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GAZETTE ANECDOTIQ.UE 

NEUVIÈME ANNÉE TOME I 



GAZETTE 

ANECDOTIQ_UE 

LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE 

ET BIBLIOGRAPHIQUE 

PUBLIÉE PAR G. D'HEYLLI 
Paraissant le i5 et le dentier jour de chaque mois 



NEUVIEMK ANNÉK — TOME I 




PARIS 
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES 

Rue Saint-Honoré, 338 

M DCCC LXXXIV 




's^iê'è^ 



GAZETTE ANECDOTIQUE 



N UMÉRO I I 5 



JANVIER I 



884 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Gastebois, Villarceau, Lesueur. — M. Richepin à 
la scène. — Exposition de Manet. — Tiiéâtres : Italiens, Bouffes- 
Parisiens. 

Varia : Un Poète oublié. — Un Sonnet de charité. — Malice alle- 
mande. — Quatre femmes dans le tas. — Curieux certificat de roya- 
lisme. 

Les Mots de la Quinzaine. 

Variétés : Lettres inédites de Rachel. — Deux lettres de Louis 
Veuillot. 



La Q^uinzaine. — L'année 1883 a fini tristement ; 
Tannée 1 884 commence de même ; tout est triste au- 
tour de nous. Ces premières heures de l'année nouvelle 
ont été marquées par la part indirecte, mais intime et 
personnelle, que nous avons prise à un tragique événe- 
ment, dont tout Paris s'est entretenu un moment, et 
qu'un fait divers des journaux lui a annoncé en quelques 
lignes. 

Un jeune homme de vingt ans, élève de l'école de 
Saint-Cyr, Jacques-Ferdinand Gastebois, était sorti en 
congé chez ses parents, rue de Babylone, 60, à Tocca- 



2 — 



sion du jour de l'an. Le dimanche 30 décembre, il 
dînait dans notre famille, avec nous-même et nos en- 
fants. Le soir, il rentrait un peu après onze heures. Vers 
quatre heures du matin sa mère et sa sœur, qui cou- 
chaient dans la chambre voisine de la sienne, entendent 
chez lui un grand bruit de meubles renversés et de 
vitres brisées : elles accourent. Le malheureux enfant, 
pris d'un accès de somnambulisme^ s'était précipité dans 
la rue de la hauteur d'un quatrième étage. Dans l'effort 
violent qu'il avait dû faire, en proie à une hallucination 
inconsciente, il avait passé à travers la vitre sans même 
avoir ouvert la fenêtre. Un moment après, des soldats 
de la caserne voisine remontaient son corps inerte et 
sans vie : des sergents de ville, le commissaire de police 
accouraient, s'installaient dans l'appartement où se trou- 
vaient seulement trois femmes affolées de douleur, la 
mère, la sœur et la grand'mère du pauvre mort. Celle-ci 
a plus de quatre-vingts ans ! Pas un homme auprès d'elles, 
à cette heure matinale, pour les secourir et les aider. 
M. Gastebois père, qui était sous-chef au ministère du 
commerce, était mort lui-même, à la fin du mois de 
juin précédent, d'une manière également imprévue et 
subite. 

Quel tableau lugubre et poignant que celui de cet 
intérieur si cruellement troublé, avant les premières 
heures du jour, par l'épouvantable événement ! Le com- 
missaire de police verbalise, interroge, cherche à devi- 



— 3 — 

ner et même à suspecter les causes de cette fin horrible 
d'un jeune homme si plein d'espérances ; il va jusqu'à 
les supposer intentionnelles, et il veut faire signer dans 
ce sens une déclaration que la famille réprouve de 
toutes ses forces, parce qu'elle est absolument contraire 
à la vraisemblance comme à la vérité. Le pauvre cher 
enfant avait trop d'affection pour sa mère, trop de res- 
pect et de tendresse pour sa sœur, pour avoir pu se 
tuer chez elles autrement que d'une manière inconsciente 
et involontaire. Il ne saurait y avoir de doute là-dessus ! 

Il n'avait que vingt ans ! Comme les peuples heureux, 
les morts de cet âge n'ont pas encore d'histoire. D'ail- 
leurs ils ont peut-être conquis le bonheur réel en échap- 
pant, avant le temps des dures épreuves, aux incerti- 
tudes et aux tourments de la vie. Il ne reste rien d'eux 
qu'un souvenir de regrets et d'amour pour ceux qui les 
ont aimés et perdus 1 Pour ce pauvre Jacques Gastebois, 
le livre de la vie s'était à peine entr'ouverti Que de 
rêves brillants d'avenir, que d'espérances merveilleuses, 
quelle carrière remplie de succès et peut-être de gloire 
prochaine, il avait sans doute entrevus dans sa jeune 
pensée, ce charmant enfant si beau, si vivant, si aimé ! 
Tout cela, en un quart de minute, en moins de temps 
que nous n'en mettons à l'écrire, s'est à jamais évanoui 
dans l'accident le plus imprévu, le plus mystérieux et 
le plus terrible ! 

Le mercredi 2 janvier ont eu lieu les funérailles. Le 



— 4 - 

cercueil, tout blanc comme celui d'une jeune fille, était 
surmonté du shako à plumes blanches et rouges de la 
grande tenue des élèves de Saint-Cyr. L'affluence était 
considérable. Plus de cent élèves en uniforme étaient 
venus; tout le monde pleurait. Nous avons rarement vu 
une tristesse plus générale, plus unanime, qu'expliquait, 
même pour les indifférents, la soudaineté foudroyante 
de la catastrophe. 

— L'année avait fini par deux décès à l'Institut. 
L'Académie des sciences a perdu, dans les derniers jours 
du mois de décembre, l'astronome Yvon Villarceau, qui 
lui appartenait depuis 1867. Il avait soixante et onze 
ans. 

Deux jours plus tard mourait le célèbre architecte 
Lesueur (Cicéron), membre de l'Académie des beaux- 
arts depuis le 1 1 juillet 1846. Il y avait remplacé Vau- 
doyer. M. Lesueur était entré dans sa quatre-vingt- 
dixième année, étant né le 5 octobre 1794. 

Enfin signalons le décès, également survenu dans les 
derniers jours de Tannée, du fameux maître d'armes 
Pons (Charles-Antoine), qui était connu dans le monde 
entier. Il avait été décoré de la Légion d'honneur, le 
29 avril 1 841, en qualité de sous-lieutenant porte-dra- 
peau dans la garde nationale de la Seine. Il était né à 
Menton (Alpes-Maritimes), le 15 juin 1796. 

— Notre dernier numéro était sous presse lorsque 
s'est produit, au théâtre de la Porte-Saint-Mariin, un 



fait artistique des plus curieux, aussi bien par sa rareté 
que par ses résultats, et nous désirons en conserver ici 
la trace. M. Jean Richepin, l'auteur du drame en vers 
de Nana-Sahib, a remplacé à l'improviste M. Marais, 
malade, dans le principal rôle de sa pièce, que celui-ci 
avait créé aux côtés de Sarah Bernhardt. L'étonnement 
du public a d'abord été très grand — et plus grand 
encore lorsqu'il a entendu M. Richepin détaillant son 
rôle avec un talent véritable, lançant admirablement les 
grandes tirades dont il est rempli, et réussissant égale- 
ment par le côté plastique de sa personne, qui est tout 
à fait en rapport avec l'image que nous pouvons nous 
faire du beau et terrible Nana-Sahib. M. Richepin fera- 
t-il école? Verrons-nous un deces soirs MM. Sardou,Au- 
gier et même Zola monter, à leur tour, sur les planches 
pour jouer leurs pièces? Nous en doutons. Nous nous 
bornons à constater cet étrange événement. On a rappelé, 
à ce propos, que Shakespeare et Molière avaient été^ 
eux aussi, des comédiens. Nous ne croyons pas 
que l'exemple soit concluant. Si Molière et Shakespeare 
se fussent bornés à être les interprètes d'œuvres immor- 
telles, sans les avoir d'abord écrites, il est fort probable 
qu'ils n'eussent laissé qu'un éphémère renom d'acteurs 
médiocres, et qu'on ne parlerait plus d'eux aujourd'hui. 
Il faut donc que M. Richepin se décide, lui aussi, à écrire 
des œuvres immortelles, et à les jouer lui-même ensuite, 
pour que l'exemple de Molière et de Shakespeare 



— 6 — 

puisse lui être complètement applicable. C'est ce que 
nous lui souhaitons de grand cœur aussi bien pour sa 
satisfaction personnelle que pour la nôtre. 

L'Exposition de Manet. — Le grand événement 
artistique de la quinzaine est l'exposition des œuvres 
de Manet, dont l'ouverture a eu lieu le 6, à l'Ecole des 
Beaux-Arts. Elle offre cet étrange spectacle d'un peintre 
refusé, il y a quelques mois, à l'Exposition nationale or- 
ganisée par l'Etat, et trônant aujourd'hui en maître dans 
l'école même de l'Etat, qui semble ainsi le proposer 
comme modèle à tous les jeunes artistes. 

Très humblement nous avouons être de ceux qui ne 
comprennent pas Manet; et ce qui nous prouve bien 
que nous ne le comprenons pas, c'est que, dans celles 
de ses œuvres qui nous paraissent admissibles, il se 
rapproche de tout le monde. Or, le Manet qu'on veut 
nous faire admirer, c'est le Manet qui a peint cette hor- 
rible femme au chat, ou qui a trouvé cette agaçante 
couleur bleue dont il fait usage à tout propos. Que 
nous veut, après tout, M. Manet? Nous ne pensons pas 
qu'il se pose en dessinateur 1 Alors ce sont des impres- 
sions justes qu'il prétend nous donner. Or, aucun des 
effets qu'on voit sur ses toiles ne se trouve dans la na- 
ture, et si, par exemple, les hommes et les femmes se 
voyaient les uns les autres tels qu'il les représente, l'es- 
pèce humaine risquerait fort de s'éteindre au bout de 



— 7 — 

quelques années. Nous laissons donc aux gens du mé- 
tier le soin de déterminer exactement ce quelque chose 
qu'on préfend exister dans la peinture de Manet. 
Q^Liant aux bons bourgeois qui, sous le couvert d'admi- 
rations plus ou moins sincères, se pâment bruyamment 
devant des toiles qui devraient les mettre en fuite, nous 
les soupçonnons fort de vouloir faire les malins. 

On a mené grand bruit à propos d'une lettre que 
M. Gérôme aurait écrite au ministre des Beaux-Arts pour 
le détourner de laisser faire à l'Ecole l'exposition des 
tableaux de Manet. Une semblable lettre nous paraît 
peu conforme au caractère et aux habitudes de M. Gé- 
rôme : c'est un travailleur paisible et consciencieux, 
qui ne cherche pas le bruit , et qui, tout en étant plus 
que personne au service de ceux qui ont besoin de lui, 
n'aime pas à s'immiscer hors de propos dans les affaires 
d'autrui. Eût-il d'ailleurs écrit cette lettre, il ne serait 
pas à blâmer, s'il avait en cela obéi à une impulsion de 
sa conscience, et l'embargo mis sur une exposition 
quasi officielle de Manet n'aurait guère nui qu'aux 
intérêts des possesseurs de ses toiles, qui désireraient 
fort en voir monter le prix. 

Théâtres. — La quinzaine a été un peu vide, tous 
les théâtres ayant donné leurs nouveautés dans la 
quinzaine précédente, afm de pouvoir en tirer profit 
pendant les vacances du premier jour de l'an. 



— 8 - 

Nous n'avons guère à signaler que la reprise d'Er- 
naw/aux Italiens, avec une cantatrice nouvelle, M^evalda, 
qui a débuté avec succès dans le rôle d'Elvire. Ernani, 
qui ne figure pas au nombre des meilleures partitions 
de Verdi, se soutient toujours par la vigoureuse et ma- 
gnifique scène des tombeaux. On Ta fortement et sincè- 
rement applaudie, et l'on en a même fait bisser le finale. 
Il faut dire aussi qu'Ernani est très-bien interprété par le 
quatuor formé de Mlle Valda, de M. Broggi (don Carlo), 
un autre débutant que le public a chaleureusement 
accueilli, de M. E. de Reszké (Ruy Gomez), un des artistes 
les plus accomplis qu'on puisse souhaiter, et de M. Nou- 
velli (Ernani), qui se sert très-habilement d'une voix 
manquant un peu de force, quoiqu'il lance parfois quel- 
ques notes douteuses, qu'il fera bien de surveiller. 

Nous avons entendu aussi aux Italiens Mlle Marimon 
dans Marîa, Cette ancienne élève de Duprez tire encore 
un excellent parti de sa voix un peu fatiguée. C'est une 
cantatrice de cette brillante école des Miolan-Carvalho 
et des Van den Heuvel-Duprez, dont les élèves nous 
charment toujours par l'excellence de leur méthode. 

— Les Bouffes-Parisiens ont renouvelé leur affiche 
avec une amusante opérette, la Dormeuse éveillée, de 
MM. Chivot et Duru, musique de M. Audran, le four- 
nisseur habituel du théâtre de M. Cantin. La pièce 
rappelle un peu, comme livret, l'opéra-comique d'Ad. 
Adam, Si 'fêtais roil Seulement, au lieu d'un « dor- 



— 9 — 

meur », c'est d'une « dormeuse » qu'il s'agit cette 
fois. Le tout est emprunté aux contes des Mille et une 
Nuits, qui fourniront encore bien d'autres sujets de 
ballets, d'opéras ou d'opérettes. MM. Piccaluga et 
Lamy, et M^^es Montbazon et Gélabert chantent les 
jolis airs et duos de M. Audran ; quant à M. Maugé, il 
est, comme toujours, chargé de la partie comique, et il 
a su donner à son personnage, par sa verve et sa gaieté 
si communicatives, une réelle importance. 

Varia. — Un Poète oublié. — Connaissiez-vous Phi- 
lippe Bouvier? C'était un de ces poètes de la bohème 
malheureuse que ses vers n'ont conduit qu'à l'hôpital, 
car c'est à Beaujon que le pauvre garçon est mort ré- 
cemment, laissant auprès 'de lui les vers suivants, qu'a 
recueillis VÊi^énement, et qui prouvent, dans tous les cas, 
que leur auteur était quelque peu réactionnaire ; 

LE FAUCHEUR 

A l'horizon l'aurore brille, 
Fardant la lune, qui paraît 
Le tranchant d'or d'une faucille 
Dans les arbres de la forêt. 
Les oiseaux donnent la réplique 
Au ciel qui chante, dévoilé. 
Debout, faucheur! Il faut du blé 
Pour les peuples en République! 

Portant sa faux bien aiguisée, 
Il coupe les ailes du vent, 



— 10 — 

Dont les pleurs tombent en rosée 
Dans les plis du terrain mouvant. 
Regardant l'homme symbolique, 
Les lapins tremblent, assoupis. 
Va, faucheur! Il faut des épis 
Pour les peuples en République! 

■ Il arrive, il s'apprête, il règne! 
Les faucheurs ne sont pas manchots, 
Il taille la moisson, qui saigne 
Des larmes de coquelicots. 
A couper au ras il s'applique, 
En psalmodiant un refrain. 
Hardi, faucheur! Il faut du grain 
Pour les peuples en République! 

Quand de cesser l'heure est venue. 
Ou lorsque la nuit le surprend, 
Il contemple la plaine nue 
Et se rhabille en soupirant. 
C'est qu'il songe, mélancolique, 
A tous ceux qui meurent de faim. 
Car on n'a pas toujours du pain 
Chez les peuples en République! 

Il paraît que Bouvier était aussi musicien, et qu'il 
préparait pour ces quatre strophes une mélodie appro- 
priée, que la mort l'a empêché d'achever. 

Un Sonnet de charité. — On a adjugé récemment, 
à 305 francs, dans une vente de charité, une aquarelle 
signée Clovis Hugues, sur le dos de laquelle figurait le 



sonnet manuscrit suivant de ce député poète. C'est 
M™e Théo, l'aimable artiste des Bouffes-Parisiens, 
qui était chargée du comptoir de vente où figurait ce 
tableau. 



SONNET. 

Je ne suis qu'un pauvre tableau, 
Ni vert, ni gris, ni bleu, ni rose, 
Tout traversé par quelque chose 
Qui veut ressembler à de l'eau. 

L'artiste, un bâtard d'ApoIlo, 
Écrit en vers et peint en prose... 
J'aurais dû rester, et pour cause, 
A l'état de toile en rouleau. 

Incline-toi pourtant, brave homme! 
Je mérite mon prix, en somme, 
Puisque c'est Théo qui me vend, 

Et puisqu'elle a mis sur la toile 
Sa gloire de femme et d'étoile, 
Dans mes arbres en coup de vent ! 

I? décembre 1SS3. 



Malice allemande. — Il paraît que les Alsaciens ne 
sont pas aussi germanisés qu'on voudrait le faire croire 
au pays des casques à pointe. Plusieurs d'entre eux 
ont quitté dernièrement le sol natal pour ne pas être 
incorporés dans l'armée prussienne. Dans le but d'en- 



rayer ce mouvement d'émigration, le gouvernement 
allemand a fait publier, dans un petit journal qui se 
vend un kreutzer, la lettre suivante, écrite, dit-on, par 
un jeune Alsacien qui a quitté le pays et qui est entré 
volontairement dans l'armée française. Nous reprodui- 
sons la traduction qu'en a donnée M. Aurélien Scholl 
"dans une de ses dernières chroniques de VËvénement : 

Camp de Châlons, 30 novembre. 
Mes chers parents. 

Que maudit soit le jour où je vous ai quittés pour revenir â 
cette France qui nous a abandonnés! Outre l'humiliation de 
porter l'uniforme des vaincus, il n'est pas de souffrances que 
je n'endure. 

A Paris, nous étions entassés dans des casernes infectes, 
décimés par les maladies, plus mal nourris que les porcs de 
notre village. Dans la rue, le peuple nous insultait â chaque 
pas, et les injures redoublaient si le soldat laissait percer l'ac- 
cent alsacien qui aurait dû, au contraire, calmer ses persécu- 
teurs. 

Au camp, oii je me trouve aujourd'hui, nous sommes en butte 
aux plus mauvais traitements. Les officiers nous rouent de coups. 

Avant-hier un de mes camarades, un Lorrain, qui a comm^is 
la même faute que moi en désertant son pays, a eu le bras 
cassé d'un coup de canne de son capitaine. Un autre est à 
l'hôpital depuis huit jours ; son colonel lui a crevé un œil parce 
qu'il n'avait pas posé la main juste sur la couture de son 
pantalon. 

Ah ! si c'était à refaire, comme je courrais vite à Saverne 
pour y remplir mon devoir d'Allemand! Quelle différence de 
nos officiers français avec ces nobles officiers, si bons, si 



— i3 — 

aimables et si généreux que la Prusse envoie en Alsace-Lor- 
raine! Je suis bien puni de mon ingratitude envers eux ! Dites 
bien à tous nos cousins et amis de ne pas venir en France, 
s'ils tiennent à voir respecter ou seulement ménager leur dignité 
d'homme sous l'uniforme du soldat. En ce qui me concerne, 
il est trop tard, le mal est fait. 

Joignez aux souffrances que j'endure le désespoir qui me 
saisit, quand je songe que je ne pourrai plus rentrer pour vous 
embrasser!... Adieu donc. Plaignez votre malheureux fils, qui 
a honte d'être Français et qui en mourra. 

WiLHELM H... 
Fusilier au 221° de ligne. 

Cette lettre nous rappelle un peu, pour la malice 
et la finesse , les dépêches que les Prussiens avaient 
réussi à faire arriver dans Paris pendant le siège, en les 
attachant au cou de pigeons qu'ils nous avaient pris. 
Nous les retrouvons dans la Lettre-Journal., Gazette des 
absents., que Péditeur Jouaust publiait alors pour être 
envoyée par les ballons. 

iV" I. — Rouen, 7 décembre. —Gouverneur Paris. 
Rouen occupé par Prussiens qui marchent sur Cherbourg. 
Populations rurale les acclame délibérez Orléans repris par 
ces diables Bourges et Tours menacés Armée de la Loire 
complètement défaite Résistance n'offre plus aucune chance 
de salut. — A. Lavertujon (Il est sans doute inutile de 
faire remarquer que M. André Lavertujon, dont le nom a été 
faussement apposé à la suite de la dépêche censée expédiée 
de Rouen, est présent à son po^te à [Paris^ comme un des 
secrétaires du Gouvernement). 

N« 2. — Tours^ 8 décembre. Rédacteur FIGARO. Paris. 



— 14 — 

Quels désastres Orléans repris Prussiens deux lieues de Tours 
et Bourges Gambetta parti Bordeaux Rouen s'est donné 
Cherbourg menacé armée Loire n'est plus fuyards pillards 
popul. rurale partie connivence Prussiens Tout le monde en 
a assez champs dévastés. Brigandage florissant manque de 
chevaux, de bétail. Partout la faim le deuil. Nulle espérance 
Faites bien que les Parisiens sachent que Paris n'est pas la 
France. Peuple veut dire son mot. — Signature illisible,, res- 
semblant à celle-ci: Comte de Pujol ou de Pujet. 



Quatre femmes dans le tas!... — Le général Fai- 
dherbe vient de publier en brochure l'importante Notice 
historique sur le Cayor, qu'il avait d'abord fait paraître 
dans le Bulletin de la Société de géographie. Nous em- 
pruntons à cette notice l'anecdote suivante, qui met en 
scène un roi nègre d'un esprit pratique évidemment 
supérieur à celui de beaucoup de ses semblables. 

« Les rois nègres, quand ils ne sont pas musulmans, 
prennent autant de femmes qu'ils veulent ; mais il faut 
qu'ils se réduisent à quatre femmes légitimes lorsqu'ils 
se font musulmans. C'est ce que El-Hadj'Omar faisait 
observer, en 1854, au Tonka du Kaméra, qui venait de 
se convertir. « Comme j'ai beaucoup d'amitié pour toi, 
lui dit-il, je te permets de choisir les quatre meilleures 
parmi tes nombreuses femmes. » Le Tonka se mit à 
peser tous les genres de mérite de ses épouses; il les 
compara entre elles sous le rapport de la beauté, de la 
jeunesse, de la naissance, tenant compte de leurs ta- 
lents divers, sans oublier l'art culinaire. Il se décida 



enfin, et désigna à El-Hadj'Omar les quatre femmes 
de son choix. « Ce sont bien certainement les meil- 
leures de toutes tes femmes? — Oh! bien certainement, 
répondit le Tonka. — Eh bien! je les prends pour moi 
et je te permets d'en choisir quatre autres dans le 
reste. » 

Curieux certificat de royalisme. — Un de nos lecteurs 
nous adresse le document ci-après, qui est inédit, et 
qu'il nous déclare avoir lui-même copié sur son ori- 
ginal : 

« Nous, Jean-René-Pierre, comte de S... ', commis- 
saire chargé des pouvoirs de S. A. R. Monsieur, frère 
du Roi, lors de l'entrée des alliés dans Paris. 

« Certifions que MM. Lejay de Bellefond , Marie- 
Joseph-Nicolas, ancien officier d'infanterie, ayant servi 
à l'armée de Condé; Dubousquet de Caubeyres, Augus- 
tin, ancien officier au régiment de Bretagne, Émigré; 
D'El, Dominique, ancien maréchal des logis au Régi- 
ment noble à cheval de Berry, et Deschamps (Michel- 
Léandre, ancien lieutenant à la suite au régiment de 
Berry et Trésorier du Dépôt général de l'Armée de 
Condé; ont, après s'être concertés avec nous, et con- 
formément aux ordres de S. A. R. Monsieur, frère du 



I. Nous croyons devoir supprimer ce nom qui est encore aujour- 
d'i-iui porté par une famille existante. 



— i6 — 

Roi, donné, dans les journées des 31 mars, pr avril et 
jours précédents, les preuves les plus fortes de leur en- 
tier dévouement en faveur de la Cause du Roi et des 
Princes et qu'ils n'ont négligé aucuns des moyens, qui 
pouvaient être entrepris pour donner le premier Élan 
dans la capitale, et les faits ci-après le constatent : 

« lOLe 31 mars, jour de l'entrée des Souverains coa- 
lisés dans Paris, les sieurs de Bellefond, Dubousquet, 
D'El et Deschamps les ont suivis depuis la porte St- 
Denis, jusqu'aux Champs Elises et se sont précipités au 
milieu de leurs Etats majors, en répétant avec le plus 
grand enthousiasme le cri si cher aux bons français : 
Vive le Roi! Vivent les Bourbons! et en demandant, in- 
clinés devant les Souverains coalisés, le rétablissement 
de l'ancienne Monarchie. L'Empereur Alexandre et le 
Roi de Prusse furent tellement sensibles à ces mouve- 
mens d'amour et de fidélité, qu'en serrant les mains de 
ces Messieurs à plusieurs reprises, ils leur répétèrent 
avec une bonté infinie : Demandez les Bourbons^ deman- 
dez-les, vous les aurez, mais il faut les demander ! Forts 
de ce noble encouragement ces Messieurs distribuèrent 
à l'instant beaucoup de cocardes blanches, ce qui leur fit 
encourir les plus grands risques et éprouver une infinité 
de vexations de la part des malveillans , dont ils ont été 
suivis dans tous leurs mouvemens. 

« 2° Nous attestons en outre que ces Messieurs ont 
réuni sur la place Louis XV 4 a $00 personnes, aux- 



~ 17 — 

quelles ils ont distribué et fait arborer la Cocarde Blanche 
et les ont de suite dirigés devant notre Logement Bou- 
levart de la Magdeleine ; là ils reçurent des mains de 
mon Epouse le premier Drapeau Blanc qui ait paru dans 
la Capitale, qu'ils promenèrent dans les principaux quar- 
tiers en donnant partout le premier Elan et les plus 
grandes preuves de leur dévouement et de leur amour 
pour leur Roi. 

« Tous les faits, relatés ci-dessus, étant frappés au 
coin de la plus exacte vérité et ayant produit les plus 
heureux résultats nous nous plaisons à rendre les té- 
moignages les plus flatteurs sur la conduite courageuse 
et distinguée que MM. Deschamps, Du Bousquet, D'El 
et de Bellefond n'ont cessé de tenir dans les circon- 
stances orageuses qui ont précédé l'arrivée du Roi, ce 
qui les rend dignes des Bontés de Sa Majesté; nous 
ajouterons en outre que nous nous sommes Empressés 
de faire connaître la Conduite noble et énergique de ces 
Messieurs dans les rapports généraux que nous avons 
rendu de notre mission à Sa Majesté et à S. A. R. Mon- 
sieur, frère du Roi, en date du 29 juin 18 14. 

« En foi de quoi nous avons signé le présent auquel 
nous avons apposé nos 'armes.» 

Puris, le 20 septembre 1814. 

Signé : Comte de S 

officier supérieur des Gardes de Monsieur 
et ci-devant fondé de ses pouvoirs. 



— I« — 

Musset jugé par Dumas fils. — L'éditeur Morgand 
vient de publier, en gravures à l'eau-forte par Ad. La- 
lauze, la série des aquarelles, jusqu'alors inédites, com- 
posées par Eugène Lami pour illustrer les œuvres 
d'Alfred de Musset, et qui appartiennent à Mi'e Denain, 
l'ancienne sociétaire de la Comédie-Française. En tête 
de l'album qui renferme ces belles gravures figure une 
lettre autographiée d'Alex. Dumas fils à l'éditeur, et 
qui est imprimée ici pour la première fois. 

A Monsieur Morgand, 

Vous me remerciez d'avoir eu l'idée de la publication que 
vous venez de conduire à sa bonne fin, après tant de soins et 
de dépenses. Ce n'est pas moi qu'il faut remercier; rien n'est 
plus facile que d'avoir une bonne idée, quand elle ne peut 
ruiner que les autres. Remerciez M^^ Denain qui a si 
généreusement, dès ma première demande, mis les belles aqua- 
relles d'Eugène Lami à votre service; remerciez M. Lalauze 
qui a aussi bien gravé l'œuvre du peintre que le peintre 
avait bien interprété l'œuvre du poète; remerciez le public 
qui va se disputer ces belles épreuves, car le succès n'est pas 
douteux. Tout ce qui touche à de Musset nous est devenu 
« doux et cher » comme il disait de la pâleur du saule à l'ombre 
duquel il dort. C'est qu'il a déjà pris, en vingt-cinq ans, la 
place qui lui était due dans la postérité, entre Horace et 
Pétrarque, entre Calderon et Beaumarchais. L'auteur de Faust 
l'appelle mon frère, l'auteur d'Hamlet l'appelle mon fils, et 
toutes les femmes de France méritant vraiment le nom de 
femmes ont un volume de lui sous les coussins où elle rêvent. 

Dans ce pays, où nous sommes divisés sur tant de choses, 



— 19 — 

nous sommes tous d'accord pour aimer cette âme si tendre et 
glorifier ce génie si pur; c'est un bon signe qui permet de ne 
pas désespérer de l'avenir. Un pays produit toujours des grands 
hommes tant qu'il conserve le culte de ceux qu'il a perdus. 
Bonne chance, et mille compliments affectueux. 

Alexandre Dumas fils. 



LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Deux mots du Figaro à l'occasion des étrennes : 
lo Au village, un garçon maraîcher se présente chez 
un propriétaire de Tendroit. 

« Monsieur, je viens vous la souhaiter bonne et heu- 
reuse. 

— Merci, mon ami. 

— Je viens aussi pour mes étrennes. 

— Qui êtes-vous donc? Je ne vous reconnais pas. 

— Vous savez bien? C'est moi qui viens continuel- 
lement vous emprunter votre charrette ! » 

2® Un jeune homme des plus râpés se présente chez 
M. V... 
(( Que voulez-vous, mon ami? lui demande celui-ci. 

— Je viens pour mes étrennes. 

— « Vos étrennes !... Mais, qui êtes-vôus ? 

— Je suis le petit clerc de l'huissier qui vous a saisi 
l'autre jour. » 



— 20 — 



Un bohème se promène ayant sur la tête un chapeau 
roussi par le temps et deux fois plus haut de forme que 
ceux que l'on porte à présent. 

« Où diable as-tu donc acheté ce chapeau-là ? lui 
dit un de ses amis qui le rencontre. 

— Je ne l'ai pas acheté, répond X... avec tristesse. 
Je l'avais déjà. » 

C'était le lendemain de l'exécution de La Pomme- 
raie. Un paysan rencontre sur le boulevard un médecin 
qui, de passage en Touraine, l'avait sauvé d'une fièvre 
typhoïde, et dont il ne savait pas le nom. 

« Ah ! Dieu du ciel, que je suis content de vous 

voir! s'écrie le Tourangeau. Depuis la condamnation de 

ce médecin qui vient d'être guillotiné, je ne cessais de 

me dire, en pensant à vous : « Pourvu que ça ne soit 

« pas ce bon docteur ! » 

(Figaro.) 

Un commerçant ramène dîner à la maison un vieil 
ami de collège que des pertes nombreuses subies à la 
Bourse ont complètement ruiné. 

« Ma chère amie, dit-il à sa femme en entrant, je 
t'amène un ami. Soigne-le bien, je veux qu'il soit ici 
' comme chez lui ! » 

L'autre s'assied, murmurant : « Et moi qui espérais 
être mieux que chez moi ! » [G il Blas.) 



— 21 — 



VARIETES 



LETTRES INÉDITES DE RACHEL 

Nous reproduisons, ci-après, de nouvelles lettres inédites 
de Rachel. M. Milbert, à qui sont adressées plusieurs de ces 
lettres, était archiviste à la Comédie-Française. 

I 

29 mars 1839. 

Mon cher monsieur Milbert, 

Vous qui êtes si bon pour moi , vous m'excuserez si 
je ne me décide pas à la partie de Versailles projetée 
pour demain. Le temps si humide me rend déjà presque 
indisposée j je souffre de la gorge, et je crois qu'il ne se- 
rait pas prudent à moi d'aller passer la journée dehors à 
parcourir des jardins et des galeries. Le beau temps 
reviendra, et je serai bien enchantée de vous prouver un, 
peu plus tard le plaisir que ma mère et moi nous aurons 
à faire avec vous cette partie. 

Votre bien dévouée, - ; 

Rachel Félix. 



— 22 — 

II 

Rouen, 28 juin 1840. 

Je suis toute consternée, mon bon monsieur Milben, 
d'apprendre le coup qui vous frappe et l'affreuse dou- 
leur que vous en éprouvez. Je ne suis pas surprise 
pourtant de cette douleur, et j'en suis même un peu 
fière, quand je pense qu'un homme dont le cœur est si 
bon a tant d'estime et d'amitié pour moi. 

On ne console pas des douleurs si grandes, mon bon 
monsieur Milbert; mais si la part qu'y prennent vos 
amis peut adoucir la vôtre, croyez que Rachel la par- 
tage vivement. ' 

Je vous dirai, à Paris, dans mon court passage, que 
vous avez acquis encore de nouveaux droits à ma plus 
sincère amitié. 

III 

Paris, 12 mars 1841. 

Mon cher monsieur Milbert, 

Votre lettre me fait bien de la peine. J'aurais vive- 
ment désiré retrouver M. Berryer chez M. Defresne; 
c'est pour moi un plaisir toujours nouveau et un grand 
honneur de le recevoir et de passer quelques heures en 
si bonne compagnie. J'aurais été aussi bien flattée 
d'être présentée à Monseigneur l'évêque de Digne, 



— lu — 

mais il m'est absolument impossible de sortir ce soir. 
Je vais prendre une heure de soleil et rentrer. Je souffre 
d'assez vives douleurs tout près de l'estomac; je ne sais 
pas bien où, mais je souffre, et demain Andromaqnel Je 
ne sais que répondre à la fin de la lettre de M. De- 
fresne. Je vous assure que ma liaison avec M. Véron 
ne doit pas affliger mes amis. Je ne me plains pas des 
propos, mais je ne les mérite pas. 

Selon mon répertoire qui s'arrangera demain, j'ac- 
cepte avec empressement le dîner pour mardi ou pour 
jeudi. 

Je ne retrouve pas sous mes mains la lettre du maire 
de Lyon. 

Je vous renouvelle, mon cher monsieur, l'expression 
de tous mes sentiments. 

IV 

Londres, 15 juin 1841. 

Mon bon monsieur Milbert, 

Quand j'ai reçu plusieurs lettres de vous sans vous 
écrire, quand je suis restée longtemps, sans vous ré- 
pondre, ne croyez pas que je pense à vous faire mes 
excuses de mon long silence, il me semble que vous 
vous fâcheriez contre moi, tant je compte sur votre 
bonne amitié ; je sais qu'en recevant une lettre de moi, 
vous oubliez tous vos sujets de plaintes. Aussi, mon 



— ^4 — 

cher monsieur^ je vous écris en ce momeni comme si je 
répondais à une de vos lettres, reçue par le dernier 
courrier. Si je. me flatte un peu trop en croyant que 
vous m'aimez assez pour ne pas vous fâcher, ne m^ôtez 
pas mon illusion, vous m'avez gâtée, ne vous en prenez 
qu'à vous. 

Les journaux français , qui sont si bons pour moi 
dans ce voyage, vous ont dit, comme les journaux an- 
glais, le bel et bon accueil dont on me comble dans 
cette ville de Londres. En vérité, je n'ai pas le courage 
de vous donner d'autres détails, je n'ose pas moi-même 
entreprendre ce chapitre. Si je ne savais que tant de 
triomphes m'imposent de grandes obligations, je pour- 
rais être un peu orgueilleuse, mais je ne le suis pas, je 
vous assure. Ma réception chez la reine douairière, le 
4 juin, et ma réception à Windsor, chez la reine, jeudi 
dernier, ont été au-dessus detout ce que vous pourriez 
croire. Je vous raconterai tout cela quand je vous 
reverrai à Paris. 

Adieu, mon cher monsieur Milbert, conservez-moi 
un bon souvenir en échange de mes sentiments les plus 
distingués. 

P. -S. Ayant oublié l'adresse de M. de Cherval, je 
vous prie de lui remettre cette lettre. 



2D — 

V 
Au comte de Cherval. 
/ Londres, 15 juin 1841. 

Monsieur le comte, 

Voulez-vous me permettre de vous écrire quelques 
lignes, de vous demander des nouvelles de votre santé 
qui m'est si précieuse? Je recevrai avec bien de la joie 
quelques mots de vous comme souvenir et comme 
preuve de votre bonté pour moi. Je suppose que les 
journaux vous tiennent au courant de ma vie à Lon- 
dres. Je ne saurais assez vous dire comme les Anglais 
se sont montrés Français avec moi. Ils sont si pleins de 
bienveillance, ils me comblent de tant de manières 
qu'en vérité j'en suis un peu confuse. 

Dites-moi, je vous prie, monsieur le comte, que vous 
vous portez bien, comme je l'espère. Je n'aurai pas 
l'honneur de vous revoir avant le mois de juillet; 
encore je ne sais si je serai libre pendant les quelques 
heures que je passerai à Paris , en me rendant à Bor- 
deaux. J'ai l'espoir cepend'ant que je pourrai me pro- 
curer le plaisir de vous faire une visite. 

En attendant, monsieur le comte, veuillez reporter 
quelquefois votre pensée sur la jeune fille qui vous doit 
tant de reconnaissance pour tant de bontés, et qui 



— 26 — 

vous prie d^agréer l'expression de ses affectueux sen- 
timents. 



VI 



Londres, 12 juillet 1841. 

Comment répondre, Monsieur, à l'aimable lettre que 
vous avez bien voulu m'écrire? Comment ai-je mérité 
des éloges si flatteurs, si charmants pour moi? Je vois 
bien quMls ne peuvent pas tout à fait s'adresser à moi, 
et je n'en prendrai^ si vous le voulez bien, qu'une petite 
partie. Vous, Monsieur, qui avez un véritable culte 
pour Corneille et Racine, vous qui avez reçu de leur 
étude tant et de si belles choses, vous êtes heureux de 
les voir applaudir en Angleterre, et vous faites arrêter 
sur moi l'éloge qui doit remonter vers eux. Oui, Mon- 
sieur, Corneille et Racine (et, vous dirai-je? Racine sur- 
tout) sont très-bien goûtés par les Anglais. Je vous 
assure que le public ne laisse pas échapper une nuance, 
et j'en ai été bien surprise, moi qui ne sais rien que ce 
que j'entends dire, moi à qui l'on avait dit si souvent 
que les Anglais ne me comprendraient pas. Au reste, 
Monsieur, je crois que Madame est Anglaise, et je suis 
bien sûre qu'elle comprend à merveille tout ce qu'il y a 
de plus excellent dans mes deux auteurs favoris. 
Pardon, Monsieur, si je suis un peu dévouée à mes 
Anglais, qui se sont montrés pour moi d'une bienveil- 



— 27 — 

lance plus qu'incroyable et d'une galanterie toute 
française. 

Si Madame veut avoir la bonté de parler avec moi 
de Londres et des Anglais, j'en serai toute fière. 

Il est vrai que je suis ici entourée d'un public d'élite, 
qui nécessairement donne le signal. Que vous dirai-je, 
Monsieur? Je comprends mieux que qui que ce soit au 
monde tout ce qui me manque et tout ce qu'il me faut 
acquérir. La bonté qui m'a constamment soutenue sur 
les théâtres de Paris depuis trois ans bientôt m'inspi- 
rait pour le public une bien vive reconnaissance; ces 
grands succès de Londres, auxquels je ne m'attendais 
pas, m'ont confirmée dans la grande^et sublime idée que 
je m'étais faite de mon art. Des lettres comme la vôtre, 
Monsieur, sont faites pour me donner encore plus de 
courage et de désir d'apprendre : continuez-moi cette 
bienveillante amitié, et croyez à l'expression la plus 
sincère de mes sentiments dévoués. 



VII 



Bordeaux, 23 août 1841. 



Je ne sais vraiment, ma chère sœur, comment je vais 
commencer. J'ai tant de choses à te répondre qu'elles 
m'embarrassent. Avant tout, pourtant, je veux te ras- 
surer pour ma santé; elle est aussi bonne qu'elle peut 



— 28 — 

l'être au milieu de toutes mes fatigues de travail et de 
toutes mes fatigues de plaisir. Tu sais comme je suis 
gâtée dans ce pays-ci ; c'est la répétition de Londres. 
Une des plus délicieuses promenades que j'aie faites, 
c'est ma visite chez M. Aguado, dans son domaine du 
château Margaux, c'était superbe. La propriété est ma- 
gnifique, M. et Mine Galos me faisaient les honneurs 
avec une bonté, une grâce dont j'étais vraiment émue. 
Mais laissons cela : au milieu de tout mon plaisir, ta 
dernière lettre m'a fait beaucoup de peine. Que l'on 
m'attaque dans ma manière de jouer la tragédie, c'est 
une chose que je comprends très-bien, mais que l'on 
fasse courir les bruits les plus calomnieux sur mon 
compte, je ne puis y croire. Tant qu'il ne s'agissait que 
de cancans je n'y prenais pas garde , mais tu me dis 
que M. de Pastoret, que M. de Noailles, que M. Gré- 
mieux en sont alarmés , cela devient fort triste pour 
moi, et, en effet, la dernière lettre de M. Crémieux est 
sur un ton de reproches auquel son amitié si tendre ne 
m'a pas habituée. Mais que puis-je répondre, si ce n'est 
que tous ces bruits sont d'affreux mensonges? Je suis, 
je resterai toujours digne de mes amis ; je ne donnerai 
à personne le droit de me présenter comme sa maî- 
tresse; ceux qui oseront le dire mentiront; je n'ai pas 
d'autre réponse à faire.] 

Deux choses m'ont cependant fait plaisir, c'est l'ac- 
cueil reçu par toi de M. Halévy, et l'accueil reçu par toi. 



— 29 — 

de M. J. J. Hier j'écrivis au premier, je le remercie de 
tout ce qu'il veut bien faire pour toi, mais je crains que 
ma lettre ne soit pas assez expressive : dis-lui bien que 
ceux qui ont la bonté de s'occuper de ma sœur me 
rendent à moi-même le plus grand service, et qu'à mon 
retour je remercierai mieux de vive voix. Quant à 
M.J. J., que faut-il te répondrePll m'a élevée sur un pié- 
destal , il m'a placée aussi haut que son talent pouvait 
le faire, bien plus haut que je ne le méritais ; mais tout 
à coup il est devenu pour moi un ennemi. Dans mon 
langage de tragédie, je puis dire qu'il a brisé l'idole 
qu'il avait créée. Serait-il possible que le bon accueil 
fait à ma sœur fût une preuve de meilleures dispositions 
pour moi? Tu comprends bien que j'en serai enchantée, 
mais avant d'y croire, réfléchis bien toi-même et vois si 
tu ne te fais pas illusion. Tiens-moi toujours au courant, 
et que je puisse juger par tes lettres si son inimitié a 
cessé. Du reste, la double protection de MM. Halévy 
et J. J. est pour toi une belle garantie d'avenir, et j'en 
suis mille fois heureuse. Il faut que je te quitte, je ne 
sais où j ai trouvé le temps de t'écrire si longuement. 
Je t'embrasse en bonne sœur. 



DEUX LETTRES DE LOUIS VEUILLOT 

On vient de publier en deux gros volumes la correspondance 
de ce célèbre polémiste. Elle manque un peu d'intérêt ; on y 
trouve cependant quelques jolies lettres parmi celles qui sont 



— :50 — 

plus intimes, et où la politique et la discussion ne jouent pas 
un rôle, témoin les deux suivantes qui sont tout à fait char- 
mantes. Elles sont adressées à la fille d'Eugène Veuillot, et 
distantes l'une de l'autre d'environ dix années. 

I 

A ma nièce Marguerite Veuillot. 
Bonne petite fille de sept ans, un peu légère. 
Au Tréport, 31 juillet 1868. 
Ma nièce Marguerite, 

Je regardais la mer. Elle était bleue au loin, verte 
plus prèSj blonde sur le bord, avec de grosses franges 
comme de l'argent. Il y avait un grand soleil qui la 
faisait briller, et elle chantait en dansant et en brillant. 
C'était très beau. Alors un oiseau est venu près de moi^ 
et il me regardait tandis que je regardais la mer. 

Je lui ai dit : « Qui es-tu? — Je suis un oiseau du bon 
Dieu qui vole sur la mer du bon Dieu. — Oiseau du bon 
Dieu volant sur la mer du bon Dieu, que veux-tu ? » 

Alors il me dit : « Il y a une petite fille qui aime bien 
le sucre d'orge et le chocolat, mais qui n'aime point 
l'étude; la connais-tu? — Je crois la connaître. — Cette 
petite fille est dans un couvent, à Paris ; la connais-tu ? 
— Je la connais. — Cette petite fille n'est jamais la 
première de sa classe; la connais-tu? — Oui, oui, je la 
connais très bien. 

— Eh bien, alors, reprit l'oiseau, il faut que cette 
petite fille commence à travailler et à être sage, et à 



- 3i - 

servir le bon Dieu. Son papa et sa maman vont l'amener 
au Tréport; elle verra la mer, elle jouera sur les galets, 
elle sera baignée par Michel. Je vois qu'on aime bien 
cette petite fiUe-là. Il faut qu'elle ne soit pas ingrate: 
il faut qu'elle mérite de devenir la petite fille du bon 
Dieu et de la sainte Vierge. » 

Ainsi parla l'oiseau du bon Dieu qui vole sur la mer 
du bon Dieu. Et moi, je dis à l'oiseau : « Que faut-il 
qu'elle fasse, la petite fille ? car elle n'est pas méchante, 
mais c'est une tête légère tout à fait. » 

L'oiseau reprit : « Quand elle sera dans l'église du 
Tréport, elle dira : Mon Dieu, accordez-moi la grâce 
d'être votre petite fdle et celle de la sainte Vierge. Si elle 
fait bien cette prière, tout ira bien ; et le bon Dieu don- 
nera des ailes à son âme pour voler au ciel comme je 
vole sur la mer. 

Alors l'oiseau du bon Dieu ouvrit ses ailes grandes et 
fortes, et il s'envola bien loin, bien loin sur la mer du 
bon Dieu. 

Ma nièce Marguerite, si tu connais cette petite fille 
qui va venir au Tréport, dis-lui bien tout cela. 

Moi, je suis ton oncle, et je t'aime beaucoup. 

II 

A Mlle Marguerite Veuilloty à rAbbaye-aux-Bois, 
Arcachon, i" Janvier 1877. 

Marguerite, ma nièce chérie, je vois ici toutes sortes 



de belles et bonnes choses qu'on ne trouve pas partout, 
à l'heure qu'il est : un beau soleil, des arbres verts, des 
buissons en fleur, une mer bleue et tranquille ; il n'y a 
point de boue, il fait chaud. Il est positif néanmoins 
que tout cela me semble moins charmant que ton billet 
doré ; le billet doré me témoigne que tu es très sage. 
C'est une belle et douce étrenne que tu me donnes là. 
Rien ne peut me faire plus de plaisir que la sagesse de 
la fille de mon frère. Continue de me donner cette joie, 
ma chère enfant. Sois la fleur et le soleil de ton père et 
de ta mère. Ils en remercieront Dieu, et Dieu te bénira. 
Tes papiers dorés deviendront une grande fortune ; tu 
sera toute d'or comme les buissons de ma forêt, qui 
fleurissent en hiver. C'est cet or-là surtout qu'il faut avoir: 
car l'or qui se met dans la poche ne mérite pas qu'on 
s'en occupe: il se ternit vite, et très souvent il salit les 
doigts. 

Adieu, ma chère Marguerite. Je suis heureux de 
savoir que tu pries pour ma santé. Dieu t'exaucera cer- 
tainement, si tu as soin de lui off"rir toujours l'or qu'il 
aime, l'or pur des humbles buissons. Je l'aime de tout 
mon cœur. 

Georges d'Heylli. 

Le Gérant. D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338, 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 2 — 3i janvier 1884 

SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Réception de M. Pailleron à l'Académie. — La 
famille Gaillardet et la Tour de Nesle. — Élection de M. Edmond 
About à l'Académie. — L'esprit de Flaubert. — Théâtres : Vaude- 
ville, Gymnase, Opéra-Comique, Château-d'Eau, Nouveautés; Comé- 
die-Française, Smilis : M. Fèvre et M'^e Reichenberg. — Nécrologie : 
Mme de Païva. 

Varia : Hugo caricaturé. — L'Esprit. — Une Lettre de Th. Rous- 
seau. — Mario charmeur. 

Les Mots de la Quinzaine. 



La Quinzaine. — M. Edouard-Jules-Henri Pailleron, 
successeur de M. Charles Blanc à l'Académie française, 
y est venu prendre séance le jeudi 17 de ce mois. 
L'auteur du Mo/2^^ oàl'on s* ennuie afâit chambrée pl\is que 
complète à l'Académie tout comme à la Comédie-Fran- 
çaise. On s'est battu pour entrer, et, en raison de celte 
malheureuse manie qui fait toujours distribuer, pour une 
solennité quelconque, plus de billets qu'il n'y a de places, 
beaucoup de personnes n'ont pu être admises. Rare- 
I. — 1884. î 



— D4 — 

ment on avait vu plus belle et plus brillante assemblée. 
C'est que M. Pailleron a la vogue, qu'il est aimé du 
beau sexe pour son esprit, sa distinction, et même un 
peu pour la grâce de son visage et de toute sa personne: 
on n'est, en effet, ni plus accueillant ni plus aimable. 

L'Académie était présidée par M. Camille Rousset, 
qui répondait au récipiendaire. Celui-ci avait pour par- 
rains Victor Hugo et Emile Augier. Ce dernier, empêché, 
avait dû se faire suppléer par M. Gaston Boissier. Pail- 
leron et Boissier portent, selon l'usage, Thabit à palmes 
vertes; quant à Hugo, — qui a peut-être usé le sien, — 
il est en habit noir et en cravate blanche. Le discours 
de M. Pailleron, très fin, très spirituel, très en dehors 
de la banalité officielle, a obtenu un vif succès. [En 
louant Charles Blanc, il a trouvé moyen de faire aussi 
l'éloge de son frère Louis, dont la place était, ce nous 
semble, également marquée à l'Académie française. 
Il est clair que la politique, — cette horrible poli- 
tique qui se fourre partout, — l'a seule empêché d'y 
entrer. 

Les deux frères s'aimaient et s'estimaient profondé- 
ment. M. Pailleron a tracé d'une main légère et émue à 
la fois ce charmant portrait de Charles et de Louis 
Blanc, si unis dans la vie et si rapprochés dans la 
mort : 

« On prétend que les contraires s'attirent parce qu'ils 



-^ 35 — 

cherchent à se compléter; il faut bien le croire, car 
jamais caractères plus dissemblables ne se fondirent 
dans une amitié plus étroite. 

« Charles, exubérant, passionné, violent même, 
mais facilement résigné, maniable au fond, bon par- 
dessus tout,.,, le roseau peint en fer; Louis, au con- 
traire, doux, presque humble, timide, presque craintif, 
poh, presque obséquieux; et sous ces dehors faciles, 
tenace, résolu, révolté,... le fer peint en roseau. 

« Dans l'association si intime de deux êtres si diffé- 
rents, le plus jeune apportait son dévouement fougueux, 
l'aîné sa tendresse indulgente et cette soumission volon- 
taire et touchante du protecteur au protégé : faiblesse 
et grâce de la force. L'un adorait, l'autre aimait ; et, 
pour fixer, s'il se peut, les nuances de leur mutuelle 
affection par cette note légère, quand ils parlaient l'un 
de l'autre, Charles disait : « Mon frère ;>, et Louis : 
« Mon Chariot ». 

« Nés presque en même temps, élevés ensemble, lut- 
tant plus tard côte à côte, ils se trouvèrent, en quelque 
sorte, soudés par l'âme, comme certains jumeaux le 
sont par la chair. Aussi, quand on veut les comprendre, 
ne peut-on pas les séparer; tous deux restent indissolu- 
blement unis jusque dans le souvenir. 

« Ils habitaient tous deux la même chambre meublée, 
sous les combles d'un hôtel garni, et, dans la monotonie 
de leur mauvaise fortune, les jours se suivaient, sans 



— 36 - 

pourtant se ressembler : si tous étaient mauvais, il y en 
avait de pires. 

« Ceux, par exemple, oi!i les leçons ne donnaient plus, 
où la place demandée se faisait attendre, où les protec- 
teurs étaient absents. Alors sonnaient les heures véri- 
tablement douloureuses... On ne sortait plus, on s'en- 
fermait dans la mansarde, en attendant mieux, et l'on 
mangeait comme on pouvait. Tristes repas ! et qu'on 
devait aller chercher soi-même, et rapporter soi-même ! 
C'était là le plus triste. Pour ces jeunes gens élevés dans 
certaines pudeurs et qui, assurément, souffraient plus 
de paraître pauvres que de l'être, la corvée était dure et 
pouvait soulever entre eux une question délicate. 

« Mais Charles l'avait vite tranchée. Que son aîné, 
son grand homme, son dieu, descendît à ces soins vul- 
gaires... cette pensée seule exaspérait son respect : 
« Toi, faire cela ! s'écriait-il indigné, toi, Louis Blanc ! 
« avec le génie que tu as! et dans la situation... que tu 
« auras 1 Jamais ! » Et bravement, en plein jour, en 
pleine rue, en grand costume, n'en 'ayant qu^un, notre 
héros allait au feu, c'est-à-dire au marché. » 

Du discours de M, Camille Rousset nous ne citerons 
que le passage relatif à la plus célèbre comédie de Pail- 
leron. On attendait quelque allusion fine et discrète — ou 
indiscrète au besoin — au bruit répandu avec tant de 
persistance sur la personnalité académique qu'on accu- 
sait l'auteur du Monde où Von s'ennuie d'avoir particu- 



- 37- . 

lièrement mise en scène. On a beaucoup regardé M. Caro^ 
lorsque l'orateur a commencé à parler de cette comédie 
dont le succès est inépuisable. Mais l'espérance a été 
déçue : l'Académie n'est pas « un nid à potins », a 
dit un loustic, et on n'y casse pas de carreaux !.. 

« Qu'est-ce au fond, a dit M. Rousset, que le Monde 
où Von s'ennuie? le dernier et, selon l'opinion générale, 
le plus grand, le plus mérité de vos triomphes? C'est 
une comédie satirique comme les Femmes, savantes, ou 
plutôt, pour être tout à fait exact, c'est l'idée même des 
Femmes savantes ajustée à notre temps, avec toutes les 
différences qui distinguent le XVII^ siècle du XIX^ et 
l'hôtel de Rambouillet des lycées de filles. La science 
est utile, elle est digne d'estime et de respect, elle est 
admirable, à la condition toutefois qu'elle n'envahisse 
pas tout, surtout les cerveaux féminins. Précieuses pour 
précieuses, les scientifiques me semblent plus ridicules 
encore que les littéraires. 

« Il n'est déjà pas si beau pour l'homme d'être pédant, 
mais pour la femme il serait tout à fait laid d^être 
pédante, et, si c'est pour la dissuader de le devenir que 
vous avez pris la plume, si tel est le but que votre 
comédie vise, rien n'est plus à propos, Monsieur ; vous 
rendez à la société un véritable service. Je sais bien 
qu'il y a de plus grands dangers qui la menacent ; mais 
celui que je signale n'en est pas moins réel et imminent, 
on doit vous savoir gré d'avoir sonné l'alerte. 



— 38 — 

(c Par une exception bien rare à votre galanterie, vous 
n'avez pas ménagé les femmes ; il est vrai qu'en revanche, 
pour sauver du ridicule l'honneur de notre sexe, je ne 
vois que votre sous-préfet sceptique et railleur; vous lui 
avez donné assez d'esprit pour faire équilibre à la sottise 
de tous les autres. 

« Mais qu'ai-je besoin de parler longuement d'une 
pièce qui a renouvelé deux cents fois son public et que 
tout le monde sait par cœur? J'entends bien des épilo- 
gueurs qui disent : « Cette pièce n'en est pas une au 
vrai sens du mot ; ce n'est qu'une suite de scènes : 
l'action est nulle; l'intrigue se réduit uniquement à l'in- 
cident d'une lettre sans signature et sans adresse, impu- 
tée tantôt à celui-ci et à celle-ci, tantôt à celui-là et à 
celle-là. — Il est vrai ; mais qu'est-ce que le Misan- 
thrope, sinon une suite de scènes? et n'est-ce pas une 
lettre aussi qui amène le dénouement de ce chef-d'œuvre?» 

— Il paraît que la famille de Frédéric Gaillardet, l'auteur 
du drame primitif delà Tour de N es le , a demandé par voie 
d'huissier la suppression du titre de ce drame célèbre 
de la liste des œuvres d'Alexandre Dumas, qui sont 
gravées sur le piédestal de sa statue. Ainsi, cette vieille 
querelle, qui a plus de cinquante ans de date et qu'on 
croyait à jamais enterrée, renaît encore aujourd'hui de 
ses cendres ! La famille Gaillardet est bien mal conseil- 
lée. Cette affaire de collaboration entre Dumas et Gail- 



- 39- 

lardet est depuis longtemps jugée : que fût devenue la 
Tour de Nesle sans l'intervention de Dumas ? Elle n'eût 
pas été jouée dix fois de suite ! Cela est clair comme le 
jour, si clair même qu'on se demande, à bon droit, dans 
quel intérêt et dans quel but la famille Gaillardet pré- 
sente aujourd'hui sa réclamation. Quelle qu'en soit l'is- 
sue, l'arrêt prononcé n'influencera jamais Topinion 
publique dans cette affaire-là : pour tout le monde, 
Alexandre Dumas demeurera toujours l'auteur principal 
de la Tour de Nesle... — Ace propos, annonçons la 
publication très prochaine, à la Librairie des Biblio- 
philes, d'une brochure in-S*», réunissant les discours 
prononcés et les vers récités pour l'inauguration du 
monument de Dumas. Cette brochure, ornée d'une très 
belle eau-forte d'Eugène Abot, reproduisant l'œuvre de 
Gustave Doré, paraîtra le jour même où Alexandre Dumas 
fils réunira dans un banquet les promoteurs du monu- 
ment de son père. 

— L'Académie française a remplacé, le 24 de ce mois, 
au troisième fauteuil, M. Jules Sandeau, décédé. C'est 
notre éminentconfrère, M. Edmond About, qui a été élu. 
Deux tours de scrutin ont suffi, M. About n'ayant qu'un 
seul concurrent sérieux, M. Coppée. Au premier tour, 
M. About a obtenu 17 voix et M. Coppée 13, sur 34 
votants; au second tour, M. About a réuni 19 voix et 
M. Coppée 14. Il reste encore à pourvoir à la vacance 
des fauteuils de MM. de Laprade et Henri Martin. Notre 



— 40 — 

ami Coppée se trouve donc tout naturellement désigné, 
par le vote d'aujourd'hui, pour le premier de ces 
fauteuils. 

L'Esprit de Flaubert. — On va publier une corres- 
pondance inédite de Flaubert. A coup sûr, on n'y fera 
pas tout entrer. Flaubert avait son parler trop vif et 
trop libre, sur les choses et les hommes de son temps, 
pour que ce qu'il a dit et pensé sincèrement sur eux 
puisse être de longtemps mis au jour. En attendant, 
la Nouvelle Revue a publié quelques billets de l'auteur 
de Madame Bovary à M^e Sand, et ces billets ont eu 
un grand succès. On y retrouve la franchise crue et 
salée de Flaubert, qui écrivait absolument comme il 
pensait, c'est-à-dire sans ménagements aucuns sur qui 
et sur quoi que ce fût. Nous emprunterons quelques 
passages à cette correspondance. Ils donneront, par 
avance, le ton tout entier du volume qu'on annonce, 
car la correspondance de Flaubert se compose beaucoup 
plus de billets que de lettres. 

— c( Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que de rester 
toute une journée la tête dans ses deux mains à pressu- 
rer sa malheureuse cervelle pour trouver un mot. L'idée 
coule chez vous largement, incessamment, comme un 
fleuve. Chez moi, c'est un mince filet d'eau. Il me faut 
de grands travaux d'art avant d'obtenir une cascade. 
Ah ! je les aurai connues, les affres du style ! 



— 41 - 

« Bref, je passe ma vie à me ronger le cœur et la 
cervelle : voilà le vrai fond de votre ami. » 

— (( J'ai relu, à propos de votre dernière lettre (et 
par une filière d'idées toute naturelle), le chapitre du 
père Montaigne intitulé : « Quelques vers de Virgile. » 
Ce qu'il dit de la chasteté est précisément ce que je 
crois. C'est l'effort qui est beau, et non l'abstinence en 
soi. Autrement il faudrait maudire la chair comme les 
catholiques ! Dieu sait où cela mène. » 

— « Un jeune homme, s'il est continent à vingt ans, 
sera un ignoble paillard à cinquante. Tout se paye ! Les 
grandes natures, qui sont les bonnes, sont, avant tout, 
prodigues et n'y regardent pas de si près à se dépenser. 
Il faut rire et pleurer, aimer, travailler, jouir et souffrir, 
enfin vibrer autant que possible dans toute son étendue. ' 
Voilà, je crois, le vrai humain. » 

— (c Ne trouvez-vous pas au fond que, depuis 89, 
on bat la breloque ? Au lieu de continuer par la grande 
route, qui était large et belle comme une voie triom- 
phale, on s'est enfui par les petits chemins, et on pa- 
tauge dans les fondrières. Il serait peut-être sage de 
revenir momentanément à d'Holbach ? Avant d'admirer 
Proudhon, si on connaissait Turgot? 

« Mais le Chic, cette religion moderne, que devien- 
drait-elle ?» 

— «Ah 1 vous croyez^ parce que je passe ma vie à 
tâcher de faire des phrases harmonieuses en évitant les 



— 42 — 

assonances, que je n'ai pas, moi aussi, mes petits juge- 
ments sur les choses de ce monde? Hélas, oui ! et même 
je crèverai enragé de ne pas les dire. » 

— « J'ai reçu de Sainte-Beuve un petit billet qui 
me rassure sur sa santé, mais qui est lugubre. Il me 
paraît désolé de ne pouvoir hanter les bosquets de Cy- 
pris ! Il est dans le vrai, après tout, ou du moins dans 
son vrai, ce qui revient au même. Je lui ressemblerai 
peut-être quand j'aurai son âge. Je crois que non, ce- 
pendant. N'ayant pas eu la même jeunesse, ma vieil- 
lesse sera différente. 

« Cela me rappelle que j'ai rêvé autrefois un livre sur 
Sainte-Périne. Champfleury a mal traité ce sujet-là. Car 
je ne vois pas ce qu'il a de comique ; moi, je l'aurais 
fait atroce et lamentable. Je crois que le cœur ne vieil- 
lit pas ; il y a même des gens chez qui il augmente 
avec l'âge. J'étais plus sec et plus âpre il y a vingt ans 
qu'aujourd'hui. Je me suis féminisé et attendri par 
l'usure, comme d'autres se racornissent, et cela m'in- 
digne. Je sens que je deviens vacher il ne faut rien pour 
m'émouvoir; tout me trouble et m'agite, tout m'est 
aquilon comme au roseau. » 

— « Je peux, sans que ça me gêne en rien, écrit-il 
en 1866, à George Sand, vous prêter mille francs si vous 
en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette 
proposition carrément, comme je la ferais à Bouilhet, ou 
à tout autre intime. Pas de cérémonie ! voyons ! 



-43 - 

« Entre gens du monde, ça ne serait pas convenable, 
je le sais, mais entre troubadours, on se passe bien des 
choses. » 

— « J'ai envoyé votre lettre aux Concourt, tout de 
suitej bien entendu. Je vous assure (derechef) qu'ils 
sont très gentils, et il y a tant de pignoufs ! 

« C'est un produit du XIX^ siècle que pignouf. Nous 
arrivons même à pignouf ard, qui est son fils, et à pignou- 
farde^ qui est sa bru. » 



Théâtres. — Le Vaudeville vient de reprendre 
(14 janvier) la deuxième œuvre théâtrale d^Alexandre 
Dumas fils, Diane de Lys, qui n'avait pas depuis très long- 
temps été représentée à Paris. La dernière reprise re- 
monte en effet à 1869. 

La pièce avait été présentée au Cymnase à la suite 
du grand succès de la Dame aux Camélias. Mais la cen- 
sure, qui avait déjà fait tant d'objections et de difficultés 
avant de laisser jouer cette pièce qui ne put l'être que 
par un ordre tout à fait souverain^ opposa les mêm^ 
résistances à la représentation de Diane de Lys. C'est 
grâce à l'appui d'un ministre de l'Empereur, M. de Morny, 
que fut jouée la Dame aux Camélias; c'est sur un rapport 
approuvé par un autre ministre de l'Empereur, non moins 
influent, M. de Persigny, que fut d'abord interdite la 
pièce de Diane de Lys. Voici le passage essentiel de ce 



— 44 — 



rapport, qui était demeuré inédit et que vient de publier 
le Figaro : 



19 janvier 1853. 

Ce drame, quand la passion n'y prêche pas l'adultère, le 
vice élégant, y raconte son immoralité. 

Les dangers que pourrait présenter à la scène un ouvrage 
de cette nature nous ont paru de trois sortes : 

Il atteint lafamille en attaquant les devoirs du mariage ; en pei- 
gnant sous de fausses couleurs les passions du grand monde, il 
fournit un cercle aux déclamations contre les classes élevées de la 
société ; enfin, il fait revivre sur la scène les théories corruptrices 
qui avaient envahi le drame et le roman après 1830. 

En conséquence et à l'unanimité, nous ne croyons pas pou- 
voir proposer l'autorisation de cet ouvrage. 

Approuvé : Persigny. 



Diane de Lys fut représentée pour la première fois le 
1 5 novembre 1853. Le succès en fut très vif. Il y avait 
beaucoup d'audaces dans la pièce, et la situation finale, 
où le mari tue l'amant de sa femme, bien que rappelant 
le dénouement d'Antonyj produisit alors un grand effet. 
Quoique ces dénouements tragiques soient devenus de 
plus en plus fréquents dans le répertoire contemporain, 
le même effet et la même impression se sont renouvelés 
l'autre soir. 

Voici la distribution originaire de la pièce rapprochée 
de celle d'aujourd'hui : 



45 - 



Paul Aubry 

Comte de Lys 

Maximilien 

Taupin 

Le duc 

Diane 

Marceline 

La Marquise 

M°i° de Lussieu 

Juliette 

Aurore 

Jenny 



M 



1853. 

MM. Bressant. 
Lafontaine. 
Dupuis. 
Lesueur. 
Armand. 
Rose Chéri. 

FiGEAC. 

Lemerle. 

MÉLANIE. 



Berton. 

montigny. 

Vois. 

DiEUDONNÉ. 
CORBIN. 

Brandès. 
Lesage. 
Gerfaut. 
D. Grassot. 



Jud.Ferreyra. Arnault. 

BODIN CaRON. 

Ramelli. Achard. 



La pièce fut jouée à l'origine pendant plusieurs mois ; 
on ne se lassait pas d'entendre les comédiens hors ligne 
qui l'interprétaient, et le fait est que le Gymnase avait 
alors une troupe d'ensemble incomparable. Beaucoup des 
artistes créateurs de Diane de Lys ont disparu : Lesueur, 
Armand, M"^es Rose Chéri, Figeac, Mélanie, Ferreyra, 
Ramelli, etc., sont morts successivement après des 
destinées diverses. Judith Ferreyra était alors à l'aurore 
de sa jeunesse et de son talent, et peu d'années après, 
brillante étoile des Variétés, elle a succombé en quelques 
jours aux atteintes d'une horrible maladie. M^ie Ramelli 
a joué à rodéon, puis à la Comédie-Française; c'est 
elle qui a eu l'honneur de créer le personnage de la 
Marquise, dans le Marquis de K/Z/^m^r, au delà des ponts. 
Mlle Figeac, — après un séjour assez heureux au Théâtre- 
Français, a épousé un riche industriel, M. Jaluzot, et est 



-46 - 

morte Tan dernier. Lesueur et M'ie Mélanie sont morts 
aussi il y a peu d'années. Tout le monde sait comment 
a fini cette admirable Rose Chéri. Quant à Dressant, il 
traîne dans un petit village de Seine-et-Marne les restes 
défaillants d'une des existences artistiques les plus fortu- 
nées de ce siècle. Mais Lafontaine et Dupuis demeurent 
toujours sur la brèche et plus que jamais en possession 
de la faveur publique. 

De 1853 à 1869, c'est-à-dire durant seize ans, Diane 
de Lys ne fut pas jouée à Paris. M. Montigny reprit la 
pièce en septembre 1869 pour les premiers débuts de 
Mlle Desclée, alors bien inconnue, et qui ne montra pas 
encore, dans cette reprise, tout ce dont elle était capable. 
On a publié récemment deux lettres inédites de M^^e Des- 
clée à l'auteur de la pièce : la première, d'une tournure 
bien originale et bien personnelle, était pour le prier 
d^assister aux débuts de sa nouvelle interprète : 

On joue mercredi au Gymnase une bien jolie pièce; le ciel 
est couvert, c'est un vrai temps de théâtre. De plus on annonce 
les débuts d'une petite actrice que les chroniques s'accordent â 
trouver très gentille. Il paraît qu'elle a une musique dans le 
gosier; ceux qui l'ont entendue désirent revenir l'entendre. 
Est-ce vrai ? 

Le monsieur qui vous porte cette lettre m'a promis de 
vous ramener, mais est-il sérieux dans ses promesses, ce 
monsieur-là? 

Monsieur Alexandre Dumas fils, je vous aime. 
» Votre petite servante, 

Desclée. 



