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LES
LETTRES ET LES ARTS
LES
LETTRES ET LES ARTS
REVUE ILLUSTREE
TOME TROISIEME
PARIS
BOUSSOD, VALADON ET C'% ÉDITEURS
9, RUECHAPTAL,9
1888
fi?
LES
LETTRES ET LES ARTS
NORINE
PREMIERE LETTRE
A Monsieur Prosper Arrtbas, curé desservant, à Rocaillet.
I
Août 1887.
« ... Te souviens-tu, mon ami, de notre ravissante expédition à Truscas,
vers le milieu de juin 1842? Quelle joie! quel élan! Tu n'étais pas alors
curé de la paroisse de Rocaillet, au diocèse de Montpellier, et je n'étais
pas conservateur de la bliothèque Mazarine, à Paris.
« Mon oncle Fulcran nous avait dit, la veille au soir :
« — Mes chers petits, M. le vicaire général Pénicault m'a écrit hier
que Monseigneur, en tournée pastorale dans nos montagnes, arriverait à
Camplong vendredi, pour y administrer la Confirmation, et que je devais me
mettre en mesure de recevoir convenablement Sa Grandeur. — Convena-
6 LES LETTRES ET LES ARTS
blcinent », c'est facile à dire. — Ma pauvre gouvernante est aux cent
coups et moi, je perds un peu la tête. Monseigneur Thibault m'aurait honoré
de sa visite un jour gras, que deux ou trois poulets de grain trouvés dans
ma basse-cour, un gigot de mouton découvert chez le boucher Salasc, une
brochette d'oisillons retirée des pièges de Galiberl, le pâtre des Bassac,
avec les sauces dont Prudence aurait su accommoder tout cela, eussent
composé un repas fort « convenable », selon l'expression de M. le vicaire
général Pénicault. Mais, que puis-je faire, un jour maigre, un vendredi?
Prudence a manqué pleurer, et je n'étais pas tranquille tandis qu'elle se
désolait ainsi. Songez donc, mes enfants, être exposé, moi, le desservant
le mieux loti du canton, à servir à Monseigneur des œufs, des pommes de
terre, des haricots, des épinards, tous morceaux indignes de sa haute
situation dans l'Église, de son rang d'évêque assistant au Trône pontifical !
Le marguillier Bassac a vu notre désespoir et nous a sauvés. Il y a ,
paraît-il, à Truscas, — à deux lieues d'ici, — un homme du nom de Joseph
Cabassol, qui fait de grandes pêcheries de truites. Cabassol connaît tous
le» refuges de ces poissons, gîtes sous de grosses pierrailles, au fond
de la rivière d'Orb ; il y glisse les mains, et les truites se trouvent
prises entre ses doigts plus sûrement qu'entre les mailles d'un filet.
Prudence vous donnera un panier et vous partirez demain matin pour
Truscas. Je vous remettrai une lettre pour le curé de là-bas, M. l'abbé
Papillon, un de mes condisciples du grand séminaire. M. Papillon, que
j'invite du reste à notre cérémonie, où il pourra recevoir la bénédiction
de Monseigneur, fera la commande des truites à Joseph Cabassol, acquittera
cette commande pour moi, vous hébergera et vous renverra à Camplong
après-demain jeudi. Durant votre petit voyage, moi je ne resterai pas
inaclif : j'irai à Graissessac pour emprunter, à mon confrère, le respectable
abbé Matheron, cinq ou six bouteilles de son vieux vin de Faugères ;
puis, je pousserai jusqu'à Saint-Étienne-de-Mursan pour prier M. le curé
Victor Beaumel de me prêter son cabaret à fermoir d'argent, où quatre
magnifiques flacons de cristal contiennent des liqueurs dont je n'ai jamais
goûté, mais qui ont le bruit d'être exquises. Je doute certes que Monseigneur
NORINE 7
boive de la fine Champagne, du curaçao, de la chartreuse, de l'anisette ;
mais enfin. Sa Grandeur sera persuadée que j'ai tout mis en œuvre pour
lui faire l'accueil qu'elle mérite... A demain matin donc, mes petits. »
« J'ignore, mon cher Arribas, si la perspective ouverte d'une excursion
libre à ïruscas te laissa dormir en paix dans ta maison des bords de la
rivière d'Espase, au hameau des Passettes. Pour moi, je ne pus fermer
l'œil au presbytère; j'avais dans mon lit des soubresauts terribles. Vainement,
pour trouver un peu de calme, récitai-je des « Souvenez-vous, Marie »...
sans fin ; rien n'y fit. Truscas, où je n'avais jamais engagé le pied, Truscas,
à deux lieues de Camplong — au bout du monde — me remplissait l'âme,
tout l'être. L'aube filtra aux volets fendillés de ma chambre. D'un bond
de cabri, je sautai sur mes chausses et sur mes souliers.
II
« Tu fus en retard, mon ami. Tu devines si je t'en voulais! En l'attendant,
je trempais de longues mouillettes de pain en une tasse de racahout et
les avalais précipitamment. « Le racahout des Arabes « , fabriqué par
Prudence avec de la fécule, du chocolat, une pincée de salep des Indes,
nous coûtait fort cher, et dans les grandes circonstances seulement il m'était
permis d'allonger la langue jusqu'à ce mets délicieux, dont mon oncle
prenait trois gorgées chaque matin après sa messe basse. La recette était
du célèbre docteur Barascut, de Bédarieux. J'ai su depuis que, pour trouver
aux choses leur vraie saveur, il fallait un peu s'occuper d'elles, penser
un peu à elles; or, comme je ne m'occupais que de Truscas, que je ne
pensais qu'à toi, le racahout de M. Barascut passa sans me toucher la
luette, sans que j'en sentisse le goût. Mon oncle et Prudence, enchantés
de me voir à si belle fête, me couvaient de leurs quatre yeux, chucho-
taient, souriaient, et moi, ingrat, j'engloutissais mon butin, n'ayant ni un
sourire ni un mot.
« Tu parus à la fin des fins. Il s'en allait huit heures à notre pendule.
« — Arribassou, te dit notre gouvernante, t'appelant par l'abréviatif si
tendre de ton nom, voici un panier où vous trouverez de quoi vous
8 LES LETTRES ET LES ARTS
soutenir pendant la route. J'ai mis là deux fromages de chèvre, un pan
de saucisse, six gimblettes, six biscotins...
« — Je vous recommande surtout, mes enfants, intervint mon oncle,
s'il vous prenait soif durant votre voyage, de ne pas vous désaltérer au
ruisseau des Cérisoles, près Rocaillet. L'eau des Gérisoles est de l'eau
de neige; elle descend en droiture de l'Espinouze, elle est glacée et très
dangereuse... Maintenant, mon cher petit, ajouta-t-il, s'adressant à moi seul et
me tendant un papier plié en quatre, voici la lettre pour M. l'abbé Papillon. »
a II m'embrassa. De ses bras, je tombai dans les bras de Prudence.
« Nous nous élançâmes hors de la cure.
a Quel temps admirable ! Le soleil, du haut des châtaigneraies du Jougla,
toutes fleuries à la fin de la prime, envoyait ses premiers rayons, des
rayons vaporeux, légers, au fond de la vallée d'Espase, et allumait
par places la rivière à travers les saules et les peupliers. Les cinq ou six
toits des Passettes étincelaient. Un air frais et calme partout. Tout à coup
— je voudrais bien savoir comment la chose arriva, — nos bouches s'ou-
vrirent et nous nous mîmes à chanter. Moi, l'enfant du presbytère, élevé
dans l'admiration des antiennes, des proses, des hymnes, des psaumes du
Graduel, j'entonnai Vin cxitu Israël de Mgyplo; toi, l'enfant de la métairie
des Passettes, plus coutumier des chansons du village que des cantiques
de l'église, tu jetas dans l'air sonore ces deux couplets, que j'écoutais à
travers les versets de mon psaume et que tu seras peut-être bien scan-
dalisé de retrouver ici :
« Garçons et fillettes
S'en iilluieiit aux prés, '
Tout près,
Cueillir des noisettes
Le long du ruisseau,
Sur l'eau.
« Jean dit à Jcannilie :
« — Quand je t'embrassais,
« Tout près,
« Tu fus bien gentille
« Le long du ruisseau,
« Sur l'eau. . . »
NORINE 9
« Eh bien, monsieur le curé de Rocaillet, que pensez-vous de cet
échantillon de la poésie familière où se sont complues vos jeunes années?
Tu rougis, j'en suis sûr, mon vieux ami. Il n'y a pas de quoi, je te
l'assure. Arribassou, remontant le cours de l'Espiâse, un panier sous le bras;
Arribassou, grand, étiré, robuste comme un surgeon de châtaignier sauvage,
réveillant l'air matinal, chassant les oiseaux effarouchés avec je ne sais quel
doux refrain pastoral, n'était pas moins religieux à mon sens que ne l'est
le respectable abbé Prosper Arribas, desservant de Rocaillet, dont la voix
ne connaît désormais que le plain-chant de V Antiphonaire et le latin écrit
sous la portée.
« Pour mon compte, je te regardais défiler en avant et je t'admirais,
car je te trouvais beau. Mon oncle, redoutant que l'ennui ne me gagnât
au village, t'avait donné à moi comme ami, et j'étais fier de te voir,
de te serrer les mains de temps à autre, de t'écouter et de te parler
à mon tour. D'ailleurs, en 1842, tu marchais sur tes quinze ans, et j'ache-
vais à peine mes douze. A mes yeux, ton âge te faisait mon supérieur.
Puis tu étais si fort, si tendre, si « amiteux », pour me Servir d'un mot
de là-bas, qui est un mot charmant! Aussi, Dieu, qui avait des desseins
sur toi, tandis que, malgré mon enfance pieuse, j'errais à l'aventure cher-
chant une voie, te conduisait-il par la main et finissait-il par t'attacher à
lui, par te garder. Dieu a bien fait de te choisir et de me laisser.
III
a Nous n'allions guère en droiture. A présent, nous quittions le sentier
étroit entre deux murailles d'églantiers et nous nous jetions en des chemins
de chèvre suspendus aux saillies du Roc de Bataillo ; plus loin, nous
traversions sans scrupule un champ de seigle, abattant plus d'un épi,
laissant jacasser nos langues ainsi que deux bartavelles laisseraient jacasser
leurs becs. Toi, tu traçais la route n'importe où ; moi, je te suivais
n'importe où, heureux de te suivre. Souvent tu te retournais pour t'assurer
que j'étais là, et me faisais un signe d'appel. De quel vol je te rejoignais!
a Nous avions dépassé le Roc de Bataillo, nous nous étions dégagés
10
LES LETTRES ET LES ARTS
des touffes énormes de hautes fougères poussées aux cassures, aux crevasses
du bloc gigantesque et nous filions vite sans veiller à nos pieds, quand
une bande d'alouettes-coquillades s'enleva devant nous. Tu leur lanças des
pierres, tandis que, ébahi, je les -regardais voler, je les entendais grisoler,
leur huppette hérissée de peur, à perte de vue.
tt Tiens! des maisons éparses sous des châtaigniers ébranchés par le
grand âge.
« — Quel est cet endroit, Arribassou? te demandai-je.
a — Rocaillet.
« — Connais-tu quelqu'un ici?
— La première maison est celle de Justin Lebasset. Je le connais,
Justin Lebasset. Il venait travailler chez nous tous les ans à l'époque des
châtaignes ; mais il n'a pas paru aux Passettes cette année.
« — Pourquoi ?
« — Pardi! parce qu'il était en prison, peut-être...
« — En prison! m'écriai-je, non sans épouvante... C'est donc un voleur
Justin Lebasset?
« — Oui, et un bon.
« — Qu'a-t-il fait?
« — C'est toute une histoire.
« — Conte-la-moi.
« — La nuit, il se glissait dans les greniers et nous volait tantôt un,
tantôt deux, tantôt trois sacs de nos plus belles châtaignes de Jeanne-
longue. Le colporteur Siebel le dénonça. Sans ton oncle qui ne cessait de
crier : « A tout péché miséricorde I à tout péché miséricorde ! » mon père
l'aurait livré aux gendarmes de Saint- Gervais. — A présent, on raconte
qu'il a quitté Rocaillet, où chacun se détournait de son chemin. Qu'est-il
devenu ? Les gendarmes lui ont-ils mis les menottes quelque part ? C'est
probable... Mais non! mais non! murmura-t-il , la voix soudainement
étranglée. Le voilà assis au pas de sa porte. »
« A une portée de fusil, en effet, sur le plus haut degré d'un perron
de six marches, un homme se tenait accroupi. Ses mains noyées dans
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NORINE 11
une chevelure rousse, crépue, hérissée, il était immobile. Impossible de
discerner ses traits. Au bruit de nos pas, il redressa la tète. Ah! vraiment,
c'était bien une figure de bandit. Une barbe inculte, rouge comme une
flamme, lui mangeait, lui brûlait la face complètement. Il se souleva à
notre approche, et une lueur, partie de ses yeux farouches, traversant les
broussailles de son museau, tomba sur nous. Moi, je fus traversé, et
volontiers j'eusse pris le galop; toi, tu t'arrêtas, puis, dévisageant cette
bête féroce capable de nous dévorer :
it — Est-ce que vous voulez quelque chose encore, vous ? lui dis- tu.
« — Oui, bredouilla l'homme, je veux te secouer les puces. »
c( Il descendit deux marches du perron.
« — Au secours! au secours! hurlai-je de toutes mes forces. »
« Lebasset demeura planté.
« — Vous êtes des enfants, articula-t-il avec effort, et jamais je ne
m'en prendrai à des enfants. C'est à Siebel que j'en veux en premier, et
puis à ton père, Arribassou. Conseillez-leur, quand ils iront dans l'Espi-
nouze, l'un pour ses ventes, l'autre pour louer des journaliers, de ne
jamais couder par Rocaillet. »
« Il remonta son escalier et disparut en l'intérieur de sa maison, dont
la porte claqua violemment.
« Nous nous remîmes en marche , fort remués , mais très contents que
tout fût dit entre Justin Lebasset et nous.
« Tout de même, j'étais surpris que mon cri de détresse n'eût pas
trouvé plus d'écho sous les vieux châtaigniers de Rocaillet. Alors le village
était désert? Si pourtant il avait plu à cet effroyable Justin Lebasset, qui
ne paraissait pas plus de vingt ans, fort comme un rouvre, s'il lui avait
plu de nous casser un membre ou deux, de nous écharper ? Franchement
je t'admirais, tandis que je tremblais encore de l'algarade, après un mou-
vement qui t'avait un peu pâli, de te retrouver tout à coup tranquille,
comme s'il ne nous était rien arrivé.
« — J'espère, te dis-je, qu'en retournant de Truscas nous ne repasserons
pas par Rocaillet! Tu dois connaître un autre chemin?...
12
LES LETTRES ET LES ARTS
« — J'en connais deux autres, mais ils sont moins amusants que celui-ci.
« — Si tu trouves celui-ci amusant!...
a — Tu verras, quand nous serons aux Cérisoles...
« Tu sais que mon oncle Fulcran nous a défendu de boire au
ruisseau des Cérisoles...
a — Mais il ne nous a pas défendu de manger des cerises.
a — Il y a des cerises ?
a — Et les plus belles, les plus grosses, les plus juteuses des Cévennes.
C'est l'abondance des cerises qui a valu à ce pays le nom de Cérisoles...
Mais voilà Honorine Jalaguier qui descend des garrigues avec ses chèvres.
— Norine ! Norine ! »
IV
« A quelque cent pas, au long d'une pente rocheuse, une grande jeune
fille se retourna. Appuyée de la main gauche à son bâton de pastoure
qui lui dépassait la tète, elle se fit de la droite un auvent sur les yeux
et regarda dans notre direction. Elle essayant de nous reconnaître, vingt
chèvres folâtraient à son environ sous les châtaigniers.
« — C'est nous autres, Norine, lui crias-tu : Arribassou et le neveu de
M. le curé de Camplong. »
« Elle vint à nous tout courant ; ses sabots faisaient un bruit très joli parmi
les pierrailles; elle était suivie de son troupeau lancé à fond de train.
« Je connaissais Honorine Jalaguier... Réputée pour sa vaillance dans
l'étendue de la montagne cévenole, elle ne manquait jamais d'ouvrage.
C'était à qui l'embaucherait à la saison des châtaignes, et, l'année précé-
dente, elle avait travaillé chez les Arribas. Durant les trois mois de son
loyer à la métairie des Passettes, elle s'était plus d'une fois approchée des
sacrements, et, servant la messe à mon oncle, j'avais remarqué à la Sainte
Table cette fille des Cérisoles, un perpétuel sujet d'édification pour notre
paroisse, car la paroisse de mon oncle était un peu notre paroisse à
Prudence et à moi. Je la trouvai grandie dans sa jupe de grosse toile
de genêt trop courte, mais un peu pâle, un peu triste. Tu fus frappé
NORINE 13
toi-même du changement. Elle nous rejoignait à peine que tu lui disais :
« — Est-ce que tu es malade, Norine?
« — Oh ! que non, Arribassou.
« — Tu m'as l'air comme ça plus maigriotte que chez nous, aux
Passettes.
« — Faute à la croissance, sans doute.
« — Il est de fait que tu montes, tu montes semblablement à la tige .
d'un saule blanc au bord de l'Espase.
a — Je ne sais pas, moi, murmura-t-elle, rougissant un brin. »
« Puis, d'un accent moins assourdi, le visage plus clair :
« — Est-ce que tu venais aux Cérisoles, Arribassou ?
« — Non, nous allons à Truscas chercher des truites chez Joseph
Cabassol...
« — Monseigneur doit venir confirmer les enfants de la paroisse vendredi,
ajoutai-je, et ce jour-là on ne peut que lui donner des truites à manger.
« — Monseigneur ! s'écria-t-elle, joignant les deux mains. »
« Je profitai de ce mouvement de ferveur, qui fit ressembler Honorine
Jalaguier à quantité de saintes de mes images favorites, surtout à sainte
Germaine, la bergère de Pibrac, près Toulouse, et d'un air entendu,
capable, important, je lui poussai cette question :
« — Quel âge as-tu, Norine ?
« — J'aurai dix-huit ans, vienne Notre-Dame d'août, monsieur le neveu.
« — Je suppose qu'à ton âge tu as reçu le sacrement de la Confir-
mation ?
« — Oh! oui, monsieur le neveu, je l'ai reçu à Saint-Gervais , il y a
trois ans, des mains de Monseigneur.
« — C'est bien, Norine, c'est très bien.
« — Et vous n'allez pas vous arrêter un bout de temps aux Cérisoles,
monsieur le neveu? demanda-t-elle, comme nous faisions mine de nous
remettre en route.
« — Pourquoi nous arrêterions-nous aux Cérisoles ? dis-je avec la moue
dégoûtée qui convenait à ma situation de neveu de M. le curé Fulcran,
14 LES LETTRES ET LES ARTS
révéré à l'égal d'un saint dans sa paroisse et dans les paroisses des
environs.
« — Nous avons, pour le moment, des cerises superbes. Quand on
a marché sous le soleil, une poignée de cerises, qu'on peut rafraîchir
dans notre ruisseau...
« — Nous te suivons, lui dis-tu, l'interrompant. »
« Il ne fallut pas une minute à la pastoure pour assembler ses bêtes
éparses, les contraindre à enfder notre sentier. Elles s'en allaient l'une
à la queue de l'autre, ne déviant d'une ligne, repues de pâture fraîche,
n'aspirant plus qu'au repos, au repos savoureux, au repos ruminant de
l'étable. Du reste, nous avions quitté les châtaigneraies touffues, et le
soleil, qui sans doute pressait les chèvres, nous appliquant de la tête
aux pieds des baisers chauds comme des brûlures, nous forçait à doubler
le pas.
« Nous dégringolions toujours des hauteurs vers un ravin au creux
duquel nous entendions comme un jasement d'eau courante. Le ruisseau
des Cérisoles, apparemment. Nous l'aperçûmes, clair malgré sa turbulence,
se débattant parmi de grosses pierres moussues acharnées à lui barrer le
passage. Ce fut un premier rafraîchissement. Soudain , nous retrouvâmes
l'ombre, non l'ombre épaisse, noire des vieux châtaigniers, mais l'ombre
tempérée, l'ombre lumineuse des arbres fruitiers. A un coude brusque du
ruisseau, dont nous suivions les marges gazonnées, le pays changea d'aspect.
Il me parut tout rouge. Des cerises, par grappes énormes, pendillaient
partout au-dessus de nos têtes.
« — Que c'est joli ! que c'est joli ! répétai-je transporté.
« Honorine leva la main et détacha une branchette chargée, criblée de
fruits magnifiques.
« — Goûtez-les, monsieur le neveu, goûtez-les, me dit-elle. »
« Puis, nous montrant une masure dans une profusion d'amarines, non
guère loin du ruisseau :
a — Nous allons là. »
« Tu m'aidas si bien à croquer mes cerises — des bigarreaux lourds
NORINE 15
et fermes — qu'il n'en restait plus une au rameau quand nous touchâmes
le seuil des Jalaguier.
« Nous entrons.
« C'était une hutte un peu basse, un peu obscure. Une souche de
châtaignier se consumait en un amas de cendres, et un morceau de braise,
détaché de la bûche, nous regardait comme un œil à travers des brindilles
enfumées. Chaque objet était à sa place : la table au milieu de la pièce,
les chaises le long des murailles, les assiettes aux étagères du vaisselier.
Une fée régnait en ce trou et sa baguette avait fait l'ordre, la propreté
de toutes parts.
« — C'est toi, Norine ? demanda une voix partie d'un coin très sombre,
à trois pas de la cheminée.
« — Oui, mon grand, c'est moi. Le chaud devenant plus fort de minute
en minute, j'ai rentré les bêtes.
« — Il m'a semblé qu'avec tes pas, j'en entendais d'autres...
« — Oui, mon grand, les pas du neveu de M. le curé de Camplong.
« — De M. le curé Fulcran ! Que le bon Dieu lui accorde longue vie
pour sa charité, à M. le curé Fulcran !
« Honorine entre-bâilla les volets d'une fenêtre hermétiquement close.
Une lueur large se déploya sur la terre battue, pareille à une nappe
blanche. La hutte, du sol au plafond, se trouva illuminée. Je vis un
vieillard assis sur une escabelle , en une encoignure où un ample rideau
de serge tombant semblait dissimuler un lit. Il se tenait légèrement courbé,
les deux mains portées en avant, réunies sur l'oreillette d'un bâton noueux
et très luisant.
« Malgré ses quatre-vingts ans — il pouvait bien avoir quatre-vingts
ans — le père grand d'Honorine, le grand, pour parler comme là-bas, n'avait
pas perdu un cheveu, et de belles mèches blanches, un peu jaunies, lui
retombaient sur les épaules, épaisses, pointues, emmêlées, enroulées. Je
pensai aux belles perruques de chanvre dont la quenouille de notre
16 LES LETTRES ET LES ARTS
Prudence était sans cesse ébouriffée. 11 était rasé fin à la mode des
paysans de chez nous, qui laissaient rarement pousser leur barbe vers
1842, et tout le masque apparaissait net, dans une franchise de lignes
admirables, commandé par un nez volumineux sous lequel souriaient de
bonnes grosses lèvres pleines de bonté. Par exemple, les yeux, encore
que clairs et doux, avaient quelque chose de fixe qui m'effraya.
« — Alors, monsieur le neveu, me dit-il, vous êtes venu comme ça
aux Cérisoles ? »
« Norine lui conta le but de notre voyage. A ton nom à' Arribassou, le
vieillard, péniblement impressionné, fronça le sourcil. Puis, d'un ton tout
pétillant de brusque joie :
« — Allons, Norine ! allons, ma fille ! vite, des œufs et du jambon dans
la poêle; nous devons réconforter ces jeunes gens. 11 leur reste une jolie
enjambée d'ici à Truscas. Je veux trinquer avec M. le neveu et avec
Arribassou. Ça me rajeunira, moi, et ça ne les vieillira pas, eux. Dieu
soit béni ! on me visite, et c'est fête aujourd'hui aux Cérisoles. »
« Ce disant, il s'était mis debout. Sa taille me parut démesurée. Il
était vraiment beau avec le contentement de son visage, droit comme le
tronc d'un châtaignier, sa vieille veste de velours rejetée, sa chemise de
grosse toile écrue ouverte sur la poitrine, laissant voir la saillie des côtes
comme des branchettes repliées.
« — Monsieur le neveu, dit-il hochant la tète, où ètes-vous ? Venez à
moi, je suis aveugle. »
« J'approchai ; il me palpa de ses dix doigts qui ne retenaient plus le
bâton.
« — Et vous ne vous offenseriez point, monsieur le neveu, si un pauvre
paysan tel que moi se permettait de vous embrasser ?
« — Vite, Jalaguier, vite ! lui dis-je en me jetant dans ses bras. »
« Il me serra à me faire craquer les os. Appuyé sur sa poitrine large,
velue, j'entendis les battements de son cœur ; il battait sous mon oreille
aussi bruyamment que le battant de notre cloche de Camplong. Quelle
vitalité puissante chez le grand d'Honorine!
NORINE 17
c( — Ça fait du bien à un vieux, une bonne embrassade qu'il donne,
reprit-il me laissant aller. Oh ! puis j'ai ' tant d'obligations à votre oncle,
monsieur le neveu! Que serions-nous devenus ici, depuis quatre mois que
j'ai perdu ma femme, si M. le curé Fulcran ne nous avait conservé ce
brave Justin Lebasset, que Jacques Arribas voulait faire gripper par les
gendarmes et faire mettre en prison?... Arribassou, Justin n'avait pas touché
à vos châtaignes de Jeanne-longue , et, si ton père l'ignore, apprends-lui
que le colporteur Siebel a été condamné pour vol, cet hiver, en Aveyron.
Or, il était aux Passettes, Siebel, à l'époque où l'on accusait Lebasset,
et vous lui aviez donné « la retirée » à la ferme. Tout le monde dans la
montagne sait la vie que ce malheureux mène avec Antoinette Vignole,
de Camplong, une mendiante sans honneur, capable de tout, même de
trafiquer de ses filles comme des bêtes d'une étable, de chèvres ou de
moutons. Vos châtaignes, c'est la Vignole, de Camplong, qui les a mangées
avec sa marmaille...
a — Mon grand ! mon grand ! . . . lui dit Honorine avec une douceur
ineffable. »
« Elle le prit par la main, le guida vers la table où les œufs frits
avec le jambon crépitaient en une immense jatte brune. Toutes nos provi-
sions : le pan de saucisse, les deux fromages, les six gimblettes, les
six biscotins se trouvaient étalés sur la nappe pompeusement. Etait-ce toi,
mon ami , qui avait vidé le panier ? Alors , les reproches de Barthélémy
Jalaguier, qui me bouleversaient, ne te touchaient guère ?
« — ^ A la pitance, mes enfants, à la pitance ! et que le bon Dieu du
ciel accorde la paix aux hommes de bonne volonté ! »
« Nous nous signâmes tous quatre pour le bénédicité, puis nous nous
assîmes.
VI
« Je ne saurais dire comment tu te comportas à la table des Jalaguier,
mon cher Arribas. Pour moi, je dévorai comme un loup. Après plus de
quarante-cinq ans — plus de quarante-cinq ans, hélas! — j'ai encore au
18 LES LETTRES ET LES ARTS
palais le goût des œufs, du jambon des Cérisoles, relevés d'un filet de
vinaigre passé à la poêle. Tandis que les meules de mon moulin viraient
à broyer toute la fournée de ces braves gens, je relevais la tète de temps
à autre, mâchant mes bouchées de Gargantua. Alors, je regardais l'aveugle
assis en face de moi, et j'étais émerveillé de la justesse tout ensemble et
de l'aisance de ses mouvements. Honorine, pour ne pas troubler les
habitudes de son grand, après avoir retiré une marmite de la crémaillère,
lui avait servi une copieuse assiettée de soupe aux raves. La cuiller du
vieillard s'y tenait droite.
o On aurait entendu voler une mouche, tant chacun était absorbé dans
l'œuvre de ses dents. Chez les paysans de nos Cévennes, le repas est ce
que la nature a voulu qu'il fut : un recueillement après la fatigue, une
minute silencieuse, d'un caractère très haut, presque sacré. La pauvre
créature humaine a sué pour arracher à un sol ingrat le pain de chaque
jour; maintenant, elle mange ce pain savoureux, et elle ne sait que se
taire et respecter.
« Jalaguier se débattit pour refuser un morceau de notre saucisse,
débitée par moi en quatre rondelles assez minces ; mais finalement je
trouvai de telles expressions pour lui vanter la charcuterie de Prudence,
qu'il se rendit à la goûter. Par exemple, les efforts de mon éloquence
échouèrent auprès d'Honorine, laquelle du reste n'avait pas touché à grand'
chose pendant que nous touchions à tout, se contentant de nous servir,
de voltiger sans cesse autour de la table, légère, vive, diaprée comme un
papillon.
a — Manges-tu, au moins, ma Norine? lui demandait parfois son grand-
père.
« — Oui, oui, répondait-elle.
— Il me semble que je ne t'entends point.
« — Si ! si !
« — Voyez-vous, mes enfants, je lui demande ça parce que, d'ordinaire,
une miette lui suffit, ainsi qu'une grenaille à une chardonnerette de nos
cerisiers. Il ne faut pas toujours penser à travailler, il faut penser aussi à
NORINE 19
se nourrir. Tu es trop vaillante, ma fille, et c'est un défaut de tant
réclamer de ses bras. Le bon Dieu qui nous gouverne à son plaisir t'a
taillée sur le patron de ton père défunt. Je me plains à lui de cela,
matin et soir, dans ma prière. Mon pauvre garçon est mort d'avoir
trop trimé. II ne pouvait tenir en place, quand il s'agissait d'aller se
ramasser quelques sous dans les champs. Les champs l'ont pris et l'ont
dévoré.
« — Oh! mon grand!... interrompit la jeune fille, les yeux soudainement
noyés de pleurs.
« — Oui, tu as raison, ma Norine, tu as raison, il ne convient pas de
parler de ce qui t'attriste. Il te faut tant de courage pour faire face à tout,
ici. Moi, je ne vaux plus rien; je suis la branche morte qui s'est détachée
de l'arbre et qu'on doit jeter au feu sans y regarder...
« — Vous, mon grand! vous!... »
« Le visage ruisselant, elle se précipita au cou du vieillard. Un sanglot
s'échappa de la poitrine profonde de Jalaguier. Il étreignit longtemps sa
petite-fille; puis, par un geste de caresse, lui détacha les bras :
« — Allons, Norine! allons!... balbutia-t-il.
« — Et que deviendrais-je sans vous? sanglota-t-elle. J'ai perdu mon
père, j'ai perdu ma mère, je viens de perdre ma mère-grand...
« — Mais tu sais bien, fillette, que le bon Dieu a mis quelqu'un en
réserve pour toi...
« — C'est vous que je veux garder...
« — Tu me garderas, sois tranquille... Pourtant, je ne serais pas fâché,
après le deuil de ta grand, de te passer le bras au bras d'un garçon robuste,
travailleur comme tu l'es, honnête comme tu l'es...
« — Ne parlez pas de cela, murmura-t-elle, se redressant d'un élan
brusque et se retournant vers le foyer éteint pour nous cacher son visage. »
« Cette scène bien inattendue ne te mit pas à l'aise, mon ami, car
tu en avais abandonné la moitié de ta gimblette sur la table, et Dieu sait si
tu aimais les gimblettes sucrées de Prudence! Pour moi, les paroles de
Jalaguier m'avaient absolument coupé l'appétit, et ce n'était pas sans eflbrt
20 LES LETTRES ET LES ARTS
que je retenais mes larmes. Il avait bien raison, le grand-père d'Honorine,
de songer, si près de la tombe, à marier sa petite fille pour lui créer un
appui.
« Du reste elle était charmante avec sa taille fine et souple de roseau,
ses magnifiques cheveux blonds tombant droits comme les cheveux d'une
sainte, ses yeux plus bleus que l'eau de neige du ruisselet des Cérisoles,
ses deux joues un peu pâlies, semblables à deux lis jumeaux, et bien
difficile serait, bien sot, le paysan de la montagne cévenole, eût-il boursicot
sonnant, qui refuserait de l'épouser.
« — J'ignore comment sont les filles dans les autres pays, repartit
l'aveugle, mais voilà comment elles sont chez nous. Elles prennent peur,
dès qu'il est question de les marier. Mais si le parti est bon, s'il est
excellent!...
« — Alors, Jalaguier, vous avez pour Norine un bon parti, un parti
excellent? osai-je demander. Quel plaisir cela va faire à mon oncle Fulcran!
Vous vous souvenez que mon oncle Fulcran... »
« — Vous faut-il des cerises, Norine ? demanda quelqu'un qui parut à
la porte de la hutte, à moitié caché de la tête aux pieds sous des bran-
chcttes luisantes de fruits mûrs.
« — Toi, mon garçon! toi, mon fillot ! s'écria le vieillard se redressant
et se dirigeant vers la voix. Oui, nous en voulons des cerises... Mais entre
donc ! entre donc ! »
« Il entra. Malgré le feuillage qui le recouvrait, je reconnus Justin
Lebasset.
VII
« A la voix du nouveau venu, Honorine s'était retournée, et, quand il
pénétra dans la maison, elle hasarda un pas vers lui.
« — Vous nous apportez donc tout un arbre ? lui dit-elle, le regardant
de ses grands yeux bleus ravis. »
a II fut muet trois secondes, puis il articula péniblement :
« — Les cerises de mon clos sont plus en chair que celles du vôtre,
NORINE 21
et, comme vous avez du monde, j'en ai cueilli quelques-unes pour vous
et pour vos invités.
« — Vous êtes toujours bon... Merci. »
« Et, lui prenant les branchettes qu'elle déposait avec précaution une
à une sur la table :
« — -A propos, Justin, vous êtes venu aider mon grand à se lever?
« — ■ Vous étiez en garde de vos chèvres parmi les garrigues, et on
ne savait si vous remiseriez les bêtes tard ou tôt. J'ai proposé à votre
grand, empêché par sa mauvaise vue de mettre la main sur ses bardes,
de l'assister un brin et il a accepté. Du reste, je passais par ici...
a — • Oui, vous passez par ici toutes les fois que nous avons besoin
d'un service. »
« En vérité, ce n'était plus Justin Lebasset, l'ours que j'avais vu, dès
mon entrée à Rocaillet, plié en deux devant sa caverne, les pattes perdues
dans son poil. Le Justin Lebasset que je voyais près d'Honorine était un
homme rude d'écorce si l'on veut, rude de visage, mais un homme comme
les autres, meilleur que les autres peut-être. Il ne bougeait, plongé en
une sorte d'extase; et la jeune fille, comme fascinée, ne bougeait non plus
que lui. Tout d'un coup — j'ignore ce qui te prit, mon bon Arribas, —
tu eus un mouvement de cœur admirable. Tu repoussas ta chaise, tu te
plantas droit et tu dis à Lebasset :
« — Justin, on vous a accusé faussement chez nous. Ce n'est pas vous
qui étiez coupable, mais ce misérable Siebel. Mon père saura tout, et,
s'il vous convient, à la saison, de revenir « faire les châtaignes » aux
Passettes, on vous recevra à la métairie avec plaisir. »
« Nul mot ne donnerait l'idée de l'effet que produisirent tes paroles,
prononcées d'un petit air très crâne, très convaincu. Non seulement Justin
Lebasset, sous sa barbe rougeoyante, devint plus pâle que notre nappe
fraîchement retirée de l'armoire, mais il se mit à trembler des quatre
membres, et si fort, qu'Honorine, l'âme ouverte sur lui, eut juste le
temps de lui tendre une chaise pour le faire asseoir. Un instant d'hésitation,
il tombait.
22 LES LETTRES ET LES ARTS
« Tandis que le jeune paysan se remettait d'une émotion qui l'avait
terrassé malgré ses vingt ans, malgré ses muscles en pleine vigueur,
malgré toute sa machine courte, ramassée, où l'énergie se lisait à fleur
de peau, nous nous taisions tous, embarrassés, les yeux au plafond.
« — Allons, les enfants, sus aux cerises, aux bonnes cerises de Justin!
dit le vieux Jalaguier. »
Comme j'allongeais la main, les rameaux gisant sur la table furent
enlevés d'une brassée.
« — Si on veut avoir un festin de roi, il faut mettre les cerises à
rafraîchir dans le ruisseau ! s'écria Lebasset se retrouvant tout lui-même
et s'élançant hors de la masure des Jalaguier. »
« L'index aux lèvres, dans une attitude de réflexion, Honorine eut vers
nous un regard timide, effarouché. Puis elle s'enhardit et sortit en nous
jetant ces mots :
— Il faut que je lui montre l'endroit le plus profond du ruisseau... »
« Cet endroit, le plus profond du ruisseau, Justin Lebasset, né à
Rocaillet, à trois cents pas des Cérisoles, le connaissait assurément; mais
il avait convenu à la jeune fdle de le montrer au jeune homme, et, malgré
notre présence, sans vergogne, elle courait après lui. Devinant quelle force,
irrésistible comme l'instinct, enlevait sa Norine, Barthélémy Jalaguier eut
un sourire indulgent, non sans finesse, non sans malice.
« — Voyez-vous, mes enfants, articula-t-il, les curés auront beau dire,
la jeunesse sera toujours la jeunesse, et on ne pourra jamais rien contre
elle. De tous temps, les jeunes gens se sont vus, se sont parlé, se sont
accointés, et de tous les temps ils se verront, se parleront, s'accointeront.
Quand on est en fleur d'âge, il faut casser son licou. Dieu le permet à
ce moment-là, qui est le plus beau moment de la vie. »
« Ma foi, j'eus la mine un peu longue à ce discours peu catholique,
sans rapport aucun avec les discours que me tenaient, au presbytère, tantôt
Prudence, tantôt mon oncle Fulcran. Mais toi, tu te pris à rire et je me
trouvai rassuré. Puisque les paroles du grand d'Honorine t'amusaient,
c est qu'elles n'étaient en aucune façon dangereuses pour nous, que
NORINE 23
je les avais mal comprises , qu'elles n'avaient pas le sens que je leur
prêtais.
« — Alors, Jalaguier, vous n'avez pas peur qu'une fille, se trouvant
seule avec un garçon?... hasardai-je.
« — Je n'ai peur de rien.
« — Cependant, mon oncle Fulcran et notre Prudence de la cure
pensent que les filles sont faites pour vivre avec les filles, et les garçons
avec les garçons, que ces deux peuples doivent être séparés, si on ne
veut pas les exposer... les exposer...
« — Tout le monde, chez nous, se conduit selon le devoir.
« — Quel bonheur pour M. le curé de Rocaillet ! . . . A Camplong, il
arrive souvent que si on oublie une fille avec un garçon, celui-ci, poussé
par le Démon, ne se gêne pas pour l'embrasser. Allez, mon pauvre oncle
a bien du mal dans sa paroisse ! »
« Ici, tu te repris à rire, et le vieillard t'imita, ce qui me remplit
de confusion. Je haletais fortement, honteux sans trop savoir pourquoi,
et, dans le fond, un tantinet furieux. Toutes mes notions sur la vie
s'embrouillaient. Dans la petite boîte du presbytère de Camplong, une boîte
presque sacrée comme un tabernacle, on m'avait fabriqué de toutes pièces
un être moral particulier, et le moindre vent du dehors me troublait à me
mettre des larmes dans les yeux.
(( — Monsieur le neveu, voulez-vous m'aider à aller m'asseoir sur le
perron, contre la porte ? me demanda le grand d'Honorine. »
« Je pris d'assez mauvaise grâce la main de Barthélémy Jalaguier et
le tirai à moi un peu plus rudement qu'il ne convenait.
VllI
« Une pierre de taille mal équarrie était scellée extérieurement au
mur de la maison. Nous nous y assîmes tous les trois. Le coin un peu
abandonné, un peu sauvage, était délicieux par la fraîcheur qu'y mainte-
naient des figuiers entremêlés . Les feuilles charnues de ces beaux
arbres, gras d'écorce, riches de rameaux, opposaient au soleil une infran-
24 LES LETTRES ET LES ARTS
chissable barrière. Quelle douceur ! Des fruits d'un vert violent, presque
noir, pointaient de-ci, de-Ià, par régimes de cinq, de dix; malheureu-
sement, ils n'étaient pas encore mûrs. Au long de certaines branchettes
basses, un œil fureteur discernait de petites saillies desséchées, comme
des points brunâtres, des verrues. Chacune de ces saillies desséchées
avait porté une figue fleur, une de ces figues printanières, gonflées des
premières sèves, qui acquièrent chez nous un développement parfois mons-
trueux. La nature est si généreuse en ses élans, après les dures compressions
de l'hiver I J'eus beau fouiller à travers les frondaisons éparses, les retraites
les plus obscures, les plus enfouies, pas la moindre figue-fleur à se mettre
sous la dent. La saison était passée.
a Cependant Barthélémy Jalaguier, les reins à la muraille, les mains aux
genoux, la tête portée en avant d'un air attentif, semblait regarder les
hautes châtaigneraies environnantes. Il n'articulait pas un mot. Une chose
m'avait frappé tout à l'heure, quand, à table, j'étais placé vis-à-vis du
vieillard : l'extrême limpidité de ses yeux, clairs et purs comme des yeux
d'enfant, comme tes yeux, Arribas, qui étaient les plus beaux du monde.
Des doutes m'étaient venus. — Jalaguier était-il aveugle? réellement
aveugle ? — Ces doutes me reprenaient.
a — Est-ce que vous n'y voyez pas du tout?
« — Pas du tout, monsieur le neveu.
« — Vous en êtes bien sûr au moins?
« — Des fois, perdu dans le noir comme je suis, tout d'un coup une
barre rouge passe devant moi. Alors, je m'imagine qu'il fait nuit, qu'une
étoile s'est montrée au ciel, et que je verrai le soleil et les gens de la
paroisse le lendemain ; niais le lendemain, rien, rien, rien.
« — C'est curieux, il y a un moment, j'aurais juré que vous regardiez,
mais que vous regardiez ainsi que je pourrais le faire, les châtaigneraies
du côté de Rocaillet.
« — Souvent je me tourne de ce côté par une vieille habitude. Ce
serait à croire que le paysan sent la terre où il a trimé. J'ai tant donné
de ma sueur devers Rocaillet! Angélique, ma défunte femme, était de
NORINE 25
Rocaillet, et, en se mariant avec moi, elle m'avait apporté quelques lopins
de terre dans son tablier. En quel état sont-ils, aujourd'hui, ces pauvres
lopins que nous avions l'habitude de défoncer, de retourner à plein pic,
à pleine pioche, mon garçon et moi ? Quels superbes champs de vesces
nous avions là pour nourrir, en leur temps, agneaux et cabris ! Tout cela
est ruiné depuis mon aveuglement, depuis surtout qu'Angélique m'a quitté
pour le cimetière, d'où elle n'est pas revenue. »
« Il s'arrêta, et j'en fus enchanté, car chacune de ses phrases, qu'il
modulait sous les figuiers plus tristement qu'on ne module, à l'office du
jeudi saint, les Lamentations de Jérémie , me bouleversait, me faisait
mourir.
« — Ah! je vous plains bien, Jalaguier, je vous plains bien! bredouillai-je,
avec le secret désir de clore l'entretien. »
« Mais lui, qui avait trouvé des oreilles complaisantes pour écouter ses
complaintes, continua à laisser couler de son cœur, comme d'un vase trop
plein, les douleurs, les amertumes dont il débordait :
« — Au temps jadis, on mangeait son pain tranquillement aux Cérisoles,
et il arrivait qu'on avait une languette de beurre à étendre dessus ; à
présent, il faut que ma Norine aille travailler chez les étrangers, car le
pain est court aux Cérisoles et il n'y a plus miette de beurre chez nous.
Certes, Jacques Arribas, des Passettes, et M. le curé Fulcran, de Camplong,
se sont montrés bien amiteux pour ma petite-fille, aux dernières châtaignes...
C'est égal, encore que Justin Lebasset m'ait assisté durant cette longue
absence de mon enfant, j'ai pleuré plus d'une fois, tout vieux que je
suis, la nuit surtout, quand la pensée de ma Norine partie me saisissait
plus cruellement que dans la journée. Aussi, je le dis devant Dieu qui
m'entend, devrions-nous brouter l'herbe semblablement à nos bêtes, cette
année nous ne nous séparerons point.
« — Vous avez raison, Jalaguier, affirmai-je, essuyant mes yeux qui
ruisselaient. »
« Une envie terrible de m'en aller me pressant, je me levai de la pierre
de taille. Le vieillard flaira mon mouvement.
26 LES LETTRES ET LES ARTS
« — Que faites-vous donc, monsieur le neveu? me dit-il.
« — Il est tard, Jalaguier, et peut-être devrions-nous repartir.
« _ Repartir par ce soleil de feu! Il vaut mieux attendre la fraîcheur.
En une heure vous serez à Truscas. D'ailleurs, il faut que vous goûtiez
nos cerises.
« — Ce sera pour une autre fois, Jalaguier.
„ — Alors vous tenez absolument à réveiller Arribassou ?
« — Eh quoi ! il dort ?
« — Regardez dans l'herbe. »
« Du banc de pierre, mon cher ami, tu avais glissé sur le gazon très
épais à l'ombre des figuiers, et, alourdi par les œufs, le jambon, la
saucisse, les fromages, les gimblettes, les biscotins, toutes choses exquises
mais pesantes, tu t'étais endormi. Je respectai ta sieste, et, Barthélémy
Jalaguier, recueilli dans un .silence solennel, un silence douloureux, un
silence tragique, ne sonnant mot, je me mis à vaguer par là, me demandant
quel chemin vers le ruisseau des Cérisoles avait bien pu prendre Honorine
s'encourant après Justin.
IX
« Par delà les figuiers, un étroit sentier broussailleux zigzaguait parmi
les touffes clairsemées de bruyères roses. Des menthes grasses , à la
feuille bombée, chagrinée, velue, s'étalaient dans les intervalles, parfumant
l'air très lourd de leurs essences capiteuses. J'allais devant moi, foulant
les menthes, foulant les bruyères, d'où s'enlevaient des légions d'abeilles
avec de furieux bourdonnements. Un bruit m'arrêta. Je tendis l'oreille.
Des caquets clairs et vifs partaient de derrière une plantation assez fournie
de saules blancs. Honorine et Justin, sans doute. Pourquoi s'attardaient-ils
ainsi? Que pouvaient-ils donc se dire? Le bruit clair et vif persistait, mais
impossible de démêler une parole. — Pourvu que ce Lebasset, lequel n'est
pas un voleur, je veux le croire, ne joue pas à la pastoure des Cérisoles
le méchant tour de l'embrasser! pensai-je. — Un élan de pudeur farouche
me planta partout des ailes et je piquai d'un vol vers les saules.
NORINE 27
« Personne, hélas! personne. Ah! s'ils se fussent trouvés là et que
j'eusse surpris le moindre mot, le moindre geste suspects, c'est moi qui
leur aurais parlé! Dans les dispositions hostiles où m'avait mis ce vieux
radoteur de Jalaguier, trop complaisant aux manèges honteux des filles
avec les garçons, j'étais capable de me précipiter sur eux, de les séparer,
s'ils faisaient seulement mine de lever les bras l'un vers l'autre pour
s'accoler et se tenir. A la fin des fins, le neveu de mon oncle, l'enfant
du presbytère, se montrerait aux Cérisoles, ainsi qu'il s'était montré à
Camplong, un dimanche, qu'au sortir de la grand' messe, Galibert, le pâtre
du marguillier Bassac, s'était jeté sur Merlette, la fille de Virginie Merle,
et lui avait criblé les joues de gros baisers claquant plus dru que des
châtaignes au feu. Galibert ayant commis le péché en moins de temps
que je n'en mets à le dire, j'arrivai trop tard ; mais tout de même, comme
il se sauvait après son mauvais coup, il reçut de ma main une pierre à
la cheville droite qui le fit boiter pendant plus de huit jours. Attrape,
Galibert, peste de la paroisse de Camplong!
« Mais, ici, pas la moindre pierre à lancer. Les caquets perçus n'étaient
point des caquets de langues, mais de simples bavardages du ruisseau des
Cérisoles avec les cailloux de ses bords. Véritablement, ce ruisseau, roulant
dans une rigole sinueuse, parmi des rocailles feutrées de mousse fraîche,
arrondies à la longue comme des boules à jouer, avait un langage, arti-
culait des mots. Je me complus un moment à écouter ces voix de l'eau
qui chantaient, tantôt plus douces que les flûtes des bergers dans la
montagne, tantôt plus aiguës que les fifres de la fête patronale accom-
pagnant dans l'église un cantique, à Y Elévation...
« Par exemple, cette fois, c'est bien une parole, une véritable parole
humaine, venue du milieu des amarines penchées sur le ruisseau. J'écarte
quelques tiges, lance mon oreille et mon œil à la ronde. — Je les découvre,
je les vois, ils sont à trois pas de moi. Honorine, assise sur une roche
plate, laisse tomber ses pieds dans l'eau ; Lebasset, debout près d'elle,
la regarde, ne cesse de la regarder.
« — Oui, Justin! oui, Justin! répète la petite-fille de Barthélémy Jalaguier,
28 - LES LETTRES ET LES ARTS
dont je ne puis débrouiller le visage, tout entier tourné du côté du
ruisseau.
« — Quel contentement est le mien ! murmure le jeune paysan, que je
ne reconnais plus, tant, en dépit des poils rudes de sa barbe, ses traits
me paraissent changés, presque beaux par un éclat brusque qui les illumine
comme un coup de soleil. »
« Honorine s'est retournée. Les lis jumeaux de ses joues ont fait place
à deux roses jumelles, deux roses un peu pâles encore, deux roses trémières,
dans le Jougla, si l'on veut. Elle n'a pas un mot. Elle considère Justin
avec des yeux mi-clos, presque fermés.
« — Alors, vous avez eu peur ? lui demande-t-elle.
« — Oui, Norine, j'ai eu peur de ne pas réussir â gagner votre amitié.
a — Pourquoi?
« — Vous savez bien...
« — Vous pensez donc que j'ai pu croire à cette vilaine histoire des
Passettes, ainsi qu'ont l'air d'y croire les méchantes gens de Rocaillet ?
« — Non! non! s'empresse-t-il de dire... Vous n'y avez jamais cru,
vous n'y croirez jamais, n'est-ce pas ? «,
« — Jamais ! »
a Elle tend une main vers lui. Lebasset saisit cette main qui tremble,
la pose sur son cœur, et ce cri s'échappe de sa bouche avec un
sanglot :
« — Je suis innocent ! »
« La jeune fille saute de son rocher, lui jette ses bras au cou et l'em-
brasse.
« J'ouïs le claquement des baisers de la pastoure des Cérisoles aussi
distinctement que j'avais ouï celui des baisers de Galibert, le pâtre des
Bassac; mais ces baisers n'étaient pas de même nature assurément, car,
loin de susciter chez moi je ne sais quelle révolte, ils me laissèrent tout
hésitant, tout attendri.
« — Et pourquoi aurais-je volé des châtaignes? reprit-il, retenant Honorine
des deux mains. Qu'en aurais-je fait de ces châtaignes? Je surpris Siebel
NORINE 29
portant un sac plein à Antoinette Vignole, et Siebel, par crainte d'être
dénoncé par moi, trouva plus simple de m'accuser.
« — Oubliez, Justin...
« — Quand nous serons mariés, nous quitterons le pays... Nous irons
loin, bien loin... J'ai des bras solides, allez, et, partout dans ce monde,
je réponds de gagner plus de pain qu'il ne nous en faudra.
« — Et mon grand ?
« — Nous l'emmènerons.
« — Il est aveugle et vieux... Nous resterons pour lui.
« — Comme vous voudrez, Norine. Pourvu que je vive avec vous,
partout ce sera le Paradis...
« — Et les cerises ! s'écria-t-elle avec un sourire comme je n'en avais
jamais vu aux filles de notre paroisse, presque le sourire de sainte
Philomène en sa châsse dorée au-dessus de l'autel de sa chapelle, dans
notre église de Gamplong. »
a Us plongèrent leurs quatre mains au courant des Cérisoles. Sans
en être sûr positivement, je crus remarquer que leurs doigts se rejoi-
gnaient dans l'eau. Ils retirèrent les branchettes et disparurent à travers
les saules.
« Mon premier mouvement fut de me jeter sur leurs traces, et mes
jambes s'en allèrent à mon insu. Mais une pensée m'arrêta net : si j'arrivais
avec eux à la maison, n'aurais-je pas l'air de les avoir suivis, de m'être
attaché à eux pour les surveiller, les espionner?...
« Noble comme m'avait fait, en dépit de son étroitesse, l'éducation du
presbytère, où était passée jour à jour l'âme si noble de mon oncle, l'âme
si noble aussi de Prudence, je sentis une flamme de honte me brûler les
joues. Fort inquiet, je demeurai planté devant le ruisseau des Cérisoles,
accompagnant d'un regard morne et triste des feuilles éparses de cerisier
qui s'en allaient au fil du courant avec quelques cerises étincelant à fleur
d'eau comme des rubis.
30 LES LETTRES ET LES ARTS
a J'étais plongé en une méditation sans but, sans fin, lorsque, de
l'endroit que j'avais traversé tout à l'heure, parmi les menthes et les
bruyères, une voix, une voix rude s'éleva. On m'appelait.
« — Monsieur le neveu ! monsieur le neveu ! »
« Je fis un bond et me trouvai nez à nez avec Justin se faufilant
dans les amarines.
« — Vite, monsieur le neveu! les cerises sont fraîches à souhait, et
craquent sous la dent comme des perlettes de grésil. »
« Une de ses mains s'abattit sur l'une des miennes, et je me dépêtrai
des souches où s'embarrassaient mes pas. Lebasset m'avait soulevé aussi
légèrement qu'une plume.
a — Vite! répétait-il, vite! »
« Avait-on troublé ta sieste? T'étais-tu réveillé de toi-même, doucement?
Je l'ignore, mon cher Arribas. Le fait est que, te rejoignant, je ne fus
pas peu surpris de te voir assis à côté de Barthélémy Jalaguier, les deux
mains pleines de cerises. On avait retiré la table de l'intérieur de la
hutte, et, le soleil dans sa force transperçant les figuiers, on l'avait portée
de l'autre côté de la maison où la toiture en auvent, comme toutes les
toitures aux environs de l'Espinouze neigeuse, projetait une ombre à la
fois noire et transparente, pareille à un coin du ciel, la nuit.
« — Allez-y sans vergogne, monsieur le neveu, allez-y ! me dit Jalaguier,
à qui rien n'échappait. »
Je ne me fis pas répéter l'invitation ; à ton exemple, mon ami, je
dépouillai les rameaux couchés tout du long devant nous.
« Quelles cerises! En y songeant après tant d'années, j'en savoure
encore la douceur, le rafraîchissement. Et cette douceur n'avait rien de
fade, et ce rafraîchissement n'avait rien de brutal. Le goût du fruit se
fondait délicieusement avec le goût de l'eau des Cérisoles, car cette eau
glacée, cette « eau de neige », pour rappeler le mot de mon oncle, n'était
pas sans avoir ajouté quelque chose d'elle aux grappes qu'on lui avait
confiées. Les noyaux étaient un peu gros, malheureusement; mais comment
s'en étonner, quand les cerises avaient acquis le volume de petites pom-
NORINE 31
mettes d'octobre ! Du reste, les noyaux, en se développant outre mesure,
n'avaient en nulle façon altéré la finesse de la chair, demeurée ferme et
délicate, blanche et rosée, surète avec tout ce qu'il fallait de sucre pour
la mettre à point.
« Cependant si Honorine et Justin , fort discrets , avaient rarement
touché aux rameaux, toi, le vieux Jalaguier, moi, nous étions à plusieurs
reprises revenus à l'attaque, et on n'apercevait guère plus de points
rouges parmi le feuillage foulé, flétri, arraché, jonchant la table de bout
en bout.
« — Vous savez, monsieur le neveu, quand les cerises de Rocaillet
seront finies, nous en aurons d'autres aux Cérisoles , me dit la jeune
fille. ))
« Et , levant un doigt , elle me montra vingt cerisiers dont les
troncs crevassés, brillants par places d'énormes chatons de gomme d'un
jaune d'ambre, se déployaient à la file le long d'un verger jusqu'au
ruisseau.
« — Nos arbres n'étant guère soignés, reprit-elle, les fruits en sont
maigres, mais ils ont beaucoup de saveur. Goûtez-les, monsieur le neveu.
Et toi aussi, Arribassou, goùte-les. »
« Une ramille détachée d'un coup sec tomba sur la table.
« — Bon ! vous avez fait peur au chardonneret, dit Justin.
a — Au chardonneret ? demanda-t-elle.
« — Il était là, juste sur cette branchette, quand vous y avez porté
la main.
« — Si je l'avais su!...
« — Moi, je le suivais depuis une minute piquant son bec pointu dans
un fruit mûr, et je me disais en mon dedans : « S'il lui convenait, au
« moins, aujourd'hui que nous sommes si heureux aux Cérisoles, de
« nous régaler d'une aubade ! »
« — Alors tu es heureux aujourd'hui, mon garçon ? interrogea le vieillard
avec un essoufflement qui rendait sa voix tremblante.
« — Tenez! Jalaguier, ce matin j'avais encore un grand poids sur
32 LES LETTRES ET LES ARTS
l'estomac, un poids plus lourd que toute la montagne de l'Espinouze ; à
présent, je n'ai plus rien, les anges me portent.
« — Norine t'a donc parlé ?
« — Oui, Jalaguier, Norine m'a parlé.
tt — Et que t'a-t-elle dit, Norine, en son langage ?
« — En son langage, Norine m'a dit qu'elle me voulait pour mari...
Vous comprenez, Jalaguier, si mon cœur chante en mes intérieurs et si j'ai
envie qu'un chardonneret, que cent chardonnerets, que tous les chardon-
nerets des Cérisoles chantent avec lui ! »
« Il eut un long regard vers les arbres, puis il siffla d'un sifflement
très doux à la fois et très vif. Il s'arrêta... Il attendit... Il reprit...
La note d'abord assourdie était devenue plus sonore, plus rapide. Quel
homme étonnant, ce Justin Lebasset! Debout, sa barbe rouge portée en
avant, le front renversé, les yeux au feuillage des cerisiers, les mains
aux hanches, dans une attitude de repos aisé et superbe, il ressemblait
à quelque jeune dieu tout doré traversant la campagne, à Pan qui se
serait amusé à charmer les oiseaux. Il fallait voir de quels regards
enthousiastes Honorine le couvait! Debout, elle aussi, mince, droite,
élancée, de temps à autre s'inclinant vers Justin dans un mouvement de
fascination irrésistible, elle suivait le chant de son ami et parfois, sa
bouche s'entr'ouvrant, elle y mêlait comme un soupir, comme un élan,
comme une prière vers le chardonneret disparu.
« Des feuilles s'agitèrent dans la claire frondaison des arbres fruitiers,
et tout à coup plusieurs chardonnerets, tête rouge au vent, ailes déployées
à demi, sautelèrent de branche en branche. On eût cru, dans le fourmil-
lement des fruits immobiles, d'autres cerises qui auraient volé.
« Justin amortit sa voix, la laissa tomber... Les oiseaux, invités,
préludèrent.
XI
« Te souviens-tu, mon ami, des accordailles de Louise Bassac, fdle
unique du marguillier Bassac, le plus riche parti de la paroisse de Cam-
NORINE 33
plong? Ton père el toi, vous fûtes de la cérémonie en qualité de parents
du fiancé, lequel était un Arribas, des Passettes. J'ignore si les choses
ont changé depuis; mais, à cette époque, sauf le vieux Lasserre et sa
lignée, « aussi nombreuse que les étoiles du firmament », tout le monde,
aux Passettes, s'appelait Arribas. Mon oncle venait de réciter les grâces,
et, avant de se retirer, — nous nous étions mis à table à deux heures
et cinq heures sonnaient — il se disposait à bénir les jeunes gens, têtes
penchées, riant sous cape, plus folâtres et plus divertis qu'il n'aurait
convenu, me semblait-il, quand un merle énorme, d'un noir d'encre, passant
son bec long, pointu, jaune comme la fleur de nos genêts, entre les bran-
chettes d'un néflier, se prit à siffler bruyamment. Chacun leva le nez, et
mon oncle, considérant l'oiseau d'un air ravi, ouvrit la bouche, puis mur-
mura des paroles entrecoupées auxquelles il me fut impossible d'attribuer
un sens. Peut-être, à l'exemple de saint François d'Assise, si expert au
langage de n'importe quelle bête de la création, particulièrement des
oiseaux, M. le curé Fulcran jouissait-il de l'extraordinaire privilège de se
faire entendre de la gent picorant, chantant, volant?...
« Quoi qu'il en soit, tandis que mon oncle articulait des mots inintel-
ligibles, que je le voyais, fluet dans sa soutane des dimanches, les bras
étendus vers le néflier, que je n'étais pas loin de démêler autour de sa
lète nue, un peu au-dessus de la tonsure plus blanche qu'une hostie, le
nimbe d'or des Bienheureux, j'éprouvais je ne sais quel trouble, quelle
agitation, quelle inquiétude. C'était à n'y pas croire : pour le mariage
qu'on préparait je n'augurais rien de bon de la présence de ce gros merle
de Bataillo, — il descendait du Roc de Bataillo immanquablement, l'endroit
le plus dévasté, le plus sinistre de la montagne. Get-tainement, par inter-
valles, il laissait tomber des notes sympathiques; mais, le plus souvent, son
bec, fait pour exprimer plutôt l'ironie que la tendresse, partait en modu-
lations longues, filées, étendues, coupées d'éclats moqueurs qui leur enle-
vaient tout leur charme, en rompaient toute la séduction. Evidemment, ce
merle avait volé de Bataillo jusqu'à la cour des Bassac pour se gausser de
nous. Au moment où mon oncle, après deux phrases solennelles, très
34 LES LETTRES ET LES ARTS
émues, allongeait les mains vers les fiancés, trop distraits, je l'avoue,
la bête au long plumage en deuil eut une poussée du gosier qui fut un
rire sec, strident, diabolique. — Ça, c'est un malheur qui menace quelqu'un
d'ici, pensai-je. — Et je ne me trompais point, car, moins d'un an après,
la jeune Louise Arribas, née Bassac, plantait là son mari et s'en allait on
ne sait où... Tous les Arribas, aux Passetles, pleuraient.
« Comme les chardonnerets des Cérisoles ressemblaient peu au merle
insolent de Bataillo ! Quelle autre tenue ils eurent durant les accordailles
d'Honorine Jalaguier et de Justin Lebassel !
« Ces accordailles sous les cerisiers furent une harmonie. Entre les
oisillons accourus par bandes à la fêle, la célébrant de leurs chansons, et
les fiancés, sérieux, recueillis, pas une dissonance; il y eut comme une
entente secrète, une sorte d'intime communion. Je n'en pouvais douter,
les ieunes gens, incapables de traduire au dehors les sensations tout ensemble
terribles et délicieuses qui les comblaient jusqu'à l'étoulî'ement, avaient
appelé des chardonnerets à leur aide, et les chardonnerets, par des trilles
alternés, se renforçant de bec en bec, s'acquittaient à merveille de leur
mandat. Il était bien évident que ces notes doucement flûtées qui rico-
chaient vers nous de feuille en feuille, c'était Honorine penchée vers Justin
et lui contant sa peine, et que ces ariettes alertes, partant en fusées, c'était
Justin incliné vers Honorine et lui déclarant son amitié.
« Du reste ni l'un ni l'autre ne perdaient les bestioles de vue, les
encourageant d'un geste, d'un mot, d'un sifflement, si le concert venait
à languir. Oh ! alors, à travers les arbres, où le soleil glissait des barrettes
d'or, parmi le feuillage ému, les fruits agités, quelles reprises retentissantes!
Une fois , deux chardonnerets , leurs magnifiques ailes déployées , la
queue tremblante, se posèrent tout chantants à l'un des bouts de la table.
Leur petit œil noir s'arrêta sur nous une seconde ; puis ils repiquèrent
vers les cerisiers, qu'ils traversèrent sans une halte, tirant en droiture
devant eux,
« — C'est fini, ils s'en vont, murmura Honorine, suivant d'un regard
attristé le vol ondulé, capricieux des oiseaux.
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NORINE 35
« — Ils reviendront pour la noce, mes enfants, dit Barthélémy Jalaguier
d'un ton joyeux.
« — Et quand la noce? demanda le jeune homme.
a — A la Saint-Michel de septembre. »
« D'un mouvement simultané, Honorine et Justin se précipitèrent vers
l'aveugle. Chacun à son tour l'embrassa : Justin le premier et violemment,
Honorine après lui avec plus de retenue, les yeux débordant de pleurs.
« Sous cette double étreinte, Jalaguier ne bougea; ses traits seulement,
très animés tout à l'heure, pâlirent. Il avait gardé sa petite-fille de ses
deux mains, puis s'était retourné vers elle, visage à visage, comme s'il
pouvait la voir.
