et F. de Lesseps élus à l'Académie.
— L'incident Meissonier-Mackay. — M^ Tezenas et M. Alex.
Dumas fils.-— Les Faux Louis XVIL — Théâtres : Italiens, Comé-
die-Française, Odéon, Vaudeville.
Varia : Le Garçon de cercle. — Le Numérotage des rues de
Paris. — Le Roi des Montagnes. — La Vraie Dame aux Camélias.
Les Mots de la Quinzaine. — Petite Gazette. — Nécrologie.
Variétés /Lettres inédites (V. de Laprade).
La Quinzaine. — L'Académie française vient de
faire deux choix heureux qui lui ont été imposés par
l'opinion publique, surtout pour l'un des deux candidats
qu'elle a admis dans son sein le 2 1 février. Elle a nom-
mé notre ami Coppée au fauteuil de Victor de Laprade
et M. Ferdinand de Lesseps au fauteuil d'Henri Martin.
La première de ces deux élections était depuis long-
temps assurée, aussi a-t-elle eu lieu sans conteste;
quant à la seconde, qui a surgi au dernier moment et
I. ~ 1884. 7
- 98-
un peu comme par surprise, elle a donné lieu à une sorte
de protestation muette qu'il est curieux de signaler en
raison de sa rareté.
Voici, d'ailleurs, comment les choses se sont passées,
au point de vue du nombre des voix réunies par chaque
candidat :
Trente-trois académiciens étaient présents; étaient
absents : MM. le duc d'Aumale, J.-B. Dumas, Emile
Ollivier et Victorien Sardou. M. Edmond About, non
encore reçu, n'avait pas le droit de voter. MgrPerraud,
directeur de TAcadémie , présidait la séance, assisté
de MM. de Mazade, chancelier, et Camille Doucet,
secrétaire perpétuel.
Fauteuil de M, de Laprade.
Nombre de votants . 53
Majorité exigée 17
M. Coppée 24 voix. . 1
M. Emile Montégut 9 —
Fauteuil de M. Henri Martin.
Même nombre de votants.
M. F. de Lesseps 22 voix.
L'abbé Petit i —
Bulletins blancs 10 —
Il paraît qu'il existe à l'Académie française un cer-
— 99 —
tain nombre de membres qui ont trouvé que la candi-
dature de M. de Lesseps avait un côté peut-être un peu
trop financier. Il est clair que ce n'est pas par les titres
littéraires que brillait le nouvel élu, mais l'Académie
récompense tous les genres de mérite; en ouvrant ses
portes à M. de Lesseps, elle a accueilli un homme dont
la gloire, qui est, avant tout, française, est également
universelle. Les études spéciales de M. de Lesseps, ses
rapports successifs sur la grande entreprise à laquelle il
a voué sa vie et même ses nombreuses conférences,
toujours fines et spirituelles, sur les travaux relatifs au
canal de Suez et à ses résultats, composent ses seuls
titres littéraires. Mais TAcadémie a reçu dans son sein,
à toutes les époques, bien des gens, illustres ou non
illustres, qui n'avaient pas à leur actif la valeur particu-
lière de M. de Lesseps.
M. de Lesseps avait^ d'ailleurs, rencontré chez la
plupart des académiciens, auxquels il dut faire, selon
l'usage, les visites préliminaires, une bienveillance qui
Etait du meilleur augure. Il a donné lui-même, dans un
frécit très humoristique qu'ont publié les journaux, de
ipiquants détails sur ces visites. Il ne trouva pas tout le
londe, mais il n'eut qu'à se louer de ceux qui purent
fie recevoir :
<( J'ai déposé, dit-il, ma carte chez les absents,
|Comme le duc de Broglie, d'Audifïret-Pasquier, M. Caro,
[. Nisard.
— 100 —
« Le duc d'Aumale, encore malade, m'a renvoyé un
carton avec un mot des plus charmants.
« M. Cherbuliez, qui doit me recevoir, a paru fort
heureux de cette circonstance. J'avoue que j'ai été tout
à fait touché des témoignages non équivoques de satis-
faction qu'il m'a marqués.
« Quant à M. Renan, sa joie était grande. J'ai en
moi, par les travaux entrepris en Egypte sous ma direc-
tion, par mon séjour prolongé en Orient, comme quelque
chose de ces pays qu'il a traversés en savant et dont il
a gardé le souvenir précieux.
« Quel malheur, m'a-t-il dit, que je ne sois pas
« chargé de répondre à votre discours de réception!
(f J'envie le sort de M. Cherbuliez. »
« Une maison où l'accueil a été des plus chaleureux
est celle de mon ami, M. Cuvillier-Fleury, dont la
femme est la sœur d'un autre ami, M. Thouvenel, l'an-
cien ministre des affaires étrangères. En entrant dans le
salon, ce fut U^^ Cuvillier-Fleury qui prit la première
la parole :
« C'est bien certain que vous aurez notre voix, »
me dit-elle.
« Je lui répondis que, du moment que les femmes se
mettaient de la partie, j'avais la certitude complète de
réussir. »
M, de Lesseps ne rencontra chez eux ni M. Emile
Augier,ni M. Victorien Sardou, chez qui il s'était rendu
— 101 — •
à cheval à Marly-le-Roi , ni M. Dumas, le savant chi-
miste, ni plusieurs autres. Mais ces trois derniers ne
figurent certainement pas dans le nombre de ceux qui
ont voté blanc... on ne saura peut-être jamais au juste
pourquoi !
La candidature de Coppée n*a, en revanche, soulevé
aucune difficulté. Coppée n'est qu'un lettré, rien qu'un
lettré; il ne s'est jamais occupé de politique ni de fi-
nances; c'est donc exclusivement en raison de l'hon-
neur qu'il fait aux lettres que ce sympathique poète a
été élu, et l'on ne saurait trop féliciter l'Académie du
ichoix qu'elle a fait en appelant à elle l'auteur applaudi
fdu Passant et de Severo TorellL
— On a fait grand bruit , pendant cette quinzaine, au-
tour de l'incident Meissonier-Mackay. L'illustre artiste,
ayant livré à cette incommensurable millionnaire, qui
a nom M™^ Mackay, un portrait d'elle, qu'elle ne jugea
pas suffisamment ressemblant, elle paya les 70,000 francs
qui représentaient le prix convenu avec Meissonier;
ipuis, dans un moment de mauvaise humeur un peu
sauvage, elle lacéra la précieuse toile de ses blanches
mains. Telle est la version publiquement répandue sur
cette affaire qui a donné lieu à de vives discussions, un
^peu dans tous les sens.
Il est bien difficile de prendre un parti impartial e^
sincère dans une affaire de ce genre, parce que la vérité
vraie n'en est pas connue. La version Mackay et la ver-
— 102 —
sion Meissonier, en effet, diffèrent absolument. Le
Figaro du 21 février donnait raison à M. Meissonier,
tandis que VÊvénemenî du même jour lui donnait tort.
M. Meissonier a-t-il réellement livré à M"*» Mackay une
œuvre incomplète, en la lui faisant payer comme si elle
en devait avoir toute satisfaction ? Est-ce, au contraire,
M»* Mackay qui a brutalement et de gaieté de cœur
détruit, par simple dépit, une œuvre d'art de haute
valeur ? On dit que les tribunaux seront appelés à se
prononcer sur le différend. Attendons Tarrèt de la justice
qui fera peut-être un peu plus de lumière sur cet inci-
dent, expliqué de tant de façons contradictoires et au-
quel on donne une importance qui nous paraît, dans
tous les cas, être hors de mesure.
— Autre incident. Dans un procès récent, à la suite
duquel M. de Corvin a été obligé de laisser à l'Odéon
sa célèbre pièce des Danicheff, qu'il prétendait en retirer
pour la donner au Gymnase, l'avocat de ce gentilhomme
de lettres russe, Me Tézenas, se permit une attaque à
fond contre les sentiments de générosité qu'il déniait à
M. Alex. Dumas fils. D'après cet avocat, M^^ Sand
aurait prononcé et laissé circuler sans le démentir un
mot des plus sanglants contre l'auteur du Demi-Monde^
qu'elle aurait traité de « fils peu prodigue d'un père
prodigue ».
Dès qu'il eut connaissance du mot, M. Dumas adressa
à Me Tézenas la lettre suivante :
- io3 —
Monsieur,
Dans votre plaidoirie pour M. de Corvin, vous prêtez à
M™^ Sand un mot sur moi. Je vous serai très obligé si vous
voulez bien me dire où vous avez puisé ce renseignement.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments
les plus distingués.
Al. Dumas fils.
A cette lettre, l'avocat de M. de Corvin répondit par
celle-ci, insuffisante, on en conviendra, au point de vue
de la démonstration d'authenticité que M. Dumas lui
demandait de faire :
Monsieur,
La forme si parfaitement courtoise de votre lettre m'amène
à une réponse que les usages de mon ordre n'autorisent peut-
être pas.
Le mot auquel vous faites allusion, très connu, a été attri-
bué à M™^ Sand lors de l'incident de la représentation
Chéret.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments
les plus distingués.
Tezenas.
A cette lettre, M. Dumas, peu satisfait, répondit par
la suivante :
Monsieur,
Je vous remercie de votre franche communication. II me
paraissait impossible que M"*° Sand, avec qui, depuis 1851
jusqu'à sa mort, j'ai eu les relations les plus affectueuses, les
— 104 —
plus filiales même, eût fait sur moi une plaisanterie de quelque
genre que ce fût. Je ne me trompais pas. Le mot que voui
avez cité n'est qu'une des mille injures auxquelles on esï
exposé dans la carrière que je suis. Seulement celui qui a mi?
cette insulte en circulation l'a contresignée sans aucun droit,
— pour tâcher de lui donner de la valeur, — du nom d'une
personne qui la démentirait de très haut si elle vivait encore.
La citation reste donc sans importance et non avenue pour
moi, puisqu'elle est sans authenticité. Vous avez cru devoir
vous servir, en toute bonne foi évidemment, de l'esprit d'un
autre pour l'agrément de votre cause; je ne vous en veux pas.
On prend son bien où on le trouve, comme dirait M. de Cor-
vin s'il avait fait refaire sa pièce par Molière.
Veuillez agréer, Monsieur, etc.
Al. Dumas fils.
Le Temps, qui, le premier, a publié ces curieux do-
cuments, les fait suivre d'un commentaire non moins
intéressant, et qui établit clairement l'impossibilité mo-
rale où fut Mi»^ Sand d'avoir jamais jeté à la face de
son illustre collaborateur, pour le Marquis de Vlllemer,
l'injure qu'on l'accuse, après sa mort, d'avoir colportée
contre lui :
« M . Alexandre Dumas fils, dit le Temps^ est le col-
laborateur de M™^ Sand dans la pièce du Marquis de
Villemer, qu'il a bien autrement travaillée que M. de
Gorvin n'a pu travailler aux Danicheff. La pièce terminée
et les deux collaborateurs devant, comme il était convenu
entre eux, se partager également les droits, M. Alexandre
Dumas fils a volontairement renoncé à sa part. Il a écrit,
— io5 -
dans cette occasion, à M'"® Sand, une lettre que M. Mau-
rice Sand a dû retrouver dans les papiers de sa mère et
qu'il est regrettable qu'il n'ait pas publiée, car elle
honorait les deux écrivains, l'un par la délicatesse avec
laquelle le présent était fait, l'autre par les termes dont
se servait celui-là pour le faire accepter.
(( A l'heure présente, le Marquis de Villemer a dû
produire plus de quatre cent mille francs de droits d'au-
teur. C'est donc un abandon de deux cent mille francs
au moins que M. Dumas a fait à M^e Sand. Et c'est
probablement en souvenir et en reconnaissance de ces
différentes preuves d'amitié que Mn^e Sand, voulant_, à
son tour, donner à M. Dumas un témoignage de son
affection et de son estime, a remis entre ses mains, pour
qu'il en disposât comme il l'entendrait, des documents
inédits qu'on chercherait vainement dans ses Mémoires
et qui en seraient cependant les chapitres les plus sou-
haités et les plus intéressants.
Les Faux Louis XVII. — MM. de La Sicotière et
Chantelauze viennent de publier coup sur coup deux
ouvrages après la lecture desquels il est impossible de
douter de la mort du jeune Dauphin Louis XVII au
Temple. C'est, ce nous semble, le dernier mot sur la
question.
Dans son travail, les Faux Louis XV îî (in-8°, chez
Palmé), M. de La Sicotière opère sa démonstration en
— io6 —
éliminant successivement tous les personnages qui se
sont fait passer à tour de rôle, et souvent en même
temps, pour le malheureux Dauphin. Il n'en a pas dé-
couvert moins de vingt-cinq , dont voici la curieuse no-
menclature :
Hervagault, fils d'un tailleur de Saint-Lô (1798).
Un inconnu, soldat autrichien, à Turin (1800).
Autre inconnu, personnage tatoué (1800).
Fruchard (181 5).
Marassin (18 16).
Bruneau (Mathurin), fils d'un sabotier (18 16).
Dufresne (18 18).
R..., huissier à Ùzès (1820).
Persat, ancien militaire (1824).
Aug. Mèves, sujet anglais (1830).
Fontolive, de Lyon (183 1).
Richemont, le plus fameux de tous (183 1).
Naùndorff (1832).
Diebitsch (1832).
Martin, ancien clerc de notaire (1836).
Junt, ancien diplomate (1836).
Trévison ou Trévisan, horloger (1836).
Eliézer Williams, sujet américain (1849).
Savalette de Lange, qui n'était autre qu'une femme
ayant joué toute sa vie son rôle royal en travesti
(morte en 1856).
Varney (mort en 186$). C'était un ancien professeur.
— 107 —
Comte Ligny de Luxembourg (mort en 1867).
Un trappiste (mort en 1869). C'est le héros d une très
mystérieuse histoire.
Gruau (1872).
La Roche (1872).
Le frère Vincent (1873).
La conclusion de M. de La Sicotière est résumée par
lui en une seule ligne, mais qui vaut une longue dis-
cussion :
«« S'il y avait eu un véritable Louis XVII évadé du
mple, il n'y en aurait pas eu tant de faux. »
En effet , le savant publiciste démontre aussi claire-
ïnt que possible que pas un seul des vingt-cinq can-
didats au titre de prétendant n'a jamais eu pour lui
l'apparence de la vérité, ni même de la vraisemblance..
M. Chantelauze, dans le travail considérable qu'il vient
de publier sur le même objet : Louis XVII, son enfance, sa
prison et sa mort au Temple (un fort volume in-80, chez
Firmin-Didot), arrive à la même conclusion, mais par
des moyens différents. Il cherche à démontrer, — et il y
parvient victorieusement, — par le récit surtout officiel
et documentaire de la détention et de la mort du jeune
Louis" XVII, et des moyens rigoureux employés pour
empêcher son évasion , que cette évasion n'a jamais pu
avoir lieu, et que, par conséquent, tous les prétendants
qui ont surgi depuis la mort du ] malheureux prince,
n'ont été que des aventuriers plus ou moins habiles.
— io8 —
L'ouvrage de Chantelauze contient plusieurs pièces
inédites absolument décisives qui viennent appuyer son
récit si plein d'un poignant intérêt.
Il nous semble donc qu'après avoir lu ces deux re-
marquables ouvrages, qui se complètent l'un l'autre, il
ne peut plus exister la moindre hésitation dans la solu-
tion du problème historique relatif à Louis XVII, et il
en ressort une affirmation désormais absolue : Oui,
Louis XVII est mort au Temple, et tous ceux qui, de-
puis, ont prétendu à jouer son rôle, n'étaient que des
imposteurs!
Théâtres. — C'est le ténor Julien Gayarre qui a eu
les honneurs de la quinzaine dramatique. Ce remar-
quable artiste a débuté, le i6 de ce mois, aux Italiens,
dans le rôle de Gennaro de la Lucrezia Borgia de Do-
nizetti. Il y a obtenu un succès considérable ; ce succès
a même pris, au troisième acte, des proportions vérita-
blement gigantesques : Gayarre y a intercalé un air de
Don Sébastien^ opéra oublié du même Donizetti, qui lui
a permis de déployer toutes les ressources variées de sa
voix, et le public en délire a bissé cet air avec un en-
thousiasme qui a obligé le ténor à reparaître cinq ou six
fois de suite après la chute du rideau ; de telle sorte
que ce n'est pas, à proprement dire, dans Lucrezia
Borgia, mais surtout dans un air étranger à cet opéra,
que Gayarre a plus particulièrement triomphé.
— 109 —
La voix de Gayarre a une étendue prodigieuse; mais
c'est ce qu'on appelle une voix blanche. L'artiste chante
plus avec sa gorge qu'avec sa poitrine; il se joue des
difficultés les plus grandes et tire parti d'un organe qui
n'est ni pur ni classique avec un art consommé. Ses notes
de tête et surtout ses notes de poitrine, qu'il donne à
pleine volée, ont une sûreté d'émission et de son sans
pareille; en un mot, qui nous semble résumer l'impres-
sion produite par Gayarre, c'est un artiste étonnant.
Dans la même pièce débutait M™e de Cepeda (rôle de
donna Lucrezia), cantatrice de grand talent, très drama-
tique et qui, par sa science et son habileté, fait oublier
qu'elle n'a plus pour elle le charme de la jeunesse. Maurel
a chanté don Alphonse avec son talent habituel, et
Mn^e Tremelli a très crânement enlevé le brindisi, le
seul morceau de la partition bien vieillie de Donizetti
qui mérite de lui survivre.
— La Comédie-Française a repris le Mariage de
Figaro, Tout l'intérêt de cette reprise consistait dans la
continuation des débuts de Mlle Marsy (Suzanne) et de
Mlle Bruck (Chérubin). MU® Marsy a joué Suzanne le
samedi i6, et Mlle Bruck a paru dans Chérubin seule-
ment le mardi 19 février. Toutes deux ont réussi; ce-
pendant Mlle Marsy n'a pas obtenu un succès aussi
complet que dans Célimène, malgré l'assurance et la
personnalité de son jeu. Elle est cependant charmante;
elle continue à ne pécher que par une trop grande
— IIO —
I
absence d'inexpérience. C'est ainsi qu'on a, jusqu'à ce
jour, le mieux caractérisé le talent de cette belle et
séduisante personne.
— L'Odéon nous a donné_, le 1 1 février, un petit
acte en vers, de MM. Octave Lacroix et Henri Wel-
schinger, la Fille de VOrfèvre^ qui n'est que la mise en
scène d'une légende populaire en Alsace et dont Uhiand
avait déjà tiré une touchante ballade. La pièce est vive-
ment et poétiquement écrite, ce qui ne saurait étonner
personne, l'un des deux auteurs étant un de nos poètes
distingués, et elle a été très bien accueillie par le public
des matinées de l'Odéon, qui en a eu la primeur. Rebel,
Cornaglia, Raphaël Duflos et W^^ L a Caristie font,
d'ailleurs, valoir excellemment les jolis vers de cette
fine comédie.
— La Flamboyante ! Tel est le titre de la comédie
nouvelle que le Vaudeville a jouée pour la première fois
le 22 février, et qui a pour auteurs MM. Paul Ferrier,
Félix Cohen et Albin Valabrègue. C'est un grand vau-
deville, sans couplets, dans le genre du Procès Vaura-
dieux ou de Tête de Linotte de triomphante mémoire.
C'est dire que le public s'est follement amusé, surtout
pendant les deux premiers actes, qui sont d'un comique
et d'une bouffonnerie inimaginables. L'interprétation de
la pièce ajoute encore à sa gaieté, particulièrement en
ce qui concerne Parade, Boisselot, Francès et M^^ Dayne-
Grassot, excellente duègne dont nous avons eu déjà
— II J —
maintes fois l'occasion de constater le talent. Dieudonné,
en revanche, a un rôle qui lui convient moins et dans
lequel il ne produit pas son effet habituel. En somme,
le Vaudeville lient, croyons-nous, un vrai succès.
Le même soir, au même théâtre, reprise du Baiser
anonyme, comédie en un acte, de MM. Albéric Second
et Jules Blerzy, jouée primitivement à la Comédie-
Française (6 mars 1868).
Le collaborateur d'Albéric Second était un agent de
change, qui est mort en 1874. Aux Français, la pièce a
été créée par MM. Bressant, Febvre et M^^^ Madeleine
Brohan et E. Riquer. Elle est jouée aujourd'hui par
MM. Vois, Montigny et M^es Caron et Derigny. Dans
cette dernière distribution, les hommes sont supérieurs
aux femmes. M^^ Derigny, qui débutait, n'a que mé-
diocrement réussi ; mais la pièce est amusante , bien
écrite, et elle a été de nouveau écoulée avec un vif
plaisir.
Varia. — Le Garçon de Cercle. — Un gros scandale
s'est passé dans un des cercles les plus connus de Paris.
On a trouvé sur la table des jeux des cartes préparées, et
il a été constaté que l'un des garçons de ce cercle était
le complice du joueur, non encore découvert, qui se ser-
vait des cartes arrangées à l'avance par ledit garçon. A ce
propos, Jules Claretie a publié, dans le Temps y le curieux
— 112 -—
€t authentique portrait suivant du garçon de cercle
actuel :
« Je demandais, Pautre jour, à un peintre haut coté,
à qui appartenait un de ses tableaux les plus célèbres et
qui vaut cher.
— Vous ne devineriez jamais, me dit-il, à qui je l'ai
vendu !
— A qui ?
— Au garçon de jeux du cercle de *'*. »
Le garçon de jeux est le personnage important de
toute société de ce genre. Il est le grand banquier du
cercle. Il a des commanditaires, des associés et pourrait
s'appeler Un tel and C°. En peu d'années il amasse,
généralement, un assez beau capital fait de l'émiette-
mentdes capitaux d'autrui, et, frotté à ce luxe imprégné
d'essence artistique, il se compose volontiers une galerie
de choix en rachetant parfois aux membres du cercle
les tableaux qui ne leur plaisent plus. Après avoir aidé
à jouer au baccarat, le garçon de jeux joue au Mécène.
Il tranche même du protecteur. Il a sa danseuse dans le
corps du ballet, comme ces messieurs. Lorsqu'il sera
las de la vie de Paris, il fera sa vente à l'hôtel Drouot,
et la galerie Jabouillet ou Robichon aura ses critiques
attitrés et fera courir les amateurs comme la galerie
Pourtalès ou la collection Wilson. Puis, amateur de
bibelots et flairant les bonnes occasions, l'ex-garçon de
jeux transportera ses vieilleries gothiques dans quelque
- ii3 —
castel de province et finira là ses jours en châtelain tout
en se rappelant ironiquement ces nuicîées de grandes
parties où il prêtait si hardiment les milliers de louis au
vieux marquis ou au petit baron. »
Le Numérotage des rues de Paris. — M. J.-F. Thé-
nard nous envoie la communication suivante :
Je lis dans le journal le Soleil du jeudi 7 février :
« Nous avons dit dans les éphémérides de notre calen-
drier quotidien que le numérotage des rues de Paris
avait été décrété en 1805. » Et le même journal repro-
duit l'opinion d'une autre feuille Paris, qui soutient la
même thèse, et l'article se termine ainsi : « Cet état de
choses dura jusqu'au commencement du XIXe siècle;
en 1805, un décret fut enfin rendu qui imposait le
numérotage des maisons en le régularisant. »
Sans prétendre qu'il n'y ait pas du vrai dans la note
des journaux Paris et le Soleil ^ il faut cependant avouer
qu'elle est quelque peu erronée et que Paris avait déjà,
quatorze ou quinze ans auparavant, un numérotage de
maisons qui permettait de se diriger dans la grande
capitale, moins vaste autrefois qu'aujourd'hui. Peut-être
des quartiers entiers comprenaient-ils chacun une série
nombreuse de numéros, mais il est sûr que certaines
rues avaient leur numérotage particulier.
Voici pour preuve les adresses des députés parisiens
à la Convention nationale. Si quelques numéros font
— 114 —
défaut, l'indication était assez claire pour que le facteur
ou le visiteur pût trouver la demeure de celui qu'il
cherchait.
Robespierre aîné, homme de loi, rue Saint-Honoré, 366.
Danton, avocat au conseil, ministre de la justice, rue des
Cordeliers, hôtel du Commerce.
Collot d'Herbois, homme de lettres, rue Favart, 4.
LuUier (remplaçant Manuel), rue de la Grande-Truan-
derie, 20.
Biliaud-Varenne, homme de loi, rue Saint-André des
Arcs, 53.
Camille Desmoulins, avocat, journaliste, rue des Corde-
liers, hôtel du Commerce.
Marat, journaliste, rue des Cordeliers, 30.
La Vicomterie, homme de lettres, rue du Chantre, 64.
Legendre, boucher, rue des Boucheries-Saint-Germain.
Raffron, rue du Parc, au Marais, 1 1.
Panis, homme de loi, rue Saint-Antoine, 316.
Sergent, rue des Poitevins, 16.
Robert, homme de lettres, rue de l'Egalité, ci -devant
Condé, 10.
Dusaulx, rue Saint-Honoré, 445.
Fréron, rédacteur du journal intitulé : l'Orateur du peuple,
rue du Théâtre-Français.
BeauvaiSj barrière de Sèvres, près l'hospice, 1378.
Fabre d'Eglantine, homme de lettres, rue de la Ville-
l'Évêque, 399.
Osselin, avoué, rue de Lille, faubourg Saint Germain, 688.
Robespierre jeune, administrateur du département, rue
Saint-Honoré, 166.
David, peintre, au Vieux-Louvre.
Boucher-Saint-Sauveur, rue de l'Egalité, près la Comédie-
Française.
— ii5 —
Laignelot, rue Sainte-Croix, chaussée d'Antin, 13.
Thomas, rue Saint-Denis, au coin de celle Saint-Magloire.
Egalité (Louis-Joseph), ci-devant duc d'Orléans, rueSaint-
Honoré.
Ces adresses sont prises dans un volume publié à
Paris, en 1793, chez Guillaume jeune, quai des Augus-
tins, 42, et chez Pougin, imprimeur, rue Mazarine, 1602.
Le Roi des Montagnes. — Nos lecteurs ont eu con-
naissance de la jolie édition du Roi des Montagnes que
la Librairie des Bibliophiles vient de publier dans sa
Bibliothèque artistique moderne j avec les charmants dessins
de Ch. Delort, si bien gravés par Mongin. Mais en est-il
beaucoup parmi eux qui sachent que le chef-d'œuvre
d'Edmond About a failli, il y a vingt-quatre ans, de-
venir un drame? C'est ce que leur apprendra le billet
suivant, adressé par Tauteur du Roi des Montagnes à
M. Basset, qui avait dû être son complice en drama-
turgie,
Saverne, 11 avril 1860.
Mon cher Basset,
Voulez-vous que nous abandonnions notre projet de Roi
des Montagnes? Je ne vois rien à tirer des éléments nouveaux
que vous avez ajoutés au roman. Vous-même vous chercheriez
longtemps, je le crains, si vous persistiez dans la même voie.
La pièce se fera peut-être un jour, je ne sais quand, mais ce
- ii6 —
n'est ni vous ni moi qui la tirerons des limbes où elle est au-
jourd'hui. Cependant, comme toute peine est digne d'un loyer,
fixez vous-même la part des droits d'auteur que je devrais
vous réserver dans le cas où un troisième larron se tirerait
d'affaire mieux que nous ne l'avons fait.
J'espère, au reste, mon cher ami, que nous serons mieux
inspirés quelque autre jour, et que vous me fournirez l'oc-
casion de me dire, à meilleur droit, votre tout dévoué colla-
borateur
Edmond About.
Nous pensons, — et M. About pense certainement
comme nous, — que le Roi des Montagnes ne pouvait
guère se prêter à un développement scénique, et nous
sommes heureux qu'il soit resté tout simplement le chef-
d'œuvre du récit pittoresque et amusant.
La Vraie Dame aux Camélias. — On sait que c'est
une femme du nom de Marguerite Duplessis qui a servi
de modèle à AlexandreDumas pour sa pièce de la Dame
aux Camélias^ qui vient d'être reprise à la Porte-Saint-
Martin. C'est en revenant d'un voyage en Espagne que
Dumas apprit la mort de cette malheureuse femme; il
courut visiter son appartement, où la vente de son mo-
bilier devait avoir lieu, et, en rentrant chez lui, il
écrivit les vers suivants :
J'ai revu, me courbant sous mes tristes pensées,
L'escalier bien connu, le seuil foulé souvent,
Et les murs qui, témoins des choses effacées.
Pour lui parler du mort, arrêtent le vivant;
— 117 - -
J'ai monté : j'ai rouvert en pleurant cette porte
Que nous avions ouverte en riant tous les deux,
Et, dans mes souvenirs, j'évoquais, chère morte,
Le fantôme voilé de bien des jours heureux.
J'ai vu le piano dont mon oreille avide
Vous écouta souvent éveiller le concert;
Votre mort a laissé l'instrument froid et vide,
Comme, en partant, l'été laisse l'arbre désert.
J'ai trouvé votre chambre à la fois douce et sombre,
Sanctuaire d'amour par la mort consacré ;
Le soleil éclairait le lit dormant dans l'ombre,
Mais vous ne dormiez plus dans le lit éclairé.
Je me suis assis près de la couche déserte,
Triste à voir comme un nid, l'hiver, au fond des bois.
Les yeux longtemps fixés sur cette porte ouverte
Que vous avez franchie une dernière fois.
La chambre s'emplissait de l'haleine odorante
Des souvenirs joyeux, tandis que j'écoutais
Le tic tac alterné de Thorloge ignorante.
Qui sonnait autrefois l'heure que j'attendais.
J'ai rouvert les rideaux qui, faits de satin rose.
Et voilant, au matin, le soleil à demi.
Permettaient seulement ce rayon qui dépose
Le réveil hésitant sur le front endormi.
Mais vous, toutes les nuits éclairée à sa flamme,
Vous regardiez le feu dans le foyer courir;
Car le sommeil fuyait de vos yeux, et votre âme
Souffrait déjà du mal qui vous a fait mourir.
— ii8 -
Ainsi qu'un ver rongeant une fleur qui se fane
L'incessante insomnie étiolait vos jours,
Et c'est ce qui faisait de vous la courtisane
Prompte à tous les plaisirs, prête à tous les amours.
Maintenant vous avez parmi les fleurs, Marie,
Sans crainte du réveil, le repos désiré;
Le Seigneur a soufflé sur votre âme flétrie
Et payé d'un seul coup le sommeil arriéré.
t
Pauvre fille ! on m'a dit qu'à votre heure dernière
Une main mercenaire avait fermé vos yeux.
Et que sur le chemin qui mène au cimetière
Vos amis d'autrefois étaient réduits à deux.
Eh bien ! soyez bénis, vous deux qui, tête nue.
Bravant l'opinion de ce monde insolent,
Avez jusques au bout, de la femme connue, ;
En vous touchant la main, mené le convoi blanc. \
Vous qui l'avez aimée et qui l'avez suivie,
Qui n'êtes pas de ceux qui, duc, marquis ou lord,
S'étant fait un orgueil d'entretenir sa vie,
N'ont pas compris l'honneur d'accompagner sa mort.
Ces vers ont paru pour la première fois dans l'édition
spéciale que Dumas a faite de son théâtre, pour les
comédiens, édition tirée à quelques exemplaires, dont
pas un. n'a été mis dans le commerce.
— 119 —
LÈS MOTS DE LA QUINZAINE
Un monsieur, impatienté de la lenteur du fiacre qu'il
a pris et des hésitations du cocher, passe vivement la
tête hors de la portière en s'écriant : « Ah çà ! est-ce
qu'il va falloir que ce soit moi qui monte sur le siège, et
vous dans la voiture? »
Le cocher, avec un sourire des plus polis : « Je n'osais
pas vous le demander, -»
Deux membres d'un cercle se rencontrent sur le bou-
levard :
« Félicitez-moi, dit l'un, c'est une chose décidée : je
me marie.
— Et dans quel but ? » répond froidement l'autre.
Cueilli dans une ancienne chronique de Murger, qui
écrivait mélancoliquement :
« La Banque a émis, il y a trois ou quatre mois, de
nouveaux billets de cent francs.
« On dit qu'ils sont bleus ! »
Propos du boulevard :
«Sais-tu que notre ami C..., ce célibataire en-
durci, va se marier ?
— Vraiment ! Pauvre ami, il me fait songer à ces
vieux braconniers qui, sur la fin de leurs jours, se dé-
cident à prendre un permis ! » {Gil Blas.)
Un des princes de la finance reçoit dans son cabinet
un adolescent qui lui est fortement recommandé par un
de ses bons amis de province, et donne au néophyte
quelques conseils sur la vie qu'il doit mener dans la
capitale.
« Jeune homme, lui dit-il, pour réussir à Paris, ayez
toujours l'air d'un imbécile et d'un honnête homme ,
mais surtout ne soyez ni l'un ni l'autre ! »
{Gil Blas.)
PETITE GAZETTE. — Le Père Didon vient de pu-
blier chez Calmann Lévy, sous le titre Les Allemands, un
ouvrage qui fait grand bruit. L'auteur, dans un livre où il
pouvait donner carrière à tant de récriminations et d'idées
de représailles, a voulu rester impartial :
« L'Allemagne, dit-il dans sa préface, ne dissimule guère
dans sa presse, organe de l'opinion publique, et plus encore
dans sa politique étrangère, son hostilité implacable contre la
France : je tiens pourtant à parler d'elle sans dénigrement et
sans injustice, comme j'essaye de juger mon pays sans le
flatter et sans m'aveugler moi-même.
« Aimant la France avec passion, je veux la servir d'un
cœur clairvoyant. »
— La première partie de la vente des autographes de
M. Alfred Bovet, dont nous avons parlé dans notre der-
nier numéro, a produit près de 30,000 francs. Voici les prix
auxquels ont été achetés les autographes les plus curieux :
Dunois, $00 francs; don Garcia de Paredès, 495; Fran-
çois, lettre à Charles-Quint, 255; Franz de Sickingen, 720;
Catherine de Médicis, lettre à Marie Stuart, 610; Marie
Stuart, pièce signée, 225; Charles de Lorraine, document
— I2T —
signé, 200; Léon X, 310; la grande Elisabeth, lettre
signée, 200.
Louis XIV, une lettre signée et une lettre autographe non
signée à Henriette d'Angleterre, ensemble 300; Philippe II
d'Espagne, 205; Olivarès, trois lettres signées, 300; Wald-
stein, 200.
Frédéric II de Prusse, lettre au cardinal de Fleury, 350;
Christine de Suède, 205 ; Washington, deux lettres, l'une
600, l'autre 200 ; Marat, 1 50; M^c Roland, très belle lettre
à Servan, 215; Buzot, 200; Robespierre, minute de
lettre, 260 , un extrait du procès-verbal de l'Assemblée,
signé Lecointe-Puyraveau et constatant la suspension du
roi, 20^; Desaix, belle lettre au général Lecourbe, 140;
Louis XVII, un devoir d'écriture, 310; Bonaparte, très
curieuse lettre autographe, signée Bonaparte, lieutenant-
colonel, datée d'Olmetta, 11 janvier 1793, et adressée aux
officiers municipaux de Bonifacio, i ,000 ; Murât, lettre his-
torique signée, à Wellington, 200.
Le général Cavaignac, 200; Cavour, deux belles lettres en
français, 200; Bismarck, lettre au roi Guillaume, 105;
Maximilien, empereur du Mexique, 200; Victor-Emma-
nuel, lettre en français adressée à Napoléon III du champ de
bataille de Palestro, 100; Gambetta, billet à Jules Favre,
signé aussi de M. Jules Ferry, 105; M. Grévy, lettre à
Jules Favre, 25 ; maréchal de Mac-Mahon, 25; général de
Galliffet, 30.
— Le plus jeune académicien est actuellement le dernier
nommé, M. Coppée, né en 1842. Vient ensuite Sully- Pru-
dhomme, né en 1839, et enfin Edouard Pailleron, né en
1834. Les suivants, parmi les moins âgés, remontent au delà
de 1830. Le doyen d'âge de l'Académie française est
M. Mignet, né en 1796. Viennent ensuite MM. de Viel-
Castel et J.-B. Dumas, nés en 1800; puis Victor Hugo, le
duc de Noailles et Cuvillier-Fleury, nés en 1802.
— 122 —
— Nous venons de recevoir la lettre de faire part suivante,
que nous reproduisons avec ses dispositions typographiques :
Vient de naître chez l'éditeur
Ed. Monnier, i6, rue des Vosges,
son fils Henri.
Cet ouvrage n'ayant qu'un unique exemplaire,
reste la propriété de l'auteur.
— Les Italiens font de splendides recettes avec le ténor
Gayarre; ses représentations ont jusqu'à ce jour dépassé
chaque fois 18,000 francs. A ce propos, on a publié le tableau
des recettes des Italiens pendant les trente premières soirées
depuis l'ouverture : elles ont donné un total de 431,000 fr.,
soit 14,366 francs par soirée. Marta est l'opéra qui a donné
la plus forte recette : 20,954 francs; Ernani la moindre :
9,623 francs. La plus forte des représentations d'Hèrodiadc a
produit 18,670 francs.
Nécrologie. — Voici les principaux décès de la quinzaine :
10 février. — Le professeur Chénery, rédacteur en chef du
Times, né en 1826.
H février. — Thomas-Henri Martin, membre de l'Institut
(Sciences morales et politiques et Inscriptions et belles-lettres),
né en 1813. — M. Broët, ancien député de l'Ardèche, né en
1811.
18 février. — M. Du Moncel, membre de l'Académie des
sciences. — M. Duchemin, administrateur du journal le
Soir.
20 février. — M. de Durfort de Civrac, député de Maine-
et-Loire, âgé de soixante et onze ans. — M. Datas, député
de l'Allier.
22 février. — Le général de division Borel, ancien aide de
camp du maréchal Mac-Mahon, ancien ministre de la guerre,
âgé de soixante-quatre ans. — Le peintre d'animaux Auguste
Bonheur, frère de la célèbre Rosa Bonheur. Il avait soixante
ans*
— 123 —
2 5 février. — Le général comte de Schramm, le doyen des
généraux de l'armée française, à l'âge de quatre-vingt-quinze
ans. Il s'était engagé à dix ans comme enfant de troupe. Il
était officier à quinze ans. Il a été un moment ministre de la
guerre en 1850.
— Le général de WimpfFen, qui a dû signer la capitulation
de Sedan. Il avait soixante-douze ans. Il a publié divers écrits
justificatifs de sa conduite comme général en chef de l'armée
qui a succombé sous ses ordres.
— Le peintre Benjamin Ulmann, d'origine alsacienne et
de religion juive. Il était chevalier de la Légion d'honneur.
Jules Claretie a prononcé sur la tombe quelques paroles fort
émues au nom des amis intimes du défunt.
VARIETES
LETTRES INÉDITES
Un amateur bien connu, et à la collection duquel nous
avons déjà fait de précieux emprunts, vient de nous commu-
niquer plusieurs lettres autographes de personnages particuliè-
rement en vue aujourd'hui. Nous les publierons successivement,
en commençant par la lettre suivante de Victor de Laprade,
l'un des immortels récemment décédés. Cette lettre contient de
curieux détails sur les débuts littéraires de ce poète si dis-
tingué.
A M. Léon BoiteL
36, quai Saint-Antoine, à Lyon.
Paris, le 1} juin 1841.
Mon cher ami,
Vous avez eu une idée bien heureuse de m'envoyer
ici la revue ; jamais je ne l'ai ouverte avec autant de
— 124 —
plaisir. Peut-être qu'après un long séjour je m'accli-
materais à Paris comme les autres ; mais je vous assure
que, pour le présent, j'y suis tout à fait mal à Taise, et
que je n'ai pas senti le moins du monde l'envie de
transporter ma lyre et mes pénates des bords du Rhône
sur ceux de la Seine. Je n'ai pas cette avidité de plai-
sirs et de mouvement qui peut rendre Paris nécessaire
à certains esprits, et ce qui m'y frappe le plus c'est pré-
cisément tout ce qui peut tendre à m'en éloigner. Je
vous assure que mon cœur a jeté à Lyon de profondes
racines; sans contredit, nous sommes loin d'être par-
faits, nous autres Lyonnais ; on nous trouve ici particu-
lièrement lourdauds et ridicules, mais nous avons de la
conscience et de la sincérité, et, pris en masse, nous
croyons encore à quelque chose. Mais ici , on ne prend
rien au sérieux ; cette concentration de toutes choses,
à Paris, qui a été pour la France une cause de gran-
deur, deviendra, je le crains, une cause de perte ; en
attendant il faut la subir et user de cette ville au
moins comme d'un vaste bazar où chacun doit apporter
sa marchandise, s'il veut qu'elle se répande par le monde.
Seulement, si c'est le lieu où l'on doit vendre, ce n'est
pas celui où l'on doit fabriquer. Pour me servir d'une
comparaison un peu triviale, la littérature faite à Paris
est aussi sincère que le vin qui s'y manipule ; il y a au
fond le bois de campêche ! Laissons donc mûrir nos
œuvres sur les coteaux de Bourgogne ou de Provence,
— 125 —
et ne venons à Paris que comme les maraîchers et les lai-
tières, pour y écouler nos denrées ; ce n'est que là qu'on
peut crier un encan de manière à être entendu de loin !
Je n'ai pas, du reste, à me plaindre personnellement
de Paris ; mes affaires y prennent assez bonne tournure,
et mes amis, présents sur les lieux, considèrent comme
une chance miraculeuse celle que j'ai eue de trouver un
éditeur qui se charge d'un premier volume de vers.
Vous savez peut-être quels arrangements me sont pro-
posés : Jules Labitte m'offre de faire à ses frais, avec
tous les accessoires d'annonces et de livres donnés, une
première édition de huit cents exemplaires, à la condi-
tion, un peu rude il est vrai, de rester quinze ans pro-
priétaire de l'ouvrage, mais me promettant pour chaque
édition subséquente_, 500 francs par mille exemplaires.
Je n'ai jamais songé à faire de l'argent avec ma pauvre
Psyché ^j aussi, j'aurais voulu par-dessus tout rentrer
dans sa propriété exclusive , immédiatement après la
première édition, quitte à ne pas demander le moindre
bénéfice pourries éditions postérieures. Mais, le libraire
courant des chances de perte dans la première, il était
juste qu'il courût aussi la chance de bénéficier plus
tard s'il y a lieu. Tous les gens que j'ai consultés ici sur
ces conditions, sont d'accord sur ce point que je n'en
trouverais pas de meilleures. Mon père les a combattues
j. Le poème de Psyché a paru, en effet, chez l'éditeur Labitte,
en 1841, en un vol. in-12.
— 126 —
jusqu'à présent, mais il est urgent que je termine. Il
aurait été bien doux pour moi de voir Psyché sortir du
même berceau que ses aînés ; elle eût reçu probable-
ment sous vos mains une toilette plus élégante que
celle qu'on lui donnera ici ; mais je crois qu'un livre
partant de Lyon ne peut jamais espérer une complète
publicité, et c'est une nécessité pour le succès d'aller la
chercher à Paris. Si nous avions édité Psyché ensemble
avec des frais d'annonce doubles de ceux que fera un
libraire parisien, nous n'aurions pas donné au livre le
quart de la publicité qu'il lui donnera, et nous n'au-
rions pas vendu la moitié autant d'exemplaires. Or, par
une disposition très-bizarre, mais très-réelle, tout indi-
vidu qui achètera mon livre le trouvera beaucoup meil-
leur, parce qu'il lui aura coûté 3 fr. 50, que si je lui en
avais fait cadeau, auquel cas il ne l'aurait peut-être
pas coupé !
Je délibère encore sur la question de savoir si je pu-
blierai tout mon bagage ou Psyché seulement. Mon père
incline pour le premier projet, moi pour le second.
C'est aussi l'opinion de Sainte-Beuve, par exemple. J'ai
accompli hier et avant-hier la besogne la plus atroce
pour le cœur d'un poète; j'ai mutilé mon pauvre Eleusis
pour le faire passer sous les fourches caudines de
Buloz; il a décidé que l'estomac de ses abonnés ne
pouvait pas digérer plus de dix ou douze pages de vers.
J'ai donc, avec douleur, réduit Eleusis de trois cents vers.
— 127 —
Je crains de l'avoir abîmé. Je m'en veux de cette con-
cession. J'ai enfin quelque chose qui ressemble à une
promesse que mon poème paraîtra incessamment dans
la Revue; mais la personne de Buloz est si gracieuse
qu'il promet exactement comme les autres refusent, de
sorte que je ne me flatte pas encore. Cependant Quinet,
qui connaît l'idiome de ce sauvage, m'a assuré qu'il
avait été particulièrement aimable pour moi. Ah!
comme la Revue du Lyonnais a un autre accueil que
celui-là, quoiqu'elle soit ornée d'une grande barbe!...
Il faut absolument que nous vengions ce pauvre Lyon
de sa mauvaise renommée; si vous saviez comme on
nous considère ici ! Bien des gens ont l'air de me dire :
« Comment donc, Monsieur, vous venez de Lyon, et
vous n'êtes pas complètement stupide ! » Soyez tran-
quille, nous leur ferons rengainer leur sot compliment.
Que je devienne seulement un tout petit peu grand
homme, je veux qu'alors on demande la Revue du Lyon-
nais des cinq parties du monde.
J'ai vu l'excellente M^e Valmore ; elle venait d'arra-
cher son fils à la conscription ' ; toute la famille était
dans une grande joie. M. Valmore m'a annoncé son
I. Ce fils est M. Hippolyte Valmore, aujourd'hui chef de burean
honoraire au ministère de l'Instruction publique. M. Valmore, de
son vrai nom Lanchantin , était un comédien de {Province assez
distingué. M°io Valmore a joué aussi la comédie avec son mari,
dans les premiers temps de leur mariage. M. Lanchantin, dit Val-
more, est décédé il y a deux ou trois ans seulement.
— 128 —
^
engagement pour l'Italie et son départ presque immé-
diat ; j'ai beaucoup regretté qu'il fût si prompt, c'eût
été pour moi un grand plaisir de voir quelquefois de si
nobles caractères. Je n'ai vu qu'une fois aussi Henri
Brun ; je n'ai pas eu un moment de loisir, et pourtant il
me serait impossible de dire ce que j'ai fait. Je n'ai pas
corrigé un seul vers et j'en ai beaucoup à modifier, et
je n'ai répondu qu'à une faible partie des lettres que
j'ai reçues. Je n'ai fait que m'agiter dans le vide et
souvent dans la tristesse. J'ai hâte d'en avoir terminé
avec cette mise en scène et d'aller recommencer à tra-
vailler dans le calme et le recueillement. Je ne puis
trop fixer encore Tépoque précise de l'apparition de
Psyché ; cependant je vous prie de me conserver dans
le numéro de juillet, s'il doit paraître le 2 $ , une place
pour la publication d'un fragment Adieu, mon cher
ami, je vous serre la main. ,
Victor de Laprade. '|
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré| 338
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 5 — i5 mars 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Janvier de La Motte. — Le Baptême de Mi'e Ne-
vada. -— Théâtres; Château - d'Eau , Comédie -Française, Gaîté,
Italiens. — Un Concert au Figaro.
Varia : M. Rouher poète socialiste. — Les Faux Objets d'art. —
Les Amours blessés. — Folie prénominale. — Une Lettre de Louis
Veuillot. — Glissez, mortels, n'appuyez pas. — Une Chanson nor-
mande. — Pensées d'un misanthrope,
Les Mots de la Quinzaine. — Petite Gazette.
Variétés : Lettres inédites.
La Quinzaine. — Janvier de La Motte. — Le Baptême
de M''« Nevada. — Le député Eugène Janvier de La
Motte, qui vient de mourir (27 février), demeurera
longtemps légendaire. Comme préfet de Pempire, dans
l'Eure, de 1855 à 1869, il a laissé des souvenirs inou-
bliables. Beau parleur, bien fait de sa personne, insi-
nuant et habile, prodigue et surtout peu scrupuleux en
matières administratives, et regardant comme bons tous
les moyens pour arriver au but, M. Janvier de La Motte
I. — 1884. g
avait séduit tout le monde dans son département. On
l'admirait, on l'aimait, et naturellement aussi on le jalou-
sait. Il menait à Évreux une existence brillante et tur*
bulente qui éblouissait absolument les populations. Il
avait tout le monde pour lui dans ce département qui,
par reconnaissance, Ta envoyé à la Chambre aux der-
nières élections, tout bonapartiste avéré qu'il était.
Il est un corps d^éiat que Janvier de La Motte avait
particulièrement fasciné et acquis à sa personne comme
à ses intérêts, le corps tout entier des pompiers.
Tous les pompiers de l'Eure étaient les enfants de
Janvier de La Motte; il le leur disait en toute oc-
casion et avec une grande apparence de sincérité.
Quand ce jovial et spirituel préfet passait en revue
ses troupes à pompe, les soldats frémissaient de bonheur
sous les armes en contemplant le haut fonctionnaire qui
daignait descendre jusqu'à eux. Aussi se seraient-ils fait
tous tuer pour lui. Cette popularité locale avait dépassé
les frontières du département où régnait Janvier de La
Motte. Sa réputation de fonctionnaire aimable et facile
était venue jusqu'à Paris, où il passait d'ailleurs la plus
grande partie de son temps, et les journaux publiaient
sur son compte d'incessantes anecdotes. Alex. Dumas
père prit même un jour ce préfet modèle pour en faire
un type très heureusement réussi dans une de ses der-
nières pièces, Madame de Chamblay. Le préfet sceptique,
viveur, spirituel, aimable et de beau monde, de la pièce.