— 47 -- 

Malgré cette prière si gentiment formulée, Dumas ne 
put assister à la première représentation de Desclée_, et 
le lendemain elle lui envoya cette autre lettre, non moins 
charmante : 

C'est fait, ouf! J'avais de belles robes de toutes les couleurs, 
une aigrette dans les cheveux qui me faisait ressembler à un 
petit chien savant. La salle archipleine. On m'a sifflée au 
premier acte, et on m'a fait une ovation au cinquième. Je me 
suis tâtée toute la soirée pour me trouver une pulsation, rien, 
calme plat. Ni inquiétude, ni joie, ni peur, rien! Ainsi je 
n'aurai été qu'ébauchée, et déjà je suis finie. Pauvre moi! 

Non, pourtant, car, en vous attendant l'autre soir, j'étais 
vigoureusement secouée. La crainte que vous ne veniez pas, 
celle de vous paraître sotte, etc., etc. Donc, je suis encore. 
Passons. 

Enfin, le directeur m'a dit : « C'est aussi bien que Rose! » 
C'est gros cela. Il voulait me faire signer une prolongation, 
séance tenante. Et moi, je croyais et je crois encore que je 
déplais à ces gens-là. Et je m'en moque, car j'ai parfaitement 
le respect de Vindividu, mais je n'ai pas celui de la foule. 

Enfin, Montigny doit vous écrire parce que moi je ne sais 
rien au juste, excepté cependant que j'ai un plaisir infini à 
causer avec vous. 

Mon confesseur, je vous envoie toutes mes tendresses. 

Aimée. 

Desclée ne joua Diane de Lys qu'une trentaine de fois. 

La reprise actuelle de la pièce servait aux débuts de 
Mlle Marthe Brandès, lauréat aux derniers concours du 
Conservatoire. Israélite de naissance, M^'^ Brandès est 
une fort belle personne, d'une physionomie très vive. 



— 4^ — 

illuminée par deux yeux de l'originalité la plus étrange. 
Elle a beaucoup d'ambition, dont témoigne sa devise : 
Meurs, mais avance. L'accueil du public peut rassurer 
cette belle personne sur son avenir; elle mourra certaine- 
ment un jour, dans bien longtemps, mais après avoir 
beaucoup avancé dans sa carrière!... 

— La Comédie-Française et l'Odéon ont célébré par 
deux à-propos inédits l'anniversaire de la naissance de.. 
Molière (i 5 janvier). Aux Français un petit acte en vers 
de MM. Truffier, l'un des pensionnaires du théâtre, et 
Bertol-Graiville^' M^zfre et valets^ a beaucoup amusé le 
public. Coquelin cadet, Truffier et Féraudy ont excel- 
lemment joué cette plaisante saynette. A TOdéon Placet 
au roi^ de M. Fabié, très lestement enlevé par Porel, 
Mmes Petit et Baréty, a également réussi. 

— Mais la grosse affaire théâtrale de la quinzaine a 
été la première représentation, à l'Opéra- Comique, de 
l'œuvre nouvelle de MM.'Ph. Cille et Meilhac, Manon^ 
mise en musique par M. Jules Massenet (19 janvier). C'est 
un ouvrage considérable qui sort un peu du cadre du 
théâtre où il a été représenté; l'auteur a dû faire 
i( grand », bien qu'il ait cherché à restreindre le plus 
possible les efforts où l'entraînaient sa science et son 
inspiration. Le sujet n'est autre que l'histoire de Manon 
Lescaut suivie dans ses épisodes principaux et assez 
fidèlement, sauf pour le dénouement que les auteurs ont 
modifié. Auber a déjà fait représenter sur le même théâtre 



— 49 — 

une Manon Lescaut, il y a une quinzaine d'années, et 
MM. Gille et Meilhac n'ont pas voulu conduire leur 
héroïne dans les pays lointains où M. Auber a été obligé 
de faire mourir la sienne. C'est sur la route du Havre 
que meurt aujourd'hui la nouvelle Manon, avant de 
s'embarquer pour son lieu d'exil. 

La musique de Massenet est des plus savantes et des 
plus colorées ; son orchestre est merveilleux ; mais du 
milieu de cette science musicale prodiguée à l'infini, 
émergent un certain nombre de morceaux mélodiques qui 
ont ravi le public. C'est dire que tout le monde trouvera 
son compte à l'audition de cette œuvre complexe qui fait 
un si grand honneur à son auteur, au théâtre qui l'a ac- 
cueillie, et surtout à notre musique nationale. On n'avait 
pas représenté à TOpéra-Comique d'oeuvre aussi élevée, 
aussi grandiose depuis V Étoile du Nord ei le Pardon de 
Plo'érmel, dont l'opéra nouveau de Massenet rappelle 
un peu les tendances. C'est beau et c'est grand 1 tant pis 
pour les amateurs exclusifs du flonflon 1 Massenet est de 
la jeune école, et Manon est l'un des meilleurs produits 
de cette école-là ! 

Les deux rôles principaux, — on pourrait presque dire 
les deux seuls rôles, — de Manon sont chantés par Talazac 
et M^ie Heilbronn. Ils triomphent successivement tous 
deux , l'un par l'éclat d'une voix toujours jeune et bril- 
lante, l'autre par une virtuosité inépuisable. Leur succès 
a été très grand. Citons encore Taskin, Cobalet, Gri- 

4 



— 5o — 

vot, etc. En somme, immense succès ; tout Paris voudra 

entendre Manon jusqu'à Tété prochain. 

— Aux Italiens, où M. Massenet va triompher encore 
dans quelques jours avec son Herodiade, reprise des 
Puritains, avec Ravelli, Broggi, de Reszké et Mme zinna 
Dalti. Très brillante cantatrice, M'^eDalti est en voie de 
passer étoile. Ainsi que Mn^e Heilbronn , qui appartenait 
jadis, comme elle, à TOpéra-Comique, elle a parcouru un 
chemin considérable depuis une dizaine d'années. A côté 
d'elle Broggi et de Reszké, les deux favoris des habitués 
du théâtre, ont fait leur ordinaire recette d'applaudis- 
sements. 

— Au Château-d'Eau, la Traviata, avec le ténor 
Bosquin , un peu fatigué , et M"^e Devriès-Dereims , la 
soeur de Fidès et la femme du ténor de l'Opéra. Grand 
succès du dernier acte pour M"^e Dereims , qui est cer- 
tainement l'artiste la plus en vue de son théâtre 
actuel. 

— Enfin, aux Nouveautés, opérette nouvelle, l'Oiseau 
bleu, de MM. Chivot et Duru, musique de Charles Le- 
cocq. C'est M^^e Ugalde qui chante les jolies mélodies 
de l'auteur de Madame Angot. On trouve toujours dans 
les partitions de cet habile musicien une inspiration bien 
venue, et une science très supérieure à celle qu'exige géné- 
ralement le genre qu'il exploite. Ch. Lecocq est à jamais 
aujourd'hui un évadé de l'Opéra-Comique..., malheu- 
reusement peut-être pour l'Opéra-Comique, 



— Di — 



— Le 23 janvier, la Comédie-Française a donné pour 
la première fois le drame nouveau de M. Jean Aicard, 
Smilis, dont on parlait depuis si longtemps. Le sujet de 
ce drame avait été défloré depuis plusieurs semaines par 
tous les journaux : on peut le résumer en quelques 
lignes. Un amiral a recueilli et élevé chez Jui une toute 
jeune enfant abandonnée et trouvée par lui dans ses 
voyages; elle a dix-sept ans au moment où la pièce 
commence , et l'amiral s*aperçoit déjà que son affection 
de père pour la petite Smilis s'est transformée lentement 
en un amour véritable et violent. L'innocente Smilis 
consent à épouser Tamiral, tout en le regardant toujours 
comme son père, ce qui désole le pauvre homme, qui se 
voit obligé de continuer à la traiter toujours comme sa 
fille. Il y a entre eux une si grande disproportion 
d'âge! Mais l'amiral a un aide de camp qui s'éprend de 
Smilis , tandis que Smilis laisse , pour le beau jeune 
homme, son cœur s^ouvrir enfm à l'amour. L'amiral, à 
cette nouvelle qui lui est révélée loyalement par son 
aide de camp lui-même, ne voit qu'un moyen d'assurer 
l'avenir des deux amoureux, c'est de disparaître pour 
leur laisser le champ libre, et il s'empoisonne. 

Cette donnée, qui rappelle beaucoup de sujets du 
même genre déjà traités au théâtre ou dans le roman, 
Jacques, de Mn^e Sand, ou le Comte Hermann, d'Alex. 
Dumas, par exemple, n'a pas fourni à M. Aicard l'occa- 
sion de développements bien nouveaux, ni de scènes 



- 52 — 

bien originales. Sa pièce traîne en longueur, les mêmes 
situations se reproduisent, et le dénouement est trop indi- 
qué et prévu dès le second acte pour que son intérêt 
puisse être aussi progressif et poignant que l'auteur a dû 
se rimaginer. Les deux premiers actes ne forment qu'une 
interminable exposition; il y a dans le troisième une 
scène. intéressante; enfin , la mort de l'amiral, dans le 
quatrième et dernier, est très mouvementée et très lar- 
gement traitée. La pièce est bien écrite ; c'est, en somme, 
une œuvre littéraire qui fait honneur aussi bien à 
M. Aicard qu'à la Comédie-Française, quelle que doive 
être d'ailleurs la durée de son succès. 

Deux artistes, M. Febvre et M^e Reichemberg , ont 
obtenu dans Smilis un succès qu'il faut particulière- 
ment signaler. M. Febvre a donné dans ce rôle de 
l'amiral, amoureux contrarié, mécontent de lui-même, 
et si grand dans son sacrifice final , la mesure du talent 
le plus élevé et — nous ajouterons même — le plus 
considérable. M. Febvre n'avait jamais atteint aussi 
haut. Quant à M^le Reichemberg, elle continue à être la 
grâce même : elle a le charme d'une physionomie douce 
et intelligente, et un organe, — soit qu'elle chante, soit 
qu'elle dise, — qui a la pureté et la limpidité du cristal. 
Got est un vrai loup de mer, et Laroche un capitaine de 
vaisseau authentique. Car, dans Smilis, toute la marine 
de l'État défile, acte par acte, sur la scène de la rue de 
Richelieu. On y remarque jusqu'à un petit navire égaré 



— 53 — 

sur une table, et, au dernier acte, la mer elle-même 
fait son apparition sur le fond d'un décor des mieux 
réussis. 

NÉCROLOGIE. — La Femme aux trois maris. — Mf"ede 
Païva vient de mourir en Allemagne à l'âge de soixante- 
douze ans. Son nom a été très connu à Paris, pendant 
de longues années, comme celui de l'une de nos plus 
illustres grandes mondaines. Son hôtel des Champs- 
Elysées et son château de Pontchartrain étaient à la fois 
historiques et légendaires. Et cependant la vie de cette 
femme, fabuleusement riche, tenait du roman, et il est 
curieux d'en conserver ici la trace en quelques lignes. 

Elle s'appelait de son vrai nom Pauline-Thérèse 
Lachmann,etelleavaitépouséenpremièresnoces,en 1836, 
un tailleur de Moscou du nom de François Villoing. Mais 
la vie besogneuse de ce ménage obscur n'était pas 
faite pour elle, et bientôt la belle Russe, — car c'est en 
Russie qu'elle était née, — s'enfuit à Paris, la ville de 
toutes les aventures et de tous les aventuriers, pour y 
chercher fortune. Elle y rencontra un illustre pianiste, 
M. Henri Herz, dont bientôt elle se fit passer pour être 
la femme. Deuxième mariage, mais qui n'avait pas de 
valeur, puisque le premier mari vivait toujours. — Ce 
premier mari_, le tailleur de Moscou, ne se décida, en 
effet, à mourir qu'en 1850. Aussitôt sa veuve épousa, 
dans les délais légaux, son deuxième mari authentique, 



- 54- 

un riche Portugais, M. Araujo de Païva. Une dizaine 
d'années plus tard, elle bâtissait sur les terrains devenus 
libres de l'ancien Jardin d'hiver, cet hôtel merveilleux 
dont l'escalier d'onyx est devenu si célèbre, et qu^ 
renferme sur ses murailles tant de peintures dues aux 
plus illustres artistes de ce temps, cet hôtel qui porte tou- 
jours le nom de son second mari, l'hôtel de Païva. 

Cependant ce second mari mourut à son tour, et 
Mme (je Païva convola en troisièmes noces. Elle épousa, 
cette fois, le comte Henckel de Donnesmark, cousin du 
comte de Bismark, et qui était alors préfet du départe- 
ment du Haut-Rhin pour le compte de la France. Quand 
la guerre survint, M. de Donnesmark, de Français qu'il 
était, se fit Prussien, et M^^ de Païva dut le suivre. A 
dater de ce jour, la grande dame, qui avait su attirer 
autour d'elle tant de personnages marquants, et se 
composer, à Pontchartrain ou à Paris, une société 
d'amis choisis parmi les plus hautes sommités littéraires 
et artistiques, vit tout d'un coup ses salons désertés, et 
cela pour toujours. Personne ne lui a jamais pardonné, 
en effet, d'être devenue Allemande au moment de la 
guerre, après avoir tant joui, et surtout bénéficié, de 
l'hospitalité française. Et voilà comment, après avoir été 
tellement en vue pendant de longues années dans la 
brillante société parisienne, elle est morte obscurément 
au fond d'un petit village de la Silésie, et bien loin de 
cet hôtel miraculeux qui dresse toujours sa façade de gra- 



- 55 - 

nit derrière ses grillages ouvragés, un peu au delà du 
rond-point des Champs-Elysées. 



Varia. — Hugo caricaturé. — Le journal l'Intermédiaire 
a rappelé divers portrails-charges de Victor Hugo ainsi 
que certaines pièces de vers qui les accompagnaient. Et 
d'abord les fameux vers trop connus pour que nous les 
donnions ici et qui commencent comme suit : 

Où, ô Hugo, huchera-t-on ton nom? 

Ces vers sont, comme chacun sait, du poète Viennet. 

Puis ce quatrain sur les Burgraves accompagnant dans 
le Charivari un portrait-charge du poète contemplant 
la comète de 1843 : 

Hugo, lorgnant les voûtes bleues, 
Au Seigneur demande tout bas 
Pourquoi les astres ont des queues, 
Quand les Burgravss n'en ont pas. 

Enfin les suivants, qui sont moins connus et que le 
même Charivari publia au lendemain de la nomination 
d'Hugo à la pairie et au-dessous d'un nouveau portrait- 
charge. Dans ce dessin, fait par le caricaturiste Benja- 
min, le poète est assis sur une pile de livres formée de 
ses œuvres; il a un pied sur la coupole de l'Institut et 
l'autre sur le Théâtre-Français ; son coude est appuyé 



- 56 — 

sur Tune des tours de Notre-Dame; de la main gauche 
il soutient son front et médite pendant que tout au bas 
ses éditeurs emplissent de sacs d'écus un grand cofFre- 
fort sur lequel on lit : Rentes. Ce portrait, dessiné avec 
esprit et talent, a pour légende cette jolie parodie des 
Djinns : 

Hugo!!! 
Cet homme 
In-folio 
Dégomme 
Rimeurs 
De Rome, 
Auteurs 
Qu'on nomme 
Ailleurs. 

Sa puissance 
Est immense! 
Il condense 
Mort et Danse, 
Rire et Pleurs. 
Il mélange 
L'Homme et. l'Ange, 
Et la fange 
Et les fleurs ! 

Il est grand, il est grand, mes frères! 
Il a sous ses pieds les palais, 
A ses genoux les ministères. 
Sous sa main les sociétaires 
De ce bon Théâtre-Français. 



-57- 

Son vaste front rayonne et verse la pensée 

Sur la foule qui boit, attentive et pressée, 

La manne de son verbe et le bruit de sa voix. 

Car lui, c'est l'Empereur! — Les autres sont des Rois, 

Des ducs, des princes. 
Comtes, barons. 
Ils ont provinces, 
Ils ont fleurons; 
Mais, qui qu'en grogne, 
Aux plus lurons 
Lui, sans vergogne, 
Prend, taille et rogne 
Leurs écussons| 

Loi suprême! 
Grand, petit, 
Tout finit : 
Hugo même 
La subit. 

Vivace 
Hier, 
Il passe 
Pair. 



L'Esprit. — On a souvent cherché à bien définir 
Pesprit, ce don aussi rare qu'il est difficile à caracté- 
riser, et qui est comme une souplesse de l'intelligence 
se pliant aux hommes et aux choses. En voici une défi- 
nition, ou plutôt une description, qui nous a paru assez 
ingénieuse, et que nous empruntons aux Conséquences 



— 58 — 

d^ une faute, un roman signé d'Une Grande Dame russe ^ et 
publié tout dernièrement avec une préface du biblio- 
phile Jacob. 

« On peut être très intelligent sans être spirituel; il y 
a même beaucoup de gens doués de la première qualité 
sans, pour cela, posséder la seconde. Tenez, ce que je 
vais vous dire va vous paraître énorme : je soutiens que 
l'intelligence est une des choses les plus communes qui 
existent; chaque homme en a plus ou moins; si on veut 
seulement se donner la peine de la chercher, on la 
découvre toujours. Quant à Tesprit, c'est autre chose : 
c'est un don charmant et rare, qui n'est accordé qu'à 
un bien petit nombre ; un savant de premier ordre, à 
qui personne ne saurait refuser de l'intelligence, peut 
être complètement dépourvu d'esprit, dans le sens que, 
moi, je l'entends; d'un autre côté, tel individu peut 
passer pour spirituel, qui ne l'est nullement. Il y a en 
effet, l'esprit acquis et l'esprit réel; il y a cet esprit 
emprunté à autrui, mais qui n'en court pas moins les 
rues avec succès, quoiqu'il ne consiste que dans des bons 
mots ramassés un peu partout; il y a l'esprit qui sait se 
taire, quand il n'y a rien à dire de spirituel, et qui est 
venu par suite d'une longue habitude du monde et d'un 
fréquent commerce de la société; déplacez-le du milieu 
auquel il est habitué et enlevez-lui les personnes qui le 
font naître, il disparaîtra aussitôt; il y a l'esprit qu'on 
ramasse dans un journal; il y a, enfin, le véritable 



- 59- 

esprit, qui est inné, qui sait se plier à toutes les situations, 
se tirer d'affaire partout, se faire bête quand cela est 
nécessaire, avoir toujours un mot à dire, parler avec les 
sots et causer avec ses semblables ; c'est surtout alors, 
dans ce dernier cas, qu'il se révèle avec tout son éclat, 
toute son originalité, tout son brillant, toute sa méchan- 
ceté même, car elle en est le complément nécessaire. Je 
trouve, entre toutes ces diverses espèces d'esprit, la 
même différence qu'entre le Champagne de bonne et de 
mauvaise qualité : l'un et l'autre moussent, et ce n'est 
qu'en les goûtant qu'on s'aperçoit de la qualité qui les 
distingue. » 

Une Lettre de Th. Rousseau. — On sait que plusieurs 
de nos grands peintres dont les tableaux ont été cou- 
verts d'or après leur mort, ont à peine eu, de leur vi- 
vant, la satisfaction de les voir couvrir de cuivre. Le 
grand Théodore Rousseau a été de ceux-là, et il pre- 
nait assez philosophiquement son parti de l'injustice du 
public à son égard, comme on peut le voir par la lettre 
suivante, que notre confrère Georges Duval a trouvée 
dernièrement dans une vente d'autographes à Senlis. 
Cette lettre est adressée à Diaz. 

Barbizon, i8jj. 
Mon ami, 

Tu me racontes tes déboires et tes désillusions. Si je te 
)Ondais par le récit des miens, nous entamerions une sym- 



- 6o — 

phonie en mineur capable de faire pleurer un parterre de 
propriétaires. Je n'en veux à personne de la difficulté que je 
trouve à gagner cent francs. J'ai choisi un métier inutile, 
tant pis pour moi. Évidemment ceux qui coupent les arbres 
font une besogne plus méritoire que ceux qui les peignent; 
il est donc équitable qu'ils vivent mieux. Mais j'en veux au 
monde de son ignorance et de sa bêtise, et c'est surtout à 
l'ingratitude dont il t'abreuve que je fais allusion ici. Voilà, 
mon cher, la récompense de ton indépendance. Tu t'imagines 
que tu portes tout avec toi, comme Bias, qui rimerait avec 
Diaz, je crois. Quand donc en reviendras-tu ? Ce qu'il faut, 
c'est se conformer au monde adopté, contrôlé, marqué par la 
génération pour laquelle on est censé peindre exclusive- 
ment. Les femmes mettent des rubans aux branches des 
bouleaux et les parvenus accrochent des panonceaux aux 
chênes. Nous voilà obligés d'enguirlander la nature ou 
reproduire des châteaux et des parcs. Sans cela nous sommes 
des rustres et des sauvages. Jamais je ne me conformerai à 
l'étiquette, et toi non plus. Voilà pourquoi je ne ferai pas 
fortune, et toi non plus. Mais je m'en fiche, et toi aussi. 
Par conséquent, épargne-moi ta plainte, comme je t'épargne 
les miennes, ou, si tu as du trop-plein à déverser, choisis 
l'heure du déjeuner, c'est à celle-là que nous serons peut-être 
le plus étonnés de nous rencontrer, mais, en revanche, le plus 
charmés de nous voir. 

T. Rousseau. 



Mario charmeur. — Nous trouvons dans le Sport 
Fanecdocte suivante sur Mario, ce ténor charmeur, qui 
a charmé en effet trop de jolies femmes, de son temps, 
pour que cette petite histoire n'ait pas quelque vrai- 
semblance : 



— 6i — 

« Le ténor-gentilhomme chantait un jour, dans une 
réunion aristocratique, la délicieuse romance d'Alary : 

Ah! viens au bois, ma belle reine, 
Au bois là-bas où tout fleurit; 
La voûte du ciel est sereine, 
Avril nous regarde et sourit, 
Ah I viens au bois, ma belle reine, 
Au bois là-bas où tout fleurit. 

Une jeune et jolie Anglaise écoutait avec une véri- 
table extase le chanteur. Il commença le second cou- 
plet: 

Ah! viens au bois, folle maîtresse, 
Au bois sombre et mystérieux. 
Là tu pourras de ma tendresse 
Recueillir les si doux aveux. 
Ahl viens au bois... 

Au moment où le ténor-gentilhomme soupirait cette 
phrase, la jeune Anglaise, hors d'elle-même, se leva et 
s'écria : «. Je viens ! je viens ! » 

Tableau ! )> 



LES MOTS DE LA QUINZAINE. 

Trouvé parmi les cartes qu'Edmond About vient de 
recevoir à propos de son élection à l'Académie. 

« Enchanté, mon cher ami, que ce ne soit pas vous 
qui ayez écoppé. » 



— 62 — 

Un gourmand qui doit à de trop bons dîners une 
sérieuse gastralgie est soigné par un médecin céliba- 
taire, qui est depuis quelque temps sur le retour. Le 
malade, pour se soustraire à la diète qui lui est imposée 
prétexte une faim dévorante. « Fausse faim ! fausse 
faim ! ;» lui répond invariablement son docteur. 

L'autre jour l'homme de la science arrive chez son 
client avec un air guilleret et conquérant et lui annonce 
qu'il va se marier : « Fausse faim, docteur, fausse 
faim », riposte le malade. 



Un riche harpagon a une nièce qu'il proclame son 
unique héritière, mais qui n'a jamais vu la couleur de 
son argent. 

« La petite a vingt ans, lui dit un ami ; vous devriez 
d'ores et déjà, faire quelque chose pour favoriser son 
établissement. 

— Eh bien, répondit l'harpagon après avoir réfléchi, 
je vais faire le malade. » 

Une jeune fille et son prétendu se présentent devant 
le maire. Celui-ci pose la question d'usage : « Con- 
sentez-vous; etc.^ etc. » La fiancée répond franche- 
ment : « Non 1 » 

Le magistrat,, d'un ton sévère : 

« Pourquoi avez-vous attendu jusqu'à présent pour 
refuser de vous marier ? 



— 63 — 

— Parce que vous êtes la première personne qui me 
demande mon avis. )> 

(Gaulois.) 



Propos du boulevard : 

«Tu ne sais pas, mon cher, combien ma femme 
est économe ; je ne veux t'en citer qu'un exemple 1 Je 
lui avais promis un manteau de fourrure dans le cas oii 
elle me donnerait un fils... 

— Eh bien ? 

— Eh bien ! mon ami, pour ne pas me faire dépen- 
ser de l'argent, elle est accouchée d'une fille ! » 

{Gil Blas.) 

Un fumeur enragé était à son lit de mort, on l'em- 
pêchait de fumer, mais il avait réussi à cacher un cigare 
sous son oreiller. 

On va chercher un prêtre, qui arrive bientôt avec un 
enfant de chœur ; ce dernier place un cierge au chevet 
du moribond, et celui-ci, se soulevant péniblement, 
s'empresse d'y allumer son cigare! [Cil Blas.) 

Madame est en grande conférence avec sa couturière. 
— Arrive la femme de chambre: «Madame, c'est le 
docteur. 

— Le docteur?... Je ne peux pas recevoir... Dites- 
lui que je suis malade. » {Gaulois.) 



-64- 

Dans un petit coin de salon, le vieux beau de C..., 
mollement accoudé au dossier de la vieille comtesse 
d'A..., lorgne distraitement les ruines outrageusement 
exposées de son corsage... 

« Eh quoi, monsieur de C..., vous regardez encore 
ces petits polissons ? 

— Ah ! chère comtesse ! dites plutôt ces grands pen- 
dards ! ! » (Ci/ Blas.) 



Un curieux visite Mazas. 

« Eh bien ! comment trouvez-vous l'établissement ? 
lui demande le directeur. 
— Pas mal, mais ça sent un peu le renfermé. » 

(Ëvénemenî.) 



A la salle des mariages : 

Un des futurs, chatouillé tout à coup par quelque idée 
folichonne, pouffe de rire. 

«. Vous vous mariez ? lui dit le maire : ce n'est pour- 
tant pas le moment de rire! » (Opinion nationale.) 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338 




l GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 3 — i5 février 1884 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Nécrologie : le Banquet de Molière; les Exposi- 
tions. — Vers et Banquets. — Les Mémoires de Berthelier. — Au- 
tour de l'élection d'About. — Louis Leloir. — Théâtres : Italiens, 
Porte-Saint-Martin, Variétés, Gaîté, Ambigu. 

Varia : La Clef de Sarah Barnum. — Les Autographes d'Alfred 
Bovet. — La Vente Manet. 

Les Mots de la Quinzaine. 



La Quinzaine. — Nécrologie. — Le Banquet Molière, 
les Expositions. — Rarement quinzaine avait été signalée 
par de plus nombreuses disparitions d'hommes célè- 
bres. Cette nécrologie se termine même, au moment 
où nous écrivons (4 février), par la nouvelle de la mort 
d'un personnage qui a tenu pendant quelques années 
une place considérable dans l'histoire de notre pays, 
M. Eugène Rouher, ancien ministre d'État, on peut 
même dire ancien premier ministre du deuxième 
Empire. 

I. — 1884. 5 



— 66 - 

Né à Riom, le 30 novembre 1814, M. Rouher a eu, 
jusqu'en 1845, comnrie avocat, une carrière assez obscure. 
A celte époque quelques procès de presse le mirent en 
vue; 1848 arriva, et les électeurs du Puy-de-Dôme 
l'envoyèrent comme leur représentant à la Consti- 
tuante. L'année suivante, lors de la retraite du minis- 
tère Odilon Barrot, M. Rouher devint garde des sceaux 
dans le cabinet du 30 octobre 1849. ^^ ^^ P^^ sa 
fortune politique, liée à celle du prince-président, ne 
fit que grandir ; son histoire est trop récente et trop 
connue pour que nous la rappelions ici. 

Il est difficile de juger, d'apprécier, au lendemain 
même de la disparition d'un homme tel que M. Rouher, 
sa vie politique même et l'influence qu'il a pu exercer 
sur les destinées de notre pays. Cette influence fut sou- 
vent, trop souvent peut-être, prépondérante. Compter à 
son actif toutes les responsabilités des derniers désastres 
de l'Empire, ce serait sans doute aller un peu loin; mais 
il est certain que dans une circonstance capitale, '— le 
jour oii l'armée de Mac-Mahon avait à choisir entre un 
retour sur Paris ou la fatale marche sur Sedan, — 
M. Rouher pesa de toutes ses forces sur la décision à 
prendre, et que malheureusement cette décision, résolue 
dans un intérêt trop exclusivement dynastique , con- 
duisit â sa perte la dernière armée régulière dont dis- 
posait la défense. L'histoire définira un jour, avec une 
plus grande et plus impartiale connaissance de cause 



t 



-67- 

qu'on ne pourrait le faire aujourd'hui, tous les faits 
petits et grands, connus et inconnus, secrets et publics, 
dont l'ensemble compose les sources documentaires de 
cette aventure lamentable et de cette guerre terrible, 
et elle seule fixera la part réelle que doit assumer 
M. Rouher, aussi bien dans les origines de la guerre 
que dans ses désastreux résultats. 

M. Rouher avait un grand talent de parole, mais il 
était beaucoup plus avocat qu'orateur, dans le sens 
complet du mot, et parleur plutôt habile qu'éloquent. Il 
n'avait rien du lettré ni de l'artiste et se laissait beau- 
coup trop aller aux facilités comme aux négligences de 
Pimprovisation. Il y a quelques années, ses amis voulu- 
rent cependant lui persuader de se porter candidat à 
l'Académie française. M. Rouher comprit tout d'abord 
l'inconvénient d'un échec, sans compter d'autres pe- 
tites difficultés que la lettre inédite suivante révèle d'une 
manière assez piquante : 

A M. Ernest Dréolle. 

* Paris, le 8 mai i88c. 
Mon cher Dréolle, 

Par suite d'une absence de Gautier, votre billet ne m'est 
parvenu qu'hier. J'espérais vous voir à la Chambre, vous n'y 
étiez pas venu, et je répare tant bien que mal ces retards et 
ces incidents. 

L'article que vous avez publié dans le Gaulois est tout ce 



— 68 — 

qu'il y a de plus bienveillant et de mieux écrit, je vous en 
suis infiniment reconnaissant. 

Cette exhumation d'un retraité n'attirera pas l'attention de 
l'Académie, et si elle est douce à mon amitié, elle n'excitera 
pas mon ambition. Je n'ai jamais eu le goût des honneurs, 
principalement parce que je jugeais ne pas les mériter, et 
j'avais raison. 

Avez -vous pensé que dans votre rêve j'aurais été appelé à 
faire l'éloge de Jules Favre S et que le duc d'Aumale aurait 
dû m'adresser des congratulations ? Comment la politique se 
serait-elle arrangée de cet imbroglio ? 

Je vous serre bien affectueusement la main. 

E. ROUHER. 

— Le Sénat et la ^Chambre des_^ députés ont perdu, 
l'un son doyen d'âge, le vénérable M. Gaultier de 
Rumilly qui depuis longtemps présidait, chaque année, 
la séance de réouverture, l'autre l'un de ses membres 
les plus estimés et les plus connus, notre spirituel con- 
frère Frédéric Thomas. C'est en effet comme écrivain 
que ce regretté Frédéric Thomas laissera surtout une 
trace de son passage ici-bas. Il avait avant tout et 
par-dessus tout de l'esprit et du meilleur, de cet esprit 
bien gaulois qui lui avait valu une réputation sérieuse et 
durable dans le monde littéraire. Il ne devint homme 
politique qu'après 1870, mais il faut s'empresser d'a- 
jouter qu'il le fut si peu ! 



I. 
Jules 



Il s'agissait, en effet, de la candidature au fauteuil vacant de 
Favre, et le duc d'Aumale était alors directeur de l'Académie. 



-69- 

Dans le monde des arts, de grands vides se sont 
faits aussi : le peintre Louis Leloir, dont nous parlons 
plus loin ; le statuaire Augustin Dumont, l'auteur de la 
statue du Génie de la Liberté, de la colonne de Juillet 
et du Napoléon de la colonne Vendôme; l'architecte 
Auguste Bourgeois ; puis un directeur de théâtre, Laro- 
chelle, de son vrai nom Henri Boullanger. Ancien 
élève du Conservatoire^ il avait d'abord joué la comédie 
sur beaucoup de scènes parisiennes avant de devenir 
directeur de spectacles. C'est lui qui a donné un moment 
d'éclat littéraire assez sérieux au théâtre Cluny, où il 
était à la fois directeur et acteur, et où il a monté les 
Inutiles, les Sceptiques^ etc. En dernier lieu, il dirigeait 
la Gaîté. 

Un acteur comique de ce dernier théâtre, nommé 
Alphonse Perrin et d'abord connu sous le pseudonyme 
de Béranger, est mort également quelques jours après 
Larochelle. Il avait quatre-vingt et un ans. On l'avait 
surtout remarqué dans Jean la Poste et dans Peau 
d^âne. Jadis il avait joué aux côtés de Frederick Le- 
maître, à la Porte-Saint-Martin, le personnage de Ber- 
trand dans la fameuse Auberge des Adrets^ de légendaire 
mémoire. 

Nous avons aussi perdu le célèbre artiste Franc- 
homme, qu'on avait surnommé le Roi du violoncelle; le 
journaliste Léopold Amail, qui s'occupait surtout de 
questions financières; un autre journaliste, Louis Ou- 



— 70 — 

trebon, fondateur du journal le Soir; et encore le doyen 
des écrivains hippiques français, Boniface Demarest, 
qui rédigeait depuis si longtemps les articles de sport 
au Constitutionnel; puis Richard Cortambert, si connu 
par ses nombreuses publications géographiques; de 
Béhague, président de la Société des agriculteurs de 
France, et enfm notre ami Eugène Duflot de Mofras, mi- 
nistre plénipotentiaire, artiste, lettré, amateur distingué, 
et qui s'occupait de tout ce qui touchait à ses goûts 
élevés avec tant de finesse, de savoir et de charmante 
bonhomie (3 1 janvier). 

— Aimez-vous la peinture, on en a mis partout. 
Après le pétard quelque peu raté de l'exposition de 
Manet, nous venons d'avoir simultanément l'exposition 
des Dessins du siècle, celle des Aquarellistes, celles des 
Cercles de la rue Volney et de la place Vendôme. Nous 
en passons encore, et non pas des meilleures, parmi 
lesquelles l'exhibition des œuvres du général commu- 
nard Cluseret, installée, galerie Vivienne, dans le local 
où l'exposition des œuvres de Gill avait succédé à celle 
des Arts incohérents. 

La plus importante et la plus curieuse de ces expo- 
sitions est, sans contredit, celle des dessins du siècle, 
un peu étonnés de se trouver accrochés dans cette 
même salle de l'École des Beaux-Arts qui donnait, il 
y a quelques jours encore, asile aux informes compositions 
de Manet. Prudhon, Ingres, Meissonier, Millet, Raffet, 



— 71 _ 

attirent surtout l'attention dans cette merveilleuse réu- 
nion de chefs-d'œuvre, où presque tout serait à citer. 

Chez les Aquarellistes de la rue de Sèze, peu de 
choses saillantes cette année, les têtes ayant fait défaut. 
Et d'abord, la mort a enlevé le malheureux Louis Leloir 
quelques jours avant l'ouverture de l'exposition, comme 
elle avait fait l'année dernière pour Gustave Doré. Puis 
M"^e Madeleine Lemaire et M. Heilbuth ont eu cette 
fois la coquetterie de se faire désirer du public. Ce n'est 
pas, d'ailleurs, que la quantité ne soit venue suppléer à 
la qualité. La Société des Aquarellistes avait fait de nou- 
velles recrues, parmi lesquelles MM. Emile Adan, 
Delort, de Penne, Zuber, font assez bonne figure. 
* Au Cercle de la rue Volney comme à celui de la place 
Vendôme, expositions assez ternes, dans lesquelles c'est 
Paul Baudry qui tient la tête avec ses merveilleux por- 
traits... merveilleux pour ceux qui, comme nous, veu- 
lent bien accepter sa dureté de touche. Dans les expo- 
sitions de cercles, Thabitude est d'accepter les yeux 
fermés les envois de tous les membres. Ainsi a-t-on 
procédé cette année pour la rue Volney, dont l'expo- 
sition est quelque peu inférieure à celle de la place 
Vendôme, où l'on avait inauguré un jury d'admission. 
Le jury n'a peut-être pas été assez sévère , mais il a 
toujours enlevé le plus gros. Cela n'empêche pas qu'on 
ne s'écrase également dans les deux salles d'exposition, 
dont l'entrée est gratuite, le bon ton voulant aussi que 



— 72 — 

toute personne qui se respecte aille s'exposer elle-même 
dans toutes les exhibitions picturales qui se disputent 
aujourd'hui l'attention du public. 

Vers et Banquets. — On a beaucoup banqueté 
pendant le mois de janvier, et^ inter pocula, on a aussi 
beaucoup parlé, tant en vers qu'en prose. Parmi les 
dîners qui intéressent surtout les érudits, nous citerons 
en première ligne le banquet Molière , ressuscité depuis 
trois années par M. Monval^ l'archiviste zélé de la 
Comédie-Française, et qui a eu lieu le 1 5 janvier, au 
café Corazza. La réunion de cette année , qui comptait 
trente-six convives ', était présidée par M. Halanzier : 
il ne s'est servi de la parole que pour la passer à 
notre confrère de La Pommeraye, qui a improvisé 
une brillante conférence, dans laquelle il a émis le 
vœu que le banquet Molière , recueillant à chaque 
fois de nouveaux adhérents, finît par devenir un ban- 
quet national. Nous nous permettrons de ne pas être 
de son avis, et nous ne comprenons pas bien Mo- 
lière célébré dans le champ de Mars, au milieu du 



I. Voici leurs noms : MM. Halanzier, Arsène Houssaye, François 
Coppée, de Lapommeraye, Paul Mesnard, de Montaiglon , Jacques 
Léman, F. Hillemacher, Ritt, Depping, Jules Guillemot, D, Jouaust, 
Lalauze, Prud'hon, Garraud, Martel, Saint-Germain, Lucien Pâté, 
Henri Jouin, Louis Noël, Gouget, Aderer, Larroumet, Jules Favre, 
Adolphe Brisson, E. Thoinan, Georges Monval, Bodinier, Grosselin, 
Th. Cart, vicomte René de Kerret, Charles Marie, Chagot, Ma- 
reuse, Marcellin-Estibal et Violet. 



-73- 

veau et de la salade. Bien que le génie de ce grand 
homme soit le patrimoine de toute la nation, ce n'est 
qu'à un cercle assez restreint de délicats et d'érudits 
qu'il appartient d'en conserver le dépôt. 

Après la prose de M. de La Pommeraye, est venu 
le sonnet suivant de M. Lucien Pâté, qui a été fort 
applaudi. 

LE NOM DE MOLIÈRE 

Il s'était dit : « Je suis de ceux qu'on désavoue, 
Puisque j'ai pour métier pris celui d'histrion. 
Donc, il faut qu'à moi seul appartienne mon nom, 
Un nom qu'impunément on siffle et Ton bafoue. 

Ainsi le tien, mon père, intact et sans affront, 
N'aura rien à garder des rougeurs de ma joue. 
Et, si l'art me sourit à qui je me dévoue, 
Lui-même en lettres d'or l'inscrira sur mon front. » 

Alors il prit un nom qui n'était à personne. 
La Poésie au front lui posa sa couronne. 
Et l'astre de Molière alluma son flambeau. 

Deux siècles n'auront fait qu'accroître sa lumière, 
Et, dans le vif éclat que jette un nom si beau, 
Poquelin resplendit au travers de Molière. 

Lucien Pâté. 



M. Claye, cet excellent imprimeur, qui, après avoir 
illustré la typographie parisienne, est resté, dans sa 



- 74 — 

retraite, fidèle à la cause des lettres et des arts, s'est 
excusé de ne pas venir, en envoyant les deux quatrains 
que voici : 

M'asseoir à vos côtés au banquet de Molière, 
Et parmi les fervents coudoyer des amis, 
Échapper au dîner fait par ma cuisinière, 
Pour me tenter, bon Dieu ! que d'attraits réunis ! 

Mais, hélas! dans mon lit, où m'a cloué la fièvre, 
De ce lâche ennemi je subis le blocus. 
Si d'aller à Molière il faut que je me sèvre. 
C'est lui qui vient à moi... par mon Diafoirus. 

— Nous ne devons pas oublier ici un banquet ana- 
logue, le dîner de Molière des Parisiens de Paris, qui 
avait eu lieu le lo janvier, et dans lequel on a entendu 
des vers de MM. Léon Duvauchel et Jules Christophe. 

— Une autre réunion des plus intéressantes, et 
celle-là des plus nombreuses, a été le vingt-cinquième 
dîner annuel de l'Association amicale des anciens élèves 
du lycée Condorcet (ancien collège Bourbon et lycée 
Bonaparte et Fontanes). Il était présidé par Jules Cla- 
retie, dont le discours, plein d'esprit pétillant et d'ami- 
cale bonne humeur, a enthousiasmé l'assistance. Guil- 
laume Guizoï, président de l'Association, lui a répondu 
avec un à-propos et une aisance d'élocution qui lui ont 
valu les sympathiques ^applaudissements de tous ses 
camarades. Et comme en France, surtout dans la 
France à table, tout finit, sinon par des chansons, du 



- 75 - 

moins par des vers, en voici de charmants par lesquels 
un jeune homme, M. Emmanuel Déborde, a couronné 
le banquet. 

A Messieurs Guillaume Gui:(ot, président de l'Association 
des anciens élèifes de Fontanes, et Jules Claretie, prési- 
dent du Banquet. 

Je suis un inconnu pour vous^, chers camarades, 

Une jeune recrue au milieu de sergents, 

Et si j'ose mêler à vos fières tirades 

Mes humbles vers... C'est que je vous sais indulgents. 

Être indulgents, pour vous, Messieurs, c'est la consigne; 
Vous l'avez dit souvent, je m'en suis souvenu. 
S'il passe auprès de vous un jeune, on lui fait signe, 
Et parmi les anciens il est le bienvenu. 

Car vous n'oubliez pas, quel que soit votre nombre, 
Que nous sommes soldats du même régiment, 
Que nous avons marché — plus ou moins bien — à l'ombre 
De ce même drapeau que tous nous aimons tant ! 

Serrons-nous donc autour de sa hampe adorée; 
Tous les ans, désormais, venons au rendez-vous. 
Heureux de voir nos noms — frères d'une soirée — 
Auprès des noms aimés du public... et de, nous. 

Serrons-nous pour que Dieu, qui veille sur la France, 
Et qui trace en secret la route de demain, 
Laisse à nos cœurs unis la joyeuse espérance 
D'y marcher côte à côte et la main dans la main. 



-76- 

Serrons-nous pour que lui, notre illustre Détaille, 
Le peintre des héros, hélas 1 infortunés, 
Devienne un jour, — la France ayant repris sa taille, 
Le peintre des soldats aux képis couronnés. 

Paris, le 28 janvier 1884. 

Emmanuel Déborde. 



Les Mémoires de Berthelier. — M. Jean Sigaux 
envoie à notre rédacteur en chef la communication sui- 
vante : 

« Vous avez lu, sans doute, dans le Clairon du 6, 7 
ou 8, — la date importe peu, — que Berthelier, jaloux 
des lauriers de Viel-Castel , Claudin, Michelet, pour ne 
pas remonter à Chateaubriand et à Lamartine, était en 
train de publier, lui aussi, ses Souvenirs^ et même que 
ces Souvenirs, à moitié nés, gémissaient déjà sous la 
même presse qui donne vie, chaque quinzaine , à la Ga- 
zette anecdotique. C'est donc à cette dernière, enfant de 
la même mère, qu'il appartient, je crois, de détromper 
le public et de lui dire que rien ne fait prévoir un en- 
fantement prochain. La nouvelle donnée par le Clairon 
n'est pas assurément de celles qui sont appelées à chan- 
ger la face du globe; mais, bien que les Mémoires en 
question soient attendus moins fiévreusement par nous 
que par le cabinet Gladstone la défaite du Mahdi, il est 
bon, je crois, de rectifier ce point d'histoire y quand ce 



, - 77 — 

ne serait que pour rendre service à Berthelier qu^assail- 
lent les reporters impatients de posséder les bonnes 
feuilles. 

Il y a quelques jours, Berthelier était venu à l'impri- 
merie , et nous causions ensemble , quand survint 
M. de J., un familier de la maison : « Vous ici, Ber- 
thelier? qui vous amène? — Comment! dis-je, vous ne 
savez donc pas qu'il publie ses Mémoires ? — Ma foi, 
non; première nouvelle. — Eh bien, n'en parlez pas; 
vous rendrez service à notre ami Berthelier, qui ne dé- 
sire pas que la chose soit ébruitée. » Berthelier, natu- 
rellement, laissa dire et ne me démentit pas. Je ne sais 
si M. de J. prit la plaisanterie au sérieux; mais, en tout 
cas, ma dernière recommandation avait porté, et le len- 
demain je lisais dans le Clairon : « Grande primeur ar- 
tistique et littéraire : Berthelier, notre joyeux comique, 
publie ses Mémoires chez Jouaust. » 

« Voilà ce qui a donné lieu à cette grande nouvelle. 
Depuis, le Clairon a publié un nouvel article, fort 
étendu celui-là, donnant sur ces Mémoires des détails si 
précis que Berthelier ne peut plus ne pas s'exécuter. 
Que dis-je? à en croire le Clairon, ce serait déjà fait, 
et les Mémoires, aurait assuré Berthelier lui-même, 
seraient déjà composés, corrigés et même imprimés. 
J'avoue que devant une affirmation aussi positive j'ai eu 
un moment la pensée de courir, moi aussi, chez Berthe- 
lier. Le souvenir du Marseillais qui, après avoir crié 



-78- 

partout qu'une baleine avait bouché le port de la Joliette, 
finissait par le croire lui-même et suivait la foule pour 
voir un phénomène si surprenant, m'en empêcha. Mais 
pourquoi , au fait , ne publierait-il pas ses Mémoires, le 
joyeux comique qui est un parfait honnête homme, le 
bon vivant qui sait au besoin dénouer les cordons de 
sa bourse et même la vider tout entière pour une bonne 
œuvre , le comédien qui a su se faire des amis comme 
Corot, Rossini et le Père Monsabré? Que de souvenirs 
joyeux dans sa vie! Tenez, connaissez-vous une histoire 
aussi amusante que celle-ci qu'il me racontait précisé- 
ment devant M. de J., qui n'a pas songé à en faire pro- 
fiter le Clairon.^ 

« S'étant fait dernièrement photographier dans son 
rôle du Roi de Carreau, Berihelier pensa à un de ses 
anciens professeurs, échoué au fond d'une province, 
et lui envoya un des portraits avec cette dédicace : 
« A vous, mon très cher... Votre dévoué, Berthelier. » 
Deux jours après , M™^ Berthelier recevait , de ce brave 
homme, une lettre éplorée : « Quel coup affreux, chère 
Madame! Comment! ce cher ami n'est plus!... » Bref, 
une oraison funèbre en quatre pages. Justement intri- 
guée, M^ie Berthelier écrivit au professeur pour avoir 
une explication. Elle l'eut, et la voici : « Mille pardons, 
chère Madame, pour ma méprise; en examinant la pho- 
tographie, j'avais lu sur la dédicace : « Votre décédé, » 
au lieu de : « Votre dévoué ». Que l'on vienne mainte- 



- 79 --. 

nant parler de Calino. Calino est retraité en province, 
et il a été professeur de Berthelier. » 

Autour de l'élection d'About. — L'élection 
d'About n'a pas été toute seule, comme on pourrait le 
croire; non pas que son talent et sa haute valeur litté- 
raire fussent contestés, mais bien parce que , dans sa 
vie de journaliste, l'auteur si brillant de Tolla et des 
Mariages de Paris s'était fait, même à l'Institut, des 
ennemis par sa verve agressive et batailleuse. Il a donc 
eu — ou dû avoir contre lui — tous les immortels qui, 
pour une cause ou pour une autre, lui avaient gardé 
rancune. 

Et d'abord, en 1871, alors qu'il échoua d'une voix, 
bien que patronné par M. Thiers, About ne s'avisa-t-il 
pas d'écrire sur l'Académie la phrase vengeresse sui- 
vante : 

« La froideur du public — mettez des Quarante — 
est une sorte de bain glacé, où les faibles prennent des 
pleurésies et où les autres se retrempent. » 

Les royalistes de l'assemblée, qui ont voté pour 
Coppée, se sont rappelé sans doute le passage d'un 
article d'About, écrit en 1872, au lendemain d'une 
visite chez le comte de Paris qui est, paraît-il_, aujour- 
d'hui le prétendant légitime : 

« Je fus, écrivait-il, introduit en curieux, mais en 
curieux malgré moi, chez le petit-fils de Louis-Phi- 



— 8o — 

lippe. Ce jeune homme me parut fort aimable, assez 
intelligent, et même libéral pour un prince. Il répondit en 
très bons termes aux questions que je me permis de lui 
adresser sur... et sur les respectables manies de M. le 
comte de Chambord. Un homme indépendant peut fort 
bien causer une demi-heure avec le comte de Paris : 
cela ne tire point à conséquence, pas plus qu'une visite au 
shah ou à quelque autre phénomène du règne princier. » 
Suppose-t-on que le duc de Broglie a dû être bien 
disposé à donner sa voix à About, qui_, en 1877, 
sommé de démentir une assertion inexacte, lui avait 
répondu par cette lettre peu conciliante : 

Monsieur l'Etc, 

Je me félicite de vous avoir fourni V occasion de rétracter une 
parole qui a soulevé la conscience de tous les honnêtes gens 
du Sénat. 

Pussé-je, au même prix, vous faire réparer la millième 
partie des maux que votre détestable politique a infligés à la 
France ! 

J'ai l'honneur d'être, avec tous les Etc. qui pèsent sur votre 
tête, votre Etc. 

About. 

M. de Viel-Castel a-t-il dû souhaiter, pour sa part, de 
voir devenir son confrère à l'Institut l'écrivain mordant 
qui, en 1873, plaisantait ainsi sa propre élection : 

a Nos académiciens, qui estimaient, comme homme, 
ce vieil historien aussi honorable qu'obscur , mais qui 



— Bi- 
ne pouvaient pas se faire illusion sur ses autres mé- 
rites, étaient si confus de l'élire, et surtout de le prendre 
sur une liste de candidats où son nom figurait tout seul, 
qu'ils restèrent chez eux le jour de l'élection et que la 
Compagnie ne se trouva point en nombre. Il fallut 
battre les buissons, mettre un employé dans un fiacre 
et lui dire : « Ne rentrez pas sans ramener au moins 
ce trois Académiciens. » 

« M. Pingard (c'est le nom de ce brave chef de bu- 
reau) courut Paris pendant une heure pour recruter les 
trois votants, dont l'un, M. Dufaure, se débattait, dit- 
on, comme un vrai diable. Voilà comment M. de Viel- 
Castel fut admis triomphalement dans Une assemblée où 
ni Balzac, ni Alexandre Dumas, ni Théophile Gautier, 
ni Philarète Chasles, n'ont trouvé place. » [Athenaum 
de Londres, i8 août 1873.) 

Enfin, M. Caro pouvait-il pousser le mépris des in- 
jures, ajoute Parisis, du Figaro, journal auquel nous 
empruntons ces curieux détails, jusqu'à oublier ces 
lignes sanglantes extraites du même article : 

« Le troisième fauteuil vacant sera disputé par trois 
bons professeurs, qui ont écrit quelques petites choses 
entre leurs classes : M. Mézières, M, Caro et M. Ca- 
boche. Je parie pour M. Caboche, non seulement parce 
qu'ifa été jadis mon professeur de rhétorique, mais 
parce qu'il est de ces trois inconnus le moins connu. » 

En revanche, About a trouvé à l'Académie de vives 

6 



— 52 — 



sympathies qui devaient quand même assurer son élec- 
tion. Sardou, qui était à Nice, est venu exprès à Paris 
pour lui donner sa voix; quant au savant M. J.-B. Du- 
mas, deux jours avant l'élection, il avait écrit à About 
la lettre suivante : 

Cannes, 22 janvier 1884. 
Cher futur confrère, 

C'est un vrai chagrin pour moi de me trouver loin de Paris 
au moment du vote de l'Académie. 

J'aurais voulu me joindre à vos amis dans cette circon- 
stance, vous ne l'ignorez pas, et je me préparais à venir, dans 
ce dessein, passer deux jours chez moi; la Faculté s'y est ab- 
solument opposée et ma famille a poussé les hauts cris. 

Paris est malsain, plongé dans la brume, et l'air y est sa- 
turé d'une humidité pénétrante. Voici le tableau qu'on m'en 
fait, un peu chargé sans doute ; mais comment résister à la 
fois à la science du médecin et à l'affection de ses enfants? 

Permettez donc que, malgré toute ma bonne volonté, je 
sois seulement de cœur avec vous jeudi. Je prie M. Pingard 
de me télégraphier votre succès, et personne n'en sera plus 
heureux que moi. 

Agréez, cher et futur confrère, avec tous mes vœux, l'assu- 
rance de mes sentiments les plus dévoués. 

About devait donc forcément être élu. D'ailleurs, 
n'avait-il pas pronostiqué lui-même son succès, dès 
1859, alors que dans une querelle demeurée célèbre, 
avec Mgr Dupanloup, il lui écrivait une lettre dans 
laquelle il disait : « Dans quinze ans, je serai votre 
collègue à l'Académie française. » 



— 83 — 

On voit qu'About ne s'était pas trompé, — pas même 
d'une année ! 

NÉCROLOGIE. — Louis Leloir. — Nous n'avons pu 
annoncer dans notre dernière Gazette le décès du peintre 
Louis Leloir, mort le 28 janvier, dans sa quarante et 
unième année, à la suite d^une douloureuse maladie, 
qui depuis longtemps ne laissait aucun espoir à ses 
amis. C'était, en même temps qu'un grand artiste, un 
parfait galant homme, qui avait su se concilier de tous 
côtés de vives et solides sympathies : aussi laissera-l-il 
de longs regrets au cœur de beaucoup de ceux qui l'ont 
connu. 

Comme tant d'autres, il débuta par des sujets d'école; 
mais il trouva sa véritable voie dans la peinture de 
genre, qu'il sut traiter avec une rare distinction. Ses 
principaux tableaux sont le Baptême et la Fête du grand- 
père, deux œuvres qui, tout en restant très-prisées des 
délicats, sont devenues vraiment populaires. Depuis 
quelque temps Louis Leloir abandonnait un peu la pein- 
ture à l'huile pour se consacrer davantage à Taqua- 
relle; il y avait pris tout de suite une place de maître : 
ses incomparables éventails sont, sans conteste, le chef- 
d'œuvre du genre. 

Mais son œuvre capitale est la suite des trente et un 
dessins qu'il a faits pour le Théâtre de Molière, publié 
par la librairie des Bibliophiles, et qui représentent le 



-84 - 

travail et les études de plusieurs années. Aussi cet 
artiste hors ligne, qui comprenait le livre comme il 
comprenait le tableau, sera-t-il vivement regretté par 
tous les bibliophiles. Louis Leloir s'apprêtait à donner, 
par le théâtre de Musset, un digne pendant à son Mo- 
lière, et il n'en serait pas resté là, voulant désormais 
associer son nom à plusieurs de ces grandes publica- 
tions qui sont l'honneur de notre époque. Aussi que de 
beaux livres perdus pour les amateurs, dont ils auraient 
fait l'orgueil et la joie ! 

Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1876, 
Louis Leloir était porté pour la croix d'officier dans la 
promotion du mois de juillet prochain. Il est regrettable 
qu'en présence d'un état dont on avait connaissance, 
on n'ait pas cru devoir, par une anticipation qui n'au- 
rait pu être qu'approuvée , donner à ce malheureux 
artiste la suprême consolation d'emporter dans sa 
tombe une distinction qu'il avait si bien méritée, et que 
tous ses camarades demandaient pour lui. 

Théâtres. — La quinzaine théâtrale a été bien rem- 
plie; nous avons eu quelques grandes et même quelques 
solennelles premières représentations. La plus belle de ces 
soirées mémorables a eu lieu aux Italiens, le i^r février, 
avec VHérodiade de M. Massenet, traduite en italien et 
jouée pour la première fois à Paris. C'est une œuvre à 
la fois biblique et dramatique, qui tient en même temps 



— 85 — 

de l'opéra et de l'oratorio, et dans laquelle ces deux 
éléments se fondent et se confondent de manière à pro- 
duire un effet considérable. En somme , cette première 
représentation d^Hérodiade a été un triomphe pour l'émi- 
nent compositeur de la partition aussi bien que pour 
ses interprètes. 

L'œuvre est de haute et première valeur ; elle rompt 
heureusement , par des formules nouvelles, par la ri- 
chesse de son instrumentation, par la science et la variété 
de ses harmonies, par sa couleur enfin^ si vive et si lumi- 
neuse, avec le répertoire un peu monotone du Théâtre- 
Italien. On ne saurait citer particulièrement quelque 
morceau plus saillant dans cette riche partition, qui a 
obtenu à Paris un succès beaucoup plus marqué que 
celui que lui avaient fait les habitués de la Monnaie, à 
Bruxelles, où elle a été jouée pour la première fois; on 
a tout applaudi, du début au dénouement ; on n'a pas 
accueilli avec moins d'enthousiasme les remarquables 
interprèles de ce bel ouvrage : M"^^ Fidès-Devriès, si 
touchante et si dramatique dans le personnage de Sa- 
lomé, M™e Tremelli, une admirable Hérodiade, et les 
frères Edouard et Jean de Reszké qui mettent tous deux 
tant de flamme et de passion au service de voix magni- 
fiques, l'un de basse profonde, l'autre de baryton passé 
aujourd'hui à l'état de ténor; enfin, et par-dessus tout, 
M. Maurel, d'une puissance dramatique et lyrique de 
premier ordre dans le superbe rôle d'Hérode. Le ré- 



— 86 — 

sultat de cette belle soirée d'Hérodiade ne va-t-il pas 
forcer, pour cette grande œuvre, les portes de 
l'Opéra? 

Comme Massenet, trois compositeurs de talent de 
l'école française ont dû faire jouer, en ces dernières 
semaines, sur les "scènes de l'étranger, leurs œuvres que 
l'Académie de musique de Paris n'avait pas pu ou pas 
voulu accueillir : M. Salvayre a fait représenter à Saint- 
Pétersbourg son opéra de Richard III ; M. Reyer a 
donné à Bruxelles son Sigurd, dont beaucoup de frag- 
ments étaient déjà connus dans les grands concerts à 
Paris; enfin, M. Benjamin Godard a fait jouer à An- 
vers, le 3 1 janvier, son opéra Pedro de Zalaméa. Ces 
trois œuvres, d'un développement considérable à tous 
les points de vue, ont trouvé à l'étranger une inter- 
prétation suffisante pour faire valoir leurs mérites. 
Espérons qu'elles auront un jour la même chance que 
VHérodlade de Massenet, et que nous les entendrons à 
Paris, ne fût-ce que sur la scène municipale du Chà- 
teau-d'Eau. 

 La Porte-Saint-Martin vient de reprendre (26 jan- 
vier) la Dame aux Camélias, avec iM^e Sarah Bern- 
hardt dans le rôle de Marguerite Gautier. C'est la se- 
conde fois que cette grande artiste se montre dans ce 
rôle devant les Parisiens ; elle l'avait déjà joué dans 
une représentation extraordinaire donnée, il y a deux 
ans, au bénéfice de la veuve du décorateur Chéret, et 



-87- 



cette fois elle avait son mari, M. Damala, pour partner 
dans le personnage d'Armand Duval. Son succès de l'autre 
soir a été irès-vif, surtout dans les trois derniers actes 
qui offrent plus de prise à son grand talent dramatique. 
Sa mort, au dernier acte, est un chef-d'œuvre de vérité 
et d'émotion. Les autres artistes paraissent bien mé- 
diocres à côté d'elle : M. Marais n'est pas un vrai jeune 
premier, et M. Lafontaine a été trouvé vieilli bien qu'il 
joue le rôle d'un père. Voici, comme curiosité, la dis- 
tribution des principaux personnages mis en regard des 
acteurs de la création : 



Armand Duval 

Georges Duval 

Gaston Rieux 

Saint-Gaudens 

Gustave 

Wârville 

Marguerite 

Nichette 

Prudence 

Nanine 



1852. 
MM. Fechter. 
Delannoy. 

R. LUGUET. 
GiL PÉREZ. 

Lagrange. 
Dupuis. 

^mes DOCHE. 
WORMS. 
ASTRUC. 

Irma Granier. 



1883. 
Marais. 
Lafontaine. 
P. Reney. 
colombey. 
Watrin. 
Angelo. 
S.Bernhardt 
Valette. 
Desclauzas. 
Durand. 



Mme Desclauzas a eu le succès de gaieté de la soirée 
dans le rôle de Prudence, auquel elle donne un cachet 
tout personnel des plus réussis. 

Alexandre Dumas, sur une observation assez judi- 
cieuse de notre confrère Vitu, a supprimé après la pre- 
mière soirée la phrase qui termine la pièce : « Meurs en 



— 88 — 

paix, Marguerite, il te sera beaucoup pardonné, parce 
que tu as beaucoup aimé. » En effet, puisque Margue- 
rite trouve ]a rédemption dans la mort, aussi bien que 
dans le retour de son amant, pourquoi lui jeter au vi- 
sage cette injure fmale... et maintenant inutile? 

— Aux Variétés, Judic et Christian ont reparu, le 
1" février, avec un succès dont on ne peut prévoir la 
tin, dans un vaudeville nouveau de MM. Henri Meilhac 
et Albert Millaud, intitulé la Cosaque. La scène se passe 
successivement en Russie et à Paris; Judic, tantôt 
princesse, tantôt servante, anime de son éternelle jeu- 
nesse et de son inépuisable gaieté cette amusante bouf- 
fonnerie ; elle chante divers couplets très bien venus du 
maestro Hervé, dont un surtout, le rondeau de la 
vendeuse, deviendra rapidement populaire. Dupuis est 
toujours le comédien original et fin qui convient si bien 
à ces sortes de pièces où la fantaisie d'un acteur ingé- 
nieux peut se donner si librement carrière. Christian, 
Léonce, Lassouche, M^le Baumaine, etc., complètent 
un merveilleux ensemble. Les Variétés viennent donc 
de retrouver encore le grand succès de Lili, de la 
Femme à papa, de Nkouche et de tant d'autres pièces 
amusantes qui ont dû en grande partie leur fortune au 
talent de Judic. 

— La Gaîté tente de restaurer le mélodrame à spec- 
tacle avec une grande pièce très mouvementée et acci- 
dentée, de MM. Crémieux et Decourcelle, la Charbon- 



- 89 - 

nière (^i janvier). Cette charbonnière, c'est M™e Pasca 
dans un personnage qui rappelle un peu sa belle créa- 
tion de Serge Panine. Dumaine lui donne la réplique. 
Le drame est bien fait, intéressant, remarquablement 
joué par les deux principaux artistes, mais il nous 
semble que le genre s'en use un peu. Toutes ces intri- 
gues plus ou moins péniblement débrouillées ne nous 
tiennent plus en haleine comme autrefois. C'est que 
nous sommes devenus plus difficiles, plus sceptiques, et 
que pour s'intéresser réellement à un gros drame il faut 
d'abord avoir la foi et, comme on dit, croire que c'est 
arrivé. 

— L'Ambigu a repris un vieux drame de Ponson du 
Terrail, la Jeunesse du roi Henri (6 février). C'est une 
pièce de cape et d'épée un peu dans le genre des 
grands drames historiques de Dumas et Maquet, bien 
qu'à tous les points de vue elle leur soit fort inférieure, 
Elle est pourtant encore intéressante et suffisamment 
bien jouée. A signaler dans l'interprétation , MM. Paul 
Deshayes, Gravier, Montai, Fournier et M"^e promentin. 

La Jeunesse du roi Henri a été jouée pour la première 
fois au théâtre du Châtelet en 1864; puis reprise dix 
ans plus tard au Théâtre-Historique, où sont actuellement 
les Italiens. C'est donc aujourd'hui la troisième fois 
qu'elle paraît sur la scène, ce qui doit faire bien au- 
gurer du nouveau succès qui l'attend. 



— 90 — 

Varia. — La Clef de Sarah Barnum. — Nous 
n^avons encore parlé qu'incidemment ici de ce livre à 
scandale, dont la couverture attribue la paternité — 
ce serait peut-être le cas de dire la maternité ! — à 
MWe Marie Colombier ; nous ne l'avions pas encore lu, 
et nous venons seulement d'avoir ce courage. 

Ce livre, qui a la prétention de raconter en détail, 
et quels détails !... la vie privée cte M"eSarah Bernhardt 
n'est qu'un recueil d'histoires ordurières, sans vraisem- 
blance et sans nom. Le marquis de Sade et tous les 
écrivains « de saletés » du dernier siècle sont dépassés. 
C'est plus que cynique, c'est bête, et surtout cela 
manque du plus simple, du plus vulgaire intérêt. Voilà 
tout ce que nous pouvons dire sur ce livre, auquel l'im- 
prudente colère de U^^ Sarah Bernhardt a donné une 
publicité, qu'il n'eût jamais eue sans l'incartade à laquelle 
elle s'est livrée et que nous avons racontée ici même. 
Aujourd'hui, grâce à ^ce scandale, Sarah Barnum 
approche de sa centième édition, — si l'éditeur dit 
vrai. 

Ce livre a une clef, comme tous les livres à scandales 
où l'auteur met en scène, dans des postures désa- 
gréables, des personnages encore vivants; mais la clef 
de Sarah Barnum est plus que transparente. Nous allons 
la donner au lecteur, sauf pour les noms de personnes 
mêlées à des aventures si nauséabondes qu'il vaut 
mieux ne pas avoir l'air de les avoir reconnues. 



- 91 - 

Et d'abord l'héroïne du livre, Sarafi Barniim^ qui est, 
comme tout le monde sait, Sarah Bernhardt. Son fils 
Maurice figure dans l'ouvrage sous le nom de Loris^ et 
son mari, Jacques Damala, sous celui de Jack Madaly. 
Passons aux acteurs et actrices ; nous trouvons les sui- 
vants ainsi travestis : Delaunay — Delannys ; Mounet- 
Sully — Money; Coquelin — Coquil ; Thiron — Biron ; 
Régnier — Ménier ; Angelo — Angel ; M^es Pavart — 
Savart; Nathalie — Natalay ; Agar — Hagal; la Patti 
— La Ratty ; Madeleine Brohan — Mathllde Rohan ; 
Marie Colombier (l'auteur du livre) — Marie Pigeonnier ; 
Emilie Broizat — Emilie Brozat ; Sophie Croizette — 
Sophia Croiseî. Puis des journalistes et autres écrivains : 
Sarcey — Narssey'; Aurélien Scholl — Sébastien Koll ; 
Ph. de Massa — Ph. de Cassa; Touroude, auteur du 
Bâtard^ devient Mauroude, auteur de V Enfant naturel; 
Arnold Mortier du Figaro, est baptisé Arnold Mautier 
du Barbier ; Octave Feuillet, auteur du Sphinx, devient 
Feuillantiny auteur de l'Oracle; Richard O' mon Roy — 
O'Printz; Aug. W'nu— Aug. Vitet; J. J. Weiss — J.-J, 
Reiss; Henri de La Pommeraye — Pommerey nette. Nous 
avons maintenant des directeurs de théâtre : Emile Per- 
rin^ sous le nom à.' Emile Pern^^f, du Théâtre Corneille ; 
de Chilly et Duquesnel, de l'Odéon, sous les noms de 
Rilly et de Chesnel, du Parthénon ; Montigny du Gymnase 
dramatique devient Monîilly, du Lycée dramatique. 
Puis divers personnages : Le prince de Galles — Prince 



— 92 — 

d'Irlande ; le prince Troubetskoy — prince Roubleskoy ; 
prince Murât — prince Muray;\e député Planât — 
Lanat ; le peintre Clairin — Lérin; le marquis de Caux 
— marquis de M aulx ; l'architecte Escalier, gendre du 
célèbre comédien Régnier — Vestibul, etc.. etc.. 

On voit, qu'en somme, ce n'est pas bien fort et que 
tous ces faux noms sont plus que faciles à percer à jour. 
Et pourtant c'est dans cette nomenclature, et dans la 
recherche de quelques autres masques, que réside sur- 
tout l'esprit du livre. 

Les Autographes d'Alfred Boveî, — Les i8 et 19 de 
ce mois aura lieu, à l'hôtel Drouot, la première partie de 
la vente de la merveilleuse collection d'autographes de 
M. Alfred Bovet. Cette collection a été divisée, par cet 
amateur distingué, en douze séries. Les quatre premières 
(Chefs de gouvernement — Hommes d'Etat et person- 
nages politiques — Révolution française — Hommes 
de guerre) composent la vente actuelle. Il n'y en aura 
pas eu de plus importante, depuis la vente de M. Ben- 
jamin Fillon. Elle est dirigée par l'habile expert Etienne 
Charavay, qui en a publié le catalogue, lequel est déjà 
une rare curiosité, en raison des nombreux fac-similés 
qu'il contient. 

Nous reviendrons souvent sur cette belle collection, 
soit pour en citer des extraits, soit pour parler des 
ventes postérieures à celle-ci. Aujourd'hui nous nous 



-93- 

bornerons à donner le fragment suivant d'une impor- 
tante et bien curieuse lettre de Jules Simon, lettre que 
son éminent auteur pourrait encore écrire à nouveau en 
ce moment, tant la peinture qu'il fait de sa situation 
politique d'alors a de rapports frappants avec celle qui 
lui est faite aujourd'hui. 

A Jules Favre. 

Monl-Dore, 31 août 1S73. 