« Cependant le vieillard, ébranlé jusqu'au fond de l'âme, sans force
et sans voix, demeurait assis. Par intervalles, il secouait sa tète qui allait
de droite à gauche, puis de gauche à droite. Soudain, d'un effort brusque
des jarrets, il se planta debout de toute sa haute taille de peuplier. Ses
mains laissèrent glisser les mains de sa petite-fille, et gravement il prononça
ces paroles :
« — Justin Lebasset, à dater d'aujourd'hui, tu deviens mon fils; tu
pourras donc vaquer en toute aisance à travers ma maison et mon bien,
qui sont à l'avenir ta maison et ton bien. »
« Après cet énorme effort, il relomba sur sa chaise, harassé. 11 régnait
partout autour de nous un silence religieux. Je ne sais, mais à ce moment,
aux Cérisoles, on se serait cru dans une église. Toi, mon cher Arribas,
moins touché que moi, tu profitas de la circonstance : tu amenas notre
panier vide, déposé sous la table, me fis un signe du bout du doigt, et
nous nous esquivâmes vers Truscas sans un remerciement.
« Ingrats! ingrats! ingrats!
XII
« Je clos ici celte lettre, la plus longue assurément que tu aies reçue
jamais, plus longue qu'une lettre de saint Jérôme à son frère Politien...
Et maintenant, que dis-tu de ma petite histoire amoureuse des
36 LES LETTRES ET LES ARTS
Cérisoles — histoire, le mot est juste, puisque je n'ai rien inventé — et
qu'en dit ta gouvernante Mirette ? Mirette, dévote timorée, scrupuleuse,
en dépit de ses soixante ans, a rougi peut-être plus d'une fois sous la
dentelle de son béguin, quand tu lisais les déclarations de Justin Lebasset
à Honorine Jalaguier ; car, si je m'en souviens bien, te conduisant en cela
comme mon oncle Fulcran, de sainte mémoire, tu lui lis tout à ta gouver-
nante, même ta correspondance avec l'évêché. Pour toi, franc, délibéré,
joyeux, ne comprenant guère ceux dont la religion fait trembler l'àme au
lieu de l'affermir, tu as pris, j'en suis sûr, les choses par le bon côté, le
large et bon côté de la vie humaine, et, loin de te scandaliser, tu as ri.
« Du reste, en t'envoyant ces pages interminables, j'ai mon but caché.
« Ne serais-tu pas bien surpris si je t'apprenais qu'Honorine Jalaguier,
femme Justin Lebasset, laquelle, vers 1842, quitta les Cérisoles, une annexe
de ta paroisse de Rocaillet, qu'FIonorine Jalaguier vit, que je l'ai vue
quelquefois, que quelquefois je lui ai parlé ?
— Où donc? allez-vous vous écrier ensemble, toi et Mirette, car ta
cousine et ta gouvernante, Mirette Arribas, originaire des Passettes, a
connu Honorine l'année où elle y « fit les châtaignes » chez vous et pourrait
ne pas l'avoir oubliée. »
a Où? à Paris, parbleu! à Paris... As-tu un parent, un ami qui ait
déserté la montagne cévenole et n'y soit pas revenu, un parent, un ami
qu'on croie perdu? Viens à Paris, tu l'y trouveras. On découvre toujours
à Paris les gens que l'on cherche et d'aventure ceux qu'on ne cherche
point.
« J'entends Mirette, curieuse comme une pie, me demander à présent
de continuer ma lettre, et je t'entends, toi, curieux comme un merle, — le
merle ironique de la cour des Bassac, — m'inviter également à poursuivre.
Je poursuivrai, et dans les plus minutieux détails, mais pas aujourd'hui.
« Pour t'intéresser à Honorine Jalaguier, qui aura besoin, grandement
besoin de toi, mon ami, je me suis évertué à réveiller les souvenirs très
enfouis de notre enfance vagabonde, libre, agreste, pastorale, sur les bords
de l'Espase, entre le Jougla et le Roc de Bataillo, entre votre métairie
NORINE
37
des Passettes et notre presbytère de Camplong. Je tiens à le laisser
quelques jours en proie à ces souvenirs. S'il t'arrive ce qui m'arrive, si,
au Fur et à mesure que les années tombent sur toi, te marquant toujours
davantage pour l'oubli suprême, pour le départ suprême, pour la séparation
suprême d'avec tout ce qui est, ton enfance prend une place démesurée
dans ta vie, accapare la moitié de ton cerveau, tu auras goûté l'idylle des
Cérisoles, où nous fûmes un peu acteurs avec les fameux chardonnerets, et
tu ne refuseras pas de t'employer au relèvement d'Honorine Jalaguier,
femme Justin Lebasset... Oh! puis j'ai un service, un énorme service à te
demander...
« A bientôt donc ma seconde lettre.
« Je t'embrasse, Arribassou, de tous mes bras, de tout mon cœur de
1842, quand tu avais quinze ans et que j'en avais douze, au long du
sentier ronceux de Truscas qui passe par Rocaillet. »
FEBDINAND FABRE.
(A suivre.)
L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES**»
1789-1804
Nous en étions restés, dans notre histoire, à cette prise de la vieille
forteresse du faubourg Saint-Antoine, qui allait entraîner, dans sa chute,
la royauté, la société française, et qui stupéfia tout le monde, même et
surtout les principaux acteurs de la journée. La Bastille avait été brisée
comme un écran.
On ne comprit point dès l'abord l'importance énorme de ce coup de main,
et les preneurs ne s'en vantèrent pas tout de suite. Mais leur légende se
forma; peu de jours après ils sont devenus des héros, des demi-dieux. Les
images, toutes plus ou moins copiées les unes sur les autres, montrent le
garde française Arné et son compagnon, l'horloger Humbert, tenant au
collet le malheureux de Launay prisonnier. Au tour des éventails de redire
les mêmes choses en les exagérant, en les amplifiant. Sur l'un d'eux, destiné
au peuple, et largement couvert d'ocre et de bleu, une inscription mise au-
dessus de la scène principale porte ces mots :
PRISE DE L\ BASTILLE, PAR LES BOURGEOIS
ET LES GARDES FRANÇAISES, LE 14 JUILLET 1789
(*) Voir le* Lettrée et Ut Artt du 1" juavier 1888, tome I, page 141.
L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES 39
Et de chaque côté de la gravure, des couplets, sur l'air inévitable de Ma
tendre Musette, si bien en situation :
jour immémorable 1 (sic)
Où nous devions périr
Sans un trait admirable,
Fait pour nous secourir;
Des fastes de l'histoire
Tu seras l'ornement.
France, chante victoire
En cet heureux moment.
Il faut bien croire que les poètes de la Révolution n'étaient point encore
nés, car les autres strophes sont conçues dans cette langue spéciale qui devait
chanter Fualdès. L'auteur y exalte Elie, un des héros de la journée; dans son
enthousiasme il menace de Launay d'être retranché du « Livre de vie ! » La
chute en est galante d'ailleurs. Après s'être complaisamment arrêté sur les
exploits des soldats citoyens, avoir montré la Bastille démolie, la royauté par
terre, le dernier couplet se termine par ces deux vers étranges :
France, reprends courage
Sous Necker et Louis.
Necker! c'est le palladium, le sauveur. Sa tête bourgeoise et souriante
apparaît à toutes les devantures ; les moindres images se décorent d'un buste
de lui assaisonné de vers. Tantôt le voilà perdu au milieu de soleils composés
de paillettes d'or, tantôt il assiste superbement à des audiences royales. « Je
veux faire le bien, » dit le malheureux Louis XVI assis sur son trône, tandis
qu'un paysan réclame l'égalité des impôts, et qu'un évêque et un seigneur
abdiquent leurs privilèges.
La France, par Brienne, au bord de son tombeau
Conduite, par Necker, renaîtra de nouveau.
Necker a, de Pallas, la sagesse et l'égide ;
Et le juste Louis a Minerve pour guide.
Mais bientôt c'est le tour du comte de Mirabeau de tenir le monde
suspendu à ses lèvres ! Les éditeurs massacrent à l'envi sa face ravagée et
convulsée, semblable à un paysage lunaire. Le voilà faisant la loi à Dreux-
40 LES LETTRES ET LES ARTS
Brézé, à la tribune, parlant aux foules. Et puis subitement et sans transi-
tion, le silence solennel des funérailles, les légendes formées même sur les
éventails. L'un de ceux-ci porte son buste avec cette parole hautaine ^ « Je
combattrai les factieux de tous les partis « ; et divers médaillons, divers
camées, comme on disait, y racontent les épisodes principaux de sa vie.
Les événements se précipitent, les amis d'hier sont les ennemis de demain ;
bientôt Mirabeau ne compte plus guère. Qui songe de lui en 1792, et qui
oserait se dire partisan avéré du roi ou de la reine, courtisan des princes
et seigneurs? Si quelque grotesque s'avise de mettre en musique le refrain
Vivent la nation,
La liberté, la loi, la Constitution 1
on ne voudrait plus chanter, comme auparavant, le roi en place de la loi.
Les éventaillistes, pleins de civisme — et d'envie d'écouler leurs produits —
impriment les refrains expurgés, les couplets patriotes au recto de leurs
feuilles. Ce n'est pas d'ailleurs que leur situation fût brillante en dépit de
leurs chansons. Certains travaillent à la terre et reçoivent de l'Etat la somme
modeste de vingt sols par jour, pour huit heures de labeur obstiné. Ceux d'entre
eux qui avaient pris la Bastille, commençaient à regretter le temps d'avant où
les belles filles faisaient marcher le commerce, où les plieuses ne suffisaient
pas aux commandes. Et plus de privilèges, plus de permission de tout peindre;
l'éventail sera citoyen, sans-culotte, ou ne sera pas, c'est tout dire !
Aussi, quand le roi montera sur l'échafaud, le 21 janvier 1793, les plus
audacieux même ne se risqueront point à reproduire les traits abhorrés du
tyran; ce n'est que sous le Directoire, à l'époque des complots royalistes,
dans les moments de réaction que, par manière de taquinerie, des écrans
vendus sous le couvert montreront le roi faisant ses adieux aux siens, la reine
à la Conciergerie, des tombeaux ornés de saules pleureurs dont les feuilles
découpées laisseront entrevoir le profil des victimes. Pour l'instant, ce qui
occupe les fabricants, ce sont les faits politiques du jour, la victoire des
Montagnards sur les Girondins, l'anéantissement des gens de la Plaine. Les
belles patriotes s'éventent avec un bibelot civique, où se voit la « Montagne
enfantant la Constitution républicaine ». Au fond d'un paysage chargé d'éclairs
L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES 41
et de nuées, un rocher s'entr'ouvrait pour laisser sortir les fameuses tables
de la loi révolutionnaire. Les sans-culottes du premier plan exultent, tandis
que les Girondins et les hommes du Marais s'enfuient épouvantés. Quatre
couplets sur l'air de la Croisée commentent le tableau :
Pour conquérir la Liberté,
Chacun signala son courage,
Mais, conservant la royauté.
C'était rester dans l'esclavage ;
Une autre révolution
Nous lit, en dépit de l'Espagne,
Sortir la Constitution
Du sein de la Montagne I
Avec leur aménité ordinaire, les vainqueurs traitent leurs adversaires de
« vils crapauds », ils les salissent et les vilipendent. Les dames font un
succès à l'éventail, elles l'arborent aux fêtes, l'agitent avec cette inconscience
naïve des femmes éclairées. N'étaient-ce pas elles, les douces créatures, qui
s'écriaient dans une planche patriotique, en s'adressant aux soldats las de
fusiller et de massacrer : « Eh bien! tas d'êtres vils et infâmes, avez-vous
oublié ce que furent les Lacédémoniennes, les Spartiates, et les Beauvai-
siennes? Croyez-vous que les républicaines françaises soient moins insensibles
pour leur liberté? Jugez-nous mieux; et si nos hommes trahissent, fuient ou
périssent, nous vous ferons danser la Carmagnole au son du canon ! »
Et, du haut d'un rempart, ces dames font un geste si reproché depuis
à un illustre homme d'Etat, d'où l'on peut bien conclure que rien n'est
nouveau dans ce monde.
Un jour, une jeune fdle, coiffée d'un haut chapeau, et tenant à la main
un éventail constitutionnel, demanda à parler au citoyen Marat, l'ami du
peuple. Elle le poignarda dans sa baignoire; c'était Charlotte Corday. La
particularité de l'éventail a été mentionnée dans la déposition de Laurent Bas,
qui travaillait à ce moment dans la maison. Mais, comme si les gens du métier
eussent craint qu'on ne les tînt en suspicion, ils chargèrent aussitôt leurs
produits de bustes de la victime. Les éventails « à la Marat » firent fureur,
soit que le masque névropathique du tribun s'y montrât seul, soit qu'on lui
42 LES LETTRES ET LES ARTS
adjoignît d'autres héros de sa sorte. Celui dont la carrière paraît avoir été la
plus longue était orné des quatre bustes de Marat, de Lepelletier, de Challier
et du jeune Barra. Par une bizarrerie d'orthographe assez commune alors,
Challier, le Marat-lyonnais, devient Charlier dans l'inscription, et Barra,
Barras! Le médaillon renfermant les quatre demi-dieux portait sur la bordure :
Amoureux de la Liberté,
Ils ont tous quatres (sic) versé leur sang pour la patrie ;
De tous quatres, à bon droit, la mémoire est chérie,
Et tous quatres voleront à l'immortalité.
La Bibliothèque Nationale possède ce dernier objet; la bordure y est
formée de piques et de bonnets phrygiens; mais le curieux de l'histoire, c'est
qu'il se trouve collé dans un recueil aux armes de Marie-Antoinette et que
la légende dit avoir été formé par la Reine elle-même!
Le papier de cet éventail était jaune, on le vendait 48 livres la grosse
aux débitants jacobins. On en fit d'autres où Lepelletier et Marat se trouvaient
séparés par une statue de la Liberté.
Marat, Marat n'est plus, ainsi que Saint-Fargeau !
dit un vers plein de civisme et de chevilles. On arma de ces colifichets
bizarres une nuée de gamins, qui, sous le nom d' « Enfants des Arts », figu-
rèrent dans une représentation ou la . façade de l'Opéra fut transformée en
temple des arts libéraux. Leur troupe descendait les degrés et chantait des
stances patriotiques en l'honneur du héros mort. C'était environ le temps où
David, remettant à la Convention une esquisse de Marat assassiné, s'écriait :
« Humanité ! tu diras à ceux qui l'appelaient buveur de sang que jamais ton
enfant chéri, que jamais Marat n'a fait verser de larmes! » C'est que,
expliquait un sceptique, il faisait guillotiner ceux qui eussent voulu pleurer.
Les apothéoses, ne duraient guère; un soir, dans une représentation théâ-
trale, on pendit le buste de « l'enfant chéri », on le roula dans la boue.
Les éventails, les boîtes à bonbons, les écrans où sa figure apparaissait
couronnée d'étoiles, ceinte de lauriers, environnée d'un nimbe pieux, furent
déchirés, brûlés, jetés au vent. Lepelletier suivit sa fortune. L'hétacombe fut
sans merci, comme l'avait été la politique de VAmi du peuple. L'ancien tyran
L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES 43
et le tribun se trouvèrent confondus dans une proscription commune, suivant
l'éternelle loi; ainsi passe la gloire du monde!
Privés de cette source de bénéfices, les éventaillistes tentèrent l'expor-
tation ; ils travaillèrent un moment pour les colonies. En 1791, Grégoire et
Robespierre avaient fait admettre les gens de couleur nés de parents libres
à l'égalité des blancs ; la question fut reprise en 1794, le 4 février, à propos
de l'abolition de la traite des nègres. Les marchands d'estampes flairèrent
un débit de ce côté et se mirent à la besogne. Au milieu d'un éventail, les
colonies, sous la figure d'une jeune femme costumée à la façon des Incas de
Marmontel, disaient en anglais à la République française : « charming hope
of liberty, corne! and comfort my agitated heart. » La France, coiffée d'un
bonnet phrygien en forme de bonnet de coton, s'appuie sur un bouclier et
reçoit cet appel avec sérénité; derrière elle, Mercure, dieu du commerce,
agite des chaînes brisées ; à droite, l'Amérique, sous les traits d'une négresse,
porte sur la poitrine cette légende : « Independence, and trade ail over the
globe. » Cette feuille de papier, lourdement gravée, montre que la période
de fougue touche à sa fin; le 9 thermidor approche, et la politique de la
Convention devient plus sage. On commençait à s'apercevoir que les crieurs
ne sont pas les payeurs ; les marchands ruinés reprenaient courage. A la
mort de Robespierre, un canard populaire courut dont les lettres étaient
formées de figurines grotesques. Au milieu, la guillotine :
Roberst Pierre ist nuntod
Schôneck dan frieden uns
gott !
Dièses winscht die gauhe welt
Weil die handlung eingestelt.
« Robespierre est mort cette fois, filnvoyez-nous la paix, ô mon Dieu ! Le
monde entier la réclame, parce que le commerce est arrêté ! »
La fin de la Convention vit le triomphe de Rousseau « l'amant de la
nature ». Déjà, au théâtre Feydeau, les jeunes manifestants avaient remplacé
par son buste celui de Marat pendu et jeté à l'égout. « A bas Marat ! criaient-
ils, à bas ce monstre sanguinaire qui demandait trois cent mille têtes ! » Et
44 LES LETTRES ET LES ARTS
dans l'instant : « Vive l'auteur d'Emile, du Contrat social, de la Nouvelle
Heloïse! » Un clou chasse l'autre en temps de révolution; Mirabeau avait
pris la place de Necker, Marat celle de Mirabeau au Panthéon; Rousseau,
niodérantiste de la veille, détrônait l'idole des Jacobins. Belle occasion pour
les éventails de lâcher le sans-culottisme ! L'un d'eux représente Jean-Jacques
monté sur un char, tenant dans ses bras une statue de la nature féconde, et,
dans la main droite, de simples fleurs des champs. Au fond, le tombeau
d'Ermenonville perdu dans les peupliers, et, sur le devant de la scène, de
jeunes mères montrant le héros à leurs enfants. On dit que madame Tallien
possédait ce bijou populaire et qu'elle en faisait parade en bonne thermido-
rienne. Le fait est que son héritier, le docteur Cabarrus, en avait un, reproduit
depuis par M. Spire Blondel qui y voyait une simple fête de l'agriculture.
Cette fois, la Terreur était finie. Le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795)
sur les deux heures de l'après-dînée, le président de la Convention déclara
la mission de l'assemblée remplie et la législature terminée. Mille cris de
vive la République ! accueillirent ces mots. Le dernier éventail du régime
conventionnel racontait à la fois l'écrasement des espérances vendéennes et
le triomphe de la nation française. Debout sur les marche d'un autel,
François Barthélémy, ambassadeur de la République Française, signe le traité
de Bâle avec Don Domingo Yriarte , plénipotentiaire de l'Espagne. Un
Bourbon reconnaissant la République ! Le jour même, la Vendée était anéantie
à Quiberon (12 juillet 1795). Le Directoire, cette Régence de la Révolution,
allait commencer.
»
* *
Avec la réouverture des théâtres, l'élargissement des comédiens suspects,
le besoin farouche de plaisirs et de fêtes, un vent de réaction se mit à souffler,
qui menaçait de balayer la Révolution tout entière. Plus que jamais la mode
se fit despotique et excessive; les mœurs affichèrent une coquetterie, une
affectation outrecuidantes. Les gens du Tiers n'entendaient pas que le sang
versé ne servît à personne, et les plus rigides se prirent à vouloir, pour eux-
mêmes, le retour aux grâces d'autrefois. Quelque déconsidéré que fût alors
L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES 45
David, le surintendant moral des arts républicains, ses tendances grecques
et romaines prévalurent, et les dames singèrent, à leur façon, Gornélie ou les
autres matrones antiques. Dans les meubles, sur les vêtements, dans l'archi-
tecture même, les anciens régnèrent en maîtres ; mais le souvenir du régime
déchu renaissait au milieu de tout cela; on se rappelait sans amertume, sans
fausse honte, les déportements de la tyrannie, et la société y revenait avec
l'inconscience des gens pressés de jouir. Déjà les éventaillistes ne remuaient
plus la terre de la nation; trois cents d'entre eux avaient repris leur travail,
et s'appliquaient à lancer les nouveautés du jour. Les attributs romains,
pareils aux peintures murales de Pompéi, font leur apparition sur les feuilles
pliées. L'amour endormi, le culte de Diane, l'Hyménée, Apollon Citharède,
apparaissent sur des médaillons gravés assez finement à l'eau-forte ou au
burin et enluminés ensuite. Parfois, une danse espagnole alterne avec une
scène grecque imitée des frises du Parthénon : c'est que le traité de Bâle avait
mis l'Espagne en honneur, en deçà des Pyrénées, et les courses de taureaux
de là-bas, les fandangos, les bandits à tromblon, étaient vite devenus popu-
laires chez nous. Tout au plus les Chinois pouvaient-ils soutenir la concur-
rence avec les Américains de Marmontel ; mais ils subissaient la commune loi
du costume français qui exigeait les robes collantes, les coiffures à la Titus.
Bientôt, sur des éventails à fond sombre, les figures se détacheront en clair,
comme des bas-reliefs de marbre blanc sur marbre noir. Des frises en
bordure laisseront courir des chasses au cerf, ou voler des guirlandes
d'amours. D'autres fois, le papier imprimé par des planches de bois en relief,
se couvrira de fleurs et d'ornements en camaïeu, comme les faïences, et les
ouvriers glisseront, au milieu, quelque scène champêtre pillée dans François
Boucher ou dans Watteau. C'est le commencement des audaces réactionnaires.
Alors, voici la guerre déclarée à la Révolution par mille coups d'épingle,
mille supercheries. Tantôt c'est madame Despeaux vendant ses écrans au
saule pleureur, avec les profils du Roi et de la Reine, jusqu'à deux cents livres
l'un. Tantôt ce sont des trompe-l'œil formés d'assignats jetés les uns sur
les autres très négligemment, et au milieu desquels émerge le timbre de
Louis XVI , avec son effigie. Ceux-ci échappent aux poursuites ; la figure
46 LES LETTRES ET LES ARTS
royale se retrouve sur ce papier décrié, ayant cours forcé, on ne peut être
taxé d'incivisme pour le reproduire. Les belles aristocrates du Palais-Egalité
ne manquent point d'agiter ostensiblement l'éventail aux assignats sous les
yeux de la police avec des mines provocantes. Le royalisme est de bon ton,
et la jeunesse dorée est royaliste par pose. Louis XVI et Marie-Antoinette
sont partout et sur tout; sur les tabatières, sur les boutons, sur les épingles.
Les jeunes gens tiennent à la main une petite niasse aristocrate ; leur bague
porte en devise : « Dieu sauve le Roi ! » en français, en latin ou en anglais.
Ils s'étalent aux concerts, encombrent les théâtres, sifflent la Marseillaise,
rient des conventionnels et provoquent les Jacoquins. Avant, ils se coiffaient
à la contre-révolution, se crêpaient les cheveux, portaient des cadenettes ;
aujourd'hui, ils ont des collets noirs, prononcent comme les nègres et traves-
tissent le cri de ralliement : Vivre libre ou mourir ! en : Ventre libre ou la
mort! La fleur de lis elle-même fait un retour offensif dans la bataille, et si
Duhem la dénonce, si les septembriseurs crient en la voyant, on leur répond :
Vous qui haïssez tant la fleur de lis, mes drôles,
Faites donc retourner le cuir de vos épaules !
allusion féroce à la marque infamante des galères.
Plus tard, les aimables du petit Coblentz, comme on appela le boulevard
des Italiens où se réunissaient les émigrés et les conspirateurs, les aimables
arboreront l'éventail à la lanterne magique. C'est un groupe formé d'in-
croyables et, devant eux, un enfant fait passer des verres dans sa lanterne.
Un rond de lumière, projeté contre le mur, fait une large tache blanche sur
laquelle on ne voit rien d'abord. Mais, si on expose cette place au jour, le
Roi, la Reine et le Dauphin apparaissent, comme la tête de Mercure dans nos
billets de banque.
A ces taquineries, les aristocrates ajoutaient la critique financière. Les
créanciers de l'Etat recevaient l'assignat au pair, mais ils ne pouvaient
l'écouler qu'en perdant plus des neuf dixièmes. Dix mille livres en papier
ne valaient pas mille livres à certains cours. De là ces charges assez habi-
lement traitées, où l'on voyait une harengère faisant l'aumône à un pauvre
propriétaire. On montrait de ces gens rapiécés, maigres, fourbus, prenant le
L'HISTOIRE PAR LKS EVENTAILS POPULAIRES 47
chemin de Bicêtre, leur titre de rente à la main, et recevant la charité de
leurs anciens valets. La campagne frondeuse, menée par les éventaillistes,
trouvait là un élément merveilleux de tracasserie. La Grammaire française
à r usage des rentiers, étalée sur les objets de leur fabrication , mettait en
scène l'homme riche d'autrefois, gras, rebondi, joyeux, les poches gonflées;
et le même, en regard, émacié, déguenillé, perclus, la veste trouée et la
culotte absente. J'étais, tu étais, il était... murmurait le piteux financier
devant ses assignats ; et, au-dessous, se trouvait mentionnée une longue liste
de dons patriotiques volontaires faits par lui à la Nation, sous le règne des
Jacobins. 11 avait payé sans relâche :
Pour le don patriotique — le corps de garde — les subsistances — la
maison de secours — le salpêtre — la charpie — les culottes des braves sans-
culottes — les chaussures et souliers desdits — les engagements volontaires
de la Vendée — ■ les veuves et les orphelins — l'emprunt volontaire — la fête
de Marat — la fête de Barra et de Viala — les repas civiques — l'imposition
Somp" (sic) — l'imposition Merc" — l'imposition Fer'"' — l'emprunt forcé —
les patentes de l'an IV et de l'an V — l'impôt de guerre.
Si bien qu'après avoir oflert des culottes aux braves sans-culottes, le
rentier était seul à n'en plus avoir pour lui.
Ces sortes de sujets n'étaient ni artistiques ni délicats, mais leur vogue
fut énorme parmi les opposants ; ils servaient à entretenir les colères. L'agio
éhonté, forcené, qui mettait les gens de rien au pinacle et faisait mourir de
faim les capitalistes d'autrefois, eut aussi les honneurs de la gravure sur les
feuilles d'éventails. Jean qui pleure, c'est le possesseur de billets-monnaie ;
il dit tristement en montrant les assignats épars autour de lui :
Vous êtes étonnés, je m'en aperçois bien,
Qu'avec tant de papier je ne possède rien.
Au contraire, Jean qui rit, c'est le spéculateur heureux, le valet fripon,
enrichi par la vente de l'or. Au bas d'une de ces pièces, conservée à la
lîibliothèque Nationale, une main contemporaine a écrit :
Venanre France Fer Rop
G D K Paris
48 LES LETTRES ET LES ARTS
Cet ingénieux rébus doit s'entendre et se lire de la façon suivante :
J'ai souvenance
Des souffrances,
Qu'a souffert (sic)
Paris sous Rop (espierre).
L'endroit de réunion le plus ordinaire des agioteurs était le Perron de
la rue Vivienne qu'on appela, pour cette raison, le quartier des Arabes. C'est
là que s'agitait cette tourbe de filous, de spéculateurs véreux, de tireurs de
bourse qui, sous le nom d'agents de change — on disait agents de chance —
exploitaient la crédulité des uns et la cupidité des autres. Tout se vendait et
tout s'achetait, mais on opérait surtout sur des marchandises qu'on ne voyait
jamais et qui étaient cédées plus de cinquante fois sans changer de place. Le
numéraire atteignait des prix insensés ; un louis d'or valut dix mille livres
d'assignats en mai 1796 ! V observateur, un nommé Dupuis, avait gagné
des sommes fabuleuses en cédant des sacs d'argent préparés, douze livres
chacun. Tous les domestiques de l'ancien régime, les banqueroutiers du
nouveau, les escrocs les plus divers se pressaient en foule au Perron. Le café
de Chartres renfermait chaque jour les principaux trafiquants sur le fait de
matières métalliques.
Et la disette grandissait de la mauvaise récolte, si bien que la production
des campagnes se fondait dans les combinaisons des tripoteurs du Perron.
Ceux-ci affectaient un luxe éhonté, se vautraient à la porte des restaurants
à la mode, tandis que le cheval anglais de leur cabriolet piaffait, gardé par
un groom microscopique. Affublés de costumes étrangers, d'accoutrements
prodigieux, ils sont bien réellement incroyables, inouïs! Le bon temps de la
Régence est revenu, rien ne manque à la fête, pas même le bossu de la rue
Quincampoix. Alors ces grotesques, ces voleurs donnent le ton, prennent le
haut du pavé, conduisent la mode. Les femmes sont les plus ridicules ; elles
portent des visières énormes, des robes serrées dont la queue se jette sur le
bras, montrent leurs jambes au plus haut. Les éventails, gravés au pointillé,
par Tresca , d'après C. Vernet , se couvrent de ces fantoches ; voici les
« Héroïnes d'aujourd'hui », la a Follie du Jour », les a Incroyables au caffé
L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES 49
en attendant le cours de la Bourse » , les « Croyables au Perron ». Leur
sarabande coloriée semble une de ces danses des morts dont nos vieux pères
habillaient leurs prières. Sur l'un d'eux, un domestique lorgne son ancien
maître qui s'arrête à sa vue. Deux cris se croisent : « Mon fripon de valet !
— Tiens ! il est ici, je le croyais émigré ! » Le piquant de l'histoire c'est que
le domestique porte la masse des aristocrates, et que le maître paraît à peine
un palefrenier.
Les éventaillistes aimaient parfois les antithèses ; l'un d'eux a voulu
opposer à ces fortunes scandaleuses, acquises par la fraude et le dol, les
travaux des champs où l'homme sue sang et eau pour enrichir des drôles.
Dans une planche demi-circulaire et destinée à être montée, Landelle a mis
en scène un jeune spéculateur, un « payeur en assignats », un jouisseur,
tandis que, sur une frise, des paysans labourent, sèment, fauchent et mois-
sonnent. La valeur morale des agioteurs ne dépassait pas le drainage de l'or
et la coupe excentrique des redingotes ; là était leur horizon tout entier.
Pendant ce temps, un jeune officier. Napoléon Buonaparte, intriguait auprès
d'un valet pour obtenir de madame Tallien le coupon d'étoffe nécessaire à
tailler un habit ; l'argent lui manquait pour s'en commander un de lui-même.
L'anglomanie avait fait son apparition; les incroyables avaient des chevaux
de courses avec des jambes en ficelle et des queues coupées au ras de la
croupe. Les voilà galopant sur les éventails, reprenant pour leur compte les
passions cynégétiques d'autrefois. Carie Vernet devient le David de ce nouveau
sport. Les belles chasseresses, affublées de robes serrées et de toques « à la
Jockei » tiennent en main des écrans sur lesquels on a peint des steeple-
chase. Un de ces papiers, gravé à l'aqua-tinte, montre l'hippodrome de
Longchamps avec les piquets indicateurs, les spectateurs hissés sur les
voitures, et des chevaux anglais luttant de vitesse. La piste a 2,577 mètres
que le vainqueur parcourt en trois minutes et demie, vitesse supérieure à
celle des chevaux barbes de Rome, lesquels mettaient quatre minutes à
fournir la même course, sans cavalier et en ligne droite.
L'agioteur est fatalement horseman. « Comment pourrait-on, écrit Mercier,
suffire à la multiplicité des affaires, et, dans le même jour, déjeuner au café
50 LES LETTRES ET LES ARTS
Hardy, assister à la toilette d'une belle, spéculer à la Bourse, agioter au
jardin Égalité, se montrer à l'Opéra-Gomique, parcourir Bagatelle, prendre
ses places à Frascati, faire de l'esprit au thé d'Aspasie, walscer au Ranelag et
terminer la journée par perdre son argent.au tripot, si l'on n'a un cabriolet
enlevé par une bête de sang? Ces voitures d'ailleurs semblent augmenter de
légèreté en raison du cours de l'argent ; l'industrie du charron qui en a
menuisé les roues seconde la pétulante cupidité de l'agioteur. Bientôt leurs
rayons auront la ténuité d'une allumette. Ainsi, trois choses sont à remarquer
dans un cabriolet du jour, le coffré à argent,, les roues et le cheval, de manière
que, tout ensemble, y compris le jockey et le maître, ne doit pas plus peser
qu'une valise. »
Au milieu de cet abaissement moral, une gloire naissante stupéfiait les
plus sceptiques. Le héros chétif et pauvre dont nous parlions tout à l'heure,
étonnait l'Europe « par ses victoires à.la Léonidas ». Et quels effets naissent
des grandes causes ! Tandis que Bonaparte promène ses armées victorieuses
à travers l'Italie, l'éventail populaire, l'éventail historique prend une extension
qu'il n'avait jamais connue. Dans l'année 1796, sur deux cents gravures
déposées à la Bibliothèque Nationale, cent quatorze sont des sujets d'éven-
tails ! A peu près tous célèbrent le génie, qui a su faire là république respectée
en dépit de ses fautes et de ses orgies. Celui-ci montre la face blême du hérOs
dans un médaillon de couleul" entre la Victoire et la Renommée, au milieu de
trophées guerriers; il porte en devise Vehcer u morir. Un autre, gravé par
Bertaux, très habilement, et colorié avec goût, représente Wurmser rendant
son épée au général en chef; c'est le meilleur de la série.
Le traité dé Caftipo-Formio augmente l'enthousiasme. Tout le monde,
jacobins ou aristocrates, achète la' a Paix .glorieuse de l'an VI », colifichet
médiocre où Bonneville présente aiix admirateurs du général, un Bonaparte à
gros nez tenant Une carte de la guerre, entre des figures d'allégorie. On
lit en légende : ,
NOUVELLES RÉPUBLIQUES
RÈGNE -DES ARTS
A^LLIANCÉ DÏ.TOUS LES FRANÇAIS
L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES 51
Le « Règne des Arts » est peut-être extraordinaire, mais qui songerait à
épiloguer? L'orgueil français augmente d'heure en heure; sur une feuille
légère, voici le Directoire en présence de tous les monarques de l'Europe,
tenant à la main le rameau d'olivier. Espagne, Autriche, Russie, Sardaigne,
Hollande, Angleterre même demandent la paix, implorent le repos. Des
artistes habiles, Chaudet, les architectes Percier et Fontaine, Jean Godefroy
le graveur, composent à leur tour un éventail romain en l'honneur du soldat
heureux que chacun acclame. Au centre, sur un champ polygonal, le profil
de Bonaparte se détache en manière de camée ; la Victoire et la Paix le
couronnent. A gauche, la Concorde répand ses fleurs sur le monde ; à droite,
la Guerre sévit et lance ses tonnerres. Les ornements d'architecture dus
à Percier et à Fontaine sont grecs et romains, et alourdissent un peu la
composition. Mais telle que la voilà avec ses conceptions antiques, ses
allégories dignes de Prudhon, cette curieuse page restera comme un des
monuments historiques les plus parfaits du Directoire, en dépit de sa
destination futile.
Bonaparte est rentré en France, on l'accueille avec transport. Les éventail-
listes se mettent à l'œuvre. Tout à l'heure, les Françaises pourront le voir en
peinture, conduit par la Victoire à la République Française. Celle-ci se tient
près d'une ruche d'abeilles ; derrière elle, Hercule. La frise en bordure porte
le nom de Buonaparte en lettres capitales séparées par des ornements.
Et puis il y aura la « Reseption du général Buonaparte au Directoire,
annonsant le traité de l'Empereur, l'an 1797 », objet naïf et précis, où les
membres du gouvernement, juchés sur un trône, dans la cour intérieure du
Luxembourg, attendent le vainqueur. Le voici, conduit par Talleyrand,
ministre des Relations extérieures; il n'a point très grand air, et ne s'est point
couvert de plumes, lui; Barras le harangue, le complimente; tantôt il prési-
dera le banquet dressé dans la salle d'audience du Gouvernement.
Au moment précis où le général se rendait à cette cérémonie, le
10 décembre 1797, la planète Vénus apparut dans le ciel en plein midi.
C'était la fameuse étoile. Ce phénomène, très ordinaire, passionna le peuple,
on crut à une comète, et on en fit des éventails sur lesquels on voyait des
62 LES LETTRES ET LES ARTS
gens effrayés et un astrologue braquant sa lunette. Immédiatement les agréables
se coiffèrent à la comète, se vêtirent à l'étoile, mirent des astres partout.
Et pendant ce temps, le général enfermé dans sa maison de la rue Chante-
reine jouait la simplicité. La République se donna à lui tout entière, le monde
des affaires le salua comme un libérateur. Thiers l'a dit : « N'accusons pas la
faiblesse de nos pères. Cette gloire n'arrive à nous qu'à travers le nuage du
temps et des malheurs et elle nous transporte ! Répétons avec Eschyle : que
serait-ce, si nous avions vu le monstre lui-même? »
En ce qui nous intéresse particulièrement, cette période du Directoire
marque le point culminant dans la production. A côté des pièces dont nous
parlions, il faut placer les éventails composés en l'honneur des républiques
italiennes, celui, entre autres, où se trouve gravée la proclamation de l'indé-
pendance ligurienne à Gênes.
Par une singularité bien italienne, ce fut un moine qui poussa à la révo-
lution, en mettant en relief la part de l'Evangile dans l'affranchissement des
peuples. A sa voix, les insurgés brûlèrent le Livre d'or de la noblesse et c'est
la scène qui est reproduite. On y voit les Liguriens coiffés de bonnets
phrygiens danser la Carmagnole devant l'autodafé.
La mode des éventails devient tyrannique, peu de femmes s'en affran-
chissent. Tout est de roses et de joies à ce moment. Les idylles champêtres,
les amours enguirlandés réapparaissent mêlés aux Romains et aux Grecs. Les
nations du monde s'embrassent et alternent avec les heureux bergers et les
jeux d'enfants. On relevait à peine de fortes secousses ; on se répandait dans
les fêtes et les plaisirs, comme les Troyens assiégés couraient les champs
dans les suspensions d'armes, ce Le Désir des peuples » ce sont des princes
qui se donnent la main, tandis que, dans le lointain, leurs sujets se livrent
aux danses joyeuses. Entre temps, Milon compose un poème sur l'éventail,
sorte de Henriade grotesque en plusieurs chants :
Je chante l'éventail, arme utile et légère,
Qui, servant de parure au sexe qui sait plaire,
Captive en sa faveur, au gré de ses désirs,
Le souffle caressant des amoureux zéphyrs.
L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES 53
Zémis soupire pour la belle Delphine rebelle à ses vœux. 11 s'enfuit dans
les bois et appelle Vénus. Celle-ci commande un éventail à l'Amour, qui met
ses ouvriers à la besogne :
L'un plisse le papier, l'autre, en rayons égaux,
Polit d'un bois léger les fragiles morceaux.
L'œuvre terminée, Zémis la reçoit des mains de la déesse et se trouve
parfaitement heureux.
Pour mériter un poème il faut avoir une certaine popularité. Les
« modernes Phrynés » faisaient à l'éventail une situation prépondérante
dans la toilette.
Le Tableau général du Goût explique l'engouement irréfléchi et passager
des femmes : « Sous les beaux yeux de Phryné, sont étalées avec art
par le bijoutier bénin et mielleux, mille fantaisies du nouveau goût. Déjà
l'éventail d'écaillé blanche, monté en crêpe noir et orné de figures imitées,
tant bien que mal, de l'antique, a obtenu son suffrage. Le nu des figures
est rendu par des brimborions de satin peint, découpé et collé sur le
fond noir. Des paillettes d'or, entassées les unes sur les autres, en dessinent
grossièrement les draperies, ouvrage lourd et de mauvais goût. Alcindor
en est émerveillé, il trouve le sujet charmant, le dessin délicieux; demain,
il le trouvera affreux, détestable. Pourquoi pas? Demain il y aura quinze
belles à Paris qui auront un éventail pareil, il n'aura plus le mérite de
la nouveauté. »
Un de ces objets, publié par Bonneville, célèbre leur utilité morale. Sur
le premier plan, une jeune femme n'évite les flèches de l'Amour qu'en se
défendant avec son écran. Au verso, des strophes galantes :
Beauté, quand, avec l'éventail,
Vous ombragez votre figure,
Vous nous privez du beau détail
Et des trésors de la nature;
Chacun maudit cet instrument
Qui s'oppose à le satisfaire,
Car le plaisir, en vous voyant,
Conduit au désir de vous plaire.
54 LES LETTRES ET LES ARTS
Et ainsi de suite, jusqu'à la fin qui tombe sur une chute du plus pur talon
rouge :
Je me borne donc à vous dire
Que l'éventail est en ce jour.
Pour une belle qui soupire,
Le télégraphe de l'Amour.
Sur des cartouches, l'auteur a placé les petits vers classiques destinés
à prémunir les dames contre l'entraînement de leur cœur. Il faut se méfier des
jeunes élégants; le costume cache parfois de singulières choses :
On voit, à Paris, de petits commis
Mis
Comme des princes,
Qui, souvent, sont venus
Nuds
De leurs provinces.
Mais, déjà l'antiquité paraît avoir fait son temps ; les mœurs relâchées du
Directoire se retrouvent dans l'œuvre des éventaillistes. Baron inonde le
marché de petites compositions égrillardes dont le débit augmente d'année
en année. Tout au plus les victoires peuvent-elles détourner l'attention.
La Paix générale de l'an X ramène les sujets sérieux. En voici de lourds,
destinés à l'exportation espagnole : « Paz de todas las potencias por la Repu-
blica Francesca. » Au centre, la République, ceinte de lauriers, assise devant
un faisceau d'armes et de drapeaux de toutes les nations ; à gauche, l'Amour,
à droite, Mercure, au bas. Mars et Neptune. Sur le verso, la pièce principale :
Bonaparte premier consul, que la France couronne ; de chaque côté, des
scènes allégoriques figurant des fêtes commerciales et champêtres. Les mêmes
données reviennent dans toutes ces œuvres. C'est parfois un médaillon perdu
dans les nuages avec la légende : « Au beau fixe le baromètre ! » Ce sont des
nymphes dansant devant l'autel de la Concorde, des peuples entraînés dans
un ballet joyeux. Les tyrans déchus ne font plus peur, on multiplie leurs
effigies, on célèbre l'union du prince des Asturies avec la fille du roi de
Naples ; les républicains ont le vertige du temps lointain, du temps disparu,
une sorte de renaissance aristocratique pénètre leurs moelles. homines ad
\
L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES 56
servitutem nati! crient les intransigeants, les irréconciliables; mais il est
trop tard.
Des éventails à destination de l'Espagne iront rassurer la Péninsule sur
la politique du Premier consul. Voici la réception du général par le cardinal
Caprara, la revue passée sur la place du Carrousel, les mariages princiers de
Barcelone, l'entrée de la Cour de Madrid dans cette ville. Quelques satires
accentuent la tendance réformatrice du gouvernement français; les gens de
justice sont mis en opposition avec le paysan et le soldat. « Je vous nourris
tous », dit le cultivateur; « Je vous garde tous », assure le militaire; « Je vous
ruine tous », dit le procureur. Au Premier consul à remettre chacun à son
plan, à débarrasser le monde des bazochiens !
L'histoire et le théâtre se mettent de la partie. C'est Fanchon la vielleuse,
représentée assise entre deux personnages de comédie et accompagnée d'un
joueur de triangle. C'est madame de La Vallière, costumée en incroyable et
faisant ses adieux à Marie-Thérèse, en présence de Louis XIV. « Oh ! s'écrie
la duchesse, c'est de ce moment que je me crois réconciliée avec la vertu ! »
C'est Bayard rendant une jeune fille à sa mère. L'antiquité fournit des
Orphées, des Clélies, des Césars et des Cléopâtres rouges, jaunes, dorés et
tirant l'œil, sujets inoffensifs, incapables de porter ombrage au maître.
Un coup de tonnerre éclate dans ce ciel bleu; la paix d'Amiens est
rompue par l'Angleterre en mai 1803. Aussitôt, Bonaparte forme à Boulogne
un camp de cent cinquante mille hommes, soi-disant destinés à envahir
les lies Britanniques. Quelle fête pour l'éventail ! Encombré de vaisseaux,
de canons, de soldats, orné de ballons, il contribue à rendre populaire une
expédition bizarre, imprévue, pleine d'inconnues. Baron abandonne les sujets
scabreux, les idylles galantes, pour reprendre la politique; il offre aux curieux
un brimborion mirifique dans lequel un Premier consul aérien, juché sur des
nuées, comme celui de Raffet, gagne à cheval l'Angleterre où des parachutes
atterrissent, où sa flotte arrive, où ses troupes s'infdtrent par un canal
souterrain. L'idée du tunnel n'est donc pas née d'hier; des éventaillistes
imaginatifs l'avaient eue au commencement de ce siècle, comme d'autres
rêveront tout à l'heure de percer l'isthme de Panama. Nous voguons ici en
66 LES LETTRES ET LES ARTS
pleines conceptions apocalyptiques, les Français du Premier consul volent
dans les airs, nagent dans les eaux. Le Publiciste du 13 prairial an XI publiait
la figure d'une gigantesque montgolfière, chargée de trois mille hommes, de
chevaux, de canons et capable de traverser la Manche par tous les temps.
Une eau-forte assez habile, découpée en éventail, mettait le comble aux
forfanteries. Combinant leurs mouvements à la fois par des ballons, par des
péniches, par le canal sous-marin, les Français gagnaient l'île inaccessible, et
jetaient en débarquement les cent cinquante mille combattants de Boulogne.
Pour mieux faire ressortir la puérilité de la défense anglaise, l'artiste imagine
les ennemis supportés dans les airs par des cerfs-volants captifs, tentant de
crever les aérostats, tandis que des scaphandres, véritables torpilles, menacent
la quille des navires. Il y a, dans cette œuvre joyeuse, comme un avant-goût
du XX' siècle, de notre dessinateur humoristique Robida.
Le graveur Bonneville trouve autre chose ; un éventail créé par lui montre
« la flotte anglaise incendiée par les feux grégois, et par celui des nouvelles
tours flottantes armées de bouches à feu pour protéger sur les côtes la
descente des Français à marée basse ; les vents favorables dirigent d'eux-
mêmes des milliers de ballons, qui, s'enflammant à une hauteur combinée,
font pleuvoir sur les vaisseaux anglais un déluge de feux ! » A-t-on jamais
poussé plus loin la gasconnade, même de notre temps? Ces vents amis, qui
voudront, à jour fixe, la ruine de la « perfide Albion », ces globes de taffetas
allant d'eux-mêmes incendier les flottes sont de purs chefs-d'œuvre. Mais si
les éventails changent, combien, hélas! les hommes changent peu!
Sur un autre objet de ce genre, Bonneville publiait une carte d'Europe,
et, dans un cartouche supporté par un char tritonesque, le héros d'Arcole,
agitant un drapeau sur lequel on lit en deux langues :
LIBERTÉ DES MERS LIBERTAD DE LOS MARES.
Les billevesées aérostatiques n'y sont représentées que par un ballon, un
parachute et un navire microscopiques, relégués dans un petit coin.
Dans les premiers jours de- novembre 1803, Bonaparte se rendit au camp
pour inspecter les travaux des côtes. L'opinion publique marchait avec lui,
toutes ces publications naïves le lui prouvaient. Ce voyage fut exploité à son
L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES 67
tour; le voici à cheval, suivi de gardes françaises, — les éventaillistes n'y
regardaient point de si près — visitant les campements, surveillant la défense,
les préparatifs de descente. Rira bien qui rira le dernier ! disait une caricature
où on le voyait faisant la nique au roi Georges...
Au plus fort de ces menaces, un Français, nommé Martin La Bastide,
imaginait de relier les deux océans en faisant traverser l'isthme de Panama
aux navires. Un mois avant le voyage du Premier consul à Boulogne, le
12 vendémiaire an XII, il déposait, à la Bibliothèque Nationale, deux exem-
plaires d'un éventail géographique où son plan se trouvait expliqué et
commenté. L'idée remontait à 1791 ; il avait donné, cette année-là même, un
aperçu du projet dans VHistoire abrégée de la Mer du Sud, de Laborde. La
Bastide n'était point un grand financier, non plus qu'un ingénieur remueur
de capitaux ; il ne perçait rien ; toute l'économie de son système consistait à
utiliser le lac intérieur de Nicaragua relié à l'Atlantique par le Rio-de-San-
Juan, et à la mer du Sud par un fleuve tombant dans le golfe de Papagayo.
Martin La Bastide s'adressait à l'Espagne. « Les fleuves et le lac ont environ
quatre-vingts lieues de traversée, disait-il ; mais le lac est un bassin où les
vaisseau iront à l'aise ; l'air y est sain et frais, on a appelé le pays le Paradis
de Mahomet. On peut en l'aire l'entrepôt universel et le marché général de
tous les peuples commerçants des quatre parties du monde. Les avantages de
cette communication sont inappréciables pour l'humanité et incalculables sous
tous les rapports. On ne doute point que la cour d'Espagne ne s'empresse de
concourir aux vœux unanimes et au bonheur général de toutes les nations. »
Une composition allégorique gravée et enluminée servait d'ornement à la
carte. « Mercure, dieu du commerce, avec son caducée, indique le passage
d'une mer à l'autre, et de la main droite invite les nations à s'adresser au
roi d'Espagne pour lui demander l'ouverture de cette communication si
désirée, en lui payant un tribut. »
En face : « Le roi d'Espagne regarde avec admiration la Renommée qui,
d'une main, lui montre la réunion des deux hémisphères, et qui, de l'autre,
lui présente et lui promet la couronne de l'immortalité s'il ouvre ce passage
qui doit faire le bonheur de toutes les nations ».
58
LES LETTRES ET LES ARTS
Au revers de son œuvre, La Bastide critiquait le fameux passage du Nord
cherché par Vancouver quelques années auparavant. Ce passage fût-il
trouvé, que de mécomptes ne susciterait-il pas? Les glaces, les longs hivers,
en défendraient pendant huit mois les approches. La route d'une mer à
l'autre serait allongée par un détour énorme. Tout militait donc en faveur
de Nicaragua.
Ce sont là de bien beaux châteaux,
Des châteaux d'Espagne !
dit la chanson. Martin La Bastide en fut pour son éloquence et pour ses
éventails. La Renommée ne sut pas convaincre le Roi, Mercure lui-même
n'entraîna pas les nations. Trois ans plus tard un enfant naissait qui devait,
un jour, reprendre l'idée du malheureux géographe, à quatre-vingts années
d'intervalle. Mercure triomphera-t-il cette fois ? Mais où sont La Bastide,
le roi d'Espagne et surtout le Paradis de Mahomet ?
Où sont les éventails populaires?
HENRI BOUCHOT.
SOUVENIRS D'UN SOLDAT
Le 4 mai 1877, j'arrivais à Richineff et j'appris, une demi-heure après,
que la 56* division d'infanterie allait traverser la ville. Comme j'étais venu
pour m'engager dans le premier régiment qui passerait se rendant à la guerre,
dès le 7 mai, à quatre heures du matin, je me tenais dans les rangs des
soldats, devant le logement du commandant du 222* régiment d'infanterie.
J'avais une capote grise, les épaulettes rouges, bordées d'un passepoil bleu,
le képi garni d'une bande de la même couleur, le havresac au dos, à la
ceinture la giberne à cartouches, à la main le lourd fusil Krinke.
La musique se mit à jouer ; on sortit les étendards de chez le colonel ;
le régiment présenta les armes en silence, puis une grande clameur s'éleva,
le colonel cria le commandement, que répétèrent, après lui, les chefs de
bataillon, les chefs de compagnie et les sous-officiers de peloton. Tout
cela produisit un mouvement confus auquel j'eus peine à comprendre
quelque chose ; il se termina par la formation du régiment en une longue
colonne qui se mit à marcher à pas réguliers aux sons d'une marche pleine
d'entrain jouée par la musique militaire. J'avançais aussi, essayant d'em-
60
LES LETTRES ET LES ARTS
boiter le pas et d'aller en mesure avec mon voisin. Le havresac me tirait
en arrière, la lourde giberne me tirait en avant, le fusil glissait de mon
épaule, le collet de la capote grise me frottait le cou. Mais, malgré ces
petits inconvénients, la musique, l'ordre dans lequel se mouvaient les
troupes, la fraîcheur de la matinée, la vue des baïonnettes hérissées, des
visages hàlés et rudes des soldats donnaient à l'âme une impression de
calme et de fermeté.
Malgré l'heure matinale, une foule se tenait aux portes des maisons ;
des gens, à peine vêtus, se montraient aux fenêtres. Nous longions une
longue rue toute droite, près du bazar, où quelques Moldaves arrivaient
déjà dans leurs chars traînés par des buffles; la rue montait, s'appuyant
au cimetière de la ville. La matinée était froide et sombre, la pluie com-
mençait à tomber; on voyait les arbres du cimetière au travers du brouillard;
et, au-dessus du mur, se dessinaient les sommets des monuments funéraires.
Nous tournâmes le cimetière, le laissant à notre droite. Il me sembla
qu'il nous regardait avec étonnement. « Pourquoi allez-vous, par milliers,
mourir si loin sur un sol étranger, quand vous pourriez mourir ici tran-
quillement et vous coucher sous mes croix de bois et mes plaques de
pierre? Restez! »
Mais nous continuâmes notre route. Nous étions entraînés par une force
secrète et inconnue : la vie humaine n'en connaît pas de plus puissante.
Chacun aurait voulu rentrer chez soi, mais la masse marchait en avant,
obéissant à la discipline et non pas à l'idée de la bonne cause ni à la
haine d'un ennemi inconnu, ou à la crainte de la punition, mais à cette
puissance occulte et inconsciente qui, bien longtemps encore, mènera les
hommes à des luttes sanglantes.
Derrière le cimetière s'allongeait une large et profonde vallée qui dispa-
raissait dans le brouillard; la pluie se mit à tomber avec plus de force;
de loin en loin, les nuages se dissipaient pour laisser passer des fdets de
lumière; éclairées par le soleil, les raies droites et inclinées de la pluie
semblaient d'argent. Le brouillard glissait sur les pentes verdoyantes de
la vallée, et, au travers, on pouvait distinguer les longues colonnes de
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 61
troupes qui marchaient devant nous. De temps en temps, une baïonnette
brillait, entrant dans un rayon de lumière, scintillait comme une étoile
et disparaissait. Les nuages s'épaississaient et obscurcissaient la lumière, la
pluie tombait plus drue. Une heure après notre départ, je sentis comme
un fdet d'eau froide courir le long de mon dos.
Notre première journée de marche ne devait pas être longue : de
Kichineff au village de Gaureni, dix-huit verstes en tout. Cependant, n'ayant
pas encore l'habitude de porter un poids de vingt-cinq à trente livres,
arrivé à la cabane qui nous était destinée comme logement, je ne pus
m'asseoir et, m'étant appuyé à la muraille, mon havresac sur le dos, le
fusil en main, je restai dix minutes immobile sans me défaire de mon
attirail. Un des soldats, allant à la cantine chercher le dîner, eut pitié de
moi et prit ma marmite, mais, à son retour, il me trouva profondément
endormi. Je ne me réveillai qu'à quatre heures du matin, tiré de mon
sommeil par le bruit du clairon sonnant le départ ; cinq minutes après, je
marchais le long d'une route boueuse, sous une pluie fine qui semblait
filtrer au travers d'un tamis. Devant mes yeux avançait le dos gris d'un
camarade inconnu portant le havresac en veau fauve sur lequel résonnait
la marmite de fer; à mes côtés et derrière moi, avançaient des figures
grises pareilles à celle que j'avais devant moi.
Les premiers jours je ne pouvais les distinguer les unes des autres.
Le 222' régiment d'infanterie se composait principalement de paysans de
Wiatka et de Kostroma. Ils avaient tous le visage large, à pommettes
saillantes, bruni par la marche, les yeux gris et petits, les cheveux et la
barbe blonds et incolores. Je me rappelais quelques noms, mais ne savais
les mettre sur les physionomies. Au bout d'une quinzaine, je ne pouvais
comprendre comment il se faisait que je confondisse mes deux voisins :
celui qui marchait à côté de moi et celui qui était à côté du propriétaire
de ce dos gris qui avançait toujours devant mes yeux. Je les nommais
indifféremment Fédorow et Titkow, et je me trompais sans cesse, et
cependant ils ne se ressemblaient en rien.
Fédorow était caporal; c'était un jeune homme de vingt-deux ans, de
62 LES LETTRES ET LES ARTS
taille moyenne, élancé, et même de tournure élégante. Son visage régulier
paraissait moulé ; le nez, la bouche et le menton étaient d'une extrême
finesse, sa barbe était blonde et frisée, les yeux étaient bleus et riants.
Quand on criait : « Chantres en avant! » — il était dans notre compagnie
chef de chœur — il entonnait des chants populaires de sa voix de ténor,
passant des notes de poitrine aux sons les plus aigus du fausset. 11 était
originaire du gouvernemeut de Wladimir et était venu tout enfant à
Pétersbourg. Chose rare, la « civilisation » de la capitale ne l'avait pas
gâté mais simplement poli ; il lisait les journaux et savait une foule de
mots techniques.
« Il est certain, Wladimir Michaïlowitch , me disait-il, que j'ai plus
de raisonnement que le père Titkow, car Pétersbourg a eu son influence
sur moi. Pétersbourg c'est la civilisation, tandis qu'au village tout n'est
qu'ignorance et barbarie. Mais comme cependant Titkow est un homme
âgé et qui, on peut le dire, a vu beaucoup de choses et a l'expérience
que donnent les vicissitudes de la vie, je n'élève pas la voix contre lui.
Il a quarante ans et moi à peine vingt-trois , bien que je sois caporal
dans la compagnie. »
Titkow était un paysan trapu, d'une force peu commune et d'appa-
rence toujours taciturne. Il avait le teint basané, les pommettes saillantes,
les yeux petits qui regardaient en dessous. Il ne souriait jamais et ne
parlait que fort rarement. Charpentier de son état, il était en congé
illimité au moment de la mobilisation. Il ne lui restait que quelques
mois à faire avant sa libération ; la guerre survint, et Titkow dut partir
pour l'armée, laissant une femme et cinq enfants. Bien que son physique
manquât d'attrait et que son humeur fût toujours morose, il y avait en
lui quelque chose de sympathique, de bon et de fort. A l'heure qu'il
est, il me semble incompréhensible que j'aie pu confondre mes deux
voisins, mais, les deux premiers jours, ils me semblaient également vêtus
de gris, également chargés, fatigués et transis.
Toute la première moitié du mois de mai fut pluvieuse, et nous
marchions sans tentes. L'éternelle route argileuse montait sur une colline
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 03
et descendait dans un vallon, à peu près à chaque verste. La marche était
difficile. Les pieds étaient couverts de boue ; le ciel, chargé de nuages,
faisait, sans paix ni trêve, tomber sur nos têtes une pluie fine; aucun
espoir, en arrivant à la couchée, de se sécher et de se réchauffer. Les
Roumains ne nous laissaient pas pénétrer dans les habitations ; matériel-
lement, d'ailleurs, ils ne pouvaient loger tant de monde. Nous traversions
la ville ou le village et nous nous arrêtions dans quelque pâturage.
« Arrêtez-vous!... Formez vos rangs! »
Il fallait, après avoir pris de la nourriture chaude, se coucher tout
droit dans la boue. De l'eau en dessous, de l'eau en dessus, et tout le
corps trempé. On tremblait, on s'entortillait dans son manteau ; peu à
peu, une chaleur humide envahissait tout l'être et on s'endormait bien fort
jusqu'au moment où, de nouveau, sonnait l'appel. C'était encore la colonne
grise, le ciel gris, la route bourbeuse, les vallons et les collines mornes
et humides. Les hommes avaient beaucoup de peine.
« Les écluses célestes se sont ouvertes, disait avec un gros soupir
notre sous-officier de demi-peloton Karpow, vieux soldat, qui avait fait
la campagne de Khiva. Nous sommes de plus en plus trempés.
— Cela va passer, Wassili Karpowitch, le soleil va paraître et nous
séchera. La campagne sera longue et nous aurons le temps d'être trempés
et séchés tour à tour avant d'arriver. Michailitch ! me demanda mon voisin,
le Danube est-il loin ?
— Nous avons encore trois semaines de marche.
— Trois semaines! mais en voilà deux que nous sommes en route...
— Nous allons dans les griffes du diable, grogna le père Titkow.
— Qu'as-tu à grogner, vieux diable toi-même, tu troubles ton monde !
De quelles griffes du diable veux-tu parler ? Pourquoi dis-tu cela ?
— Est-ce à la fêle que nous allons? répliqua Titkow.
— Ce n'est pas à la fête, mais nous devons être fidèles à noire
parole... Quand tu as prêté serment de fidélité, tu as dit que tu ne ména-
gerais pas ta vie!... Allons, prends garde à toi, vieil imbécile!...
— Mais qu'ai-je dit, Wassili Karpitch ? Est-ce que je n'avance
64 LES LETTRES ET LES ARTS
pas? S'il faut mourir, eh bien mourons! Tout cela est indifférent...
— Allons, c'est bon, que je te rattrape à parler!... »
Titkow se tait, sa figure devient de plus en plus morose. D'ailleurs,
personne n'a envie de causer, il est trop difficile de marcher; les pieds
glissent et souvent les hommes tombent sur la boue gluante. On entend
des jurons dans le bataillon. Fédorow, seul, ne se décourage pas et,
sans s'arrêter, me raconte des histoires sur Pétersbourg et la campagne.
Cependant tout a une fin. Un matin, en me réveillant au bivouac,
près d'un village où nous devions passer la journée, je vis un ciel bleu,
des huttes blanches et des vergers inondés d'un soleil radieux; j'entendis
des voix sonores, redevenues gaies. Tout le monde était levé, on se
reposait des fatigues d'une marche d'une semaine et demie sous la pluie
et sans abri. Dans la journée arrivèrent nos tentes. On se mit tout de suite
à les dresser. On planta des pieux, on tendit la toile et tout le monde se
coucha à l'ombre.
« Elles ne nous ont pas préservés de la pluie, mais elles nous
garantiront du soleil.
— Oui, elles peuvent préserver du hâle le visage de monsieur, dit en
plaisantant Fédorow, clignant ironiquement de l'œil en me regardant. »
*
* «
Notre compagnie ne comptait que deux officiers, le capitaine Saikine,
notre commandant, et l'enseigne Stébelkow. Notre chef était un homme
entre deux âges, gros et bon ; Stébelkow était un tout jeune garçon,
sortant de l'Ecole. Ils vivaient en bonne intelligence; le capitaine avait
accueilli l'enseigne comme son enfant, le nourrissait, l'abreuvait et, les
jours de pluie, poussait la bonté jusqu'à partager avec lui son unique
manteau de caoutchouc. Quand on distribua nos tentes, les officiers se
logèrent ensemble; comme elles étaient spacieuses, le capitaine se décida
à me loger également.
Fatigué par une nuit blanche (notre compagnie avait été désignée pour
faire le service auprès du train, et nous avions passé la nuit à retirer
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 6S
les chariots des ravins et des ruisseaux débordés), je m'endormis profon-
dément après dîner. L'ordonnance du chef de la compagnie me réveilla
en me touchant l'épaule avec précaution.
« Monsieur Ivanow, monsieur Ivanow! me dit-il à voix basse, prenant
toutes sortes de précautions comme s'il eût craint de me réveiller.
— Que voulez-vous?
— Le chef de la compagnie vous réclame. »
Voyant que je mettais mon porte-épée et la baïonnette, il ajouta :
« Son Excellence a dit que vous veniez sans rien changer à votre
toilette. »
Toute une société s'était rassemblée dans la tente de Saikine. Sans
compter les maîtres du logis, il y avait deux officiers : l'aide de camp
du régiment et le commandant de la compagnie des tirailleurs, Wenzel.
En 1877, le bataillon comptait cinq compagnies et non quatre comme
aujourd'hui. En campagne, les tirailleurs marchent en arrière, de façon
que les derniers rangs de notre compagnie touchaient aux premiers rangs
des tirailleurs. Je marchais entre les derniers et, maintes fois déjà, il
m'était arrivé d'entendre sur le compte du capitaine Wenzel les propos
les plus désobligeants. Les quatre officiers étaient assis autour d'une caisse
qui servait de table et sur laquelle on avait posé un samovar, de la
vaisselle et une bouteille. Ils prenaient le thé.
« Allons, venez donc, monsieur Ivanow, s'écria le capitaine, Nikita,
une tasse, un gobelet, un verre, n'importe quoi... Allons, Wenzel, fais-
lui place et laisse-le s'asseoir. »
Wenzel se leva et salua très poliment. C'était un jeune homme sec,
de petite taille, pâle et nerveux. « Comme ses yeux sont inquiets et ses
lèvres minces, me dis-je à moi-même. » L'aide de camp, sans se lever,
me tendit la main.
« Mon nom est Loukine, me dit-il. »
Je me sentais gêné. Les officiers se taisaient; Wenzel prenait son thé
avec du rhum, l'aide de camp aspirait la fumée d'une petite pipe. L'enseigne
Stébelkow me fit un signe de la tête et poursuivit la lecture d'un volume
aC LES LETTRES ET LES ARTS
dont les feuillets détachés étaient épars ; c'était une traduction d'un roman
étranger; ce livre fit toute la campagne au fond de sa valise, arriva de
Russie aux bords du Danube et revint dans un état plus piteux encore.