1
— i3i —
de Dumas, est tout à fait le portrait de Janvier de La
Motte, à la personnalité duquel s'appliquent absolument
tous ces adjectifs. Il menait si gaiement sa préfecture à
grandes guides, introduisant à Evreux la vie de Paris,
et stupéfiant par son luxe et ses.fantaisistes dépenses les
calmes et parcimonieux habitants de son département ! . . .
Après la guerre, en juillet 1871, le gouvernement de
M. Thiers fit arrêter et emprisonner Janvier de La Motte
pour le traduire en cour d'assises, sous prétexte de
concussion administrative dans l'exercice de ses fonc-
tions préfectorales. L'État ne réclamait pas moins de
21 3,861 francs à l'ancien préfet, l'accusant d'avoir illé-
galement employé cette grosse somme en dépenses
inavouables. L'affaire se déroula devant la cour d'as-
sises de la Seine-Inférieure le 2G février 1872. Janvier
de La Motte se défendit très crânement, démontrant
qu'au total il n'avait rien mis dans sa poche de la somme
dont on lui demandait le remboursement, et établissant
de la manière la plus claire qu'il se l'était procurée à
l'aide de ces virementsde fonds publics, si habituels sous
l'empire. Il fut victorieusement aidé dans sa défense par
la déposition du ministre des finances d'alors, M. Pouyer-
Quertier,qui se déclara en tous points favorable au système
adopté par Janvier de La Motte pour expliquer sa con-
duite. Il résulta de cette déposition de M. Pouyer-Q^uertier
l'acquittement du prévenu ; mais le ministre des finances
le paya de sa place, et il dut démissionner. Jugez un
peu ! un ministre des "finances en exercice excusant les
virements de fonds publics!...
A la Chambre, Janvier de La Motte se fit une situation
très distinguée d'orateur politique. Il avait beaucoup de
verve, d'entrain, de vivacité et d'opportunité dans la
repartie, et il discutait les questions d'affaires avec plus
de sérieux et d'habileté pratique qu'on n'aurait dû en
'attendre d'un homme qui semblait s'y être préparé si
peu. Les questions de finances lui étaient particulière-
ment familières; mais, comme il était de la minorité, il
parlait forcément dans le vide. On l'écoutait cependant
avec plaisir, et nous nous souvenons de l'un de ses suc-
cès oratoires dans la question des conventions de che-
mins de fer, succès qui lui valut les félicitations même de
la majorité. Ce fut son dernier triomphe. Il tomba frappé
peu après par le mal implacable qui vient de l'emporter
à soixante-un>ans.
— Une charmante cantatrice de l'Opéra-Comique,
mais qui n'a fait qu'y passer, M^ie Nevada, vient d'en-
trer avec un certain éclat et un certain bruit dans la re-
ligion catholique. M^'e Nevada est une Américaine qui
n'appartenait jusqu'alors à aucune religion; elle n'a
donc pas abjuré le protestantisme, ni aucun autre culte,
ainsi que Pont dit à tort quelques journaux. Il paraît
qu'en Amérique il est de mode, dans beaucoup* de fa-
milles, de n'imposer aux enfants, à leur naissance, au-
cune obligation de croyance pour l'avenir; on attend
— i33 —
que l'âge de raison ait développé leurs sentiments et
leurs idées, et ce sont eux alors qui choisissent la reli-
gion qu'ils désirent professer, ou bien qui n'en choisis-
sent aucune. M'^e Nevada, qui avait été assez remarquée
à rOpéra-Comique dans la Perle du Brésil^ a rompu
récemment avec ce théâtre pour des questions privées
qui n'ont pas transpiré dans le public. On a été jus-
qu'à prétendre, à ce moment-là, qu'elle allait entrer en
religion. La vérité est qu'elle voulait tout simplement
entrer dans une religion quelconque, et elle a donné la
j^Lpréférence à la nôtre, ce qui est très aimable de sa part.
^■C^est M^^e Mackay, la même M^^ Mackay qui a eu le
^■différend que Pon sait avec Meissonier, qui a servi
^Bde marraine à M^^^ Nevada.
^B La cérémonie a eu lieu dans une chapelle de l'avenue
^B^Hoche, et au milieu d'une grande affluence. Puis il y
^Ba eu, à la sacristie, réception et dragées. Enfin, dans
^■quelques semaines, M^l^ Nevada fera sa première com-
^B munion, puis recevra la confirmation. Cest ce qui s^ap-
^B pelle mener les sacrements au pas de charge ! Ce bel
et édifiant exemple ne va-t-il pas donner à Mlle van
Zandt, qui n'appartient non plus à aucune religion, la
pensée d'imiter son ancienne camarade de théâtre ? La
charmante Lakmé, qui est liée aussi avec les Mackay,
ne manquera pas, dans ce cas, de prendre la même mar-
raine. Cette riche parenté spirituelle ne peut à coup sûr
qu'être à la fois agréable et profitable à l'avenir artis-
— IJ4 —
tique de ces deux cantatrices, qui d'ailleurs ont déjà^
beaucoup de dollars dans le gosier!...
Théâtres. — Nous n'avons eu qu'une nouveauté-
théâtrale dans la quinzaine, et c'est le théâtre lyrique du
Château-d'Eau qui nous l'a offerte avec la première
représentation d'un opéra-comique en trois actes de
MM. Michel Masson fils et Armand Laffrique, mis en
musique par M. Eugène Anthiome, professeur de sol-
fège au Conservatoire. La pièce nouvelle a pour titre
Roman d'un jour (7 mars). C'est la première œuvre iné-
dite que nous serve l'Opéra-Populaire, et nous regrettons
d'avoir à constater sa non-réussite, due plus encore au
livret qu'à la musique ; ce livret est vieillot et obscur,
écrit par deux auteurs sans expérience, et il a profondé-
ment ennuyé ; la musique renferme quelques jolis mor-
ceaux, au second acte surtout, mais il lui sera bien diffi-
cile de triompher de l'insuffisance de la pièce. L'inter-
prétation est aussi des plus ordinaires. M. Sujol, le
ténorino de la Renaissance, est devenu le premier ténor
du théâtre de M. de Lagrené! Nous espérons que ce
dernier va faire tous ses efforts pour prendre une
prompte revanche de ce gros insuccès; ou sans cela,
gare à la subvention !...
— Le jeune Henri Samary a continué ses brillants
débuts à la Comédie-Française dans le rôle d'Horace de
V École des femmes, l'un des meilleurs du répertoire
— i35 —
de son maître^ M. Delaunay. Il y a également réussi.
On peut lui reprocher cependant un peu trop de rapi-
dité dans le débit, puis l'abus de gestes infiniment trop
.variés ; les bras du charmant jeune premier exécutent
en effet un mouvement perpétuel qui doit, à la longue,
singulièrement le fatiguer 1
— A la Gaîté, reprise de Henri III et sa cour^ d'Alex.
Dumas, avec Léonide Leblanc et Volny jouant pour la
première fois les rôles de la duchesse de Guise et de
Henri III. Interprétation un peu terne; c'est à la Co-
médie-Française que devrait être repris ce beau drame
romantique, où M. Volny, un échappé de la rue de
Richelieu d'ailleurs, fait seul suffisante figure.
— Les Italiens ont donné de nouveau Hérodiade, le
ler mars, avec Mlle de Reszké, et le 4 mars avec
Mlle Adelina Garbini, dans le rôle de Salomé. M^ie de
Reszké a eu un très beau succès interrompu malheureu-
sement, après le premier soir, par une laryngite subite
qui doit l'éloigner pour un certain temps du théâtre.
Quant à M^i^ Garbini, elle a fait preuve de qualités pré-
cieuses; elle a du style, une voix chaude et bien tim-
brée et beaucoup d'habileté scénique. Maurel, les deux
frères de Reszké et M^^ Tremelli complètent la meil-
leure interprétation que nous ait encore présentée le
nouvel Opéra-Italien depuis son ouverture.
— Un Concert au Figaro. — La Société du Figaro
vient de voter sa prorogation pour trente ans et de faire
— i36 —
la toilette de son hôtel. Le galant barbier a donné, à c<
propos, le mercredi $ mars, dans ses bureaux transforméj
en salons de réception, une fort belle soirée musicale*
dont notre collaborateur Ch. Read nous envoie le récit.
Gela rappelait et dépassait les fêtes offertes au schah d(
Perse en 1873, au prince de Galles en 1878, aux étui
diants espagrrols en 1881, à la délégation hongroise]
en 1883. Le « tout Paris » de la presse, des livres, des
arts, delà politique (du moins de celle du passé et peut*i
être de celle de l'avenir) a été là représenté de dix heures
du soir à deux heures du matin. Voir la longue liste (in-
complète encore) que les maîtres de la maison ont buri-
née de leurs hôtes, en tête desquels on voit les noms de
M. Silvela, l'ambassadeur d'Espagne, du^ baron Hauss-
mann, de MM. Emile Augier et Ludovic Halévy, Garo-
lus Duran et Gabanel, Franceschi, de Blowitz, etc.,
etc. Le programme donnait seulement les noms de huit
artistes : M^^^^ Richard et Salla-Uhring, MM. Faure,
Gayarre, Gailhard, Maurel, Edouard et Jean de Reszké.
M. Gailhard a brillé par son absence, mais à sa place on
a eu Tamberlick, qui n'était pas annoncé.
Faure a ouvert le feu avec son Je crois, paroles de
Gh. Vincent. — Le boléro des Vêpres siciliennes de
Verdi a été chanté par M^^e Salla. — Les frères de
Reszké ont eu un très grand succès avec le duo fort ori-
ginal, sans accompagnement, qu'ils se sont arrangé
eux-mêmes sur la ronde des dragons d'Alcala, de Car-
- .37 -
merij de Bizet. Il leur a fallu le redire, ce duo si crâne
qui va si bien à leurs voix si mâles. — Maurel a fait un
plaisir extrême en disant avec un art infini la belle mé-
lodie de Tagliafico : Pauvres fous ! — M^ne Richard ; le
grand air de la Reine de Saba, ce cheval de bataille du
Conservatoire. — Puis Gayarre, le ténor espagnol du
Théâtre-Italien et le lion du jour, est venu chanter, en
italien, l'air Ange si pur, de la Favorite. Il a produit une
grande impression d'étonnement surtout, car le ténor,
cet oiseau rare, est devenu si rare ! Celui-là en est un
— extraordinaire sans contredit. Ses forte sont des for-
tissimo et ses piano sont des pianissimo. Duprez, qui a
créé la Favorite, et qui disait Ange si pur autrement...
et peut-être mieux, se trouvait parmi les auditeurs de
Gayarre; il a cordialement applaudi son jeune et heu-
reux successeur, qui, chaleureusement rappelé, a dit
La donna è mobile de Rigoletto. — M^e Salla et Faure
ont clos la première partie de ce beau concert par le
duo de Mireille.
Tamberlick est venu ouvrir la deuxième partie en
chantant avec Faure son duo du Crucifix, paroles de
Victor Hugo. — Faure a dit ensuite la Chanson dulPrin-
temps, de Gounod, ce chef-d'œuvre toujours acclamé, et,
comme on le bissait, il a escaladé la balustrade de fleurs
formant l'estrade et s'est mis au piano pour s'accompa-
gner lui-même dans le Rêve, de Darcier, superbe mélo-
die qui lui a valu une ovation méritée. — Le Concerto
— i38 —
romantique de Godard a été divinement joué par Mar-
sick, le merveilleux violon. — M'ie Richard a chanté
Nuit d^été, chant de crépuscule de Victor Hugo, musi-
que de Joanni Perronnet, un jeune compositeur qui pro-
met. — La délicieuse romance d'/Z^rcu/^^/i^n, de Félicien
David, a été dite en français par Gayarre, et fort bien
dite, quoiqu'un peu trop lentement. — Enfin le quatuor
de Rigoletto a été enlevé par M^es Salla et Richard,
MM. Gayarre et Maurel, et il a enlevé aussi les auditeurs,
qui ont voulu l'entendre une seconde fois.
N'oublions pas de dire qu'un très beau btiffet de
Chevet a permis aux nombreux assistants de s'abreuver
de Champagne Beaumarchais, lequel était à sa place et
coulait à flots.
Varia. — M. Rouher poète socialiste. — A propos de la
mort récente de M. Rouher, notre confrère Georges Du-
val, de VËvénementj a recherché et trouvé un volume de
poèmes politiques, les Populaires ^ fait par M. Rouher
de complicité avec un ami nommé Turgard, et qui parut
en 1848. Onze pièces dudit volume sont de M. Rouher.
En voici une pour échantillon :
A un Républicain.
Dieul le triste tableau que celui de la vie!
Elle n'est que passage, et c'est une agonie.
' Chacun pensant pour soi, vient l'inégalité,
- -39 -
Et de là l'exploiteur, et de là l'exploité.
Ici, c'est un seigneur à l'allure importante,
Ordonnant, commandant et jetant l'épouvante,
A l'œil brillant et vif, au geste impétueux.
Là-bas, c'est un maudit auteur cadavéreux.
Au front qui, se penchant jusque sur la poitrine,
Semble vouloir tomber sous la faim qui le mine !
D'un côté, c'est l'avare entassant son trésor,
Faiblissant de besoin tout en pressant son or.
De l'autre, l'insensé prodiguant la richesse
A tous les faux plaisirs qu'enfante la mollesse;
Plus loin, dans ce réduit humide, obscur et froid,
Dont un fumier puant semble former le toit,
C'est un cultivateur, cultivateur à gage,
Duquel on a loué le bras et le courage ;
Il cultive les blés dès l'aube jusqu'au soir.
Il n'en goûte jamais : il mange du pain noir.
Mais quelques pas plus loin du pauvre prolétaire,
Dans un vaste logis, c'est son propriétaire.
Celui-ci du labour n'a pas sujétion.
Sa sueur n'arrosa jamais un seul sillon;
Mais un autre travail, et que n'est-il plus rare!
Occupe ses instants; il compte, il accapare,
Et spéculant sur tout sans aucune pudeur.
D'une famine en train fait hâter la lenteur.
Oui, que l'égalité soit complète, absolue,
Que celui qui conduit le soc de la charrue,
L'ouvrier, l'écrivain, le peintre ou le sculpteur,
Soient égaux par les droits comme par le bonheur.
De la fraternité faisons notre devise !
Et, chassant de nos cœurs le froid qui nous divise,
Fermons le gouffre affreux des révolutions.
En ne livrant combat qu'avec nos passions;
— 140 —
Enfin, pour compléter ton immortel ouvrage,
Fais un dernier effort digne d'un grand courage,
Au règne des tyrans porte le coup de mort !
Inutile, n'est-ce pas, de se prononcer sur le mérite
littéraire de cette poésie (?). Mais avouez que c'est un
assez curieux spectacle que de voir M. Rouher, socialiste,
rompant des lances contre les propriétaires et faisant la
guerre à l'infâme capital.
Les Faux Objets d^art. — Voici deux anecdotes ra-
contées par Clarelie à l'occasion des faux en matière
d'art, dont il a tant été parlé à propos de certains ta-
bleaux attribués à Corot :
a Souvent, quand il s'agit de vieux objets d'art , les
artistes sont poussés à la contrefaçon par cet engoue-
ment qui fait qu'un amateur achètera une œuvre très
cher s'il la croit ancienne, et n'en voudra à aucun prix
s'il la sait moderne. Il circule parmi les collectionneurs
une anecdote célèbre sur ce sujet. Un ciseleur de grand
mérite se présente un jour chez l'un des plus riches
amateurs de Paris, et lui montre un coffret Renaissance
du plus parfait travail. L'amateur examine, admire
beaucoup, et, séduit par la beauté de l'objet, s'informe
du prix. Le ciseleur prie l'amateur de le fixer lui-
même.
« Ce n'est pas mon affaire. Combien demandez-
vous, voyons ? Cinquante mille francs?
— I4J —
— Ah! monsieur le Baron, que je suis heureux de
vous voir estimer si haut mon travail ! Je ne veux
pas vous voler : le coffret n'est pas ancien ; c'est moi
qui Tai exécuté. Je vous le donne pour quatre mille
•francs.
— C'est très bien ce que vous faites là, mon ami,
dit le baron; vous êtes un honnête homme, vous. C'est
très bien. Je ne prends pas le coffret. «
M. de Longpérier, qui a été le connaisseur le plus
expert de notre temps, a passé une partie de sa vie à
démasquer des supercheries de ce genre. Il apportait à
dépister la fraude une pénétration qui tenait du pro-
dige. Un jour quelqu'un lui soumit deux ivoires,
l'un du XlJe siècle et l'autre du XVI« , qu'il venait
d'acheter, et dont l'authenticité lui paraissait inatta-
quable, car ils étaient très beaux. Sans qu'il pût dire
pourquoi, ils furent cependant suspects à M. de Long-
périer, auquel ils semblaient n'être que des copies
supérieurement exécutées. Mais comment arriver à une
preuve? Après les avoir tournées et retournées, il sourit
et les rendit à l'acheteur.
« Ils sont faux, vous pouvez en être sûr.
— C'est impossible.
— Regardez la disposition des couches de l'ivoire
dans les deux objets. Il y a soi-disant quatre siècles de
distance entre les deux. Et pourtant, examinez-les
bien, ils sortent de la même dent.»
— 142 —
Les Amours blessés. — Dans une très curieuse fête
musicale donnée, il y a quelque temps, au bénéfice des
malades de l'hôpital Saint-Louis par les internes de ce
grand établissement, on a chanté un air fort original et
des plus piquants, qui a obtenu un vif succès, dû un peu
aussi aux paroles à double entente et tout à fait char-
mantes qui lui servaient de thème. Ces paroles n'avaient
pas d'ailleurs été composées pour la fête musicale en
question où eut lieu, chacun s'en souvient encore, la
première et unique représentation d'un certain ouvrage
lyrique intitulé Louis XI et baptisé par ses fantaisistes
auteurs du titre non moins nouveau qu'abracadabrant
d^opéra polymorphe. Elles avaient été inspirées en 1859
au docteur Motet, alors interne à la Charité et aujour-
d'hui codirecteur d'une maison de santé pour les ma-
ladies mentales, par un panneau que le peintre Stéphane
Baron avait décoré pour la salle de garde des internes
de cet hôpital, véritable musée où les peintres les plus
célèbres de ce temps ont laissé successivement des traces
de leurs visites. — Voici cette jolie pièce de vers, ou-
bliée, jusqu'au mois de janvier dernier, dans les archives
d'un hôpital-, et qui mérite vraiment de survivre à la
curieuse soirée où il nous a été donné de l'entendre de
nouveau.
; LES AMOURS BLESSÉS
' ' Sorti de Cythère,
Un essaim d'amours
- .43-
Un jour voulut faire
Quelques méchants tours.
Sur leurs blanches ailes
Portant le carquois,
Les petits rebelles
Courent à la fois
Au jardin Mabille,
Oiî gaîment sautaient
La blonde Camille,
Qui les attendait ;
La jeune Lydie,
La brune Phryné,
L'ardente Cynthie
Et Leucothoé;
Phalange amoureuse,
Toutes étaient là.
La bande joyeuse
Cria : « Les voilà ! »
Et sous les charmilles.
Aidés par la nuit,
Amours, jeunes filles
S'éclipsent sans bruit.
Les pauvres enfants virent avec peine
Qu'il n'est point, hélas! de plaisirs complets,
Et que le bonheur trop souvent amène
De cuisants regrets.
Ils ont sur le front la triste auréole.
Sous un bandeau vert l'un avait caché
— 144 —
Son œil tout meurtri ; d'une roséole
L'autre était taché.
Un petit amour sur une béquille
Traîne lentement son pas incertain ;
Son aile est brisée, et son pied vacille
Le long du chemin.
Comment à Vénus raconter l'affaire?
Comment expliquer un mal si subit.?
D'un air tout confus à la tendre mère
Voici ce qu'on dit :
« De notre malheur apprenez la cause-
Nous avons ainsi déchiré nos mains
Pour avoir voulu cueillir une rose
Chez ces gueux d'humains.
« Nous n'avons pas vu l'épine traîtresse
Qui se dérobait sous de blanches fleurs.
Ah ! secourez-nous dans notre détresse,
Calmez nos douleurs. »
Leur plainte toucha l'élégant Mercure.
Il les fit entrer, et, d'un air narquois,
Le dieu promit de guérir la piqûre
De leurs petits doigts.
Folie prénominale. — On sait que M^^ Paule Mink,
la célèbre socialiste, est mariée à un sieur Négro,
ancien ouvrier mécanicien Montpellier. Il y a deux
ans, elle mit au monde un petit garçon auquel elle
voulut imposer, en le déclarant à l'état >civil, les pré-
- 145 - •
noms de Ludfer-Blanqui-Vercingétorix. Le maire refusa
d'inscrire d'aussi singuliers prénoms, et un jugement sur-
venu pour régler la question lui donna raison. Il y a
quelques jours , Mf"e Négro-Mink vient d'accoucher
d'un nouveau garçon auquel elle a voulu donner cette
fois les noms de Spartacus-Blanqui-Révoluîion. Même
refus du maire.
Le ménage Négro-Mink s'est alors adressé au mi-
nistre de la justice pour se plaindre de ce procédé;
mais il est fort probable que M^e Mink ne gagnera pas
son procès plus facilement que la première fois.
Une Lettre de Louis Veuilloî. — Nous donnons ci-
après une lettre tout intime du célèbre polémiste, qui
n'a certainement pas été comprise dans sa Correspon-
dance) ce qui lui donne, outre son mérite littéraire, celui
d'être à peu près inédite. Elle fut adressée, il y a quel-
ques années , à un jésuite qui professait la philosophie
au collège de Mongré, le P. Babaz. Le P. Babaz,
que nous avons personnellement connu, était un excel-
lent homme, et, de plus, un apiculteur distingué. Il avait
écrit sur les abeilles un ouvrage plein de curieux détails ;
les lignes suivantes en pourront donner une idée:
« Un apiculteur, disait-il, n'est pas tout à fait un
homme comme un autre. C'est un homme essentielle-
ment passionné d'abord ; et quiconque s'est un peu fa-
miliarisé avec les abeilles, les a vues de près, fréquen-
— 146 —
tées, soignées surtout, est un homme pris; il n'a pas
seulement pour elles une affection quelconque, mais une
passion véritable, douce , calme, il est vrai, sans vio-
lence , mais sincère et profonde , inépuisable surtout en
plaisirs purs et tendres préoccupations de toute sorte.,
C'est avec elles une lune de miel perpétuelle. »
Voici maintenant la lettre que Louis Veuillot écrivait,
au P. Babaz, qui lui avait envoyé un exemplaire de sa
Cave des Apiculteurs,
Certes, mon Père, j'aime l'abeille, la bête libre et serviable,
sauvage et policée, courageuse au travail et au combat, vivant^
dans les splendeurs de l'air, tirant le bon du beau et l'utile du
pur, distillant le miel si loué de l'Esprit-Saint, forgeant la
cire dont l'Eglise fait si grand emploi, armée d'un dard cui-
sant, non mortel, c'est-à-dire qu'un journaliste qui pourrait
ressembler à l'abeille, je n'hésiterais pas à l'appeler un bon
garçon; mais l'abeille se maintient, et le journaliste se gâte.
Tels étaient mes sentiments pour l'abeille avant de vous
avoir lu. Depuis que je vous ai lu, mon admiration n'a plus
de bornes. On sait toujours que Dieu fait bien ce qu'il fait, et
on rignore toujours. Vous m'avez introduit dans cette mer-
veille, et on ne lit pas souvent un livre de piété qui pousse si
fortement à l'adoration. Dieu vous a fait pour décrire l'abeille.
Je ne connais que quelques parties de votre cave, car je ne lis
pas comme je voudrais. Je l'inspecterai avec soin au premier
loisir. Ce sera un régal. Vous a-t-on dit que vous êtes maître
écrivain? Si vous ne le savez, pas, je suis bien aise de vous en
donner la nouvelle. Il y a de l'abeille en vous. C'est simple,
c'est léger, c'est ardent. Il y a ce joli bourdonnement dans le
soleil de la bonne ouvrière qui chante en faisant son travail, et
le miel qui est du miel et la cire qui est du feu découlant en
— 147 —
abondance; et tout cela est parfumé du meilleur arôme des
fleurs, et on sent que le dard ne manque pas.
Je suis bien content que vous vous sentiez de l'amitié pour
moi, j'en ai beaucoup pour vous. Généralement le Jésuite
m'est cher et je souhaite qu'il produise des chefs-d'œuvre ;
lorsqu'il s'y met, c'est pour moi un triomphe personnel, et j'en
ressens une joie profonde. Vous m'avez fait passer par là; vous
avez mis une flèche dans mon carquois. J'avais mes Jésuites
martyrs, mes Jésuites théologiens, mes Jésuites mathémati-
ciens, etc., etc.; je tiens mon Jésuite naturaliste et apiculteur.
Merci, mon Père. Mais il faut travailler et nous donner une
série de ces petites bêtes qui font si bien le catéchisme. Ne
perdons pas de vue nos fins et montrons partout le bon Dieu
à cet imbécile monde qui ne veut le voir nulle part. Vos abeilles
mèneront bien des gens à confesse ; vos araignées en prendront
plusieurs dans leurs filets. Lancez-les sur la terre avant qu'on
ne vous guillotine, et quand nos nigauds viendront avec leur
couperet, ils seront bien attrapés; les abeilles et les araignées,
qu'on ne guillotine pas, prêcheront à votre place.
Adieu, mon Père. Priez pour moi Celui qui vous a montré
les abeilles. Hélas! que je fasse un peu de cire, un peu de
miel. Et puissé-je passer une fois quelques heures avec vous,
près des ruches, pour voir comme ces petites bêtes du bon
Dieu font bien ce travail dont les grosses bêtes (j'en juge par
moi) ont tant de peine à se tirer.
Votre bien respectueux et dévoué serviteur.
Louis Veuillot.
Glissez, mortels, n'appuyez pas, — On pouvait croire,
nous écrit M. Thénard, que l'intéressant et loyal petit
livre d'Edouard Fournier, l'Esprit des autres^ avait été
lu, feuilleté et mis à profit par les "gens de lettres, et
— 148 -
qu'on ne retomberait plus dans les grosses erreurs signa-
lées par l'érudit critique. Jugez de ma surprise quand,
jetant dernièrement les yeux sur un numéro du Figaro
(20 septembre 1883), j aperçus à la cinquième colonne
de la première page un paragraphe commençant ainsi :
« On nous demande quel est l'auteur du vers passé en
proverbe : Glissez, mortels, n'appuyez pas.
Et M. Nous, pour n'être point pris sans vert, répond
sans hésiter, sans remords de conscience : Ce vers est
de Louis Sallentin, curé d'un village de Beauvoisis
avant la Révolution, qui, ayant donné sa démission en
1793, vint à Paris, où il s'occupa de littérature ; son
œuvre principale est l'Improvisateur français, dans le-
quel se trouve le distique :
Telle est de nos plaisirs la surface légère;
Glissez, mortels, n'appuyez pas.
M. Nous appelle cela un distique, sans doute parce
qu'il n'y a que deux vers ; par malheur, ils ne riment
pas ces deux vers, et c'est la condition nécessaire pour
que deux vers isolés forment un distique; ces deux vers
à rimes différentes sont pris à un quatrain qui n'est pas
sorti de la plume du curé Sallentin ; le voici tel qu'on
Ta copié au bas d'un tableau représentant des pati-
neurs :
Sur un mince cristal l'hiver conduit leurs pas;
Le précipice est sous la glace.
— 149 —
Telle est de nos plaisirs la légère surface.
Glissez, mortels, n'appuyez pas^
Si l'on m'avait adressé la question dont il est parlé
plus haut, j'aurais répondu à mon correspondant :
Monsieur, la lumière est faite depuis 1855; Edouard
Fournier a prouvé que ce charmant quatrain, après avoir
été attribué au hasard à Voltaire, parce qu'il n'est pas
indigne du maître de la poésie légère, était sorti de la
plume du poète Roy.
Edouard Fournier traite de pauvre diable l'auteur de
notre quatrain ; peut-être aurait-il changé d'opinion s'il
eût lu les Mémoires du duc de Luynes. — En effet,
Roy était le Quinault de la cour de Louis XV : il serait
entré à l'Académie si, dans sa première jeunesse, il
n^avait point écrit contre elle. « J'appris hier, écrit de
Luynes le 10 février 1754, la mort du fameux poète
Roy; il n'avait que soixante-huit ans. Il est mort
d'apoplexie. On ne peut lui refuser les justes éloges que
méritent ses vers lyriques. Il serait à désirer qu'il ne se fût
pas laissé aller à la facilité qu'il avait de faire des vers. »
Rendons à Roy ce qui lui appartient; et, si le distique
dont on fait don à Sallentin peut lui procurer quelque
notoriété, que le charmant quatrain soit une occasion
de rendre justice à son auteur.
I. On trouvera ce quatrain à la page 108 de l'Anthologie de qua-
trains français publiée par M. Brunton (Paris, Librairie des Biblio-
philes, 1877; I vol. in-i8).
— i5o —
Une Chanson normande. — Notre confrère Narcisse
Pichard, Phabile rédacteur en chef du journal le Pays'
de Caux, cite une vieille chanson normande, retrouvée
par lui dans un recueil oublié et qui date de 1789. Elle
porte d'ailleurs sa date avec elle. Nous croyons superflu
de donner la traduction des quelques mots de patois de
terroir qu'elle contient :
I
Ah! qu'on est malheureux t'cheu se,
D'avè femme jolie!
Car on a par là, saperdiè,
Nombreuse compagnie.
Les messieurs sont si envieux,
Qu'ils viennent faire les doux yeux
A la bonne amie de mè, *
A ma bonne amie!
II
Les messieurs qui viennent t'cheu nous
S'appellent de la nobleiche, *
Ils ont des grands farfarous J
Qui leur barrent les fesses !
- ■ Avec leurs habits brodés,
Et leur capet tout galonné. |
Ah ! que je hais la nobleiche t'cheu mè, 1
Ah! que je hais la noblesse!
III
C'était un jour de Saint Denis,
C'était un jour de fête.
— i5i —
Ils embrassaient la femme à mè...
Ah! la damnée nobleichel
Et la bougresse qui les souffrait,
Je crois ben que le diable s'en mêlait!
Ah ! que je hais la nobleiche t'cheu mè,
Ah ! que je hais la nobleiche !
IV
Après qu'ils eurent bien ribotté.
Ils me dirent : « Grosse bête,
Nous allons parla saperdié!
Te fiche par la fenêtre !... »
Mais je fus le plus fin, et je me sauvis.
Je pris ma coiffe, et j'm'écappis
Dans l'étable aux bêtes à mè,
Dans l'étable de mes bêtes !
Pensées d'an misanthrope. — Claretie nous assure
qu'il a copié les suivantes dans l'album d'un misan-
thrope qui est en même temps un littérateur très connu,
dont il nous promet de révéler bientôt le nom :
— Le gros rire est l'ébriété de la gaieté.
— Les grandes pensées viennent du cœur — et par-
fois du cerveau; les mauvaises pensées viennent du
ventre.
— La vie est un voyage où l'on n'aspire qu'à des
haltes, et lorsqu'on y atteint, comme il y fait ou trop
froid ou trop chaud, il faut repartir.
— Il est des artistes à qui leurs confrères reconnaissent
— l52 —
loyalement toutes les qualités, simplement parce qu'elles
ne leur donnent pas le succès. Un génie inédit serait
l'idéal des confrères.
— J'ai vu souvent des gens déshonorés se montrer
plus susceptibles sur l'honneur que de simples honnêtes
gens. Us me rappelaient ces amputés qui sont encore
sensibles de leur jambe coupée.
— Le sort vous accorde parfois une revanche d'une
minute. Si vous voulez la prolonger, elle vous échappe.
Il y a des bonnes fortunes de la fortune qu'il ne faut
pas essayer de changer en liaisons.
— Ce qui ne saurait être traduit d'une langue dans
une autre est peut-être un bibelot précieux; ce n'est pas
un trésor d'une valeur absolue. Un tableau admirable
n'a pas besoin d'un jour spécial.
LÈS MOTS DE LA QUINZAINE
On prétend que Legouvé, à quelqu'un qui s'étonnait
qu'il eût voté pour l'un des derniers élus, répondait
l'autre jour : « Que voulez-vous? je ne connais rien
contre lui que ses écrits, et c'est si peu de chose ! »
Le mot est ancien, mais Legouvé était bien capable
de l'inventer.
Raconté par Aurélien Scholl :
La femme d'un lieutenant de
vaisseau, actuellement
- i53 —
en Chine, est vivement pressée par un jeune homme
qui lui fait la cour. Au moment où il vient de la saisir
entre ses bras, elle s'échappe, en s'écriant avec indi-
gnation :
«Jamais, Monsieur!... Mon mari est en mer, ce
serait lâche. A son retour, je ne dis pas!... »
L*évêque de X... cause avec un jeune homme.
Par un mouvement machinal, il ouvre sa tabatière et
la présente à son interlocuteur.
« Merci, Monseigneur, fait le jeune homme : grâce à
Dieu, je n'ai pas ce défaut.
— Oh ! riposte le prélat en riant^ si c'était un défaut,
I vous l'auriez. ;> {Gaulois.)
Monsieur et sa belle-maman cherchent un apparte-
lent pour le terme d'avril.
Un concierge, chez lequel ils se présentent, inspecte
|ses aspirants locataires d'un œil inquisiteur, puis for-
lule le sacramentel :
« Vous n'avez pas de chiens avec vous?
— Non ! non ! répond le gendre distrait : il n'y a que
madame. » (^Clairon.)
Un locataire furieux se précipite dans la loge de son
concierge, et, l'apostrophant :
« Ah ! je vous félicite de la façon dont vous veillez
- i54-
sur la maison... Je viens d'apprendre que depuis trois
mois un galant s'introduit chaque soir dans mon appar-
tement pour voir ma bonne!
— Pardon, Monsieur, répond le Pipelet avec séré-
nité... je connais très bien ce jeune homme, mais j'étais
convaincu qu'il venait pour madame ! »>
iGil Blas.)
Le docteur Guéridon est partisan forcené de la mé-
decine opératoire. Comhie il ne réussit pas souvent ses
expériences thérapeutiques, un de ses malmenés clients
s'exclame :
« Je l'ai échappé belle : cet animal-là a toujours
la mort à ses trousses. » (^Evénement.)
PETITE GAZETTE. — L'Académie française, dont il
vient d'être tant parlé en ces derniers jours, coûte à TEtat
98,000 francs par an, ainsi répartis :
Indemnité à chacun des quarante . . . 1,500 fr.
Le secrétaire perpétuel reçoit en outre 6,000 »
Les cinq membres de la commission du
dictionnaire 1,200 «
Dépense annuelle relative au même
dictionnaire . . . . , 10,000 »
Impression des discours et mémoires . 5,000 »
Frais divers 11 ,000 »
f La plus coûteuse des cinq Académies est l'Académie des
sciences, qui absorbe annuellement un budget de 203,500 fr.
— L'Académie des sciences morales et politiques vient de
donner le fauteuil d'Henri Martin à M. Chéruel, élu par 27
— i55 —
voix sur j6 votants, contre M. Aug. Himiy, seul concurrent.
— L'Académie des sciences a procédé, le 3 mars, à l'élec-
tion d'un membre dans la section de géographie pour rem-
placer M. Puiseux. M. Darboux a été élu par 47 suffrages
sur 53 votants.
NÉCROLOGIE. — Le 27 février est mort à Paris M. André
Thomas, sous-chef au ministère de Pintérieur, et frère de
Henri Thomas, dit Lafontaine, le célèbre comédien.
— Le 29j m. Paul Denormandie, avocat à la Cour d'appel,
frère du sénateur, est mort subitement au Palais de justice, à
la suite d'une plaidoirie.
i
VARIETES
LETTRES INÉDITES
Les lettres et billets qui suivent sont empruntés à la riche
collection d'autographes de M. Badin, caissier général du
ministère de l'intérieure Cet aimable et intelligent amateur
s'est surtout attaché à collectionner des autographes de
membres de l'Académie française depuis son origine.
Nous donnons ci-après trois billets de Chateaubriand. Le
premier, adressé à Esménard, porte la signature du grand
écrivain, avec la particule, dont il négligea peu de temps après
de faire précéder son nom. Ce billet se rapporte à la réception
de Chateaubriand à l'Académie française, laquelle, comme on
sait, n'eut pas lieu par suite d'un ordre de Napoléon venu
au dernier moment. Nous ne connaissons pas les destinataires
des deux billets suivants. Il en est de même de l'intéressante
I. La lettre de V. de Laprade, reproduite dans notre dernier nu-
méro, appartient à cette précieuse collection.
- i56 -
lettre d'Henri Martin, adressée à un écrivain, de célébrité
sans doute, mais dont l'absence de l'enveloppe qui la renfer-
mait ne nous permet pas non plus de donner le nom.
TROIS BILLETS DE CHATEAUBRIAND
1
A M. Esménard.
Lundi 5 avril.
Auriez-vous la bonté, Monsieur et cher confrère, de
confier à mon domestique votre bel habit de l'Institut ?
Il faut bien enfin prendre mon parti et me préparer au
grand jour!
Agréez, Monsieur, l'assurance de tous les sentiments
que je vous ai voués.
De Chateaubriand.
II
Paris, ce 3i mai 1823.
Agréez, Monsieur, tous mes remerciements pour
l'ouvrage que vous avez bien voulu m'envoyer. Vous
savez qu'il y a longtemps que j'en connais le fond
et quelques détails. J'en remets la lecture au moment
où la politique du jour me laissera un peu de loisir
pour m'occuper de cette politique éternelle qui a ses
racines dans la religion.
Chateaubriand.
- i57-
III
Paris, le 14 juin 182 j.
Je me reproche, Monsieur, de ne pas vous avoir
remercié plus tôt. Les affaires, dont je suis accablé en
ce moment, seront mon excuse auprès de vous. Il m'est
difficile de louer votre discours comme je le voudrais,
parce que vous m*avez trop bien traité; mais, cette part
faite à l'embarras que j'éprouve, je vous dirai sans
flatterie que ce discours est un des meilleurs que l'on
ait jamais prononcés dans une société littéraire. Les
saines doctrines défendues par un vrai talent sont une
chose si rare que je ne saurais trop vous féliciter d'avoir
offert à notre Société des bonnes lettres un exemple à
suivre et un modèle à imiter.
Agréez, ^Monsieur, l'assurance de ma considération
la plus distinguée.
Chateaubriand.
LETTRE D^HENRI MARTIN
Saint-Quentin, 12 septembre.
Cher Monsieur,
J'ai été bien heureux de votre bonne lettre, qui m'a
été renvoyée en Picardie, où je suis pour quelques jours
encore. Vous voulez bien m'exprimer des sentiments
- i58 —
qui me vont au cœur, en des termes que je ne mérite
point ; car il n'y a de méritoire que ce qui coûte, et les
témoignages d'affection qu'on est heureux de vous
offrir ne sont point assurément dans ce cas. La recon-
naissance dans nos relations doit être toute de mon côté.
Je n'ai jamais passé une heure auprès de vous sans
emporter quelque précieux butin qui m'enrichissait
sans vous appauvrir; heureuse propriété de cette espèce
de richesse! Il y a des gens de grand mérite, et fort
estimables, chez lesquels on s'instruit comme dans un
dictionnaire; je n'en médirai pas. Mais je préfère, sous
le savant, qu'il y ait un homme, et la pensée elle-même
ne me suffit pas, si elle ne recèle un sentiment. Avec
vous, c'est la vie qui se communique à la vie. Chez
vous, les connaissances sont des éléments organiques
en action, et non pas des matières inertes étiquetées
dans des cases, comme dans la boutique d'un pharma-
cien. Que parlez-vous d'un âge où l'on ne peut plus
produire? Cet âge ne viendra jamais pour vous. Vous
produirez, vous agirez toujours dans ce monde et dans
l'autre, car, si nous ne sommes pas d'accord sur tous
les points, nous le sommes bien du moins, je crois, sur
celui-ci que l'âme est une activité indéfectible, et nous
laissons l'espérance contraire à ces paresseux de boud-
dhistes.
Je:vais donner une bonne nouvelle à Reynaud en lui
apprenant que vous voyagez avec lui entre Ciel et Terre^,
- i59 -
Vous pourrez, je l'espère, en causer bientôt ensemble;
il revient, de son côté, de Plombières, passer quel-
ques semaines à Paris. J'espère que sa santé se sera
bien trouvée des eaux des Vosges. Pour moi, je pour-
suis activement un* travail qui m'intéresse moins, n'étant
plus qu'une simple révision, et dont je voudrais beau-
coup être débarrassé : j'y arriverai sous quelques mois.
Je vais avoir une heureuse fortune à mon retour à
Paris : celle d'y trouver une de vos publications, et ma
première visite sera pour votre libraire. Merci mille fois
de votre souvenir. Ma femme et mes fils vous expriment
leur reconnaissance de celui que vous leur envoyez;
tous sont en bonne santé, mais un peu dispersés pour
quelques jours encore. Je suis en Picardie avec mon
fils aîné; ma femme est à Paris, et mon second fils en
Angleterre, où il est allé voir la magnifique exhibition
de Manchester, occasion unique d'études pour un artiste
en herbe.
Agréez, je vous prie, cher Monsieur, nos sentiments
les plus affectueux et les plus dévoués, et revenez-nous
bientôt avec une provision de santé empruntée au grand
air des Alpes.
H. Martin.
— i6o —
LETTRE DE JULES SANDEAU
A M. Werdet,
24 janvier 18J9.
J'ai fait pour vous, mon cher Werdet, ce que j'avais
promis de faire. J'ai remis votre pétition, non pas à
M. Rouland lui-même, mais entre les mains de M. de
La Rozerie qui, par sa position au ministère, voit le
ministre tous les jours, à toute heure. J'ai appuyé votre
requête ; j'ai parlé plus chaleureusement et mieux que
s'il se fût agi de mes intérêts personnels. Si, jusqu'à
présent, vous n'avez entendu parler de rien, ce n'est
pas ma faute. Je n'ai pas, mon cher Werdet, le crédit
que vous me supposez. Il en est de ma puissance comme
de ma richesse. J'ai une place de 2,400 francs; c'est
toute ma fortune. Cette place, il est vrai, me donne
droit à un logement; mais il est vrai aussi que le loge-
ment qu'on a mis à ma disposition est complètement
inhabitable. Je sollicite depuis plus d'un an une indem-
nité, et je n'ai pu l'obtenir encore. Je reverrai M. de La
Rozerie. Soyez sûr que je ne négligerai rien pour qu'on
vienne en aide à vos infortunes, qui ne me trouveront
jamais indifférent. Mille souvenirs affectueux.
Jules Sandeau.
Georges d'Heylli.
Le Géranty D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 6 — 3i mars 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Explosion de la rue Saint-Denis. — Les pièces en
collaboration. — Coppée au Cercle de la critique musicale. — Expo-
sition de M. Raffaëlli. — Théâtres : Gaîté, Renaissance, Châtelet.
Folies -Dramatiques, BoufFes-Parisiens , Château -d'Eau, Théâtre-
Français, Nouveautés, Odéon, Vaudeville.
Nécrologie : Mignet, Anthony Trollope.
Varia : Un Nouveau Manuel. — Noblesse de contrebande. —
Origines du comte de Paris. — Autrefois et aujourd'hui. — Les
Finances. — La Famille. — Le Dernier Écrivain public.
Les Mots de la fjjiinzaine. — Petite Gazette.
Variétés : Lettres inédites.
La Quinzaine. — La journée du 18 mars, qui rap-
pelle pour la France et surtout pour la ville de Paris
tout entière de si tristes et si pénibles souvenirs, a
été marquée plus particulièrement cette année par une
effroyable catastrophe. Deux maisons de la rue Saint-
Denis, au coin du boulevard Bonne-Nouvelle, ont sauté
partiellement par suite d*explosions provenant de dé-
pôts mal aménagés d'essences minérales ; un officier de
paix, M. Viguier, et un sergent-major des sapeurs-
I. — 1884. (I
I
— iGi —
pompiers, M. Herman, ont trouvé la mort pendant les
recherches qu'ils dirigeaient pour découvrir l'origine
de l'explosion. En outre, plusieurs personnes, vingt en-
viron, et parmi elles un commissaire de police de la
ville de Paris, M. Brissaud, et un officier de paix,
M. Grillières, ont été grièvement blessés.
Cet épouvantable événement a causé dans toute la
ville une émotion extraordinaire qui s'est manifestée
surtout le jour où ont eu lieu les funérailles officielles
des deux victimes (21 mars). Le cercueil du sergent
Herman a été placé dans le grand caveau inauguré ré-
cemment, et où sont inhumées de droit les malheureuses
victimes du devoir qui, comme Herman, comme Froi-
devaux, comme Bellet, succombent dans l'exercice
même du métier de dévouement et de sacrifice dont ils
ont fait leur carrière. Une foule énorme suivait les deux
cercueils; au Père-Lachaise trois discours ont été pro-
noncés, l'un par le préfet de police, le second par le
président du conseil municipal, le troisième par le co-
lonel Couston, commandant des sapeurs-pompiers. Les
funérailles avaient lieu aux frais de la ville ; mais, par
une singulière décision du conseil municipal, que nous
regrettons de ne pouvoir que mentionner sans Tappré-
cier, la ville faisait les frais de l'enterrement civil, mais
non ceux du service religieux. La droite du conseil dé-
clara, après le vote qui consacra cette décision, qu'elle se
chargeait de payer par souscription collective les frais ré-
— ]63 —
clamés par l'église. Cette divergence d'opinions produisit
sei effets au delà même de l'enceinte des séances du con-
seil : pendant la cérémonie religieuse, qui avait lieu à
Notre-Dame, la majorité du conseil municipal, qui assis-
tait en corps aux obsèques, continua à protester en re-
fusant d'entrer dans l'église, et elle attendit au dehors,
devant la porte, que la cérémonie religieuse fût terminée
pour reprendre son rang dans le cortège. Cette attitude
'du conseil municipal a donné lieu à de nombreux com-
mentaires dont le Temps s'est fait l'écho le plus modéré
«t le plus autorisé dans son numéro du 21 de ce mois.
— Le tribunal de la Seine a rendu, le 8 mars, un
jugement qui va mettre singulièrement dans l'embarras,
puisqu'il est destiné à faire désormais jurisprudence, les
auteurs dramatiques qui travaillent en collaboration et
les directeurs de théâtre.
M. de La Rounat, directeur de l'Odéon, voulait re-
prendre les Daaiclieff, pièce célèbre, jouée déjà fruc-
tueusement à son théâtre et qui a pour auteurs M. de
Corvin, le mari de l'actrice Stella Colas, et M. Alex.
Dumas fils, qui a gardé l'anonyme. Or, M. Dumas fils
consentait à ce que cette reprise eût lieu à l'Odéon,
pendant que M. Corvin accordait le droit de celte même
reprise à M. Koning, directeur du Gymnase. Le tri-
bunal a donné raison à M. de Corvin, seul signataire
de la pièce, sans tenir compte de la collaboration avérée
de M. Dumas fils, et il a aggravé son arrêt, en ce sens
— 164 —
qu*il a décidé que, dans tout cas de collaboration/le
consentement des deux auteurs était nécessaire pour
toute autorisation à donner au sujet de leur œuvre
commune. C'est-à-dire que si M. de Corvin dit oui,
pendant que M. Dumas dit non, les deux auteurs tirant
chacun de leur côté la couverture, leur pièce devient
injouable où que ce soit jusqu'à ce qu'ils aient ,pu se
mettre d'accord. Et cela pour toutes les pièces écrites
en collaboration! Supposez Meilhac et Halévy, Chivot
et Duru, ou Leterrier et Vanloo brouillés, voilà toutes
leurs œuvras sous la remise, parce que les deux colla-
borateurs cherchant naturellement l'un à nuire à l'autre,
se nuiront tous les deux et par-dessus le marché nuiront
aux théâtres qui voudront reprendre leurs pièces. La
collaboration deviendrait ainsi impossible! Le juge-
ment du tribunal de la Seine, s'il a jamais force de loi,
est gros de difficultés et de conséquences que les juges
eux-mêmes n'ont ni désirées ni prévues.
— Le 12 mars, le Cercle de la critique musicale et
dramatique a donné un grand repas à Coppée pour
fêter son élection à l'Académie française. C'est chez
Brébant qu'on a banqueté. La plupart des critiques
étaient là, depuis Vitu, qui présidait, jusqu'à Delpit, qui
ne critiqi^e plus. Le dîner a été très gai et le menu de
circonstance : potage Cardinal^ filets Richelieu, glaces
à la Mazarin, etc. On a beaucoup toasté au dessert.
Emile Blavet a même improvisé — peut-être avant de
~ )65 —
venir — un petit couplet des mieux tournés qui mérite
de survivre à cette agape littéraire :
Sous la coupole ils sont quarante;
Ici nous sommes quatre-vingts.
Lesquels valent mieux des quarante,
Seigneur, ou des quatre-vingts?
Qu'importe, puisque les quarante
Font les yeux doux aux quatre-vingts,
Et que le dernier des quarante
Sorti des rangs des quatre-vingts.