... A présent je repars pour Paris, où je rentrerai le 
4 septembre. Il y aura deux ans, ce jour-là, que vous avez 
commis le crime, avec la complicité de quelques amis, de 
sauver votre pays du désordre et du déshonneur. Je doute 
qu'on vous le pardonne jamais. C'est un drôle de pays que 
le nôtre, mon cher philosophe. Si nous étions restés chez 
nous à faire des vœux pour la France, ou si nous avions pris 
un fusil comme nos enfants, on aurait eu la commune six mois 
plus tôt et une capitulation honteuse. Et à présent on dirait : 
Ils n'ont pas même essayé de se servir de leur popularité! Ils 
ont eu peur d'un retour des Bonapartes, ou d'une émeute 
dans la rue, ou d'un emprisonnement en Prusse. Mais comme 
nous n'avons eu peur de rien de tout cela et que nous avons 
sauvé l'honneur du pays, autant qu'il pouvait l'être au sortir 
de TEmpire, on nous chante une autre gamme, et on nous 
reproche d'avoir siégé six heures par nuit à l'Hôtel de ville et 
travaillé douze heures par jour dans les ministères, par ambi- 
tion; d'avoir gouverné la France depuis Saint-Denis jusqu'à 
la barrière d'Enfer., par ambition; d'avoir, vous, affronté 
seul la vue et la morgue des Prussiens, par ambition ; d'avoir 
tenu tête à l'émeute du 31 octobre et repris, le lendemain, ce 
pauvre pouvoir et cette redoutable responsabilité, par ambi- 



— 94 - 

tion. Je ne sais pas s'il vous est arrivé depuis, comme à moi, 
d'être injurié dans la rue, mais pour injurié dans les journaux, 
j'espère que vous l'avez été! Il faut bien vous faire expier les 
richesses que vous avez entassées et les plaisirs que vous avez 
goûtés. Et malgré tout cela, mon cher ami, nous aimons ce 
pays, qui vaut mieux que sa destinée, et nous sommes fiers, 
vous, de tout ce que vous avez fait, moi, du concours assez 
insignifiant que je vous ai donné, et nous pensons au fond 
que, sans nous, la France suerait un peu plus profondément 
malade... 

Jules Simon. 



La Vente Manet. — Après une exposition quasi offi- 
cielle, qui a scandalisé nombre de gens sans convenir 
personne, on a procédé à la vente des toiles de Manet, 
qui se sont maintenues à un certain prix, grâce au con- 
cours de la famille et d'amis dévoués dont on ne saurait 
trop louer le zèle désintéressé. A ce propos, M. Gaston 
JoUivet a publié les vers suivants, qui viennent de 
paraître dans le Clairon. 

MANET SE VEND 

Victoire! Hyménée, Hyménéel 
Les Manet ont des prix courants. 
Ils ont atteint, dans la journée, 
Soixante-douze mille francs. 

Ce gros chiffre cabalistique 
Crie à l'idéal : «c Oh I la! la! » 
Et jette au nez de l'esthétique 
Le mot consacré par Zola. 



-95- 

Comme l'animal réaliste 

Que l'on saucissonne à Francfort, 

La peinture naturaliste 

Est excellente après la mort. 

Mes amis, qu'on ferme le Louvre, 
Reléguons Corrège au grenier, 
Et qu'un rideau de serge couvre 
Rubens, barbouilleur routinier. 

Dans les flots bourbeux de la Seine, 
Jetons nos Léonard en bloc, 
Avant qu'on ajoute à la CènCf 
Pour la compléter, le Bon Bock. 

Quant aux Raphaëls, qu'on les donne 
Avant qu'on laisse Olympia 
Poser sur un front de madone 
Les maigreurs de son tibia. 

Alléluia ! c'est la reprise 
Des affaires, dorénavant. 
Qui peut désormais sur la crise, 
Risquer un discours émouvant, 

Quand on voit tant de mains rebelles 
A sortir de poche un jaunet. 
Acheter un jour des Poubelles % 
Et le lendemain des Manet ? 



I. Poubelle, avec un grand P, est un nom propre; c'est tout le 
contraire avec un petit p. Poubelle, avec un grand P, est le nom de 
notre actuel préfet de la Seine, qui s'est imaginé de réglementer 
la forme et la dimension des boîtes à ordures ménagères que les 
propriétaires doivent déposer à leur porte, lors du passage des tom- 
bereaux d'enlèvement. En échange des ennuis nés de cette régle- 
mentation, la reconnaissance publique a donné aux boîtes à ordures 
le nom de M. Poubelle, qui désormais n'a plus rien à envier au 
célèbre Rambuteau. 



I 



-96- 

LÈS MOTS DE LA QUINZAINE 

En sortant de la première représentation de la reprise 
de la Dame aux Camélias^ qui a eu lieu le soir du ter- 
rible ouragan : 

« Quel vent! On l'entendait jusque dans la salle. 
C'est sans doute lui qui a troublé Marais, que je n'ai 
jamais vu si mauvais. 

— Enfin, malgré vent et Marais, la pièce a toujours 
réussi. » 

Un bourgeois, qui n'est pas au courant des fluc- 
tuations administratives en matière d'art, sort de la 
salle d'exposition de l'Ecole des Beaux-Arts, où les 
Dessins du siècle ont avantageusement remplacé les 
tableaux de Manet. 

« En a-t-il fait, dit-il, des dessins, ce Manet ! Et 
l'on dit qu'il ne savait pas dessiner ! » 

Dans l'allée des Poteaux : 
« Savez-vous de qui M^f^e x... est en deuil ? 
— Ma foi, non. Je le lui aurais bien demandé, mais 
j'ai eu peur que ce ne fût pas de son mari. » (Gaulois.') 

Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 
Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 4 — 29 février 1884 

SOMMAIRE. 

La Quinzaine : MM. Coppée et F. de Lesseps élus à l'Académie. 
— L'incident Meissonier-Mackay. — M^ Tezenas et M. Alex. 
Dumas fils.-— Les Faux Louis XVIL — Théâtres : Italiens, Comé- 
die-Française, Odéon, Vaudeville. 

Varia : Le Garçon de cercle. — Le Numérotage des rues de 
Paris. — Le Roi des Montagnes. — La Vraie Dame aux Camélias. 

Les Mots de la Quinzaine. — Petite Gazette. — Nécrologie. 

Variétés /Lettres inédites (V. de Laprade). 



La Quinzaine. — L'Académie française vient de 
faire deux choix heureux qui lui ont été imposés par 
l'opinion publique, surtout pour l'un des deux candidats 
qu'elle a admis dans son sein le 2 1 février. Elle a nom- 
mé notre ami Coppée au fauteuil de Victor de Laprade 
et M. Ferdinand de Lesseps au fauteuil d'Henri Martin. 
La première de ces deux élections était depuis long- 
temps assurée, aussi a-t-elle eu lieu sans conteste; 
quant à la seconde, qui a surgi au dernier moment et 
I. ~ 1884. 7 



- 98- 

un peu comme par surprise, elle a donné lieu à une sorte 
de protestation muette qu'il est curieux de signaler en 
raison de sa rareté. 

Voici, d'ailleurs, comment les choses se sont passées, 
au point de vue du nombre des voix réunies par chaque 
candidat : 

Trente-trois académiciens étaient présents; étaient 
absents : MM. le duc d'Aumale, J.-B. Dumas, Emile 
Ollivier et Victorien Sardou. M. Edmond About, non 
encore reçu, n'avait pas le droit de voter. MgrPerraud, 
directeur de TAcadémie , présidait la séance, assisté 
de MM. de Mazade, chancelier, et Camille Doucet, 
secrétaire perpétuel. 

Fauteuil de M, de Laprade. 

Nombre de votants . 53 

Majorité exigée 17 

M. Coppée 24 voix. . 1 

M. Emile Montégut 9 — 

Fauteuil de M. Henri Martin. 

Même nombre de votants. 

M. F. de Lesseps 22 voix. 

L'abbé Petit i — 

Bulletins blancs 10 — 

Il paraît qu'il existe à l'Académie française un cer- 



— 99 — 

tain nombre de membres qui ont trouvé que la candi- 
dature de M. de Lesseps avait un côté peut-être un peu 
trop financier. Il est clair que ce n'est pas par les titres 
littéraires que brillait le nouvel élu, mais l'Académie 
récompense tous les genres de mérite; en ouvrant ses 
portes à M. de Lesseps, elle a accueilli un homme dont 
la gloire, qui est, avant tout, française, est également 
universelle. Les études spéciales de M. de Lesseps, ses 
rapports successifs sur la grande entreprise à laquelle il 
a voué sa vie et même ses nombreuses conférences, 
toujours fines et spirituelles, sur les travaux relatifs au 
canal de Suez et à ses résultats, composent ses seuls 
titres littéraires. Mais TAcadémie a reçu dans son sein, 
à toutes les époques, bien des gens, illustres ou non 
illustres, qui n'avaient pas à leur actif la valeur particu- 
lière de M. de Lesseps. 

M. de Lesseps avait^ d'ailleurs, rencontré chez la 
plupart des académiciens, auxquels il dut faire, selon 
l'usage, les visites préliminaires, une bienveillance qui 
Etait du meilleur augure. Il a donné lui-même, dans un 

frécit très humoristique qu'ont publié les journaux, de 

ipiquants détails sur ces visites. Il ne trouva pas tout le 
londe, mais il n'eut qu'à se louer de ceux qui purent 

fie recevoir : 

<( J'ai déposé, dit-il, ma carte chez les absents, 

|Comme le duc de Broglie, d'Audifïret-Pasquier, M. Caro, 
[. Nisard. 



— 100 — 

« Le duc d'Aumale, encore malade, m'a renvoyé un 
carton avec un mot des plus charmants. 

« M. Cherbuliez, qui doit me recevoir, a paru fort 
heureux de cette circonstance. J'avoue que j'ai été tout 
à fait touché des témoignages non équivoques de satis- 
faction qu'il m'a marqués. 

« Quant à M. Renan, sa joie était grande. J'ai en 
moi, par les travaux entrepris en Egypte sous ma direc- 
tion, par mon séjour prolongé en Orient, comme quelque 
chose de ces pays qu'il a traversés en savant et dont il 
a gardé le souvenir précieux. 

« Quel malheur, m'a-t-il dit, que je ne sois pas 
« chargé de répondre à votre discours de réception! 
(f J'envie le sort de M. Cherbuliez. » 

« Une maison où l'accueil a été des plus chaleureux 
est celle de mon ami, M. Cuvillier-Fleury, dont la 
femme est la sœur d'un autre ami, M. Thouvenel, l'an- 
cien ministre des affaires étrangères. En entrant dans le 
salon, ce fut U^^ Cuvillier-Fleury qui prit la première 
la parole : 

« C'est bien certain que vous aurez notre voix, » 
me dit-elle. 

« Je lui répondis que, du moment que les femmes se 
mettaient de la partie, j'avais la certitude complète de 
réussir. » 

M, de Lesseps ne rencontra chez eux ni M. Emile 
Augier,ni M. Victorien Sardou, chez qui il s'était rendu 



— 101 — • 

à cheval à Marly-le-Roi , ni M. Dumas, le savant chi- 
miste, ni plusieurs autres. Mais ces trois derniers ne 
figurent certainement pas dans le nombre de ceux qui 
ont voté blanc... on ne saura peut-être jamais au juste 
pourquoi ! 

La candidature de Coppée n*a, en revanche, soulevé 
aucune difficulté. Coppée n'est qu'un lettré, rien qu'un 
lettré; il ne s'est jamais occupé de politique ni de fi- 
nances; c'est donc exclusivement en raison de l'hon- 
neur qu'il fait aux lettres que ce sympathique poète a 
été élu, et l'on ne saurait trop féliciter l'Académie du 
ichoix qu'elle a fait en appelant à elle l'auteur applaudi 
fdu Passant et de Severo TorellL 

— On a fait grand bruit , pendant cette quinzaine, au- 
tour de l'incident Meissonier-Mackay. L'illustre artiste, 
ayant livré à cette incommensurable millionnaire, qui 
a nom M™^ Mackay, un portrait d'elle, qu'elle ne jugea 
pas suffisamment ressemblant, elle paya les 70,000 francs 
qui représentaient le prix convenu avec Meissonier; 
ipuis, dans un moment de mauvaise humeur un peu 
sauvage, elle lacéra la précieuse toile de ses blanches 
mains. Telle est la version publiquement répandue sur 
cette affaire qui a donné lieu à de vives discussions, un 
^peu dans tous les sens. 

Il est bien difficile de prendre un parti impartial e^ 
sincère dans une affaire de ce genre, parce que la vérité 
vraie n'en est pas connue. La version Mackay et la ver- 



— 102 — 



sion Meissonier, en effet, diffèrent absolument. Le 
Figaro du 21 février donnait raison à M. Meissonier, 
tandis que VÊvénemenî du même jour lui donnait tort. 
M. Meissonier a-t-il réellement livré à M"*» Mackay une 
œuvre incomplète, en la lui faisant payer comme si elle 
en devait avoir toute satisfaction ? Est-ce, au contraire, 
M»* Mackay qui a brutalement et de gaieté de cœur 
détruit, par simple dépit, une œuvre d'art de haute 
valeur ? On dit que les tribunaux seront appelés à se 
prononcer sur le différend. Attendons Tarrèt de la justice 
qui fera peut-être un peu plus de lumière sur cet inci- 
dent, expliqué de tant de façons contradictoires et au- 
quel on donne une importance qui nous paraît, dans 
tous les cas, être hors de mesure. 

— Autre incident. Dans un procès récent, à la suite 
duquel M. de Corvin a été obligé de laisser à l'Odéon 
sa célèbre pièce des Danicheff, qu'il prétendait en retirer 
pour la donner au Gymnase, l'avocat de ce gentilhomme 
de lettres russe, Me Tézenas, se permit une attaque à 
fond contre les sentiments de générosité qu'il déniait à 
M. Alex. Dumas fils. D'après cet avocat, M^^ Sand 
aurait prononcé et laissé circuler sans le démentir un 
mot des plus sanglants contre l'auteur du Demi-Monde^ 
qu'elle aurait traité de « fils peu prodigue d'un père 
prodigue ». 

Dès qu'il eut connaissance du mot, M. Dumas adressa 
à Me Tézenas la lettre suivante : 



- io3 — 

Monsieur, 

Dans votre plaidoirie pour M. de Corvin, vous prêtez à 
M™^ Sand un mot sur moi. Je vous serai très obligé si vous 
voulez bien me dire où vous avez puisé ce renseignement. 

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments 
les plus distingués. 

Al. Dumas fils. 

A cette lettre, l'avocat de M. de Corvin répondit par 
celle-ci, insuffisante, on en conviendra, au point de vue 
de la démonstration d'authenticité que M. Dumas lui 
demandait de faire : 

Monsieur, 

La forme si parfaitement courtoise de votre lettre m'amène 
à une réponse que les usages de mon ordre n'autorisent peut- 
être pas. 

Le mot auquel vous faites allusion, très connu, a été attri- 
bué à M™^ Sand lors de l'incident de la représentation 
Chéret. 

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments 
les plus distingués. 

Tezenas. 

A cette lettre, M. Dumas, peu satisfait, répondit par 
la suivante : 

Monsieur, 

Je vous remercie de votre franche communication. II me 
paraissait impossible que M"*° Sand, avec qui, depuis 1851 
jusqu'à sa mort, j'ai eu les relations les plus affectueuses, les 



— 104 — 

plus filiales même, eût fait sur moi une plaisanterie de quelque 
genre que ce fût. Je ne me trompais pas. Le mot que voui 
avez cité n'est qu'une des mille injures auxquelles on esï 
exposé dans la carrière que je suis. Seulement celui qui a mi? 
cette insulte en circulation l'a contresignée sans aucun droit, 
— pour tâcher de lui donner de la valeur, — du nom d'une 
personne qui la démentirait de très haut si elle vivait encore. 
La citation reste donc sans importance et non avenue pour 
moi, puisqu'elle est sans authenticité. Vous avez cru devoir 
vous servir, en toute bonne foi évidemment, de l'esprit d'un 
autre pour l'agrément de votre cause; je ne vous en veux pas. 
On prend son bien où on le trouve, comme dirait M. de Cor- 
vin s'il avait fait refaire sa pièce par Molière. 
Veuillez agréer, Monsieur, etc. 

Al. Dumas fils. 

Le Temps, qui, le premier, a publié ces curieux do- 
cuments, les fait suivre d'un commentaire non moins 
intéressant, et qui établit clairement l'impossibilité mo- 
rale où fut Mi»^ Sand d'avoir jamais jeté à la face de 
son illustre collaborateur, pour le Marquis de Vlllemer, 
l'injure qu'on l'accuse, après sa mort, d'avoir colportée 
contre lui : 

« M . Alexandre Dumas fils, dit le Temps^ est le col- 
laborateur de M™^ Sand dans la pièce du Marquis de 
Villemer, qu'il a bien autrement travaillée que M. de 
Gorvin n'a pu travailler aux Danicheff. La pièce terminée 
et les deux collaborateurs devant, comme il était convenu 
entre eux, se partager également les droits, M. Alexandre 
Dumas fils a volontairement renoncé à sa part. Il a écrit, 



— io5 - 

dans cette occasion, à M'"® Sand, une lettre que M. Mau- 
rice Sand a dû retrouver dans les papiers de sa mère et 
qu'il est regrettable qu'il n'ait pas publiée, car elle 
honorait les deux écrivains, l'un par la délicatesse avec 
laquelle le présent était fait, l'autre par les termes dont 
se servait celui-là pour le faire accepter. 

(( A l'heure présente, le Marquis de Villemer a dû 
produire plus de quatre cent mille francs de droits d'au- 
teur. C'est donc un abandon de deux cent mille francs 
au moins que M. Dumas a fait à M^e Sand. Et c'est 
probablement en souvenir et en reconnaissance de ces 
différentes preuves d'amitié que Mn^e Sand, voulant_, à 
son tour, donner à M. Dumas un témoignage de son 
affection et de son estime, a remis entre ses mains, pour 
qu'il en disposât comme il l'entendrait, des documents 
inédits qu'on chercherait vainement dans ses Mémoires 
et qui en seraient cependant les chapitres les plus sou- 
haités et les plus intéressants. 

Les Faux Louis XVII. — MM. de La Sicotière et 
Chantelauze viennent de publier coup sur coup deux 
ouvrages après la lecture desquels il est impossible de 
douter de la mort du jeune Dauphin Louis XVII au 
Temple. C'est, ce nous semble, le dernier mot sur la 
question. 

Dans son travail, les Faux Louis XV îî (in-8°, chez 
Palmé), M. de La Sicotière opère sa démonstration en 



— io6 — 

éliminant successivement tous les personnages qui se 
sont fait passer à tour de rôle, et souvent en même 
temps, pour le malheureux Dauphin. Il n'en a pas dé- 
couvert moins de vingt-cinq , dont voici la curieuse no- 
menclature : 

Hervagault, fils d'un tailleur de Saint-Lô (1798). 

Un inconnu, soldat autrichien, à Turin (1800). 

Autre inconnu, personnage tatoué (1800). 

Fruchard (181 5). 

Marassin (18 16). 

Bruneau (Mathurin), fils d'un sabotier (18 16). 

Dufresne (18 18). 

R..., huissier à Ùzès (1820). 

Persat, ancien militaire (1824). 

Aug. Mèves, sujet anglais (1830). 

Fontolive, de Lyon (183 1). 

Richemont, le plus fameux de tous (183 1). 

Naùndorff (1832). 

Diebitsch (1832). 

Martin, ancien clerc de notaire (1836). 

Junt, ancien diplomate (1836). 

Trévison ou Trévisan, horloger (1836). 

Eliézer Williams, sujet américain (1849). 

Savalette de Lange, qui n'était autre qu'une femme 
ayant joué toute sa vie son rôle royal en travesti 
(morte en 1856). 

Varney (mort en 186$). C'était un ancien professeur. 



— 107 — 

Comte Ligny de Luxembourg (mort en 1867). 

Un trappiste (mort en 1869). C'est le héros d une très 
mystérieuse histoire. 

Gruau (1872). 

La Roche (1872). 

Le frère Vincent (1873). 

La conclusion de M. de La Sicotière est résumée par 
lui en une seule ligne, mais qui vaut une longue dis- 
cussion : 

«« S'il y avait eu un véritable Louis XVII évadé du 
mple, il n'y en aurait pas eu tant de faux. » 
En effet , le savant publiciste démontre aussi claire- 
ïnt que possible que pas un seul des vingt-cinq can- 
didats au titre de prétendant n'a jamais eu pour lui 
l'apparence de la vérité, ni même de la vraisemblance.. 

M. Chantelauze, dans le travail considérable qu'il vient 
de publier sur le même objet : Louis XVII, son enfance, sa 
prison et sa mort au Temple (un fort volume in-80, chez 
Firmin-Didot), arrive à la même conclusion, mais par 
des moyens différents. Il cherche à démontrer, — et il y 
parvient victorieusement, — par le récit surtout officiel 
et documentaire de la détention et de la mort du jeune 
Louis" XVII, et des moyens rigoureux employés pour 
empêcher son évasion , que cette évasion n'a jamais pu 
avoir lieu, et que, par conséquent, tous les prétendants 
qui ont surgi depuis la mort du ] malheureux prince, 
n'ont été que des aventuriers plus ou moins habiles. 



— io8 — 

L'ouvrage de Chantelauze contient plusieurs pièces 
inédites absolument décisives qui viennent appuyer son 
récit si plein d'un poignant intérêt. 

Il nous semble donc qu'après avoir lu ces deux re- 
marquables ouvrages, qui se complètent l'un l'autre, il 
ne peut plus exister la moindre hésitation dans la solu- 
tion du problème historique relatif à Louis XVII, et il 
en ressort une affirmation désormais absolue : Oui, 
Louis XVII est mort au Temple, et tous ceux qui, de- 
puis, ont prétendu à jouer son rôle, n'étaient que des 
imposteurs! 

Théâtres. — C'est le ténor Julien Gayarre qui a eu 
les honneurs de la quinzaine dramatique. Ce remar- 
quable artiste a débuté, le i6 de ce mois, aux Italiens, 
dans le rôle de Gennaro de la Lucrezia Borgia de Do- 
nizetti. Il y a obtenu un succès considérable ; ce succès 
a même pris, au troisième acte, des proportions vérita- 
blement gigantesques : Gayarre y a intercalé un air de 
Don Sébastien^ opéra oublié du même Donizetti, qui lui 
a permis de déployer toutes les ressources variées de sa 
voix, et le public en délire a bissé cet air avec un en- 
thousiasme qui a obligé le ténor à reparaître cinq ou six 
fois de suite après la chute du rideau ; de telle sorte 
que ce n'est pas, à proprement dire, dans Lucrezia 
Borgia, mais surtout dans un air étranger à cet opéra, 
que Gayarre a plus particulièrement triomphé. 



— 109 — 

La voix de Gayarre a une étendue prodigieuse; mais 
c'est ce qu'on appelle une voix blanche. L'artiste chante 
plus avec sa gorge qu'avec sa poitrine; il se joue des 
difficultés les plus grandes et tire parti d'un organe qui 
n'est ni pur ni classique avec un art consommé. Ses notes 
de tête et surtout ses notes de poitrine, qu'il donne à 
pleine volée, ont une sûreté d'émission et de son sans 
pareille; en un mot, qui nous semble résumer l'impres- 
sion produite par Gayarre, c'est un artiste étonnant. 

Dans la même pièce débutait M™e de Cepeda (rôle de 
donna Lucrezia), cantatrice de grand talent, très drama- 
tique et qui, par sa science et son habileté, fait oublier 
qu'elle n'a plus pour elle le charme de la jeunesse. Maurel 
a chanté don Alphonse avec son talent habituel, et 
Mn^e Tremelli a très crânement enlevé le brindisi, le 
seul morceau de la partition bien vieillie de Donizetti 
qui mérite de lui survivre. 

— La Comédie-Française a repris le Mariage de 
Figaro, Tout l'intérêt de cette reprise consistait dans la 
continuation des débuts de Mlle Marsy (Suzanne) et de 
Mlle Bruck (Chérubin). MU® Marsy a joué Suzanne le 
samedi i6, et Mlle Bruck a paru dans Chérubin seule- 
ment le mardi 19 février. Toutes deux ont réussi; ce- 
pendant Mlle Marsy n'a pas obtenu un succès aussi 
complet que dans Célimène, malgré l'assurance et la 
personnalité de son jeu. Elle est cependant charmante; 
elle continue à ne pécher que par une trop grande 



— IIO — 



I 



absence d'inexpérience. C'est ainsi qu'on a, jusqu'à ce 
jour, le mieux caractérisé le talent de cette belle et 
séduisante personne. 

— L'Odéon nous a donné_, le 1 1 février, un petit 
acte en vers, de MM. Octave Lacroix et Henri Wel- 
schinger, la Fille de VOrfèvre^ qui n'est que la mise en 
scène d'une légende populaire en Alsace et dont Uhiand 
avait déjà tiré une touchante ballade. La pièce est vive- 
ment et poétiquement écrite, ce qui ne saurait étonner 
personne, l'un des deux auteurs étant un de nos poètes 
distingués, et elle a été très bien accueillie par le public 
des matinées de l'Odéon, qui en a eu la primeur. Rebel, 
Cornaglia, Raphaël Duflos et W^^ La Caristie font, 
d'ailleurs, valoir excellemment les jolis vers de cette 
fine comédie. 

— La Flamboyante ! Tel est le titre de la comédie 
nouvelle que le Vaudeville a jouée pour la première fois 
le 22 février, et qui a pour auteurs MM. Paul Ferrier, 
Félix Cohen et Albin Valabrègue. C'est un grand vau- 
deville, sans couplets, dans le genre du Procès Vaura- 
dieux ou de Tête de Linotte de triomphante mémoire. 
C'est dire que le public s'est follement amusé, surtout 
pendant les deux premiers actes, qui sont d'un comique 
et d'une bouffonnerie inimaginables. L'interprétation de 
la pièce ajoute encore à sa gaieté, particulièrement en 
ce qui concerne Parade, Boisselot, Francès et M^^ Dayne- 
Grassot, excellente duègne dont nous avons eu déjà 



— II J — 



maintes fois l'occasion de constater le talent. Dieudonné, 
en revanche, a un rôle qui lui convient moins et dans 
lequel il ne produit pas son effet habituel. En somme, 
le Vaudeville lient, croyons-nous, un vrai succès. 

Le même soir, au même théâtre, reprise du Baiser 
anonyme, comédie en un acte, de MM. Albéric Second 
et Jules Blerzy, jouée primitivement à la Comédie- 
Française (6 mars 1868). 

Le collaborateur d'Albéric Second était un agent de 
change, qui est mort en 1874. Aux Français, la pièce a 
été créée par MM. Bressant, Febvre et M^^^ Madeleine 
Brohan et E. Riquer. Elle est jouée aujourd'hui par 
MM. Vois, Montigny et M^es Caron et Derigny. Dans 
cette dernière distribution, les hommes sont supérieurs 
aux femmes. M^^ Derigny, qui débutait, n'a que mé- 
diocrement réussi ; mais la pièce est amusante , bien 
écrite, et elle a été de nouveau écoulée avec un vif 
plaisir. 



Varia. — Le Garçon de Cercle. — Un gros scandale 
s'est passé dans un des cercles les plus connus de Paris. 
On a trouvé sur la table des jeux des cartes préparées, et 
il a été constaté que l'un des garçons de ce cercle était 
le complice du joueur, non encore découvert, qui se ser- 
vait des cartes arrangées à l'avance par ledit garçon. A ce 
propos, Jules Claretie a publié, dans le Temps y le curieux 



— 112 -— 

€t authentique portrait suivant du garçon de cercle 
actuel : 

« Je demandais, Pautre jour, à un peintre haut coté, 
à qui appartenait un de ses tableaux les plus célèbres et 
qui vaut cher. 

— Vous ne devineriez jamais, me dit-il, à qui je l'ai 
vendu ! 

— A qui ? 

— Au garçon de jeux du cercle de *'*. » 

Le garçon de jeux est le personnage important de 
toute société de ce genre. Il est le grand banquier du 
cercle. Il a des commanditaires, des associés et pourrait 
s'appeler Un tel and C°. En peu d'années il amasse, 
généralement, un assez beau capital fait de l'émiette- 
mentdes capitaux d'autrui, et, frotté à ce luxe imprégné 
d'essence artistique, il se compose volontiers une galerie 
de choix en rachetant parfois aux membres du cercle 
les tableaux qui ne leur plaisent plus. Après avoir aidé 
à jouer au baccarat, le garçon de jeux joue au Mécène. 
Il tranche même du protecteur. Il a sa danseuse dans le 
corps du ballet, comme ces messieurs. Lorsqu'il sera 
las de la vie de Paris, il fera sa vente à l'hôtel Drouot, 
et la galerie Jabouillet ou Robichon aura ses critiques 
attitrés et fera courir les amateurs comme la galerie 
Pourtalès ou la collection Wilson. Puis, amateur de 
bibelots et flairant les bonnes occasions, l'ex-garçon de 
jeux transportera ses vieilleries gothiques dans quelque 



- ii3 — 

castel de province et finira là ses jours en châtelain tout 
en se rappelant ironiquement ces nuicîées de grandes 
parties où il prêtait si hardiment les milliers de louis au 
vieux marquis ou au petit baron. » 

Le Numérotage des rues de Paris. — M. J.-F. Thé- 
nard nous envoie la communication suivante : 

Je lis dans le journal le Soleil du jeudi 7 février : 
« Nous avons dit dans les éphémérides de notre calen- 
drier quotidien que le numérotage des rues de Paris 
avait été décrété en 1805. » Et le même journal repro- 
duit l'opinion d'une autre feuille Paris, qui soutient la 
même thèse, et l'article se termine ainsi : « Cet état de 
choses dura jusqu'au commencement du XIXe siècle; 
en 1805, un décret fut enfin rendu qui imposait le 
numérotage des maisons en le régularisant. » 

Sans prétendre qu'il n'y ait pas du vrai dans la note 
des journaux Paris et le Soleil ^ il faut cependant avouer 
qu'elle est quelque peu erronée et que Paris avait déjà, 
quatorze ou quinze ans auparavant, un numérotage de 
maisons qui permettait de se diriger dans la grande 
capitale, moins vaste autrefois qu'aujourd'hui. Peut-être 
des quartiers entiers comprenaient-ils chacun une série 
nombreuse de numéros, mais il est sûr que certaines 
rues avaient leur numérotage particulier. 

Voici pour preuve les adresses des députés parisiens 
à la Convention nationale. Si quelques numéros font 



— 114 — 

défaut, l'indication était assez claire pour que le facteur 
ou le visiteur pût trouver la demeure de celui qu'il 
cherchait. 

Robespierre aîné, homme de loi, rue Saint-Honoré, 366. 

Danton, avocat au conseil, ministre de la justice, rue des 
Cordeliers, hôtel du Commerce. 

Collot d'Herbois, homme de lettres, rue Favart, 4. 

LuUier (remplaçant Manuel), rue de la Grande-Truan- 
derie, 20. 

Biliaud-Varenne, homme de loi, rue Saint-André des 
Arcs, 53. 

Camille Desmoulins, avocat, journaliste, rue des Corde- 
liers, hôtel du Commerce. 

Marat, journaliste, rue des Cordeliers, 30. 

La Vicomterie, homme de lettres, rue du Chantre, 64. 

Legendre, boucher, rue des Boucheries-Saint-Germain. 

Raffron, rue du Parc, au Marais, 1 1. 

Panis, homme de loi, rue Saint-Antoine, 316. 

Sergent, rue des Poitevins, 16. 

Robert, homme de lettres, rue de l'Egalité, ci -devant 
Condé, 10. 

Dusaulx, rue Saint-Honoré, 445. 

Fréron, rédacteur du journal intitulé : l'Orateur du peuple, 
rue du Théâtre-Français. 

BeauvaiSj barrière de Sèvres, près l'hospice, 1378. 

Fabre d'Eglantine, homme de lettres, rue de la Ville- 
l'Évêque, 399. 

Osselin, avoué, rue de Lille, faubourg Saint Germain, 688. 

Robespierre jeune, administrateur du département, rue 
Saint-Honoré, 166. 

David, peintre, au Vieux-Louvre. 

Boucher-Saint-Sauveur, rue de l'Egalité, près la Comédie- 
Française. 



— ii5 — 

Laignelot, rue Sainte-Croix, chaussée d'Antin, 13. 
Thomas, rue Saint-Denis, au coin de celle Saint-Magloire. 
Egalité (Louis-Joseph), ci-devant duc d'Orléans, rueSaint- 
Honoré. 

Ces adresses sont prises dans un volume publié à 
Paris, en 1793, chez Guillaume jeune, quai des Augus- 
tins, 42, et chez Pougin, imprimeur, rue Mazarine, 1602. 

Le Roi des Montagnes. — Nos lecteurs ont eu con- 
naissance de la jolie édition du Roi des Montagnes que 
la Librairie des Bibliophiles vient de publier dans sa 
Bibliothèque artistique moderne j avec les charmants dessins 
de Ch. Delort, si bien gravés par Mongin. Mais en est-il 
beaucoup parmi eux qui sachent que le chef-d'œuvre 
d'Edmond About a failli, il y a vingt-quatre ans, de- 
venir un drame? C'est ce que leur apprendra le billet 
suivant, adressé par Tauteur du Roi des Montagnes à 
M. Basset, qui avait dû être son complice en drama- 
turgie, 

Saverne, 11 avril 1860. 
Mon cher Basset, 

Voulez-vous que nous abandonnions notre projet de Roi 
des Montagnes? Je ne vois rien à tirer des éléments nouveaux 
que vous avez ajoutés au roman. Vous-même vous chercheriez 
longtemps, je le crains, si vous persistiez dans la même voie. 
La pièce se fera peut-être un jour, je ne sais quand, mais ce 



- ii6 — 

n'est ni vous ni moi qui la tirerons des limbes où elle est au- 
jourd'hui. Cependant, comme toute peine est digne d'un loyer, 
fixez vous-même la part des droits d'auteur que je devrais 
vous réserver dans le cas où un troisième larron se tirerait 
d'affaire mieux que nous ne l'avons fait. 

J'espère, au reste, mon cher ami, que nous serons mieux 
inspirés quelque autre jour, et que vous me fournirez l'oc- 
casion de me dire, à meilleur droit, votre tout dévoué colla- 
borateur 

Edmond About. 

Nous pensons, — et M. About pense certainement 
comme nous, — que le Roi des Montagnes ne pouvait 
guère se prêter à un développement scénique, et nous 
sommes heureux qu'il soit resté tout simplement le chef- 
d'œuvre du récit pittoresque et amusant. 

La Vraie Dame aux Camélias. — On sait que c'est 
une femme du nom de Marguerite Duplessis qui a servi 
de modèle à AlexandreDumas pour sa pièce de la Dame 
aux Camélias^ qui vient d'être reprise à la Porte-Saint- 
Martin. C'est en revenant d'un voyage en Espagne que 
Dumas apprit la mort de cette malheureuse femme; il 
courut visiter son appartement, où la vente de son mo- 
bilier devait avoir lieu, et, en rentrant chez lui, il 
écrivit les vers suivants : 

J'ai revu, me courbant sous mes tristes pensées, 
L'escalier bien connu, le seuil foulé souvent, 
Et les murs qui, témoins des choses effacées. 
Pour lui parler du mort, arrêtent le vivant; 



— 117 - - 

J'ai monté : j'ai rouvert en pleurant cette porte 
Que nous avions ouverte en riant tous les deux, 
Et, dans mes souvenirs, j'évoquais, chère morte, 
Le fantôme voilé de bien des jours heureux. 

J'ai vu le piano dont mon oreille avide 
Vous écouta souvent éveiller le concert; 
Votre mort a laissé l'instrument froid et vide, 
Comme, en partant, l'été laisse l'arbre désert. 

J'ai trouvé votre chambre à la fois douce et sombre, 
Sanctuaire d'amour par la mort consacré ; 
Le soleil éclairait le lit dormant dans l'ombre, 
Mais vous ne dormiez plus dans le lit éclairé. 

Je me suis assis près de la couche déserte, 
Triste à voir comme un nid, l'hiver, au fond des bois. 
Les yeux longtemps fixés sur cette porte ouverte 
Que vous avez franchie une dernière fois. 

La chambre s'emplissait de l'haleine odorante 
Des souvenirs joyeux, tandis que j'écoutais 
Le tic tac alterné de Thorloge ignorante. 
Qui sonnait autrefois l'heure que j'attendais. 

J'ai rouvert les rideaux qui, faits de satin rose. 
Et voilant, au matin, le soleil à demi. 
Permettaient seulement ce rayon qui dépose 
Le réveil hésitant sur le front endormi. 

Mais vous, toutes les nuits éclairée à sa flamme, 
Vous regardiez le feu dans le foyer courir; 
Car le sommeil fuyait de vos yeux, et votre âme 
Souffrait déjà du mal qui vous a fait mourir. 



— ii8 - 

Ainsi qu'un ver rongeant une fleur qui se fane 
L'incessante insomnie étiolait vos jours, 
Et c'est ce qui faisait de vous la courtisane 
Prompte à tous les plaisirs, prête à tous les amours. 

Maintenant vous avez parmi les fleurs, Marie, 
Sans crainte du réveil, le repos désiré; 
Le Seigneur a soufflé sur votre âme flétrie 
Et payé d'un seul coup le sommeil arriéré. 

t 
Pauvre fille ! on m'a dit qu'à votre heure dernière 
Une main mercenaire avait fermé vos yeux. 
Et que sur le chemin qui mène au cimetière 
Vos amis d'autrefois étaient réduits à deux. 

Eh bien ! soyez bénis, vous deux qui, tête nue. 
Bravant l'opinion de ce monde insolent, 
Avez jusques au bout, de la femme connue, ; 

En vous touchant la main, mené le convoi blanc. \ 

Vous qui l'avez aimée et qui l'avez suivie, 

Qui n'êtes pas de ceux qui, duc, marquis ou lord, 

S'étant fait un orgueil d'entretenir sa vie, 

N'ont pas compris l'honneur d'accompagner sa mort. 

Ces vers ont paru pour la première fois dans l'édition 
spéciale que Dumas a faite de son théâtre, pour les 
comédiens, édition tirée à quelques exemplaires, dont 
pas un. n'a été mis dans le commerce. 



— 119 — 

LÈS MOTS DE LA QUINZAINE 
Un monsieur, impatienté de la lenteur du fiacre qu'il 
a pris et des hésitations du cocher, passe vivement la 
tête hors de la portière en s'écriant : « Ah çà ! est-ce 
qu'il va falloir que ce soit moi qui monte sur le siège, et 
vous dans la voiture? » 

Le cocher, avec un sourire des plus polis : « Je n'osais 
pas vous le demander, -» 

Deux membres d'un cercle se rencontrent sur le bou- 
levard : 

« Félicitez-moi, dit l'un, c'est une chose décidée : je 
me marie. 

— Et dans quel but ? » répond froidement l'autre. 



Cueilli dans une ancienne chronique de Murger, qui 
écrivait mélancoliquement : 

« La Banque a émis, il y a trois ou quatre mois, de 
nouveaux billets de cent francs. 

« On dit qu'ils sont bleus ! » 



Propos du boulevard : 

«Sais-tu que notre ami C..., ce célibataire en- 
durci, va se marier ? 

— Vraiment ! Pauvre ami, il me fait songer à ces 
vieux braconniers qui, sur la fin de leurs jours, se dé- 
cident à prendre un permis ! » {Gil Blas.) 



Un des princes de la finance reçoit dans son cabinet 
un adolescent qui lui est fortement recommandé par un 
de ses bons amis de province, et donne au néophyte 
quelques conseils sur la vie qu'il doit mener dans la 
capitale. 

« Jeune homme, lui dit-il, pour réussir à Paris, ayez 
toujours l'air d'un imbécile et d'un honnête homme , 
mais surtout ne soyez ni l'un ni l'autre ! » 

{Gil Blas.) 



PETITE GAZETTE. — Le Père Didon vient de pu- 
blier chez Calmann Lévy, sous le titre Les Allemands, un 
ouvrage qui fait grand bruit. L'auteur, dans un livre où il 
pouvait donner carrière à tant de récriminations et d'idées 
de représailles, a voulu rester impartial : 

« L'Allemagne, dit-il dans sa préface, ne dissimule guère 
dans sa presse, organe de l'opinion publique, et plus encore 
dans sa politique étrangère, son hostilité implacable contre la 
France : je tiens pourtant à parler d'elle sans dénigrement et 
sans injustice, comme j'essaye de juger mon pays sans le 
flatter et sans m'aveugler moi-même. 

« Aimant la France avec passion, je veux la servir d'un 
cœur clairvoyant. » 

— La première partie de la vente des autographes de 
M. Alfred Bovet, dont nous avons parlé dans notre der- 
nier numéro, a produit près de 30,000 francs. Voici les prix 
auxquels ont été achetés les autographes les plus curieux : 

Dunois, $00 francs; don Garcia de Paredès, 495; Fran- 
çois, lettre à Charles-Quint, 255; Franz de Sickingen, 720; 
Catherine de Médicis, lettre à Marie Stuart, 610; Marie 
Stuart, pièce signée, 225; Charles de Lorraine, document 



— I2T — 

signé, 200; Léon X, 310; la grande Elisabeth, lettre 
signée, 200. 

Louis XIV, une lettre signée et une lettre autographe non 
signée à Henriette d'Angleterre, ensemble 300; Philippe II 
d'Espagne, 205; Olivarès, trois lettres signées, 300; Wald- 
stein, 200. 

Frédéric II de Prusse, lettre au cardinal de Fleury, 350; 
Christine de Suède, 205 ; Washington, deux lettres, l'une 
600, l'autre 200 ; Marat, 1 50; M^c Roland, très belle lettre 
à Servan, 215; Buzot, 200; Robespierre, minute de 
lettre, 260 , un extrait du procès-verbal de l'Assemblée, 
signé Lecointe-Puyraveau et constatant la suspension du 
roi, 20^; Desaix, belle lettre au général Lecourbe, 140; 
Louis XVII, un devoir d'écriture, 310; Bonaparte, très 
curieuse lettre autographe, signée Bonaparte, lieutenant- 
colonel, datée d'Olmetta, 11 janvier 1793, et adressée aux 
officiers municipaux de Bonifacio, i ,000 ; Murât, lettre his- 
torique signée, à Wellington, 200. 

Le général Cavaignac, 200; Cavour, deux belles lettres en 
français, 200; Bismarck, lettre au roi Guillaume, 105; 
Maximilien, empereur du Mexique, 200; Victor-Emma- 
nuel, lettre en français adressée à Napoléon III du champ de 
bataille de Palestro, 100; Gambetta, billet à Jules Favre, 
signé aussi de M. Jules Ferry, 105; M. Grévy, lettre à 
Jules Favre, 25 ; maréchal de Mac-Mahon, 25; général de 
Galliffet, 30. 

— Le plus jeune académicien est actuellement le dernier 
nommé, M. Coppée, né en 1842. Vient ensuite Sully- Pru- 
dhomme, né en 1839, et enfin Edouard Pailleron, né en 
1834. Les suivants, parmi les moins âgés, remontent au delà 
de 1830. Le doyen d'âge de l'Académie française est 
M. Mignet, né en 1796. Viennent ensuite MM. de Viel- 
Castel et J.-B. Dumas, nés en 1800; puis Victor Hugo, le 
duc de Noailles et Cuvillier-Fleury, nés en 1802. 



— 122 — 

— Nous venons de recevoir la lettre de faire part suivante, 
que nous reproduisons avec ses dispositions typographiques : 

Vient de naître chez l'éditeur 

Ed. Monnier, i6, rue des Vosges, 

son fils Henri. 

Cet ouvrage n'ayant qu'un unique exemplaire, 

reste la propriété de l'auteur. 

— Les Italiens font de splendides recettes avec le ténor 
Gayarre; ses représentations ont jusqu'à ce jour dépassé 
chaque fois 18,000 francs. A ce propos, on a publié le tableau 
des recettes des Italiens pendant les trente premières soirées 
depuis l'ouverture : elles ont donné un total de 431,000 fr., 
soit 14,366 francs par soirée. Marta est l'opéra qui a donné 
la plus forte recette : 20,954 francs; Ernani la moindre : 
9,623 francs. La plus forte des représentations d'Hèrodiadc a 
produit 18,670 francs. 

Nécrologie. — Voici les principaux décès de la quinzaine : 

10 février. — Le professeur Chénery, rédacteur en chef du 
Times, né en 1826. 

H février. — Thomas-Henri Martin, membre de l'Institut 
(Sciences morales et politiques et Inscriptions et belles-lettres), 
né en 1813. — M. Broët, ancien député de l'Ardèche, né en 
1811. 

18 février. — M. Du Moncel, membre de l'Académie des 
sciences. — M. Duchemin, administrateur du journal le 
Soir. 

20 février. — M. de Durfort de Civrac, député de Maine- 
et-Loire, âgé de soixante et onze ans. — M. Datas, député 
de l'Allier. 

22 février. — Le général de division Borel, ancien aide de 
camp du maréchal Mac-Mahon, ancien ministre de la guerre, 
âgé de soixante-quatre ans. — Le peintre d'animaux Auguste 
Bonheur, frère de la célèbre Rosa Bonheur. Il avait soixante 
ans* 



— 123 — 

2 5 février. — Le général comte de Schramm, le doyen des 
généraux de l'armée française, à l'âge de quatre-vingt-quinze 
ans. Il s'était engagé à dix ans comme enfant de troupe. Il 
était officier à quinze ans. Il a été un moment ministre de la 
guerre en 1850. 

— Le général de WimpfFen, qui a dû signer la capitulation 
de Sedan. Il avait soixante-douze ans. Il a publié divers écrits 
justificatifs de sa conduite comme général en chef de l'armée 
qui a succombé sous ses ordres. 

— Le peintre Benjamin Ulmann, d'origine alsacienne et 
de religion juive. Il était chevalier de la Légion d'honneur. 
Jules Claretie a prononcé sur la tombe quelques paroles fort 
émues au nom des amis intimes du défunt. 



VARIETES 



LETTRES INÉDITES 

Un amateur bien connu, et à la collection duquel nous 
avons déjà fait de précieux emprunts, vient de nous commu- 
niquer plusieurs lettres autographes de personnages particuliè- 
rement en vue aujourd'hui. Nous les publierons successivement, 
en commençant par la lettre suivante de Victor de Laprade, 
l'un des immortels récemment décédés. Cette lettre contient de 
curieux détails sur les débuts littéraires de ce poète si dis- 
tingué. 

A M. Léon BoiteL 
36, quai Saint-Antoine, à Lyon. 

Paris, le 1} juin 1841. 
Mon cher ami, 
Vous avez eu une idée bien heureuse de m'envoyer 
ici la revue ; jamais je ne l'ai ouverte avec autant de 



— 124 — 

plaisir. Peut-être qu'après un long séjour je m'accli- 
materais à Paris comme les autres ; mais je vous assure 
que, pour le présent, j'y suis tout à fait mal à Taise, et 
que je n'ai pas senti le moins du monde l'envie de 
transporter ma lyre et mes pénates des bords du Rhône 
sur ceux de la Seine. Je n'ai pas cette avidité de plai- 
sirs et de mouvement qui peut rendre Paris nécessaire 
à certains esprits, et ce qui m'y frappe le plus c'est pré- 
cisément tout ce qui peut tendre à m'en éloigner. Je 
vous assure que mon cœur a jeté à Lyon de profondes 
racines; sans contredit, nous sommes loin d'être par- 
faits, nous autres Lyonnais ; on nous trouve ici particu- 
lièrement lourdauds et ridicules, mais nous avons de la 
conscience et de la sincérité, et, pris en masse, nous 
croyons encore à quelque chose. Mais ici , on ne prend 
rien au sérieux ; cette concentration de toutes choses, 
à Paris, qui a été pour la France une cause de gran- 
deur, deviendra, je le crains, une cause de perte ; en 
attendant il faut la subir et user de cette ville au 
moins comme d'un vaste bazar où chacun doit apporter 
sa marchandise, s'il veut qu'elle se répande par le monde. 
Seulement, si c'est le lieu où l'on doit vendre, ce n'est 
pas celui où l'on doit fabriquer. Pour me servir d'une 
comparaison un peu triviale, la littérature faite à Paris 
est aussi sincère que le vin qui s'y manipule ; il y a au 
fond le bois de campêche ! Laissons donc mûrir nos 
œuvres sur les coteaux de Bourgogne ou de Provence, 



— 125 — 



et ne venons à Paris que comme les maraîchers et les lai- 
tières, pour y écouler nos denrées ; ce n'est que là qu'on 
peut crier un encan de manière à être entendu de loin ! 
Je n'ai pas, du reste, à me plaindre personnellement 
de Paris ; mes affaires y prennent assez bonne tournure, 
et mes amis, présents sur les lieux, considèrent comme 
une chance miraculeuse celle que j'ai eue de trouver un 
éditeur qui se charge d'un premier volume de vers. 
Vous savez peut-être quels arrangements me sont pro- 
posés : Jules Labitte m'offre de faire à ses frais, avec 
tous les accessoires d'annonces et de livres donnés, une 
première édition de huit cents exemplaires, à la condi- 
tion, un peu rude il est vrai, de rester quinze ans pro- 
priétaire de l'ouvrage, mais me promettant pour chaque 
édition subséquente_, 500 francs par mille exemplaires. 
Je n'ai jamais songé à faire de l'argent avec ma pauvre 
Psyché ^j aussi, j'aurais voulu par-dessus tout rentrer 
dans sa propriété exclusive , immédiatement après la 
première édition, quitte à ne pas demander le moindre 
bénéfice pourries éditions postérieures. Mais, le libraire 
courant des chances de perte dans la première, il était 
juste qu'il courût aussi la chance de bénéficier plus 
tard s'il y a lieu. Tous les gens que j'ai consultés ici sur 
ces conditions, sont d'accord sur ce point que je n'en 
trouverais pas de meilleures. Mon père les a combattues 






j. Le poème de Psyché a paru, en effet, chez l'éditeur Labitte, 
en 1841, en un vol. in-12. 



— 126 — 

jusqu'à présent, mais il est urgent que je termine. Il 
aurait été bien doux pour moi de voir Psyché sortir du 
même berceau que ses aînés ; elle eût reçu probable- 
ment sous vos mains une toilette plus élégante que 
celle qu'on lui donnera ici ; mais je crois qu'un livre 
partant de Lyon ne peut jamais espérer une complète 
publicité, et c'est une nécessité pour le succès d'aller la 
chercher à Paris. Si nous avions édité Psyché ensemble 
avec des frais d'annonce doubles de ceux que fera un 
libraire parisien, nous n'aurions pas donné au livre le 
quart de la publicité qu'il lui donnera, et nous n'au- 
rions pas vendu la moitié autant d'exemplaires. Or, par 
une disposition très-bizarre, mais très-réelle, tout indi- 
vidu qui achètera mon livre le trouvera beaucoup meil- 
leur, parce qu'il lui aura coûté 3 fr. 50, que si je lui en 
avais fait cadeau, auquel cas il ne l'aurait peut-être 
pas coupé ! 

Je délibère encore sur la question de savoir si je pu- 
blierai tout mon bagage ou Psyché seulement. Mon père 
incline pour le premier projet, moi pour le second. 
C'est aussi l'opinion de Sainte-Beuve, par exemple. J'ai 
accompli hier et avant-hier la besogne la plus atroce 
pour le cœur d'un poète; j'ai mutilé mon pauvre Eleusis 
pour le faire passer sous les fourches caudines de 
Buloz; il a décidé que l'estomac de ses abonnés ne 
pouvait pas digérer plus de dix ou douze pages de vers. 
J'ai donc, avec douleur, réduit Eleusis de trois cents vers. 



— 127 — 

Je crains de l'avoir abîmé. Je m'en veux de cette con- 
cession. J'ai enfin quelque chose qui ressemble à une 
promesse que mon poème paraîtra incessamment dans 
la Revue; mais la personne de Buloz est si gracieuse 
qu'il promet exactement comme les autres refusent, de 
sorte que je ne me flatte pas encore. Cependant Quinet, 
qui connaît l'idiome de ce sauvage, m'a assuré qu'il 
avait été particulièrement aimable pour moi. Ah! 
comme la Revue du Lyonnais a un autre accueil que 
celui-là, quoiqu'elle soit ornée d'une grande barbe!... 
Il faut absolument que nous vengions ce pauvre Lyon 
de sa mauvaise renommée; si vous saviez comme on 
nous considère ici ! Bien des gens ont l'air de me dire : 
« Comment donc, Monsieur, vous venez de Lyon, et 
vous n'êtes pas complètement stupide ! » Soyez tran- 
quille, nous leur ferons rengainer leur sot compliment. 
Que je devienne seulement un tout petit peu grand 
homme, je veux qu'alors on demande la Revue du Lyon- 
nais des cinq parties du monde. 

J'ai vu l'excellente M^e Valmore ; elle venait d'arra- 
cher son fils à la conscription ' ; toute la famille était 
dans une grande joie. M. Valmore m'a annoncé son 

I. Ce fils est M. Hippolyte Valmore, aujourd'hui chef de burean 
honoraire au ministère de l'Instruction publique. M. Valmore, de 
son vrai nom Lanchantin , était un comédien de {Province assez 
distingué. M°io Valmore a joué aussi la comédie avec son mari, 
dans les premiers temps de leur mariage. M. Lanchantin, dit Val- 
more, est décédé il y a deux ou trois ans seulement. 



— 128 — 



^ 



engagement pour l'Italie et son départ presque immé- 
diat ; j'ai beaucoup regretté qu'il fût si prompt, c'eût 
été pour moi un grand plaisir de voir quelquefois de si 
nobles caractères. Je n'ai vu qu'une fois aussi Henri 
Brun ; je n'ai pas eu un moment de loisir, et pourtant il 
me serait impossible de dire ce que j'ai fait. Je n'ai pas 
corrigé un seul vers et j'en ai beaucoup à modifier, et 
je n'ai répondu qu'à une faible partie des lettres que 
j'ai reçues. Je n'ai fait que m'agiter dans le vide et 
souvent dans la tristesse. J'ai hâte d'en avoir terminé 
avec cette mise en scène et d'aller recommencer à tra- 
vailler dans le calme et le recueillement. Je ne puis 
trop fixer encore Tépoque précise de l'apparition de 
Psyché ; cependant je vous prie de me conserver dans 
le numéro de juillet, s'il doit paraître le 2 $ , une place 

pour la publication d'un fragment Adieu, mon cher 

ami, je vous serre la main. , 

Victor de Laprade. '| 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré| 338 




GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 5 — i5 mars 1884 

SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Janvier de La Motte. — Le Baptême de Mi'e Ne- 
vada. -— Théâtres; Château - d'Eau , Comédie -Française, Gaîté, 
Italiens. — Un Concert au Figaro. 

Varia : M. Rouher poète socialiste. — Les Faux Objets d'art. — 
Les Amours blessés. — Folie prénominale. — Une Lettre de Louis 
Veuillot. — Glissez, mortels, n'appuyez pas. — Une Chanson nor- 
mande. — Pensées d'un misanthrope, 

Les Mots de la Quinzaine. — Petite Gazette. 

Variétés : Lettres inédites. 



La Quinzaine. — Janvier de La Motte. — Le Baptême 
de M''« Nevada. — Le député Eugène Janvier de La 
Motte, qui vient de mourir (27 février), demeurera 
longtemps légendaire. Comme préfet de Pempire, dans 
l'Eure, de 1855 à 1869, il a laissé des souvenirs inou- 
bliables. Beau parleur, bien fait de sa personne, insi- 
nuant et habile, prodigue et surtout peu scrupuleux en 
matières administratives, et regardant comme bons tous 
les moyens pour arriver au but, M. Janvier de La Motte 

I. — 1884. g 



avait séduit tout le monde dans son département. On 
l'admirait, on l'aimait, et naturellement aussi on le jalou- 
sait. Il menait à Évreux une existence brillante et tur* 
bulente qui éblouissait absolument les populations. Il 
avait tout le monde pour lui dans ce département qui, 
par reconnaissance, Ta envoyé à la Chambre aux der- 
nières élections, tout bonapartiste avéré qu'il était. 

Il est un corps d^éiat que Janvier de La Motte avait 
particulièrement fasciné et acquis à sa personne comme 
à ses intérêts, le corps tout entier des pompiers. 
Tous les pompiers de l'Eure étaient les enfants de 
Janvier de La Motte; il le leur disait en toute oc- 
casion et avec une grande apparence de sincérité. 
Quand ce jovial et spirituel préfet passait en revue 
ses troupes à pompe, les soldats frémissaient de bonheur 
sous les armes en contemplant le haut fonctionnaire qui 
daignait descendre jusqu'à eux. Aussi se seraient-ils fait 
tous tuer pour lui. Cette popularité locale avait dépassé 
les frontières du département où régnait Janvier de La 
Motte. Sa réputation de fonctionnaire aimable et facile 
était venue jusqu'à Paris, où il passait d'ailleurs la plus 
grande partie de son temps, et les journaux publiaient 
sur son compte d'incessantes anecdotes. Alex. Dumas 
père prit même un jour ce préfet modèle pour en faire 
un type très heureusement réussi dans une de ses der- 
nières pièces, Madame de Chamblay. Le préfet sceptique, 
viveur, spirituel, aimable et de beau monde, de la pièce. 



1 



— i3i — 

de Dumas, est tout à fait le portrait de Janvier de La 
Motte, à la personnalité duquel s'appliquent absolument 
tous ces adjectifs. Il menait si gaiement sa préfecture à 
grandes guides, introduisant à Evreux la vie de Paris, 
et stupéfiant par son luxe et ses.fantaisistes dépenses les 
calmes et parcimonieux habitants de son département ! . . . 
Après la guerre, en juillet 1871, le gouvernement de 
M. Thiers fit arrêter et emprisonner Janvier de La Motte 
pour le traduire en cour d'assises, sous prétexte de 
concussion administrative dans l'exercice de ses fonc- 
tions préfectorales. L'État ne réclamait pas moins de 
21 3,861 francs à l'ancien préfet, l'accusant d'avoir illé- 
galement employé cette grosse somme en dépenses 
inavouables. L'affaire se déroula devant la cour d'as- 
sises de la Seine-Inférieure le 2G février 1872. Janvier 
de La Motte se défendit très crânement, démontrant 
qu'au total il n'avait rien mis dans sa poche de la somme 
dont on lui demandait le remboursement, et établissant 
de la manière la plus claire qu'il se l'était procurée à 
l'aide de ces virementsde fonds publics, si habituels sous 
l'empire. Il fut victorieusement aidé dans sa défense par 
la déposition du ministre des finances d'alors, M. Pouyer- 
Quertier,qui se déclara en tous points favorable au système 
adopté par Janvier de La Motte pour expliquer sa con- 
duite. Il résulta de cette déposition de M. Pouyer-Q^uertier 
l'acquittement du prévenu ; mais le ministre des finances 
le paya de sa place, et il dut démissionner. Jugez un 



peu ! un ministre des "finances en exercice excusant les 
virements de fonds publics!... 

A la Chambre, Janvier de La Motte se fit une situation 
très distinguée d'orateur politique. Il avait beaucoup de 
verve, d'entrain, de vivacité et d'opportunité dans la 
repartie, et il discutait les questions d'affaires avec plus 
de sérieux et d'habileté pratique qu'on n'aurait dû en 
'attendre d'un homme qui semblait s'y être préparé si 
peu. Les questions de finances lui étaient particulière- 
ment familières; mais, comme il était de la minorité, il 
parlait forcément dans le vide. On l'écoutait cependant 
avec plaisir, et nous nous souvenons de l'un de ses suc- 
cès oratoires dans la question des conventions de che- 
mins de fer, succès qui lui valut les félicitations même de 
la majorité. Ce fut son dernier triomphe. Il tomba frappé 
peu après par le mal implacable qui vient de l'emporter 
à soixante-un>ans. 

— Une charmante cantatrice de l'Opéra-Comique, 
mais qui n'a fait qu'y passer, M^ie Nevada, vient d'en- 
trer avec un certain éclat et un certain bruit dans la re- 
ligion catholique. M^'e Nevada est une Américaine qui 
n'appartenait jusqu'alors à aucune religion; elle n'a 
donc pas abjuré le protestantisme, ni aucun autre culte, 
ainsi que Pont dit à tort quelques journaux. Il paraît 
qu'en Amérique il est de mode, dans beaucoup* de fa- 
milles, de n'imposer aux enfants, à leur naissance, au- 
cune obligation de croyance pour l'avenir; on attend 



— i33 — 

que l'âge de raison ait développé leurs sentiments et 
leurs idées, et ce sont eux alors qui choisissent la reli- 
gion qu'ils désirent professer, ou bien qui n'en choisis- 
sent aucune. M'^e Nevada, qui avait été assez remarquée 
à rOpéra-Comique dans la Perle du Brésil^ a rompu 
récemment avec ce théâtre pour des questions privées 
qui n'ont pas transpiré dans le public. On a été jus- 
qu'à prétendre, à ce moment-là, qu'elle allait entrer en 
religion. La vérité est qu'elle voulait tout simplement 
entrer dans une religion quelconque, et elle a donné la 
j^Lpréférence à la nôtre, ce qui est très aimable de sa part. 
^■C^est M^^e Mackay, la même M^^ Mackay qui a eu le 
^■différend que Pon sait avec Meissonier, qui a servi 
^Bde marraine à M^^^ Nevada. 

^B La cérémonie a eu lieu dans une chapelle de l'avenue 
^B^Hoche, et au milieu d'une grande affluence. Puis il y 
^Ba eu, à la sacristie, réception et dragées. Enfin, dans 
^■quelques semaines, M^l^ Nevada fera sa première com- 
^B munion, puis recevra la confirmation. Cest ce qui s^ap- 
^B pelle mener les sacrements au pas de charge ! Ce bel 
et édifiant exemple ne va-t-il pas donner à Mlle van 
Zandt, qui n'appartient non plus à aucune religion, la 
pensée d'imiter son ancienne camarade de théâtre ? La 
charmante Lakmé, qui est liée aussi avec les Mackay, 
ne manquera pas, dans ce cas, de prendre la même mar- 
raine. Cette riche parenté spirituelle ne peut à coup sûr 
qu'être à la fois agréable et profitable à l'avenir artis- 



— IJ4 — 

tique de ces deux cantatrices, qui d'ailleurs ont déjà^ 
beaucoup de dollars dans le gosier!... 

Théâtres. — Nous n'avons eu qu'une nouveauté- 
théâtrale dans la quinzaine, et c'est le théâtre lyrique du 
Château-d'Eau qui nous l'a offerte avec la première 
représentation d'un opéra-comique en trois actes de 
MM. Michel Masson fils et Armand Laffrique, mis en 
musique par M. Eugène Anthiome, professeur de sol- 
fège au Conservatoire. La pièce nouvelle a pour titre 
Roman d'un jour (7 mars). C'est la première œuvre iné- 
dite que nous serve l'Opéra-Populaire, et nous regrettons 
d'avoir à constater sa non-réussite, due plus encore au 
livret qu'à la musique ; ce livret est vieillot et obscur, 
écrit par deux auteurs sans expérience, et il a profondé- 
ment ennuyé ; la musique renferme quelques jolis mor- 
ceaux, au second acte surtout, mais il lui sera bien diffi- 
cile de triompher de l'insuffisance de la pièce. L'inter- 
prétation est aussi des plus ordinaires. M. Sujol, le 
ténorino de la Renaissance, est devenu le premier ténor 
du théâtre de M. de Lagrené! Nous espérons que ce 
dernier va faire tous ses efforts pour prendre une 
prompte revanche de ce gros insuccès; ou sans cela, 
gare à la subvention !... 

— Le jeune Henri Samary a continué ses brillants 
débuts à la Comédie-Française dans le rôle d'Horace de 
V École des femmes, l'un des meilleurs du répertoire 



— i35 — 

de son maître^ M. Delaunay. Il y a également réussi. 
On peut lui reprocher cependant un peu trop de rapi- 
dité dans le débit, puis l'abus de gestes infiniment trop 
.variés ; les bras du charmant jeune premier exécutent 
en effet un mouvement perpétuel qui doit, à la longue, 
singulièrement le fatiguer 1 

— A la Gaîté, reprise de Henri III et sa cour^ d'Alex. 
Dumas, avec Léonide Leblanc et Volny jouant pour la 
première fois les rôles de la duchesse de Guise et de 
Henri III. Interprétation un peu terne; c'est à la Co- 
médie-Française que devrait être repris ce beau drame 
romantique, où M. Volny, un échappé de la rue de 
Richelieu d'ailleurs, fait seul suffisante figure. 

— Les Italiens ont donné de nouveau Hérodiade, le 
ler mars, avec Mlle de Reszké, et le 4 mars avec 
Mlle Adelina Garbini, dans le rôle de Salomé. M^ie de 
Reszké a eu un très beau succès interrompu malheureu- 
sement, après le premier soir, par une laryngite subite 
qui doit l'éloigner pour un certain temps du théâtre. 
Quant à M^i^ Garbini, elle a fait preuve de qualités pré- 
cieuses; elle a du style, une voix chaude et bien tim- 
brée et beaucoup d'habileté scénique. Maurel, les deux 
frères de Reszké et M^^ Tremelli complètent la meil- 
leure interprétation que nous ait encore présentée le 
nouvel Opéra-Italien depuis son ouverture. 

— Un Concert au Figaro. — La Société du Figaro 
vient de voter sa prorogation pour trente ans et de faire 



— i36 — 

la toilette de son hôtel. Le galant barbier a donné, à c< 
propos, le mercredi $ mars, dans ses bureaux transforméj 
en salons de réception, une fort belle soirée musicale* 
dont notre collaborateur Ch. Read nous envoie le récit. 
Gela rappelait et dépassait les fêtes offertes au schah d( 
Perse en 1873, au prince de Galles en 1878, aux étui 
diants espagrrols en 1881, à la délégation hongroise] 
en 1883. Le « tout Paris » de la presse, des livres, des 
arts, delà politique (du moins de celle du passé et peut*i 
être de celle de l'avenir) a été là représenté de dix heures 
du soir à deux heures du matin. Voir la longue liste (in- 
complète encore) que les maîtres de la maison ont buri- 
née de leurs hôtes, en tête desquels on voit les noms de 
M. Silvela, l'ambassadeur d'Espagne, du^ baron Hauss- 
mann, de MM. Emile Augier et Ludovic Halévy, Garo- 
lus Duran et Gabanel, Franceschi, de Blowitz, etc., 
etc. Le programme donnait seulement les noms de huit 
artistes : M^^^^ Richard et Salla-Uhring, MM. Faure, 
Gayarre, Gailhard, Maurel, Edouard et Jean de Reszké. 
M. Gailhard a brillé par son absence, mais à sa place on 
a eu Tamberlick, qui n'était pas annoncé. 

Faure a ouvert le feu avec son Je crois, paroles de 
Gh. Vincent. — Le boléro des Vêpres siciliennes de 
Verdi a été chanté par M^^e Salla. — Les frères de 
Reszké ont eu un très grand succès avec le duo fort ori- 
ginal, sans accompagnement, qu'ils se sont arrangé 
eux-mêmes sur la ronde des dragons d'Alcala, de Car- 



- .37 - 

merij de Bizet. Il leur a fallu le redire, ce duo si crâne 
qui va si bien à leurs voix si mâles. — Maurel a fait un 
plaisir extrême en disant avec un art infini la belle mé- 
lodie de Tagliafico : Pauvres fous ! — M^ne Richard ; le 
grand air de la Reine de Saba, ce cheval de bataille du 
Conservatoire. — Puis Gayarre, le ténor espagnol du 
Théâtre-Italien et le lion du jour, est venu chanter, en 
italien, l'air Ange si pur, de la Favorite. Il a produit une 
grande impression d'étonnement surtout, car le ténor, 
cet oiseau rare, est devenu si rare ! Celui-là en est un 
— extraordinaire sans contredit. Ses forte sont des for- 
tissimo et ses piano sont des pianissimo. Duprez, qui a 
créé la Favorite, et qui disait Ange si pur autrement... 
et peut-être mieux, se trouvait parmi les auditeurs de 
Gayarre; il a cordialement applaudi son jeune et heu- 
reux successeur, qui, chaleureusement rappelé, a dit 
La donna è mobile de Rigoletto. — M^e Salla et Faure 
ont clos la première partie de ce beau concert par le 
duo de Mireille. 

Tamberlick est venu ouvrir la deuxième partie en 
chantant avec Faure son duo du Crucifix, paroles de 
Victor Hugo. — Faure a dit ensuite la Chanson dulPrin- 
temps, de Gounod, ce chef-d'œuvre toujours acclamé, et, 
comme on le bissait, il a escaladé la balustrade de fleurs 
formant l'estrade et s'est mis au piano pour s'accompa- 
gner lui-même dans le Rêve, de Darcier, superbe mélo- 
die qui lui a valu une ovation méritée. — Le Concerto 



— i38 — 

romantique de Godard a été divinement joué par Mar- 
sick, le merveilleux violon. — M'ie Richard a chanté 
Nuit d^été, chant de crépuscule de Victor Hugo, musi- 
que de Joanni Perronnet, un jeune compositeur qui pro- 
met. — La délicieuse romance d'/Z^rcu/^^/i^n, de Félicien 
David, a été dite en français par Gayarre, et fort bien 
dite, quoiqu'un peu trop lentement. — Enfin le quatuor 
de Rigoletto a été enlevé par M^es Salla et Richard, 
MM. Gayarre et Maurel, et il a enlevé aussi les auditeurs, 
qui ont voulu l'entendre une seconde fois. 

N'oublions pas de dire qu'un très beau btiffet de 
Chevet a permis aux nombreux assistants de s'abreuver 
de Champagne Beaumarchais, lequel était à sa place et 
coulait à flots. 



Varia. — M. Rouher poète socialiste. — A propos de la 
mort récente de M. Rouher, notre confrère Georges Du- 
val, de VËvénementj a recherché et trouvé un volume de 
poèmes politiques, les Populaires ^ fait par M. Rouher 
de complicité avec un ami nommé Turgard, et qui parut 
en 1848. Onze pièces dudit volume sont de M. Rouher. 
En voici une pour échantillon : 

A un Républicain. 