Le commandant versa dans une jatte de terre glaise du thé qu'il
inonda d'une quantité prodigieuse de rhum.
a Tenez, prenez cela, monsieur l'étudiant, et soyez indulgent pour
nous ; je suis un homme naïf. D'ailleurs nous sommes ici tous des gens
très simples, tandis que vous êtes un homme fort instruit, ce qui doit
vous rendre indulgent. Est-ce cela ?»
En parlant ainsi, il saisit mon poignet de sa large main comme un
rapace eût fait de sa proie ; il la secoua en l'air à plusieurs reprises
et me regarda avec bienveillance en me faisant des yeux ronds.
« Vous êtes étudiant? me demanda Wenzel.
— C'est-à-dire je l'ai été, monsieur le capitaine. »
Il sourit et fixa sur moi son regard inquiet. Je me souvins des récits
des soldats, mais en ce moment je me mis à douter de leur véracité.
« Pourquoi m'appelez-vous « monsieur le capitaine » ? Dans cette tente,
vous êtes chez vous et au milieu des vôtres. Vous êtes ici simplement
un homme intelligent parmi ses semblables, dit-il tranquillement.
— Intelligent, c'est certain! s'écria Saikine, un étudiant! J'aime les
étudiants, bien qu'ils soient fort turbulents. Moi-même j'aurais été étudiant
si la destinée ne m'eût pas été contraire.
— Qu'a donc eu de particulier le destin à ton égard, Ivan Platonowitch?
demanda l'aide de camp.
— Je n'ai jamais pu me préparer : les mathématiques allaient encore
jusqu'à un certain point ; quant à tout le reste, impossible d'y rien
comprendre. La littérature, l'orthographe... Croirais-tu qu'à l'école des
porte-enseignes on n'a jamais pu m'apprendre à écrire. Ma parole d'hon-
neur!...
— Savez-vous, monsieur l'étudiant, me dit l'aide de camp, en lançant
en l'air deux fortes bouffées de tabac , qu'Ivan Platonowitch fait quatre
fautes d'orthographe dans le mot encore ?
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 67
— Allons, ne blague pas, vieux ! dit le commandant Saikinc, en le
menaçant du doigt.
— Ma parole d'honneur, il écrit « amkor »; est-ce assez réussi!... et
l'aide de camp éclata de rire.
— Allons, ferme ta bouche, tu mets un « s » à « table »; en ta
qualité d'aide de camp, cela ne t'est pourtant pas permis. »
L'aide de camp pouffa de rire ; l'enseigne Stébelkow, qui avait dans la
bouche une gorgée de thé, l'avala de travers, éternua sur son livre,
éteignit une des deux bougies qui nous éclairaient ; moi-même je ne pus
me retenir. Ivan Platonowitch, enchanté de sa facétie, fît résonner toute la
tente des éclats de son rire de contre-basse. Wenzel seul ne riait pas.
« Nous disons, la littérature ? Ivan Platonowitch, demanda-t-il tranquil-
lement.
— La littérature, la littérature... hum, et le reste. Vous savez : c'est
comme celui qui avait étudié la géographie jusqu'à « l'équateur » et l'histoire
jusqu'à « l'ère ». Mais non : tout cela ce sont des blagues, ce n'est pas là
l'affaire. J'avais quelque argent et la vie me tentait. Voyez-vous, Ivanow,
je suis... Mais, à propos, quel est votre nom patronymique?...
— Wladimir Michaïlitch.
— Allons , Wladimir Michaïlitch , je disais donc que , depuis mon
enfance, j'ai été un cerveau brûlé. Vous ne vous faites pas l'idée de tout
ce que j'ai pratiqué. Vous connaissez la chanson du petit garçon : il y
avait un jour un petit garçon qui avait une bourse pleine ; il éparpilla
son argent et fut obligé de se mettre en service. Je m'engageai comme
porte-enseigne dans cet excellent régiment. Bien que je fusse tout soldat
par caractère, on m'envoya à l'école ; ça alla tant bien que mal, et je
traîne le boulet depuis bientôt vingt ans. Pour le moment, nous courons
sus aux Turcs. Allons, messieurs, buvons, mais pas de mélange; nous gâtons
notre boisson en y mélangeant du thé. Buvons, victimes de la guerre!
— Chair à canon, traduisit Wenzel.
— Va pour chair à canon, soit, si vous parlez français. 11 faut vous
dire que notre capitaine est un homme d'esprit ; il connaît plusieurs
68 LES LETTRES ET LES ARTS
langues; il récite des vers allemands. Ecoutez-moi, jeune homme, je vous
ai fait appeler pour vous proposer de déménager dans ma tente. Vous
êtes six soldats dans la vôtre, vous devez y être mal et à l'étroit. Il
doit y avoir des insectes. De toutes façons vous serez mieux chez moi.
— Merci, mais permettez-moi de refuser.
— Pourquoi cela, quelle bêtise! Nikita, apporte ici son havresac. Dans
quelle tente êtes-vous ?
— Dans la seconde, du côté droit. Mais, encore une fois, permettez-
moi de refuser et de rester où je suis. C'est avec les soldats qu'il me
faudra vivre, laissez-moi complètement avec eux. »
Le capitaine me regarda attentivement; il semblait vouloir lire dans
ma pensée. Après un moment de réflexion, il me dit :
a Voulez-vous vivre dans leur intimité?
— Certainement, si toutefois c'est possible.
— Alors, c'est juste, ne déménagez pas. Je respecte vos idées. »
Et, saisissant ma main dans sa large patte, il la secoua avec force.
Quelques instants après, je pris congé des officiers et sortis de la tente.
La nuit tombait, les soldats mettaient leurs capotes et se préparaient
pour la retraite qui allait sonner. Les compagnies se rangèrent en ligne,
de façon à former dans chaque bataillon un carré fermé, au milieu duquel
se trouvaient les tentes et les fusils croisés en faisceaux. Ce jour-là, grâce
à la halte, toute la division était réunie. Les tambours battirent la retraite,
et de loin on entendit les paroles de commandement :
« Régiments à la prière, chapeaux bas ! »
Et douze mille hommes se découvrirent.
a Notre père qui êtes aux cieux », commença notre compagnie. Les
suivants continuèrent : soixante chœurs de deux cents hommes enton-
nèrent la prière ; il en résulta une dissonance, il est vrai ; pourtant, la
prière résonnait d'une façon touchante et grandiose. Les chœurs se turent
peu à peu et, bien loin, sur les limites du camp, la dernière compagnie
chantait : « ...mais délivrez-nous du mal ».
Un court roulement de tambours se fit entendre. « Couvrez-vous ! »
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 60
Les soldats se disposaient pour le sommeil. Dans notre lente, où,
comme dans toutes les autres, six hommes étaient étendus sur une
surface de deux sagènes carrées, ma place était sur le côté. J'étais
couché sur le dos, regardant longuement les étoiles, les feux éloignés des
bivouacs, prêtant l'oreille au bruit sourd et indéterminé du camp. Dans
une tente voisine quelqu'un racontait une histoire, où revenait sans cesse
le mot « alors », qu'on prononçait « alorss ».
« Alorss le prince vint trouver son épouse et se mit à lui expliquer.
Alorss elle... Lioutukow, vas-tu dormir... Eh bien, endors-toi donc, que
Dieu te bénisse, et la Vierge Marie, mère de Dieu, et tous les saints
patrons, » et le conteur se tut.
Chez les officiers on causait aussi. La lumière, venant du milieu de
la tente, les éclairait singulièrement, profilant leurs silhouettes d'une façon
bizarre. De temps en temps, on entendait des éclats de voix : ce devait
être l'aide de camp qui continuait à rire. Une sentinelle, le fusil sur
l'épaule, se promenait de long en large. En face de nous, au bivouac de
l'artillerie, je voyais un factionnaire, le sabre au poing. Le piétinement
des chevaux s'entendait au loin; mon oreille percevait même le bruit que
faisaient les chevaux en mâchant tranquillement leur avoine; je me rappelais
avoir eu chez moi, à la campagne, la même impression dans la cour de
la ferme, par une nuit semblable, douce et étoilée. La grande Ourse
brillait très bas à l'horizon, bien plus bas que chez nous. En regardant
l'étoile polaire, je me dis que c'était là la direction de Pétersbourg,
où j'avais laissé ma mère, mes amis et tout le reste. Des constellations
connues scintillaient au-dessus de ma tête. La voie lactée était limpide;
son ruban jetait une clarté calme et triomphante. Plus au midi, de grandes
étoiles de constellations que je ne connaissais pas allumaient leurs feux
rouges ou verdâtres.
Je me disais : en allant plus loin, au delà du Danube, des Balkans,
à Constantinople, verrai-je encore de nouvelles étoiles et quelles seront-
elles ?
Je n'avais pas envie de dormir; je me levai et me mis à marcher
70 LES LETTRES ET LES ARTS
sui- l'herbe couverte de rosée, entre notre bataillon et l'artillerie. Une
figure dans l'ombre vint à ma rencontre, un sabre pendait à son côté;
je reconnus un officier. Je me rangeai pour le saluer : l'officier vint à
moi, c'était Wenzel.
« Vous avez une insomnie, Wladimir Michaïlitch ? me demanda-t-il
d'une voix douce et tranquille.
— Je n'ai pu m'endormir, monsieur le capitaine.
— Je me nomme Pètre Nicolaèwitch... moi aussi je ne puis dormir.
Je suis resté encore fort longtemps chez votre commandant, l'ennui m'a
gagné, on s'est mis à jouer aux cartes, puis on s'est enivré. Dieu! quelle
belle nuit ! »
Il se mit à marcher à mes côtés; arrivés au bout de l'alignement
de nos tentes, nous revînmes sur nos pas pour recommencer ce même
manège tout en nous taisant. Wenzel rompit le premier le silence.
« Dites-moi, vous êtes entré au service sur votre désir personnel?
— Certainement.
— Qu'est-ce qui vous y attirait?
— Comment vous répondre? dis-je, ne voulant pas entrer dans d'inutiles
détails... surtout le désir d'éprouver des sensations inconnues, de voir.
— Et probablement d'apprendre à connaître le peuple dans la personne
de son représentant, le soldat ? poursuivit Wenzel. 11 faisait trop noir
pour distinguer l'expression de son visage, mais le son de sa voix était
ironique.
— Quelle étude voulez-vous faire dans les conditions où nous sommes,
on ne songe guère qu'à trouver le bivouac et on s'y endort de suite?
— Sans plaisanterie, dites-moi pourquoi vous n'avez pas voulu aller
loger dans la tente de votre commandant. Est-il possible que vous teniez
sérieusement à l'opinion de ces paysans !
— Certainement, comme à l'opinion de tous ceux que je n'ai pas de
raison de mépriser.
— Fort bien! Du reste, à l'heure qu'il est, c'est affaire de mode, la
littérature elle-même s'en mêle et fait du paysan la perle de la création.
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 71
— Il ne s'agit pas de perle, il suffirait de les considérer comme des
hommes et cela serait déjà bien beau, lui répondis-je.
— Voyons, finissons, pas d'attendrissement. Qui donc ne les envisage
pas ainsi : ce sont des hommes, soit, mais quels hommes, voilà la question...
Parlons d'autre chose... »
La conversation s'engagea. Wenzel devait avoir beaucoup lu, et, comme
me l'avait dit Saikine, il connaissait beaucoup de langues. L'observation
du commandant que Wenzel apprenait des vers par cœur, se confirma
également. Parlant des Français, Wenzel attaqua les réalistes, et passant
aux années 30 et 40, il déclama avec sentiment la Nuit de Décembre,
d'Alfred de Musset. Il disait bien, avec beaucoup de simplicité et d'expres-
sion; sa prononciation était bonne. Après avoir terminé, il se lut un
moment et puis ajouta :
« Oui, c'est beau, mais tous les Français réunis ne valent pas dix
lignes de Schiller, de Gœthe ou de Shakespeare. »
Avant de commander la compagnie, il avait également administré la
bibliothèque du régiment et avait suivi attentivement la littérature russe.
En parlant de cette dernière, il jugea sévèrement ce qu'il appelait « la
direction brutale ». Après cette observation, la conversation revint à son
premier objet. Wenzel discutait avec feu.
« Quand j'entrai au régiment, presque enfant, je n'avais pas les
opinions que je professe aujourd'hui. J'essayais de convaincre par la parole
et d'acquérir de l'influence morale sur mes soldats. Mais il ne s'était
pas passé une année qu'ils m'avaient complètement transformé; tout ce
qui me restait de mes lectures se heurta violemment à la réalité, et j'acquis
la conviction que ce n'était que de la sentimentalité inutile. »
Il fit un geste de la main que l'obscurité m'empêcha de comprendre.
« Que signifie, Pètre Nicolaïtch?
— C'est un coup de poing, dit-il d'un ton sec. Adieu, il est temps
d'aller se coucher. »
Je le saluai et regagnai ma tente avec une impression de douleur et
de dégoût. Il me sembla que tout le monde dormait, mais deux minutes
72 LES LETTRES ET LES ARTS ,
I
après que je m'étais couché, Fédorow, mon voisin, me demanda :
« Michaïlitch, vous dormez?
— Non.
— Vous vous êtes promené avec Wenzel?
— Oui.
— Comment est-il avec vous? Calme?
— Oui, même poli.
— Voyez donc ce que c'est que d'être avec son égal, ce n'est pas comme
avec nous.
— Pourquoi? Est-il très colère?
— C'est un malheur. Dans la seconde compagnie des tirailleurs, les
coups pleuvent : c'est un fauve. »
11 s'endormit là-dessus. A la question que je lui fis ensuite, il ne
me répondit que par un ronflement. Je m'enveloppai dans mon manteau,
mes idées s'embrouillèrent et je m'endormis à mon tour.
*
* *
Apres les pluies vinrent les journées chaudes. Nous avions quitté les
chemins de traverse où nos pieds enfonçaient dans le terrain détrempé,
et nous nous étions engagés sur la chaussée qui mène de Yassy à Bucharest.
Ceux qui firent la route de Tékoutsch à Berlad se souviendront toute leur
vie de notre première journée de marche. Il faisait trente-cinq degrés de
chaleur à l'ombre. La distance à parcourir était de quarante-huit verstes.
Pas un soufle de vent; un nuage de poussière calcaire, soulevée par les
mille pieds de notre bataillon, planait au-dessus de la route, et cette
poussière pénétrait dans le nez et dans la bouche; elle couvrait les cheveux
à ce point qu'il eût été impossible d'en distinguer la nuance; elle s'était
mêlée à la sueur qui découlait de nos fronts et avait recouvert nos visages
d'une couche épaisse de boue qui faisait de nous des nègres. Nous étions
en unifoi'me et non en chemise, ce qui nous eût soulagés dans notre
marche. Pourquoi? Je n'en sais rien. Le soleil chauffait le drap foncé de
nos tuniques et le vernis de nos képis; c'était intolérable. On sentait
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 73
sous les semelles des bottes les cailloux incandescents de la chaussée.
Les soldats suffoquaient. Malheureusement, les puits étaient rares ; ceux
que nous rencontrions étaient à peu près à sec ; les colonnes qui nous
précédaient buvaient le peu d'eau qui s'y trouvait et, quand notre tour
arrivait et qu'on avait fait des efforts inouis pour approcher, jouant des
poings et des coudes, l'on ne trouvait plus que quelques gouttes d'une
eau saumâtre qui avait plutôt l'air de boue que d'un liquide. Quand cette
eau, si mauvaise fût-elle, nous faisait défaut, les soldats, épuisés, tombaient.
Pendant cette journée, quatre-vingt-dix hommes furent dans l'impossibilité
de continuer la route; trois moururent d'insolation.
En voyant tomber mes camarades, je pris pour moi-même une bonne
précaution. A Tekoutsch, je me procurai une grande citrouille qui pouvait
contenir au moins quatre bouteilles. Maintes fois, durant la route, je la
remplis d'eau. Je bus la moitié de ma provision et donnai l'autre à mes
camarades. Malgré les efforts que nous faisons pour avancer, la chaleur
prend le dessus, les jambes fléchissent, le corps se balance comme si
l'on était ivre, les visages enflammés sont terribles à voir au travers de
la couche de boue qui les recouvre, la main saisit convulsivement le
fusil ; une gorgée d'eau ranime un instant , mais bientôt l'homme perd
connaissance ; il roule inanimé sur la route interminable et poudreuse,
a Les hommes de corvée », crie une voix enrouée. Ils doivent soulever
le malade, le porter sur les bords du chemin, l'assister, mais ils ne
sont guère plus vaillants que lui. Les fossés des deux côtés de la route sont
remplis de soldats épuisés. Fédorow et Titkow marchent à mes côtés et,
bien qu'ils souffrent visiblement, ils se raidissent contre la douleur.
La chaleur agit sur chacun d'eux différemment, suivant leur tempéra-
ment, et accentue les traits de leur caractère. Fédorow se tait, mais il
soupire de temps à autre ; ses yeux, si beaux d'ordinaire, sont enflammés
et jettent des regards douloureux. Le père Titkow peste et grogne.
« En voilà qui tombent et qui manquent de vous éborgner avec leurs
baïonnettes, s'écrie-t-il, tout en détournant le fusil d'un soldat qui vient
de s'affaisser devant lui. Seigneur! Vierge Marie, où nous conduisez-
74 LES LETTRES ET LES ARTS
vous? Je crois que, n'était... ce bourreau, j'aurais failli à mon tour.
— Quel est le bourreau dont vous parlez?
— L'Allemand, le capitaine en second. 11 est de service aujourd'hui;
il marche en arrière; mieux vaut avancer sans quoi il va nous faire un
mauvais parti. 11 ne nous laissera pas un morceau intact sur le corps. »
Les soldats avaient surnommé Wenzel « l'Allemand ».
Je sortis des rangs ; il était un peu plus facile de marcher sur les
bords de la route ; la poussière était moins dense et l'on se bousculait
moins. Beaucoup faisaient comme moi. En cette journée de souffrance
on avait un peu oublié les exigences du service et la régularité de la
marche. Je m'étais éloigné de mon détachement et je me trouvais à la
queue de la colonne.
Wenzel était à bout de forces ; il étouffait, mais ses nerfs le soute-
naient ; il me rattrapa.
« Qu'en dites-vous, me demanda-t-il d'une voix éraillée. Marchons sur
le côté. Je suis épuisé.
— Voulez-vous de l'eau ? Je lui passai ma gourde improvisée ; il but
avec avidité quelques gorgées.
— Merci, cela va mieux; en voilà une journée! »
Nous marchâmes quelque temps côte à côte en silence.
«c A propos, me demanda-t-il. Vous n'êtes décidément pas allé vous
installer chez Ivan Platonowitch ?
— Non, je n'y suis pas allé.
— C'est stupide; pardonnez ma franchise. Mais, au revoir, il faut que
je regagne les derrières de ma colonne. Ces gens-là sont trop douillets;
voyez donc comme ils tombent. »
Après quelques pas je me retournai ; je vis W^enzel penché sur un
soldat qui était couché sur la route. Il lui secouait le bras.
« Lève-toi, canaille, lève-toi. »
Je ne reconnus pas mon causeur si bien élevé. 11 jurait et sacrait
comme un diable. Le soldat était à peu près sans connaissance et lançait
des regards désespérés sur l'officier en fureur. Ses lèvres balbutiaient.
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 75
« Lève-toi, lève-toi de suite; ah! tu ne veux pas; voilà pour toi,
voilà pour toi, voilà pour toi ! »
Wenzel avait saisi son sabre et, du fourreau, battait les épaules et les
bras meurtris du soldat. Je ne fus pas maître de moi et m'approchai de lui.
« Pètre Nicolaëwitch! » fis-je.
« Allons, vas-tu te lever? » dit-il, le bras dressé.
Je le retins violemment. 11 tourna vers moi son visage contracté ; les
yeux hors de la tète, la bouche convulsée, il était effrayant. D'un mouvement
bref, il retira son bras. Je crus qu'il allait s'emporter; mon acte était une
faute des plus graves contre la discipline, mais il se contint.
« Ecoutez, Ivanow, ne recommencez jamais! S'il s'était trouvé à ma
place quelque officier de fortune, dans le genre de Schourow ou de
Timofeew, vous auriez durement expié votre incartade. Vous ne devez
pas oublier que vous êtes soldat, et que, pour une faute de ce genre,
on pourrait vous fusiller sans autre forme de procès.
— C'est égal. Je n'ai pu voir ce que vous faisiez sans m'interposer.
— Gela fait honneur à votre sentimentalité, mais faites-en un autre
usage. Croyez-vous qu'on puisse traiter autrement ces brutes? (Son visage
prit une expression de mépris, je dirai plus, de haine.) Sur dix de ces
soldats efféminés qui se roulent le long de la route, il n'y en a que
quelques uns qui soient vraiment malades. Je n'agis pas avec cruauté, ce
n'est pas dans mon caractère. Il faut entretenir l'esprit de corps, la
discipline. Si je pouvais leur faire entendre raison je leur parlerais, mais
la parole n'a aucune action sur eux. Ils ne sont sensibles qu'à la douleur
physique; c'est pourquoi je frappe, w
Je ne voulus pas en entendre davantage et me pressai de regagner
ma compagnie qui m'avait dépassé d'assez loin. Je rattrapai Fédorow et
Titkow au moment où le bataillon venait de quitter la chaussée pour la
plaine et où on nous commandait halte.
« Michaïlitch, de quoi avez- vous causé avec le capitaine en second
Wenzel, me demanda Fédorow tandis que je tombais épuisé à ses côtés,
ayant eu à peine le temps de poser mon fusil.
76 LES LETTRES ET LES ARTS
— Causé, murmura Titkow, vous appelez cela causer. Il l'a saisi par
le bras. Ah! monsieur Ivanow, prenez garde à l'Allemand. Il a beau aimer
à causer avec vous, vous ne le porterez pas en paradis ! »
#
* #
Le soir, fort tard, nous parvînmes à Fochchani, nous traversâmes cette
petite ville obscure et silencieuse et nous sortîmes dans la plaine : on
n'y voyait goutte; les bataillons s'installèrent tant bien que mal; les
hommes étaient fatigués au point qu'ils s'endormirent d'un sommeil de
plomb sans toucher au dîner qui les attendait. La nourriture du soldat
passe toujours pour un « dîner », qu'il soit grand matin, jour ou nuit. Il
arriva des traînards toute la nuit. Au point du jour, nous nous remîmes en
route avec la consolation de nous dire que, après cette marche, nous aurions
une journée de repos. Les mêmes colonnes en mouvement, le même
havresac qui meurtrit les épaules engourdies, les mêmes douleurs aux
pieds enflés et saignants, c'est à peine si l'on a conscience de ce que l'on
fait durant les dix premières verstes. Le sommeil, trop court, n'a pas suffi
pour dissiper la fatigue de la veille; les soldats avancent, à moitié
endormis. Il m'est arrivé de dormir en marche si profondément que, au
moment de la halte, je ne pouvais me figurer que nous eussions fait dix
verstes, et aucune des localités parcourues ne restait dans ma mémoire.
Quand, au moment de nous arrêter, les colonnes s'alignaient et se refor-
maient, on se réveillait avec la joie de penser au repos d'une heure : on
pourrait se débarrasser de son chargement, faire bouillir de l'eau dans sa
marmite, s'étendre à loisir, prendre son thé brûlant. Dès que les fusils
sont posés et que les havresacs sont enlevés, on se met à la recherche du
combustible, d'ordinaire les tiges séchées du maïs de l'année passée. On
plante en terre deux baïonnettes, on place sur elles une baguette de fusil à
laquelle pendent deux ou trois marmites. Les tiges, sèches et légères, brûlent
d'un feu clair et joyeux. On dispose les fagots dans la direction du vent,
la flamme lèche les marmites enfumées ; au bout de dix minutes, l'eau bout
à gros bouillons ; on jette le thé dans la marmite, on lui donne le temps
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 77
de cuire et on a ainsi un liquide très fort, presque noir. Pas de sucre, le
gouvernement délivrait du thé en quantité si considérable qu'on le fumait
quand on n'avait pas de tabac; on en buvait infiniment, mais la ration de
sucre était minime.
Il paraîtra peut-être singulier que je m'étende sur tous ces détails ;
mais la vie du soldat en campagne est si rude, elle est si pleine de
privations et de souffrances, on a si peu d'espoir dans l'avenir que le thé
ou une friandise quelconque constitue une vraie joie. Il fallait voir l'air
sérieux que prenaient les visages hâlés et farouches de nos soldats jeunes
ou vieux. (Entre parenthèses, il n'y en avait guère qui eussent dépassé la
quarantaine.) En vrais enfants, ils faisaient le feu, ajoutant des branches
sèches sous les marmites et se donnant mutuellement des conseils sur
cette grave opération.
« Allons, Loutikow, mets-en là, par ce côté, c'est cela, ça y est; le
feu prend, l'eau va bouillir. »
Le thé, de temps à autre, par un temps froid et pluvieux, un verre
d'eau-de-vie, et la pipe, voilà les joies du soldat, sans parler, bien entendu,
du sommeil, réparateur de tous les maux, qui fait oublier les souffrances
physiques, les soucis et... l'avenir. Le tabac ne jouait pas un médiocre
rôle parmi ces petits bonheurs ; il excitait et soutenait les nerfs détendus.
Une pipe bien bourrée passait par la bouche d'une dizaine d'hommes et
revenait à son propriétaire qui en aspirait une dernière bouffée, en secouait
la cendre et la rentrait dans la tige de sa botte. Je ne puis oublier le
chagrin que me fît un de mes camarades en me perdant ma pipe ; je ne
puis oublier son propre chagrin et sa confusion. On eût dit qu'il avait
perdu une fortune qu'on lui avait confiée. Quand on faisait halte dans le
milieu de la journée, on se reposait une heure ou deux. Après avoir
pris le thé, on s'endormait. Alors, silence complet. Seule, la sentinelle
allait et venait, montant la garde devant l'étendard. On était couché par
terre, la tète sur le havresac, dans un état qui n'était ni le sommeil ni
la veille; le soleil ardent brûlait le visage et le cou; les mouches piquaient
et tourmentaient et ne permettaient pas de s'endormir complètement. Les
78 LES LETTRES ET LES ARTS
rêves se mêlaient à la réalité; on venait de quitter une vie si différente
que, dans l'assoupissement qui précède le sommeil, on se figurait qu'on
allait se réveiller à la maison, au milieu de ses habitudes, que ce steppe
allait disparaître et, cette terre nue, où des chardons simulent la verdure,
et cet implacable soleil, et ce vent sec, et ces milliers d'hommes vêtus
de chemises blanches couvertes de poussière, et ces chevalets d'armes!
« Debout! » commande en traînant le mot, d'une voix sévère et sonore,
le chef de bataillon, le major Tchernoglasow, petit et barbu. Les chemises
blanches s'agitent, les hommes s'étirent en bougonnant, se lèvent, endossent
leurs gibernes et leurs havresacs et s'alignent.
« Aux armes ! »
Nous allons chercher nos fusils. Je me rappelle parfaitement le
mien, le numéro 18635, la crosse un peu plus foncée que celle des autres,
et, sur le vernis, une longue éraflure. Encore un commandement et le
bataillon, s'allongeant, tourne sur la route. Tout en avant, on mène le
cheval du commandant, c'est un étalon bai ; il arrondit son encolure, joue
et frappe du sabot; le major ne le monte que dans les cas extrêmes, et
le suit à pied à la tète du bataillon, d'un pas régulier, comme il convient
à un vrai fantassin. Il veut faire voir à ses hommes que le chef sait se donner
du mal; les soldats lui en savent gré et l'aiment. Il est toujours de
sang-froid et calme ; il ne plaisante et ne sourit jamais ; levé avant tout
le monde, il est couché le dernier. Ferme et réservé avec ses soldats,
jamais il ne se permet de frapper ou de gronder sans motif. On prétend
que, si le major n'était pas là, Wenzel en aurait fait voir bien d'autres.
Le temps est aujourd'hui moins chaud qu'hier. Nous n'avançons plus
sur la chaussée; nous longeons la voie ferrée, en suivant un sentier
étroit; beaucoup marchent dans l'herbe. Il n'y a pas de poussière, les
nuages s'amoncellent, de grosses gouttes tombent à de rares intervalles.
Nous tendons les mains pour voir si la pluie ne commence pas. Les
retardataires d'hier ont eux-mêmes repris courage; il n'y a plus grand
chemin à faire, à peine dix verstes encore, après quoi, le repos, ce repos
tant souhaité, qui ne sera pas d'une nuit seulement, mais bien de la
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 79
fournée du lendemain et de toute une nuit encore. Les soldats ont envie
de chanter. Fédorow roucoule au milieu des chanteurs ; on entend la
fameuse chanson qui commence par
C'était au feu sous Poltava...
Ayant chanté le passage où il est question d'une balle qui traverse le
chapeau du Tsar, il entonne cette chanson qui, sans aucune signification,
est cependant une des plus populaires parmi les soldats ; il y est question
d'une certaine Lise qui, allant au bois, y trouve un mari tout noir et
ce qui en résulte. Puis, la chanson historique de Pierre, que le Sénat
réclame, et, comme conclusion, il chante la chanson du régiment :
Le Tsar blanc, notre Empereur, est venu.
Allons, amis, serrez vos ceinturons, redressez-vous 1
Notre tenue a été trouvée parfaite, et le Tsar nous a exprimé sa satisfaction...
Le commandant de notre bataillon, M. Tchernoglasow,
Sans dormir ni sommeiller, exerçait son bataillon.
Monté sur son cheval, il ne se soucie de personne.
Et ainsi de suite durant une cinquantaine de couplets.
« Fédorow, pourquoi chantez-vous cette chanson de Lisette, qui n'a ni
queue ni tète ? lui demandai-je un jour. Je lui énumérai quelques autres
chansons encore, aussi sottes que cyniques et qui l'étaient à un tel point
que le cynisme même perdait toute espèce de signification et semblait
une réunion de mots dénués de sens.
— Mais ça m'est venu sans m'en douter, me répondit-il; après tout, est-ce
un chant? C'est tout simplement une succession de cris, une gymnastique
pour les poumons qui fait marcher avec plus d'entrain. »
Les chanteurs fatigués, les musiciens commencent. Il est beaucoup plus
facile de marcher au son d'une marche rythmée, sonore et pleine d'entrain ;
presque toujours, même les plus fatigués font bonne mine, marchent en
mesure, conservent leur alignement, au point qu'on se demande si ce sont
les mêmes hommes. Mais, quand la musique cesse, l'entrain factice qu'elle
a produit disparaît, et j'ai senti moi-même que j'allais faiblir et me
80
LES LETTRES ET LES ARTS
laisser tomber, si une halte n'était venue à propos permettre de reprendre
haleine.
Cinq verstes après avoir repris notre route, un obstacle se présenta.
Nous marchions dans une vallée oîi coulait une petite rivière; d'un côté
s'élevaient des collines, de l'autre le remblai étroit, mais élevé, du chemin
de fer. Les dernières pluies avaient inondé le vallon et formé, sur le
milieu du chemin, une grande mare d'une trentaine de sagènes environ.
Le talus du chemin de fer s'élevait au-dessus de la route comme une
digue, c'était lui que nous suivions. Le garde-voie laissa fder le premier
bataillon qui dépassa la mare sans encombre ; mais, quand vint notre
tour, il nous déclara qu'un train devant venir dans cinq minutes, il fallait
attendre. On fit halte. A peine avions-nous déposé nos fusils que , au
tournant du chemin, parut la calèche bien connue du général de brigade.
C'était un homme hardi. Je n'ai jamais entendu de voix qui puisse se
comparer à la sienne, pas plus à l'Opéra que dans les chœurs des cathé-
drales. Ses notes basses sonnaient comme un clairon; sa taille était énorme,
sa tête forte et rouge ; ses favoris noirs et long flottaient au vent ; de
gros sourcils noirs ombrageaient ses petits yeux qui avaient l'air de deux
charbons ardents ; à cheval, à la tète de sa brigade, il avait un air inspiré.
Un jour, à Moscou, sur le champ de Hodinski, pendant des manœuvres
militaires, il se fit tellement remarquer par ses allures guerrières et hardies
qu'il enthousiasma un vieux bourgeois, qui s'écria : « A la bonne heure,
voilà un brave ! C'est comme cela qu'il nous en faut. »
Depuis ce temps ce surnom de « brave » lui est resté.
11 rêvait des exploits guerriers. Quelques petits volumes dépareillés
d'une histoire militaire l'accompagnèrent durant toute la campagne. Je
n'ai connu ce détail que par ouï-dire, car, personnellement, il ne m'ar-
rivait que très rarement de voir le général ; la plupart du temps il nous
rattrapait au milieu de l'étape ; il arrivait dans une calèche attelée
d'une troïka de beaux chevaux; il venait au bivouac, prenait un logement
où il restait jusque bien avant dans la matinée et nous rejoignait dans
le courant du jour. Alors, les soldats faisaient attention au degré de
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 81
coloration de son visage et au degré d'enrouement de sa voix quand il
criait :
« Bonjour, mes starobelzi !
— Nous vous souhaitons le bonjour, Votre Excellence, répondaient les
soldats, qui ajoutaient à la cantonade : « Allons, va cuver ton vin, vieux
soudard. »
Le général poursuivait sa route, parfois sans autre incident, parfois
après avoir admonesté vertement quelque chef de compagnie.
Voyant le bataillon arrêté, le général arriva sur nous et bondit hors
de sa calèche avec toute la célérité que lui permettait son embonpoint.
Le major fut tout de suite auprès de lui.
« Qu'est-ce qui est arrivé ? Pourquoi vous êtes-vous arrêtés ? Qui vous
l'a permis?
— Votre Excellence, la route est inondée, un train va passer sur le
remblai.
— La route inondée, un train ? Quelles sont ces histoires ? Vous amol-
lissez vos hommes. Vous en faites de vraies femmelettes. On n'a pas le
droit de s'arrêter sans permission. Je vais, monsieur, vous faire mettre
aux arrêts...
— Excellence...
— Pas de discussion ! »
Le général regarda sévèrement autour de lui et détourna son attention
sur une autre victime.
« Eh bien, qu'est-ce que cela veut dire? Pourquoi le chef de la
seconde compagnie des tirailleurs n'est-il pas à son poste ? Capitaine Wenzel,
faites-moi le plaisir de venir me parler! »
Wenzel approcha; le général l'abreuva d'injures. Wenzel essayait de se
justifier ; il élevait la voix pour répondre, mais ses paroles étaient étouf-
fées par les cris du général ; on devinait cependant, à l'intonation, que
Wenzel n'avait pas été poli.
« Vous discutez? Vous êtes insolent? criait le général. Silence! Enlevez-
lui son sabre et mettez-le aux arrêts auprès de la caisse du régiment!
32 LES LETTRES ET LES ARTS
Il faut un exemple... Vous avez eu peur d'une mare! Allons, mes enfants,
suivez-moi ! A la Souvorow ! »
Le général passa rapidement devant le bataillon avec la démarche
engourdie d'un homme qui a été longtemps assis.
« Suivez-moi, mes enfants! A la Souvorow! » répéta-t-il, en entrant
dans l'eau avec ses bottes vernies.
Le major, l'air méchant, regarda derrière lui, puis emboîta le pas aux
côtés du général. Le bataillon s'ébranla aussitôt. On commença par avoir
de l'eau jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la taille, puis plus haut encore ;
le général, qui était très grand, avançait facilement tandis que le petit
major se débattait dans l'eau. Les soldats, comme un vrai troupeau de
moutons qui passe un gué, se bousculaient, enfonçaient dans la vase,
faisaient des efforts pour retirer leurs pieds et se jetaient de côté et
d'autre. Les chefs de compagnie et les aides de camp de bataillon , qui
étaient à cheval, auraient pu facilement traverser la mare, mais, voulant
suivre l'exemple du général, ils mettaient pied à terre au bord et entraient
résolument dans la vase. Les hommes de notre compagnie étaient les plus
grands du régiment, aussi passèrent-ils sans trop d'encombre, tandis que
ceux de la 8' compagnie, tous petits de taille, n'ayant tout au plus
que de deux à quatre verschoks, avaient de l'eau jusqu'aux oreilles, barbo-
taient, buvaient et s'accrochaient à nous. Un petit bohémien, le visage
pâle, les yeux noirs grands ouverts, enlaça de ses deux bras le père
Titkow, et abandonna son fusil. Heureusement pour le petit bohémien,
quelqu'un attrapa au vol le fusil qui, sans cela, eût certainement été
perdu, et le soldat eût été vertement puni pour avoir égaré une propriété
de l'Etat. Dix sagènes plus loin, la mare devint moins profonde, et tous,
hors de danger, s'empressèrent d'en sortir, se bousculant et s'injuriant.
Beaucoup de nos hommes riaient de cette aventure, mais nos voisins ne
la trouvaient pas drôle; leurs figures étaient bleuies par le froid et la
frayeur. Les tirailleurs qui étaient sur leurs talons leur criaient :
« Allons, pygmées, allez-vous sortir de l'eau; ètes-vous noyés?
— On aurait facilement pu se noyer, répondait-on dans la 8° compa-
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 83
gnie. La belle affaire pour le général, c'est à peine s'il a mouillé les
pointes de ses favoris. Il a voulu se poser en héros, mais il pouvait
noyer son monde.
— Pourquoi n'es-tu pas monté dans ma marmite? tu aurais passé à sec.
— Je n'y ai malheureusement pas pensé, répondait le petit soldat. »
L'inventeur de cette aventure avait déjà eu le temps de sortir de la
vase et se tenait avec majesté au bord de la mare; il regardait la plus
grande partie du bataillon barboter encore dans l'eau. Il était trempé
jusqu'aux os et avait, en effet, la barbe mouillée; ses habits dégouttaient
d'eau, les tiges de ses bottes vernies étaient gonflées ; il encourageait les
soldats en continuant à leur crier : « En avant, mes enfants, à la Souvorow! »
Les officiers, tout trempés, l'entouraient, le visage renfrogné. Wenzel,
désarmé, était parmi eux et souriait méchamment. Le cocher du général
s'était approché de la rive et, ayant sondé à l'aide de son fouet, était
remonté sur son siège et avait traversé la mare un peu plus à gauche ;
il avait trouvé un gué et avait eu à peine de l'eau jusqu'aux essieux.
« Voilà l'endroit où nous aurions dû passer, Excellence, dit "câline-
ment le major au général; permettez-vous à nos hommes de se sécher?
— Certainement, certainement, Sergei Nicolaïtch, répondit le général
pacifiquement, l'eau froide ayant tempéré son ardeur. Il remonta dans sa
calèche, commença par s'asseoir, puis se releva et cria à tue-tête :
— Merci, starobelzi ! Vous êtes des braves.
— A vos ordres. Excellence, » répliquèrent les soldats, mais cela sans
ensemble.
Le général, trempé, poursuivit sa route. Le soleil était encore haut
au-dessus de l'horizon; nous n'avions plus que cinq verstes à parcourir;
le major commanda halte, on nous fit déshabiller, allumer des feux, ce
qui nous permit de sécher nos vêtements, nos bottes, nos havresacs,
nos gibernes ; deux heures après, nous reprenions notre route, riant de
notre bain improvisé.
« Avec tout cela, a le brave « a mis Wenzel aux arrêts, » dit
Fédorow.
84 LES LETTRES ET LES ARTS
— Cela ne fait rien, il n'a qu'à se tenir deux jours près de la caisse
du régiment, répliquèrent quelques tirailleurs.
— Qu'est-ce que cela peut te faire ?
— C'est un soulagement non seulement pour moi, mais pour toute la
compagnie; nous allons pouvoir respirer pendant deux jours. Nous n'en
pouvons plus. Voilà ce que cela me fait.
— Souffre, Cosaque, tu deviendras ataman, dit le proverbe.
— Souffrir, il le faut bien, dit Titkow de sa voix lugubre ; mais quant
à devenir ataman, ce sera probablement dans l'autre monde, si un Turc
nous y envoie.
— Quant à vous, petit père, ne vous découragez pas. Réfléchissez à
ceci, dit Fédorow, nous voilà séchés, tandis que le brave général, qui
n'a pas un fil de sec sur lui , roule dans sa calèche enveloppé d'un
brouillard d'humidité. »
Tout le monde éclata de rire autour de nous.
VSEVOLOD GARSCHINE,
Traduit par Dimitri de Benckendorff.
(A suivre.)
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE
COQUELIN
OQUELIN (Jules-Constanl), celui qu'on nomme
aujourd'hui Coquelin aîné, naquit le 23 janvier
1841, à Boulogne -sur- Mer, d'une honorable
famille de commerçants. Son père était bou-
langer, et se piquait même d'être un artiste
en petits pains. Il comptait léguer sa maisoli
à son fils; mais ce fils manifesta de bonne
heure d'autres intentions; M. Coquelin père
foula noblement aux pieds les préjugés de
la bourgeoisie provinciale et dit à l'héritier présomptif de sa gloire :
« Va, mon fils, sois comédien puisque tu le veux; mais entends-moi
bien; c'est à condition que tu seras maître dans ton art, comme je prime
dans le mien. »
Il y avait alors à Boulogne, comme inspecteur de la librairie, un homme
qui touchait au théâtre. C'était le frère de Ponchard, de celui qui chantait
à rOpéra-Comique. Coquelin le connaissait ; il s'ouvrit à lui de ses projets,
lui demanda une lettre de recommandation pour M. Régnier, et débarqua
à Paris avec l'intention formelle d'entrer au Conservatoire et d'y remporter
le premier prix.
86
LES LETTRES ET LES ARTS
Il s'en fut d'abord voir Régnier, qui l'accueillit avec sa bonté ordinaire.
Il lui dit fièrement qu'il ne prétendait pas entrer au théâtre pour y faire
une figure médiocre ; que, si on ne lui reconnaissait pas les qualités néces-
saires pour arriver très haut, il préférait le savoir tout de suite et reprendre
le chemin de fer : le sang des Coquelin! Régnier sourit paternellement à
cette hautaine déclaration de principes, qu'il a dû entendre plus d'une fois
en sa vie.
C'est une assez grosse affaire que les examens d'admission au Conser-
vatoire. Le nombre des candidats est toujours considérable, et, là comme
partout, il y a peu d'élus si beaucoup sont appelés. Coquelin avoue de
bonne grâce qu'il n'y réussit guère. Il me contait lui-même qu'Augustine
Brohan, qui se trouvait parmi ses juges, s'était écriée : « Oh non! ce
garçon-là est trop laid ! voyez son nez en trompette.
— Et il s'en sert comme d'une trompette, observa M. Auber. »
Le fait est qu'alors Coquelin parlait du nez. Le jury tout entier se
prononça contre lui, sauf M. Régnier qui disait : « Mais non, je ne le
trouve pas si laid, moi, ce garçon ! Il a le nez retroussé, la bouche bien
fendue, l'œil intelligent des valets. Laissez-le-moi ; je le prendrai dans ma
classe, j'en ferai quelque chose. »
Coquelin entra donc dans la division de Régnier. Le professeur s'évertua
d'abord à corriger ses défauts, qui étaient ceux de la plupart des débu-
tants. Ce jeune homme avait le geste exubérant, la gaieté turbulente ; la
voix lui montait dans la tête sans qu'il s'en aperçût et s'échappait en
éclats perçants. Régnier avait beau faire des observations; il ne gagnait
pas grand'chose sur cette intempérance de mouvements. Il s'avisa alors
d'un stratagème bien curieux, où se dévoile le génie du professeur.
Il prit l'élève à part et lui dit que décidément il le croyait plutôt doué
pour les grands rôles de financiers, et il lui promit de beaux succès dans
cet emploi, s'il voulait s'y livrer sans réserve. Coquelin se fit tirer l'oreille.
Les financiers, ce ne sont pas des rôles très brillants et qui séduisent un
jeune homme. Se vieillir, assourdir sa voix, mesurer ses gestes, voiler son
regard, recevoir des nasardes, on ne se résigne pas aisément à cet ennui.
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE 87
quand on n'a pas encore vingt ans. Mais le maître avait parlé; il fallut
bien en passer par où il avait dit. Et voilà mon Coquelin qui, trois mois
durant, se met à piocher les vieux, s'ctudiant aux allures discrètes, à la
démarche lourde, à la voix faible et cassée des Gérontes de l'ancien réper-
toire. Il n'était vraiment pas trop mécontent de lui. Régnier d'ailleurs l'en-
courageait, le flattait, l'applaudissait.
Un jour, mademoiselle Delahaye, une fringante soubrette de l'Odéon, qui
depuis est partie pour Saint-Pétersbourg, organisa un bénéfice à l'École
lyrique. Elle y devait jouer la Dorine, du Tartuffe, et elle avait besoin
d'un Orgon. Elle le demanda aux classes du Conservatoire, et on lui indi-
qua le jeune Coquelin. C'était une bonne occasion pour l'écolier de faire
constater ses progrès au grand jour. 11 accepta, ravi.
Le public de l'École lyrique de la rue de la Tour-d'Auvergne était un
public tout particulier, très gouailleur, et qui avait conservé les traditions
de gaminerie spirituelle, chères aux parterres du temps jadis. 11 ne larda
pas à prendre à partie le pauvre garçon qui s'était affublé de la perruque
d'Orgon et il égaya la représentation de plaisanteries, qui ne parurent pas
drôles au jeune débutant. On se rappelle qu'au second acte Orgon, furieux
contre Dorine, se retire en disant :
Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu,
Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.
« C'est ça, mon bonhomme, cria dans l'orchestre une voix moqueuse;
va prendre l'air et ne reviens pas. »
Vous imaginez aisément le chagrin d'un élève du Conservatoire sur qui
tombe une aussi forte tuile. Coquelin courut chez son maître et lui déclara
qu'il ne voulait plus des financiers, qu'il préférait renoncer au théâtre.
« Vous êtes las des Orgons, lui dit paisiblement Régnier, eh bien!
qu'à cela ne tienne! reprenez les valets, je ne m'y oppose aucunement. »
Coquelin se remit donc au Scapin des Fourberies. Il le répéta. O
surprise! une métamorphose. Il semblait que sa voix se fût d'elle-même
replacée dans la poitrine; que le geste eût pris plus de mesure et les
mouvements plus d'ampleur. Tous ses camarades étaient stupéfaits. Un
38 LES LETTRES ET LES ARTS
sourire de malice satisfaite errait sur les lèvres machiavéliques de Régnier.
Au concours de fin d'année, Coquelin joua Crispin dans les Folies
amoureuses. Il lui arriva un accident qui n'est pas bien rare dans ces
solennités. Il fut si ému qu'il se troubla, et ne brilla guère dans ce
morceau qui était de son choix. Mais le même jour, il donna la réplique à
une demi-douzaine de ses camarades, et dans ces scènes, où il se trouvait
plus à son aise, n'ayant pas de responsabilité personnelle, il se montra
excellent, et frappa ses juges. 11 fut question de lui donner le premier prix :
mais le règlement veut que tout élève qui a une fois remporté le premier
prix doive quitter le Conservatoire; et M. Régnier jugeait que Coquelin
avait encore besoin d'un an d'études.
« Mais, cher maître, lui disait Coquelin, dont la patience n'est pas la
vertu première, je n'en resterai pas moins votre élève, alors même que
j'appartiendrai à la Coniédie-Française. Je pourrai me produire, tout en
continuant à recevoir vos leçons. »
Il n'eut qu'un second prix, qu'il partagea avec Laroche, qui, lui aussi,
fait à cette heure partie de la maison de Molière.
C'est le 7 décembre 1860 que Coquelin débuta dans le Mascarille du
Dépit amoureux. Il continua ses débuts par le rôle de Petit-Jean dans les
Plaideurs, et par celui de Sylvestre dans les Fourberies de Scapin.
M. Thierry, l'administrateur de la Comédie-Française, n'avait pas pour
habitude de mener grand bruit autour des jeunes gens qu'il produisait
pour la première fois sur la scène. Il ne convoqua personne de la presse,
et bien que je fusse un des fidèles les plus assidus de la Comédie, je ne
vis de ces trois débuts que le dernier.
J'ai retrouvé, non sans quelque plaisir, dans la collection de mes lundis,
l'expression toute chaude -de ma surprise et de mon admiration. Je ne
connaissais guère le père Monrose que de nom; mais j'en avais si souvent
entendu parler à mon père et aux autres vieux habitués du Théâtre-Fran-
çais, que je m'en étais formé une image assez exacte. Il me semblait
retrouver dans le nouveau venu quelques-unes : des qualités qui avaient
' fait la réputation du merveilleux comique.
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE 89
« Ce jeune homme, écrivais-je au lendemain de son dernier succès, est
une des plus brillantes espérances de la Comédie. Le nez au vent, l'œil
hardi, une physionomie singulièrement expressive et mobile, une admirable
voix, étoffée dans le bas, bien timbrée et mordante, le feu de la jeunesse,
une très vive intelligence et l'amour passionné de son art : voilà Coquelin. »
Son nom n'était encore connu que de quelques familiers de la maison.
Il ne tarda pas à être mis en lumière. On permit à Coquelin de s'essayer
dans Figaro, non pas le Figaro du Barbier de Se'ville, mais celui de la
Folle Journée, le Figaro du monologue, le grand Figaro.
Eh quoi ! à lui, si jeune, novice encore, un si terrible rôle. Où donc
son directeur avait-il la tête? Voici ce qui s'était passé.
On avait distribué à Coquelin, dans je ne sais quelle pièce nouvelle
qu'on projetait de monter à la Comédie, un rôle, secondaire il est vrai,
mais qui n'en flattait pas moins l'amoûr-propre de l'artiste. En ce lemps-là
Provost fils venait d'entrer au Théâtre-Français, et son père, le vieux et
célèbre Provost, s'ingéniait à le pousser. Il s'en alla demander à l'auteur
le rôle primitivement destiné à Coquelin. L'auteur ne pouvait guère refuser
cette grâce au père Provost dont il avait besoin pour sa pièce. Vous
imaginez le dépit du jeune pensionnaire évincé! Il s'en fut droit chez
son directeur et se répandit en plaintes amères. M. Thierry était, comme
dit Molière, un homme doux et consolatif. Il combla Coquelin de bonnes
paroles et lui promit que, pour compensation, il le laisserait, dans l'ancien
répertoire, choisir le rôle qui lui agréerait le mieux.
« Je prends le Mariage de Figaro, » s'écria Coquelin.
M. Thierry fit la grimace; il présenta quelques observations 1res sensées;
mais quoi ! il avait juré par le Styx.
Coquelin, avec la superbe confiance de la jeunesse, jouait son va-tout
sur une seule carte. Un échec l'eût reculé de trois ou quatre ans. Tout
alla bien jusqu'à l'entrée en scène ; mais là il fut pris d'une horrible peur;
ses membres se mirent à trembler, sa langue se sécha au palais, et il
joua les quatre premiers actes sans trop savoir ce qu'il disait, l'œd éteint,
le visage morose, la voix étranglée : un homme que l'on mène au supplice!
90 LES LETTRES ET LES ARTS
« Mais ris donc, petit animal, lui disait mademoiselle Augustine Brolian,
lu es Figaro. »
Et Goquelin indiquait d'un geste désespéré qu'il ne pouvait pas rire.
Heureusement le public parisien a des trésors d'indulgence pour les débu-
tants. On attendait toujours. Le cinquième acte arriva; c'est l'acte du
monologue, du grand monologue, du monologue légendaire et classique.
C'était alors la mode, si l'on s'en souvient, de tourner au tragique,
toutes les fois qu'on le pouvait, les rôles comiques de l'ancien réper-
toire, et surtout ceux de Molière. C'est le père Provost qui, le premier,
en faisant de l'Arnolphe, de VEcole des Femmes, un personnage sérieux et
digne de pitié, avait donné l'exemple de ces métamorphoses. C'était, à
mon sens, méconnaître et dénaturer le caractère propre des œuvres clas-
siques. Mais cette manière avait plu par sa nouveauté même et par son
air de hardiesse. Coquelin avait donc, lui aussi, songé à modifier l'inter-
prétation du monologue. Il avait essayé de le faire sombre, âpre et irrité.
L'émotion intérieure dont il était agité donna plus d'accent encore à sa
voix, naturellement vibrante, une expression plus désolée et plus farouche
à son visage et à son geste. Le succès fut prodigieux. Le lendemain, tous
les journaux retentirent de ses louanges. On avait mis la main sur un
homme qui serait le digne continuateur des Monroses, des Samson, des
Régnier et des Got; qui serait, comme eux, à la fois, Scapin, Crispin et
Figaro. Personne n'était mieux taillé que lui pour représenter ces magnifiques
et hardis sacripants de l'ancien répertoire, d'une gaieté si bruyante, d'une
si éclatante fantaisie, d'une extravagance si superbe, et qui portent je ne
sais quoi d'épique dans la bouffonnerie. En ces rôles, on peut dire de
Coquelin qu'il est incomparable. Je l'y préfère à Got et même à Régnier,
son maître. Je n'ai pas vu Monrose, et n'en saurais parler. Mais de bons
juges m'ont assuré qu'il y avait bien du factice dans le jeu de cet éminent
comédien, et que sa verve sentait quelque peu le procédé.
Il n'y en a point dans la manière de Coquelin. L'œil, le nez et la voix,
la voix surtout, sont ses plus puissants moyens d'action. Il lance ses tirades
d'une haleine, à pleine poitrine, sans trop s'inquiéter du détail des nuances,
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE 91
par vastes plans; et il n'en saisit que plus fortement le public, qui
éprouve une grande et forte sensation générale d'ensemble. Les mots qu'il
faut détacher, les mots à l'emporte-pièce, reluisent dans celle diction ayec
l'éclat sonore d'un beau louis tout neuf. Le Mascarillc des Précieuses ridi-
cules, le Crispin du Légataire, le Scapin des Fourberies, le Figaro du
Barbier et du Mariage, le Mascarille de VEtourdi n'ont jamais trouvé
d'interprète plus vaillant et plus joyeux.
Vous rappelez-vous le grand récit de Y Etourdi? Il compte deux cents
vers au moins, et une bonne moitié en est presque inintelligible. C'était
une tradition à la Comédie qu'à certains passages plus clairs et plus animés,
celui de la dispute des deux femmes, par exemple, l'acteur prît du temps
et détaillât les malices des vers. Le reste allait comme il pouvait; on
écoutait par respect pour Molière. Coquelin, grâce à l'organe infatigable
dont il est pourvu, a pu jeter cette vaste narration d'un seul bloc, comme
une énorme trombe d'alexandrins s'abattant sur le public émerveillé. L'effet
de rire a été irrésistible. On n'a pas mieux compris, mais on a ri bien
davantage. Il n'y a qu'un morceau qui puisse être comparé à celui-là :
c'est le fameux récit de chasse que fait Coquelin dans les Fâcheux. On
dirait, à l'entendre, un sonneur de trompe, éperdument emporté au galop
de son cheval, derrière une meute aboyante, et sonnant à pleins poumons
l'hallali.
C'est le vieux répertoire qui a fourni à Coquelin ses meilleures créations.
Il n'est pas un rôle de son emploi, dans notre vieux théâtre classique, où
il n'ait été excellent. Dans quelques-uns, il s'est même montré exquis. On
peut dire qu'il nous en a ravivé le charme, qu'il nous les a révélés. Qui se
doutait, avant lui, que M. Loyal, l'huissier de Tartuffe, eût une physiono-
mie si particulière? On l'eût pris plus volontiers pour un simple comparse.
De ce comparse, Coquelin a fait un personnage. Rien de plus comique
que ses allures patelines, son parler doucereux et souriant, qui s'aigrit tout
à coup lorsqu'on lui manque. C'est l'huissier dévot, le véritable exécuteur
des basses œuvres de Tartuffe.
Lisez dans les Fâcheux, de Molière, la scène de la petite courante, celle
92 LES LETTRES ET LES ARTS
OÙ Lysandre propose au marquis de lui chanter et de lui danser un
morceau de sa composition. Le texte est bien peu de chose; quelques vers
à peine. Coquelin en faisait une scène délicieuse, qu'il chantait, dansait,
mimait et jouait à ravir.
Et le Dubois du Misanthrope, et le Pierrot de Don Juan, et le Lucas
du Médecin maigre' lui, et le marquis ridicule du Joueur, de Regnard, et le
Lubin de Georges Dandin, et le maître Jacques de VAvare, et le Crispin
de Crispin rival de son maître, et le Pasquin du Jeu de l'amour et du hasard,
et le marquis de la Critique de FÉcole des femmes, et Trissotin, et Vadius ! j'en
oublie sans doute, car il n'y a guère de rôles de valets ou de comiques,
où Coquelin ne se soit essayé et qu'il n'ait marqués de son empreinte. En
ce genre, il est le premier et digne d'être mis à côté des comédiens les
plus illustres dont l'histoire du théâtre ait gardé le souvenir.
Mais si riche que soit l'ancien répertoire, c'est une ambition fort
naturelle chez un artiste d'aider à la fortune de l'art contemporain, de
rafraîchir sa réputation à des sources plus nouvelles.
Coquelin s'achemina d'abord vers les rôles qu'avait créés Régnier dans
le répertoire moderne et s'en empara par droit d'héritage. C'est ainsi que
nous le vîmes tour à tour dans le Destournelles de Mademoiselle de la
Seiglière, dans le Colombet du Mari à la Campagne, dans le Balandard
d'Une Chaîne, dans l'Oscar du Mari qui trompe sa femme, dans le Julien
de Gabrielle. Je ne crois pas que dans aucun de ces rôles il ait fait oublier
le maître à ceux qui avaient eu le plaisir de l'y voir. II est plus turbulent
peut-être et plus joyeux, mais moins varié et moins fin. Régnier, qui n'avait
pas les mêmes dons de nature, creusait plus profondément, et son jeu,
plus varié, était tout plein de nuances plus délicates. Ce procédé de gaieté
sommaire et générale dans la diction qui s'harmonise si bien avec le
vigoureux comique de Molière et la bonne humeur savoureuse de Regnard,
s'applique moins heureusement à l'esprit plus ténu de Scribe et de ses
successeurs. On n'a donc pas loué Coquelin sans réserve, dans ces essais
nouveaux pour lui. Mais les observations qui lui ont été adressées sont de
celles que font les hommes de mon âge, qui sont poursuivis de souve-
z.
81
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE 93
nirs importuns et ne peuvent s'empêcher d'établir d'inutiles comparaisons.
Le public, lui, ne paraît pas sensible à ces critiques; il se livre tout entier,
sans arrière-pensée, au plaisir d'écouter cette voix sonore au service d'une
verve exubérante.
De nos jours les artistes dramatiques ont des chances bien moins nom-
breuses que leurs prédécesseurs de se distinguer par des créations. Au
temps où Régnier jeta les bases de sa grande renommée, la Comédie-Fran-
çaise montait par an une douzaine de nouveautés et souvent davantage.
C'est à peine si, à présent, on nous offre une ou deux pièces par hiver,
l'acteur qui n'est pas de la distribution en a pour deux ans avant de faire
à nouveau ses preuves devant le public.
Coquelin, avant ces dernières années, n'avait eu que de rares occasions
de créer des rôles. Parmi ceux qui ont, en cette première période de sa
vie, contribué à le mettre en lumière, il en est trois qu'il vaut la peine
de signaler d'une façon plus particulière. Le premier est Gringoire, le
Gringoire de Théodore de Banville, pauvre diable de poète, dont il composa
la triste et sympathique figure avec une curiosité très originale. Il y avait
dans la pièce une fort jolie ballade , dont Coquelin lançait le dernier
couplet à toute volée, comme un coup de trompette. Cela était d'un osé
charmant.
Mais Gringoire n'était pas encore un rôle contemporain. Les deux autres
étaient pris dans notre société actuelle. C'est d'abord celui d'Adolphe de
Beaubourg dans le Paul Forestier, d'Emile Augier, puis celui du duc
de Septmonts dans VEtrangère, de Dumas.
Dans Paul Forestier, c'est Coquelin, on peut le dire, qui a eu dans ses
mains le sort de la pièce et qui l'a sauvée. Il était chargé d'un rôle bien
ingrat et d'un récit horriblement scabreux. S'il eût chargé le personnage,
s'il l'eût tourné à la caricature , la comédie était perdue. Il sut , lui ,
l'homme des audaces, garder une mesure exquise, tout en laissant percer
le ridicule de l'imbécile qu'il représentait.
Il émerveilla plus encore ses admirateurs dans le duc de Septmonts.
Ce rôle avait été, dans la pensée de l'auteur, destiné à un Bressant. Mais
94 LES LETTRES ET LES ARTS
je doute que, si un Dressant l'eût joué, VEtrangère eût obtenu le même
succès. Il était avantageux pour le personnage d'être représenté par un
artiste, dont l'extérieur fût moins séduisant et les manières moins enga-
geantes. On pouvait craindre en revanche que Coquelin ne se souvînt trop
qu'il était encore un valet de l'ancienne comédie. Mais non , il déploya
autant de dignité et de bonnes grâces qu'il en fallait pour excuser l'odieux
du rôle; il fut poli, cassant et incisif; il rappela, et c'est le plus bel éloge
qu'on puisse lui adresser, la manière de Samson dans le Marquis de la
Seiglière et les Effrontés. Cette création marqua pour Coquelin, à la Comé-
die-Française, l'apogée de sa réputation. Il voulut tout jouer, et il se
sentit en état de tout imposer au public qui l'adorait, qui lui faisait une
place à part dans son admiration.
Comme c'était pour les valets que la nature l'avait spécialement créé,
son ambition fut d'être aimé et de faire pleurer. Oui, Coquelin, l'incompa-
rable Scapin, le Figaro idéal a été tourmenté d'une envie furieuse de voir,
à son entrée en scène, non pas les bouches se fendre d'un large rire, mais
les yeux s'humecter de douces larmes. Tabarin est un de ses rôles pour
lequel il s'est toujours senti un faible particulier ; et de même le Luthier
de Crémone. Son organe ni sa figure ne se prêtent, hélas! que malaisé-
ment à cette transformation. On a bien de la peine, au théâtre, à être
ému des malheurs d'un homme dont le nez se retrousse et frétille d'une
façon si plaisante. L'acteur a beau faire passer la voix par ce nez si
comique, elle n'en devient pas beaucoup plus touchante. Ce n'est pas qu'il
n'ait déployé, dans quelques-uns de ses rôles, une sensibilité profonde et des
qualités dramatiques de premier ordre ; mais enfin, sur ce terrain, il a des
égaux, sinon des maîtres. Il avait merveilleusement joué le Chamillac de
M. Octave Feuillet; le rôle de Chamillac a été repris par Worms, et
Worms y a été tout aussi bon, peut-être plus touchant encore parce que
c'était un rôle de son emploi, parce qu'il en avait la voix et la figure.
Et, de même, Coquelin a jeté des regards de convoitise sur les amou-
reux, sur les jeunes premiers ; il se les est appropriés en vertu du droit
qu'invoquait le lion de la fable, quia nominor leo. C'est ainsi qu'il a mis
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE 06
la main sur celui de Brichanteau clans le Parisien, de Gondinet, et il en
a fort spirituellement traduit la physionomie; mais un acteur de second
ordre a repris le rôle après lui, et ne lui pas été sensiblement inférieur.
11 affichait encore la prétention de s'essayer dans les grands rôles, de
jouer le Misanthrope et Tartuffe; c'est un désir qu'il a réalisé en province;
mais, à Paris, il avait trouvé quelque obstacle à ses ambitions multiples.
Sieyès disait de Napoléon, alors qu'il n'était encore que premier consul :
« 11 sait tout faire, peut tout faire et veut tout faire. » Ce serait la devise
de Coquelin. Mais il faut bien avouer qu'il y aura toujours des choses qu'il
fera mieux, étant né pour les faire. Ainsi, parmi tous les personnages qu'il
revêtait tour à tour, ceux encore où il recueillait les applaudissements les
plus sincères, où nous le comblions d'éloges sans restrictions, c'était le
don Annibal du Mariage d'Olympe, le don César de Bazan de Hiiy Blas,
ou même le Thouvenin de Benyse. Il se préférait, lui, dans le Florence des
Rantzau ou dans Chamillac. Mais ce n'était pas, ce ne sera jamais, je
crois, l'avis du public.
Le théâtre ne suffisait point à son infatigable et dévorante activité. Il
s'est fait une réputation par la façon brillante dont il récite les pièces de
vers dans les concerts ou dans les salons. Il faut lui rendre cette justice :
il a souvent usé de son autorité pour imposer à la bourgeoisie de jeunes
poètes dont il a révélé le talent ou accru la renommée. Alphonse Daudet
lui doit beaucoup, et Maxime Bouchor, et Lenormand, et quelques autres.
Parfois il s'est trompé dans ses choix; mais qui ne se trompe pas?
Peut-être y eut-il un moment où il s'était dispersé et gaspillé. Il était
toujours par monts et par vaux; il n'en faisait pas moins son service, car
il est de ceux qui sont toujours prêts : c'est un artiste robuste et solide,
sa voix d'airain est d'un métal que rien n'altère, et elle est toujours aussi
vigoureuse dans son imperturbable gosier. Nous aurions souhaité , nous
autres Parisiens, dont il était l'enfant gâté, qu'il nous consacrât la meil-
leure de ses forces. Mais l'humeur voyageuse l'a emporté. II avait droit à
sa retraite ayant ses vingt années réglementaires de sociétariat. II a fait
liquider sa pension de retraite et a repris sa liberté.