Tout en restant un des quarante,
Reste fidèle aux quatre-vingts i
Coppée a ensuite informé l'assistance que sa dignité
d'académicien ne lui permettait plus de continuer à ré-
diger son feuilleton de critique dramatique dans la
Patrie, et qu*il allait résigner ses fonctions. Pourquoi?
Est-ce que la situation de feuilletoniste n'est pas com-
patible avec celle d'académicien ? Ce n'est que le grand
éclat du feuilleton de Janin qui lui a valu un fauteuil à
l'Académie. Pourquoi diable Coppée n'a-t-il pas cru
pouvoir cumuler, et rester à la fois feuilletoniste et aca-
démicien?...
— Un peintre jusqu'alors peu connu, M. Jean-
François Raffaëlli, vient d'ouvrir à l'avenue de l'Opéra,
dans une grande boutique de rez-de-chaussée , une
exposition de ses œuvres. Nous ne savons si cette expo-
sition attire la foule, mais elle vaut vraiment qu'on y
vienne» Rien de plus curieux, de plus original, de plus
— i66 —
personnel. Ce n'est pas gracieux, par exemple ! L'au-
teur fait passer devant nos yeux bien des types vul-
gaires, crûment et sincèrement étudiés : c'est un Zola
du pinceau, qui se complaît dans la représentation des
êtres plus ou moins déclassés, mais qui les peint avec
un soin et une vérité excessifs. Il y a là notamment une
série d'études faites en vue d'un portrait de M. Cle-
menceau dans une réunion électorale qui sont des plus
intéressantes. Tony Révillon, Camille Pelletan, Charles
Edmond et bien d'autres personnages figurent dans ces
études et sont représentés avec beaucoup de verve et
de talent. Il serait piquant de voir quelques-unes de ces
toiles mêlées à d'autres toiles dans nos expositions pu-
bliques. On les jugerait mieux, ce nous semble; on les
apprécierait avec plus de sûreté parle critérium de la
comparaison. C'est le défaut des expositions privées de
n'offrir aucun point, précisément, à la comparaison.
Nous ne pouvons donc estimer le talent de M. Raflfaëlli
que d'une manière insuffisante; toutefois, c'est un ta-
lent sérieux et réel, qui peut n'être pas sympathique
à tout le monde, mais qui est indiscutable.
Théâtres. — C'est la quinzaine des reprises au
théâtre; en effet, pas de pièce nouvelle importante; il
faut croire que la source en est tarie ! A la Gaîté, re-
prise du Courrier de Lyon avec Paulin Ménier et Clé-
ment Just; à l'Ambigu, reprise de VAs de trèfle avec
i
- 167 -
Lacressonnière, Montai, M^^es Kolb, Defresnes, etc. ;
à la Renaissance, reprise de la Petite Marquise avec
Joly, très amusant dans le personnage de Kergazon,
créé par Baron aux Variétés ; au Châtelet, brillante et
fructueuse reprise du Tour du monde en quatre-vingts
jours âvec Joumard dans le rôle de Philéas Fogg, créé
par Dumaine; c'était jadis un Fogg gras ; c'est aujour-
d'hui un Fogg maigre, voilà toute la différence. La
pièce est toujours amusante et attirera longtemps la
foule. Aux Folies-Dramatiques, reprise de la Fille de
Madame Angoty qui approche de sa ntuf-centième
représentation à Paris seulement; aux Bouffes-Parisiens,
reprise très réussie de Madame Favart^ une des bonnes
dernières opérettes d'Offenbach, avec Piccaluga, Maugé
|L et Mi^es Montbazon et Gélabert. Enfin, aux Italiens,
l^t reprise de / Puritanij puis de Lucia di Lamermoor,
^Bpour la continuation des débuts de Gayarré. C'est
^F Mlle Nevada, transfuge de l'Opéra-Comique, qui chan-
tait le rôle de Lucie pour ses débuts aux Italiens du
Châtelet.
— Le Château-d'Eau lyrique a profité de cette reprise
éclatante de Lucia pour reprendre ce même opéra en
français, avec Bosquin dans le rôle d'Edgar, le ba-
ryton Couturier dans celui d'Asthon et U.^^ Dereims-
Devriès dans Lucie. Bonne interprétation d'ensemble,
mais qui n'a qu'un lointain rapport avec celle des
Italiens.
— i68
— Enfin, le 17 mars, reprise au Théâtre- Français de
l^Étrangère, dont la première représentation date déjà
du 14 février 1876. Tout l'intérêt de cette reprise con-
siste dans la distribution nouvelle de trois des princi-
paux rôles. C'est M^l® Bartet qui joue aujourd'hui le rôle
de la duchesse de Septmonts, créé par M^ie Croizette et
joué ensuite par M^'* Broizat ; Le Bargy reprend le rôle
de Gérard, créé par Mounet-Sully, et enfin M^e Blanche
Pierson débute dans le rôle de l'Américaine Clarckson,
créé par Sarah Bernhardt. Garraud continue à jouer le
rôle du docteur Rémonin qu'il avait repris depuis long-
temps et presque dès l'origine, et qui a été créé par Got. La
pièce a retrouvé son succès de curiosité et d'étrangeté.
Elle distrait plus qu'elle n'intéresse. Mlle pierson ne
saurait faire oublier Sarah Bernhardt qui avait si bien toutes
les qualités physiques et même exotiques du singulier
personnage que Dumas avait en quelque sorte modelé
d'après elle. Très élégante, à coup sûr, ayant beaucoup
de talent, disant admirablement et avec une grande
mesure et un grand art des nuances, M^e Pierson n'a
malheureusement rien des côtés particuliers et person-
nels qui avaient assuré le grand succès de Sarah Bern-
hardt. Elle sera certainement parfaite dans d'autres
personnages de comédies modernes où l'étrangeté et la
singularité ne seront pas les premières conditions de la
bonne tenue d'un rôle. Quant à M^e Bartet, elle a joué
avec une vigueur et une force extraordinaires sa grande
— 169 —
scène du quatrième acte. Le succès de la soirée a été
pour elle. Le Bargy est froid et solennel, dans un rôle
solennel et froid ; il le joue avec beaucoup de sobriété
et de correction. On ne loue plus Coquelin, Febvre,
Thiron ni Madeleine Brohan. C'est le quatuor de la
perfection.
— En fait de nouveautés, le théâtre de ce nom nous a
donné la première représentation d'une opérette nou-
velle de MM. Paul Ferrier et Jules Prével, Babolin,
trois actes mis en musique par M. Varney. Grand suc-
cès. Pièce amusante, musique ingénieuse et spirituelle,
interprétation remarquable : Berthelier, Morlet, Bras-
seur fils, Mnies Vaillant-Couturier, Darcourt et Mily-
Meyer. Cette dernière a eu un succès tout particulier :
elle a une verve extraordinaire, beaucoup d'originalité, et
elle accompagne tout ce qu'elle dit et tout ce qu'elle
chante de gestes inénarrables. On Ta acclamée et
bissée tout comme une grande cantatrice.
— A l'Odéon, reprise momentanée du Bel Armand et
première représentation, donnée dans une matinée, de
Où peut-on être mieux... f comédie en trois actes de
M. Laurencin. C'est une pièce un peu vieillotte, et de
l'ancien jeu, comme on dit; toutefois elle méritait mieux
que le silence imposé à la presse par la direction de
l'Odéon, qui n'a convoqué officiellement personne à
l'entendre, parmi les gens de la critique. Amaury, Bré-
— lyo —
mont, Cornaglia, M^es Raucourt, Elise Petit, etc.,
défendent de leur mieux la comédie du bon M. Lau-
rencin, qui peut se consoler avec le souvenir des quel-
ques beaux succès dramatiques qu il a eus dans sa lon-
gue carrière.
— Le Vaudeville, qui n avait certes pas besoin d*ap-
puyer le succès incontesté de la Flamboyante, vient
pourtant d'y ajouter un acte en vers de M. Armand
Dartois, ayant pour titre la Princesse Falconi,
Cette princesse, après avoir été abusée par le che-
valier Schedoni, s'est jetée à Teau. Mais Etienne l'a
sauvée sans savoir qu'elle fût princesse, et plus tard
il la retrouve pour en tomber éperdument amoureux.
Au moment où il est chez la princesse survient Sche-
doni, qui, ayant su que son ancienne maîtresse n'é-
tait pas morte, vient réclamer « ses droits ». Il s'ensuit
un duel en chambre, dans lequel les deux adversaires
s'enferrent mutuellement, mais avec cette différence que
Schedoni meurt et qu'Etienne vivra pour aimer éternel-
lement la princesse. — Comme on le voit, c'est bien
simple, mais ce n'est guère intéressant. La pièce se
sauve par quelques vers biens tournés, mais manquant
d'originalité_, et qui rappellent — d'un peu loin —
Victor Hugo. Mlle Brandès, la princesse, joue avec éner-
gie, et Berton met beaucoup de bonne volonté à sou-
tenir le rôle d'Etienne ; mais ils n'arrivent guère à ren-
dre ce petit drame attachant.
— 171 —
NÉCROLOGIE. — Mignet. — Le plus vieil ami de
M. Thiers, qui était même son aîné d'un an, l'historien
Mignet, vient de mourirà l'âge de quatre-vingt-huit ans.
Son résumé d'Histoire de la Révolution française, de
1789 à 1814, publié en 1824, lui survivra toujours.
C'est là, à coup sûr, le plus beau titre de gloire litté-
raire et historique de cet illustre personnage.
M. Mignet avait été récompensé de son savoir, de
ses grands succès historiques et de la haute dignité de
sa vie publique et privée par les honneurs les plus
élevés qu'il pût ambitionner. Il est mort membre de
deux académies et grand-croix de la Légion d'honneur.
Il avait reçu cette dernière dignité au mois de jan-
vier 1881, et avait été créé en même temps membre
du Conseil de l'ordre.
Doyen de l'Académie française par l'ancienneté de
l'élection (1836), il en était aussi le doyen d'âge. C'est
à M. J.-B. Dumas qu'appartient aujourd'hui celte der-
nière situation, ainsi que le constate la liste suivante
des membres de l'Académie française, dressée dans
l'ordre de leur naissance.
1800 — J.-B. Dumas.
1802 — V. Hugo; duc de Noailles ; Cuvillier-
Fleury.
1806 — Nisard.
1807 — E. Legouvé.
1 809 — D'Haussonville ; Marmier ; de Lesseps.
— 172 —
i8iJ — DeFalloux.
1812 — C. Doucet.
181 4 — J. Simon.
1815 — J. Lemoinne ; Labiche.
1816 — Rousse.
1820 — E. Augier.
1821 — Duc de Broglie; 0. Feuillet; Rousset; de
Mazade.
1822 — Duc d'Aumale; M. Du Camp ; Pasteur.
1823 — Renan; Cherbuliez; G. Boissier.
1824 — Alex. Dumas fils.
1825 — Ollivier ; duc d'Audiffred-Pasquier.
1826 — Mézières; Caro.
1828 — Monseigneur Perraud; Taine; About.
1831 — Sardou.
1834 — Pailleron.
1839 — Sully-Prudhomme.
1842 — Coppée.
— Anîhony-Trollope. — Le célèbre romancier anglais
Anlhony-Trollope, frère cadet de Thomas-Adolphe,
vient de mourir à l'âge de soixante-neuf ans. C'était un
curieux original, qui a vécu longtemps et sans infirmi-
tés, se conformant en tout aux préceptes sanitaires de.
Tissot concernant les gens de lettres.
« Il vivait, dit la Liberté y avec une régularité que
rien n'aurait pu déranger et travaillait de même, se
- 173-
couchait tôt, se levait avec l'aurore, faisait trois repas
par jour, dont deux fort légers, le premier seulement
assez solide, à huit heures du matin ; car siTissot a dé-
fendu à la gent plumitive de se charger l'estomac, il lui
a également interdit de le laisser vide. Hélas ! on a
connu des plumitifs, — braves gens, pleins de talent
quelquefois, — qui auraient sincèrement voulu obéir au
docteur sur ce dernier point-là... Mais le moyen?
« Par un si long effort sur soi-même, Trollope avait
cessé vraiment d'être un homme, dans le sens ordinaire
de l'expression ; c'était une horloge vivante qui sonnait
des mots au lieu de sonner des heures. Sa tâche fasti-
dieuse était toujours la même ; il la remplissait dans le
même temps. « Sa production était si merveilleusement
réglée que, chaque quart d'heure, deux cent cinquante
mots tombaient de sa plume. »
Pas deux cent cinquante-un, pas deux cent quarante-
neuf!
« Il a écrit ainsi deux fois plus que Voltaire (et, d'ail-
leurs, deux fois moins bien) ; il a existé près de
soixante-dix ans. »
Varia. — Un Nouveau Manuel. — M. Edgar Mon-
teil, membre du conseil municipal de Paris, vient de
publier un Manuel d'instruction laïque qui fait en ce mo-
ment grand bruit et qu*on achète beaucoup, surtout
I
— 174 —
par curiosité. Ajoutons que le préfet de la Seine a refusé
de l'admettre dans les bibliothèques scolaires. En voici
quelques extraits :
DIEU
D. Qu'est-ce que Dieu ?
R. Nous n'en savons rien.
— Vous niez Dieu?
— Nous ne le nions ni ne l'affirmons, nous ne savons ce
que c'est.
— Dieu est celui qui a tout créé.
— Qu'en savez-vous?
— On l'a dit.
— Ceux qui le disent, i'ont-iis vu et entendu?
— Non, ils ne l'ont ni vu ni entendu.
— Donc ils ne le connaissent pas et nous n'en savons pas
plus qu'eux.
— Vous ne reconnaissez pas un être supérieur et dirigeant ?
— Pourquoi faire? Démontrez sa nécessité.
— On ne peut démontrer qu'il est nécessaire, et il est
invisible.
— Alors, inutile d'en parler,
— Tout existe par lui.
— Prouvez-le.
— Nous ne le pouvons.
— Pourquoi donc nous occuper de ce que vous ne pouvez
ni montrer ni prouver.? Ce mot Dieu ne signifie rien. Nous
n'avons à nous occuper dans la vie ni de la cause première,
ni de la destinée finale. Ce sont toutes choses dont nous ne
possédons que des fictions...
— Il ne faut donc pas croire en Dieu?
— Il n'y a pas à s'en occuper autrement.
I
- 175-
JÉSUS-CHRIST
D. Sur quoi a-t-onf onde la religion chrétienne?
R. Sur Jésus, dit le Christ.
— Qu'est-ce que Jésus-Christ?
— Un homme.
— Quelle était sa famille?
— Son père était un artisan pauvre et chargé de famille;
la mère de Jésus, que les livres orientaux, qui seuls en parlent,
représentent comme une femme de mœurs légères, ayant eu
six enfants...
— Jésus a parlé par paraboles. Pourquoi.?
— Parce que cette manière de s'exprimer, habituelle aux
Hébreux, lui permit d'abuser plus aisément le peuple.
— Abusa-t-il sciemment le peuple?
— Peut-être.
Noblesse de contrebande. — Il a paru récemment,
sous ce titre, un livre qui ne porte pour nom d'auteur
que le pseudonyme évident de Toison d^or. Pas de nom
d'éditeur; cela se vend « chez tous les marchands de
livres curieux ». Le tirage a été de $00 exemplaires sur
papier vergé seulement ; le format du livre est bâtard :
une sorte de petit in-8 irrégulier; enfin l'édition est
(( unique ». Elle se vend 10 francs et est épuisée ou
bien près de l'être.
L'auteur, dit Toison d'or, est un écrivain des plus
connus et qui a dirigé jadis une grande Revue qui
n'existe plus aujourd'hui. Nous n'avons pas le droit de
— 176 —
vous dire son nom. Il cherche à démontrer dans son
curieux livre, par des citations nombreuses accom-
pagnées de preuves souvent sans réplique, que beau-
coup de familles nobles de ce temps se sont elles-mêmes
anoblies, ou du moins ont regardé comme un titre de
noblesse une particularité quelconque de leur état civil
qui ne leur donnait cependant aucun droit à ce titre.
« Il n'y a pas moins, dit notre auteur, de 50,000 à
60,000 personnes en France qui se sont anoblies de leur
autorité privée, ou qui portent des noms et titres qui ne
eur appartiennent pas... »
Les exemples que cite Toison d'or, à l'appui de son
assertion, sont des plus singuliers, et surtout inattendus
et convaincants. Il n'est pas une famille de quelque
célébrité nobiliaire qui ne soit visée dans son curiosis-
sime volume, et pas une dont les titres à la noblesse ou
à la particule ne soient disséqués avec un luxe de détails
et de renseignements souvent bien amusants. Ainsi, on
croit généralement que le Jockey-Club n'est composé —
en majorité au moins — que de personnages de la plus
haute et de la plus réelle noblesse.
« J'ai eu, nous dit encore Tauteur, la curiosité de jeter
les yeux sur la liste des membres du Jockey-Club, j'en
ai demandé le livret. Il ne m'a même pas été répondu,
tant la politesse des seigneurs d'aujourd'hui est grande,
même parmi ceux qui ont de vrais ancêtres... J'ai cru
reconnaître dans ce procédé un silence plus éloquent que
t
— 177 —
la parole. Je me suis dit qu'il cachait autre chose que le
dédain, et qu'il dissimulait une sorte d'angoisse. » Que
va-t-il rester de noblesse dans le Jockey-Club, si l'on
démasque toute la contrebande qu'il contient ?
« Ce soupçon a redoublé ma curiosité : j'ai fini par
me procurer la mystérieuse liste et, du premier coup
d'œil, j'ai vu poindre tant de faux titres, tant de fausses
particules, que l'idée de passer tout cela au crible m'a
effrayé. Il le faudra cependant... »
Donc le Jockey-Club lui-même, ce rendez-vous obligé
du bon ton et de la grande noblesse française, contient
dans son sein d'innombrables contrefacteurs de la vé-
ritable noblesse !
« Le conseil du sceau, ajoute l'auteur, par sa grande
complaisance, a beaucoup contribué à développer la va-
nité des gens. Tous ceux qui ont obtenu d'ajouter à leur
nom patronymique un de de quelque chose se sont crus
nobles et ont pris des titres qui ne leur coûtaient rien... »
En effet, la particule n'a jamais constitué, à elle seule,
un titre de noblesse. On est noble parce qu'on est comte,
marquis, etc., mais on n'est pas noble parce qu'on a
un simple de devant son nom. Et c'est à ces afficheurs
de prétentions injustifiées, qu'il n'évalue pas à moins de
50,000 en France, que Toison d'or fait avec raison la
guerre! Il faut lire son livre, écrit d'ailleurs avec une
verve acérée et piquante, et dont la publication a dû
causer bien du désagrément à tous les faux nobles du
- ,78 -
jour que l*auteur exécute avec des armes toujours cour-
toises, au moins en apparence, mais absolument inexo-
rables !
Origines du comte de Paris, — Le journal le Figaro
nous donne les suivantes, à coup sûr assez inat-
tendues :
1° Gaspard II de Coligny (amiral) épouse Charlotte
de Laval.
2° Louise de Coligny épouse Guillaume de Nassau.
3° Frédéric-Henri de Nassau épouse Emilie de Solm.
4° Louise -Henriette de Nassau épouse Frédéric-
Guillaume de Brandebourg.
5** Frédéric III de Brandebourg épouse Sophie-Char-
lotte de Brunswick-Lunebourg.
6* Frédéric-Guillaume Hr, roi de Prusse, épouse
Sophie-Dorothée de Hanovre.
7° Philippine-Charlotte de Prusse épouse Charles
de Brunswick-Wolfenbuiiel .
8° Anne-Amélie de Brunswick épouse Auguste de
Saxe-Weimar.
9» Charles-Auguste de Saxe-Weimar épouse Louise-
Auguste de Hesse-Darmstadt.
10* Caroline-Augusta de Saxe-Weimar épouse Fré-
déric-Louis de Mecklembourg-Schwerin.
1 1° Hélène de Mecklembourg-Schwerin épouse Fer-
dinand, duc d'Orléans.
- 179 —
120 Louis-Philippe d'Orléans, comte de Paris, né
de ce mariage en 1838.
Autrefois et aujourd'hui. — M. Georges Duplessis
vient de découvrir une première édition du fameux Ta-
bleau de Mercier j en un seul volume, qui date de 1780,
alors que celle qui est uniformément connue a 8 volumes
et a été publiée en 1783. Cette première édition est
beaucoup plus curieuse que la suivante, en ce sens
qu'elle est plus condensée et moins encombrée d'acces-
soires souvent inutiles. La Nouvelle Revue cite plusieurs
passages de cette édition qui sont vraiment curieux.
Nous ne donnerons que les suivants. Ils démontreront
suffisamment ce fait que rien ne change définitivement
en ce monde et qu'au contraire tout se renouvelle sans
cesse. Ainsi, ne pourrait-on publier les passages qui sui-
vent dans un journal du jour comme s'ils avaient été
écrits ce matin? N'est-ce pas là, en 1884, de l'actualité
brûlante, bien que cela ail été écrit en 1780?
« Les Finances. Les virements et revirements, les
emprunts multipliés, la manutention de la Banque ont
remplacé, depuis un demi-siècle, les projets d'une lé-
gislation sage, raisonnée et circonspecte. On n'a plus
besoin de calculateurs, l'administration devient un agio-
tage perpétuel. Les banquiers sont les dominateurs de
la France. Le mot « affaires » est le terme générique
pour désigner toute espèce de brocante
- i8o -
<( La Famille, La beauté et la vertu n'ont parmi nous
aucune valeur, si une dot ne vient à leur appui. Effrayé
des charges qu'entraîne le titre de mari, l'homme ne
veut plus payer ce tribut à une patrie ingrate et abusée...
Comment la dissipation des femmes, le mépris qu'elles
font de leurs devoirs n'épouvanteraient -ils pas les
hommes?... Rien n'étonne plus que la manière leste
et peu respectueuse avec laquelle un fils parle à son
père. Il le plaisante, le raille, se permet des propos in-
décents sur l'auteur de ses jours. Le père en rit complai-
samment tout le premier...
« La Religion. Les églises sont remplies certains
jours de l'année, les cérémonies y attirent la foule. Les
femmes composent toujours au moins les trois quarts de
l'assemblée. On va dans le Carême entendre les pré-
dicateurs un peu renommés pour juger leur style et leur
éloquence. On appelait messe musquée une messe tardive
qui se disait à deux heures. Le beau monde paresseux
s'y rendait en foule avant le dîner. L'archevêque l'a dé-
fendue ; on a pris, depuis, la mode de s'en passer. »
Le Dernier ÉcriMin. public. — Nous trouvons dans
le Temps les curieux détails qui suivent sur un des der^
niers écrivains publics — le dernier peut-être — qui^
aient survécu aux nombreux changements survenus de-
puis plusieurs années dans les divers quartiers de
Paris : :•:':■., ->■..■•
-- 151 —
a L'écrivain public », ce type étrange du vieux
Paris, disparaît peu à peu. On n'en rencontre guère
aujourd'hui que dans quelques vieilles rues qui ont
échappé jusqu'ici à la pioche des démolisseurs. Un
écrivain public très connu dans le quartier de la rue
Saint-Sauveur était Denis Dessour, un vieux brave
homme qui vient de mourir pour avoir cherché dans la
boisson l'oubli des vicissitudes de l'existence. Où
était-il né ? Qu'avait-il fait avant de s'installer dans son
échoppe? Personne n'en savait rien.
a Depuis cinquante ans, il avait vu défiler dans ce
qu'il appelait son bureau toutes les cuisinières du quar-
tier. Du reste, personne plus que lui ne possédait le
talent de tourner les lettres, placets, requêtes, fac-
tures, etc. Suivant les prix, qui variaient de cinq sous
à trois francs, il modelait une page en anglaise, 'en
ronde, en bâtarde et en gothique. Les habitants de son
quartier l'avaient surnommé 1' « artiste ».
LES MOTS DE LA QUINZAINE
Un médecin français envoyé l'an passé en Egypte
pour y étudier le choléra demandait au gouverneur d'une
petite ville des environs du Caire :
1
— l82 —
« Quelles mesures avez -vous prises en vue de l'inva-
sion probable de la terrible maladie?
— Excellence, répondit le fonctionnaire égyptien,
j'ai fait creuser six mille fosses. »
(Gaulois.)
Au foyer d'un théâtre de musique :*
« Moi, mon cher, je ne vais jamais à l'Opéra, parce
qu'on n'y entend pas les paroles...
— Il ne manquerait plus que cela ! » (Gil Blas.)
On parlait hier, au foyer du Palais-Royal, de la
petite Bébé Croquetout, dont le cœur sensible n'a
jamais su résister aux avances d'un « soiriste ».
«Ce n'est pas qu'elle manque d'un certain talent,
disait Trois-étoiles, mais convenez qu'elle prête par
trop le flanc à la critique. » (Figaro,)
Entre jeunes Alphonses du high-life :
«Tu me vois bien heureux, mon cher... La vieille
comtesse de Z...,qui me protège depuis cinq ans, vient
de se décider à régulariser notre situation.
— Elle t'épouse?
— Non, mieux que cela... Elle m'adopte. >»
[OU Blas.)
{
I
— i83 —
Ayant entendu dire qu'on prodigue les statues dans
Paris, un bourgeois maniaque se promène, avenue de
l'Observatoire, et arrive devant les chevaux marins de
ia fontaine Carpeaux :
({ Ah ! bien ! si ce n*est pas honteux, tenez, s'écrie-
t-il scandalisé, voilà qu'on en dresse aux chevaux,
maintenant, des statues ! » [Clairon.]
Au foyer de la Comédie-Française un noble habitué,
qui ne passe pas pour un aigle, était planté devant une
sociétaire dont l'esprit et le talent sont également ap-
préciés.
« On dit, Madame, dit l'ingénu, que vous allez vous
retirer prochainement. C'est grand dommage; mais
enfin on ne saurait être et avoir été.
— Oh ! je vous demande pardon. Monsieur, fit la
sociétaire, on peut avoir été bête et le demeurer tou-
jours ! » (Figaro.)
PETITE GAZETTE. — L'Académie des inscriptions et
belles-lettres informe les intéressés qu'elle (lécernera, en 1885,
- pour la deuxième fois, le prix de 6,000 francs, fondé par
M"" Jean Reynaud.
Voici, depuis sa fondation, les noms des lauréats de ce
prix :
1879. — Académie française : M. H. de Bornier;
— 184 —
i88o. — Académie des inscriptions et belles-lettres :
M. Quicherat;
1881. —Académie des sciences : M. H. Sainte-Claire-
Deville;
1882. — Académie des beaux-arts : M. Doumet;
1883. —Académie des sciences morales et politiques :
M. Perrens.
— Le 12 mars, M. Siredey a été élu membre de l'Acadé-
mie de médecine (section de pathologie médicale) par 48 voix,
contre 37 données à M. Boucliard.
— L'association de MM. Maurel et les frères Corti, pour
la direction et l'administration du Théâtre-Italien, a pris fin
le 12 mars. A la date de ce jour M. Maurel est resté seul
directeur.
— Les frères Coquelin viennent de publier chez OllendorfF
un volume qui a pour titre L'Art du monologue. Ce volume
renferme la plupart des conférences faites par les deux émi-
nents artistes à la salle des Capucines.
NÉCROLOGIE. — 12 mars, M. Pages du Port, ancien ré-
dacteur de V Union, ancien député à l'Assemblée nationale de
1871 ; non réélu en 1876.
1 3 mars. — Adolphe Dupeuty, ancien secrétaire de l'Opéra
(1850), puis échotier dramatique au Figaro ei âu Figaro-
Programme. Il avait cinquante-six ans.
15 mars. — Le comte Ludovic d'Arlincourt, neveu du
célèbre romancier^ auteur de nombreuses et importantes in-
ventions télégraphiques, qui lui avaient valu la croix d'officier
de la Légion d'honneur. Il n'avait que quarante-sept ans.
17 mars. — Le compositeur de musique, Renaud de Vilbac,
ancien prix de Rome; très connu surtout par de nombreux
arrangements d'airs ou de morceaux d'opéras célèbres pour
le piano.
19 mars. •— • Adolphe Aze, peintre d'histoire, né le 6 mars
— i85 —
1822; élève de Robert Fleury. Il est mort des suites d'uile
lente paralysie.
21 mars. — Le peintre Eugène Adan.
22 mars. — Le sculpteur Hippolyte Maindron, Tauteuf de
la VelUda du jardin du Luxembourg. Il avait quatre-vingt-
deux ans.
24 mars. — M. Lebey, ancien directeur de la Patrie^ père
de M. Edouard Lebey, directeur actuel de l'agence Havas.
Il avait soixante-neuf ans.
VARIETES
LETTRES INEDITES D'OCTAVE FEUILLET
Voici trois lettres intimes, demeurées inédites, dues à la
■ plume charmante et si heureusement féconde d'Octave Feuillet.
K La seconde de ces lettres est un petit bijou de sentiment, de
belle humeur et d'esprit.
A M. Montigny.
Directeur du théâtre du Gymnase.
Saint-Lô, 2 avril )8j3.
Monsieur,
J'ai reçu, il y a quatre jours, une lettre de M. Ar-
nould qui me demandait pour sa femme, M^^ Plessy-
Arnould, l'autorisation de jouer, à la représentation de
retraite de M. Samson, mon proverbe intitulé le Pour
et le Contre. M^^ Plessy, n'ayant la permission déjouer
à Paris qu'une seule fois, désirerait vivement paraître
I
^ i86 —
dans ce rôle oîi elle a eu beaucoup de succès à Péters-
bourg.
Je n'avais, Monsieur, qu'une réponse à faire à M. Ar-
nould, c'était que je ne pouvais disposer du Pour
et Contre^ attendu que ce proverbe avait été accueilli
par le Gymnase, et accueilli avec des procédés qui me
liaient plus fortement qu'un traité. M. Arnould m'ayant,
en même temps, parlé de r Urne y autre proverbe de moi
que M™" Plessy avait joué avec le même succès, je lui
disais que s*il voulait la substituer à Pour et Contre dans
cette représentation, je serais heureux de lui être agréa-
ble, ainsi qu'à M. Samson, dût-il m'en coûter quelques
sacrifices d'intérêt.
Je reçois aujourd'hui une nouvelle lettre de M. Ar-
nould ; il reconnaît naturellement toute la valeur de mes
raisons quant à Pour et Contre ; il médit que M™e pjessy
aurait joué volontiers CUrne, si le temps ne manquait
absolument pour la monter; puis il me demande s'il
n'y aurait pas moyen de négocier au Gymnase l'échange
d'une de ces petites pièces contre Tautre ; si, dans le
cas où vous y consentiriez, je ne my opposerais pas ;
si, enfin, je l'autorise à tenter une démarche auprès de
vous dans ce sens.
Le désir que j'aurais d'être agréable à U^^ Plessy et
à M. Samson ne saurait, vous le comprenez, Monsieur,
me faire oublier ni l'engagement de délicatesse qui me
lie envers vous, ni le caractère excellent de nos rela^
^ 187-
tions, ni l'obligeance parfaite avec laquelle M^e Mon-
tigny a bien voulu me promettre le concours de son
grand talent. C'est pourquoi, tout en répondant à
M. Arnould que je l'autorise à faire la démarche dont il
me parle, je ne lui laisse pas ignorer que je compte vous
prévenir à l'avance.
Si vous pensez que les circonstances exceptionnelles
et l'éclat particulier qui marqueront la représentation en
question doivent avoir pour effet de mettre en lumière
mes proverbes, de leur donner un grand coup de fouet,
comme ils sont un peu de votre maison, peut-être serait-il
de nos intérêts communs de lancer le Pour et le Contre
en enfant perdu. Mais c'est à vous seul de peser ces
considérations. Mes désirs personnels ne doivent d'ail-
leurs être d'aucun poids dans la balance, d'autant plus
qu'ils sont un peu problématiques à mes propres yeux.
Je ne serais pas insensible, sans doute, au plaisir de jouer
un rôle dans une brillante solennité ; je serais surtout très
heureux de rendre ce service à M . Samson et à M™" Plessy ;
mais d'un autre côté, en voyant ma pièce privée à
jamais du concours de M"^* Montigny et de l'hospitalité
du Gymnase, j'éprouverais de si vifs regrets que toute
ma joie en serait gâtée '.
Recevez, etc.
Octave Feuillet.
I. M°»e Plessy lie joua pas le Pour et le Contre^ mais bien Ara-
minte, des Fausses Confidences, à la représentation de retraite de
$amson, qui eut lieu le 12 avril i8n- •
— i88 -
II
A M. Bocage
Saint-Lô, 27 janvier 1854,
Mon cher Bocage,
Vous me demandez ce que je fais, et pourquoi je
n'écris pas à ronde de ma jeunesse. Il pleut, mon on-
cle, et je vieillis, voilà la vérité. Je n'ai jamais été une
jolie femme, ni même un joli homme, et je devrais, à ce
qu'il vous semble, laisser glisser de mon front, sans un
soupir de regret, la fleur rose de mon printemps. Ce
serait, en effet, mon devoir, mais ce n'est pas mon sen-
timent.
Croiriez-vous que j'ai trente-deux ans, Bocage?
Qu'est-ce que vous dites de cela? Pensez-vous que mon
âme soit de pur acier, comme la vôtre, et que cette fa-
tale circonstance n'en mette pas la trempe à une rude
épreuve ? Donc, je vous l'avoue sans rougir — ou en
rougissant, si vous le préférez, — je ne fais rien, et je ne
vous écris pas parce qlie je pleure sur le fleuve de Ba-
bylone qui s'appelle, en ce pays-ci, la Vire ; je pleure,
dis-je, la Jérusalem de ma jeunesse.
Autant que vous pouvez le savoir, mon oncle, ma
jeunesse n'a pas mérité le deuil que je lui consacre.
Vous ne vous trompez pas, si vous entendez l'emploi
- i89 —
que j*ai faitde cette aimable période de mon existence,
et les événements qui l'ont occupée. Rien sous le soleil,
en effet, déplus plat, de plus vulgaire et de plus triste
que l'histoire de ma vie entre ma vingtième et ma tren-
tième année. Mais, mon vieil ami, j'étais jeune, et c'est
une grande affaire. La jeunesse n'est pas charmante par
lés sottises banales qu'elle fait commettre et que les
gens grossiers confondent avec elle ; elle est charmante
et précieuse par la couleur et le rayonnement qu'elle ré-
pand sur toutes choses, par la vive flamme qu'elle en-
tretient dans le cœur et dans la pensée; c'est la déesse
du sourire et de l'espérance. Aussi, quoiqu'il n'y ait
pas un seul instant de mon passé que je regrette et que
je voulusse revivre, je n'en sens pas moins avec amer-
tume que ma jeunesse me manque, et ce qui m'ennuie
le plus, c'est que c'est pour longtemps.
Vous me dites que je suis heureux, et cela est vrai.
Si j'avais seulement la santé de tout le monde, et si
mon pauvre père avait seulement la mienne, j'aurais
certainement plus que ma part de bonheur en celte val-
lée de larmes. Le soir, quand le vent souffle dans nos
charmilles et que la pluie bat les vitres, nous formons
au coin du feu, ma femme , mon fils et moi, un groupe
qui réellement n'a pas Pair malheureux; ma femme
avec ses vingt-deux ans, mon fils avec son panier
de joujoux plus haut que lui, et moi avec elle et avec
lui. Mais c^esf justement ce qui m'achève. Ce paisi-
k
— 190 —
ble et doux courant me caresse> m'endort et m'en-
traîne endormi vers l'éternité.
Sur ce texte, j'aurais, comme vous pensez, nombre
de choses à vous dire; mais ce serait, cher oncle, vous
faire repentir un peu trop cruellement de m'avoir
éveillé. J'aime mieux vous embrasser tout bonnement
en vous souhaitant, quoiqu'un peu tard, tout ce que
vous pouvez désirer en ce monde et dans l'autre.
A vous de cœur.
Octave Feuillet.
III
A M. Buloz
Directeur de la Revue des Deux-Mondes,
30, rue Saint-Benoît, Paris.
Saint-Lô, 11 juillet 18 j 5.
Mon cher Monsieur,
Je ne sais trop ce que j'ai eu depuis près de trois
mois ; on dit que c'est la grippe, et je le veux bien,
quoique ce mot n'attire pas tout l'intérêt que je crois
avoir mérité. Car j'ai été sérieusement et longuement
malade, allant de rechutes en rechutes et me sentant
quelquefois, à ce qu'il me semblait, atteint aux sources
profondes. Je suis mal remis encore, sans grandes for-
— igi —
ces et, partant, sans grand courage, voyant en noir
tous les horizons et surtout le mien.
Vous renouvelez toutes mes douleurs en appelant ma
pensée sur le dénûment de mort portefeuille, sur mes
travaux arriérés, sur mes engagements ajournés, et sur
mes propres espérances trompées. Tout cela me tour-
mente et m'assombrit fort. Cependant je suis sur mes
Ïambes ; je mange et je digère ; c'est quelque chose
après la crise que j'ai traversée; le reste, c'est-à-dire
le travail possible et efficace, viendra peut-être. Tou-
tefois vous connaissez mes vieux découragements, et
vous pensez bien qu'ils profitent de ma faiblesse phy-
sique pour m'assaillir en triomphe.
Je suis certes plus impatient que vous ne pouvez
l'être de me voir reparaître dans la Revue, La Falaise de
Jobourg est un grand souci pour moi. C'est une œuvre
qui sera un abominable et assommant patrouillage, si elle
n'est pas décidément d'un ordre supérieur, et je déses-
père de la réussir à ce dernier point-là. J'ai peur de me
couler, en un mot, par une entreprise au-dessus de mes
forces. En tout cas j'aimerais mieux ne la jamais finir
que de la hâter. Je voudrais bien, en attendant, repa-
raître dans la Revue sous une forme moins ambitieuse
et dès longtemps acceptée. Je vais m'ingénier d'ici à
quelques jours pour inventer quelque petit proverbe ;
si je ne trouve rien, je me remettrai à ronger ma
Falaise.
— 192 —
Il y a ea un beau malentendu entre nous au sujet de
ma pièce. J'ai bien cru que vous n'en vouliez pas. Lévy
m'a laissé complètement sans renseignements à cet
égard, et je n'ai pas eu lieu, Comme vous le croyez, de
montrer ou non de la fermeté, n'ayant entendu parler
de rien. J'ai remercié M. Planche de son article. Je l'ai
trouvé réellement bienveillant et juste, à quelques dé-
tails près. Mais puisque M. Planche semble aimer
Dalila ei Rédemption, et les estimer assez haut, j'ai re-
gretté qu'il n'eût pas pris ces pièces pour texte de sa
critique, de préférence à Péril en la demeure, et qu'il ne
m'eût pas d'abord apprécié par mes beaux côtés. Au sur-
plus, je n'ai eu que du plaisir à lire son article. Vous
savez combien j'ai de respect pour l'opinion de ce ter-
rible homme, qui est vraiment le seul critique digne
de ce nom.
Bonsoir, mon cher Monsieur; présentez, je vous prie,,
tous mes respects à madame Buloz, et croyez-moi tou-
jours
Votre bien dévoué
Octave Feuillet.
Georges d'Heylli.
• Le Girantt D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 3j8.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 7 — i5 avril 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : ;m. Ménard et le Moliériste. — La Comédienne de
M. Arsène Houssaye. — Théâtres : Opéra, Comédie -Française, débuts
de Mme Paul Mounet dans Britannicus; Odéon, les Petites Mains;
; Menus-Plaisirs, l'Indigne.
Varia : Vente de Louis Leloir. — Les Gestes au théâtre. — Paris
disparu. — La Mort d'un faussaire. — Molière jugé par un Allemand.
— Vers bizarres. — Mignet jugé par Jules Simon. — Au bon vieux
temps. .
Petite Gazette. — Nécrologie. .
Variétés : Comment se fait une pièce de théâtre.
La Quinzaine. — M. Louis-Auguste Ménard vient
de remporter le plus beau triomphe de toute sa carrière
littéraire. Il a fait condamner à 25 francs d'amende, par
Je tribunal correctionnel (9e chambre), notre ami Georges
Monval, archiviste de la Comédie- Française et direc-
teur du Mo//Vm/g (26 mars).
On sait que le susdit Ménard a la spécialité des resti-
.tutions. C'est lui qui a retrouvé du Bossuet — qui a'est
I. — 1884. ij
— 194 —
pas du Bossuet, — et qui a prétendu rendre à La
Fontaine, — dont la gloire s'en serait bien passée, —
des fables galantes attribuées jusqu'alors à M^e de Vil-
ledieu. Enfin, plus récemment^ M. Ménard a publié un
troisième manuscrit qu'il attribue purement et sim-
plement à Molière, et qui a paru, en effet, sous le titre
suivant, à la librairie Firmin Didot :
LE LIVRE ABOMINABLE
DE 1665
Q^ui courait en manuscrit sous le nom de Molière
COMÉDIE POLITIQUE EN VERS
sur le procès Foucquet, découvert et publié sur une copie du temps
PAR LOUIS MÉNARD
Le journal le Temps et la Revue spéciale le Moliériste
se sont inscrits en faux contre l'attribution faite à Mo-
lière de cette énorme composition, qui ne contient pas
moins de six mille vers, et ils ont même pris M. Ménard
à partie dans des termes qui n'ont pas été agréables à
son amour-propre. Inde irce! Lettres de M. Ménard à
ses contradicteurs, qui refusent tous les deux l'insertion
de sa réponse. Enfin procès fait par le même Ménard à
la fois au journal le Temps et à Georges Monval, ce der-
nier accusé par lui de diffamation pour avoir traité la
publication de son livre de « supercherie littéraire ».
L'affaire a tenu deux audiences, des 12 et 19 mars.
- 195 --
La plaidoirie de M® Limet, avocat de M. Ménard, a
occupé, à elle seule, une audience et demie, et encore le
président a-t-il dû prier le susdit avocat d'abréger sa dé-
fense. Cette défense est un véritable article de revue,
très soigné dans la forme, très habilement rédigé et ne
mettant naturellement en valeur que les passages du
Livre abominable pouvant lui être favorables.
L'avocat du Temps, Me Trinquet, a été moins pro-
lixe. Il s'est borné à déclarer que le « grave » journal
s'était refusé à insérer la réponse de M. Ménard parce
qu'elle contenait des citations inconvenantes. Enfin,
notre ami Monval s'est très chaleureusement défendu
lui-même. Mais la loi ne permettant pas le compte rendu
des procès en diffamation, nous ne pouvons en dire
davantage sur cette partie du procès, bien qu'elle ait
été la plus intéressante.
Plus heureux que Monval, le Temps a été acquitté.
Quant à Louis-Auguste Ménard, il a gagné à cette
affaire une sorte de notoriété que ne lui avaient pas en-
core value ses découvertes littéraires, et en plus une
croix de commandeur que lui a octroyée, nous assure-
t-on, à l'occasion du Livre abominable, Tami de Wa-
gner, son artistique Majesté le roi de Bavière.
— Arsène Houssaye vient de publier chezDentu, sous
le titre de la Comédienne, une sorte de biographie roma-
nesque de Rachel dont nous lui demandons la permis-
sion de critiquer le point de départ. En effet, cette bio-
— 196 —
graphie n'en est pas une, dans le sens vrai du mot.
C'est l'histoire, un peu trop quelconque, d'une comédienne
juive nommée Esther (lisez Rachel), où, la préface de
l'auteur le déclare, la fiction se mêle à la vérité. Pour
les ignorants, où est la fiction? où est la vérité? Ainsi
le livre n'est qu'une longue suite d'anecdotes où Rachel
joue un rôle souvent bien peu digne de sa gloire et de
sa renommée. L'auteur lui fait (f chiper » jusqu'à de
l'argenterie chez le comte Duchâtel et chez le docteur
Véron. Il y a même une histoire de coupé dans lequel
le ministre de l'intérieur de Louis-Philippe fait recon-
duire la tragédienne et qu'Arsène Houssaye la suppose
capable d'avoir à jamais interné dans sa remise. Dans
toutes ces anecdotes, où distinguer Thistoire? où dis-
tinguer le roman ? Elles ont jadis couru tout Paris, nous
le voulons bien; mais elles étaient pour la plupart ou
inventées, ou grossies et dénaturées à plaisir!
Comment Arsène Houssaye, qui a si bien connu Ra-
chel, n'a-t-il pas saisi cette occasion de nous donner
d'elle une Vie complète, sérieuse et définitive? Quand
nous avons publié notre livre : Rachel d'après sa corres-
pondance ', nous avons demandé à notre ami Henry
Houssaye d'obtenir de son père, en notre faveur^ la
communication de quelques-unes des nombreuses lettres
qui lui ont été adressées par Rachel avant, pendant et
I. I vol. in-8, avec quatre portraits, à la Librairie des Biblio-
philes.
— 197 —
après son passage à la direction de la Comédie-Fran-
çaise. Arsène Houssaye nous a fait répondre que, se ré-
servant de les utiliser lui-même dans ses Mémoires, il
regrettait de ne pouvoir nous être agréable. Houssaye
n'eût-il pas mieux fait alors de donner, à l'aide de ces
lettres et sous le nom véritable de la tragédienne, la
vraie Rachel, sans les appendices imaginaires qui ren-
dent si peu clair et même si confus le portrait que, sous
le pseudonyme d'Esther, il a prétendu retracer d'elle.
Dans cette histoire fantaisiste, qui devrait s'appeler
non pas la Comédienne, mais bien le Roman de la Comé-
dienne^ les seules personnes qui ont bien connu la
tragédienne dégageront la vérité vraie ; après tout,
M. Houssaye se réserve peut-être de la faire connaître
dans les Mémoires qu'il nous promet.
Théâtres. — L'Opéra vient de reprendre (2 avril)
la Sapho de Ch. Gounod, considérablement augmentée
et portée de trois à quatre actes. On sait que le livret
est de M. Emile Augier.
Représentée, pour la première fois, le 16 avril 185 1,
Sapho n'obtint qu'un demi-succès. C'était le premier
ouvrage de Gounod donné à l'Opéra. Repris en 1858
(26 juillet) , mais alors réduit à deux actes, Sapho ne
se releva pas d'une manière beaucoup plus brillante que
sous sa forme primitive. La version nouvelle, qui occupe
toute la soirée, lui sera peut-être plus favorable. D'ail-
^ 198-
leurs, on peut juger de l'importance de la transforma-
tion de la première Sapho par ce fait que cet opéra ,
qui comporte actuellement vingt-neuf morceaux^ n'en a
conservé que onze de la partition originale. C'est donc
dix-huit morceaux de composition nouvelle. Enfin, la
partition complète, manuscrite, représente six cent qua-
rante-quatre pages d'orchestre.
Les morceaux qui ont été aujourd'hui les plus ap-
plaudis sont encore ceux qui proviennent de l'ancienne
partition : le chœur processionnel du premier acte, le
quatuor du même acte; le chœur des prêtres de Jupiter;
l'arioso : Sois béni par une mourante; le fameux chant
du pâtre depuis longtemps classique, et enfin les stances
finales de Sapho expirante : ma lyre immortelle! que
Mme Krauss a dites avec une science et un art lyriques
admirables. C'est à elle que revient le plus grand hon-
neur de la soirée.
Voici la distribution des principaux rôles de Sapho
aux trois époques de sa création et de ses deux re-
prises :
185I.
1858.
1884.
Phaon.
MM.
GUEYMARD.
Sapin.
Dereims.
Pythéas.
Brémond.
Marié.
Gailhard.
Alcée.
Marié.
Belval.
Melchissédec.
Sapho.
]V[mes
VlARDOT-
Artot.
Krauss.
Glycère.
POINSOT.
RiBAUD.
Richard.
A la Comédie -Française, M"ie paul Mounet,
W'^
— 199 —
femme de l'acteur de ce nom à l'Odéon et belle-sœur
de Mounet-Sully, a débuté dans le rôle d'Agrippine de
la tragédie de Racine, Britannicus.
Mme Paul Mounet a d'abord joué Popéra sous son
nom de jeune fille, M^'e Barbot. Elle a chanté à Paris,
entre autres rôles, Fidès du Prophète, Amnéris d^Aïda
et la reine d'Hamlet. C'est elle qui a créé le personnage
de Virgile dans la Françoise de Rimitii d'Ambroise Tho-
mas. Elle est fille d'un professeur de chant célèbre
dans le Midi, et nièce du ténor Barbot, qui a eu l'hon-
neur de créer le Faust de M. Gounod au Théâtre-
Lyrique.
Mi"e Barbot, qui n'a, dit-on, que vingt-huit ans, en
baraît beaucoup plus à la scène, ce qui n'est pas, d'ail-
fleurs, un mal pour le personnage d'Agrippine, auquel
'elle donne une haute et noble prestance. La voix est
i,belle et nettement et clairement posée. C'est l'expérience
^dramatique qui manque, ainsi qu'une préparation suffi-
' santé. On ne passe pas. aussi facilement que cela du
genre de l'opéra à celui de la comédie française ! Mais,
bien stylée et surveillée par son beau-frère, W^^ Paul
Mounet peut nous donner, après quelques études nou-
velles, une très-convenable héritière de M°ie Guyon et
de M™e Devoyod.
— L'Odéon a repris le 3 avril, avec un vif succès,
la jolie comédie de Labiche et Martin, les Petites Mains,
dont la première représentation au Vaudeville date du
200
28 novembre 1859. La pièce n'a pas vieilli; toutes les
pièces de Labiche, d'ailleurs, en sont là; on peut les
reprendre indéfiniment. Ces Petites Mains sont remplies
de gaieté, d'observation fme et d'esprit; de plus, la co-
médie est variée et vivement menée. Voici sa distribu-
tion actuelle mise en regard de celle de la création :
1859.