Dieul le triste tableau que celui de la vie! 

Elle n'est que passage, et c'est une agonie. 

' Chacun pensant pour soi, vient l'inégalité, 



- -39 - 

Et de là l'exploiteur, et de là l'exploité. 
Ici, c'est un seigneur à l'allure importante, 
Ordonnant, commandant et jetant l'épouvante, 
A l'œil brillant et vif, au geste impétueux. 
Là-bas, c'est un maudit auteur cadavéreux. 
Au front qui, se penchant jusque sur la poitrine, 
Semble vouloir tomber sous la faim qui le mine ! 
D'un côté, c'est l'avare entassant son trésor, 
Faiblissant de besoin tout en pressant son or. 
De l'autre, l'insensé prodiguant la richesse 
A tous les faux plaisirs qu'enfante la mollesse; 
Plus loin, dans ce réduit humide, obscur et froid, 
Dont un fumier puant semble former le toit, 
C'est un cultivateur, cultivateur à gage, 
Duquel on a loué le bras et le courage ; 
Il cultive les blés dès l'aube jusqu'au soir. 
Il n'en goûte jamais : il mange du pain noir. 
Mais quelques pas plus loin du pauvre prolétaire, 
Dans un vaste logis, c'est son propriétaire. 
Celui-ci du labour n'a pas sujétion. 
Sa sueur n'arrosa jamais un seul sillon; 
Mais un autre travail, et que n'est-il plus rare! 
Occupe ses instants; il compte, il accapare, 
Et spéculant sur tout sans aucune pudeur. 
D'une famine en train fait hâter la lenteur. 

Oui, que l'égalité soit complète, absolue, 
Que celui qui conduit le soc de la charrue, 
L'ouvrier, l'écrivain, le peintre ou le sculpteur, 
Soient égaux par les droits comme par le bonheur. 
De la fraternité faisons notre devise ! 
Et, chassant de nos cœurs le froid qui nous divise, 
Fermons le gouffre affreux des révolutions. 
En ne livrant combat qu'avec nos passions; 



— 140 — 

Enfin, pour compléter ton immortel ouvrage, 
Fais un dernier effort digne d'un grand courage, 
Au règne des tyrans porte le coup de mort ! 

Inutile, n'est-ce pas, de se prononcer sur le mérite 
littéraire de cette poésie (?). Mais avouez que c'est un 
assez curieux spectacle que de voir M. Rouher, socialiste, 
rompant des lances contre les propriétaires et faisant la 
guerre à l'infâme capital. 

Les Faux Objets d^art. — Voici deux anecdotes ra- 
contées par Clarelie à l'occasion des faux en matière 
d'art, dont il a tant été parlé à propos de certains ta- 
bleaux attribués à Corot : 

a Souvent, quand il s'agit de vieux objets d'art , les 
artistes sont poussés à la contrefaçon par cet engoue- 
ment qui fait qu'un amateur achètera une œuvre très 
cher s'il la croit ancienne, et n'en voudra à aucun prix 
s'il la sait moderne. Il circule parmi les collectionneurs 
une anecdote célèbre sur ce sujet. Un ciseleur de grand 
mérite se présente un jour chez l'un des plus riches 
amateurs de Paris, et lui montre un coffret Renaissance 
du plus parfait travail. L'amateur examine, admire 
beaucoup, et, séduit par la beauté de l'objet, s'informe 
du prix. Le ciseleur prie l'amateur de le fixer lui- 
même. 

« Ce n'est pas mon affaire. Combien demandez- 
vous, voyons ? Cinquante mille francs? 



— I4J — 

— Ah! monsieur le Baron, que je suis heureux de 
vous voir estimer si haut mon travail ! Je ne veux 
pas vous voler : le coffret n'est pas ancien ; c'est moi 
qui Tai exécuté. Je vous le donne pour quatre mille 

•francs. 

— C'est très bien ce que vous faites là, mon ami, 
dit le baron; vous êtes un honnête homme, vous. C'est 
très bien. Je ne prends pas le coffret. « 

M. de Longpérier, qui a été le connaisseur le plus 
expert de notre temps, a passé une partie de sa vie à 
démasquer des supercheries de ce genre. Il apportait à 
dépister la fraude une pénétration qui tenait du pro- 
dige. Un jour quelqu'un lui soumit deux ivoires, 
l'un du XlJe siècle et l'autre du XVI« , qu'il venait 
d'acheter, et dont l'authenticité lui paraissait inatta- 
quable, car ils étaient très beaux. Sans qu'il pût dire 
pourquoi, ils furent cependant suspects à M. de Long- 
périer, auquel ils semblaient n'être que des copies 
supérieurement exécutées. Mais comment arriver à une 
preuve? Après les avoir tournées et retournées, il sourit 
et les rendit à l'acheteur. 

« Ils sont faux, vous pouvez en être sûr. 

— C'est impossible. 

— Regardez la disposition des couches de l'ivoire 
dans les deux objets. Il y a soi-disant quatre siècles de 
distance entre les deux. Et pourtant, examinez-les 
bien, ils sortent de la même dent.» 



— 142 — 

Les Amours blessés. — Dans une très curieuse fête 
musicale donnée, il y a quelque temps, au bénéfice des 
malades de l'hôpital Saint-Louis par les internes de ce 
grand établissement, on a chanté un air fort original et 
des plus piquants, qui a obtenu un vif succès, dû un peu 
aussi aux paroles à double entente et tout à fait char- 
mantes qui lui servaient de thème. Ces paroles n'avaient 
pas d'ailleurs été composées pour la fête musicale en 
question où eut lieu, chacun s'en souvient encore, la 
première et unique représentation d'un certain ouvrage 
lyrique intitulé Louis XI et baptisé par ses fantaisistes 
auteurs du titre non moins nouveau qu'abracadabrant 
d^opéra polymorphe. Elles avaient été inspirées en 1859 
au docteur Motet, alors interne à la Charité et aujour- 
d'hui codirecteur d'une maison de santé pour les ma- 
ladies mentales, par un panneau que le peintre Stéphane 
Baron avait décoré pour la salle de garde des internes 
de cet hôpital, véritable musée où les peintres les plus 
célèbres de ce temps ont laissé successivement des traces 
de leurs visites. — Voici cette jolie pièce de vers, ou- 
bliée, jusqu'au mois de janvier dernier, dans les archives 
d'un hôpital-, et qui mérite vraiment de survivre à la 
curieuse soirée où il nous a été donné de l'entendre de 
nouveau. 

; LES AMOURS BLESSÉS 

' ' Sorti de Cythère, 

Un essaim d'amours 



- .43- 

Un jour voulut faire 
Quelques méchants tours. 

Sur leurs blanches ailes 
Portant le carquois, 
Les petits rebelles 
Courent à la fois 

Au jardin Mabille, 
Oiî gaîment sautaient 
La blonde Camille, 
Qui les attendait ; 

La jeune Lydie, 
La brune Phryné, 
L'ardente Cynthie 
Et Leucothoé; 

Phalange amoureuse, 
Toutes étaient là. 
La bande joyeuse 
Cria : « Les voilà ! » 

Et sous les charmilles. 
Aidés par la nuit, 
Amours, jeunes filles 
S'éclipsent sans bruit. 

Les pauvres enfants virent avec peine 
Qu'il n'est point, hélas! de plaisirs complets, 
Et que le bonheur trop souvent amène 
De cuisants regrets. 

Ils ont sur le front la triste auréole. 
Sous un bandeau vert l'un avait caché 



— 144 — 

Son œil tout meurtri ; d'une roséole 
L'autre était taché. 

Un petit amour sur une béquille 
Traîne lentement son pas incertain ; 
Son aile est brisée, et son pied vacille 
Le long du chemin. 

Comment à Vénus raconter l'affaire? 
Comment expliquer un mal si subit.? 
D'un air tout confus à la tendre mère 
Voici ce qu'on dit : 

« De notre malheur apprenez la cause- 
Nous avons ainsi déchiré nos mains 
Pour avoir voulu cueillir une rose 

Chez ces gueux d'humains. 

« Nous n'avons pas vu l'épine traîtresse 
Qui se dérobait sous de blanches fleurs. 
Ah ! secourez-nous dans notre détresse, 
Calmez nos douleurs. » 

Leur plainte toucha l'élégant Mercure. 
Il les fit entrer, et, d'un air narquois, 
Le dieu promit de guérir la piqûre 
De leurs petits doigts. 



Folie prénominale. — On sait que M^^ Paule Mink, 
la célèbre socialiste, est mariée à un sieur Négro, 
ancien ouvrier mécanicien  Montpellier. Il y a deux 
ans, elle mit au monde un petit garçon auquel elle 
voulut imposer, en le déclarant à l'état >civil, les pré- 



- 145 - • 

noms de Ludfer-Blanqui-Vercingétorix. Le maire refusa 
d'inscrire d'aussi singuliers prénoms, et un jugement sur- 
venu pour régler la question lui donna raison. Il y a 
quelques jours , Mf"e Négro-Mink vient d'accoucher 
d'un nouveau garçon auquel elle a voulu donner cette 
fois les noms de Spartacus-Blanqui-Révoluîion. Même 
refus du maire. 

Le ménage Négro-Mink s'est alors adressé au mi- 
nistre de la justice pour se plaindre de ce procédé; 
mais il est fort probable que M^e Mink ne gagnera pas 
son procès plus facilement que la première fois. 

Une Lettre de Louis Veuilloî. — Nous donnons ci- 
après une lettre tout intime du célèbre polémiste, qui 
n'a certainement pas été comprise dans sa Correspon- 
dance) ce qui lui donne, outre son mérite littéraire, celui 
d'être à peu près inédite. Elle fut adressée, il y a quel- 
ques années , à un jésuite qui professait la philosophie 
au collège de Mongré, le P. Babaz. Le P. Babaz, 
que nous avons personnellement connu, était un excel- 
lent homme, et, de plus, un apiculteur distingué. Il avait 
écrit sur les abeilles un ouvrage plein de curieux détails ; 
les lignes suivantes en pourront donner une idée: 

« Un apiculteur, disait-il, n'est pas tout à fait un 
homme comme un autre. C'est un homme essentielle- 
ment passionné d'abord ; et quiconque s'est un peu fa- 
miliarisé avec les abeilles, les a vues de près, fréquen- 



— 146 — 

tées, soignées surtout, est un homme pris; il n'a pas 
seulement pour elles une affection quelconque, mais une 
passion véritable, douce , calme, il est vrai, sans vio- 
lence , mais sincère et profonde , inépuisable surtout en 
plaisirs purs et tendres préoccupations de toute sorte., 
C'est avec elles une lune de miel perpétuelle. » 

Voici maintenant la lettre que Louis Veuillot écrivait, 
au P. Babaz, qui lui avait envoyé un exemplaire de sa 
Cave des Apiculteurs, 

Certes, mon Père, j'aime l'abeille, la bête libre et serviable, 
sauvage et policée, courageuse au travail et au combat, vivant^ 
dans les splendeurs de l'air, tirant le bon du beau et l'utile du 
pur, distillant le miel si loué de l'Esprit-Saint, forgeant la 
cire dont l'Eglise fait si grand emploi, armée d'un dard cui- 
sant, non mortel, c'est-à-dire qu'un journaliste qui pourrait 
ressembler à l'abeille, je n'hésiterais pas à l'appeler un bon 
garçon; mais l'abeille se maintient, et le journaliste se gâte. 

Tels étaient mes sentiments pour l'abeille avant de vous 
avoir lu. Depuis que je vous ai lu, mon admiration n'a plus 
de bornes. On sait toujours que Dieu fait bien ce qu'il fait, et 
on rignore toujours. Vous m'avez introduit dans cette mer- 
veille, et on ne lit pas souvent un livre de piété qui pousse si 
fortement à l'adoration. Dieu vous a fait pour décrire l'abeille. 
Je ne connais que quelques parties de votre cave, car je ne lis 
pas comme je voudrais. Je l'inspecterai avec soin au premier 
loisir. Ce sera un régal. Vous a-t-on dit que vous êtes maître 
écrivain? Si vous ne le savez, pas, je suis bien aise de vous en 
donner la nouvelle. Il y a de l'abeille en vous. C'est simple, 
c'est léger, c'est ardent. Il y a ce joli bourdonnement dans le 
soleil de la bonne ouvrière qui chante en faisant son travail, et 
le miel qui est du miel et la cire qui est du feu découlant en 



— 147 — 

abondance; et tout cela est parfumé du meilleur arôme des 
fleurs, et on sent que le dard ne manque pas. 

Je suis bien content que vous vous sentiez de l'amitié pour 
moi, j'en ai beaucoup pour vous. Généralement le Jésuite 
m'est cher et je souhaite qu'il produise des chefs-d'œuvre ; 
lorsqu'il s'y met, c'est pour moi un triomphe personnel, et j'en 
ressens une joie profonde. Vous m'avez fait passer par là; vous 
avez mis une flèche dans mon carquois. J'avais mes Jésuites 
martyrs, mes Jésuites théologiens, mes Jésuites mathémati- 
ciens, etc., etc.; je tiens mon Jésuite naturaliste et apiculteur. 
Merci, mon Père. Mais il faut travailler et nous donner une 
série de ces petites bêtes qui font si bien le catéchisme. Ne 
perdons pas de vue nos fins et montrons partout le bon Dieu 
à cet imbécile monde qui ne veut le voir nulle part. Vos abeilles 
mèneront bien des gens à confesse ; vos araignées en prendront 
plusieurs dans leurs filets. Lancez-les sur la terre avant qu'on 
ne vous guillotine, et quand nos nigauds viendront avec leur 
couperet, ils seront bien attrapés; les abeilles et les araignées, 
qu'on ne guillotine pas, prêcheront à votre place. 

Adieu, mon Père. Priez pour moi Celui qui vous a montré 
les abeilles. Hélas! que je fasse un peu de cire, un peu de 
miel. Et puissé-je passer une fois quelques heures avec vous, 
près des ruches, pour voir comme ces petites bêtes du bon 
Dieu font bien ce travail dont les grosses bêtes (j'en juge par 
moi) ont tant de peine à se tirer. 

Votre bien respectueux et dévoué serviteur. 

Louis Veuillot. 



Glissez, mortels, n'appuyez pas, — On pouvait croire, 
nous écrit M. Thénard, que l'intéressant et loyal petit 
livre d'Edouard Fournier, l'Esprit des autres^ avait été 
lu, feuilleté et mis à profit par les "gens de lettres, et 



— 148 - 

qu'on ne retomberait plus dans les grosses erreurs signa- 
lées par l'érudit critique. Jugez de ma surprise quand, 
jetant dernièrement les yeux sur un numéro du Figaro 
(20 septembre 1883), j aperçus à la cinquième colonne 
de la première page un paragraphe commençant ainsi : 
« On nous demande quel est l'auteur du vers passé en 
proverbe : Glissez, mortels, n'appuyez pas. 

Et M. Nous, pour n'être point pris sans vert, répond 
sans hésiter, sans remords de conscience : Ce vers est 
de Louis Sallentin, curé d'un village de Beauvoisis 
avant la Révolution, qui, ayant donné sa démission en 
1793, vint à Paris, où il s'occupa de littérature ; son 
œuvre principale est l'Improvisateur français, dans le- 
quel se trouve le distique : 

Telle est de nos plaisirs la surface légère; 
Glissez, mortels, n'appuyez pas. 

M. Nous appelle cela un distique, sans doute parce 
qu'il n'y a que deux vers ; par malheur, ils ne riment 
pas ces deux vers, et c'est la condition nécessaire pour 
que deux vers isolés forment un distique; ces deux vers 
à rimes différentes sont pris à un quatrain qui n'est pas 
sorti de la plume du curé Sallentin ; le voici tel qu'on 
Ta copié au bas d'un tableau représentant des pati- 
neurs : 

Sur un mince cristal l'hiver conduit leurs pas; 
Le précipice est sous la glace. 



— 149 — 

Telle est de nos plaisirs la légère surface. 
Glissez, mortels, n'appuyez pas^ 

Si l'on m'avait adressé la question dont il est parlé 
plus haut, j'aurais répondu à mon correspondant : 

Monsieur, la lumière est faite depuis 1855; Edouard 
Fournier a prouvé que ce charmant quatrain, après avoir 
été attribué au hasard à Voltaire, parce qu'il n'est pas 
indigne du maître de la poésie légère, était sorti de la 
plume du poète Roy. 

Edouard Fournier traite de pauvre diable l'auteur de 
notre quatrain ; peut-être aurait-il changé d'opinion s'il 
eût lu les Mémoires du duc de Luynes. — En effet, 
Roy était le Quinault de la cour de Louis XV : il serait 
entré à l'Académie si, dans sa première jeunesse, il 
n^avait point écrit contre elle. « J'appris hier, écrit de 
Luynes le 10 février 1754, la mort du fameux poète 
Roy; il n'avait que soixante-huit ans. Il est mort 
d'apoplexie. On ne peut lui refuser les justes éloges que 
méritent ses vers lyriques. Il serait à désirer qu'il ne se fût 
pas laissé aller à la facilité qu'il avait de faire des vers. » 

Rendons à Roy ce qui lui appartient; et, si le distique 
dont on fait don à Sallentin peut lui procurer quelque 
notoriété, que le charmant quatrain soit une occasion 
de rendre justice à son auteur. 

I. On trouvera ce quatrain à la page 108 de l'Anthologie de qua- 
trains français publiée par M. Brunton (Paris, Librairie des Biblio- 
philes, 1877; I vol. in-i8). 



— i5o — 

Une Chanson normande. — Notre confrère Narcisse 
Pichard, Phabile rédacteur en chef du journal le Pays' 
de Caux, cite une vieille chanson normande, retrouvée 
par lui dans un recueil oublié et qui date de 1789. Elle 
porte d'ailleurs sa date avec elle. Nous croyons superflu 
de donner la traduction des quelques mots de patois de 
terroir qu'elle contient : 

I 

Ah! qu'on est malheureux t'cheu se, 

D'avè femme jolie! 
Car on a par là, saperdiè, 

Nombreuse compagnie. 
Les messieurs sont si envieux, 
Qu'ils viennent faire les doux yeux 

A la bonne amie de mè, * 

A ma bonne amie! 

II 

Les messieurs qui viennent t'cheu nous 

S'appellent de la nobleiche, * 

Ils ont des grands farfarous J 

Qui leur barrent les fesses ! 
- ■ Avec leurs habits brodés, 

Et leur capet tout galonné. | 

Ah ! que je hais la nobleiche t'cheu mè, 1 

Ah! que je hais la noblesse! 

III 

C'était un jour de Saint Denis, 
C'était un jour de fête. 



— i5i — 

Ils embrassaient la femme à mè... 
Ah! la damnée nobleichel 
Et la bougresse qui les souffrait, 
Je crois ben que le diable s'en mêlait! 
Ah ! que je hais la nobleiche t'cheu mè, 
Ah ! que je hais la nobleiche ! 



IV 



Après qu'ils eurent bien ribotté. 

Ils me dirent : « Grosse bête, 
Nous allons parla saperdié! 

Te fiche par la fenêtre !... » 
Mais je fus le plus fin, et je me sauvis. 
Je pris ma coiffe, et j'm'écappis 
Dans l'étable aux bêtes à mè, 
Dans l'étable de mes bêtes ! 



Pensées d'an misanthrope. — Claretie nous assure 
qu'il a copié les suivantes dans l'album d'un misan- 
thrope qui est en même temps un littérateur très connu, 
dont il nous promet de révéler bientôt le nom : 

— Le gros rire est l'ébriété de la gaieté. 

— Les grandes pensées viennent du cœur — et par- 
fois du cerveau; les mauvaises pensées viennent du 
ventre. 

— La vie est un voyage où l'on n'aspire qu'à des 
haltes, et lorsqu'on y atteint, comme il y fait ou trop 
froid ou trop chaud, il faut repartir. 

— Il est des artistes à qui leurs confrères reconnaissent 



— l52 — 

loyalement toutes les qualités, simplement parce qu'elles 
ne leur donnent pas le succès. Un génie inédit serait 
l'idéal des confrères. 

— J'ai vu souvent des gens déshonorés se montrer 
plus susceptibles sur l'honneur que de simples honnêtes 
gens. Us me rappelaient ces amputés qui sont encore 
sensibles de leur jambe coupée. 

— Le sort vous accorde parfois une revanche d'une 
minute. Si vous voulez la prolonger, elle vous échappe. 
Il y a des bonnes fortunes de la fortune qu'il ne faut 
pas essayer de changer en liaisons. 

— Ce qui ne saurait être traduit d'une langue dans 
une autre est peut-être un bibelot précieux; ce n'est pas 
un trésor d'une valeur absolue. Un tableau admirable 
n'a pas besoin d'un jour spécial. 



LÈS MOTS DE LA QUINZAINE 

On prétend que Legouvé, à quelqu'un qui s'étonnait 
qu'il eût voté pour l'un des derniers élus, répondait 
l'autre jour : « Que voulez-vous? je ne connais rien 
contre lui que ses écrits, et c'est si peu de chose ! » 

Le mot est ancien, mais Legouvé était bien capable 
de l'inventer. 



Raconté par Aurélien Scholl : 
La femme d'un lieutenant de 



vaisseau, actuellement 



- i53 — 

en Chine, est vivement pressée par un jeune homme 
qui lui fait la cour. Au moment où il vient de la saisir 
entre ses bras, elle s'échappe, en s'écriant avec indi- 
gnation : 

«Jamais, Monsieur!... Mon mari est en mer, ce 
serait lâche. A son retour, je ne dis pas!... » 

L*évêque de X... cause avec un jeune homme. 

Par un mouvement machinal, il ouvre sa tabatière et 
la présente à son interlocuteur. 

« Merci, Monseigneur, fait le jeune homme : grâce à 
Dieu, je n'ai pas ce défaut. 

— Oh ! riposte le prélat en riant^ si c'était un défaut, 
I vous l'auriez. ;> {Gaulois.) 

Monsieur et sa belle-maman cherchent un apparte- 
lent pour le terme d'avril. 

Un concierge, chez lequel ils se présentent, inspecte 
|ses aspirants locataires d'un œil inquisiteur, puis for- 
lule le sacramentel : 

« Vous n'avez pas de chiens avec vous? 

— Non ! non ! répond le gendre distrait : il n'y a que 
madame. » (^Clairon.) 

Un locataire furieux se précipite dans la loge de son 
concierge, et, l'apostrophant : 

« Ah ! je vous félicite de la façon dont vous veillez 



- i54- 

sur la maison... Je viens d'apprendre que depuis trois 
mois un galant s'introduit chaque soir dans mon appar- 
tement pour voir ma bonne! 

— Pardon, Monsieur, répond le Pipelet avec séré- 
nité... je connais très bien ce jeune homme, mais j'étais 

convaincu qu'il venait pour madame ! »> 

iGil Blas.) 

Le docteur Guéridon est partisan forcené de la mé- 
decine opératoire. Comhie il ne réussit pas souvent ses 
expériences thérapeutiques, un de ses malmenés clients 
s'exclame : 

« Je l'ai échappé belle : cet animal-là a toujours 
la mort à ses trousses. » (^Evénement.) 



PETITE GAZETTE. — L'Académie française, dont il 
vient d'être tant parlé en ces derniers jours, coûte à TEtat 
98,000 francs par an, ainsi répartis : 

Indemnité à chacun des quarante . . . 1,500 fr. 
Le secrétaire perpétuel reçoit en outre 6,000 » 
Les cinq membres de la commission du 

dictionnaire 1,200 « 

Dépense annuelle relative au même 

dictionnaire . . . . , 10,000 » 

Impression des discours et mémoires . 5,000 » 

Frais divers 11 ,000 » 

f La plus coûteuse des cinq Académies est l'Académie des 

sciences, qui absorbe annuellement un budget de 203,500 fr. 

— L'Académie des sciences morales et politiques vient de 

donner le fauteuil d'Henri Martin à M. Chéruel, élu par 27 



— i55 — 

voix sur j6 votants, contre M. Aug. Himiy, seul concurrent. 

— L'Académie des sciences a procédé, le 3 mars, à l'élec- 
tion d'un membre dans la section de géographie pour rem- 
placer M. Puiseux. M. Darboux a été élu par 47 suffrages 
sur 53 votants. 

NÉCROLOGIE. — Le 27 février est mort à Paris M. André 
Thomas, sous-chef au ministère de Pintérieur, et frère de 
Henri Thomas, dit Lafontaine, le célèbre comédien. 

— Le 29j m. Paul Denormandie, avocat à la Cour d'appel, 
frère du sénateur, est mort subitement au Palais de justice, à 
la suite d'une plaidoirie. 



i 



VARIETES 



LETTRES INÉDITES 



Les lettres et billets qui suivent sont empruntés à la riche 
collection d'autographes de M. Badin, caissier général du 
ministère de l'intérieure Cet aimable et intelligent amateur 
s'est surtout attaché à collectionner des autographes de 
membres de l'Académie française depuis son origine. 

Nous donnons ci-après trois billets de Chateaubriand. Le 
premier, adressé à Esménard, porte la signature du grand 
écrivain, avec la particule, dont il négligea peu de temps après 
de faire précéder son nom. Ce billet se rapporte à la réception 
de Chateaubriand à l'Académie française, laquelle, comme on 
sait, n'eut pas lieu par suite d'un ordre de Napoléon venu 
au dernier moment. Nous ne connaissons pas les destinataires 
des deux billets suivants. Il en est de même de l'intéressante 

I. La lettre de V. de Laprade, reproduite dans notre dernier nu- 
méro, appartient à cette précieuse collection. 



- i56 - 

lettre d'Henri Martin, adressée à un écrivain, de célébrité 
sans doute, mais dont l'absence de l'enveloppe qui la renfer- 
mait ne nous permet pas non plus de donner le nom. 

TROIS BILLETS DE CHATEAUBRIAND 

1 
A M. Esménard. 

Lundi 5 avril. 
Auriez-vous la bonté, Monsieur et cher confrère, de 
confier à mon domestique votre bel habit de l'Institut ? 
Il faut bien enfin prendre mon parti et me préparer au 
grand jour! 

Agréez, Monsieur, l'assurance de tous les sentiments 
que je vous ai voués. 

De Chateaubriand. 

II 

Paris, ce 3i mai 1823. 
Agréez, Monsieur, tous mes remerciements pour 
l'ouvrage que vous avez bien voulu m'envoyer. Vous 
savez qu'il y a longtemps que j'en connais le fond 
et quelques détails. J'en remets la lecture au moment 
où la politique du jour me laissera un peu de loisir 
pour m'occuper de cette politique éternelle qui a ses 
racines dans la religion. 

Chateaubriand. 



- i57- 

III 

Paris, le 14 juin 182 j. 

Je me reproche, Monsieur, de ne pas vous avoir 
remercié plus tôt. Les affaires, dont je suis accablé en 
ce moment, seront mon excuse auprès de vous. Il m'est 
difficile de louer votre discours comme je le voudrais, 
parce que vous m*avez trop bien traité; mais, cette part 
faite à l'embarras que j'éprouve, je vous dirai sans 
flatterie que ce discours est un des meilleurs que l'on 
ait jamais prononcés dans une société littéraire. Les 
saines doctrines défendues par un vrai talent sont une 
chose si rare que je ne saurais trop vous féliciter d'avoir 
offert à notre Société des bonnes lettres un exemple à 
suivre et un modèle à imiter. 

Agréez, ^Monsieur, l'assurance de ma considération 
la plus distinguée. 

Chateaubriand. 



LETTRE D^HENRI MARTIN 

Saint-Quentin, 12 septembre. 

Cher Monsieur, 

J'ai été bien heureux de votre bonne lettre, qui m'a 
été renvoyée en Picardie, où je suis pour quelques jours 
encore. Vous voulez bien m'exprimer des sentiments 



- i58 — 

qui me vont au cœur, en des termes que je ne mérite 
point ; car il n'y a de méritoire que ce qui coûte, et les 
témoignages d'affection qu'on est heureux de vous 
offrir ne sont point assurément dans ce cas. La recon- 
naissance dans nos relations doit être toute de mon côté. 
Je n'ai jamais passé une heure auprès de vous sans 
emporter quelque précieux butin qui m'enrichissait 
sans vous appauvrir; heureuse propriété de cette espèce 
de richesse! Il y a des gens de grand mérite, et fort 
estimables, chez lesquels on s'instruit comme dans un 
dictionnaire; je n'en médirai pas. Mais je préfère, sous 
le savant, qu'il y ait un homme, et la pensée elle-même 
ne me suffit pas, si elle ne recèle un sentiment. Avec 
vous, c'est la vie qui se communique à la vie. Chez 
vous, les connaissances sont des éléments organiques 
en action, et non pas des matières inertes étiquetées 
dans des cases, comme dans la boutique d'un pharma- 
cien. Que parlez-vous d'un âge où l'on ne peut plus 
produire? Cet âge ne viendra jamais pour vous. Vous 
produirez, vous agirez toujours dans ce monde et dans 
l'autre, car, si nous ne sommes pas d'accord sur tous 
les points, nous le sommes bien du moins, je crois, sur 
celui-ci que l'âme est une activité indéfectible, et nous 
laissons l'espérance contraire à ces paresseux de boud- 
dhistes. 

Je:vais donner une bonne nouvelle à Reynaud en lui 
apprenant que vous voyagez avec lui entre Ciel et Terre^, 



- i59 - 

Vous pourrez, je l'espère, en causer bientôt ensemble; 
il revient, de son côté, de Plombières, passer quel- 
ques semaines à Paris. J'espère que sa santé se sera 
bien trouvée des eaux des Vosges. Pour moi, je pour- 
suis activement un* travail qui m'intéresse moins, n'étant 
plus qu'une simple révision, et dont je voudrais beau- 
coup être débarrassé : j'y arriverai sous quelques mois. 

Je vais avoir une heureuse fortune à mon retour à 
Paris : celle d'y trouver une de vos publications, et ma 
première visite sera pour votre libraire. Merci mille fois 
de votre souvenir. Ma femme et mes fils vous expriment 
leur reconnaissance de celui que vous leur envoyez; 
tous sont en bonne santé, mais un peu dispersés pour 
quelques jours encore. Je suis en Picardie avec mon 
fils aîné; ma femme est à Paris, et mon second fils en 
Angleterre, où il est allé voir la magnifique exhibition 
de Manchester, occasion unique d'études pour un artiste 
en herbe. 

Agréez, je vous prie, cher Monsieur, nos sentiments 
les plus affectueux et les plus dévoués, et revenez-nous 
bientôt avec une provision de santé empruntée au grand 
air des Alpes. 

H. Martin. 



— i6o — 

LETTRE DE JULES SANDEAU 

A M. Werdet, 

24 janvier 18J9. 
J'ai fait pour vous, mon cher Werdet, ce que j'avais 
promis de faire. J'ai remis votre pétition, non pas à 
M. Rouland lui-même, mais entre les mains de M. de 
La Rozerie qui, par sa position au ministère, voit le 
ministre tous les jours, à toute heure. J'ai appuyé votre 
requête ; j'ai parlé plus chaleureusement et mieux que 
s'il se fût agi de mes intérêts personnels. Si, jusqu'à 
présent, vous n'avez entendu parler de rien, ce n'est 
pas ma faute. Je n'ai pas, mon cher Werdet, le crédit 
que vous me supposez. Il en est de ma puissance comme 
de ma richesse. J'ai une place de 2,400 francs; c'est 
toute ma fortune. Cette place, il est vrai, me donne 
droit à un logement; mais il est vrai aussi que le loge- 
ment qu'on a mis à ma disposition est complètement 
inhabitable. Je sollicite depuis plus d'un an une indem- 
nité, et je n'ai pu l'obtenir encore. Je reverrai M. de La 
Rozerie. Soyez sûr que je ne négligerai rien pour qu'on 
vienne en aide à vos infortunes, qui ne me trouveront 
jamais indifférent. Mille souvenirs affectueux. 

Jules Sandeau. 

Georges d'Heylli. 

Le Géranty D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338. 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 6 — 3i mars 1884 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Explosion de la rue Saint-Denis. — Les pièces en 
collaboration. — Coppée au Cercle de la critique musicale. — Expo- 
sition de M. Raffaëlli. — Théâtres : Gaîté, Renaissance, Châtelet. 
Folies -Dramatiques, BoufFes-Parisiens , Château -d'Eau, Théâtre- 
Français, Nouveautés, Odéon, Vaudeville. 

Nécrologie : Mignet, Anthony Trollope. 

Varia : Un Nouveau Manuel. — Noblesse de contrebande. — 
Origines du comte de Paris. — Autrefois et aujourd'hui. — Les 
Finances. — La Famille. — Le Dernier Écrivain public. 

Les Mots de la fjjiinzaine. — Petite Gazette. 

Variétés : Lettres inédites. 



La Quinzaine. — La journée du 18 mars, qui rap- 
pelle pour la France et surtout pour la ville de Paris 
tout entière de si tristes et si pénibles souvenirs, a 
été marquée plus particulièrement cette année par une 
effroyable catastrophe. Deux maisons de la rue Saint- 
Denis, au coin du boulevard Bonne-Nouvelle, ont sauté 
partiellement par suite d*explosions provenant de dé- 
pôts mal aménagés d'essences minérales ; un officier de 
paix, M. Viguier, et un sergent-major des sapeurs- 
I. — 1884. (I 



I 



— iGi — 

pompiers, M. Herman, ont trouvé la mort pendant les 
recherches qu'ils dirigeaient pour découvrir l'origine 
de l'explosion. En outre, plusieurs personnes, vingt en- 
viron, et parmi elles un commissaire de police de la 
ville de Paris, M. Brissaud, et un officier de paix, 
M. Grillières, ont été grièvement blessés. 

Cet épouvantable événement a causé dans toute la 
ville une émotion extraordinaire qui s'est manifestée 
surtout le jour où ont eu lieu les funérailles officielles 
des deux victimes (21 mars). Le cercueil du sergent 
Herman a été placé dans le grand caveau inauguré ré- 
cemment, et où sont inhumées de droit les malheureuses 
victimes du devoir qui, comme Herman, comme Froi- 
devaux, comme Bellet, succombent dans l'exercice 
même du métier de dévouement et de sacrifice dont ils 
ont fait leur carrière. Une foule énorme suivait les deux 
cercueils; au Père-Lachaise trois discours ont été pro- 
noncés, l'un par le préfet de police, le second par le 
président du conseil municipal, le troisième par le co- 
lonel Couston, commandant des sapeurs-pompiers. Les 
funérailles avaient lieu aux frais de la ville ; mais, par 
une singulière décision du conseil municipal, que nous 
regrettons de ne pouvoir que mentionner sans Tappré- 
cier, la ville faisait les frais de l'enterrement civil, mais 
non ceux du service religieux. La droite du conseil dé- 
clara, après le vote qui consacra cette décision, qu'elle se 
chargeait de payer par souscription collective les frais ré- 



— ]63 — 

clamés par l'église. Cette divergence d'opinions produisit 
sei effets au delà même de l'enceinte des séances du con- 
seil : pendant la cérémonie religieuse, qui avait lieu à 
Notre-Dame, la majorité du conseil municipal, qui assis- 
tait en corps aux obsèques, continua à protester en re- 
fusant d'entrer dans l'église, et elle attendit au dehors, 
devant la porte, que la cérémonie religieuse fût terminée 
pour reprendre son rang dans le cortège. Cette attitude 
'du conseil municipal a donné lieu à de nombreux com- 
mentaires dont le Temps s'est fait l'écho le plus modéré 
«t le plus autorisé dans son numéro du 21 de ce mois. 

— Le tribunal de la Seine a rendu, le 8 mars, un 
jugement qui va mettre singulièrement dans l'embarras, 
puisqu'il est destiné à faire désormais jurisprudence, les 
auteurs dramatiques qui travaillent en collaboration et 
les directeurs de théâtre. 

M. de La Rounat, directeur de l'Odéon, voulait re- 
prendre les Daaiclieff, pièce célèbre, jouée déjà fruc- 
tueusement à son théâtre et qui a pour auteurs M. de 
Corvin, le mari de l'actrice Stella Colas, et M. Alex. 
Dumas fils, qui a gardé l'anonyme. Or, M. Dumas fils 
consentait à ce que cette reprise eût lieu à l'Odéon, 
pendant que M. Corvin accordait le droit de celte même 
reprise à M. Koning, directeur du Gymnase. Le tri- 
bunal a donné raison à M. de Corvin, seul signataire 
de la pièce, sans tenir compte de la collaboration avérée 
de M. Dumas fils, et il a aggravé son arrêt, en ce sens 



— 164 — 

qu*il a décidé que, dans tout cas de collaboration/le 
consentement des deux auteurs était nécessaire pour 
toute autorisation à donner au sujet de leur œuvre 
commune. C'est-à-dire que si M. de Corvin dit oui, 
pendant que M. Dumas dit non, les deux auteurs tirant 
chacun de leur côté la couverture, leur pièce devient 
injouable où que ce soit jusqu'à ce qu'ils aient ,pu se 
mettre d'accord. Et cela pour toutes les pièces écrites 
en collaboration! Supposez Meilhac et Halévy, Chivot 
et Duru, ou Leterrier et Vanloo brouillés, voilà toutes 
leurs œuvras sous la remise, parce que les deux colla- 
borateurs cherchant naturellement l'un à nuire à l'autre, 
se nuiront tous les deux et par-dessus le marché nuiront 
aux théâtres qui voudront reprendre leurs pièces. La 
collaboration deviendrait ainsi impossible! Le juge- 
ment du tribunal de la Seine, s'il a jamais force de loi, 
est gros de difficultés et de conséquences que les juges 
eux-mêmes n'ont ni désirées ni prévues. 

— Le 12 mars, le Cercle de la critique musicale et 
dramatique a donné un grand repas à Coppée pour 
fêter son élection à l'Académie française. C'est chez 
Brébant qu'on a banqueté. La plupart des critiques 
étaient là, depuis Vitu, qui présidait, jusqu'à Delpit, qui 
ne critiqi^e plus. Le dîner a été très gai et le menu de 
circonstance : potage Cardinal^ filets Richelieu, glaces 
à la Mazarin, etc. On a beaucoup toasté au dessert. 
Emile Blavet a même improvisé — peut-être avant de 



~ )65 — 

venir — un petit couplet des mieux tournés qui mérite 
de survivre à cette agape littéraire : 

Sous la coupole ils sont quarante; 
Ici nous sommes quatre-vingts. 
Lesquels valent mieux des quarante, 
Seigneur, ou des quatre-vingts? 
Qu'importe, puisque les quarante 
Font les yeux doux aux quatre-vingts, 
Et que le dernier des quarante 
Sorti des rangs des quatre-vingts. 
Tout en restant un des quarante, 
Reste fidèle aux quatre-vingts i 

Coppée a ensuite informé l'assistance que sa dignité 
d'académicien ne lui permettait plus de continuer à ré- 
diger son feuilleton de critique dramatique dans la 
Patrie, et qu*il allait résigner ses fonctions. Pourquoi? 
Est-ce que la situation de feuilletoniste n'est pas com- 
patible avec celle d'académicien ? Ce n'est que le grand 
éclat du feuilleton de Janin qui lui a valu un fauteuil à 
l'Académie. Pourquoi diable Coppée n'a-t-il pas cru 
pouvoir cumuler, et rester à la fois feuilletoniste et aca- 
démicien?... 

— Un peintre jusqu'alors peu connu, M. Jean- 
François Raffaëlli, vient d'ouvrir à l'avenue de l'Opéra, 
dans une grande boutique de rez-de-chaussée , une 
exposition de ses œuvres. Nous ne savons si cette expo- 
sition attire la foule, mais elle vaut vraiment qu'on y 
vienne» Rien de plus curieux, de plus original, de plus 



— i66 — 

personnel. Ce n'est pas gracieux, par exemple ! L'au- 
teur fait passer devant nos yeux bien des types vul- 
gaires, crûment et sincèrement étudiés : c'est un Zola 
du pinceau, qui se complaît dans la représentation des 
êtres plus ou moins déclassés, mais qui les peint avec 
un soin et une vérité excessifs. Il y a là notamment une 
série d'études faites en vue d'un portrait de M. Cle- 
menceau dans une réunion électorale qui sont des plus 
intéressantes. Tony Révillon, Camille Pelletan, Charles 
Edmond et bien d'autres personnages figurent dans ces 
études et sont représentés avec beaucoup de verve et 
de talent. Il serait piquant de voir quelques-unes de ces 
toiles mêlées à d'autres toiles dans nos expositions pu- 
bliques. On les jugerait mieux, ce nous semble; on les 
apprécierait avec plus de sûreté parle critérium de la 
comparaison. C'est le défaut des expositions privées de 
n'offrir aucun point, précisément, à la comparaison. 
Nous ne pouvons donc estimer le talent de M. Raflfaëlli 
que d'une manière insuffisante; toutefois, c'est un ta- 
lent sérieux et réel, qui peut n'être pas sympathique 
à tout le monde, mais qui est indiscutable. 

Théâtres. — C'est la quinzaine des reprises au 
théâtre; en effet, pas de pièce nouvelle importante; il 
faut croire que la source en est tarie ! A la Gaîté, re- 
prise du Courrier de Lyon avec Paulin Ménier et Clé- 
ment Just; à l'Ambigu, reprise de VAs de trèfle avec 



i 



- 167 - 

Lacressonnière, Montai, M^^es Kolb, Defresnes, etc. ; 
à la Renaissance, reprise de la Petite Marquise avec 
Joly, très amusant dans le personnage de Kergazon, 
créé par Baron aux Variétés ; au Châtelet, brillante et 
fructueuse reprise du Tour du monde en quatre-vingts 
jours âvec Joumard dans le rôle de Philéas Fogg, créé 
par Dumaine; c'était jadis un Fogg gras ; c'est aujour- 
d'hui un Fogg maigre, voilà toute la différence. La 
pièce est toujours amusante et attirera longtemps la 
foule. Aux Folies-Dramatiques, reprise de la Fille de 
Madame Angoty qui approche de sa ntuf-centième 
représentation à Paris seulement; aux Bouffes-Parisiens, 
reprise très réussie de Madame Favart^ une des bonnes 
dernières opérettes d'Offenbach, avec Piccaluga, Maugé 
|L et Mi^es Montbazon et Gélabert. Enfin, aux Italiens, 
l^t reprise de / Puritanij puis de Lucia di Lamermoor, 
^Bpour la continuation des débuts de Gayarré. C'est 
^F Mlle Nevada, transfuge de l'Opéra-Comique, qui chan- 
tait le rôle de Lucie pour ses débuts aux Italiens du 
Châtelet. 

— Le Château-d'Eau lyrique a profité de cette reprise 
éclatante de Lucia pour reprendre ce même opéra en 
français, avec Bosquin dans le rôle d'Edgar, le ba- 
ryton Couturier dans celui d'Asthon et U.^^ Dereims- 
Devriès dans Lucie. Bonne interprétation d'ensemble, 
mais qui n'a qu'un lointain rapport avec celle des 
Italiens. 



— i68 

— Enfin, le 17 mars, reprise au Théâtre- Français de 
l^Étrangère, dont la première représentation date déjà 
du 14 février 1876. Tout l'intérêt de cette reprise con- 
siste dans la distribution nouvelle de trois des princi- 
paux rôles. C'est M^l® Bartet qui joue aujourd'hui le rôle 
de la duchesse de Septmonts, créé par M^ie Croizette et 
joué ensuite par M^'* Broizat ; Le Bargy reprend le rôle 
de Gérard, créé par Mounet-Sully, et enfin M^e Blanche 
Pierson débute dans le rôle de l'Américaine Clarckson, 
créé par Sarah Bernhardt. Garraud continue à jouer le 
rôle du docteur Rémonin qu'il avait repris depuis long- 
temps et presque dès l'origine, et qui a été créé par Got. La 
pièce a retrouvé son succès de curiosité et d'étrangeté. 
Elle distrait plus qu'elle n'intéresse. Mlle pierson ne 
saurait faire oublier Sarah Bernhardt qui avait si bien toutes 
les qualités physiques et même exotiques du singulier 
personnage que Dumas avait en quelque sorte modelé 
d'après elle. Très élégante, à coup sûr, ayant beaucoup 
de talent, disant admirablement et avec une grande 
mesure et un grand art des nuances, M^e Pierson n'a 
malheureusement rien des côtés particuliers et person- 
nels qui avaient assuré le grand succès de Sarah Bern- 
hardt. Elle sera certainement parfaite dans d'autres 
personnages de comédies modernes où l'étrangeté et la 
singularité ne seront pas les premières conditions de la 
bonne tenue d'un rôle. Quant à M^e Bartet, elle a joué 
avec une vigueur et une force extraordinaires sa grande 



— 169 — 
scène du quatrième acte. Le succès de la soirée a été 
pour elle. Le Bargy est froid et solennel, dans un rôle 
solennel et froid ; il le joue avec beaucoup de sobriété 
et de correction. On ne loue plus Coquelin, Febvre, 
Thiron ni Madeleine Brohan. C'est le quatuor de la 
perfection. 

— En fait de nouveautés, le théâtre de ce nom nous a 
donné la première représentation d'une opérette nou- 
velle de MM. Paul Ferrier et Jules Prével, Babolin, 
trois actes mis en musique par M. Varney. Grand suc- 
cès. Pièce amusante, musique ingénieuse et spirituelle, 
interprétation remarquable : Berthelier, Morlet, Bras- 
seur fils, Mnies Vaillant-Couturier, Darcourt et Mily- 
Meyer. Cette dernière a eu un succès tout particulier : 
elle a une verve extraordinaire, beaucoup d'originalité, et 
elle accompagne tout ce qu'elle dit et tout ce qu'elle 
chante de gestes inénarrables. On Ta acclamée et 
bissée tout comme une grande cantatrice. 

— A l'Odéon, reprise momentanée du Bel Armand et 
première représentation, donnée dans une matinée, de 
Où peut-on être mieux... f comédie en trois actes de 
M. Laurencin. C'est une pièce un peu vieillotte, et de 
l'ancien jeu, comme on dit; toutefois elle méritait mieux 
que le silence imposé à la presse par la direction de 
l'Odéon, qui n'a convoqué officiellement personne à 
l'entendre, parmi les gens de la critique. Amaury, Bré- 



— lyo — 

mont, Cornaglia, M^es Raucourt, Elise Petit, etc., 
défendent de leur mieux la comédie du bon M. Lau- 
rencin, qui peut se consoler avec le souvenir des quel- 
ques beaux succès dramatiques qu il a eus dans sa lon- 
gue carrière. 

— Le Vaudeville, qui n avait certes pas besoin d*ap- 
puyer le succès incontesté de la Flamboyante, vient 
pourtant d'y ajouter un acte en vers de M. Armand 
Dartois, ayant pour titre la Princesse Falconi, 

Cette princesse, après avoir été abusée par le che- 
valier Schedoni, s'est jetée à Teau. Mais Etienne l'a 
sauvée sans savoir qu'elle fût princesse, et plus tard 
il la retrouve pour en tomber éperdument amoureux. 
Au moment où il est chez la princesse survient Sche- 
doni, qui, ayant su que son ancienne maîtresse n'é- 
tait pas morte, vient réclamer « ses droits ». Il s'ensuit 
un duel en chambre, dans lequel les deux adversaires 
s'enferrent mutuellement, mais avec cette différence que 
Schedoni meurt et qu'Etienne vivra pour aimer éternel- 
lement la princesse. — Comme on le voit, c'est bien 
simple, mais ce n'est guère intéressant. La pièce se 
sauve par quelques vers biens tournés, mais manquant 
d'originalité_, et qui rappellent — d'un peu loin — 
Victor Hugo. Mlle Brandès, la princesse, joue avec éner- 
gie, et Berton met beaucoup de bonne volonté à sou- 
tenir le rôle d'Etienne ; mais ils n'arrivent guère à ren- 
dre ce petit drame attachant. 



— 171 — 

NÉCROLOGIE. — Mignet. — Le plus vieil ami de 
M. Thiers, qui était même son aîné d'un an, l'historien 
Mignet, vient de mourirà l'âge de quatre-vingt-huit ans. 
Son résumé d'Histoire de la Révolution française, de 
1789 à 1814, publié en 1824, lui survivra toujours. 
C'est là, à coup sûr, le plus beau titre de gloire litté- 
raire et historique de cet illustre personnage. 

M. Mignet avait été récompensé de son savoir, de 
ses grands succès historiques et de la haute dignité de 
sa vie publique et privée par les honneurs les plus 
élevés qu'il pût ambitionner. Il est mort membre de 
deux académies et grand-croix de la Légion d'honneur. 
Il avait reçu cette dernière dignité au mois de jan- 
vier 1881, et avait été créé en même temps membre 
du Conseil de l'ordre. 

Doyen de l'Académie française par l'ancienneté de 
l'élection (1836), il en était aussi le doyen d'âge. C'est 
à M. J.-B. Dumas qu'appartient aujourd'hui celte der- 
nière situation, ainsi que le constate la liste suivante 
des membres de l'Académie française, dressée dans 
l'ordre de leur naissance. 

1800 — J.-B. Dumas. 

1802 — V. Hugo; duc de Noailles ; Cuvillier- 
Fleury. 

1806 — Nisard. 

1807 — E. Legouvé. 

1 809 — D'Haussonville ; Marmier ; de Lesseps. 



— 172 — 

i8iJ — DeFalloux. 
1812 — C. Doucet. 

181 4 — J. Simon. 

1815 — J. Lemoinne ; Labiche. 

1816 — Rousse. 

1820 — E. Augier. 

1821 — Duc de Broglie; 0. Feuillet; Rousset; de 

Mazade. 

1822 — Duc d'Aumale; M. Du Camp ; Pasteur. 

1823 — Renan; Cherbuliez; G. Boissier. 

1824 — Alex. Dumas fils. 

1825 — Ollivier ; duc d'Audiffred-Pasquier. 

1826 — Mézières; Caro. 

1828 — Monseigneur Perraud; Taine; About. 

1831 — Sardou. 

1834 — Pailleron. 

1839 — Sully-Prudhomme. 

1842 — Coppée. 

— Anîhony-Trollope. — Le célèbre romancier anglais 
Anlhony-Trollope, frère cadet de Thomas-Adolphe, 
vient de mourir à l'âge de soixante-neuf ans. C'était un 
curieux original, qui a vécu longtemps et sans infirmi- 
tés, se conformant en tout aux préceptes sanitaires de. 
Tissot concernant les gens de lettres. 

« Il vivait, dit la Liberté y avec une régularité que 
rien n'aurait pu déranger et travaillait de même, se 



- 173- 

couchait tôt, se levait avec l'aurore, faisait trois repas 
par jour, dont deux fort légers, le premier seulement 
assez solide, à huit heures du matin ; car siTissot a dé- 
fendu à la gent plumitive de se charger l'estomac, il lui 
a également interdit de le laisser vide. Hélas ! on a 
connu des plumitifs, — braves gens, pleins de talent 
quelquefois, — qui auraient sincèrement voulu obéir au 
docteur sur ce dernier point-là... Mais le moyen? 

« Par un si long effort sur soi-même, Trollope avait 
cessé vraiment d'être un homme, dans le sens ordinaire 
de l'expression ; c'était une horloge vivante qui sonnait 
des mots au lieu de sonner des heures. Sa tâche fasti- 
dieuse était toujours la même ; il la remplissait dans le 
même temps. « Sa production était si merveilleusement 
réglée que, chaque quart d'heure, deux cent cinquante 
mots tombaient de sa plume. » 

Pas deux cent cinquante-un, pas deux cent quarante- 
neuf! 

« Il a écrit ainsi deux fois plus que Voltaire (et, d'ail- 
leurs, deux fois moins bien) ; il a existé près de 
soixante-dix ans. » 



Varia. — Un Nouveau Manuel. — M. Edgar Mon- 
teil, membre du conseil municipal de Paris, vient de 
publier un Manuel d'instruction laïque qui fait en ce mo- 
ment grand bruit et qu*on achète beaucoup, surtout 



I 



— 174 — 

par curiosité. Ajoutons que le préfet de la Seine a refusé 
de l'admettre dans les bibliothèques scolaires. En voici 
quelques extraits : 



DIEU 



D. Qu'est-ce que Dieu ? 
R. Nous n'en savons rien. 

— Vous niez Dieu? 

— Nous ne le nions ni ne l'affirmons, nous ne savons ce 
que c'est. 

— Dieu est celui qui a tout créé. 

— Qu'en savez-vous? 

— On l'a dit. 

— Ceux qui le disent, i'ont-iis vu et entendu? 

— Non, ils ne l'ont ni vu ni entendu. 

— Donc ils ne le connaissent pas et nous n'en savons pas 
plus qu'eux. 

— Vous ne reconnaissez pas un être supérieur et dirigeant ? 

— Pourquoi faire? Démontrez sa nécessité. 

— On ne peut démontrer qu'il est nécessaire, et il est 
invisible. 

— Alors, inutile d'en parler, 

— Tout existe par lui. 
— Prouvez-le. 

— Nous ne le pouvons. 

— Pourquoi donc nous occuper de ce que vous ne pouvez 
ni montrer ni prouver.? Ce mot Dieu ne signifie rien. Nous 
n'avons à nous occuper dans la vie ni de la cause première, 
ni de la destinée finale. Ce sont toutes choses dont nous ne 
possédons que des fictions... 

— Il ne faut donc pas croire en Dieu? 

— Il n'y a pas à s'en occuper autrement. 



I 



- 175- 



JÉSUS-CHRIST 

D. Sur quoi a-t-onf onde la religion chrétienne? 
R. Sur Jésus, dit le Christ. 

— Qu'est-ce que Jésus-Christ? 

— Un homme. 

— Quelle était sa famille? 

— Son père était un artisan pauvre et chargé de famille; 
la mère de Jésus, que les livres orientaux, qui seuls en parlent, 
représentent comme une femme de mœurs légères, ayant eu 
six enfants... 

— Jésus a parlé par paraboles. Pourquoi.? 

— Parce que cette manière de s'exprimer, habituelle aux 
Hébreux, lui permit d'abuser plus aisément le peuple. 

— Abusa-t-il sciemment le peuple? 

— Peut-être. 



Noblesse de contrebande. — Il a paru récemment, 
sous ce titre, un livre qui ne porte pour nom d'auteur 
que le pseudonyme évident de Toison d^or. Pas de nom 
d'éditeur; cela se vend « chez tous les marchands de 
livres curieux ». Le tirage a été de $00 exemplaires sur 
papier vergé seulement ; le format du livre est bâtard : 
une sorte de petit in-8 irrégulier; enfin l'édition est 
(( unique ». Elle se vend 10 francs et est épuisée ou 
bien près de l'être. 

L'auteur, dit Toison d'or, est un écrivain des plus 
connus et qui a dirigé jadis une grande Revue qui 
n'existe plus aujourd'hui. Nous n'avons pas le droit de 



— 176 — 

vous dire son nom. Il cherche à démontrer dans son 
curieux livre, par des citations nombreuses accom- 
pagnées de preuves souvent sans réplique, que beau- 
coup de familles nobles de ce temps se sont elles-mêmes 
anoblies, ou du moins ont regardé comme un titre de 
noblesse une particularité quelconque de leur état civil 
qui ne leur donnait cependant aucun droit à ce titre. 

« Il n'y a pas moins, dit notre auteur, de 50,000 à 
60,000 personnes en France qui se sont anoblies de leur 
autorité privée, ou qui portent des noms et titres qui ne 
eur appartiennent pas... » 

Les exemples que cite Toison d'or, à l'appui de son 
assertion, sont des plus singuliers, et surtout inattendus 
et convaincants. Il n'est pas une famille de quelque 
célébrité nobiliaire qui ne soit visée dans son curiosis- 
sime volume, et pas une dont les titres à la noblesse ou 
à la particule ne soient disséqués avec un luxe de détails 
et de renseignements souvent bien amusants. Ainsi, on 
croit généralement que le Jockey-Club n'est composé — 
en majorité au moins — que de personnages de la plus 
haute et de la plus réelle noblesse. 

« J'ai eu, nous dit encore Tauteur, la curiosité de jeter 
les yeux sur la liste des membres du Jockey-Club, j'en 
ai demandé le livret. Il ne m'a même pas été répondu, 
tant la politesse des seigneurs d'aujourd'hui est grande, 
même parmi ceux qui ont de vrais ancêtres... J'ai cru 
reconnaître dans ce procédé un silence plus éloquent que 



t 



— 177 — 

la parole. Je me suis dit qu'il cachait autre chose que le 
dédain, et qu'il dissimulait une sorte d'angoisse. » Que 
va-t-il rester de noblesse dans le Jockey-Club, si l'on 
démasque toute la contrebande qu'il contient ? 

« Ce soupçon a redoublé ma curiosité : j'ai fini par 
me procurer la mystérieuse liste et, du premier coup 
d'œil, j'ai vu poindre tant de faux titres, tant de fausses 
particules, que l'idée de passer tout cela au crible m'a 
effrayé. Il le faudra cependant... » 

Donc le Jockey-Club lui-même, ce rendez-vous obligé 
du bon ton et de la grande noblesse française, contient 
dans son sein d'innombrables contrefacteurs de la vé- 
ritable noblesse ! 

« Le conseil du sceau, ajoute l'auteur, par sa grande 
complaisance, a beaucoup contribué à développer la va- 
nité des gens. Tous ceux qui ont obtenu d'ajouter à leur 
nom patronymique un de de quelque chose se sont crus 
nobles et ont pris des titres qui ne leur coûtaient rien... » 

En effet, la particule n'a jamais constitué, à elle seule, 
un titre de noblesse. On est noble parce qu'on est comte, 
marquis, etc., mais on n'est pas noble parce qu'on a 
un simple de devant son nom. Et c'est à ces afficheurs 
de prétentions injustifiées, qu'il n'évalue pas à moins de 
50,000 en France, que Toison d'or fait avec raison la 
guerre! Il faut lire son livre, écrit d'ailleurs avec une 
verve acérée et piquante, et dont la publication a dû 
causer bien du désagrément à tous les faux nobles du 



- ,78 - 

jour que l*auteur exécute avec des armes toujours cour- 
toises, au moins en apparence, mais absolument inexo- 
rables ! 

Origines du comte de Paris, — Le journal le Figaro 
nous donne les suivantes, à coup sûr assez inat- 
tendues : 

1° Gaspard II de Coligny (amiral) épouse Charlotte 
de Laval. 

2° Louise de Coligny épouse Guillaume de Nassau. 

3° Frédéric-Henri de Nassau épouse Emilie de Solm. 

4° Louise -Henriette de Nassau épouse Frédéric- 
Guillaume de Brandebourg. 

5** Frédéric III de Brandebourg épouse Sophie-Char- 
lotte de Brunswick-Lunebourg. 

6* Frédéric-Guillaume Hr, roi de Prusse, épouse 
Sophie-Dorothée de Hanovre. 

7° Philippine-Charlotte de Prusse épouse Charles 
de Brunswick-Wolfenbuiiel . 

8° Anne-Amélie de Brunswick épouse Auguste de 
Saxe-Weimar. 

9» Charles-Auguste de Saxe-Weimar épouse Louise- 
Auguste de Hesse-Darmstadt. 

10* Caroline-Augusta de Saxe-Weimar épouse Fré- 
déric-Louis de Mecklembourg-Schwerin. 

1 1° Hélène de Mecklembourg-Schwerin épouse Fer- 
dinand, duc d'Orléans. 



- 179 — 

120 Louis-Philippe d'Orléans, comte de Paris, né 
de ce mariage en 1838. 

Autrefois et aujourd'hui. — M. Georges Duplessis 
vient de découvrir une première édition du fameux Ta- 
bleau de Mercier j en un seul volume, qui date de 1780, 
alors que celle qui est uniformément connue a 8 volumes 
et a été publiée en 1783. Cette première édition est 
beaucoup plus curieuse que la suivante, en ce sens 
qu'elle est plus condensée et moins encombrée d'acces- 
soires souvent inutiles. La Nouvelle Revue cite plusieurs 
passages de cette édition qui sont vraiment curieux. 
Nous ne donnerons que les suivants. Ils démontreront 
suffisamment ce fait que rien ne change définitivement 
en ce monde et qu'au contraire tout se renouvelle sans 
cesse. Ainsi, ne pourrait-on publier les passages qui sui- 
vent dans un journal du jour comme s'ils avaient été 
écrits ce matin? N'est-ce pas là, en 1884, de l'actualité 
brûlante, bien que cela ail été écrit en 1780? 

« Les Finances. Les virements et revirements, les 
emprunts multipliés, la manutention de la Banque ont 
remplacé, depuis un demi-siècle, les projets d'une lé- 
gislation sage, raisonnée et circonspecte. On n'a plus 
besoin de calculateurs, l'administration devient un agio- 
tage perpétuel. Les banquiers sont les dominateurs de 
la France. Le mot « affaires » est le terme générique 
pour désigner toute espèce de brocante 



- i8o - 

<( La Famille, La beauté et la vertu n'ont parmi nous 
aucune valeur, si une dot ne vient à leur appui. Effrayé 
des charges qu'entraîne le titre de mari, l'homme ne 
veut plus payer ce tribut à une patrie ingrate et abusée... 
Comment la dissipation des femmes, le mépris qu'elles 
font de leurs devoirs n'épouvanteraient -ils pas les 
hommes?... Rien n'étonne plus que la manière leste 
et peu respectueuse avec laquelle un fils parle à son 
père. Il le plaisante, le raille, se permet des propos in- 
décents sur l'auteur de ses jours. Le père en rit complai- 
samment tout le premier... 

« La Religion. Les églises sont remplies certains 
jours de l'année, les cérémonies y attirent la foule. Les 
femmes composent toujours au moins les trois quarts de 
l'assemblée. On va dans le Carême entendre les pré- 
dicateurs un peu renommés pour juger leur style et leur 
éloquence. On appelait messe musquée une messe tardive 
qui se disait à deux heures. Le beau monde paresseux 
s'y rendait en foule avant le dîner. L'archevêque l'a dé- 
fendue ; on a pris, depuis, la mode de s'en passer. » 

Le Dernier ÉcriMin. public. — Nous trouvons dans 
le Temps les curieux détails qui suivent sur un des der^ 
niers écrivains publics — le dernier peut-être — qui^ 
aient survécu aux nombreux changements survenus de- 
puis plusieurs années dans les divers quartiers de 
Paris : :•:':■., ->■..■• 



-- 151 — 



a L'écrivain public », ce type étrange du vieux 
Paris, disparaît peu à peu. On n'en rencontre guère 
aujourd'hui que dans quelques vieilles rues qui ont 
échappé jusqu'ici à la pioche des démolisseurs. Un 
écrivain public très connu dans le quartier de la rue 
Saint-Sauveur était Denis Dessour, un vieux brave 
homme qui vient de mourir pour avoir cherché dans la 
boisson l'oubli des vicissitudes de l'existence. Où 
était-il né ? Qu'avait-il fait avant de s'installer dans son 
échoppe? Personne n'en savait rien. 

a Depuis cinquante ans, il avait vu défiler dans ce 
qu'il appelait son bureau toutes les cuisinières du quar- 
tier. Du reste, personne plus que lui ne possédait le 
talent de tourner les lettres, placets, requêtes, fac- 
tures, etc. Suivant les prix, qui variaient de cinq sous 
à trois francs, il modelait une page en anglaise, 'en 
ronde, en bâtarde et en gothique. Les habitants de son 
quartier l'avaient surnommé 1' « artiste ». 



LES MOTS DE LA QUINZAINE 

Un médecin français envoyé l'an passé en Egypte 
pour y étudier le choléra demandait au gouverneur d'une 
petite ville des environs du Caire : 



1 



— l82 — 

« Quelles mesures avez -vous prises en vue de l'inva- 
sion probable de la terrible maladie? 

— Excellence, répondit le fonctionnaire égyptien, 
j'ai fait creuser six mille fosses. » 

(Gaulois.) 

Au foyer d'un théâtre de musique :* 
« Moi, mon cher, je ne vais jamais à l'Opéra, parce 
qu'on n'y entend pas les paroles... 

— Il ne manquerait plus que cela ! » (Gil Blas.) 



On parlait hier, au foyer du Palais-Royal, de la 
petite Bébé Croquetout, dont le cœur sensible n'a 
jamais su résister aux avances d'un « soiriste ». 

«Ce n'est pas qu'elle manque d'un certain talent, 
disait Trois-étoiles, mais convenez qu'elle prête par 
trop le flanc à la critique. » (Figaro,) 

Entre jeunes Alphonses du high-life : 

«Tu me vois bien heureux, mon cher... La vieille 
comtesse de Z...,qui me protège depuis cinq ans, vient 
de se décider à régulariser notre situation. 

— Elle t'épouse? 

— Non, mieux que cela... Elle m'adopte. >» 

[OU Blas.) 



{ 



I 



— i83 — 

Ayant entendu dire qu'on prodigue les statues dans 
Paris, un bourgeois maniaque se promène, avenue de 
l'Observatoire, et arrive devant les chevaux marins de 
ia fontaine Carpeaux : 

({ Ah ! bien ! si ce n*est pas honteux, tenez, s'écrie- 
t-il scandalisé, voilà qu'on en dresse aux chevaux, 
maintenant, des statues ! » [Clairon.] 



Au foyer de la Comédie-Française un noble habitué, 
qui ne passe pas pour un aigle, était planté devant une 
sociétaire dont l'esprit et le talent sont également ap- 
préciés. 

« On dit, Madame, dit l'ingénu, que vous allez vous 
retirer prochainement. C'est grand dommage; mais 
enfin on ne saurait être et avoir été. 

— Oh ! je vous demande pardon. Monsieur, fit la 
sociétaire, on peut avoir été bête et le demeurer tou- 
jours ! » (Figaro.) 



PETITE GAZETTE. — L'Académie des inscriptions et 
belles-lettres informe les intéressés qu'elle (lécernera, en 1885, 
- pour la deuxième fois, le prix de 6,000 francs, fondé par 
M"" Jean Reynaud. 

Voici, depuis sa fondation, les noms des lauréats de ce 
prix : 

1879. — Académie française : M. H. de Bornier; 



— 184 — 

i88o. — Académie des inscriptions et belles-lettres : 
M. Quicherat; 

1881. —Académie des sciences : M. H. Sainte-Claire- 
Deville; 

1882. — Académie des beaux-arts : M. Doumet; 

1883. —Académie des sciences morales et politiques : 
M. Perrens. 

— Le 12 mars, M. Siredey a été élu membre de l'Acadé- 
mie de médecine (section de pathologie médicale) par 48 voix, 
contre 37 données à M. Boucliard. 

— L'association de MM. Maurel et les frères Corti, pour 
la direction et l'administration du Théâtre-Italien, a pris fin 
le 12 mars. A la date de ce jour M. Maurel est resté seul 
directeur. 

— Les frères Coquelin viennent de publier chez OllendorfF 
un volume qui a pour titre L'Art du monologue. Ce volume 
renferme la plupart des conférences faites par les deux émi- 
nents artistes à la salle des Capucines. 

NÉCROLOGIE. — 12 mars, M. Pages du Port, ancien ré- 
dacteur de V Union, ancien député à l'Assemblée nationale de 
1871 ; non réélu en 1876. 

1 3 mars. — Adolphe Dupeuty, ancien secrétaire de l'Opéra 
(1850), puis échotier dramatique au Figaro ei âu Figaro- 
Programme. Il avait cinquante-six ans. 

15 mars. — Le comte Ludovic d'Arlincourt, neveu du 
célèbre romancier^ auteur de nombreuses et importantes in- 
ventions télégraphiques, qui lui avaient valu la croix d'officier 
de la Légion d'honneur. Il n'avait que quarante-sept ans. 

17 mars. — Le compositeur de musique, Renaud de Vilbac, 
ancien prix de Rome; très connu surtout par de nombreux 
arrangements d'airs ou de morceaux d'opéras célèbres pour 
le piano. 

19 mars. •— • Adolphe Aze, peintre d'histoire, né le 6 mars 



— i85 — 

1822; élève de Robert Fleury. Il est mort des suites d'uile 
lente paralysie. 

21 mars. — Le peintre Eugène Adan. 

22 mars. — Le sculpteur Hippolyte Maindron, Tauteuf de 
la VelUda du jardin du Luxembourg. Il avait quatre-vingt- 
deux ans. 

24 mars. — M. Lebey, ancien directeur de la Patrie^ père 
de M. Edouard Lebey, directeur actuel de l'agence Havas. 
Il avait soixante-neuf ans. 



VARIETES 



LETTRES INEDITES D'OCTAVE FEUILLET 

Voici trois lettres intimes, demeurées inédites, dues à la 
■ plume charmante et si heureusement féconde d'Octave Feuillet. 
K La seconde de ces lettres est un petit bijou de sentiment, de 
belle humeur et d'esprit. 

A M. Montigny. 

Directeur du théâtre du Gymnase. 

Saint-Lô, 2 avril )8j3. 

Monsieur, 
J'ai reçu, il y a quatre jours, une lettre de M. Ar- 
nould qui me demandait pour sa femme, M^^ Plessy- 
Arnould, l'autorisation de jouer, à la représentation de 
retraite de M. Samson, mon proverbe intitulé le Pour 
et le Contre. M^^ Plessy, n'ayant la permission déjouer 
à Paris qu'une seule fois, désirerait vivement paraître 



I 



^ i86 — 

dans ce rôle oîi elle a eu beaucoup de succès à Péters- 
bourg. 

Je n'avais, Monsieur, qu'une réponse à faire à M. Ar- 
nould, c'était que je ne pouvais disposer du Pour 
et Contre^ attendu que ce proverbe avait été accueilli 
par le Gymnase, et accueilli avec des procédés qui me 
liaient plus fortement qu'un traité. M. Arnould m'ayant, 
en même temps, parlé de r Urne y autre proverbe de moi 
que M™" Plessy avait joué avec le même succès, je lui 
disais que s*il voulait la substituer à Pour et Contre dans 
cette représentation, je serais heureux de lui être agréa- 
ble, ainsi qu'à M. Samson, dût-il m'en coûter quelques 
sacrifices d'intérêt. 