96
LES LETTRES ET LES ARTS
On a .depuis engagé avec lui des pourparlers qui n'ont point abouti :
il se croyait indispensable et proposait ou plutôt imposait des conditions
qu'il était impossible d'accepter. M. Jules Glaretie, son directeur, et le
ministre ont poussé jusqu'à l'extrême limite des concessions, qui étaient
compatibles avec l'organisation de la Comédie-Française et les termes du
décret de Moscou, qui est la charte de la maison. On ne s'est pas entendu;
quelques amis l'ont soutenu dans ses prétentions; le gros du public lui a
donné tort.
Coquelin aujourd'hui se dispose à partir pour le Nouveau Monde que
l'on appelle chez nous le pays des dollars. Nous espérons qu'il en gagnera
beaucoup, et beaucoup de bravos aussi, et que sa moisson faite, il nous
reviendra.
Il n'a cependant pas encore rompu les dernières attaches avec la
Comédie - Française ; il n'a pas retiré ses fonds sociaux; il peut donc
reprendre, s'il lui plaît, sa place parmi ses anciens camarades. Nous
tuerons le veau gras pour fêter le retour de l'enfant prodigue.
FRANCISQUE SARCEY.
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REFLEXIONS SUR LE SALON
DE
1888
M. Zola, qui a toujours eu le courage
de son opinion, donna jadis à un article
sur le Salon ce titre significatif : Mes
Haines. Je ne saurais , pour parler du
Salon de 1888, me mettre dans un état
d'esprit aussi dogmatique. Je me sens, au
contraire, disposé à prêter serment, comme
en justice, de parler sans crainte, mais
sans haine.
Ce n'est pas que je n'aie, tout comme
un autre, mes préférences, mon idéal, et
même a mes haines ». Mais, bon gré mal
gré, si l'on veut juger justement des arts,
il y faut apporter un peu d'éclectisme et de complaisance d'esprit. Il faut
savoir se mettre à la place des artistes, penser leur pensée et rêver leur
rêve ; dire alors si cette pensée nous paraît vulgaire et ce rêve creux ;
c. tu n
gg LES LETTRES ET LES ARTS
renvoyer ceux qui le méritent à l'épicerie d'où ils n'auraient pas dû sortir;
mais ne rien préjuger sur une première impression et ne pas absolument
imposer son goût dès l'abord. Les plus exclusifs esprits aiment des choses
bien différentes : M. de Concourt aime un kakémono japonais et une toile de
Pater. De même je ne vois pas pourquoi il faudrait mépriser M. Cazin pour
estimer M. Luc-Olivier Merson, et pourquoi l'on ne pourrait se plaire à la fois
à la grasse couleur savoureuse de M. Vollon et aux grisailles poétiques de
M. Puvis de Chavannes.
Aussi, pour ces raisons, et parce qu'il me parait toujours cruel de juger
d'un trait de plume une œuvre d'art qui a coûté de longs efforts, je ne
voudrais pas donner à mes réflexions le titre hautain qu'a choisi M. Zola.
Je les nommerais plutôt bien modestement : « mes scrupules ».
D'ailleurs il ne m'a jamais semblé qu'il y eût occasion de se mettre
en grande colère ou en grande émotion à propos d'un Salon annuel. J'en-
tends souvent dire : « L'Art s'en va! » ou « l'Art renaît », à propos du
Salon. Le Salon n'est pas un symptôme si clair de l'état de l'Art. Il semble
toujours à quelques-uns, en entrant au Salon, qu'ils vont voir l'Art fran-
çais face en face. Ils lui tâteront le pouls, tout au plus. Un Salon, en
somme, est une réunion de hasard. Quelques-uns des meilleurs artistes
en sont toujours absents, ou y sont mal représentés. Les meilleurs efforts
de l'année échappent donc à nos regards. Ainsi nous manquent cette
année Puvis de Chavannes, Custave Moreau, Merson, Ribot. Les disciples
des absents les représentent souvent mal. C'est ce qui arrive à M. Puvis
de Chavannes surtout. Ses imitateurs abondent, et il leur a inspiré le
goût des tons unis et pâles, des grands espaces, des poétiques paysages.
Mais ils se croient astreints à imiter son dessin rudimentaire.
Imitatores, servum pecus
Ils oublient que M. Puvis de Chavannes dessine quand il veut. Il n'y a point
impuissance, mais parti pris. Ainsi M. Pierre Lagarde, qui a de la poésie
au cœur et qui met de l'air dans ses paysages, fait des hommes et des
chevaux en bois. Ce n'est point là la maladresse voulue du maître.
Je remarque encore que le Salon ne représente l'Art français qu'avec
RÉFLEXIONS SUR LE SALON gg
un certain mélange. Et en effet je compte, parmi les exposants, un étranger
sur quatre peintres et un sur neuf sculpteurs. Plusieurs de ces étrangers
ont plus ou moins appris dans les ateliers français, il est vrai; cela
nous fait honneur, car il faut bien reconnaître que l'enseignement artis-
tique le plus sérieux se donne en France. Nous répandons ainsi l'influence
de nos peintres et de nos sculpteurs sur des pays qui n'avaient point
cultivé jusqu'alors les arts du dessin ou qui avaient perdu la tradition de
leurs écoles nationales. Ce rayon d'influence artistique s'élargit tous les
ans. Ce ne sont plus seulement des Anglais, Allemands, Italiens, Espagnols
que nous voyons rechercher la publicité de nos Salons annuels, mais des
Russes en grand nombre, des Grecs, des Américains du Sud, des Austra-
liens ; il y a même cette année un exposant japonais, M. Gazoo Fouji.
Je le nomme pour la curiosité du fait.
Parmi ces étrangers, un grand nombre se confondent avec les Fran-
çais, par leurs tendances. Des Suédois peignent les bords de la Marne,
et le tableau du Japonais a ce litre très parisien, le Pantalon déchiré.
Pourtant des écoles étrangères nouvelles marquent leur place avec énergie;
il est impossible de ne pas observer les progrès constants de l'École
anglaise et américaine, et en même temps de l'Ecole hollandaise. Les
Anglais arrivent avec les beaux portraits tristes et consciencieux de
M. Orchardson et de M. Herkomer. Celui-ci nous montre, je crois, les
traits de son père, dont l'influence a été si grande sur le développement
de la peinture de genre en Angleterre et hors de l'Angleterre.
Je revois toujours son beau tableau, si admiré à l'Exposition de 1878,
les Vétérans de Greénwich à l'office divin (The last Muster). Ce tableau, si
remarquable par la distribution de la lumière, la vérité des types et je ne
sais quel sentiment ému bien anglais, a marqué à la peinture de genre
anglaise une voie où nous la retrouvons aujourd'hui. Le Salon abonde de ces
peintures d'intérieur éclairées d'un jour blanc et doux, qui entre par les
larges fenêtres des habitations du Nord. C'est le tableau de M. Walter Gay :
un Asile de vieillards, — une grande pièce vitrée avec des rideaux blancs,
baignée d'un jour blafard qui papillote sur de vieux visages ridés. C'est
100 LES LETTRES ET LES ARTS
encore l'Histoire de revenants de M. Mac-Ewen : des femmes travaillant près
d'une large fenêtre et toutes troublées par une histoire qu'une d'entre elles
raconte. D'autres encore.
Cette veine de la peinture anglaise se rattache surtout dans le passé
à la peinture d'intérieur flamande et hollandaise. Aujourd'hui encore c'est
en Flandre et en Hollande qu'il faut lui chercher des comparaisons. Dans ces
contrées, jadis illustrées par les arts, il semble souffler aujourd'hui un vent
de Renaissance. On a tourné le dos à la peinture d'histoire théâtrale dont
Wauters et Gallait ont été les représentants, aux préciosités sucrées de
M. Willems. Un retour vers le passé a suscité une école, dont le plus
remarquable représentant est M. Jozef Israëls. Devant les tableaux sombres
et lumineux de M. Israëls, vivant d'un sentiment profond de la nature,
et éclairés habilement jusque dans les ombres, il est impossible de ne pas
prononcer le nom de Rembrandt ; et l'idée seulement de ce rapproche-
ment est pour un peintre le plus grand des éloges. Les compatriotes de
M. Israëls s'écartent du sombre maître et lui préfèrent les Hollandais
joyeux dont Jean Steen a été le type. Il y a toute une collection de tableaux
agréables et bien éclairés, avec des linges blancs et de vieux visages. Je
cite le Béguinage de M. Tytgadt, clair et agréable, mais qui gagnerait à être
peint d'une manière un peu plus serrée. Enfin je m'arrête à un peintre distin-
gué et qui marque bien le . lien que j'ai indiqué entre les nouvelles écoles
anglaise et hollandaise, car il est né en Amérique et il vit en Hollande.
C'est M. Melchers. Il a peint de vieux visages tannés de matelots, éclairés
crûment par un large vitrage, et tout baignés dans la fumée des pipes.
Par la fenêtre, par-dessus les toits de tuile, on aperçoit la mer au loin.
Tout respire le calme, la propreté, l'aisance d'une petite ville hollandaise.
C'est un des bons tableaux du Salon.
Si j'ajoute à ces noms ceux des vigoureux peintres de marine flamands
MM. Mesdag et Mois , de quelques Norwégiens, comme MM. Normann et
Hagborg, j'aurai presque tout dit, non pas sur les écoles de peinture étran-
gères, mais sur les envois étrangers au Salon de 1888. L'Espagne, si abon-
damment représentée naguère, ne l'est plus guère que par M. Melida, avec
é
REFLEXIONS SUR LE SALON 101
ses jolis arbres et ses gentils personnages galamment troussés sur un coin
de ciel bleu. L'Italie et la Russie le sont peu ou point; l'Allemagne guère
plus.
On ne tient pas assez compte de cette invasion des artistes étrangers
pour juger un Salon annuel. Elle augmente encore la discordance natu-
relle de ces assemblages bizarres, où, malgré M. Turquet, aucun groupe-
ment sympathique ne peut être rêvé.
Ce qui empêche encore un Salon de représenter l'état de l'art à une
date donnée, c'est que les préoccupations des artistes ne sont pas toutes
artistiques. C'est là le défaut même de l'usage des Salons. Il faut à toute
force y attirer l'attention. Les meilleurs y recherchent l'attention des vrais
connaisseurs, par des moyens propres à leur art. Mais la plupart visent
plutôt l'attention du gros public et savent qu'on l'obtient par d'autres moyens.
Aussi la littérature et l'esprit du jour ont plus de part qu'il ne faudrait
dans les productions des arts. Il y a trop d'artistes qui comptent sur ,
l'originalité ou la nouveauté de leur sujet plus que sur les ressources de
leur talent. Aussi est-il impossible de traverser un Salon sans faire quelques
réflexions sur le choix des sujets, quoique cela ait peu de chose à voir
avec l'art.
Le choix des sujets change avec le goût public. Ainsi la peinture de
genre qui s'était plu avec M. Meissonier et autour de lui à la représen-
tation des xvi% xvii' et xviii' siècles me semble y renoncer. On ne voit plus
guère de costumes Henri II et Louis XIV, et ces Terburg, et ces Gérard
Dow de seconde main, qui ont abondé, sont rares. Le genre devient
moderne, et cela est heureux. Aux grandes époques flamandes et hollan-
daises, il le fut toujours. Je trouve de bonnes scènes joyeuses de notre
campagne française, comme la Cinquantaine de M. Perret, où les têtes
sont parfaites et où le paysage demanderait seulement un peu plus de soin.
Nos temps donnent d'ailleurs aux peintres voyageurs le plaisir de dessiner
des costumes agréables, telles que ceux de la Bernoise et du Breton de
M. Dagnan-Bouveret. Voilà un peintre qui ne peut jamais être indifférent.
Nul n'égale la finesse de ses tons de chair, qui font songer à Clouet. Ses
102 LES LETTRES ET LES ARTS
études de celte année , moins importantes que ses précédents tableaux ,
marquent un progrès certain dans son minutieux talent.
Il est une erreur où M. Dagnan est tombé une fois et où tout me porte
à croire qu'il ne retombera plus. Elle est celle de plus d'un de ses confrères.
La peinture de genre doit rester petite et on gagne rarement à en enfler les
dimensions. C'est le reproche que je vais faire à M. Pelez, dont le vaste
tableau attire justement l'attention. M. Pelez est le peinti-e habituel et
sentimental des misères de notre peuple parisien. Sa Parade de foire, où
il a réuni tout ce que l'indigence honteuse, l'enfance malheureuse, la
brutalité et l'ivrognerie peuvent avoir de plus hideux, sous des oripeaux
flétris, est une toile immense et démesurée. Les peintres satyriques des
ridicules et des misères de leur temps, les Jean Steen et les Hogarth s'en
sont tenus à des dimensions plus raisonnables. Les formes laides ou gro-
tesques ne gagnent rien à être amplifiées.
Donc il ne me déplaît pas de voir rendre le moyen âge et les siècles
qui le suivent immédiatement au domaine de la grande décoration et
de ce qu'on a appelé longtemps la peinture à^histoire, et rései-ver les
sujets modernes à la peinture de petites proportions, qu'on est convenu
d'appeler le genre. Sauf quelques exceptions (et quelle est celle de
ces observations qui ne comporte pas d'exception ? ) je pense que la
peinture d'observation et de caractères, de genre si vous voulez, convient
aux sujets modernes et aux petites dimensions. J'applique cela même
à la peinture militaire. Je pense que malgré sa vigoureuse et robuste
touche, M. Moreau de Tours ne nous émeut pas plus avec sa vaste Scène
de la guerre de Crimée qu'il n'eût fait dans une toile de deux pieds
carrés. Une petite toile reçoit mieux qu'une grande l'expression d'une idée
sentimentale ou spirituelle. Elle peut donner autant d'émotion qu'une
grande œuvre décorative, comme il peut y avoir autant de pensée dans
la musique de chambre que dans celle d'orchestre. Mais quand je vois
imposer la largeur à un sujet qui ne le comporte pas, j'éprouve le même
sentiment de disproportion qu'en entendant certaines pièces de piano de
Schumann, qu'on a pris fantaisie d'orchestrer.
T, CHARTRAN
VINC
ENT DE BEAUVAIS ET LOUIS IX A L'ABBAYE DE ROYAUMONT
SM,OM DE ia«>
REFLEXIONS SUR LE SALON
103
Je ne pense pas que nos visages, nos costumes, nos façons soient encore
à la distance historique. On ne nous voit pas plus dans de grands tableaux
qu'on ne nous voit dans des tragédies. Ce n'est pas que nous manquions
de grandeur, mais nous manquons de lointain. Pour être épique, il faut
être entré dans le brouillard des siècles écoulés. Je sais bien qu'en
disant cela je me heurte à l'opinion de toute une école de peintres,
appuyée par toute une troupe de critiques. Je n'en maintiendrais pas
moins mon sentiment, si je ne trouvais un démenti dans quelques fort
bons tableaux , conçus dans un esprit tout contraire à mes principes.
Le talent a raison de tous les principes et il n'y en a point d'absolus.
Voici venir M. Lerolle, avec une œuvre vaste et solennelle, à laquelle les
costumes modernes n'ôtent pas la grandeur, — quoique, à vrai dire, ils
y nuisent un peu. C'est encore un intérieur d'église. Le peintre se plaît,
dans les blancheurs mates des froides églises du siècle dernier. Leur éclai-
rage diffus lui sert à noyer les figures dans un jour clair et argenté et
il aime à faire sentir, par le jeu des reflets, des rayons et des ombres,
l'air lumineux qui circule dans leurs grands vaisseaux majestueux. Si l'on
surmonte une première impression de froideur, un regret aussi en songeant
aux beaux arbres et aux paysages aérés où M. Lerolle s'est plu tout d'abord,
on sera saisi et ému par les qualités singulières de cette peinture si large
et si sobre. Mais malgré tout, je me demande s'il n'arrivera pas dans quelques
années que cette noble peinture aura un peu vieilli, à cause de la bizarrerie
de nos modes modernes, de ces appendices surtout dont les femmes
augmentent leurs proportions naturelles, et qui faussent le plus complète-
ment du monde les formes du corps. Je ne chicanerai pas pour une tour-
nure, et je suis heureux de rendre au talent bien mâle et personnel de
M. Lerolle l'hommage qu'il mérite.
Je reçois encore un démenti de M. Roll, et je le reçois avec plaisir.
Il y a longtemps que je connais les qualités de M. Roll, une verve de
peintre bien native et bien riche, une intelligence de la nature et de
l'air que peu d'autres possèdent au même degré; mais je n'avais pas vu
encore sortir de ces qualités une œuvre qui me plût complètement. Avant
104 LES LETTRES ET LES ARTS
de démentir ma théorie, M. Roll l'a longtemps confirmée; je ne pouvais
me figurer que l'air illuminé de soleil, cet air respirable et mouvant dont
M. Roll rend si bien l'impression ambiante, ne pût servir qu'à baigner des
moellons, des redingotes ou des chapeaux tuyau de poêle. Aujourd'hui
M. Roll en vient, où il eût toujours dû être, au paysage animé de
figures, il y a bien toujours quelque chose de plébéien, de vulgaire
diront les envieux, dans sa façon de voir la nature, mais que d'air,
que de vie et que de lumière ! Cette paysanne en jupon et en corset qui
vient de traire sa vache en est inondée , et cet air est chaud , et cette
vie est jeune, et cette lumière est palpitante et éblouissante. Tout s'y
baigne et tout y est noyé. C'est le printemps de la vie le plus chau-
dement vu.
Et cet enfant à cheval, galopant à travers la rosée par les broussailles qui
montent jusqu'au poitrail de son poney rétif! Quel mouvement et quelle
allure ! Quel brillant et joyeux pinceau ! Je pense qu'il est interdit, à l'avenir,
à M. Roll, de peindre des scieurs de long.
M. Roll, après tout, ne contredit pas tant qu'on croirait ma théorie.
Loin de moi certes la pensée de détourner les peintres de peupler de
figures leurs paysages, si vastes qu'ils soient. L'homme et la femme des
champs font partie de la nature. Ils sont grands et poétiques comme
elle, et même vieux et déformés et courbés sur le sol, ils gardent toujours
quelque chose des lignes grandioses de la terre nourricière. La nature
est toujours belle et c'est la civilisation qui l'enlaidit. Les pays les mieux
faits pour inspirer le peintre ne sont pas ceux dont la beauté s'impose
le plus aux yeux. Laissez là la Suisse et les montagnes , dont l'image
fixée par l'art est toujours insuffisante et petite. Prenez la glèbe natale
de notre plate Ile de France et vous trouverez caché dans les blés jaunes,
près du travail commencé, ce groupe d'ouvriers d'une si mâle beauté, que
M. Lhermitte peint avec sa manière calme et solide, son beau dessin
large et sûr : c'est un homme couché sur une gerbe, ruisselant de sueur
du travail interrompu, et se reposant après son repas de midi ; c'est une
femme riche des opulentes formes de la maternité paysanne, ses puissantes
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REFLEXIONS SUR LE SALON 105
mamelles au soleil, et allaitant un enfant vigoureux qu'elle regarde avec
complaisance. Voilà la santé et la paix de la nature elle-même.
Allez plus loin encore : arrêtez-vous dans les plaines sablonneuses,
humides et désolées qui s'étendent le long de la mer du Nord, sous les
dunes, entre Boulogne et Calais. Ces landes brumeuses sont habitées par
un poète et un maître peintre, M. Cazin. Je reconnais la pauvre contrée,
la plaine plate et nue, jaune et teintée d'une maigre végétation, au fond
quelques maisons à toit rouge; au premier plan une flaque d'eau dormante.
C'est la fin d'un jour de travail. Une femme est venue chercher son homme.
L'homme se redresse, un bras encore tendu vers sa brouette. D'une main il
soulève la robe dont sa femme s'est encapuchonnée pour la fraîcheur du soir,
et il découvre ce tableau toujours charmant, un enfant couché sur le sein de sa
mère. Le sentiment est d'autant plus profond qu'il est contenu ; il est dans la
scène même et dans cette poésie que jette sur toutes choses l'heure diaphane
du crépuscule. La lune est levée ; elle glisse un rayon sur l'eau dormante.
Les herbes palpitent au souffle du soir. La nuit va venir. Ce sont les joies et
l'auguste grandeur des humbles, leur repos, leurs amours.
Et notre grand Jules Breton, pensez-vous que je l'oublie, ce grand
témoin des beautés de notre nature française ? Comme les maîtres des
grandes époques, il est le chef d'une famille d'artistes où tous marquent
leur place. C'est Emile Breton, son frère, avec ses belles et solennelles
vues de nuit. C'est madame Demont-Breton, dont le cœur de mère s'attache
à représenter les grâces innocentes de l'enfance, et dont le pinceau viril
s'amollit pour peindre des membres roses. C'est M. Adrien Demont, un
de nos meilleurs paysagistes, qui nous apporte cette année deux morceaux
exquis, V Hiver en Flandre, une vue de neige coupée d'un grand feu
allumé , sous les murs d'une vieille ville ; — le Champ des œillettes,
une douce vue de crépuscule, sur une plaine de fleurs toute blanche et
rose.
Et que me reste-t-il de place pour vous parler du maître lui-même,
de cette vigoureuse paysanne portant un fardeau sur la tête et marchant
droite, tandis que le soir s'étend sur la plaine diaprée? — Et de cette toile
106 LES LETTRES ET LES ARTS
si poétique , où le vieux maître a mis le meilleur de son âme, les Jeunes
Filles se rendant à la procession ? Quelle vérité et quel idéal ! Les tons
blancs des robes palpitent comme des ailes, ; et sur l'horizon blanc des
montagnes au fond, monte, comme un encens vers le ciel, la brume
odorante des vallées. Ce- qu'il y a de charmant dans les tableaux de
M. Breton, c'est qu'on peut trouver le plus souvent dans ses poésies quelques
vers charmants pour les illustrer. Eh bien! cette fois j'ai eu beau chercher,
je n'ai rien trouvé. Je ne l'en tiens pas quitte. Il nous doit un poème (l).
Et voilà un flot d'exceptions qui m'ont entraîné bien loin de la théorie
que j'ai essayé de développer. Je m'en réjouis. Les théories et les principes
sont des frontières 'oîi il faut bien enfermer sa pensée quand on écrit :
c'est au talent de violer ces frontières. 11 en a toujours le droit. Je ne
saurais trop répéter d'ailleurs que je ne dis ici rien d'absolu, et que
d'ailleurs il n'y pas lieu. Si, par exemple, revenant à la peinture de genre
d'où je suis parti, je dis que cette peinture, telle qu'elle fut fondée en
notre temps par Meissonier et M. Gérôme, est bien malade, ce ne sera
pas sans admettre beaucoup d'exceptions. On est las, à n'en pas douter,
d'une préciosité d'exécution, d'une minutie de détail dont les partisans
les plus exagérés sont M. Firmin Girard, qui nous fatigue les yeux par
les innombrables touches de son pinceau, ou M. Robinet qui n'oublie pas
un caillou, et apporte au paysage les procédés de la miniature.
M. Gérôme, dont le modelé net et précis a excellemment convenu à des
scènes petites et à des sujets spirituels, me paraît conduit par son ingé-
nieuse imagination dans un monde poétique où il ne se meut pas aussi
à l'aise. Ces corps de femmes, qu'il aperçoit en rêve, mêlés à l'écume
de la mer, sont trop potelés, trop polis, trop nets pour qu'une imagination
même de poète puisse les voir tels dans les ondoiements indistincts de la
houle. Ce sont des femmes charmantes, mais non des nymphes marines.
Il n'empêche que ces corps nus soient bien dessinés et que la figure
d'homme couchée soit alertement et finement jetée, et que M. Gérôme
(1) Le recueil complet des poésies de Jules Brelon, cpmprenant les Champs et la Mer, et le grand pocine de
Jeanne, a paru récemment chez Lcmerre. (Paris 1887.) Aucun ami des arts ne peut se dispenser de le lire.
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RÉFLEXIONS SUR LE SALON 107
soit un maître. Et en effet il a beaucoup de disciples; maintenant que
M. Meissonier s'est un peu retiré sous sa tente, il est le chef de la tribu
plus clairsemée qu'autrefois des minutieux et des spirituels. La tribu,
dont quelques-uns des principaux nous fait défaut cette année, se réduit
de plus en plus aux peintres de chevaux et de chasses, et aux peintres
militaires. Parmi les premiers j'aime à nommer M. Goubie ; celui-là ne se
laisse point ébranler par le mouvement qui entraîne quelques-uns de ses
confrères — entre autres M. Lewis Brown — vers les procédés plus libres
et plus commodes peut-être du plein-air. 11 reste attaché à la manière
précise et coquette qu'il tient de M. Gérôme, son maître. Il mérite une place
à part comme peintre de chevaux. Nul assurément ne connaît, ne comprend
et ne rend mieux que lui la structure, l'allure et la physionomie du plus
artistique des animaux. Ce n'est point là un mince mérite. Et j'ajoute que
si M. Goubie voulait varier ses envois, on s'apercevrait qu'il connaît
d'autres animaux comme il connaît le cheval. Il ne tiendrait qu'à lui de
se faire le rang d'un animalier très distingué.
Parmi les peintres militaires, je ne m'arrête pas à M. Le Blant, qui a
été souvent plus heureux que cette année et dont j'attends une revanche.
Je n'oublie pas M. Boutigny, qui nous peint les Frères des Ecoles chré-
tiennes ramassant les blessés à la bataille de Champigny avec la vigueur
et le sentiment dramatique qui lui sont ordinaires. Le mérite de M. Détaille
est au-dessus de toute contestation ; il aura fixé les traits, les types et la
physionomie de l'armée française pendant ces quinze dernières années de
la façon la plus définitive. La critique que je me permettrai de lui adresser
ne touche pas au fond des choses. C'est la veille d'une bataille ; le long
d'une ligne tragique de faisceaux dont les baïonnettes croisées déchirent
le ciel sombre jusqu'à l'horizon, les soldats sont couchés sur la glèbe,
roulés dans leurs couvertures, las et appesantis, fixés dans la posture où
le sommeil les a pris. Que passe-t-il dans l'air frais de la nuit? Une impres-
sion du réveil brusque qui va saisir ces hommes et les jeter à la bataille.
La vision tumultueuse de la bataille d'hier, de la bataille de demain plane
sur cette scène de silence et d'immobilité. Ce rêve de la bataille n'est-il
108 LES LETTRES ET LES ARTS
pas dans toutes les pensées, au premier coup d'œil ? Je me suis demandé
que venaient faire ces figures dans les nuages, ces soldats debout, ces
drapeaux, ces clairons? Une œuvre d'art doit laisser quelque chose à faire
à la pensée. N'aurions-nous pas deviné le rêve de ces soldats couchés, sans
qu'on nous le montrât? Mais je chicane, car le tableau est beau, et je ne
prétends point en rabaisser le mérite.
Avant de quitter la peinture de genre, ne devrais-je pas donner un moment
à nos peintres de nature morte, à M. Desgoffes, à M. Delannoy, qui nous
font passer sous les yeux le chatoiement des étoffes, l'irisation des jaspes,
le scintillement des métaux et des armes anciennes — à nos appétissants
peintres de victuailles, M. Zakarian et tant d'autres, qui flattent nos estomacs
par nos yeux — à nos peintres de fleurs qui nous embaument, et parmi
lesquels j'aime à citer madame Fauré, qui tient du grand Frémiet, son
père, une façon personnelle et virile de voir la nature ? Je le devrais, car
c'est parmi eux peut-être que se trouvent les meilleurs virtuoses de la couleur,
et, si je puis dire, les peintres les plus peintres. Mais je ne les oublie pas,
car je les enveloppe tous dans mon admiration pour le plus grand d'entre
eux, M. Vollon, quoiqu'il leur soit infidèle, et passe de leurs rangs, depuis
deux ans, dans celui des paysagistes.
Je tiens M. Vollon et je ne le quitte pas, car je vais vous dire ma préfé-
rence secrète. Si un génie bienfaisant me donnait à choisir entre tous les
tableaux du Salon, je crois que je prendrais la Cour de ferme, de M. Vollon.
D'autres me tenteraient assurément. Mais je pense que je reviendrais à
M. Vollon, préférant peut-être le plaisir de mes yeux à celui de mon âme. Car
cette couleur gâchée à grands coups, ce toit de chaume, ce ciel d'orage,
ces murs décrépits, ces poules enlevées d'un tour de pinceau dans la pâte,
dans les rayons dorés d'un fumier de ferme, tout cela fait jouir l'œil. Ce
que peint M. Vollon m'importe peu ; que ce soit son immortel chaudron,
ou ce fumier et ce chaume ; je me délecte avec gourmandise à l'épaisseur
onctueuse de sa couleur; c'est un bienfait pour le regai'd ; le travail de sa
main est un travail de maître. J'ai entendu auprès de moi de jeunes
pleinairistes qui se plaignaient, qui ne voyaient pas là la nature, qui
REFLEXIONS SUR LE SALON 109
disaient : « C'est trop rôti. » J'aime ce rôti ; je m'en régale. Je ne crois
pas qu'on ait donné beaucoup de pareils coups de pinceau depuis Frans
Hais.
Ce qu'il y a de délicieux c'est que cette émotion ne peut s'exprimer en
paroles. C'est de la peinture et cela ne se rend que par la peinture. Quand
j'aurai dit que c'est gras, chaud, je n'aurai fait que des images. 11 faudra
ajouter : Tâchez de le voir. C'est le seul éloge que je puisse en faire, et
c'est peut-être le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un tableau.
Après avoir vu ce tableau, j'étais prêt à dire aux peintres : faites cela
ou faites de la peinture décorative ; donnez-nous ce rôti et ce doré, ou
bien tâchez d'avoir de grandes pensées et d'en illustrer de grands espaces
avec les pâleurs et les heureuses pauvretés de couleur de M. Puvis de
Chavannes. J'avais tort, car j'ai vu ensuite bien des œuvres qui ne sont
ni l'un ni l'autre et qui m'ont fait plaisir. Pourtant il y avait du vrai
dans ma réflexion. En somme, il faut parler à l'œil ou parler à l'esprit.
11 y a deux choses dans un tableau, une jouissance qui ne vient que de
la peinture et ne saurait venir que d'elle ; une pensée qui pourrait être
littéraire, et rattache le peintre aux arts qui ne sont pas le sien. Quand
la première y est, il est rare que la seconde ne s'y trouve pas ; mais la
réciproque n'est pas vraie. Cependant la pensée a telle importance qu'on
peut prendre plaisir à une œuvre qui la possède, quand même on la
trouverait insuffisamment servie par les procédés de l'art.
Je prends, quant à moi, grand plaisir, sans autre préoccupation, à suivre
la pensée des jeunes peintres. Les sujets de nos peintres sont parmi les
témoins importants de l'état d'esprit de notre temps. Ils sont généralement
choisis avec intelligence, et révèlent une culture d'esprit remarquablement
avancée. L'ingéniosité de cette recherche détourne peut-être les peintres
un peu plus qu'il ne faudrait de la préoccupation de leur art; mais cette
disposition d'esprit influe sur l'art lui-même; car l'esprit humain est un,
et il n'y a pas deux cases dans l'âme d'un artiste, l'une pour le sujet,
l'autre pour l'exécution.
Je suis frappé de voir combien les peintres lisent l'histoire et combien
110 LES LETTRES ET LES ARTS
l'histoire mythique et légendaire les inspire. La Bible et rÉvangilc ne
leur servent plus à grand' chose. Il semble que les sujets en aient clé
épuisés. La Madeleine au tombeau, de M. Leenhardt, placée dans un joli
paysage, manque de grandeur et n'éveille pas l'idée d'une sainte femme,
mais plutôt l'idée d'une Perrette au pot au lait. V Annonciation , de
M. Hitchcock, — une jolie figure de femme dans un champ de lis blancs
— tient plutôt aux légendes dorées qu'à l'Evangile. Les légendes des
saints servent beaucoup, et j'aime bien le saint Georges armé d'argent,
de M. Surand, devant un dragon d'une belle invention, à la tète en bec
d'aigle, et tout cuirassé d'écaillés d'acier.
Il nous fallait les temps préhistoriques et leurs poétiques lointains.
M. Boyé nous montre une jeune fille (coiffée d'ailleurs à la mode de 1888)
qui mène boire un renne ; M. Faivre, une femme armée d'une hache de
silex qui défend ses enfants contre un ours quaternaire fursus spelœus).
Eh! bien, je n'ai rien là contre! Les recherches des peintres, la variété
de leurs lectures et de leur inspiration seront parmi les traits de cette
fin de siècle.
L'antiquité paraît aussi sous sa forme légendaire. Je tais le Virgile,
de M. Duez, parce que c'est une erreur solennelle d'un artiste de grand
talent. Je trouve du charme à la Circé, de M. Chalon, dont la divine
nudité brille entre les serpents sacrés dans un air bleu. Il y faudrait
seulement quelque chose de ce prestige de couleur qui sauve toujours
les tableaux de Gustave Moreau de ressembler à des décors de féerie.
Je saute le moyen âge qui trouve sa place dans la peinture décorative
et j'arrive à la troisième République, qui nous a donné, elle aussi, son
tableau d'histoire. C'est une triste histoire : c'est la salle d'armes de
l'Elysée, par M. Lahaye, et l'on voit, au milieu, la lugubre figure de
M. Wilson, en costume d'escrime. Et je ne pouvais m'empècher de
penser que ses talents de bretteur, ici célébrés, ne lui ont guère servi,
quoiqu'il ait eu plus d'occasions qu'homme du monde d'en faire preuve.
Revenons aux choses sérieuses. Nos peintres sont plus poètes qu'on ne
penserait en ce temps matériel, et j'aime à voir que plus d'un reste
E HEBERT
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SALON TR i8M
RÉFLEXIONS SUR LE SALON lll
fidèle à l'allégoiic, si chère aux peintres de la Renaissance. Ici la
première place apparlient à M. Hébert, une des plus belles imagination»
de ce temps. Sa nymphe, triste et maladive, qui embrasse mystérieuse-
ment une tombe obscure et sans gloire, me parait une de ses plus rare»
inventions. J'aime à retrouver M. Hébert en pleine possession de la belle
poésie de sa pensée. Le hasard seul rapproche de son nom celui de
M. Maignan, dont la vaste allégorie, les Voix du Tocsin, d'une belle
composition et renfermant de beaux morceaux de nu, révèle plus de puis-
sance cpie de grâce et de poésie.
M. Maignan m'amène à parler des remarquables morceaux de peinture
décorative que l'on admire au Salon. M. François Flameng continue ses
travaux pour la décoration de la Sorbonne, et, quoique ses grandes toile»
soient moins heureuses que celles qu'il exposait l'an passé, elles se font
apprécier encore par l'air qui y circule, par le pittoresque des détails, la
beauté des paysages noyés de brouillard blanc, et le charme général de
la couleur. Les paysages de M. Benjamin Constant sont moins légers et moins
aérés ; mais je goûte fort son panneau central où il a représenté la
nouvelle Sorbonne et placé au premier plan les beaux portraits drapés
des doyens des facultés. M. Chartran, par ses belles scènes du moyen
âge, contribue pour sa part à cet ensemble de décoration grave et belle.
Je rends hommage à la puissante faculté d'invention qui anime M. Guil-
laume Dubufe. C'est un peintre digne de toute sympathie, un de ceux
assurément qui pensent le plus, et qui rêvent le plus des grands maîtres.
Son immense Apothéose de Victor Hugo, dont le ton camaïeu bleu et
blanc est un peu monotone, est une invention très haute et très poétique.
Sera-ce lui faire un reproche sensible que de dire que ses procédés un
peu minutieux trahissent parfois la grandeur de ses conceptions? On peut
à coup sûr attendre de lui de grandes choses, s'il se meut surtout dan»
une atmosphère moins artificielle et qu'il se rapproche de la nature.
Le Salon est un assemblage bigarré et de hasard. H me semble que
je l'ai longuement démontré. Et j'ai démontré du même coup à me»
confrères les Salonniers, qu'il est impossible de faire un Salon. Et on ne
112 LES LETTRES ET LES ARTS
le peut pas, en effet. Je relis ces réflexions et je m'aperçois que toutes
les pensées m'en paraissent contestables, ou au moins sujettes à réserves.
Et j'aurais beau faire, il en serait toujours ainsi. On ne peut pas parler
justement de la peinture, pas plus que de la musique. La parole est un
art et la peinture en est un autre. D'une langue à une autre il est déjà
bien difficile de traduire. Nous n'avons, en français, qu'un mot pour dire :
a L'enfant aime les bonbons » et « Roméo aime Juliette ». L'anglais en a
deux. S'il y a une telle différence entre deux langues, que sera-ce entre
deux arts?
On pourrait démêler au moins historiquement l'état de l'art. Je crois
que c'est impossible. L'histoire ne se fait qu'après coup. Les contempo-
rains ne peuvent en apercevoir les grandes lignes. J'entends bien parler
aujourd'hui d'écoles, mais je ne les distingue pas bien. Je ne crois pas
du tout que l'art classique soit mort, ni que Courbet ait enterré Raphaël.
Mais on veut que l'art classique soit représenté par les baudruches de
M. Bouguereau et les sécheresses de M. Boulanger. On en triomphe trop
aisément. Et les chefs de l'école opposée ne me paraissent pas avoir une
conscience bien nette d'eux-mêmes ni de leurs doctrines. M. Gervex qui a
fait cette année un bon portrait du Prince de Sagan (aux pastellistes) vous
paraît-il un chef d'école dans son portrait fort sec, et son tableau incongru,
agréable, mais peu dessiné du Tiib ? Pas à moi.
Pourtant les grandes écoles françaises, passées et modernes, marquent
bien leur sceau dans les portraits et les paysages. On n'en peut guère
parler longuement parce qu'il est oiseux de décrire des portraits dispersés,
et des paysages qu'on ne peut plus voir. Ici j'aperçois une école acadé-
mique et correcte, avec M. Cabanel, consciencieuse et classiquement belle
avec M. Paul Dubois. Je reconnais, en M. Bonnat et M. Carolus-Duran,
deux peintres de portraits hors de pair, tous les deux particulièrement
heureux cette année. M. Carolus-Duran a peint sa fille, et le sentiment
paternel l'a inspiré. M. Bonnat a été conduit par le hasard des com-
mandes a reproduire deux têtes bien différentes. Je ne sais quoi de
théâtral, une dureté que le temps atténuera, ne diminuent pas la beauté
I
H. G. HERKOMER
PORTRAIT DE M.HUBERT HERKOMER
SALON DE. 10«*
REFLEXIONS SUR LE SALON 113
de son portrait du cardinal Lavigerie. Les nobles traits de ce prêtre
dominateur, qui a fondé en Afrique l'autorité du nom français et du nom
chrétien, ne pouvaient être peints avec plus d'énergie. Quant au portrait
de M. Jules Ferry, il est d'une vérité effrayante; ce sont bien là ces traits
lourds et épais, ce front rond et sans angles, ces yeux larmoyants, cette
lèvre tombante, ce nez écrasé, cette barbe rare. C'est une fière peinture, d'un
réalisme impitoyable, d'un réalisme vengeur, disent les ennemis de M. Ferry.
Il me fait penser aux portraits officiels qui sont dans le voisinage, à
M. Garnot par M. Yvon, au général Boulanger par M. Bin. Mais je parle
ici d'art et non de politique. Je plains seulement les peintres d'être
condamnés à reproduire des visages officiels, et je me demande par
exemple si un Frans Hais eût pu faire quelque belle peinture de ces types
ou si insignifiants ou si vulgaires? Je le pense. Mais il eût fallu qu'il y
mît diablement du sien.
Je note encore le beau portrait du maître musicien César Franck, par
M. Rongier, les jolis portraits mondains de M. Machard, un superbe portrait
d'homme, de M. Gustave-Popelin. Je m'arrête à M. Raffaëlli, car je remarque
ici un faire tout nouveau, et peut-être la marque d'une école nouvelle. Le
portrait de M. de Concourt est un vrai tableau d'histoire. C'est l'histoire
de l'évolution littéraire à laquelle nous assistons et dont MM. de Concourt
ont vraiment été les initiateurs. Aussi toute la vie de ce tableau est dans
les accessoires, qui me paraissent autant de symboles. C'est une vasque
japonaise ; ce sont des meubles, des dessins du xvni" siècle. Le tout est
peint d'une verve singulière et contenue. Quant au personnage, il est
malade, il est mourant, il est mort. Sa main exsangue pend le long de
la vasque. Sa figure blafarde et fine disparaît dans la tenture. On le voit
à peine. 11 souffre de la fièvre et du mal de nerfs, qu'il a communiqué
à son temps.
En sortant de ce sanctuaire de l'art maladif et raffiné, me permettra-
t-on la réflexion d'un bon bourgeois et d'un pur philistin? M. Raffaëlli a
une vision spéciale des choses. Il voit noir et charbonneux. Toutes les
visions ont leur justification dans la nature, et celle-ci n'est pas plus fausse
114 LES LETTRES ET LES ARTS
qu'une autre. Mais ne faut-il pas avoir bien violemment le courage de ses
opinions pour soumettre son visage à une vision aussi spéciale? Si M. de
Concourt paraît ainsi à ses arrière-neveux, n'a-t-il pas peur qu'ils ne le
trouvent furieusement laid? Et lui, qui aime tant le xviii' siècle, ne
pense-t-il pas que Lépicié, J.-B. Massé et d'autres ont charitablement fait
de nous léguer, riantes, les images de nos grands parents? Je pose seule-
ment la question.
Et que me restera-t-il à dire des paysagistes dont la troupe est restée à
la porte de cet entretien ? Que je les admire, que je les aime, et que je
voudrais tous les nommer ! Mais comment même donner l'idée de leur
nombre toujours croissant, de leur talent, de leur remarquable intelligence de
la nature ? Je voudrais au moins les grouper derrière leurs chefs de file. On
verrait d'abord nos peintres de marine, si solides et puissants à la tète
desquels j'aperçois encore la figure à peine disparue du grand Ulysse Butin;
c'est M. Berthelon, M. Renouf, M. Haquette, M. Tattegrain, peintres de la
tempête et des rudes matelots. C'est M. Pierre Billet, un des meilleurs élèves
de Jules Breton, et qui comprend les figures agrestes avec le poétique
réalisme du maître. Celui-ci me touche particulièrement parce qu'il peint
nos côtes du Nord si plates que l'on croit toujours être en pleine mer. Là,
entre l'eau et le ciel, les pauvres femmes des pêcheurs poussent patiemment,
par les matinées glacées, leurs lourds filets, et poursuivent la crevette dans
le sable mouvant.
Ceux-ci sont les fidèles de l'Océan, peintres austères de tristes et
grandioses images. Plus heureux sont les peintres de la Méditerranée dont
l'œil se ravit des sourires bleus de la mer, qu'a chantés Eschyle. Quelle audace
ne faut-il pas au peintre pour jeter sur la toile les couleurs éblouissantes
et improbables que la nature du Midi offre à chaque pas ! De loin on a peine à
croire la mer aussi bleue, les ombres aussi claires, la poussière aussi blanche,
que les peint M. Montenard. Elles le sont pourtant et je sais peu de peintres
à l'œil plus sincère et à la verve aussi franche.
Non loin de lui je découvre M. Olive. C'est un nom qu'il faut retenir. Ce
Marseillais est élève de Vollon et je pense bien qu'il a deviné, sous les doigts
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REFLEXIONS SUR LE SALON 115
du maître, le secret de sa prestigieuse couleur. J'ai retrouvé le même enivre-
ment des yeux. Cette mer bleue vit tandis qu'on la regarde. J'aime surtout
la vue du port de Marseille au lever du jour. C'est un bijou.
Et auprès de ces peintres des splendeurs du Midi, oublierai-je M. Ziem
qui s'en repaît l'esprit depuis tant d'années? J'ai vu comme lui Venise l'été,
j'ai eu cette vision, ce rêve enchanté de palais roses qui dansent dans une
eau dorée; et je puis dire que ce rêve est vérité.
Je retrouve l'école poétique de Corot dans les paysages vagues et grands
de M. Pointelin; dans la belle étude de brouillard de M. Smith; la grasse
et puissante touche de Daubigny dans le ciel d'orage de M. Delpy, et sur-
tout les larges toiles de M. Guillemet. Le beau paysage classique dont
M. Français est le champion a un partisan heureux dans M. Dardoize. Notre
cher et grand maître M. Harpignies, dont le dessin est toujours aussi solide,
la lumière aussi généreuse, traîne derrière lui toute une tribu de disciples,
parmi lesquels j'aime à citer M. Lelièvre avec ses robustes paysages. Et com-
bien d'autres qui peignent nos villes, comme M. Dufour, avec sa belle vue
d'Avignon , M. Lansyer, architecte et perspecteur habile, que l'on compare
peut-être un peu vite à Canaletti ; qui peignent nos paysages parisiens,
comme M. Loir; qui peignent nos belles landes françaises comme M. Le
Poittevin et ce peintre exquis, M. Damoye ! Que de talent et que d'efforts!
Je m'arrête, car je n'en finirais pas ! Je suis incomplet. Je le sais et je m'y
résigne. Cette Revue avec le luxe et l'abondance qui lui sont coutumiers a
mis, depuis deux mois, nos lecteurs les plus lointains à même de connaître
par le menu le Salon parisien. On ne m'a pas demandé de donner un guide
posthume du Salon, ce qui serait inutile, mais de fixer quelques impressions
et quelques souvenirs. Et c'est ce que je fais.
m
* *
La plupart des réflexions que m'a suggérées le Salon de peinture pour-
raient s'appliquer au Salon de sculpture. On aurait grand tort de juger la
sculpture française sur la vue de ce Salon, car elle ne s'y montre pas sous son
aspect le plus complet et le plus beau. Nous pouvons être justement fiers
116 LES LETTRES ET LES ARTS
de notre école de sculpture. Elle sera dans l'avenir une des gloires de notre
temps. Une école qui peut nommer, à la tête d'une légion brillante et nom-
breuse d'artistes, des maîtres tels que Mercié, Falguière, Chapu, Frémiet,
Paul Dubois, peut supporter la comparaison avec toute autre école et tout
autre siècle.
La sculpture n'a pas les mêmes raisons de décadence que la peinture en
ce temps-ci. Un grand sculpteur que je félicitais de l'état de son art, le
voyant moins sujet à la mode que la peinture, moins détourné de son idéal,
plus consciencieux dans ses moyens de succès, me disait :
— Ce n'est pas étonnant : c'est que nous gagnons moins d'argent.
Et il avait bien raison. Cet art a par lui-même quelque chose d'austère
et de robuste, il mêle à la recherche inquiète de l'artiste, le labeur sain et
manuel de l'ouvrier. Barbier a bien appelé Michel-Ange le « grand tailleur
de pierre ». Il y a dans tout sculpteur un artisan; et cela ne le diminue pas :
tout au contraire.
Pourtant, si au-dessus de tous les commerces que soit l'art, il est un
commerce. Les grands ancêtres, Luca délia Robbia, Donatello et Verocchio,
tenaient boutique. Cette boutique existe toujours ; l'artiste est soumis comme
un autre aux lois économiques : « l'offre et la demande » le gouvernent en
quelque chose. L'artiste, maître de son temps et siir de ses ressources, est
un oiseau rare; lorsqu'il existe, il lui arrive un travers qu'on n'avait pas
prévu; il ne travaille pas. La nécessité est la divine et féconde maîtresse
des hommes. L'artiste travaille pour vivre ; il ne suit sa fantaisie qu'en
partie; il donne ce qu'on veut de lui. Et, en somme, cela est heureux. Les
artistes sont ce que les sociétés les font. Il en résulte que si notre excellente
école de sculpture ne donne pas de plus brillants produits chaque année,
c'est notre faute.
C'est notre faute, parce que notre luxe est petit et nos demeures étroites
et, de moins en moins, nous faisons aux statues une place dans notre vie
sociale. Si quelqu'un a fantaisie de faire décorer un beau parc des verdeurs
du bronze ou des blancheurs du marbre, manque-t-il des sculpteurs pour
répondre à ce désir, comme MM. Dubois et Chapu ont répondu à celui du
REFLEXIONS SUR LE SALON 117
châtelain de Chantilly, comme M. Peynot répond cette année à celui du châle-
tain de Vaux, en modelant un groupe classique de divinités marines? Ce sont
plutôt les grands parcs qui manquent et les riches Mécènes. Nous nous
logeons dans des bonbonnières et nous soucions peu des grandeure. Un puissant
maître comme M. Frémiet est forcé de nous donner un petit groupe équestre,
objet exquis, mais objet d'étagère, qu'on voudrait grand, objet de palais ou
de place publique. Un jeune artiste qui avait donné de l'espoir comme
M. Dampt, se restreint aux grâces parfaites mais mièvres d'un joli bibelot
d'ivoire.
C'est encore notre faute, parce que nos figures et nos costumes, lorsque
nous les donnons à imiter aux sculpteurs, ne sont point beaux, et ne sont
point sculpturaux. Et quand on veut, par souvenir classique, nous faire nus,
comme M. Bartholdi a fait Paul Bert, nous sommes ridicules et nous sem-
blons sortir du bain. L'on croit deviner sur nos cous, la marque rouge
de nos cols empesés, stigmate de la civilisation, comme le collier sur le
cou du chien, dans la fable. Cela est fâcheux mais cela est ainsi.
Les statues de nos grands hommes pour nos places publiques, nos savants
en redingote, levant une main d'un air capable, et désignant de l'autre leurs
appareils et leurs cornues, sont une pauvre jouissance pour les yeux.
Aussi l'exposition est de plus en plus envahie par les bustes et les
médaillons, fort bons en général, mais si nombreux qu'on ne saurait en
parler en détail. Ce sont les beaux et vivants médaillons de ce maître
ciseleur, M. Agathon Léonard, un joli buste de femme, leste et enlevé, à
la façon du xvm" siècle par M. Falguière, un bon portrait de Renan par
M. Bernstamm, de Chevreul par M. Faget, une très fine tête de bronze de
M. Cariés, un buste florentin joliment exécuté par M. Chavalliaud, un portrait
de femme fort élégant par M. Verlet, une charmante tète de vieille femme
en bronze bien curieusement travaillée par M. d'Astanières. Que de bons
bustes ! Mais que de temps perdu pour les statues ! Faites des statues !
devrait-on crier sans cesse. Un pauvre sculpteur me dit :
— Un buste, c'est le pot-au-feu !
Je le sais, hélas !
118 LES LETTRES ET LES ARTS
Je n'en veux pas au buste, croyez-le bien. Cette forme de l'art a sa gran-
deur et sa beauté. Je me suis arrêté en extase devant cette adorable tête et
ces épaules pleines et charnues que M. Rodin dégage à peine du marbre, car,
heureux imitateur de Michel-Ange, il aime à laisser comme un contraste,
auprès du marbre que sa main a ciselé, l'enveloppe capricieuse du marbre
brut. 11 me plaît, je l'avoue, que le buste n'ait pas une forme finie, car la
partie où le buste est tranché, qu'elle soit carrée ou ronde, paraît souvent
déplaisante. En laissant la gangue de marbre brut d'où la figure a surgi,
le maître sculpteur nous a laissé le rêve. Et cela est bon.
Il y a pourtant encore des statues, Dieu merci, et de belles et bonnes. Le
groupe de M. Turcan, l'Aveugle et le Paralytique auquel chacun a prédit la
médaille d'honneur, la mérite assurément par la conscience du travail, la
science de la composition, l'irréprochable anatomie des figures, la haute
valeur décorative. Ces rares qualités nous dispenseront sans doute de cher-
cher plus de personnalité dans l'inspiration. C'est une bonne œuvre de
l'école française; et cela suffit. Je citerai encore les sculptures décoratives
de M. Barrias, le groupe gracieux et fort de M. Cordonnier, la Maternité. Il
ne faut pas oublier les figures que M. Caravanniez place aux quatre coins du
mausolée un peu lourd de M. le comte de Chambord ; ni le groupe gracieux
de M. AUouard, ni une jolie figure de femme de M. Mathet (l'Hésitation), ni
une remarquable statuette de M. d'Astanières.
La reine, à beaucoup près, de ce peuple de statues est la triomphante
Diane chasseresse, que M. Falguière expose pour la troisième fois dans une
troisième matière et qu'on aime à voir en marbre, plus encore peut-être
qu'en plâtre et en bronze. Vous la voyez, n'est-ce pas? courant, en équilibre
sur une jambe, tout le corps penché, l'autre jambe faisant contrepoids, les
bras plies comme pour tirer l'arc, souriante, altière, animée par la course.
Vous devinez la beauté qu'il y a dans la juste tension des muscles, dans
l'exacte pondération des membres, dans cette merveille de l'art et de la
nature : l'équilibre d'un corps humain. La torsion des reins, la chute natu-
relle et gracieuse de la poitrine, le jeu de l'ombre et de la lumière qui fait,
par la transparence du marbre, deviner comme sous la peau humaine, la
E.RICHTBR
a SI JV, N'ETAIS- CAPTIVE- ..
(VICTOR HUf50 Le. OnenlJ».» )
RÉFLEXIONS SUR LE SALON 119
course du sang, la place exacte des os et des tendons; tout cela est parfait.
C'est un des beaux morceaux de marbre de ce siècle.
J'ai beau faire, je préfère cela à des redingotes! Ah! ces redingotes et
ces pantalons! Il faut tout le talent de M. Chapu ou de M. Mercié pour me
les faire accepter. Le groupe du moins que M. Chapu a composé pour
honorer la mémoire des deux bienfaisants et excellents frères Galignani,
a quelque chose de familier, d'aimable et d'intime qui satisfait le cœur des
nombreux amis qu'ont laissés les deux vieillards. Ce groupe sera placé dans
la ville de Corbeil, qu'ils ont comblée de leurs bontés, dans un jardin public,
et le passant pensera revoir les deux gracieux frères, tels qu'il les a connus. Je
me rappelle que l'un d'eux, répondant à un de ses amis, qui se plaignait des
ennuis, de la solitude et de la tristesse qu'apporte avec elle la vieillesse,
lui dit :
— Faites un hôpital! Cela rend heureux!
Ils étaient bons et heureux. M. Chapu les a bien vus ainsi. L'un est assis,
l'autre debout. Ils regardent le plan de leur hôpital. Rien de théâtral dans
le geste. Ils causent tout simplement avec la placidité de deux cœurs purs,
avec bonhomie, gaieté et tendresse réciproque. Rarement la sculpture nous
a représenté ainsi complètement le sourire de deux belles âmes. Le talent
que l'artiste y a mis est grand, le cœur qu'il y a mis est plus grand encore.
J'en oublie presque les redingotes !
M. Mercié avec toute sa merveilleuse habileté ne peut me les faire oublier.
C'est parce que sans doute il n'avait pas à exprimer un sentiment aussi tou-
chant. Je ne fais certes aucun reproche à M. IVIercié, mais à notre siècle sans
beauté. Valait-il la peine de mettre tant de talent à reproduire de pied en
cap la figure de M. X..., banquier à Constantinople ? M. X... avait-il coutume,
de son vivant, de s'étaler sur un divan en lisant un livre ? Cela est possible.
Mais si M. X... a pu léguer à nos arrière-neveux le souvenir de son divan,
de sa pelisse de martre, et de ses bottines à boutons, c'est que M. X... avait
beaucoup d'argent. On ne nous dit pas qu'il eût d'autre litre à l'attention
de la postérité. Et cela est fort peu intéressant, et cela ne suffit pas pour
inspirer un artiste.
120
LES LETTRES ET LES ARTS
On me dira qu'à Florence au quinzième siècle, des bourgeois qui n'avaient
pas d'autres titres, se sont fait faire de belles statues d'eux-mêmes, sur leurs
tombeaux. Cela est vrai, mais ils ne portaient pas notre laid costume. Portons
des pantalons si nous le trouvons commode, mais ne nous faisons pas sculpter
sur nos tombeaux. Demandons à la sculpture des figures allégoriques, telles
que cette Douleur que M. Injalbert a taillée de son ciseau habile et tourmenté.
La sculpture excelle en ces sortes d'entreprises. Elle ne peut exprimer que
des, idées simples, mais plus simples sont les idées que les arts expriment,
plus ils y donnent d'intensité.
Comme il n'est pas probable que je réforme le goût de mon temps, je me
contenterai de déplorer qu'il n'offre pas plus de grandes occasions au talent
de nos sculpteurs et je me réjouirai que nos sculpteurs aient autant de talent.
D'un bout à l'autre de cette rapide étude il m'a fallu mêler aux questions
d'art bien d'autres questions qui lui paraissent étrangères. Le Salon, comme
je l'ai dit, n'est pas un témoin sincère et complet de l'art. C'est pourtant
le seul qu'on ait. Mais c'est surtout un témoin de nos besoins d'esprit et
de notre état moral.
HENRY COCHIN.
SANS DOT
Aux soirées du général, quand elle entrait dans le grand salon, souriante,
fraîche, ses jolies épaules nues, un murmure caressant s'élevait du groupe
des officiers massés aux encoignures des portes. Derrière elle, sa mère,
majestueuse dans sa toilette un peu voyante de femme ayant toujours habité
la province, secouait ses tire-bouchons de cheveux blancs avec un air d'orgueil,
semblant dire : « C'est ma fille ! » Et, fluet, doux, modeste, son père,
colonel du 123% suivait, s'appliquant à ne pas marcher sur les traînes des
robes-
A peine assise, un peloton de lieutenants et de capitaines, l'élite de la
garnison de Versailles, sanglés dans leurs uniformes de grande tenue, mous-
taches blondes ou brunes, yeux rêveurs ou hardis, s'élançait à l'assaut de
son carnet de bal.
Et dans la clarté dorée des lustres, au son des instruments, elle se
mettait à danser, légère et gracieuse, emportée aux bras de ces jeunes gens
empressés à lui plaire.
c. m la
122 LES LETTRES ET LES ARTS
Pour eux, ses désirs étaient des ordres, et ses caprices des lois. Fille du
colonel ! Aux époques où se dressait le tableau d'avancement, il pouvait suffire
d'un éloge jeté négligemment par elle : « Ah! le lieutenant un tel, quel
charmant officier, et quel bon valseur! » pour décider de toute une carrière.
Aussi elle les faisait marcher comme à la manœuvre, avec un petit ton de
commandement crâne et coquet.
Elle était ainsi arrivée à vingt-deux ans, vivant des jours très gais,
parcourant la France au hasard des gai-nisons, drapeau déployé et clairon
sonnant, dans une existence un peu nomade. Sa mère commençait à mani-
fester de l'impatience : elle eût voulu la voir mariée. Mais entre elle et les
prétendants, une barrière effrayante se dressait sur laquelle étaient écrits ces
mots décisifs : Sans dot! Et les officiers flirtaient, riaient, dansaient, mais
ne paraissaient pas du tout songer à épouser.
Plaire à la fille du colonel pour obtenir de bonnes notes, parfait! Pousser
jusqu'au mariage, autre chanson ! Et aucun ne paraissait disposé à en
apprendre l'air; aucun de ceux qu'on eût favorablement accueillis. Car,
depuis un an au moins, la jeune fille avait un amoureux timide et tremblant
dont, l'ingrate, elle riait volontiers.
C'était un gros garçon, à la moustache rousse et aux yeux bleus, Lorrain
de naissance et sorti de l'école de Saint-Maixent. 11 s'était engagé à dix-huit
ans, avait été blessé à la bataille de Coulmiers, et portait la médaille militaire.
Mais comme il n'avait point passé par Saint-Cyr, on le traitait de haut.
Fils de paysans , il était robuste et sanguin , peu parleur quoiqu'il fût
instruit. Très brillant sur le terrain de manœuvre, il perdait pied dans un
salon. Il savait à peine danser. La crainte seule de passer pour impoli
l'avait entraîné à inviter une fois la jeune fille. Et il avait si bien embrouillé
les figures du Boston, que les plus habiles n'avaient pu s'y reconnaître.
Ce déplorable essai lui avait suffi, et plutôt que d'affronter de nouveau
les regards moqueurs, il eût gaiement marché sur une batterie tirant à
mitraille.
Enfoncé dans une embrasure de fenêtre, il regardait pendant des heures
celle qu'il adorait dansant avec une riante vivacité. Il suivait sa petite tète
SANS DOT 123
évaporée dans la foule tournoyante, et caressait des yeux ses blanches
épaules. Quelquefois il s'enhardissait jusqu'à s'approcher de la mère,
et, cérémonieusement, il lui faisait sa cour. C'étaient ses plus grandes
audaces.
Il voyait avec envie ses camarades papillonner autour de la jeune fille,
cambrer leur torse, faire les avantageux. Plein d'une noire tristesse, il se
disait : « Un de ces jours, la nouvelle qu'elle épouse un de ces messieurs va
se répandre au mess, et tout sera fini. » Il eut des accès de désespoir dans le
silence glacial de sa chambre garnie. Il essaya de se raisonner. N'était-il pas
fou d'aller songer à cette enfant gâtée faite pour les douceurs de la vie
luxueuse ? Elle était réservée à quelque fils de famille, et non à un pauvre
officier de fortune.
Mais, malgré lui, sa pensée s'envolait toujours vers elle. Il la voyait
pendant les nuits d'insomnie, toujours tournant, rieuse et légère, dans l'em-
portement de la valse. Elle semblait l'appeler avec une coquetterie irritante,
et il pensait : a Qui sait? Elle m'accepterait peut-être ! » Alors son cœur battait
dans sa poitrine à gros coups et il étouffait.
Un malin il n'y tint plus. La vie ainsi lui était devenue impossible.
Il alla trouver le major qui lui avait toujours témoigné de l'intérêt et
le pria de voir le colonel, et, sans aborder nettement la question, de
pressentir l'accueil qui pourrait être fait à une demande en mariage. 11
passa cette journée-là au bord de la pièce d'eau des Suisses à regarder
sauter les carpes au soleil, regrettant déjà sa démarche, et voyant devant
lui l'avenir tout noir.
Le soir dans la cour de la caserne, le major le prit à part et lui dit
d'une voix brève :
« J'ai vu le colonel... Il a été excellent et voilà sa réponse : a Votre
« protégé n'a pas le sou, ma fille n'a pas de dot, ce serait marier la faim
« avec la soif... » Il a raison, sacrebleu! ne pensez plus à la demoiselle. Et
si vous avez du chagrin, consolez-vous en piochant la théorie. »
Le lieutenant remercia, mais il n'essaya pas de se consoler, et, comme
on demandait des officiers pour aller au Tonkin, il se proposa, et la
124 LES LETTRES ET LES ARTS
semaine suivante, il s'embarquait à Brest. Et, pendant que, le cœur gros, il
s'éloignait, emporté sur les flots tumultueux de la large mer, la jeune fille,
insouciante et joyeuse, continuait à danser dans la lumière et dans les fleurs,
au doux bruit des instruments de fête.
*
* *
Deux années s'étaient écoulées. Dans son bel hôtel, le général recevait
toujours, mais à ces brillantes soirées militaires, la charmante fille, qui jadis
tournait toutes les tètes, ne paraissait plus. Le colonel du 123° était mort
subitement, à la veille d'obtenir les étoiles. A la vie brillante et dissipée
avait succédé pour les deux femmes une existence médiocre et maussade.
Tous les sémillants officiers qui papillonnaient si galamment s'étaient éloignés
avec le plaisir et la gaieté. Le nouveau colonel du régiment avait aussi une
femme et une fille. A elles, puissances du jour, toutes les attentions, toutes
les coquetteries; aux souveraines de la veille, le coup de képi distrait, dans
la rue, puis la fuite d'un air efî"aré.
L'orpheline et la veuve, alors, échangeaient un amer sourire, et poursui-
vaient lentement leur chemin. Elles allaient dans le Parc, auprès du Tapis
vert, jouir des tiédeurs d'un bel automne dont le soleil dorait le marbre
des statues et jaunissait les feuilles des grands marronniers. Elles s'asseyaient
toutes noires dans leurs robes de deuil, et, aux accents de la musique militaire,
elles retrouvaient comme un lambeau de leur ancien bonheur. Il leur semblait
que rien n'était changé dans leur existence, et que la voix du colonel allait
retentir rude et sonore derrière elles, disant : a Bonjour, mesdames, aujour-
d'hui, c'est le 124' qui donne le concert; sa musique est moins bonne que
la nôtre !»
Mais les cris des enfants qui jouaient dans le sable se faisaient seuls
entendre.
Et la mère, avec un soupir, essayait de lire ses journaux au travers
de son pince-nez aux verres brouillés par les larmes, pendant que la fille
jetait à la dérobée un regard mélancolique sur ses anciens danseurs qui ne
SANS DOT 126
la reconnaissaient plus. Elle approchait de vingt-cinq ans, maintenant, et
sa beauté affinée par le chagrin avait une grâce plus pénétrante. On eût
dit une fleur que la pluie d'orage a rafraîchie et purifiée. Elle s'était défaite
de ces vivacités de jeune cheval échappé qui lui donnaient une allure fantasque
et inquiétante. Grave et douce, elle semblait faire pénitence de son joyeux
passé.