1883.
Vatinelle.
MM.
, FÉLIX.
POREL.
Courtin.
Parade.
Clerh.
Chavarot.
Saint-Germain.
Barral.
J. Delaunay.
Candeilh.
Amaury.
Lorin.
BOISSELOT.
Kéraval.
Desbrazures.
Chaumont.
Boudier.
Amélie.
M m es
Bérengère.
N. Martel
Anna.
PlERSON.
REAL.
Mme de Flécheux.
DUBOSQ^
RÉGIS.
Un tapissier.
MM.
Roger.
RlTEL.
Un marchand.
Bachelet.
Dalier.
— Le fils de Jules Barbier, M. Pierre Barbier, vient
de faire représenter (5 avril) à la salle vacante des
Menus-Plaisirs, qu'il a louée à cet effet, un drame inti-
tulé l'Indigne, et dont le sujet est l'histoire de la du-
chesse de Chaulnes mise en scène avec son mari, sa
dure et rigide belle-mère, et même ses enfants. C'est
un drame de police correctionnelle, d'un médiocre in-
térêt et surtout d'une composition et d'une exécution
plus médiocres encore. A une complète inexpérience,
M. Barbier fils joint une grande naïveté, si bien que le
201 —
public s'est mis à « égayer » les endroits de la pièce qui,
dans la pensée de l'auteur, auraient dû causer le plus
d'émotion et faire couler le plus de larmes.
L'interprétation d'Indigne, à part M^e Daudoird, qui
représente la sévère belle-mère, ne comprend que des
comédiens inconnus, et, par conséquent, sans autorité
suffisante pour empêcher une pièce, déjà si compromise
par elle-même, de tomber tout à fait.
Varia. — La Vente de Louis Leloir. — Les œuvres et
objets d'art composant l'atelier du regretté peintre Louis
Leloir viennent d'être vendus aux enchères publiques.
Cette vente importante a donné lieu à plusieurs vaca-
tions, et a dépassé un produit de 300,000 francs. Dans
cette vente figuraient plusieurs études et esquisses des
célèbres dessins dont Leloir a illustré la grande édition
de Molière, de la Librairie des Bibliophiles. Voici quel-
ques-uns des prix atteints par ces esquisses, dont beau-
coup n'étaient que de simples ébauches :
La Muse de Molière Iî9$o fr.
V École des Maris di^
George Dandin 600
La Princesse d'Ëlide 720
Le Bourgeois gentilhomme {d'après
M. Berthelier) 1,080
Les Fourberies de Scapin (d'après
M. Coquelin) 1,280
— 202 —
Les Femmes savantes (Trissotin
dans quatre attitudes diffé-
rentes) 5^740 fr-
A voir ces chiffres, on peut juger quels prix auraient
atteints les dessins terminés, qui sont de véritables
chefs-d'œuvre, et dont M. Jouaust, l'éditeur du Molière,
est resté possesseur. On lui en a bien offert des sommes
considérables, mais il tient à les conserver, parce qu'in-
dépendamment de leur valeur artistique, ils ont pour lui
un intérêt d'affection qui les lui rend surtout précieux.
On peut, d'ailleurs, se rendre compte de l'intimité qui
s'était établie entre Louis Leloir et son éditeur en li-
sant la lettre suivante, qu'il lui adressa lorsque le dernier
volume de Molière eut paru.
Mon cher Monsieur Jouaust,
Voici notre œuvre enfin terminée. Depuis sept années j'ai
mis votre patience à une rude épreuve. Ne m'en veuillez pas:
c'était une grosse tâche, je vous assure, qu'illustrer Molière,
après ce qu'ont fait tant d'artistes remarquables. On a dit de
la poésie qu'elle a été inventée pour charmer les hommes;
c'est aussi, à mon avis, pour les unir, car nous devons au
grand poète une bonne part de la sympathie que nous avons
l'un pour l'autre. Je lui voue, à cause de cela surtout, une
très grande reconnaissance, en faveur de laquelle il me par-
donnera peut-être de l'avoir aussi imparfaitement traduit.
Permettez-moi, mon cher collaborateur, d'ajouter à ce titre
celui d'ami en vous serrant les deux mains très fort.
— 203 --
Les Gestes au théâtre. — Très piquante boutade, à
ce sujet, dans l'un des derniers feuilletons de Sarcey,
et qui mérite d'être conservée :
« Tout étant convention au théâtre, il y a des gestes
qui sont également conventionnels, mais comme la
règle est que les conventions se renouvellent et changent
à peu près tous les cinquante ans, tel geste qui, par
convention, a exprimé longtemps une idée ou un senti-
ment au théâtre se démode et semble ridicule à la gé-
nération suivante.
Il y a trente ou quarante ans, lorsqu'un acteur voulait
signifier au public qu'il était fort en colère et qu'il allait
gifler une personne qui avait tenu sur lui de mauvais
propos, il saisissait d'une main fébrile le revers gauche
de sa redingote, prenait le revers droit de l'autre main,
la boutonnait fiévreusement, et, l'opération faite, en-
fonçait de cette même main droite par un coup sec son
chapeau sur sa tête; cela voulait dire clairement :
« Attends, mon bon! ta vas recevoir une forte
, roulée ! ;>
S'il portait une canne, il exécutait avec elle une sorte
de moulinet; cela voulait dire :
« Je suis un brave à trois poils ! »
Un jeune homme avantageux à qui l'on parlait d'une
jeune femme plantait ses deux pouces dans les entour-
nures de son gilet en écartant sa poitrine, et tout le
public se disait immédiatement :
— 204 —
i< Elle a été sa maîtresse, ou il veut le faire croire. »
Deux hommes se rencontraient sur la scène, ils se
mettaient à causer, et Pun d'eux, passant d'un mouve-
ment familier son bras derrière le cou de l'autre, conti-
nuait la conversation. Il n'en fallait pas davantage pour
indiquer au public que ces deux messieurs avaient été
camarades de collège et qu'ils nourrissaient l'un pour
l'autre une affection qui tenait de la camaraderie.
Deux personnes étaient en scène, Tune parlant à
l'autre avec beaucoup de chaleur, l'autre prenait la
breloque de sa montre et la faisait sauter : c'était un
signe indubitable d'indifférence ou de mépris.
Je pourrais multiplier ces exemples tirés d'un théâtre
que j'ai beaucoup étudié, le théâtre d'il y a vingt-cinq
ou trente ans.
Ces gestes, qui étaient tout de convention, car vous
n'avez jamais vu un homme, j'entends un homme bien
élevé, fourrer ses pouces dans les entournures de son
gilet, passer son bras sur le cou d'un ami, brandir sa
canne et boutonner sa redingote, ont disparu pour la
plupart; ils nous paraîtraient ridicules aujourd'hui; il
est probable qu'ils sont remplacés par d'autres qui ne
valent pas beaucoup mieux, mais dont nous ne sentons
pas l'impertinence, parce que , pour le moment, la con-
vention les protège. » -} :
Paris disparu. — Tel est le titre d'une série de docu-
i
.— 20 5 .—
ments historiques et anecdotiques publiés par notre
confrère Jehan Valter. Nous avons trouvé, d^ns la
première partie, consacrée aux Tuileries, la description
suivante de la fameuse armoire de fer, qui joua un
rôle décisif et fatal dans le procès de Louis XVI :
« Dans la chambre à coucher de Louis XVI, et à côté
de son lit, était une porte donnant dans un couloir boisé
d'environ six pieds de longueur sur trois de largeur,
n'ayant d'autre jour que celui qui s'introduisait par la
porte lorsqu'elle était ouverte. En face de cette porte
s'en trouvait une autre donnant entrée dans la chambre
du Dauphin. C'est dans ce couloir qu'était renfermée la
cachette. Pour y parvenir, on levait un panneau de la
boiserie qui laissait à découvert une porte de fer d'à peu
près un pied et demi carré, fermant à clef et élevée de
quatre pieds du parquet. Cette petite porte masquait un
enfoncement pratiqué dans le mur donnant sur le jardin.
Celui qui avait fait cette cachette n^avait pris aucune
dimension ni précaution pour lui donner une forme
quelconque ; c'était tout bonnement un trou informe,
inégal, raboteux, de deux pieds de profondeur sur
quinze pouces de diamètre à son entrée, et allant tou-
jours en diminuant. Tel était, en réalité, ce qu'on a nom-
mé l'armoire de fer. )>
H paraît que quand Louis-Philippe entra aux Tuileries
I — c'est du moins M. Jehan Valter qui l'assure, — il
entendit chanter, hurler, beugler dans le jardin uri ré-
— 206 —
frain moitié comique, moitié flatteur dont voici les pa-
roles, qui ont, depuis, servi de type à beaucoup de
refrains du même genre :
Après le combat civil
Des grandes journées,
Qui va renouer le fil
De nos destinées,
Français, nous voilà sauvés.
Voyez sortir des pavés
Le roi po po po,
Le roi pu pu pu,
Le roi po, le roi pu,
Le roi populaire 1
C'est bien notre affaire.
Il a, ce roi de Paris,
Que l'on environne,
Un riflard, un chapeau gris
Pour sceptre et couronne.
Le luron le sait fort bien.
Comme il a l'air faubourien,
Le roi po po po,
Le roi pu pu pu.
Le roi po, le roi pu.
Le roi populaire!
C'est bien notre affaire.
La Mort d^un faussaire. — Le docteur Saphira, qui of-
frit en vente en Angleterre, il y a deux ans, le manuscrit
d'une partie du Nouveau Testament, manuscrit qui fut
— 207 —
reconnu faux, est mort dernièrement à Rotterdam. Le
malheureux s'est suicidé.
C'est au Briîish Muséum, en 1882, que furent ex-
posés les fameux manuscrits bibliques dont le docteur
Saphira prétendait avoir fait la découverte, et qu'il dé-
clarait absolument authentiques. M. Clermont Ganneau,
un Français^ fut alors chargé par notre ministre de l'ins-
truction publique d'aller examiner ces manuscrits et de
faire un rapporta leur sujet.
« La foule, dit le Temps, se pressait chaque jour plus
nombreuse au British Muséum, autour de la vitrine où
quelques spécimens étaient solennellement exposés à sa
curiosité haletante. M. Gladstone, le premier ministre,
était venu en personne les honorer de sa visite. Le pos-
sesseur, un habitant de Jérusalem, le docteur Saphira,
en ce moment à Londres, en demandait froidement la
bagatelle d'un million de livres sterling, soit vingt-cinq
raillions de francs !
« Le résultat de l'examen auquel s'est livré notre sa-
vant compatriote est venu malheureusement couper
court à ce bel enthousiasme. Après avoir obtenu, non
|sans peine, communication de ces documents, non
seulement il a constaté qu'ils étaient l'œuvre d'un faus-
saire moderne, mais encore il a réussi à établir rigour
reusement, pièces en main, comment le faussaire avait
procédé à leur fabrication.
(c Ces documents consistent en bandes de cuir Ion-
— !208 —
gues et étroites,' d'un grand aspect de véiusté, cou-
vertes de caractères moabites. Ils contiennent de longs
extraits, plus ou moins défigurés, du Deutéronome,
serrés, écrits à l'encre et au kalam et disposés en
colonnes. Un des premiers hébraïsants d'Angleterre,
le docteur Ginsburg, les a déchiffrés, traduits et
publiés avec une ardeur et une patience dignes d'un
meilleur sort.
« Le faussaire a tout simplement pris un de ces
grands rouleaux, — âgé peut-être de deux ou trois
siècles, — rituels de synagogue contenant le Pentateu-
que en caractères hébreux modernes ; il y a découpé la
marge inférieure, vierge d'écriture, et s'est servi de ces
bandes pour opérer sa transcription du texte biblique
dans l'alphabet moabite de la stèle du roi Mesa (neu-
vième siècle avant notre ère) découverte il y a une quin-
zaine d'années justement par M. Clermont-Ganneau et
rapportée par lui au Louvre.
(( Malheureusement, on ne pense pas à tout. Le faus-
saire n'a pas fait attention à un détail insignifiant en ap-
parence qui est devenu entre les mains de M. Cler-
mont-Ganneau une preuve écrasante. Les bandes moa-
bites ont conservé sous les caractères apocryphes les
traces à peine visibles, mais indélébiles, de la réglure
primitive du rouleau, réglure faite, selon l'usage, au
poinçon, ainsi que les plis caractéristiques qnî séparent
les colonnes dû texte hébreu dans les; rouleaux de sy-
f
209
nagogue. Il suffit de superposer ces bandes suspectes à
la marge inférieure d'un de ces rouleaux pour que la
fraude saute aux yeux.
« La démonstration est absolue. Le faussaire a été
pris littéralement la main dans le sac. »
Ajoutons que M. Ernest Renan, plus expert que qui
que ce soit en ces matières d'origines hébraïques, dé-
clara également, après examen, que les prétendus ma-
nuscrits bibliques n'étaient que l'œuvre d'un faus-
saire.
Molière jugé par un Allemand. — Le dernier numéro
du Moliériste contient une bien jolie lettre de Ludwig
Bœrne, cet Allemand qui a décrit nos mœurs sous le
titre de Tableaux de Paris, après avoir longtemps sé-
journé en France. Voici le passage principal de cette
lettre, d'une si grande justesse d'appréciation, et qui
n'est pas moins intéressante aujourd'hui qu'à l'époque
où elle a été écrite :
Paris, 15 février 18 ji.
Hier j'ai vu au Théâtre-Français deux pièces de Molière :
VEiourdi et le Malade imaginaire. Là il est permis de rire en
tout honneur, sans avoir besoin d'en rougir au réveil du len-
demain ! Cesi presque un miracle^ qu'un éclair qui a quitté les
nues il y a i-jo ans, — époque de la mort de Molière^ — en-
flamme encore aujourd'hui. Combien de temps rira-t-on de
Scribe? Mais voilà comme ils sont, les auteurs comiques de
— 210 —
nos jours. Ils nous montrent les folies à la mode; mais Molière
nous a peint les folies éternelles des hommes. Je contemplai avec
amour et recueillement le buste de Molière qui, au foyer, re-
garde celui de Voltaire. Molière a le regard doux qui vous
réchauffe, la bouche amicalement souriante qui dit: «Je vous
connais, ô bons hommes fous! » Voltaire relève sardonique-
ment la lèvre inférieure, et ses yeux chauds et perforants
disent: « Je vous connais, gredins, coquins, filous! » Pour
bien comprendre les pièces de Molière, il faut les voir jouer
à Paris. Molière les a jouées lui-même, et sa tradition s'est
maintenue jusqu'à nos jours sans variation sur la scène, comme
la parole imprimée dans le livre. C'est seulement depuis que
j'ai vu jouer Molière ici que je me suis aperçu des clous dont
il s'est servi pour accrocher le jeu scénique, et qui n'avaient
pas frappé mes yeux avant cette expérience. Et comme on
représente tout ici d'une manière excellente! Le meilleur
orchestre ne peut avoir un ensemble plus harmonieux. C'est
quelque chose de touchant que de voir ces vieux habits, ces
vieilles mœurs, d'entendre ces vieilles saillies, et le rire im-
mortel des Français; oui, il y a quelque chose de vénérable
dans tout cela.
Cette lettre est extraite d'une des correspondances
que Ludwig Boerne adressait de Paris aux journaux
allemands. Cet intéressant écrivain, politique et litté-
raire à la fois, et que ses opinions avaient obligé à
quitter son pays (il était né à Francfort en 1786), est
mort à Paris en 1837. Il a, au Père-Lachaise, un mo-
nument dû au ciseau de David d'Angers.
Vers bizarres. — Notre confrère Félicien Champsaur
publie dans VEvénement la bizarre et originale poésie
— 211 —
qui suit, et qui devrait bien plutôt s'appeler la Désillu-
sion que V Idéal.
On remarquera — autre originalité — que contre
l'usage notre confrère ne commence ses vers par une
lettre majuscule qu'après un point terminant une
phrase :
l'idéal
A Esther WaitUng.
Un soir d'avril et de soleil,
quand j'étais petite, ma mère
me dit une chanson amère
qui, la nuit, troubla mon sommeil :
Idéal, toi qui nous exhortes,
celles qui croyaient au bonheur,
à l'amour, dans le déshonneur
sont mortes.
Les fous, les redresseurs de torts,
ceux qui pourchassaient dans le monde
le traître noir, le lâche immonde,
sont morts.
Qui dispersera ces escortes
de plaisirs, de dérisions?
Les consolantes illusions
sont mortes.
Plus d'amoureux, puisque les forts,
les soldats qu'un devoir enlève,
les poètes, princes du rêve,
sont morts.
< — 212 —
La nuit tranquille ouvre ses portes.
Les jeunes héros glorieux
sont morts; les vierges aux doux yeux
sont mortes.
Il fallait, sous le ciel vermeil,
étrangler ma vie éphémère,
quand j'étais petite, ma mère,
ce soir d'avril et de soleil.
Mignetjugé par Jules Simon. — Aux funérailles de
Mignet, qui- ont eu lieu le 28 mars au Père-Lachaise,
trois discours ont été prononcés : le premier par
M. Marlha, au nom de l'Académie des sciences m.orales
et politiques; le second par M. Ch.de Mazade, au nom
de l'Académie française ; le troisième par M. Jules Si-
mon, comme ami du défunt.
Voici le principal passage de ce dernier discours^
celui qui a produit le plus d'émotion et qui contient,
en effet, un portrait bien touchant du Mignet des der-
nières années :
« Le respect universel l'entourait dans cette vie re-
tirée et modeste; et tels étaient la douceur et le charme
de son commerce, la courtoisie bienveillante et cares-
sante de son langage, qu'il faisait naître autour de lui
l'amitié autant que le respect. L'Académie, la science,
la société française, ne pouvaient faire une plus grande
perte. Il était pournous tous un guide et un modèle; il
avait cette indépendance du jugement et les belles
— 2l3 —
croyances spiritualistes qui sopxt l'honneur de l'intelli-
gence humaine ; il pratiquait sans faste ces fortes vertus
aussi nécessaires à un peuple pour rester libre que pOur
le devenir. Il a marché droit devant lui, pendant près
d'un siècle, en faisant de beaux livres et en donnant de
beaux exemples. Je salue ces restes vénérés avec l'émo-
tion d'un patriote et avec un cœur reconnaissant. )>
Au bon vieux temps. — Nous sommes en Savoie,
dans la province du Faucigny, et en l'an de grâce 1824.
La garde urbaine de La Roche avait à sa tête un tam-
bour-major, du nom de Martin Humbert, dont la lèvre
supérieure était ornée d'une magnifique paire de mous-
taches. Or, il advint que ces moustaches, qui donnaient
à notre homme une tournure de carbonaro, parurent
suspectes à l'autorité militaire sarde, qui réclama la sup-
pression de cet ornement séditieux par la lettre sui-
vante, adressée à M. le syndic de La Roche, et dont
notre collaborateur M. Emile Maison a tenu Poriginal
es mains propres.
Bonneville, le 17 juillet 1824.
Monsieur le Sindic,
Le 8 du courant je envoyer deux carabiniere de cette sta-
tion à la roche, pour mantenir le bon ordre, de manière que
ayant fait rencontre du tambour-maître de la Compagnie de
votre Commune, le quelle avez de mostaches longues nuisible
au Gouvernement, le Carabinier lui ont fait la proposition de
— 214 —
le faire couper. Celui-ci ayant fait une réponse peu analogue
a la question par concequence je vous prie M. le Sindic de
vouloir bien lui faire desuite couper pour éviter quelque cir-
constance funeste à son égard.
Je vous salue avec consid...
Le Bg^ Commandant le lieutenence des
Carabinieres de la province
BOLLA.
Etant donné le style de ces messages, il se conçoit de
reste que, redevenue française depuis 1860, la Savoie
ne regrette pas trop ses anciens gendarmes. Ah ! c'est
qu'en ce temps-là il ne faisait pas bon porter des mous-
taches suspectes de libéralisme dans les États de S. M.
le roi de Sardaigne !
PETITE GAZETTE. — L'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres vient de procéder à l'élection du successeur
de M. Th. Henri Martin, décédé. Au premier tour de scrutin,
M. le général Faidherbe a obtenu 1 1 voix et M. de Bois-
lisle 9; au second tour, M. le général Faidherbe â été élu
par 20 voix.
— M. Schœlcher, sénateur, vient de faire don à la Biblio-
thèque de l'École des Beaux-Arts de sa magnifique collection
de gravures, qui se compose de 9,000 pièces. C'est l'histoire
complète de la gravure depuis son invention jusqu'à nos jours.
Cette précieuse collection n'est pas évaluée à une valeur
moindre de 200,000 francs.
— M^^^ Jeanne Dentu, fille de notre sympathique ami
l'éditeur Dentu, du Palais-Royal, et petite-fille, par sa mère,
— 2l5 —
du célèbre peintre Decamps, a épousé le 3 avril le comte
Henry de La Batut.
NÉCROLOGIE, 2$ mars. — M. Ferd. Moreau, officier de
la Légion d'honneur, ancien syndic de la Compagnie des
Agents de change; très connu aussi dans le monde des ar-
tistes par la protection fructueuse et éclairée dont il a donné
de si fréquentes preuves.
27 mars. — Notre confrère Henri Vrignault, ancien ré-
dacteur de la Liberté^ du 5o/r, du Gil-Blas, etc. Il avait joué
un rôle très distingué pendant la Commune, s'était vaillam-
ment défendu contre elle et avait ainsi mérité la croix de la
Légion d'honneur.
— M. Paul Balze, artiste peintre, élève d'Ingres. On lui
doit surtout de bonnes copies de Raphaël et d'Ingres. Il avait
soixante-neuf ans.
28 mars. — Le général Guillon, en retraite depuis cinq
ans et qui a commandé en 1870 la cavalerie du corps du gé-
néral Vinoy pendant la célèbre retraite de Mézières. Il avait
soixante-huit ans.
— M. Agniel, avocat. à Saint-Pons (Hérault), ancien
député. Né en 1829, il avait été nommé député de l'ar-
rondissement de Saint-Pons, en 1877, et non réélu aux der-
nières élections.
30 mars. — Le caricaturiste Gilbert Randon. Il avait fait
tous les métiers. Clerc d'avoué, puis commis-libraire, apprenti
verrier, apprenti lithographe, il s'engagea à seize ans dans un
régiment de cavalerie, où il mérita les galons de maréchal
des logis. C'est seulement en 18^0 que, grâce à son cousin
Nadar, il put commencer à travailler à Paris et à gagner sa
vie à l'aide de son fantaisiste crayon. Il a depuis cette époque
un peu collaboré à tous les journaux illustrés, mais surtout au
Journal pour rire et au Journal amusant. Il avait soixante-dix
ans, étant né à Lyon, le 8 octobre 1814.
3 avril. — Le célèbre peintre allemand Gustave Richter,
— 2l6 —
né en 1822. Il était surtout connu en Prusse pour ses por-
traits. Il a aussi exposé à Paris, notamment en 1846, en 1855
(Exposition universelle), où il eut une deuxième médaille;
en 1857 et 1859, et enfin en 1867, à la grande Exposition
internationale du Champ de Mars. Il avait épousé une fille de
Meyerbeer.
5 avril. — Le poète allemand Emmanuel Geibel, décédé
à Lubeck, sa ville natale, à soixante-onze ans. Il a publié un
intéressant ouvrage sur l'histoire de la poésie française.
Le -6 avril est morte, à près de quatre-vingt-dix ans, une
femme qui portait un des noms les plus glorieux et les plus
justement populaires de la France guerrière, la baronne
Daumesnil, ancienne surintendante de la maison de la Légion
d'honneur à Saint-Denis. C'était une femme d'un grand cœur,
d'une intelligence supérieure, et elle avait gardé jusque dans
la plus extrême vieillesse non seulement une vigueur d'esprit
et une mémoire prodigieuses, mais surtout une grâce, une
amabilité juvéniles qui la faisaient chérir de tous ceux qui la
connaissaient. Née en 1795, veuve, depuis 1832, du glorieux
défenseur de Vincennes, elle avait voué à ce héros qu'elle
avait voulu épouser, alors qu'il avait déjà sa iàmeuse jambe de
bois, une adoration que chaque année accumulée sur son veu-
vage semblait rendre plus vive. La baronne Daumesnil a laissé
en manuscrit des souvenirs qui seront certainement publiés un
jour et dans lesquels elle vit tout entière avec son cœur gé-
néreux et son âme brûlante. Ajoutons que sa petite-fille, la vi-
comtesse Thérèse de Clairval, dont on connaît le talent de
peintre et de sculpteur, vient d'envoyer au Salon un admi-
rable portrait de sa grand'mère, achevé huit jours à peine
avant la mort de la vénérable baronne.
217 —
VARIÉTÉS
COMMENT SE FAIT UNE PIÈCE DE THÉÂTRE
M. Abraham Dreyfus, dans une causerie qu'il a faite ré-
cemment au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, et que
publie la Revue politique et littéraire^ a recherché « comment
se fait une pièce de théâtre ». Notre spirituel confrère avait
eu l'ingénieuse idée de le demander d'abord aux auteurs dra-
matiques eux-mêmes, et les plus en renom, les plus illustres,
lui ont répondu par des lettres qui contiennent, à ce sujet,
une série de consultations bien fines, souvent sérieuses sous
l'apparence du badinage, et qui constituent, enfin, un ensemble
documentaire qu'il serait bien regrettable de ne pas conserver.
Le rôle de notre Gazette étant précisément d'empêcher les
curiosités de ce genre de disparaître à jamais avec le journal
qui les avait d'abord recueillies, nous reproduirons successi-
vement les onze lettres adressées à M. Dreyfus, et qui sont
signées des noms de MM. Dumas fils, Augier, Sardou, La-
biche, Legouvé, C. Doucet, E. Gondinet, Th. de Banville,
d'Ennery, Zola et Ed. Pailleron.
LETTRE DE DUMAS FILS
Mon cher confrère et ami^
Vous me demandez comment on fait une pièce. Vous
me faites beaucoup d'honneur, mais vous m'embarrassez
beaucoup.
— 2l8 -
A force d'études, de travail, de patience, de mémoire,
d'énergie, un homme pourra faire croire qu'il est un
peintre, ou un sculpteur, ou un musicien. Il y a dans
ces arts-là des procédés matériels et mécaniques que
l'on peut s'approprier, grâce auxquels on peut acquérir
du talent, de l'habileté surtout, parvenir au succès. Le
public à qui ces œuvres sont soumises, n'ayant pas fait
les études techniques, regarde déjà comme supérieurs à
lui ceux qui les ont faites. Il sent qu'on peut toujours
lui répondre, quand il émet un jugement : « Avez-vous
appris la peinture, la sculpture, la musique ? Non ?
Alors n'en parlez pas si légèrement. Vous n'êtes pas à
même de juger. Il faut être du métier pour comprendre
les beautés, etc., etc. » Et c'est ainsi que ce bon public
se laisse souvent imposer, en peinture, en sculpture, en
musique, certaines écoles et certaines renommées. Il
n'ose pas protester. Mais, en matière de drame ou de
comédie, ce n'est plus la même chose. Il est partie inté-
ressée et se porte, pour ainsi dire, partie civile.
La langue que nous parlons sur le théâtre, c'est celle
qu*il parle tous les jours; les sentiments que nous pei-
gnons, ce sont les siens; les personnages que nous
faisons agir, c'est lui-même dans les passions qui lui
sont connues, dans des situations qui lui sont familières.
Pas d'études préparatoires nécessaires ; pas d'initiation
indispensable dans un atelier ou dans une école ; des
yeux pour voir, des oreilles pour entendre, voilà tout
— 219 —
ce qu'il lui faut. Dès que nous nous écartons, je ne dis
pas de la vérité, mais de ce qui est la vérité pour lui, il
ne nous écoute plus. Car, au théâtre comme dans le
monde, dont le théâtre est la représentation, il y a deux
vérités : l'absolue, celle qui finit toujours par s'imposer,
et puis, sinon la fausse, du moins la conventionnelle,
celle qui est dans les habitudes, dans les mœurs, dans
les nécessités sociales; celle qui ne transige pas et se
révolte, et celle qui s'accommode et se prête à la faiblesse
humaine, enfin celle d'Alceste et celle de Philinte.
Ce n'est quen faisant toutes sortes de concessions à
la seconde que nous pouvons arriver à conclure par la
première. Le public, comme tous les souverains, comme
les rois, les peuples et les femmes, n'aime pas qu'on lui
dise la vérité, toute la vérité. Ajoutons bien vite qu'il a
une excuse, c'est que cette vérité, il ne la connaît pas ;
on la lui a rarement apprise. Aussi veut-il qu'on le
flatte, qu'on le plaigne, qu'on le console, qu'on l'enlève
à ses préoccupations et à ses misères, presque toutes
nées de son ignorance, mais qu'il nen considère pas
moins comme les plus grandes et les plus imméritées qui
soient, parce que ce sont les siennes.
Ce n'est pas tout : par un effet d'optique très curieux,
les spectateurs se voient toujours dans le personnage
bon, tendre, généreux, héroïque, que nous mettons en
scène; et dans le personnage vicieux, ridicule, il ne voit
jamais que ses voisins. Comment voulez-vous alors que
— 220
la vérité que nous lui disons lui serve à quelque chose?
Mais je m'aperçois que je ne réponds pas du tout à
ce que vous me demandez.
Vous voulez que je vous dise comment on fait une
pièce, et je vous dis, ou plutôt j'essaye de vous dire ce
qu'il faut mettre dedans.
Eh bien, mon cher ami, si vous voulez que je sois
très franc, je vous avouerai que je ne sais pas com-
ment on fait une pièce. Un jour, il y a longtemps de
cela, je sortais à peine du collège, j'adressai la même
question à mon père ; il me répondit : « C'est bien simple :
le premier acte clair, le dernier acte court, et de l'intérêt
partout. »
Le procédé est bien simple, en effet. Il ne reste plus
qu'à savoir s'en servir; c'est là que la difficulté com-
mence. Celui à qui on le communique ressemble assez
à un chat qui a trouvé une noisette. Il la retourne dans
tous les sens sous sa patte parce qu'il entend quelque
, chose qui remue dans la coque; mais il ne peut pas
l'ouvrir. Autrement dit, il y a ceux qui savent faire une
pièce de naissance (je ne dis pas que ce soit héréditaire),
et puis il y a ceux qui ne le savent pas tout de suite, et
ceux-là ne le sauront jamais. On est ou on n'est pas
auteur dramatique ; la volonté et le travail n'y peuvent
rien. Il y faut la grâce. Je crois que tous ceux à qui
vous demanderez comment ils font des pièces^ s'ils
_savent vraiment en faire, vous répondront qu'ils ne
— 221 —
si
savent pas comment ils les font. C'est un peu comme
vous demandiez à Roméo comment il a fait pour être
amoureux de Juliette et pour se faire aimer d'elle; il
vous répondrait qu'il ne le sait pas et que ça s'est fait
tout seul.
Tout à vous.
LETTRE D^EMILE AUGIER
Mon cher Dreyfus,
Vous me demandez la recette pour la fabrication des
comédies : je ne la connais pas, mais je suppose qu'elle
doit un peu ressembler à celle que le sergent donne au
conscrit pour la fabrication des canons :
« Tu prends un trou et tu mets du cuivre autour. »
Si ce n'est pas la seule, c'est au moins la plus usitée.
Peut-être y en aurait-il une autre qui consisterait à
prendre du cuivre, à faire un trou au milieu et à pra-
tiquer une lumière au bout. Dans les canons, ce trou
s'appelle l'âme: comment s'appellerait-il dans une
.; œuvre dramatique? Trouvez-lui un autre nom, si celui-
là ne vous plaît pas.
Voilà tous les renseignements que je peux vous donner.
Ajoutez-y, si vous voulez, ce conseil d'un sage à un
dramaturge dans l'embarras :
222 —
(( Imbibez votre cinquième acte de douces larmes et
saupoudrez les quatre autres de traits d'esprit. »
Je ne crois pas que l'auteur ait suivi ce conseil.
Cordialement à vous.
LETTRE DE SARDOU
Mon cher ami.
Il n'est pas si facile de vous répondre que vous le
pensez... Il n'y a pas qu'une façon de faire une pièce de
théâtre. Et chacun a la sienne, suivant son tempérament,
sa nature d'esprit et sa méthode de travail. Que si vous
me demandez quelle est la mienne, c'est-à-dire mon
procédé, je vous répondrai que cela ne se formule pas
comme la recette du Canard à la rouennaise ou de la
Poularde au gros sel. Ce n'est pas cinquante lignes
qu'il y faudrait, mais deux, trois cents, et, cela fait, je
ne vous aurais dit encore que ma façon de travailler, qui
n'a rien de général et qui ne prétend pas à être la meilleure.
C'est celle qui m'est naturelle, voilà tout. Vous la trouve-
rez, du reste, indiquée en partie dans la préface de la
Haine et dans une lettre que j'ai écrite à La Pommeraye
à propos ÔLtFédora-..
Bref, mon cher ami, s'il y a des règles et des règles
— 220 —
invariables, précises, éternelles pour Part dramatique,
règles que les impuissants, les ignorants, les sots ou les
fous sont les seuls à méconnaître et dont ils sont les
seuls à vouloir s'affranchir, il n'y a pas d'autre mé-
thode, pour la conception et l'enfantement d'une
pièce,, que de savoir très exactement où l'on va et de
prendre le meilleur chemin qui y conduit. Seulement,
les uns y vont à pied, les autres en voiture, ceux-ci en
chemin de fer, X... en cul-de-jatte, Hugo en ballon. Les
uns restent en route, les autres dépassent le but. Tel
roule dans un fossé, tel autre s'égare dans un chemin de
traverse. Et, en somme, celui-là va droit au but qui aie
plus de bon sens.
C'est la grâce que je vous souhaite et à moi aussi.
LETTRE DE LABICHE
Chacun fait selon son inspiration et son tempérament.
Les uns chantent la note gaie, les autres éprouvent plus
de plaisir à faire pleurer.
Quant à moi, voici comment je procède :
Quand je n'ai pas d'idée, je ronge mes ongles et j'in-
voque la Providence.
Quand j'ai une idée, j'invoque encore la Providence,
mais avec moins de ferveur, parce que je crois pouvoir
me passer d'elle.
— 224 —
C'est très humain, mais très ingrat.
J'ai donc une idée, ou je pense en avoir une.
Je prends une main de papier blanc, du papier de fil
— je ne trouve rien sur un autre — et j'écris sur la
première page :
PLAN
J'entends par plan la succession développée, scène
par scène, de toute la pièce, depuis son commencement
jusqu'à sa fin.
Tant qu'on n'a pas la fin de sa pièce, on n'en a ni
le commencement ni le milieu. Ce travail est évidem-
ment le plus laborieux; c'est la création, l'accouche-
ment.
Une fois mon plan fini, je le reprends et je demande
à chaque scène à quoi elle sert, si elle prépare ou déve-
loppe un caractère, une situation, enfin si elle fait mar-
cher l'action. Une pièce est une bête à mille pattes qui
doit toujours être en route. Si elle se ralentit, le public
bâille ; si elle s'arrête, il siffle.
Pour faire une pièce gaie, il faut avoir un bon esto-
mac.
La gaieté est dans Peslomac.
Georges d'Heylli.
Le Gèranty D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 8 — 3o avril 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Érection de la statue de Gambetta. — Le Vendredi-
Saint des libres-penseurs. — Fin de la grève d'Anzin. — Clôture de
l'Opéra-Populaire. — Lettres inédites de Th. Rousseau. — Théâtres :
Odéon, Comédie-Française, Vaudeville.
Nécrologie : Le député Azémar, le baron Sers, M. Thorel, le fils du
maréchal Clauzel,M. Dumas (J.-B.), le député Haentjens, M. Dentu,
la duchesse d'Albuféra, le député Reyneau, M. de Leuven, Mn»« Ar-
naud (Angélique), M. Houdin (Pierre-Auguste), M, Vervoitte (Ch.),
M"'« Scribe, M. Guyot-Montpayroux; MM. Reade (Ch.) et Taylor
(Henry).
Varia : Mii« Georges. — Homard à la Coppée. — Un Menu exo-
tique. — Les Mots de la quinzaine.
Variétés : Comment se fait une pièce de théâtre.
La Quinzaine. — Le 14 avril la ville de Cahors a
élevé une statue à la mémoire éternelle du plus illustre
de ses enfants, à Léon Gambetta , né dans cette ville
en 18^8. La cérémonie d'inauguration de cette statue,
due au ciseau inspiré^ mais aussi un peu fantaisiste de
Falguière, est devenue une sorte de fête nationale. La
solennité était présidée par M. Jules Ferry, président
du conseil, entouré de plusieurs ministres, au nombre
I. — 1884. 15
— 226 —
desquels le général Campenon, ministre de la guerre,
représentant l'armée. Le président de la République
s'était également fait représenter par le secrétaire
général de la présidence, le général Pittié.
Naturellement un grand nombre de discours ont été
prononcés à cette inauguration, soit devant la statue,
soit dans des banquets, soit pendant la réception des
autorités locales. M. Jules Ferry a, pour sa part, pris
plus de dix fois la parole avec une égale bonne hu-
meur et une inspiration toujours heureuse et soutenue.
Nous avons déjà dit, ici même, que, comme orateur
gouvernemental, M. Jules Ferry avait fait en quelques
années des progrès considérables. Il est arrivé au-
jourd'hui à la perfection relative en ce genre; à coup
sûr il ne peut donner plus. A une grande facilité de
parole, il joint une habileté excessive dans le choix des
mots et dans la conduite des périodes; il parle avec
une sorte de bonhomie familière qui ne réussit pas à
tous les orateurs. S'il n'a pas à la tribune le grand ta-
lent littéraire de M. de Broglie, ni le style étudié et la
parole circonspecte et comme retenue de M. Buffet , il a,
en revanche, une grande supériorité sur ces deux remar-
quables leaders du Sénat, c'est la sincérité et la per-
suasion. Ajoutons qu'il a eu l'art de conquérir ainsi
l'oreille des deux chambres et que sa situation de pre-
mier ministre s'en trouve aujourd'hui consolidée et ren-
forcée, et pour longtemps inattaquable.
— 227 —
Dans le discours qu'il a prononcé devant la statue
de Gambetta, M. Jules Ferry a tracé de son héros un
rapide et émouvant portrait où il a atteint presque à la
grande éloquence. L'effet de ce passage a été consi-
dérable, eî de successifs applaudissements ont souvent
interrompu la brillante parole de l'orateur. Le morceau
esta citer tout entier, et il mérite d'être conservé, parce
qu'il peint admirablement le rôle de Gambetta pen-
dant les quatre mois qu'a duré sa dictature en province,
et que ces quatre mois ont fait plus, en somme, pour
son immortelle popularité que les dix années de discus-
sions et de luttes parlementaires qui les ont suivis.
« ... C'est le propre des grandes âmes, qui n'ont
vécu que pour les grandes choses, d'échapper au sort
commun des renommées d'un jour. C'est leur honneur
et c'est leur récompense de laisser après elles le plus
pur de leur essence, de ne s'éloigner que pour nous
faire mieux mesurer la place qu'elles tenaient au milieu
de nous et, dégagées par la mort même des ombres
passagères qu'accumulent autour des meilleurs de ce
monde les passions et les préjugés, de reparaître plus
hautes et plus sereines et d'entrer de plain-pied dans
l'immortalité. Dans les annales de notre grand pays,
dans cette histoire si mêlée de grandeurs et de revers,
il est des époques éclatantes, soit dans la gloire, soit
dans l'épreuve, qui semblent tenir dans un seul nom.
Les autres noms s'effacent à la longue et^ tôt ou tard.
— 22» —
Pun après l'autre, s'en vont dans l'immense oubli. Mais
ceux qui sont liés aux grandes douleurs ou aux grandes
joies de la patrie, — aux grandes douleurs surtout, —
passent de bouche en bouche et de siècle en siècle
comme un mot d'ordre, comme un drapeau.
« Cette gloire, la plus haute à laquelle un mortel
puisse prétendre, elle est la tienne, ô Gambetta!
« Dans une de ces crises formidables où les plus
vaillants hésitent et abandonnent, où la nationalité
menace de sombrer dans la tempête, avoir été plus que
le bras, l'âme de la France! à ce grand peuple surpris,
saisi, paralysé, séparé tout à coup de son centre vital,
de son gouvernement, de ses armées toutes assiégées
ou prisonnières, à cette nation éperdue, sans phare et
sans boussole, avoir rendu le courage et les armes, re-
fait le cœur du peuple, trouvé des chefs et des soldats,
fait jaillir du sol de la vieille Gaule en cinq mois six
cent mille combattants, six cent mille hommes sachant
mourir, tenir tête partout et jusqu'au bout balancer le
destin, arracher enfin du gouffre le plus profond où
jamais peuple se fût abîmé l'honneur, la consolation, le
relèvement de la patrie, telle fut son œuvre : improvi-
sation surprenante_, ébauche colossale, légende travestie
d'abord et reniée par les partis, mieux connue, mieux
jugée à mesure qu'on s'en éloignait , et qui ne peut que
grandir dans l'impartiale histoire... »
— Il est devenu de mode, dans un certain monde,
— 229 *"■
de fêter d'une manière spéciale le Vendredi-Saint. C'est
le seul jour de l'année où presque tout le monde, prati-
tiquants ou non pratiquants, se croie obligé de faire
maigre. Les bouchers" ferment leurs boutiques, les
théâtres n'ouvrent pas leurs portes, et le soir on nous
donne en quelques endroits consacrés à la bonne mu-
sique des concerts spirituels où domine en effet l'élé-
ment religieux : Stabaî, Requiem, oratorios, etc.
Or, ce même jour est fêté, disons-nous, d'une autre
manière par des personnes d'un certain monde qui s'inti-
tulent Libres-Penseurs. Il paraît que pour le libre-penseur,
c'est une grande preuve d'indépendance et de liberté
personnelle que de faire gras le Vendredi-Saint. Aussi,
plusieurs banquets se sont-ils organisés ce jour-là à
Paris, dans la banlieue, et même dans quelques grands
centres de province. Jusqu'à ce jour ces banquets n'a-
vaient été qu'une protestation antireligieuse ; cette fois
la politique s'en est mêlée. Ainsi, au banquet du boule-
vard de^ Clichy, que présidait M. Lucipia, le menu dont
voici le texte avait été relevé à l'aide de dénominations
ultra-républicaines :
Potage
Convention Robespierre
Relevé
Bouchées nationales
Entrée
Veau sauté à la Danton
— 23o —
Rôt
Pré Salé à la Marat
Salades françaises
Desserts
Compote prolétarienne
Mitrailleuses au sucre
. Café de Nouméa
Liqueurs patriotiques
Vins
Une bouteille de 1848-1870-1871 ^
Après quoi on a fortement toasté à Tunion des répu-
blicains socialistes, au succès de la grève d'Anzin, à
rimmortel Basly, etc..
Nous regrettons que ces banquets annuels n'aient pas
conservé leur caractèreprimitif: manger du saucisson par
bravade, un jour où tout le monde mange de ia morue,
ce n'est peut-être pas très spirituel, mais c'est à coup
sûr très inoffensif. Du moment que le banquet gras du
Vendredi-Saint devient un banquet politique, il perd
évidemment de son intérêt spécial_, et en somme son
but est manqué, puisqu'au lieu d'y crier : « Vive le foie
gras ! » et « Vive la viande ! ;> on y crie maintenant
siirtout : «Vivent les grévistes! » et «Vive ia so-
ciale ! »
— Nous parlions plus haut de la grève d'Anzin. Elle
est enfin terminée. Les deux parties en présence, pa-
trons et ouvriers, ont lutté à qui mieux mieux, et en
somme les ouvriers ont dû céder, après quelles pertes
— 23l —
et quelles ruines pour leurs humbles ménages, Dieu
seul le sait!...
f Le caractère général de ces grèves est toujours le
même : la foule inconsciente des ouvriers se laisse
mener par quelques ambitieux qui n'ont qu'à gagner
au trouble qu'ils entretiennent, et qui se font un marche-
pied facile, à l'aide de belles et trompeuses paroles,
pour arriver au but constant de toutes ces ambitions, à la
députation. Lors des grèves du Creuzot, un ouvrier,
Assi, s'est acquis une réputation momentanée qui lui a
permis de parvenir aux plus hauts emplois militaires
pendant le siège et surtout pendant la Commune. Cette
fois c'est un cabaretier du nom de Basly, inconnu hier,
trop connu aujourd'hui , qui a su exploiter le désordre
pour se faire une popularité qui le conduira certaine-
ment, un de ces jours, à une situation plus élevée. Et
c'est ainsi, triste signe des temps! que plusieurs milliers
d'hommes ont pâti, manqué de pain et souffert pour ce
maigre et comique résultat : l'avènement prochain de
M. Basly!
— Le 7 avril, l'Opéra-Populaire dirigé par M. de
Lagrené, et subventionné par la ville^ a définitivement
fermé ses portes. Voilà donc une tentative qui n'a pas
mieux réussi que les précédentes : depuis la création
du Théâtre-Lyrique, sous le titre d'Opéra-National, en
1847, par Adolphe Adam, par combien de phases mal-
heureuses n'a point passé ce sympathique théâtre, déci-
— 232 —
dément voué à la fatalité? Adam, Carvalho, Réty, Pas-
deloup, Vizentini, le ténor Leroy et, enfin, M. de
Lagrené, sans compter plusieurs autres directeurs moins
connus, ont successivement sombré avec l'entreprise!
300,000 francs de subvention n'ont pas suffi pour aider
à vivre, à vivoter même, ce théâtre si utile et qui pou-
vait rendre tant de services aux jeunes compositeurs, et
même aux anciens. Pendant les quelques mois qu'a
duré la direction Lagrené , ce directeur ne nous a
offert qu'un seul opéra nouveau. Roman d'un jour, dont
la chute demeurera mémorable. Le malheureux théâtre
n'a vécu que de reprises de pièces beaucoup trop
connues à Paris pour espérer d'y attirer la foule. Aussi
n'a-t-il eu que le public du quartier, alors qu'il aurait
dû attirer à lui tout le grand public par quelque coup-
d'éclat.
Qui voudra maintenant tenter la résurrection du
Théâtre-Lyrique? Et d'ailleurs la, Ville sera-t-elle dis-
posée, au cas d'un nouvel essai, à accorder à un autre
directeur la subvention dont s'est si mal servi celui qui
vient de disparaître? Pour nous, nous désirons bien
vivement, dans l'intérêt de Part et des artistes, la res-
tauration de ce théâtre qui, depuis bientôt quarante ans
qu'il a été créé, nous a fait passer de si charmantes et
si aimables soirées, et qui, après tout, laisse un ré-
pertoire très riche, très varié, très sérieux; mais nous
croyons cette restauration bien difficile, et nous souhai-
— 233 -
tons à celui qui l'entreprendra autant de bonheur qu'il
lui faudra de courage et même de hardiesse pour la faire
réussir.
Lettres inédites de Th. Rousseau. — On vient
d'inaugurer, dans la forêt de Fontainebleau, près Bar-
bizon, et en les encastrant dans un rocher, deux mé-
daillons en bronze des illustres peintres Millet et Th.
Rousseau. A ce propos, Jules Claretie nous donne dans
le Temps quelques curieux extraits de lettres inédites de
Rousseau, bien intéressantes, mais aussi bien désillu-
sionnées :
«J'ai là, de Rousseau, des lettres inédites. Il raconte
ses ennuis à un ami, — de gros ennuis; — il souffre,
mais il sourit bravement, à la française.
C'est à un autre maître paysagiste qu'il écrit :
«Ah! mon cher, avec notre malheureuse passion de l'art,
nous sommes voués à un tourment perpétuel. Sans cesse nous
croirons toucher à une vérité qui nous échappera. Et quelle
position! Sans cesse aussi en lutte avec les exigences de la vie
positive. Quelle torture morale ! Et penser que tout cela est
ridicule et risible pour la plupart des gens parce que ce n'est
ni la perle ni la lyre! C'est cent fois pis. Tout cela est trop
triste. Il faudra que nous avisions ensemble au moyen d'en
sortir. Trêve de chagrin pour le moment. Pouvez-vous de-
mander pour moi 200 francs à M. Périer? Oui, car je
rapporterai un tableau, peut-être deux et quatre en train,
œuvres modestes pourtant et de sainte résignation, débris ralliés
encore une fois après une défaite! »
2J4 —
Ces débris de Théodore Rousseau, alors refusés au
Salon, vaudraient aujourd'hui une fortune.
Autre lettre :
«Je me démène, au milieu des paysages verdoyants, à la
manière de don Quichotte. Je me trouve la folie d'une vieille
femme qui nourrit un numéro à la loterie. Je vais être con-
damné à revenir comme ma pauvre malle, ma compagne d'in-
fortune, avec du linge et des toiles sales. J'étais parti brave
pourtant... »
Quand ce n'est pas l'interprétation de la nature qui
donne à Théodore Rousseau la fièvre, c'est quelque
injustice officielle qui le fait sourire*
ce Mon dernier tableau n'était pas trop mauvais, mais c'est
la toile blanche qui est une délicieuse chose! » s'écrie-t-il.