Je reçois aujourd'hui une nouvelle lettre de M. Ar- 
nould ; il reconnaît naturellement toute la valeur de mes 
raisons quant à Pour et Contre ; il médit que M™e pjessy 
aurait joué volontiers CUrne, si le temps ne manquait 
absolument pour la monter; puis il me demande s'il 
n'y aurait pas moyen de négocier au Gymnase l'échange 
d'une de ces petites pièces contre Tautre ; si, dans le 
cas où vous y consentiriez, je ne my opposerais pas ; 
si, enfin, je l'autorise à tenter une démarche auprès de 
vous dans ce sens. 

Le désir que j'aurais d'être agréable à U^^ Plessy et 
à M. Samson ne saurait, vous le comprenez, Monsieur, 
me faire oublier ni l'engagement de délicatesse qui me 
lie envers vous, ni le caractère excellent de nos rela^ 



^ 187- 

tions, ni l'obligeance parfaite avec laquelle M^e Mon- 
tigny a bien voulu me promettre le concours de son 
grand talent. C'est pourquoi, tout en répondant à 
M. Arnould que je l'autorise à faire la démarche dont il 
me parle, je ne lui laisse pas ignorer que je compte vous 
prévenir à l'avance. 

Si vous pensez que les circonstances exceptionnelles 
et l'éclat particulier qui marqueront la représentation en 
question doivent avoir pour effet de mettre en lumière 
mes proverbes, de leur donner un grand coup de fouet, 
comme ils sont un peu de votre maison, peut-être serait-il 
de nos intérêts communs de lancer le Pour et le Contre 
en enfant perdu. Mais c'est à vous seul de peser ces 
considérations. Mes désirs personnels ne doivent d'ail- 
leurs être d'aucun poids dans la balance, d'autant plus 
qu'ils sont un peu problématiques à mes propres yeux. 
Je ne serais pas insensible, sans doute, au plaisir de jouer 
un rôle dans une brillante solennité ; je serais surtout très 
heureux de rendre ce service à M . Samson et à M™" Plessy ; 
mais d'un autre côté, en voyant ma pièce privée à 
jamais du concours de M"^* Montigny et de l'hospitalité 
du Gymnase, j'éprouverais de si vifs regrets que toute 
ma joie en serait gâtée '. 

Recevez, etc. 

Octave Feuillet. 

I. M°»e Plessy lie joua pas le Pour et le Contre^ mais bien Ara- 
minte, des Fausses Confidences, à la représentation de retraite de 
$amson, qui eut lieu le 12 avril i8n- • 



— i88 - 

II 

A M. Bocage 

Saint-Lô, 27 janvier 1854, 

Mon cher Bocage, 

Vous me demandez ce que je fais, et pourquoi je 
n'écris pas à ronde de ma jeunesse. Il pleut, mon on- 
cle, et je vieillis, voilà la vérité. Je n'ai jamais été une 
jolie femme, ni même un joli homme, et je devrais, à ce 
qu'il vous semble, laisser glisser de mon front, sans un 
soupir de regret, la fleur rose de mon printemps. Ce 
serait, en effet, mon devoir, mais ce n'est pas mon sen- 
timent. 

Croiriez-vous que j'ai trente-deux ans, Bocage? 
Qu'est-ce que vous dites de cela? Pensez-vous que mon 
âme soit de pur acier, comme la vôtre, et que cette fa- 
tale circonstance n'en mette pas la trempe à une rude 
épreuve ? Donc, je vous l'avoue sans rougir — ou en 
rougissant, si vous le préférez, — je ne fais rien, et je ne 
vous écris pas parce qlie je pleure sur le fleuve de Ba- 
bylone qui s'appelle, en ce pays-ci, la Vire ; je pleure, 
dis-je, la Jérusalem de ma jeunesse. 

Autant que vous pouvez le savoir, mon oncle, ma 
jeunesse n'a pas mérité le deuil que je lui consacre. 
Vous ne vous trompez pas, si vous entendez l'emploi 



- i89 — 

que j*ai faitde cette aimable période de mon existence, 
et les événements qui l'ont occupée. Rien sous le soleil, 
en effet, déplus plat, de plus vulgaire et de plus triste 
que l'histoire de ma vie entre ma vingtième et ma tren- 
tième année. Mais, mon vieil ami, j'étais jeune, et c'est 
une grande affaire. La jeunesse n'est pas charmante par 
lés sottises banales qu'elle fait commettre et que les 
gens grossiers confondent avec elle ; elle est charmante 
et précieuse par la couleur et le rayonnement qu'elle ré- 
pand sur toutes choses, par la vive flamme qu'elle en- 
tretient dans le cœur et dans la pensée; c'est la déesse 
du sourire et de l'espérance. Aussi, quoiqu'il n'y ait 
pas un seul instant de mon passé que je regrette et que 
je voulusse revivre, je n'en sens pas moins avec amer- 
tume que ma jeunesse me manque, et ce qui m'ennuie 
le plus, c'est que c'est pour longtemps. 

Vous me dites que je suis heureux, et cela est vrai. 
Si j'avais seulement la santé de tout le monde, et si 
mon pauvre père avait seulement la mienne, j'aurais 
certainement plus que ma part de bonheur en celte val- 
lée de larmes. Le soir, quand le vent souffle dans nos 
charmilles et que la pluie bat les vitres, nous formons 
au coin du feu, ma femme , mon fils et moi, un groupe 
qui réellement n'a pas Pair malheureux; ma femme 
avec ses vingt-deux ans, mon fils avec son panier 
de joujoux plus haut que lui, et moi avec elle et avec 
lui. Mais c^esf justement ce qui m'achève. Ce paisi- 



k 



— 190 — 

ble et doux courant me caresse> m'endort et m'en- 
traîne endormi vers l'éternité. 

Sur ce texte, j'aurais, comme vous pensez, nombre 
de choses à vous dire; mais ce serait, cher oncle, vous 
faire repentir un peu trop cruellement de m'avoir 
éveillé. J'aime mieux vous embrasser tout bonnement 
en vous souhaitant, quoiqu'un peu tard, tout ce que 
vous pouvez désirer en ce monde et dans l'autre. 

A vous de cœur. 

Octave Feuillet. 



III 



A M. Buloz 

Directeur de la Revue des Deux-Mondes, 
30, rue Saint-Benoît, Paris. 

Saint-Lô, 11 juillet 18 j 5. 

Mon cher Monsieur, 

Je ne sais trop ce que j'ai eu depuis près de trois 
mois ; on dit que c'est la grippe, et je le veux bien, 
quoique ce mot n'attire pas tout l'intérêt que je crois 
avoir mérité. Car j'ai été sérieusement et longuement 
malade, allant de rechutes en rechutes et me sentant 
quelquefois, à ce qu'il me semblait, atteint aux sources 
profondes. Je suis mal remis encore, sans grandes for- 



— igi — 

ces et, partant, sans grand courage, voyant en noir 
tous les horizons et surtout le mien. 

Vous renouvelez toutes mes douleurs en appelant ma 
pensée sur le dénûment de mort portefeuille, sur mes 
travaux arriérés, sur mes engagements ajournés, et sur 
mes propres espérances trompées. Tout cela me tour- 
mente et m'assombrit fort. Cependant je suis sur mes 
Ïambes ; je mange et je digère ; c'est quelque chose 
après la crise que j'ai traversée; le reste, c'est-à-dire 
le travail possible et efficace, viendra peut-être. Tou- 
tefois vous connaissez mes vieux découragements, et 
vous pensez bien qu'ils profitent de ma faiblesse phy- 
sique pour m'assaillir en triomphe. 

Je suis certes plus impatient que vous ne pouvez 
l'être de me voir reparaître dans la Revue, La Falaise de 
Jobourg est un grand souci pour moi. C'est une œuvre 
qui sera un abominable et assommant patrouillage, si elle 
n'est pas décidément d'un ordre supérieur, et je déses- 
père de la réussir à ce dernier point-là. J'ai peur de me 
couler, en un mot, par une entreprise au-dessus de mes 
forces. En tout cas j'aimerais mieux ne la jamais finir 
que de la hâter. Je voudrais bien, en attendant, repa- 
raître dans la Revue sous une forme moins ambitieuse 
et dès longtemps acceptée. Je vais m'ingénier d'ici à 
quelques jours pour inventer quelque petit proverbe ; 
si je ne trouve rien, je me remettrai à ronger ma 
Falaise. 



— 192 — 

Il y a ea un beau malentendu entre nous au sujet de 
ma pièce. J'ai bien cru que vous n'en vouliez pas. Lévy 
m'a laissé complètement sans renseignements à cet 
égard, et je n'ai pas eu lieu, Comme vous le croyez, de 
montrer ou non de la fermeté, n'ayant entendu parler 
de rien. J'ai remercié M. Planche de son article. Je l'ai 
trouvé réellement bienveillant et juste, à quelques dé- 
tails près. Mais puisque M. Planche semble aimer 
Dalila ei Rédemption, et les estimer assez haut, j'ai re- 
gretté qu'il n'eût pas pris ces pièces pour texte de sa 
critique, de préférence à Péril en la demeure, et qu'il ne 
m'eût pas d'abord apprécié par mes beaux côtés. Au sur- 
plus, je n'ai eu que du plaisir à lire son article. Vous 
savez combien j'ai de respect pour l'opinion de ce ter- 
rible homme, qui est vraiment le seul critique digne 
de ce nom. 

Bonsoir, mon cher Monsieur; présentez, je vous prie,, 
tous mes respects à madame Buloz, et croyez-moi tou- 
jours 



Votre bien dévoué 



Octave Feuillet. 



Georges d'Heylli. 



• Le Girantt D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 3j8. 




GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 7 — i5 avril 1884 

SOMMAIRE. 

La Quinzaine : ;m. Ménard et le Moliériste. — La Comédienne de 
M. Arsène Houssaye. — Théâtres : Opéra, Comédie -Française, débuts 
de Mme Paul Mounet dans Britannicus; Odéon, les Petites Mains; 
; Menus-Plaisirs, l'Indigne. 

Varia : Vente de Louis Leloir. — Les Gestes au théâtre. — Paris 
disparu. — La Mort d'un faussaire. — Molière jugé par un Allemand. 
— Vers bizarres. — Mignet jugé par Jules Simon. — Au bon vieux 
temps. . 

Petite Gazette. — Nécrologie. . 

Variétés : Comment se fait une pièce de théâtre. 



La Quinzaine. — M. Louis-Auguste Ménard vient 
de remporter le plus beau triomphe de toute sa carrière 
littéraire. Il a fait condamner à 25 francs d'amende, par 
Je tribunal correctionnel (9e chambre), notre ami Georges 
Monval, archiviste de la Comédie- Française et direc- 
teur du Mo//Vm/g (26 mars). 

On sait que le susdit Ménard a la spécialité des resti- 
.tutions. C'est lui qui a retrouvé du Bossuet — qui a'est 

I. — 1884. ij 



— 194 — 

pas du Bossuet, — et qui a prétendu rendre à La 
Fontaine, — dont la gloire s'en serait bien passée, — 
des fables galantes attribuées jusqu'alors à M^e de Vil- 
ledieu. Enfin, plus récemment^ M. Ménard a publié un 
troisième manuscrit qu'il attribue purement et sim- 
plement à Molière, et qui a paru, en effet, sous le titre 
suivant, à la librairie Firmin Didot : 

LE LIVRE ABOMINABLE 

DE 1665 

Q^ui courait en manuscrit sous le nom de Molière 

COMÉDIE POLITIQUE EN VERS 

sur le procès Foucquet, découvert et publié sur une copie du temps 

PAR LOUIS MÉNARD 

Le journal le Temps et la Revue spéciale le Moliériste 
se sont inscrits en faux contre l'attribution faite à Mo- 
lière de cette énorme composition, qui ne contient pas 
moins de six mille vers, et ils ont même pris M. Ménard 
à partie dans des termes qui n'ont pas été agréables à 
son amour-propre. Inde irce! Lettres de M. Ménard à 
ses contradicteurs, qui refusent tous les deux l'insertion 
de sa réponse. Enfin procès fait par le même Ménard à 
la fois au journal le Temps et à Georges Monval, ce der- 
nier accusé par lui de diffamation pour avoir traité la 
publication de son livre de « supercherie littéraire ». 

L'affaire a tenu deux audiences, des 12 et 19 mars. 



- 195 -- 

La plaidoirie de M® Limet, avocat de M. Ménard, a 
occupé, à elle seule, une audience et demie, et encore le 
président a-t-il dû prier le susdit avocat d'abréger sa dé- 
fense. Cette défense est un véritable article de revue, 
très soigné dans la forme, très habilement rédigé et ne 
mettant naturellement en valeur que les passages du 
Livre abominable pouvant lui être favorables. 

L'avocat du Temps, Me Trinquet, a été moins pro- 
lixe. Il s'est borné à déclarer que le « grave » journal 
s'était refusé à insérer la réponse de M. Ménard parce 
qu'elle contenait des citations inconvenantes. Enfin, 
notre ami Monval s'est très chaleureusement défendu 
lui-même. Mais la loi ne permettant pas le compte rendu 
des procès en diffamation, nous ne pouvons en dire 
davantage sur cette partie du procès, bien qu'elle ait 
été la plus intéressante. 

Plus heureux que Monval, le Temps a été acquitté. 

Quant à Louis-Auguste Ménard, il a gagné à cette 
affaire une sorte de notoriété que ne lui avaient pas en- 
core value ses découvertes littéraires, et en plus une 
croix de commandeur que lui a octroyée, nous assure- 
t-on, à l'occasion du Livre abominable, Tami de Wa- 
gner, son artistique Majesté le roi de Bavière. 

— Arsène Houssaye vient de publier chezDentu, sous 
le titre de la Comédienne, une sorte de biographie roma- 
nesque de Rachel dont nous lui demandons la permis- 
sion de critiquer le point de départ. En effet, cette bio- 



— 196 — 

graphie n'en est pas une, dans le sens vrai du mot. 
C'est l'histoire, un peu trop quelconque, d'une comédienne 
juive nommée Esther (lisez Rachel), où, la préface de 
l'auteur le déclare, la fiction se mêle à la vérité. Pour 
les ignorants, où est la fiction? où est la vérité? Ainsi 
le livre n'est qu'une longue suite d'anecdotes où Rachel 
joue un rôle souvent bien peu digne de sa gloire et de 
sa renommée. L'auteur lui fait (f chiper » jusqu'à de 
l'argenterie chez le comte Duchâtel et chez le docteur 
Véron. Il y a même une histoire de coupé dans lequel 
le ministre de l'intérieur de Louis-Philippe fait recon- 
duire la tragédienne et qu'Arsène Houssaye la suppose 
capable d'avoir à jamais interné dans sa remise. Dans 
toutes ces anecdotes, où distinguer Thistoire? où dis- 
tinguer le roman ? Elles ont jadis couru tout Paris, nous 
le voulons bien; mais elles étaient pour la plupart ou 
inventées, ou grossies et dénaturées à plaisir! 

Comment Arsène Houssaye, qui a si bien connu Ra- 
chel, n'a-t-il pas saisi cette occasion de nous donner 
d'elle une Vie complète, sérieuse et définitive? Quand 
nous avons publié notre livre : Rachel d'après sa corres- 
pondance ', nous avons demandé à notre ami Henry 
Houssaye d'obtenir de son père, en notre faveur^ la 
communication de quelques-unes des nombreuses lettres 
qui lui ont été adressées par Rachel avant, pendant et 

I. I vol. in-8, avec quatre portraits, à la Librairie des Biblio- 
philes. 



— 197 — 

après son passage à la direction de la Comédie-Fran- 
çaise. Arsène Houssaye nous a fait répondre que, se ré- 
servant de les utiliser lui-même dans ses Mémoires, il 
regrettait de ne pouvoir nous être agréable. Houssaye 
n'eût-il pas mieux fait alors de donner, à l'aide de ces 
lettres et sous le nom véritable de la tragédienne, la 
vraie Rachel, sans les appendices imaginaires qui ren- 
dent si peu clair et même si confus le portrait que, sous 
le pseudonyme d'Esther, il a prétendu retracer d'elle. 
Dans cette histoire fantaisiste, qui devrait s'appeler 
non pas la Comédienne, mais bien le Roman de la Comé- 
dienne^ les seules personnes qui ont bien connu la 
tragédienne dégageront la vérité vraie ; après tout, 
M. Houssaye se réserve peut-être de la faire connaître 
dans les Mémoires qu'il nous promet. 

Théâtres. — L'Opéra vient de reprendre (2 avril) 
la Sapho de Ch. Gounod, considérablement augmentée 
et portée de trois à quatre actes. On sait que le livret 
est de M. Emile Augier. 

Représentée, pour la première fois, le 16 avril 185 1, 
Sapho n'obtint qu'un demi-succès. C'était le premier 
ouvrage de Gounod donné à l'Opéra. Repris en 1858 
(26 juillet) , mais alors réduit à deux actes, Sapho ne 
se releva pas d'une manière beaucoup plus brillante que 
sous sa forme primitive. La version nouvelle, qui occupe 
toute la soirée, lui sera peut-être plus favorable. D'ail- 



^ 198- 

leurs, on peut juger de l'importance de la transforma- 
tion de la première Sapho par ce fait que cet opéra , 
qui comporte actuellement vingt-neuf morceaux^ n'en a 
conservé que onze de la partition originale. C'est donc 
dix-huit morceaux de composition nouvelle. Enfin, la 
partition complète, manuscrite, représente six cent qua- 
rante-quatre pages d'orchestre. 

Les morceaux qui ont été aujourd'hui les plus ap- 
plaudis sont encore ceux qui proviennent de l'ancienne 
partition : le chœur processionnel du premier acte, le 
quatuor du même acte; le chœur des prêtres de Jupiter; 
l'arioso : Sois béni par une mourante; le fameux chant 
du pâtre depuis longtemps classique, et enfin les stances 
finales de Sapho expirante : ma lyre immortelle! que 
Mme Krauss a dites avec une science et un art lyriques 
admirables. C'est à elle que revient le plus grand hon- 
neur de la soirée. 

Voici la distribution des principaux rôles de Sapho 
aux trois époques de sa création et de ses deux re- 
prises : 







185I. 


1858. 


1884. 


Phaon. 


MM. 


GUEYMARD. 


Sapin. 


Dereims. 


Pythéas. 




Brémond. 


Marié. 


Gailhard. 


Alcée. 




Marié. 


Belval. 


Melchissédec. 


Sapho. 


]V[mes 


VlARDOT- 


Artot. 


Krauss. 


Glycère. 




POINSOT. 


RiBAUD. 


Richard. 



A la Comédie -Française, M"ie paul Mounet, 



W'^ 



— 199 — 

femme de l'acteur de ce nom à l'Odéon et belle-sœur 
de Mounet-Sully, a débuté dans le rôle d'Agrippine de 
la tragédie de Racine, Britannicus. 

Mme Paul Mounet a d'abord joué Popéra sous son 
nom de jeune fille, M^'e Barbot. Elle a chanté à Paris, 
entre autres rôles, Fidès du Prophète, Amnéris d^Aïda 
et la reine d'Hamlet. C'est elle qui a créé le personnage 
de Virgile dans la Françoise de Rimitii d'Ambroise Tho- 
mas. Elle est fille d'un professeur de chant célèbre 
dans le Midi, et nièce du ténor Barbot, qui a eu l'hon- 
neur de créer le Faust de M. Gounod au Théâtre- 
Lyrique. 

Mi"e Barbot, qui n'a, dit-on, que vingt-huit ans, en 
baraît beaucoup plus à la scène, ce qui n'est pas, d'ail- 
fleurs, un mal pour le personnage d'Agrippine, auquel 
'elle donne une haute et noble prestance. La voix est 
i,belle et nettement et clairement posée. C'est l'expérience 
^dramatique qui manque, ainsi qu'une préparation suffi- 
' santé. On ne passe pas. aussi facilement que cela du 
genre de l'opéra à celui de la comédie française ! Mais, 
bien stylée et surveillée par son beau-frère, W^^ Paul 
Mounet peut nous donner, après quelques études nou- 
velles, une très-convenable héritière de M°ie Guyon et 
de M™e Devoyod. 

— L'Odéon a repris le 3 avril, avec un vif succès, 
la jolie comédie de Labiche et Martin, les Petites Mains, 
dont la première représentation au Vaudeville date du 



200 

28 novembre 1859. La pièce n'a pas vieilli; toutes les 
pièces de Labiche, d'ailleurs, en sont là; on peut les 
reprendre indéfiniment. Ces Petites Mains sont remplies 
de gaieté, d'observation fme et d'esprit; de plus, la co- 
médie est variée et vivement menée. Voici sa distribu- 
tion actuelle mise en regard de celle de la création : 







1859. 


1883. 


Vatinelle. 


MM. 


, FÉLIX. 


POREL. 


Courtin. 




Parade. 


Clerh. 


Chavarot. 




Saint-Germain. 


Barral. 


J. Delaunay. 




Candeilh. 


Amaury. 


Lorin. 




BOISSELOT. 


Kéraval. 


Desbrazures. 




Chaumont. 


Boudier. 


Amélie. 


M m es 


Bérengère. 


N. Martel 


Anna. 




PlERSON. 


REAL. 


Mme de Flécheux. 


DUBOSQ^ 


RÉGIS. 


Un tapissier. 


MM. 


Roger. 


RlTEL. 


Un marchand. 




Bachelet. 


Dalier. 



— Le fils de Jules Barbier, M. Pierre Barbier, vient 
de faire représenter (5 avril) à la salle vacante des 
Menus-Plaisirs, qu'il a louée à cet effet, un drame inti- 
tulé l'Indigne, et dont le sujet est l'histoire de la du- 
chesse de Chaulnes mise en scène avec son mari, sa 
dure et rigide belle-mère, et même ses enfants. C'est 
un drame de police correctionnelle, d'un médiocre in- 
térêt et surtout d'une composition et d'une exécution 
plus médiocres encore. A une complète inexpérience, 
M. Barbier fils joint une grande naïveté, si bien que le 



201 — 



public s'est mis à « égayer » les endroits de la pièce qui, 
dans la pensée de l'auteur, auraient dû causer le plus 
d'émotion et faire couler le plus de larmes. 

L'interprétation d'Indigne, à part M^e Daudoird, qui 
représente la sévère belle-mère, ne comprend que des 
comédiens inconnus, et, par conséquent, sans autorité 
suffisante pour empêcher une pièce, déjà si compromise 
par elle-même, de tomber tout à fait. 

Varia. — La Vente de Louis Leloir. — Les œuvres et 
objets d'art composant l'atelier du regretté peintre Louis 
Leloir viennent d'être vendus aux enchères publiques. 
Cette vente importante a donné lieu à plusieurs vaca- 
tions, et a dépassé un produit de 300,000 francs. Dans 
cette vente figuraient plusieurs études et esquisses des 
célèbres dessins dont Leloir a illustré la grande édition 
de Molière, de la Librairie des Bibliophiles. Voici quel- 
ques-uns des prix atteints par ces esquisses, dont beau- 
coup n'étaient que de simples ébauches : 

La Muse de Molière Iî9$o fr. 

V École des Maris di^ 

George Dandin 600 

La Princesse d'Ëlide 720 

Le Bourgeois gentilhomme {d'après 

M. Berthelier) 1,080 

Les Fourberies de Scapin (d'après 

M. Coquelin) 1,280 



— 202 — 

Les Femmes savantes (Trissotin 
dans quatre attitudes diffé- 
rentes) 5^740 fr- 

A voir ces chiffres, on peut juger quels prix auraient 
atteints les dessins terminés, qui sont de véritables 
chefs-d'œuvre, et dont M. Jouaust, l'éditeur du Molière, 
est resté possesseur. On lui en a bien offert des sommes 
considérables, mais il tient à les conserver, parce qu'in- 
dépendamment de leur valeur artistique, ils ont pour lui 
un intérêt d'affection qui les lui rend surtout précieux. 
On peut, d'ailleurs, se rendre compte de l'intimité qui 
s'était établie entre Louis Leloir et son éditeur en li- 
sant la lettre suivante, qu'il lui adressa lorsque le dernier 
volume de Molière eut paru. 

Mon cher Monsieur Jouaust, 

Voici notre œuvre enfin terminée. Depuis sept années j'ai 
mis votre patience à une rude épreuve. Ne m'en veuillez pas: 
c'était une grosse tâche, je vous assure, qu'illustrer Molière, 
après ce qu'ont fait tant d'artistes remarquables. On a dit de 
la poésie qu'elle a été inventée pour charmer les hommes; 
c'est aussi, à mon avis, pour les unir, car nous devons au 
grand poète une bonne part de la sympathie que nous avons 
l'un pour l'autre. Je lui voue, à cause de cela surtout, une 
très grande reconnaissance, en faveur de laquelle il me par- 
donnera peut-être de l'avoir aussi imparfaitement traduit. 
Permettez-moi, mon cher collaborateur, d'ajouter à ce titre 
celui d'ami en vous serrant les deux mains très fort. 



— 203 -- 

Les Gestes au théâtre. — Très piquante boutade, à 
ce sujet, dans l'un des derniers feuilletons de Sarcey, 
et qui mérite d'être conservée : 

« Tout étant convention au théâtre, il y a des gestes 
qui sont également conventionnels, mais comme la 
règle est que les conventions se renouvellent et changent 
à peu près tous les cinquante ans, tel geste qui, par 
convention, a exprimé longtemps une idée ou un senti- 
ment au théâtre se démode et semble ridicule à la gé- 
nération suivante. 

Il y a trente ou quarante ans, lorsqu'un acteur voulait 
signifier au public qu'il était fort en colère et qu'il allait 
gifler une personne qui avait tenu sur lui de mauvais 
propos, il saisissait d'une main fébrile le revers gauche 
de sa redingote, prenait le revers droit de l'autre main, 
la boutonnait fiévreusement, et, l'opération faite, en- 
fonçait de cette même main droite par un coup sec son 
chapeau sur sa tête; cela voulait dire clairement : 

« Attends, mon bon! ta vas recevoir une forte 
, roulée ! ;> 

S'il portait une canne, il exécutait avec elle une sorte 
de moulinet; cela voulait dire : 

« Je suis un brave à trois poils ! » 

Un jeune homme avantageux à qui l'on parlait d'une 
jeune femme plantait ses deux pouces dans les entour- 
nures de son gilet en écartant sa poitrine, et tout le 
public se disait immédiatement : 



— 204 — 

i< Elle a été sa maîtresse, ou il veut le faire croire. » 

Deux hommes se rencontraient sur la scène, ils se 
mettaient à causer, et Pun d'eux, passant d'un mouve- 
ment familier son bras derrière le cou de l'autre, conti- 
nuait la conversation. Il n'en fallait pas davantage pour 
indiquer au public que ces deux messieurs avaient été 
camarades de collège et qu'ils nourrissaient l'un pour 
l'autre une affection qui tenait de la camaraderie. 

Deux personnes étaient en scène, Tune parlant à 
l'autre avec beaucoup de chaleur, l'autre prenait la 
breloque de sa montre et la faisait sauter : c'était un 
signe indubitable d'indifférence ou de mépris. 

Je pourrais multiplier ces exemples tirés d'un théâtre 
que j'ai beaucoup étudié, le théâtre d'il y a vingt-cinq 
ou trente ans. 

Ces gestes, qui étaient tout de convention, car vous 
n'avez jamais vu un homme, j'entends un homme bien 
élevé, fourrer ses pouces dans les entournures de son 
gilet, passer son bras sur le cou d'un ami, brandir sa 
canne et boutonner sa redingote, ont disparu pour la 
plupart; ils nous paraîtraient ridicules aujourd'hui; il 
est probable qu'ils sont remplacés par d'autres qui ne 
valent pas beaucoup mieux, mais dont nous ne sentons 
pas l'impertinence, parce que , pour le moment, la con- 
vention les protège. » -} : 

Paris disparu. — Tel est le titre d'une série de docu- 



i 



.— 20 5 .— 

ments historiques et anecdotiques publiés par notre 
confrère Jehan Valter. Nous avons trouvé, d^ns la 
première partie, consacrée aux Tuileries, la description 
suivante de la fameuse armoire de fer, qui joua un 
rôle décisif et fatal dans le procès de Louis XVI : 

« Dans la chambre à coucher de Louis XVI, et à côté 
de son lit, était une porte donnant dans un couloir boisé 
d'environ six pieds de longueur sur trois de largeur, 
n'ayant d'autre jour que celui qui s'introduisait par la 
porte lorsqu'elle était ouverte. En face de cette porte 
s'en trouvait une autre donnant entrée dans la chambre 
du Dauphin. C'est dans ce couloir qu'était renfermée la 
cachette. Pour y parvenir, on levait un panneau de la 
boiserie qui laissait à découvert une porte de fer d'à peu 
près un pied et demi carré, fermant à clef et élevée de 
quatre pieds du parquet. Cette petite porte masquait un 
enfoncement pratiqué dans le mur donnant sur le jardin. 
Celui qui avait fait cette cachette n^avait pris aucune 
dimension ni précaution pour lui donner une forme 
quelconque ; c'était tout bonnement un trou informe, 
inégal, raboteux, de deux pieds de profondeur sur 
quinze pouces de diamètre à son entrée, et allant tou- 
jours en diminuant. Tel était, en réalité, ce qu'on a nom- 
mé l'armoire de fer. )> 

H paraît que quand Louis-Philippe entra aux Tuileries 

I — c'est du moins M. Jehan Valter qui l'assure, — il 

entendit chanter, hurler, beugler dans le jardin uri ré- 



— 206 — 

frain moitié comique, moitié flatteur dont voici les pa- 
roles, qui ont, depuis, servi de type à beaucoup de 
refrains du même genre : 

Après le combat civil 

Des grandes journées, 
Qui va renouer le fil 
De nos destinées, 
Français, nous voilà sauvés. 
Voyez sortir des pavés 

Le roi po po po, 
Le roi pu pu pu, 
Le roi po, le roi pu, 
Le roi populaire 1 
C'est bien notre affaire. 

Il a, ce roi de Paris, 

Que l'on environne, 
Un riflard, un chapeau gris 

Pour sceptre et couronne. 
Le luron le sait fort bien. 
Comme il a l'air faubourien, 

Le roi po po po, 
Le roi pu pu pu. 
Le roi po, le roi pu. 
Le roi populaire! 
C'est bien notre affaire. 

La Mort d^un faussaire. — Le docteur Saphira, qui of- 
frit en vente en Angleterre, il y a deux ans, le manuscrit 
d'une partie du Nouveau Testament, manuscrit qui fut 



— 207 — 

reconnu faux, est mort dernièrement à Rotterdam. Le 
malheureux s'est suicidé. 

C'est au Briîish Muséum, en 1882, que furent ex- 
posés les fameux manuscrits bibliques dont le docteur 
Saphira prétendait avoir fait la découverte, et qu'il dé- 
clarait absolument authentiques. M. Clermont Ganneau, 
un Français^ fut alors chargé par notre ministre de l'ins- 
truction publique d'aller examiner ces manuscrits et de 
faire un rapporta leur sujet. 

« La foule, dit le Temps, se pressait chaque jour plus 
nombreuse au British Muséum, autour de la vitrine où 
quelques spécimens étaient solennellement exposés à sa 
curiosité haletante. M. Gladstone, le premier ministre, 
était venu en personne les honorer de sa visite. Le pos- 
sesseur, un habitant de Jérusalem, le docteur Saphira, 
en ce moment à Londres, en demandait froidement la 
bagatelle d'un million de livres sterling, soit vingt-cinq 
raillions de francs ! 

« Le résultat de l'examen auquel s'est livré notre sa- 
vant compatriote est venu malheureusement couper 
court à ce bel enthousiasme. Après avoir obtenu, non 
|sans peine, communication de ces documents, non 
seulement il a constaté qu'ils étaient l'œuvre d'un faus- 
saire moderne, mais encore il a réussi à établir rigour 
reusement, pièces en main, comment le faussaire avait 
procédé à leur fabrication. 

(c Ces documents consistent en bandes de cuir Ion- 



— !208 — 

gues et étroites,' d'un grand aspect de véiusté, cou- 
vertes de caractères moabites. Ils contiennent de longs 
extraits, plus ou moins défigurés, du Deutéronome, 
serrés, écrits à l'encre et au kalam et disposés en 
colonnes. Un des premiers hébraïsants d'Angleterre, 
le docteur Ginsburg, les a déchiffrés, traduits et 
publiés avec une ardeur et une patience dignes d'un 
meilleur sort. 

« Le faussaire a tout simplement pris un de ces 
grands rouleaux, — âgé peut-être de deux ou trois 
siècles, — rituels de synagogue contenant le Pentateu- 
que en caractères hébreux modernes ; il y a découpé la 
marge inférieure, vierge d'écriture, et s'est servi de ces 
bandes pour opérer sa transcription du texte biblique 
dans l'alphabet moabite de la stèle du roi Mesa (neu- 
vième siècle avant notre ère) découverte il y a une quin- 
zaine d'années justement par M. Clermont-Ganneau et 
rapportée par lui au Louvre. 

(( Malheureusement, on ne pense pas à tout. Le faus- 
saire n'a pas fait attention à un détail insignifiant en ap- 
parence qui est devenu entre les mains de M. Cler- 
mont-Ganneau une preuve écrasante. Les bandes moa- 
bites ont conservé sous les caractères apocryphes les 
traces à peine visibles, mais indélébiles, de la réglure 
primitive du rouleau, réglure faite, selon l'usage, au 
poinçon, ainsi que les plis caractéristiques qnî séparent 
les colonnes dû texte hébreu dans les; rouleaux de sy- 



f 



209 



nagogue. Il suffit de superposer ces bandes suspectes à 
la marge inférieure d'un de ces rouleaux pour que la 
fraude saute aux yeux. 

« La démonstration est absolue. Le faussaire a été 
pris littéralement la main dans le sac. » 

Ajoutons que M. Ernest Renan, plus expert que qui 
que ce soit en ces matières d'origines hébraïques, dé- 
clara également, après examen, que les prétendus ma- 
nuscrits bibliques n'étaient que l'œuvre d'un faus- 
saire. 

Molière jugé par un Allemand. — Le dernier numéro 
du Moliériste contient une bien jolie lettre de Ludwig 
Bœrne, cet Allemand qui a décrit nos mœurs sous le 
titre de Tableaux de Paris, après avoir longtemps sé- 
journé en France. Voici le passage principal de cette 
lettre, d'une si grande justesse d'appréciation, et qui 
n'est pas moins intéressante aujourd'hui qu'à l'époque 
où elle a été écrite : 



Paris, 15 février 18 ji. 

Hier j'ai vu au Théâtre-Français deux pièces de Molière : 
VEiourdi et le Malade imaginaire. Là il est permis de rire en 
tout honneur, sans avoir besoin d'en rougir au réveil du len- 
demain ! Cesi presque un miracle^ qu'un éclair qui a quitté les 
nues il y a i-jo ans, — époque de la mort de Molière^ — en- 
flamme encore aujourd'hui. Combien de temps rira-t-on de 
Scribe? Mais voilà comme ils sont, les auteurs comiques de 



— 210 — 

nos jours. Ils nous montrent les folies à la mode; mais Molière 
nous a peint les folies éternelles des hommes. Je contemplai avec 
amour et recueillement le buste de Molière qui, au foyer, re- 
garde celui de Voltaire. Molière a le regard doux qui vous 
réchauffe, la bouche amicalement souriante qui dit: «Je vous 
connais, ô bons hommes fous! » Voltaire relève sardonique- 
ment la lèvre inférieure, et ses yeux chauds et perforants 
disent: « Je vous connais, gredins, coquins, filous! » Pour 
bien comprendre les pièces de Molière, il faut les voir jouer 
à Paris. Molière les a jouées lui-même, et sa tradition s'est 
maintenue jusqu'à nos jours sans variation sur la scène, comme 
la parole imprimée dans le livre. C'est seulement depuis que 
j'ai vu jouer Molière ici que je me suis aperçu des clous dont 
il s'est servi pour accrocher le jeu scénique, et qui n'avaient 
pas frappé mes yeux avant cette expérience. Et comme on 
représente tout ici d'une manière excellente! Le meilleur 
orchestre ne peut avoir un ensemble plus harmonieux. C'est 
quelque chose de touchant que de voir ces vieux habits, ces 
vieilles mœurs, d'entendre ces vieilles saillies, et le rire im- 
mortel des Français; oui, il y a quelque chose de vénérable 
dans tout cela. 

Cette lettre est extraite d'une des correspondances 
que Ludwig Boerne adressait de Paris aux journaux 
allemands. Cet intéressant écrivain, politique et litté- 
raire à la fois, et que ses opinions avaient obligé à 
quitter son pays (il était né à Francfort en 1786), est 
mort à Paris en 1837. Il a, au Père-Lachaise, un mo- 
nument dû au ciseau de David d'Angers. 

Vers bizarres. — Notre confrère Félicien Champsaur 
publie dans VEvénement la bizarre et originale poésie 



— 211 — 

qui suit, et qui devrait bien plutôt s'appeler la Désillu- 
sion que V Idéal. 

On remarquera — autre originalité — que contre 
l'usage notre confrère ne commence ses vers par une 
lettre majuscule qu'après un point terminant une 
phrase : 

l'idéal 
A Esther WaitUng. 

Un soir d'avril et de soleil, 
quand j'étais petite, ma mère 
me dit une chanson amère 
qui, la nuit, troubla mon sommeil : 

Idéal, toi qui nous exhortes, 
celles qui croyaient au bonheur, 
à l'amour, dans le déshonneur 
sont mortes. 

Les fous, les redresseurs de torts, 
ceux qui pourchassaient dans le monde 
le traître noir, le lâche immonde, 
sont morts. 

Qui dispersera ces escortes 
de plaisirs, de dérisions? 
Les consolantes illusions 
sont mortes. 

Plus d'amoureux, puisque les forts, 
les soldats qu'un devoir enlève, 
les poètes, princes du rêve, 
sont morts. 



< — 212 — 

La nuit tranquille ouvre ses portes. 
Les jeunes héros glorieux 
sont morts; les vierges aux doux yeux 
sont mortes. 

Il fallait, sous le ciel vermeil, 
étrangler ma vie éphémère, 
quand j'étais petite, ma mère, 
ce soir d'avril et de soleil. 



Mignetjugé par Jules Simon. — Aux funérailles de 
Mignet, qui- ont eu lieu le 28 mars au Père-Lachaise, 
trois discours ont été prononcés : le premier par 
M. Marlha, au nom de l'Académie des sciences m.orales 
et politiques; le second par M. Ch.de Mazade, au nom 
de l'Académie française ; le troisième par M. Jules Si- 
mon, comme ami du défunt. 

Voici le principal passage de ce dernier discours^ 
celui qui a produit le plus d'émotion et qui contient, 
en effet, un portrait bien touchant du Mignet des der- 
nières années : 

« Le respect universel l'entourait dans cette vie re- 
tirée et modeste; et tels étaient la douceur et le charme 
de son commerce, la courtoisie bienveillante et cares- 
sante de son langage, qu'il faisait naître autour de lui 
l'amitié autant que le respect. L'Académie, la science, 
la société française, ne pouvaient faire une plus grande 
perte. Il était pournous tous un guide et un modèle; il 
avait cette indépendance du jugement et les belles 



— 2l3 — 

croyances spiritualistes qui sopxt l'honneur de l'intelli- 
gence humaine ; il pratiquait sans faste ces fortes vertus 
aussi nécessaires à un peuple pour rester libre que pOur 
le devenir. Il a marché droit devant lui, pendant près 
d'un siècle, en faisant de beaux livres et en donnant de 
beaux exemples. Je salue ces restes vénérés avec l'émo- 
tion d'un patriote et avec un cœur reconnaissant. )> 

Au bon vieux temps. — Nous sommes en Savoie, 
dans la province du Faucigny, et en l'an de grâce 1824. 
La garde urbaine de La Roche avait à sa tête un tam- 
bour-major, du nom de Martin Humbert, dont la lèvre 
supérieure était ornée d'une magnifique paire de mous- 
taches. Or, il advint que ces moustaches, qui donnaient 
à notre homme une tournure de carbonaro, parurent 
suspectes à l'autorité militaire sarde, qui réclama la sup- 
pression de cet ornement séditieux par la lettre sui- 
vante, adressée à M. le syndic de La Roche, et dont 
notre collaborateur M. Emile Maison a tenu Poriginal 
es mains propres. 

Bonneville, le 17 juillet 1824. 

Monsieur le Sindic, 

Le 8 du courant je envoyer deux carabiniere de cette sta- 
tion à la roche, pour mantenir le bon ordre, de manière que 
ayant fait rencontre du tambour-maître de la Compagnie de 
votre Commune, le quelle avez de mostaches longues nuisible 
au Gouvernement, le Carabinier lui ont fait la proposition de 



— 214 — 

le faire couper. Celui-ci ayant fait une réponse peu analogue 
a la question par concequence je vous prie M. le Sindic de 
vouloir bien lui faire desuite couper pour éviter quelque cir- 
constance funeste à son égard. 

Je vous salue avec consid... 
Le Bg^ Commandant le lieutenence des 
Carabinieres de la province 

BOLLA. 

Etant donné le style de ces messages, il se conçoit de 
reste que, redevenue française depuis 1860, la Savoie 
ne regrette pas trop ses anciens gendarmes. Ah ! c'est 
qu'en ce temps-là il ne faisait pas bon porter des mous- 
taches suspectes de libéralisme dans les États de S. M. 
le roi de Sardaigne ! 



PETITE GAZETTE. — L'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres vient de procéder à l'élection du successeur 
de M. Th. Henri Martin, décédé. Au premier tour de scrutin, 
M. le général Faidherbe a obtenu 1 1 voix et M. de Bois- 
lisle 9; au second tour, M. le général Faidherbe â été élu 
par 20 voix. 

— M. Schœlcher, sénateur, vient de faire don à la Biblio- 
thèque de l'École des Beaux-Arts de sa magnifique collection 
de gravures, qui se compose de 9,000 pièces. C'est l'histoire 
complète de la gravure depuis son invention jusqu'à nos jours. 
Cette précieuse collection n'est pas évaluée à une valeur 
moindre de 200,000 francs. 

— M^^^ Jeanne Dentu, fille de notre sympathique ami 
l'éditeur Dentu, du Palais-Royal, et petite-fille, par sa mère, 



— 2l5 — 

du célèbre peintre Decamps, a épousé le 3 avril le comte 
Henry de La Batut. 

NÉCROLOGIE, 2$ mars. — M. Ferd. Moreau, officier de 
la Légion d'honneur, ancien syndic de la Compagnie des 
Agents de change; très connu aussi dans le monde des ar- 
tistes par la protection fructueuse et éclairée dont il a donné 
de si fréquentes preuves. 

27 mars. — Notre confrère Henri Vrignault, ancien ré- 
dacteur de la Liberté^ du 5o/r, du Gil-Blas, etc. Il avait joué 
un rôle très distingué pendant la Commune, s'était vaillam- 
ment défendu contre elle et avait ainsi mérité la croix de la 
Légion d'honneur. 

— M. Paul Balze, artiste peintre, élève d'Ingres. On lui 
doit surtout de bonnes copies de Raphaël et d'Ingres. Il avait 
soixante-neuf ans. 

28 mars. — Le général Guillon, en retraite depuis cinq 
ans et qui a commandé en 1870 la cavalerie du corps du gé- 
néral Vinoy pendant la célèbre retraite de Mézières. Il avait 
soixante-huit ans. 

— M. Agniel, avocat. à Saint-Pons (Hérault), ancien 
député. Né en 1829, il avait été nommé député de l'ar- 
rondissement de Saint-Pons, en 1877, et non réélu aux der- 
nières élections. 

30 mars. — Le caricaturiste Gilbert Randon. Il avait fait 
tous les métiers. Clerc d'avoué, puis commis-libraire, apprenti 
verrier, apprenti lithographe, il s'engagea à seize ans dans un 
régiment de cavalerie, où il mérita les galons de maréchal 
des logis. C'est seulement en 18^0 que, grâce à son cousin 
Nadar, il put commencer à travailler à Paris et à gagner sa 
vie à l'aide de son fantaisiste crayon. Il a depuis cette époque 
un peu collaboré à tous les journaux illustrés, mais surtout au 
Journal pour rire et au Journal amusant. Il avait soixante-dix 
ans, étant né à Lyon, le 8 octobre 1814. 

3 avril. — Le célèbre peintre allemand Gustave Richter, 



— 2l6 — 

né en 1822. Il était surtout connu en Prusse pour ses por- 
traits. Il a aussi exposé à Paris, notamment en 1846, en 1855 
(Exposition universelle), où il eut une deuxième médaille; 
en 1857 et 1859, et enfin en 1867, à la grande Exposition 
internationale du Champ de Mars. Il avait épousé une fille de 
Meyerbeer. 

5 avril. — Le poète allemand Emmanuel Geibel, décédé 
à Lubeck, sa ville natale, à soixante-onze ans. Il a publié un 
intéressant ouvrage sur l'histoire de la poésie française. 

Le -6 avril est morte, à près de quatre-vingt-dix ans, une 
femme qui portait un des noms les plus glorieux et les plus 
justement populaires de la France guerrière, la baronne 
Daumesnil, ancienne surintendante de la maison de la Légion 
d'honneur à Saint-Denis. C'était une femme d'un grand cœur, 
d'une intelligence supérieure, et elle avait gardé jusque dans 
la plus extrême vieillesse non seulement une vigueur d'esprit 
et une mémoire prodigieuses, mais surtout une grâce, une 
amabilité juvéniles qui la faisaient chérir de tous ceux qui la 
connaissaient. Née en 1795, veuve, depuis 1832, du glorieux 
défenseur de Vincennes, elle avait voué à ce héros qu'elle 
avait voulu épouser, alors qu'il avait déjà sa iàmeuse jambe de 
bois, une adoration que chaque année accumulée sur son veu- 
vage semblait rendre plus vive. La baronne Daumesnil a laissé 
en manuscrit des souvenirs qui seront certainement publiés un 
jour et dans lesquels elle vit tout entière avec son cœur gé- 
néreux et son âme brûlante. Ajoutons que sa petite-fille, la vi- 
comtesse Thérèse de Clairval, dont on connaît le talent de 
peintre et de sculpteur, vient d'envoyer au Salon un admi- 
rable portrait de sa grand'mère, achevé huit jours à peine 
avant la mort de la vénérable baronne. 



217 — 

VARIÉTÉS 



COMMENT SE FAIT UNE PIÈCE DE THÉÂTRE 

M. Abraham Dreyfus, dans une causerie qu'il a faite ré- 
cemment au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, et que 
publie la Revue politique et littéraire^ a recherché « comment 
se fait une pièce de théâtre ». Notre spirituel confrère avait 
eu l'ingénieuse idée de le demander d'abord aux auteurs dra- 
matiques eux-mêmes, et les plus en renom, les plus illustres, 
lui ont répondu par des lettres qui contiennent, à ce sujet, 
une série de consultations bien fines, souvent sérieuses sous 
l'apparence du badinage, et qui constituent, enfin, un ensemble 
documentaire qu'il serait bien regrettable de ne pas conserver. 
Le rôle de notre Gazette étant précisément d'empêcher les 
curiosités de ce genre de disparaître à jamais avec le journal 
qui les avait d'abord recueillies, nous reproduirons successi- 
vement les onze lettres adressées à M. Dreyfus, et qui sont 
signées des noms de MM. Dumas fils, Augier, Sardou, La- 
biche, Legouvé, C. Doucet, E. Gondinet, Th. de Banville, 
d'Ennery, Zola et Ed. Pailleron. 

LETTRE DE DUMAS FILS 

Mon cher confrère et ami^ 

Vous me demandez comment on fait une pièce. Vous 
me faites beaucoup d'honneur, mais vous m'embarrassez 
beaucoup. 



— 2l8 - 

A force d'études, de travail, de patience, de mémoire, 
d'énergie, un homme pourra faire croire qu'il est un 
peintre, ou un sculpteur, ou un musicien. Il y a dans 
ces arts-là des procédés matériels et mécaniques que 
l'on peut s'approprier, grâce auxquels on peut acquérir 
du talent, de l'habileté surtout, parvenir au succès. Le 
public à qui ces œuvres sont soumises, n'ayant pas fait 
les études techniques, regarde déjà comme supérieurs à 
lui ceux qui les ont faites. Il sent qu'on peut toujours 
lui répondre, quand il émet un jugement : « Avez-vous 
appris la peinture, la sculpture, la musique ? Non ? 
Alors n'en parlez pas si légèrement. Vous n'êtes pas à 
même de juger. Il faut être du métier pour comprendre 
les beautés, etc., etc. » Et c'est ainsi que ce bon public 
se laisse souvent imposer, en peinture, en sculpture, en 
musique, certaines écoles et certaines renommées. Il 
n'ose pas protester. Mais, en matière de drame ou de 
comédie, ce n'est plus la même chose. Il est partie inté- 
ressée et se porte, pour ainsi dire, partie civile. 

La langue que nous parlons sur le théâtre, c'est celle 
qu*il parle tous les jours; les sentiments que nous pei- 
gnons, ce sont les siens; les personnages que nous 
faisons agir, c'est lui-même dans les passions qui lui 
sont connues, dans des situations qui lui sont familières. 
Pas d'études préparatoires nécessaires ; pas d'initiation 
indispensable dans un atelier ou dans une école ; des 
yeux pour voir, des oreilles pour entendre, voilà tout 



— 219 — 

ce qu'il lui faut. Dès que nous nous écartons, je ne dis 
pas de la vérité, mais de ce qui est la vérité pour lui, il 
ne nous écoute plus. Car, au théâtre comme dans le 
monde, dont le théâtre est la représentation, il y a deux 
vérités : l'absolue, celle qui finit toujours par s'imposer, 
et puis, sinon la fausse, du moins la conventionnelle, 
celle qui est dans les habitudes, dans les mœurs, dans 
les nécessités sociales; celle qui ne transige pas et se 
révolte, et celle qui s'accommode et se prête à la faiblesse 
humaine, enfin celle d'Alceste et celle de Philinte. 

Ce n'est quen faisant toutes sortes de concessions à 
la seconde que nous pouvons arriver à conclure par la 
première. Le public, comme tous les souverains, comme 
les rois, les peuples et les femmes, n'aime pas qu'on lui 
dise la vérité, toute la vérité. Ajoutons bien vite qu'il a 
une excuse, c'est que cette vérité, il ne la connaît pas ; 
on la lui a rarement apprise. Aussi veut-il qu'on le 
flatte, qu'on le plaigne, qu'on le console, qu'on l'enlève 
à ses préoccupations et à ses misères, presque toutes 
nées de son ignorance, mais qu'il nen considère pas 
moins comme les plus grandes et les plus imméritées qui 
soient, parce que ce sont les siennes. 

Ce n'est pas tout : par un effet d'optique très curieux, 
les spectateurs se voient toujours dans le personnage 
bon, tendre, généreux, héroïque, que nous mettons en 
scène; et dans le personnage vicieux, ridicule, il ne voit 
jamais que ses voisins. Comment voulez-vous alors que 



— 220 



la vérité que nous lui disons lui serve à quelque chose? 

Mais je m'aperçois que je ne réponds pas du tout à 
ce que vous me demandez. 

Vous voulez que je vous dise comment on fait une 
pièce, et je vous dis, ou plutôt j'essaye de vous dire ce 
qu'il faut mettre dedans. 

Eh bien, mon cher ami, si vous voulez que je sois 
très franc, je vous avouerai que je ne sais pas com- 
ment on fait une pièce. Un jour, il y a longtemps de 
cela, je sortais à peine du collège, j'adressai la même 
question à mon père ; il me répondit : « C'est bien simple : 
le premier acte clair, le dernier acte court, et de l'intérêt 
partout. » 

Le procédé est bien simple, en effet. Il ne reste plus 
qu'à savoir s'en servir; c'est là que la difficulté com- 
mence. Celui à qui on le communique ressemble assez 
à un chat qui a trouvé une noisette. Il la retourne dans 
tous les sens sous sa patte parce qu'il entend quelque 
, chose qui remue dans la coque; mais il ne peut pas 
l'ouvrir. Autrement dit, il y a ceux qui savent faire une 
pièce de naissance (je ne dis pas que ce soit héréditaire), 
et puis il y a ceux qui ne le savent pas tout de suite, et 
ceux-là ne le sauront jamais. On est ou on n'est pas 
auteur dramatique ; la volonté et le travail n'y peuvent 
rien. Il y faut la grâce. Je crois que tous ceux à qui 
vous demanderez comment ils font des pièces^ s'ils 
_savent vraiment en faire, vous répondront qu'ils ne 



— 221 — 

si 



savent pas comment ils les font. C'est un peu comme 

vous demandiez à Roméo comment il a fait pour être 

amoureux de Juliette et pour se faire aimer d'elle; il 

vous répondrait qu'il ne le sait pas et que ça s'est fait 

tout seul. 

Tout à vous. 



LETTRE D^EMILE AUGIER 

Mon cher Dreyfus, 

Vous me demandez la recette pour la fabrication des 
comédies : je ne la connais pas, mais je suppose qu'elle 
doit un peu ressembler à celle que le sergent donne au 
conscrit pour la fabrication des canons : 

« Tu prends un trou et tu mets du cuivre autour. » 

Si ce n'est pas la seule, c'est au moins la plus usitée. 
Peut-être y en aurait-il une autre qui consisterait à 
prendre du cuivre, à faire un trou au milieu et à pra- 
tiquer une lumière au bout. Dans les canons, ce trou 
s'appelle l'âme: comment s'appellerait-il dans une 
.; œuvre dramatique? Trouvez-lui un autre nom, si celui- 
là ne vous plaît pas. 

Voilà tous les renseignements que je peux vous donner. 
Ajoutez-y, si vous voulez, ce conseil d'un sage à un 
dramaturge dans l'embarras : 



222 — 



(( Imbibez votre cinquième acte de douces larmes et 
saupoudrez les quatre autres de traits d'esprit. » 
Je ne crois pas que l'auteur ait suivi ce conseil. 
Cordialement à vous. 



LETTRE DE SARDOU 

Mon cher ami. 



Il n'est pas si facile de vous répondre que vous le 
pensez... Il n'y a pas qu'une façon de faire une pièce de 
théâtre. Et chacun a la sienne, suivant son tempérament, 
sa nature d'esprit et sa méthode de travail. Que si vous 
me demandez quelle est la mienne, c'est-à-dire mon 
procédé, je vous répondrai que cela ne se formule pas 
comme la recette du Canard à la rouennaise ou de la 
Poularde au gros sel. Ce n'est pas cinquante lignes 
qu'il y faudrait, mais deux, trois cents, et, cela fait, je 
ne vous aurais dit encore que ma façon de travailler, qui 
n'a rien de général et qui ne prétend pas à être la meilleure. 
C'est celle qui m'est naturelle, voilà tout. Vous la trouve- 
rez, du reste, indiquée en partie dans la préface de la 
Haine et dans une lettre que j'ai écrite à La Pommeraye 
à propos ÔLtFédora-.. 

Bref, mon cher ami, s'il y a des règles et des règles 



— 220 — 

invariables, précises, éternelles pour Part dramatique, 
règles que les impuissants, les ignorants, les sots ou les 
fous sont les seuls à méconnaître et dont ils sont les 
seuls à vouloir s'affranchir, il n'y a pas d'autre mé- 
thode, pour la conception et l'enfantement d'une 
pièce,, que de savoir très exactement où l'on va et de 
prendre le meilleur chemin qui y conduit. Seulement, 
les uns y vont à pied, les autres en voiture, ceux-ci en 
chemin de fer, X... en cul-de-jatte, Hugo en ballon. Les 
uns restent en route, les autres dépassent le but. Tel 
roule dans un fossé, tel autre s'égare dans un chemin de 
traverse. Et, en somme, celui-là va droit au but qui aie 
plus de bon sens. 

C'est la grâce que je vous souhaite et à moi aussi. 



LETTRE DE LABICHE 

Chacun fait selon son inspiration et son tempérament. 
Les uns chantent la note gaie, les autres éprouvent plus 
de plaisir à faire pleurer. 

Quant à moi, voici comment je procède : 

Quand je n'ai pas d'idée, je ronge mes ongles et j'in- 
voque la Providence. 

Quand j'ai une idée, j'invoque encore la Providence, 
mais avec moins de ferveur, parce que je crois pouvoir 
me passer d'elle. 



— 224 — 

C'est très humain, mais très ingrat. 

J'ai donc une idée, ou je pense en avoir une. 

Je prends une main de papier blanc, du papier de fil 
— je ne trouve rien sur un autre — et j'écris sur la 
première page : 

PLAN 

J'entends par plan la succession développée, scène 
par scène, de toute la pièce, depuis son commencement 
jusqu'à sa fin. 

Tant qu'on n'a pas la fin de sa pièce, on n'en a ni 
le commencement ni le milieu. Ce travail est évidem- 
ment le plus laborieux; c'est la création, l'accouche- 
ment. 

Une fois mon plan fini, je le reprends et je demande 
à chaque scène à quoi elle sert, si elle prépare ou déve- 
loppe un caractère, une situation, enfin si elle fait mar- 
cher l'action. Une pièce est une bête à mille pattes qui 
doit toujours être en route. Si elle se ralentit, le public 
bâille ; si elle s'arrête, il siffle. 

Pour faire une pièce gaie, il faut avoir un bon esto- 
mac. 

La gaieté est dans Peslomac. 



Georges d'Heylli. 

Le Gèranty D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338. 



GAZETTE ANECDOTIQUE 

Numéro 8 — 3o avril 1884 



SOMMAIRE. 
La Quinzaine : Érection de la statue de Gambetta. — Le Vendredi- 
Saint des libres-penseurs. — Fin de la grève d'Anzin. — Clôture de 
l'Opéra-Populaire. — Lettres inédites de Th. Rousseau. — Théâtres : 
Odéon, Comédie-Française, Vaudeville. 

Nécrologie : Le député Azémar, le baron Sers, M. Thorel, le fils du 
maréchal Clauzel,M. Dumas (J.-B.), le député Haentjens, M. Dentu, 
la duchesse d'Albuféra, le député Reyneau, M. de Leuven, Mn»« Ar- 
naud (Angélique), M. Houdin (Pierre-Auguste), M, Vervoitte (Ch.), 
M"'« Scribe, M. Guyot-Montpayroux; MM. Reade (Ch.) et Taylor 
(Henry). 

Varia : Mii« Georges. — Homard à la Coppée. — Un Menu exo- 
tique. — Les Mots de la quinzaine. 

Variétés : Comment se fait une pièce de théâtre. 



La Quinzaine. — Le 14 avril la ville de Cahors a 
élevé une statue à la mémoire éternelle du plus illustre 
de ses enfants, à Léon Gambetta , né dans cette ville 
en 18^8. La cérémonie d'inauguration de cette statue, 
due au ciseau inspiré^ mais aussi un peu fantaisiste de 
Falguière, est devenue une sorte de fête nationale. La 
solennité était présidée par M. Jules Ferry, président 
du conseil, entouré de plusieurs ministres, au nombre 
I. — 1884. 15 



— 226 — 

desquels le général Campenon, ministre de la guerre, 
représentant l'armée. Le président de la République 
s'était également fait représenter par le secrétaire 
général de la présidence, le général Pittié. 

Naturellement un grand nombre de discours ont été 
prononcés à cette inauguration, soit devant la statue, 
soit dans des banquets, soit pendant la réception des 
autorités locales. M. Jules Ferry a, pour sa part, pris 
plus de dix fois la parole avec une égale bonne hu- 
meur et une inspiration toujours heureuse et soutenue. 
Nous avons déjà dit, ici même, que, comme orateur 
gouvernemental, M. Jules Ferry avait fait en quelques 
années des progrès considérables. Il est arrivé au- 
jourd'hui à la perfection relative en ce genre; à coup 
sûr il ne peut donner plus. A une grande facilité de 
parole, il joint une habileté excessive dans le choix des 
mots et dans la conduite des périodes; il parle avec 
une sorte de bonhomie familière qui ne réussit pas à 
tous les orateurs. S'il n'a pas à la tribune le grand ta- 
lent littéraire de M. de Broglie, ni le style étudié et la 
parole circonspecte et comme retenue de M. Buffet , il a, 
en revanche, une grande supériorité sur ces deux remar- 
quables leaders du Sénat, c'est la sincérité et la per- 
suasion. Ajoutons qu'il a eu l'art de conquérir ainsi 
l'oreille des deux chambres et que sa situation de pre- 
mier ministre s'en trouve aujourd'hui consolidée et ren- 
forcée, et pour longtemps inattaquable. 



— 227 — 

Dans le discours qu'il a prononcé devant la statue 
de Gambetta, M. Jules Ferry a tracé de son héros un 
rapide et émouvant portrait où il a atteint presque à la 
grande éloquence. L'effet de ce passage a été consi- 
dérable, eî de successifs applaudissements ont souvent 
interrompu la brillante parole de l'orateur. Le morceau 
esta citer tout entier, et il mérite d'être conservé, parce 
qu'il peint admirablement le rôle de Gambetta pen- 
dant les quatre mois qu'a duré sa dictature en province, 
et que ces quatre mois ont fait plus, en somme, pour 
son immortelle popularité que les dix années de discus- 
sions et de luttes parlementaires qui les ont suivis. 

« ... C'est le propre des grandes âmes, qui n'ont 
vécu que pour les grandes choses, d'échapper au sort 
commun des renommées d'un jour. C'est leur honneur 
et c'est leur récompense de laisser après elles le plus 
pur de leur essence, de ne s'éloigner que pour nous 
faire mieux mesurer la place qu'elles tenaient au milieu 
de nous et, dégagées par la mort même des ombres 
passagères qu'accumulent autour des meilleurs de ce 
monde les passions et les préjugés, de reparaître plus 
hautes et plus sereines et d'entrer de plain-pied dans 
l'immortalité. Dans les annales de notre grand pays, 
dans cette histoire si mêlée de grandeurs et de revers, 
il est des époques éclatantes, soit dans la gloire, soit 
dans l'épreuve, qui semblent tenir dans un seul nom. 
Les autres noms s'effacent à la longue et^ tôt ou tard. 



— 22» — 



Pun après l'autre, s'en vont dans l'immense oubli. Mais 
ceux qui sont liés aux grandes douleurs ou aux grandes 
joies de la patrie, — aux grandes douleurs surtout, — 
passent de bouche en bouche et de siècle en siècle 
comme un mot d'ordre, comme un drapeau. 

« Cette gloire, la plus haute à laquelle un mortel 
puisse prétendre, elle est la tienne, ô Gambetta! 

« Dans une de ces crises formidables où les plus 
vaillants hésitent et abandonnent, où la nationalité 
menace de sombrer dans la tempête, avoir été plus que 
le bras, l'âme de la France! à ce grand peuple surpris, 
saisi, paralysé, séparé tout à coup de son centre vital, 
de son gouvernement, de ses armées toutes assiégées 
ou prisonnières, à cette nation éperdue, sans phare et 
sans boussole, avoir rendu le courage et les armes, re- 
fait le cœur du peuple, trouvé des chefs et des soldats, 
fait jaillir du sol de la vieille Gaule en cinq mois six 
cent mille combattants, six cent mille hommes sachant 
mourir, tenir tête partout et jusqu'au bout balancer le 
destin, arracher enfin du gouffre le plus profond où 
jamais peuple se fût abîmé l'honneur, la consolation, le 
relèvement de la patrie, telle fut son œuvre : improvi- 
sation surprenante_, ébauche colossale, légende travestie 
d'abord et reniée par les partis, mieux connue, mieux 
jugée à mesure qu'on s'en éloignait , et qui ne peut que 
grandir dans l'impartiale histoire... » 

— Il est devenu de mode, dans un certain monde, 



— 229 *"■ 

de fêter d'une manière spéciale le Vendredi-Saint. C'est 
le seul jour de l'année où presque tout le monde, prati- 
tiquants ou non pratiquants, se croie obligé de faire 
maigre. Les bouchers" ferment leurs boutiques, les 
théâtres n'ouvrent pas leurs portes, et le soir on nous 
donne en quelques endroits consacrés à la bonne mu- 
sique des concerts spirituels où domine en effet l'élé- 
ment religieux : Stabaî, Requiem, oratorios, etc. 

Or, ce même jour est fêté, disons-nous, d'une autre 
manière par des personnes d'un certain monde qui s'inti- 
tulent Libres-Penseurs. Il paraît que pour le libre-penseur, 
c'est une grande preuve d'indépendance et de liberté 
personnelle que de faire gras le Vendredi-Saint. Aussi, 
plusieurs banquets se sont-ils organisés ce jour-là à 
Paris, dans la banlieue, et même dans quelques grands 
centres de province. Jusqu'à ce jour ces banquets n'a- 
vaient été qu'une protestation antireligieuse ; cette fois 
la politique s'en est mêlée. Ainsi, au banquet du boule- 
vard de^ Clichy, que présidait M. Lucipia, le menu dont 
voici le texte avait été relevé à l'aide de dénominations 
ultra-républicaines : 



Potage 
Convention Robespierre 

Relevé 
Bouchées nationales 

Entrée 
Veau sauté à la Danton 



— 23o — 

Rôt 

Pré Salé à la Marat 

Salades françaises 

Desserts 

Compote prolétarienne 

Mitrailleuses au sucre 

. Café de Nouméa 

Liqueurs patriotiques 

Vins 

Une bouteille de 1848-1870-1871 ^ 

Après quoi on a fortement toasté à Tunion des répu- 
blicains socialistes, au succès de la grève d'Anzin, à 
rimmortel Basly, etc.. 

Nous regrettons que ces banquets annuels n'aient pas 
conservé leur caractèreprimitif: manger du saucisson par 
bravade, un jour où tout le monde mange de ia morue, 
ce n'est peut-être pas très spirituel, mais c'est à coup 
sûr très inoffensif. Du moment que le banquet gras du 
Vendredi-Saint devient un banquet politique, il perd 
évidemment de son intérêt spécial_, et en somme son 
but est manqué, puisqu'au lieu d'y crier : « Vive le foie 
gras ! » et « Vive la viande ! ;> on y crie maintenant 
siirtout : «Vivent les grévistes! » et «Vive ia so- 
ciale ! » 

— Nous parlions plus haut de la grève d'Anzin. Elle 
est enfin terminée. Les deux parties en présence, pa- 
trons et ouvriers, ont lutté à qui mieux mieux, et en 
somme les ouvriers ont dû céder, après quelles pertes 



— 23l — 

et quelles ruines pour leurs humbles ménages, Dieu 
seul le sait!... 

f Le caractère général de ces grèves est toujours le 
même : la foule inconsciente des ouvriers se laisse 
mener par quelques ambitieux qui n'ont qu'à gagner 
au trouble qu'ils entretiennent, et qui se font un marche- 
pied facile, à l'aide de belles et trompeuses paroles, 
pour arriver au but constant de toutes ces ambitions, à la 
députation. Lors des grèves du Creuzot, un ouvrier, 
Assi, s'est acquis une réputation momentanée qui lui a 
permis de parvenir aux plus hauts emplois militaires 
pendant le siège et surtout pendant la Commune. Cette 
fois c'est un cabaretier du nom de Basly, inconnu hier, 
trop connu aujourd'hui , qui a su exploiter le désordre 
pour se faire une popularité qui le conduira certaine- 
ment, un de ces jours, à une situation plus élevée. Et 
c'est ainsi, triste signe des temps! que plusieurs milliers 
d'hommes ont pâti, manqué de pain et souffert pour ce 
maigre et comique résultat : l'avènement prochain de 
M. Basly! 

— Le 7 avril, l'Opéra-Populaire dirigé par M. de 
Lagrené, et subventionné par la ville^ a définitivement 
fermé ses portes. Voilà donc une tentative qui n'a pas 
mieux réussi que les précédentes : depuis la création 
du Théâtre-Lyrique, sous le titre d'Opéra-National, en 
1847, par Adolphe Adam, par combien de phases mal- 
heureuses n'a point passé ce sympathique théâtre, déci- 



— 232 — 

dément voué à la fatalité? Adam, Carvalho, Réty, Pas- 
deloup, Vizentini, le ténor Leroy et, enfin, M. de 
Lagrené, sans compter plusieurs autres directeurs moins 
connus, ont successivement sombré avec l'entreprise! 
300,000 francs de subvention n'ont pas suffi pour aider 
à vivre, à vivoter même, ce théâtre si utile et qui pou- 
vait rendre tant de services aux jeunes compositeurs, et 
même aux anciens. Pendant les quelques mois qu'a 
duré la direction Lagrené , ce directeur ne nous a 
offert qu'un seul opéra nouveau. Roman d'un jour, dont 
la chute demeurera mémorable. Le malheureux théâtre 
n'a vécu que de reprises de pièces beaucoup trop 
connues à Paris pour espérer d'y attirer la foule. Aussi 
n'a-t-il eu que le public du quartier, alors qu'il aurait 
dû attirer à lui tout le grand public par quelque coup- 
d'éclat. 

Qui voudra maintenant tenter la résurrection du 
Théâtre-Lyrique? Et d'ailleurs la, Ville sera-t-elle dis- 
posée, au cas d'un nouvel essai, à accorder à un autre 
directeur la subvention dont s'est si mal servi celui qui 
vient de disparaître? Pour nous, nous désirons bien 
vivement, dans l'intérêt de Part et des artistes, la res- 
tauration de ce théâtre qui, depuis bientôt quarante ans 
qu'il a été créé, nous a fait passer de si charmantes et 
si aimables soirées, et qui, après tout, laisse un ré- 
pertoire très riche, très varié, très sérieux; mais nous 
croyons cette restauration bien difficile, et nous souhai- 






— 233 - 

tons à celui qui l'entreprendra autant de bonheur qu'il 
lui faudra de courage et même de hardiesse pour la faire 
réussir. 