Un jour, à la musique, parmi les officiers qui se promenaient, fumant,
causant, riant, et qu'elle rencontrait chaque après-midi, une figure nouvelle
lui sauta aux yeux. Elle revit en un instant les bals du général et son
timide amoureux, blotti dans un coin, la dévorant des yeux. Elle dit à sa
mère :
a Oh! maman... vois donc... le lieutenant... »
Il l'avait aperçue aussi, car il était devenu pâle, et quittant ses camarades,
le képi à la main, il s'avançait. La vieille mère plia à la hâte ses journaux,
et, débarrassant la chaise qui était devant elle, avec un bienveillant sourire,
l'offrit à l'officier :
« Comment, c'est vous lieutenant !... Oh ! qu'il y a longtemps ! Nous
sommes vraiment heureuses!... Mais, pardon, je vous appelle lieutenant et
je vois sur votre manche un troisième galon... »
Alors il rougit et raconta qu'au bout de six mois de campagne, il avait
été fait capitaine, après l'affaire de Nam-Dinh. 11 y avait tant de vides à
combler!... Puis il était resté enfermé dans Tuyen-Kuan, avec le comman-
dant Dominé... Un siège terrible, de cinq semaines, sur la brèche, à repousser
les assauts furieux de l'armée chinoise, battant sans trêve de ses flots
d'hommes les murs en ruines du fortin... Il avait été blessé le dernier jour,
dans une sortie suprême, alors qu'au loin, par-dessus la clameur des hordes
jaunes, les clairons français se faisaient entendre sonnant la délivrance. Oh !
l'heure enivrante ! Il avait vu l'ennemi fuir, les trois couleurs apparaître, et
il était tombé alors sans regret, puisqu'on était vainqueur. Son état avait
paru si grave qu'on l'avait renvoyé en France avec la croix. Pendant la
traversée il s'était à peu près guéri et, en arrivant, il avait été porté d'office
sur le tableau pour le grade de chef de bataillon.
J26 LES LETTRES ET LES ARTS
Les deux femmes se laisaienl ; la mère, avec sa connaissance du métier,
calculant que le capitaine avait gagné dix ans d'avance sur tous ses cama-
rades ; la fille examinant le jeune homme et le trouvant presque méconnais-
sable, avec sa figure pâlie et allongée qui lui donnait un grand air de
distinction. Etait-ce possible qu'on l'eût dédaigné, ce brave soldat qui,
ayant payé de son sang chaque grade conquis, revenait maintenant avec un
avenir assuré !
Lui aussi la regardait. Etait-ce elle, sérieuse et réfléchie, qu'il avait
connue étourdie et turbulente ? Une autre femme se découvrait à lui, cent
fois plus charmante dans sa grâce triste et inquiète. Elle l'avait séduit
autrefois, elle le ravissait aujourd'hui. Il l'avait rêvée ainsi. C'était bien elle.
Toujours aussi jolie et cent fois meilleure.
Leurs yeux se rencontrèrent, et dans ceux de l'officier elle lut tant d'ado-
ration qu'elle se détourna avec un peu de gène. Le soir venait, les deux
femmes se levèrent, et sans pouvoir se détacher d'elles, il les conduisit
jusqu'à leur porte.
Le lendemain, il les retrouva à la musique et ainsi tous les jours. Il
s'asseyait auprès de la jeune fille, et pendant que la mère lisait ses journaux,
ils causaient, intarissables, et cependant ne disant rien. L'automne s'avan-
çait, les feuilles, couleur de rouille, jonchaient les allées, et il faisait trop
froid pour rester assis. On se promenait dans les quinconces du parc désert,
le capitaine et la jeune fille, côte à côte, marchant d'un pas souple et
amoureux. . ,
Décembre se passa ainsi dans une intimité toujours plus douce. Cependant
le capitaine, par moments, semblait troublé, nerveux. Un jour, dans un élan
passionné, il serra le bras de la jeune fille contre sa poitrine, ses yeux
brillèi'ent, elle crut qu'il allait lui dire : Je vous adore!... Mais il garda le
silence et devint un peu sombre. L'agitation qu'il éprouvait redoubla aux
approches du jour de l'an. Il alla fréquemment à Paris, s'occupa moins des
deux femmes. Une sourde inquiétude le travaillait. S'étaient-elles trompées?
Que préparait-il de mystérieux?
Le 31 décembre, à six heures, il n'avait pas encore paru. La veuve lisait
SANS DOT
127
le journal du soir qui contenait les promotions dans l'armée. Soudain elle
devint très rouge et poussa un cri :
« Il est nommé! 11 a son grade! »
Au même moment, des pas précipités se firent entendre, la porte s'ouvrit,
et celui qui était si impatiemment attendu entra. 11 souriait, très ému. 11
s'arrêta devant les deux femmes. La vieille mère lui tendit les bras :
« Oh! mon cher enfant!... Voilà donc ce qui vous agitait! »
Mais lui, se tournant vers la jeune fille avec une amoureuse fierté :
« Mademoiselle, j'ai maintenant une espérance d'avenir à mettre à vos
pieds, je vous aime ; voulez-vous être ma femme ? »
Elle pâlit au souvenir du premier refus, puis pensant à tout ce que le brave
garçon avait fait pour mériter son bonheur, elle lui tendit la main, et la tête
sur son épaule, les lèvres sur la rude torsade de galons si vaillamment
gagnés, elle pleura de joie.
GEORGES OHNET.
L'OPERA SOUS L'ANCIEN REGIME
LE GRAND REGNE ET LA. REGENCE
Dans les derniers jours de l'année
1702, l'Académie de musique était
en rumeur. On y répétait avec zèle
une nouvelle tragédie lyrique et tout
semblait présager un grand succès :
le sujet même du poème, et le nom
de la principale interprète, et celui
du compositeur. Entre tous les suc-
cesseurs de Lulli, qui se disputaient,
depuis dix ans, l'empire de la scène
lyrique, le dernier venu, un maître
de chapelle, approchant déjà de la
quarantaine et qui s'était distingué
par la composition de motets, avait
pris le premier rang dès l'apparition
de son Europe galante, en 1697. Cet
opéra-ballet avait obtenu d'emblée
un tel succès que le nom d'André
Campra, jusqu'alors connu seulement dans les églises et les concerts, s'était
vite répandu dans le public, quoique l'auteur, maître de la musique à
L'OPERA SOUS L'ANCIEN REGIME 129
à Notre-Dame, eût jugé prudent, pour ne pas perdre sa place, de signer
ce premier ouvrage lyrique du nom de son frère Joseph, basse de violon à
rOpéra. Mais cette réserve avait duré peu de temps, et la réussite de son
Hésione, donnée avec les mêmes précautions, avait encore accru sa renommée
en même temps qu'elle faisait pâlir les astres de Golasse et de Marais, de
Destouches et de Desmarets.
Après ce double succès, l'auteur avait rejeté toute feinte et quitté l'église;
aussi la partie qu'il allait jouer avec Tancrède avait-elle, une importance
capitale et la curiosité des amateurs de la ville et de la cour était-elle
exlraordinairement excitée à l'approche de ce. grand événement musical.
Pensez donc, il s'agissait de savoir si l'ancien maître de chapelle n'avait
pas jeté trop vite aux orties le petit collet et la robe de chœur, s'il allait
progresser encore sur lui-même et se poser en héritier direct, presque en égal
du grand LuUi, tandis que ses rivaux en seraient réduits à confesser cette
glorieuse suprématie. Et quel plus beau sujet de pièce aurait-il pu choisir
que le pathétique épisode des amours de Tancrède avec Clorinde, dans la
Jérusalem délivrée? Et quelle interprète aurait-il pu souhaiter de mieux
appropriée au personnage héroïque de Clorinde, que cette intrépide et cava-
lière Maupin, à qui ses aventures romanesques et licencieuses, ses amours
effrénées et ses duels avaient fait une notoriété au moins égale à celle de
son talent et sa beauté ?
Car elle avait une voix superbe, celte duelliste émérite, une admirable
voix de bas-dessus (on dirait aujourd'hui contralto) qu'on avait déjà appréciée
lors de son début dans la Pallas de Cadmus, mais qu'elle n'avait pas encore
pu bien faire valoir, l'usage étant alors de n'écrire que les rôles secondaires
dans ces registres graves. Avec la rare entente des voix qu'il avait acquise
dans les maîtrises, Campra avait compris quel admirable effet il pourrait
tirer de ces superbes notes basses, et, rompant avec les traditions acadé-
miques, il n'avait pas craint de noter exprès pour la Maupin le personnage
capital de Clorinde. Il était déjà sûr qu'elle le rendrait à merveille au point
de vue dramatique,: restait à savoir si la chanteuse, avec sa magnifique voix,
serait de taille à tenir un rôle aussi considérable et si son ignorance musicale, à
130 LES LETTRES ET LES ARTS
laquelle elle suppléait par la mémoire, ne la trahirait pas au moment décisif.
Quelle affluence aussi, dans la salle de l'Opéra, le mardi 7 novembre 1702,
et quelle animation autour du théâtre sur le coup de quatre heures ! Les
spectateurs débouchaient de tous les côtés dans la rue Saint-Honoré, qui
par la rue de Richelieu ou la place du Palais-Royal, qui par la rue des
Bons-Enfants ; ceux-ci en carrosses, ceux-là en chaises à porteurs, précédés
de coureurs ou de nègres aux coiffures empanachées, d'autres enfin, plus
modestement à pied, sautant dextrement d'un pavé à l'autre, afin de ne pas
maculer un bas bien tiré sur le mollet ! Comme ils se pressent, ces heureux
du jour : grands seigneurs régnant dans les coulisses ; beaux esprits en quête
d'un mot à colporter dans les ruelles, femmes de qualité, de robe ou de la
finance, luttant de toilettes, de coiffures, de diamants; pauvres diables
d'artistes, de musiciens égarés dans cette réunion si brillante ; gens de lettres
admis à parler des pièces nouvelles dans le Mercure ou la Gazette; d'autres
enfin, qui n'ont pas licence de critique et qui n'exercent pas moins d'ascendant
par la parole, à défaut de la plume ! Avec quelle hâte tous ces spectateurs
confondus s'engouffrent dans une petite porte, au coin d'une impasse obscure
et gravissent un escalier commençant presque dans la rue, haut et droit
comme l'échelle de Jacob !
Cette petite porte, appliquée contre le Palais-Royal, au coin du cul-de-sac
dit Court-Orry, était la seule entrée de l'Opéra. Car l'Académie de musique
occupait alors, dans le Palais-Royal, la salle où elle a demeuré le plus
longtemps entre les treize locaux provisoires ou définitifs qui l'ont succes-
sivement abritée dans Paris. C'était en réalité la troisième salle affectée à
l'Opéra depuis qu'il avait été fondé par lettres patentes de Louis XIV, le
28 juin 1669 ; mais il était resté si peu de temps dans les deux précédentes,
qu'il suffit de les noter pour mémoire. Lorsque Perrin avait obtenu ces lettres
patentes qui lui conféraient le privilège d'établir à Paris et dans les autres
villes du royaume « des Académies d'Opéra ou représentations en musique et
en vers français », il s'était associé Cambert pour la musique, le marquis de
Soudéac, pour les machines, et Champeron pour les finances; puis, tandis
que les répétitions de Pomone, issue de cette quadruple collaboration, se
LOPERA SOUS L'ANCIEN REGIME
131
faisaient à l'hôlel de Nevers (aujourd'hui la lîihiiotlièque nationale), dont la
grande galerie avait été mise à la disposition de Perrin par le marquis de
Mazarin, il avait chargé Guichard, intendant des bâtiments du duc d'Orléans,
de transformer en salle de spectacle le jeu de paume de la Bouteille, rue
Mazarine, vis-à-vis celle de Guénégaud. Le passage du Pont-Neuf marque à
peu près l'emplacement de la première salle de l'Opéra, inaugurée le
19 mars 1671, par la représentation de Pomone : cet opéra eut un tel succès
qu'on le joua pendant huit mois de suite et que Perrin empocha, pour son
quart des bénéfices, la somme assez rondelette de trente mille livres.
De si beaux bénéfices excitèrent l'envie de Lulli, qui, doué d'une rare
aptitude pour l'intrigue, suscita la discorde parmi les associés et sut si bien
user de l'influence dont il jouissait auprès du Roi et de madame de Montespan
qu'il sollicita et obtint, en 1672, de nouvelles lettres patentes révoquant à son
profit celles de 1669. Une lettre du Roi au lieutenant de police La Reynie lui
ordonna d'arrêter, dès le 1" avril, les représentations de l'abbé Perrin. Lulli
se fit bâtir un nouveau théâtre au jeu de paume du Bel-Air, contigu au
Luxembourg et sis rue de Vaugirard, sur les terrains où débouche aujour-
d'hui la rue de Médicis. Cette salle,
érigée par le même Guichard, associé
de Lulli, et machinée par Vigarani,
gentilhomme de Modène, fut inau-
gurée le 15 novembre 1672, par la -
première représentation des Fêtes de |
l'Amour et de Bacchus, de Molière,
Benserade, Périgny, Quinault, mu- ^^g râ
sique de Lulli et Desbrosses. Cepen- ^^
dant, ce nouveau local menaçant de
s'effondrer, l'Académie de musique
avait dû regagner son premier gîte,
au jeu de paume de la Bouteille. Lulli venait d'y faire jouer son Cadmtis
(11 février 1673) lorsque, six jours après, Molière mourut. La discorde s'étant
mise dans la troupe comique, l'intrigant Italien profita de ces dissensions
132
LES LETTRES ET LES ARTS
pour la faire renvoyer du théâtre du Palais-Royal, que Molière et sa
troupe tenaient de la protection du Roi depuis 1660 et pour se le faire
attribuer : l'Académie de musique en prit possession le 15 juin 1673.
Cette salle, érigée par J. Lemercier, en 1637, d'après les ordres de
Richelieu, était située à droite en entrant dans la cour du Palais-Royal.
A l'extérieur, rien n'indiquait qu'il y eût là une salle de spectacle : elle
avait été, en effet, construite pour les divertissements privés du cardinal,
qui se plaisait à y faire représenter Mirame, V Europe galante, etc. , et ses
invités y accédaient tout naturellement par la cour d'honneur. Quand elle
eut été affectée à Molière, puis à Lulli, l'entrée particulière par les bâtiments
du Palais fut maintenue pour le duc d'Orléans ; mais on disposa une entrée
pour le public, juste à l'angle du Palais et d'une impasse qui débouchait
L'OPERA SOUS L'ANCIEN RÉGIME
133
sur la rue Saint-Honoré, et qui devint, en 1782, l'extrémité de la rue de
Valois. Contre la partie du Palais qui donnait sur l'impasse, on appliqua
une bâtisse qui renfermait un escalier tout droit donnant accès à tous les
étages, et cette impasse alors appelée Court-Orry, changea peu à peu son
nom contre celui plus significatif de cul-de-sac de l'Opéra. Quant à la salle
elle-même, elle fut entièrement démolie et reconstruite pour l'Académie de
musique, on n'en garda que les quatre murs. Outre un rez-de-chaussée
comprenant l'orchestre des musiciens, le grand parterre debout et l'amphi-
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COUPE LONGITUDINALE DE LA SALLE DE L OPERA AU PALAIS-ROYAL (1673-1763).
1. Plancher de la scène. — 2. Plancher de l'orchestre des musiciens. — ■ 3. Plan incliné du parterre, où les
spectateurs se tenaient debout. — 4. Amphithéâtre. — 5. Loges sur le théâtre. — 6. Loge du Roi. — 7. Balcons.
— 8. Premières loges. — 9. Deuxièmes loges. — 10. Troisième étage (non divisé en loges). — 11. Cloisons à
claire-voie séparant les loges.
théâtre montant jusqu'au niveau des premières loges, elle comprenait trois
étages. Les deux premiers étaient divisés en loges séparées par des cloisons
à claire-voie ; le troisième, appelé « paradis, » formait une espèce de galerie
où chacun se plaçait à sa fantaisie, et derrière laquelle on pouvait se
promener en liberté : c'était le rendez-vous des pages, des « filles du
monde », et les spectateurs paisibles étaient trop souvent troublés par les
habitudes bruyantes et l'indécence de ces gens-là.
PLAN DE LA SALLE (1" étage) ET DE LA SCÈNE DE L'OPÉRA AU PALAIS-ROYAL (1673-1763).
1. Porte d'entrée sur la rue Saint-Honoré, au coin du cul-dc-sac, et escalier conduisant aux trois étages de la
salle. — 2. Amphithéâtre. — 3. Parterre (au rez-de-chaussée). — 4. Orchestre des musiciens (au rez-de-
chaussée). — 5 et 5 bis. Loge du Roi et loge de la Reine, sur le théâtre. — 6. Balcons (le devant des
balcons n'était pas en bois plein, comme le devant des loges, mais à claire-voie, ainsi que l'indiquent les
lignes pointillées). — 7. Loge centrale, au haut de l'amphithéAtre. De chaque côté, entre cette loge et les
balcons, sept premières loges, séparées par des cloisons à jour, comme l'indiquent les lignes pointillées,
et garnies de banquettes, qui furent maintenues jusqu'il l'Opéra de la rue Le Peletier. — 8. Rampe. —
9. Avant-sccne. — 10. Trappillons, pour la manœuvre des châssis portant les décors. — 11. Grandes trappes,
formant le plancher de la scène. — 0. Contrepoids des décors, rangés dans leur ruelle.
La largeur de la salle, indiquée au bas du plan, équivaut à M^Sb.
L'OPERA SOUS L'ANCIEN REGIME. 135
Chaque étage comprenait quinze loges, plus deux balcons et deux loges
sur la scène. Ces balcons, places attitrées des gens du bel air, n'étaient pas
sur la scène , ainsi qu'on l'écrit toujours en confondant avec la Comédie-
Française. Ils étaient entre les loges de la scène et les loges de la salle
(ils tenaient à peu près la largeur des deux loges qui, aujourd'hui, touchent
aux avant-scènes) ; seulement les balcons du premier étage se trouvant juste
à la hauteur et au coin du théâtre, on pouvait y accéder ou en sortir par la
scène et c'est bien là ce qui donnait tant d'attrait à ces places. En même
temps que la salle était reconstruite, on élevait le plancher du théâtre et on
exhaussait les combles pour faciliter le mouvement des décorations. Telle
qu'elle était, cette salle devait contenir au plus 1,600 spectateurs, même en
tenant compte du parterre debout, pour lequel, aux jours de grande affluence,
on n'a jamais délivré plus de 800 billets, et de la galerie d'en haut où l'on
pouvait s'empiler. Cette entrée de l'Opéra, au coin de l'impasse et de la rue
Saint-IIonoré, fut pendant plus de soixante-quinze ans on ne peut plus simple,
une vulgaire porte en bois ; mais en 1750, la Ville ayant acheté les maisons
de l'autre côté de l'impasse pour y installer des foyers, loges d'artiste, etc.,
en les faisant communiquer avec l'Opéra par un pont jeté sur l'impasse, on
édifia une entrée un peu plus convenable, une porte en pierre, avec balcon
forgé, surmonté d'un tympan au milieu duquel se trouvait un cadran. Et pour
compléter la symétrie, on répéta les mêmes motifs sur le bâtiment d'adminis-
tration qu'on venait de construire à l'autre angle de l'impasse et qui, sauf le
cadran, était absolument pareil au pavillon servant d'entrée à l'Opéra.
Malgré tous ces travaux d'amélioration, cette salle était restée basse,
étroite, incommode pour le public ; les services du théâtre étaient aussi fort
mal installés, car la scène, étant construite à rez-de-chaussée, n'avait pas de
dessous pour faire mouvoir les décorations. Malgré tous ces inconvénients,
malgré les réclamations des directeurs comme Thuret, proposant de frapper
d'un droit de douze deniers tout jeu de cartes fabriqué pour en appliquer le
produit à la construction d'une nouvelle salle; malgré les ouvertures du prince
de Conti, offrant, d'accord avec le cardinal Fleury et M. de Chauvelin, de
faire ériger un nouveau théâtre sur des terrains à lui appartenant, l'Opéra,
136 LES LETTRES ET LES ARTS
considéré comme un apanage du Palais-Royal et que le Régent ne voulut jamais
laisser s'éloigner, ne resta pas dans ce local moins de quatre-vingt-dix ans.
* *
C'est donc là, dans cette salle médiocrement grande et garnie jusqu'au
faîte d'une magnifique assemblée, que parut le Tancrède, Ae Campra, avec un
succès éclatant qui mit le sceau à la réputation de l'auteur et qui se prolongea
pendant plus de soixante ans, car on en fit de brillantes reprises au courant
du siècle, et le superbe duo des deux basses, Isménor et Argant, ainsi que l'air
touchant d'Herminie, peuvent compter au nombre des plus belles inspirations
de la musique française. A dater de ce jour, Campra n'avait plus rien à
craindre ni de Marais ni de Colasse ; il dépassait, et de beaucoup, par la
science musicale et la puissance de l'inspiration, le chevalier Destouches,
heureusement doué pourtant mais incapable d'harmoniser, d'orchestrer ses
idées musicales et qui s'en remettait pour ce travail à de plus savants que
lui. Peu importait d'ailleurs au grand Roi qui avait pris un vif plaisir à Issé, en
1697, et qui avait envoyé à Destouches un cadeau de cent louis, en ajoutant
qu'il était le seul qui ne lui fît regretter Lulli. Bref, l'avis du souverain mis à
part, Campra était bel et bien l'héritier direct du grand compositeur défunt et
devait, même aux yeux de la postérité, tenir avec honneur le premier rang
durant les cinquante années qui vont de la mort de Lulli au début de Rameau.
Quel succès pour le compositeur; mais quel triomphe aussi pour la
cantatrice! Ce rôle de Clorinde mit le sceau à la réputation de la Maupin,
juste au moment où elle se disposait à quitter définitivement l'Opéra. Elle
en était déjà sortie une première fois pour aller à Bruxelles où elle était
devenue la maîtresse de l'électeur de Bavière. Mais tout passe, tout lasse.
Or, ce prince, s'étant lassé d'elle, lui envoya quarante mille francs avec
ordre de quitter Bruxelles et chargea de cette ambassade le propre mari
de sa nouvelle maîtresse. Maupin, indignée, jeta l'argent à la tète de ce
mari philosophe en lui criant que c'était une récompense digne de lui :
l'histoire ne dit pas si l'homme empocha la somme avec le compliment.
Trois ans après son succès dans Tancrède, elle abandonnait l'Opéra, en
L'OPERA SOUS L'ANCIEN RÉGIME
137
1705, et mourait deux années plus tard, à peine âgée de trente-trois ans.
Que d'anecdotes n'a-t-on pas contées sur cette intrépide amazone, aussi
fine lame que belle chanteuse, brave jusqu'à la témérité, passionnée jusqu'à
la démence? N'est-ce pas elle, à ce qu'on assure, qui, s'étant éprise d'un fol
amour pour une jeune fille de Mar-
seille, la poursuivit jusque dans le
couvent où ses parents l'avaient
placée et la ravit au milieu d'un
incendie allumé par elle-même ?
Avec ces inclinations masculines ,
quoi d'étonnant à ce que la Maupin
s'habillât souvent en homme, quoi
d'étonnant à ce que l'ancienne
maîtresse du prévôt de salle Sé-
ranne fût de première force à
l'épée et dégainât en toute occa-
sion. Certain jour, dans un bal
donné par Monsieur au Palais-
Royal, elle osa presser une jeune
femme de plaisanteries trop vives.
Trois amis de cette dame lui en
demandèrent raison : elle sortit ^^taJmWl^dLJimipaintJwTJailtàlDpcra.'
sans hésiter, mit flamberge au vent et les coucha tous les trois sur le pré;
puis elle rentra dans le bal et s'étant fait connaître du prince, obtint ainsi
sa grâce en payant d'audace et de sang-froid.
Son camarade Duménil, qui ne chantait jamais mieux que lorsqu'il avait
caressé la bouteille, l'ayant insultée un jour en scène, elle l'attendit à la nuit
sur la place des Victoires, et là, contrefaisant le cavalier, voulut le forcer à se
battre ; comme il refusait, elle lui donna une volée de coups de bâton et lui
prit sa tabatière avec sa montre. Le lendemain, Duménil raconte son aventure
au foyer de l'Opéra en l'arrangeant à sa manière; il avait, disait-il, été assailli
par trois voleurs qu'il avait fini par mettre en fuite, non sans avoir perdu dans
138 LES LETTRES ET LES ARTS
la lutte, montre et tabatière. Après qu'il a fini, Maupin l'apostrophant : « Tu
en as menti ; lâche et poltron que tu es, c'est moi seule qui ai fait le coup et
voici tes bijoux, que je te rends en preuve de ce que je dis. » Il ne faisait pas
bon badiner avec une femme de ce caractère : son camarade Thévenard,
l'ayant aussi offensée et craignant pareille aventure, resta prudemment caché
pendant trois semaines au Palais-Royal; après quoi, pour sortir d'inquiétude,
il s'en fut poliment demander grâce à la Maupin.
Ils devaient être raccommodés lorsqu'ils jouèrent ensemble Clorinde et
Tancrède dans le bel opéra de Campra. Thévenard était dans le plein de sa
carrière et de son talent à l'époque où il créa ce rôle : il avait débuté vers
1690 et donné tout de suite une importance, un éclat inconnus aux rôles de
baryton, appelés alors taille-basse ou basse-taille ; il avait rapidement éclipsé
Dun, Laforét, Beaumavielle et Rossignol dans cet emploi tenu pour secondaire
avant son apparition. « Thévenard avait l'air noble, écrit La Viéville de
Preneuse; sa voix était sonore, moelleuse, étendue; il grasseyait un peu, mais
par son art il trouvait le moyen de faire un agrément de ce défaut. Jamais
musicien n'a mieux entendu l'art de chanter. C'est à lui que l'on doit la
manière naturelle et coulante de débiter le récitatif sans le faire languir en
appuyant sur les tons pour faire valoir sa voix... Il était robuste et faisait
presque tous les jours de très longues séances à table ; le vin coulait en
abondance dans son gosier, ce qui fortifiait sa voix. Il a suivi ce régime, dont
il s'est bien trouvé, pendant cinquante ans. Il en a passé quarante à l'Opéra ;
il prit sa retraite en 1730, avec une pension de 1,500 livres. » Duménil et
Thévenard avaient souvent peine à se tenir sur leurs jambes quand ils
entraient en scène ; mais le public, alors, était fort indulgent pour ce genre de
malaise et toutes les remontrances des écrivains n'y pouvaient rien changer :
« Il est indigne, écrivait encore La Viéville, qu'un maraud ose paraître sur
le théâtre ne pouvant se soutenir ou changeant la dignité d'un spectacle en
farce, en bouffonnerie par des postures, un badinage ridicules, comme faisait
tous les jours Duménil. Nos maîtres d'Opéra y devraient tenir la main. »
Mais comment marquer de la sévérité avec Thévenard, Duménil ou tout
autre, lorsque le grand Roi lui-même, ravi par la voix de Boutelou, une
L'OPERA SOUS L'ANCIEN REGIME 139
délicieuse voix de ténor aigu, lui passait toutes ses fredaines, tous les écarts
d'une vie extravagante, ordonnait qu'on lui servît un repas de six couverts,
quand d'aventure il était conduit en prison, et ne tardait pas à payer les
sommes réclamées pour n'être pas privé plus longtemps de son chanteur
favori. Ce fut toujours péché mignon, parmi les chanteurs et baladins, au
siècle dernier, que de ne pas payer ses dettes, et c'était le bon ton que
d'aller de temps à autre faire une retraite en prison ; mais les artistes de
la troupe de Lulli avaient souvent plus que des peccadilles de ce genre
à se reprocher. Ce Duménil, ancien cuisinier qui avait débuté dans Isis,
en 1677, et qui avait partagé l'emploi de premier ténor avec Cladière, qu'il
éclipsa bientôt, avait la douce manie de piller les actrices de l'Opéra : dès
qu'elles possédaient un bijou à son gré, vite, il le prenait. 11 enlevait
régulièrement les nœuds et touffes de rubans de ses costumes et s'en servait
pour orner sa demeure, en en garnissant les sièges et les coussins.
Après de tels traits, on s'explique les regrets qu'inspire à La Viéville la
disparition de Lulli. « 11 était excellent, dit-il, pour tenir tout un opéra dans
le devoir; il savait rompre un violon sur le dos d'un musicien mal morigéné,
prêcher une chanteuse en termes fort expressifs et donner quelques tapes à
un acteur distrait, de l'air du monde le plus noble et le plus exemplaire. » Et
savez-vous quel moyen bien simple indique le même écrivain pour arriver à
la perfection des opéras d'Italie, où chaque acteur est toujours attentif à son
rôle, exact à la réplique ? Interdire le vin aux hommes et les hommes aux
femmes les jours d'opéra : ce sont là, dit-il, les deux grandes sources de
toutes les distractions et de toutes les impertinences de nos acteurs et de
nos actrices. Prohibition excellente en principe, mais combien difficile à
vérifier! Et si l'on pouvait, à la rigueur, découvrir le soir quels chanteurs
auraient bu dans la journée, à quel signe aurait-on pu vérifier si les chan-
teuses s'étaient souvenues ou moquées du règlement ?
Et le coup de pied de l'irascible Lulli dans le ventre de Marthe Le
Rochois, obligée de lui avouer qu'elle était enceinte des œuvres de Lebas,
un basson de l'orchestre, est-ce encore un des moyens ordinaires de discipline
que La Viéville aurait voulu prescrire à l'Opéra ? H parle avec attendrissement
140 LES LETTRES ET LES ARTS
de la bonté naturelle de Lulli et veut bien assurer qu'il n'eut jamais de
maîtresse à son théâtre : double erreur, comme le prouve la colère de
Lulli en apprenant qu'un simple basson maraude sur ses terres et que, pour
le tromper, sa maîtresse infidèle s'est contentée d'une promesse de mariage au
dos d'une carte à jouer! Et cependant cette Marthe Le Rochois, si prompte à
faillir, se distinguait entre tous les artistes de la troupe de Lulli, par sa
douceur de caractère et par son éducation relative. Cette femme, qui fut une
des plus admirables tragédiennes de l'Opéra français, n'avait pas seulement
une voix magnifique. Elle possédait aussi le feu dramatique et dès qu'elle
attaquait une phrase de récitatif, ses yeux superbes brillaient du plus vif
éclat, son geste plein de noblesse et de fierté la grandissait; tous les désavan-
tages physiques de la femme, et sa petite taille, et sa peau brune, et ses bras
maigres, disparaissaient : on ne voyait plus que la plaintive Aréthuse, la
ravissante Angélique ou l'enchanteresse Armide, Armide, son meilleur
rôle, où elle arrivait à éclipser ses deux confidentes , deux des plus belles
créatures de l'Opéra, Fanchon Moreau et Desmàtins.
Elle les éclipsait sur la scène et les soutenait dans la coulisse. A tous ses
mérites, à toutes ses qualités, Marthe Le Rochois joignait une modestie, une
simplicité qui la faisait s'intéresser et donner des conseils à celles de ses
camarades qui lui semblaient sérieusement douées ; elle n'avait pas de basse
envie et s'efforçait, en particulier, de former une ancienne laveuse de vaisselle
au carre Saint-Martin qui avait d'abord eu de grands succès de beauté comme
danseuse et qui s'était tournée ensuite vers le chant où son peu d'intelligence
de la scène la retenait dans l'emploi des confidentes. Marthe Le Rochois
avait cru pourtant discerner quelque instinct dans cette nature molle et
s'évertuait à l'éveiller de sa torpeur naturelle, en lui faisant travailler le rôle
de Médée. Un jour, comme l'écolière exprimait assez mal la scène où Médée
s'efforce de retenir Jason par ses larmes : « Pénétrez-vous de la situation, lui
dit sa maîtresse. Mettez-vous à la place de l'amante trahie. Si vous étiez
délaissée par un homme que vous aimeriez avec passion, que feriez-vous ? —
Ma foi, je prendrais au plus vite un autre amant. — En ce cas, nous perdons
toutes deux nos peines ! » répliqua Marthe Le Rochois. Elle n'en persévéra
L'OPÉRA SOUS L'ANCIEN RÉGIME 141
pas moins dans cette tâche ingrate et c'est grâce à elle, à ses excellents
conseils que la Desmâtins put la remplacer quand elle prit sa retraite en
1728 : elle vécut alors dans une aisance relative avec la pension de mille livres
que lui faisait l'Opéra, plus une autre qu'elle tenait de son ancien protecteur,
le duc de Sully, mais sans se désintéresser de son cher Opéra, car elle
forma encore deux chanteuses réputées, Marie Antier et Françoise Journet.
Et qui donc, dans ce Tancrède, de Campra, qui passionnait tant la cour et
la Vaille en 1702, qui donc avait pu tenir, sans défaillir, le rôle important
d'Herminie à côté de la Maupin ? Précisément mademoiselle Desmâtins, qu'un
embonpoint précoce et dont elle devait mourir trois ans plus tard — pour
l'avoir voulu faire passer — n'avait pas encore rendue impropre à tout
service. L'ancienne fille de cuisine était tellement enorgueillie par ses rôles
de reine, de princesse ou de magicienne, qu'elle en revêtait les somptueux
habits jusque chez elle et qu'elle tenait cour en son logis, comme au théâtre.
A la fin, quand elle se vit démesurément grosse, elle eut la témérité de se faire
retirer douze livres de graisse et pour fêter sa convalescence, elle imagina
d'offrir à ses amis un somptueux repas où les mets parurent délicieusement
accommodés : quelques semaines après, elle mourait de cette belle équipée
et ses convives ne surent jamais quel singulier régal on leur avait servi.
#
* *
En cette année 1702, point de départ de notre étude, il s'en fallait bien
que l'Opéra fût dans une situation prospère. On se ressentait à la fois du
manque de grands compositeurs et de la mauvaise direction de Francine, le
gendre de Lulli, qui avait obtenu le privilège, comme par héritage, à la mort
de son beau-père et qui, depuis tantôt vingt ans, avait si bien manœuvré qu'avec
une entreprise rapportant sous Lulli, 60,000 livres chaque année, il en était
arrivé à un passif de près de 400,000 livres. Il essayait de différents moyens
plus ou moins honnêtes pour sortir d'embarras, trafiquant de son privilège
avec des tiers aussi peu solvables que lui-même, embrouillant les affaires de
telle sorte que Louis XIV, souverain maître en son Académie de musique,
intervint en personne et rédigea de nouveaux règlements qui aggravèrent encore
142 LES LETTRES ET LES ARTS
les charges de la direction : on la forçait à payer, en sus de ce qu'elle devait
déjà, 25,000 livres de pension à la famille de Lulli, au compositeur Lalande,
à Bérain, le dessinateur, et même au valet de chambre du Roi, Bontemps.
Ce Règlement concernant l'Opéra, donné à Versailles le 13 janvier 1713,
sanctionnait les conventions intervenues entre Lamotte et Campra, pour leur
Europe galante, et la direction de l'Opéra. Lorsqu'il s'était agi de repré-
senter cet ouvrage, les deux auteurs, conscients de leur mérite, avaient
refusé de subir les conditions jusqu'alors imposées à leurs devanciers,
auxquels on payait une somme plus ou moins forte, selon leur mérite et leur
rfenoni. Lamotte et Campra, en leur qualité d'auteurs nouveaux, se virent offrir
une somme dérisoire, mais ils refusèrent et, grâce à l'entremise de personnes
influentes, ils finirent par conclure avec le directeur une convention qui eut
force de loi pendant une grande partie du siècle dernier, après avoir été
d'ailleurs confirmée par le règlement de Louis XIV : Cent livres par repré-
sentation à chacun des auteurs pour les dix premières soirées, cinquante pour
chaque exécution suivante jusqu'à la vingtième. A partir de celle-là pour les
opéras-ballets et seulement de la trentième pour les tragédies lyriques ,
l'ouvrage devenait la propriété de l'Académie; si cependant il n'atteignait
pas les trois termes ci-dessus fixés, les auteurs étaient simplement payés au
prorata : tel fut le premier état du droit des auteurs.
*
* *
Au lendemain de la mort de Louis XIV, de nouvelles lettres patentes,
données à Vincennes le 2 décembre 1715, confient au duc d'Antin la haute
régie de l'Opéra, qui tombe ainsi — et pour longtemps — sous la coupe des
grands seigneurs : c'est le début de la régence accueillie par cette flatteuse
exclamation : « Vive le régent, qui va plutôt à l'Opéra qu'à la messe ! » Joyeux
temps de parties galantes, de soupers fins et de fêtes champêtres, comme
celles où le duc d'Orléans se voit enlever la Souris par le duc de Richelieu
dont il prétendait contrarier l'inclination pour sa propre fille, mademoiselle de
Valois. Et quand ce rapt eut été consommé au milieu d'une fête villageoise,
organisée exprès par Thévenard, que la Souris favorisait, le régent, sans plus de
L'OPÉRA SOUS L'ANCIEN REGIME 143
manières, passa du chant à la danse et remplaça la choriste par la figurante
Emilie Dupré. Autant la première était dissolue, volage et capricieuse, autant
la seconde était réservée et pleine de bons sentiments ; aussi sut-elle rester
longtemps avec Philippe, si difficile à fixer d'habitude, et ne voulut-elle
jamais quitter son emploi, se contentant, l'excellente fille, de simples
largesses qu'elle reportait sur un page du duc de Luxembourg : peu soucieuse
d'ailleurs de sa fortune et renvoyant parfois les cadeaux du prince qu'elle
trouvait trop beaux pour elle, mais finissant par les accepter quand son amant
l'en priait avec de grandes marques d'estime et de considération.
Ce fut le régent, dit-on souvent, qui eut l'idée de faire donner des bals
masqués à l'Opéra. 11 les établit bien par ordonnance du 31 décembre 1716,
en fixant qu'ils auraient lieu trois fois par semaine à dater de la Saint-
Martin, 11 novembre, jusqu'à la fin du Carnaval; mais il ne faisait là que
réglementer le privilège exclusif des bals accordé à l'Opéra par le grand
Roi, le 8 janvier 1713. Louis XIV, malgré les scrupules de sa dévotion
tardive, avait autorisé pareil établissement pour couvrir les frais occasionnés
par la construction d'un hôtel destiné à l'administration de l'Opéra, rue
Saint-Nicaise, hôtel qui porta toujours le nom de magasin et dont les
dépenses furent ainsi soldées par les recettes des bals : une fois l'entre-
preneur désintéressé, l'hôtel devint propriété royale, de sorte que le cadeau
fait par Louis XIV à ses chanteurs de l'Académie fut payé par le public
empressé à se rendre aux bals masqués. La salle de l'Opéra tenant au
Palais-Royal, le régent passait tout droit de ses appartements dans le bal
et c'est ainsi qu'il y alla plusieurs fois, au sortir de table, un peu pris
de vin : dès le premier bal, d'ailleurs, le conseiller d'Etat Rouillé y parut
ivre, parce que tel était son goût, disait-il, et le duc de Noailles s'y montra
dans le même état, pour faire apparemment sa cour au régent.
Avouez que de tels spectateurs qui se pavanaient au théâtre aussi négli-
gemment qu'au bal, auraient été mal venus à vouloir prêcher l'abstinence et la
retenue aux chanteurs. Singulière assemblée que ce public de l'Opéra au
temps de la Régence, alors que ces prétendus amateurs quittaient le cabaret
pour venir se livrer en plein théâtre à toutes sortes de folies qu'on jugeait
144 LES LETTRES ET LES ARTS
de bon goût à cette époque, alors qu'il fallait placer des sentinelles dans les
coulisses pour en écarter les grands seigneurs et petits abbés qui passaient
directement des balcons de la salle sur la scène. Presque tous les jours de
spectacle, il survenait des désordres aux environs du théâtre ou dans l'intérieur,
les officiers de la maison du roi et les courtisans prétendant avoir le droit
d'entrer sans payer et de pénétrer dans les loges d'actrices à leur bon plaisir.
Et les auteurs, qui jusque-là avaient eu leur entrée de droit au parterre,
était-ce pour les honorer qu'on les transportait à l'amphithéâtre ou pour
que la police les pût mieux surveiller, les empêcher de siffler, de former
des cabales contre les pièces de leurs confrères, comme ils le faisaient
habituellement quand ils étaient perdus au milieu du parterre? Un jour, le
comte de Talleyrand , MM. de Montmorillon, Gineste et d'autres seigneurs
veulent forcer la garde, l'épée à la main, pour entrer à la répétition :
plusieurs sont blessés, Gineste est tué. Une autre fois, les abbés Hourlier et
Barentin accablent d'injures M. de Fieubet ; ils allaient en A-enir aux mains
quand la garde les sépare et conduit les abbés tapageurs au Fort-l'Evêque.
Après quinze jours de réclusion, les mêmes abbés, assistés d'un troisième,
viennent se placer au balcon, tout près de la scène, et là, chantent à pleine
voix, plus fort que les acteurs. Et que répondent-ils en ricanant quand on les
arrête et les interroge à nouveau ? Que telle est la destination de ce théâtre
et que s'il est un lieu dans le monde où l'on doive chanter, c'est l'Opéra.
Ce public était incoercible et le spectacle était souvent troublé par des
querelles ou conflits que les quarante gardes françaises de service avaient
bien de la peine à réprimer. C'était un échange incessant de quolibets entre
les spectateurs du parterre et ceux du paradis, à moins qu'ils ne s'unissent
tous contre ceux des balcons : escarmouches de chaque jour où les seigneurs
de la cour et les officiers, les petits- maîtres, les abbés luttaient à qui
montrerait le plus de turbulence et d'esprit. Les spectateurs, debout au
parterre, y étaient comme inexpugnables et profitaient de leur position pour
gouailler tel visage ou tel costume qui leur déplaisait. Ils s'érigeaient même
en juges des conflits survenant dans d'autres parties de la salle. Un jour,
un abbé galant, conduisant deux dames avantageusement décolletées, se
L'OPÉRA SOUS L'ANCIEN RÉGIME 145
fait indiquer la loge du duc de Noailles et s'y installe, aux regards ébahis
de l'assemblée ; on l'enviait, loin de blâmer sa tenue. Au milieu du premier
acte, il s'élève une vive altercation de ce côté; c'est le maréchal de Noailles
qui vient d'arriver avec sa compagnie et prétend mettre à la porte et les
dames et l'abbé : celui-ci résiste et le public se met de la partie en criant
tant et plus. Alors l'abbé se lève et faisant un geste pour réclamer le silence :
« Messieurs, dit-il, soyez nos juges, voilà M. le maréchal de Noailles qui,
de sa vie, n'a pris une place et qui veut prendre la mienne aujourd'hui.
Dois-je lui céder? — Non, non, » crie-t-on de toutes parts. Le maréchal va pour
insister; on le siffle et le voilà forcé de battre en retraite. Un autre soir, un
conflit s'élève entre deux spectateurs au sujet de mademoiselle Asselin, la
danseuse ; ils sortent, croisent le fer et l'un des deux tombe mort : c'était
un officier hollandais venu pour se distraire à Paris.
Tel public, tels artistes, tels directeurs aussi. Parfois cependant, sans
passer la mesure, ils ne prenaient pas soin de faire leurs fredaines toutes
fenêtres et portes closes, si bien que l'autorité se voyait obligée de sauve-
garder la morale et de sévir pour la forme. Tel fut le cas de ce malheureux
Gruer, nommé directeur de l'Opéra, après que Destouches eut succédé pendant
deux années à Francine, et qui fut presque aussitôt révoqué pour une petite
scène d'intérieur assez réjouissante. Un beau jour de juin 1731, il traitait au
magasin de l'Opéra quelques amateurs, dont le vieux Campra et deux ou trois
artistes : une danseuse, la Camargo, et deux chanteuses, mesdemoiselles
Pélissier et Duval du Tillet l'aînée , appelée couramment la Bulle ou
la Constitution parce qu'elle passait pour être la fille du cardinal Bentivo-
glio, promoteur de la Constitution Unigenitus ; par symétrie, on appelait
mademoiselle Duval du Tillet cadette le Bref. Il avait fait très chaud dans
la journée, et ces dames ayant bu plus que de coutume, s'étant fort échauffées
à sauter et à danser, se mirent sans façon, dans le plus simple appareil.
Malheureusement les fenêtres du salon, brillamment éclairées, étaient
restées ouvertes, si bien que les nombreux habitants et voisins du magasin
de l'Opéra purent, sans bourse délier, jouir d'un spectacle agréable et piquant.
L'histoire s'ébruita vite et le Roi fut le premier à rire de cette facétie ; il
146 LES LETTRES ET LES ARTS
n'en, serait donc rien résulté de fâcheux pour Gruer si celui-ci n'avait eu
deux associés, le. comte de Saint-Gilles' et. le président Lebœuf, avec lesquels
il était eri mauvaise intelligence : ceux-ci se posèrent en champions de
la morale outragée et réussirent à faire révoquer Gruer. Mais, a peine avaient-
ils évincé Gruer. que la danseuse; Mariette, surnommée la Princesse, à
cause de. ses. relations avec le prince de Carignan,' inspecteur général de
l'Opéra; leur demanda par caprice une gratification double à laquelle elle
n'avait' aucune droit- Ils osèrent refuser : sitôt nommés, sitôt destitués.
-. :' La Pèlissier; qui .figura si brillamment au festin de Gruer, était une des
actrices les plus riches de Paris, grâce aux libéralités du juif hollandais
Lbpez.Dulis. -C'était d'ailleurs une chanteuse habile, qui savait tirer de grand
éïTets. d'une -voix peu volumineuse et qui. se dépensait beaucoup en scène;
après la mort d'Adrienne Lecouvreur, elle eut l'idée singulière d'acheter en
bloc toute ' sa garde-robe de théâtre , au prix de quarante mille écus, et
d'endosser chaque, joiir lin de ses différents costumes pour jouer la Folie,
âiWii^ le .Carnaval' et i la Folié, de Déstouches. Elle menait un train de vie
princier, -tenait' table.' ouverte et .fréquentait avec amour les théâtres de la
Poire, . subventionnant. même un directeur de marionnettes; très débauchée
et passablement intéressée, elle prélevait de gros tributs sur tous les gens
qui ^ soupiraient après elle, en .particulier sur les amateurs anglais dont elle
avait -été' fort appréciée "lors d'une fugue ' qu'elle avait faite à Londres. Au
temps de sa • liaison- -avec Dulis,.elle avait • emprunté à ce joaillier de
précieux, bijoux qu'elle avait négligé de lui rendre et, deiplus, elle se
consolait de ses réclamations dans les bras du musicien Francœur. Dulis,
étant retourné, à La Haye, voulut se venger de l'infidèle; il envoya à Paris
tin- émissaire qui devait la défigurer et rouer, de coups son amoureux. Mais ce
commissionnaire, s'étant sottement laissé découvrir et prendre, fut roué vif en
place de Grève ; Dulis le fut. aussi, mais seulement en effigie, et.ce jour même
H célébrait son supplice en donnant -une fête priticière à La Haye. Et de
ce-Crime éventé, de ce procès dramatique et de ce supplice il ne résulta que
du bien pour la Pélissier : ses actions galantes haussèrent d'autant. à Paris.
La Pélissier, sur la scène, était en rivalité constante avec mademoiselle
Pdj un Jii dfluiil pur un /i-ii /'iili-lu/ur ' Ddl/u-tiln- François tous les Jiarmes divers:
' ' ' M'I'rKIJSSrRR
l'LL issiK K , nous t/oii/if^ a ui Sceiw L
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SaiLt vous Ifs Oi'eni ne .<onl iiiu
des L oncerU
L'OPERA SOUS L'ANCIEN RÉGIME 147
Lemaure, qui possédait au contraire une voix magnifique, mise au service
d'une médiocre intelligence, et l'administration de l'Opéra savait habilement
exploiter cette concurrence artistique ; aussitôt qu'on était mécontent d'une
des deux chanteuses, soit qu'elle A'oulût partir par caprice ou qu'on
la dût congédier par souci de la discipline, on se rejetait sur l'autre,
en l'exaltant afin d'exciter l'envie ou le repentir de la rebelle. Il leur arriva
cependant, et plus d'une fois, de chanter dans la même pièce ou dans la
même soirée, car elles fournirent toutes les deux une longue carrière et
c'étaient, à chaque représentation, de nouveaux conflits dans la salle. Les
Mauriens et les Pélissiens — ainsi s'appelaient les deux partis — avaient
une place bien distincte au parterre de l'Opéra ; dès qu'une des rivales entrait
en scène, le parti opposé faisait aussitôt volte-face et regardait l'amphi-
théâtre tant qu'elle chantait; ses fidèles, au contraire, l'applaudissaient à tout
rompre. Cette manoeuvre, répétée plusieurs fois par soirée, amusait fort la
partie paisible du public qui attendait le moment critique et qui, du reste,
applaudissait galamment les deux chanteuses, sans montrer le dos à aucune.
La capricieuse Lemaure, dont un des coups de tête arriva juste à point
pour qu'on pût railler, par analogie, la démission de M. de Ségur, évèque
de Saint-Papoul, à propos de la bulle Unigenitus, et la licencieuse Pélissier,
dont les débordements scandalisaient même le personnel de l'Opéra, brillaient
également par des moyens différents, car elles étaient dissemblables en tous
points, la première étant petite et mal faite, tandis que la seconde était aussi
gracieuse de taille que jolie de visage ; mais elles ne brillaient qu'au second
rang et ni l'une ni l'autre ne pouvait disputer la première place à made-
moiselle Antier, l'élève et l'héritière de Marthe Le Rochois.
Celle-ci avait été reçue pour la beauté de sa voix ; elle avait de plus
une taille élevée, une physionomie imposante, et tenait admirablement
les grands rôles tragiques. Elle ne resta pas moins de vingt-neuf ans
à l'Opéra sans jamais lasser le public, aussi applaudie à la fin de sa
belle carrière qu'à son début, lorsque, représentant la Gloire, dans le
prologue d'Armide, le soir où le maréchal de Villars avait paru à l'Opéra
après la bataille de Denain, elle s'était levée subitement de son char afin
148 ■ LES LETTRES ET LES ARTS
d'offrir une couronne au glorieux vainqueur. D'ailleurs la grande cantatrice
était fort bien traitée par la cour et les princes du sang. Cet heureux à-propos
lui avait valu une superbe tabatière à diamants; pour son mariage, elle en
reçut une autre en or, de la Reine, avec le portrait de Sa Majesté, et le comte
et la comtesse de Toulouse la gratifièrent de bijoux de prix et de vaisselle
d'argent pour les voyages qu'elle devait faire à Rambouillet.
*
* *
Durant les trente premières années du siècle et tandis qu'aucun génie
de premier ordre n'occupait en maître la scène lyrique, la danse avait
singulièrement étendu son domaine au détriment du chant. En dehors
des ballets . proprement dits, le public marquait un goût très vif pour
certains ouvrages en un acte, mi -chant, mi-danse, qu'on réunissait sans
autre lien qu'une appellation générale : Fragments..., Fêtes... ou Amours, et
qui, sous cette rubrique ingénieuse, formaient ce qu'on appela plus tard
franchement des « spectacles coupés ». Ces divers actes, de sujets différents,
aidaient singulièrement à la combinaison des spectacles, tant le public,
charmé sans doute par la variété des costumes et des décors, semblait
approuver ce système de mosaïque appliqué à l'art théâtral; en réalité, ce
n'était qu'un signe éclatant de décadence et de pauvreté d'invention chez
les auteurs. Quinault n'était plus là, hélas! non plus que Lulli, et Rameau
lie s'était pas encore dévoilé.
D'ailleurs, tel était le penchant des Parisiens pour la danse accompagnée de
chants, que Rameau lui-même, à côté de ses grandes tragédies lyriques,
comme Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux, Dardanus , etc., devra écrire
aussi beaucoup d'opéras-ballets; les Indes galantes, les Talents lyriques, les
Fêtes de l'Hymen et de l'Amour. Et telle était la variété de son génie, telle
était la richesse de son imagination que le même homme, après avoir trouvé
des accents déchirants et sublimes sur les sujets héroïques, imaginait pour
ses opéras-ballets de délicieux airs de danse, d'une grâce et d'un tour qui
charment encore aujourd'hui. L'Opéra, tant pour sa musique déclamée que
pour sa musique dansée, réalisa des progrès énormes sous l'influence vivi-
Louis Pecour o
À-^ mLLviifiic. c/yMnifrc a Danser c/c Atai/" /a Û?urfcy3c c/c Ûifliirço^çncA
L'OPÉRA SOUS L'ANCIEN RÉGIME 149
fiante de Rameau. La vérité d'expression, l'accent de la mélodie, la variété
des rythmes et des mouvements, la puissance dramatique des récitatifs
atteignirent sous sa plume un degré de pathétique déjà presque égal à celui
de Gluck, et si la composition matérielle de l'orchestre n'était pas essen-
tiellement modifiée, le génie de Rameau sut lui donner des développements
inattendus et découvrir d'instinct de magnifiques elTets d'instrumentation.
A chaque éclipse du drame lyrique correspond une brillante période
chorégraphique dans l'histoire de notre Opéra, et ce singulier phénomène,
si frappant au début du siècle dernier, sous la Régence, ne le fut pas moins
au commencement du nôtre, sous la Restauration. Il surgit alors, comme
pour les besoins de la cause, une série de danseuses de premier ordre et
grâce à ces talents originaux, le ballet prit une vie nouvelle : il abandonna
l'allure grave et compassée à laquelle on n'avait rien changé depuis le jour où
Lulli avait osé lancer des femmes sur la scène. C'était dans le Triomphe de
l'Amour, en 1681, et l'on s'était longtemps rappelé quel effet de charme
et de surprise avait produit sur les spectateurs, habitués à ne voir danser
que des hommes, l'audacieuse apparition de ces quatre jeunes femmes,
mesdemoiselles La Fontaine, Roland, Le Peintre et Fernon! La fin du dix-
septième siècle avait compté d'excellents artistes dans la danse : Beauchamps,
que Lulli consultait pour ses ballets, Dolivet, un mime excellent, Balon, si
vigoureux et si agile, enfin, Pécourt, le roi de la danse à cette époque,
un des favoris de Ninon de Lenclos, chez qui le maréchal de Choiseul le
surprit un jour vêtu d'un habit taillé dans le goût militaire : « Et depuis
quand êtes-vous officier, Pécourt ? Quel grade avez-vous donc ? — Maré-
chal, j'ai le commandement d'un corps où vous servez depuis longtemps. »
Plusieurs femmes aussi s'étaient distinguées à côté de ces élégants bala-
dins : mademoiselle de Subligny, si remarquable par sa danse noble et
gracieuse, mademoiselle Carville, si belle dans les pas larges et graves,
mais surtout mademoiselle Prévost, qui excellait dans la danse vive et légère
et qui dansa la première un pas varié sur un brillant solo de violon dans
VUlysse de François Rebel, en 1703. Mademoiselle de Subligny, fille d'un
comédien français, fut une des premières danseuses qui aient eu l'idée d'aller
150 LES LETTRES ET LES ARTS
faire fortune rapide à Londres, et quand elle était partie pour l'Angleterre,
elle s'était munie de lettres de recommandations de Thiriot et de l'abbé
Dubois pour Locke, qui devint ainsi, selon la plaisante expression de
Fontenelle, l'homme d'affaires de la Subligny. La demoiselle, ainsi que tous
les gens de théâtre à cette époque, avait de singulières façons d'agir. Par
une belle nuit du mois de mai 1735, une grande dispute s'éleva dans la
maison où elle demeurait, entre elle et son voisin de l'étage supérieur, Louis
Francœur, l'un des vingt-quatre violons du roi, qui avait donné à souper
à deux de ses cousines que leurs maris vinrent reprendre vers minuit.
Mademoiselle de Subligny et sa compagne Madeleine Bailleul assuraient
qu'on les avait fort insultées, après tout le bruit qu'on avait fait sur leur tête
en dansant au son des violons ; mais le fait était qu'une des dames traitées
par Francœur, plus son mari, avaient reçu sur leurs habits de fête une potée
de liquide. Eau pure, assurait la danseuse. C'était au nez du commissaire
à trancher le débat; ce qui fut fait sur l'heure aux dépens de la Subligny.
Mais aucun de ces danseurs, si brillants qu'ils fussent, n'avait acquis un
renom comparable à celui que le grand Dupré allait conquérir ; nulle de ces
danseuses, très applaudies en leur temps, ne s'était élevée au degré de gloire
de la Salle, de la Gamargo, dont les noms devaient traverser les âges.
Jusqu'au commencement du siècle dernier, la danse se composait surtout de
belles attitudes, d'harmonieux mouvements des bras et du corps, si bien
qu'il n'y avait pas grande différence entre les artistes de la danse et ceux
du chant : on le peut vérifier par le portrait de la Maupin qui ne diffère
pas sensiblement de celui de la Subligny. Cependant, les jambes s'étaient
peu à peu dégourdies et la danse tendait vers un plus libre essor; made-
moiselle Prévost avait déjà montré moins de noblesse et plus d'abandon ;
mais il appartenait à la Camargo d'apporter dans ses pas une souplesse,
une légèreté tout à fait surprenantes en ce temps-là.
Par quel coup d'audace la jeune Anne Cupis de Camargo sortit-elle du
rang des figurantes où l'avait reléguée la jalouse Prévost, après l'éclatant
succès de son début dans les Caractères de la danse ? Du jour au lendemain
le nom de Camargo était devenu célèbre ; on se battait aux portes de l'Opéra
MADEMOISELLE SUBLIGNY DANSANT A L'OPÉRA
L'OPERA SOUS L'ANCIEN RÉGIME 151
pour admirer, applaudir cette merveille. Aussitôt mademoiselle Prévost,
alarmée de ce triomphe, avait fait rejeter cette rivale naissante parmi les
chœurs dansants ; mais un beau jour que Dumoulin n'était pas en place au
moment où l'orchestre lui donnait le signal, la jeune choriste s'élance d'un
bond au milieu de la scène, improvise un pas, danse de verve et de caprice
au milieu des applaudissements ininterrompus du public. Ce succès acheva
de brouiller la débutante avec mademoiselle Prévost qui, de ce jour, refusa
de lui donner des conseils et même de lui laisser danser un pas demandé
par la duchesse de Berry ; mais de ce jour aussi il était dit que la Camargo
occuperait bientôt la première place. Elle la conquit enfin, grâce aux excel-
lentes leçons de Blondy; elle réunit bientôt la noblesse et le feu de l'exécution
aux grâces, à la gaieté, ses dons de nature; elle était d'une légèreté
incomparable et, des différentes manières de ses maîtres, elle avait su s'en
créer une propre où l'on retrouvait, portés au suprême degré, la noblesse
de Blondy dans les pas graves, le piquant de mademoiselle Prévost dans
les « entrées de gi'âces pures ».
Mademoiselle Camargo était arrivée à l'Opéra en 1726, en même temps
que mademoiselle Petitpas, qui créa en quelque sorte l'emploi de chanteuse
légère et que la Pçlissier, lorsque le mari de celle-ci, ayant fait de mauvaises
affaires comme directeur du théâtre de l'Opéra de Rouen, avait donné la
volée à sa troupe, où l'Opéra de Paris avait aussitôt pris ces trois premiers
sujets. Mademoiselle Salle, sa digne rivale, avait débuté plus tôt qu'elle et
brillait surtout par sa noble élégance ; elle était tout à fait l'égale de la
Camargo et le public, dans son admiration indécise, accordait à toutes deux
des applaudissements égaux dans des genres différents. Combien de fois
n'a-t-on pas cité ces jolis vers de Voltaire :
Ah ! Camargo, que vous êtes brillante !
Mais que Salle, grands Dieux, est ravissante !
Que vos pas sont légers et que les siens sont doux !
Elle est inimitable et vous êtes nouvelle ;
Les Nymphes sautent comme vous;
Mais les Grâces dansent comme elle.
Mais mademoiselle Salle était tourmentée d'idées novatrices. En même
152 LES LETTRES ET LES ARTS
temps qu'elle voulait substituer dans la façon de se vêtir l'art et la raison
au caprice, elle prétendait remplacer les divertissements, passe-pieds, mu-
settes, etc. , se suivant. avec une régularité invariable, par un ballet d'intrigue;
elle avait en germe dans l'esprit l'idée première du ballet-pantomime, du
véritable ballet d'action qui ne devait arriver à maturité complète que trente
ans plus tard, avec les créations dramatiques de Noverre. Et comme elle ne
rencontrait à Paris qu'obstacles et mauvais vouloir contre toute amélioration,
elle partit pour Londres, munie d'une lettre de recommandation de Fontenelle
pour le chargé d'affaires du Roi en Angleterre. Elle reçut là-bas le meilleur
accueil, à Covent-Garden, en compagnie du danseur Maltaire; elle y mima
et dansa deux ballets de sa composition : un Pygmalioii et une Ariane,
réglés et costumés selon ses idées personnelles, puis se donna le malicieux
plaisir d'informer les amateurs français du grand succès qu'elle remportait
en Angleterre. Elle fit écrire une longue lettre au Mercure où l'audace et
la réussite . de . ses innovations étaient chaleureusement prônées, où on la
vantait surtout d'avoir osé représenter Galatée sans paniers, sans jupe, sans
corps, sans coiffure monumentale, mais avec une simple robe de mousseline
tournée en draperie, à la façon d'une statue grecque.
La Camargo, du reste, innove aussi à sa manière. En. 1730, date mémo-
rable, l'année même où mademoiselle Prévost se retirait de la scène, la
nouvelle venue osait battre les premiers entrechats, mais seulement à quatre.
Et n'est-ce pas elle aussi qui, ayant imaginé de mettre un caleçon pour les
petits sauts, s'était vue en butte aux railleries de ses camarades? Mais à
quelque temps de là, une de ces belles railleuses, Mariette, sœur de Poulette, ,
dite Princesse, et directrice de l'Académie, au nom du prince de Caragnan,
Mariette, dont le. nom servait aux l'ieurs pour contresigner tous les écrits
facétieux qu'on lançait sur l'Opéra, Mariette eut un de ses vêtements accro-
ché par un châssis qui, surgissant à l'improviste, la fit poser pour tensemble
aux regards indiscrets des spectateurs. Elle ne rit plus, cette fois, en entendant
les rires du public et suivit bien vite l'exemple de Camargo, devançant
même l'ordonnance de police qui défendit alors à toute actrice ou danseuse
de paraître en scène sans un caleçon protecteur.
L'OPERA SOUS L'ANCIEN RÉGIME 153
Après que la Camargo se fût retirée du théâtre, il s'éleva une controverse
passionnée sur le même sujet. Non, disaient ceux-ci, jamais elle n'a porté
de caleçon, mais sa danse était si décente qu'elle n'en avait pas besoin.
Si fait, disaient ceux-là. Bref, un pari s'ensuivit et ce fut à la danseuse
qu'on s'adressa pour sortir d'embarras ; on la trouva dans une retraite
absolue, entourée d'une demi-douzaine de chats, et sa réponse fut qu'elle
avait toujours porté des caleçons, bien plus, que leur établissement au
théâtre datait de ses plus brillants succès.
*
* *
Il arrivait aussi du théâtre de Rouen, comme ses trois camarades, ce
danseur du nom de Dupré, homme superbe, de grande taille et de belle
figure, de formes admirables, qui devait atteindre à la perfection dans son
art et remplir de son nom toute la première moitié du siècle, comme Vestris
emplira la fin du siècle de sa renommée. Celui-ci, cependant, ne fit pas
oublier son maître et Dorât, dans son poème de la Déclamation, tient la
balance égale entre eux.
Lorsque le grand Dupré, d'uue marche hautaine,
Orné de son panache avançait sur la scène,
On croyait voir un dieu demander des autels
Et venir se mêler aux danses des mortels.
Dans tous ses déploiements sa danse simple et pure
N'était qu'un doux accord des dons de la nature.
Vestris, par le brillant, le fini de ses pas,
Nous rappelle son maître et ne l'éclipsé pas.
Ce grand danseur avait longtemps servi de maître en tout genre à sa
camarade Carville, mais celle-ci n'était pas inhumaine au garde du trésor
royal, Gruer, l'ancien directeur de l'Opéra, congédié pour le peu de retenue de
ses soupers, et on les voyait en partie fine à l'Arbre des Grâces, tandis que le
baladin croquait le marmot chez la belle en préparant des mercuriales pour
son retour. A la fin, le danseur perdit patience et ne refusa plus ses leçons
à la demoiselle Henry cadette, maîtresse en titre du comte d'Estaing; alors
154 LES LETTRES ET LES ARTS
la Carville, se sentant mordue de jalousie, vint faire le guet à la porte
de son ancien amant, chez qui elle avait vu entrer sa camarade. Pour se
débarrasser; de cet espionnage, on imagina fort habilement de revêlir un
grand escogriffe, maigre et long, des habits de Dupré; la Carville, en le
voyant sortir, se lance à sa poursuite et la petite Henry, le passage ainsi
rendu libre, court chez le- comte -et paie sa tendre impatience en se lamentant
sur les doux moments que' lui- faisaient perdre ses exercices de danse avec
le grand Dupré.
L'aventure s'ébruita vite et quels sourires, quels clignements d'yeux,
quels chuchotements le soir lorsque "le comte d'Eslaing parut au balcon de
l'Opéra, tandis que les trois héros de l'aventure, la Carville, honteuse et
confuse, la petite . Henry, modeste et futée, Dupré, vaniteux et satisfait, se
trémoussaient, à deux pas de lui! Car M. d'Estaing n'avait pas le choix de
la place et, de même que les loges de la Comédie et de l'Opéra étaient
toutes occupées, par des personnes de qualité, de même un grand seigneur
français ou étranger ne pouvait décemment se montrer qu'aux balcons : si
le comte avait évité de se donner en spectacle et qu'il se fût caché dans
une loge, on aurait ri bien davantage à ses dépens. Il paya d'audace, mais
congédia l'infidèle qui trouva bien vite à se consoler par le tendre intérêt
d'un Crésus étranger.