Puis, brusquement : « Vous m'apprenez que la patrie a
encore une fois récompensé ses grands hommes. (On venait
d'appeler à Tlnstitut et de décorer je ne sais quels paysagistes
oubliés.) C'est fort bien. Mais qu'est-ce que cela prouve et
que dira le bon Dieu, qui s'y connaît en paysage? Se payera-
t-il de pareille marchandise et voudriez-vous de leur place en
l'autre monde? Moi, je n'en voudrais pas non plus, et même
en celui-ci. Qu'avons-nous à ambitionner ? De pouvoir mettre,
chaque printemps, à notre boutonnière, la première petite
fleurette éclose dans les champs, nous enfoncer dans les soli-
tudes des bois et vivre avec les rossignols, les vipères et les
cousins ! Permettez même que je me gratte, car j'en suis dévoré,
et il n'y a pas moyen de, les chasser. »
Tels étaient ces artistes, de vrais artistes ceux-là^
et des peintres immortels, dont on a salué l'image, au
— 235 —
Bas-Bréaii, sous le vent frais et le rayon de soleil d'un
lundi de Pâques. Ils s'inquiétaient moins de vendre que
de durer, moins de médailles que de chefs-d'œuvre. Ce
furent les burgraves de l'art. »
Théâtres. — Alex. Dumas père retrouve aujour-
d'hui au théâtre, à plus de cinquante années de dis-
tance, ses grands succès d'autrefois. Après Charles VII
chez ses grands vassaux, les Demoiselles de Saint-Cyr ,
Henri III et sa cour, dont les reprises ont produit un
effet presque inattendu, voici Antony que vient de nous
rendre l'Odéon (i8 avril) et qui a triomphé de nouveau
devant une salle enchantée de retrouver dans ce vieux
drame de l'école romantique, dont on s'est tant moqué
depuis, une force, une puissance et presque une jeu-
nesse qu'on ne lui soupçonnait plus.
Le drame de Dumas a été représenté pour la pre-
mière fois, le 3 mai 183 1, au théâtre de la Porte-Saint-
Martin. Bocage et M™e Dorval en jouaient les deux
rôles principaux, on peut même dire les deux seuls
rôles. Les autres personnages, en effet_, ne sont qu'épi-
sodiques et n'ajoutent que peu de chose à l'intérêt de
Faction. Depuis, beaucoup d'autres acteurs et actrices
ont joué ces deux rôles, soit à Paris, soit en province;
les seuls dont il nous souvienne sont M. Laferrière et
MileDuverger, qui retrouvèrent, dans une reprise à^An-
tony^ au théâtre Cluny, il y a une quinzaine d'années,
— 2:)t) —
un succès personnel très grand; On traversa les ponts
pour les aller voir jouer. L'interprétation actuelle d'An-
tony à POdéon vaut la peine qu'on les traverse de nou-
veau. C'est Paul Mounet qui joue, avec beaucoup de
fougue, d'emportement, et même avec une allure vrai-
ment romantique, le rôle d'Antony; M^'e Tessandier a
de très beaux moments , surtout aux derniers actes,
dans le personnage si touchant et si passionné d'Adèle
d'Hervey. Citons encore M. Raphaël Duflos, très re-
marqué, très applaudi dans un personnage épisodique.
En somme très grand succès, qui encouragera sans
doute rodéon et d'autres théâtres dans cette explora-
tion du théâtre si solide et si fort, — malgré les années,
— du vieux père Dumas.
— La Comédie-Française a repris, le 2 1 avril , la
dernière comédie nouvelle qu'Emile Augier ait donnée
à ce théâtre, les Fourchambaultj dont la première repré-
sentation date du 8 avril 1878. Il y a eu, depuis cette
époque, une grande modification dans l'interprétation
des rôles de la pièce. Cinq nouveaux artistes sur huit
ont succédé aujourd'hui aux créateurs des Fourcham-
bault. Voici les deux distributions :
1878. 1884.
Bernard. MM. GOT. GoT.
Fourchambault. Barré. Barré.
Léopold. COQUELIN. H. Samary.
Rastiboulois. Thiron. Garraud.
- 237 -
M">«Fourcham-
bault. M'»" Provost-Ponsin.Granger.
Blanche. Reichemberg. Reichemberg.
M"i« Bernard. Agar. Lloyd.
Marie Letellier. Croizette. Marsy.
M. Got a retrouvé son grand succès de 1878 avec le
rôle de Bernard. M. Henry Samary a paru un peu
grêle dans le personnage de Léopold, dont il a cepen-
dant tiré meilleur parti vers la fin de la pièce.
IV[mes Granger et Lloyd ont été très applaudies dans les
anciens rôles de M^^es ponsin et Agar. Rappelons que
ce rôle de M^^ Bernard a été joué très longtemps aussi,
après Mlle Agar, par M"^^ Favart. Enfin Mii« Marsy
remplit fort gracieusement le rôle de Marie Letellier,
bien qu'elle n'ait ni l'originalité ni le mordant de
Mlle Croizette.
— Le Vaudeville a remplacé, le 22 avril, son amu-
sante pièce la Flamboyante par une comédie nouvelle.
Le 13e Hussards^ de M. A. de Launay, qui avait eu
longtemps maille à partir avec la censure et qui n'est
arrivée à la scène qu'assez sérieusement remaniée. Le
numéro du régiment choisi est fantaisiste ; en effet, il
n'y a que douze régiments de hussards dans l'armée
française. L'histoire que la pièce met en scène est tou-
chante et dramatique, et tourne même aux larmes vers
son dénouement. Elle n'a peut-être pas très grande
originalité, mais elle est habilement conduite. D'ailleurs
— 238 —
l'interprétation de ses trois principaux rôles doit en
assurer le succès. M. Ad. Dupuis en colonel est la na-
ture même prise sur le fait ; c'est la perfection, c'est
l'idéal. A chaque création nouvelle de Dupuis, nous
sommes toujours obligé de déclarer que c'est sa plus
belle et sa meilleure. M. Pierre Berton est, comme
d'habitude, très chaleureux et très sympathique, et
M^^e Brandès continue à être très appréciée par son
originalité. Tout le monde voudra voir, à coup sûr, le
beau régiment de cavalerie nouvelle, si habilement
commandé et dirigé par l'éminent colonel Dupuis !
L'auteur de la pièce n'est bien connu que par les
gens du métier; il n'a pas donné, jusqu'à ce jour,
d'œuvre saillante, bien qu'il ait commencé sa carrière
dramatique par la Comédie-Française ^ Sa comédie
nouvelle le met aujourd'hui tout à fait en évidence, et
demeure jusqu'à présent son meilleur succès.
NÉCROLOGIE. — Elle a été bien chargée durant la
dernière quinzaine.
9 avril. — L'ancien député Azémar (Louis-Armand-
I. La première pièce de M de Launay, Adieu paniers! a été re-
présentée à la Comédie-Française le 30 mai 1864. Elle n'a eu que
onze représentations. Chose curieuse à signaler aujourd'hui, le per-
sonnage principal de la pièce était aussi un colonel que GefFroy
jouait avec beaucoup de verve et de crânerie. Ajoutons que GefFroy
est le beau-frère de Dupuis qui a fait recevoir Le ije Hussards au
Vaudeville.
I
— 239 —
Auguste), ancien avocat de Rodez; il avait été élu
comme bonapartiste en 1876. Il avait soixante-neuf
ans.
9 avril. — Le baron Sers, ancien préfet, censeur du
Crédit foncier.
10 avril. — M. Thorel, président du conseil général
de la Seine, officier de la Légion d'honneur. Né en
181 5, M. Thorel était ingénieur civil. C'est à la ba-
taille de Montretout, comme chef du loe bataillon de
la garde nationale, qu'il avait mérité la croix d'officier,
en 1871.
10 avril. — Bertrand Clauzel, fils du maréchal de
France de ce nom, et qui n'est pas autrement connu.
10 avril. — Le célèbre chimiste Jean-Baptiste Du-
jnas, né à Mais (Gard) le 14 juillet 1800. Il était
membre de trois sections de l'Institut : Académie des
sciences (1832); Académie de médecine (1843), ^^^~
demie française (1875). Il avait reçu la grand-croix de
la Légion d'honneur le 14 août 1863.
• Dans le discours qu'il a prononcé sur la tombe de
J.-B. Dumas, son collègue à l'Académie française,
M. d'Haussonville a donné d'intéressants détails sur
cet illustre savant.
« Mon âge, a dit M. d'Haussonville, assez près de
se rapprocher de celui du vieillard dont nous déplorons
la perte et qui se complaît en conséquence aux plus
— 240 —
lointains souvenirs, m'a permis d'assister à l'un de ses
premiers triomphes.
« C'était bien avant 1848. M. Dumas, en sa qualité
de commissaire du gouvernement, dut monter à la tri-
bune de la Chambre des députés et nous expliquer, à
propos de la loi en discussion, tout le mécanisme de la
confection des monnaies. Malgré l'aridité du sujet,
nous restâmes pendant deux heures entières comme
appendus à ses lèvres.
« Ce talent de captiver l'attention en élucidant, avec
une autorité pleine de bonne grâce, les questions les
plus compliquées, M. Dumas Pa conservé jusqu'aux
derniers jours de sa vie. Comme fondateur de l'École
centrale des arts et manufactures, il a eu plus d'une fois
l'occasion de traiter des sujets de pure esthétique. Pas
plus tard qu'hier_, un membre de l'une de ces commis-
sions qui s'occupent exclusivement des intérêts se rat-
tachant aux richesses artistiques de nos musées natio-
naux, me disait que, dans les discussions qui s'élevaient
en sa présence sur des matières en apparence les plus
étrangères à ses préoccupations habituelles, c'était le
plus souvent M. Dumas qui écartait les confusions et
qui apportait à ses auditeurs charmés le secours de ses
vues amies du bon ordre et de ses méthodes pleines de
clarté. ))
1 1 avril. — Le député Haentjens (Alfred-Alphonse),
né le II juin 1824, et qu'on a trouvé mort subitement
— 241 —
dans son lit. Gendre du maréchal Magnan, M. Haentjens
fut élu plusieurs fois député, toujours comme bona-
partiste. Il montra cependant, sous l'empire, une cer-
taine indépendance d'opinion et de conduite; en 1870,
il signa la demande d'interpellation des cent seize libé-
raux de la Chambre, et il vota contre la guerre. Homme
de travail et d'affaires, il avait surtout une grande com-
pétence dans les questions financières, et ce furent les
seules d'ailleurs dont il s'occupa à la Chambre. Il a été
député de la Sarthe sans interruption depuis 1863.
13 avril. — Notre cher éditeur et ami, Henri-Justin-
Edouard Dentu, le libraire si connu de la galerie d'Or-
léans au Palais-Royal. Dentu était devenu l'ami de
tous ceux qu'il avait édités, et le nombre en est consi-
dérable. La vivacité de son esprit, la bonté, de son
cœur, la sûreté de ses relations, lui avaient attaché tous
ceux qui avaient eu affaire à lui. On n'était ni plus
accueillant ni plus affable. Combien de jeunes auteurs
n'a-t-il pas publiés, beaucoup plus comme encourage-
ment que pour le bénéfice que pouvaient lui rapporter
leurs œuvres! Combien d'inconnus n'a-t-il pas aidés à
se faire connaître! C'est chez lui que beaucoup de ceux
qui ont un nom aujourd'hui ont fait paraître leur premier
ouvrage, leur premier roman. Sa librairie était éclec-
tique et universelle; mais cependant il en avait tou-
jours banni avec soin les livres à scandale. Il n'aimait
ni le bruit malsain ni les procès. Sa mort a été un
16
— 242 —
coup de foudre qui a surpris et attristé tout le monde, et
la foule d'amis qui ont suivi ses funérailles ne savaient
que depuis la veille que le mal qui l'avait frappé était
mortel.
Edouard Dentu était le petii-fils de Jean-Gabriel
Dentu qui a fondé, en 1794, ^^ librairie du Palais-
Royal, à l'endroit même où elle est encore aujourd'hui.
Son fils Gabriel-André lui succéda, mais sans grand
éclat. Edouard Dentu, troisième du nom, reprit la
maison en 1849, et il y a fait sa fortune. Il a poussé
plus loin encore que son père et que son grand-père la
spécialité de sa librairie, qui alors était surtout connue
par ses brochures politiques et d'actualité, dont plu-
sieurs ont été tirées à des centaines de milliers d'exem-
plaires. Depuis la chute de l'Empire, c'est surtout le
roman qui a été exploité chez Dentu. Il n'en publiait
pas moins de quinze à vingt par mois dans ses grandes
années.
Dentu n'avait que cinquante-trois ans, étant né le
21 octobre 1830. Sa mère, M^^ Mélanie Dentu, a eu
de la réputation comme auteur de romances dont elle
composait à la fois les paroles et la musique. Elle a
longtemps survécu à son mari Gabriel-André, étant
morte seulement le 17 novembre 1874.
1 3 avril. — La dernière maréchale de France du
premier Empire, la duchesse d'Albuféra, à l'âge de
quatre-vingt-quinze ans. ^Fille d'Anthoine de Saint-Jo-
— 240 —
seph, grand industriel, maire de Marseille, et qui fut
créé baron par Louis XVI, en 1786, elle épousa le ma-
réchal Suchet en 1808. Sa mère était l'aînée des demoi-
selles Clary; elle se trouva donc devenir la nièce de
Joseph Bonaparte, qui fut roi de Naples et d'Espagne,
et de Bernadotte qui fut roi de Suède : tous deux
avaient épousé les deux soeurs de sa mère. Elle perdit
son mari, le maréchal Suchet, en 1826; elle fut donc
veuve pendant cinquante-huit ans. Son fils, le duc
Louis-Napoléon d'Albuféra , ancien député, est mort
le 22 juillet 1877. Sa fille a épousé le comte Matthieu
de la Redorie.
14 avril. — Le député Reyneau, de Saône-et-Loire.
Ancien avocat à Paris, il avait été élu à la Chambre en
1877, et appartenait à l'extrême gauche. Il avait cin-
quante-trois ans.
14 avril. — Adolphe de Leuven, de son vrai nom
comte de Ribbing, fils de l'un des assassins de Gus-
tave III, en 1792. C'était le plus ancien et le meilleur
ami d'Alex. Dumas père. Cette affection s'était reportée
sur son fils, qui conduisait so,n deuil, et qui est son
exécuteur testamentaire. M. de Leuven a collaboré à
beaucoup de vaudevilles; mais c'est surtout comme
librettiste d'opéras-comiques qu'il est connu. Il était
passé maître en ce genre. Il a aussi dirigé pendant plu-
sieurs années le théâtre de l'Opéra-Comique. Il avait
épousé la fille du librettiste de Planard, et il est mort
— 244 —
à l'âge de quatre-vingt-quatre ans , ne laissant aucune
famille.
14 avril. — Mine Angélique Arnaud, membre de la
Société pour l'amélioration du sort des femmes, et au-
teur de nombreux ouvrages, des romans, des œuvres
philosophiques et même politiques.
1 5 avril. — Pierre-Auguste Houdin , le réformateur,
avec le docteur Blanchet, de l'enseignement des sourds-
muets, dont la méthode longtemps méconnue a obtenu
depuis tant et de si miraculeux résultats.
16 avril. — Le compositeur Charles Vervoitte, âgé
de soixante-cinq ans. Inspecteur général des maîtrises
et écoles normales pour le chant, Vervoitte s'était exclu-
sivement adonné à l'étude et à l'enseignement de la
musique religieuse.
19 avril. — Mnie Scribe, veuve du célèbre auteur
dramatique de ce nom. Elle avait entrepris la réédition
complète des œuvres de son mari, chez Dentu. Plus
de cinquante volumes de cette édition nouvelle, encore
inachevée, ont déjà paru. Il est à souhaiter que l'exé-
cuteur testamentaire de M^^ Scribe ait reçu pour mis-
sion de mener à bonne fin cette importante publication.
M«ie Scribe avait soixante-seize ans.
19 avril. — Léonce Guyot-Montpayroux, ancien dé-
puté de la Haute-Loire. Atteint d'une maladie mentale
en 1877, il dut être enfermé dans la maison de santé
— 245 —
du docteur Luys, à Ivry, et c'est là qu'il est mort, âgé
de quarante-cinq ans seulement.
— Enfin, il est mort à Londres , dans la dernière
quinzaine, mais sans que nous sachions la date précise
de leur décès, deux des auteurs dramatiques les plus
connus actuellement en Angleterre :
Charles Reade, qui était plutôt un adaptateur qu'un
auteur original. C'est lui qui a transporté sur la scène
anglaise V Assommoir^ drame de l'Ambigu, tiré du roman
de Zola, et dont les représentations lui rapportèrent plus
de 200,000 francs de bénéfice. Il avait soixante-dix
ans.
Henry Taylor, auteur de nombreuses comédies dans
le genre du Palais-Royal ou des Variétés, et aussi de
parodies et charges, de tableaux vivants, pantomi-
mes, etc. L'une de ces pièces OurBoys (Nos Garçons) a
été jouée près de deux mille fois. Ajoutons que les pièces
de Taylor paraîtraient en France un peu lourdes et inco-
lores.
Varia.— Mademoiselle Georges. — M. Régnier, l'ancien
et illustre sociétaire de la Comédie-Française, vient de
publier dans le Temps, sous le titre de J. Boutet de
Monvel^ sociétaire de la Comédie-Française, membre de
l'Institut (ses prédécesseurs,— ses disciples), une inté-
ressante étude, et des plus développées, sur la décla-
— 24C —
mation dramatique. Cette étude contient un grand
nombre d'anecdotes et de portraits. Voici le portrait de
Mlle Georges Weymer, à la fois tragédienne et drama-
turge, et que M. Régnier nous semble traiter un peu
sévèrement :
i< Mlle Georges a eu le bonheur de voir sa renommée
défendue par Victor Hugo et par Alexandre Dumas,
qui, dans leurs Mémoires ou dans certaines de leurs
préfaces, ont témoigné de leur reconnaissance pour
Tappui que son talent leur avait donné aux premiers
temps du romantisme. J'oserai dire cependant que ce
talent, des plus contestés quand il se produisit à ses dé-
buts, m'a toujours paru bien surfait quand on le disait
à son apogée. La tête de Mlle Georges était magnifi-
quement tragique, et son prodigieux embonpoint n'avait
pu lui enlever ni la noblesse ni la fierté; mais elle
gâtait ces qualités naturelles par de violentes vociféra-
tions, et sa diction emphatique ou familière, précipitée
ou chantante, s'écartait assurément du style ferme et
sévère de l'artiste éminente qui avait été son maître,
de Mlle Raucourt, qui, au commencement de ce siècle,
avait su se faire une place si haute entre Monvel et
Talma. »
Homard à la Coppée. La récente élection de
Coppée à l'Académie française a remis en circulation
le joli pastiche suivant, qui parut autrefois sous le titre
- 247 -
de Homard à la Coppée^ et qui fut alors attribué à
Monselet.
C'était un tout petit homard de Batignolle.
Nous l'avions aciieté trois francs place Bréda;
En vain, pour le payer moins cher, on marchanda.
Le fruitier, cœur loyal, n'avait qu'une parole.
Nous portions le cabas tous deux à tour de rôle.
Comme nous arrivions aux remparts, Amanda
Entra dans un débit de vin et demanda
Deux setiers. — Le soleil dorait sa tête folle I
Puis ce furent des cris, des rires enfantins.
Nous avions une allure étrange de pantins
Mangeant du crustacé de façon coutumière.
Nous revînmes le soir peu nourris, mais joyeux.
Et d'un petit homard nous fîmes trois heureux,
Car elle avait gardé les pattes pour sa mère!
Un Menu exotique. — Pour le trentième anniversaire
de sa fondation, la Société d'acclimatation va donner le
3 mai son banquet annuel, dont le menu sera des plus
curieux. Aussi croyons-nous devoir le reproduire ici.
Potages
Consommé d'yak de Chine, igname purée de Murcie
Hors-d'œuvrc
Bouchées de caribichi de la Réunion, chou palmiste,
solomillo d'Estramadure
Reltvés
Saumon de Californie, quartier de cerf Wapiti
— 248 —
Entrées
Porc siamois sauce indienne, civet de kanguroo à la française
Rôtis
Faisan vénéré, pécari sauce venaison, casoar entier
Salades
Laitue frisée de Californie, courgelle d'Italie
Légumes
Purée de soya, patates d'Algérie
Entremets
Nèfles du Japon, croûtes à l'ananas
Desserts
Litchis de Chine, goyaves, etc.
Café
' du Pérou
Liqueurs
d'Eucalyptus
Ce sera tout de même original de se trouver ainsi
l'estomac transporté à l'autre bout du monde.
LÉS MOTS DE LA QUINZAINE
A la dernière séance de l'Académie, au fur et à
mesure que les immortels membres du bureau entrent
dans rhémicycle, un monsieur les désigne nominative-
ment à une dame.
« Qu'onl-ils donc de brodé sur leurs habits? demande
la dame.
— Des pavots ! » répond le monsieur.
[Annales politiques.)
— 249 ~
Un peintre fait le portrait d'un de ses plus féroces
créanciers, Usurier intraitable, qui l'exploite depuis long-
temps :
« Dites-moi, demande le juif, où dois-je mettre mes
mains pour que ma pose soit naturelle ? Dans mes poches ?
— Non!... dans les miennes. » [Clairon.)
Entre propriétaires, d'après le Figaro :
« C'est égal , c'est bien dur de faire poursuivre un
petit locataire parce qu'il ne peut pas payer.
— Vous avez raison, moi, je me contente de garder
les meubles. »
Une jeune bonne très éveillée, à sa sortie de chez une
petite dame, entre au service d'une femme honnête, qui
lui dit le lendemain de son arrivée : « Tenez^ Justine,
voici des jupons, des bonnets, des dentelles ; commen-
cez par laver tout ça. »
Justine fait un paquet du linge — et disparaît. Elle
revient au bout d'une heure et pose en rentrant trois
louis sur la table II!" ( France.)
Dans un salon du faubourg Saint-Germain :
« Cette serre est vraiment magnifique, dit une blonde
grasse... Il paraît que la comtesse y passe la plus grande
partie de la journée.
— 25o —
— Ah ! la pauvre femm e ! . . . s'écrie une forte brune. . .
C'est donc pour cela qu'elle a tant mûri dans ces der-
nières années !... )> (G/7 Blas.)
Un jeune gommeux vient demander l'adresse de la
petite Irma à la concierge d'un petit théâtre.
« Mlle Irma est à la campagne, lui répond la con-
cierge de son ton le plus gracieux. Il est donc inutile
que je vous donne son adresse; mais, si vous voulez, je
vous donnerai celle de ma nièce ! »
Il y a quelques jours, le vicomte de X..., très ému,
accourait auprès de sa femme pour l'informer que son
ami de Z... venait d'être tué en duel par l'amant de
son épouse légitime.
« Je t'en supplie, s'écrie aussitôt M""'^ de X..., prends
bien vile des leçons d'escrime. » [Événement,)
Un gêneur à un directeur quelconque :
(( Monsieur, vous seriez mille fois aimable de m'ac-
corder une seconde.
— Je vous en accorde le double », fait l'autre gra-
cieusement, mais en tirant sa montre.
(Événement.)
— 2DI —
VARIÉTÉS
COMMENT SE FAIT UNE PIÈCE DE THÉÂTRE
{Suite. — Voir le précédent numéro.)
LETTRE DE M. LEGOUVÉ
Vous me demandez comment se fait une pièce de
théâtre. >, ■
En commençant par la fin...
Tout autre est le roman.
Je pourrais vous citer de bien illustres romanciers qui
se sont mis souvent en campagne sans savoir où ils
allaient.
Walter Scott, le grand Walter Scott, s'asseyait le ma-
tin à sa table de travail, prenait un cahier de papier et
y écrivait : Chapitre premier^ ne connaissant autre chose
de son roman que le premier chapitre. Il posait ses per-
sonnages, il indiquait la situation; puis situation et per-
sonnages se liraient d'affaire comme ils pouvaient:
c'était à eux de se créer eux-mêmes par la logique des
faits et des caractères.
Eugène Sue m'a souvent dit qu'il lui était impossible
de faire un plan. Cela le glaçait; son imagination avait
— 252 —
besoin de Pimprévu ; pour surprendre le public, il fallait
qu'il fût surpris lui-même. Il lui est arrivé plus d'une
fois de jeter, à la fin d'un feuilleton, les personnages
dans une position inextricable dont lui-même ne savait
pas l'issue.
George Sand commençait souvent un roman sur la foi
d'une phrase, d'une pensée, d'une page, d'un paysage.
Ce n'était pas elle qui conduisait sa plume; c'était sa
plume qui la conduisait. Elle débutait avec l'idée de faire
un volume, elle en faisait dix. Elle voulait en faire dix,
elle en faisait un. Elle rêvait un dénouement heureux et
aboutissait à un suicide...
Mais jamais ni Scribe, ni Dumas père, ni Dumas fils,
ni Augier, ni Labiche, ni Sardou, n'ont écrit : Scène pre-
mière, sans savoir ce qu'ils mettraient à la dernière. Un
point de départ n'est pour eux qu'un point d'interroga-
tion. Où nous mèneras-tu? lui disent-ils, et ils ne l'ac-
ceptent que s'il les conduit à un point final ou à un point
central qui détermine toutes les étapes de la route, y
compris la première.
Le roman est un voyage en voiturin. On fait des haltes,
on couche en route, on descend pour regarder un paysage,
on se détourne pour déjeuner à un joli endroit. Qu'im-
porte au voyageur? Il n'est pas pressé; l'affaire pour lui
n'est pas d'arriver, mais de s'amuser en flânant; le vrai
but, c'est le chemin.
Une pièce de théâtre est un voyage en chemin de fer
— 253 -
par le train rapide. Douze lieues à l'heure et, de temps
en temps, dix minutes d'arrêt pour les entr'actes; et, si
la locomotive cesse de siffler, il la siffle.
Ce qui n'empêche pas qu'il y a des chefs-d'œuvre
dramatiques qui ne vont pas si vite et qu'il y a eu un
auteur qui avait vraiment du talent, Molière, qui a sou-
vent fait des dénouements à la grâce de Dieu. Seulement,
ajoutons que, pour se faire pardonner le cinquième acte
de Tartuffe, il faut avoir fait les quatre premiers.
LETTRE DE CAMILLE DOUCET
Je ne suis plus de ce monde et je vous le prouverais
trop si je m'avisais de vous répondre sérieusement par
quelque vieille théorie que démentirait la pratique. Déjà
vous vous êtes adressé aux plus compétents de nos con-
frères, et trois au moins d'entre eux ont pu se borner à
vous répondre : Pour faire une bonne comédie, faites
comme moi !
Faites comme eux !
« Employez ce remède pendant qu'il guérit », disait
un savant docteur.
La mode avant tout ! Pour les lettres et pour les arts,
il y a des courants irrésistibles : leur codex change tous
les vingt ans.
Aujourd'hui le Misanthrope risquerait fort d'être refusé.
2D4 —
Le jouât-on par hasard pour la première fois, qu'il ob-
tiendrait à peine un succès d'estime.
Le caissier aux abois demanderait bien vite qu'on en ;
revînt à l'Ami Fritz..
LETTRE DE GONDINET
Mon cher ami,
Quelle est ma façon de travailler? Elle est déplorable;
ne la conseillez à personne. Quand il me vient une idée
de pièce, je ne me demande jamais s'il serait possible
d'en faire un chef-d'œuvre; je me demande si le sujet
sera amusant à traiter. Un peu d'agrément dans cette vie
me tente beaucoup plus qu'un buste, même en marbre,
pour plus tard. On n'arrive à rien avec de pareils senti- |
ments.
J'ai, de plus, le défaut, capital chez un homme de
théâtre, de ne pas pouvoir me fourrer dans la cervelle que
le public s'intéressera au mariage d'Arthur et de Colombe ;
— et cependant tout est là ! Il est indispensable de sup-
poser le public un peu naïf et de l'être soi-même.
Je le serais volontiers, mais je ne veux pas admettre
que les autres le soient.
Je me suis longtemps imaginé que les détails, s'ils
sont ingénieux, doivent plaire au public autant qu'une
intrigue dont on a généralement le mot à la première
— 255 —
scène. Je me trompais absolument, et j'en ai pâti plus
d'une fois. Mais on ne se corrige pas à mon âge. Quand
j'ai fait le plan, je n'ai plus envie de faire la pièce. Vous
voyez que je suis un collaborateur détestable. Dites-le si
vous parlez de moi; mais ne me donnez pas comme
modèle.
LETTRE DE TH. DE BANVILLE
Mon cher ami,
Comme toutes les questions, la question du théâtre est
infiniment plus simple qu'on ne se l'imagine. Toute la
poétique, toute la critique dramatique tient dans cette
admirable parole d'Adolphe d'Ennery : « Il n'est pas
très malaisé de réussir au théâtre; mais il est extrême-
ment difficile d'y réussir avec une belle œuvre. ;>
Pour y voir clair, il faut poser deux questions qui
n'ont aucun rapport entre elles :
i*' Comment faut-il s'y prendre pour composer un
ouvrage dramatique qui réussisse et fasse de l'argent?
2" Comment faut-il s'y prendre pour composer une
œuvre dramatique qui soit belle et qui ait des chances
d'être durable?
Réponse au premier point. — On n'en sait rien du
tout; car, si on le savait, tous les théâtres feraient six
mille francs tous les soirs. Cependant une pièce de
théâtre a des chances de réussir et de faire de l'argent
— 2 56 —
si, lue à un être naïf, elle l'a ému, amusé, fait rire ou
fait pleurer; si elle trouve des comédiens qui la jouent
dans son véritable esprit, et si, à la répétition générale,
le chef de claque n^y a rien vu qui accroche.
Réponse au second point. — Pour composer une
œuvre dramatique qui soit belle et durable, ayez du
génie! Il n'y a pas d'autre procédé. En art, le talent
n^est rien; le génie seul existe. Un poète de génie a en
lui tous les poètes passés et futurs, de même que le pre-
mier homme venu a en lui toute l'humanité passée ou
future. Un homme de génie créera pour son théâtre une
forme qui n'ait pas existé avant lui et qui, après lui, ne
pourra servir à personne.
Voilà, mon ami, tout ce que je sais, et je crois que
le reste est chimérique. Ceux qu'on appelle hommes de
théâtre (c'est-à-dire, en bon français : hommes illettrés
n'ayant pas étudié ailleurs que sur les planches) ont dé-
crété qu'on sait le théâtre quand on compose des comé-
dies selon la formule particulière trouvée par M. Scribe.
Autant dire que l'humanité a commencé et fini avec
M. Scribe, que c'est lui qui a mangé la pomme avec Eve
et qui a écrit la Légende des Siècles,
Bonne chance et tout à vous.
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 9 — i5 mai 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Élections municipales. — Trois Lettres inutiles. —
Concert Pasdeloup. — Le Salon de peinture. — Théâtres : Théâtre-
Français, Odéon, théâtre de Versailles, Gaîté, Ambigu, l'Éden,
Théâtre-Italien. — Tribunaux : Le Conseiller des Fiancés.
Mots de la quinzaine. — Petite Gazette. — Nécrologie.
Variétés : Comment se fait une pièce de théâtre.
La Quinzaine. — Elections municipales. — Trois
Lettres inutiles. — Jules Pasdeloup, — Les élections
municipales du dimanche 4 mai, qui ont eu lieu ce
même jour dans toute la France, ont été la grande
occupation de cette quinzaine. Comme toujours, elles
ont aussi été l'occasion d'un grand déploiement de ma-
nifestations de toutes sortes : réunions publiques et
I. •— 1884. 17
— 258 —
privées, discours, banquets, toasts, et surtout proclama-
tions, professions de foi et affiches de toutes les dimen-
sions et de toutes les couleurs ! A propos de ces élections
municipales, qui ne devraient pas avoir de côté politique,
chaque candidat a cru devoir proclamer bien haut , au
contraire, ses préférences en matière de gouvernement,
et parler, soit par affiches, soit par discours, de toutes
choses généralement étrangères à la question. Cela est
devenu tout à fait de mode chez nous ; à propos de rien
on fait de la politique, on en fait aussi à propos de tout.
A Paris, il y avait quatre conseillers à nommer par
arrondissement, et naturellement un grand nombre de
concurrents pour ces quatre places. Jugez donc quelle
quantité de discours et d'affiches cela représente pour la
grande ville tout entière ! quatre-vingts places de conseil-
lers briguées par un millier de candidats environ. Toutes
les professions de foi de ces candidats se ressemblent
d'assez près : les opportunistes disent tous environ la
même chose; les monarchistes ne varient guère leurs
programmes; les anarchistes veulent tous la destruction
de tout 1 et les autonomistes rêvent de gouverner Paris
comme s'il s'agissait d'une petite bourgade de deux cents
âmes, par eux-mêmes et pour eux-mêmes! Toutes ces
professions de foi n'offrent done qu'un médiocre intérêt :
elles sont, par le fait, monotones et encombrantes. L'une
d'elles cependant nous paraît devoir être détachée de
l'ensemble général : il s'agit de la profession de foi du
— 259 —
sieur Rodolphe Salis, directeur du Chat noir, et qui re-
vendique pour Montmartre, — son quartier, — une auto-
nomie non moins spéciale qu'amusante. Au moins le
sieur Salis a de l'esprit; sa profession de foi a fourni la
note gaie au milieu de ce fatras et de ce pathos politico-
municipal dont on nous rebat les oreilles depuis plus de
quinze jours. Son auteur ne l'a évidemment publiée qu'à
l'effet de nous distraire un peu des phrases ronflantes,
sonores et creuses de ses concurrents, et par reconnais-
sance nous conserverons sa plaisante boutade à l'admi-
ration de la postérité.
Voici la profession de foi que M. Salis avait fait
afficher à profusion sur les hauteurs du Moulin de la
Galette où il posait sa candidature :
Electeurs,
Qu'est Montmartre?
Rien!
Que doit-il être ?
Tout!
Le jour est enfin venu où Montmartre peut et doit reven-
diquer ses droits d'autonomie contre le restant de Paris.
En effet, dans sa fréquentation avec ce qu'on est convenu
d'appeler la capitale, Montmartre n'a rien à gagner que des
charges et des humiliations.
Montmartre est assez riche de finances, d'art et d'esprit
pour vivre de sa vie propre.
Electeurs !
Il n'y a pas d'erreur I
— 200 —
Montmartre mérite d'être mieux qu'un arrondissement.
Il doit être une cité libre etfière.
Aussi notre programme sera-t-il court et simple :
i^ La séparation de Montmartre et de l'Etat;
2° La nomination par les Montmartrois d'un conseil muni-
cipal et d'un maire de la cité nouvelle;
L'abolition de l'octroi pour l'arrondissement et le remplace-
ment de cette taxe vexatoire par un impôt sur la loterie, réor-
ganisée sous la régie de Montmartre, qui permettrait à notre
quartier de subvenir à ses besoins et d'aider les dix-neuf ar-
rondissements mercantiles ou misérables de Paris.
Electeurs!
Ce programme sera défendu avec une énergie farouche. —
Je suis de ceux qui meurent plutôt que de se rendre.
Si je descends dans l'arène, vous jugerez si ma devise :
« Sérieux quand même », est justifiée.
Electeurs, pas d'abstention. La postérité nous attend.
Vive Montmartre!
Rodolphe Salis.
Mais les électeurs de Montmartre ne désirent pas,
paraît-il, leur autonomie aussi instamment que M. Salis
la leur souhaite. En effet, sur cinq mille quatre cent
vingt-quatre électeurs qui ont voté dans la section
où se présentait cet autonomiste forcené, sa candidature
et les idées qu'elle représentait n'ont pu réunir que le
chiffre dérisoire de quatre-vingt-deux voix.
— Les journaux ont publié, dans cette quinzaine,
trois lettres qui ont fait un certain bruit et que nous
mentionnons ici à titre de curiosité.
— 26l -
La première en date est de M. Parodi, Tauteur du
drame Rome vaincue^ que la Comédie-Française a repré-
senté jadis avec assez de succès. M. Parodi est l'ami de
M, Mounet-Sully, et, sous son patronage, il présenta,
il y a quelques jours, à la Comédie-Française, un second
drame, La Jeunesse de François /er, que le brillant socié-
taire tint à lire lui-même pour le faire mieux valoir de-
vant le comité. Mais, malgré le grand talent de lecteur
dont fit preuve Mounet-Sully, le comité se montra rebelle
et refusa net le drame de M. Parodi (22 avril). Le même
jour M. Parodi crut devoir exhaler ses sentiments de
déception et même de colère dans la lettre suivante,
adressée à divers directeurs de journaux :
Paris, 22 avril 1884.
Monsieur et cher confrère,
Vous m'avez fait l'honneur d'annoncer, il y a une dizaine
de jours, que je devais lire au Théâtre-Français un drame
historique en cinq actes et en vers.
Ce drame a été lu aujourd'hui, et merveilleusement lu, par
mon ami M. Mounet-Sully, mais le comité de lecture, qui
n'était pas en veine d'indulgence, l'a refusé à l'unanimité.
Sans mettre en doute ni la bienveillance, ni l'équité, ni
l'intelligence de mes juges, j'ai la conviction de leur avoir
présenté un ouvrage qui, quoique sans doute inférieur aux
chefs-d'œuvre de leur répertoire, ne l'est peut-être pas à la
plupart des pièces qu'ils ont accueillies depuis cinq ou six ans.
202
Je vais donc publier la Jeunesse de François I^^; la critique
indépendante jugera entre les illustres comédiens et un humble
écrivain, sincèrement épris de l'art et dédaigneux de la rou-
tine.
Veuillez agréer, cher Monsieur, mes sentiments de bonne
confraternité.
Alexandre Parodi.
Cette lettre n'a eu, ni dans le fond, ni dans la forme,
l'approbation de personne. M. Parodi a du talent, beau-
coup de talent même, mais il n'est pas le premier écri-
vain de valeur que repousse la Comédie-Française. Son
premier drame a eu le bonheur d'être accueilli d'emblée ;
il nous semble que M. Parodi oublie bien vite la recon-
naissance qu'il doit encore à la Comédie-Française pour
ce galant procédé. D'autres auteurs de plus de talent et
de notoriété que M. Parodi, — Emile Augier et Pon-
sard, pour ne nommer que ces deux-là, — ont, eux
aussi^ subi le même ostracisme. Qu'ont-ils fait? Ils ne
se sont pas plaints bruyamment , n'ont eu recours à
aucune mise en scène épistolaire, et s'en sont allés tout
bonnement faire jouer leurs pièces refusées à rodéon,où
elles ont eu un si grand succès que la Comédie-Fran-
çaise a dû plus tard leur demander de les lui rendre! Que
M. Parodi prenne donc le grand public pour juge.
M. de La Rounat accueillera sans doute son drame, au-
quel nous souhaitons le vif succès que son auteur am-
bitionne. Cela vaudra beaucoup mieux qu'une plainte
— 263 —
stérile, dans tous les cas inutile, et peut-êtrp même
maladroite '.
— La deuxième lettre est de M. Leconte de Lisle,
l'auteur des Poèmes tragiques que vient de publier à
nouveau Alph. Lemerre dans une très belle édition. A
ce propos, le Temps, rendant compte du livre, donnait
sur l'origine du nom même du poète le détail suivant :
« On lui a aussi très sottement cherché chicane sur
son nom. La vérité est qu'il s'appelle tout simplement
Leconte, mais qu'étant né à Tile Bourbon il a cru que
pour se distinguer de tant d'autres Leconte, qui n'écri-
vent pas, il pouvait sans aucun inconvénient s'appeler
Leconte de Lisle. A un mauvais plaisant qui lui rappelait
un jour les vers célèbres :
Fit creuser à l'entour un grand fossé bourbeux , .
Et de monsieur de Lisle en prit le nom pompeux, [
il répondit avec beaucoup de présence d'esprit : « Re-
I. M. Parodi vient de publier son drame qu'il dédie à Victor
Hugo. Le grand poète lui a adressé en remerciement une de ces
lettres courtes et bien senties qui sont dans ses habitudes :
A M. Alexandre Parodi.
3 mai.
« C'est une maîtresse oeuvre que vous m'envoyez; donnez-moi la
joie de serrer la main qui a écrit ces belles et nobles pages !...
a Victor Hugo. »
-Voilà, si le poète est sincère, de quoi consoler M. Parodi de sa
mésaventure!
— 264 —
connaissez, Monsieur, que, pour moi, le fossé était tout
fait! »
Mais M. Leconte de Lisle_, tout détaché qu'il doive
être, en sa qualité de poète, des puériles vanités de ce
monde, est chatouilleux, paraît-il, à l'endroit de ses ori-
gines. Aussi écrivit-il aussitôt au Temps le petit billet
que voici, et que le Temps a inséré purement et simple-
ment sans commentaires :
Paris, 29 avril 1884.
Monsieur le rédacteur,
Je lis, dans un article du TempSj que je ne signe pas de
mon vrai nom.
J'ai l'honneur de vous informer que je possède tous les
papiers de famille qui me donnent le droit qui m'est contesté.
Mon père, mon aïeul, mon bisaïeul, etc., se nommaient
Leconte de Lisle; mais je ne me crois pas obligé de soumettre
ces preuves incontestables à ceux qui en douteraient. Les ar-
chives du ministère de la marine et des colonies et de la
grande chancellerie de la Légion d'honneur répondront pour
moi à qui voudra les interroger.
Je suis, d'ailleurs, de ceux qui savent se faire un nom et
qui ne le;- fabriquent pas.
Agréez, etc.
Leconte de Lisle.
Cette lettre irritée et la phrase « superbe » qui la
termine n'ont pas trouvé grâce devant tout le monde.
Dans le siècle où nous vivons, une quantité de gens
— 265 —
très honorables, quelques-uns même illustres, ont dû
leur notoriété ou leur illustration à des travaux qui n'ont
été publiés que sous un nom qui n'était pas le leur. Il
nous semble que Jules Simon, que George Sand et
bien d'autres ont su se faire un grand nom littéraire
tout en le fabriquant eux-mêmes. En somme, que l'au-
teur des Poèmes tragiques s'appelle Leconte tout court,
ou Leconte de Lisle, avec particule, peu nous importe !
Il a du talent, beaucoup de talent, et c'est tout ce
qu'on lui demande. Ce qui revient à dire que, selon
nous, la lettre de Leconte de Lisle — comme celle de
Parodi — était inutile.
— Bien inutile aussi la lettre suivante d'une certaine
princesse dont nous avons parlé jadis ici même, et qui
avait débuté, comme cantatrice, sur la scène du café-
concert de la Scala! On se souvient de l'insuccès, à la
fois triste et comique, qui accueillit ces débuts auxquels
une partie de la haute gomme parisienne s'était donné
rendtz-vous. Il paraît que cet insuccès n'a point calmé
les ardeurs lyriques de la grande dame, car voici la
lettre qu'elle vient d'écrire aux journaux :
Paris, 30 avril il
Monsieur le rédacteur,
J'ai l'honneur de vous faire part que mon beau-frère, le
comte Potocki, ayant depuis quatre mois travaillé sans relâche
à la ruine de ma carrière théâtrale^ tant à l'étranger qu'en
— 266 —
province, je viens me remettre sous la protection de la presse
française, confiante qu'à Paris assez d'honnêtes gens m'aide-
ront à gagner ma vie au théâtre, quelle que soit l'idée qu'on
se fasse de mon titre, qui à lui seul ne suffit pas à me faire
vivre et à élever mes enfants.
Dans le procès que j'intente à M. le comte Potocki, j'espère
également avoir votre appui-
Veuillez recevoir, Monsieur le rédacteur en chef, mes salu-
tations distinguées.
Maria-Gaetana Pignatelli,
Princesse de Cerchiara,
Artiste, 5, rue Lafayette.
Pourquoi la famille Potocki, qu'on dit prodigieusement
riche, ne ferait-elle pas une rente quelconque à cette in-
fortunée Princesse, qui serait peut-être ainsi guérie du
coup de son intempestive hystérie musicale, et qui ces-
serait, par suite, de compromettre sur des scènes ridi-
cules le nom illustre qu'il est regrettable de lui voir
ainsi porter?
— Les concerts Pasdeloup ont vécu, L'éminent chef
d'orchestre et vulgarisateur de musique classique
cesse une lutte désormais impossible à soutenir pour
lui. Il aura le mérite éternel d'avoir été l'initiateur de
ces concerts classiques du dimanche, qui ont, pendant
tant d'années, depuis 1861, attiré au Cirque d'hiver
toute la société parisienne, et surtout les bourgeois et le
peuple, d'où leur titre si admirablement justifié de
Concerts Populaires, Tant qu'elle n'eut pas de concur-
— 267 —
rence, l'entreprise de M. Pasdeloup prospéra dune
manière constante; mais depuis, Colonne, Lamoureux,
Broustet, donnèrent à leur tour au Châtelet, à la salle
du Château-d'Eau, au Cirque d'été des concerts du
même genre dont les programmes étaient souvent
identiques, et qui attirèrent à eux une bonne partie de
la clientèle de M. Pasdeloup. C'était trop, en effet, de
quatre concerts classiques à la fois, et se donnant dans
la même journée. Broustet succomba d'abord ; Pasde-
loup disparaît aujourd'hui; il ne reste plus sur la brèche
que Colonne et Lamoureux, qui recueilleront les épaves
de leurs deux concurrents disparus.
Le Salon de peinture. — L'ouverture du Salon
annuel de peinture, l'un des grands événements de la
quinzaine, a été, comme d'habitude, précédée de cette
fameuse journée du vernissage dans laquelle il est de
plus en plus de mode de venir se faire écraser, et dont
le résultat le plus clair est quelques billets de mille francs
en moins dans la caisse de la Société des Artistes et
une bonne couche de poussière en plus sur les tableaux
nouvellement vernis. Jamais on n'y avait vu foule pa-
reille : quiconque se respecte veut aujourd'hui avoir été
vu dans cette réunion soi-disant privilégiée où il entre
environ quarante mille personnes ; les femmes surtout
sont dévorées du désir d'y venir montrer leurs premières
toilettes printanières, ce qui d'ailleurs donne à ce grouil-
— 268 —
lement humain un aspect gai et chatoyant qui a bien
son charme.
Nous ne pensons pas que depuis longtemps le Salon
ait été aussi faible que cette année. A côté d'œuvres de
mérite, telles qu'on doit les attendre des noms qui les
ont signées, c'est un déluge de morceaux de toile peinte
dont l'aspect écœurant a bientôt fait de fatiguer la vue.
Tous les jours s'accentue davantage la tendance à l'art
sans charme, à la peinture sans relief et sans plan. C'est
une lèpre qui s'étend sur les jeunes, et dont tous les
anciens n'arrivent pas à se garer : témoin, entre autres,
M. John-Lewis Brown, qui, après avoir fait ces jolies
cavalcades, si brillantes et si parisiennes, dont tout
amateur veut avoir dans sa galerie au moins un spéci-
men, en arrive à donner des toiles sur lesquelles il
semble qu'il se soit plu à passer un chiffon avant de les
laisser sortir de l'atelier.
Aussi les peintres de valeur se soucient-ils de moins
en moins de venir risquer leur réputation dans cette
foire aux tableaux qui semble organisée pour discré-
diter à plaisir l'école française. Remercions donc les
artistes qui veulent bien néanmoins y rester fidèles, et
qui, comme M. Henner, viennent y apporter de ces
beaux morceaux de peinture sur lesquels l'œil inquiet et
ébloui aime à se reposer. La Nymphe de ce maître est
une œuvre de premier ordre, et nous en dirons autant
de l'Étude, de M. Fantin-Latour, une toile où l'on
— 269 —
trouve au suprême degré la simplicité, le calme et la
sûreté d'exécution qui font le grand artiste. Un peintre
qui n'avait pas exposé depuis quelques années, M. Luc-
Olivier Merson, a donné un petit tableau, le Jugement de
Pâris^ qui est un véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie pic-
turale. — Peu d'animaliers cette fois: les bœufs de Van
Marcke, les chiens de Mélin, sont absents, comme de-
puis longtemps les moutons de Jacques. — Dans les
paysages se distinguent le Ptî)'5 chartrairiydQ Ségé, et les
Bords du Loing, de Pelouse; et dans les marines, Clays
et Mesdag, deux étrangers, tiennent toujours la corde.
— La peinture de genre est encore heureuse de compter
Jules Breton, dont les Communiantes anheni l'attention
par l'agrément de la composition et le charme du co-
loris. — Le portrait se maintient à un bon rang, et
Jules Lefebvre, Chaplin, Cabanel, Carolus Duran, nous
consolent de l'absence de Bonnat.
Les grandes toiles se multiplient sans devenir meil-
leures, et nous ne leur trouvons qu'un avantage : c'est
qu'occupant beaucoup de place, elles diminuent d'au-
tant le nombre des tableaux qu'on peut recevoir. Sous
le titre de Bois sacré cher aux Muses, M. Puvis de Cha-
vannes a couvert presque tout un côté du grand salon
de droite de cette peinture morbide où le mépris du
dessin le dispute au dédain de la couleur. Tout au con-
traire, M. Bouguereau se retrouve dans V Enfance de
Bacchus avec son agaçante perfection et cette couleur
— 270 —
fade dont il caresse avec un égal succès la figure de
Vénus et les traits de la Vierge. Le Retour de chasse à
Vours (époque de l'âge de pierre), de M. Cormon, est
certainement intéressant; mais c'est trop poussé au
noir : quand cette toile , destinée au musée préhisto-
rique de Saint-Germain, sera mise en place et vue à
distance, nous nous demandons ce que l'œil y pourra
bien distinguer. Une autre grande toile, qui fait face à
celle de M. Cormon, est le Massacre de Mâchecoul^ de
M. François Flameng. Nous n'en aimons pas beaucoup
la composition, mais nous y constatons avec plaisir un
véritable progrès de ce jeune artiste, qui semble avoir
renoncé à la couleur vitreuse de ses précédents ta-
bleaux.