Lettres inédites de Th. Rousseau. — On vient 
d'inaugurer, dans la forêt de Fontainebleau, près Bar- 
bizon, et en les encastrant dans un rocher, deux mé- 
daillons en bronze des illustres peintres Millet et Th. 
Rousseau. A ce propos, Jules Claretie nous donne dans 
le Temps quelques curieux extraits de lettres inédites de 
Rousseau, bien intéressantes, mais aussi bien désillu- 
sionnées : 

«J'ai là, de Rousseau, des lettres inédites. Il raconte 
ses ennuis à un ami, — de gros ennuis; — il souffre, 
mais il sourit bravement, à la française. 

C'est à un autre maître paysagiste qu'il écrit : 

«Ah! mon cher, avec notre malheureuse passion de l'art, 
nous sommes voués à un tourment perpétuel. Sans cesse nous 
croirons toucher à une vérité qui nous échappera. Et quelle 
position! Sans cesse aussi en lutte avec les exigences de la vie 
positive. Quelle torture morale ! Et penser que tout cela est 
ridicule et risible pour la plupart des gens parce que ce n'est 
ni la perle ni la lyre! C'est cent fois pis. Tout cela est trop 
triste. Il faudra que nous avisions ensemble au moyen d'en 
sortir. Trêve de chagrin pour le moment. Pouvez-vous de- 
mander pour moi 200 francs à M. Périer? Oui, car je 
rapporterai un tableau, peut-être deux et quatre en train, 
œuvres modestes pourtant et de sainte résignation, débris ralliés 
encore une fois après une défaite! » 



2J4 — 

Ces débris de Théodore Rousseau, alors refusés au 
Salon, vaudraient aujourd'hui une fortune. 
Autre lettre : 

«Je me démène, au milieu des paysages verdoyants, à la 
manière de don Quichotte. Je me trouve la folie d'une vieille 
femme qui nourrit un numéro à la loterie. Je vais être con- 
damné à revenir comme ma pauvre malle, ma compagne d'in- 
fortune, avec du linge et des toiles sales. J'étais parti brave 
pourtant... » 

Quand ce n'est pas l'interprétation de la nature qui 
donne à Théodore Rousseau la fièvre, c'est quelque 
injustice officielle qui le fait sourire* 

ce Mon dernier tableau n'était pas trop mauvais, mais c'est 
la toile blanche qui est une délicieuse chose! » s'écrie-t-il. 

Puis, brusquement : « Vous m'apprenez que la patrie a 
encore une fois récompensé ses grands hommes. (On venait 
d'appeler à Tlnstitut et de décorer je ne sais quels paysagistes 
oubliés.) C'est fort bien. Mais qu'est-ce que cela prouve et 
que dira le bon Dieu, qui s'y connaît en paysage? Se payera- 
t-il de pareille marchandise et voudriez-vous de leur place en 
l'autre monde? Moi, je n'en voudrais pas non plus, et même 
en celui-ci. Qu'avons-nous à ambitionner ? De pouvoir mettre, 
chaque printemps, à notre boutonnière, la première petite 
fleurette éclose dans les champs, nous enfoncer dans les soli- 
tudes des bois et vivre avec les rossignols, les vipères et les 
cousins ! Permettez même que je me gratte, car j'en suis dévoré, 
et il n'y a pas moyen de, les chasser. » 

Tels étaient ces artistes, de vrais artistes ceux-là^ 
et des peintres immortels, dont on a salué l'image, au 



— 235 — 

Bas-Bréaii, sous le vent frais et le rayon de soleil d'un 
lundi de Pâques. Ils s'inquiétaient moins de vendre que 
de durer, moins de médailles que de chefs-d'œuvre. Ce 
furent les burgraves de l'art. » 

Théâtres. — Alex. Dumas père retrouve aujour- 
d'hui au théâtre, à plus de cinquante années de dis- 
tance, ses grands succès d'autrefois. Après Charles VII 
chez ses grands vassaux, les Demoiselles de Saint-Cyr , 
Henri III et sa cour, dont les reprises ont produit un 
effet presque inattendu, voici Antony que vient de nous 
rendre l'Odéon (i8 avril) et qui a triomphé de nouveau 
devant une salle enchantée de retrouver dans ce vieux 
drame de l'école romantique, dont on s'est tant moqué 
depuis, une force, une puissance et presque une jeu- 
nesse qu'on ne lui soupçonnait plus. 

Le drame de Dumas a été représenté pour la pre- 
mière fois, le 3 mai 183 1, au théâtre de la Porte-Saint- 
Martin. Bocage et M™e Dorval en jouaient les deux 
rôles principaux, on peut même dire les deux seuls 
rôles. Les autres personnages, en effet_, ne sont qu'épi- 
sodiques et n'ajoutent que peu de chose à l'intérêt de 
Faction. Depuis, beaucoup d'autres acteurs et actrices 
ont joué ces deux rôles, soit à Paris, soit en province; 
les seuls dont il nous souvienne sont M. Laferrière et 
MileDuverger, qui retrouvèrent, dans une reprise à^An- 
tony^ au théâtre Cluny, il y a une quinzaine d'années, 



— 2:)t) — 

un succès personnel très grand; On traversa les ponts 
pour les aller voir jouer. L'interprétation actuelle d'An- 
tony à POdéon vaut la peine qu'on les traverse de nou- 
veau. C'est Paul Mounet qui joue, avec beaucoup de 
fougue, d'emportement, et même avec une allure vrai- 
ment romantique, le rôle d'Antony; M^'e Tessandier a 
de très beaux moments , surtout aux derniers actes, 
dans le personnage si touchant et si passionné d'Adèle 
d'Hervey. Citons encore M. Raphaël Duflos, très re- 
marqué, très applaudi dans un personnage épisodique. 
En somme très grand succès, qui encouragera sans 
doute rodéon et d'autres théâtres dans cette explora- 
tion du théâtre si solide et si fort, — malgré les années, 
— du vieux père Dumas. 

— La Comédie-Française a repris, le 2 1 avril , la 
dernière comédie nouvelle qu'Emile Augier ait donnée 
à ce théâtre, les Fourchambaultj dont la première repré- 
sentation date du 8 avril 1878. Il y a eu, depuis cette 
époque, une grande modification dans l'interprétation 
des rôles de la pièce. Cinq nouveaux artistes sur huit 
ont succédé aujourd'hui aux créateurs des Fourcham- 
bault. Voici les deux distributions : 

1878. 1884. 

Bernard. MM. GOT. GoT. 

Fourchambault. Barré. Barré. 

Léopold. COQUELIN. H. Samary. 

Rastiboulois. Thiron. Garraud. 



- 237 - 

M">«Fourcham- 

bault. M'»" Provost-Ponsin.Granger. 

Blanche. Reichemberg. Reichemberg. 

M"i« Bernard. Agar. Lloyd. 

Marie Letellier. Croizette. Marsy. 

M. Got a retrouvé son grand succès de 1878 avec le 
rôle de Bernard. M. Henry Samary a paru un peu 
grêle dans le personnage de Léopold, dont il a cepen- 
dant tiré meilleur parti vers la fin de la pièce. 
IV[mes Granger et Lloyd ont été très applaudies dans les 
anciens rôles de M^^es ponsin et Agar. Rappelons que 
ce rôle de M^^ Bernard a été joué très longtemps aussi, 
après Mlle Agar, par M"^^ Favart. Enfin Mii« Marsy 
remplit fort gracieusement le rôle de Marie Letellier, 
bien qu'elle n'ait ni l'originalité ni le mordant de 
Mlle Croizette. 

— Le Vaudeville a remplacé, le 22 avril, son amu- 
sante pièce la Flamboyante par une comédie nouvelle. 
Le 13e Hussards^ de M. A. de Launay, qui avait eu 
longtemps maille à partir avec la censure et qui n'est 
arrivée à la scène qu'assez sérieusement remaniée. Le 
numéro du régiment choisi est fantaisiste ; en effet, il 
n'y a que douze régiments de hussards dans l'armée 
française. L'histoire que la pièce met en scène est tou- 
chante et dramatique, et tourne même aux larmes vers 
son dénouement. Elle n'a peut-être pas très grande 
originalité, mais elle est habilement conduite. D'ailleurs 



— 238 — 

l'interprétation de ses trois principaux rôles doit en 
assurer le succès. M. Ad. Dupuis en colonel est la na- 
ture même prise sur le fait ; c'est la perfection, c'est 
l'idéal. A chaque création nouvelle de Dupuis, nous 
sommes toujours obligé de déclarer que c'est sa plus 
belle et sa meilleure. M. Pierre Berton est, comme 
d'habitude, très chaleureux et très sympathique, et 
M^^e Brandès continue à être très appréciée par son 
originalité. Tout le monde voudra voir, à coup sûr, le 
beau régiment de cavalerie nouvelle, si habilement 
commandé et dirigé par l'éminent colonel Dupuis ! 

L'auteur de la pièce n'est bien connu que par les 
gens du métier; il n'a pas donné, jusqu'à ce jour, 
d'œuvre saillante, bien qu'il ait commencé sa carrière 
dramatique par la Comédie-Française ^ Sa comédie 
nouvelle le met aujourd'hui tout à fait en évidence, et 
demeure jusqu'à présent son meilleur succès. 

NÉCROLOGIE. — Elle a été bien chargée durant la 
dernière quinzaine. 

9 avril. — L'ancien député Azémar (Louis-Armand- 

I. La première pièce de M de Launay, Adieu paniers! a été re- 
présentée à la Comédie-Française le 30 mai 1864. Elle n'a eu que 
onze représentations. Chose curieuse à signaler aujourd'hui, le per- 
sonnage principal de la pièce était aussi un colonel que GefFroy 
jouait avec beaucoup de verve et de crânerie. Ajoutons que GefFroy 
est le beau-frère de Dupuis qui a fait recevoir Le ije Hussards au 
Vaudeville. 



I 



— 239 — 

Auguste), ancien avocat de Rodez; il avait été élu 
comme bonapartiste en 1876. Il avait soixante-neuf 
ans. 

9 avril. — Le baron Sers, ancien préfet, censeur du 
Crédit foncier. 

10 avril. — M. Thorel, président du conseil général 
de la Seine, officier de la Légion d'honneur. Né en 
181 5, M. Thorel était ingénieur civil. C'est à la ba- 
taille de Montretout, comme chef du loe bataillon de 
la garde nationale, qu'il avait mérité la croix d'officier, 
en 1871. 

10 avril. — Bertrand Clauzel, fils du maréchal de 
France de ce nom, et qui n'est pas autrement connu. 

10 avril. — Le célèbre chimiste Jean-Baptiste Du- 
jnas, né à Mais (Gard) le 14 juillet 1800. Il était 
membre de trois sections de l'Institut : Académie des 
sciences (1832); Académie de médecine (1843), ^^^~ 
demie française (1875). Il avait reçu la grand-croix de 
la Légion d'honneur le 14 août 1863. 
• Dans le discours qu'il a prononcé sur la tombe de 
J.-B. Dumas, son collègue à l'Académie française, 
M. d'Haussonville a donné d'intéressants détails sur 
cet illustre savant. 

« Mon âge, a dit M. d'Haussonville, assez près de 
se rapprocher de celui du vieillard dont nous déplorons 
la perte et qui se complaît en conséquence aux plus 



— 240 — 

lointains souvenirs, m'a permis d'assister à l'un de ses 
premiers triomphes. 

« C'était bien avant 1848. M. Dumas, en sa qualité 
de commissaire du gouvernement, dut monter à la tri- 
bune de la Chambre des députés et nous expliquer, à 
propos de la loi en discussion, tout le mécanisme de la 
confection des monnaies. Malgré l'aridité du sujet, 
nous restâmes pendant deux heures entières comme 
appendus à ses lèvres. 

« Ce talent de captiver l'attention en élucidant, avec 
une autorité pleine de bonne grâce, les questions les 
plus compliquées, M. Dumas Pa conservé jusqu'aux 
derniers jours de sa vie. Comme fondateur de l'École 
centrale des arts et manufactures, il a eu plus d'une fois 
l'occasion de traiter des sujets de pure esthétique. Pas 
plus tard qu'hier_, un membre de l'une de ces commis- 
sions qui s'occupent exclusivement des intérêts se rat- 
tachant aux richesses artistiques de nos musées natio- 
naux, me disait que, dans les discussions qui s'élevaient 
en sa présence sur des matières en apparence les plus 
étrangères à ses préoccupations habituelles, c'était le 
plus souvent M. Dumas qui écartait les confusions et 
qui apportait à ses auditeurs charmés le secours de ses 
vues amies du bon ordre et de ses méthodes pleines de 
clarté. )) 

1 1 avril. — Le député Haentjens (Alfred-Alphonse), 
né le II juin 1824, et qu'on a trouvé mort subitement 



— 241 — 

dans son lit. Gendre du maréchal Magnan, M. Haentjens 
fut élu plusieurs fois député, toujours comme bona- 
partiste. Il montra cependant, sous l'empire, une cer- 
taine indépendance d'opinion et de conduite; en 1870, 
il signa la demande d'interpellation des cent seize libé- 
raux de la Chambre, et il vota contre la guerre. Homme 
de travail et d'affaires, il avait surtout une grande com- 
pétence dans les questions financières, et ce furent les 
seules d'ailleurs dont il s'occupa à la Chambre. Il a été 
député de la Sarthe sans interruption depuis 1863. 

13 avril. — Notre cher éditeur et ami, Henri-Justin- 
Edouard Dentu, le libraire si connu de la galerie d'Or- 
léans au Palais-Royal. Dentu était devenu l'ami de 
tous ceux qu'il avait édités, et le nombre en est consi- 
dérable. La vivacité de son esprit, la bonté, de son 
cœur, la sûreté de ses relations, lui avaient attaché tous 
ceux qui avaient eu affaire à lui. On n'était ni plus 
accueillant ni plus affable. Combien de jeunes auteurs 
n'a-t-il pas publiés, beaucoup plus comme encourage- 
ment que pour le bénéfice que pouvaient lui rapporter 
leurs œuvres! Combien d'inconnus n'a-t-il pas aidés à 
se faire connaître! C'est chez lui que beaucoup de ceux 
qui ont un nom aujourd'hui ont fait paraître leur premier 
ouvrage, leur premier roman. Sa librairie était éclec- 
tique et universelle; mais cependant il en avait tou- 
jours banni avec soin les livres à scandale. Il n'aimait 
ni le bruit malsain ni les procès. Sa mort a été un 

16 



— 242 — 

coup de foudre qui a surpris et attristé tout le monde, et 
la foule d'amis qui ont suivi ses funérailles ne savaient 
que depuis la veille que le mal qui l'avait frappé était 
mortel. 

Edouard Dentu était le petii-fils de Jean-Gabriel 
Dentu qui a fondé, en 1794, ^^ librairie du Palais- 
Royal, à l'endroit même où elle est encore aujourd'hui. 
Son fils Gabriel-André lui succéda, mais sans grand 
éclat. Edouard Dentu, troisième du nom, reprit la 
maison en 1849, et il y a fait sa fortune. Il a poussé 
plus loin encore que son père et que son grand-père la 
spécialité de sa librairie, qui alors était surtout connue 
par ses brochures politiques et d'actualité, dont plu- 
sieurs ont été tirées à des centaines de milliers d'exem- 
plaires. Depuis la chute de l'Empire, c'est surtout le 
roman qui a été exploité chez Dentu. Il n'en publiait 
pas moins de quinze à vingt par mois dans ses grandes 
années. 

Dentu n'avait que cinquante-trois ans, étant né le 
21 octobre 1830. Sa mère, M^^ Mélanie Dentu, a eu 
de la réputation comme auteur de romances dont elle 
composait à la fois les paroles et la musique. Elle a 
longtemps survécu à son mari Gabriel-André, étant 
morte seulement le 17 novembre 1874. 

1 3 avril. — La dernière maréchale de France du 
premier Empire, la duchesse d'Albuféra, à l'âge de 
quatre-vingt-quinze ans. ^Fille d'Anthoine de Saint-Jo- 



— 240 — 

seph, grand industriel, maire de Marseille, et qui fut 
créé baron par Louis XVI, en 1786, elle épousa le ma- 
réchal Suchet en 1808. Sa mère était l'aînée des demoi- 
selles Clary; elle se trouva donc devenir la nièce de 
Joseph Bonaparte, qui fut roi de Naples et d'Espagne, 
et de Bernadotte qui fut roi de Suède : tous deux 
avaient épousé les deux soeurs de sa mère. Elle perdit 
son mari, le maréchal Suchet, en 1826; elle fut donc 
veuve pendant cinquante-huit ans. Son fils, le duc 
Louis-Napoléon d'Albuféra , ancien député, est mort 
le 22 juillet 1877. Sa fille a épousé le comte Matthieu 
de la Redorie. 

14 avril. — Le député Reyneau, de Saône-et-Loire. 
Ancien avocat à Paris, il avait été élu à la Chambre en 
1877, et appartenait à l'extrême gauche. Il avait cin- 
quante-trois ans. 

14 avril. — Adolphe de Leuven, de son vrai nom 
comte de Ribbing, fils de l'un des assassins de Gus- 
tave III, en 1792. C'était le plus ancien et le meilleur 
ami d'Alex. Dumas père. Cette affection s'était reportée 
sur son fils, qui conduisait so,n deuil, et qui est son 
exécuteur testamentaire. M. de Leuven a collaboré à 
beaucoup de vaudevilles; mais c'est surtout comme 
librettiste d'opéras-comiques qu'il est connu. Il était 
passé maître en ce genre. Il a aussi dirigé pendant plu- 
sieurs années le théâtre de l'Opéra-Comique. Il avait 
épousé la fille du librettiste de Planard, et il est mort 



— 244 — 

à l'âge de quatre-vingt-quatre ans , ne laissant aucune 
famille. 

14 avril. — Mine Angélique Arnaud, membre de la 
Société pour l'amélioration du sort des femmes, et au- 
teur de nombreux ouvrages, des romans, des œuvres 
philosophiques et même politiques. 

1 5 avril. — Pierre-Auguste Houdin , le réformateur, 
avec le docteur Blanchet, de l'enseignement des sourds- 
muets, dont la méthode longtemps méconnue a obtenu 
depuis tant et de si miraculeux résultats. 

16 avril. — Le compositeur Charles Vervoitte, âgé 
de soixante-cinq ans. Inspecteur général des maîtrises 
et écoles normales pour le chant, Vervoitte s'était exclu- 
sivement adonné à l'étude et à l'enseignement de la 
musique religieuse. 

19 avril. — Mnie Scribe, veuve du célèbre auteur 
dramatique de ce nom. Elle avait entrepris la réédition 
complète des œuvres de son mari, chez Dentu. Plus 
de cinquante volumes de cette édition nouvelle, encore 
inachevée, ont déjà paru. Il est à souhaiter que l'exé- 
cuteur testamentaire de M^^ Scribe ait reçu pour mis- 
sion de mener à bonne fin cette importante publication. 
M«ie Scribe avait soixante-seize ans. 

19 avril. — Léonce Guyot-Montpayroux, ancien dé- 
puté de la Haute-Loire. Atteint d'une maladie mentale 
en 1877, il dut être enfermé dans la maison de santé 



— 245 — 

du docteur Luys, à Ivry, et c'est là qu'il est mort, âgé 
de quarante-cinq ans seulement. 

— Enfin, il est mort à Londres , dans la dernière 
quinzaine, mais sans que nous sachions la date précise 
de leur décès, deux des auteurs dramatiques les plus 
connus actuellement en Angleterre : 

Charles Reade, qui était plutôt un adaptateur qu'un 
auteur original. C'est lui qui a transporté sur la scène 
anglaise V Assommoir^ drame de l'Ambigu, tiré du roman 
de Zola, et dont les représentations lui rapportèrent plus 
de 200,000 francs de bénéfice. Il avait soixante-dix 
ans. 

Henry Taylor, auteur de nombreuses comédies dans 
le genre du Palais-Royal ou des Variétés, et aussi de 
parodies et charges, de tableaux vivants, pantomi- 
mes, etc. L'une de ces pièces OurBoys (Nos Garçons) a 
été jouée près de deux mille fois. Ajoutons que les pièces 
de Taylor paraîtraient en France un peu lourdes et inco- 
lores. 



Varia.— Mademoiselle Georges. — M. Régnier, l'ancien 
et illustre sociétaire de la Comédie-Française, vient de 
publier dans le Temps, sous le titre de J. Boutet de 
Monvel^ sociétaire de la Comédie-Française, membre de 
l'Institut (ses prédécesseurs,— ses disciples), une inté- 
ressante étude, et des plus développées, sur la décla- 



— 24C — 

mation dramatique. Cette étude contient un grand 
nombre d'anecdotes et de portraits. Voici le portrait de 
Mlle Georges Weymer, à la fois tragédienne et drama- 
turge, et que M. Régnier nous semble traiter un peu 
sévèrement : 

i< Mlle Georges a eu le bonheur de voir sa renommée 
défendue par Victor Hugo et par Alexandre Dumas, 
qui, dans leurs Mémoires ou dans certaines de leurs 
préfaces, ont témoigné de leur reconnaissance pour 
Tappui que son talent leur avait donné aux premiers 
temps du romantisme. J'oserai dire cependant que ce 
talent, des plus contestés quand il se produisit à ses dé- 
buts, m'a toujours paru bien surfait quand on le disait 
à son apogée. La tête de Mlle Georges était magnifi- 
quement tragique, et son prodigieux embonpoint n'avait 
pu lui enlever ni la noblesse ni la fierté; mais elle 
gâtait ces qualités naturelles par de violentes vociféra- 
tions, et sa diction emphatique ou familière, précipitée 
ou chantante, s'écartait assurément du style ferme et 
sévère de l'artiste éminente qui avait été son maître, 
de Mlle Raucourt, qui, au commencement de ce siècle, 
avait su se faire une place si haute entre Monvel et 
Talma. » 

Homard à la Coppée. La récente élection de 
Coppée à l'Académie française a remis en circulation 
le joli pastiche suivant, qui parut autrefois sous le titre 



- 247 - 

de Homard à la Coppée^ et qui fut alors attribué à 
Monselet. 

C'était un tout petit homard de Batignolle. 
Nous l'avions aciieté trois francs place Bréda; 
En vain, pour le payer moins cher, on marchanda. 
Le fruitier, cœur loyal, n'avait qu'une parole. 

Nous portions le cabas tous deux à tour de rôle. 
Comme nous arrivions aux remparts, Amanda 
Entra dans un débit de vin et demanda 
Deux setiers. — Le soleil dorait sa tête folle I 

Puis ce furent des cris, des rires enfantins. 
Nous avions une allure étrange de pantins 
Mangeant du crustacé de façon coutumière. 

Nous revînmes le soir peu nourris, mais joyeux. 
Et d'un petit homard nous fîmes trois heureux, 
Car elle avait gardé les pattes pour sa mère! 

Un Menu exotique. — Pour le trentième anniversaire 
de sa fondation, la Société d'acclimatation va donner le 
3 mai son banquet annuel, dont le menu sera des plus 
curieux. Aussi croyons-nous devoir le reproduire ici. 

Potages 
Consommé d'yak de Chine, igname purée de Murcie 

Hors-d'œuvrc 

Bouchées de caribichi de la Réunion, chou palmiste, 

solomillo d'Estramadure 

Reltvés 

Saumon de Californie, quartier de cerf Wapiti 



— 248 — 

Entrées 

Porc siamois sauce indienne, civet de kanguroo à la française 

Rôtis 

Faisan vénéré, pécari sauce venaison, casoar entier 

Salades 

Laitue frisée de Californie, courgelle d'Italie 

Légumes 

Purée de soya, patates d'Algérie 

Entremets 

Nèfles du Japon, croûtes à l'ananas 

Desserts 

Litchis de Chine, goyaves, etc. 

Café 

' du Pérou 

Liqueurs 

d'Eucalyptus 

Ce sera tout de même original de se trouver ainsi 
l'estomac transporté à l'autre bout du monde. 



LÉS MOTS DE LA QUINZAINE 

A la dernière séance de l'Académie, au fur et à 
mesure que les immortels membres du bureau entrent 
dans rhémicycle, un monsieur les désigne nominative- 
ment à une dame. 

« Qu'onl-ils donc de brodé sur leurs habits? demande 
la dame. 

— Des pavots ! » répond le monsieur. 

[Annales politiques.) 



— 249 ~ 

Un peintre fait le portrait d'un de ses plus féroces 
créanciers, Usurier intraitable, qui l'exploite depuis long- 
temps : 

« Dites-moi, demande le juif, où dois-je mettre mes 
mains pour que ma pose soit naturelle ? Dans mes poches ? 

— Non!... dans les miennes. » [Clairon.) 



Entre propriétaires, d'après le Figaro : 

« C'est égal , c'est bien dur de faire poursuivre un 
petit locataire parce qu'il ne peut pas payer. 

— Vous avez raison, moi, je me contente de garder 
les meubles. » 

Une jeune bonne très éveillée, à sa sortie de chez une 
petite dame, entre au service d'une femme honnête, qui 
lui dit le lendemain de son arrivée : « Tenez^ Justine, 
voici des jupons, des bonnets, des dentelles ; commen- 
cez par laver tout ça. » 

Justine fait un paquet du linge — et disparaît. Elle 
revient au bout d'une heure et pose en rentrant trois 
louis sur la table II!" ( France.) 

Dans un salon du faubourg Saint-Germain : 

« Cette serre est vraiment magnifique, dit une blonde 

grasse... Il paraît que la comtesse y passe la plus grande 

partie de la journée. 



— 25o — 

— Ah ! la pauvre femm e ! . . . s'écrie une forte brune. . . 
C'est donc pour cela qu'elle a tant mûri dans ces der- 
nières années !... )> (G/7 Blas.) 



Un jeune gommeux vient demander l'adresse de la 
petite Irma à la concierge d'un petit théâtre. 

« Mlle Irma est à la campagne, lui répond la con- 
cierge de son ton le plus gracieux. Il est donc inutile 
que je vous donne son adresse; mais, si vous voulez, je 
vous donnerai celle de ma nièce ! » 



Il y a quelques jours, le vicomte de X..., très ému, 
accourait auprès de sa femme pour l'informer que son 
ami de Z... venait d'être tué en duel par l'amant de 
son épouse légitime. 

« Je t'en supplie, s'écrie aussitôt M""'^ de X..., prends 
bien vile des leçons d'escrime. » [Événement,) 



Un gêneur à un directeur quelconque : 

(( Monsieur, vous seriez mille fois aimable de m'ac- 
corder une seconde. 

— Je vous en accorde le double », fait l'autre gra- 
cieusement, mais en tirant sa montre. 

(Événement.) 



— 2DI — 

VARIÉTÉS 

COMMENT SE FAIT UNE PIÈCE DE THÉÂTRE 

{Suite. — Voir le précédent numéro.) 

LETTRE DE M. LEGOUVÉ 

Vous me demandez comment se fait une pièce de 
théâtre. >, ■ 

En commençant par la fin... 

Tout autre est le roman. 

Je pourrais vous citer de bien illustres romanciers qui 
se sont mis souvent en campagne sans savoir où ils 
allaient. 

Walter Scott, le grand Walter Scott, s'asseyait le ma- 
tin à sa table de travail, prenait un cahier de papier et 
y écrivait : Chapitre premier^ ne connaissant autre chose 
de son roman que le premier chapitre. Il posait ses per- 
sonnages, il indiquait la situation; puis situation et per- 
sonnages se liraient d'affaire comme ils pouvaient: 
c'était à eux de se créer eux-mêmes par la logique des 
faits et des caractères. 

Eugène Sue m'a souvent dit qu'il lui était impossible 
de faire un plan. Cela le glaçait; son imagination avait 



— 252 — 

besoin de Pimprévu ; pour surprendre le public, il fallait 
qu'il fût surpris lui-même. Il lui est arrivé plus d'une 
fois de jeter, à la fin d'un feuilleton, les personnages 
dans une position inextricable dont lui-même ne savait 
pas l'issue. 

George Sand commençait souvent un roman sur la foi 
d'une phrase, d'une pensée, d'une page, d'un paysage. 
Ce n'était pas elle qui conduisait sa plume; c'était sa 
plume qui la conduisait. Elle débutait avec l'idée de faire 
un volume, elle en faisait dix. Elle voulait en faire dix, 
elle en faisait un. Elle rêvait un dénouement heureux et 
aboutissait à un suicide... 

Mais jamais ni Scribe, ni Dumas père, ni Dumas fils, 
ni Augier, ni Labiche, ni Sardou, n'ont écrit : Scène pre- 
mière, sans savoir ce qu'ils mettraient à la dernière. Un 
point de départ n'est pour eux qu'un point d'interroga- 
tion. Où nous mèneras-tu? lui disent-ils, et ils ne l'ac- 
ceptent que s'il les conduit à un point final ou à un point 
central qui détermine toutes les étapes de la route, y 
compris la première. 

Le roman est un voyage en voiturin. On fait des haltes, 
on couche en route, on descend pour regarder un paysage, 
on se détourne pour déjeuner à un joli endroit. Qu'im- 
porte au voyageur? Il n'est pas pressé; l'affaire pour lui 
n'est pas d'arriver, mais de s'amuser en flânant; le vrai 
but, c'est le chemin. 

Une pièce de théâtre est un voyage en chemin de fer 



— 253 - 

par le train rapide. Douze lieues à l'heure et, de temps 
en temps, dix minutes d'arrêt pour les entr'actes; et, si 
la locomotive cesse de siffler, il la siffle. 

Ce qui n'empêche pas qu'il y a des chefs-d'œuvre 
dramatiques qui ne vont pas si vite et qu'il y a eu un 
auteur qui avait vraiment du talent, Molière, qui a sou- 
vent fait des dénouements à la grâce de Dieu. Seulement, 
ajoutons que, pour se faire pardonner le cinquième acte 
de Tartuffe, il faut avoir fait les quatre premiers. 



LETTRE DE CAMILLE DOUCET 

Je ne suis plus de ce monde et je vous le prouverais 
trop si je m'avisais de vous répondre sérieusement par 
quelque vieille théorie que démentirait la pratique. Déjà 
vous vous êtes adressé aux plus compétents de nos con- 
frères, et trois au moins d'entre eux ont pu se borner à 
vous répondre : Pour faire une bonne comédie, faites 
comme moi ! 

Faites comme eux ! 

« Employez ce remède pendant qu'il guérit », disait 
un savant docteur. 

La mode avant tout ! Pour les lettres et pour les arts, 
il y a des courants irrésistibles : leur codex change tous 
les vingt ans. 

Aujourd'hui le Misanthrope risquerait fort d'être refusé. 



2D4 — 



Le jouât-on par hasard pour la première fois, qu'il ob- 
tiendrait à peine un succès d'estime. 

Le caissier aux abois demanderait bien vite qu'on en ; 
revînt à l'Ami Fritz.. 



LETTRE DE GONDINET 

Mon cher ami, 

Quelle est ma façon de travailler? Elle est déplorable; 
ne la conseillez à personne. Quand il me vient une idée 
de pièce, je ne me demande jamais s'il serait possible 
d'en faire un chef-d'œuvre; je me demande si le sujet 
sera amusant à traiter. Un peu d'agrément dans cette vie 
me tente beaucoup plus qu'un buste, même en marbre, 
pour plus tard. On n'arrive à rien avec de pareils senti- | 
ments. 

J'ai, de plus, le défaut, capital chez un homme de 
théâtre, de ne pas pouvoir me fourrer dans la cervelle que 
le public s'intéressera au mariage d'Arthur et de Colombe ; 
— et cependant tout est là ! Il est indispensable de sup- 
poser le public un peu naïf et de l'être soi-même. 

Je le serais volontiers, mais je ne veux pas admettre 
que les autres le soient. 

Je me suis longtemps imaginé que les détails, s'ils 
sont ingénieux, doivent plaire au public autant qu'une 
intrigue dont on a généralement le mot à la première 



— 255 — 

scène. Je me trompais absolument, et j'en ai pâti plus 
d'une fois. Mais on ne se corrige pas à mon âge. Quand 
j'ai fait le plan, je n'ai plus envie de faire la pièce. Vous 
voyez que je suis un collaborateur détestable. Dites-le si 
vous parlez de moi; mais ne me donnez pas comme 
modèle. 



LETTRE DE TH. DE BANVILLE 

Mon cher ami, 

Comme toutes les questions, la question du théâtre est 
infiniment plus simple qu'on ne se l'imagine. Toute la 
poétique, toute la critique dramatique tient dans cette 
admirable parole d'Adolphe d'Ennery : « Il n'est pas 
très malaisé de réussir au théâtre; mais il est extrême- 
ment difficile d'y réussir avec une belle œuvre. ;> 

Pour y voir clair, il faut poser deux questions qui 
n'ont aucun rapport entre elles : 

i*' Comment faut-il s'y prendre pour composer un 
ouvrage dramatique qui réussisse et fasse de l'argent? 

2" Comment faut-il s'y prendre pour composer une 
œuvre dramatique qui soit belle et qui ait des chances 
d'être durable? 

Réponse au premier point. — On n'en sait rien du 
tout; car, si on le savait, tous les théâtres feraient six 
mille francs tous les soirs. Cependant une pièce de 
théâtre a des chances de réussir et de faire de l'argent 



— 2 56 — 

si, lue à un être naïf, elle l'a ému, amusé, fait rire ou 
fait pleurer; si elle trouve des comédiens qui la jouent 
dans son véritable esprit, et si, à la répétition générale, 
le chef de claque n^y a rien vu qui accroche. 

Réponse au second point. — Pour composer une 
œuvre dramatique qui soit belle et durable, ayez du 
génie! Il n'y a pas d'autre procédé. En art, le talent 
n^est rien; le génie seul existe. Un poète de génie a en 
lui tous les poètes passés et futurs, de même que le pre- 
mier homme venu a en lui toute l'humanité passée ou 
future. Un homme de génie créera pour son théâtre une 
forme qui n'ait pas existé avant lui et qui, après lui, ne 
pourra servir à personne. 

Voilà, mon ami, tout ce que je sais, et je crois que 
le reste est chimérique. Ceux qu'on appelle hommes de 
théâtre (c'est-à-dire, en bon français : hommes illettrés 
n'ayant pas étudié ailleurs que sur les planches) ont dé- 
crété qu'on sait le théâtre quand on compose des comé- 
dies selon la formule particulière trouvée par M. Scribe. 
Autant dire que l'humanité a commencé et fini avec 
M. Scribe, que c'est lui qui a mangé la pomme avec Eve 
et qui a écrit la Légende des Siècles, 

Bonne chance et tout à vous. 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338. 




GAZETTE ANECDOTIQUE 



Numéro 9 — i5 mai 1884 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Élections municipales. — Trois Lettres inutiles. — 
Concert Pasdeloup. — Le Salon de peinture. — Théâtres : Théâtre- 
Français, Odéon, théâtre de Versailles, Gaîté, Ambigu, l'Éden, 
Théâtre-Italien. — Tribunaux : Le Conseiller des Fiancés. 

Mots de la quinzaine. — Petite Gazette. — Nécrologie. 

Variétés : Comment se fait une pièce de théâtre. 



La Quinzaine. — Elections municipales. — Trois 
Lettres inutiles. — Jules Pasdeloup, — Les élections 
municipales du dimanche 4 mai, qui ont eu lieu ce 
même jour dans toute la France, ont été la grande 
occupation de cette quinzaine. Comme toujours, elles 
ont aussi été l'occasion d'un grand déploiement de ma- 
nifestations de toutes sortes : réunions publiques et 

I. •— 1884. 17 



— 258 — 

privées, discours, banquets, toasts, et surtout proclama- 
tions, professions de foi et affiches de toutes les dimen- 
sions et de toutes les couleurs ! A propos de ces élections 
municipales, qui ne devraient pas avoir de côté politique, 
chaque candidat a cru devoir proclamer bien haut , au 
contraire, ses préférences en matière de gouvernement, 
et parler, soit par affiches, soit par discours, de toutes 
choses généralement étrangères à la question. Cela est 
devenu tout à fait de mode chez nous ; à propos de rien 
on fait de la politique, on en fait aussi à propos de tout. 
A Paris, il y avait quatre conseillers à nommer par 
arrondissement, et naturellement un grand nombre de 
concurrents pour ces quatre places. Jugez donc quelle 
quantité de discours et d'affiches cela représente pour la 
grande ville tout entière ! quatre-vingts places de conseil- 
lers briguées par un millier de candidats environ. Toutes 
les professions de foi de ces candidats se ressemblent 
d'assez près : les opportunistes disent tous environ la 
même chose; les monarchistes ne varient guère leurs 
programmes; les anarchistes veulent tous la destruction 
de tout 1 et les autonomistes rêvent de gouverner Paris 
comme s'il s'agissait d'une petite bourgade de deux cents 
âmes, par eux-mêmes et pour eux-mêmes! Toutes ces 
professions de foi n'offrent done qu'un médiocre intérêt : 
elles sont, par le fait, monotones et encombrantes. L'une 
d'elles cependant nous paraît devoir être détachée de 
l'ensemble général : il s'agit de la profession de foi du 



— 259 — 

sieur Rodolphe Salis, directeur du Chat noir, et qui re- 
vendique pour Montmartre, — son quartier, — une auto- 
nomie non moins spéciale qu'amusante. Au moins le 
sieur Salis a de l'esprit; sa profession de foi a fourni la 
note gaie au milieu de ce fatras et de ce pathos politico- 
municipal dont on nous rebat les oreilles depuis plus de 
quinze jours. Son auteur ne l'a évidemment publiée qu'à 
l'effet de nous distraire un peu des phrases ronflantes, 
sonores et creuses de ses concurrents, et par reconnais- 
sance nous conserverons sa plaisante boutade à l'admi- 
ration de la postérité. 

Voici la profession de foi que M. Salis avait fait 
afficher à profusion sur les hauteurs du Moulin de la 
Galette où il posait sa candidature : 

Electeurs, 

Qu'est Montmartre? 

Rien! 

Que doit-il être ? 

Tout! 

Le jour est enfin venu où Montmartre peut et doit reven- 
diquer ses droits d'autonomie contre le restant de Paris. 

En effet, dans sa fréquentation avec ce qu'on est convenu 
d'appeler la capitale, Montmartre n'a rien à gagner que des 
charges et des humiliations. 

Montmartre est assez riche de finances, d'art et d'esprit 
pour vivre de sa vie propre. 
Electeurs ! 

Il n'y a pas d'erreur I 



— 200 — 

Montmartre mérite d'être mieux qu'un arrondissement. 

Il doit être une cité libre etfière. 

Aussi notre programme sera-t-il court et simple : 

i^ La séparation de Montmartre et de l'Etat; 

2° La nomination par les Montmartrois d'un conseil muni- 
cipal et d'un maire de la cité nouvelle; 

L'abolition de l'octroi pour l'arrondissement et le remplace- 
ment de cette taxe vexatoire par un impôt sur la loterie, réor- 
ganisée sous la régie de Montmartre, qui permettrait à notre 
quartier de subvenir à ses besoins et d'aider les dix-neuf ar- 
rondissements mercantiles ou misérables de Paris. 

Electeurs! 

Ce programme sera défendu avec une énergie farouche. — 
Je suis de ceux qui meurent plutôt que de se rendre. 

Si je descends dans l'arène, vous jugerez si ma devise : 
« Sérieux quand même », est justifiée. 

Electeurs, pas d'abstention. La postérité nous attend. 

Vive Montmartre! 

Rodolphe Salis. 

Mais les électeurs de Montmartre ne désirent pas, 
paraît-il, leur autonomie aussi instamment que M. Salis 
la leur souhaite. En effet, sur cinq mille quatre cent 
vingt-quatre électeurs qui ont voté dans la section 
où se présentait cet autonomiste forcené, sa candidature 
et les idées qu'elle représentait n'ont pu réunir que le 
chiffre dérisoire de quatre-vingt-deux voix. 

— Les journaux ont publié, dans cette quinzaine, 
trois lettres qui ont fait un certain bruit et que nous 
mentionnons ici à titre de curiosité. 



— 26l - 

La première en date est de M. Parodi, Tauteur du 
drame Rome vaincue^ que la Comédie-Française a repré- 
senté jadis avec assez de succès. M. Parodi est l'ami de 
M, Mounet-Sully, et, sous son patronage, il présenta, 
il y a quelques jours, à la Comédie-Française, un second 
drame, La Jeunesse de François /er, que le brillant socié- 
taire tint à lire lui-même pour le faire mieux valoir de- 
vant le comité. Mais, malgré le grand talent de lecteur 
dont fit preuve Mounet-Sully, le comité se montra rebelle 
et refusa net le drame de M. Parodi (22 avril). Le même 
jour M. Parodi crut devoir exhaler ses sentiments de 
déception et même de colère dans la lettre suivante, 
adressée à divers directeurs de journaux : 

Paris, 22 avril 1884. 



Monsieur et cher confrère, 

Vous m'avez fait l'honneur d'annoncer, il y a une dizaine 
de jours, que je devais lire au Théâtre-Français un drame 
historique en cinq actes et en vers. 

Ce drame a été lu aujourd'hui, et merveilleusement lu, par 
mon ami M. Mounet-Sully, mais le comité de lecture, qui 
n'était pas en veine d'indulgence, l'a refusé à l'unanimité. 

Sans mettre en doute ni la bienveillance, ni l'équité, ni 
l'intelligence de mes juges, j'ai la conviction de leur avoir 
présenté un ouvrage qui, quoique sans doute inférieur aux 
chefs-d'œuvre de leur répertoire, ne l'est peut-être pas à la 
plupart des pièces qu'ils ont accueillies depuis cinq ou six ans. 



202 

Je vais donc publier la Jeunesse de François I^^; la critique 
indépendante jugera entre les illustres comédiens et un humble 
écrivain, sincèrement épris de l'art et dédaigneux de la rou- 
tine. 

Veuillez agréer, cher Monsieur, mes sentiments de bonne 
confraternité. 

Alexandre Parodi. 



Cette lettre n'a eu, ni dans le fond, ni dans la forme, 
l'approbation de personne. M. Parodi a du talent, beau- 
coup de talent même, mais il n'est pas le premier écri- 
vain de valeur que repousse la Comédie-Française. Son 
premier drame a eu le bonheur d'être accueilli d'emblée ; 
il nous semble que M. Parodi oublie bien vite la recon- 
naissance qu'il doit encore à la Comédie-Française pour 
ce galant procédé. D'autres auteurs de plus de talent et 
de notoriété que M. Parodi, — Emile Augier et Pon- 
sard, pour ne nommer que ces deux-là, — ont, eux 
aussi^ subi le même ostracisme. Qu'ont-ils fait? Ils ne 
se sont pas plaints bruyamment , n'ont eu recours à 
aucune mise en scène épistolaire, et s'en sont allés tout 
bonnement faire jouer leurs pièces refusées à rodéon,où 
elles ont eu un si grand succès que la Comédie-Fran- 
çaise a dû plus tard leur demander de les lui rendre! Que 
M. Parodi prenne donc le grand public pour juge. 
M. de La Rounat accueillera sans doute son drame, au- 
quel nous souhaitons le vif succès que son auteur am- 
bitionne. Cela vaudra beaucoup mieux qu'une plainte 



— 263 — 

stérile, dans tous les cas inutile, et peut-êtrp même 
maladroite '. 

— La deuxième lettre est de M. Leconte de Lisle, 
l'auteur des Poèmes tragiques que vient de publier à 
nouveau Alph. Lemerre dans une très belle édition. A 
ce propos, le Temps, rendant compte du livre, donnait 
sur l'origine du nom même du poète le détail suivant : 

« On lui a aussi très sottement cherché chicane sur 
son nom. La vérité est qu'il s'appelle tout simplement 
Leconte, mais qu'étant né à Tile Bourbon il a cru que 
pour se distinguer de tant d'autres Leconte, qui n'écri- 
vent pas, il pouvait sans aucun inconvénient s'appeler 
Leconte de Lisle. A un mauvais plaisant qui lui rappelait 
un jour les vers célèbres : 

Fit creuser à l'entour un grand fossé bourbeux , . 

Et de monsieur de Lisle en prit le nom pompeux, [ 

il répondit avec beaucoup de présence d'esprit : « Re- 



I. M. Parodi vient de publier son drame qu'il dédie à Victor 
Hugo. Le grand poète lui a adressé en remerciement une de ces 
lettres courtes et bien senties qui sont dans ses habitudes : 

A M. Alexandre Parodi. 

3 mai. 
« C'est une maîtresse oeuvre que vous m'envoyez; donnez-moi la 
joie de serrer la main qui a écrit ces belles et nobles pages !... 

a Victor Hugo. » 
-Voilà, si le poète est sincère, de quoi consoler M. Parodi de sa 
mésaventure! 



— 264 — 

connaissez, Monsieur, que, pour moi, le fossé était tout 
fait! » 

Mais M. Leconte de Lisle_, tout détaché qu'il doive 
être, en sa qualité de poète, des puériles vanités de ce 
monde, est chatouilleux, paraît-il, à l'endroit de ses ori- 
gines. Aussi écrivit-il aussitôt au Temps le petit billet 
que voici, et que le Temps a inséré purement et simple- 
ment sans commentaires : 

Paris, 29 avril 1884. 

Monsieur le rédacteur, 

Je lis, dans un article du TempSj que je ne signe pas de 
mon vrai nom. 

J'ai l'honneur de vous informer que je possède tous les 
papiers de famille qui me donnent le droit qui m'est contesté. 
Mon père, mon aïeul, mon bisaïeul, etc., se nommaient 
Leconte de Lisle; mais je ne me crois pas obligé de soumettre 
ces preuves incontestables à ceux qui en douteraient. Les ar- 
chives du ministère de la marine et des colonies et de la 
grande chancellerie de la Légion d'honneur répondront pour 
moi à qui voudra les interroger. 

Je suis, d'ailleurs, de ceux qui savent se faire un nom et 
qui ne le;- fabriquent pas. 

Agréez, etc. 

Leconte de Lisle. 

Cette lettre irritée et la phrase « superbe » qui la 
termine n'ont pas trouvé grâce devant tout le monde. 
Dans le siècle où nous vivons, une quantité de gens 



— 265 — 

très honorables, quelques-uns même illustres, ont dû 
leur notoriété ou leur illustration à des travaux qui n'ont 
été publiés que sous un nom qui n'était pas le leur. Il 
nous semble que Jules Simon, que George Sand et 
bien d'autres ont su se faire un grand nom littéraire 
tout en le fabriquant eux-mêmes. En somme, que l'au- 
teur des Poèmes tragiques s'appelle Leconte tout court, 
ou Leconte de Lisle, avec particule, peu nous importe ! 
Il a du talent, beaucoup de talent, et c'est tout ce 
qu'on lui demande. Ce qui revient à dire que, selon 
nous, la lettre de Leconte de Lisle — comme celle de 
Parodi — était inutile. 

— Bien inutile aussi la lettre suivante d'une certaine 
princesse dont nous avons parlé jadis ici même, et qui 
avait débuté, comme cantatrice, sur la scène du café- 
concert de la Scala! On se souvient de l'insuccès, à la 
fois triste et comique, qui accueillit ces débuts auxquels 
une partie de la haute gomme parisienne s'était donné 
rendtz-vous. Il paraît que cet insuccès n'a point calmé 
les ardeurs lyriques de la grande dame, car voici la 
lettre qu'elle vient d'écrire aux journaux : 



Paris, 30 avril il 



Monsieur le rédacteur, 



J'ai l'honneur de vous faire part que mon beau-frère, le 
comte Potocki, ayant depuis quatre mois travaillé sans relâche 
à la ruine de ma carrière théâtrale^ tant à l'étranger qu'en 



— 266 — 

province, je viens me remettre sous la protection de la presse 
française, confiante qu'à Paris assez d'honnêtes gens m'aide- 
ront à gagner ma vie au théâtre, quelle que soit l'idée qu'on 
se fasse de mon titre, qui à lui seul ne suffit pas à me faire 
vivre et à élever mes enfants. 

Dans le procès que j'intente à M. le comte Potocki, j'espère 
également avoir votre appui- 

Veuillez recevoir, Monsieur le rédacteur en chef, mes salu- 
tations distinguées. 

Maria-Gaetana Pignatelli, 
Princesse de Cerchiara, 
Artiste, 5, rue Lafayette. 

Pourquoi la famille Potocki, qu'on dit prodigieusement 
riche, ne ferait-elle pas une rente quelconque à cette in- 
fortunée Princesse, qui serait peut-être ainsi guérie du 
coup de son intempestive hystérie musicale, et qui ces- 
serait, par suite, de compromettre sur des scènes ridi- 
cules le nom illustre qu'il est regrettable de lui voir 
ainsi porter? 

— Les concerts Pasdeloup ont vécu, L'éminent chef 
d'orchestre et vulgarisateur de musique classique 
cesse une lutte désormais impossible à soutenir pour 
lui. Il aura le mérite éternel d'avoir été l'initiateur de 
ces concerts classiques du dimanche, qui ont, pendant 
tant d'années, depuis 1861, attiré au Cirque d'hiver 
toute la société parisienne, et surtout les bourgeois et le 
peuple, d'où leur titre si admirablement justifié de 
Concerts Populaires, Tant qu'elle n'eut pas de concur- 



— 267 — 

rence, l'entreprise de M. Pasdeloup prospéra dune 
manière constante; mais depuis, Colonne, Lamoureux, 
Broustet, donnèrent à leur tour au Châtelet, à la salle 
du Château-d'Eau, au Cirque d'été des concerts du 
même genre dont les programmes étaient souvent 
identiques, et qui attirèrent à eux une bonne partie de 
la clientèle de M. Pasdeloup. C'était trop, en effet, de 
quatre concerts classiques à la fois, et se donnant dans 
la même journée. Broustet succomba d'abord ; Pasde- 
loup disparaît aujourd'hui; il ne reste plus sur la brèche 
que Colonne et Lamoureux, qui recueilleront les épaves 
de leurs deux concurrents disparus. 

Le Salon de peinture. — L'ouverture du Salon 
annuel de peinture, l'un des grands événements de la 
quinzaine, a été, comme d'habitude, précédée de cette 
fameuse journée du vernissage dans laquelle il est de 
plus en plus de mode de venir se faire écraser, et dont 
le résultat le plus clair est quelques billets de mille francs 
en moins dans la caisse de la Société des Artistes et 
une bonne couche de poussière en plus sur les tableaux 
nouvellement vernis. Jamais on n'y avait vu foule pa- 
reille : quiconque se respecte veut aujourd'hui avoir été 
vu dans cette réunion soi-disant privilégiée où il entre 
environ quarante mille personnes ; les femmes surtout 
sont dévorées du désir d'y venir montrer leurs premières 
toilettes printanières, ce qui d'ailleurs donne à ce grouil- 



— 268 — 

lement humain un aspect gai et chatoyant qui a bien 
son charme. 

Nous ne pensons pas que depuis longtemps le Salon 
ait été aussi faible que cette année. A côté d'œuvres de 
mérite, telles qu'on doit les attendre des noms qui les 
ont signées, c'est un déluge de morceaux de toile peinte 
dont l'aspect écœurant a bientôt fait de fatiguer la vue. 
Tous les jours s'accentue davantage la tendance à l'art 
sans charme, à la peinture sans relief et sans plan. C'est 
une lèpre qui s'étend sur les jeunes, et dont tous les 
anciens n'arrivent pas à se garer : témoin, entre autres, 
M. John-Lewis Brown, qui, après avoir fait ces jolies 
cavalcades, si brillantes et si parisiennes, dont tout 
amateur veut avoir dans sa galerie au moins un spéci- 
men, en arrive à donner des toiles sur lesquelles il 
semble qu'il se soit plu à passer un chiffon avant de les 
laisser sortir de l'atelier. 

Aussi les peintres de valeur se soucient-ils de moins 
en moins de venir risquer leur réputation dans cette 
foire aux tableaux qui semble organisée pour discré- 
diter à plaisir l'école française. Remercions donc les 
artistes qui veulent bien néanmoins y rester fidèles, et 
qui, comme M. Henner, viennent y apporter de ces 
beaux morceaux de peinture sur lesquels l'œil inquiet et 
ébloui aime à se reposer. La Nymphe de ce maître est 
une œuvre de premier ordre, et nous en dirons autant 
de l'Étude, de M. Fantin-Latour, une toile où l'on 



— 269 — 

trouve au suprême degré la simplicité, le calme et la 
sûreté d'exécution qui font le grand artiste. Un peintre 
qui n'avait pas exposé depuis quelques années, M. Luc- 
Olivier Merson, a donné un petit tableau, le Jugement de 
Pâris^ qui est un véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie pic- 
turale. — Peu d'animaliers cette fois: les bœufs de Van 
Marcke, les chiens de Mélin, sont absents, comme de- 
puis longtemps les moutons de Jacques. — Dans les 
paysages se distinguent le Ptî)'5 chartrairiydQ Ségé, et les 
Bords du Loing, de Pelouse; et dans les marines, Clays 
et Mesdag, deux étrangers, tiennent toujours la corde. 
— La peinture de genre est encore heureuse de compter 
Jules Breton, dont les Communiantes anheni l'attention 
par l'agrément de la composition et le charme du co- 
loris. — Le portrait se maintient à un bon rang, et 
Jules Lefebvre, Chaplin, Cabanel, Carolus Duran, nous 
consolent de l'absence de Bonnat. 

Les grandes toiles se multiplient sans devenir meil- 
leures, et nous ne leur trouvons qu'un avantage : c'est 
qu'occupant beaucoup de place, elles diminuent d'au- 
tant le nombre des tableaux qu'on peut recevoir. Sous 
le titre de Bois sacré cher aux Muses, M. Puvis de Cha- 
vannes a couvert presque tout un côté du grand salon 
de droite de cette peinture morbide où le mépris du 
dessin le dispute au dédain de la couleur. Tout au con- 
traire, M. Bouguereau se retrouve dans V Enfance de 
Bacchus avec son agaçante perfection et cette couleur 



— 270 — 

fade dont il caresse avec un égal succès la figure de 
Vénus et les traits de la Vierge. Le Retour de chasse à 
Vours (époque de l'âge de pierre), de M. Cormon, est 
certainement intéressant; mais c'est trop poussé au 
noir : quand cette toile , destinée au musée préhisto- 
rique de Saint-Germain, sera mise en place et vue à 
distance, nous nous demandons ce que l'œil y pourra 
bien distinguer. Une autre grande toile, qui fait face à 
celle de M. Cormon, est le Massacre de Mâchecoul^ de 
M. François Flameng. Nous n'en aimons pas beaucoup 
la composition, mais nous y constatons avec plaisir un 
véritable progrès de ce jeune artiste, qui semble avoir 
renoncé à la couleur vitreuse de ses précédents ta- 
bleaux. 

La sculpture n'est pas brillante cette année ; mais il 
n'en faut pas être inquiet. C'est un art en progrès évi- 
dent, et les maîtres, qui pour la plupart se sont tenus 
cette fois à l'écart, nous dédommageront certainement 
dans de nouvelles expositions. 

Finissons en demandant à la Société des Artistes, qui 
fait, dit-on, de brillantes affaires, de vouloir bien consa- 
crer quelques sous de plus à son catalogue pour nous 
le donner d'une impression un peu moins impres- 
sionniste. Rien de plus fatigant à consulter que ce vo- 
lume, affreusement imprimé sur un horrible papier, et 
qui, dans certaines pages, est absolument illisible. 



Théâtres. — La Comédie-Française et l'Odéon ont 
célébré solennellement le premier centenaire de la 
comédie de Beaumarchais, la Folle Journée, ou le Ma- 
riage de Figaro, représentée pour la première fois le 
27 avril 1784. Nos deux premiers théâtres littéraires 
ont donné, à cet effet, une représentation très soignée 
de la pièce de Beaumarchais, accompagnée d'un à-pro- 
pos en vers. 

Au Théâtre-Français, l'à-propos était de M. Paul 
Delair et avait M. Coquelin aîné pour interprète. Voici 
le passage dans lequel le poète esquisse à grands traits 
le caractère spécial de cette première représentation : 

Je le vois, 

Ce monde orageux, tendre et poudré d'autrefois, 

A qui je vins perfide, en criant : Peccadille! 

Chanter la meurtrière et folle séguedille, 

Qui voulait dire au fond : « Mon père, il faut mourir ! » 

Je le vois, foule ardente et bruyante, accourir 

A la pièce quatre ans vantée... et défendue; 

Je vois le coudoiement terrible, la cohue, 

Et la garde forcée, et la grille en morceaux, 

Des courroux, des couplets et des entrains d'assauts, 

Et tout à coup, voici, dans la salle où vous êtes, 

Les hommes qui vivaient alors, houle de têtes, 

Rires vermeils, lueur des fronts, éclair des yeux, 

Et, mêlés aux bourgeois, les hautains cordons bleus 

Jetant l'impertinence et la rodomontade; 

Le bon gros jeune roi qui règne par boutade, 

Et la reine et sa cour, la grâce avec l'orgueil, 

Les Polignac, Julie et Diane; Vaudreuil 



— 272 — 

Et Besenval ; près d'eux cet enchanteur Galonné, 

Qui rit du déficit, spectre qui le talonne, 

Et fait sous ses jetés-battus jaillir de l'or; 

A côté La Fayette, au juvénile essor, 

Beau, naïf, à la mode ; en bas, dans une loge, 

L'auteur qui, figurant en un martyrologe 

De ceux qu'on siffle, a pris, après souper, le soin 

D'amener deux abbés qui puissent au besoin 

L'administrer. Ailleurs, étonnant le profane, 

Le Sphinx, Cagliostro, citant Aristophane 

Qu'il a connu ; Cazotte, autre diable; et moins beau- 

Mais superbe, entouré de femmes, Mirabeau. 

Tous sont là, robe, épée, église, fous et sages, 

Epanouissement infini de visages 1 

Car ils sont gais!.,. 

Il y aurait bien des inexactitudes de détail à signaler 
dans ce rapide tableau. Le passage entre autres : 

Voici, dans la salle où vous êtes... 

dit le contraire de la vérité. La Comédie-Française 
n'occupait pas la salle de la rue de Richelieu en 1784. 
Mais c'est là une licence de poète... en quête d'une 
rime qui ne venait pas ! Ni le roi ni la reine n'assis- 
taient à la première représentation, et ainsi du reste!... 
— A l'Odéon, Tà-propos était de M. Emile Moreau, et 
c'est M. Porel qui l'a récité. Voici sa variante sur cette 
première représentation si bruyamment célèbre : 

Un ! deux ! trois ! ... la toile se lève : 
Et, devant ce public glacé, 



— 273 — 

La pièce a déjà commencé, 
pt voilà déjà que, sans trêve. 
Dans le silence et la stupeur. 
Comme un bruit de vitres brisées, 
Les mots jaillissent par fusées, 
Et que l'auditoire prend peur. 

Toujours, à travers les surprises, 
Les contretemps, les quiproquos, 
Toujours, redoublé par l'écho, 
De la rampe montant aux frises; 
Toujours à travers le zonzon 
De guitare ou de mandoline. 
Sur les lèvres de Marceline 
Et sur les lèvres de Suzon; 

Toujours, de Fanchette à Pédrille, 
Et du comte au page d'enfer, 
Toujours le rire tinte clair; 
Aux chansons il mêle son trille; 
D'abord rire de franc luron, 
Il éclate à pleine volée; 
Et la pièce devient mêlée, 
Et le rire devient clairon. 

Beaucoup de journaux ont raconté par le menu 
l'histoire de cette première représentation, qui est trop 
connue pour que nous la résumions ici. Mais plusieurs 
de ces journaux ont cru devoir emprunter textuellement 
leurs détails, et sans la citer, à l'étude qui précède la 
réimpression du Mariage de Figaro dans la grande édi- 
tion que feu mon ami Marescot et moi avons donnée à 

18 



— 274 — 

la Librairie des Bibliophiles. Nous croyons donc pou- 
voir renvoyer le lecteur à cette étude qui ne comprend 
pas moins de 90 pages in-8° et qui renferme tous les 
documents et renseignements possibles sur la célèbre 
pièce de Beaumarchais. 

— Mlle Marie Colombier, comédienne d'aventure et 
de hasard, à qui nous devons l'immortel livre Sarah 
Barnum, vient de nous donner un drame de sa façon 
sur le théâtre de Versailles. Cela s'appelle Bianca. Tout 
le Paris des grandes premières avait été convoqué à 
cette représentation, en vue de laquelle Mlle Colombier 
avait frété un train spécial pour ramener ses invités. 
Aussi y avait-il foule_, et même encombrement. Le 
drame de M^e Colombier, qui rappelle beaucoup de 
pièces du genre d'Odette^ de la Fiammina, du Fils de 
Coralie, n'a pas eu précisément le succès que son au- 
teur en attendait. On a ri plus qu'on n'a pleuré, au 
grand désespoir de Mlle Colombier qui versait de vraies 
larmes sur la scène, tandis que dans la salle le public 
se livrait aux lazzis et aux bons mots les moins en 
situation ! 

— La Gaîté s'est transformée en théâtre d'opérettes 
et de féeries ; le drame en est proscrit pour le moment. 
Le directeur, M. Debruyère, a repris, pour le rem- 
placer, une pièce qui lui avait déjà rapporté jadis beau- 
coup d'argent au théâtre Beaumarchais, le Droit du 
Seigneur, opérette de MM. Burani et Boucheron, mu- 



— 275 — 

sique de Léon Vasseur. Les deux meilleurs interprètes 
actuels de la pièce sont M. Montrouge et sa femme, 
M"^e Macé-Montrouge, qui ont chanté autrefois, il y a 
plus de vingt ans, mais qui déchantent aujourd'hui. Ils 
ont beaucoup amusé quand même, et, en somme, c'est 
tout ce qu'on leur demandait. 

— L'Ambigu change de directeur : M. Rochard, 
l'ancien et heureux directeur du Châtelet, remplacera 
M. Simon le 1" septembre. En attendant, M. Simon 
vient de nous donner un drame historique nouveau de 
MM. Blondeau et Jonathan, Carnot, qui ne nous sem- 
ble pas devoir faire long feu. C'est M. Taillade qui joue 
Carnot, où il est bien solennel. En revanche, MM. Gra- 
vier, Courtes et M^^ Marie Kolb ont des rôles moins 
ambitieux et plus gais, ce qui sauvera peut-être la pièce 
d'une mort immédiate. 

— Le théâtre de l'Eden change également de direc- 
teur, et il modifiera aussi le genre de son spectacle. 
On n'y jouera plus exclusivement des ballets; on y 
donnera surtout des féeries, des opérettes et des vaude- 
villes. C'est M. Paul Clèves, ancien acteur et directeur 
de la Porte-Saint-Martin, qui prendra, à dater du 
ler juin, la direction de la nouvelle entreprise. 

— Le Théâtre-Italien, dont la saison n'aura plus 
que quelques jours de durée, veut la terminer par des 
coups d'éclat. Il vient d'engager pour Un Ballo in mas-, 
cher a M^ie Tetrasini, un soprano dramatique, doué, 



— 276 — 

dit-on, d'une voix superbe, et pour // Barbier e le cé- 
lèbre ténor Stagno, qui vient demander à Paris la con- 
sécration des immenses succès qu'il a obtenus en An- 
gleterre, en Espagne, en Italie^ en Amérique, un peu 
partout. Il doit recevoir 24,000 francs pour six repré- 
tations. 

Tribunaux. — Le Conseiller des Fiancés , tel est 
le sous-titre d'un journal spécial, V Indispensable ou le 
Conseiller des fiancés, qu'avait créé un sieur Herman 
Fauquemberghe, et à l'aide duquel ledit sieur avait 
commis diverses escroqueries qui viennent de le faire 
condamner à huit mois de prison par la 8^ chambre 
correctionnelle. Le journal a disparu en même temps. 

Il portait comme épigraphe les vers suivants : 

Au plus grand jour de votre vie, 
Faites bon choix ; pas de folie. 
Un bon conseil ne peut nuire; 
Vous gagnerez à nous lire. 

Pour avoir le nécessaire 
Sans trop chercher ni trop courir, 
Pour que tout puisse vous plaire, 
Choisissez à votre loisir. 

Puis il y avait des conseils fort intéressants à l'a- 
dresse des jeunes mariés. En voici quelques échantil- 
lons qui ont trait au cérémonial : 



— 277 — 

Cérémonial. — La mariée ne doit se mêler en rien de faire 
les honneurs; son rôle est purement passif. La mariée prend 
place dans une voiture avec son père, avec sa mère, avec son 
frère et avec sa sœur, si elle en a une!... 

Repas. — Si le repas est suivi de bal, la mariée ouvre le 
bal avec la personne la plus honorable de la société... 

Devoirs du garçon d'honneur. — Il est chargé du carnet de 
la mariée. Il y inscrit le nom des personnes qui désirent dan- 
ser avec elle et le remet quelque temps plus tard à la mariée. 

Le véritable plaisir du garçon d'honneur ne commence 
qu'au moment où la bienséance l'oblige à inviter la demoiselle 
d'honneur. 

Avouez qu'il eût été regrettable de ne pas conserver 
la trace d'une feuille aussi éphémère qu'indispensable ! 



LÈS MOTS DE LA QUINZAINE 

X... vient de recevoir d'un ami une demande d'ar- 
gent accompagnée de ces mots : « Pour avoir le cou- 
rage de me refuser ces deux louis qui doivent me sauver 
la vie, il faudrait que tu fusses le dernier des... égoïstes. » 

Il envoie tout de suite 20 francs au quémandeur 
avec cette réponse : « Désolé, mon pauvre vieux, de 
n'être que Pavant-dernier, » 



— 278 — 

X... est venu tardivement « souhaiter la bonne an- 
née » à une dame qui lui éclate de rire au nez. 

« Vous vous moquez ! lui dit-elle. L'année est enta- 
mée depuis trop longtemps... 

— Précisément, répond X... Moins il en reste, plus 
mes souhaits ont de chance d'être exaucés ! » 

(G/7 Blas.) 

Un médecin célèbre pour sa brusque franchise, 
appelé l'autre jour au chevet d'un de ses clients, 
l'ausculte longuement, puis, sans mot dire, secoue la 
tête d'un air lugubre. 

Inquiété, le pauvre malade se permet de de- 
mander : 

ce Mais, Docteur, quelle est donc ma maladie? 

— C'est ce que nous verrons à l'autopsie, j) 

(Gau/ow.) 



Un horrible gredin, qui comparaît devant la Cour 
d'assises, se trouve mal défendu par son avocat; aussi, 
quand le président lui demande s'il a quelque chose à 
ajouter pour sa défense, répond-il avec impudence : 

« Je demande à messieurs les juges toute leur 
indulgence pour mon avocat! » 

(G// Blas.) 



— 279 — 

Sur le boulevard : 

« Où vas-tu comme cela? 

— Chez mon tailleur. 

— Bigre. Tu as un tailleur? Tu le payes donc? 

— Si je le payais, il viendrait chez moi. k 

(Écho de Paris.) 



Dans une soirée-sauterie où se trouvait Mlle x..., il 
était question d'âges. 

« Voyons, lui dit quelqu'un, coquetterie à part, com- 
bien de lustres avez-vous? 

— Quelle bête de question vous me faites là! 
répondit-elle ; vous savez bien que mes moyens ne me 
permettent pas d'en avoir. » 

Un monsieur sort du cercle, complètement décavé. 
Un petit mendiant l'accoste sur le boulevard : 

« La charité, s'il vous plaît ! 

— Je n'ai plus le sou, mon pauvre ami! [Avec convic- 
tion.) Ne joue jamais au baccarat. » 

^Gaulois.) 

Une jeune veuve, très laide, vient consulter, sur des 
malaises qu'elle éprouve, un médecin célibataire ami de 
sa famille. 



— -iSo — 

« Ce n'est rien_, dit le médecin, il faudrait vous 
remarier. 

— Oh ! docteur, avec vous, tout de suite si vous 
voulez. » 

Mais le médecin très grave : 

a Pardon! Le docteur ordonne une médecine, il ne 
la prend jamais ! » (^Gaulois.') 



Dans le monde où Ton se bêche : 
a Quel âge a la baronne ? 

— Trente-six ans... 

— Oh! trente-six ans!... 

— Dame, c'est ce que j'ai toujours entendu dire! 



PETITE GAZETTE. — Le conseil municipal de Bor- 
deaux a voté, le 18 avril, l'achat de 6,000 plaquettes, bro- 
chures, registres, etc., intéressant l'histoire de la ville de 
Bordeaux, trouvés dans les papiers de M. de Lamontaigne, 
dernier secrétaire perpétuel de l'Académie de Bordeaux 
(ancien régime). 

Dans ces papiers se trouvent trente-deux lettres autographes 
inédites de Montesquieu, relatives aux affaires de l'Académie, 
à la guerre de Bohême, à la composition de l'Esprit des Lois. 
Dans l'une d'elles, en particulier, l'une des plus charmantes, 
Montesquieu raconte qu'il passe huit heures par jour à pré- 
parer son livre. Toutes les autres heures, dit-il, sont des 
heures perdues. Il est heureux de voir l'œuvre s'avancer : 



— 2«I — 

« J'en suis enthousiasmé; je suis mon premier admirateur. Je 
ne sais si je serai le dernier. » 

Ces lettres inédites vont être publiées prochainement. 

— En dehors du Salon annuel de peinture, il y a en ce 
moment à Paris trois expositions particulières qui attirent la 
foule : 

1^ A l'hôtel Sedelmeyer, le Crucifiement du Christ, magni- 
fique pendant au Christ devant Pilait du peintre hongrois 
Munckacksy. Ce dernier tableau fait également partie de cette 
belle exposition, et le public s'accorde à le trouver supérieur 
à l'œuvre nouvelle, malgré ses grandes et rares qualités. 