Que de points de contact entre la noblesse et la danse ! Et lors de la
mort d'Adrienne :Lecouvreur, quels bruits coururent où se trouvait mêlé le
charmant ténor Tribou , le successeur de Muraire et le prédécesseur de
Jéliotte en qualité de première haute-contre, le créateur d'Hippolyte et de
Castor dans les deux chefs-d'œuvre de Rameau ? « La mort de mademoiselle
Lecouvreur, écrit Barbier, est arrivée dans des circonstances assez particu-
lières. Il y a trois ou quatre mois, on a conté qu'un abbé. (Bourét, mis à la
Bastille pour cette affaire) avait: écrit à la Lecouvreur qu'il était chargé de
l'empoisonner, suivant les uns.au moyen d'un bouquet, suivant les, autres avec
des biscuits, mais ^lie la'pitié lui faisait donner cet avertissement. On réveillé
à présent; cette histoire. et l'on ne soupçonne pas moins que la duchesse de
Bouillon, fille du prince Jacques Sobieski, qui est folle de Tribou, acteur de
L'OPERA SOUS L'ANCIEN RÉGIME 155
l'Opéra, quoiqu'elle ait pour amant le comte de Clermont. Mais il faut que ce
dernier souffre cela. On dit que Tribou aimait beaucoup la Lecouvreur et que
voilà la querelle. »
C'était alors un chassé- croisé interminable entre chanteurs et grandes
dames, danseuses et financiers, chanteuses et gens de qualité : la curiosité
publique était à l'affût pour savoir exactement à quel jour, à quelle heure il
se produisait un changement dans ces liaisons connues de tout le monde. Ces
trocs se faisaient parfois en grande cérémonie. Ainsi du comte de Clermont,
quand il donna un luxueux souper pour célébrer ses accordailles avec la
Camargo et pour céder lui-même ses droits sur la petite Quoniam au jeune
prince de Conli, son neveu, nouvellement marié avec une princesse d'Orléans.
Cette cérémonie ne fut pas du goût de la duchesse d'Orléans douairière, ni de
celui du duc d'Orléans, et le bruit courut que la Quoniam avait été enfermée
dans un couvent; pour démentir cette rumeur, elle se montra d'abord à l'Opéra
où les jeunes gens lui firent fête en battant des mains, puis, à la sortie du
spectacle, elle se rendit aux Tuileries, où la foule faisait haie sur son passage
et la saluait de gestes flatteurs. La Camargo, de son côté, quittait bientôt
l'Académie et fixait sa résidence au Château de Berny, dépendance de
l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés dont le comte de Clermont était le digne
abbé : quand il avait été promu à cet important bénéfice, on avait dit dans
tout Paris que le Roi, pour le mieux séparer de sa maîtresse, allait lui donner
cette abbaye et celle de Montmartre à Camargo.
La monotonie et l'ennui devaient produire ce que le Roi n'avait pu faire et
disjoindre cette union absorbante. Au bout de sept à huit ans, et presque d'un
commun accord, le comte de Clermont enlevait mademoiselle Leduc, autre
danseuse, au président des Rieux, fils du grand Samuel Bernard, qui s'était
fort endetté pour elle, et la Camargo, compatissante, acceptait d'aider le
président à manger le reste de sa fortune ; puis, quand elle en était lasse, elle
s'acoquinait avec le ténor Jéliotte, et le président, toujours fidèle à la danse,
retournait en vieil ami chez la Mariette à laquelle il envoyait douze magnifiques
plats d'argent comme gage de ce nouvel accord.
Au milieu de cette licence et de ce dévergondage, mademoiselle Salle se
156 LES LETTRES ET LES ARTS
distinguait par une dignité de conduite à laquelle Voltaire rendit hommage
en ces vers :
De tous les cœurs et du sien la maîtresse
Elle allume des feux qui lui sont inconnus.
De Diane c'est la prêtresse
Dansant sous les traits de Vénus.
« Le portrait de mademoiselle Salle va paraître, annonçait-on quelque jour.
II y aura quatre vers en bas, où sa vertu ne sera sans doute pas oubliée. Cette
vertu se compte parmi les merveilles de l'Opéra qui sont la voix de la
Lemaure, le jarret de Dupré, la Jambe de la Camargo. » Vertu d'emprunt qui
se démasque un peu dans les vers de la danseuse — car elle était aussi poète
— - où elle célébrait surtout des Iris, des Chloris, à l'exclusion d'Adonis.
*
« Quand une fille d'Opéra n'a que trois amants à la fois — lisait-on dans
un libelle facétieux portant le contre-seing de Mariette — il n'y a rien à
dire : il lui en faut pour le plaisir, pour l'honneur et pour l'intérêt. » Et
ailleurs : « L'Opéra est un Pérou pour les filles qui y entrent, quoique leurs
appointements soient très médiocres : il y en a telles qui y sont sans appoin-
tements ou qui les abandonnent au directeur pour y rester. » Quelle misère,
en effet, qu'un traitement de mille ou douze cents livres pour mademoiselle
Saint-Germain, dont le financier Grozat faisait tapisser le boudoir en billets de
banque, pour mademoiselle Coupée à qui le duc de Gramont assurait maisons
et terrains immenses près de la barrière de Clichy, pour mademoiselle Poulette
dont un soupirant brûlait la demeure afin de lui en offrir une plus digne de sa
beauté ! « Les filles d'Opéra, dit encore cette brochure, ont partagé entre
elles le gouvernement. L'une a le département de la Guerre, l'autre celui des
Finances, celle-ci les Affaires de religion et celle-là le maniement des Affaires
étrangères. » N'étaient-ce pas mesdemoiselles Rabon, Petitpas, Pélissier, du
Rocher qui gouvernaient ainsi la France et formaient un galant ministère avec
lequel il était prudent de ne pas se brouiller ?
Poursuivons la lecture de ce pamphlet révélateur. « Les filles d'Opéra ont
L'OPERA SOUS L'ANCIEN REGIME
157
aujourd'hui plus de pierres fines qu'elles n'en avaient autrefois de fausses.
Leur en prêter est courir grand risque ; on n'en est pas toujours quitte pour
les perdre ; » allusion à la mésaventure du juif Lopez Dulis avec la Pélissier.
— « Il ne devrait pas être permis de rester à l'Opéra passé cinquante ans :
n'est-il pas ridicule à cet âge de vouloir représenter Vénus ?« allusion à
mademoiselle Antier. — « Il est encore plus ridicule de vouloir danser
quand on est grand'mère. » Allusion à la Mariette, qui dansait encore à côté
de sa fille. — a Rien ne fait plus de tort aux actrices que les enfants. Ce
ne sont pas les actrices mariées qui en ont le plus. Les nièces et les sœurs
de celles qui ne sont pas mariées sont d'ordinaire leurs filles : non dans
la crainte d'être déshonorées, mais pour ne pas paraître vieilles ; » grandes
vérités qui sont de tous les temps, de tous les théâtres et dont les exemples
seraient trop nombreux à citer du xviii" siècle à nos jours.
ADOLPHE JULLIEN.
(^A suivre. J
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"J)<^v^i^
LA FIN D'UNE IDYLLE
La forêt, frémissant au son vibrant des cors,
Tressaille jusqu'au fond des grandes avenues...
Et, redressant sa tête inquiète, un dix-eors
Se demande pour qui les meutes sont venues...
/.a Mort d'un Cerf. — andué i.emoyne.
Ils s'étaient aimes tout l'automne.
Et seuls, au milieu de la forêt,
couple solitaire et fidèle, par ce
matin d'octobre, ils marchaient,
elle , svelte et jeune biche , lui ,
superbe dix- cors au poil fauve.
Sous les arbres jaunis qui les pro-
tégeaient de leurs derniers feuil-
lages , énamourés tous deux , ils
passaient!... Ce beau dix-cors n'avait pas courtisé d'autre biche... il était
resté avec elle, toujours seul... La forêt de Fontainebleau protégeait leurs
fidèles amours... Ils se promenaient ce matin-là, au fond d'une clairière,
tandis que leurs jeunes faons couraient devant eux. Que la forêt était belle !
^c!ï« V^ov^V
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LA FIN D'UNE IDYLLE 159
Le soleil se levait dans un ciel radieux. Sous ses brillants rayons, les arbres,
de jaunes qu'ils étaient, apparaissaient maintenant avec des reflets d'or! Le
silence le plus profond planait encore. N'est-ce pas une forêt enchantée?...
Mais non!... Un son de trompe a fait vibrer les échos. Et le dix-cors,
qui marchait paisible près de sa compagne, s'est arrêté, inquiet... Levant la
tête, il renifle avec force l'air encore imprégné de rosée ; anxieux, il frappe
du pied, humant la brise du malin. Un son de trompe plus rapproché se
fait entendre... La biche et ses faons disparaissent dans l'épaisseur du
fourré. Lui, reste quelque temps encore, puis, baissant la tête au ras du
sol, il part vertigineusement dans une direction opposée à celle qu'a prise
la jeune biche.
Vingt minutes après, une meute de chiens arrive et, n'hésitant pas une
seconde, se précipite en donnant de la voix sur la piste du noble dix-cors.
Une fois déjà, il a échappé après une course de quatre heures et, la
nuit venue, tout haletant, il a retrouvé sa compagne, sous les grands frênes,
au milieu du bois!... Pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui.' Et,
animé par ce souvenir, sans crainte, presque en se jouant, il court...
Le bien-aller se fait entendre; cavaliers et voitures s'engagent sous bois.
Et, en ce moment, là-bas, au fond de la forêt, la jeune biche repose sur un
tapis de mousse. Depuis sa fuite précipitée, aucun bruit insolite n'est parvenu
jusqu'à elle. Le son du cor ne s'est plus fait entendre. D'un regard doux et
mystérieux elle suit les ébats des jeunes faons... Un peu lasse, elle reste
nonchalamment étendue, attendant, non loin du hallier habituel, son beau
compagnon d'amour... Que de promenades folles n'ont-ils pas faites
ensemble!... Et la jeune biche revoit les instants envolés... Mais en enten-
dant tomber les feuilles mortes elle frissonne, elle se souvient des angoisses
de l'an passé!... La chute des feuilles, l'automne! Si c'était leur saison
d'amour, c'était leur saison d'angoisses, l'horrible saison où ils étaient
poursuivis, traqués. . Le matin même, n'avait-elle pas été séparée de son
compagnon par de misérables chiens !... Et lui, n'était-il pas resté pour
protéger sa retraite... Et les heures s'écoulent et il ne revient pas!
Un son de trompe réveille les échos de la forêt. La biche bondit.
160 LES LETTRES ET LES ARTS
Elle reconnaît ce son terrible!... Les faons dressent leurs longues oreilles
et, le jarret tendu, prêts à partir, se serrent près de leur mère... Mais le
silence enveloppe de nouveau les bois, si profond qu'on entend le bruit
de chaque feuille tombant sur l'herbe. Toutefois, une rumeur commence à
monter, d'instant en instant plus distincte. La biche part, escaladant une
colline formée de hauts rochers, d'où son regard s'étend au loin.
Là-bas, un superbe dix-cors bondit, galopant avec une vitesse surpre-
nante; il se retourne de temps en temps, puis reprend sa course. Elle ne
peut distinguer quel est ce cerf, et son cœur bat anxieusement... Maintenant,
il a disparu dans l'épaisseur des bois... Une fanfare éclate et la biche
aperçoit une meute de chiens, haletants, qui traversent la clairière. Bientôt
elle voit à leur suite des cavaliers -lancés à fond de train. — Ah! pense-
t-elle... Il est perdu!... Mais qui est-il? Et elle descend la colline pour
voir qui va être victime de ces monstres, des hommes, à ce qu'il paraît!...
Elle reconnaît, couvert d'écume, l'œil injecté de sang, son compagnon, son
noble dix-cors... Il ne peut plus galoper, les chiens sont sur ses talons...
Glacée d'horreur, la biche reste sans mouvement ; ses deux faons, bondissant
sur les roches, se sont enfuis!... Les cavaliers passent, excitant les chiens
par leurs cris. Puis, tout rentre dans le silence, tandis que le dernier habit
rouge disparaît dans les bois, du côté du hallier où se sont écoulées leurs
amours ! . . .
Mais au moment où le dix-cors a passé, il l'a vue... La jeune biche a
senti son regard se poser sur elle si plein de douleur... Maintenant, elle
reprend ses sens et se lance au milieu des chiens... Elle peut les rejoindre
sans peine, car, hélas ! le beau dix-cors avance péniblement ; la meute lui
mord les talons, il trébuche à chaque pas! Mais ayant vu celle qu'il aime,
le noble animal se relève et fait tête aux chiens. Après en avoir éventré
cinq ou six, il reste debout, las et dédaigneux, ne répondant plus aux cris
de la meute furieuse... Une écume sanglante tombe goutte à goutte de ses
lèvres, et de ses yeux coulent de grosses larmes. Peut-être le beau
dix-cors pense-t-il au hallier touffu qu'il ne doit plus revoir!...
On a couplé les chiens devenus féroces à la vue du sang. Par ordre du
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LA FIN D'UNE IDYLLE 161
maître d'équipage, on les écarte, on laisse reposer le dix-cors pour faire
durer quelque temps encore le plaisir de la chasse à courre ! En vain, les
valets de chiens veulent éloigner la biche, elle revient toujours!... Le maître
d'équipage jugeant que le cerf a repris assez de force, veut le frapper de
son fouet!... Mais le noble animal, rassemblant toute son énergie, bondit au
milieu des chasseurs, qui se rangent effrayés... et lourdement il part... Oh!
l'horrible course! course suprême, plus douloureuse que la mort!... Main-
tenant il butte à chaque pas, du sang lui sort de la bouche, sa jeune
compagne le suit haletante... Il va encore; il revient; il passe entre les
voitures, les chevaux, les cavaliers; il va à un but. Oui, dans celte angoisse,
il sent que la mort sonne pour lui, et son dernier désir est de mourir où
il a été heureux. Une mare entourée de rochers s'étend devant lui. Sur les
chiens, un instant dépistés par un brusque défaut, il a gagné quelques
minutes! 11 se jette à l'eau pour rafraîchir son corps en sang... La biche
le suit. Il ne peut boire, la respiration lui manque. Tremblant, comme un
roseau au vent, le beau cerf enveloppe sa compagne d'un long regard...
Ses yeux semblent prier, commander même!... Elle aussi, le regarde de ce long-
regard mystérieux qu'ont les gazelles et les Indiens... Que se disent-ils ainsi .^
Des aboiements rauques se font entendre... Le cerf repart. Il court
maintenant; semblable à un projectile lancé, il va devant lui, l'échiné et
la tête sur la même ligne, les yeux fixes... Ils passent, et, après eux,
la meute hurlante!... Et, après encore, souriants et heureux, des hommes
en habit rouge, rouge comme le sang qu'ils vont répandre!... Vhallali est
sonné et les échos de la forêt en fi-émissent... Une petite colline se dresse
devant les victimes. Elles vont avec peine... Lui, pourtant, semble reprendre
de la vigueur; il franchit le faîte, descend dans la clairière et, d'un dernier
effort, bondissant par-dessus l'enceinte, il tombe mort là où il a aimé, là
où il a été heureux, au milieu du hallier qui a protégé ses amours Il
est mort!... Elle, la douce biche, reste vivante, et lui, le mâle, lui, le fort,
il a succombé!...
Les cavaliers arrivent, un à un, dirigés par Xhallali que deux piqueurs
sonnent à se briser les veines; les amazones, les voitures débouchent
162
LES LETTRES ET LES ARTS
dans la clairière où les chevaux, tenus en main par des grooms, fument,
tant ils ont couru!... Bientôt, un groupe se forme, vif et animé. On discute
la vie de la biche. « Il faut la tuer, dit le maître d'équipage, il y en a
trop. » Et elle est sei*vie d'un coup de couteau comme une brave biche
qu'elle est, se tenant très droite, près du corps de son ami. Sans remuer,
elle vit se dresser le coutelas et n'eut pas peur de l'éclair de la lame.
Non ! En tombant morte sur le corps de son compagnon, si ses yeux se
fermèrent, ce ne fut pas par peur, mais pour cacher ses larmes!...
Or, devant ces deux cadavres, que la mort avait unis pour toujours,
chasseurs et chasseresses causaient et riaient, tandis que les arbres les
plus proches, eux qui ne pouvaient pleurer, laissaient tomber leurs feuilles
ainsi que des larmes!... Maintenant, la brise du soir s'élève, semblable à
un douloureux soupir, car les feuilles mortes viennent de lui dire en tombant :
« Us se sont aimés pendant tout l'automne!... »
LUCY G. DE MONTGOMERY.
Fontainebleau 1888.
NORINE
(*)
SECONDE LETTRE
A Monsieur Prosper Arribas, cure desservant , à Rocaillet.
I
Septembre 1887.
« Appelle Mirette, mon cher Arribas, et lisez bien attentivement tous les
deux ma seconde épître, Epistola secunda ad Prosperum Arribassum, pres-
byterum...
« II y a trois semaines environ, l'arrivée brusque d'un chardonneret dans
les bâtiments du palais de l'Institut causa de grands remue-ménage. Cela
se passa au numéro 25 du quai Gonti, en une petite cour étroite, solitaire,
recueillie dans l'ombre de la haute coupole, une cour mignonne, souvent
balayée, souvent arrosée, où des soins minutieux entretiennent à la paroi
des murs des plantes qui grimpent, grimpent, et à la belle saison retombent
de toutes parts en jolis bouquets.
ce Les fenêtres de mon appartement, très exigu, très bas, s'embellissent
durant plusieurs mois de l'année d'un cadre de feuillage mêlé de clochettes
bleues ou roses, et, quand mon cerveau a vidé sur le papier blanc sa mince
(*) Voir les Lettres et les Arts, livraison du 1" juillet 1888, tome 1, page 5.
164 LES LETTRES ET LES ARTS
provision d'idées journalières, les coudes à la barre d'appui, je coule là, en
une paresse délicieuse, de longues heures à rêver. Mon âme alors s'envole au
pays natal si profondément incrusté en elle, ce pays que je retrouve dans le
moindre pli de mes pensées, ce pays qui, le plus ordinairement, lorsque j'ose
écrire, me commande et auquel j'obéis.
« Une nuit, je m'étais attardé sur une phrase que je m'entêtais à vouloir
mener à bien et qui venait toujours à mal. Le tour, l'expression n'y étaient
pas. Harassé, meurtri par une lutte où je n'avais pas eu le dernier mot, —
c'était, en effet, un mot qu'il s'agissait de découvrir, d'avoir — je rejetai la
plume, cette arme inutile, et m'accoudai à la fenêtre. La tête me brûlait; j'avais
la sensation très nette d'une boule de feu me roulant dans le crâne avec
une vertigineuse rapidité. Quand cette boule de feu, qui menaçait de
m'embraser toute la machine, cesserait-elle son tournoiement effroyable?
Oh ! le terrible, l'atroce travail intellectuel !
« Deux heures sonnèrent au-dessus de moi à l'horloge de l'Institut.
J'écoutai en une sorte d'ensorcellement; puis j'essayai de suivre ces deux
notes se détachant dans l'universel silence, se répandant sur le palais Mazarin
et au loin sur la ville endormie. Misère du cerveau humain, trop fragile pour
supporter longtemps sans éclater la fièvre de l'esprit! je me trouvai tout à
coup moins agité, comme rafraîchi. Etait-ce l'horloge de la coupole qui m'avait
disti-ait de l'effort où d'autres plus acharnés ont perdu la raison, la vie? —
Non, Arribas, non! c'était la vue obscure de celte cour proprette, enfeuillée
du numéro 25 du quai Conti, une vraie cour de couvent, que j'appelle
désormais, pour la différencier des trois autres, « la cour du chardonneret ».
« Figure-toi que la lune, mince et blonde, seule au zénith sans une étoile
pour l'accompagner, plongeait des rayons droits au long des murs tapissés de
verdure. Les clochettes, réduites, presque fermées, se distinguaient à peine
de-ci, de-là ; mais les feuilles des clématites, des volubilis, des pois de
senteur s'étalaient toutes grandes, buvant, après les ardeurs du jour, la pâle
lumière qui leur versait la rosée. Par intei-valles, une brise descendait des
hautes toitures, soulevait le rideau mouvant des plantes enchevêtrées, l'agitait
d'un bruissement léger.
NORINE 165
« De quels parfums délicats je me sentais enveloppé en cette nuit claire,
idéale, tout à fait comparable aux nuits de chez nous! Un peu grisé, redevenu
enfant, je me crus encore chez mon oncle l'abbé et, par un mirage caressant,
les murailles debout devant moi comme un rempart me représentèrent les
murailles de la cure de Camplong, ces murailles si vieilles, si vermoulues,
qu'elles seraient depuis longtemps à terre, n'était le lierre robuste qui les
soutient encore aujourd'hui.
« Je voyageais à travers les Gévennes avec toi, mon ami, avec mon oncle,
avec Prudence, avec d'autres que j'ai aimés là-bas et qui ne sont plus,
quand trois coups retentissent bruyamment. Trois heures! J'écarquille les
yeux. — Hélas ! je n'étais pas au presbytère avec mon oncle Fulcran, avec
Prudence, avec toi; j'étais à l'Institut, à I'Institut de France, comme il est
écrit au frontispice du palais.
« Je fis des réflexions. Comment, moi, chétif, venu à Paris avec des sabots
aux pieds et à l'esprit, m'étais-je faufilé dans cette maison vénérable, oii ont
travaillé, où travaillent tant d'hommes illustres, la seule maison de Paris où
l'on respire la bonne odeur des livres dans tous les coins? Je fus honteux,
et je pris la résolution de me remettre à la besogne le lendemain, de recom-
mencer le lendemain la bataille rude de l'idée avec l'expression, d'aller à ce
combat, qui est le bon combat, jusqu'à la mort...
« Oui, mais voilà le diable, Arribas, le lendemain c'a été le jour du
chardonneret.
II
« Il était dix heures du matin. Depuis de longues minutes, j'entendais des
bruits singuliers dans la cour. C'étaient des chuchotements indistincts, puis des
rires éclatants, puis des cris aigus avec ces mots entremêlés : — « Le voilà!
le voilà! » — Je combinais le deuxième acte d'un drame rustique depuis
longtemps sur le métier, et, à mon grand ennui, ce tapage inaccoutumé rompait
à chaque instant les fils que je tâchais de nouer d'une scène à l'autre. Je me
levais furieux pour faire cesser le vacarme, résolu au besoin, si ma voix n'était
pas écoutée, à recourir à l'architecte de mon pavillon, M. Le Blanc, vn homme
166 LES LETTRES ET LES ARTS
très aimable qui demeure au-dessus de moi, quand le silence se rétablit
tout à coup.
« Je crus à quelque hallucination, comme est capable d'en procurer un
travail trop soutenu, trop attentif, trop hérissé de difficultés, et je regagnai ma
table. Le silence continuait autour de moi, ce silence de l'Institut qui ne
ressemble à nul autre, ce silence particulier à une maison où tout doit se
taire pour laisser libre carrière à l'idée. Qui voudrait, en effet, assumer la
responsabilité de troubler M. Berthelot, membre de l'Académie des Sciences,
dont les découvertes sont l'honneur du pays? d'interrompre M. Camille Doucet,
secrétaire perpétuel de l'Académie française, écrivant un de ses rapports
hérissés de traits aigus, bourrés de bon sens sur les concours littéraires ? de
couper en deux un chapitre d'histoire commencé par M. Wallon, secrétaire
perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres? d'empêcher le
vicomte Delaborde, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, de
mener à bonne fin quelque noble étude sur les maîtres français?...
« Après cette fausse alerte, — - elle était fausse assurément, — je m'étais
remis à l'œuvre, et comme si, de la secousse reçue, je venais de retirer une
clarté subite, pénétrant plus à fond mon sujet, je débrouillais l'écheveau de
mon drame, en saisissais tous les fils et les nouais, les nouais, les nouais...
« — Le voilà! le voilà!
« Encore!
a Je bondis à ma fenêtre, en fais sauter l'espagnolette d'un tour de main.
« Vingt personnes se pressent, se bousculent à travers la cour si tranquille
du numéro 25, à travers ma chère cour de couvent, et, les bras levés, vocifèrent :
« — Il est là! il est là!
« — Qui donc est là? Crié-je à mon tour, montrant à ces gens affairés une
face de mauvaise humeur, refrognée, — ma face de travail.
« — L'oiseau, l'oiseau...
« C'est la voix de Marie, petite fille de huit ans, aveugle, qui vend des
fleurs avec sa mère dans le passage sur la rue de Seine, très familière de
notre cour où, comme un moineau franc, elle l'eçoit d'aventure la becquée.
« — Un oiseau? dis-je.
MP.
# "^
NORINE 107
« — Dans les capucines, monsieur, glapit une voix grêle de vieille femme.
« — Sur le rebord de la grande fenêtre du dôme, parmi le treillis des
lattes, ajoute un de nos gardiens de la bibliothèque Mazarine.
« — C'est un serin! déclare Meslet, le menuisier de l'Institut.
« — C'est un chardonneret! affirme Henri, le serrurier de l'Institut.
« — C'est l'éléphant du Jardin des Plantes! siffle un gamin à veste blanche,
à béret blanc, un mitron de chez Quillet.
« Mais un monsieur mince, de tournure distinguée, fend la foule qui baye
à un oiseau perdu.
« — Eh bien! eh bien! que signifie?... s'informe M. Le Blanc.
« Ces mots ont un effet magique. Les quatre concierges du palais — ils
sont tous là bouche bée, et celui du numéro 23, quai Conti, et celui du
numéro 1, rue de Seine, et celui du numéro 3, rue Mazarine, et le nôtre — les
quatre concierges repoussent la tourbe des curieux qui se retire en maugréant,
lui lancent la lourde porte cochère aux talons... Enfin!
« La petite cour a repris son aspect ordinaire. Il me semble que j'apprécie
mieux, que je goûte mieux sa paix à présent. Je reste à ma fenêtre, attentif
au moindre mouvement de nos plantes, de nos fleurs épanouies. Le serrurier
de l'Institut a cru reconnaître par là un chardonneret, et ce simple mot me
tient haletant. Le chardonneret est l'oisillon le plus habituel de nos Cévennes.
Je repars pour le pays natal. En une seconde, des enfilades de sorbiers, de
figuiers, de mûriers, d'églantiers, des touffes hérissées de chardons, me
passent devant les yeux; de toutes parts, des légions de chardonnerets
battent des ailes, travaillent du bec. — Et les gros chardonnerets chantants
de Cérisoles! Tu penses, mon cher Arribas, si je les vois en pleine réalité de
vie et si incontinent mon âme vole à toi...
« Tiens! une campanule, suspendue au bout d'un fil en vrille, s'agite à
droite dans le feuillage vert. On croirait la sonnette d'argent de mon oncle
que nous manœuvrions à tour de bras dans l'église de Camplong. La campanule
tinte; elle tinte à me faire courber la tête, comme à la messe au moment
solennel de VÉlévation. Que se passe-t-il par là.' Ciel! une tête rouge glisse
son œil entre les feuilles, discrètement, timidement. C'est un chardonneret!
168 LES LETTRES ET LES ARTS
Sur la brindille qui le soulient, il étire l'une après l'une ses mignonnes
iambeltes roses, puis il déploie ses ailes également l'une après l'une, ainsi
qu'il a fait pour les jambes, d'un air très las. Pauvre bestiole! qui sait d'où
elle vient, les lieues qu'elle a faites? D'ailleurs, les cris de Marie, du mitron,
des quatre concierges l'ont peut-être un peu ahurie.
(( Les pulsations de mon cœur redoublent, ce sont dans ma poitrine autant
de coups de marteau... Le chardonneret m'a vu... Il me regarde... Il ne paraît
pas avoir peur... S'il lui convenait d'entrer chez moi, c'est lui qui serait le
bienvenu! L'envie me démange de l'appeler de ce mot patois unique, qui,
sifflé d'une certaine façon, dans mon enfance, m'a toujours réussi aux monts
d'Orb : « — Béni! béni! viens! viens! » — Je n'ose. M'entendant, il n'aurait
qu'à prendre peur et à s'envoler. Je l'admire et me tiens coi.
« C'est égal, je serais bien surpris si ce ravissant oisillon n'était pas né aux
Cévennes comme moi, s'il n'était pas mon compatriote. Il vient de voler de sa
demi-cachette jusqu'au rebord de la grande baie éclairant l'escalier intérieur
qui mène aux tribunes de la salle des séances, et je le vois dans toute la
richesse de son plumage, jaune, noir, rouge, blanc, gris. Un rayon très vif
qui l'enveloppe le fait resplendir, lui donne l'apparence de quelque énorme
joyau oublié là, tombé là du haut de la coupole, tombé du ciel. Si le vicomte
Delaborde, qui s'entend mieux que moi à juger des couleurs, pouvait jouir de
ce fourmillement de tons tout ensemble éclatants et doux!...
« Je n'y tiens plus, et, presque sans en avoir conscience, presque à
mon insu, ce cri pour lequel je retrouve la voix fraîche de la douzième année
s'échappe de mes lèvres : — Béni! béni! béni!
« Le chardonneret regarde, pique en droiture vers moi, pénètre dans mon
cabinet.
« Tout à l'heure, mon cher Arribas, j'avais fait sauter l'espagnolette d'un
tour de main; cette fois, j'ai manqué casser les vitres de ma fenêtre en la
refermant trop précipitamment. Le vieux palais Mazarin en a gémi.
III
a Où est-il? Je ne le vois plus. 11 ne s'est pas échappé certainement, car la
NORINE 109
porte de mon cabinet demeure fermée. Aurait-il trouvé une issue par la
cheminée? La chose est impossible avec le tablier rabattu. Après mon clan
de joie, je ne suis pas sans inquiétude. S'il n'avait qu'effleuré ma fenêtre, puis,
se ravisant, s'était rejeté vers la cour, et, invisible dans l'ombre du dôme,
s'était sauvé? D'un œil aigu qui perce les murailles, je fouille les coins, les
recoins. Pas plus de chardonneret que sur la main.
« Je n'ose faire un pas. 11 est tapi par là, derrière un meuble, un bouquin,
des journaux, et je redoute de le voir s'élancer à travers la pièce, se heurter
à une poutre saillant au plafond, se blesser...
« — Monsieur, c'est le tailleur! me crie ma bonne.
« — Je n'ai pas le temps aujourd'hui.
« Me précipitant à la porte que Joséphine menace d'ouvrir, je donne un
tour de clef.
« — Monsieur, il dit qu'il ne pourra pas revenir demain.
« — Allez au diable tous les deux!
a En vérité, il y avait de quoi hausser le ton. Songe! Comme Joséphine
parlait, le chardonneret, effrayé sans doute, s'était dégagé d'une pile de livres
apportés le matin même par mon relieur Pouillet, et il égratignait de ses
ongles le maroquin du Levant d'un des volumes : les Vrais Principes de l'Eglise
gallicane, par Monseigneur Frayssinous, « évêque d'Hermopolis, premier
aumônier du Roi ».
a Ma foi, tant pis! qu'il marque de sa jolie griffe la reliure neuve de cet
ouvrage, découvert sur les quais, payé un franc cinquante; je le lui abandonne.
Si le tome, renversé d'un coup d'aile, s'entr'ouvre, et si l'oiseau y laisse tomber
une de ses plumules, cela communiquera quelque légèreté à ces pages, car,
encore qu'il n'ait pas la profondeur du puits de l'Écriture, la légèreté manque
à cet écrit fort chétif de Monseigneur Frayssinous, ce évêque d'Hermopolis,
premier aumônier du Roi ». Du reste mon chardonneret — il est à moi —
travaille avec conscience. Son bec de nacre, brillant et fin, s'est mis de la
partie, et maintenant il l'enfonce, ne cesse de l'enfoncer. Les mouvements de
sa tête vermeille, avec un lambeau de velours noir à l'occiput, sont ravissants.
Quelle colère! quelle rage! Je reste ébahi, ne songeant en nulle façon à
170 LES LETTRES ET LES ARTS
protéger les Vrais Principes de l'Eglise gallicane contre les coups de ce
chardonneret des Cévennes, lequel, à n'en pas douter, est ultramontain
comme toi, terrible et charmant Arribas.
« Cependant, tandis que je le contemple, que je l'admire, que je ne lui
en veux pas de mettre à mal le travail très soigné de mon relieur, j'ai des
appréhensions cruelles. Pouillet m'a rendu d'autres volumes; ils sont là en bon
ordre sur la table, et je souffrirais si l'oisillon sauvage de là-bas — il me paraît
sauvage comme ses congénères du Roc de Bataille — venait à les griffer, à
les signer de ses petits doigts aigus.
« Je suis grand-père depuis treize mois, mon ami, je suis « grand », pour
rappeler l'abréviatif de chez nous, et le cerveau des « grands », qui s'affaiblit
avec tout le reste, est sujet à de singulières aberrations. Juge mon cas.
Croirais-tu que moi, fort peu édifié sur les livres rares, qui, pour certains ren-
seignements indispensables, me suis servi des premières éditions venues,
j'ai formé le dessein de créer une bibliothèque à mon petit-fils Jean, et non
pas une bibliothèque ordinaire, s'il te plaît, composée de volumes nouveaux,
encore humides de la presse, sans valeur bibliographique, mais une biblio-
thèque extraordinaire, farcie de volumes anciens, imprimés sur grand papier,
tirés à un petit nombre et, s'il se peut, numérotés ?
« Cette idée extravagante m'est venue cet hiver, un jour que, seul, seul
avec Jean âgé de six mois, je le regardais dormir dans son berceau. Je te le
jure, je m'en donnais à cœur joie de voir, d'admirer, d'adorer. Des idées en
foule me traversaient : — « Serait-il quelqu'un? Que deviendrait-il? Quelles
épreuves lui réservait la vie? » — Soudain, j'ai pensé que je ne serais plus là
quand il aurait grandi, pour l'aider dans son premier effort, dans sa première
poussée contre les hommes, et un gros nuage m'a brouillé les yeux. Dans mon
émotion subite, ai-je appelé? ma bouche a-t-elle laissé échapper un cri? Je
l'ignore. Le fait est que Jean s'est réveillé.
« Il a cela de particulier, Jean, qu'il ne pleure jamais. Est-ce bon signe
chez un enfant? Parfois, cette absence totale de larmes dans un œil humain
m'effraye. Je redoute quelque insensibilité profonde... Non! non! il se porte
bien, voilà tout.
NORINE 171
« A présent, c'est son tour de me regarder et il s'en acquitte de toute la
force de ses yeux bruns magnifiques, clairs, limpides, pareils à deux énormes
gouttes du ruisseau des Gérisoles. Une chose me frappe : l'amplitude du front,
la belle rotondité de la tête, d'un dessin parfait. Je ne puis m'empêcher, me
courbant en deux, de coller mes lèvres sur ce crâne mignon, déjà chevelu,
tout neuf, où va bientôt s'éveiller la pensée, cette grandeur de l'homme
prodigieuse et sacrée.
« Je me préoccupe de la nourriture qui conviendra à ce cerveau qui va
naître, se fortifier, regarder dans toutes les directions, découvrir, connaître,
et je dis à Jean, très attentif :
« —Je te promets des livres, de bons et de beaux livres pour te guider...
« Allons, voilà le terrible chardonneret de Bataillo qui plante là
Monseigneur Frayssinous, troué, rayé, déchiré à toutes les coutures, et se
rabat vers mon La Bruyère de Jean, en quatre volumes, de P. Didot, l'aîné,
'« chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis )), et de Jules Didot fils, « chevalier
de la Légion d'honneur, » une édition introuvable, imprimée tout exprès pour
la duchesse d'Angoulême, « Madame Royale », en 1819, sur vélin à grandes
marges...
« — ■ Par exemple !
a En jetant ce cri de détresse, je me suis élancé, et ma main est tombée
juste sur le chardonneret vorace, caché, réfugié en un trou, entre les six
volumes de mon Esprit des Lois de Jean. C'est la mignonne édition de L. de
Bure, depuis longtemps épuisée, imprimée par Firmin Didot, avec un caractère
petit mais très net, malheureusement sur papier ordinaire et que Pouillet a dû
encoller.
IV
« Je le tenais ! je le tenais !
«Pauvre adorable bestiole! le cœur lui battait d'une terrible force. A
certains moments, ce cœur généreux, fait pour la liberté, communiquait aux
ailes une vibration électrique qui en hérissait les plumes sous la pression de
mes doigts. Je me reprochais ma cruauté, et ma main se fût entr'ouverte
172 LES LETTRES ET LES ARTS
volontiers. Mais si je le lâchais, il faudrait le rattraper. Se blottirait-il de
nouveau entre les six tomes de mon Esprit des Lois de Jean? le capturerais-je
aussi facilement que je l'avais capturé?
« — Joséphine! Joséphine! appelai-je entre-baîllant la porte.
« — Monsieur?
« — Courez m'acheter une cage.
« — Où donc, monsieur?
« — Quai de la Mégisserie, chez le premier oiselier venu.
« — La faut-il grande, votre cage?
« — Moyenne. Galopez tout le temps.
« — Combien dois-je y mettre?
« — Ce qu'on vous demandera.
« — Mais, monsieur, les marchands...
« — Vous m'ennuyez. Allez!
« — C'est que les marchands...
a — Voulez-vous filer !
« Comme s'il avait compris ce dialogue dramatique, le chardonneret, qui
peut-être vivait libre à Paris où il était venu d'une envolée, qui dans tous les
cas avait vécu libre, soit aux monts d'Orb, soit aux monts de l'Espinouze, eut
un soubresaut d'une telle énergie, d'un tel désespoir, que je manquai le laisser
fuir. La perspective de la prison que je lui préparais lui était insupportable,
et, de tout le demeurant de sa vie, il avait tenté un suprême effort pour
s'échapper. Je ne sentis plus les palpitations de son cœur épuisé, qui sait?
près de s'éteindre. Le sang, dans l'exaltation où tant d'émotions violentes
mettaient le pauvre oiseau, s'était en quelque manière extravasé à travers
toutes les parties du corps. Je n'avais pas un chardonneret dans la main, mais
un charbon rouge qui me brûlait.
(S. S'il allait étouffer par ma faute? périr par ma faute? pensai-je.
« La peur d'un crime abominable me coupa les jambes et, desserrant les
doigts, je tombai dans mon fauteuil, devant ma table de travail.
« Cet accablement ne dura guère. Une minute ne s'était pas écoulée, que
mes yeux vaguaient de nouveau à travers mon cabinet, en quête de mon oisillon
NORINE 173
parti comme un trait. Je l'aperçus enfîn. Il s'était perché sur le haut rebord
d'une glace au cadre de chêne très épais et très lourd, au-dessus de la tablette
de la cheminée. Le ton du bois, brun, mat, donnait un éclat incomparable à
son ventre gris, qui me parut d'un blanc de neige. Je fis une remarque : mon
chardonneret n'affichait pas encore sous le bec la belle cravate fauve qui
décore le cou des adultes de son espèce, ce qui prouvait son extrême jeunesse.
Tant mieux! j'aurais la chance de le conserver plus longtemps.
« 11 avait, là-haut, sur son perchoir improvisé, des mines folâtres et
coquettes, tournant sa tête rutilante à droite, à gauche, comme pour mieux
observer toutes choses autour de lui, puis d'une de ses griffettes se grattant
la robe gentiment. Soudain, son bec s'allongea vers moi et un bruit passa,
plus fin, plus léger qu'un balbutiement de Jean, quand Jean daigne balbutier.
Je fus secoué, me plantai debout, et, me souvenant que l'oisillon avait compris
ce mot patois : « Béni! béni! » lancé à travers la cour, je hasardai un pas
sur la pointe des orteils et lui soufflai également en langage cévenol :
« — Canto! canto! chante! chante!
« C'est inouï, mon cher Arribas : je n'avais pas répété « Canto ! » que
l'aimable bête, docile au commandement, déployait ses ailes à demi, sa queue
à demi, et préludait par des notes grêles, doucement, très doucement modulées.
A la longue, sa voix, plus nourrie, partit d'un éclat fulgurant. Par exemple, si
j'avais conservé des doutes sur le lieu d'origine de mon chardonneret, la
crânerie, l'élévation, la puissance de son chant ne me laissaient désormais nulle
incertitude. Aux Cévennes seulement, dans les combes boisées qui coupent
le Roc de Bataillo, les rudes contreforts de la chaîne de l'Espinouze, les
chardonnerets possèdent ce gosier robuste, s'expriment avec cette forte
éloquence. Cent fois, ici, cherchant une agréable distraction de nature, j'ai
visité le Marché aux Oiseaux; jamais je n'ai rien ouï de pareil. Si, dans ces
centaines de cages empilées, il se fût trouvé une bestiole de chez nous et
qu'elle eût chanté, j'aurais été arrêté à l'instant. Toutes les ritournelles de nos
buissons, de nos amandiers, de nos châtaigniers, de nos figuiers sont demeurées
au fond de mon oreille, qui démêlerait entre raille la voix d'un bouvreuil, d'un
verdier, d'une linotte, d'une mésange-charbonnière du pays natal...
174 LES LETTRES ET LES ARTS
« Mais la chanson s'est renforcée encore et remplit mon cabinet de ses
éclats. Le chardonneret tient ses ailes tout à fait ouvertes maintenant, sa queue
tout à fait étalée, et, droit sur ses jambes plus longues, on le dirait grandi.
Avec son bec qui bat vivement, ses plumes, agitées d'un transport frénétique,
ont l'air aussi de chanter. Tout ce petit être est une harmonie qui s'épand, me
pénètre, m'enlève, me grise. Je songe aux Cérisoles, mon ami; je songe à toi,
Prosper; je songe à mon oncle Fulcran, et l'âme pleine, — ma pauvre âme
d'artiste dont cet oiseau s'est emparé, — je laisse tomber de mes lèvres ce
verset d'un psaume que nous avons entonné ensemble aux jours heureux :
« Anima nostra sicut passer, notre âme est semblable au passereau. »
« Joséphine, que je croyais très étourdie, même un peu sotte, m'a donné une
preuve non équivoque de préA'oyance et d'esprit : je lui avais demandé une
cage et elle m'apporte une cage, en effet; mais elle a eu la précaution d'acheter
du millet et du chènevis en deux cornets de papier. Elle a pensé, elle, que
les chardonnerets se nourrissent, ce à quoi je n'avais pas songé le moins du
monde, moi.
« Quel plaisir j'ai pris, mon Arribas, à verser les graines dans les man-
geoires de zinc accrochées aux barreaux, puis à remplir d'eau bien pure, d'eau
filtrée, la longue bouteille étranglée par le bout qui s'égoutte dans un godet
à rebord très plat!
Mirette, habituée à voir les rossignols au printemps, les rouges-gorges à
l'automne, se nourrir tout seuls dans votre verger de Rocaillet, s'asseoir tout
seuls au festin que la nature, sans se lasser, leur sert chaque matin dès l'aube,
Mirette rit, j'en suis sûr, de mes soins minutieux à cette bête tombée inopi-
nément parmi les livres de mon petit-fils. Puisque tu as visité Paris, dis-lui
que, dans nos rues, il passe moins de chariots chargés d'avoine, de blé, d'orge,
de sainfoin, de luzerne mûre et laissant fuir des grenailles à travers les
claies, que dans les sentes de la paroisse de Rocaillet, et qu'ici les oiseaux
mourraient de faim si ceux qui les aiment ne s'en occupaient tendrement.
« Pour loi, dont la pratique d'un ministère exceptionnel dans l'âpre solitude
NORINE 175
de nos Cévennes a monté l'âme très haut, l'a détachée de tant de choses, de
tant de gens qui retiennent encore la mienne, tu ne t'es pas moqué de ton ami.
Qui sait même si tu n'as pas mieux aime le voir donner la becquée à un
chardonneret que le voir poursuivre le drame ou le roman commencé?...
a L'oisillon a interrompu sa cantilène et, de là-haut, son petit œil pointu
suit mes moindres mouvements. Ce que je fais pour lui rendre son nouveau
logis agréable, pour qu'il n'y manque de rien, l'intéresse prodigieusement.
Il a des piaulements articulés presque comme des paroles. Il est touché et
me remercie. Pourtant, s'il lui prenait envie de décoller ses mignonnes
griffettes du cadre de ma glace, de venir croquer son millet ou son
chènevis ! Je sème des grains sur le marbre de la cheminée où j'ai déposé la
cage, et m'éloigne d'un air indifférent.
a II se défie, car il demeure à son poste, les ailes ramenées, plus mince,
par un resserrement singulier de ses plumes, le bec incliné sur le cadre
de chêne, où il a des éclats de perle fine, les miroitements d'une goutte
d'argent vif.
« — Béni! béni! ne puis-je m'empècher de lui lancer après une longue
attente.
« Ce mot, ce mot magique, qu'il a compris tout à l'heure, qui tout à l'heure
l'a subjugué, il ne l'entend plus.
« — Déni! béni!
« Il relève la tête, me regarde; puis il se met à chantonner. Pas une note
distincte; un gazouillis assourdi, embrouillé. On croirait un refrain dont on
n'est pas sûr et qu'on répète timidement à la cantonade, avant de le jeter au
public avec tous les moyens propres à en augmenter l'effet. Existerait-il des
comédiens parmi les oiseaux, comme parmi les hommes? Ma foi, les loriots de
nos châtaigneraies cévenoles seraient de fameux ténors, si les directeurs de nos
scènes lyriques, si les maîtrises de nos cathédrales étaient assez habiles pour
leur faire signer des engagements.
« Chut! mon chardonneret a bougé; il s'agite, s'ébouriffe. A quel parti
s'est-il arrêté? Bon! ses deux ailes s'entr'ouvrent. O joie! il a décrit une
parabole gracieuse et s'est abattu sur la tablette de la cheminée... Il mange,
176 LES LETTRES ET LES ARTS
mange, mange, mange... Pourvu que j'aie éparpillé assez de millet, assez de
chènevis pour le rassasier! Mes deux yeux le dévorent avidement. Il va, il
vient, pique à droite, pique à gauche, derrière et devant. Tiens! un grain de
chènevis très dur qui lui résiste. Il le fait éclater avec une telle force qu'une
pellicule de la gousse rejaillit jusqu'à moi. Brave bête! elle a le bec aussi
robuste à la mangeaille qu'aux chansons.
« Il ne reste plus miette le long du marbre. Comme marcher sur une
surface plane et glissante n'est pas pour lui chose commode, il va par
petits bonds prestes, charmants. Il ne déploie pas les ailes pour ces courts
élancements ; l'extrémité de sa queue à peine appuyée lui suffit. II faut voir la
souplesse merveilleuse, la grâce infinie, les attitudes ravissantes de cette
bestiole, toute fière maintenant qu'elle a le ventre plein, toute joyeuse, toute
rayonnante, pour sentir avec quelle prodigalité la nature a partout épandu
la beauté du haut en bas de la création! Je crois m'en souvenir, il est écrit
en quelque endroit de tes Livres saints : « Les Cieux racontent la gloire de
Dieu, Cœli enarrant gloriam Dei. » Et mon chardonneret, mon cher Arribas,
mon chardonneret ne raconte-t-il rien ?
« A cette minute, il furette derrière la pendule. Gare! la cage est là,
ouverte à tous battants, tendue comme un piège. Il l'a remarquée en passant
et n'en a pris cure. Il revient de son voyage à la pendule, le bec occupé; il a
découvert un dernier millet par là...
« Pour le coup, j'ai volé à mon tour, et, tandis qu'après un repas, une
liesse de plus d'une heure, il se désaltère tranquillement à l'eau claire de mon
godet à bord plat, je pousse la porte de la cage. II est pris.
VI
« Allons bon! Joséphine.
« — Qu'y a-t-il encore ?
« — Monsieur, c'est une femme.
« — Une femme! Quelle femme?
« — L'ancienne charbonnière de la rue Visconti.
« — Payez-lui sa note et qu'elle s'en aille.
NORINE 177
« — Mais je ne lui dois rien, monsieur. D'ailleurs, il y a beau jour qu'elle
a vendu son fonds.
« — Que veut-elle, votre charbonnière?
« —Je ne sais pas... J'ai idée qu'elle vient pour le chardonneret...
« — Le chardonneret! mon chardonneret!... Faites entrer, dis-je, après
avoir caché la cage derrière les rideaux de ma fenêtre.
« Une femme de soixante à soixante-cinq ans, haute à passer difficilement
par la porte de mon cabinet, laquelle est basse comme toutes les portes de
mon entresol, se courbe, s'insinue. Elle m'honore de cette révérence humble
et cordiale des gens de nos Gévennes devant les riches de la paroisse, parti-
culièrement devant M. le curé. Je subodore à plein nez l'odeur du pays natal,
lequel, depuis une éternité, produit plus de charbonniers, de frotteurs, de
porteurs d'eau, de commissionnaires, de desservants, soit dit sans t'offenser,
que d'hommes de génie.
« Ma visiteuse ne souffle mot. Elle aurait beaucoup de peine à parler,
car sa respiration est haletante. Elle vient de loin sans doute, comme mon
chardonneret, qui tremblait pour le moins autant de fatigue que de peur
quand il s'est introduit chez moi.
« — Que désirez-vous, madame?
« Ne pouvant me répondre, elle ramène sa main droite sur sa poitrine
oppressée pour m'en prévenir.
« Je lui offre un siège. Elle me salue de nouveau et s'assied.
« Cette charbonnière de la rue Visconti est extraordinairement propre
et mieux vêtue que les autres charbonnières des rues de Paris, plantées
au pas de leur boutique, aussi dépenaillées que des mendiantes, plus noires
que les blocs de houille, les tas de briquettes accumulées jusque dans leurs
jupons. Puis la grande taille de cette inconnue, qui, malgré la soixantaine
bien sonnée, a conservé je ne sais quoi de souple, de dégagé, communique à
toute sa personne un air de résolution robuste qui me reporte despotiquement
à mon enfance.
« Que de fois, le dimanche, à Camplong, après le dernier coup de la
grand'messe, mon oncle achevant de s'habiller pour l'autel devant le vestiaire,
178 LES LETTRES ET LES ARTS
je me lins debout à la porte de la sacristie et regardai entrer le monde dans
notre église. Je voyais défiler Verdier, Birot, Bassac, puis les femmes de ces
paysans au boursicaut garni : la Bassague, la Birotte, la Verdière. Oh! cette
Verdière, quelle noble et superbe tournure je lui trouvais! Tandis que la
Bassague, « pleine d'écus », pour parler comme là-bas, avançait courbée sur
son bâton; que la Birotte, épuisée par l'avarice et le travail des champs si
rude dans notre chaîne, venait tout de guingois, tordue par sa sciatique; la
Verdière, la moins riche des trois, de la plus haute rue du village descendait
vers nous avec l'aisance, la liberté, l'apparat, le bruit d'une reine. Son beau
visage clair, épanoui, bienveillant, presque rieur, m'éblouissait. Si les faces
racornies, parcheminées de la Bassague, de la Birotte m'avaient fait peur,
j'étais rassuré maintenant. Voir la Verdière qui, même en hiver, au temps
des neiges, n'avait jamais chaussé notre lourd sabot cévenol, poser son pied
mince et long parmi les cailloux roulants de nos ruelles m'était joie céleste.
Je ne sais trop quel âge elle avait : quarante ans peut-être...
« Elevé au presbytère , sans communication possible avec un autre monde
que le monde éti'oit de Prudence et de mon cher oncle, j'étais doublement
enfant, et mille choses menues auxquelles toi, Prosper, tu ne prêtais nulle
attention à la métairie des Passettes, sans livres , presque sans prières,
bruissante du caquet des servantes, du tapage des journaliers, du bêlement
des bêtes, me touchaient, me troublaient, moi. Ainsi, que penserais-tu si je
t'avouais que, chez la Verdière, la vue du beau paroissien dont sa main fort
habilement faisait miroiter la tranche dorée, me bouleversait, me transportait
autant que sa démarche et son visage. Ce paroissien merveilleux, unique, qui
— ô allégresse! — devait contenir les offices de n'importe quelle fête de
l'année, ressemblait extraordinairement au bréviaire de mon oncle, et même
la housse enveloppant la reliure me paraissait d'étoffe plus fine, mieux taillée
que la housse en lasting du bréviaire, ouvrage de notre gouvernante, plus
habituée à garder notre chèvre qu'à se servir de l'aiguille et des ciseaux.
Quand la radieuse femme de Verdier, adjoint au maire, passait devant la porte
de la sacristie, me frôlant de sa robe à ramages légèrement relevée, mon
envie de m'emparer de son paroissien était égale à mon envie de l'embrasser.
NORINE 179
Ma nature et mon éducation luttaient une seconde; mais finalement, empli
d'épouvante, je me rencoignais dans la sacristie, accompagnais l'officiant à
l'autel, et, Y Asperges me... entonné, me donnais du chant à pleine voix et à
plein cœur...
« La charbonnière de Joséphine, c'était la Verdière arrivée sur l'âge. Je
lui trouvais la même allure de grande dame de Camplong, fière et glorieuse,
presque les mêmes traits allongés, aimables et bons. Mais, par exemple, je ne
retrouvais ni la gaieté, ni les sourires, ni l'entrain, ni les gracieux mouvements
de tête qui m'émouvaient au seuil de la sacristie. A tout propos, la Verdière,
pour montrer le luxe de sa coiffure, en agitait les barbes, les dentelles, avec
les caprices d'une mulette de prix donnant branle à quelque magnifique
caparaçon. L'étrangère assise dans mon cabinet avait peut-être connu ces
coquetteries étincelantes ; mais, hélas ! le feu d'artifice de la jeunesse avait
pris fin depuis longtemps, et maintenant on était grave, on était triste, on
était taciturne, on était accablé. Ah! les ans, les ans, mon cher Arribas, ce
qu'ils font de ce qu'il y a de plus beau parmi les hommes!
« Un détail me frappe tout à coup : son fichu noir à franges, à courte pointe,
noué négligemment derrière le dos à la mode de chez nous. Pour une vieille,
c'était assez hardi.
« — Je vous prie de m'excuser, monsieur, si je vous dérange, me dit-elle
un peu remise. Voici ce qui m'amène : il s'agit d'un chardonneret qui s'est
échappé delà rue Visconti.
« — Un chardonneret ?
« — Les voisins, qui l'ont suivi des yeux, viennent de m'apprendre qu'il a
gagné les bâtiments de l'Institut, et votre concierge croit qu'il s'est réfugié
chez vous. Si c'était un effet de votre bonté de me le rendre...
« Un chant clair, vif, à la fois pétillant et dru, coupe la parole à la
charbonnière de Joséphine, qui se plante debout d'un élan, rejette le grand
rideau de ma fenêtre et s'empare de la cage sans m'en demander la
permission.
« — Cardy! mon Cardy!... répéte-t-elle étreignant l'objet de ses deux bras,
la voix tremblante, les yeux troubles.
180 LES LETTRES ET LES ARTS
« Et l'oiseau, de gonfler son gosier à force et de lui en décocher les notes
vibrantes comme autant de caresses, autant de remerciements.
VII
« Cardy ne cessait de chanter et la charbonnière ne cessait de lui
envoyer de longues paroles affectueuses, puis des mots d'une tendresse émue
qui me pénétraient.
« — Et où as-tu couché, mon cher petit, lui disait-elle, où as-tu pu trouver
la retirée cette nuit? Je t'ai cherché tout au long de la rue Visconti, de la rue
de Seine, de la rue Bonaparte, et tu n'y étais pas... Ah! Cardy! Cardy!
personne n'a fermé l'œil à la maison à cause de toi...
« Lui s'était perché sur l'extrême barreau de la cage, avait étiré son col
ébouriffé, et, la tète passée entre les fils de fer, écoutait, écoutait. Parfois, sa
maîtresse s'arrêtant, il partait d'un gazouillement très bas, lui donnait une
réponse comme il pouvait.
« — Alors, votre chardonneret s'est sauvé de chez vous, hier au soir?
demandai-je.
« — Hier au soir, vers sept heures. Voici comment la chose est arrivée...
Il faut que je vous dise, monsieur, que je suis bien malheureuse en ce moment :
mon mari est à la mort depuis huit jours.
« — Pauvre femme ! . . .
« — C'est sa poitrine qui manque d'air, ce qui lui coupe la respiration et
fait que, pour un rien, il se trouve mal... A Paris, où l'on a toujours trop de
besogne sur les bras, où l'on se marche sur les talons les uns aux autres tant
on est de monde, le temps manque pour se reconnaître, et ce n'est guère du
bon Dieu qu'on s'occupe dans cette fourmilière enragée. Nous, malgré notre
métier fort pénible, nous avons conduit notre travail de façon à ne manquer
jamais les offices, les dimanches et les jours de fête. Aussi le bon Dieu nous
a-t-il comblé de ses bénédictions. Je devinais bien que M. le docteur Barret,
de la rue de Seine, n'avait pas grand espoir; ce néanmoins, je n'osais hasarder
un mot à mon mari des derniers sacrements. Vous comprenez, cela pouvait lui
faire une révolution et, même pour lui ouvrir le ciel, je n'aurais pas voulu
NORINE 181
exposer sa vie... C'est de lui-même, tout à fait de lui-même, que, hier matin,
après une longue toux où il a manqué passer, il m'a demandé de faire venir
M. l'abbé Birgassol. M. l'abbé Guillaume Birgassol, quatrième vicaire de
Saint-Germain-des-Prés, est le fils d'Antoine Birgassol, à qui nous avons
vendu notre fonds, — des gens du pays...
« — De quel pays ?. . .
« — De Truscas, dans les Cévennes...
« — Eh quoi! vous êtes de Truscas?
« — Les Birgassol sont de la paroisse de Truscas; mais, nous autres, nous
sommes de la paroisse de Rocaillet...
« — Rocaillet! me suis-je écrié avec explosion,
« — Vous connaissez notre endroit?
« — Si je le connais! C'est un de mes amis qui actuellement en est curé.
« — Un ami à vous, monsieur?...
« — Et le meilleur des amis, l'abbé Prosper Arribas, des Passettes, près
Camplong.
« — L'abbé Prosper Arribas!... Comment, Prosper Arribas, Arribassou, de
la métairie des Passettes, est curé?
« — Il l'est, et curé de Rocaillet.
« — Je ne suis pas étonnée : c'étaient de si braves et si dignes gens, ces
Arribas, des Passettes ! J'ai « fait les châtaignes » chez eux dans les temps, —
oh! des temps bien anciens.
a Aux souvenirs enlevants du pays natal, je ne sais quel souffle avait
redressé cette vieille femme attristée, lui avait restitué une seconde de
jeunesse. Dans cet éclair fulgurant de renaissance, je vis Honorine Jalaguier
cheminant appuyée sur son bâton de pastoure, se retournant à ton appel, nous
attendant au milieu de ses chèvres, parmi les châtaigneraies de Rocaillet.
« — Ne vous appelez-vous pas Honorine Jalaguier?
« — Vous savez mon nom?
« — Vous êtes des Cérisoles, sur la paroisse de Rocaillet. Vers 1842, vous
avez épousé Justin Lebasset...
« — - Mais, monsieur, qui vous a dit?...
182 LES LETTRES ET LES ARTS
« — J'étais là avec Prosper Arribas, avec Arribassou, quand votre grand-
père, votre « grand, » Barthélémy Jalaguier, vous donna à Justin. Vous en
souvenez- vous ? les chardonnerets chantaient dans les cerisiers...
(( — Je m'en souviens! je m'en souviens! répéta-t-elle, appuyant une main
sur son cœur et se rasseyant.
« Elle haletait, comme à son arrivée.
« — Alors, articula-t-elle avec effort, vous êtes le neveu de M. l'abbé
Fulcran, curé de Camplong?
« — Oui, je suis M. le neveu, un M. le neveu bien changé, bien vieilli,
bien resjîeclable . . . Hélas! les châtaigneraies de Rocaillet sont si loin!
« Honorine Lebasset, après une hésitation de trois secondes, céda à
l'entraînement de son cœur empli de la vision des Cérisoles, de la vision de
ses jeunes ans, et me tendit les deux mains. Quand mes doigts touchèrent
les siens, des larmes me montèrent aux yeux.
« — Si mon mari pouvait vous voir, quel bien ça lui ferait! murmura-t-elle.
« — - Il me verra, je vous le promets, il me verra.
« — Nous ne demeurons pas loin de l'Institut. Nous sommes rue
Visconti, 6, au troisième. Quelle joie pour mon pauvre Justin ! Quand il
entend parler du pays, il ne sent plus son mal. 11 aime tant Rocaillet et
les Cérisoles, qu'il aurait sûrement guéri de son rhume là-bas, si j'avais
pu l'y faire transporter. Mais, en premier, la liquidation de nos affaires
avec les Birgassol nous a retenus six mois , puis, quand nous aurions pu
partir, M. le docteur Barret n'a pas voulu, redoutant un malheur en
route. Que voulez-vous? Dieu est le maître de tout et de nous... Il faut
se résigner... Je dois l'avouer, du reste, le ciel a vu notre misère, et il
ne nous a pas laissés sans consolation puisqu'il nous a donné Cardy...
« — Alors, ce chardonneret a pu?...
« — Si vous le connaissiez! si vous saviez comme il est obéissant,
comme il se met à chanter pour peu que Justin lui envoie un signe du
doigt ou un sifflement des lèvres! C'est le gendre des Birgassol, Baptiste
Lizier, qui, étant allé à Truscas l'an passé, nous le rapporta. Il l'avait pris
dans un engluement au bord du ruisseau des Cérisoles, à trente pas de la
NORINE 183
hutte où vous avez vu mon grand-père pour la première fois. Hier au soir,
j'avais posé la cage de Cardy sur le lit de mon malade, et Justin, que
ses souffrances ont rendu un peu sourd, entendait l'oiseau, jouissait de lui,
l'ayant plus près de son oreille. Tout d'un coup, M. l'abbé Birgassol paraît,
suivi d'un sacristain de Saint-Germain-des-Prés. Le bon Dieu entrait chez
moi. Je suis troublée, je perds la tête, et j'enlève la cage d'un mouvement
si brusque que la porte se prend à mon tablier, s'entr'ouvre, et Cardy
se sauve, passant au-dessus de toute la famille Birgassol agenouillée... Voilà.
« Elle n'en pouvait plus.
« Je lui remis la cage et la reconduisis, lui renouvelant ma promesse
d'aller prendre bientôt des nouvelles de son mari. En traversant la cour de
mon pavillon, ma cour de couvent, Cardy, ingrat, avait des accents joyeux
qui me fendaient le cœur.
VIII
« Le lendemain, je n'y tenais plus, mon cher Arribas : il me fallait revoir
mon chardonneret des Cérisoles. La tète pleine des jolis airs de Cardy, sur
les deux heures, par la rue Bonaparte, je me suis acheminé vers la rue
Visconti, à une portée de fusil de l'Institut. Quelle ruelle, bon Dieu!
Dans tout Paris où, depuis trente-cinq ans, j'ai promené tant de pas
inutiles, je ne connais guère que le boyau étranglé de la rue du Chat-
qui-Pêche , sur le quai Saint-Michel, qu'on puisse comparer à la ruelle
Visconti. Je vais le nez levé, les yeux aux murailles rouillées, décrépites.
J'ai oublié le numéro des Lebasset, et je ne l'ai pas demandé à Joséphine,
fort capable de trouver étrange ma visite à son ancienne charbonnière
et d'en jaser à langue que veux-tu avec la valetaille du palais Mazarin.
« Je tombe en arrêt. Sur une plaque de marbre noir encastrée dans
l'embrasure d'une porte cochère, je lis ces mots en lettres dorées :
HOTEL DE RANES
JEAN RACINE Y MOURUT LE 22 AVRIL 1699
« Jean Racine, ton poète, mon cher Prosper, l'auteur « sublime »
184 LES LETTRES ET LES ARTS
d'Esther et d'Athalie. Tu le vois, en dépit de son exiguïté, de sort
étroitesse, — deux fiacres ne pourraient s'y croiser, — il s'en faut que
la rue Visconti soit la première rue venue.
« ... Fonderie Deberny ; Krafft, relieur ; Caderini, fumiste ; Joseph Roussel,
fondeur ; Haro, éditeur. . . Ah ça ! mais où demeurent donc ces Labasset ?
Il ne me reste plus que cinq ou six maisons à dévisager et je débouche
dans la rue de Seine. Maintenant, le trottoir est mince comme le doigt,
on n'y marche qu'en frôlant les murailles du coude. Je descends sur la
chaussée et me sauve. Au bout du compte, si mon désir d'entendre encore
l'inoubliable Cardy, des Cérisoles, me presse trop vivement, je me risquerai
à interroger Joséphine.
« Bon! la rue de Seine est là, je la touche. Tout à coup, je demeure
planté. Qu'y a-t-il? Il y a que, si les oreilles ne me tintent pas, j'ai
ouï le chardonneret d'Honorine Jalaguier et de Justin Lebasset, mon char-
donneret de l'Institut. ,
a Mes prunelles partent comme des balles . Je découvre Cardy là-
haut, à un troisième étage. II m'a aperçu, car, sans discontinuer sa ritour-
nelle, il penche la tète et me regarde à travers le treillis de sa cage.