La sculpture n'est pas brillante cette année ; mais il
n'en faut pas être inquiet. C'est un art en progrès évi-
dent, et les maîtres, qui pour la plupart se sont tenus
cette fois à l'écart, nous dédommageront certainement
dans de nouvelles expositions.
Finissons en demandant à la Société des Artistes, qui
fait, dit-on, de brillantes affaires, de vouloir bien consa-
crer quelques sous de plus à son catalogue pour nous
le donner d'une impression un peu moins impres-
sionniste. Rien de plus fatigant à consulter que ce vo-
lume, affreusement imprimé sur un horrible papier, et
qui, dans certaines pages, est absolument illisible.
Théâtres. — La Comédie-Française et l'Odéon ont
célébré solennellement le premier centenaire de la
comédie de Beaumarchais, la Folle Journée, ou le Ma-
riage de Figaro, représentée pour la première fois le
27 avril 1784. Nos deux premiers théâtres littéraires
ont donné, à cet effet, une représentation très soignée
de la pièce de Beaumarchais, accompagnée d'un à-pro-
pos en vers.
Au Théâtre-Français, l'à-propos était de M. Paul
Delair et avait M. Coquelin aîné pour interprète. Voici
le passage dans lequel le poète esquisse à grands traits
le caractère spécial de cette première représentation :
Je le vois,
Ce monde orageux, tendre et poudré d'autrefois,
A qui je vins perfide, en criant : Peccadille!
Chanter la meurtrière et folle séguedille,
Qui voulait dire au fond : « Mon père, il faut mourir ! »
Je le vois, foule ardente et bruyante, accourir
A la pièce quatre ans vantée... et défendue;
Je vois le coudoiement terrible, la cohue,
Et la garde forcée, et la grille en morceaux,
Des courroux, des couplets et des entrains d'assauts,
Et tout à coup, voici, dans la salle où vous êtes,
Les hommes qui vivaient alors, houle de têtes,
Rires vermeils, lueur des fronts, éclair des yeux,
Et, mêlés aux bourgeois, les hautains cordons bleus
Jetant l'impertinence et la rodomontade;
Le bon gros jeune roi qui règne par boutade,
Et la reine et sa cour, la grâce avec l'orgueil,
Les Polignac, Julie et Diane; Vaudreuil
— 272 —
Et Besenval ; près d'eux cet enchanteur Galonné,
Qui rit du déficit, spectre qui le talonne,
Et fait sous ses jetés-battus jaillir de l'or;
A côté La Fayette, au juvénile essor,
Beau, naïf, à la mode ; en bas, dans une loge,
L'auteur qui, figurant en un martyrologe
De ceux qu'on siffle, a pris, après souper, le soin
D'amener deux abbés qui puissent au besoin
L'administrer. Ailleurs, étonnant le profane,
Le Sphinx, Cagliostro, citant Aristophane
Qu'il a connu ; Cazotte, autre diable; et moins beau-
Mais superbe, entouré de femmes, Mirabeau.
Tous sont là, robe, épée, église, fous et sages,
Epanouissement infini de visages 1
Car ils sont gais!.,.
Il y aurait bien des inexactitudes de détail à signaler
dans ce rapide tableau. Le passage entre autres :
Voici, dans la salle où vous êtes...
dit le contraire de la vérité. La Comédie-Française
n'occupait pas la salle de la rue de Richelieu en 1784.
Mais c'est là une licence de poète... en quête d'une
rime qui ne venait pas ! Ni le roi ni la reine n'assis-
taient à la première représentation, et ainsi du reste!...
— A l'Odéon, Tà-propos était de M. Emile Moreau, et
c'est M. Porel qui l'a récité. Voici sa variante sur cette
première représentation si bruyamment célèbre :
Un ! deux ! trois ! ... la toile se lève :
Et, devant ce public glacé,
— 273 —
La pièce a déjà commencé,
pt voilà déjà que, sans trêve.
Dans le silence et la stupeur.
Comme un bruit de vitres brisées,
Les mots jaillissent par fusées,
Et que l'auditoire prend peur.
Toujours, à travers les surprises,
Les contretemps, les quiproquos,
Toujours, redoublé par l'écho,
De la rampe montant aux frises;
Toujours à travers le zonzon
De guitare ou de mandoline.
Sur les lèvres de Marceline
Et sur les lèvres de Suzon;
Toujours, de Fanchette à Pédrille,
Et du comte au page d'enfer,
Toujours le rire tinte clair;
Aux chansons il mêle son trille;
D'abord rire de franc luron,
Il éclate à pleine volée;
Et la pièce devient mêlée,
Et le rire devient clairon.
Beaucoup de journaux ont raconté par le menu
l'histoire de cette première représentation, qui est trop
connue pour que nous la résumions ici. Mais plusieurs
de ces journaux ont cru devoir emprunter textuellement
leurs détails, et sans la citer, à l'étude qui précède la
réimpression du Mariage de Figaro dans la grande édi-
tion que feu mon ami Marescot et moi avons donnée à
18
— 274 —
la Librairie des Bibliophiles. Nous croyons donc pou-
voir renvoyer le lecteur à cette étude qui ne comprend
pas moins de 90 pages in-8° et qui renferme tous les
documents et renseignements possibles sur la célèbre
pièce de Beaumarchais.
— Mlle Marie Colombier, comédienne d'aventure et
de hasard, à qui nous devons l'immortel livre Sarah
Barnum, vient de nous donner un drame de sa façon
sur le théâtre de Versailles. Cela s'appelle Bianca. Tout
le Paris des grandes premières avait été convoqué à
cette représentation, en vue de laquelle Mlle Colombier
avait frété un train spécial pour ramener ses invités.
Aussi y avait-il foule_, et même encombrement. Le
drame de M^e Colombier, qui rappelle beaucoup de
pièces du genre d'Odette^ de la Fiammina, du Fils de
Coralie, n'a pas eu précisément le succès que son au-
teur en attendait. On a ri plus qu'on n'a pleuré, au
grand désespoir de Mlle Colombier qui versait de vraies
larmes sur la scène, tandis que dans la salle le public
se livrait aux lazzis et aux bons mots les moins en
situation !
— La Gaîté s'est transformée en théâtre d'opérettes
et de féeries ; le drame en est proscrit pour le moment.
Le directeur, M. Debruyère, a repris, pour le rem-
placer, une pièce qui lui avait déjà rapporté jadis beau-
coup d'argent au théâtre Beaumarchais, le Droit du
Seigneur, opérette de MM. Burani et Boucheron, mu-
— 275 —
sique de Léon Vasseur. Les deux meilleurs interprètes
actuels de la pièce sont M. Montrouge et sa femme,
M"^e Macé-Montrouge, qui ont chanté autrefois, il y a
plus de vingt ans, mais qui déchantent aujourd'hui. Ils
ont beaucoup amusé quand même, et, en somme, c'est
tout ce qu'on leur demandait.
— L'Ambigu change de directeur : M. Rochard,
l'ancien et heureux directeur du Châtelet, remplacera
M. Simon le 1" septembre. En attendant, M. Simon
vient de nous donner un drame historique nouveau de
MM. Blondeau et Jonathan, Carnot, qui ne nous sem-
ble pas devoir faire long feu. C'est M. Taillade qui joue
Carnot, où il est bien solennel. En revanche, MM. Gra-
vier, Courtes et M^^ Marie Kolb ont des rôles moins
ambitieux et plus gais, ce qui sauvera peut-être la pièce
d'une mort immédiate.
— Le théâtre de l'Eden change également de direc-
teur, et il modifiera aussi le genre de son spectacle.
On n'y jouera plus exclusivement des ballets; on y
donnera surtout des féeries, des opérettes et des vaude-
villes. C'est M. Paul Clèves, ancien acteur et directeur
de la Porte-Saint-Martin, qui prendra, à dater du
ler juin, la direction de la nouvelle entreprise.
— Le Théâtre-Italien, dont la saison n'aura plus
que quelques jours de durée, veut la terminer par des
coups d'éclat. Il vient d'engager pour Un Ballo in mas-,
cher a M^ie Tetrasini, un soprano dramatique, doué,
— 276 —
dit-on, d'une voix superbe, et pour // Barbier e le cé-
lèbre ténor Stagno, qui vient demander à Paris la con-
sécration des immenses succès qu'il a obtenus en An-
gleterre, en Espagne, en Italie^ en Amérique, un peu
partout. Il doit recevoir 24,000 francs pour six repré-
tations.
Tribunaux. — Le Conseiller des Fiancés , tel est
le sous-titre d'un journal spécial, V Indispensable ou le
Conseiller des fiancés, qu'avait créé un sieur Herman
Fauquemberghe, et à l'aide duquel ledit sieur avait
commis diverses escroqueries qui viennent de le faire
condamner à huit mois de prison par la 8^ chambre
correctionnelle. Le journal a disparu en même temps.
Il portait comme épigraphe les vers suivants :
Au plus grand jour de votre vie,
Faites bon choix ; pas de folie.
Un bon conseil ne peut nuire;
Vous gagnerez à nous lire.
Pour avoir le nécessaire
Sans trop chercher ni trop courir,
Pour que tout puisse vous plaire,
Choisissez à votre loisir.
Puis il y avait des conseils fort intéressants à l'a-
dresse des jeunes mariés. En voici quelques échantil-
lons qui ont trait au cérémonial :
— 277 —
Cérémonial. — La mariée ne doit se mêler en rien de faire
les honneurs; son rôle est purement passif. La mariée prend
place dans une voiture avec son père, avec sa mère, avec son
frère et avec sa sœur, si elle en a une!...
Repas. — Si le repas est suivi de bal, la mariée ouvre le
bal avec la personne la plus honorable de la société...
Devoirs du garçon d'honneur. — Il est chargé du carnet de
la mariée. Il y inscrit le nom des personnes qui désirent dan-
ser avec elle et le remet quelque temps plus tard à la mariée.
Le véritable plaisir du garçon d'honneur ne commence
qu'au moment où la bienséance l'oblige à inviter la demoiselle
d'honneur.
Avouez qu'il eût été regrettable de ne pas conserver
la trace d'une feuille aussi éphémère qu'indispensable !
LÈS MOTS DE LA QUINZAINE
X... vient de recevoir d'un ami une demande d'ar-
gent accompagnée de ces mots : « Pour avoir le cou-
rage de me refuser ces deux louis qui doivent me sauver
la vie, il faudrait que tu fusses le dernier des... égoïstes. »
Il envoie tout de suite 20 francs au quémandeur
avec cette réponse : « Désolé, mon pauvre vieux, de
n'être que Pavant-dernier, »
— 278 —
X... est venu tardivement « souhaiter la bonne an-
née » à une dame qui lui éclate de rire au nez.
« Vous vous moquez ! lui dit-elle. L'année est enta-
mée depuis trop longtemps...
— Précisément, répond X... Moins il en reste, plus
mes souhaits ont de chance d'être exaucés ! »
(G/7 Blas.)
Un médecin célèbre pour sa brusque franchise,
appelé l'autre jour au chevet d'un de ses clients,
l'ausculte longuement, puis, sans mot dire, secoue la
tête d'un air lugubre.
Inquiété, le pauvre malade se permet de de-
mander :
ce Mais, Docteur, quelle est donc ma maladie?
— C'est ce que nous verrons à l'autopsie, j)
(Gau/ow.)
Un horrible gredin, qui comparaît devant la Cour
d'assises, se trouve mal défendu par son avocat; aussi,
quand le président lui demande s'il a quelque chose à
ajouter pour sa défense, répond-il avec impudence :
« Je demande à messieurs les juges toute leur
indulgence pour mon avocat! »
(G// Blas.)
— 279 —
Sur le boulevard :
« Où vas-tu comme cela?
— Chez mon tailleur.
— Bigre. Tu as un tailleur? Tu le payes donc?
— Si je le payais, il viendrait chez moi. k
(Écho de Paris.)
Dans une soirée-sauterie où se trouvait Mlle x..., il
était question d'âges.
« Voyons, lui dit quelqu'un, coquetterie à part, com-
bien de lustres avez-vous?
— Quelle bête de question vous me faites là!
répondit-elle ; vous savez bien que mes moyens ne me
permettent pas d'en avoir. »
Un monsieur sort du cercle, complètement décavé.
Un petit mendiant l'accoste sur le boulevard :
« La charité, s'il vous plaît !
— Je n'ai plus le sou, mon pauvre ami! [Avec convic-
tion.) Ne joue jamais au baccarat. »
^Gaulois.)
Une jeune veuve, très laide, vient consulter, sur des
malaises qu'elle éprouve, un médecin célibataire ami de
sa famille.
— -iSo —
« Ce n'est rien_, dit le médecin, il faudrait vous
remarier.
— Oh ! docteur, avec vous, tout de suite si vous
voulez. »
Mais le médecin très grave :
a Pardon! Le docteur ordonne une médecine, il ne
la prend jamais ! » (^Gaulois.')
Dans le monde où Ton se bêche :
a Quel âge a la baronne ?
— Trente-six ans...
— Oh! trente-six ans!...
— Dame, c'est ce que j'ai toujours entendu dire!
PETITE GAZETTE. — Le conseil municipal de Bor-
deaux a voté, le 18 avril, l'achat de 6,000 plaquettes, bro-
chures, registres, etc., intéressant l'histoire de la ville de
Bordeaux, trouvés dans les papiers de M. de Lamontaigne,
dernier secrétaire perpétuel de l'Académie de Bordeaux
(ancien régime).
Dans ces papiers se trouvent trente-deux lettres autographes
inédites de Montesquieu, relatives aux affaires de l'Académie,
à la guerre de Bohême, à la composition de l'Esprit des Lois.
Dans l'une d'elles, en particulier, l'une des plus charmantes,
Montesquieu raconte qu'il passe huit heures par jour à pré-
parer son livre. Toutes les autres heures, dit-il, sont des
heures perdues. Il est heureux de voir l'œuvre s'avancer :
— 2«I —
« J'en suis enthousiasmé; je suis mon premier admirateur. Je
ne sais si je serai le dernier. »
Ces lettres inédites vont être publiées prochainement.
— En dehors du Salon annuel de peinture, il y a en ce
moment à Paris trois expositions particulières qui attirent la
foule :
1^ A l'hôtel Sedelmeyer, le Crucifiement du Christ, magni-
fique pendant au Christ devant Pilait du peintre hongrois
Munckacksy. Ce dernier tableau fait également partie de cette
belle exposition, et le public s'accorde à le trouver supérieur
à l'œuvre nouvelle, malgré ses grandes et rares qualités.
2° Chez M. Georges Petit, 12, rue Godot-de-Mauroi,
exposition de Psyché^ dernière œuvre de Paul Baudry, qui
n'était pas terminée au jour inexorablement fixé pour la pré-
sentation des œuvres d'art du Salon.
3° Avenue de l'Opéra, 28, exposition d'un tableau de Jules
Garnier : Borgia s'amuse! que le jury a refusé comme offrant
le développement d'un sujet inconvenant. Il s'agit, en effet,
du pape faisant danser devant lui et devant sa cour des cour-
tisanes nues.
NÉCROLOGIE. — 20 avril. — Notre confrère Neumann,
journaliste de Marseille et correspondant du Temps.
21 avril. — Emile Legrand, chargé depuis vingt ans, aux
Débats, du service des informations parlementaires. Il avait
cinquante-sept ans.
— Le député Ernest Lalanne, de la Gironde, docteur en
médecine. Il appartenait à l'Union républicaine.
22 avril. — La. célèbre danseuse, Marie Taglioni, née à
Stockholm en 1804. Elle avait débuté à l'Opéra le 23 juillet
1827 dans le Sicilien. Elle a quitté définitivement le théâtre
en 1847. Elle avait épousé, en 1852, le comte Gilbert de
Voisins, dont elle a eu deux enfants, un fils et une fille, qui
est la princesse Marie Troubetzkoy.
23 avril. — Léonce Dupont, ancien rédacteur de nombreux
— 2b2 —
journaux et auteur de publications politiques bonapartistes.
Il avait cinquante-six ans.
24 avril. — Démosthène Ollivier, père d'Emile Ollivier,
avocat, ancien ministre. Il avait quatre-vingt-cinq ans.
— Henri Lamorte, avocat, sénateur républicain de la
Drôme, âgé de soixante-un ans.
27 avril. — Auguste Porlier, ancien directeur de l'agricul-
ture, commandeur de la Légion d'honneur, âgé de soixante-
deux ans. Deux anciens ministres de l'agriculture, MM. Teis-
serenc de Bort et le vicomte de Meaux, assistaient aux
obsèques de ce fonctionnaire si distingué et d'une si haute
compétence pour tout ce qui regardait les questions agri-
coles.
— La princesse de Wagram, belle-fille de l'ancien maré-
chal Berthier du premier empire. Elle était née Clary et se
trouvait ainsi être la nièce de Bernadotte, roi de Suède, et de
Joseph Napoléon, roi d'Espagne.
2 mai. — Emile Judic, mari de la célèbre diva des Variétés.
Il n'avait que quarante-deux ans.
3 mai. — Pierre-Alphonse-Martin Lavallée, président de
la Société nationale d'agriculture. Né en 1835 ; il était le fils
du directeur-fondateur de l'Ecole centrale.
4 mai. — M. Vincent, ancien directeur des hôpitaux de la
Pitié et de Saint-Louis, à Paris.
5 mai. — Le D'' Semerie, célèbre par ses travaux sur la
folie, et aussi par la participation à la Commune dont il ac-
cepta, en 1871, la direction générale des ambulances fédé-
rées.
I
— 283 ~
VARIÉTÉS
COMMENT SE FAIT UNE PIÈCE DE THÉÂTRE
{Fin. — Voir les deux précédents numéros.)
LETTRE DE DENNERY
Prenez un point de départ intéressant, un sujet ni
trop neuf ni trop vieux, ni trop banal ni trop original,
afin d'éviter de heurter ou les intelligences vulgaires ou
bien les esprits délicats.
LETTRE D^EMILE ZOLA
Mon cher confrère,
Vous me demandez comment je fais mes pièces. Hélas !
je vous dirai plutôt comment je ne les fais pas.
Avez-vous remarqué le petit nombre d'écrivains nou-
veaux qui se risquent sur les planches? C^est que, vrai-
ment, pour notre gé;iération de libres artistes, le théâtre
est rebutant avec sa cuisine, ses entraves, son besoin de
succès immédiat et brutal, l'armée de collaborateurs
qu'on doit y subir, depuis le grand premier rôle jusqu'au
— 284 —
souffleur. Combien nous sommes plus indépendants dans
le roman ! Et voilà pourquoi, même lorsque la fièvre
perverse de la rampe nous galope, nous préférons la
tuer par l'abstinence et rester les maîtres absolus de nos
œuvres. On nous demande trop de soumission.
Ajoutez que, pour mon compte, je me suis attelé à
un ensemble de romans qui prendra vingt-cinq années
de ma vie. Le théâtre est une débauche que je ne pour-
rai sans doute me permettre que très vieux.
Au demeurant, si le théâtre m'était permis, je tâche-
rais de faire les pièces moins qu'on ne les fait. Dans les
lettres, la vérité est toujours en raison inverse de la
construction. Je veux dire ceci : les comédies de Molière
sont parfois d'une construction à peine suffisante, tandis
que celles de Scribe sont le plus souvent des articles de
Paris d'une fabrication merveilleuse.
Bien cordialement à vous.
LETTRE DE PAILLERON
Vous me demandez comment on fait une pièce, mon
cher Dreyfus. Je vais bien vous étonner peut-être; mais,
en mon âme et conscience, devant Dieu et devant les
hommes, je vous déclare que je n'en sais rien, que vous
— 285 —
n'en savez rien, que personne n'en sait rien, et Tauteur
d'une pièce moins encore que personne.
Vous ne me croyez pas ?
Voyons.
Voilà un monsieur très fort, un homme de théâtre, un
dramaturge vingt fois acclamé, en plein talent, en plein
succès, il a écrit une comédie, il y a mis tous ses soins,
tout son temps, toute sa science; il n'a rien laissé au
hasard. Il vient de la terminer, et il est content. Selon
l'expression consacrée, l'effet est sûr! Mais, comme il
est prudent, il ne s'en tient pas à son seul avis; il con-
sulte des amis, des gens du métier comme lui, habiles
comme lui, heureux comme lui; il leur lit sa pièce... Je
ne dirai pas qu'ils sont contents... — il faudrait un autre
mot — mais enfin, raison de plus : l'effet est sûr!
Ilva trouver un directeur, un vieux routier qui a toutes
les chances d'être perspicace, vu son expérience, et
toutes les raisons d'être difficile, vu son intérêt; il lui
communique le manuscrit et, dès qu'il lui en a donné
connaissance, ce Napoléon de la scène, ce stralégiste du
succès, est saisi d'une émotion profonde, mais facile à
comprendre chez un homme persuadé qu'on vient de lui
mettre 500,000 francs dans la main. Il exulte, il éclate,
il presse l'auteur dans ses bras, il lui prodigue les adjec-
tifs les plus flatteurs, qui commencent par « sublime »
et qui vont en augmentant ; il lui donne les noms les
plus doux : Shakspeare, Ouvert et Lauzanne, Rossini,
— 286 —
Offenbach!... selon la scène qu'il dirige; il n'est pas
seulement content, lui: il est ravi, il est radieux... —
l'effet est sûr !
Attendez ! ce n'est pas tout. On lit aux acteurs. . . Même
enthousiasme! Tous sont contents, je ne dis pas de
la pièce! — ils ne l'ont pas écoutée — mais au
moins de leur rôle... Tous contents! Leurs effets sont
sûrs!
Là-dessus, on répète deux mois devant les familiers
du théâtre, qui se succèdent dans les profondeurs de la
salle obscure et manifestent le même. délire. Il n'est pas
jusqu'aux soixante pompiers de service qui, pendant ces
soixante répétitions, n'aient invariablement ri et pleuré
aux mêmes passages. Or, chacun sait que le pompier est
le moderne Laforêt de nos Molières modernes, dirait
M. Prudhomme, et que, quand le pompier est content...
l'effet est sûr 1
Arrive la répétition générale... Un triomphe! Bravos!
bis! cris! rappels ! toutes les herbes du succès... Et no-
tez que ce public de la veille, sauf un contingent minime
et insignifiant, sera le public du lendemain, le même...
— Effet sûr, je vous dis ! sûr! sûr!
Le lendemain, on joue la pièce... Elle tombe à plat!
Eh bien alors ?
Si l'auteur sait ce qu'il fait, s'il est maître de son pro-
cédé, expliquez-moi donc pourquoi, après avoir fait
vingt bonnes pièces, il en fait une mauvaise.
— 287 ~
Et ne me dites pas que l'insuccès ne prouve rien; —
vous me feriez de la peine, mon ami.
Mon Dieu, je n'entends nier, vous le comprenez bien,
ni le talent, ni l'habileté, ni l'expérience; ce sont, pour
parler comme les philosophes, des facteurs importants.
Mais dans quelles proportions concourent-ils au résultat?
C'est là, je le répète, ce que tout le monde ignore, et
l'auteur aussi bien que tout le monde.
Le poète en mal de pièce est un être inconscient, quoi
qu'il en pense, et son œuvre est une œuvre d'instinct
plutôt que de volonté.
Croyez-moi, mon cher Dreyfus, en cela comme en
toute chose, le plus malin fait ce qu'il peut, et, s'il réussit,
il dit qu'il l'a fait exprès. Voilà la vérité. Au fond, un
auteur sait quelquefois ce qu'il a voulu faire, rarement
ce qu'il a fait; mais quant à savoir comment il l'a fait...
je l'en défie !
Ou alors, si c'est bon, qu'il recommence 1 Je ne sors
pas de là !
Dans notre métier, voyez-vous, il y a quelque chose
d'inrecommençable, qui en fait un art, quelque chose de
génial qui l'ennoblit, quelque chose de fatalement aléa-
toire qui le rend charmant et redoutable. Vouloir démon-
ter le chef-d'œuvre, dévisser l'idéal, déboulonner le
mystère, à l'instar du baby qui cherche la «petite bête»
d'une montre, c'est faire, ainsi que lui, œuvre puérile et
vaine.
- 288 —
Ah ! si j'avais le temps!... Mais je n'ai pas le temps.
Aussi bien, mieux vaut que je m'arrête. Trop parler d'art
n'est pas bon signe pour un artiste. C'est comme trop
parler d'amour pour un amoureux : si j'étais femme, je
me méfierais.
Tenez, voulez-vous que nous dégagions la philosophie
de ce bavardage? Elle est tout entière dans un apologue
de mon fils, — un philosophe sans le savoir, lui aussi, —
alors âgé de sept ans. A force d apprendre des fables,
l'ambition lui vint d'en composer une, qu'il m'apporta
un beau jour. Cela s'appelle : l'Ane et le Serin. Les vers
sont un peu longs; mais il n'y en a que deux : c'est une
compensation.
Voici :
Un jour, le serin chantait; l'âne lui dit : Comment fais-tu?
Et l'oiseau répondit : J'ouvre le bec et je fais : Tu 1 tu 1 tu !
Eh bien, l'âne, c'est vous, — ne vous fâchez pas; —
le serin, c'est moi. Quand je chante, j'ouvre le bec et je
fais : Tu ! tu ! tu 1
Voilà tout ce que je puis vous dire.
Georges d'Heylli.
Le Gérantt D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro io — 3i mai 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : M. Richepin, les Blasphèmes. — Le Dictionnaire
de Nysten. — M. Cumberiand et ses expériences. — L'exposition de
Meissonier. — A travers les autographes Charavay. — Coquelin,
Tartufe et Poquelin. — Théâtres: Français, Odéon, Italiens, Opéra-
Comique, Porte-Sainl-Martin, Vaudeville.
Varia : A propos du Maître de forges. — L' Anti-Salon.
Petite Gazette. — Nécrologie.
Variétés : Trois billets inédits de Ponsard.
La Quinzaine. — M. Richepin vient de publier un nou-
veau volume de vers, les Blasphèmes, qui est l'événement
littéraire de la quinzaine. Dans l'œuvre de Richepin,
ce nouveau recueil équivaut aux Châtiments de Victor
Hugo. Mais ce n'est pas à un homme seul qu'il s'adresse,
ni contre un homme seul qu'il est écrit; c'est la société
tout entière que Richepin prend à partie, et c'est contre
I. — 1884. 19
— 290 —
Dieu lui-même qu'il est parti en guerre et qu'il combat.
Dans ce livre, qui fait un bruit du diable, autant par sa
grande valeur poétique incontestable que par l'allure,
l'audace et le « cavaliérisme » des idées, Richepin se
déclare à la fois nihiliste et athée. Il ne croit à rien et
ne rêve que destructions, ruines, révolutions et boule-
versements. Il voudrait entraîner tout le monde à sa
suite, et enlever à chacun toutes ses illusions, tout son
idéal. Il ne veut plus qu'on espère en rien, ni en un
avenir meilleur, ni en un monde supérieur et réparateur
des injustices de celui-ci, ni enfin en quoi que ce soit
de réconfortant et de consolant, et il s'en explique
très franchement dans la curieuse préface en prose
qui, en guise de profession de foi, ouvre son nouveau
volume :
« Même parmi ceux qui m'aimeront, dit-il, combien
peu oseront me suivre jusqu'au bas de cet escalier ver-
tigineux qui conduit à l'épouvantable et serein nihi-
lisme ! Mais il faut en faire son deuil. Après tout, je ne
cherche pas ma joie dans le suffrage des timides ni des
débiles : je la puise à la certitude d'avoir dit pleinement
ce que j'avais dans la tête. Somme toute, je suis allé
plus loin qu'on ne le fit jamais dans la franche expres-
sion de l'hypothèse matérialiste; j'ai poussé à sa formule
extrême cette théorie du monde sans Dieu, que per-
sonne n'a le courage d'étaler et que tous mettent se-
crètement en pratique; je crois avoir dit le dernier mot
— 291 —
de Tathée véritable, je suis descendu au fin fond de ma
pensée, et cela suffit à mon orgueil.
(c Comme toutefois on ne jouit absolument de sa
pensée qu'à la condition d'être compris, j'ai tâché de
rendre la mienne aussi claire que possible, et je lui ai
donné tout ce que je possède de passion, de raison, de
poésie, tout ce que j'ai acquis de science dans mon mé-
tier de dompteur de mots 1 »
Ce livre, qu'il faut admettre tel qu'il est, — puisqu'il
est ainsi, — vise d'un bout à l'autre au scandale. Richepin
ne s'en cache pas, bien au contraire. Comme il en veut
à toutes les croyances et à toutes les convictions, il
étale carrément son absence complète de convictions et
de croyances. C'est avec une crudité d'expressions d'un
réalisme absolu qu'il expose ses idées et qu'il nous
livre son âme tout entière, — si tant est qu'il croie si
peu que ce soit à l'existence de l'âme. Il ne se pro-
nonce pas nettement là-dessus. Mais ce n'est pas là
seulement qu'est la curiosité de son livre. Bien d'autres
ont exposé dans leurs ouvrages des théories semblables
et des bravades plus désespérées et plus audacieuses
encore ; mais personne ne Pavait fait avec cette force
de talent, cette virilité poétique et avec des accents
aussi mâles et aussi puissants. Depuis Musset, depuis
Victor Hugo, depuis Lamartine, personne n'a parlé en
vers avec cette ampleur, cette variété, cette richesse et
celte abondance ; personne n'a exprimé ses idées en
— 292 —
vers si fortement inspirés. On pourrait reprocher à ce
recueil, dont les pièces diverses délayent un peu trop
la même thèse, une sorte de longue et sombre mono-
tonie, l'abus du naturalisme, la recherche des mots
étranges et des termes souvent vulgaires et parfois ordu-
riers; mais tout cela est racheté par un souffle grandiose
qui donne à Richepin une place bien haute dans la
littérature contemporaine.
— Un scandale assez vif vient de se produire dans
le monde et dans la presse médicale, à propos de la
quinzième édition, qui vient de paraître, du Diction-
naire de Nysten, refondu, comme on sait, par Littré et
Ch. Robin. Cette nouvelle édition contient en effet des
modifications considérables faites, sans l'aveu et la par-
ticipation de Charles Robin, dans les articles qui étaient
plus particulièrement l'œuvre personnelle de Littré.
Ch. Robin a déclaré aussitôt par lettre qu'il ne recon-
naissait plus l'œuvre commune et qu'il en déclinait la
responsabilité. C'est, paraît-il, sur les développements
touchant aux idées de morale, de religion, de vie fu-
ture, d'origine des êtres et des espèces, etc., que
portent surtout les modifications, ou mieux, les expur-
gations contre lesquelles a vivement protesté Charles
Robin, ajoutant que la nouvelle édition du dictionnaire,
qui portait son nom et celui de Littré, n'était plus
qu'une œuvre mutilée indigne de tous les deux.
Et maintenant qui doit être rendu responsable de ces
— 29^ —
mutilations? Le journal le Concours médical donne
Texplication suivante :
« Mi"e Littré, héritière des droits de son mari, mais
ayant des opinions religieuses très arrêtées, très con-
vaincues, très différentes de celles qu'il avait toujours
défendues, n'aurait donné son consentement à la requête
présentée par les éditeurs en vue de leur nouvelle édi-
tion qu'à la condition que des modifications fussent
faites à certains passages de l'ouvrage, qui aurait été,
dans ce but, soumis à la révision d^un médecin mieux
vu dans le monde bien pensant que dans le monde en-
seignant. »
Cette affaire soulève, comme on voit, une grosse
question que les tribunaux vont sans doute être appelés
à résoudre.
— M. Cumberland (Stuart) est le héros du jour. Ses
curieuses expériences occupent non seulement le monde
frivole, qui se presse dans les salons où il les exécute^
mais aussi le monde scientifique plus sérieux et plus
compétent. On sait que M. Cumberland se livre tout
simplement aux trois jeux de société suivants : il dé-
couvre un objet quelconque placé le plus secrètement
du monde dans l'endroit le plus invraisemblable , puis
il désigne une personne à laquelle un assistant s'est
borné à penser mentalement, sans prononcer une parole ;
enfin il détermine le point du corps où l'un des spectateurs
éprouve une souffrance habituelle ou accidentelle.
— 294 —
Ainsi, un de ces derniers soirs, donnant une séance
à Phôtel Continental, M. Cumberland eut pour adepte
d'un moment le célèbre architecte de l'Opéra, M. Charles
Garnier. Ce dernier sortit de l'hôtel et s'en alla cacher
très loin (le rayon d'un kilomètre étant le maximum
d'éloignement) une grande épingle qu'avait prêtée
Mme de Pourtalès. M. Cumberland, tenant M. Garnier
par la main, quitta l'hôtel avec lui, entra aux Tuileries,
et, à 150 mètres environ de la grille du jardin, il se di-
rigea vers une des allées de marronniers^ puis_, sans
hésitation, détacha l'épingle qui avait été enfoncée de
façon à échapper à l'œil dans un creux de l'écorce.
C'était à la fois merveilleux et inexplicable.
Mais M. Charles Garnier est un esprit très pénétrant
et très fin, et le lendemain même de l'expérience il
adressa au Temps, qui en avait rendu compte, la cu-
rieuse épître que voici :
Mon cher ami,
Je viens de lire dans votre journal l'article sur M. Cum-
berland; l'explication donnée est parfaitement exacte. — Je
le prouve.
Etant fort nerveux, je suis, à ce qu'il paraît, un excellent
sujet; mais ma nervosité me rend aussi apte à sentir vivement
la sensation des autres. Je me suis dit alors que, comme
M. Cumberland, je pourrais pénétrer quelque peu dans la
pensée d'autrui. Ce soir donc, je me suis essayé à cette
petite devinette, et, trois fois sur trois, je suis arrivé en quel-
ques secondes à découvrir l'objet qui avait été désigné men-
— 295 —
talement. J'ai fait ces expériences dans trois maisons diffé-
rentes et avec des victimes diverses, et je n'ai pas été plus
embarrassé dans un local que dans un autre. Dans une qua-
trième opération, j'ai hésité parce que mon jeune sujet, au
lieu de pensera un objet, ainsi que je le lui avais recommandé,
a pensé à une personne. Par deux fois, je me suis arrêté à
cette personne et l'ai touchée; mais, craignant une erreur, je
n'ai pas persisté et j'ai dû interrompre ma promenade à
tâtons, car j'étais très fatigué de cette recherche infructueuse.
Vous voyez cependant que, dans ce dernier cas, il n'y avait
pas de ma faute et que même l'insuccès relatif confirmait
l'excellence du procédé.
J'ai fait la première expérience les yeux ouverts; mais j'ai
fait les autres avec un bandeau sur les yeux, et, de cette façon,
je me sentais certainement plus lucide.
Eh bienl ce qui me guidait dans mes recherches, c'était
simplement le mouvement insensible, mais instinctif, de la
main que je serrais dans la mienne.
Il faut, il est vrai, une grande contention d'esprit pour
suivre et deviner presque ces tressaillements minuscules; mais
enfin on y arrive et assez vite, puisque j'ai réussi sans le moin-
dre apprentissage . Je n'ai pas envie, croyez-le bien, de me
transformer en médium ; néanmoins je n'étais pas fâché de
me rendre compte par moi-même de ces faits physiologiques.
Découverts ou appliqués par M. Cumberland, ils sont certai-
nement intéressants et méritent l'étude des spécialistes. C'est
à ce point de vue que je vous écris ces quelques mots qu
sont de la plus exacte vérité.
Mille amitiés,
Charles Garnier.
A l'occasion de cette lettre , M. Cumberland en
adressa au Gaulois une autre trop longue pour être re-
— 296 —'
produite ici en entier, et dans laquelle il explique que
ses expériences n'ont rien de surnaturel. Suivant lui, la
concentration absolue de la pensée d'une personne sur
un point donné détermine chez elle des phénomènes
purement physiques, dont il a, lui, la facile perception,
et qui lui permettent de deviner ses actions et ses pen-
sées. Que si l'esprit de la personne vient à être tra-
versé par une idée nouvelle qui prend le dessus, les
phénomènes en question disparaissent.
Celte explication de ses expériences donnée par
M. Cumberland lui-même, est corroborée et confirmée par
ces réflexions du journal le Temps qui s'est, plus spécia-
ment que toute autre feuille, attaché à l'élucidation du
mystère relatif aux faits et gestes du nouveau Sphinx :
« Plusieurs explications ont été données de ces faits;
on a parlé de compères; mais les personnes qui accom-
pagnent M. Cumberland sont des notabilités parisiennes
impossibles à soupçonner: il pourrait bien y en avoir dans
la salle qui avertiraient l'opérateur au passage, mais ils
ne pourraient guère donner que des indications vagues :
à droite, à gauche, tout à fait insuffisantes pour le di-
riger; d'ailleurs, s'il en était ainsi, M. Cumberland de-
vrait réussir chaque fois avec n'importe qui, et il
échoue souvent, auquel cas il prend un second assistant
quand il ne réussit pas avec le premier
« La probabilité, à nos yeux, est qu'il arrive à des
résultats en apparence merveilleux par des moyens na-
— ^97 —
turels qu'il ne fait pas connaître. Ces moyens naturels
sont vraisemblablement la perception de chaque instant
des mouvements involontaires par lesquels une personne
qui a pensé à un certain point s'y dirige, sans en avoir
conscience, par une sorte d'action réflexe du cerveau
sur les nerfs du mouvement; en y allant, elle y conduit
l'opérateur; cette direction est indistincte, confuse, in-
terrompue, contrariée, et l'art, on pourrait presque dire
le sport de M. Cumberland, consiste à la discerner à
travers toutes ces difficultés. »
L'Exposition de Meissonier. — On peut discuter la
valeur de Meissonier, on peut lui reprocher la sécheresse
et l'absence d'émotion; on peut lui tenir rigueur
d'avoir exclu de sa peinture l'élément féminin, qui aurait
ajouté à son œuvre le charme de l'élégance et l'attrait
de la variété. Mais ce qu'on ne peut contester, c'est
qu'aujourd'hui Meissonier soit désigné en tous pays
comme le grand peintre français. On s'en est bien aperçu
à l'émotion qui s'est emparée de tout le monde artistique
quand il a été question d'une exposition générale de ses
œuvres, fruit de cinquante années d'un labeur incessant
et opiniâtre.
En entrant dans la galerie de la rue de Sèze,
où sont exposées toutes les toiles de Meissonier qu'on a
pu réunir, on est saisi par ce même sentiment de res-
pectueuse admiration qu'on éprouve lorsque, dans un
— 2Q5 —
des grands musées de l'Europe, on arrive à l'une de ces
salles privilégiées où se trouvent groupées les œuvres
d'un grand maître.
Nous ne nous aviserons pas d'indiquer ici nos pré-
férences pour telles ou telles toiles, toutes ou presque
toutes étant des chefs-d'œuvre ; nous nous bornerons
à donner la liste complète des tableaux exposés, parce
que c'est là un document très curieux à conserver pour
l'histoire de l'art. Les voici donc avec les noms de leurs
propriétaires :
S. M. la reine Victoria : la Rixe. — Baron Ad. de
Rothschild : le Joueur de guitare. — MM. Van Praet :
la Barricade; V Homme à Vépée; le Liseur près d'une
fenêtre; le Liseur, costume blanc; le Déjeuner. — M.De-
foer : Napoléon l^^ ; les Joueurs de houles [Antibes); le
Voyageur; un Lansquenet. — U^^ de Cassin : la Ve-
dette; Liseur assis ^ costume rose; Fumeur noir; Cavalier
Louis XIII dormant (aquarelle). — M. Pastré : le Joueur
de flûte. — M. Malinet : Liseur debout sous une fe-
nêtre. — M. le vicomte de Grefïulhe : la Chanson.
— M. Boucheron : Sous le balcon. — M. Ch.. Leroux:
Sentinelle à Antibes. — M. Crabbe : l'Espion (armée
de Sambre-et-Meuse). — M. Ed. André : la Lecture du
manuscrit.
M. je baron Springer (de Vienne) : le Bibliophile;
Après le déjeuner. — M. G. Lûtz : Phébus et Borée. —
M. Gambart : Portrait de M. Meissonier; Recherches
— 299 —
littéraires (aquarelle). — M^e Angelo : Un Fumeur
(époque Louis XV). — M. Bianchi : le Maréchal fer-
rant. — M. Charles Heine : Joueur de houles; Terrasse
de Saint-Germain. — M. Tabourier : Cavalier Louis XIII
frisant sa moustache. — M. E.-H. Krafft : le Violoncel-
liste. — M. Gemito (de Naples) : Portrait du sculpteur
Gemito. — M^e Cottier : Polichinelle. — M. Lévy-
Crémieux : Un Bravo; Un Cordonnier (aquarelle);
Mousquetaire Louis XIII (aquarelle). — M. le baron
Hottinguer : les Amateurs de peinture. — M. le duc de
Narbonne : le Dimanche au village. — M. le baron
Edmond de Rothschild : Lecture chez Diderot; Un In-
croyable; Polichinelle (aquarelle). — M. Quidant :
Portrait de M. Quidant. — M. Auguste Dreyfus : Gen-
tilhomme Louis XIII en négligé, lisant. — U^^ Lefèvre
(de Roubaix) : Cavalier Louis XIII ; Antibes ; Anîibes
(deux vues). — M. Pierre Duché : Une Vedette. — M. le
baron Gustave de Rothschild : Un Hallebardier; Un
Fumeur (costume rouge). — M. V. Lefranc : Portrait
de M. Victor Lefranc. — M"ie la vicomtesse de Trédern :
les Amateurs de peinture. — M. Secretan : le Vin du
curé; Un Passage difficile; le Secrétaire; les Cuirassiers
(1805); ^^^ ^^"^ Vieux Amis (Récit du siège deBerg-op-
Zoom); les Deux Van de Velde; Un Liseur, costume rose;
Portrait de M^« Sabatier. — M. Hetzel : Portrait de
M. Hetzel. — M^^ Isaac Pereire : Reconnaissance dans
la neige. — M. Delahante : « (1814) ». Campagne de
— 3oo —
France. M. James Duncan (de Londres) : Officier de
mousquetaires; le Porte -drapeau. — M. le baron
Schrœder (de Londres) : le Portrait du . sergent; les
Joueurs d'échecs.
M. David Price (de Londres) : Regnard dans son ca-
binet. — Sir Richard Wallace (de Londres) : les Bour-
geois flamands ; le Décaméron ; Partie perdue ; les
Amateurs d'estampes; le Guet-apens. — M. John Sihzer :
la Confidence. — M. Alexandre Dumas : Portrait de
M. Alexandre Dumas; le Dessinateur ; T Affaire Clemenceau
(aquarelle). — M. Lippmann : Friedland (aquarelle).
— Musée du Luxembourg : Bataille de Solférino. —
M. Steengraehl (de La Haye).: Partie gagnée.
M.leducd'Aumale : la Vedette; les Amateurs de pein-
ture. — Miïie la vicomtesse de Trédern : les Amateurs
dans l'atelier. — M. Gordon Bennett : la Partie d'écarté;
Gentilhomme Charles IX. — M. Stewart ; Hussard en
vedette; les Suites d'une querelle de jeu; le Coup de
Vétrier. — Baron Reitlinger : Allant au petit lever. —
M. Trétiakof, de Moscou : Attendant l'audience. —
Baron Hulot : l'Amateur de dessins. — Baronne Thé-
nard : Portrait de la baronne Thénard. — M. Meisso-
nier : les Ruines des Tuileries; le Chant; le Graveur à
Veau-forte; A la fenêtre; M. Thiers sur son lit de mort;
les Tuileries (aquarelle); Intérieur de l'église Saint-Marc;
Portrait d'homme; Intérieur flamand; la Partie d'échecs;
Dragon en vedette; Un Autel à Saint-Marc; Portrait de
— 3oi —
"M'we Meissonier; Portrait de Charles Meissonier; Cava-
liers au bord de la mer; Blanchisseuses à Anîibes, —
M. Péronne : le Parapluie rouge. — M. Chenavard :
Son portrait. — Baron Ury de Gunzbourg : Son por-
trait. — M. Niven : Le Départ.
Tels sont les éléments de ce merveilleux ensemble,
dans lequel une seule toile fait vraiment tache, celle du
Chant. Elle avait déjà fait assez triste figure à l'Expo-
sition triennale, et il est à regretter qu'un esprit avisé
ne Tait pas fait rejeter de ce faisceau de chefs-d'œuvre.
Verum ubi plura nitent non ego paucis
Offcndar maculis.
L'Exposition des œuvres de Meissonier sera des plus
fructueuses, et le grand artiste en a généreusement con-
sacré le produit à Pœuvre de l'hospitalité de nuit. L'ouver-
ture, pour le public, a eu lieu le 24; mais, dès le 22,
M. Meissonier avait convié la presse, à laquelle il a fait
les honneurs de son exposition avec beaucoup de gra-
cieuseté et de bonhomie. Le lendemain, 23, a été le
jour élégant; on n'entrait qu'avec des cartes dont le
prix était de 10 francs, ce qui n'a pas empêché qu'on s'y
soit écrasé, en même temps par genre et par charité.
A TRAVERS LES AUTOGRAPHES. — La maison Chara-
vay a fait, le 19 mai, la vente d'une très curieuse
— 302 —
collection d'autographes, auxquels nous faisons quel-
ques emprunts.
Voici d'abord l'extrait d'une lettre de Baudelaire
(lo novembre i8$8) relative à ses Nouvelles Fleurs du
mal.
Les Nouvelles Fleurs du mal sont commencées. Seulement
je ne vous donnerai des vers que quand il y en aura assez
pour bourrer une feuille. Le tribunal n'exige que le rempla-
cement de six morceaux. J'en ferai peut-être vingt. Les pro-
fesseurs protestants constateront avec douleur que je suis un
catholique incorrigible. Je m'arrangerai de façon à être bien
compris; — tantôt très bas, et puis très haut. Grâce à cette
méthode, je pourrai descendre jusqu'aux passions ignobles.
II n y aura plus que les gens d'une mauvaise foi absolue qui
ne comprendront pas l'impersonnalité volontaire de mes
poésies.
— Les lignes suivantes, datées du 4 juillet 1849,
sont du général Cavaignac, qui les écrivit à propos de
démarches faites en vue de son élévation au grade de
maréchal de France.
Le maréchalat est une dignité qui Jouit de prérogatives.
A ce titre, je le considère comme incompatible avec l'esprit
des institutions républicaines... L'hérédité, les dignités mili-
taires et civiles sont le cortège nécessaire, logique du gouver-
nement monarchique. Dans un gouvernement républicain, elles
constitueraient une anomalie à laquelle il n'a pu jamais en-
trer dans ma pensée de m'associer, à laquelle je ne m'asso-
cierai pas.
— Dans la collection se trouve une pièce de vers
— 3o3 -
écrite par Antoni Deschamps en faveur des Irlandais,
et dont voici un extrait :
Et toi, grand citoyen dont la noble bannière
Guide ce pauvre peuple en la sainte carrière,
Dis-lui, si Dieu le veut, qu'il sache attendre en paix,
Dis-lui qu'il se résigne, et qu'il cesse de croire
Qu'ici-bas le bon droit suffit pour la victoire;
La justice, O'Connell, a son empire ailleurs;
La terre est au plus fort, et non pas au meilleur.
— A propos de corrections qu'on avait voulu faire à
un de ses ouvrages, publié par la Revue contemporaine
(1859), Ernest Feydeau s'exprime en ces termes :
Ma correction consiste dans la suppression des deux der-
niers paragraphes. La cinquième partie finira donc sur ces
mots : « Un pareil accident pourrait l'emporter. » De toutes
les corrections que vous me signalez, je ne puis vous accorder
que celle-ci : « Comme je relisais, en frémissant de rage,
cette lettre qui venait évidemment de M"^'^ de Toneins. » Je
vous serai obligé de rectifier ainsi la phrase sur l'épreuve.
Quant aux cantharides et aux idiots en rut, j'y tiens essentiel-
lement^ ainsi qu'aux autres mots signalés et surtout au buste
en avant. — Dites au plaisant qui a compté dix fois le mot
mouler en cinq pages de me signaler les pages. Je les re-
lirai. Et si Daniel ne lui plaît pas, engagez-le à en faire
autant.
— Nouvelle preuve, dans le billet suivant, daté du
2y décembre 1839, de l'infatigable charité de notre
grande tragédienne Rachel.
Les pauvres sont mes frères. Ils ont droit à toute ma
— 3o4 —
sympathie, et jamais je ne me refuserai quand on me deman-
dera de jouer à leur bénéfice, une de ces tragédies qui m'ont
tirée moi-même de la plus grande pauvreté... Je crois rêver
quand je pense que je pourrais, moi naguère si malheureuse,
venir en aide à des misères qui ont tant de titres auprès de
moi.