2° Chez M. Georges Petit, 12, rue Godot-de-Mauroi, 
exposition de Psyché^ dernière œuvre de Paul Baudry, qui 
n'était pas terminée au jour inexorablement fixé pour la pré- 
sentation des œuvres d'art du Salon. 

3° Avenue de l'Opéra, 28, exposition d'un tableau de Jules 
Garnier : Borgia s'amuse! que le jury a refusé comme offrant 
le développement d'un sujet inconvenant. Il s'agit, en effet, 
du pape faisant danser devant lui et devant sa cour des cour- 
tisanes nues. 

NÉCROLOGIE. — 20 avril. — Notre confrère Neumann, 
journaliste de Marseille et correspondant du Temps. 

21 avril. — Emile Legrand, chargé depuis vingt ans, aux 
Débats, du service des informations parlementaires. Il avait 
cinquante-sept ans. 

— Le député Ernest Lalanne, de la Gironde, docteur en 
médecine. Il appartenait à l'Union républicaine. 

22 avril. — La. célèbre danseuse, Marie Taglioni, née à 
Stockholm en 1804. Elle avait débuté à l'Opéra le 23 juillet 
1827 dans le Sicilien. Elle a quitté définitivement le théâtre 
en 1847. Elle avait épousé, en 1852, le comte Gilbert de 
Voisins, dont elle a eu deux enfants, un fils et une fille, qui 
est la princesse Marie Troubetzkoy. 

23 avril. — Léonce Dupont, ancien rédacteur de nombreux 



— 2b2 — 

journaux et auteur de publications politiques bonapartistes. 
Il avait cinquante-six ans. 

24 avril. — Démosthène Ollivier, père d'Emile Ollivier, 
avocat, ancien ministre. Il avait quatre-vingt-cinq ans. 

— Henri Lamorte, avocat, sénateur républicain de la 
Drôme, âgé de soixante-un ans. 

27 avril. — Auguste Porlier, ancien directeur de l'agricul- 
ture, commandeur de la Légion d'honneur, âgé de soixante- 
deux ans. Deux anciens ministres de l'agriculture, MM. Teis- 
serenc de Bort et le vicomte de Meaux, assistaient aux 
obsèques de ce fonctionnaire si distingué et d'une si haute 
compétence pour tout ce qui regardait les questions agri- 
coles. 

— La princesse de Wagram, belle-fille de l'ancien maré- 
chal Berthier du premier empire. Elle était née Clary et se 
trouvait ainsi être la nièce de Bernadotte, roi de Suède, et de 
Joseph Napoléon, roi d'Espagne. 

2 mai. — Emile Judic, mari de la célèbre diva des Variétés. 
Il n'avait que quarante-deux ans. 

3 mai. — Pierre-Alphonse-Martin Lavallée, président de 
la Société nationale d'agriculture. Né en 1835 ; il était le fils 
du directeur-fondateur de l'Ecole centrale. 

4 mai. — M. Vincent, ancien directeur des hôpitaux de la 
Pitié et de Saint-Louis, à Paris. 

5 mai. — Le D'' Semerie, célèbre par ses travaux sur la 
folie, et aussi par la participation à la Commune dont il ac- 
cepta, en 1871, la direction générale des ambulances fédé- 
rées. 



I 



— 283 ~ 

VARIÉTÉS 

COMMENT SE FAIT UNE PIÈCE DE THÉÂTRE 

{Fin. — Voir les deux précédents numéros.) 

LETTRE DE DENNERY 

Prenez un point de départ intéressant, un sujet ni 
trop neuf ni trop vieux, ni trop banal ni trop original, 
afin d'éviter de heurter ou les intelligences vulgaires ou 
bien les esprits délicats. 



LETTRE D^EMILE ZOLA 

Mon cher confrère, 

Vous me demandez comment je fais mes pièces. Hélas ! 
je vous dirai plutôt comment je ne les fais pas. 

Avez-vous remarqué le petit nombre d'écrivains nou- 
veaux qui se risquent sur les planches? C^est que, vrai- 
ment, pour notre gé;iération de libres artistes, le théâtre 
est rebutant avec sa cuisine, ses entraves, son besoin de 
succès immédiat et brutal, l'armée de collaborateurs 
qu'on doit y subir, depuis le grand premier rôle jusqu'au 



— 284 — 

souffleur. Combien nous sommes plus indépendants dans 
le roman ! Et voilà pourquoi, même lorsque la fièvre 
perverse de la rampe nous galope, nous préférons la 
tuer par l'abstinence et rester les maîtres absolus de nos 
œuvres. On nous demande trop de soumission. 

Ajoutez que, pour mon compte, je me suis attelé à 
un ensemble de romans qui prendra vingt-cinq années 
de ma vie. Le théâtre est une débauche que je ne pour- 
rai sans doute me permettre que très vieux. 

Au demeurant, si le théâtre m'était permis, je tâche- 
rais de faire les pièces moins qu'on ne les fait. Dans les 
lettres, la vérité est toujours en raison inverse de la 
construction. Je veux dire ceci : les comédies de Molière 
sont parfois d'une construction à peine suffisante, tandis 
que celles de Scribe sont le plus souvent des articles de 
Paris d'une fabrication merveilleuse. 

Bien cordialement à vous. 



LETTRE DE PAILLERON 

Vous me demandez comment on fait une pièce, mon 
cher Dreyfus. Je vais bien vous étonner peut-être; mais, 
en mon âme et conscience, devant Dieu et devant les 
hommes, je vous déclare que je n'en sais rien, que vous 



— 285 — 

n'en savez rien, que personne n'en sait rien, et Tauteur 
d'une pièce moins encore que personne. 

Vous ne me croyez pas ? 

Voyons. 

Voilà un monsieur très fort, un homme de théâtre, un 
dramaturge vingt fois acclamé, en plein talent, en plein 
succès, il a écrit une comédie, il y a mis tous ses soins, 
tout son temps, toute sa science; il n'a rien laissé au 
hasard. Il vient de la terminer, et il est content. Selon 
l'expression consacrée, l'effet est sûr! Mais, comme il 
est prudent, il ne s'en tient pas à son seul avis; il con- 
sulte des amis, des gens du métier comme lui, habiles 
comme lui, heureux comme lui; il leur lit sa pièce... Je 
ne dirai pas qu'ils sont contents... — il faudrait un autre 
mot — mais enfin, raison de plus : l'effet est sûr! 

Ilva trouver un directeur, un vieux routier qui a toutes 
les chances d'être perspicace, vu son expérience, et 
toutes les raisons d'être difficile, vu son intérêt; il lui 
communique le manuscrit et, dès qu'il lui en a donné 
connaissance, ce Napoléon de la scène, ce stralégiste du 
succès, est saisi d'une émotion profonde, mais facile à 
comprendre chez un homme persuadé qu'on vient de lui 
mettre 500,000 francs dans la main. Il exulte, il éclate, 
il presse l'auteur dans ses bras, il lui prodigue les adjec- 
tifs les plus flatteurs, qui commencent par « sublime » 
et qui vont en augmentant ; il lui donne les noms les 
plus doux : Shakspeare, Ouvert et Lauzanne, Rossini, 



— 286 — 

Offenbach!... selon la scène qu'il dirige; il n'est pas 
seulement content, lui: il est ravi, il est radieux... — 
l'effet est sûr ! 

Attendez ! ce n'est pas tout. On lit aux acteurs. . . Même 
enthousiasme! Tous sont contents, je ne dis pas de 
la pièce! — ils ne l'ont pas écoutée — mais au 
moins de leur rôle... Tous contents! Leurs effets sont 
sûrs! 

Là-dessus, on répète deux mois devant les familiers 
du théâtre, qui se succèdent dans les profondeurs de la 
salle obscure et manifestent le même. délire. Il n'est pas 
jusqu'aux soixante pompiers de service qui, pendant ces 
soixante répétitions, n'aient invariablement ri et pleuré 
aux mêmes passages. Or, chacun sait que le pompier est 
le moderne Laforêt de nos Molières modernes, dirait 
M. Prudhomme, et que, quand le pompier est content... 
l'effet est sûr 1 

Arrive la répétition générale... Un triomphe! Bravos! 
bis! cris! rappels ! toutes les herbes du succès... Et no- 
tez que ce public de la veille, sauf un contingent minime 
et insignifiant, sera le public du lendemain, le même... 
— Effet sûr, je vous dis ! sûr! sûr! 

Le lendemain, on joue la pièce... Elle tombe à plat! 

Eh bien alors ? 

Si l'auteur sait ce qu'il fait, s'il est maître de son pro- 
cédé, expliquez-moi donc pourquoi, après avoir fait 
vingt bonnes pièces, il en fait une mauvaise. 



— 287 ~ 

Et ne me dites pas que l'insuccès ne prouve rien; — 
vous me feriez de la peine, mon ami. 

Mon Dieu, je n'entends nier, vous le comprenez bien, 
ni le talent, ni l'habileté, ni l'expérience; ce sont, pour 
parler comme les philosophes, des facteurs importants. 
Mais dans quelles proportions concourent-ils au résultat? 
C'est là, je le répète, ce que tout le monde ignore, et 
l'auteur aussi bien que tout le monde. 

Le poète en mal de pièce est un être inconscient, quoi 
qu'il en pense, et son œuvre est une œuvre d'instinct 
plutôt que de volonté. 

Croyez-moi, mon cher Dreyfus, en cela comme en 
toute chose, le plus malin fait ce qu'il peut, et, s'il réussit, 
il dit qu'il l'a fait exprès. Voilà la vérité. Au fond, un 
auteur sait quelquefois ce qu'il a voulu faire, rarement 
ce qu'il a fait; mais quant à savoir comment il l'a fait... 
je l'en défie ! 

Ou alors, si c'est bon, qu'il recommence 1 Je ne sors 
pas de là ! 

Dans notre métier, voyez-vous, il y a quelque chose 
d'inrecommençable, qui en fait un art, quelque chose de 
génial qui l'ennoblit, quelque chose de fatalement aléa- 
toire qui le rend charmant et redoutable. Vouloir démon- 
ter le chef-d'œuvre, dévisser l'idéal, déboulonner le 
mystère, à l'instar du baby qui cherche la «petite bête» 
d'une montre, c'est faire, ainsi que lui, œuvre puérile et 
vaine. 



- 288 — 

Ah ! si j'avais le temps!... Mais je n'ai pas le temps. 
Aussi bien, mieux vaut que je m'arrête. Trop parler d'art 
n'est pas bon signe pour un artiste. C'est comme trop 
parler d'amour pour un amoureux : si j'étais femme, je 
me méfierais. 

Tenez, voulez-vous que nous dégagions la philosophie 
de ce bavardage? Elle est tout entière dans un apologue 
de mon fils, — un philosophe sans le savoir, lui aussi, — 
alors âgé de sept ans. A force d apprendre des fables, 
l'ambition lui vint d'en composer une, qu'il m'apporta 
un beau jour. Cela s'appelle : l'Ane et le Serin. Les vers 
sont un peu longs; mais il n'y en a que deux : c'est une 
compensation. 

Voici : 

Un jour, le serin chantait; l'âne lui dit : Comment fais-tu? 
Et l'oiseau répondit : J'ouvre le bec et je fais : Tu 1 tu 1 tu ! 

Eh bien, l'âne, c'est vous, — ne vous fâchez pas; — 
le serin, c'est moi. Quand je chante, j'ouvre le bec et je 
fais : Tu ! tu ! tu 1 

Voilà tout ce que je puis vous dire. 



Georges d'Heylli. 

Le Gérantt D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338. 



GAZETTE ANECDOTIQUE 



Numéro io — 3i mai 1884 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : M. Richepin, les Blasphèmes. — Le Dictionnaire 
de Nysten. — M. Cumberiand et ses expériences. — L'exposition de 
Meissonier. — A travers les autographes Charavay. — Coquelin, 
Tartufe et Poquelin. — Théâtres: Français, Odéon, Italiens, Opéra- 
Comique, Porte-Sainl-Martin, Vaudeville. 

Varia : A propos du Maître de forges. — L' Anti-Salon. 

Petite Gazette. — Nécrologie. 

Variétés : Trois billets inédits de Ponsard. 



La Quinzaine. — M. Richepin vient de publier un nou- 
veau volume de vers, les Blasphèmes, qui est l'événement 
littéraire de la quinzaine. Dans l'œuvre de Richepin, 
ce nouveau recueil équivaut aux Châtiments de Victor 
Hugo. Mais ce n'est pas à un homme seul qu'il s'adresse, 
ni contre un homme seul qu'il est écrit; c'est la société 
tout entière que Richepin prend à partie, et c'est contre 

I. — 1884. 19 



— 290 — 

Dieu lui-même qu'il est parti en guerre et qu'il combat. 
Dans ce livre, qui fait un bruit du diable, autant par sa 
grande valeur poétique incontestable que par l'allure, 
l'audace et le « cavaliérisme » des idées, Richepin se 
déclare à la fois nihiliste et athée. Il ne croit à rien et 
ne rêve que destructions, ruines, révolutions et boule- 
versements. Il voudrait entraîner tout le monde à sa 
suite, et enlever à chacun toutes ses illusions, tout son 
idéal. Il ne veut plus qu'on espère en rien, ni en un 
avenir meilleur, ni en un monde supérieur et réparateur 
des injustices de celui-ci, ni enfin en quoi que ce soit 
de réconfortant et de consolant, et il s'en explique 
très franchement dans la curieuse préface en prose 
qui, en guise de profession de foi, ouvre son nouveau 
volume : 

« Même parmi ceux qui m'aimeront, dit-il, combien 
peu oseront me suivre jusqu'au bas de cet escalier ver- 
tigineux qui conduit à l'épouvantable et serein nihi- 
lisme ! Mais il faut en faire son deuil. Après tout, je ne 
cherche pas ma joie dans le suffrage des timides ni des 
débiles : je la puise à la certitude d'avoir dit pleinement 
ce que j'avais dans la tête. Somme toute, je suis allé 
plus loin qu'on ne le fit jamais dans la franche expres- 
sion de l'hypothèse matérialiste; j'ai poussé à sa formule 
extrême cette théorie du monde sans Dieu, que per- 
sonne n'a le courage d'étaler et que tous mettent se- 
crètement en pratique; je crois avoir dit le dernier mot 



— 291 — 

de Tathée véritable, je suis descendu au fin fond de ma 
pensée, et cela suffit à mon orgueil. 

(c Comme toutefois on ne jouit absolument de sa 
pensée qu'à la condition d'être compris, j'ai tâché de 
rendre la mienne aussi claire que possible, et je lui ai 
donné tout ce que je possède de passion, de raison, de 
poésie, tout ce que j'ai acquis de science dans mon mé- 
tier de dompteur de mots 1 » 

Ce livre, qu'il faut admettre tel qu'il est, — puisqu'il 
est ainsi, — vise d'un bout à l'autre au scandale. Richepin 
ne s'en cache pas, bien au contraire. Comme il en veut 
à toutes les croyances et à toutes les convictions, il 
étale carrément son absence complète de convictions et 
de croyances. C'est avec une crudité d'expressions d'un 
réalisme absolu qu'il expose ses idées et qu'il nous 
livre son âme tout entière, — si tant est qu'il croie si 
peu que ce soit à l'existence de l'âme. Il ne se pro- 
nonce pas nettement là-dessus. Mais ce n'est pas là 
seulement qu'est la curiosité de son livre. Bien d'autres 
ont exposé dans leurs ouvrages des théories semblables 
et des bravades plus désespérées et plus audacieuses 
encore ; mais personne ne Pavait fait avec cette force 
de talent, cette virilité poétique et avec des accents 
aussi mâles et aussi puissants. Depuis Musset, depuis 
Victor Hugo, depuis Lamartine, personne n'a parlé en 
vers avec cette ampleur, cette variété, cette richesse et 
celte abondance ; personne n'a exprimé ses idées en 



— 292 — 

vers si fortement inspirés. On pourrait reprocher à ce 
recueil, dont les pièces diverses délayent un peu trop 
la même thèse, une sorte de longue et sombre mono- 
tonie, l'abus du naturalisme, la recherche des mots 
étranges et des termes souvent vulgaires et parfois ordu- 
riers; mais tout cela est racheté par un souffle grandiose 
qui donne à Richepin une place bien haute dans la 
littérature contemporaine. 

— Un scandale assez vif vient de se produire dans 
le monde et dans la presse médicale, à propos de la 
quinzième édition, qui vient de paraître, du Diction- 
naire de Nysten, refondu, comme on sait, par Littré et 
Ch. Robin. Cette nouvelle édition contient en effet des 
modifications considérables faites, sans l'aveu et la par- 
ticipation de Charles Robin, dans les articles qui étaient 
plus particulièrement l'œuvre personnelle de Littré. 
Ch. Robin a déclaré aussitôt par lettre qu'il ne recon- 
naissait plus l'œuvre commune et qu'il en déclinait la 
responsabilité. C'est, paraît-il, sur les développements 
touchant aux idées de morale, de religion, de vie fu- 
ture, d'origine des êtres et des espèces, etc., que 
portent surtout les modifications, ou mieux, les expur- 
gations contre lesquelles a vivement protesté Charles 
Robin, ajoutant que la nouvelle édition du dictionnaire, 
qui portait son nom et celui de Littré, n'était plus 
qu'une œuvre mutilée indigne de tous les deux. 

Et maintenant qui doit être rendu responsable de ces 



— 29^ — 

mutilations? Le journal le Concours médical donne 
Texplication suivante : 

« Mi"e Littré, héritière des droits de son mari, mais 
ayant des opinions religieuses très arrêtées, très con- 
vaincues, très différentes de celles qu'il avait toujours 
défendues, n'aurait donné son consentement à la requête 
présentée par les éditeurs en vue de leur nouvelle édi- 
tion qu'à la condition que des modifications fussent 
faites à certains passages de l'ouvrage, qui aurait été, 
dans ce but, soumis à la révision d^un médecin mieux 
vu dans le monde bien pensant que dans le monde en- 
seignant. » 

Cette affaire soulève, comme on voit, une grosse 
question que les tribunaux vont sans doute être appelés 
à résoudre. 

— M. Cumberland (Stuart) est le héros du jour. Ses 
curieuses expériences occupent non seulement le monde 
frivole, qui se presse dans les salons où il les exécute^ 
mais aussi le monde scientifique plus sérieux et plus 
compétent. On sait que M. Cumberland se livre tout 
simplement aux trois jeux de société suivants : il dé- 
couvre un objet quelconque placé le plus secrètement 
du monde dans l'endroit le plus invraisemblable , puis 
il désigne une personne à laquelle un assistant s'est 
borné à penser mentalement, sans prononcer une parole ; 
enfin il détermine le point du corps où l'un des spectateurs 
éprouve une souffrance habituelle ou accidentelle. 



— 294 — 

Ainsi, un de ces derniers soirs, donnant une séance 
à Phôtel Continental, M. Cumberland eut pour adepte 
d'un moment le célèbre architecte de l'Opéra, M. Charles 
Garnier. Ce dernier sortit de l'hôtel et s'en alla cacher 
très loin (le rayon d'un kilomètre étant le maximum 
d'éloignement) une grande épingle qu'avait prêtée 
Mme de Pourtalès. M. Cumberland, tenant M. Garnier 
par la main, quitta l'hôtel avec lui, entra aux Tuileries, 
et, à 150 mètres environ de la grille du jardin, il se di- 
rigea vers une des allées de marronniers^ puis_, sans 
hésitation, détacha l'épingle qui avait été enfoncée de 
façon à échapper à l'œil dans un creux de l'écorce. 
C'était à la fois merveilleux et inexplicable. 

Mais M. Charles Garnier est un esprit très pénétrant 
et très fin, et le lendemain même de l'expérience il 
adressa au Temps, qui en avait rendu compte, la cu- 
rieuse épître que voici : 

Mon cher ami, 

Je viens de lire dans votre journal l'article sur M. Cum- 
berland; l'explication donnée est parfaitement exacte. — Je 
le prouve. 

Etant fort nerveux, je suis, à ce qu'il paraît, un excellent 
sujet; mais ma nervosité me rend aussi apte à sentir vivement 
la sensation des autres. Je me suis dit alors que, comme 
M. Cumberland, je pourrais pénétrer quelque peu dans la 
pensée d'autrui. Ce soir donc, je me suis essayé à cette 
petite devinette, et, trois fois sur trois, je suis arrivé en quel- 
ques secondes à découvrir l'objet qui avait été désigné men- 



— 295 — 

talement. J'ai fait ces expériences dans trois maisons diffé- 
rentes et avec des victimes diverses, et je n'ai pas été plus 
embarrassé dans un local que dans un autre. Dans une qua- 
trième opération, j'ai hésité parce que mon jeune sujet, au 
lieu de pensera un objet, ainsi que je le lui avais recommandé, 
a pensé à une personne. Par deux fois, je me suis arrêté à 
cette personne et l'ai touchée; mais, craignant une erreur, je 
n'ai pas persisté et j'ai dû interrompre ma promenade à 
tâtons, car j'étais très fatigué de cette recherche infructueuse. 
Vous voyez cependant que, dans ce dernier cas, il n'y avait 
pas de ma faute et que même l'insuccès relatif confirmait 
l'excellence du procédé. 

J'ai fait la première expérience les yeux ouverts; mais j'ai 
fait les autres avec un bandeau sur les yeux, et, de cette façon, 
je me sentais certainement plus lucide. 

Eh bienl ce qui me guidait dans mes recherches, c'était 
simplement le mouvement insensible, mais instinctif, de la 
main que je serrais dans la mienne. 

Il faut, il est vrai, une grande contention d'esprit pour 
suivre et deviner presque ces tressaillements minuscules; mais 
enfin on y arrive et assez vite, puisque j'ai réussi sans le moin- 
dre apprentissage . Je n'ai pas envie, croyez-le bien, de me 
transformer en médium ; néanmoins je n'étais pas fâché de 
me rendre compte par moi-même de ces faits physiologiques. 
Découverts ou appliqués par M. Cumberland, ils sont certai- 
nement intéressants et méritent l'étude des spécialistes. C'est 
à ce point de vue que je vous écris ces quelques mots qu 
sont de la plus exacte vérité. 

Mille amitiés, 

Charles Garnier. 



A l'occasion de cette lettre , M. Cumberland en 
adressa au Gaulois une autre trop longue pour être re- 



— 296 —' 

produite ici en entier, et dans laquelle il explique que 
ses expériences n'ont rien de surnaturel. Suivant lui, la 
concentration absolue de la pensée d'une personne sur 
un point donné détermine chez elle des phénomènes 
purement physiques, dont il a, lui, la facile perception, 
et qui lui permettent de deviner ses actions et ses pen- 
sées. Que si l'esprit de la personne vient à être tra- 
versé par une idée nouvelle qui prend le dessus, les 
phénomènes en question disparaissent. 

Celte explication de ses expériences donnée par 
M. Cumberland lui-même, est corroborée et confirmée par 
ces réflexions du journal le Temps qui s'est, plus spécia- 
ment que toute autre feuille, attaché à l'élucidation du 
mystère relatif aux faits et gestes du nouveau Sphinx : 

« Plusieurs explications ont été données de ces faits; 
on a parlé de compères; mais les personnes qui accom- 
pagnent M. Cumberland sont des notabilités parisiennes 
impossibles à soupçonner: il pourrait bien y en avoir dans 
la salle qui avertiraient l'opérateur au passage, mais ils 
ne pourraient guère donner que des indications vagues : 
à droite, à gauche, tout à fait insuffisantes pour le di- 
riger; d'ailleurs, s'il en était ainsi, M. Cumberland de- 
vrait réussir chaque fois avec n'importe qui, et il 
échoue souvent, auquel cas il prend un second assistant 
quand il ne réussit pas avec le premier 

« La probabilité, à nos yeux, est qu'il arrive à des 
résultats en apparence merveilleux par des moyens na- 



— ^97 — 

turels qu'il ne fait pas connaître. Ces moyens naturels 
sont vraisemblablement la perception de chaque instant 
des mouvements involontaires par lesquels une personne 
qui a pensé à un certain point s'y dirige, sans en avoir 
conscience, par une sorte d'action réflexe du cerveau 
sur les nerfs du mouvement; en y allant, elle y conduit 
l'opérateur; cette direction est indistincte, confuse, in- 
terrompue, contrariée, et l'art, on pourrait presque dire 
le sport de M. Cumberland, consiste à la discerner à 
travers toutes ces difficultés. » 

L'Exposition de Meissonier. — On peut discuter la 
valeur de Meissonier, on peut lui reprocher la sécheresse 
et l'absence d'émotion; on peut lui tenir rigueur 
d'avoir exclu de sa peinture l'élément féminin, qui aurait 
ajouté à son œuvre le charme de l'élégance et l'attrait 
de la variété. Mais ce qu'on ne peut contester, c'est 
qu'aujourd'hui Meissonier soit désigné en tous pays 
comme le grand peintre français. On s'en est bien aperçu 
à l'émotion qui s'est emparée de tout le monde artistique 
quand il a été question d'une exposition générale de ses 
œuvres, fruit de cinquante années d'un labeur incessant 
et opiniâtre. 

En entrant dans la galerie de la rue de Sèze, 
où sont exposées toutes les toiles de Meissonier qu'on a 
pu réunir, on est saisi par ce même sentiment de res- 
pectueuse admiration qu'on éprouve lorsque, dans un 



— 2Q5 — 



des grands musées de l'Europe, on arrive à l'une de ces 
salles privilégiées où se trouvent groupées les œuvres 
d'un grand maître. 

Nous ne nous aviserons pas d'indiquer ici nos pré- 
férences pour telles ou telles toiles, toutes ou presque 
toutes étant des chefs-d'œuvre ; nous nous bornerons 
à donner la liste complète des tableaux exposés, parce 
que c'est là un document très curieux à conserver pour 
l'histoire de l'art. Les voici donc avec les noms de leurs 
propriétaires : 

S. M. la reine Victoria : la Rixe. — Baron Ad. de 
Rothschild : le Joueur de guitare. — MM. Van Praet : 
la Barricade; V Homme à Vépée; le Liseur près d'une 
fenêtre; le Liseur, costume blanc; le Déjeuner. — M.De- 
foer : Napoléon l^^ ; les Joueurs de houles [Antibes); le 
Voyageur; un Lansquenet. — U^^ de Cassin : la Ve- 
dette; Liseur assis ^ costume rose; Fumeur noir; Cavalier 
Louis XIII dormant (aquarelle). — M. Pastré : le Joueur 
de flûte. — M. Malinet : Liseur debout sous une fe- 
nêtre. — M. le vicomte de Grefïulhe : la Chanson. 
— M. Boucheron : Sous le balcon. — M. Ch.. Leroux: 
Sentinelle à Antibes. — M. Crabbe : l'Espion (armée 
de Sambre-et-Meuse). — M. Ed. André : la Lecture du 
manuscrit. 

M. je baron Springer (de Vienne) : le Bibliophile; 
Après le déjeuner. — M. G. Lûtz : Phébus et Borée. — 
M. Gambart : Portrait de M. Meissonier; Recherches 



— 299 — 

littéraires (aquarelle). — M^e Angelo : Un Fumeur 
(époque Louis XV). — M. Bianchi : le Maréchal fer- 
rant. — M. Charles Heine : Joueur de houles; Terrasse 
de Saint-Germain. — M. Tabourier : Cavalier Louis XIII 
frisant sa moustache. — M. E.-H. Krafft : le Violoncel- 
liste. — M. Gemito (de Naples) : Portrait du sculpteur 
Gemito. — M^e Cottier : Polichinelle. — M. Lévy- 
Crémieux : Un Bravo; Un Cordonnier (aquarelle); 
Mousquetaire Louis XIII (aquarelle). — M. le baron 
Hottinguer : les Amateurs de peinture. — M. le duc de 
Narbonne : le Dimanche au village. — M. le baron 
Edmond de Rothschild : Lecture chez Diderot; Un In- 
croyable; Polichinelle (aquarelle). — M. Quidant : 
Portrait de M. Quidant. — M. Auguste Dreyfus : Gen- 
tilhomme Louis XIII en négligé, lisant. — U^^ Lefèvre 
(de Roubaix) : Cavalier Louis XIII ; Antibes ; Anîibes 
(deux vues). — M. Pierre Duché : Une Vedette. — M. le 
baron Gustave de Rothschild : Un Hallebardier; Un 
Fumeur (costume rouge). — M. V. Lefranc : Portrait 
de M. Victor Lefranc. — M"ie la vicomtesse de Trédern : 
les Amateurs de peinture. — M. Secretan : le Vin du 
curé; Un Passage difficile; le Secrétaire; les Cuirassiers 
(1805); ^^^ ^^"^ Vieux Amis (Récit du siège deBerg-op- 
Zoom); les Deux Van de Velde; Un Liseur, costume rose; 
Portrait de M^« Sabatier. — M. Hetzel : Portrait de 
M. Hetzel. — M^^ Isaac Pereire : Reconnaissance dans 
la neige. — M. Delahante : « (1814) ». Campagne de 



— 3oo — 

France. M. James Duncan (de Londres) : Officier de 
mousquetaires; le Porte -drapeau. — M. le baron 
Schrœder (de Londres) : le Portrait du . sergent; les 
Joueurs d'échecs. 

M. David Price (de Londres) : Regnard dans son ca- 
binet. — Sir Richard Wallace (de Londres) : les Bour- 
geois flamands ; le Décaméron ; Partie perdue ; les 
Amateurs d'estampes; le Guet-apens. — M. John Sihzer : 
la Confidence. — M. Alexandre Dumas : Portrait de 
M. Alexandre Dumas; le Dessinateur ; T Affaire Clemenceau 
(aquarelle). — M. Lippmann : Friedland (aquarelle). 
— Musée du Luxembourg : Bataille de Solférino. — 
M. Steengraehl (de La Haye).: Partie gagnée. 

M.leducd'Aumale : la Vedette; les Amateurs de pein- 
ture. — Miïie la vicomtesse de Trédern : les Amateurs 
dans l'atelier. — M. Gordon Bennett : la Partie d'écarté; 
Gentilhomme Charles IX. — M. Stewart ; Hussard en 
vedette; les Suites d'une querelle de jeu; le Coup de 
Vétrier. — Baron Reitlinger : Allant au petit lever. — 
M. Trétiakof, de Moscou : Attendant l'audience. — 
Baron Hulot : l'Amateur de dessins. — Baronne Thé- 
nard : Portrait de la baronne Thénard. — M. Meisso- 
nier : les Ruines des Tuileries; le Chant; le Graveur à 
Veau-forte; A la fenêtre; M. Thiers sur son lit de mort; 
les Tuileries (aquarelle); Intérieur de l'église Saint-Marc; 
Portrait d'homme; Intérieur flamand; la Partie d'échecs; 
Dragon en vedette; Un Autel à Saint-Marc; Portrait de 



— 3oi — 

"M'we Meissonier; Portrait de Charles Meissonier; Cava- 
liers au bord de la mer; Blanchisseuses à Anîibes, — 
M. Péronne : le Parapluie rouge. — M. Chenavard : 
Son portrait. — Baron Ury de Gunzbourg : Son por- 
trait. — M. Niven : Le Départ. 

Tels sont les éléments de ce merveilleux ensemble, 
dans lequel une seule toile fait vraiment tache, celle du 
Chant. Elle avait déjà fait assez triste figure à l'Expo- 
sition triennale, et il est à regretter qu'un esprit avisé 
ne Tait pas fait rejeter de ce faisceau de chefs-d'œuvre. 

Verum ubi plura nitent non ego paucis 

Offcndar maculis. 

L'Exposition des œuvres de Meissonier sera des plus 
fructueuses, et le grand artiste en a généreusement con- 
sacré le produit à Pœuvre de l'hospitalité de nuit. L'ouver- 
ture, pour le public, a eu lieu le 24; mais, dès le 22, 
M. Meissonier avait convié la presse, à laquelle il a fait 
les honneurs de son exposition avec beaucoup de gra- 
cieuseté et de bonhomie. Le lendemain, 23, a été le 
jour élégant; on n'entrait qu'avec des cartes dont le 
prix était de 10 francs, ce qui n'a pas empêché qu'on s'y 
soit écrasé, en même temps par genre et par charité. 

A TRAVERS LES AUTOGRAPHES. — La maison Chara- 
vay a fait, le 19 mai, la vente d'une très curieuse 



— 302 — 

collection d'autographes, auxquels nous faisons quel- 
ques emprunts. 

Voici d'abord l'extrait d'une lettre de Baudelaire 
(lo novembre i8$8) relative à ses Nouvelles Fleurs du 
mal. 

Les Nouvelles Fleurs du mal sont commencées. Seulement 
je ne vous donnerai des vers que quand il y en aura assez 
pour bourrer une feuille. Le tribunal n'exige que le rempla- 
cement de six morceaux. J'en ferai peut-être vingt. Les pro- 
fesseurs protestants constateront avec douleur que je suis un 
catholique incorrigible. Je m'arrangerai de façon à être bien 
compris; — tantôt très bas, et puis très haut. Grâce à cette 
méthode, je pourrai descendre jusqu'aux passions ignobles. 
II n y aura plus que les gens d'une mauvaise foi absolue qui 
ne comprendront pas l'impersonnalité volontaire de mes 
poésies. 

— Les lignes suivantes, datées du 4 juillet 1849, 
sont du général Cavaignac, qui les écrivit à propos de 
démarches faites en vue de son élévation au grade de 
maréchal de France. 

Le maréchalat est une dignité qui Jouit de prérogatives. 
A ce titre, je le considère comme incompatible avec l'esprit 
des institutions républicaines... L'hérédité, les dignités mili- 
taires et civiles sont le cortège nécessaire, logique du gouver- 
nement monarchique. Dans un gouvernement républicain, elles 
constitueraient une anomalie à laquelle il n'a pu jamais en- 
trer dans ma pensée de m'associer, à laquelle je ne m'asso- 
cierai pas. 

— Dans la collection se trouve une pièce de vers 



— 3o3 - 

écrite par Antoni Deschamps en faveur des Irlandais, 
et dont voici un extrait : 

Et toi, grand citoyen dont la noble bannière 
Guide ce pauvre peuple en la sainte carrière, 
Dis-lui, si Dieu le veut, qu'il sache attendre en paix, 
Dis-lui qu'il se résigne, et qu'il cesse de croire 
Qu'ici-bas le bon droit suffit pour la victoire; 
La justice, O'Connell, a son empire ailleurs; 
La terre est au plus fort, et non pas au meilleur. 

— A propos de corrections qu'on avait voulu faire à 
un de ses ouvrages, publié par la Revue contemporaine 
(1859), Ernest Feydeau s'exprime en ces termes : 

Ma correction consiste dans la suppression des deux der- 
niers paragraphes. La cinquième partie finira donc sur ces 
mots : « Un pareil accident pourrait l'emporter. » De toutes 
les corrections que vous me signalez, je ne puis vous accorder 
que celle-ci : « Comme je relisais, en frémissant de rage, 
cette lettre qui venait évidemment de M"^'^ de Toneins. » Je 
vous serai obligé de rectifier ainsi la phrase sur l'épreuve. 
Quant aux cantharides et aux idiots en rut, j'y tiens essentiel- 
lement^ ainsi qu'aux autres mots signalés et surtout au buste 
en avant. — Dites au plaisant qui a compté dix fois le mot 
mouler en cinq pages de me signaler les pages. Je les re- 
lirai. Et si Daniel ne lui plaît pas, engagez-le à en faire 
autant. 

— Nouvelle preuve, dans le billet suivant, daté du 
2y décembre 1839, de l'infatigable charité de notre 
grande tragédienne Rachel. 

Les pauvres sont mes frères. Ils ont droit à toute ma 



— 3o4 — 

sympathie, et jamais je ne me refuserai quand on me deman- 
dera de jouer à leur bénéfice, une de ces tragédies qui m'ont 
tirée moi-même de la plus grande pauvreté... Je crois rêver 
quand je pense que je pourrais, moi naguère si malheureuse, 
venir en aide à des misères qui ont tant de titres auprès de 
moi. 

— Pour terminer nos citations, voici maintenant, 
dans le siècle dernier, une bien curieuse pièce de 
Mme d'Houdetot, la célèbre amie de Jean-Jacques Rous- 
seau : 

J'ay souvent réfléchi sur cette faculté d'aimer que j'ay con- 
servée dans un âge très avancé; j'ay vu qu'elle était indé- 
pendante des sens puisqu'elle peut exister quand on a cessé 
d'en faire usage, qu'elle est séparée même dans le temps qu'on 
en use encore. Ce n'est pas toujours sa maîtresse qu'on aime 
le mieux; il y a une certaine sympathie de l'âme, que j'aurais 
peine à nommer, qui la confond avec une autre âme par tous 
les sentiments qu'on peut éprouver, et qui font qu'il y a pour 
ainsi dire deux moy dans une mesme personne. 

CoQUELiN, Tartufe et Poquelin. — M. Coquelin aîné, 
le sociétaire de la Comédie-Française, vient de publier 
une étude sur Tartufe^ qui est précédée de la dédicace 
suivante : A la mémoire de Gàmbeîta. A la mémoire du 
grand et cher ami qui avait inspiré et approuvé cette 
étude. Son très humble et reconnaissant^ Coquelin. 

Dans cette étude_, qu'a d'abord insérée la Revue poli- 
tique et littéraire et que l'éditeur Ollendorff a fait pa- 
raître en brochure, M. Coquelin s'attache à établir que 



— Sos- 
ie personnage de Tartufe est non pas un tragique, ainsi 
que la plupart des juges et critiques compétents l'ont 
juqu'alors déclaré, mais bien un comique. Aux yeux de 
Coquelin, Molière n'a pas fait de drame, pas plus dans 
Tartufe que dans Don Juan^ mais bien une comédie. Il 
se livre ensuite, pour prouver sa thèse, à une étude 
non moins complète qu'intéressante de la pièce et de 
tous les incidents auxquels sa représentation donna lieu. 
Il conclut que, dans Tartufe, Molière n'a pas attaqué la 
religion proprement dite, mais seulement l'excès de la 
dévotion, et qu'il a plaidé pour l'humanité qui, elle 
aussi, a ses droits. 

« C'est pourquoi, dit en terminant M. Coquelin, dans 
ce pays de France où, depuis Faux-Semblant et Renard 
jusqu'à Macette et jusqu'à Bazile, les caricatures du 
mauvais dévot~ont abondé toujours et toujours réussi, 
c'est pourquoi Molière, ayant tracé la plus amusante et 
la plus vraie, est devenu si populaire. 

« Malgré Alceste, malgré Chrysale, malgré cent 
types que les siècles ne se lasseront pas d'étudier et qui 
feront les délices des hommes tant qu'il y aura des 
hommes qui penseront, s'il n'eût pas fait Tartufe, 

♦ Molière ne serait pas ce Molière que lit chaque Français 
du moment qu'il sait lire. — C'est son œuvre caracté- 

. ristique, sa gloire inséparable, sa victoire... et pas la 
sienne seulement. 

« Je suppose une espèce de jugement dernier des races 



— 3o6 — 

où chacune, appelée à la barre, soit invitée, pour se voir 
adjuger là-haut une place selon ses mérites, à déposer 
l'ouvrage où son esprit se reflète le mieux, — son chef- 
d'œuvre et la représentation de sa plus haute action sur 
le monde. L'Allemagne, je suppose, déposera Faust; 
l'Angleterre, Hamleî; l'Espagne, Don Quichotte; l'Ita- 
lie, la Divine Comédie. La France, enfin, s'avançant 
modeste, avec la clarté de son beau rire sur les lèvres, 
présentera son œuvre à son tour, (c Qu'est-ce que c'est ? 
demandera le Très-Haut. — Seigneur, c'est Tartufe. 
— C'est bien, dira le Seigneur... Asseyez-vous à ma 
droite. » 

Cette façon d'interpréter le personnage de Tartufe est 
toute nouvelle. Jusqu'à ce jour, Tartufe avait été com- 
pris et interprété comme étant un personnage de drame 
et non de comédie. M. Coquelin doit le jouer prochai- 
nement au Théâtre-Français, ce qui permettra, beau- 
coup mieux encore que ne le fait la dissertation dont 
nous venons de parler, d'apprécier et de juger qui, de 
lui ou de ses prédécesseurs dans l'interprétation de ce 
rôle capital, a eu tort ou raison. 

Théâtres. — Le 1 2 a eu lieu à l'Odéon la première ♦ . 
représentation de VAthlète, comédie antique, en un acte, 
en vers, qui avait déjà paru dans le Théâtre bizarre 
publié il y a quelque temps chez Ollendorfï par un 
M. Palefroy. Ce n'était là qu'un pseudonyme déguisant 



— 3o7 -^ 

la grave personnalité de M. Fournier, procureur de la 
République à Châteaudun. V Athlète est une comédie' 
amusante, paradoxale, et écrite en vers très ingénieux 
et d'une forme tout à fait originale. Le succès de cette 
petite (( grecquerie » a donc été très vif. Rebel, Cornaglia 
et M'ie Baretty ont très gentiment interprété les princi- 
paux rôles. 

— Le i6 la Comédie-Française a représenté un petit 
acte, en prose, de M. Meilhac, la Duchesse Martin, qui 
devait d'abord s'appeler Autre temps. Le sujet n'en est 
pas bien nouveau et rappelle d'assez près VËpreuve de 
Marivaux, dans le fond comme dans la forme. C'est du 
Meilhac quintessencié. Mais il y manque la verve heu- 
reuse de tant de comédies bien parisiennes écrites jadis 
par lui en collaboration avec son ami Halévy, qu'il a 
abandonné, ce nous semble, depuis quelque temps, à 
moins qu'il n'ait été abandonné par lui. Worms et 
M^'e Samary font très bien valoir les deux principaux 
rôles de cette bluette qui, d'ailleurs, ne tire pas à 
conséquence. 

— Le 1 3 mai, nous avons eu aux Italiens les débuts 
du ténor Stagno, dans Rigoletto. Longtemps à l'avance, 
des affiches colossales avaient annoncé, urbi et orbi, la 
venue de ce nouveau rival de Rubini, de Mario et de 
Gayarre. Jamais réclame n'avait été plus excessive. Aussi, 
qu'est-il arrivé? C'est que ce Stagno, connu la veille par 
ses seules affiches, n'a trouvé le lendemain qu'un succès 



— 3o8 - 

des plus ordinaires, dans une soirée houleuse, compro- 
*mise en outre par une indisposition subite de M. Maurel. 
C'a été en quelque sorte un scandale, la moitié du public 
ayant réclamé son argent, parce que M. Maurel avait été 
obligé de supprimer entièrement le troisième acte de 
Popéra de Verdi. Le surlendemain 1 5, M, Stagno a pris 
une retranche satisfaisante de cette désastreuse soirée, 
il a chanté Almaviva du Barbier avec beaucoup plus de 
succès, et il a même été assez vivement applaudi. Si les 
débuts de cet artiste distingué, qui coûte 4,000 fr. par 
soirée au Théâtre-Italien, n'avaient pas été précédés 
d'une réclame aussi ridicule qu'exagérée, il aurait ob- 
tenu, le premier soir, l'accueil bienveillant que lui a valu 
sa deuxième soirée. Comme Gayarre, Stagno chante de 
la gorge, de la tête, et même un peu du nez; ni Tun ni 
l'autre ne sont de grands ténors d'opéra dans la vraie 
acception du mot, et nous nous demandons quel effet 
produiraient ces deux voix blanches, bien qu'agréables, 
dans des œuvres teHes que le Prophète ou les Huguenots, 
— A l'Opéra-Comique un nouveau ténor, M. De- 
genne, s'est produit dans la reprise de Lakiné. C'est une 
précieuse acquisition, et le premier soir M. Degenne a 
obtenu un très vif succès dans le rôle créé par M. Ta- 
lazac. D'un physique avantageux, agréable même, 
M. Degenne conduit avec beaucoup d'art une voix bien 
timbrée, d'émission facile et puissante à l'occasion. 
C'est à Genève que M^'® Van Zandt, en représentation, 



— 3o9 — 

a fait la connaissance de ce remarquable chanteur, 
qu'elle a aussitôt signalé à l'attention de M. Carvalho. 
La charmante Lakmé n'a pas été moins applaudie que le 
nouveau ténor. En somme, la troupe de cet heureux 
théâtre n'a jamais été aussi riche en sujets de premier 
ordre. 

— A rodéon, reprise de Bérénice^ tragédie de Ra- 
cine qu'on n'avait pas vue au théâtre depuis Rachel, 
qui joua le rôle cinq fois seulement dans toute sa car- 
rière (les 6, 10, 17, 19 et 30 janvier 1844). Le jeune 
Alexandre Lambert et la belle M^ie Hadamard ont eu 
les honneurs de cette intéressante reprise que la pro- 
chaine clôture de l'Odéon ne peut malheureusement 
rendre très fructueuse. 

— Le 22 mai, à la Porte-Saint-Martin, a eu lieu la 
première représentation d'une traduction nouvelle en 
prose du Macbeth, de Shakespeare, par M. Jean Riche- 
pin. C'est là plutôt une adaptation qu'une traduction, 
car le drame de Shakespeare a été tout à fait « dérangé » 
par M. Richepin pour les besoins de la scène, comme il 
les comprend. Littérairement parlant, sa traduction est 
écrite dans un style fort inégal; nous aimons mieux les 
vers de Richepin que sa prose. M"^° Sarah Bernhardt a 
été très applaudie dans les trois scènes capitales de la 
pièce. M. Marais a eu aussi quelques beaux moments 
dans le personnage de Macbeth. Mais ce n'est pas là le 
succès éclatant qu'on avait espéré. 



- 3io ~ 

— Reprise de Bébé au Vaudeville. Tous ceux qui ont 
vu cette amusante comédie de MM. de Najac et Henne- 
quin, au Gymnase, tous ceux qui viennent de la revoir 
jouée par les artistes du Vaudeville s'étonnent de ce 
long intervalle de sept ans qui s'est écoulé entre la pre- 
mière représentation et la reprise. Bébé est, en effet, 
une de ces pièces fortement dosées de bouffonnerie qui 
semblent destinées à reparaître périodiquement sur 
l'affiche, comme la Vie parisienne. C'est une comé- 
die boulevardière. Ce qui, paraît-il, avait fait jus- 
que-là hésiter les directeurs, c'était le personnage 
de Pétillon, que Saint-Germain avait su rendre légen- 
daire. M. Jolly a prouvé aux directeurs que nul en 
ce monde, pas même Saint-Germain, n'est indispen- 
sable. Les autres rôles sont convenablement tenus par 
MM. Francês, Nertann, Corbin, M^^^ Grassot, de 
Cléry, Caron, Arnault, Achard. 

— Le 2 2 mai, les Italiens ont repris Un Ballo in 
maschera, l'un des derniers bons opéras de Verdi. 
M. Maurel a trouvé un grand succès personnel dans 
cette reprise; c'est le meilleur Renato que nous ayons 
encore vu à Paris. Le ténor Nouvelli ne fera oublier ni 
Mario ni Fraschini dans le personnage de Ricardo ; il a 
cependant très bien chanté la romance si connue du 
premier acte «La rivedrà », et sa partie dans le duo du 
deuxième acte. Une débutante, M""® Tetrazzini, a bril- 
lamment réussi dans le rôle d'Amalia. Le Théâtre- Italien 



— 3ii — 

va clôturer à la fm du mois sur cette heureuse reprise, 
qui fera encore de belles soirées dans la saison pro- 
chaine. 

Varia. — A propos du Maître de forges. — Deux 
journaux, — le Gil Blas et V Intransigeant, — accusent 
aujourd'hui , après plus d'une année de succès en li- 
brairie et au théâtre, notre confrère Georges Ohnet d'avoir 
pris le sujet et les développements de son célèbre 
roman le Maître de forges dans un roman suédois de 
M^ie Carlen, publié en 1846. M. Ohnet répond avec 
beaucoup de justesse qu'il n^a jamais lu le roman de 
M^e Carlen par la bien bonne raison qu'il ignorait même 
qu'il existât. 

Dans sa lettre il donne ce curieux renseignement : 
« Pendant les représentations du Roman parisien, je 
rencontrai un soir M. Octave Feuillet dans le cabinet du 
directeur du Gymnase. Mon illustre confrère m'aborda 
en me disant : « Je viens de lire votre Maître de forges. 
Je suis furieux... Non pas que le livre ne m'ait pas plu, au 
contraire; mais parce que j'ai dans mes cartons le plan 
d'un roman dont le point de départ, les situations, les 
caractères et le dénouement sont absolument sem- 
blables. Il m'est maintenant impossible d'en tirer 
parti. C'est à croire que vous avez fouillé dans mon ti- 
roir... » 

Et M. Ohnet ajoute avec beaucoup d'à-propos : 



« Voyez le hasard , puisque vous l'invoquez : 
M. Feuillet mettant un peu plus de hâte à traiter son 
sujet, c'était lui qui se trouvait sous le coup du romande 
M^ie Carlen, à ma place! » 

M. Feuillet aurait d'ailleurs pu se plaindre, avec plus 
de raison encore, de M. Georges Ohnet, toujours au 
sujet du Maître de forges. Est-ce que le point de dé- 
part et la situation capitale de ce joli roman et de l'at- 
tachante pièce qui en est sortie ne se trouvent pas déjà 
dans un des plus séduisants proverbes d'Octave Feuillet, 
laClefd^ori' 

Est-ce que la scène de la première nuit de noces des 
deux pièces n'est pas identique? Dans la Clef d'or, c'est 
le mari qui doit reconquérir sa femme ; tandis que dans 
le Maître de forges, c'est la femme qui, pendant deux 
actes, cherche à reconquérir son mari. Mais, à cette 
différence près, l'idée est la même, et ce point de dé- 
part, qui, en somme, est le point capital, se retrouve 
dans les deux pièces. Personne n'a cependant songé à 
faire ce rapprochement, pas même M. Octave Feuillet. 
Que l'auteur de la Clef d'or et que l'auteur du Maître 
de forges veuillent donc bien relire ce premier proverbe, 
et ils seront convaincus une fois de plus tous les deux 
qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et que 
Mi^e Carlen dans son roman Un an de mariage (2 vol. 
1846), qui a précédé leurs deux récits, a sans doute, 
elle aussi, emprunté le thème du sien à quelque autre 



— 3i3 — 

écrivain antérieur qui ne l'avait peut-être pas non plus 
lui-même inventé!... 

L' Anti-Salon. — « Prenez garde à la peinture », car, 
de quelque côté que vous vous tourniez, vous ne pou- 
vez manquer d'en rencontrer. Voilà les artistes dits 
« Indépendants » qui viennent d'élever Salon contre 
Salon en ouvrant une exposition dans les baraquements 
des Tuileries. Les Indépendants sont, pour une partie, 
ceux qui ne veulent pas du Salon annuel, et, pour une 
autre partie, de beaucoup la plus grande , ceux dont le 
Salon annuel ne veut pas. 

Ils ont fait là, suivant nous, une démonstration bien 
stérile ; leur exposition n est ni assez bonne pour inté- 
resser, ni assez mauvaise pour bien faire rire : c'est le 
triomphe du médiocre. Il semble qu'on se trouve dans 
une de ces expositions de province ou de l'étranger, 
toutes pleines de bonnes intentions, mais où rien ne 
commande le regard. 

Convenons pourtant qu'il y a quelques toiles vrai- 
ment supérieures à certaines de celles qui ont été 
admises au Salon , et parmi elles nous pouvons citer : 
La Vague, de M. Œmichen ; le Graveur à l'eau-forte, 
de M. Mesplès; la bourriche de Pensées, de M. Biva; le 
Fumeur, de M. Baud-Bovy; un portrait de M. Pipard, 
et, au-dessus de tout, deux têtes d'étude de M. Meyer- 
Ball : ce sont là de vigoureux morceaux de peinture, 



-3i4- 

magistralement exécutés et qui appelleraient une mé- 
daille dans toutes les expositions où elles pourraient 
figurer. 

La note comique se trouve représentée par une inénar- 
rable scène de Don Quichotte^ de M. Sarda; un Réveil 
du lion, de M. Periuiset; une Baignade à Asnières^ de 
M. Seurat, qui a mis du violet partout, comme s'il 
s'agissait de moutarde, et surtout par une toile ébourif- 
fante de M. Casey, Honneur et Patrie, représentant un 
cuirassier planté sur un cheval de bois qui a l'air de 
donner la patte, et tenant dans ses bras un drapeau au 
milieu duquel éclate un soleil. 

Pas ou peu d'impressionnistes. Est-ce que Técole serait 
déjà en déroute? 



PETITE GAZETTE. — M"« Lloyd a joué pour la pre- 
mière fois, le 16 mai, le rôle de M^^^ Désaubiers dans La joie 
fait peur, rôle créé par M™® AUan, et repris successivement par 
Mm»s Guyon, Nathalie, Favart et Granger. M™e Lloyd a 
eu beaucoup de succès, bien que, — reproche galant, — on 
l'ait trouvée encore un peu trop jeune pour le personnage. 

— Le 1 j mai a eu lieu, au Père-Lachaise, l'inauguration du 
monument élevé par souscription au baron Taylor. L'auteur 
de la statue est le sculpteur Guillaume. Plusieurs discours ont 
été prononcés par MM. DuSommerard, Kaempfen,Halanzier, 
Guillaume, l'auteur même de la statue, et A. Houssaye. 

NÉCROLOGIE. — 8 mai. — Le prince Michel Stourdza, 
ancien hospodar de Moldavie, décédé à l'âge de quatre-vingt- 
neuf ans. Il vivait en France depuis 1849. 



- 3i5 - 

— Amédée Servin, peintre paysagiste, dont les deux der- 
nières toiles figurent au Salon de cette année. Il était né 
en 1829. 

11. — Le marquis de Talhouët, ancien sénateur, ancien 
ministre. C'était un des plus riches propriétaires fonciers de 
France. Il était petit-fils du comte Roy, célèbre ministre des 
finances sous la Restauration, qui avait laissé 20 millions à 
chacune de ses filles. Né en 1819. 

12. — Adolphe Wurtz, membre de l'Institut et de l'Aca- 
démie de médecine ; chimiste des plus distingués. Né le 
26 novembre 18 17. 

13. — Altaroche (Marie-Michel), ancien député, ancien 
directeur de l'Odéon et l'un des fondateurs du Charivari. Il 
avait soixante-treize ans. 

i3. — Le peintre de genre Gustave Jundt, Alsacien d'ori- 
gine. Il n'avait que cinquante-quatre ans. 

15. — L'éditeur Chamerot, père de l'imprimeur de ce 
nom. Il avait quatre-vingts ans. C'est lui qui a publié les 
premières œuvres de Michelet et de Louis Blanc. 

17. — La princesse Murât, née Malcy-Caroline Berthier, 
et petite-fille du maréchal Berthier, prince de Wagram. 
Née en 1832. 

18. — Le peintre et dessinateur Catenacci (Hercule), né à 
Ferrare (Italie) en 1816. On lui doit l'illustration de plusieurs 
grands ouvrages français, la Touraine, les Galeries de l'Europe 
d'Armingaud, etc. 



— 3i6 



VARIETES 



TROIS BILLETS INÉDITS DE PONSARD. 

Ces trois billets sont adressés à M™* Mélanie Waldor, 
la poétesse morte en 1871. Ils contiennent deux refus assez 
habilement enguirlandés de belles et aimables raisons, et les 
deux derniers donnent, en outre, quelques curieux détails 
à propos d'une des rares œuvres légères de Ponsard. (Voir le 
recueil de ses œuvres complètes.) 



Juin 1850. 
Madame, 

Je suis bien flatté de votre gracieuse demande, et je 
serais bien heureux de vous avoir pour spectatrice. Je 
suis allé hier à la Comédie-Française; j'y suis encore 
allé aujourd'hui pour solliciter une loge, ou tout au 
moins des stalles de balcon. Mais on ne m'a rien 
accordé. Je n'ai eu que quelques stalles d'orchestre. 
Comme il ne s'agit que d'un petit acte, et comme d'ail- 
leurs Rachel joue dans la même soirée une grande 



3i7- 



pièce ^, le théâtre veut faire une recette, et m'a prié de 
ne pas insister. On ne fait pas même le service ordinaire 
des journaux. 

Permettez-moi de vous envoyer la réponse que 
M. Verieuil m'adresse au sujet de ma demande. Je dé- 
sire beaucoup, Madame, que vous ne gardiez aucun 
doute sur ma bonne volonté. 

Je devais quitter Paris il y a plus d'un moi^, et je me 
rappelle que les préparatifs de mon départ m'ont privé 
du plaisir d'assister à une de vos soirées. J'allais partir, 
en effet, quand le Théâtre-Français m'a demandé un 
petit acte pour Rachel. C'est ce qui m'a retenu, et je 
n'ai pu aller m'excuser auprès de vous, car j'ai été 
obligé de m'enfermer chez moi et de ne voir personne, 
afin de livrer l'acte demandé avant le départ de 
M"« Rachel. 

Je n'ai pas d'exemplaire de la pièce chez moi. Ils 
appartiennent tous à mon éditeur, qui ne doit m'en 
donner qu'un certain nombre. Cependant j'espère bien 
qu'il se laissera aller à ma prière; mais il faut pour cela 
que j'aille chez lui et les soins de ma première repré- 
sentation m'absorbent en ce moment tout à fait. 

Je compte partir de suite après cette première repré- 



1 . Le petit acte dont parle ici Ponsard est sa comédie, en un acte 
et en vers, Horace et Lydie, que Rachel créa, en effet, le 19 juin iSjo. 
Elle joua le même soir la tragédie de Corneille, les Horaces. 



— 3i8 — 

sentation et je crains de ne pouvoir vous remercier de 
vive voix, comme je le voudrais, de votre bienveillant 
souvenir. Mais je reviendrai en novembre, et alors 
j'aurai l'honneur d'aller vous présenter mes remercie- 
ments. 
Recevez, etc. 

F. PONSARD. 



II 



Compiègne, jeudi. 



Chère madame et amie, 

Je vous envoie à la hâte mille remerciements et mille 
et mille bien affectueuses amitiés. Je n'ai que dix mi- 
nutes à moi, avant d'aller au thé de l'impératrice. 

Merci ! je voudrais bien vous envoyer ce que vous 
me demandez avec tant de bonté ; mais comment vous 
écrire ces vers ? Cela a été improvisé, fait à la hâte, le 
brouillon est entre les mains de l'aide de camp de l'em- 
pereur; je n'ai plus le souvenir assez présent pour co- 
pier de mémoire un passage; même le temps matériel 
d'écrire me manque absolument ^ Après le thé, toilette, 
dîner, soirée, et nous partons demain. 

Si je peux trouver un instant cette nuit^ je tâcherai de 



I. Il s'agit ici, ainsi que la lettre suivante l'explique, d'une charade 
en vers improvisée par Ponsard pour l'amusement de la Cour impé- 
riale, pendant un séjour à Compiègne. 



- 3i9- 

me rappeler quelque chose et de le tenir prêt pour votre 
messager demain. Sinon, excusez-moi. Excusez aussi 
mon barbouillage en raison de ma précipitation, et sur- 
tout agréez la nouvelle assurance de mes sentiments les 
plus affectueux, et de mon respectueux dévouement. 

F. PONSARD. 



III 

Paris, lundi. 
Chère madame et amie, 

Je vous ai écrit à Compiègne pour vous remercier et 
pour vous envoyer toutes mes plus affectueuses amitiés. 
J'ai laissé ma lettre entre les mains du domestique, selon 
l'avis que vous m'aviez donné, car j'ignorais votre 
adresse à Compiègne, et je comptais qu'on la viendrait 
chercher le soir ou le matin. Personne n'était encore 
venu la prendre quand je suis parti, et je ne sais si elle 
vous est parvenue. 

Je vous disais, dans ce billet (le précédent), que le 
brouillon de ma petite charade était entre les mains du 
comte Lepic et que je ne me souvenais plus assez des 
vers pour les écrire de mémoire. M. Lepic a été chargé 
par l'impératrice de faire imprimercettebluette à l'Impri- 
merie impériale pour Leurs Majestés et pour les invités. 



— 320 — 

On n'en tire que juste le nombre d'exemplaires néces- 
saires à cet effet, et cette distribution ne me regarde en 
rien. C'est une bagatelle toute particulière à Compiè- 
gne, et à laquelle on désire garder ce caractère particu- 
lier, en ne lui donnant aucune publicité. Outre que je 
n'ai pas le manuscrit, je craindrais qu'une publicité 
donnée par moi à ces petits vers, en dehors de la vo- 
lonté de mes augustes hôtes, ne parût indiscrète, et vous 
savez qu'en ces sortes de choses on ne saurait trop met- 
tre de réserve et de circonspection. 

Veuillez agréer, chère madame et amie, tous mes 
regrets, et croire à la vivacité et à la sincérité de mes 
sentiments respectueux et dévoués. 

F. PONSARD. 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant. D. Jouaust. 



I 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338. 




GAZETTE ANECDOTIQUE 



Numéro ii — i5 juin 1884 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : M. Bisson, le Député de Bombignac. — Sapho, 
M. Daudet. — Salon de peinture, statistique. — Bibliographie : les 
Patenôtres d'un surnuméraire. — Tiiéâtres : Théâtre-Lyrique. 

Varia : Le Grand Prix. — Le général Margueritte. — Lettre iné- 
dite de Lamartine. — Une Vente d'actrice, — Fesdval Pasdeloup. 

Petite Gazette. — Nécrologie. 
Variétés : Lettres inédites d'Aimée Desclée. 



La Quinzaine. — La nouvelle comédie, le Député 
de Bombignac^ représentée le 28 mai au Théâtre-Fran- 
çais, a donné lieu à d'étranges critiques de la part de 
certains journaux. Les graves rédacteurs de ces feuilles 
ou de ces revues à idées retardataires ont paru trouver 
qu'on s'était trop amusé ce soir-là à la Comédie-Fran- 
çaise, et leurs articles se sont ressentis de cette morose 
impression. Ce Député de BombignaCy dont Fauteur est 
M. Alexandre Bisson, a été écrit par lui en collabora- 
I. — 1884. .21 



— 022 — 

tion avec un fonctionnaire qui cache son véritable nom 
sous le pseudonyme de Sylvane, paraît-il, M. Bisson 
est l'auteur de diverses pièces extragaies et le collabo- 
rateur de M. Gondinet pour une jolie comédie jouée il 
y a quelque temps au Vaudeville, le Voyage d'agrément, 
M. Bisson, qui est lié avec les frères Coquelin, a pu, 
grâce à leur bon concours, faire lire et recevoir son 
Député à la Comédie-Française. 

C'est une comédie très amusante, qui en rappelle 
beaucoup d'autres, notamment le Mari à la campagne^ 
dont elle imite le point de départ et certains dévelop- 
pements d'une manière tout à fait flagrante. Elle con- 
tient une idée des plus drôles et des plus neuves, qui 
même aurait pu être plus follement exploitée. Ce can- 
didat-député légitimiste, se faisant remplacer devant 
ses électeurs par son secrétaire qui se fait élire par eux 
comme républicain, pouvait donner lieu à des compli- 
cations scéniques des plus amusantes. Mais l'auteur n^a 
pas suffisamment varié les péripéties qui devaient natu- 
rellement naître de son sujet, et la pièce tourne trop 
autour de la même situation. Néanmoins, le jeu et la 
verve des deux Coquelin aidant, on a beaucoup ri, et 
le Député de Bombignac a obtenu un assez vif succès. 

C'est contre ce succès qu'ont protesté les quelques 
burgraves de la critique dont nous parlons plus haut. 
Selon leur doctrine, nous avons eu tort de rire : le 
Théâtre-Français est et doit rester le conservatoire du 



— 323 — 

genre ennuyeux. Nous demandons, à notre tour, à pro- 
tester contre cette étrange prétention, et nous ne sau- 
rions trop approuver Coquelin aîné d'avoir, en cette 
occurrence, pris la défense du rire contre les prédica- 
teurs et les défenseurs de l'ennui. A propos de ce 
Député de Bomblgnac, tant malmené par quelques-uns, 
Coquelin a publié en effet dans le journal le Matin 
(7 juin) un article sous ce titre : Rions un peu ! qui 
contient un plaidoyer pro domo, lequel est en même 
temps l'apologie de la gaieté, de la vraie et saine gaieté 
au théâtre. 

Coquelin trouve qu'il est « terrible d'entendre tant 
prêcher autour de la Comédie-Française le respect du 
lieu et des traditions qu'on prétend violé par le Député 
de Bomblgnac. » Il lui semble que la critique devient 
bien grave; Molière disait déjà : « C'est une terrible 
entreprise que de faire rire les honnêtes gens ! » Que 
dirait-il aujourd'hui ? demande Coquelin. Il n'y suffirait 
plus; il faudrait qu'il changeât sa note. Coquelin en 
veut surtout à ceux qui déclarent qu'on ne doit rire 
qu'au théâtre du Palais-Royal, et que, si par hasard 
on vient à rire au Théâtre-Français, il faut bien se 
garder de l'avouer ! 

« J'en ai vu, ajoute Coquelin, de ces critiques sé- 
rieux se pâmer dans leurs fauteuils, car je vois très 
clair quand je joue; je me tiens au courant des im- 
pressions de la salle, j'y ai l'œil, d'abord par devoir. 



— 324 — 

pour savoir comment va la pièce et quand il faut la 
défendre, et ensuite parce que cela m'amuse et qu'il y 
a quelquefois là des comédies dont, par réciprocité, il 
n'est pas défendu au comédien de devenir le spectateur; 
— eh bien, j'en ai vu rire, rire tout le temps, qui, le 
lendemain, par esprit de pénitence évidemment, impri- 
maient dans leurs feuilles que la pièce était froide. » 

Plus loin, Coquelin s'étonne « qu'en un pays si 
facile pour les députés on soit si difficile pour les vau- 
devillistes. y> Si cela devait continuer, le public ne 

serait plus amusable. Mais le public, lui, veut rire, et il 
a raison. 

« Enfin, dit en terminant Coquelin, il n'y a pas de 
genre à la Comédie-Française. Quiconque excelle, n'im- 
porte dans lequel, doit pouvoir être joué là. La Comédie, 
comme son patron, prend son bien où elle le trouve. Il 
y a plusieurs catégories dans le répertoire, autant que 
de variétés dans l'esprit national. C'est pour cela qu'elle 
s'appelle le Théâtre-Français. — Tout ce qui est bien 
français lui appartient. 

« Jeunes gens, ne craignez pas d'être amusants. 
Même si vos pièces ne sont pas des chefs-d'œuvre, ap- 
portez-les-nous! Nous avons joué beaucoup de pièces 
qui n'étaient pas des chefs-d'œuvre! Si l'on rit dans 
les vôtres, c'est toujours ça de gagné... Vive l'entrain! 
et le rire facile, le rire clair, le rire de source !... Pour 
l'amour de Dieu, laissez-nous rire. » 



— 325 - 

Comme on le voit, ce n'est pas tant la comédie du 
Député de Bomhignac que le genre gai auquel elle appar- 
tient que Coquelin a entendu défendre. Et nous croyons 
que dans cette défense si nette et si sincère Coquelin 
aura pour lui, — à quelques-unes de ces exceptions 
près faites pour confirmer toutes les règles, — la grande 
majorité du public français. 

— M. Alphonse Daudet vient de faire paraître un 
nouveau roman, Sapho (mœurs parisiennes), qui est 
l'événement littéraire de la quinzaine. Tous les romans 
nouveaux de M. Alphonse Daudet excitent d'ailleurs, à 
même dose, le même intérêt et la même attention. 
Dans ce roman, très vivant, très vécu, très moderne, 
l'auteur veut dépeindre certaines mœurs parisiennes 
dont il dédie le tableau, un peu cru, à ses fils, « pour 
l'époque où ils auront vingt ans ». 

Sans nous étendrepluslonguementsur l'analyse de cet 
important récit, que tout le monde a déjà lu ou voudra 
lire, nous nous bornerons à dire que, comme déve- 
loppement et comme intérêt, Sapho est l'un des ouvrages 
les plus attachants et les plus émouvants qu'ait encore 
publiés M. Daudet. En revanche, nous lui reprocherons 
deux choses : la première, c'est que M. Daudet nous 
semble s'être un peu trop préoccupé, en écrivant sa nou- 
velle œuvre, du style et de la manière de son intime 
ami Zola; la seconde, c'est que la dédicace de Sapho ^ 
« Pour mes fils, quand ils auront vingt anso), est peut- 



— 326 - 

être de dix années en avance. Ce n'est guère que vers 
la trentaine qu'on peut apprécier sérieusement un ou- 
vrage de la haute valeur littéraire et morale de Sapho; 
il faut avoir vécu et vécu longtemps déjà pour bien 
comprendre et bien connaître les secrets et les détours 
de cette vie parisienne spéciale dont le roman nouveau 
nous présente un si décevant tableau. On a encore trop 
d'illusions à vingt ans, — heureusement, — pour admettre 
que les choses se passent toujours dans la vie d'une ma- 
nière aussi âpre, aussi désillusionnante et aussi cruelle que 
le beau livre de M, Daudet vient de nous les montrer. 

Statistique du Salon de peinture. — Puisqu'il 
n'est question partout, en ce moment, que de peintres 
et de peintures, faisons comme tout le monde et em- 
pruntons au Journal des Économistes la statistique sui- 
vante, qui d'ailleurs a bien sa curiosité. 

Le Salon actuel est le 1 3^ de la troisième République, 
le 6ie du siècle, le 66° depuis 1793, le 112^ depuis 
1673, bien que désigné comme le 102^. 

Les 4,66$ numéros du Salon actuel sont répartis 

comme suit entre 3,448 artistes : 

Œuvres Artistes 

Tableaux 2,493 '5^83 

Dessins , pastels , aquarelles , porce- 
laines, etc 749 612 

A reporter. 3,242 2,49$ 



- 327- 

Report. 
Sculpture '. 