Ce treillis paraît si fin, qu'on dirait Cardy tout à fait libre sur le rebord
de la fenêtre des Lebasset. Comme je me dispose à monter, cette enseigne,
fraîchement peinte et fraîchement vernie au-dessus d'un trou plus noir
que l'entrée de la mine Sainte-Barbe, à Graissessac, me crève les yeux :
BOIS £T CHARBONS
ANTOINE BIRGASSOL, SUCCESSEUR DE JUSTIN LEBASSET
a J'enfile l'allée. Si tu te souviens, mon cher ami, de l'état de parfaite
ordonnance, de reluisement, — pardonne-moi ce mot suspect, — où
nous apparut la hutte des Jalaguier en 1842, le jour de notre excursion
à Truscas pour des truites, tu te feras une idée de la propreté éblouissante
où j'ai trouvé l'appartement des Lebasset. Que Mirette s'en étonne :
l'Honorine de Paris est restée la Norine des Cérisoles. C'est elle qui
est venue m'ouvrir la porte.
NORINE 185
a — Ah! monsieur... Ah! monsieur..., répétait-elle attendrie, ne sachant
comment me remercier.
« — Et votre mari ? lui ai-je demandé.
« — Hélas ! je priais quand vous avez sonné.
« — ■ Alors?...
« — Il faut que le bon Dieu prenne pitié de nous, qu'il ne nous
abandonne pas.
a — Me sera-t-il permis de voir votre malade ?
« — Certes, si cela vous sera permis ! J'en suis sûre d'ailleurs, votre
visite lui donnera un peu de ton. Tout ce qui lui rappelle le pays lui
est profitable. Je lui ai conté que notre Cardy avait eu la chance de se
réfugier chez vous, à l'Institut, et cela lui a fait un plaisir, mais un
plaisir!... Voudriez-vous vous asseoir une minute?
« J'ai pris le siège qu'elle me tendait.
« — Je ne puis vous introduire tout de suite dans la chambre de
mon Justin, a-t-elle repris, s'excusant : M. l'abbé Guillaume Birgassol cause
en ce moment avec lui. Vous arrivez juste à l'heure de la visite de M. l'abbé
Guillaume, car M. l'abbé Guillaume, qui est un ange, le visite chaque jour
dans l'après-midi... Mais, qui sait, peut-être n'avez-vous pas le temps
d'attendre?...
« — J'ai le temps.
« Une petite casserole pleine d'eau bouillait sur un trépied dans l'âtre.
Elle y a jeté une poignée d'herbes sèches, recroquevillées.
« — - C'est du lichen de chez l'herboriste, a-t-elle dit en besognant.
Je coupe cette tisane avec du lait, et Justin se trouve soulagé... Cette
toux ! cette toux ! Que voulez-vous ? il faut se faire une raison. . . Quand
je songe pourtant que nous commencions à être un peu tranquilles, un
peu heureux... Après avoir tant trimé dans ce Paris où les jours sont si
longs pour le travail et les nuits si courtes pour le repos!... Encore, si
Théodore vivait ! . . .
a — Théodore?
« — Notre fils unique. Nous l'avions eu un peu tard, mais il était
186 LES LETTRES ET LES ARTS
fort comme un rouvre de chez nous. Eh bien! monsieur, nous l'avons
perdu d'un chaud et froid, le matin même où il devait, à Saint-Sulpice,
recevoir la tonsure des mains de Monseigneur l'archevêque. Il a beau y avoir
six ans que ce malheur nous est arrivé, il me semble qu'il est d'hier...
« Elle a retiré sa casserole du feu; puis, s'approchant de moi, elle
a murmuré très bas :
« — Monsieur, mon idée est que mon mari n'a jamais pu se consoler
de la mort de notre enfant. Il me disait comme ça, quand je me déso-
lais : — « Auras-tu bientôt fini de pleurer! Tu sais bien, Norine, que ce
« ne sont pas tes pleurs qui nous rendront le fillot. » — Tout de même ,
encore qu'il essayât de faire le fier au chagrin, son appétit s'en allait,
s'en allait, et bientôt il ne mangea quasiment plus. Vous devinez si je
lui en accommodais des sauces, et des sauces de Rocaillet, pour le ravi-
goter un brin ! Malheureusement, ma cuisine de là-bas ne lui disait pas
plus que ma cuisine d'ici, et il maigrissait, maigrissait à faire peur... Un
soir, — en avril dernier, — nous étions assis dans cette pièce, lui à la
place où vous êtes, moi à la place où je suis. Tout d'un coup, il se mit à
tousser, mais à tousser!... Je fus prise d'un tremblement de tous les membres :
je venais d'entendre la toux, la toux aigre et rauque de Théodore... Mon
Dieu, quand j'y pense!...
« — Qu'as-tu donc, Justin? qu'as-tu? lui demandai-je.
« — Rien, me répondit-il.
« Puis, après la quinte, tournant vers moi une face toute blanche et
me regardant avec des yeux qui n'étaient pas de ce monde, il ajouta
ces paroles :
« — Théodore m'appelle... Je l'ai vu distinctement cette nuit... Il m'a
« fait signe... A la fin des fins, elle est bien lourde la vie sans le fillot,
« et, si tu n'étais pas là, il me serait bon d'en être allégé...
« Une porte s'est ouverte. L'abbé Guillaume Birgassol a paru.
« — Madame Lebasset, a-t-il dit, si vous voulez assister à la prière... »
« Honorine a rapidement essuyé son visage luisant de larmes. Elle a
suivi le vicaire dans la pièce à côté. . .
NORINE 187
^ La porte de la chambre était demeurée entre-bâillée . Peut-être
n'avait-on pas osé m'inviter, mais n'était-on pas fâché de me laisser
entendre la prière. Soudain, Cardy a lancé une fusée de notes brillantes.
J'ai hasardé trois pas, j'ai plongé de l'oeil en avant. La cage avait été retirée
de la fenêtre, installée sur une chaise au milieu de la pièce. J'étais
mal placé pour voir le malade , enveloppé de sa femme et de l'abbé ;
mais par exemple, le chardonneret, immobile sur un barreau et chantant,
m'apparaissait tout entier. Quelle ouverture admirable ce musicien ailé
jouait en manière d'introduction à la prière!
« — Chut ! a dit Honorine, étendant une main vers Cardy.
« L'oisillon s'est lu.
•i Alors, l'abbé Guillaume Birgassol, par un geste lent, a fait le signe
de la croix; puis, dans notre patois cévenol, il a récité le Pater gra-
vement, solennellement : .
« Nostré Paire que siès al ciel, que' bostré noun, se'go santifiat...
« Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié... »
« Arribas, à moi aussi, des larmes me sont venues aux yeux.
IX
« Le vicaire de Saint-Germain- des-Prés parti, Honorine m'a fait un
signe. Je suis entré dans la chambre. Je ne trouve pas d'expression pour
te marquer la joie naïve de Justin Lebasset en m'apercevant. Sa faiblesse
ne lui permettant pas de se lever du large fauteuil de paille où il se
tenait à demi couché, comme sa femme l'avait osé à l'institut avec une
simplicité touchante, il m'a tendu les deux mains, puis il m'a regardé
longuement.
« — Merci, monsieur, merci, m'a-t-il soupiré. J'éprouvais un grand
contentement tout à l'heure, tandis que M. l'abbé récitait Notre Père :
Norine m'ayant prévenu que vous me feriez visite, je sentais à quelque
chose que vous étiez là. C'est si plaisant à un pauvre homme comme moi,
la vue des gens du pays, surtout de ceux qu'on a connus dans le bon-
heur. Vous souvenez-vous de notre rencontre au clos des Cérisoles, chez
188 LES LETTRES ET LES ARTS
Barthélémy Jalaguier ? Vous souvenez-vous de nos accordailles, à Norine
et à moi, sous les arbres près de la hutte, en plein soleil, au chant
des chardonnerets de Rocaillet?
a Un attendrissement subit lui ayant coupé, lui ayant noyé la voix,
il est demeuré muet. Il a regardé sa femme, et, arrêtant sur elle deux
yeux dilatés, agrandis de tout le dépouillement du visage où la mort avait
promené le bout de sa faux :
« — Ah ! monsieur, avec quelle bonté de tout son être elle me soigne !
C'est bien pénible certainement de me trouver dans l'état où je suis; mais
aurais-je jamais su ce que vaut ma femme, si ce méchant rhume qui me
prend les forces goutte à goutte ne me tenait?...
« — Du courage, mon homme, du courage ! a interrompu Honorine.
« Elle lui a souri tendrement.
« Après un silence, il s'est retourné vers moi.
« — Monsieur, m'a-t-il dit, je voudrais vous demander un petit service.
« — Petit ou grand, je serai heureux de vous le rendre.
« Le creux de ses joues, car sa face ravagée montrait partout des creux,
le creux de ses joues s'est coloré, ses grands yeux fixes se sont voilés à
demi, et il a articulé timidement :
« — Si notre connaissance datait d'hier, je n'oserais pas vous impor-
tuner, mais voici des ans et des ans que nous nous sommes vus pour la
première fois. D'ailleurs, vous devez tenir un peu de votre oncle, M. le
curé Fulcran, qui, dans ma jeunesse, chez les Arribas, à la métairie des
Passettes, me tira d'un bien mauvais pas...
« — De quoi s'agit-il ?
« — Il s'agit tout uniment de Norine.
« — De moi, Justin?
a — Si tu me donnais un peu de ta bonne tisane? a-t-il balbutié,
le souffle lui expirant sur les lèvres.
« — Justement, j'en ai de toute fraîche...
« — Des picotements me font saigner la gorge... La toux va suivre...
« La quinte a été d'une violence extrême. Affreuse misère de nous!
•«çr
PAfinv^cl
NORINE 189
ce malheureux Lebasset, en proie à une manière d'explosion intérieure
à laquelle des organes encore trop résistants ne permettaient pas la libre
expansion au dehors, était ébranlé, secoué, tordu membre à membre, nerf
à nerf, pour ainsi parler fd à fil. Il soufflait, il suait, il était rendu.
Tandis que sa femme filtrait, sucrait l'infusion de lichen, j'ai dû soutenir
ce pauvre martyr, que la tempête effroyable de sa toux menaçait de
renverser de son fauteuil, de précipiter dans le feu.
« — Mon Dieu du ciel ! gémissait par intervalles le malheureux , mon
Dieu du ciel !
« Trois ou quatre gorgées de lichen prises à la file ont atténué la
crise, finalement en ont eu raison. Le malade, porté en avant, les poings à
la poitrine, s'est renversé sur le dos avec des respirations saccadées, très
douloureuses. Honorine l'encourageait d'un mot, d'une caresse. A plusieurs
reprises, ne résistant pas à sa tendresse demeurée entière depuis les
jours anciens, les jours radieux des Cérisoles, elle a porté jusqu'à ses
lèvres la main droite de son mari et y a appliqué de longs baisers.
« Moi, mon cher Arribas, je demeurais attentif à la scène en un
bouleversement profond, et, tandis que Justin et Honorine, mis l'un et
l'autre au « pressoir de la douleur » , comme disent tes Livres saints, se
balbutiaient des paroles consolantes, je revoyais ce couple jeune, beau,
en pleine fleur de vie, sous les cerisiers fourmillant de chardonnerets de
l'aveugle Barthélémy Jalaguier. Eh quoi ! c'était ainsi qu'à quarante-cinq
ans de distance, finissait, dans une ruelle noire de Paris, cette fête
magnifique, bénie en pleine nature par un vieillard auguste, célébrée par
le chant alterné de tous les oiseaux de Rocaillet ! O vie de l'homme,
ô vie de l'homme, ombre d'un rêve !
« Mais Lebasset, réconforté par le coeur héroïque de sa femme, se redresse
légèrement; son regard erre, passe à côté de moi sans me voir, tombe sur
la cage où Cardy picore à petits coups, sans désemparer. L'oisillon a été
atteint, il quitte sa mangeoire, se perche, entonne. Le chant va un peu
au hasard de l'inspiration, un fragment de millet demeuré au bout de la
langue le gêne sans doute. Soudain l'ariette se corse, le dessin en apparaît
190 LES LETTRES ET LES ARTS
plus franc, plus net, plus développé, plus savant. Elle éclate enfin dans sa
force. Justin semble ravi ; il ne quitte pas le chardonneret des yeux.
« — Monsieur, me dit-il, dès que Cardy ouvre le bec, je me retrouve à
Rocaillet. C'est une chose extraordinaire : lui lâche une note, et moi je revois
le pays comme si j'y étais. Quand, au temps jadis, je « faisais les châtaignes »
à Camplong, il m'est arrivé d'entendre M. l'abbé Fulcran dire que Dieu
avait tiré l'homme « du limon de la terre ». Ah! comme je suis bien pétri
de notre terre cévenole, moi! Aussi, monsieur, je veux y retourner à
cette terre de mon enfance... et j'y retournerai...
,f — Encore ton idée, Justin... Je t'en supplie...
« — Ecoute-moi, Norine, tu connais mon vice : je suis gourmand. Si
tu allais m'acheter un éclair chez Quillet, comme chaque jour. Je crois que
je mangerais ça avec plaisir; dans tous les cas, Cardy est là pour m'aider,
ce mignon... Allons, ma Norine, allons... a-t-il ajouté avec l'accent de la
prière.
« Elle nous a laissés.
« Honorine n'avait pas fermé la porte derrière elle, que Lebasset, allon-
geant vers moi sa tête amaigrie, évidée, où les deux papillons des oreilles
se déployaient immenses parmi de rares touffes de cheveux blancs ébouriffés,
m'a appelé à lui d'un regard.
« — Monsieur, m'a-t-il dit, ce qui me préoccupe à l'heure de ma mort,
car je vais mourir, je le sens, c'est cette pauvre créature qui sort pour
me chercher un gâteau, c'est ma femme. Si vous saviez ce qu'elle a été
pour moi depuis Rocaillet! Enfin... Voici mon plan : je voudrais être enterré
au pays de ma naissance. Une idée. Pour nous, gens de la montagne
cévenole, nous pouvons bien la quitter pour aller gagner des sous au bout
du monde; mais, le boursicaut une fois garni, nous n'avons qu'un désir :
revoir les gens que nous avons connus, et les animaux avec, et les champs
avec, et les arbres avec. C'est comme ça...
« — C'est comme ça, en effet, et c'est bien, lui ai-je murmuré.
NORINE loi
« — En premier, quand j'ai ouvert la bouche de mes intentions à Norine,
elle s'est fâchée et a pleuré toute l'eau de ses yeux ; puis, moi repiquant
mon raisonnement, comme on enfoncerait un clou dans la muraille, elle
s'est accoutumée petit à petit à mon voyage vers l'Espinouze, et hier, à
son retour de l'Institut où elle avait causé avec vous, nous sommes tombés
d'accord. Une chose surtout la tourmentait : la pensée que moi je serais
là-bas dans le cimetière de Rocaillet, au milieu des parents et des amis,
à l'ombre de notre clocher, tandis que notre enfant...
« Un sanglot lui a coupé la voix.
« — Je sais, mon brave Lebasset, quelle épreuve il vous a fallu traverser.
Votre femme m'a tout conté.
« Il a poursuivi courageusement :
« — ... Tandis que notre fils demeurerait au cimetière Montparnasse,
sans une connaissance, seul dans ce Paris où personne ne s'occupe de vous
quand vous passez, ne se retourne pour vous dire un mot. Je l'ai rassurée
tout de suite, et je lui ai avoué qu'après nous en être concertés longuement,
M. l'abbé Guillaume et moi, nous avons été d'avis l'un et l'autre que si,
par la volonté de Dieu, j'étais enlevé de ce monde, Théodore me suivît au
pays...
« La respiration lui a manqué brusquement.
« — • Reposez-vous... Tout à l'heure...
« — Non, monsieur, car Norine va rentrer... Elle a pleuré, elle a pleuré
en m'écoutant. Mais, le croiriez- vous, monsieur? ses larmes me semblaient
moins tristes, lui coûter à présent moins de souffrance. Quand j'ai eu fini,
elle m'a dit : — « Mon Dieu, si, après mon enfant perdu, il me faut
« perdre mon mari, j'irai vivre près d'eux à Rocaillet, car je ne veux pas
« les abandonner. » Puis, elle est tombée à genoux et elle a dit encore
ces mots qu'elle répète souvent : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite,
« non la mienne! » — Voilà où nous en sommes, monsieur, les Lebasset;
voilà ! »
« Ne trouvant pas une parole, j'ai pressé de nouveau ses deux mains
dans les miennes. Il a été fort touché.
192 LES LETTRES ET LES ARTS
« — Oh! monsieur le neveu ! monsieur le neveu!... a-t-il balbutié.
Puis, d'un ton plus ferme :
« — Je pense à votre voyage à Truscas avec Arribassou... A propos,
d'après ce que vous avez conté à Norine, Arribassou, des Passettes, serait
curé de Rocaillet à cette heure. Si c'était un effet de votre bonté de lui
recommander Norine... Vous entendez, elle a perdu l'habitude du pays, et,
quand elle y arrivera, si M. le curé Prosper Arribas voulait la conseiller,
lui tendre tant seulement le bout d'un doigt!... Elle a, de son côté, des cousins
à Campilliergues, près Rocaillet, comme, du mien, j'en ai à Truscas. Mais
les cousins, ça n'est capable que de vous dévorer dans l'occasion, et je
voudrais que Norine, s'installant à Rocaillet avec son bien, leur fît tirer la
langue le plus longtemps possible, à tous ces affamés.
« — Alors, vous avez ramassé des sous, comme vous dites?
« — Si nous en avons ramassé, des sous! Et des pièces blanches aussi...
Norine ne vous a donc pas annoncé notre fortune ?
« — Elle ne m'a pas parlé de vos affaires.
« Il a eu un redressement d'orgueil. Puis, avec un pétillement de ses yeux :
« — Monsieur, m'a-t-il dit, nous tenons quarante mille francs au fond
du sac, et, si les Birgassol, qui sont gênés présentement, finissent par nous
verser les cinq mille francs qu'ils nous doivent pour l'achat de la boutique
et de la clientèle, nous posséderons quarante -cinq mille francs. N'est-ce
pas un joli magot? Mais, Norine et moi, nous savons ce qu'il nous coûte,
le magot, car Théodore, qui étudiait au séminaire pour être prêtre avec
M. l'abbé Guillaume, n'a jamais mis les doigts à rien, lui. Allez donc voir
si on se levait matin et si on se couchait tard par ici ! Je les connais, allez,
vos escaliers de l'Institut, et celui de M. Villemain, et celui de M. Francisque
Duret, et celui de M. Beulé, et celui de M. Philarète Chasles ! Leur en
ai-je monté de l'eau, leur en ai-je scié du bois à tous ces messieurs, sans
compter le frottage et l'époussetage chez M. de Sacy ! Le brave homme, ce
M. de Sacy, tout menu, tout pâlot, et vert comme un brin de châtaignier!
C'est lui qui fît entrer au petit séminaire de Saint-Nicolas d'abord, puis au
grand séminaire de Saint-Sulpice notre Théodore...
NORINE 193
a II est demeuré muet une longue minute. Il a continué :
« — Vous sentez s'il en a fallu de l'économie pour arriver à cette grosse
somme et si on a dû manger du fromage de Brie sur des tranches de pain
sec ! Les privations ne nous coûtaient pas une once. Notre idée, à Norine
et à moi, était de vivre avec les sous qui se trouvaient au fond de nos
poches. Mais gare si les sous, au nombre de vingt, devenaient une pièce
blanche! Alors, on se serrait le ventre, et le hlanchct, remisé, ne revoyait
pas le soleil. C'était un « prisonnier » de plus, comme nous disions en
riant... Ah! ces prisonniers! ces prisonniers! en avons-nous mis à l'ombre!...
Et tout cela, monsieur, dans l'espoir que, lorsque Théodore aurait la messe.
Monseigneur de Montpellier le réclamerait, le placerait dans la montagne
de l'Espinouze, et que, Norine et moi, nous retournerions à Rocaillet pour
y mener, à notre fantaisie et pas loin du Hllot, nos dernières années d'ici-
bas... Mais vous voyez ce que la vie a fait de nous : Théodore est mort,
moi je mourrai aujourd'hui ou demain...
« Cardy, attentif jusque-là, sa jolie tète tendue vers son maître, s'est
secoué vivement, a sauté d'un barreau à l'autre, a lancé un cri aigu.
« — Norine! a murmuré le malade, exténué, s'affaissant dans son
fauteuil.
XI
« J'ai vu mourir Justin Lebasset, mon Arribas, et j'ai été touché, édifié
jusqu'au fond de l'âmd. Je demande à Dieu, quand mon heure sera venue,
de m'accorder ce calme, cette force dans la suprême lutte avec la vie. Pas
une plainte, pas un gémissement; une fois seulement il a dirigé vers sa
femme un regard douloureux, déchirant, puis de sa bouche glacée s'est
exhalé ce mot unique : « Théodore. » Marc Aurèle voulait qu'on quittât la vie
« comme l'olive mûre tombe de l'arbre qui l'a portée, en baisant le sol
(i qui l'a nourrie ». Le paysan de Rocaillet a eu cette belle, cette simple,
cette noble mort d'un fruit de la terre qui s'en va au réservoir commun
de tous les êtres, sans cri, sans désespoir, sans arrachement. Ne t'effraie
pas, je t'en prie, de cette citation de l'empereur Marc Aurèle qui persécuta
194 LES LETTRES ET LES ARTS
les chrétiens; je te la donne avec le même respect que tu mettrais à me
donner un texte sacré. Va, mon vieux Arribas, tous les saints ne sont pas
canonisés.
« Je ne saurais te dire à quel point toute la famille Birgassol ,
père, mère, fils, fille et gendre, s'est montrée bonne pour Honorine, à
moitié morte. Notre montagne âpre et dure reste encore le pays des cœurs
solides, des cœurs honnêtes, des grands cœurs. L'abbé Guillaume a été
particulièrement affectueux, délicat. Tandis que ses parents empressés auprès
de la veuve, à force de regrets, de franchise aussi, avaient la consolation
un peu rude, lui trouvait des paroles vraiment célestes, qui tombaient sur
Honorine comme une vivifiante, une rafraîchissante rosée. J'ignore comment
il est parvenu à mêler le nom de Théodore aux choses toutes de miel qu'il
a su découvrir. Certains cœurs purs ont des secrets qui savent parler aux
secrets d'un autre cœur pur sans le blesser.
« C'est l'abbé Guillaume Birgassol qui a célébré V Office des Morts, et
il s'est acquitté de ce grave devoir d'affection religieuse avec une ferveur,
une dignité, une émotion qui m'ont pénétré. Du reste, ce jeune ecclésiastique,
— il a trente ans peut-être, — grand, blond, les traits longs et fins, le
front haut, la bouche sérieuse, a fort bon air sous les habits sacei'dotaux,
qu'il porte avec une aisance du meilleur goût. Tandis qu'il priait pour
l'âme de Justin Lebasset avec une ardeur où son amitié de jadis pour son
condisciple de Saint-Sulpice, Théodore Lebasset, mêlait je ne sais quoi de
tendre, moi j'examinais ses parents debout dans l'assistance, et devant
Antoine Birgassol, hérissé, rugueux, recouvert de sa veste de serge comme
un chêne de l'Espinouze de son écorce, devant Angélique Birgassol, ergotée,
toute d'une venue, avec des raideurs de baliveau noirci à l'entrée de quelque
mine de Graissessac, je me demandais par quel miracle, de ces souches
emmêlées, sauvages, avait pu jaillir surgeon si élancé, si élégant, si souple,
si gracieux de tous points.
« En entrant à Saint-Germain-des-Prés, nous étions vingt personnes à
peine; en sortant, nous étions plus de cent. Les amis de Lebasset, prévenus
à temps, arrivaient essoufflés des coins les plus opposés de Paris et se
NORINE 105
joignaient sans bruit au cortège. Que de feutres noirs à larges bords, de
bourgerons bleus raides comme des planches, de pantalons de velours vert
bouteille plus amples que des sacs ! Au beau milieu de la rue de Rennes,
parmi les tramways, les omnibus, les camions, les fiacres, allongeant un
regard sur la file, je me suis cru un moment dans quelqu'une de nos
pittoresques vallées cévenoles, le jour où des funérailles riches — il y en
a — ont mis tout le village sur pieds.
a Au cimetière, l'abbé Guillaume a trouvé des paroles très justes, très
élevées encore que très simples, pour marquer d'un trait vif aux yeux de
tous la vie de ce travailleur qui avait nom Justin Lebasset. Empruntant à une
« Prose » de saint Thomas ce verset :
Jn labore requies.
In xstu temperies ,
In fletu solatium,
il a monté doucement jusqu'à l'éloquence. Les yeux d'Honorine, un peu
égarés, demeurés secs depuis la veille, se sont mouillés, quand l'officiant,
se détournant de la foule des invités à laquelle il avait vanté « le repos, la
douceur, le rafraîchissement du travail », s'est adressé à elle, à elle seule,
et lui a révélé la consolation qu'elle découvrirait dans les larmes.
« — Dieu est dans votre douleur, a-t-il conclu, et, dès que sa miséricorde
« jugera à propos d'ouvrir le réservoir de vos larmes, vous serez consolée,
« in fletu solatium. »
« Nous avons reconduit Honorine rue Visconti. Le petit appartement au
troisième étage m'a paru sinistre. Cardy, roulé en boule à l'extrémité d'un
barreau, demeurait là, immobile, ébouriffé, endormi, sans voix. La cage,
avec son godet débordant, sa mangeoire pleine, son plancher négligé,
souillé, avait un aspect de désolation qui m'a pincé au cœur. Un à un, ayant
bredouillé un mot non sans peine, mes Cévenols se sont retirés, et nous
sommes restés les trois Birgassol, les deux Lizier, et moi. La veuve accroupie
sur une chaise basse — une chaise des Cérisoles, la chaise du vieux Jalaguier,
— se complaignait, et à travers ses complaintes, passaient toute espèce de
préoccupations : — Gomment, elle, qui ne savait ni A ni B, s'y prendrait-elle
196 LES LETTRES ET LES ARTS
pour faire exhumer le corps de Théodore et retirer du caveau provisoire,
où on venait de le déposer, le corps de son mari ? Où trouverait-elle assez
de courage, le jour venu de partir, pour se mettre en route ? Elle était seule,
seule au monde à présent, etc..
« — Alors, Norine, vous nous prenez pour des étrangers, nous autres?
a interrompu Antoine Birgassol.
« — Comment, Norine, vous nous croyez capables de vous laisser dans
la peine! s'est écriée en pleurant Annette Birgassol.
« — Madame Lebasset, est intervenu l'abbé Guillaume, soyez, je vous
en prie, sans inquiétude.
« Et, osant s'emparer des mains de la veuve et les garder dans les
siennes avec cette simplicité des prêtres qui, jeunes ou vieux, ont le privilège
de familiarités divines dont personne ne songerait à s'offenser :
« — Vous savez, madame Lebasset, si mes parents vous sont dévoués,
s'ils vous aiment. Pour moi qui ai appris à vous honorer dès mon enfance,
pour moi qui fus l'ami de votre fils qui est au ciel, je vous suis dévoué
aussi et je vous aime. Veuillez compter sur mon zèle pour vos démarches
quelconques et ne vous laissez troubler par nul souci. Maintenant, permettez-
moi d'ajouter que, le jour où vous aurez terminé vos affaires à Paris, où
tout sera prêt, c'est moi qui vous accompagnerai jusqu'à Rocaillet et irai
vous installer là-bas.
« — O monsieur l'abbé ! s'est-elle écriée avec un sanglot.
« Elle s'est mise debout, et, tendant ses bras au vicaire de Saint-
Germain-des-Prés :
« — Guillaume, mon bon Guillaume, l'ami intime de mon Théodore!...
a-t-elle bégayé.
« Après l'abbé, elle a étreint toute la famille.
« — Vous êtes mes vrais parents, les Birgassol, mes vrais parents...
« En répétant ce mot « parents », elle a ouvert une armoire, et du fond
d'un tiroir a retiré un papier qu'elle a montré au vieux charbonnier, le suc-
cesseur des Lebasset, rue Visconti.
« — Antoine, lui a-t-elle dit, voici plus de trente ans que nous nous
NORINE 197
connaissons et nous savons au juste, après si longue amitié, ce que nous
valons les uns et les autres. Les Birgassol sont « de l'or en barre », pour
parler comme à Rocaillet... Antoine, votre commerce n'a pas prospéré comme
vous l'espériez, comme nous y comptions, quand vous avez quitté la rue du
Battoir, près l'hospice de la Pitié, pour venir ici. Qui sait si vous n'êtes pas
trop scrupuleux, trop honnête ? Quoi qu'il en soit, voici ce que je fais du
billet de cinq mille francs que vous avez souscrit autrefois à mon pauvre
mari... Je le déchire. Vous ne me devez rien, rien, rien.
« — Mais, Norine... mais, Norine... a balbutié le bonhomme fléchissant
sur ses genoux.
« — Vous êtes mes parents ! s'est-elle écriée avec exaltation.
« — Mais, Norine... a bredouillé Annette, plus blanche que sa coiffe
fraîchement repassée.
« — Vous êtes mes parents !
« — Mais, madame Lebasset, j'aurais pu, moi, dans quelques années,
acquitter une dette...
« — Toi, Guillaume, tu es mon fils !
« Et de nouveau elle l'a embrassé.
« Cardy se réveillait, et jetait de -ci de -là, comme les grains d'or de
quelque riche chapelet tombant un à un dans un plateau d'argent, de rares
et timides modulations.
XII
« Que dirais -tu de moi, mon Arribas, si je t'avouais les préoccupa-
tions puériles dont je suis assiégé depuis la mort de Justin Lebasset ? Tu
hausserais les épaules, et Mirette avec toi certainement. Hausse les épaules,
mon ami; mais laisse-moi te confesser que Cardy a toutes mes pensées, que
je suis infiniment moins sensible au deuil d'Honorine qu'au deuil de Cardy.
Madame Lebasset, après tout, est un être humain armé pour se défendre
contre la douleur : elle va et vient ; elle parle ; elle pleure ; elle prie ; elle
voisine avec les Birgassol ; elle finira par la consolation, cette suprême
misère, ce comble de notre fragilité, de notre néant. Mais lui, mon adorable
198 LES LETTRES ET LES ARTS
chardonneret des Cérisoles, prisonnier derrière des barreaux, à qui l'air
manque, la patrie manque, son unique ami manque, que ne peut-il pas lui
arriver dans la solitude affreuse où le voilà précipité ? Les oiseaux participent-
ils de cette infirmité qui ravale si bas les hommes : la consolation? Les
oiseaux se consolent-ils?...
« Depuis une quinzaine que Justin Lebasset nous a quittés, je n'ai pas
cessé un seul jour de monter au troisième étage de la rue Visconti pour
prendre des nouvelles d'Honorine, — je me trompe, de Cardy. Il ne se
porte pas trop mal, et cet après-midi, comme la veuve et moi, la cage
posée sur la chaise habituelle, nous admirions l'oisillon, moins hérissé, plus
mince, plus long, plus délié de tête en queue, il a préludé discrètement.
« — Ecoutez, monsieur, écoutez ! m'a dit Honorine.
« — Je trouve son chant d'une tristesse mortelle, ai-je murmuré.
a — Oui, monsieur, vous avez raison, mortelle, en effet.
« — Pauvre Cardy! il ne peut se consoler, lui...
« La veuve m'a quitté brusquement, et, dans la pièce à côté, je l'ai
entendue éclater en sanglots.
« Cependant Cardy, ayant commencé sur le ton allongé, traînant, plaintif,
dont nous deux, acolytes attitrés de la paroisse, nous commencions les Lamen-
tations de Jérémie, le jeudi saint, dans l'église de Camplong, avait petit à
petit renforcé sa voix, et, maintenant, il allait de toute l'aisance de son bec,
de toute l'aisance de son haleine, comme nous deux à \ Alléluia de Pâques,
quand le Seigneur était ressuscité. J'ai fait cette réflexion devant le gosier
arrondi, gonflé à outrance du chardonneret : il veut distraire Honorine,
l'obliger à reprendre vie.
« L'aimable bestiole ! quel grand cœur elle avait dans sa poitrine moins
grande que la feuille d'une rose trémière des haies de Rocaillet ! Ma passion
pour Cardy s'en est accrue subitement, je m'en suis senti brûlé, et cette
idée s'est emparée avec force de mon esprit : demander à Honorine Lebasset
de me confier, non, de me donner, son chardonneret. Certes les chardonnerets
ne lui manqueraient pas aux Cérisoles, tandis qu'à l'Institut, je...
a On a frappé à la porte. J'ai rejoint la veuve. Elle causait avec l'abbé
NORINE 109
Birgassol. Le jeune vicaire s'est assis et a annoncé que toutes les affaires
étaient terminées, que toutes les démarches étaient faites auprès de l'admi-
nistration des pompes funèbres, qu'on était libre de partir le lendemain si
l'on voulait...
« — Il ne nous reste plus, a-t-il ajouté, qu'à nous occuper de Cardy...
« — De Cardy? me suis-je écrié.
« — Je lui apporte sa maisonnette pour voyager, a poursuivi l'abbé,
retirant d'une feuille de papier où elle était soigneusement pliée une cage
en bois grosse comme le poing.
« — Alors, madame Lebasset, vous emportez Cardy là-bas? ai-je demandé
avec un frisson.
« — Justin l'aimait tant ! a-t-elle répondu. Croiriez-vous, monsieur, que,
m'en allant avec notre chardonneret des Cérisoles, il me semble que je m'en
vais avec l'âme de Justin ?
« Il n'y avait pas un mot à répliquer. J'ai serré affectueusement, respec-
tueusement les mains à Honorine, et je lui ai promis qu'elle vous trouverait
à Rocaillet, Mirette et toi, pour lui faire accueil, la guider, la secourir en
toutes façons. Va, mon bon Arribas, tu peux ouvrir toutes grandes les portes
de ton presbytère — « AttoUte portas principes vestras! » comme nous
chantions au chœur — c'est une sainte que le ciel t'envoie.
« Maintenant, trois lignes absolument personnelles. Pourquoi ne profite-
rais-tu pas de la présence à Rocaillet de l'abbé Guillaume Birgassol pour
descendre, à l'aube, vers un coin perdu du ruisseau des Cérisoles et engluer
une demi -douzaine de chardonnerets à mon intention ? Les jeunes ont
grandi en septembre, et les vieux sont superbes dans nos tènements aux
environs des vendanges. Ne m'oppose pas la lourdeur de tes jambes, qui
ne sont plus tes jambes de cabri, la faiblesse de tes yeux, troublés par les
premières ombres des ans. L'abbé Guillaume, à qui j'ai touché un mot de
ma fantaisie, se montre très disposé à te prêter et son bras et sa vue pour
cette chasse toute à mon profit. Ici, dans l'exil de cette énorme maison de
l'Institut, j'ai besoin de mon pays ; donne-le-moi sous sa forme la plus
aimable, la plus gracieuse, la forme chantante et ailée. Jadis, tu as passé
200
LES LETTRES ET LES ARTS
huit jours à Paris, et tu t'es trouvé fatigué, ahuri ; songe un peu si tu y
étais resté muré plus de trente ans ! Aie pitié. J'ai besoin d'entendre « le
son suave des oiseaux » dont il est parlé, m'a dit le vicaire de Sainl-
Germain-des-Prés, au septième chapitre du Livre de la Sagesse, « Aviiim
sonus suavis. »
« A propos de l'abbé Guillaume Birgassol, je ne veux pas négliger de te
le recommander. Observe-le. Il est, selon moi, peu d'ecclésiastiques aussi
distingués. La vocation, je la trouve inscrite, et dans sa tenue discrète, et
dans sa parole à la fois douce et ferme, et dans la culture de son esprit,
capable d'escalader les sommets. Qui sait si, un jour, le fds du charbonnier
de la rue Visconti ne coiffera pas la mitre ? Il n'y aurait assurément dans ce
fait rien de bien extraordinaire : est-ce que Urbain IV, qui coiffa la tiare,
n'était pas le fils d'un savetier de Troyes ?
a Je t'embrasse, mon vieux ami des Cévennes, et j'embrasse aussi ta cou-
sine Mirette, si elle ne doit pas crier trop fort. »
FERDINAND FABRE.
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SOUVENIRS D'UN SOLDAT
(*)
Nous marchions le long du chemin de fer; les trains remplis de troupes,
de chevaux et de munitions nous devançaient sans cesse. Les soldats regar-
daient avec envie les wagons de marchandises qui passaient à côté de nous
et aux portes desquels se montraient des têtes de chevaux. Voyez donc que
d'honneur pour des bêtes, tandis que nous, nous devons marcher !
a Le cheval est une brute qui peut maigrir, répondait Wasili Karpitch,
tu es un homme et c'est toi qui dois te maintenir en bonnes conditions. »
Un beau jour, au milieu d'une halte, un Cosaque accourut vers notre chef,
portant une nouvelle importante. On nous fit lever et ranger sans havresac et
sans armes, rien qu'avec nos blouses blanches. Personne ne savait pourquoi.
Les officiers inspectèrent les soldats. Wenzel, comme d'habitude, criait et
jurait, tirait les hommes par la manche de leur blouse mal mise, et les
bousculait pour les faire s'habiller. On nous conduisit le long du remblai du
chemin de fer ; après diverses manœuvres, on plaça le régiment sur deux rangs
(*) Voii- les LcUres et Us Arts du 1" juillet 1888, tome III, page 59.
202 LES LETTRES ET LES ARTS
le long de la voie. La ligne des blouses blanches s'étendit le long des rails sur
un parcours d'une verste.
« Mes enfants, cria le major, l'Empereur va passer. »
Nous attendîmes l'Empereur. Notre division était une des moins connues,
étant cantonnée loin de Pétersbourg et de Moscou. C'est à peine si un dixième
des soldats avait vu le Tsar, et tous attendaient avec impatience le passage
du train impérial. Une demi-heure s'écoula; le train n'arrivait pas, on permit
de s'asseoir.
« Va-t-il s'arrêter? demanda quelqu'un.
— En voilà une prétention, ne faudrait-il pas s'arrêter pour chaque régi-
ment! 11 va nous regarder de la fenêtre de son wagon, et c'est déjà beaucoup.
— Nous ne pourrons jamais le reconnaître au milieu de tous les généraux
qui l'accompagnent.
— ■ Je le reconnaîtrai, dit un autre, je l'ai vu sur le champ de Ilodinski, tout
près de moi comme je vous vois. »
Et le soldat fît un geste pour indiquer combien il avait été près de l'Em-
pereur. Enfin, après deux heures d'attente, on vit au lointain un peu de fumée.
Le régiment se leva et se rangea. Nous vîmes d'abord le train transportant la
domesticité et les cuisiniers. Ces derniers et les marmitons en bonnets blancs
regardaient par la fenêtre, et, en nous voyant, riaient on ne sait de quoi : deux
cents sagènes après, venait le train de l'Empereur; le mécanicien voyant un
régiment rangé ralentit la marche, et les Avagons passèrent avec un bruit lent
devant les yeux des hommes regardant avidement les fenêtres des wagons.
Mais tous les stores étaient baissés. Un Cosaque et un officier se tenaient sur la
plate-forme de la dernière voiture. Ce furent les seules personnes que nous
aperçûmes. Nous vîmes disparaître le train, dont le mouvement allait s'accé-
lérant; nous restâmes trois minutes encore sur place, puis nous regagnâmes
notre bivouac. Les soldats étaient désenchantés et exprimaient leur déception.
« Le verrons-nous jamais? » s'écriaient-ils. Nous ne devions pas tarder à le
voir. Avant d'arriver à Ploetchi, on nous annonça que l'Empereur allait nous
passer en revue dans cette ville.
On nous fit défiler devant lui, dans notre tenue de marche, c'est-à-dire en
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 203
blouses, en pantalons crottés, en bottes poudreuses et roussies par le soleil,
avec nos monstrueux havresacs au dos, nos sacs à biscuits et nos bouteilles
pendues à des ficelles. Le soldat n'avait absolument rien d'élégant ni de martial;
nous ressemblions à de simples paysans; les gibernes et les fusils indiquaient
seuls que ces paysans s'en allaient à la guerre. On nous rangea en une mince
colonne sur quatre de front; il nous eût été impossible de défiler autrement
dans les rues étroites de la ville. Je marchais sur le flanc droit; je m'efforçais
de ne pas changer de pied, de maintenir l'alignement, et je me disais que
si c'était de mon côté eue devait se trouver l'Empereur et son état-major,
j'allais être obligé de passer près de lui. Mais ayant jeté un coup d'œil sur mon
camarade Titkow, qui marchait à côté de moi, je vis que sa figure, sombre et
farouche d'habitude, avait une expression inusitée d'émotion. Je sentis que
cette émotion générale me gagnait aussi et mon cœur se mit à battre plus
violemment. Soudain, je crus comprendre que tout allait dépendre de la
manière dont notre souverain allait nous regarder. Le sentiment que je
ressentis plus tard quand, pour la première fois, j'allai au feu, avait quelque
chose d'analogue. Les hommes marchaient de plus en plus vite, le pas était
plus allongé, la démarche était plus ferme et plus dégagée. Je n'eus plus
besoin de m'observer pour marcher en mesure; la fatigue était dissipée. On
eût dit que des ailes nous étaient poussées et nous portaient vers le but où
nous entendions déjà les sons de la musique et un étourdissant « hourra! ». Je
ne me souviens nullement des rues que nous traversâmes, je ne puis dire s'il
y avait du monde dans ces rues, et si l'on nous regardait; je ne me rappelle
que l'émotion qui avait envahi mon âme et la sensation de la force extrême
de cette masse à laquelle j'étais mêlé et qui nous entraînait. Je sentais qu'il n'y
avait rien d'impossible pour cette masse, que le courant qui nous portait et
dont je faisais partie, ne pouvait être arrêté par aucun obstacle, que tout serait
brisé et anéanti par lui. Chacun de nous pensait que l'homme devant lequel
nous allions nous trouver, pouvait d'une parole, d'un geste, changer la direction
de ce courant, nous ramener sur nos pas ou nous porter en avant contre des
obstacles terribles, et chacun voulait saisir dans le geste et le regard de cet
homme, ce signe indéfinissable qui nous menait à la mort. « C'est toi qui nous
204 LES LETTRES ET LES ARTS
conduis, pensait chacun de nous, nous te donnons notre -vie, regarde-nous et
sois tranquille; nous sommes prêts à mourir. »
11 savait que nous étions prêts à mourir. Il voyait les rangs terribles de ces
hommes fermes dans leur élan, qui passaient presque en courant devant lui,
ces grossiers soldats misérablement vêtus. Il sentait qu'ils allaient à la mort,
tranquilles, irresponsables. Son cheval gris était immobile, les oreilles dressées
au son de la musique et des cris d'enthousiasme. Un pompeux état-major
l'entourait, mais je ne me souviens d'aucun de ces brillants cavaliers, je n'ai
présent à la mémoire qu'un seul homme monté sur un cheval gris, vêtu d'un
uniforme simple, la tête couverte d'une casquette blanche. Je me rappelle sa
figure pâle et fatiguée, épuisée par la résolution qu'il avait dû prendre. Je me
rappelle les larmes qui inondaient son visage et qui se répandaient en gouttes
brillantes sur le drap foncé de l'uniforme. Je me rappelle le mouvement
nerveux de sa main tenant les brides du cheval, ses lèvres tremblantes qui
semblaient prononcer des paroles, sans doute des paroles d'affection à ces
milliers de jeunes hommes qui allaient périr, et sur qui il pleurait. Tout ce
tableau parut et disparut comme un éclair; quand, essoufflé, non par la
course, mais par un enthousiasme indescriptible et surhumain, je passai en
courant devant lui, tenant d'une main mon fusil, de l'autre agitant au-dessus
de ma tête mon képi, je criai de toutes mes forces un a hourra! », que je
n'entendis même pas, tant il disparut dans les cris assourdissants de la foule.
Ce ne fut qu'une seconde. Les rues poudreuses échauffées par un soleil
torride, les soldats, épuisés par l'émotion, par une course rapide durant une
verste, mourant de soif, les appels des officiers, qui exigeaient que tout le
monde marchât en rang et du même pied, — voilà tout ce que je vis et ce que
j'entendis cinq minutes après. Et quand, après avoir marché deux verstes
encore, nous quittâmes cette ville étouffante, et que nous arrivâmes à la prairie
où nous devions bivouaquer, je me jetai à terre, brisé de corps et d'âme.
#
* «
De pénibles journées de marche, la poussière, la chaleur et la fatigue, les
pieds meurtris jusqu'au sang, de courtes haltes le jour, des sommeils de plomb
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 205
la nuit, le clairon délesté sonnant le réveil au petit jour; et puis, des champs,
des champs qui n'avaient rien de commun avec ceux du pays, des plaines
couvertes d'herbe épaisse, les prairies où ondulaient les feuilles soyeuses du
maïs ou les épis du blé jaunissant, c'était là notre vie.
C'étaient toujours les mêmes visages, la même existence au régiment, les
mêmes conversations et les mêmes récits du foyer, les mêmes détails sur la
halte dans la ville de gouvernement, les mêmes bavardages sur les officiers.
Quant à l'avenir, on en parlait peu et à contre-cœur. Pourquoi était-on
parti pour la guerre, on ne le savait que confusément. Et cependant on était
resté près de six mois sous les murs de Kichineff pour se préparer à entrer
en campagne. On aurait pu profiter de ce temps-là pour expliquer aux troupes
les raisons de la campagne qu'on allait entreprendre. Mais on avait proba-
blement trouvé cette précaution inutile. Je me souviens qu'un jour un soldat
me demanda :
« Eh bien! Wladimir Michaïlitch, allons-nous bientôt entrer en Boukharie? »
Un moment je crus avoir mal entendu, mais quand il renouvela sa
question, et que je lui répondis que le pays dont il me parlait était séparé
de nous par deux mers et qu'il était à quatre mille verstes de distance, que
probablement nous n'y entrerions jamais :
« Non, Michaïlitch, vous vous trompez, l'écrivain du régiment m'a dit
que quand nous aurons traversé le Danube nous serons en Boukharie.
— Mais c'est Bulgarie, et non Boukharie, que tu veux dire.
— Boukharie, Bulgarie, si vous voulez, n'est-ce pas la même chose? »
Il se tut, évidemment mécontent.
Nous savions que nous allions nous battre contre les Turcs parce qu'ils
avaient répandu beaucoup de sang. Nous voulions les battre, pas précisément
à cause du sang qu'ils avaient versé, mais ils avaient dérangé tout ce monde
qui, par leur faute, allait subir les épreuves d'une rude campagne; ils avaient
fait rappeler les soldats en congé qui, pour eux, avaient quitté famille et
foyer, et s'en allaient on ne sait où au-devant des boulets et des balles. On
se représentait le Turc comme un émeutier instigateur de désordres, et
qu'il fallait punir et dompter.
206 LES LETTRES ET LES ARTS
Nous nous occupions de nos affaires de famille, de nos bataillons et de
nos compagnies infiniment plus que de la guerre. Dans notre compagnie, tout
était tranquille et calme. Chez les tirailleurs, les affaires allaient de pis en
pis. Wenzel ne se calmait pas. La sourde hostilité contre lui grandissait, et
devenait une véritable haine, par suite d'un incident auquel je ne puis penser
sans une pénible émotion, bien qu'il y ait cinq ans de cela. Nous venions de
quitter une bourgade et d'entrer en plaine; le régiment qui nous précédait y
campait déjà. La localité était très bien située : d'un côté, bordée d'un
ruisseau, et de l'autre d'un bois de chêne de haute futaie. C'était le soir, il
faisait tiède, le soleil se couchait. Le régiment, les armes bas, préparait le
campement. Titkow et moi commencions à dresser nos tentes, les poteaux
étaient posés, je tenais un des pans de la tente, Titkow enfonçait les pieux.
« Allons, Michaïlitch, tire plus fort! (Il me tutoyait depuis peu.) Allons,
c'est cela !»
Mais tout à coup un bruit singulier, régulier, comme si l'on avait applaudi,
se fît entendre derrière nous ; je me retournai.
Les tirailleurs étaient en rangs. Wenzel criait d'une voix courroucée contre
un soldat qu'il souffletait. Le soldat, le visage contracté, tenait son fusil au
pied, n'osait se soustraire aux coups de Wenzel et tremblait de tout son
corps. Wenzel, le corps penché, semblait lui-même plier sous les coups qu'il
donnait, tantôt d'une main, tantôt de l'autre, souffletant le visage du soldat.
Autour d'eux tout le monde se taisait, et on n'entendait dans ce silence que le
bruit des coups et les paroles entrecoupées et incompréhensibles du com-
mandant, hors de lui. Un nuage passa devant mes yeux; je fîs un mouvement
involontaire. Titkow le comprit et tira violemment à lui le pan de toile
que je tenais à la main.
« Arrête, imbécile, que le diable t'emporte, cria-t-il. Es-tu devenu
manchot, qu'est-ce qui te prend, où as-tu tes yeux? on dirait vraiment que
de ta vie tu n'as rien vu. »
Les coups pleuvaient, le soldat perdait son sang ; ses lèvres et son
menton en étaient couverts; il s'affaissa. Wenzel se détourna, et, ayant par-
couru d'un regard toute la compagnie, s'écria :
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 207
« Si quelqu'un s'avise de fumer sous les armes, je le battrai comme je
viens de faire et plus fort encore. Canaille, va. Qu'on le relève, qu'on lui
lave la figure et qu'on le couche sous la tente, il se reposera. Rompez! »
Ses mains tremblaient; elles étaient enflées et pleines de sang. Il tira son
mouchoir, s'essuya et quitta les soldats muets et visiblement impressionnés.
Il se mit à arpenter la prairie; sa démarche était saccadée et nerveuse. Il
était pâle; ses yeux brillaient; on devinait au jeu des muscles de son visage,
qu'il serrait les dents. Il passa tout près de nous, et, ayant rencontré mon
regard fixé sur lui, il sourit ironiquement, rien que du bout de ses lèvres
minces, et, ayant murmuré des paroles que je n'entendis pas, il s'éloigna.
« Brute sanguinaire, dit Titkow avec haine. Pour toi, me dit-il, qu'est-ce
tu voulais? être fusillé, sans doute? Patience! on fera justice.
— Va-t-on aller se plaindre, demandai-je, et à qui?
— On ne se plaindra pas. Mais gare à lui, quand il sera au feu avec
nous...! »
Il murmura des paroles que je n'entendis pas, que je craignis de com-
prendre. Fédorow, qui avait eu le temps de se faufiler au milieu des
tirailleurs et de les questionner, venait à nous.
« Il torture les gens sans raison. Matuchkine, le petit soldat, fumait un
cigare pendant la marche. A la halte, il avait son fusil au pied et son cigare
entre les doigts, Wenzel s'en aperçut. Animal! continua-t-il tristement,
en se couchant sous la tente. Le cigare était éteint, on voyait qu'il l'avait
oublié, le pauvret. »
Quelques jours après, nous arrivâmes à Alexandrie, où étaient réunies
beaucoup de troupes.
En descendant la montagne, une vaste plaine s'étend devant nous avec
des tentes blanches, la masse noire des soldats, les longs piquets. Des
canons de bronze montés sur leurs affûts verts scintillent dans le lointain.
Des soldats et des officiers arpentent la ville. Par les fenêtres ouvertes
d'hôtelleries misérables et sordides, sortent les sons mélancoliques et entraî-
nants des orchestres hongrois, le bruit de la vaisselle et des conversations
bruyantes; les boutiques sont pleines d'acheteurs russes. Les Roumains, les
208 LES LETTRES ET LES ARTS
Allemands et les Juifs ne parviennent pas à se faire comprendre par nos
soldats ; tout le monde crie à tue-tête. Partout, on discute le cours du
rouble-papier. On estropie le roumain : « Veux-tu me donner deux galagan
(deux sous), diable au visage basane? demande un soldat. — Vas-tu me donner
dix copecks? Allons, dominai (monsieur). — Ounde echte pochta? (Où est la
poste?) dit à un petit maître roumain un officier la main au képi et exagérant
la politesse; puis, il consulte le « guide militaire » dont toutes les troupes
sont munies. Le Roumain répond, l'officier ne comprend rien, feuillette le
vocabulaire, ne comprend pas davantage, et remercie poliment. — Oh! la,
la, mes amis, quel peuple! Ils ont les mêmes popes, les mêmes églises que
nous, mais ils ne comprennent absolument rien. Allons, veux-tu me donner
un rouble argent? crie à tue- tête un soldat qui offre une chemise à un
boutiquier établi devant un étalage en plein vent. Veux-tu me donner pour
cette chemise, patron francou, quatre francs? » 11 tire la pièce, la montre,
et l'échange s'effectue à la satisfaction générale.
« Pays! pays! rangez-vous, voilà le général qui passe. »
Un jeune général, à la redingote élégante, aux bottes hautes, au fouet
de cuir passé en bandoulière, traverse rapidement la rue. Son ordonnance
le suit à quelques pas. C'était un Asiatique, la tête couverte d'un turban
et vêtu d'une robe de chambre bariolée; il a un grand sabre et un revolver
à la ceinture. Le général, la tête haute, l'air indifférent, le sourire aux
lèvres, regarde les soldats qui se rangent pour le saluer, entre dans l'hôtel-
lerie. Dans un coin, Ivan Platonowitch, Stébelkow et moi, nous étions attablés
devant un plat du pays, un mélange de viandes cl de poivre rouge.
La chambre, tapissée de papiers déchirés, était garnie d'une multitude de
petites tables et regorgeait de monde. Le bruit de la vaisselle, les bouteilles
que l'on débouchait, les cris des voix dont la plupart étaient avinées, dispa-
raissaient dans le tintamarre que faisait l'orchestre installé dans une petite
niche drapée d'andrinople rouge. Les musiciens étaient cinq : deux violons
qui raclaient avec rage, un violoncelle qui accompagnait de ses notes graves
et uniformes, une contrebasse qui rugissait. Ces quatre instruments n'étaient
là que pour faire valoir le cinquième.
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 209
Un Hongrois basané, les cheveux crépus, presque un enfant, était assis
en avant de l'orchestre. Un instrument étrange sortait de derrière le col de
sa veste de velours, quelque chose dans le genre d'un chalumeau, tel que
celui qu'on donne au dieu Pan ou aux faunes : une succession de petits
tuyaux de diverses longueurs, réunis entre eux et dont les orifices s'ou-
vraient devant la bouche du musicien. Le Hongrois tournait la tête, tantôt
à droite, tantôt à gauche, soufflait dans les tuyaux et en tirait des sons
vigoureux et mélodieux qui n'ont rien de semblable à ceux de la flûte et
de la clarinette. Le musicien, tout en tournant et retournant la tête,
exécutait les passages les plus difficiles. Sur la mélodie confuse des
instruments à corde, les sons de ce chalumeau se dessinaient hardiment,
et distinctement, d'une façon charmante et sauvage.
Ses cheveux noirs et gras balayaient son front trempé de sueur, son
visage était allumé, les veines de son cou s'enflaient.
Le général s'assit à une table oîi se trouvaient des officiers de sa
connaissance; tout le monde se leva à son entrée.
« Asseyez-vous, messieurs, » dit-il. Cette permission s'adressait naturel-
lement aux grades inférieurs. Nous terminâmes notre dîner en silence.
Ivan Platonowitch fit servir une bouteille de vin rouge du pays; après
la seconde bouteille, quand la gaieté s'épanouit sur son visage et qu'un
vif incarnat colora ses joues et son nez, il s'adi-essa à moi.
« Jeune homme, me dit-il, vous souvenez-vous d'une des premières
longues marches que nous ayons faites ensemble?
— Certainement, Ivan Platonitch.
— Vous avez échangé quelques paroles avec Wenzel, je crois? Et vous
l'avez saisi par la main ? demanda le capitaine d'un ton singulièrement
sérieux. Quand je lui eus répondu affirmativement, il poussa un long et
profond soupir et se mit à cligner des yeux avec inquiétude.
— Vous avez mal fait... C'est une sottise. Voyez-vous, ce n'est pas
une leçon que je veux vous donner. Au fond, vous avez parfaitement
agi..,, c'est-à-dire c'était contre la discipline..., que diable... je ne sais
plus ce que je dis! Excusez-moi... »
210 LES LETTRES ET LES ARTS
Il se tut, baissa les yeux et se mit à siffler. Je me tus également.
Ivan Platonowitch vida la moitié de son verre, et, me donnant une tape
sur le genou :
« Donnez-moi votre parole que vous ne recommencerez pas. Je com-
prends parfaitement que pour un homme qui a des impressions fraîches,
c'est difficile. Mais que voulez-vous faire d'un animal comme lui? c'est
un enragé, ce Wenzel. Enfin, voyez-vous... »
Ivan Platonowitch évidemment ne trouvait pas ses mots, et, après un
silence assez prolongé, il eut recours, pour se délier la langue, à son
verre de vin.
a C'est un brave homme, au fond, poursuivit- il. Le diable sait ce
qu'est cette folie qui l'envahit tout d'un coup. Vous avez pu voir que,
moi aussi dernièrement, j'ai bousculé un soldat, mais assez doucement.
Un imbécile ne comprend même pas sa faute, si c'est une bûche, que
voulez-vous en faire? Wladimir Michaïlitch, vous comprenez que j'agis alors
paternellement, et, je vous le jure, sans méchanceté, bien qu'il m'arrive
quelquefois de m'échauffer. Tandis que chez l'autre, c'est un système. Eh!
là-bas, cria-t-il au garçon roumain qui servait : Otche vine négru ! Encore
du vin !... Vous verrez qu'il finira par passer en jugement, s'il ne lui
arrive pas quelque chose de pis ; les soldats finiront par perdre patience
et la première fois que l'on sera au feu... Ce serait dommage, car vous
savez, au fond c'est un brave homme, même un homme de cœur.
— Allons donc, repartit Slébelkow, quel est l'homme de cœur capable
de rosser ainsi ses soldats ?
— Vous auriez dû voir, Ivan Platonitch, ce que votre homme de
cœur a fait dernièrement. » -
Et je racontai au capitaine comment Wenzel avait dernièrement frappé
un de ses hommes pour avoir fumé.
« Eh bien, c'est cela! Vous voyez, c'est toujours comme cela. »
Ivan Platonowitch devenait de plus en plus rouge, soufflait, s'arrêtait
un moment pour recommencer de plus belle.
« Enfin, je vous le répète, ce n'est pas un tigre que ce Wenzel.
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 211
Quels sont les hommes les mieux nourris ? Ceux de Wenzel. Quels sont
les mieux dressés ? Encore ceux de Wenzel. Quelle est la compagnie où
les punitions sont le plus rares? Toujours chez lui. C'est encore lui qui
ne laisse jamais juger un de ses soldats, à moins qu'il n'ait commis une
faute des plus graves. En résumé, s'il n'avait pas la faiblesse de frapper
ses hommes, on le chérirait.
— Lui avez-vous parlé de cela, Ivan Platonitch ?
— Certainement, et nous nous sommes disputés plus de dix fois ! Que
voulez-vous? « Est-ce une armée, ou une milice? me répondit-il. » Il
s'explique toujours en se servant de sentences incompréhensibles. « La
guerre, dit-il, est une si grande rigueur, que si je suis à mon tour
rigoureux avec mes soldats, ce n'est qu'une goutte d'eau dans la mer...
Leur développement est encore si médiocre... » Enfin, un tas de bali-
vernes auxquelles le diable ne comprendrait rien, mais, malgré tout cela, c'est
un excellent homme. Il n'est ni joueur ni ivrogne, très consciencieux
dans son service; il aide son vieux père et sa sœur, avec cela très bon
camarade. Quant à l'instruction, il n'y en a pas un qui le vaille dans
tout le régiment, et malgré tout cela, souvenez-vous de mes paroles, ou
il passera en un conseil de guerre, ou ceux-ci, en indiquant de la tête la
fenêtre, se feront justice. C'est affreux, mais c'est inévitable. J'ai dit. »
Ivan Platonowitch tapota amicalement mes épaulettes, puis enfonça ses
mains dans ses poches, en retira sa blague à tabac et se fit une grosse
cigarette, qu'il introduisit dans un énorme bout d'ambre garni d'argent
bruni, sur lequel on lisait le mot « Caucase ». Il le mit à sa bouche; puis
me passa la blague, et nous nous mîmes tous trois à fumer.
Le capitaine poursuivit sa narration interrompue.
« Il y a vraiment des occasions où il est impossible de ne pas les
bousculer. Ce sont de vrais enfants. Vous connaissez Balounow?»
Stébelkow éclata de rire.
« Quoi! quoi! Stébelkow? grogna Ivan Platonowitch. Eh bien! le Ba-
lounow en question est un vieux troupier toujours à l'amende. Voilà
vingt ans qu'il est au service; pour toute espèce de fautes, on ne le
212 LES LETTRES ET LES ARTS
lâche pas... Vous n'étiez pas encore des nôtres à cette époque; aux environs
de Kichineff, nous sortions d'un village, les autorités nous commandent
d'inspecter les secondes paires de bottes de rechange. Je range mes soldats
et je passe derrière les rangs pour voir si les têtes de bottes sortent des
havresacs. Je n'en vois pas à Balounow : « Où sont tes bottes ? — Je les
ai rangées dans le fond pour mieux les conserver, mon commandant. — Tu
mens! — Pardon, mon commandant, elles sont dans le havresac, mais
serrées pour éviter la pluie, me répond-il avec hardiesse. — Enlève ton
havresac! Déboutonne-le! »
« Au lieu de l'ouvrir, mon gaillard tire les bottes par leurs tiges. Allons,
vas-tu me déboutonner cela! — Mais je vais les retirer sans déboutonner,
mon commandant. »
« Je le force à m'obéir, et que croyez-vous qu'il tire du havresac ? un
cochon de lait, le museau bâillonné pour l'empêcher de piailler! La main
droite à la visière de son képi, de l'autre tenant son cochon, il avait une
attitude respectueuse, pleine de dignité : « Gredin ! tu auras chipé cet animal
« chez quelque Roumaine! » Et bien entendu, je l'ai légèrement houspillé. »
^ Stébelkow se tordait tellement de rire qu'il eut toutes les peines du
monde à dire :
« C'est probablement à l'aide du cochon que tu l'as battu ?
— Certainement, je le lui ai arraché des mains et l'en ai frappé à
plusieurs reprises.
— Mais n'aurait-on pu éviter cette scène ? dis-je.
— Allons donc, cela fait mal de vous entendre! N'aurait-il pas mieux
valu, à votre avis, le mettre en jugement? »
#
# #
La nuit du i4 au 15 juin, Fédorow me réveilla.
« Michaïlitch, entendez-vous ?
— Quoi!
— La canonnade. On passe le Danube. »
J'écoutai. Un vent violent soufflait; il chassait des nuages obscurs
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 213
qui cachaient la lune; il s'engouffrait dans la toile des tentes, les secouait
violemment, sifflait dans les cordages et les faisceaux d'armes. Au travers
de ce vacarme, on entendait de temps à autre des coups secs.
« Ce qui doit tomber de monde en ce moment...! murmura en sou-
pirant Fédorow. Allons-nous y aller, qu'en pensez-vous? Quel bruit étrange,
on dirait le tonnerre !
— Mais qui sait, c'est peut-être l'orage.
— Mais non, comment pouvez-vous croire que ce soit un orage! écoutez
comme les coups sont réguliers. »
En effet, les coups partaient à intervalles égaux. Je me glissai hors
de la tente et regardai dans la direction d'où partaient les coups. On ne
voyait pas de feu. Je croyais voir une lumière dans la direction de la
canonnade, mais ce n'était que la tension de la vue : « Enfin, nous y
voilà ! » pensai-je.
El je m'efforçai de me représenter ce qui se passait là dans l'obscurité.
Je voyais le large fleuve aux bords escarpés, des centaines de bateaux
portant nos troupes; on tirait sur eux. Combien échapperont? Un frisson
parcourait mon corps. « Voudrais-je £tre parmi eux ? » me demandai-je
involontairement.
Je regardai le camp endormi, tout y était tranquille. On entendait le
paisible ronflement des soldats qui se mêlait au bruit de la canonnade
lointaine et au sifflement du vent. Et, tout à coup, je désirai passion-
nément que tout cela ne fût pas, qu'il n'y eût pas de guerre, que tous ces
hommes endormis, et moi parmi eux, n'allassions pas là-bas où le bruit
de la canonnade se faisait entendre.
Parfois, la canonnade était plus forte; parfois, je percevais un bruit
plus sourd, que je prenais pour celui de la fusillade; je ne savais pas
que le Danube était à vingt verstes, et que ce qui me semblait des coups
de fusil ne venait que d'une tension maladive du tympan. Mais cette
illusion faisait travailler mon cerveau, et je voyais des tableaux terribles.
Comme dans une vision, c'étaient des milliers de soldats étendus sur le
sol, des plaintes, des gémissements, des clameurs, des voix enrouées
214 LES LETTRES ET LES ARTS
criant d'une façon désespérée « hourra! », une attaque à la baïonnette,
un alTreux carnage. On était repoussé, tout cela avait-il été inutile?