— Pour terminer nos citations, voici maintenant,
dans le siècle dernier, une bien curieuse pièce de
Mme d'Houdetot, la célèbre amie de Jean-Jacques Rous-
seau :
J'ay souvent réfléchi sur cette faculté d'aimer que j'ay con-
servée dans un âge très avancé; j'ay vu qu'elle était indé-
pendante des sens puisqu'elle peut exister quand on a cessé
d'en faire usage, qu'elle est séparée même dans le temps qu'on
en use encore. Ce n'est pas toujours sa maîtresse qu'on aime
le mieux; il y a une certaine sympathie de l'âme, que j'aurais
peine à nommer, qui la confond avec une autre âme par tous
les sentiments qu'on peut éprouver, et qui font qu'il y a pour
ainsi dire deux moy dans une mesme personne.
CoQUELiN, Tartufe et Poquelin. — M. Coquelin aîné,
le sociétaire de la Comédie-Française, vient de publier
une étude sur Tartufe^ qui est précédée de la dédicace
suivante : A la mémoire de Gàmbeîta. A la mémoire du
grand et cher ami qui avait inspiré et approuvé cette
étude. Son très humble et reconnaissant^ Coquelin.
Dans cette étude_, qu'a d'abord insérée la Revue poli-
tique et littéraire et que l'éditeur Ollendorff a fait pa-
raître en brochure, M. Coquelin s'attache à établir que
— Sos-
ie personnage de Tartufe est non pas un tragique, ainsi
que la plupart des juges et critiques compétents l'ont
juqu'alors déclaré, mais bien un comique. Aux yeux de
Coquelin, Molière n'a pas fait de drame, pas plus dans
Tartufe que dans Don Juan^ mais bien une comédie. Il
se livre ensuite, pour prouver sa thèse, à une étude
non moins complète qu'intéressante de la pièce et de
tous les incidents auxquels sa représentation donna lieu.
Il conclut que, dans Tartufe, Molière n'a pas attaqué la
religion proprement dite, mais seulement l'excès de la
dévotion, et qu'il a plaidé pour l'humanité qui, elle
aussi, a ses droits.
« C'est pourquoi, dit en terminant M. Coquelin, dans
ce pays de France où, depuis Faux-Semblant et Renard
jusqu'à Macette et jusqu'à Bazile, les caricatures du
mauvais dévot~ont abondé toujours et toujours réussi,
c'est pourquoi Molière, ayant tracé la plus amusante et
la plus vraie, est devenu si populaire.
« Malgré Alceste, malgré Chrysale, malgré cent
types que les siècles ne se lasseront pas d'étudier et qui
feront les délices des hommes tant qu'il y aura des
hommes qui penseront, s'il n'eût pas fait Tartufe,
♦ Molière ne serait pas ce Molière que lit chaque Français
du moment qu'il sait lire. — C'est son œuvre caracté-
. ristique, sa gloire inséparable, sa victoire... et pas la
sienne seulement.
« Je suppose une espèce de jugement dernier des races
— 3o6 —
où chacune, appelée à la barre, soit invitée, pour se voir
adjuger là-haut une place selon ses mérites, à déposer
l'ouvrage où son esprit se reflète le mieux, — son chef-
d'œuvre et la représentation de sa plus haute action sur
le monde. L'Allemagne, je suppose, déposera Faust;
l'Angleterre, Hamleî; l'Espagne, Don Quichotte; l'Ita-
lie, la Divine Comédie. La France, enfin, s'avançant
modeste, avec la clarté de son beau rire sur les lèvres,
présentera son œuvre à son tour, (c Qu'est-ce que c'est ?
demandera le Très-Haut. — Seigneur, c'est Tartufe.
— C'est bien, dira le Seigneur... Asseyez-vous à ma
droite. »
Cette façon d'interpréter le personnage de Tartufe est
toute nouvelle. Jusqu'à ce jour, Tartufe avait été com-
pris et interprété comme étant un personnage de drame
et non de comédie. M. Coquelin doit le jouer prochai-
nement au Théâtre-Français, ce qui permettra, beau-
coup mieux encore que ne le fait la dissertation dont
nous venons de parler, d'apprécier et de juger qui, de
lui ou de ses prédécesseurs dans l'interprétation de ce
rôle capital, a eu tort ou raison.
Théâtres. — Le 1 2 a eu lieu à l'Odéon la première ♦ .
représentation de VAthlète, comédie antique, en un acte,
en vers, qui avait déjà paru dans le Théâtre bizarre
publié il y a quelque temps chez Ollendorfï par un
M. Palefroy. Ce n'était là qu'un pseudonyme déguisant
— 3o7 -^
la grave personnalité de M. Fournier, procureur de la
République à Châteaudun. V Athlète est une comédie'
amusante, paradoxale, et écrite en vers très ingénieux
et d'une forme tout à fait originale. Le succès de cette
petite (( grecquerie » a donc été très vif. Rebel, Cornaglia
et M'ie Baretty ont très gentiment interprété les princi-
paux rôles.
— Le i6 la Comédie-Française a représenté un petit
acte, en prose, de M. Meilhac, la Duchesse Martin, qui
devait d'abord s'appeler Autre temps. Le sujet n'en est
pas bien nouveau et rappelle d'assez près VËpreuve de
Marivaux, dans le fond comme dans la forme. C'est du
Meilhac quintessencié. Mais il y manque la verve heu-
reuse de tant de comédies bien parisiennes écrites jadis
par lui en collaboration avec son ami Halévy, qu'il a
abandonné, ce nous semble, depuis quelque temps, à
moins qu'il n'ait été abandonné par lui. Worms et
M^'e Samary font très bien valoir les deux principaux
rôles de cette bluette qui, d'ailleurs, ne tire pas à
conséquence.
— Le 1 3 mai, nous avons eu aux Italiens les débuts
du ténor Stagno, dans Rigoletto. Longtemps à l'avance,
des affiches colossales avaient annoncé, urbi et orbi, la
venue de ce nouveau rival de Rubini, de Mario et de
Gayarre. Jamais réclame n'avait été plus excessive. Aussi,
qu'est-il arrivé? C'est que ce Stagno, connu la veille par
ses seules affiches, n'a trouvé le lendemain qu'un succès
— 3o8 -
des plus ordinaires, dans une soirée houleuse, compro-
*mise en outre par une indisposition subite de M. Maurel.
C'a été en quelque sorte un scandale, la moitié du public
ayant réclamé son argent, parce que M. Maurel avait été
obligé de supprimer entièrement le troisième acte de
Popéra de Verdi. Le surlendemain 1 5, M, Stagno a pris
une retranche satisfaisante de cette désastreuse soirée,
il a chanté Almaviva du Barbier avec beaucoup plus de
succès, et il a même été assez vivement applaudi. Si les
débuts de cet artiste distingué, qui coûte 4,000 fr. par
soirée au Théâtre-Italien, n'avaient pas été précédés
d'une réclame aussi ridicule qu'exagérée, il aurait ob-
tenu, le premier soir, l'accueil bienveillant que lui a valu
sa deuxième soirée. Comme Gayarre, Stagno chante de
la gorge, de la tête, et même un peu du nez; ni Tun ni
l'autre ne sont de grands ténors d'opéra dans la vraie
acception du mot, et nous nous demandons quel effet
produiraient ces deux voix blanches, bien qu'agréables,
dans des œuvres teHes que le Prophète ou les Huguenots,
— A l'Opéra-Comique un nouveau ténor, M. De-
genne, s'est produit dans la reprise de Lakiné. C'est une
précieuse acquisition, et le premier soir M. Degenne a
obtenu un très vif succès dans le rôle créé par M. Ta-
lazac. D'un physique avantageux, agréable même,
M. Degenne conduit avec beaucoup d'art une voix bien
timbrée, d'émission facile et puissante à l'occasion.
C'est à Genève que M^'® Van Zandt, en représentation,
— 3o9 —
a fait la connaissance de ce remarquable chanteur,
qu'elle a aussitôt signalé à l'attention de M. Carvalho.
La charmante Lakmé n'a pas été moins applaudie que le
nouveau ténor. En somme, la troupe de cet heureux
théâtre n'a jamais été aussi riche en sujets de premier
ordre.
— A rodéon, reprise de Bérénice^ tragédie de Ra-
cine qu'on n'avait pas vue au théâtre depuis Rachel,
qui joua le rôle cinq fois seulement dans toute sa car-
rière (les 6, 10, 17, 19 et 30 janvier 1844). Le jeune
Alexandre Lambert et la belle M^ie Hadamard ont eu
les honneurs de cette intéressante reprise que la pro-
chaine clôture de l'Odéon ne peut malheureusement
rendre très fructueuse.
— Le 22 mai, à la Porte-Saint-Martin, a eu lieu la
première représentation d'une traduction nouvelle en
prose du Macbeth, de Shakespeare, par M. Jean Riche-
pin. C'est là plutôt une adaptation qu'une traduction,
car le drame de Shakespeare a été tout à fait « dérangé »
par M. Richepin pour les besoins de la scène, comme il
les comprend. Littérairement parlant, sa traduction est
écrite dans un style fort inégal; nous aimons mieux les
vers de Richepin que sa prose. M"^° Sarah Bernhardt a
été très applaudie dans les trois scènes capitales de la
pièce. M. Marais a eu aussi quelques beaux moments
dans le personnage de Macbeth. Mais ce n'est pas là le
succès éclatant qu'on avait espéré.
- 3io ~
— Reprise de Bébé au Vaudeville. Tous ceux qui ont
vu cette amusante comédie de MM. de Najac et Henne-
quin, au Gymnase, tous ceux qui viennent de la revoir
jouée par les artistes du Vaudeville s'étonnent de ce
long intervalle de sept ans qui s'est écoulé entre la pre-
mière représentation et la reprise. Bébé est, en effet,
une de ces pièces fortement dosées de bouffonnerie qui
semblent destinées à reparaître périodiquement sur
l'affiche, comme la Vie parisienne. C'est une comé-
die boulevardière. Ce qui, paraît-il, avait fait jus-
que-là hésiter les directeurs, c'était le personnage
de Pétillon, que Saint-Germain avait su rendre légen-
daire. M. Jolly a prouvé aux directeurs que nul en
ce monde, pas même Saint-Germain, n'est indispen-
sable. Les autres rôles sont convenablement tenus par
MM. Francês, Nertann, Corbin, M^^^ Grassot, de
Cléry, Caron, Arnault, Achard.
— Le 2 2 mai, les Italiens ont repris Un Ballo in
maschera, l'un des derniers bons opéras de Verdi.
M. Maurel a trouvé un grand succès personnel dans
cette reprise; c'est le meilleur Renato que nous ayons
encore vu à Paris. Le ténor Nouvelli ne fera oublier ni
Mario ni Fraschini dans le personnage de Ricardo ; il a
cependant très bien chanté la romance si connue du
premier acte «La rivedrà », et sa partie dans le duo du
deuxième acte. Une débutante, M""® Tetrazzini, a bril-
lamment réussi dans le rôle d'Amalia. Le Théâtre- Italien
— 3ii —
va clôturer à la fm du mois sur cette heureuse reprise,
qui fera encore de belles soirées dans la saison pro-
chaine.
Varia. — A propos du Maître de forges. — Deux
journaux, — le Gil Blas et V Intransigeant, — accusent
aujourd'hui , après plus d'une année de succès en li-
brairie et au théâtre, notre confrère Georges Ohnet d'avoir
pris le sujet et les développements de son célèbre
roman le Maître de forges dans un roman suédois de
M^ie Carlen, publié en 1846. M. Ohnet répond avec
beaucoup de justesse qu'il n^a jamais lu le roman de
M^e Carlen par la bien bonne raison qu'il ignorait même
qu'il existât.
Dans sa lettre il donne ce curieux renseignement :
« Pendant les représentations du Roman parisien, je
rencontrai un soir M. Octave Feuillet dans le cabinet du
directeur du Gymnase. Mon illustre confrère m'aborda
en me disant : « Je viens de lire votre Maître de forges.
Je suis furieux... Non pas que le livre ne m'ait pas plu, au
contraire; mais parce que j'ai dans mes cartons le plan
d'un roman dont le point de départ, les situations, les
caractères et le dénouement sont absolument sem-
blables. Il m'est maintenant impossible d'en tirer
parti. C'est à croire que vous avez fouillé dans mon ti-
roir... »
Et M. Ohnet ajoute avec beaucoup d'à-propos :
« Voyez le hasard , puisque vous l'invoquez :
M. Feuillet mettant un peu plus de hâte à traiter son
sujet, c'était lui qui se trouvait sous le coup du romande
M^ie Carlen, à ma place! »
M. Feuillet aurait d'ailleurs pu se plaindre, avec plus
de raison encore, de M. Georges Ohnet, toujours au
sujet du Maître de forges. Est-ce que le point de dé-
part et la situation capitale de ce joli roman et de l'at-
tachante pièce qui en est sortie ne se trouvent pas déjà
dans un des plus séduisants proverbes d'Octave Feuillet,
laClefd^ori'
Est-ce que la scène de la première nuit de noces des
deux pièces n'est pas identique? Dans la Clef d'or, c'est
le mari qui doit reconquérir sa femme ; tandis que dans
le Maître de forges, c'est la femme qui, pendant deux
actes, cherche à reconquérir son mari. Mais, à cette
différence près, l'idée est la même, et ce point de dé-
part, qui, en somme, est le point capital, se retrouve
dans les deux pièces. Personne n'a cependant songé à
faire ce rapprochement, pas même M. Octave Feuillet.
Que l'auteur de la Clef d'or et que l'auteur du Maître
de forges veuillent donc bien relire ce premier proverbe,
et ils seront convaincus une fois de plus tous les deux
qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et que
Mi^e Carlen dans son roman Un an de mariage (2 vol.
1846), qui a précédé leurs deux récits, a sans doute,
elle aussi, emprunté le thème du sien à quelque autre
— 3i3 —
écrivain antérieur qui ne l'avait peut-être pas non plus
lui-même inventé!...
L' Anti-Salon. — « Prenez garde à la peinture », car,
de quelque côté que vous vous tourniez, vous ne pou-
vez manquer d'en rencontrer. Voilà les artistes dits
« Indépendants » qui viennent d'élever Salon contre
Salon en ouvrant une exposition dans les baraquements
des Tuileries. Les Indépendants sont, pour une partie,
ceux qui ne veulent pas du Salon annuel, et, pour une
autre partie, de beaucoup la plus grande , ceux dont le
Salon annuel ne veut pas.
Ils ont fait là, suivant nous, une démonstration bien
stérile ; leur exposition n est ni assez bonne pour inté-
resser, ni assez mauvaise pour bien faire rire : c'est le
triomphe du médiocre. Il semble qu'on se trouve dans
une de ces expositions de province ou de l'étranger,
toutes pleines de bonnes intentions, mais où rien ne
commande le regard.
Convenons pourtant qu'il y a quelques toiles vrai-
ment supérieures à certaines de celles qui ont été
admises au Salon , et parmi elles nous pouvons citer :
La Vague, de M. Œmichen ; le Graveur à l'eau-forte,
de M. Mesplès; la bourriche de Pensées, de M. Biva; le
Fumeur, de M. Baud-Bovy; un portrait de M. Pipard,
et, au-dessus de tout, deux têtes d'étude de M. Meyer-
Ball : ce sont là de vigoureux morceaux de peinture,
-3i4-
magistralement exécutés et qui appelleraient une mé-
daille dans toutes les expositions où elles pourraient
figurer.
La note comique se trouve représentée par une inénar-
rable scène de Don Quichotte^ de M. Sarda; un Réveil
du lion, de M. Periuiset; une Baignade à Asnières^ de
M. Seurat, qui a mis du violet partout, comme s'il
s'agissait de moutarde, et surtout par une toile ébourif-
fante de M. Casey, Honneur et Patrie, représentant un
cuirassier planté sur un cheval de bois qui a l'air de
donner la patte, et tenant dans ses bras un drapeau au
milieu duquel éclate un soleil.
Pas ou peu d'impressionnistes. Est-ce que Técole serait
déjà en déroute?
PETITE GAZETTE. — M"« Lloyd a joué pour la pre-
mière fois, le 16 mai, le rôle de M^^^ Désaubiers dans La joie
fait peur, rôle créé par M™® AUan, et repris successivement par
Mm»s Guyon, Nathalie, Favart et Granger. M™e Lloyd a
eu beaucoup de succès, bien que, — reproche galant, — on
l'ait trouvée encore un peu trop jeune pour le personnage.
— Le 1 j mai a eu lieu, au Père-Lachaise, l'inauguration du
monument élevé par souscription au baron Taylor. L'auteur
de la statue est le sculpteur Guillaume. Plusieurs discours ont
été prononcés par MM. DuSommerard, Kaempfen,Halanzier,
Guillaume, l'auteur même de la statue, et A. Houssaye.
NÉCROLOGIE. — 8 mai. — Le prince Michel Stourdza,
ancien hospodar de Moldavie, décédé à l'âge de quatre-vingt-
neuf ans. Il vivait en France depuis 1849.
- 3i5 -
— Amédée Servin, peintre paysagiste, dont les deux der-
nières toiles figurent au Salon de cette année. Il était né
en 1829.
11. — Le marquis de Talhouët, ancien sénateur, ancien
ministre. C'était un des plus riches propriétaires fonciers de
France. Il était petit-fils du comte Roy, célèbre ministre des
finances sous la Restauration, qui avait laissé 20 millions à
chacune de ses filles. Né en 1819.
12. — Adolphe Wurtz, membre de l'Institut et de l'Aca-
démie de médecine ; chimiste des plus distingués. Né le
26 novembre 18 17.
13. — Altaroche (Marie-Michel), ancien député, ancien
directeur de l'Odéon et l'un des fondateurs du Charivari. Il
avait soixante-treize ans.
i3. — Le peintre de genre Gustave Jundt, Alsacien d'ori-
gine. Il n'avait que cinquante-quatre ans.
15. — L'éditeur Chamerot, père de l'imprimeur de ce
nom. Il avait quatre-vingts ans. C'est lui qui a publié les
premières œuvres de Michelet et de Louis Blanc.
17. — La princesse Murât, née Malcy-Caroline Berthier,
et petite-fille du maréchal Berthier, prince de Wagram.
Née en 1832.
18. — Le peintre et dessinateur Catenacci (Hercule), né à
Ferrare (Italie) en 1816. On lui doit l'illustration de plusieurs
grands ouvrages français, la Touraine, les Galeries de l'Europe
d'Armingaud, etc.
— 3i6
VARIETES
TROIS BILLETS INÉDITS DE PONSARD.
Ces trois billets sont adressés à M™* Mélanie Waldor,
la poétesse morte en 1871. Ils contiennent deux refus assez
habilement enguirlandés de belles et aimables raisons, et les
deux derniers donnent, en outre, quelques curieux détails
à propos d'une des rares œuvres légères de Ponsard. (Voir le
recueil de ses œuvres complètes.)
Juin 1850.
Madame,
Je suis bien flatté de votre gracieuse demande, et je
serais bien heureux de vous avoir pour spectatrice. Je
suis allé hier à la Comédie-Française; j'y suis encore
allé aujourd'hui pour solliciter une loge, ou tout au
moins des stalles de balcon. Mais on ne m'a rien
accordé. Je n'ai eu que quelques stalles d'orchestre.
Comme il ne s'agit que d'un petit acte, et comme d'ail-
leurs Rachel joue dans la même soirée une grande
3i7-
pièce ^, le théâtre veut faire une recette, et m'a prié de
ne pas insister. On ne fait pas même le service ordinaire
des journaux.
Permettez-moi de vous envoyer la réponse que
M. Verieuil m'adresse au sujet de ma demande. Je dé-
sire beaucoup, Madame, que vous ne gardiez aucun
doute sur ma bonne volonté.
Je devais quitter Paris il y a plus d'un moi^, et je me
rappelle que les préparatifs de mon départ m'ont privé
du plaisir d'assister à une de vos soirées. J'allais partir,
en effet, quand le Théâtre-Français m'a demandé un
petit acte pour Rachel. C'est ce qui m'a retenu, et je
n'ai pu aller m'excuser auprès de vous, car j'ai été
obligé de m'enfermer chez moi et de ne voir personne,
afin de livrer l'acte demandé avant le départ de
M"« Rachel.
Je n'ai pas d'exemplaire de la pièce chez moi. Ils
appartiennent tous à mon éditeur, qui ne doit m'en
donner qu'un certain nombre. Cependant j'espère bien
qu'il se laissera aller à ma prière; mais il faut pour cela
que j'aille chez lui et les soins de ma première repré-
sentation m'absorbent en ce moment tout à fait.
Je compte partir de suite après cette première repré-
1 . Le petit acte dont parle ici Ponsard est sa comédie, en un acte
et en vers, Horace et Lydie, que Rachel créa, en effet, le 19 juin iSjo.
Elle joua le même soir la tragédie de Corneille, les Horaces.
— 3i8 —
sentation et je crains de ne pouvoir vous remercier de
vive voix, comme je le voudrais, de votre bienveillant
souvenir. Mais je reviendrai en novembre, et alors
j'aurai l'honneur d'aller vous présenter mes remercie-
ments.
Recevez, etc.
F. PONSARD.
II
Compiègne, jeudi.
Chère madame et amie,
Je vous envoie à la hâte mille remerciements et mille
et mille bien affectueuses amitiés. Je n'ai que dix mi-
nutes à moi, avant d'aller au thé de l'impératrice.
Merci ! je voudrais bien vous envoyer ce que vous
me demandez avec tant de bonté ; mais comment vous
écrire ces vers ? Cela a été improvisé, fait à la hâte, le
brouillon est entre les mains de l'aide de camp de l'em-
pereur; je n'ai plus le souvenir assez présent pour co-
pier de mémoire un passage; même le temps matériel
d'écrire me manque absolument ^ Après le thé, toilette,
dîner, soirée, et nous partons demain.
Si je peux trouver un instant cette nuit^ je tâcherai de
I. Il s'agit ici, ainsi que la lettre suivante l'explique, d'une charade
en vers improvisée par Ponsard pour l'amusement de la Cour impé-
riale, pendant un séjour à Compiègne.
- 3i9-
me rappeler quelque chose et de le tenir prêt pour votre
messager demain. Sinon, excusez-moi. Excusez aussi
mon barbouillage en raison de ma précipitation, et sur-
tout agréez la nouvelle assurance de mes sentiments les
plus affectueux, et de mon respectueux dévouement.
F. PONSARD.
III
Paris, lundi.
Chère madame et amie,
Je vous ai écrit à Compiègne pour vous remercier et
pour vous envoyer toutes mes plus affectueuses amitiés.
J'ai laissé ma lettre entre les mains du domestique, selon
l'avis que vous m'aviez donné, car j'ignorais votre
adresse à Compiègne, et je comptais qu'on la viendrait
chercher le soir ou le matin. Personne n'était encore
venu la prendre quand je suis parti, et je ne sais si elle
vous est parvenue.
Je vous disais, dans ce billet (le précédent), que le
brouillon de ma petite charade était entre les mains du
comte Lepic et que je ne me souvenais plus assez des
vers pour les écrire de mémoire. M. Lepic a été chargé
par l'impératrice de faire imprimercettebluette à l'Impri-
merie impériale pour Leurs Majestés et pour les invités.
— 320 —
On n'en tire que juste le nombre d'exemplaires néces-
saires à cet effet, et cette distribution ne me regarde en
rien. C'est une bagatelle toute particulière à Compiè-
gne, et à laquelle on désire garder ce caractère particu-
lier, en ne lui donnant aucune publicité. Outre que je
n'ai pas le manuscrit, je craindrais qu'une publicité
donnée par moi à ces petits vers, en dehors de la vo-
lonté de mes augustes hôtes, ne parût indiscrète, et vous
savez qu'en ces sortes de choses on ne saurait trop met-
tre de réserve et de circonspection.
Veuillez agréer, chère madame et amie, tous mes
regrets, et croire à la vivacité et à la sincérité de mes
sentiments respectueux et dévoués.
F. PONSARD.
Georges d'Heylli.
Le Gérant. D. Jouaust.
I
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro ii — i5 juin 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : M. Bisson, le Député de Bombignac. — Sapho,
M. Daudet. — Salon de peinture, statistique. — Bibliographie : les
Patenôtres d'un surnuméraire. — Tiiéâtres : Théâtre-Lyrique.
Varia : Le Grand Prix. — Le général Margueritte. — Lettre iné-
dite de Lamartine. — Une Vente d'actrice, — Fesdval Pasdeloup.
Petite Gazette. — Nécrologie.
Variétés : Lettres inédites d'Aimée Desclée.
La Quinzaine. — La nouvelle comédie, le Député
de Bombignac^ représentée le 28 mai au Théâtre-Fran-
çais, a donné lieu à d'étranges critiques de la part de
certains journaux. Les graves rédacteurs de ces feuilles
ou de ces revues à idées retardataires ont paru trouver
qu'on s'était trop amusé ce soir-là à la Comédie-Fran-
çaise, et leurs articles se sont ressentis de cette morose
impression. Ce Député de BombignaCy dont Fauteur est
M. Alexandre Bisson, a été écrit par lui en collabora-
I. — 1884. .21
— 022 —
tion avec un fonctionnaire qui cache son véritable nom
sous le pseudonyme de Sylvane, paraît-il, M. Bisson
est l'auteur de diverses pièces extragaies et le collabo-
rateur de M. Gondinet pour une jolie comédie jouée il
y a quelque temps au Vaudeville, le Voyage d'agrément,
M. Bisson, qui est lié avec les frères Coquelin, a pu,
grâce à leur bon concours, faire lire et recevoir son
Député à la Comédie-Française.
C'est une comédie très amusante, qui en rappelle
beaucoup d'autres, notamment le Mari à la campagne^
dont elle imite le point de départ et certains dévelop-
pements d'une manière tout à fait flagrante. Elle con-
tient une idée des plus drôles et des plus neuves, qui
même aurait pu être plus follement exploitée. Ce can-
didat-député légitimiste, se faisant remplacer devant
ses électeurs par son secrétaire qui se fait élire par eux
comme républicain, pouvait donner lieu à des compli-
cations scéniques des plus amusantes. Mais l'auteur n^a
pas suffisamment varié les péripéties qui devaient natu-
rellement naître de son sujet, et la pièce tourne trop
autour de la même situation. Néanmoins, le jeu et la
verve des deux Coquelin aidant, on a beaucoup ri, et
le Député de Bombignac a obtenu un assez vif succès.
C'est contre ce succès qu'ont protesté les quelques
burgraves de la critique dont nous parlons plus haut.
Selon leur doctrine, nous avons eu tort de rire : le
Théâtre-Français est et doit rester le conservatoire du
— 323 —
genre ennuyeux. Nous demandons, à notre tour, à pro-
tester contre cette étrange prétention, et nous ne sau-
rions trop approuver Coquelin aîné d'avoir, en cette
occurrence, pris la défense du rire contre les prédica-
teurs et les défenseurs de l'ennui. A propos de ce
Député de Bomblgnac, tant malmené par quelques-uns,
Coquelin a publié en effet dans le journal le Matin
(7 juin) un article sous ce titre : Rions un peu ! qui
contient un plaidoyer pro domo, lequel est en même
temps l'apologie de la gaieté, de la vraie et saine gaieté
au théâtre.
Coquelin trouve qu'il est « terrible d'entendre tant
prêcher autour de la Comédie-Française le respect du
lieu et des traditions qu'on prétend violé par le Député
de Bomblgnac. » Il lui semble que la critique devient
bien grave; Molière disait déjà : « C'est une terrible
entreprise que de faire rire les honnêtes gens ! » Que
dirait-il aujourd'hui ? demande Coquelin. Il n'y suffirait
plus; il faudrait qu'il changeât sa note. Coquelin en
veut surtout à ceux qui déclarent qu'on ne doit rire
qu'au théâtre du Palais-Royal, et que, si par hasard
on vient à rire au Théâtre-Français, il faut bien se
garder de l'avouer !
« J'en ai vu, ajoute Coquelin, de ces critiques sé-
rieux se pâmer dans leurs fauteuils, car je vois très
clair quand je joue; je me tiens au courant des im-
pressions de la salle, j'y ai l'œil, d'abord par devoir.
— 324 —
pour savoir comment va la pièce et quand il faut la
défendre, et ensuite parce que cela m'amuse et qu'il y
a quelquefois là des comédies dont, par réciprocité, il
n'est pas défendu au comédien de devenir le spectateur;
— eh bien, j'en ai vu rire, rire tout le temps, qui, le
lendemain, par esprit de pénitence évidemment, impri-
maient dans leurs feuilles que la pièce était froide. »
Plus loin, Coquelin s'étonne « qu'en un pays si
facile pour les députés on soit si difficile pour les vau-
devillistes. y> Si cela devait continuer, le public ne
serait plus amusable. Mais le public, lui, veut rire, et il
a raison.
« Enfin, dit en terminant Coquelin, il n'y a pas de
genre à la Comédie-Française. Quiconque excelle, n'im-
porte dans lequel, doit pouvoir être joué là. La Comédie,
comme son patron, prend son bien où elle le trouve. Il
y a plusieurs catégories dans le répertoire, autant que
de variétés dans l'esprit national. C'est pour cela qu'elle
s'appelle le Théâtre-Français. — Tout ce qui est bien
français lui appartient.
« Jeunes gens, ne craignez pas d'être amusants.
Même si vos pièces ne sont pas des chefs-d'œuvre, ap-
portez-les-nous! Nous avons joué beaucoup de pièces
qui n'étaient pas des chefs-d'œuvre! Si l'on rit dans
les vôtres, c'est toujours ça de gagné... Vive l'entrain!
et le rire facile, le rire clair, le rire de source !... Pour
l'amour de Dieu, laissez-nous rire. »
— 325 -
Comme on le voit, ce n'est pas tant la comédie du
Député de Bomhignac que le genre gai auquel elle appar-
tient que Coquelin a entendu défendre. Et nous croyons
que dans cette défense si nette et si sincère Coquelin
aura pour lui, — à quelques-unes de ces exceptions
près faites pour confirmer toutes les règles, — la grande
majorité du public français.
— M. Alphonse Daudet vient de faire paraître un
nouveau roman, Sapho (mœurs parisiennes), qui est
l'événement littéraire de la quinzaine. Tous les romans
nouveaux de M. Alphonse Daudet excitent d'ailleurs, à
même dose, le même intérêt et la même attention.
Dans ce roman, très vivant, très vécu, très moderne,
l'auteur veut dépeindre certaines mœurs parisiennes
dont il dédie le tableau, un peu cru, à ses fils, « pour
l'époque où ils auront vingt ans ».
Sans nous étendrepluslonguementsur l'analyse de cet
important récit, que tout le monde a déjà lu ou voudra
lire, nous nous bornerons à dire que, comme déve-
loppement et comme intérêt, Sapho est l'un des ouvrages
les plus attachants et les plus émouvants qu'ait encore
publiés M. Daudet. En revanche, nous lui reprocherons
deux choses : la première, c'est que M. Daudet nous
semble s'être un peu trop préoccupé, en écrivant sa nou-
velle œuvre, du style et de la manière de son intime
ami Zola; la seconde, c'est que la dédicace de Sapho ^
« Pour mes fils, quand ils auront vingt anso), est peut-
— 326 -
être de dix années en avance. Ce n'est guère que vers
la trentaine qu'on peut apprécier sérieusement un ou-
vrage de la haute valeur littéraire et morale de Sapho;
il faut avoir vécu et vécu longtemps déjà pour bien
comprendre et bien connaître les secrets et les détours
de cette vie parisienne spéciale dont le roman nouveau
nous présente un si décevant tableau. On a encore trop
d'illusions à vingt ans, — heureusement, — pour admettre
que les choses se passent toujours dans la vie d'une ma-
nière aussi âpre, aussi désillusionnante et aussi cruelle que
le beau livre de M, Daudet vient de nous les montrer.
Statistique du Salon de peinture. — Puisqu'il
n'est question partout, en ce moment, que de peintres
et de peintures, faisons comme tout le monde et em-
pruntons au Journal des Économistes la statistique sui-
vante, qui d'ailleurs a bien sa curiosité.
Le Salon actuel est le 1 3^ de la troisième République,
le 6ie du siècle, le 66° depuis 1793, le 112^ depuis
1673, bien que désigné comme le 102^.
Les 4,66$ numéros du Salon actuel sont répartis
comme suit entre 3,448 artistes :
Œuvres Artistes
Tableaux 2,493 '5^83
Dessins , pastels , aquarelles , porce-
laines, etc 749 612
A reporter. 3,242 2,49$
- 327-
Report.
Sculpture '.
3,242
748
36
i6s
474
4,66s
2,495
539
31
143
354
3,562
Gravures et médailles sur pierres fines. .
Architecture
Gravures
Totaux. . . . .
Depuis 1868, les Salons ont donné_, en général, des
chiffres supérieurs à 4,000 ouvrages exposés :
Années Œuvres
Années Œuvres
1868
4,213
1880
7>5 32
1869
4,230
1881
4»932
1870
5.434
1882
5,612
1874
h^S7
1883
4,943
187s
3,828
1884
4,665
1876
4.033
Les 3,562 artistes de 1884 présentent les variétés
suivantes :
Hommes 3,060
Femmes 502
Total.
3,562
Français 2,966
596
Etrangers
Total.
3,562
Les 596 étrangers appartiennent à 23 nationalités :
.... 105
Amérique
Belgique.
Suède.
63
42
Suisse 41
Allemagne 38
Italie ^(^
Espagne 34
— 328
Hollande ^8
Autriche 24
Russie 16
Pologne 1 $
Danemark 21
Norvège 10
Finlande 7
Brésil 7
Portugal 6
Hongrie. ., 5
Grèce 4
Indes 4
Roumanie. 3
Turquie 1
Bulgarie i
La Savoie et les Alpes-Maritimes comptent 7 expo-
sants ; l'Alsace et la Lorraine, 76.
Bibliographie. — Les Patenôtres d'unsurnuméraire,-^
Notre ami Joseph Delaroa vient de publier chez Ollen-
dorff, en un joli et mignon volume, la troisième édition de
ses Patenôtres d'un surnuméraire. Ce recueil de maximes
etd'aphorismes écrits d^une plume si nerveuse, si ferme
et souvent si cinglante, avait obtenu sous ses deux
formes premières un vif succès de curiosité. Il y a quel-
ques mois (i9déc. 1883), Sarcey avait consacré une de
ses conférences du boulevard des Capucines àFétude de
la deuxième édition, et le succès de cette conférence
et des nombreuses citations de Touvrage faites par lui
a hâté l'apparition de l'édition nouvelle.
Cette troisième édition est considérablement aug-
mentée. La première, que nous avons sous les yeux,
offre avec elle d'assez grandes différences. Le titre
d'abord n'est pas le même. L'édition première (1860)
porte en effet le titre suivant : Les Patenôtres d'un sur-
— 329 —
numéraire, conseils d'un grand-oncle recueillis el mis
en lumière par Joseph Delaroa. (Lyon, Louis Perrin,
imprimeur.) Pas de nom d'éditeur. L'auteur, qui, en
1860, avait probablement plus de ménagements per-
sonnels à prendre qu'aujourd'hui, supposait, dans sa
préface, qu'il avait trouvé les Patenôtres qu'il publiait
dans le pupitre d'un sien grand-oncle. « Il avait jeté
sur le papier, nous disait-il, à ses moments perdus,
comme des boutades spontanées sans ordre et sans
suite, les maximes et réflexions qui font le texte de ce
livre. » Enfin, ce digne oncle avait laissé sur sa table
une lettre adressée à son neveu, et « que la forme trem-
blée des caractères indiquait avoir été écrite à ses der-
niers moments et interrompue par la mort... » Voici
cette lettre qui ne figure pas dans la nouvelle édition :
Mon cher neveu,
Ai-je été au-dessus ou au-dessous des circonstances que
j'ai traversées^ peu importe; je n'ai pas été assez médiocre
pour réussir.
L'ambition m'a manqué pour arriver, je l'avoue sans regret;
mais, en considérant ceux qui montaient, plus d'une fois j'ai
conservé le droit de les mépriser.
Ayant, dès le début, renoncé à la vie, je n'ai eu à me re-
procher ni bassesses ni lâches affections.
Aujourd'hui je suis vieux, je ne m'en plains pas. J'ai vécu
dédaigné, je mourrai heureux. J'ai porté dans ce monde une
honnêteté implacable, je suis satisfait.
L'expérience est faite de sang, de sueurs, de joies, de peines.
— 33o —
Je te lègue la mienne : heureux si tu profites de ses enseigne-
ments meurtriers !
Ta génération a la tête vide, l'esprit usé et le cœur dé-
crépit. Ses affections sont marquées de rides précoces, elles
ont je ne sais quoi de maladif qui ressemble aux efforts d'un
poitrinaire.
Elle n'est pas difficile à vaincre. Veux-tu l'essayer? Lis!..
A la suite de cette lettre, vient dans cette même édi-
tion l'épigraphe suivante qui ne figure pas non plus
dans la troisième ' :
ÉPIGRAPHE
La vie est une route étroite,
Toute pleine d'encombrement,
Oià nous marchons en grand tourment,
Le diable à gauche et l'ange à droite.
L'un dit : « Fais ta trouée, exploite
Le prochain comme un instrument!
— Souffre, dit l'autre, et ne convoite
Que la paix dans l'isolement. »
L'homme entre eux se débat et pleure
Et tantôt crie à l'un : « Demeure! »
Et tantôt à l'autre : « Va-t'en ! »
Mais pour le sage tout s'arrange :
Par l'aile il se retient à l'ange,
Par la griffe il mène Satan !
JOSÉPHIN SOULARY.
I. La deuxième édition a paru sous ce titre, chez Scheuring, à
Lyon, en 1874 : Les Patenôtres d'un Surnuméraire (Morale et Poli-
tique).
- 33i —
En reproduisant dans la troisième édition la préface
delà première, M. Delaroa y a supprimé, avec quelques
autres, les passages que nous venons de citer et qu'il
nous a paru curieux de rétablir ici pour nos lecteurs.
Théâtres. — Le Théâtre-Lyrique vient de rouvrir
une fois encore ses portes ; c'est une nouvelle tentative
qui ne nous paraît pas devoir être beaucoup plus viable
que les précédentes, mais qu'il faut cependant encou-
rager. Le nouveau directeur, M. Garnier, est en même
temps un ténor distingué de la province. Le 28 mai il a
donné, comme premier spectacle, la reprise d'un ancien
opéra de Donizetti, les Martyrs^ qui a été joué jadis à
l'Académie royale de musique, le 10 avril 1840. Cet
ouvrage a une triste et funèbre origine. Il avait d'abord
été écrit pour le célèbre ténor Nourrit, et il devait
servir à ses débuts à Naples. Mais la censure en
interdit la représentation, et cette interdiction fut la
cause première de la mort tragique de Nourrit. A Paris,
c^est Duprez qui créa le rôle de Polyeucte, que Tam-
berlick reprit plus tard avec succès aux Italiens. Malgré
un beau troisième acte, qui contient un remarquable
sextuor, les Martyrs n'eurent qu'un succès très contesté.
Nous ne croyons pas que l'interprétation actuelle soit
assez brillante pour rendre à cet opéra démodé un éclat
de quelque durée. Après M. Garnier (Polyeucte) nous
citerons M. Auguez (Sévère), ancien baryton de l'Opéra,
— 332 —
qui a de bonnes traditions, et M^^ Delprato (Pauline).
— A la Renaissance, théâtre aujourd'hui inexploité et
sans direction régulière, une troupe de passage, dirigée
par M. Abadie, a donné, le 5 juin, une opérette déjà
représentée à Bruxelles, le Présomptifs trois actes de
MM. Hennequin et Valabrègue, musique de M. Louis
Gregh. Pièce gaie, bien que bâtie sur un vieux modèle qui
a déjà cent fois servi ; mais musique assez ordinaire,
d'un pianiste distingué et connu seulement comme
compositeur et éditeur de jolis morceaux pour son instru-
ment. De là à écrire une partition, même d'opérette, il
y a loin! Que M. Gregh retourne donc à son piano et
qu'il y reste 1 Dans l'interprétation, bornons-nous à citer
M. Deschamps, fort amusant comique qui vient du Palais-
Royal.
Varia. — Le Grand Prix. — Le grand prix a été couru
le dimanche 8 juin. Malgré le temps pluvieux, il y avait
une foule presque aussi nombreuse que si le soleil se
fût montré dans ses plus ardentes splendeurs. C'est
encore un cheval français, Liîtle-Duck, appartenant au
duc de Castries, frère de la maréchale de Mac-Mahon,
qui a gagné le prix. On se souvient que, l'an dernier,
même honneur était déjà échu au duc de Castries avec
son fameux Frontin. Le prix de cette année se montait
à 142,300 francs.
— 333 —
C'est la vingt- unième fois que le grand prix est
couru depuis sa fondation en 1865^ Et, dans ces vingt
et une courses solennelles, la France a compté onze vic-
toires, l'Angleterre huit, l'Amérique une, et l'Autriche-
Hongrie une.
Bien qu'il y eût grande foule, la recette a été, en
raison du mauvais temps, inférieure à celle de l'an der-
nier : on a fait, le 8 juin, 285,000 francs, tandis que le
grand prix de 1883 avait produit 330,000 francs.
Le général Margueriîîe. — On vient d'inaugurer à
Fresne-en-Woevre (Meuse), lieu de naissance du général
Margueritte, une statue en l'honneur de ce vaillant offi-
cier (le' juin).
On sait que, dans la bataille de Sedan, le général
Margueritte, frappé à mort par un obus prussien, con-
tinua à diriger pendant quelques instants sa brigade, et
ne résigna son commandement que lorsque ses forces
physiques l'eurent trahi complètement. Un de nos jeunes
confrères, M. Gustave Vautrey, a lu, à l'inauguration de
la statue, une pièce de vers qui a produit une impres-
sion profonde, et de laquelle nous détachons le passage
suivant :
En avant I Quel éclair dans nos heures néfastes,
Quand on le vit passer, pour un suprême effort.
I. Il n'y a pas eu de course du grand prix en 1871, en raison des
événements politiques.
-334-
Le tourbillon sacré de ces enthousiastes,
Poussés par un mourant qui reculait la mort!
Margueritte vivra ! ce monument l'atteste.
Il surgit du tombeau, combattant retrouvé.
Le bronze impérissable éternise son geste;
Son bras pour nous guider sera toujours levé.
Des héros comme lui plus haut que les orages
Planent; le piédestal de leurs œuvres est fort.
Gardés dans la mémoire immortelle des âges,
Plus vivants que jamais, ils sortent de la mort.
Son pays, qu'il aima de passion profonde,
Lui prit jusqu'au dernier des jours qu'il a vécus;
Mais la terre qu'arrose un tel sang est féconde,
Et la défaite est grande avec de tels vaincus.
Honneur et gloire au sang des braves!
Honneur à ces humaines laves
Dont nos vallons furent rougis!
Quand tout parlait de défaillance,
Pour contenir plus de vaillance,
Bien des cœurs se sont élargis.
Gloire au sang, qui sur cette terre
Versé, semence salutaire,
Doit germer à chaque saison !
Gloire au sang qui se change en sève
Et que la nature sans trêve
Fait monter dans la floraison !
Sur les coteaux, sur les vallées,
Sur les campagnes violées
Par plus d'un combat décevant,
o o r
Partout chante le sang des braves !
Il murmure des notes graves
Avec la brise, avec le vent!
Il souffle les grandes pensées,
Lorsque les choses sont bercées
Par la sérénité du soir;
Et dans l'air où ton âme habite,
Ce qu'on respire, ô Margueritte!
C'est ton exemple et c'est l'espoir !j
Lettre inédite de Lamartine, — Nous nous sommes
assurés que Tintéressante lettre suivante, qui nous est
communiquée en original par un de nos lecteurs, ne
figure pas dans la correspondance publiée de Lamartine.
[A Monsieur Xavier Morland
à Saint-Sébastien (Espagne).
Saint- Point (i 8 j 5).
Je viens bien tard, mon cher Monsieur, vous remercier de
votre aimable envoi; mais votre caisse d'oranges est arrivée
de Saint-Sébastien à ma campagne alors que je l'avais quittée
après un court voyage à Paris. Je viens de la faire ouvrir
seulement à mon retour ici, et les beaux fruits qu'elle contient
n'ont pas trop souffert du voyage- Nous les avons déjà goûtés
hier, et tout le monde les a trouvés délicieux.
Je vous remercie également de vous inquiéter comme vous
le faites de l'état de ma santé; je vais aussi bien que pos-
sible et je m'occupe au dehors le plus que je peux. Je prépare
déjà mes vendanges, qui seront satisfaisantes; mais la guerre^
I. La guerre de Crimée.
- 336 -
nous a ravi nos meilleurs bras, et nous serons peut-être em-
barrassés pour la faire aussi vite que les autres années. Il
faudra suppléer à beaucoup d'absences de mes vignerons ou
de leurs fils, ou aussi de leurs gens, qui ont été se faire tuer,
ou qui sont morts de maladie ou de froid pour une cause qui
leur importait beaucoup moins, à coup sûr, que le bien-être
de leurs vignes et même des miennes !
Je suis revenu de Paris très fatigué; l'Exposition* rend la
capitale bien difficile à habiter en ce moment par ceux qui
aiment leur repos; je ne suis plus fait à ce grand bruit ni
à tout ce mouvement de tous les peuples qui semblent se
précipiter comme en un seul point de leur univers. Je suis
très fier, certainement, du succès que nos grands industriels
remportent; mais je préfère demeurer éloigné du tourbiiibn
au milieu duquel s'accomplissent tant de beaux et merveilleux
spectacle. Cependant , parmi toutes ces choses extraordi-
naires, il en est une qui m'a frappé plus que tout le reste
par son imprévu même. C'est la grande tragédienne ita-
lienne qui donne ses représentations à la salle Ventadour, où
je lui ai vu jouer deux fois la Marie Smart de Schiller et un
drame assez médiocre sur l'épisode de Pià di Tolomei, dont elle
fait une admirable interprétation. Je ne sache rien' qui m'ait,
jusqu'à ce jour, aussi fortement impressionné. Cette femme
se donne tout entière, corps et âme; elle communique sa
flamme pénétrante à un public qui est composé d'éléments
bien divers, mais auquel on n'avait, sans doute, jamais offert le
tableau de tant d'émotions mêlées à de si vifs enthousiasmes.
Je crois avoir répondu, mon cher monsieur, à toutes vos
questions. Je veux espérer que les bains de mer remettront la
santé de vos deux charmantes filles, auxquelles je vous prie
de présenter mes respectueux souvenirs. Recevez pour vous-
même la nouvelle assurance de mes sentiments.
Lamartine.
I. L'Exposition universelle de 1855.
— 0^7 —
Une Vente d'actrice. — Tout le monde a connu au
théâtre M"e Lasseny, qui a été jadis fort belle, très
adulée, très courtisée, très adorée, et qui n'avait qu'un
très médiocre talent d'actrice. Elle était devenue passa-
gèrement étoile, dans les petits théâtres, il y a de cela
vingt-cinq ans. Elle approche donc aujourd'hui de la
cinquantaine. Nous l'avons connue, il y a quelques an-
nées, alors qu'elle habitait un ravissant petit hôtel, au
coin de la rue de Saint-James, à Neuilly, hôtel dont
un comte russe faisait tous les frais. Puis l'âge
est venu, la beauté du diable, qui servait de talent à
Lasseny, a disparu avec la jeunesse ; et, comme la belle
pécheresse dépensait, au jour le jour et sans compter,
le produit de ses charmes, la misère sans doute est ar-
rivée avec l'âge, et aujourd'hui la belle Lasseny, ridée
et vieillie, met en vente, pour vivre, les cadeaux et bé-
néfices de ses belles années!...
Claretie, dans une de ses chroniques, se livre, au sujet
de la vente de M^^° Lasseny, aux amusantes réflexions
que voici :
« Je voudrais pourtant bien savoir pourquoi M^ie Las-
seny vend son mobilier et laisse disperser au vent ses
boiseries, ses meubles de style, ses tapisseries Henri II
et ses croisées garnies de vitraux. Chacune de ces ven-
tes de reines-tapages ressemble à des liquidations ou à
des écroulements. Quel motif les pousse à abandonner
les meubles accoutumés? Nécessité ou fantaisie? Besoin
— 338 —
de retraite, d'argent, coup de tam tam suprême ou coup
de pouce de la misère? Chaque existence de Parisienne
fille d'Eve a, comme toute existence de peintre, po.ur
couronnement — ou pour découronnement — une vente.
« Faire sa vente » équivaut pour elles à <c faire son expo-
sition » pour un maître. Et c'est alors que les contrastes
de la vie parisienne apparaissent curieusement dans ces
étalages d'objets disparates, de bibelots bizarres ou pré-
cieux
C'est par là qu'on voit quel singulier amour des vieil-
leries a envahif possède entièrement ces jolies filles, qui
devraient se moquer si bien du passé, vivant non de
Pair du temps, mais de l'odeur même du temps présent,
humant l'actualité comme le fumet du plat choisi dont
elles se nourrissent, et qui, prises de nostalgies rétrospec-
tives, rêvent de mobiliers gothiques dans leurs petits
hôtels où l'on parle plus volontivis la langue des petits -
théâtres que celle de Froissart. Je ne connais le « mo-
bilier artistique » de Mlle Lasseny que par l'affiche de
la vente, mais je suis étonné — sur l'étiquette — de
ces désignations seigneuriales : « Cheminées monu-
mentales, portes Renaissance , grand orgue forme
gothique... » Un orgue chez M^e Lasseny! Un orgue
pour chanter le Hussard persécuté ou les refrains de
cafés-concerts! Je m'imagine un orgue chez Gounod et
le maestro de Rédemption laissant sortir ses prières et
ses plaintes des longs tuyaux sacrés. Mais chez M^e Las-
— 339 —
seny, un orgue ! C'est là comme un paradoxe à l'état
de meuble. »
Le Festival Pasdeloup, -- Le 3 1 mai un grand festival
au bénéfice de M. Pasdeloup, le regretté chef d'orchestre
des Concerts populaires, a été donné dans la salle des
fêtes du Trocadéro. Ce concert, organisé par les pre-
miers musiciens et compositeurs de ce temps, avait réun
les artistes les plus distingués et les plus illustres de
Paris. Tous les théâtres lyriques, artistes et orchestres,
avaient regardé comme un honneur de figurer dans cette
suprême représentation d'adieux. Les compositeurs vi-
vants des morceaux exécutés ou chantés dirigeaient eux-
mêmes l'orchestre, ou accompagnaient les artistes au
piano.