3,242 
748 

36 
i6s 

474 

4,66s 


2,495 

539 

31 

143 

354 

3,562 


Gravures et médailles sur pierres fines. . 
Architecture 


Gravures 


Totaux. . . . . 



Depuis 1868, les Salons ont donné_, en général, des 
chiffres supérieurs à 4,000 ouvrages exposés : 



Années Œuvres 



Années Œuvres 



1868 


4,213 


1880 


7>5 32 


1869 


4,230 


1881 


4»932 


1870 


5.434 


1882 


5,612 


1874 


h^S7 


1883 


4,943 


187s 


3,828 


1884 


4,665 


1876 


4.033 







Les 3,562 artistes de 1884 présentent les variétés 
suivantes : 



Hommes 3,060 

Femmes 502 



Total. 



3,562 



Français 2,966 

596 



Etrangers 



Total. 



3,562 



Les 596 étrangers appartiennent à 23 nationalités : 
.... 105 



Amérique 
Belgique. 



Suède. 



63 
42 



Suisse 41 

Allemagne 38 

Italie ^(^ 

Espagne 34 



— 328 



Hollande ^8 

Autriche 24 

Russie 16 

Pologne 1 $ 

Danemark 21 

Norvège 10 

Finlande 7 

Brésil 7 



Portugal 6 

Hongrie. ., 5 

Grèce 4 

Indes 4 

Roumanie. 3 

Turquie 1 

Bulgarie i 



La Savoie et les Alpes-Maritimes comptent 7 expo- 
sants ; l'Alsace et la Lorraine, 76. 

Bibliographie. — Les Patenôtres d'unsurnuméraire,-^ 
Notre ami Joseph Delaroa vient de publier chez Ollen- 
dorff, en un joli et mignon volume, la troisième édition de 
ses Patenôtres d'un surnuméraire. Ce recueil de maximes 
etd'aphorismes écrits d^une plume si nerveuse, si ferme 
et souvent si cinglante, avait obtenu sous ses deux 
formes premières un vif succès de curiosité. Il y a quel- 
ques mois (i9déc. 1883), Sarcey avait consacré une de 
ses conférences du boulevard des Capucines àFétude de 
la deuxième édition, et le succès de cette conférence 
et des nombreuses citations de Touvrage faites par lui 
a hâté l'apparition de l'édition nouvelle. 

Cette troisième édition est considérablement aug- 
mentée. La première, que nous avons sous les yeux, 
offre avec elle d'assez grandes différences. Le titre 
d'abord n'est pas le même. L'édition première (1860) 
porte en effet le titre suivant : Les Patenôtres d'un sur- 



— 329 — 

numéraire, conseils d'un grand-oncle recueillis el mis 
en lumière par Joseph Delaroa. (Lyon, Louis Perrin, 
imprimeur.) Pas de nom d'éditeur. L'auteur, qui, en 
1860, avait probablement plus de ménagements per- 
sonnels à prendre qu'aujourd'hui, supposait, dans sa 
préface, qu'il avait trouvé les Patenôtres qu'il publiait 
dans le pupitre d'un sien grand-oncle. « Il avait jeté 
sur le papier, nous disait-il, à ses moments perdus, 
comme des boutades spontanées sans ordre et sans 
suite, les maximes et réflexions qui font le texte de ce 
livre. » Enfin, ce digne oncle avait laissé sur sa table 
une lettre adressée à son neveu, et « que la forme trem- 
blée des caractères indiquait avoir été écrite à ses der- 
niers moments et interrompue par la mort... » Voici 
cette lettre qui ne figure pas dans la nouvelle édition : 

Mon cher neveu, 

Ai-je été au-dessus ou au-dessous des circonstances que 
j'ai traversées^ peu importe; je n'ai pas été assez médiocre 
pour réussir. 

L'ambition m'a manqué pour arriver, je l'avoue sans regret; 
mais, en considérant ceux qui montaient, plus d'une fois j'ai 
conservé le droit de les mépriser. 

Ayant, dès le début, renoncé à la vie, je n'ai eu à me re- 
procher ni bassesses ni lâches affections. 

Aujourd'hui je suis vieux, je ne m'en plains pas. J'ai vécu 
dédaigné, je mourrai heureux. J'ai porté dans ce monde une 
honnêteté implacable, je suis satisfait. 

L'expérience est faite de sang, de sueurs, de joies, de peines. 



— 33o — 

Je te lègue la mienne : heureux si tu profites de ses enseigne- 
ments meurtriers ! 

Ta génération a la tête vide, l'esprit usé et le cœur dé- 
crépit. Ses affections sont marquées de rides précoces, elles 
ont je ne sais quoi de maladif qui ressemble aux efforts d'un 
poitrinaire. 

Elle n'est pas difficile à vaincre. Veux-tu l'essayer? Lis!.. 

A la suite de cette lettre, vient dans cette même édi- 
tion l'épigraphe suivante qui ne figure pas non plus 
dans la troisième ' : 

ÉPIGRAPHE 

La vie est une route étroite, 

Toute pleine d'encombrement, 

Oià nous marchons en grand tourment, 

Le diable à gauche et l'ange à droite. 

L'un dit : « Fais ta trouée, exploite 
Le prochain comme un instrument! 
— Souffre, dit l'autre, et ne convoite 
Que la paix dans l'isolement. » 

L'homme entre eux se débat et pleure 
Et tantôt crie à l'un : « Demeure! » 
Et tantôt à l'autre : « Va-t'en ! » 

Mais pour le sage tout s'arrange : 
Par l'aile il se retient à l'ange, 
Par la griffe il mène Satan ! 

JOSÉPHIN SOULARY. 

I. La deuxième édition a paru sous ce titre, chez Scheuring, à 
Lyon, en 1874 : Les Patenôtres d'un Surnuméraire (Morale et Poli- 
tique). 



- 33i — 

En reproduisant dans la troisième édition la préface 
delà première, M. Delaroa y a supprimé, avec quelques 
autres, les passages que nous venons de citer et qu'il 
nous a paru curieux de rétablir ici pour nos lecteurs. 

Théâtres. — Le Théâtre-Lyrique vient de rouvrir 
une fois encore ses portes ; c'est une nouvelle tentative 
qui ne nous paraît pas devoir être beaucoup plus viable 
que les précédentes, mais qu'il faut cependant encou- 
rager. Le nouveau directeur, M. Garnier, est en même 
temps un ténor distingué de la province. Le 28 mai il a 
donné, comme premier spectacle, la reprise d'un ancien 
opéra de Donizetti, les Martyrs^ qui a été joué jadis à 
l'Académie royale de musique, le 10 avril 1840. Cet 
ouvrage a une triste et funèbre origine. Il avait d'abord 
été écrit pour le célèbre ténor Nourrit, et il devait 
servir à ses débuts à Naples. Mais la censure en 
interdit la représentation, et cette interdiction fut la 
cause première de la mort tragique de Nourrit. A Paris, 
c^est Duprez qui créa le rôle de Polyeucte, que Tam- 
berlick reprit plus tard avec succès aux Italiens. Malgré 
un beau troisième acte, qui contient un remarquable 
sextuor, les Martyrs n'eurent qu'un succès très contesté. 
Nous ne croyons pas que l'interprétation actuelle soit 
assez brillante pour rendre à cet opéra démodé un éclat 
de quelque durée. Après M. Garnier (Polyeucte) nous 
citerons M. Auguez (Sévère), ancien baryton de l'Opéra, 



— 332 — 

qui a de bonnes traditions, et M^^ Delprato (Pauline). 
— A la Renaissance, théâtre aujourd'hui inexploité et 
sans direction régulière, une troupe de passage, dirigée 
par M. Abadie, a donné, le 5 juin, une opérette déjà 
représentée à Bruxelles, le Présomptifs trois actes de 
MM. Hennequin et Valabrègue, musique de M. Louis 
Gregh. Pièce gaie, bien que bâtie sur un vieux modèle qui 
a déjà cent fois servi ; mais musique assez ordinaire, 
d'un pianiste distingué et connu seulement comme 
compositeur et éditeur de jolis morceaux pour son instru- 
ment. De là à écrire une partition, même d'opérette, il 
y a loin! Que M. Gregh retourne donc à son piano et 
qu'il y reste 1 Dans l'interprétation, bornons-nous à citer 
M. Deschamps, fort amusant comique qui vient du Palais- 
Royal. 



Varia. — Le Grand Prix. — Le grand prix a été couru 
le dimanche 8 juin. Malgré le temps pluvieux, il y avait 
une foule presque aussi nombreuse que si le soleil se 
fût montré dans ses plus ardentes splendeurs. C'est 
encore un cheval français, Liîtle-Duck, appartenant au 
duc de Castries, frère de la maréchale de Mac-Mahon, 
qui a gagné le prix. On se souvient que, l'an dernier, 
même honneur était déjà échu au duc de Castries avec 
son fameux Frontin. Le prix de cette année se montait 
à 142,300 francs. 



— 333 — 

C'est la vingt- unième fois que le grand prix est 
couru depuis sa fondation en 1865^ Et, dans ces vingt 
et une courses solennelles, la France a compté onze vic- 
toires, l'Angleterre huit, l'Amérique une, et l'Autriche- 
Hongrie une. 

Bien qu'il y eût grande foule, la recette a été, en 
raison du mauvais temps, inférieure à celle de l'an der- 
nier : on a fait, le 8 juin, 285,000 francs, tandis que le 
grand prix de 1883 avait produit 330,000 francs. 

Le général Margueriîîe. — On vient d'inaugurer à 
Fresne-en-Woevre (Meuse), lieu de naissance du général 
Margueritte, une statue en l'honneur de ce vaillant offi- 
cier (le' juin). 

On sait que, dans la bataille de Sedan, le général 
Margueritte, frappé à mort par un obus prussien, con- 
tinua à diriger pendant quelques instants sa brigade, et 
ne résigna son commandement que lorsque ses forces 
physiques l'eurent trahi complètement. Un de nos jeunes 
confrères, M. Gustave Vautrey, a lu, à l'inauguration de 
la statue, une pièce de vers qui a produit une impres- 
sion profonde, et de laquelle nous détachons le passage 
suivant : 

En avant I Quel éclair dans nos heures néfastes, 
Quand on le vit passer, pour un suprême effort. 



I. Il n'y a pas eu de course du grand prix en 1871, en raison des 
événements politiques. 



-334- 

Le tourbillon sacré de ces enthousiastes, 
Poussés par un mourant qui reculait la mort! 

Margueritte vivra ! ce monument l'atteste. 
Il surgit du tombeau, combattant retrouvé. 
Le bronze impérissable éternise son geste; 
Son bras pour nous guider sera toujours levé. 

Des héros comme lui plus haut que les orages 
Planent; le piédestal de leurs œuvres est fort. 
Gardés dans la mémoire immortelle des âges, 
Plus vivants que jamais, ils sortent de la mort. 

Son pays, qu'il aima de passion profonde, 
Lui prit jusqu'au dernier des jours qu'il a vécus; 
Mais la terre qu'arrose un tel sang est féconde, 
Et la défaite est grande avec de tels vaincus. 

Honneur et gloire au sang des braves! 
Honneur à ces humaines laves 
Dont nos vallons furent rougis! 
Quand tout parlait de défaillance, 
Pour contenir plus de vaillance, 
Bien des cœurs se sont élargis. 



Gloire au sang, qui sur cette terre 
Versé, semence salutaire, 
Doit germer à chaque saison ! 
Gloire au sang qui se change en sève 
Et que la nature sans trêve 
Fait monter dans la floraison ! 
Sur les coteaux, sur les vallées, 
Sur les campagnes violées 
Par plus d'un combat décevant, 



o o r 

Partout chante le sang des braves ! 
Il murmure des notes graves 
Avec la brise, avec le vent! 

Il souffle les grandes pensées, 
Lorsque les choses sont bercées 
Par la sérénité du soir; 
Et dans l'air où ton âme habite, 
Ce qu'on respire, ô Margueritte! 
C'est ton exemple et c'est l'espoir !j 

Lettre inédite de Lamartine, — Nous nous sommes 
assurés que Tintéressante lettre suivante, qui nous est 
communiquée en original par un de nos lecteurs, ne 
figure pas dans la correspondance publiée de Lamartine. 

[A Monsieur Xavier Morland 

à Saint-Sébastien (Espagne). 

Saint- Point (i 8 j 5). 

Je viens bien tard, mon cher Monsieur, vous remercier de 
votre aimable envoi; mais votre caisse d'oranges est arrivée 
de Saint-Sébastien à ma campagne alors que je l'avais quittée 
après un court voyage à Paris. Je viens de la faire ouvrir 
seulement à mon retour ici, et les beaux fruits qu'elle contient 
n'ont pas trop souffert du voyage- Nous les avons déjà goûtés 
hier, et tout le monde les a trouvés délicieux. 

Je vous remercie également de vous inquiéter comme vous 
le faites de l'état de ma santé; je vais aussi bien que pos- 
sible et je m'occupe au dehors le plus que je peux. Je prépare 
déjà mes vendanges, qui seront satisfaisantes; mais la guerre^ 

I. La guerre de Crimée. 



- 336 - 

nous a ravi nos meilleurs bras, et nous serons peut-être em- 
barrassés pour la faire aussi vite que les autres années. Il 
faudra suppléer à beaucoup d'absences de mes vignerons ou 
de leurs fils, ou aussi de leurs gens, qui ont été se faire tuer, 
ou qui sont morts de maladie ou de froid pour une cause qui 
leur importait beaucoup moins, à coup sûr, que le bien-être 
de leurs vignes et même des miennes ! 

Je suis revenu de Paris très fatigué; l'Exposition* rend la 
capitale bien difficile à habiter en ce moment par ceux qui 
aiment leur repos; je ne suis plus fait à ce grand bruit ni 
à tout ce mouvement de tous les peuples qui semblent se 
précipiter comme en un seul point de leur univers. Je suis 
très fier, certainement, du succès que nos grands industriels 
remportent; mais je préfère demeurer éloigné du tourbiiibn 
au milieu duquel s'accomplissent tant de beaux et merveilleux 
spectacle. Cependant , parmi toutes ces choses extraordi- 
naires, il en est une qui m'a frappé plus que tout le reste 
par son imprévu même. C'est la grande tragédienne ita- 
lienne qui donne ses représentations à la salle Ventadour, où 
je lui ai vu jouer deux fois la Marie Smart de Schiller et un 
drame assez médiocre sur l'épisode de Pià di Tolomei, dont elle 
fait une admirable interprétation. Je ne sache rien' qui m'ait, 
jusqu'à ce jour, aussi fortement impressionné. Cette femme 
se donne tout entière, corps et âme; elle communique sa 
flamme pénétrante à un public qui est composé d'éléments 
bien divers, mais auquel on n'avait, sans doute, jamais offert le 
tableau de tant d'émotions mêlées à de si vifs enthousiasmes. 

Je crois avoir répondu, mon cher monsieur, à toutes vos 
questions. Je veux espérer que les bains de mer remettront la 
santé de vos deux charmantes filles, auxquelles je vous prie 
de présenter mes respectueux souvenirs. Recevez pour vous- 
même la nouvelle assurance de mes sentiments. 

Lamartine. 

I. L'Exposition universelle de 1855. 



— 0^7 — 

Une Vente d'actrice. — Tout le monde a connu au 
théâtre M"e Lasseny, qui a été jadis fort belle, très 
adulée, très courtisée, très adorée, et qui n'avait qu'un 
très médiocre talent d'actrice. Elle était devenue passa- 
gèrement étoile, dans les petits théâtres, il y a de cela 
vingt-cinq ans. Elle approche donc aujourd'hui de la 
cinquantaine. Nous l'avons connue, il y a quelques an- 
nées, alors qu'elle habitait un ravissant petit hôtel, au 
coin de la rue de Saint-James, à Neuilly, hôtel dont 
un comte russe faisait tous les frais. Puis l'âge 
est venu, la beauté du diable, qui servait de talent à 
Lasseny, a disparu avec la jeunesse ; et, comme la belle 
pécheresse dépensait, au jour le jour et sans compter, 
le produit de ses charmes, la misère sans doute est ar- 
rivée avec l'âge, et aujourd'hui la belle Lasseny, ridée 
et vieillie, met en vente, pour vivre, les cadeaux et bé- 
néfices de ses belles années!... 

Claretie, dans une de ses chroniques, se livre, au sujet 
de la vente de M^^° Lasseny, aux amusantes réflexions 
que voici : 

« Je voudrais pourtant bien savoir pourquoi M^ie Las- 
seny vend son mobilier et laisse disperser au vent ses 
boiseries, ses meubles de style, ses tapisseries Henri II 
et ses croisées garnies de vitraux. Chacune de ces ven- 
tes de reines-tapages ressemble à des liquidations ou à 
des écroulements. Quel motif les pousse à abandonner 
les meubles accoutumés? Nécessité ou fantaisie? Besoin 



— 338 — 

de retraite, d'argent, coup de tam tam suprême ou coup 
de pouce de la misère? Chaque existence de Parisienne 
fille d'Eve a, comme toute existence de peintre, po.ur 
couronnement — ou pour découronnement — une vente. 
« Faire sa vente » équivaut pour elles à <c faire son expo- 
sition » pour un maître. Et c'est alors que les contrastes 
de la vie parisienne apparaissent curieusement dans ces 
étalages d'objets disparates, de bibelots bizarres ou pré- 



cieux 



C'est par là qu'on voit quel singulier amour des vieil- 
leries a envahif possède entièrement ces jolies filles, qui 
devraient se moquer si bien du passé, vivant non de 
Pair du temps, mais de l'odeur même du temps présent, 
humant l'actualité comme le fumet du plat choisi dont 
elles se nourrissent, et qui, prises de nostalgies rétrospec- 
tives, rêvent de mobiliers gothiques dans leurs petits 
hôtels où l'on parle plus volontivis la langue des petits - 
théâtres que celle de Froissart. Je ne connais le « mo- 
bilier artistique » de Mlle Lasseny que par l'affiche de 
la vente, mais je suis étonné — sur l'étiquette — de 
ces désignations seigneuriales : « Cheminées monu- 
mentales, portes Renaissance , grand orgue forme 
gothique... » Un orgue chez M^e Lasseny! Un orgue 
pour chanter le Hussard persécuté ou les refrains de 
cafés-concerts! Je m'imagine un orgue chez Gounod et 
le maestro de Rédemption laissant sortir ses prières et 
ses plaintes des longs tuyaux sacrés. Mais chez M^e Las- 



— 339 — 

seny, un orgue ! C'est là comme un paradoxe à l'état 
de meuble. » 



Le Festival Pasdeloup, -- Le 3 1 mai un grand festival 
au bénéfice de M. Pasdeloup, le regretté chef d'orchestre 
des Concerts populaires, a été donné dans la salle des 
fêtes du Trocadéro. Ce concert, organisé par les pre- 
miers musiciens et compositeurs de ce temps, avait réun 
les artistes les plus distingués et les plus illustres de 
Paris. Tous les théâtres lyriques, artistes et orchestres, 
avaient regardé comme un honneur de figurer dans cette 
suprême représentation d'adieux. Les compositeurs vi- 
vants des morceaux exécutés ou chantés dirigeaient eux- 
mêmes l'orchestre, ou accompagnaient les artistes au 
piano. 

A la fin de cette belle matinée, à laquelle le bénéficiaire 
a pris part, une couronne superbe, roses et œillets, ornée 
de rubans orange, a été remise à M. Pasdeloup, et 
M. Gounod, étant venu lui donner l'accolade, lui a 
adressé les paroles suivantes : 

« Mon cher Pasdeloup, mes illustres collègues m'ont 
fait l'honneur de me déléguer auprès de toi pour te prier 
d'accepter cette couronne, hommage de notre vive sym- 
pathie, et pour te remercier des immenses services que, 
durant trente années consécutives, tu as rendus à l'art 
musical. » 

Des applaudissements frénétiques ont accueilli ces 



-340- 

quelques paroles qui apportaient à Pasdeloup la glo- 
rieuse récompense de tant d'années de nobles et excel- 
lents services rendus au grand art dont il a été l'une des 
plus saillantes oersonnifications. 

La recette de ce magnifique festival a éié de 
67,785 francs, plus 20,000 francs de location de loges, 
soit près de 90,000 francs, sur lesquels il y a à peine 
à prélever une dizaine de mille francs de frais. 



PETITE GAZETTE. — La famille de notre ami Edouard 
Dentu vient de réunir dans une élégante plaquette in-8'' de 
108 pages les principaux articles publiés dans les journaux 
de Paris, de la province et de l'étranger, à propos de la 
mort de cet éditeur si regretté. En tête de cette plaquette 
figure un excellent portrait de Dentu, d'une ressemblance 
absolument exacte et qui a été gravé par M. Le Nain. 

— Le Théâtre-Italien a opéré sa clôture annuelle le 3i mai. 
Il résulte du bilan de la saison terminée que soixante-treize 
représentations ont été données, qui ont produit 1,109,281 fr., 
soit une moyenne de 1 5,195 fr. 62 c. par soirée. C'est là un 
résultat d'un excellent augure pour l'avenir, la réfection de 
la salle, qui a compté pour un gros chiffre dans les dépenses 
de cette année, ne devant plus figurer dans celles de la saison 
prochaine. 

Nécrologie. — 21 mai. — Salomon-Louis Hymans, 
l'un des écrivains les plus distingués de la Belgique, auteur 
de nombreux travaux historiques et politiques, Hymans fut 
député de Bruxelles, de 1859 à 1868. Il était né en 1829. 

24. — Le général de division Guiod, qui a commandé en 
chef l'artillerie de l'armée de la défense, pendant le siège de 
Paris. 



— 341 — 

2$. — Le célèbre graveur Paolo Mercuri, décédé à Bucha- 
rest à l'âge de quatre-vingts ans. Des trois plus illustres 
graveurs de ce siècle, Calamatta, Mercuri et Henriquel- 
Dupont, ce dernier survit seul aujourd'hui. 

27. — Notre confrère Léon Chapron, en dernier lieu 
collaborateur de l'Evénement. Il avait été avocat avant de 
devenir journaliste. Il a successivement écrit au Gaulois, au 
Figaro et au G/7 Blas. Un certain nombre de ses meilleures 
chroniques ont été réunies en un volume intitulé : Le long 
des rues. La mort de cet écrivain si fin et si distingué est une 
perte très sensible pour le journalisme parisien. 

27. — L'abbé Menu, licencié es lettres, docteur en théo- 
logie, premier aumônier du lycée Louis-le-Grand. 

28. — Le comte d'Haussonville, membre de l'Académie 
française (1869), sénateur inamovible (1878), beau-frère du 
duc de Broglie. Il était né à Paris le 27 mai 1809. 

29. — Le docteur Blondeau, secrétaire et rédacteur du 
journal le Progrès médical; il n'avait que quarante ans. 

7 juin. — Ernest Jaime, fécond auteur dramatique, décédé 
à «.l'âge d'environ quatre-vingts ans. Il était père d'Adol- 
phe Jaime, vaudevilliste comme lui. Ernest Jaime a colla- 
boré à beaucoup plus de pièces qu'il n'en a signé seul. 
Il était l'un des auteurs du célèbre vaudeville le Chevreuil. 
Il a été longtemps commissaire central de la police à Ver- 
sailles. 

VARIÉTÉS 

LETTRES INÉDITES D^AIMÉE DESCLÉE 

M. Alexandre Dumas fils vient de publier, dans la Nouvelle 
Revue, des détails pleins d'intérêt sur les débuts de Desclée au 
Gymnase, et [il reproduit dans son étude quelques lettres qui 



— 342 — 

lui ont été adressées par la grande comédienne. Nous repro- 
duisons les suivantes. 



Cette lettre a été écrite au lendemain de la première repré- 
sentation de Frou-Frou au Gymnase (30 octobre 1869). 

C'est fini. Ouf! J'avais de belles robes de toutes les 
couleurs, une aigrette dans les cheveux qui me faisait 
ressembler à un petit chien savant. La salle archi-pleine. 
On m'a sifflée au premier acte, et on m'a fait une ova- 
tion au cinquième. Je me suis tâtée toute la soirée pour 
me trouver une pulsation de plus; rien, calme plat. Ni 
inquiétude, ni peur, ni joie; rien. Ainsi je n'aurai été 
qu'ébauchée, et déjà je suis finie. Pauvre moi ! Enfin le 
directeur m'a dit : « C'est aussi bien que Rose. )> C'est 
gros cela. Il voulait me faire signer une prolongation 
séance tenante. Et moi, je croyais et je crois encore que 
je déplais à ces gens-là, et je m'en moque, car j'ai for- 
tement le respect de l'individu, mais je n'ai pas celui de 
la foule. Bref, M. Montigny doit vous écrire, parce que, 
moi, je ne sais rien au juste, excepté pourtant que j'ai 
un plaisir infini à causer avec vous, mon doux confes- 
seur. Je vous envoie toutes mes tendresses. 

Aimée. 



343 — 



II 



Au moment de signer un nouvel engagement, elle exprime, 
dans les termes suivants, ses appréhensions à M. Dumas : 

Les Parisiens m'ennuient, car je connais ces maîtres 
du monde; ils ne sont ni plus ni moins bêtes que d'au- 
tres. Et je ne vous vois plus, c'est le bouquet! Je ne 
signerai que si vous me l'ordonnez absolument, et en- 
core vous faudra-t-il me tenir la main. Je finirai par 
entrer au couvent, voyez-vous, cela est sûr. C'est une 
idée fixe, une monomanie. Que fais-je? Pourquoi ce 
mouvement, ces combinaisons, ce métier de saltim- 
banque, cette existence tout à la fois vide, monotone 
et bruyante ? Historier ce pauvre visage qui demande 
grâce, faire tomber des mèches sur son nez, comprimer 
certaines parties de son corps, en développer certaines 
autres, frotter ces ongles que la nature a voulus ternes 
et que nous voulons luisants, puis, avec une sorte de 
conviction étudiée , réciter de certaines choses des- 
quelles on ne pense pas un mot, mentir enfin, tromper 
les yeux et les oreilles d'une quantité plus ou moins 
considérable de gens pour arriver à les amuser pendant 
quelques heures; rétribution à la fin du mois de quoi 
payer ses faux chignons : voyons, franchement, où est 
le but? Et dire que toutes ces choses me paraîtraient 
adorables si je les faisais pour un seul ! 



— 344 — 



III 



Le fragment suivant contient un long et chaud remercie- 
ment à l'adresse de l'auteur de la Visite de noces : 

Savez-vous bien tout ce que je vous dois, ma chère 
Providence? D'abord vous m'avez inventée^ puis vous 
avez été mon soutien pendant mes nombreux découra- 
gements, vous m'avez rendu la dignité, l'estime de 
moi-même. Après avoir payé le passage, pauvre Marie 
l'Egyptienne, jç. tâtonnais^ je cherchais ma route, vous 
me l'avez montrée, vous m'avez indiqué le but et, grâce 
à vous, je viens de l'atteindre. Plusieurs personnes, 
vous-même m'avez parlé de ma fortune. Je ne sais d'où 
peut venir celte fable. Moi riche ! Ce serait illogique. 
Est-ce qu'une femme comme moi se fait riche ! Il n'y a 
pas d'hommes qui donnent, il y a des femmes qui sa- 
vent se faire donner. Je suis pauvre et je m'en vante. 
Mais M. Montigny vient de m'envoyer un troisième 
engagement avec des conditions superbes. Aussi, plus 
de spleen, plus de couvent! Je gagne ma vie! Aussi je 
vous aime ! et, je vous en prie, laissez-vous aimer, car 
si le pain de chaque jour est assuré, si l'estomac peut 
dormir tranquille, son voisin, ce pauvre cœur, traverse 
une crise terrible. Ce grand travail, cette dépense de 
chaque soir, loin de le fatiguer, le surexcite au con- 
traire. Des bouffées d'amour me montent au cerveau. 



- 345 - 

me grisent, et quelquefois s'arrêtent aux lèvres. J'ai un 
besoin de tendresse, de caresses, qui m'épouvante. Ce 
petit corps maigre contient d'inépuisables richesses qui 
m'étouffent. A qui les donner? Qui les veut? Elles ne 
seraient pas appréciées. « Ils ne sont pas dignes de 
vous », m'avez-vous dit souvent; je l'ai cru; puis je 
m'accusais d'orgueil, de présomption, et je m'efforçais 
de descendre jusqu'à un lui quelconque ; mais je m'en 
revenais tout de suite, en me rappelant à temps tout ce 
que vous m'aviez dit. Enfin, je vous reverrai bientôt, et 
vous me soutiendrez, car je suis et veux rester digne de 
ce que vous me donnez. 



IV 



Suit une bien charmante variation sur l'épithète de ce vaga- 
bonde » que lui avait infligée Alexandre Dumas : 

Vagabonde ! vous m'avez appelée vagabonde. Ce mot 
me poursuit. Quand vous parlez, je vous écoute de tou- 
tes mes forces, et c'est ce que j'ai de mieux à faire. Je 
vous regarde quelquefois avec un sourire bête. C'est à 
ce moment-là que vous me faites le plus de mal. Pour- 
quoi vagabonde? Vous m'avez fait croire en la comé- 
dienne et vous me faites douter de la femme; vraiment 
vous bouleversez toutes mes idées. Je me figurais que, 
même dans une position irrégulière, on pouvait être 
une honnête femme el pas une vagabonde. La vertu 



- 346 - 

-est de convention, c'est une chose raisonnée, mais 
l'honnêteté est instinctive. Alors les -femmes qu'on 
n'épouse pas doivent toutes rester vierges? Oui, j'avais 
l'honnêteté instinctive. Je n'étais que chasteté. Ce qu'on 
m'a fait souffrir depuis ma première robe décolletée jus- 
qu'au reste! Je suis maintenant de l'autre côté du ruis- 
seau, flétrie, meurtrie, souillée, mais immuable. Ceux 
qui auront subi la torture seront-ils moins bien reçus 
là-haut parce qu'ils seront couverts de plaies et de cica- 
trices ? J^ai subi la torture, voilà tout. La preuve? La 
preuve, c'est mon cinquième étage et mon piano d'oc- 
casion. Maintenant, oui, je vous l'ai avoué; j'arrivais 
à Naples, un pays nouveau; j'avais déposé ma robe 
empoisonnée à la frontière; il me semblait que je re- 
naissais; mes premiers succès m'enivraient. Il était 
beau, il avait l'air si doux! Je n'avais été que vendue, 
me donner avait comme un attrait pour moi. Et puis, 
pourquoi le regretter? C'est le seul souvenir gracieux 
de ma vie. Il est là tout seul, dans une si triste compa- 
gnie. Ne me le reprochez pas. Moi, je voudrais que vous 
me donniez la main, non comme à une grande comé- 
dienne, que m'importe d'être conscrit ou capitaine dans 
cette immense armée de saltimbanques? mais comme 
une nature saine. Je veux que vous me disiez que je ne 
suis pas une vagabonde, que vous me disiez que les mi- 
sérables qui m'ont violée, profanée, ne valent pas la 
poussière que fait ma traîne. 



H7 



Voici une adorable lettre écrite à son « confesseur», — 
c'est ainsi qu'elle appelle Alexandre Dumas, — et qui con- 
tient, en effet, dans ses dernières lignes, l'aveu d'une chute, 
d'une faiblesse si l'on veut, mais si délicatement et si finement 
avouée!... 

Voilà comment c'est arrivé. J^avais un serin, un mo- 
deste serin, je l'appelais Tamberlick. Je le trimbalais 
de ville en ville, de pays en pays, et cela m'amusait 
beaucoup de regarder cette petite créature qui ne s'ar- 
rêtait de manger que pour chanter et de chanter que 
pour manger : ces deux occupations entremêlées de pe- 
tits mouvements aussi gracieux qu'inutiles. Un jour on 
avait oublié de bien fermer la mangeoire, et le petit im- 
bécile est parti. Que lui manquait-il cependant? Je lui 
avais tout prodigué, des graines, de la distraction, des 
voyages, ma tendresse, enfin que lui manquait-il? La 
liberté, me répondront ces messieurs. Eh bien, il l'a 
maintenant. Qu'en font-ils, eux et lui ? Lui, aura été dé- 
voré par les gros oiseaux, à moins qu'il n'ait eu la 
chance d'entrer chez un nouveau maître par une fenêtre 
ouverte. Où est la fenêtre ouverte, mon Dieu, qui nous 
sauvera des gros oiseaux? Pendant deux jours je suis 
restée seule, triste, la maison était silencieuse. Alors, 
je me suis mise en campagne. J'ai été acheter une 
grande cage. J'y ai mis d'abord un beau canari tout en 



~ 348 — 

or, avec un beau jabot, haut sur pattes, un peu bossu, 
enfin le grand cachet : de quoi faire enrager l'autre s'il 
revenait. Puis un bel oiseau bleu, cela s'appelle un 
ministre. Puis deux beaux petits gris avec le ventre et 
le bec rouges, puis deux toutes petites perruches vertes, 
complètement vertes : on dirait deux feuilles qui vous 
regardent. Puis une amarante, puis un bouton-d'or^ 
puis un mozambique, etc. Dans le premier temps, il y 
avait des querelles, et j'ai dû en séparer quelques-uns. 
Dame 1 je me mettais à leur place. Cela m'ennuierait 
tant d'être enfermée avec un oiseau qui me déplairait. 
Enfin_, je courais les quais, les boulevards^ pour com- 
pléter ma volière, quand je rencontre M... qui me dit : 
« Vous êtes toujours seule, vous devez vous ennuyer à 
mourir, venez donc dîner avec moi, en camarade, sans 
façon. » J'accepte, je m'ennuie tant! M... n'était pas 
seul. Après dîner on m'a menée au spectacle. Enfin, 

mon doux confesseur, je ne suis plus un ange 

Il est magnifique, par exemple, grand comme vous, 
blond, barbe légère, fort, vigoureux. Peut-être n'a-t-il 
rien inventé, mais on ne lui en a peut-être pas laissé le 
temps. Il est de ce monde que l'on appelle le meilleur; 
il sait le nom de toutes les femmes de chambre de ces 
dames. Nous sortons toujours d'une boîte, nous sommes 
pommadé, parfumé, astiqué dès l'aurore. Voici son der- 
nier mot : « Mais vous me parlez toujours comme aune 
drôlesse, vous avez Tair d'un homme du monde qui 



— 349 - 

rougit de sa liaison avec une fille. » Pauvre cher! s'il 
se figure que je lui pardonnerai jamais mon infamie. 
Maintenant je crois que la chasteté est incompatible 
avec ma profession. Et puis, vrai, j'étais trop maigre. 
A force de vouloir m'éihérer, je devenais diaphane. 
J'aurais fini par être impalpable... Mais il y a un moyen, 
un seul, d'en finir avec toutes ces choses burlesques et 
navrantes. Pas de demi-mesures, pas de transactions, 
liquidation complète. Donnez-moi l'adresse du refuge 
Sainte-Anne et j'y accepte l'emploi le plus infime. Ce 
n'est pas une boutade; essayez. J'y vais demain, sans 
fièvre, sans tristesse et sans regrets. Si 1 celui de ne pas 
interpréter la petite merveille qu'on m'a fait lire derniè- 
rement, mais celle-là est assez forte pour se passer de 
mon aide. 

VI 

M. Dumas donne encore deux lettres, non à lui adressées, 
mais qui se rapportent à cette liaison avec l'inconnu de 
Naples dont il est parlé ci-dessus. Ces lettres font partie de 
la correspondance léguée à M. Dumas par Desclée. 

Un soir j'étais près de toi, bien près, et je ne sais 
quelle idée, quel souvenir, m'avaient fait monter quel- 
ques paroles un peu amères du cœur jusqu'aux lèvres. 
Au lieu de me consoler ou de chercher à t'expliquer ce 
qui se passait en moi, tu m'as simplement fait voir que, 
si je continuais, je finirais par t'impatienter. Ah! la 



— 35o - 

vilaine race que les hommes! Moi qui les détestais, 
tiens, jeté déteste. Le crois-tu? Non! Eh bien, tuas 
tort, c'est très vrai. Tu ne me rends pas la millième 
partie de ce que je te donne. Pour toi, moi, je ferais tout 
au monde; pour me faire plaisir, traverserais-tu la rue 
avec un paquet sous le bras? Non, tu aurais peur d"'être 
ridicule. J'ai de l'amenume plein le cœur, ce soir : mon 
pauvre ami, il faut me pardonner. Laisse-moi verser sur 
toi le trop-plein de mon cœur, et laisse-moi te dire ce 
que celte soirée a d^horrible pour moi. G... m'a menée 
au théâtre, à l'Opéra; on jouait Lucie. J'ai d'abord hor- 
riblement souffert en entendant ces airs charmants, ces 
pleurs d'amour, que j'avais entendus avec toi il y a à 
peine quinze jours. Je me reportais à ***. D... était près 
de moi. J'avais des marguerites bleues dans les cheveux. 
Pendant un instant, l'illusion a été complète. Quand je 
suis retombée dans la réalité, je me suis senti le cœur 
serré comme dans un étau ; l'air me manquait, j'étouf- 
fais, et j'aurais donné joyeusement dix ans de ma vie 
pour être transportée près de toi. Nous étions dans 
l'avant-scène des lions de la ville. Ces messieurs sont 
arrivés l'un après l'autre ; on me présentait à eux, on 
me les présentait, puis ils Recouchaient sur les fauteuils, 
se vautraient sur les divans et se moquaient de tous ces 
pauvres artistes. Une tenue indécente, des propos obs- 
cènes, des façons grossières, me détaillant, cherchant 
à voir ma taille, mon pied, comme pour un cheval à 



vendre. J'ai souffert le martyre; quelle honte! quel 
dégoût ! Ta petite femme, celle que tu avais purifiée 
avec ton amour, salie, souillée, humiliée, insultée! 
Mais maintenant je suis seule, mes nerfs se détendent, 
je puis pleurer, et j'en profite. 



VII 



J'apprends à l'instant que vous vous mariez, mon 
cher enfant ; vous avez raison. Plus je vieillis, plus je 
vois que décidément il faut être deux; ce fardeau de la 
vie est trop lourd à porter seul. Soyez heureux, mon 
bien cher ami. C'est le vœu le plus sincère que j'aurai 
formé ! Vous le serez, car vous êtes bon, et elle doit 
être intelligente ! mais c'est une vie nouvelle ; il vous 
faut effacer tout ce qui est derrière vous. Vous ne pou- 
vez garder notre correspondance. Ce serait un crime de 
la relire seul; vous ne pouvez la lui montrer; qu'en 
ferez-vous? Voulez-vous me renvoyer toutes ces choses 
d'autrefois qui resteront sacrées pour moi? Vous allez 
avoir de beaux petits enfants que vous adorerez, un 
intérieur, désaffections de toutes sortes; ce petit roman 
de notre première jeunesse sera vite oublié. Moi, pauvre 
vieille, pauvre saltimbanque, obligée quand même de 
faire rire les autres, j'aurai un bonheur infini à relire 
tout cela. Je vous le demande^ au besoin, je vous en 
i-_^ prie, renvoyez-moi toutes ces lettres. N'en ouvrez 



- 352 — 

aucune, vous hésiteriez; dans la situation actuelle, 
ce serait mal. Puis, si vous y consentez, nous ne nous 
oublierons pas; nous nous imaginerons avoir fait la 
guerre ensemble, et, de temps en temps, on se donnera 
de ses nouvelles comme de vieux camarades. Est-ce 
dit? Je vous serre les deux mains vigoureusement 
comme un homme ! 

Aimée. 

L'étude de M. Dumas, qui sert de cadre à cette intéres- 
sante correspondance, se termine de la manière suivante : 

« Dix ans se sont écoulés depuis cette mort. En me 
servant aujourd'hui de quelques-unes des lettres que 
cette personne exceptionnelle a écrites, j^ai pour seul 
but d'expliquer celle qui les écrivait, de montrer qu'elle 
revivait, sous des formes diverses, tous ses sentiments, 
toutes ses émotions, toutes ses douleurs, tous ses sou- 
venirs de femme, dans chacune des œuvres qu'elle 
interprétait. Je voudrais aussi faire une place tout à fait 
à part, dans l'esprit de ceux qui me lisent, à cette 
artiste, unique en son genre, qui, semblable aux mar- 
tyres chrétiennes, aura d'autant plus chanté que les 
tortures auront été plus grandes. » 



Georges d'Heylli. 

Le Gérant, D. Jouaust. 



Paris, imprimerie Jouaust et Sigaux, rue Saint-Honoré, 338. 




; GAZETTE ANECDOTIQUE 



Numéro 12 — 3o juin 1884 



SOMMAIRE. 

La Quinzaine : Le colonel Tcheng-Ki-Tong. — Lettres auto- 
graphes, M. Charavay. — Théâtres : Comédie-Française, Ambigu, 
Opéra-Comique. 

Varia : Le Divorce au théâtre. — La Cataracte de Sarcey, — 
Wagner jugé par Gounod. — Une Ballade du temps présent. — 
Un Curieux Testament. — La Rue Sarah-Bernhardt. — Lord et Lady 
Byron à table, — Vers inédits d'Arnal. — Un Curé chasseur. — Ré- 
clame américaine. — Curieux Billet d'About. — Une Cour d'ainour. 

Les Mots de la quinzaine. 

Petite Gazette. — Nécrologie. 



La Quinzaine. — C'est le colonel chinois Tcheng- 
Ki-Tong, attaché militaire à l'ambassade du Céleste 
Empire à Paris, qui est le héros du jour. Ce colonel 
est un lettré de premier ordre; il parle, et surtout il écrit 
le français avec une connaissance de notre langue, une 
verve, un esprit de critique et d'observation que beau- 
coup de no^ écrivains, même parmi les meilleurs, pour- 
raient lui envier. Il vient de publier coup sur coup, 
I. — 1884. 2? 



• - 354 - 

dans trois numéros successifs de la Revue des Deux 
Mondes, une série d'articles sur la Chine et les Chinois, 
qui composent une étude des plus curieuses et du plus 
vif intérêt sur les mœurs, les coutumes , le gouverne- 
ment, l'éducation, en un mot sur tout ce qui constitue 
la vie sociale et politique en Chine. Dans cette étude, 
écrite d'un style si piquant et si pittoresque, le colonel 
chinois compare les mœurs et les usages de son pays 
aux usages et aux mœurs de l'Europe, et particuliè- 
rement aux nôtres_, puisqu'il séjourne depuis longtemps 
chez nous. Et ce n'est, comme bien vous pensez, ni à 
nos mœurs ni à nos usages que ce lettré chinois donne 
la préférence. Il nous raille habilement et finement en 
opposant les progrès de la civilisation de son pays à 
ceux qu'a faits le nôtre, et il prétend nous démontrer 
que, tout en ayant l'air d'être demeurée stationnaire, 
ia Chine nous est supérieure en un bien grand nombre 
de points et de questions. 

Ainsi, comparant l'Orient et l'Occident, Tcheng-Ki- 
Tong conclut que les Chinois, n'ayant imité personne, 
possèdent seuls une civilisation originale et forment un 
monde à part dans l'univers. Ce sont eux « qui ont in- 
venté la poudre, l'imprimerie et la boussole, la soie et 
la porcelaine ». L'Occident n'a fait que perfectionner 
les inventions de POrient, que les Arabes lui ont trans- 
mises. Enfin, si la Chine ne cherche pas le progrès 
comme l'Europe, c'est qu'elle croit avoir atteint l'a- 



— 355 - 

pogée de la civilisation. On voit que le colonel chinois 
n'est pas modeste pour ce qui concerne son pays; le 
patriotisme national lentraîne peut-être un peu loin, et 
un certain nombre de ses opinions, — telles que celle que 
nous venons de citer, — paraîtront surtout paradoxales. 

Le colonel entre dans les moindres détails de critique 
pour ce qui concerne nos habitudes rapprochées de 
celles de son pays. C'est dans ces tableaux compara- 
tifs qu'éclate surtout sa verve malicieuse et plaisante. 
Il nous passe au crible et nous écorche tout vifs! Et 
comme il exalte les siens à nos dépens! Parlant des 
distractions et des plaisirs de la haute société dans les 
deux pays, le malin colonel décrit de la manière sui- 
vante une de nos soirées officielles : 

« Les personnes composant la classe la plus distin- 
guée, lorsqu'elles sont admises en présence du chef de 
l'État, ne se mettent pas à table, mais s'y précipitent 
avec une furie guerrière. Celte scène pourrait s'appeler 
la mêlée des habits noirs. C'est une masse compacte, 
véritable chaos de dos noirs sur lesquels pendent des 
têtes chauves enveloppées dans des cols empesés. Ces 
têtes font des mouvements indéfinissables, marquant les 
progrès de l'entassement; puis les bras qui se lèvent, 
les mains qui approchent du but et parviennent à saisir 
le mets délicat si avidement désiré et qui arrive enfin, 
à moitié écrasé, dans la bouche de son heureux vain- 
queur. Ce premier succès enhardit l'appétit. Cette fois. 



— 356 — 

la coupe arrive jusqu'aux lèvres, et la bouche et « les 
poches » se bourrent simultanément de friandises habi- 
tuées à ne se rencontrer que dans les recoins les plus 
cachés de Testomac. Tel est le monde vu de dos. 
Voici maintenant le monde vu de face, car 

Ce n'est pas tout de boire, 
Il faut sortir d'ici. 

« Au premier plan s'agite toujours la masse des dos 
noirs. Ce sont ceux qui ne sont pas encore arrivés, mais 
qui luttent encore et qui poussent toujours. Plus loin 
les satisfaits, serrés \ë long des tables, opèrent un mou- 
vement tournant ; leur masse imposante s'ébranle; on 
se foule, on s'écrase, et on sort de cette mêlée bosselé, 
défoncé, moulu... mais repu! Je ne parle pas de ceux 
qui restent, car il en est qui ont assez d'estomac pour 
se faire prier — poliment — par les domestiques de 
céder la place aux autres. Je n'ai jamais été à un bal 
sans assister à cette bataille. « 

On conviendra que ce tableau, exagéré à dessein, est 
cependant vrai en certains points. Mais le colonel tire 
de ce récit fantaisiste des conséquences extraordinaires, 
et nous représente comme une nation de gourmands 
perpétuellement attablés devant d'éternels banquets! En 
revanche, il nous dépeint l'attitude correcte des Chi- 
nois de haut rang dans des occasions semblables. En 
Chine tout se fait solennellement et régulièrement; ja- 



— 037 - 

mais d'incartades ni d'extravagances. Dans le monde, à 
dîner, en soirée, au théâtre, le Chinois est toujours digne 
et conserve sa tenue ; il ne s'écarte en aucune circon- 
stance de la ligne droite tracée par les règles immua- 
bles qui viennent des ancêtres, et on ne l'accusera 
jamais de se précipiter « avec une furie guerrière » à 
l'assaut d'un buffet ! 

Mais ce n'est là que l'un des petits côtés de l'étude 
de Tcheng-Ki-Tong ; ce fm lettré sait allier heureuse- 
ment l'observation sérieuse à la critique plaisante, et 
nous ne saurions trop répéter que la belle et intéres- 
sante relation critique qu'il vient de publier dans la 
Revue des Deux-Mondes est un travail absolument re- 
marquable, bien qu'écrit avec une sorte de partialité 
qu'il était difficile à l'auteur d'écarter de son esprit et 
en quelque sorte de sa plume. Nous n'avions jusqu'a- 
lors sur la Chine, au point de vue de la vie intime et 
personnelle de ses habitants, que des renseignements 
souvent trop superficiels et trop sommaires. Le colonel 
nous fait pénétrer cette fois dans les moindres recoins 
de l'existence privée de ses compatriotes rapprochée 
si spirituellement par lui des travers qu'il a étudiés dans 
la nôtre. 

Un rédacteur du Temps, qui connaît le colonel 
Tcheng-Ki-Tong, a donné de lui le portrait suivant, 
qu'il est intéressant de conserver ici : 

« Le colonel a bien le type chinois, avec ses pom- 



- 358 — 

mettes saillantes et la ligne des yeux légèrement obli- 
que; le regard est franc, la bouche spirituelle, ornée 
d'une splendide rangée de dents qui a dû faire envie à 
plus d'une des charmantes et spirituelles interlocutrices 
dont il parle avec tant de plaisir. Il est de petite 
taille. Est-ce par coquetterie qu'à Paris il porte con- 
stamment le costume chinois, qui le fait paraître plus 
grand qu'il n'est? Habillé à l'européenne, il toiserait 
au-dessous de la moyenne, ce qui ne l'empêche pas 
d'être parfaitement charpenté, et, s'il était Français, il 
ne serait certainement exempt du service militaire, 
ni pour défaut de taille, ni pour faiblesse de consti- 
tution. 

Inutile de dire que l'écrivain si original de la Revue 
des Deux-Mondes parle le français avec un accent et une 
pureté qui défient toute critique. Comme beaucoup 
d'étrangers qui ont appris le français à bonne école et 
qui ont beaucoup lu, il emploie fréquemment des ex- 
pressions choisies et toujours justes, prouvant ainsi 
qu'il a mis en application les préceptes qu'il recom- 
mande aux étudiants. 

C'est à l'arsenal de Fou-Tcheou que le colonel a en- 
trepris l'étude de la langue française, et l'on peut juger 
à quel point il s'est perfectionné. » 

Lettres autographes. — M. Etienne Charavay vient 
de continuer à l'hôtel de la rue Drouot la vente de la 



— jSq — 

fameuse collection d'autographes de M. Alfred Bovet. 
Nous avons déjà signalé à nos lecteurs la première par- 
tie de cette vente, qui comprenait quatre séries; on a 
vendu, du 19 au 21 juin, les deux séries suivantes (sa- 
vants et explorateurs, — poètes et prosateurs). 

La collection Bovet a une importance de premier 
ordre, parce qu'elle contient pour le même objet des 
autographes de personnages de tous les pays : savants 
ou poètes français, anglais, russes, etc.. Nous emprun- 
terons au précieux catalogue de la partie de cette rare 
collection qu'on vient de vendre les deux documents 
qui suivent et qui sont inédits. — Voici tout d'abord 
une remarquable lettre de Victor Hugo, simplement si- 
gnée Victor, et dans laquelle il annonce à Lamennais 
son prochain mariage : 

A M. de Lamennais. 
A La chênaie. 

Ce mardi 18 octobre 1822. 

Il faut que je vous écrive, mon illustre ami. Je vais être 
heureux : il manquerait quelque chose à mon bonheur si vous 
n'en étiez le premier informé. Je vais me marier. Je voudrais 
plus que jamais que vous fussiez à Paris pour connaître l'ange 
qui va réaliser tous mes rêves de vertu et de félicité. 

Je n'ai point osé vous parler jusqu'ici, cher ami, de ce qui 
remplit mon existence. Tout mon avenir était encore en 
question, et je devais respecter un secret qui n'était pas le 
mien seulement,, je craignais d'ailleurs de blesser votre austé- 



— 36o — 

rite sublime par l'aveu d'une passion indomptable, quoique pure 
et innocente, mais aujourd'hui que tout se réunit pour me faire 
un bonheur selon ma volonté, je ne doute pas que tout ce qu'il y 
a de tendre dans votre âme ne s'intéresse à un amour aussi 
ancien que moi, à un amour né dans les premiers jeux de' 
l'enfance et développé par les premières affections de la jeu- 
nesse. Je vous ai dit plusieurs fois, mon noble ami, que, s'il 
y avait quelque dignité et quelque chasteté dans ma vie, ce 
n'était pas à moi que je le devais. Je sens profondément que 
je ne suis rien par moi-même. Je tâche de n'être pas indigne 
de la mère que j'ai perdue et de l'épouse que je vais obtenir: 
voilà tout. Quelque chose me dit au fond du cœur, mon ami, 
que vous me comprendrez. Il me semble que je vous com- 
prends si bien! 

Adieu, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre 
admirable travail. J'espère que vous vous portez toujours bien; 
soignez une santé si précieuse à la société qui est en vérité 
toujours bien malade. Adieu donc, cher et respectable ami, 
pourquoi êtes-vous absent?... — Adieu, je vous embrasse 
con'ime je vous aime. 

Victor. 

Suit un fragment de lettre de Guizot oià se trouve une 
bien intéressante appréciation du génie de Shakespeare : 

Shakespeare excelle à voir les sentiments humains tels qu'ils 
sont réellement dans la nature, sans préméditation, sans travail 
de l'homme sur lui-même, naïfs et impétueux, mêlés de bien 
et de mal, d'instincts vulgaires, d'élans sublimes, comme l'est 
l'âme humaine dans son état primitif et spontané. Quoi de plus 
vrai que l'amour de Roméo et de Juliette, cet amour si 
jeune, si vif, si irréfléchi, plein à la fois de passion physique et 
de tendresse morale, abandonné sans mesure et pourtant sans 



— 36i — 

grossièreté, parce que les délicatesses du cœur s'unissent 
partout à l'emportement des sens! 11 n'y a là rien de subtil ni 
de factice, ni de spirituellement arrangé par le poète; ce n'est 
ni l'amour pur des imaginations pieusement exaltées, ni l'amour 
licencieux des vies blasées et perverties; c'est l'amour lui- 
même, l'amour tout entier, involontaire et souverain, sans 
contrainte et sans corruption, tel qu'il éclate, à l'entrée de la 
jeunesse, dans le cœur de l'homme, à la fois simple et divers 
comme Dieu l'a fait. 

Roméo et Julielte est vraiment la tragédie de l'amour, 
comme Othello celle de la jalousie et Macbeth celle de l'am- 
bition. 

GUIZOT. 
Mai 1852. 



La lettre de M. de Lesseps qui suit ne fait pas partie 
de la collection Bovet; elle appartient au riche cabinet 
de M. Badin, dont nos lecteurs ont déj^ tant de fois 
profité. Elle est complètement inédite, et la question 
égyptienne, à laquelle est si intimement mêlé l'avenir du 
canal de Suez, lui donne un vif intérêt d'actualité : 

château de La Chênaie, commune de Guilly (Indre), 
26 août 1855. 

Monsieur, 

Je reçois à la campagne la lettre obligeante que vous m'avez 
fait l'honneur de m'adresser le 23. Je charge mon secrétaire, 
M. Paul Reynier, de vous apporter ma réponse et de s'entendre 
avec vous et avec M. Bonneau sur ce qu'il vous conviendra de 
publier dans la Revue contemporaine. Comme ma brochure va 



— 362 — 

maintenant paraître dans trois ou quatre jours, je pense qu'il 
ne pourra être plus question- que d'un article de critique dans 
lequel M. Bonneau, qui possède déjà si bien la matière, sera 
en mesure par mes informations d'ajouter de nouveaux ren- 
seignements. J'envoie à M. Reynier une note sur ce qui me 
semble être de nature à intéresser vos lecteurs, et si l'on avait 
des questions à me poser, en vingt-quatre heures on aurait ma 
réponse. 

Je mentionne dans la dernière partie de ma brochure, dont 
vous n'avez pas les épreuves, les excellenls articles de M. Bon- 
neau qui ont paru postérieurement au mémoire des ingénieurs 
du vice-roi et aux autres documents que j'ai analysés dans 
mon exposé. Ces articles ont été très appréciés en Egypte, et 
vous avez pu remarquer que la Patrie du 5 août, sur des in- 
dications que j'avais données à un de mes amis, les a cités avec 
l'éloge qu'ils méritent. Je profite avec plaisir de l'occasion qui 
se présente pour moi d'en faire mes très sincères compliments 
à M. Bonneau; car dans un moment oii toute la presse fran- 
çaise ne faisait que répéter ce qu'avait publié la Revue des 
Deux-Mondes^ d'après des études fort incomplètes ou erro- 
nées, il a eu le bon esprit de juger très sainement et très exac- 
tement la question. 

Voici d'ailleurs ce que le vice-roi d'Egypte a déclaré dans 
les dernières instructions qu'il m'a données au moment de mon 
départ d'Egypte : 

« Après avoir passé en revue les nombreux projets pré- 
sentés aux gouvernements ou au public depuis plus de cin- 
quante ans, je laisse toute liberté d'appliquer les moyens que 
la science reconnaîtra les meilleurs pour faire communiquer 
entre elles la mer Rouge et la Méditerranée par la coupure de 
Vislhme de Suez^ sur tel ou tel point de l'isthme, à l'est du 
cours du Nil, mais j'ai déclaré que je n'autoriserai pas la 
Compagnie du grand canal maritime de Suez à adopter un 
tracé qui aurait pour point de départ la côte de la Méditer- 



1 



— 363 — 

ranée à l'ouest de îa branche de Damiette, et qui traverserait 
le cours du Nil. » 

A mon retour à Paris, je serai heureux de faire votre con- 
naissance personnelle; en attendant, je me félicite d'être en re- 
lation avec vous, et je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expres- 
sion de mes sentiments les plus distingués. 

Ferd. de Lesseps. 

Théâtres. — M^^ Paul Mounet a continué, le 20 juin, 
ses débuts à la Comédie-Française dans le rôle de Cly- 
temnestre à'Iphigénie en AuUde, l'une des moins heu- 
reuses tragédies de Racine et qu'on ne joue, d'ailleurs, 
^ue de très loin en très loin. Le rôle est ingrat, et 
Mi^e Mounet, nous regrettons de le dire , n'a pas été 
supérieure à son rôle. La tendresse et la douceur ne 
sont pas son fait : elle est meilleure dans les passages 
de force et d'éclat. M"e Bruck n'a pas non plus mené à 
bien la nouvelle incursion qu'elle faisait, ce même soir, 
dans le domaine tragique. Mais au moins elle peut 
prendre sa revanche dans le genre comique; son char- 
mant succès dans Chérubin, du Mariage de Figaro, en 
est la meilleure preuve. Mounet-Sully est un superbe 
Achille, et Maubant, Silvain et M^e Dudlay, qui jouent 
les autres rô!es d'Iphigénie^ représentent avec lui les têtes 
de colonnes de la troupe tragique à la Comédie-Fran- 
çaise. 

En somme, cette représentation démontre une fois de 
plus la décadence actuelle de la tragédie. Il faudrait 



— 304 — 

une Rachel ou un Talma pour galvaniser quelque peu 
ce genre solennel et sublime, mais classiquement en- 
nuyeux. La Comédie-Française se doit cependant à 
elle-même de ne pas le laisser par trop péricliter; elle a 
donc cent fois raison d'entretenir au moins la tradition 
de la tragédie sur son illustre scène, ne serait-ce que par 
des représentations intermittentes, bien qu'elles ne doi- 
vent guère contribuer à grossir la caisse du théâtre. 

— A l'Ambigu, fermé pour le moment au répertoire 
dramatique, une troupe de passage nous a donné, le 
1 1 juin , la première représentation d'une opérette en 
3 actes, les Trois Devins, de MM. Hennequin et Vala- 
brègue, musique de M. Ed. Okolowicz. La pièce est 
fort gaie, et M^^e Desclauzas en joue le principal rôîe 
(Christine) avec une verve excessive. C'est bien le cas 
de dire, en présence de la faiblesse du reste de la troupe, 
que cette excellente artiste remplit le théâtre à elle toute 
seule ! La musique de M. Okolowicz n'a rien de nou- 
veau, mais elle est bien faite, gaie et vivante, toujours 
en situation; elle a, en un mot, toutes les qualités d'une 
musique d'opérette, c'est-à-dire plus de forme que de 
fond! 

— L'Opéra-Comique a procédé, le 24 de ce mois, à 
sa liquidation annuelle d'opéras en un acte. Le privilège 
du théâtre obligeant M. Carvalho à représenter un 
certain nombre de petits actes de compositeurs plus ou 
moins connus et nouveaux, le directeur de l'Opéra- 



— 365 — 

Comique ne s'exécute, en cette circonstance, que con- 
traint et forcé, et à la dernière limite. Il est vrai que les 
œuvres qu'il donne ainsi, in extremis, ne survivent 
presque jamais aux trois soirées que M. Carvalho est 
tenu de leur consacrer. 

Donc, le 24 juin, M. Carvalho nous a servi dans une 
seule soirée les trois opéras-comiques en un acte dont 
voici les titres : 

1° Le Baiser, paroles de M. Henri Gillet, musique de 
M. Deslandes, artiste de talent, qui a fait jadis repré- 
senter un petit acte, Dimanche et Lundi, au théâtre lyrique 
de l'Athénée; 

2" L'Enclume, paroles de M. Pierre Barbier, musique 
de M. Georges Pfeiffer, pianiste distingué. Il faut signa- 
ler, dans ce petit acte, une chanson d'enclume très bien 
enlevée par M. Belhomme; 

3<^ Partie carrée, bouffonnerie espagnole de M. De- 
lassus, musique d'un Italien, M. Lavello, qui ne manque 
ni d'esprit, ni de facilité, ni de verve surtout. C'est, à 
coup sûr, son ouvrage qui a le mieux réussi des trois. 

A rencontre de ce que nous disons plus haut, nous 
tenons à constater le succès d'un des petits actes donnés 
il y a un an ou deux, enfin d'exercice, par M. Carvalho. 
Il s'agit du Portrait, opéra-comique de Th. de Lajarte, 
qui était représenté pour la 65e fois le soir même où se 
jouaient les trois petits actes ci-dessus nommés, aux- 



— 366 — 

quels, hélas ! ne nous semble pas réservée la même 
bonne fortune ! 



Varia. — Le Divorce au théâtre. — Au moment où le 
divorce va être bientôt voté, et complètement voté, il 
n'est pas sans intérêt de rechercher quel effet eut la pre- 
mière loi de divorce (20 sept. 1792) sur le théâtre; nous 
extrayons à ce propos les curieux renseignements qui 
suivent du remarquable travail publié par notre ami Henri 
Welschinger, sur le théâtre pendant la Révolution : 

Voici d'abord le Divorce, comédie de Desfontaines, 
représentée le 18 mai 1793 sur le théâtre du Vaudeville. 
Dans cette pièce, Isabelle, femme de Germeuil, voudrait 
épouser l'abbé de Forlis, qui s'est permis vis-à-vis d'elle 
quelques galanteries... Elle l'engage à déterminer son 
mari au divorce et elle lui chante : 

Mais de mon mari qui vous aime 
Je veux que vous restiez l'ami, 
Et poliment il faut vous-même 
Me demander à mon«<îiari {bis). 

L'abbé est stupéfait; mais Isabelle ajoute : « C'est 
une attention à laquelle il sera sensible... » L'abbé n'est 
pas convaincu. Il disparaît, et les époux se réconcilient. 

Pigault-Lebrun, le 20 septembre 1794, fait repré- 
senter sur le théâtre de la Cité les Mœurs ou le Divorce, 



- 367 - 

Forgeot fait l'éloge de la loi de 1792 par le Double 
Divorce ou le Bienfait de la loi, comédie représentée le 
5 vendémiaire an III (26 septembre 1794), sur le théâ- 
tre de l'Egalité, au faubourg Germain. 

Barré et Bourgueil attaquent le divorce dan^ le Mur 
mitoyen, vaudeville en un acte, représenté sur le théâtre 
du Vaudeville le ^ ventôse an IV (22 février 1796). 
Nous y trouvons ce couplet : 

Du divorce on a fait la loi 
Pour les épouses malheureuses; 
C'est aux épouses vertueuses 
D'en fuir le douloureux emploi. 
Et si le Ciel du nom de mère 
Vous fit don, ah 1 gardez-vous bien 
Entre vos enfants et leur père 
D'élever ce mur mitoyen... 

Le citoyen Dupont de l'Ille, lui, rend la paix à deux 
ménages dans la Double Réconciliationy opéra-vaudeville 
en un acte, représeTité sur le théâtre des Jeunes Artistes 
le 5 thermidor an IV (23 juillet 1796). C'est là que l'on 
chante : 

Qui quitt' sa femme pour une autre 
Tombe souvent encor plus mal. 

Prévost, artiste dramatique et directeur du théâtre 
Sans-Prétention, clôt la série des pièces sur le divorce 



— 368 — 

représentées de 1789 à 1799, par une comédie en trois 
actes, représentée le 24 fructidor an IV ( i $ octobre 1 797) 
et intitulée : r Utilité du divorce.., 

Lisette, la soubrette, indique la morale de la pièce 
par ce petit discours final : 

« Cette loi du divorce doit répugner à tous les époux 
bien unis; mais ce qui nous prouve son utilité, c'est 
qu'elle fait rentrer dans le devoir ceux qui pourraient 
s'écarter des règles de la bienséance et dégage des 
liens de l'esclavage ceux dont les caractères deviennent 
incompatibles. Mais, citoyens, si vous voulez suivre 
mon avis, c'est de bien réfléchir avant que de former 
les nœuds du mariage, afin de ne pas avoir la peine de 
les briser après. » 

La Cataracte de Sarcey. — Notre excellent ami Sarcey 
vient de subir une grave opération, celle de la cataracte. 
Il y a déjà bien longtemps, en effet, que Sarcey n'y 
voyait plus du tout : sa myopie excessive était même 
devenue légendaire. Mais le docteur Maurice Perrin, 
l'éminent praticien du Val-de-Grâce, a opéré Sarcey, et 
aujourd'hui le malade se porte aussi bien que possible. 

About a voulu tenir les lecteurs du XIX^ Siècle au 
courant de l'état de santé de son principal collabo- 
rateur, et comme Sarcey s'était mis en traitement, pour 
son opération, dans la maison connue sous le nom de 
Confrérie Jean-de-Dieu, il a intitulé son article : Sarcey 



— Sôg — 

au couvent. Voici le passage le plus saillant de cette 
spirituelle chronique du nouvel académicien : 

« Notre ami ne sait pas au juste combien il a 

souffert, ni si l'opération a duré plus ou moins d'un 
quart de minute. On ne Ta pas chloroformé^ parce que 
le chloroforme, en supprimant les mouvements volon- 
taires, laisse le champ trop libre aux actions réflexes. Il 
se souvient d'être tombé, la chose faite, comme un 
bœuf sous la masse du boucher, et il parle d'un anéan- 
tissement qui a duré tout près de quarante-huit heures. 
Aujourd'hui il est reposé, rassuré, réconcilié avec la vie, 
et heureux de savoir que bientôt, probablement dans 
une semaine, il verra le soleil et le gaz, son cher gaz 
du théâtre, mieux qu'il ne les a jamais vus. 

Hier, il s'est fait lire par un ami la moitié de Sapho, 
le nouveau roman de Daudet; il compte l'achever lui- 
même, sans secours, sinon sans lunettes. La réclusion 
qui lui est encore imposée pour quelque temps lui semble 
assez douce. Il est soigné de près avec intelligence et 
discrétion, et abondamment nourri de bonnes choses 
faciles à absorber : ris de veau, cervelles, légumes; le 
traitement prescrit par M. Perrin comporte l'interdiction 
de mâcher. 

Ce qui lui coûte horriblement, à lui que j'ai toujours 
connu plus propre et plus soigneux de sa peau que les 
cygnes du bois de Boulogne, c'est de ne pouvoir se 
lavera grande eau. Il donnerait son royaume, le royaume 

*4 



— OJO — 

de la critique théâtrale, pour un de ces bons bains dont 
il abuse malin et soir dans sa maison de la rue de Douai. 
« La peau me pique, dit-il ; je sens pousser des cham- 
pignons sur ma figure. » La vérité est que je ne lui ai 
jamais vu le visage meilleur, l'esprit plus éveillé, le 
cœur plus chaud : j'ai trouvé là, dans cette bien- 
faisante auberge à vingt francs par jour, tout mon 
Sarcey, mon cher, mon bon, mon vieux, mon insépa- 
rable Sarcey ! ;> 

Wagner jugé par Goiinod. — Un rédacteur de la Noa- 
velle Presse libre a eu récemment une conversation mu- 
sicale avec Gounod. L'auteur de Faust lui a fait con- 
naître de la manière suivante ^ quelle est son opinion 
sur Wagner et sur ses œuvres : 

« Du vivant de Wagner, on a dit beaucoup trop de mal 
de lui, et, maintenant qu'il est mort, on en dit beaucoup 
trop de bien. Incontestablement, un homme qui a conçu 
des œuvres comme les siennes n'est pas une nature 
organisée comme les autres. Qui pourrait nier qu'il a 
rendu à la musique d'éminents services? Mais il y a loin 
de la constatation légitime de ses grandes et multiples 
qualités à une admiration extravagante et sans bornes. 
Pour ma part, je ne puis admettre qu'un récitatif continu 



I. Nous ne publions ici que les principaux passages de l'article 
cité. 



- 071 — 

soit la mélodie continue. Dans Mozart seul se trouve la 
mélodie continue. 

« ... Si encore Wagner était tout seul; mais c'est la 
bande de ses partisans et de ses imitateurs qui lui fait le 
plus grand tort, en ajoutant aux exagérations du maître 
les leurs et en s'évertuant à faire sortir un système de tout 
cet amalgame. Est-ce que Gluck, Mozart, Beethoven, 
Meyerbeer, Auber, ont pensé à des systèmes en écrivant 
leurs chefs-d'œuvre? Est-ce que, dans les heures heu- 
reuses et bénies où le génie d'un artiste se manifeste, il 
est permis de penser aux froides classifications? 

«... Lorsque Wagner habitait Paris et qu'il n'y était 
pas très heureux, il se plaignit à moi de ce qu'on ne vou- 
lait pas représenter ses opéras. Je lui donnai le conseil de 
faire d'abord jouer dans un concert les morceaux les plus 
remarquables de ses œuvres, et lui vins à ce propos en 
aide autant qu'il était en mon pouvoir. Le concert réussit, 
et il s'en montra alors fort reconnaissant. Vous savez 
quelle a été son attitude vis-à-vis de moi plus tard; 
mais, croyez-moi, ce n'est pas sa conduite qui a pu 
influencer l'opinion que j'ai de son mérite. 

«... On joue Wagner, et il est bon qu'on fasse con- 
naître ce qui est beau et éternel dans ses œuvres; mais 
je crois difficilement que sa musique puisse s'acclimater 
en France Je vois, au contraire, approcher l'heure