Une teinte grise parut au levant, le vent tomba, les nuages se dissi-
pèrent, des étoiles mourantes apparurent dans le ciel pâlissant. Il allait
faire jour. On commençait à s'éveiller, et ceux qui entendaient le bruit
du combat réveillaient les autres. On parlait peu et bas. L'inconnu sem-
blait proche. Personne ne savait ce qui se passerait demain et personne
ne voulait songer à ce lendemain. Je m'endormis au jour et je me réveillai
tard. Le canon continuait à tonner sourdement, et bien qu'aucune nouvelle
du Danube ne fût parvenue jusqu'à nous, les bruits les plus invraisem-
blables circulaient. Les uns affirmaient que nos troupes avaient passé le
fleuve et poursuivaient les Turcs; les autres disaient que le passage était
manqué, et que des régiments entiers étaient détruits.
« Les uns ont été noyés, les autres tués, dit quelqu'un.
— Ne te gène pas pour mentir, interrompit Vasili Karpitch.
— Pourquoi voulez-vous que je mente? c'est la vérité.
— Quoi ! La vérité, mais d'où la connais-tu ? nous savons tous qu'on
tire le canon, mais nous n'en savons pas davantage.
— Mais tout le monde le dit. Un Cosaque a été envoyé au général.
— Un Cosaque. Où l'as-tu vu et de quoi a-t-il l'air, ton Cosaque ?
— Mais d'un Cosaque comme ses pareils.
— Comme un autre, c'est cela ; as-tu bien une langue de portière.
Tu devrais rester tranquille et cesser de bavarder. Il n'est venu personne
et, par conséquent, personne ne peut rien savoir. »
J'allai chez Ivan Platonowitch. Les officiers étaient prêts, l'uniforme
boutonné et le revolver à la ceinture. Ivan Platonowitch était, comme à
l'ordinaire, rouge, essoufflé, en nage, il haletait, s'essuyait le cou avec un
mouchoir sale. Stébelkow s'agitait; il avait l'air radieux et, on ne sait
pourquoi, avait teint en noir ses petites moustaches qui tombaient d'ordinaire,
et qui, aujourd'hui, étaient relevées en crocs.
« Voyez donc notre enseigne, comme il s'est fait beau pour le combat,
me dit Ivan Platortowitch en clignant de l'œil. Mon petit Stébelkow, mon
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 215
petit Stébelkow, combien tu me fais pitié! Nous n'aurons plus dans notre
compagnie de jolies petites moustaches comme celles-là, mon pauvre
petit. On va t'anéantir, dit le capitaine d'une voix railleuse et triste à la
fois. Allons, tu n'as pas peur au moins?
— Je ferai mon possible pour n'avoir pas peur, répondit Stébelkow
d'une voix ferme.
— Et vous, guerrier, avez-vous peur ?
— Je n'en sais rien, Ivan Platonowitch. L'on n'a rien appris de là-bas?
— Rien du tout. Dieu sait ce qui se passe, dit Ivan Platonowitch,
en respirant profondément. Nous nous mettons en marche à une heure,
poursuivit-il après une pause. »
Les pans de la tente s'entr'ouvrirent; l'aide de camp Loukine allongea sa
figure sérieuse et pâle.
a Vous êtes là, Ivanow ? On m'a donné l'ordre de vous faire prêter
serment, pas tout de suite, mais au moment où nous nous mettrons en
marche. Ivan Platonowitch, délivrez aux hommes le cinquième paquet de
cartouches. »
Il refusa de venir s'asseoir avec nous, prétextant un surcroît d'affaires,
et s'en alla je ne sais où. Je sortis aussi.
A midi, le dîner fut prêt. Nos hommes mangèrent mal. Après le dîner,
on donna l'ordre d'enlever les fourreaux des fusils et l'on distribua les
cartouches supplémentaires. Les soldats se préparaient au combat; ils se
mirent à visiter leurs havresacs et à les débarrasser de toutes les inutilités.
On jeta les chemises et les pantalons déchirés, un tas de chiffons, de vieilles
bottes, des brosses, des livres gras à force d'usage. On ne saurait croire
tout ce que les soldats avaient apporté jusqu'au Danube. J'ai vu moi-même
de petits instruments de bois qui, en temps de paix, servent à polir, pour
les revues, les cuirs des effets d'équipement, des pots de pommade, de
petites boîtes, des planchettes, même des formes de bottes.
a Jetez tout cela, vous marcherez plus légèrement au combat. Vous
n'aurez plus besoin de tout cela demain.
— Voilà cinq cents verstes que je traîne cette loque, se disait à lui-même
216 LES LETTRES ET LES ARTS
le soldat Loutikow, à quoi cela me sert-il ? Je ne pourrai pas l'emporter avec
moi dans l'autre monde. »
Vider les havresacs, se débarrasser de tout ce qui n'était pas de pi-emière
nécessité, devint une rage. Quand nous levâmes le camp, le terrain que nous
venions d'abandonner avait l'air d'un carré de couleurs vives sur le fond
obscur du steppe, tant les soldats y avaient laissé de chifîons et de loques
de toutes nuances.
Au moment de nous mettre en marche, quand le régiment fut tout à fait
prêt, quelques officiers se portèrent en avant, et avec eux le tout jeune
aumônier du régiment. On me fit sortir des rangs ainsi que quatre autres
volontaires des autres bataillons. Tous étaient entrés au régiment au
moment où l'on s'était mis en marche. Laissant nos fusils à nos voisins,
nous allâmes nous placer près du drapeau. Mes camarades inconnus étaient
émus, le cœur me battait aussi plus fort que de coutume.
Le chef de bataillon nous ordonna de toucher le drapeau. Le porte-
étendard l'abaissa. La, vieille étoffe de soie verte ondula sous le vent. On nous
plaça en cercle; nous prîmes la hampe d'une main, nous levâmes en l'air
l'autre main, on nous fit répéter les paroles du prêtre qui lut la vieille formule
de serment militaire de Pierre le Grand. Je me rappelai les paroles de Vasili
Karpitch au moment de notre première marche. Après une longue énumé-
ration des cas et des situations ayant trait au service impérial où les mots de
campagnes, d'attaques, d'avant et d'arrière-garde, de sentinelles et de train
se répétaient mainte fois, j'entendis tout à coup ces mots a sans ménager
votre vie » que nous répétâmes tous à l'unisson ; je vis les rangs serrés de ces
hommes dont les visages étaient graves et résolus; je compris que ce n'étaient
pas là de vains mots. Nous regagnâmes nos rangs, le régiment s'ébranla, se
forma en une longue colonne et se dirigea à marche forcée vers le Danube.
Les coups cessèrent de se faire entendre.
Je me rappelle cette marche comme dans un songe, la poussière soulevée
par les régiments des Cosaques qui nous rattrapaient, la longue plaine qui
descendait vers le Danube, l'autre rive du fleuve que nous apercevions, à
quinze verstes de distance, au travers d'une vapeur bleue, la fatigue, la chaleur
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 217
enfin et la lutte près d'un puits, aux faubourgs mêmes de Simnitza. Cette
petite ville délabrée et malpropre était remplie de troupes et de généraux
criant « hourra! » en agitant leurs casquettes. Nous répondions de même.
« Ils ont passé! Ils ont passé! criaient mille voix autour de nous. Il y
a deux cents tués et cinq cents blessés. »
*
* «
Il faisait déjà nuit quand nous descendîmes la berge, nous traversâmes un
des bras du Danube sur un étroit pont de bateaux; nous nous engageâmes
dans une île sablonneuse et encore humide de l'eau qui venait de se retirer.
J'ai un souvenir très net du bruit des baïonnettes des soldats qui se
heurtaient dans l'obscurité, du roulement sourd de l'artillerie qui nous
suivait, de la masse noire du large fleuve qui coulait devant nous, des feux
qui paraissaient sur l'autre rive que nous devions atteindre le lendemain et où
nous attendait probablement un nouveau combat. Il vaut mieux n'y pas songer
et dormir, me dis-je, et je me couchai dans le sable tout imprégné d'eau.
Le soleil était déjà haut quand j'ouvris les yeux. Le long du rivage sablon-
neux, se pressaient les troupes, les bagages et les parcs d'artillerie ; on avait
eu le temps de creuser, tout près du bord, des fossés et des batteries pour
les tirailleurs; sur la rive opposée du Danube, on voyait sur la berge
escarpée des vergers et des vignes au milieu desquels fourmillaient nos
soldats. Des collines au-dessus terminaient l'horizon. A droite, à trois
verstes environ, paraissait la ville de Sistowo , dont les maisons et les
minarets blanchissaient sur les hauteurs. Un bateau à vapeur remorquait
une barque qui transportait sur la rive opposée un bataillon après l'autre.
De notre côté, sur le rivage, fumait un tout petit torpilleur.
« Je vous félicite de l'heureux passage du fleuve, Wladimir Michaïlitch,
me dit gaiement Fédorow.
— Vous aussi, répliquai-je; bien qu'à proprement parler nous n'ayons
pas encore traversé.
— Le bateau à vapeur va venir nous chercher tout à l'heure. On dit
qu'un monitor turc n'est pas loin, mais nous avons un samovar qui chauffe
218 LES LETTRES ET LES ARTS
à son intention, me dit-il en indiquant le torpilleur. Mon Dieu! qu'il y
a de monde! me dit-il, et sa voix changea tout à coup d'expression. Ce
que j'ai vu déjà transporter de blessés! cela n'avait pas de fin. — Et il me
raconta tous les détails, si connus de tous, à l'heure qu'il est, de la bataille
de Sistowo. — Maintenant, c'est notre tour. Nous allons passer de l'autre
côté, et les Turcs vont tomber sur nous. Enfin, de toutes façons, nous
avons eu un sursis; nous voilà encore en vie, tandis que ces malheureux..., »
et il fit un signe de tête pour m'indiquer un groupe d'officiers et de soldats
contemplant un spectacle qu'ils nous cachaient.
« De quoi parlez-vous ?
— On a transporté ici nos morts. Allez voir cela, c'est horrible. »
Je m'approchai du groupe. Tout le monde se tenait en silence et
chapeau bas. Ivan Platonowitch, Stébeikow et Wenzel étaient également
là. Ivan Platonowitch, la figure sombre, murmurait; Stébeikow, avec une
épouvante naïve, allongeait le cou derrière le dos de son camarade ; Wenzel
semblait perdu dans ses réflexions. Deux cadavres étaient étendus sur le
sable. L'un était celui d'un beau et grand soldat de la Garde, du régiment
de Finlande, de cette compagnie qui, pendant l'attaque, avait perdu la
moitié de son effectif. Il avait été blessé au ventre et il avait dû long-
temps souffrir avant de mourir. Ses traits avaient une expression de tris-
tesse que la douleur avait dû leur donner. Ses yeux étaient fermés, ses
mains étaient croisées sur la poitrine. Avait- il de lui-même pris cette
pose avant de mourir, ou bien étaient-ce les camarades qui la lui avaient
donnée? Sa vue n'avait rien d'effrayant ni de répulsif, mais inspirait une
profonde mélancolie. Ivan Platonowitch se baissa pour ramasser la casquette
du mort; il lut sur la visière : « Ivan Gourenko, du 3" bataillon. C'était un
Petit-Russien ; le pauvre homme ! » dit-il doucement. Et je crus voir
tout de sui1;e son pays, le vent chaud qui court sur le steppe, le village au
bord d'un ravin, le jardin fruitier, la petite cabane récrépie à la chaux et
ornée de contrevents rouges... Qui t'attend là-bas?
L'autre était un soldat du régiment de Volhynie. La mort avait été
instantanée. Il avait dû courir à l'attaque et semblait encore pousser
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 219
un cri de guerre; la balle l'avait frappé entre les deux yeux, lui avait
percé le crâne et lui avait fait une plaie noire et béante. 11 était étendu,
les bras ouverts, les yeux ternes, la bouche encore ouverte, le visage
bleui, l'expression farouche.
« Ils ont leur compte, dit Ivan Platonowitch.
— Ils n'ont plus besoin de rien. »
11 tourna les talons, les soldats reculèrent précipitamment pour le
laisser passer. Je le suivis avec Stébelkow. Wenzel nous rattrapa.
IX Eh bien! Ivanow, dit-il, avez-vous vu?
— Oui, lui répondis-je.
— Quelle a été votre pensée en les regardant? » demanda-t-il.
Je sentis subitement le désir de lui répondre d'une façon désagréable.
« Je pense beaucoup de choses, lui dis-je. Mais ce qui me frappe
surtout, c'est qu'ils ne sont plus de la chair à canon, qu'ils n'ont plus
besoin d'être réformés et disciplinés, et que personne ne les torturera
plus au nom de cette discipline. Ils ne sont plus ni soldats ni subor-
donnés, continuai-je d'une voix tremblante. Ce sont des hommes ! »
Un éclair traversa le regard de Wenzel, un son s'échappa de son
gosier, mais la parole mourut sur ses lèvres. 11 avait voulu répondre, mais,
cette fois encore, il s'était contenu. Il marchait à mes côtés, la tète
basse, et, après avoir fait quelques pas sans me regarder, il me dit :
« Oui, Ivanow, vous avez raison. Ce sont des hommes, des hommes
morts. «
«
* *
Nous passâmes le Danube et nous restâmes quelques jours à attendre
les Turcs aux environs de Sistowo ; puis, les troupes s'enfoncèrent dans
l'intérieur du pays. On nous envoya longtemps de côtés et d'autres. Nous
avions été près de Tirnovo et non loin de Plewna, mais nous ne parve-
nions toujours pas à nous battre. Enfin, nous fîmes partie d'un déta-
chement dont le rôle était d'arrêter l'attaque de la grande armée turque.
Quarante mille Russes furent disposés sur une étendue de soixante-dix
220 LES LETTRES ET LES ARTS
verstes; l'armée ennemie, forte d'environ cent mille hommes, nous faisait
face ; la prudence de notre chef, qui ne risquait pas ses troupes , mais
se contentait de parer les attaques de l'ennemi , et la nonchalance du
pacha nous permirent seules de remplir notre mission qui consistait à ne
pas permettre aux Turcs de rompre nos rangs et de séparer, du Danube,
notre armée principale.
Nous étions peu nombreux et la ligne de notre corps d'armée était
fort étendue. On marchait sans relâche. A force de tourner un nombre
infini de villages, de faire des pointes, tantôt dans un sens, tantôt dans
un autre, pour résister à des attaques supposées, nous avions fini par
nous enfoncer si loin en Bulgarie que les transports d'approvisionnement
ne nous trouvaient plus et qu'il nous arriva souvent de souffrir de la
faim, car nos rations de biscuits, distribuées pour deux jours, devaient
suffire pour cinq jours et même plus. Les soldats affamés battaient le blé
vert sur les toiles des tentes et faisaient cuire ces grains et les fruits
acides des pommiers sauvages; ils en faisaient une soupe qui les rendait
malades. Les bataillons fondaient sans avoir été au feu.
A la mi-juillet, notre brigade, avec quelques escadrons de cavalerie
et deux batteries d'artillerie, arriva dans un village abandonné, saccagé
et à moitié brûlé. On établit notre camp sur une montagne rocheuse;
le village était au bas, dans le fond d'une vallée, qu'un étroit ruisseau
traversaiL Des rochers élevés et abrupts s'élevaient de l'autre côté. Nous
supposions que c'était là le campement des Turcs : erreur que nous ne
reconnûmes qu'après quelques jours passés, à peu près sans pain, sur la
montagne. Nous avions toutes les peines du monde à nous procurer de
l'eau ; il fallait descendre à une distance considérable en puiser à une
source jaillissant du rocher. Nous étions complètement séparés du reste de
l'armée et absolument sans nouvelles. Au-devant de nous, à quinze verstes
environ, les Cosaques faisaient le service d'éclaireurs : deux ou trois sotnias
étaient distribués sur un parcours de vingt verstes. Mais pas plus de Turcs
là qu'ailleurs.
Nous ne parvenions pas à découvrir l'ennemi, mais notre petit détachement
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 221
prenait toutes les précautions nécessaires. Jour et nuit, le camp était
entouré d'une chaîne épaisse d'avant-postes; par suite de la configuration
des lieux, cette ligne était très étendue, et, chaque jour, plusieurs compa-
gnies étaient employées à ce service passif, mais fatigant. L'inaction, une
nourriture insuffisante, le manque de nouvelles, l'incertitude de notre sort,
avaient une influence désastreuse sur les hommes.
Les infirmeries du régiment étaient toujours encombrées de malades;
chaque jour on était obligé de renvoyer des fiévreux et des dysentériques
à la recherche des hôpitaux de division. Les compagnies n'avaient que la
moitié ou les deux tiers de leur effectif. Tout le monde était préoccupé
ou espérait une affaire ; de toutes façons, c'eût été une issue.
Enfin, cet événement si désiré arriva. Le chef des sotnias de Cosaques
nous envoya un de ses hommes pour nous annoncer que les Turcs, ayant
prononcé un mouvement offensif, il avait été obligé de retirer son monde
et de reculer de cinq verstes. On reconnut plus tard que les Turcs
étaient retournés sur leurs pas, ne voulant pas continuer l'offensive.
Nous pouvions tranquillement rester sur place, d'autant plus que personne
ne nous avait donné l'ordre d'avancer. Mais le général qui nous com-
mandait était arrivé depuis peu de Pétersbourg, et il partageait notre
sentiment à tous. Les troupes souffraient de rester oisives, de monter
inutilement la garde devant un ennemi invisible, ou même, disait-on,
imaginaire; on était mal nourri, chacun attendait son tour d'être malade.
Tous avaient envie de se battre ; le général ordonna de marcher en
avant.
Nous avions laissé la moitié du détachement au camp. La situation
était si mal connue que nous pouvions être attaqués d'un autre côté.
Quatorze compagnies, les hussards et deux canons se mirent en marche
dans l'après-midi. Jamais peut-être, si ce n'est le jour du défilé devant
l'Empereur, nous n'avions marché si vite et si fièrement.
Nous longions la vallée, traversant des villages turcs et bulgares com-
plètement abandonnés. Dans les ruelles étroites, bordées de palissades
plus hautes qu'un homme, nous ne rencontrions ni habitants, ni bêtes,
222 LES LETTRES ET LES ARTS
pas même des chiens; des poules seules gloussaient dans les rues, s'en-
volaient à notre approche et se posaient sur les palissades et les toits
des maisons; des oies s'élevaient lourdement, en criant sous nos pas,
et essayaient de s'envoler. On nous donna une demi-heure de repos dans
le dernier village, distant de cinq verstes environ de la localité où nous
comptions trouver les Turcs.
Les soldats affamés se répandirent dans des vergers, secouèrent des
pruniers, mangèrent une quantité énorme de fruits, et en remplirent leurs
havresacs. Quelques-uns, il faut le dire, eurent le soin de prendre quelques
poules et quelques oies, les plumèrent et les emportèrent avec eux. Je
me souvins alors comment, au moment de passer le Danube à Sistowo et
dans l'attente d'un combat, les hommes s'étaient débarrassés de tous leurs
effets inutiles, et j'en fis l'observation à Titkow, occupé à plumer une
oie énorme.
« Que voulez-vous, Michaïlitch! Bien que nous n'ayons pas encore
vu le feu, nous avons pris l'habitude d'attendre. On dirait que nous nous
promenons simplement. Nous jouons but à but. Ces provisions ne coûtant
rien, si l'on n'est pas tué dans la première affaire, on a quelque chose à
se mettre sous la dent. C'est donc tout profit.
— Avez-vous peur?. lui demandai-je involontairement.
— Mais il est possible qu'il n'y ait rien encore, me dit-il après une
pause, en clignant de l'œil et continuant à enlever le dernier duvet blanc
de l'oie.
— Et s'il y avait une bataille ?
— Eh bien ! si cela arrivait, qu'on ait peur ou non, c'est indifférent,
il faut marcher. On ne nous demandera pas notre avis. Marche, avec
l'aide de Dieu, mais, en attendant, passe-moi ton couteau, tu en as un
excellent. Je lui passai mon couteau de chasse ; il coupa l'oie en deux
et m'en tendit une moitié.
— Allons, prends, cela te servira en cas de besoin. Quant à la question
de savoir si ce sera effrayant ou non, crois-moi, n'y pense pas. Tout cela
est entre les mains de Dieu. Tu ne peux te soustraire à sa volonté.
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 223
— Si une balle ou un obus nous arrive, où veux-tu t'en aller, affirma
Fédorow, couché tout près de nous. Je crois même, Wladimir Michaï-
litch, qu'il y a plus de danger à fuir, car la balle, décrivant une trajec-
toire comme cela, dit-il en dessinant la courbe du doigt, le feu le plus
meurtrier est sur les derrières.
— Certainement, répliquai-je, surtout avec les Turcs, on dit qu'ils visent
très haut.
— Allons, savant, dit Titkow à Fédorow, raconte-nous des sornettes,
on va t'en faire voir des trajectoires. Mais c'est vrai tout de même, con-
linua-t-il après un moment de réflexion, qu'il vaut mieux être en avant...
— Derrière notre commandant, dit Fédorow ; on est sur qu'il ira de
l'avant, c'est un crâne.
— Ma foi! oui, ce n'est pas un poltron et l'Allemand non plus.
— Mon vieux Titkow, demanda Fédorow, que penses-tu ? sera-t-il en
vie ce soir ou non ?»
Titkow baissa les yeux.
« De qui parles-tu? demanda-t-il.
— Allons, finis, l'as-tu vu? Comme il est surexcité. »
Titkow eut l'air encore plus sombre.
« Tu dis des bêtises, dit-il à voix basse.
— Et que disiez-vous avant d'arriver au Danube? dit Fédorow.
— Avant le Danube!... Dans l'irritation, on en a dit bien d'autres.
C'est sûr qu'on avait perdu patience. Tu crois donc que ce sont des
malfaiteurs? s'écria Titkow en se retournant et en regardant bien Fédorow
en face. Sans foi en Dieu, ne savent-ils pas ce qui les attend ? Peut-
être devront-ils aujourd'hui même rendre compte de leur vie, et c'est à
ce moment qu'ils auraient cette pensée? Avant le Danube! Eh bien! oui,
moi-même, avant le Danube, j'ai dit à monsieur, en m'indiquant du geste,
c'est vrai, j'ai dit ce que j'avais sur le cœur; ce que je voyais m'avait
écœuré. Voilà une idée de se souvenir de cela! Avant le Danube! Avant
le Danube ! »
Il se mit à chercher dans la tige de sa botte sa blague à tabac, et
224 LES LETTRES ET LES ARTS
continua longtemps encore à grogner tout en bourrant et allumant sa
pipe. Puis, il serra son tabac, s'assit confortablement, et, prenant son
genou entre ses mains, il se plongea dans quelque pénible réflexion.
Une demi-heure après, nous sortîmes du village et nous nous mîmes
à gravir la montagne ; sur le versant opposé, se trouvaient les Turcs.
Arrivés sur le sommet, nous aperçûmes une longue vallée mouvementée;
on y voyait des champs de blé et de maïs, des bois d'ormeaux et de
cornouillers. Les aiguilles blanches des minarets, noyés dans la verdure,
indiquaient deux villages. Nous devions prendre celui de droite. Plus loin,
à l'horizon, on voyait la ligne argentée de la chaussée; les Cosaques
l'avaient tout d'abord occupée. Bientôt, tout cela disparut ; nous venions
de pénétrer dans un bois remplis de broussailles, coupées de place en
place par d'étroites clairières. Je ne me rappelle pas bien le commen-
cement du combat. Au sortir du bois, un plateau découvert couronnait
la colline, du haut de laquelle les Turcs pouvaient voir clairement nos
compagnies sortir des buissons, s'aligner et se déployer en tirailleurs.
Un coup de canon isolé se fit entendre. L'ennemi venait de nous lancer
un obus. Les soldats tressaillirent et regardèrent tous, les yeux écar-
quillés, le petit nuage blanc qui descendait de la montagne. Au même
instant, le bruit sonore et crépitant du projectile se fit entendre; il passait
au-dessus de nos têtes et si près que toutes se courbèrent d'un mouvement
involontaire. L'obus dépassa nos rangs et vint frapper le sol à côté d'une
compagnie qui nous suivait. Je ne puis oublier le bruit sourd qu'il produisit
en éclatant et le gémissement qui suivit, un moment après. Un éclat avait
enlevé la jambe du sergent-major. Je ne l'appris que plus tard, car, dans
le moment, mon oreille percevait le son sans que je me rendisse compte
de l'effet produit. Tous mes sentiments se résumèrent alors dans ces
sensations indéfinissables que tout homme a éprouvées au commencement
d'un combat. On dit que tout le monde a peur à la guerre. Demandez
à un soldat, quel qu'il soit, s'il a éprouvé celte sensation. S'il est franc
et sincère, il vous répondra affirmativement. Ce n'est pas le sentiment de
crainte que l'on ressent quand, au coin d'une ruelle, on se trouve face à
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 225
face avec un malfaiteur, c'est la conscience claire et précise d'une mort
prochaine et inévitable. Ces paroles sonnent d'une façon sauvage et étrange
aux oreilles, ce sentiment du danger n'arrête pas les soldats et ne leur
donne pas l'idée de fuir; il les excite et les pousse en avant. Les instincts
sanguinaires ne se réveillent pas, on ne désire pas marcher pour tuer, mais
on est entraîné par l'indomptable besoin d'avancer n'importe à quel prix,
et l'idée qui traduit le devoir à ce moment n'est pas de tuer, c'est de
bien mourir.
Pendant que nous traversions la plaine, les Turcs eurent le temps de
lancer quelques boulets. Nous n'étions séparés d'eux que par le dernier
petit bois qui montait jusqu'au village. Nous entrâmes dans le fourré, et
tout se tut. La marche devenait difficile, les ronces nous empêchaient
d'avancer; il fallait ou éviter les buissons, ou nous frayer péniblement
un chemin. Les premiers tirailleurs se formaient en ligne et s'appelaient
à voix basse pour ne pas s'égarer. Toute la compagnie était réunie.
Un profond silence régnait dans la forêt.
Le premier coup de fusil retentit soudain ; il ne me parut pas bruyant,
mais semblable plutôt au coup de hache d'un bûcheron. Les Turcs tiraient
au hasard. Les balles, sifflant très haut au-dessus de nos têtes, produi-
saient des sons qui variaient à l'infini ; elles traversaient avec fracas les
buissons, arrachaient des branches aux arbres et ne nous atteignaient pas.
Les coups de fusil devenaient à tout instant plus fréquents et finirent
par se fondre en une crépitation uniforme ; il eut été impossible de dis-
tinguer les sifflements isolés, l'atmosphère entière semblait gémir. Nous
pressions le pas. Tout le monde autour de moi était sain et sauf, et
moi-même je n'avais encore l'ien. Cela m'étonnait beaucoup.
Tout à coup nous sortîmes des buissons. Un profond ravin, au fond
duquel coulait un petit ruisseau, coupait la route. Les soldats se repo-
sèrent une minute et burent.
Arrivées en cet endroit, les compagnies se dispersèrent de différents
côtés pour prendre les Turcs en flanc. On laissa notre compagnie en
réserve au fond du ravin. Après avoir escaladé l'autre côté, Wenzel
226 LES LETTRES ET LES ARTS
rangea ses hommes et leur dit quelques paroles que je n'entendis pas.
« Nous ferons notre possible », répétèrent à plusieurs reprises les
tirailleurs.
Je le regardai d'en bas ; il était pâle et me sembla triste, mais calme.
Ayant aperçu Ivan Platonowitch et Stébelkow, il agita son mouchoir et
sembla chercher des yeux quelqu'un dans la masse de nos hommes. Je
devinai qu'il voulait me faire ses adieux ; je me levai afin qu'il pût me
distinguer; Wenzel me souria et me salua plusieurs fois de la tète. Puis
il commanda à sa compagnie de marcher et de se déployer en tirailleurs.
Des groupes de quatre hommes se détachaient et marchaient à droite et
à gauche formant un long cordon. Ils disparurent subitement dans les
buissons à l'exception d'un seul qui s'étira tout de son long, leva les
bras en l'air et tomba lourdement pour ne plus se relever. Deux des
nôtres se précipitèrent au fond du ravin et ramassèrent le corps.
Une demi-heure s'écoula, péniblement, dans l'ignorance des événements.
L'engagement s'accentuait, la fusillade devenait plus fréquente encore et
se transformait en un bruit long et continu.
Le canon se fît entendre sur le flanc droit. Du milieu des buissons,
des gens couverts de sang sortirent marchant à grand'peine ou se traînant
sur leurs genoux; au commencement, ils étaient peu nombreux, mais leur
nombre augmentait à tout instant. Les nôtres les aidaient à descendre
le ravin, leur apportaient de l'eau et les étendaient à terre en attendant
l'arrivée des ambulanciers et des brancards. Un tirailleur, la main fra-
cassée, gémissant d'une façon épouvantable, roulant les yeux, le visage
bleui par la souffrance et par la perte du sang, vint s'asseoir au bord du
ruisseau. On lui banda la main et on l'étendit sur un manteau. L'hémor-
ragie cessa. La fîèvre le secouait, ses lèvres tremblaient, il sanglotait
et pleurait nerveusement.
« Mes amis, mes chers pays! criait-il.
— Y en a-t-il beaucoup de frappés ?
— Ils tombent comme des mouches.
— Le chef de compagnie est-il blessé ?
SOUVENIRS D'UN SOLDAT 227
— Pour le moment, il est sain et sauf. Sans lui, on nous aurait
repoussés. Mais vous verrez que les nôtres triompheront. Avec lui, ils
l'emporteront , disait d'une voix faible le blessé. Trois fois il nous a
ramenés, on nous repoussait toujours; enfin, nous avons pris le dessus à
la quatrième attaque. Ils sont sur la crête du ravin. En ont-ils des car-
touches! Ils les sèment sans relâche... Mais non! s'écria-t-il tout à coup
avec acharnement, en agitant sa main malade... tu plaisantes, Turc
maudit. » Et dardant ses yeux hagards du côté de l'ennemi, il lança un
effroyable juron et tomba sans connaissance.
Sur le bord du ravin, parut Loukine.
« Ivan Platonowitch , s'écria-t-il d'une voix étrange , faites avancer ! »
Puis, la fumée, le bruit, les gémissements, des cris inhumains, l'odeur
du sang et de la poudre, des visages bleuis enveloppés de fumée, un
entassement surhumain... Grâce à Dieu, des minutes comme celles-là n'appa-
raissent ensuite qu'au travers d'un brouillard.
Quand nous arrivâmes, Wenzel ramenait pour la cinquième fois à
l'ennemi les restes de sa compagnie, qui faisait pleuvoir des grêles de
balles. Mais cette fois, les tirailleurs entrèrent dans le village.
Les quelques Turcs qui, de ce côté, défendaient la place, prirent la
fuite. La 1' compagnie perdit, dans l'espace de deux heures, cinquante-
deux hommes environ, sur cent qui la composaient. La nôtre, qui ne prit
qu'une part secondaire dans l'engagement, ne perdit que quelques hommes.
Nous ne devions pas garder nos positions, bien que les Turcs fussent
battus de tous côtés. Quand le général vit sur la chaussée s'avancer,
sortant du village un bataillon après l'autre, une masse de cavalerie et
une longue file de canons, il prit peur. Evidemment les Turcs ignoraient
nos forces, dissimulées par les bois; s'ils avaient su que quatorze compagnies
les avaient délogés des chemins couverts, des ravins et des ajoncs qui
228
LES LETTRES ET LES ARTS
entouraient le village, ils seraient revenus sur leurs pas et nous auraient
exterminés. Ils étaient trois fois plus nombreux que nous.
Le soir du même jour, nous étions revenus à notre campement. Ivan
Platonowitch m'invita à venir prendre le thé.
« Avez-vous vu Wenzel ? me dit-il.
— Pas encore.
— Allez le trouver dans sa tente; demandez-lui de venir avec nous.
Il se tue, ce pauvre homme. 11 ne fait que répéter : « cinquante-deux
« hommes ». Allons, allez le trouver. »
Un bout de bougie éclairait la tente de Wenzel. Il était assis dans
un coin, la tête appuyée sur une caisse, et pleurait silencieusement.
VSEVOLOD GARSCHINE,
Traduit par Dimitri de Benckendor6r.
y^ . ^=<Ci«
UN MOT SUR LES PRIMITIFS
A PROPOS DES MAITRES FLORENTINS DU XV' SIÈCLE, DE M. LE VICOMTE DELABORDE
Admirer les primitifs : c'est un dogme.
Il est écrit que, seulement, du xiii" au xiv" siècle, — c'est déjà médiocre
de s'abaisser jusqu'au xiv" — les peintres avaient à la fois la notion de
la forme, la science de la composition et le sentiment de la nature, sans
compter la grâce infinie, la rêverie profonde, et, d'ailleurs, une couleur que
rien des modernes n'égale. Il est écrit que seuls, ils ont su faire vivre
des êtres, leur donner des poses seyantes et les grouper comme il convient.
Il est écrit encore que, seuls, ils ont placé ces vivants dans des milieux
où ils pussent respirer et que, seuls, ils ont découvert des paysages qui
donnent de la nature « une expression morale ». Et, parce que ces paradoxes
ont été développés quelque jour par un écrivain, peut-être sincère, toute
une bande de jeunes gens, dont la barbe blanchit aujourd'hui, a emboîté
230 LES LETTRES ET LES ARTS
le pas, s'est ruée en enthousiasme, s'est perdue en poésie Une école s'est
créée qui ne veut, n'admet, ne reconnaît que les primitifs, ne jure que
par eux et malmène quiconque ne trouve pas en eux seuls le summum
de tout idéal.
Donc, sans discuter, sans raisonner, par esprit de discipline ou par
esprit d'imitation, il faut admirer, à peine de gros mots, jusqu'aux imitateurs
des imitateurs des primitifs. Il faut s'extasier devant des êtres difformes,
dont aucun des membres ne pourrait remuer, dont nulle des proportions
n'est juste, dont pas un des mouvements n'est vrai. Il faut cligner des yeux
devant des paysages apocryphes, où les tons délavés passent pour de la
couleur, où des bandes alternées d'étoffes déteintes représentent tantôt le
ciel, tantôt la mer, tantôt des plages ou des déserts. Il faut prendre pour
des arbres, des arbres vrais, et les plus admirables qu'on ait jamais regardés,
des bouts de balai chauves qui ont tout perdu, jusqu'à leur verdure. Il faut
s'exclamer sur le groupement des personnages, sur la philosophie qu'ils
enseignent, sur les idées qu'ils expriment, quand, dans le tableau, une
vingtaine de bonshommes, échappés du cahier d'un écolier, sont occupés,
dans des coins divers, à de vagues besognes maladroites et jetés comme des
muets infirmes et hagards, sans lien ni communication possible entre eux.
C'est beau, paraît-il. Pourquoi? Parce qu'il y a là une grâce, un charme,
un je ne sais quoi qui échappe aux bourgeois et qui, par cela, plaît — non
pas aux peintres — mais aux gens de lettres. Car l'étrange est que ce
prétendu primitivisme n'est apprécié par aucun de ceux qui peuvent le juger,
mais presque uniquement par des écrivains qui trouvent plus utile de faire
sur l'art des développements aimables que de l'étudier.
Des primitifs véritables, il convient pourtant de parler en liberté, car,
au fond, de quoi s'agit-il? De l'art figuratif qui se transforme, mais qui
justement par cela a des hésitations singulières, et, en même temps que de
brusques envolées vers un art supérieur, d'étranges retours vers le passé,
qui l'attache, le tient, l'enserre encore comme la chrysalide enveloppe le
papillon prêt à l'essor.
L'art figuratif, à ses débuts dans toute civilisation, est un art religieux.
UN MOT SUR LES PRIMITIFS 231
L'homme a prétendu exprimer d'une façon tangible son idéal divin; cet idéal
revêt la forme humaine ou la forme bestiale. Si la forme est bestiale, elle
s'échappe au monstre, dont les cent têtes, les cent membres, le corps
grotesque, les proportions démesurées, poursuivent le terrible et arrivent
au comique. Si la forme est humaine, peu à peu l'homme cherche l'idéal
en la tête, l'idéal en la structure, il copie la nature, il en donne même une
notion supérieure. Cette notion, l'homme la crée de toutes pièces, en
construisant un être, dont chacune des parties est le mieux appropriée aux
fonctions qu'elle doit remplir ou aux mouvements qu'elle doit exécuter, dont
chacune des formes, tout en conservant son adéquation et son aptitude,
s'approche le plus possible d'une forme parfaite en soi, de la forme que la
comparaison des types et leur sélection a amené les artistes à regarder
comme supérieure. Si la société où se produit cette représentation de la
divinité est hiératiquement ordonnée, les prêtres, afin de prévenir les abus
qui résulteraient d'une licence de la représentation divine, règlent cette
représentation même et lui imposent certaines formules. Ils veulent que
les têtes se présentent uniquement de face ou de profil, que les fonds
soient uniquement d'or ou d'azur, que l'expression traditionnelle de tel ou
tel personnage soit identique, que les mains se tendent suivant un certain
rite ou que les bras raidis forment avec le corps un angle prévu. Il est
encore aujourd'hui des nations chez qui, hiératiquement, les saintes images
sont réglées sur un modèle traditionnel, où l'aspect des têtes, la dimension
des figures, la position des corps, le geste des mains, la couleur des fonds,
le travail des ors ont leurs lois ; où enfreindre ces règlements expose à
châtiment corporel; où la tradition est si bien acceptée par le peuple que,
pour lui, celles-là seules sont de bonnes représentations de Dieu et des
saints qui sont établies selon la formule arrêtée.
Telle a été aux époques anciennes jusqu'à l'heure où l'Italie, sommeillante
depuis des siècles, s'est enfin éveillée; jusqu'à l'heure où cette Juliette,
ensevelie vivante, a frémi aux baisers du soleil et aux douces paroles de
l'amant, telle a été dans les catacombes et les basiliques, la version admise
d'abord, puis reçue, puis imposée. Entre la Madone de Saint-Luc et les
232 LES LETTRES ET LES ARTS
Madones des premiers âges italiens, nulle différence ; entre le Dieu des
mosaïques à fond d'or et le Dieu des Icônes, ressemblance parfaite.
Mais voici que, passant sur la terre heureuse et grasse, s'imprégnant
d'amour et de doute, de rêverie et d'espoir, un souffle vient à Florence
caresser la figure de cette Madone. Elle s'éclaire; elle sort de son immobilité
figée, elle se fond en douceur; elle pense, elle aime, elle vit! Rien de
plus. Elle seule est devenue humaine entre les vêtements qui ont gardé la
raideur morte des choses saintes ; elle seule tressaille et sourit dans ce
linceul dont elle est entourée. Mais comme elle vit! Comme par elle seule,
l'artiste, concentrant sur cette face bienheureuse tout le génie qu'il a en
don, a su exprimer la gamme infinie des sensations humaines et tendres ;
prière, adoration, amour, maternité! Comme, retenue en sa gangue sacrée
par ses vêtements et sa pose, cette figure, la Vierge mère, celle qui a tenté
tout peintre, s'évade et s'élance dans l'humanité par la physionomie qu'elle
reçoit! Comme elle est, dans ce trait de temps où l'on n'ose pas briser le
moule et rompre avec le convenu, l'exutoire des sensations, des sentiments
et des rêves! Ils y croyaient, ceux-là, ils l'aimaient, ils la vénéraient, ils
la priaient, durant que, sur les murs blancs des cloîtres, leurs pinceaux fins
dessinaient les traits de la Mère de Dieu; durant que, dans les cellules, sur
les panneaux dorés, ils peignaient légèrement son visage de couleurs len-
tement broyées et qu'ils économisaient en avares.
Et puis, voici que l'art figuratif sort des cloîtres. On croit encore, mais
on raille après boire. Il reste assez de superstition pour qu'on ait peur;
reste-t-il encore assez de foi pour qu'on adore? L'artiste, à peine émancipé,
gardant encore le respect du froc qu'il a porté, n'ose pas encore toucher à
la pose traditionnelle des personnages sacrés, mais il s'enhardit à friper leurs
vêtements; il dérange, à son goût, les plis conventionnels; il copie des
étoffes, qui sont des étoffes que la main humaine fabrique; il n'habille plus
les divinités d'un vague et général linceul d'outremer que peut seule avoir
tissé la main des anges. Déjà humanisés, éveillés à l'existence, reflétant
des sentiments, ayant une physionomie mobile et changeante, les personnages
hiératiques sont revêtus d'habillements semblables à ceux des hommes et.
UN MOT SUR LES PRIMITIFS 233
pour rendre le caractère de ces habillements, les peintres, désireux de
montrer les ressources de leur art, raffinent à dessiner et à peindre des
plis compliqués, à faire miroiter rétoffe, à la jouer si bien qu'on la pourrait
désigner et nommer.
Et puis, car cela n'a pas longtemps suffi aux peintres et, à mesure que le
champ s'élargit, ils demandent plus de carrière, voici que la vanité humaine
se mêle à la partie. Il ne suffit plus aux donateurs de placer aux murs de leur
sanctuaire préféré l'image de leur saint de prédilection; il ne leur suffit plus
que la Vierge mère ait, grâce à leur bourse, une représentation digne d'elle.
Il leur faut, autour de la Vierge, le bienheureux dont ils portent le nom. Or
ici, le peintre a déjà plus de liberté. Il représente les saints et les saintes
tels à peu près qu'il les a imaginés; plus de pose traditionnelle, plus de
mouvements convenus; des attributs qu'il invente et qu'il varie, qui sont au
dessin et à la couleur un thème sans limite; des vêtements d'or et de
pourpre; les formes qui lui plaisent, les étoffes qu'il choisit, les groupements
qu'il préfère. La figure divine est encore dans le tableau; elle en est le centre,
si l'on veut, mais comme les accessoires l'entourent et la cernent, comme déjà,
en face de ces êtres vivants quoique encore immobiles, elle tend elle-même
à sortir de son impassible sérénité !
Ce n'est pas tout : voici que peu à peu, derrière ce groupe ainsi composé,
s'entr' ouvre le rideau d'or qui cachait le monde, la nature, les lointains
horizons aux tons bleuâtres, le paysage solitaire où, clairsemés, sur un ciel
éternellement azuré, de petits arbres minces se découpent avec leurs branches
ténues comme des cheveux d'enfants : une claire et douce monotonie que rien
presque, d'abord, ne distingue des fonds unis d'autrefois, mais où, bientôt,
verdissent les forêts, s'élèvent les églises, se construisent des maisons, où
vont et viennent des pasteurs avec leurs troupeaux, où de petits personnages
s'empressent, où est la vie.
Un pas encore : au-devant des bienheureux patrons, la vanité a imaginé de
placer les donateurs mêmes. Ils sont là en peinture, criants de ressemblance et
de vérité, dévotement agenouillés, le père ayant ses garçons derrière lui, la
mère ayant ses filles derrière elle. En face de l'idéal que représentent les saints,
234 LES LETTRES ET LES ARTS
voici la nature prise sur le fait, non point cherchée en ses beautés, mais copiée
et saisie toute laide. Nulle volonté de donner du joli à ces tètes, mais le parti
pris d'en montrer toutes les rides, et toutes les verrues, et tous les poils blancs
ou blonds ou roussâtres, le calque implacable de la vie ! Qu'ils se relèvent ces
êtres, qu'ils s'agitent dans les fonctions de leur existence, et voilà non plus
juxtaposées et mises ainsi en présence, mais disjointes et divorcées les deux
formes de l'art figuratif : l'art idéaliste qui a son origine essentielle dans une
pensée religieuse, l'art naturaliste qui a sa raison d'être dans la copie de
la nature vivante.
Qu'on poursuive l'étude du tableau, à partir du moment où les êtres
humains s'y sont introduits. Bientôt, à la place où s'agenouillent les donateurs,
un peuple se presse et s'entasse. Les agenouillés se lèvent, ils s'agitent, ils se
contorsionnent ; la multitude des damnés, cheveux épars, corps tordus,
tombe, se cramponne, et, hurlant, se précipite à l'abîme. De glacés qu'ils
semblaient en leur perpétuelle adoration, voici les humains — ce qui les
représente en face du divin qui trône en son admirable rêve — jetés en des
mouvements qui semblent fous, cherchant, sous le pinceau du peintre, les
poses les plus étranges que puisse réaliser un être fait d'os et de chair. Toutes
les sensations, et les terribleé, les hideuses par préférence, s'impriment sur
ces têtes; et ces corps, que fouettent les Furies ou, plus âpres encore, les
Désirs et les Remords, se tordent, presque simiesques en leurs attitudes, qui
semblent les gageures de dessinateurs en gaieté.
Et puis, comme pour balancer ces hideuses figures où l'homme est enlaidi
à dessein, où, dans les formes, les mouvements, les physionomies, tout est
violence, brutalité, animalité, l'artiste veut un contraste : ceux-ci tombent
à l'enfer, ils retournent à la bête ; voici que, de terre, s'élève l'ange. 11
envahit l'azur; sur des ailes palpitantes, des grandes ailes de cygne, il flotte
dans l'éther divinisé; il approche du trône, il l'entoure, et, agenouillé,
joignant les mains pour la prière, ou agitant des encensoirs ou portant des
harpes, l'ange chante les gloires du Maître. Toute licence ici : c'est tantôt
l'enfant dont la tête ailée voltige seule, tantôt un adolescent réunissant en
lui toutes les beautés et toutes les grâces. A eux aussi, aux anges, tout
UN MOT SUR LES PRIMITIFS 235
mouvement est permis et le champ qu'ils ouvrent au peintre est sans limite,
aussi vaste que celui ouvert par les damnés et les diables. Là, c'est l'horrible,
le hideux, les sensations viles, les basses passions; ici, c'est le joli, l'exquis,
le rare, toutes les couleurs qui seyent, toutes les mignardises qui séduisent;
point de règle à observer, point de traditions à suivre; ce n'est plus un
Dieu qui a revêtu une forme humaine, c'est un souffle, un esprit, auquel
l'artiste donne le corps qui lui plaît et si ce corps se rapproche forcément
du corps humain, c'est que notre imagination stérile est impuissante à créer
pour un être supérieur une forme qui ne soit pas humaine. Au moins ce corps
est-il spiritualisé au point de n'appartenir plus à aucun sexe distinct, de ne
plus présenter que la somme suprême d'idéalisme qui peut être matériellement
exprimée.
Ainsi, le sentiment religieux a produit le premier art figuratif; cet art
est devenu hiératique en son expression, c'est-à-dire a reçu des formules qui
l'ont longtemps emprisonné, et dont, après dix-neuf siècles, il n'est pas
encore dégagé. Enveloppé par elles, imbu de leur sens intime, l'artiste a traduit
sur les visages les sentiments qu'elles contenaient; il a créé l'idéalisme. Les
âges de foi passés, il a donné aux vêtements plus d'importance, a cherché
l'arrangement, a inventé l'accessoire, a créé le naturalisme; puis, non content
du mouvement simple et uni que lui donnait l'être humain, il a, voulu trouver
dans une vie imaginaire la somme suprême de mouvement que pût fournir
un corps; il a créé l'ange qui monte à Dieu et le damné qui tombe au diable.
Ce n'a été là qu'un jeu savant : l'âme était envolée; le rayon divin ne se
posait plus sur les faces divines. Plus il y a un art parfait et moins il y a
un art religieux, et, à y bien penser, tout ce qui, en nos temps, s'approche
de l'art religieux, n'est qu'un pastiche plus ou moins réussi des images
primitives, presque des images byzantines.
La peinture, donc, n'est parvenue à son émancipation relative qu'après
avoir parcouru un cycle nécessaire ; elle ne s'est point manifestée à une
date précise, par le fait d'un artiste de génie, mais elle s'est peu à peu
dégagée du dogmatisme pur, puis de l'idéalisme, à mesure que l'esprit des
artistes parcourait la même route.
236 LES LETTRES ET LES ARTS
Et si, comme chacun le peut constater, la peinture se trouve aux premiers
âges si particulièrement en retard sur la sculpture, n'est-ce pas que, pour
la sculpture et pour l'ornement sculptural, nulle règle religieuse n'a été
imposée, tandis que les images peintes, étant presque uniquement relatives
au culte, ont été soumises à des lois que les artistes ne pouvaient enfreindre ?
La sculpture, elle, a les tombeaux, les façades des palais et des églises,
les statues, les meubles, les appartements; elle grimpe aux murs, elle se
colle aux pavés, elle cisèle le pommeau de la dague, elle marque la monnaie,
elle grave le cachet; elle accompagne par toute sa vie et jusqu'après sa
mort l'homme puissant. La sculpture est civile; si elle touche à la religion,
c'est qu'il lui plaît, mais elle vit d'autre chose. Donc, rien ne la retient pour
s'émanciper, et où il lui convient d'aller elle va. Et puis, elle a des modèles
pour jalonner sa route si besoin est ; c'est, sortant- tout vivants de chaque
motte de terre que remue le laboureur les chefs-d'œuvre de la sculpture
antique : statues et sarcophages de marbre, divinités de bronze ou d'or;
chaque raie de charrue en met au jour, et des bijoux, et des vases, et des
glaives, et tout ce qu'ont modelé les Grecs vaincus, conquérants de Rome.
La sculpture est donc naturellement un art complet au temps où la peinture
cherche encore sa voie : c'est ce que démontrent merveilleusement les plan-
ches d'un beau livre que fait paraître en ce moment M. le vicomte Delaborde
et où le secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts expose en une
préface qui sera sans doute l'emarquée, ses idées personnelles sur l'art
florentin au xv" siècle. Dans ce livre dont les dessins, tirés des collections
de M. Thiers, et gravés par M. W. Haussoullier, reproduisent trente pein-
tures ou sculptures originales, quelle puissance, quelle originalité, quel sen-
timent delà nature, ne révèle pas ce tombeau de Leonardo Bruni, dont nous
ne pouvons encore ici, en cette réduction, donner les colorations harmonieuses
telles qu'elles se rencontrent dans le livre de M. Delaborde! Quel est l'auteur
pourtant de ce tombeau ? un certain Bernardo Rossellino. Il fut architecte et
sculpteur, dirigea les travaux de reconstruction de Saint-Pierre de Rome,
édifia des monuments à Sienne et à Pienza, érigea des tombeaux à Pistoïa, mais
n'en est pas moins inconnu. Pourtant, c'est dans l'acception propre du mot un
MASOLINO DA PAN I CALE
I del et fic
UN MOT SUR LES PRIMITIFS 237
grand artiste. Simplicité parfaite des lignes, sens profond de la nature, mer-
A'eilleux arrangement des parties ornementales, tout est dans ce tombeau,
jusqu'à la couleur; car, sur la frise du piédestal, court une très légère appli-
cation d'or; les aigles, sur leur socle de marbre blanc, sont d'or pur et celte
draperie, qui flotte autour du lit mortuaire, est d'un bleu très pâle, sur lequel
se détachent en clarté les jaunes tout à fait passés et les roses presque blancs
de chimères indécises. Sous la tète du cadavre, c'est d'un or éteint qu'est
frangé le coussin de marbre blanc et du même or sont les fermoirs du livre
qu'il tient en ses mains froides. Tout le corps est blanc, d'un blanc intense,
s'accentuant encore sur les rouges neutres, doux et violacés qui lui servent de
fond et qui, pour être moins brutaux, sont striés de moulures de marbre blanc
et coupés en panneaux étroits. Qui est Léonardo Bruni? Un secrétaire aposto-
lique ayant exercé sous quatre pontificats, le chancelier de la République de
Florence, l'historien de Florence, car c'est ce livre : Historiarum Florentinarum
libri XII, que le sculpteur a placé sur sa poitrine; vivant, il fut honoré de ses
concitoyens pour sa grande science, et mort, couronné de lauriers. On écrivit
sur son tombeau que, lui mort, l'Histoire pleura et que l'Eloquence se tut...
et pourtant tout cela est passé, on ne lit point les douze livres d'histoire
florentine et bien rare est celui qui , n'ayant point passé en l'église de
Santa-Croce, à Florence, sait le nom de Bernardo Luini. Et qui a erré
dans la glorieuse église emporte dans les yeux, inoubliable, l'image de ce
mort que, non son livre, mais son tombeau a immortalisé.
Et de même, si glorieuse qu'elle ait été, la famille Martelli, de Florence,
qui saurait son nom, si Ruberto Martelli n'avait été le protecteur de Donatello,
le plus immense et le plus grandiose artiste, le maître des maîtres, et si,
à la façade de son palais, Donatello n'avait sculpté ces armoiries, ce griffon
d'or sur fond de gueules? Comme il est terrible et hargneux, ce griffon, et
comme est souffrant, et dolent, et misérable, et courbé sous le poids de cet
écu pendu à son col, ce vilain de marbre dont la bouche s'ouvre pour crier
sous l'effort et dont la main se crispe au hautain blason! Le buste apparaît à
peine, un seul bras, une tête; et c'est tout un temps, toute la douleur écrasée
et hurlante des âges anciens! Quel est le peintre, même Giotto, et après lui,
238 LES LETTRES ET LES ARTS
quel de ses élèves, qui a ainsi fait parler la nature comme fit Bernardo Rossellino,
en ce tombeau païen, qui, comme Donatello, a ainsi, à la façade d'un palais,
d'un ciseau révolutionnaire, courbé un peuple sous le joug du noble?
Certes, elle est exquise, la Vierge de Massolino da Panicale. Agenouillée
devant son fruit, l'Enfant divin, oubliant sa maternité à elle pour ne se
souvenir que de sa divinité à lui, extasiée en une profonde et sereine vision
où flottent non les gloires de sa propre grandeur, mais les étonnements
inouïs de la splendeur promise à l'Etre qu'elle a porté, regardant, dans une
adoration qui ne s'enhardit point aux mignonnes et tendres caresses de la
mère, mais s'élève, dans les fonctions de la vie, comme à un sacerdoce. Celui
qui est le fils de Dieu, la Vierge prie. Et lui, le petit enfant, joyeusement ouvert
au soleil qui le chauffe et le dore, lui qui est homme, agite ses mignons
membres, et sur la terre dure où il est couché, remue doucement ses bras
tendres. Il s'éveille à la nature qui le fête; il est heureux de vivre, il rit à ce
monde qui va le tuer et qu'il sauvera. Voilà l'idée qui, devant ce dessin aux
harmonieuses colorations, s'impose à l'esprit. Mais comme on sent encore que
les procédés sont médiocres, et si, comme le dit M. Delaborde, Massolino
da Panicale doit être classé presque parmi les naturalisti , le dessin de la
figure de l'Enfant-Dieu n'est pas pour lui faire honneur. Par contre, la figure
de la Vierge est toute d'école, si l'on peut dire. Massolino, élève de Gherardo
Starnina, en même temps que Jean de Fiesole, a reçu du maître la tradition
des formules hiératiques, peu à peu transformées et spiritualisées, et il les a
appliquées dans ce tableau du monastère de Camaldoli.
Ces trois exemples, choisis sans parti pris, dans un très beau livre,
coUigé par des hommes compétents, sont insuffisants pour servir de base
sérieuse à une théorie. Il conviendrait d'en fournir d'autres, plus probants
et plus nombreux, et d'adjoindre les pièces de conviction, mais il est au
moins permis, pour les néo-primitifs, aussi bien que pour une nouvelle école
sculpturale dont on fait grand bruit, de poser certains principes. L'art du
sculpteur a précédé celui du peintre, mais, borné dans les formes qu'il lui
est permis d'embrasser, limité en un champ qui ne peut, de la nature,
atteindre guère que la pure représentation humaine, qui se refuse à donner
UN MOT SUR LES PRIMITIFS 239
l'impression du inonde ambiant, qui est impuissant à esquisser le mouvement
et inapte à formuler des milieux, cet art qui a atteint le plus tôt et le plus
vite son développement, n'a pu tenter l'au delà, ne le peut, quelque effort
qu'il apporte, et ne le pourra jamais; tandis que l'autre art, étriqué et
resserré d'abord, perçant lentement la couche hiératique, se démaillotant peu
à peu de ses langes, aspirant par bouffées courtes l'air libre, s' éveillant à
la splendeur du ciel et, avec d'infinies précautions, écartant voile à voile
les tissus épais sous lesquels on lui avait caché les magnificences de la
nature, a à représenter l'immensité du monde.
S'évertuer à retrouver les anciennes formules, dévier son regard, con-
damner ses yeux à voir comme, peut-être, on a vu jadis mais comme, à coup
sûr, on ne voit plus aujourd'hui ; habituer sa main à tracer des lignes mala-
droites sous prétexte qu'elles sont naïves ; chercher, non pas à rendre la
nature telle qu'elle nous apparaît, mais telle qu'ont pu la représenter des
hommes qui, vivant il y a quatre ou cinq siècles, n'avaient ni l'éducation, ni
la pratique, ni les idées que reçoivent les peintres d'aujourd'hui ; cela n'a
pas plus d'intérêt que n'en a en littérature un pastiche de la langue du xv" ou
du xvi" siècle. Les inexpériences qui sont cherchées à dessein ne sauraient
faire oublier les fautes qui sont involontaires. Quelque peine qu'on ait prise,
quelque science qu'on ait déployée, on n'a point pu se vieillir de cinq
cents ans.
Ce n'est pas à dire que l'on pourra innover : car pour la peinture, tout
ce qui est essentiel a été trouvé presque dès le début, de même qu'il l'a été
pour la sculpture. La grande séparation s'est établie : il y a le naturalisme
et même le réalisme; il y a l'idéalisme. Voilà les écoles. Les genres, de
même, sont distincts; mais tout est loin d'être exprimé et à mesure que
l'homme vieillit, il acquiert, en dehors des sensations qu'on peut appeler
primitives, des sentiments, des idées, des notions ; il apprend à regarder s'd
n'a pas eu besoin d'apprendre à voir. Il veut traduire plastiquement les rêves
fugitifs de son cerveau de civilisé; il veut rendre l'impression momentanée
que lui a donnée, un jour, à une minute particulière et rare, la nature
ambiante; il cherche à montrer ses contemporains tels qu'ils sont et vivent.
240
LES LETTRES ET LES ARTS
dans leur milieu, sous leur soleil, avec la grâce que leur donne la vie; il
invente des décorations qui plaisent aux yeux, se marient aux architectures,
et doucement émeuvent l'esprit. Il peut tout, et, sans imiter personne, sans
jeter sa pensée dans des moules étrangers, il peut aller son chemin, car en
peinture, tout se renouvelle, tout est mobile et changeant, mais tout aussi
est fugitif comme la couleur même, et tandis que, immobiles en leur
rigidité parfois convulsée, les statues de bronze, de marbre et de pierre
défient les âges et subissent sans faiblir l'injure des temps, peu à peu pâlit
le contour des yeux de Mona Lisa et s'évanouissent comme des ombres,
aux murs de Santa-Maria délie Grazie, les disciples de Jésus. Ce qui charme
le plus intimement les regards de l'homme, ce qui parle le mieux à son
esprit, doit aussi disparaître et s'envoler. Ainsi font les fleurs de printemps
qui neigent, un jour, sur nos pommiers de France et que balaie la rosée
froide d'un seul matin!
FREDERIC MASSON
LA VIPERE
„;^j( ^^^ Connaissez-vous San-Francesco-della-Vigna, à Venise?
On prétend que cette haute tour est la première que
les marins vénitiens aperçoivent au-dessus des vagues,
quand ils reviennent du Sud-Est, cinglant le long des côtes écumeuses de
Chioggia et de Malamocco : une flèche élancée s'élevant vers le ciel et leur
montrant de loin Venise où leur foyer les attend. Tous ceux qui vont et
viennent sur l'Adriatique ont un attachement particulier, une vénération
242 LES LETTRES ET LES ARTS
singulière pour San-Francesco-della-Vigna. De vignoble, il n'y en a plus
aujourd'hui; rien qu'un petit jardin carré, entouré par les arceaux et les
colonnes d'un cloître ; là, dorment les morts, sous les dalles de marbre usées
par les pas ; là, entre les bordures de buis, fleurissent les balsamines, les
basilics, les œillets flamands, les œillets marins, les saxifrages. Les vents du
large y soufflent violemment ; les brumes de la mer s'y accumulent parfois ;
les fonderies du voisinage épaississent leurs vapeurs et leur fumée sur ce
rivage où les pelouses, les pavillons et les terrasses des patriciens bordaient
jadis la lagune. Mais le jardin de San-Francesco , abrité par la colonnade
de son cloître, à l'ombre protectrice de l'église, est toujours frais et riant; le
tintement des cloches et les mélodies de l'orgue y passent en ondes sonores,
scandées par le battement des marteaux des usines, auquel succède parfois
un doux silence, que trouble seulement le bruit cadencé des rames d'un
bateau qui monte ou descend l'étroit canal.
C'est pour l'amour du jardin et de son cloître que, chaque matin, une
gondole abordait à San-Francesco. Un artiste français. Dorât, avait découvert
cet endroit : il l'aimait et venait y peindre, attiré par l'inexprimable magie
de ces contrastes d'ombre et de lumière, par ces hautes murailles grises,
par ces tombes au milieu d'un fouillis d'herbes et de fleurs, par la mélan-
colie de ces antiques arceaux. H comptait faire là un grand tableau, baigné
de l'atmosphère éthérée de Venise, avec un moine solitaire marchant pensif
le long des bordures de buis, dans le jardin du cloître. Il était sous le
charme, ce charme subtil et rêveur, voluptueux et plein de pensées, auquel
nul artiste ne peut se dérober. Ces mois d'été lui semblaient une douce
vision de langueur, de repos et de beauté, que traversaient tour à tour les
blanches volées des oiseaux de mer, les reflets argentés des vagues, les
brillantes figures de Carpaccio, les nobles visages de Palma Vecchio, les
gloires d'un coucher de soleil enflammé sur les monts Euganéens, le mystère
des nuits sans étoiles, la marée de la lagune lavant le pied moussu du pilier
où s'abrite une madone, tout cela dans cette confusion de passé et de présent,
d'art et de nature, de calme et de désir, qui emplit l'âme et les sens de
ceux qui aiment Venise et que Venise enchaîne.
LA VIPÈRE 243
Dorât était assez jeune pour savourer ces enchantements, assez vieux
pour être heureux de les ressentir encore et pour les saluer comme un souffle
de sa jeunesse, de même que, dans les chaudes nuits de la mi-été, il saluait
un souffle de brise venu des collines de Padoue, sur les eaux tranquilles
de Murano. A Paris, il était célèbre, mais fatigué, fiévreux, rassasié; à
Venise, il recommençait sa vie d'artiste et ses années d'études, amoureux
de toute beauté, heureux de s'asseoir aux pieds du Titien et du Giorgione,
de passer des journées, comme dans un rêve, à l'ombre d'un berceau de
pampres d'où il voyait des troupes d'enfants nus, s'ébattant comme de
jeunes dauphins dans les eaux vertes, ou de suivre des yeux une flottille
de bateaux aux couleurs éclatantes comme des flammes, glissant le long
d'un îlot herbeux, d'un môle de marbre en ruine.
A Paris, il ne pouvait vivre un jour sans les raffinements de ce que les
uns appellent péché, et d'autres plaisir. A Venise, il était heureux de
s'écouter vivre comme en un rêve, innocemment pénétré de cette divinité
du beau qui est le sang de la vie pour l'artiste, et de cette humilité qui
contient seule le germe de toute grandeur.
« Je suis si jeune ici ! écrivait-il à un Parisien de ses amis. Je me
trempe, corps et âme, dans cet air pur, dans ces eaux ensoleillées. Laissez
crier les filles et les cabotines, je n'ai plus besoin d'elles : j'ai Santa-Barbara
qui se donne à moi. » Et, depuis une quinzaine, il venait chaque matin à
San-Francesco, peindre le cloître gris, le préau vert, les moines solitaires
au pied de leur église, lui qui ravissait Paris avec des nudités de femmes,
des scènes d'orgie, d'étranges paysages desséchés par l'implacable soleil
d'Asie ou d'Afrique. Il voulait intituler ce tableau : le Passé. Les pierres des
tombes, l'ombre de la haute église, ces fleurs rustiques, ce cloître paisible,
ne symbolisaient-ils pas tout ce que le monde moderne a perdu de loisirs,
de recueillement, de simplicité et de foi? Lui, qui ne croyait plus, il enviait
ceux qui peuvent encore se réchauffer à ce foyer décevant... Et, dans une
maison solitaire, au milieu des bruyères du Morbihan, où la mer orageuse
se brise sur de noirs écueils, où les longs hivers enveloppent de neige et
de brume les rivages inhospitaliers, sa mère, soir et matin, priait pour
244 LES LETTRES ET LES ARTS
lui. Les bruyants triomphes de son fils n'avaient été, pour sa superstitieuse
piété, que des avant-coureurs de l'enfer, et ses yeux attristés n'avaient jamais
consenti à se fixer sur ses ouvrages... C'est pour elle qu'il peindrait ce
tableau du passé, puisque pour elle, comme pour ces moines, le passé était
encore le présent, et ses légendes des réalités.
C'étaient les harmonieuses proportions du cloître, les couleurs reposantes
de son jardin qui l'avaient d'abord attiré : il n'avait songé que plus tard
au symbolisme, un jour que le chant des cantiques avait frappé ses oreilles;
c'étaient des passages d'une messe de Palestrina. Ce n'est plus guère que
dans les antiques églises de q