A la fin de cette belle matinée, à laquelle le bénéficiaire
a pris part, une couronne superbe, roses et œillets, ornée
de rubans orange, a été remise à M. Pasdeloup, et
M. Gounod, étant venu lui donner l'accolade, lui a
adressé les paroles suivantes :
« Mon cher Pasdeloup, mes illustres collègues m'ont
fait l'honneur de me déléguer auprès de toi pour te prier
d'accepter cette couronne, hommage de notre vive sym-
pathie, et pour te remercier des immenses services que,
durant trente années consécutives, tu as rendus à l'art
musical. »
Des applaudissements frénétiques ont accueilli ces
-340-
quelques paroles qui apportaient à Pasdeloup la glo-
rieuse récompense de tant d'années de nobles et excel-
lents services rendus au grand art dont il a été l'une des
plus saillantes oersonnifications.
La recette de ce magnifique festival a éié de
67,785 francs, plus 20,000 francs de location de loges,
soit près de 90,000 francs, sur lesquels il y a à peine
à prélever une dizaine de mille francs de frais.
PETITE GAZETTE. — La famille de notre ami Edouard
Dentu vient de réunir dans une élégante plaquette in-8'' de
108 pages les principaux articles publiés dans les journaux
de Paris, de la province et de l'étranger, à propos de la
mort de cet éditeur si regretté. En tête de cette plaquette
figure un excellent portrait de Dentu, d'une ressemblance
absolument exacte et qui a été gravé par M. Le Nain.
— Le Théâtre-Italien a opéré sa clôture annuelle le 3i mai.
Il résulte du bilan de la saison terminée que soixante-treize
représentations ont été données, qui ont produit 1,109,281 fr.,
soit une moyenne de 1 5,195 fr. 62 c. par soirée. C'est là un
résultat d'un excellent augure pour l'avenir, la réfection de
la salle, qui a compté pour un gros chiffre dans les dépenses
de cette année, ne devant plus figurer dans celles de la saison
prochaine.
Nécrologie. — 21 mai. — Salomon-Louis Hymans,
l'un des écrivains les plus distingués de la Belgique, auteur
de nombreux travaux historiques et politiques, Hymans fut
député de Bruxelles, de 1859 à 1868. Il était né en 1829.
24. — Le général de division Guiod, qui a commandé en
chef l'artillerie de l'armée de la défense, pendant le siège de
Paris.
— 341 —
2$. — Le célèbre graveur Paolo Mercuri, décédé à Bucha-
rest à l'âge de quatre-vingts ans. Des trois plus illustres
graveurs de ce siècle, Calamatta, Mercuri et Henriquel-
Dupont, ce dernier survit seul aujourd'hui.
27. — Notre confrère Léon Chapron, en dernier lieu
collaborateur de l'Evénement. Il avait été avocat avant de
devenir journaliste. Il a successivement écrit au Gaulois, au
Figaro et au G/7 Blas. Un certain nombre de ses meilleures
chroniques ont été réunies en un volume intitulé : Le long
des rues. La mort de cet écrivain si fin et si distingué est une
perte très sensible pour le journalisme parisien.
27. — L'abbé Menu, licencié es lettres, docteur en théo-
logie, premier aumônier du lycée Louis-le-Grand.
28. — Le comte d'Haussonville, membre de l'Académie
française (1869), sénateur inamovible (1878), beau-frère du
duc de Broglie. Il était né à Paris le 27 mai 1809.
29. — Le docteur Blondeau, secrétaire et rédacteur du
journal le Progrès médical; il n'avait que quarante ans.
7 juin. — Ernest Jaime, fécond auteur dramatique, décédé
à «.l'âge d'environ quatre-vingts ans. Il était père d'Adol-
phe Jaime, vaudevilliste comme lui. Ernest Jaime a colla-
boré à beaucoup plus de pièces qu'il n'en a signé seul.
Il était l'un des auteurs du célèbre vaudeville le Chevreuil.
Il a été longtemps commissaire central de la police à Ver-
sailles.
VARIÉTÉS
LETTRES INÉDITES D^AIMÉE DESCLÉE
M. Alexandre Dumas fils vient de publier, dans la Nouvelle
Revue, des détails pleins d'intérêt sur les débuts de Desclée au
Gymnase, et [il reproduit dans son étude quelques lettres qui
— 342 —
lui ont été adressées par la grande comédienne. Nous repro-
duisons les suivantes.
Cette lettre a été écrite au lendemain de la première repré-
sentation de Frou-Frou au Gymnase (30 octobre 1869).
C'est fini. Ouf! J'avais de belles robes de toutes les
couleurs, une aigrette dans les cheveux qui me faisait
ressembler à un petit chien savant. La salle archi-pleine.
On m'a sifflée au premier acte, et on m'a fait une ova-
tion au cinquième. Je me suis tâtée toute la soirée pour
me trouver une pulsation de plus; rien, calme plat. Ni
inquiétude, ni peur, ni joie; rien. Ainsi je n'aurai été
qu'ébauchée, et déjà je suis finie. Pauvre moi ! Enfin le
directeur m'a dit : « C'est aussi bien que Rose. )> C'est
gros cela. Il voulait me faire signer une prolongation
séance tenante. Et moi, je croyais et je crois encore que
je déplais à ces gens-là, et je m'en moque, car j'ai for-
tement le respect de l'individu, mais je n'ai pas celui de
la foule. Bref, M. Montigny doit vous écrire, parce que,
moi, je ne sais rien au juste, excepté pourtant que j'ai
un plaisir infini à causer avec vous, mon doux confes-
seur. Je vous envoie toutes mes tendresses.
Aimée.
343 —
II
Au moment de signer un nouvel engagement, elle exprime,
dans les termes suivants, ses appréhensions à M. Dumas :
Les Parisiens m'ennuient, car je connais ces maîtres
du monde; ils ne sont ni plus ni moins bêtes que d'au-
tres. Et je ne vous vois plus, c'est le bouquet! Je ne
signerai que si vous me l'ordonnez absolument, et en-
core vous faudra-t-il me tenir la main. Je finirai par
entrer au couvent, voyez-vous, cela est sûr. C'est une
idée fixe, une monomanie. Que fais-je? Pourquoi ce
mouvement, ces combinaisons, ce métier de saltim-
banque, cette existence tout à la fois vide, monotone
et bruyante ? Historier ce pauvre visage qui demande
grâce, faire tomber des mèches sur son nez, comprimer
certaines parties de son corps, en développer certaines
autres, frotter ces ongles que la nature a voulus ternes
et que nous voulons luisants, puis, avec une sorte de
conviction étudiée , réciter de certaines choses des-
quelles on ne pense pas un mot, mentir enfin, tromper
les yeux et les oreilles d'une quantité plus ou moins
considérable de gens pour arriver à les amuser pendant
quelques heures; rétribution à la fin du mois de quoi
payer ses faux chignons : voyons, franchement, où est
le but? Et dire que toutes ces choses me paraîtraient
adorables si je les faisais pour un seul !
— 344 —
III
Le fragment suivant contient un long et chaud remercie-
ment à l'adresse de l'auteur de la Visite de noces :
Savez-vous bien tout ce que je vous dois, ma chère
Providence? D'abord vous m'avez inventée^ puis vous
avez été mon soutien pendant mes nombreux découra-
gements, vous m'avez rendu la dignité, l'estime de
moi-même. Après avoir payé le passage, pauvre Marie
l'Egyptienne, jç. tâtonnais^ je cherchais ma route, vous
me l'avez montrée, vous m'avez indiqué le but et, grâce
à vous, je viens de l'atteindre. Plusieurs personnes,
vous-même m'avez parlé de ma fortune. Je ne sais d'où
peut venir celte fable. Moi riche ! Ce serait illogique.
Est-ce qu'une femme comme moi se fait riche ! Il n'y a
pas d'hommes qui donnent, il y a des femmes qui sa-
vent se faire donner. Je suis pauvre et je m'en vante.
Mais M. Montigny vient de m'envoyer un troisième
engagement avec des conditions superbes. Aussi, plus
de spleen, plus de couvent! Je gagne ma vie! Aussi je
vous aime ! et, je vous en prie, laissez-vous aimer, car
si le pain de chaque jour est assuré, si l'estomac peut
dormir tranquille, son voisin, ce pauvre cœur, traverse
une crise terrible. Ce grand travail, cette dépense de
chaque soir, loin de le fatiguer, le surexcite au con-
traire. Des bouffées d'amour me montent au cerveau.
- 345 -
me grisent, et quelquefois s'arrêtent aux lèvres. J'ai un
besoin de tendresse, de caresses, qui m'épouvante. Ce
petit corps maigre contient d'inépuisables richesses qui
m'étouffent. A qui les donner? Qui les veut? Elles ne
seraient pas appréciées. « Ils ne sont pas dignes de
vous », m'avez-vous dit souvent; je l'ai cru; puis je
m'accusais d'orgueil, de présomption, et je m'efforçais
de descendre jusqu'à un lui quelconque ; mais je m'en
revenais tout de suite, en me rappelant à temps tout ce
que vous m'aviez dit. Enfin, je vous reverrai bientôt, et
vous me soutiendrez, car je suis et veux rester digne de
ce que vous me donnez.
IV
Suit une bien charmante variation sur l'épithète de ce vaga-
bonde » que lui avait infligée Alexandre Dumas :
Vagabonde ! vous m'avez appelée vagabonde. Ce mot
me poursuit. Quand vous parlez, je vous écoute de tou-
tes mes forces, et c'est ce que j'ai de mieux à faire. Je
vous regarde quelquefois avec un sourire bête. C'est à
ce moment-là que vous me faites le plus de mal. Pour-
quoi vagabonde? Vous m'avez fait croire en la comé-
dienne et vous me faites douter de la femme; vraiment
vous bouleversez toutes mes idées. Je me figurais que,
même dans une position irrégulière, on pouvait être
une honnête femme el pas une vagabonde. La vertu
- 346 -
-est de convention, c'est une chose raisonnée, mais
l'honnêteté est instinctive. Alors les -femmes qu'on
n'épouse pas doivent toutes rester vierges? Oui, j'avais
l'honnêteté instinctive. Je n'étais que chasteté. Ce qu'on
m'a fait souffrir depuis ma première robe décolletée jus-
qu'au reste! Je suis maintenant de l'autre côté du ruis-
seau, flétrie, meurtrie, souillée, mais immuable. Ceux
qui auront subi la torture seront-ils moins bien reçus
là-haut parce qu'ils seront couverts de plaies et de cica-
trices ? J^ai subi la torture, voilà tout. La preuve? La
preuve, c'est mon cinquième étage et mon piano d'oc-
casion. Maintenant, oui, je vous l'ai avoué; j'arrivais
à Naples, un pays nouveau; j'avais déposé ma robe
empoisonnée à la frontière; il me semblait que je re-
naissais; mes premiers succès m'enivraient. Il était
beau, il avait l'air si doux! Je n'avais été que vendue,
me donner avait comme un attrait pour moi. Et puis,
pourquoi le regretter? C'est le seul souvenir gracieux
de ma vie. Il est là tout seul, dans une si triste compa-
gnie. Ne me le reprochez pas. Moi, je voudrais que vous
me donniez la main, non comme à une grande comé-
dienne, que m'importe d'être conscrit ou capitaine dans
cette immense armée de saltimbanques? mais comme
une nature saine. Je veux que vous me disiez que je ne
suis pas une vagabonde, que vous me disiez que les mi-
sérables qui m'ont violée, profanée, ne valent pas la
poussière que fait ma traîne.
H7
Voici une adorable lettre écrite à son « confesseur», —
c'est ainsi qu'elle appelle Alexandre Dumas, — et qui con-
tient, en effet, dans ses dernières lignes, l'aveu d'une chute,
d'une faiblesse si l'on veut, mais si délicatement et si finement
avouée!...
Voilà comment c'est arrivé. J^avais un serin, un mo-
deste serin, je l'appelais Tamberlick. Je le trimbalais
de ville en ville, de pays en pays, et cela m'amusait
beaucoup de regarder cette petite créature qui ne s'ar-
rêtait de manger que pour chanter et de chanter que
pour manger : ces deux occupations entremêlées de pe-
tits mouvements aussi gracieux qu'inutiles. Un jour on
avait oublié de bien fermer la mangeoire, et le petit im-
bécile est parti. Que lui manquait-il cependant? Je lui
avais tout prodigué, des graines, de la distraction, des
voyages, ma tendresse, enfin que lui manquait-il? La
liberté, me répondront ces messieurs. Eh bien, il l'a
maintenant. Qu'en font-ils, eux et lui ? Lui, aura été dé-
voré par les gros oiseaux, à moins qu'il n'ait eu la
chance d'entrer chez un nouveau maître par une fenêtre
ouverte. Où est la fenêtre ouverte, mon Dieu, qui nous
sauvera des gros oiseaux? Pendant deux jours je suis
restée seule, triste, la maison était silencieuse. Alors,
je me suis mise en campagne. J'ai été acheter une
grande cage. J'y ai mis d'abord un beau canari tout en
~ 348 —
or, avec un beau jabot, haut sur pattes, un peu bossu,
enfin le grand cachet : de quoi faire enrager l'autre s'il
revenait. Puis un bel oiseau bleu, cela s'appelle un
ministre. Puis deux beaux petits gris avec le ventre et
le bec rouges, puis deux toutes petites perruches vertes,
complètement vertes : on dirait deux feuilles qui vous
regardent. Puis une amarante, puis un bouton-d'or^
puis un mozambique, etc. Dans le premier temps, il y
avait des querelles, et j'ai dû en séparer quelques-uns.
Dame 1 je me mettais à leur place. Cela m'ennuierait
tant d'être enfermée avec un oiseau qui me déplairait.
Enfin_, je courais les quais, les boulevards^ pour com-
pléter ma volière, quand je rencontre M... qui me dit :
« Vous êtes toujours seule, vous devez vous ennuyer à
mourir, venez donc dîner avec moi, en camarade, sans
façon. » J'accepte, je m'ennuie tant! M... n'était pas
seul. Après dîner on m'a menée au spectacle. Enfin,
mon doux confesseur, je ne suis plus un ange
Il est magnifique, par exemple, grand comme vous,
blond, barbe légère, fort, vigoureux. Peut-être n'a-t-il
rien inventé, mais on ne lui en a peut-être pas laissé le
temps. Il est de ce monde que l'on appelle le meilleur;
il sait le nom de toutes les femmes de chambre de ces
dames. Nous sortons toujours d'une boîte, nous sommes
pommadé, parfumé, astiqué dès l'aurore. Voici son der-
nier mot : « Mais vous me parlez toujours comme aune
drôlesse, vous avez Tair d'un homme du monde qui
— 349 -
rougit de sa liaison avec une fille. » Pauvre cher! s'il
se figure que je lui pardonnerai jamais mon infamie.
Maintenant je crois que la chasteté est incompatible
avec ma profession. Et puis, vrai, j'étais trop maigre.
A force de vouloir m'éihérer, je devenais diaphane.
J'aurais fini par être impalpable... Mais il y a un moyen,
un seul, d'en finir avec toutes ces choses burlesques et
navrantes. Pas de demi-mesures, pas de transactions,
liquidation complète. Donnez-moi l'adresse du refuge
Sainte-Anne et j'y accepte l'emploi le plus infime. Ce
n'est pas une boutade; essayez. J'y vais demain, sans
fièvre, sans tristesse et sans regrets. Si 1 celui de ne pas
interpréter la petite merveille qu'on m'a fait lire derniè-
rement, mais celle-là est assez forte pour se passer de
mon aide.
VI
M. Dumas donne encore deux lettres, non à lui adressées,
mais qui se rapportent à cette liaison avec l'inconnu de
Naples dont il est parlé ci-dessus. Ces lettres font partie de
la correspondance léguée à M. Dumas par Desclée.
Un soir j'étais près de toi, bien près, et je ne sais
quelle idée, quel souvenir, m'avaient fait monter quel-
ques paroles un peu amères du cœur jusqu'aux lèvres.
Au lieu de me consoler ou de chercher à t'expliquer ce
qui se passait en moi, tu m'as simplement fait voir que,
si je continuais, je finirais par t'impatienter. Ah! la
— 35o -
vilaine race que les hommes! Moi qui les détestais,
tiens, jeté déteste. Le crois-tu? Non! Eh bien, tuas
tort, c'est très vrai. Tu ne me rends pas la millième
partie de ce que je te donne. Pour toi, moi, je ferais tout
au monde; pour me faire plaisir, traverserais-tu la rue
avec un paquet sous le bras? Non, tu aurais peur d"'être
ridicule. J'ai de l'amenume plein le cœur, ce soir : mon
pauvre ami, il faut me pardonner. Laisse-moi verser sur
toi le trop-plein de mon cœur, et laisse-moi te dire ce
que celte soirée a d^horrible pour moi. G... m'a menée
au théâtre, à l'Opéra; on jouait Lucie. J'ai d'abord hor-
riblement souffert en entendant ces airs charmants, ces
pleurs d'amour, que j'avais entendus avec toi il y a à
peine quinze jours. Je me reportais à ***. D... était près
de moi. J'avais des marguerites bleues dans les cheveux.
Pendant un instant, l'illusion a été complète. Quand je
suis retombée dans la réalité, je me suis senti le cœur
serré comme dans un étau ; l'air me manquait, j'étouf-
fais, et j'aurais donné joyeusement dix ans de ma vie
pour être transportée près de toi. Nous étions dans
l'avant-scène des lions de la ville. Ces messieurs sont
arrivés l'un après l'autre ; on me présentait à eux, on
me les présentait, puis ils Recouchaient sur les fauteuils,
se vautraient sur les divans et se moquaient de tous ces
pauvres artistes. Une tenue indécente, des propos obs-
cènes, des façons grossières, me détaillant, cherchant
à voir ma taille, mon pied, comme pour un cheval à
vendre. J'ai souffert le martyre; quelle honte! quel
dégoût ! Ta petite femme, celle que tu avais purifiée
avec ton amour, salie, souillée, humiliée, insultée!
Mais maintenant je suis seule, mes nerfs se détendent,
je puis pleurer, et j'en profite.
VII
J'apprends à l'instant que vous vous mariez, mon
cher enfant ; vous avez raison. Plus je vieillis, plus je
vois que décidément il faut être deux; ce fardeau de la
vie est trop lourd à porter seul. Soyez heureux, mon
bien cher ami. C'est le vœu le plus sincère que j'aurai
formé ! Vous le serez, car vous êtes bon, et elle doit
être intelligente ! mais c'est une vie nouvelle ; il vous
faut effacer tout ce qui est derrière vous. Vous ne pou-
vez garder notre correspondance. Ce serait un crime de
la relire seul; vous ne pouvez la lui montrer; qu'en
ferez-vous? Voulez-vous me renvoyer toutes ces choses
d'autrefois qui resteront sacrées pour moi? Vous allez
avoir de beaux petits enfants que vous adorerez, un
intérieur, désaffections de toutes sortes; ce petit roman
de notre première jeunesse sera vite oublié. Moi, pauvre
vieille, pauvre saltimbanque, obligée quand même de
faire rire les autres, j'aurai un bonheur infini à relire
tout cela. Je vous le demande^ au besoin, je vous en
i-_^ prie, renvoyez-moi toutes ces lettres. N'en ouvrez
- 352 —
aucune, vous hésiteriez; dans la situation actuelle,
ce serait mal. Puis, si vous y consentez, nous ne nous
oublierons pas; nous nous imaginerons avoir fait la
guerre ensemble, et, de temps en temps, on se donnera
de ses nouvelles comme de vieux camarades. Est-ce
dit? Je vous serre les deux mains vigoureusement
comme un homme !
Aimée.
L'étude de M. Dumas, qui sert de cadre à cette intéres-
sante correspondance, se termine de la manière suivante :
« Dix ans se sont écoulés depuis cette mort. En me
servant aujourd'hui de quelques-unes des lettres que
cette personne exceptionnelle a écrites, j^ai pour seul
but d'expliquer celle qui les écrivait, de montrer qu'elle
revivait, sous des formes diverses, tous ses sentiments,
toutes ses émotions, toutes ses douleurs, tous ses sou-
venirs de femme, dans chacune des œuvres qu'elle
interprétait. Je voudrais aussi faire une place tout à fait
à part, dans l'esprit de ceux qui me lisent, à cette
artiste, unique en son genre, qui, semblable aux mar-
tyres chrétiennes, aura d'autant plus chanté que les
tortures auront été plus grandes. »
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338.
; GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 12 — 3o juin 1884
SOMMAIRE.
La Quinzaine : Le colonel Tcheng-Ki-Tong. — Lettres auto-
graphes, M. Charavay. — Théâtres : Comédie-Française, Ambigu,
Opéra-Comique.
Varia : Le Divorce au théâtre. — La Cataracte de Sarcey, —
Wagner jugé par Gounod. — Une Ballade du temps présent. —
Un Curieux Testament. — La Rue Sarah-Bernhardt. — Lord et Lady
Byron à table, — Vers inédits d'Arnal. — Un Curé chasseur. — Ré-
clame américaine. — Curieux Billet d'About. — Une Cour d'ainour.
Les Mots de la quinzaine.
Petite Gazette. — Nécrologie.
La Quinzaine. — C'est le colonel chinois Tcheng-
Ki-Tong, attaché militaire à l'ambassade du Céleste
Empire à Paris, qui est le héros du jour. Ce colonel
est un lettré de premier ordre; il parle, et surtout il écrit
le français avec une connaissance de notre langue, une
verve, un esprit de critique et d'observation que beau-
coup de no^ écrivains, même parmi les meilleurs, pour-
raient lui envier. Il vient de publier coup sur coup,
I. — 1884. 2?
• - 354 -
dans trois numéros successifs de la Revue des Deux
Mondes, une série d'articles sur la Chine et les Chinois,
qui composent une étude des plus curieuses et du plus
vif intérêt sur les mœurs, les coutumes , le gouverne-
ment, l'éducation, en un mot sur tout ce qui constitue
la vie sociale et politique en Chine. Dans cette étude,
écrite d'un style si piquant et si pittoresque, le colonel
chinois compare les mœurs et les usages de son pays
aux usages et aux mœurs de l'Europe, et particuliè-
rement aux nôtres_, puisqu'il séjourne depuis longtemps
chez nous. Et ce n'est, comme bien vous pensez, ni à
nos mœurs ni à nos usages que ce lettré chinois donne
la préférence. Il nous raille habilement et finement en
opposant les progrès de la civilisation de son pays à
ceux qu'a faits le nôtre, et il prétend nous démontrer
que, tout en ayant l'air d'être demeurée stationnaire,
ia Chine nous est supérieure en un bien grand nombre
de points et de questions.
Ainsi, comparant l'Orient et l'Occident, Tcheng-Ki-
Tong conclut que les Chinois, n'ayant imité personne,
possèdent seuls une civilisation originale et forment un
monde à part dans l'univers. Ce sont eux « qui ont in-
venté la poudre, l'imprimerie et la boussole, la soie et
la porcelaine ». L'Occident n'a fait que perfectionner
les inventions de POrient, que les Arabes lui ont trans-
mises. Enfin, si la Chine ne cherche pas le progrès
comme l'Europe, c'est qu'elle croit avoir atteint l'a-
— 355 -
pogée de la civilisation. On voit que le colonel chinois
n'est pas modeste pour ce qui concerne son pays; le
patriotisme national lentraîne peut-être un peu loin, et
un certain nombre de ses opinions, — telles que celle que
nous venons de citer, — paraîtront surtout paradoxales.
Le colonel entre dans les moindres détails de critique
pour ce qui concerne nos habitudes rapprochées de
celles de son pays. C'est dans ces tableaux compara-
tifs qu'éclate surtout sa verve malicieuse et plaisante.
Il nous passe au crible et nous écorche tout vifs! Et
comme il exalte les siens à nos dépens! Parlant des
distractions et des plaisirs de la haute société dans les
deux pays, le malin colonel décrit de la manière sui-
vante une de nos soirées officielles :
« Les personnes composant la classe la plus distin-
guée, lorsqu'elles sont admises en présence du chef de
l'État, ne se mettent pas à table, mais s'y précipitent
avec une furie guerrière. Celte scène pourrait s'appeler
la mêlée des habits noirs. C'est une masse compacte,
véritable chaos de dos noirs sur lesquels pendent des
têtes chauves enveloppées dans des cols empesés. Ces
têtes font des mouvements indéfinissables, marquant les
progrès de l'entassement; puis les bras qui se lèvent,
les mains qui approchent du but et parviennent à saisir
le mets délicat si avidement désiré et qui arrive enfin,
à moitié écrasé, dans la bouche de son heureux vain-
queur. Ce premier succès enhardit l'appétit. Cette fois.
— 356 —
la coupe arrive jusqu'aux lèvres, et la bouche et « les
poches » se bourrent simultanément de friandises habi-
tuées à ne se rencontrer que dans les recoins les plus
cachés de Testomac. Tel est le monde vu de dos.
Voici maintenant le monde vu de face, car
Ce n'est pas tout de boire,
Il faut sortir d'ici.
« Au premier plan s'agite toujours la masse des dos
noirs. Ce sont ceux qui ne sont pas encore arrivés, mais
qui luttent encore et qui poussent toujours. Plus loin
les satisfaits, serrés \ë long des tables, opèrent un mou-
vement tournant ; leur masse imposante s'ébranle; on
se foule, on s'écrase, et on sort de cette mêlée bosselé,
défoncé, moulu... mais repu! Je ne parle pas de ceux
qui restent, car il en est qui ont assez d'estomac pour
se faire prier — poliment — par les domestiques de
céder la place aux autres. Je n'ai jamais été à un bal
sans assister à cette bataille. «
On conviendra que ce tableau, exagéré à dessein, est
cependant vrai en certains points. Mais le colonel tire
de ce récit fantaisiste des conséquences extraordinaires,
et nous représente comme une nation de gourmands
perpétuellement attablés devant d'éternels banquets! En
revanche, il nous dépeint l'attitude correcte des Chi-
nois de haut rang dans des occasions semblables. En
Chine tout se fait solennellement et régulièrement; ja-
— 037 -
mais d'incartades ni d'extravagances. Dans le monde, à
dîner, en soirée, au théâtre, le Chinois est toujours digne
et conserve sa tenue ; il ne s'écarte en aucune circon-
stance de la ligne droite tracée par les règles immua-
bles qui viennent des ancêtres, et on ne l'accusera
jamais de se précipiter « avec une furie guerrière » à
l'assaut d'un buffet !
Mais ce n'est là que l'un des petits côtés de l'étude
de Tcheng-Ki-Tong ; ce fm lettré sait allier heureuse-
ment l'observation sérieuse à la critique plaisante, et
nous ne saurions trop répéter que la belle et intéres-
sante relation critique qu'il vient de publier dans la
Revue des Deux-Mondes est un travail absolument re-
marquable, bien qu'écrit avec une sorte de partialité
qu'il était difficile à l'auteur d'écarter de son esprit et
en quelque sorte de sa plume. Nous n'avions jusqu'a-
lors sur la Chine, au point de vue de la vie intime et
personnelle de ses habitants, que des renseignements
souvent trop superficiels et trop sommaires. Le colonel
nous fait pénétrer cette fois dans les moindres recoins
de l'existence privée de ses compatriotes rapprochée
si spirituellement par lui des travers qu'il a étudiés dans
la nôtre.
Un rédacteur du Temps, qui connaît le colonel
Tcheng-Ki-Tong, a donné de lui le portrait suivant,
qu'il est intéressant de conserver ici :
« Le colonel a bien le type chinois, avec ses pom-
- 358 —
mettes saillantes et la ligne des yeux légèrement obli-
que; le regard est franc, la bouche spirituelle, ornée
d'une splendide rangée de dents qui a dû faire envie à
plus d'une des charmantes et spirituelles interlocutrices
dont il parle avec tant de plaisir. Il est de petite
taille. Est-ce par coquetterie qu'à Paris il porte con-
stamment le costume chinois, qui le fait paraître plus
grand qu'il n'est? Habillé à l'européenne, il toiserait
au-dessous de la moyenne, ce qui ne l'empêche pas
d'être parfaitement charpenté, et, s'il était Français, il
ne serait certainement exempt du service militaire,
ni pour défaut de taille, ni pour faiblesse de consti-
tution.
Inutile de dire que l'écrivain si original de la Revue
des Deux-Mondes parle le français avec un accent et une
pureté qui défient toute critique. Comme beaucoup
d'étrangers qui ont appris le français à bonne école et
qui ont beaucoup lu, il emploie fréquemment des ex-
pressions choisies et toujours justes, prouvant ainsi
qu'il a mis en application les préceptes qu'il recom-
mande aux étudiants.
C'est à l'arsenal de Fou-Tcheou que le colonel a en-
trepris l'étude de la langue française, et l'on peut juger
à quel point il s'est perfectionné. »
Lettres autographes. — M. Etienne Charavay vient
de continuer à l'hôtel de la rue Drouot la vente de la
— jSq —
fameuse collection d'autographes de M. Alfred Bovet.
Nous avons déjà signalé à nos lecteurs la première par-
tie de cette vente, qui comprenait quatre séries; on a
vendu, du 19 au 21 juin, les deux séries suivantes (sa-
vants et explorateurs, — poètes et prosateurs).
La collection Bovet a une importance de premier
ordre, parce qu'elle contient pour le même objet des
autographes de personnages de tous les pays : savants
ou poètes français, anglais, russes, etc.. Nous emprun-
terons au précieux catalogue de la partie de cette rare
collection qu'on vient de vendre les deux documents
qui suivent et qui sont inédits. — Voici tout d'abord
une remarquable lettre de Victor Hugo, simplement si-
gnée Victor, et dans laquelle il annonce à Lamennais
son prochain mariage :
A M. de Lamennais.
A La chênaie.
Ce mardi 18 octobre 1822.
Il faut que je vous écrive, mon illustre ami. Je vais être
heureux : il manquerait quelque chose à mon bonheur si vous
n'en étiez le premier informé. Je vais me marier. Je voudrais
plus que jamais que vous fussiez à Paris pour connaître l'ange
qui va réaliser tous mes rêves de vertu et de félicité.
Je n'ai point osé vous parler jusqu'ici, cher ami, de ce qui
remplit mon existence. Tout mon avenir était encore en
question, et je devais respecter un secret qui n'était pas le
mien seulement,, je craignais d'ailleurs de blesser votre austé-
— 36o —
rite sublime par l'aveu d'une passion indomptable, quoique pure
et innocente, mais aujourd'hui que tout se réunit pour me faire
un bonheur selon ma volonté, je ne doute pas que tout ce qu'il y
a de tendre dans votre âme ne s'intéresse à un amour aussi
ancien que moi, à un amour né dans les premiers jeux de'
l'enfance et développé par les premières affections de la jeu-
nesse. Je vous ai dit plusieurs fois, mon noble ami, que, s'il
y avait quelque dignité et quelque chasteté dans ma vie, ce
n'était pas à moi que je le devais. Je sens profondément que
je ne suis rien par moi-même. Je tâche de n'être pas indigne
de la mère que j'ai perdue et de l'épouse que je vais obtenir:
voilà tout. Quelque chose me dit au fond du cœur, mon ami,
que vous me comprendrez. Il me semble que je vous com-
prends si bien!
Adieu, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre
admirable travail. J'espère que vous vous portez toujours bien;
soignez une santé si précieuse à la société qui est en vérité
toujours bien malade. Adieu donc, cher et respectable ami,
pourquoi êtes-vous absent?... — Adieu, je vous embrasse
con'ime je vous aime.
Victor.
Suit un fragment de lettre de Guizot oià se trouve une
bien intéressante appréciation du génie de Shakespeare :
Shakespeare excelle à voir les sentiments humains tels qu'ils
sont réellement dans la nature, sans préméditation, sans travail
de l'homme sur lui-même, naïfs et impétueux, mêlés de bien
et de mal, d'instincts vulgaires, d'élans sublimes, comme l'est
l'âme humaine dans son état primitif et spontané. Quoi de plus
vrai que l'amour de Roméo et de Juliette, cet amour si
jeune, si vif, si irréfléchi, plein à la fois de passion physique et
de tendresse morale, abandonné sans mesure et pourtant sans
— 36i —
grossièreté, parce que les délicatesses du cœur s'unissent
partout à l'emportement des sens! 11 n'y a là rien de subtil ni
de factice, ni de spirituellement arrangé par le poète; ce n'est
ni l'amour pur des imaginations pieusement exaltées, ni l'amour
licencieux des vies blasées et perverties; c'est l'amour lui-
même, l'amour tout entier, involontaire et souverain, sans
contrainte et sans corruption, tel qu'il éclate, à l'entrée de la
jeunesse, dans le cœur de l'homme, à la fois simple et divers
comme Dieu l'a fait.
Roméo et Julielte est vraiment la tragédie de l'amour,
comme Othello celle de la jalousie et Macbeth celle de l'am-
bition.
GUIZOT.
Mai 1852.
La lettre de M. de Lesseps qui suit ne fait pas partie
de la collection Bovet; elle appartient au riche cabinet
de M. Badin, dont nos lecteurs ont déj^ tant de fois
profité. Elle est complètement inédite, et la question
égyptienne, à laquelle est si intimement mêlé l'avenir du
canal de Suez, lui donne un vif intérêt d'actualité :
château de La Chênaie, commune de Guilly (Indre),
26 août 1855.
Monsieur,
Je reçois à la campagne la lettre obligeante que vous m'avez
fait l'honneur de m'adresser le 23. Je charge mon secrétaire,
M. Paul Reynier, de vous apporter ma réponse et de s'entendre
avec vous et avec M. Bonneau sur ce qu'il vous conviendra de
publier dans la Revue contemporaine. Comme ma brochure va
— 362 —
maintenant paraître dans trois ou quatre jours, je pense qu'il
ne pourra être plus question- que d'un article de critique dans
lequel M. Bonneau, qui possède déjà si bien la matière, sera
en mesure par mes informations d'ajouter de nouveaux ren-
seignements. J'envoie à M. Reynier une note sur ce qui me
semble être de nature à intéresser vos lecteurs, et si l'on avait
des questions à me poser, en vingt-quatre heures on aurait ma
réponse.
Je mentionne dans la dernière partie de ma brochure, dont
vous n'avez pas les épreuves, les excellenls articles de M. Bon-
neau qui ont paru postérieurement au mémoire des ingénieurs
du vice-roi et aux autres documents que j'ai analysés dans
mon exposé. Ces articles ont été très appréciés en Egypte, et
vous avez pu remarquer que la Patrie du 5 août, sur des in-
dications que j'avais données à un de mes amis, les a cités avec
l'éloge qu'ils méritent. Je profite avec plaisir de l'occasion qui
se présente pour moi d'en faire mes très sincères compliments
à M. Bonneau; car dans un moment oii toute la presse fran-
çaise ne faisait que répéter ce qu'avait publié la Revue des
Deux-Mondes^ d'après des études fort incomplètes ou erro-
nées, il a eu le bon esprit de juger très sainement et très exac-
tement la question.
Voici d'ailleurs ce que le vice-roi d'Egypte a déclaré dans
les dernières instructions qu'il m'a données au moment de mon
départ d'Egypte :
« Après avoir passé en revue les nombreux projets pré-
sentés aux gouvernements ou au public depuis plus de cin-
quante ans, je laisse toute liberté d'appliquer les moyens que
la science reconnaîtra les meilleurs pour faire communiquer
entre elles la mer Rouge et la Méditerranée par la coupure de
Vislhme de Suez^ sur tel ou tel point de l'isthme, à l'est du
cours du Nil, mais j'ai déclaré que je n'autoriserai pas la
Compagnie du grand canal maritime de Suez à adopter un
tracé qui aurait pour point de départ la côte de la Méditer-
1
— 363 —
ranée à l'ouest de îa branche de Damiette, et qui traverserait
le cours du Nil. »
A mon retour à Paris, je serai heureux de faire votre con-
naissance personnelle; en attendant, je me félicite d'être en re-
lation avec vous, et je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expres-
sion de mes sentiments les plus distingués.
Ferd. de Lesseps.
Théâtres. — M^^ Paul Mounet a continué, le 20 juin,
ses débuts à la Comédie-Française dans le rôle de Cly-
temnestre à'Iphigénie en AuUde, l'une des moins heu-
reuses tragédies de Racine et qu'on ne joue, d'ailleurs,
^ue de très loin en très loin. Le rôle est ingrat, et
Mi^e Mounet, nous regrettons de le dire , n'a pas été
supérieure à son rôle. La tendresse et la douceur ne
sont pas son fait : elle est meilleure dans les passages
de force et d'éclat. M"e Bruck n'a pas non plus mené à
bien la nouvelle incursion qu'elle faisait, ce même soir,
dans le domaine tragique. Mais au moins elle peut
prendre sa revanche dans le genre comique; son char-
mant succès dans Chérubin, du Mariage de Figaro, en
est la meilleure preuve. Mounet-Sully est un superbe
Achille, et Maubant, Silvain et M^e Dudlay, qui jouent
les autres rô!es d'Iphigénie^ représentent avec lui les têtes
de colonnes de la troupe tragique à la Comédie-Fran-
çaise.
En somme, cette représentation démontre une fois de
plus la décadence actuelle de la tragédie. Il faudrait
— 304 —
une Rachel ou un Talma pour galvaniser quelque peu
ce genre solennel et sublime, mais classiquement en-
nuyeux. La Comédie-Française se doit cependant à
elle-même de ne pas le laisser par trop péricliter; elle a
donc cent fois raison d'entretenir au moins la tradition
de la tragédie sur son illustre scène, ne serait-ce que par
des représentations intermittentes, bien qu'elles ne doi-
vent guère contribuer à grossir la caisse du théâtre.
— A l'Ambigu, fermé pour le moment au répertoire
dramatique, une troupe de passage nous a donné, le
1 1 juin , la première représentation d'une opérette en
3 actes, les Trois Devins, de MM. Hennequin et Vala-
brègue, musique de M. Ed. Okolowicz. La pièce est
fort gaie, et M^^e Desclauzas en joue le principal rôîe
(Christine) avec une verve excessive. C'est bien le cas
de dire, en présence de la faiblesse du reste de la troupe,
que cette excellente artiste remplit le théâtre à elle toute
seule ! La musique de M. Okolowicz n'a rien de nou-
veau, mais elle est bien faite, gaie et vivante, toujours
en situation; elle a, en un mot, toutes les qualités d'une
musique d'opérette, c'est-à-dire plus de forme que de
fond!
— L'Opéra-Comique a procédé, le 24 de ce mois, à
sa liquidation annuelle d'opéras en un acte. Le privilège
du théâtre obligeant M. Carvalho à représenter un
certain nombre de petits actes de compositeurs plus ou
moins connus et nouveaux, le directeur de l'Opéra-
— 365 —
Comique ne s'exécute, en cette circonstance, que con-
traint et forcé, et à la dernière limite. Il est vrai que les
œuvres qu'il donne ainsi, in extremis, ne survivent
presque jamais aux trois soirées que M. Carvalho est
tenu de leur consacrer.
Donc, le 24 juin, M. Carvalho nous a servi dans une
seule soirée les trois opéras-comiques en un acte dont
voici les titres :
1° Le Baiser, paroles de M. Henri Gillet, musique de
M. Deslandes, artiste de talent, qui a fait jadis repré-
senter un petit acte, Dimanche et Lundi, au théâtre lyrique
de l'Athénée;
2" L'Enclume, paroles de M. Pierre Barbier, musique
de M. Georges Pfeiffer, pianiste distingué. Il faut signa-
ler, dans ce petit acte, une chanson d'enclume très bien
enlevée par M. Belhomme;
3<^ Partie carrée, bouffonnerie espagnole de M. De-
lassus, musique d'un Italien, M. Lavello, qui ne manque
ni d'esprit, ni de facilité, ni de verve surtout. C'est, à
coup sûr, son ouvrage qui a le mieux réussi des trois.
A rencontre de ce que nous disons plus haut, nous
tenons à constater le succès d'un des petits actes donnés
il y a un an ou deux, enfin d'exercice, par M. Carvalho.
Il s'agit du Portrait, opéra-comique de Th. de Lajarte,
qui était représenté pour la 65e fois le soir même où se
jouaient les trois petits actes ci-dessus nommés, aux-
— 366 —
quels, hélas ! ne nous semble pas réservée la même
bonne fortune !
Varia. — Le Divorce au théâtre. — Au moment où le
divorce va être bientôt voté, et complètement voté, il
n'est pas sans intérêt de rechercher quel effet eut la pre-
mière loi de divorce (20 sept. 1792) sur le théâtre; nous
extrayons à ce propos les curieux renseignements qui
suivent du remarquable travail publié par notre ami Henri
Welschinger, sur le théâtre pendant la Révolution :
Voici d'abord le Divorce, comédie de Desfontaines,
représentée le 18 mai 1793 sur le théâtre du Vaudeville.
Dans cette pièce, Isabelle, femme de Germeuil, voudrait
épouser l'abbé de Forlis, qui s'est permis vis-à-vis d'elle
quelques galanteries... Elle l'engage à déterminer son
mari au divorce et elle lui chante :
Mais de mon mari qui vous aime
Je veux que vous restiez l'ami,
Et poliment il faut vous-même
Me demander à mon«<îiari {bis).
L'abbé est stupéfait; mais Isabelle ajoute : « C'est
une attention à laquelle il sera sensible... » L'abbé n'est
pas convaincu. Il disparaît, et les époux se réconcilient.
Pigault-Lebrun, le 20 septembre 1794, fait repré-
senter sur le théâtre de la Cité les Mœurs ou le Divorce,
- 367 -
Forgeot fait l'éloge de la loi de 1792 par le Double
Divorce ou le Bienfait de la loi, comédie représentée le
5 vendémiaire an III (26 septembre 1794), sur le théâ-
tre de l'Egalité, au faubourg Germain.
Barré et Bourgueil attaquent le divorce dan^ le Mur
mitoyen, vaudeville en un acte, représenté sur le théâtre
du Vaudeville le ^ ventôse an IV (22 février 1796).
Nous y trouvons ce couplet :
Du divorce on a fait la loi
Pour les épouses malheureuses;
C'est aux épouses vertueuses
D'en fuir le douloureux emploi.
Et si le Ciel du nom de mère
Vous fit don, ah 1 gardez-vous bien
Entre vos enfants et leur père
D'élever ce mur mitoyen...
Le citoyen Dupont de l'Ille, lui, rend la paix à deux
ménages dans la Double Réconciliationy opéra-vaudeville
en un acte, représeTité sur le théâtre des Jeunes Artistes
le 5 thermidor an IV (23 juillet 1796). C'est là que l'on
chante :
Qui quitt' sa femme pour une autre
Tombe souvent encor plus mal.
Prévost, artiste dramatique et directeur du théâtre
Sans-Prétention, clôt la série des pièces sur le divorce
— 368 —
représentées de 1789 à 1799, par une comédie en trois
actes, représentée le 24 fructidor an IV ( i $ octobre 1 797)
et intitulée : r Utilité du divorce..,
Lisette, la soubrette, indique la morale de la pièce
par ce petit discours final :
« Cette loi du divorce doit répugner à tous les époux
bien unis; mais ce qui nous prouve son utilité, c'est
qu'elle fait rentrer dans le devoir ceux qui pourraient
s'écarter des règles de la bienséance et dégage des
liens de l'esclavage ceux dont les caractères deviennent
incompatibles. Mais, citoyens, si vous voulez suivre
mon avis, c'est de bien réfléchir avant que de former
les nœuds du mariage, afin de ne pas avoir la peine de
les briser après. »
La Cataracte de Sarcey. — Notre excellent ami Sarcey
vient de subir une grave opération, celle de la cataracte.
Il y a déjà bien longtemps, en effet, que Sarcey n'y
voyait plus du tout : sa myopie excessive était même
devenue légendaire. Mais le docteur Maurice Perrin,
l'éminent praticien du Val-de-Grâce, a opéré Sarcey, et
aujourd'hui le malade se porte aussi bien que possible.
About a voulu tenir les lecteurs du XIX^ Siècle au
courant de l'état de santé de son principal collabo-
rateur, et comme Sarcey s'était mis en traitement, pour
son opération, dans la maison connue sous le nom de
Confrérie Jean-de-Dieu, il a intitulé son article : Sarcey
— Sôg —
au couvent. Voici le passage le plus saillant de cette
spirituelle chronique du nouvel académicien :
« Notre ami ne sait pas au juste combien il a
souffert, ni si l'opération a duré plus ou moins d'un
quart de minute. On ne Ta pas chloroformé^ parce que
le chloroforme, en supprimant les mouvements volon-
taires, laisse le champ trop libre aux actions réflexes. Il
se souvient d'être tombé, la chose faite, comme un
bœuf sous la masse du boucher, et il parle d'un anéan-
tissement qui a duré tout près de quarante-huit heures.
Aujourd'hui il est reposé, rassuré, réconcilié avec la vie,
et heureux de savoir que bientôt, probablement dans
une semaine, il verra le soleil et le gaz, son cher gaz
du théâtre, mieux qu'il ne les a jamais vus.
Hier, il s'est fait lire par un ami la moitié de Sapho,
le nouveau roman de Daudet; il compte l'achever lui-
même, sans secours, sinon sans lunettes. La réclusion
qui lui est encore imposée pour quelque temps lui semble
assez douce. Il est soigné de près avec intelligence et
discrétion, et abondamment nourri de bonnes choses
faciles à absorber : ris de veau, cervelles, légumes; le
traitement prescrit par M. Perrin comporte l'interdiction
de mâcher.
Ce qui lui coûte horriblement, à lui que j'ai toujours
connu plus propre et plus soigneux de sa peau que les
cygnes du bois de Boulogne, c'est de ne pouvoir se
lavera grande eau. Il donnerait son royaume, le royaume
*4
— OJO —
de la critique théâtrale, pour un de ces bons bains dont
il abuse malin et soir dans sa maison de la rue de Douai.
« La peau me pique, dit-il ; je sens pousser des cham-
pignons sur ma figure. » La vérité est que je ne lui ai
jamais vu le visage meilleur, l'esprit plus éveillé, le
cœur plus chaud : j'ai trouvé là, dans cette bien-
faisante auberge à vingt francs par jour, tout mon
Sarcey, mon cher, mon bon, mon vieux, mon insépa-
rable Sarcey ! ;>
Wagner jugé par Goiinod. — Un rédacteur de la Noa-
velle Presse libre a eu récemment une conversation mu-
sicale avec Gounod. L'auteur de Faust lui a fait con-
naître de la manière suivante ^ quelle est son opinion
sur Wagner et sur ses œuvres :
« Du vivant de Wagner, on a dit beaucoup trop de mal
de lui, et, maintenant qu'il est mort, on en dit beaucoup
trop de bien. Incontestablement, un homme qui a conçu
des œuvres comme les siennes n'est pas une nature
organisée comme les autres. Qui pourrait nier qu'il a
rendu à la musique d'éminents services? Mais il y a loin
de la constatation légitime de ses grandes et multiples
qualités à une admiration extravagante et sans bornes.
Pour ma part, je ne puis admettre qu'un récitatif continu
I. Nous ne publions ici que les principaux passages de l'article
cité.
- 071 —
soit la mélodie continue. Dans Mozart seul se trouve la
mélodie continue.
« ... Si encore Wagner était tout seul; mais c'est la
bande de ses partisans et de ses imitateurs qui lui fait le
plus grand tort, en ajoutant aux exagérations du maître
les leurs et en s'évertuant à faire sortir un système de tout
cet amalgame. Est-ce que Gluck, Mozart, Beethoven,
Meyerbeer, Auber, ont pensé à des systèmes en écrivant
leurs chefs-d'œuvre? Est-ce que, dans les heures heu-
reuses et bénies où le génie d'un artiste se manifeste, il
est permis de penser aux froides classifications?
«... Lorsque Wagner habitait Paris et qu'il n'y était
pas très heureux, il se plaignit à moi de ce qu'on ne vou-
lait pas représenter ses opéras. Je lui donnai le conseil de
faire d'abord jouer dans un concert les morceaux les plus
remarquables de ses œuvres, et lui vins à ce propos en
aide autant qu'il était en mon pouvoir. Le concert réussit,
et il s'en montra alors fort reconnaissant. Vous savez
quelle a été son attitude vis-à-vis de moi plus tard;
mais, croyez-moi, ce n'est pas sa conduite qui a pu
influencer l'opinion que j'ai de son mérite.
«... On joue Wagner, et il est bon qu'on fasse con-
naître ce qui est beau et éternel dans ses œuvres; mais
je crois difficilement que sa musique puisse s'acclimater
en France Je vois, au contraire, approcher l'heure